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Introduction aux grands principes

Denis Diderot · 1875 · Free in the US

14,664 words · about 1 h 2 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Denis Diderot
Language
French
Published
1875
Length
14,664 words · about 1 h 2 min
Sections
6 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (6)
  1. Avertissement about 3 min
  2. 1 about 3 min
  3. Texte entier about 29 min
  4. 2 about 8 min
  5. 3 about 9 min
  6. 4 about 9 min

Continue:

Avertissement

Mont…, militaire fort dévot, crédule même jusqu’à la superstition, comme le sont plus ou moins tous les hommes peu instruits, ayant fait lire à Diderot le premier Dialogue, ce philosophe y reconnut sans peine l’ouvrage d’un théologien, d’un de ces hommes qui se croient modestement les interprètes de la Divinité, et un moyen d’union entre elle et les faibles mortels. Il ne fut pas surpris, mais indigné du ton qui règne dans cet écrit, ou plutôt dans cette satire, où bien loin d’exposer fidèlement, ainsi que l’exigeaient la justice et le respect qu’on doit à la vérité, la doctrine des incrédules modernes, on ne trouve partout que les définitions inexactes et les fausses idées d’un controversiste ignorant ou de mauvaise foi, substituées à celles des philosophes, et les vrais principes de ceux-ci exagérés, portés à l’extrême, afin de rendre les uns et les autres tout à la fois ridicules et odieux. Quoique très-éloigné par caractère, comme par réflexion, de tout ce qui pouvait l’engager dans une dispute avec un prêtre, espèce d’homme qu’il ne faut avoir ni pour ami ni pour ennemi, Diderot proposa à Mont…, que la diatribe anti-philosophique du théologien avait fortifié dans ses préjugés, de répondre à cette déclamation et d’en faire sentir le vague et la faiblesse. Cette réponse, qui est excellente, ainsi que les notes qu’il y joignit, ne lui coûta que le temps de l’écrire. Mont…, qu’elle n’avait pas fait changer d’opinion, mais qu’elle avait rendu, sur plusieurs points importants, un peu moins sûr de son fait, la jugea digne d’une réfutation, et se hâta même, dans cette vue, de la communiquer au théologien. Celui-ci, qui, sans être lié avec Diderot, le rencontrait quelquefois dans une société qui leur était commune, cessa dès lors de garder le voile de l’anonyme, et joua tout son jeu. Plein de confiance dans ses propres forces, et fier d’entrer en lice avec un philosophe qui jouissait déjà d’une grande réputation, il entreprit de répondre sérieusement, et avec ordre, au Dialogue où Diderot introduit le prosélyte répondant par lui-même. Mais, si, comme on ne le voit que trop souvent, un sophiste très-délié, très-subtil, peut donner à une mauvaise cause quelque apparence de justice, et fasciner avec art les yeux de quelques juges prévenus ou sans lumières, tous ses moyens de séduction n’ont aucun effet sur des esprits droits et pénétrants. Diderot ne trouva, comme il s’y attendait, dans la réponse du théologien, que ces misérables lieux communs, dont, à la honte de la raison humaine, les différentes écoles de théologie retentissent tous les jours depuis près de vingt siècles, et qui suffiraient seuls pour prouver la fausseté du christianisme, quand l’absurdité de cette triste superstition ne serait pas d’ailleurs démontrée par le simple exposé des faits et des dogmes qui lui servent de fondements. Le silence lui parut d’abord le parti le plus sage qu’il eût à prendre dans cette circonstance assez délicate : mais la crainte de se compromettre, en mettant dans tout leur jour les paralogismes de son adversaire, céda au désir de faire triompher la vérité des vains sophismes d’un ergoteur, qui, par sottise ou par malice, confond tout pour tout obscurcir ; et il envoya à Mont…, sa réponse à l’Examen du Prosélyte répondant par lui-même. Soit que le théologien sentît en effet toute la force du coup que les raisonnements de Diderot portaient à l’édifice ruineux du christianisme, supposition que le caractère bien connu des prêtres, et en général la fausseté de leur esprit ne permet guère d’admettre ; soit plutôt que, sans être convaincu, il jugeât du moins nécessaire de combattre avec d’autres armes un ennemi contre lequel celles qu’il avait d’abord employées s’étaient brisées, il ne crut pas devoir ramasser le gant que Diderot lui avait jeté d’une main ferme et hardie ; et, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, il remit sa défense à un autre temps qui ne vint point, et quitta une arène où la vanité, qui dans la plupart des hommes ne va guère, même dans ses excès, jusqu’à leur cacher, et éteindre en eux le sentiment de leur faiblesse, l’avertissait qu’il ne pouvait plus descendre, sans s’exposer publiquement à une défaite honteuse.

Ces éclaircissements m’ont paru nécessaires pour l’intelligence de ce petit écrit, qu’on ne peut guère entendre, sans en connaître le motif et l’à-propos.

1

Que nous présentez-vous ?

Un enfant qui veut devenir un homme.

Que demande-t-il ?

La sagesse.

Quel âge a-t-il ?

Vingt-deux ans.

Est-il marié ?

Non. Il ne se mariera même pas ; mais il veut marier les prêtres et les moines.

De quelle nation est-il ?

Il est né en France ; mais il s’est fait naturaliser sauvage.

De quelle religion ?

Ses parents l’avaient fait catholique ; il s’est fait ensuite protestant : maintenant il désire devenir philosophe.

Voilà de très-bonnes dispositions. Il faut actuellement examiner ses principes. Jeune homme, que croyez-vous ?

Rien que ce qui peut se démontrer.

Le passé, n’étant plus, ne peut se démontrer.

Je ne le crois pas.

L’avenir, n’étant pas encore, ne peut se démontrer.

Je ne le crois pas.

Le présent est passé, quand on le démontre.

Je ne crois que ce qui me fait plaisir.

Fort bien. Par conséquent vous ne croyez pas au témoignage des hommes.

Non, lorsqu’il me contredit.

Croyez-vous au témoignage de Dieu ?

Non, dès qu’il me vient par les hommes.

Croyez-vous en Dieu ?

C’est selon : si l’on entend par là la nature, la vie universelle, le mouvement général, j’y crois ; si l’on entend même une suprême intelligence, qui ayant tout disposé, laisse agir les causes secondes, soit encore ; mais je ne vais pas plus loin.

Croyez-vous à la révélation ?

Je la crois le ressort employé par les prêtres, pour dominer sur les peuples.

Croyez-vous aux histoires qui la rapportent ?

Non ; parce que tous les hommes sont trompés, ou trompeurs.

Croyez-vous aux témoignages dont on l’appuie ?

Non, parce que je ne les examine point.

Croyez-vous que la Divinité exige quelque chose des hommes ?

Non ; sinon qu’ils suivent leur instinct.

Croyez-vous qu’elle demande un culte ?

Non, puisqu’il ne peut lui être utile.

Que croyez-vous de l’âme ?

Qu’elle peut bien n’être que le résultat de nos sensations.

De son immortalité ?

Que c’est une hypothèse.

Que croyez-vous de l’origine du mal ?

Je crois que c’est la civilisation et les lois qui l’ont fait naître, l’homme étant bon par lui-même.

Quels sont, à votre avis, les devoirs de l’homme ?

Il ne doit rien, étant né libre et indépendant.

Que croyez-vous de juste ou d’injuste ?

Que ce sont pures affaires de convention.

Des peines et des récompenses éternelles ?

Que ce sont des inventions politiques, pour contenir la multitude.

Bon ; voilà un jeune homme fort éclairé. Rien n’empêche qu’il ne soit agrégé, s’il répond aux questions que prescrit la formule. Croyez-vous que la foi n’est qu’une crédulité superstitieuse, faite pour les ignorants et les imbéciles ?

Je le crois, car cela est démontré.

Croyez-vous que la charité bien ordonnée est de faire son bien, à quelque prix que ce puisse être ?

Je le crois, car cela est démontré.

Renoncez-vous au fanatisme de la continence, de la pénitence et de la mortification ?

J’y renonce.

Renoncez-vous à la bassesse de l’humilité et du pardon des offenses ?

J’y renonce.

Renoncez-vous aux prétendus avantages de la pauvreté, des afflictions et des souffrances ?

J’y renonce.

Promettez-vous de reconnaître la raison pour souverain arbitre de ce qu’a pu ou dû faire l’Être suprême ?

Je le promets.

Promettez-vous de reconnaître l’infaillibilité des sens ?

Je le promets.

Promettez-vous de suivre fidèlement la voix de la nature et des passions ?

Je le promets.

Voilà ce qui s’appelle un homme. Maintenant, pour vous rendre totalement la liberté, je vous débaptise au nom des auteurs d’Émile, de l’Esprit et du Dictionnaire philosophique. Vous voilà à présent un vrai philosophe, et au nombre des heureux disciples de la Nature. Par le pouvoir qu’elle vous donne, ainsi qu’à nous, allez, arrachez, détruisez, renversez, foulez aux pieds les mœurs et la religion ; révoltez les peuples contre les souverains ; affranchissez les mortels du joug des lois divines et humaines : vous confirmerez votre doctrine par des miracles ; et voici ceux que vous ferez : vous aveuglerez ceux qui voient ; vous rendrez sourds ceux qui entendent, et vous ferez boiter ceux qui marchent droit. Vous produirez des serpents sous des fleurs, et tout ce que vous toucherez se convertira en poison.

Texte entier

Que nous présentez-vous ?

Un enfant qui veut devenir un homme.

Que demande-t-il ?

La sagesse.

Quel âge a-t-il ?

Vingt-deux ans.

Est-il marié ?

Non. Il ne se mariera même pas ; mais il veut marier les prêtres et les moines.

De quelle nation est-il ?

Il est né en France ; mais il s’est fait naturaliser sauvage.

De quelle religion ?

Ses parents l’avaient fait catholique ; il s’est fait ensuite protestant : maintenant il désire devenir philosophe.

Voilà de très-bonnes dispositions. Il faut actuellement examiner ses principes. Jeune homme, que croyez-vous ?

Rien que ce qui peut se démontrer.

Le passé, n’étant plus, ne peut se démontrer.

Je ne le crois pas.

L’avenir, n’étant pas encore, ne peut se démontrer.

Je ne le crois pas.

Le présent est passé, quand on le démontre.

Je ne crois que ce qui me fait plaisir.

Fort bien. Par conséquent vous ne croyez pas au témoignage des hommes.

Non, lorsqu’il me contredit.

Croyez-vous au témoignage de Dieu ?

Non, dès qu’il me vient par les hommes.

Croyez-vous en Dieu ?

C’est selon : si l’on entend par là la nature, la vie universelle, le mouvement général, j’y crois ; si l’on entend même une suprême intelligence, qui ayant tout disposé, laisse agir les causes secondes, soit encore ; mais je ne vais pas plus loin.

Croyez-vous à la révélation ?

Je la crois le ressort employé par les prêtres, pour dominer sur les peuples.

Croyez-vous aux histoires qui la rapportent ?

Non ; parce que tous les hommes sont trompés, ou trompeurs.

Croyez-vous aux témoignages dont on l’appuie ?

Non, parce que je ne les examine point.

Croyez-vous que la Divinité exige quelque chose des hommes ?

Non ; sinon qu’ils suivent leur instinct.

Croyez-vous qu’elle demande un culte ?

Non, puisqu’il ne peut lui être utile.

Que croyez-vous de l’âme ?

Qu’elle peut bien n’être que le résultat de nos sensations.

De son immortalité ?

Que c’est une hypothèse.

Que croyez-vous de l’origine du mal ?

Je crois que c’est la civilisation et les lois qui l’ont fait naître, l’homme étant bon par lui-même.

Quels sont, à votre avis, les devoirs de l’homme ?

Il ne doit rien, étant né libre et indépendant.

Que croyez-vous de juste ou d’injuste ?

Que ce sont pures affaires de convention.

Des peines et des récompenses éternelles ?

Que ce sont des inventions politiques, pour contenir la multitude.

Bon ; voilà un jeune homme fort éclairé. Rien n’empêche qu’il ne soit agrégé, s’il répond aux questions que prescrit la formule. Croyez-vous que la foi n’est qu’une crédulité superstitieuse, faite pour les ignorants et les imbéciles ?

Je le crois, car cela est démontré.

Croyez-vous que la charité bien ordonnée est de faire son bien, à quelque prix que ce puisse être ?

Je le crois, car cela est démontré.

Renoncez-vous au fanatisme de la continence, de la pénitence et de la mortification ?

J’y renonce.

Renoncez-vous à la bassesse de l’humilité et du pardon des offenses ?

J’y renonce.

Renoncez-vous aux prétendus avantages de la pauvreté, des afflictions et des souffrances ?

J’y renonce.

Promettez-vous de reconnaître la raison pour souverain arbitre de ce qu’a pu ou dû faire l’Être suprême ?

Je le promets.

Promettez-vous de reconnaître l’infaillibilité des sens ?

Je le promets.

Promettez-vous de suivre fidèlement la voix de la nature et des passions ?

Je le promets.

Voilà ce qui s’appelle un homme. Maintenant, pour vous rendre totalement la liberté, je vous débaptise au nom des auteurs d’Émile, de l’Esprit et du Dictionnaire philosophique. Vous voilà à présent un vrai philosophe, et au nombre des heureux disciples de la Nature. Par le pouvoir qu’elle vous donne, ainsi qu’à nous, allez, arrachez, détruisez, renversez, foulez aux pieds les mœurs et la religion ; révoltez les peuples contre les souverains ; affranchissez les mortels du joug des lois divines et humaines : vous confirmerez votre doctrine par des miracles ; et voici ceux que vous ferez : vous aveuglerez ceux qui voient ; vous rendrez sourds ceux qui entendent, et vous ferez boiter ceux qui marchent droit. Vous produirez des serpents sous des fleurs, et tout ce que vous toucherez se convertira en poison.

Que nous présentez-vous ?

Un jeune homme de bonne foi, qui cherche la vérité.

Est-il instruit ?

Il se pique d’ignorer bien des choses que les autres croient savoir.

Est-il marié ?

Non, mais il espère l’être. Il regarde le célibat comme un attentat contre la nature, et le mariage comme une dette que chacun doit payer à la société.

De quelle nation est-il ?

Du pays où les enfants jettent des pierres à leurs maîtres.

De quelle religion ?

Il suit celle qu’il a trouvée écrite au fond de son cœur ; celle qui rend à l’Être suprême l’hommage le plus pur et le plus digne de lui ; celle qui n’a pas son existence dans certains temps et dans certains lieux, mais qui est de tous les temps et de tous les lieux ; celle qui a guidé les Socrate et les Aristide ; celle qui durera jusqu’à la fin des temps, parce que le code en est gravé dans le cœur humain, tandis que les autres ne feront que passer comme toutes les institutions humaines, que le torrent des siècles emmène et emporte avec lui.

Jeune homme, que croyez-vous ?

Tout ce qui est prouvé, mais non pas au même degré. Il y a des preuves de différents ordres qui emportent chacune un différent degré de croyance. La preuve physique et mathématique doit passer avant la preuve morale, comme celle-ci doit l’emporter sur la preuve historique. Écartez-vous de là, vous n’êtes plus sûr de rien ; et c’est du renversement de cet ordre que sont nées toutes les erreurs qui couvrent la terre. C’est la préférence qu’on a donnée à la preuve historique sur les autres, qui a donné cours à toutes les fausses religions. Une fois qu’il a été reçu que le témoignage des hommes devait prévaloir sur le témoignage de la raison, la porte a été ouverte à toutes les absurdités ; et l’autorité, substituée partout aux principes les plus évidents, a fait de l’univers entier une école de mensonge.

Croyez-vous au témoignage des hommes ?

Oui, lorsque je les connais éclairés et de bonne foi ; mais il y a tant de fourbes et d’ignorants !

Croyez-vous au témoignage de Dieu ?

Au témoignage de Dieu ? Est-ce que Dieu parle ? Je croyais que Dieu ne parlait que par ses ouvrages, par les cieux, par la terre, par le moucheron comme par l’éléphant ; et voilà le langage auquel je reconnais la Divinité. Mais Dieu a-t-il jamais parlé autrement ?

Oui, il a parlé à ses favoris.

À qui ? Est-ce à Zoroastre ? est-ce à Noé ? est-ce à Moïse ? est-ce à Mahomet ? Ils sont une foule qui se vantent que Dieu leur a parlé. Ce qu’il y a de triste, c’est qu’il leur a tenu à tous un langage différent. Lequel croire ! Imposteurs ! pourquoi cherchez-vous à me séduire ? Qu’ai-je à faire de vos prétendues révélations ? N’ai-je pas assez de la voix de ma conscience ? C’est là que Dieu me parle bien plus sûrement que par votre bouche ; qu’il parle uniformément à tous les hommes, au sauvage comme au philosophe, au Lapon comme à l’Iroquois. Vos dogmes trompeurs se succèdent et se détruisent les uns les autres ; la voix de la conscience est toujours et partout la même : ne venez pas, par vos fausses doctrines, obscurcir cette lumière divine. Croyez-vous que si Dieu voulait m’apprendre quelque chose de plus que ce qu’il a gravé lui-même dans mon âme, il irait se servir de vous ? N’est-ce pas lui qui me fait respirer, qui me fait penser ? A-t-il besoin d’organes pour me faire connaître sa volonté ? Allez loin de moi, et craignez que ce Dieu, dont vous osez vous dire les interprètes, ne vous punisse d’avoir emprunté son nom pour me tromper.

Croyez-vous en Dieu ?

J’ai répondu d’avance à cette question.

Croyez-vous qu’il exige quelque chose des hommes ?

Ce qu’il exige, il ne le leur fera pas dire par d’autres.

Croyez-vous qu’il demande un culte ?

Faible mortel ! quel besoin la Divinité pourrait-elle avoir de les hommages ? Penses-tu que tu puisses ajouter quelque chose à son bonheur, à sa gloire ? Honore-toi toi-même en l’élevant à l’auteur de ton être ; mais tu ne peux rien pour lui ; il est trop au-dessus de ton néant. Songe surtout que si quelque culte pouvait lui plaire, ce serait celui du cœur. Mais qu’importe de quelle manière tu lui exprimes les sentiments ? Ne les lit-il pas dans ton âme ? Qu’importe dans quelle attitude, quel langage, quels vêtements tu lui adresses tes prières ? Est-il comme ces rois de la terre, qui ne reçoivent les demandes de leurs sujets qu’avec de certaines formalités ? Garde-toi de rabaisser l’Être éternel à tes petitesses. Songe que s’il était un culte qui fût seul agréable à ses yeux, il l’aurait fait connaître à toute la terre ; qu’il reçoit avec la même bonté les vœux du musulman, du catholique et de l’Indien ; du sauvage qui lui adresse ses cris dans le fond des forêts, comme du pontife qui le prie sous la tiare.

Croyez-vous à la révélation ?

Il y a autant de révélations sur la terre qu’il y a de religions. Partout les hommes ont cherché à appuyer leurs imaginations de l’autorité du ciel. Chaque révélation se prétend fondée sur des preuves incontestables. Chacune dit avoir l’évidence pour soi. J’examine, je les vois toutes se contredire les unes les autres, et toutes contredire la raison ; je vois partout des amas d’absurdités qui me font pitié pour la faiblesse de l’esprit humain ; et je me dis : À quoi sert de tromper les hommes ? Pourquoi ajouter des fictions ridicules aux vérités éternelles que Dieu nous enseigne par notre raison ? Ne voit-on pas qu’on les décrédite par cet indigne alliage ; et que, pour ne pouvoir tout croire, on en vient enfin à ne croire plus rien ? Pourquoi ne pas s’en tenir à ces notions primitives et évidentes qui se trouvent gravées dans le cœur de tous les hommes ? Une religion fondée sur ces notions simples ne trouverait point d’incrédules ; elle ne ferait qu’un seul peuple de tous les hommes ; elle ne couvrirait pas la terre de sang dans des temps d’ignorance, et ne serait pas un fantôme méprisé dans les siècles éclairés. Mais ce ne sont pas des philosophes qui ont fait les religions ; elles sont l’ouvrage d’ignorants enthousiastes, ou d’égoïstes ambitieux.

Croyez-vous aux histoires qui rapportent la révélation ?

Pas plus qu’à Hérodote ou à Tite-Live, lorsqu’ils me racontent des miracles.

Croyez-vous aux témoignages dont on l’appuie ?

J’admets pour un moment l’authenticité de ces témoignages : quelle force auront-ils contre les notions les plus claires et les plus évidentes ?

Que croyez-vous de l’âme ?

Je ne parle pas de ce que je ne puis connaître.

De son immortalité ?

Ne connaissant pas son essence, comment puis-je savoir si elle est immortelle ? Je sais que j’ai commencé, ne dois-je pas présumer de même que je finirai ? Cependant l’image du néant me fait frémir ; j’élève mon esprit à l’Être suprême, et je lui dis : Grand Dieu, toi qui m’as donné le bonheur de te connaître, ne me l’as-tu accordé que pour en jouir pendant quelques jours passagers ? Vais-je être replongé dans cet horrible gouffre du néant, où je suis resté enseveli depuis la naissance de l’éternité jusqu’au moment où ta bonté m’en a tiré ? Si tu pouvais te rendre sensible au sort d’un être qui est l’ouvrage de tes mains, n’éteins pas le flambeau de la vie que tu m’as donnée ; après avoir admiré tes merveilleux ouvrages dans ce monde, fais que dans un autre je puisse être ravi dans la contemplation de leur auteur.

Que croyez-vous de l’origine du mal ?

Je ne dirai pas avec Pope que tout est bien. Le mal existe ; et il est une suite nécessaire des lois générales de la nature, et non l’effet d’une ridicule pomme. Pour que le mal ne fût pas, il faudrait que ces lois fussent différentes. Je dirai de plus que j’ai fait plusieurs fois mon possible pour concevoir un monde sans mal, et que je n’ai jamais pu y parvenir.

Quels sont, à votre avis. les devoirs de l’homme ?

De se rendre heureux. D’où dérive la nécessité de contribuer au bonheur des autres, ou, en d’autres termes, d’être vertueux.

Que croyez-vous du juste et de l’injuste ?

La justice est la fidélité à tenir les conventions établies. La justice ne peut consister en telles ou telles actions déterminées, puisque les actions auxquelles on donne le nom de justes, varient selon les pays ; et que ce qui est juste dans l’un, est injuste dans l’autre. La justice ne peut donc être autre chose que l’observation des lois.

Que croyez-vous des peines et des récompenses éternelles ?

Peines éternelles ? Dieu clément !

Croyez-vous que l’espérance des biens futurs ne vaut pas le moindre des plaisirs présents ?

L’espérance, qu’elle soit bien ou mal fondée, est toujours un bien réel ; et un dévot musulman, dans l’espérance des célestes houris qu’il ne possédera jamais, peut avoir plus de plaisir qu’un sultan dans la jouissance de tout son sérail.

Croyez-vous que la charité bien ordonnée est de faire son bien à quelque prix que ce puisse être ?

Je crois que c’est l’opinion de ceux qui, sous le prétexte de leur salut, désertent la société à laquelle ils devraient tous leurs services, et qui, pour gagner le ciel, se rendent inutiles à la terre.

Renoncez-vous au fanatisme de la continence, de la pénitence et de la mortification ?

Oh ! de tout mon cœur.

Renoncez-vous à la bassesse de l’humilité et du pardon des offenses ?

L’humilité est mensonge ; où est celui qui se méprise lui-même ? Et si cet homme existe, malheur à lui ! Il faut s’estimer pour être estimable. Quant au pardon des offenses, il est d’une grande âme ; et c’était une vertu morale avant d’être une vertu chrétienne.

Renoncez-vous à la pauvreté, aux afflictions, aux souffrances ?

Je voudrais bien qu’il dépendît de moi d’y renoncer.

Promettez-vous de reconnaître la raison pour souverain arbitre de ce qu’a pu ou dû faire l’Être suprême.

Dieu peut tout, sans doute, quoique cependant il ne soit pas en son pouvoir de changer les essences ; mais il ne s’ensuit pas de là que Dieu a fait tout ce qu’il a pu faire. Dieu a-t-il fait réellement ce que vous lui attribuez ? Voilà ce que la raison a droit d’examiner ; et, lorsqu’on nie certaines choses, ce n’est pas à la puissance de Dieu, c’est au témoignage des hommes qu’on refuse de croire.

Promettez-vous de reconnaître l’infaillibilité des sens ?

Oui, lorsqu’ils ne seront pas contredits par la raison.

Promettez-vous de suivre fidèlement la voix de la nature et des passions ?

Que nous dit cette voix ? de nous rendre heureux. Doit-on et peut-on lui résister ? Non ; l’homme le plus vertueux et le plus corrompu lui obéissent également. Il est vrai qu’elle leur parle un langage bien différent ; mais que tous les hommes soient éclairés ; et elle leur parlera à tous le langage de la vertu.

Je ne croyais pas, monsieur, qu’une plaisanterie sur les partisans déraisonnables de la raison dût vous mettre en dépense d’une profession de foi. Quoique vous nommiez ainsi ce second dialogue, je n’imagine pas que ce soit votre dernier mot. J’y reconnais bien ce que vos maîtres ont dit en plusieurs manières : ce sont leurs sentiments ; mais sont-ce les vôtres ? Vous avez voulu exercer votre esprit en répondant à une plaisanterie par une autre (quoique j’avoue qu’elle est déplacée dans cette matière, et que j’ai eu tort de vous en donner l’exemple), ou, encore plein de raisonnements spécieux, vous vous persuadez de croire comme eux, parce que vous craignez de croire autrement. Leur système est si commode, qu’il doit vous inspirer de la défiance : on n’est point vertueux à si bon marché.

Quoi qu’il en soit, si malheureusement ce que vous avez écrit est d’abondance de cœur comme d’esprit, je ne suis pas fâché que vous l’ayez fait. Ces opinions, ces maximes philosophiques fermentaient avec violence dans votre esprit ; à présent que vous les avez répandues au dehors, vous pourrez raisonner avec plus de sang-froid. Si vous voulez examiner avec moi dans ces dispositions les réponses du prosélyte, je ne doute pas que vous ne rabattiez beaucoup de leur justesse ; et que vous ne conveniez que ce qui paraît plein de force dans la chaleur de l’enthousiasme, en perd beaucoup au tribunal d’un jugement froid et rassis. C’est là que je vous traduis, pour discuter avec moi, sans aigreur, les raisonnements de votre candidat philosophe. Permettez que je lui dise, non à vous :

Si vous êtes de bonne foi, avouez que vous vous êtes moins occupé à vous instruire de la religion, qu’à lire les écrits de ses adversaires ; que vous avez penché tout d’un côté ; que vous avez désiré trouver la vérité dans les objections, et craint de la rencontrer dans les preuves.

Tout le monde est d’accord avec vous sur la sainteté du mariage ; mais le bon sens s’indigne des déclamations perpétuelles des célibataires mondains, par goût et par libertinage, contre ceux qui embrassent cet état dans des vues de religion et de pénitence.

L’Angleterre n’a pas gagné, pour les mœurs, plus que la France, à la philosophie du temps ; c’est dans ces deux pays qu’elles sont le plus dépravées. Au reste, malgré le respect des Anglais pour la philosophie, ils n’ont pas paru disposés, en dernier lieu, à élever au ministère les célèbres qu’on accable de mandements.

Qu’entendez-vous par l’hommage le plus pur et le plus digne ? Y en a-t-il un au-dessus de celui de la religion chrétienne ? L’amour et la foi. Voilà les deux fondements de cette religion. Peut-il y avoir de religion sans amour ? Or peut-on aimer ce qu’on ne connaît pas ; et peut-on connaître autrement que par la foi ?

Il suit celle qu’il a trouvée écrite au fond de son cœur. Ah ! mon cher, si vous prenez ce qui est écrit dans votre cœur pour la loi de Dieu, vous lui faites écrire bien des sottises. Vous y trouverez écrit l’orgueil, l’envie, l’avarice, la malignité, la lubricité, et l’alphabet de tous les vices. Les égarements de toute espèce où la nature humaine s’abandonne, livrée à elle-même, ne prouvent que trop que ce n’est pas au bien que notre cœur nous porte ; et que l’homme avait besoin d’un autre guide.

Il est clair qu’il y a différentes preuves pour différents ordres de choses ; qu’il n’en faut demander pour chaque objet que dans la classe qui lui est analogue. Mais la croyance leur est également due, quand dans leur ordre elles ont le degré de perfection. C’est l’usage de la religion de les administrer telles ; c’est celui de ses adversaires de tout confondre par le renversement dont vous vous plaignez. Ils demandent des preuves mathématiques dans des choses qui n’en sont pas susceptibles ; ils admettent les historiques quand elles leur sont favorables ; ils les rejettent quand elles les contredisent. Pour les faits, il ne peut y avoir d’autres preuves que les historiques ; la religion est fondée sur la révélation qui est un fait ; et c’est la raison même qui adopte ce fait, fondé sur l’authenticité des monuments et l’unanimité des suffrages.

Est-ce que Dieu parle ? La demande est singulière ; et pourquoi ne parlerait-il pas ? Pourquoi celui qui a créé la parole ne parlerait-il pas ? pourquoi celui qui a fait l’œil ne verrait-il pas ? pourquoi celui qui a fait l’oreille n’entendrait-il pas ? Il parle par ses ouvrages, soit ; il manifeste ce qu’il peut, mais non pas ce qu’il veut. Il peut parler par inspiration, et il l’a fait ; il peut parler sous des formes sensibles, et il l’a fait. Qui peut lui refuser ce pouvoir, et se soustraire à sa volonté énoncée ?

Ah ! mon cher, vous n’êtes plus ce jeune homme de bonne foi, qui cherche la vérité modestement ; vous avez pris votre parti, et parti violent. Cette tirade fanatico-déiste remporte sur la licence de vos maîtres ; elle est presque mot pour mot dans un de leurs ouvrages ; mais vous y avez ajouté des invectives qu’ils n’ont pas eu l’audace de proférer, et qui sont toujours des raisons contre ceux qui s’en servent. Ils sont, dites-vous, une foule qui se vantent que Dieu leur a parlé ; mais sont-ils une foule qui le prouvent ? Est-ce à Zoroastre ? Est-ce à Mahomet ? Non, puisqu’ils ne le prouvent pas. Est-ce à Moïse ? Oui, parce qu’il le prouve par les preuves les plus solides, les plus authentiques dont un fait puisse être appuyé. On veut vous séduire. Et qu’en revient-il aux auteurs du projet ? Quelle séduction que celle qui vous indique les moyens d’être l’objet de la complaisance de votre maître, et vous empêche de devenir celui de son indignation ? Vous croyez être en relation intime et directe avec lui ; qu’il parle à votre conscience. Ingrat ! vous ne la devez, cette conscience, qu’aux premiers principes de la religion où vous êtes né. Sans eux elle serait peut-être celle du cannibale qui dévore ses pareils ; celle du Madégasse qui vit dans le sang, et meurt le poignard à la main ; celle du nègre qui vend son père et ses enfants ; celle du Lapon, qui prostitue sa famille. Aussi privilégiés que vous, ils prétendront de même que c’est Dieu qui les inspire ; et vous le rendrez ainsi auteur et complice des abominations qui font la honte de notre espèce ; oui, la révélation se retirera de vous, puisque vous la rejetez ; mais vous resterez dans l’horreur du vide et des ténèbres, jouet misérable de vos opinions et de celles d’autrui.

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