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II — Pascal Bruno

Alexandre_Dumas · 1838 · Free in the US

31,817 words · about 2 h 14 min to read

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French
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1838
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Ces détails m’étaient d’autant plus précieux que je comptais, dans quelques mois, partir pour l’Italie et visiter moi-même les lieux qui avaient servi de théâtre aux principales scènes que nous venons de raconter ; aussi, en reportant le manuscrit au général T., usai-je largement de la permission qu’il m’avait donnée de mettre à contribution ses souvenirs sur les lieux qu’il avait visités ; on retrouvera donc dans mon voyage d’Italie une foule de détails recueillis par moi, il est vrai, mais dont je dois les indications à son obligeance. Cependant mon consciencieux cicérone m’abandonna à la pointe de la Calabre, et ne voulut jamais traverser le détroit. Quoique exilé deux ans à Lipari, et en vue de ses côtes, il n’avait jamais mis le pied en Sicile, et craignait, en sa qualité de Napolitain, de ne pouvoir se soustraire, en m’en parlant, à l’influence de la haine que les deux peuples ont l’un pour l’autre.

Je m’étais donc mis en quête d’un réfugié sicilien, nommé Palmieri, que j’avais rencontré autrefois, mais dont j’avais perdu l’adresse, et qui venait de publier deux excellens volumes de souvenirs, afin de me procurer sur son île si poétique et si inconnue ces renseignemens généraux et ces désignations particulières qui posent d’avance les bornes milliaires d’un voyage, lorsqu’un soir nous vîmes arriver, faubourg Montmartre, n. 4, le général T. avec Bellini, auquel je n’avais pas songé, et qu’il m’amenait pour compléter mon itinéraire. Il ne faut pas demander comment fut reçu dans notre réunion tout artistique, où souvent le fleuret n’était qu’un prétexte emprunté par la plume ou le pinceau, l’auteur de la Somnambule et de la Norma. Bellini était de Catane : la première chose qu’avaient vue ses yeux en s’ouvrant étaient ces flots qui, après avoir baigné les murs d’Athènes, viennent mourir mélodieusement aux rivages d’une autre Grèce, et cet Etna fabuleux et antique, aux flancs duquel vivent encore, après dix-huit cents ans, la mythologie d’Ovide et les récits de Virgile ; aussi Bellini était-il une des natures les plus poétiques qu’il fût possible de rencontrer ; son talent même, qu’il faut apprécier avec le sentiment et non juger avec la science, n’est qu’un chant éternel, doux et mélancolique comme un souvenir, un écho pareil à celui qui dort dans les bois et les montagnes, et qui murmure à peine tant que ne le vient pas l’éveiller le cri des passions et de la douleur. Bellini était donc l’homme qu’il me fallait : il avait quitté la Sicile jeune encore, de sorte qu’il lui était resté de son île natale cette mémoire grandissante que conserve religieusement, transporté loin des lieux où il a été élevé, le souvenir poétique de l’enfant. Syracuse, Agrigente, Palerme, se déroulèrent ainsi sous mes yeux, magnifique panorama inconnu alors pour moi, et éclairé par les lueurs de son imagination ; puis enfin, passant des détails topographiques aux mœurs du pays, sur lesquelles je ne me lassais pas de l’interroger ; — Tenez, me dit-il, n’oubliez pas de faire une chose lorsque vous irez de Palerme à Messine, soit par mer, soit par terre : arrêtez-vous au petit village de Bauso, près de la pointe du cap Blanc ; en face de l’auberge vous trouvez une rue qui va en montant, et qui est terminée à droite par un petit château en forme de citadelle ; aux murs de ce château il y a deux cages, l’une vide, l’autre dans laquelle blanchit depuis vingt ans une tête de mort. Demandez au premier passant venu l’histoire de l’homme à qui a appartenu cette tête, et vous aurez un de ces récits complets, qui déroulent toute une société, depuis la montagne jusqu’à la ville, depuis le paysan jusqu’au grand seigneur.

— Mais répondis-je à Bellini, ne pourriez-vous pas vous-même nous raconter cette histoire ? à la manière dont vous en parlez on voit que vous en avez gardé un profond souvenir.

01

Il en est des villes comme des hommes ; le hasard préside à leur fondation ou à leur naissance, et l’emplacement topographique où l’on bâtit les unes, la position sociale dans laquelle naissent les autres, influent en bien ou en mal sur toute leur existence : j’ai vu de nobles cités si fières, qu’elles avaient voulu dominer tout ce qui les entourait, si bien que quelques maisons à peine avaient osé s’établir au sommet de la montagne où elles avaient posé leurs fondemens : aussi restaient-elles toujours hautaines et pauvres, cachant dans les nuages leurs fronts crénelés et incessamment battus par les orages de l’été et par les tempêtes de l’hiver. On eût dit des reines exilées, suivies seulement de quelques courtisans de leur infortune, et trop dédaigneuses pour s’abaisser à venir demander à la plaine un peuple et un royaume. J’ai vu de petites villes si humbles qu’elles s’étaient réfugiées au fond d’une vallée, qu’elles y avaient bâti au bord d’un ruisseau leurs fermes, leurs moulins et leurs chaumières, qu’abritées par des collines, qui les garantissaient du chaud et du froid, elles y coulaient une vie ignorée et tranquille, pareille à celle de ces hommes sans ardeur et sans ambition, que tout bruit effraie, que toute lumière éblouit, et pour lesquels il n’est de bonheur que dans l’ombre et le silence. Il y en a d’autres qui ont commencé par être un chétif village au bord de la mer et qui petit à petit, voyant les navires succéder aux barques et les vaisseaux aux navires, ont changé leurs chau- mières en maisons et leurs maisons en palais ; si bien qu’aujourd’hui l’or du Potose et les diamans de l’Inde affluent dans leur port, et qu’elles font sonner leurs ducats et étalent leurs parures, comme ces parvenus qui nous éclaboussent avec leurs équipages et nous font insulter par leurs valets. Enfin il y en a encore qui s’étaient richement élevées d’abord au milieu de prairies riantes, qui marchaient sur des tapis bariolés de fleurs, auxquelles on arrivait par des sentiers capricieux et pittoresques, à qui l’on eût prédit de longues et prospères destinées, et qui tout-à-coup ont vu leur existence menacée par une ville rivale, qui, surgissant au bord d’une grande route, attirait à elle commerçans et voyageurs, et laissait la pauvre isolée dépérir lentement comme une jeune fille dont un amour solitaire tarit les sources de la vie. Voilà pourquoi on se prend de sympathie ou de répugnance, d’amour ou de haine, pour telle ou telle ville comme pour telle ou telle personne ; voilà ce qui fait qu’on donne à des pierres froides et inanimées des épithètes qui n’appartiennent qu’à des êtres vivans et humains ; que l’on dit Messine la noble, Syracuse la fidèle, Girgenti la magnifique, Trapani l’invincible, Palerme l’heureuse.

En effet, s’il fut une ville prédestinée, c’est Palerme : située sous un ciel sans nuages, sur un sol fertile, au milieu de campagnes pittoresques, ouvrant son port à une mer qui roule des flots d’azur, protégée au nord par la colline de Sainte-Rosalie, à l’orient par le cap Naferano, encadrée de tous côtés par une chaîne de montagnes qui ceint la vaste plaine où elle est assise, jamais odalisque bysantine ou sultane égyptienne ne se mira avec plus d’abandon, de paresse et de volupté, dans les flots de la Cyrénaïque ou du Bosphore, que ne le fait, le visage tourné du côté de sa mère, l’antique fille de Chaldée. Aussi vainement a-t-elle changé de maîtres, ses maîtres ont disparu, et elle est restée ; et de ses dominateurs différens, séduits toujours par sa douceur et par sa beauté, l’esclave reine n’a gardé que des colliers pour toutes chaînes. C’est qu’aussi, les hommes et la nature se sont réunis pour la faire magnifique parmi les riches. Les Grecs lui ont laissé leurs temples, les Romains leurs aqueducs, les Sarrasins leurs châteaux, les Normands leurs basiliques, les Espagnols leurs églises, et comme la latitude où elle est située permet à toute plante d’y fleurir, à tout arbre de s’y développer, elle rassemble dans ses jardins splendides le laurier-rose de la Laconie, le palmier d’Égypte, la figue de l’Inde, l’aloès d’Afrique, le pin d’Italie, le cyprès d’Écosse et le chêne de France.

Aussi n’est-il rien de plus beau que les jours de Palerme, si ce n’est ses nuits : nuits d’Orient, nuits transparentes et embaumées, où le murmure de la mer, le frémissement de la brise, la rumeur de la ville, semblent un concert universel d’amour, où chaque chose de la création, depuis la vague jusqu’à la plante, depuis la plante jusqu’à l’homme, jette un mystérieux soupir. Montez sur la plate-forme de la Zisa, ou sur la terrasse du Palazzo Reale, lorsque Palerme dort, et il vous semblera être assis au chevet d’une jeune fille qui rêve de volupté.

C’est l’heure à laquelle les pirates d’Alger et les corsaires de Tunis sortent de leurs repaires, mettent au vent les voiles triangulaires de leurs felouques barbaresques, et rôdent autour de l’île, comme autour d’un bercail les hiènes de Zahara et les lions de l’Atlas. Malheur alors aux villes imprudentes qui s’endorment sans fanaux et sans gardes au bord de la mer, car leurs habitans se réveillent aux lueurs de l’incendie et aux cris de leurs femmes et de leurs filles, et avant que les secours ne soient arrivés, les vautours d’Afrique se seront envolés avec leurs proies ; puis, quand le jour viendra, on verra les ailes de leurs vaisseaux blanchir à l’horizon et disparaître derrière les îles de Porri, de Favignana ou de Lampadouze.

Parfois aussi il arrive que la mer prend tout-à-coup une teinte livide, que la brise tombe, que la ville se tait : c’est que quelques nuages sanglans qui courent rapidement du midi au septentrion ont passé dans le ciel ; c’est que ces nuages annoncent le sirocco, ce khamsin tant redouté des Arabes, vapeur ar- dente qui prend naissance dans les sables de la Libye, et que les vents du sud-est poussent sur l’Europe : aussitôt tout se courbe, tout souffre, tout se plaint ; l’île entière gémit comme lorsque l’Etna menace ; les animaux et les hommes cherchent avec inquiétude un abri ; et lorsqu’ils l’ont trouvé, ils se couchent haletans, car ce vent abat tout courage, paralyse toute force, éteint toute faculté. Palerme alors râle pareille à une agonisante, et cela jusqu’au moment où un souffle plus pur, arrivant de la Calabre, rend la force à la moribonde qui tressaille à cet air vivifiant, se reprend à l’existence, respire avec le même bonheur que si elle sortait d’un évanouissement, et le lendemain recommence insoucieuse, sa vie de plaisir et de joie.

C’était un soir du mois de septembre 1803 ; il avait fait sirocco toute la journée ; mais au coucher du soleil le ciel s’était éclairci, la mer était redevenue azurée, et quelques bouffées d’une brise fraîche soufflaient de l’archipel lipariote. e changement atmosphérique exerçait, comme nous l’avons dit, son influence bienfaisante sur tous les êtres animés, qui sortaient peu à peu de leur torpeur ; on eût cru assister à une seconde création, d’autant plus, comme nous l’avons dit, que Palerme est un véritable Éden.

Parmi toutes les filles d’Ève, qui, dans ce paradis qu’elles habitent, font de l’amour leur principale occupation, il en est une qui jouera un rôle trop important dans le cours de cette histoire pour que nous n’arrêtions pas sur elle et sur le lieu qu’elle habite l’attention et les regards de nos lecteurs : qu’ils sortent donc avec nous de Palerme par la porte de San-Georgio ; qu’ils laissent à droite Castello-a-Mare, qu’ils gagnent directement le môle, qu’ils suivent quelque temps le rivage, et qu’ils fassent halte à cette délicieuse villa qui s’élève au bord de la mer, et dont les jardins enchantés s’étendent jusqu’au pied du mont Pellegrino ; c’est la villa du prince de Carini, vice-roi de Sicile pour , qui est retourné prendre possession de sa belle ville de Naples.

Au premier étage de cette élégante villa, dans une chambre tendue de satin bleu de ciel, dont les draperies sont relevées par des cordons de perles, et dont le plafond est peint à fresque, une femme vêtue d’un simple peignoir est couchée sur un sofa, les bras pendans, la tête renversée et les cheveux épars ; il n’y a qu’un instant encore qu’on aurait pu la prendre pour une statue de marbre ; mais un léger frémissement a couru par tout son corps, ses joues commencent à se colorer, ses yeux viennent de se rouvrir ; la statue merveilleuse s’anime, soupire, étend la main vers une petite sonnette d’argent posée sur une table de marbre de Sélinunte, l’agite paresseusement, et comme fatiguée de l’effort qu’elle a fait, se laisse retomber sur le sofa. Cependant le son argentin a été entendu, une porte s’ouvre, et une jeune et jolie camérière, dont la toilette en désordre annonce qu’elle a, comme sa maîtresse, subi l’influence du vent africain, paraît sur le seuil.

— Est-ce vous, Teresa ? dit languissamment sa maîtresse en tournant la tête de son côté. Ô mon Dieu ! c’est pour en mourir ; est-ce que ce sirocco soufflera toujours ?

— Non, signora, il est tout-à-fait tombé, et l’on commence à respirer.

— Apportez-moi des fruits et des glaces, et donnez-moi de l’air.

Teresa accomplit ces deux ordres avec autant de promptitude que le lui permettait un reste de langueur et de malaise. Elle déposa les rafraîchissemens sur la table, et alla ouvrir la fenêtre qui donnait sur la mer.

— Voyez, madame la comtesse, dit-elle, nous aurons demain une magnifique journée, et l’air est si pur que l’on voit parfaitement l’île d’Alicudi, quoique le jour commence à baisser.

— Oui, oui, cet air fait du bien. Donne-moi le bras, Teresa, je vais essayer de me traîner jusqu’à cette fenêtre.

La camérière s’approcha de sa maîtresse, qui reposa sur la table le sorbet que ses lèvres avaient effleuré à peine, et qui, s’appuyant sur son épaule, marcha languissamment jusqu’au balcon.

— Ah ! dit-elle en aspirant l’air du soir, comme on renaît à cette douce brise ! Approche-moi ce fauteuil, et ouvre encore la fenêtre qui donne sur le jardin. Bien ! Le prince est-il revenu de Montréal ?

— Pas encore.

— Tant mieux : je ne voudrais pas qu’il me vît pale et défaite ainsi. Je dois être affreuse.

— Madame la comtesse n’a jamais été plus belle ; et je suis sûre que dans toute cette ville, que nous découvrons d’ici, il n’y a pas une femme qui ne soit jalouse de la signora.

— Même la marquise de Rudini ? même la princesse de Butera ?

— Je n’excepte personne.

— Le prince vous paie pour me flatter, Teresa.

— Je jure à madame que je ne lui dis que ce que je pense.

— Oh ! qu’il fait doux à vivre à Palerme ! dit la comtesse respirant à pleine poitrine.

— Surtout lorsqu’on a vingt-deux ans, qu’on est riche et qu’on est belle, continua en souriant Teresa.

— Tu achèves ma pensée : aussi je veux voir tout le monde heureux autour de moi. À quand ton mariage, hein ?

Teresa ne répondit point.

— N’était-ce pas dimanche prochain le jour fixé ? continua la comtesse.

— Oui, signora, répondit la camérière en soupirant.

— Qu’est-ce donc ? n’es-tu plus décidée ?

— Si fait, toujours.

— As-tu de la répugnance pour Gaëtano.

— Non ; je crois que c’est un honnête garçon, et qui me rendra heureuse. D’ailleurs ce mariage est un moyen de rester toujours près de madame la comtesse, et c’est ce que je désire.

— Pourquoi soupires-tu, alors ?

— Que la signora me pardonne ; c’est un souvenir de notre pays.

— De notre pays ?

— Oui. Quand madame la comtesse se souvint à Palerme qu’elle avait laissé une sœur de lait au village dont son père était le seigneur, et qu’elle m’écrivit de la venir rejoindre, j’étais près d’épouser un jeune garçon de Bauso.

— Pourquoi ne m’as-tu point parlé de cela ? le prince, à ma recommandation, l’aurait pris dans sa maison.

— Oh ! il n’aurait pas voulu être domestique ; il est trop fier pour cela.

— Vraiment ?

— Oui. Il avait déjà refusé une place dans les campieri du prince de Goto.

— C’était donc un seigneur que ce jeune homme ?

— Non, madame la comtesse ; c’était un simple montagnard.

— Comment s’appelait-il ?

— Oh ! je ne crois pas que la signora le connaisse, dit vivement Teresa.

— Et le regrettes-tu ?

— Je ne pourrais dire. — Ce que je sais seulement, c’est que, si je devenais sa femme, au lieu d’être celle de Gaëtano, il me faudrait travailler pour vivre, et que cela me serait bien pénible, surtout en sortant du service de madame la comtesse, qui est si facile et si doux.

— On m’accuse cependant de violence et d’orgueil ; est-ce vrai, Teresa ?

— Madame est excellente pour moi ; voilà tout ce que je puis dire.

— C’est cette noblesse palermitaine qui dit cela, parce que les comtes de Castelnovo ont été anoblis par , tandis que les Ventimille et les Partanna descendent, à ce qu’ils prétendent, de Tancréde et de Roger. Mais ce n’est pas pour cela que les femmes m’en veulent : elles cachent leur haine sous le dédain, et elles me haïssent parce que Rodolfo m’aime et qu’elles sont jalouses de l’amour du vice-roi. Aussi font-elles tout ce qu’elles peuvent pour me l’enlever ; mais elles n’y parviendront pas ; je suis plus belle qu’elles ; Carini me le dit tous les jours, et toi aussi, menteuse.

— Il y a ici quelqu’un plus flatteur encore que son excellence et que moi.

— Et qui cela ?

— Le miroir de madame la comtesse.

— Folle ! Allume les bougies de la psyché. — La camérière obéit. — Maintenant, ferme cette fenêtre et laisse-moi : celle du jardin donnera assez d’air.

Teresa obéit et s’éloigna ; à peine la comtesse l’eut-elle vue disparaître, qu’elle vint s’asseoir devant la psyché, se regarda dans la glace et se mit à sourire.

C’est qu’aussi c’était une merveilleuse créature que cette comtesse Emma, ou plutôt Gemma ; car dès son enfance ses parens avaient ajouté un G à son nom de baptême ; de sorte que, grâce à cette adjonction, elle s’appelait Diamant. Certes, c’était à tort qu’elle s’était bornée à faire remonter sa noblesse à une signature de Charles-Quint ; car, à sa taille mince et flexible, on reconnaissait l’Ionienne, à ses yeux noirs et veloutés la descendante des Arabes, à son teint blanc et vermeil la fille des Gaules. Elle pouvait donc également se vanter de descendre d’un archonte d’Athènes, d’un émir sarrasin ou d’un capitaine nor- mand ; c’était une de ces beautés comme on en trouve en Sicile d’abord, puis dans une seule ville du monde, à Arles, où le même mélange de sang, le même croisement de races réunit parfois dans une seule personne ces trois types si différens. Aussi, au lieu d’appeler à son secours, ainsi qu’elle en avait d’abord eu l’intention, l’artifice de la toilette, Gemma se trouva si charmante dans son demi-désordre, qu’elle se regarda quelque temps avec une admiration naïve, et comme doit se regarder une fleur qui se penche vers un ruisseau ; et cette admiration, ce n’était point de l’orgueil, c’était une adoration pour le Seigneur, qui veut et qui peut créer de si belles choses. Elle resta donc ainsi qu’elle était. En effet, quelle coiffure pouvait mieux faire valoir ses cheveux que cet abandon qui leur permettait de flotter dans leur magnifique étendue ? Quel pinceau aurait pu ajouter une ligne à l’arc régulier de ses sourcils de velours ? et quel carmin aurait osé rivaliser avec le corail de ses lèvres humides, vif comme le fruit de la grenade ? Elle commença en échange et comme nous l’avons dit, à se regarder sans autre pensée que celle de se voir, et peu à peu elle tomba dans une rêverie profonde et pleine d’extase ; car, en même temps que son visage, et comme un fond à cette tête d’ange, la glace qui était placée devant la fenêtre restée ouverte réfléchissait le ciel : et Gemma, sans but, sans motif, se berçant dans un bonheur vague et infini, s’amusait à compter dans cette glace les étoiles qui apparaissaient chacune à son tour, et à leur donner des noms au fur et à mesure qu’elles pointaient dans l’éther. Tout-à-coup il lui sembla qu’une ombre surgissante se plaçait devant ces étoiles, et qu’une figure se dessinait derrière elle : elle se retourna vivement, un homme était debout sur sa fenêtre. Gemma se leva et ouvrit la bouche pour jeter un cri ; mais l’inconnu, s’élançant dans la chambre, joignit les deux mains, et d’une voix suppliante : — Au nom du ciel, lui dit-il, n’appelez pas, madame, car, sur mon honneur, vous n’avez rien à craindre, et je ne veux pas vous faire de mal !…

02

Gemma retomba sur son fauteuil, et cette apparition et ces paroles furent suivies d’un moment de silence, pendant lequel elle eut le temps de jeter un coup d’œil rapide et craintif sur l’étranger qui venait de s’introduire dans sa chambre d’une manière si bizarre et si inusitée.

C’était un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, qui paraissait appartenir à la classe populaire : il portait le chapeau calabrais, entouré d’un large ruban qui retombait flottant sur son épaule, une veste de velours à boutons d’argent, une culotte de même étoffe et à ornemens pareils : sa taille était serrée par une de ces ceintures en soie rouge avec des broderies et des franges vertes, comme on en fabrique à Messine, en imitation de celles du Levant. Enfin des guêtres et des souliers de peau complétaient ce costume montagnard, qui ne manquait pas d’élégance, et qui semblait choisi pour faire ressortir les heureuses proportions de la taille de celui qui l’avait adopté. Quant à sa figure, elle était d’une beauté sauvage : c’étaient ces traits fortement accentués de l’homme du Midi, ses yeux hardis et fiers, ses cheveux et sa barbe noirs, son nez d’aigle et ses dents de chacal.

Sans doute que Gemma ne fut point rassurée par cet examen, car l’étranger lui vit étendre le bras du côté de la table, et devinant qu’elle y cherchait la sonnette d’argent qui y était placée :

— Ne m’avez-vous pas entendu, madame ? lui dit-il en donnant à sa voix cette expression de douceur infinie à laquelle se prête si facilement la langue sicilienne : je ne vous veux aucun mal, et, bien loin de là, si vous m’accordez la demande que je viens vous faire, je vous adorerai comme une madone : vous êtes déjà belle comme la mère de Dieu, soyez bonne aussi comme elle.

— Mais enfin que me voulez-vous ? dit Gemma d’une voix tremblante encore, et comment entrez-vous ainsi chez moi à cette heure ?

— Si je vous avais demandé une entrevue à vous, noble, riche et aimée d’un homme qui est presque un roi, est-il probable que vous me l’eussiez accordée, à moi, pauvre et inconnu ? dites-le-moi, madame : d’ailleurs, eussiez-vous eu cette bonté, vous pouviez tarder à me répondre, et je n’avais pas le temps d’attendre.

— Que puis-je donc pour vous ? dit Gemma se rassurant de plus en plus.

— Tout, madame ; car vous avez entre les mains mon désespoir ou mon bonheur, ma mort ou ma vie.

— Je ne vous comprends pas ; expliquez-vous.

— Vous avez à votre service une jeune fille de Bauso.

— Teresa.

— Oui, Teresa, continua le jeune homme d’une voix tremblante : or cette jeune fille va se marier à un valet de chambre du prince Carini, et cette jeune fille est ma fiancée.

— Ah ! c’est vous ?

— Oui, c’est moi qu’elle allait épouser au moment où elle reçut la lettre qui l’appelait auprès de vous. Elle promit de me rester fidèle, de vous parler pour moi, et, si vous refusiez sa demande, de venir me retrouver : je l’attendais donc ; mais trois ans se sont écoulés sans que je la revisse, et, comme elle ne revenait pas, c’est moi qui suis venu. En arrivant j’ai tout appris, alors j’ai pensé à venir me jeter à vos genoux et à vous demander Teresa.

— Teresa est une fille que j’aime et dont je ne veux pas me séparer. Gaëtano est le valet de chambre du prince, et en l’épousant elle restera près de moi.

— Si c’est une condition, j’entrerai chez le prince, dit le jeune homme se faisant une violence visible.

— Teresa m’avait dit que vous ne vouliez pas servir.

— C’est vrai ; mais, s’il le faut cependant, je ferai ce sacrifice pour elle, seulement si cela était possible, j’aimerais mieux être engagé dans ses campieri que de faire partie de ses domestiques.

— C’est bien, j’en parlerai au prince, et s’il y consent…

— Le prince voudra tout ce que vous voudrez, madame ; vous ne priez pas, vous ordonnez, je le sais.

— Mais qui me répondra de vous ?

— Ma reconnaissance éternelle, madame.

— Encore faut-il que je sache qui vous êtes.

— Je suis un homme dont vous pouvez faire le malheur ou la félicité, voilà tout.

— Le prince me demandera votre nom.

— Que lui importe mon nom ? le connaît-il ? Le nom d’un pauvre paysan de Bauso est-il jamais arrivé jusqu’au prince ?

— Mais moi, je suis du même pays que vous ; mon père était comte de Castlelnovo, et habitait une petite forteresse à un quart de lieue du village.

— Je le sais, madame, répondit le jeune homme d’une voix sourde.

— Eh bien ! je dois connaître votre nom, moi ! Dites-le-moi alors, et je verrai ce que j’ai à faire.

— Croyez-moi, madame la comtesse, il vaut mieux que vous l’ignoriez ; qu’importe mon nom ? Je suis honnête homme, je rendrai Teresa heureuse, et, s’il le faut, je me ferai tuer pour le prince et pour vous.

— Votre entêtement est étrange ; et je tiens d’autant plus à savoir votre nom que je l’ai déjà demandé à Teresa, et que, comme vous, elle a refusé de me le dire. Je vous préviens cependant que je ne ferai rien qu’à cette condition.

— Vous le voulez, madame ?

— Je l’exige.

— Eh bien ! une dernière fois, je vous en supplie.

— Ou nommez-vous, ou sortez ! dit Gemma avec un geste impératif.

— Je m’appelle Pascal Bruno, répondit le jeune homme d’une voix si calme qu’on eût pu croire que toute émotion avait disparu, si en le voyant si pâle on n’eût facilement deviné ce qu’il souffrait intérieurement.

— Pascal Bruno ! s’écria Gemma, reculant avec son fauteuil, Pascal Bruno ! seriez-vous le fils d’Antonino Bruno, dont la tête est dans une cage de fer au château de Bauso.

— Je suis son fils.

— Eh bien ! savez-vous pourquoi la tête de votre père est là, dites ? Pascal garda le silence. — Eh bien ! continua Gemma, c’est que votre père a voulu assassiner le mien.

— Je sais tout cela, madame, et je sais encore que lorsqu’on vous promenait enfant dans le village, vos femmes de chambre et vos valets vous montraient cette tête en vous disant que c’était celle de mon père qui avait voulu assassiner le vôtre ; mais ce qu’on ne vous disait pas, madame, c’est que votre père avait déshonoré le mien.

— Vous mentez !

— Que Dieu me punisse si je ne dis pas la vérité, madame : manière était belle et sage, le comte l’aima, et ma mère résista à toutes les propositions, à toutes les promesses, à toutes les menaces ; mais un jour que mon père était allé à Taormine, il la fit enlever par quatre hommes, transporter dans une petite maison qui lui appartenait, entre Limero et Furnari, et qui est maintenant une auberge… Et là !… là, madame ! il la viola.

— Le comte était seigneur et maître du village de Bauso : ses habitans lui appartenaient, corps et biens, et c’était beaucoup d’honneur qu’il faisait à votre mère que de l’aimer !…

— Mon père ne pensa pas ainsi, à ce qu’il paraît, dit Pascal en fronçant le sourcil, et cela sans doute parce qu’il était né à Strilla, sur les terres du prince de Moncada-Paterno, ce qui fit qu’il frappa le comte ; la blessure ne fut pas mortelle, tant mieux, je l’ai longtemps regretté ; mais aujourd’hui, à ma honte, je m’en félicite.

— Si j’ai bonne mémoire, votre père, non seulement n’a pas été mis à mort comme meurtrier, mais encore vos oncles sont au bagne.

— Ils avaient donné asile à l’assassin, ils l’avaient défendu lorsque les sbires étaient venus pour l’arrêter ; ils furent considérés comme complices, et envoyés, mon oncle Placido à Favignana, mon oncle Pietro à Lipari, et mon oncle Pépé à Vulcano. Quant à moi, j’étais trop jeune, et quoique l’on m’eût arrêté avec eux, on me rendit à ma mère.

— Et qu’est-elle devenue, votre mère ?

— Elle est morte.

— Où cela ?

— Dans la montagne, entre Pizzo de Goto et Nisi.

— Pourquoi avait-elle quitté Bauso ?

— Pour que nous ne vissions pas, chaque fois que nous passions devant le château, elle, la tête de son mari, moi, la tête de mon père. Oui, elle est morte là, sans médecin, sans prêtre ; elle a été enterrée hors de la terre sainte, et c’est moi qui ai été son seul fossoyeur… Alors, madame, vous me pardonnerez, je l’espère, sur la terre fraîchement retournée, j’avais fait le serment de venger toute ma famille, à laquelle je survivais seul, car je ne compte plus mes oncles comme de ce monde, sur vous, qui restez seule de la famille du comte. Mais, que voulez-vous ? je devins amoureux de Teresa ; je quittai mes montagnes pour ne plus voir la tombe à laquelle je sentais que je devenais parjure ; je descendis dans la plaine, je me rapprochai de Bauso, et je fis plus encore ; lorsque je sus que Teresa quittait le village pour entrer à votre service je songeai à entrer à celui du comte. Je reculai long-temps devant cette pensée, enfin je m’y habituai. Je pris sur moi de vous voir : je vous ai vue, et me voilà, sans armes et en suppliant, en face de vous, madame, devant qui je ne devais paraître qu’en ennemi.

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