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Hors de la terre III

Victor Hugo · 1886 · Free in the US

12,845 words · about 54 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Language
French
Published
1886
Length
12,845 words · about 54 min
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Public domain in the United States

 

Contents (2)
  1. Satan dans la nuit about 29 min
  2. L’ANGE LIBERTÉ about 25 min

Continue:

Satan dans la nuit

I

Je l’aime ! — Nuit, cachot sépulcral, mort vivante, Ombre que mon sanglot ténébreux épouvante, Solitudes du mal où fuit le grand puni, Glaciers démesurés de l’hiver infini, O flots du noir chaos qui m’avez vu proscrire, Désespoir dont j’entends le sombre éclat de rire, Vide où s’évanouit l’être, le temps, le lieu, Gouffres profonds, enfers, abîmes ; j’aime Di

eu. Je l’aime. C’est fini. — Lumière ; fiancée De tout esprit ; soleil ! feu de toute pensée ; Vie ! où donc êtes-vous ; Je vous cherche. O tourment ! La création vit dans l’éblouissement ; O regard éclatant de l’aube idolâtrée, Rayon dont la nature est toute pénétrée ! Les fleuves sont joyeux dans l’herbe ; l’horizon Resplendit ; le vent court ; des fleurs plein le gazon, Des oiseaux, des oiseaux, et des oiseaux encore ; Tout cela chante, rit, aime, inondé d’aurore ; Le tigre dit : et moi ! je veux ma part du ciel ! — L’aube dore le tigre et l’offre à l’Eternel.

Moi seul je reste affreux ! Hélas, rien n’est immonde. Moi seul, je suis la honte et la tache du monde. Ma laideur, vague effroi des astres soucieux, Perce à travers ma nuit et va salir les cieux. Je ne vois rien, étant maudit ; mais dans l’espace J’entends, j’entends dans l’eau qui fuit, dans l’air qui passe, J’entends dans l’univers ce murmure : va-t’en ! Le porc dit au fumier : je méprise Satan. Je sens la nuit penser que je la déshonore. Le tourbillonnement du grand souffle sonore, Le vent du matin, libre et lâché dans le ciel, Evite mon front morne et pestilentiel.

Jadis, ce jour levant, cette lueur candide, C’était moi. — Moi ! — J’étais l’archange au front splendide, La prunelle de feu de l’azur rayonnant, Dorant le ciel, la vie et l’homme ; maintenant Je suis l’astre hideux qui blanchit l’ossuaire. Je portais le flambeau, je traîne le suaire ; J’arrive avec la nuit dans ma main ; et partout Où je vais, surgissant derrière moi, debout, L’hydre immense de l’ombre ouvre ses ailes noires.

Les profonds infinis croisent leurs promontoires. Tout devant moi, vers qui jadis l’amour vola, Recule et fuit.

Je fus envieux. Ce fut là Mon crime. Tout fut dit, et la bouche sublime Cria : mauvais ! et Dieu me cracha dans l’abîme.

Oh ! je l’aime ! c’est là l’horreur, c’est là le feu ! Que vais-je devenir, abîmes ; J’aime Dieu ! Je suis damné !

II

L’enfer, c’est l’absence éternelle. C’est d’aimer. C’est de dire : hélas ! où donc est-elle, Ma lumière ; Où donc est ma vie et ma clarté ; Elle livre aux regards éperdus sa beauté. Elle sourit là-haut à d’autres ; d’autres baisent Sa robe, et dans ses bras s’enivrent et s’apaisent ; D’autres l’ont. Désespoir !

Oh ; quand je fus jeté Du haut de la splendeur dans cette cécité, Après l’écroulement de l’ombre sur ma tête, Après la chute, nu, précipité du faîte A jamais, à la tombe inexorable uni, Quand je me trouvai seul au bas de l’infini, J’eus un moment si noir que je me mis à rire ; La vaste obscurité m’emplit de son délire, Je sentis dans mon cœur, où mourait Dieu détruit, La plénitude étrange et fauve de la nuit, Et je criai, joyeux, triomphant, implacable : — « Guerre à ces firmaments dont la lumière accable ! « Guerre à ce ciel où Dieu met tant de faux attraits !

« Il a cru m’en chasser, c’est moi qui m’y soustrais. « Il me croit prisonnier, je suis libre. Je plane. « Et le démon, c’est l’aigle, et le monde, c’est l’âne. « Et je ris. Je suis fier et content. J’ai quitté « Les anges vains, abjects, vils, et toi, la clarté, « Qui les corromps, et toi, l’amour, qui les subornes ! « O gouffres, quel bonheur que la haine sans bornes ! « Ce Dieu, ce cœur de Tout, ce père lumineux « Que l’ange, l’astre, l’homme, et la bête, ont en eux, « Ce pasteur près de qui le troupeau se resserre, « Cet être, seul vivant, seul vrai, seul nécessaire, « Je vais m’en passer, moi le colosse puni ! « C’est bien. Comme je vais maudire ce béni, « Et faire contre lui, tandis qu’Adam l’encense, « De la révolte avec mon ancienne puissance « Et de la flamme avec les rayons que j’avais ! « Comme je vais rugir sur lui ! Comme je vais, « Moi l’affreux face à face avec lui le suprême, « Le haïr, l’exécrer et l’abhorrer ! » - Je l’aime !

…………………………………………..

DANS L’AIR

CHANSON DES OISEAUX

Vie ! ô bonheur ! bois profonds, Nous vivons. L’essor sans fin nous réclame ; Planons sur l’air et les eaux ! Les oiseaux Sont de la poussière d’âme.

Accourez, planez ! volons Aux vallons, A l’antre, à l’arbre, à l’asile ! Perdons-nous dans cette mer De l’éther Où la nuée est une île !

Du fond des rocs et des joncs Des donjons, Des monts que le jour embrase, Volons, et, frémissants, fous, Plongeons-nous Dans l’inexprimable extase !

Oiseaux, volez aux clochers, Aux rochers, Au précipice, à la cime, Aux glaciers, aux lacs, aux prés ; Savourez La liberté de l’abîme !

Vie ! azur ! rayons ! frissons ! Traversons La vaste gaîté sereine, Pendant que sur les vivants, Dans les vents, L’ombre des nuages traîne !

Avril ouvre à deux battants Le printemps ; L’été le suit, et déploie Sur la terre un beau tapis Fait d’épis, D’herbe, de fleurs,

et de joie.

Buvons, mangeons ; becquetons Les festons De la ronce et de la vigne ; Le banquet dans la forêt Est tout prêt ; Chaque branche nous fait signe.

Les pivoines sont en feu ; Le ciel bleu Allume cent fleurs écloses ; Le printemps est pour nos yeux Tout joyeux Une fournaise de roses.

Tu nous dores aussi tous, Feu si doux Qui du haut des cieux ruisselles ; Les aigles sont dans les airs Des éclairs, Les moineaux des étincelles.

Nous rentrons dans les rayons ; Nous fuyons Dans la clarté notre mère ; L’oiseau sort de la forêt Et paraît S’évanouir en lumière.

Parfois on rampe accablé Dans le blé, Mais juillet a pour ressource L’ombre, où, loin des chauds sillons, Nous mouillons Nos pieds roses dans la source.

Depuis qu’ils sont sous les cieux, Soucieux Du bonheur de la prairie, L’herbe et l’arbre chevelu Ont voulu Dans leur tendre rêverie

Qu’à jamais le fruit, le grain, L’air serein, L’amourette, la nichée, L’aube, la chanson, l’appât, Occupât Notre joie effarouchée.

Vivons ! chantons ! Tout est pur Dans l’azur ; Tout est beau dans la lumière ; Tour vers son but, jour et nuit, Est conduit ; Sans se tromper, le fle

uve erre.

Toute la campagne rit ; Un esprit Palpite sous chaque feuille ; — Aimons ! murmure une voix Dans les bois ; Et la fleur veut qu’on la cueille.

Quand l’iris a diapré Tout le pré, Quand le jour plus tiède augmente, Quand le soir luit dans l’étang Eclatant, Quand la verdure est charmante,

Que dit l’essaim ébloui ; Oui ! oui ! oui ! Les collines, les fontaines, Les bourgeons verts, les fruits mûrs, Les azurs Pleins de visions lointaines,

Le champ, le lac, le marais, L’antre frais, Composent, sans pleurs ni peine, Et font monter vers le ciel Eternel L’affirmation s

ereine !

L’aube et l’éblouissement Vont semant Partout des perles de flamme ; L’oiseau n’est pas orphelin ; Tout est plein De la mystérieuse âme !

Quelqu’un que l’on ne voit pas Est là-bas Dans la maison qu’on ignore ; Et cet inconnu bénit Notre nid, Et sa fenêtre est l’aurore.

Et c’est à cause de lui Que l’appui Jamais ne manque à nos ailes, Et que les colombes vont Sur le mont Boire où boivent les gazelles.

Grâce à ce doux inconnu, Adam nu Nous souriait sous les branches ; Le cygne sous le bouleau A de l’eau Pour laver ses plumes blanches.

Grâce à lui, le piquebois Vit sans lois, Chéri des pins vénérables, Et délivrant des fourmis Ses amis Les tilleuls et les érables.

Grâce à lui, le passereau Du sureau S’envole, et monte au grand orme ; C’est lui qui fait le buisson De façon Qu’on y chante et qu’on y dorme.

Il nous met tous à l’abri, Colibri, Chardonneret, hochequeue, Tout l’essaim que l’air ravit Et qui vit Dans la grande lueur bleue.

A cause de lui, les airs Et les mers, Les bois d’aulnes et d’yeuses La sauge en fleur, le matin, Et le thym, Sont des fêtes ra

dieuses ;

Les blés sont dorés, les cieux Spacieux, L’eau joyeuse et l’herbe douce ; Mais il se fiche souvent Quand le vent Nous vole nos brins de mousse.

Il dit au vent : — Paix, autan ; Et va-t’en ; Laisse mes oiseaux tranquilles. Arrache, si tu le veux, Leurs cheveux De fumée aux sombres villes ! —

Celui sous qui nous planons Sait nos noms. Nous chantons. Que nous importe ; Notre humble essor ignorant Est si grand ! Notre faiblesse est si forte !

La tempête au vol tonnant, Déchaînant Les trombes, les bruits, les grêles, Fouettant, malgré leurs sanglots, Les grands flots, S’émousse à nos plum

es frêles.

Il veut les petits contents, Le beau temps, Et l’innocence sauvée ; Il abaisse, calme et doux, Comme nous, Ses ailes sur sa couvée.

Grâce à lui, sous le hallier Familier A notre aile coutumière, Sur les mousses de velours, Nos amours Coulent dans de la lumière.

Il est bon ; et sa bonté C’est l’été ; C’est le charmant sorbier rouge ; C’est que rien ne vienne à nous Dans nos trous Sans que le feuillage bouge.

Sa bonté, c’est Tout ; c’est l’air, Le feu clair, Le bois où, dans la nuit brune, Ta chanson, qui prend son vol, Rossignol, Semble un rêve

de la lune.

C’est ce qu’au gré des saisons Nous faisons ; C’est le rocher que l’eau creuse ; C’est l’oiseau, des vents bercé, Composé D’une inquiétude heureuse.

Il est puissant, étoilé, Et voilé. Le soir, avec les murmures Des troupeaux qu’on reconduit, Et le bruit Des abeilles sous les mûres,

Avec la nuit sur les toits, Sur les bois, Sur les montagnes prochaines, C’est sa grandeur qui descend, Et qu’on sent Dans le tremblement des chênes.

Il n’eut qu’à vouloir un jour, Et l’amour Devint l’harmonie immense ; Tous les êtres étaient là ; Il mêla Sa sagesse à leur

démence.

Il voulut que tout fût un ; Le parfum Eut pour sœur l’aurore pure ; Et les choses, se touchant Dans un chant, Furent la sainte nature.

Il mit sur les flots, profonds Les typhons ; Il mit la fleur sur la tige ; Il se montra fulgurant Dans le grand ; Le petit fut son prodige.

Avec la même beauté Sa clarté Créa l’aimable et l’énorme ; Il fit sortir l’alcyon Du rayon Qui baise la mer difforme.

L’effrayant devint charmant ; L’élément, Monstre, colosse, fantôme, Par Lui, qui le veut ainsi, Radouci, Vint s’accoupler à

l’atome.

On vit alors dans Ophir L’humble asfir Vert comme l’hydre farouche ; Le flamboiement de l’Etna Rayonna Sur l’aile de l’oiseau-mouche.

Vie est le mot souverain, Et serein, Sans fin, sans forme, sans nombre, Tendre, inépuisable, ardent, Débordant De toute la terre sombre.

L’aube se marie au soir ; Le bec noir Au bec flamboyant se mêle ; L’éclair, mâle affreux, poursuit Dans la nuit La mer, sa rauque femelle.

Volons, volons, et volons ! Les sillons Sont rayés, et l’onde est verte. La vie est là sous nos yeux, Dans les cieux, Claire et toute grande

ouverte.

Hirondelle, fais ton nid, Le granit T’offre son ombre et ses lierres ; Aux palais pour tes amours Prends des tours, Et de la paille aux chaumières.

Le nid que l’oiseau bâtit Si petit, Est une chose profonde ; L’œuf ôté de la forêt Manquerait A l’équilibre du monde. …………………………………………..

III

Si je ne l’aimais point, je ne souffrirais pas. Laissez-moi remonter, gouffres ! — Non, pas à pas, Je descends, je m’enfonce, à chaque effort je glisse Plus avant. Le malheur de la nuit, son supplice, C’est d’adorer le jour et de rester la nuit. Cet amour, c’est l’horreur, et le mal est son fruit.

O ma lumière, où donc es-tu ; Satan t’implore. M’entends-tu, dis ? reviens, aurore, aurore, aurore ! Ne leur dis pas : toujours ; ne me dis pas : jamais ; Je souffre ! — oh ; tout est noir, je ne vois pas, je hais !

Je hais ; — oui, je vous hais, tas humain, foule blême, Parce que vous l’aimez, parce que Dieu vous aime, Parce que sa clarté brille à travers vos os, Parce que vous plongez vos urnes aux ruisseaux, Parce que vous passez vivants dans la nature, Parce que vous avez, pendant que la torture Me tenaille et que j’ai mon âme pour vautour, Dans vos yeux l’espérance et dans vos cœurs l’amour !

Hommes, larves, néants, ombres, faces rapides, Vous n’êtes pas contents ; ô favoris stupides, Vous vous plaignez d’aller chaque jour vieillissant, De passer, de sentir refroidir votre sang, Et vous accusez Dieu ! Quel rêve est donc le vôtre ! J’ai perdu plus que vous, moi ; J’ai, l’un après l’autre, Vu tomber mes rayons, comme vous vos cheveux !

IV

Ne pouvoir remonter, même quand je le veux ;

Quoi ! les morts repentants s’envolent de leurs tombes Radieux, les hiboux se changent en colombes, Les démons pardonnés rentrent au firmament, Et moi, le spectre noir, je les vois lentement Blanchir dans la nuit sombre et redevenir anges ! Des astres, fleurs du gouffre, éclosent dans les fanges ! Quoi ! César est parti ; Torquemada s’en va ; Busiris, dans la cave où le tient Jéhovah, Distingue une lueur et commence à sourire ; Nemrod attend ; je viens d’entendre Judas dire, Dans la geôle où, son crime et moi, nous le lions : — Je n’ai plus maintenant que quatre millions De siècles à rester à la chaîne dans l’ombre. — Que Judas est heureux ! il peut compter un nombre. Pour tous, pour tous, pour tous l’horizon blanchira. Caïn, le vieux Caïn, lui-même sortira ! Moi seul, je resterai dans les déserts funèbres. Horreur sans fond ! Je suis l’éternel des ténèbres.

Je suis le misérable à perpétuité.

V

Mais je me vengerai sur son humanité, Sur l’homme qu’il créa, sur Adam et sur Eve, Sur l’âme qui sourit, sur le jour qui se lève, Sur toi, l’astre ! sur toi, l’aile ! sur toi, la fleur ! Sur la vierge, et la mère, et sur l’enfant ! Malheur ! Je défigurerai la face universelle. Serpent, je secouerai dans l’ombre ma crécelle. J’inventerai des dieux : Moloch, Vishnou, Baal. Je prendrai le réel pour briser l’idéal, Les pierres des édens pour bâtir les sodomes. A travers les rameaux de la forêt des hommes On verra mes yeux luire, et l’on dira : c’est lui. Plus effaré du mal que du bien ébloui, Le sage doutera de Dieu. Je mordrai l’âme. J’enlaidirai l’amour dans le cœur de la femme. Je mêlerai ma cendre à ces charbons éteints. Et, mauvais, je rirai, rayant tous leurs instincts Et toutes leurs vertus de l’ongle de mes ailes. Je serai si hideux que toutes les prunel

les Auront je ne sais quoi de sombre ; et les méchants Et les pervers croîtront comme l’herbe des champs, Le fils, devant le juge aux lèvres indignées, Apparaîtra, tenant dans ses mains des poignées De cheveux blancs du père égorgé. Je dirai Au pauvre : vole ; au riche : opprime. Je ferai Jeter le nouveau-né par la mère aux latrines. Tremble, ô Dieu ! J’ouvrirai de mes mains leurs poitrines, J’arracherai, fumant, et je tordrai leur cœur, Et j’en exprimerai tous les crimes, l’horreur, La trahison, le meurtre, Achab, Tibère, Atrée, Sur ta création rayonnante et sacrée ! Tu seras Providence et moi Fatalité. J’ai fait mieux que la Haine ; ô vide ! ô cécité ! J’ai fait l’Envie. En vain ce Dieu bon multiplie Ces colosses dont l’âme est de rayons remplie, Le génie et l’amour et l’héroïsme ; moi Par la négation je fais ronger la foi ; Je suis Zoïle ; autour des Socrates j’excite Anitus, et je mets sur Achille Thersite, Et tout pleure, et j’égale, à force de venins, A l’éclat des géants le gonflement des nains.

La matière a mon signe au front. Je la querelle. J’effare l’eau sans fond sous des gouffres de grêle. Je contrains l’océan, que Dieu tient sous sa loi, Et la terre, à créer du chaos avec moi, Je fais de la laideur énorme avec leur force, Un monstre avec l’écume, un monstre avec l’écorce, Sur terre Béhémoth, Léviathan sur mer. Je complète partout le chaos par l’enfer, La bête par l’idole, et les rats, les belettes, La torpille, l’hyène acharnée aux squelettes, La bave du crapaud, la dent du caïman, Par le bonze, l’obi, le fakir et l’iman. Dieu passe dans le cœur des hommes, j’y séjourne. Sa roue avec un bruit sidéral roule et tourne, Mais c’est mon grain lugubre et sanglant qu’elle moud ; Jéhovah reculant sent aujourd’hui partout Une création de Satan sous la sienne ; Son feu ne peut briller sans que mon souffle vienne. Il est le char ; je suis l’ornière. Nous croisons Nos forces ; et j’emploie aux pestes, aux poisons, Aux monstres, aux déserts, son pur soleil candide ; C’est Dieu qui fait le front, moi qui creuse la ride ; Il est dans le prophète et moi dans les devins. Guerre et deuil ! je lui prends tous ses glaives divins, Le glaive d’air, le vent, le glaive d’eau, la pluie, L’épée éclair, stupeur de la terre éblouie,

Je m’en sers pour mon œuvre ; et la nature a peur. A mon haleine une hydre éclôt dans la vapeur, Et la goutte d’eau tombe en déluge agrandie ; Avec le doux foyer qui chauffe, j’incendie ; Je fais du miel le fiel, je fais l’écueil du port ; Dieu bénit le meilleur, je sacre le plus fort ; Dieu fait les radieux, je fais les sanguinaires. Oui, pour broyer ses fils je prendrai ses tonnerres ! Oui, je me dresserai de toute ma hauteur ! Je veux dans ce qu’il fait tuer ce créateur, Je veux le torturer dans son œuvre, et l’entendre Râler dans la justice et la pudeur à vendre, Dans les champs que la guerre accable de ses bonds, Dans les peuples livrés aux princes ; dans les bons Et dans les saints, dans l’âme humaine tout entière ! Je veux qu’il se débatte, esprit, sous la matière ; Qu’il saigne dans le juste assassiné ; je veux Qu’il se torde, couvert de prêtres monstrueux, Qu’il pleure, bâillonné par les idolâtries ; Je veux que des lys morts et des roses flétries, Du cygne sous le bec des vautours frémissant, Des beautés, des vertus, de toutes parts, son sang, Son propre sang divin sur lui coule et l’inonde. Voyez, regardez, Cieux ! L’échafaud, c’est le monde, Je suis le bourreau sombre, et j’exécute Dieu. Dieu mourra. Grâce à moi, les chars sous leur essieu,

Les rois sous leur pouvoir, les aigles sous leurs griffes, Les dogmes ténébreux et noirs, sous leurs pontifes, Tout ce qui sur la terre à cette heure est debout, Même les innocents sous leurs pieds, ont partout Quelque chose de Dieu que dans l’ombre ils écrasent. Mes flamboiements rampant sous l’univers, l’embrasent. Je suis le mal ; je suis la nuit ; je suis l’effroi.

VI

Grâce ! pardonne-moi ! rappelle-moi ! prends-moi ! Grâce ! Ne sens-tu pas qu’il faut que toute chaîne Se rompe, et que le mal finisse, et que la haine S’éteigne, évanouie en ta sérénité ; Quoi ; le bien infini, le mal illimité ! Toi le bien, moi le mal ! est-ce que c’est possible ; Le monde gouverné par un double invisible ! Y songez-vous, Seigneur ; un partage entre nous ! Non, vous êtes la face, et je suis les genoux. Laissez-moi me plier et tomber, juge immense, Sur ce pavé des cieux qu’on nomme la clémen

ce ! Grâce, ô Dieu ! L’univers, les terres et les eaux, L’éther sans bornes, plein d’invisibles oiseaux, Les glauques océans qui font rugir leurs ondes, L’énormité vivante où rayonnent les mondes, Quoi ! c’est une balance où nous pesons tous deux ; Qu’en dites-vous, soleils ; Lui charmant, moi hideux ! Quoi ! lui dans un plateau, soleils, et moi dans l’autre ! La chair est ma servante et l’âme est son apôtre. Je lutte. Nous tenons chacun notre côté. Avoir l’infini, c’est avoir l’égalité. Ton paradis ne fait qu’équilibre à mon bagne. Dieu ! — la création ainsi qu’une montagne, Pèse sur moi ; je lève à travers les chaos Mon front d’où mes douleurs retombent en fléaux ; Je me tords sans repas, sans fin, sans espérance. C’est une majesté qu’une telle souffrance. Oui, c’est l’énigme, ô nuit, de tes millions d’yeux : Le grand souffrant fait face au grand mystérieux. Grâce, ô Dieu ! pour toi-même il faut que je l’obtienne. Ma perpétuité fait ombre sur la tienne. Devant ton œil flambeau rien ne doit demeurer, Tout doit changer, vieillir et se transfigurer. Toi seul vis. Devant toi tout doit avoir un âge. Et c’est pour ta splendeur un importun nuage Qu’on voie un spectre assis au fond de ton ciel bleu, Et l’éternel Satan devant l’éternel Dieu !

VII

Ils sont là-haut ! Ils sont dans l’hymne et dans la joie ; L’éther des paradis devant eux se déploie. Ils planent satisfaits, bienveillants, sérieux, Dans le rayonnement du ciel mystérieux ; Leurs robes dans l’azur font des plis de lumière ; Ils ont leur innocence et leur blancheur première. Ils vont d’un monde à l’autre ainsi que des oiseaux. L’amour les courbe ainsi que le vent les roseaux, Et les redresse ainsi que le foyer ses flammes. Ils s’abîment en Dieu tout en restant des âmes, Et contemplent, heureux, la face de clarté. Ils s’accouplent, noyés dans la félicité. Ils le regardent être, il les regarde vivre. Ils montent à jamais vers lui. Lui les enivre Du sourire inouï de son immensité. Il les voit. Il leur parle ; il est Grâce et Beauté ; L’impénétrable est doux, le formidable est tendre… - Oh ! je voudrais saisir, arracher, tenir, prendre, Oh ! je voudrais broyer l’étoile du matin !

Le boiteux, le lépreux, et l’aveugle incer

tain, Ceux qui marchent pieds nus et ceux qui n’ont pas même Un toit l’hiver, ce sont des riches. Dieu les aime. Ils ont pour vêtement ton regard de bonté. Dieu ! n’être pas aimé, c’est là la nudité ! Etre dehors, c’est là le bitume et le soufre.

VIII

J’ai mis sous une pierre et scellé dans un gouffre La justice, le bien, le pur, le vrai, le beau ; Tout ce qui peut servir à l’homme de flambeau, La vertu, la raison, penser, espérer, croire, Ce qu’on nomme sagesse et ce qu’on nomme gloire, Et je rêve accoudé sur ce tombeau profond. Je suis grand. Et sous moi les ténèbres défont Ce qu’a fait la lumière, et dans les noirs abîmes, Pensif, j’entends tomber goutte à goutte les crimes. Le chaos me contemple, et j’ai le pied dessus. Hélas ! hélas ! mieux vaut l’étable où naît Jésus Que Babel et Ninive et Tyr et Babylone, Et Job sur son fumier que Satan sur son trône !

Oh ! si j’étais heureux, je serais bon ; Pitié ! Je ne maudirais pas ! L’onagre a-t-il

crié, Le bœuf a-t-il mugi quand ils ont eu de l’herbe ; L’amour, l’azur, les lys, la lumière superbe, Les grands rayons dorés qui vont s’élargissant, Les vierges, les enfants joyeux, l’ange innocent, La frange d’or de l’aube au rebord des ravines, Oh ; je crie éperdu vers ces choses divines Que je ne vois plus ; — Dieu ; — Dieu ; — Les splendeurs d’en haut Ajoutent de la nuit, hélas, à mon cachot. Il me tombe, de tous les concerts, des huées.

………………………………………. DANS L’INFINI CHANT DES ASTRES Lumière ……………………………………….

Je souffre. Je voudrais attendrir les nuées, Je tends les mains aux fleurs, je crie aux aquilons : Grâce ! Ayant tous les maux du monde pour haillons, Je pleure, je demande à la ronce, à la gerbe, Au nuage, à la tombe, à l’étoile, au brin d’herbe, Aux bêtes reculant devant le front humain, Aux cailloux qu’un forçat casse au bord du chemin, A tout, au jour qui naît, au vent qui recommence, De la pitié ! Je suis le mendiant immense.

IX

Encor si je pouvais dormir ; Si, seulement Une heure, une minute, un instant, un moment, Le temps qu’une onde passe au fond du lac sonore, Fût-ce pour m’éveiller plus lamentable encore, Sur n’importe quels durs et funèbres chevets, Si je pouvais poser mon front ; Si je pouvais, Nu, sur un bloc de bronze ou sur un tas de pier

res,

L’une de l’autre, hélas ! rapprocher mes paupières, Et m’étendre, et sentir quelque chose de frais, De doux et de serein, comme si je mourais ; Si je pouvais me perdre un moment dans un songe, Apaiser dans mon flanc ce qui remue et ronge,

Aspirer un fluide étrange, aérien, Impalpable, et flotter, et n’entendre plus rien, Ni mon aile frémir, ni battre mon artère, Ni ces cris dont je suis la cause sur la terre : — Tuons ! Frappons ! Damnons ! J’ai peur ! J’ai froid ! J’ai faim ! Sentir ma misérable oreille sourde enfin ! Oh ! me coucher, rentrer mes griffes sous ma tête, Dire : « C’est bien ! je dors, tout comme une autre bête, « Comme un léopard, comme un chacal, comme un loup ! « Une nuée auguste et calme me dissout ! » Mais non ; jamais ! Je traîne à jamais l’insomnie Dans une immensité sinistre d’agonie. Ne pas mourir, ne pas dormir. Voilà mon sort. En songe on ne sort pas, mais on croit que l’on sort ; C’est assez. Je n’ai point cette trêve. Ma peine C’est d’être là, toujours debout ; d’être une haine Eternelle, guettant dans l’ombre affreusement ; Et c’est de regarder sans cesse fixement Les escarpements noirs du mystère insondable. Voir toujours fuir, ainsi qu’une île inabordable, Le sommeil et le rêve, obscurs paradis bleus Où sourit on ne sait quel azur nébuleux ; O condamnation !

Je suis sous cette voûte. Je regarde l’horreur profonde, et je l’écoute. Pas un être ne peut souffrir sans que j’en sois. Je suis l’affreux milieu des douleurs. Je perçois

Chaque pulsation de la fièvre du monde. Mon ouïe est le centre où se répète et gronde Tout le bruit ténébreux dans l’étendue épars ; J’entends l’ombre. O tourment ; le mal de toutes parts M’apporte en mon cachot son âpre joie aiguë ; J’entends glisser l’aspic et croître la ciguë ; Le mal pèse sur moi du zénith au nadir ; La mer a beau hurler, l’avalanche bondir, L’orage entreheurter les foudres qu’il secoue, L’éclatant zodiaque a beau tourner sa roue De constellations, sombre meule des cieux, A travers le fracas vaste et prodigieux Des astres dont parfois le groupe énorme penche, A travers l’océan, la foudre et l’avalanche Roulant du haut des monts parmi les sapins verts, J’entends le pas d’un crime au bout de l’univers. La parole qu’on dit tout bas, qui n’est pas vraie, L’obscur tressaillement du blé qu’étreint l’ivraie, La gangrène qui vient mordre la plaie à vif, Le chuchotement sourd des flots noyant l’esquif, Le silence du chien près du nid de la grive, J’entends tout, je n’échappe à rien, et tout m’arrive A la fois dans ce bagne où je suis submergé ; Tous les fléaux en moi retentissent ; et j’ai Le contre-coup de tous les monstres ; et je songe, Ecoutant la fureur, la chute, le mensonge De toute cette race immonde de Japhet ; Je distingue le bruit mystérieux que fait Dans une conscience un forfait qu’on décide ; O nuit ! j’entends Néron devenir parricide.

Sommeil, lieu sombre, espace ineffable, où l’on est Doux comme l’aube et pur comme l’enfant qui naît, Dormir, ô guérison, détachement, rosée, Stupeur épanouie, immense ombre apaisée, Repos sacré, douceur farouche, bercement Qui trempe dans les cieux les cœurs, noir et charmant, Oh ! ce bain des remords, ce baume des ulcères, La paix qui fait lâcher ce qu’on a dans les serres N’avoir jamais cela ; jamais ! n’avoir jamais Cet assoupissement sur les vagues sommets, Ce sommeil, devant qui les âmes sont pareilles, Qui change l’antre en nid, et permet aux abeilles De voler dans la gueule ouverte des lions ! Oh ! cette voix qui dit : calmons et délions ; Ne l’entendre jamais dans mes nuits convulsives ; La flamme à la prunelle et la bave aux gencives, Veiller, veiller, veiller, grincer des dents, voilà Dans quelles profondeurs ma faute me scella ; Sort hideux ; m’enfermer dans la nuit, et m’exclure Du sommeil ! me livrer à cette âcre brûlure, La veille sans repos, le regard toujours noir, Toujours ouvert ! O nuit sans pitié ; ne pouvoir Lui prendre un peu de calme, et l’avoir sur moi toute ! Englouti dans l’oubli, n’en pas boire une goutte ;

Toujours être aux aguets ; toujours être en éveil !

O vous tous, êtres ! fils de l’ombre ou du soleil, Qui que vous soyez, morts, vivants, oiseaux des grèves, Esprits de l’air, esprits du jour, larves des rêves, Faces de l’invisible, anges, spectres, venez, Vous trouverez Satan les yeux ouverts. Planez, Rampez, allez-vous-en, revenez ; Satan veille Les yeux ouverts. C’est l’ombre ou c’est l’aube vermeille ; Il a les yeux ouverts. Hier, demain, toujours ! Laissez s’enfuir les pas du temps, tardifs ou courts, Après des millions de jours, de mois, d’années, De siècles, de saisons écloses ou fanées, De flux et de reflux, de printemps et d’hivers, Venez, vous trouverez Satan les yeux ouverts. Deux yeux fixes, voilà le fond de l’épouvante.

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