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Hubert STIERNET
20, RUE DU PERSIL, 20
1906
La Girouette
Il y a encore, à Thisnes-la-Grande, beaucoup de gens qui ne croient pas aux revenants. Quand ils étaient petits, leurs parents leur ont inculqué des principes pleins de sagesse. Ils leur ont dit : n’use point tes jours en billevesées ; ce que l’on ne voit pas, n’existe pas ; ce qui ne rapporte rien, n’est pas digne d’occuper un instant de notre vie ; ne te laisse jamais aller à comparer la fleur, sous prétexte qu’elle est belle et parfumée, avec la betterave qui fournit le sucre et nourrit la vache.
Ce sont là des règles d’or, et ceux qui les ont suivies possèdent du bien au soleil.
Mais, ils ne croient plus aux revenants ! Lorsque, par malheur, ils sont aux prises avec un esprit et qu’ils luttent, ignorant leur folie et leur présomption, et qu’ils s’épuisent et vont succomber, leurs pareils les regardent étonnés, ne comprennent pas et finissent par les désigner avec mystère et compassion en portant leur index au milieu de leur front.
C’est ainsi que personne ne s’explique la mort d’Abdomère le cranier.
Abdomère était « magnifique de graisse » pour employer le mot des fermiers de la localité, grands pourvoyeurs de boucherie, et les esprits, en un rien de temps, le fondirent comme cretons dans la poêle. La parole d’Abdomère valait grimoire de notaire, et les esprits le forcèrent à dire blanc et noir sur le même sujet. Abdomère était un homme rassis, et les esprits l’obligèrent à grimper au milieu de la nuit au sommet d’un toit, comme un jeune matou traqué d’amour.
Le dîner avait été plus silencieux que de coutume. Abdomère se leva :
— Femme, dit-il, en reboutonnant le bas de son gilet, donne-moi mes grosses bottines.
— Où vas-tu, notre homme ?
— Bé, voir si Klam veut faire un bout de promenade ; je ne me sens pas bien.
— Le vent souffle avec violence…
En émettant cette observation, la ménagère obéit et laça les chaussures aux pieds de son seigneur, à qui l’embonpoint ne permettait plus les grandes flexions.
Abdomère alluma sa courte pipe à couvercle, qu’il avait bourrée avec amour, par petites pincées fines, en laissant déborder une chevelure de bon obourg odorant. Puis, il frappa les pieds, l’un après l’autre, sur le parquet et alla prendre son bâton dans la caisse de l’horloge.
La femme suivit des yeux son Abdomère, s’éloignant avec la grâce d’un de ces énormes robinets de bois qu’il façonnait supérieurement.
À vrai dire, Abdomère ne ressentait aucune indisposition, mais désirait avoir un entretien avec son ami Klam.
Il s’était passé, le matin, dans cet endroit, toujours si paisible, une chose grave.
Tout à coup, en pleine séance du conseil communal, sans que personne s’y attendît, une discussion éclata, produisant sur les conseillers, qui leurs plus importants discours en un harmonieux hochement de tête, une secousse comparable à celle qu’aurait occasionnée une bombe lancée par un sombre rêveur d’utopies.
Et l’effrayant anarchiste, c’était Domare le cranier, le doux Abdomère, le lénifiant bonhomme, tout rond, qui fumait sa bonne petite pipe en racine de bruyère, qui aimait les longues siestes et soignait des canaris !
Il s’était emballé d’inexplicable façon.
Le maïeur, tournant ses gros doigts pareils à des cervelas, venait de prononcer, ainsi qu’il le faisait inutilement depuis trente ans :
— Est-ce que personne n’a rien à dire ?
Klam, l’ancien fabricant de cierges, toussa. Il se tortilla sur sa chaise et répondit, modeste, avec toutefois un imperceptible geste décidé de la tête :
— Bien… j’ai pensé…, si on plaçait une girouette sur la maison communale…
On se regarda ébahi. Durant plusieurs minutes, personne ne dit mot. Klam, qui tenait à son idée, y revint.
Sans conteste, c’était là une proposition extraordinaire et saugrenue, en dehors de toutes les idées capables d’éclore dans le village. Une girouette ! Cela dépassait tellement les esprits…
Mais il était peut-être possible d’exprimer ces choses sans se fâcher. On aurait pu protester avec calme. Abdomère le cranier s’est emporté ; pourquoi ? — Ah ! voilà, pourquoi ? — Il s’est fâché et a décidé du vote : les villageois continueront, s’ils veulent connaître la direction du vent, à devoir se mouiller le doigt entre les lippes et le tenir en l’air jusqu’à ce que soit séché le côté d’où il souffle !
La discussion s’ébruita et les Thisnois furent contents d’apprendre que leurs mandataires n’étaient point des feignants, qu’ils proposaient, discutaient.
Malgré la grisante musique de la popularité, le héros de l’aventure, rentré chez lui, tomba dans une humeur noire.
J’ai eu tort, pensa Abdomère. D’abord, je me suis mis en colère ; et contre qui ? Contre Klam, que je connais depuis quarante ans, mon partenaire de tous les soirs, au bézigue ! Si Klam a proposé le placement d’une girouette sur la maison communale, il avait certes de bonnes raisons. C’est un esprit réfléchi.
J’ai parlé à la légère. Je l’ai surpris et étourdi, il n’a rien répondu. Ma conduite lui a fait de la peine, j’en suis sûr ; il faut que je le revoie…
Et il partit en grommelant :
— Mais, diable ! quelle idée ! Une girouette ! Quelle drôle d’idée !
Quoique le temps fût peu engageant, Klam accepta l’invitation et tous deux se dirigèrent vers la campagne.
Ils marchèrent, sans déclore leurs lèvres que pour lancer des jets de fumée que le vent raflait sur l’instant. Les gestes trop puérils de leurs bâtons, leurs regards cherchant sans cesse à l’horizon, dénotaient un souci de paraître indifférents qui se trahissait, sur les traits d’Abdomère par un sourire d’une béatitude extraordinaire ; sur ceux du maigre cirier, par une moue plus sincère : ses lèvres sans barbe, toutes pincées en plis rayonnants, faisaient penser à une étoffe trouée, une hâtive aiguillée de fil ayant retiré ensemble les bords de la déchirure.
Klam se disait :
— Il reviendra sur la girouette.
Et Domare :
— Il faut que je lui reparle de l’affaire.
Mais l’un et l’autre s’efforçaient de trouver des propos éloignés de l’épineux et requérant sujet.
En novembre, le riche plateau a tout donné. Il s’enveloppe d’une lourde et solitaire tristesse. Sous le ciel tendu des voiles gris de la Toussaint, la route, que le charroi des betteraves a creusée de profondes ornières, court droite à la haute cheminée de la raperie de Dolée. Un vent assez violent fouette la plaine.
Des espèces de taupinières, mamelonnant çà et là, marquent des puits à marne : les gens de Hesbaye, comme les fils de toutes les mères prodigues, sont insatiables ; non contents des blés lourds que leur donne la bonne terre brune, ils éventrent celle-ci et voudraient encore qu’elle cachât, en elle, de quoi la fertiliser.
Il paraît qu’ils ne trouvent pas grand’chose, dit Klam, en levant son bâton dans la direction d’un puits.
— Ce n’est pas le pays, répond distraitement Abdomère.
Peu après :
— As-tu entendu dire que le pommelé d’Hyacinthe va crever ?
— J’ai vu passer le vétérinaire…
Mais… à propos de l’histoire de ce matin…
Klam joue l’indifférent :
— Hum ! hum ! Bah ! n’en parlons plus, puisque c’est fait et que j’ai eu tort.
— Bé, tout de même… Tu avais tes raisons, bien sûr. Tu aurais peut-être voulu dire… À première vue, une girouette, quoi…
Les plis de la bouche de Klam se serrent davantage.
Le cirier regarde au loin.
Abdomère continue sur un ton qu’il s’efforce de rendre amical et bon enfant :
— Une girouette, à quoi cela peut-il finalement servir ?
— J’en voulais une, tu n’en voulais pas, n-i, ni ; fini. N’en parlons plus.
— Drôle d’idée, tout de même !
Alors, le long de son grand corps sec, jusqu’à sa petite tête pointue, Klam sentit remonter d’un coup toute la mauvaise humeur qu’avait coulée en lui la-façon gouailleuse dont sa proposition avait été accueillie au conseil communal.
— Tu resteras toujours à la même place ! Il ne te faut rien de nouveau. Voilà dix ans que la Commune n’a plus entrepris la moindre chose, ni embellissements, ni grands travaux. Au conseil, veux-tu que je te dise ce que nous sommes justement ? Un tas de lapins de craie ! Le village est mort. Le curé a supprimé la procession, parce qu’il est trop vieux. Ceux de Hordenge et de Bincourt ne se dérangent plus pour venir jeter l’oie, chez le maréchal, à la St-Jean ; à la dernière kermesse, on n’a même plus vu, au préau, le grand parapluie rouge du petit Henri, le marchand de bonbons à qui nous avons acheté des babulaires dans notre enfance.
Il est temps qu’on fasse quelque chose. Une girouette, une girouette, au moins, c’est nouveau. Agnès me le disait aussi. Cela relèverait la maison communale, une girouette ! Puis, cela marque le vent, et cela tourne, c’est du mouvement !
Klam remue, en parlant, ses bras pareils à des pattes de faucheux, à droite, à gauche, dans tous les sens, comme s’il était lui-même une gigantesque girouette.
Abdomère rit ironiquement :
Le cirier s’enfonce dans sa colère. Ses longues jambes manœuvrent de plus en plus vite et son compagnon s’époumonne à le suivre.
Soudain, un coup de vent violent découvre le crâne nu d’Abdomère. Le feutre bas, verdâtre, aux bords plats, avec sa boucle de corne fixant le ruban, , sans trop se presser, le long de la route, droit vers la raperie de Dolée.
Le gros homme s’est mis à sa poursuite ; il s’efforce de l’atteindre du bout de sa canne, agite toute sa graisse, cahote sa riche bedaine sur ses jambes boudinées.
Voilà que le chapeau s’arrête contre un caillou. Abdomère tente un extraordinaire effort, court plus vite… il est près de son couvre-chef, toujours bien tranquille. Il allonge le bras, et son bâton frappe le caillou avec violence pendant que le vent, qui se monte, emporte au loin le feutre en liberté.
La colère de Klam s’est muée en une grosse gaieté.
Abdomère, qui a enfin rejoint le fugitif, attend son compagnon, un peu penaud, les yeux gros et injectés, la bouche ouverte, sans haleine ; il passe et repasse avec force sa manche sur son chapeau.
Klam, d’un air narquois :
— Voilà un vent, camarade, qui ferait joliment tourner la girouette, hi ! hi ! hi !
Mais, le cranier n’entend pas raillerie et lance à Klam un regard chargé de menace :
— Que le diable t’emporte, toi et ta girouette !
Cependant, le vent souffle de plus belle.
Abdomère se raidit, tourne le dos à la bise, arrondissant le ventre, creusant les reins, collant de sa large paume son chapeau dans sa nuque.
Et ce vieux chat de Klam, qui n’a pas été échaudé, ne prend aucune précaution. Malheur ! À son tour, comme un gros oiseau lourd, sa coiffure s’en vole ; et tout à coup, sauvage, méprisant la route, avec une rapidité vertigineuse, file à travers les champs.
Abdomère, toujours dans sa posture défensive, les deux pointes de son foulard claquant devant sa face congestionnée, semblables à des flammes de navire, s’égosille maintenant de voir Klam courant de guingois, traversant les friches, trébuchant dans les labourés.
— Ha, ha, ha !
Mais, qu’est-il arrivé ? Sa figure change et exprime soudain le plus vif étonnement. Il regarde stupéfait la campagne : au loin, le chapeau de Klam file toujours…, mais Klam lui-même ?
Disparu !
Un moment cloué au sol, Abdomère court bientôt sur les traces de son ami.
Il crie à pleine voix :
— Klam !
— Kla-am !
Le vent seul répond au cranier ; l’homme se sent envahir par ce mélange d’inquiétude et de vague terreur qui nous assaille devant l’incompréhensible.
Ah ! non, qu’il ne pense plus à sa colère !
Il avance. Il croit tout à coup entendre un gémissement… Il s’arrête : on dirait que la plainte sort de la terre même.
— Klam !
Devant Abdomère s’ouvre un puits marnier que rien n’indiquait.
— Klam !
Nouveau gémissement.
Ah ! bon Dieu ! l’infortuné cirier est tombé dans cette profondeur !
Abdomère veut regarder, mais le vertige l’effraye ; il s’étend à plat ventre sur la terre, plonge les yeux dans le trou.
Au fond, l’eau luisarne.
Le cranier retire vivement le haut du corps, car ce vide noir lui fait tourner la tête.
Il se reprend, regarde de nouveau : il croit apercevoir une chose vague qui bouge et gémit.
— Klam ! Mon pauvre Klam !
Un grand frisson le glace ; il se relève, cherche du secours autour de lui : il n’aperçoit que la campagne nue.
Alors, il pense à regagner au plus vite le village.
À peine arrivé sur la route, il est à bout de forces ; il s’assied sur un tas de pierres. Il pleure, comme un enfant désespéré, à petits sanglots clairs. Le voilà de nouveau sur pied. Ses jambes peuvent à peine le soutenir, il n’avance pas. Ah ! quelle heure angoissante dure son retour aux premières habitations ! Trajet coupé de haltes nombreuses, de minutes de désespoir. Parfois, il se retourne, cherche au loin l’endroit où Klam se meurt sans doute dans l’eau, au fond du puits… Il recommence à pleurer à petits sanglots plaintifs, il trottine quelques pas, puis, épuisé, se lamente.
Enfin, il arrive à la forge, sous l’auvent ; il saisit le montant du travail, et demeure immobile.
Le maréchal lâche son soufflet, accourt. Il ouvre de grands yeux de voir le bonhomme, sans chapeau, rouge, les yeux hagards, les vêtements souillés de limon :
— Qu’y a-t-il, maître Domare, qu’y a-t-il ?
Abdomère n’a plus de voix : il montre derrière lui, hoche la tête, de grosses larmes roulent sur ses joues ; puis il montre vers sa maison ; puis, il bredouille des syllabes incohérentes.
— Bien, bien, maître Domare, bien ! dit l’autre, qui semble avoir compris… On va vous reconduire.
Et, convaincu que le vieux cranier est devenu subitement fou, il passe son bras noir et velu sous celui d’Abdomère et, lui prodiguant des propos naïvement cajoleurs, il le traîne jusqu’à son habitation.
— Oui, oui, Domare, nous irons retrouver Lalie ; venez m’fi, maman nous attend ; doucement, doucement…
Chez lui, Abdomère s’affale sur une chaise, les yeux fermés, le visage contre le bois de la table, enfoui entre ses bras allongés.
Lalie, pâle, tremblante, sans force, ne comprend rien à l’état dans lequel elle retrouve son mari.
— Mon Dieu !
Elle le questionne d’un ton attendri : il ne bouge pas, reste silencieux. Elle se tourne alors vers le forgeron, qui n’en sait guère plus long, et, finalement, dans un flot de larmes, raconte en hoquetant comment Abdomère a quitté sa maison, quelques heures auparavant.
— Il sentait, mon pauvre cher homme, qu’il n’était pas bien. Il m’a dit qu’il allait inviter son ami Klam…
À ce nom, le cranier, sans se relever, gémit d’une voix entrecoupée :
— Vite… vite… Il est tombé… dans un trou à marne…, au thier Limeuse. Vite…, vite…, il est mort !
Le forgeron le considère, remue lentement la tête de bas en haut et semble se dire : C’est bien ça, je ne me suis point trompé.
Cependant, la circonstance qu’Abdomère et Klam sont partis de compagnie entame sa conviction.
Prenant tout à coup une décision :
— Il faut pourtant qu’on aille voir.
Il sort et court conter l’histoire aux hommes occupés à battre le blé dans la grange de la ferme des Treize-Toits.
Une heure après, pendant que le cranier, toujours muet, grelotte de fièvre dans son lit, on rapporte lugubrement au village Klam qu’on est par venu à retirer de la marnière, les membres brisés, inerte, comme une loque sale.
On n’a pu se procurer la civière des enterrements : le garde champêtre absent détient la clef du réduit où elle est remisée ; mais, on a démonté la roue d’une brouette, posé quelques planches en travers des bras. Klam y est étendu sur une couche de paille. Un de ses pieds balance dans le vide ; sous la couverture on voit pointer son crâne étroit.
Le maréchal et le cordonnier, tous deux tête nue et manches retroussées, tablier au cou, transportent le blessé, l’un devant, l’autre derrière. Quelques villageois leur font escorte, les genoux jaunes de terre, ayant aidé au sauvetage.
Un gamin marche gravement à côté, portant le chapeau et la canne d’Abdomère, retrouvés près du puits.
Klam, bras et jambes fracturés, côtes défoncées, mourut trois jours après.
Abdomère, sur son lit, les yeux clos, la face brûlante, ne bougeait pas plus que l’ami, étendu maintenant, raide et froid dans la petite chambre où charbonnaient les chandelles près du christ en cuivre.
Le médecin vint et lui parla.
Lalie lui offrit des friandises qu’il aimait :
— Ne voudrais-tu pas de bonnes petites tartines, fines, bien beurrées, avec de la « cassette » de Huy ?
Une pomme de Belle-fleur, peut-être, cuite au four, dans sa pelure et toute chargée d’écume sucrée… ?
De la cervelle de porc, fricassée avec des oignons hachés menu… ?
Il ne desserra pas les lèvres.
Lorsque la clochette se mit en branle, pendant que le cirier sortait de sa petite maison pour n’y plus rentrer, Abdomère souleva les paupières et questionna :
— Et Klam ?
— C’est pour lui, répondit la femme, en levant le doigt vers la fenêtre.
Le cranier referma les yeux, sans un mot. Mais deux ruisselets roulèrent dans les sillons marqués par les branches de ses bésicles et, presque subitement, ses tempes, ses orbites, ses joues se creusèrent ; le teint devint gris, les lèvres pâlirent.
Il ne sortit plus de sa torpeur.
La réjouissante colline qu’il formait sous ses couvertures s’abaissa un peu chaque jour ; bientôt, elle disparut complètement et ce fut à peine si une légère proéminence décela le corps fondu. Le front revêtait la nuance et le poli de l’ivoire ; toute la peau du visage, vidée, semblait pendue sur l’os du nez et tomber à plis le long des mâchoires jusque dans le cou, où elle dessinait d’épais fanons, drapant la saillante pomme d’Adam.
La veille de la Noël, un clair soleil d’hiver irradiant les fleurs de givre de la fenêtre, Lalie, assise à côté du malade, les pieds sur un tabouret, remonta ses lunettes sur son front et déposa sur la table le livre d’heures où elle avait lu les litanies de la Vierge. Avant de faire le signe de la croix, elle murmura, pleine d’onction : Sainte Mère de Dieu, guérissez-le !
Elle restait triste, les mains croisées à la ceinture, voyant défiler sous ses paupières lourdes les événements d’une vieillesse solitaire ; soudain, la voix d’Abdomère la fit sursauter :
— Lalie !
Émue, elle se pencha vivement.
— Abdomère…
— Je voudrais voir le curé.
Aussitôt, elle se mit à sangloter.
Lui, la regarda fixement quelques secondes et n’ajouta rien.
Le prêtre vint à la brune et les deux hommes s’entretinrent une heure durant. Quand il partit, il encouragea la femme et lui assura que le cranier guérirait.
Lalie, remontant près d’Abdomère, le trouva changé. Il lui sourit faiblement.
— C’est un brave homme, dit-il. Il m’a un peu remis.
Bé, c’est un fameux malheur tout de même.
Lentement, il recommença le récit qu’il avait fait au curé et révéla le remords secret qui, depuis un mois, le mangeait vivant, corps et âme, sans qu’il trouvât l’énergie de se relever contre lui. Il raconta, par bribes, comment, lors de leur fatale promenade, reprit la discussion sur la girouette ; rappela le moment d’humeur qui lui fit crier à son vieil ami : que le diable t’emporte ! Et par quelle fatalité ce propos avait été le dernier qu’il lui avait adressé, l’autre ayant disparu dans la marnière.
À l’évocation de ces souvenirs, sa respiration devint pénible, un peu de rouge reparut à ses pommettes, il referma les yeux.
— Mais, Abdomère, il est bien certain que vous avez prononcé ces mots sans intention, que vous ne vouliez pas de mal à Klam…
— Le curé le dit aussi…
Bé, c’est tout de même un fameux malheur !
Cette girouette, j’aurais dû la laisser placer. Il avait ses raisons. Je n’ai jamais fait souffrir une mouche et je suis cause de sa mort ; je l’ai tué ! je l’ai tué…
Alors Abdomère se remit à pousser de petits sanglots clairs, comme sur la route de Dolée, après l’accident.
Lalie essaya de le calmer. Elle posa sa main rougeaude sur le front pâle du bonhomme :
— Mais, Abdomère, que dites-vous ? C’est un malheur. Vous n’y êtes pour rien.
Il répéta seulement :
— C’est tout de même un fameux malheur.
Elle le laissa tranquille. Non pas que les confidences du cranier lui eussent donné des lumières satisfaisantes sur la grave étrangeté du cas d’Abdomère, mais elle avait senti pénétrer dans son rudimentaire entendement, la vague intuition d’une intervention à ranger parmi les points qu’il vaut mieux ne pas chercher à approfondir.
Dès ce moment, une légère amélioration se manifeste dans l’état de l’homme. Il absorbe quelque nourriture, s’assied quelquefois à sa fenêtre, dans son fauteuil.
Mais, certaines heures réapparaissent sombres. Ces jours-là, Lalie n’entend pas une seule fois la canne, du malade, ébranlant le plancher pour réclamer sa présence : il est retombé dans l’inertie et la souffrance muette de la première période. Parfois aussi, la nuit, il se tourne et se retourne, tourmenté, dans une demi-insomnie ; il étouffe et agrippe violemment le bras de son épouse qui s’effraye ; puis il soupire profondément et se calme peu à peu.
Un soir, Lalie prépara avec amour un plat qui mettait en belle humeur son homme bien portant : dans la poêle à frire, un boudin rouge rebondi, chevauché d’une généreuse « noquette » de beurre, s’entourait d’un joyeux cramignon de rondelles de pommes, cerclées de leur pelure vermeille.
Lorsque Abdomère entendit chanter les pétillants lutins de la sauce, et que la bonne odeur aux relents d’ail atteignit ses narines, il se sentit ragaillardi.
Ah ! l’extase de la brave femme considérant le cranier assis en face de l’appétissante tripe, crevée et rissolante !
— Mon Dieu, mon Dieu ! pensa-t-elle, il est guéri !
Après le souper, la figure légèrement rosée d’Abdomère, son œil moins terne exprimaient une satisfaction inaccoutumée. Bientôt une lourdeur coula dans les jambes, envahit l’être tout entier. Il regagna son lit, où il s’endormit, pendant que la ménagère, rafraîchissant ses écuelles, se remémorait les affriolantes recettes destinées à rendre promptement au cranier son florissant embonpoint des jours de paix.
Lorsqu’elle se coucha, il ne s’éveilla pas, mais son sommeil paraissait agité ; malgré la fraîcheur de la nuit, il se découvrait le buste, relevait son bonnet de nuit ; par instant, il ronflait très fort, la bouche ouverte.
Lalie résolut de le surveiller.
Vers minuit, après avoir arraché brusquement le foulard qui lui entourait le cou, comme s’il se fût soudain resserré pour l’étrangler, il poussa un cri aigu qui s’arrêta dans sa gorge.
D’un coup, il se leva sur son séant, fixant le coin de la chambre où se dressait la vaste garde-robe qu’avait fabriquée son aïeul. Son visage disait la plus grande frayeur ; sa main tremblait, ses dents claquaient, et, sur la pâleur mate de son front, perlaient de fines gouttes.
Il se laissa retomber sur le dos. Peu après, il demanda à boire : l’eau que Lalie lui présenta passa avec peine dans son gosier serré à ne pouvoir émettre le moindre son.
Alors, il se remit à pleurer à petits hoquets sonores, murmurant :
— Il faut que cela finisse !
Il venait d’avoir une vision terrifiante.
Dans l’obscurité, Klam s’était détaché tout à coup du haut meuble de chêne sombre. Un sourire ironique crispant sa figure ensanglantée, les vêtements maculés de l’argile du puits fatidique, il s’avança vers le cranier et, d’une voix caverneuse que son ancien ami ne reconnut point, lui lança cette affolante épithète :
— Traître !
Le revenant tendit le bras menaçant et ajouta, impérieux :
— Je veux ma girouette !
— Je l’ai vu, je l’ai vu comme je te vois là, répète Abdomère à Lalie, dont les idées se brouillent devant ce peu ordinaire malade.
Le cranier se rendort. Quelques minutes se sont à peine écoulées, qu’il tressaute, ouvre largement les paupières, regarde vers le mystérieux coin d’ombre, regarde Lalie d’une manière qui lui donne peur, se retourne et recommence à sommeiller.
La femme se rappelle de troublantes histoires de promesses faites à des mourants et non tenues, qui ont causé aux parjures d’effrayantes punitions ; le cas, entre autres, du fermier Lontin.
Il avait murmuré de sa voix presque éteinte :
— Je veux une messe à trois prêtres, à dix heures.
Son pince-croûte de fils décida qu’une messe c’est une messe et le fit enterrer économiquement à huit heures, comme un pauvre, sans se soucier du désir exprimé par le mort. Mal lui en prit, car, pendant dix-sept jours, Lontin revint frapper à la porte de la chambre de son héritier, frapper violemment, d’un poing dur, avec insistance. Il cessa ses visites nocturnes lorsque les trois cloches, tressant leurs voix, eurent annoncé, pour ses péchés, un service de première classe que l’avare, mi-affolé, paya volontiers de ses cent cinquante belles pièces blanches…
— Si c’était pourtant ça… pense Lalie.
Le matin, le cranier, la figure défaite d’un vieux lutteur épuisé, restait taciturne, le regard en dessous. S a femme lui dit, sans le regarder :
— Si c’est ainsi, Abdomère…, s’il le veut…
— J’en suis sûr, qu’il le veut, répondit-il gravement.
Son immobilité absolue démontra combien peu cette conversation sortait du cours de ses idées.
— Alors, rien ne sert de tarder… on le contentera. Il faut promettre.
— Bé, je le pense, tu as raison…
Il fixa sur elle deux yeux extraordinairement élargis, sous un front tout plissé.
Depuis cinq mois, son âme se dissout dans la peur. D’abord » il a lutté ; bientôt, se rendant compte de la nature et de la force de l’agresseur, il a senti branler son assurance. La lime infatigable du remords a entamé et troué son épaisse carapace de bon sens. L’occulte visiteur est le maître : il traque le cranier, le déloge sans cesse, transforme son existence en une fuite perpétuelle et tremblante. Abdomère est convaincu de la vanité de cette course d’angoisse, il en prévoit l’issue. Et il devient le pitoyable animal, le chien lâche et implorant, toujours en l’attente du coup, qui se blottit et hurle son désespoir, le museau en l’air.
Il a crié sa peine au curé, à Lalie.
Est-il donc vrai ? La simple a trouvé le remède que la science de consolation du prêtre ne lui a point donné.
À partir de ce moment, il se ressaisit. Dans le labyrinthe où erraient ses pas de somnambule, il a retrouvé le fil ; il marche vers la lumière et son sang appâli recommence à circuler plus vivement. Il parle de sortir ; il enhardit, dans de courtes mais nombreuses promenades autour de sa chambre, ses jambes flageolantes. Il semble apprécier de nouveau les rustiques prouesses culinaires de sa femme.
Abdomère a franchi le seuil de sa maison comme s’il allait prendre possession d’un empire récemment conquis.
Lalie le regarde : Ah ! c’est qu’il marche gaillardement ! Mais, que d’invites dans l’air !
Aux branchettes humides des ormeaux de la fontaine, la verdure papillote dans le jeune soleil. Lorsque le cranier passe sur le pont du Geer, les hirondelles, tôt revenues, s’enfoncent, à sa droite, dans le trou noir de l’arche et ressurgissent aussitôt de l’autre côté, l’enfermant dans un cercle fugace de printemps et jetant dans l’air candide leurs étincelles de vie. Et ne voilà-t-il pas qu’apparaissent sur les pas des portes rustiques de petites boules jaunes, hirsutes et pépiantes, qui sont les premiers poussins de l’an ?
Abdomère sourit à toutes les juvéniles salutations.
Tatenne soulève un coin du rideau :
— Hie ! voilà Domare !
Elle court au-dehors, relevant à la ceinture une partie du tablier qui cache le plus souillé et, joyeuse :
— Bonjour, Domare ! Comment va-t-il ?
— Bien, bien ! Allons, merci !
Il marche, il marche jusqu’au bout du village, jusqu’à la forge qui scande de ses notes claires la symphonie du réveil d’avril.
Mais, là…
— Hum ! hum ! cela ne va plus ; on n’a plus ses bonnes jambes d’autrefois. Soyons prudent.
Il redescend la rue doucement, un peu moins droit, la tête moins haute.
Derrière lui, le maïeur revient des champs, la minuscule fourche au long manche sur l’épaule.
— Est-ce bien Abdomère-le-dodu, pense-t-il, ce petit vieillard vacillant sur ses jambes maigres, perdu dans ses habits qui pendent lamentables ? Et les deux cordes qui soutiennent ce fantoche en guenilles, ce n’est point la nuque apoplectique d’Abdomère… Ah ! le pauvre, il ne verra plus la Toussaint !
Puis, tout haut, d’une bonne voix pleine, cordiale et rieuse :
— Ah ! ha ! à la bonne heure ! Cette fois-ci, on a repris le dessus, on est sauvé !
Le cranier se retourne, sourit, Les deux hommes vont côte à côte, l’un interrogeant, l’autre contant sa maladie. Ils arrivent devant l’école dont l’avant-corps sert de maison communale ; Abdomère s’arrête, retient son compagnon ; il considère quelques instants le bâtiment d’un air pensif…
— Au fond, maïeur, dit-il, notre pauvre Klam (Bon Dieu ait son âme !) n’avait peut-être pas tort, quand il voulait placer une girouette sur la maison communale…
Son interlocuteur le regarde, part d’un large éclat de rire ; puis, devant le sérieux du cranier, paternellement :
— Bah ! c’était une sottise, Domare, vous l’avez bien dit.
— Une sottise, une sottise…, j’ai réfléchi. Une girouette, après tout, cela embellirait, c’est du nouveau ; depuis dix ans, la Commune n’a plus rien entrepris, il serait temps…
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The end
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