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Charles Baudelaire, étude biographique

Étude biographique d’Auteur:Eugène Crépet · 1906 · Free in the US

100,659 words · about 7 h 3 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Étude biographique d’Auteur:Eugène Crépet
Language
French
Published
1906
Length
100,659 words · about 7 h 3 min
Sections
23 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (23)
  1. Front matter about 5 min
  2. Préface about 10 min
  3. I about 10 min
  4. II about 11 min
  5. III about 10 min
  6. IV about 7 min
  7. V about 4 min
  8. VI about 9 min
  9. VII about 20 min
  10. VIII about 15 min
  11. IX about 34 min
  12. X about 31 min
  13. XI about 29 min
  14. I about 2 min
  15. II about 6 min
  16. III about 7 min
  17. IV about 17 min
  18. V about 4 min
  19. VI about 21 min
  20. VII about 5 min
  21. VIII about 25 min
  22. IX about 2 min
  23. X about 2 h 21 min

Continue:

Front matter

CHARLES BAUDELAIRE — Étude biographique d’Eugène CRÉPET Revue et mise à jour par JACQUES CRÉPET SUIVIE DES BAUDELAIRIANA d’Asselineau Recueil d’anecdotes publié pour la première fois in-extenso et de nombreuses lettres adressées à Ch. Baudelaire — PORTRAITS DE : Ch. BAUDELAIRE — Jeanne DUVAL — Madame SABATIER PARIS LIBRAIRIE LÉON VANIER, ÉDITEUR A. MESSEIN Succr 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19 — MCMVI

TABLE DES MATIÈRES

—

Préface

Voici quelques mois, la Société du Mercure de France forma le double projet de réunir les lettres de Baudelaire et celles de ses œuvres que n’avait pas recueillies l’Édition définitive de Lévy.

Des unes et des autres, il y en avait un bon nombre dans l’ouvrage de Crépet et non les moins importantes. Faut-il le rappeler ? C’est lui qui a révélé les journaux intimes du poète, Mon cœur mis à nu et Fusées, qui a mis au jour les billets à Sainte-Beuve, à Poulet Malassis, à Flaubert, à Ancelle… Je m’arrête : les Baudelairiens désignent couramment l’ouvrage du nom de son auteur, et ceci en dit assez sur le crédit où ils le tiennent. — Donc le Mercure de France me demanda l’autorisation de prendre dans « le Crépet » les pièces dont il avait besoin.

Ce ne fut pas sans une assez vive hésitation que j’envisageai d’abord de la donner. Mais on excipa de l’intérêt supérieur des lettres, qu’a servies d’un cœur si passionné l’éditeur des Poètes Français et du Trésor Épistolaire ; on me protesta que celui-ci n’aurait certainement pas refusé son concours à une entreprise qui plaçait Baudelaire sur le plan des grands morts dont l’humanité recueille jusqu’aux vestiges de leurs écrits… J’acquiesçai alors ; mais, du même coup, je prenais envers moi-même l’engagement de rééditer aussi, après l’avoir revue et complétée, la première partie du livre de M. Eugène Crépet, son Étude biographique, qu’on avait bien voulu déclarer, en 1887, aussi neuve en révélations que les manuscrits et les correspondances dont elle était suivie. Il me sembla que je devais cet effort autant à la mémoire de mon père qu’à ma ferveur baudelairienne.

Dans l’Avant-Propos de son ouvrage, M. Eugène Crépet a exposé par le détail à quel rare concours de circonstances et de bonnes volontés cette Étude devait son mérite. Possesseur lui-même des principaux manuscrits inédits du poète, il avait eu facilement accès auprès de nombreux collectionneurs, dont MM. de Spœlberch de Lovenjoul, Piat, Parran, Maurice Tourneux, notamment, qui, avec une obligeance toute confraternelle, lui avaient ouvert leurs archives.

Il fut assez heureux encore pour trouver chez M. Ancelle, conseiller judiciaire et confident intime de Baudelaire pendant vingt-deux ans, l’accueil le plus bienveillant et l’aide la plus désintéressée. Cet aimable octogénaire, dont l’âge n’avait pas glacé le cœur ni altéré l’esprit, se réjouit de donner à la mémoire de l’ami une dernière preuve de son dévouement ; les trésors de ses dossiers, incomparables pour la période du séjour en Belgique, vinrent enrichir l’étude du biographe.

Enfin il y avait, dans la vie de Baudelaire, une époque sur laquelle les renseignements certains faisaient défaut : ses années de jeunesse et de début dans les lettres. Par les notes pittoresques et circonstanciées que l’on sait — ou qu’on lira, — MM. Gustave Le Vavasseur, Ernest Prarond, Jules Buisson, Philippe de Chennevières, Auguste Dozon, Champfleury, qui, de 1841 à 1848, avaient été des plus intimes compagnons du poète, voulurent bien combler cette lacune regrettable….

Après avoir constaté les résultats inespérés de ses recherches, M. Eugène Crépet pouvait conclure : « Je crois avoir le droit de dire qu’aucune publication sur la vie ou sur les œuvres de Baudelaire ne renferme autant de matériaux de cette qualité. Je serais même en mesure d’établir que presqu’aucun document du même ordre ne peut plus se produire. » Le temps n’a point démenti cette affirmation qui, voici vingt ans, put sembler un peu téméraire. Les lignes fondamentales de la vie de Baudelaire, du Baudelaire le plus récent, — tel qu’il résulte des dernières publications, — étaient toutes dans l’Étude biographique de M. Eugène Crépet. Il n’est même que juste de dire qu’elles lui ont été souvent empruntées.

Cependant, depuis 1887, de nombreux documents ont paru, qui, s’ils n’apportaient pas de révélations capitales, n’en demeurent pas moins fort précieux, tant pour l’explication de l’œuvre baudelairienne que pour l’évocation de l’atmosphère où vécut son auteur. Ainsi, La Plume a étudié la vie de Jeanne Duval et dégagé l’influence qu’exerça la trop fameuse Vénus noire sur son malheureux amant ; Le Tombeau de Charles Baudelaire a essayé de pénétrer « l’architecture secrète » des Fleurs du Mal, ouvrant par là une voie féconde. Sur un signe de M. Maurice Tourneux, la Présidente est apparue, dans un éclair d’or et de soie, pour revendiquer les pièces admirables qui lui furent dédiées. Empruntant sa méthode à l’art de la mosaïque, M. Féli Gautier a fait tenir l’œuvre du poète dans l’étude de sa vie. M. Camille Lemonnier a raconté une des conférences de Bruxelles, Cladel une correction d’épreuves chez son maître, M. Georges Barral ses entretiens avec Baudelaire, en 1864, M. Catulle Mendès, la dernière nuit que celui-ci, encore vaillant, ait passée à Paris… Est-ce là tout, non certes ! Mais je ne puis énumérer ici tant de livres et d’articles qu’on trouvera mentionnés ou copieusement cités à leur place. — Toutes ces publications forment le fonds, et le plus important, où j’ai puisé les éléments de mon travail complémentaire.

J’en ai trouvé un second dans les ouvrages antérieurs à la publication de cette étude. L’abondance de ses matériaux neufs avait contraint M. Eugène Crépet à négliger quelque peu ses prédécesseurs. Le cadre nouveau de cette édition m’a permis de leur faire plus de place. C’est ainsi que j’ai multiplié les emprunts aux livres d’Asselineau et de Pincebourde ; ils m’ont semblé d’autant plus justifiés que ces ouvrages sont, depuis de longues années, complètement épuisés.

Enfin un troisième fonds m’a été fourni par les papiers qu’a laissés M. Eugène Crépet lui-même. Il y avait là des documents nombreux qui, pour diverses raisons, n’avaient été mis en œuvre, ou qu’incomplètement, par leur possesseur ; d’aucuns ne lui étant pas parvenus en temps utile ; d’autres desquels, faute de place encore, il avait dû se résigner à ne citer que les principaux passages, et qu’il était intéressant de restituer dans leur saveur et leur intégrité originales ; quelques-uns encore, d’un ordre très familier, voire tout intime et dont je dois croire que, dans un sentiment de réserve déférente, il avait préféré en ajourner la publication.

Ces derniers mots m’amènent à m’expliquer très nettement sur l’esprit où j’ai conçu ma tâche.

C’est un lieu commun, où excellent beaucoup de gens, que de s’élever avec indignation — et en deux colonnes — contre toute biographie qui, avec minutie et de propos délibéré, entre dans la vie privée d’un auteur ; il n’a pas été ménagé à M. Eugène Crépet ; j’ai de fortes raisons de croire qu’il me le sera moins encore. Soit. Je déclare d’avance qu’il me trouvera tout indifférent. Si des reproches de cette nature peuvent me sembler fondés quand l’œuvre de l’auteur considéré n’a que des rapports éloignés avec sa vie, — mais tout le trésor littéraire nous offrirait-il le phénomène d’une seule œuvre profonde dans ce cas ? — je proteste qu’au contraire c’est le droit absolu du biographe, déporter sa sonde jusque dans le cœur et les reins de son modèle, lorsque les investigations dans la vie éclairent l’œuvre d’une lumière utile à sa pleine compréhension. Niera-t-on que telle soit ici l’espèce ? Alors je demanderai, par exemple, si la publication des lettres de Baudelaire et de Sabatier, — documents d’un ordre tout privé, que je sache, — n’a pas apporté le plus instructif commentaire à l’une des parties les plus mystérieuses des Fleurs du mal ; si, auprès du lecteur, quelques-unes des pièces en cause n’ont pas gagné à cette révélation un supplément d’humanité et de subjectivité, si l’on peut dire, qui fait mieux sentir leurs beautés et leur émotion ?

Mais, pour légitimer ses recherches les plus minutieuses et les plus intimes, une étude dont Baudelaire est l’objet peut encore exciper d’un argument plus convaincant et plus particulier que ceux dont la biographie a coutume de s’autoriser justement. Compte-t-on pour rien la légende baudelairienne ? À quel point elle fut préjudiciable à son infortuné héros, on ne le dira, on ne le prouvera jamais assez. Il lui dut, pendant sa vie, de n’être pas « pris au sérieux », comme le constatait tristement un témoin de sa lente agonie ; et l’homme mort, elle est cause que des doutes subsistent sur la sincérité du poète. Oui, chez beaucoup, « la peur d’être dupe de ce grand dédaigneux empêche la pleine admiration . » Ainsi s’exprimait M. Paul Bourget, dans ses si pénétrants Essais de psychologie contemporaine : on ne saurait mieux rapporter ni mieux résumer le sentiment général.

Eh bien ! je dis qu’il n’y a point de considération qui doive prévaloir contre l’urgence de détruire, jusqu’en ses fondements, cette légende meurtrière. Le plus grand service dont les puissent obliger la mémoire de leur poète, c’est donc d’arracher à la vérité jusqu’au dernier haillon dont elle se voile, en publiant intégralement tous les témoignages, tous les documents qu’ils possèdent, fussent ceux-ci d’un ordre familier et intime, — surtout s’ils sont tels, dirai-je même, car on y trouvera de meilleures raisons où asseoir sa conviction. L’heure est propice, puisque, assagi, le symbolisme a ramené la faveur et la curiosité du public vers le grand ancêtre que ses exubérances — d’ailleurs fécondes — avaient un instant aidé à compromettre. Et quelles convenances nous opposerait-on ? La respectabilité du lecteur ? — « Hypocrite lecteur mon semblable, mon frère ! » — Celle du poète ? Je répondrais d’abord que la morale d’un Baudelaire a le droit, de n’être pas taillée sur celle de la foule, puis qu’à jeter dans la balance commune sa vie tout entière, il n’est point prouvé que ses vertus ne l’emporteraient pas, et de beaucoup, sur ses faiblesses. Mais qu’importe ? L’important, c’est qu’allant rejoindre définitivement tant d’accessoires funambulesques du romantisme, le pourpoint moyennâgeux du bon Théo et l’ours que Byron menait au spectacle, les fables des cheveux verts ou de la cervelle de petit enfant cessent de faire tort aux Fleurs du Mal ; le capital, c’est qu’on puisse décider en connaissance de cause s’il faut continuer d’avoir « peur d’être dupe », ou si Baudelaire fut l’homme de son livre, si les Fleurs du Mal sont une œuvre sincère. Voilà où réside la vraie question baudelairienne, celle qui motive et légitime toutes les recherches biographiques, et qui ne sera entièrement résolue qu’à l’heure où la vie et le caractère de Baudelaire nous seront entièrement familiers.

J’ai fait ici ce qu’il était en mon pouvoir pour aider à son éclaircissement. Non point en prenant parti, — alors mon travail n’aurait valu que ce que vaut une opinion, — mais en réunissant aux documents déjà connus, tous ceux, sans réserve aucune, dont je disposais personnellement ou qu’on a bien voulu me communiquer. Ce livre se réclame donc, avant toute chose, de son caractère documentaire et de son effort centralisateur ; j’ose croire qu’il ne sera pas inutile. Pour ne mentionner que les principales entre les sources nouvelles qu’il apporte, on trouvera notamment, à l’Appendice, une longue suite de lettres adressées au poète, qui étaient restées inédites jusqu’à ce jour, et qui fournissent très opportunément sa contre-partie au Charles Baudelaire, Lettres, publié tout dernièrement par le Mercure de France. On y lira aussi le Recueil d’Anecdotes d’Asselineau, pour la première fois donné in-extenso ; nuls Baudelairiana ne nous avaient encore introduits aussi profondément dans l’intimité du poète, et il est à peine besoin d’insister sur le caractère de véracité qu’empruntent ces notes si pittoresques à la personnalité de leur auteur.

Quant à la partie de ce travail qui m’est personnelle, c’est éparse dans les multiples notes de cette Étude qu’il faut la chercher. Il est toujours délicat de revoir l’œuvre d’autrui ; alors quels scrupules n’éveille point une telle tâche quand l’auteur nous touche du plus près ? J’ai donc, dès l’origine de mon effort, adopté cette règle, de ne retoucher le corps du texte que si le besoin s’en faisait rigoureusement sentir, par exemple lorsque je me trouvais en présence d’une inexactitude matérielle, ou quand l’importance d’un document nouveau, à être reléguée au second plan, eût accusé un défaut regrettable dans les proportions de l’Étude. Pour continuer à m’exprimer par images architectoniques, j’ai respecté, autant qu’il était de moi, la façade du bâtiment existant, n’y ouvrant guère qu’une fenêtre neuve (le chapitre VIII), et j’ai empilé mes compléments, citations, rapprochements, commentaires de toute sorte, dans les fondations. À tout prendre, c’était là leur place marquée. N’ai-je pas dit que nombre de ces notes étaient simplement extraites des papiers de Crépet ? Il convenait donc qu’elles rejoignissent les bases

Il me reste à dire combien je suis redevable à tous ceux, gens de lettres, collectionneurs, éditeurs, qui m’ont aidé dans l’élaboration de ce livre. En première ligne, je citerai Ancelle, le plus désintéressé des Baudelairiens, qui acheva de vider entre mes mains les richesses de ses dossiers, et Tourneux, dont l’accueillante érudition m’a évité tant de recherches. L’autorisation de Lemonnier, contresignée par , m’a permis de reproduire un témoignage précieux sur une des tribulations les plus ignorées du poète ; celle de Lemerre, de puiser abondamment dans l’ouvrage d’Asselineau ; celle de Cladel, de donner des pages qui, mieux qu’aucunes autres, mettent en relief la haute vertu et la ferveur littéraires de Charles Baudelaire. Je dois encore à la gracieuseté de vicomte de Spœlberch de Lovenjoul, d’avoir pu réimprimer les pièces capitales du livre de Pincebourde, et les documents mis au jour par Gautier sont parmi les plus intéressants qui aient pris place ici. Enfin Troubat, reportant sur le fils un peu de la cordiale sympathie qui l’unissait au père, a bien voulu l’aider souvent de ses souvenirs. On le voit, si ce livre a quelque mérite, il le doit moins à son signataire qu’à tous ses collaborateurs anonymes. Que ceux-ci, du moins, reçoivent l’assurance bien sincère de ma très vive gratitude.

.

I

I

Le poète, qui a donné, dans son œuvre, une si large place à la vie des grandes villes, était le petit-fils d’un paysan champenois.

Une copie de nombreux papiers de famille, que j’ai été admis à consulter, m’a fait découvrir les origines, jusqu’à ce jour inconnues, de ses ancêtres. Ils habitaient, sous le règne de , la commune de la Neuville-au-Pont (canton de Sainte-Menehould, département de la Marne).

Les registres de la paroisse qui comptait, à cette époque, plus de quinze cents fidèles, m’ont permis de remonter jusqu’aux grands parents du poète.

D’après un extrait de leur acte de mariage, Marie-Charlotte Dieu, née, le 23 mai 1717, à la Neuville-au-Pont, épousa, en secondes noces, le 10 février 1758, Claude Beaudelaire (sic) domicilié dans la même commune.

La condition sociale des deux époux n’est pas indiquée sur cet acte de mariage ; mais il existe encore, dans le pays, des ouvriers vignerons qui portent le nom patronymique de Baudelaire. Il est à croire que les ancêtres du poète étaient des tenanciers, ou plutôt de petits propriétaires jouissant de quelque aisance. Comment expliquer autrement l’éducation raffinée qu’ils firent donner à l’unique enfant qui leur naquit, le 8 juin 1759, Joseph-François Baudelaire ?

Élevé dans un collège de grande ville, ou peut-être dans un séminaire, car, d’après un propos tenu par son fils, il aurait « porté la soutane avant de porter le bonnet rouge », François Baudelaire, très jeune encore, entra, vers 1780, comme répétiteur, au collège Sainte-Barbe. Le proviseur, qui le patronnait, le plaça, en qualité de précepteur, chez le duc de Choiseul-Praslin, l’aïeul du pair de France qui, en 1847. assassina sa femme et n’échappa à l’échafaud que par le suicide.

À l’hôtel Praslin, le jeune précepteur prit, au contact de la meilleure compagnie, une courtoisie de manières, un savoir-vivre qui, plus tard, lui furent fort utiles dans ses relations avec le monde officiel. Mais, esprit très ouvert et très ardent, il professait en politique et en philosophie les doctrines nouvelles, et comptait d’anciens camarades dans le parti révolutionnaire. Ce fut ce qui lui permit de rendre, en 1793, les plus grands services au duc et à la duchesse de Praslin. Il fut assez heureux pour soustraire à la confiscation les biens de la famille dont il avait été le commensal, et dans le même temps, s’il faut en croire sa veuve, il aurait donné une grande marque de dévouement à Condorcet, l’illustre proscrit : il lui aurait procuré le poison qui le sauva de l’échafaud.

Il paraît constant que François Baudelaire montra un vrai courage dans la crise de la Terreur. Sa veuve le représente courant, jour et nuit, les tribunaux et les prisons et bravant, pour son compte, la mort à laquelle il disputait avec acharnement les têtes menacées de ses amis.

Quand, sous le Directoire et le Consulat, ils eurent retrouvé leur ancien crédit, ses protégés en usèrent, à leur tour, pour le servir et lui obtenir une haute situation administrative.

François Baudelaire se maria une première fois en 1803.

Sa femme, Janin, lui apporta en dot une petite fortune, composée de biens ruraux et de terrains situés aux Ternes et à Neuilly. De ce mariage naquit un seul enfant, un fils, qui fut appelé Claude. Il entra, jeune encore, dans la magistrature et mourut vers 1866.

Devenu veuf en 1814, François Baudelaire se remaria cinq ans après. Il avait rencontré chez M. Pérignon, un de ses intimes, une orpheline, pupille de son ami qui l’avait élevée parmi ses filles, Caroline Archimbaut-Dufays, « née de M. Charles Dufays, ancien officier militaire, et de dame Louise-Julie Foyot-Lacombe, son épouse, décédée sa veuve, demeurant à Paris, rue Saint-Hyacinthe-Saint-Honoré, 6 ».

Dufays, qui touchait à sa vingt-sixième année, n’avait aucune fortune ; mais, sans être jolie, elle était fort gracieuse et d’une vivacité d’esprit qu’attestent ses lettres. Si sa pauvreté contribua peut-être à lui faire accepter un mari qui avait près de trois fois son âge, il est certain qu’elle céda aussi à d’autres raisons meilleures, notamment au prestige que le prétendant sexagénaire devait à ses manières d’une courtoisie aristocratique, et surtout à une originalité d’esprit qui, dans la famille Pérignon, le faisait « comparer à La Fontaine pour la naïveté et la bonhomie ». Pendant les huit ans que dura leur union, les deux époux semblent avoir été heureux.

Le 9 avril 1821, un fils leur naquit ; il fut baptisé, deux mois plus tard, à l’église Saint-Sulpice, leur paroisse.

On croyait que son acte de naissance, avec tant d’autres, avait disparu dans les incendies de la Commune. Il a cependant été retrouvé dans un dossier aux archives de la Seine :

L’an 1821, le onzième jour du mois d’avril, onze heures du matin, par devant nous, Antoine-Marie Fieffé, adjoint à M. le maire du (le actuel), faisant les fonctions d’officier de l’état civil, est comparu M, Joseph-François Baudelaire, ancien chef de bureau de la Chambre des Pairs, âgé de 61 ans, demeurant à Paris, rue Hautefeuille, 13, quartier de l’Ecole de Médecine, lequel nous a un enfant du sexe masculin, né avant-hier, neuf, à trois heures de relevée, en dite demeure de lui déclarant et de dame Caroline Dufays, son épouse, mariés à Paris au arrondissement, le 9 septembre 1819, auquel enfant il a déclaré vouloir donner les prénoms de Charles-Pierre ; lesdites déclaration et présentation faites en présence de M. Claude Ramey, statuaire, membre de l’Institut, âgé de 65 ans, demeurant rue des Maisons de Sorbonne, n° 11, premier témoin, et de M. Jean Naigeon, peintre, conservateur du musée royal du Luxembourg, âgé de 62 ans, demeurant rue de Vaugirard, n° 7, second témoin. Et ont les pères et témoins signé avec nous le présent acte de naissance après lecture.

Signé : Baudelaire, Ramey, Naigeon, Fieffé.

Charles avait six ans quand il perdit son père, le 10 février 1827. Il lui garda, toute sa vie, un profond et pieux souvenir. Ses amis l’ont entendu souvent raconter ses promenades d’enfant, au jardin du Luxembourg, où le vieillard à longs cheveux blancs, tout en menaçant de sa canne les chiens irrespectueux, lui expliquait les statues. Cet enseignement prématuré rencontrait chez Charles une aptitude native, très , qu’atteste cette note des Fusées : « Les images, ma grande, ma primitive passion. »

Ces premiers indices de son tempérament d’artiste se retrouvent dans cette ligne d’une esquisse d’autobiographie écrite par le poète : « Enfance. Vieux mobilier , antiques, Consulat, pastels, société XVIII ».

C’était un mobilier fort modeste, en somme, que celui de la maison paternelle, tel que les inventaires le décrivent. En dehors des gouaches, des pastels dus aux pinceaux et aux crayons de François Baudelaire et de sa première femme, il ne consistait guère qu’en quelques plâtres d’après l’antique et en quelques gravures d’après des tableaux de maîtres plus ou moins célèbres ; mais n’était-ce pas suffisant pour éveiller chez un enfant précoce et si richement doué le sentiment de la beauté plastique ?

Dans l’année qui suivit la mort de son premier mari (8 novembre 1828), la mère de Baudelaire épousait un chef de bataillon promis à un brillant avenir, M. Aupick, déjà chevalier de Saint-Louis, officier de la Légion d’honneur, et, depuis six ans, aide de camp du prince de Hohenlohe. Bientôt promu lieutenant-colonel et envoyé à Lyon, M. Aupick y emmena sa femme et son beau fils. Le futur poète des Fleurs du mal avait l’âge de commencer ses études. On le mit d’abord à la pension Delorme qui répétait au Collège Royal, et l’année suivante (1833) interne à ce collège.

Il n’y a point de doute que l’enfant ait ressenti cruellement ces événements. La haine qu’il voua dès lors à M. Aupick, et qui devait aboutir à l’éclat dont je parlerai tout à l’heure, a fourni à la légende baudelairienne, où il faut bien admettre qu’il entre souvent une bonne part de vérité, ses traits les plus nombreux. M. Buisson pourra noter justement :

« Baudelaire était une âme très délicate, très fine, originale et tendre, qui s’était fêlée, au premier choc de la vie. Il y avait, dans son existence, un événement qu’il n’avait pu supporter : le second mariage de sa mère. Sur ce sujet, il était inépuisable, et sa terrible logique se résumait toujours ainsi : « Quand on a un fils comme moi, — comme moi était sous-entendu, — on ne se remarie pas. »

Les quelques années qu’il passa au collège de Lyon, Baudelaire ne semble pas avoir été heureux : témoin ces lignes de son autobiographie : « Après 1830, le collège de Lyon, coups, batailles avec les professeurs et les camarades, lourdes mélancolies. »

Ainsi, l’indépendance et la singularité de son caractère s’annonçaient par de profonds contrastes, souvent même par une lutte ouverte avec ses condisciples. Un de ses journaux intimes, Mon cœur mis à nu, contient cette phrase : « Sentiment de solitude, dès mon enfance, malgré la famille, et au milieu des camarades surtout, — sentiment de destinée éternellement solitaire. Cependant goût très vif de la vie et du plaisir. »

Ce n’est pas le seul trait où éclate l’originalité de sa nature. Il a noté, dans Mon cœur mis à nu, le rêve qui hantait dès lors son esprit : être « tantôt pape, mais pape militaire, tantôt comédien ». Etrange association d’idées qui s’explique par le prestige qu’eut, de tout temps, pour son imagination, le côté plastique de la vie, sans préjudice de son penchant au mysticisme.

En 1836, le colonel Aupick, appelé à l’état-major de la place de Paris, mit Charles au collège Louis-le-Grand. L’écolier ne s’était pas signalé, à Lyon, par des succès éclatants : un seul prix, en dessin, et quelques accessits variés avaient soldé les quatre exercices scolaires. Cependant le colonel avait tant de confiance dans l’avenir de son beau-fils, qu’il dit au proviseur, en le lui présentant : « Monsieur, voici un cadeau que je viens vous faire ; voici un élève qui fera honneur à votre collège. »

Baudelaire justifia ces espérances. Non content de cueillir les lauriers de sa classe, il tournoya glorieusement au Concours-général. Mais déjà sa précoce indépendance réclamait d’autres horizons que

… le ciel carré des solitudes

Où l’enfant boit dix ans l’âpre lait des études.

« C’était un esprit exalté, plein parfois de mysticisme et parfois d’une immoralité et d’un cynisme (en paroles seulement du reste), qui dépassait la mesure ; en un mot c’était un excentrique, transporté d’enthousiasme pour la poésie, récitant des vers de Hugo, Gautier, etc., à tout propos, et pour moi et beaucoup de nos camarades c’était une cervelle à l’envers. »

Pour cette période de la vie de notre poète, à ce témoignage d’un labadens qui désire garder l’anonyme, se joint celui d’un autre camarade, M. Hignard, qui l’a connu au collège de Lyon, « fin et distingué bien plus qu’aucun de ses condisciples », et l’a retrouvé à Paris « changé, attristé, aigri ». Baudelaire, de Louis-le-Grand, envoya une pièce de vers à M. Hignard (1839), — déjà tristes et las :

Tout à l’heure je viens d’entendre…

Enfin, M. Emile Deschanel, encore un condisciple, nous fournit d’intéressants renseignements sur des escapades littéraires dont il était le complice :

« Pendant les classes de mathématiques, nous passions le temps à nous écrire des bouts-rimés au courant de la plume. J’ai encore dans la mémoire quelques-uns des vers de ce temps-là, qu’il a oubliés sans doute et qui ne ressemblent pas précisément à ceux qu’il a donnés au public sous le nom de Fleurs du mal. »

Après avoir cité avec force éloges une strophe très médiocre, pastiche flagrant d’André Chénier, le critique se montre bien rigoureux pour d’autres vers, visiblement imités, non, comme il le dit, de Byron, qui a un tout autre accent, mais plutôt de Sainte-Beuve que Baudelaire aimait avec passion, dès le collège :

« On trouvait déjà, çà et là, certaines affectations byroniennes de corruption prématurée. Écoutez, par exemple, ceci :

« N’est-ce pas qu’il est doux, maintenant que nous sommes Fatigués et flétris comme les autres hommes, De chercher quelquefois, à l’Orient lointain, Si nous voyons encor les rougeurs du matin, Et, quand nous avançons dans la rude carrière, D’écouter les échos qui chantent en arrière, Et les chuchotements de ces jeunes amours Que le Seigneur a mis au début de nos jours ? »

Ce pastiche de Joseph Delorme serait fort innocent s’il n’était, avant tout, risible sous la plume d’un désespéré et d’un blasé de dix-sept ans.

Mais l’originalité du jeune poète ne tarda pas à se dégager. Un autre de ses anciens camarades, le spirituel anonyme auquel nous devons le curieux récit placé en tête des citations du recueil : (Paris, Pincebourde, 1872) nous a conservé une fort remarquable pièce de vers qui, d’après le paysage décrit, doit avoir été composée au retour d’un voyage que Charles fit, avec son beau-père, dans les Pyrénées, en 1837 ou 1838. Le titre abstrait de ce petit poème : Incompatibilité, étonne et fait songer aux titres similaires de plusieurs Fleurs du mal ; mais ce qui frappe surtout, c’est la hardiesse des images et l’accent profond, la sincérité des impressions énergiquement rendues :

« Sur ces monts où le vent efface tout vestige,

Ces glaciers pailletés qu’allume le soleil,

Sur ces rochers altiers, où guette le vertige,

Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil,

« Sous mes pieds, sur ma tête, et partout, le silence,

Le silence qui fait qu’on voudrait se sauver,

Le silence éternel et la montagne immense,

Car l’air est immobile et tout semble rêver. »

Le vers souligné ne rend-il pas à merveille la nervosité si vive que l’on retrouve à chaque page des Fleurs du Mal ?

Baudelaire était sorti du collège en avril 1839, au milieu de l’année scolaire. Une ligne mystérieuse de l’esquisse d’autobiographie : « Jeunesse, expulsion de Louis-le-Grand, histoire du baccalauréat », demanderait des éclaircissements. Sur le premier de ces faits, les archives du lycée sont muettes. Quant à du baccalauréat, la tradition veut que Baudelaire ait dû son succès, dans cette banale épreuve, à ses intelligences avec la ménagère d’un examinateur.

II

II

M. Aupick, devenu maréchal de camp, était, plus que jamais, en mesure de seconder son beau-fils, dans la carrière qu’il voudrait embrasser. Ici, il faut laisser la parole à sa veuve : « Quand sont arrivés les succès de collège à Louis-le-Grand et les études terminées, il a fait pour Charles des rêves dorés d’un brillant avenir. Il voulait le voir arriver à une haute position sociale, ce qui n’était pas irréalisable, étant l’ami du duc d’Orléans. Mais quelle stupéfaction pour nous quand Charles s’est refusé à tout ce qu’on voulait faire pour lui, a voulu voler de ses propres ailes et être auteur ! Quel désenchantement dans notre vie d’intérieur si heureuse jusque-là ! Quel chagrin ! »

En déclarant à ses parents qu’il entendait suivre sa vocation, le jeune poète s’engageait dans une lutte qui devait être plus douloureuse pour lui que pour tout autre. Le général lui demeurait odieux par cela seul qu’il avait remplacé son père, et son amour très profond pour sa mère était altéré par le grief qu’il se faisait contre elle de ce second mariage. D’autre part, il ne rencontrait chez M. Aupick ni la tendresse ni l’amour des lettres qui eussent intercédé pour lui, dans le cœur de son père.

Cette crise de famille dura quatre ans, de 1838 à 1842. Au sortir du collège, le poète s’était livré tout entier à la flânerie si féconde qui, à cet âge, même chez les mieux doués, prépare la période du travail. Il ne parle que vaguement de cette époque de sa jeunesse, dans une trop courte note de son autobiographie : « Vie libre à Paris, premières liaisons littéraires : Ourliac, Gérard, Balzac, Le Vavasseur, Delatouche ». Heureusement, les spirituelles et précieuses notes de M. Le Vavasseur jettent une vive lumière sur l’esprit, le caractère et la vie du jeune poète qui était devenu son ami :

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