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Histoires (Grégoire de Tours)

Grégoire de Tours · 1823 · Free in the US

253,890 words · about 17 h 47 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Grégoire de Tours
Language
French
Published
1823
Length
253,890 words · about 17 h 47 min
Sections
17 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (17)
  1. Front matter under 1 min
  2. Notice about 12 min
  3. Préface about 1 min
  4. 1 about 47 min
  5. 2 about 1 h 33 min
  6. 3 about 52 min
  7. 4 about 1 h 23 min
  8. 5 about 1 h 56 min
  9. 6 about 1 h 33 min
  10. 7 about 1 h 8 min
  11. 8 about 1 h 8 min
  12. 9 about 1 h 33 min
  13. 10 about 1 h 32 min
  14. Frédégaire about 1 h 56 min
  15. Vie de Dagobert Ier about 53 min
  16. Vie de Saint Léger about 58 min
  17. Vie de Pépin le vieux about 21 min

Continue:

Front matter

Tome I

Tome II

Suppléments

Notice

Du cinquième au douzième siècle, le clergé presque seul a écrit l’histoire. C’est que seul il savait écrire, a-t-on dit. Il y en a encore une autre raison, et plus puissante peut-être. L’idée même de l’histoire ne subsistait, à cette époque, que dans l’esprit des ecclésiastiques ; eux seuls s’inquiétaient du passé et de l’avenir. Pour les barbares brutaux et ignorans, pour l’ancienne population désolée et avilie, le présent était tout ; de grossiers plaisirs ou d’affreuses misères absorbaient le temps et les pensées ; comment ces hommes auraient-ils songé à recueillir les souvenirs de leurs ancêtres, à transmettre les leurs à leurs descendans ? Leur vue ne se portait point au-delà de leur existence personnelle ; ils vivaient concentrés dans la passion, l’intérêt, la souffrance ou le péril du moment. On a tort de croire que, dans les premiers temps surtout, le clergé seul sût écrire ; la civilisation romaine n’avait pas disparu tout à coup ; il restait, dans les cités, des laïques naguères riches, puissants, lettrés, d’illustres sénateurs, comme les appelle Grégoire de Tours. Mais ceux-là même tombèrent bientôt dans le plus étroit, le plus apathique égoïsme. À l’aspect de leur pays ravagé, de leurs monumens détruits, de leurs propriétés enlevées, au milieu de cette instabilité violente et de cette dévastation sauvage, tout sentiment un peu élevé, toute idée un peu étendue s’évanouit ; tout intérêt pour le passé ou l’avenir cessa : ceux qui étaient vieux et usés crurent à la fin du monde ; ceux qui étaient jeunes et actifs prirent parti, les uns dans l’Église, les autres parmi les barbares eux-mêmes. Le clergé seul, confiant en ses croyances et investi de quelque force, continua de mettre un grand prix à ses souvenirs, à ses espérances ; et comme seul il avait des pensées qui ne se renfermaient pas dans le présent, seul il prit plaisir à raconter à d’autres générations ce qui se passait sous ses yeux.

De tous les monumens qu’il nous a transmis sur ce long et sombre chaos, le plus important est, à coup sûr, l’histoire ecclésiastique des Francs de Grégoire de Tours ; titre singulier et qui révèle le secret de l’état social à cette époque. Ce n’est pas l’histoire distincte de l’Église, ce n’est pas non plus l’histoire civile et politique seule qu’a voulu retracer l’écrivain ; l’une et l’autre se sont offertes en même temps à sa pensée, et tellement unies qu’il n’a pas cru pouvoir les séparer. Le clergé et les Francs, c’était alors en effet toute la société, la seule du moins qui prît vraiment part aux événemens et pût prétendre à une histoire. Le reste de la population vivait et mourait misérable, inactif, ignoré.

L’origine de Grégoire de Tours semblait le vouer à l’Église ; la famille de sa grand’mère Léocadie, l’une des plus considérables du Berry, avait donné au christianisme Vettius Epagatus, l’un des premiers et des plus illustres martyrs des Gaules ; son père Florentius et sa mère Armentaria descendaient l’un et l’autre de S. Grégoire, évêque de Langres ; il avait pour grand oncle S. Nicet, évêque de Lyon, et pour oncle S. Gal, évêque de Clermont ; tous les souvenirs de ses ancêtres se rattachaient aux épreuves ou aux triomphes de la foi ; et, lorsqu’il naquit en Auvergne le 30 novembre 539, sa famille y était depuis long-temps distinguée par les grandeurs religieuses et mondaines. La naissance d’un frère nommé Pierre et d’une sœur dont on ignore le nom, avait précédé la sienne ; mais soit que la renommée qu’il acquit plus tard ait rejailli sur son enfance, soit qu’en effet on eût remarqué en lui de bonne heure un penchant peu commun pour l’étude et la piété, tout indique qu’il fut, dès ses jeunes ans, l’objet de la prédilection et des espérances de tous ses parens. Il reçut en naissant les noms de George et de Florentius, son grand père et son père, et les a inscrits lui-même en tête de ses ouvrages ; ce fut seulement lorsqu’il parvint à l’évêché de Tours, que, d’après l’usage du temps, il prit le nom du plus illustre de ses ancêtres, S. Grégoire, évêque de Langres, son bisaïeul. Son père mourut peu après sa naissance ; mais sa mère, femme d’un mérite distingué, à ce qu’il paraît, se voua avec passion à l’éducation d’un fils dont la faible complexion alarmait chaque jour sa tendresse, et dont les dispositions précoces promettaient à son orgueil maternel les plus douces joies. Les familles romaines n’avaient pas encore perdu tout souvenir d’un temps, non plus heureux pour le peuple en général, mais moins barbare, et qui laissait quelque éclat aux anciennes grandeurs ; elles mettaient encore du prix à la science, aux lettres, à la gloire polie et humaine. L’Église seule leur offrait quelques moyens d’y parvenir. Le jeune Grégoire fut confié aux soins de son oncle S. Gal, alors évêque d’Auvergne ; son grand oncle, S. Nicet, évêque de Lyon, s’occupa aussi de ses progrès et de son avenir. S. Avite, successeur de S. Gal, lui porta la même affection. S. Odon, abbé de Cluni, au dixième siècle, et qui a écrit sa vie, raconte avec complaisance les marques de dévotion fervente que donnait Grégoire encore enfant, et les miracles opérés en faveur de sa santé sur le tombeau de S. Hillide. Mais il semble que la guérison ne fut jamais que momentanée ; car, dans un nouvel accès de maladie, le jeune homme, déjà ordonné diacre, se fit transporter à Tours, sur le tombeau de S. Martin, alors la gloire des Gaules et l’objet de sa vénération particulière. Dans ce voyage, les citoyens de Tours le prirent en grande estime ; son esprit était animé, son caractère doux, son instruction plus étendue que celle de la plupart des prêtres, et il l’avait dirigée avec ardeur vers les sciences sacrées : « Je ne m’occupe point, dit-il lui-même, de la fuite de Saturne, ni de la colère de Junon, ni des adultères de Jupiter ; je méprise toutes ces choses qui tombent en ruines, et m’applique bien plutôt aux choses divines, aux miracles de l’Évangile. » Le peuple partageait ce sentiment ; c’était celui des meilleurs hommes de l’époque, de tous ceux qui conservaient quelque énergie morale, quelque goût vraiment actif pour le développement intellectuel, et lorsque le jeune Florentius retourna en Auvergne après avoir été guéri par l’intervention de Saint Martin, il laissa le peuple comme le clergé de Tours pleins d’admiration pour la sainteté de son langage, de sa vie et de son savoir.

Il en reçut bientôt la preuve la plus éclatante. En 575, pendant un voyage qu’il fit, on ne sait pourquoi, à la cour de Sigebert roi d’Austrasie, auquel appartenait l’Auvergne, Euphronius, évêque de Tours, vint à mourir ; et d’une voix unanime, dit le biographe, le clergé et le peuple élurent à sa place Grégoire absent et âgé seulement de trente-quatre ans. Des députés partirent aussitôt pour aller solliciter du roi Sigebert la confirmation de ce choix. Grégoire hésita ; l’abbé de Cluni l’affirme du moins : sa jeunesse et sa mauvaise santé l’effrayaient ; mais Sigebert et la reine Brunehault joignirent leurs sollicitations à celles des députés ; il accepta, fut sacré par Egidius (Gilles), évêque de Rheims, le 22 août 573, et partit aussitôt pour son évêché.

C’est dans les monumens du siècle, et surtout dans Grégoire de Tours lui-même, qu’il faut apprendre ce qu’était alors l’existence d’un évêque, quel éclat, quel pouvoir, mais aussi quels travaux et quels périls y étaient attachés. Tandis que la force avide et brutale errait incessamment sur le territoire, réduisant les pauvres à la servitude, les riches à la pauvreté, détruisant aujourd’hui les grandeurs qu’elle avait créées hier, livrant toutes choses aux hasards d’une lutte toujours imminente et toujours imprévue, c’était dans quelques cités fameuses, près du tombeau de leurs saints, dans le sanctuaire de leurs églises, que se réfugiaient les malheureux de toute condition, de toute origine, le Romain dépouillé de ses domaines, le Franc poursuivi par la colère d’un roi ou la vengeance d’un ennemi, des bandes de laboureurs fuyant devant des bandes de barbares, toute une population qui n’avait plus ni lois à réclamer, ni magistrats à invoquer, qui ne trouvait plus nulle part, pour son repos et sa vie, sûreté ni protection. Dans les églises seulement quelque ombre de droit subsistait encore et la force se sentait saisie de quelque respect. Les évêques n’avaient, pour défendre cet unique asile des faibles, que l’autorité de leur mission, de leur langage, de leurs censures ; il fallait qu’au nom seul de la foi, ils réprimassent des vainqueurs féroces ou rendissent quelque énergie à de misérables vaincus. Chaque jour ils éprouvaient l’insuffisance de ces moyens ; leur richesse excitait l’envie, leur résistance, le courroux ; de fréquentes attaques, de grossiers outrages venaient les menacer ou les interrompre dans les cérémonies saintes ; le sang coulait dans les églises, souvent celui de leurs prêtres, même le leur. Enfin ils exerçaient la seule magistrature morale qui demeurât debout au milieu de la société bouleversée, magistrature, à coup sûr, la plus périlleuse qui fût jamais.

Beaucoup d’évêques étaient fort loin de se montrer dignes d’une situation si difficile et si haute ; il n’est aucun désordre, aucun crime dont on ne rencontre, dans l’histoire du clergé de cette époque, d’effroyables exemples. Mais Grégoire de Tours fut de ceux qui s’en scandalisaient et quelquefois les reprenaient vertement. Je ne redirai point ici les événemens de sa vie religieuse et politique ; il les a racontés dans son histoire. On y verra que, soit qu’il s’agit de défendre ou le clergé en général, ou lui-même, ou les privilèges de son église, ou les proscrits qui s’y étaient réfugiés, soit qu’il fût appelé à maintenir ou à rétablir la paix dans sa ville, soit qu’il intervînt comme négociateur tour à tour employé par les divers rois Francs, il ne manqua ni de prudence ni de courage. On s’est étonné de sa superstition, de sa crédulité, de son ignorance, de son ardeur contre les hérétiques ; il faut bien plutôt s’étonner de ce qu’il ne s’est point attribué à lui-même le don des miracles qu’il accordait à tant d’autres, de ses efforts pour s’instruire, de la douceur qu’il témoigna souvent, même aux brigands qui avaient pillé son église et aux Ariens ou aux Juifs que ses argumens n’avaient pas convertis. Peu d’ecclésiastiques de son temps, il est aisé de s’en convaincre, avaient une dévotion, je ne dirai pas aussi éclairée, mais moins aveugle, et tenaient, en ce qui touchait à l’Église, une conduite aussi modérée. On lui a reproché la confusion de son histoire, les fables absurdes dont elle est semée, sa partialité pour les rois orthodoxes, quels que soient leurs forfaits, et tous ces reproches sont légitimes ; mais il n’est aucun de ses contemporains qui ne les mérite encore davantage, aucun qui, à tout prendre, ait agi avec autant de droiture, étudié avec autant de soin, et donné, dans ses écrits et sa vie, autant de preuves de bon sens, de justice et d’humanité.

Aussi obtint-il constamment, dans le cours de son épiscopat, l’affection du peuple de Tours et la considération des rois Barbares. Il faut bien se servir des termes qui répondent aux sentimens qu’éprouvaient alors les hommes, et qu’ils ont employés eux-mêmes, quelque emphatiques qu’ils nous paraissent aujourd’hui. Grégoire de Tours fut vénéré comme un des plus saints évêques, et admiré comme une des lumières de l’Église. Le voyage que, selon l’abbé de Cluni, il fit à Rome, en 592 ou 594, pour voir le pape Saint Grégoire le Grand, est fort douteux, car il n’en a parlé nulle part ; mais le récit du biographe n’en prouve pas moins quel éclat conservaient encore au dixième siècle son nom et sa mémoire. « Arrivé devant le pontife, dit-il, il s’agenouilla et se mit en prières ; le pontife, qui était d’un sage et profond esprit, admirait en lui-même les secrètes dispensations de Dieu qui avait , dans un corps si petit et si chétif, tant de grâces divines. L’évêque, intérieurement averti, par la volonté d’en haut, de la pensée du pontife, se leva, et le regardant d’un air tranquille : c’est le Seigneur qui nous a faits, dit-il, et non pas nous-même ; il est le même dans les grands et dans les petits. Le saint pape, voyant qu’il répondait ainsi à son idée, le prit encore en plus grande vénération, et eut tant à cœur d’illustrer le siège de Tours qu’il lui fit présent d’une chaire d’or qu’on conserve encore dans cette église. »

Grégoire était en effet de très petite taille et sa mauvaise santé dura toute sa vie. Deux mois après son élévation à l’épiscopat, il fut atteint d’une maladie si grave que sa mère, malade elle-même et qui s’était retirée en Bourgogne, se hâta d’accourir, malgré les fatigues et les périls du voyage, auprès de son fils chéri. L’intervention de Saint Martin réussit seule à guérir le nouvel évêque, qui bien des fois encore fut obligé d’y avoir recours. Enfin, le 17 novembre 593, les miracles même devinrent inefficaces ; l’évêque de Tours mourut à 54 ans, après 20 ans et quelques mois d’épiscopat, et fut élevé au nombre des saints.

Il laissait, en mourant, de nombreux ouvrages dont il avait pris soin de dresser lui-même la liste, et qui, à l’exception de quatre, sont parvenus jusqu’à nous ; en voici la liste et le sujet :

Les ouvrages perdus sont :

Enfin on a attribué à Grégoire de Tours plusieurs écrits qui ne sont pas de lui.

De tous ces ouvrages, et malgré quelques faits ou quelques détails sur l’esprit et les mœurs du temps, épars dans les recueils de légendes, l’histoire ecclésiastique des Francs est le seul qui soit demeuré pour nous important et curieux. Tout porte à croire que ce fut le dernier travail de l’auteur ; son récit s’étend jusqu’en 591, époque voisine de sa mort, et presque tous ses autres ouvrages y sont cités, tandis que l’histoire des Francs ne l’est dans aucun. Elle est divisée en dix livres. Le premier, résumé absurde et confus de l’histoire ancienne et universelle du monde, serait aussi dépourvu d’intérêt que de vérité chronologique s’il ne contenait quelques détails sur l’établissement du christianisme dans les Gaules ; détails de peu de valeur, il est vrai, quant à l’histoire des événemens, mais qui peignent naïvement, et quelquefois avec charme, l’état des esprits et des mœurs ; peu d’anecdotes de ce temps sont plus touchantes, plus poétiques même que celle des deux Amans : ce livre finit à la mort de Saint Martin de Tours, en 397. Le second livre s’étend de la mort de Saint Martin à celle de Clovis , c’est-à-dire, de l’an 397 à l’an 511. Le troisième, de la mort de Clovis à celle de Théodebert , roi d’Austrasie, de l’an 511 à l’an 547. Le quatrième, de la mort de Théodebert à celle de Sigebert , roi d’Austrasie, de l’an 547 à l’an 575. Le cinquième comprend les cinq premières années du règne de Childebert II, roi d’Austrasie, de l’an 575 à l’an 580. Le sixième finit, à la mort de Chilpéric, en 584. Le septième est consacré à l’année 585. Le huitième commence au voyage que fit le roi Gontran à Orléans, au mois de juillet 585, et finit à la mort de Leuvigild, roi d’Espagne, en 586. Le neuvième s’étend de l’an 587 à l’an 589. Le dixième enfin s’arrête à la mort de Saint Yrieix, abbé en Limousin, c’est-à-dire, au mois d’août 591. L’ouvrage entier comprend ainsi, à partir de la mort de Saint Martin, un espace de cent soixante-quatorze ans ; les cinquante-deux dernières années sont celles auxquelles l’historien avait assisté. Tout indique qu’il écrivit son histoire à deux reprises différentes ; plusieurs manuscrits ne contiennent que les six premiers livres, et ce sont les seuls que connût Frédégaire lorsque, dans le siècle suivant, il entreprit un abrégé des chroniqueurs qui l’avaient précédé. Il est donc probable que les quatre derniers livres furent composés après la publication des premiers ; peut-être même ne furent-ils répandus qu’après la mort de l’auteur. Cependant leur authenticité n’est pas moins certaine.

Imprimée pour la première fois à Paris, en 1561, l’Histoire des Francs l’a été fort souvent depuis ; je ne dirai rien des nombreux travaux d’érudition et de critique dont elle a été l’objet ; ils ont été reproduits et résumés avec le plus grand soin dans l’édition qui fait partie du Recueil des historiens des Gaules et de la France, et dont nous avons adopté le texte. Deux traductions françaises de l’ouvrage de Grégoire de Tours ont été publiées, l’une, en 1610, par Claude Bonnet, avocat au parlement de Grenoble, l’autre, en 1688, par l’abbé de Marolles. Elles sont l’une et l’autre extrêmement fautives, et la première est souvent plus inintelligible que l’original.

La meilleure ou plutôt la seule bonne édition des œuvres complètes de Grégoire de Tours est celle que publia dom Ruinart, en 1699, in-folio. La préface est pleine de savantes recherches.

Les deux dissertations les plus complètes et les plus exactes sur la vie et les écrits de notre historien, sont : .celle qui se trouve dans le tome. de l’Histoire littéraire de la France, par les Bénédictins (page 372-397) ; .un mémoire de de La Ravalière dans la Collection des mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, tome26, page 598-637.

Préface

La culture des lettres et des sciences libérales dépérissant, périssant même dans les cités de la Gaule ; au Milieu des bonnes et des mauvaises actions qui y étaient commises, pendant que les barbares se livraient à leur férocité et les rois à leur fureur ; que l’Église était attaquée par les hérétiques et défendue par les catholiques ; que la foi chrétienne, fervente dans la plupart des cœurs, était, dans quelques autres, tiède et languissante ; que les Églises étaient tour à tour enrichies par les hommes pieux et dépouillées par les infidèles ; il ne s’est rencontré aucun grammairien, habile dans l’art de la dialectique, qui ait entrepris de décrire ces choses soit en prose, soit en vers. Aussi beaucoup d’hommes gémissaient disant : « Malheur à nos jours ! l’étude des lettres périt parmi nous, et on ne trouve personne qui puisse raconter dans ses écrits les faits d’à présent. » Voyant cela, j’ai jugé à propos de conserver, bien qu’en un langage inculte, la mémoire des choses passées, afin qu’elles arrivent à la connaissance des hommes à venir. Je n’ai pu taire ni les querelles des méchans ni la vie des gens de bien. J’ai été surtout excité par ce que j’ai souvent entendu dire à mes contemporains, que peu d’hommes comprennent un rhéteur philosophe, tandis que la parole d’un homme simple et sans art se fait entendre d’un grand nombre. Il m’a plu aussi de commencer ce livre par le calcul des années qui se sont écoulées depuis l’origine du monde ; c’est pourquoi j’ai ajouté les chapitres suivans.

1

MÉMOIRESDE

Me disposant à écrire les guerres des rois avec les nations ennemies, celles des martyrs avec les païens, et de l’Église avec les hérétiques, je veux auparavant exposer ma profession de foi, afin que ceux qui me liront ne doutent pas que je suis catholique. Une autre raison, l’opinion de ceux qui se désolent de l’approche de la fin du monde, me détermine aussi à recueillir, dans les chroniques et les histoires, le nombre des années déjà passées, afin qu’on sache clairement combien il s’en est écoulé depuis le commencement du monde. Je réclamerai d’abord l’indulgence du lecteur si je me suis écarté, dans le style ou dans les mots, des règles de la grammaire dont je ne suis pas très bien instruit. Je me suis seulement appliqué à bien retenir, avec simplicité et sans doute de cœur, ce dont l’Église prêche la croyance, car je sais que l’homme, sujet aux péchés, peut obtenir grâce par une foi pure auprès de notre clément Seigneur.

Je crois donc en Dieu père tout-puissant ; je crois en Jésus-Christ son fils unique, notre Seigneur Dieu, né du Père et non créé ; je crois qu’il a toujours été avec le père, non depuis un temps, mais avant tous les temps ; car on ne pourrait appeler celui-ci père s’il n’avait pas de fils, ni celui-ci fils s’il n’avait pas de père. Je rejette avec exécration ceux qui disent : Il était quand il n’était pas, etc. et j’affirme qu’ils sont rejetés de l’Église. Je crois que le Christ est le Verbe du Père, par qui toutes choses ont été faites. Je crois que ce Verbe a été fait chair et que, par sa Passion, il a racheté le monde. Je crois que son humanité et non sa divinité a été soumise à la Passion. Je crois qu’il ressuscita le troisième jour, qu’il délivra l’homme perdu, qu’il monta dans les cieux où il est assis à la droite du Père, et qu’il viendra pour juger les vivants et les morts. Je crois que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, qu’il ne leur est pas inférieur, qu’il existait en même temps. Je crois qu’il est Dieu égal au Père et au Fils, étant d’une même nature, d’une omnipotence égale, d’une essence coéternelle, de telle sorte qu’il n’a jamais été sans le Père et le Fils, et qu’il n’est inférieur ni à l’un ni à l’autre. Je crois que cette sainte Trinité subsiste dans la distinction des personnes, et qu’autre est la personne du Père, autre celle du Fils, autre celle du Saint-Esprit. Dans cette Trinité, je confesse un seul Dieu, une seule puissance et une seule essence. Je crois à la bienheureuse Marie, vierge avant l’enfantement et vierge après. Je crois à l’immortalité de l’âme ; mais je ne crois pas qu’elle ait une part de divinité. Je crois fidèlement à tout ce qui a été établi par les trois cent dix-huit évêques du de Nicée. Je pense, sur la fin du monde, ce que j’ai appris de mes anciens. L’antéchrist d’abord introduira la circoncision, affirmant qu’il est le Christ ; ensuite il placera sa statue pour qu’on l’adore dans le temple de Jérusalem, comme nous lisons que l’a dit le Seigneur : « Vous verrez que l’abomination de la désolation sera dans le lieu saint . » Mais le Seigneur lui-même montre par ces paroles que tous les hommes ignorent cette heure : « Quant à ce jour-là ou à cette heure, nul ne la sait, ni les anges qui sont dans le ciel, ni le Fils, mais le Père seul . » Nous répondrons ici aux hérétiques qui affirment que le Fils est inférieur au Père puisqu’il ignore ce jour ; qu’ils sachent donc que le Fils ici nommé est le peuple chrétien, duquel Dieu a dit : « Je serai votre père, et vous serez mes fils et mes filles . » S’il avait voulu parler de son fils unique, il n’eût jamais mis les anges auparavant, car il dit : « Ni les anges qui sont dans le ciel ni le Fils ; » ce qui fait voir que ces paroles se rapportent, non à son fils unique, mais à son peuple adoptif. Notre fin à nous, c’est le Christ lui-même qui, par son immense bonté, nous accordera la vie éternelle, si nous avons recours à lui.

Eusèbe, évêque de Césarée, et le prêtre Jérôme , dans leurs chroniques, parlent clairement du calcul des années du monde, et en expliquent le nombre. Orose, après de laborieuses recherches, a calculé aussi le nombre des années depuis le commencement du monde jusqu’à son temps. Victor , cherchant l’ordre de la fête de Pâques, a fait le même travail. Suivant l’exemple de ces auteurs, nous avons le dessein, si Dieu daigne nous prêter son secours, de calculer le nombre des années qui se sont écoulées depuis la naissance du premier homme jusqu’à nos jours. Nous le ferons plus aisément en commençant par Adam.

Au commencement Dieu créa dans son Christ, qui est le principe de toutes choses, c’est-à-dire dans son Fils, le ciel et la terre. Après avoir créé les élémens du monde, il prit une motte d’un fragile limon et en forma l’homme à son image et à sa ressemblance ; il souffla dans sa structure l’esprit et la vie, et l’homme fut formé en ame vivante. Pendant qu’il dormait, Dieu lui ôta une côte dont il forma Ève. Il est hors de doute que ce premier homme, Adam, avait, avant qu’il eût péché, les traits du Seigneur notre Rédempteur. Car pendant que Notre-Seigneur était plongé lui-même dans le sommeil de la Passion, de l’eau et du sang s’écoulèrent de son côté, et il produisit l’Église vierge et immaculée, rachetée par ce sang, purifiée par cette eau, n’offrant ni tache ni ride, c’est-à-dire purgée de toute tache et de toute ride par la vertu du baptême et de la croix. Ces deux premières créatures humaines, qui vivaient heureusement au milieu des délices du Paradis, séduites par la ruse du serpent, transgressèrent les préceptes divins, et, chassées de ce séjour céleste, elles furent jetées dans les fatigues du monde.

La femme conçut de son mari, et enfanta deux fils. Dieu ayant accueilli avec bienveillance le sacrifice de l’un, l’envie s’empara de l’autre qui, devenant le premier parricide par l’effusion du sang fraternel, se jeta sur son frère, le vainquit et le tua.

Toute la race se précipita dans des crimes exécrables, excepté Énoch le Juste, qui, marchant dans les voies de Dieu, fut, à cause de sa justice, enlevé par le Seigneur lui-même du milieu de ce peuple de pécheurs ; car nous lisons : « Énoch marcha avec Dieu, et il ne partit plus parce que Dieu l’enleva . »

Le Seigneur, irrité des iniquités du peuple qui ne marchait pas dans ses voies, envoya le déluge et fit périr, par une inondation, toutes les créatures vivantes sur la face de la terre. Il conserva seulement dans l’arche, pour renouveler le genre humain, Noé, qui lui était resté fidèle et reproduisait son image, avec sa femme et celles de ses trois fils. Ici les hérétiques nous demandent avec reproche pourquoi l’Écriture Sainte a dit que le Seigneur s’était mis en colère. Qu’ils sachent donc que Notre-Seigneur ne se met pas en colère comme l’homme ; il s’émeut pour effrayer, il chasse pour rappeler, il s’irrite pour corriger. Je ne doute pas que l’image de cette arche ne représente celle de l’Église notre mère ; l’Église naviguant au milieu des flots et des écueils de ce monde, nous recueille dans son sein maternel pour nous préserver des maux qui nous menacent, et nous couvre de ses bras et de sa protection tutélaire.

D’Adam à Noé on compte dix générations, Adam, Seth, Énoz, Caïnan, Malaléel, Jared, Énoch, Mathusalem, Lamech, Noé. Pendant ces dix générations, on trouve mille deux cent quarante-deux ans. Le livre de Josué raconte clairement qu’Adam fut enterré dans la terre de Chanaan, appelée auparavant Hébron.

Après le déluge, Noé avait trois fils, Sem, Cham et Japhet. Ils donnèrent tous trois naissance a des nations, comme le dit l’ancienne histoire ; c’est d’eux que le genre humain est sorti pour se disperser sous la face du ciel. Le premier né de Cham fut Chus, qui, par l’insinuation du diable, inventa le premier tout l’art de la magie et l’idolâtrie. Le premier aussi, par l’instigation du diable, il construisit une statue pour l’adorer. Par un faux miracle, il faisait voir aux hommes le feu et les étoiles tombant du ciel. Il passa chez les Perses qui l’appelèrent Zoroastre, c’est-à-dire étoile vivante. Ayant pris de lui la coutume d’adorer le feu, ils l’adorent lui-même comme un Dieu, et disent qu’il fut consumé par le feu divin.

Pendant que les hommes qui s’étaient multipliés se dispersaient par toute la terre, il y en eut qui, sortis de l’Orient, trouvèrent les fertiles campagnes de Sennaar. Y ayant bâti une ville, ils s’efforcèrent d’élever une tour qui touchât aux cieux. Dieu mettant la confusion dans leur vain projet, aussi bien que dans leurs langues, les dispersa dans le vaste univers. La ville fut nommée Babel, c’est-à-dire confusion, parce que Dieu avait mis de la confusion dans leur langage. Ce fut Babylone, bâtie par le géant Nembrod ; fils de Chus, selon l’histoire d’Orose ; elle fut construite en forme de carré dans une magnifique plaine. Son mur, bâti de brique et de bitume, avait cinquante coudées de large, deux cents de haut, et quatre cent soixante-dix stades de circuit. Un stade a cinq arpens. Il y a sur chaque côté vingt-cinq portes, ce qui fait en tout cent. Les battants de ces portes étaient d’une grandeur extraordinaire, et fondus en airain. Le même historien donne beaucoup d’autres détails sur cette ville, et ajoute : Cet édifice si pompeux fut cependant vaincu et renversé. »

Le premier fils de Noé était Sem, duquel naquit Abraham à la dixième génération ; c’est-à-dire Noé, Sem, Arphaxad, Salé, Héber, Phaleg, Reü, Sarug et Tharé , qui engendra Abraham. Pendant ces dix générations, c’est-à-dire depuis Noé jusqu’à Abraham, on trouve neuf cent quarante-deux ans. Dans ce temps régna Ninus, qui fit bâtir une ville nommée Ninive, à laquelle le prophète Jonas assigne une étendue de trois journées de chemin. C’est dans la quarante-troisième année du règne de Ninus que naquit Abraham. C’est à Abraham qu’a commencé notre foi ; il reçut les promesses de Dieu, et le Christ Notre-Seigneur lui fit connaître, au moment où fut changée la victime de son sacrifice, qu’il naîtrait et souffrirait pour nous, car il dit lui-même dans l’Évangile : « Abraham a désiré avec ardeur de voir mon jour, il l’a vu, et il en a été rempli de joie . » Sévère raconte, dans sa chronique , qu’Abraham offrit son holocauste sur le mont Calvaire, où le Seigneur fut crucifié. On rapporte que c’est là encore aujourd’hui l’opinion générale dans la ville même de Jérusalem. Sur cette montagne fut plantée la croix sainte où notre Rédempteur fut attaché, et d’où coula son bienheureux sang. Abraham reçut le signe de la circoncision ; ce qui fait voir que ce qu’il portait sur le corps nous devons le porter dans notre cœur, car le prophète dit : « Ayez soin de vous circoncire pour votre Dieu, et de circoncire votre cœur . » Et : « ne suivez point les dieux étrangers . » Et aussi : « Tout étranger incirconcis de cœur et de chair n’entrera point dans mon sanctuaire . » Dieu, après avoir ajouté une syllabe au nom d’Abraham , le nomma le père d’un grand nombre de nations.

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