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HISTOIRE
DU
BOUDDHA SÂKYA-MOUNI
Préface
Il ne faut pas remonter bien haut pour trouver le moment où l’étude du Bouddhisme commence à s’appuyer sur des bases solides. Suivant, en cela, les destinées du Brahmanisme qui l’a précédé, le Bouddhisme n’a pu être étudié sérieusement que depuis les quarante dernières années qui viennent de s’écouler. C’est dans cet intervalle que les bibliothèques de l’Europe se sont enrichies des livres sanskrits, pâlis, tibétains, chinois, mongols, etc., qui composent la littérature sacrée des Bouddhistes. Mais si la possession de ces livres était déjà un grand avantage, encore fallait-il, pour en profiter, comprendre les langues dans lesquelles ces livres sont écrits. Le temps nécessaire pour apprendre l’une ou l’autre de ces langues a été la cause de la lenteur des progrès.
Si les études bouddhiques se sont considérablement développées en Angleterre, en Allemagne, en Russie et en Danemark, la France n’est pas restée en arrière. En nommant ici Abel Rémusat, Eugène Burnouf, Stanislas Julien, Barthélemy Saint-Hilaire, P. Bigandet, etc., notre pays peut réclamer la meilleure part des travaux qui ont eu pour objet Sâkya-Mouni et sa doctrine.
Remarquons, en même temps, que, dès la fin du xvii, deux voyageurs français appelaient l’attention sur la religion du Bouddha, et qu’au xviii, quand l’Europe ne pensait guère au Bouddhisme, de Guignes publiait, en 1759 et 1773, trois mémoires sur la religion de Fo (Bouddha), composés d’après les livres chinois.
Au commencement du xix, le cercle des études bouddhiques s’agrandit. Les Recherches Asiatiques publiées à Calcutta ; le Journal de la Société Asiatique du Bengale, qui leur succède ; les Transactions de la Société Asiatique de Londres, remplacées depuis par le Journal de la Société Asiatique de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, s’enrichissent de mémoires signés par J. Prinsep, H.-T. Colebrooke, H.-H. Wilson, F. Turnour, B.-H. Hodgson, Csoma de Koros, etc.
En France, le Journal Asiatique de Paris compte parmi ses rédacteurs les orientalistes français dont nous parlions tout à l’heure ; mais ce sont les deux derniers ouvrages de l’illustre indianiste Eugène Burnouf qui ont jeté le plus de lumière sur l’histoire et la doctrine de Sâkya-Mouni. L’Introduction à l’histoire du Bouddhisme indien et la traduction du Lotus de la bonne Loi, avec les vingt et un mémoires qui l’accompagnent, resteront toujours les meilleurs guides pour étudier tout ce qui se rapporte à la religion bouddhique et à son histoire. Écrits il y a plus de vingt ans, ces deux ouvrages n’ont pas vieilli, parce que le temps n’a pas de prise sur ce qui est puisé aux véritables sources.
Quand les Européens n’avaient pas encore entre les mains les livres indiens qui contiennent la biographie de Sâkya-Mouni, l’imagination de quelques savants s’était livrée aux conjectures les plus inattendues.
L’un, en voyant, sur les statues du Bouddha, des cheveux grossièrement bouclés, avait cru pouvoir en inférer que le personnage avait les cheveux crépus et qu’il appartenait à la race nègre.
Le portugais Ribeyro, dans son histoire de Ceylan, incline à croire que le Bouddha est le même que saint Thomas, l’apôtre des Indes.
De La Loubère, dans la relation de son voyage à Siam, ne voit, dans le Bouddha, que l’esprit du ciel, et aussi Mercure, dieu des sciences et des arts.
Le P. Paulin de Saint-Barthélemy, reprenant cette idée, après avoir dit que le soleil, la lune, les éléments et les phénomènes de la nature étaient les dieux des Hindous, nie que le Bouddha appartienne à l’espèce humaine, et raille tout savant qui en ferait le fils d’un roi et le législateur sacré d’un grand nombre de peuples.
Cette thèse qui, on le voit, n’est pas nouvelle, et à laquelle Abel Rémusat, Eugène Burnouf, Lassen, Barthélemy , Alexandre Cunningham, Schiefner, etc., ne semblent pas avoir accordé grande attention, est, aujourd’hui, reprise avec ardeur, par une jeune école d’orientalistes qui s’inspirent de la science allemande, laquelle, depuis quelques années, remue, de fond en comble, l’étude de la mythologie comparée.
Saint Clément d’Alexandrie, au ii de notre ère, regarde le Bouddha comme un homme divinisé, car il dit : « Parmi les Indiens, il y en a qui obéissent aux préceptes de Boutta, qu’ils honorent comme un dieu, à cause de sa vertu insigne. »
Ce n’est pas ici le lieu de discuter les questions qui appartiennent à la critique scientifique ; nous dirons seulement mots d’un sujet de controverse qui a déjà produit plusieurs livres : c’est la prétention de retrouver la Bible dans l’Inde, et les origines du christianisme dans le Bouddhisme.
Selon nous, et cela suffit pour rendre toute comparaison bien difficile, deux abîmes séparent le Brahmanisme et le Bouddhisme de l’Ancien et du Nouveau Testament.
C’est, premièrement, la doctrine de la transmigration produite par la loi du mérite et du démérite, loi commune aux Brahmanes et aux Bouddhistes, et qui force à renaître indéfiniment, pour être puni des mauvaises actions et récompensé des bonnes, jusqu’à ce qu’enfin, quand il ne reste plus que des bonnes actions, on arrive à la délivrance finale.
C’est, ensuite, qu’au lieu d’être le fils du Dieu unique, éternel et tout-puissant, qui descend sur la terre pour sauver les hommes, le Bouddha est justement tout le contraire. Sâkya-Mouni, après avoir, sous l’influence de ses actions bonnes ou mauvaises, passé par toutes les conditions de l’homme et de l’animal, est arrivé enfin, par ses vertus, à la sphère où se trouve le ciel Touchita, la moins élevée des sept sphères célestes. S’il descend de là sur la terre, pour devenir un homme et apporter la loi du salut, c’est qu’en restant dieu il serait impuissant à sauver les créatures, la condition d’homme étant la seule où l’on puisse devenir un Bouddha parfait et accompli.
Le Bouddhisme met ainsi la condition humaine au-dessus de toutes les autres ; et, en cela, il n’y a pas exclusion du Dieu tout-puissant, créateur de toutes choses, que le Bouddha ne semble pas connaître, et dont on ne peut dire qu’il le nie, car il n’en parle jamais.
Dans la loi de Sâkya-Mouni, pas plus que dans celle des Bouddhas qu’on suppose avoir existé avant lui, on ne trouve rien de semblable à ce que nous entendons par la fin du monde ; Sâkya, au contraire, annonce lui-même que d’autres Bouddhas viendront après lui pour venir en aide aux créatures ; et, comme la série de ces Bouddhas sera interminable, ce monde qui, suivant les Bouddhistes, n’a pas eu de commencement, n’aura pas davantage de fin, et continuera, pendant l’éternité, à tourner dans le cercle de la transmigration.
Ces divergences capitales entre les du Bouddhisme et celles du Christianisme ne sont pas les seules. Il serait facile d’en présenter bien d’autres très-remarquables. Nous avons voulu, par ce qui précède, mettre en garde contre des comparaisons qui, au premier aspect, peuvent séduire, mais qu’un examen attentif a bientôt réduites à néant.
Avant l’histoire du Bouddha Sâkya-Mouni que contient ce volume, il n’existait, en français, aucune biographie complète du fondateur du Bouddhisme. Mary Summer a pensé, avec raison, que le fondateur d’une religion, qui compte plus de trois cents millions de sectateurs, méritait que le récit des événements de sa vie fût mis à la portée de tous les lecteurs français, au lieu de rester confiné dans le domaine de la science. Elle s’est heureusement acquittée de cette tâche, à laquelle l’avait bien préparée son Mémoire sur les Religieuses bouddhistes, accueilli favorablement par tous ceux qui aiment les ouvrages à la fois instructifs et intéressants.
Paris, ce 10 Décembre 1873.
Ouvrages consultés
OUVRAGES CONSULTÉS
POUR
L’HISTOIRE DU BOUDDHA SÂKYA-MOUNI
Introduction à l’histoire du Bouddhisme indien, par E. Burnouf. Paris, 1845.
Le Lotus de la bonne Loi, traduit du sanskrit, par E. Burnouf. Paris, 1852.
Mémoires sur les Contrées occidentales, etc. ; traduits du chinois d’Hiouen Thsang, par Stanislas Julien. Paris, 1858.
Le Bouddha et sa religion, par J. Barthélemy Saint-Hilaire. Paris, 1862.
Rgya tch’er rol pa (version tibétaine du Lalita-vistara sanskrit), contenant l’histoire du Bouddha Sâkya-Mouni, traduit par Foucaux. Paris, 1848.
Asiatic Researches, tome XX. Calcutta, 1836.
An examinacion of the Pâli Buddhistical Annals, by George Turnour. Journal of the Asiatic Society of Bengal, 1837-38.
The life, or legend of Gaudama the Budha of the Burmese, Rt. Rev. P. Bigandet. Rangoon, 1866.
Eine tibetische Lebensbeschreibung Çâkya-Muni’s, von A. Schiefner. St-Petersburg, 1849.
Life of Gaudama, Rev. Chester Bennet. (Journal of the American Oriental Society. III volume, number I). New York, 1852.
A Manual of Budhism, by R. Spence Hardy. London, 1853.
The Wheel of the law. Buddhism illustrated from Siamese sources, etc., Henry Alabaster, esq. London, 1871.
Introduction
Dans l’Inde, le berceau des Mille et une Nuits, où tout parle à l’imagination, les croyances mêmes revêtent les formes les plus bizarres, et la cosmogonie est moins simple qu’en Occident. Selon les Bouddhistes et les Brahmanes, la matière est éternelle ; des milliers de monde se succèdent tour à tour ; au bout d’un certain laps de temps, appelé kalpa, la création est inévitablement détruite par l’eau, le feu ou le vent, pour reparaître bientôt comme le phénix qui renaît de ses cendres.
C’était avant l’ère où le Bouddha devait s’incarner parmi les hommes. La terre venait de subir une de ses révolutions périodiques, et présentait l’aspect d’un lac immense. Des êtres, nés dans la région supérieure des cieux, peuplaient les airs. Leurs corps étaient légers, sans défaut, et ne procédaient que de l’esprit. Aucune nourriture n’approchait leurs lèvres, et la béatitude céleste suffisait à raviver les forces de ces êtres diaphanes. Un jour, le vent avait donné une certaine consistance à l’écume de ce lac qui représentait le monde, et un génie, mû par la curiosité, goûta, avec le petit doigt, l’essence de la terre ; rien de plus exquis ; on eût dit une crème d’une couleur et d’une odeur merveilleuses. Charmé de sa découverte, notre esprit en fit part à ses compagnons, qui prirent goût à la chose ; plus ils en mangeaient, plus ils en désiraient ; si bien que la roideur et la pesanteur s’emparèrent de leurs corps. Impossible de voler ; la gourmandise leur avait coupé les ailes. Par bonheur, à mesure qu’ils s’alourdissaient, la terre se solidifiait et la crème parfumée devenait une croûte épaisse, sur laquelle les génies purent marcher comme de simples mortels. La chute fut complète ; adieu les priviléges de la nature céleste. Les misères, les besoins, les fantaisies corporelles atteignirent ces purs esprits : la faim, la soif, le chaud, le froid, le sommeil, l’amour. Qu’on veuille bien pardonner à la naïveté un peu crue de cette légende. La différence des sexes, qui n’existait pas auparavant, se développa bientôt ; ces êtres transformés se regardèrent d’abord les yeux dans les yeux, surpris de se découvrir des qualités agréables ; la passion s’en mêla, puis le désir, et le péché couronna l’œuvre. La pudeur suivit de près la faute. Pour ne pas scandaliser leurs semblables, les hommes se dirent : « Bâtissons-nous des demeures ; là nous serons cachés, et nous ferons ce qui nous plaira. » Et c’est ainsi, selon les Bouddhistes, que furent bâties les premières maisons pour abriter les premières amours.
Ces esprits, devenus si sensuels, acquirent bien vite la prévoyance inhérente au caractère de l’homme. Il fallait travailler, ensemencer la terre, pour lui faire produire la subsistance de la famille. On mesura des champs, on traça des limites, on les divisa en parts égales ; la propriété était constituée. Mais il se trouva aussitôt des paresseux qui se révoltèrent contre la loi, et jugèrent commode de prendre le riz que les autres avaient laborieusement récolté. Dans toute société ces idées-là n’attendent pas longtemps pour éclore. Il était urgent de conjurer le péril. Les habitants du monde nouveau se réunirent en assemblée délibérative et choisirent un chef pour les gouverner, pour être le seigneur de leurs champs, infliger un châtiment à ceux qui devaient être châtiés, et venir en aide à ceux qu’il fallait aider. Mahâsammata (c’est-à-dire honoré par la foule) fut l’élu du suffrage universel ; il parut à ces hommes naïfs qu’un roi était ce qu’il y avait de mieux pour faire respecter les lois et contenir les ambitieux appétits de la multitude. Cette peuplade primitive ne pourrait-elle pas servir d’exemple aux nations qui se croient civilisées ?
Le suffrage universel ne réussit pas trop mal cette fois, et Mahâsammata eut une longue suite de descendants. Nous laisserons de côté leur généalogie pour arriver au dernier d’entre eux, Ikchvakou-Viroutaka. Il avait quatre fils ; c’était une belle postérité ; mais, après la mort de sa première femme, la fantaisie lui prit de se remarier avec la fille d’un roi. Il obtint la main de cette princesse, sous la condition de transmettre le trône au fils qu’il aurait d’elle. Les pauvres princes furent non-seulement déshérités, mais exilés. Ils partirent emmenant leurs sœurs avec eux, et se dirigèrent vers les forêts qui sont au pied de l’Himâlaya. Ce fut là qu’ils se fixèrent, n’ayant pour abri que des huttes faites de branches d’arbres, et pour nourriture que les produits de leur chasse. Ils ne tardèrent pas à changer et à dépérir à vue d’œil. Un ermite, nommé Kapila, qui vivait dans le voisinage, les questionna doucement ; après quelque hésitation, les princes avouèrent que, dans l’âge de la jeunesse et de l’amour, cette vie solitaire leur pesait fort ; ils n’avaient pu rester insensibles aux charmes de ces filles dévouées, compagnes de leur exil, mais elles étaient leurs sœurs ; pouvaient-ils songer à les épouser ? Tout leur mal venait de cette lutte soutenue contre la passion, et du chagrin de voir s’éteindre leur illustre race. « Consolez-vous, dit le Richi ; des princes bannis ne sont pas sujets aux mêmes lois que les autres hommes. D’ailleurs, les princesses n’étant pas nées de la même mère que vous, rien ne s’oppose à votre mariage. »
Les filles de Lot avaient agi plus légèrement encore avec le code naturel. Grâce au bon Richi, la morale fut sauvée et l’avenir de la colonie assuré. Les princes épousèrent leurs sœurs, et, de cette union féconde, sortit la grande race des Sâkyas, belle et puissante comme ces races émigrantes qui se sont développées librement loin des entraves de la civilisation.
Mais les jeux d’enfants et les méditations des ermites ne vont pas ensemble, et Kapila dut songer à quitter ses amis ; sur leur prière, il indiqua l’endroit où ils devaient bâtir une ville, qu’en souvenir du sage on appela Kapilavastou. Ce fut la capitale d’un grand empire, et c’est là qu’après plusieurs siècles, nous retrouvons un palais qui ne ressemble guère aux cabanes de feuillage.
C’est l’heure où le soleil s’abaisse derrière la montagne ; aux ardeurs d’un jour brûlant succède une nuit étoilée ; toutes les créatures sortent de leur torpeur. La reine vient d’entr’ouvrir un œil ; soudain le harem s’éveille et s’agite comme une ruche bourdonnante ; les esclaves balancent l’éventail de tchamara ; les musiciennes accordent leur luth ; les danseuses s’étudient à rendre la souplesse à leurs jambes engourdies, et un essaim de jeunes têtes se pressent aux œils-de-bœuf, derrière les treillis d’or. Dans la cour, les paons relèvent la tête et redressent leur cou d’un vert d’émeraude ; des volées de ramiers quittent les terrasses, pour venir mouiller leurs ailes dans la vasque de marbre où l’eau retombe en poussière humide, tandis que la sârika jette un cri moqueur, cachée sous le feuillage d’un açoka empourpré. À la porte du palais, tout semble organisé pour un départ ; les litières ondulent sur le dos des éléphants pleins d’impatience. Huit Brahmanes, versés dans la science des Védas, vont se mettre en route pour chercher une femme digne d’épouser le fils du roi Sinhahanou, c’est-à-dire « Mâchoire-de-lion. » C’était un rude jouteur, ce Sinhahanou, dont l’arc n’avait jamais pu être tendu, ni même soulevé par personne ; c’était aussi un père plein de sollicitude, et il a voulu distribuer lui-même aux messagers ses dernières instructions. « Qu’ils ne l’oublient pas ; la princesse doit posséder les soixante-quatre marques de perfection et les cinq grandes beautés de la femme. Surtout que sa race soit irréprochable. »
Les Brahmanes s’inclinent jusqu’à terre, et vont pour s’élancer sur leurs éléphants. « Encore un mot ! » leur crie Mâchoire-de-lion, avant de les laisser partir. « Ce n’est pas assez de la race et des perfections physiques ; la princesse doit observer les huit commandements et être accomplie dans toutes les vertus. Vierge pure et modeste, elle sera une épouse fidèle et dévouée. » Et, pour clore son discours, Sinhahanou jette au chef de l’ambassade une bourse pleine d’or. Excellente précaution, car la princesse ne sera pas facile à découvrir.
La caravane s’ébranle ; elle disparaît aux yeux du roi et des courtisans. Nous ne la suivrons pas dans ses pérégrinations à travers les petits royaumes qui divisaient l’Inde ; partout les ambassadeurs reçoivent le meilleur accueil, mais les princesses les mieux douées ne possèdent que dix-huit marques de perfection, et, Mâchoire-de-lion n’entend pas raillerie, il en faut soixante-quatre. Les Brahmanes se désespèrent. Comment oser se représenter devant le roi ? Les dieux leurs viennent en aide. Un soir, les messagers entendent des voix joyeuses s’élever du fond d’un jardin ; ils aperçoivent une troupe de jolies personnes, assises sur le bord d’un étang et tressant des guirlandes aux rayons de la lune. Une femme semble commander à toutes les autres ; elle est belle comme la vision d’un rêve ; aussi l’a-t-on surnommée Mâyâ, c’est-à-dire illusion. Ce n’est rien moins que la fille du roi de Devadaha, et les Brahmanes reconnaissent aussitôt celle qui doit perpétuer la race des Sâkyas. s’approchent sans trop de cérémonie, et expliquent à la princesse l’objet de leur message. En fille bien élevée, celle-ci répond que ce n’est pas un sujet de conversation pour ses oreilles, et qu’il faut parler à son père. Le père est très-flatté de la perspective d’une si brillante alliance, et la caravane se hâte de retourner à Kapilavastou. Justement la nuit dernière, Sinhahanou a rêvé que les Brahmanes lui avaient découvert la perle des brus. Ravi que la réalité soit d’accord avec ses songes, il envoie trois princes Sâkyas demander solennellement la main de la princesse. Entre gens disposés à s’entendre, les préliminaires ne traînent pas en longueur. Le roi lui-même se met bientôt en marche pour Devadaha avec ses femmes, ses chevaux, ses éléphants et son fils, ce qui est plus nécessaire encore. La première entrevue a lieu dans un jardin, aux portes de la ville. Tandis que la suite demeure à l’écart, les deux souverains se promènent familièrement, appuyés au bras l’un de l’autre, et les deux jeunes gens, frappés par l’amour, se regardent tendrement. C’est un effet de la volonté des dieux. À la rigueur, ils auraient pu se dispenser d’intervenir.
Le jour de la cérémonie les soins les plus minutieux sont donnés à la toilette de la mariée ; Mâyâ-Dêvî est plongée successivement dans seize bains parfumés et revêtue d’une admirable robe céleste. Les dieux ont poussé la condescendance jusqu’à déposer des présents dans la corbeille royale ; mais ce n’est pas tout. Lorsque le cortége est entré au temple et que les époux sont assis sous un dais éblouissant d’or et de pierreries, tout à coup une musique aérienne se fait entendre ; des génies chantent les louanges des Sâkyas et appellent les bénédictions du ciel sur ce glorieux mariage. Chose plus merveilleuse encore : au moment où le prêtre réunit les mains des mariés et entrelaça leurs doigts en signe d’alliance, on vit, à travers un nuage, Indra souffler dans sa conque, et Brahma verser sur la tête des époux l’eau qui sert à la consécration des rois. Tous les assistants restent confondus ; peu s’en faut que les deux pères ne se prosternent devant ces enfants qui leur valent de pareils honneurs.
Les attentions divines ne se démentent pas ; quand la famille royale retourne à Kapilavastou, la roue des chariots ne soulève aucune poussière, et, dans l’Inde, ce n’est pas un médiocre privilége. Mais tant de faveurs n’ont pas été prodiguées en vain. De cette union, entourée des pompes du ciel et de la terre, naîtra celui qui ne possédera qu’un vêtement de religieux et un plat pour mendier ; à est échue la gloire d’être la mère du Bouddha, le réformateur dont nous allons essayer de retracer l’histoire.
I
PREMIÈRE PARTIE.
NAISSANCE DU BOUDDHA.
Si le lecteur s’attendait à un récit sérieux, il nous accusera peut-être de lui avoir servi un conte de fées en guise de prologue. Qu’on ne s’y trompe pas : ici, la légende et l’histoire sont si bien liées qu’il est impossible de dégager l’une de l’autre. Évidemment un grand législateur apparut au milieu d’une société corrompue ; à des tyrans orgueilleux, à des peuples asservis, Sâkya-Mouni apporta ses vues régénératrices, sa morale pure, ses enseignements élevés. Il y a quelque chose de trop vivant, de trop humain dans tous les détails de cette vie, pour la croire inventée par l’imagination orientale. Mais les historiens du Bouddha n’ignoraient pas que la sobriété du récit ne vaut rien pour captiver les peuples ; à ces têtes frappées par le soleil d’Asie, les hyperboles, le merveilleux étaient nécessaires. Ceux qui vivent sous les tropiques, au milieu d’une nature exubérante, peuvent bien enchérir sur l’Italie et la Grèce.
Que le lecteur y mette de la bonne volonté et veuille bien nous suivre sur un sol inaccoutumé, où ses idées seront plus d’une fois déroutées ; ce qui l’aurait choqué d’abord, lui semblera un des côtés piquants de cette littérature originale. Nous promettons en échange de le ménager et d’accommoder de notre mieux certains détails dont la saveur trop relevée pourrait blesser son goût européen. Ceci établi, pour sauver le premier étonnement, entrons dans le vif de notre sujet.
Le dogme de la transmigration est commun aux Brahmanes et aux Bouddhistes. Après d’innombrables naissances et beaucoup de fortunes diverses, le Bouddha se reposait dans le ciel Touchita, le séjour où l’on est joyeux. Selon le , il possédait une intelligence supérieure et enseignait la loi aux dieux, en attendant le jour où il devait descendre parmi les hommes. À la date fixée par les prophéties, on vit les troupes célestes arriver en foule ; les Nâgas, serpents qui habitent sous la terre et sous les eaux ; les Gandharbas, musiciens dont les accords font retentir les cieux ; les Garoudas, oiseaux fabuleux qui servent de monture aux dieux ; les Rakchas, vampires qui s’ingénient à faire du mal aux hommes ; les Asouras, anges déchus relégués dans les brumes du Mont-Mérou, et dont le chef Rahou, le grand dragon, s’efforce sans cesse d’avaler le soleil ou la lune. Toutes ces familles divines formaient un total de 78,000 kotis de personnes et le koti vaut 10 millions. Ne calculons pas ; c’est simplement une figure comme celle dont nous nous servons en disant mille remercîments ou mille compliments ; c’est une façon d’exprimer qu’une multitude compacte était réunie dans le Palais de la loi. L’élément féminin, qui disparaît aux étages supérieurs des cieux, existe encore au Touchita, et les Apsaras, ces nymphes habiles dans les voluptés divines et humaines, embellissent le séjour où l’on est joyeux. Mais la discussion qui allait commencer, devait être longue et sérieuse ; on craignit les distractions ; et, à leur grand désappointement, les nymphes furent priées de s’éloigner. Précaution peu galante, mais fort sage, qu’on devrait adopter dans les assemblées délibérantes.
On procéda aux quatre examens, du temps, du pays, de la famille et de la mère du Bouddha. La première question fut vite résolue. Selon les Indiens, il y a des époques où les hommes peuvent vivre jusqu’à mille ans. Des patriarches de cet âge ne seraient pas faciles à convertir ; leurs habitudes et leurs préjugés sont trop enracinés. La période actuelle, où la durée de la vie ne dépasse guère cent ans, est donc celle qu’il convenait de choisir. On discuta plus longuement sur la contrée et la famille qui donnerait le jour au maître des dieux. Les seize grands royaumes du Djamboudvipa furent passés en revue. Est-ce Vâisalî, la cité grande et superbe ; Oudjayini, la ville guerrière où les hommes ont tant de fois vaincu l’ennemi ; Hastinapoura, où toutes les créatures ont la force et la beauté en partage ; Mathoura, où le sol est pavé de corail et de diamants ? Les souverains de ces royaumes ont des droits égaux à la faveur des dieux, et leurs causes sont plaidées tour à tour par les orateurs célestes. En président bien appris, le Bouddha, après avoir écouté tout le monde, profite d’un instant de silence pour prendre la parole. « Le royaume de Kapilavastou et la famille des Sâkyas réunissent toutes les conditions requises. Pendant cinq cent cinquante naissances successives, le Bouddha a toujours eu pour père le roi Souddhodana et pour mère la reine Mâyâ. Sans tache, sans fierté, n’ayant pas une pensée pour un autre que pour son mari, Mâyâ possède toutes les qualités du corps, aussi bien que celles de l’âme. Son regard est pur, elle a un beau front et de beaux sourcils qu’elle ne fronce jamais ; ses lèvres sont rouges comme le fruit du Vimba, et ses dents blanches comme la fleur de la Soumanâ ; sa peau est douce au toucher comme un tissu de Katchalindi ; ses bras fermes s’arrondissent comme l’arc-en-ciel, et ses jambes sont fines comme celles de l’antilope. C’est la perle des femmes, le vase d’élection digne de recevoir le premier des hommes. » Ce portrait, assez piquant dans la bouche d’un fils, enlève les suffrages, et la discussion est close.
Avant d’émigrer du Touchita, le Bôdhisattva veut faire une dernière prédication aux dieux ; il leur énumère les cent huit portes de la loi, c’est-à-dire les vertus qui conduisent à la perfection. Cette fois on a laissé entrer les Apsaras, ces courtisanes du ciel, trop peu soucieuses de leur réputation, et elles pourront tirer grand profit de ces enseignements.
Cependant chacun se désole ; le Bouddha parti, le flambeau de la loi va s’éteindre au divin séjour. On supplie le maître de rester encore ; mais lui, inflexible, pose son diadème sur la tête de Maitreya, qui doit lui succéder un jour sur la terre, et qui attend encore. Sâkya-Mouni monte dans un char que soutiennent des millions de dieux ; en avant et en arrière, des groupes d’Apsaras font entendre des chants d’allégresse, tandis que le char s’abaisse doucement vers les régions terrestres.
Huit signes précurseurs se sont déjà montrés dans la demeure du roi Souddhôdana. Plus de bêtes nuisibles, serpents, guêpes ou moustiques. Tout au contraire, des oiseaux aux couleurs éclatantes viennent se poser sur les terrasses du palais ; les arbres se couvrent à la fois de fleurs et de fruits ; les étangs sont remplis de lotus, dont les calices sont aussi larges que les roues d’un char ; l’huile, le vin, le beurre, le sucre, quoique employés en abondance, ne diminuent pas ; dans l’appartement des femmes, les harpes et les luths rendent d’eux-mêmes des sons mélodieux ; les cassettes qui renferment l’or et les bijoux, s’ouvrent spontanément pour montrer leurs trésors ; une lumière, qui ne blesse pas les yeux, remplit de bien-être l’esprit et le corps des créatures.
Au fond du parc royal, sous un bosquet d’açôkas odorants, s’élevait un pavillon d’été plein de fraîcheur et de silence. Là, dans le salon habité par les cygnes, se trouvait un bassin de marbre où l’eau, échappée d’une source, tombait en murmurant. Mâyâ-Dêvî, mue par un étrange, pria le roi d’éloigner d’elle pages, eunuques et tout ce cortége qui l’importunait. Entourée seulement des compagnes de sa jeunesse, elle se rendit au pavillon des cygnes, se baigna dans l’eau parfumée, puis s’endormit sur une couche semée de fleurs, rêvant qu’un éléphant blanc était entré dans son sein. Le lendemain, elle fit venir des Brahmanes pour avoir l’explication d’un songe aussi extraordinaire. Ils lui répondirent qu’elle serait la mère d’un fils dont la naissance comblerait tous ses vœux. Cette nuit-là même, le Bouddha était descendu sur la terre ; aux yeux de Mâyâ, la réalité avait pris la forme du songe.
Ici il y aurait lieu à une controverse délicate. Jusqu’alors Mâyâ n’avait point eu d’enfants ; mais rien ne prouve qu’elle fût restée vierge, comme le prétend la tradition mongole, en désaccord avec les livres indiens. Auprès d’une épouse si belle, la flamme que les dieux avaient allumée dans le cœur de ne devait pas être étouffée, et, s’il faut en croire le Doulva tibétain, du haut du Touchita, le Bouddha put voir, dans un appartement reculé du palais, son père et sa mère qui pensaient à sa naissance. Mais ce même livre affirme que, pendant la grossesse de Mâyâ, le roi se livra aux austérités, et respecta celle qui portait un fils appelé à de si glorieuses destinées.
Par un singulier privilége, le corps de la reine était diaphane, et l’on pouvait distinguer Bhagavat assis les jambes croisées, du côté droit de sa mère, sur une espèce de siége fait pour un enfant de six mois. Dans cette posture, il recevait les hommages des hommes et des dieux. La nuit de son incarnation, un lotus blanc, sortant des eaux, s’éleva jusqu’au ciel de Brahma ; tout ce qu’il existait au monde de vitalité et d’essence génératrice, se concentra dans ce lotus en une goutte de rosée, que Brahma lui-même vint offrir au maître des dieux. Lorsque de pareilles visites se présentaient, Bhagavat saluait en étendant la main, et, chose merveilleuse, il ne blessait pas sa mère. Ceux qui entouraient Mâyâ, ajoute la légende, ne voyaient pas les dieux. Cette restriction est habile ; personne ainsi ne pouvait contredire la réalité du fait.
Cependant la reine demeurait dans un état de calme et de bien-être parfait, n’inspirant aucun désir et n’en éprouvant aucun. Lorsqu’elle sentit la délivrance s’approcher, elle demanda au roi la permission de se retirer dans les jardins de Loumbini ; n’avait rien à lui refuser, et elle partit avec une magnifique escorte. Le voyage n’était pas long : les jardins de Loumbini sont situés à sept ou huit lieues au nord-est de Kapilavastou. C’était en avril ; le printemps s’épanouissait avec toutes les splendeurs tropicales. Les palmiers entrelacés formaient un dais impénétrable aux rayons du soleil ; les arbres, chargés de fleurs et de fruits, venaient d’eux-mêmes au-devant des mains paresseuses ; une herbe verte comme le cou des paons tapissait le sol ; des senteurs, apportées par la brise, s’élevaient des lacs couverts de lotus et de valisneries ; des myriades d’oiseaux peuplaient les bosquets ; les cigognes jetaient de petits cris d’allégresse, et le kôkila chantait l’amour.
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