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Introduction
Rien n’est plus ordinaire que d’entendre parler de la russification des anciennes Provinces de la Pologne. Il existe, en effet, tout un système d’assimilation forcée que le gouvernement actuel de Russie applique à ces contrées. Ce système, inauguré en 1863, sous l’impression des événements que personne n’ignore, est hautement avoué par la presse indigène, et le gouvernement lui-même n’en fait point un mystère. Loin de là, il le proclame par ses paroles comme par ses actes. C’est le mot d’ordre qu’il donne aux gouverneurs des provinces, en leur confiant la charge importante attachée à ce titre. Ce fut, il n’y a pas longtemps encore, le cri de guerre du journalisme officiel et officieux ; la devise adoptée par les apôtres du socialisme et du nihilisme, dont la classe est assez nombreuse, sans excepter les historiens et les publicistes à gages, qui restaient conservateurs sur toutes les autres questions, sauf celle dont il s’agit. Russifier le pays, telle est encore aujourd’hui la formule consacrée.
Mais si le mot de russification se trouve sur toutes les lèvres, il est peu probable que tous en aient une notion précise, y attachent un sens bien déterminé. Il importe cependant d’avoir la signification exacte du mot.
Que signifie donc la russification ?
Russification veut dire d’abord introduction de la langue russe. Dans les vues du gouvernement, cette langue doit devenir dominante dans les provinces occidentales, comme elle l’est dans l’intérieur de l’empire, à Moscou, à Pétersbourg et partout. Langue officielle, elle doit y régner dans l’administration, dans les tribunaux, dans l’armée, dans les écoles, dans la vie privée et jusque dans le sanctuaire. De là, comme conséquence inévitable, proscription du polonais partout où on l’entend parler.
Russification signifie encore substitution de la nationalité russe à la nationalité polonaise, ainsi qu’à la civilisation qui en est le fruit naturel. Pour opérer cette substitution, deux moyens ont été choisis. Le premier est l’expropriation sur une grande échelle : des terrains immenses ont été confisqués sur les seigneurs polonais et vendus aux Russes et Allemands venus, pour la plupart, de l’intérieur de l’empire. L’autre moyen, c’est l’élimination : on éloigne les Polonais de toutes les charges publiques, que l’on confie, de préférence, aux employés à la fois russes et orthodoxes.
Enfin, la russification suppose aussi la décatholicisation du pays, l’orthodoxie étant, aux yeux des Russes, un signe distinctif de leur nationalité. De là la propagande religieuse. Toutefois, ce ne sont pas seulement des prêtres qui y prêchent l’orthodoxie grecque ; souvent ce sont encore des bureaucrates, des agents de police, des gendarmes : singuliers apôtres qui usent de tous les moyens, sauf celui de la persuasion et du raisonnement, et qui tiennent leurs pouvoirs non pas du synode, mais de l’autorité civile, aux mains de laquelle sont, en réalité, les rênes du gouvernement ecclésiastique.
Tel est le vrai sens du mot russification et l’ensemble du système décoré de ce nom.
L’introduction de la langue russe dans le culte catholique en est la phase la plus intéressante au point de vue de notre sainte religion ; mais en même temps, elle se complique d’une foule de considérations qui en rendent l’étude difficile, et dont dépendent pourtant et l’intelligence et la solution du problème que le Saint-Siège est, en ce moment, occupé, dit-on, à résoudre.
Il importe donc d’envisager la question sous toutes ses faces et de la circonscrire ; car nous voulons, avant tout, lui conserver son caractère religieux, sans jamais descendre sur le terrain politique. Cela n’empêche nullement d’interroger l’histoire ou de s’engager dans des recherches statistiques et ethnographiques, sans lesquelles, d’ailleurs, on ne comprendrait pas de quoi il s’agit ; on se méprendrait sur le véritable caractère de la mesure décrétée par le gouvernement russe et on serait obligé de rester dans les abstraites régions des principes.
Voilà pourquoi il nous paraît comme impossible de traiter de l’introduction de la langue russe dans le culte catholique, sans avoir auparavant fait connaître au lecteur le pays où l’on a résolu d’établir cette innovation, les peuples qui y sont le plus intéressés, leur origine, leur langue, leur passé historique et religieux. Après ce travail préliminaire, nous retracerons l’historique de la question agitée, ainsi que les intéressants débats qu’elle avait suscités dans les sphères officielles, ceux, en particulier, qui tendaient à faire rejeter la mesure proposée et qui étaient soutenus par les Russes eux-mêmes. Enfin, nous examinerons la question en elle-même, au double point de vue du principe et du fait, et après avoir mis dans la balance les arguments apportés par les parties adverses, nous tirerons les conclusions. Telle est la trame du travail que nous commençons aujourd’hui et la marche que nous nous proposons d’y suivre.
Documents
POLOGNE ET SES ANCIENNES PROVINCES | NOM DES PROVINCES | TOTAL DES HABITANTS | POLONAIS | RUSSES | ALLEMANDS | ET LETTONS | ISRAÉLITES | NATIONALITÉS DIVERSES | NOMBRE D’HABIT. PAR MILLE CARRÉ
| | | | | | | | | | | | | - - | - - - | | | | | | | | |
Total des 9 prov. | | | | | | | |
Courlande | | | | | | | |
Pologne | | | | | | | |
Total | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | '
PRUSSE | | | - - | | - - | | - - |
Total | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | '
AUTRICHE | | | - | | - - | | |
Total | ' | ' | ' | ' | - | ' | ' | '
| TOTAL | | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | '
NOMS des PROVINCES | TOTAL de la POPULATION | POLONAIS | RUSSES | ' | ALLEMANDS | ISRAÉLITES | TATARS et MOLDAVES
Petits-Russiens | Bl.-Russiens | Gr.-Russiens | ' | Samogitiens | Lettons
Kovno Vilno Grodno | Minsk Vitebsk Mohilev | Volhynie Kiev Podolie | | | | | | | | - | | | | | - | | | | | - - | - - | - - - | - - | - - | - - | - - | | | | | | | | - - |
| TOTAL | | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | '
NOMS des PROVINCES | TOTAL de la POPULATION | CATHOLIQUES | GRÉCO-RUSSES | PROTESTANTS | POLONAIS | RUSSES | ' | ALLEMANDS | ISRAÉLITES | TATARS et MOLDAVES
Petits-Russiens | Bl.-Russiens | Gr.-Russiens | ' | Samogitiens | Lettons
CATHOLIQUES | GRÉCO-RUSSES | PROTESTANTS | CATHOLIQUES | GRÉCO-RUSSES | PROTESTANTS | CATHOLIQUES | GRÉCO-RUSSES | PROTESTANTS | CATHOLIQUES | GRÉCO-RUSSES | PROTESTANTS | CATHOLIQUES | GRÉCO-RUSSES | PROTESTANTS | CATHOLIQUES | GRÉCO-RUSSES | PROTESTANTS | CATHOLIQUES | GRÉCO-RUSSES | PROTESTANTS | CATHOLIQUES | GRÉCO-RUSSES | PROTESTANTS
Kovno Vilon Grodno | Minsk Vitebsk Mohilev | Volhynie Kiev Podolie | | | | | | | | | | | | | | | | - - | - - | | - | - | - - - | - - | - - | | | - | | - - - | - - - | - - - | | | - - - | | | | - - - | - - - | - - - | 257 - - | - - - | - - - | - | | | - - - | - - - | - - - | | | - - - | - | - | - - | - - | - - - | - - - | - - | - - - | - - - | - - | - - - | - - | - - | - - - | - - - | - - | - - | - - - | - - | - - | - - | - - | - - | - - - | - - | - - - | - | - - | - - - | - - | | | | | | | | - - |
| TOTAL | | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | - | ' | ' | - | ' | ' | - | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | '
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NOMS des PROVINCES | TOTAL de la POPULATION | D’APRÈS LES NATIONALITÉS | D’APRÈS LES CULTES
Polonais | Russes | ' | Juifs | Divers | Catholiques | Gréco-russes | Protestants | Israélistes | Mahométans
Vilno Grodno Minsk Vitebsk Mohilev Volhynie Kiev Podolie | | | | - | | | | | | |
| TOTAL | | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | ' | '
NOMS des PROVINCES | TOTAL de la POPULATION | RAPPORT ENTRE LA NATIONALITÉ ET LE NOMBRE DES HABITANTS | SUR 100 HABITANTS, IL SE TROUVE :
Polonais | Russes | ' | Juifs | Divers | Catholiques | Gréco-russes | Protestants | Israélistes | Mahométans
Vilno Grodno Minsk Vitebsk Mohilev Volhynie Kiev Podolie | | 10,65 24,50 11,50 6,50 3,20 12,20 4,80 12,90 | 11,40 32,20 72,30 62,70 84,50 73,10 79,70 72,30 | 63,25 29,50 6,30 20,30 0,10 1,40 2,20 - | 10,20 11,95 9,55 9,25 13,16 12,85 13,15 12,10 | 2,50 0,83 0,35 1,45 0,04 0,45 0,15 2,70 | 75,85 33,80 17,80 31,00 4,70 11,70 4,30 12,60 | 11,55 53,60 72,40 58,30 83,90 75,10 81,40 75,10 | 2,20 0,50 0,05 1,40 0,04 0,30 0,10 0,10 | 10,20 11,95 9,50 9,25 13,26 12,80 13,10 12,10 | 0,25 0,15 0,25 - - 0,01 - -
| TOTAL | | ' | 10,40 | 60,10 | 16,70 | 11,65 | 1,15 | 25,10 | 62,60 | 0,60 | 11,60 | 0,04
I
Les provinces de l’ouest de la Russie dont nous avons à parler embrassent tout l’espace compris entre la Courlande, la Livonie, la Russie intérieure, la Galicie, la Pologne et la Prusse. Elles forment aujourd’hui neuf gouvernements qu’on peut partager en trois groupes. Le premier, ou la Lithuanie proprement dite, se compose des provinces de Kovno, Vilno et Grodno. La Russie Blanche, avec ses trois gouvernements de Vitebsk, Mohilev et Minsk, forme le second groupe, qu’on comprend parfois sous le nom de Lithuanie pris dans un sens plus large. Enfin les gouvernements de la Volhynie, de la Podolie et de Kiev, qu’on appelle la Petite-Russie on l’Ucraine polonaise, constituent le troisième groupe. De grands cours d’eau servent au pays de limites naturelles, surtout de trois côtés. À l’orient, le Dnieper le sépare de l’Ucraine russe, depuis l’extrémité sud du gouvernement de Kiev jusqu’à celle de la province de Mohilev, où la frontière se détourne dans la direction de l’est et se continue vers le nord par une ligne brisée difficile à décrire. La frontière occidentale est formée par le Sbroutch, qui se déverse dans le Dniester, puis par le Boug, tributaire de la Vistule, le Narev et le Bober (affluents du Boug), et le Néman. Du côté du sud, le pays est limité par le Dniester et YahorIyk, l’autre Boug et ses affluents (Sénukha, et Kodyme), et par la rivière Vyss. Au nord coule la Duna ; mais elle n’offre qu’une frontière partielle très incomplète.
Outre ces eaux limitrophes, le pays est arrosé par une quantité de fleuves, dont les principaux se déversent dans le Dnieper ; tels sont le Pripiet (avec la Horyne, le Styr, le Sloutch, ses affluents), la Bérézina, la Soja.
Les bassins du Dnieper et du Dniester peuvent être considérés comme le pays classique et le siège par excellence des peuples russes, auxquels il faut ajouter les Slaves de Novgorod fixés autour du lac d’Ilmène et le Iong du Volkhov.
La géographie joue dans l’histoire russe un rôle très important ; elle explique en grande partie la formation des anciennes principautés russes, qui correspondaient d’ordinaire à autant de systèmes d’eau et s’y groupaient autour de quelque centre plus ou moins important.
Le sol du pays est extrêmement varié : aux sables de Vitebsk succèdent les marécages de la Polésie, et à ceux-ci la terre noire de la fertile Volhynie, où coulent le lait et le miel. La partie septentrionale est généralement assez élevée et boisée ; elle abonde en petits lacs et offre des paysages pittoresques. Au delà de Grodno, Novogrodek et Minsk, le sol s’abaisse, les collines disparaissent, et vous découvrez, à travers un voile de brouillards, une vaste contrée couverte de forêts traversées par des eaux dormantes. C’est la Polésie, immense marécage occupant tout l’espace situé entre le Boug occidental et le Dnieper sur 400 kilomètres de largeur. Commençant dans la partie sud de Grodno, il se continue sur la plus grande partie de la province de Minsk, la Volhynie septentrionale, et entame le coin nord du gouvernement de Kiev. Plus au sud, à partir de Vladimir et de Sloutsk, le sol s’élève, les forêts deviennent plus rares, les collines, — contre-forts des Carpathes, — se dressent dans toutes les directions et forment auprès du Dniester une des plus belles contrées qu’on puisse voir en Russie. C’est à travers ces trois provinces du midi que passe la ligne de la population la plus dense de l’empire russe. Encore plus bas, vers le sud, le terrain s’abaisse de nouveau et va se confondre avec les steppes interminables de Kherson.
Tel est l’aspect général des provinces de l’ouest. Depuis un temps immémorial, il est habité par les Lithuaniens et les Russes, deux branches de la famille indo-européenne qui vivent l’une à côté de l’autre sans se confondre. Si vous suivez la ligne que parcourt le chemin de fer de Varsovie à Saint-Pétersbourg, en vous en écartant un peu vers l’est, sauf à passer, à certains endroits, sur la rive opposée, vous aurez tracé à peu près la limite ethnographique qui sépare les deux nationalités. Comme la nation lithuanienne était jadis répandue en toute la contrée de l’ouest, depuis la mer Baltique jusqu’aux rivages de la mer Noire, il est tout naturel d’en trouver encore aujourd’hui quelques restes disséminés en plusieurs endroits. Mais, en général, à mesure qu’ils s’éloignent de Kovno, foyer principal de la race lithuanienne, ils deviennent de plus en plus rares. Dans le gouvernement de Kovno, la population lithuanienne présente une masse compacte, dans la proportion de 80 % sur la population totale. La densité en est déjà moindre dans le gouvernement de Vilno ; elle est presque nulle dans les provinces de la Podolie et de Kiev, situées à l’extrémité opposée. On compte près de 2 millions de Lithuaniens en tout, y compris ceux qui habitent la Prusse (au nombre de 150,000). Nous donnerons plus loin des chiffres plus détaillés.
À côté des Lithuaniens demeurent, en masses également compactes, les BIancs-Russiens, et plus au sud, les Petits-Russiens, deux branches du même tronc séparées l’une de l’autre par les eaux du Pripiet. Leur nombre s’élève à peu près à 7 millions d’âmes, dont plus de 600,000 dans les gouvernements de Vilno et de Grodno, qui ne font point partie des provinces russiennes.
Je dois prévenir les lecteurs, une fois pour toutes, que les termes de Russien, Ruthène, Roussine, Roussniaque, ne sont que des formes diverses d’un même nom désignant la même nationalité et sont synonymes de Russe. Quand on parle donc des Petits-Russiens, des Blancs-Russiens, des Grands-Russiens on des Russiens tout court, on veut indiquer par là autant de variétés de la même nationalité russe. Le mot Ruthène n’est que la forme latine de Russien, comme Roussniaque en est la forme hongroise. Réserver le nom de Russe tantôt pour les habitants de la Grande-Russie seuls, tantôt pour les Slaves de la Petite-Russie et de la Russie-Blanche, en donnant aux Grands-Russes le nom de Moscovites, c’est susciter une vaine dispute de mots et introduire dans le langage usuel une regrettable confusion. Il me semble qu’après les explications données plus loin au sujet de l’origine ethnographique des Grands-Russiens, les malentendus devraient cesser pour faire place à une entente commune.
Indépendamment de deux groupes principaux de la population russe proprement dite, il en est d’autres qui leur sont bien inférieurs en nombre. Nous parlons des Grands-Russiens, disséminés, çà et là, sans former une masse compacte. Ainsi, on en trouve près de 22,000 dont les deux tiers appartiennent à la secte des starovères, au centre même de la population lithuanienne, en Samogitie.
En général, l’élément grand-russien est peu considérable. Nul dans le gouvernement de Grodno, faible dans ceux de la Petite-Russie (où il atteint le chiffre de 37,044), il arrive à Minsk à son maximum, qui ne dépasse pas 58,000. Dans sa totalité, il ne donne que 200,457 âmes, dont plus de la moitié se compose de rascolniks.
Ce chiffre permet de conclure que le peuple grand-russe n’a point porté à l’ouest le même génie de colonisation qu’il a manifesté dans les vastes terrains du nord-est de l’Europe. Autant sa puissance colonisatrice a été efficace au milieu des éléments ouraliens, autant elle est demeurée faible, disons mieux, nulle parmi les populations lithuaniennes et slaves de l’ouest. Tout autre fut l’action de l’élément polonais, quoiqu’il soit numériquement inférieur à l’élément letto-slave, puisqu’il n’atteint pas 2 millions.
En examinant la carte, vous y apercevrez, dans le coin occidental du gouvernement de Grodno, une sorte de passage enfermé entre les eaux du Néman et du Boug. Ce fut la voie principale suivie par l’immigration polonaise, non seulement parce que la nature elle-même semblait la lui indiquer, mais encore parce qu’anciennement, une partie considérable de cette contrée avait été hypothéquée aux princes de Mazovie par les seigneurs lithuaniens. C’était au commencement du XV. Depuis ce temps surtout, l’élément polonais y jeta de profondes racines et exerça son action particulièrement sur les populations russiennes du voisinage, ainsi que le témoigne leur idiome. De là, il s’étendit sur toutes les contrées russiennes en suivant deux directions principales : l’une vers le sud-est, à travers la Volhynie et la Podolie, jusqu’aux steppes de la mer Noire ; l’autre vers le nord-est, par Vilno et la Duna, jusqu’au Dnieper, dont il descendit le cours.
Cette marche de l’immigration polonaise a donné lieu à des interprétations où les passions et la fantaisie semblent parler plus que la calme raison. La chose s’explique pourtant d’une manière bien simple. Il suffit de consulter la carte et de se rappeler que la zone du milieu, couverte d’immenses marécages et de forêts (de là son nom de Polésie), n’offrait rien qui pût ou favoriser l’immigration. Les provinces méridionales, au contraire, étaient réputées pour leur fertilité, comme elles le sont encore de nos jours. Quant aux contrées du nord-ouest, si on ne pouvait pas dire d’elles que le lait et le miel y coulaient comme dans les terres de la Petite-Russie, elles attiraient le Polonais à cause de leur importance politique. Vilno était la capitale du grand-duché de Lithuanie, qui eut ses jours de puissance et de gloire ; il fut même un moment où ses princes étaient sur le point de saisir l’hégémonie du monde slave. La Pologne sentait bien la nécessité de s’unir à une si puissante voisine déjà agrandie par la conquête des principautés russiennes ; elle l’essaya plus d’une fois ; enfin l’union fut consommée en 1569, à Lublin, et les deux pays ne firent plus qu’un seul corps politique. Si, aujourd’hui, la Lithuanie (dans le sens large du mot) est un objet de contestation entre les Russes et les Polonais, il faut en chercher la cause surtout dans ce lien historique qui a duré pendant quatre siècles.
Ainsi s’explique la bifurcation apparente de la voie suivie par les flots de l’immigration polonaise. En réalité, ces flots, sans cesse renouvelés, ont envahi tout le pays du grand-duché lithuanien comme des principautés russiennes, quoique dans une mesure inégale, ainsi que nous venons de le dire. Si nous insistons sur ce point, c’est afin de suppléer en quelque manière à ce qui manque au modeste tracé géographique placé en tête de ce travail, et qui, nous l’avouons, ne parle pas aux yeux autant que nous l’aurions désiré.
Celui qui voudrait se rendre la chose plus sensible pourra prendre, par exemple, l’atlas de M. Erkert. Il y verra, sur la première carte, chaque nationalité indiquée par une couleur distincte. Il remarquera, sur le fond vert qui représente la nationalité russe, une foule de fiches roses d’autant plus nombreuses et
plus considérables qu’elles approchent de la frontière polonaise : elles le sont, en particulier, dans les gouvernements de Grodno et de Vilno. Il en distinguera aisément comme deux traînées principales qui, en partant de ce point-là, suivent la direction sud-est et nord-est, c’est-à-dire vers Kiev et vers Vilno, et touchent à peine la zone marécageuse du milieu. La Polésie, par exemple, n’offre que quelques taches isolées, tandis qu’elles grossissent et se multiplient visiblement en Volhynie et en Podolie. Ces taches roses représentent l’élément polonais. Les Polonais ont, en effet, dans ces deux provinces, des possessions plus vastes et plus nombreuses qu’ailleurs. De la sorte, on peut suivre des yeux la marche de l’immigration polonaise et en constater le progrès. D’autre part, comme aujourd’hui les Russes appartiennent à l’Église orthodoxe, à peu d’exceptions près, tandis que les Lithuaniens et les Polonais sont pour la plupart catholiques, il s’en suit que la frontière ethnographique qui sépare ces deux nationalités de la population russienne coïncide presque avec la limite géographique des religions qu’elles professent. Quant aux protestants, il y en a plusieurs milliers parmi les Lithuaniens et les Lettons (25,753), quelques centaines parmi les Polonais (657), et, chose digne de remarque, pas un seul parmi les Russes. Nous ne dirons rien des juifs, dont le nombre, malgré son caractère sporadique, s’élève à plus de 1 million et demi ; ni des Allemands qui arrivent à peine au chiffre de 35,000. Nous ferons remarquer seulement que le nombre de ces derniers que donne Schédo-Ferroti (tabl. IV, rubrique : divers ou protestants) est évidemment exagéré.
Afin que le lecteur puisse avoir une idée générale de la population de toutes les neuf provinces, nous plaçons sous ses yeux quatre tableaux différents, dont les deux premiers sont disposés d’après les nationalités et le troisième d’après les cultes. Le premier donne, en outre, la statistique des diverses nationalités dans le royaume de Pologne, y compris les parties appartenant aujourd’hui à la Prusse et à l’Autriche, ainsi que la Courlande. Le quatrième tableau indique les mêmes nationalités et cultes dans leur rapport à la totalité des habitants. Ce dernier tableau n’étant qu’une simple reproduction de ce qui a été publié par le Comité statistique de Saint-Pétersbourg, il suffira de dire que nous l’avons emprunté à l’ouvrage intitulé : La Question polonaise, p. 92 et 94 (Paris, 1864), une des nombreuses publications que le feu baron de Fircks, plus connu sous le pseudonyme de Schédo-Ferroti, a laissées sur la Russie. Nous nous arrêterons davantage sur les travaux de MM. d’Erkert et Rittich, d’après lesquels ont été faits tous les autres tableaux et qui méritent d’être connus davantage.
Le travail de M. le colonel d’Erkert, membre de la Société géographique de Saint-Pétersbourg, eut deux éditions, dont l’une, destinée à l’étranger, a paru en français sous le titre suivant : Atlas ethnographique des provinces habitées, en totalité ou en partie, par des Polonais, avec six cartes chromolithographiées ; Saint-Pétersbourg, 1863. Dans l’édition russe, les courtes légendes ethnographiques qui accompagnaient chaque carte furent remplacées par une brochure de 72 pages , intitulée : Coup d’œil sur l’histoire et l’ethnographie des provinces occidentales de la Russie (1864) et l’atlas lui-même a reçu un titre moins polonais : c’est un simple Atlas ethnographique des provinces occidentales de la Russie et des pays voisins. Dans l’une et l’autre édition, la carte générale qui figure en premier lieu est accompagnée d’un tableau ethnographique et statistique, celui que nous avons reproduit ici même, sauf quelques légères modifications réclamées par le but du présent travail. Ajoutons que M. d’Erkert donne partout des chiffres ronds, approximatifs ; que ces chiffres se rapportent à l’année et que, pour les provinces de la Russie, ils représentent la moyenne entre les données du bureau statistique et celles du clergé paroissial. L’auteur assure avoir apporté dans ses recherches la plus grande impartialité et fait son travail dans l’intérêt de la science plutôt que de la politique. Malgré cela et malgré le ton de modération qu’il a su garder dans son commentaire, on ne saurait partager toutes les conclusions qu’il y développe. Au reste, son travail ne paraît pas avoir de caractère officiel. On ne peut en dire autant de l’atlas de M. Rittich, lieutenant-colonel de l’état-major. Fait sous la direction immédiate de M. Batuchkov, que le gouvernement avait chargé de la restauration des églises orthodoxes dans les provinces de l’ouest, il fut publié en 1864, par autorisation suprême (sic) et aux frais du ministère de l’intérieur ; il peut donc servir d’indicateur officiel. Les populations y sont disposées d’après les cultes ; l’indication des races n’y manque pas, il est vrai ; mais elles occupent une place secondaire et ne présentent aucune vue d’ensemble, ce qui nous a engagé à les réunir et à les coordonner dans un tableau séparé (II), afin qu’on puisse le comparer à celui d’Erkert.
L’Atlas confessionnel de M. Batuchkov, nous n’hésitons pas à le déclarer, prime toutes les publications relatives au même sujet. Toutefois, nous n’attachons pas une foi absolue à ses indications ; nous les croyons, au contraire, sujettes à caution, quelque officielles qu’elles soient d’ailleurs et précisément à cause de leur caractère trop officiel. Il n’est que trop évident, en effet, que l’idée qui a présidé à la confection de cet atlas est de persuader à l’Europe occidentale que la nationalité polonaise, dans les provinces de l’ouest, n’est point aussi considérable qu’on le croit communément ; qu’on a grand tort, par conséquent, de les décorer du nom de polonaises. Si M. d’Erkert n’a pas réussi à être à l’abri d’un pareil reproche, M. Batuchkov l’évitera bien moins assurément. En attendant que ses calculs soient rectifiés par d’autres données, son atlas sera d’un précieux secours pour la science ethnographique.
II
C’est à dessein que nous avons reproduit plusieurs tableaux statistiques des provinces en question ; chacun pourra les comparer et arriver à des conclusions intéressantes. On ne tardera pas à se convaincre de l’extrême difficulté qu’il y a d’obtenir des calculs exacts. Les chiffres officiels ne sont pas plus rassurants ; ils ont même le triste privilège d’inspirer moins de confiance que les autres. Telle est au moins l’opinion assez répandue dans le public russe. Quelques détails vont démontrer le fait.
Prenons, par exemple, le gouvernement de Grodno. D’après , il contient 270,000 Polonais, tandis que la Société géographique de Saint-Pétersbourg n’en compte que 193,228, et l’atlas de et Rittich les réduit à 82,908. De la sorte, nous avons ici à la fois le maximum, le minimum et la moyenne, les différences les plus tranchées. Lequel des trois chiffres est le vrai, et comment le savoir ? « Pour ma part, dit , je tiens le chiffre de 83,800 pour tout à fait inexact : d’abord, par la raison que le gouvernement de Grodno est plus rapproché de la Pologne que les autres ; ensuite, parce que sa partie occidentale a été durant des siècles sous la dépendance immédiate du royaume ; enfin, c’est le seul gouvernement où la très grande majorité de la population rurale se compose de Polonais. Le chiffre de 83,800 est basé sur l’évaluation faite en 1848. Un autre calcul basé sur les idiomes aurait des résultats plus vraisemblables, quoique ce dernier moyen offre de grandes difficultés. »
parle ici d’un auteur qui a mis en avant le chiffre de 83,800 ; il ne le nomme pas ; mais tout ce qu’il dit s’applique parfaitement à , dont il connaissait d’ailleurs l’ouvrage. Les raisons apportées par à l’appui de son assertion paraissent fort justes ; toutefois, elles n’expliquent pas la difficulté, et ce qu’il ajoute, à la fin, au sujet des calculs basés sur les idiomes, semblerait les compliquer encore davantage, puisque, selon lui, les idiomes offrent une base peu favorable à la nationalité polonaise. « Prendre pour base de la délimitation des peuples polonais et russes la langue qu’ils parlent actuellement, c’est, dit-il, le moyen d’obtenir le minimum des Polonais. Dans les gouvernements de Vilno et de Grodno, l’influence polonaise s’était fait sentir d’une manière si puissante qu’elle y a créé une langue à part, qui n’est ni le polonais ni le russe, mais un mélange de l’un et de l’autre. En tenant compte de ce phénomène, qui se reproduit aussi ailleurs, quoique dans une mesure diverse, on devrait diminuer en conséquence le chiffre assigné à la nationalité polonaise, de telle manière qu’elle serait insignifiante dans les provinces russiennes du sud (Volhynie, Kiev et Podolie), mais deviendrait plus sensible dans celles de la Russie Blanche, d’après la gradation suivante : Mohilev, Vitebsk, Minsk, Vilno, Grodno. De cette façon, au lieu de 1,257,000 Polonais, ou en obtiendrait tout au plus 1 million (p. 55). » C’est, en effet, ce qu’a obtenu la Société géographique, qui n’en compte que 1,027,947 (tabl. IV). M. Schédo-Ferroti, qui nous donne ce chiffre, dit expressément que, dans son tableau, il a mis sous la rubrique Russes tous les habitants parlant n’importe lequel des diverses idiomes russes, le petit-russien, le ruthène (?), le patois de la Russie-Blanche, etc. (p. 91). Mais c’est aussi ce qui explique le chiffre insignifiant de 82,908 adopté par les auteurs de l’Atlas confessionnel. Il est évident qu’ils y sont arrivés en considérant comme non polonais les 187,632 catholiques russiens qui habitent le gouvernement de Grodno (tabl. Ill) et qui parlent une langue mixte ; car en les ajoutant aux Polonais de la même province, on obtient précisément le nombre indiqué par M. Erkert (270,540). Si donc les calculs basés sur les idiomes amènent des résultats plus vraisemblables, ils donnent raison à M. Batuchkov. On le voit, toute la question se réduit à savoir si les Russiens de Grodno sont polonais ou non, et on pourrait en dire autant des Russiens de Vilno. Toujours est-il cependant que le désaccord subsiste.
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