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Je dois dire un mot pour expliquer le titre de cette brochure.
On trouvera peut-être comme un littérateur plein de mérite me l’a déjà fait remarquer, que les mots Extinction du Paupérisme ne se rapportent pas directement à un écrit qui a pour unique but le bien-être de la classe ouvrière.
Il est vrai qu’il y a une grande différence entre la misère qui provient de la stagnation forcée du travail et le paupérisme qui souvent est le résultat du vice. Cependant on peut soutenir que l’un est la conséquence immédiate de l’autre, car répandre dans les classes ouvrières qui sont les plus l’aisance, l’instruction, la morale, c’est extirper le paupérisme sinon en entier du moins en grande partie.
Avant-propos
Je dois dire un mot pour expliquer le titre de cette brochure.
On trouvera peut-être comme un littérateur plein de mérite me l’a déjà fait remarquer, que les mots Extinction du Paupérisme ne se rapportent pas directement à un écrit qui a pour unique but le bien-être de la classe ouvrière.
Il est vrai qu’il y a une grande différence entre la misère qui provient de la stagnation forcée du travail et le paupérisme qui souvent est le résultat du vice. Cependant on peut soutenir que l’un est la conséquence immédiate de l’autre, car répandre dans les classes ouvrières qui sont les plus l’aisance, l’instruction, la morale, c’est extirper le paupérisme sinon en entier du moins en grande partie.
Ainsi, proposer un moyen capable d’initier les masses à tous les bienfaits de la civilisation, c’est tarir les sources de l’ignorance, du vice, de la misère. Je crois donc pouvoir sans trop de hardiesse conserver à mon travail le Titre d’Extinction du Paupérisme.
Je livre mes réflexions au public dans l’espoir que développées et mises en pratique elles pourront être utiles au soulagement de l’humanité. Il est naturel dans le malheur de songer à ceux qui souffrent.
Chapitre I
La richesse d’un pays dépend de la prospérité de l’agriculture et de l’industrie, du développement du commerce intérieur et extérieur, de la juste et équitable répartition des revenus publics.
Il n’y a pas un seul de ces divers du bien-être matériel qui ne soit miné en France par un vice organique. Tous les esprits indépendants le reconnaissent. Ils diffèrent seulement sur les remèdes à apporter.
AGRICULTURE. Il est avéré que l’extrême division des propriétés tend à la ruine de l’agriculture et cependant le rétablissement de la loi d’aînesse, qui maintenait les grandes propriétés et favorisait la grande culture, est une impossibilité. Il faut même nous féliciter sous le point de vue politique, qu’il en soit ainsi.
INDUSTRIE. L’industrie, cette source de richesse n’a aujourd’hui ni règle, ni organisation, ni but. C’est une machine qui fonctionne sans régulateur ; peu lui importe la force motrice qu’elle emploie. Broyant également dans ses rouages les hommes comme la matière, elle dépeuple les campagnes, agglomère la population dans des espaces sans air, affaiblit l’esprit comme le corps et jette ensuite sur le pavé quand elle n’en sait plus que faire, les hommes qui ont sacrifié pour l’enrichir leur force, leur jeunesse, leur existence. Véritable Saturne du travail l’industrie dévore ses et ne vit que de leur mort.
Faut-il cependant, pour parer à ses défauts, la placer sous un joug de fer, lui ôter cette liberté qui seule fait sa vie, la tuer en un mot parce qu’elle tue, sans lui tenir compte de ses immenses bienfaits. Nous croyons qu’il suffit de guérir ses blessés, de prévenir ses blessures.
Mais il est urgent de le faire : car la société n’est pas un être fictif ; c’est un corps en chair et en os, qui ne saurait prospérer qu’autant que toutes les parties qui le composent sont dans un état de santé parfaite.
Il faut un remède efficace aux maux de l’industrie : le bien général du pays, la voix de l’humanité, l’intérêt même des gouvernemens, tout l’exige impérieusement.
COMMERCE INTÉRIEUR. Le commerce intérieur souffre, parce que l’industrie, produisant trop en comparaison de la faible rétribution qu’elle donne au travail, et l’agriculture ne produisant pas assez, la nation se trouve composée de producteurs qui ne peuvent pas vendre et de consommateurs affamés qui ne peuvent pas acheter ; et le manque d’équilibre de la situation contraint le gouvernement, ici comme en Angleterre, d’aller chercher jusques en Chine quelques milliers de consommateurs en présence de millions de Français ou d’Anglais qui sont dénués de tout et qui, s’ils pouvaient acheter de quoi se nourrir et se vêtir convenablement, créeraient un mouvement commercial bien plus considérable que les traités les plus avantageux.
COMMERCE EXTÉRIEUR. Les causes qui paralysent nos exportations hors de France, touchent de trop près à la politique pour que nous voulions en parler ici. Qu’il nous suffise de dire que la quantité de marchandises qu’un pays exporte, est toujours en raison directe du nombre de boulets qu’il peut envoyer à ses ennemis quand son honneur et sa dignité le commandent. Les qui se sont passés récemment en Chine sont une preuve de cette vérité.
Parlons maintenant de l’impôt.
IMPÔT. La France est un des pays les plus imposés de l’Europe. Elle serait peut-être le pays le plus riche, si la fortune publique était repartie de la manière la plus équitable.
Le prélèvement de l’impôt peut se comparer à l’action du soleil qui absorbe les vapeurs de la terre, pour les répartir ensuite à l’état de pluie, sur tous les lieux qui ont besoin d’eau pour être fécondes et pour produire. Lorsque cette restitution s’opère régulièrement, la fertilité s’en suit ; mais lorsque le ciel dans sa colère, déverse partiellement en orages, en trombes et en tempêtes, les vapeurs absorbées, les germes de production sont détruits, et il en résulte la stérilité, car il donne aux uns beaucoup trop et aux autres pas assez. Cependant, qu’ait été l’action bienfaisante ou malfaisante de l’atmosphère, c’est presque toujours au bout de l’année la même quantité d’eau qui a été prise et rendue. La répartition seule fait donc la différence. Équitable et régulière, elle crée l’abondance ; prodigue et partiale, elle amène la disette.
Il en est de même des effets d’une bonne ou mauvaise administration. Si les sommes chaque année sur la généralité des habitans sont employées à des usages improductifs, comme à créer des places inutiles, à élever des monumens stériles, à entretenir au milieu d’une paix profonde, une armée plus dispendieuse que celle qui vainquit à Austerlitz, l’impôt dans ce cas devient un fardeau écrasant ; il épuise le pays, il prend sans rendre ; mais si au contraire ces ressources sont employées à créer de nouveaux élémens de production, à rétablir l’équilibre des richesses, à détruire la misère en activant et organisant le travail, à guérir enfin les maux que notre civilisation entraîne avec elle, alors certainement l’impôt devient pour les citoyens, comme l’a dit un jour un ministre à la tribune, le meilleur des placemens.
C’est donc dans le budget qu’il faut trouver le premier point d’appui de tout système qui a pour but le soulagement de la classe ouvrière. Le chercher ailleurs est une chimère.
Les caisses d’épargne sont utiles sans doute pour la classe aisée des ouvriers ; elles lui fournissent le moyen de faire un usage avantageux de ses économies et de son superflu ; mais pour la classe la plus nombreuse qui n’a aucun superflu et par conséquent aucun moyen de faire des économies, ce système est complètement insuffisant. Vouloir en effet soulager la misère des hommes qui n’ont pas de quoi vivre, en leur proposant de mettre tous les ans de côté un quelque chose qu’ils n’ont pas, est une dérision ou une absurdité !
Qu’y a-t-il donc à faire ? Le voici. Notre loi égalitaire de la division des propriétés ruine l’agriculture, il faut remédier à cet inconvénient par une association qui, employant tous les bras inoccupés, recrée la grande propriété et la grande culture sans aucun désavantage pour nos principes politiques.
L’industrie appelle tous les jours les hommes dans les villes et les énerve. Il faut rappeler dans les campagnes ceux qui sont de trop dans les villes et retremper en plein air leur esprit et leur corps.
La classe ouvrière ne possède rien, il faut la rendre propriétaire. Elle n’a de richesse que ses bras, il faut donner à ces bras un emploi utile pour tous. Elle est comme un peuple d’Ilotes au milieu d’un peuple de Sybarites. Il faut lui donner une place dans la société et attacher ses intérêts à ceux du sol. Enfin elle est sans organisation et sans liens, sans droits et sans avenir, il faut lui donner des droits et un avenir et la relever à ses propres yeux par l’association, l’éducation, la discipline.
Chapitre II
Pour accomplir un projet si digne de l’esprit démocratique et philanthropique du siècle, si nécessaire au bien-être général, si utile au repos de la société, il faut trois choses : une loi ; une première mise de fonds prise sur le budget ; une organisation.
LA LOI. Il y a en France, d’après la agricole officielle, 9,190,000 hectares de terres incultes qui appartiennent soit au gouvernement, soit aux communes, soit à des particuliers. Ces landes, bruyères, communaux, pâtis, ne donnent qu’un revenu extrêmement faible, 8 francs par hectare. C’est un capital mort qui ne profite à personne. Que les chambres décrètent que toutes ces terres incultes appartiennent de droit à l’association ouvrière, sauf à payer annuellement aux propriétaires actuels ce que ceux-ci en retirent aujourd’hui ; qu’elles donnent à ces bras qui chôment, ces terres qui chôment également, et ces deux capitaux improductifs renaîtront à la vie l’un par l’autre. On aura trouvé le moyen de soulager la misère tout en enrichissant le pays. Afin d’éviter le reproche d’exagération, nous supposerons que les deux tiers seuls de ces neuf millions d’hectares puissent être livrés à l’association et que l’autre tiers soit ou indéfrichable ou occupé par les bâtimens, les ruisseaux, canaux etc. il resterait 6,127,000 hect. à défricher. Ce travail serait rendu possible par la création de colonies agricoles qui, répandues sur toute la France, formeraient les bases d’une seule et vaste organisation dont tous les ouvriers pauvres seraient membres sans être personnellement propriétaires.
LA MISE DE FONDS. Les avances nécessaires à la création de ces établissemens doivent être fournies par l’état. D’après nos estimations, ce sacrifice s’éleverait à une somme d’environ 300 millions payée en quatre ans ; car à la fin de ce laps de temps ces colonies tout en faisant vivre un grand nombre d’ouvriers seraient déjà en bénéfice. Au bout de dix ans, le gouvernement pourrait y prélever un impôt foncier d’environ 8 millions sans compter l’augmentation naturelle des impôts indirects dont les recettes augmentent toujours en raison de la consommation qui s’accroît elle-même avec l’aisance générale.
Cette avance de 300 millions ne serait donc pas un sacrifice, mais un magnifique placement. Et l’État en songeant à la grandeur du but pourrait-il se refuser à cette avance lui, qui dépense annuellement 46 millions pour prévenir ou punir les attaques dirigées contre la propriété, qui sacrifie tous les ans 300 millions, pour façonner le pays au métier des armes, qui propose aujourd’hui 120 millions pour construire de nouvelles prisons. Enfin le pays qui, sans périr, a donné deux milliards aux étrangers qui ont envahi la France, qui, sans murmurer, a payé un milliard aux émigrés, qui, sans s’effrayer, dépense deux ou trois cents millions aux fortifications de Paris, ce pays là dis-je, hésiterait-il à payer 300 millions en quatre ans pour détruire le paupérisme, pour affranchir les communes de l’immense que leur impose la misère, pour augmenter enfin la richesse territoriale de plus d’un milliard.
L’ORGANISATION. Les masses sans organisation, ne sont rien ; disciplinées, elles sont tout. Sans organisation, elles ne peuvent ni parler ni se faire comprendre ; elles ne peuvent même ni écouter ni recevoir une impulsion commune.
D’un côté, la voix de 20 millions d’hommes éparpillés sur un vaste territoire se perd sans échos ; et de l’autre, il n’y a pas de parole assez forte et assez persuasive pour aller d’un point central porter dans 20 millions de consciences, sans intermédiaires reconnus, les doctrines toujours sévères du pouvoir.
Aujourd’hui, le règne des castes est fini, on ne peut gouverner qu’avec les masses ; il faut donc les organiser pour qu’elles puissent formuler leurs volontés, et les discipliner pour qu’elles puissent être dirigées et éclairées sur leurs propres intérêts.
Gouverner, ce n’est plus dominer les peuples par la force et la violence ; c’est les conduire vers un meilleur avenir, en faisant appel à leur raison et à leur cœur.
Mais comme les masses ont besoin d’être instruites et moralisées et, qu’à son tour, l’autorité a besoin d’être contenue et même éclairée sur les intérêts du plus grand nombre, il est de toute nécessité qu’il y ait dans la société deux mouvemens également puissants : une action du pouvoir sur la masse et une réaction de la masse sur le pouvoir. Or, ces deux influences ne peuvent fonctionner sans choc qu’au moyen d’intermédiaires qui possèdent à la fois la confiance de ceux qu’ils représentent, et la confiance de ceux qui gouvernent. Ces intermédiaires auront la confiance des premiers dès qu’ils seront librement élus par eux, ils mériteront la confiance des seconds dès qu’ils rempliront dans la société une place importante, car on peut dire en général que l’homme est ce que la fonction qu’il remplit l’oblige d’être.
Guidé par ces considérations, nous voudrions qu’on créât entre les ouvriers et ceux qui les emploient, une classe intermédiaire jouissant de droits légalement reconnus et élue par la totalité des ouvriers. Cette classe intermédiaire serait le corps des prud’hommes.
Nous voudrions qu’annuellement tous les travailleurs ou prolétaires s’assemblassent dans les communes, pour procéder à l’élection de représentans ou prud’hommes, à raison d’un prud’homme pour dix ouvriers. La bonne conduite serait la seule condition d’éligibilité. Tout chef de fabrique ou de ferme, tout entrepreneur quelconque serait obligé par une loi, dès qu’il emploierait plus de dix ouvriers, d’avoir un prud’homme pour les diriger, et de lui donner un salaire double de celui des simples ouvriers.
Ces prud’hommes rempliraient dans la classe ouvrière le même rôle que les sous-officiers remplissent dans l’armée. Ils formeraient le premier degré de la hiérarchie sociale, stimulant la louable ambition de tous, en leur montrant une récompense facile à obtenir. Relevés à leurs propres yeux par les devoirs mêmes qu’ils auraient à remplir, ils seraient forcés de donner d’une bonne conduite. Par ce moyen, chaque dizaine d’ouvriers renfermerait en elle un germe de perfectionnement. Ce qui améliore les hommes, c’est de leur offrir toujours devant les yeux un but à atteindre, qui soit honorable et honoré !
Pour l’impulsion à donner à la masse pour l’éclairer, lui parler, la faire agir, la question se trouve simplifiée dans le rapport de 1 à 10 ; en supposant qu’il y ait 25 millions d’hommes qui vivent au jour le jour de leur travail, on aura deux millions et demi d’intermédiaires auxquels on pourra s’adresser avec d’autant plus de confiance qu’ils participent à la fois des intérêts de cent qui obéissent et des idées de ceux qui commandent.
Ces prud’hommes seraient divisés en deux parties. Les uns resteraient dans l’industrie privée, les autres seraient employés aux établissemens agricoles. Et nous le répétons, cette différente mission serait le résultat du droit de l’élection directe attribuée à tous les travailleurs.
Chapitre III
Supposons que les trois mesures précédentes soient adoptées :
Les vingt-cinq millions de prolétaires actuels ont des représentans, et le quart de l’étendue du domaine agricole de la France est leur propriété.
Dans chaque département, et d’abord là où les terres incultes sont en plus grand nombre, s’élèvent des colonies agricoles offrant du pain, de l’instruction, de la religion, du travail à tous ceux qui en manquent, et Dieu sait si le nombre en est grand en France !
Ces institutions charitables, au milieu d’un monde égoïste livré à la féodalité de l’argent, doivent produire le même effet bienfaisant que ces monastères qui vinrent ou moyen-âge, planter au milieu des forêts, des gens de guerre et des serfs, des germes de lumière, de paix, de civilisation.
L’association étant une pour toute la France, l’inégale répartition des terrains incultes, et même le petit nombre de ces terrains dans certains départements ne serait point un obstacle. Les familles pauvres d’un département qui ne posséderait point dans le principe de colonie agricole se rendraient dans l’établissement le plus voisin. Le grand bienfait de la solidarité étant surtout de répartir également les secours, de soulager toutes les misères, sans être arrêté par cette considération qui aujourd’hui excuse toutes les inhumanités : Il n’est point de ma commune.
Les colonies agricoles auraient deux buts à remplir. Le premier, de nourrir un grand nombre de familles pauvres, en leur faisant cultiver la terre, soigner les bestiaux, etc. Le second, d’offrir un refuge momentané à cette masse flottante d’ouvriers auxquels la prospérité de l’industrie donne une activité fébrile et que la stagnation des affaires ou l’établissement de nouvelles machines plonge dans la misère la plus profonde.
Tous les pauvres, tous les individus sans ouvrage, trouveraient dans ces lieux à utiliser leur force et leur intelligence au profit de toute la communauté.
Ainsi il y aurait dans ces colonies au-delà du nombre strictement nécessaire d’hommes, de femmes et d’enfans pour faire les ouvrages de ferme, un grand nombre d’ouvriers sans cesse employés, soit à défricher de nouvelles terres, soit à bâtir de nouveaux établissemens pour les infirmes et les vieillards ; les avances faites à l’association ou ses bénéfices ultérieurs, lui permettraient d’employer tous les ans des capitaux considérables à ces dépenses productives.
Lorsque l’industrie privée aura besoin de bras, elle viendra les demander à ces dépôts centraux qui, par le fait, maintiendront toujours les salaires à un taux rémunérateur ; car il est clair que l’ouvrier, certain de trouver dans les colonies agricoles, une existence assurée, n’acceptera de travail dans l’industrie privée, qu’autant que celle-ci lui offrira des bénéfices au-delà de ce strict nécessaire que lui fournira toujours l’association générale.
Pour stimuler ces échanges comme pour exciter l’émulation des travailleurs, on prélèvera sur les bénéfices de chaque établissement une somme destinée à créer pour chaque ouvrier une masse individuelle. Ce fonds constituera une véritable caisse d’épargne qui délivrera à chaque ouvrier, au moment de son départ, en sus de sa solde une action dont le montant sera règlé d’après ses jours de travail, son zèle et sa bonne conduite. De sorte que l’ouvrier laborieux pourra, au moyen de sa masse individuelle, s’amasser, au bout de quelques années, une somme capable d’assurer son existence pour le reste de ses jours, même hors de la colonie.
Pour mieux définir notre système, nous aurons recours à une comparaison. Lorsqu’au milieu d’un pays coule un large fleuve, ce fleuve est une cause générale de prospérité, mais quelquefois la trop grande abondance de ses eaux ou leur excessive rareté, amène ou l’inondation ou la sécheresse. Que fait-on pour remédier à ces deux fléaux ? On creuse, le Nil nous en fournit l’exemple, de vastes bassins où le fleuve déverse le surplus de ses eaux quand il en a trop et en reprend ou contraire quand il n’en a pas assez, et de cette manière on assure aux flots cette égalité constante de niveau d’où naît l’abondance. Eh bien, voilà ce que nous proposons pour la classe ouvrière, cet autre fleuve qui peut être à la fois une source de ruine ou de fertilité, suivant la manière dont on tracera son cours. Nous demandons pour la masse flottante des travailleurs de grands refuges où l’on s’applique à développer leurs forces comme leur esprit, refuges qui, lorsque l’activité générale du pays se ralentira, conserveront le surplus des forces non employées pour les rendre ensuite au fur et à mesure au mouvement général. Nous demandons en un mot de véritables déversoirs de la population, réservoirs utiles du travail qui maintiennent toujours à la même hauteur cet autre niveau de la justice divine qui veut que la sueur du pauvre reçoive sa juste rétribution.
Les prud’hommes, c’est-à-dire, les des ouvriers, seront les régulateurs de cet échange continuel. Les prud’hommes de l’industrie privée, au fait de tous les besoins de leurs subordonnés, partageront avec les maires des communes le droit d’envoyer aux colonies agricoles ceux qu’ils ne pourront pas employer. Les prud’hommes des colonies, au fait de la capacité de chacun, chercheront à placer avantageusement dans l’industrie privée tous ceux dont celle-ci aurait besoin. On trouvera peut-être quelques inconvéniens pratiques à cet échange ; mais quelle est l’institution qui n’en offre pas dans ses commencemens ? Celle-ci aura l’immense avantage de multiplier l’instruction du peuple, de lui donner un travail salubre et de lui apprendre l’agriculture ; elle rendra générale cette habitude que l’industrie du sucre de betterave et même l’industrie de la suie ont déjà introduite de faire passer alternativement les ouvriers du travail des champs à celui des ateliers.
Les prud’hommes seront au nombre de un sur dix comme dans l’industrie privée.
Au-dessus des prud’hommes, il y aura des directeurs chargés d’enseigner l’art de la culture des terres.
Ces directeurs seront élus par les ouvriers et les prud’hommes réunis. Pour qu’ils soient éligibles, on exigera d’eux des preuves de connaissances spéciales en agriculture. Enfin au-dessus de ces directeurs, de ces prud’hommes, de ces ouvriers, il y aura un gouverneur par chaque colonie. Ce gouverneur sera nommé par les prud’hommes et les directeurs réunis.
L’administration se composera du gouverneur et d’un comité formé d’un tiers de directeurs et de deux tiers de prud’hommes.
Chaque année les comptes seront imprimés, communiqués à l’assemblée générale des travailleurs et soumis au conseil général du département qui devra les approuver et aura le droit de casser les prud’hommes ou directeurs qui auraient montré leur incapacité. Tous les ans les gouverneurs des colonies se rendront à Paris, et là sous la présidence du ministre de , ils discuteront le meilleur emploi à faire des bénéfices dans l’intérêt de l’association générale.
Tout commencement est pénible ; ainsi nous n’avons pas trouvé les moyens de créer ces colonies agricoles économiquement, sans établir des espèces de camps où les ouvriers soient baraqués comme nos troupes, pendant les premières périodes. Il va sans dire que dès que les recettes surpasseront les dépenses, on remplacera ces baraques par des maisons saines, bâties d’après un plan mûrement médité. On construira alors des bâtimens accessoires pour donner aux membres de la colonie et aux enfans, l’instruction civile et religieuse. Enfin on formera de vastes hôpitaux pour les infirmes, pour ceux que l’âge aurait mis dans l’impossibilité de travailler.
Une discipline sévère règnera dans ces colonies ; la vie y sera salutaire mais rude, car leur but n’est pas de nourrir des fainéants, mais d’ennoblir l’homme par un travail sain et rémunérateur et par une éducation morale. Les ouvriers et les familles occupés dans ces colonies y seront entretenus le plus simplement possible. Le logement, la solde, la nourriture, l’habillement seront règlés d’après le tarif de l’armée, car l’organisation militaire est la seule qui soit basée à la fois, sur le bien-être de tous ses membres et sur la plus stricte économie.
Cependant, ces établissements n’auraient rien de militaire, ils emprunteraient à l’armée son ordre admirable, et voilà tout.
L’armée est simplement une organisation, la classe ouvrière formerait une association. Ces deux corps auraient donc un principe et un but tout différents.
L’armée est une organisation qui, devant exécuter aveuglément et avec promptitude l’ordre du chef, doit avoir pour base, une hiérarchie qui parte d’en haut.
La classe des travailleurs formant une association, dont les chefs n’auraient d’autres devoirs que de régulariser et exécuter la volonté générale, sa hiérarchie doit être le produit de l’élection. Ce que nous proposons n’a donc rapport avec les colonies militaires.
Afin de rendre notre système plus palpable, nous allons présenter un aperçu des recettes et dépenses probables d’une colonie agricole. Ces calculs sont basés sur des chiffres officiels. Cependant tout le monde comprendra la difficulté d’établir un semblable budget. Il n’y a rien de moins exact que l’appréciation détaillée des revenus de la terre. Nous ne prétendons pas avoir tout prévu. La meilleure prévision, dit Montesquieu, est de songer qu’on ne peut tout prévoir. Mais si nos chiffres peuvent prêter à diverses interprétations, nous ne saurions admettre qu’il en soit ainsi du système en lui-même. Il est possible que malgré le soin que nous avons apporté dans nos évaluations, nous omis quelques dépenses ou même quelques recettes, ou bien compté à un taux trop élevé les rendemens de la terre ; mais ces omissions ne nuisent en rien à l’idée fondamentale que nous croyons juste, vraie, féconde en bons résultats : le simple raisonnement qui suit le prouvera.
Ordinairement les revenus du sol sont partagés en trois parties sans compter celle du fisc. La première fait vivre les ouvriers qui travaillent la terre, la deuxième est l’apanage du fermier, la troisième enrichit le propriétaire.
Dans nos fermes-modèles, la classe ouvrière aura pour elle seule ces trois produits, elle sera à la fois travailleur, fermier, propriétaire ; ses bénéfices seront donc immenses, et cela d’autant plus que, dans une association bien établie, les dépenses sont toujours moindres que dans les exploitations particulières. La première partie fera vivre dans une modeste aisance un grand nombre de familles pauvres ; la seconde partie servira à établir les masses individuelles dont nous avons parlé ; la troisième partie donnera les moyens, non seulement de bâtir des maisons de bienfaisance, mais d’accroître sans cesse le capital de la société en achetant de nouvelles terres.
C’est là un des plus grands avantages de projet. Car tout système qui ne renferme pas en lui un moyen d’accroissement continuel est . Il peut bien momentanément amener quelques bons résultats, mais lorsque l’effet qu’il devait produire est réalisé, le malaise qu’il a voulu détruire se renouvelle, c’est comme si on n’avait rien fait. La loi des pauvres en Angleterre, les Workhouses en fournissent des exemples frappans.
Ici au contraire lorsque les colonies agricoles seront en plein rapport, elles auront toujours la possibilité d’étendre leur domaine, de multiplier leurs établissemens, afin d’y placer de nouveaux travailleurs. Le seul cas qui viendra arrêter momentanément cet accroissement sera celui où l’industrie privée aura besoin de bras et pourra les employer plus avantageusement. Alors les terres cultivées ne seront pas abandonnées pour cela ; le nombre excédant d’ouvriers dont nous avons parlé rentrera dans le domaine public jusqu’à ce qu’une nouvelle stagnation les renvoie de nouveau à la colonie agricole.
Ainsi, tandis que d’un côté par notre loi égalitaire, les propriétés se divisent de plus en plus, l’association ouvrière reconstruira la grande et la grande culture.
Tandis que l’industrie attire sans cesse la population dans les villes, les colonies la dans les campagnes.
Quand il n’y aura plus assez de terre à assez bas prix en France, l’association établira des succursales en Algérie, en Amérique même ; elle peut un jour envahir le monde ! car partout où il y aura un hectare à défricher et un pauvre à nourrir elle sera là avec ses capitaux, son armée de travailleurs, son incessante activité.
Et qu’on ne nous accuse pas de rêver un bien impossible ; nous n’aurions qu’à rappeler l’exemple de la fameuse compagnie anglaise des Indes Orientales : qu’était-ce ? sinon une association comme celle que nous proposons, mais dont les résultats quoique surprenants ne furent pas aussi favorables à l’humanité que celle que nous appelons de tous nos vœux.
Avant de pénétrer si loin dans l’avenir, calculons les recettes et les dépenses probables de ces établissemens.
Chapitre IV
D’après notre supposition, l’association ouvrière aurait à défricher les 2/3 de 9,190,000 hectares de terre, aujourd’hui inculte, c’est-à-dire 6,127,000 hectares.
Pour savoir combien ces hectares rapporteraient s’ils étaient soumis à une culture habile, sans jachères, nous avons fait le calcul suivant :
La valeur du produit brut de ces terrains est :
Le produit moyen par hectares de terres ensemencées ou mises en prairies s’élève donc à 165 francs.
D’un autre côté, il y a en France 51,568,845 animaux domestiques de toute espèce, qui donnent un produit brut de 767,251,351 francs. L’un dans l’autre, chaque tête de bétail rapporte donc 15 fr., et comme ces bestiaux sont nourris sur environ 26 millions d’hectares, cela fait environ deux têtes de bétail par hectare. En moyenne, on peut dire que chaque hectare produit 195 fr. dont 165 fr. pour le revenu de la terre et 30 fr. pour le revenu des bestiaux.
Nos 6,137,000 hectares mis en culture et en prairies, rapporteront donc :
Voyons maintenant quelle serait la dépense. Pour faciliter nos calculs, supposons que les terres à défricher soient également reparties par chaque division politique de la France. Nous aurons 6,127,000 hectares à diviser par 86, ce qui nous donnera par département, 71,241 hectares. En fixant un terme de vingt ans au bout duquel toutes les terres devront être mises en culture, il y aura par an, par département 3,562 hectares à défricher.
Le nombre de bras nécessaires pour ce travail peut se fixer ainsi : un ouvrier défriche en terme moyen trois hectares par an. Mais, comme il faut compter les malades et qu’ensuite dès la seconde année ces ouvriers seront obligés de donner une partie de leurs soins à la culture des terres déjà défrichées et d’aider les familles agricoles qui seront appelées annuellement en , nous ne supposerons qu’un travail de deux hectares par an. Il faudra donc 1781 ouvriers pour accomplir cette tâche en vingt ans, et comme chaque année il y aura 3,562 hectares annuellement défrichés, la colonie accueillera tous les ans 120 familles pour aider à la culture des terres défrichées et pour soigner les bestiaux puisque nous avons aussi compté d’après le relevé de la France deux bestiaux par hectare. La colonie achèterait donc tous les ans, à partir de la fin de la première année deux fois autant de bestiaux qu’elle aurait défriché d’hectares dans l’année précédente. Ainsi, pendant vingt ans la colonie aurait des recettes et des dépenses qui suivraient une progression croissante.
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The end
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