Read here

Études de langue française

Charles Marty-Laveaux · 1901 · Free in the US

73,531 words · about 5 h 9 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1901 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Études_de_langue_française&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Charles Marty-Laveaux
Language
French
Published
1901
Length
73,531 words · about 5 h 9 min
Sections
14 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (14)

Continue:

Front matter

DE

Langue Française

(XVI & SIÈCLES)

Ch. Marty-Laveaux

L’un de nos plus anciens confrères. M. Charles-Joseph Marty-Laveaux, vient de nous être subitement enlevé, le 11 juillet 1899, à Vitry-sur-Seine. Il était né à Paris, le 15 avril 1823. Ses funérailles ont eu lieu le 13 juillet dans la plus stricte intimité. Telle avait été la volonté formelle du défunt. L’École des Chartes et la Société de l’École ont vivement regretté de n’être pas représentées à cette triste cérémonie. Je l’ai tout particulièrement regretté. J’aurais voulu rendre un dernier hommage à la mémoire d’un camarade, d’un collègue et d’un ami, près duquel j’ai vécu et travaillé pendant plus de cinquante années.

Cet hommage doit, sans plus tarder, lui être rendu dans un recueil auquel il a jadis donné plusieurs travaux remarquables.

Charles Marty-Laveaux, par un excès de modestie, s’est toujours tenu sur les seconds plans : mais les services de genres très variés qu’il a rendus, pour n’être pas connus d’un grand public, n’en sont pas moins réels et ne sauraient être oubliés.

L’École des Chartes s’honore de l’avoir compté parmi ses élèves, et la Société de l’École n’a pas eu, pendant bien des années, de membre plus actif et plus dévoué.

Marty-Laveaux appartenait à celle promotion de l’École dont les études furent profondément troublées par un fâcheux concours de circonstances. Les jeunes gens qui avaient suivi en 1846 le cours de paléographie de Guérard ne purent guère profiter des bienfaits de l’ordonnance du 31 décembre 1846, qui avait réorganisé l’École sur des bases beaucoup plus larges que par le passé. Les cours de deuxième année commencèrent à la mi-mai 1847 et se terminèrent à la fin de juillet. Quant à ceux de troisième année, ouverts au mois de novembre, ils s’interrompirent à la fin de février 1848 et furent à peine repris de temps à autre pendant le printemps et l’été qui suivirent. L’enseignement de l’École n’en exerça pas moins une influence salutaire et durable sur l’esprit de Marty-Laveaux et sur la direction de ses travauux.

Nourri dès son enfance des souvenirs de son grand-père maternel, le grammairien Laveaux, il était encore sur les bancs quand il donna une nouvelle édition du Dictionnaire des difficultés de la langue française. Le goût inné qu’il avait pour les études grammaticales s’affermit et s’affina grâce aux conseils et aux encouragements d’un de ses professeurs, François Guessard, dont il devint bientôt l’un des plus intimes amis, et auquel il a payé depuis sa dette de reconnaissance en retraçant, dans une notice émue, le caractère d’un maître bien-aimé, et en rappelant les travaux qui lui avaient valu une juste célébrité. Il n’avait cependant pas encore trouvé sa voie quand il sortit de l’École au mois de janvier 1849, après avoir soutenu une thèse sur le grammairien Virgilius Maro.

Appelé à prendre part en 1852 a la rédaction du Catalogue des livres imprimés de la Bibliothèque Nationale, il se fit remarquer par des habitudes d’ordre et de précision dont tous ses travaux portent l’empreinte. Il devint bientôt le chef-adjoint du bureau du Catalogue, et il serait à coup sûr arrivé à un grade plus élevé s’il ne s’était pas décidé, en 1862, à quitter la Bibliothèque, pour se ménager un peu de liberté et de loisir, de façon à poursuivre des travaux sur la littérature française, qui avaient toujours eu pour lui un attrait particulier.

En 1853, il avait donné dans la Bibliothèque de l’École des Chartes un Essai sur la langue de La Fontaine, prélude d’une édition très soignée des œuvres du grand fabuliste et conteur, qui parut de 1856 à 1860. Il remporta en 1858 le prix que l’Académie française avait proposé pour un Lexique de la langue et du style de Corneille. Il s’était ainsi préparé de longue main à publier la monumentale édition des œuvres de P. Corneille qui a pris place dans la Collection des Grands écrivains de la France.

La Littérature du XVI n’était pas moins familière à Marty-Laveaux que celle du XVII. Il l’a prouvé par les soins qu’il a donnés à une édition de Rabelais et surtout par l’exécution de cette belle édition des Poètes de la Pléiade, à laquelle il a joint, en 1896 et 1898, un appendice intitulé : La Langue de la Pléiade. Le meilleur juge d’un tel travail l’a loué dans des termes qu’il faut citer pour n’en pas affaiblir la portée :

« La belle édition des Poètes de la Pléiade, disait récemment M. Gaston Pâris, vient de recevoir son couronnement par ces deux volumes consacrés à la langue de la Pléiade. On ne peut concevoir sur cet intéressant sujet un travail plus satisfaisant, mieux compris, plus facile à consulter, plus sobre et en même temps plus complet… Ce livre apporte à l’histoire du français littéraire, pour le XVI, une contribution de premier ordre… ; il fait autant d’honneur au jugement et au goût de l’auteur qu’à sa conscience et à son savoir. »

Les labeurs qu’exigeaient la préparation et l’impression d’œuvres aussi considérables et aussi consciencieuses n’empêchèrent jamais M. Marty-Laveaux de remplir avec ponctualité les devoirs que lui imposaient les missions dont il fut chargé depuis sa sortie de la Bibliothèque : à l’École des Chartes, dont il fut secrétaire-trésorier de 1868 à 1872 ; — au Comité des travaux historiques, pour lequel il rédigea de nombreux rapports, toujours très étudiés, sur diverses communications relatives à l’histoire littéraire du XVI et du XVII ; — dans les Commissions d’examen à l’Hôtel de Ville et dans une chaire de littérature instituée pour les aspirantes au brevet supérieur.

L’Académie française, qui l’avait choisi comme auxiliaire et archiviste, conservera le souvenir de la collaboration qu’il a apportée aux dictionnaires et à l’édition des procès-verbaux du XVII et du XVIII ; elle lui restera reconnaissante de la générosité avec laquelle il lui abandonna de précieux matériaux amassés en partie par Raynouard et par Guessard.

On voit tout ce qu’a produit sans bruit et avec une sage lenteur, le confrère dont une mort soudaine vient de nous séparer.

Puisse la famille de Ch. Marty-Laveaux, digne d’un chef dont elle était justement fière, trouver quelque consolation dans la pensée que son deuil est partagé par de nombreux amis, et que la vie dont j’ai simplement esquissé quelques traits sera citée comme exemple d’une carrière noblement et utilement remplie !

De l’Enseignement de notre Langue

Le système d’enseignement adopté en France a soulevé, à plusieurs reprises, des critiques qui ne sont point restées infructueuses : notre histoire, trop longtemps négligée, a conquis peu à peu le rang important qu’elle mérite ; les sciences naturelles, considérées dans leurs résultats, fournissent aux jeunes gens un grand nombre de connaissances précises ; les langues étrangères commencent à être mieux connues ; enfin les programmes actuels, malgré leurs imperfections de détail et leur inévitable généralité, répondent assez bien aux principales exigences de la vie moderne.

Au milieu de ce renouvellement des études, une seule, la plus indispensable de toutes, hérissée de difficultés rebutantes, obscurcie par un amas de règles contradictoires, est restée presque stationnaire : celle de la langue nationale.

Depuis le commencement de ce siècle la linguistique s’est constituée comme science, à l’aide d’une série non interrompue de découvertes importantes ; le champ de ses explorations s’est successivement étendu ; sa méthode s’est transformée ; notre langue en particulier a vivement captivé l’attention de l’Europe savante. Mais, tandis que ces progrès s’accomplissaient avec grand éclat dans le domaine de l’érudition, où le public ne s’aventure guère, à côté, ou plutôt au-dessous, les rédacteurs de livres élémentaires continuaient à copier les travaux de leurs devanciers, ou introduisaient dans l’enseignement quelques-unes de ces innovations individuelles qui ne reposent ni sur la philosophie du langage ni sur l’histoire de notre idiome, et n’ont pour base que la fantaisie de ceux qui les imaginent.

L’importance même des découvertes accomplies semble avoir contribué à les empêcher de pénétrer dans l’enseignement élémentaire. On y aurait bien fait passer quelques faits isolés, quelques corrections de détail qui n’eussent pas sensiblement modifié l’ensemble, mais le changement complet de principes et de méthode, qu’il devenait indispensable d’adopter, a découragé beaucoup de gens. D’autres n’ont pas même tenté cette laborieuse transformation : ils ont cru de bonne foi qu’il suffisait d’exposer à tous, sans préparation et dans leur appareil scientifique, les vérités nouvelles ; naturellement ils ont échoué, et ont conclu de leur insuccès que le public s’intéresse peu à ces matières et est d’humeur à étudier indéfiniment la langue française dans la grammaire de Lhomond ou, tout au plus, dans celle de Chapsal.

Tel n’est pas notre avis : nous croyons qu’on s’empressera de faire mieux dès qu’on le pourra.

L’important serait de transformer les ouvrages élémentaires à l’aide des découvertes récentes. Nous l’essayerons pour notre part ; et, si nous ne pouvons y parvenir, peut-être du moins contribuerons-nous à frayer la voie à de plus expérimentés ou à de plus heureux.

Tâchons donc de déterminer :

Les conditions indispensables à la connaissance suffisamment approfondie d’une langue ;

La manière dont la nôtre a été étudiée jusqu’ici ;

La méthode à l’aide de laquelle elle devrait l’être.

Pour posséder parfaitement une langue, il faudrait :

Connaître tous les mots dont elle se compose ;

Se rendre un compte exact des divers rôles que ces mots peuvent jouer dans le discours.

Le Dictionnaire et la Grammaire sont les deux ouvrages destinés à nous faciliter ce double résultat ; mais ils n’y contribuent que fort imparfaitement.

La première des deux conditions est d’ailleurs impossible à remplir dans toute son étendue.

Chaque homme emploie, pour l’usage ordinaire de la vie, un nombre assez borné d’expressions, qui s’étend plus ou moins en raison de ses besoins, de son intelligence, de ses relations avec ses semblables.

Cette langue générale n’est pas d’ordinaire la seule qu’il parle ; il y en a une autre qu’il connaît mieux, dont il se sert avec plus d’exactitude et de justesse, et qui cependant n’est familière qu’à un petit nombre de gens : c’est celle de sa profession.

Le plus grand écrivain ne peut connaître, dans leurs détails infinis, ces nombreux idiomes techniques, qui sont cependant de nature à lui être fort utiles à l’occasion ; et les dictionnaires ne sont presque d’aucun secours pour cette étude.

« On peut trouver… que l’Académie… — dit à ce sujet M. Villemain — a trop épargné certains termes usités des artisans, et qui sont des images ou peuvent en fournir. Il y a là souvent une invention populaire, qui fait partie de la langue, et qui ne change pas, comme les dénominations imposées par les savants. Furetière avait raison de regretter le nom énergique d’orgueil, employé par les ouvriers pour désigner l’appui qui fait dresser la tête du levier, et que les savants appelaient du beau nom d’hypomoclion. Ces emprunts faits, pour un besoin matériel, à la langue morale, ces expressions intelligentes sont précieuses à recueillir, Shakespeare en est rempli dans sa langue poétique et populaire. »

Un de nos poètes, qui voulait étendre, au-delà du nécessaire, les limites déjà si reculées de notre langue, et qui, en faisant au latin et au grec des larcins trop fréquents, ne négligeait pas pour cela nos richesses nationales, Ronsard, s’exprime ainsi dans son Art poétique :

« Tu practiqueras bien souuent les artisans de tous mestiers comme de Marine, Vennerie, Fauconnerie, et principalement les artisans de feu, Orfeures, Fondeurs, Mareschaux, Minerailliers, et de là tireras maintes belles et viues comparaisons auecque les noms propres des mestiers pour enrichir ton œuure et le rendre plus aggreable et parfaict. »

Molière, qui, mieux peut-être qu’aucun poète de son temps, a possédé notre langue dans toute son étendue, a cependant eu à suivre ce conseil de Ronsard, que, selon toute apparence, il ne se rappelait guère : il s’est trouvé dans la nécessité d’avoir un assez long entretien avec M. de Soyecourt, grand veneur de France, afin d’être bien certain d’employer les termes de chasse avec une exactitude complète dans sa comédie des Fâcheux ; et l’on pense que Racine a dû également à un de ses amis les expressions judiciaires qu’il a si abondamment répandues dans Les Plaideurs.

Les mots provinciaux, sur lesquels Ronsard attire aussi l’attention du poète, lui recommandant de ne point se soucier « si les vocables sont Gascons, Poiteuins, Normans, Manceaux, Lionnois ou d’autres païs, pourueu qu’ilz soyent bons », sont encore moins généralement compris, même par les gens qui cultivent les lettres avec le plus de succès. Racine, alors fort jeune, à la vérité, nous raconte une petite contrariété qu’il éprouva pour s’être servi d’un mot dans un sens différent de celui qu’il avait à Uzès.

« Ayant besoin — dit-il — de petits clous à broquette pour ajuster ma chambre, j’envoyai le valet de mon Oncle en ville, et lui dis de m’acheter deux ou trois cents de broquettes. Il m’apporta incontinent trois bottes d’alumettes. Jugez s’il y a sujet d’enrager en de semblables mal-entendus. »

Les termes archaïques sont-ils mieux connus ? En aucune façon. Voltaire, cet esprit si net, si ouvert à tant de connaissances diverses, cet écrivain si judicieux et si fin, méconnaissait sur bien des points les nuances de sens propres au xvii ; et, s’étonnant de la meilleure foi du monde de l’ignorance et de la rusticité de Corneille, à l’occasion de ce vers d’Œdipe ;

Il s’écrie : « C’est une injure très déplacée et très grossière fort mal expriméeThéâtre de P. Corneille, avec des commentaires… — Genève, M.DCC.LXXIV, 8 vol. in-4, t. V, page 26. » et semble oublier tout à fait qu’imbécile est employé ici dans le sens latin de faible, débile.

Si de tels écrivains, qui ont étudié avec tant de bonheur les secrets les plus délicats de notre langue, ne la trouvent pas tout entière à leur disposition, s’ils en méconnaissent certaines nuances un peu vieillies ou simplement passées de mode, que doit-il arriver aux hommes, même instruits et cultivés, qui ne s’occupent que par plaisir et par goût des questions littéraires ?

La seconde condition que nous avons considérée comme nécessaire pour bien posséder une langue, à savoir la connaissance exacte des divers rôles que les mots peuvent jouer dans le discours, est plus bornée, mieux circonscrite, et semble, par conséquent, assez facile à remplir. C’est l’objet même de la grammaire, que peu de gens savent, mais que du moins tout le monde étudie.

Ce double problème une fois posé, voyons comment on s’est efforcé de le résoudre relativement à notre langue.

L’étude régulière et méthodique du français ne date que du xvi. Avant cette époque, on l’apprenait uniquement par la pratique. La langue latine était considérée comme la seule dans laquelle on pût traiter des matières importantes ; et son extrême diffusion parmi toutes les nations de l’Europe, qui en faisait un instrument universel et courant de correspondance scientifique, rendait à certains égards cette opinion fort raisonnable. Quant au français, on ne le regardait guère que comme une sorte de patois commode dans les nécessités de la vie, un jargon d’artisans et de valets (vernacula lingua), dans lequel on aurait dédaigné d’écrire un traité scientifique, ou de se livrer à une discussion sérieuse.

Tout à coup les idées changent : les poètes se lassent du latin et se prennent à penser que notre idiome pourrait bien, avec le temps, n’être pas un instrument par trop inférieur aux langues de l’antiquité ; les réformateurs et les savants, curieux d’être lus, entrevoient le merveilleux parti qu’ils en pourront tirer pour la rapide propagation de leurs opinions et de leurs doctrines ; les étrangers s’appliquent à l’étudier ; enfin il trouve des panégyristes érudits et parfois même éloquents, tels que Joachim du Bellay dans La Deffence et Illustration de la langue Francoyse et Henri Estienne dans le Proiect du liure intitulé De la precellence du langage François.

On serait tenté de croire que, dès qu’on s’occupa d’étudier notre langue, on s’efforça d’en constituer l’inventaire. Il n’en est rien : les premiers dictionnaires où elle paraît sont des lexiques français-latins, français-anglais, français-italiens, français-espagnols ; elle n’y sert que de moyen, d’expédient, pour arriver à la connaissance d’un autre idiome. Ce n’est qu’à la fin du xvii qu’on voit paraître des dictionnaires purement français : d’abord celui de Richelet en 1680, puis celui de Furetière en 1690, enfin celui de l’Académie en 1694.

Ces répertoires commodes, qui se sont peu à peu considérablement perfectionnés, rendent aujourd’hui de grands services, non seulement pour la connaissance des verbes difficiles, du genre des substantifs, et de l’orthographe en vigueur, mais aussi pour l’intelligence plus complète des auteurs français, et parfois même, comme dans l’excellent ouvrage de M. Littré, pour l’étymologie et l’histoire des mots. Toutefois leur forme alpha- bétique, qui facilite les recherches et permet de se renseigner sur le champ à l’égard d’un terme déjà connu, empêche de faire du vocabulaire une étude raisonnée, et de se l’approprier d’une manière générale.

Il faut remarquer néanmoins qu’en 1694 l’Académie française « a jugé qu’il seroit agreable et instructif de disposer le Dictionnaire par Racines, c’est à-dire de ranger tous les mots Derivez et Composez après les mots Primitifs dont ils descendent, soit que ces Primitifs soient d’origine purement Françoise, soit qu’ils viennent du Latin ou de quelqu’autre Langue ».

Cet ordre a plus tard été abandonné sans retour ; et c’est à peine si on s’est livré à quelques essais, pour la plupart assez malheureux, afin de faciliter la connaissance des mots de notre vocabulaire en les rapprochant soit d’après des similitudes de forme, soit d’après des analogies de sens.

L’ouvrage le meilleur, et surtout le plus pratique, que nous possédions en ce genre, est celui qui a pour titre : Études sur la signification des mots, par L.-C. Michel, professeur à l’École Municipale Turgot. Mais, malgré les avantages qu’il présente, il ne qu’une partie du problème : il indique les faits sans remonter à leurs causes ; et l’excellent enseignement qui y est fort habilement réparti, ne repose pas sur la seule base réelle de toute étude de ce genre : l’histoire de notre langue.

On est donc fondé à dire, même après les consciencieuses tentatives dont nous venons de faire mention, que l’étude régulière et méthodique du vocabulaire français n’est jusqu’ici nullement constituée.

Voyons maintenant comment on étudie en France la grammaire française.

Si quelque chose nous manque pour le faire avec succès, ce ne sont point les traités spéciaux.

Je me suis depuis longtemps appliqué à les réunir ; ils sont là, sous mes yeux ; et, bien que j’aie, comme tout amateur, le regret de sentir encore ma collection fort incomplète, ceux que je possède formeraient à eux seuls, une bibliothèque de raisonnable étendue.

Cette abondance est déjà un mauvais présage.

L’examen, même superficiel, d’une bibliographie médicale fait voir que c’est précisément sur les maladies les plus terribles et les moins connues qu’on a surtout écrit. C’est à peine si la fluxion de poitrine dont on sait les causes et la marche, et que, la plupart du temps, on soigne avec succès, a fourni le sujet de quelques brochures ; la peste, le choléra, la rage ont enfanté des milliers de volumes.

Cette longue file de grammaires françaises annoncerait-elle que notre ignorance à l’égard de notre langue est incurable ?

Croyons encore qu’il n’en est rien.

Le plus grand mal vient du point de départ qu’on a cru devoir adopter.

Au xvi ce fut à qui composerait une grammaire française ; mais ces nombreux traités, en apparence si divers, et rédigés par des auteurs d’un mérite fort inégal, ont au fond le même défaut originaire qui persiste encore aujourd’hui dans les ouvrages de ce genre ; ils sont tous calqués sur la grammaire latine.

Comment aurait-il pu en être autrement ?

Quelqu’un s’était-il donné la peine de pénétrer le génie de cette langue jusqu’alors dédaignée, d’en éclaircir les origines, d’en examiner l’histoire ?

À cette époque, de telles études étaient à peine tentées, et encore d’une manière tout à fait générale et superficielle, à l’égard des langues classiques elles-mêmes ; mais personne n’aurait eu un instant l’idée de s’intéresser de la sorte à la nôtre, et d’ailleurs, l’eût-on fait, que les vagues considérations auxquelles on se fût livré n’auraient jamais pu servir de base à des études élémentaires et pratiques.

Tout ce qu’on savait c’est que la langue française est fille du latin ; et l’on trouvait fort simple d’appliquer les mêmes préceptes à l’une et à l’autre.

Chose étrange ! l’habitude fermait si complètement les yeux aux plus clairvoyants, qu’on n’hésita pas à considérer pendant longtemps comme identiques dans les deux langues, jusqu’aux procédés grammaticaux qui les différencient le plus, et qui tiennent au caractère essentiel et fondamental de chacune d’elles.

S’il est en linguistique une division généralement connue et acceptée, c’est assurément celle des langues synthétiques et des langues analytiques.

Les langues synthétiques, comme le latin, tendent à exprimer par des changements de terminaison le rôle des substantifs et leurs rapports avec les mots auxquels ils se rattachent ; au contraire, les langues analytiques, comme le français, expriment le rôle des substantifs par la place même qu’ils occupent dans la phrase, et leurs rapports avec les autres mots, à l’aide de prépositions.

Nous disons : Pierre frappe Paul, et nous ne pouvons intervertir l’ordre des deux noms sans changer complètement la nature du fait que la phrase exprime. La seule circonstance qui nous apprend que Pierre est le sujet du verbe frappe, c’est qu’il le précède ; la seule indication que nous avons que Paul en est le complément, c’est qu’il le suit.

En latin il en était tout autrement ; on disait Petrus verberat Paulum, donnant au nom une terminaison particulière pour le sujet, une autre pour le complément, de telle sorte que rien n’empêchait qu’on mît le sujet à la place du complément et qu’on dît Paulum verberat Petrus ; le rôle du nom, indiqué par sa terminaison, ne faisait de doute pour personne.

C’était encore une terminaison particulière qui exprimait le rapport que nous rendons par la préposition de : liber Pétri, le livre de Pierre ; une autre tenait lieu de notre préposition à : do Petro, je donne à Pierre.

Ces différentes terminaisons s’appelaient cas, chutes, inflexions ; et l’on nommait déclinaison le tableau des différents cas.

Eh bien ! qui croirait que nos premiers grammairiens, traduisant à l’aide de prépositions la déclinaison latine, ont fait une déclinaison française de ce qui était la négation de toute déclinaison et qu’ils ont identifié les deux langues précisément sur ce point, où elles diffèrent le plus, et où leur génie est complètement opposé ?

Bélise est donc plus fondée qu’on ne le croit généralement à s’écrier avec admiration, lorsqu’elle a entendu les deux derniers vers de l’épigramme de Trissotin Sur un carosse de couleur Amarante, donné à une Dame de ses Amies :

« Voilà qui se décline, ma Rente, de ma Rente, à ma Rente. »

Cela se déclinait en effet alors, et s’est décliné ainsi jusqu’à la fin du xviii.

Restaut dont la grammaire, publiée en 1730, a obtenu un succès fort grand et à beaucoup d’égards légitime, a persisté jusqu’en ses dernières éditions à donner un modèle de la déclinaison des noms français ; et nos grammaires sont encore aujourd’hui encombrées de paradigmes et de règles, qui n’ont pas plus de raison d’y être, et qui s’y maintiennent par pure routine après avoir été imprudemment copiées, au xvi, dans les grammaires latines.

Par bonheur, dès le commencement du xvii, tandis que de tels ouvrages se trouvaient entre les mains des enfants et des étrangers, les questions littéraires et grammaticales commençaient à être soulevées dans les salons, dans les ruelles, où elles passionnaient autant les dames que la toilette en tout temps et aujourd’hui la musique. Chacun disait son mot : les gens de Cour, les érudits, les auteurs, les femmes surtout ; ainsi s’établissait l’usage, ainsi se réglait la langue, avec instinct, avec goût, mais non sans arbitraire, ni caprice.

Les Remarques sur la langue françoise, vtiles à ceux qui veulent bien parler et bien escrire, par Vaugelas, publiées seulement « le huitiesme iour d’Octobre 1647 » mais commencées fort longtemps auparavant, devinrent le manuel et le code de ces réunions. Doué d’un jugement sûr et d’un tact exquis, Vaugelas n’employait pas exclusivement ces précieuses qualités à l’examen des questions grammaticales : il savait voir juste en d’autres matières, et appréciait très finement le caractère de notre nation ainsi que les défauts et les qualités du public auquel il adressait son livre. À ceux qui lui reprochaient de n’y avoir pas introduit l’ordre suivi d’ordinaire dans les traités grammaticaux, il répondait d’une façon fort judicieuse :

« Pour en parler sainement, il ne seruiroit qu’à ceux qui sçauent la langue Latine, et par conséquent toutes les parties de la Grammaire ; car pour les autres qui n’ayant point estudié ne sçauront ce que c’est que de toutes les parties de l’Oraison, tant s’en faut que cet ordre leur agreast ny leur donnast aucun auantage, qu’il pourroit les effaroucher, et leur faire croire qu’ils n’y comprendront rien, quoy qu’en effet elles (ces remarques) soient, ce me semble, conceuës d’vne sorte, que les femmes et tous ceux qui n’ont nulle teinture de la langue Latine, en peuuent tirer du profit. »

On est assez porté, sur la foi de l’admiration que Vaugelas inspire aux femmes sçavantes de Molière, à considérer ce grammairien comme un étroit puriste, très absolu dans ses décisions.

Il est impossible de le juger plus mal.

Il faut bien en convenir : lorsque Philaminte réprimande si vertement la pauvre Martine de son impardonnable faute, quand elle lui reproche d’avoir insulté son oreille

En réalité Vaugelas n’impose presque jamais de règles absolues et se conforme très fidèlement à ce titre de Remarques qu’il a introduit et qui a été adopté par presque tous les auteurs d’une longue série d’ouvrages, composés à l’imitation du sien, et merveilleusement appropriés à la recherche et à l’examen des moindres particularités de notre langue.

Il a grand soin du reste de le déclarer expressément dès les premières lignes de sa Préface :

« Tant s’en faut que j’entreprenne de me constituer Iuge des différens de la langue, que ie ne pretens passer que pour vn simple tesmoin, qui depose ce qu’il a veu et ouï, ou pour vn homme qui auroit fait vn Recueil d’Arrests qu’il donneroit au public. C’est pourquoy ce petit Ouurage a pris le nom de Remarques, et ne s’est pas chargé du frontispice fastueux de Decisions, ou de Loix, ou de quelque autre semblable. Car encore que ce soient en effet des Loix d’un souuerain, qui est l’Vsage, si est-ce qu’outre l’auersion que i’ay à ces titres ambitieux, j’ay deu esloigner de moy tout soupçon de vouloir establir ce que ie ne fais que rapporter. »

Voici donc qui est parfaitement clair : le souverain que Vaugelas nous impose n’est pas la grammaire, mais l’usage. Toute la difficulté consiste à le bien constater. Cette difficulté devient d’autant plus grande que l’auteur est contraint de nous faire un aveu qui obscurcit un peu les choses :

« Il y a sans doute deux sortes d’vsages, vn bon et vn mauvais. Le mauuais se forme du plus grand nombre de personnes, qui presque en toutes choses n’est pas le meilleur, et le bon au contraire est composé non pas de la pluralité, mais de l’élite des voix, et c’est véritablement celuy que l’on nomme le Maistre des langues. »

L’avantage principal de cette doctrine, contre laquelle il y aurait plus d’une objection à présenter, est de faire de chaque lecteur, non un disciple satisfait et confiant, mais un curieux plein de zèle pour la recherche des problèmes grammaticaux encore irrésolus.

Quant aux règles que l’usage avait réellement sanctionnées, elles s’établissaient avec une autorité si inévitable que peu à peu elles soumettaient les plus grands écrivains et s’imposaient aux plus fiers génies.

Nous en avons une preuve curieuse dans le soin que Corneille mit en 1660 à revoir ses pièces de théâtre, surtout afin de les mettre plus exactement en rapport avec les Remarques de 1647, et d’assujettir à ces règles nouvelles les passages de ses ouvrages antérieurs qui ne s’y trouvaient pas conformes.

Dans cette même année où Corneille s’inclinait docilement devant l’autorité de l’usage, constaté avec un scrupule si consciencieux par Vaugelas, tandis que les émules et les disciples de l’habile grammairien pour- suivaient et complétaient son œuvre, soit en y introduisant les changements que le temps exigeait déjà, soit en l’appuyant d’autorités et d’exemples, soit enfin en l’adaptant aux besoins de l’enseignement élémentaire, on vit paraître un petit livret de 147 pages, imprimé en assez gros caractères, qui malgré sa modeste apparence modifia profondément la méthode suivie jusqu’alors pour l’étude de notre langue. Ce livret, c’était la Grammaire générale et raisonnée des solitaires de Port-Royal.

Des Remarques de Vaugelas, qui procèdent par minutieuses constatations de détail et n’osent aborder aucune des théories sur lesquelles reposent les règles de notre idiome, à cette Grammaire générale, qui, méprisant l’examen des faits particuliers, affiche la prétention ambitieuse, et en tout cas fort prématurée, de proclamer les principes universels des langues, la transition est brusque ; et l’on comprend la surprise, et, à certains égards, l’admiration avec laquelle un tel ouvrage fut accueilli.

Aujourd’hui une science nouvelle, la linguistique, s’est définitivement constituée, et cependant la Grammaire comparée commence à peine, après tant de remarquables travaux, à constater les rapports et les différences qui existent entre les idiomes de même famille, sans oser encore prévoir l’époque où ce monument définitif, la Grammaire générale, pourra, non pas être terminé, mais seulement entrepris avec quelque apparence de maturité et de succès. Il ne reste donc plus d’illusion sur l’insuffisance de cette première tentative, et l’on ne s’étonne que de la complète confiance avec laquelle elle a été accomplie.

Si maintenant, laissant de côté le titre de l’ouvrage et le but qu’il se propose, on restreint cette prétendue Grammaire générale, aux proportions, beaucoup plus modestes, d’une grammaire philosophique de notre langue, on doit convenir qu’elle est fort digne d’être étudiée et qu’elle a été, en un certain sens, le point de départ d’un progrès considérable dans l’enseignement du français.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…