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Acte premier
CARMEN
Sur la place Chacun passe, Chacun vient, chacun va ; Drôles de gens que ces gens-là ! À la porte du corps de garde, Pour tuer le temps, On fume, on jase, l’on regarde Passer les passants.
Sur la place Etc.
Regardez donc cette petite Qui semble vouloir nous parler… Voyez, elle tourne, elle hésite… À son secours il faut aller. Que cherchez-vous, la belle ? Je cherche un brigadier. Je suis là, Voilà ! Mon brigadier, à moi, s’appelle Don José… le connaissez-vous ? José ? Nous le connaissons tous. Est-il avec vous, je vous prie ?
Il n’est pas brigadier dans notre compagnie.
Alors, il n’est pas là.
Il y sera, quand la garde montante Remplacera la garde descendante.
Il y sera quand la garde montante Remplacera la garde descendante.
Chez vous ! Chez nous ! Non pas, non pas ! Grand merci, messieurs les soldats !
Je n’en doute pas ; cependant Je reviendrai, c’est plus prudent.
Je reviendrai quand la garde montante Remplacera la garde descendante.
Vous resterez. Non pas ! non pas ! Vous resterez ! Non pas ! non pas ! Au revoir, messieurs les soldats.
Reprenons notre passe-temps, Et regardons passer les gens. Sur la place Chacun passe, Etc.
I
Ha ! ha ! ha ! ha ! Le voilà ! Voyons comment ça tournera…
II
« Vous trouver ici, quel bonheur !… »
« Je suis bien votre serviteur… »
Il salue, il parle avec grâce…
Le vieux mari fait la grimace…
Mais, d’un air fort encourageant, La dame accueille le galant.
Ha ! ha ! ha ! ha ! L’y voilà ! Voyons comment ça tournera…
III
Ils font ensemble quelques pas ; Notre amoureux, levant le bras, Fait voir au mari quelque chose, Et le mari, toujours morose, Regarde en l’air… Le tour est fait, Car la dame a pris le billet. Ha ! ha ! ha ! ha ! Et voilà ! On voit comment ça tournera ! Ha ! ha ! ha ! ha ! On voit comment ça tournera !
Avec la garde montante Nous arrivons, nous voilà ! Sonne, trompette éclatante ! Ta ra ta ta, ta ra ta ta !… Nous marchons, la tête haute, Comme de petits soldats, Marquant, sans faire de faute, Une !… deux !… marquant le pas ; Les épaules en arrière Et la poitrine en dehors, Les bras de cette manière Tombant tout le long du corps… Avec la garde montante nous arrivons, nous voilà ! Sonne, trompette éclatante ! Ta ra ta ta, ta ra ta ta !
Il y a une jolie fille qui est venue te demander. Elle a dit qu’elle reviendrait…
Une jolie fille ?…
Oui, et gentiment habillée : une jupe bleue, des nattes tombant sur les épaules…
C’est Micaëla… Ce ne peut être que Micaëla…
Elle n’a pas dit son nom.
Et la garde descendante Rentre chez elle et s’en va. Sonne, trompette éclatante ! Ta ra ta ta, ta ra ta ta !… Nous partons, la tête haute, Comme de petits soldats, Marquant, sans faire de faute, Une !… deux !… marquant le pas ; Les épaules en arrière Et la poitrine en dehors, Les bras de cette manière Tombant tout le long du corps… Et la garde descendante Rentre chez elle et s’en va. Sonne, trompette éclatante ! Ta ra ta ta, ta ra ta ta !
Dites-moi, brigadier…
Mon lieutenant ?…
Je ne suis dans le régiment que depuis deux jours et jamais je n’étais venu à Séville… Qu’est-ce que c’est que ce grand bâtiment ?
C’est la manufacture de tabacs.
Ce sont des femmes qui travaillent là ?…
Oui, mon lieutenant. Elles n’y sont pas maintenant ; tout à l’heure, après leur dîner, elles vont revenir… Et je vous réponds qu’alors il y aura du monde pour les voir passer !
Elles sont beaucoup ?
Ma foi, elles sont bien quatre ou cinq cents qui roulent des cigares dans une grande salle…
Ce doit être curieux.
Oui, mais les hommes ne peuvent pas entrer dans cette salle sans une permission…
Ah !
Parce que, lorsqu’il fait chaud, ces ouvrières se mettent à leur aise, surtout les jeunes.
Il y en a de jeunes ?
Mais oui, mon lieutenant !
Et de jolies ?
Je le suppose… Mais à vous dire vrai, et, bien que j’aie été de garde ici plusieurs fois déjà, je n’en suis pas bien sûr, car je ne les ai jamais beaucoup regardées.
Allons donc !…
Que voulez-vous ?… ces Andalouses me font peur. Je ne suis pas fait à leurs manières… toujours à railler… jamais un mot de raison…
Et puis nous avons un faible pour les jupes bleues et pour les nattes tombant sur les épaules…
Ah ! mon lieutenant a entendu ce que me disait Moralès ?…
Oui.
Je ne le nierai pas… la jupe bleue, les nattes… c’est le costume de la Navarre… ça me rappelle le pays…
Vous êtes Navarrais ?
Et vieux chrétien. Don José Lizzarabengoa… c’est mon nom… On voulait que je fusse d’église, et l’on m’a fait étudier. Mais je ne profitais guère : j’aimais trop jouer à la paume… Un jour que j’avais gagné, un gars de l’Alava me chercha querelle ; j’eus encore l’avantage… mais cela m’obligea de quitter le pays. Je me fis soldat !… Je n’avais plus mon père ; ma mère me suivit et vint s’établir à dix lieues de Séville… avec la petite Micaëla… C’est une orpheline que ma mère a recueillie, et qui n’a pas voulu se séparer d’elle…
Et quel âge a-t-elle, la petite Micaëla ?
Dix-sept ans…
Il fallait dire cela tout de suite !… Je comprends maintenant pourquoi vous ne pouvez pas me dire si les ouvrières de la manufacture sont jolies ou laides…
Voici la cloche qui sonne, mon lieutenant, et vous allez pouvoir juger par vous-même… Quant à moi, je vais faire une chaîne pour attacher mon épinglette.
La cloche a sonné ; nous, des ouvrières Nous venons ici guetter le retour ; Et nous vous suivrons, brunes cigarières, En vous murmurant des propos d’amour.
Voyez-les… regards impudents, Mine coquette, Fumant toutes du bout des dents La cigarette ! Dans l’air nous suivons des yeux La fumée, Qui vers les cieux Monte, monte parfumée ; Dans l’air nous suivons des yeux La fumée, La fumée, La fumée, La fumée…
Cela monte doucement À la tête ; Cela vous met gentiment L’âme en fête,… Dans l’air nous suivons des yeux La fumée, Etc. Le doux parler des amants C’est fumée ; Leurs transports et leurs serments, C’est fumée… Dans l’air nous suivons des yeux La fumée, Etc. Sans faire les cruelles, Écoutez-nous, les belles, Vous que nous adorons, Que nous idolâtrons ! Le doux parler des amants C’est fumée ; Dans l’air nous suivons des yeux La fumée, Etc.
Nous ne voyons pas la Carmencita…
La voilà ! Voilà la Carmencita !
Quand je vous aimerai ?… ma foi, je ne sais pas… Peut-être jamais, peut-être demain ;
Hé ! compère, qu’est-ce que tu fais là ?
Je fais une chaîne du fil de laiton, une chaîne pour attacher mon épinglette.
Ton épinglette, vraiment ! ton épinglette… épinglier de mon âme !…
L’amour est enfant de Bohême, Etc.
Qu’est-ce que cela veut dire, ces façons-là ?… Quelle effronterie !… Tout ça, parce que je ne faisais pas attention à elle !… Alors, suivant l’usage des femmes et des chats, qui ne viennent pas quand on les appelle et qui viennent quand on ne les appelle pas, elle est venue… Avec quelle adresse elle me l’a lancée, cette fleur !… là, juste entre les deux yeux !… ça m’a fait l’effet d’une balle qui m’arrivait… Comme c’est fort !… Certainement s’il y a des sorcières, cette fille-là en est une.
Monsieur le brigadier ?
Quoi ?… qu’est-ce que c’est ?… Micaëla !… c’est toi…
C’est moi !…
Et tu viens de là-bas ?…
Et je viens de là-bas… C’est votre mère qui m’envoie…
Ma mère…
Eh bien, parle… ma mère ?…
J’apporte de sa part, fidèle messagère, Cette lettre. Une lettre ?… Et puis un peu d’argent. Pour ajouter à votre traitement, Et puis… Et puis ? Et puis ?… Vraiment, je n’ose… Et puis… encore une autre chose, Qui vaut mieux que l’argent, et qui, pour un bon fils, Aura sans doute plus de prix. Cette autre chose, quelle est-elle ? Parle donc ! Oui, je parlerai ; Ce que l’on m’a donné, je vous le donnerai… Votre mère avec moi sortait de la chapelle, Et c’est alors qu’en m’embrassant : « Tu vas, m’a-t-elle dit, t’en aller à la ville ; La route n’est pas longue ; une fois à Séville, Tu chercheras mon fils, mon José, mon enfant…
Un baiser de ma mère ?… Un baiser pour son fils, José, je vous le rends, comme je l’ai promis.
Ma mère, je la vois… je revois mon village… Souvenirs d’autrefois, souvenirs du pays ! Vous remplissez mon cœur de force et de courage, Ô souvenirs chéris ! Souvenirs d’autrefois ! souvenirs du pays !
Ma mère, je la vois, etc. | Sa mère, il la revoit, etc.
Qui sait de quel démon j’allais être la proie !… Même de loin, ma mère me défend, Et ce baiser qu’elle m’envoie Écarte le péril et sauve son enfant. Quel démon ? quel péril ? je ne comprends pas bien… Que veut dire cela ?
Ce soir même, et demain je verrai votre mère. Eh bien ! tu lui diras que José, que son fils… Que son fils l’aime et la vénère,
Oui, je vous le promets… de la part de son fils, José, je le rendrai, comme je l’ai promis.
Ma mère, je la vois, etc… | Sa mère, il la revoit, etc…
Attends un peu, maintenant… je vais lire sa lettre…
J’attendrai, monsieur le brigadier, j’attendrai…
Ah !… « Continue à te bien conduire, mon enfant !… On t’a promis de te faire maréchal des logis : peut-être alors pourras-tu quitter le service, te faire donner une petite place et revenir près de moi. Je commence à me faire bien vieille. Tu reviendrais près de moi et tu te marierais… Nous n’aurions pas, je pense, grand’peine à te trouver une femme, et je sais bien, quant à moi, celle que je te conseillerais de choisir : c’est tout justement celle qui te porte ma lettre… Il n’y en a pas de plus sage ni de plus gentille… »
Il vaut mieux que je ne sois pas là !…
Pourquoi donc ?…
Je viens de me rappeler que votre mère m’a chargée de quelques petits achats… je vais m’en occuper tout de suite.
Attends un peu, j’ai fini…
Vous finirez quand je ne serai plus là…
Mais la réponse ?…
Je reviendrai la prendre avant mon départ et je la porterai à votre mère… Adieu !
Micaëla !
Non, non… je reviendrai, j’aime mieux cela… je reviendrai, je reviendrai…
« Il n’y en a pas de plus sage ni de plus gentille… il n’y en a pas surtout qui t’aime davantage… et si tu voulais…» Oui, ma mère, oui, je ferai ce que tu désires… j’épouserai Micaëla… et quant à cette bohémienne, avec ses fleurs qui ensorcellent…
Eh bien ! eh bien ! qu’est-ce qui arrive ?…
C’est la Carmencita ! Non, non, ce n’est pas elle ! C’est elle ! Pas du tout ! Si fait ! dans la querelle Elle a porté les premiers coups. Ne les écoutez pas, monsieur, écoutez-nous !
Au diable tout ce bavardage !
Prenez, José, deux hommes avec vous Et voyez là dedans qui cause ce tapage.
C’est la Carmencita ! Non, non, écoutez-nous ! Holà ! holà ! Éloignez-moi toutes ces femmes-là. Écoutez-nous ! écoutez-nous ! Tout doux ! tout doux ! Éloignez-vous et taisez-vous ! Écoutez-nous ! écoutez-nous ! Tout doux !
La Manuelita disait… Etc.
Alors la Carmencita… Etc.
Tout doux ! tout doux ! Éloignez-vous et taisez-vous !
Voyons, brigadier… Maintenant que nous avons un peu de silence… qu’est-ce que vous avez trouvé là-dedans ?…
J’ai d’abord trouvé trois cents femmes, criant, hurlant, gesticulant, faisant un tapage à ne pas entendre Dieu tonner… D’un côté, il y en avait une, les quatre fers en l’air, qui criait : « Confession ! confession !… je suis morte… » Elle avait sur la figure un X qu’on venait de lui marquer en deux coups de couteau… En face de la blessée j’ai vu…
Eh bien ?…
J’ai vu mademoiselle…
Mademoiselle Carmencita ?
Oui, mon lieutenant…
Et qu’est-ce qu’elle disait, mademoiselle Carmencita ?
Elle ne disait rien, mon lieutenant ; elle serrait les dents et roulait des yeux comme un caméléon.
On m’avait provoquée… je n’ai fait que me défendre… Monsieur le brigadier vous le dira… N’est-ce pas, monsieur le brigadier ?
Tout ce que j’ai pu comprendre, au milieu du bruit, c’est qu’une discussion s’était élevée entre ces deux dames, et qu’à la suite de cette discussion, mademoiselle, avec le couteau dont elle coupait le bout des cigares, avait commencé à dessiner des croix de Saint-André sur le visage de sa camarade… Le cas m’a paru clair. J’ai prié mademoiselle de me suivre… Elle a d’abord fait un mouvement comme pour résister… puis elle s’est résignée… et m’a suivi, douce comme un mouton !
Et la blessure de l’autre femme ?
Très légère, mon lieutenant : deux balafres à fleur de peau.
Eh bien, la belle ! vous avez entendu le brigadier ?… Je n’ai pas besoin de vous demander si vous avez dit la vérité.
Foi de Navarrais, mon lieutenant !
Eh bien !… vous avez entendu ?… Avez-vous quelque-chose à répondre ?… Parlez, j’attends…
Coupe-moi, brûle-moi, je ne te dirai rien ; Je brave tout, le feu, le fer et le ciel même…
Ce ne sont pas des chansons que je te demande, c’est une réponse.
Mon secret, je le garde, et je le garde bien ; J’en aime un autre et meurs en disant que je l’aime.
Ah ! ah ! nous le prenons sur ce ton-là ?… Ce qui est sûr, n’est-ce pas ? c’est qu’il y a eu des coups de couteau et que c’est elle qui les a donnés… Eh ! eh ! vous avez la main leste décidément. Trouvez-moi une corde.
Voilà, mon lieutenant.
Prenez… et attachez-moi ces deux jolies mains. C’est dommage, vraiment, car elle est gentille… Mais, si gentille que vous soyez, vous n’en irez pas moins faire un tour à la prison. Vous pourrez y chanter vos chansons de Bohémienne ; le porte-clefs vous dira ce qu’il en pense… Je vais écrire l’ordre. C’est vous qui la conduirez…
Où me conduirez-vous ?
À la prison, ma pauvre enfant !…
Hélas ! que deviendrai-je ? Seigneur officier, ayez pitié de moi… Vous êtes si gentil !… Cette corde… comme vous l’avez serrée, cette corde !… J’ai les poignets brisés.
Si elle vous blesse, je puis le desserrer… Le lieutenant m’a dit de vous attacher les mains… il ne m’a pas dit…
Laisse-moi m’échapper… Je te donnerai un morceau de la bar lachi, une petite pierre qui te fera aimer de toutes les femmes.
Nous ne sommes pas ici pour dire des balivernes… Il faut aller à la prison. C’est la consigne, et il n’y a pas de remède.
Tout à l’heure vous avez dit : « Foi de Navarrais !… » vous êtes des Provinces ?…
Je suis d’Elizondo…
Et moi d’Etchalar…
D’Etchalar !… c’est à quatre heures d’Elizondo, Etchalar.
Oui, c’est là que je suis née… J’ai été emmenée par des bohémiens à Séville. Je travaillais à la manufacture pour gagner de quoi retourner en Navarre, près de ma pauvre mère qui n’a que moi pour soutien… On m’a insultée parce que je ne suis pas de ce pays de filous, de marchands d’oranges pourries, et ces coquines se sont mises toutes contre moi parce que je leur ai dit que tous leurs Jacques de Séville avec leurs couteaux ne feraient pas peur à un gars de chez nous avec son béret bleu et son maquila… Camarade, mon ami, ne ferez-vous rien pour une payse ?
Vous êtes Navarraise ? vous !…
Sans doute !…
Allons donc !… il n’y a pas un mot de vrai… vos yeux seuls, votre bouche, votre teint… Tout vous dit bohémienne…
Bohémienne, tu crois ?
J’en suis sûr…
Au fait, je suis bien bonne de me donner la peine de mentir… Oui, je suis bohémienne, mais tu n’en feras moins ce que je te demande… Tu le feras parce que tu m’aimes…
Moi !
Eh ! oui, tu m’aimes… ne me dis pas non, je m’y connais !… tes regards, la façon dont tu me parles… Et cette fleur que tu as gardée… oh ! tu peux la jeter maintenant… cela n’y fera rien : elle est restée assez de temps sur ton cœur ; le charme a opéré…
Ne me parle plus, tu entends ! je te défends de me parler…
C’est très bien, seigneur officier, c’est très bien… Vous me défendez de parler, je ne parlerai plus…
Près des remparts de Séville, Chez mon ami Lillas Pastia, J’irai danser la séguedille Et boire du manzanilla !…
Oui, mais toute seule on s’ennuie, Et les vrais plaisir sont à deux ; Donc pour me tenir compagnie, J’emmènerai mon amoureux… Mon amoureux ! il est au diable ; Je l’ai mis à la porte hier… Mon pauvre cœur, très consolable, Mon cœur est libre comme l’air… J’ai des galants à la douzaine, Mais ils ne sont pas à mon gré ; Voici la fin de la semaine : Qui veut m’aimer, je l’aimerai. Qui veut mon âme elle est à prendre… Vous arrivez au bon moment : Je n’ai guère le temps d’attendre, Car avec mon nouvel amant… Près de la porte de Séville, Chez mon ami Lillas Pastia, J’irai danser la séguedille Et boire du manzanilla.
Tais-toi !… Je t’avais dit de ne pas me parler… Je ne te parle pas… je chante pour moi-même, Et je pense… il n’est pas défendu de penser…
Et que, l’un de ces jours, je pourrais bien aimer… Carmen !… Mon officier n’est pas un capitaine, Pas même un lieutenant… il n’est que brigadier… Mais c’est assez pour une bohémienne, Et je daigne m’en contenter !
Carmen, je suis comme un homme ivre… Si je cède, si je me livre, Ta promesse, tu la tiendras… Si je t’aime, tu m’aimeras…
Près de la porte de Séville, Chez mon ami Lillas Pastia, Nous danserons la séguedille Et boirons du manzanilla.
Le lieutenant !… Prenez garde.
Voici l’ordre… partez et faites bonne garde…
Laisse-toi renverser… le reste me regarde !
L’amour est enfant de Bohême, Il n’a jamais connu de loi ; Si tu ne m’aimes pas, je t’aime ; Si je t’aime, prends garde à toi !…
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Acte II
I
Les tringles des sistres tintaient Avec un éclat métallique, Et sur cette étrange musique Les zingarellas se levaient ; Tambours de basque allaient leur train, Et les guitares forcenées Grinçaient sous des mains obstinées… Même chanson, même refrain, La la la la la la !
II
Les anneaux de cuivre et d’argent Reluisaient sur les peaux bistrées ;
D’orange ou de rouge zébrées, Les étoffes flottaient au vent ; La danse au chant se mariait, D’abord indécise et timide, Plus vive ensuite et plus rapide… Cela montait, montait, montait !… La la la la la la ! La la la la la la.
III
Les bohémiens à tour de bras, De leurs instruments faisaient rage, Et cet éblouissant tapage Ensorcelait les zingaras ! Sous le rythme de la chanson, Ardentes, folles, enfiévrées, Elles se laissaient, enivrées, Emporter par le tourbillon ! La la la la la la ! La la la la la la.
Vous avez quelque chose à nous dire, maître Lillas Pastia ?
Mon Dieu, messieurs…
Parle, voyons…
Il commence à se faire tard… et je suis, plus que personne, obligé d’observer les règlements, monsieur le corrégidor étant assez mal disposé à mon égard… je ne sais pas pourquoi il est mal disposé…
Je le sais très bien, moi. C’est parce que ton auberge est le rendez-vous ordinaire de tous les contrebandiers de la province.
Que ce soit pour cette raison ou pour une autre, je suis obligé de prendre garde… Or, je vous le répète, il commence à se faire tard.
Cela veut dire que tu nous mets à la porte !…
Oh ! non, messieurs les officiers… oh ! non… je vous fais seulement observer que mon auberge devrait être fermée depuis dix minutes…
Dieu sait ce qui s’y passe dans ton auberge, une fois qu’elle est fermée !…
Oh ! mon lieutenant !…
Enfin, nous avons encore, avant l’appel, le temps d’aller passer une heure au théâtre… Vous y viendrez avec nous, n’est-ce pas, les belles ?
Non, messieurs les officiers, non… nous restons ici, nous.
Comment ! vous ne viendrez pas ?…
C’est impossible…
Mercédès !…
Je regrette…
Frasquita !…
Je suis désolée…
Mais toi, Carmen, je suis bien sûr que tu ne refuseras pas…
C’est ce qui vous trompe, mon lieutenant !… je refuse, et encore plus nettement qu’elles deux, si c’est possible !…
Tu m’en veux ?
Pourquoi vous en voudrais-je ?
Parce qu’il y a un mois, j’ai eu la cruauté de t’envoyer à la prison…
À la prison ?…
J’étais de service : je ne pouvais pas faire autrement.
À la prison ?… je ne souviens pas d’être allée à la prison…
Je le sais, pardieu ! bien que tu n’y es pas allée… le brigadier qui était chargé de te conduire ayant jugé à propos de te laisser échapper… et de se faire dégrader et emprisonner pour cela…
Dégrader et emprisonner ?…
Mon Dieu, oui !… on n’a pas voulu admettre qu’une aussi petite main ait été assez forte pour renverser un homme…
Oh !
Cela n’a pas paru naturel…
Et ce pauvre garçon et redevenu simple soldat ?…
Oui… et il a passé un mois en prison…
Mais il en est sorti ?
Depuis hier seulement !
Tout est bien, puisqu’il en est sorti, tout est bien !
À la bonne heure ! tu te consoles vite…
Et j’ai raison… Si vous m’en croyez, vous ferez comme moi : vous voulez nous emmener, nous ne voulons pas vous suivre… vous vous consolerez…
Il faudra bien !
Vivat ! vivat le torero ! Vivat ! vivat Escamillo !
Vivat ! vivat le torero ! Vivat ! vivat Escamillo !…
Qu’est-ce que c’est que ça ?
Une promenade aux flambeaux…
Et qui promène-t-on ?
Je le reconnais… C’est Escamillo… un torero qui s’est fait remarquer aux dernières courses de Grenade et qui promet d’égaler la gloire de Montès et de Pepe Illo…
Pardieu, il faut le faire venir… nous boirons en son honneur !
C’est cela !… je vais l’inviter… Monsieur le torero… voulez-vous nous faire l’amitié de monter ici ? vous y trouverez des gens qui aiment fort tous ceux qui, comme vous, ont de l’adresse et du courage… Il vient…
Messieurs les officiers, je vous avais dit…
Ayez la bonté de nous laisser tranquille, maître Lillas Pastia, et faites-nous apporter de quoi boire…
Vivat ! vivat le torero ! Vivat ! vivat Escamillo !
Ces dames et nous, vous remercions d’avoir accepté notre invitation… Nous n’avons pas voulu vous laisser passer sans boire avec vous au grand art de la tauromachie.
Messieurs les officiers, je vous remercie.
I
Votre toast… je peux vous le rendre, Señors, car avec les soldats Les toreros peuvent s’entendre : Pour plaisir ils ont les combats !… Le cirque est plein, c’est jour de fête, Le cirque est plein du haut en bas. Les spectateurs perdant la tête S’interpellent à grands fracas : Apostrophes, cris et tapage Poussés jusques à la fureur, Car c’est la fête du courage. C’est la fête des gens de cœur…
Toréador, en garde ! Etc.
II
Tout d’un coup l’on fait silence ; Plus de cris ! que se passe-t-il ? C’est l’instant, le taureau s’élance En bondissant hors du toril… Il entre, il frappe, un cheval roule En entraînant un picador : « Bravo, toro !… » hurle la foule, Le taureau va, vient, frappe encor… En secouant ses banderilles, Il court : le cirque est plein de sang ; On se sauve, on franchit les grilles… Allons ! c’est ton tour maintenant.
Toréador, en garde ! Etc.
Messieurs les officiers, je vous en prie…
C’est bien, c’est bien, nous partons…
Dis-moi ton nom, et, la première fois que je frapperai le taureau, ce sera ton nom que je prononcerai.
Je m’appelle la Carmencita.
La Carmencita ?
Carmen, la Carmencita, comme tu voudras.
Et bien ! Carmen ou la Carmencita, si je m’avisais de t’aimer et d’être aimé de toi, qu’est-ce que tu me répondrais ?
Je répondrais que tu peux m’aimer tout à ton aise, mais que, quant à être aimé de moi pour le moment, il n’y faut pas songer !
Ah !
C’est comme ça.
J’attendrai, alors, et je me contenterai d’espérer…
Il n’est pas défendu d’attendre et il est toujours agréable d’espérer.
Vous ne venez pas décidément ?
Mais non, mais non…
Mauvaise campagne, lieutenant !…
Bah ! la bataille n’est pas encore perdue… Écoute-moi, Carmen : puisque tu ne veux pas venir avec nous, c’est moi qui, dans une heure, reviendrai ici…
Ici ?…
Oui, dans une heure… après l’appel.
Je ne vous conseille pas de revenir…
Je reviendrai tout de même. Nous partons avec vous, torero, et nous nous joindrons au cortège qui vous accompagne.
C’est un grand honneur pour moi ; je tâcherai de ne pas m’en montrer indigne lorsque je combattrai sous vos yeux.
Toréador, en garde ! Et songe en combattant, Etc.
Pourquoi étais-tu si pressé de les faire partir et pourquoi nous as-tu fait signe de ne pas les suivre ?
Le Dancaïre et le Remendado viennent d’arriver… ils ont à vous parler de vos affaires, des affaires d’Égypte.
Le Dancaïre et le Remendado ?…
Oui, les voici… tenez…
Eh bien, les nouvelles ?…
Pas trop mauvaises les nouvelles… Nous arrivons de Gibraltar…
Jolie ville, Gibraltar !… on y voit des Anglais, beaucoup d’Anglais… de jolis hommes, les Anglais… un peu froids, mais distingués…
Remendado !…
Patron ?…
Vous comprenez ?
Parfaitement, patron !…
Taisez-vous alors… Nous arrivons de Gibraltar, nous avons arrangé avec un patron de navire, le débarquement de marchandises anglaises. Nous irons les attendre près de la côte, nous en cacherons une partie dans la montagne et nous ferons passer le reste… Tous nos camarades ont été prévenus… ils sont ici, cachés… mais c’est de vous trois surtout que nous avons besoin… vous allez partir avec nous…
Pourquoi faire ? pour vous aider à porter les ballots ?…
Oh ! non… faire porter des ballots à des dames… ça ne serait pas distingué.
Remendado ?
Oui, patron.
Nous ne vous ferons pas porter des ballots, mais nous aurons besoin de vous pour autre chose.
Nous avons en tête une affaire ! Est-elle bonne, dites-nous ? Elle est admirable, ma chère ; Mais nous avons besoin de vous. De nous ? De vous ! Car nous l’avouons humblement Et très respectueusement, Quand il s’agit de tromperie,
Il est toujours bon, sur ma foi, D’avoir les femmes avec soi. Et sans elles, Mes toutes belles, On ne fait jamais rien De bien ! Quoi, sans nous jamais rien De bien ? N’êtes-vous pas de cet avis ? Si fait, je suis De cet avis. En matière de tromperie, De duperie, De volerie, Il est toujours bon, sur ma foi, D’avoir les femmes avec soi ! Et sans elles, Les toutes belles, On ne fait jamais rien De bien. C’est dit, alors : vous partirez ? Quand vous voudrez. Mais tout de suite… Ah ! permettez…
S’il vous plaît de partir, partez, Mais je ne suis pas du voyage ; Je ne pars pas, je ne pars pas !
Carmen, mon amour, tu viendras, Et tu n’auras pas le courage De nous laisser dans l’embarras. Je ne pars pas, je ne pars pas !
Mais au moins la raison, Carmen, tu la diras ?
Je suis amoureuse. Qu’a-t-elle dit ? Elle dit qu’elle est amoureuse. Amoureuse ! Amoureuse ! Voyons, Carmen, sois sérieuse. Amoureuse à perdre l’esprit…
Faire marcher de front le devoir et l’amour.
Il faudra que l’amour passe avant le devoir.
Ce n’est pas là ton dernier mot ? Pardonnez-moi ! Carmen, il faut Que tu te laisses attendrir ! Il faut venir, Carmen, il faut venir.
Car entre nous… Quant à cela, je l’admets bien avec vous… En matière de tromperie, De duperie, De volerie, Etc.
En voilà assez !… je t’ai dit qu’il fallait venir, et tu viendras… je suis le chef…
Comment dis-tu ça ?…
Je te dis que je suis le chef…
Et tu crois que je t’obéirai ?…
Carmen !…
Eh bien ?…
Je vous en prie… des personnes si distingués !…
Attrape ça, toi !…
Patron !…
Qu’est-ce que c’est ?…
Rien, patron !…
Amoureuse… ce n’est pas une raison, cela !…
Le fait est que ce n’en est pas une… moi aussi, je suis amoureux… et ça ne m’empêche pas de me rendre utile…
Partez sans moi… j’irai vous rejoindre demain… mais, pour ce soir, je reste…
Je ne t’ai jamais vue comme cela… Qui attends-tu, donc ?…
Un pauvre diable de soldat qui m’a rendu service…
Ce soldat qui était en prison ?
Oui.
Et à qui, il y a quinze jours, le geôlier a remis de ta part un pain dans lequel il y avait une pièce d’or et une lime ?…
Oui.
Il s’en est servi, de cette lime ?…
Non.
Tu vois bien ! ton soldat aura eu peur d’être puni plus rudement qu’il ne l’avait été ; ce soir encore il aura peur… tu auras beau entr’ouvrir les volets et regarder s’il vient, je parierais qu’il ne viendra pas.
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The end
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