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DES PRINCIPES DE L’ÉCONOMIE ET DE L’IMPÔT.
Avertissement
Je me suis efforcé, dans cette édition, d’expliquer plus nettement que dans les précédentes mon opinion sur le problème important et difficile de la valeur : j’ai donc fait quelques additions au premier chapitre. J’ai aussi introduit un nouveau chapitre sur la question des machines, recherchant ainsi l’effet que des perfectionnements mécaniques produisent sur la situation des différentes classes de la société. Dans le chapitre consacré aux propriétés distinctives de la valeur et des richesses, j’ai interrogé et examiné les doctrines de sur ce sujet, doctrines qu’il a d’ailleurs corrigées dans la quatrième édition de son ouvrage. Dans le dernier chapitre, je me suis appliqué à faire ressortir plus nettement que jamais ce principe qui veut qu’un pays soit apte à payer des impôts additionnels en argent, alors même que l’ensemble de la valeur pécuniaire de ses marchandises vient à baisser, soit par une diminution dans la quantité de travail nécessaire pour produire le blé indigène, soit par la possibilité d’obtenir une portion du blé qu’il consomme à des prix moins élevés au dehors, et cela, au moyen de l’exportation de ses produits fabriqués. Cette considération a un intérêt immense, car elle s’allie directement au système de la libre importation des blés étrangers, fait capital, surtout dans les pays qui plient sous le faix d’une dette nationale énorme. J’ai essayé de montrer que la faculté d’acquitter des impôts ne dépend ni de la valeur vénale de l’ensemble des marchandises, ni du revenu net en argent des capitalistes et des propriétaires, mais de la valeur en argent du revenu de chacun, comparée à la valeur en argent des objets qu’il consomme habituellement.
Chapitre 1
Adam Smith a remarqué que le mot Valeur a deux significations différentes, et exprime, tantôt l’utilité d’un objet quelconque, tantôt la faculté que cet objet transmet à celui qui le possède, d’acheter d’autres marchandises. Dans un cas la valeur prend le nom de valeur en usage ou d’utilité : dans l’autre celui de valeur en échange. « Les choses, dit encore Adam Smith, qui ont le plus de valeur d’utilité n’ont souvent que fort peu ou point de valeur échangeable ; tandis que celles qui ont le plus de faveur échangeable ont fort peu ou point de valeur d’utilité. » L’eau et l’air, dont l’utilité est si grande, et qui sont même indispensables à l’existence de l’homme, ne peuvent cependant, dans les cas ordinaires, être donnés en échange pour d’autres objets. L’or, au contraire, si peu utile en comparaison de l’air ou de l’eau, peut être échangé contre une grande quantité de marchandises.
Ce n’est donc pas l’utilité qui est la mesure de la valeur échangeable, quoiqu’elle lui soit absolument essentielle. Si un objet n’était d’aucune utilité, ou, en d’autres termes, si nous ne pouvions le faire servir à nos jouissances, ou en tirer quelque avantage, il ne posséderait aucune valeur échangeable, quelle que fût d’ailleurs sa rareté, ou quantité de travail nécessaire pour l’acquérir.
Les choses, une fois qu’elles sont reconnues utiles par elles-mêmes, tirent leur valeur échangeable de deux sources, de leur rareté, et de la quantité de travail nécessaire pour les acquérir.
Il y a des choses dont la valeur ne dépend que de leur rareté. Nul travail ne pouvant en augmenter la quantité, leur valeur ne peut baisser par suite d’une plus grande abondance. Tels sont les tableaux précieux, les statues, les livres et les médailles rares, les vins d’une qualité exquise, qu’on ne peut tirer que de certains terroirs très-peu étendus, et dont il n’y a par conséquent qu’une quantité très-bornée, enfin, une foule d’autres objets de même nature, dont la valeur est entièrement indépendante de la quantité de travail qui a été nécessaire à leur production première. Cette valeur dépend uniquement de la fortune, des goûts et du caprice de ceux qui ont envie de posséder de tels objets.
Ils ne forment cependant qu’une très-petite partie des marchandises qu’on échange journellement. Le plus grand nombre des objets que l’on désire posséder étant le fruit de l’industrie, on peut les multiplier, non-seulement dans un pays, mais dans plusieurs, à un degré auquel il est presque impossible d’assigner des bornes, toutes les fois qu’on voudra y consacrer l’industrie nécessaire pour les créer.
Quand donc nous parlons des marchandises, de leur valeur échangeable, et des principes qui règlent leurs prix relatifs, nous n’avons en vue que celles de ces marchandises dont la quantité peut s’accroître par l’industrie de l’homme, dont la production est encouragée par la concurrence, et n’est contrariée par aucune entrave.
Dans l’enfance des sociétés la valeur échangeable des choses, ou la règle qui fixe la quantité que l’on doit donner d’un objet pour un autre, ne dépend que de la quantité comparative de travail qui a été employée à la production de chacun d’eux.
« Le prix réel de chaque chose, dit Adam Smith, ce qu’elle coûte réellement à la personne qui a besoin de l’acquérir, est l’équivalent de la peine et de l’embarras qu’il a fallu pour l’acquérir. Ce que chaque chose vaut réellement pour celui qui l’a acquise, et qui cherche à en disposer, ou à l’échanger pour quelque autre objet, c’est la peine et l’embarras que cette chose peut lui épargner, et qu’elle a le pouvoir de rejeter sur d’autres personnes. Le travail a été le premier prix, la monnaie primitive avec labelle tout a été payé. » Et dans un autre endroit il ajoute : « Dans cet état des sociétés naissantes, qui précède l’accumulation des capitaux, et l’appropriation des terres, le rapport entre la quantité de travail nécessaire pour acquérir chaque objet paraît la seule donnée qui puisse conduire à poser une règle pour l’échange des uns contre les autres. Par exemple, si dans une nation de chasseurs il en coûte ordinairement deux fois autant de travail pour tuer un castor que pour tuer un daim, on donnera naturellement deux daims pour un castor, ou, en d’autres termes, un castor vaudra deux daims. Il est tout simple que ce qui est d’ordinaire le produit de deux journées ou de deux heures de travail, vaille le double de ce qui n’exige ordinairement qu’un jour ou une heure de travail. »
Il importe essentiellement en économie politique de savoir si telle est en réalité la base de la valeur échangeable de toutes les choses, excepté de celles que l’industrie des hommes ne peut multiplier à volonté ; car il n’est point de source d’où aient découlé autant d’erreurs, autant d’opinions diverses, que du sens vague et peu précis qu’on attache au mot valeur.
Si c’est la quantité de travail fixée dans une chose, qui règle sa valeur échangeable, il s’ensuit que toute augmentation dans la quantité de ce travail doit nécessairement augmenter la valeur de l’objet auquel il a été employé ; et de même que toute diminution du même travail doit en diminuer le prix.
Adam Smith, après avoir défini avec tant de précision la source primitive de toute valeur échangeable, aurait dû, pour être conséquent, soutenir que tous les objets acquéraient plus ou moins de valeur selon que leur production coûtait plus ou moins de travail. Il a pourtant créé lui-même une autre mesure de la valeur, et il parle de choses qui ont plus ou moins de valeur selon qu’on peut les échanger contre plus ou moins de cette mesure. Tantôt il dit que c’est la valeur du blé, et tantôt il assure que c’est celle du travail ; non pas du travail dépensé dans la production d’une chose, mais de celui que cette chose peut acheter ; — comme si c’étaient là deux expressions équivalentes, et comme si parce que le travail d’un homme est devenu deux fois plus productif, et qu’il peut créer une quantité double d’un objet quelconque, il s’ensuivait qu’il doit obtenir en échange une double rétribution.
Si cela était vrai, si la rétribution du travailleur était toujours proportionnée à sa production, il serait en effet exact de dire que la quantité de travail fixée dans la production d’une chose, et la quantité de travail que cet objet peut acheter, sont égales ; et l’une ou l’autre indifféremment pourrait servir de mesure exacte pour les fluctuations des autres objets. Mais ces deux quantités ne sont point égales : la première est en effet très-souvent une mesure fixe qui indique exactement la variation des prix des autres objets ; la seconde, au contraire, éprouve autant de variations que les marchandises ou denrées avec lesquelles on peut la comparer. C’est ainsi qu’Adam Smith, après avoir, avec beaucoup de sagacité, démontré combien une mesure variable, telle que l’or et l’argent, était insuffisante pour servir à déterminer le prix variable des autres objets, a lui-même adopté une mesure tout aussi variable, en choisissant pour cela le blé ou le travail.
L’or et l’argent sont sans doute sujets à des fluctuations de valeur par la découverte de mines nouvelles et plus riches, mais ces découvertes sont rares, et leurs effets, quoique importants, se bornent à des époques d’une durée comparativement courte. Leur valeur peut aussi éprouver des variations par l’effet des améliorations introduites dans l’exploitation des mines et dans les machines qui y sont employées, ces améliorations produisant avec le même travail plus de métal. Enfin l’épuisement graduel des mines qui fournissent les métaux précieux, peut encore déterminer certaines fluctuations sur les marchés. Mais est-il une seule de ces causes de fluctuation à laquelle le blé ne soit également sujet ? Sa valeur ne varie-t-elle pas par les améliorations dans l’agriculture, dans les instruments aratoires, par le perfectionnement des machines, ainsi que par la découverte de nouveaux terrains fertiles, qui, livrés à la culture dans d’autres pays, ne peuvent manquer d’influer sur le prix des grains dans tout marché où l’importation sera libre ? D’ailleurs, le blé n’est-il pas sujet à hausser, par les prohibitions, par l’accroissement des richesses et de la population, et par la difficulté plus grande d’extraire un plus fort approvisionnement de blé des mauvais terrains dont la culture exige beaucoup plus de travail ?
La valeur du travail n’est-elle pas également variable ; et n’est-elle pas modifiée, ainsi que toutes choses, par le rapport entre l’offre et la demande, rapport qui varie sans cesse avec la situation du pays ? n’est-elle pas encore affectée par le prix variable des subsistances et des objets de première nécessité, à l’achat desquels l’ouvrier dépense son salaire ?
Dans un même pays, pour produire une quantité déterminée d’aliments ou d’objets de première nécessité, il faut peut-être dans un temps le double du travail qui aurait suffi dans une autre époque éloignée ; et il se peut néanmoins que les salaires des ouvriers ne soient que fort peu diminués. Si l’ouvrier recevait pour ses gages, à la première époque, une certaine quantité de nourriture et de denrées, il n’aurait probablement pu subsister si on la lui avait diminuée. Les substances alimentaires et les objets de première nécessité auraient, dans ce cas, haussé de cent pour cent, en estimant leur valeur par la quantité de travail nécessaire à leur production, tandis que cette valeur aurait à peine augmenté si on l’eût mesurée par la quantité de travail contre laquelle s’échangeraient ces substances.
On peut faire la même remarque à l’égard de deux ou de plusieurs pays. L’on sait qu’en Amérique et en Pologne, sur les dernières terres mises en culture, le travail d’une année donne plus de blé qu’en Angleterre. Or, en supposant que toutes les autres denrées soient dans les trois pays à aussi bon marché, ne serait-ce pas une grande erreur de conclure que la quantité de blé payée à l’ouvrier doit être dans chaque pays proportionnée à la facilité de la production.
Si la chaussure et les vêtements de l’ouvrier pouvaient être fabriqués par des procédés nouveaux et perfectionnés, et exiger seulement le quart du travail que leur fabrication demande actuellement, ils devraient baisser probablement de soixante-quinze pour cent ; mais loin de pouvoir dire que par là l’ouvrier au. lieu d’un habit et d’une paire de souliers, en aura quatre, il est au contraire certain que son salaire, réglé par les effets de la concurrence et par l’accroissement de la population, se proportionnerait à la nouvelle valeur des denrées à acheter. Si de semblables perfectionnements s’étendaient à tous les objets de consommation de l’ouvrier, son aisance se trouverait probablement augmentée, quoique la valeur échangeable de ces objets, comparée à celle des objets dont la fabrication n’aurait éprouvé aucun perfectionnement remarquable, se trouvât considérablement réduite, et qu’on les obtint par une quantité bien moindre de travail.
Il n’est donc pas exact de dire avec Adam Smith ; « que puisque le même travail peut quelquefois acheter une plus grande, et quelquefois une plus petite quantité de marchandises, c’est la valeur des marchandises qui change, et non celle du travail. » Et par conséquent, « que la valeur du travail étant la seule qui soit invariable, elle seule peut servir de mesure fondamentale et exacte au moyen de laquelle on puisse en tout temps et en tout lieu estimer et comparer la valeur de toutes les denrées ou marchandises. » Il est cependant exact de dire, ainsi que Smith l’avait avancé auparavant, « que les quantités proportionnelles de travail nécessaires pour obtenir chaque objet, paraissant offrir la seule donnée qui puisse conduire à poser une règle pour l’échange des uns contre les autres » ; ou, en d’autres mots, que c’est la quantité comparative de denrées que le travail peut produire, qui détermine leur valeur relative présente ou passé, et non les quantités comparatives de denrées qu’on donne à l’ouvrier en échange, ou en paiement de son travail.
Deux marchandises varient, je suppose, dans leur valeur relative, et nous désirons savoir celle qui a subi cette variation, cette transformation. En comparant l’une d’elles avec des souliers, des bas, des chapeaux, du fer, du sucre et toutes les autres marchandises, on trouve que sa valeur échangeable est restée la même ; en comparant l’autre avec les mêmes objets nous trouvons, au contraire, que sa valeur échangeable a varié ; cela seul nous autorise suffisamment à dire que la variation porte sur cette marchandise déterminée et non sur tous les autres objets avec lesquels on l’a comparée. Si, en pénétrant plus avant dans toutes les circonstances relatives à la production de ces différents objets, nous reconnaissons qu’il faut la même quantité de travail et de capital pour produire des souliers, des bas, des chapeaux, du fer, du sucre, etc. ; mais que la production de telle marchandise désignée est devenue moins coûteuse et moins lente, la probabilité se change en certitude. On peut dire alors hardiment que variation de valeur retombe uniquement sur cette marchandise, et on découvre ainsi la cause de cette variation.
Si je trouve qu’une once d’or s’échange pour une quantité moindre de marchandise, et que, cependant, la découverte de mines nouvelles et plus fertiles ou l’emploi de machines plus parfaites permet d’obtenir une quantité déterminée d’or avec moins de travail, je suis autorisé à dire que les causes des variations de la valeur de l’or, relativement à celle des autres marchandises, sont, à la fois, une économie de main d’œuvre et un travail plus facile, plus rapide. De même, si le travail venait à baisser considérablement de valeur relativement aux autres objets, si l’on reconnaissait que cette baisse vient d’une abondance extrême de blé, de sucre, de bas, abondance résultant de moyens de production plus actifs, il serait exact de dire que le blé et les autres objets nécessaires à l’existence ont perdu de leur valeur par suite d’une diminution dans la quantité de travail consacré à les produire, et que ce que l’ouvrier gagne en se procurant plus facilement les moyens d’existence, il le perd par la baisse que subit bientôt le prix de son travail. Non, non, s’écrient aussitôt Adam Smith et M. Malthus : vous aviez sans doute raison de dire, en parlant de l’or, que ses fluctuations se traduisent en réalité par un abaissement de valeur, parce que ni le blé ni le travail n’avaient encore varié ; et de plus, commet l’or achèterait une moins grande quantité de denrées, on pouvait en conclure hardiment que toutes les denrées étaient restées invariables, et que l’or seul avait changé. Mais, lorsque le blé et le travail, — les deux choses que nous avons adoptées comme mesure des valeurs, malgré toutes les variations auxquelles nous les reconnaissons assujetties, — lorsque, dis-je, le blé et le travail baissent, on aurait tort d’en tirer les mêmes conclusions : pour être dans le vrai, il faudrait dire alors que le travail et le blé sont restés stationnaires en face du renchérissement des autres choses.
Or, c’est précisément contre ce langage que je proteste. Je crois que la cause des variations survenues entre le blé et les autres objets, se trouve, comme pour l’or, dans une économie de main d’œuvre : aussi suis-je logiquement entraîné à considérer ces variations comme le résultat d’une baisse dans la valeur du travail et du blé, et non comme un renchérissement des choses contre lesquelles on les échange. Supposons que je loue pour une semaine le travail d’un ouvrier, et qu’au lieu de dix schillings je lui en donne seulement huit ; si, d’ailleurs, il n’est survenu aucune variation dans la valeur de l’argent, il se pourra que cet ouvrier obtienne avec son salaire réduit plus d’aliments et de vêtements qu’auparavant : mais ceci, il faut l’attribuer à un abaissement dans la valeur des objets de consommation de l’ouvrier, et non, comme l’ont avancé Adam Smith et , à une hausse réelle dans la valeur de son salaire. Et pourtant, c’est pour avoir caractérisé ce fait, en disant qu’il constitue, au fond, une baisse dans la valeur du travail, qu’on m’accuse d’avoir adopté un langage nouveau, inusité, et qu’on ne saurait concilier avec les véritables principes de la science. Quant à moi, je crois que les termes inusités sont précisément ceux dont se servent mes adversaires.
Admettons qu’un ouvrier reçoive par semaine un boisseau de blé à une époque où le prix du blé est de 80 sch. par quarter (2 h. 90 l), et que le prix descendant à 40 sch., on lui en donne un boisseau et un quart. Admettons encore qu’il consomme chaque semaine, dans sa famille, un demi-boisseau de blé, et qu’il échange le surplus contre d’autres objets, tels que le combustible, le savon, la chandelle, le thé, le sucre, le sel, etc., etc. ; si les trois quarts de boisseau qui lui resteront dans ce cas ne peuvent lui procurer autant de jouissances et de bien-être que le demi-boisseau dont il disposait autrement, dira-t-on encore que son travail a haussé de valeur ? Adam Smith insiste sur cette hausse, parce que son criterium est le blé, et que l’ouvrier reçoit plus de blé par semaine : mais Adam Smith eût dû y voir, au contraire, une baisse, « parce que la valeur d’une chose dépend de la faculté que transmet cette chose d’acheter les autres marchandises, » et que, dans l’hypothèse supposée, le travail a perdu de cette faculté.
Cependant, quoique je considère le travail comme la source de toute valeur, et sa quantité relative comme la mesure qui règle presque exclusivement la valeur relative des marchandises, il ne faut pas croire que je n’aie pas fait attention aux différentes espèces de travail et à la difficulté de comparer celui d’une heure ou d’un jour consacré à un certain genre d’industrie, avec un travail de la même durée consacré à une autre production. La valeur de chaque espèce de travail est bientôt fixée, et elle l’est avec assez de précision pour satisfaire aux nécessités de la pratique : elle dépend beaucoup de la dextérité comparative de l’ouvrier, et de l’activité avec laquelle il a travaillé. L’échelle comparative une fois établie, elle n’est sujette qu’à peu de variations. Si la journée d’un ouvrier en bijouterie vaut plus que celle d’un ouvrier ordinaire, cette proportion reconnue et déterminée depuis longtemps conserve sa place dans l’échelle des valeurs.
En comparant donc la valeur d’un même objet à des époques différentes, on peut se dispenser d’avoir égard à l’habileté et à l’activité comparatives de l’ouvrier, car elles influent également aux deux époques. Des travaux de la même nature exécutés dans différents temps se comparent entre eux ; et si un dixième, un cinquième ou un quart a été ajouté ou ôté à leur prix, il en résultera un effet proportionné dans la valeur relative de l’objet. Si une pièce de drap valant actuellement deux pièces de toile, venait à valoir dans dix ans quatre pièces de toile, nous serions fondés à conclure en toute sécurité qu’il faut plus de travail pour fabriquer le drap, ou qu’il en faut moins pour faire de la toile, ou même que ces deux causes ont agi en même temps.
Les recherches sur lesquelles je voudrais porter l’attention du lecteur, ayant pour objet l’effet produit par les variations survenues dans la valeur relative des marchandises, et non dans leur valeur absolue, il est peu important de comparer les prix qu’on accorde aux différentes espèces de travail. Nous pouvons présumer que le rapport entre les différents prix reste à peu près le même d’une génération à l’autre, ou au moins que les variations qu’ils éprouvent d’une année à l’autre sont peu sensibles, quelque inégalité qui ait pu s’y trouver dans l’origine, et quels que soient la capacité, l’adresse ou le temps nécessaires pour acquérir la dextérité manuelle dans les différentes branches de l’industrie. Ces légères variations ne sauraient donc avoir, à des époques rapprochées, aucun effet notable sur la valeur relative des choses.
« Le rapport entre les taux différents des salaires et des profits dans les différents emplois du travail et des capitaux, ne paraît pas être modifié d’une manière sensible, ainsi que nous l’avons déjà remarqué, par la richesse ou la misère, ni par les progrès ou la décadence des sociétés. De telles révolutions dans l’État doivent, en effet, influer sur le taux général des salaires et des profits, mais elles finissent par modifier également les uns et les autres dans tous leurs différents emplois. Leurs rapports mutuels doivent donc rester les mêmes, et peuvent à peine subir une grande variation tant soit peu durable, par la suite de semblables révolutions. »
Même dans cet état primitif des sociétés dont il est question dans Adam Smith, le chasseur sauvage a besoin d’un capital quelconque, créé peut-être par lui-même et qui lui permette de tuer le gibier. S’il n’avait aucune espèce d’arme offensive, comment tuerait-il un castor ou un daim ? La valeur de ces animaux se composerait donc d’abord du temps et du travail employés à leur destruction, et ensuite du temps et du travail nécessaires au chasseur pour acquérir son capital, c’est-à-dire l’arme dont il s’est servi.
Supposons que l’arme propre à tuer le castor exige, pour sa fabrication, beaucoup plus de travail que celle qui suffit pour tuer le daim, en raison de la difficulté plus grande d’approcher du premier de ces animaux, et de la nécessité d’être par conséquent muni d’une arme propre à porter un coup assuré. Dans ce cas, il est probable qu’un castor vaudra plus que deux daims, précisément parce que, tout considéré, il faudra plus de travail pour tuer le premier.
Tous les instruments nécessaires pour tuer les castors et les daims pourraient aussi n’appartenir qu’à une seule classe d’hommes, une autre classe se chargeant du travail de la chasse ; mais leur prix comparatif serait toujours proportionné au travail employé, soit pour se procurer le capital, soit pour tuer ces animaux. Que les capitaux fussent abondants ou rares par rapport au travail ; qu’il y eût abondance ou disette des aliments et autres objets de première nécessité, les personnes qui auraient consacré une valeur égale de capital à un de ces deux emplois, pourraient retirer une moitié, un quart, ou un huitième du produit, le reste servant de salaire à ceux qui auraient fourni leur travail. Mais cette division d’intérêts ne saurait affecter la valeur réelle des produits ; en effet, soit que les profits du capital s’élèvent à cinquante, à vingt, ou à dix pour cent, soit que les salaires des ouvriers s’élèvent ou s’abaissent, l’effet en sera le même dans les deux emplois différents.
Qu’on suppose les occupations de la société plus étendues, en sorte que les uns fournissent les canots, les filets et les appareils nécessaires à la pêche ; et les autres, les semences et les instruments grossiers dont on se sert en commençant une culture : il sera toujours vrai de dire cependant que la valeur échangeable des objets produits est proportionnée au travail employé à leur production, et je ne dis pas seulement à leur production immédiate, mais encore à la fabrication des instruments et machines nécessaires à l’industrie qui les produit.
Si nous envisageons un état de société encore plus avancé, où les arts et le commerce fleurissent, nous verrons que c’est toujours le même principe qui détermine les variations dans la valeur des marchandises. En estimant, par exemple, la valeur échangeable des bas de coton, nous verrons qu’elle dépend de la totalité du travail nécessaire pour les fabriquer et les porter au marché. Il y a d’abord le travail nécessaire à la culture de la terre où l’on a récolté le coton brut ; puis celui qui a servi à le transporter dans le pays où l’on doit fabriquer les bas, — ce qui comprend une partie du travail employé à la construction du navire qui doit porter le coton, et qui est payé dans le fret des marchandises. Puis, vient le travail du fileur et du tisserand, et une partie de celui de l’ingénieur, du serrurier, du charpentier, qui a construit les bâtiments et les machines ; enfin les services du détaillant et de plusieurs autres personnes qu’il serait inutile d’énumérer. La somme totale de toutes ces sortes de travaux détermine la quantité des divers objets qui doit être échangée contre ces bas ; et une pareille estimation de tout le travail employé à la production de ces objets eux-mêmes, réglera également la quantité qui doit en être donnée pour les bas.
Pour nous convaincre que c’est là le fondement réel de toute valeur échangeable, supposons qu’il ait été fait un perfectionnement qui abrége le travail dans une des différentes opérations que le coton brut doit subir, avant que des bas de coton puissent être apportés au marché pour être échangés contre d’autres objets ; et observons quels en seraient les effets. S’il fallait effectivement moins de bras pour cultiver le coton et pour le récolter ; si l’on employait moins de matelots pour manœuvrer, ou moins de charpentiers pour construire le navire qui doit nous le porter ; si moins de personnes étaient employées à construire les bâtiments et les machines ; ou si après leur construction on en augmentait la puissance, les bas baisseraient infailliblement de prix, et par conséquent on ne pourrait plus les que pour une moindre quantité d’autres objets. Ils baisseraient de prix, parce qu’une moindre portion de travail suffirait pour les produire, et ils ne pourraient plus être donnés en échange que pour une quantité moindre d’articles dans la fabrication desquels il ne se serait point opéré une pareille économie de main-d’œuvre.
Une économie dans le travail ne manque jamais de faire baisser la valeur relative d’une marchandise, — que cette économie porte sur le travail nécessaire à la fabrication de l’objet même, ou bien sur le travail nécessaire à la formation du capital employé dans cette production. Qu’il y ait moins de blanchisseurs, de fileurs et de tisserands directement employés à la fabrication des bas, ou moins de matelots, de charretiers, d’ingénieurs, de forgerons occupés indirectement à la même production : dans l’un et l’autre cas, le prix devra baisser. Dans le premier, toute l’économie de travail porterait entièrement sur les bas auxquels cette portion de travail était uniquement consacrée ; dans le second, une partie seulement de cette épargne porterait sur les bas, — l’autre retombant sur tous les autres objets à la production desquels contribuaient les bâtiments, les machines et les moyens de transport.
Supposons que dans un état de société peu avancé les arcs et les flèches du chasseur aient une valeur et une durée pareilles à celles du canot et des instruments du pêcheur, — les uns et les autres étant, d’ailleurs, le produit de la même quantité de travail. Dans un tel état de choses, la valeur du gibier, produit de la journée de travail du chasseur, sera exactement la même que celle du poisson pris par le pêcheur dans sa journée. Le rapport entre la valeur du poisson et celle du gibier se trouvera entièrement déterminé par la quantité de travail dépensé pour se procurer l’un et l’autre, quelle que soit la quantité de chacun des produits, et indépendamment du taux plus ou moins élevé des salaires ou des profits en général. Si, par exemple le pêcheur avait un canot et des instruments de pêche pouvant durer dix ans, et ayant une valeur de 100 liv. st. ; s’il employait dix hommes dont le salaire serait de 100 liv. st. et dont le travail donnerait chaque jour vingt saumons ; si, d’un autre côté, le chasseur, possédant des armes d’une égale valeur et d’une égale durée, employait aussi dix hommes dont le salaire serait de 100 liv. st. et dont le travail lui procurerait dix daims par jour, le prix naturel d’un daim devrait être de deux saumons, — que la portion du produit total accordée aux travailleurs qui l’ont pris fût, d’ailleurs, grande ou petite. La proportion de ce qui a pu être payé comme salaire est de la plus haute importance pour la question des profits ; car il est évident qu’ils doivent être forts ou faibles selon que les salaires sont élevés ou à bas prix ; mais cela ne peut nullement affecter la valeur relative du poisson et du gibier, le prix des journées devant être au même taux dans les deux genres d’industrie. Dans le cas où le chasseur voudrait exiger que le pêcheur lui donnât plus de poisson pour chaque pièce de gibier, en alléguant qu’il a dépensé une plus grande partie de sa chasse, ou de ce que vaut sa chasse, pour payer les journées de ses chasseurs, le pêcheur lui répondrait qu’il se trouve précisément dans le même cas. Par conséquent tant qu’une journée de travail continuera à donner à l’un la même quantité de poisson, à l’autre la même quantité de gibier, le taux naturel de l’échange sera de un daim pour deux saumons, quelles que soient d’ailleurs les variations de salaires et de profits et l’accumulation du capital.
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