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De la manière de négocier avec les souverains

François de Callières · 1716 · Free in the US

74,345 words · about 5 h 12 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1716 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=De_la_manière_de_négocier_avec_les_souverains&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
François de Callières
Language
French
Published
1716
Length
74,345 words · about 5 h 12 min
Sections
27 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (27)
  1. Front matter about 2 h 36 min
  2. Épître about 2 min
  3. Approbation about 1 min
  4. I about 4 min
  5. Chapitre . about 7 min
  6. Chapitre III. about 14 min
  7. Chapitre IV. about 6 min
  8. Chapitre V. about 11 min
  9. Chapitre VI. about 8 min
  10. Chapitre VII. about 3 min
  11. Chapitre VII. about 10 min
  12. Chapitre IX. about 9 min
  13. Chapitre X. about 6 min
  14. Chapitre XI. about 3 min
  15. Chapitre XII. about 3 min
  16. Chapitre XIII. about 4 min
  17. Chapitre XIV. about 2 min
  18. Chapitre XV. about 8 min
  19. Chapitre XVI. about 8 min
  20. Chapitre XVII. about 7 min
  21. Chapitre XVIII. about 2 min
  22. Chapitre XIX. about 10 min
  23. Chapitre XX. about 2 min
  24. Chapitre XXI. about 8 min
  25. Chapitre XXII. about 12 min
  26. Chapitre XXIII. about 4 min
  27. Chapitre XXIV. about 4 min

Continue:

Front matter

De l’utilité des Negociations, du choix des Ambaſſadeurs & des Envoyez, & des qualitez neceſſaires pour réüſſir dans ces emplois.

Par M. DE CALLIÈRES Conſſeiller Ordinaire du Roi en ſes Conseils, Secretaire du Cabinet de Sa Majesté, ci-devant Ambaſſadeur Extraordinaire & Plenipotentiaire du feu Roi, pour les Traitez de Paix conclus à Ryſwyck. Et l’un des Quarante de l’Academie Françoiſe.

Pour

Épître

ONSEIGNEUR.

L’OUVRAGE que j’ai l’honneur de presenter à V. A.R. a pour but de donner une idée des & des connoiſſances neceſſaires pour former de bon Negociateurs, de leur marquer les routes qu’ils doivent ſuivre & les écueils qu’ils doivent éviter, & d’exhorter ceux qui ſe destinent aux Ambaſſades à ſe rendre capables de remplir dignement des emplois auſſi importans & auſſi difficiles avant que de s’y engager.

L’honneur que le feu Roi m’a fait de me charger de ſes ordres & de ſes pleins pouvoir pour diverses & particulierement pour celles des Traitez de paix conclus à Ryſwyck, a redoublé l’attention que j’ai eûë dès mes jeunes ans à m’inſtruire des forces, des droits, & des prétentions de chacun des principaux Princes & États de l’Europe, de leurs differens interêts, des formes de leur gouvernemens, des cauſes de leurs liaisons, & de leurs démélez ; & des Traitez qu’ils ont faits entr’eux, afin de mettre en œuvre ces connoiſſances dans les du ſervice du Roi & de l’Etat.

Après la perte que la France vient de faire de ce Grand Roi, dont le regne a été ſi glorieux & ſi triomphant, elle avoit besoin de la main de Dieu, qui l’a toûjours ſoûtenuë dans ſes neceſſitez les plus preſſante. Il falloit pour appuyer la minorité du Roi, qui est monté sur le Trône par droit de ſuceſſion, que cette main toute-puiſſante eût formé un Prince du même Sang, d’un courage & auſſi grand que ſa naiſſance, plein d’un parfait amour pour les Peuples de ce grand Royaume, d’un génie aſſez vaſte & aſſez étendu pour fournir à tous leurs beſoins, & pour redreſſer quantité de déſordres que les malheurs d’une longue & pénible guerre avoient introduits ſur la fin du dernier Regne. Enfin il falloit une intelligence ſurperieure à tous les emplois, une capacité ſans bornes, des lumières vives, claires & diſtinctes, & une infatiguable qui ſe multiplie à proportion des néceſſitez de l’État, & tout cela réüni dans la perſonne d’un Prince toûjours juſte, toûjours aimable, toûjours bienfaiſant, & qui a formé en lui le caractere d’un veritable Pere de la Patrie. Ce ſont ces traits si vivement & ſi profondement marquez en Vous, Monseigneur, qui font que toute la France eſt venuë en foule ſe ſoumettre avec une entière confiance & une pleine securité à tous vos Ordres, qu’elle en attend tout ſon repos, & tout ſon bonheur, & qu’elle vous prédit & vous annonce par avance, pour digne prix de vos bienfaits, une gloire qui paſſera jusqu’à la poſtérité la plus reculée. Je ſuis avec un profond reſpect, & un zèle & un attachement singulier,

MONSEIGNEUR,

Approbation

’AI lû par l’ordre de Monſeigneur le Chancelier un Livre qui à pour titre, De la manière de négocier avec les ſouverains, de l’utilité des négociations, du choix des Ambaſſadeurs & des Envoyez, & des qualitez neceſſaire pour réüſſir dans ces emplois, compoſé par , Secrétaire du Cabinet, &c. Cet Ouvrage m’a paru très-utile & par conſequent très-digne d’être imprimé. Les règles que l’Auteur y donne de cet Art ſi important de la négociation, ſont d’autant plus vrayes & plus ſûres, qu’il les à tirées de ſa propre expérience ; & elles doivent d’autant plus être ſuivies, qu’il ne ſépare jamais l’utile de l’honnête, ni le Negociateur habile du véritable homme de bien. Fait à Paris le 13 de Novembre 1715. DACIER.

I

DESSEIN DE L’OUVRAGE.

Chapitre I.

’Art de négocier avec les Souverains eſt ſi important, que la fortune des plus grands États dépend ſouvent de la bonne ou de la mauvaiſe conduite & du dégré de capacite des Negociateurs qu’on y employe, ainſi les Princes & leurs principaux Miniſtres ne peuvent examiner avec trop de ſoin les qualitez naturelles & acquiſes des ſujets qu’ils envoyent dans les Pays Etrangers pour y entretenir une bonne correſpondance avec leurs Maîtres, pour y faire des Traitez de Paix, d’Alliances, de Commerce & d’autres eſpeces, pour empêcher ceux que les autres Puiſſances pourroient y conclure au préjudice de leur Prince, & generalement pour prendre ſoin de tous les interêts qu’on y peut menager dans les diverſes conjonctures qui ſe preſentent.

Tour Prince Chrétien doit avoir pour maxime principale de n’employer la voye des armes pour ſoûtenir ou Faire valoir ſes droits, qu’après avoir tenté & épuiſé celle de la raiſon & de la perſuaſion, & il eſt de ſon interêt d’y joindre encore celle des bien-faits qui eſt le plus ſûr de tous les moyens pour affermir & pour augmenter ſa puiſſance ; mais il faut qu’il ſe ſerve de bons ouvriers qui ſachent les mettre en œuvre pour lui gagner les cœurs & les volontez des hommes, & c’eſt en cela principalement que conſiſte la ſcience de la negociation.

Notre Nation eſt ſi belliqueuſe, qu’elle ne connoît preſque point d’autre gloire ni d’autres honneurs que ceux qui s’acquièrent par la profeſſion des armes. De là vient que la plûpart des François qui ont quelque naiſſance & quelqu’élévation s’appliquent avec ſoin à acquérir les connoiſſances qui peuvent les avancer dans la guerre, & qu’ils négligent de s’inſtruire des divers interêts qui partagent l’Europe & qui ſont les ſources des guerres fréquentes qui s’y font.

Cette inclination & cette application naturelle à notre Nation fait qu’il s’élève fréquemment parmi nous de bons Officiers Généraux, & on ne doit pas s’en étonner ſi on conſidère que nul homme de qualité ne peut devenir Officier Général dans les Armées du Roi, qu’il n’ait paſſé par les degrez où il a appris ſon métier ; par le long exercice qu’il en a fait.

Il n’en eſt pas de même des bons Negociateurs, ils ſont plus rares parmi nous, parce qu’on n’y a point encore établi de diſcipline & de regles certaines, pour inſtruire de bons Sujets dans les connoiſſances neceſſaires à ces ſortes d’emplois ; & qu’au lieu d’y être élevez par dégrez, & à proportion de leur capacité & de leur expérience, comme dans les emplois de la guerre, on voit ſouvent des hommes qui ne ſont jamais ſortis de leurs pays, qui n’ont eu aucune application a s’inſtruire des affaires publiques & d’un génie médiocre, devenir pour leur coup d’eſſai Ambaſſadeurs dans des Pays dont ils ne connoiſſent ni les intérêts, ni les loix, ni les mœurs, ni la langue, ni même la ſituation.

Cependant il n’y a peut-être point d’emploi plus difficile à bien faire que Celui-la ; il y faut de la penetration, de la dexterité, de la ſoupleſſe, une grande étenduë de connoiſſances, & un juſte & fin diſcernement, & il n’eſt pas ſurprenant que les hommes qui s’engagent dans ces emplois pour jouir du titre & des appointemens, & qui n’ont pas la moindre idée de tous les devoirs qui y ſont attachez, y faſſent un apprentiſſage ſouvent très-préjudiciable aux affaires qu’on leur confie.

Ces Negociateurs novices s’enyvrent d’ordinaire des honneurs qu’on rend en leur perſonne à la dignité des Maîtres qu’ils repreſentent, ſemblables à cet âne de la fable, qui recevoit pour lui tout l’encens qu’on brûloit devant la ſtatuë de la Déeſſe qu’il portoit. Cela arrive ſur tout, à ceux qui ſont employez par un grand Prince, auprès d’un Prince inférieur en puiſſance ; ils mêlent dans leurs Diſcours des comparaiſons odieuſes & des menaces indirectes qui lui font trop ſentir la foibleſſe, & qui ne manguent guères de leur attirer ſon averſion & ils reſſemblent plûtôt à des Herauts d’Armes, qu’à des Ambaſſadeurs, dont le but principal doit êrre d’entretenir une bonne correſpondance entre leur Maître & les Princes vers leſquels ils ſont envoyez, & qui ne doivent leur repreſenrer ſa puiſſance que comme un moyen de maintenir ou d’augmenter la leur, au lieu de s’en ſervir à les abaiſſer & à exciter leur reſſentiment & leur jalouſie.

Ces inconveniens joints à pluſieurs autres qu’on a vû arriver du manque de capacité & de la mauvaiſe conduite de pluſieurs Sujets employez par divers Princes à traiter les affaires publiques, donnent lieu de croire qu’il ne ſera pas inutile d’écrire quelques obſervations ſur la manière de négocier avec les Souverains & avec leurs Miniſtres, ſur les qualitez néceſſaires à ceux qui ſe deſtinent à ces ſortes d’emplois, & ſur les moyens de bien choiſir les Sujets les plus propres aux Pays où on les envoye, & à la nature des affaires qu’on leur confie.

Mais avant que d’entrer dans ce détail ; il est bon d’expliquer combien il eſt utile, & même néceſſaire aux Souverains, & surtout à ceux qui gouvernent de grands Etats, d’entretenir de continuelles negociations dans les pays voisins & éloignez ouvertement ou ſecrètement, durant la paix & durant la guerre.

Chapitre .

bien connoître de quelle utilité peuvent être les negociations, il faut conſiderer que tous les Etats dont l’Europe eſt compoſée, ont entr’eux des liaiſons & des commerces neceſſaires qui font qu’on peut les regarder comme des membres d’une même Republique, & qu’il ne peut preſque point arriver de changement conſiderable en quelques-uns de ſes membres qui ne ſoit capable de troubler le repos de tous les autres.

Les démêlez des moindres jettent d’ordinaire de la diviſion entre les principales Puiſſances, à cauſe des divers interêts qu’elles y prennent, & de la protection qu’elles donnent aux partis differens & oppoſez ; l’Hiſtoire eſt pleine des ſuites de ces diviſions qui ont eu ſouvent de foibles commençemens, aiſez à étouffer dans leur naiſſance, & qui ont cauſé dans la ſuite des guerres ſanglantes dans les principaux États de la Chrétienté, ces liaiſons & ces dépendances neceſſaires qui ſe trouvent entre ces differens États, obligent les Souverains & ceux qui gouvernent, d’y entretenir ſans ceſſe des Negociateurs pour découvrir tout ce qui s’y paſſe, & pour en être informez avec diligence & avec exactitude ; & l’on peut dire que cette connoiſſance eſt l’une des plus importantes & des plus neceſſaires pour bien gouverner un État ; parce que le repos du dedans dépend des bonnes meſures que l’on prend au-dehors pour y faire des amis capables de s’oppoſer aux deſſeins de ceux qui voudroient entreprendre de le troubler, & qu’il n’y a point d’État ſi puiſſant par lui-même, qui n’ait beſoin d’alliez pour réſiſter aux forces des autres Puiſſances ennemies, ou jalouſes de ſa proſperité, lorſqu’elles s’uniſſent contre lui.

Un Negociateur éclairé & appliqué, ſert non ſeulement à découvrir les projets & les Cabales qui ſe forment contre les intérêts de ſon Prince dans le pays où il negocie, mais encore à les diſſiper en lui donnant les avis neceſſaires pour en empêcher les ſuites ; il eſt aiſé de faire échouër les plus grandes entrepriſes, lorſqu’on les découvre dès leur naiſſance ; & comme elles ont beſoin de pluſieurs reſſorts pour les faire mouvoir, il n’eſt preſque pas poſſible de les cacher à un Negociateur attentif, qui ſe trouve dans les lieux où elles ſe forment.

Un habile Negociateur ſait profiter des diverſes diſpoſitions & des changemens qui arrivent dans le pays où il eſt, non ſeulement pour y traverſer les deſſeins contraires aux intérêts de ſon Prince, mais encore pour y acheminer d’autres deſſeins qui lui ſont avantageux, & il y produit par ſon induſtrie des changemens favorables aux affaires dont il eſt chargé ; une ſeule conjoncture bien miſe en œuvre, eſt capable de récompenſer au centuple le Prince qu’il ſert ; des dépenſes médiocres qu’il y a faites pour être bien inſtruit de ce qui ſe paſſe chez tous ſes voiſins, & les liaiſons que les Negociateurs habiles & bien choiſis font dans les divers pays où il les envoye, ne peuvent manquer de lui être très-utiles à pluſieurs uſages pour le preſent & pour l’avenir.

Si l’on attend à envoyer dans les pays voiſins ou éloignez, qu’il y ſurvienne des affaires importantes, comme lorſqu’il s’agit d’y empêcher la concluſion de quelque Traité avantageux à une Puiſſance ennemie ou jalouſe, ou une Déclaration de guerre contre un allié qui le rendroit inutile par la neceſſité de pourvoir à ſa propre déffenſe ; les Negociateurs qu’on y envoye en ces occaſions preſſantes, n’ont pas le temps de faire les habitudes & les liaiſons neceſſaires, pour changer des reſolutions priſes, à moins qu’ils n’apportent avec eux de grands moyens qui ſont à charge au Prince qui les donne, & qui ſouvent deviennent inutiles lorſqu’on les employe trop tard.

Le Cardinal de Richelieu qu’on peut : propoſer pour modele aux plus grands Politiques, & à qui la France eſt ſi redevable, faiſoit négocier ſans ceſſe en toute ſorte de Pays, & il en a tiré de très-grandes utilitez pour l’État, comme il le témoigne lui-même dans ſon Teſtament politique. Voici en quels termes il en parle :

Les État reçoivent tant d’avantages des Negociations continuelles, lorſqu’elles ſont conduites avec prudence, qu’il n’eſt pas poſſible de le croire ſi on ne le fait par expérience.

J’avaouë que je n’ai connu cette vérité que cinq ou ſix ans après que j’ai été employé dans le maniement des affaires ; mais j’en ai maintenant tant de certitude que j’oſe dire hardiment, que negocier ſans ceſſe, ouvertement ou ſecretement, en tous lieux, encore même qu’on n’en reçoive pas un fruit préſent, & que celui qu’on en peut attendre à l’avenir ne ſoit pas apparent, eſt choſe tout à fait neceſſaire pour le bien des États. Je puis dire avec veritè avoir vû de mon tems changer tout à fait la face des affaires de la France & de la Chrétienté, pour avoir ſous l’autorité di Roi fait pratiquer ce principe juſques alors abſoulement négligé dans ce Royaume.

Il dit enſuite que la lumière naturelle enſeigne à un chacun qu’il faut faire état de ſes voiſins, parce que comme leur voiſinage leur donne lieu de pouvoir nuire, il les met auſſi en état de pouvoir ſervir, ainſi que les dehors d’une place empêchent qu’on n’en puiſſe d’abord approcher les murailles, & Il ajoûte que les mediocre eſprits reſſerent leurs penſées dans l’étenduë des État où ils ſont nez ; mais ceux à qui Dieu a donné plus de lumieres, n’oublient rien pour ſe forrtifier au loin.

Le témoignage de ce grand génie doit être d’autant plus conſideré, que les grandes choſes qu’il a faites par le moyen des negociations, ſont des preuves convainquantes de la vérité de ce qu’il avance. Il ne s’eſt rien paſſè de conſidérable dans l’Europe durant ſon Miniſtère, où il n’ait eu une très-grande part ; & il a été le premier mobile des principales révolutions qui y ſont arrivées.

Il forma le deſſein de celle du Portugal, qui en 1640 ſe remit ſous la domination de l’heritier legitime de cette Couronne ; il profita du mécontentement des Catalans qui ſe ſouleverent la même année, il envoya juſqu’en Afrique negocier avec les Maures : il avoit auparavant avec ſuccès du côté du Nord, à faire entrer Guſtave Adolphe Roi de Suède dans l’Allemagne, & à la délivrer par ce moyen de la ſervitude de la Maiſon d’Autriche qui y regnoit alors deſpotiquement, qui en dépoſſèdoit les Princes, & qui diſpoſoit de leurs Etats & de leurs dignitez en faveur de ſes amis. & de ſes creatures.

On attribuë encore au Cardinal de Richelieu la revolution qui étoit prête d’arriver en Boheme, par les meſures qui y avoient été priſes pour remettre ce Royaume électif dans ſes anciens droits & pour y faire élire Walſtein Roi, ce qui fut empêché par l’aſſaſſinat de ce Général.

Il forma & il entretint pluſieurs ligues, il acquit à la France dès Alliez conſiderables, qui contribuerent à l’heureux ſuccès de ſes grands deſſeins, & ſur tout à celui d’abaiſſer la puiſſance prodigieuſe de la Maiſon d’Autriche, qui étoit alors ſur le point d’envahir toute l’Europe, ſi la profonde capacité de ce grand Miniſtre & la vaſte étenduë de ſon génie fecond en expediens, ne l’en eût empêché par les negociations qu’il faiſoit faire de toutes parts.

Mais il n’eſt pas neceſſaire d’avoir recours aux exemples paſſez pour connoître ce que peuvent les negociations, nous en voyons tous les jours des effets ſenſibles ; elles cauſent des révolutions ſubites dans de grands Etats, elles arment des Princes & des Nations entieres contre leurs propres intérêts ; elles excitent des ſéditions, des haines, & des jalouſies ; elles forment des ligues & d’autres traitez de diverſe nature entre des Princes & des Etats qui ont des intérêts oppoſez ; elles le détruiſent & rompent les unions les plus étroites, & l’on peut dire que l’art de négocier, bien ou mal conduit, donne la forme bonne ou mauvaiſe aux affaires generales, & à un très-grand nombre de , & qu’il a plus de pouvoir ſur la conduite des hommes, que les Loix qu’ils ont inventées : parce que quand même ils ſeroient plus religieux qu’ils ne ſont à les obſerver, elles ont laiſſé occaſion à une infinité de démêlez & de prétentions indeciſes qui ne ſe peuvent regler que par des conventions, & que ces conventions tant générales que particulières deviennent plus ou moins avantageuſes à chaque partie intereſſée, à proportion du degré de dexterité des Négociateurs qu’on y employe.

Il eſt donc aiſé de conclure qu’un petit nombre de Négociateurs bien choiſis, & répandus dans les divers États de l’Europe, ſont capables de rendre au Prince ou à l’Etat qui les y envoye de très grands ſervices, qu’ils font ſouvent avec des dépenſes médiocres autant d’effet que des Armées entretenuës, parce qu’ils ſavent faire agir les forces des pais où ils negocient en faveur des interêts du Prince qu’il ſervent, & qu’il n’y a rien de plus utile qu’une diverſion faite bien a par un Allié voiſin ou éloigné.

Il eſt encore de l’intérêt d’un grand Prince, d’employer des Négociateurs à offrir ſa médiation dans les démêlez qui arrivent entre les Souverains, & à leur procurer la paix par l’autorité de ſon entremiſe, rien n’eſt plus propre à étendre la réputation de ſa puiſſance, & à la faire reſpecter de toutes les Nations.

Un Prince puiſſant qui entretient ſans ceſſe de ſages & d’habiles Négociateurs dans les divers États de l’Europe, & qui y cultive des amis & des intelligences bien choiſies, eſt en état de régler la deſtinée de ſes voiſins, d’y maintenir la paix, ou d’y entretenir la guerre, ſelon ce qui convient à ſes intérêts ; mais comme ces grands effets dépendent particulièrement de la conduite & des qualitez des Négociateurs qui ſont chargez de ce ſoin ; il eſt bon d’examiner en détail celles qui ſont néceſſaires aux Sujets que l’on deſtine à ces ſortes d’emplois.

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