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De la ladrerie du porc au point de vue de l’hygiène privée et publique

Théodore Fourcés · 1876 · Free in the US

10,660 words · about 45 min to read

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About this book

Author
Théodore Fourcés
Language
French
Published
1876
Length
10,660 words · about 45 min
Sections
6 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (6)
  1. Introduction about 3 min
  2. Chapitre I about 17 min
  3. Chapitre II about 7 min
  4. Chapitre III about 4 min
  5. Chapitre IV about 12 min
  6. CHAPITRE V. Résumé. — Conclusions about 3 min

Continue:

Introduction

Parmi les questions dont s’occupe l’hygiène, celles qui touchent à l’alimentation de l’homme ont eu, on le comprend aisément, le privilège de fixer, dès les siècles les plus reculés, l’attention des savants et des législateurs. Elles se sont présentées à toutes les périodes de l’histoire comme des problèmes dont la solution variait suivant les temps et suivant la forme et la tendance particulière de chaque civilisation.

Aux époques de révélation et de théocratie, la loi religieuse imposait, dans des prescriptions sans appel, le choix de certains aliments, tandis qu’elle en proscrivait d’autres d’une manière absolue ; aux époques de recherche et d’examen, au contraire, des opinions diverses se faisaient jour, et, par la voix d’interprètes plus ou moins puissants, la science acceptait ou réprouvait ce que jusqu’alors on n’eût osé soumettre à la discussion.

Mais au moment où il semble qu’après avoir traversé toutes ces phases, les questions, objets d’une si longue attention, ont épuisé toute la série des arguments contraires, il suffit d’une observation, d’une découverte nouvelle, pour qu’elles se présentent tout à coup sous une face absolument différente et pour qu’elles reprennent un plus grand intérêt.

La question qui doit m’occuper ici est un frappant exemple de ces vicissitudes diverses. Aucun aliment, en effet, plus que celui qui est fourni à l’homme par la viande du porc, n’a traversé des fortunes plus variées.

Tantôt absolument repoussé comme indigeste ou impur, tantôt accueilli avec une grande faveur, cet aliment, depuis les âges les plus éloignés, avait été de plus, au point de vue de ses altérations possibles, l’objet d’une attention toute particulière.

Cette attention, manifestée par des prescriptions religieuses, par des règlements publics ou par des coutumes dont l’histoire a conservé la trace, portait surtout sur le développement, dans la chair musculaire de l’animal, de corps particuliers dont l’origine, la nature et l’influence sur la santé de l’homme donnaient naissance à des appréciations diverses.

Toutefois, ces opinions différentes n’avaient pu s’exercer utilement que sur le fait expérimental des qualités sapides ou digestives de la viande ainsi altérée, puisque la nature même de la ladrerie échappait d’une manière absolue aux observateurs.

La découverte faite, vers la fin du , du cysticerque ladrique, par Redi et Malpighi, et les beaux travaux de Goeze au siècle suivant, jetèrent tout à coup sur cette question un jour nouveau.

Il était réservé à Van Beneden, à Küchenmeister, à Leuckart, en démontrant les transformations et les états successifs des vers cestoïdes, de la faire entrer dans une phase jusqu’alors à peine entrevue. Aussi l’étude de la ladrerie offre-t-elle divers genres d’intérêt, suivant qu’on se place au point de vue de l’histoire naturelle, de l’helminthologie, de la pathologie humaine et vétérinaire, et enfin de l’hygiène privée et publique, et de la police médicale. Les questions qui affèrent à l’histoire naturelle et à l’helminthologie ne seront ici qu’incidemment effleurées, lorsque cela sera nécessaire à la compréhension des faits, pour me renfermer dans la description de la ladrerie et dans l’examen de ses rapports avec l’hygiène privée et publique, et avec la police médicale.

Ces quelques considérations sont, je crois, suffisantes pour faire entrevoir l’esprit et le but de ma thèse. Mais avant d’entrer en matière, je rappellerai sommairement l’ordre dans lequel j’ai cru devoir décrire mon sujet.

Le travail que j’ai l’honneur de soumettre aujourd’hui à l’appréciation de mes lecteurs, comprendra :

L’histoire de la ladrerie du porc et, par suite, la recherche de sa nature et de sa cause première ;

L’étude des conséquences que peut avoir l’introduction, dans l’alimentation de l’homme, de la viande de porc ladre ;

La fréquence de la ladrerie chez le même animal ;

L’historique de la réglementation ancienne et moderne relative à la vente du porc ;

Enfin, un résumé sous forme de conclusions.

Chapitre I

Historique de la ladrerie du porc. — Symptomatologie. — Étiologie.

Définition. — Les mots ladre, ladrerie (de λαιδρός, difforme, gauche, ou, comme on l’a encore dit, du nom de Lazare, d’où la dénomination de lazaroli, donnée par Malpighi aux porcs ladres), ont été quelquefois employés comme synonymes de lépreux, lèpre. Mais cette signification ne peut être conservée aujourd’hui. Le nom de ladrerie doit être exclusivement réservé à une affection parasitaire observée le plus ordinairement chez le porc, mais qui peut atteindre encore d’autres espèces. Elle consiste dans le développement, au milieu des chairs musculaires de l’animal, d’un nombre plus ou moins considérable de cysticerques de la cellulosité ou cysticerques ladriques (cysticercus cellulosæ.)

Les recherches de notre époque ont démontré que le cysticerque ladrique n’est autre chose que la larve ou scolex du tænia solium, et que sa pénétration dans les voies digestives de l’homme est, par suite, la condition nécessaire de la production de ce dernier entozoaire.

Si, partant de ces principes, nous passons à l’examen des faits, nous verrons, en effet, partout coïncider avec l’usage de la viande de porc crue ou peu cuite le développement du tænia.

HISTORIQUE. — La ladrerie était connue des anciens. Aristophane, dans la comédie des Chevaliers, en parle comme d’un fait vulgaire, et Aristote la décrit avec une précision remarquable. Rufus, cité par Oribase, reproduit à peu près exactement la description d’Aristote, aussi bien d’ailleurs que Pline et Didymus. Plutarque la signale dans ses Propos de table, et Arétée la compare à l’éléphantiasis de l’homme.

Des règlements nombreux démontrent que, dans le moyen-âge, la ladrerie du porc était parfaitement connue. Mais il faut arriver à Redi (1689-91), à Malpighi, à Hartmann, pour voir pénétrer dans sa science la connaissance de sa nature parasitaire. En 1760, Pallas, en donnant au cysticerque le nom caractéristique de tænia hydatigena, et Otto Fabricius, en émettant l’avis qu’il provient d’un ver rubanaire, indiquèrent nettement la voie dans laquelle devaient les suivre Gœze, Steenstrup, Siebold, Dujardin. Mais il était réservé à Van Beneden et à Küchenmeister de mettre hors de doute, par leurs travaux, les migrations des entozoaires, et, en établissant la filiation nécessaire du cysticerque et du tænia, d’en faire ressortir les conséquences au point de vue de l’hygiène de l’homme.

Le porc, ai-je dit, n’est pas le seul animal chez lequel on rencontre le cysticerque ladrique. Hartmann l’avait observé chez la chèvre, en 1686 ; Robin l’a rencontré chez un ours mort au jardin des plantes, et beaucoup d’observateurs en ont constaté l’existence chez l’homme. Mais ce sont là cependant des faits relativement assez rares pour pouvoir être considérés comme exceptionnels, et c’est le porc qui est bien évidemment l’habitat normal du scolex du tænia solium.

C’est donc à lui que se rapportera à peu près exclusivement cette étude, quoique cependant certains faits permettent de penser que le bœuf est habité par un cysticerque, dont la pénétration dans le tube digestif de l’homme déterminerait le développement d’un tænia, soit du tænia solium, soit peut-être du tænia mediocanellata.

Description anatomique. — Avant d’étudier les symptômes de la ladrerie, il est important d’examiner les caractères généraux des cysticerques et leur localisation la plus habituelle chez les porcs qui en sont infectés.

Lorsque l’on ouvre un porc affecté de ladrerie, on constate dans l’épaisseur des masses musculaires l’existence de grains blancs auxquels les Latins donnaient le nom de grandines, grêlons, qui en donnent une assez grande idée et qui ne sont autre chose que des cysticerques. Tantôt ceux-ci sont privés de leur vésicule qui a été déchirée, tantôt ils sont encore contenus dans une poche d’apparence séreuse, ellipsoïde le plus souvent, parfois globuleuse, remplie de liquide, et dans laquelle on aperçoit par transparence le parasite sous forme d’une tache blanche, qui lui a fait souvent donner le nom d’albopunctatus.

Lorsque la chair musculaire est remplie d’un grand nombre de cysticerques, la tranche présente une série d’alvéoles ou de cellules qui résultent de la division des vésicules ladriques, et à l’entrée de quelques-unes desquelles on aperçoit le corps de l’animal.

Le cysticerque ladrique vit donc dans un kyste adventif, formé de plusieurs enveloppes ; pour l’apercevoir, il faut d’abord inciser ce kyste et écarter les bords de la section. Cette première enveloppe, dit M. Bocquillon, est cellulaire et circonscrit une cavité arrondie ou ovoïde de 8 à 20 millimètres de diamètre. La cavité est remplie par une seconde vésicule, exactement emboîtée dans la première, et pleine de liquide ; elle fait hernie aussitôt que la première est incisée.

Elle est d’un blanc de lait, un peu transparente, et présente dans un de ses points un pertuis peu apparent par lequel peut sortir la tête de l’animal enkysté. Des bords de ce pertuis descend une membrane que tapisse exactement la précédente, et qui se continue du centre du kyste au corps même du cysticerque. Ce corps s’invagine sur lui-même à la manière d’un doigt de gant ; pour le faire sortir, il suffit de presser sur le kyste, dépouillé de la membrane adventive : aussitôt l’animal sort par l’ouverture indiquée. Le parasite peut, à sa volonté et en se contractant, s’enfermer et s’abriter ; il vit au sein du kyste comme un cynips dans sa gale.

Sans vouloir entrer avec détails dans l’examen microscopique, j’indiquerai rapidement les caractères spécifiques du cysticerque ladrique.

La tête est fort petite, presque tétragone ; on la trouve au fond de la poche, plus ou moins rejetée sur le côté. Elle est pourvue de quatre ventouses, d’une couronne de crochets, qui sont au nombre de vingt-deux à vingt-six environ, et disposés sur deux rangs très-serrés.

Ces caractères, fort analogues à ceux de la tête du tænia solium, avaient, comme on l’a vu, frappé tous les helminthologistes, même avant la découverte de Van Beneden, et leur avaient fait penser qu’il devait exister des relations étroites entre ces deux êtres d’aspects si différents.

Mais ces détails sont ici d’un intérêt secondaire, et il est plus utile de voir comment sont disposées les vésicules ladriques dans l’épaisseur des organes.

Ce sont les masses musculaires qui sont à peu près exclusivement habitées par le cysticerque ladrique. Les muscles le plus fréquemment et le plus puissamment envahis sont ceux de la langue, du cou et des épaules ; puis viennent, par ordre de fréquence, les muscles intercostaux, les muscles des lombes, de la cuisse et de la région vertébrale postérieure.

Sur la même ligne de fréquence, ou à peu près, que les masses musculaires de la langue et du cou, se trouve le tissu cellulaire sous-muqueux de la face inférieure de la langue. C’est vers la base de cet organe et sur les parties latérales du frein que l’on aperçoit le plus ordinairement les vésicules ladriques. Elles, constituent des élevures opalines demi-transparentes, globuleuses ou ovoïdes, qui soulèvent la muqueuse en nombre très-variable. Il est facile, en passant le doigt sur ces vésicules, de reconnaître leur saillie.

C’est par exception qu’on rencontre des cysticerques dans la graisse. Les observateurs qui ont cru en trouver dans les masses graisseuses ont été induits en erreur par la présence de certaines lamelles musculaires, certains peauciers noyés dans la graisse et contenant quelques larves de tænia.

En sa qualité d’organe musculaire, le cœur est très-fréquemment envahi par les cysticerques, qu’il reçoit au moyen de la circulation et à l’état d’embryon libre. Leur nombre peut y acquérir des proportions assez considérables pour qu’on s’étonne de voir que les fonctions de ce viscère n’en soient pas entravées. Dupuy, Hurtrel d’Arboval, Delafond et Lafosse affirment avoir trouvé des cysticerques dans le cerveau, le foie, la rate et les poumons.

La chair des porcs atteints de ladrerie peut en être infectée dans d’énormes proportions ; de même que le volume des vésicules ladriques n’est pas toujours le même ; il varie du volume d’un grain de millet à celui d’un petit haricot.

Kuchenmeister a trouvé 133 cysticerques dans un morceau pesant 4 drachmes et demie, ce qui ferait, pour 22 livres allemandes, 80,000 cysticerques. Cette chair présente de plus quelques caractères spéciaux : elle est plus pâle, plus molle, plus aqueuse que la viande saine.

Cette étude préliminaire suffit en ce moment pour aider à la clarté de la description de la ladrerie.

Symptomatologie.

Les symptômes de la ladrerie sont très-peu nets et souvent difficiles à constater pendant la vie de l’animal. Un seul, la présence de quelques vésicules ladriques sur des points du corps accessibles à la vue, comme la conjonctive, la langue ou les plis de l’anus, peut permettre d’établir le diagnostic. Quant aux symptômes généraux, ils manquent presque absolument, et l’animal le plus profondément infecté présente assez souvent les apparences de la meilleure santé.

Passons cependant en revue quelques-uns des caractères signalés à diverses époques. — Les soies que l’on arrache de la crinière, dit Aristote, présentent à leur extrémité cutanée un aspect sanguinolent, et les animaux ne peuvent laisser en repos leurs pieds de derrière.

M. Lafosse et quelques auteurs modernes ont reproduit le premier de ces caractères, dont d’autres auteurs, au contraire (Delpech entre autres), n’ont pu, dans des examens souvent répétés, constater l’existence, non plus que celle de l’adhérence moindre des soies. Il en a été de même de l’agitation du train de derrière, qui est d’ailleurs tout à fait en contradiction avec l’aspect triste et stupide du porc ladre, qui resterait couché, d’après quelques observateurs, et aurait peine à suivre le troupeau.

On a indiqué encore la diminution de l’appétit, l’aspect terne des yeux, la petitesse et l’inégalité du pouls, le ralentissement de la respiration. Ces derniers symptômes, bien vagues, sont cependant en rapport avec les altérations observées du côté du cœur et des muscles respiratoires.

Grève a le premier signalé une sensibilité excessive du groin, qui empêcherait le porc ladre de fouiller la terre et lui ferait pousser des cris de douleur lorsqu’on le frapperait légèrement avec une baguette.

Cette observation est en contradiction avec l’opinion généralement acceptée par les employés des abattoirs, qui semblent croire à une certaine insensibilité du porc ladre. Cette dernière, opinion est en rapport, d’ailleurs, avec le langage vulgaire, qui fait du mot ladre un synonyme du mot insensible.

D’autres observateurs ont d’ailleurs invoqué un degré plus ou moins prononcé d’analgésie ou d’anesthésie du tégument externe.

En définitive, aucun de ces symptômes n’a une importance réelle. Ce n’est pas cependant à mettre en doute, que, au moment où le porc ingère en une seule fois un grand nombre d’œufs de tænia, plusieurs mètres du strobila, par exemple, et même un certain nombre de proglottis, il ne se produise chez lui des accidents appréciables au moment où les embryons hexacanthes traversent les parois intestinales et vont chercher dans les muscles leur habitation définitive. Ils consistent probablement dans des diarrhées plus ou moins intenses et dans une gêne douloureuse des mouvements musculaires. Mais ces accidents passent inaperçus ou sont rapportés à d’autres causes. Il est possible encore, comme on l’a affirmé, qu’à la période ultime de la ladrerie, poussée à un degré extrême, on voie survenir l’infiltration des membres, la diarrhée, l’amaigrissement extrême ou la bouffissure, l’engorgement des ganglions lymphatiques.

Les hommes, que leur intérêt porte à examiner avec le plus de soin l’aspect extérieur des porcs, les marchands, les hommes attachés aux marchés ou aux abattoirs, insistent sur ce qu’ils appellent les épaules remontées. Cette dénomination consiste en ce qu’il existe fréquemment, chez les porcs ladres, un gonflement en masse de l’épaule, qui lui donne plus de saillie vers le dos, et qui produit un engoncement du cou de l’animal, qu’augmente une maladresse sensible dans les mouvements des attaches supérieures des membres antérieurs. C’est là l’indice le plus prononcé qui puisse mettre sur la voie de recherches ultérieures.

En résumé, cependant, aucun caractère formel, à l’âge où les porcs sont abattus en général, aucun commémoratif pathologique ne peuvent mettre nettement sur la voie du diagnostic de la ladrerie, et l’on est obligé, pour la constater, de recourir à la recherche directe des cysticerques dans les points où ils sont accessibles à la vue. Plus rares à la conjonctive et aux plis de l’anus, ils existent, chez les deux tiers au moins des porcs ladres, à la face inférieure de la langue et plus particulièrement sur les parties latérales du frein, et ils présentent pendant la vie de l’animal les caractères que j’ai signalés à l’occasion de l’anatomie pathologique, c’est-à-dire des saillies oblongues d’apparence, incomplètement transparente, dirigées d’arrière en avant, quant à leur plus grand diamètre, et donnant au doigt, que l’on fait glisser sur elles, une sensation de résistance élastique que ne présentent pas les autres parties de la muqueuse.

Leur constatation ne se fait pas sans quelque difficulté. Il faut, pour y arriver, employer un procédé qui porte maintenant le nom de langueyage, et qui était déjà, au temps d’Aristophane, de notoriété vulgaire.

Ce procédé consiste à faire renverser et maintenir par un aide, sur le côté droit, le porc saisi par le pied gauche de devant, puis le langueyer choisit le moment où l’animal ouvre la gueule pour entre ses mâchoires un bâton de bois dur. L’aide s’assure de l’une des extrémités du bâton, dont l’autre extrémité porte à terre, et est maintenue par le pied gauche du langueyer. Les crocs fixent ce levier et l’empêchent de glisser, et l’obliquité qu’on lui donne tient les mâchoires écartées. Le langueyer prend un linge sec, le plus souvent sa blouse, et il saisit de la main gauche, par dessus le bâton, la langue qu’il attire au dehors. Il l’examine avec soin, puis il promène plusieurs fois les doigts de la main droite sur toute la face inférieure, pour contrôler par le toucher les résultats donnés par la vue.

M. Lafosse a proposé, pour éviter les dangers réels d’une semblable pratique, lorsqu’on n’en a pas une grande habitude, de faire fixer par des aides le porc à examiner, et de lui écarter les mâchoires avec un spéculum.

Le langueyage est, comme on le voit, le seul procédé sérieux de diagnostic de la ladrerie ; bien que l’on ait eu à constater plusieurs fois l’absence des vésicules sublinguales chez les porcs ladres, leur constance presque absolue donne à ce procédé une très-grande importance.

Étiologie.

J’ai admis, dès le commencement de cet ouvrage, que le cysticerque ladrique n’est autre chose que le scolex du tænia solium, et que ce dernier est l’animal arrivé à son complet développement et capable de se reproduire. Mais si je n’ai pas ici à faire, au point de vue de l’histoire naturelle, la démonstration de ce fait, je dois cependant, au point de vue de l’hygiène, prouver expérimentalement la filiation du tænia solium et du cysticerque ladrique.

Quatre-vingts heures avant l’exécution d’une femme condamnée à la décapitation pour assassinat, Küchenmeister lui fit prendre, à plusieurs reprises, soixante-trois cysticerques ladriques ; l’autopsie ayant été faite quarante-huit heures après la mort, il découvrit dans le duodénum quatre jeunes tænias : ils avaient de 4 à 8 millimètres de longueur. Six autres tænias furent trouvés dans l’eau qui avait servi à laver les intestins.

Le 10 août 18…, Leuckart donna à un jeune homme, dans du lait tiède, quatre cysticerques ladriques arrivés à leur complet développement et débarrassés de leur ampoule. Le 25 octobre, il constata dans les selles les premiers proglottis, et il en retrouva depuis à cinq reprises différentes. Le 26 novembre, sous l’influence d’une double dose de kousso, le jeune homme, sujet de l’expérience, rendit deux tænias de 2m50 de long environ.

Il est à remarquer que le porc dont la chair avait fourni les cysticerques avait été lui-même infecté par l’ingestion de proglottis du tænia solium.

M. Bertholus cite, dans sa thèse inaugurale, le fait suivant : Le 11 décembre 1854, M. Humbert (de Genève) avala quatorze cysticerques ladriques en présence de M. le professeur Vogt et de M. Moulinié. Dans les premiers jours de mars 1855, il sentit, dit-il, la présence des tænias, et il en rendit des fragments assez considérables, que le professeur Vogt reconnut appartenir au tænia solium.

Ainsi, l’ingestion du cysticercus cellulosæ a déterminé dans l’intestin de l’homme le développement du tænia solium.

L’expérience déjà citée de Leuckart prouve d’autre part, que l’introduction des proglottis du tænia solium dans les voies digestives du porc détermine chez lui l’apparition des cysticerques ladriques.

Gervais et Van Beneden firent prendre, de leur côté, le 31 octobre, à un cochon, des œufs de tænia solium, et le 15 mars suivant ils trouvaient des cysticerques dans ses chairs.

Je pourrais multiplier les citations à l’infini, mais ce luxe d’érudition ne serait d’aucun avantage pour cette étude.

Rien n’est donc mieux démontré maintenant que la filiation du cysticerque ladrique et du tænia solium, et la possibilité de reproduire l’un par l’autre expérimentalement. L’observation de chaque jour avait établi depuis longtemps que les hommes atteints le plus habituellement du tænia sont ceux qui sont en contact avec la chair de porc ou qui se nourrissent, comme on le fait dans certains pays, de la viande crue de cet animal ; mais, réservant les faits de cette catégorie pour l’étude des résultats hygiéniques de l’alimentation par la chair de porc ladre, je reviens à l’étiologie de la ladrerie.

Le porc ne peut donc la contracter qu’en ingérant dans ses voies digestives des œufs de tænia. Il en trouve une occasion fréquente dans les habitudes des populations au milieu desquelles il vit le plus ordinairement. Dans les campagnes, en effet, les matières fécales sont très-habituellement déposées au-dehors et en particulier sur les fumiers, où les porcs, qui errent en liberté dans les champs ou dans les cours des fermes, les mangent très-habituellement. Il suffit donc d’un individu atteint de tænia et rendant des cucurbitins ou des œufs de tænia disséminés dans ses excréments pour infecter de ladrerie tout un troupeau, d’autant plus que, comme cela a été démontré par Gerlach à propos de la trichinose, les porcs margent les excréments les uns des autres, et que les œufs ingérés par un premier animal et qui n’ont pas eu le temps de se développer dans son intestin sont repris par un autre.

C’est encore en buvant dans les mares, où la pluie a entraîné les cucurbitins ou les œufs que les porcs contractent la ladrerie. La résistance des œufs des entozoaires à la putréfaction sur laquelle Davaine a si justement insisté, et le temps très-long pendant lequel ils restent aptes à se développer, favorisent ce dernier mode d’infection.

Il est si vrai que le voisinage de l’homme est une condition presque indispensable de l’apparition de la ladrerie, que le sanglier, vivant à l’état sauvage, n’en est jamais atteint à un degré avancé, et que c’est très-rarement même que l’on trouve chez lui quelques cysticerques isolés.

Les conditions dans lesquelles se fait l’élevage des porcs doivent donc exercer une influence très-grande sur le développement de cette affection ; fréquente là où les animaux sont abandonnés à eux-mêmes, elle est plus rare dans les pays où ils sont tenus avec propreté.

C’est ainsi que, d’après l’habile vétérinaire M. Louchard, inspecteur principal de la boucherie à Paris, la ladrerie tendrait à diminuer considérablement dans les départements du sud-ouest de la France, où les soins donnés aux porcs deviennent de plus en plus intelligents.

Dans le rayon qui comprend Auch, Tarbes, Pau, Orthez, Bayonne, les porcs sont nourris de maïs, de pommes de terre, de son. On les empêche de manger des ordures, de se vautrer dans la fange, tout en les promenant à l’air ; lorsqu’ils rentrent, on les lave, on les brosse, on renouvelle souvent leur litière.

Au contraire, dans le pays où s’élève la race limousine, la nourriture est mauvaise, les porcs sont abandonnés au dehors sans surveillance, ils mangent ce qu’ils trouvent sur leur passage. Enfermés dans des écuries sordides, couchés sur un fumier arrivé à un état très-avancé de décomposition, ils sont placés dans des conditions hygiéniques déplorables ; aussi est-ce chez eux que la ladrerie se manifeste avec le plus de fréquence.

Le marché de Paris est surtout approvisionné par les races lorraine, picarde, mancelle, normande, limousine. Cette dernière offre les exemples les plus habituels de ladrerie, dont le chiffre s’abaisse progressivement jusqu’à la race lorraine, qui en offre le moins.

La chair des porcs limousins est, en général, pleureuse, molle, plus blanche après la cuisson ; la graisse est plus malléable, presque liquide en été, et elle perd, sur le marché, 10 centimes par kilogramme.

N’y a-t-il pas, dans ces conditions de mollesse générale, une cause secondaire de l’introduction des cysticerques, et cette race ne présente-t-elle pas, en raison d’une vigueur moins grande, une condition plus favorable à leur diffusion ?

Les affections parasitaires végétales ou animales se développent avec plus de facilité chez les sujets jeunes et débiles, tandis que les sujets adultes et vigoureux résistent à leur implantation.

Certains parasites appartiennent aux premiers âges de la vie d’une façon presque exclusive ; d’autres ne se développent en grand nombre que dans certaines affections déterminées, dans celles surtout où l’organisme se trouve placé dans des conditions spéciales d’hyposthénisation.

Il n’y aurait rien d’étonnant à ce que la ladrerie subît la même influence, et à ce que les conditions hygiéniques dépressives offrissent à son établissement des organismes tout préparés.

C’est peut-être à cela qu’il faut attribuer pour une part la rareté de la ladrerie généralisée chez le sanglier, dont les conditions d’existence sont si différentes de celles du porc domestique.

Les auteurs se sont divisés sur la question de savoir si la ladrerie peut être congénitale.

Hervieux, Toggia et Dupuy, ayant observé de jeunes porcs atteints de ladrerie presque après la naissance, ont conclu à l’hérédité du mal. On ne peut admettre ici l’hérédité dans l’expression réelle du mot, mais il se peut que la mère, ayant été infectée au moment où elle était déjà pleine, des embryons du tænia aient été entraînés dans le placenta et dans le fœtus ; ce fait, en tout cas, est rare, d’une part, parce que le porc ne s’infecte guère plus quand il est d’un certain âge, et que, d’un autre côté, les embryons d’helminthes ne peuvent que difficilement traverser le placenta ; c’est pourquoi que, sur douze cochonnets d’une même portée, Hervieux n’en a trouvé que deux de ladres.

Pour en finir avec les origines de la ladrerie, disons qu’il n’est pas impossible que les cysticerques de la conjonctive ou des plis de l’anus proviennent d’œufs de tænia qui se soient accolés sur ces parties et qui s’y soient développés. C’est par un procédé analogue probablement que les cysticerques se fixent sous la muqueuse linguale, en nombre relativement si considérable, et les cas d’absence de vésicules sublinguales sont peut-être ceux dans lesquels les cucurbitins ont été introduits dans le canal digestif entiers et sans avoir laissé échapper les œufs qu’ils contenaient.

Les cysticerques, une fois introduits dans l’organisme, peuvent-ils se multiplier par une génération agame et gemmipare ?

Van Beneden et Gervais semblent se prononcer pour l’affirmative ; Steenstrup, Küchenmeister, Siebold, Lankester, J. Copland, Moquin-Tandon, sont plus nettement affirmatifs, tandis que Ch. Robin se fonde sur ce fait que jamais on n’a observé de travail de gemmation pour repousser ce mode de propagation.

Toujours est-il que Delpech a souvent remarqué des traînées ou des groupes isolés de cysticerques qui semblaient le produit d’une propagation par contiguïté. Quelquefois, le volume différent des vésicules ainsi disposées paraissait appuyer encore cette probabilité. De plus, lorsque la ladrerie est presque complètement partielle, que les régions antérieures du corps, langue, cou, épaules, thorax, sont occupées par les vésicules parasitaires nombreuses et que la partie postérieure de l’animal est relativement fort peu envahie, on est porté à se demander si ce n’est pas à une multiplication par gemmation qu’il faut attribuer cette distribution bizarre des cysticerques qui ne pourraient ainsi gagner que de proche en proche des régions nouvelles.

Telles sont les quelques considérations se rattachant à l’étiologie de la ladrerie, malgré le doute encore sur quelqu’unes d’elles, mais que j’ai dû cependant envisager pour l’interprétation des faits.

Chapitre II

Influence sur la santé de l’homme de la viande de porc ladre.

Après avoir établi expérimentalement l’origine de la ladrerie et les transformations du tænia en cysticerque et du cysticerque en tænia, il faut examiner au point de vue de l’hygiène habituelle, l’influence qu’exerce sur la santé de l’homme l’ingestion de la chair de porc chargée de cysticerques, et les conditions ordinaires dans lesquelles cette ingestion a lieu.

Il est d’observation ancienne, comme je l’ai dit plus haut, que le tænia solium est fréquent, surtout chez les hommes qui sont en contact avec la viande de porc, et cette observation remonte à une époque où on n’avait aucune idée des rapports qui existent entre cet ontozoaire et le cysticerque ladrique.

Ainsi, dans un mémoire très-intéressant sur le tænia en Algérie, M. Judas a rassemblé les opinions et les faits qui démontrent cette coïncidence habituelle.

Copland fait la même remarque. « Dans les pays, dit-il, où l’on se livre à l’élevage des porcs, comme en Pologne, en Hongrie, en Poméranie, en Thuringe, en Angleterre, et spécialement parmi les hommes qui sont en contact avec le porc cru, et par suite avec les cysticerques frais, comme les bouchers, les cuisiniers, les fabricants de saucisses, le tænia se rencontre fréquemment. »

D’un autre côté, il est peu connu là où l’on ne fait pas usage de la viande de porc, comme chez les juifs et les mahométans, qui accomplissent strictement les préceptes de leur religion.

Le mode d’introduction des cysticerques est variable : une fois la vésicule caudale ouverte, ils sont d’un très-petit volume et peuvent facilement pénétrer dans l’organisme, et, d’ailleurs, l’usage de manger de la viande crue ou peu cuite est plus répandu qu’il ne semble au premier abord. Des peuples entiers en ont l’habitude ; mais, en dehors de ces coutumes généralisées, on voit, par exemple, dans les observations faites par Zeuker à l’occasion du trichina spiralis, qu’il est fort ordinaire, en Allemagne, de rencontrer des individus qui mangent avec avidité de la viande saignante.

Mais, sans invoquer ces goûts étranges, des moyens plus ordinaires d’introduction des cysticerques peuvent être signalés. Küchenmeister a trouvé des cysticerques dans de l’eau qui avait servi à laver des saucisses. Que cette eau s’écoule et, mêlée à celle d’un ruisseau, soit bue sans être filtrée, et toutes les conditions du développement du tænia seront réunies.

On sait que les bouchers, mais bien plus encore les charcutiers, sont très-fréquemment atteints de tænia. L’habitude que les hommes appartenant à ces professions ont de prendre entre leurs dents le couteau dont ils se servent pour couper la viande suffit pour expliquer cette fréquence. Rien de plus simple, en effet, que de comprendre que des cysticerques accolés à la lame soient avalés par mégarde.

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