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Charles Baudelaire, sa vie et son œuvre

Charles Asselineau · 1869 · Free in the US

17,899 words · about 1 h 15 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Charles Asselineau
Language
French
Published
1869
Length
17,899 words · about 1 h 15 min
Sections
9 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (9)
  1. Front matter under 1 min
  2. I about 9 min
  3. II about 10 min
  4. III about 5 min
  5. IV about 10 min
  6. V about 19 min
  7. VI about 3 min
  8. VII about 10 min
  9. VIII about 9 min

Continue:

Front matter

TABLE

I

a vie de Baudelaire méritait d’être écrite, parce qu’elle eſt le commentaire & le complément de ſon œuvre.

Il n’était pas de ces écrivains aſſidus & réguliers dont toute la vie ſe paſſe devant leur pupitre, & deſquels, le livre fermé, il n’y a plus rien à dire.

Son œuvre, on l’a dit ſouvent, eſt bien lui-même ; mais il n’y eſt pas tout entier.

Derrière l’œuvre écrite & publiée il y a toute une œuvre parlée, agie, vécue, qu’il importe de connaître, parce qu’elle explique l’autre & en contient, comme il l’eût dit lui-même, la genèſe.

Au rebours du commun des hommes qui travaillent avant de vivre & pour qui l’action eſt la récréation après le travail, Baudelaire vivait d’abord. Curieux, contemplateur, analyſeur, il promenait ſa penſée de ſpectacle en ſpectacle & de cauſerie en cauſerie. Il la nourriſſait des objets extérieurs, l’éprouvait par la contradiction ; & l’œuvre était ainſi le réſumé de la vie, ou plutôt en était la fleur.

Son procédé était la concentration ; ce qui explique l’intenſité d’effet qu’il obtenait dans des proportions reſtreintes, dans une demi-page de proſe, ou dans un ſonnet. Ainſi s’explique encore ſon goût paſſionné des méthodes de compoſition, ſon amour du plan & de la conſtruction dans les ouvrages de l’eſprit, ſon étude conſtante des combinaiſons & des procédés. Il y avait en lui quelque choſe de la curioſité naïve de l’enfant qui caſſe ſes joujoux pour voir comment ils ſont faits. Il ſe délectait à la lecture de l’article où Edgar Poë, ſon héros, ſon maître envié & chéri, expoſe impudemment, avec le ſang-froid du preſtidigitateur démontrant ſes tours, comment, par quels moyens précis, poſitifs, mathématiques, il eſt parvenu à produire un effet d’épouvante & de délire dans ſon poëme du Corbeau. Baudelaire n’était certainement pas dupe du charlataniſme de cette genèſe à poſteriori ; il l’approuvait même & l’admirait comme un bon piége tendu à la badauderie bourgeoiſe. Mais en pareil cas, lui, j’en ſuis ſûr, il eût été de bonne foi. C’eſt très-ſérieuſement qu’il croyait aux miracles préparés, à la poſſibilité d’éveiller chez le lecteur, de propos délibéré & avec certitude, telle ou telle ſenſation. Cette conviction chez lui n’était qu’un corollaire de l’axiome célèbre de Théophile Gautier : « Un écrivain qu’une idée quelconque, tombant du ciel comme un aérolithe, trouve à court de termes pour l’exprimer, n’eſt pas un écrivain véritable. » Baudelaire eût dit volontiers :« Tout poëte qui ne ſait pas être à volonté brillant, ſublime, ou terrible, ou groteſque, ne mérite pas le nom de poëte. » Il s’eſt vanté plus d’une fois de tenir école de poéſie & de rendre en vingt leçons le premier venu capable de faire convenablement des vers épiques ou lyriques. Il prétendait d’ailleurs qu’il exiſte des méthodes pour devenir original, & que le génie eſt affaire d’apprentiſſage. Erreurs d’un eſprit ſupérieur qui juge tout le monde à la meſure de ſa propre force, & qui imagine que ce qui lui réuſſit réuſſirait à tout autre. Il en eſt de ces croyances au génie volontaire & à l’originalité appriſe, comme de cette réponſe de M. Corot le payſagiſte à quelqu’un qui lui demandait le moyen d’égaler ſon talent : — « Regardez, & faites ce que vous aurez vu. » Le peintre, de très-bonne foi dans ce conſeil, oubliait d’ajouter : Ayez mes yeux & mes doigts, & auſſi mon intelligence. De même, Théophile Gautier, lorſqu’il formulait ſon déſolant arrêt, méconnaiſſait le privilége du génie en impoſant à tous comme un devoir ce qui n’eſt en lui qu’un don rare & magnifique ; & Baudelaire, en affirmant la didactique de l’originalité & du talent poétique, faiſait d’abord abſtraction de ſa valeur perſonnelle. Et c’eſt toujours le fait des grammaires & des méthodes qui ne ſervent qu’à ceux qui les font, c’eſt-à-dire à ceux qui ſont capables de les faire.

Ainsi qu’il l’a écrit lui-même de Théodore de Banville, Baudelaire « fut célèbre, tout jeune. » Il n’avait guère plus de vingt ans qu’on parlait déjà de lui dans le monde de la jeuneſſe littéraire et artiſtique comme d’un poëte « original », nourri de bonnes études et procédant des maîtres vigoureux et francs d’avant , particulièrement de Régnier. Cette deſcendance, au moins comme inſpiration, n’était pas très-juſte ; ſous ce rapport, Baudelaire ne procédait de perſonne. Mais quant aux qualités d’exécution, de ſtyle, fermeté, netteté, préciſion, la parenté pouvait s’établir.

En ce temps-là déjà (1843-44) la plupart des pièces imprimées dans le volume des Fleurs du Mal étaient faites ; et douze ans plus tard, le poëte, en les publiant, n’eut rien à y changer. Il fut prématurément maître de ſon ſtyle et de ſon eſprit.

À cet âge, où l’on commence à vivre, Baudelaire avait déjà beaucoup vécu et conſéquemment beaucoup penſé, beaucoup vu, beaucoup agi ſur lui-même. Il avait voyagé au loin, dans ces contrées de l’Inde dont le payſage & le parfum ſa mémoire. Émancipé de bonne heure par la mort de ſon père, il s’était vu maître d’une petite fortune qui fondit entre ſes mains & paya ſon apprentiſſage de curieux & d’artiſte. Son eſprit, activé par le déplacement & par l’expérience précoce de la vie, avait dès lors toute ſa maturité ; les hardieſſes que d’autres oſent à peine rêver, il les avait réaliſées & les impoſait par l’aſcendant d’une volonté éprouvée & qui défiait le ridicule.

Dans cette biographie d’un Eſprit, je ne ſaurais me laiſſer engraver dans le ſable fin de l’anecdote & du cancan. Pourtant, je dois le dire, ces ſingularités de coſtume, de mobilier, d’allures, ces bizarreries de langage & d’opinions, dont ſe formaliſait l’hypocrite vanité des ſots toujours offenſés des coups portés à la banalité, n’indiquaient-elles pas déjà le parti pris de révolte & d’hoſtilité contre les conventions vulgaires qui éclate dans les Fleurs du Mal, un beſoin de s’entretenir dans la lutte en provoquant journellement & en permanence l’étonnement & l’irritation du plus grand nombre ? C’était la vie mariée à la penſée, l’union de l’action & du rêve, qu’il invoque dans un de ſes plus audacieux poëmes. Tout autre que lui fût mort des ridicules qu’il ſe donnait à plaiſir, dont les effets le réjouiſſaient, & que lui faiſait porter allégrement & comme des grâces la conſcience inébranlable de ſa valeur.

Ajoutons que ces extravagances, qui n’irritaient que les nigauds, n’ont jamais peſé à ſes amis. On ne les ſubiſſait pas ; on s’en divertiſſait, on les ſavourait comme un condiment aux plaiſirs de l’intimité.

C’était auſſi pour lui un moyen d’épreuve ſur les inconnus. Une queſtion ſaugrenue, une affirmation paradoxale lui ſervaient à juger l’homme à qui il avait affaire ; & ſi au ton de la réponſe & à la contenance il reconnaiſſait un pair, un initié, il redevenait auſſitôt ce qu’il était naturellement, le meilleur & le plus franc des camarades.

Pendant cette phaſe inédite de ſa vie, Baudelaire était ſeigneurialement logé dans une maiſon hiſtorique, ce fameux hôtel Pimodan conſacré par le ſéjour de pluſieurs notabilités littéraires & artiſtiques, & où Théophile Gautier a placé la ſcène d’un de ſes contes, le Club des Haſchichins. Il y habitait ſous les combles un appartement de trois cent cinquante francs par an, compoſé, j’ai bonne mémoire ! de deux pièces & d’un cabinet. Je revois en ce moment la chambre principale, chambre à coucher & cabinet de travail, uniformément tendue ſur les murs & au plafond d’un papier rouge & noir, & éclairée par une ſeule fenêtre dont les carreaux, juſqu’aux pénultièmes incluſivement, étaient dépolis, « afin de ne voir que le ciel », diſait-il. Il était plus tard bien revenu de ces mélancolies éthérées, et aima plus que perſonne les maiſons & les rues. Il dit quelque part : « J’ai eu longtemps devant ma fenêtre un cabaret rouge & vert qui était pour mes yeux une douleur délicieuſe. » (Salon de 1846.)

Entre l’alcôve & la cheminée, je revois encore le portrait peint par Émile Deroy en 1843, & ſur le mur oppoſé, au-deſſus d’un divan toujours encombré de livres, la copie (réduite) des Femmes d’Alger, œuvre du même peintre, faite pour Baudelaire, & qu’il montrait avec orgueil. Qu’eſt devenue cette copie, reſtée belle dans mon ſouvenir ? Je l’ignore, & Baudelaire lui-même n’a jamais ſu me le dire. Le portrait heureuſement a été ſauvé & nous a conſervé la phyſionomie de l’auteur des Fleurs du Mal dans ſon premier âge littéraire.

Diſons un mot du pauvre Deroy, artiſte de talent, mort jeune avant 1848, & qui a droit à une place dans les ſouvenirs de notre jeuneſſe. Il était fils de M. Iſidore Deroy, lithographe, dont on connaît de nombreuſes vues de Paris & de la Suiſſe. Je ne me rappelle pas de qui il était l’élève, ou ſi même il avouait un maître. Il ſe trouva tout doué, tout prêt lors de l’avénement des coloriſtes ſignalé par le triomphe de Delacroix & les premiers ſuccès de Couture. Outre le portrait dont je parle, & cette copie, égarée ou perdue, des Femmes d’Alger, que Baudelaire priſait très-haut, il a laiſſé une étude d’après une petite chanteuſe des rues, quelques portraits, parmi leſquels celui de M. de Banville, père du poëte, que l’on voit encore chez ſon fils, de Pierre Dupont, de Privat d’Anglemont, une étude de femme conſervée par Nadar. Remarquablement organiſé comme peintre, coloriſte merveilleux, homme intelligent d’ailleurs & juge clairvoyant, il était, comme tous les hommes de valeur en lutte contre l’obſcurité, aſſez peu généreux en paroles. La pauvreté, l’iſolement l’avaient rendu méfiant & cauſtique. Il mourut triſte & délaiſſé, peu regretté de ſes confrères qu’il ne ménageait guère & à qui il faiſait peur ; mais digne de ſympathie pour ceux qui avaient apprécié ſon talent & qui croyaient à ſon avenir. Baudelaire l’aimait, tant pour les qualités d’artiſte que pour ſon eſprit ; il en avait fait ſon commenſal. C’eſt par l’intermédiaire de Deroy que j’ai fait connaiſſance avec Baudelaire, à l’occaſion du Salon de 1845.

Revenons à ce portrait. qui nous rend un Baudelaire que peu de gens aujourd’hui ont connu, un Baudelaire barbu, ultrà-faſhionable, & voué à l’habit noir.

La figure peinte en pleine pâte s’enlève partie ſur un fond clair, partie ſur une draperie d’un rouge ſombre. La phyſionomie eſt inquiète ou plutôt inquiétante ; les yeux ſont grand ouverts, les prunelles directes, les ſourcils exhauſſés ; les lèvres exſufflent, la bouche va parler ; une barbe vierge, drue & fine, friſotte à l’entour du menton & des joues. La chevelure, très-épaiſſe, fait touffe ſur les tempes ; le corps, incliné ſur le coude gauche, eſt ſerré dans un habit noir d’où s’échappent un bout de cravate blanche & des manchettes de mouſſeline pliſſée. Ajoutez à ce coſtume des bottes vernies, des gants clairs & un chapeau de dandy, & vous aurez au complet le Baudelaire d’alors, tel qu’on le rencontrait aux alentours de ſon île Saint-Louis, promenant dans ces quartiers déſerts & pauvres un luxe de toilette inuſité.

Il m’eſt impoſſible, en regardant cette peinture, de n’avoir pas auſſitôt préſent à la mémoire le portrait de Samuel Cramer dans la Fanfarlo nouvelle écrite à la même date, & dont le héros me ſemble l’exacte reſſemblance de l’auteur. — « Samuel a le front pur & noble, les yeux brillants comme des gouttes de café, le nez taquin & railleur, les lèvres impudentes & ſenſuelles, le menton carré & deſpote, la chevelure prétentieuſement raphaëleſque… ». Quelques pages plus loin, l’auteur revient à ce nez, trait eſſentiel & ſignificatif dans la phyſionomie de Samuel & dans celle de ſon peintre : — « Malgré ſon front trop haut, ſes cheveux en forêt vierge, & ſon nez de priſeur, elle le trouva preſque bien, &c… »

Ce portrait, page d’hiſtoire pour nous, reſſuſcite tout un paſſé de jeuneſſe poétique & eſpérante : les longues promenades au Luxembourg & au Louvre, les viſites aux ateliers, les cafés eſthétiques & les ſoirées de l’Odéon-Lireux. Autour de cette figure ſilencieuſe, atteſtant dans ſon coſtume & dans sa pose les prétentions communes, ſurgit tout un eſſaim de jeunes viſages : Pierre Dupont, Th. de Banville, Levavaſſeur, Prarond, Aug. Dozon, Jules de la Madelène, Philippe de Chennevières, tous ſouriant au même eſpoir & profeſſant la même ambition ; ambition innocente, mais démeſurée, puiſqu’elle est infinie, ridicule même ſelon quelques-uns, mais où il n’entrait du moins rien de vil ; car, j’en puis répondre, ni l’argent ni les « poſitions » n’étaient pour rien dans les rêves d’avenir en ce temps-là. Et, pour nous réſumer ſur ces ſouvenirs où nos regrets s’éterniſeraient, diſons que ſi les ambitions étaient grandes, la camaraderie était franche & gaie. On ne poſait, si poſe il y a, que pour le bourgeois ; et les habits funèbres & les chevelures déſordonnées ne ſervaient que, comme les monſtres que les Chinois portent à la guerre, d’épouvantails à l’ennemi.

Quant au portrait, Baudelaire, après l’avoir longtemps promené de logement en logement, s’en était dégoûté. « Je n’aime plus ces rapinades », diſait-il. Et il en fit cadeau à un ami, qui l’a gardé.

II

ers ce temps-là (1840) une évolution ſe fit dans l’eſprit public. Les luttes littéraires étaient cloſes ; Victor Hugo, déſormais inconteſté, conſacrait ſon triomphe par les Burgraves & les Rayons & les Ombres. L’intérêt, qui toujours déſerte les cauſes gagnées, ſe tourna d’un autre côté : la Peinture détrôna la Poéſie.

Delacroix, dont le génie commençait à s’impoſer, ralliait autour de lui les braves qui n’attendent pas les décrets du ſuffrage univerſel pour reconnaître & défendre ce que leur jugement approuve. La bataille était là : Baudelaire y courut. Tout l’y invitait : ſon goût, ſa nature d’artiſte, ſon amour du combat, ſon mépris des majorités qui lui faiſait prendre plaiſir à ſe faire injurier par les myopes & les routiniers. Et c’eſt ainſi que ſes premières publications furent deux traités de peinture : le Salon de 1845 & le Salon de 1846.

Dans la première brochure (elle a ſoixante pages) ſe trouvent déjà les qualités, qu’il manifeſta toute sa vie, de pénétration & d’expoſition ; l’horreur des tranſactions & des ménagements, le ton autoritaire & dogmatique. Delacroix n’eſt pas diſcuté ; il eſt affirmé. Nul appel au ſentiment, nul appareil de phraſes poétiques ni d’éloquence conciliante : une démonſtration rigoureuſe d’un ſtyle net & ferme, une logique allant droit à ſon but, ſans ſouci des objections, ni des tempéraments. Nul doute que ces apologies raiſonnées, la ſeconde ſurtout, plus complète & plus travaillée, n’aient conduis parmi les contemporains de vives ſympathies à Eugène Delacroix, qui s’en montra reconnaiſſant, en témoignant jusqu’à la fin de ſa vie, à leur auteur, la plus bienveillante amitié.

C’eſt dans le compte rendu du Salon de 1845 que ſe trouve un éloge enthouſiaſte de M. Hauſſoulier, qui précéda dans les prédilections artiſtiques de Baudelaire Conſtantin Guys, Rethel & Édouard Manet. Le tableau, ſujet de cette apothéoſe, repréſentait la Fontaine de Jouvence, & avait séduit Baudelaire autant par l’attrait du ſens métaphyſique que par un certain aspect archaïque & romaneſque. Baudelaire, malgré ſon amour de l’éclat & de la violence, malgré ſa curioſité déjà notée des procédés & des raffinements, a toujours été dans ſa critique de l’école philoſophique. Il a écrit un jour cet axiome : « Pas de grande peinture sans de grandes pensées. » Du dix-huitième ſiècle, dont il procédait par tranſmiſſion paternelle, il avait hérité le goût de l’abſtraction & des ſyſtèmes. Il a laiſſé inachevé, plutôt indiqué même que commencé, un article ſur la Peinture didactique, où il ſe propoſait d’expoſer les théories de Chenavart, d’Alfred Rethel, &c. Janmot même & son Histoire d’une Âme ne lui déplaiſaient pas. Dans ſes préférences, Louis David se rencontrait avec Delacroix. Les petits maîtres du temps de la Révolution, les Bailly, les Fragonard, les Carle Vernet, les Debucourt le Il a même eu plus tard des entrailles pour Horace Vernet, ſi malmené dans ſes Salons ; il eſt vrai que c’était pour l’Horace Vernet d’avant la Smalah. Ce que nous diſons ici n’a nullement pour but de mettre Baudelaire en contradiction avec lui-même, & de donner à croire qu’il jouât un rôle en ſe délectant des qualités plaſtiques. Je dis ſeulement qu’en lui l’artiſte ſe doublait d’un philosophe, & que le philosophe dominait. Comme artiſte, & plus qu’aucun autre, il jouiſſait de la choſe bien faite, de la bonne exécution, de la perfection de la forme & de la couleur ; mais il en jouiſſait d’autant plus que ces qualités lui faiſaient immanquablement deviner un eſprit ſupérieur & diſtingué ; car en variant ſon axiome on peut dire : pas de bon artiſte ſans un bon eſprit & un ſentiment juſte ; jamais imbécile n’a bien fait quoi que ce ſoit. En un mot, on peut juger de ſon goût en art par ſon ſtyle même, irréprochable, excellent, quoi qu’il ait voulu exprimer, mais pur de toute niaiſerie & de tout enjolivement paraſite. Quant aux tours de force de palette, aux folies de la couleur, on voit ce qu’il en penſait, dès ce temps-là, à la ſévérité de ſes jugements ſur de certains peintres alors très-renommés & très à la mode même parmi les artiſtes. C’était là ces rapinades dont il fut promptement dégoûté. À ce même Salon de 1845, il avait été frappé du charme d’un certain portrait ſigné d’un nom nouveau. C’était un portrait de femme, pâle et romantique, noyée dans la langueur, d’un effet trille et doux. Le peintre fut pour ſon début comblé d’éloges : « Coloriſte de première force… ſavant harmoniſte… chercheur conſciencieux… &c., &c. » Mais à l’année ſuivante, l’artiſte déchoit : on découvre de la tricherie dans ſa manière, du charlataniſme dans ſes procédés ; enfin le critique s’aperçoit qu’il a été dupe ; peut-être l’avait-il été ſurtout de ſon ſentiment & de ſon imagination. Voici néanmoins ce qu’on lit au chapitre du même artiſte dans le Salon de 1846 : « Quant à M. H……, je lui en veux d’avoir fait une fois un portrait dans une manière romantique & ſuperbe, et de n’en avoir pas fait d’autres ; je croyais que c’était un grand artiſte qui lâchait quelques rapinades à ſes heures perdues ; mais il paraît que ce n’était qu’un peintre. »

Le Salon de 1846 fit ſon bruit. Le précédent n’était qu’une préface ; celui-ci était preſque un livre. Les myſtères de la couleur, l’énigme et l’attrait du moment, y ſont expliqués & déduits auſſi rigoureuſement que le pouvait faire un poëte s’adreſſant délibérément à la partie la plus publique du public, — aux bourgeois ; car c’eſt bien effectivement Aux Bourgeois qu’eſt dédié ce livre de haute eſthétique, non pas, comme on pourrait le croire, par amour du paradoxe, mais en haine & à l’excluſion du demi-bourgeois et du faux artiſte que l’auteur appelle les« accapareurs », les« phariſiens. » Vous valez mieux qu’eux, dit-il à ſes dédicataires, car vous aimez la poéſie & l’art,« vous en concevez l’utilité, bourgeois, — légiſlateurs ou commerçants, — quand la ſeptième ou la huitième heure ſonnée incline votre tête fatiguée… C’eſt donc à vous, bourgeois, que ce livre eſt naturellement dédié ; car tout livre qui ne s’adreſſe pas à la majorité, nombre & intelligence, eſt un ſot livre. » Ce qui me parait le plus clair là-dedans, c’eſt qu’en traitant directement avec le bourgeois, Baudelaire trouvait le moyen de paſſer par-deſſus la tête à ſes confrères & s’établiſſait de plein droit dans le ton affirmatif et dogmatique qui lui plaiſait, en s’épargnant les diſcuſſions oiſeuſes. des chapitres de critique tranſcendante & de théorie où Baudelaire a manifeſté le don qu’il poſſédait à un ſi haut degré, d’être précis & clair dans un ſujet abſtrait (De la Couleur. — Qu’eſt-ce que le Romantiſme ? — Eugène Delacroix), ce court volume foiſonne en jolis paſſages, tantôt plaiſants, tantôt graves ; ici l’enthouſiaſme, ici l’ironie. Il a l’abondance de tout premier livre où un eſprit généreux & fécond dégorge ſes premières idées, ſes ſentiments, ſes croyances. C’eſt de la critique voltigeante & ondoyante, courant par bonds & par voltes, & que l’on ſuit ſans fatigue, un diſcours amuſant & varié comme une converſation. On retient à la première lecture un délicieux paragraphe ſur Les Sujets amoureux à propos de Taſſaert ; de plaiſantes diatribes contre Horace Vernet, l’homme né-coiffé ; contre Ary Scheffer, l’éclectique, le ſinge de ſentiment, & ſes adulatrices ; contre l’école Couture, contre l’école du payſage hiſtorique ; des jugements rapides & lumineux, des penſées conciſes, arrêtées comme des maximes : — « M. D… part de ce principe, qu’une palette eſt un tableau. » — « Un imitateur eſt un indiſcret qui vend une ſurpriſe. » Des réſumés clairs & frappants tel que celui-ci nous demandons grâce pour le dernier terme) : — « Une méthode ſimple pour connaître un artiſte eſt d’examiner ſon public. E. Delacroix a pour lui les peintres et les poëtes ; M. Decamps, les peintres ; M. Horace Vernet, les garniſons, & M. Ary Scheffer les femmes eſthétiques, qui ſe vengent de leurs flueurs blanches en faiſant de la muſique religieuſe. » Et celui-ci encore ſur la portée de l’eſprit français en matière de beaux-arts : — « Dans le ſens le plus généralement adopté, Français veut dire vaudevilliſte, & vaudevilliſte un homme à qui Michel-Ange donne le vertige & que Delacroix remplit d’une ſtupeur beſtiale, comme le tonnerre certains animaux. Tout ce qui eſt abîme, ſoit en haut, ſoit en bas, le fait fuir prudemment. Le ſublime lui fait toujours l’effet d’une émeute, & il n’aborde même ſon Molière qu’en tremblant, & parce qu’on lui a perſuadé que c’était un auteur gai. » Par malheur, le dernier chapitre, la concluſion, De l’Héroïſme de la vie moderne ne conclut pas. L’auteur y développe une propoſition de Stendhal, citée dans l’un de les premiers chapitres, & réclame pour les paſſions & les mœurs modernes un caractère de beauté épique ſupérieur à celui de l’épopée antique : c’était la grande prétention d’alors ; on oppoſait le ſuicide de Werther au ſuicide de Caton, le courage moral au courage phyſique, les héros de Balzac aux héros de l’Iliade, &c., &c. L’argumentation faiblit dans la définition de ce beau moderne tant préconiſé, & de la révolution qu’il eſt appelé à produire dans les arts plaſtiques. Ici on pouvait ſe plaindre que l’affirmation remplaçât trop abſolument la démonſtration. Beauté moderne, ſoit ! mais quant à l’oppoſition du beau moderne & du beau ancien, il m’a toujours ſemblé que la queſtion ſe réduiſait à des différences de climat et d’habitude qui ne comportent qu’une préférence relative & non abſolue. Au reſte, cette coda, un peu faible, un peu terne, n’enlève rien à l’éclat des premières pages, ni au brillant de l’eſprit qui anime l’ouvrage entier.

Ainſi que je l’ai déjà dit, ce petit, livre fit ſon effet : il répandit dans le public, non pas le public invoqué dans la dédicace, mais le vrai public, le public littéraire, confrères & contemporains, la réputation que Baudelaire poſſédait légitimement déjà dans le cercle d’amis qui avait eu communication de ſes poéſies & de ſa nouvelle la Fanfarlo. Ce début le claſſa parmi les écrivains artiſtes, aſſez élevés en intelligence pour comprendre l’importance du ſtyle & de la forme dans les œuvres ; qui n’ont d’enthouſiaſme que pour le beau, d’ambition que celle de bien faire, & que pour cette raiſon les politiques & les moraliſtes appellent ſceptiques. Dans ce temps-là on les appelait : bohèmes ; épithète dont le ſens ferait aſſez difficile à expliquer, ſi on ne pouvait l’entendre de l’iſolement qui ſe fait forcément autour de gens qui ne ſe ſoucient que de ce dont les autres ne veulent pas. Autrement, ſi l’on s’en rapportait à l’acception vulgaire qui ſignifie par ce mot de bohèmes, des vagabonds, des paraſites, des gens ſans aveu, il ſuffirait, pour en conteſter l’application à la génération dont je parle, de répondre que Baudelaire était fils d’un ancien profeſſeur de l’Univerſité, ſecrétaire du Sénat ſous le premier empire, que Théodore de Banville a eu des ancêtres à la troiſième croiſade, & que Champfleury, fils d’un imprimeur, eſt iſſu de bonne bourgeoiſie.

Toute génération, toute famille d’écrivains que groupe une communauté d’idées & de goûts, trouve ou crée un endroit, journal ou revue, pour poſer ſon programme. Ce journal fut, après 1840, le Corſaire-Satan, dirigé par Lepoittevin Saint-Alme, un vieillard ſolennel, à mine de vieux troupier, qui découvrait majeſtueuſement ſes cheveux blancs devant quiconque s’aviſait de venir ſe plaindre des vivacités de la rédaction. Là débutèrent Champfleury, Murger, Th. de Banville, Antoine Fauchery, Marc Fournier, A. Vitu, Henri Nicolle, A. Buſquet, Édouard Plouvier, Charles de la Ronnat, Alexandre Weill, préludant de concert à des deſtinées bien diverſes. Baudelaire s’y trouva porté tout naturellement ; & l’on vit alors apparaître ſur le boulevard ſon fantaſtique habit noir, dont la coupe impoſée au tailleur contrediſait inſolemment la mode, long & boutonné, évaſé par en haut comme un cornet et terminé par deux pans étroits et pointus, en queue de ſifflet, comme eût dit Petrus Borel. Au reſte, ſa part de rédaction fut mince & ſe borna à deux ou trois articles qu’il répudiait plus tard, & qui ne ſe retrouvent pas ſur les liſtes qu’il a laiſſées d’œuvres à réimprimer. Au fond, le journaliſme n’était pas ſon affaire. Sa nature ariſtocratique l’éloignait de ce pugilat en public qui rappelle l’arène & le cirque banal. Auſſi les bureaux du Corſaire furent-ils ſurtout pour lui un ſalon de converſation.

Il s’y lia particulièrement avec Champfleury, dont il reſta l’ami fidèle, & avec Th. de Banville, pour lequel, dès l’apparition des Cariatides il avait conçu une ſincère admiration. Cette admiration, il l’a exprimée plus tard avec autorité dans la notice à laquelle j’ai déjà fait alluſion en commençant. Remarquons qu’il ne s’eſt jamais peut-être rencontré de plus complète oppoſition de génie & de nature qu’entre ces deux poëtes, d’ailleurs égaux en talent. De façon qu’on peut dire que chacun ſe complète par l’autre, & qu’entre eux l’admiration, de même que l’amitié, vivait de contraſtes.

Je ne puis me diſpenſer de citer ici le dernier paragraphe de cette notice, où Baudelaire ſe juge lui-même en jugeant ſon complémentaire :

« Beethoven a commencé à remuer les mondes de mélancolie & de déſeſpoir incurable amaſſés comme des nuages dans le ciel intérieur de l’homme. Maturin dans le roman, Byron dans la poéſie & Poë dans le roman analytique, ont admirablement exprimé la partie blaſphématoire de la paſſion : ils ont projeté des rayons ſplendides, éblouiſſants, ſur le Lucifer latent qui eſt inſtallé dans tout cœur humain. Je veux dire que l’art moderne a une tendance eſſentiellement démoniaque. Et il ſemble que cette part infernale de l’homme, que l’homme prend plaiſir à s’appliquer à lui-même, augmente journellement, comme ſi le diable s’amuſait à la groſſir par des procédés artificiels, à l’inſtar des engraiſſeurs, empâtant patiemment le genre humain dans ſes baſſes-cours, pour ſe préparer une nourriture plus ſucculente. — Mais Théodore de Banville refuſe de ſe pencher ſur ces marécages de ſang, ſur ces abîmes de boue. Comme l’art antique, il n’exprime que ce qui eſt beau, joyeux, noble, grand ; rhythmique. Auſſi, dans ſes œuvres vous n’entendrez pas les diſſonances, les diſcordances des muſiques du ſabbat, non plus que les glapiſſements de l’ironie, cette vengeance du vaincu. Dans ſes vers, tout a un air de fête et d’innocence, même de volupté. Sa poéſie n’eſt pas ſeulement un regret, une noſtalgie ; elle eſt même un retour très-volontaire vers l’état paradiſiaque. À ce point de vue nous pouvons donc le conſidérer comme un original de la nature la plus courageuſe. En pleine atmoſphère ſatanique, ou romantique, au milieu d’un concert d’imprécations, il a l’audace de chanter la bonté des Dieux, & d’être un parfait claſſique. Je veux que ce mot ſoit entendu dans le ſens le plus noble, dans le ſens vraiment hiſtorique. »

III

a révolution de 1848 arrêta l’eſſor de ces jeunes talents & rompit le faiſceau des camaraderies littéraires. La paſſion politique, le beſoin ſubit d’action, la curioſité, l’eſprit d’utopie créèrent, de ci, de là, des diverſions & même des divergences. S’il ne prit pas activement part aux événements, Baudelaire en reſſentit le contre-coup, & devait le reſſentir. Il était loin de la ſécurité olympienne qui fait rimer le Divan pendant la guerre, & peindre la Naiſſance de Vénus au bruit de l’émeute. Le poëte qui a plongé ſi réſolûment dans les miſères des infimes, qui a compati à leur perverſité comme à leur détreſſe (Le Vin de l’aſſaſſin, Les deux Crépuſcules), & tiré de leurs douleurs & de leurs joies, de leurs déſeſpoirs, des chants ſi éloquents de pitié mélancolique, celui là, certes, était un poëte humain. Baudelaire était en poéſie ce que j’ai déjà dit qu’il était en critique, un artiſte doublé d’un philoſophe.

La religion de la forme n’ôtait rien en lui à la vivacité des impreſſions, ni à l’ardeur de la ſympathie. C’était une âme exquiſe & mobile : & ſous le romantique amoureux de l’éclat & du relief, on retrouvait quelque choſe de l’homme ſenſible du dix-huitième ſiècle. En vertu de la tradition déjà ſignalée, de l’influence tranſmiſe de Rouſſeau & de Diderot, Baudelaire aimait la Révolution ; plutôt il eſt vrai, d’un amour d’artiſte que d’un amour de citoyen. Ce qu’il en aimait, ce n’était pas les doctrines, qui, au contraire, choquaient en lui un certain ſens ſupérieur de myſticiſme ariſtocratique ; c’était l’enthouſiaſme, la fervente énergie qui bouillonnaient dans toutes les têtes & emphatiſaient les écrits & les œuvres de toutes ſortes. Le premier, je l’ai dit, du moins longtemps avant que la vogue y fût revenue, il s’était paſſionné pour l’art révolutionnaire. Tout lui en plaiſait, non-ſeulement les œuvres des maîtres, grands & petits, que j’ai nommés plus haut, mais même les ſcènes épiſodiques, les deſſins de coſtume & les gravures de modes. Il me diſait un jour : — « Toutes les fois que je vois ſur un théâtre un acteur coſtumé en incroyable & coiffé de cadenettes, je l’envie & je tâche de me figurer que c’eſt moi. » Lui, ſi précis & ſi net dans ſes vers, il ne déteſtait pas l’emphaſe & la période dans les vers ni dans la proſe ; nouvel exemple de cette inconſéquence qui nous fait aimer chez les autres les vertus que nous ne voudrions pas pratiquer nous-mêmes. Il fallait l’entendre déclamer, les bras étendus, les yeux brillants de plaiſir, certaines phraſes pompeuſes de Chateaubriand : « — Jeune, je cultivai les muſes, &c., » ou de certaines ſtrophes redondantes de Marie Chénier :

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