Front matter
quatrième édition
PARIS
Société d’Éditions Littéraires et Artistiques
1
Les rues sont désertes, les becs de gaz éteints depuis peu. Une clarté blême, uniforme, tombe du ciel et s’insinue sous les portes. D’un porche, un chiffonnier, péniblement, tire une poubelle dont il répand les détritus sur le trottoir. Un marchand de beurre et œufs, vêtu de bleu, rejette au mur d’une main violente les volets de sa devanture, ou gourmande quelque jeune fille, joues et mains rouges, corsage noir et tablier blanc, tenant gauchement à bout de bras son crochet chargé de bouteilles à lait. La façade d’un boulanger, pleinement illuminée, semble couleur de lune. Plus loin, pendue à la grille d’un passage, une lanterne éclaire, pitoyablement, les bols de porcelaine d’une marchande de soupe ou de chocolat, tantôt soufflant sur son feu, tantôt soufflant dans ses doigts ; bavardant avec la chiffonnière, ou guettant les passantes pour deviner la cliente possible qui sera sûrement pressée.
Et elles arrivent vite, en effet, s’arrêtent une seconde, le plus souvent passent, ayant déjeuné chez elles, silhouettes minces et sombres, frappant du talon, visages renfrognés comme le ciel maussade. Elles se retrouvent côte à côte, sans se parler et sans se connaître, pour descendre l’escalier du « Métro », s’engouffrer, s’empiler à la file le long des rampes de fer, jeter les quatre sous de l’aller et retour, puis descendre encore et courir vers les boîtes de bois verni, emportées par ceux qui veulent monter, repoussées par ceux qui veulent descendre, se laissant soulever, entasser, étouffer presque.
Le matin, personne ne rit, ni ne plaisante. Telle se terre dans un coin et ronchonne à peine contre le chapeau aéroplane qui, à chaque mouvement de la petite tête qui le porte, lui râpe le visage. Telle autre fixe anxieusement les pointes menaçantes d’épingles transperçant un haut, étroit, bonnet de fausse fourrure. Tout le monde est morne ; mais seulement parce qu’à Paris tout le monde est du soir, et se lève de mauvaise humeur, se ressaisit petit à petit, se tâte, se recueille, se tend comme avant une bataille, et s’examine d’un œil distrait, remarque celle-ci qui possède un manchon, cette autre qui par hasard est nu-tête, tandis que le convoi gronde, glisse, s’arrête, emporte d’autres assaillants, et repart, précipitant son allure au long des souterrains.
C’est du Châtelet à la Concorde, de Réaumur à l’Opéra, de sept à neuf heures du matin, que les sorties du Métropolitain jettent sur le pavé le plus grand nombre de combattantes. Blondes ou brunes, grandes ou petites, minces ou replètes, rarement très grandes, rarement très fortes, elles émergent par paquets serrés et tout de suite se hâtent dans toutes les directions. Souvent charmantes et rarement très jolies, nul ne songe dès l’abord à retenir d’elles un détail, pas plus qu’on ne songe à différencier un moineau franc d’un autre moineau franc.
Celles qui dévalent au long des arcades de la rue de Rivoli, avenue de l’Opéra, rue de la Paix, rue Royale, appartiennent à la grande couture ou à la haute mode. Elles portent de petits souliers, des jupes étroites, de grands chapeaux plats ou des aigrettes pour transpercer les nuages ; mais les souliers sont de carton, les étoffes manquent à la fois de souplesse et de consistance, les feutres sont gris, les velours montrent la trame, les grands manteaux ne sont que pour « la frime » et semblent faits de pelures d’ognon. À terre, c’est la boue, de tous côtés la poussière et les éclaboussures, les regards dédaigneux des concierges et des commerçants époussetant leurs vitrines ou refaisant leurs étalages, et les apostrophes des boueux mêlant leurs « hue-dia » au potin infernal des teuf-teuf et des véhicules déjà nombreux qui en tous sens se croisent. N’importe, il n’en est pas une qui ne s’imagine valoir au moins la cliente que son petit génie transforme, pare, habille ; et croire, envers et contre tout, que toutes les possibilités sont en elle, est la première grande vertu d’une vraie fille de Paris.
Celles qui se précipitent par les rues plus étroites du Sentier ou du quartier Saint-Denis, le plus souvent sont brodeuses, plumassières ou fleuristes. Elles vivent de la mode, et ne créent point la mode : leur travail, leur saison, bonne ou mauvaise, dépend du caprice, des inspirations du grand couturier ou de la grande modiste. Elles montrent le même souci d’élégance, plus raffinée que cossue, et réussissent moins bien : leur goût est moins sûr. C’est que les modèles sont plus éloignés, c’est aussi que, souvent, elles ne savent point coudre et que leurs vêtements sont de la « confection ».
Ici comme là-bas, vous reconnaîtrez les très intelligentes, les très raisonnables à ce qu’elles adoptent la couleur noire, et suivent la mode dans la mesure de leurs moyens, avec un rien indéfinissable de fantaisie qui les distingue de la femme se targuant d’être « comme il faut ». Vous reconnaîtrez les petites folles à l’inimitable incohérence de leur toilette. Elles, et elles seules, peuvent tenter et réaliser l’harmonie d’éléments aussi disparates. Les plus enragées de coquetterie, celles chez qui le besoin d’élégance semble faire le plus de ravages, ce sont les modistes ; j’entends celles de la haute mode. Les raisons en sont simples : Elles coudoient le très grand luxe et souvent elles ne savent point coudre, alors que toute couturière, toute Parisienne même, sait confectionner un chapeau ; aussi, lorsqu’elles renoncent, vaincues, à toute prétention élégante trop onéreuse, leur chapeau demeure-t-il la note pimpante qui les console et les venge d’une modestie obligatoire, et révèle quand même aux indifférents leur grâce délicate et obstinée.
Il en est d’autres qui ne travaillent point forcément dans le « centre, » mais qu’on ren- contre un peu partout, surtout dans le Marais, polisseuses, brunisseuses, cartonnières, blanchisseuses, mécaniciennes, typographes. Près de nos poupées, elles semblent de rudes femmes ; elles ne poudrent point ou rarement leur visage, mais enduisent leurs cheveux de pommade et nouent à leur cou des cravates de couleur. Volontiers vont-elles nu-tête et sortent-elles en « sarraus » dans les rues. À comparer leurs salaires, on voit que l’élégance est bien plutôt une question de milieu que de gain. La journée moyenne d’une couturière est de quatre à cinq francs : la modiste, presque toujours nourrie à déjeuner, peut gagner de cent à cent cinquante francs par mois ; nais la cartonnière, la blanchisseuse, la mécanicienne peuvent se faire quatre, cinq et six francs par jour.
Il y a les vieilles, auxquelles on ne fait guère attention. Si elles n’ont eu la chance rare de se « caser » quelque part, leur déchéance les condamne aux « boîtes » et à tous les aléas possibles. Les grandes maisons n’en veulent point ; elles ont moins de goût, de docilité ; surtout les loyers sont chers, le patron ne peut garder à l’établi une ouvrière inhabile, le bénéfice qu’on prend sur elle n’est pas assez grand pour couvrir sa part « de frais généraux », loyer, lumière, etc. Dans ce monde du luxe, ils sont énormes ; malheur donc à qui ne va pas vite, même s’il n’a plus guère d’appétit ! Mais des « boîtes » qui les acceptent en temps de presse, la morte-saison les rejette aux aventures, les voue aux métiers les plus divers, les plus faciles, dont le salaire varie de vingt à cinquante sous par jour, où on leur préfère encore de jeunes concurrentes, celles qui, apprenties ici, apprenties ailleurs, devant à la maison malgré leur jeunesse rapporter quelques sous, n’ont rien appris, qu’à faire des courses. On se débrouille : pour faire une houppe à poudre de riz, il suffit de bien saisir un petit bout de peau de cygne ; pour ériger une aigrette, on glisse quelques perles sur un fil de soie ; un pétale collé sur un cœur de coton, une fleurette sourit ; mais surtout il faut aller vite, toujours plus vite, et on « joute », et on gagne vingt sous, et on vit et on veut vivre ! On pense à une mère ou à des enfants, rarement à soi seule, tout en déjeunant de quelques lentilles nageant dans la sauce au fond d’une gamelle. On brosse ses bottines et ses jupes, et, si on est jeune, on poudre son nez, avant de repartir à pied, la journée faite. Les jours de détresse, on ne prend plus le Métro.
Il en est encore qu’on peut rencontrer à toutes les heures et qui appartiennent à la grande légion des parias de l’aiguille, lingères, confectionneuses, modistes en chambre, jeunes filles timides et effarées qu’une maman craintive retient auprès d’elle et, si le ménage n’est aisé, condamne au travail forcé et à l’étiolement. Femmes aux yeux tristes, le teint blafard, la bouche amère, n’ayant plus d’âge, mises sans coquetterie, mais très propres, debout sur les plate-formes des tramways, près du lourd fardeau trop volumineux pour qu’on le reçoive à l’intérieur, labeur de toute une semaine, — huit francs, dix francs, douze francs peut-être, — qu’il faut prendre à pleins bras pour descendre parmi les voitures, les cris, les appels, le bruit affolant pour toutes autres que celles qu’a façonnées cette ambiance.
Pour les voir vivantes, heureuses, il faut choisir l’heure de midi. De toutes les portes, on sort et on court. Des « arpettes » en jupes courtes assaillent la marchande de pommes de terre frites ; ou, sérieuses, transportent des assiettes pleines, aussi habiles à passer par la foule qu’un chat à parcourir une tablette d’étagère sans renverser de bibelots. Une va, l’air décidé, l’écharpe rejetée sur l’épaule, un galon d’or à sa toque sombre et, les yeux gais, rit pour elle seule ; les privilégiées qui peuvent « s’offrir » le restaurant déjeunent de quatre bouchées et d’un millier de paroles, puis se précipitent au magasin de nouveautés pour essayer des formes de chapeaux. On se bouscule au bar devant le café à deux sous. On reste à entendre les sornettes d’un camelot ou la complainte pleurnicharde d’un ténor de carrefour. Des effrontées, en sarrau bleu, nu-tête, mais faisant des effets de coiffures, parcourent la chaussée en se donnant le bras, s’interpellent tout haut, rient de la tête d’un passant, commis ou placier, de l’accoutrement de quelque vieille vaillante. On crie « haro » sur l’autobus brutal et tapageur qui peut-être prétend qu’on se range et prend la place à lui tout seul. On rit, on ne sait pas pourquoi ; mais à tout à l’heure les affaires sérieuses ! Le matin, on dort ; le soir, on est en famille, tout le jour on travaille ; cette heure, cette heure unique est pour la faim, la joie, la liberté, l’air et le bruit.
Frivoles ? — mais leur courage ? Inconscientes ? — mais leur volonté ? Mobiles, insaisissables, à première vue déconcertantes. C’est que leur patrie est une atmosphère et leur devise, qui de la plus faible fait un être agissant et ne se rebutant pas : Tout avec rien.
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2
C’est vers six heures, six heures et demie, sept heures au plus tard que la mère, dans chaque ménage levée la première, doit réveiller ceux qui vont au travail. Au père, il faut sa soupe chaude, quelquefois aussi un verre de vin. Même s’il est bon, comme il travaille dur, surtout comme il rapporte le plus, il trouve naturel de se faire servir, laisse son eau dans la cuvette, sa serviette en tampon sur une chaise. Après lui, ce sera le tour de la grande, de celle que, dès la sortie de l’école, on a mise en apprentissage, puis le tour du frère, si elle en a un à peu près du même âge qu’elle.
Les enfants, eux, sont gâtés ; ils ont du café au lait sans qu’ils en paraissent bien alléchés ou reconnaissants. On a de treize à quinze ans, on est en pleine crise de croissance, on sent grandement la fatigue et un immense besoin de dormir. Le lit est tiède, la chambre est froide. Tapi sous la couverture, on regarde, triste, la fenêtre blafarde et on se rendort en comptant machinalement les fleurs des gros rideaux de guipure. Il faut pour qu’on se lève quelques injonctions plus rudes. C’est trop bon de rêver, ou plutôt de ne penser à rien, d’échapper pour un temps à la lutte, aux ordres, aux réprimandes, à la peine de travailler désirée hier et qui vous déçoit ; mais la mère revient, et prie, et s’emporte :
— « Allons, ma petite fille. — Te décideras-tu enfin ! »
Nous sommes loin, bien loin des sept pièces jugées nécessaires par Auguste Comte au logement de l’ouvrier. Souvent une chambre unique et une cuisine constituent le logement de trois ou quatre personnes, et cela se paye de deux cent cinquante à trois cents francs par an. Si le ménage compte un peu sur un enfant qui travaille, il peut disposer d’un logement de deux pièces dont le loyer annuel est de quatre cent cinquante à cinq cents francs. Il y aura la chambre où couchent les petits dans un lit-cage près du grand lit des parents, ou le long de l’armoire à glace d’acajou ou de noyer plaqué. Elle ne vaut pas cher, cette malheureuse armoire, elle est bien laide, bien incommode, mais une parisienne ne peut s’en passer. Il y aura la salle à manger, une table, un buffet à étagère, pas joli non plus, et les lits-cages des aînés. Tous ces lits se relèvent dans le jour. Un poêle flamand, à trois pieds, sert à la fois pour le chauffage et la cuisine. Ce poêle n’est pas beau, mais il ne brûle guère que six ou huit sous de coke en dix ou douze heures, quand un feu de cheminée en mange pour quinze et vingt sous. Bien entendu, le pauvre ignore la flamme claire du bois et sa bonne senteur vivifiante de forêt humide.
C’est donc en ce lieu qu’on se lève et se dit sans allégresse qu’il faut recommencer la vie. Il faut aller et venir, prendre garde de ne pas réveiller ceux qui vont à l’école et ont droit encore à une heure de sommeil. Il faut sortir frissonnante pour brosser sur le palier jupons et chaussures. On se débarbouille à la cuisine, demi-vêtue à cause du frère qui attend qu’on lui abandonne cuvette et savon. Il n’y a pas de serviette pour chacun, on n’a pas son peigne à soi. Dans cette promiscuité intime et continuelle, extrêmement désagréable, le garçon prend souvent des nippes de fille, et la fille des effets de garçon, un vif et précoce dégoût qui se traduit chez lui par une sorte de pudibonderie blessante, et chez elle par le mépris de ce « dégoûté » peu soigneux et indélicat qui laisse volontiers traîner son caleçon et ses chaussettes parce qu’il se croit né pour être servi.
À la mère, il appartient de rappeler chacun au respect de ses compagnons ; c’est à elle de ne pas tolérer que les fils acceptent de se faire servir comme le père qui, sans doute, y a plus de droits qu’eux ; mais notons qu’il est bien difficile de lutter contre l’exemple, et la mère, trop souvent, se résigne, parce qu’elle est faible ou parce qu’elle est lasse. Il n’est pas de tableau plus saisissant à ce point de vue que celui d’une vie de ménagère telle que nous la montre L’Apprentie de Gustave Geffroy. Toujours allant, brossant, rangeant, préparant le dimanche les habits du père et des fils, ne sortant point, n’ayant pas de robe à se mettre ; condamnant au surplus les jeunes filles fraîches et pimpantes à demeurer à la fenêtre pour regarder dans la rue. Elle est sublime, la pauvre femme, et c’est le plus souvent l’opinion de ses enfants eux-mêmes, lorsqu’ils sont encore assez jeunes pour être généreux « Aider leur mère » devient leur ambition passionnée, le ressort secret d’héroïques petits courages. Pour qu’ils ne tournent point à la révolte, pour que leurs jeunes cœurs ne s’aigrissent point devant l’inutilité des efforts, il faut à la mère une autre vertu, la gaîté, la foi convaincante dans l’excellence des résultats.
Cette vertu pour la ménagère est de toutes la plus difficile. Si nous considérons un ménage aisé où le chef de famille apporte quarante francs par semaine, ce qui suppose un gain de sept francs par jour (en admettant qu’il ne conserve pour lui qu’une pièce de quarante sous), nous devons déjà retirer dix francs pour le loyer, deux francs à deux francs cinquante pour le chauffage, soixante centimes pour le pétrole, il ne reste plus que vingt-sept francs. S’il y a deux aînés en apprentissage et s’ils apportent chacun dix sous par jour, cela ramène à trente-trois francs le budget de la ménagère. Le père prélèvera un franc cinquante pour le déjeuner de midi, soit neuf francs, il ne reste plus que vingt-quatre francs. Trois personnes allant dans le centre, cela fait soixante centimes pour le métropolitain. Quelques sous le samedi aux enfants qui travaillent, il reste vingt francs.
Or, un litre de lait coûte trente centimes : les deux aînés le matin et les petits, deux, plus peut-être, auront vite fait de le boire. Un pain de quatre livres coûte au moins soixante-dix centimes. Voici donc, de nouveau, pour sept jours, sept francs partis. Au père, il faut du vin, le matin, et pour le repas du soir ; la mère et les enfants n’en boivent guère : mettons un litre de cinquante centimes, soit trois francs cinquante par semaine ; maintenant, il reste neuf francs cinquante. Le père aussi, le soir, a besoin d’un peu de viande, les aînés qui travaillent doivent être mieux nourris : d’où la nécessité, au moins une fois par jour, de faire un bon plat qui reviendra bien à seize ou dix-huit sous et dont les restes serviront pour la mère et les enfants au déjeuner du lendemain.
Dix-huit sous, mais cela fait six francs pour la semaine ! et il serait vain de continuer cette addition pénible, nous ne possédons plus que trois francs cinquante pour mettre du beurre dans la soupe, parer à l’imprévu, acheter du linge, acheter des habits.
On imagine avec quelle hâte dans ce ménage, on attend la fin de l’hiver ; comme on s’émeut de l’usure d’un costume, de la fati- gue d’une paire de souliers ! Quelle terreur inspire la maladie, quelle catastrophe représente le chômage, et c’est à la mère toujours de se priver, au moindre accident qui s’en vient détruire ce pauvre équilibre. Souvent, en plus du ménage, elle fait la lessive, coule le linge à la maison ; alors la vapeur monte, emplit les pièces, les vitres ruissellent, le papier des murs se décolle, et la femme seule, enfermée, suffoque dans cette atmosphère ; elle porte au lavoir ce linge lourd et humide pour le battre et le rincer ; l’ouvrier — il convient de le dire en passant — n’a pas l’eau à discrétion ; il lui faut aller la chercher broc par broc sur le palier, quelquefois même descendre des étages. Et ce linge reviendra encore mouillé à la maison, séchera sur des cordes, étendu au-dessus des lits, la nuit quand on dort.
Devons-nous penser que le père a trop de trente sous pour déjeuner ? Mais un plat de viande coûte au moins cinquante centimes dans le moindre restaurant et ne suffit pas à rassasier l’appétit normal d’un homme ; un plat de légumes vaut vingt centimes, un fromage vingt centimes, un « demi-setier » vingt centimes : deux sous de pain, et il reste trente centimes pour boire un verre et casser la croûte à quatre heures. Il est des ouvriers qui s’efforcent de venir déjeuner à la maison quand ils travaillent assez près, quand ils ont le temps ; mais généralement pour déjeuner l’ouvrier n’a qu’une heure. Il en est d’autres qui consentent à transporter le déjeuner en un paquet ; mais il en est surtout qui ne gagnent que cinq ou six francs par jour, quatre francs même, cela existe ! On voit comment leur femme, cette femme si chargée de besogne déjà, aura le désir de travailler : la tentation est trop forte.
Tout cela sans doute, c’est en attendant que les enfants grandissent. Mais leurs exigences augmentent avec leurs salaires ; cette petite fille en robe courte dont les cheveux non « accoutumés » ont peine à tenir en chignon, doit avoir un chapeau comme ses camarades. Voici qu’elle rêve, pour les mettre au moins de temps en temps, d’une paire de jolies bottines, d’un jabot de dentelle ; elle glisse au désir de posséder ces mille bibelots chers et charmants que d’autres possèdent, que partout, à son envie, à sa jeunesse, les étalages proposent. La pauvre maman exténuée, minée par le continuel souci « d’arriver, » devant ces juvéniles impatiences se souviendra-t-elle d’avoir été jeune ? Résistera-t-elle, à la fois tenace et conciliante, à l’assaut de tant de désirs impérieux, irrésistibles, qui montent et réclament, nient ce qui est désagréable et n’acceptent point l’impossible ?
De la mère dépendent le bien et le mal, le présent et l’avenir. Si son enfance fut rude, condamnée à quelque labeur grossier, si, ani- mée d’une tendre sollicitude, elle a poussé sa fille vers un métier plus agréable, tout en restant d’esprit médiocre ou à jamais replié par les difficultés de débuts trop arides, elle se cabrera devant les étranges vouloirs, restera pincée devant les besoins nouveaux de délicatesse de la « mijaurée » en contact avec un milieu plus brillant ; et bientôt, au foyer, il y aura deux rivales qui ne sauront plus que se faire souffrir. Pour que la mère et la fille puissent se sentir des alliées, prêtes à s’entr’aider, il faut que la mère en son temps au grand soleil de l’espoir ait aussi quelque peu grillé ses ailes ; que devant sa jeunesse renaissante, elle puisse se dire « J’ai vécu » ; et se le répéter est peut-être encore meilleur que de vivre.
Elles ne sont pas rares, les femmes du peuple qui portent ce cœur dans leur poitrine. Le hasard seul les a guidées vers leur compagnon d’existence et la passion les a jetés l’un à l’autre dans un de ces élans qu’ils ont pu re- gretter mais qui les a liés d’une chaîne solide de souvenirs inoubliables. Dans ces ménages, qu’il faut qualifier de ménages heureux, la puissance paternelle est nulle ; la grande vertu exigée du maître, c’est la bonté. Que peut-il faire, toujours absent ? Harassé de fatigue, quand il rentre le soir, que demande-t-il ? Que la ménagère soit contente et s’arrange toujours pour faire face à tout avec le peu dont elle dispose.
Et la tolérance lui est difficile. Il ne peut sans amertume supporter que près de lui on discute de fanfreluches. Qu’est-ce en effet que toutes ces agitations de belles dames à côté de celles du combat pour l’existence de plusieurs ? Et ces exigences de certaines clientes ? Et ces propos que rapporte la jeune fille révélant aux siens l’existence d’un monde de privilégiés aussi parfaitement ignorants de tout devoir que de toute misère ? Le père s’irrite contre ces gens. Il ne saisit pas toujours que cette fièvre de l’enfant à parler de ce qu’elle fait signifie aussi qu’elle aime son travail. Tous ces petits aliments dont se repait naïvement le cœur d’une mère : la joie d’un bébé, le rêve d’une jeune fille, ne lui sont guère accessibles ; et s’il s’attarde un soir au comptoir de zinc pour un peu de tumulte, d’éclat et de bruit, pour que plus longtemps chantent en sa tête des paroles comme celles-ci :
« Il est venu le temps où l’ère positive va s’ouvrir, où l’on ne nous nourrira plus de superstitions, citoyens et citoyennes, mais de bon pain, de bonnes côtelettes et de bonne soupe ».
Les enfants volontiers deviennent des juges, tandis que la mère grondeuse demeure quand même une amie, l’amie indulgente dont l’amour a, sur ses travers, tissé patiemment un voile d’illusions nécessaires et tenaces ; la mère qui seule, dans sa maison, travaillant près de la fenêtre, tandis que dans un angle, captif sous le poussier, un pauvre feu sommeille, porte sur les siens aux égoïsmes divers le jugement secret d’une pitié qui refuse de se souvenir du mal, parce qu’elle sait que tous les grands rêves s’évanouissent, mais que la faim est toujours là.
Le peuple, le pauvre vrai peuple obscur et laborieux, n’a séduit encore qu’un très petit nombre d’écrivains. Ne comptant que sur lui-même, il vit chez lui, pour lui, méfiant et réfractaire à toute expansion. Peu ont parlé de lui avec cette émotion navrante qui étreint le lecteur de L’Apprentie, avec cette horreur vengeresse qui sort de L’Assommoir et montre comment pour ces êtres à la fois crédules, sensibles et forts, le naufrage est facile. D’autres se sont attachés avec un art poignant à peindre les misères et les luttes de délicates et jolies filles ; mais sont-elles du peuple ? On s’attriste de ne point voir en elles cette vertu cependant si « peuple », parisienne, fran- çaise, humaine, que chacun, que chacune doit avoir : la fierté de ses affections et de ses origines. Inconscientes et sans regret, elles paraissent un peu « passées à l’ennemi », gagnées à l’opinion méprisante des « riches » ; et c’est une joie de retrouver dans Le Petit Battant d’Édouard Droz, par exemple, des types populaires, vivants, peints par un auteur qui les aime ; et ce langage imagé, vigoureux, cette gouaillerie légère des gens du peuple. Du peuple de Paris, mais du peuple de Franche-Comté aussi, puisque les héros d’Édouard Droz sont de Besançon, du peuple de Lyon, de Bordeaux, de Marseille, de toutes nos grandes villes, qu’on se sent avide de connaître, du grand peuple libre que n’a cessé de nous révéler notre histoire, ce peuple, « toujours murmurant » dont le travail use les yeux, les muscles, dévore la jeunesse, l’intelligence, le sang et la chair, courbe les dos et jamais les âmes.
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3
Dans les rues de la capitale, on ne rencontre pas que des grandes personnes ; vers Montmartre ou Belleville, ou par ces rues étroites, si pittoresques et curieuses, qui avoisinent l’Hôtel de Ville et le Panthéon : sur les larges trottoirs des avenues lointaines, le long des « fortifs », des enfants errent ou s’amusent. Ils courent, crient, se bousculent, gambadent autour d’un jeune, encore « trotte-menu », semblable à un petit château branlant. Ils ne disposent point d’un vocabulaire choisi ; dame, c’est qu’on retient toujours ce qui est défendu ; les enfants de toutes classes ont toujours fait de même. Volontiers l’un à l’autre raconte que la concierge ferait mieux au désert, que le père, lorsqu’il a bu, n’est plus un bon « zigue » et se fâche si on a l’air de trouver qu’il radote. La chaussée est-elle d’asphalte lisse, on patine avec fureur ; tout le monde ne peut pas s’offrir le Palais de Glace, et on rabroue les timides : « Vieux, t’es rien pas à la coule ! » Le trottoir est-il en pente, vite quatre planches sur quatre roulettes, et c’est une automobile dévalant à grand fracas, emportant son petit chauffeur assis à . Pour que la fête soit complète, au coin d’une boutique, voltige une pancarte aux grosses lettres mal venues : Tournant dangereux. Le moindre accident est une catastrophe ; ce n’est pas qu’on plaigne ses coudes ou ses genoux, mais on se lamente sur le véhicule : c’est tellement fragile, ces machines de précision, et on n’est guère riche en matériaux et en outils : bouts de bois, cerceaux de futailles, morceaux de ficelle, clous rouillés, fil de fer, on ramasse tout, car tout est utile. Le plus hardi guette les passantes, cherchant à deviner celle qui écoutera, et la poursuit en réclamant : « Pstt ! Madame, vous ne voudriez pas me donner une épingle à cheveux ? » Qu’en fera-t-il ? Une vrille, une pince, peut-être même un serre-écrou. Un gamin, un hardi gamin, fier et droit comme un brin d’herbe sortant entre les pierres, a tellement d’imagination !
Ces enfants sont du peuple, ils sont peu timides, peu soucieux de leur habillement et de l’effet qu’ils produisent, peu respectueux des gens bien mis ; mais leur franche et naturelle gaîté réjouit le cœur de ceux qui passent. On aimerait leur donner plus de place et aussi, sans doute, une bonne ou un maître pour surveiller discrètement leurs ébats ; mais ils n’ont que de pauvres mères qui tra- vaillent ; des mères qui n’ont point la triste sévérité de les enfermer avec elles dans leur logement exigu. Comment y jouer d’ailleurs, et qu’y ferait-on ? Des bateaux de papier, mais il n’est de vrais navires que ceux qui vont sur l’eau. Courir ? la chambre est petite, on a beau se lancer autour de la table, on n’arrive pas à perdre haleine. On se rattrape tout de suite, on tombe, on se dispute. Si on tape des pieds, les voisins se plaignent ; si on crie, la concierge menace ; mais quand on est jeune, on veut vivre, l’ennui est un intolérable mal ! on ne peut pas, absolument pas, se tenir immobile, et maman s’énerve.
Maman s’énerve, parce que, ils le savent bien ces petits diables, elle a besoin de travailler. Supposons qu’elle sache coudre. Déjà elle raccommodera tous les vêtements des siens ; elle fera ses robes (et par robes j’entends ses jupes et caracos) et les habits des plus jeunes ; mais elle s’efforcera, en outre, de gagner quelques sous pour payer le terme, sur l’argent duquel on a pris parce qu’on était trop serré ; parce que le père, las de trimer sans cesse, inutilement comme une bourrique, sans espoir, sans horizon, se lasse et, de plus en plus, écorne sa paye chaque semaine. Il n’a plus de travail peut-être, et en cherche sans en trouver ; ainsi, comme il le dit, le moment est venu de « se mettre la ceinture » : mais des appétits de jeunes gars et de jeunes gamines, ça ne se laisse pas « ceinturer » sans peine ; aussi la maman tire l’aiguille. Une chemise de femme faite à la machine est payée cinq sous ; pour la faire, il lui faut une heure ; un pantalon d’homme à finir est payé six ou huit sous, et elle on a pour trois heures. Festonne-t-elle des gilets de flanelle, c’est payé trois sous, et on use pour deux sous de coton. Il faut donc travailler et travailler vite ; le temps ici n’est pas de l’argent, mais seulement des sous ; des sous, c’est du pain. Aussi, il arrive qu’on néglige son ménage et sa toilette, qu’on déjeune à peine, qu’on laisse aux enfants une liberté entière. Vaudrait-il mieux les retenir dans un endroit où tout laisse également à désirer ?
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