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COMÉDIE EN TROIS ACTES
PUBLIÉE EN 1852, REPRÉSENTÉE EN 1865.
À la suite de chaque pièce de théâtre on trouvera les additions et changements exécutés par l’auteur pour la représentation. Des chiffres indiquent les renvois aux variantes. Les passages enfermés entre crochets [ ] sont ceux qu’on ne récite pas à la scène. Le lecteur connaîtra ainsi le texte primitif, que nous avons recherché avec soin, et la version destinée au théâtre. Parmi les passages que l’auteur a cru devoir supprimer, quelques-uns ont été déjà rétablis par les artistes, et pareille chose arrivera encore, sans aucun doute ; mais si, avec le temps, la seconde version subit de nouvelles modifications, ce ne sera que pour se rapprocher de la première, qui est désormais invariable.
Personnages
PERSONNAGES. | ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.
PIERRE D’ARAGON, roi de Sicile. | MM. | Bondois.
MAÎTRE BERNARD, médecin. | Laute.
MINUCCIO, troubadour. | Thiron.
PERILLO, jeune avocat. | Laroche.
SER VESPASIANO, chevalier de fortune. | Romanville.
UN OFFICIER DU PALAIS.
MICHEL, domestique chez maître Bernard.
LA REINE CONSTANCE, femme du roi Pierre. | Othon.
DAME PÂQUE, femme de maître Bernard. | Masson.
CARMOSINE, leur fille | Thuillier.
Pages, Écuyers, Demoiselles d’honneur, Suivantes de la reine.
La scène se passe à Palerme.
Acte I
Une salle chez maître Bernard.
Faites-moi le plaisir de laisser là vos drogues, et d’écouter un peu ce que je vous dis.
Faites-moi la grâce de ne pas me le dire du tout, ce sera tout aussitôt fait.
Comme il vous plaira. Mélangez vos herbes empestées tout à votre aise. Le seul résultat de votre obstination sera de la voir mourir dans nos bras.
Si mes remèdes ne peuvent rien, que peut donc votre bavardage ? Mais c’est votre unique passe-temps de nous inonder de discours inutiles. Dieu merci, la patience est une belle vertu.
Si vous aimiez votre pauvre fille, elle serait bientôt guérie.
Pourquoi me dites-vous cela ? Êtes-vous folle ? Ne voyez-vous pas ce que je fais du matin au soir ? Pauvre chère âme ! tout ce que j’aime ! Dites-moi, n’est-ce donc pas assez de voir souffrir l’enfant de mon cœur, sans avoir sur le dos vos éternels reproches ? car on dirait, à vous entendre, que je suis cause de tout le mal. Y a-t-il moyen de rien comprendre à cette mélancolie qui la tue ? Maudites soient les fêtes de la reine, et que les tournois aillent à tous les diables !
Vous en revenez toujours à vos moutons.
Oui, on ne m’ôtera pas de la tête qu’elle est tombée malade un dimanche, précisément en revenant de la passe d’armes. Je la vois encore s’asseoir là, sur cette chaise ; comme elle était pâle et toute pensive ! comme elle regardait tristement ses petits pieds couverts de poussière ? Elle n’a dit mot de la journée, et le souper s’est passé sans elle.
Allez, vous n’êtes qu’un vieux rêveur. Le meilleur de tous les remèdes, je vous le dirai, malgré votre barbe : c’est un beau garçon et un anneau d’or.
Si cela était, pourquoi refuserait-elle tous les partis qu’on lui présente ? Pourquoi ne veut-elle même pas entendre parler de Perillo, qui était son ami d’enfance ?
Vraiment, elle s’en soucie bien ! Laissez-moi faire. On lui proposera telle personne qu’elle ne refusera pas.
Je sais ce que vous voulez dire, et pour celui-là, c’est moi qui le refuse. Vous vous êtes coiffée d’un flandrin.
Vous verrez vous-même ce qui en est.
Ce qui en est ? Mais, dame Pâque, il y a pourtant dans ce monde certaines choses à considérer. Je ne suis pas un grand seigneur, madame, mais je suis un honnête médecin, un médecin assez riche, dame Pâque, et même fort riche pour cette ville ; j’ai dans mon coffre quantité de sacs bien et dûment cachetés. Je ne donnerai pas plus ma fille pour rien, que je ne la vendrai, entendez-vous ?
Vraiment, vous ferez bien, et votre fille mourra de votre sagesse, si elle ne meurt de vos potions. Laissez donc là ce flacon, je vous en prie, et n’empoisonnez pas davantage cette pauvre enfant. Ne voyez-vous donc pas, depuis deux mois, que vos drogueries ne servent à rien ? Votre fille est malade d’amour, voilà ce que je sais, moi, de bonne part. Elle aime ser Vespasiano, et toutes les fioles de la terre n’y changeront pas un iota.
Ma fille n’est point une sotte, et ser Vespasiano est un sot. Qu’est-ce qu’un âne peut faire d’une rose ?
Ce n’est pas vous qui l’épouserez. Essayez donc d’avoir le sens commun. Ne convenez-vous pas que c’est en revenant des fêtes de la reine que votre fille est tombée malade ? N’en parle-t-elle pas sans cesse ? N’amène-t-elle pas toujours les entretiens sur ce chapitre, sur l’habileté des cavaliers, sur les prouesses de celui-là, sur la belle tournure de celui-ci ? Est-il rien de plus naturel à une jeune fille sans expérience que de sentir son cœur battre tout à coup pour la première fois, à la vue de tant d’armes resplendissantes, de tant de chevaux, de bannières, au son des clairons, au bruit des épées ? Ah ! quand j’avais son âge !…
Quand vous aviez son âge, dame Pâque, il me semble que vous m’avez épousé, et il n’y avait point là de trompettes.
Je le sais bien, mais ma fille est mon sang. Or, dans ces fêtes, je vous le demande, à qui peut-elle s’intéresser ? Qui doit-elle chercher dans la foule, si ce n’est les gens qu’elle connaît ? Et quel autre, parmi nos amis, quel autre que le beau, le galant, l’invincible ser Vespasiano ?
À telle enseigne, qu’au premier coup de lance, il est tombé les quatre fers en l’air.
Il se peut que son cheval ait fait un faux pas, que sa lance se soit détournée, je ne nie pas cela ; il se peut qu’il soit tombé.
Cela se peut assurément ; il a pirouetté en l’air comme un volant, et il est tombé, je vous le jure, autant qu’il est possible.
Mais de quel air il s’est relevé !
Oui, de l’air d’un homme qui a son dîner sur le cœur, et une forte envie de rester par terre. Si un pareil spectacle a rendu ma fille malade, soyez persuadée que ce n’est pas d’amour. Allons, laissez-moi lui porter ceci.
Faites ce que vous voudrez. Je vous préviens que j’ai invité ce chevalier à souper. Que votre fille ait faim ou non, elle y viendra, et vous jugerez par vous-même de ce qui se passe dans son cœur.
Et pourquoi ne parlerait-elle pas, si vous aviez raison ? Suis-je donc un tyran, s’il vous plaît ? Ai-je jamais rien refusé à ma fille, à mon unique bien ? Est-ce qu’il peut lui tomber une larme des yeux sans que tout mon cœur… Juste ciel ! plutôt que de la voir ainsi s’éteindre sans dire une parole, est-ce que je ne voudrais pas ?… Allons ! vous me rendriez fou !
Ils sortent chacun d’un côté différent.
Personne ici ! Il me semblait avoir entendu parler dans cette chambre. Les clefs sont aux portes, la maison est déserte. D’où vient cela ? En traversant la cour, un pressentiment m’a saisi… Rien ne ressemble tant au malheur que la solitude ; … maintenant j’ose à peine avancer. — Hélas ! je reviens de si loin, seul et presque au hasard ; j’avais écrit pourtant, mais je vois bien qu’on ne m’attendait pas. Depuis combien d’années ai-je quitté ce pays ? Six ans ! Me reconnaîtra-t-elle ? Juste ciel ! comme le cœur me bat ! Dans cette maison de notre enfance, à chaque pas un souvenir m’arrête. Cette salle, ces meubles, les murailles même, tout m’est si connu, tout m’était si cher ! D’où vient que j’éprouve à cet aspect un charme plein d’inquiétude qui me ravit et me fait trembler ? Voilà la porte du jardin, et celle-ci !… J’ai fait bien du chemin pour venir y frapper ; à présent j’hésite sur le seuil. Hélas ! là est ma destinée ; là est le but de toute ma vie, le prix de mon travail, ma suprême espérance ! Comment va-t-elle me recevoir ? Que dira-t-elle ? Suis-je oublié ? Suis-je dans sa pensée ? Ah ! voilà pourquoi je frissonne ;… tout est dans ces deux mots, l’amour ou l’oubli !… Eh bien ! quoi ? Elle est là sans doute. Je la verrai, elle me tendra la main : n’est-elle pas ma fiancée ? n’ai-je pas la promesse de son père ? n’est-ce pas sur cette promesse que je suis parti ? n’ai-je pas rempli toutes les miennes ? Serait-il possible ?… Non, mes doutes sont injustes ; elle ne peut être infidèle au passé. L’honneur est dans son noble cœur, comme la beauté sur son visage, aussi pur que la clarté des cieux. Qui sait ? elle m’attend peut-être ; et tout à l’heure… Ô Carmosine !
Silence ! elle dort. Quelques heures de bon sommeil, et elle est sauvée.
Qui, monsieur ?
Oui, sauvée, je le crois, du moins.
Qui, monsieur ?
C’est toi, Perillo ? ma pauvre fille est bien malade.
Carmosine ! Quel est son mal ?
Je n’en sais rien. Eh bien ! garçon, tu reviens de Padoue ; j’ai reçu ta lettre l’autre jour ; tu as terminé tes études, passé tes examens, tu es docteur en droit, tu vas recevoir et bien porter le bonnet carré ; tu as tenu parole, mon ami ; tu étais parti bon écolier, et tu reviens savant comme un maître. Hé ! hé ! voilà une belle carrière devant toi. Ma pauvre fille est bien malade.
Qu’a-t-elle donc, au nom du ciel ?
Hé ! je te dis que je n’en sais rien. C’est une joie pour moi de te revoir, mon brave Antoine, mais une triste joie ; car pourquoi viens-tu ? Il était convenu entre ton père et moi que tu épouserais ma fille dès que tu aurais un état solide ; tu as bien travaillé, n’est-ce pas ? ton cœur n’a pas changé, j’en suis sûr, le mien non plus, et maintenant… Ô mon Dieu ! Qu’a-t-elle donc fait ?
Vos paroles me font frémir. Quoi ! sa vie est-elle en danger ?
Veux-tu me faire mourir moi-même, à te répéter cent fois que je l’ignore ? Elle est malade, Perillo, bien malade.
Se pourrait-il qu’un homme aussi habile, aussi expérimenté que vous ?…
Oui, expérimenté, habile ! Voilà justement ce qu’ils disent tous. Ne croirait-on pas que j’ai dans ma boutique la panacée universelle, et que la mort n’ose pas entrer dans la maison d’un médecin ? [Je ne m’en suis pas fié à moi seul, j’ai appelé à mon aide tout ce que je connais, tout ce que j’ai pu trouver au monde de docteurs, d’érudits, d’empiriques même, et nous avons dix fois consulté. Habileté de rêveurs, expérience de routine ! La nature, Perillo, qui mine et détruit, quand elle veut se cacher, est impénétrable. Qu’on nous montre une plaie, une blessure ouverte, une fièvre ardente, nous voilà savants. Nous avons vu cent fois pareille chose, et l’habitude indique le remède ; mais quand la cause du mal ne se découvre point, lorsque la main, les yeux, les battements du cœur, l’enveloppe humaine tout entière est vainement interrogée ; lorsqu’une jeune fille de dix-huit ans, belle comme un soleil et fraîche comme une fleur, pâlit tout à coup et chancelle, puis, quand on lui demande ce qu’elle souffre, répond seulement : Je me meurs… Antoine, combien de fois j’ai cherché d’un œil avide le secret de sa souffrance, dans sa souffrance même ! Rien ne me répondait, pas un signe, pas un indice clair et visible, rien devant moi que la douleur muette, car la pauvre enfant ne se plaint jamais ; et moi, le cœur brisé de tristesse, plein de mon inutilité, je regarde les rayons poudreux où sont entassés depuis des années les misérables produits de la science. Peut-être, me dis-je, y a-t-il là dedans un remède qui la sauverait, une goutte de cordial, une plante salutaire ; mais laquelle ? comment deviner ?]
Mes pressentiments étaient donc fondés ; je suis venu pour trouver cela.
Haut.
Ce que vous me dites, monsieur, est horrible. Me sera-t-il permis de voir Carmosine ?
Sans doute, quand elle s’éveillera ; mais elle est bien faible, Perillo. Peut-être nous faudra-t-il d’abord la préparer à ta venue, car la moindre émotion la fatigue beaucoup et suffit quelquefois pour la priver de ses sens. Elle t’a aimé, elle t’aime encore, tu devais l’épouser,… tu me comprends.
J’agirai comme il vous plaira. Faut-il que je m’éloigne pour quelques jours, pour un aussi long temps que vous le jugerez nécessaire ? Parlez, mon père, j’obéirai.
Non, mon ami, tu resteras. N’es-tu pas aussi de la famille ?
Il est bien vrai que j’espérais en être, et vous appeler toujours de ce nom de père que vous me permettiez quelquefois de vous donner.
Toujours, et tu ne nous quitteras plus.
Mais vous me dites que ma présence peut être nuisible ou fâcheuse. Quand ma vue ne devrait causer qu’un moment de souffrance, la plus faible impression, la plus légère pâleur sur ses traits chéris, ô Dieu ! plutôt que de lui coûter seulement une larme, j’aimerais mieux recommencer le long chemin que je viens de faire, et m’exiler à jamais de Palerme.
Ne crains rien, j’arrangerai cela.
Aimez-vous mieux que j’aille loger dans un autre quartier de la ville ? Je puis trouver quelque maison du faubourg (j’en avais une avant d’être orphelin). J’y demeurerais enfermé tout le jour, afin que mon retour fût ignoré ; le soir seulement, n’est-ce pas, ou le matin de bonne heure, je viendrais frapper à votre porte et demander de ses nouvelles, car vous concevez que sans cela je ne saurais… Elle souffre donc beaucoup ?
Tu pleures, garçon ? Écoute donc, il ne faut pourtant pas nous désoler si vite. Cette incompréhensible maladie ne nous a pas dit son dernier mot. Elle dort dans ce moment-ci, et, je te l’ai dit, cela est de bon augure. Qui sait ? Prenons nos précautions tout doucement, avec ménagement. Évitons, avant tout, qu’elle ne te voie trop vite : dans l’état où elle est, je n’oserais pas répondre…
Votre fille vient de se réveiller ; elle voudrait… Ah ! c’est vous, seigneur Perillo ? Je suis charmée de vous revoir.
Perillo salue. — À part.
Encore un amoureux transi ! Nous nous serions bien passés de sa visite…
Haut à son mari.
Votre fille voudrait aller au jardin.
Que me dites-vous là ? est-ce que cela est possible ? à peine depuis trois jours peut-elle se soutenir.
Elle est debout, elle se sent beaucoup mieux, le sommeil lui a fait grand bien. Elle veut marcher et respirer un peu.
En vérité !
À Perillo.
Tu vois, mon cher Antoine, que je ne me trompais pas tout à l’heure. Voici un changement, un heureux changement. Elle va venir, retire-toi un instant.
Elle va venir, et il faut que je m’éloigne ! Si j’osais vous faire une demande…
Qu’est-ce que c’est ?
Laissez-moi la voir ; je me cacherai derrière cette tapisserie ; un seul moment, que je la voie passer !
Je le veux bien, mais ne te montre point que je ne t’appelle ; je vais tenter en ta faveur tout ce qui me sera possible ; — et vous, dame Pâque, ne soufflez mot, je vous prie.
Sur vos affaires ? Je n’en suis pas pressée ; je n’aime pas les mauvaises commissions. Voici votre fille ; je vais au jardin porter mon grand fauteuil auprès de la fontaine.
Perillo se cache derrière une tapisserie.
Eh bien ! mon père, vous êtes inquiet, vous me regardez avec surprise ? Vous ne vous attendiez pas, n’est-il pas vrai, à me voir debout comme une grande personne ? C’est pourtant bien moi.
Elle l’embrasse.
Me reconnaissez-vous ?
C’est de la joie que j’éprouve, et aussi de la crainte. Es-tu bien sûre de n’avoir pas trop de courage ?
Oh ! je voulais vous surprendre bien davantage encore, mais je vois que ma mère m’a trahie. Je voulais aller au jardin toute seule, et vous faire dire en confidence qu’une belle dame de Palerme vous demandait. Vous auriez pris bien vite votre belle robe de velours noir, votre bonnet neuf, et comme j’avais un masque… Eh bien ! qu’auriez-vous dit ?
Qu’il n’y a rien d’aussi charmant que toi ; ainsi ta ruse eût été inutile. Hélas ! ma bonne Carmosine, qu’il y a longtemps que je ne t’ai vue sourire !
Oui, je suis toute gaie, toute légère. ne sais … C’est que j’ai fait un rêve. Vous souvenez-vous de Perillo ?
Assurément. Que veux-tu dire ?
À part.
C’est singulier ; jamais elle ne parlait de lui.
J’ai rêvé que j’étais sur le pas de notre porte. On célébrait une grande fête. Je voyais les personnes de la ville passer devant moi vêtues de leurs plus beaux habits, les grandes dames, les cavaliers… Non, je me trompe, c’étaient des gens comme nous, tous nos voisins d’abord, et nos amis, puis une foule, une foule innombrable qui descendait par la Grand’-Rue, et qui se renouvelait sans cesse ; plus le flot s’écoulait, plus il grossissait, et tout ce monde se dirigeait vers l’église, qui resplendissait de lumière. [J’entendais de loin le bruit des orgues, les chants sacrés, et une musique céleste formée de l’accord des harpes et de voix si douces, que jamais pareil son n’a frappé mon oreille. La foule paraissait impatiente d’arriver le plus tôt possible à l’église, comme si quelque grand mystère, unique, impossible à revoir une seconde fois, s’accomplissait.] Pendant que je regardais tout cela, une inquiétude étrange me saisissait [aussi, mais je n’avais point envie de suivre les passants]. Au fond de l’horizon, dans une vaste plaine entourée de montagnes, j’apercevais un voyageur marchant péniblement dans la poussière. Il se hâtait de toutes ses forces ; mais il n’avançait qu’à grand’peine, et je voyais très clairement qu’il désirait venir à moi. De mon côté, je l’attendais ; il me semblait que c’était lui qui devait me conduire à cette fête. Je sentais son désir et je le partageais ; j’ignorais quels obstacles l’arrêtaient ; mais, dans ma pensée, j’unissais mes efforts aux siens ; mon cœur battait avec violence, et pourtant je restais immobile, sans pouvoir faire un pas vers lui. Combien de temps dura cette vision, je n’en sais rien, peut-être une minute ; mais, dans mon rêve, c’étaient des années. Enfin, il approcha et me prit la main ; aussitôt la force irrésistible qui m’attachait à la même place cessa tout à coup, et je pus marcher. Une joie inexprimable s’empara de moi ; j’avais brisé mes liens, j’étais libre. Pendant que nous partions tous deux avec la rapidité d’une flèche, je me retournai vers mon fantôme, et je reconnus Perillo.
Et c’est là ce qui t’a donné cette gaieté inattendue ?
Sans doute. Jugez de ma surprise lorsqu’en m’éveillant tout à coup, je trouvai que mon rêve était vrai dans ce qu’il avait d’heureux pour moi, c’est-à-dire que je pouvais me lever et marcher sans aucune peine. Ma première pensée a été tout de suite de venir vous sauter au cou ; après cela, j’ai voulu faire de l’esprit, mais j’ai échoué dans mon entreprise.
Eh bien ! ma chère, puisque ce songe t’a mise de si bonne humeur, et puisqu’il est vrai sur ce point, apprends qu’il l’est aussi sur un autre. J’hésitais à t’en informer, mais maintenant je n’ai plus de scrupule : Perillo est dans cette ville.
Vraiment ! depuis quand ?
De ce matin même, et tu le verras quand tu voudras. Le pauvre garçon sera bien heureux, car il t’aime plus que jamais. Dis un mot et il sera ici.
Vous m’effrayez. — Il y est peut-être !
Non, mon enfant, non, pas encore ; il attend qu’on l’avertisse pour se montrer. Est-ce que tu ne serais pas bien aise de le voir ? Il ne t’a pas déplu dans ton rêve ; il ne te déplaisait pas jadis. Il est docteur en droit à présent : c’est un personnage que ce bambin, avec qui tu jouais à cligne-musette, et c’est pour toi qu’il a étudié, car tu sais qu’il a ma parole. Je ne voulais pas t’en parler, mais grâce à Dieu…
Jamais ! jamais !
Est-il possible ? ton compagnon d’enfance, ce digne et excellent garçon, le fils unique de mon meilleur ami, tu refuserais de le voir ? A-t-il rien fait pour que tu le haïsses ?
Rien, non,… rien ; je ne le hais pas ; — qu’il vienne, si vous voulez… Ah ! je me sens mourir !
Calme-toi, je t’en prie ; on ne fera rien contre ta volonté. Ne sais-tu pas que je te laisse maîtresse absolue de toi-même ? Ce que je t’en ai dit n’a rien de sérieux, c’était pour savoir seulement ce que tu en aurais pensé dans le cas où par hasard… Mais il n’est pas ici, il n’est pas revenu, il ne reviendra pas.
À part.
Malheureux que je suis, qu’ai-je fait ?
Je me sens bien faible.
Elle s’assoit.
Seigneur mon Dieu ! il n’y a qu’un instant, tu te trouvais si bien, tu reprenais ta force ! C’est moi qui ai détruit tout cela, c’est ma sotte langue que je n’ai pas su retenir ! Hélas ! pouvais-je croire que je t’affligerais ? Ce pauvre Perillo était venu… Non, je veux dire… Enfin, c’était toi qui m’en avais parlé la première.
Assez, assez, au nom du ciel ! il n’y a point de votre faute. Vous ne saviez pas,… vous ne pouviez pas … Ce songe qui me semblait heureux, j’y vois clair maintenant, il me fait horreur !
Carmosine, ma fille bien-aimée ! par quelle fatalité inconcevable…
Perillo écarte la tapisserie sans être vu de Carmosine ; il fait un signe d’adieu à Bernard, et sort doucement.
Que regardez-vous donc, mon père ?
Qu’as-tu, toi-même ? tu pâlis, tu frissonnes ; qu’éprouves-tu ? Écoute-moi ; il y a dans ta pensée un secret que je ne connais pas, et ce secret cause ta souffrance ; je ne voudrais pas te le demander ; mais, tant que je l’ignorerai, je ne puis te guérir, et je ne peux pas te laisser mourir. Qu’as-tu dans le cœur ? Explique-toi.
Cela me fait beaucoup de mal, lorsque vous me parlez ainsi.
Que veux-tu ? Je te le répète, je ne peux pas te laisser mourir. Toi si jeune, si forte, si belle ! Doutes-tu de ton père ? Ne diras-tu rien ? T’en iras-tu comme cela ? Nous sommes riches, mon enfant ; si tu as quelques désirs,… les jeunes filles sont parfois bien folles, qu’importe ? il te faut un mot, rien de plus, un mot dit à l’oreille de ton père. Le mal dont tu souffres n’est pas naturel ; [ces faux espoirs que tu nous donnes, ces de bien-être que tu ressens, pour nous rejeter ensuite dans des craintes plus graves ; toutes ces contradictions dans tes paroles, tous ces changements inexplicables, sont un supplice ! ] Tu te meurs, mon enfant, je deviendrai fou ; — veux-tu faire mourir aussi de douleur ton pauvre père qui te supplie !
Il se met à genoux.
Vous me brisez, vous me brisez le cœur !
Je ne puis pas me taire, il faut que tu le saches. Ta mère dit que tu es malade d’amour,… elle a été jusqu’à nommer quelqu’un…
Prenez pitié de moi !
Elle s’évanouit.
Ah ! misérable, tu assassines ta fille ! Ta fille unique, bourreau que tu es ! Holà, Michel ! holà ! ma femme ! Elle se meurt, je l’ai tuée, voilà mon enfant morte !
Que voulez-vous ? Qu’est-il arrivé ?
Vite du vinaigre, des sels, ce flacon, là, sur cette table !
J’étais bien sûre que votre Perillo nous ferait ici de mauvaise besogne.
Paix ! sur le salut de votre âme ! La voici qui rouvre les yeux.
Eh bien ! mon pauvre ange, ma chère Carmosine, comment te sens-tu à présent ?
Très bien. Où allez-vous, mon père ? Ne me quittez pas.
Laissez-moi ! laissez-moi !
Que veux-tu ?
Je ne veux rien ; pourquoi mon père s’en va-t-il ?
Pourquoi ? pourquoi ? parce que tout est perdu. Que Dieu me juge !
Restez, mon père, ne vous inquiétez pas ; tout cela finira bientôt.
Ser Vespasiano vient souper avec nous ; seras-tu assez forte pour te mettre à table ?
Certainement, j’essaierai.
Voyez-vous cela ? elle y consent.
Que le diable vous emporte, vous et votre marotte ! Vous ne comprenez donc rien à rien ?
Me voilà tout à fait bien maintenant. Le souper est-il prêt ? Venez, mon père ; donnez-moi le bras pour descendre.
J’ai ordonné qu’on apportât la table ici. Ne te dérange pas, n’essaie pas de marcher. Voici le seigneur Vespasiano.
La peste soit du sot empanaché !
Bonsoir, chère dame. — Salut, maître Bernard.
Bonjour ; ne parlez pas si haut.
Que vois-je ! la perle de mon âme à demi privée de sentiment ! Ses yeux d’azur presque fermés à la lumière, et les lis remplaçant les roses !
C’est le troisième accès depuis deux jours.
Père infortuné ! tendre mère ! combien je sympathise avec votre douleur !
Mon père, ne vous éloignez pas !
Votre aimable fille vous rappelle, maître Bernard.
Allez au diable, monsieur, et laissez-nous en repos chez nous !
On apporte le souper.
Ne soyez donc pas triste ; venez près de moi. Je veux vous verser un verre de vin.
Ô mon enfant ! que ne puis-je t’offrir ainsi tout le sang que la vieillesse a laissé dans mes veines, pour ajouter un jour à tes jours !
Après ce que votre mari vient de me dire, je ne sais trop si je dois rester.
Plaisantez-vous ? est-ce qu’un homme de votre mérite fait attention à de pareilles choses ?
Il est vrai. — Voilà un rôti qui a une terrible mine.
Dites-moi, qu’est-ce qu’il faut que je mange ? Conseillez-moi, donnez-moi votre avis.
Pas de cela, ma chère, prends ceci, oui, je crois du moins ; … hélas ! je ne sais pas.
Elle détourne les yeux quand je la regarde. Croyez-vous que je réussisse ?
Hélas ! peut-on vous résister ?
Que ne m’est-il permis de fendre mon cœur en deux avec ce poignard, et d’en offrir la moitié à une personne que je respecte… Il m’est impossible de m’expliquer.
Et il m’est défendu de vous entendre.
On entend chanter dans la rue.
N’est-ce pas la voix de Minuccio ?
Oui, ma reine toute belle ; c’est Minuccio d’Arezzo lui-même. Il sautille sous ces fenêtres, [sa viole à la main.]
Priez-le de monter ici, mon père ; il égaiera notre souper.
Holà ! Minuccio, mon ami, viens ici souper avec nous. Le voilà qui monte, il me fait signe de la tête.
C’est un musicien remarquable, fort bon chanteur et joueur d’instruments. Le roi l’écoute volontiers, et il a su, avec ses aubades, s’attirer la protection des gens de cour. Il nous sonna fort doucement l’autre soir d’une guitare qu’il avait apportée, avec certaines amoureuses et tout à fait gracieuses ariettes ; nous sommes là une demi-douzaine qui avons des bontés pour lui.
En vérité ? Eh bien ! à mes yeux, c’est là le moindre de ses mérites ; non que je méprise une bonne chanson, il n’y a rien qui aille mieux à table avec un verre de cerigo ; mais avant d’être un savant musicien, un troubadour, comme on dit, Minuccio, pour moi, est un honnête homme, un bon, loyal et ancien ami, tout jeune et frivole qu’il paraît, ami dévoué à notre famille, le meilleur peut-être qui nous reste depuis la mort du père d’Antoine. Voilà ce que je prise en lui, et j’aime mieux son cœur que sa viole.]
Bonsoir, Minuccio. Puisque tu chantes pour le vent qui passe, ne veux-tu pas chanter pour nous ?
Belle Carmosine, je chantais tout à l’heure, mais maintenant j’ai envie de pleurer.
D’où te vient cette tristesse ?
De vos yeux aux miens. Comment la gaieté oserait-elle rester sur mon pauvre visage, lorsqu’on la voit s’éteindre et mourir dans le sein même de la fleur où l’on devrait la respirer ?
Quelle est cette fleur merveilleuse ?
La beauté. Dieu l’a mise au monde dans trois excellentes intentions : premièrement, pour nous réjouir ; en second lieu, pour nous consoler, et enfin, pour être heureuse elle-même. Telle est la vraie loi de nature, et c’est pécher que de s’en écarter.
Crois-tu cela ?
Il n’y a qu’à regarder. Trouvez sur terre une chose plus gaie et plus divertissante à voir qu’un sourire, quand c’est une belle fille qui sourit ! Quel chagrin y résisterait ? Donnez-moi un joueur à sec, un magistrat cassé, un amant disgracié, un chevalier fourbu, un politique hypocondriaque, les plus grands des infortunés, Antoine après Actium, Brutus après Philippes, que dis-je ? un sbire rogneur d’écrits, un inquisiteur sans ouvrage ; montrez à ces gens-là seulement une fine joue couleur de pêche, relevée par le coin d’une lèvre de pourpre où le sourire voltige sur deux rangs de perles ! Pas un ne s’en défendra, sinon je le déclare indigne de pitié, car son malheur est d’être un sot.
Il a du jargon, il a du jargon ; on voit qu’il s’est frotté à nous.
Si donc cette chose plus légère qu’une mouche, plus insaisissable que le vent, plus impalpable et plus délicate que la poussière de l’aile d’un papillon, cette chose qui s’appelle une jolie femme, réjouit tout et console de tout, n’est-il pas juste qu’elle soit heureuse, puisque c’est d’elle que le bonheur nous vient ? Le possesseur du plus riche trésor peut, il est vrai, n’être qu’un pauvre, s’il enfouit ses ducats en terre, ne donnant rien à soi ni aux autres ; mais la beauté ne saurait être avare. Dès qu’elle se montre, elle se dépense, elle se prodigue sans se ruiner jamais ; au moindre geste, au moindre mot, à chaque pas qu’elle fait, sa richesse lui échappe et s’envole autour d’elle, sans qu’elle s’en aperçoive, dans sa grâce comme un parfum, dans sa voix comme une musique, dans son regard comme un rayon de soleil ! Il faut donc bien que celle qui donne tant, se fasse un peu, comme dit le proverbe, la charité à elle-même, et prenne sa part du plaisir qu’elle cause… Ainsi, Carmosine, souriez.
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The end
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