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Biographies

Blaise Pascal · 1923 · Free in the US

36,042 words · about 2 h 31 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Blaise Pascal
Language
French
Published
1923
Length
36,042 words · about 2 h 31 min
Sections
11 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (11)
  1. Front matter under 1 min
  2. 1 about 13 min
  3. 2 about 3 min
  4. 3 about 3 min
  5. Vie de Monsieur Pascal under 1 min
  6. Introduction about 17 min
  7. Vie about 1 h 11 min
  8. Appendice about 6 min
  9. Mémoire sur la vie de M. Pascal about 14 min
  10. 6 about 1 min
  11. Vie de Jacqueline Pascal about 23 min

Continue:

Front matter

D’ÉTIENNE PASCAL, DE FLORIN ET DE GILBERTE PERIER, DE BLAISE ET DE JACQUELINE PASCAL

1

(1588-1651.)

Manuscrit de la Bibliothèque Mazarine à Paris, (de la succession du , de l’Oratoire).

Monsieur Pascal, mon grand pere, se nommoit Estienne Pascal. Il estoit fils de Martin Pascal, tresorier de France, et de Marguerite Pascal de Mons, qui estoit fille de de Mons, senechal de Clermont, dont la famille avoit esté annoblie par le roi , en consideration des services rendus par Estienne Pascal, maistre des requestes.

Estienne Pascal fut envoyé à Paris pour faire ses estudes de droit, et fut recommandé par Martin Pascal, son pere, à avocat, pere de et de . Lorsqu’il eut achevé ses estudes, il revint à Clermont et acheta une charge d’eslu, et ensuite il fut president de la cour des aydes.

Il espousa, en 1618, Antoinette Begon.

Il en eut en 1619 un fils qui mourut aussitost apres son baptesme.

En 1620 il eut une fille nommée Gilberte Pascal, qui

fut mariée en1641 avec Florin Perier, conseiller à la cour des aydes, qui estoit son cousin issu de germain, sa mere estant cousine germaine d’Estienne Pascal, mon grand pere.

En 1623 Estienne Pascal eut un fils nommé Blaise Pascal, mon oncle.

En 1625 il eut une fille nommée Jacqueline Pascal, qui est morte religieuse de Port-Royal.

En 1628 Antoinette Begon, femme d’Estienne Pascal, mourut âgée de vingt-huit ans.

En 1630 Estienne Pascal vendit sa charge de deuxieme president à la cour des aydes à son frère Blaise Pascal, et la plus grande partie de ses biens, qu’il mit en rente sur l’hostel de ville de Paris où il se retira pour vaquer à l’éducation de ses enfants, et surtout à celle de Blaise Pascal.

En 1638, mon grand pere estant à Paris, il arriva que l’on fit de grands retranchemens des rentes sur l’Hostel de ville ; et comme son principal bien estoit de cette qualité là, ayant vendu en Auvergne ses charges, sa maison, et tous ses autres biens, pour le convertir en cette sorte de bien qu’il trouvoit plus commode dans le dessein qu’il avoit de demeurer à Paris, et d’y eslever sa famille du soin de laquelle il estoit entièrement chargé, ayant perdu sa femme, il se trouva donc très intéressé dans ces affaires. Beaucoup d’autres personnes de Paris estoient dans les mesmes termes ; et on faisoit sur ce sujet des assemblées chez Chancelier Seguier où se trouvoient ces personnes là. Il arriva un jour, où l’on avoit resolu un retranchement tres considerable, que quelques uns de ces messieurs qui estoient là s’emporterent très fort : cela en excita d’autres et causa une emotion generale, et un bruit qui fit de la peine aux ministres. Le jour mesme quand tout le monde se fut retiré, on avoit fort bien remarqué ceux qui y estoient, et on envoya arrester et mettre à la Bastille deux des amis de mon grand pere qui estoient de cette assemblée. Mon grand pere en ayant esté averty, craignit pour luy ; et quoyqu’il fut tres asseuré de n’avoir rien dit ny rien fait qui put lui attirer cette disgrace, comme il n’en estoit pas capable, car il estoit tres moderé et tres sage, neanmoins sachant bien que dans ces occasions là on ne peut gueres discerner ceux qui ont tort d’avec ceux qui ne l’ont pas, il crut que le plus seur estoit de se retirer en Auvergne, où il jugeoit bien qu’on n’iroit pas le chercher, et il laissa à Paris ses trois enfants. Ma mere qui estoit l’ainée pouvoit avoir quinze ou seize ans, mon oncle douze ou treize, et ma tante neuf ou dix.

Quelque temps apres, il arriva que cardinal de Richelieu qui aimoit passionnement la comedie prit envie

d’en voir représenter une par des enfans, et chargea de ce soin madame d’Aiguillon, qui se mit en peine de chercher dans Paris les enfans qui pourroient donner plus de plaisir à cardinal. Elle jeta les yeux d’abord sur ma tante, qui paroissoit desja beaucoup dans le monde parce qu’elle faisoit des vers. Elle en avoit mesme fait souvent pour la Reyne, qu’elle avoit eu l’honneur de luy presenter, et dont la Reyne fut tres contente ; elle estoit mesme souvent à la cour avec des dames à qui mon grand pere la confioit, n’ayant point de mere. Madame d’Aiguillon envoya donc un gentilhomme à ma mere luy demander sa petite sœur pour estre une des actrices de cette comedie. Ma mere luy respondit fort tristement qu’elle estoit à Paris seule sans pere ny mere, avec son frere et sa sœur, bien affligée de l’absence de son pere ; et qu’ils n’avoient pas assez de joye ni de gaieté pour donner du plaisir à cardinal, ny les uns, ny les autres. Le gentilhomme rapporta cette response à madame d’Aiguillon qui renvoya luy dire qu’elle croyoit que c’estoit le moyen de faire revenir son pere, parce que cette enfant luy ayant donné du plaisir, il luy accorderoit asseurement ce qu’elle lui demanderoit. Sur cela ma mere y consentit, et donna sa petite sœur à qui on fit apprendre son rolle, qu’elle jouoit si parfaitement dans les repetitions où madame d’Aiguillon se trouvoit toûjours, qu’on ne douta point qu’on ne put hasarder de luy faire demander le retour de mon grand pere.

Le jour donc estant venu que la comedie devoit estre representée devant cardinal, madame d’Aiguillon convint avec ma mere que d’abord que la comedie seroit finie elle prendroit sa petite sœur, et la presenteroit à cardinal, et qu’apres les premieres amitiés que Cardinal luy auroit faites elle luy parleroit de cela. Et pour rendre la chose plus seure madame d’Aiguillon prevint Chancelier, et le pria de s’y trouver, et de ne point s’en aller que la chose ne fut faite et d’y aider.

La comedie fut donc jouée. La petite Pascal fit son personnage d’une maniere si surprenante qu’elle eut un applaudissement extraordinaire ; car quoy qu’elle eust dix ans elle n’en paroissoit pas six, parce qu’elle estoit tres petite et tres belle ; et cet air de jeunesse, ou plustost d’enfant, qu’elle avoit estoit cause qu’on admiroit davantage de la voir entrer dans tous les sentimens qu’elle devoit exprimer : car on la voyoit par exemple paroistre tout d’un coup sur le theatre, essoufflée, saisie et effrayée comme venant d’apprendre une mauvaise nouvelle qui la surprenoit ; d’autres fois pleurant et affligée, et se plaignant d’un malheur ; enfin c’estoit la meilleure actrice de toute cette piece. Quand on eut fini, elle attendoit madame d’Aiguillon qui la devoit prendre pour la presenter, mais voyant qu’elle differoit trop, et que Cardinal se levoit de son fauteuil pour s’en aller, elle eut peur de manquer l’occasion de luy parler de ce qui estoit le seul motif qui luy avoit fait entreprendre ce qu’elle avoit fait : elle descendit du theatre, et s’alla présenter elle mesme à Cardinal qui la voyant la prit et la mit sur ses genoux, et se mit a la caresser et à luy dire mille choses obligeantes sur la manière dont elle avoit joué son rolle. Elle escouta ce qu’il luy dit, et puis se mettant à pleurer elle commença à jouër un autre personnage et à luy faire son petit compliment sur l’absence de mon grand pere, et sur la desolation où estoit la famille de n’avoir ni pere ni mere à Paris. Cardinal la voyant pleurer, et n’entendant qu’à moitié ce qu’elle disoit, parce qu’elle l’entrecoupoit de sanglots, il luy demanda ce qu’elle avoit et qui la faisoit ainsy pleurer ; elle luy redit, et madame d’Aiguillon aussy, ce que c’estoit. Cardinal qui craignoit de se laisser surprendre, luy dit qu’il en parleroit au roy. Mais Chancelier qui estoit proche de luy, luy dit qu’il pouvoit accorder à cette enfant ce qu’elle luy demandoit, parce qu’il sçavoit ce que c’estoit que cette affaire là ; que c’estoit chez luy qu’elle s’estoit passée, et que , quoy qu’il y eut esté present, n’y avoit aucune part. Et sur cela Cardinal luy dit qu’elle pouvoit mander à mon grand pere de revenir en toute asseurance, et de ne rien craindre ; aussytost elle luy dit tres joliment qu’elle avoit encore une grace à demander à son Éminence. Cardinal la baisant luy dit : « Demande moy tout ce que tu voudras ; tu es trop jolie, je ne sçaurois te rien refuser. » Elle luy dit que c’est qu’elle le prioit de trouver bon que quand son pere seroit de retour il eut l’honneur de voir son Éminence pour la remercier de la grace qu’il en recevoit. Cardinal luy dit que non seulement il le permettoit, mais qu’il le luy ordonnoit, et qu’il vouloit qu’il vint le voir avec toute sa famille. On manda tout cela à mon grand pere qui vint en mesme temps ; et le lendemain qu’il fut arrivé, il alla à Ruel pour voir Cardinal. Quand on luy dit que estoit là qui demandait à luy faire la reverence, M. le Cardinal demanda s’il estoit seul. Quand on luy eut dit que ouy, il dit qu’il ne vouloit point le voir seul, et qu’il s’en allast et revint avec toute sa famille. Le lendemain il y retourna avec ses trois enfans. Cardinal le parfaitement bien, luy fit toutes les honnestetez possibles, luy marqua qu’il estoit bien ayse de l’avoir rendu à sa famille qui meritoit bien les soins qu’il en prenoit, et le mit entre les mains de son Escuyer à qui il ordonna de luy faire tout voir dans Ruel, et de les bien regaler : ce qu’il fit.

Cette rencontre là donna occasion à mon grand pere d’estre connu de Cardinal, de Chancelier et de madame d’Aiguillon ; et comme il avoit un tres grand merite et tout l’esprit possible, il luy estoit tres utile d’estre connu ; et dans ce temps là ou peu de temps apres il y eut bien des affaires et des troubles en Normandie ; ce qui fut cause que , qui y estoit alors intendant, vint à Paris, et dit à Cardinal qu’il luy estoit impossible d’estre seul dans cette grande province et qu’il falloit necessairement estre deux. On luy donna mon grand pere qui y fut quelque temps avec luy, et dans la suite il y fut seul apres que ces grands mouvemens furent passez.

Ce fut donc là ce qui donna lieu à mon grand pere d’entrer dans cet employ ; et il s’en acquitta d’une

maniere qui luy a toûjours attiré l’estime de toutes les personnes qui l’ont connu. Mais quoy qu’il eut une tres grande probité, beaucoup de capacité et qu’il remplit ses devoirs avec beaucoup d’honneur, on peut dire que tout ce qu’il faisoit n’estoit proprement l’effet que d’une vertu morale, mais point du tout d’une vertu chrestienne ; car il pensoit, comme tous les autres gens du monde font, à pousser sa fortune, à establir ses enfants, et à les eslever en gens d’honneur, selon leur condition. Il maria ma mere en ce temps là ; il la maria en Normandie, quoy que mon père fut de Clermont aussi bien que luy, et ce fut par occasion. Il y eut une commission importante dans l’intendance de Normandie que l’on manda à mon grand pere de remplir d’une personne dont le roy luy fit l’honneur de luy donner le choix ; il jetta les yeux sur mon pere qui estoit un jeune homme, desja conseiller de la

cour des aydes de Clermont depuis mesme plusieurs années, l’ayant esté tres jeune. Il estoit proche parent de mon grand pere, fils de sa cousine germaine, et mon grand pere l’aimoit extremement, parce qu’il luy avoit trouvé jeunesse un tres grand esprit, et beaucoup d’amour et de disposition pour toutes les sciences. Ayant donc cette occasion de le faire venir aupres de luy, il luy donna cette commission qui n’estoit que pour quelques années. Et lorsqu’il vint chez luy, il trouva en luy toutes les qualitez qu’il pouvoit souhaitter pour en faire son gendre, ainsi il le maria avec ma mere. Il obtint dispense ; car ils estoient cousins issus de germains, et il ne fit pas beaucoup attention à la parenté, dont il a eu depuis du scrupule, aussy bien que mon pere et ma mere, n’y ayant point de necessité ni de cause pour la demander.

Mais Dieu fit naistre une autre occasion par sa Providence, qui donna lieu à mon grand pere et à toute sa famille de connoistre Dieu et la veritable pieté. Il y avoit en Normandie un curé dans un village nommé Rouville, qui estoit un tres grand serviteur de Dieu, qui gouvernoit sa paroisse avec une pieté tres solide, qui y preschoit et y faisoit des prosnes admirables. Tout le voisinage y alloit pour l’entendre et pour s’instruire et s’édifier ; et il faisait un si grand bien à ceux qui le venoient entendre, que peu apres, sa reputation se repandant, les gentilshommes de là autour et mesme les officiers de Rouën louoïent des chambres dans ce village pour y aller coucher tous les samedis, afin d’estre à portée de ne point perdre de ces prosnes. Entre ces gentilshommes, il y en eut deux qui estoient assez proches, nommez et laBouteillerie. Ces deux messieurs furent si touchez de ses instructions qu’ils s’abandonnerent entierement à sa conduite, et resolurent de ne plus songer qu’à Dieu, à leur salut et à la charité pour le prochain. Ils avoient un don naturel qui faisoit qu’ils sçavoient remettre les membres rompus ou desmis ; et comme ils avoient beaucoup d’esprit et d’honneur, ils avoient des leur jeunesse estudié l’anatomie et la medecine, pour ne point hasarder, en se fiant à leur industrie naturelle, de faire quelque faute. Quand ces deux Messieurs eurent resolu de se donner entierement à Dieu, ils firent bastir chacun un petit hospital au bout de leur parc, dans leurs terres, qui se touchoient, , qui avoit dix enfans, mit dix lits dans son hospital, et laBouteillerie qui n’avoit point d’enfans, en mit vingt. Ils recevoient dans les trente lits tous les pauvres qui se presentoient, et les traitoient charitablement de toutes sortes de maladies, estant bons chirurgiens et bons medecins ; mais ils preferoient ceux qui avoient besoin de leurs services pour remettre des membres.

Dans ce temps là, il arriva qu’on vint avertir un jour mon grand pere qu’il y avoit des gentilshommes dans un fauxbourg de Rouën, qui s’estoient donné un signal pour se battre en duel : mon grand pere en mesme temps voulut y aller ; mais ne pouvant y aller en carrosse, parce que toute la ville n’estoit qu’une glace et que ses chevaux n’estoient point ferrez à glace, il hasarda d’aller à pied. En y allant, il tomba et se desmit la cuisse. Il se fit apporter chez luy, et en mesme temps envoya chez , pour se mettre entre ses mains et de frère. Ces messieurs se trouverent absens et à dix lieues de Rouën. Ce pendant mon grand pere, qui estoit leur amy et qui avoit confiance en eux, ne voulut point que d’autres le touchassent. Il les envoya querir à dix lieues. Tous ces retardemens furent cause que cette dislocation fut tres difficile à remettre et obligea ces messieurs qui le remirent neanmoins tres bien à demeurer trois mois chez mon grand pere ne voulant point que le touchast qu’eux pour toutes choses generallement. Durant ces trois mois, ces messieurs, qui avoient autant de zele et de charité pour le bien spirituel du prochain que pour le temporel, remarquoient dans mon grand pere et dans toute sa famille beaucoup d’esprit, et regardant comme un tres grand dommage que tant de beaux talens fussent seulement employez à des sciences humaines dont ils connoissoient tous bien le neant et le vuide, ils s’attacherent beaucoup à , mon oncle, pour le faire entrer dans des lectures de livres de pieté solide, et pour les luy faire goûter. Ils y reüssirent tres bien ; car, comme il avoit un esprit tres solide et tres bon, et qu’il n’avoit jamais accoutumé, quoy que tres jeune, à toutes les folies de la jeunesse, il connut avec ces Messieurs le bien ; il le sentit, il l’aima et il l’embrassa. Et quand ils l’eurent gagné à Dieu, ils eurent toute la famille ; car lorsque mon grand pere commença à estre en estat de s’appliquer à quelque chose après un si grand mal, son fils, commençant à goûter Dieu, le lui fit aussy, et à ma tante, sa sœur, qui y entra si vivement qu’elle résolut des lors de quitter le monde et de se faire religieuse ; ce qu’elle a fait depuis, où elle est morte saintement. Ils firent tous connoissance avec ce saint curé, qui avoit attiré à Dieu ces deux Messieurs, et dont Dieu se servit ensuite pour esclairer toute notre famille, et ils se soumirent à la conduite de ce saint homme qui les conduisit à Dieu d’une maniere admirable.

Mon pere et ma mere, peu de temps aprez, allerent à Rouën voir mon grand pere ; et trouvant toute la famille à Dieu et dans des sentiments d’une vraye et solide pieté, ils s’y donnerent aussy, et se conduisirent de mesme par les avis de ce saint curé qui avoit fait tant de bien aux autres. Et ma mere ayant absolument quitté le monde et tous les ajustemens et les parures du monde, elle y renonça aussi pour ses enfants, qu’elle habilla tres modestement et à qui elle n’espargna rien pour leur procurer une bonne et sainte education.

Voilà quel a esté le principe de tout le bien qui a esté dans notre famille. Mon grand pere, peu de temps après, quitta la Normandie, dans le temps de la revocation generale de tous les intendans, lors des troubles de Paris. Il y avoit esté si aymé et si estimé qu’une année, le premier jour de l’an, les eschevins de Rouën, au nom de la ville, luy firent present d’une bourse de jettons d’argent, qu’ils avoient fait battre exprez, qui avoient d’un costé les armes de la ville où il y a un agneau pascal, et de l’autre, les armes de mon grand pere qui estoient aussy un agneau pascal, dans une bourse de velours bleu, brodée d’agneaux pascals d’argent, qui estoient les esmaux de ses armes.

Quand il eust quitté la Normandie, le roy l’honora de la qualité de conseiller d’Estat ; et il demeura à Paris jusqu’à sa mort qui arriva deux ou trois ans apres ; et il passa ce temps là dans tous les exercices d’une pieté vraiment chrétienne. Aussitost qu’il fut mort, ma tante qui lui avait déclaré son dessein de se faire religieuse et qu’il avait priée de ne le point quitter, se retira dans le monastere où elle a fini ses jours.

2

(1605-1672.)

Mémoires de Marguerite Perier. Bibliothèque Nationale, 12 988, partie, .

Le premier de la famille qui mourut ensuite fut , mon pere. Il estoit né en 1605. Il aimoit fort l’estude, principalement celle des mathematiques. Il fut conseiller à la cour des aydes à vingt et un ou vingt-deux ans. Ce fut luy qui fut député à Paris pour travailler à la translation de la cour des aydes de Montferrand à Clermont ; il y réussit et fut envoyé depuis pour d’autres affaires de sa compagnie. Il fut employé pour une commission importante en1640 en Normandie où mon grand pere y estoit intendant. Il s’en acquitta parfaitement ; et ce fut ce qui porta mon grand pere à luy donner sa fille, qu’il espousa en1641. Il fut encore employé pour une semblable affaire en1647 dans la province de Bourbonnois, par l’intendant qui le demanda. Depuis ce temps là, il demeura en Auvergne où il pratiqua toutes sortes de bonnes œuvres : il estoit surtout fort zelé pour le soulagement des pauvres. Trois ans avant sa mort, il eut une grande maladie durant laquelle il fit son testament, et il pria ma mere qu’elle comptat les pauvres parmi ses enfans, et qu’elle leur donnat autant qu’à un d’eux ; ma mere y consentit, et cela fut executé. Le lendemain, il m’appela en particulier, et il me commanda d’aller chercher dans sa poche, disant que j’y trouverois quelque chose au fond, que je le prisse pour le fermer à clef, et que s’il venoit à mourir je le jetasse dans la fosse, et que si Dieu lui rendoit la santé, je luy rendrois ; et il me defendit d’en parler à ma mere, ni à personne au monde. J’y allay, et je trouvay une ceinture de fer pleine de pointes. Quand il fut gueri, je la luy rendis et n’en parlay point ; mais comme trois ans apres il mourut subitement, on la trouva sur luy, et je la garde precieusement.

Voilà la vie qu’il a mené jusqu’à sa mort, qui arriva le 23fevrier 1672, ayant soixante sept ans. Nous aprez sa mort qu’il mettoit toujours un ais dans son lit, et c’estoit sans doute la raison pour laquelle il ne vouloit pas qu’on fit son lit, et le faisoit toujours luy mesme. Deux jours avant sa mort, il fit une action qui merite d’estre escrite.

Il y avoit à Clermont un tresorier de France dont la famille devoit considerablement à , qui, voyant que cette dette estoit sur le point de prescrire, voulut faire quelque procedure pour empescher la prescription. Mon pere alla voir ce tresorier pour le prier de ne point trouver mauvais qu’il fit quelque signification. Cet homme s’emporta d’une maniere indigne et fit dans le monde des plaintes aigres et tres injurieuses contre luy. On le rapporta à mon pere qui dit : « Il faut excuser un homme qui est mal dans ses affaires. » Environ huit jours aprez, il vint des nouvelles de Paris qui portoient que les tresoriers seroient obligez de payer une taxe de dix mille livres, faute de quoy leurs charges seroient perdues. Mon pere le dit à ma mere et ajouta : « Voylà un homme ruiné, j’ay envie de luy offrir de l’argent. » Ma mère luy dit : « Faites ce que vous voudrez, mais vous voyez combien il vous est dû dans cette maison ». Il ne dit plus rien ; mais lendemain il fut trouver ce tresorier, et luy demanda s’il avoit su cette nouvelle, et à quoy il estoit determiné. « Il faut bien, repondit le tresorier, que j’abandonne ma charge, car vous voyez bien que je ne trouveray pas dix mille francs ». Mon pere luy dit : « Non, monsieur, vous ne l’abandonnerez point ; j’ay dix mille francs, je vous les presteray. » Cet homme fut si surpris qu’il luy dit en pleurant : « Il faut, monsieur, que vous soyez bien chrestien, car j’ay bien mal parlé de vous et je sais que vous ne l’ignorez pas. » Mon pere ne nous dit rien de tout ce qui se passa le lundi 21fevrier, et il mourut subitement le mercredi matin 23 à sept heures. Le tresorier ayant appris sa mort courut au logis criant, pleurant et disant : « J’ay perdu mon pere » ; et nous conta ce qui s’estoit passé le lundi. Voyla la derniere action de mon pere.

3

(1620-1687.)

Mémoires de Marguerite Perier. Bibliothèque Nationale, 12 988, partie, .

Le jour de janvier 1620 a esté baptizée Gilberte Paschal fille à noble Estienne Pascal, conseilher esleu pour le roy en l’eslection du Bas-Auvergne a Clairmont et noble demoizelle Anthoinette Begon. Le parrin noble Jehan Begon, conseilher esleu pour le roy en l’eslection du Bas-Auvergne à Clairmont. La marrine damoizele Gilberte Paschal ― Signé : Pascal, Begon.

Ma mere, nommée Gilberte Pascal, mourut trois ans après ce troisieme de mes freres. Elle estoit née le 7janvier 1620, à Clermont. Mon grand pere se retira à Paris comme je l’ay marqué, en1630, pour eslever ses enfants. Ma mere, qui estoit l’ainée, avoit dix ans. Elle fut mariée à vingt-et-un ans, et elle resta à Rouen deux ans avec mon grand pere. Quand elle fut icy, elle se mit dans le grand monde, comme toutes les personnes de son age et de sa condition. Elle avoit tout ce qu’il falloit pour y estre agreablement, estant belle et bien faite. Elle avoit beaucoup d’esprit, elle avoit esté eslevée par mon grand pere, qui, dès sa plus tendre jeunesse, avoit pris plaisir à luy apprendre les mathématiques, la philosophie et l’histoire.

En 1646, ma mere estant allée à Rouen chez mon grand pere, elle trouva toute sa famille à Dieu, qui luy fit la grace, et à mon pere, d’entrer dans les mesmes sentimens ; elle quitta donc le monde et tous les agremens qu’elle y pouvoit avoir à l’age de vingt-six ans, et a toujours vécu dans cette separation jusqu’à sa mort.

Mon pere et elle s’estant mis sous la conduite de , qui estoit docteur de Sorbonne, tres saint et tres habile, il porta ma mere à quitter toutes ses parures et à renoncer à toutes sortes d’ajustemens, ce qu’elle fit de bon cœur ; et aprez y avoir demeuré deux ans habillée tres modestement, , voyant qu’elle estoit obligée de revenir icy, luy dit qu’il avoit un avis important à lui donner : c’estoit que souvent les dames qui quittent les parures par pieté, les mettent sur leurs enfans, et qu’elle prit garde de ne le point faire, parce que cela est plus dangereux pour leurs enfans que pour elles qui en connoissent le mal et ne s’y attachent pas, au lieu que les enfants y mettent leur cœur. Ma mère profita si bien de cet avis qu’estant revenue icy, à la fin de1648, elle nous trouva, ma sœur qui n’avoit que quatre ans et quelques mois, et moy qui n’avois que deux ans et huit ou dix mois ; ma grand mere nous avoit parées toutes deux avec des robes pleines de galons d’argent, bien des rubans et des dentelles, selon la mode de ce temps là. Ma mere nous osta d’abord tout cela, et nous habilla de camelot

gris sans dentelles ni rubans. Elle defendit à notre gouvernante de frequenter et de nous laisser frequenter deux petites demoiselles de notre voisinage et de notre age, avec qui nous estions tous les jours, parce que ces deux enfans estoient toutes parées. Son exactitude là dessus fut si grande, qu’à la fin de1651 que mon grand pere mourut, comme elle fut obligée d’aller à Paris pour y faire son partage avec mon oncle et ma tante, elle craignit que, dans son absence, ma grand-mere nous remit des parures et elle aima mieux faire la depense de nous mener à Paris avec elle que de nous laisser icy, et elle nous ramena ensuite au commencement de1652. Deux ans aprez, elle nous ramena à Paris, à la fin de l’année1653, et elle nous mit à Port-Royal, d’où nous en1661, et elle continua toujours de nous exhorter à la modestie ; en sorte que je puis dire que, l’age de deux ans ou trois ans, je n’ay jamais porté ni or, ni argent, ni rubans de couleur, ni frisure, ni dentelle.

Elle mourut à Paris, le 20avril 1687, agée de soixante-sept ans et quatre mois, et fut enterrée à Saint-Etienne du Mont, avec mon oncle et mon frere.

Vie de Monsieur Pascal

(1623-1662.)

Introduction

La biographie de Pascal par Madame Perier a une histoire, et qui est assez compliquée. Nous rassemblons dans cette Introduction les différents documents qui nous la font connaître.

Au témoignage de Perier, dans une lettre de 1682 que nous publions p. 43, la première rédaction de la Vie remonte à l’année qui suivit la mort de Blaise Pascal ; elle paraît avoir été immédiatement utilisée dans la Préface, écrite sans doute par M. Perier, pour les Traités posthumes de 1663 (infra, t. III, p. 267). Ce fut aussi à cette époque, ajoute Perier, que l’une des copies qui circulèrent alors parmi les amis de Pascal en fut dérobée ; c’est vraisemblablement cet incident qui est raconté dans la lettre suivante, adressée à M. Perier. Elle est signée de Bridieu. Son auteur serait, soit, comme le veut le manuscrit de Troyes, un familier du duc de Liancourt, archidiacre de Beauvais, qui fut un fidèle ami de Port-Royal, soit plutôt un gentilhomme limousin, ancien écuyer du duc de Guise, qui avait défendu en 1650 la ville de Guise contre les Espagnols : il était naturellement en relations avec l’intime ami de Pascal et du duc de Roannez, M. du Bois (« on l’appelait M. du Bois de l’hôtel de Guise : il y logea jusqu’à la mort de Mademoiselle de Guise, ayant été d’abord maître à danser, puis précepteur et gouverneur du duc de Guise ». Sainte Beuve, Port Royal, 5 édit., t. V, p. 469 n. 1). La lettre de Bridieu à M. Perier n’est datée que du 28 juillet, sans indication d’année ; elle doit être de 1663.

Lettre de M. Bridieu à M. Perier.

« Je croy qu’on vous aura parlé de ma part de la vie de Pascal escrite par mad votre femme, et qu’on vous aura pressé de consentir qu’on la donne au public ; nous l’avons trouvée si belle et si édifiante que nous avons jugé tous icy que l’on feroit mal de ne le pas faire, et ceux qui l’ont vue à Paris, en ont fait le mesme jugement ; et Du Bois vous dira que de Guise l’a trouvée admirable et pour les choses et pour la maniere dont elles sont escrites ; on y a fait icy quelques petites corrections que l’on croit que vous ne desapprouverés pas quand vous aurez sû qu’elles ne gastent rien. Si la chose n’est pas assez parfaite, on y travaillera encore si vous le souhaittés, et vous serez le juge et le maistre de tout, afin que ce soit à vous et non à d’autres que le public ait l’obligation de ce tresor.

« Au reste, monsieur, je dois vous dire que j’en avois donné une copie à un garçon qui s’en alloit à Paris, que je croyois un homme sûr, et qui ne l’a pourtant point esté, en sorte que je ne sçay ce qu’elle est devenue ni luy aussi. Elle pourroit estre tombée en telles mains qu’on la feroit imprimer sans nous. Ne seroit-il donc pas plus à propos que l’on fit imprimer celle qui est entre les mains de M. Du Bois, aprés l’avoir reveue, et mise dans toute la perfection que l’on pourra ? Je vous en demande la permission, Monsieur, et je le fais avec tant de confiance que j’espère que vous ne me la refuserez pas. de Roannés le souhaite fort et Du Bois aussi, à qui il faut, ce me semble, beaucoup deferer, en tout ce qui regarde Pascal.

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