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Au camp de Soltau

Jean Lecluselle · 1919 · Free in the US

34,430 words · about 2 h 25 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Jean Lecluselle
Language
French
Published
1919
Length
34,430 words · about 2 h 25 min
Sections
16 reader sections
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Digital text
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Public domain in the United States

 

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1919

Ami, ne recherche pas dans ce livre, ces fleurs de réthorique qui provoquent chez le lecteur une émotion due, plutôt à l’art de l’auteur qu’au sujet lui-même car tu n’y trouveras que la transcription fidèle des incidents pénibles que j’ai vu se dérouler sous mes yeux durant mes longs et lamentables mois d’exil.

Les épisodes de notre captivité, furent notés au jour le jour ; ils constituent une espèce d’histoire vécue dont les phrases brèves me font retrouver, en les relisant, le frisson des minutes douloureuses passées au milieu des barbares.

J’ai souvent pensé que, si dans chaque camp de prisonniers en Allemagne, un homme s’était trouvé pour noter et publier ce qu’il a observé, tous ces fragments auraient permis de reconstituer, dans toute son horreur, la vision exacte de ce qu’ont souffert les prisonniers dans les camps allemands.

Rentrés dans nos foyers, il nous semble que ces tristes moments s’estompent et tendent à disparaître. C’est ce qu’il ne faut pas et c’est pourquoi ces pages dépourvues d’un intérêt littéraire mais marquées au coin de la plus scrupuleuse exactitude ont été écrites.

Elles l’ont été surtout d’abord pour ceux qui ont souffert de la barbarie teutonne et ensuite pour la jeunesse qui y puisera certainement quelques leçons de volonté et de virilité afin que dans tous les cœurs belges ou français reste gravée cette courte devise que je résume en deux mots :

Le dimanche vingt-trois août 1914, vers six heures du soir, après avoir subi le bombardement des Prussiens pendant plus de huit heures du soir, après avoir subi le bombarde [...] apprenions que la retraite des troupes de Namur était ordonnée et avait commencé dès le matin. Plusieurs compagnies furent oubliées par l’État-Major, nous étions sans doute du nombre car les troupes qui nous environnaient étaient parties depuis plusieurs heures.

L’adjudant Lambert rassembla ses hommes dans la cour de la ferme de Morivaux où nous étions cantonnés, leur fit une courte allocution patriotique afin d’éviter le découragement et l’on se mit en route pour rejoindre le gros du régiment sur la rive droite de la Sambre.

Les schrappnels pleuvaient sur la plaine de Belgrade que nous traversâmes sans accidents et vers 7 h. 30, nous retrouvions une grande partie du régiment à la sortie de Flawinne, vers Malonne. Notre brave et courageux commandant de compagnie, le capitaine Scheid était resté avec l’arrière garde afin de sauver les vivres et les munitions, et détruire ce que l’on ne pouvait emporter.

Quel spectacle lamentable, tout le long de la route que nous venions de parcourir, cela sent la désorganisation et la déroute : des canons abandonnés, des armes, des munitions, des vivres, des effets, le tout semé sur le parcours que nous venions d’effectuer ; ajoutez à cela l’attitude morne, triste des habitants qui nous regardaient défiler.

On nous annonce avant de nous remettre en marche que nous allons vers St-Gérard rejoindre les Français et former avec nos amis alliés l’armée de Sambre et Meuse !

Cela ranime le courage des hommes et les hauteurs de Malonne sont escaladées à bonne allure aux accents d’une vibrante « Marseillaise » chantée à pleins poumons. Quelques paroles de ce chant mâle et énergique avaient suffit pour nous mettre du « cœur au ventre », nous rendre confiance et imprimer sur nos figures un air héroïque. Mais hélas, il fallut bientôt déchanter, la colonne sans flanc-garde, non protégée, sans guide, devait, véritable fleuve humain, balloter entre les lignes allemandes, errer toute la nuit, aller de l’avant, revenir sur ses pas, prenant parfois pour guides quelques rares paysans fuyant l’envahisseur, emportant quelques maigres bagages, pour finir par marquer le pas plusieurs heures dans un défilé avant d’arriver à Bioulx.

Quelle nuit longue, lugubre et fatigante, sans boire, sans manger, sans repos, éclairés seulement par les incendies allumés tout autour de nous ; les quelques officiers qui nous conduisaient paraissaient anxieux.

Enfin le lundi à midi, sur la place de Bioulx, la harangue d’un major d’artillerie nous dit la situation qu’il résume en ces mots : « Il faut enfoncer l’ennemi ou se rendre. » Nous partons afin d’essayer de faire une trouée, mais sans chefs, le désordre est indescriptible, la plupart des hommes cherchent à fuir ou se désarment en attendant l’arrivée des Prussiens. Ce manque de chefs et de discipline fut notre perte. Après une tentative où les officiers purent se rendre compte de l’inutilité de nos efforts, nous nous rendions, livrant à nos ennemis quelques milliers d’hommes de troupes fraîches et un butin de guerre très important.

Il y avait au tableau une ombre noire : de nombreux morts qui s’étaient sacrifiés inutilement. Si peu que j’ai vu du champ de bataille, j’en garderai un souvenir ineffaçable.

Que de malheureux sont là couchés, que d’horribles blessures, que de cris, que de plaintes, que de gémissements, que de râles j’ai entendus. En ai-je vu de ces cadavres belges, français ou prussiens dont le sang bronzait l’herbe tendre et féconde de notre terre natale. Oh ! tous ces corps, crispés et exsangues qui jonchent le sol ou reposent au fond d’un fossé boueux, corps hier encore pleins de force et d’espoir, palpitant de vie et d’amour…

Que de larmes, que de deuils !

Et je me demande si Guillaume le Sanguinaire, qui porte la responsabilité de cette guerre, est tiraillé par le remords.

Que de rêves sanglants !

Le canon s’est tu, la fusillade ne crépite plus, la brume descend lentement, lentement, comme lassée d’un jour si long, les bois proches s’estompent déjà dans la grisaille du soir ; la grande ombre de la mort plane sur nous, elle étend son manteau froid pendant que de là-haut une lune pâle et blafarde comme la mort nous regarde. Le cœur angoissé, la tête bourdonnante, je marche sans savoir, tandis qu’à mes lèvres monte le quatrain suivant de Leconte de Lisle :

Le coup de filet de Bioulx permettait aux Allemands d’atteindre le 25 août la frontière française. Il leur avait fallu trois semaines pour obtenir ce résultat. Leurs chants de victoire du 24 au soir ne signifiaient rien, c’était une victoire à la « Pyrrhus », de plus, la partie était irrémédiablement compromise pour ne pas dire perdue. La barrière opposée à l’envahisseur n’était pas infranchissable, mais nous pouvons néanmoins être fiers ; les sacrifices faits et consentis librement ont été largement récompensés par le résultat final.

Prisonniers, nous étions prisonniers ; le premier moment de stupeur passé, nous nous ressaisissons et attendons les événements. La reddition des armes semble pénible à la plupart d’entre nous, et un vrai soldat n’a pu les rendre sans tristesse. C’est quand je fus désarmé que je compris combien était profondes et vraies les paroles de notre instructeur, le lieutenant E. Melot, du de ligne qui, en 1899, nous disait : « Mes enfants, n’abandonnez jamais votre fusil, c’est votre meilleur ami. »

Hélas ! il nous fallut aussi abandonner autre chose que nos armes, c’était l’exil qui nous attendait, il fallait abandonner foyers, femmes, enfants, parents, amis, et pour combien de temps ?

Après avoir été réunis dans une prairie, nous sommes dirigés vers Sommières, où nous arrivons vers dix heures du soir pour coucher à la belle étoile, éclairés par la lueur sinistre d’une grange qui brûle à proximité de notre bivouac. De nourriture, toujours rien, notre dernier repas datait du dimanche à midi, et nous devions rester sans manger jusqu’au mardi soir sept heures, n’ayant pour nous soutenir que de l’eau.

Le 25 au matin, nous partons vers Sommières. Quelle pénible journée nous avons passée sur cette route blanche et poussiéreuse, sous un ciel de plomb, avançant tantôt de cent mètres, stationnant des heures entières, reculant, puis avançant à nouveau de quelques centaines de mètres. De temps en temps, une des brutes qui nous accompagnent, histoire de se distraire sans doute, nous annonce qu’on nous conduit à Dinant pour nous fusiller, d’autres, que nous allons en Allemagne où nous serons casernés dans une ville et bien traités jusqu’à la fin de la guerre… dans trois ou quatre semaines. Tous ces canards qui circulent dans les rangs et le bruit de la canonnade proche augmentent encore notre énervement. Le soir, nous recevons quelques pommes de terre à manger. Le 26, nous gagnons Dinant. Nous défilons dans la malheureuse cité mosane le cœur étreint d’une angoisse sans nom tant est affligeant le spectacle qui nous est offert. En effet, tout autour de nous, des décombres fumants, çà et là quelques rares femmes atterrées par les heures d’épouvante qu’elles viennent de vivre, les yeux fous nous regardent défiler au milieu de la soldatesque boche, ivre d’alcool et de sang, qui hurle des injures et crache vers nous. Ce n’était donc pas contre l’armée allemande, forte et disciplinée, que nous étions en guerre, mais plutôt contre des hordes de brutes sanguinaires !

Le 27, nous gagnons Leignon, où nous bivouaquons à proximité du château ; les boches, soûls selon leur habitude, provoquent une fusillade et assassinent sept de nos camarades.

Le 28, notre calvaire reprend, nous devions gagner Marche en une seule étape. Quel triste et lamentable cortège nous formons, nous traînant péniblement, où, pour faire taire notre estomac affamé, étancher la soif qui nous dévore, éteindre la fièvre qui nous consume, nous donner des forces pour aller jusqu’au bout, nous n’avons que de l’eau, celle qui coule dans les fossés qui longent notre route ou qui croupit dans les mares stagnantes que nous rencontrons, car nos gardiens ne permettent pas aux habitants des villages que nous traversons de nous venir en aide d’une façon quelconque, ne fusse qu’un verre d’eau potable.

Cette défense fut pourtant lettre morte pour les braves gens de la commune de Hotton que nous traversons le 29 au matin.

Ah ! oui, les braves gens.

Malgré les défenses, malgré les menaces, malgré les sentinelles, ils nous ont ravitaillés comme ils ont pu, de tout ce qu’ils possédaient encore : café, lait, chocolat, tartines, pain d’épice, tabac, cigares, cigarettes, etc., tout ce qu’ils pouvaient donner nous fut distribué, et quand un boche tendait la main pour obtenir une friandise, vite elle prenait son vol par dessus sa tête, de façon à ce que ce soit l’un de nous qui la reçoive. Personne n’oubliera la réception que nous fit cette vaillante population, et je verrai toujours cette vieille femme, du sucre plein son tablier, et en donnant deux morceaux à chacun d’entre nous, s’excusant en pleurant de n’avoir mieux à nous donner ; toujours aussi, je verrai ce vieillard qui, seul au bord de la route, nous regarde passer. Il est en position, la casquette à la main et nous apercevons sur ses joues deux grosses larmes qui descendent lentement.

Deux heures plus tard, nous arrivons à Melreux, où l’on nous parque dans un train vers l’Allemagne.

Emmenés le 29 au matin de Melreux, nous commencions, encaqués dans des wagons à bestiaux, un voyage d’environ trois cents kilomètres qui ne devait pas durer moins de soixante heures. La longue durée du trajet pour une distance aussi courte, s’explique par la promenade « exhibition » que nous avons faite à travers l’Allemagne, afin sans doute de chauffer à blanc le patriotisme des teutons.

De Melreux à Malmédy, rien de bien spécial, si ce n’est l’attitude pleine d’affliction de nos malheureux compatriotes qui semblent terrorisés à la vue des Allemands et suivent d’un regard mélancolique notre train poussif s’enfonçant dans l’inconnu.

Nous remarquons en passant que les Allemands ont germanisé les noms de quelques gares des vallées de l’Ourthe et de l’Amblève, ou ont fait suivre les noms belges de l’inscription « Neu Deutschland ». En passant à Remouchamps, nous lisons également cette autre inscription prétentieuse : « Wilhem II, Kaiser von Europa ».

Nous arrivons à Malmédy à la tombée de la nuit, et la ballade commence. Notre train se traîne péniblement avec des arrêts prolongés, ses coups de sifflets stridents et comme désespérés déchirant la nuit ; sa machine, qui souffle et halète comme un malade et menace de nous laisser en détresse pour augmenter celle qui nous étreint en cette nuit lugubre.

Quel voyage épouvantable et dont tous nous nous souviendrons longtemps. Personnellement, je me rappelle que, harassé de fatigue, terrassé par la faim, je parvenais enfin à sommeiller, quand tout à coup le bruit métallique produit par la traversée d’un pont me réveilla en sursaut et, abruti plus qu’ahuri, j’eus cette vision fantastique, des arbres, des poteaux télégraphiques, des clôtures le long de la voie, des lumières blafardes ou clignotantes des gares traversées, je vis le tout défiler devant mes yeux dans un amalgame indescriptible et dansant une sarabande infernale. Seule, la voix de mes compagnons d’exil me rappela à la réalité. Au lieu de partir directement vers Soltau, via Cologne, Dortmund et Hanovre, notre train fit un détour pour nous montrer à la population. Nous traversons aussi les villes de Coblentz, Nassau, Limburg, Giessen, Marburg, Gunterhaussen, Hammunden, Elze, Hanovre et Soltau, où nous arrivons le lundi 1septembre dans l’après-midi, et n’ayant pris pour toute nourriture que deux très, très légères collations. Un long arrêt à chacune de ces gares, et que ce soit à midi, minuit ou trois heures du matin, les habitants prévenus sans aucun doute par les autorités allemandes, étaient sur place pour manifester leurs sentiments à notre égard d’une façon qui rappelle étonnamment certains rites congolais.

Partout nous avons à subir sans pouvoir nous défendre les pires humiliations, les affronts, les injures, les gestes obscènes ou meurtriers, les huées et les cruautés d’une populace exaltée jusqu’à la fureur, d’une populace fanatisée contre nous. Cette rage était telle que deux faits seulement pourront donner à nos lecteurs une bien faible idée des incidents révoltants dont nous fûmes les tristes témoins ou les victimes.

C’est d’abord la curiosité malsaine des femmes et des jeunes filles allemandes.

À chaque arrêt, lorsqu’on nous donnait l’autorisation de satisfaire un besoin pressant, l’impossibilité dans laquelle nous nous trouvions de le satisfaire sans commettre de véritables attentats à la pudeur, si toutefois on admet que les boches en ont une, fit que nombreux furent ceux qu’une pudeur compréhensible retint et se rendirent malades.

Leur rage et leur lâcheté vis-à-vis de nous se traduisit d’autre part par le geste ignoble d’un sous-officier allemand de service dans une gare qui, non content de brutaliser un sous-officier belge, lui cracha en plein visage et se retira en se dandinant, fier de son triste exploit.

Les gosses eux-mêmes, sous la conduite de leurs instituteurs, étaient massés le long des voies du chemin de fer et nous insultaient au passage. Je ne voudrais pas terminer ce chapitre sans accorder une mention spéciale et ce dans un intérêt général, à l’accueil farouche qui nous fut réservé aux portes même de Hanovre. Il intéresse trop de nombreux Belges et Français pour que je le passe sous silence.

Il s’agit de la réception hors ligne que nous fit le personnel des usines « Pneu Continental ».

Les prisonniers belges et français qui y auront passé en auront certainement gardé un souvenir que je souhaite durable.

Au passage de notre train qui défile lentement, très lentement même, les nombreuses fenêtres que comporte cette fabrique étaient garnies par le personnel, tant masculin que féminin. Les hommes hurlaient des injures, montraient le poing ou faisaient le simulacre de nous tordre le cou ; quant au beau sexe, si on peut appeler ainsi ces mégères, pieds de nez et autres grimaces furent parfaits ; quelques-unes de ces gentilles créatures esquissèrent même le geste de nous couper le cou et, avec un ensemble parfait, elles vomissaient des insultes qui, quoique incomprises, m’ont paru tellement variées que je crois que notre langue verte est bien peu de chose à côté.

De ce qui précède, il se dégage une conclusion que je m’empresse de tirer.

Nous savons tous quelle campagne « kollossale » de publicité le « Pneu Continental » a faite en France et en Belgique pour amadouer les touristes des deux pays en ce qui concerne la nationalité du produit.

Et bien, aujourd’hui, des milliers d’hommes, belges ou français, savent que le « Pneu Continental » est bien un pneu boche. Aucun touriste des deux pays ne peut plus l’ignorer, et s’il en existe qui se le procurent, même au rabais, ils devront être considérés comme des patriotes de qualité ou d’origine douteuse.

Après quelques heures d’attente dans la cour d’une caserne où nous retrouvons de nombreux camarades qui nous avaient précédés et qui, depuis trois jours, couchaient à même le sol, c’est-à-dire sans le moindre brin de paille et sans couvertures, on nous met sur deux rangs et nous quittons le village. Vers neuf heures du soir, on nous arrête. Nous recevons une botte de paille pour deux hommes et l’ordre de nous coucher avec défense formelle de bouger avant le réveil. Le lendemain, nous constatons que nous nous trouvons dans une plaine circulaire, véritable cuvette, couverte de bruyères et entourée par les sombres fondaisons des sapinières. La vue seule de l’endroit dégage une mélancolie, une tristesse indéfinissable.

Dans cette plaine aride et vierge de toute construction faisant partie des landes incultes du Lunébourg allait bientôt s’élever un camp que nous construirions nous-mêmes. En attendant, nous couchions à la belle étoile, par n’importe quel temps, pluie, tempête, gelée, et ce sans la moindre couverture.

Oh ! les jours lugubres que nous avons vécus ! Sous la tempête qui faisait rage, nous nous serrions les uns contre les autres, cherchant vainement à nous réchauffer, tandis que d’autres se créaient des abris illusoires à l’aide de quelques planches ou creusaient des trous dans le sol pour essayer de se mettre à l’abri des éléments déchaînés. Jusqu’au 1 novembre 1914, il y en eut qui couchèrent dans ces tristes conditions ; d’autres se trouvaient déjà sous des tentes. Le peu de paille qu’on nous avait donnée au début s’était rapidement transformée en une espèce de fumier d’autant plus infect qu’une vermine immonde y grouillait. Au début, pas d’eau ni pour se rafraîchir ni pour se laver. Je ne puis songer à ces durs moments de notre captivité sans maudire les bourreaux qui nous ont traités d’une façon dégradante et pis que des animaux ; à ceux-ci au moins l’on donne de l’eau pour étancher leur soif et on change leur litière au moins chaque jour. L’hygiène et la propreté, deux mots inconnus pour nos « Torquemada » modernes.

Les blessés non pansés, les malades non soignés et tout le monde traqué comme des bêtes fauves, et cherchant à éviter tout contact avec ces tortionnaires. Ceux qui en furent les témoins ou les victimes ne peuvent se rappeler sans frémir ces galopades à travers la plaine, où nos soldats fuyaient éperdus devant les brutes qui, sabre au clair et bayonnette au canon, exécutaient des charges furieuses contre les hommes désarmés et affaiblis, physiquement et moralement par plusieurs semaines de privations. Qui d’entre nous ne se souvient du moment de la distribution du pain, des défilés « tête à gauche » exécutés pour un hussard de la mort bouffi d’imbécillité ; sitôt notre trop maigre ration reçue, on nous obligeait à prendre le pas gymnastique pour arriver aux douches où fumait une soupe au goût et à couleur douteux, qui ressemblait surtout à la nourriture que l’on donne aux cochons dans nos campagnes, puisqu’on y mettait, à défaut de pommes de terre, les épluchures de celles de la cuisine des Allemands. Il n’y a aucune exagération dans ce que j’avance, et ceux qui ont vécu à Soltau confirmeront non seulement les faits, mais diront même que je reste en dessous de la vérité, la plume étant impuissante à décrire toutes les horreurs dont nous fûmes les tristes victimes.

Que dire des autorisations de fumer retirées le lendemain, ce qui permettait aux Allemands de rafler pipes, tabac, cigarettes et allumettes.

Et le poteau ! Ne l’oublions pas non plus ce supplice nouveau pour nous, digne d’un autre âge, où l’on prenait des bains de soleil ou des douches glacées les jours de pluie, où l’on était plongé dans les voluptés de l’immobilité la plus complète et ce pour les plus petites peccadilles. Avoir fumé par exemple nous valait d’être ligoté étroitement pendant plusieurs heures par chacun des membres et par le corps à un poteau planté en terre, de façon à empêcher le moindre mouvement et à maintenir une torturante rigidité. S’il arrivait qu’un malheureux tenaillé par la faim s’oublia au point de voler une ration de pain ou de repasser à la soupe, il payait sa témérité d’une séance de plusieurs heures au poteau.

À Soltau, le supplice consistait à être ligoté debout contre le poteau, mais à Münster, on y a pendu des hommes en les attachant par dessous les aiselles, et à Oberhode, des Allemands, sans doute plus raffinés, avaient inventé le poteau incliné l’on attachait le patient face à la pluie, au soleil ou à la bise. La fin septembre vit s’installer une cantine et un bureau de change. Les denrées de la cantine étaient vendues à des prix déraisonnables et la qualité des produits laissait surtout à désirer ; quant au change, les premiers jours on donnait trente mark pour cent francs et sept mark pour une pièce d’or de vingt francs. Par la suite, les autorités du camp firent réglementer ce cours dans des conditions un peu plus raisonnables. Fin octobre, on nous donna la permission d’écrire à nos familles, mais on y mit tant de conditions draconiennes et stupides que le plaisir d’écrire aux nôtres fut gâté ; à certains moments, nous devions même rester plusieurs semaines sans écrire, en général, nous ne pouvions écrire qu’une seule carte ou lettre par semaine. Les paquets que nos familles nous expédiaient nous étaient remis après avoir traîné de six à huit semaines et souvent allégés de toutes les douceurs que des mères prévoyantes avaient eu soin d’y joindre.

Contrairement aux conventions internationales, notre solde ne nous était pas payée, nous étions donc réduits à demander à nos familles des secours en argent. Les mandats nous adressés n’étaient payés généralement que deux, trois ou quatre mois après leur émission. Les Allemands faisant argent de tout, retinrent à partir de janvier trois mark par mandat, et si cette mesure ne dura pas très longtemps, on négligea presque toujours de payer le pfennig : sur un mandat de 10 francs, on inscrivait au crédit de l’homme 8 mark ; plus 5 pfennig de frais, restait M.7,95 à toucher, on ne touchait de ce chef que 7 mark, ajoutez-y la retenue de 3 mark, et vous verrez qu’il ne nous restait pas grand chose.

Les vols commis par les boches au détriment des prisonniers belges, en argent et en colis se chiffrent par millions de francs, une estimation approximative est pour ainsi dire impossible.

En linge, nous fûmes aussi très malheureux, alors que l’on devait pourvoir à notre entretien ; ce n’est qu’après plus de quatre mois de captivité que nous avons commencé à recevoir du linge, et encore, dans quelles conditions : personnellement, je me rappelle que pour un groupe de 200 hommes, nous avons reçu à fin décembre : 104 chemises, 95 caleçons, 50 essuie-mains et de chaussettes ; un essuie-mains pour 4 hommes, une chaussette par homme ! ! !

En fait de linge, nombreux furent ceux qui, n’ayant qu’une chemise, devaient, lorsqu’elle était sale, la lessiver (à l’eau froide, sans savon, et la faire sécher le plus rapidement possible, n’en ayant pas d’autre à mettre). Voir ces hommes se promener une chemise étalée sur le dos et un mouchoir de poche ou des chaussettes sur les bras aurait pu être vaudevillesque, mais les privations, les douleurs des circonstances présentes, les rigueurs de l’hiver commençant, rendaient cela tout simplement très lamentable.

Bref, nous fûmes traités en toute circonstance pis que des condamnés criminels ; des parents venus pour voir des prisonniers, après avoir obtenu les passeports nécessaires, se voyaient, en arrivant, privés de cette faveur.

Nous avions pourtant des visites ; celles de tous les habitants de 25kilomètres à la ronde, qui accouraient le dimanche pour voir des Belges accroupis dans des huttes rappelant les temps préhistoriques ou promenant leur mélancolie entre une double haie de fils barbelés.

Aussi, ne comprenons-nous pas comment le journal « Le Bien Public », de Gand, du 11 décembre 1914, osa publier un article sur les prisonniers de Soltau, où il déclarait que nous étions traités paternellement : travaillait qui voulait, nourriture excellente, cantine où l’on se payait toutes les douceurs possibles à des prix raisonnables, promenades magnifiques dans les environs, etc., etc

Cet article n’était qu’un tissu de mensonges, il constituait une basse flagornerie vis-à-vis des Allemands, et une injure, une infamie vis-à-vis des anciens prisonniers belges en Allemagne.

À l’affût de toutes les nouvelles, une idée fixe nous hantait, celle de recouvrer la liberté et chaque soir, nous nous endormions dans l’espoir que le matin suivant, nous verrions enfin se lever l’aurore de la délivrance. Il est tout naturel de penser que de la guerre nous parvenait quand même des échos lointains et considérablement transformés et assaisonnés à la mode allemande. Cependant, il est bon de dire que malgré tout peu d’hommes parmi nous ont douté du résultat final, et ce fut là notre force. La grande confiance en la France nous arma de courage pour supporter les misères, vexations et cruautés de notre captivité ainsi que les nouvelles comme celle que Bruxelles, avec tous ses forts, s’étaient rendus ; à ce propos des loustics demandaient si le « fort Jaco » (une maison de santé) s’était rendu, et les Allemands de répondre gravement : « Ya, Ya, Brüssel alles caput ».

La prise de Paris fut également annoncée vers le 20 septembre ; mais ce qui me laissa un singulier souvenir, c’est cet adjudant boche qui s’obstinait à placer Calais dans la banlieue d’Anvers, en ajoutant que le bombardement de Londres allait commencer, sitôt que les canons seraient placés sur la côte belge.

Si ce sont là les résultats de l’instruction obligatoire en Allemagne, avouons que nous avions l’esprit faussé à cet égard.

Dans notre petite Belgique, un bon élève de l’école primaire est plus versé que cela en géographie européenne. Si l’instruction laisse la majeure partie des individus à un niveau si bas, la lourdeur de l’esprit germanique s’explique d’elle-même. Au surplus, il ne peut rien sortir de délicat d’un cerveau dont les cellules puisent leur régénérescence au point de vue intellectuel à un enseignement aussi précaire et au point de vue matériel à une alimentation dont la base se résume en deux mots :

Choucroute, bière,

alors que le Belge, comme le Français, aime surtout le vin, qui vous donne la force, le courage, la générosité et la vieille gaieté gauloise, caractéristiques de notre race.

« Le travail honore l’homme », dit un vieux dicton, mais pendant notre captivité, les Allemands, avec leur délicatesse proverbiale, s’employèrent à nous le montrer comme une peine déshonorante. Les assassins condamnés aux travaux forcés ne connaissent pas les misères et vexations que nous avons dû subir.

D’abord, c’est ce travail sous l’œil d’une sentinelle dont chaque cri guttural ressemble étonnamment au hurlement d’une bête fauve ; ce cri, appuyé le plus souvent d’un coup de crosse, nous répugnait et nous révoltait. C’est bayonnette au canon que l’on nous conduisait à la tâche quotidienne qui consistait souvent à remplacer la bête de somme. Les hommes ployaient l’échine sous l’écrasant fardeau des poutres, des planches ou des sacs de ciment et devaient porter ces charges sur un parcours d’un kilomètre environ, et lorsque épuisé par un effort que de longues privations ne lui permettaient pas de soutenir, il arrivait qu’un malheureux tombât, coups de crosses, coups de matraques, coups de pieds pleuvaient sur lui et le forçaient à se relever et à continuer son douloureux calvaire…

Combien en avons-nous vu de ces pauvres hères, remplaçant dans les brancards d’un chariot les bœufs qui auraient dû le traîner. Plus de cinq cents témoins peuvent affirmer qu’un soir le chariot était chargé au point que les hommes ne pouvaient le faire démarrer ; nous avons vu cette chose aussi incroyable que monstrueuse, des sentinelles frapper sur les hommes et ceux-ci tirer au point que les harnais cassèrent et que nos malheureux frères d’armes allèrent rouler dans la poussière. C’est ce qui amusa le plus le sous-officier allemand qui commandait la corvée.

Chaque jour amenait des sévices nouveaux, témoin cet artilleur poursuivi par un chien policier, renversé et mordu assez sérieusement pendant que l’Allemand cognait à coups de matraques sur le malheureux qui se roulait par terre en hurlant de douleur.

Combien de larmes n’avons-nous pas essuyées, non pas des larmes de douleur, mais des larmes de rage devant notre impuissance à châtier ces fauves à face humaine.

Peut-on rêver lâcheté plus grande que de frapper et de maltraiter des hommes qui non seulement n’ont plus la force physique pour se défendre, mais n’ont même pas la faculté de l’essayer ; les malheureux savaient qu’au moindre geste de révolte qu’ils esquisseraient, ils seraient immédiatement passés par les armes. Nos bourreaux aussi le savaient et en abusaient.

Nous finirons ce douloureux chapitre en rappelant que les Allemands devant se conformer aux conditions de la conférence de La Haye 1907 en ce qui concerne le travail des prisonniers, ne pouvaient exiger d’eux un travail excessif et dégradant.

Nous les avons vu cependant s’acharner avec une férocité plus grande sur les Anglais. C’est ainsi que l’on exigeait que les prisonniers anglais soient conduits tous les matins aux latrines où ils devaient travailler toute la journée au nettoyage et à la vidange des fosses. Ces malheureux ne pouvaient pas non seulement changer de linge, mais se trouvaient même dans l’impossibilité de se nettoyer convenablement.

Plusieurs adjudants, entre autres l’adjudant français Ricault eurent beau protester auprès des autorités allemandes, rien n’y fit, il fallut se résigner à voir nos compagnons de captivité effectuer ce travail répugnant entre tous.

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