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Articles de l’Encyclopédie rédigés par Diderot

Denis Diderot · 1875 · Free in the US

28,847 words · about 2 h 1 min to read

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About this book

Author
Denis Diderot
Language
French
Published
1875
Length
28,847 words · about 2 h 1 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (4)
  1. Front matter under 1 min
  2. Notice préliminaire about 39 min
  3. Prospectus about 44 min
  4. Tome 1 about 39 min

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Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers

Centré|

Liste des tomes composant les œuvres complètes :

Notice préliminaire

C’est surtout par lEncyclopédie que Diderot s’est fait connaître de ses contemporains ; cette œuvre de longue haleine a occupé plus de la moitié de sa vie littéraire, lui a procuré les plus grands ennuis, mais a consacré sa réputation en appelant autour de son nom le bruit sans lequel on ne va pas à la postérité. Nous nous étendrons sur ce sujet dans notre étude biographique ; il ne peut s’agir ici que d’un résumé sommaire des péripéties de l’entreprise en elle-même.

La pensée de l’ Encyclopédie vint d’abord à quelques libraires, et, suivant l’usage, lesdits libraires, parmi lesquels se trouvaient Le Breton, l’imprimeur de lAlmanach royal, et Briasson, pour lequel Diderot travaillait alors, ne virent pas autre chose là qu’un moyen de faire d’aussi beaux bénéfices qu’en avaient faits leurs confrères d’Angleterre avec l’Encyclopédie de Chambers, dont la vogue avait été, on peut le dire, excessive pour une simple compilation.

Le premier projet consistait seulement en une traduction de l’ouvrage anglais, exécutée par un compatriote de l’auteur, Mills, qui s’était associé Godefroy Sellius, de Dantzick. Ce premier essai avorta. Les libraires s’adressèrent alors à quelques gens de lettres, et entre autres à un homme d’un esprit éclairé, mais incapable de suivre longtemps une même idée, à l’abbé de Gua de Malves, dont Diderot atracé quelque part le portrait. On dit que cet abbé leur conseilla de ne pas se borner à traduire Chambers, mais à essayer de faire un travail nouveau dans lequel un plan bien conçu et bien dirigé mettrait un peu d’accord et de liaison entre les articles de même nature, que l’ordre alphabétique séparerait forcément. Cela est-il exact ? L’abbé donna-t-il un plan ? Voilà ce qu’il est impossible d’élucider aujourd’hui. Il se pourrait que l’évocation de l’abbé ne fût qu’une des armes employées pour enlever à Diderot une partie de son mérite. Quoi qu’il en soit, l’abbé n’est nommé que par les ennemis de Diderot, et Diderot est nommé sur le titre de l’ouvrage.

Au moment où commencèrent les travaux préparatoires de l’ Encyclopédie, Diderot avait trente-deux ans. Marié depuis peu et père, il travaillait courageusement et il traduisait, en collaboration avec Eidous et Toussaint, le grand Dictionnaire de médecine de James, dont les six volumes in-folio allaient paraître en 1746. Cette besogne le préparait à en entreprendre une d’un genre analogue. On le savait bon mathématicien, excellent humaniste, déjà lié avec des artistes en tout genre, et, de plus, très-propre, par son esprit ouvert, le charme et la puissance de sa parole, à servir de trait d’union entre les divers membres de cette « Société de gens de lettres » qui devaient collaborer à l’œuvre commune. Le privilége de la nouvelle Encyclopédie fut obtenu en 1745 et scellé le 21 janvier 1746. Le choix de Diderot comme principal éditeur avait été indiqué par le chancelier d’Aguesseau.

Diderot amenait avec lui un certain nombre de ses amis, mais lui-même était peu connu du public. Il n’avait encore rien publié sous son nom, et s’il était cité comme un « savant n, il sentait bien qu’un savant qui n’était d’aucune Académie ne recommandait pas l’œuvre suffisamment. Heureusement, d’Alembert se trouvait là. Comme académicien et comme spécialiste, il pouvait être de la plus grande utilité, et ce ne fut pas une des moindres habiletés de Diderot de se l’associer sur le titre de l’ouvrage et de le conserver le plus longtemps qu’il le put comme auteur ou comme réviseur des articles de mathématiques, en même temps que comme paratonnerre. Quand d’Alembert, las de ce rôle, dont il ne se trouvait pas suffisamment rémunéré par les libraires, abandonna la partie, Diderot tint à la pousser jusqu’au bout et mérita dès lors d’être considéré comme ayant été seul à l’avoir jouée et à l’avoir gagnée.

Cette partie fut longue et difficile. Les contre-temps se présentèrent avant même le premier coup de dé, c’est-à-dire avant la publication du premier volume. On commençait à s’occuper sérieusement dans le monde de l’œuvre nouvelle en 1749, et l’impression était décidée, les rôles distribués, les matériaux en grande partie rassemblés, lorsque Diderot fut, comme nous l’avons dit dans la Notice de la Lettre sur les Aveugles, enfermé à Vincennes.

Nous n’avons pas à dire ici l’impression qu’il ressentit de son incarcération ; nous ne devons pas sortir de l’historique du livre. Ce qui nous y ramène, ce sont les deux réclamations suivantes portées par les libraires devant le comte d’Argenson :

Pénétrés de la plus vive et de la plus respectueuse reconnaissance, nous recourons encore à la protection de Votre Grandeur, non pour lui demander de nouvelles grâces, parce que nous craignons de l’importuner, mais pour vous représenter, Monseigneur, que l’entreprise sur laquelle Votre Grandeur a bien voulu jeter quelques regards favorables ne peut pas s’achever tant que sera à Vincennes. Il est obligé de consulter une quantité considérable d’ouvriers qui ne veulent pas se déplacer ; de conférer avec des gens de lettres qui n’auront pas la commodité de se rendre à Vincennes, de recourir enfin continuellement à la bibliothèque du Roi, dont les livres ne peuvent ni ne doivent être transportés si loin.

D’ailleurs, Monseigneur, pour conduire les dessins et les gravures, il faut avoir sous les yeux les outils des ouvriers, et c’est un secours essentiel dont ne peut faire usage que sur les lieux.

Ces considérations, Monseigneur, ne peuvent valoir auprès de Votre Grandeur qu’autant qu’elle voudra bien se laisser toucher de l’état violent dans lequel nous sommes, et s’intéresser à l’entreprise la plus belle et la plus utile qui ait jamais été faite dans la librairie. C’est la grâce que nous vous demandons, Monseigneur, et que nous espérons de votre amour pour les lettres.

Les libraires intéressés à l’édition de l’Encyclopédie, pénétrés des bontés de Votre Grandeur, la remercient très-humblement de l’adoucissement qu’elle a bien voulu apporter à leurs peines en rendant au sieur Diderot, leur éditeur, une partie

de sa liberté. Ils sentent tout le prix de cette grâce ; mais si, comme ils croient pouvoir s’en flatter, l’intention de Votre Grandeur, touchée de leur situation, a été de mettre le sieur Diderot en état de travailler à l’Encyclopédie, ils prennent la liberté de lui représenter très-humblement que c’est une chose absolument impraticable ; et, fondés sur la persuasion dans laquelle ils sont que Votre Grandeur a la bonté de s’intéresser à la publicité de cet ouvrage et aux risques qu’ils courraient d’être ruinés par un plus long retard, ils mettent sous ses yeux un détail vrai et circonstancié des raisons qui ne permettent pas que le sieur Diderot continue à Vincennes le travail de l’ Encyclopédie.

Il faut distinguer plusieurs objets dans l’édition de ce dictionnaire universel des sciences, des arts et des métiers : l’état actuel des matériaux qui doivent composer cet ouvrage, le travail à faire sur ces matériaux, la direction des dessins, des gravures et de l’impression. Votre Grandeur se convaincra facilement, en parcourant chacun de ces objets, qu’il n’y en a pas un qui n’offre des difficultés insurmontables dans l’éloignemnt.

Ces matériaux doivent être divisés en deux classes : les sciences, les arts et métiers. Les grandes parties qui appartiennent aux sciences sont toutes rentrées, mais elles ne sont pas pour cela entièrement complètes. Les articles généraux, comme en chirurgie, le mot chirurgie, en médecine, le mot médecine, et quelques autres de cette nature, sont demeurés entre les mains des auteurs, qui ont désiré de les méditer attentivement pour leur donner toute la perfection dont ils sont susceptibles.

Le sieur Diderot s’est contenté de tenir une note exacte de ces différents articles à rentrer ; mais, pour les avoir à temps, il est nécessaire qu’il voie les auteurs, qu’il confère avec eux, et qu’ils travaillent conjointement à lever les difficultés qui naissent de la nature des matières.

Les articles qui lui ont été remis ne demandent pas moins sa présence à Paris et exigent qu’il soit à la portée des auteurs qui les ont traités ; son travail à cet égard consiste principalement dans la révision et la comparaison des diverses parties de l’ouvrage. Chacun de ces auteurs a exigé qu’il ne se fit aucun changement à son travail sans qu’il en ait été conféré avec lui, et cela est d’autant plus juste, que l’éditeur, quoique versé dans la connaissance de chacune des parties, ne peut pas être supposé les posséder toutes assez profondément pour pouvoir se passer des lumières du premier auteur, qui d’ailleurs en répond aux yeux du public, parce qu’il est nommé. Si le sieur Diderot était obligé de travailler à Vincennes, il serait privé de ce secours nécessaire, parce que les gens de lettres se déplacent difficilement, et qu’il faudrait se jeter dans des dissertations par écrit qui n’auraient pas de fin : ces éclaircissements, dont aura souvent besoin l’éditeur, peuvent se présenter subitement au milieu d’un article ; la distance des lieux ne lui permettant pas d’avoir recours à l’autour, il faudrait en suspendre la révision et passer à un autre article qui pourrait offrir les mêmes difficultés, ou l’exposer à oublier des choses essentielles, et à donner au public un ouvrage informe et rempli de négligences.

Entre les arts, il y en a quelques-uns qui ne sont que commencés et quelques autres qui sont encore à faire ; c’est un travail qui demande absolument que le sieur Diderot se rende chez les ouvriers, ou qu’ils se transportent chez lui : ces deux choses sont également impraticables à Vincennes ; mais, quand les ouvriers consentiraient à l’aller trouver, ils ne pourraient pas apporter leurs outils et leurs ouvrages ; ils ne pourraient point opérer sous ses yeux, et cependant c’est une chose indispensable, parce qu’il est fort différent de faire parler un ouvrier ou de le voir agir ; il est des métiers si composés, que, pour en bien entendre la manœuvre et pour la bien décrire, il faut l’étudier plusieurs jours de suite, y travailler soi-même et s’en faire expliquer en détail toutes les parties ; ce ne sont point des choses qui puissent se faire à Vincennes.

Quand le sieur Diderot a été arrêté, il avait laissé de l’ouvrage entre les mains de plusieurs ouvriers sur les verreries, les glaces, les brasseries ; il les a mandés depuis le peu de jours qu’il jouit de quelque liberté, mais il n’y en a eu qu’un qui se soit rendu à Vincennes, encore a-ce été pour être payé du travail qu’il a fait sur l’art et les figures du chiner des étoffes, les autres ont répondu qu’ils n’avaient pas le temps d’aller si loin, et que cela les dérangerait.

Le sieur Diderot a fait venir à Vincennes un dessinateur intelligent nommé Goussier ; il a voulu travailler avec lui à l’arrangement et à la réduction des dessins, nuis faute d’échelle et faute d’avoir les objets présents, ils n’ont su quelle figure leur donner ni quelle place leur assigner dans la planche. L’embarras est plus grand encore dans l’explication de ces mêmes figures, parce que beaucoup d’outils se ressemblent, et que, faute d’avoir les originaux sous les yeux, il serait fort aisé de confondre les uns avec les autres, et de se perdre dans un labyrinthe d’erreurs fort grossières.

Les libraires étaient sur le point de faire commencer les gravures ainsi que l’impression ; le travail de la gravure ne peut être conduit que par l’éditeur, et il n’est pas possible de faire connaître par écrit à un graveur ce qui demande à être rectifié dans son ouvrage ; ce sont des choses qui veulent être montrées nu doigt.

Quant à l’impression, il est bien aisé de sentir que huit ou dix volumes infolio ne peuvent pas s’exécuter à deux lieues d’un éditeur. La multiplicité des épreuves, la nécessité où l’auteur est souvent de se transporter à l’imprimerie, surtout quand il y a, comme dans l’ Encyclopédie, des matières d’algèbre et de géométrie, dont il faut enseigner aux ouvriers à placer les caractères, sont des obstacles insurmontables.

Il est encore à observer, Monseigneur, que chacune des parties de l’Encyclopédie ne peut pas être regardée comme un tout, auquel il soit possible de travailler à part ; toutes ces parties sont liées par des renvois continuels des unes aux autres, et cela forme une chaîne qui exigerait que tous les manuscrits fussent portés à Vincennes, ce qui ne se pourrait pas faire sans courir le risque de tout brouiller, et par conséquent de tout perdre. La quantité de ces manuscrits est si considérable, qu’il y a de quoi remplir une chambre, ce qui en rend encore le transport plus difficile.

D’ailleurs un ouvrage tel que celui-ci ne peut pas se faire sans un grand nombre de livres différents qu’il faudrait aussi transporter. ; Le sieur Diderot ni les libraires n’ont pas les livres nécessaires à cet ouvrage, il faut continuellement recourir aux bibliothèques publiques ; et Votre Grandeur sait qu’il serait impossible de les y emprunter, surtout en si grand nombre, pour être transportés hors de Paris. M. l’abbé Sallier, qui a bien voulu aider le sieur Diderot des livres de la bibliothèque du Roi, peut rendre témoignage à Votre Grandeur du besoin continuel qu’on en a eu jusqu’à la fin de l’ouvrage.

Les libraires supplient Votre Grandeur de vouloir bien se laisser toucher de nouveau de l’embarras ruineux dans lequel les jette l’éloignement du sieur Diderot, et de leur accorder son retour à Paris en faveur de l’impossibilité où il est de travailler à Vincennes. Ces réclamations contribuèrent certainement pour une part, d’abord à l’adoucissement du sort du prisonnier, puis à sa libération définitive. Il put reprendre ses travaux, et en 1751 paraissait le premier volume de l’ Encyclopédie.

Attaqué, avant qu’il parût, dans le Journal de Trévoux, ce premier volume n’en fit pas moins une grande sensation. Le Discours préliminaire de d’Alembert et le Prospectus, dans lequel Diderot avait résumé l’état des connaissances humaines et leur liaison, en prenant pour base l’Arbre de Bacon, qu’il avait notablement modifié, entretinrent pendant quelque temps de copie les journalistes. On accusa Diderot de s’être borné à copier le philosophe anglais, et on le lui reprocha comme s’il ne s’était pas lui-même avoué coupable de ce grand crime. On dut cependant reconnaître qu’il ne s’agissait plus d’une simple traduction de Chambers, mais d’une œuvre nouvelle et bien française. Clément, dans les Lettres qui ont formé le recueil intitulé : les Cinq années littéraires, disait à son correspondant : « Ce n’est point votre Chambers retourné et brodé, comme vous l’avez cru, c’est votre Chambers rectifié, enrichi de nouvelles découvertes, suppléé d’une infinité de choses qu’il laissait à désirer dans les sciences et dans les arts libéraux, et surtout dans les arts mécaniques… Ce n’est point ici l’ouvrage d’un seul, c’est celui d’une multitude de savants et d’artistes qui se sont chargés chacun de la partie qui lui convenait et dont les éditeurs n’ont presque fait que réunir les mémoires, en remplissant les vides d’une science à l’autre. Uniquement occupés de l’utilité publique, ils ne se vantent que des secours qu’ils ont empruntés de toutes parts. Manuscrits, recherches, observations communiquées par les gens de l’art et par les amateurs, bibliothèques publiques, cabinets particuliers, recueils, portefeuilles, tout leur a été ouvert. »

Telle fut d’abord l’impression générale. Clément est aussi satisfait de la Lettre qui accompagnait. l’article Art, tiré à part, à l’adresse du P. Berthier.

« Ce n’est pas tout à fait le défaut, dit-il, qu’on lui reproche dans l’échantillon qu’il vient de nous donner de son Encyclopédie, mais bien un ton un peu trop haut, un style tendu qui nous laisse trop voir le travail des muscles. Au surplus, le morceau est excellent et digne d’être envoyé pour toute réponse aux jésuites du Journal de Trévoux, qui ont attaqué son Prospectus. La lettre dont il l’accompagne, adressée au Père Berthier, chef des journalistes, est pleine de feu, de sel et d’agrément. Vous en aurez tout le plaisir, rien ne vous échappera des allusions, vous êtes au fait des anecdotes. »

La réaction commence timidement. Le même Clément trouve bientôt que Diderot est « verbeux, dissertateur, enclin à la digression ». Il ajoute : « Qu’il y prenne garde, il va nous faire un ou deux in-folio de trop. » Puis, plus loin : « Vous l’aviez dit, monsieur, qu’avec son imagination vagabonde et scientifique, M. Diderot nous inonderait de mots et de phrases : c’est le cri du public contre àon premier volume ; mais un fonds de choses infiniment riche et un grand goût de bonne philosophie qui le fait valoir couvrent toutes ces superfluités. D’ailleurs, M. Diderot ne répond que de ses propres articles. Après tout, j’aime mieux l’excès que le défaut ; le superflu de l’un est souvent le nécessaire de l’autre. » Enfin, il cite de petits vers contre

Ce possesseur de l’ Encyclopédie, Pic de clartés, puits d’érudition ;

et un vaudeville où l’on fait dialoguer Diderot, son libraire et son colporteur. Celui-ci s’écrie :

J’apporte le premier volume Du dictionnaire nouveau Il sort, comme on dit, de l’enclume ; On l’a fait à coups de marteau. Son poids m’ôterait le courage D’en être souvent le porteur Malheur à ce coquin d’ouvrage, S’il pèse autant à son lecteur !

Petits vers, petite guerre devaient bientôt être remplacés par quelque chose de plus sérieux. La thèse de l’abbé de Prades allait être l’occasion d’un soulèvement général, non pas seulement contre l’abbé, mais contre l’ Encyclopédie, à laquelle il avait fourni quelques articles. L’abbé fut exilé, et l’Encyclopédie supprimée après le second volume, par arrêt du Conseil du 7 février 1752.

Ce n’était qu’un premier avertissement. Le comte d’Argenson, à qui l’ouvrage était dédié et qui était, comme dit Voltaire, « digne de l’entendre et digne de le protéger », intervint, et l’interdiction fut levée en 1753. D’Alembert avait tenu bon contre cet orage, et il répondait, le 24 août de la même année, à Voltaire, qui l’engageait à aller en Prusse pour continuer la publication interrompue :

« Diderot et moi nous vous remercions du bien que vous avez dit de l’ouvrage dans votre admirable Essai sur le siècle de Louis XIV ; nous connaissons mieux que personne tout ce qui manque à cet ouvrage. Il ne pourrait être bien fait qu’à Berlin, sous les yeux et avec la protection et les lumières de votre prince philosophe ; mais enfin nous commencerons, et on nous saura peut-être à la fin quelque gré. Nous avons essuyé cet hiver une violente tempête ; j’espère qu’enfin nous travaillerons eu repos. Je me suis bien douté qu’après nous avoir aussi maltraités qu’on a fait, on reviendrait nous prier de continuer ; et cela n’a pas manqué. J’ai refusé pendant six mois ; j’ai crié comme le Mars d’Homère ; et je puis dire que je ne me suis rendu qu’à l’empressement extraordinaire du public. J’espère que cette résistance si longue nous vaudra dans la suite plus de tranquillité. Ainsi soit-il. »

De son côté, Grimm annonçait dans sa Correspondance (lettre de novembre 1753) la reprise de la publication :

« Voici enfin le troisième volume de l’ Encyclopédie entreprise par une société de gens de lettres, sous la direction de M. Diderot. Toute l’Europe a été témoin des tracasseries qu’on a suscitées à cet important ouvrage, et tous les honnêtes gens en ont été indignés. Qui, en effet, pourrait être spectateur tranquille des haines, de la jalousie, des projets abominables tramés par les faux dévots, et couverts du manteau de la religion ? Peut-on s’empêcher de rougir pour l’humanité, quand on voit que la religion du prince même est surprise, que le gouvernement et la justice sont prêts à donner du secours aux complots odieux qu’avait formés le faux zèle ou peut-être l’hypocrisie lors de l’affaire scandaleuse de M. l’abbé de Prades, pour envelopper dans la plus injuste persécution tout ce qui reste à la nation de bonnes têtes et d’excellents génies ? Malheureusement pour les Jésuites il n’était pas aussi facile de continuer l’ Encyclopédie que de perdre des philosophes qui n’avaient pas d’autre appui dans le monde que leur amour pour la vérité et la conscience de leurs vertus, faibles ressources auprès de ceux qui ont le pouvoir en main, et qui, exposés aux fausses insinuations, aux surprises, à la précipitation, à des écueils sans nombre, ont mille moyens d’être injustes, tandis qu’il ne leur en reste qu’un seul pour être justes. Tout était bien concerté : on avait déjà enlevé les papiers de M. Diderot. C’est ainsi que les Jésuites comptaient défaire une Encyclopédie déjà toute faite ; c’est ainsi qu’ils comptaient avoir la gloire de toute cette entreprise, en arrangeant et mettant en ordre les articles qu’ils croyaient tout prêts. Mais ils avaient oublié d’enlever au philosophe sa tête et son génie, et de lui demander la clef d’un grand nombre d’articles que, bien loin de comprendre, ils s’efforçaient en vain de déchiffrer. Cette humiliation est la seule vengeance obtenue par nos philosophes sur leurs ennemis, aussi imbéciles que malfaisants, si toutefois l’humiliation d’un tas d’ennemis aussi méprisables peut flatter les philosophes. Le gouvernement fut obligé, non sans quelque espèce de confusion, de faire des démarches pour engager M. Diderot et M. d Alembert à reprendre un ouvrage inutilement tenté par des gens qui depuis longtemps tiennent la dernière place dans la littérature… »

Le troisième volume parut avec une préface qui fut sans doute l’couvre collective de Diderot et de d’Alembert, mais qui appartient plus particulièrement à celui-ci, puisqu’il l’a réunie à ses Mélanges.

On put aller ainsi en bataillant, mais sans trop d’encombres, jusqu’en 1757 et jusqu’au septième volume, mais alors, nouvelle crise. On avait trouvé pour les encyclopédistes un ingénieux sobriquet. On les appelait les cacouacs. C’était un avocat, J.-N. Moreau, l’inventeur de cette désignation, qui, sous l’apparence d’une plaisanterie destinée à ridiculiser ceux qu’elle atteignait, n’allait à rien moins qu’à les assimiler à des factieux, à des perturbateurs de la chose publique, et c’est ainsi en effet que tous ceux qui s’en servirent, comme l’abbé de Saint-Cyr (Catéchisme et décisions de cas de conscience à l’usage des cacouacs) et les rédacteurs des Affiches de province, de la Gazette de France, de l’ Observateur hollandais, etc., entendaient la chose. Quoique les rédacteurs de l’ Encyclopédie poussassent parfois la prudence jusqu’à mécontenter Voltaire ; quoique la censure, plus rigoureusement exercée que par le passé, laissât peu d’occasions de scandale, on trouvait le moyen de rendre leur dictionnaire responsable de toutes les hardiesses que la philosophie s’est permises depuis qu’elle existe et on amalgamait avec art les citations tirées de tous les auteurs morts ou vivants pour démontrer les intentions criminelles de ces derniers, les seuls sur lesquels on put avoir prise.

L’année 1758 fut tout entière occupée par ces débats. Les évêques s’en mêlèrent par leurs mandements. Les philosophes eux-mêmes virent leur union se desserrer par la défection de Rousseau, qui prit d’Alembert à partie à cause de l’article Genève. Le 23 janvier 1759, il y eut une assemblée des Chambres au Palais, et le procureur général y dénonça, entre autres ouvrages, l’ Esprit, d’Helvétius, et l’ Encyclopédie.

L’attaque avait été bien conduite, et M. Joly de Fleury, dans son réquisitoire, put s’appuyer sur les brochures et les mandements qui avaient préalablement recherché et rassemblé des textes et des citations, pour démontrer qu’il y avait « un projet conçu, une société formée pour soutenir le matérialisme, pour détruire la religion, pour inspirer l’indépendance et nourrir la corruption des mœurs. » L’ Esprit fut condamné à être brûlé. Quant à l’ Encyclopédie, on usa d’indulgence, à cause des intérêts considérables engagés dans l’affaire, et on nomma une commission composée de neuf examinateurs, docteurs en théologie, avocats et professeurs de philosophie, pour relire définitivement les sept volumes iiiiprimés et décider s’ils devaient être ou non brûlés, comme l’ Esprit.

Nonobstant cette décision, qui laissait au moins aux libraires l’espérance de s’expliquer devant leurs nouveaux juges, il y eut un arrêt du Conseil d’État révoquant le privilége et défendant de continuer l’impression de l’ Encyclopédie. Barbier signale ainsi cette irrégularité « On dit que c’est un coup d’autorité de M. le chancelier à l’égard du Parlement, qui a entrepris de nommer des examinateurs autres que des censeurs royaux pour examiner les sept volumes. li y a apparence que les libraires vont se donner des mouvements sur cet arrêt du Conseil ; d’autant que le huitième volume est presque imprimé, et que cela forme une grande dépense. » Barbier ajoute : « Il y a toute apparence que cet arrêt, sollicité auprès de M. le Dauphin sous prétexte de religion, est l’ouvrage de M. le chancelier de Lamoignon, soit par rapport aux Jésuites, qu’il a toujours protégés, et qui sont les ennemis déclarés des auteurs qui ont travaillé à ce dictionnaire ; soit par rapport à l’entreprise du Parlement qui, par l’arrêt du mois de janvier dernier, a nommé des examinateurs particuliers pour les sept volumes, d’autant qu’au moyen de cet arrêt du Conseil, cet examen n’aura aucune suite, suivant les apparences.- »

Il n’en eut aucune, en effet, et l’arrêt du Conseil d’État fut, au contraire, confirmé par un autre qui ordonna aux libraires de rendre aux souscripteurs la somme de soixante-douze livres pour les volumes payés d’avance, et qui ne devaient pas leur être fournis.

Voici ces deux arrêts

Le roi ayant accordé le 21 janvier 1746 des lettres de privilége pour un ouvrage qui devait être imprimé sous le titre d’ Encyclopédie ou Dictionnaire rai- sonné des sciences, arts et métiers, par une société de gens de lettres, les auteurs dudit dictionnaire en auraient fait paraître les deux premiers volumes, dont Sa Majesté aurait ordonné la suppression par son arrêt du 1 février 1752, pour les causes contenues audit arrêt ; mais en considération de l’utilité dont l’ouvrage pouvait être à quelques égards, Sa Majesté n’aurait pas jugé à propos de révoquer pour lors le privilége, et se serait contentée de donner des ordres plus sévères pour l’examen des volumes suivants ; nonobstant ces précautions, Sa Majesté aurait été informée que les auteurs dudit ouvrage, abusant de l’indulgence qu’on avait eue pour eux, ont donné cinq nouveaux volumes qui n’ont pas moins causé de scandale que les premiers, et qui ont même déjà excité le zèle du ministère public de son parlement. Sa Majesté aurait jugé qu’après ces abus réitérés, il n’était pas possible de laisser subsister ledit privilége ; que l’avantage qu’on peut retirer d’un ouvrage de ce genre, pour le progrès des sciences et des arts, ne peut jamais balancer le tort irréparable qui en résulte pour les mœurs et la religion ; que d’ailleurs quelques nouvelles mesures qu’on prit pour empêcher qu’il ne se glissât dans les derniers volumes des traits aussi répréhensibles que dans les premiers, il y aurait toujours un inconvénient inévitable à permettre de continuer l’ouvrage, puisque ce serait assurer le débit non-seulement des nouveaux volumes, mais aussi de ceux qui ont déjà paru ; que ladite Encyclopédie étant devenu un Dictionnaire complet et un traité général de toutes les sciences, serait bien plus recherché du public et bien plus souvent consultée, et que par là on répandrait encore davantage et on accréditerait en quelque sorte les pernicieuses maximes dont les volumes déjà distribués sont remplis. À quoi voulant pourvoir, LE ROI ÉTANT EN SON CONSEIL, de l’avis de chancelier, a révoqué et révoque les lettres de privilége obtenues le 21 janvier 1746, pour le livre intitulé : Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, arts et métiers, par une société de gens de lettres ; fait défenses à tous libraires et autres, de vendre, débiter ou autrement distribuer les volumes qui ont déjà paru, et d’en imprimer de nouveaux, à peine de punition exemplaire. Enjoint Sa Majesté au sieur Bertin, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, lieutenant général de police, de tenir la main à l’exécution du présent arrêt, lequel sera imprimé, publié et affiché partout où il appartiendra. Fait au Conseil d’État du roi, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles, le huitième mars mil sept cent cinquante-neuf.

Le roi étant informé que la suppression de l’ouvrage intitulé Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, arts et métiers, par une société de gens de lettres, ordonnée par l’arrêt du 8 mars 1759, aurait donné lieu à des plaintes de la part des souscripteurs qui ont payé d’avance aux libraires la plus grande partie du prix dudit ouvrage, pour lequel ils n’ont reçu que sept volumes, dont la valeur n’est pas proportionnée aux avances qu’ils ont faites, dans l’espérance d’avoir un ouvrage complet et orné d’un grand nombre de planches ; et considérant en même temps qu’il ne serait pas juste d’obliger les libraires qui ont fait cette entreprise à rendre la totalité des sommes qui leur ont été payées, et qui ont été employées en grande partie à la confection desdits sept volumes supprimés, Sa Majesté aurait reconnu qu’il était juste de fixer la somme que les libraires sont tenus de rendre aux souscripteurs. A quoi voulant pourvoir ; oui le rapport, LE ROI ÉTANT EN SON CONSEIL, de l’avis de M. le chancelier, a ordonné et ordonne que les nommés Lebreton, David l’aîné, Briasson et Durand, libraires, seront tenus de rendre à tous ceux qui leur présenteront une souscription signée d’eux pour l’ouvrage intitulé : Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, arts et métiers, par une société de gens de lettres, la somme de soixante-douze livres ; au moyen duquel payement ils seront déchargés de leur engagement envers lesdits souscripteurs. Enjoint Sa Majesté au sieur Bertin, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, lieutenant général de police, de tenir la main à l’exécution du présent arrêt, lequel sera imprimé, publié et affiché partout où il appartiendra. Fait au Conseil d’État du roi, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles le vingt et un juillet mil sept cent cinquante-neuf.

Tout paraissait dès lors bien fini et la partie perdue. D’Alembert avait vu venir le coup de loin. Il écrivait, le 28 janvier 1758, à Voltaire, la lettre suivante :

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