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Antoinette

Romain Rolland · 1908 · Free in the US

73,683 words · about 5 h 10 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Romain Rolland
Language
French
Published
1908
Length
73,683 words · about 5 h 10 min
Sections
29 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (29)
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ANTOINETTE

À MA MÈRE

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1

Les Jeannin étaient une de ces vieilles familles françaises, qui, depuis des siècles, restent fixées au même coin de province, et pures de tout alliage étranger. Il y en a encore plus qu’on ne croit en France, en dépit de tous les changements survenus dans la société ; il faut un bouleversement bien fort pour les arracher au sol où elles tiennent par tant de liens profonds, qu’elles ignorent elle-mêmes. La raison n’est pour rien dans leur attachement, et l’intérêt pour peu ; quant au sentimentalisme érudit des souvenirs historiques, il ne compte que pour quelques littérateurs. Ce qui lie d’une étreinte invincible, c’est l’obscure et puissante sensation, commune aux plus et aux plus intelligents, d’être depuis des siècles un morceau de cette terre, de vivre de sa vie, de respirer son souffle, d’entendre battre son cœur contre le sien, comme deux êtres couchés dans le même lit, côte à côte, de saisir ses frissons imperceptibles, les mille nuances des heures, des saisons, des jours clairs ou voilés, la voix et le silence des choses. Et ce ne sont peut-être pas les pays les plus beaux, ni ceux où la vie est la plus douce, qui prennent le cœur davantage, mais ceux où la terre est le plus simple, le plus humble, le plus près de l’homme, et lui parle une langue intime et familière.

Tel, le petit pays du centre de la France, où vivaient les Jeannin. Pays plat et humide, vieille petite ville endormie, qui mire son visage ennuyé dans l’eau trouble d’un canal immobile ; autour, champs monotones, terres labourées, prairies, petits cours d’eau, grands bois, champs monotones… Nul site, nul monument, nul souvenir. Rien n’est fait pour attirer. Tout est fait pour retenir. Il y a dans cette torpeur et cet engourdissement une force secrète. L’esprit qui les goûte pour la première fois en souffre et se révolte. Mais celui qui, depuis des générations, en a subi l’empreinte, ne saurait plus s’en déprendre ; il en est pénétré jusqu’aux moelles ; et cette immobilité des choses, cet ennui harmonieux, cette monotonie, a pour lui un charme, une douceur, dont il ne se rend pas compte, qu’il dénigre, qu’il aime, qu’il ne saurait oublier.

Texte entier

Les Jeannin étaient une de ces vieilles familles françaises, qui, depuis des siècles, restent fixées au même coin de province, et pures de tout alliage étranger. Il y en a encore plus qu’on ne croit en France, en dépit de tous les changements survenus dans la société ; il faut un bouleversement bien fort pour les arracher au sol où elles tiennent par tant de liens profonds, qu’elles ignorent elle-mêmes. La raison n’est pour rien dans leur attachement, et l’intérêt pour peu ; quant au sentimentalisme érudit des souvenirs historiques, il ne compte que pour quelques littérateurs. Ce qui lie d’une étreinte invincible, c’est l’obscure et puissante sensation, commune aux plus et aux plus intelligents, d’être depuis des siècles un morceau de cette terre, de vivre de sa vie, de respirer son souffle, d’entendre battre son cœur contre le sien, comme deux êtres couchés dans le même lit, côte à côte, de saisir ses frissons imperceptibles, les mille nuances des heures, des saisons, des jours clairs ou voilés, la voix et le silence des choses. Et ce ne sont peut-être pas les pays les plus beaux, ni ceux où la vie est la plus douce, qui prennent le cœur davantage, mais ceux où la terre est le plus simple, le plus humble, le plus près de l’homme, et lui parle une langue intime et familière.

Tel, le petit pays du centre de la France, où vivaient les Jeannin. Pays plat et humide, vieille petite ville endormie, qui mire son visage ennuyé dans l’eau trouble d’un canal immobile ; autour, champs monotones, terres labourées, prairies, petits cours d’eau, grands bois, champs monotones… Nul site, nul monument, nul souvenir. Rien n’est fait pour attirer. Tout est fait pour retenir. Il y a dans cette torpeur et cet engourdissement une force secrète. L’esprit qui les goûte pour la première fois en souffre et se révolte. Mais celui qui, depuis des générations, en a subi l’empreinte, ne saurait plus s’en déprendre ; il en est pénétré jusqu’aux moelles ; et cette immobilité des choses, cet ennui harmonieux, cette monotonie, a pour lui un charme, une douceur, dont il ne se rend pas compte, qu’il dénigre, qu’il aime, qu’il ne saurait oublier.

Les Jeannin avaient toujours vécu là. On pouvait suivre les traces de la famille jusqu’au XVI, dans la ville et aux environs : car il y avait naturellement un grand-oncle, qui avait consacré sa vie à dresser la généalogie de cette lignée d’obscures et laborieuses petites gens : paysans, fermiers, artisans de village, puis clercs, notaires de campagne, venus enfin s’installer dans la sous-préfecture de l’arrondissement, où Augustin Jeannin, le père du Jeannin actuel, avait fort adroitement fait ses affaires, comme banquier : habile homme, rusé et tenace comme un paysan, au demeurant, honnête, mais sans scrupule exagéré, grand travailleur et bon vivant, qui s’était fait considérer et redouter, à dix lieues à la ronde, par sa malicieuse bonhomie, son franc-parler, et sa fortune. Courtaud, ramassé, vigoureux, avec de petits yeux vifs dans une grosse figure rouge, marquée de la petite vérole, il avait fait parler de lui jadis comme coureur de cotillons ; et il n’avait pas tout à fait perdu ce goût. Il aimait les gauloiseries et les bons repas. Il fallait le voir à table, où son fils Antoine lui tenait tête, avec quelques vieux amis de leur espèce : le juge de paix, le notaire, l’archiprêtre de la cathédrale : — (le vieux Jeannin mangeait volontiers du prêtre ; mais il savait aussi manger avec le prêtre, quand le prêtre mangeait bien) : — de solides gaillards, bâtis sur le même modèle des pays Rabelaisiens. C’était un feu roulant de plaisanteries énormes, des coups de poing sur la table, des hurlements de rires. Les convulsions de cette gaieté gagnaient les domestiques dans la cuisine, et les voisins dans la rue.

Puis, le vieil Augustin avait pris une fluxion de poitrine, un jour d’été très chaud qu’il s’était avisé de descendre dans sa cave, en bras de chemise, pour mettre son vin en bouteilles. En vingt-quatre heures, il était parti pour l’autre monde, auquel il ne croyait guère, muni naturellement de tous les sacrements de l’Église, en bon bourgeois voltairien de province, qui se laisse faire au dernier moment, pour que les femmes le laissent tranquille, et parce que cela lui est bien égal… Et puis, on ne sait jamais…

Son fils Antoine lui avait succédé dans ses affaires. C’était un petit homme gros, rubicond et épanoui, la face rasée, des favoris en côtelettes, une parole précipitée et bredouillante, — qui faisait beaucoup de bruit, et s’agitait avec de petits gestes vifs et courts. Il n’avait pas l’intelligence financière du père ; mais il était assez bon . Il n’avait qu’à continuer tranquillement les entreprises commencées, qui allaient en s’agrandissant, chaque jour, par le seul fait de leur durée. Il bénéficiait dans le pays d’une réputation d’affaires, bien qu’il fût pour peu de chose dans leur succès. Il n’y apportait que de la régularité et de l’application. Du reste, il était parfaitement honorable, et inspirait partout une estime méritée. Ses manières affables, toutes rondes, un peu trop familières peut-être pour certains, un peu trop expansives, un peu peuple, lui avaient acquis dans sa petite ville et dans les campagnes alentour une popularité de bon aloi. Sans être prodigue de son argent, il l’était de sa sensibilité ; il avait facilement la larme à l’œil ; et le spectacle d’une misère l’émouvait sincèrement, d’une façon qui ne manquait pas de toucher la victime de cette misère.

Comme la plupart des hommes de la petite ville, la politique tenait une grande place dans sa pensée. Il était républicain ardemment modéré, libéral avec intolérance, patriote, et, à l’image de son père, extrêmement anticlérical. Il faisait partie du conseil municipal ; et un plaisir pour lui, comme pour ses collègues, était de jouer quelque bon tour au curé de la paroisse, ou au prédicateur du carême, qui excitait tant d’enthousiasmes parmi les dames de la ville. Il ne faut pas oublier en effet que cet anticléricalisme des petites villes françaises est toujours, plus ou moins, un épisode de la guerre des ménages, une forme sournoise de cette lutte sourde et âpre entre maris et femmes, qui se retrouve dans presque toutes les maisons.

Antoine Jeannin avait aussi des prétentions littéraires. Comme les gens de province de sa génération, il était nourri de classiques latins, dont il savait par cœur quelques pages et une quantité de proverbes, de La Fontaine, de Boileau, — le Boileau de l’Art Poétique, et surtout du Lutrin, — de l’auteur de la Pucelle, et des poetæ minores du xviii français, dans le goût desquels il s’efforçait de rimer quelques pièces. Il n’était pas le seul dans son cercle de connaissances, qui eût cette manie ; et elle ajoutait à sa réputation. On se répétait de lui des facéties en vers, des quatrains, des bouts-rimés, des acrostiches, des épigrammes et des chansons, parfois assez risquées, qui ne manquaient pas d’un certain esprit, bien en chair. Les mystères de la digestion n’y étaient pas oubliés : la Muse des pays de la Loire embouche volontiers sa trompette, à la façon du diable fameux de Dante :

Ce petit homme robuste, jovial et actif, avait pris une femme d’un tout autre caractère, — la fille d’un magistrat du pays, Lucie de Villiers. Les de Villiers — ou plutôt, Devilliers : car leur nom s’était scindé, en cours de route, comme un caillou qui se fend en deux, en dévalant une pente, — étaient magistrats de père en fils, de cette vieille race parlementaire française, qui avait une haute idée de la loi, du devoir, des convenances sociales, de la dignité personnelle et, surtout, professionnelle, fortifiée par une honnêteté parfaite, avec une petite nuance prudhommesque. Au siècle précédent, ils avaient été frottés de jansénisme frondeur, et il leur en était resté, en même temps que le mépris de l’esprit jésuite, quelque chose de pessimiste et d’un peu grognon. Ils ne voyaient pas la vie en beau ; et, loin d’aplanir les difficultés qu’elle présentait, ils en eussent ajouté plutôt, pour avoir le droit de se plaindre. Lucie de Villiers avait quelques-uns de ces traits, qui s’opposaient à l’optimisme pas très raffiné de son mari. Grande, plus grande que lui de toute la tête, maigre, bien faite, sachant s’habiller, mais d’une élégance un peu compassée, qui la faisait toujours paraître — comme à dessein — plus âgée qu’elle n’était, elle avait une très haute valeur morale ; mais elle était sévère pour les autres ; elle n’admettait aucune faute, ni presque aucun travers ; elle passait pour froide et dédaigneuse. Elle était très pieuse ; et c’était une occasion d’éternelles discussions entre époux. D’ailleurs, ils s’aimaient beaucoup ; et, tout en se disputant souvent, ils n’auraient pu se passer l’un de l’autre. Ils n’étaient pas beaucoup plus pratiques l’un que l’autre : lui, par manque de psychologie — (il risquait toujours d’être la dupe des bonnes figures et des belles paroles), — elle, par inexpérience totale des affaires — (elle n’y connaissait rien ; et, en ayant toujours été tenue à l’écart, elle ne s’y intéressait point.)

Ils avaient deux enfants : une fille, Antoinette, qui était l’aînée de cinq ans, et un garçon, Olivier.

Antoinette était une jolie brunette, qui avait une gracieuse et honnête petite figure à la française, ronde, avec des yeux vifs, le front bombé, le menton fin, un petit nez droit, — « un de ces nez fins et nobles au plus joly », (comme dit gentiment un vieux portraitiste français), « et dans lequel il se passoit certain petit jeu imperceptible qui animoit la physionomie et indiquoit la finesse des mouvemens qui se fesoient au dedans d’elle, à mesure qu’elle parloit ou qu’elle écoutoit. » Elle tenait de son père la gaieté et l’insouciance.

Olivier était un blondin délicat, de petite taille, comme son père, mais de nature tout autre. Sa santé avait été gravement éprouvée par des maladies continuelles pendant son enfance ; et, bien qu’il en eût été d’autant plus choyé par tous les siens, sa faiblesse physique l’avait rendu de bonne heure un petit garçon mélancolique, rêvasseur, qui avait peur de la mort, et qui était très mal armé pour la vie. Il restait seul, par sauvagerie et par goût ; il fuyait la société des autres enfants : il y était mal à l’aise ; il répugnait à leurs jeux, à leurs batailles ; leur brutalité lui faisait horreur. Il se laissait battre par eux, non par manque de courage, mais par timidité, parce qu’il avait peur de se défendre, de faire du mal : il eût été martyrisé par eux, s’il n’eût été protégé par la situation de son père. Il était tendre, et d’une sensibilité maladive : un mot, une marque de sympathie, un reproche, le faisait fondre en larmes. Sa sœur, plus saine, se moquait de lui, et l’appelait : petite fontaine.

Les deux enfants s’aimaient de tout cœur ; mais ils étaient trop différents pour vivre ensemble. Chacun allait de son côté, et poursuivait ses chimères. À mesure qu’Antoinette grandissait, elle devenait plus jolie ; on le lui disait, et elle le savait bien : elle en était heureuse, elle se forgeait déjà des romans pour l’avenir. Olivier, malingre et triste, se sentait constamment froissé par tous ses contacts avec le monde extérieur ; et il se réfugiait dans son absurde petit cerveau : il se contait des histoires. Il avait un besoin ardent et féminin d’aimer et d’être aimé ; et, vivant seul, en dehors de tous ceux de son âge, il s’était fait deux ou trois amis imaginaires : l’un s’appelait Jean, l’autre Étienne, l’autre François ; il était toujours avec eux. Aussi, n’était-il jamais avec ceux qui l’entouraient. Il ne dormait pas beaucoup, et rêvassait sans cesse. Le matin, quand on l’avait arraché de son lit, il s’oubliait, ses deux petites jambes nues pendant hors de son lit, ou, bien souvent, deux bas enfilés sur la même jambe. Il s’oubliait, ses deux mains dans sa cuvette. Il s’oubliait à sa table de travail, en écrivant une ligne, en apprenant sa leçon : il rêvait pendant des heures ; et après, il s’apercevait soudain, avec terreur, qu’il n’avait rien appris. À dîner, il était ahuri, quand on lui adressait la parole ; il répondait, deux minutes après qu’on l’avait interrogé ; il ne savait plus ce qu’il voulait dire, au milieu de sa phrase. Il s’engourdissait dans le murmure de sa pensée et dans les sensations familières des jours de province monotones, qui s’écoulaient avec lenteur : la grande maison, à moitié vide, dont on n’habitait qu’une partie ; les caves et les greniers immenses et redoutables ; les chambres mystérieusement closes, volets fermés, meubles vêtus de housses, glaces voilées, flambeaux enveloppés ; les vieux portraits de famille, au sourire obsédant ; les gravures Empire, d’un héroïsme vertueux et polisson : Alcibiade et Socrate chez la courtisane, Antiochus et Stratonice, l’histoire d’Épaminondas, Bélisaire mendiant… Au dehors, le bruit du maréchal ferrant dans la forge d’en face, la danse boiteuse des marteaux sur l’enclume, le halètement du soufflet poussif, l’odeur de la corne grillée, les battoirs des laveuses accroupies au bord de l’eau, les coups sourds du couperet du boucher dans la maison voisine, le pas d’un cheval sonnant sur le pavé de la rue, le grincement d’une pompe, le pont tournant sur le canal, les lourds bateaux, chargés de piles de bois, défilant lentement, halés au bout d’une corde, devant le jardin, la petite cour dallée, avec un carré de terre, où poussaient deux lilas, au milieu d’un massif de géraniums et de pétunias, les caisses de lauriers et de grenadiers en fleurs sur la terrasse au-dessus du canal ; parfois, le vacarme d’une foire sur la place voisine, les paysans en blouses bleues luisantes, et les cochons braillants… Et le dimanche, à l’église, le chantre qui chantait faux, le vieux curé qui s’endormait en disant la messe ; la promenade en famille sur l’avenue de la gare, où l’on passait son temps à échanger des coups de chapeau cérémonieux avec d’autres malheureux, qui se croyaient également obligés à se promener ensemble, — jusqu’à ce qu’enfin on arrivât dans les champs ensoleillés, au-dessus desquels les alouettes se balançaient, invisibles, — ou le long du canal miroitant et mort, des deux côtés duquel les peupliers alignés frissonnaient… Et puis, c’étaient les grands dîners de province, les mangeries interminables, où l’on parlait de mangeaille, avec science et volupté : car il n’y avait là que des connaisseurs ; et la gourmandise est, en province, la grande occupation, l’Art par excellence. Et l’on parlait aussi d’affaires, et de gauloiseries, et, çà et là, de maladies, avec des détails sans fin… — Et le petit garçon, assis dans son coin, ne faisait pas plus de bruit qu’une petite souris, grignotait, ne mangeait guère, et écoutait de toutes ses oreilles. Rien ne lui échappait ; et ce qu’il entendait mal, son imagination y suppléait. Il avait ce don singulier, qu’on observe souvent chez les enfants des vieilles familles et des vieilles races, où l’empreinte des siècles est trop fortement marquée, de deviner des pensées, qu’il n’avait jamais eues encore, et qu’il comprenait à peine. — Il y avait aussi la cuisine, où s’élaboraient des mystères sanglants et succulents ; et la vieille bonne, qui racontait des contes burlesques et effrayants… Enfin, c’était le soir, le vol silencieux des chauves-souris, la terreur des vies monstrueuses, que l’on savait grouiller dans les entrailles de la vieille maison : les gros rats, les araignées énormes et velues ; la prière au pied du lit, où l’on ne savait guère ce que l’on disait ; la petite cloche saccadée de l’hospice voisin, qui sonnait le coucher des religieuses ; — le lit, l’île des rêves…

Les meilleurs moments de l’année étaient ceux qu’on passait dans une propriété de famille, à quelques lieues de la ville, au printemps et à l’automne. Là, on pouvait rêver tout à son aise : on ne voyait personne. Comme la plupart des petits bourgeois, les deux enfants étaient tenus à l’écart des gens du peuple : domestiques, fermiers, qui leur inspiraient au fond un peu de crainte et de dégoût. Ils tenaient de leur mère un dédain aristocratique — ou plutôt, essentiellement bourgeois, — pour les travailleurs manuels. Olivier passait ses journées, perché dans les branches d’un frêne, et lisant des histoires merveilleuses : la délicieuse mythologie, les Contes de Musæus, ou de d’Aulnoy, ou les Mille et une Nuits, ou des romans de voyage, Car il avait cette étrange nostalgie des terres lointaines, « ces rêves océaniques », qui tourmentent parfois les jeunes garçons des petites villes de province françaises. Un fourré lui cachait la maison ; et il pouvait se croire très loin. Mais il se savait tout près ; et il en était bien aise : car il n’aimait pas trop à s’éloigner tout seul ; il se sentait perdu dans la nature. Les arbres houlaient autour de lui. À travers le nid de feuillage il voyait au loin les vignes jaunissantes, et les prairies où paissaient les vaches bigarrées, dont les meuglements lents et plaintifs remplissaient le silence de la campagne assoupie. Les coqs à la voix perçante se répondaient d’une ferme à l’autre. On entendait le rythme inégal des fléaux dans les granges. Dans cette paix des choses, la vie fiévreuse des myriades d’êtres continuait de couler à pleins bords. Olivier surveillait d’un œil inquiet les colonnes des fourmis perpétuellement pressées, et les abeilles lourdes de butin, qui ronflent comme des tuyaux d’orgue, et les guêpes superbes et stupides, qui ne savent ce qu’elles veulent, — tout ce monde de bêtes affairées, qui semblent dévorées du désir d’arriver quelque part… Où cela ? Elles l’ignorent. N’importe où ! Quelque part… Olivier avait un frisson, au milieu de cet univers aveugle et ennemi. Il tressaillait, comme un levraut, au bruit d’une pomme de pin qui tombait, ou d’une branche sèche qui se cassait… Il se rassurait, en entendant, à l’autre bout du jardin, tinter les anneaux de la balançoire, où Antoinette se berçait, avec rage.

Elle rêvait aussi : mais c’était à sa façon. Elle passait la journée à fureter dans le jardin, gourmande, curieuse, et rieuse, picorant les raisins des vignes, comme une grive, détachant en cachette une pêche à l’espalier, grimpant sur un prunier, ou lui donnant en passant de petites tapes sournoises, pour faire tomber la pluie des d’or, qui fondent dans la bouche comme un miel parfumé. Ou elle cueillait des fleurs, bien que ce fût défendu : vite, elle arrachait une rose qu’elle convoitait depuis le matin, et elle se sauvait avec, dans la charmille au fond du jardin. Alors, elle enfouissait son petit nez voluptueusement dans la fleur enivrante, elle la baisait, la mordait, la suçait ; et puis, elle cachait son larcin, elle l’enfonçait dans son cou, contre sa gorge, entre ses deux petits seins, qu’elle regardait curieusement se gonfler sur sa chemisette entrebâillée… Une volupté aussi, exquise et défendue, était d’enlever ses chaussures et ses bas, et de s’en aller, pieds nus, sur le sablon frais et fin des allées, et sur l’herbe mouillée des pelouses, et sur les pierres glacées d’ombre, ou brûlantes de soleil, et dans le petit ruisseau qui coulait à la lisière du bois, de baiser avec ses pieds, ses jambes, ses genoux, l’eau, la terre, et la lumière. Couchée à l’ombre des sapins, elle regardait ses mains transparentes au soleil, et elle promenait machinalement ses lèvres sur le tissu satiné de ses bras fins et dodus. Elle se faisait des couronnes, des colliers, des robes de feuilles de lierre et de feuilles de chêne ; elle y piquait des chardons bleus, de la rouge épine-vinette et de petites branches de sapins avec leurs fruits verts : elle avait l’air d’une petite princesse barbare. Et elle dansait, toute seule, autour du jet d’eau ; et, les bras étendus, elle tournait, elle tournait, jusqu’à ce que la tête lui tournât, et qu’elle se laissât choir sur la pelouse, la figure enfouie dans l’herbe, et riant aux éclats, pendant plusieurs minutes, sans pouvoir s’arrêter, et sans savoir pourquoi.

Ainsi coulaient les journées des deux enfants, à quelques pas l’un de l’autre, sans s’occuper l’un de l’autre, — sauf lorsqu’Antoinette s’avisait, en passant, de jouer une niche à son frère, de lui lancer au nez une poignée d’aiguilles de pin, ou de secouer son arbre, en menaçant de le faire tomber, ou de lui faire peur, en se lançant sur lui et criant brusquement :

— Hou ! Hou !…

Elle était prise parfois d’une fureur de le taquiner. Elle le faisait descendre de son arbre, en prétendant que sa mère l’appelait. Puis, quand il était descendu, elle montait à sa place, et n’en voulait plus bouger. Alors Olivier geignait, et menaçait de se plaindre. Mais il n’y avait pas de danger qu’Antoinette s’éternisât sur l’arbre : elle ne pouvait rester deux minutes en repos. Quand elle s’était bien moquée d’Olivier, du haut de sa branche, quand elle l’avait fait enrager tout à son aise, et qu’il était près de pleurer, elle dégringolait en bas, se jetait sur lui, le secouait en riant, l’appelait « petit serin », et le roulait par terre, en lui frottant le nez avec des poignées d’herbe. Il essayait bien de lutter ; mais il n’était pas de force. Alors, il ne bougeait plus, couché sur le dos, comme un hanneton, ses bras maigres cloués sur le gazon par les robustes menottes d’Antoinette ; et il prenait un air lamentable et résigné. Antoinette n’y résistait pas : elle le regardait vaincu et soumis ; elle éclatait de rire, l’embrassait brusquement, et elle le laissait, — non sans lui avoir encore, en guise d’adieu, enfoncé un petit tapon d’herbe fraîche dans la bouche : ce qu’il détestait par-dessus tout, parce qu’il était extrêmement dégoûté. Et il crachait, il s’essuyait la bouche, il protestait avec indignation, tandis qu’elle se sauvait à toutes jambes, en riant.

Elle riait toujours. La nuit, dans son sommeil, elle riait encore. Olivier, couché dans la chambre voisine, et qui ne dormait point, sursautait au milieu des histoires qu’il se contait, en entendant ces fous rires et les paroles entrecoupées qu’elle disait dans le silence de la nuit. Dehors, les arbres craquaient sous le souffle du vent, une chouette pleurait, les chiens hurlaient dans les villages, au loin, et dans les fermes au fond des bois. Dans l’indécise phosphorescence de la nuit, Olivier voyait se mouvoir devant sa fenêtre, comme des spectres, des branches lourdes et sombres de sapins ; et le rire d’Antoinette lui était un allégement.

Les deux enfants étaient très religieux, surtout Olivier. Leur père les scandalisait par ses professions de foi anticléricales ; mais il les laissait libres ; et, au fond, comme tant de bourgeois qui ne croient pas, il n’était pas fâché que les siens crussent pour lui : car il est toujours bon d’avoir des alliés dans l’autre camp, et l’on n’est jamais sûr de quel côté tournera la chance. En somme, il était déiste, et il se réservait, le moment venu, de faire venir un curé, comme avait fait son père : si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas faire de mal ; on n’a pas besoin de croire qu’on sera brûlé, pour prendre une assurance contre l’incendie.

Olivier, maladif, avait une inclination au mysticisme. Il lui semblait parfois ne plus exister. Crédule et tendre, il avait besoin d’un appui ; il goûtait dans la confession une jouissance douloureuse, le bienfait de se confier à l’invisible Ami, dont les bras vous sont toujours ouverts, à qui on peut tout dire, qui comprend et qui excuse tout ; il savourait la douceur de ce bain d’humilité et d’amour, d’où l’âme sort toute pure, lavée et reposée. Il lui était si naturel de croire, qu’il ne comprenait pas comment on pouvait douter ; il pensait qu’on y mettait de la méchanceté, ou que Dieu vous punissait. Il faisait des prières en cachette pour que son père fût touché de la grâce ; et il eut une grande joie, un jour que, visitant avec lui une église de campagne, il le vit faire machinalement un signe de croix. Les récits de l’Histoire Sainte s’étaient mêlés en lui aux merveilleuses histoires de Rübezahl, de Gracieuse et Percinet, et du calife Haroun-al-Raschid. Quand il était petit, il ne doutait pas plus de la vérité des unes que des autres. Et, de même qu’il n’était pas sûr de ne pas connaître Schacabac aux lèvres fendues, et le barbier babillard, et le petit bossu de Casgar, de même que, lorsqu’il se promenait, il cherchait des yeux dans la campagne le pic noir qui porte dans son bec la racine magique du chercheur de trésors, Chanaan et la Terre Promise devenaient, par la vertu de son imagination d’enfant, des localités bourguignonnes ou berrichonnes. Une colline du pays, toute ronde, avec un petit arbre au sommet, comme un vieux plumet défraîchi, lui semblait la montagne où Abraham avait élevé son bûcher. Et un gros buisson mort, à la lisière des chaumes, était le Buisson ardent, que les siècles avaient éteint. Même quand il ne fut plus tout petit, et quand son sens critique commençait à s’éveiller, il aimait à se bercer encore des légendes populaires qui enguirlandent la foi ; et il y trouvait tant de plaisir que, sans être tout à fait dupe, il s’amusait à l’être. C’est ainsi que, pendant longtemps, il guetta, le samedi saint, le retour des cloches de Pâques, qui sont parties pour Rome, le jeudi d’avant, et qui reviennent dans les airs, avec de petites banderoles. Il avait fini par se rendre compte que ce n’était pas vrai ; mais il n’en continuait pas moins de lever le nez au ciel, quand il les entendait sonner ; et, une fois, il eut l’illusion — tout en sachant parfaitement que cela ne pouvait pas être, — d’en voir une disparaître au-dessus de la maison, avec des rubans bleus.

Il avait un impérieux besoin de se baigner dans ce monde de légende et de foi. Il fuyait la vie. Il se fuyait lui-même. Maigre, pâle, chétif, il souffrait d’être ainsi, il ne pouvait supporter de se l’entendre dire. Il portait en lui un pessimisme natif, qui lui venait de sa mère sans doute, et qui avait trouvé un terrain favorable chez cet enfant maladif. Il n’en avait pas conscience : il croyait que tout le monde était comme lui ; et ce petit bonhomme de dix ans, pendant ses récréations, au lieu de jouer dans le jardin, s’enfermait dans sa chambre, et, en grignotant son goûter, il écrivait son testament.

Il écrivait beaucoup. Il s’acharnait à écrire son journal, chaque soir, en cachette, — il ne savait pourquoi, car il n’avait rien à dire, et il ne disait rien que des niaiseries. Écrire était chez lui une manie héréditaire, ce besoin séculaire du bourgeois de province française, — la vieille race indestructible — qui, chaque jour, écrit pour lui, jusqu’au jour de sa mort, avec une patience idiote et presque héroïque, les notes détaillées de ce qu’il a, chaque jour, vu, dit, fait, entendu, mangé et bu. Pour lui. Pour personne autre. Personne ne le lira jamais : il le sait ; et lui-même ne se relit jamais.

La musique lui était, comme la foi, un abri contre la lumière trop vive du jour. Tous deux, le frère et la sœur, étaient musiciens de cœur, — surtout Olivier, qui tenait ce don de sa mère. Au reste, il s’en fallait que leur goût fût excellent. Personne n’eût été capable de le former, dans cette province où l’on n’entendait, en fait de musique, que la fanfare locale qui jouait des pas redoublés, ou — dans ses bons jours — des pots-pourris d’Adolphe Adam, l’orgue de l’église qui exécutait des romances, et les exercices de piano des demoiselles de la bourgeoisie, qui tapotaient sur des instruments mal accordés quelques valses et polkas, l’ouverture du Calife de Bagdad, ou de la Chasse du jeune Henri, et deux ou trois sonates de Mozart, toujours les mêmes, et toujours avec les mêmes fausses notes. Cela faisait partie du programme invariable des soirées, quand on recevait du monde. Après dîner, ceux qui avaient des talents étaient priés de les faire valoir : ils refusaient d’abord, en rougissant, puis finissaient par céder aux instances de l’assemblée ; et ils exécutaient leur grand morceau par cœur. Chacun admirait alors la mémoire de l’artiste et son jeu « perlé ».

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