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Sébastien Demichel Risque et vigilance sanitaire
Vigilanzkulturen / Cultures of Vigilance
Editorial Board
Table des matières
1.1 La vigilance face à la peste : genèse de la recherche — 1
1.2 Historiographie de la peste — 3
1.3 Les antécédents : la peste à l’état endémique (1346 - 1670) — 7
14 La vigilance dans le domaine sanitaire — 9 1.5 Méthodologie et approche — 14
1.6 Corpus de sources — 16
1.7 Structure du travail — 18
Partie I Vigilance, espace et information
2.2 Les acteurs et les institutions de la communication transméditerranéenne — 36
3.3 La communication des institutions sanitaires de la côte méditerranéenne française — 79
34 Vers une « bureaucratie sanitaire » —— 92
Partie II Normes et pratiques de la vigilance sanitaire
42 Le perfectionnement des quarantaines maritimes dans la première moitié du xviii? siècle — 107
43 Les objets de la vigilance sanitaire et le système des patentes de santé — 112
4.4 Des quarantaines en l’absence de lazaret — 121
X —— Table des matières
4.5 Le recours à la quarantaine en temps de peste — 125 4.6 La quarantaine projetée : une extension de la vigilance hors du cadre provençal et languedocien — 133
5.1 Normes politiques et responsabilisation — 137 5.2 Normes et pratiques religieuses — 144 5.3 Les infractions au régime préventif — 168
6.1 Le risque : définitions et théories sociologiques — 195
6.2 Comment aborder le risque épidémique à l’époque moderne ? — 198
6.4 Attention individuelle et santé publique : vers un « bien commun » ou un « bien public » sanitaire — 208
6.5 La contingence sanitaire et le problème du commerce — 214
Partie III La vigilance en temps d’épidémie, la peste de 1720
7 Les acteurs face à la peste — 221 7.1 Les acteurs traditionnels — 222 7.2 Les acteurs méconnus —— 246
8.1 Dévoiler ou dissimuler la peste ? — 273 8.2 Fuir ou rester ? — 279
8.3 La recherche du coupable — 284
8.4 Soigner la peste : la vigilance médicale — 288
8.6 Tactiques centralisées : cordons sanitaires et mur de la peste — 306 8.7 Approvisionnement et foires — 309
8.8 La vigilance post-épidémique — 315 9 Conclusion — 324 10 Bibliographie — 331
Table des matières
Liste des illustrations — 391 Liste des tableaux — 393 Index des noms de lieux — 395
XI
1.1 La vigilance face à la peste : genèse de la recherche
«La Peste est un de ces fléaux qui peuvent en peu de tems dépeupler un Etat. C’est un ennemi d'autant plus redoutable qu’il vient à nous sans être aperçû, & que soufflant le venin & la mort il n’est pas tant le vainqueur que le destructeur des peuples.»! Ces propos du consul de Toulon Jean d’Antrechaus qui a lui-même affronté l'épidémie de 1721 dans sa ville manifestent la crainte des ravages de la peste sous l’Ancien Régime. Face à cet ennemi nuisible et dévastateur, les populations de l'Ancien Régime ne font toutefois pas preuve de passivité, loin s’en faut. Même si la très haute mortalité suggère, à juste titre, une forme d’impuissance humaine face à toute épidémie déclarée, il convient de considérer les méthodes préventives mises en place.
La peste est une maladie très grave qui est provoquée par le bacille de Yersin (Yersinia pestis) et qui peut prendre différentes formes : la peste bubonique (mortelle dans 40 à 70 % des cas sans traitement), la peste pulmonaire (se transmettant par voie orale et mortelle dans 100 % des cas sans traitement) et la peste septicémique (résultant d’une infection directe par voie sanguine et dont l'issue est toujours fatale sans antibiothérapie). La peste bubonique provient du rat (et d’autres rongeurs) et se transmet à l’homme par l'intermédiaire de la puce? : elle est une anthropozoonose, une maladie de l’homme et de l’animal. Le rat est touché dans un premier temps. Une fois le rat mort, la puce du rat change d’hôte et s'attaque à l’homme, lui inoculant le bacille. L’épizootie précède ainsi l'épidémie humaine, une période de latence séparant la maladie animale de celle de l’être humain.
Entre 1720 et 1722, la peste sévit à Marseille puis dans le reste de la Provence, une partie du Languedoc et le Comtat Venaissin. Les historiens attribuent l’origine
1 Antrechaus, Relation de la peste, pp. 1-2.
2 Alfani/Séguy, La peste : bref état des connaissances actuelles, pp. 15-17 Les recherches récentes évoquent 80 espèces de puces impliquées dans le maintien du cycle de la peste, et environ 200 espèces de rongeurs pouvant jouer le rôle de réservoir.
3 Audoin-Rouzeau, Les chemins de la peste, p. 289. L'épizootie comme présage funeste de l’épidémie à venir est magnifiquement décrite par Camus (Camus, La Peste, pp. 16-30). Le bacille (une bactérie allongée) de la peste est découvert par Alexandre Yersin en 1894 à Hong Kong dans le cadre de la troisième pandémie de peste, tandis que le rôle de la puce comme vecteur de contagion est élucidé par Paul-Louis Simond en 1898. Sur la figure de Yersin, voir Brossolet/Mollaret, Alexandre Yersin : un pasteurien en Indochine.
4 Open Access. © 2023 the author(s), published by De Gruyter. This work is licensed under the Creative Commons Attribution 4.0 International License. https:/doi.org/10.1515/9783111175898-003 du fléau à l’arrivée à Marseille du navire le Grand Saint-Antoine le 25 mai 1720 en provenance de Syrie. Malgré huit décès suspects à bord pendant son trajet, à savoir sept matelots et le chirurgien de bord morts de maladie (la peste n’est pas encore envisagée), le capitaine Chataud reçoit l'autorisation de débarquer sa cargaison dans le lazaret de Marseille. Il s’agit là d’une violation des normes sanitaires de l'époque, qui imposent aux navires dont l’équipage est touché par des morts suspectes de faire quarantaine sur l’île de Jarre, plus éloignée du port. La peste se déclare alors dans le lazaret, puis se répand dans Marseille probablement par l'intermédiaire des puces qui infestent les vêtements. Après une phase de déni, les autorités doivent finalement mettre Marseille en quarantaine. Mais c’est trop tard : en août-septembre 1720, la peste tue près de 1 000 personnes par jour à Marseille. Parallèlement, elle se répand dans le reste de la Provence où elle sévit au cours des mois suivants. Si la situation à Marseille se rétablit dès novembre 1720, la Provence et le Languedoc sont frappés par la contagion en 1721. L'année 1722 marque la fin de la peste de Provence, malgré une rechute à Marseille - beaucoup moins meurtrière toutefois que la première vague.“
L'histoire de la peste de 1720 est bien connue (on se reportera au point historiographique ci-dessous). Partant de cet événement, cette thèse se propose d'élargir la perspective afin d'analyser la vigilance sanitaire mise en place face à la peste dans le cadre spatial et temporel de la côte méditerranéenne française et de la première moitié du xvin’ siècle. L'idée de ce sujet ma été suggérée par le professeur Dr. Mark Hengerer, directeur de cette thèse et auteur de recherches sur l’histoire des ports français. Ce projet s'insère dans le cadre du Centre de recherche interdisciplinaire (Sonderforschungsbereich) de l’Université Louis-et-Maximilien de Munich consacré aux «Cultures de la vigilance». Ce groupe de recherche analyse premièrement l'histoire, les variantes culturelles et les formes actuelles de la vigilance, définie comme le lien entre une attention individuelle et un but supra-individuel, qui dépasse largement la perspective de l'individu vigilant — et dont le bien commun ou la santé publique sont des exemples. La vigilance comprend deuxièmement la communication et les actions concrètes. Elle s'exprime en effet partout où l'individu doit faire attention à quelque chose, et le cas échéant agir en conséquence ou dénoncer un dysfonctionnement.°
4 Pour le récit de la peste de 1720, voir Biraben, Les hommes et la peste, T. 1, pp. 230-306, et l'ouvrage récent de Gilbert Buti : Buti, Colère de Dieu, mémoire des hommes.
5 Brendecke, Warum Vigilanzkulturen?, pp. 10-17 Le projet se veut interdisciplinaire et touche notamment aux domaines du droit (dénonciation, lanceurs d’alerte), de l’ethnologie (vigilance des migrants à la frontière mexicano-américaine), de l’histoire ou encore de la littérature (les dynamiques littéraires d’auto-observation et d'observation d’autrui dans la poésie lyrique allemande médiévale).
1.2 Historiographie de la peste —— 3
Il convient de donner encore quelques précisions au sujet de la genèse de cette recherche. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, elle n’est pas liée à la pandémie de Covid19 puisqu'elle a été entreprise en octobre 2019. Le déferlement d’un nouveau virus au printemps 2020 et les mesures drastiques prises à ce moment-là ont suscité un sentiment contrasté chez moi. D’un côté, l'actualité sanitaire a provoqué un regain d'intérêt important pour l’histoire des épidémies, mais d’un autre côté, la recherche en elle-même a été largement perturbée par les restrictions de circulation et par la fermeture des services d'archives. À cela s’ajoute l'indécision fréquente entraînée par des mesures prises pour une durée déterminée, puis ajustées voire levées, avant d’être renforcées lors des vagues successives. Les sondages dans les archives ont été effectués en partie par commande de sources numérisées, et en partie par des séjours sur place lorsque la situation sanitaire le permettait. De fil en aiguille, un corpus de sources significatif (qui sera présenté plus bas) a pu être réuni.
1.2 Historiographie de la peste
Avant de préciser la problématique de ce travail, il convient de faire le point sur l'historiographie de la peste afin de souligner les nouveaux enjeux représentés par son étude en termes de vigilance.
1.2.1 La peste de 1720 à l’origine d’une riche historiographie
L'histoire de la peste de 1720 a suscité un grand intérêt dans l’historiographie des deux derniers siècles, à commencer par l’ouvrage de Jean-Pierre Papon, prêtre oratorien et historien de la Provence, au tournant du xix° siècle. Quelques décennies plus tard, Gustave Lambert mobilise des archives locales pour reconstituer Phistoire de la peste de Toulon de 1721.” Mais il faut attendre le début du xx° siècle pour disposer de la première grande étude scientifique sur la peste de 1720 -1722 qui s'appuie sur de multiples sources : archives municipales, départementales, hospitalières, livres de raison, mémoires, correspondances privées, etc.® Elle est l'œuvre de Paul Gaffarel et du marquis de Duranty qui, de leur temps, considéraient à juste titre l’histoire de la peste comme un champ en friche : «On se
6 Papon, De la peste ou époques mémorables de ce fléau. 7 Lambert, Histoire de la peste de Toulon en 1721. 8 Duranty/Gaïffarel, La peste de 1720 à Marseille et en France.
demande, en effet, avec surprise comment ces richesses documentaires ont été jusqu’à aujourd’hui si mal exploitées. Serait-ce qu'on a redouté de remuer ces vieux papiers ?»° À la même époque, le médecin Henri Alezais s'intéresse également à la peste de 1720 dans une optique historico-médicale.!° À la fin des années 1930, la peste du Gévaudan (région de la province du Languedoc frappée par la peste en 1720 après Marseille) fait l’objet d’une étude de Pierre Chauvet.”
Ces premiers ouvrages ont été suivis dans la seconde moitié du xx° siècle par des travaux plus globaux, voire monumentaux, qui ont affiné la recherche sur la peste de 1720. À la fin des années 1960 paraît le désormais classique Marseille, ville morte, maintes fois réédité depuis.” L'étude la plus importante aujourd’hui encore demeure l’ouvrage en deux tomes et près de 1 000 pages de Jean-Noël Biraben qu’on pourrait qualifier de «bible de la peste», étude dans laquelle la peste de Marseille et de Provence dispose d’une très large place." Après Biraben, Françoise Hildesheimer a publié plusieurs monographies sur l’histoire de la peste en France, à commencer par sa thèse sur le bureau de la santé de Marseille qui propose une histoire institutionnelle de la lutte contre la peste à partir du fonctionnement d’une institution emblématique.'* Ses autres publications couvrent un spectre plus large et abordent la peste dans le cadre de l’histoire des épidémies dans la France de l'Ancien Régime." L'année 2020 marquée par le Covid-19 correspondait également au tricentenaire de la peste de 1720. Dans ce cadre, un colloque a été organisé sous le titre Loimos, pestis, pestes : regards croisés sur les grands fléaux épidémiques. Le tricentenaire a aussi été l’occasion pour Gilbert Buti de publier un ouvrage de synthèse consacré à la peste de Provence et à sa mémoire."
10 Alezais, La lutte contre la peste et Le blocus de Marseille pendant la peste de 1722.
11 Chauvet, La lutte contre une épidémie au xvnr siècle.
12 Carrière/Courdurié/Rebuffat, Marseille ville morte. Je m’appuie ici sur Pédition de 2016.
13 Biraben, Les hommes et la peste.
14 Hildesheimer, Le bureau de la santé de Marseille.
15 Hildesheimer, La terreur et la pitié ; Fléaux et société : de la grande peste au choléra ; Des épidémies en France sous l'Ancien Régime.
16 Colloque qui s’est tenu au Musée d'histoire de Marseille, du 27 au 30 octobre 2020, et a été retransmis en ligne. Certaines des conférences données viennent d’être publiées dans le recueil : Beauvieux/Bertrand/Buti et al., Marseille en temps de peste.
17 Buti, Colère de Dieu, mémoire des hommes.
1.2 Historiographie de la peste —— 5
1.2.2 L’historiographie de la peste : de multiples approches
L'historiographie de la peste de 1720 et l’historiographie de la peste dans un sens plus large ont intégré durant les dernières décennies différentes approches de la peste comme sujet historique :
A. L'histoire événementielle de la peste, qui couvre la période allant des débuts de la peste noire au milieu du xiv° siècle jusqu’au xvin‘ siècle, voire au xIx* siècle pour les régions ottomanes.'*
B. L'histoire institutionnelle et hospitalière de la peste. Outre le travail central de Françoise Hildesheimer déjà cité", il convient de mentionner les travaux sur les hôpitaux de peste” et les institutions responsables de la santé publique”. Force est de contaster la précocité italienne dans ce domaine.
C. L'histoire des idées et l’histoire culturelle de la peste. Il s’agit principalement d’une histoire de la pensée médicale” et du développement du concept de contagion à travers les siècles. Les nombreuses études allemandes sur la santé et la maladie à l’époque moderne peuvent être classées sous ce point.”
D. L'histoire sociale de la peste. Elle découle d’un champ de recherche relativement récent initié par Giulia Calvi et qui n’avait pas été appliqué à la Provence avant les travaux récents de Fleur Beauvieux qui analysent les mutations urbaines en temps de peste”, l’exercice de la justice?” et les relations sociales”. Les rapports entre épidémie et société peuvent aussi s'inscrire dans une perspective diachronique ainsi que l’a envisagé Frank M. Snowden.
18 Bergdolt, Die Pest: Geschichte des Schwarzen Todes ; Panzac, La peste dans l'Empire ottoman ; Eckert, The structure of plagues and pestilences in early modern Europe ; Naphy/Spicer, La peste noire, 1345-1730 ; Varlik, Plague and empire in the early modern Mediterranean world ; Vasold, Die Pest et Grippe, Pest und Cholera.
19 Hildesheimer, Le bureau de la santé de Marseille.
20 Beauvieux, Constitution, conservation et reconstitution d'archives urbaines en temps de catastrophe ; Stevens Crawshaw, Plague hospitals ; Larguier, Questions de santé sur les bords de la Méditerranée.
21 Cipolla, Cristofano and the plague et Contre un ennemi invisible.
22 Cohn, Cultures of plague.
23 Santer, Confronting contagion ; Stearns, Infectious ideas ; Slack/Terence, Epidemics and ideas. 24 Barras/Dinges, Krankheit in Briefen ; Jütte, Krankheit und Gesundheit in der Frühen Neuzeit ; Holzhey, Gesundheit und Krankheit im 18. Jahrhundert ; Grunewald/Zaunstôck, Heilen an Leib und Seele. 25 Calvi, Histories of a plague year.
26 Beauvieux, Épidémie, pouvoir municipal et transformation de l’espace urbain.
27 Beauvieux, Ordre et désordre en temps de peste ; ead., Justice et répression de la criminalité en temps de peste.
28 Beauvieux, Expériences ordinaires de la peste ; ead., «[...] Payant secouru jusque a la mort.». 29 Snowden, Epidemics and society
E. La micro-histoire de la peste. Proche de l’histoire sociale, la micro-histoire de la peste analyse la lutte d’un village, d’une ville ou d’une région bien délimitée contre le fléau épidémique. Depuis le travail d'Élisabeth Carpentier sur la peste à Orvieto”°, nombreux sont les ouvrages qui proposent une histoire de la peste à l'échelle régionale’. La peste de 1720 n’échappe pas à cette perspective. Parfois, la documentation est telle qu’il est possible de reconstituer la mobilisation d’une petite bourgade face à la peste, comme a pu l’analyser Gilbert Buti pour La Valette, village à proximité de Toulon.” D’autres reconstitutions de la peste de 1720 se focalisent sur des villes durement éprouvées comme Arles?’ ou Sisteron’*, ou même une région précise comme le pays d’Apt*.
F L’anthropologie de la peste. Il s’agit de distinguer l’étude du rapport entre lhumain et la peste (ou les épidémies de manière plus générale)* et Panthropologie physique de la peste fondée sur l'archéologie et l'iconographie.’ Cette dernière s'intéresse principalement aux représentations corporelles de la peste. De manière plus large, la peste est abordée dans le cadre d'ouvrages sur la mort, et ses images et représentations font l’objet d’études récentes qui croisent la dimension artistique et la dimension mémorielle.%°
G. La peste et la littérature. Sous l’Ancien Régime, la contagion occupe tellement les esprits qu’une «littérature de peste» surabondante se développe. Deux ouvrages très imposants lui confèrent la visibilité qui lui est due.“
30 Carpentier, Une ville devant la peste.
31 Jillings, An urban history of the plague ; MacKay, Life in time of pestilence ; Frandsen, The last plague.
32 Buti, La peste à La Valette.
33 Caylux, Arles et la peste de 1720-1721.
34 Magnaudeix, Et en cas de peste.
35 Bruni, Le pays d’Apt malade de la peste.
36 Flahault/Zylberman, Des épidémies et des hommes ; Ruffié/Sournia, Les épidémies dans l'histoire de l'homme ; McNeill, Plagues and peoples.
37 Chevé, Les corps de la contagion ; Chevé/Signoli, Les corps de la contagion.
38 Bertrand, Les narrations de la mort et Mort et mémoire ; Vovelle, Mourir autrefois.
39 Boeckl, Images of plague and pestilence ; Lynteris, Plague image and imagination ; Müller, Die Pest ; Gilman/Totaro, Representing the plague.
40 Coste, Représentations et comportements en temps d’épidémie ; Hobart, La peste à la Renaissance : l'imaginaire d'un fléau.
1.3 Les antécédents : la peste à l’état endémique (1346-1670) —— 7
1.2.3 L’historiographie de la peste face au Covid
La pandémie de Covid a puissamment relancé la recherche sur Phistoire des épidémies et pandémies. Bon nombre de chercheuses et chercheurs se sont inspirés de l’expérience du confinement vécue en 2020 pour entamer une recherche historique sur les épidémies et en livrer une histoire diachronique. Cette méthode est adoptée tant au niveau sanitaire“! qu’au niveau religieux“. Le danger de relire l'histoire à partir de l’expérience contemporaine vécue est bien présent. Panachronisme constitue sans doute le principal risque de cette méthode. En revanche, s'interroger sur l’origine des quarantaines, des confinements et du contrôle de la mobilité des personnes dans une perspective historique a tout son sens. De même, les récurrences dans le discours politique, sanitaire ou religieux peuvent être mises en exergue.
L'historiographie de la peste empreinte de l’expérience du Covid insiste sur le pouvoir des épidémies qui façonnent les sociétés. La thèse véhiculée par ces travaux est que les grandes épidémies sont l’occasion de tels bouleversements sociaux, économiques et démographiques que des sociétés entières s’en retrouvent profondément transformées.“ Une épidémie peut signifier une rupture, mais lorsque la maladie épidémique prend ensuite un caractère endémique, il s’agit de trouver le meilleur moyen de s’en accommoder.
1.3 Les antécédents : la peste à l’état endémique (1346-1670)
L'histoire globale de la peste est ponctuée par trois grandes pandémies : la première, la peste dite «justinienne» (en référence à l’empereur byzantin Justinien) frappe le pourtour méditerranéen (l’ensemble du monde connu à l’époque) entre le vI? et le vu‘ siècle de notre ère, causant autour de 30 millions de morts.“ La
41 Dedet, Les épidémies (voir surtout le chapitre «Grandeur et décadence d’une maladie pandémique : la peste», pp. 31-59) ; Fangerau/Labisch, Pest und Corona.
42 Hamidovié, Les racines bibliques ; Martin, Les religions face aux épidémies.
43 Deleersnijder, Les grandes épidémies dans l'histoire. Cet ouvrage traite successivement de la peste d'Athènes, de la peste antonine et de la peste de Cyprien, de la peste de Justinien, du mal des ardents ou ergotisme, de la peste noire, de la lèpre, de la variole, de la syphilis, des retours de la peste, du typhus, du choléra, de la tuberculose, des grippes espagnole, asiatique et de Hong Kong, du sida, de la poliomyélite et du Covid. Voir aussi : Gerste, Wie Krankheiten Geschichte machen. 44 Sur cette première pandémie, voir Little, Plague and the end of Antiquity Pour les pestes antérieures, comme la peste d'Athènes (racontée par Thucydide) ou la peste antonine, le doute subsiste. On n’est pas certain qu'il s’agisse bien de la peste bubonique. Le typhus ou la variole sont parfois cités. Dans l'Antiquité, le mot «peste» (loimos en grec et pestis en latin) désigne en effet les pestilences au deuxième pandémie est la peste noire du Moyen Âge, qui tue entre 25 et 40 millions de personnes au milieu du xIv° siècle, et qui se poursuit durant quatre siècles. Enfin, la troisième pandémie part de Chine à la fin du xix° siècle et dure jusqu’en 1945. Elle tue 12 millions de personnes en Inde, mais son impact en Europe est relativement faible.“
La peste noire du xiv° siècle inaugure une période de près de 400 ans où la présence de la peste en Europe est pratiquement constante. Entre 1347 et 1536, des poussées de peste ont lieu en moyenne tous les 11-12 ans, puis entre 1536 et 1670 tous les 15 ans.“ La peste est alors dite «endémique» : elle demeure à bas bruit dans la population, frappant de temps en temps, jusqu’à ce qu’une résurgence entraîne une épidémie.
La peste noire est consécutive aux avancées mongoles en Asie et dans une partie de l’Europe au xrr° siècle. En 1346, alors que les Mongols assiègent le comptoir génois de Caffa en Crimée, ils mènent la première guerre bactériologique de l’histoire puisqu'ils balancent des cadavres pestiférés par-dessus les murailles de la ville et infectent les occupants génois. De nombreux Européens meurent, mais les survivants s’embarquent sur des navires et contaminent l'Occident.‘ Ainsi, entre le xiv° et le xvir° siècle, se produit en Europe une unification bactériologique par la peste noire.“ Les conséquences démographiques et psychologiques en sont incomparables. En France, la peste débarque à la fin de l’année 1347 et provoque une mortalité très élevée en 1348. Entre un tiers et la moitié de sa population périt.* Dans l’ensemble de l’Europe, une mortalité très haute entraîne un dépeuplement sans précédent.5° sens large, donc toutes sortes d’épidémies avec une forte mortalité et un impact psychologique majeur sur les populations.
45 Mollaret, Peste.
47 Le microbiologiste Mark Wheelis relève que si le siège de Caffa a bien constitué une guerre bactériologique efficace, cet épisode n’aurait eu qu’un impact mineur sur la propagation de la peste dans le reste de l’Europe. Le commerce maritime se poursuivant, les réfugiés de Caffa n’ont vraisemblablement représenté qu’un des flux de navires et caravanes infectés parmi de nombreux autres. Wheelis, Biological warfare at the 1346 siege of Caffa.
48 Emmanuel Le Roy Ladurie parle d’ «unification microbienne du monde». Voir Le Roy Ladurie, Un concept : l'unification microbienne du monde, pp. 628-629 pour la définition du concept et pp. 646-647 pour le récit des débuts de l'épidémie.
50 Pour une histoire de la peste noire (dynamique, propagation, mortalité), voir Benedictow The Black Death. Sur la peste noire comme rupture démographique et anthropologique : Bergdolt, Der schwarze Tod ; Reinhardt, Die Macht der Seuche.
14 la vigilance dans le domaine sanitaire —— 9
Si la peste noire prend de court l’Europe médiévale et lui assène de lourdes pertes démographiques, des réflexions sur la contagion se développent et des moyens de lutte commencent à être mis en œuvre dans les décennies suivantes, lorsque la peste prend un caractère endémique et devient un mal connu.” On considère que la peste a une origine divine, mais des thèses médicales sont également formulées. Dans un premier temps, la théorie aériste domine ; elle professe que la peste est présente dans lair en raison d’une conjonction particulière des planètes ou d’un climat précis. On recherche également une origine humaine au fléau. Les étrangers, les voyageurs, les lépreux, mais surtout les juifs sont stigmatisés comme responsables de la peste. Aux xvi‘-xvii‘ siècles, la théorie dite contagionniste est mise au goût du jour avec Girolamo Fracastoro et Athanasius Kircher. Des mesures concrètes pour se prémunir de la peste sont évoquées : la fuite, les substances odoriférantes, les amulettes, l'absence d'activité sexuelle et d’alcool. À cela s'ajoutent des mesures de santé publique avec la constitution de bureaux de la santé et un recours toujours plus important aux quarantaines dans des établissements appelés lazarets.”?
Après 1670, la peste disparaît du territoire français pendant 50 ans avant de ressurgir brusquement et de façon inattendue à Marseille, puis dans le reste de la Provence entre 1720 et 1722. On considère cette épidémie comme une des dernières épidémies de peste d'importance que l’Europe ait connue. Pour la France en particulier, elle marque la fin de l’«ère de la peste»*.
1.4 La vigilance dans le domaine sanitaire
Cette thèse a pour ambition d'analyser la vigilance sanitaire face à la peste sur la côte méditerranéenne française dans la première moitié du xvirI° siècle. Lier la vigilance aux enjeux sanitaires dans une perspective historique est en effet une démarche qui n’a jamais été entreprise. En revanche, la vigilance sanitaire (ou veille sanitaire) est bien connue au niveau épidémiologique. On parle même des
51 Voir notamment le récent ouvrage de Katharina Wolff qui analyse l’évolution dans les théories médicales et le quotidien de villes pestiférées à partir de l'exemple de trois villes allemandes (Nuremberg, Augsbourg et Munich) : Wolff, Die Theorie der Seuche.
52 Castex/Kacki et al., Prévention, pratiques médicales et gestion sanitaire au cours de la deuxième pandémie de peste. Les auteurs de l’article soulignent la mise en place d’infirmeries de peste dès la fin du xvi' et le début du xvir' siècle.
53 Biraben, Les hommes et la peste, T. 1, pp. 118-129. Dans le reste de l’Europe, quelques épidémies ont encore lieu à la fin du xvIn® et au début du xix° siècle. Elles ont toutefois un caractère très sporadique.
vigilances sanitaires (au pluriel) dans différents domaines médicaux : le sang (hémovigilance), les médicaments (pharmacovigilance), les vaccins (vaccinovigilance) ou encore les dispositifs médicaux (matériovigilance).* La pandémie de Covid19 a également été l’occasion de nombreux appels à la vigilance de chefs d’État et de la création, en France, d’une «carte de vigilance» qui classe les zones en couleurs différentes selon le risque sanitaire.”
Étymologiquement, le terme de vigilance vient du latin vigilantia et n’est pas attesté en français avant la fin du xiv° siècle, époque à laquelle il a le sens d’«insomnie». Au xvr° siècle, il prend un sens plus actif pour signifier une «surveillance qui a pour but de prévoir, de prévenir ou de signaler» et une «habitude de veiller, soin vigilant, attention». Au siècle des Lumières, l'Encyclopédie (1765) propose une définition plus précise : «attention particuliere à quelque événement ou sur quelqu’objet. Le grand interêt donne de la vigilance. La vigilance est essentielle à un général. Sans la vigilance, le philosophe bronchera quelquefois ; le chrétien ne fera pas un pas sans tomber ».” La vigilance est ici consécutive à un intérêt et une attention soutenue, ce qui suppose un investissement de la personne vigilante dans une situation donnée et exclut toute passivité.
Si la sémantique française considère «vigilance» et «surveillance» comme quasiment synonymes l’une de l’autre, la définition analytique de la vigilance dans le projet «Cultures de la vigilance » opère une distinction. La vigilance est comprise comme une attention individuelle exercée dans un but supra-individuel. Au lieu de ne considérer que le top down d’une manière monolithique, il s’agit d’envisager la participation de la base et d’ouvrir la porte sur le bottom up.
J'adjoins à la notion de vigilance le terme de risque car il souligne le caractère actif des acteurs devant la contingence de la peste. Celle-ci n’est pas simplement un danger, elle devient un risque si on reprend la distinction de Niklas Luhmann qui considère les dangers comme des événements externes et les risques comme des dommages causés par les décisions personnelles. Le risque dépend donc de la perception du danger de l'acteur. Le danger surprend la passivité de l’acteur alors que le risque présuppose son activité. La peste constitue certes un danger ou une menace extérieure, mais l’absence d’action préventive constitue un risque. Je
54 Valleron, La veille et la surveillance épidémiologiques, pp. 146-147
55 Pour plus de détails, voir mon article : Demichel, Des vigilans Echevins à la pharmacovigilance. 56 Étymologie tirée du Centre national de ressources textuelles et lexicales : https:}wwwenrtl.fr/ety mologie/vigilance [consulté le 15.05.2023].
57 Diderot/d’Alembert, Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, vol. 17 p. 267b. Pour plus d'informations sur la sémantique de la vigilance dans la langue française, voir : Demichel, Vigilance, vigilant.
58 Luhmann, Soziologie des Risikos.
14 la vigilance dans le domaine sanitaire —— 11 postule ainsi l’existence du risque sanitaire au début du xvirr' siècle, que l’on peut notamment constater dans les mécanismes de prévention. La santé n’est qu’un domaine parmi d’autres des cultures du risque qui se développent à l’époque moderne.”°
La lutte contre la peste pose un certain nombre de questions épidémiologiques, politiques, économiques ou encore religieuses. Tout en gardant à Pesprit l'ignorance qu’avaient les populations de l’Ancien Régime des virus et des bactéries (rappelons la découverte de la microbiologie, avec notamment Pasteur et Yersin, à la fin du xix° siècle), il semble pertinent de poser la question de la présence de la vigilance dans ces populations : comment s’exprimait-elle ? Qui étaient les acteurs vigilants ? Quelles étaient les réponses politico-religieuses à une épidémie ? La population jouait-elle un rôle dans la lutte contre les épidémies ? Comment s’organisait la prévention épidémique et sur quoi reposait-elle ?
Ce faisceau de questions qui constituent la problématique de mon travail conduit à délaisser l’histoire événementielle de la peste déjà bien traitée pour s'intéresser à l’histoire de la vigilance face à la peste qui s'exerce sur une plus longue durée et qui offre de nouvelles perspectives heuristiques. Reste à expliciter le cadre spatio-temporel de l'analyse.
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