Read here

Lire la communication-monde au XXIe siècle

Bertrand Cabedoche · 2023

222,191 words · about 15 h 34 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Licence: CC BY-NC-ND 4.0 · repository export licence (OAPEN) · Cabedoche, Bertrand (2023), Lire la communication-monde au XXIe siècle, open access publisher - licensed CC BY-NC-ND 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0/)

Text from OAPEN Library and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Bertrand Cabedoche
Language
French
Published
2023
Length
222,191 words · about 15 h 34 min
Sections
25 reader sections
Text
Digital text
Rights
CC BY-NC-ND 4.0 · repository export licence (OAPEN)

 

Contents (25)
  1. Front matter about 3 min
  2. Chapitre 1 under 1 min
  3. CHAPITRE 3 3.1. Une dérive techno-rétiologique accélérée à partir about 15 min
  4. Introduction about 5 min
  5. Chapitre 1 about 49 min
  6. CHAPITRE 2 On ne peut pas ne pas communiquer about 45 min
  7. Chapitre 3 about 1 h 26 min
  8. CHAPITRE 4 Le renouvellement de la réflexion critique au seuil du xx° siècle about 1 h 47 min
  9. Chapitre 5 about 1 h 21 min
  10. Chapitre 6 about 1 h 14 min
  11. Chapitre 7 about 1 h 2 min
  12. Chapitre 8 about 1 h 13 min
  13. Chapitre 9 about 1 h 44 min
  14. CHAPITRE 10 Le temps remet toujours les pendules à l'heure about 1 h 41 min
  15. Chapitre 1 about 9 min
  16. Chapitre 2 about 6 min
  17. Chapitre 3 about 6 min
  18. Chapitre 4 about 8 min
  19. Chapitre 5 about 7 min
  20. Chapitre 6 about 12 min
  21. Chapitre 7 about 9 min
  22. Chapitre 8 about 14 min
  23. Chapitre 9 about 24 min
  24. Chapitre 10 about 26 min
  25. Table des matières about 7 min

Continue:

Front matter

communication-monde au XXI° siècle

Bertrand Cabedoche Préface de Jean-Chrétien Ekambo et postface de Peter Dahlgren

Les Presses de l'Université d'Ottawa

Chapitre 1

12. Des périmètres extensibles à l'envi dans les convocations académi gÜES osi ioio nE E SE a E EREE EE ES

1.4. Un acte de naissance incertain sessssiiuisiscriesissceriesresissinssses

CHAPITRE 2 Des terrains d'application débridés chez les acteurs... 2.1. Des attributions significatives de l'élargissement

des enjeux aux Nations unies... 2.2. Un certificat de « bonne santé économique »

dans le référentiel des entreprises... 2.3. Une appropriation stratégique par les corps

intermédiaires associatifs et syndicaux... 24. Une tension palpable entre valeurs spirituelles

2.5. La communication internationale, terre d'élection

dé là dONR sde xX

CHAPITRE 3 3.1. Une dérive techno-rétiologique accélérée à partir

d'u XDE SRI: is less ei hell isesi 75 3.2. Le développement d’un « capitalisme voyou »,

3.4. Les positionnements tiers, entre multilatéralisme

CHAPITRE 4 Le renouvellement de la réflexion critique au seuil duo Siècle. E tinnssinetetenernes 129 4.1. Les apports de la sociologie « à la française » 129 4.2. La recherche erratique de modèles politiques

pour une alternative Grédible.sssssssisssns ses 146 4.3. La compréhension plus fine des jeux diplomatiques

pour le leadership mondial... 165 CHAPITRE 5 L'explosion des espaces d’expérimentation critique avec la conscience croissante des périls sesssississsisciriiniss 199 5.2. Le décrochage, modalité de la lutte contre

les effets négatifs de la mondialisation... 222

Conclusion de la partie I Une « communication internationale » vide (ou trop pleine)

DEUXIÈME PARTIE Du resserrement au décentrement

CHAPITRE 6 Un regard-monde dans le champ des sciences humaines CE SOCIAIRS Rene rennes 255 6.1. L’affirmation d’un savoir non cumulatif

Sommaire

6.2. Une mise à distance du « sens commun » porté

CHAPITRE 7 Le glissement des paradigmes de la publicisation de l'information scientifique... 7.1. Des configurations sciences/médias plus ouvertes,

à la convergence des regards-monde ...s.sss.sssssssssrissrissrtsssisss ert 7.2. L'évolution des rapports sciences/société 7.3. La recherche de modèles procéduraux d'expertise

dans la transcientificité reese aane T AREE 7.4. Une exigence croissante en faveur

CHAPITRE 8 L’affirmation depuis la France d’une pensée commumécationnelle:.s.sassssmarhhienehhi anni 8.1. Un tri immédiat parmi les offres théoriques

déja CONSHTUÉES iiis insine ieren in En E EErEE EEES E Rt 8.2. La construction d’un regard-monde, à l'écart

CHAPITRE 9 9.1. La (re)constitution d’une architecture de la pensée

communicationnelle depuis l'Europe... 9.2. Les influences dominantes nord-américaines

9.3. Le désaxement des productions scientifiques

vers K Estet VOEN. sirisser ea a ai 9.4. Les influences « à bas statut » du Moyen-Orient

ét.du «monde arabes nn ana 9.5. Des productions scientifiques sur l'Afrique, en Afrique

et avec l'Afrique, en attente de reconnaissance...

CHAPITRE 10

10.2. Le glissement du système-monde d’'Immanuel Wallerstein xi xii

Conclusion de la partie II De la « communication internationale »

Conclusion générale Pour une posture de décentrement ieii 497

Postface Une œuvre magistrale et un tournant décisif pour la recherche et les débats scientifiques

Peter DaM OTON oieee iinne EEEE R A REE EE 521 Références bibliographiques... 531 Biographie de l'auteur... 605

ApS AGE. ere rs sas a a EEE 608

Le traité d'un monde commun

‘auteur a beau renoncer à des titres d'élévation, pourtant bien

mérités, l'ouvrage que nous offre Bertrand Cabedoche correspond, sans hésitation aucune, à un «traité ». Son profond contenu revêt ce niveau de complétude sur un sujet bien identifié, objet déjà reconnu comme « académiquement constitué » : la communication internationale. Le propos est autant positif que formel, comme le requiert le standard de tout « traité » établi par les Encyclopédistes depuis le xvur siècle, in tempore non suspecto. J'assume cette qualification élogieuse : ce livre est bel et bien un « Traité de communication internationale ».

L'auteur tente pourtant de priver son opus d’une telle étiquette savante, le réduisant modestement à « un ouvrage qui entend se positionner théoriquement, et ce, de manière critique ». Peine perdue. La linéarité de l'architecture du livre crée, dès le sommaire, un effet d'annonce crédible et respectable. Posons-en clairement la nature. Ce livre n’est pas un manuel d'histoire. Il n’est pas davantage une sorte de parvis sur lequel sont jetés des faits du passé, dérobés çà et là dans la longue histoire de la discipline communicationnelle. Bien au contraire, toutes les données disposées ont été rangées derrière une rationalité construite progressivement, par un chercheur qui connaissait dès le départ la destination à laquelle il conduisait son lecteur.

Les auteurs qui ont nourri chacun des énoncés de Bertrand Cabedoche (plus de 5 000 références consignées en quelque quarante-cinq années de recherche dont une infime sélection est reprise ici) seront surpris par la nouvelle intelligence, ainsi attribuée à leurs écrits ou à leur pensée. Grâce à ces confrontations patiemment construites et plus que d’autres auteurs, Bertrand Cabedoche a perçu, derrière la planétarisation consacrée par « la fin » de la Guerre froide, l'éclosion xiv d’une discipline académique qui se bâtissait en France, en marge des normes empirico-fonctionnalistes des écoles américaines de journalisme. Depuis, la nouvelle et jeune science ayant l'ambition d'étudier la communication dans sa globalité bouscule les frontières étanches des facultés universitaires. Ses docteurs se faufilent désormais sans complexe, dans la cohorte des diplômés traditionnels des sciences politiques, de la philosophie, de la philologie, de la sociologie, de l'ingénierie acoustique, etc.

L'auteur de ce livre observe attentivement le mouvement. Étudiant, il assiste à cette convergence des sciences de l’homme et de la société, jusque-là recroquevillées sous leur manteau classique et traditionnel. La confluence vers une interdiscipline n’est toutefois pas le résultat de la transdisciplinarité — on traverse le champ de la communication, mais on ne s’y arrête pas, constatait Daniel Bougnoux — mais le fruit d’une féconde sérendipité, conjonction de plusieurs génies en vue d’une découverte supérieure par rapport au patrimoine de recherche initial.

Bertrand Cabedoche parvient à (re)découvrir et (dé)montrer que, avant que la communication n’explose au xx! siècle, il y eut un « resserrement » scientifique, obtenu à la faveur des « offres disciplinaires et théoriques voisines ». C’est avec cette incubation française des sciences de l'information et de la communication (sic) que, finalement, en tant qu'observateur avisé, il a pu rendre compte de l'apport décisif des « contributions hors frontières » qui ont permis le déploiement d’une branche de la recherche en communication se voulant internationale. C’est surtout par une plus large intelligence des enjeux mondiaux de la communication que Bertrand Cabedoche appelle à une posture, inconfortable et exigeante, qu’en conclusion il désigne par le « décentrement ». Cette autodiscipline permanente lui permet de se sortir de la prison d’une étroite chronologie de la recherche française, pour prendre acte de l'enrichissement de la pensée communicationnelle par des apports provenant de tous les continents.

Cette vision particulière de l’épistémè communicationnelle naît de l'ancrage de l’auteur dans la science historique de Fernand Braudel, dont il a profondément intériorisé l'impératif d’une « temporalité de longue durée », et qui dépasse très largement l’hermétisme de l’histoire rectiligne et anecdotique traditionnelle. Bertrand Cabedoche applique ainsi à l’histoire des médias et des outils de communication les recettes méthodologiques que Braudel a déployées pour écrire sa Grammaire des civilisations (1987), en tant qu'étude des mentalités et des particularités en vue de la participation des identités à la construction d’un monde en coexistence.

L'auteur parvient ainsi à proposer une grille de lecture des faits contemporains de communication sous le concept de communication-monde, dont la première formulation signifiante et structurante revient à Armand Mattelart. C’est en cette même mouvance portée par Fernand Braudel que se retrouve Immanuel Wallerstein, dont le renouvellement des concepts fondateurs de système-monde et économie-monde enrichit l'héritage.

Cela étant dit, nous devons écarter la modestie de Bertrand Cabedoche pour ne pas réduire ce livre à un simple répertoire bibliographique, ni même à un « ouvrage de synthèse de fin de carrière », comme le (sous-)qualifie son auteur. Le résultat vaut nettement plus, car l’œuvre témoigne de la maturité d’un chercheur éprouvé, particulièrement éclairé, inspiré et accompli, en presque un demi-siècle d’un itinéraire académique personnel qui ne pouvait que le conduire à la passion pour un « objet planétaire ».

Tout compte fait, dans l’univers de la communication internationale, l'homme et l’œuvre de Bertrand Cabedoche ne sont donc pas deux entités étanches. Campant sur les cinq continents, ce professeur de classe exceptionnelle, investi corps et âme dans les activités de partenariat et de coopération internationale depuis son Université Grenoble Alpes, n’a eu de cesse de se poser des questions d'ordre épistémologique sur ce qui, avec la communication internationale, semble pourtant être son « objet de connaissance » de prédilection. Ainsi, lorsqu'une vingtaine d’entre nous avait répondu à l'invitation de Bernard Miège à l’occasion des 15 ans de la revue Les Enjeux de l'information et de la communication (n° 17/2, 2016) pour témoigner de la mise en œuvre plurielle de notre objet commun de recherche — la communication internationale — au regard de nos prestations sectorielles à travers le monde, notre collègue Bertrand avait déjà choisi de renverser les plats : « l'appellation communication internationale n'existe ni en tant que concept, ni en tant que champ, catégorie, théorie, école, discipline ou filière ». Ce fut un bruyant appel à la refondation. Et il fut positivement entendu. À partir de là, beaucoup se mirent à souhaïter que le besoin d'état des lieux que venait d’éveiller ce confrère puisse aboutir un jour à une (re)mise en perspective qui mobiliserait la somme des enjeux scientifiques de la communication internationale, dépasserait l’espace francophone et engloberaïit l’espace-monde de la recherche.

XV xvi

L'investissement du chercheur comme de l’auteur était donc déjà aperçu comme heuristique. Il se justifie davantage encore, quand « les parcours de vie et les itinéraires disciplinaires conduisent notamment à interroger les méthodologies ». Bernard Miège avait déjà montré cette fécondité du croisement entre parcours scientifique et « histoire subjective ». Nourrie de cette contingence, la présente publication était donc fort attendue par ceux qui connaissaient tant l’homme que son domaine de prédilection. Dans ce livre, le plus éclairant demeure le témoignage des itinéraires, non pas seulement le sien propre, mais ceux que l’auteur a pu dénicher chez les auteurs convoqués, à l’image de ce que livre l’ouvrage autobiographique de l’économiste tiers-mondiste Samir Amin : « Né au Caire en 1931 de parents tous deux médecins, père égyptien et mère française (...) Je garde un souvenir précis des raisons qui m'ont amené, très tôt adolescent, à adhérer à l'idéal du socialisme ».

Pareille disposition constructionniste, défendue par Bertrand Cabedoche en conclusion, aurait pu écraser le texte d’égocentrisme. Mais l’auteur prend option de s’effacer régulièrement derrière les cours qu'il a dispensés à travers les continents, se contentant, apparemment, de répéter dans son ouvrage l’exégèse de la communication internationale, comme si cette science s'était faite ailleurs et sans lui. Personne n’est dupe : lorsque le chercheur détricote « l'expressioncaméléon » de la communication internationale, la distanciation convaincante s'exerce comme le résultat d’une érudition critique de mérite si personnel.

Tout paraît alors facile pour le lecteur. Ce dernier comprend vite le superficiel de la sémantique d’internations, qui colle pourtant organiquement au syntagme de communication internationale et déborde les territoires géopolitiques censés s’y être impliqués. De même, l’auteur ne s'attarde guère sur les médias transnationaux, si prépondérants pourtant pendant la Guerre froide 1945-1990. Ses rappels des faits de communication internationale ne visent qu’à rafraîchir la mémoire pour ne pas perdre de vue les objectifs hors frontières poursuivis, à travers leurs médias, par les puissances étatiques. Car le plus intéressant dans ce Traité est que Bertrand Cabedoche vient, de manière inédite et explicite, envisager la communication-monde sous un angle tout à fait nouveau et singulier : celui des acteurs anonymes. Cela ramène la réflexion dans la sphère de la culture et, de ce fait, élargit les optiques de la recherche et des chercheurs.

En d’autres termes, il ne s’agit plus de focaliser le regard sur ces sujets des relations internationales que sont principalement les États. Il n’est même plus question de s'arrêter aux seuls autres acteurs de la sphère mondiale que sont les corps intermédiaires, associations, syndicats et institutions religieuses, ou les entreprises multinationales, groupes armés ou rebelles, majors des médias, etc. Le livre sous nos yeux va plus loin encore. Il nous apparaît essentiel de souligner le regard particulier que l’auteur braque sur la subjectivité dans sa nouvelle approche des acteurs de la communication-monde. Nous reconnaissons que nous aurions pu plagier la belle citation d’Adolfo Marino offerte par Bertrand Cabedoche, si éclairante de sa propre démarche : « (...) le Foucault des commentateurs indiens (...) est différent de celui des philosophes d'Europe de l'Est ou du Foucault sud-américain ou japonais ».

Une conviction émerge de cette lecture si originale de la communication-monde au xxF siècle : l'approche des acteurs en communication internationale n'aurait jamais réussi à opérer en dehors de la subjectivité. Effectivement, les enjeux de cette communication-monde ont longtemps épousé la platitude du clivage de la Guerre froide, Est-Ouest, entre les socialistes et les capitalistes. Mais cette science engagée a fait long feu. L'Histoire récente a fini par démentir les théories prospectives enseignées, avec enthousiasme d’abord dans le tiers-monde, à partir des fameux ouvrages des Américains Wilbur Schramm (1949) et Daniel Lerner (1958) sur les médias de masse comme vecteurs de la « modernité » dans les pays décolonisés après la Seconde Guerre mondiale.

Certes, sous le couvert de la coopération internationale entre anciens colonisateurs et nouveaux États promus indépendants, le flot médiatique provenant du Nord se présentait, pudiquement, en tant que « facteur de lutte contre le sous-développement » et « outil pour s'attaquer à la pauvreté ». En réalité, pourtant, le centre nordique redoutait la pauvreté à la périphérie, perçue comme « origine de la tentation communiste ». À ce propos, Bertrand Cabedoche a déjà su voir, dans une excellente réévaluation du rapport McBride (Cabedoche, 2011a), que derrière les mots et les discours se profilent en vérité des acteurs, chacun porteur d’une visée « hégémonique ». Notre chercheur s'insinue ainsi, de façon si judicieuse, dans le sillon déjà creusé par l’Hispano-Colombien Jesús Martin-Barbero quand celui-ci nous invite à percevoir les médias d’abord comme outils de médiations socioculturelles, la domination de ces outils n'étant xvii xviii jamais éternelle ni définitive. Comme pour dire que le jeu des acteurs demeure signifiant en tout lieu, en dépit des contrats conclus et des moyens utilisés pour ne faire entendre au Sud que les voix du Nord.

En plus de cet intérêt pour les acteurs de la communication internationale, il nous plaît à souligner ce qui se découvre dans ce livre sous l'appellation de « communication symbolectale ». Il ne s'agit guère ici de faire de la sémiotique à l’'emporte-pièce. Par cette expression, le lecteur est invité à plonger non seulement dans des espaces publics informels, que le langage de Georges Balandier avait qualifiés de « Brazzavilles noires », mais aussi à aller à la rencontre des agents invisibles qui peuplent ces espaces. Ce sont eux qui finissent par créer ce que Bertrand Cabedoche (re)}nomme « nouvel espace public plébéien ». Ces acteurs, de genre si insolite, ne sont pas identifiables sur les radars officiels de la géographie politique, ni repérables à travers les dispositifs techniques modernes de la géolocalisation, et encore moins consignés dans les fichiers informatiques d’état-civil. Les acteurs de la communication-monde sont, en fait, si éparpillés et si insaisissables qu'il n’y a que le concept de « guerre asymétrique », adopté par et dans les académies militaires, qui devient, a contrario, la preuve de leur existence ainsi que de leur résilience.

Dans ce contexte, l'intérêt heuristique s’accentue, accordé par le chercheur à l’ensemble des jeux discursifs inventés dans les corps sociaux disposés en marge de la modernité standardisée et normée par les technologies actuelles de progrès social. Et l’auteur ne peut qu'être tenu en estime lorsqu'il reconnaît tirer son inspiration, notamment, de Michel de Certeau. Car les arts de faire langagiers qui émergent depuis les continents pris pour arriérés ne peuvent relever d’un simple butin d'opérations de « braconnage ». Ils doivent au contraire être pris pour des résultats de ce que Bruno Ollivier qualifie de « potentialités tacticiennes ».

Opportunément, cette considération de la trivialité est largement traitée dans l'ouvrage, faisant état par exemple des Cultural Studies et marquant la revanche du pauvre sur la culture dominatrice des mandarins. Mais la lecture du texte de Bertrand Cabedoche invite à dépasser cette explication de la popularisation en termes de « grammaires des résistances », comme l'avait suggéré Achille Mbembe à propos de l'imagination politique dans les post-colonies. En réalité, il s'agit ici de comprendre et d'appréhender les enjeux de la communication globale autrement qu’en termes binaires dominant/dominé ou maître/esclave. Le sociologue indo-britannique Arjun Appadurai y était déjà parvenu. Ainsi, les références au ressort identitaire ne constituent pas l'unique trajectoire de vie pour les individus et les sociétés, qui peuvent se réapproprier des culturèmes rencontrés ici et là à travers l’espace-monde.

La valeur cardinale de l'ouvrage de Bertrand Cabedoche consiste ainsi à briser la ligne du temps, qui a jusqu'ici servi de trame substantielle à la discipline des Relations internationales, dont les sujets principaux sont les États. Certes, cet attribut singulier a prêté au champ de la communication internationale les contours d’un objet d'étude circonscrit sur le plan scientifique. Mais pour se sortir de ce piège de la linéarité historique, il fallait un lourd fonds d'érudition à l’auteur pour pouvoir s'octroyer un matériau solide de critique et d’interprétation. Très peu pouvaient échapper, en effet, au piège d’enfermer étroitement l'explication de l’objet « communication internationale » dans ses origines de la Seconde Guerre mondiale et de «la guerre psychologique », si l’on tient ici compte de la réalité révélée dans les recherches d'Yves Winkin sur les origines américaines des SIC.

Cela étant, sur le plan épistémologique, l’auteur s'est efforcé — avec succès — de construire une trajectoire de la pensée communicationnelle où, en fait, le projet disciplinaire de traitement de la communication internationale n'apparaît pas comme un reflet servile de l’histoire des relations internationales. La rationalisation esquissée par Bertrand Cabedoche est une originale (re)construction d’un domaine de recherche spécifique. En fin de compte, ce qui constitue bien un Traité de communication internationale se lit aussi comme un manuel, répondant aux besoins de formation et d'enseignement. Il constitue un vecteur des connaissances les plus actuelles à propos d'un sujet et d’une matière qui, à l’ère des réseaux socionumériques et des hoax en folle circulation, transforme chaque individu en acteur du jeu qui se déroule sur la scène mondiale.

Par ailleurs, au niveau de la recherche, il y a désormais lieu de prendre en considération une tendance qualitative portée par les chercheurs autochtones en faveur des problématiques qu’Alain Kiyindou a su ranger sous l'étiquette de « pratiques émergentes », et dont le caractère collectif laisse à penser que ce n’est pas uniquement en termes consuméristes qu’il convient de scruter le transfert vers le continent africain du flot des applications technologiques actuelles. Ainsi ne doit-on plus méconnaître la production éditoriale locale, en dépit d’un déficit de visibilité accéléré par la sophistication des normes d'enregistrement qui s'imposent au niveau de la Toile.

xix

XX

Précédemment déjà, Bertrand Cabedoche (20194) réactive toute une littérature scientifique africaine majeure relative à la communication, dont il s'emploie depuis longtemps à révéler la consistance, malgré les résistances. Non pas pour une simple démonstration d’érudition, mais aussi pour en souligner les insuffisances, par ailleurs relevées par les observateurs africains rigoureux. Les propositions théoriques inventoriées par l’auteur ont ainsi le mérite d’être définitivement éloignées de la naïveté millénariste des « galeries de portraits magnifiés des ancêtres », que listent encore certains griots africanistes. Dès lors, lorsque l’auteur soutient l'affirmation d’une « pensée communicationnelle stimulée depuis l’ Afrique », il ne professe nulle utopie. Il réussit à reposer la « contribution à l’affinement des concepts et théories » des chercheurs d’Afrique et des chercheurs sur l'Afrique, par un croisement fécond d'observations et de problématisation profonde.

Je retrouve ici ce qui constitue la plus grande fertilité de l’œuvre de Bertrand Cabedoche, que je rapproche de l’ouvrage de philosophie politique offert par Hannah Arendt : Condition de l’homme moderne, dont l'édition française n’est apparue qu'il y a quarante ans.

Le premier rapprochement concerne « l'explosion » et «le déploiement » qu’évoque dans son livre Bertrand Cabedoche. Hannah Arendt avait déjà rendu hommage à l’action individuelle ainsi qu’à la capacité de l'individu à innover et à prendre des initiatives fécondatrices. Elle avait alors écrit avec pertinence : « le fait que l’homme est capable d'action signifie que de sa part on peut s'attendre à l'inattendu et qu’il est en mesure d'accomplir ce qui est infiniment improbable ». D'autre part, Bertrand Cabedoche a dépassé le blocage théorique de la fracture numérique pour s'autoriser une vue optimiste de la science produite au sein des pays jusque-là pris pour attardés technologiques. Hannah Arendt avait, de son côté, prêché également un humanisme positif : « chaque homme est unique, de sorte qu’à la naissance, quelque chose d’uniquement neuf arrive au monde ».

Le deuxième rapprochement entre Bertrand Cabedoche et Hannah Arendt est en rapport avec la discipline de la communication internationale elle-même. D'abord, la philosophe a clairement situé le «monde moderne » à partir des « premières explosions atomiques », donc de la Seconde Guerre mondiale. Le « monde moderne » est alors différent de « l’époque moderne » dont les débuts sont fixés au xvr? siècle. Ensuite, Hannah Arendt a dû renverser la vieille hiérarchie de la tradition philosophique, mettant au premier plan la vita activa et reléguant au second la vita contemplativa. Enfin, Arendt ne considère plus l’action comme relevant de la dimension humaine de l'être individuel, mais bel et bien des hommes, envisagés dans leur pluralité, en rapport avec leur vie sur terre et par rapport à autrui.

Nous retrouvons ici la substance même de la communication-monde, que la philosophe américaine avait préféré dénommer : «monde commun ». Enfin, le philosophe Paul Ricœur avait préconisé de décrypter l’action de l’homme moderne comme un fait réalisable, non pas dans la sphère privée, mais en relation avec d’autres êtres humains, dans l’espace public, fût-il mondialisé, pourrait-on être tenté d'ajouter.

Pour cette seule continuité déjà, l'ouvrage de Bertrand Cabedoche sur la communication-monde accède donc, pour moi, au rang de Traité d'un monde commun.

Jean-Chrétien D. Ekambo

Professeur de l’Institut facultaire des sciences de l'information et de la communication de Kinshasa (IFASIC)

Président de la Société congolaise des sciences de l'information et de la communication (Sic’co)

xxi

Introduction

Ne pas laisser les mots penser à notre place

Toute querelle terminologique recouvre une querelle idéologique.

Régis DEBRAY ême à considérer que le terme « idéologie » ne souffre d'aucune M ambigüité, l'équivalence suggérée par Régis Debray ne peut qu'être partielle. Elle renvoie aux années soixante-dix quand, au moment où les sciences de l'information et de la communication entament leur déploiement en France, la sémiologie de Roland Barthes s'investit dans le décodage des connotations terminologiques des discours, plutôt que dans les études sur la réception, alors largement développées dans les pays anglo-saxons. La pensée critique s'est déjà enlisée par son enfermement dans un « théâtre althussérien humainement désert », dont Henri Lefebvre recommande la distanciation. Elle se débat ensuite pour ne pas se laisser asphyxier par les annonces tapageuses du retour au libre arbitre du sujet-consommateur, puis par les faux performatifs portés par les discours annonciateurs de la « société de l'information ». Dans ce contexte d’une communication mondialisée à l'entrée du troisième millénaire, le champ supposé couvert par la locution nominale communication internationale reste un non-pensé, autorisant de ce fait son envahissement débridé et naturalisé dans l’espace public.

Communication internationale se dispose ainsi comme un sésame, de nature à libérer la construction des imaginaires sociaux et les positionnements tactiques des acteurs. Bien que — et du fait que — le syntagme nominal soit marqué par le flou, sa convocation devient aujourd’hui incontournable chez tous les acteurs, quels qu'ils soient.

Un premier décryptage devrait alors permettre d'identifier quelques grandes options théoriques, plus ou moins assumées, auxquelles se raccrochent les croyances avec l'explosion de la référence à cette communication internationale. L'analyse permettra d'en observer les résonances dans l’espace public, dont la conjugaison ne peut être que plurielle. Le parcours de distanciation s'engagera alors pour qu'au-delà des mots, les enjeux apparaissent plus clairement, dans leurs énoncés et leur hiérarchie (partie I).

Après ce cheminement dans le labyrinthe des offres publiquement disposées par les acteurs sociaux, le resserrement s'avérera nécessaire autour d’un patrimoine scientifique académiquement constitué. À cet égard, la pensée communicationnelle, au sens de constitutive d’un « territoire disciplinaire », se présente disponible, dans un premier temps à partir de la France. La remontée des filières, depuis les revues qualifiantes des laboratoires et publications de référence de la discipline, légitimera un premier niveau de la distanciation recherchée. À l'entrée du troisième millénaire, l'abondance des sur-significations sociales de « communication internationale » — par trop polémiques, polysémiques, idéologiques... — obligera à repenser et (re)disposer l'objet autour du concept, enfin structurant de communication-monde (partie II).

Pour dépasser un resserrement purement franco-français dans ce repérage des enjeux communicationnels à l'échelle planétaire, il conviendra de privilégier la richesse née du dialogue scientifique avec des espaces scientifiques offshore, sur chacun des continents. L'ouverture obligera à cette confrontation contradictoire, constitutive de ce que nous désignons par décentrement. A fortiori quand l’objet traité — la communication-monde — l'y convie, par définition.

PREMIÈRE PARTIE

De l'éclosion à l'explosion défaut de faire sens en soi, communication internationale produit des effets de sens, bien au-delà de ce que l’abondance de sa convocation et l'impression de familiarité immédiate vis-à-vis de lunivers évoqué peuvent laisser croire. Objet culturel, communication internationale assigne le débroussaillage terminologique au repérage d’une doxa, où ces effets de sens jouent à plein. Mais plutôt que de viser à confondre la locution nominale à partir de la posture surplombante, prétentieuse et paresseuse de l'observateur qui se défendrait d’être lui-même un être culturel, il nous faut penser la frivialité, au sens proposé par Yves Jeanneret. La démarche conduit à considérer la circulation de l’objet culturel — savoirs, valeurs morales, catégories politiques, expériences esthétiques — pour ne consacrer ni son anoblissement, ni sa déchéance, mais plutôt sa résonance sociale, politique, idéologique. Le projet suppose se déplacer au-delà de ce qu'autorisent les analyses sémio-descriptives et « passer de l’autre côté du miroir ». Chaque appropriation d’un objet culturel est ainsi comprise comme un enrichissement historique. Elle nourrit la configuration de nouveaux espaces symboliques, porteurs de sens et de liens, sans que ceux-ci ne s’émancipent totalement, ni de la reprise stricto sensu, ni de la reconstruction permanente de l’objet et de ses formes. L'analyse se doit également de décrypter les convergences de cette circulation triviale avec les propositions des écoles de pensée théoriques — plus lentement sédimentées, plus profondément éprouvées et plus systématiquement mises en perspective — dont les auteurs s'emparent et qu'ils (dé)construisent avec plus ou moins de référence/déférence. L'exercice est compliqué, invitant à considérer hors frontières les trois « commerces », symboliquement distingués par Michel de Montaigne : celui des amis (transculturalité des relations domestiques), celui des femmes (métissages des lignées), celui des livres (production et diffusion des savoirs sans bornage). Yves Jeanneret en retraduit les énoncés en langage contemporain, désignant les champs des rencontres, des négociations et des données.

Pour ne pas surcharger le débroussaillage, déjà engagé sous le signe de l'abondance et de la complexité, la pensée communicationnelle en tant que savoir construit et institué se révèle comme une première entrée, pour une mise en perspective salutaire. Le chercheur s'engage ainsi à la rencontre ouverte des interpellations et confrontations requises par et avec les instances politiques, médiatiques, citoyennes.

Le sablier est alors effectivement retourné, comme le propose Fernand Braudel. À partir d’une convocation terminologique réifiée de communication internationale, il s'agit d'aborder la vie académique des institutions et savoirs scientifiques, faite du cheminement des concepts, de l’affinement des méthodes, mais aussi des juxtapositions contradictoires des énoncés théoriques, des confrontations des écoles de pensée, des frottements parfois vifs et abrasifs des débats épistémologiques... Considérées comme dépositaires d’un savoir non cumulatif, les sciences humaines et sociales doivent déjà combattre pour leur seule reconnaissance, quand des sciences exactes plus affirmées par leur antériorité renvoient à des conceptions par exemple mathématiques de la communication et à des définitions tranchées de l'international. Pratiquer ainsi une démarche déductive ouvre à un premier questionnement : que nous dit déjà le mot-clé dans la composition syntaxique des acteurs ? Alors que les discours de ceux-ci sont généralement dépourvus de tout affichage référentiel, le chercheur se doit de retisser les liens, plus ou moins fidèles, plus ou moins conscients, plus ou moins avertis des enjeux, notamment scientifiques.

Dans cette première partie, c'est donc à l’aune des confrontations des discours construits et des métadiscours des chercheurs en sciences humaines et sociales que la locution nominale communication internationale sera éprouvée. Choisir cette entrée vise essentiellement à la (re)formulation d’une pensée critique, dont les premiers pas, terminologiques avant d’être thématiques, puis théoriques, politiques et

De l'éclosion à l'explosion enfin idéologiques, passent par la déconstruction de « communication internationale » et sa réassignation hors du rang de concept.

Au terme du répertoire ainsi reconstitué dans cette première partie, l'expression se révélera en effet trop généreuse — parfois même dans certaines convocations des chercheurs —, mais finalement peu opérationnelle, en soi, pour le démêlement des enjeux planétaires et leur compréhension profonde au troisième millénaire, qu’il nous faudra alors reconsidérer dans une seconde partie, à vocation plus épistémologique.

Chapitre 1

Le plus délicat est toujours de faire la distinction entre une querelle de mots et une querelle de fond.

Bertrand RUSSELL

A cadémiquement parlant, la locution nominale communication internationale semble consacrée en tous lieux de la planète. L'étudiant la découvre dans les intitulés des cours d'enseignement supérieur, voire des mentions de diplômes universitaires comme à l'Institut de traduction, d’interprètes et de relations internationales de l'Université de Toulouse, à la Universidad de la Sabana de Bogota, à la Communication University of China de Beijing, à l’Université pontificale catholique du Minas Gerais de Belo Horizonte au Brésil, à la Hanze University of Applied Sciences de Groningen, à l'Université islamique Imam Muhammad bin Saoud de Riyad, à l'International Relations Institute of Cameroon, à l’Unitec Institute of Technology d’Auckland, ou au Geert Hofstede Consortium qui regroupe la Beckett University de Leeds, l'International University of Languages and Communication de Milan et la Vilnius University of Lithuania, etc.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…