Read here

Les couleurs de la vieillesse

Dominique Dirlewanger · 2018

144,461 words · about 10 h 7 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Licence: CC BY-NC-ND 4.0 · repository export licence (OAPEN) · Dirlewanger, Dominique (2018), Les couleurs de la vieillesse, open access publisher - licensed CC BY-NC-ND 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0/)

Text from OAPEN Library and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Dominique Dirlewanger
Language
French
Published
2018
Length
144,461 words · about 10 h 7 min
Sections
11 reader sections
Text
Digital text
Rights
CC BY-NC-ND 4.0 · repository export licence (OAPEN)

 

Contents (11)

Continue:

Front matter

à ; à br ci ée? e Ka ke Ge

| DÖMINIQÜE | RIRÉEWANGE

Histoire culturelle des représentations de la vieillesse en Suisse et en France (1940-1990)

Chapitre 1

Construction intellectuelle de l’entre-deux-guerres, le concept de «vieillissement démographique» émerge lors des controverses qui opposent les milieux populationnistes et néomalthusiens en France, mais également selon des modalités particulières dans les milieux familialistes helvétiques. Au cœur de ce débat politique, la relation postulée entre le dynamisme économique et la baisse du niveau de natalité constitue l’enjeu de la réflexion qui mobilise la science démographique. Apparue à la fin du ster siècle, l’idée qu’une nation puisse vieillir ne constitue pas une évidence. Lorsque les sciences naturelles décrivent les phénomènes de sénescence, il s’agit essentiellement de processus individuels et non de problèmes collectifs. Dans les représentations politiques, les effets du vieillissement sur la prospérité d’un pays sont décrits de manière confuse. Traduit médiatiquement, le vieillissement de la population fournit un terrain fécond pour détailler les composantes du modèle de la vieillesse grise.

La Seconde Guerre mondiale suspend momentanément les discussions scientifiques, mais le vieillissement démographique constitue un élément important du débat lors de la mise en place des systèmes de retraite. Si la rhétorique politique après 1945 continue de se développer avec une grille de lecture héritée des années 1930, une nouvelle littérature grand public (4 ouvrages entre 1946 et 1979) participe à la reconnaissance du concept de «vieillissement» et envisage un possible rajeunissement de la nation. Nous concentrerons nos analyses sur la discussion démographique en France à l’aide de la littérature produite par les démographes (20 articles de revues savantes entre 1895 et 1954). Cette production scientifique met en lumière l’expertise des démographes qui jouent un rôle moteur dans la diffusion du concept. Avec les travaux statistiques et démographiques, les articles de vulgarisation scientifique issus de la presse des années 1950 offrent un premier corpus cohérent de sources (10 articles), complétées d'émissions radiophoniques (2 sujets). Exemples du «bon client» médiatique, les experts démographes martèlent un discours récurrent sur les effets néfastes du «vieillissement de la population» et livrent des prévisions inquiétantes sur l’avenir des sociétés industrielles. Au tournant des années 1980, la première assemblée mondiale de l'Organisation des Nations Unies sur le vieillissement fournit le prétexte à de nouveaux articles sur le sujet (13 articles).

Ce chapitre revient en quatre temps sur les origines scientifiques des polémiques à propos du vieillissement démographique. Un premier moment s'attache à l'émergence de la notion et à son évolution dans la France de la première moitié du xx‘ siècle. Les caractéristiques du débat en Suisse sont ensuite précisées pour la période de l’entre-deux-guerres. Puis la diffusion médiatique du concept est étudiée depuis 1950 jusqu’à la fin des années 1970. Enfin, la Conférence sur le vieillissement organisée par PONU en 1982 constitue la consécration mondiale de la notion. Question technique et politique au cours de l’entre-deux-guerres, le vieillissement de la population quitte le champ politique pour devenir un sujet de société durant les années 1960. Si cette actualité participe à la publicité inédite de la vieillesse dans les représentations médiatiques, la mise en scène des réflexions démographiques rend visible des conceptions concurrentes, entre l’optimisme du corps médical qui espère soigner le vieillissement individuel et le pessimisme des statisticiens qui ne cessent de rappeler la charge collective que représente la vieillesse.

La pensée démographique découvre le vieillissement

Au moment où la plupart des pays européens connaissent une baisse de la natalité et une croissance de la longévité humaine, la pensée démographique conceptualise le vieillissement non plus en terme individuel, mais comme un enjeu social. L'évolution de la structure par âge permet aux statisticiens d'isoler un groupe distinct et homogène («les vieux»), alors que le choix de la frontière des âges traduit une représentation figée de l'entrée dans la vieillesse. Comme l'analyse Patrice Bourdelais, l’histoire du vieillissement de la population remonte à la fin du xr siècle'. Au centre des réflexions en économie politique, les analyses sur la population constituent un domaine sensible de la statistique qui identifie la force et la richesse d’un pays au nombre de ses habitants. Pionnier de la statistique démographique, Jacques Bertillon (1851-1922) publie un premier article consacré à la «dépopulation de la France» en 1895. En reliant de manière rigide les évolutions de la natalité et de la mortalité, Bertillon illustre un raisonnement clos sur lui-même: «lorsque l'on meurt beaucoup, cela fait de la place, et il y a aussitôt beaucoup de naïssances pour combler les vides». Ce raisonnement mécanique trouve son explication dans une métaphore d'inspiration biologique et botanique résumée dans un article de 1904:

«On peut comparer encore une société humaine à une forêt d'une étendue déterminée. Dès que le bücheron fait des clairières dans la forêt, les rejets et les stolons bourgeonnent de toutes parts, et la forêt se reconstitue, sans qu'on ait à s'occuper de son peuplement. S'il en est autrement, c'est qu'il y a quelque vice, quelque germe malfaisant qui contrarie l'effet bienfaisant de la nature. Il faut alors que le forestier recherche cette cause de stérilité et la détruise; qu'il écarte la dent dévastatrice des chèvres et les autres animaux nuisibles qui détruisent les jeunes pousses de sa forêt. Mais que dire de celui qui, contre un pareil malheur, n'imaginerait autre chose que d'écarter

! Patrice BourDELAIS, L'Age de la vieillesse.… ? Jacques BERTILLON, «De la dépopulation de la France», Journal de la Société de statistique de Paris, n° 12, décembre 1895, p. 431.

la hache du bücheron et de conserver ses arbres indéfiniment! Il n'arriverait qu'à vieillir inutilement sa futaie, et, finalement, serait vaincu dans cette lutte contre la mort; car, la loi des sociétés vivantes, des forêts comme des nations, c'est le renouvellement perpétuel des êtres. L'œuvre impossible tentée par ce forestier ignorant n'est autre que celle que conseillent les médecins trop confiants dans leur art. »

Si le lecteur perçoit ici une pique adressée aux «médecins trop confiants», cette dernière comparaison a suscité de nombreuses réactions critiques, notamment des hygiénistes qui luttaient en faveur de mesures sanitaires destinées à réduire la mortalité‘. La simplicité du raisonnement sera facilement reprise après la Première Guerre mondiale et jusqu’à la fin des années 1950. Nombreux sont les démographes français qui s'inquiètent des pertes humaines dues à la Grande Guerre, notamment parce qu’elles s'ajoutent aux effets de la dénatalité. En 1914, 40 millions de Français sont numériquement dépassés par 68 millions d'Allemands ou 45 millions de Britanniques. Véritable «prêt à penser», le vieillissement désigne, sans les expliquer, de nombreuses relations complexes entre natalité, mortalité et nuptialité. La population française ne retrouvera son niveau d’avant 1914 qu'avec la conjugaison du baby-boom et de immigration des années 1950°. En France, le vieillissement «par le haut» a un rôle bien moins important que le vieillissement «par le bas» qui résulte de la diminution de la natalité®. En effet, l'augmentation de la part des individus âgés dans la population totale ne s'explique pas seulement par l'allongement de la durée de vie.

7 Jacques BERTILLON «Parallélisme des mouvements de population dans les différents pays d'Europe», Journal de la Société de statistique de Paris, n° 10, octobre 1904, p. 345-348. Cité par: Patrice BourpeLaIs, L'Age de la vieillesse, p. 107.

Patrice BourDpELAIs (éd.), Les hygiénistes: enjeux, modèles et pratiques, (xvur-xx siècles), Paris: Éditions Belin, 2001, en particulier la contribution de Yankel Fıyarkow, «Statistique sanitaire et volontés politiques: le cas parisien au tournant du siècle», p. 97-117.

5 Jacques DurÂqQuIER, Histoire de la population française. Volume 4. De 1914 à nos jours, Paris: Presses universitaires de France, 1988, p. 78.

6 Didier BLANCHET, «Évolutions démographiques et retraites: quinze ans de débat», Population et sociétés, bulletin de l'INED, n° 383, octobre 2002.

Autour de la Seconde Guerre mondiale, l’opposition de la France et de l'Allemagne dans les analyses démographiques se renforce par le biais de métaphores qui valorisent a Jg jeune nation allemande» face à la « vieille France». Cette idée qu’une population peut vieillir exprime également la peur d’un déclin national français. Fondée en 1896 par Jacques Bertillon, l’Alliance nationale contre la dépopulation profite de ce climat pour développer et pour diffuser une «pédagogie de l'inquiétude» autour de la dénatalité®. L'Alliance se donne pour ambition d’alerter l’opinion sur les conséquences néfastes d’une croissance moindre de la population française. Durant les années 1930, Fernand Boverat (1885-1962), président de l’Alliance, organise un véritable groupe de pression nataliste et familialiste. Le démographe de renom multiplie les conférences et les publications qui ne cessent de fustiger «/e péril de la dénatalité»’. Son engagement conservateur imprime un ton moralisateur, et même raciste, à certaines de ses interventions”. En 1946, Fernand Boverat publie un premier livre, Le Vieillissement de la population, entièrement consacré à la question. Dans son ouvrage, le démographe ouvre la réflexion à partir de la question des retraites:

« Quelles ressources aurai-je lorsque je serai vieux? se demandent avec inquiétude la plupart des Français. [...] L'effort qui peut être fait par une nation pour assurer la sécurité de ses vieillards ne dépend pas des décisions du législateur, mais du rapport entre le nombre des producteurs et celui des gens âgés. Le problème des pensions de vieillesse touche directement presque tous les Français. Il faut souhaiter qu'à ce titre il les décide à étudier la situation démographique de la France, à laquelle la plupart d'entre eux se sont si peu intéressés jusqu ici.»

7 Hervé Le Bras, Le sol et le sang: rhétoriques de l'invasion, La Tour-d’Aigues: Éditions de l’Aube, 2016, P 37-43.

$ Patrice BourpeLaïs, L'Age de la vieillesse..., p. 137-141.

? Fernand BovERAT, «Le danger de la dépopulation française», Alliance d'hygiène sociale, Congrès de Mulhouse, 2-4 octobre 1931.

10 Fernand BOvERAT, La Race blanche en danger de mort, Paris: Éditions de l'Alliance nationale pour l’accroissement de la population française, 1931.

1 Fernand BOvERAT, Le Vieillissement de la population, Paris: Les Éditions sociales françaises, 1946, p. 9.

En écho à la création de la Sécurité sociale, cette rhétorique qui oppose les «producteurs» (actifs en emploi) aux «gens âgés» (inactifs à la retraite) s'inspire des critiques de l'Alliance nationale contre la dépopulation qui stigmatisent les implications sociales des déséquilibres démographiques. Dénonçant le spectre d’une France «pays de vieillards», le démographe souligne les effets combinés de l’accroissement de la longévité humaine et de la baisse de la natalité qui accélèrent le vieillissement français. Sans tenir compte des phénomènes migratoires ou de la croissance de la production, Boverat résume les conséquences néfastes du vieillissement des individus: baisse du contingent militaire, baisse du rendement du travail, baisse de la production nationale, baisse des rentrées fiscales, augmentation du déficit public et de l’endettement, etc. Ce scénario dramatique conduit l’analyse du vieillissement démographique vers des considérations sur les populations «vieillies» et vers des jugements péjoratifs sur la vieillesse. Hérité des représentations démographiques du xIx* siècle qui teintent l’image des personnes âgées d’une coloration grise, le vieillissement alimente une conception dramatisée du déclin collectif de la Nation. Si l’analyse confond la dépopulation et le vieillissement dans un scénario fiction catastrophiste, Boverat fournit pour la première fois une synthèse facile d’accès. Accusée de manquer de dynamisme et de produire des travailleurs moins performants, la population âgée devient de plus en plus visible, ce qui suscite l'émergence de jugements dépréciatifs sur la vieillesse en général”.

Sans faire l’objet d’un débat scientifique, la notion de vieillissement démographique s'impose dans les discours qui suivent l'introduction des retraites durant l'après-guerre. Or, c’est avant la Seconde Guerre mondiale que le concept a été étudié de manière systématique par Alfred Sauvy (1898-1990), économiste et démographe de renommée internationale. Après son entrée à la Statistique générale de la France, ce polytechnicien prononce une conférence à la Société de statistique

2 Pat THANE (éd.), À history of old age..., p. 283-305.

5 Paul-André RosenTAL, L'intelligence démographique: sciences et politiques des populations en France (1930-1960), Paris: Éditions Odile Jacob, 2003, p. 120-136; voir également: Michel Louis Lévy, Alfred Sauvy: compagnon du siècle, Paris: La Manufacture, 1990.

de Paris, intitulée «La population française jusqu’en 1956, essai de prévision démographique». Sauvy emploie pour la première fois en 1928 le terme de «vieillissement de la population» dans ce commentaire des naissances et des décès où le vieillissement a «pour effet d'élever la mortalité générale et d'abaisser la natalité». Par la suite, les travaux d'Alfred Sauvy sur les effectifs par âge de la population française sont sollicités pour évaluer l’équilibre futur du budget des assurances sociales!" À la manière des bulletins météorologiques qui anticipent les évolutions du temps qu’il fait ou des prévisions budgétaires proposées par les économistes, le statisticien cherche désormais à prédire les tendances démographiques!*. La symbolique du vocabulaire retenu illustre le lieu commun du poids que les vieillards font peser sur la société. Sur ce point, Patrice Bourdelais ose une hypothèse psychologisante en rappelant ou Alfred Sauvy, né en 1898, a perdu la plupart de ses camarades dans les tranchées de la Grande Guerre, ce qui le conduit à s’imposer dans un milieu professionnel où les personnes de moins de 45 ans sont peu nombreuses”. Le poids des aînés a-t-il déterminé la perception d’un déséquilibre entre les groupes d’Âges au sein de la population ?

Le rôle d'Alfred Sauvy dans la diffusion de ces questions mérite une attention particulière, même s’il est difficile d'apprécier son rôle tant que ses archives personnelles n’auront pas été étudiées. Influent par ses réseaux et par sa légitimité d’expert, proche des milieux dirigeants, Alfred Sauvy conserve en tout temps son autonomie en se tenant suffisamment éloigné de l’action politique. Conseiller économique du libéral Paul Reynaud, comme d’un ministre du Front populaire,

14 Alfred Sauvy, «La population française jusqu'en 1956», Journal de la Société de statistique de Paris, n° 12, décembre 1928, n° 1, janvier 1929. Cité par: Patrice BourpeLaIs, L'Age de la vieillesse, p. 117.

5 Alfred Sauvy, «Le vieillissement de la population et la Sécurité sociale», Revue française du travail, n° 3, juillet 1946, p. 201-210. Voir: Élise FELLER, Histoire de la vieillesse, p. 258-277; Paul-André RosenTAL, L'Intelligence démographique, p. 164-165.

" Hervé Le Bras (éd.), L'invention des populations: biologie, idéologie et politique, Paris: Éditions Odile Jacob, 2000, p. 48-50.

17 Patrice BourDELAIS, L Âge de la vieillesse, p. 114.

Sauvy renforce sa notoriété jusqu’à la fin des années 1950 grâce à une posture de spécialiste apolitique. Après avoir dirigé l’Institut de conjoncture (1937-1945), Alfred Sauvy fonde l’Institut national d’études démographiques (INED) qu'il dirige de 1945 à 1962'%. Délégué français à la Commission de la population de PONU (1947-1981), il devient par la suite président de l’Union internationale pour l'étude scientifique de la population. Également professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, autrement appelé Sciences Po (1945-1959), il devient le rédacteur en chef de la revue Population qui bénéficie dès son lancement d'un rayonnement international. Sans être un organe de vulgarisation, la revue s'adresse prioritairement aux universitaires, aux parlementaires, aux médecins ou aux avocats, ainsi qu'aux élites économiques. Membre du Conseil économique et social (1947-1974), Alfred Sauvy possède une solide reconnaissance intellectuelle qui contribue à ancrer la notion de vieillissement démographique dans l'opinion.

Dans ses travaux, Alfred Sauvy traduit en termes vulgarisés ses propres inquiétudes natalistes'”. Grâce au concept de vieillissement, le démographe offre une image simple et facile à comprendre, alors que les réflexions sur la natalité et sur la mortalité constituent des démarches intellectuelles complexes. Sans avoir besoin de décrire longuement le phénomène, le projet nataliste d’un «rajeunissement» national semble aller de soi et peut aisément s’imposer avec la force de l'évidence. Le lien explicite entre «vieillissement» et «rajeunissement», déjà évoqué par Bertillon en 1895, illustre un glissement de notions individuelles vers des concepts valables pour des sociétés entières. Disponible au début de l’année 1944, l'ouvrage de Sauvy intitulé Richesse et population consacre un chapitre entier au «vieillissement et [au] problème des retraites»®. En 1952, la première édition de la

18 Sur le réseau de Sauvy avant 1945, voir: Alain DROUARD, Une inconnue des sciences sociales, la fondation Alexis Carrel (1941-1944), Paris: Édition de la Maison des sciences de l’homme, 1992. Sur le rôle de PINED dans l'après-guerre, voir: Paul-André RosenTAL, L Intelligence démographique.…, p. 139-156.

Philippe ALBOU, L'image des personnes âgées à travers l'histoire, Paris: Éditions Glyphe, 1999, p. 111.

20 Alfred Sauvy, Richesse et population, Paris: Payot, 1943. Ce texte est également publié dans la Revue française du travail en juin 1946.

Théorie générale de la population dans la prestigieuse « Bibliothèque de sociologie contemporaine» aux Presses universitaires de France assoit l'autorité intellectuelle de son auteur”.

Au cours des années 1950, les travaux démographiques sont toujours en quête d’une reconnaissance scientifique. Alors que les jeunes démographes de l'INED partagent globalement les objectifs du mouvement nataliste, ils s’éloignent des méthodes utilisées par l'Alliance nationale contre la dépopulation et ne s'accordent pas sur les estimations de l’évolution de la population française. La qualité des études d’Alfred Sauvy et de l'INED, reconnue par l’État et par les entreprises privées, éclipse progressivement l'influence de l'Alliance nationale. Exemple de ce déclin, celle-ci propose en 1959 l'introduction d’un manuel scolaire de démographie «rédigé en France à l'intention des Français», ce qui conduit à la publication d'un manuel élémentaire en 1960, remplacé un an plus tard par un ouvrage réalisé par un chercheur de lINED?.

Le débat nataliste entre la Suisse et la France

En Suisse, les discussions de politiques sociales se nourrissent des débats français et allemand sur le vieillissement de la population. Alors que la population suisse atteint 3,9 millions d'habitants en 1914, la croissance n'est que de 500 000 personnes jusqu’en 1945. La baisse de la natalité s’observe dès la Première Guerre mondiale: une femme sur quatre née entre 1911 et 1915 reste sans enfant pendant Pentredeux-guerres”#. Cette stagnation démographique est la plus importante depuis le zw siècle. Le recul du taux de natalité helvétique (21,2 %o en 1920 à 15,9 %o en 1940) comparable à celui de la France (21,4 %o

# Alfred Sauvy, Théorie générale de la population, Paris: Presses universitaires de France, 1952

"7 Paul-André RosenTAL, L Intelligence démographique.…, note 32 p. 328.

2 Kurt SEIFERT (éd.), Chronique Pro Senectute. De l'aide aux indigents au soutien à toutes les personnes âgées, Zurich: Pro Senectute Suisse, 2007, p. 14.

en 1920 à 14,6 %o en 1938) nourrit une hantise «des berceaux vides». Dénonçant un «suicide collectif», plusieurs politiciens conservateurs fustigent les dangers moraux issus de l'urbanisation ou de la baisse du nombre d’enfants par femme. Ces dénonciations sont relayées en France comme en Suisse par des associations catholiques qui combattent le recul des naissances au nom de valeurs morales supérieures, telles la famille et l'autorité de l'Église’. En Suisse, la politique de la famille devient un instrument d’affirmation nationale”.

Comme le signale l’historienne Céline Schoeni, la pensée nataliste joue un rôle prépondérant dans la multiplication d'initiatives favorables à l'instauration d’un système d'allocations familiales”. La France représente un «modèle» en matière de politique sociale pour les milieux familialistes helvétiques. La loi française de 1932 a introduit un premier socle d’allocation familiale obligatoire auprès des employeurs de l’industrie et du commerce, puis le système a été étendu en 1938 à l’ensemble de la population active. En Suisse, aucune loi nationale n’est adoptée, toutefois un Comité suisse pour la protection de la famille est créé en 1931. Ce comité bénéficie de l’appui des principales forces politiques du pays. Les affinités culturelles avec la France se trouvent renforcées par les élites politiques et par les réseaux associatifs, notamment catholiques, qui entretiennent des contacts étroits. Ces réseaux s'organisent d’ailleurs à une échelle supranationale”. Les craintes du vieillissement de la population conduisent à une

# Voir la série d’articles dans la Gazette de Lausanne: G. Ricasst, «Chronique suisse: les berceaux vides», 15.04.1930; G. Téraz, «La race qui se renie», 17.04.1930; E. REYMOND, « La race qui se renouvelle», 23.04.1930.

# Matthias Ruoss, Fürsprecherin des Alters..., p. 164 et p. 172.

2 François HÔPFLINGER, «Politique de la famille», in: Dictionnaire historique de la Suisse, URL: http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F16586.php, version: 24.06.2010. 7 Céline ScHoENI, Travail féminin: retour à l'ordre! L'offensive contre le travail des femmes durant la crise économique des années 1930, Lausanne: Éditions Antipodes, 2012, p. 25-26.

# Christophe Capuano, «Une structure d’action et de mobilisation familialistes à l’échelon transnational: La Ligue internationale pour la Vie et la Famille (1927- 1939)», in: Olivier Darp, Nathalie SévizLa (éd.), Le phénomène ligueur en Europe et aux Amériques, Metz: Centre de recherche universitaire lorrain d’histoire, 2011, revalorisation du modèle familial bourgeois lors des discussions sur le vieillissement démographique en Suisse. Le développement des politiques familiales et l’offensive contre le droit au travail des femmes mariées constituent un point de convergence des discussions”.

Pendant l’entre-deux-guerres, la notion de vieillissement démographique apparaît timidement en marge des débats sur la politique familiale en Suisse. En 1927, lors des premières discussions sur le financement de l’assurance vieillesse, les experts mathématiciens de l'Office fédéral des assurances sociales (OFAS) publient des études, afin d'établir «le mouvement et l'état de la population suisse» selon «différentes classes d'âge». Comme en France, le recul de la natalité enregistré au cours des années 1920 laisse imaginer qu’un fort changement risque de se produire encore, mais cette évolution en cours ne suscite pas d'inquiétude particulière. Comme le souligne le Message du Conseil fédéral du 29 août 1929 : « Dans ces conditions, on ne saurait, sur ce point, tirer des observations du passé des conclusions définitives pour l'avenir.» Si les «bases démographiques de l'assurance vieillesse et survivants» doivent encore être assurées, le Conseil fédéral semble surtout préoccupé par le développement démographique inégal entre cantons «vieillissants» et cantons «jeunes»”. Concernant les relations intergénérationnelles, le Conseil fédéral relève que le poids de la vieillesse sur les jeunes générations risque de s’alourdir au fil des années:

«[...] la composition de la population subira une transformation très sensible quant à la force respective des classes d'âge. Selon toutes probabilités, le nombre des personnes âgées de plus de 65 ans s'accroitra fortement par rapport à celui des personnes âgées de 20 à 64 ans. TI. Ja la charge des rentes allouées aux personnes âgées de 65 ans et plus doit être supportée par les contemporains âgés de 20 à 64 ans, elle deviendra donc toujours plus lourde pour ceux-ci. vi?

2 Gisela Bock, «Pauvreté féminine, droits des mères et États-Providence», in: Histoire des femmes en Occident. Le XX siècle..., p. 405.

3 Message du Conseil fédéral du 29 août 1929, AFS 17, p. 403.

51 Philippe WANNER, Âges et générations: la vie après 50 ans en Suisse, Neuchâtel: Office fédéral de la statistique, 2005, p. 11-34.

32 Message du Conseil fédéral du 29 août 1929..., p. 404.

Alors que les prévisions jusqu’en 1950 ne sont «pas trop pessimistes», le Conseil fédéral ajoute que la situation sociale et économique est trop incertaine pour s'engager de manière définitive sur l’organisation de l'assurance vieillesse. Dans le contexte politique précédant la crise économique des années 1930, la question de l’équilibre entre les générations ne conduit pas à des conclusions alarmistes, seules quelques préoccupations natalistes voient le jour en marge des discussions sur la création d’une assurance vieillesse.

Au cours des années 1930, la question du vieillissement de la population en Suisse accompagne le mouvement de «Défense spirituelle». Ce mouvement politique et culturel proclame les valeurs fondamentales du pays afin de surmonter les divisions de partis et de classes. Sous l'impulsion du catholique conservateur Philipp Etter, le Département fédéral de l’intérieur donne un caractère officiel à ce programme. En 1938, le conseiller fédéral associe la baisse du taux de la natalité à un péril national qu’il faut combattre. Cette même année, le directeur du Bureau fédéral de la statistique, Carl Brüschweiler, donne une conférence radiophonique durant laquelle il dramatise la «crise de population» de la Suisse consécutive à la baisse de sa natalité. En Suisse, la question du vieillissement démographique se focalise dès lors sur le problème de la natalité et des politiques familiales.

L'inauguration de la Landi, l'Exposition nationale de Zurich en 1939, offre une première vitrine à la «Défense spirituelle».

% Philipp ETTER, «Der Geburtenrückgang als nationales Problem. Referat an der Jahresversammlung der Schweizerische Gesellschaft für Volkswirtschaft und Statistik», SZVS, 1938, p. 156-170.

34 Carl BRÜSCHWEILER, Die schweizerische Bevôlkerungskrise, Erweiterte Fassung des Radiovortrages vom 6. Mai 1938 «Bevülkerungspolitische Schicksalsfragen der Schweiz» gehalten am 1. Schweiz. Familienkongress in Olten, 20.08.1939. Voir également: Carl BRÜSCHWEILER, «Strukturwandlungen der schweizerischen Bevölkerung», SZVS, 70, vol. 2, 1934, p. 258.

% Kurt IMHOF, «Das kurze Leben der geistigen Landesverteidigung. Von der “Volksgemeinschaft” vor dem Krieg zum Streit über die “Nachkriegsschweiz” im Krieg», in: Kurt Imxor (éd.), Konkordanz und Kalter Krieg: Analyse von Medienereignissen in der Schweiz der Zwischen- und Nachkriegszeit, Zurich: Seismo

Dans un contexte de forte mobilisation, la production nationale et les créations artistiques patriotiques sont censées promouvoir la conscience patriotique*. Les tableaux démographiques de l Exposition dénoncent la «surpopulation étrangère» et les problèmes de natalité; ils fustigent dans le même élan le citoyen helvétique qui épouse une femme étrangère”. Connoté de valeurs conservatrices, le discours familialiste consacre des ambitions fortement nationalistes, proches des arguments employés par les milieux natalistes français. Selon l’historien Hans Ulrich Jost, de nombreux statisticiens helvétiques s'inscrivent dans le courant de la pensée nataliste’®. Dès la fin des années 1930, plusieurs enquêtes statistiques analysent les origines et les effets du recul des naissances”. Depuis les années 1920, de nombreuses recherches ont été menées en Suisse sur la population âgée démunie, sous l’œil attentif de la Fondation suisse «Pour la vieillesse»“. Il faut signaler que la revue Pro Senectute multiplie les publications spécialisées à l'intention des autorités comme du grand public), En 1938, la Société suisse de statistiques consacre son assemblée annuelle à la question du recul de la natalité et du vieillissement de la population. Contrairement aux autres pays d'Europe qui sont en guerre, la Suisse observe une

3% Walter Wru, «Geistige Landesverteidigung», Schweizer Monatshefte. Zeitschrift für Politik, Wirtschaft, Kultur, 17, 1937-1938.

37 OFS (éd.), Wir als Viermillionen Volk, Zur Schweizerischen Landesausstellung 1939 von Dr. Carl Brüschweiler, direktor des Fidgenössischen Statistischen Amtes, Berne, 1939.

38 Hans Ulrich Jost, «Des chiffres et du pouvoirs. Statisticiens, statistique et autorités politiques en Suisse du xvur au xix° siècle», Forum Statisticum Journal de l'Union des offices suisses de statistique, 35, octobre 1995, p. 41. Matthias Ruoss signale également les travaux du chef mathématicien de POFAS qui introduit le concept du «vieillissement démographique» : Werner FRIEDLI, Bevölkerungsstatistische Grundlagen zur Alters und Hinterlassenenversicherung in der Schweiz, Beilage zum Entwurf eines Bundesgesetztes mit Motivenbericht des Eidgenüssisches Volkswirtschaftsdepartementes vom 31.08.1928, Berne, 1928.

Ursula TsCHIRREN, «Pro Senectute», in: Dictionnaire historique de la Suisse, URL: http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F16631.php, version 12.04.2012. Voir également: Histoire de la Sécurité sociale, URL: http:// www.histoiredelasecuritesociale.ch/protagonistes/associations-et-organisations/ pro-juventute-pro-senectute-pro-familia-pro-infirmis-et-pro-mente-sana/.

première hausse de la natalité dès 1943, ce qui renforce la vigueur des milieux familialistes®?. La question du vieillissement démographique se déploie encore après la Seconde Guerre mondiale, selon des modalités similaires au débat français.

La diffusion médiatique du «vieillissement de la population »

Les années d’immédiat après-guerre signalent une vaste diffusion du concept de vieillissement. Or, la période 1945-1950 coïncide avec les premières années du grand baby boom. À la fin des hostilités, la fécondité connaît une première hausse, suivie par un baby boom «de la prospérité» qui déploie ses effets à partir de la fin des années 1950. à l’origine de ce second mouvement se trouve la précocité croissante des mariages qui a pour conséquence l'allongement de la période féconde“. Néanmoins, cette conjoncture n’entame guère les représentations négatives, inspirées du vieillissement de la population.

Auteur de plusieurs ouvrages dans la collection «Que sais-je?», aux nombreuses rééditions, éditorialiste fécond et écouté, le démographe Alfred Sauvy participe directement à la popularisation de la notion qu’il a inventée. Dès 1946, la revue Population éditée par INED publie des articles de vulgarisation sur la notion de vieillissement démographique qui décrivent les conséquences du processus en fonction de l’âge de la retraite. Sauvy s'impose dans le champ médiatique comme le

€ Anne-Lise HEAD-KônIG, Luigi LORENZETTI, «Immigration et dynamique démographique en Suisse de la seconde moitié du om siècle à la crise des années 1970», in: Movilidad y migraciones internas en la Europa latina. Universidade de Santiago de Compostela, 2002, p. 259-281.

8 Céline Scan BOTKkINE, Fabienne Rausa-DE-Luca, Vieillissement démographique et adaptations sociales, Neuchâtel: Office fédéral de la statistique OFS, 2008, p. 5.

í Dans la revue Population: Jean Darc, «Vieillissement de la population et prolongation de la vie active», n° 1, 1946, p. 69-78; Paul VINCENT, «Vieillissement de la population, retraites et immigration», n° 2, 1946, p. 213-244; Hersch LIEBMANN, «Démographie potentielle et vieillissement de la population», n° 2, 1948, p. 233-248; J. F. GRAVIER, «Productivité et population», n° 2, 1950, spécialiste des questions de «population», terme moins technique et moins rebutant pour le grand public que celui de «démographie». Le directeur de PINED comprend rapidement l'importance de la communication de masse. Grâce aux membres du comité technique de son institut, il dispose de puissants relais: Francis Perrin appartient au Conseil national de la radiodiffusion, alors que Paul Rivet, fondateur du Musée de l'Homme, préside le Conseil supérieur de la radio française. À l'invitation de ce dernier, Sauvy participe à l'élaboration des programmes scientifiques de la radio. La publicité de PINED est renforcée par la mise en place d’un «service de diffusion» qui organise des campagnes d’affichage et d'annonces dans la presse. Sauvy tient une chronique de conjoncture économique dans la Revue politique et parlementaire depuis 1948; il publie des analyses dans L'Express de Jean-Jacques Servan-Schreiber dès 1960, puis dans ZL'Expansion de Jean-Louis Servan-Schreiber (frère du précédent); et il tient une rubrique «Notes de lecture» dans Le Monde après 1963“. Proche des milieux natalistes, sans y adhérer formellement, populationniste par conviction, Sauvy multiplie les interventions en faveur d’une politique familiale qui ne se limite pas à une conception conservatrice“. Selon le démographe, le vieillissement de la population pose non seulement un problème fondamental de financement des retraites, mais, plus grave, il fait souffler un vent conservateur sur les mentalités marquées par le repli sur les valeurs du passé, et il pèse sur l’investissement en général. Contre tous ces effets néfastes, le démographe lutte avec acharnement.

Le côté obscur et inquiétant qui entoure la notion de vieillissement entre facilement en résonance avec les représentations médiatiques. En 1946, dans un article sur le vieillissement et sur le besoin accru d'immigration, Marcel Tardy reprend l'argumentation des milieux p. 301-310; Jean Daric, «Vieillissement de la population, besoins et niveau de vie des personnes âgées», n° 1, 1952, p. 27-48; Alfred Sauvy, «Le vieillissement des populations et l'allongement de la vie», n° 4, 1954, p. 675-682.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…