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La modélisation d'accompagnement

Michel Étienne · 2010

168,111 words · about 11 h 46 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: CC BY-NC-ND 2.0 · repository export licence (OAPEN) · Étienne, Michel (2010), La modélisation d'accompagnement, open access publisher - licensed CC BY-NC-ND 2.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/)

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About this book

Author
Michel Étienne
Language
French
Published
2010
Length
168,111 words · about 11 h 46 min
Sections
13 reader sections
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Digital text
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CC BY-NC-ND 2.0 · repository export licence (OAPEN)

 

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Front matter

La modélisation SC d’ es

Une démarche participati en appui au ie AA een x ee, Michel Etienne, (RB une démarche participative en appui au développement durable

Michel Étienne, coordinateur

Avant-propos

Cet ouvrage a pour objectif de familiariser le lecteur avec la démarche de modélisation d’accompagnement, en présentant la posture scientifique qui la fonde, les méthodes et outils qu’elle mobilise, la place particulière qu’y occupent les modèles, et les façons d’intégrer plusieurs échelles de décision, de prendre en compte les jeux de pouvoir et d’évaluer les effets sur les personnes impliquées dans sa mise en ceuvre. Dans le texte, l’expression modélisation d’accompagnement est utilisée quand il s’agit de la démarche en général, elle est remplacée par l’expression processus ComMod quand il s’agit d’une mise en œuvre particulière de la démarche. Un collectif de chercheurs a formalisé la modélisation d’accompagnement à partir de nombreuses expériences portant sur les interactions entre nature et société (systèmes sociaux et écologiques) ; cet acronyme est tiré de l’anglais Companion Modelling. L'ouvrage est le complément du guide pratique (Repères méthodologiques pour la mise en œuvre d’une démarche de modélisation d'accompagnement de Daré et al., 2009) qui fournit des repères méthodologiques à toute personne qui souhaite mettre en œuvre une démarche de modélisation d’accompagnement, et qui respecte un certain nombre de principes décrits dans la charte ComMod. Cette personne est dénommée « commodien » dans l’ensemble de cet ouvrage. La démarche repose systématiquement sur un collectif de personnes qui participent directement à son déroulement, dénommées les parties prenantes ; certaines portent la question avec les commodiens, ce sont les porteurs de projet. Elle est ponctuée de moments d’échanges particuliers entre les membres de ce collectif, appelés les temps forts collectifs. Dans son rôle de facilitateur d’un processus ComMod, le commodien sera considéré soit comme son concepteur quand on parlera du portage de la démarche, soit comme son animateur quand on parlera de ses activités au sein d’un temps fort collectif. Un processus ComMod peut comprendre plusieurs itérations abordant différentes questions sur un même cas d’étude, on parlera alors de boucles. À l’intérieur d’une boucle, le processus se déroule en plusieurs étapes dénommées phases.

Remerciements

Cet ouvrage est l’aboutissement de l’une des tâches du projet ComMod, « la modélisation d’accompagnement : une pratique de recherche en appui au développement durable », qui a été réalisé avec le soutien financier de l’ Agence nationale de la recherche (ANR), dans le cadre de son programme Agriculture et développement durable (ANR-05-PADD-007).

Il doit aussi beaucoup aux réflexions menées depuis l’année 2000 au sein du collectif ComMod, et aux ateliers et séminaires dans lesquels la modélisation d'accompagnement a été soumise au regard critique de collègues chercheurs français et étrangers.

Il n’aurait surtout pas pu être écrit sans l’implication des porteurs de projet, des partenaires institutionnels et des acteurs locaux qui ont accepté de mener avec nous, souvent sur plusieurs années, un processus ComMod dans chacun des 27 cas d’étude qui constituent la matière première de cet ouvrage.

Sommaire

AVANTAPTOPOS cesiones erasana erara esai ias I R500 Ved 09 ot 01 901 ee a ee ee

Introduction- ..2.c0cccacscececaceseseceasvescessesesceevanascacvanasnarvenasnnrsaarennsnannsenciececs F. Bousquet, M. Etienne, P. d’ Aquino

Chapitre 1. La modélisation d’accompagnement : O. Barreteau, F Bousquet, M. Etienne, V. Souchére et P. d’ Aquino

Chapitre 2. La posture du commodien : un savoir étre, des savoir-faire ss W. Daré, C. Barnaud, P. d’Aquino, M. Étienne, C. Fourage et V. Souchère

C. Le Page, G. Abrami, O. Barreteau, N. Becu, P. Bommel, A. Botta, A. Dray, C. Monteil et V. Souchére

Chapitre 4. Contextes et dépendances des processus d accompagnement 00... eeecccscecessccseseceesteeceseeeeeseeeesseeeesseeseseeseneeeses R. Mathevet, M. Antona, C. Barnaud, C. Fourage, G. Trébuil et S. Aubert

Chapitre 5. Les asymétries de pouvoir dans les processus d'accompagnement 0.2... eecceescceesseceeseceesteeeesseeeeeeeeseeeeseeeesseessneeeeas C. Barnaud, P. d’ Aquino, W. Daré, C. Fourage, R. Mathevet et G. Trébuil

P. Perez, S. Aubert, W. Daré, R. Ducrot, N. Jones, J. Queste, G. Trébuil et A. Van Paassen

Chapitre 7. Les technologies mobilisées pour l’accompagnement …….

N. Becu, P. Bommel, A. Botta, C. Le Page, P. Perez

Chapitre 8. Une contribution de la recherche au développement

"a [0 1G: | 3) (= SN E E A Oe E N P

S. Aubert, C. Fourage, A. van Paassen, P. Perez, R. Mathevet, C. Barnaud et M. Antona

Chapitre 9. Apprentissage des interdépendances et des dynamiques ...

W. Daré, A. Van Paassen, R. Ducrot, R. Mathevet, J. Queste, G. Trebuil, C. Barnaud, E. Lagabrielle

Chapitre 10. Changement d’échelles et niveaux d’organisation

R. Ducrot, A. Botta, P. d’Aquino, M. Antona, G. Abrami, S. Farolfi, J.-P. Müller, E. Lagabrielle et C. Le Page

Chapitre 11. Transférer la démarche de modélisation d'accompagnement acc: csoicsuadacaseeasathisonsacaoassshoadedasebsdeondesedseeceeasaieuits

M. Etienne, F. Bousquet, C. Le Page et G. Trébuil

Conclusion — La modélisation d’accompagnement : une démarche adaptative Neee aha ch cies ANR A A AAA EEE

M. Etienne

Le cahier des planches couleur est placé entre les pages 320 et 321.

FRANCOIS BOUSQUET, MICHEL ETIENNE ET PATRICK D’AQUINO

En 1996, un groupe interdisciplinaire de chercheurs qui travaillait dans le domaine de la gestion des ressources renouvelables et de l’environnement posait les premiers éléments d’une démarche d’appui à la gestion des ressources renouvelables appelée modélisation d’accompagnement! (Bousquet et al., 1996 ; Barreteau et al., 1997). Ces chercheurs s’étaient impliqués depuis plusieurs années dans des recherches sur l’environnement, tel le programme « Environnement » du CNRS (Centre national de la recherche scientifique) ou l’action incitative de l’IRD (Institut de recherche pour le développement) « Dynamiques et usage des ressources renouvelables » (Gillon ef al., 2000), qui s’appuyaient sur des recherches menées dans les années 1980, comme l’action du CNRS « Ecosystémes et systèmes sociaux » (Jollivet, 1992). Les conclusions de ces recherches furent nombreuses. Retenons d’une part la recommandation d’aller au-dela de la juxtaposition pluridisciplinaire et de s’engager dans une démarche transdisciplinaire pour aborder l’objet d’étude, et, d’autre part, la proposition de s’appuyer, lorsque c’est possible, sur la modélisation pour catalyser le processus d’interaction entre des chercheurs de différentes disciplines. En effet, au cours de la méme période, des groupes de chercheurs ont mené des recherches exploratoires sur de nouveaux outils de modélisation et sur leur adaptation pour faciliter le dialogue interdisciplinaire par la création d’une représentation commune. S’appuyant sur les fondements théoriques des sciences de la complexité, des méthodes telles que les systèmes multi-agents (Bousquet et Le Page, 2004), la modélisation fondée sur l’individu (Grimm, 1999), ou la microsimulation ont émergé au sein de différentes communautés disciplinaires.

Les recherches présentées ici s’appuient sur ces préalables mais aussi, plus précisément, sur le partage de quelques postulats? :

— les systèmes écologiques et sociaux que nous étudions sont des objets complexes, et en conséquence, l’accompagnement du processus de décision ne consiste pas à tenter de

1 Voir définition dans l’avant-propos. 2 Pour une réflexion plus complète sur les fondements théoriques de la modélisation d'accompagnement on pourra se référer au chapitre d’ouvrage rédigé par le collectif ComMod (2009).

prédire l’état futur du système. Il s’agit plutôt de comprendre l’organisation dans laquelle il se trouve, d’envisager les organisations désirées, de favoriser le système d’interactions qui préside au changement, de le suivre en continu et de rendre explicite l’évolution du système afin de pouvoir proposer des adaptations et d’apprendre continuellement en observant les effets de ces adaptations ;

— chacun des acteurs d’un système social a son propre point de vue sur la réalité du système, point de vue qu’il a construit en fonction de l’expérience acquise pour atteindre ses buts au cours de sa trajectoire dans le passé et dans l’espace physique et social. Ces constructions sont à la fois issues et constitutives du système de représentations propre à la culture à laquelle appartient l’acteur (Friedberg, 1992). Dans le cas de forts enjeux et de fortes incertitudes, lorsque les constructions ne sont pas conditionnées seulement par les faits scientifiques mais aussi par les valeurs des acteurs, Funtowicz et Ravetz (1993) invitent à utiliser une approche dite « post-normale ». La qualité des décisions dépend de la qualité du processus de décision lui-même, entre autres de l’existence d’un dialogue préalable entre les acteurs concernés, non seulement pour vérifier que ces décisions sont acceptables mais aussi pour les coconstruire.

Les premières expériences se sont finalisées en proposant des modèles intégrant différents types de connaissances disciplinaires et en s’appuyant sur la modélisation multi-agents (Barreteau, 1998). Ces recherches, fondées sur le principe de reconnaître et formaliser la diversité des points de vue sur un système complexe, se sont concrétisées par d’autres expériences qui avaient pour objectif de faire interagir les différents porteurs de savoirs, qu’ils soient chercheurs ou acteurs locaux, au moyen de différents outils comme les jeux de rôles et les modèles de simulation. La démarche mise en place et qui fait l’objet de cet ouvrage est conçue comme un processus d’interaction, itératif et soutenu, entre scientifiques et acteurs du développement concernés par la gestion de ressources. Elle a pour objet d’articuler voire d’intégrer ces savoirs hétérogènes par des synthèses mises en débat. Soulignons que la création d’une représentation commune ne vise pas à la substituer aux représentations plurielles mais il s’agit d’élaborer un agrément qui permette l’expression des différents points de vue. Les connaissances peuvent concerner aussi bien les dynamiques naturelles, que les dynamiques sociales ou leurs interactions. La mise en regard des différentes représentations produites amène les acteurs à prendre conscience de la diversité des points de vue de chacun, à les partager, les enrichir, les remettre en cause et à les discuter au cours d’échanges collectifs à partir desquels une représentation partagée peut émerger. Les scientifiques étant, dans cette perspective, considérés comme des acteurs parmi d’autres, ce type de démarche suppose que leurs analyses initiales peuvent, elles aussi, être interrogées au vu de la concertation engagée.

Le travail effectué au cours de ces dix dernières années fut concomitant à d’autres recherches sur la modélisation participative. Nous ne détaillons pas ici les expériences menées en cartographie participative car elles ne comprennent ni une réelle modélisation, ni une simulation des processus écologiques et sociaux à l’œuvre. Nous retenons cependant de ces travaux les conclusions de Fox (1998) qui considère que le travail de formalisation sur l’espace ne correspond pas à la nature fluide et flexible des frontières, et que celui-ci accroît le risque de violation de la confidentialité des informations. Nous retenons aussi celles de Abbot et Chambers (Abbot ef al., 1998 ; Chambers, 2006) qui se posent aussi la question de l’influence de ces opérations sur les jeux de pouvoirs entre acteurs. Si l’on tente de faire une typologie des expériences de modélisation participative, on pourra s’appuyer sur les groupes qui se sont donné une identité à partir de travaux précurseurs, comme le Group Model Building (Vennix, 1996), le Mediated Modelling (Van den Belt, 2004), ou bien sur les techniques employées comme les réseaux bayésiens, la dynamique des systèmes, les systèmes multi-agents. Ces classifications ne sont pas très utiles car elles masquent les similarités et les différences entre les approches. II est vrai que celles-ci sont difficiles à placer dans un cadre comparatif car les conclusions obtenues portent sur des objets différents. Costanza et Ruth (1998), qui sont des précurseurs dans le domaine, proposent une démarche en trois étapes de modélisation (du plus abstrait au plus contextualisé) associant à chaque fois les acteurs.

Ils s’opposent en cela à d’autres auteurs qui proposent une démarche qui part de modèles très contextualités. Qualifier de participatif un processus de modélisation recouvre diverses implications des différentes catégories d’acteurs (Hare et Pahl-Wostl, 2002), comme le remarque Lynam (2007) dans la suite des travaux de Pretty (1995) et Arnstein (1969). Pahl-Wholst et Hare (2004) évaluent l’impact des exercices de modélisation participative par ce qu’ils appellent « l’apprentissage social », alors que d’autres chercheront a évaluer les résultats à l’aune des transformations organisationnelles reglementaires ou techniques que l’on peut attribuer à ces exercices. En 2001, Korfmacher (2001) proposait des règles générales pour une bonne pratique de la modélisation participative : un processus transparent, une continuité du processus participatif, l’attention à la représentativité des acteurs concernés, l’influence des participants aux choix de modélisation et l’analyse du rôle de la modélisation dans la gestion. Ces règles ont été affinées par des travaux contemporains de notre réflexion (Reed, 2008 ; Voinov et Brown, 2008). On verra dans cet ouvrage que ces oppositions et ces règles peuvent orienter des recherches telles que celles que nous avons menées et requièrent les exercices de synthèse et de comparaison que nous proposons ici.

Les débuts

Deux applications ont mis à l’épreuve les constructions conceptuelles initiales et, par leur complémentarité, ont jeté les fondements des futures expériences. En 1998, Barreteau, qui venait d’élaborer un modèle de simulation informatique au sujet de la dynamique de périmètres irrigués de la région de Podor au Sénégal, utilisa la technique du jeu de rôles pour présenter ce modèle aux acteurs avec lesquels il avait travaillé (Barreteau et Bousquet, 1999 ; Barreteau ef al., 2001). La tâche fut de simplifier le modele afin de le rendre jouable, tout en conservant la complexité des décisions et des interactions, en permettant que se révèlent dans la dynamique du jeu des processus comparables a ceux observés dans la réalité. Les acteurs jouèrent, discutèrent les rôles qui leur étaient assignés, le système d’interactions qu’ils pouvaient mobiliser, la représentation simplifiée du modèle biophysique, ainsi que les observations globales à l’échelle du périmètre irrigué. On retrouvait ainsi des caractéristiques du système telles que, entre autres, les taux de réussite des cultures, les conflits pour l’accès à l’eau, les problèmes de gestion du crédit. Un modèle informatique du jeu de rôles fut élaboré et utilisé avec des acteurs locaux pour explorer rapidement différents scénarios. Quelques mois plus tard, d’Aquino qui travaillait sur les plans d’occupation et d’affectation des sols dans la région du delta du fleuve Sénégal, dans le cadre de la décentralisation de la gestion des ressources naturelles aux Conseils ruraux, organisa un atelier de modélisation d’accompagnement avec cette jeune organisation (d’Aquino ef al., 2002c et 2003). Le but était cette fois d’élaborer avec divers usagers de l’espace et des ressources (pasteurs, pêcheurs, agriculteurs) une représentation partagée qui permette l’expression de la pluralité des points de vue. Un atelier de trois jours fut organisé. Le premier jour, les protagonistes construisirent un modèle de l’espace-ressources qu’ils partageaient et firent la liste des règles propres à chaque usager. Le deuxième jour, ces connaissances furent testées grâce à un jeu de rôles qui plongeait les acteurs dans une mise en situation dynamique, au moyen des règles qu’ils avaient identifiées le jour précédent. Les problèmes rencontrés dans la réalité se révélèrent, et la discussion porta sur les confrontations de rationalités et les scénarios qui pouvaient permettre de les accommoder. Le troisième jour, un modèle informatique, équivalent numérique du jeu de rôles, fut utilisé pour susciter la discussion sur les conséquences de ces scénarios.

Identité du réseau ComMod : la charte

Après les premières tentatives — qui firent office de test pour la mise en application des principes édictés, et qui permirent l’organisation articulée de phases de recherche théorique, d’expérimentations de terrain et de conception d’outils adaptés —, il s’est avéré nécessaire au début des années 2000 de préciser une première formalisation de la méthode et surtout la posture particulière des chercheurs qui s’investissaient dans cette « modélisation d'accompagnement ». En effet, les principes fondamentaux de cette démarche progressivement coconstruite (formalisation de la diversité des points de vue ; savoirs scientifiques considérés comme un point de vue parmi d’autres dans la concertation ; priorité donnée au processus itératif de concertation plutôt qu’à ses produits) nécessitaient d’être clairement formalisés afin de préciser notre relation entre la recherche et l’action et de mieux justifier les choix méthodologiques du groupe. Des documents ont alors été produits sur le processus d’accompagnement proprement dit (d’Aquino et al., 2002a), et sur l’éthique de la posture sous la forme d’une charte commune d’abord publiée en anglais (ComMod Group, 2003) puis révisée et publiée en français (Collectif ComMod, 2005) dans la revue Natures, Sciences, Sociétés, où elle a été l’objet de commentaires croisés issus de plusieurs disciplines.

La posture ComMod s’appuie sur une perception dynamique du processus de prise de décision, considéré comme « le résultat d’un processus d’interaction entre des acteurs individuels ou collectifs ayant des représentations et des poids différents dans la négociation » (Weber, 1995). L'objectif d’une opération d'accompagnement est soit la production de connaissances (à destination des chercheurs et des acteurs locaux) dans le cadre d’une meilleure compréhension d’un système d’interactions, soit l’appui à une négociation dans le cadre d’un processus qui vise explicitement une transformation des pratiques d’interactions avec la ressource ou une transformation des formes d’interactions socio-économiques. La démarche utilise des outils de modélisation et de simulation pour construire une représentation partagée (ce qui ne veut pas dire unique) du système étudié, rendre compte de ses dynamiques et fournir un support d’analyse de scénarios. Enfin, la démarche ComMod suppose une posture du chercheur qu’il nous paraît primordial de préciser.

La production de connaissances sur des systemes complexes

La plupart des décisions collectives concernant les interactions entre un groupe social et son environnement ne sont pas prévisibles dans le champ technique, économique et social. Cette imprévisibilité milite pour une approche différente, qui accepte l’incomplétude des analyses et la subjectivité des choix d’avenir, qui pose comme légitime la coexistence de points de vue éventuellement contradictoires et permet leur prise en compte et leur réévaluation. L'objectif est ici un apprentissage de l’existence de ces différents points de vue et des conséquences de leur diversité sur le fonctionnement du système.

Lorsque les acteurs d’un système de gestion des ressources expriment la volonté de mieux comprendre le fonctionnement du système, la démarche ComMod propose de construire une représentation de ce système sous des formes diverses (schémas, cartes, modèles de simulation, jeux de rôles, films). Cette représentation est une coconstruction car l’objectif est de prendre en compte les différents points de vue existants. Elle est généralement menée en rassemblant un certain nombre d’acteurs pour leur faire construire cette représentation, puis en soumettant celle-ci aux autres acteurs afin qu’ils la commentent, la récusent, ou la modifient. Les phases préalables d’identification de la question et des acteurs concernés font partie de la démarche ComMod.

L'accompagnement de processus de décision collective

L'objectif peut être d’aller au-delà du partage des points de vue, et de s’engager dans un processus dont la finalité explicite est de modifier le fonctionnement du système. Cet objectif peut être émis directement ou à la suite du travail précédent de partage des connaissances, par l’ensemble des acteurs. L'accompagnement se situe en amont de la décision technique, pour appuyer la réflexion des différents acteurs concernés, en vue de parvenir à une représentation partagée et des voies possibles pour engager un processus social de prise en charge des problèmes identifiés. En l’occurrence, il s’agit de donner au collectif les moyens de prendre en charge au mieux les incertitudes de la situation examinée en commun. La démarche d'accompagnement vise ainsi à favoriser la qualité du processus qui a conduit à la décision et à établir les conditions de son suivi et de sa révision éventuelle.

Des modèles comme outil d'accompagnement

Les chercheurs qui mettent en œuvre et utilisent cette démarche proposent différents outils de modélisation qui peuvent être des schémas, des cartes, des films, etc. On constate cependant que la plupart des opérations de ce type ont utilisé des modèles tels que les systèmes multi-agents pour conceptualiser une représentation qui s’est ensuite concrétisée sous forme de modèles de simulation informatiques et de jeux de rôles. Ces deux outils s’associent : les jeux de rôles sont des simulations où les acteurs jouent un rôle, tandis que les simulations informatiques utilisent des agents virtuels. L'objectif est d’expliciter et de faire partager les points de vue sur la situation étudiée et sur sa dynamique. L'utilisation des modèles est réflexive : les acteurs apprennent collectivement en créant, modifiant ou observant les modèles. Ces outils permettent aux acteurs d'émettre des hypothèses, de proposer des scénarios et d’en observer collectivement les conséquences. On dit parfois de ces modèles que ce sont des modèles « jetables », c’est-à-dire une représentation partagée entre un groupe d’acteurs, à un moment donné. Ils sont souvent une représentation extrêmement simplifiée de la question posée mais néanmoins suffisante pour refléter la complexité du système en prenant en compte les principales dynamiques et interactions. Mais, en conséquence, ces modèles ne peuvent généralement pas servir à un calcul précis des modifications techniques ou organisationnelles qui auront été décidées.

La position du chercheur

Le chercheur occupe plusieurs positions dans le processus d’accompagnement. Il est tout d’abord chercheur au sens classique : il produit avec d’autres acteurs des connaissances sur le contexte de gestion dans lequel il est partie prenante, et sur le processus de la démarche d’accompagnement. Ses résultats se prêtent à la réfutation, parce qu’il fournit les éléments qui ont conduit aux conclusions émises. Mais, on l’a dit, il est aussi acteur du système et son rôle peut être questionné.

Dans la charte ComMod, un cadre déontologique a été donné mettant en avant les points suivants :

— la transparence des hypothèses et des procédures. C’est en grande partie pour cela qu’ont été proposées des méthodes de modélisation graphique, des jeux de rôles ;

— l'affichage clair des domaines d’utilisation des modèles créés ;

— [implication du chercheur dans le processus. Le chercheur qui adopte cette démarche est un porteur de connaissances parmi d’autres, bien qu’il ait le plus souvent un rôle singulier dans l’initiation et l’animation du processus ;

— la remise en cause continue de la démarche proposée, que ce soit par les acteurs locaux ou par les scientifiques. Cette remise en cause s’est matérialisée dans plusieurs cas par le non-engagement de l’opération d’accompagnement, car le contexte social analysé faisait ressortir des risques, ou par l’arrêt de l’opération initiée, le plus souvent dû au refus de participation d’acteurs clés du processus.

La publication de cette charte dans la revue Natures, Sciences et Sociétés (Collectif ComMod, 2005) a fait l’objet de divers commentaires qui sont analysés au chapitre 2. La principale question qui en ressort concerne le statut de la connaissance du scientifique dans le dialogue engagé. Si la mise en débat de ce point de vue est cohérente avec les fondements édictés, cette connaissance scientifique doit-elle être mise au même plan que la connaissance des autres acteurs ou doit-elle être débattue de façon différente ?

La diversité

À partir du début des années 2000, de nombreuses nouvelles applications ont été conduites dans divers pays du monde, à propos de différentes ressources et dans différents contextes sociaux. De nouveaux chercheurs ont rejoint le réseau et chacun a conduit son expérience suivant une méthode qu’il considérait comme adaptée, en organisant les étapes de façon ad-hoc et en mobilisant différents outils de modélisation.

Pour illustrer la diversité des mises en œuvre de la modélisation d'accompagnement, observons une trajectoire significative. Grâce à l’apport de plus de vingt années de recherche sur les aménagements sylvopastoraux et la prévention des incendies de forêt, les services pastoralistes régionaux de Provence et du Languedoc ont mis en place plusieurs opérations associant la conduite d’élevage et la prévention des incendies de forêt. Devant l’ampleur des surfaces concernées et l’émergence potentielle de conflits d’usage entre forestiers, éleveurs, chasseurs et autres usagers de la forêt méditerranéenne, le ministère de l’Agriculture (par le biais du groupement d’intérêt scientifique Incendies de forêt) et l’Office national des forêts (du département du Var, dans le cadre du programme « Sylvopastoralisme ») ont souhaité disposer d’un outil facilitant la concertation entre ces différents acteurs. L'unité Éco-développement de l’Inra a alors proposé de construire un modèle pouvant être utilisé de façon didactique sur les trois principaux types de forêt du département du Var : la suberaie avec sous-bois de maquis, la pinède de pin d’Alep avec sous-bois de chêne kermès et la chênaie blanche avec sous-bois de genêts. Cette expérience illustre la première tentative de démarche de modélisation d’accompagnement appliquée à l'aménagement forestier (Étienne, 2003). La démarche s’est déroulée en 4 phases :

— l'intégration des connaissances scientifiques disponibles sur les dynamiques forestières, la sensibilité aux incendies, les techniques de débroussaillement et les pratiques de sylviculture et d’élevage les plus couramment utilisées dans ce type de milieux sous la forme d’un modèle de simulation informatique de type multi-agent ;

— la simplification de ce modèle à partir d’entités de gestion simples (parcelles forestières, parcours, coupure de combustible) et sur trois territoires virtuels représentant chacun les caractéristiques majeures des trois types de forêt cités plus haut ;

— la mise en situation des agents participant à la majorité des aménagements sylvopastoraux mis en place, dans le cadre d’un jeu de rôles sur le territoire fictif le plus proche de leur réalité, pour les faire réagir face à la dynamique de la forêt et l’effet du pâturage sur cette dynamique ;

— la réappropriation du jeu de rôles et son adaptation pour un usage pédagogique à l'intention d’étudiants des écoles forestières, agronomiques ou vétérinaires.

Les nombreuses restitutions de cette étude de cas, faites dans les années 2000, ont amené plusieurs organismes à solliciter des adaptations de ce type de démarche à des problématiques proches. En décembre 2005, lors d’une restitution de l’étude de cas, la Direction départementale de l’ Agriculture et de la Forêt (DDAF) du Gard propose d’adapter la problématique de la prévention des incendies de forêt à l’interface entre zones urbanisées et zones naturelles. Le service Environnement de la Communauté d’agglomération de Nîmes-Métropole, soucieux de sensibiliser ses élus à cette question, propose son territoire comme zone-test. La démarche s’est alors déroulée en 4 phases : — la compilation des données cartographiques disponibles sur la forêt, la dynamique de l’urbanisation, et les pratiques des principaux acteurs locaux (agriculteurs, aménageurs urbains, forestiers) ;

— élaboration d’une carte virtuelle représentant trois communes limitrophes typiques de la ceinture nord de Nîmes et validation de cette carte par un collectif de techniciens couvrant les principales activités présentes sur ce territoire ;

— la coconstruction, avec le même collectif, d’un modèle conceptuel représentant le fonctionnement actuel de ce territoire et les dynamiques probables dans les quinze années à venir, puis l’implémentation de ce modèle par les chercheurs de l’Inra sous la forme d’un modèle de simulation informatique de type multi-agent ;

— la mise en situation des élus des quatorze communes concernées pour qu’ils engagent des discussions sur la question de la prévention des incendies de forêt en lien avec l’urbanisation, dans le cadre de cinq sessions de jeu de rôles impliquant un aménageur urbain, trois maires, un technicien de la DDAF et un représentant de Nîmes-Métropole.

La démarche a abouti à la prise de conscience collective des conséquences, en termes d’incendie, de l’essor de l’urbanisation aux dépens de friches agricoles et des zones naturelles. L'importance de réfléchir collectivement à la mise en place de dispositifs de prévention a été clairement identifiée, mais l’absence d’intégration de ces dispositifs aux projets d'urbanisme, ou l’absence de moyens financiers pour en assurer l’entretien a suscité de fortes interrogations de la part des élus. Après avoir constaté la qualité des interactions entre les participants et l’apprentissage facilité par l’usage des modèles, les différents acteurs de cette opération se sont accordés pour généraliser cette opération à l’échelle du département, et dégager des financements.

Ce résumé de deux opérations de modélisation d'accompagnement pose la question de l’essence de cette démarche. Ici des administrations passent une commande à la recherche, reconnue pour son expertise sur un domaine thématique, là d’autres administrations font appel à la compétence méthodologique du chercheur pour animer un dialogue et sensibiliser certains acteurs. Dans un cas, l’objectif est de provoquer la concertation entre des usagers d’espaces et de ressources (forestiers et éleveurs) aux pouvoirs très différents, dans l’autre il est de sensibiliser des élus, forts de leur pouvoirs de décision et de gestion, en relation avec des acteurs aux stratégies économiques (les promoteurs). Dans la première opération, les chercheurs synthétisent la connaissance scientifique, l’intègrent dans un modèle informatique et utilisent un jeu de rôles fondé sur un modèle simplifié pour mettre les acteurs en confrontation. Dans la deuxième opération, les différents acteurs coconstruisent un modèle conceptuel en accordant une grande importance à la représentation des connaissances de chacun. La démarche, qui visait à provoquer la concertation entre usagers, se prolonge par des utilisations pédagogiques. Ainsi, celle qui visait à sensibiliser les élus d’une communauté d’agglomération génère une arène de dialogue que l’on décide d’étendre à tout le département. Qu’y-a-t-il de commun entre ces deux opérations pour que le chercheur et aussi les parties prenantes, — qui se sont inspirées de la première pour provoquer la seconde -, les pensent suffisamment similaires pour parler dans les deux cas de modélisation d’accompagnement ?

Une diversité laissant de la place a des invariants ?

Le groupe ComMod a dû rapidement faire face à deux questions, qui étaient posées à tous : — quels sont les invariants dans l’application d’une démarche ComMod ? Étant donné la diversité des modes de conduite des applications et la demande croissante de formation et de nouvelles applications, il devenait nécessaire de conduire une analyse réflexive pour mieux décrire la démarche ComMod ; — quels sont les effets de la méthode ? Les différentes expériences menées ont montré la faisabilité de la modélisation d’accompagnement. Partout des modèles ont été développés, des arènes de dialogue ont été créées et des interactions ont eu lieu. Qu’ont-ils produit ? Peut-on mesurer l’apprentissage qui en est issu ? Y-a-t-il eu des changements concrets par l’introduction d’innovations technologiques, par des aménagements concertés, par des changements organisationnels ? Et si c’est le cas, quelle est l’influence de la modélisation d'accompagnement sur ces changements ?

Cette tension entre une homogénéité de posture et une diversité voulue, pragmatique, adaptée aux contextes, aux questions et aux enjeux des études de cas, a rendu nécessaire la mise en place d’un travail réflexif. Cela a permis de comprendre les divergences éventuelles, d’enrichir la palette des possibilités et de formaliser les éléments susceptibles d’être transmis à toute personne souhaitant mettre en œuvre une démarche ComMod.

Les invariants de la démarche et son évaluation

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