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ET
Xlj ÉTUDE
SUR LA VIE ET LES ŒUVRES
II
Orphelin dès sa jeunesse , laissé seul et sans fortune, Lope de Vega fut élevé par les soins de son oncle, l'inquisiteur don Miguel del Carpio. Nous n'avons rien à ajouter à ce qu'il dit lui-même de son éducation ; mais nous ra-
1 Laurier d'Apollon, silva iv; édition Rivadeneyra, page 201, Obras no dramaticas.
VIE DE LOPE DE VEGA.
conterons, d'après Montalvan,une anecdote de sa jeunesse, qui peint bien l'esprit aventureux , et l'imagination vagabonde du jeune poëte.
Il avait de treize à quatorze ans quand un violent désir de voir le monde, une aspiration vers la liberté, une curiosité ardente de l'inconnu, lui firent former le projet de s'enfuir de Madrid.
C'était l'école buissonnière de l'imagination et du génie. Accompagné d'un de ses camarades, avec lequel il avait mis en commun argent et bijoux, il part, laissant livres et pédagogues, et s'en allant au pays des rêves et des espérances. Après avoir marché deux jours , Lope dut acheter un cheval qui les mena jusqu'à Astorga, dans la partie nord-ouest de l'Espagne.
Ce fut pour les voyageurs non pas le bout du monde, mais le bout de leur bourse ; on peut les voir d'ici, comptant et évaluant ce qui leur restait, s'inquiéter de l'avenir, et prendre la décision du retour.
A Ségovie, ils entrent chez un orfèvre pour échanger leur dernier bijou contre de l'argent; le bonhomme, mauvais physionomiste, les prend pour des voleurs et les fait arrêter. Cependant le magistrat devant lequel les petits accusés comparurent, ne les trouvant coupables que d'étourderie , les relâcha et les fit accompagner jusqu'à Madrid.
Telle fut la fin de cette équipée : ce fut l'entrée de Lope dans la vie. Il savait déjà, par expérience, qu'il était pauvre, que le monde était grand, et que la justice humaine était fort incertaine.
C'est à cette époque qu'il faut placer le premier essai qu'il fit de l'état militaire. Nous lisons dans une épître qu'il adresse à don Luis de Haro 1 :
Ma fortune ne changea pas pour avoir été dans les trois premiers lustres de ma jeunesse, voir, l'épée à la main, les braves Portuguais à la Tereera.
Mais , par une inconstance qui s'explique facilement à quinze ans, il se lassa vite de l'état militaire, qu'il devait reprendre plus tard, et une année ne s'écoula pas sans qu'il rentrât à Madrid.
Il fut alors secrétaire de Géronimo Manrique de Lara, évêque d'Avila, qui pressentit sans doute l'avenir de Lope, et lui fit suivre les cours de l'université d'Alcala. Lope conserva pour ce seigneur une vive reconnaissance,» et, dans quelques-unes de ses dédicaces, il en parle avec une respectueuse tendresse.
Mais, comme il l'a dit lui-même, l'amour devait bientôt l'entraîner loin des études calmes et sérieuses.
Lope avait eu la précocité du génie, il allait avoir la précocité des passions. Il allait, comme dans son premier voyage à Astorga, aborder des plaines inconnues, et y laisser l'or de sa jeunesse pour en revenir pauvre et désenchanté.
Nous allons le laisser raconter lui-même ces orages. La pièce de Dorothée, écrite en prose, est l'histoire reconnue de sa vie à cette époque *.
1 C'est l'opinion de don Francisco Lopez de Aguilar, dans le préambule de la pièce de Dorothée, édition Rivadeneyra, volume deuxième ; de M. Fauriel, Revue de Paris ; de M. ïicknor , History of Spanisli littérature, 3 vol. in-8°, 1849, vol. n, page 12k et page 160. Cependant elle a eu un contradicteur dans M. Damas-Hinard.
Ses doutes nous semblent victorieusement combattus par la lecture de la pièce elle-même de Dorothée, et surtout de la scène VII du 5e acte, à laquelle nous renvoyons le lecteur, et que nous citons, page /il de ce volume.
Quant au passage de la scène du 1er acte que cite M. Damas-Hinard, dans lequel Lope attaque les Catons qui, lorsqu'ils voient dans une pièce de théâtre un rôle de très-jeune amoureux, prétendent que l'au-
VIE DE LOPE DE VE G A.
Si cet épisode paraît un peu long, qu'on nous pardonne en faveur de la bonne fortune que nous offrons à nos lecteurs de voir en scène notre poëte lui-même, nous peindre les terribles alternatives de l'amour et de la jalousie, les entraînements impétueux de la passion, et les désespoirs de l'amour trompé ; il fera même des aveux humiliants ; mais qu'on ne se hâte pas de jeter la pierre à cet amoureux de dix-sept ans, et qu'on songe au vieillard qui doit plus tard racheter, par l'austérité de sa vie religieuse, les désordres d'une jeunesse trop ardente. Lope révisa cette pièce à soixante-dix ans, trois ans avant sa mort, la corrigea, l'augmenta et la livra à l'impression. Prêtre, il aimait à revoir cette mer orageuse de sa jeunesse, comme le pilote vieilli aime à contempler l'océan qui l'a jadis bercé dans la tempête.
teur a peint ses propres mœurs , il nous semble que ce passage , qui n'est pas amené par la situation et qui fut sans doute intercalé en 1632, prouve que le public avait reconnu Lope dans don Fernand, et pouvait également appliquer des noms réels aux autres personnages de la pièce; s'il s'en défend, c'est qu'il n'avait pas prétendu faire une confession publique , et n'avait voulu que se donner le plaisir de déposer ses propres souvenirs dans la pièce qu'il livrait au public.
Si on nous fait le reproche de soulever ce voile de l'anonyme, nous répondrons que c'est notre droit appuyé sur notre conviction ; et nous ne croyons pas faire tort au caractère de notre grand poëte. Si sa jeunesse fut ardente et désordonnée, son âge mûr et sa vieillesse ont racheté ce passé tumultueux, et il nous a semblé que l'ensemble de cette vie accidentée n'offrait pas seulement un grand intérêt au lecteur, mais une grave et instructive leçon.
VIE DE LOPE DE VEGA.
III Amours De Lope
Don Fernand, c'est le nom sous lequel Lope s'est peint lui-même, habitait à Madrid chez une parente qui avait une fille et une nièce ; celle-ci s'appelait Marphise. Don Fernand l'aimait et en était aimé ; mais un homme riche et âgé demanda sa main et l'obtint. Le jour même de ces noces disproportionnées, l'amant désespéré fut amené par un de ses amis dans la maison d'une autre femme appelée Dorothée, mariée aussi, mais dont le mari était en Amérique : ces deux amours sont le sujet de la. pièce de Dorothée, qui s'ouvre quelques années après le mariage de Marphise, quand la liaison de Fernand avec Dorothée est dans toute sa force.
La mère de la jeune femme, Théodora, pauvre et cupide, voit avec peine ces amours qui n'enrichissent pas sa maison, car Fernand (n'oublions pas que c'est le nom de Lope dans la pièce) est plus pauvre qu'elle encore ; aussi reçoitelle, d'une oreille complaisante, les conseils de sa voisine, Gérarda, vieille entremetteuse qui lui propose de remplacer cet amour sans profit par celui d'un gentilhomme appelé don Bela, qui revient d'Amérique avec des trésors.
Voici Dorothée, attaquée dans ses amours, tourmentée, battue par Théodora, ébranlée dans ses convictions , hésitant entre la volonté de son cœur et celle de sa mère ; elle va trouver don Fernand, son amant. Nous donnerons ici des fragments de cette scène, comme de toutes celles dans lesquelles notre poète est interlocuteur sous le nom de son héros.
VIE DE L0PE DU VEGÀ.
(Dorothée devant la porte de la maison de don Fernand ; elle est accompagnée par Celia sa suivante.)
dorothée, de dehors. Frappe fort, crains-tu donc de te blesser la main?
celia, de dehors. Si don Fernand s'est promené aux étoiles, il dort, et fait du jour la nuit, comme c'est l'usage. t don fernand, à Julio son gouverneur et ami. Vois donc, Julio, qui se permet de briser notre porte?
julio. C'est un pauvre ou un sourd. (Allant vers la porte.) Qui est là?
celia. Ouvrez. •
julio, à son maître. C'est Celia, senor, c'est Celia; nous aurons un petit poulet.
fernand. Homme sans cœur, peux-tu en parler avec si peu de respect?
julio. Où cours-tu? ne vas-tu pas briser la guitare pour arriver plus vite ?
fernand. Je vais recevoir l'arc-en-ciel ambassadeur des dieux, l'aurore de mon soleil, le printemps de mes années, le rossignol du matin, dont la douce voix réveille les fleurs et fait ouvrir les feuilles comme si elles étaient des yeux. (Il ouvre la porte et revient avec Celia.)
celia. Je ne viens pas seule.
fernand. Qui vient avec toi? tu m'as troublé. Jésus ! (Dorothée arrive sur la scène.) Est-ce Dorothée! oui ! (A Dorothée.) C'est toi, un voile sur la figure ! Entre, entre, qu'as-tu? pourquoi chancelles-tu ? Celia est triste, et toi tu restes le visage couvert ; Il y a une comète dans le ciel ; le prince Amour est donc malade ; tu ne parles même pas ; assieds-toi, assieds-toi; l'escalier t'a mise hors d'haleine. (A Julio.) Julio, un peu d'eau.
julio. Apporterai-je quelque autre chose?
fernand. Je te croyais déjà revenu. (Julio sort.) Senora, qu'est-ce donc? pourquoi me tuer par ce silence? on t'aura dit quelque chose contre moi ; ta mère m'aura accusé injustement pour te décider à me quitter ; mais que le ciel m'abandonne, si de toutes les choses qu'il a créées, j'ai vu, remarqué, entendu ou imaginé autre chose que ta beauté !
1*
VIE DE LOPE DE VEGA.
julio, rentrant. Voici l'eau et quelques sucreries.
fernand, à Dorothée. Mange, bois; ou bien je t'offre mon cœur, je t'offre mon sang ; qu'as-tu ? Elle s'est évanouie ; qu'est-ce donc, Celia? Je suis mort; ma vie est terminée. Ah ! senora, oh ! ma Dorothée, oh ! mon dernier espoir! Amour, tes flèches se brisent ; soleil, ta lumière s'éclipse ; printemps, tes fleurs se flétrissent ; le monde est dans l'obscurité. *
julio, à Celia. Celia, allumerons-nous un flambeau?
celia, à Julio. Tais-toi , mauvais plaisant , tu n'es pas dans ton rôle.
dorothée, revenant à elle. Que veux-tu savoir, mon Fernand, si ce n'est que je ne suis plus à toi? fernand. Quoi donc ! Est-il venu une lettre de Lima1 ? dorothée. Non, seîïor.
fernand. Hé bien ! qui donc a le pouvoir de t' arracher de mes bras ?
dorothée. Ce tyran , cette tigresse qui m'a engendrée (comment puis-je être la fille de celle qui ne t'aime pas ?) ce crocodile fourbe qui pleure et qui tue , ce serpent qui imite la voix des bergers pour les dévorer vivants en les appelant par leurs noms , cette hypocrite qui a toujours le chapelet à la main et jamais sur le cœur! aujourd'hui elle m'a cherché dispute, elle m'a injuriée, elle m'a dit que tu me perds, que tu me laisses sans honneur, sans fortune et sans ressource, et que demain tu m'abandonneras pour une autre. J'ai voulu lui répondre ; mes cheveux l'ont bien payé ; vois-les, ces cheveux que tu admirais, que tu comparais aux rayons du soleil, dont l'amour avait fait la chaîne qui attachait nos cœurs, ces cheveux que tu appelais dans tes vers les filets de l'amour, ils ont la couleur que tu désirais avoir aussi pour ta barbe avant qu'il ne t'en fût poussé un poil follet ; hé bien ! mon Fernand, ces pauvres cheveux ont tout payé ; je t'apporte ceux qu'elle m'a arrachés ; car ceux qui me restent , ils ne seront plus à toi , ma mère veut qu'ils
1 C'est la ville où réside le mari de Dorothée,
VIE DE LOPE DE V E G A .
soient à un autre ; elle me livre à un Indien ; l'or a triomphé d'elle ; c'est Gerarda qui a fait le marché ; entre elles deux elles ont décidé ma mort ; oh ! cruelle sentence ! Elle a su que j'avais vendu, le mois passé, les passementeries dorées de mon corsage, et avant-hier ma jupe de soie à fleurs ; elle prétend que je t'en ai donné l'argent pour que tu puisses le jouer ; comme si tu jouais, toi dont le plus grand vice est l'amour des livres en toute sorte de langues ; elle prétend que tu me trompes avec tes vers, et qu'avec ta voix qui les chante, tu me mènes doucement, comme une sirène, vers la mer de la vieillesse où la désillusion sera mon tombeau , et le repentir mon châtiment ; ah ! Dieu ! Hélas ! hélas ! Tiens, laisse-moi m'arracher les yeux; puisqu'ils ne sont plus à toi, je n'en ai plus de souci ; celui que ma mère veut m'imposer ne pourra pas en prendre possession , il verra dans mes prunelles ton portrait qui saura bien les défendre. Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !
don fernand, froidement1. Quoi ! tant de douleur pour une affaire de si peu d'importance, Dorothée ! Rassérène tes yeux ; rentre les perles suspendues à tes cils comme des pendants d'oreille ; ne flétris pas les roses, ne détruis pas l'harmonie de ton visage par des lignes heurtées ; je te jure, vraiment, par l'amour que j'ai eu pour toi, que tu m'avais, tout d'abord , bouleversé l'âme.
Dorothée. L'amour que tu as eu, Fernancl ? fernand... Que j'ai eu , et que j'ai encore ; car l'amour n'est pas une ombre qui s'évanouit lorsque le corps lui manque. J'ai
1 Pour aider à expliquer cette froideur de Fernaud, nous devons dire que dans une scène précédente entre Fernand et Julio, le premier raconte un rêve qui a troublé son sommeil : « La mer des Indes était arrivée jusqu'à Madrid, et venait battre le pont avec fureur; un homme seul montait un vaisseau du haut duquel il jetait dans une barque des lingots d'or et d'argent. Dans cette barque était Dorothée, qui prenait à deux mains tout ce qu'on lui donnait. J'arrivai alors près d'elle et voulus lui parler, mais elle s'éloigna sans me reconnaître. »
La réalisation si prompte de son rêve a bouleversé Fernand. Il croit Dorothée d'accord avec sa mère, et n'ajoute pas foi aux regrets qu'elle vient d'exprimer.
VIE DE LOPE DE VEGA.
cru que quelque ordre jaloux te bannissait, ou que ta mère était morte, ou que ton mari était revenu des Indes. Mais tant de chagrin pour une si petite cause ! heureusement la joie de te voir m'ôte la tristesse que j'ai à t'entendre va-t'en et que Dieu t'accompagne ! J'attends un ami pour une affaire , et il n'est pas bien qu'il te voie ; les dames aussi belles que toi ne peuvent impunément être vues que dans les maisons de juges ou de savants , mais jamais dans des appartements de garçons, qui sont encombrés de fleurets pour l'escrime, de malles d'habits, et d'instruments de musique.
Dorothée. Je crois que tu ne m'as pas comprise.
fernand. Ài-je assez mal répété la leçon, pour que tu croies que je n'en ai pas saisi le sens ?
Dorothée. Hé quoi ! lorsque je t'ai dit que notre liaison est finie, tu t'es si facilement consolé.
fernand. Aussi facilement que tu t'es consolée en me le disant.
dorothée. Moi ! j'en suis morte.
fernand. Si tu étais morte chez toi , tu ne serais pas venue jusqu'ici.
dorothée. Crois-tu donc que je t'ai fait une plaisanterie?
fernand. Gomment le croirais-je , si c'est une vérité qui vient d'Amérique? Va-t'en, mon trésor, il se fait tard.
dorothée. Me mets-tu donc à la porte de chez toi ?
fernand. Pourquoi veux -tu rester là où tu ne veux pas revenir, comme tu l'as dit?
dorothée. Pourquoi n'y reviendrais-je pas?
fernand. Parce que tu vas aux Indes, et que la mer est entre nous.
dorothée. La mer de mes larmes !
fernand. Celles des femmes sont toujours entre deux sourires ; il n'y a point de pluie d'été qui tarisse plus vite.
dorothée. Qu'as-tu donc fait pour moi depuis cinq années , qui pût m'obliger à feindre l'amour que j'ai eu pour toi ?
fernand. Tu parles aussi au passé.
dorothée. Et je fais bien, car celui qui n'a pas de regret de me perdre ne mérite pas qu'on l'aime encore.
VIE DE LOPE DE VEGA.
fernand. C'est toi qui te perds toi-même.
Dorothée. Vous autres hommes combien vous êtes étranges !
fernand. Nous sommes, bien au contraire, toujours du. même pays : notre première patrie fut la femme, et nous n'en sortons j amais.
Dorothée. Allons-nous-en, Celia, ce cavalier aura rencontré ces jours-ci ce que disait Gerarda.
fernand. C'est toi qui as trouvé ce que disait Gerarda ; si ce n'eût été de toi, je pourrais être marié avec plus d'or qu'on ne t'en apporte, et pourtant je n'ai pas encore vingt-deux ans.
dorothée. Et moi en ai-je cinq cents ?
fernand. Je le dis , parce que, s'il plaît à Dieu, j'ai devant moi assez de temps pour profiter de la vie ; c'est à dix- sept ans que j'ai commericé à t'aimer, et que, Julio et moi , nous avons laissé là les écoles , plus oublieux d'Alcala que les soldats d'Ulysse ne le furent de la Grèce.
celia. Dieu me pardonne ! le voilà qui raconte des fables.
dorothée. Laisse-le , Celia ! il a ses raisons ; je disais bien qu'il était occupé ailleurs ; il a d'autres amours , sans cela aurait-il le cœur si brave et les yeux si vaillants? (Elles sortent.)
Don Fernand seul avec Julio.
fernand. Ferme la porte, Julio, et regarde par la fenêtre, vois si Dorothée ne tourné pas la tête. julio. Elle n'y pense seulement pas.
fernand. Je suis mort, Julio , ferme toutes les fenêtres ; que la lumière ne frappe pas mes yeux , puisqu'ils viennent de voir partir celle qui fut la lumière de mon âme. Ote cette dague d'auprès de moi ; car l'intimité est un démon, l'habitude un enfer, et l'amour une folie, qui tous me conseillent de m'en servir pour me tuer julio. Que vas-tu faire vers ce bureau? que cherches- tu? que chiffonnes-tu là? Laisse donc ces lettres; laisse donc ce portrait. Que t'a fait cette divine peinture? Respecte en elle les
VIE DE LOPE DE VEGA.
pinceaux du fameux Philippe de Liano ; il n'est p^s juste que tu prives l'art de ce miracle. fernand. Vive Dieu! je vais te tuer.
julio. Tue-moi ! mais tu ne toucheras pas à ce portrait qui est innocent.
fernand. Alors je vais partir.
julio. Pour quel pays?
fernand. Pour Sé ville.
julio, Je le veux bien ; mais de l'argent?
fernand. Marphise1 que j'ai toujours dédaignée, bien que nous ayons été élevés ensemble, Marphise que j'ai négligée injustement à cause de cette ingrate, viendra libéralement au secours de notre misère.
julio. Sous quel prétexte lui demanderas-tu de l'argent?
fernand. Je lui ferai quelque mensonge.
julio. A la bonne heure, allons la voir !
fernand. Enferme ces lettres et ce portrait, et fais attention que je ne les voie plus.
fernand, reprenant les lettres des mains de Julio. Je te dis, Julio, que dans ces lettres on peut voir et connaître la pensée de Dorothée, comme on apprend à connaître celle de Laura Terracina, et celle de la marquise de Pescara dans leurs poésies. — Tiens ! donne les lettres ; tu vas voir.
julio. Ne vas- tu pas maintenant les lire? Alors tu n'as pas grande envie d'aller à Séville.
fernand. Écoute celle-ci : (Il lit.) Mon Fernand, à quoi bon tant d'excuses? Celles que tu m'as données cette nuit suffisent; tes larmes d'alors m'ont plus apaisée qu'aujourd'hui tes paroles. Rien ne calme les cœurs offensés comme l'humilité ; ta jeunesse seulement me donne à penser, et je crains que ton attendrissement ne soit venu plutôt de la faiblesse de ton âge que de la bonté de ton cœur; si je fis l'éloge d'Alexandre comme d'un
1 Marphise, dont nous avons parlé, page 8, et qui était devenue veuve.
VIE DE LOPK DE VEGA.
homme de bonne grâce et de bonnes manières, ce n'était pas pour en faire la comparaison avec toi, c'était fort innocemment et sans la moindre arrière-pensée ; tu m'as mis la main sur le visage; l'outrage consiste en ce que c'était la jalousie qui en était la cause, et non l'amour. Tu me diras que la jalousie venait de l'amour, il sera mieux de le croire pour moi et pour mon visage ; si tu voulais me marquer comme avec un fer chaud, pour que l'on sût que j'étais ton esclave, d'où t'est venue la pensée que je veuille m'opposer à ce que tout le monde le sache? Pourtant je puis t'assurer que, lorsque le coup qui me frappa le visage eut son écho dans mon cœur, celui-ci me dit humblement : Souffre, Dorothée, l'homme qui t'a offensée te vengera lui-même ; car son regret sera plus grand que ta douleur. Pourtant, au milieu de ces humilités de l'amour , fais attention que pour les femmes de bien ce^'est pas une plaisanterie, ni un encouragement à recommencer ; et, si dans cette circonstance nous avons appris tous deux à quel excès peut arriver l'intimité de l'amour, il ne faut pas en faire deux fois l'expérience ; car, bien qu'on dise que la femme est un être qui aime à être châtiée , toutes ne l'aiment pas à ce point qu'elles ne se révoltent quelquefois, et ne fassent alors ce qu'on n'attend pas d'elles. Ce que je te demande maintenant, c'est que tu reviennes voir ce visage que tu as frappé pour savoir lequel aura le plus de rougeur, ou le tien par la honte de ce que tu as fait, ou le mien par les traces qu'il porte encore.
julio. Je me souviens de cette aventure, et de toutes tes folies d'alors.
fernànd. Que ne l'ai-je tuée en ce temps-là!
julio. Senor, considère qu'il se fait déjà tard pour aller parler à Marphise.
fernand, sans V écouter, et parcourant toujours les papiers du secrétaire. Ceci est de mon écriture ; ce sont des vers... Je me les rappelle maintenant; elle me les renvoya pour les mettre en musique. Je veux les relire...
julio. Qu'avons-nous à faire de rappeler toutes ces tendresses? Si tu te repens de t'en aller, ne fais donc pas tant le vaillant avec moi.
fernand. Est-ce que je puis me déterminer à ne plus voir Dorothée? ce n'est pas possible... Pourtant puis-je la revoir après cet affront? Je serais plus malheureux encore si je restais.
julio. Attacherai-je enfin ces papiers? fernand. Attends! voyons encore celui-ci.
Que d'amour, que de jeunesse dans ces incertitudes ! La lettre de Dorothée est un chef-d'œuvre de naturel, et nous sommes tenté de croire qu'elle fut écrite par la maîtresse de Lope elle-même, et que son amant, en la transcrivant, a voulu la faire passer à l'immortalité: plus notre travail se poursuit, plus notre conviction augmente ; Lope s'est peint dans don Fernand, et il nous donne dans Dorothée le portrait de sa maîtresse.
Après toutes ces hésitations, Fernand part enfin pour Séville; mais, avant de sortir de Madrid, il passe devant la maison de Dorothée; les fenêtres sont fermées; il continue alors d'un pas plus rapide, et disparaît à l'angle de la rue.
Dorothée l'a vu pourtant : l'ingrat est donc parti! Cruel malentendu de l'amour ! Ils s'aiment tous deux, et tous deux s'accusent; les voilà séparés! Dorothée, en le voyant passer si vite, comprend que tout est fini pour elle ; elle veut essayer de mourir, elle avale une bague, et la voilà près de la mort. Pauvre enfant passionnée, mais sans courage et sans force morale, elle peut offrir sa vie à son amant, et rien de plus ; car si elle ne meurt pas , elle sera faible, se laissera entraîner aux perfides conseils d'une entremetteuse, aux lâchetés d'une mère avare, aux séductions des bijoux et de l'or ; et pourtant pas un jour ne se passera sans qu'au fond du cœur elle ne pense à son Fernand, et ne regrette ces jours heureux de la pauvreté où l'amour était si riche de tous les trésors de la tendresse et de la poésie. Elle relit tes vers de son amant et de son
VIE DE L0PE DE VKGA, poëte ; ce sont eux qu'elle chante quand don Bela , l'américain , lui fait des compliments sur la beauté de sa voix. Et lorsqu'il lui demande de qui sont ces beaux vers, c'est, répond-elle mélancoliquement, d'un cavalier qui est maintenant à Séville. — Et comment s'appelle-t-il? ajoute don Bela. ~ Dorothée, sans répondre, continue sa romance ; mais elle a des larmes dans la voix.
Bientôt don Fernand est de retour à Madrid ; lui aussi, il a en vain essayé de guérir la plaie de son cœur, il n'a pas pu rester à Séville, et il revient tout en jurant qu'il n'ira pas voir Dorothée. Il s'entretient avec son gouverneur Julio, disons plutôt son compagnon et son ami ; car celui-ci obéit à tous ses caprices, et se contente de lui citer tous les auteurs grecs, romains, arabes, allemands, anglais, espagnols, qui ont parlé de l'amour et de ses folies ; comment il vient, comment il part? sa nature, son essence : c'est un cours de métaphysique en conversation , et le tout gaiement , et pour distraire cette tête folle ; il arrive même h provoquer des dissertations , des controverses. — Words, words, word's, — s'écrierait Hamlet, mais au fond de ces paroles, toujours la même pensée, toujours le même amour!
— Allons à la porte de Dorothée. — Mais le serment? Il est vrai que Platon a dit que les dieux ne font que rire des parjures de l'amour. — Je ne lui parlerai pas. — Si tu la vois tu lui parleras. — Ne va pas le croire. — Je le crois déjà. — Aller voir la porte qui s'ouvrait à tant de bonheur, ce n'est pas voir Dorothée , la porte n'est pas Dorothée. — Le syllogisme est tout fait. — Voyons. — Toute porte est de bois, toute femme est de chair, donc la femme n'est pas une porte. — Maudit sois-tu de me faire rire quand j'ai tant de tristesse au cœur! Allons voir l'écrin de ce joyau. — Prendrai-je la guitare ? — Prends-la, si nous trouvons l'occasion de tirer nos épécs, il nous importe peu de la perdre.
VIE DE LOPE DE VEGA.
Pendant que Fernand se dirige vers cette maison si bien connue, que fait Dorothée? Elle écrit :
— Devine ce que j'écris, dit-elle à sa suivante. — Une romance. — Non. — Une lettre. — Oui. — A qui donc? — A qui si ce n'est à Fernand; je ne veux pas qu'il m'oublie, et il ne peut m'avoir oubliée, puisque je pense toujours à lui.
La lettre est écrite : mais on lui annonce qu'on a vu Fernand de retour dans Madrid...
— Où vas-tu? que fais-tu? lui dit Célia, arrête-toi, don Bela est dans la rue. — Tu as raison, Célia, puisque Fernand revient, il vaut mieux feindre l'indifférence que de montrer le trouble de mon cœur.
Mais il est nuit, c'est l'heure des sérénades ; les cordes d'une guitare vibrent sous les fenêtres de Dorothée; on chante, ce sont les vers de son amant, et c'est bien, c'est bien sa voix ; Dorothée écoute et Fernand chante.
julio. Je crois, senor, qu'on a entr'ouvert la fenêtre.
fernand, après avoir chanté. Je crois avoir mal chanté parce que ma voix tremblait.
julio. Tu n'as jamais mieux passé de la voix de poitrine à la voix de tête.
fernand. C'est pour me consoler que tu me dis cela; je vais chanter autre chose : il me semble que j'ai moins peur. (Il chante. )
julio. Il n'y a pas d'apparence qu'on veuille t' appeler ou te parler ; je ne vois que des ombres qui passent d'un côté à l'autre de la fenêtre.
fernand. Ce doit être mon bonheur qui passe ; il n'a jamais été qu'une ombre dans cette maison. Allons-nous-en, Julio.
Dorothée ne s'est pas mise à la fenêtre; mais elle veut
VIE DE LOPE DE VE G A.
entendre encore cette voix chérie, et Celia, par son ordre, avance la tête sur le balcon pour rappeler Fernand et lui demander une nouvelle romance, qui est bientôt interrompue par l'arrivée de don Bela et de ses valets.
fernand. Donne -moi mon épée, et pends la guitare à la grille.
célia. Madame ! madame ! ils vont se tuer. dorothée. Approche une lumière de cette fenêtre. Mon cœur sort de ma poitrine pour aller porter aide à Fernand.
Don Bela est blessé par Fernand ; ses gens fuient et le troisième acte est terminé.
Le quatrième acte s'ouvre au Prado ; Dorothée et Felipa sa confidente y sont venues de bonne heure : n'est-ce pas au Prado que se donnent les rendez-vous d'amour? N'est-ce pas au Prado qu'on les devine?
felipa. Senora, cache-toi le visage, voici Fernand et Julio qui viennent par la Carrera; moi, je resterai le front découvert, puisqu'ils ne me connaissent pas.
dorothée, le visage caché. Asseyons -nous près de cette fontaine; je suis toute troublée; et puis, assise, je serai moins facilement reconnue.
felipa. 11 vient, cache-toi bien.
(Don Fernand et Julio passent devant elles.)
dorothée. Ils ont passé sans nous regarder. felipa. Quelle étrange mélancolie !
dorothée. Appelle-le donc, puisqu'il ne te connaît pas : voyons ce qu'il pourra nous dire ; quant à moi , je resterai muette.
felipa. Hé ! cavalier ! gentilhomme ! julio. Écoute donc! ces femmes t'appellent. fernand. Laisse-les, sot ; ce n'est pas là que j'irai chercher la guérison de ma tristesse. felipa. Ne soyez pas discourtois, cavalier.
VIE DE LOPE DE VEG A.
julio. Elles cherchent leur vie de bon matin; cependant leur extérieur ne semble pas compromettant; vois donc ce qu'elles te veulent.
fernand. Ne sais-tu pas que je ne pense plus aux femmes ?
julio. Tune guériras jamais de ton mal; si tu en doutes, rappelle-toi le roi Assuérus, et à défaut, demande-le à Pétrarque dans son triomphe d'Amour. (A Felipa.) Mon maître dit qu'il ne parle pas avec les femmes.
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