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La guerre en province pendant le siége de Paris, 1870-1871 : précis historique

Charles de Freycinet · 1871 · Scanned text

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Author
Charles de Freycinet
Language
French
Published
1871
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Contents (14)

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T

LA GUERRE

EN PROVINCE

Preface

J'ai pensé que le public me saurait gré de lui présenter sous une forme sommaire l'ensemble des événements qui ont marqué les derniers mois de la guerre contre la Prusse. Paris les ignore, la province les connaît mal; sur plusieurs, des versions erronées ont eu cours. Il m'a semblé qu'il était de mon devoir de les rectifier et de contribuer à rétablir la vérité historique. J'étais peut-être mieux placé qu'un autre pour le tenter. Amené par les circonstances à prendre dans cette guerre une part plus grande que je n'aurais voulu, m'étant tenu cependant en dehors des orages de la politique, je me trouvais dans des conditions de calme favorables à l'impartialité du récit.

il PRÉFACE

Je me suis acquitté de cette tâche d'autant plus volontiers que, repassant en ma mémoire les faits auxquels j'ai assisté, j'ai éprouvé, je l'avoue, une grande satisfaction à voir à quel point ils font honneur au pays. La France, malgré ses malheurs, s'est acquis par sa résistance l'estime du monde. Seule, sans alliés, sans chefs, sans armée, privée pour la première fois de communiquer avec sa capitale, elle a tenu tête, pendant cinq mois, avec des ressources improvisées, au formidable ennemi que les armées régulières de l'Empire, composées cependant d'héroïques soldats, n'avaient pu arrêter cinq semaines. L'Europe a assisté avec admiration à cet immense effort et nous a rendu ses sympathies qu'une politique insensée nous avait fait perdre.

C'est là un spectacle consolant pour notre patrie et qu'il est bon d'envisager, non pour nous enorgueillir, mais pour nous fortifier. Il ne faut pas que par ignorance, excès d'humilité ou esprit de parti, nous laissions dire autour de nous que la France

PRÉFACE m

n'a pas été digne d'elle-même. Ceux qui le prétendent sont aigris par le malheur ou aveuglés par la passion. Moi aussi, pendant que cette guerre funeste durait, j'en ai parfois méconnu les grandeurs. Sous le coup de nos revers, je ne voyais que des fautes. Je me disais que tel général aurait pu éviter tel échec, que tel corps d'armée aurait pu mieux combattre, que tel intendant avait manqué de prévoyance. J'accusais de nos maux l'incapacité et les défaillances. Eh! bien, j'étais injuste. Je ne tenais pas un compte suffisant des difficultés ; je ne faisais pas cette part de l'erreur, inséparable des choses humaines. En réalité, les fautes n'ont été ni plus nombreuses ni pires que dans toutes les guerres. Seulement, elles ont apparu davantage, parce que nous avons été vaincus, et que le vaincu a toujours tort. Mais au-dessus des ombres inévitables, rayonne dans son deuil la défense du pays.

Nous sommes encore trop près de ces événements pour les juger équitablement. Nous les comparons à des épisodes anciens, dont les défauts nous iv PRÉFACE

échappent, et il nous semble que nous avons été inférieurs à nos aïeux. Grâces à Dieu, il n'en est rien et, je le dis avec une conviction profonde, un jour, nos neveux nous rendront la justice que nous' rendons à nos pères. Un jour, si cette guerre a la fortune, comme celles du Consulat et de l'Empire, de trouver son historien national, elle apparaîtra à la postérité comme une des plus malheureuses, mais aussi comme une des plus glorieuses de nos annales.

LA GUERRE

EN PROVINCE

PENDANT

LE SIEGE DE PARIS

Chapitre Premier Période Du 2 Septembre Au 10 Octobre 1870

Investissement de Paris — Envoi d'une délégation du gouvernement à Tours — Premiers préparatifs militaires — Arrivée de M. Gambetta — Installation de l'administration du 10 octobre — Situation militaire et administrative à cette date.

La catastrophe de Sedan avait mis fin à la première période de la guerre, à ce que j'appellerai la période impériale. Pendant les jours qui suivirent, il y eut un temps d'arrêt dans ces luttes sanglantes. La France n'avait plus d'armée à opposer à l'invasion. L'ennemi put donc, sans coup férir, et servi par un temps admirable, s'avancer

C LA GUERRE EN PROVINCE

jusque sous les murs de Paris. Il y arriva le 19 septembre et en commença aussitôt l'investissement.

Le gouvernement de la Défense nationale, qui avait succédé à l'Empire* le 4 septembre, se prépara à soutenir le siège. Tandis que ses diplomates allaient vainement demander à M. de Bismarck une paix acceptable, ses hommes de guerre concentraient dans la capitale les rares ressources que la France possédait encore, quarante mille hommes du corps du général Vinoy, cent mille gardes nationaux mobiles des départements, quelques milliers de marins, tout ce qui restait de cadres d'officiers, de matériel et de munitions. L'opinion a cette époque était que Paris seul pouvait offrir une résistance sérieuse, et le rôle de la province semblait devoir être si effacé, que, chose à peine croyable aujourd'hui, ce fut le motif officiel mis en avant pour justifier aux yeux de la France, et la composition exclusivement parisienne du nouveau gouvernement et son séjour dans la place assiégée (1).

(1) Le Journal Officiel du 6 septembre 1870 coniient la déclaration suivante :

« Le gouvernement de la Défense nationale reçoit incessamment » les adhésions chaleureuses des députés de l'opposition élus par les » départements.

» Tout le monde a compris que, dans la crise que nous traversons, » là où est le combat, là doit être le pouvoir.

» C'est sur Paris que marche à cette heure l'armée envahissante.

» C'est dans Paris que se concentrent les espérances de la patrie.

» Pour affronter celte lutte suprême, dans laquelle il suffît de per- >> sôvérer pour vaincre, la population parisienne a choisi pour chefs les » mandataires qu'elle avait déjà investis de sa confiance, et le général » dévoué sur lequel repose spécialement l'organisation de la défense.

» Rien de plus logique et de plus simple. Quand Paris aura fait

PREMIERS PRÉPARATIFS MILITAIRES 7

Toutefois, afin de ne pas priver entièrement la province de cette administration centralisée sans laquelle elle n'avait pas vécu depuis quatre-vingts ans, une délégation du gouvernement, formée de MM. Crémieux, Glais-Bizoin et Fourichon, vint s'installer à Tours le 16 septembre, pour continuer l'impulsion aux différents services et organiser, s'il se pouvait, une armée de secours derrière la Loire.

La délégation se mit à l'œuvre sur le champ. La tâche, en ce qui concerne la partie militaire, était des plus rudes. Il n'existait plus un seul régiment d'infanterie ni de cavalerie; il n'y avait que des hommes, en assez grand nombre, il est vrai, dans les dépôts, mais sans aucun commencement d'organisation. L'artillerie était nulle ; on ne comptait à ce moment, dans toute la France, que six pièces prêtes à entrer en ligne; les autres manquaient de leurs attelages, de leur personnel et beaucoup même de leurs affûts.

On fit venir d'Afrique les premières troupes et l'on s'occupa de former des régiments sur divers points du territoire. On créa ainsi, en peu de temps, le premier noyau de l'armée de la Loire, qui atteignit une trentaine de mille hommes, sous le commandement du général de Lamotterouge. C'était le prélude de l'armée de secours qu'on destinait plus tard à marcher sur Paris et qui, en attendant, gar-

» son devoir, il remettra à la nation le mandat redoutable que la » nécessité lui impose, en convoquant une assemblée constituante.

» Les députés des déparlements l'ont bien compris, aussi ne mar- » chandent-ils au gouvernement de la Défense nationale ni leurs » conseils ni leur concours. »

dait la position d'Orléans. Dans les Vosges, on réunit un corps, sous les ordres du général Gambriels, chargé de défendre les défilés de ces montagnes. Dans l'Ouest, on travailla à grouper des bataillons de gardes nationaux mobiles, sous la direction du général Fiereck.

Mais ces tentatives, très-méritoires par les difficultés qu'elles eurent, à surmonter, n'obtinrent pas grand succès. L'ennemi, qui avait un intérêt évident à ne pas laisser constituer autour de lui des forces imposantes, porta ses coups partout où elles prenaient consistance. Des échecs de détails assez nombreux s'ensuivirent et le travail d'organisation en souffrit considérablement. Bientôt des complications surgirent au sein de l'administration supérieure ; l'amiral Fourichon résigna le portefeuille du ministère de la guerre, qui, pendant plusieurs jours, resta sans titulaire effectif. Diverses combinaisons furent mises en avant pour y suppléer, entre autres celle d'un comité directeur de cinq membres, qui ne parvint pas à se constituer.

La situation en était là et l'opinion publique commençait à s'émouvoir, lorsque M. Gunbetta, parti de Paris en ballon avec des pouvoirs extraordinaires de ses collègues du gouvernement, arriva à Tours le 9 octobre pour se mettre à la tête de la défense. Il annonça sa mission aux populations par la proclamation suivante :

Citoyens des déparlenv nts,

» Par ordre du gouvernement de la République, j'ai quitte » Paris pour venir vous apporter, avec les espérances du peuple

ARRIVÉE DE M. GAMBETTA 9

» renfermé dans ses murs, les instructions et les ordres (1) de » ceux qui ont accepté la mission de délivrer la France de » l'étranger. (Suit un tableau de la situation de Paris).

» Cette situation vous impose de grands devoirs.

» Le premier de tous, c'est de ne vous laisser divertir par » aucune préoccupation qui ne soit pas la guerre, le combat à » outrance; le second, c'est, jusqu'à ia paix, d'accepter frater- » nellemcnt le commandement du pouvoir républicain sorti de » la nécessité et du droit. Ce pouvoir, d'ailleurs, ne saurait sans y> déchoir s'exercer au profit d'aucune ambition. Il n'a qu'une » passion et qu'un titre : Arracher la France à l'abîme où la » monarchie l'a plongée. Cela fait, la République sera fondée et » à l'abri des conspirateurs et des réactionnaires.

» Donc, toutes autres affaires cessantes, j'ai mandat, sans tenir » compte ni des difficultés ni des résistances, de remédier, avec » le concours de toutes les libres énergies, aux vices de notre » situation, et, quoique le temps manque, de suppléer, à force » d'activité, à l'insuftisance des délais. Les hommes ne manquent » pas. Ce qui a fait défaut, c'est la résolution, la décision, et la » suite dans l'exécution des projets.

» Ce qui a fait défaut après la honteuse capitulation de Sedan, » ce sont les armes. Tous nos approvisionnements de cette na- » ture avaient été dirigés sur Sedan, Metz et Strasbourg ; et » l'on dirait que, par une dernière et criminelle combinaison, « l'auteur de tous nos désastres a voulu en tombant nous enlever » tous les moyens de réparer nos ruines. Maintenant, grâce à » l'intervention d'hommes spéciaux, des marchés ont été conclus, » qui ont pour but et pour effet d'accaparer tous les fusils dis- » ponibles sur le marché du globe. La difficulté était grande de

(1) En présence de ce texte, on ne s'explique pas que la délégation de la province ait été accusée d'avoir pris l'initiative des hostilités. Elle ne faisait que se conformer strictement aux ordres du gouvernement de Paris.

» se procurer la réalisation de ces marchés : elle est aujour- » cThui surmontée.

» Quant à l'équipement et à l'habillement, on va multiplier » les ateliers et requérir les matières premières, si besoin est; » ni les bras ni le zèle des travailleurs ne manquent; l'argent » ne manquera pas non plus.

» 11 faut mettre en œuvre toutes nos ressources qui sont im- » menses, secouer la torpeur de nos campagnes, réagir contre » les folles paniques, multiplier la guerre de partisans, et à un » ennemi, si fécond en embûches et en surprises, opposer des » pièges, harceler ses flancs, surprendre ses derrières et enfin » inaugurer la guerre nationale.

» La République fait appel au concours de tous; son gouver- » nement se fera un devoir d'utiliser tous les courages, d'em- » ployer toutes les capacités. C'est sa tradition à elle d'armer » les jeunes chefs : nous enterons! Le ciel lui-même cessera » d'être clément pour nos adversaires, les pluies d'automne » viendront, et retenus, contenus par la capitale, les Prussiens, » si éloignés de chez eux, inquiétés, troublés, pourchassés par » nos populations réveillées, seront . décimés pièce à pièc^, par » nos armes, par la faim, par la nature.

» Non, il n'est pas possible que le génie de la France se soit » voi'.é pour toujours, que la grande nation se laisse prendre » sa place dans le monde par une invasion de cinq cent mille » hommes.

» Levons-nous donc en masse et mourons plutôt que de subir »> la honte du démembrement. A travers tous nos désastres et * sous les coups de la mauvaise fortune, il nous reste encore le » sentiment de l'unité française, l'indivisibilité de la République. « Paris cerné affirme plus glorieusement encore son immortelle » devise qui dictera aussi celle de toute la France : « Vive la » République une et indivisible ! »

M. Gambetta prit en mains les deux ministères de la

SITUATION AU 10 OCTOBRE 11

guerre et de l'intérieur, et m'appela comme son délégué au premier de ces deux départements. C'est en cette qualité, sous le titre de Délégué du ministre de la guerre, que j'ai participé aux événements qui suivirent et que j'en ai connu personnellement les détails.

A la date du 10 octobre, jour où la nouvelle administration entra en fonctions, la situation militaire de la France était la suivante :

Paris étroitement bloqué ne communiquait plus que d'une manière intermittente et par voies extraordinaires (1) avec la province ;

Le maréchal Bazaine enfermé dans Metz avait cessé de prendre part aux hostilités et préparait déjà sa capitulation ;

Sur les bords de la Loire, vingt à vingt- cinq mille hommes, battus à Artenay et bientôt à Orléans, commençaient une retraite qui ne devait s'arrêter qu'au fond de la Sologne ;

Dans l'Est, l'armée du général Gambriels, réduite par le feu, la fatigue et surtout les désertions, à vingt-quatre mille hommes, abandonnait les Vosges et cherchait un abri à Besançon ;

Dans l'Ouest, trente mille gardes nationaux mobiles, mal équipés, mal armés et non encore embrigadés, sans cavalerie ni artillerie, formaient, de Chartres à Evreux, un fragile cordon, destiné à être rompu au premier choc;

(1) Au moyen de ballons et de pigeons voyageurs.

Dans le Nord, aucune force constituée; des garnisons dans les places, mais pas de corps tenant la campagne;

Au total, moins de quarante mille hommes de troupes régulières, autant de gardes nationaux mobiles, cinq à six mille cavaliers, une centaine de pièces de canon, le tout en assez mauvais état et fort éprouvé, tel était l'ensemble des moyens opposés à une invasion qui disposait déjà de sept à huit cent mille soldats parfaitement organisés, de deux mille pièces de canon, non compris les batteries de piège, et de puissantes réserves échelonnées sur le Rhin pour maintenir l'armée envahissante à un constant niveau.

La situation administrative n'était pas plus rassurante.

Le ministère de la guerre, à Tours, avait été constitué sur les bases les plus étroites. Le gouvernement de Paris, cédant, comme j'ai dit, à l'erreur répandue au début, touchant le rôle secondaire de la province, avait retenu dans la capitale la plus grande partie du personnel administratif. Un quart seulement des bureaux avait été envoyé au dehors. Plusieurs services avaient été confondus dans les mêmes mains; certains même n'étaient pas représentés. C'est ainsi que le général Lefort, chef de la délégation militaire, cumulait le secrétariat général avec les directions de l'infanterie et de la cavalerie. L'artillerie, cette arme à laquelle tant d'efforts, tant d'initiative, allaient être demandés, était subordonnée à un général du génie qui réunissait deux directions. Le cabinet du ministre, lequel embrasse tant d'objets divers, n'existait pas. Un simple sous-intendant militaire portait la charge démesurée de tous les services dits administratifs,

SITUATION AU 10 OCTOBRE l'équipement, les subsistances, la solde, les ambulances, la comptabilité, etc. Bref, neuf directions (y compris le cabinet) n'en formaient plus que trois ; le personnel de chacune était d'ailleurs considérablement réduit, et le secrétariat général, qui représentait le service central, comptait à peine trois ou quatre employés. Deux généraux et deux colonels constituaient tout le personnel militaire supérieur d'un ministère qui d'ordinaire en occupe une vingtaine.

Je ne parle pas de ces nombreux comités, si bien pourvus en temps de paix, pour l'infanterie, l'artillerie, les fortifications, l'état-major, etc. A Tours il n'en était pas question ; aucun d'eux n'avait envoyé un seul de ses membres. Le service d'inspection n'existait pas. D'autres services annexes, qui en temps de guerre prennent une grande importance, n'avaient pas davantage trouvé place dans la délégation. En somme, pour faire face à un labeur qui, par suite des événements, allait être quatre ou cinq fois plus grand, on avait en mains un levier quatre ou cinq fois plus petit (1).

(1) Pour en donner une idée, je citerai comme exemple le personnel des 6e et 8e directions (services administratifs). Au 1er jan- \ier, même après que de notables augmentations avaient, été faites par la nouvelle administration, ce personnel, comparé à l'état normal de paix, présentait l'infériorité suivante :

Directeurs et sous directeurs.

Chefs et sous chefs de bureau.

Employés de tous grades.

Totaux...

A Paris

en

temps de paix.

7 31

A Bordeaux

en

temps de guerre.

2 7 57

GG

Mais ce qui était peut-être plus grave encore, c'est qu'à ce personnel déjà si exigu, le nécessaire même manquait. Il avait été expédié de Paris si précipitamment et, croyaiton, pour si peu de temps, qu'on ne lui avait pas donné son bagage administratif ordinaire. Les archives étaient demeurées dans Paris. On ne possédait à Tours ni les dossiers de l'armée, ni les cartes de l'état-major (1). Ainsi, on allait être condamné à constituer des cadres et à confier des commandements sans connaître les antécédents des officiers, et à faire la guerre sans se diriger sur des cartes.

Les personnes disposées à accuser la Délégation des fautes inévitables qu'elle a commises, voudront bien, dans leur équité, tenir compte de cette situation sans précédent dans l'histoire. C'est la première fois que la France a été obligée de soutenir une guerre sans pouvoir communiquer avec son centre d'action naturel, sa capitale. Les habitudes centralisât rices de notre pays étaient telles qu'on aurait cru impossible de le gouverner sans le secours de Paris et de ses immenses rouages administratifs. Or, il a fallu non-seulement ie gouverner, mais l'organiser en guerre, au mi-

(1) Celte pénurie de cartes dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Non-seulement on n'en possédait pas pour en envoyer aux. corps d'armée en campagne, mais l'administration centrale elle-même en manquait pour suivre les opérations engagées. Quand le comité directeur de cinq membres dont j'ai parlé, tenta de se constituer dans les premiers jours d'octobre, le secrétariat général de la guerre fut dans l'impossibilité de mettre à sa disposition même une carte routière de la France. On se demande comment les administrateurs de cette époque pouvaient rédiger leurs instructions stratégiques.

Telle était exactement la situation quand l'administration du 10 octobre entra en fonctions.

SITUATION AU 10 OCTOBRE 15

lieu de la plus effroyable tempête qui fût jamais et dans la plus grande pénurie qu'on eût osé supposer. Il a fallu non-seulement produire, mais créer même l'instrument de la production. Voilà ce que ne doivent pas perdre de vue ceux qui veulent juger équitablement cette période extraordinaire.

Chapitre II Reorganisation Des Services

Cabinet du ministre — Bureau des cartes — Bureau des reconnaissances — Comité d'étude des moyens de défense et autres services — Directions de l'infanterie, de l'artillerie, du génie — Corps du génie civil— Intendance, services médicaux et comptabilité.

Le premier soin qui s'imposait à l'administration du 40 octobre fut la réorganisation des services du ministère. Il était indispensable, d'une part, de les mettre en harmonie avec les grands efforts qui allaient leur être demandés et, d'autre part, de créer plusieurs services nouveaux dont l'absence se faisait gravement sentir au moment des hostilités.

Aujourd'hui que la guerre est terminée, on a peine à s'imaginer les difficultés pratiques de tous genres que cette réorganisation a rencontrées. S'il m'est permis de citer un détail vulgaire , je dirai que le local même a été pour nous une grosse question. La partie du maréchalat attribuée aux bureaux de la guerre était tout à fait insuffisante pour l'extension que nous voulions leur donner. Il a fallu se procurer, comme on dit, du jour au lendemain, cinq ou six maisons dans le voisinage et y perdre du temps en amena-

CABINET DU MINISTRE 17

gements alors que, sous le feu de l'ennemi, les minutes valaient des jours. Mais la complication de beaucoup la plus grande vint du manque de personnel. On était, non à Paris, avec toutes les ressources d'une immense centralisation, mais bien dans une ville de province de troisième ordre, où les activités disponibles faisaient entièrement défaut. Pour surcroît, Paris avait retenu dans ses murs la plupart des individualités marquantes ; celles du dernier régime avaient momentanément disparu ou étaient d'un emploi difficile ; d'autres enfin qui auraient pu être utilisées, ne se présentèrent pas ou bien l'on ne sut où aller les chercher. Quant aux officiers de l'armée, qui auraient été d'un si grand secours, il ne fallait pas y songer ; car les cadres étaient tellement épuisés qu'on ne savait même pas comment pourvoir aux besoins du commandement.

On s'adressa de divers côtés, et principalement aux catégories de personnes, telles que les ingénieurs et les employés supérieurs des chemins de fer, qui, par leurs antécédents et leurs habitudes d'esprit, devaient se plier plus facilement à l'administration militaire. Les concours s'of frirent empressés, mais souvent, on le devine, avec plus de patriotisme que de compétence. Nous choisîmes autant que nous pûmes et, grâce surtout aux deux catégories que j'ai mentionnées, nous finîmes par doter les services à peu près convenablement. Il y a eu là des dévouements nombreux et quelques-uns, qui n'en furent que plus méritoires, s'exerçant dans l'obscurité. Ainsi des ingénieurs de l'État et jusqu'à des ingénieurs en chef ont consenti, pour se rendre utiles en ces graves moments, à surveiller le dépouillement des dépêches, l'expédition des plis, et quelques-uns même à copier des lettres.

Le premier remaniement porta sur le secrétariat général et les directions qui s'y rattachaient. M. le général Lefort ayant quitté le ministère, le surlendemain de mon arrivée, par raison de santé, le secrétariat fut immédiatement transformé et constitué séparément sur un très-grand pied, sous le nom de cabinet du ministre. Ce fut en réalité un vaste service central, chargé de la correspondance générale et du contrôle de tous les services, et qui, à ce titre, resta sous l'autorité directe du délégué. Un ancien fonctionnaire des chemins de fer, M. E. Byse,fut placé à la tête, avec le titre et les attributions ordinaires de chef du cabinet. Il s'en est acquitté jusqu'à la fin avec tact et dévouement.

Bientôt furent rattachés pour ordre au cabinet, mais, en réalité, relevèrent directement du délégué, divers services techniques, de création nouvelle, qui n'avaient pas de place indiquée dans les directions déjà existantes (1). De ce nombre furent le service des cartes et celui des reconnaissances, qui, par leur importance, méritent quelques explications.

Les cartes, on l'a vu, manquaient totalement. Cependant il en fallait, et pour l'armée et pour l'administration . On songea bien à en requérir dans les départements, mais on n'obtint de la sorte que des exemplaires incomplets, fournis tardivement et surtout en trop petit nombre. On résolut

(1) L'extension prise par le cabinet, à la. suite de ces adjonctions, fut telle qu'il occupa, à lui seul, plus de local que n'en avait occupé jusque là la délégation de la guerre tout entière.

BUREAU DES CARTES 19

alors de rééditer la carte de l'état-major au moyen de la photographie et de l'autographie. Un album complet avait été fourni par la veuve d'un officier supérieur; il servit de base à ce travail. Un officier distingué d'infanterie de marine, M. Jusselain (1), qui avait eu l'idée de cette reproduction, fut chargé d'installer et de diriger un atelier spécial. Grâce à ses énergiques efforts, grâce au concours que lui apportèrent deux ingénieurs de la compagnie d'Orléans, il put, en très-peu de jours, fournir un nombre considérable de cartes aux corps d'armée, C'est à lui qu'on est redevable des quinze mille cartes distribuées aux états-majors pendant les quatre derniers mois de la campagne.

J'emprunte au rapport offieiel de M. Jusselain, publié dans le courant du mois de mars 1871 , quelques extraits qui feront mieux comprendre l'importance de sa mission, et qui jettent en même temps un jour intéressant sur la situation antérieure.

« Le soir même (5 octobre), dit-il, je partais pour 1'armde de la » Loire, envoyé à la disposition du général Martin des Paillères, » commandant la lre division du 15e corps.

» Le général, auquel je me présentai dès mon arrivée, me dit )> que son intention était de m 'attacher à son état-major.

» Ce fut dans une première conversation, pour me mettre au » courant du service, que j'appris du général, retenu alors au » lit par la grave blessure reçue à Sedan, qu'il n'avait pour » toutes cartes qu'un album Joanne, acheté chez un libraire de

(1) M. Jusselain a été, pour ses travaux, nommé officier de la légion d'honneur sur la proposition de M. le général Le Flô, ministre de la guerre après l'administration du 10 octobre.

» Tours, et qu'il n'avait pu jusque-là s'en procurer d'autres.

» Je lui proposai de me charger de faire des cartes pour sa

» division, en reproduisant par la photographie et l'autogra-

» phie les cartes a#u • gQ QQQ de l'état-major.

» Cette proposition fut accueillie avec empressement par le gé- » néral, auquel son éiat de santé n'avait pas permis de s'occuper » encore de celte question, capitale à la guerre. Il me donna » immédiatement des lettres de créance pour Tours, et même » Lyon et Marseille, avec ordre de faire exécuier ce travail dans » le plus bref délai.

9 Je devais partir le lendemain matin. Mais, le soir, le colonel » chef d'élat-major ayant assuré au général que des essais sembla- » blés avaient été faits au ministère de la guerre à Paris, au moins » parla photographie, et qu'il avait fallu, pour réussir, une installa- » tion spéciale et de longs tâtonnements, la mission me fut retirée.

» Je ne fis aucune observation! J'étais certain cependant que » rien n'était plus facile, — le temps manquant pour employer » la gravure, et les cuivres gravés des cartes de l'état-major » étant restés dans Paris assiégé, — que d'avoir autant de » cartes que Ton voudrait par la photographie et l'autographie, » et que, si, par le premier de ces deux procédés, on avait » éprouvé des mécomptes, ou au moins des embarras, au minis- » tore de la guerre, cela tenait à ce parti pris de ne pas s'adres- » ser à l'industrie privée et à la libre concurrence ; à ce sys- » lème de tout vouloir monopoliser, aussi bien pour les cartes » que pour les armes, pour les poudres, etc., etc., système » cause en grande partie de nos désastres.

» Aussi, quelques jours plus tard, ayant dû me rendre à » Tours pour faire régulariser ma situation vis-à-vis du m'ï- » nistère des finances, et porter au gouvernement un rapport » du général des Paillère.s, relatif aux commissions provisoires » d'officier, à l'instruction sommaire des troupes, au tir, etc., etc., » je profitai dé mon séjour dans celte ville pour faire reproduire ' » une des cartes de l'état-major par la photographie;

BUREAU DES CARTES 21

» Après quelques essais, la réussite fut complète. Sous ma » direction, M. Biaise, pho ographe à Tours, réduisit aux 2/3,

» soit à l'échelle de 12*m la carte au -j~Q de l'état-major.

» Réunies deux à deux, collées sur toile, elles formaient des » cartes de détail très-lisibles, en même temps que des caries » d'ensemble représentant une superficie de 320 lieues carrées, » parfaites, par conséquent, pour les chefs de corps.

» Grâce au concours de M. Poncin, ingénieur de la ligne de » Tours à Vierzon, qui m'aida de sa connaissance en ce genre de » travail, et me prêta généreusement son matériel et ses dessi- » naleurs, je pus aussi reproduire par l'autographie la carte au

dans tous ses détails essentiels.

80,000

» Ces épreuves furent soumises à M. le général, alors colo- » nel d'état-major, de Loverdo, directeur de l'infanterie et de » la cavalerie au ministère de la guerre.

» Le travail fut trouvé bien fait et très-utile, indispensable » même. Mais M. le directeur me dit que malheureuse- » ment « il n'avait pas à sa disposition de crédit ouvert pour la » dépense. »

» Ainsi, un mois et demi après Sedan, des généraux de divi- »" sion n'avaient pas de cartes pour leurs opérations, et la guerre » se faisait en France !

.9 Quelle différence avec les officiers prussiens que j'avais » vus pendant leur séjour à Triel, ayant sans cesse à la main

» des cartes au ^~ ou au ^^ de notre pays, les consul -

» tant entre eux souvent, quand ils se rencontraient, même sur » la voie publique !

» Ce souvenir m'obsédait et me décida à ne pas m'arrêter à la » sorte de fin de non*recevoir du colonel de Loverdo.

» A la suite de nouvelles démarches, un de mes parents, sc- » crélaire-rédacteur au Corps législatif, me présenta à M Stee- » nackers, directeur général des postes et des télégraphes.

» M. Steenackers voulut bien me donner une lettre pour M. de » Freycinet, qui prenait, ce jour-là même, ses fonctions de » délégué du ministre au département de la guerre.

» Frappé de la situation que je lui exposai, M. de Freycinet » me remit, à son tour, pour le colonel de Loverdo, une note » ainsi conçue : « Si la question d'argent seule arrête, et qu'on » soit d'accord sur le reste, faire exécuter tout de suite. La dé- » pense sera régularisée plus tard. » Ainsi, c'est grâce au gé- » néral des Paillères d'abord, puis à M. Steenackers, enfin et » surtout à M. de Freycinet que l'armée a pu avoir des caries » d'ensemble et de détail en même temps, photographiées

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