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La colonisation hollandaise à Java; ses antécédents, ses caractères distinctifs

Pierre Gonnaud · 1905 · Scanned text · Free in the US

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Author
Pierre Gonnaud
Language
French
Published
1905
Length
224,825 words · about 15 h 45 min
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Introduction

Entre toutes les terres du globe, peu ont été aussi étudiées que Java : peu ont fait éclore d'aussi abondants et d*aussi précieux ouvrages ; la bibliographie entière de l'île est innombrable et il semble que tous les savants aient tenu, chacun à son point de vue particulier, à apporter sa contribution personnelle à la connaissance de cette curieuse région. Les Hollandais, par orgueil national, ont accumulé par centaines les livres et les brochures sur cette question ; les étrangers, par pur amour de la science, ont prétendu trouver à Java d'utiles renseignements ou la solution de passionnants problèmes. Entre tous Junghuhn, Raffles et Veth nous ont fait pénétrer les secrets de la grande fie, et, si l'on se place au point de vue de la science pure, il semble bien qu'il n'y ait plus qu'à glaner après ces maîtres et leurs nombreux émules.

Mais Java n'est pas seulement l'un des plus curieux et des plus riches pays du monde; c'est aussi, et, depuis trois siècles^ une colonie^européenne, et, à ce point de vue particulier, la tâche n*est peut-être pas aussi avancée qu'elle pourrait le paraître au premier abord. Les maîtres que nous avons cités sont des savants ; aucun i/est géographe, aucun surtout ne nous semble avoir pénétré, voire même sérieusement abordé la délicate question de la colonisation, c'est-à-dire de l'adaptation d'un pays donné à des modes nouveaux d'existence. Les nombreuses et remarquables études hollandaises et autres parues sur des points particuliers sont trop spéciales

2 INTRODUCTION

de sujet et d'esprit pour avoir résolu ou même nettement posé le problème. Junghuhn est un naturaliste consommé mais voit les choses en savant, sans trop se soucier des conséquences qu'elles ont pu avoir sur révolution du pays. Raffles est un historien éminent et fit preuve à Java même des précieuses qualités d'un homme d*Etat consommé, mais son œuvre par là même est forcément incomplète : habitué à conduire les hommes, il laisse assez volontiers de côté les conditions naturelles au milieu desquelles se sont déroulés les événements.

Comme lui Veth est un historien, mais est-ce être injuste et lui faire même un grave reproche que de reconnaître qu'avec la riche documentation dont il appuie ses raisonnements, c'est surtout et avant tout un Hollandais et qu'au légitime orgueil ressenti à la vue des magnifiques résultats obtenus par son pays se joint somme toute une assez visible indifférence pour tout ce qui ne fut pas l'œuvre des Provinces-Unies. A de telles conceptions, à la mise en œuvre de pareilles méthodes, si la science pure trouve son compte, la science coloniale est encore loin d'être satisfaite.

Il y a donc, à notre sens, en l'état actuel, une assez sérieuse lacune dans l'étude de la colonisation hollandaise à Java, et, cette lacune, nous n'avons assurément pas la prétention de pouvoir la combler. Du moins nous croyons qu'il est permis, sans crainte de s'exposer à une trop exclusive reproduction des résultats acquis par d'autres, d'essayer d'exposer, au moins dans ses grandes lignes etdans ses traits essentiels, la marche et l'évolution de cette colonisation, son milieu, ses antécédents et ses caractères distinctifs. La difficulté de l'œuvre entreprise fait prévoir bien des faiblesses et bien des imperfections. Puissent-elles du moins tie pas être assez nombreuses pour enlever à l'ensemble du travail la majeure partie de sa valeur démonstrative! Un trop court séjour dans Java nous a appris à l'aimer ; notre seule ambition serait de ne pas trop en détourner ceux qui liront cette étude.

PREMIÈRE PARTIE

Chapitre Premier Constitution Du Sol

Au premier coup d'œil, un fait fondamental frappe quiconque éludie même de loin le groupe insulaire imposant de l'Archipel malais, c'est Timporlance et aussi la fréquence des transformations dont cette région fut jadis le théâtre : effondrements, dislocations volcaniques, tout semble en cet ordre d'idées s'être rencontré dans les régions indonésiennes et si la discussion reste encore ouverte, ce n'est que sur l'importance relative des différents phénomènes, discussion qui d'ailleurs ne peut laisser de côlé le rôle capital et pour ainsi dire dominateur des phénomènes et des formations volcaniques. C'est à ces phénomènes que Ton recourt pour expliquer la formation de TArchipel ou du moins la dislocation de l'Ancien Continent dont il n'est que le reste ou mieux l'un des restes sur l'immense étendue de l'Océan Pacifique (1). La mer de Java elle-même n'est qu'un vaste effondrement postérieur aux grands bouleversements géologiques du globe et la science actuelle eu prévoit quelque jour le comblement au moins partiel. Dans un article publié dans le Bullelm de la Société de Géographie en 1893, M. Eekhouty dont l'autorité en ces matières ne peut être discutée, envisage cette éventualité. « On peut calculer, dit-il, le temps au bout duquel cette mer de Java ne formera plus qu'un grand

(4) Bull. Soc. géog. Madrid, XXX, 4891.

JAVA canal entre les deux tles (Java et Bornéo), si toutefois les actions volcaniques ne viennent pas mettre ces calculs en défaut (1). » Enfin les naturalistes apportent eux aussi leur appoint aux études des conditions préhistoriques de TÂrchipel malais. Wallace s'appuie sur les données actuelles de la science naturelle, et, constatant les contrastes qui existent entre les faunes insulaires, veut que Sumatra et Bornéo fussent encore réunies en une seule terre quand Java était déjà une tle distincte, considérant ainsi le détroit delà Sonde comme plus ancien que la mer de Bornéo (2). C'est le même auteur qui affirme sur des preuves du même genre l'ancienne union de la région australienne et du sud de rAmérique (3).

Ce sont là « propos de savants » ; ils sont dans leur rôle et le géographe colonial sera dans le sien en refusant de les suivre jusqu'aux dernières limites de leurs déductions. « Ils y étaient >, aurait dit Michelet, et nous, nous n'y étions pas quand se produisirent ces effroyables bouleversements, quand l'immense plaine e\i s'effbndrant entre les montagnes de Bornéo et celles de Java donna naissance à une mer nouvelle, quand les eaux séparèrent Sumatra de la péninsule malaise et quand Java, ébranlée par de formidables secousses volcaniques, laissa passer entre elle et l'tle voisine les flots du détroit de la Sonde. Notre rôle et nos prétentions sont infiniment plus modestes et nous n'aspirons pas à aller saisir ainsi le secret des antiques convulsions du monde. Nous travaillons sur ce qui est, non sur ce qui a été ou a pu avoir été. Or Java est; l'tle existe. Depuis plusieurs siècles, elle attire à elle les voyageurs et les colons d*Occident, et il est intéressant, avant d'examiner les étapes, les phases et les résultats de cette colonisation, de faire avec le pays une assez exacte connaissance, d'en étudier avant tout le sol, la géologie au moins superficielle, pour aller de là au climat, au relief, à l'hydrographie, aux productions végétales et aux animaux, ensemble de conditions naturelles qui doivent être la base de toute étude rationnelle de géographie coloniale.

(1) Soc.géogr, Paris, i"' trimestre 1893, Eekhout

(2) Alfred Russel Wallace : The Island Life,

(3) Wallace : Disir. ofan., I, III, XIII.

Le problème est complexe : il est surtout obscur et les rensei« gnements que nous donnent les anciens auteurs sont loin de Téclaircir et d'en avancer la solution. Dans le magistral ouvrage qu'il a consacré à Java, Junghuhn signale Terreur fondamentale où étaient tombés les précédents voyageurs, Reinwardt, van der Boon Mesch, Horner, qui, frappés tout d'abord de l'intensité des phénomènes plutoniques, voulurent faire de Ttle entière un bloc de laves et de conglomérats volcaniques (1).

Cette erreur n'est pas sans raison : elle trouve sa cause dans le caractère des voyages et dans celui des voyageurs. Laissons de côté les géographes anciens et ceux même du moyen âge : les renseignements que peuvent nous donner leurs écrits sont trop isolés, trop peu coordonnés, trop peu nombreux surtout pour que nous puissions leur reprocher une telle exagération de détail. Les voyages des temps modernes et ceux de savants de la première moitié du siècle nous sont mieux connus : les renseignements qu'ils nous donnent sont plus nombreux, plus exacts, un souci plus grand d'une scrupuleuse exactitude et d'une connaissance vraiment scientifique des choses et de la nature se montre à chaque page de leurs récits. Et pourtant la même erreur s'y rencontre/ la même généralisation hfttive s'y manifeste. Depuis les premiers voyageurs hollandais jusqu'à Cook et jusqu'aux nombreux voyageurs qui, dans ce siècle, ont visité ou exploré Java, tous semblent ne vouloir voir dans l'île qu'une vaste formation volcanique. Junghuhn prétend expliquer cette confusion et la raison qu'il en donne est juste : de tous temps l'homme et souvent aussi le géographe ont aisément rapporté à tout un pays voire même à tout un continent les observations justes en elles-mêmes qu'ils avaient faites sur une région ; tout près de nous, les remarques judicieuses et assurément précieuses faites sur les conditions climatériques de notre Afrique du Nord n'ont-elles pas nui d'une façon trop sensible pendant bien longtemps à l'exactitude de nos idées sur le climat du reste de notre domaine africain et même du reste de notre empire colonial ? Mais, il faut bien le reconnaître, la plupart des anciens voyageurs européens étaient mal préparés à une étude attentive et minutieuse des différentes espèces de terrains dont se compose Java. Les premiers, poussés par l'esprit

(1) Junghuhn : Java^ III, I^ I, pp. 5^ 6.

JAVA d'aventures et surtout par le désir de faire du trafic et du gain, ne connaissaient guère que les côtes, et, de Tintérieur du pays que ce qu'ils en pouvaient voir et ce qui les frappait le plus; les indigènes, dans leurs récits, grossissaient les effets désastreux produits par l'activité volcanique et si quelque hardi explorateur s'aventurait dans l'intérieur, au-dessus des forêts qui couvraient alors une bonne portion de l'île et en cachaient en majeure partie le sol, il ne voyait que les ctmes fumantes des volcans plus actifs alors qu'aujourd'hui : où la forêt manquait, en dehors des villes, c'étaient quelquefois des cultures, c'étaient plus souvent encore des champs de lave, de basalte, des conglomérats et des tufs volcaniques. Tout en un mot les poussait à ne voir dans Java qu'un produit des volcans. On peut encore aujourd'hui, quoique plus malaisément toutefois, se représenter cet état d'esprit des premiers voyageurs, quand on traverse certaines régions où, pour diverses raisons, la culture n'a pas encore été pratiquée d'une façon suffisamment intense. Si l'on va par exemple en tramway à vapeur de Bangkalan à Kœwanjar, aussitôt que la ligne descend du dos d'âne de Tanah-Merah sur la gare terminus, le paysage change : aux riches sawahs des alentours de Bangkalan, succèdent la forêt, quelques champs de cannes et de caféiers et de vastes étendues de pierres volcaniques. Dans les régions centrales même de Java, quand on traverse par la route postale les monts des Preanger, certains sites des environs de Soemedang en tranchant par leur pauvreté relative sur l'ensemble de l'île font comprendre les erreurs que pouvaient commettre les premiers explorateurs, aventuriers et commerçants. D'autres voyageurs ont eu, il est vrai, des motifs différents : beaucoup ont surtout fait preuve d'un amour parfois excessif du pittoresque et se refusant à eux-mêmes les moyens de contrôle d'opinions par trop tendancieuses, ont borné leurs voyages à des courses dans les montagnes, à des explorations dans cesmêmesvolcans dont la hantise les persécutait depuis si longtemps.

Enfin, dans cette œuvre de perversion de nos idées sur Java, les géologues eux-mêmes tiennent une grande place et leur méthode, il faut le dire, ne pouvait guère être autre. Venus d'Europe où se montraient à plaisir les divers terrains de nature tertiaire ou de formation alluviale, maison les volcans, sauf en quelques rares endroits, étaient depuis longtemps éteints, ils s'intéressaient avant tout au phénomène spécial que Java leur présentait en abondance et que l'Europe ne leur présentait plus* Ils ont ainsi, par leurs ouvrages et par la conscience même de leurs études, contribué plus puissamment peut-être que tous les autres à nous donner sur la géologie de Ttle des opinions erronées et à nous faire penser qu'il n'y avait rien en dehors des phénomènes décrits dans leurs ouvrages, succès remarquable dont ils peuvent être justement fiers, mais que les études de Junghuhn, de Yerbeek et d'Eekhout ainsi que les nombreuses observations des services publics et des voyageurs devaient considérablement réduire et contrebalancer.

C'est à Junghuhn que revient l'honneur d'avoir, sur la géologie de Java, exposé tout un système nouveau et rectifié les idées fausses que nous en avions. Quelque opinion qu'on ait du savant^ quelque critique qu'on puisse adresser à un ouvrage de lecture parfois pénible et d'utilisation délicate, il faut rendre hommage aux qualités de conscience et d'exactitude dont fait preuve son auteur.

Mais à Java la tâche était difficile à suivre, le pays est ou du moins était à cette époque faiblement travaillé et les multiples ' travaux publics, qui, en Europe mettent souvent à nu sur une profondeur de quelques mètres plusieurs couches géologiques, n'existaient pas encore dans Tile. « Tandis qu'en Europe, dit

Junghuhn et dans d'autres pays civilisés (différents travaux)

facilitent la vue à nu des roches, un voyageur à Java, qui veut rechercher la constitution géologique, en est presque exclusivement réduit aux dénudations naturelles. Son premier travail est donc de rechercher ces dénudations naturelles de la roche et de les utiliser avec soin (1) ». Enfin les conditions naturelles étaient peu favorables : les couches intérieures disparaissent souvent à Java sous un revêtement impénétrable et continu et la végétation dé ces pays tropicaux suffisait à rendre presque impossible Texamen du géologue. On trouve à Java des couches qui couvrent les plaines et les pentes quand elles ne sont pas trop raides et^ formant une surface uniforme, rendent impossible toute connais^ sance de la structure intérieure. Ce sont des roches effritées composées de pierres, de terres et de cendres rejetées et dépoli) JuDghuhn, op. cit., III, I, I, p. 3.

8 JAVA

sées depuis des milliers d'années ; rimportance de la couche varie de 20 à 30 pieds. Une végétation abondante, très serrée et difficile à pénétrer, la recouvre. Aussi, dans la plupart des cas, ce sont les gorges de ruisseau qui sont le lieu le plus favorable aux recherches des géologues : les parois, même couvertes de végétation, servent à ces études ainsi que le fond. Mais cette exploration est souvent difficile. D'où les erreurs commises (1). C'étaient donc les mêmes difficultés qu'avaient rencontrées les premiers voyageurs ; Jùnghuhn, heureusement pour lui et pour nous, était mieux préparé à triompher des unes et à éviter les autres. Attaché comme pharmacien au service de santé de Tarmée des Indes néerlandaises, son attention ne se porte pas exclusivement sur les roches et par suite sur les volcans, principaux agents de bouleversement des couches géologiques ; avant tout, Jungbuhn est un botaniste : la végétation sous toutes ses formes Taltire et l'intéresse. Pour en saisir les secrets, pour en connaître tous les types dont il devait grouper les représentants dans un magnifique ouvrage de collection botanique, Jùnghuhn pénétrera dans les endroits les plus reculés de l'intérieur du pays : il suivra le lit ' des ruisseaux, les sentiers des rhinocéros, il explorera les plus obscures forêts pour faire connaissance avec cette flore et avec ses conditions naturelles d'existence, le sol et le climat. Et c'est ainsi que les travaux d*un botaniste qui fut un savant dans toute la force du terme nous devaient faire vraiment connaître la terre de Java, non la terre inculte, la couche de lave volcanique ou la roche sauvage dénudée ou brutalement bouleversée, mais le sol fertile, la terre végétale et cultivable sur laquelle poussaient de puissantes forêts, en attendant que des soins plus assidus et une culture plus active en eussent fait le riche pays d'aujourd'hui (2).

(1) Junpçhuhn, III, I, I, pp. 4, 5.

(2) A citer notamment parmi ceux qui ont su rendre hommage à Jùnghuhn et continuer sa méthode : Verbeek dont les remarquables études sur l'éruption du Krakatau (27 août 1883) sont d'un précieux secours pour la connaissance du sous-sol de Java et qui a publié dans le 44« vol. des Petermann*» mitteilungen (1898, p. 25-32) un article sous le litre suivant : Die Géologie von Java, von Dr R.-D.-M. Verbeek, mil : lo Karten; 2* Profilen auf Taf; Eekhout, Zollins^er, etc.

« Deux faits curieux, disait Vcrbeek en 1876 (i), dominent la géologie de Java presque identique à celle de Bornéo et de Sumatra : 1° à côté des terrains primilifs, de transition et dyasiques, manquent les autres terrains secondaires (triasiques et jurassiques) et parmi les tertiaires ceux de la formation crétacée; au dyas succède brusquement la formation éocène. 2"* La houille ne se rencontre pas dans le terrain carbonifère proprement dit (dyas), mais se rencontre dans les couches éocènes. » Plusieurs années après, le même auteur revenait longuement sur cette question de la géologie javanaise (2) et cherchait à en déterminer la base et les principales transformations. Sa doctrine, telle que nous l'exposent ses derniers écrits, se résume en ceci. La base géologique de Java sur laquelle se sont déposés les sédiments de formation tertiaire est la même que celle de Bornéo, de Sumatra et de Bangka et Billiton : elle présente les mêmes schistes anciens et les mêmes grès appelés « ancienne formation schisteuse » et qui semblent dater de l'époque paléozoîque. Nulle pari cette formation n'apparaît au jour à Java : on ne la voit que dans l'archipel de Karimon Djawa au N. de Djapara. Le granit ne manque pas dans les couches profondes, comme le montrent les grandes masses granitiques qu'on a trouvées enfermées dans les conglomérats vieux tertiaires de la résidence de Bagelen, mais, nulle part à Java, il ne se trouve en roche compacte. Peut-être faut-il attribuer cet état sporadique des roches anciennes aux bouleversements et aux convulsions de toute sorte qui, durant des siècles, troublèrent profondément les tlesde TArchipel malais. Verbeek croit à l'ancienne union de toutes les tles du monde indonésien entre elles et au continent asiatique : mais, à l'époque paléozoîque, une première convulsion opéra sur les côtes S. de Java et de Sumatra un violent bouleversement et isola les petites lies de Nias et d*Engano ; à l'époque tertiaire la mer dut recouvrir l'archipel et y laissa ces couches de formation miocène si abondantes à Sumatra, Bornéo et Java, et plus tard un soulèvement intense réunit l'archipel à l'Asie dont il ne fut séparé qu'à une époque relativement récente, comme le prouvent les faibles

(1; R.-D.-A. Verbeek, Cher de Géologie van Java (Tijdschrift van het aardriks kuadig Genootschap te Amsterdam, i876, no 7). (2) Pcl. Mitl. 44, 1898, II, Verbeek, Die Géologie von Java, pp. 26-27.

iO JAVA

fonds de 45 m. seulement qui jalonnent l'ancienne liaison; la mer de Java elle-même, issue d*un affaissement central du monde indonésien, serait à sec si un soulèvement de 200 m. seulement venait exhausser l'ensemble de Tarchipel (1).

Toutes ces roches anciennes, d'ailleurs, ne méritent pas d'attirer bien longtemps notre attention. Leur rôle est faible pour ne pas dire nul dans la question qui nous occupe. Profondes et d'autre part stériles par nature, elles ne peuvent offrir aux colonisateurs aucune production spéciale, aucun mode d'existence capable d'influer d'une façon sensible sur la répartition des races ou le groupement des hommes en sociétés. Là seulement où elles affleurent elles pourraient par leur présence nuire à rétablissement des hommes, créer des îlots déserts et incapables de progrès. Mais, somme toute, la proportion en est des plus faibles. « Java, dit Verbeek (2), est constituée surtout par des sédiments tertiaires et des volcans. En mesure planimétrique, on trouve (en chiffres ronds) :

Antérieur au miocène (craie et éocène). . . 1 0/0

Miocène et pliocène 38 0/0

Volcanique 28 0/0

Postérieur au tertiaire (quaternaire et récent). 33 0/0 »

Ainsi terrains tertiaires, quaternaires et récents unis aux terrains volcaniques font une proportion de 99 0/0, c'est-à-dire que les terrains plus anciens disparaissent ou peu s'en faut dans l'ensemble. Mais, si l'on remarque que, suivant l'appréciation de Verbeek, les terrains volcaniques ne représentent que 28 0/0 du total, on voit que les masses tertiaires et récentes occupent 71 0/0, c'est-à-dire sensiblement les 3/4 de la surface totale. On peut donc dire que Java se compose principalement de terrains tertiaires ou plus récents encore, c'est-à-dire, pour parler plus simplement, de terrains utilisables sous les différentes formes qu'ils peuvent revêtir, essentiellement cultivables, producteurs, capables enfin de nourrir une nombreuse population et de fournir matière à un mouvement d'échanges important. La géologie est

{i) Pet. Mitt., 44, 1898, II. Verbeek : Die Géologie von Java, pp. 26-27. (2) Pet. Mitt., Ai, 1898. II. Verbeek : Die Géologie von Java, p. 27.

LE MILIEU il

ici d'accord avec l'histoire et les minutieuses et savantes classifications des plus récents auteurs confirment pleinement ce qu'und série de justes observations et de patientes recherches avaient permis à Junghuhn de nous apprendre il y a plus d'un demi-siècle (1) : qui veut connaître Java doit en étudier les formations tertiaires et l'activité volcanique, puissant et redoutable agent de formation et de destruction.

Il est difficile à la vérité de se rendre un compte exact de l'importance totale de la formation tertiaire à Java : ce qu'on peut voir nous apprend fort peu de chose. Junghuhn classe en cinq catégories les accidents naturels qui nous renseignent sur ce point : 1** coupures de vallées, vallées d'érosion qui entaillent la formation jusqu'à une profondeur fixe ; 2® vallées d'érosion dans le massif neptunien et qui sont entaillées jusqu'à une roche plus résistante ; 3° élévations unilatérales, bords de fractures ; 4* murailles côtières à pic; 5" endroits où la formation est renversée et où les couches reposent sur leur tête. Des observations faites, on arrive, dit le même auteur, aux conclusions suivantes : il n'y a pas de couche intermédiaire, les produits volcaniques prouvent à eux seuls et d'une façon uniforme que la masse tertiaire repose sur la masse de granit, de syénite, qui vient au jour dans les pays des Battas à Sumatra; en second lieu, l'épaisseur de la formation tertiaire varie entre 700 et 1670 pieds pour les différentes régions (2). Et cette masse énorme couvre véritablement toute l'île. Elle s'étend de la pointe occidentale sur le détroit

(i) « Dans l'Ile de Java, dit Jun^huhn (Java, IIT, I. Il, p. 6), environ 1/5 de la surface, est composé de sol alluvial : il domine particulièrement dans le région N. de Tilc, au voisinage de la côté N. et s'étend dans Tintérieur tantôt sur 1 mille anglais seulement, tantôt sur une dislance variant de 3 à 10 ; 1/5 se compose de collines volcaniques et de leurs alentours les plus proches ou de formations pierreuses profondes alternant avec des produits volcaniques^ et ces collines occupent de préférence l'intérieur de l'Ile en formant une rangée le plus souvent double qui s'étend de l'O. à VE.; les 3/5 de la surface de Java sont formés par le massif tertiaire. » Les cbiflFres sont quelque peu différents de ceux donnés par Verbeek : la conclusion reste la même.

(2) Junghuhn : Java, III, I, III, pp. 17-30.

12 JÀV\

de la Sonde jusqu^à l'angle S.-E. extrême de Java, le G. Proa au S. de Banjoewangi et transversalement du N. au S. Sur la côte N. on la trouve, entre autres endroits, dans la région qui va de Pekalongan à Samarang, puis vers Lasem, Toeban, Sidajoe, etc. (1). Mais son aspect diffère suivant les régions et en maintes parties de Ttle le massif tertiaire disparaît sous des revêtements de terrains plus récents. Sur la côte N. il est, dans la plupart des points, recouvert d'une couche d'alluvium qui augmente d'importance en allant vers la mer ; dans le milieu de rtle il est fréquemment interrompu de cônes volcaniques. C'est dans la partie S. de Java qu'il atteint son plus important déve« loppement et qu'il s'élève le plus haut. C'est ici qu'il forme des volcans et que de leurs pentes jusqu'à la côte les types dominants de pays et de montagnes lui appartiennent (2). D'ailleurs quelle que soit la région qu'on envisage, l'uniformité qui manque à la répartition du massif tertiaire se retrouve dans sa contexture et dans sa nature. Partout où domine le terrain tertiaire, c'est sous la forme de couches calcaires plus ou moins inclinées ou bouleversées.

C'est pourtant réduire par trop la proportion du calcaire à Java que de le voir seulement, comme le fait Zollinger (3), dans des pointements locaux. Le fait de sa présence dans l'île entière est aujourd'hui universellement connu : Junghuhn affirmait déjà contre LycU l'unité du massif tertiaire javanais et sa formation en une même période géologique (4). D'ailleurs presque partout la formation calcaire apparaît à l'œil le moins prévenu et le moins exercé et s'il nous est permis de rappeler des observations personnelles nous pouvons témoigner ici que, sauf dans le voisinage immédiat des volcans, c'est à travers des couches calcaires recouvertes, il est vrai, ou entrecoupées de formations alluviales et de cailloux que nous avons en différents sens parcouru et observé Java. Aux confins du pays de Bantam, c'est à travers des masses calcaires que coule la rivière de Tangerang (5). Aux environs de

(1) Junghuhn^ op. cit., III^ I, II, pp. 8-12.

(3) Pet. Mitt., 1858. Zollinger, p. 59.

(4) Junghuhn : /ara, III, I, V, pp. 91, 92.

(5) Observation personnelle, 15 juillet 1900.

LE MILIEU i^

Bataviai sur la côte Nord dans la direction de Meester («ornelis, de Bekassi et de Kmwang, c'est à la surface une épaisse couche de sol alluvial, dans lequel le Tji Taroem s'est en majeure partie creusé son lit, la même que nous avons signalée plus haut se continuant entre Pekalongan et Samarang (1). Les calcaires dominent de Batavia à Buitenzorg et de là à Bandoeng, Djocjakarta et Soerakarta (2). Ils disparaissent en partie sous des dépôts volcaniques de Tjibatoe à Garoet dans la région jadis dévastée par le Pepandajan (3) et sous des terrains récents de formation alluviale de Soerakarta à Soerabaja (4) : mais leur présence n'en reste pas moins évidente et les bancs calcaires qui occupent le lit de la rivière de Madioen et du ruisseau de la vallée de Garoet, les berges abruptes de ces deux cours d'eau ne peuvent laisser aucun doute sur la nature du sol dans ces régions. Le calcaire abonde dans nie de Madoera, de Kamal à Bangkalan et de Bangkalan à Koewanjar et il pointe souvent à travers les terrains récents qui le recouvrent soit que le ravinement Tait dénudé et effrité (environs de Kamal) soitque^ se présentant sous la forme de rochers puissants, il dresse aux environs de Tanah-merah ses roches déchiquetées aux formes de ruines d'antiques tours féodales (5). En pénétrant dans l'Est de Java, c'est toujours le calcaire qui

(1) Observation personnelle, 14 juillet 1900.

Junghuhn : Jata^ W\, I, IX, p. 217 parle beaucoup, comme on le verra plus loin^ des bancs calcaires de Java^ mais il ne semble pas qu'il leur reconnaisse toute leur importance en leur donnant seulement une épaisseur de 500 pieds au maximum sur une étendue de 8 milles {(géographiques. Et surtout nous ne pouvons admettre avec lui que les terrains calcaires se présentent toujours à nu. « Une propriété de tous ces bancs calcaires à Java est que, sans exception^ ils ne se trouvent jamais couverts d'une autre couche, mais qu'ils apparaissent comme le témoin supérieur le plus récemment formé de la formation tertiaire, comme une croûte rocheuse reposant à la surface des autres couches. » La simple vue des tranchées de la voie ferrée de Soerabaja à SîtoeBondo et des escarpements de Kamal à Madoera détruit cette affirmation. Mais peut-être y a-t-il là tout simplement un souvenir trop persistant des escarpements montagneux calcaires, une de ces généralisations hâtives que Junghuhn reproche et que nous avons reprochée avec lui aux précédents géologues.

(5) Observation personnelle, 25, 2G juin 1900.

14 JAVA

domine et dans les tranchées situées entre Pradjekan et Soember Kolak sur la voie ferrée qui va de Soerabaja à Sitoe Bondo la roche à nu rend facile la constatation de cette nature du sol (1). Mais déjà les volcans sont plus proches; sous Faction de cette activité souterraine, les couches calcaires ont été soumises à un plissement intense qui, en certains points des tranchées, atteint de IS à 30®, ou môme ont été bouleversées, tordues, fracturées, de Sengon à Lawang, sur la ligne qui va de Bangil à Malang et pénètre dans la région du Bromo et du Semeroe, et aux environs de Goendang Legi et de Dampit au pied même de ce dernier volcan (2). Dans la bande de terrain qui du G. Semeroe au G. Japara est jalonnée dans la direction S.-E. N.-O. par Malang, Kertosono, Kedoeng, Djali,Toentang, SamarangetJoana, l'action des eaux et des volcans a été dominante, les dépôts alluviaux et volcaniques recouvrent partout le sol : on voit pourtant des calcaires dans la presqu^ile de Japara, aux environs de Pati et de Joana, el le pays montagneux au S.-O. de Kedoeng Djati, les rives du Kali Toentang, les montagnes qui entourent le village deToentang, le G. Oengaran lui-même ne laissent aucun doute sur la nature géologique de toute cette région (3). Sur la côteN., de Samarang àCheribon,laformalion alluviale sembleavoiratteintsonmaximum d'intensité, mais c'est encore du calcaire qui compose les collines avoisinant Samarang à TO,, les hauteurs qui dominent Kendal et Velleri, et plus loin dans le S. les massifs du G. Oengaran et du G. Sendoro (4). Enfin c'est à travers une masse de terrains calcaires, recouverts souvent de terrains plus récents, bouleversés aussi et dénudés par les éruptions du G. Tangkoeban Prahoe et des volcans voisins jusqu'au G. Slamat à l'E., que passe la route postale de Cheribon à Rantja Ekek sur la voie ferrée de Bandoeng à Djocjakarta : le cours d'eau torrentueux qui descend des montagnes vers le S.-E. au village même de Soemedang a creusé en plein calcaire le ravin qui lui sert de lit (5). Ainsi, d'un bout à l'autre de l'île, c'est la formation calcaire qui domine et l'on comprend

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