Read here

Essais sur l'histoire générale et comparée des théologies et des philosophies médiévales

François Picavet · 1913 · Scanned text

168,343 words · about 11 h 47 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · view original scans

Licence: PD · PD-US by publication date

Text from Internet Archive, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
François Picavet
Language
French
Published
1913
Length
168,343 words · about 11 h 47 min
Sections
24 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (24)

Continue:

Front matter

ESSAIS SUR L'HISTOIRE

GÉNÉRALE ET COMPARÉE

DES

Avant-propos

Comme suite annoncée à J'Esquisse, on aurait dû donner le premier volume, qui est achevé dans ses grandes lignes, de V Histoire générale et comparée des philosophies médiévales. Mais parmi les nombreuses questions qui restent encore obscures, il en est quelques-unes qui demandent à être traitées à part, en raison même de leur importance pour la succession et le développememt des doctrines. C'est pourquoi on a publié en iPHRoscelin philosophe et théologien d'après la légende et d'après l'histoire, sa place dans l'histoire des philosophies médiévales. C'est pourquoi on a préparé les présents Essais sur l'histoire générale et comparée des théologies et des philosophies médiévales.

On y a indiqué sommairement ce qui a été fait par le professeur et par les étudiants qui sont devenus ses collaborateurs, d'abord à l'Ecole pratique des Hautes-Etudes , depuis vingt-quatre ans, pour l'histoire des rapports de la théologie et de la philosophie, pour celle des dogmes et des doctrines du monde chrétien, qu'on a rapprochées, quand il y avait lieu, de celles qui se produisaient aux mêmes époques chez les Juifs et chez les Musulmans, comme de celles que fait naître, à partir du XVIIe siècle, le progrès scientifique (ch. I). Ensuite, à la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, on s'est occupé plus spécialement, depuis 1906, des philosophies médiévales ( ch. II) . En notant ce qui a été achevé, ce qui a été commencé, on a essayé de montrer ce qui reste à faire dans ce domaine fort étendu, qu'il est même à peu près impossible de délimiter exactement.

Pour déterminer aussi nettement que possible la méthode, nouvelle par rapport aux recherches faites dans les trois premiers quarts du XIXe siècle, qu'il convient de suivre dans l'étude générale et comparée des théologies et des philosophies médiévales, on l'a distinguée de ce qu'on a appelé longtemps V histoire universelle, puis l'histoire générale; on a établi qu'il ne faut pas la confondre avec la méthode comparative fréquemment employée dans les travaux contemporains sur l'histoire des religions ; on Va rapprochée de celle qu'on a inaugurée pour l'étude comparée des littératures, maison en a surtout cherché l'origine dans la manière dont il a été usé de la comparaison par la psychologie et les sciences naturelles (ch. III).

Puis on a tracé les cadres dans lesquels peuvent être placés la plupart

VI des théologiens et des philosophes rangés dansle Moyen Age (Esquisse, II). Car ils se proposent de réaliser en eux-mêmes une perfection de plus en plus grande pour s'unir, en ce monde ou en Vautre, à la suprême perfection qu'ils objectivent en Dieu {ch. IV).

Avec V éducation hellénique de saint Paul, on a signalé une des premières tentatives qui furent faites pour unir la pensée gréco-romaine aux conceptions juives et chrétiennes {ch. V). Et la synthèse fut possible pour les représentants des. doctrines du monde antique comme pour ceux du monde oriental, car le divin est partout, chez les penseurs et dans le peuple, aux premiers siècles de Père chrétienne (ch. VI). Ainsi se construit le système de Plotin où la philosophie tient la première place ; ainsi se forment les théologies chrétiennes, juives, musulmanes auxquelles se joindront des philosophies où les éléments plotiniens seront nombreux et assez importants pour qu'on puisse en faire l'histoire générale et comparée.

Ainsi, en outre, s'affirme la continuité et l'évolution de la pensée humaine. L'effort fut incessant, quoiqu'on ait pu constater des moments d'arrêt et de stagnation — pour conserver et organiser ce qui avait été antérieurement acquis par la spéculation scientifique, religieuse et philosophique. Byzance voulut, jusqu'à ce que les Turcs eussent définitivement détruit son empire, sauvegarder tout l héritage antique. Et elle le transmit avec ses propy es acquisitions aux Syriaques, aux Persans, aux Arabes qui le firent rapidement fructifier, aux Slaves qui furent plus lents à l'assimiler , mais qui en tirèrent les germes de leur développement ultérieur. Les Arabes et les Juifs travaillèrent plus de trois siècles en commun et quand les premiers rompirent avec la science et la philosophie, les seconds conservèrent ce qui avait été leur propriété commune. Chez les Chrétiens de V Occident, en Gaule tout aumoins ,on put croire unmoment qu'il ne resterait rien de la civilisation antique. S'il y eut une première Renaissance avec Alcuin et Jean Sczt Erigène (Esquisse, VI), il n'y eut pas alors, il n'y eut pas davantage au XIe et au XIIe siècle, absorption complète de la grande conception des Plotiniens et des chrétiens qui s'étaient appropriés la pensée du philosophe : cest ce que prouvent, sans contestation possible, les études sur les Universaux (ch. VIII), sur l'Ame du monde et V Esprit-Saint (ch. IX). Mais grâce aux Byzantins, aux Arabes, aux Juifs, l'Occident chrétien reçut, au XIIIe siècle, la science et la philosophie qu'ils avaient conservées et augmentées. Une double direction se partagea les esprits (ch. XIV) : les uns, comme Albert le Grand et saint Thomas, travaillèrent à systématiser tous les résultats acquis pour en faire une théologie et une philosophie catholiques. D'autres, comme Roger Bacon, soutinrent qu'il fallait continuer à cultiver les sciences profanes et sao ées, les mathématiques et la physique au sens très large du mol, les sciences et les langues, l'exégèse comme la morale, la métaphysique et le droit canon, pour en faire sans cesse bénéficier la théologie et le monde chrétien tout entier. Ce fut une seconde Renaissance. Mais les thomistes V emportèrent et Roger Bacon fut pour un temps oublié. La publication de ses œuvres {ch. X) est d' autant plus nécessaire, la connaissance de son maître par excellence Pierre de Maricourt {ch. XI), du disciple Jean qu'il s'était attaché à former {ch. XII) comme des critiques qu'il adresse à Alexandre de Halès, surtout à Albert le Grand et à saint Thomas dont la papauté et les ordres religieux devaient accepter les

AVANT-PROPOS vu enseignements {ch. XIII) est d'autant plus importante que la troisième Renaissance, celle que provoqua en partie la prise de Constantinople, la Réforme, dans ses directions multiples, le XVIIe siècle et ceux qui suivirent, par les recherches scientifiques de toute \ nature, auraient pu se réclamer de Roger Bacon qui avait recommandé V étude des textes grecs, hébreux, arabes, pour en faire sortir comme de leur source, les idées religieuses, scientifiques et philosophiques en y joignant la pratique ininterrompue de l'observation externe par les sens et les instruments, ds l'observation interne par la conscience et grâce à l'illumination divine.

Il ne faut pas croire, comme on a coutume de le répéter, qu'il y ait rupture, à partir du XVIIe siècle, avec toutes les conceptions médiévales. Déjà quand Luther, qui entend revenir aux Evangiles, s'attaque à la philosophie et à la théologie qui se présentaient comme chrétiennes et catholiques, c'est en s' inspirant de doctrines nettement plotiniennes (ch. XV). Quant à Descartes, il reproduit, non certes sans l'originalité propre aux hommes de génie, les doctrines essentielles sur l'existence de Dieu et l'immortalité ou plutôt la spiritualité de l'âme qui, de Plotin, étaient passées à saint Augustin, à saint Anselme et àleur s successeurs (ch, XV II). Et ceux qu'il combat, ceux que combattent Bossuet, La Bruyère, Berkeley et Leibnitz, qu'on les appelle des athées ou des impies, des libertins, des esprits forts ou des petits philosophes, continuent les Averroïstes du XIIIe et du XVIe siècle (ch. XVI). On fut surpris quand on vit Léon XIII ramener les catholiques à la philosophie thomiste (Esquisse, IX); on l'eût été moins si l'on avait su que /.- /. Rousseau s'était inspiré de Phavorinos (ch. VII), peut-être même d'Ibn Tofaïl; que les déistes du XVIIIe siècle, comme ceux du XIXe ne se distinguaient des théistes du XVIIe qu'en ce qu'ils se bornaient à invoquer la raison, sans laisser de place à la foi, pour affirmer qu'il y a un Dieu et que notre âme est immortelle {ch. XVII).

Non seulement il y a continuité pour qui considère le monde méditerranéen dans son ensemble, mais il y a une évolution qui suppose des additions successives et constantes, par lesquelles s'augmentent incessamment les données de la conscience dont on se sert pour édifier des systèmes de plus en plus compréhensifs. Aux doctrines juives et êvan géliques , saint Paul ajoute des affirmations d'origine grecque. Plotin synthétise tout ce qui lui a été transmis du monde grec, en approfondissant la connaissance de l'âme humaine et en mettant à profit les conceptions religieuses de l'Orient. Et les Pères grecs utilisent, pour constituer la théologie chrétienne, l'œuvre tout entière de Plotin. A Byzance, on augmente, même au XIIe siècle, ce qui avait été réuni par les savants, les théologiens et les philosophes des époques antérieures. Après les Grecs, les Arabes apportent des accroissements importants aux sciences mathématiques, physiques et naturelles, leur s travaux sur l'algèbre, la trigonométrie, l'astronomie, l'optique et la physiologie marquent un progrès notable. On peut en dire tout autant de l'œuvre des chrétiens du XIIIe siècle : ils donnent une synthèse dont vivra pendant des siècles le monde catholique, ils continuent les recherches scientifiques des Byzantins et des Arabes, notamment pour les mathématiques, l'optique, l'alchimie, la pratique de la méthode expérimentale ; ils indiquent à l'exégèse, à la théologie, comme à la philosophie et à la science, des directions nouvelles. La troisième Renaissance entreprend de remettre en lumière toutes les doctrines antiques

\ ni THÉOLOGIES ET PHILOSOPHIES MÉDIÉVALES sous la forme exacte qu'elles avaient revêtue; la Réforme poursuit la même tâche en ce qui concerne la pensée évangélique. En fin les philosophes et les savants, à partir du XVIIe siècle réussissent à rendre de plus en plus précise l'étude des phénomènes par laquelle nous nous rendons maîtres de la nature, à étendre la connaissance du monde sensible pour arriver à la constitution d'un monde intelligible moins imparfait et plus accessible.

Sans doute ce ne sont pas toujours les peuples mêmes par lesquels ont été créées les sciences et les doctrines qui les transmettent à leurs successeurs et qui les accroissent. Et c'est pourquoi on s'est demandé si les catholiques revenus au thomisme pourront y incorporer les connaissances positives qui s'accumulent depuis plus de trois siècles (ch. XVIII) , si les Musulmans réussiront à faire renaître, comme un certain nombre d'entre eux le souhaitent et y travaillent, les sciences et la philosophie qui avaient grandement contribué à rendre autrefois leur civilisation prospère {ch. XIX). Mais il reste acquis — et cela vaut la peine d'être relevé après cette enquête impartiale — quependant cette longue période, il s'est trouvé des représentants des religions révélées qui ont voulu s'approprier toutes les conceptions dont avait vécu antévieurement l'humanité et qu'il s' est rencontré des partisans de la pensée libre dont le but a été de s'emparer à leur tour de tout ce qui avait servi essentiellement à guider la vie religieuse. C'est en procédant ainsi que l'humanité a enrichi sans cesse les données de la conscience sur lesquelles, en définitive, elle établit ses constructions théologiques ou métaphysiques et d'après lesquelles elle règle la vie des individus et des sociétés. Théologiens, philosophes, savants ont estimé que rien de ce qui est humain ne saurait être négligé.

François Picavet.

Chapitre Premier

VINGT-QUATRE ANS DE RECHERCHES ET D'ENSEIGNEMENT A LA SECTION DES SCIENCES RELIGIEUSES DE L'ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES SUR LES RAPPORTS DE LA THÉOLOGIE ET DE LA PHILOSOPHIE, SUR L'HISTOIRE DES DOCTRINES ET DES DOGMES

Création d'une cinquième section, pour les sciences religieuses, à l'Ecole pratique des Hautes-Etudes, 1886 : histoire des dogmes. — Création en 1888 d'une conférence pour l'étude des rapports de la philosophie et de la théologie; partage de l'enseignement avec M. Albert Réville. — Plan et méthode du nouvel enseignement : extension des recherches à d'autres religions que le christianisme. — Division pour celui-ci en cinq périodes ; sujets à étudier, comparaisons à établir, documents à consulter, questions à poser et méthode; histoire suivie et étude de textes.

I. — De 1888 à 1906, les recherches portent surtout sur l'histoire des rapports de la théologie et de la philosophie. — Conférence d'exposition : 1888-1889, la Renaissance carolingienne, publication de Y Origine de la Scolastique en France et en Allemagne dans la Bibliothèque de l'Ecole des Hautes-Etudes. — 1889-1890, Heiric et Remi d'Auxerre, Gerbert, d'après la -légende et d'après l'histoire; l'école du Bec, saint Anselme, Plotin et Descartes. — 1890-1891, Roscelin, Guillaume de Champeaux, Abélard précurseur d'Alexandre de Halès, de Vincent de Beau vais et de saint Thomas, le Didascalion de Conrad de Hirschau, Jean de Salisbury ; résultats introduits dans les Idéologues et le deEpicuro novœ religionis auctore. — 1891-1892, la restauration du thomisme et l'Encyclique JEterni Patris, résumé des recherches antérieures, publication, dans la Revue philosophique, du Mouvement néo- thomiste. — 1892-1897, les rapports de la théologie et de la philosophie au xme siècle; double importance du xme siècle; sources auxquelles on a puisé, les Latins antérieurs, les Byzantins, les Arabes, les Juifs; les traducteurs; David de Dinant et Amaury de Bennes; les Alchimistes; saint François d'Assise et Alexandre de Halès; Henri de Gand; saint Thomas, commentateur d'Aristote; publications dans la Revue philosophique, Travaux récents sur la scolastique, Travaux récents sur le néo-thomisme et la scolastique ; dans la Revue internationale de l'Enseignement, la Scolastique; dans le Moyen Age, la Science expérimentale au Xn/e siècle; dans la Revue scientifique, Galilée, fondateur de la science et de la philosophie modernes, destructeur de la Scolastique ; dans la Bibliothèque de l'Ecole des Hautes-Etudes, Abélard et Alexandre de Halès, fondateurs de la méthode scolastique ; dans les Comptes rendus de l'Académie des Sciences morales et politiques, Discussions sur la liberté au temps de Gottschalk, de Raban Maur, d'Hincmar et de Jean Scot Erigène ; Fondation de la Société pour l'étude de la scolastique médiévale. — 1896-1897, Gerbert, Gundissalinus, Denys le Chartreux, Spéculum majus de Vincent de Beauvais; publication dans la Revue bleue, de la Renaissance des études scolastiques ; dans l'Annuaire des Hautes-Etudes, de Roscelin, philosophe et théologien d'après la légende et d'après l 'histoire; dans la Bibliothèque de l'Ecole des Hautes-Etudes, de Gerbert, un pape philosophe d'après la légende et d'après l'histoire. — 1897-1899, le Mysticisme au Moyen Age dans l'Occident chrétien, Plotin et saint Augustin, le Pseudo-Denys l'Aréopagite, Jean Scot Erigène, les Franciscains, les mystiques flamands et allemands. — 1900-1902, saint Thomas d'Aquin, commentateur et philosophe, théologien et mystique, son précurseur Abélard. — 1902-1907, exégèse et théologie de Roger Bacon et de ses contemporains; publication, dans la Grande Encyclopédie, des articles Péripatétisme, Stoïcisme à Rome, Scolastique, Thomisme et Néo-thomisme, etc.; dans les Comptes rendus de l'Académie des Sciences

morales et politiques, du Moyen Age, caractéristique théologique et philosophico-scicntifique, limites chronologiques, de Plotin et les Mystères d'Eleusis; dans la Revue philosophique, dans le Moyen Age, dans la Revue d'histoire des religions, d'articles sur les historiens delà scolastique ; dans la Revue philosophique, du M ouvèment thomiste et des travaux récents sur la scolastique; dans la Revue internationale de l'Enseignement, sur l'histoire de l'Enseignement et des écoles; dans la Bibliothèque du Congrès de philosophie, delà Valeur de la scolastique; dans la Revue d'histoire des religions, de Y Averroïsme et des Averroïstes du XIIIe siècle d'après le de Unitate contra Averroïstas de saint Thomas d'Aquin, Deux directions de la théologie et de l'exégèse catholiques au XIIP siècle, saint Thomas d'Aquin et Roger Bacon; dans la Revue internationale de l'Enseignement, le Congrès d'histoire des religions de Bâle et l'Essai sur l'éducation littéraire, philosophique et politique de Gambetta; Esquisse d'une histoire générale et comparée des philosophies médiévales.

II. — 1906 à 1912. — Mort de M. Albert Réville, Création d'un cours d'histoire de la philosophie médiévale à la Faculté des Lettres de l'Université de Paris; la rubrique de l'Ecole des Hautes-Etudes, Histoire des dogmes, devient, à la demande du Directeur, Histoire des doctrines et des dogmes. — On réserve pour les recherches et l'enseignement de l'Ecole tout ce qui concerne l'histoire des doctrines religieuses : doctrines hellénico-romaines et dogmes chrétiens, travaux récents sur l'histoire des doctrines et des dogmes; formules et doctrines philosophiques, doctrines purement religieuses dans les livres chrétiens des trois premiers siècles; rapports de Dieu et des hommes d'après l'Ancien et le Nouveau Testament.

III. — Seconde conférence hebdomadaire. — Les étudiants. — Les textes étudiés. — Ceux qui peuvent être considérés comme des sources pour la théologie et la philosophie médiévales. — Le Traité de l'Ame, la Métaphysique, les Seconds Analytiques, la Morale à Nicomaque, la Physique d'Aristote, comparés avec les versions elles commentaires du

Moyen Age. — Le de Officiis de Cicéron et le de Officiis ministrorum de saint Ambroise; le de Fato de Cicéron et les doctrines des Stoïciens, des Epicuriens, de Garnéade et des Académiciens, des Péripatéticiens et des Chrétiens; les Académiques de Cicéron et le Contra Academicos de saint Augustin; le Phédon de Platon; le de Natura rerum de Lucrèce; le Manuel et les Entretiens d'Epictète; textes choisis deSénèque; comparaison avec les textes chrétiens; les principaux textes relatifs à la théologie grecque; les textes de Plotin relatifs à Dieu et aux hypostases, à l'àme humaine et à son union avec Dieu; comparaison avec des textes chrétiens, musulmans et juifs. — Les textes qui indiquent la persistance des idées théologiques du Moyen Age chez les modernes : textes de Descartes, Leibnitz, Malebranche, Thomassin, Bossuet et Fénelon, Berkeley, Kant et A. Comte. — Travaux des Étudiants. — Résumé.

C'est en 1885 que M. Antonin Dubost, dans un rapport sur le budget du Ministère de l'Instruction publique, demanda que le crédit attribué à l'École pratique des Hautes-Études pour les dépenses du personnel fût augmenté de 30 000 francs, afin d'ajouter une cinquième section, celle des Sciences religieuses, aux sections des sciences mathématiques, physiques, naturelles, historiques et philologiques, créées vers la fin de l'Empire par Victor Duruy. « Dans la discussion relative aux Facultés de théologie, disait M. A. Dubost, on a généralement été d'accord pour admettre qu'il y a, dans les matières de l'enseignement théologique, une partie qui a besoin d'être renouvelée, rajeunie, mise en rapport avec la science contemporaine, mais qui ne peut disparaître totalement de tout enseignement dans notre pays. Car les religions... constituent une portion intégrante de l'histoire de l'humanité et il y a lieu, dès lors, de les soumettre, comme l'histoire elle-même, à la comparaison, à l'examen et à la critique pour en montrer l'enchaînement et la filiation. »

La proposition fut combattue : des catholiques convaincus ne concevaient l'étude nouvelle que sous deux formes, ou l'apologie sans critique, ou la polémique sans impartialité, à la façon du xvme siècle. « Ou, disaient-ils, la comparaison, l'examen et la critique seront conformes à l'enseignement catholique et il est inutile de supprimer les Facultés de théologie — ou ils y seront contraires et alors on sortira de la neutralité au nom de laquelle on supprime ces Facultés. — Ou, disaient-ils encore, les professeurs qui aborderont l'étude du mosaïsme et du christianisme se prononceront pour l'origine divine et ils rentreront dans l'enseignement supprimé — ou ils se prononceront contre elle et sortiront de la neutralité. Et l'État manquera, en ce dernier cas, à tous ses

THÉOLOGIES ET PHILOSOPHLES MÉDIÉVALES devoirs en créant exprès des chaires pour battre en brèche des religions qu'il reconnaît. »

Le Ministre répondit que les maîtres ne feraient pas œuvre de polémique, mais de recherche et de critique, qu'ils ne discuteraient pas les dogmes, mais qu'ils étudieraient les textes.

Par décret du 30 janvier 1886, la Section fut constituée. Un arrêté du même jour chargeait M. Albert Réville de l'histoire des dogmes. Deux ans plus tard, en 1888, fut créée une conférence destinée spécialement à l'étude des rapports de la théologie chrétienne et de la philosophie, rattachée à la rubrique « Histoire des Dogmes ». D'un commun accord, l'enseignement fut partagé entre les deux titulaires, pour chacun desquels )a tâche était encore des plus considérables. M. Albert Réville traita des dogmes pris en eux-mêmes, de leurs éléments tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament, de leur évolution : il procédait à la façon des Facultés de Théologie d'Allemagne et de Hollande, dont le produit le plus caractéristique est la célèbre Dogmengeschichte du professeur Harnack. Après une Introduction à l'histoire des dogmes, M. A. Réville exposa successivement l'histoire du dogme de la Trinité pendant les sept premiers siècles, celle du dogme eucharistique et de son évolution du ier siècle à la lin du Moyen Age, celle du péché originel et de la rédemption, les époques et les divisions principales de l'histoire des dogmes chrétiens, l'histoire des doctrines eschatologiques dans l'Église chrétienne, de l'évolution de la doctrine ecclésiastique à Rome au ne et au ine siècles, de la démonologie, de la christologie du Nouveau Testament, etc.

Le plan et la méthode du nouvel enseignement furent exposés dans la Revue internationale de V Enseignement du 1 5 décembre 1888. On écartait la question théorique des rapports de la philosophie et de la théologie, de la raison et de la foi, dont on reconnaissait d'ailleurs l'importance pour l'humanité présente et future, on se bornait à rechercher historiquement ce que furent, chez les peuples civilisés, les rapports des doctrines scientifiques ou philosophiques, pour essayer d'en dégager quelques lois, de faire la psychologie de l'homme aux époques où la religion a eu sur lui une action prépondérante. La question historique se trouvait ainsi agrandie et étendue à l'Inde et à l'Égypte, à la Grèce et à Rome, au judaïsme et à l'islamisme comme au christianisme.

Dans le christianisme, on distinguait cinq périodes : la première, allant jusqu'au concile de Nicée ou mieux jusqu'à celui de €halcédoine, est celle de la genèse des dogmes fondamentaux. Dans la seconde, la doctrine de l'Eglise se développe en partant de ces dogmes. La troisième commence avec la Renaissance carolingienne ; la quatrième, vers la fin du xne siècle et le début du xine, avec l'arrivée des traductions latines d'ouvrages grecs, arabes et juifs qui donnent un nouvel essor à l'activité intellectuelle ; la cinquième, avec la prise de Constantinople qui introduit en Occident de nouveaux manuscrits, avec l'imprimerie qui multiplie les œuvres antiques, avec la Renaissance littéraire et artistique, suivie de la Réforme religieuse, avec la découverte d'un monde qui excite les esprits à rejeter l'autorité des Anciens pour qui il était demeuré inconnu.

Dans les deux premières périodes, on se proposait de cbercher ce que chaque écrivain chrétien a connu des Grecs et des Latins, dans quelle mesure les doctrines des philosophes ont donné aux dogmes la forme qu'ils présentent après Nicée et Chalcédoine; quelle fut la fortune du péripatétisme, du stoïcisme, de l'épicurisme et du pyrrhonisme jusqu'à Charlemagne, quelle lutte s'est livrée chez un Augustin ou un Synésius entre la théologie et la philosophie, quelle position ont prise les philosophes dans les controverses entre païens et chrétiens, entre orthodoxes et hérétiques et jusqu'à quel point ils furent — et s'ils le furent — les patriarches des hérétiques.

Du vme au xme siècle les rapports de la théologie et de la philosophie sont plus complexes et plus difficiles à définir qu'à aucune autre époque. Les chrétiens d'Occident manquent d'esprit critique et ignorent souvent qu'ils se trouvent en présence de doctrines utilisées par les défenseurs du polythéisme. Aussi l'influence exercée indirectement par le néo-platonisme fut profonde et durable. Plus compliquée encore fut la tâche des hommes du xme siècle qui avaient à concilier, avec le christianisme, des doctrines qu'on avait déjà essayé de mettre en harmonie avec le j udaïsme et le mahométisme. Et pour l'historien, la dernière période est la moins aisée à exposer clairement, parce que les doctrines des philosophes se heurtent entre elles et avec les formules chrétiennes, parce que les luthériens, les calvinistes, les catholiques luttent entre eux et avec les philosophes, parce que la science suscite des philosophies nouvelles et oblige les théologiens à résoudre des problèmes non encore posés.

Toutes ces recherches s'annonçaient comme supposant de nombreuses comparaisons entre des systèmes et des idées contemporains et d'une extrême variété. Par conséquent il fallait, pour les faire réussir, puiser à toutes les sources qui peuvent renseigner sur ce que pensèrent les hommes des périodes étudiées, d'après une méthode exposée dans un Mémoire sur l'histoire de la philosophie publié cette année même, et appliquée aux sources d'origine théologique ou religieuse, comme aux œuvres d'un caractère scientifique et philosophique. Il s'agissait de savoir quelles questions on s'est posées et quelles réponses y furent faites, spécialement sur l'origine du mal et l'existence de Dieu, la nature et la destinée de l'âme, le libre arbitre, la grâce et la prédestination, la prescience et la Providence divines, les Universaux, la Trinité, l'Incarnation, l'Eucharistie, etc., etc., surtout comment les théologiens, les savants et les philosophes se sont partagé le domaine où peut s'exercer l'activité intellectuelle, comment les dogmes et les doctrines religieuses, les affirmations scientifiques et philosophiques entrèrent en lutte ou furent mises en accord.

D'un autre côté, on se proposait de prendre un texte d'Aristote, de Plotin, de Cicéron, d'en faire l'explication et le commentaire, d'en suivre la fortune chez les théologiens et les philosophes. La critique et l'examen des textes devaient ainsi servir de vérification et de justification à l'histoire suivie des rapports de la théologie et de la philosophie.

Pendant vingt-quatre ans, les recherches entreprises en 1888 ont été poursuivies sans interruption. Pour en donner une idée approximative, il est nécessaire d'indiquer quels sont les sujets traités par le professeur et les travaux personnels qui en ont exposé partiellement tout au moins les résultats, puis quels en furent les auditeurs et quelle a été leur part dans l'une des conférences hebdomadaires.

I

De 1888 à 1906, M. Albert Réville s'occupa surtout des dogmes considérés en eux-mêmes et dans leurs rapports avec l'Ancien et le Nouveau Testament. Le maître de conférences, devenu directeur adjoint en 1903, consacra l'une de ses conférences hebdomadaires à l'exposition des rapports entre la théologie et la philosophie.

Il débuta par la Renaissance carolingienne, étudiant et analysant les œuvres philosophiques et théologiques dont disposaient les contemporains de Charlemagne, puis les ouvrages d'Alcuin, en qui il montrait le père de la scolastique française et allemande;

ensuite les ouvrages de ses successeurs, Fridugise, Raban Maur, etc., et les écrits relatifs à la querelle sur la présence réelle, à laquelle prirent part Paschase Ratbert, Scot Erigène, Hincmar. Pour étudier les phases diverses de la grande discussion sur la prédestination qui rappelle les noms de Gottschalk, de Raban Maur, de Hincmar, de Scot Erigène, de Prudence de Troyes, de Loup de Ferrières, de Ratramne, de Florus, on remonta aux doctrines stoïciennes sur la liberté, la Providence et la divination, à celles de saint Augustin sur la prédestination et la Providence, la liberté et la grâce. De même, pour déterminer si Scot Erigène, considéré comme théologien et comme philosophe, est un néoplatonicien ou un précurseur des philosophes modernes, ou même l'un et l'autre, on a rappelé, dans leurs points essentiels et avant d'étudier ses œuvres, les doctrines théologiques de Philon, des néo-pythagoriciens, de Plotin, de Porphyre et de Proclus, d'Apulée, de Marcianus Capella, de saint Augustin et d'Isidore de Séville (1888-1889).

De cette première année d'enseignement, le maître de conférences tira un Mémoire sur V Origine de la scolastique en France et en Allemagne, qui parut dans le premier volume de la Bibliothèque de la nouvelle section.

La seconde année, 1889-1890, fut remplie avec Heiric et Remi d'Auxerre, avec Gerbert et saint Anselme. Dans les œuvres théologiques de Heiric, on releva des textes fort importants, négligés souvent par les historiens, et on constata qu'il y avait eu, dans cette période, des tendances néo-platoniciennes, atomistiques, stoïciennes et pythagoriciennes. Avec les disciples de Heiric, surtout avec Remi d'Auxerre, dont les œuvres théologiques ont fourni encore des indications précieuses, fut établie la succession ininterrompue des maîtres, la transmission continue des doctrines depuis Alcuin jusqu'à Abélard. Sur Gerbert, on rapporta les légendes, l'époque à laquelle elles ont pris naissance et accroissement; on réunit ce que l'on peut historiquement affirmer de son origine et de ses premières années, de son séjour en Espagne, de son enseignement à Reims, de son rôle comme abbé de Bobbio, comme archevêque de Reims et de Ravenne, enfin comme pape; de ses relations avec les rois de France et les empereurs d'Allemagne. Ses œuvres furent analysées, expliquées, commentées, traduites, en particulier le Liber de rationali et ratione uti, le de Corpore et sanguine Domini, dont l'authenticité parut au moins probable. Ce dernier texte, rapproché des ouvrages auxquels a donné naissance la question de la présence réelle au temps de Jean Scot, de Raban Maur et de Paschase Ratbert, comme au temps de Bérenger et de Lanfranc, permit de prouver, par divers passages et surtout par le syllogisme qui le conclut, combien la dialectique était alors un auxiliaire estimé de la théologie. On résuma le rôle de Gerbert en disant qu'il a élargi la dialectique en y joignant la poésie et la rhétorique, l'arithmétique et la géométrie; qu'il a lié la philosophie ainsi agrandie à la théologie, à laquelle il la déclare supérieure.

L'histoire des contemporains, des disciples de Gerbert, surtout celle de Bérenger de Tours a laissé voir que bien des points restent encore obscurs sur cette époque. Mais elle a appris tout au moins pourquoi la philosophie devint suspecte aux théologiens. De même on a vu pourquoi la poésie fut condamnée, par le passage où Raoul Glaber raconte l'hérésie du grammairien Vilgard, qui demande une règle pour la direction de la vie, non plus aux livres saints, mais à Virgile, à Horace, à Juvénal. Ainsi la destruction de l'œuvre synthétique de Gerbert a révélé les causes des légendes créées sur lui au xi6 et au xn6 siècles.

De l'abbaye du Bec, dont on a mentionné les origines, on a étudié Lanfranc, l'adversaire de Bérenger de Tours et l'auxiliaire de Guillaume le Conquérant, surtout saint Anselme. Sa vie, à Aoste, au Bec, à Canterbury, à Lyon ou en Italie, a été exposée en détail et a préparé l'explication de ses œuvres en même temps qu'elle faisait voir assez exactement quelles étaient les mœurs des différentes classes de la société au xie siècle. Puis le Monologium, le Proslogium, l'opuscule de Gaunilon et la réponse de saint Anselme ont été analysés chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe. On a constaté que, dans le premier, l'idée de l'Essence suprême, du Dieu unique, souverain maître et gouverneur de toutes choses, est graduellement enrichie de nouveaux attributs. Constituée ainsi de façon à n'avoir en elle aucune contradiction, elle fournit un terrain solide à l'argumentation du Proslogium, que complète encore la réponse à Gaunilon. Après avoir rétabli la pensée de saint Anselme dans sa liaison systématique, on a comparé certains passages de ses ouvrages au de Trinitate de saint Augustin et celui-ci à Plotin ; on a conclu ainsi, une fois de plus, que la question des universaux n'est pas la seule dont se sont occupés les scolastiques, et aussi que l'influence, directe ou indirecte, du plotinisme a été considérable dans la période antérieure au xme siècle. Puis on a mis en regard des textes d'Anselme, les Méditations de Descartes, les passages de Spinoza, de Leibniz, de Kant où la preuve dite ontologique a été reproduite ou combattue; on a rappelé les textes de Jean Scot Erigène et de Heiric qui contiennent le Cogito ergo sum et fortifié, par de nouveaux arguments, l'assertion de Leibnitz, justifiée déjà par Hauréau dans la vie de Marin Mersenne, que Descartes a connu saint Anselme. De cet examen on a conclu, en outre : 1° que les Méditations sont inférieures en rigueur logique comme en profondeur métaphysique au Monologium et au Prosloginm; 2° que ce n'est pas dans sa Métaphysique, où il n'a guère fait que continuer le Moyen Age, mais dans sa philosophie scientifique, comme l'a montré M. Liard, que Descartes a été original; 3° que la supériorité de saint Anselme est due en grande partie à ce qu'il est plus près, par saint Augustin, du Plotinisme.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…