Front matter
:CT>
:CM
■CD
Avant-propos
Par suite de rextension donnée à l'enseignement de rÉconomie Politique dans les Facultés de Droit, notre Traité s'est trouvé insuffisant pour la préparation aux examens. Et c'est pour répondre aux réclamations justifiées des étudiants que nous publions ce volume qui comporte un accroissement de matières de moitié environ.
Malgré cet agrandissement de format nous n'avons pas la prétention d'embrasser dans un seul volume ni même de prévoir tout ce que pourra enseigner un professeur, surtout dans un domaine dont les frontières sont aussi ondoyantes que celles de l'Économie Politique. Mais pourtant on y trouvera, tout au moins indiqué, à peu près tout ce qui est porté dans les programmes des cours de la Faculté de Paris et dans ceux des Facultés des départements dont nous avons eu connaissance.
C'est par nécessité pédagogique, mais sans beaucoup d'enthousiasme d'ailleurs, que nous avons élargi jusqu'à le faire craquer le vieux cadre classique pour y introduire beaucoup de questions qui, si intéressantes qu'elles soient, ne touchent qu'indirectement à l'économie politique. Nous craignons que les lignes simples de la science et sa belle ordonnance ne disparaissent sous le fouillis de cette végétation adventice. Aussi pour les lecteurs qui n'ont pas la préoccupation de l'examen et qui se contenteront volontiers d'un plus petit
VI AVANT-PROPOS.
volume nous conserverons la forme première de nos Principes sous laquelle ils continueront à paraître parallèlement avec la présente édition. Et c'est pour distinguer celle-ci de sa sœur ainée, qu'il a fallu lui donner un titre différent.
Nous n'avons pas cru cependant devoir dédoubler le livre en deux volumes correspondant aux deux années d'études, car, chaque professeur étant libre de répartir à son gré la matière de son enseignement, la coupure que nous aurions pu faire n'aurait été d'aucune utilité pour l'étudiant et l'aurait plutôt induit en erreur.
Il est vrai que pour la Faculté de Paris il y a un programme qui porte : pour la V année « la production, la monnaie, le crédit » ; pour la 2*^ année : « la répartition, l'économie sociale, le commerce international ^>. Mais cette division n'a aucu:i caractère officiel et résulte seulement d'une entente entre les professeurs. Elle est d'ailleurs dictée moins par le souci d^une classification méthodique que par la convenance d'équilibrer à peu près les matières et les interrogations pour les deux examens.
Cette question de la répartition de matières entre les deux années, facultative ou obligatoire, a été agitée dans les Facultés de Droit, ces derniers temps, et a fait l'objet de nombreux rapports- La majorité parait pencher dans le sens de la liberté, c'està-dire pour le statu quo. Il est assez difficile en eflet de déterminer par un décret le point où se fera la coupure. Toute science est un tout organique et il est impossible d'en partager aucune comme fait un bon ouvrier pour le diamant en frappant juste sur le plan de clivage. La seule division qui ne fût point arbitraire serait de mettre en 1'^ année V économie pure^ en entendant par là moins l'économie mathématique que l'étude des rapports spontanés entre les phénomènes économiques ou, comme on disait autrefois, des lois naturelles — et ce serait peut-être le vrai moyen de la relever du marasme où elle est tombée en France. On réserverait la 2^ année à l'économie appliquée, en entendant par là
AVANT-PROPOS. VII
l'étude des mécanismes, systèmes, institutions et modes d'entreprise, adaptés à des tins déterminées, ce que les Allemands appelaient les sciences camérales; et ce cantonnement aurait ce bon résultat d'empêcher ces questions pratiques d'envahir tout l'enseignement économique, comme elles le font déjà dans quelques programmes de cours. Et encore devrait-on faire ici une nouvelle coupure et renvoyer à la 3® année ce qu'on appelle l'économie sociale, c'est-à-dire les institutions qui ont pour but l'amélioration du sort de la classe ouvrière : d'ailleurs elle y a déjà sa place officielle sous le nom de « législation industrielle ».
Peut-être pensera-t-on que c'eut été l'occasion de modifier le plan de ce livre. Quoique consacrée par J.-B. Say, par Stuart Mill et par beaucoup d'autres, la classification tripartite ou quadripartite paraît aujourd'hui surannée. C'est une vieille coupe d'habit qui n'est plus à la mode et que les jeunes ne veulent plus porter. Cependant, on n'en a pas encore trouvé d'autre qui fut plus simple et 3ommode, ce qui est l'essentiel pour une classification : elle est même suffisamment scientifique en ce sens qu'elle correspond à certaines grandes catégories de faits élémentaires — produire, échanger, posséder, consommer — et qui, si inextricablement liés qu'ils puissent être dans la réalité, devront rester toujours nettement distincts à la pensée.
En changeant de format et même de titre, ce livre n'a pas changé de caractère : il reste élémentaire en ce sens que l'auteur s'est appliqué seulement à exposer les faits et leur enchaînement de la façon la plus objective et la plus claire qu'il lui a été possible.
Je renouvelle comme à chaque édition mes remerciements aux traducteurs et aux critiques, MM. Châtelain, Schv^iedland, Herckenrath, Schauman, qui ont bien voulu faire bénéficier ce livre de leurs corrections bienveillantes.
CHARLES GIDE.
COURS
nmmi politique
NOTIONS GENERALES
CHAPITRE 1 LA SCIENCE ÉCONOMIQUE I Objet de l'économie politique
Les êtres qui constituent Funivers et les relations qui existent entre eux — corps célestes, globe terrestre, éléments contenus dans son sein, animaux et végétaux qui peuplent sa surface — voilà autant d'objets de sciences distinctes qui s'appellent les sciences physiques et naturelles.
Mais dans ce vaste monde il y a d'autres objets non moins dignes de notre étude : ce sont les hommes, c'est nous-mêmes. Ils vivent en société, ils ne sauraient vivre autrement : des rapports se forment donc entre eux et voilà l'objet d'un groupe différent de sciences qui s'appellent les sciences sociales^. Autant de relations différentes entre les hommes — rapports moraux, juridiques, éco-
1 On les appelait autrefois sciences morales et politiques, et c'est le nom que porte encore la section de l'Institut de France qui leur est spécialeinent affectée.
Gii E. — Principes. 1 nomiques, politiques, religieux, et relations de langage qui servent de véhicule à toutes les autres — autant de sciences distinctes qui s'appelleront la morale, le droit, Véconomie politique, la politique, la science des religions ou des langues '.
Il est vrai que les lignes de démarcation entre les sciences sociales qui ont toutes, en somme, un même objet, l'homme social, ne sauraient être aussi précises que celles que l'on peut tracer entre des sciences dont les objets sont dissemblables, telles que la géologie, la botanique, la zoologie. Cette classification sera toujours plus ou moins artificielle et plutôt faite pour faciliter l'étude et subvenir à la faible portée de notre entendement qu'imposée par une division naturelle.
Aussi Auguste Comte considérait-il comme irrationnelle toute séparation des sciences qui ont pour objet les sociétés humaines : il n'admettait qu'une science unique embrassant tous les aspects de ces sociétés, à laquelle il a donné le nom devenu classique de Sociologie^^, et condamnait notamment toute prétention de constituer l'économie politique comme science distincte. 11 n'a pas été suivi parce que, comme bonne méthode de travail, on ne saurait refuser aux sciences sociales déjà nommées le droit de se constituer à l'état de disciplines distinctes. Pour les trois sciences notamment qui se touchent de plus près — morale, droit et économie politique — les frontières seront toujours plus ou moins flottantes : certaines* institutions, telles que la propriété, la transmission des biens, le salariat, rentrent dans la juridiction de toutes les trois à la fois. Heureuse pénétration d'ailleurs et très profitable à ces sciences sœurs! Il suffit de noter que les mêmes objets peuvent être envisagés sous des points de vue distincts et de savoir reconnaître ces points de vue différents auxquels se placent le moraliste, le jurisconsulte et l'économiste. Or cela est relativement aisé : faire son devoir, — exercer ses droits^ — pourvoir à ses besoins — constituent trois fins assez différentes de l'activité humaine. Et c'est cette dernière qui fait l'objet propre de la science économique.
Disons donc — sans chercher trop de précision dans une défini-
1 Nous ne faisons pas figurer dans celte énumération Vhistoire, parce que l'histoire n'est pas une science distincte par son objet. Toute science sociale — et même toute science naturelle — a son histoire qui est l'étude des faits particuliers dont elle s'occupe, considérés au point de vue de leur succession dans le temps.
2 La Sociologie est fort étudiée aujourd'hui, mais on n'est pas parvenu à définir exactement son objet, ni à bien déterminer si elle n'est qu'une synthèse de toutes les sciences sociales ou si elle se distingue de toutes par certains caractères propres. Voir les nombreuses discussions à ce sujet dans les Annales de l'Institut international de Sociologie.
LA SCIENCE ÉCONOMIQUE. 3
nitioii qui. après une centaine de traités écrits sur cette matière, est eiKX)re àtrou\-«r — : que l'économie politique a pouro.l3Jet, parmi les rapports des hommes vivant en société, ceux-là seulemeiat qui tendent à la satisfaction de leurs besoins matériels, à tout ce qui concerne leur bien-être K Elle est au corps social à peu près ce -que la physiologie est au corps humain.
Cette science tend à se diviser aujourd'hui en deux disciplines ou en deux ordres d'étude :
D'une part rÉconomie Politique jpwre (qu'on appelle aussi parfois V Économique) étudie les rapports spontanés qui se forment entre des hommes vivant en masse, comme elle étudierait les rapports qui se forment entre des corps quelconques, (( ces rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses », comme disait Montesquieu. Elle ne se propose pas de les juger, pas plus au point de vue moral qu'au point de vue pratique, mais seulement d'' expliquer ce qui est. Par là elle cherche à se constituer comme science naturelle.
D'autre part, V Économie Sociale étudie plutôt les relations volontaires que les hommes créent entre eux — sous forme d'associations, de lois écrites ou d'institutions quelconques — en vue d'améliorer leur condition. Elle se propose de rechercher et d'apprécier les meilleurs moyens pour atteindre cette fin. Par là elle participe plutôt au caractère des sciences morales en recherchant ce qui doit être, et au caractère des arts en recherchant ce qu'il faut faire. Aussi est-elle désignée quelquefois, par les économistes étrangers, sous le nom de Politique Sociale-.
» O.Q disait généra leraeiDt autrefois, et on dit encore souvent aujourd'hui que l'Économie Politique est la « science de la l^ichesse ». Mais cette définition a l'inconvénient de détourner l'attention du véritable objet de la science économique, qui est l'homme et ses besoins, pour la concentrer sur des objets extérieurs à l'homme qui ne sont que des moyens pour lui de satisfaire ses besoins. Ce qu'on appelle une loi économique ou sociale, alors même qu'elle paraît avoir pour objet les choses, s'applique en réalité aux hommes. Dire que le blé baisse de prix, cela veut dire que les hommes le désirent davantage pour un motif quelconque. Et ce n'est pas là une simple question de mots : ce déplacement du vrai point de vue a fait encourir à certains économistes le réproche justifié de raisonner comme si l'homme était fait pour la richesse et non la richesse pour l'homme.
D'ailleurs, il y a un autre inconvénient à définir l'Économie Politique par la richesse : c'est que le mot de richesse lui-même n'est guère facile à définir, comme nous le verrons ci-après.
■2 11 ne faut pas confondre l'Économie Sociale avec l'Économie Politique appliquée. L'Economie Politique appliquée indique les meilleurs moyens pratiques d'accroître la richesse d'un pays, tels que banques, cliemins de fer, svstèmes monétaires ou
4 PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIOUE.
Cette séparation s'impose aux spécialistes, mais elle nuit beaucoup à l'intérêt de l'exposition. Aussi nous ne la suivrons pas dans un traité comme celui-ci qui porte aussi bien sur l'économie sociale que sur l'économie politique.
Parmi les phénomènes économiques ce sont ceux relatifs à la pî'oduciion qui ont tout d'abord attiré l'attention. Les physiocrates et Adam Smith n'ont guère étudié que ceux-là. La seconde génération d'économistes, avec Ricardo, s'appliqua plus spécialement à analyser ceux relatifs à la réparlition. Et telles sont encore aujourd'hui les deux grandes divisions de l'Economie Politique — ou plutôt les deux aspects sous lesquels se présentent les mêmes phénomènes, car, à vrai dire, ce sont à peu près les mêmes qu'on retrouve dans les deux parties. Entre ces deux questions : Gomment sont produilesles richesses? — et: Aqui appartiennent-elles? — lelien est évident. Ce n'est pas une raison pour ne pas les étudier séparément.
Dans la production elle-même on n'a pas tardé à établir une subdivision entre les phénomènes de la production proprement dite et ceux de la circulation^ c'est-à-dire à distinguer les modes de création de la richesse et ceux de transfert ou d'échange. Et ceux-ci, en effet, ont une importance énorme et une physionomie spéciale. Cependant cette division répond plutôt à une convenance didactique qu'à une nécessité logique, car nous verrons qu'au fond l'échange n'est qu'un mode de production*.
Il est une autre catégorie de faits qui, à partir de J.-B. Say, a constitué souvent une section spéciale : ce sont ceux relatits à la consommation des richesses. Et même, à première vue, il semble que ce devait être la plus importante, car la consommation — autrement dit, la satisfaction des besoins — est évidemment le but et la seule raison d'être de toute l'activité économique. Cependant beaucoup d'économistes se refusent à faire à la consommation une
coiiuiierciaux, etc., — tandis que l'Économie Sociale cherciie surtout à rendre les hommes plus heureux.
1 On trouvera une discussion intéressante de ces classifications dans le savant traité de M. Pierson (traduit en anglais sous le titre Principles of Economies) et même une très bienveillante critique de la classification adoptée dans notre livre. M. Pierson nous sait gré d'avoir commencé par l'étude de la valeur, mais il trouve inutile la partie consacrée à la consommation et il estime que la réparlition doit être étudiée avant la production, parce qu'on ne peut comprendre celle-ci sans celle-là. Il est vrai, mais l'inverse pourrait être dit aussi.
Aujourd'hui cette division classique en quatre parties — production, circulation, répartition, consommation — est considérée comme surannée, surtout parce que, comme elle sert depuis un siècle, on éprouve le besoin de la rajeunir et aussi parce f(ue la multiplicité et l'interdépendance des faits mieux étudiés déborde des vieux cadres. Néanmoins on n'en a pas encore trouvé de plus simple et plus commode.
LA SCIENCE ÉCONOMIQUE.
place spéciale II faut bien avouer que même les auteurs qui lui ont réservé un compartiment n'ont pas trouvé grand chose à y mettre — mais il se remplira plus tard. C'est pourquoi nous l'avons conservé ne fût-ce que pour marquer la place.
II S'il existe des lois naturelles en économie politique.
Quand on donne à une branche quelconque des connaissances humaines le titre de « science », on n'entend, point lui décerner simplement un titre honorifique, mais on prétend affirmer que les faits dont elle s'occupe sont liés entité eux par certaines relations nécessaires qui ont été découvertes et qui s^appellent des lois.
II est certains domaines dans lesquels l'enchaînement des phénomènes est si apparent que les esprits les moins habitués aux spéculations scientifiques n'ont pu faire autrement que de le remarquer.
Il suffit de lever les yeux au ciel pour constater la régularité avec laquelle se déroule chaque nuit la marche des étoiles, chaque mois les phases de la lune, chaque année le voyage du soleil à travers les constellations. Aux jours les plus lointains de l'histoire, les pâtres en gardant leurs troupeaux ou les navigateurs en dirigeant leurs barques, avaient déjà reconnu la périodicité de ces mouvements et, par là, ils avaient jeté les bases d'une vraie science, la plus vieille de toutes, la science astronomique.
Les phénomènes qui se manifestent dans la constitution des corps bruts ou organisés ne sont pas aussi simples, et l'ordre de leur coexistence ou de leur succession n'est pas aussi facile à saisir. Aussi a-t-il fallu de longs siècles avant que la raison humaine, perdue dans le labyrinthe des choses, réussît à saisir le fil conducteur, à retrouver l'ordre et la loi dans ces faits eux-mêmes, et à édifier ainsi les sciences physiques, chimiques et biologiques.
Petit à petit, cette idée d'un ordre constant des phénomènes a pénétré dans tous les domaines, même dans ceux qui, à première vue, semblaient devoir lui rester toujours fermés. Même ces vents et ces flots, dont les poètes avaient fait l'emblème de l'inconstance et du caprice, ont reconnu à leur tour l'empire de cet ordre universel. On a pu constater les grandes lois auxquelles obéissent, à travers l'atmosphère ou les océans, les courants aériens ou maritimes, et la météorologie ou physique du globe a été à son tour fondée. Il n'est pas jusqu'aux chances des paris, jusqu'aux combinaisons du jeu de dés, qui n'aieat été soumises au calcul des probabilités. Le basard lui-même, dorénavant, a ses lois.
Le jour devait venir enfm où cette grande idée d'un Ordre Naturel des choses, après avoir envahi peu à peu comme une puissance conquérante tous les domaines des connaissances humaines, pénétrerait daus la sphère des faits sociaux. C'est à Montesquieu et aux Physiocrates, comme nous le verrons, que revient l'honneur d'avoir reconnu et procl ami les premiers l'existence de ce « gouvernement naturel » des choses.
Nombreux encore cependant sont ceux qui répugnent à accepter cette assimilation des sciences sociales aux sciences physiques. Il leur semble qu'entre les uaes et les autres s'élève un mur infranchissable, car celks-ci sont le royaume de la Nécessité, tandis que celles-là sont le royaume de la Liberté.
La preuve, dit-on, c'est que dans les sciences d^ l'ordre physique le savant peut toujours prévoir avec certitude, un fait étant donné,, celui qui lui succédera ou qui l'accompagnera : — astronome, il annonce, mille ans à l'avance et à une seconde près, une éclipse; chimiste, il sait, toutes les fois qu'il combine deux substances dams un creuset, quel est le corps qui en sortira et quelles en seront les propriétés ; géologue, il énumère les diverses couchas de terrain que l^on rencontrera en perçant un tunnel ou en creusant un puits d>e mine. Mais l'économiste, l'historien, l'homme d'Etat, que peuvent-ils prévoir des faits sociaux et politiques? Tout au plus peuvent-ils basaider quelqiUies conjectures trop souvent démenties par les événements. La prévision ici peut parfois être l'intuition du génie, mais n'a rien de scientifique.
Mais cette objection vulgaire tieat à une double erreui' qui porte à la fois sur le sens du mot loi natu7^€lle et sur celui de libre arbitre.
En ce qui concerne la loi natui^lle, l'erreur est de se la représenter sous l'image d'une puissance qui porte le glaive — comme la figure de la Loi dans les tableaux allégoriques — et qui veut être obéie. Or,, k loi naturelle ^'exprime rien de plus que certains rapports qui s'établissent spontanément entre les choses ou les hommes, rapports qu'on peut dire nécessaires seuletnent si certaines conditions préalables sont remplies. Les atomes d'oxygène et d'hydrogène ne sont pas forcés de faire de l'eau, mais si un atome du premier de ces éléments et deux du second sont mis en présence sous certain-es conditions de température, de pression, etc., aloFS ils formeront de l'eau. De même les hommes ne sont pas forcés à vendre et à acheter, mais si un ho-mme disposé à vendre est mis
LA SCIENCE ÉG(!)N0M1QÎJE. 7
en présence d'un Ikomme disposé à acheter, et si leurs préteHfeion^ ne sont pas incoaciliables, ils coocliiiroBit néeessairemient un maixrtié à uD certain prix qu'on peut déterminer — et ce n'en sera pas moins un libre contrat.
En ce qui coneerae le hbre arbitre, l'erreur est de se le représenter comme la facnlbé de « faire à sa tête », comme une forme du caprice. Cependant il suiffit d'y réfléchir pour voir que le fait d*agir sans raiso.n appréciable est pi'écisénaent ce qui caractérise l'état de démence, et q!ue tout homme raisonnable, au contraire, obéit dans sa conduite à certains motifs — en un mot, ne se déter^ mine pa» ,<mns cause. Or,, toute loi sociale ou économique n'est qu'une prévision de la coaduîte des hommes et sa valeur scientifique se mesure à la fréquence des cas où cette prévision se trouve confirmée par Les événements ^
Sans doute ces prévisions sont souvent démenties par les événements ^
Elles le sont aussi dans les seiences naturelles ! Tout homme qui réfléchit est bien assuré que le vent, la pluie, la grêle ou les orages, ne sont pas le résultat du hasard : il m^e met pas en doute qu'ils ne soient régis par des lois n>aturelles . Cependant les prévisions en ce domaine ne sont nullement plus exactes que dans le domaine économique : on peut prédire plus longtemps à l'avance l'arrivée d'une crise commerciale que celle d'un cyclone, et le transit du chemin de fer de Lyon à Marseille est moins variable, certes, que le débit du Rhône dont il suit les rives : — pourtant l'un est alimenté par les hommes et l'autre par le ciel. Si nos prévisions en fait d'économie politique sont toujours incertaines et à courte vue, il n'en faut donc point chercher la raison dans les fan-
' «< Une loi de la science sociale c'est raffirmation que les hommes appartenant à im tiroupe socraJ se conduiront d'une certaine façon sous certaines cottdrtious » (Marshall, Principles of Economies).
Du reste, dans ces dernières années, la croyance à la nécessité, c'est-à-dire à un enchaînement de tous les phénomènes tel qu'il n'aurait pu être autrement et qu'une intelligence assez puissante pourrait mettre tous ces rapports en formufes, a perdu beaucoup de terrain dans la science ; et ia croyance à une certaine oontingenoe, comme on dit,, c'est-à-dire à l'existence de plusieurs voies ouvertes à l'évolution et imprévisibles, parce que également possibles, n'apparaît plus comme incompjttible avec la véritable science.
- On donne comme argument, pour nier l'existence de lois naturelles en matière sociale, ce fait que beaucoup de choses tournent autrement qu'elles n'avaient été 'prévweA. Gela prouve simplement notre ignorance. Mars pensez plutôt combien de fois des choses tournent autrement qu'elles n'avaient é, té voulues par leurs auteurs! Gela ne proiuve-t-il pas que dans ce monde il y a à l'œuvre des causes plus fortes que la volonté des hommes ?
taisies du libre arbitre, mais simplement dans notre ignorance des véritables causes. Si un jour les hommes deviennent infiniment sages, il est vraisemblable que la prévision économique s'exercera avec autant de sûreté que pour les corps célestes.
Il est vrai qu'il serait absurde de vouloir prédire à l'avance les faits et gestes d'un individu : mais cela n'a aucun intérêt pour l'économiste. Il n'est pas un diseur de bonne aventure. La seule chose qui nous importe, c'est la conduite des homines considérés en masse. Nous n'avons besoin, pour établir nos lois théoriques et nos institutions pratiques, que de moyennes '.
Remarquez d'ailleurs que les gens pratiques qui dénient le plus vivement aux économistes la possibilité de prévision dans les questions économiques ne manquent pas pourtant d'en user dans le train ordinaire de leur vie et dans la conduite de leurs affaires quotidiennes. Quiconque" spécule — et qui ne spécule pas? — exerce tant bien que mal la prévision scientifique. Ce financier, qui achète une action de tel chemin de fer, prévoit la continuité et l'augmentation progressive d'un certain trafic suivant une direction déterminée, et en payant ce titre fort cher, il affirme par là, qu'il le veuille ou non, sa ferme confiance dans la régularité d'une loi économique. Pourtant, il est bien certain que toute personne ou tout colis qui circulera sur la ligne n'y circulera que parce que quelqu'un l'aura voulu ainsi.
III Comment s'est constituée la science économique.
C'est en 1615 que l'économie politique a reçu pour la première fois le nom sous lequel elle est aujourd'hui connue, dans un livré français, le Traicté de VŒconomie politique, par Antoine de Montchrétien.
Le mot Économie était cependant déjà usité et même un des livres de Xénophon porte ce titre : mais les anciens entendaient par là l'économie domestique (ol'xoç, maison; v6|j.o;, règle, loi). Le qualificatif politique, usité depuis Montchrétien, indique qu'il s'agit non plus de l'économie de la maison, mais de celle de la cité,
1 La statistique a démontré maintes fois la régularité presque infaillible avec laquelle se produisent aussi bien les faits les plus importants de la vie humaine, tels par exemple que les mariages, ou les plus insignifiants, tels que le fait de mettre une lettre à la poste sans avoir écrit l'adresse.
I
LA SCIENCE ÉCOiNOMIQUE. 9
de la nation, et cette appellation nouvelle coïncidait avec une révolution historique : l'avènement des grands Etats modernes. Aujourd'hui on dit parfois Économie Sociale au lieu d Économie Politique : étymologiquement la signification est absolument la même (néanmoins l'adjectif « politique » est mieux assorti avec le nom « économie », puisque tous deux viennent du grec), mais ce qualificatif comporte généralement un ordre d'études un peu différent, ainsi que nous l'avons indiqué (voir p. 3).
Certaines de ces questions, que nous appelons aujourd'hui questions économiques, avaient attiré de tout temps l'attention des hommes, telles que l'argent, le commerce et les moyens d'enrichir les individus et l'État. Les Pères de l'Eglise avaient condamné le luxe, l'inégalité des richesses, le prêt à intérêt. Les anciens, Aristote entre autres, avaient très bien analysé la nature de la monnaie, la division des métiers, les formes d'acquisition de la propriété. Mais on n'avait pas vu le lien qui unissait ces différentes questions : on n'avait pas songé à en faire l'objet d'une science d'ensemble. Elles rentraient dans les attributions du sage plutôt que du savant. Elles se présentaient, sous la forme de bons conseils donnés soit aux souverains, soit aux particuliers.
La découverte de l'Amérique provoqua pour la première fois, dans le cours du xvi® siècle et surtout du xvii^ siècle, la formation d'une véritable théorie économique, d'un système, c'est-à-dire que ces conseils prirent la forme d'un ensemble de préceptes coordonnés et raisonnes. Les pays comme la France, l'Italie et l'Angleterre, qui voyaient d'un œil d'envie l'Espagne tirer des trésors de ses mines du Nouveau-Monde, se demandèrent par quels moyens ils pourraient se procurer aussi l'or et l'argent. C'est précisément le titre que porte le livre d'un Italien, Antonio Serra, publié avant celui de Montchrétien. en 1613 ; Des causes qui peuvent faire abonder Vor et V argent dans les royaumes où il n'y a point de mines. Ils crurent trouver ce moyen dans la vente à l'étranger des produits manufacturés et à cette fin s'efïorcèrent de développer le commerce extérieur et l'industrie manufacturière par tout un système compliqué et artificiel de règlements. C'est ce qu'on a appelé le système mercantile ' .
Au milieu du xvni' siècle, nous voyons se produire en France une vive réaction contre tous « les systèmes ». On ne rêve plus qiae revenir « à l'état de nature » et on répudie tout ce qui paraît arrangement artificiel. Toute la littérature du xviii^ siècle est imprégnée
1 Voir ci-Hprès au chapitre de la Politique Commerciale.
de ce sentiment, mais la science politique aussi, avec Rousseau et Montesquieu, s^ea inspira.
V Esprit des Lois commence par cette phrase immortelle : « Les iois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses », et Montesquieu dans la ç>réfâce de ce même ouvrage déclare : « Je n'ai point tiré mes principes de mes préjugés, mais de la nature des choses ».
C'est alors seulement que la science économique va vraiment prendre naissance. Un médecin du roi Louis XV, le docteur Qucsnay, en 1758, publia Le Tableau Economique ^ et eut pour disciples tout un groupe d'hommes éminents qui se donnèrent le noioià' Économistes et qu'on appela plus tard les Physiocrates^.
L'école des Physiocrates a introduit dans la science deux idées nouvelles qui étaient précisément à l'antipode du système mercaintile :
1" L'existence d'un « Ordre naturel et essentiel des sociétés humaines » (c'est le titre même du livre d'un des physiocrates, Mercier de la Rivière) qu'il suffit de reconnaître pour que l'évidence s'en impose et nous oblige à nous y conformer. Inutile donc d'imaginer des lois, règlements ou systèmes : il n'y a qu'à laisser faire.
2® La prééminence de l'agricultui-e sur le commerce et l'industrie. Pour eux, la terre seule, la Nature, est la source des richesses; seule elle danne un produit net : les classes de la société autres que la classe agricole sont des classes stériles.
Le premier de ces principes devait servir de fondement définitif à tout l'édifice delà science économique — en effet, des faits quelconques ne peuvent servir de base à une science qu'autant qu'on a reconnu entre eux des i-apports de cause à effet, « un ordre essentiel et naturel » — et aussi à toute une politique qui devait durer un siècle et accomplir de grandes choses sous le nom de politique libérale ^.
1 Avaat lui avait paru un livre,. Essai sur la nature du commerce, par CaaLillon (publié en 1755, mais qui avait été écrit dès 1725). Ce livre vient d'être remis en lumière par les économistes anglais et a été appelé par l'un d'eux le premier traité méthodique d'économie politique. Toutefois, cet ouvrage, resté généralement ignoré, n'a exercé une influence sur le développement de la science que par le casai de l'école physioeratique qui le connaissait et lui a beaucoup emprunté.
2 Le mot de « ph.ysiocratie » est composé de deux mots grecs qui veulent dire précisément « gouvernement de la nature ».
3 Un économiste illustre de la même époque, Turgot, sans partager les erreurs de l'école physioeratique, fut le premier à appliquer cette politique, d'abord comme intendant de Limoges, puis comme ministre de Louis XVI : premièrement en décrétant la liberté des échanges par Tabolilion des douanes intérieures et droits sur les grains, ensuite en décrétant la liberté du travail pur l'abolition des corporations.
LA SCIENCE ÉCONOjNIFQiUE. tl
Le second, au eoati'aire, bien que Féagissant d'ane façon heureuse contre les erreurs du système mercantile, était à son tour entaché d'une erreur, comme nous le verrons ci-après, qini a suffi pour ruiner raipidement l'autorité die cette école.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Cours d'économie politique.
