LXXXVII
21 juillet 1765.
Ils ont bien dit que c'était un songe. Mais pourquoi n'ont-ils pas dit tout d'une voix que c'était un mauvais songe? Y en avait-il parmi eux quelques-uns à qui la nature eût accordé un meilleur esprit, une âme plus douce, une santé plus continue, plus d'amis sûrs qu'à moi, une meilleure amie que la mienne? Non. C'est que cette nature est une folle qui gâte d'une main ce qu'elle fait bien de l'autre, c'est qu'elle s'est amusée à mêler de chicotin le peu de bonbons qu'elle donne à ses enfants; c'est que le système des deux principes, l'un bienfaisant, l'autre malfaisant, système qui a été si généralement répandu sur la terre, n'est pas aussi extravagant qu'on le dit en Sorbonne; c'est qu'il faut en passer par là, ou croire au Jupiter d'Homère qui a renfermé dans deux tonneaux tous les biens et tous les maux de la vie dont il forme une pluie mêlée qui tombe sans cesse sur la tête des pauvres mortels, dont les uns un peu plus ou un peu moins mouillés de mal ou de bien que les autres, mais qui tous arrivent au dernier gîte presque également trempés. Si la vie n'allait pas ainsi, qui est-ce qui pourrait se résoudre à la quitter? Si c'était un fil de bonheur pur et sans mélange, qui est-ce qui voudrait l'exposer pour sa patrie, la sacrifier pour son père, sa mère, sa femme, ses enfants, son ami, sa maîtresse? Personne. Les hommes ne seraient qu'un vil troupeau d'êtres heureux; plus d'actions héroïques. Ils vivraient ivres, et mourraient enragés. Voilà, mon amie, un préambule honnêtement long; c'est qu'il faut que tout, jusqu'à cette lettre, ait le caractère des choses d'ici-bas.
Depuis le bienfait de l'impératrice, si vous en exceptez quelques moments doux que vous savez, tout le reste n'a été qu'ennuis, déplaisances ou chagrins. Ce sont des bonnes amies qu'on faisait raffoler et sécher sur pied; et quand ces bonnes amies-là ne sont pas heureuses, il faut aussi que je souffre. Ce sont les embarras de leur déménagement, qui m'a fait trembler pour leur santé: croyez-vous que tandis qu'elles se brisaient les reins à faire des paquets, à les porter, à les arranger, et qu'elles avalaient de la poussière, moi je fusse à mon aise? C'est un départ qui me sépare d'elles, Dieu sait pour combien de temps, et qui me laisse désolé. C'est, depuis que je ne les ai plus, un enchaînement d'événements qui finiront par me chasser, sinon de Paris, du moins de la société. Vous savez que M. Tronchin avait été appelé en poste à Lyon pour la maladie de son associé, et que mes seize mille livres[157] étaient restées entre les mains de M. Colin de Saint-Marc. D'abord, il est inouï combien ma sécurité, bien ou mal fondée là-dessus, m'a attiré de petites querelles domestiques. J'en étais là, lorsque je reçois de M. Tronchin une lettre pour M. de Saint-Marc. Je la garde sept ou huit jours, parce que les choses d'intérêt ne sont pas celles qui me remuent; cependant sur les six heures du soir, un jour que j'allai causer avec la chère sœur, je me trouve à la porte de l'hôtel des Fermes; je me ressouviens de ma lettre, et j'entre. M. de Saint-Marc n'était pas à son bureau, mais il allait y entrer: c'est ce que ses commis me dirent, car ils sont fort polis. En effet il arrive, comme ils me parlaient. Je vais au-devant de M. Colin de Saint-Marc, qui ne m'entend pas. M. Colin de Saint-Marc, le chapeau sur la tête, marche; je le suis presque en courant. Il arrive dans la seconde pièce de son bureau; il s'assied dans son fauteuil, et je reste droit. Je lui présente ma lettre; il la prend, l'ouvre, et la lit; se met à regarder un moment au plafond, et, me rendant ma lettre en la jetant sur un coin de sa table, me dit: <i>Je n 'ai pas mémoire de cela</i>; puis il prend une plume, se met à écrire, et me laisse debout, là, sans me parler davantage. Tandis qu'il écrivait sans me regarder, je lui déclinais mon nom, et je lui faisais mon histoire. Sur la fin de cette histoire, mon homme s'arrête, et ce tracassant avec un de ses doigts la main droite, il me dit: «Ah! oui, je me rappelle cela. J'ai touché vos lettres de change. Je n'ai point de billets à vous donner. Ils veulent tous de ces billets; c'est une rage, je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas quand j'en aurai; je n'irai point dépouiller pour vous ceux qui en ont. Revenez; mais ne revenez pas demain: dans huit jours, dans un mois, dans deux»; et puis mon homme se remet à écrire, et moi je m'en vais.
Eh bien, comment cela vous semble-t-il? Parce que M. Colin de Saint-Marc a cent mille écus de rente, il faut qu'il me traite comme un faquin. J'étais enragé dans ce moment de n'être pas le comte de Charolais, ou quelque autre personnage important, et de ne pouvoir renouveler avec M. Colin de Saint-Marc la scène du président de Meinières[158] avec un procureur au Parlement. C'était le matin; il était en redingote, en mauvaise perruque ronde, en bas de laine gris, un mouchoir de soie autour du cou, ce qui n'était pas propre à sauver sa mauvaise mine. Il était pour une somme considérable dans un état de créances que ce procureur ne se pressait pas d'acquitter. Il entre dans l'étude sans façon, il s'adresse au procureur honnêtement, parce que le président de Meinières est l'homme de France le plus doux et le plus honnête, qu'il en a la réputation, et que c'est ainsi que je l'ai vu chez lui et chez moi «Monsieur, il y a longtemps que j'attends, pourriez-vous me dire quand je serai payé?--Je n'en sais rien.» Le président était debout, le procureur assis; le président chapeau bas, le procureur la tête couverte de son bonnet; le président parlait, le procureur écrivait. «Monsieur, c'est que je suis pressé.--Ce n'est pas ma faute.--Cela se peut. Cependant voilà mes titres; je les ai apportés, et vous m'obligerez de les regarder.--Je n'ai pas le temps.--Monsieur, de grâce, faites-moi ce plaisir.--Je ne saurais, vous dis-je.--Monsieur...--Vous m'interrompez. Est-ce que vous croyez, mon ami, que je n'ai que votre affaire en tête? Vous serez payé avec les autres. Allez-vous-en, et ne m'ennuyez pas davantage.--Monsieur, je suis fâché de vous ennuyer, mais vous n'êtes pas le premier.--Tant pis, il ne faut ennuyer personne.--Il est vrai, mais il ne faut brusquer personne.--Cela fait le plaisant!--Le plus plaisant des deux, je vous jure, monsieur, que ce n'est pas moi; on me doit, j'ai besoin, je voudrais toucher mon argent. Je ne vous demande que de jeter un coup d'œil sur mes titres.--Voyons donc, voyons ces titres; si on avait affaire à deux hommes comme vous par jour, il faudrait renoncer au métier.» Le président déploie ses titres, et le procureur lit: Monsieur le président de Meinières, etc.; et aussitôt le voilà qui se lève: «Monsieur le président, je vous demande mille pardons...; je n'avais pas l'honneur de vous connaître...; sans cela...» Le président le prend par la main, l'éloigné de son fauteuil, s'y place, et lui dit: «Maître un tel, vous êtes un insolent; il ne s'agit pas de moi, je vous pardonne; mais je viens de voir la manière indigne et cruelle dont vous en usez avec les malheureux qui ont affaire à vous. Prenez garde à ce que vous ferez à l'avenir; s'il me revient jamais une plainte sur votre compte, je vous fais perdre un état que vous remplissez si mal. Adieu.» Eh bien, qu'en pensez-vous? Tandis que M. Colin de Saint-Marc me traitait comme le procureur, n'aurait-il pas été fort doux d'être le président? Vous riez de cela, et j'en ris aussi à présent. Mme Le Gendre dit qu'elle se serait assise sur la table de M. Colin de Saint-Marc; mais on est si surpris, si peu fait à se trouver tout à coup un valet...
Autre chose. Thomas concourt pour le prix de l'Académie; il me lit son discours: j'en suis confondu. Plein de l'impression que j'en ai reçue, je vais dîner chez le Baron. Après dîner, nous nous trouvons seuls; nous allons nous promener au bout des Champs-Élysées. Là, à propos d'éloquence, le Baron me dit: «Ma foi, nous ne manquerons pas d'orateurs, il y a dix-sept <i>Éloges de Descartes</i>.» Je lui réponds que j'en connais un qui pliera les seize autres comme des capucins de cartes. «N'est-ce pas celui qui commence par ces mots: <i>En quinze cent et tant, on apporta de Stockholm les cendres de Descartes...?</i>--Celui-là même. Oui, on dit qu'il est beau. Vous en connaissez donc l'auteur?--Je le connais, et il ne faut pas avoir le moindre tact en style pour n'en pas savoir autant que moi à la dixième ligne: son nom est écrit partout.»
Là-dessus le Baron devine Thomas, et s'en va confier à d'autres que Thomas m'a lu son discours, que c'est une belle chose; et il oublie que la loi de l'Académie exclut du concours tout homme qui s'est nommé[159] Le bavardage du Baron revient à Thomas; Thomas se désespère. Barthe vient m'apporter le désespoir de son ami, et je vous laisse à juger de mon état. Le bienfait de l'impératrice ne m'a pas fait un plaisir que je puisse comparer à la peine que j'ai soufferte. J'ai cessé de boire, de manger, de dormir, je me traîne, la tête me tourne. Mais il y a bien pis... Voilà Barthe lui-même qui m'interrompt, et il but que j'entende la lecture d'une comédie et que je rie.
Eh bien, mon amie, il a lu sa comédie, et j'ai ri; c'est le genre de Molière pour le fond, avec le ton d'aujourd'hui[160]. Vous croyez qu'il n'y avait plus rien à dire sur les maladies et les médecins; vous verrez.
Le pis pour Thomas et pour moi, c'est qu'on ignorait qu'il eût concouru; c'est qu'il a des ennemis dans l'Académie; c'est que parmi tes Éloges, il y en a de la plus grande force et qu'on pourrait bien préférer au sien; c'est que, quelque bien fondée que cette préférence puisse être, à moins qu'elle ne soit justifiée par un suffrage universel, Thomas croira toujours que c'est mon indiscrétion qui lui ôte le prix et qui peut-être l'éloigne de l'Académie, où il eût été reçu s'il ne se fût retiré lorsque Marmontel se présenta. Je verrai Marmontel aujourd'hui; je ne lui dirai que deux mots, mais ils sont propres à faire impression: c'est qu'il risque, si Thomas n'est pas couronné et qu'il te mérite, à passer non-seulement pour un homme sans goût, reproche qu'il partagera avec te reste des juges, mais pour un ingrat, reproche infiniment plus cruel, qui restera sur lui seul.
Vous croyez que c'est là tout? Franchement c'en était bien assez; mais écoutez. Je vais avant-hier dîner chez le Baron, au lieu d'aller rompre le tête-à-tête en question. Après le dîner, Marmontel me tire à l'écart et me dit: «Mon ami, je suis perdu.--Qu'est-ce qu'il y a?--Je suis perdu, on a une copie de mon poëme[161]. C'est Damilaville qui l'a dit à Merlin, et c'est Merlin qui me l'a dit. Je ne l'ai prêté qu'à vous et à un autre. Ne l'avez-vous confié à personne?--Non, je l'ai lu à des amies, mais je ne te leur ai pas laissé. Grimm, Mme d'Épinay, Damilaville, M. de Saint-Lambert l'ont lu, mais sous mes yeux. Qui est-ce cet autre à qui vous l'avez encore confié?--J'étais à une maison de campagne; je n'eus pas le courage de te refuser au fils de la maison, qui te prit pour une nuit. Le lendemain il partit pour Paris; il fut quatre jours absent, et dans cet intervalle je sais déjà qu'un de ses amis l'a possédé pendant deux fois vingt-quatre heures. J'ai vu cet ami qui a été violemment tenté d'en prendre copie, mais il n'en a rien fait.»--Je lui dis: «Envoyons chercher une voiture, et courons chez Damilaville; car je ne saurais vivre que cette affaire ne soit éclaircie.--Ni moi non plus.»
Nous allons chez Damilaville. Il n'y était pas. Nous nous y donnons rendez-vous pour te lendemain. Cependant quelle nuit à passer! Et personne à qui l'on puisse dire sa peine et qui la partage! Où étiez-vous, mon amie? Hier, nous vîmes Damilaville. Il tenait la chose d'un certain Naigeon; c'était un certain Du Coudray qui avait dit à Naigeon qu'il avait possédé <i>la Neuvaine.</i> Ce Du Coudray était cet ami du jeune homme à qui Marmontel l'avait prêtée à la campagne... Que dites-vous de tout cela? Marmontel se maudissait d'avoir fait ce poëme, et moi je me maudissais de l'avoir demandé. Il jurait bien de profiter de cette leçon; c'en était une pour moi que je me promettais bien de ne pas oublier.
Dépêchez-vous, faites-moi préparer une niche grande comme la main, proche de vous, où je me réfugie loin de tous ces chagrins qui viennent m'assaillir. Il ne peut y avoir de bonheur pour un homme simple comme moi au milieu de huit cent mille âmes. Que je vive obscur, ignoré, oublié, proche de celle que j'aime, jamais je ne lui causerai la moindre peine, et près d'elle le chagrin n'osera pas approcher de moi. Est-il prêt, ce petit asile? Venez le partager! Nous nous verrons le matin; j'irai, tout en m'éveillant, savoir comment vous avez passé la nuit; nous causerons; nous nous séparerons pour brûler de nous rejoindre; nous dînerons ensemble; nous nous promènerons au loin, jusqu'à ce que nous ayons rencontré un endroit dérobé où personne ne nous aperçoive. Là nous nous dirons que nous nous aimons, et nous nous aimerons; nous rapporterons sur des fauteuils la douce et légère fatigue des plaisirs et nous passerons un siècle pareil sans que notre attente soit jamais trompée. Le beau rêve!
LXXXVIII
À Paris le 25 juillet 1765.
Sixième dimanche; non, c'est un jeudi que j'ai pris pour un dimanche.
Vous n'avez encore que deux de mes lettres! Je suis pourtant à la sixième; je les ai toutes numérotées, afin que nous puissions nous assurer qu'il ne s'en est point égaré: regardez-y.
Croyez-vous donc, chère amie, que j'aurai reçu, dans un intervalle de quinze jours, trois ou quatre secousses violentes sans que la santé en ait souffert! On vous en dira quelque chose, à moins qu'on ne craigne de vous inquiéter. L'estomac et les intestins sont dans un état misérable. Le potage le plus léger passe tout de suite. Je ne saurais digérer un jaune d'œuf. Heureusement je dors, et le sommeil répare tout. Mais comment se fait-il qu'un fluide qui me cause en sortant la sensation cruelle d'un fer rouge puisse séjourner dans un canal du tissu le plus délicat sans le blesser? car je n'ai pas la plus petite colique. Pour des forces je les ai bien entièrement perdues: je sens mes jambes se dérober sous moi. Cette lassitude, qui m'est très-importune quand je suis debout, me rend le lit délicieux quand je suis couché. Mme Le Gendre n'est pas plus heureuse que moi. Connaissez-vous le plaisir de trouver un fauteuil après la fatigue d'une longue promenade? C'est précisément celui que je goûte lorsque les matelas se sont chargés du poids de tous mes membres. En vérité, c'est une volupté qu'un dévot se reprocherait. Vous voyez bien qu'il n'y a point à s'alarmer, et que dans trois ou quatre jours il n'y paraîtra plus.
Mais je ne suis pas le seul malade de la maison. Mme Diderot a toute une cuisse entreprise d'une sciatique. On lui a conseillé de se frotter avec un mélange de sel, d'eau-de-vie et de savon. Il y a quelques jours que l'opération se faisait: je me présentai pour entrer; la petite fille courut au-devant de moi, en criant: «Mon papa, arrêtez, arrêtez. Si vous voyiez cela, vous en ririez trop.» C'était sa chère mère penchée sur les pieds de son lit, le derrière à l'air, et la servante à genoux qui la savonnait de son mieux. Ce n'était pas le cas du proverbe qui dit qu'à savonner la tête d'un Maure on perd son temps et sa peine; car Mme Diderot est fort blanche, et ce n'était pas la tête qu'on lui savonnait. Le remède la soulagea. J'ai été chargé depuis, une ou deux fois, de cette opération, et je m'en suis très-bien acquitté.
Nous avons perdu subitement un grand artiste, c'est Charles Van Loo.
Je vais sur les sept heures du soir causer avec la chère sœur. Nos deux dernières causeries ont été tout à fait agréables, mais si variées que je ne saurais me les rappeler. Hier son domestique se trompa; et au lieu de m'annoncer, d'habitude apparemment, il annonça M. Le Gras. On a vraiment été tâché de ma discrétion à ne pas rompre le tête-à-tête dont je vous ai parlé.
Nous avions projeté, aujourd'hui mercredi, d'aller voir avec La Rue la galerie du Luxembourg, mais savez-vous qui a dérangé cette partie? La princesse de Nassau-Sarrebruck. Elle était allée à Calais embrasser son fils qui passait en Angleterre; elle s'en retournait à Sarrebruck par Paris où elle n'avait qu'un jour à rester; et de ce jour elle nous en a donné, à Grimm et à moi, toute la matinée. C'est une femme charmante de figure et de caractère. Ma huppe, qui était aussi relevée qu'elle l'a jamais été de ma vie, s'est abaissée en un moment. J'aurais vu la princesse cent fois auparavant que je n'aurais pas été plus à mon aise. Après les premiers compliments, la conversation est devenue très-intéressante. Je persiste dans mon ancien sentiment, nous devrions laisser aux femmes la fonction de l'apostolat; elles feraient en un jour plus de conversions que le missionnaire le plus éloquent n'en peut ébaucher dans toute sa vie. Il n'y a pas un homme qui ne prît l'espérance secrète de plaire au prédicateur pour un mouvement de la grâce.
Elle m'a promis son portrait, et quand je l'ai quittée, elle m'a présenté sa main à baiser, avec une affabilité qui ne se rend pas.
De la rue Garancière, je me suis traîné sur le quai Bourbon où j'avais rendez-vous avec Damilaville. Nous avons dîné; je me trouve très-bien d'avoir bu à la glace; pas la moindre tribulation d'entrailles. Nous avons pu lire un énorme article qu'il m'avait promis pour mon ouvrage, sans aucune interruption.
Demain peut-être, mon amie; demain, c'est jeudi, et je me porterai bien, assez bien pour regretter votre éloignement.
Je vous écris chez Le Breton où j'étais venu pour revoir mes feuilles que je laisse là.
Je n'y viendrai plus guère dans ce maudit atelier où j'ai usé mes yeux pour des hommes qui ne me donneront pas un bâton pour me conduire. Il ne nous reste plus que quatorze cahiers à imprimer; c'est l'ouvrage de huit ou dix jours. Dans huit ou dix jours, je verrai donc la fin de cette entreprise qui m'occupe depuis vingt ans, qui n'a pas fait ma fortune, à beaucoup près, qui m'a exposé plusieurs fais à quitter ma patrie ou à perdre ma liberté, et qui m'a consumé une vie que j'aurais pu rendre plus utile et plus glorieuse. Le sacrifice des talents au besoin serait moins commun s'il n'était question que de soi; on se résoudrait plutôt à boire de l'eau, à manger des croûtes et à suivre son génie dans un grenier: mais dont une femme, pour des enfants, à quoi ne se résout-on pas? Si j'avais à me faire valoir, je ne leur dirais pas: J'ai travaillé trente ans pour vous; mais je leur dirais: J'ai renoncé pour vous pendant trente ans à la vocation de nature; j'ai préféré de faire, contre mon goût, ce qui vous était utile à ce qui m'était agréable: voilà la véritable obligation que vous m'avez et à laquelle vous ne pensez pas.
J'eus le courage de dire hier au soir à Mme Le Gendre qu'elle se donnait bien de la peine pour ne faire de son fils qu'une jolie poupée. Pas trop élever, est une maxime qui convient surtout aux garçons. Il faut un peu les abandonner à l'énergie de nature. J'aime qu'il soient violents, étourdis, capricieux. Une tête ébouriffée me plaît plus qu'une tête bien peignée. Laissons-les prendre une physionomie qui leur appartienne.
Si j'aperçois à travers leurs sottises un trait d'originalité, je suis content. Nos petits ours mal léchés de province me plaisent cent fois plus que tous vos petits épagneuls si ennuyeusement dressés. Quand je vois un enfant qui s'écoute, qui va la tête bien droite, la démarche bien composée, qui craint de déranger un cheveu de sa figure, un pli de son habit, le père et la mère s'extasient et disent: Le joli enfant que nous avons là! Et moi je dis: Il ne sera jamais qu'un sot.
D'Alembert est à toute extrémité; il a fait une indigestion terrible; il a envoyé chercher Bouvard qui l'a fait saigner. J'apprends qu'il est tourmenté par une colique qui ne le quitte point, et qui menace à chaque instant de l'emporter. S'il en meurt, nous aurons perdu en trois mois de temps deux grands peintres et deux grands géomètres. Les hommes de cette trempe sont rares; une nation en est bientôt appauvrie.
Je vous écris ce soir parce que nos presses travailleront demain, en dépit des apôtres dont c'est la fête, et que ma tâche sera double. Il serait bien malheureux d'essuyer quelque contretemps à la dernière page.
On parle du déplacement de M. de Saint-Florentin. On lui donne pour successeur M. de Sartine à qui M. Le Noir succédera. Qui sait comment ce M. Le Noir en userait avec nous? Il n'y a peut-être pas un mot de réel à ces prétendus changements. À tout hasard, nous nous hâtons d'esquiver aux embarras qu'ils pourraient nous causer.
Adieu, mon amie; continuez de vous bien porter; je sais que vous m'aimez de toute votre âme; vous êtes bien sûre que je ne demeure pas en reste avec vous. C'est la seule de mes dettes que je paye bien.
Vous espérez donc que nous ne serons pas une éternité sans nous revoir! Cela dépendra beaucoup de M. Le Gendre.
Nous l'attendons sans impatience; la cérémonie de l'inauguration est fixée au 19 du mois prochain; c'est vous promettre la chère sœur pour le 9 ou le 10. Je vais donc rester seul! Avec qui m'entretiendrai-je de vous? à qui porterai-je cette âme toute remplie de tendresse? où irai-je verser mes sentiments? Je n'entendrai donc plus prononcer ce nom qui m'est cher, que quand il m'échappera dans ma peine! Adieu, mon amie, bonsoir: la lumière et le papier me manquent en même temps. Mon respect, mon tendre et sincère respect à madame votre mère. Embrassez pour moi madame votre sœur; dites à Mlle Mélanie qu'elle aurait bien tort de m'oublier. M. Gaschon a reçu un coup de bistouri entre les fesses, et l'on dit qu'il est mieux.
LXXXIX
Le 1er août 1765.
Dieu soit loué! en voilà vingt-quatre d'arrivées; il en reste trois qui vont à vous, sans compter celle-ci.
Je viens donc de mettre dehors de Paris le Baron qui se sépare de sa femme, de ses enfants, de ses amis, pour deux mois. Je vous écris chez Damilaville qui part demain pour Genève. J'ai bien peur que celui-ci ne paye de sa vie quelques plaisirs vagues et peu choisis. C'est bien cher. La journée d'hier fut bien pénible pour un homme qui n'a plus de jambes et qui avait les quatre coins de Paris à faire. J'avais promis au Baron d'aller dîner avec lui la veille de son départ et oublié que Damilaville avait pris le même jour pour dire adieu à ses amis. Celui-ci avait retenu la chambre du suisse du Luxembourg, et tout ordonné; ainsi, bon gré, mal gré, il a fallu manquer au Baron. Le rendez-vous des convives était dans l'allée des Carmes. Nous étions trois ou quatre assis sur un banc tout voisin de la porte du même nom, lorsque nous entendîmes des cris qui venaient de la cour d'entrée de ces moines. C'était une femme qui était tombée en défaillance au sortir de leur église. Un d'entre nous accourt, il frappe à la porte du couvent; le portier ouvre: «Mon père, vite une goutte de votre eau de mélisse; c'est pour une femme qui est là, qui se meurt.» Le moine répond froidement: «<i>Il n 'y en a point</i>», et ferme la porte. Là-dessus, mon amie, je vous laisse rêver à votre aise sur les grands effets de l'esprit de religion. Un moine d'un autre ordre était un des nôtres. «Eh bien! s'écria-t-il douloureusement, voilà comme un portier dur et brutal déshonore toute une maison.--Monsieur, lui répondis-je, ne craignez rien, l'action qui vient de se passer est si atroce, que si quelqu'un d'entre nous s'avise de la raconter, il passera pour un calomniateur.»
Cet autre moine-ci était un galant homme, d'un esprit assez leste et point du tout enfroqué. On parla de l'amour paternel Je lui dis que c'était une des plus puissantes affections de l'homme. «Un cœur paternel! repris-je; non, il n'y a que ceux qui ont été pères qui sachent ce que c'est; c'est un secret heureusement ignoré, même des enfants.» Puis continuant, j'ajoutai: «Les premières années que je passai à Paris avaient été fort peu réglées; ma conduite suffisait de reste pour irriter mon père, sans qu'il fit besoin de la lui exagérer; cependant la calomnie n'y avait pas manqué. On lui avait dit... Que ne lui avait-on pas dit? L'occasion d'aller le voir se présenta. Je ne balançai point. Je partis plein de confiance dans sa bonté. Je pensais qu'il me verrait, que je me jetterais entre ses bras, que nous pleurerions tous les deux, et que tout serait oublié. Je pensais juste.» Là je m'arrêtai, et je demandai à mon religieux s'il savait combien il y avait d'ici chez moi «Soixante lieues, mon père, et s'il y en avait cent, croyez-vous que j'aurais trouvé mon père moins indulgent et moins tendre?--Au contraire.--Et s'il y en avait eu mille?--Ah! comment maltraiter un enfant qui revient de si loin?--Et s'il avait été dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne?» En disant ces derniers mots, j'avais les yeux tournés au ciel, et mon religieux, les yeux baissés, méditait sur mon apologue.
Nous dînâmes gaiement. Nous osâmes parler du mal politique, du célibat, sans que notre moine s'en offensât; il ne défendit pas trop le vice de son état; il nous proposa seulement de faire grâce aux célibataires que faisait la religion, jusqu'à ce que nous ayons exterminé de la république tous ceux qui l'étaient par esprit de libertinage et de luxe. Nous lui observâmes que ces derniers ne faisaient point de vœux, et que nous aurions de l'indulgence pour les premiers, s'ils voulaient renoncer aux leurs; qu'il y avait quelque différence entre un mauvais citoyen et un homme qui jurait, au pied des autels, de l'être. Tout cela se passa fort bien.
Vous savez ou vous ignorez que les Bénédictins ont demandé, par une requête présentée au roi et devenue publique par l'impression, d'être sécularisés[162]; mais vous ne vous douterez jamais que le ministère ait eu la bêtise de ne pas les prendre au mot. Le fait est vrai pourtant. En faisant un sort honnête à chacun de ces moines, il serait resté des biens immenses qui auraient acquitté une portion des dettes de l'État. Cet exemple aurait encouragé les Carmes, les Augustins à solliciter le défroc; et sans aucune violence la France, en moins de vingt ans, aurait été délivrée d'une vermine qui la ronge et qui la rongera jusqu'à son extinction. Notre moine remarqua judicieusement qu'il n'y avait rien de plus indécent que de dire, comme les Bénédictins l'avaient dit dans leur requête, qu'ils demandaient à être dépouillés d'un habit avili; qu'il n'y avait que les mauvaises mœurs qui pussent avilir, et que c'était les avouer.
Après dîner, nous nous promenâmes. Chemin faisant, mon moine me demanda pourquoi l'homme semblait oublier son amour-propre au récit d'une bonne action, et d'où venait la joie involontaire et secrète qu'il en ressentait. Je lui répondis que c'est qu'il devenait subitement l'auteur ou l'objet du bienfait; que toutes les fois que nous ne nous sentions pas capables d'une grande action, nous prenions le parti de montrer que nous en sentions tout le prix, et que, ne pouvant être grands, il ne nous restait que la ressource d'être justes. J'ajoutai qu'il n'était pas vrai que le récit d'une belle action nous fut toujours agréable. Soyez placé entre un homme opulent et dur, et son ami indigent; racontez quelque trait d'une amitié secourable et bienfaisante, et regardez les visages. On n'aime point une leçon qu'on ne se sent point le courage de suivre.
Sur les six heures du soir, les convives se dispersèrent; je restai seul avec Damilaville, et à propos des <i>Éloges de Descartes</i> présentés à l'Académie, je fis sur l'éloquence deux réflexions qui lui plurent beaucoup; l'une, c'est qu'il ne fallait s'occuper à remuer les passions que quand on avait convaincu la raison, et que le pathétique restait sans effet, quand il n'était pas préparé par le syllogisme; l'autre, c'est qu'après que l'orateur m'avait touché vivement, je ne pouvais pas souffrir qu'il interrompît cette situation douce de mon âme par quelque chose de frappant; que le pathétique voulait être suivi de quelque chose de faible et vague, qui n'exigeât de ma part aucune contention; qu'après un mouvement violent, l'orateur épuisé devait avoir besoin de repos, et moi aussi. Cette causerie où je vous mets en tiers nous conduisit jusqu'à huit heures que nous nous séparâmes lui pour aller faire ses malles, moi pour aller embrasser le Baron. J'avais un air soucieux. Il me semblait que je l'aurais été moins si ma vue et mes bras avaient été assez longs pour l'atteindre, l'avertir, le secourir jusqu'au fond de l'Angleterre. Le sort nous menace également partout; il semble pourtant qu'on le craigne moins dans l'endroit où il ne vous a point fait de mal; on ne sait pas ce qu'il nous prépare ailleurs. Si je vous voyais d'ici; si j'avais seulement un miroir magique qui me montrât mon amie dans tous les instants; si elle se promenait sous mes yeux dans une glace, comme dans les lieux qu'elle habite, il me semble que je serais plus tranquille. Je ne la quitterais guère cette glace; combien je me lèverais de fois pendant la nuit pour vous aller voir dormir! combien de fois je vous crierais: «Mon amie, prenez garde, vous vous fatiguez trop; prenez par ce côté-ci, il est plus beau; le soleil vous fera mal; vous veillez trop tard, vous lisez trop longtemps; ne mangez point de cela; qu'avez-vous? vous me paraissez triste.» Vous ne m'entendriez pas; mais lorsque la raison vous aurait conduite à mon gré, je serais aussi content que si vous m'aviez obéi. Il est bien incertain si ma glace ne me causerait pas plus de peine que de plaisir. Il est bien incertain qu'un beau jour je ne la cassasse de dépit; il est très-sûr qu'après l'avoir cassée j'en ramasserais tous les morceaux. S'il m'arrivait d'y voir quelqu'un vous baiser la main; si je vous voyais sourire; si je trouvais que vous m'oubliez trop et trop longtemps! Non, non, point de cette glace magique, je n'en veux point; mon imagination nous sert mieux l'un et l'autre.
Il était minuit passé quand je sortis de chez le Baron. J'allai pourtant chez Grimm y chercher la neuvième lettre de mon amie. Un petit comte allemand, qui m'a pris en amitié, nous accompagna et me remit à ma porte à une heure du matin. Je vous ai lue avant que de m'endormir; aurais-je bien dormi avec une lettre de mon amie fermée sous mon oreiller? J'ai été voir aujourd'hui d'Alembert, qui s'est fait transporter de chez lui chez M. Watelet. Je l'ai trouvé seul; notre entrevue a été fort tendre. De là, dîner chez la très-aimable sœur avec La Rue. Nous devions après dîner aller voir ensemble les tableaux du Luxembourg; mais le travail pressé de l'atelier ne l'a pas permis.
Nos conversations continuent d'être charmantes; nous y partons sans cesse de la mère, des enfants, des petits-enfants, de tout ce qui nous est le plus cher au monde; ne manquez pas de le leur dire. Il est arrivé à la chère sœur une grande aventure; je la saurai demain; mais, chut. Adieu, adieu.
XC
À Paris, le 18 août 1765.
Vous voyez bien, chère amie, que jusqu'ici je n'ai pas encore répondu un seul mot à aucune de vos lettres. Ce sera ma ressource dans la saison morte, lorsque tous mes amis seront absents et que j'en serai réduit comme vous aux petits événements domestiques.
Cette jeune personne qui faisait bonne ou mauvaise compagnie à M. Gaschon regardait la chère sœur avec un œil envieux et inquiet; elle ne perdait pas une de ses paroles. Sans autre intelligence entre nous que celle qui naissait de la malice commune et de l'occasion, nous nous faisions un amusement cruel de la tourmenter. Moi, je suis une bonne âme; nous n'eûmes pas mis le pied hors de l'appartement, que j'eus des remords. Mme Le Gendre la plaignait beaucoup, si son caractère répondait à sa figure, de s'être attachée à un homme aussi léger que M. Gaschon. Nous avons beau être près de nous-mêmes, quelle facilité à nous oublier n'avons-nous pas! Nous portons de la conduite des autres un jugement sévère, sans nous apercevoir qu'il tombe à plomb sur la nôtre. Le rôle de M. Gaschon est, après tout, bien moins répréhensible que le sien. Gaschon fait des serments, et il croit, en dépit d'une expérience de quarante ans, que le dernier est celui qu'il ne violera pas. Elle, elle appelle les serments; elle les reçoit, elle en fait peut-être, et le lendemain elle se moque et des serments qu'elle a faits et de ceux qu'elle a reçus.
Cette personne qui devient, par la satire indécente qu'elle hasarde sur Mme Calas, l'objet de sa furie, qui croyez-vous que c'était? Mlle Boileau. Il est bien singulier qu'avec de l'esprit, du goût, de la finesse, de la sensibilité, de l'âme, de l'honnêteté, du sens, de la raison, du jugement, cette fille n'ait presque que des idées d'emprunt, et que, pouvant dire d'elle-même une infinité de bonnes choses, elle soit perpétuellement l'écho de la sottise qui l'environne. On dirait qu'elle ne sent ni le ridicule des propos qu'elle entend, ni celui des personnes qui les tiennent. C'est comme une éponge prête à recevoir et à rendre indistinctement toutes les liqueurs qu'on lui présente; elle s'abreuve dans un endroit, et elle va bien vite se faire presser dans un autre. Le projet était de la clique anti-philosophique. La clique philosophique est odieuse aux gens du monde, parce que les gens du monde sont ignorants et frivoles, et qu'un philosophe s'en aperçoit; qu'ils ne peuvent douter du mépris qu'il doit faire d'eux, et qu'ils ont la conscience qu'ils le méritent. Voilà les gens qui l'entourent et qui la sifflent, ou, pour mieux suivre ma comparaison, qui l'empreignent. Qu'il est essentiel à une femme de s'attacher un homme de sens! Vous n'êtes pour la plupart que ce qu'il nous plaît que vous soyez; voilà la raison pour laquelle celles qui sont à beaucoup d'hommes ne sont rien; leur caractère, ainsi que leur ramage, est fait de pièces et de morceaux. Un homme de goût qui s'amuserait à les étudier restituerait à chacun ce qui lui appartient. L'idée qui leur vient le matin désignerait souvent celui avec qui elles ont passé la nuit. Vous mourez toutes à quinze ans.
Mais laissons La Bruyère, et venons à quelque chose qui nous touche de plus près. Ah! mon amie, je crains bien que nous ne soyons séparés pour longtemps, et que la maison que vous devez occuper ici ne soit à bâtir. Ici commencerait la prophétie de Denis Diderot de Langres; mais il attend. Souvenez-vous bien seulement que si la maison s'achète, vous aurez passé près de deux ans en province, dans l'espérance de demeurer toutes ensemble, et que vous n'y demeurerez pas.
Je veux absolument achever, et je crains bien qu'au moment où je vous parle, ce ne soit une affaire faite. Connaissez-vous une maison appartenant à MM. de Noailles, dont la ruine d'un des côtes a entraîné la ruine de l'autre, sise dans la rue Sainte-Anne ou rue de Richelieu? C'est l'hôtel garni de Suède, rue Sainte-Anne. Eh bien, M. de Prisye avait vu M. de La Vergne; il venait rendre compte de sa mission qu'il avait fort bien faite; et l'on a dû dîner aujourd'hui chez M. de La Vergne. C'est un objet de quarante à cinquante mille francs. La façade n'est plus d'aplomb; un des murs mitoyens a plié, les poutres de la charpente se sont brisées, les plafonds ont fléchi, et le mur opposé s'est incliné sur l'autre. Quand on aura mis là le marteau, et qu'au dégât du marteau se joindra le dégât des fantaisies de l'acquéreur, jugez ce que cela deviendra, et jusqu'où nous voilà renvoyés, surtout si madame votre mère a la prudence de ne pas s'exposer aux mauvais effets d'une maçonnerie toute fraîche.
La chère sœur a beau dire qu'il faut renoncer à cette acquisition, si le prix n'en est pas tout à fait modéré, et s'il n'y a pas de l'espace à loger toute la famille; l'époux va toujours son train.
Notre ouvrage serait fini, sans une nouvelle bêtise de l'imprimeur qui avait oublié dans un coin une portion du manuscrit.
J'en ai, je crois, pour le reste de la semaine, après laquelle je m'écrierai: <i>Terre! terre!</i>
J'ai entamé l'affaire d'intérêt, qui se terminera, selon toute apparence, à mon entière satisfaction; on m'accordera un exemplaire pour un honnête travailleur à qui je l'ai promis. On me cédera quelques livres que je dois. On déchirera un ou deux billets que j'ai signés, et l'on m'accordera quatorze cent vingt-huit livres pour un dernier volume que je n'ai pas cédé; toutes mes dettes seront acquittées, et je marcherai sur la terre léger comme une plume.
La tranquillité stupide de Le Breton, qui se trouve sur le penchant de la ruine et du déshonneur, me confond. J'ai vu un de ses confrères qui ne dort plus d'un si bon sommeil. Il ignorait la manœuvre de Le Breton[163]. Je la lui ai apprise, et il s'en est expliqué comme moi. Cette conduite lui paraît d'une indignité inouïe. Il l'appelle infâme, injurieuse à ses associés, aux auteurs, à l'éditeur, au public. Il en sent toutes les suites. Il m'a plus remercié du silence que j'ai gardé; il est plus effrayé de l'éclat qu'il prévoit: il est dans des transes que je ne saurais vous dire. C'est David; c'est un homme dur, avare, mais juste. La belle scène qu'il prépare à ma brute, à la première assemblée qu'ils auront! Adieu la tabatière d'or que la bonne vieille d'Houry[164] m'avait promise! Mais en vérité je voudrais, et pour la tabatière, et pour dix fois autant de buis qu'elle en contiendrait, que le massacre de notre ouvrage n'eût pas été fait. L'homme le plus intéressé au succès de l'entreprise nous fait lui seul plus de mal que nous n'en avons souffert des efforts de tous nos ennemis réunis. N'est-ce pas une aventure à rendre fou? Il s'est complu pendant quatre ans de suite dans son infamie. Il se levait pendant la nuit pour mettre b feu à ses magasins; et cela lui paraissait plaisant. Il promène autour de moi sa lourde et pesante figure; il s'assied, il se lève; il se rassied, il voudrait parler, il se tait: je ne sais ce qu'il me veut. Serait-ce par hasard de prendre sur moi, auprès des auteurs, son infâme action? Je 1e voudrais bien!
Il est impossible de faire ni le mal, ni le bien impunément. On est puni de l'un par les lois, de l'autre par l'envie. Ce projet de souscription si honnête, si bien imaginé, eh bien, ne 1e voilà-t-il pas arrêté, ou sur 1e point de l'être[165]! Il faut convenir que c'est la vengeance la plus cruelle qu'il fût possible de prendre du parlement de Toulouse, le témoignage 1e plus authentique du mépris que l'on porte à présent à ces opinions religieuses qui ont si souvent étouffe l'humanité dans le cœur de l'homme; le moyen le plus adroit de désespérer les fauteurs scélérats de ces absurdes et monstrueuses opinions; le spectacle le plus affligeant pour eux; la marque la plus évidente des progrès de la raison et des services de la philosophie. La liste des souscripteurs, si elle eût été nombreuse et qu'elle eût renfermé des hommes de tout état, comme il serait arrivé[166] eût présenté le monument le plus honorable de la bienfaisance naturelle. Le ton du projet avec l'épigraphe tirée de Lucrèce, l'affiche la plus hardie tirée du fatalisme, et la satire la plus violente et la plus cachée de leur providence: le moyen que cela pût aller sans bruit! J'avais tout prévu et tout dit à Grimm, qui s'en est moqué.
J'achève cette lettre, et je cours chez Mme d'Épinay, qui m'appelle pour causer apparemment de ce contre-temps.
Sans la crainte de vous ruiner, je vous aurais envoyé, sous l'enveloppe d'un de mes billets doux de quatre pages, le livre de...
J'ai fait un Avertissement pour les dix volumes de notre ouvrage qui restent à paraître. Je ne sais qu'en dire, c'est peut-être une chose excellente; c'en est peut-être une médiocre. Je l'ai remis à Grimm qui l'emportera à la campagne, et qui en jugera plus sainement dans le silence de la solitude. Je ne lui conseille pas de me donner de l'ouvrage: j'en suis incapable. L'esprit est abattu, la tête lasse et paresseuse, le corps en piteux état. Il ne me reste de bon que la partie de moi-même dont vous vous êtes emparée. C'est un dépôt où je la trouve si bien que j'ai résolu de l'y laisser toute ma vie. Ne me le conseillez-vous pas?
À propos, savez-vous bien qu'il ne tient qu'à moi d'être vain! Il y a ici une Mlle Necker, jolie femme et bel esprit, qui raffole de moi: c'est une persécution pour m'avoir chez elle. Suard lui fait sa cour avec une assiduité à tromper M. de... Aussi le pauvre M. de... l'est-il parfaitement, comme vous en jugerez par la mauvaise plaisanterie que je vais vous dire: «Eh bien! lui disait M...., quelques jours avant son départ, on ne vous voit plus, tendre grenouille?--Qu'est-ce que cela signifie, tendre grenouille?--Eh! oui, est-ce que vous ne passez pas à présent vos jours et vos nuits à soupirer au Marais.» Mme Necker demeure au Marais. C'est une Genevoise sans fortune, qui a de la beauté, des connaissances et de l'esprit, à qui le banquier Necker vient de donner un très-bel état. On disait: «Croyez-vous qu'une femme qui doit tout à son mari osât lui manquer?» On répondit: «Rien de plus ingrat dans ce monde!» Le polisson qui fit cette réponse, c'est moi. Il s'agissait d'une femme: quand il s'agira d'un homme, laissez ma phrase telle qu'elle est; finissez-la seulement par l'autre monosyllabe, si vous le savez. En effet, il y en a beaucoup des uns et des autres qui n'ont que la mémoire du service présent.
Mon autre aventure de fiacre, la voici: Il pleuvait à seaux; il était onze heures et demie du soir; je m'en revenais de la rue des Vieux-Augustins; mon fiacre descendait la rue des Petits-Champs à toutes jambes; un cabriolet la remontait encore plus vite; les deux voitures se heurtent, et voilà le cabriolet jeté dans la porte vitrée du café, et la porte mise en cent mille pièces. Je vous laisse à deviner le reste de cette aventure: les cris mêlés du cafetier, du maître du cabriolet et de mon fiacre; le cabriolet brisé et à moitié engagé dans la boutique du cafetier; les chevaux abattus; le valet à moitié rompu; et les jurements du fiacre arrêté, et votre serviteur à pied au milieu du déluge. Il aurait été plus de deux heures du matin, quand je serais rentré chez moi, si cela m'avait arrêté. Voilà le pendant de la tempête de Vialet.
M. Le Gendre n'a rien épargné pour m'engager à prendre à côté de madame place dans sa voiture pour Reims; mais madame m'a avoué ingénument que c'était bien à condition que je n'accepterais pas. Je ne puis supporter ces petites ruses-là. Si je l'avais pris au mot! Oh! l'on aurait alors travaillé à rendre la chose impossible; mais y a-t-il bien de l'ingénuité à Mme Le Gendre? Je suis devenu d'une méfiance insupportable. L'invitation s'était faite en présence de M.... Vous entendez le reste. Cet homme-là me fera un de ces matins quelque tracasserie endiablée. Il est certain qu'il souffle avec une impatience mortelle que je parle si souvent à la chère sœur. Notre intimité le désespère. Il sait tout le cas que je fais de Vialet: il ne doute pas que je n'aie deux moyens de le desservir auprès d'elle: l'un, de lui mettre sans cesse sous les yeux la différence d'un homme sensé et d'un sot; l'autre de lui rappeler ses premiers engagements. Avec toute sa probité scrupuleuse, c'est un homme à me faire quelque perfidie; il mentira, il inventera, il parlera, il fera parler; l'autre est toujours prêt à s'ombrager. Pour Dieu, qu'elle parte bien vite, afin que ma prophétie ne s'accomplisse du moins qu'à son retour! Il sait toute la platitude qu'il y a à ramener sans cesse ses bonnes œuvres, dont la dernière racontée avait encore pour objet un joli garçon; il tourne, il se brouille, il s'embarrasse; on ne sait d'abord où cet amphigouri aboutira, et c'est toujours à sa bienfaisance. Cela pue à infecter; mais ne lisez rien dans mes lettres sur M....; il est sûr qu'on en raffole.
Adieu, ma bonne et tendre amie; portez-vous bien; faites des vœux pour ma santé et pour la fin de mes affaires. Si votre cœur me souhaite autant que vous êtes désirée du mien, c'est pour le coup que je dirai aussi: Ô ma chère tante! le joli séjour que celui d'Isle. Mille respects à toutes ces dames.
XCI
Ce 8 septembre 1765.
Sommes-nous faits pour attendre toujours le bonheur? le bonheur est-il fait pour ne venir jamais? Encore deux ou trois mois de la vie que je mène, et je reste convaincu que les conditions de l'homme sont toutes également indifférentes, et je m'abandonne au torrent qui entraîne les choses, sans me soucier de la manière dont il disposera de moi. J'avais une fortune bornée; la nécessité de la partager au temps où une fille nubile me demanderait sa dot, et l'impossibilité de ce partage sans aller chercher l'aisance en province, ou sans ressentir la disette à Paris, m'inquiétait, et semblait me condamner au travail jusque dans l'âge des infirmités et du repos. Un événement inattendu m'enrichit et ne me laisse aucun souci sur l'avenir. En ai-je été plus heureux? Aucunement. Une chaîne ininterrompue de petites peines m'a conduit jusqu'au moment présent. Si je Mais l'histoire de ces peines, je sais bien qu'on en rirait: c'est le parti que je prends moi-même quelquefois; mais qu'est-ce que cela fait? Mes instants n'en ont pas été moins troublés, et je ne prévois pas que ceux qui suivront soient plus tranquilles... Mais je crois que ma digestion va mieux, puisqu'à mesure que j'écris, je perds l'envie de continuer sur ce ton triste et moraliste.
Don Diego est revenu. J'avais prédit que l'année du retrait et le délai de la jouissance ne le dégoûteraient point de l'acquisition; ma prédiction s'est accomplie. Reste à savoir comment on s'y prendra pour ne point s'abîmer de dépense, si l'on ne veut pas se résoudre à vivre séparé de vous pendant deux ou trois ans. Je me trouve au milieu de ces délibérations-là, et je me tais. On ne parle que pour ouvrir un avis conforme aux intérêts de ceux qui me consultent, mais si contraire aux miens, que c'est presque à faire douter de l'attachement que j'ai pour vous.
Hier, aux Tuileries, M. Le Grand en fut tout à fait scandalisé. Je disais à la chère sœur qu'il fallait vivre quatre à cinq mois de l'année à Paris, et aller avec sa fille, son fils et un précepteur, s'établir les huit autres à la terre de madame sa mère. Le Grand, qui était à côté de moi, me tira à l'écart, et me dit: «Y pensez-vous! si l'on suit le conseil que vous donnez, que deviendra-t-elle? que deviendrez-vous?--Il n'y a pas tant de générosité dans cet oubli d'elle et de moi, lui répondis-je, que vous y en supposez. La considération de son bonheur et du mien n'influera aucunement dans l'arrangement qu'on prendra; notre liaison n'a de l'importance que pour nous; nous nous connaîtrions bien mal en gens si nous allions nous imaginer qu'on pût la compter pour quelque chose dan une affaire d'argent et d'économie. La bienséance et le mérite d'évaluer juste le prix qu'on y met sont les seuls avantages à tirer de notre position, et ils me resteront. C'est peu de chose; mais c'est encore moins que rien. Cela m'épargne des réflexions inutiles, et aux autres le petit embarras d'y répondre.» Je crois, mon amie, que je vois juste et que j'agis bien. Qu'en pensez-vous?
Nous allâmes tous, hier lundi, dîner chez M. Gaschon. J'avais proposé de louer pour deux ans un appartement dans sa maison; on y aurait des caves admirables pour cinq ou six mille bouteilles de vin qui jouent un grand rôle dans nos délibérations. Mme Le Gendre saisit cet avis avec la chaleur que vous lui connaissez; mais don Diego ne manqua pas de lui objecter cette scrupuleuse bienséance qui l'avait détournée, il y a trois ou quatre mois, d'habiter, jeune et jolie, sous le même toit avec un garçon dont la réputation de sagesse n'est pas encore établie; mais elle est si fatiguée d'incertitudes que l'inconvénient de les voir durer est le seul qu'elle connaisse. Elle répondit lestement au cher époux qui parut dans ce moment préférer sa femme à son vin: c'est qu'il a d'autres vues; et elles ne sont pas si secrètes qu'on ne les devinât bien sans être un Œdipe: à force de converser avec un Sphinx, on se tire de ses énigmes.
Après dîner, Gaschon alla faire le pied de grue au bout du Pont-Royal, par un temps assez froid, pour saisir au passage un ambassadeur de Portugal qui s'intéresse à Mme Germain. Malade, impatient et frileux, il faut qu'il en soit encore aux petits soins avec cette femme. D'ailleurs il parle des friponneries du mari, comme la chère sœur des cheveux de son fils qui ne sont qu'un peu jaunes.
Mlle Boileau, elle et moi, nous fumes attendre aux Tuileries Le Grand et don Diego qui étaient allés visiter la maison. Cette maison a bien changé depuis qu'elle est nôtre. Il y a huit jours qu'elle tombait en ruine, aujourd'hui il n'y a plus qu'un ou deux plafonds à relever; et ces misérables réparations ne valent pas la peine d'attendre la fin d'un décret; et la très-chère sœur, qui coucherait cent ans et plus encore avec son mari sans le connaître davantage, ne voit pas qu'on veut l'installer là, et la promener d'étage en étage, tandis qu'on maçonnera, ou l'envoyer en province, avec la belle confiance qu'elle aura en un clin d'œil un hôtel tout prêt à la recevoir.
Vous vous êtes sauvée de Paris pour ne plus entendre parler maison, et je n'ai pas cessé de vous en ennuyer. Prenez patience; don Diego part jeudi; la chère sœur dans le courant de la semaine suivante; je resterai seul, et vous n'entendrez plus parler de rien; mais j'oubliais qu'elle allait vous trouver, et que les maisons la suivraient encore où vous êtes.
Je ne l'ai point vue aujourd'hui Elle aura été abandonnée toute la journée à M.... qu'elle prétend avoir renvoyé bien loin.
Je m'étais laissé entraîner, il y a cinq ou six jours, chez les Van Loo que je trouvai tous de bonnes gens. J'y dînai comme en famille, avec un Anglais, premier peintre du roi d'Angleterre, sa femme et sa fille. Cet Anglais s'appelle M. de Ramsay; c'est lui dont il est parlé dans certains papiers de Voltaire sur les Calas, où l'on rappelle l'histoire d'une jeune fille dont la fourberie exposa sept ou huit honnêtes gens à périr ignominieusement, et qui auraient eu le sort le plus malheureux si ce M. de Ramsay n'avait ouvert les yeux à la justice. On dit qu'il peint mal, mais il raisonne très-bien[167].
On fit, après dîner, la partie pour aujourd'hui d'aller voir le cabinet du Jardin du Roi; je me chargeai de le faire ouvrir pour la compagnie, lorsqu'il serait fermé pour le public.
J'oubliais de vous dire que l'arrivée de Mme Vernet et de Mme Blondel chez Van Loo me mit en fixité de très-bonne heure.
Nous avons tous dîné aujourd'hui chez La Tour. Sur le soir nous avons été promener au jardin de l'Infante[168], où je n'ai pu esquiver Mme Blondel. Nous avons renoué connaissance; nous sommes tout au mieux; mais nous ne nous reverrons plus; nous sommes dans l'usage de mettre six ou sept ans d'intervalle entre nos rencontres.
J'ai été sur le soir chez la chère sœur; elle était allée au Palais-Royal, où je ne me suis pas mis en peine de la chercher, parce que ce n'est pas la servir peut-être comme elle paraît le désirer que de s'interposer sans cesse dans ses tête-à-tête; et puis, ma foi, si elle en est autant excédée qu'elle dit, qu'elle s'en défasse au lieu d'appeler sans cesse à son secours. Elle tient avec cet homme-là une conduite politique que je ne saurais approuver. C'est de l'intérêt qu'elle y met, et lui est autorisé à croire que c'est du goût; aussi cela va-t-il passablement tant qu'ils ne s'expliquent pas.
À propos vous allez rire sûrement d'une observation que j'ai faite: c'est qu'il a découvert enfin qu'il ennuyait, et qu'il se prépare chez lui à être amusant. Il vient muni d'historiettes, de faits, de contes, de fetras bizarres de toutes couleurs, qu'il place comme il peut; mais comme j'ai une allure hétéroclite, bizarre, qui ne se prête pas trop aux lieux communs, il est rare que l'homme ne remporte une partie de sa provision.
Si vous voyiez le ton magistral que l'Académie lui a donné! Mais à propos d'Académie, les Quarante sont dans la boue. Le roi a renvoyé à l'Académie des sciences la pension vacante par la mort de Clairaut, due à d'Alembert, qui n'est pas riche, et contestée à celui-ci par Vaucanson, qui a quarante mille livres de rente. D'Alembert a eu pour lui toutes les voix; il n'est resté à son concurrent que l'indignation publique; juste récompense de son avidité et de sa sordide avarice.
La partie du Jardin du Roi n'a pas pu se faire aujourd'hui; elle a été remise à demain matin par M. Daubenton. Cela me fait perdre des journées que je dois à mon amie.
Ah! mon amie, la terrible corvée que ce salon! La Rue, à qui j'ai fait entrevoir un petit intérêt, me sert fort bien, mais il faut que l'éducation de ce jeune homme ait été bien négligée; il écrit aussi mal qu'une blanchisseuse ou qu'un évêque; mais qu'est-ce que cela me fait? Ses remarques sont bonnes et je parviens à les déchiffrer[169].
Commencez-vous à vous remettre un peu des fêtes de Reims? L'inauguration, le dîner, le concert, le spectacle, le feu d'artifice, le souper, le bal, la promenade que j'oubliais, il y en a là bien plus qu'il n'en faut pour mettre sur les dents une créature plus robuste que vous.
Vous avez rendu le repos à la chère sœur, et vous avez bien fait. Vous lui devez bien de l'amitié, car elle vous aime beaucoup; je suis tout à fait content de la manière dont vous acquittez cette dette. Je rêve quelquefois que si je mourais et qu'elle vous restât, la vie pourrait encore avoir toute sa douceur pour vous. J'en suis plus tranquille sur les événements: c'est une consolation qui m'est assurée dans la maladie. Je hâte son départ tant que je puis; si cette meilleure partie de vous-même ne vous est pas encore rendue, ce n'est ni sa faute ni la mienne. Vos lettres lui font un plaisir infini J'en allonge la lecture des miennes. Écrivez-lui souvent, écrivez-lui fort au long. Je regretterai le moins que je pourrai tous les instants que vous me volerez pour elle. C'est en sa laveur seulement que je vous pardonnerai de prendre sur votre sommeil.
J'ai reçu votre numéro 18, mais le numéro 17, où est-il? qu'est-il devenu? La lettre de Châlons doit-elle, ou ne doit-elle pas être comptée?
Je n'ai rien encore fini avec mes libraires. Je n'ai ni l'argent qu'ils me doivent, ni compte arrêté. Cela me ferait sauter aux nues, sans un petit souci d'âme qui est venu tout à propos faire distraction aux choses d'intérêt. C'est une belle et bonne chose que de n'avoir qu'un petit coin sensible; il est très-douloureux d'être blessé là, ne fût-ce que d'une égratignure d'épingle; mais en revanche aussi, tout le reste est invulnérable.
L'argent de l'impératrice, auquel vous avez eu la bonté de penser, est placé en quatre billets de fermiers généraux, dont la date est du 1er du mois d'août, ce qui me fait perdre deux mois d'intérêt: c'est ainsi qu'il l'a plu à Dieu et au doux et poli M. de Saint-Marc.
Adieu, chère et tendre amie; portez-vous bien, dormez bien, et quand vous serez bien reposée, écrivez à la chère sœur, écrivez-moi Jouissez de tout ce que le séjour d'Isle peut vous offrir d'agréable, jusqu'au moment où la chère sœur ira vous rejoindre et vous restituer la plus douce partie du bonheur qui vous manque. Si je puis, j'irai sous quinzaine faire variété et m'interposer entre elle et vous: c'est mon rôle ici; ce sera encore mon rôle là-bas, et il ne me déplaira plus. Mille tendres respects à madame votre mère et à madame votre sœur. Si Mlle Mélanie m'avait oublié! eh bien! eh bien! je me souviendrais encore d'elfe.
C'est la vingtième, je crois. Je répondrai jeudi à votre vingt-deuxième.
XCII
À Paris, le 20 septembre 1765.
Par où commencerai-je? Ma foi, je n'en sais rien. Pourquoi pas par nos soirées, puisque ce sont pour la chère sœur et pour moi des heures délicieuses, l'attente de toute notre journée et la consolation de son ennui? Pourquoi n'êtes-vous pas de ces entretiens-là? Vous auriez entendu tout ce qui s'y dit, et vous sauriez tout ce qu'il m'est impossible de vous rendre. Non, je ne crois pas qu'il y ait sous le ciel une plus honnête et plus innocente créature que cette petite sœur. À l'âge qu'elle a, avec sa pénétration, son esprit, femme et mère, pour peu qu'il y ait de malhonnêteté dans un usage, dans les conventions, dans les mœurs, elle n'y entend rien; elle est à quinze ans; cela lui est étranger, et les choses courantes sont des énigmes qu'on lui explique, et au sens desquelles elfe a toute la peine du monde à croire. Je lui disais que quand un homme avait osé dire à une femme mariée: Je vous aime, et qu'elle avait répondu: Et moi je vous aime aussi, tout était arrangé entre eux, qu'il ne leur manquait plus que l'occasion; que, s'il arrivait qu'on trouvât le lendemain cette femme triste, froide, indifférente, soucieuse, on lui supposait des réflexions, des craintes qui l'arrêtaient et qui la faisaient revenir contre un engagement formel; qu'il était ainsi d'une fille à un homme marié, d'un homme quel qu'il fût à une religieuse, et qu'il n'y avait pas une femme mariée sous le ciel dans la bouche de laquelle <i>je vous aime</i> n'ait précisément la même valeur que dans la bouche de son amant; que ces expressions n'avaient pas tout à fait la même force d'une jeune fille à un jeune garçon, parce qu'elles ne décelaient point un sentiment défendu; qu'il y avait un moyen licite de les livrer à leurs désirs mutuels; que la volonté de leurs parents, et cent autres considérations sous-entendues, faisaient une restriction tacite à leurs aveux; au lieu que ceux qui étaient liés par quelques vœux solennels qui les séparaient étaient censés avoir pris parti sur cet obstacle, lorsqu'ils s'expliquaient une fois. Elle tombe des nues, quand je lui parle ainsi; et quand elle dit à un homme: Je vous aime, savez-vous ce que cela signifie? Je n'accepte de vous que les qualités qui manquent à mon mari, et mon mari n'est pas impuissant. Puis, quand elle a trouvé cela, elle est enchantée, elle croit de la meilleure foi du monde avoir découvert le secret de son cœur. Il est vrai que je n'ai pas la complaisance de lui laisser longtemps cette illusion. Mais si cela est, lui dis-je, qu'avez-vous besoin d'un amant? Moi qui suis votre ami, votre sœur qui vous aime si tendrement, ne vous offrons-nous pas, ensemble ou séparés, les qualités qui manquent à votre époux? Peu à peu je l'amène à reconnaître qu'elle désire vraiment quelque chose de plus que ce qu'elle avoue, qu'il y a des caresses que nous ne lui proposons jamais l'un et l'autre, et qui lui seraient douces, et elle en convient; que, s'il y avait sous le ciel un homme en qui elle eût assez de confiance pour espérer qu'il se renfermerait dans de certaines bornes, elle aimerait à s'asseoir sur ses genoux, à sentir ses bras la serrer tendrement, à lire la passion la plus vive dans ses regards, à approcher son front, ses yeux, ses joues, sa bouche même de sa bouche, et elle en convient; qu'après quelques essais de tout ce qu'elle peut attendre de la retenue d'un pareil amant, peut-être elle oserait un jour se livrer à toute l'ivresse de son âme et de ses sens, et elle en convient encore; mais ce que je lui prédis et ce dont elle ne convient ni ne disconvient tout à fait, c'est qu'elle sentirait tôt ou tard qu'elle pourrait être plus heureuse; que cette jouissance, toute voluptueuse qu'elle l'aurait éprouvée, lui paraîtrait incomplète; que cette retenue qu'elle aurait si journellement exigée, et qu'on aurait si scrupuleusement gardée avec elle et dans des instants si difficiles, finirait par la blesser; que plus elle serait honnête, plus elle saurait mauvais gré à son amant de la laisser impitoyablement lutter entre sa passion et sa vertu; qu'elle le bouderait le lendemain sans trop savoir pourquoi; mais que, si elle voulait un peu regarder au fond de son cœur, elle verrait que, tout en louant son amant de la fidélité scrupuleuse avec laquelle il se serait souvenu de sa promesse, elle lui saurait le plus mauvais gré de n'y avoir pas manqué, lorsque, n'étant plus maîtresse d'elle-même, sa faiblesse involontaire, toute la trahison de ses sens l'aurait suffisamment excusée à ses yeux. D'ailleurs, l'amour-propre s'accommode-t-il de tant de mémoire? Pardonne-t-on à un homme de se posséder si bien, lorsqu'on s'est tout à fait oubliée? Est-on assez aimée, est-on assez belle à ses yeux? Je jure que je ne connais point les femmes, ou qu'il n'y en a aucune qui ne rompît un beau jour avec un amant si discret; cela sous prétexte que les plaisirs auxquels on s'est livré, après tout, ne sont pourtant pas innocents: on aurait des remords de continuer de s'exposer au péril, sans aucune espérance d'y rester. On se dégoûterait d'un homme qui ne se placerait jamais, de lui-même, comme on le veut et comme on n'ose se l'avouer; et l'on aurait incessamment trouvé cent mauvaises raisons honnêtes pour se colorer à soi-même la plus déshonnête des ruptures. On aurait bien mieux aimé avoir le lendemain à se désoler, à verser des larmes, à l'accabler, à s'accabler soi-même de reproches, à entendre ses excuses, à les approuver et à se précipiter derechef entre ses bras; car après la première faute, on sait secrètement que le reste ira comme cela; et l'on se dépite d'attendre que cette faute, qui doit nous soulager d'une lutte pénible et nous assurer une suite de plaisirs entiers et non interrompus, soit commise et ne se commette pas.
Eh bien! chère amie, ne trouvez-vous pas que depuis la fée Taupe, de Crébillon, jusqu'à ce jour, personne n'a mieux su marivauder que moi?
Le Baron est de retour d'Angleterre: il est parti pour ce pays, prévenu; il y a reçu l'accueil le plus agréable, il y a joui de la plus belle santé, cependant il en est revenu mécontent; mécontent de la contrée qu'il ne trouve ni aussi peuplée, ni aussi bien cultivée qu'on le disait; mécontent des bâtiments qui sont presque tous bizarres et gothiques; mécontent des jardins où l'affectation d'imiter la nature est pire que la monotone symétrie de l'art; mécontent du goût qui entasse dans les palais l'excellent, le bon, le mauvais, le détestable, pêle-mêle; mécontent des amusements qui ont l'air de cérémonies religieuses; mécontent des hommes sur le visage desquels on ne voit jamais la confiance, l'amitié, la gaieté, la sociabilité, mais qui portent tous cette inscription: <i>Qu'est-ce qu'il y a de commun entre vous et moi?</i> mécontent des grands qui sont tristes, froids, hauts, dédaigneux et vains, et des petits qui sont durs, insolents et barbares; mécontent des repas d'amis où chacun se place selon son rang, et où la formalité et la cérémonie sont à côté de chaque convive; mécontent des repas d'auberge où l'on est bien et promptement servi, mais sans aucune affabilité. Je ne lui ai entendu louer que la facilité de voyager; il dit qu'il n'y a aucun village, même sur une route de traverse, où l'on ne trouve quatre ou cinq chaises de poste et vingt chevaux prêts à partir. Il a traversé toute la province de Kent, une des plus fertiles de l'Angleterre; il prétend qu'elle n'est pas à comparer à notre Flandre. Il a bien repris du goût pour le séjour de la France dans son voyage d'Angleterre. Il nous a avoué qu'à tout moment il se surprenait disant au fond de son cœur: Oh! Paris, quand te reverrai-je? Ah! mes chers amis, où êtes-vous? Oh! Français, vous êtes bien légers et bien fous, mais vous valez cent fois mieux que ces maussades et tristes penseurs-ci. Il prétend qu'on ne boit du vin de Champagne qu'en France; qu'on n'est gai, qu'on ne rit, qu'on ne s'amuse qu'ici.
Il a été tout à fait plaisant à la vue de sa femme, qu'il a trouvée avec de la santé et un assez bel embonpoint: «Mais, madame, lui disait-il, cela est scandaleux, c'est donc ainsi que l'absence d'un époux vous désole? Eh bien! puisque mes voyages vous réussissent si bien, il n'y a qu'à s'en aller.»
Oui, mon enfant, cette acquisition est consommée; le mari a laissé sa procuration; la femme n'est retenue ici que par l'incertitude de son sort: suivra-t-elle son goût en allant à Isle? ou l'intention de son mari est-elle qu'elle aille le chercher à Alençon? Je lui avais conseillé une bonne malice, c'était de lui écrire qu'elle était prête à tout, que si elle partait pour Isle, M. de ...., qui avait une tournée à faire en Lorraine, s'offrait à la conduire; que si elle partait pour Alençon, M. Le P...., qui avait une tournée à faire sur les confins de sa généralité, remettrait à un autre temps le voyage de Lorraine. J'aurais été bien aise de voir sur quelle route il aurait le mieux aimé risquer d'être ce qu'il redoute si fort.
J'ai dîné hier avec toute une colonie anglaise. Ces gens-là paraissent avoir laissé leur morgue et leur tristesse sur les bords de la Tamise. Le Baron n'a pas manqué de voir notre ami Garrick et le beau mausolée qu'il a fait élever dans son jardin aux mânes de Shakspeare. En effet, il est beau, ce mausolée, et le jardin du comédien est un jardin. Shakspeare était fait pour Garrick, et Garrick pour Shakspeare.
Aujourd'hui j'ai dîné avec une femme charmante qui n'a que quatre-vingts ans. Elle est pleine de santé et de gaieté. C'est la mère de Damilaville. Son âme est encore tout à fait douce et tendre. Elle parle amour, amitié, avec le feu, la chaleur, la sensibilité de vingt ans. Nous étions trois hommes à table avec elle; elle nous disait: «Mes amis, une conversation délicate, un regard vrai et passionné, une larme, une physionomie touchée, voilà le bon; le reste ne vaut presque pas la peine qu'on en parle. Il y a certains mots qu'on me disait quand j'étais jeune et que je me rappelle aujourd'hui, dont un seul est préférable à dix faits glorieux; par ma foi, je crois que si je les entendais encore à l'âge que j'ai, mon vieux cœur en palpiterait.--Madame, c'est que votre cœur n'a pas vieilli.--Non, mon enfant, tu as raison; il est tout jeune, il n'a que vingt ans. Ce n'est pas de m'avoir conservée longtemps que je rends grâce à Dieu, mais de m'avoir conservée bonne, douce et sensible.» En parlant ainsi, elle avait la physionomie intéressante.
En vérité, cette conversation valait mieux que toute la philosophie et la politique que nous avions faites quelques jours auparavant avec nos Anglais; il y en eut pourtant un qui nous raconta un fait plaisant. Un avare fut attaqué par des voleurs, il mit la tête à la portière et dit aux voleurs: «Mes amis, je m'appelle un tel; si vous avez entendu parler de moi, vous devez savoir que mon or m'est plus cher que ma vie; voyez si vous voulez me tuer.» Le voleur anglais ne tua point, et l'avare conserva son or et sa vie. Bonsoir, mon amie; je m'en vais achever la nuit avec vous. Dormez un petit moment avec moi Mlle Boileau ne veut pas croire que je sois sage pendant votre absence; pourquoi donc cette incrédulité?
XCIII
6 octobre 1765.
Je vous ai promis de suivre les réflexions du Baron sur l'Angleterre, et je n'ai rien de mieux à faire. Cela me distrait, vous instruit et vous amuse. Ne croyez pas que le partage de la richesse ne soit inégal qu'en France. Il y a deux cents seigneurs anglais qui ont chacun six, sept, huit, neuf, jusqu'à dix-huit cent mille livres de rente; un clergé nombreux qui possède, comme le nôtre, un quart des biens de l'État, mais qui fournit proportionnellement aux charges publiques, ce que le nôtre ne fait pas; des commerçants d'une opulence exorbitante; jugez du peu qui reste aux autres citoyens. Le monarque paraît avoir les mains libres pour le bien et liées pour le mal; mais il est autant et plus maître de tout qu'aucun autre souverain. Ailleurs la cour commande et se fait obéir. Là, elle corrompt et fait ce qui lui plaît, et la corruption des sujets est peut-être pire à la longue que la tyrannie. Il n'y a point d'éducation publique. Les collèges, somptueux bâtiments, palais comparables à notre château des Tuileries, sont occupés par de riches fainéants qui dorment et s'enivrent une partie du jour, dont ils emploient l'autre à façonner grossièrement quelques maussades apprentis ministres. L'or qui afflue dans la capitale et des provinces et de toutes les contrées de la terre porte la main-d'œuvre à un prix exorbitant, encourage la contrebande et M tomber les manufactures. Soit effet du climat, soit effet de l'usage de la bière et des liqueurs fortes, des grosses viandes, des brouillards continuels, de la fumée du charbon de terre qui les enveloppe sans cesse, ce peuple est triste et mélancolique. Ses jardins sont coupés d'allées tortueuses et étroites; partout on y reconnaît un hôte qui se dérobe et qui veut être seul. Là vous rencontrez un temple gothique; ailleurs une grotte, une cabane chinoise, des ruines, des obélisques, des cavernes, des tombeaux. Un particulier opulent a fait planter un grand espace de cyprès; il a dispersé entre ces arbres des bustes de philosophes, des urnes sépulcrales, des marbres antiques, sur lesquels on lit: <i>Diis Manibus</i>: Aux Mânes. Ce que le Baron appelle un cimetière romain, ce particulier l'appelle l'Élysée. Mais ce qui achève de caractériser la mélancolie nationale, c'est leur manière d'être dans ces édifices immenses et somptueux qu'ils ont élevés au plaisir. On y entendrait trotter une souris. Cent femmes droites et silencieuses s'y promènent autour d'un orchestre construit au milieu, et où l'on exécute la musique la plus délicieuse. Le Baron compare ces tournées aux sept processions des Égyptiens autour du mausolée d'Osiris. Ils ont des jardins publics qui sont peu fréquentés; en revanche le peuple n'est pas plus serré dans les rues qu'à Westminster, célèbre abbaye décorée des monuments funèbres de toutes les personnes illustres de la nation. Un mot charmant de mon ami Garrick, c'est que Londres est bon pour les Anglais, mais que Paris est bon pour tout le monde. Lorsque le Baron rendit visite à ce comédien célèbre, celui-ci le conduisit par un souterrain à la pointe d'une île arrosée par la Tamise. Là il trouva une coupole élevée sur des cotonnes de marbre noir, et sous cette coupole, en marbre blanc, la statue de Shakspeare. «Voilà, lui dit-il, le tribut de reconnaissance que je dois à l'homme qui a fait ma considération, ma fortune et mon talent.»
L'Anglais est joueur; il joue des sommes effroyables. Il joue sans parler, il perd sans se plaindre, il use en un moment toutes les ressources de la vie; rien n'est plus commun que d'y trouver un homme de trente ans devenu insensible à la richesse, à la table, aux femmes, à l'étude, même à la bienfaisance. L'ennui les saisit au milieu des délices, et les conduit dans la Tamise, à moins qu'ils ne préfèrent de prendre le bout d'un pistolet entre leurs dents. Il y a, dans un endroit écarté du parc de Saint-James, un étang dont les femmes ont le privilège exclusif: c'est là qu'elles vont se noyer. Écoutez un fait bien capable de remplir de tristesse une âme sensible. Le Baron est conduit chez un homme charmant, plein de douceur et de politesse, affable, instruit, opulent et honoré; cet homme lui paraît selon son cœur; l'amitié la plus étroite se lie entre eux; ils vivent ensemble et se séparent avec douleur. Le Baron revient en France; son soin le plus empressé, c'est de remercier cet Anglais de l'accueil qu'il en a reçu et de lui renouveler les sentiments d'attachement et d'estime qu'il lui a voués. Sa lettre était à moitié écrite lorsqu'on lui apprend que, deux jours après son départ de Londres, cet homme s'était brûlé la cervelle d'un coup de pistolet. Mais ce qu'il y a de singulier, c'est que ce dégoût de la vie, qui les promène de contrée en contrée, ne les quitte pas; et qu'un Anglais qui voyage n'est souvent qu'un homme qui sort de son pays pour s'aller tuer ailleurs. N'en voilà-t-il pas un qui vient tout à l'heure de se jeter dans la Seine? On l'a péché vivant; on l'a conduit au Grand-Châtelet, et il a fallu que l'ambassadeur interposât toute son autorité pour empêcher qu'on n'en fit justice. M. Hume nous disait, il y a quelques jours, qu'aucune négociation politique ne l'avait autant intrigué que cette affaire, et qu'il avait été obligé d'aller vingt fois chez le premier président avant que d'avoir pu lui faire entendre qu'il n'y avait dans aucun des traités de la France et de l'Angleterre aucun article qui stipulât défense à un Anglais de se noyer dans la Seine sous peine d'être pendu; et il ajoutait que, si son compatriote avait été malheureusement écroué, il aurait risqué de perdre la vie ignominieusement, pour s'être ou ne s'être pas noyé. Si les Anglais sont bien insensés, vous conviendrez que les Français sont bien ridicules.
Les Anglais ont, comme nous, la fureur de convertir. Leurs missionnaires s'en vont dans le fond des forêts porter notre catéchisme aux sauvages. Il y eut un des chefs de horde qui dit à un de ces missionnaires: «Mon frère, regarde ma tête; mes cheveux sont tout gris; en bonne foi crois-tu qu'on fasse croire toutes ces sottises-là à un homme de mon âge? Mais j'ai trois enfants. Ne t'adresse pas à l'aîné, tu le ferais rire; empare-toi du plus petit, à qui tu persuaderas tout ce que tu voudras.» Un autre missionnaire prêchait à d'autres sauvages notre sainte religion, et la prédication se faisait par un truchement. Les sauvages, après avoir écouté quelque temps, firent demander aux missionnaires qu'est-ce qu'il y avait à gagner à cela. Le missionnaire dit au truchement: «Répondez-leur qu'ils seront les serviteurs de Dieu.--Non pas, s'il vous plaît, répliqua le truchement au missionnaire; ils ne veulent être les serviteurs de personne.--Eh bien! dit le missionnaire, dites-leur qu'ils seront les enfants de Dieu.--Bon pour cela», reprit le truchement. En effet, la réponse fit plaisir aux sauvages.
Puisque j'en suis sur ce chapitre, encore un fait que je tiens de M. Hume, et qui vous apprendra ce qu'il faut penser de ces prétendues conversions cannibales ou huronnes. Un ministre croyait avoir fait un petit chef-d'œuvre en ce genre: il eut la vanité de montrer son prosélyte; il l'amena donc à Londres. On interroge le petit Huron; il répond à merveille. On le conduit à la chapelle; on l'admet à la cène, ou communion qui, comme vous savez, se fait sous les deux espèces; après la cène, le ministre lui dit: «Eh bien! mon fils, ne vous sentez-vous pas plus animé de l'amour de Dieu? La grâce du sacrement n'opère-t-elle pas en vous? Votre âme n'est-elle pas échauffée?--Oui, répondit le petit Huron, le vin fait fort bien; mais si l'on m'avait donné de l'eau-de-vie, je crois qu'elle aurait encore mieux fait.» La religion chrétienne est presque éteinte dans toute l'Angleterre. Les déistes y sont sans nombre; il n'y a presque point d'athées; ceux qui le sont s'en cachent. Un athée et un scélérat sont presque des noms synonymes pour eux. La première fois que M. Hume se trouva à la table de M de ...., il était assis à côté de lui. Je ne sais à quel propos le philosophe anglais s'avisa de dire à M. de .... qu'il ne croyait pas aux athées, qu'il n'en avait jamais m M. de..lui dit: «Comptez combien nous sommes ici»--Nous étions dix-huit. M. de .... ajouta: «Il n'est pas malheureux de pouvoir vous en compter quinze du premier coup: les trois autres ne savent qu'en penser[170].»
Un peuple qui croit que c'est la croyance d'un Dieu et non pas les bonnes lois qui font les honnêtes gens ne me paraît guère avancé. Je traite l'existence de Dieu, relativement à un peuple, comme le mariage. L'un est un état, l'autre une notion excellente pour trois ou quatre têtes bien faites, mais funeste pour la généralité. Le vœu du mariage indissoluble fait et doit faire presque autant de malheureux que d'époux. La croyance d'un Dieu fait et doit faire presque autant de fanatiques que de croyants. Partout où l'on admet un Dieu, il y a un culte; partout où il y a un culte, l'ordre naturel des devoirs moraux est renversé, et la morale corrompue. Tôt ou tard, il vient un moment où la notion qui a empêché de voler un écu fait égorger cent mille hommes. Belle compensation! Tel a été, tel est, tel sera dans tous les temps et chez tous les peuples l'effet d'une doctrine sur laquelle il est impossible de s'accorder et à laquelle on attachera plus d'importance qu'à sa propre vie. Un Anglais s'avisa de publier un ouvrage contre l'immortalité de l'âme; on lui fit dans les papiers publics une réponse bien cruelle. C'était un remerciement conçu en ces termes: «Nous tous b...., catins, maq...., voleurs de grands chemins, assassins, traitants, ministres, souverains, faisons nos très-humbles remerciements à l'auteur du Traité contre l'immortalité de l'âme, de nous avoir appris que, si nous étions assez adroits pour échapper aux châtiments dans ce monde-ci, nous n'en avons point à redouter dans l'autre.»
Mais en voilà bien assez sur nos Anglais; ma fantaisie est à présent de vous dire un mot des Espagnols. Je le tiens du baron de Gleichen, qui a été ambassadeur de Danemark à Madrid, et qui est à présent ambassadeur de Danemark en France. Nous fîmes, il y a quelque temps, chez lui un de ces dîners élégants dont je vous ai parlé quelquefois. Après ce dîner élégant pour le service, délicat pour les mets, charmant pour les propos, nous eûmes la musique la plus agréable; après la musique la lecture des trois premiers chants d'un poëme dans le goût de l'Arioste; après la lecture, de la musique encore, puis de la conversation et de la promenade. À propos de la littérature espagnole, pour nous en donner une idée, le baron nous fit l'analyse d'une de leurs meilleures comédies saintes qu'il avait vu représenter. Le théâtre montrait un temple, une exposition du Saint-Sacrement et tout un peuple en prière. La décoration changeait, et le théâtre montrait une faire avec des boutiques parmi lesquelles il y en avait trois dont une était la boutique de la Mort, la seconde la boutique du Péché, et entre ces deux dernières, la troisième, la boutique de Jésus-Christ. Chacun avait son enseigne; chacun appelait les chalands; le Péché n'en manquait pas, ni la Mort non plus; mais le pauvre marchand Jésus se morfondait dans la sienne; las de ne pas étrenner, l'humeur le prenait, la décoration changeait, et on le voyait armé d'un fouet avec la vierge Marie armée d'un autre fouet, tançant et chassant devant eux la Mort, le Péché et tous leurs chalands.
Le nonce actuel du pape s'imagina que ces sortes de pièces avilissaient la religion, et il en demanda la suppression au ministre public. Pour toute réponse, on le renvoya au parterre du théâtre, à la première représentation de la pièce dont je viens de vous parler. En effet, ajoutait le baron de Gleichen, les discours des peuples prosternés devant le Saint-Sacrement étaient du plus grand pathétique et de la plus haute éloquence; et les auditeurs fondant en larmes, pénétrés de repentir, se frappaient la poitrine à grands coups de poing: c'est que ce qui vous fait rire aujourd'hui a fait pleurer autrefois; et que ce qui fait pleurer l'Espagnol aujourd'hui, le fera rire un jour.
Qui est-ce qui croira que ... que tout cela est la lettre d'un amant tendre et passionné à une femme qu'il aime? Personne. La chose n'en est cependant pas moins vraie.
Je vous croyais quitte de l'Angleterre et des Anglais, Je vous y ramène pourtant pour vous montrer combien un voyageur et un voyageur se ressemblent peu. Helvétius est revenu de Londres fou à lier des Anglais. Le Baron en est revenu bien désabusé. Le premier écrivait à celui-ci: «Mon ami, si, comme je n'en doute pas, vous avez loué une maison à Londres, écrivez-moi bien vite afin que j'emballe ma femme, mes enfants, et que j'aille vous trouver.» L'autre répondait: «Ce pauvre Helvétius, il n'a vu en Angleterre que les persécutions que son livre lui a attirées en France.»
Nous avons diné deux fois chez la chère sœur avec M. de Neufond. La première fois, il fut très-bien; il but, il rit, il plaisanta, il causa, il joua, il gagna, il fut gai; la seconde fois, il fût triste, mais triste comme il ne l'est point. Il ne parla point à table; sorti de table, il se tut; il alla se placer dans un coin, le dos tourné à la compagnie, la tête droite, fixée vers la porte, le visage enflammé et le regard comme furieux. Entendez-vous quelque chose à cela? Pourriez-vous deviner à qui il en avait? Mlle Boileau prétend toujours qu'il est jaloux; la chère sœur en était même soucieuse; elle prétend qu'il était attristé de ma bonne humeur.
Voilà minuit qui sonne; bonsoir, mon amie, bonsoir. Quand est-ce donc qu'à la même heure je vous le dirai de plus près?
Je suis bien las de dormir si loin de vous toutes. Si cette lettre part demain, vous pourrez bien en recevoir quatre à la fois.
XCIV
Ce 20 octobre 1765.
Il y aura dimanche huit jours que je ne suis sorti du cabinet: l'ouvrage avance; il est sérieux, il est gai; il y a des connaissances, des plaisanteries, des méchancetés, de la vérité; il m'amuse moi-même; j'en ai pris un goût si vif pour l'étude, l'application et la vie avec moi-même, que je ne suis pas loin du projet de m'y tenir. Tout se compense sans doute en société avec ses amis; une gaieté plus vive, quelque chose de plus intéressant, de plus varié; on se communique aux autres; ils vous tirent hors de vous; voilà le beau côté. Mais combien de fois l'amour-propre blessé, la délicatesse révoltée, et une infinité d'autres petits dégoûts! Rien de cela dans la retraite et la solitude. Les voilà tout autour de moi, ceux dont je ne me suis jamais plaint. Oui, chère sœur, j'ai fait presque tout ce que vous me demandez; j'ai vu l'abbé; j'ai vu M. Rodier; l'abbé ne peut être à vous d'un an; c'est le temps que doit encore durer son éducation; mais à la vérité c'est au plus. M. Rodier paraît aussi fâché que moi de prolonger à mes dépens la petite pension de cet enfant que j'ai fait à une femme que je n'ai jamais vue, bien par l'opération du Saint-Esprit; et je vous assure qu'il ne demande pas mieux que de m'en soulager, et qu'il n'y manquera pas. J'ai trouvé toutes sortes de protections auprès de M. Dubucq; c'est lui dont le sort de mon petit cousin de Cayenne dépend. Quelqu'un de ces jours, je dresserai un placet rempli de mensonges les plus honnêtes et les plus pathétiques, il sera présenté, et je vous chargerai de chercher mon absolution dans Suarès et dans Escobar. Ces gens-là auront apparemment décidé qu'il est permis de faire un petit mal pour un grand bien; et ma conscience sera tranquille.
À propos, je n'ai plus entendu parler de Lattré[171], ni du plan de Reims, ni de M. Le Gendre. Vous me recommandez, mon amie, le silence avec Vialet. Beau! vous y êtes bien! il sait tout, et sa tête a bien fait un autre chemin que la vôtre! Mes amies, portez-vous bien; jouissez pleinement du bonheur d'être à côté l'une de l'autre, récompensez-vous du temps perdu, et prenez des arrhes pour l'avenir.
Vous êtes folle, chère sœur, d'être inquiète du projet de prendre une maison. Premièrement, rien n'est plus incertain que ce projet ait lieu; laissez passer l'hiver; laissez venir le printemps, la campagne embellie; après la campagne embellie, la campagne intéressante et utile, et vous verrez comme l'année se passera, et comme la suivante lui ressemblera, et comme la troisième ressemblera aux deux autres. Et quand ce projet s'exécuterait, vous ne connaissez donc ni les enfants, ni les vieillards. La maison de la rue Sainte-Anne s'arrangera: elle sera charmante; votre mari vous réunira, et maman finira par venir demeurer à côté de vous. Si votre tête voulait bien laisser aux choses, qui n'en iront pas moins leur train, leurs cours simple, nécessaire et naturel, sans s'en mêler, elle n'aurait point eu de soucis; et tout s'arrangerait selon ses souhaits, parce que ses souhaits ne peuvent être que conformes au bien-être de tous. Damilaville est arrivé le col un peu gros encore, mais en train de guérir; pourvu que la vie de Paris ne s'y oppose, ni femme, ni veilles, ni table, ni vin! Cela est bien dur. C'est proposer à un homme de mourir cent fois pendant dix ans, pour l'empêcher de mourir une; c'est le mot d'un petit-maître et d'un grave philosophe, et qui prouve qu'un petit-maître ne dit pas toujours des sottises, ou qu'un grave philosophe peut en dire une.
Je ne l'ai pas encore vu; il a brûlé Paris, et sa chaise de poste l'a déposé tout de suite à la Briche, où il est depuis mardi, et d'où il ne reviendra que dans le courant de la semaine. Le travail de la journée m'avait donné le soir un appétit dévorant. J'ai voulu souper; une fois, deux fois, cela m'a bien réussi; mais la troisième a payé pour toutes. J'ai fait l'indigestion la mieux conditionnée; avec de l'eau chaude, de la diète, des médecines de maman, on guérit tout; il faut encore y ajouter son tempérament et le mien. Présentez-lui mon respect et à Mme et à Mlle de Blacy. Embrassez-vous l'une et l'autre pour moi; c'est une commission qui ne vous sera pas désagréable et que j'aimerais bien autant faire moi-même. Il y en a une des deux que j'embrasserais bien deux fois. Devinez laquelle? «Voilà, dira la petite sœur, de ces coquetteries qu'il a sans cesse et que je ne lui passerais pas.--Eh! madame, de quoi vous mêlez-vous? Ce n'est peut-être pas vous que je veux embrasser deux fois. Oh! pour une, il serait sûr que cela me ferait grand plaisir, et parce que quand on embrasse on est tout contre l'embrassée, et que cette fois-ci l'embrassée serait tout contre celle que j'aime. Si ce que je dis là pouvait la dépiter un peu! Adieu, mon âme; adieu, mon amie, ma vie, et tout ce qui m'est cher. Dimanche, attendez-vous encore à quelque billet.
XCV
À Paris, le 10 novembre 1765.
Enfin, chère amie, m'en voilà quitte après quinze jours du travail le plus opiniâtre. Grimm, qui porte l'intégrité en tout, se reproche l'interruption de notre commerce qu'il regarde avec juste raison comme l'unique douceur qui nous reste; mon absence de la synagogue de la rue Royale où j'étais désiré par mes amis; le danger auquel il croit qu'il a exposé ma santé par une aussi longue solitude, et des tours de force qu'il prétend qu'on ne fait impunément à aucun âge, moins encore au mien et au sortir d'un travail de vingt années; au demeurant il est resté stupéfait. Il jure sur son âme, dans deux ou trois de ses lettres, qu'aucun homme sous le ciel n'a fait et ne fera jamais un pareil ouvrage sur cette matière. Quelquefois c'est la conversation toute pure comme on la fait au coin du feu; d'autres fois, c'est tout ce qu'on peut imaginer ou d'éloquent ou de profond. Je me trouve tiraillé par des sentiments tout opposés. Il y a des moments où je voudrais que cette besogne tombât du ciel tout imprimée au milieu de la capitale; plus souvent, lorsque je réfléchis à la douleur profonde qu'elle causerait à une infinité d'artistes qui ne méritent pas d'être si cruellement punis d'avoir fait des efforts inutiles pour mériter notre admiration, je serais désolé qu'elle parût. Je suis bien loin encore de garder dans mon cœur un sentiment de vanité aussi déplacé, lorsque j'imagine qu'il n'en faudrait pas davantage pour décrier et arracher le pain à de pauvres artistes qui font à la vérité de pitoyables choses, mais qui ne sont plus d'âge à changer d'état et qui ont une femme, et une famille bien nombreuse; alors je condamne à l'obscurité une production dont il ne me serait pas difficile de recueillir gloire et profit. C'est encore un des chagrins de Grimm que de voir enfermer dans sa boutique, comme il l'appelle, une chose qui certainement ne paraît pas avoir été faite pour être ignorée. Ç'a été une assez douce satisfaction pour moi que cet essai Je me suis convaincu qu'il me restait pleinement, entièrement toute l'imagination et la chaleur de trente ans, avec un fonds de connaissances et de jugement que je n'avais point alors; j'ai pris la plume; j'ai écrit quinze jours de suite, du soir au matin, et j'ai rempli d'idées et de style plus de deux cents pages de l'écriture petite et menue dont je vous écris mes longues lettres, et sur le même papier; ce qui fournirait un bon volume d'impression; j'ai appris en même temps que mon amour-propre n'avait pas besoin d'une rétribution populaire, qu'il m'était même assez indifferent d'être plus ou moins apprécié par ceux que je fréquente habituellement, et que je pourrais être satisfait, s'il y avait au monde un homme que j'estimasse et qui sût bien ce que je vaux. Grimm le sait, et peut-être ne l'a-t-il jamais su comme à présent! Il m'est doux aussi de penser que j'aurai procuré quelques moments d'amusement à ma bienfaitrice de Russie, écrasé par-ci, par-là, le fanatisme et les préjugés, et donné par occasion quelques leçons aux souverains, qui n'en deviendront pas meilleurs pour cela; mais ce ne sera pas faute d'avoir entendu la vérité, et de l'avoir entendue sans ménagement; ils sont de temps en temps apostrophés et peints comme des artisans de malheur et d'illusions, et des marchands de crainte et d'espérance. Cette longue retraite a intrigué M. Gaschon; il s'est donné la peine de venir chez moi. Il s'y est trouvé en même temps que M. Le Gendre. Vous ne tarderez pas à voir ce dernier. Pour moi, je vous apparaîtrai lorsque votre solitude sera complète et que le mauvais temps vous aura renfermée. Je vous arriverai avec les glaces, les neiges et les frimas. Bonjour, mon amie; continuez de vous bien porter. Présentez mon respect à madame votre mère, et à tous ses enfants et petits-enfants. Je vous aime de tout mon cœur, et votre sœur aussi De quelque manière que vous entendiez cette dernière ligne, elle est vraie. Bonjour, bonjour.
XCVI
Paris, le 17 novembre 1765.
Je n'entends rien à vos reproches; je vous proteste, mon amie, que, malgré l'agréable mais énorme besogne que je m'étais engagé à finir en quinze jours, je ne me suis jamais refusé le plaisir de vous écrire un petit mot aux jours accoutumés. Comptez mes feuilletons, et vous en trouverez quatre; et puis une longue et volumineuse lettre à l'ordinaire, toute pleine de mes radoteries et de celles de mes amis. Après mon examen de conscience fait, et m'être bien dit à moi-même que vous m'êtes aussi chère que le premier jour, je vais continuer.
Je vous ai raconté, je crois, comme quoi M. Le Gendre et M. Gaschon s'étaient trouvés chez moi dans la même matinée. M. Gaschon ne s'assit point; le froid de mon âtre le fit sauver. M. Le Gendre ayant beaucoup d'affaires, et peu de temps à rester à Paris, nous sortîmes ensemble; il me conduisit à la porte des Tuileries; chemin faisant, il me dit qu'il était très-occupé à chercher un reste de bail. Le lendemain il m'apprit, par un petit billet, qu'il en avait trouvé un sur le Palais-Royal, où il comptait vous rassembler toutes, en attendant que la rue Sainte-Arme devînt habitable. Il ajoutait que M. Duval avait sa procuration à cet effet. Avec tout cela, je gagerais presque que cet arrangement n'aura pas lieu, soit par des difficultés imprévues qui surviendront, soit par une bonne et ferme résolution de madame votre mère à ne pas faire trois déménagements. Son projet était de me mener dîner chez M. Duval, mais c'était jour de synagogue; Grimm était venu de la Briche pour conférer avec moi sur la manière dont il userait de mes papiers; d'ailleurs il n'était guère possible de faire durer plus longtemps une éclipse qu'on ne cessait de lui reprocher. Ce fut ce jour-là que nous allâmes en corps entendre le Pantalone[172]. La Baronne nous prit, Grimm, M. de Sevelinges et moi, dans son carrosse; les autres suivirent en fiacre. Grimm lui fit quelques compliments sur la conquête de l'abbé Coyer. Il est vrai qu'elle avait été exposée pendant toute la soirée à sa galanterie, qu'elle appelait du miel de Narbonne gâté.
Dussé-je causer à Mlle Mélanie les regrets les plus offensants pour vous toutes, je ne puis m'empêcher de vous dire que je ne crois pas que la musique m'ait jamais procuré une pareille ivresse. Imaginez un instrument immense pour la variété des tons, qui a toutes sortes de caractères, des petits sons faibles et fugitifs comme le luth lorsqu'il est pincé avec la dernière délicatesse; des basses les plus fortes et les plus harmonieuses, et une tête de musicien meublée de chants propres à toutes sortes d'affections d'âme, tantôt grands, nobles et majestueux, un moment après doux, pathétiques et tendres, faisant succéder avec un art incompréhensible la délicatesse à la force, la gaieté à la mélancolie, le sauvage, l'extraordinaire à la simplicité, à la finesse, à la grâce, à tous les caractères rendus aussi piquants qu'ils peuvent l'être par leur contraste subit. Je ne sais comment cet homme réussissait à lier tant d'idées disparates; mais il est certain qu'elles étaient liées, et que vingt fois, en l'écoutant, cette histoire ou ce conte du musicien de l'antiquité qui faisait passer à discrétion ses auditeurs de la fureur à la joie, et de la joie à la fureur, me revint à l'esprit et me parut croyable. Je vous jure, mon amie, que je n'exagère point quand je vous dis que je me suis senti frémir et changer de visage; que j'ai vu les visages des autres changer comme le mien, et que je n'aurais pas douté qu'ils n'eussent éprouvé le même frémissement quand ils ne l'auraient pas avoué. Ajoutez à cela la main la plus légère, l'exécution la plus brillante et la plus précieuse, l'harmonie la plus pure et la plus sévère, et de la part de cet Osbruck une âme douce et sensible, une tête chaude, enthousiaste, qui s'allume, qui se perd, qui s'oublie si parfaitement qu'à la fin d'un morceau il a l'air effaré d'un homme qui revient d'un rêve. Si cet homme n'était pas né robuste, son instrument et son talent le tueraient. Oh! pour le coup je suis sûr qu'avec des cordes de boyau et de soie, des sons, et deux petits bâtons, on peut faire de nous tout ce qu'on veut.
À notre retour nous trouvâmes Suard tout seul devant le feu, enfoncé dans la plus profonde mélancolie. Il était resté, et vous en devinez la raison de reste. Vingt fois le petit salon où nous étions retentit d'exclamations; nous n'avions pas la force de causer en revenant; seulement de temps en temps, nous nous écriions encore: «Ma foi, cela était beau! Quel instrument! quelle musique! quel homme!» comme au retour d'une tragédie où l'âme violemment agitée conserve encore l'impression qu'elle a reçue; revenus chez le Baron, nous restâmes tous assis sans mot dire; nos âmes n'étaient pas remises des secousses qu'elles avaient éprouvées, et nous ne pouvions ni penser ni parler. Voilà l'effet, selon Grimm, que les arts doivent produire, ou ne pas s'en mêler.
Je crains bien que le goût que j'ai pris pour la solitude ne soit plus durable que je ne croyais. J'ai passé le vendredi, le samedi les deux fêtes et le mardi sans sortir de la robe de chambre. J'ai lu, j'ai rêvé, j'ai écrit, j'ai nigaudé en famille; c'est un plaisir que j'ai trouvé fort doux. Aujourd'hui mercredi je suis sorti pour aller chez M. Dumont chercher l'ouvrage dont il s'était chargé pour moi. J'en suis satisfait. Au sortir de là, ne sachant que devenir, je me suis fait conduire chez un galant homme que je ne vous nommerai pas, parce que je vais vous conter son histoire. Belle matière à causerie pour les vordes.
Une femme de votre connaissance, jeune tout à fait, mais tout à fait douce, honnête, aimable, c'est du moins ainsi que vous m'en avez parlé toutes, car pour moi je ne la connais presque point, est exposée par son état à se trouver sans cesse à côté d'un homme à peu près de son âge, froid de caractère, mais rempli de qualités très-estimables; de la sagesse, du jugement, de l'esprit, des connaissances, de l'équité, de la sensibilité même; c'était son ami, son confident, son conseil et son consolateur; car cette femme avait des peines domestiques. Il est arrivé à cet homme ce qui arrivera infailliblement à tout homme qui se chargera du soin indiscret et périlleux d'écouter la peine d'une femme jeune, aimable, et d'essuyer ses larmes; il en versera d'abord de commisération; puis il en versera d'autres qu'on laissera couler sans les essuyer, et qu'on essuiera. On essuya les siennes. Cette passion a duré pendant deux ans. Après ce court intervalle, sans infidélité, sans mécontentement, sans aucune de ces raisons qui amènent communément la tiédeur et le dégoût, le sentiment tendre et passionné a dégénéré, de la part de l'homme seulement, en une amitié très-vraie et un attachement solide dont on a reçu et dont on reçoit en toutes circonstances les témoignages les moins équivoques. Mais il n'y a plus, plus d'amour. On se voit toujours, mais c'est comme un frère qui vient voir une sœur qui lui est chère. La femme n'a pas vu ce changement sans en éprouver la douleur la plus profonde. L'ami, le confident, le conseil, le consolateur qui lui restait, la soulageait de la perte de l'amour. Elle en était là lorsqu'un autre homme, qui était à mille lieues de soupçonner qu'elle eût jamais eu aucun engagement, simplement attiré par la jeunesse, l'esprit, la douceur, les charmes, les talents de la personne, et peut-être un peu encouragé par son indifférence pour son époux, qui certainement ne mérite pas mieux, s'est mis sur les rangs; c'est l'homme avec lequel j'ai dîné aujourd'hui. Il a de l'esprit, des connaissances, de la jeunesse, de la figure; c'est, sans aucune exception, l'enfant le plus sage que je connaisse. Il a trente ans; il n'a point encore eu de passion, et je ne crois pas qu'il ait connu de femmes, quoiqu'il ait le cœur très-sensible et la tête très-chaude. C'est une affaire de timidité, d'éducation et de circonstances. Il rend des assiduités; il fait tout ce qu'un honnête homme peut se permettre pour plaire; il se tait, mais toute sa personne et toute sa conduite parlaient si clairement que deux personnes l'entendirent à la fois; et voici ce qui lui arrive dans un même jour. Il va le matin faire sa cour à celle qu'il aime. D'abord la conversation est vague; puis elle l'est moins, puis elle devient plus intéressante; et l'intérêt allant toujours croissant il vint un moment où, sans être ni fou, ni un étourdi, ni un impertinent, mon jeune homme se crut autorisé à se jeter à genoux, à prendre une main, à la baiser, à avouer qu'il ressentait la première passion qu'il eût ressentie de sa vie, et la plus violente qu'aucun homme eût peut-être connue. Cette femme, loin de retirer sa main, que mon jeune homme dévorait, le relève doucement, le fait asseoir devant elle, et lui montre un visage tout baigné de pleurs. Jugez quelle impression fit ce visage, où l'on voyait la douleur dans toute sa violence, sans le moindre vestige ni de colère, ni de surprise, ni de mépris, ni d'indifférence!
«Madame, lui dit mon jeune homme, vous pleurez?--Oui, je pleure.--Qu'avez-vous? Aurais-je eu le malheur de vous déplaire, de vous affliger?--De me déplaire! non; de m'affliger! oui. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour éloigner ce moment; croyez qu'il y a longtemps que je vois que vous m'aimez, et que je vois arriver votre peine à la mienne. Vous m'aimez?--Si je vous aime!--Eh bien! je crois que je vous aime aussi: mais de quoi peut vous servir cet aveu, après celui qui me reste à vous faire! Vous allez connaître du moins jusqu'à quel point je vous estime; une femme fait rarement une confidence telle que celle que je vais vous faire; il est plus rare encore que ce soit à un homme de votre âge. Mais je vous connais, et je vous connais bien.» Ensuite elle lui raconte toute son histoire; et tandis que mon jeune homme, plus surpris, plus affligé que je ne saurais vous dire, cherchait ce qu'il avait à lui répondre, elle ajouta: «Ce qui me désespère, c'est l'incertitude de ce cœur; vous y êtes, j'en suis sûre; mais je ne suis pas sûre que l'autre en soit exclu. C'est un embarras; une obscurité, une nuit, un labyrinthe où je me perds. Ce cœur est depuis un temps une énigme que je ne saurais expliquer. Il y a des moments où je voudrais être morte.» Et puis voilà des larmes qui se mettent à couler en abondance, une femme que ses sanglots étouffent et qui dit: «Que deviendrais-je, que deviendriez-vous, si je vous écoutais, et qu'après vous avoir écouté, cet homme allât reprendre ses premiers sentiments et les faire renaître en moi? Je suis enchantée de vous connaître; je voudrais ne vous avoir jamais connu; vous ne pouvez ni vous approcher d'une autre, ni vous approcher de moi, sans me causer une peine mortelle. J'ai souhaité cent fois que vous vous attachiez ailleurs; mais c'était le souhait de ma raison, et le serrement subit de mon cœur ne m'apprenait que trop qu'il désavouait ce souhait. Je suis folle; je ne me conçois pas; ce que je sais, c'est que je mourrais plutôt mille fois que de rien faire, tant que ce cruel état durera, qui puisse compromettre le bonheur d'un homme.» Je suivrai cette conversation beaucoup plus foin si je voulais, mais vous y suppléerez dans les vordes. Nos deux amants se séparèrent. Vous remarquerez que la femme n'avait point nommé l'objet de sa première passion, et que mon jeune homme aurait été indiscret à le demander.
Il s'en va, se trouvant très à plaindre, mais trouvant celle qu'il laissait peut-être plus à plaindre que lui; abîmé dans ses pensées, ne sachant où porter ses pas. Il était à peu près l'heure du dîner; il entre chez un ami; cet ami l'embrasse, l'accueille et lui dit: «Vous arrivez on ne saurait plus à propos. Tenez, voilà le billet que je vous écrivais, pour que vous vinssiez passer le reste de la journée avec moi. J'ai l'âme pleine d'un souci qui me tourmente depuis longtemps, et que je me reproche de vous avoir celé. Dînons d'abord. J'ai fait fermer ma porte; après dîner, nous causerons tout à notre aise.» En dînant, l'ami s'aperçoit du trouble, de la tristesse, de la profonde mélancolie de mon jeune homme, son ami. Il lui en fait des plaisanteries, «Si je ne connaissais, lui dit-il, votre éloignement pour les femmes, je croirais que vous êtes amant et amant malheureux.» Le jeune homme lui répond: «Laissons là ma peine; ce n'est rien; cela se passera peut-être. Sachons votre souci--Mon souci? en deux mots: je crois m'être aperçu que vous rendiez des assiduités à madame une telle. Eh bien! mon ami, c'est une femme que j'ai aimée de la passion la plus forte et la plus tendre, et pour laquelle je conserve et je conserverai jusqu'au tombeau l'amitié la plus sincère, l'estime, la vénération, le dévouement le plus complet. Je n'ai plus d'amour, elle ne l'ignore pas; malgré cela je suis resté libre: je n'ai point pris de nouvel engagement. C'est la seule femme que je voie, et les soins que vous lui avez rendus, la manière dont elle les a reçus, m'ont causé du chagrin. Je me suis demandé cent fois la raison de ce chagrin sans pouvoir me répondre. Cela n'a pas le sens commun; je me le dis, et tout en me le disant je sens que mon cœur souffre. Ce n'est pas tout: en souffrant, j'ai continué de vivre avec elle sur le ton de l'amitié la plus pure. Je l'ai vue cent fois sans être tenté une seule de la remettre sur la voie de notre première liaison, quoique je ne visse en elle aucune répugnance à m'écouter. Si je l'aimais encore d'amour, je vous dirais: Mon ami, j'aime d'amour madame une telle, et j'espérerais de votre amitié une conduite conforme à ma tranquillité: mais je ne saurais vous parler ainsi; car je vous avouerais un sentiment que je ne sens ni près ni foin d'elle. Si j'étais sûr de ne jamais reprendre de passion, je me tairais, et, loin de souffrir de la cour que vous lui faites, je vous féliciterais de votre choix, car il est sûr qu'il ne serait pas possible d'en faire un meilleur; je me ferais même un devoir de seconder vos vues. Mais mon âme est une âme à laquelle je n'entends rien. Lorsque je vous sais avec elle, je ne vais jamais rompre vos tête-à-tête; mais j'en suis tenté. Lorsque nous mangeons ensemble chez nos amis, et qu'on vous place à côté d'elle, je suis troublé, et il faut que dans les premiers moments je me fasse violence pour paraître gai. Ce n'est pas que je voulusse être à votre place; quand vous n'y êtes pas, je ne m'y mets point, et je ne me soucie ni d'y être ni qu'un autre y soit. Vous avez des rivaux, même dangereux; je n'ai jamais fait la moindre attention ni à ce qu'ils lui disaient, ni à ce qu'elle leur répondait. Il y a quelque temps, je ne sais ce qu'elle avait à vous lire, vous me demandâtes la clef de mon cabinet, je vous la donnai; mais je trouvai que vous étiez longtemps ensemble: avec cela j'ai été huit jours sans la voir, et n'ai pas même songé à m'informer de ce dont il s'agissait entre vous. Le soir, lorsque vous la reconduisiez chez elle, je n'ai jamais fait la moindre démarche pour savoir si vous y montiez; cependant j'en ai eu quelque curiosité. Vous ne m'inquiétez vraiment que quand je vous vois ou vous soupçonne ensemble: en tout autre moment je n'y pense pas. J'ai passé tout le mois à la campagne. J'y ai été content, gai, satisfait, et la pensée que peut-être vous employiez vos journées à lui dire que vous l'aimez, et elle à vous écouter, ou ne m'est pas venue, ou elle a passé si légèrement que je ne m'en souviens pas. Si quelqu'un, à mon retour de la campagne, m'avait rendu de vos moments un compte qui m'eût rassuré sur votre commerce, il me semble qu'il ne m'aurait pas déplu. Je ne sais ni ce que je veux, ni ce que je voudrais. Je ne sais ni ce que je suis ni ce que je serai. Je n'exige rien de vous. Je ne vous fais aucune question; c'est peut-être que je crains votre sincérité, sans m'en aperçoir. Je vous explique seulement la situation de mon âme, afin que vous en usiez, après cela, tout comme il vous plaira. Quoi que vous fassiez, je n'aurai point à me plaindre de vous, de même que j'espère que, quoi qu'il m'arrive dans la suite, vous n'aurez point à vous plaindre de moi; et cependant il pourra très-bien se faire que vous fassiez ma désolation et que je fesse la vôtre. Je vous demande pour toute chose, mon ami, d'y regarder, et d'y regarder de près. Vous êtes jeune, mais vous êtes plus sage qu'on ne l'est communément avec le double de votre âge et de votre expérience. Vous avez ignoré que j'eusse jamais eu du goût pour madame une telle; vous ne savez pas même à présent si j'en ai: et comment le sauriez-vous, puisque je l'ignore moi-même? Ainsi je n'ai point de reproche à vous faire sur le passé ni sur le présent; et je déclare que je n'en puis avoir à vous faire sur l'avenir. Mais comme nous sommes tous deux mauvais juges dans cette affaire, je consens que vous exposiez votre situation et la mienne à quelque homme de sens qui peut-être y verra plus clair que nous, et à qui nous pourrons avoir, elle, vous et moi, l'obligation de notre bonheur.»
Eh bien! chère et tendre amie, que diable voulez-vous que l'on conseille à des gens dans une aussi étrange position? Au demeurant, je vous prie de croire qu'il n'y a pas un mot ni à ajouter ni à retrancher à tout cela: c'est la vérité pure, à l'exception de quelques discours que j'ai peut-être faits mieux ou moins bien qu'ils n'ont été tenus. Là-dessus mettez toutes vos têtes en un bonnet, et tâchez de me trouver un conseil sans inconvénient. Ce qui m'en plaît, c'est que voilà certainement trois honnêtes créatures, et bien raisonnables. Je ferais tout aussi bien de continuer à vous écrire; car il est deux heures du matin, et cette singulière aventure ne me laissera pas dormir.
Vous dormez, vous! Vous ne pensez pas qu'il y a à soixante lieues de vous un homme qui vous aime, et qui s'entretient avec vous tandis que tout dort autour de lui. Demain je serai une de vos premières pensées. Adieu, mon amie; je vous aime comme vous voulez, comme vous méritez d'être aimée, et c'est pour toujours. Mon respect à toutes vos dames; un petit mot bien doux, bien doux à notre bien-aimée. Comme tout cela va vous faire causer! Je voudrais bien être là, seulement pour vous entendre.
XCVII
À Paris, le 21 novembre 1765.
Je croyais être à la fin de ma corvée; point du tout: quelques plaisanteries du sculpteur Falconet m'ont fait entreprendre très-sérieusement la défense du sentiment de l'immortalité et du respect de la postérité.
Ou je me trompe fort, ou il y a dans ce morceau des idées qui vous plairaient, et d'autres idées qui feraient tressaillir de joie la sœur bien-aimée; vingt fois, en l'écrivant, je croyais vous parler; vingt fois je croyais m'adresser à elle. Quand je disais des choses justes, sensées, réfléchies, c'est vous qui m'écoutiez. Quand je disais des choses douces, hautes, pathétiques, pleines de verve, de sentiment et d'enthousiasme, c'est elle que je regardais.
Mon goût pour la solitude s'accroît de moment en moment; hier je sortis en robe de chambre et en bonnet de nuit, pour aller dîner chez Damilaville. J'ai pris en aversion l'habit de visite; ma barbe croît tant qu'il lui plaît. Encore un mois de cette vie sédentaire, et les déserts de Pacôme n'auront pas vu un anachorète mieux conditionné. Je vous jure que si le Prieur des Chartreux m'avait pris au mot, lorsqu'à l'âge de dix-huit à dix-neuf ans j'allai lui offrir un novice, il ne m'aurait pas fait un trop mauvais tour: j'aurais employé une partie de mon temps à tourner des manches de balais, à bêcher mon petit jardin, à observer mon baromètre, à méditer sur le sort déplorable de ceux qui courent les rues, boivent de bons vins, cajolent de jolies femmes, et l'autre partie à adresser à Dieu les prières les plus ferventes et les plus tendres, l'aimant de tout mon cœur comme je vous aime, m'enivrant des espérances les plus flatteuses comme je fais, et plaignant très-sincèrement les insensés qui préfèrent de pauvres joies momentanées, de petites jouissances passagères, à la douceur d'une extase éternelle dont je ne me soucie guère.
N'ayez nulle inquiétude sur ma santé; voici le temps des brouillards, et vous savez que les métaphysiciens ressemblent aux bécasses.
Vous venez de me faire sentir l'inconvénient de l'exactitude; c'est aujourd'hui jeudi, j'ai couru rue Neuve-Luxembourg, dans l'espérance d'y trouver une lettre, et dans cette lettre le conseil dont j'ai besoin. Point de lettre et point de conseil; le pis c'est que votre silence n'est pas sans conséquence comme le mien. À Paris, embarrassé d'affaires, distrait par des amis, des indifférents, des importuns de toutes les couleurs, vous pouvez toujours faire quelque supposition qui vous tranquillise; à la campagne, libre de toute occupation qui vous commande, maîtresse absolue de vos instants, lorsque je n'entends point parler de vous, je n'en saurais imaginer qu'une raison qui me rend fou.
Le domestique de Grimm m'a promis que je le verrais demain dans la matinée. Je vais tâcher de dormir sur l'espérance de savoir à mon réveil que vous vous portez bien.
Le voilà donc inspecteur ou ingénieur à Caen[173]: je crois qu'il se pendrait de désespoir s'il croyait en avoir l'obligation à M. de ....
Tout ce que vous me dites de la raquette qui vous jette au Château-du-Coq, du Château-du-Coq au Palais-Royal, du Palais-Royal rue Sainte-Anne, est vrai; mais sans l'âge de madame votre mère, qu'est-ce qu'un bond de plus ou de moins lorsqu'il s'agit de se fixer pour toujours!
Bonsoir, mon amie. Si les choses suivent la pente que je leur vois prendre, je ne désespérerai pas de vous ramener à Paris.
M. Le Gendre compte nous rendre la sœur bien-aimée au commencement du mois prochain. Mlle et Mlle de Blacy vous resteront-elles?
L'hiver débute ici fort sérieusement. Adieu, bonne et tendre amie. Gardez le coin du feu.
Mon respect à ces dames. À propos, voici le temps de parler à Damilaville; ce sera pour la première fois que je le verrai.
XCVIII
Paris, le 1er décembre 1765.
Je ne sais que devenir. J'ai toutes sortes d'occupations autour de moi; aucune ne me convient. Je voudrais sortir, et je sens qu'en quelque endroit que j'aille, j'y porterais et trouverais l'ennui. Le domestique de Grimm ne m'a point apparu; demain dimanche, s'il finit que je revienne à vide de la rue Neuve-Luxembourg, il est sûr que je serai l'homme du monde le plus inquiet et le plus malheureux. Vous croyez que si c'était à recommencer, je vous aimerais, ni vous ni aucune autre; que je ferais assez peu de cas du repos, de la liberté, du sens commun, pour le confier derechef à personne! Cassez-moi aux gages, seulement une fois, pour voir. En vérité, il est bien triste de s'être attaché à une créature à laquelle on ne saurait se promettre d'avoir jamais le moindre reproche à faire, ni infidélité, ni dégoût, ni travers sur lesquels on puisse compter; n'avoir ni le courage de lui manquer, ni la moindre espérance qu'elle nous manquera; se trouver dans la nécessité ou de se haïr soi-même ou de l'adorer tant qu'on vivra; cela est à désespérer. C'est une aventure unique à laquelle j'étais réservé.
Vous savez sans doute que M. Breuzart est encore veuf? n'est-ce pas sa troisième femme? Cela lui a fait une réputation extraordinaire. On prétend qu'il a fait mourir celle-ci à force de plaisirs.
Il nous est revenu un de nos convives de la rue Royale; et nous en attendons incessamment un autre. Le premier est M. Wilkes, et le second est l'abbé Galiani.
Vous aimerez toutes M. Wilkes à la folie, lorsque vous saurez son histoire. Il arrive à Naples; il met ses grisons en campagne, pour lui trouver une courtisane italienne ou grecque: il donne l'état des qualités, perfections, talents, commodités qu'il désire dans sa maîtresse. Cependant on lui meuble, sur les bords de la mer, la demeure la plus voluptueuse et la plus belle. Lorsque la demeure est prête à recevoir son hôte, il s'y rend; et un des premiers objets qui le frappent, c'est une femme belle par admiration, sous la parure la plus élégante et la plus légère, négligemment couchée sur un canapé, la gorge à demi nue, la tête penchée sur une de ses mains, et le coude appuyé sur un gros oreiller. On se retire; il reste seul avec cette femme; il se jette à ses pieds; il lui baise les mains, il lui adresse les discours les plus tendres, les plus passionnés, les plus galants; on l'écoute; et quand on l'a écouté en silence, deux bras d'albâtre viennent se reposer sur ses épaules, et une bouche vermeille comme la rose se presser sur la sienne. Il vit six mois avec cette courtisane dans une ivresse dont il ne parle pas encore sans émotion. Il aurait donné sa fortune et sa vie pour elle. Un jour que quelques affaires d'intérêt l'appelaient à Naples pour la journée entière, à peine est-il sorti que dona Flaminia (c'est le nom de la courtisane) ouvre son coffre-fort, en tire tout ce qu'il y avait d'or et d'argent, s'empare de ses flambeaux et de toute sa vaisselle, fait mettre quatre chevaux à un des carrosses de monsieur, et disparaît. Wilkes revient le soir; l'absence de sa maîtresse l'a bientôt éclairé sur le reste. Il en tombe dans une mélancolie profonde; il en perd l'appétit, le sommeil, la santé, la raison; il s'écrie: «Eh! pourquoi me voler ce qu'elle n'avait qu'à me demander!» Cent fois il est près de faire mettre à sa chaise de poste les deux seuls chevaux qui lui restent et de courir après son ingrate, ou plutôt son infâme..., mais l'indignation le retient. Le vol avait transpiré par les domestiques. La justice en prend connaissance: on se transporte chez M. Wilkes; on l'interroge; Wilkes, pour toute réponse, dit au commissaire ou juge de quoi il se mêle? que s'il a été volé, c'est son affaire; qu'il ne se plaint de rien; et qu'il le prie de se retirer, de demeurer en repos et de l'y laisser. Cependant les affaires de Wilkes se terminent, et il se dispose à repasser en France. C'est alors que cette femme, qui comptait assez sur l'empire qu'elle avait pris sur lui pour croire qu'il la suivrait à Bologne où elle s'était réfugiée, lui écrit qu'elle est la plus malheureuse des créatures, qu'elle est en exécration dans la ville; que, quoiqu'il n'y ait aucune plainte contre elle, cependant on prend des informations, et qu'elle risque d'être arrêtée. Wilkes laisse là son voyage de France, part pour Bologne, se met tout au travers de la procédure commencée, rend à cette indigne la sécurité, et même l'honneur autant qu'il est en lui, et revient à Naples sans l'avoir vue, l'âme remplie de passion, mais un peu soulagée par la conduite généreuse qu'il avait tenue. Il arrive le soir chez lui, et son premier mouvement est de tourner les yeux sur ce canapé où il avait vu la première fois cette femme. Qui retrouve-t-il sur ce canapé? Sa Flaminia, sa maîtresse. Elle l'avait devancé, et rapporté tous les effets qu'elle avait pris. Wilkes la reconnaît, pousse un cri, et se sauve chez l'abbé Galiani à qui il apprend la dernière circonstance de son aventure, la seule qu'il ignorât. Cette femme suit Wilkes chez l'abbé; elle se jette à ses pieds; elle demande à se jeter aux pieds de Wilkes, et elle accompagne sa prière d'un geste bien pathétique; en se relevant elle montre à l'abbé qu'elle est mère, ajoutant que, quelle qu'ait été sa conduite, M. Wilkes ne doutera point que l'enfant qu'elle porte ne soit de lui Voilà Wilkes et l'abbé très-embarrassés. Après un moment de silence, Wilkes se lève, et dit à l'abbé: «Mon ami, mon parti est pris; voyez cette femme, conduisez-la chez moi, ordonnez qu'on la serve comme auparavant, et dites-lui qu'elle y attende en repos ma résolution.» L'abbé exécute ce que Wilkes lui dit; cependant celui-ci fait faire ses malles, et cet homme, qui n'avait pas mis le pied dans un vaisseau du roi sans frémir, par la crainte involontaire de la mer et de l'eau, s'expose dans un bateau grand comme une chambre, et traverse la Méditerranée, au hasard de périr cent fois, laissant en partant, à la femme qu'il fuyait, ses chevaux, ses équipages, sa vaisselle, ses meubles, tout ce qu'il y avait dans sa maison, avec trois cents guinées qu'il charge l'abbé de lui remettre. On lit dans les gazettes publiques une partie de ce que je vous dis, et l'abbé Galiani a écrit le reste à Grimm, à peu près comme vous le savez à présent.
Je ne sais ce que vous penserez de Wilkes, mais ce procédé m'a donné la meilleure opinion de son cœur. Si cet homme en use ainsi avec une courtisane ingrate et malhonnête, que ne fera-t-il point pour un ami malheureux, pour une femme tendre, honnête et fidèle?
Voici une histoire qui s'est passée à ma porte, et qui n'est pas tout à fait de la même couleur. Le lieu de la scène est à la Charité. Le frère Côme avait besoin d'un cadavre pour faire quelques expériences sur la taille. Il s'adresse au père infirmier; celui-ci lui dit: a Vous venez tout à temps. Il y a là, numéro 46, un grand garçon qui n'a plus que deux heures à aller.--Deux heures? lui répond le frère Côme; ce n'est pas tout à fait mon compte. Il faut que j'aille ce soir à Fontainebleau, d'où je ne reviendrai que demain au soir sur les sept heures au plus tôt.--Eh bien! cela ne fait rien, lui dit l'infirmier, parlez toujours; on tâchera de vous le pousser.» Le frère Côme part, l'infirmier s'en va à l'apothicairerie, ordonne un bon cordial pour le numéro 46. Le cordial fait à merveille; le malade dort cinq à six heures. Le lendemain l'infirmier s'en va à son lit; il le trouve sur son séant, toussant et crachant librement; presque plus de fièvre, plus d'oppression, pas le moindre mal de côté. «Ah! père, lui dit le malade, je ne sais ce que vous m'avez donné, mais vous m'avez rendu la vie.--Tout de bon?--Rien n'est plus vrai Encore une potion comme celle-là, et je suis hors d'affaire.--Oui, et le frère Côme! qu'en, dira-t-il?--Que dites-vous du frère Côme?--Rien, rien», répondit l'infirmier en se frottant le menton avec la main et un peu contristé, décontenancé. «Père, lui dit le malade, vous faites la mine; vous voilà comme si vous étiez fâché de ce que je vais mieux.--Non, non, ce n'est pas cela.» Cependant, d'heure en heure, l'infirmier allait au lit du malade, et lui disait: «Eh bien! l'ami, comment cela va-t-il?--Père, à merveille.» Et l'infirmier en s'éloignant disait: « Si cela allait tenir? Je vous l'aurai si bien poussé qu'il en reviendra»; ce qui fut en effet. Le lendemain, le frère Côme arrive pour son expérience: «Eh bien! dit-il à l'infirmier, mon cadavre?--Votre cadavre! il n'y en a point.--Comment, il n'y en a point!--Non. Aussi c'est de votre faute. Notre homme ne demandait pas mieux que de mourir, c'est vous qui êtes la cause qu'il en est revenu. Pour votre peine vous attendrez. Que diable aussi, pourquoi vous en aller à Fontainebleau? Si vous étiez resté, je n'aurais jamais pensé à lui donner ce cordial qui l'a guéri, et votre expérience serait faite.--Eh bien! dit le frère Côme, il n'y a pas grand mal à cela; nous attendrons, ce sera pour une autre fois.»
Pour celle-ci, vous en croirez ce qu'il vous plaira; quant à la précédente, n'en rabattez pas un mot.
Vous pouvez presque vous dispenser de m'envoyer votre conseil sur la conduite de la femme et des deux hommes dont je vous ai raconté la position dans ma lettre précédente. Le jeune homme en est tombé malade. Il est alité, et je ne réponds pas qu'il n'en meure. Ce que je puis vous assurer sur quelques lettres de lui qui m'ont été communiquées, c'est qu'il n'est retenu à la vie que par les considérations les plus fortes et les plus honnêtes, la crainte d'abandonner une mère âgée à la misère, ou à la dureté d'un frère cadet. Sa passion dans ses lettres est peinte d'une manière qui fait frémir; c'est un trouble, un désordre, ce sont des exclamations si violentes et si douloureuses, un mélange d'emportement et de tendresse, de délire et de sensibilité que je ne puis vous faire concevoir que par l'impression qu'on en ressent, la commisération et l'effroi. Je ne doute point que la lecture d'une de ces lettres n'ôtât à notre sœur bien-aimée une nuit de sommeil. J'en suis resté, moi, tout triste et tout pensif Les exemples d'hommes et de femmes qui se sont délivrés d'une passion malheureuse par une mort violente ne sont ni bien communs ni bien rares. Celui-ci pourrait bien être le troisième de ma connaissance. Le troisième? le quatrième.
J'ai prédit à M. Wilkes que sa dona Flaminia le poursuivrait jusqu'à Paris, et qu'il pouvait s'attendre à la trouver un de ces soirs chez lui avec son bambin pendu à sa mamelle.
Il y a quelques jours que j'allai voir mon jeune homme. Je le trouvai couché sur son lit, en bonnet de nuit et en robe de chambre, le visage tiré comme s'il avait fait une longue maladie, les yeux renfoncés dans la tête, et le teint plus jaune que le souci Je lui parlai longtemps sans qu'il me répondît: il me tenait seulement la main qu'il serrait de temps en temps avec violence en poussant de profonds soupirs. Je ne sais si vous connaissez un certain souris passager, compagnon du désespoir; je le voyais de temps en temps sur ses lèvres. Je lui représentais qu'il n'était pas d'un homme de sens, d'une âme forte comme la sienne, de s'abandonner comme il taisait. «Et croyez-vous, me dit-il, que je ne me secoure pas tant que je puis! mais les forces s'épuisent et la passion reste.» Comme je continuais de lui donner les conseils qui me semblaient les plus convenables à son état, il joignit ses mains, et en les élevant en haut il s'écriait: «Ah! ma mère!»
Sa pauvre mère se désespère; elle n'entend rien à son état; elle croit que son enfant devient fou. Elle me dit qu'il change cent fois de volonté dans la journée: qu'il se lève, qu'il se met subitement à table; qu'il écrit, qu'il déchire ce qu'il écrit; qu'il lit, qu'il jette les livres dans un coin; qu'il envoie chercher son perruquier pour se coiffer, qu'il le renvoie, ou qu'après s'être fait accommoder, avoir pris du linge, mis son habit, il se déshabille sur-le-champ, remet sa robe de chambre, se promène d'un appartement dans un autre et se couche; que d'autres fois il va jusqu'à la porte de la rue, et puis qu'il remonte; que, quand elle lui remontre qu'il manque à ses devoirs, qu'il oublie les fonctions de son état, que cette négligence peut avoir les suites les plus fâcheuses, il se met à pleurer; il dit: «Je le sais bien, je le voudrais bien, je ne saurais»; il l'embrasse avec une tendresse qui lui déchire l'âme; mais il a surtout une manière de la regarder à laquelle il lui est impossible de résister. Quand il la regarde ainsi, elle n'y sait autre chose que de s'en aller pleurer toute seule; elle ajoute: «Si je lui avais jamais remarqué du goût pour les femmes, je le croirais pris de quelque passion malheureuse; mais il a toujours été si réservé de ce côté-là; en vérité, je ne crois pas qu'il ait encore connu une femme. Je ne sais ce que c'est.»
Nous connaissons l'un et l'autre une honnête femme de par le monde, pour qui le spectacle de ce jeune homme-là serait une terrible leçon. Adieu, mon amie; n'est-il pas vrai qu'il ne faut laisser concevoir aux hommes aucune espérance vaine? L'amour! c'est une bête cruelle et sauvage.
XCIX
Le 20 décembre 1765.
Les occupations se succèdent sans interruption, et je commence à me désabuser de la chimère du repos. Il y avait avant-hier, sur mon bureau, une comédie, une tragédie, une traduction, un ouvrage politique et un mémoire, sans compter un opéra-comique. L'opéra-comique est de Marmontel; c'est son conte de <i>la Bergère des Alpes</i> qu'il a mis en scène. On me l'a envoyé afin que j'en dise mon avis. Mon avis est que le sujet est ingrat, et qu'à moins que le musicien ne fesse des prodiges, l'ouvrage ne réussira pas[174]. La Baronne ne sait sur quel pied danser dans cette aventure; elle n'aime pas le poète, mais elle prend l'intérêt le plus vrai au musicien: c'est de Kohaut, son maître de luth, celui qui a fait une si jolie soirée à Mme Le Gendre et à Mlle Mélanie. J'arrivai hier comme l'auteur et le musicien se querellaient, «Eh! mes amis, leur dis-je, vous vous pressez trop; attendez après la première représentation.»
La comédie est d'un de ces jeunes Marseillais[175] que l'ami Gaschon m'a amenés; elle est mauvaise, et le pis c'est qu'elle ne promet rien de mieux.
La tragédie est d'un jeune homme, grand admirateur du <i>Siège de Calais</i>, à qui j'ai eu bien de la peine à faire entendre que le temps des reconnaissances et des conjurations était passé, et qu'il y avait presque autant de difficulté à présent à trouver un sujet heureux, intéressant et neuf, qu'à le bien traiter.
La traduction est celle que l'abbé Le Monnier a faite de Térence. En vérité, j'ignore quand le pauvre abbé sortira de mes mains; car les amis, qu'on craint moins de mécontenter que les indifférents, sont toujours les derniers servis.
L'ouvrage politique[176] est de ce pauvre abbé Raynal que je fais sécher d'impatience et d'ennui depuis six mois; et le mémoire est d'un Écossais appelé M. Fluart, qui dispute un grand titre et un héritage de plusieurs millions à un enfant supposé par des parents entêtés de la postéromanie. C'est presque une cause autant du ressort du géomètre que de l'homme de toi C'est là qu'un homme qui saurait calculer les probabilités aurait beau jeu. Si cette affaire m'était personnelle, je chercherais quel est le degré de vraisemblance d'après lequel le juge se croit autorisé à condamner à mort un coupable, et je ne crois pas que je fusse embarrassé à démontrer que la vraisemblance de la supposition de l'enfant dont il s'agit est la plus grande; d'où je conclurais contre les juges mêmes qu'il y aurait bien de l'atrocité à exiger des preuves plus fortes pour ôter à un homme sa fortune et son nom que celles qu'on exige pour lui ôter l'honneur et la vie. Je ne sais si vous étiez encore à Paris lorsque je fus appelé chez M. d'Outremont pour décider si des lettres produites dans cette affaire étaient réelles ou contrefaites. J'ai relu ces lettres; il est pour moi de la dernière évidence que ces lettres ne sont pas d'un Français; qu'elles sont d'un Anglais, et que cet Anglais est le père prétendu de l'enfant, qu'il les a écrites sous le nom emprunté d'un accoucheur.
Vous voyez que je suis toujours le plan que je me suis fait de ne vous laisser ignorer aucun des instants de ma vie. Nous avons perdu aujourd'hui, vendredi veille de Saint-Thomas, M. le Dauphin[177], après une longue et cruelle maladie dont il a supporté les douleurs avec une patience vraiment héroïque. On en raconte une infinité de beaux traits. On dit qu'il y a quelque temps qu'il se coupa les cheveux, qu'il les partagea entre ses sœurs comme l'unique présent qu'il eût à leur faire. Il y a dans cette action je ne sais quoi de touchant et d'antique qui me plat infiniment. Un grand seigneur lui écrivit une lettre tout à fait ridicule, pour l'engager à demander au roi une grâce qu'il obtiendrait certainement; parce que, disait-il à M. le Dauphin, il était dans un moment où l'on n'aurait rien à lui refuser. M. le Dauphin plaisanta de cette impertinence, et ne nomma point celui qui l'avait faite. Il a eu, pendant tout le cours de sa maladie, la délicatesse de montrer à ceux qui l'environnaient une sécurité sur sa santé et sur sa vie qu'il état impossible qu'il eût. Il n'a témoigné du regret de la vie que dans un moment où il recevait de son père une marque de tendresse dont il était touché. J'ai ouï dire à M. Hume, qui le tenait de M. de Nivernais, qu'il y a quelques mois, ce duc étant allé rendre ses devoirs à M. le Dauphin, il le trouva qui lisait dans son lit les ouvrages philosophiques de Hume, ouvrages que vous connaissez sans doute et qui ne sont pas célèbres par leur orthodoxie. Le duc en fit surpris; et il dut l'être bien davantage, s'il est vrai, comme M. Hume me l'a dit, que M. le Dauphin a ajouté: «Cette lecture est très consolante dans l'état où je suis.» C'est une chose bien certaine que M. le Dauphin avait beaucoup lu, beaucoup réfléchi, et qu'il y avait peu de matières importantes sur lesquelles il ne fut pas très-instruit. Il y a plusieurs traits de lui qui ne permettent pas de douter qu'il n'eût même le ton léger et la plaisanterie assez preste. On dit qu'en dernier lieu, ayant appris qu'on ne permettait pas au Genevois Rousseau de s'établir à Strasbourg, il avait désapprouvé cette sévérité, quoiqu'il ne pût douter qu'elle était exigée par les circonstances, et qu'il avait trouvé que c'était un homme à plaindre et non à persécuter. Cela n'est certainement pas d'un intolérant.
Il y a trois jours que Rousseau est à Paris[178]. Je ne m'attends pas à sa visite; mais je ne vous célerai pas qu'elle me ferait grand plaisir; je serais bien aise de voir comment il justifierait sa conduite à mon égard. Je fais bien de ne pas rendre l'accès de mon cœur facile; quand on y est une fois entré, on n'en sort pas sans le déchirer; c'est une plaie qui ne cautérise jamais bien. Il y a quelque temps qu'il me tomba sous les mains une lettre de lui où il y a des choses charmantes. Il y disait des prêtres qu'ils s'étaient constitués juges du scandale, qu'ils excitaient le scandale, et qu'en conséquence du scandale qu'ils avaient excité ils appelaient ensuite les hommes à leur tribunal pour y être punis de la faute qu'ils avaient eux-mêmes commise; moyen infaillible, ajoutait-il, pour vexer à discrétion le particulier, la société, le sujet, le magistrat, le souverain, une nation entière, toute la terre; il les comparait ensuite à ce chirurgien logé à l'angle d'un carrefour et dont la boutique s'ouvrait sur deux rues. Ce chirurgien sortait par une porte et blessait les passants; puis il rentrait subitement et ressortait par l'autre porte, pour panser ceux qu'il avait blessés; avec cette petite différence que l'homme de l'encoignure guérissait en effet le mal qu'il avait fait, au lieu que le prêtre n'accourt que pour l'augmenter.
Rousseau passera ici une quinzaine; il y attendra le départ de M. Hume, qui le conduira en Angleterre et l'installera à Pelham, petit village situé sur les bords de la Tamise, où il jouira du repos, s'il est vrai qu'il le cherche. M. de Saint-Lambert a dit de lui un mot charmant: <i>Ne le plaignez pas trop; il voyage avec sa maîtresse, la Réputation.</i>
À l'heure où je vous écris, vous êtes seule avec maman, et vous faites la fable du Pigeon sédentaire et du Pigeon voyageur. Où sont-elles à présent? Les chemins son bien mauvais! Elles auront bien souffert du froid! Mlle Mélanie arrivera huit jours trop tard pour entendre le Pantaleone.
Vous me faites bien plaisir de m'apprendre que je pourrai voir la chère sœur sans courir le risque de rencontrer Mlle Boileau. Je crains celle-ci comme le feu. J'ai tort avec elle; mais je suis plus embarrassé que lâché de ce tort-là.
On a beau battre cette pauvre petite sœur, elle ne se fait point aux coups; cela est malheureux. Il y a bien pis, c'est qu'elle s'amuse à se battre elle-même, quand les autres sont las.
Vous faites trop d'honneur à ma pénétration. Quand on a un peu d'habitude de lire dans son propre cœur, on est bien savant sur ce qui se passe dans le cœur des autres; combien de prétextes honnêtes que j'ai pris dans ma vie pour de bonnes raisons! Cet examen assidu de soi-même sert moins à rendre meilleur qu'à apprendre que ni soi ni les autres ne sont pas trop bons. Voulez-vous que je vous dise le dernier mot sur la petite sœur? Il n'y a plus de ressource pour elle que dans la caducité de l'homme. C'est un oiseau que cette petite sœur, et nous ne sommes plus dans l'âge où l'on tire au vol. Cela me rappelle un propos bien plaisant qu'elle ne lui tiendra pas. Un homme pressait très-vivement une femme, et cette femme soupçonnait que cet homme n'avait pas la raison qu'il faut pour être pressant; elle lui disait: «Monsieur, prenez-y garde, je m'en vais me rendre.» Passé cinquante ans, il n'y en a presque aucun de nous que cette franchise n'embarrassât. Faites-en l'essai dans l'occasion, et vous verrez. J'en excepte cependant les prêtres et les moines, parce qu'il y a des grâces d'état.
Et pourquoi donc est-ce que la petite sœur n'a pas voulu se charger de la commission fâcheuse? C'est une maladresse de sa part.
Oh! ne me dites rien de ce que maman fera ou ne fera pas. Je vous jure qu'elle n'en sait rien elle-même, et que je ne serais pas plus avancé à sa place. Je vois que, quand il s'agit de se faire du mal ou d'en faire aux autres, les honnêtes gens finissent toujours par se donner la préférence. Mais pourquoi lisez-vous comme cela aux autres ce que je n'écris qu'à vous? Un jour, on craignait que cette confiance ne me mît trop bien avec la nièce; et moi je crains qu'un jour elle ne mette fort mal avec ses tantes. Je ne veux ni l'un ni l'autre. Vous êtes devenue bien circonspecte; est-ce que, quand vous vous retenez, vous n'en êtes pas incommodée?
Je dis toujours, sauf à m'en gronder après: Comment! don Diego me prendra un mois de suite pour une grue, et je ne lui ferai jamais entrevoir que c'est lui qui l'est? Cela est trop pénible.
Si j'ai peu vu Mlle Boileau, en revanche j'ai beaucoup vécu avec l'abbé fabuliste[179].
La pièce de Sedaine a été jouée, et jouée avec le succès que j'en attendais[180]. Le premier jour, combat à mort; les honnêtes gens, les artistes et les gens de goût d'un côté; la foule de l'autre. Ma bonne amie, ne le dites à personne; mais je vous jure que ceux qui prônent à présent le plus haut cet ouvrage n'en sentent pas le mérite. Cela est si exquis, si simple, si vrai! <i>Piscis hic non est omnium.</i> Je suis sûr que Saurin, Helvétius et d'autres ont pitié du public. Mon amie, ou cela est vrai ou cela est feux (je parle de la pièce). Si cela est faux, cela est détestable; mais si cela est vrai, combien de prétendues belles choses détestables!
Pourriez-vous me dire si je dois payer? J'ai gagé avec l'abbé que les comédiens feraient retrancher une certaine scène de génie; les comédiens ne l'ont pas fait retrancher, mais c'est le public. J'ai vu clairement, à la première représentation, qu'entre deux mille personnes il y en avait très-peu qui sentissent le mérite de ce poëme. Il demande un tact bien pur et bien fin. Je n'ai même encore aujourd'hui foi qu'en quelques bonnes âmes d'hommes tout ronds et de femmes sans prétentions, qui en ont été enchantés d'instinct, sans savoir pourquoi Les gens à protase n'y sont pas. Écoutez bien mon pronostic: Voltaire en dira pis que pendre. Et la cour? Elle appellera cela du commérage et du caquet; oui, mais c'est du caquet et du commérage comme Lélius et Scipion étaient soupçonnés d'en dicter à Térence, avec moins d'élégance et plus de verve. C'est le contraire que je voulais dire; ce sont les terreurs de la tragédie produites avec les moyens de l'opéra-comique. A l'avant-dernière scène, il y a quelques jours qu'une jeune fille s'écria du milieu de l'amphithéâtre: <i>Ah! il est mort!</i> Je voudrais bien que cette petite fille-là eût été la mienne. Comme je l'aurais baisée, et devant tout le monde!
<i>Me faire autre?</i> Oui, en tout, excepté l'amant, auquel je ne veux pas toucher; il est bien, mais fort bien, qu'en pensez-vous? Il n'y manque qu'une chose, c'est d'être à côté de celle qu'il aime; et c'est un défaut dont il est bien pressé de se corriger. Bonjour, bonne amie; mon respect à maman.
C
Paris, le 30 décembre 1765.
(<i>Le commencement de la lettre manque.</i>)
Elle[181] est logée sur le Palais-Royal, et dans un très-bel appartement. J'ai eu le plus grand plaisir à la revoir, et à la revoir en santé. Nous avons fait déjà une ou deux causeries à perte de vue. La première, ce ne fut que des caresses, de la joie, des questions sans fin sur elle, sur vous, sur madame votre mère. Le retour de don Diego les abrégea. La seconde, nous allions entamer des choses plus intéressantes, lorsque nous firmes interrompus par Mlle Boileau, qui me cribla de plaisanteries, moitié douces, moitié amères. Mais, Dieu merci m'en voilà quitte; à moins qu'avec le temps et les mêmes négligences je ne donne lieu aux mêmes reproches; ce qui pourrait bien arriver. Je suis incorrigible sur les choses qui ne cadrent point avec mes principes, bons ou mauvais. Je lui ai fait lire votre rêve, à cette petite sœur, et elle trouve que vous rêvez avec plus de sens commun que les autres n'en ont éveillés; et puis nous étions en train de discuter l'affaire des maisons, lorsque M. de .... arriva. Je crus qu'il était honnête de laisser ensemble des gens qui ne s'étaient vus depuis si longtemps, et qui devaient avoir beaucoup de choses à se dire, toutes celles qu'ils s'étaient écrites. J'allai voir Mme et Mlle de Blacy; elles m'ont paru se bien porter l'une et l'autre.
Vous savez sans doute que Fayolle s'est marié; je n'entends rien à cet enfant-là. Il a la meilleure conduite avec les indifférents, et la plus mauvaise avec ses parents. Tous les Cayennois, qui sont occupés ici à s'entre-accuser, s'accordent à en dire du bien. M. Aublet[182] est de retour. Croyez-vous que cette gibecière que nous vîmes partir avec Fayolle, si à contre-cœur, lui a été d'un grand secours? C'est M. Aublet qui me l'a dit. Ces insulaires sont sots et ennuyés. Ils ont le plus grand besoin d'être amusés, et on les émerveille à peu de frais.
J'attends les ordres de Mme d'Holbach, qui m'a promis de me voiturer à Versailles où je trouverai M. Dubucq, premier commis de la marine pour les colonies, tout disposé à m'accorder ce que j'ai à lui demander pour le petit cousin. La première chose, c'est qu'il soit conservé dans son poste; la seconde, c'est qu'on lui donne un brevet d'écrivain. La première est de justice; l'autre est de grâce. Nous verrons. Par la même occasion, je tourmenterai M. Rodier pour cette Mme du Bois à qui j'ai fait un enfant sans l'avoir jamais vue. Songez à votre santé. La mienne est une de ces choses rares dans ce monde, dont on ne vient point à bout.
Je suis bien loin de vos camisoles et de vos flanelles. Tâchez de me persuader auparavant d'avoir du feu.
Ce logement sur le Palais-Royal est bien séduisant. Je ne vous conseille pas de le voir, si vous ne voulez pas l'habiter. Mais si, dans l'incertitude sur le temps où la rue Sainte-Anne sera habitable, on obtenait du propriétaire de prolonger le bail de six mois, et qu'on l'obtînt; si vous étiez maîtresse de la location; si, ce prix une fois fixé à votre volonté, on ne l'augmentait pas, quoique celui de la location totale fût de cinq mille francs; si l'on déterminait le principal locataire de Mme de Blacy à la garder neuf mois en lui payant le foyer d'un an! n'allez pas me dire qu'il serait malhonnête d'être logés, sans entrer à proportion dans le prix de la location entière. Ce serait une délicatesse bien mal entendue. Encore vaut-il mieux qu'il leur en coûte cinq mille cinq cents, moins quinze ou seize cents livres, que cinq mille cinq cents livres. Avec ces précautions, on risquerait un déménagement de moins, la rue Sainte-Anne s'arrangerait; on s'y établirait, ou l'on ne s'y établirait pas, selon que le logement plairait ou déplairait. Le gîte de Meudon m'est plus assuré que jamais. La robe de chambre tant plus que jamais. J'aime mon cabinet et mes livres plus que jamais; et nous sommes presque convenus, la petite sœur et moi, qu'elle ne m'arracherait à ma solitude que dans les cas urgents. Savez-vous quand elle n'aura qu'un cri après moi? C'est lorsque les liens qui commencent à l'enlacer auront fait tant de tours autour d'elle, qu'il n'y aura presque plus moyen de l'en débarrasser.
Adieu, mon amie, portez-vous bien; recevez le serment que je vous renouvelle, de vous aimer tant que je vivrai Présentez pour moi à madame votre mère les mêmes souhaits que vous lui ferez en votre nom; c'est demain le dernier jour de l'an; c'est demain que je vous aurais accablée de baisers, c'est le jour de demain qui eût été un beau jour! Mais ne pensons pas trop à cela: adieu, adieu, cela fait du mal.
CI
Paris, le 18 janvier 1766.
Il me prend une bonne envie de vous gronder; comment! vous êtes quinze jours sans entendre parler de moi, et vous ne vous en plaignez pas? Ah! mon amie, l'absence opère; vous m'aimez moins; vous vous souciez moins d'entendre parler de moi; vous me faites entrevoir un temps où vous pourriez vous en passer tout à M; et un peu plus éloigné où peut-être... Mon amie, ne vous affligez pas: je ne pense pas ce que je vous dis là. Vous avez de l'indulgence pour mes affaires. C'est ma situation seule que vous accusez, et vous avez la délicatesse de n'en pas accroître le désagrément par vos reproches. Vous attendrez toujours mes lettres avec impatience; vous les lirez toujours avec plaisir. Ce sera la principale allégeance de votre ennui, dans l'exil où je vous vois condamnée à vivre. Qu'il est triste à présent, cet exil! Endurez-le, mon amie; endurez-le encore un moment; bientôt celui qui vous aime, celui que votre cœur désire, vous apparaîtra, et sa présence dissipera toute la tristesse qui vous environne.
Nous avons passé trois jours de suite ensemble, la chère sœur et moi Elle avait été malade; elle commençait à recouvrer sa santé lorsqu'elle s'est avisée, par une complaisance assez déplacée, de fixer une indisposition qui tirait à sa fin. Don Diego avait invité douze personnes à dîner; elle descendit dans une petite salle à manger où elle fut exposée aux alternatives du froid et du chaud, et au bruit de la redoutable poitrine de Soufflot, qui ne cessa pas de tonner trois ou quatre heures de suite à ses oreilles délicates; elle remonta avec un mal de tête à devenir folle; la fièvre survint. La nuit fut abominable; la matinée ne fut pas meilleure; et il lui reste encore aujourd'hui un torticolis qui n'est guère moins douloureux qu'incommode. Comme si ce n'était pas assez que son indisposition, elle a encore trouvé le secret de se faire une tracasserie domestique. Oh! pour cette fois-ci, don Diego avait raison; et je trouve qu'elle s'est conduite ou comme une femme galante des plus lestes, ou comme une coquette qui a projeté de renverser la tête à son mari, ou comme une étourdie qui ne prévoit les conséquences de rien. Imaginez qu'elle avait envie de voir <i>le Philosophe sans le savoir</i>; c'est le titre de la pièce de Sedaine; elle avait donc chargé l'ami Gaschon de prendre une toge louée. Gaschon tombe malade de son côté, elle du sien, et la voilà occupée à chercher pratique pour ses billets. Elle y réussit. Le mercredi matin, jour de l'ouverture du théâtre, Mme Trouard, qui en avait pris deux, lui en M demander un troisième; elle pense en elle-même que M. de... n'en a pris un que par égard pour elle, et qu'il ne se soucie guère d'aller au spectacle, surtout un jour d'Académie, et la voilà qui écrit à M. de... que peut-être il emploierait mieux sa soirée ailleurs que dans une loge, et que s'il voulait lui renvoyer son billet, ce serait un moyen pour elle de faire un heureux. M. de... renvoie son billet de toge, et vient passer la soirée avec la chère sœur; tandis que le mari, qui avait gardé le sien, se rend à l'extrémité de Paris, où il avait affaire; au spectacle, où il n'arrive que vers la fin du dernier acte, et où il n'aperçoit point le seul homme dont l'absence pouvait l'intriguer. Aussitôt les soupçons lui brouillent la cervelle; il revient; il apprend que M. de... a passé la soirée chez lui, et tout le reste. Jugez de sa belle humeur! Il ne manquait à cela qu'un hasard qui eût fait tomber le singulier billet à M. de... entre les mains du mari, et due le présent du mari le lendemain, lorsque la chère sœur faisant à Gaschon le petit dénombrement de ceux qui avaient occupé la loge, et lui nommant M. de.. Fanfan ajouta tout de suite: Il a bien mieux aimé venir prendre les mains à maman que d'aller à la comédie. En vérité, il n'était pas impossible que toutes ces circonstances se réunissent.
M. Suard est marié d'hier. Depuis environ un mois qu'il m'a confié cette folie qu'il vient de consommer, je porte un malaise dont je ne suis pas encore quitte. Suard est un homme que j'aime; c'est une des âmes les plus belles et les plus tendres que je connaisse; tout plein d'esprit, de goût, de connaissances, d'usage du monde, de politesse, de délicatesse. Qu'un Carmontelle, qu'un comte de Nesselrode, qu'un Grimm même se marient, je ne serai point inquiet de leur bonheur. Les premiers sont des pierres, et le dernier, quoique sensible, a tant de courage, de ressource, et de fermeté! Mais Suard, le triste, le délicat, le mélancolique Suard! S'il n'a pas le cœur blessé de cent piqûres avant qu'il soit un mois, il faut que sa femme soit capable d'une attention bien rare. Lorsqu'il me consulta, je lui tins deux propos bien effrayants ce me semble. «N'avez-vous pas été, lui dis-je, autrefois renfermé dans un cachot? Eh bien, mon ami, prenez garde de vous rappeler ce cachot et de le regretter.» J'ajoutai que je l'avais vu, il y a quelque temps, rôder sur les bords de la rivière; que, quoiqu'il me fût cher et que je fusse vivement touché de son état, il m'avait causé moins d'inquiétudes qu'aujourd'hui; car, après tout, ce n'était qu'un mauvais moment. Je l'invitai ensuite à venir passer une matinée chez moi où nous causerions plus à notre aise d'une affaire qui demandait d'autant plus de réflexion, qu'elle ne laissait à l'homme malheureux aucune ressource; il me promit, et ne vint pas. J'ai entendu dire depuis qu'il y avait des raisons d'honneur et de maladresse. On ajoute que sa femme est très-jolie, et que, quand on était occupé à lui démontrer qu'on l'aimait, rien n'était plus facile que de pousser la démonstration trop loin. Mais j'ai l'âme malade. Je n'ai pas le courage de plaisanter. Il a peu de fortune; ce qu'il a en est précaire; elle n'en a, elle, ni précaire ni autre. Il est paresseux, fastueux, élégant, généreux; elle est jeune, folle, gaie, dissipatrice, fastueuse, élégante. Les enfants viendront. Plus j'y réfléchis, plus cet homme me paraît perdu. Grimm prétend que s'il ne s'est pas noyé, ce n'est qu'une partie remise. Il y a quelques jours que je disais à la Baronne que ce maudit mariage était un de ses forfaits.
Il me semble que vous ne vous intéressez plus guère à mon jeune amoureux. Oh! il lui est arrivé une aventure à laquelle vous ne vous attendez guère, et qui était bien propre à nous rattacher à la vie. La femme dont il s'agissait a une amie intime; cette amie, le jour de l'an, avait fait des comets de dragées qu'elle distribuait en étreinnes. Elle en offrit un à mon jeune amoureux. Mais savez-vous quel papier faisait son cornet? Ce papier était une lettre de sa déesse, où elle disait le diable de lui. Je l'ai vue, je l'ai tenue, cette lettre; et ce qu'il y a de singulier, c'est que cela ne s'est point fait de concert; qu'il n'y a que de l'étourderie, du hasard, nulle méchanceté. La preuve, c'est que les deux amies s'en sont arraché les yeux, et que l'étourdie en a été dans le plus grand désespoir. Nous pensions bien qu'on mettrait tout en œuvre pour replâtrer cela. On n'y a pas manqué. Nous, de notre côté, nous avons joué l'indignation, le mépris, la rupture, et nous continuons. Nous n'allons plus au rendez-vous; quand nous y allons, nous n'y restons qu'un moment. Plus de soupers; des égards, de l'honnêteté, de la politesse; mais pas un mot doux. Cependant on étouffe; on jette des mots que nous n'entendons pas; nous sommes d'un renchéri du diable. On fait semblant de se rejeter de l'autre côté; on cherche à nous donner de la jalousie que nous ne prenons pas, d'autant moins que l'autre côté a soupçonné sinon la chose, du moins quelque chose qui en approche, et qu'il ne se prête point du tout au rôle qu'on veut lui faire jouer. Celui-ci, parlant de lui, de mon jeune homme et du mari, disait à la dame: « Qu'avez-vous donc, madame? Vous rêvez; vous avez un air triste, désolé; on dirait d'un vaisseau battu par trois tempêtes.»
Bonsoir, mon amie. L'amour franc, honnête, vrai, tel que celui que nous nous portons, est le seul qui puisse être heureux. Aimons-nous comme toujours.
CII
Paris, le 3 février 1766.
Je vous donne, à vous et à votre maman, à deviner en cent ce qui m'occupe maintenant. Les artistes m'ont chargé du projet du tombeau que le roi a ordonné pour le Dauphin[183]. Moi! moi! silence là-dessus. Il ne faut point gâter un service par une indiscrétion. J'en suis à ma troisième tentative. Vous me direz celle qui vous plaît le plus; il faut savoir d'abord que le monument doit être placé au milieu de la cathédrale de Sens, et qu'il doit avoir un rapport visible à la réunion des deux époux. Voici le premier:
J'élève une couche funèbre. Sur cette couche funèbre, je suppose deux oreillers. L'un de ces oreillers reste vacant. La tête de l'époux repose sur l'autre. Il dort de ce sommeil doux et tranquille que la vertu et la religion ont promis à l'homme juste. Il a un de ses bras mollement étendu; de l'autre, il se presse doucement la cuisse, comme un époux qui s'est retiré le premier, et qui ménage une place à son épouse. Les anciens s'en seraient tenus à cette seule et unique figure sur laquelle ils auraient épuisé tout leur savoir. Mais les modernes veulent être riches; ils ne sentent pas que la richesse est la mort du sublime. Pour me plier à leur mauvais goût, j'enrichis donc; mais j'enrichis avec force, noblesse et grandeur. Je place au chevet du lit la Religion. Elle a un bras appuyé sur sa large croix. La main de ce bras montre le ciel de l'index. L'épouse est à côté d'elle, un bras appuyé sur la cuisse de la Religion, en disant de l'autre: <i>Voyez, il me fait place; il m'appelle.</i> L'Amour Conjugal, placé de l'autre côté, l'invite à se reposer auprès de son époux; mais la Religion interpose sa main, et lui dit: <i>J'approuve votre douleur; mais il faut attendre l'ordre d'en haut.</i> Cependant la France, assise aux pieds de la couche, et le dos tourné à la scène, médite sur la perte qu'elle vient de faire. Elle tient le plus petit des enfants caché dans son giron. L'un des deux autres a la main posée sur l'épaule de son père. Il a la bouche ouverte; il crie; il l'appelle avec douleur et effroi L'aîné, debout, attache ses regards sur la Religion; il attend de sa bouche un mot qui lui conserve sa mère. J'ajoute que si l'on trouve le monument trop riche, on n'a qu'à supprimer la France et les trois enfants, et qu'il n'en sera que plus simple et plus beau. Je n'entre point dans le caractère, la position, les différents groupes, les vêtements, le mouvement; l'action de ces figures. J'ai donné toutes ces choses de technique: je ne vous expose que l'idée.
Ce premier monument montre le moment du sommeil. J'ai voulu montrer, dans le second, celui du réveil, le moment du triomphe de la vertu à la venue du grand jour. Je place au pied de la couche funèbre un grand ange qui sonne le réveil des morts. L'épouse et l'époux se sont, réveillés. Ils se reconnaissent avec une joie mêlée de surprise. L'époux a un de ses bras jeté sur les épaules de sa moitié. Ils se disent: <i>Ah! c'est vous! Je vous revois, je ne vous perdrai plus!</i> Ils se sont relevés de dessus leurs oreillers. Ils sont assis au chevet du lit funéraire; du côté de l'épouse, c'est l'Amour Conjugal qui rallume ses flambeaux en les secouant l'un sur l'autre; du côté de l'époux, c'est la Religion, une main posée sur l'épaule de l'Amour Conjugal, son visage tourné et son second bras étendu vers une autre figure assise de son côté sur les bords de sa couche. Cette autre figure, c'est la Justice éternelle, les reins ceints du serpent qui se mord la queue, les pieds posés sur les attributs de la grandeur humaine éclipsée, ayant sur les genoux les balances où elle pèse les actions des hommes, et présentant à la Religion deux couronnes d'étoiles. Ou je me trompe fort, ou vous trouverez mes images grandes.
Voici le troisième monument que je propose. Imaginez un caveau. Une figure effrayante s'élève de ce caveau; en s'élevant, elle soulève de l'épaule la pierre qui le couvre. Cette figure, c'est la Maladie: c'est celle dont le Dauphin est mort. Elle appelle; elle fait le signe impérieux de descendre. Le Dauphin, debout sur le bord du caveau entr'ouvert, ne la regarde ni ne l'écoute: il est tranquille; il a le visage tourné vers son épouse; il la console en lui montrant ses enfants. La Dauphine a un de ses bras entrelacé avec celui de son époux. Elle se couvre les yeux de son autre main; elle semble craindre de laisser tomber ses regards sur des objets qui peuvent l'attacher à la vie. Les enfants lui sont présentés par la Sagesse. Elle en a deux devant elle: ce sont les plus jeunes. L'aîné est par derrière, ses deux bras appuyés sur l'épaule de la Sagesse, et la tête penchée sur ses deux bras. Tout près de cet enfant, on voit la France prosternée vers les autels, et implorant le secours du ciel.
Choisissez, mesdames. Si aucun des trois ne vous convenait, proposez-moi vos difficultés. Faites mieux; s'il vous venait quelque nouvelle idée, dites-la-moi J'en rumine une quatrième, où je voudrais que l'époux dît aux hommes: <i>Apprenez à mourir</i>; et où l'épouse dît aux femmes: <i>Apprenez à aimer.</i> S'il vous venait quelques moyens de rendre ces deux mots sensibles, vous me feriez vraiment plaisir de me les communiquer, car la chose me paraît vraiment difficile.
Beau passe-temps, me direz-vous, que de promener son imagination parmi des tombeaux! Pardon, mesdames; mais aussi pourquoi êtes-vous des femmes fortes? je vous jure que je n'en connais pas deux autres au monde à qui j'eusse osé demander le même service; quoique ce genre de poésie auquel j'ai donné quelques instants ne m'ait point du tout attristé. À tout hasard, s'il m'est arrivé de jeter du noir dans vos têtes, l'abbé de Boufflers va m'aider à le dissiper. Voici des bouts-rimés qu'il a remplis:
/$ Enfants de saint Benoît, sous la guimpe et le <i>froc</i>. Du calice chrétien savourez l'<i>amertume</i>. Vous, musulmans, suivez votre triste <i>coutume</i>: Buvez de l'eau, tandis que je vide mon <i>broc</i>. Par vos raisonnements, moins ébranlé qu'un <i>roc</i>, Je crains peu cette mer de soufre et de <i>bitume</i> Où vos sots docteurs ont <i>coutume</i> De noyer les Césars et les rois de <i>Maroc</i>. Quel que puisse être le <i>maroufle</i> Que vous nommez pape ou <i>mufti</i>, Je ne baiserai point son cul, ni sa <i>pantoufle</i>. Prêtres noirs qui damnez Marc-Aurèle et <i>Zampti</i>, Par qui Confucius comme un lièvre est <i>rôti</i>. Le diable qui les brûle est celui qui vous <i>souffle</i>. $/
Ces diables, ce bitume, ces prêtres vous chiffonnent-ils encore l'imagination, et voulez-vous quelque chose de plus gai, de plus fou? Voici une autre pièce adressée à sa sœur:
/$ Vivons en famille: C'est le destin le plus doux De tous. Nous serons, ma fille. Heureux sans sortir de chez nous. Les honnêtes gens Des premiers temps Avaient d'assez bonnes mœurs; Et sans chercher ailleurs, Ils offraient leurs cœurs À leurs sœurs. Sur ce point-là nos aïeux N'étaient point scrupuleux. Nous pourrions faire, Ma chère, Aussi bien qu'eux, Nos neveux[184]. $/
Les suivants ont été faits pour une jeune personne née le jour du solstice d'été:
/$ On vous ébauchait en automne, On vous achève dans l'été. Vous pourriez ressembler à Cérès ou Pomone; Mais, à dire la vérité, Vous tenez de plus près à Flore qu'à personne. Tout l'univers fit son devoir, Au moment où vous êtes née. Le soleil s'arrêta pour vous mieux recevoir, Et toute la terre étonnée A trouvé que les jours les plus longs de l'année Sont encor trop courts pour vous voir. $/
En voilà dont la délicatesse demande grâce pour les précédents, et mérite de l'obtenir. Moi, je suis bon; je pardonnerais en leur faveur même aux quatre qui suivent. Ils ont été Ms et envoyés sur une carte à une femme qui avait engagé M. de Choiseul à écrire une satire contre lui:
/$ Pour me déchirer quelque femme, Choiseul, t'a payé sûrement; Et je gagerais sur mon âme Qu'elle t'a payé largement. $/
Mme Le Gendre prétend que vous n'entendrez pas ceux-là. Bonsoir, mon amie. Dites-moi donc que vous m'aimez comme vous me l'avez dit la dernière fois; cela me fait si aise! La chère sœur est toujours malade. C'est bien sûrement la coqueluche qu'elle a prise de son fils.
CIII
Paris, le 20 février 1766.
Vous aimeriez mieux qu'il n'y eût ni France ni enfants? Eh bien! c'est tout juste ce que je leur avais laissé la liberté d'ôter; quoique le plus jeune, caché entre les genoux de la France, pût un jour devenir une prophétie.
Mon amie, quand on compose ou quand on juge un monument religieux, il faut se prêter au système. Si vous étiez un peu conséquente, le premier, où l'on voit une Religion qui arrête la Tendresse conjugale en lui montrant le ciel, perdrait aussi son intérêt et son pathétique. Les anciens, qui savaient que la richesse est l'ennemie du sublime, s'en seraient tenus aux deux oreillers et à la seule figure de l'époux qui se range; car cette figure est vraiment sublime. Pour le sentir, supposez que vous soyez l'épouse, et que vous regardez cet homme qui dort, qui se presse doucement la cuisse et qui vous fait place. Supposez seulement que ce soit ce frère si chéri!
Si vous considérez le second monument en place, cet ange qui annonce le grand jour, tourné vers la porte du temple; cette Justice éternelle, ceinte du serpent qui se mord la queue, ayant sur ses genoux la balance dont elle pèse les actions des hommes et les palmes dont elle couronne le juste, les attributs de la grandeur humaine éclipsée sous ses pieds; vous trouveriez cela beau, parce que cela est vrai, grand et beau. Quand je dis vrai, c'est dans le système.
Le rapport du troisième avec celui de Pigalle est bien léger; d'ailleurs cette Maladie, qui pousse la pierre de son épaule, est terrible. Cet époux, qui ne la voit ni ne l'écoute, marque un bien parfait mépris de la vie; et ces enfants, présentés à l'épouse par la Sagesse, sont tout à fait touchants.
J'aurais bien rendu palpables les deux mots: <i>Apprenez à mourir, apprenez à aimer</i>; mais c'est par un moyen trop simple, trop au-dessus de notre goût pour être adopté; deux spectateurs, un homme debout qui regarderait l'époux avec un étonnement sérieux et pensif; une femme à ses pieds, qui regarderait l'épouse avec une admiration mêlée de douleur et de joie. J'y avais pensé.
Au reste, Cochin m'écrit de ces trois projets, que je lui ai envoyé trois enfants bien forts, bien beaux, bien vigoureux, mais bien difficiles à emmaillotter. Il ajoute que ce ne sera pas lui qui choisira; mais la cour, où il y a beaucoup de flatteurs et peu de gens de goût. Il craint que le mauvais goût, aidé de la flatterie, ne demande que ces figures soit ressemblantes; ce qui rendrait le monument plat et maussade. Je réponds que des ressemblances légères, dont la poésie disposerait à son gré, en donnant à la scène un caractère naturel et vrai, ne la rendrait que plus belle et plus pathétique; que les physionomies changent bien en dix ans, et que, quand elles resteraient ce qu'elles sont à présent, plus les figures seront grandes, nobles et belles, plus la flatterie les retrouvera ressemblantes.
Pour éviter cet écueil des ressemblances, Cochin a demandé qu'en conservant toujours la condition donnée de la réunion future des deux époux, je lui en imaginasse un quatrième où il n'y eût que des figures symboliques. Je l'ai fait, et le voici.
Élevez un mausolée. Placez-y deux urnes, l'une fermée et l'autre ouverte. Asseyez entre ces deux urnes la Justice éternelle qui pose d'une main la couronne et la palme éternelles sur l'urne fermée, et qui tient sur son genou, de l'autre main, la couronne et la palme éternelles dont elle couvrira un jour l'urne ouverte. Voilà ce que les anciens auraient appelé un monument.
Imaginez près de ce monument la Religion debout, foulant aux pieds la Mort et le Temps. La Mort, enveloppée de ses longs draps et la face tournée contre terre; le Temps, dans une attitude contraire, courroucé d'un monument élevé de nos jours à la tendresse conjugale, et le frappant de sa feux qui se met en pièces.
La Religion montre les urnes à la Tendresse conjugale, et lui dit: <i>Là repose sa cendre; là doit un jour reposer la vôtre, et les mêmes honneurs qu'il a reçus vous sont destinés.</i>
La Tendresse conjugale, désolée, a le visage caché dans le sein de la Religion; elle a laissé tomber à ses pieds les deux flambeaux, dont l'un est éteint et l'autre brûle encore. Un bel et grand enfant tout nu, symbole de la famille, s'est saisi d'un de ses bras sur lequel il a la bouche collée.
Voilà celui qui plaît le plus à Cochin. L'idée des urnes lui paraît noble et ingénieuse; cette Mort foulée aux pieds par la Religion, et ce Temps courroucé contre le monument, deux figures parlantes; et ce grand et bel enfant tout nu forme, avec les deux autres figures, un groupe vraiment intéressant. Vous vous doutez bien que la feux brisée lui a tourné la tête.
J'en ai un cinquième; et celui-là, je l'appelle le mien. Peut-être ne sera-t-il pas le vôtre. Je n'en conclurai rien que la diversité de nos goûts. J'aime les impressions fortes, et le tableau que je vais vous décrire fait frémir.
Imaginez un mausolée au haut duquel on arrive par des degrés. Là, je suppose un cénotaphe ou tombeau creux où l'on n'aperçoit que le sommet d'une tête couverte d'un linceul, avec un grand bras nu qui pend au dehors.
La Tendresse conjugale a déjà franchi les premiers degrés et se hâte d'aller saisir ce bras.
La Religion l'arrête, en lui montrant le ciel; tandis qu'un grand enfant tout nu, sur lequel la Tendresse conjugale a tourné tendrement ses regards, la retient par un des pans de son vêtement.
L'enfant a la tête tournée vers le ciel et pousse des cris. À quoi sert, s'il vous plaît, que ces gens-là soufflent dans leurs palais le gladiateur qui expire, Niobé, les enfants de Laocoon percés de traits, et le Laocoon déchiré par des serpents, s'ils en détournent leurs yeux? Pour moi, voilà ce que j'appelle de la sculpture.
Mais il faut dissiper ces images tristes par quelque chose de gai On disputait, il y a quelques jours, sur les vanités dont les hommes sont les plus entêtés. Quelqu'un prétendit qu'il n'y en avait aucune dont l'ivresse fut plus violente que celle de la vanité littéraire. Pour nous le prouver, il nous disait qu'à Rome les cardinaux ont des espions qui viennent leur rapporter tout ce qui se débite sur leur compte. Il faut supposer un de ces cardinaux à son bureau écrivant, et l'espion debout devant lui.
/# LE CARDINAL.
Eh bien! qu'est-ce qu'on dit?
L'ESPION.
Seigneur, on dit... on dit...
LE CARDINAL.
Vous plairait-il d'achever? On dit...?
L'ESPION.
On dit que vous avez un page charmant qui se porte mal, et que c'est de votre faute.
LE CARDINAL, continuant d'écrire.
Cela n'est pas vrai. C'est moi qui suis malade, et c'est de la sienne.
L'ESPION.
On ajoute que le cardinal un tel a voulu vous enlever ce page charmant, et que vous l'avez fait assassiner.
LE CARDINAL, écrivant toujours.
Ce n'est pas du tout pour cela.
L'ESPION.
On parle de votre dernier ouvrage, et l'on assure qu'il est mauvais, et que c'est un autre qui l'a fait
LE CARDINAL, cessant d'écrire et se levant avec fureur.
Eh! pourriez-vous, monsieur le maroufle, me nommer quelques-uns de ces gens-là? #/
Avez-vous jamais entendu parler d'une demoiselle Basse, danseuse d'Opéra? Elle était entretenue et, qui pis est, aimée par un M. Prévôt que vous connaissez. Il se présente un grand parti pour ce jeune homme; de la beauté, de la jeunesse, de l'esprit, des talents: cela ne se refuse pas sans quelque raison secrète. Les parents suivent la conduite de leur fils. Ils découvrent l'intrigue. La mère du jeune homme s'adresse à Mlle Basse, et la conjure de fermer sa porte à son fils et de se joindre à une famille désespérée pour ramener son enfant. Elle le promet; mais pour un moyen qu'elle avait d'éloigner son amant, celui-ci en avait cent de se rapprocher d'elle. Elle finit par se mettre au couvent. Le jeune homme se marie. La mère va trouver Mlle Basse et lui présente un contrat. Mlle Basse le refuse, et dit à Mme Prévôt qu'elle avait plus de fortune qu'il ne lui en fallait pour le parti qu'elle avait résolu de prendre: le lendemain, en effet, elle se fait carmélite.
Nous avons achevé l'histoire de Mlle Basse. Nous prétendons qu'un de ces matins elle sautera par-dessus la clôture, et que Mme Prévôt ira lui porter, dans un grenier, le contrat qu'elle a refusé et qu'elle acceptera.
M. le marquis de Gouffier s'est entêté de Mlle d'Oligny. Il lui a fait faire les propositions les plus folles qu'elle a refusées. Il s'est offert à l'épouser. Mlle d'Oligny a répondu qu'elle serait honteuse d'être sa maîtresse, et qu'il serait honteux d'être son mari. Le marquis, un de ces jours qu'au sortir de la Comédie elle s'en retournait chez elle avec sa mère, renverse la mère par terre, tandis que quatre estafiers, dont il était accompagné, se saisissent de la fille et la jettent dans un fiacre. La mère crie, la fille crie. Le fiacre ne veut pas marcher. La garde vient; on arrête les ravisseurs. L'affaire est jugée à Versailles, et le marquis enfermé.
Êtes-vous encore parmi les tombeaux? Voyez-vous toujours cette tête couverte d'un linceul, et ce grand bras nu qui pend? Tâchons d'effacer de votre imagination les mausolées, en y élevant un autel, et en vous montrant devant cet autel les jeunes époux. J'avais autrefois un ami qui ne manquait pas un mariage. Pour peu que la mariée fut jolie, le gros Bouchant, c'est le nom de l'homme en question, disait, au moment de l'anneau, avec une mine et un ton d'humeur difficiles à rendre: Ah! le bourreau!
Une mademoiselle Fiteau, fille d'un maître des comptes, était promise à un quidam qu'on ne nomme pas. Voilà le contrat passé, et le jour du sacrement venu. Le matin, l'époux futur se ravise. Il trouve qu'il manque trente mille francs à la dot de Mlle Fiteau; il en dit les raisons au père. Le père trouve ces raisons bonnes, et promet les trente mille francs. On conduit les époux à l'autel L'époux, interrogé s'il accepte mademoiselle pour sa femme, répond que oui, à condition que celui-ci se ressouviendra de la promesse qu'il lui a faite. La demoiselle, interrogée ensuite si elle accepte monsieur pour époux, répond: «Non, non non; je ne serai jamais à un homme qui se rappelle, dans ce moment-ci, un sentiment d'intérêt, et qui a l'indécence de le montrer à mon père.»
Le paragraphe qui suit est pour vous.
La santé de la petite sœur n'est guère meilleure: elle avait encore de la fièvre ce soir. Cependant la toux me semble un peu plus moelleuse. Il est survenu depuis trois jours une diarrhée dont j'avais espéré plus de soulagement. Je crains que la poitrine ne s'affaisse, et le médecin le craint apparemment aussi, puisqu'il attend la cessation de la fièvre pour ordonner le lait de chèvre. L'époux est plein d'attentions; je ne ferais pas mieux à sa place. L'enfant est guéri. J'ai passé la soirée avec Vialet. Ah! je voudrais être à côté de vous. Je péris ici de chagrin, d'impatience et d'ennui.
CIV
À Paris, ce 8 septembre 1767.
Vous ne faites rien du tout, tendre amie, de ce que je vous ai demandé. Je voulais un détail circonstancié de votre voyage; vous me l'aviez promis; et vous vous croyez quitte en m'écrivant: «Nous sommes arrivées à deux heures du matin à Châlons. La belle dame a un peu dormi; maman a été tourmentée de sa colique.» Réparez ce laconisme-là, s'il vous plaît. Le jeudi matin, j'allai savoir de Mme de Blacy à quelle heure vous étiez parties; de là au Salon, où j'employai mon temps à louer un peu, à blâmer beaucoup, jusqu'à deux heures que je me rendis chez Mme Le Gendre; elle avait le cœur bien gros de vous savoir évadées sans l'en avoir prévenue, sans lui avoir dit adieu. «On trouve, disait-elle, toujours bien un moment à travers les embarras et les soins d'un départ; on l'aurait bien trouvé autrefois, mais l'on ne m'aime plus.» Je lui répondis qu'à neuf heures du soir, vous ne saviez pas encore si vous auriez des chevaux pour le lendemain, et que rien n'était plus incertain que le moment de votre départ; qu'il pouvait se faire à la minute ou être différé de deux ou trois jours.
Je lui ramenais Mme de Blacy qu'elle avait invitée et qui s'en était excusée. Nous dînâmes; nous dînâmes gaiement; nous passâmes tous ensemble une partie de la soirée: M. de .... y était et nous nous aperçûmes, Mme de Blacy et moi, que le froid instituteur et la mère coquette faisaient bien du chemin en s'en apercevant ou sans s'en apercevoir. Nous nous séparâmes de bonne heure, parce qu'il fallut remettre à son couvent une amie de Mlle Le Gendre. Celle-ci est une jolie enfant et qui a le cœur beaucoup plus tendre qu'on ne l'imagine. En arrivant, je la trouvai qui pleurait de ce qu'on différait trop à aller chercher son amie. La mère l'en grondait, et moi je lui en faisais compliment.
Le lendemain, c'était vendredi, autre séance aux tableaux où il y a quelques belles choses qui perdent à l'examen. Je sortis de là pour aller dîner au restaurateur de la rue des Poulies; on y est bien, mais chèrement traité. L'hôtesse est vraiment une très-belle créature. Beau visage, plutôt grec que romain; beaux yeux, belle bouche, ni trop, ni trop peu d'embonpoint, grande et belle taille, démarche élégante et légère; mais vilains bras et vilaines mains[185].
De là, j'allai passer la soirée chez Van Loo, qu'on avait saigné du bras et qu'on a depuis saigné du pied pour un mal de tête violent dont la cause est une dartre rentrée. Cette grosse bête de Lamotte, son médecin, ne voit pas que tant que la maladie cutanée ne reparaîtra pas, il tirerait à son malade jusqu'à la dernière goutte du sang vicié, qu'il ne le guérirait pas.
J'allai souper rue Neuve-Saint-Augustin où nous parlâmes beaucoup de vous. C'est vraiment un amoureux de toute pièce. Il ne s'accommode pas de l'absence: il est triste, mélancolique, ennuyé et jaloux. Je m'amusai, avec ce sang-froid que j'ai quelquefois, à le désespérer, en mettant les choses au pis aller, et en ne voyant aucun inconvénient à ce que M. d'Estaing mît des conditions à l'avancement des deux frères de la belle dame, parce que chaque chose a son prix. Raphaël nous joua, une heure ou deux, de la harpe et du clavecin, et nous nous souhaitâmes le bonsoir à l'heure accoutumée.
J'allai samedi à Monceaux avec l'ami Naigeon; à neuf heures j'étais chez Mlle Le Gendre. Elle revenait du spectacle; elle était morte de lassitude, et elle tombait de sommeil. Nous nous assènes sur des chaises de paille dans l'antichambre de son fils, où nous n'avions qu'un quart d'heure à passer. Cependant elle dénouait ses rubans; elle détachait ses jupons, et nous y étions encore à une heure et demie du matin. Nous parlâmes beaucoup de M. ... Je lui prédis qu'avant trois mois elle en entendrait une déclaration en forme. «Vous vous trompez.--C'est vous-même.--Il est froid.--Il s'échauffera.--Personne n'est plus réservé.--D'accord; mais voici son histoire: il croira vous estimer seulement, et il vous aimera. Il sera peut-être plus longtemps qu'un autre à démêler la nature de ses sentiments: mais il la démêlera. Il voudra vaincre sa passion; mais il n'y réussira pas. Il la renfermera longtemps; il se taira; il sera triste, mélancolique; il souffrira; mais il s'ennuiera de souffrir. Il jettera des mots que vous n'entendrez point, parce qu'ils ne seront pas clairs. Il en jettera de plus clairs que vous n'entendrez pas davantage; et l'impatience et le moment amèneront une scène je ne sais quelle, peut-être des larmes, peut-être une main prise et dévorée, peut-être une chute aux genoux, et puis des propos troublés, interrompus de votre part, de la sienne.--Le beau roman! Comme votre tête va et arrange!--Mais, si j'avais introduit un pareil personnage dans un roman, et que je lui eusse fait tenir cette conduite, comment le trouveriez-vous?--Vrai--Et pourquoi dans le roman, sinon parce qu'il l'est en nature?--Laissez-moi en repos: vous m'embarrassez.--Mais savez-vous qu'avant cela, peut-être me prendra-t-il pour confident?--Cela ne se peut; mais si cela était, que lui diriez-vous?--Ce que je lui dirais! ce qu'Horace disait à un ami qui était devenu amoureux de son esclave: Il est beau, il est adroit, il a des mœurs, de l'esprit, des connaissances; c'est un enfant parfait de tous points, mais, je vous en préviens, il est un peu fuyard...» Et puis voilà des éclats de rire, la lassitude qui s'oublie, le sommeil qui s'en va, et la nuit qui se passe à causer.
J'oubliais de vous dire qu'au milieu de tout cela je n'ai pas négligé Mme de Blacy; je l'ai vue; je l'ai vue souvent, et nous avons eu des moments tout à fait doux. Nous parlions de maman, et nous parlions de vous; et c'était à qui vous aimerait le mieux et le dirait plus souvent. Votre sœur est une femme dont je fais un cas tout particulier, d'une probité tout à fait rigoureuse, et qui serait à tout moment dans la société, lorsqu'on y parle de vertu et de probité, autorisée à dire: Ce que tous ces gens-là mettent en maxime, moi je le fais.
Le dimanche matin, car c'est là, je crois, que j'en suis, je passai la matinée à rédiger mes observations de peinture. J'allai dîner rue Sainte-Anne, où je m'étais engagé à condition qu'on me renverrait à trois heures et demie, ce qu'on fit. Et me voilà cheminant vers Sainte-Périne de Chaillot, par le plus bel orage.--A pied?--Non: est-ce que je vais à pied?--Et qu'alliez-vous faire à Sainte-Périne de Chaillot?--Voir une femme, cela va sans dire.--Et qu'aviez-vous à faire à cette femme?--Mais, rien.--Et qu'aviez-vous donc à lui dire? C'est l'un ou l'autre, quand ce n'est pas tous les deux.--Lui dire qu'il vaut mieux être bonne mère que bonne amante; que le remords est pire que la douleur, etc., etc. C'est une histoire qui n'aurait point de fin, et qu'il vaut mieux que je vous réserve pour votre retour. Je crois que la Providence a résolu de m'adresser tous les malheureux de ce monde.
De retour de Sainte-Périne, où j'avais travaillé pendant trois heures à élever la tendresse maternelle et ses devoirs sur les ruines de la passion la plus douce, la plus honnête, la plus durable et la plus tendre, je revins passer la soirée avec Mme de Blacy.
Mais à propos, je voudrais bien savoir quel parti vous prendriez s'il fallait quitter un amant, mais le quitter pour toujours, et un amant bien cher, pour aller faire l'éducation de votre fille, prête à sortir du couvent et exposée à tomber en mauvaises mains. L'amant a été de mon avis: il s'est sacrifié. Que vous dirai-je? Je n'aime pas les amants si généreux Je les admire, mais je ne les imiterai jamais. Il me semble que, de toute éternité, la raison fut faite pour être foulée aux pieds par l'amour. Il me semble qu'on aime mal quand on connaît quelques devoirs. Je ne saurais m'empêcher de soupçonner les amants si sages de s'en imposer à eux-mêmes; de croire qu'ils aiment comme au premier moment, parce qu'ils ont le langage du premier moment; je crois que, parce qu'ils disent comme autrefois, ils pensent sentir comme autrefois, et qu'il n'en est rien: parce qu'ils n'ont aucune raison de se plaindre réciproquement l'un de l'autre, ils se persuadent qu'ils sont les mêmes; qu'ils n'ont point changé l'un pour l'autre, parce qu'ils ne voient en eux aucun motif d'inconstance. Cette justice est dans la tête; elle n'est point dans le cœur. La tête dit ce qu'elle veut; le cœur sent comme il lui plaît. Rien n'est plus commun que de prendre sa tête pour son cœur.
Mes amies, mes bonnes amies, je suis le plus heureux de tous les hommes; ma tête me dit que j'ai mille raisons de vous aimer, et mon cœur ne l'en dédit pas. Puisse ce bonheur et ce concert durer toujours! Mais il durera, si dix à douze ans d'expérience suffisent pour me garantir l'avenir.
Le prince, le triste prince est tout étonné que je sois gai. Il ne sait pas que je suis accoutumé à vous perdre pour six mois. Faites donc que la belle dame s'accommode de votre terre et que nous ne nous quittions plus. Mais cette belle dame, comment a-t-elle supporté la route? comment se porte-t-elle? comment en a-t-elle usé avec vous, et vous avec elle? Qu'avez-vous dit? qu'avez-vous fait? Je voudrais bien avoir été à portée d'entendre tout ce que vous avez dit de moi chez M. Duclos, Je voudrais bien être à portée d'entendre tout ce que vous en direz à Isle? Comme j'aurais été, comme je serais transporté de joie! Vous croyez que j'aurais pu tenir dans ce petit coin qui m'aurait recelé? que je ne me serais pas jeté sur maman, que je ne me serais pas jeté sur vous, sur la belle dame, sur Mme Duclos, et que je ne vous aurais pas toutes mangées de caresses? Maman n'est pas bavarde comme vous; elle ne dit qu'un mot, mais son mot est si bien dit, si bien choisi, si doux, qu'il vaut mieux que toutes vos phrases! Chère amie, embrassez-la dix fois, vingt fois, pour moi.
Je la connais, cette maudite colique! J'ai été une fois occupé dans ma vie à la soulager, et cela sur la même route. Vous avez bien fait de m'apprendre en même temps et le mal et la guérison. Rappelez-lui, à cette maman, qu'elle est destinée à nous pleurer tous, et qu'il ne faut pas qu'elle trompe d'un jour notre horoscope.
Comment avez-vous vécu à Isle avec la belle dame? Le prince, à qui vous avez tourné la tête par vos bontés pour elle et pour lui, car c'est ainsi qu'il s'en explique, vous présente son respect. Je suis arrivé hindi au soir chez lui, tout à temps pour y lire une lettre de la belle dame, que je voudrais que vous eussiez; car il m'est impossible de vous rendre la manière honnête, touchante et touchée dont elle parle de vous. Elle écrit fort bien, mais très-bien. C'est que le bon style est dans le cœur; voilà pourquoi tant de femmes disent et écrivent comme des anges, sans avoir appris ni à dire ni à écrire, et pourquoi tant de pédants diront et écriront mal toute leur vie, quoiqu'ils n'aient cessé d'étudier sans apprendre.
Mais, qu'ai-je fait lundi? des descriptions et des critiques de tableaux; je crois un dîner au restaurateur, parce qu'on y sert bien et que l'hôtesse est jolie. Mardi, jour de fête, j'ai rôdé, j'ai promené mon ennui; j'ai vu jouer aux échecs; j'ai été chez Mme Le Gendre que je n'ai point trouvée; elle était allée plaire à la barrière Blanche, à vingt ou trente oisifs. Son mari est de retour; il en était; mais il ne restera pas longtemps, Dieu merci J'ai passé la soirée chez le marquis de Croismare où Damilaville m'a remis votre billet. Je vous réponds ce mercredi matin, et je vais me débarrasser bien vite de deux ou trois importuns, pour courir au Salon où je suis attendu par Damilaville à qui je remettrai cette lettre, afin qu'il la contre-signe. Adieu, mes amies, mes bonnes, mes tendres, mes respectables amies; je vous attends toujours, et, en qualité de poète, je m'adresse de temps en temps au mois de septembre pour l'engager à aller plus vite; mais le mois de septembre ne m'entend pas, et n'en est toujours qu'au 9 et n'en sera demain qu'au 10.
Mademoiselle ... c'est comme le premier jour, et quand nous nous verrons ce sera comme la première fois.
Bonjour, bonjour, bonnes amies. J'ai fait un bel oubli dans ma lettre; mais rappelez-moi dans votre réponse d'y suppléer. Il est question de l'instituteur et de la mère. Cela est trop plaisant. J'avais prédit la déclaration à trois mois; elle se fit dès le lendemain.
CV
Paris, le 19 septembre 1767.
Voyez donc si je pourrai vous continuer mon journal. Mes dernières lignes étaient, je crois, de Monceaux. Bonne aventure du retour. Indiscrétion à laquelle on ne s'attend guère, et qui est pourtant fort naturelle. Nous nous en revenions le soir en cabriolet. Nous étions Bron et moi sur le fond, et devant nous une femme avec laquelle il est bien depuis longtemps, et qui, depuis fort longtemps, est jalouse d'une autre chez laquelle il prétend n'avoir aucune liaison, ne point fréquenter. Nous avions à passer devant la porte de cette femme; nous y arrivons, et voilà tout à coup le cheval qui se détourne du chemin et qui se jette du côté de cette maison. Le cocher lui donne du fouet. L'animal croit qu'il tourne court; il s'arrête, puis il M les mouvements qu'un cheval a coutume de faire lorsqu'il se présente mal et qu'il tâche de se présenter mieux à une entrée de maison. En un mot, on eut toutes les peines à l'empêcher de nous mener où nous n'avions certainement aucun dessein d'aller. La femme dit à son ami, assis à côté de moi: «Vous voyez; votre cheval est plus vrai que vous.» Le reste de notre route se fit en grand silence.
J'allai souper chez le prince, qui me lut encore une lettre de la belle dame. On ne saurait être plus sensible qu'elle l'est à toutes les affabilités que vous avez eues pour elle; il est impossible de s'en expliquer avec plus de chaleur et de vérité. Lui, il en est transporté de joie; et je reçois la récompense de vos bons procédés: il m'embrasse, il me caresse, il ne cesse de me remercier; il me charge de le mettre à vos pieds. C'est le lundi au soir que nous soupâmes ensemble. Depuis, il n'a point entendu parler de son amie, et il est tout soucieux. Moi, je le console en lui disant: «Elle arrive, elle a des visites à faire, à recevoir; peut-être qu'elle est à présent à Metz. Elle est occupée à faire sa cour à M. d'Estaing, et à pousser ses frères dans le service.» Il se lève avec fureur; il crie: « Maudit enragé philosophe, est-ce que vous avez résolu de me rendre fou?» Puis se radoucissant, il ajoute: «Ça, mon ami, plus de ces mauvaises plaisanteries-là; vous me déchirez l'âme de gaieté de cœur.» Le mélancolique ambassadeur de Hollande s'en tient les côtés et rit jusqu'aux larmes; nous traitons ensuite la chose sérieusement.
Nous convenons qu'une femme un peu aimable et un peu leste a cent occasions par mois de nous tromper, sans que nous nous en doutions, et que le plus court, le plus sûr, le plus honnête, est de s'abandonner avec tant de confiance qu'on ait honte de nous trahir. Le prince en convient, mais à condition qu'on lui permettra d'être soupçonneux, jaloux, et qu'on n'en plaisantera pas.
Mardi, depuis sept heures et demie jusqu'à deux ou trois heures, au Salon; ensuite dîner chez la belle restauratrice de la rue des Poulies; un tour de promenade jusqu'à la chute du jour. Sur les huit heures, rue Saine-Anne. Son fils[186] fait des progrès inouïs. M. Digeon vient lui en rendre compte. Elle en est transportée de joie; mais c'est un éclair qui passe, et je les trouve tristes tous deux. Comme ce que je sais de plus est de confidence et non d'observation, il ne m'est pas permis de vous en dire davantage. M. Digeon n'a et n'a jamais eu rien de commun avec Mme de Grandpré. On a fait cette découverte à l'occasion de l'instituteur qu'on se propose de prendre et qu'on ne prend toujours point. Elle lui disait: «Cela devient absolument nécessaire. Je crains que les assiduités que vous avez ici ne rendent soucieuse une personne à laquelle je serais bien fichée de causer la moindre peine.--Je vous entends, madame; je vous jure que cette personne prend le plus grand intérêt au succès de mes soins, et qu'elle n'a aucun droit de les désapprouver.--Mais il peuvent être sus d'une autre.--Cette autre-là les sait, et il y a longtemps qu'elle est la maîtresse de sa conduite, et moi de la mienne. Nous nous disons tout quand nous nous rencontrons, et nous ne nous reprochons plus rien.--Mais le public? J'ai une fille; si l'on vous supposait des vues de son côté, il n'en faudrait pas davantage pour éloigner ceux qui pourraient y prétendre; et si l'on faisait une autre supposition, il y a des gens sensés qui jugent des mœurs de l'enfant par celles de la mère.--Madame, je ne sais point de réponses à cela.» Et moi j'ajoute au récit qu'on me fait de ces conversations: Je ne sais, chère sœur, ce que vous vous proposez; mais ne concevez-vous pas que vous voilà dans la grande intimité; que vous avez autorisé M. Digeon à toucher sans scrupule, avec vous, certaines cordes; et qu'après les questions indiscrètes que vous lui avez faites, il lui est libre de vous entretenir de ce qu'il lui plaira? Elle en convient. «Mais quel remède à cela?--Aucun, si ce n'est, à la première causerie de cette nature, de vous expliquer nettement, mais sans que cela paraisse apprêté, sur les devoirs d'une femme honnête, sur les périls de ces sortes de liaisons, la paix domestique perdue, la considération publique hasardée, le respect de soi-même, et tant d'autres choses que vous peindrez avec force, et qui arrêteront votre homme tout court, au moins pour quelques mois. Je ne sais plus ce que cela deviendra.--Ni moi non plus.--Mais comme il est constant que Nature ne fera pas en votre laveur une exception à la loi générale, que vous favorisiez ou non le penchant de M. Digeon, on s'en apercevra, et voilà votre fils privé du meilleur instituteur qu'il pût avoir, votre porte fermée à M. Digeon, et peut-être l'enfant confiné dans un collège. Arrangez-vous là-dessus.»
Mardi au soir, en rentrant chez moi, j'ai appris, par un billet, que le Baron était à Paris, et par un autre billet de Grimm, qu'il était revenu de la Briche avec un certain baron de Studuitz, qui ne voulait pas s'en retourner à Gotha sans pouvoir dire à sa princesse qu'il m'a vu, tenu, embrassé pour elle, et qu'il ne fallait pas manquer à un pique-nique qu'on avait arrangé pour le lendemain mercredi chez le suisse des Feuillants. Ce billet de Grimm était assaisonné de quelques mots d'humeur qui me blessèrent; que j'allais partout excepté à la Briche; que Mme d'Épinay y avait été seule, et m'avait inutilement espéré; qu'elle n'était récompensée des attentions qu'elle avait pour mon goût et même mes fantaisies que par une exclusion qui l'offensait. Imaginez que je n'ai été au Grandval que pour servir le Baron; à Monceaux que pour la commodité de revenir tous les matins au Salon, et que je ne reste à Paris que pour ce maudit Salon et que pour lui. Le Baron, qui aurait été content de faire ses affaires à Paris, et de me ramener jeudi au Grandval, trompé dans ses espérances, me fait, d'un autre côté, une sortie abominable. L'impatience me prend; et, rendu éloquent par l'injustice de tous ces gens-là, je fois une sortie abominable contre l'amitié; je la peins comme la plus insupportable des tyrannies, comme le supplice de la vie, et je finis par ces mots: «Mes amis, vous que j'appelle mes amis pour la dernière fois, je vous déclare que je n'ai plus d'amis, que je n'en veux point, et que je veux vivre seul, puisque je suis assez malheureusement né pour ne pouvoir faire le bonheur de personne, en m'abandonnant sans réserve à ceux qui me sont chers.» À l'instant, mon âme se serra, je versai un torrent de larmes; et le marquis, qui était à côté de moi, me prit entre ses bras, m'entraîna dans une autre allée des Tuileries où cette scène se passait. En attendant le dîner, il me dit les choses les plus honnêtes, les plus douces et les plus consolantes; versa un peu de baume sur mes blessures, et me ramena à ces amis que j'avais abjurés, résolu à dîner avec eux, car je voulais m'en aller, et un peu apaisé. Ce qui m'avait ulcéré, c'est un mot de Grimm qui me dit que, puisqu'il ne pouvait plus m'écrire sans me dire la vérité, et que la vérité me faisait tant de mal, il ne m'écrirait plus. «Voilà, disais-je au marquis, ces hommes qui se piquent de délicatesse; ils me désespèrent, et, quand je me plains des peines qu'ils me causent, ils y mettent le comble en me disant froidement qu'ils ne m'en donneront plus.» Cependant le dîner fut fort bien; on s'entretint de la petitesse de ceux qui refusent des secours par vanité... On se sépara de bonne heure ... et nous nous embrassâmes tous fort tendrement.
Damilaville voulait m'entraîner chez Mme de Meaux, qui est malade et qui rend le sang par les pieds. J'aimai mieux m'en aller rue Sainte-Anne, et j'y allai. J'y restai peu de temps. Mme Le Gendre se proposait d'aller reprendre Mme de Blacy chez M. de Tressan, et elle me demandait si je pourrais lui donner des chevaux. J'allai le soir souper avec le prince; je lui en demandai, ce qu'il m'accorda. Nous passâmes la soirée, le prince et moi, à disputer sur un principe de peinture: c'est qu'il y avait dans la nature beaucoup de masses et peu de groupes. Vous n'entendez rien à cela; mais il vous suffira de savoir qu'en ayant appelé tous deux aux compositions des grands maîtres, je lui montrai que, dans les compositions du Poussin, où l'on comptait jusqu'à cent, cent vingt figures, il y avait dix, douze, quinze, vingt masses, et à peine deux ou trois groupes; et spécialement dans le <i>Jugement de Salomon</i>, vingt à trente figures, et pas un groupe.
Le reste de la soirée se passa à causer de mariages disproportionnés faits sans le consentement des parents; il me dit à ce sujet quelques mots de M. de Parceval, que vous ne savez peut-être pas et qui vous feront plaisir. Son fils se maria sans son aveu. Le lendemain du mariage, sa bru vint chez lui. Il n'était pas encore levé. Elle se mit à genoux près de son lit, et lui prit une main qu'elle mouillait de ses larmes. M. de Parceval lui dit: «Est-ce que mon fils n'a pas craint d'être déshérité?» Sa bru lui répondit: «Il vous connaît trop pour avoir cette crainte.» Après un moment de silence, M. de Parceval ajouta: «Ma fille, levez-vous; vous m'avez ôté mon fils; j'espère que, dans neuf mois, vous m'en rendrez un autre que vous élèverez si bien qu'il n'osera jamais faire même un bon choix sans votre consentement»; et puis il l'embrassa; mais il ne voulut pas recevoir son fils. Pour l'en rapprocher, on employa la médiation de M. de Saint-Florentin. Au premier mot de M. de Saint-Florentin, le bon Parceval lui dit: «Ah! Monseigneur, combien vous m'auriez épargné de peine si vous eussiez bien voulu y penser plus tôt!»
Toute ma journée du jeudi fut employée à ma négociation de Sainte-Périne[187] qui est moins avancée que jamais; et la nuit du jeudi au vendredi, avec une grande partie du vendredi, à mettre à l'encre, chez moi, les observations que j'avais faites au crayon au Salon. Je dînai en Malle. Je fis jouer du clavecin à l'enfant. Je reçus la visite de Mme Geoffrin, qui me traita comme une bête, et qui conseilla à ma femme d'en faire autant. La première fois, elle vint pour gâter ma fille; cette fois, elle serait venue pour gâter ma femme et lui apprendre à dire des gros mots et à mépriser son mari.
Je ne sais ce que je devins le reste de la journée. J'allai passer quelques instants avec Mme Le Gendre, qui m'apprit que Mme de Blacy était de retour, et qu'elle se servirait des chevaux du prince pour Sceaux, ou pour quelque autre partie de campagne qu'elle avait arrangée avec M. Digeon. Je souris; elle fit tout son possible pour que je laissasse le dîner de Monceaux, et m'entraîner avec elle. Sur mon refus absolu, elle se détermina à engager Mme de Blacy, et puis il lui vint en esprit que peut-être on imaginerait qu'elle redoute un long tête-à-tête; et puis elle ne sut plus ce qu'elle ferait. Le lendemain samedi, elle m'écrivit, à propos d'une petite commission qu'elle avait à me donner, qu'elle avait proposé la partie à Mme de Blacy, et celle-ci l'avait acceptée. La voilà donc, elle et M. Digeon, ses enfants et Mme de Blacy, sur le chemin de Sceaux, et moi sur le chemin de Monceaux, d'où je vous écris, ce matin dimanche, que je retourne à Paris pour dîner avec elle, et de bonne heure, après dîner, pour m'en retourner chez moi et faire mon sac de nuit pour le Grandval où je serai conduit par le marquis Grimm et Damilaville, demain lundi. J'y passerai le reste du mois; ce qui ne m'empêchera pas de recevoir vos lettres, et d'en mettre quelques-unes à la poste de Boissy.
J'ai oublié, dans ce détail de mes journées, beaucoup de choses. Le sort du prince est décidé. J'ai reçu des nouvelles de Russie. Il me vient un buste de l'impératrice. M. Falconet est brouillé avec le général Betzky; mais il est tellement en faveur auprès de l'impératrice, qu'il est plus à redouter pour le ministre que le ministre pour lui. J'ai reçu de lui ce manuscrit sur le sentiment de l'immortalité et le respect de la postérité, que je craignais si fort qu'il ne publiât à Saint-Pétersbourg sans ma participation, et dans ce manuscrit un billet où il ajoute de nouvelles instances à celles que vous savez. Vous ne sauriez croire le souci que cela me cause. La reconnaissance que je dois à cette souveraine, la tendresse que j'ai pour vous me tiraillent d'une façon bien cruelle; mais c'est vous, mon amie, qui l'emporterez toujours. Oui, je puis prendre la masse d'or que j'ai reçue[188] et la jeter aux pieds de l'ambassadeur; mais je ne saurais me séparer de vous. Bonjour, mon amie. Ne me grondez point; ne vous joignez point avec mes amis pour me rendre la vie amère. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Présentez mes tendres respects, mon inviolable attachement à maman. Occupez-vous de sa santé; qu'elle s'occupe de la vôtre. Hâtez-vous de revenir. Les beaux jours qu'il fait! et les belles promenades que nous ferons encore à Meudon, si vous le voulez!
Bonjour, bonjour. J'espère que Damilaville, qui contre-signera cette lettre, m'en remettra une de vous.
Mais n'admirez-vous pas avec moi combien nous jugeons mal des choses, et combien de fois nous sommes trompés dans les avantages que nous leur attachons? J'ai vu ma fortune doublée presque en un moment; j'ai vu la dot de ma fille toute prête, sans prendre sur un revenu assez modique; j'ai vu l'aisance et le repos de ma vie assurés; je m'en suis réjoui; vous vous en êtes réjouies avec moi; eh bien! jusqu'à présent, qu'est-ce que cela m'a rendu? qu'est-ce qu'il y a eu de réel dans tout cela? Ce don d'une impératrice m'a contraint à un emprunt. Cet emprunt a diminué mon petit revenu; le nouvel emploi de mon argent, dont le fonds s'est trouvé diminué par la rente que j'en avais touchée d'avance, a occasionné un nouvel emprunt; et de virement de parties en virement de parties, à la longue le fonds se réduirait à rien sans avoir été un moment plus riche et sans avoir rien dissipé. En vérité, cela est trop plaisant; mais ce qui ne l'est pas, c'est que, si je ne veux pas être ingrat envers ma bienfaitrice, me voilà presque forcé à un voyage de sept à huit cents lieues; c'est que si je ne fois pas ce voyage je serai mal avec moi-même, mal avec elle, peut-être. Toutes ces idées font mon supplice. Revenez donc; hâtez-vous devons montrer, afin que j'oublie près de vous tous ces devoirs et toutes ces peines. Falconet, à qui M. de La Rivière a remis ma lettre, m'a écrit qu'elle est tout à fait du ton de celles qu'on envoie du coin de la rue Taranne dans la rue d'Anjou, et que, malgré cela, il a déjà été tenté cent fois de l'envoyer à l'impératrice. Il y succombera; c'est moi qui vous le promets. Eh bien! qu'y verra l'impératrice? Que j'aime, que j'aime à la folie; que tous les dons ne sont rien pour moi, au prix du bonheur de celle que j'aime. Elle y verra que ce qui m'arrête c'est ce qui a fait faire de tout temps aux hommes les grandes actions, les grands crimes, les petites et les grandes folies; et que quand on est amoureux, on est tout ce qu'il y a de bien et de mal. Si elle lit et pense bien, elle ne dira pas: Il est ingrat; mais elle dira: Il est amoureux. Je vous réponds qu'elle a déjà ma lettre, et qu'elle m'excuse; j'aime du moins à le penser, cela me tranquillise. Mais revenez; quand je vous verrai, tout sera bien, ou je ne me soucierai plus que tout soit mal. Je me souviens d'avoir dit autrefois d'un certain homme qu'il n'avait pas plus de morale qu'il n'y en avait dans la tête d'un brochet. J'ai changé de comparaison; je dis à présent: dans le cœur d'un amant. Celui qui est amant n'est que cela. Tant pis pour la probité et pour la vertu, si l'amour s'y oppose. Ce n'est pas qu'on voulût faire une action vile ou basse par amour. On ne volerait pas un écu; mais on brûlerait, on tuerait, on se tuerait soi-même.
Bonjour, bonjour. Ils m'avaient promis de m'éveiller de bonne heure, et de me déposer à Paris sur les neuf heures du matin; ils sont partis sans moi Leur projet est de me retenir ici à dîner, et j'ai bien peur qu'ils n'y réussissent. Cela supposé, j'arriverai tard à Paris; rien ne m'empêchera de voir Mme de Blacy: il faut absolument que nous conférions sur son fils. Peut-être aura-t-elle vu celui qui lui a remis les lettres pitoyables qu'elle en a reçues! Il est important qu'avant de m'adresser à M. Dubucq, je sache s'il est innocent ou coupable: cela change de ton.
Est-ce que vous ne m'apprendrez pas dans votre première lettre le jour de votre retour?
Bonjour, encore une fois. Si vous ne m'aimez pas bien, prenez garde à ce qui en arrivera: le prince fait ses paquets.
CVI
Au Grandval, le 24 septembre 1767.
Ah! voilà ce qui s'appelle une lettre, cela. Une fois en votre vie, vous aurez du moins causé cinq ou six pages de suite avec moi! Je ne sais pourquoi je ne passe pas mes journées à vous écrire. J'ai tant de plaisir à vous lire! Je vois, par le silence que vous gardez sur plusieurs questions que je me souviens très-bien de vous avoir faites, qu'il y a deux ou trois de mes lettres sur le chemin d'Isle. Tant mieux, car elles sont fort longues et de la plus mauvaise écriture; tandis que vous vous userez les yeux à les déchiffrer, vous n'en désirerez pas d'autres et, vous ne songerez pas à me gronder. Tendre amie, je vous en prie, ne me grondez donc plus; vous ne sauriez croire le mal que cela me fait. Ne voyez-vous pas que les importuns, mes amis, mes affaires, celles des autres ne me laissent presque pas le temps d'être seul avec vous? Pour un maudit opéra dont M. Digeon a besoin, il faut que l'impatience de la chère sœur m'ait appelé dix fois de la rue Taranne au coin de la rue Clos-Georgeot, d'où il est impossible de se retirer, quand on y est. Notre dernière conversation, que je vous ai rendue mot pour mot, avait été précédée d'une autre qui n'était pas de la même couleur, mais qui n'en était pas moins bonne. Il s'agissait de savoir jusqu'où il était permis aux beaux-arts d'exagérer dans l'imitation de la belle nature. Cela me donna occasion de fixer les nuances délicates qui distinguent le chimérique du possible, le possible du merveilleux, le merveilleux de la nature embellie, la nature embellie de la nature commune. Comme, maman et vous, les choses sérieuses ne vous déplaisent pas, je n'aurais pas été lâché que vous m'eussiez entendu. La chère sœur me parut très-contente; mais je ne puis plus guère compter sur son jugement; je lui suis trop nécessaire pour ne pas la trouver indulgente. Je suis le dépositaire de tous les sentiments qu'elle croit dans son cœur, et qui ne sont que des idées de sa tête. Je vous proteste, mon amie, que cette femme-là ne sent rien, mais rien du tout; que M. de .... sera dupe aussi bien qu'elle-même de son ramage, qui est à la vérité charmant. L'illusion qu'elle se fait cessera avec le besoin de l'homme. Je lui envoyai, il y a quelque temps, un jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans qui m'avait été adressé par le marquis de ... Il n'est ni très-bien ni très-mal de figure; il a le ton et le propos de sa physionomie qui est tout à fait douce. Des vers très-agréables et très-passionnés de sa façon ne laissent aucun doute qu'il ne sache sa langue. Il a professé plusieurs années les humanités en province; il sait les mathématiques, la géographie, l'histoire et la musique assez bien pour faire sa partie dans un concert. Ajoutez à cela que sa position étroite et pressée ne l'aurait pas rendu difficile sur les conditions; mais M. Digeon insiste sur le prêtre. J'ai fait observer que, décent ou indécent, ce personnage ne nous convenait guère. Il en est persuadé; malgré cela, nous aurons le prêtre si nous nous déterminons à prendre quelqu'un. Sa petite assiste quelquefois à nos conversations; il m'a semblé qu'elle sentait à merveille les bonnes choses. À tout moment j'oublie sa présence, et il m'échappe des folies qui font piétiner sa mère. Il s'agissait, je ne sais quand, du mariage, que je traitais comme vous savez. Je disais que c'était un vœu tout aussi insensé que les autres, à cette unique différence près que par les autres on s'engageait à tenir tout son corps enfermé dans une grande cellule, et que par celui-ci on ne s'engageait qu'à en tenir une partie enfermée dans une petite.
J'étais fait la semaine passée pour me quereller avec tous mes amis. J'avais prié Naigeon, qui a été dessinateur, peintre, sculpteur, avant que d'être philosophe, d'aller quelquefois au Salon pour moi, et il me l'avait promis. Cependant il n'en avait rien fait. Sa conscience lui reprochait un peu son manque de parole. Il m'en parla. Je lui dis qu'il pouvait être tranquille, qu'il ne s'agissait pas d'un devoir, mais d'un service; qu'il fallait remplir ses devoirs, mais qu'on rendait service à qui l'on voulait; qu'au reste, cette petite négligence de sa part m'apprendrait que j'aimais une fois plus mes amis que je n'en étais aimé; que, depuis dix ans, j'avais donné à Grimm plus de mois que je ne lui demandais de quarts d'heure. Ce petit sermon assez sec a fait effet, et l'on vient de me remettre, avec votre lettre, un billet de lui qui me servira.
J'étais à Monceaux lundi matin, et j'espérais m'en revenir dîner chez moi ou chez Mme Le Gendre où j'étais invité. Il n'en fut rien; on me laissa dormir, on partit, et j'employai toute ma matinée à écrire une énorme lettre que vous recevrez. Je me trompe de jour: c'est le dimanche que j'ai passé tout entier à Monceaux malgré moi. J'engageai M. Bron, l'après-midi, dans un piquet à écrire qui fut très-malheureux, ce qui lui donna une humeur qui s'exhalait en plaisanteries amères que j'eus toute la peine du monde à digérer. Les beaux joueurs sont donc bien rares!
Quelle est la raison pour laquelle des gens généreux, même dissipateurs, qui jettent sans façon un fouis par la fenêtre, ne peuvent pas se résoudre à perdre un écu au jeu? Est-ce vanité, amour-propre blessé de la plus mince de toutes les supériorités? Je ne le crois pas: car ces gens-là confessent leur infériorité, et la confessent sans peine, et dans des choses de toute autre importance. Puisque vous voulez que je vous dise tout, je vous dis bien des bagatelles.
Le dimanche au soir je revins à Paris de bonne heure, dans la même voiture, avec une file qui me soutint très-sérieusement qu'aujourd'hui les passions sérieuses étaient tout à fait ridicules; qu'on ne se promettait plus que du plaisir qui se trouvait ou ne se trouvait pas; que cela durait ou ne durait pas; qu'on s'épargnait ainsi tous les feux serments du temps passé. J'osai lui dire que j'étais encore de ce temps-là. «Tant pis pour vous, me répondit-elle, on vous trompe, ou vous trompez; l'un ne vaut pas mieux que l'autre.» Ces propos me confirmèrent ce que l'on m'avait dit: c'est que cette fille, qui a du sens, de l'esprit, des connaissances, ne s'était jamais attachée à personne. En a-t-elle été plus ou moins heureuse? C'est à vous à m'apprendre cela.
Tout en suivant ce propos, je la déposai chez elle, et je courus chez moi préparer mon sac de nuit pour le lendemain. J'étais attendu au Grandval, Grimm, Damilaville, le marquis de Croismare et un baron allemand de la cour de Gotha[189] m'y accompagnèrent. Grimm prit un fiacre qui le conduisit jusqu'à Bonneuil, d'où il acheva son voyage à pied... C'est donc le Grandval que j'habite à présent, et qui me gardera jusqu'à la fin du mois. Nos journées ici se ressemblent toutes; nous nous levons de bon matin; nous déjeunons gaiement; nous travaillons, nous dînons ferme et longtemps; nous digérons en plaisantant sur de grands canapés. Nous faisons deux ou trois tours de passe-dix ruineux; nous prenons nos bâtons, et nous tentons des promenades immenses. De retour, nous nous mettons en bonnet de nuit. Kohaut et la Baronne prennent leur luth; nous prenons des cartes; le souper sonne; nous soupons, car il faut souper sous peine de déplaire à la maîtresse de la maison. Après souper, nous causons, et cette causerie nous mène quelquefois fort loin. Nous nous couchons dans des lits si bons qu'on n'y saurait dormir, et le lendemain nous recommençons.
Je me hâte d'expédier le reste des manuscrits de M. de .... pour me mettre à la besogne de Grimm, dont j'ai apporté tous les matériaux.
La Baronne est fort gaie. Mme d'Aine est plus folle que jamais. Nous avons eu ici son fils et sa bru. Un matin, j'entends de grands éclats de rire dans l'appartement de la belle-mère. On l'habillait. La Baronne et le Baron y étaient. J'y allai «Vous venez tout à propos, me dit Mme d'Aine.--À quoi, madame, puis-je vous être bon?--À prendre la mesure de mon derrière; et puis vous en irez faire autant chez ma bru; et quand vous serez bien assuré que le mien n'y fait œuvre, vous direz à M. le Baron, mon gendre que voilà, qu'il est un sot.» Vous penserez que tout cela est fort plat; mais vous ferez bien mieux de penser que cela est innocent, que cela est gai, que nous sommes à la campagne, et que tout ce qui amuse et fait rire est fort bon.
La querelle de nos deux voisins est restée indécise.
J'ai encore huitaine à passer ici. Priez Dieu que je ne meure pas d'indigestion. On nous apporte tous les jours de Champigny les plus furieuses et les plus perfides anguilles, et puis des petits melons d'Astracan, puis de la sauerkraut, et puis des perdrix aux choux, et puis des perdreaux à la crapaudine, et puis des baba, et puis des pâtés, et puis des tourtes, et puis douze estomacs qu'il fendrait avoir, et puis un estomac où il faut mettre comme pour douze. Heureusement on boit en proportion, et tout passe.
J'ai pensé acheter hier un cheval dix écus. Il est vrai qu'il est perdu, et que peut-être il est mort. C'est celui du docteur Gem. Vous n'avez pas encore entendu nommer celui-ci C'est un bon homme; un fanatique froid. Il part pour l'Angleterre; il confie son cheval à M. Bergier. Connaissez-vous celui-ci? M. Bergier le prête à un autre, celui-ci à un troisième, ce troisième à un quatrième; et il y a bientôt un mois que le docteur court après son cheval. Kohaut nous quitte demain: j'en suis fâché, et la Baronne aussi, et lui plus que tous les deux. À propos, il faut que je vous dise un excellent procédé de notre incompréhensible Baron. Pour faire comme tout le monde, Kohaut joue au passe-dix; il n'y est pas heureux. Le Baron s'aperçoit un jour qu'il était chagrin d'une perte assez considérable qu'il avait faite: il va le matin dans sa chambre; il soupçonne que les affaires de Kohaut sont embarrassées, et il ne se trompait pas. Il s'assied; il le questionne; il le gronde de son silence déplacé; il le remercie on ne peut plus honnêtement des soins qu'il donne à sa femme, et le force d'accepter cinquante louis. Cela est fort bien, dites-vous. Mais ce n'est pas tout. Le lendemain il pense que peut-être cette somme ne suffira pas à Kohaut pour l'arranger tout à fait, et il lui en fait accepter cinquante autres, avec des excuses réitérées de ne s'en être pas avisé plus tôt. C'est Kohaut qui est venu me raconter la chose toute fraîche.
On nous a envoyé de Paris une bibliothèque nouvelle autrichienne: c'est l'<i>Esprit du clergé</i>[190], <i>les Prêtres démasqués</i>[191], <i>le Militaire philosophe</i>[192], l'<i>Imposture sacerdotale</i>[193], des <i>Doutes sur la religion</i>[194], <i>la Théologie portative.</i>[195] Je n'ai lu que ce dernier. C'est un assez bon nombre de bonnes plaisanteries noyées dans un beaucoup plus grand nombre de mauvaises. Voilà, mesdames, de la pâture qui vous attend à votre retour. Je ne sais ce que deviendra cette pauvre Église de Jésus-Christ, ni la prophétie qui dit que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle. Il serait bien plaisant qu'on élevât des temples chrétiens à Tunis ou Alger, lorsqu'ils tomberont en ruine à Paris. Ainsi soit-il, pourvu qu'on ne vienne pas nous couper le prépuce lorsque les musulmans se feront baptiser; j'aime encore mieux le baptême que la circoncision: cela fait moins de mal.
Tout à travers la besogne de M. de ...., j'ai clandestinement entamé la mienne; Grimm est ruiné, si cela continue. Le seul tableau de Doyen m'a fourni quinze à seize pages.
Tout cela est fort bon; mais maman s'impatiente de ne pas trouver jusqu'ici un mot de réponse à votre lettre. Mademoiselle, cette lettre est charmante. Combien je vous en aimerais, si je pouvais vous aimer davantage! mais de grâce tâchez donc de vous rassurer. Est-ce qu'il ne serait pas plus agréable pour vous de me croire paresseux, négligent, occupé, que malade ou mort? Est-ce que je ne vous ai pas dit cent fois que j'étais éternel? est-ce que jusqu'à présent ce n'est pas vrai? N'allez pas prendre cela pour un mensonge officieux: c'est la pure vérité. J'ai bien ouï dire qu'on mourait; mais je n'en crois rien.
Je vous remercie du détail de votre voyage. Vous êtes arrivées deux heures plus tard à Châlons que nous n'avions calculé, le prince et moi, et vous frappiez à la porte de M. le directeur, endormi à côté d'une femme qui entendrait un autre éveillé, lorsque nous buvions encore à votre santé.
Point d'oraison de saint Julien[196]; je ne l'aime pas; d'ailleurs ce saint n'exauce peut-être que les hommes.
Eh bien! vous ayez donc passé le vendredi et le samedi à chanter et danser? N'avais-je pas bien raison de dire au prince que nous serions des sots de nous affliger? Je savais par cœur toutes les honnêtetés qui vous attendaient chez M. Duclos. Ne me parlez pas de votre petit amoureux bigot. Le premier bec féminin qui se présente lui tourne la tête; et je ne jurerais pas que, tout en soupirant pour Mlle Gargau, il n'eût lorgné fort tendrement la belle Mlle d'Ornay. Pour moi, qui suis au plus attentif sur mes pensées, mes paroles et mes actions, qui aime avec une précision, un scrupule, une pureté vraiment angéliques, qui ne permettrais pas à un de mes soupirs, à un de mes regards de s'égarer; à qui Céladon a légué sa féalité et sa conscience, legs que j'ai encore amélioré par des raffinements dont aucun mystique, soit en amour, soit en religion, ne s'est jamais avisé; jugez combien j'ai dédaigné la tendresse courante! Je suis un vrai janséniste, et pis encore; et quoique Mme d'Aine la jeune soit faite au tour, qu'elle ait les plus jolis petits pieds du monde, des yeux très-émerillonnés, très-fripons, même en présence de son mari, deux petits tétons qu'elle montre tant qu'elle peut; sur mon Dieu, je ne les ai pas vus. Je serai placé tout au moins au deuxième ciel du paradis des amants, parmi les vierges où j'espère vous trouver, et cela pour cause que vous savez. Je ne sais ce que le voyage fera à la santé de la belle dame; mais le prince espère beaucoup de influence momentanée de votre société sur elle. Il voudrait bien la revoir débarrassée de quelques minuties d'esprit qui font son supplice. Cette femme a tant vu de coquins et de coquines qu'elle ne croit point à la probité. N'allez pas charger maman de la convertir là-dessus.
J'aime la malice que M. et Mme Duclos et M. Évrard vous ont faite. Elle est jolie, et je vous pardonne votre gaieté. Il faut bien faire les honneurs de chez soi. Je dirai cette raison à mon désolé <i>partner</i>, mais je crains bien qu'il ne la goûte pas; il rêve, il soupire, il s'ennuie, il pleure. Je voudrais bien en faire autant, car cela est fort beau; mais lorsque je viens à le regarder, je ne saurais m'empêcher de rire. Cependant je suis sûr que j'aime mieux que lui: car moi je n'ai pas fait vingt-huit lieues pour aller voir une jolie femme, et je n'ai point de remords; mais chut sur ce voyage! Elle a fait, dans sa dernière lettre au prince, un éloge charmant de maman; du soin qu'elle a de ses vassaux, de l'attachement qu'ils ont pour elle, des secours qu'ils viennent chercher au château, de la manière dont ils sont accordés. Sa lettre est fort belle; mais cet endroit est ce qu'il y a de mieux. Je suis sûr qu'elle s'est plu à l'écrire. Elle était bien faite pour être touchée de toutes vos attentions. Plus elle est ombrageuse sur les procédés, plus elle y est sensible. Elle les sent d'autant mieux qu'il est plus facile d'y manquer. Il faut continuellement se souvenir et oublier son premier état. J'ai pourtant osé lui dire plus d'une fois que la meilleure façon d'en user avec elle était la plus ordinaire et la plus commune. Elle n'en est pas encore tout à fait à saisir cela.
Je ne sais pas ce que le prince se propose; mais il est à la campagne; j'y suis de mon côté, et il a son <i>Fontainebleau</i>, comme je vous ai dit: ses fonctions politiques sont finies. Il n'en paraît point fâché; mais j'ai peur qu'il ne fasse de nécessité vertu. Il attend les ordres de sa cour. Il ne sait ce qu'il deviendra: ce qui donne le change à son vrai souci, c'est celui de savoir quel parti prendra la belle dame, au cas qu'il s'éloigne. Entre nous, elle a l'estime la plus vraie pour lui; elle le ménage autant et plus peut-être que si elle avait de la passion, mais elle n'en a point. Et puis Paris, et puis la santé, et puis cent autres considérations réelles, chimériques, bonnes, mauvaises. Qui de vous, mesdames, aimerait assez pour suivre son amant à Pétersbourg? J'ai vu des femmes, et des femmes bien aimantes, bien éprises, qu'on dépitait à faire passer d'un fauteuil sur un autre. Ces circonstances, qui nous mettent dans le cas d'apprécier nos sentiments, sont toujours très-fâcheuses. C'est un grand malheur que d'apprendre qu'on aime moins qu'on ne croyait.
Le prince est la simplicité même. Personne n'a jamais eu moins que lui la morgue de son état et de sa naissance. Il croit d'instinct à l'égalité des conditions, ce qui vaut mieux que d'y croire de réflexion. Il n'a jamais connu que son premier titre, celui d'homme. Au sortir de chez le prince des Deux-Ponts, où nous avions dîné, il me dit: «C'est un bon homme; mais il passe le premier.» Il ne connaît que par la façade la distribution d'un château et d'une chaumière. Ses mœurs sont aussi unies que son vêtement. Je ne lui ai jamais entendu dire ni une chose mal pensée ni une chose mal sentie; il est plein de sens et de raison. Il n'y aura occupation qui tienne, je ferai ce qui vous conviendra. Cependant, mon amie, considérez que je suis surchargé de travail. Grimm n'a qu'un cri après moi; il prétend que mon délai d'il y a deux ans l'a si bien dérangé qu'il n'en est pas encore remis. Je serais d'autant plus fâché de lui manquer en ce moment, que nous venons d'avoir un petit démêlé. Cependant je verrai le prince.
Vous avez, dans ma précédente lettre, la suite des amours de l'instituteur. L'un a parlé, mais l'autre a fait la sourde oreille. Il faut qu'il se soit passé quelque chose de grave dans la partie de Sceaux; car j'ai trouvé de la réserve. Cela viendra dans un autre temps; on sera bien aussi pressé de dire que moi d'entendre. Ce qui me fait enrager, c'est que cette femme croit sentir et ne sent rien; qu'elle prend de l'intérêt pour de l'amour, et qu'elle sera certainement la dupe cette fois-ci de sa coquetterie.
Si je vais à Isle, certainement il faudra que vous m'appreniez ma leçon; car je suis ou ne saurait plus étranger à faire valoir une terre; mais il ne s'agit pas de savoir si je puis être utile ou non; il suffit que vous le croyiez.
Vraiment non je ne voudrais pas que votre peine fût perdue! Je ferais du chemin pour le seul plaisir d'embellir une fois votre cellule. Tenez-moi donc pour arrivé, si les affaires du prince ne s'opposent à rien. Mais mon Salon? N'importe. Maman, vous me désirez, et vos désirs sont des ordres et des ordres bien doux.
Mme de Blacy, qui n'est pas des plus fines, à ce que je crois, ou qui l'est beaucoup, y avait vu tout aussi clair que vous. Ce n'est donc pas assez de vous aimer; il faut vous le dire; eh bien! je vous le dis. Entendez-vous? je vous aime, je vous aime, je vous aime de tout mon cœur, et je n'aimerai jamais que vous. Bonsoir, mon amie.
CVII
Au Grandval, le 28 septembre 1767.
Je suis toujours au Grandval Damilaville s'était engagé à venir me reprendre aujourd'hui lundi; mais n'ayant pu former une carrossée, c'est partie remise à mercredi Mercredi donc je serai à Paris, où vous pourriez bien être arrivée avant moi. Je ne vous dirai pas un mot de la vie que nous menons ici Un peu de travail le matin, une partie de billard, ou un peu de causerie au coin du feu en attendant le dîner; un dîner qui ne finit point, et des promenades qui m'auraient conduit à Isle et par-delà, si, depuis huit à neuf jours que je suis ici, elles avaient été mises l'une au bout de l'autre. Nous avons aujourd'hui visité la maison et les jardins de M. d'Ormesson d'Amboile. Il a dépensé des sommes immenses pour se faire la plus triste et la plus maussade demeure qu'il y ait à vingt lieues à la ronde. Imaginez un château gothique enfoncé dans des fossés, et masqué de tous côtés par des hauteurs; des terrasses sans vues; des allées sans ombre; partout l'image du chaos. Si jamais je rencontre cet homme ou son intendant, je ne pourrai jamais m'empêcher de le ruiner par un projet qui embellirait certainement cette demeure, mais qui ne coûterait pas moins de sept à huit cent mille francs. Il y a en face du château une petite montagne, au-dessous de cette montagne, une plaine et des eaux tant qu'on en veut. Mon conseil ruineux serait donc de ramasser ces eaux, de les amener au haut de la montagne et d'en former une cascade comme vous en avez vu une à Brunoy. Ces eaux seraient reçues au pied de la montagne dans un beau canal qu'il semble qu'on ait creusé tout exprès pour elles.
Le Baron, qui met de la morale a tout, jure qu'il ne me pardonnerait de sa vie, si cette cascade se taisait; à moins que je ne prisse les enfants de M. d'Ormesson, et que je ne les noyasse tous deux dans le canal. Après ces énormes promenades dont nous tronçons la longueur par une variété de conversations politiques, littéraires et métaphysiques, nous nous mettons à notre aise; nous commençons un piquet à écrire que nous finissons après souper; et puis, le bougeoir à la main, chacun reprend le chemin de son dortoir. Je ne saurais vous dire combien cette vie innocente, tranquille et saine m'accommode! Aujourd'hui, comme nous rentrions à la maison, nous avons trouvé Kohaut; il était parti de Paris dans un fiacre qui l'avait conduit à Charenton. De Charenton, il avait achevé son voyage à pied. Il était arrivé à six heures et demie. Il montera le luth de la Baronne; il lui donnera leçon et à ses enfants; il soupera avec nous, et demain il partira pour l'Isle-Adam.
Il a pris à la porte du Baron une lettre de Mme Le Gendre, toute pleine de coquetterie, mais de coquetterie perdue. Si j'avais eu à donner dans ces filets-là, il y a longtemps que ce serait une affaire faite. Je vous proteste, tendre amie, qu'elle aurait mille fois plus d'attraits, plus d'esprit, plus de grâces et plus d'art, qu'il n'en serait pas davantage. Vous ne sauriez croire combien on a l'âme honnête quand on a cinquante ans, et avec quel courage on se refuse au plaisir qu'on n'est plus en état de goûter! Quand une jeune femme serait disposée à m'entendre, puis-je ignorer combien j'aurais peu de chose à lui dire? Si vous ne comptez pas trop sur la fidélité des hommes, comptez beaucoup sur leur faiblesse. Je vous rapporterai mes deux pattes entières et sans le moindre bout de lacet qui traîne après elles. Je ne sais ce qu'on pense, rue Saint-Thomas-du-Louvre, de mes visites nocturnes; mais il est certain que j'aime Mme de Blacy à la folie; et que si elle se l'est bien mis dans la tête eh bien?... Eh bien! elle ne serait pas plus dangereuse pour moi qu'une autre. C'est toujours la même honte de porter ses grenouilles ailleurs qu'où l'on a bien voulu s'en contenter. Ce motif n'est pas bien relevé, mais j'ai peur qu'il ne soit vrai Nous ne valons pas mieux que cela. Voilà pourquoi, le matin, après un sommeil tranquille, une digestion bien douce, je me sens un peu moins de scrupule qu'en tout autre moment de la journée: il y a comme cela des moments critiques pour la vertu; heureusement ils sont courts. Ah! nous sommes tous bien sages quand nous n'avons plus le moyen d'être fous. Nous sommes pleins de respect pour les femmes, quand il n'y en a plus qu'une au monde à qui nous puissions nous montrer décemment. Il ne tiendrait qu'à moi de penser autrement; car j'ai, sans vanité, quelques aventures par-devers moi dont un autre se ferait un honneur infini. Mais, avant que de m'élever un trophée, il faudrait que j'épluchasse bien tout cela. J'aurais cent questions à me faire comme celle-ci, par exemple: Mais vous plaisait-elle beaucoup? Étiez-vous bien sûr de sa santé? N'y avait-il dans votre refus aucun principe d'économie? Ne craigniez-vous point qu'on n'exigeât de vous plus que vous n'aviez en caisse? N'avez-vous pas mieux aimé laisser une haute opinion de vous que d'être bien aise un moment? Le proverbe <i>belle montre et peu de rapport</i> ne vous aurait-il pas vaguement passé dans l'esprit? N'auriez-vous point rougi que l'effet répondît si peu à la promesse, et préféré l'honneur au plaisir? Ah! ma bonne amie! quand on s'avise de mettre au creuset les actions les plus héroïques des hommes, on ne sait jamais comment elles en sortiront; tel s'estime beaucoup de ce qu'il a fait, qui en rabattrait beaucoup s'il s'occupait sérieusement à en démêler la raison. Ôtez à l'une de vos sœurs sa sagesse; donnez à l'autre un peu de bonne foi, et puis nous verrons après ce qu'il en arrivera. Je ne refuse pas de me louer moi-même; mais ce ne sera qu'après avoir passé cinq ou six fois par l'épreuve de Robert d'Arbrissel [197]. Comme il ne faut perdre aucune occasion de se connaître, si celle-ci se présente je ne la manquerai pas. Combien je serai fier le lendemain, à condition toutefois que je ne regretterai pas le lendemain de m'en être si bien ou si mal tiré; car le remords d'une bonne action en affaiblit beaucoup le mérite. Et vous croyez que je dormirais profondément entre deux jeunes Sunamites? et vous croyez que si cela m'était arrivé, je n'en serais pas un peu fâché? J'ai bien de la peine à avoir si bonne opinion de moi. Je vaux peut-être beaucoup plus que je ne crois. C'est peut-être affaire de modestie de ma part. Tout cela se découvrira quelque jour; mais il ne faut pas que ce jour-là soit bien loin. En attendant, je vous aime de tout mon cœur. Je n'aime que vous, et je serais au désespoir d'imaginer que je pusse en aimer une autre. Ceci n'est point une plaisanterie. En vérité, bonne amie, vous êtes jalouse, et je n'aurais qu'à continuer sur ce ton pour vous tourmenter. Est-il possible qu'après douze ans d'attachement vous ne me connaissiez pas encore? J'embrasserai rue Sainte-Anne, tout à côté de la bouche; c'est mon usage; et rue Saint-Thomas-du-Louvre où l'on me présentera.
Si <i>j'ai pris du goût pour le restaurateur!</i> vraiment oui: un goût infini. On y sert bien, un peu chèrement, mais à l'heure que l'on veut. La belle hôtesse ne vient jamais causer avec ses pratiques; elle est trop honnête et trop décente pour cela; mais ses pratiques vont causer avec elle tant qu'il leur plaît; et elle répond fort bien. On mange seul Chacun a son petit cabinet où son attention se promène: elle vient voir par elle-même s'il ne vous manque rien; cela est à merveille, et il me semble que tout le monde s'en loue.
Van Loo ne va pas mieux. Mme Van Loo et Mme Berger sont certainement très-sensibles à votre souvenir. N'auriez-vous rien à faire dire à Mlle Vernet? j'aime beaucoup les commissions pour elle. J'indiquerai votre Esculape, qui ne sera pas fort habile s'il ne s'y entend pas mieux que Lamotte.
Oh! pour le prince Galitzin, point de miséricorde: chacun a sa bête, et les jaloux sont la mienne. Je suis bien fâché que la belle dame ne vous ait point écrit: vous en auriez reçu une jolie lettre. Mais je vois ce que c'est; vous lui avez fait peur.
Si <i>je retournerai à Sainte-Périne!</i> je le crois bien. Vous en voulez trop savoir, et vous ne répondez point aux questions qu'on vous fait. Il faut aller à sa fille ou rester à son amant. Voilà le point. Lequel des deux feriez-vous?
Le prince ira-t-il, n'ira-t-il point au-devant d'elle? c'est ce que j'ignore; c'est ce qu'il ignore lui-même. Il attend d'un jour à l'autre des dépêches qui doivent disposer de lui Je suis sûr que mon absence le soucie beaucoup. Il m'a encore envoyé une lettre de sa cour à répondre. J'ai peur que ces Russes ne soient un peu vilains. J'en excepte l'impératrice, comme vous pensez bien; il n'y a qu'une voix sur son compte. Aurait-elle à elle toute seule ce qu'il y a de lumières et de grandeur d'âme dans tout son empire? Si cela est, que je la plains! Elle méritait certainement de commander une meilleure nation. Il est minuit. Je tombe aussi de sommeil; mais il faut que Kohaut emporte demain cette lettre, et je ne la clorai pas sans vous avoir embrassées toutes deux, maman d'abord, et vous après; sans vous avoir assurées qu'un des sentiments que j'ai le plus de plaisir à trouver au fond de mon âme, c'est le tendre, le sincère, l'éternel attachement que j'y lis. Vous serez mon amie, mon unique amie tant que je vivrai; elle ne cessera jamais d'être ma respectable maman tant qu'elle vivra; et j'espère toujours qu'elle nous survivra. Dites-lui bien qu'elle se conserve et qu'elle a eu assez de soucis pour n'en pas prendre davantage. C'est nous qui serons bien méchants, si nous ne nous occupons pas sans cesse à faire son bonheur. Bonsoir, bonsoir, toutes deux.
CVIII
Paris, le 4 octobre 1767.
Je quitte ma petite bonne, qui est en train de jouer de son instrument comme un ange, pour causer avec vous. Me voilà donc revenu du Grandval, bien malgré le Baron, la Baronne, les petits garçons, les petites filles, Mme d'Aine et les domestiques. Je les abandonne tous. Je cours, j'écris de droite, de gauche, pour leur envoyer quelqu'un qui les secoure. Mais l'abbé aime la ville où il est perpétuellement en spectacle: le docteur Gatti est l'ombre de Mme de Choiseul; d'Alinville marque des loges à Fontainebleau; Grimm s'ennuie par bienséance à la Briche; quand l'abbé Morellet n'est pas à Voré, il est sur le chemin: la belle dame Helvétius le fait trotter comme un Basque; notre Orphée[198] est à l'Isle-Adam; Suard est à tant de femmes qu'il ne songe plus guère à Mlle de... J'ai prêché inutilement M. Le Romain[199], qu'on aurait grand plaisir à avoir, mais que sa mélancolie retient dans l'obscurité de sa cahute, où il aime mieux broyer du noir dont il puisse barbouiller toute la nature que d'aller jouir de ses charmes à la campagne. On débaucherait aisément le gros Bergier, mais on ne s'en soucie pas, parce qu'il est triste, muet, dormeur, et d'un commerce suspect. Damilaville a toujours le prétexte de ses affaires qu'il ne fait point. Naigeon mourrait d'ennui, s'il n'allait pas assidûment chez les Van Loo, où il est sûr de trouver Mme Blondel qu'il n'aime point, et dont il parle toujours, et s'il n'avait pas fait sa tournée au Palais-Royal à l'heure précise où elle s'y promène. L'abbé Raynal est fort mal à son aise partout où fine pérore pas colonies, politique et commerce. M. de Saint-Lambert est arrivé à Montmorency. Mon fils d'Aine[200] court à toutes jambes après l'intendance d'Auch, qu'il dédaigne comme le renard les raisins verts. Le baron de Gleichen aimerait mieux être au fond des fouilles d'Herculanum que dans les plus beaux jardins du monde. L'ami Le Roy vit pour lui et ne va jamais dans aucun endroit qu'il n'espère s'y amuser plus qu'ailleurs, et puis voici le temps de la chasse qu'il aime de passion. M. de Croismare a trop besoin de variété pour s'asseoir plus d'un jour; celui-ci n'a jamais mis son bonnet de nuit dans sa poche, et perdu de vue le quai de la Ferraille, les bouquinistes et les brocanteurs, sans le motif le plus important et le plus honnête. Nous aurions bien des femmes, mais nous n'en voulons point, parce qu'il est trop rare que ce soient des hommes. Le docteur Roux cherche des malades. Le docteur Gem court toujours après son cheval Le docteur d'Arcet est peut-être enfermé sous clef par le comte de Lauraguais, jusqu'à ce qu'il lui ait fait une découverte. Le comte de Creutz est en extase devant ses tableaux, ou devant la femme du peintre, qui est jolie, et plus galante encore. Helvétius, la tête enfoncée dans son bonnet, décompose des phrases, et s'occupe, à sa terre, à prouver que son valet de chiens aurait tout aussi bien fait le livre <i>De l'Esprit</i> que lui. Wilkes n'est plus en faveur, parce qu'incessamment il sera ruiné, et que sans nous en apercevoir nous prenons les devants avec le malheur, et que nous rompons avant qu'il soit arrivé, parce qu'il serait malhonnête de rompre après. Le chevalier de Chastellux est cloué quelque part; et quand on est jeune, ce clou-là tient bien fort. La Baronne dit que l'abbé Coyer est du miel de Narbonne tourné, qu'il ne faut pas le lui envoyer. Il y a près de soixante ans que le chevalier de Valory fait le rôle du chien de Jean de Nivelle. Voilà presque toute la société. Vous la connaissez presque aussi bien que moi Je viens, au milieu de notre disette, de leur dépêcher le juif Berlize; c'est le secrétaire de mon fils d'Aine et l'intendant de sa mère. Il joue, il déraisonne; on s'en moque, il se fâche, et l'on s'en moque bien davantage.
Mon retour à Paris a été différé de trois ou quatre jours par une petite malice de la Baronne, qui a corrompu secrètement ceux qui s'étaient engagés de me venir reprendre. Je suis arrivé tout à temps pour arrêter les suites d'une multitude de petits orages domestiques qui s'étaient élevés pendant mon absence entre la sœur et la sœur, entre la mère et la fille, entre la nièce et la tante. Chacune est venue m'apporter ses griefs; toutes avaient tort. Je leur ai donné raison à toutes. La petite bamboche a promis d'être plus réservée dans ses propos, et tout est calmé. Mon premier soin, en mettant pied à terre, a été d'aller voir Mme de Blacy, car quoique j'aime bien à rire, j'aime encore mieux consoler ceux qui pleurent.
J'ai fait ensuite ma visite à la petite sœur, que j'ai trouvée lisant vos lettres et hochant du nez à toutes vos protestations d'amitié. M. Digeon y était. On m'invita à dîner pour aujourd'hui samedi; mais on se ressouvint que ce jour était promis aux campagnards de Monceaux, et cette réflexion nous embarqua dans une causerie sur la solennité desdites promesses. Notre chère sœur était en train d'étaler là-dessus les plus belles maximes du monde, lorsque je pris la liberté de lui observer qu'il y avait cent façons diverses de promettre qui n'obligeaient pas moins que les protestations les plus expresses, que les billets signés de sang. «Par exemple, ajoutai-je, il y a des services sur lesquels mon ami ne s'est jamais expliqué, mais j'y compte parce qu'ils entrent dans le pacte de l'amitié; et quand l'occasion de les demander se présente, je les demande comme une promesse faite à l'instant où le nom d'ami fut prononcé entre nous.» Et puis nous voilà embarqués dans les devoirs de l'amitié. Là-dessus, je m'en tins à la fable de La Fontaine; je voulais qu'on sortît de son lit sur l'inquiétude seule que je ne reposais pas dans le mien, et que l'on y plaçât son esclave, si j'y étais mal couché seul M. Digeon secoua la tête, à l'esclave, et je lui dis que c'est que j'étais du Monomotapa, et qu'il n'en était pas.
Nous quittâmes ce propos, pour le long séjour que j'avais fait à la campagne et la manière dont on vivait au Grandval. On me demanda si la Baronne était fort heureuse. Je répondis, ce qui est vrai, qu'elle était heureuse partout où le Baron se trouvait bien, et où elle avait ses enfants et son luth. Pour entendre ce qui suit, il faut que vous sachiez que Mme Le Gendre a eu occasion de voir M. Suard deux ou trois fois chez Mme de Grandpré, et que M. Suard est ami de quinze ans de M. Digeon et de Mme de Grandpré. À propos de la différence de la vie que la Baronne menait au Grandval et de celle qu'elle mène à Paris, je remarquai, à son honneur, que les amusements de la ville qui lui convenaient le plus étaient sacrifiés sur-le-champ, lorsqu'elle ne remarquait pas sur le visage de son mari l'approbation la plus complète. Comme je prononçais ces mots, j'aperçus que M. Digeon et Mme Le Gendre se souriaient l'un à l'autre. Cela me déplut. M. Digeon s'en alla donner leçon au petit bonhomme. Nous restâmes seuls avec Mme de Blacy et moi Alors, prenant un ton beaucoup plus ferme et plus sérieux que je n'ai coutume, je dis à Mme Le Gendre que ceux qui ne connaissaient Mme d'Holbach que sur la parole de M. Suard ne la connaissaient point, parce que M. Suard n'était pas payé pour en dire du bien. Je vis, et je crois que je vis bien, que Suard avait eu la malhonnêteté de décrier la baronne dans l'esprit de son ami; que cet ami avait fait passer très-légèrement l'opinion fausse qu'il avait eue dans l'esprit de Mme Le Gendre. Après quelques minutes de silence, Mme Le Gendre alluma son bougeoir et disparut: ce qui acheva de confirmer mon soupçon. Voilà donc ce qu'on appelle des honnêtes gens! Ils sont admis dans une maison; le maître de la maison les comble d'honnêtetés, de bons offices, les prend en estime, en amitié, et leur en donne toutes les marques imaginables; et pour l'en récompenser, on met tout en œuvre pour corrompre sa femme; et quand on n'y a pas réussi, on dit pis que pendre de cette femme. Si M. Digeon continue, j'en rabattrai beaucoup. Cet homme voit le genre humain en noir. Il ne croit point aux actions vertueuses; il les déprime; il les dispute: s'il raconte un fait, c'est toujours un fait abominable, scandaleux. Voilà deux femmes de ma connaissance dont il a eu occasion de parler à Mme Le Gendre; il a mal parlé de toutes deux. Elles ont sans doute leurs défauts; mais elles ont aussi leurs bonnes qualités. Pourquoi faire les bonnes qualités et ne relever que les défauts? Il y a là dedans au moins une sorte d'envie qui me blesse, moi qui lis les hommes comme les auteurs, et qui ne charge ma mémoire que des choses bonnes à savoir et à imiter. La conversation entre Suard et Mme Le Gendre, par une méprise de celui-ci, avait été fort vive. Ils avaient recherché les raisons pour lesquelles les âmes sensibles s'émouvaient si promptement, si fortement, si délicieusement, au récit d'une bonne action. Suard avait prétendu que c'était l'effet d'un sixième sens que la nature nous avait donné pour juger du bon et du beau. On me demanda ce que j'en pensais. Je répondis que ce sixième sens, que quelques métaphysiciens avaient accrédité en Angleterre, était une chimère; que tout était expérimental en nous; que nous apprenions dès la plus tendre enfonce ce qu'il était de notre instinct de cacher ou de montrer. Lorsque les motifs de nos actions, de nos jugements, de nos démonstrations nous sont présents, nous avons ce qu'on appelle la science; quand ils ne sont pas présents à notre mémoire, nous n'avons que ce qu'on appelle goût, instinct et tact. Les raisons de nous montrer sensibles au récit des belles actions sont sans nombre: nous révélons une qualité infiniment estimable; nous promettons aux autres notre estime s'ils la méritaient jamais par quelque procédé rare et honnête; nous les encourageons ainsi à l'avoir. Les belles actions nous font concevoir l'espérance de trouver parmi ceux qui nous environnent quelqu'un capable de les faire; et par l'extrême admiration que nous leur accordons, nous faisons concevoir aux autres l'idée que nous en serions capables nous-mêmes si l'occasion s'en présentait. Indépendamment de toutes ces vues d'intérêt, nous avons une notion, un goût de l'ordre auquel nous ne pouvons résister, qui nous entraîne malgré nous. Toute belle action n'est jamais sans quelque sacrifice, et il nous est impossible de ne pas rendre hommage à celui qui se sacrifie; quoiqu'en nous sacrifiant, nous ne faisons pourtant que ce qui nous plaît davantage, nous sommes portés avec raison à honorer ceux qui se départent des avantages les plus précieux pour celui de faire le bien et de s'en estimer davantage eux-mêmes, ou d'en être estimés davantage des autres; celui qui ambitionne la considération publique fait aux autres un compliment fort doux; il leur dit, comme je ne sais plus quel ancien: «Romains, combien j'ai passé de jours et de nuits pour mériter, pour obtenir un mot flatteur de vous! On ne se donne pas tant de peine pour ceux qu'on méprise.»
Mme Le Gendre ne trouve pas que Suard parle facilement. Je crois qu'elle a tort. C'est le principal mérite que je lui connaisse. Cette discussion me conduisit à parler de ce qui venait d'arriver à Deuil Le curé de cette paroisse passe à celle de Groslay. Il était si cher à ses paroissiens, que, malgré leur misère, ils se seraient cotisés pour que son sort à Deuil ne fut pas moindre qu'à Groslay, si le pasteur y avait consenti. Il alla prendre possession, il y a quelques jours, de sa nouvelle cure. Au milieu du <i>Te Deum laudamus</i>, il aperçut dans la foule une vingtaine de ses paroissiens qui pleuraient, et voilà la voix qui lui manque et les larmes qui lui viennent aux yeux. Tout le monde loua le curé et les paroissiens. Cette petite aventure porta merveilleusement à l'application des principes que j'avais établis. La conversation, qui ne déplaisait pas à Mlle de Blacy, la retint jusqu'à dix heures et demie du soir. Je lui donnai le bras, et j'allai achever la soirée chez elle; nous y causâmes de maman, de vous. « Quand reviendront-elles?--Bientôt.--Irez-vous à Isle?--Cela dépendra plus du prince que de moi--L'avez-vous vu?--Non.--Et pourquoi?--C'est qu'il est parti pour Fontainebleau.--Quand en revient-il?--Je l'ignore. Il y a quatre jours qu'il y est, et il n'a point encore demandé ses chevaux.--Nous n'aurons donc pas maman ici le jour de sa fête?--Je ne crois pas.--Je vais lui écrire.--Et moi aussi; bonsoir.»
Mademoiselle, joignez mes souhaits, mon bouquet et mon baiser aux vôtres. Dites à maman de ma part tout ce que votre cœur vous inspirera de doux et de tendre, et ne craignez point d'aller au delà de ce que je sens.
Il fait un temps déplorable. La belle dame a bien tort de vous retenir seule dans votre triste château. Que fait-elle dans sa province? Si elle s'ennuyait seulement la moitié de ce que ferait le prince, il y a deux jours que vous seriez à Châlons. Mme Duclos a consulté Damilaville sur son voyage à Paris. Elle ne fait que l'embarrasser, lui susciter des querelles à la Briche; il l'aime tout autant à Châlons, et elle y restera si elle suit son avis. Je ne lui ai point écrit; mais ma petite bonne l'a fait pour moi: c'est la même chose; et puis, ma foi, j'aime mieux mériter ses reproches que les vôtres. J'ai pris une ou deux fois la plume pour elle, et c'est à vous que j'ai écrit. Hâtez-vous donc de revenir. Savez-vous que vous me devez incessamment un bouquet?
Je ne pense pas, dans la position incertaine où se trouve le prince, qu'il puisse aller au-devant de son amie; il attend à chaque poste l'ordre de se déplacer. Ce sont tous deux des enfants si quinteux, si ombrageux, si pointilleux, si vétilleux, que je ne serais point étonné qu'ils se fussent brouillés par lettres. Les meilleures gens en amitié sont quelquefois les plus sottes gens en amour. Le prince, qui est moraliste jusque par-dessus les oreilles, se sera avisé de lui donner quelques conseils sur leur bonheur à venir. Il y aura mis toute la douceur, tous les ménagements, tous les égards imaginables; et avec tout cela, on les aura mal pris, parce que les despotes en général n'aiment pas les conseils, et que les jolies femmes sont toutes despotes. En vérité, je ne saurais souffrir les femmes qui mettent quelque importance à leurs faveurs, passé la première fois.
Adieu, bonnes amies; j'entends le ciel qui se fond en eau. Je ne vous écris pas aussi souvent que je le voudrais; mais en revanche je ne finis point. Je compte sur votre solitude et votre amitié. Je compte que, quoi que je vous dise, vous ne lisez jamais que ces mots: Il nous aime, il nous aime, puisqu'il croit que nous nous prêtons sans dégoût à toutes les misères qu'il nous dit.
À propos, savez-vous que Mme d'Aine est devenue esprit fort? Il y a quelques jours qu'elle nous a déclaré qu'elle croyait que son âme pourrirait dans la terre avec son corps. «Mais pourquoi priez-vous donc Dieu?--Ma foi, je n'en sais rien.--Vous ne croyez donc pas à la messe?--Un jour j'y crois, un jour je n'y crois pas.--Mais le jour que vous y croyez?--Ce jour-là, j'ai de l'humeur.--Et allez-vous à confesse?--Quoi faire?--Dire vos péchés.--Je n'en fois point; et quand j'en ferais et que je les aurais dits à un prêtre, est-ce qu'ils en seraient moins faits?--Vous ne craignez donc point l'enfer?--Pas plus que je n'espère le paradis.--Mais où avez-vous pris tout cela?--Dans les belles conversations de mon gendre: il faudrait, par ma foi, avoir une bonne provision de religion pour en avoir gardé une miette avec lui. Tenez, mon gendre, c'est vous qui avez barbouillé tout mon catéchisme; vous en répondrez devant Dieu.--Vous croyez donc en Dieu?--En Dieu! il y a si longtemps que je n'y ai pensé, que je ne saurais vous dire ni ou ni non. Tout ce que je sais c'est que si je suis damnée, je ne le serai pas toute seule; et quand j'irais à confesse, que j'entendrais la messe, il n'en serait ni plus ni moins. Ce n'est pas la peine de se tant tourmenter pour rien. Si cela m'était venu quand j'étais jeune, j'aurais peut-être fait beaucoup de petites choses douces que je n'ai pas faites. Mais aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi je ne crois rien. Cela ne me vaut pas un fétu. Si je ne lis pas la Bible, il faudra que je lise des romans; sans cela, je m'ennuierais comme un chien.--Mais la Bible est un fort bon roman.--Ma foi, vous avez raison; je ne l'ai jamais lue dans cet esprit-là; demain je commence; cela me fera peut-être rire.--Lisez d'abord Ézéchiel--Ah! oui; à cause de cette Olla et de cette Oliba, et de ces Assyriens qui...--Et dont il n'y a plus aujourd'hui.--Et qu'est-ce que cela me fait qu'il y en ait ou non? Il ne m'en viendra pas un; et quand il m'en viendrait une douzaine?...--Vous croyez que vous les enverriez à votre voisine?--C'est selon le moment.--Vous avez donc encore des moments?--Pourquoi pas?--Ma foi, je crois que les femmes en ont jusqu'au tombeau; que c'est là leur dernier signe de vie; quand cela est mort en elles, le reste est bien mort. Vous riez tous, mais croyez que celles qui disent autrement sont des menteuses; je vous révèle là notre secret.--Oh! nous n'en abuserons pas.--Je le crois bien. Encore, ne sais-je: si vous n'aviez pour tout partage qu'une femme de mon âge, je veux mourir si je la croyais en sûreté, ni vous non plus. Mais revenons à notre incrédulité.--Non; laissons-la. Il me semble que ce que nous disons est plus drôle.--Ma foi, vous avez raison.»
Et voilà la soirée qui se passe à dire des folies; Dieu sait quelles. Finissons.
«Vous dormirez tous dans un quart d'heure, et moi il faut que je dise mes prières.--Mais ne nous avez-vous pas dit que vous ne priez point Dieu?--Et ne faut-il pas que je me mette à genoux pour ma femme de chambre?--Et quand vous êtes à genoux, à quoi rêvez-vous?--Je rêve à ce que nous mangerons demain; cela ne laisse pas de durer, et ma femme de chambre s'en va après cela fort édifiée; car elle est dévote, et elle ne vaut pas mieux pour cela.»
Si j'avais encore de la place, je vous continuerais ce bavardage, dont vous avez peut-être déjà trop. Bonsoir donc, bonnes amies.
CIX
Paris, 11 octobre 1767.
Je n'y saurais tenir. J'interromps mon Salon pour causer un petit moment avec vous. Quelle différence de la vie du Grandval et de celle que je mène ici! Aussi ma santé s'en est-elle ressentie: je dors mal; je ne saurais digérer; j'ai eu une migraine à devenir fou. Tout cela s'est dissipé; et il me reste des courses que j'ai faites une liberté de membres, une fermeté de jarret que je croyais perdues pour toujours. Je ne marche pas, je vole.
Depuis deux jours, je n'ai point vu les chères sœurs. J'ai passé la matinée de samedi à travailler; le reste de la journée à mes affaires. J'ai sanctifié mon dimanche en taisant compagnie à un malade: c'est M. Devaisnes, qui a la grippe la mieux conditionnée.
Je n'ai point encore vu les Van Loo; mais je les verrai demain. Michel m'a envoyé le beau portrait qu'il a fait de moi; il est arrivé, au grand étonnement de Mme Diderot, qui le croyait destiné à quelqu'un ou à quelqu'une. Je l'ai placé au-dessus du clavecin de ma petite bonne.
Mme Diderot prétend qu'on m'a donné l'air d'une vieille coquette qui fait le petit bec et qui a encore des prétentions. Il y a bien quelque chose de vrai dans cette critique. Quoi qu'il en soit, c'est une marque d'amitié de la part d'un excellent homme, qui doit m'être et qui me sera toujours précieuse.
J'attends un buste de l'impératrice. Elle a écrit une lettre charmante à Marmontel sur son <i>Bélisaire.</i> Il en a reçu une autre du fils de la reine de Suède, avec un très beau présent de sa mère: c'est une boîte d'or où l'on a exécuté en émail toutes les estampes de son ouvrage. La belle lettre du fils est encore plus précieuse que le présent de sa mère. Je tâcherai d'obtenir la communication de tout cela, et de vous en régaler. Il a vu, aux eaux d'Aix-la-Chapelle, le prince héréditaire de Brunswick, qui l'a comblé d'amitiés. Après cela, croyez-vous qu'il puisse être sensible aux persécutions de la Sorbonne? J'oubliais de vous dire que la digne Sorbonne est bafouée dans toutes ces lettres. Le grand inquisiteur d'Autriche, le médecin Van Swieten, a eu l'ordre de l'empereur et de l'impératrice de faire compliment à Marmontel, et il s'en est reposé sur son fils qui s'en est acquitté on ne peut pas mieux. Savez-vous ce que je vois dans tout cela? C'est que les cours étrangères sont charmées de nasarder un peu notre ministère, et n'en perdent pas la moindre occasion. Il faut que notre langue soit bien commune dans toutes les contrées du Nord, car ces lettres auraient été écrites par les seigneurs de notre cour les plus polis qu'elles ne seraient pas mieux. Ce que je vois encore, c'est qu'à en juger par l'estime qu'on accorde à l'ouvrage de Marmontel dans ces pays, il faut même qu'en politique on n'y soit pas si avancé qu'ici Cependant ils ont là Montesquieu. Ajoutez à tous ces honneurs le plaisir d'être vengé par Voltaire. Celui-ci vient de décocher contre les Cogé, les Riballier et autres théologiens fanatiques, auteurs de la censure, une satire d'une gaieté d'enfant, mais d'une méchanceté effroyable. Elle est intitulée: <i>Honnêteté théologique.</i>[201] Tout cela vous attend, mais vous ne venez point.
Marmontel a encore trouvé aux eaux deux évêques avec lesquels il a eu le plaisir de ferrailler tant qu'il a voulu, et c'en est un grand pour lui. Ces saints pasteurs disaient, en soupirant, que, du train dont on y allait, la religion n'avait pas cinquante ans à durer. C'est bien dommage! Ils prétendent que les portes de l'enfer sont à Ferney, et ils oublient qu'il est écrit qu'elles ne prévaudront jamais.
La petite sœur s'est si bien trouvée du voyage de Sceaux, qu'elle ne demanderait pas mieux que d'y retourner. Nous attendons le retour du prince et du beau temps pour avoir des chevaux. Il serait bien plaisant qu'elle trouvât sa défaite dans le lieu même où elle s'égara une fois très-inutilement avec M. de ***. Vous en souvenez-vous? Mais, à propos, n'avez-vous point entendu parler de M. Vialet? Je suis un peu curieux de revoir Suard, et pour cause. Adieu; bonsoir, bonnes amies. Vous deviez être à Paris le 4 ou le 5 d'octobre. C'est donc comme cela que vous tenez parole? Je vous embrasse de tout mon cœur et je vous aime bien.
CX
Paris, le 24 août 1768.
MESDAMES ET BONNES AMIES,
Vous voilà donc arrivées bien fatiguées, bien malades, malgré toutes les politesses et toutes les révérences des maîtres et maîtresses de poste. C'est que vous n'êtes plus Mes pour ces violentes expéditions-là. Il faut prendre son parti, et s'en aller une autre fois tout doucement à Isle. Il vaut mieux s'ennuyer sur les grands chemins deux ou trois jours de plus que d'exposer sa santé. Entendez-vous? Vous en serez quittes cette armée pour le torticolis. Maman se redressera tout à fait, je l'espère, mais vous serez les plus méchantes créatures qu'il y ait au monde, si vous souffrez, les années suivantes, qu'elle vieillisse de dix ans en vingt-quatre heures. Entendez-vous? J'irai, un de ces matins, remercier M. Soldini, et lui demander en grâce, pour l'avenir, les meilleurs postillons et les plus mauvais chevaux.
Vous auriez aussi quelque pitié de moi, si vous saviez l'état misérable d'anéantissement où je suis tombé depuis votre départ. Cela m'est arrivé sans que je m'en doutasse. Il faut que je vous aime deux fois plus que je ne croyais. Je savais pourtant bien que je vous aimais beaucoup. Vous, mademoiselle, qui devinez tout, devineriez-vous bien d'où je viens? Du concert des Tuileries, tout seul Convenez qu'il faut être bien embarrassé de sa personne; aussi le suis-je; j'ai de l'ouvrage jusque par-dessus les yeux, et je ne saurais rien faire. Je suis invité au Grandval à la Briche, à Aubonne, et je ne me soucie pas d'y aller. Je ne me trouve bien ni chez moi, ni ailleurs. La compagnie me déplaît quand j'en ai, et je la souhaite quand elle me manque: c'est surtout vers les cinq heures du soir que je sauterais volontiers jusqu'à onze. Vous trouvez les journées trop courtes, et moi je les trouve trop longues.
Ce n'est pas que je n'aie été secouru par quelque distraction; j'ai conduit deux Anglais, qu'on m'avait adressés, chez Eckard, qui a été, pendant trois heures de suite, divin, merveilleux, sublime. Je veux mourir si, pendant cet intervalle-là, j'ai seulement songé que vous fussiez au monde: c'est que je ne songeais pas qu'il y eût un monde; c'est qu'il n'existait plus pour moi que des sons merveilleux et moi
Le lendemain matin, ma petite bonne eut l'impertinence de jouer les mêmes pièces devant les mêmes auditeurs, et elle ne déplut pas. J'allai passer l'après-midi du même jour chez Damilaville. Il avait eu la plus mauvaise nuit; il souffrait encore des douleurs inouïes. La glande du cou a repoussé l'œsophage de côté. Il marche avec plus de peine que jamais. Son état me fit venir plusieurs fois les larmes aux yeux. Tronchin travaille à fondre les obstructions; Bordeu et Roux disent qu'on ne les fondra pas sans établir une suppuration intérieure qui sera suivie d'une fièvre lente et de la mort. Ceux-ci ordonnent la douche et les eaux de Bourbonne; celui-là crie qu'il ne soutiendra pas la fatigue du voyage, et que les eaux lui seront au moins inutiles. C'est aussi l'avis de Mme de Meaux et du malade.
Je conçois bien qu'il reste de la passion au malade; mais croyez-vous qu'il y ait dans la femme quelque chose de plus que de l'honnêteté? Elle ne conseillera jamais à Damilaville d'aller s'établira Châlons; mais, s'il y allait de lui-même, en serait-elle sincèrement aussi fâchée qu'elle se croit obligée de le paraître? Demain j'irai voir Tronchin.
J'ai vu avant-hier Mlle Artaud. Mme Duclos ne sera pas votre voisine. Mlle Artaud me fit asseoir dans sa cellule; j'y causai une heure ou deux; et vous savez bien, mesdames, qu'il ne faut pas tant de temps pour dire bien des folies. J'en dis donc, et on les écouta en souriant et en baissant les yeux.
Hier matin, je conduisis mes deux Anglais chez Mlle Bayon, que j'avais prévenue. Elle joua comme un ange; son âme était tout entière au bout de ses doigts. Mes bons Anglais croyaient qu'elle faisait tout cela pour eux: oh! que non! c'était pour leur ami Bach, à qui ils ne manqueront pas d'en parler avec enthousiasme; commission qu'elle leur donnait sans qu'ils s'en aperçussent, et peut-être sans s'en apercevoir elle-même.
J'ai reçu trois lettres d'Aix-la-Chapelle; deux du prince, une de sa femme. J'ai bien peur que la princesse Galitzin ne soit une mauvaise tête. Imaginez que sa lettre est anonyme; qu'elle contient la satire d'elle-même la plus sanglante, la moins ménagée et la plus indécente; et cela avec tant de sérieux et de vérité, que, si le prince ne m'eût pas dit le mot de l'énigme, je m'y serais trompé, et j'en aurais à coup sûr conçu la plus cruelle inquiétude. Que dites-vous de cette bizarrerie? Cette lettre est incroyable. Il faut la voir. Grimm, à qui je l'ai montrée, doute encore qu'elle soit d'elle, en dépit de l'avis du prince qui ne permet pas d'en douter. On me recommande fort de ne la communiquer à personne, parce qu'elle pourrait compromettre la réputation de la femme et du mari Madame Galitzin! et si, par hasard, on l'avait décachetée à la poste? Vous penserez comme moi qu'avec un peu de sens, d'esprit et de dignité, on n'aurait point eu recours à une espièglerie aussi maussade, dans une circonstance sérieuse et qui prêtait par elle-même à des choses tendres, douces, honnêtes, touchantes et délicates.
Au milieu de son ivresse, le prince ne me paraît pas sans quelque souci sur un mariage contracté avant d'avoir obtenu le consentement de sa famille et l'agrément de sa cour. Mais il croit qu'on le boudera pendant quelque temps et qu'ensuite tout ira bien.
L'impératrice persiste à le rappeler, à ce qu'il me dit lui-même. Cela m'est confirmé par une lettre de Falconet, qui croit toujours avoir fait la plus belle chose du monde en donnant de la publicité à son démêlé avec M. de La Rivière. Il continue de le déchirer à belles griffes. C'est un homme à qui la faveur a tourné la tête.
Puisque je suis en train de vous rendre compte de mon temps, il ne faut pas oublier de vous dire que j'ai été une fois à Monceaux, où la journée se serait assez agréablement passée, si le petit ouragan Naigeon ne s'était brouillé avec deux de ses amis à propos d'une question de musique. Il avait raison au fond; mais il avait doublement tort dans la forme: il a fait serment de ne disputer de sa vie, et de fuir Mme Blondel.
Voilà tout, je crois, mais tout, comme si j'étais à confesse, excepté que j'ai écrit à M. de Saint-Florentin, au nom d'une femme malheureuse, une lettre vraiment sublime[202]: vous la verrez. Il n'y a qu'un moment pour faire ces choses-là; ce moment passé, on n'y revient plus.
Madame de Blacy, j'ai votre petit agenda sous les yeux; je n'ai rien fait encore; mais je ferai tout. Aimez-moi bien, mais pas tant que je vous aime, car il y aurait peut-être un peu de péché.
Maman, recevez mon respect et mon remerciement pour toutes les choses douces que Mlle Volland me dit de votre part. Je n'en rabats rien, au moins; je voudrais les mériter autrement que par des bagatelles. Je ne vous recommanderais pas votre santé, si je pouvais me persuader qu'elle vous fut aussi chère qu'à vos enfants. Dites bien à ces enfants-là que s'ils souffrent que vous en abusiez, je les haïrai à la mort. Soyez éternelle comme vous en êtes menacée, si vous voulez conserver la paix entre nous. Bonjour, maman. Donnez menotte.
Bonjour, mademoiselle. Ah! si vous étiez ici, ou si j'étais là, le beau bouquet que je vous offrirais! L'accepteriez-vous? C'est autre chose. Je vous embrasse de toute mon âme, comme il y a douze ans, et je joins ma fleurette à celle de maman et de votre sœur. Toujours, mon amie, toujours!
Bonsoir et bonne nuit, toutes trois. Je cesse de jaser avec vous précisément à l'heure que je vous quittais.
La veille de la Saint-Louis 1768.
<i>P.S.</i> Je n'ai pas le temps de faire contre-signer celle-ci Les autres le seront.
CXI
Paris, ce 28 août 1768.
MESDAMES ET BONNES AMIES,
Vous vengeriez-vous cette année de mon silence de l'an passé? seriez-vous mortes toutes trois, et n'en resterait-il pas du moins une qui m'instruisît du sort des deux autres?
Je suis très-assidu chez Damilaville. Mme Duclos et moi nous attendons avec une égale impatience qu'il plaise à M. Gaudet d'ouvrir ses dépêches et de nous envoyer nos lettres; mais son mari n'est pas plus exact que vous. Elle le boude de son côté. Je vous boude du mien. Nous causons et nous jouons, pour ne plus penser à des gens qui nous oublient.
Les glandes du malade s'affaissent un peu; mais ses forces tombent, et ses douleurs continuent. Le médecin, en attaquant le vice radical, joue à croix ou pile la vie de son patient. Je ne lui en sais pas mauvais gré. J'aimerais mieux être mort que de vivre à la condition de payer un petit intervalle de rémission de cinq à six mois de souffrances. Il faut être le premier ministre du maître du monde pour oser dire: Crucifiez-moi, cassez-moi bras et jambes, arrachez-moi les dents l'une après l'autre; pourvu que j'existe, tout est bien.
C'est aujourd'hui lundi Mme Duclos part jeudi Damilaville sera vendredi ou samedi installé dans son nouvel appartement.
Cette pauvre femme s'en retourne l'âme pleine de chagrin qu'elle dévore. Elle m'a jeté à la dérobée quelques mots d'après lesquels j'ai compris que ses soins étaient payés de mauvais procédés.
On lui avait fait espérer une chambre dans le nouveau domicile; il y a trois ou quatre jours qu'on lui a déclaré qu'il n'y fallait plus compter; et la voilà sur le point de vendre ses petits meubles pour rien, et forcée, lorsqu'elle reviendra, de faire en règle la fonction de garde-malade, en couchant au pied d'un lit sur un matelas et des sangles. Sa rivale ne la connaît guère, elle s'y résoudra. Il est bien cruel de priver un homme des soins qu'on lui doit, et qu'on n'a nulle envie de lui rendre, et de prendre, pour y réussir, un moyen qui rendra ces soins infiniment pénibles à celle qui aura le courage de s'y livrer. C'est dire: Ou tu le laisseras périr, ou tu périras en le secourant.
Ma maison est un petit hôpital en règle; ma femme a les pieds tiraillés de son humeur goutteuse; ma petite a le visage et les yeux bouffis d'un rhume conditionné comme pour Mlle ***. Une nouvelle servante est tombée malade tout en s'installant; Mme Diderot en a le plus grand soin: elle la regarde comme un pauvre que la Providence lui a adressé. C'est ma phrase qu'elle a tout de suite adoptée.
Je viens de dîner chez le baron de Gleichen, qui attend demain ou après l'arrivée de son roi Une petite femme, que je vous nommerais bien, lui dit étourdiment: «Monsieur le baron, votre roi! c'est une tête...» --Et le baron ajouta: «Couronnée, madame.»
J'étais invité à aller dîner demain mercredi, à Aubonne, chez M. de Saint-Lambert; mais j'ai mieux aimé recevoir les adieux de Mme Duclos.
La partie devait cependant se faire avec l'abbé Personnel, Suard et le chevalier de Chastellux, que j'aurais étouffé à force de l'embrasser. Vous avez su son aventure à Calais avec un officier exclu de son régiment; mais vous ne l'avez pas sue tout entière. Ils s'en revenaient à la ville; le chevalier était blessé de trois coups d'épée, dont un pénétrait de trois doigts dans sa poitrine. L'officier dit à son colonel: «Monsieur le chevalier, vous marchez, ce me semble, très-fermement, et je crois que nous pourrions recommencer.--Très-volontiers», répondit le chevalier; et voilà derechef les épées tirées. Celle de l'officier, dans le combat, s'embarrasse dans la manche du chevalier; le chevalier la saisit, et, lui appuyant la pointe de la sienne sur la gorge, lui dit: «Je pourrais vous tuer; mais je vous donne la vie que vous ne méritez pas. Allez, vous n'êtes qu'un lâche.»
Tous les honnêtes gens sont fâchés qu'il ne l'ait pas tué; et il n'y a pas un d'eux qui ne fit fort vain d'avoir fait comme le chevalier. Est-ce sentiment de justice? est-ce envie secrète? Ma foi, je n'en sais rien.
C'est Suard qu'on a chargé de m'inviter à la partie d'Aubonne. J'ai profité de l'occasion que j'avais de lui écrire pour lui laver la tête d'importance. Vous savez ou vous ne savez pas qu'il avait eu l'indiscrétion de m'envoyer sous une enveloppe volante un livre anglais rempli de figures infimes. J'ai tâché de lui faire comprendre les suites possibles de son action, la corruption de ma fille, et mon éternelle haine. Voilà nos gens qui portent dans leur poche la toise dont ils mesurent si strictement les ouvrages et les procédés; et voilà un d'entre eux qui s'expose à faire sécher son ami de douleur, et qui fait ce qu'un freluquet de quinze ans, qui aurait eu à envoyer un pareil ouvrage rue Froidmanteau, à une catin, n'aurait pas fait, par respect pour lui-même.
Madame de Blacy, voilà une de vos affaires faite. Priez Dieu pour son succès. J'ai appris par l'abbé Le Monnier que M. Trouard partait samedi prochain pour Orléans, avec M. l'évêque d'Orléans; et aussitôt je me suis mis à écrire à M. Trouard une lettre qu'il pût montrer à l'évêque. Je ne sais ce qu'elle produira; mais je puis vous assurer qu'elle n'est pas plus mal que les placets.
Je ne sais si M. de Villeneuve est de retour d'Alsace: je le saurai demain ou après, et je l'aurai vu. Quoique vous ne parliez plus, je vous crois cependant toutes les trois vivantes.
Maman, n'allez-vous pas trouver que mademoiselle fait bien de me laisser avec les incertitudes qu'elle m'a jetées sur sa santé? Il faut avoir une belle habitude de gâter ses enfants. Attendez-vous que vous serez punie: tôt ou tard les parents sont châtiés pour leurs enfants gâtés. Faites-moi dire au moins que vous vous portez bien, et que vous êtes légère comme un cerf et droite comme un jonc, et je les dispense du reste. Cela n'est pas vrai; mais un mot d'elles-mêmes, et je les tiens quittes.
Mademoiselle, songez-y bien; je ne vous écrirai plus: j'écrirai à maman, j'écrirai à ma sœur aînée qui m'aime et que j'aime mieux que vous; et je leur enjoindrai bien de ne vous pas souffler un mot de moi, ni à moi un mot de vous.
Voilà l'Académie française déshonorée derechef et l'Académie de peinture dans la boue: je vous raconterai cela une autre fois.
Enfin, la fille du marquis a changé de nom Le père en est fou. De sa vie, il n'a été si délicieux à voir et à entendre.
Aimez-moi toujours, ce sera fort bien fait: mais dites-le-moi quelquefois.
CXII
Paris, le 10 septembre 1738.
Je ne fais rien, mais rien du tout, pas même ce Salon dont j'espère que ni Grimm ni moi ne verrons la fia Ce n'est pas que le soir, quand je me couche, je n'aie la tête remplie des plus beaux projets pour le lendemain. Mais le matin, quand je me lève, c'est un dégoût, un engourdissement, une aversion pour l'encre, les plumes et les livres, qui marque ou bien de la paresse, ou bien de la caducité. J'aime mieux me tenir les jambes et les bras croisés dans l'appartement de madame et de mademoiselle, et perdre gaiement deux ou trois heures à les plaisanter sur tout ce qu'elles disent et qu'elles font. Quand je les ai bien impatientées, je trouve qu'il est tard pour se mettre à l'ouvrage; je m'habille et je m'en vais. Où? ma foi, je n'en sais rien: quelquefois chez Naigeon, ou chez Damilaville; un autre jour chez Mlle Bayon, qui se met à son clavecin pour moi, et qui me joue tout ce que je veux. Le quai des bouquins est ma dernière ressource. Ce qui me tâche de ce temps-là, c'est ce que nous n'aurons ni raisin ni vin. Du reste, je le trouve très-bien employé. J'avais deux Anglais à promener; ils s'en sont allés après avoir tout vu. Je trouve qu'ils me manquent beaucoup. Ceux-là n'étaient pas enthousiastes de leur pays, ils remarquaient que notre langue avait atteint le dernier point de perfection, tandis que la leur était restée presque barbare. «C'est, leur dis-je, que personne ne se mêle de la vôtre, et que nous avons quarante oies qui gardent le Capitole», comparaison qui leur parut d'autant plus juste, qu'ainsi que les oies romaines, les nôtres gardent le Capitole et ne le défendent pas.
Les quarante oies viennent de couronner une mauvaise pièce[203]; pièce plus jeune encore que l'auteur; pièce dont on fait honneur à Marmontel; pièce que celui-ci a lue à l'assemblée publique, sans que sa déclamation séduisante en ait pu dérober la pauvreté; pièce qui a ôté le prix à un certain M. de Rulhières, qui avait envoyé au concours une satire excellente sur l'inutilité des disputes, excellente pour le ton et pour les choses, et qu'on a cru devoir exclure sous prétexte de personnalités. Ce jugement des oies a donné lieu à une scène assez vive entre Marmontel et un jeune poète appelé Chamfort, d'une figure très-aimable, avec assez de talent, les plus belles apparences de la modestie, et la suffisance la mieux conditionnée. C'est un petit ballon dont une piqûre d'épingle fait sortir un vent violent. Voici le début du petit ballon. «Il faut, messieurs, que la pièce que vous avez préférée soit excellente.--Et pourquoi cela?--C'est qu'elle vaut mieux que celle de La Harpe.--Elle pourrait valoir mieux que celle de La Harpe et n'être pas excellente.--Mais j'ai vu celle-ci.--Et vous l'avez trouvée bonne?--Très-bonne.--Cela prouve que vous ne vous y connaissez pas.--Si celle de La Harpe est mauvaise, et si pourtant elle est meilleure que celle de M. de Langeac, celle-ci est donc détestable?--Cela se peut.--Et pourquoi récompenser une pièce détestable?--Et pourquoi n'avoir pas fait cette question-là quand elle a couronné la vôtre?...» etc., etc. Quoi qu'il en soit, tandis que Marmontel donnait les étrivières à Chamfort, le public, de son côté, n'épargnait pas l'Académie.
L'homme de Genève continue de persécuter le pauvre La Bletterie. Voici un nouveau trait qu'il vient de lui décocher:
/$ Un mendiant poussait des cris perçants; Choiseul le plaint, et quelque argent lui donne. Le drôle alors insulte les passants, Choiseul est juste: aux coups il l'abandonne. Cher La Bletterie, apaise ton courroux; Reçois l'aumône et souffre en paix les coups. $/
Le cher La Bletterie a sollicité une délibération de l'Académie, par laquelle tout encyclopédiste et tout adhérent à l'<i>Encyclopédie</i> fût exclu à perpétuité de ce corps.
Voilà l'histoire du déshonneur de l'Académie française; et voici l'histoire du déshonneur de l'Académie de peinture, que je vous avais promise. Vous savez que nous avons ici une école de peinture, de sculpture et d'architecture, dont les places sont au concours. On demeure trois ans dans cette école; on y est nourri, chauffe, éclairé, instruit, et gratifié de trois cents livres tous les ans. Quand on a fait son triennal, on est envoyé à Rome, où nous avons une autre école. Les élèves y jouissent des mêmes avantages qu'à Paris, et ils y ont cent francs de plus par an. Il sort de l'école de Paris, tous les ans, trois élèves qui vont à l'école de Rome, et qui font place ici à trois nouveaux entrants. Songez de quelle importance sont ces places pour des enfants dont communément les parents sont pauvres; qui ont coûté beaucoup d'argent à ces pauvres parents; qui ont travaillé pendant de longues années, et à qui on fait une injustice très-criminelle lorsque c'est la partialité des juges et non le mérite des concurrents qui dispose de ces places.
Tout élève, fort ou faible, peut mettre au prix L'Académie donne un sujet. Cette année, c'était le triomphe de David, après la défaite du Philistin Goliath, Chaque élève fait son esquisse au bas de laquelle il écrit son nom. Le premier jugement de l'Académie consiste à choisir entre ces esquisses celles qui sont dignes de concourir; elles se réduisent ordinairement à sept ou huit. Les jeunes auteurs de ces esquisses, peintres ou sculpteurs, sont obligés de conformer leurs tableaux ou bas-reliefs aux esquisses sur lesquelles ils ont été admis. Alors on les enferme chacun séparément, et ils travaillent à leurs morceaux Ces morceaux faits, sont exposés au public pendant plusieurs jours; et l'Académie adjuge le prix ou l'entrée à la pension le samedi qui suit le jour de la Saint-Louis.
Ce jour, la place du Louvre est couverte d'artistes, d'élèves et de citoyens de tous les ordres. On y attend en silence la nomination de l'Académie.
Le prix de peinture fut accordé à un jeune homme appelé Vincent. Aussitôt il se fit un bruit d'acclamations et d'applaudissements. Le mérite, en effet, avait été récompensé. Le vainqueur, élevé sur les épaules de ses camarades, fut promené tout autour de la place; et après avoir joui des honneurs de cette espèce d'ovation, il fut déposé à la pension. C'est une cérémonie d'usage qui me plaît et qui vous fera plaisir.
Cela fait, on attendit en silence la nomination du prix de sculpture. H y avait trois bas-reliefs de la première force. Les jeunes élèves qui les avaient faits, et qui espéraient que le prix appartiendrait à l'un d'eux, se disaient amicalement: «J'ai fait une assez bonne chose, mais tu en as fait une belle; et si tu as le prix, je m'en consolerai» Eh bien, mesdames, ils en ont été frustrés tous les trois. La cabale l'a adjugé à un nommé Moitte, élève de Pigalle... Revenons à nos assistants sur la place du Louvre.
C'était une consternation muette. L'élève appelé Millot, à qui le public, la partie saine de l'Académie, et ses camarades, avaient adjugé le prix, se trouva mal. Alors il s'éleva un murmure, puis des cris, des injures, des huées, de la fureur. Ce fut un tumulte effroyable. Le premier qui se présenta pour sortir fut l'abbé Pommyer, membre honoraire. La porte était obsédée; il demanda qu'on lui fît passage. La foule s'ouvrit, et tandis qu'il traversait, on lui criait: Passe... L'élève injustement couronné parut ensuite; les plus jeunes de ses camarades s'attachèrent à ses vêtements et lui crièrent: <i>Croûte, croûte abominable, tu n'entreras pas; nous t'assommerons plutôt.</i> Et puis, c'était un redoublement de cris, de huées à ne pas s'entendre. Ce Moitte, tout tremblant, tout déconcerté, leur disait: «Messieurs! ce n'est pas moi, c'est l'Académie»; et on lui répondait: «Si tu n'es pas un infâme, remonte et va leur dire que tu ne veux pas entrer.» Il s'éleva, dans ces entrefaites, une voix qui disait: Mettons-le à quatre pattes, et promenons-le autour de la place, avec Millet sur son dos. Peu s'en fallut que cela ne s'exécutât. Cependant les académiciens, qui s'attendaient à être sifflés, honnis, bafoués, n'osaient se montrer. Ils ne se trompaient pas: ils le forent avec le plus grand éclat possible. Cochin avait beau leur crier: <i>Que les mécontents viennent s'inscrire chez moi</i>, on ne l'écoutait pas; on bafouait, on sifflait, on honnissait. Pigalle, le chapeau sur la tête, et du ton que vous lui connaissez, s'adressa à un particulier qu'il prit pour un artiste et qui ne l'était pas; il lui demanda s'il était en état de juger mieux que lui. Ce particulier, enfonçant son chapeau sur sa tête, lui répondit qu'il ne s'entendait pas en bas-reliefs, mais qu'il se connaissait en insolents. Vous croyez peut-être que la nuit survint, et que tout s'apaisa. Pas tout à fait: les élèves indignés s'ameutèrent, et concertèrent pour la première assemblée de l'Académie une nouvelle avanie. Ils s'informèrent exactement qui est-ce qui avait été pour Millot, et qui est-ce qui avait été pour Moitte. Us s'assemblèrent tous le samedi suivant sur la place du Louvre, avec tous les instruments d'un charivari, et bonne résolution de les employer; mais cette résolution ne tint pas contre la crainte de la garde et de la prison. Ils se contentèrent de former une haie au milieu de laquelle tous leurs maîtres seraient forcés de passer. Boucher, Dumont, Van Loo et quelques autres défenseurs du mérite, se présentèrent les premiers, et les voilà entourés, accueillis, embrassés et applaudis. Arrive Pigalle. A peine est-il engagé dans la file qu'on s'écrie: <i>du dos!</i> qu'il se fait un demi-tour, et qu'on le salue du derrière. Mêmes honneurs à Cochin, mêmes honneurs à M. et à Mme Vien, mêmes honneurs aux autres.
Les académiciens ont fait casser tous les bas-reliefs, afin qu'il ne restât aucune trace de leur injustice. Vous ne serez peut-être pas fâchée de connaître celui de Millot; je l'ai vu et je vais vous le décrire.
À droite, trois grands Philistins, bien contrits, bien humiliés; l'un les bras liés sur le dos; un Israélite, occupé à lier les bras des deux autres. Ensuite, le jeune David, porté sur son char par des femmes dont une, prosternée, embrasse ses jambes; d'autres l'élèvent; une dernière le couronne. Puis son char attelé de deux chevaux fougueux; à la tête de ces chevaux, un écuyer qui les tient par la bride, et se dispose à remettre les rênes au triomphateur. Sur le devant, un vigoureux Israélite qui enfonce une pique dans la tête de Goliath, qu'on voit énorme, renversé, effroyable, les cheveux épars sur la terre. Plus loin, à gauche, des femmes qui dansent, qui chantent, qui accordent leurs instruments. Parmi celles qui dansent, une espèce de bacchante, frappant du tambour, déploie, avec une grâce infinie, jambes et bras en l'air. Sur le devant, une autre danseuse qui tient son enfant par la main; l'enfant danse aussi; mais il a le regard attaché sur l'horrible tête, et son expression est mêlée de terreur et de joie. Sur le fond, des hommes, des femmes, la bouche ouverte, les bras élevés, en acclamation.
Ils ont dit que ce n'était pas là le sujet, et on leur a répondu qu'ils reprochaient à l'élève d'avoir du génie. Ils ont repris le char, qui n'est pas même une licence. Cochin, plus adroit, m'a écrit que chacun jugeait par ses yeux, et que celui qu'il avait couronné lui avait montré plus de talent; discours d'un homme sans goût et sans bonne foi D'autres ont avoué que le bas-relief de Millot était excellent, à la vérité; mais que Moitte était plus habile, et on leur a demandé à quoi bon les prix si l'on jugeait la personne et non pas l'ouvrage?
Mais écoutez une singulière rencontre de circonstances. C'est qu'au moment où Millot était dépouillé par l'Académie, mais au même moment, je lisais une lettre de Falconet où il me disait: «J'ai vu chez Le Moyne un élève appelé Millot, qui m'a paru avoir du talent et de l'honnêteté; tâchez de me l'envoyer; je vous laisse le maître des conditions.» Je cours chez Le Moyne; je lui fais part de ma commission. Le Moyne lève les mains au ciel, et s'écrie: «La Providence! la Providence!» Et moi, d'un ton bourru, je réponds: «La Providence! la Providence! Est-ce que tu crois que la Providence a été faite pour réparer vos sottises!» Millot survient; je l'invite à me venir voir. Le lendemain, il est chez moi. Ce jeune homme était défait comme après une longue maladie; il avait les yeux gonflés et rouges; il me disait d'un ton à me déchirer: «Après avoir été à charge à mes pauvres parents pendant dix-sept ans, au moment où j'espérais! Après avoir travaillé dix-sept ans, depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit! Ah! monsieur! je suis perdu. Encore, si j'avais l'espérance de gagner le prix l'an qui vient; mais rien n'est plus incertain; il y a là un Stouf, un Foucou!» Ce sont les noms de ses deux concurrents de cette année. Je lui proposai le voyage de Russie; il me demanda le reste de la journée pour en délibérer avec lui-même et ses amis. Il revint, il y a quelques jours, et voici sa réponse: «Monsieur, je suis on ne saurait plus sensible à vos offres; j'en sens tout l'avantage; mais on ne suit pas notre talent par intérêt. Il faut présenter aux académiciens une occasion de réparer leur injustice; il faut aller à Rome ou mourir!» Et voilà, bonnes amies, comme on décourage, on désole le mérite; comme on se déshonore soi-même et son corps; comme on fait le malheur d'un élève et le malheur d'un autre, à qui ses camarades jetteront au nez, sept ans de suite, la honte de sa réception, et comme il y a quelquefois du sang répandu.
L'Académie inclinait à décimer les élèves. Boucher, doyen de l'Académie, refusa d'assister à cette délibération. Van Loo représenta qu'ils étaient tous également innocents ou coupables; que leur code n'était pas militaire; et qu'il ne répondait pas des suites. En effet, si ce projet avait passé, les décimés étaient bien résolus à cribler Cochin de coups d'épée. Cochin, plus en faveur et plus envié, a supporté la plus forte partie de la haine des élèves et du blâme public.
Je lui écrivais, il y a quelques jours: «Eh bien! vous avez donc été hués, honnis, bafoués par vos élèves. Ils pourraient bien avoir tort; mais il y a cent à parier contre un qu'ils ont raison. Ces enfants-là ont des yeux, et ce serait pour la première fois qu'ils se seraient trompés.»
En effet, à peine les prix sont-ils exposés qu'ils sont jugés par les élèves, et qu'ils ont dit: Voilà le meilleur. J'ai appris, à cette occasion, un trait singulier de Falconet. Son fils avait concouru. Les prix étaient exposés, et celui du jeune Falconet n'était pas bon. Son père le prit par la main, et, le conduisant dans le salon, il lui dit: «Tiens, juge toi-même.» L'enfant avait la tête baissée, et ne répondait rien. Alors le père, se tournant vers les académiciens, ses confrères, leur dit: «Il a M un sot prix, et il n'a pas le courage de le retirer. Ce n'est pas lui, messieurs, qui l'emporte, c'est moi.» Puis il mit le tableau de son fils sous son bras, et s'en alla. Ah! si ce bourru-là, qui est juste et qui déteste Pigalle, avait été à Paris, et à la séance de l'Académie!...
Depuis que les pièces de poésie qui ont concouru ont été imprimées, on a fait ces deux vers à propos de celle de M. de Langeac:
/$ Ordre à nos grands esprits de trouver ces vers beaux. <i>Signé</i> LOUIS, et plus bas PHELIPPEAUX. $/
Eh bien! mademoiselle, voilà ma question; et, si une de mes lignes vaut une page des vôtres, où en êtes-vous? Quand serez-vous quitte? Mais dormez sur cette dette; j'ai de la conscience, et je sais qu'un grain d'or vaut une masse de billon.
Il y a quatre jours que Damilaville demeure rue Saint-Honoré; il y en a trois que Mme Duclos est partie. Elle n'espère plus revoir son ami, et elle s'en est séparée désolée. C'est une belle et bonne âme. Elle a bien souffert. Mlle de Meaux y était-elle, son malade la traitait précisément comme une garde. N'y était-elle pas, le ton honnête reprenait. J'allai le voir avant-hier. Il y avait la dame en question, sa fille, le joli doyen, Grimm, d'Alembert, Mme d'Épinay, je ne sais qui encore, et moi
Chacun de ces oiseaux avait son ramage, et je vous jure que le voisinage de cette volière ne vous aurait pas déplu. On remarqua que la galanterie était en nature; que les animaux étaient galants; que l'homme devait avoir sa manière propre de l'être: et puis voilà les mœurs des différents peuples en jeu. Le sauvage, qui se grille avec des allumettes; le Musulman, qui se taillade avec son couteau; l'Espagnol, qui se transit sous une gouttière, la guitare à la main; le Français, qui pirouette, siffle, persifle, montre sa jambe et ses dents. M. le doyen en est pour le physique bien pur, bien dégagé de toute la mauvaise morale de cette passion. C'est une affaire de la part des femmes: témoin ces rustres à larges épaules qui les traitent mal, et dont elles raffolent. Je croyais, moi, que les femmes ne leur restaient que parce qu'elles n'étaient jamais sûres d'en être aimées; affaire de vanité. Ce texte mène loin, je les y laissai.*
Je m'en revenais; ce vent, à écorner les chèvres, ne soufflait plus; il faisait doux, le ciel était étoilé, et je m'en réjouissais pour les promenades douces qu'il promettait à mes amies.
Je ne vous ai pas dit un mot de la santé du malade. Il est plus faible et plus maigre que jamais; la fièvre est continue, les douleurs sans rémission, les glandes plus enflées; il y en a même sous le menton de nouvelles; les maxillaires si grosses qu'il ne peut baisser le bras. Bordeu dit tant pis; Tronchin dit tant mieux. J'ai bien peur que Bordeu ne soit un grand médecin. Mme Duclos m'a dit que les symptômes et les souffrances étaient précisément comme il les avait prédites. Au reste, il a le plus gai des appartements: les bocages du président Hénault et d'autres sont sous fenêtres; le massif des arbres des Tuileries au delà.
Eh bien! la lettre sublime à M. de Saint-Florentin n'a pas été inutile. Il a envoyé, par une croix, quelques louis qu'on a laissés honnêtement sur la cheminée, et promis des secours et une visite en personne. Il n'est donc pas tout à fait inutile de savoir écrire; et l'éloquence peut briser les pierres.
Je bois du lait le matin, de la limonade le soir; je me porte bien; j'en suis surpris; et le Baron me prouve, par Stahl et Beccher, que j'ai tort d'être surpris.
J'aurais bien encore une autre belle lettre à vous faire voir, un placet de Poinsinet à vous envoyer, votre dernière à répondre; mais la marge me manque. Rappelez-moi tout cela, avec une fable et un ou même deux contes de ma façon.
Continuez toutes trois de vous bien porter: c'est une des conditions de notre traité. Je reçois une carte dans ce moment; c'est d'une des demoiselles Artault, qui me charge de vous apprendre la mort de M. Dupérier, arrivée la veille de la fête de la Vierge. Il était mort à deux heures après midi; à trois, le scellé était apposé.
Mes respects à toutes. Il n'y a pas de place pour davantage.
CXIII
Paris, le 1er octobre 1788.
Mademoiselle, vous n'écrivez point; vous ne répondez point aux lettres qu'on vous écrit; vous vous laissez fourvoyer par l'abbé Marin, que je commence à haïr, et que j'abhorrerai incessamment. Je vous boude, et, tout en vous boudant, j'allais oublier que c'est demain la fête de maman. Je vous prie de lui offrir mes souhaits, mon tendre et sincère attachement, et tout mon respect. Dites-lui bien que tant que je vivrai il lui restera un joli enfant; et puis vous irez prendre Mme de Blacy par la main, et vous leur offrirez à chacune un baiser de ma part. Voilà, par exemple, une commission qui ne vous déplaira pas.
Il faut que vous sachiez que M. d'Invaux a commencé à faire des siennes. À juger de son projet par sa première opération, il est excellent; c'est de couper, autant qu'il pourra, de ces mains inutiles et rapaces par lesquelles passent les revenus du roi, avant que d'arriver à la dernière.
M. de Boulogne, intendant des finances, chassé.
M. Amelin, en fuite.
M. Cromot, plus rien.
Je vous jure que les receveurs généraux des finances ne dorment pas si paisiblement que moi.
Les premiers fermiers généraux s'entendaient mieux que leurs successeurs. Ils n'avaient garde de faire parade de leurs énormes fortunes. Ils avaient une apparence modeste. Ils mouraient, et leurs enfants trouvaient des tonnes d'or. Boësnier est un des premiers qui aient étalé tout le faste de l'opulence. Je trouve à cela plus de maladresse encore que d'imprudence. Quelle opinion peut-on avoir d'un Collet d'Hauteville, qu'une ou deux campagnes enrichissent de sept à huit millions; d'un Amelin, qui est pauvre comme Job, et qui fait montre de quatre-vingt mille livres de rente acquises en cinq à six années; d'un Cromot, qu'on voit passer rapidement de la boutique d'un notaire, aux titres, aux terres, et au faste d'un grand seigneur? Il faut que ces gens-là aient une grande crainte de ne point passer pour fripons. Avec un peu de sens, ne se cacheraient-ils pas tant qu'ils pourraient? Ma foi, tout ceci est peut-être une affaire de mœurs générales. Peut-être pensent-ils que, pourvu qu'on sache qu'un homme est riche, on ne s'avise guère de demander comment il l'est devenu; et peut-être ont-ils raison.
Damilaville a pensé mourir. Nous avons cm que les glandes de l'estomac s'embarrassaient; heureusement ce n'était pas cela. C'était une fonte de l'humeur qui cherchait à s'échapper par cette voie; mais cette humeur était si caustique, qu'il se sentait consumé de la soif; si abondante, que les yeux s'éteignirent, les oreilles tintèrent, l'esprit se perdit, les défaillances se succédèrent, et que nous crûmes qu'il touchait à la fin de sa vie et de ses douleurs.
L'évacuation s'est faite; toutes les glandes se sont considérablement affaissées, et il est mieux jusqu'à une pareille crise; car il en faut peut-être une vingtaine pour vider ces énormes poches qui embarrassent son cou et sa poitrine.
On a déjà fait un calembour sur M. Maynon d'Invaux. On a dit: Nous avons un habile contrôleur général, <i>mais non.</i>
Je n'ai point encore vu les demoiselles Artault; ainsi je ne saurais rien vous en dire.
Cette humeur qui tiraillait les pieds de ma femme s'est mise à voyager; ce n'est pas sans peine qu'on l'a délogée de la tête, des yeux, de la poitrine où elle s'était arrêtée.
Notre justification va toujours son train.
Il n'y a encore rien de nouveau à vous apprendre sur un certain rendez-vous dont je vous ai parlé.
Mademoiselle, je ne vous aime plus; vous me négligez.
CXIV
Paris, le 8 octobre 1768.
Ce n'est pas tout; M. de Laverdy a travaillé dimanche avec le roi; et il s'en allait, plein de sécurité, à Neuville, sa maison de campagne, pourvoir aux arrangements arrêtés. Il y attendait, le lundi, différents particuliers à qui il avait donné rendez-vous. Il comptait s'en revenir le mardi à ses fonctions accoutumées; mais ce jour même, M. de Saint-Florentin lui apparut sur les dix heures. Tout en apercevant le secrétaire d'État, M. de Laverdy lui dit: «Monsieur le comte, c'est trop matin pour une visite»; et il avait raison. On dit que le roi n'a jamais le visage plus serein et plus ouvert avec un ministre que la veille de sa disgrâce. Je ne sais ce qui en est; mais croiriez-vous bien que je n'oserais l'en blâmer? Les courtisans ont une si grande habitude des différentes physionomies de leur maître, que si celui-ci ne se composait pas, il serait deviné sur-le-champ, et qu'il serait accablé de tant de sollicitations, qu'il ne parviendrait pas à renvoyer un serviteur dont il serait mécontent, sans en affliger un grand nombre d'autres qu'il aime peut-être. C'est une dissimulation d'autant plus nécessaire qu'on a le caractère plus facile, sans compter les importunités des hommes habiles à succéder et celles de leurs protecteurs. Il n'a guère que ce moyen de se réserver la liberté du choix, et de prévenir toutes les calomnies qui le rendraient perplexe.
Il vient d'arriver ici une petite aventure qui prouve que tous nos beaux sermons sur l'intolérance n'ont pas encore porté de grands fruits. Un jeune homme bien né, les uns disent garçon apothicaire, d'autres garçon épicier, avait dessein de faire un cours de chimie; son maître y consentit, à condition qu'il payerait pension; le garçon y souscrivit. Au bout du quartier, le maître demanda de l'argent, et l'apprenti paya. Peu de temps après, autre demande du maître, à qui l'apprenti représenta qu'il devait à peine un quartier. Le maître nia qu'il eût acquitté le précédent. L'affaire est portée aux juges consuls. On prend le maître à son serment: il jure. Il n'est pas plutôt parjure que l'apprenti produit sa quittance, et voilà le maître amendé, déshonoré: c'était un fripon qui le méritait; mais l'apprenti fut au moins un étourdi, à qui il en a coûté plus cher que la vie. Il avait reçu en payement ou autrement, d'un colporteur appelé Lécuyer, deux exemplaires du <i>Christianisme dévoilé</i>; et il avait vendu un de ces exemplaires à son maître. Celui-ci le défère au lieutenant de police. Le colporteur, sa femme et l'apprenti sont arrêtés tous les trois; ils viennent d'être piloriés, fouettés et marqués, et l'apprenti condamné à neuf ans de galères, le colporteur à cinq ans, et la femme à l'Hôpital pour toute sa vie. L'arrêt associe au <i>Christianisme dévoilé, l'Homme aux quarante écus et les Vestales</i>[204], tragédie que nous avons lue manuscrite. Il n'y a qu'un cri contre M. de Sartine. Mais voyez-vous les suites de cet arrêt? Un colporteur m'apporte un ouvrage prohibé. Si j'en achète plus d'un exemplaire, je suis censé fauteur d'un commerce illicite, et exposé à une poursuite effroyable. Vous connaissez l'<i>Homme aux quarante écus</i>, et vous aurez bien de la peine à deviner par quelle raison il se trouve dans cet arrêt infamant. C'est la suite du profond ressentiment que nos seigneurs gardent d'un certain article <i>Tyran</i> du <i>Dictionnaire portatif</i>[205], dont vous vous souviendrez peut-être. Ils ne pardonneront jamais à Voltaire d'avoir dit qu'il valait mieux avoir affaire à une seule bête féroce, qu'on pouvait éviter, qu'à une bande de petits tigres subalternes qu'on trouvait sans cesse entre ses jambes. Et voilà la raison pour laquelle le Dictionnaire portatif a été brûlé dans l'affaire du jeune La Barre qui n'avait point ce livre.
Je crains bien qu'en dépit de toute sa considération, de toute sa protection, de tous ses rares talents, de tous ses beaux ouvrages, ces gens-là ne jouent quelque mauvais tour à notre pauvre patriarche. Je sais bien que la postérité reversera sur eux l'ignominie dont ils auront prétendu le couvrir; mais de quoi cela guérira-t-il l'homme réduit en cendres? Savez-vous qu'ils ont délibéré, il y a trois jours, de le décréter?
Je reviens sur ces deux malheureux qu'ils ont condamnés aux galères. Au sortir de là, que deviendront-ils? Il ne leur reste plus qu'à se faire voleurs de grands chemins. Les peines infamantes, qui ôtent à l'homme toute ressource, sont pires que les peines capitales qui lui ôtent la vie.
J'ai vu M. de La Fargue bien maigre, bien défait, bien jaune. Il m'a appris d'abord de vos nouvelles, de votre santé, du désir que vous avez de me voir à Isle, où je voudrais être; ensuite du merveilleux effet de ma lettre à M. Trouard. Serais-je assez heureux pour que, d'une douzaine d'affaires pareilles dont je me suis mêlé depuis trois ou quatre mois, celle-ci, à laquelle je prends mille fois plus d'intérêt qu'aux autres, fît précisément la seule qui manquât!
Je dois dîner un de ces jours entre M. Dubucq et une grande dame qu'on ne me nomme pas. Vous vous doutez bien, madame de Blacy, que je n'oublierai pas le petit cousin, qui, j'espère, ne vit plus de singes et de perroquets.
Une autre affaire dont j'oubliais de vous parler. Si le bureau de la rue Sainte-Anne est supprimé, comme on le dit, que deviendront nos amours?
On ajoute que l'intérêt de l'argent va être mis à cinq pour cent.
Je vous conseille de vous plaindre de moi, mademoiselle! Comptez mes lettres, et faites-moi réparation, s'il vous plat.
Damilaville, hélas! le pauvre Damilaville souffre, se courbe, maigrit, se rapetisse à vue d'œil; il ne peut plus marcher du tout. Si Tronchin le tire de là, je crois à la médecine et aux miracles.
Ce n'est plus l'enfant qui est malade, c'est la mère; sa goutte lui est remontée dans la tête, la poitrine et les yeux Ce ne sera rien; elle en sera quitte pour la peur, et nous pour quelques bouffées de mauvaise humeur qu'il a fallu supporter. Mme Diderot est du petit nombre des femmes qui ne savent pas souffrir.
Je suis tracassé, depuis une huitaine, par des maux d'estomac, qui ne seront rien non plus parce que je n'y fais rien. Mais, par Dieu! Faites du feu si vous avez froid, et ne vous enrhumez pas. Ce n'est pas à vous ni à Mme de Blacy, qui êtes deux volailles mortes, que je m'adresse: il vous est permis d'être malades tant qu'il vous plaira; mais maman, elle qui, pour se bien porter, n'a qu'à le vouloir. Tenez; cela est insupportable.
<i>Si je savais quel jour c'était le 4 octobre?</i> Je ne daigne seulement pas répondre à cela.
Tous ces bouquets-là me feront grand plaisir, car j'aime bien baiser et j'aime encore mieux l'être; mais gardez cela pour votre retour: cela ne se moisit pas. Une des choses qui m'ont fait le plus de joie, c'est d'apprendre de M. de La Fargue que je vous reverrais dans six semaines; il m'a semblé que six semaines étaient moins longues qu'un mois et demi.
N'allez pas faire honneur à M. Le Gendre de toute cette belle éloquence qui vous émerveille; ce sont des bribes décousues de différentes lettres de condoléance qu'on lui a écrites et qu'il s'est rappelées. L'ami Digeon est bien occupé d'autre chose que d'exalter la tête froide de son futur beau-père. Au reste, il fait très-bien, celui-ci, de vous cajoler toutes deux. Il ne sait pas le secret.
Point de vin! Mademoiselle, cela vous plaît à dire. Ma sœur est fort contente de ses vendanges. Je crains seulement que le vin ne se garde pas. Mais il y a un remède, c'est de le boire plus vite.
Je vous fois mon compliment sur vos récoltes. Si la cherté du blé continue, c'est qu'il ne peut plus y en avoir de vieux, et que le nouveau n'est pas battu. Je n'ai point de foi au monopole. Le monopole du blé ne peut nuire, à moins qu'il ne s'y joigne de l'autorité.
Que faites-vous de M. Gras? Qu'il lasse le commerce de grains tant qu'il voudra, mais qu'il ne vous fesse pas brûler. On n'a que faire de recommander à maman de s'expliquer là-dessus, et de prendre sa grosse voix.
Ah! Dieu soit loué! voilà donc dom Micon Marin parti; et vous ne vous excédez plus de fatigue avec lui. S'il ne vous a pas renvoyé deux lettres au moins, je n'y entends plus rien, car il me semble que j'ai écrit presque tous les jours.
Le prince de Galitzin est à Bruxelles; il y restera deux mois. Il en repartira pour Berlin, où il passera l'hiver, si on le laisse en repos. De Berlin, il se rendra à Pétersbourg, où je veux absolument qu'il emmène sa femme; car on dit que si elle manque de quelque chose, ce n'est pas de finesse, éloge qu'on peut faire de presque toutes les femmes; j'en excepte pourtant le mouton de Dieu, que j'aime pour la rareté et pour d'autres belles et bonnes qualités. Ah! si elle voulait seulement pour un an... Mademoiselle, proposez-lui encore.
Ah! ah! vous courez sur les brisées de votre concierge! Il vous faut aussi du clergé! Mais ce n'est pas un trop mauvais pis-aller. Un homme comme un autre est un prêtre tout nu: demandez plutôt à l'abbé Marin, ou à Mme de Meaux de Vitry.
Non, mademoiselle, je ne vous dirai plus que je vous aime; ou si je vous le dis, ce sera malgré moi: c'est que je ne pourrai résister à l'habitude.
Je crois vous avoir dit avant-hier que je vous haïssais. Cela n'est pas vrai; ne le croyez pas.
Saluez bien maman pour moi; saluez bien aussi Mme de Blacy, et finissons ces rhumes, qui m'ennuient malgré leur bon acabit.
CXV
Paris, le 20 octobre 1768.
Votre dernière lettre, n° 8, mademoiselle, est du 29 septembre; et c'est aujourd'hui jeudi 20 octobre[206]. Faites-moi la grâce de m'apprendre si j'ai commis quelque faute qui m'ait fait perdre l'amitié de madame votre mère, l'estime de Mme de Blacy ou la vôtre. Un silence de vingt jours est bien propre à me donner les plus vives inquiétudes sur mon compte ou sur le vôtre. Je n'ai pas manqué un seul jour d'aller chez Damilaville y chercher une ligne de votre main. Comme il pourrait lui paraître, et que, depuis quelques jours, il me semble à moi-même, que ce n'est pas l'intérêt de sa santé qui me conduit chez lui, je n'ose plus lui demander s'il n'a rien à me remettre. J'aime mieux attendre jusqu'à neuf heures, dix heures du soir, qu'il songe de lui-même à m'offrir quelqu'une de vos lettres; et je ne devrais pas vous dire tout le chagrin que je ressens lorsque je vois arriver le moment de le quitter sans en avoir reçu.
S'il est arrivé quelque accident à l'une de vous, ne me le laissez pas ignorer plus longtemps. Vous ne savez pas les idées qui me passent par la tête: c'est à me la faire tourner.
J'aurais à vous amuser d'une infinité de choses extraordinaires, parmi lesquelles une aussi extraordinaire qu'il m'en soit jamais arrivé dans ma vie, et que j'avais devinée, annoncée d'avance; mais je n'ai pas la liberté d'esprit nécessaire pour un récit de cette nature. Ayez donc la bonté de me rendre le sens commun: j'en ai encore besoin quelquefois. Mademoiselle, si vous n'êtes pas dangereusement malade, ou Mme de Blacy ou maman, vous êtes bien cruelle. Vingt-un jours de suite sans dire un mot, sans donner le moindre signe de vie; je n'y conçois rien, mais rien du tout, et j'aime mieux n'y rien concevoir que de me livrer à mes conjectures. Intercepte-t-on mes lettres? Vos réponses se perdent-elles? Je vous ai écrit avec la plus grande exactitude. Je ne vis Damilaville avant-hier qu'un moment, fort tard. C'était un jour de bataille. Je ne le vis point hier. La mauvaise santé de la mère et de sa fille avait fait renvoyer mon bouquet au 13. O mon Dieu, que je suis étourdi! Tenez, sans cette circonstance, je ne me serais pas aperçu que ce n'est qu'aujourd'hui le 13.
Vous êtes moins coupable d'une semaine; c'est quelque chose; cela me rassure un peu. J'irai cette après-midi chez Damilaville, et j'espère en revenir plus content de vous. Il faut que le temps m'ait cruellement duré. N'allez pas prendre cet ennui pour la mesure de mon attachement. Ce serait pis que le premier jour; je veux bien que cela soit, mais je ne veux pas que vous le sachiez. Ah! si je puis une fois cesser de vous aimer toutes, je n'aimerai plus personne: cela fait trop de mal. Mais je crains bien d'en avoir pour toute ma vie.
Bonjour, maman. Je vous prie en grâce de gronder un peu mademoiselle. Je me suis amendé, moi; mais voyez comme cela me réussit. Je vous présente mon respect. J'embrasse de tout mon cœur Mme de Blacy, si elle le permet; mais pour ce méchant enfant qui s'obstine à se taire, rien, rien, rien du tout. Oh! je suis bien piqué! Ce qui me fait enrager, c'est que cela ne durera pas, et que ce soir je serai peut-être plus doux qu'un agneau.
CXVI
Paris, le 20 octobre 1768.
J'entends: mademoiselle est au régime. Tous les huit jours une fois; elle ne peut pas écrire davantage. Qu'en arrive-t-il? c'est que pour peu que M.*** soit ivre le soir, il remet au lendemain l'ouverture de son paquet; pour peu que le commissionnaire de l'hôtel de Clermont soit paresseux, il diffère sa course rue Saint-Honoré; pour peu que je mette d'intervalle entre les visites que je rends au malade, je suis la quinzaine sans entendre parler de mes amies. Et puis la colère me prend, et j'écris un billet doux tel que celui que vous lisez dans ce moment.
Votre parent est un bourru; il a perdu sa femme, et la perte n'en est peut-être pas grande; il s'est tout fait donner par elle; je ne l'en blâme pas. Les héritiers en sont enragés, et c'est bien fait à eux. Ils ont réclamé une certaine chaise à porteurs dont il a tant été question par le passé. Ils se sont adressés à Mme Geoffrin, qui leur a répondu qu'elle avait été délivrée à M. de ***; mais qu'en tout cas, il n'y avait qu'à y mettre un prix, et qu'elle le payerait sans qu'il fiât besoin d'élever de nouvelles tracasseries pour cette guenille. M. de ***, qui est processif autant que la dame de la rue Saint-Honoré l'est peu, s'est jeté à la traverse, a soutenu la validité de la délivrance de la chaise à porteurs, et offert à Mme Geoffrin des armes contre les héritiers.
Mme Geoffrin lui a répondu qu'on n'avait que faire d'armes quand on n'avait point envie de se battre. Réplique de l'homme de Gisors; réplique à la réplique, tant et si bien que la vivacité, les mots, l'aigreur s'en sont mêlés, et qu'il est arrivé de Gisors une dernière lettre pleine d'injures grossières accompagnées de la menace d'un libelle. Là-dessus, voilà la dame de la rue Saint-Honoré qui grimpe à mon grenier, qui se précipite sur une chaise et qui m'étale tous ses papiers. Je me suis fâché; j'ai écrit à M. de *** une lettre honnête, mais ferme; je lui laisse voir mon goût pour la paix; mais je ne lui dissimule pas que si la guerre a lieu, je la ferai à feu et à sang. Je le préviens en même temps qu'ayant à batailler avec un de vos parents, je croirais manquer à tout bon procédé, si je ne vous en demandais la permission. Ne pourrez-vous pas partir de là pour tacher de passer la main sur le dos de ce sanglier hérissé? Je vous jure qu'il joue un mauvais jeu.
Si Mme Geoffrin se plaint à ses amis, elle sera vengée. Ne conviendrez-vous pas qu'une femme à qui il en coûte dix mille flancs et par-delà pour un acte de bienfaisance mal entendu a le droit d'avoir de l'humeur et la prétention bien achetée de demeurer en repos! Je vous prie, mon amie, d'écrire un mot de pacification à ce hargneux; assurez-le bien que s'il me met en besogne, j'inventerai pendant un mois de suit les contes les plus ridicules sur l'homme de Gisors, et que de deux jours l'un on le vendra dans les rues à deux liards la pièce, et que je saurai bien le faire mourir de rage sans me compromettre.
On dit que M. de Laverdy a été chassé sans pension. On dit que le premier projet de M. d'invaux est de chasser tous les robins de la finance; ce sont gens qu'il faut acheter les uns après les autres, et trop cher.
M. d'Invaux est très-bien lié: c'est l'ami de MM. de Montigny, Turgot, Morellet. Ce dernier va devenir bien rauque. Il est fait secrétaire du bureau du commerce, place de quatre mille livres de rente. La confiance du mérite se joignant à celle de la richesse, qui est-ce qui le supportera?
Il est tout jeune, ce M. de Villeneuve! Ce qui achèvera de vous confondre, c'est qu'il est la bonté, la douceur, la politesse, l'affabilité mêmes; et que madame est une bonne grosse femme, bien grasse, bien dodue, belle peau, grands yeux couverts, de grands sourcils noirs, et point du tout à dédaigner. Il y a quelque diablerie là-dessous que je n'ose déchiffrer; cet homme si doux, si bon, si affable, a le ton singulier.
À votre avis, son procédé est donc bien inhumain? Votre bonté m'enchante, et ma conscience commence à se tranquilliser. Vous avez raison: j'aurais été un homme abominable.
Le rendez-vous mystérieux vous intrigue donc beaucoup? Au reste, j'en suis de retour, et voici la copie des quatre lettres qui l'ont précédé.
PREMIÈRE LETTRE
Si dix-neuf ans d'absence ne m'ont pas, monsieur, absolument effacée de votre souvenir, je vous demande un jour où je puisse vous communiquer des choses fort importantes pour moi et peut-être pour vous. J'ai trois endroits où je puis vous voir avec tout le secret que vous exigerez: ici, à Paris, ou hors des barrières Saint-Michel où l'on m'a prêté une maison où je vais dissiper un noir chagrin qui me consume. La cause en est si connue que vous la savez sans doute. Ou vous êtes bien changé de ce que vous étiez, ou j'ai lieu d'attendre de vous la complaisance que je vous demande. Adressez votre réponse ici: on n'ouvre point mes lettres.
<i>Réponse.</i>
MADAME,
Je suis à vos ordres. Des trois endroits que vous me proposez, choisissez celui qui vous sera le plus commode; et j'y serai au jour, à l'heure que vous m'indiquerez. S'il est des sentiments que le temps efface, il en est d'autres qu'un galant homme retrouve toujours en soi.
DEUXIÈME LETTRE
Je vous reconnais, monsieur, aux derniers mots de votre lettre, et notre rendez-vous serait déjà arrangé, si je n'avais voulu en assurer la tranquillité. Elle est tout à fait nécessaire aux choses que nous avons à nous dire; je tâcherai que ce soit ici Je vous renouvelle les assurances de toute mon estime.
TROISIÈME LETTRE
J'ai enfin arrangé notre entrevue à mardi, 11 du mois. Vous viendrez à... vous y serez rendu à cinq heures au plus tôt et au plus tard. Mon appartement est aux entresols, n°... Vous laisserez votre voiture dans un des coins..., et vous monterez par l'escalier qui est au bout du corridor du côté... Cette attente a le pouvoir de suspendre mon profond chagrin. Ou je me trompe fort, ou vous aurez le secret de l'adoucir, ce qui est impossible à tout autre. J'ai eu quelques aventures singulières en ma vie, mais aucune autant que celle-ci. Elle m'a fait beaucoup rêver. Damilaville, que je consultai, et qui me conseilla d'aller, me rendra justice que j'avais deviné l'énigme. À vous, mesdames; je vous jure que si vous rencontrez, je vous avouerai tout. Je vous assure, mademoiselle, que la position de M. de la Villemenne n'y fait œuvre, et que j'ai bien moins besoin d'indulgence que lui. Après cet aveu, n'allez pas revenir sur vos pas: il faut avoir des principes ou non. Un peu de baume, madame de Blacy, une goutte seulement et point de prières. Mais grand merci de l'un et de l'autre: je n'en ai que faire.
La maladie de la mère avait différé le bouquet de l'enfant au mercredi suivant: c'était Bron, Naigeon, un certain provincial que vous ne connaissez pas, et si vous le connaissez, c'est M. Touche, mon commissaire, qui est trop délicieux pour s'en passer, un M. Fèvre qui est fou de ma fille; et moi Je ne compte pas les femmes, les musiciens. Nous avons soupé jusqu'à dix heures du matin. Je n'ai pas bu une goutte d'eau; ils chancelaient tous, j'étais ferme sur mes pieds. Dix bouteilles de Champagne rouge, trois de Champagne mousseux blanc, une bouteille de Canarie, des liqueurs de deux ou trois sortes, et du café; sans la moindre insomnie, ni le plus léger mal de tête. Je ne vous disais pas que, le reste de la compagnie partie, nous avons joué, le commissaire Touche et moi, au trictrac jusqu'à cinq heures du matin; et puis me voilà à mon lait le matin et à ma limonade le soir; et frais comme une rose... un peu passée.
Le prince a pensé me faire devenir fou; mais comme il est honnête et bon, tout s'est arrangé. Il est venu à l'heure du souper, et voulait à toute force être du nombre des convives. Je l'ai déterminé à nous laisser; mais ce n'a pas été sans peine.
Eh bien, vous aurez donc encore votre abbé Marin? Mademoiselle, si vous vous en trouvez mal, cherchez quelque autre que moi qui vous plaigne.
<i>Les portraits! les portraits!</i> Le hourvari de la petite maison que nous avons évacuée, notre installation dans un hôtel garni, ont un peu dérangé les suites de notre mystification. Ce volume, c'est moi qui l'ai écrit; c'est la chose comme elle s'est passée. Hélas, oui! Nous revoilà dans l'hôtel garni.
Je comptais avoir de la place pour quelques douceurs. Je comptais aussi répondre à Mme de Blacy; mais voilà mes quatre pages remplies: c'est ma tâche. Bonsoir, mesdames.
CXVII
Paris, le 4 novembre 1768.
MESDAMES ET BONNES AMIES,
Avez-vous reçu un gros paquet que j'avais envoyé au bureau du Vingtième pour y être contre-signé? Maman se prête-t-elle un peu à mes vues? Se fera-t-elle apôtre de l'inoculation dans les campagnes? Le bien trouve mille obstacles dans les grandes villes, où il y a toujours une multitude d'hommes intéressés à ce que le mal se perpétue; où de petits intérêts particuliers, des considérations personnelles de nulle valeur s'opposent à l'utilité générale; où l'on ne rejette une chose que parce qu'elle a été proposée par un étranger, un concurrent, quelqu'un que l'on jalouse. C'est des campagnes que l'inoculation serait entrée sans contradiction dans les villes; et c'est des villes qu'elle aura toutes les peines du monde à gagner les campagnes. On veut commencer par l'aire des expériences sur ceux qui mettent une importance infime à leur vie. Cela n'a pas le sens commun Si ces expériences s'étaient faites sur des âmes qu'ils appellent viles, tout le monde aurait applaudi.
Si mon début est grave et sévère, c'est que je suis juste; si mon ton se radoucit sur la fin, c'est qu'il y a des gens contre lesquels la colère ne saurait durer, qui le savent bien, et qui en abusent.
M. de Laverdy se porte à merveille. Il a ses vingt mille francs de retraite. Il a chassé son cuisinier. Il a pris une cuisinière. Il joue la parade de l'homme pauvre, et il laisse chanter à nos polissons dans les rues, sur l'air de la Bourbonnaise:
/$ Le roi, dimanche, Dit à Laverdy, Dit à Laverdy: Le roi, dimanche, Dit à Laverdy: «Va-t'en lundi» $/
Les deux rois se sont vus[207] Us se sont dit tout plein de choses douces: «Vous êtes monté bien jeune sur le trône!--Sire, vos sujets ont encore été plus heureux que les miens.--Je n'ai point encore eu l'honneur de voir votre famille.--Cela ne se peut pas: vous ne nous restez pas assez de temps; ma famille est si nombreuse; ce sont mes sujets.» Et puis tous les crocodiles qui étaient là présents se sont mis à pleurer.
Ce despote du Nord est de la plus grande affabilité. Il est honnête, il est généreux. Il a été aux Gobelins. On lui a montré les tapisseries; et le duc de Duras, qui l'accompagnait, lui ayant demandé quelle était celle qu'il avait trouvée la plus belle, il l'a désignée; et aussitôt le duc lui dit qu'il avait ordre du roi son maître de la lui offrir. Il y avait là Soufflot, Cochin, Van Loo et d'autres. Il a commandé son portrait à Van Loo.
Une bouquetière voulait lui présenter un bouquet. M. de Duras l'écartait, et la bouquetière lui dit: «Monsieur, laissez-moi approcher. Il n'est pas si ordinaire de voir un roi à pied dans les rues.»
Il a été à <i>Warwick</i>[208], qui l'a ennuyé; aux <i>Fausses Infidélités</i>, qui l'ont amusé; il en a fait compliment à Barthe, qui lui a répondu que son rang était enclin à l'indulgence.
Ne me parlez pas de votre M. de ***. Mademoiselle, je sens en écrivant son nom que ma tête se trouble et que tout le corps me frissonne.
Je n'ai pas été si loin que le Monomotapa. Le rendez-vous en question était à Vincennes; c'est maman qui a deviné. Ainsi, voilà le lieu de la scène connu. Mais le sujet? c'est là le point. Imaginez, mesdames, et lorsque vous aurez imaginé quelque chose de commun, dites tout de suite: Ce n'est pas cela.
Je n'ai point supprimé de lettres; il y en a quatre: trois de la dame Dolovide, une de moi.
Ne craignez rien pour ma santé. Je ne me suis jamais si bien porté que le lendemain de notre orgie, et cela dure. Un peu de libertinage par intervalle ne nuit pas.
Quand la raison vient aux hommes? Le lendemain des femmes; et ils attendent toujours ce lendemain.
Vous avez très-bien fait de laisser à votre pauvre religieuse le plaisir d'invoquer tous les matins son amie.
Ah! le bon billet qu'a La Châtre!
Rien n'est si commun, quand nos vignes gèlent, que de donner la pépie aux cannibales. Je crois qu'on ne va plus aux spectacles. Je suis toujours étonné quand je vois sortir quelqu'un de l'église. Nous faisons tous plus ou moins le rôle du vieillard dans la rue Froidmanteau. Vous savez le conte. C'étaient des mousquetaires qui faisaient bacchanal dans un lieu de plaisir. La foule s'était assemblée. Dans cette foule, une jeune fille à qui le vieillard s'adressa pour savoir la cause de ce concours le lui dit; le vieillard, tout étonné, lui demanda: <i>Mademoiselle, est-ce que</i> Comment achèverai-je sa question? si je l'allonge, elle sera mauvaise.
M. Digeon est plus fin que Mme de Blacy; mais il ne l'est pas plus que moi.
Si le mari en use avec lui comme vous le prophétisez, ce sera bien là le cas du proverbe: <i>Aussi bien mordu d'un chien que d'une chienne.</i>
Je ne me pique point du tout, mesdames, d'entendre de ce livre-là ce qui n'est pas intelligible pour vous, et je me souviens très-bien d'y avoir rencontré des endroits fort obscurs. L'établir pour l'instruction publique? le maintenir par la force générale d'un peuple qu'on ne résout pas aisément à brûler ses moissons! car lorsque le peuple est instruit, c'est la conséquence évidente pour lui d'un mauvais édit.
Quand vous désirerez que je commence ma lettre par des douceurs, faites en sorte que je ne commence pas par être taché.
J'attends une visite de l'abbé Le Monnier et de M. Trouard. J'ai un peu questionné l'abbé sur le succès de notre affaire. Il ne m'a rien dit, rien voulu dire. Je n'en augure pas plus mal. Si j'avais réussi! Ah! madame de Blacy, je crois que j'en mourrais de joie. Je préférerais ce succès à une nuit d'une femme que j'aimerais... que j'aimerais autant que vous.
Notre malade a fait une observation singulière, c'est que ses glandes augmentent quand ses douleurs diminuent, et réciproquement. Ses glandes sont énormes, aussi ne souffre-t-il plus; il dort, mais il ne saurait marcher. Il mange, mais c'est avec dégoût. Tronchin ne sait où il en est, car il a abandonné son premier traitement: il tâtonne.
Voltaire vient de nous envoyer une table charmante; elle a deux ou trois cents vers: c'est <i>le Marseillais et le Lion.</i> On ne saurait conter avec plus d'esprit, plus de gaieté, plus de facilité, plus de grâce. C'est l'ouvrage de la jeunesse; si elle me tombe sous la main, je vous l'envoie.
Je suis brouillé avec Grimm. Il y a ici un jeune prince de Saxe-Gotha. Il fallait lui faire une visite; il fallait le conduire chez Mlle Biberon; il fallait aller dîner avec lui J'étais excédé de ces sortes de corvées. Je m'en suis expliqué fortement. Je me console du mal que me fait cette brouillerie par la certitude que nous nous raccommoderons, et l'espérance qu'il n'y reviendra plus. Ces ridicules parades-là m'étaient insupportables.
M. Devaisnes[209] est marié. Il m'a écrit une lettre charmante pour m'inviter à faire liaison avec sa famille. Je m'y suis refusé nettement.
J'ai reçu de Sainte-Périne une lettre qui déchire l'âme.
Le Baron a fait quelques voyages à Paris. Je vois qu'il ne me pardonne pas la solitude dans laquelle je l'ai laissé. Cela s'entend; il fallait laisser souffrir Damilaville tout seul à Paris, et m'en aller passer gaiement un ou deux mois au Grandval.
Mme Therbouche me fera devenir fou. Vous savez qu'elle est retombée dans l'abîme de l'hôtel garni Un de ces matins, je ferai un signe de croix sur sa tête, et je me retirerai chez moi.
J'ai entrepris de faire payer cinq ou six créanciers de ce qui leur est dû. Madame de Blacy, je me recommande à vos saintes prières.
J'ai bien peur que l'ami Naigeon ne soit un peu coiffe de la belle dame; il est brillant tous les soirs, et ce n'est pas vers le Louvre qu'il porte ses pas. S'il allait en faire sa femme! Il a des moments diablement soucieux.
Dieu soit loué! je touche à la fin de mon Salon. Si vous étiez ici, on vous en lirait des lambeaux qui vous amuseraient, mais on ne saurait jouir de tout à la fois.
Il va y avoir un procès singulier. Une fille veut se marier; elle va lever son extrait baptistaire, et elle se trouve baptisée sous le nom d'un garçon. Mon avis est qu'il faut préalablement vérifier le sexe.
Bonjour, mesdames et bonnes amies. Je vous souhaite du beau temps; cela est assez généreux.
J'ai mille respects de Bruxelles à vous offrir. Vous n'êtes pas oubliées une seule fois. Pas un mot de douceur pour Mlle de ***: cela s'obtient, mais cela ne se commande pas. Eh bien, n'appelez-vous pas cela de la fatuité?
CXVIII
À Paris, le 12 novembre 1768.
MESDAMES ET BONNES AMIES,
Vous ne voulez pas que je me fâche; je ne me fâcherai pas. Je vais vous parler du plus beau sang-froid, puisque vous l'aimez mieux. Je vous ai dépêché sous le contre-seing de M. d'Ormesson un paquet qui contenait une brochure avec une lettre. Je n'ai point entendu parler de ce paquet.
Je vous ai demandé par une lettre suivante si ce paquet vous était parvenu. Pas plus de nouvelles de cette lettre que du paquet qui l'a précédée.
Je vous suppliais par une troisième lettre de prier maman de vouloir bien être un élève de Gatti. Pas un mot de réponse là-dessus.
En sorte qu'il m'est absolument impossible de deviner pourquoi vous êtes à peu près contente de mon exactitude, puisque je ne m'aperçois pas qu'il vous parvienne un mot de moi.
C'est un pieux M. de Saint-Fargeau qui a jugé le colporteur et le garçon épicier[210]. Ce même homme opinait, il y a peu de temps, à appliquer un fils à la question pour le rendre accusateur de son père; il disait qu'il y avait des casuistes qui autorisaient cette atrocité. Un jeune conseiller lui répondit: «J'ai peu lu vos casuistes; j'ignore ce qu'ils permettent; mais je connais la nature qui les défend.»
Croiriez-vous bien que cette fille qui a été baptisée garçon risque de perdre son état? et cela vraisemblablement par une étourderie de sacristain.
Vous ai-je dit que j'avais appris, découvert par la voie de Pantin et de Mlle Guimard, que ce dîner clandestin avec M. Dubucq devait se faire chez Mme de Coaslin? J'ai beau lire et relire vos lettres, elles ne me rappellent jamais ce que je vous ai ou n'ai pas dit.
J'avais trois amis: j'étais froidement avec l'un; presque brouillé avec l'autre; le troisième était malade à mourir. Cette position m'avait causé un tel dégoût des hommes, que j'ai été sur le point de me claquemurer.
Le Baron est de retour; je dînai hier lundi avec lui Cela s'est un peu rajusté. L'abbé Galiani y était; il prêcha beaucoup contre l'exportation des grains, et cela par une raison qui n'est pas commune: c'est qu'il faut laisser subsister les mauvaises fois partout où il n'y a pas dans le ministère des hommes d'assez de tête pour faire exécuter les bonnes en pourvoyant aux inconvénients des innovations les plus avantageuses.
Il prêcha contre la faveur accordée à l'agriculture par une raison très-bizarre: il disait que l'agriculture était la plus importante des conditions, et qu'il avait fallu plus de quatre mille ans d'efforts pour l'avilir, et que chercher à la tirer de cet avilissement c'était travailler à réduire les ducs et pairs à rien, et à mener le roi dans son Parlement accompagné de douze boulangers. «D'accord, l'abbé, lui répondis-je; mais dans douze mille ans d'ici» Oh! combien de choses on peut faire sans conséquence pour les laboureurs, avant que le cortège du roi en soit composé!
Voltaire a publié deux tables agréables toutes doux, mais la première charmante: <i>le Marseillais et le Lion; les Trois Empereurs en Sorbonne.</i> On risquerait de vous les envoyer, si l'on pouvait seulement se promettre de savoir qu'elles vous sont ou ne vous sont pas parvenues. Je ne me tâche pas, vous voyez bien, on ne saurait être plus modéré.
À propos du singulier abbé, il avait autrefois entrepris l'apologie de Tibère et de Néron. Il entama hier celle de Caligula. Il prétendait que Tacite et Suétone n'étaient que des pauvres gens qui avaient forci leurs ouvrages des impertinents propos de la populace.
J'aime encore mieux ces folies-là qui marquent du génie, des lumières, un penseur, que de plates et fastidieuses rabâcheries sur Jésus-Christ et ses apôtres.
Le Baron fit pourtant une observation qui m'était venue longtemps avant lui: c'est par quel tour bizarre la religion d'un homme qui avait passé sa vie et qui l'avait perdue pour avoir prêché contre les temples et les prêtres était pleine de temples et de prêtres.
Je n'entends pas comment ou ne passe que deux jours à Isle, quand on fait tant que d'y aller. Je ne doute pas que ces deux jours ne se soient passés bien gaiement: les hôtesses du château ne sont pas tristes, ni les survenants non plus.
Je n'aime pas les femmes méchantes; cela est presque contre nature. C'est à nous qui sommes forts qu'il appartient d'être méchants. Si M. Évrard vous a tenu parole, vous devez avoir eu le plaisir du spectacle que vous vous promettiez.
On ennuie ici à plaisir ce roi de Danemark qui est tout à fait aimable. Les pauvres têtes n'ont pu imaginer que la ressource des spectacles, et ils lui font entendre quatorze actes en un jour[211]. Ils sont embarrassés de remplir les journées d'un voyageur qui séjourne un mois dans un pays où il y a de quoi voir pour dix ans.
Ce prince est souvent très-fin dans ses réponses et dans des occasions difficiles. Le roi lui disait, en lui montrant Mme de Flavacourt: « Sire, vous voyez cette femme-là; elle est belle; croiriez-vous qu'elle a cinquante-huit ans? oui, cinquante-huit ans: elle est d'un an plus jeune que moi--Sire, lui répondit le jeune souverain, je vois qu'on ne vieillit pas dans votre royaume.»
Il en est arrivé de ce prince tout au rebours des autres; le contraire de la feble des <i>Bâtons flottants.</i>
J'attends que l'histoire de votre remboursement et ses suites soient finies, pour en rire à mon aise.
J'ai beau vous dire que je vous haïrai toutes si vous continuez à vous porter mal, il n'y a que Mlle de *** à qui cela fasse peur.
Vous pouvez soupirer après l'abbé Marin tant qu'il vous plaira; je ne veux plus m'en soucier.
Moi, je respire. La pauvre artiste [212] n'est pas encore à la barrière de Charenton, mais elle y sera bientôt; je vous ferai ce conte-là quand il en sera temps.
Agréez et faites agréer mon respect. Je suis toujours le même, mon amie; oui, toujours. Revenez, si vous en doutez.
CXIX
À Paris, le 15 novembre 1768.
Je vous supplie, mon amie, de ne pas vous plaindre de ma négligence: je réponds sur-le-champ. Votre dernière me parvint le 13 novembre, et votre avant-dernière était datée des derniers jours d'octobre.
Je n'ai pas eu le moindre doute que maman, bonne, humaine, bienfaisante, heureuse comme le sont presque toujours les personnes prudentes, n'aquiesçât à la proposition que je lui faisais. J'en ai prévenu Gatti, qui attend son retour avec la même impatience que moi, et qui ne demande pas mieux que de l'initier dans cette pratique de l'inoculation. Il faut qu'au même moment où je la sollicite, le hasard lui envoie une pauvre créature aveuglée par la petite vérole naturelle pour appuyer ma demande.
Ne craignez-vous pas que cette méchante femme n'apprenne ou ne soupçonne que vous êtes au fond de cette petite correction, et qu'elle ne fesse quelque coup de tête violent? Mes amies, prenez-y garde.
Le portrait de Mme Bouchard a été gâté chez elle, et gâté presque sans ressource; l'artiste y a fait ce qu'il a pu, et il est à peu près comme au sortir de ses mains.
J'oubliais de vous dire qu'il est sorti du petit hôpital de Gatti soixante et un enfants inoculés sans qu'il y en ait eu un seul alité.
J'embrasse de tout mon cœur le garçon chirurgien qui s'occupe à bien faire depuis le matin jusqu'au soir, et qui sait si grand gré à ceux qui le suivent de loin.
Je crois que vous m'aimez toujours; je m'en rapporte plus volontiers à votre goût pour la justice qu'aux apparences.
Pour maman, je suis très-sûr que je lui suis cher: cela tout simplement parce qu'elle vous permet de me le dire.
Quel diable d'amphigouri me faites-vous sur les grains? Il y a à la halle deux sortes de fermes: il y a de la ferme dite malicet, du nom de celui qui la fournit, qui est plus belle, plus chère, et peut-être dans des sacs cachetés.
J'aime la conduite de vos magistrats; il est rare que des officiers municipaux aient cette fermeté-là.
Si je ne me mêle pas de tramer le cher parent dans la boue, je l'abandonnerai à un certain Target qui s'en acquittera bien pour moi.
J'avoue que je ne connais pas quelle affaire nous pouvons avoir à démêler avec lui. Il a fait ses demandes; elles ont été accordées. Il était fondé de procuration; il a transigé pour lui et ses ayants cause. C'est donc un libelle qu'il veut publier; il font l'attendre, et avoir confiance dans nos ongles et ceux des lois.
C'est un conte que le bel ange: il y a eu ici quelque rumeur; mais il était question de tout autre chose.
Écoutez la bonne, la grande, l'heureuse nouvelle: Mme Therbouche est partie; elle s'avance de dimanche au soir, entre neuf et dix, vers Bruxelles, dans une chaise de poste; car elle n'a jamais voulu honorer la diligence de sa personne. Il y a cent autres traits de puérile vanité de cette force-là.
Je suis chargé de l'achat de tous les tableaux Gaignat, et je vais y procéder.
Je vous ai dit que Grimm m'avait fait bien du mal.
Hier, ce fut la répétition de la même scène avec le Baron.
Ces gens-là ne veulent pas que je sois moi; je les planterai tous là, et je vivrai dans un trou: il y a longtemps que ce projet me roule par la tête.
Damilaville est moribond. Plus de force, pas même pour faire un pas. Plus d'appétit; nausées, défaillances, et abandon de médecin.
Je ne saurais vous répondre sur l'histoire des portraits: je ne sais plus ce que c'est. Aussi y a-t-il toujours une bonne quinzaine entre mes lettres et os réponses! Voulez-vous parler de la mystification? Les embarras d'un départ prochain ont tout suspendu, et le départ tout réduit à rien. Il ne nous reste de cela qu'une scène excellente, l'attente trompée de trois ou quatre autres, mais point de portraits.
Je n'ai point vu M. Trouard. J'attends toujours sa visite promise par l'abbé. S'il ne vient pas, j'irai.
Ce dîner, je crois vous l'avoir dit, était un guet-apens où j'aurais bien donné sans un de ces hasards de ce pays-ci Je devais me trouver en tête-à-tête avec Mme de Coaslin. Cela s'est éventé par la Guimard qui le savait, et qui le confia à un libertin de sa société qui m'en avertit. Ô la belle contrée où un libertin tient un philosophe par la main, et où la duchesse n'est séparée de la fille que par un intermédiaire commun qui dit souvent à la fille ce qu'il laisse ignorer à la duchesse!
J'espère quelquefois que M. Trouard veut me présenter la nomination de l'abbé; c'est un tour tout à l'ait à la façon de l'autre: il faut voir, et ne pas le leurrer de fausses espérances.
Perdez, madame, perdez au trictrac tant qu'il vous plaira, mais n'allez pas gagner au whist; cela ne serait pas honnête.
Ah! voilà M. l'abbé Marin arrivé! J'entendrai parler de vous quand il plaira à Dieu. Mais je commence à me résigner à tout.
Je savais tout ce que vous me dites de M. et de Mme Duclos; celui-ci est bien heureux de ne pouvoir vieillir; je lui envie ce secret, et le plaisir d'être auprès de vous. Voilà une ligne que vous ne passerez pas, parce qu'écrite elle ne signifie pas grand'chose, et que passée, on y mettrait de l'importance.
Agréez tout mon respect.
CXX
Paris, le 22 novembre 1768.
MESDAMES ET BONNES AMIES,
Votre départ n'est pas encore fixé. Est-ce que ces mauvais temps-ci ne hâteront pas votre retour? Que faites-vous au château d'Isle, que vous ne fissiez mieux encore dans la rue Saint-Thomas-du-Louvre? Il y a là un jardinet pour le premier rayon du soleil; des amis que vous désirez et qui vous attendent; une petite table verte sur laquelle on peut s'accouder; des nouvelles vraies ou fausses qu'on tient de la première main; un âtre autour duquel on peut se presser dans les grands froids; quelques amusements que rien ne peut remplacer à la campagne, lorsque la pluie, les vents, les frimas, ne permettent plus de s'éloigner de la maison. Il y a des jours où nous ferions bien à trois ou quatre la monnaie de l'abbé Marin.
Où est le temps où mon impatience, mon dépit, ma colère vous auraient M grand plaisir? où vous auriez été enchantée que je n'eusse donné le temps ni à mes lettres ni à vos réponses d'arriver? où deux jours passés sans avoir entendu parler de moi m'auraient été reprochés comme un silence de deux semaines? Cela vous paraît injuste aujourd'hui: vous êtes d'une justesse admirable dans vos calculs; on ne saurait avoir plus de raison que vous en avez acquis; vous ne vous fâchez plus; vous ne voulez plus que je me fâche; voilà qui est dit: je ne me fâcherai plus.
Mme Van Loo a pensé mourir d'une humeur dartreuse qui s'était jetée sur la poitrine; mais les crachements de sang purulent ont cessé, et elle court les rues jusqu'à nouvel ordre.
Mme de Coaslin ne me verra pas: je l'ai déclaré net à M. Dubucq, qui entrait chez moi au moment même où j'ouvrais le gros paquet de Mme de Blacy. Dites à cette bonne mère d'être parfaitement tranquille sur le compte de son fils; il a tout ce qu'il lui faut, j'en ai la parole expresse de M. Dubucq qui n'est homme ni à promettre ce qu'il ne veut pas faire, ni à garantir comme fait ce qui ne l'est pas. Les lettres que vous m'adressez par Damilaville me parviennent franches; si je ne vous ai pas répondu plus tôt sur cet article, c'est qu'il est on ne saurait moins important.
<i>D'où je connais Mlle Guimard?</i> Mais, de tout temps, il y a eu cent moyens, et, à mon âge, il y a cent raisons de connaître la Guimard. On trouve dans ces filles-là je ne sais combien de ressources essentielles qu'on ne peut espérer dans une honnête femme, sans compter celle d'être avec elles comme on veut: bien, sans vanité; mal, sans honte. Au reste, c'est M. de Falbaire, l'auteur de l'<i>Honnête criminel</i>, qui la fréquente, je ne sais pas pourquoi, qui m'a garanti, par son indiscrétion, de l'embûche de M. Dubucq et de Mme de Coaslin.
Je me suis trouvé au rendez-vous mystérieux; mais je me suis refusé net à ce qu'on en attendait. Qu'en attendait-on? Si maman se met à y rêver, elle le trouvera avant la fin de deux ourlets. Pour vous, mesdames, je vous conseille de ménager vos têtes: cela est au-dessus de vos forces.
Que diable votre religieuse ne jette-t-elle son froc aux orties, et ne se réfugie-t-elle dans quelque coin ignoré où elle vivrait et mourrait en paix? Donnez-lui ce conseil que Mlle de Blacy ne désapprouvera pas. Il faut être Épictète en personne pour ne se pas damner dans un cachot.
J'y ferai de mon mieux pour qu'elles vous parviennent, ces fables de Voltaire; mais vous seriez bien aimables de venir les chercher. C'est entendre assez mal son intérêt que de vous envoyer de l'amusement; si vous pouvez avoir la ville à la campagne, je ne vois plus de raison de revenir de la campagne à la ville.
<i>Raccommodé avec Grimm?</i> Mais oui, ou à peu près, je le crois; la chose s'est faite comme je l'avais prédite: j'ai eu la douleur et ne me suis pas sauvé de la visite.
Le prince est venu passer deux heures chez moi en chenille[213]: c'était le mercredi Le jeudi, je passai toute la journée avec lui chez le Baron, sans le connaître, du moins à ce qu'ils croyaient tous; mais le Baron m'avait averti, et les trompeurs ont été trompés; j'ai joué mon rôle comme un ange[214].
À propos de Sainte-Périne, c'est une nièce de M. de Neufond que nous avons épousée; je ne le sais que d'aujourd'hui; jugez combien l'oubli de toute cette histoire est nécessaire.
J'ai démontré à notre artiste, deux heures avant son départ, qu'en moins de quinze mois elle avait dépensé à peu près huit cents buis. Elle est partie; elle est à Bruxelles. Le prince Galitzin la remettra dans sa patrie, dans sa famille, avec dignité, et ce ne sera pas de ma faute si son fils n'est pas secrétaire d'ambassadeur.
L'ami Naigeon s'empiége tant qu'il peut. <i>Eheu! quanto laboras in Charybdi, digne puer meliore flammâ!</i> M. l'abbé Marin vous expliquera ce latin-là. Au reste, la belle dame a pensé mourir d'une vapeur hystérique accompagnée subitement d'une inflammation de bas-ventre et d'une perte.
Vous avez raison de regretter un peu la lecture de ce Salon; car il y a, ma foi, d'assez belles choses, et d'autres moins sérieuses et plus amusantes.
Je ne sais qui plaidera pour notre mal baptisée. Si vous avez un peu médité cette affaire, vous y aurez vu plus de difficultés qu'elle n'en présente d'abord[215].
Avant que de prononcer si ferme sur votre exactitude, je voudrais savoir à quel numéro j'en suis.
Il n'y a plus de bon vin dans la cave de ma sœur; elle m'a envoyé les deux malheureuses pièces qui restaient.
Chanson que tout ce que vous me dites de maman. Voici le fait. Vous lui persuadez qu'elle a les jambes mauvaises. Mme de Blacy lui fait compagnie; et vous allez courir les champs en tête-à-tête avec l'abbé. Cela n'est pas maladroit.
Je suis fou à lier de ma fille. Elle dit que sa maman prie Dieu et que son papa fait le bien; que ma façon de penser ressemble à mes brodequins, qu'on ne met pas pour le monde, mais pour avoir les pieds chauds; qu'il en est des actions qui nous sont utiles et qui nuisent aux autres, comme de l'ail qu'on ne mange pas quoiqu'on l'aime, parce qu'il infecte; que, quand elle regarde ce qui se passe autour d'elle, elle n'ose pas rire des Égyptiens; que si, mère d'une nombreuse famille, il y avait un enfant bien méchant, bien méchant, elle ne se résoudrait jamais à le prendre par les pieds et à lui mettre la tête dans un poêle. Et tout cela en une heure et demie de causerie, en attendant le dîner.
Je l'ai trouvée si avancée, que dimanche passé, chargé par sa mère de la promener, j'ai pris mon parti et lui ai révélé tout ce qui tient à l'état de femme, débutant par cette question: «Savez-vous quelle est la différence des deux sexes?» De là, je pris occasion de lui commenter toutes ces galanteries qu'on adresse aux femmes. « Cela signifie, lui dis-je: <i>Mademoiselle, voudriez-vous bien, par complaisance pour moi, vous déshonorer, perdre tout état, vous bannir de la société, vous renfermer à jamais dans un couvent, et faire mourir de douleur votre père et votre mère?</i>» Je lui ai appris ce qu'il fallait dire et taire, entendre et ne pas écouter; le droit qu'avait sa mère à son obéissance; combien était noire l'ingratitude d'un enfant qui affligeait celle qui avait risqué sa vie pour la lui donner; qu'elle ne me devait de la tendresse et du respect que comme à un bienfaiteur; qu'il n'en était pas ainsi de sa mère; quelle était la vraie base de la décence, la nécessité de voiler des parties de soi-même dont la vue inviterait au vice. Je ne lui laissai rien ignorer de tout ce qui pouvait se dire décemment, et là-dessus, elle remarqua qu'instruite à présent, une faute commise la rendrait bien plus coupable, parce qu'il n'y aurait plus ni l'excuse de l'ignorance, ni celle de la curiosité. À propos de la formation du lait dans les mamelles et de la nécessité de l'employer à la nourriture de son enfant ou de le perdre par une autre voie, elle s'écria: «Ah! mon papa, qu'il est horrible d'aller jeter dans la garde-robe l'aliment de son enfant!» Quel chemin on ferait faire à cette tête-là, si l'on osait! fine s'agirait que de laisser tramer quelques livres.
J'ai consulté sur cet entretien quelques gens sensés; ils m'ont tous dit que j'avais bien fait. Serait-ce qu'il ne faut point blâmer une chose à laquelle il n'y a plus de remède?
Elle m'a dit qu'elle ne s'était jamais occupée de ces choses-là, parce qu'il viendrait apparemment un moment où il conviendrait de les lui apprendre: qu'elle n'avait pas encore songé au mariage; mais que si cette fantaisie l'importunait, elle ne s'en cacherait pas, et qu'elle nous dirait nettement à sa mère et à moi: «Papa, maman, mariez-moi»; parce qu'elle ne voyait point de honte à cela.
Si je perdais cet enfant, je crois que j'en périrais de douleur: je l'aime plus que je ne saurais vous dire.
La dévotion qui impose des pratiques affligeantes donne communément de l'humeur qui se répand sur les autres.
Enfin, l'abbé Galiani s'est expliqué net. Ou il n'y a rien de démontré en politique, ou il l'est que l'exportation est une folie. Je vous jure, mon amie, que personne jusqu'à présent n'a dit le premier mot de cette question; je me suis prosterné devant lui pour qu'il publiât ses idées. Voici seulement un de ses principes: Qu'est-ce que vendre du blé? C'est échanger du blé contre de l'argent. Vous ne savez pas ce que vous dites: c'est échanger du blé contre du blé. A présent pouvez-vous jamais échanger avec avantage le blé que vous avez contre du blé qu'on vous vendra? Il nous montra toutes les branches de cette loi; et elles sont immenses. Il nous expliqua la cause de la cherté présente; et nous vîmes que personne ne s'en était douté. Je ne l'ai jamais écouté de ma vie avec autant de plaisir.
Encore une fois, bonnes amies, prenez garde que la méchante femme ne vous devine. Eh! quelle anicroche voulez-vous que votre remboursement souffre?
Je ne sais ce que vous voulez dire avec votre barrière de Charenton: vous avez mal lu, ou je n'ai su ce que j'écrivais.
Je vous ai dit ce qui était arrivé du portrait de Mme Bouchard, quoi que l'artiste ait pu faire, il est resté un peu nébuleux, défaut qu'on n'aurait pu lui ôter qu'en le repeignant en entier.
Eh! vraiment oui, le jeune roi nous aurait vus tous! C'était une affaire arrangée en dépit de ses, ministres et des nôtres. Nous devions dîner chez le baron de Gleichen; il devait survenir et nous surprendre, mais il est tombé malade, excédé de fêtes et d'ennui Le baron prétend que c'est seulement une partie remise; je le souhaite, afin de montrer à ces ânes-là que l'on fait ailleurs quelque cas de nous. Je ne voulais pas être de ce dîner; voilà ce qui a occasionné entre le Baron et moi précisément la même scène que j'avais eue huit jours auparavant avec Grimm[216].
Les bienfaits ne nous réussissent pas. Nous avons donné gîte à une de nos compatriotes qu'une affaire malheureuse avait appelée à Paris. Elle s'est amusée pendant trois mois à mettre, par ses caquets, tout mon peuple en combustion.
Tandis que vous restez là, casanières à Isle, vous ne savez pas combien vous me serviriez à Paris. Je viens de recevoir ordre de l'impératrice de faire l'acquisition du cabinet Gaignat.
Il pleut des bombes dans la maison du Seigneur; je tremble toujours que quelqu'un de ces téméraires artilleurs-là ne s'en trouve mal Ce sont des <i>Lettres philosophiques</i> traduites ou supposées traduites de l'anglais de Toland; ce sont des <i>Lettres à Eugénie</i>, c'est <i>la Contagion sacrée</i>; c'est l'<i>Examen des prophéties</i>; c'est la <i>Vie de David ou de l'homme selon le cœur de Dieu</i>[217]: ce sont mille diables déchaînés. Ah! madame de Blacy, je crains bien que le Fils de l'Homme ne soit à la porte; que la venue d'Élie ne soit proche, et que nous ne touchions au règne de l'Antéchrist. Tous les jours, quand je me lève, je regarde par ma fenêtre, si la grande prostituée de Babylone ne se promène point déjà dans les rues, avec sa grande coupe à la main, et s'il ne se fait aucun des signes prédits dans le firmament. Que faites-vous à Isle? Revenez-vous-en vite ici, afin que nous assistions tous ensemble à la résurrection générale des morts. Si vous attendez que le soleil s'éteigne, comment ferez-vous pour revenir à Paris? il ne fait pas bon voyager quand on ne voit goutte.
Mais M. Trouard ne vient point; si je l'allais voir, ferais-je donc si mal?
Je vous salue et vous embrasse toutes ensemble, et chacune en particulier, avec les distinctions qui conviennent.
Je me porte bien aussi de mon côté, avec de la limonade le matin et du lait froid le soir. Gatti prétend que ce régime n'est pas si fou qu'on croirait bien.
Je ne m'endors pas comme vous, mademoiselle, quoiqu'il en soit bien l'heure.
CXXI
Paris, le 24 juillet 1769.
MESDAMES ET BONNES AMIES,
Grondez-moi un peu; mais plaignez-moi beaucoup. Je me porte bien, je ne sais pour jusqu'à quand. Joignez à l'accablement du travail celui de la chaleur; je ne crois pas avoir autant travaillé de ma vie. Je me couche de bonne heure; je me lève de grand matin; et tant que la journée dure, je suis attaché à mon bureau. Je veux absolument qu'à votre retour, vous me trouviez dégagé de tout lien. Mes libraires veulent publier deux volumes à la fois; ainsi voyez-moi entouré de planches de la tête aux pieds. L'absence de Grimm me donne une peine que je ne connaissais pas[218] Je ne voudrais pas, pour autant d'or que je suis gros, continuer cette corvée le reste de ma vie. Et puis l'ouvrage de l'abbé Galiani[219] qu'il a fallu lire, relire et corriger. Ajoutez à cela toutes les distractions occasionnées par la bienfaisance et les importuns, qui, sûrs de me trouver chez moi, s'y rendent plus communs que jamais. Vous m'adressez des reproches de tous côtés; il m'en vient d'Isle par mon amoureuse, il m'en vient de la rue des Vieux-Augustins par Mme Bouchard, il m'envient de la rue Sainte-Anne par M. Digeon; et ceux que je me fois à moi-même, je vous assure que ce ne sont pas les moins durs. Malgré ma négligence, si vous ne voulez pas me châtier trop durement, croyez que je vous suis aussi tendrement attaché que jamais.
J'oubliais, parmi les occupations qui prennent mon temps, les soins que je prends de l'éducation de mon enfant: ah! mademoiselle, la jolie enfant que j'ai là. Je vous jure qu'elle vous ferait tourner la tête à toutes. Il est incroyable le chemin que cette imagination a fait toute seule, combien cela a rêvé! combien cela a réfléchi! combien cela a vu de choses! Il y a quelques jours que je lui confiai un ouvrage assez fort pour son âge; à moitié de la lecture, elle me dit: «Cet homme-là ne m'a rien appris jusqu'à présent; j'en savais autant que lui»; et je jugeai aux réponses qu'elle fit à mes questions qu'elle disait vrai Voilà tout mon bonheur pendant votre absence.
Bonjour, mes bonnes et tendres amies, comptez que les moments que je pourrai vous refuser, je vous les restituerai bien à votre retour. Je me prosterne aux pieds de maman, et je la supplie de ne me plus faire les gros yeux. Je tâcherai à l'avenir d'être un peu plus joli garçon. J'embrasse Mme de Blacy de tout mon cœur. Vous, mademoiselle, tendez-moi la main et faisons la paix. Quand j'y pense, je ne conçois pas moi-même comment on peut alarmer, inquiéter, faire du mal à celle qu'on aime, quand il ne faut que quatre lignes bien douces pour le lui épargner, et que l'âme, toujours la même, en dicterait un cent tout de suite. Je vous prie de dire à Mme de Blacy que je n'ai rien négligé jusqu'à présent de toutes les petites commissions qu'elle m'a données; je ne désespère point des bons offices de M. Fontaine: un homme qui craint de s'éloigner sans donner signe de vie me paraît bien intentionné. M. Fontaine m'est venu voir purement et simplement pour me rassurer sur son silence et son absence. J'oubliais de vous dire que j'avais risqué d'aller voir Mme Bouchard, et que j'avais été effrayé au premier aspect de son mari; il faut qu'il ait été à toute extrémité. J'ai bien peur qu'elle n'ait un peu enchéri sur les injures dont on l'avait chargée pour moi.
Bonjour, mesdames et tendres amies, Aimez-moi toujours avec mon défaut; je tâcherai de m'amender. Voilà pourtant un Salon qui me va tomber sur le corps[220]. C'est bien dommage que je ne puisse plus vous rendre compte de mes pensées comme autrefois; je vous proteste que nous y perdons tous des moments fort doux. Avez-vous fait de belles récoltes? Êtes-vous bien riches cette année? Quoique je ne vous dise rien de ma vie, ne me laissez rien ignorer de la vôtre, à laquelle je ne saurais prendre un médiocre intérêt sans être le plus ingrat des hommes.
CXXII
Paris, le 10 août 1769.
MESDAMES ET BONNES AMIES,
Oh! qu'il fait chaud! Il me semble que je vous vois toutes trois en chemise de bain. Vous avez grande raison, mademoiselle, lorsque vous dites qu'il est bien cruel de travailler par ce temps-là; mais il le faut: on en est quitte pour penser lâchement et pour écrire de même.
Mais savez-vous mon grand chagrin? c'est de n'avoir personne à qui lire une foule de petits papiers délicieux. Comme cela vous amuserait, et comme l'espérance de vous amuser me soutiendrait dans mon travail! À l'occasion d'un poème médiocre, intitulé Narcisse[221], j'en ai fait un papier joli pour la naïveté, la chaleur et les idées voluptueuses. Tout ce qu'il est possible d'imaginer y est, et cependant Mme de Blacy le lirait en société sans rougir et sans bégayer.
Je ne saurais écrire l'après-midi, et quand j'en aurais envie, ma fille m'en empêcherait; elle prétend que quand je ne suis pas seul, il faut que je sois avec elle. Oh! le beau chemin que cette enfant-là a fait toute seule! Je m'avisai, il y a quelques jours, de lui demander ce que c'était que l'âme. «L'âme! me répondit elle; mais, on fait de l'âme quand on fait de la chair.»
J'étais appelé au Grand val, et si je n'ai pas fait ce petit voyage, j'en ai été bien fâché: je ne manque jamais une occasion d'être utile sans regret. J'étais allé dîner à la Chevrette; je comptais reprendre mon bâton à la chute du jour, et regagner mon logis; point du tout; j'y soupai. Sedaine vint. J'entendis la lecture d'un ouvrage de sa façon, <i>le Faucon</i>[222], opéra-comique: et à deux heures du matin, e n'étais pas encore à ma porte.
L'abbé Le Monnier m'écrit des duretés; et il se soucie fort peu que je lui réponde ou non; mais je ne lui réponds pas; il faut qu'il ignore si vous vous portez bien, si vous l'aimez toujours; il faut que vous ignoriez aussi qu'il jouit de la plus belle santé; que mieux il se porte, plus il se souvient de vous! et voilà ce qu'il ne saurait me pardonner. Vous ne m'avez point fait de reproches; cela se peut; vous n'avez peut-être pas même pensé que j'en méritais; Mme de Blacy qui m'aime, elle, me l'a bien témoigné, et je vous réponds que ses lettres ne sont pas de paille. Je croyais qu'il n'y avait que les prêtres et les curés qu'elle sût malmener; oh! elle ose les gros mots aussi pour les philosophes.
Tenez, mesdames et bonnes amies, je suis et serai le même tant que je vivrai, et si je me casse une jambe, comme j'ai pensé faire hier, je vous l'écrirai tout de suite. Dites-moi, mon amie, est-ce que vous êtes malade? J'accepte la main de maman; je me relève, car j'étais resté à genoux depuis quinze jours; je prends la plume et je m'amende.
Il y eut hier un bacchanal du diable à la Compagnie des Indes. Le ministre l'anéantit. L'abbé Morellet a publié un mémoire qui a fort mal pris. On compare l'abbé attaquant la Compagnie à l'abbé Terrasson défendant le système de Law. À sa place, je n'aimerais pas ce parallèle. Le comte de Lauraguais a écrit une lettre infâme contre l'abbé. Mais ce n'est pas là tout: il se fait un autre charivari à la Comédie-Française; et devineriez-vous bien la cause de ce charivari? C'est moi, c'est <i>le Père de Famille</i> qu'on y joue aujourd'hui, malgré toutes les menées de mes ennemis. Brizard fait le père; Molé, l'amant; Mlle Doligny, Sophie; Mme Préville, Cécile; le Commandeur, je ne sais qui. Ce pauvre Commandeur a du malheur. Je vous jure que je trouve bien mauvais qu'on me traîne ainsi en public, malgré moi La première fois, je vous instruirai de ma chute ou de mon succès.
Bonjour, mesdames et bonnes amies. La sueur de mes mains mouille mon papier. Vos récoltes sont-elles faites? Je vous salue, je vous embrasse sur le front, sur les yeux, partout où vous le permettez.
CXXIII
Paris, le 23 août 1769.
Voilà qui est bien, ma tendre amie; vous m'instruisez de l'emploi de votre temps, de vos amusements, de vos récoltes. Vous supposez que j'y prends intérêt, et vous avez raison. Vos granges et vos greniers sont donc bien pleins! Vous serez donc bien riches! Il n'y aura donc point de pauvres cette année, que les paresseux! Vous ne sauriez croire le plaisir que cela me fait.
Ce pied de maman me chiffonne. Je ne sais comment cela se fait, mais je me soucie moins de vos santés que de la sienne. Je vous aime pourtant toutes également. Si cela n'est pas vrai, maman et sa fille aînée ne le voudraient pas; lisez-leur, si vous voulez, cela; et j'espère qu'elles auront le bon esprit de m'entendre et de ne s'en point fâcher. Voilà pourtant un mot doux, et c'est moi qui l'ai dit: il en amènera peut-être d'autres de ma part.
Mes brouillons sont indéchiffrables. Celui qui en fait des copies pour Grimm m'aura l'obligation de la perte de ses yeux; cependant je verrai: je vous jure que je suis aussi jaloux de vous envoyer les papiers dont je fais quelque cas que vous pouvez l'être de les avoir. Ne voyez-vous pas qu'après le plaisir de servir mon ami, ma récompense la plus douce est d'amuser un moment mes amies?
Je vais demain jeudi passer la journée au Grandval. Nous n'avons jamais pu former une carrossée. Il me semble que l'année est mauvaise pour les amitiés. J'espère que la nôtre se sauvera de cette épidémie.
On l'a donc joué, ce <i>Père de Famille!</i> Molé Saint-Albin est sublime; Brizard est passable; Cécile Mme Préville presque rien; Germeuil est mauvais; le Commandeur Auger, médiocre, excepté dans quelques scènes. Mlle Doligny Sophie, bien, très-bien. Mais une justice que je leur dois à tous, c'est d'y avoir mis tout leur savoir-faire, et de jouer avec un concert si parfait que l'ensemble répare les défauts du détail L'ouvrage est si rapide, si violent, si fort, qu'il est impossible de le tuer; enfin, il a été senti, et il a obtenu les applaudissements. Ç'a été, et c'est à toutes les représentations, un monde et un tumulte épouvantables. On n'a pas mémoire d'un succès pareil, surtout à la première représentation, où la pièce était, pour ainsi dire, presque nouvelle. Il n'y a qu'une voix, c'est un bel ouvrage. J'en ai moi-même été surpris. Il a un tout autre effet encore au théâtre qu'à la lecture. Votre absence nous a tous privés d'un grand plaisir. Si tous les rôles étaient remplis comme celui de Saint-Albin, on n'y tiendrait pas. Qu'on ne me redemande plus une pareille corvée, je n'y suffirais pas. Je ne me sens plus la tête avec laquelle on ordonne une pareille machine. Duclos disait, en sortant, que trois pièces comme celle-là par an tueraient la tragédie. Qu'ils se fassent à ces émotions-là, et qu'ils supportent après cela, s'ils le peuvent, Destouches et Lachaussée. Je désirais savoir s'il fallait écrire la comédie comme je l'ai écrite, ou comme Sedaine. C'est une question bien décidée, et pour moi et pour tout le monde.
Mes amis sont au comble de la joie; je les ai tous vus. Croiriez-vous bien que Marmontel en a pleuré en m'embrassant! Ma fille y a été, et en est revenue stupide d'étonnement et d'ivresse. Au milieu de tout cela, vous me croyez fort heureux; je ne le suis pas; je ne sais ce qui se passe au fond de mon âme, qui me chagrine: j'ai de l'ennui. Ce pauvre Grimm reviendra tout juste la veille de la dernière représentation. Son ouvrage m'accable. Si vous voyiez la masse énorme que cela forme, et les lectures qu'elle suppose, vous croiriez que j'ai écrit et lu du matin au soir.
Voilà donc la Compagnie des Indes anéantie. L'abbé Morellet a fait un mémoire contre la Compagnie; il s'est montré un mercenaire qui vend sa plume au gouvernement contre ses concitoyens. M. Necker lui a répondu avec une gravité, une hauteur et un mépris qui doivent le désoler. L'abbé se propose de répondre; c'est-à-dire qu'après avoir donné un coup de poignard à l'homme, il veut avoir le plaisir de fouler aux pieds le cadavre. L'abbé voit mieux que nous tous: dans un an d'ici, personne ne pensera plus à l'action, et il jouira de la pension qu'on lui a promise.
Bonjour, ma bonne et tendre amie. Avancez vos deux joues que je les baise, et que je vous souhaite une bonne fête. M. Perronet[223], à côté de qui j'étais tout à l'heure à la Comédie, me chargea d'ajouter une fleur à mon bouquet. Maman, madame de Blacy, aurez-vous la bonté de donner chacune un baiser pour moi à mademoiselle? Je vous présente à toutes mon respect.
J'ai vu une seconde fois Mme Bouchard: son mari m'a paru mieux.
CXXIV
À Paris, le 2 septembre 1769.
Mais, ma bonne amie, vous n'aviez pas raison de vous plaindre: je vous avais écrit; et dans ce moment, vous recevez une autre lettre de moi; car je n'ai point de foi aux lettres perdues. Comment vouliez-vous que j'oubliasse que le 25 était le jour de votre fête? Aussi assuré que je le suis de l'intérêt que vous prenez à ce qui me touche, comment pouvais-je manquer à vous instruire de mon succès? A qui vouliez-vous donc que j'en parlasse? Quoiqu'il n'y ait presque personne à Paris, le spectacle a toujours été plein jusqu'à la dernière représentation, et quiconque voulait y trouver place devait s'y prendre de bonne heure. Les comédiens ont été forcés de donner la pièce deux fois de plus qu'ils ne se l'étaient proposé, le parterre l'ayant redemandée. C'est M. Digeon qui m'a instruit de cette particularité que j'ignorais; car je vous proteste que mes amis ont été plus sensibles à cet événement que moi-même. Il y avait longtemps que je m'étais expliqué avec moi-même sur la considération publique; mais l'expérience m'a bien appris que le peu de cas que j'en faisais était très-réel. Enfin Mme Diderot prit, le vendredi au soir, la veille de la dernière représentation, le parti d'y aller avec sa fille: elle sentit l'indécence qu'il y avait à répondre, à tous ceux qui lui faisaient compliment, qu'elle n'y avait pas été. Les comédiens jouèrent ce jour-là comme ils n'avaient pas encore fait; elle fut obligée de se prêter, malgré elle, au prestige de l'ouvrage et du jeu. Sa fille me dit qu'elle avait été aussi fortement remuée qu'aucun des spectateurs. Ce qui m'a plu davantage de tout cela, c'est d'avoir été embrassé bien serré par toutes ces actrices parmi lesquelles il y en a trois ou quatre qui ne sont pas trop déchirées. Comme tout s'arrange dans ce monde-ci! De tous ceux que j'aurais désirés là, et à qui ce succès aurait tourné la tête, l'un n'est plus, l'autre court les champs[224], et vous êtes à votre campagne. Ils prétendent que cela doit m'encourager à reprendre ce genre de travail; pour moi, je n'en crois rien. La tête qui s'exalte à ce point-là, je ne l'ai plus. Soyez bien convaincue qu'un poète qui devient paresseux fait fort bien de l'être; et quel que soit son prétexte, la vraie raison de sa répugnance, c'est que le talent l'abandonne; c'est comme un vieillard qui ne se soucie plus de courir: si maman aime encore à galoper, malgré sa patte douloureuse, c'est qu'elle n'est pas encore vieille. Puisque je me plais tant à lire les ouvrages des autres, c'est qu'apparemment le temps d'en faire est passé. Nous verrons pourtant: j'ai un certain <i>Shérif</i> par la tête et dont il faudra bien que je me délivre[225], ainsi que des importuns qui me le demandent. En attendant, j'ai de la besogne jusque par-dessus les oreilles; je suis trois ou quatre jours de suite enfermé dans la robe de chambre. La boutique de Grimm sera bien fourrée à son retour. Je me suis mis à deux ou trois ouvrages après lesquels les auteurs qui mes les avaient confies soupiraient depuis longtemps. Je vais au Grandval; je n'en reviendrai pas sans avoir mis la dernière main à ma correspondance avec Falconet. Je suis à présent à la révision de l'ouvrage de l'abbé Galiani, et à la correction de ses épreuves. Tandis que je serai absent, qui me remplacera pour cette édition? À vous dire vrai, il y a un homme qui en aurait la bonne volonté, mais à qui je n'en crois pas le talent. Tout cela me soucie: je voudrais bien contenter le Baron, et je ne voudrais pas délaisser l'abbé, d'autant plus qu'il est absent, et que je ne voudrais pas qu'il dît que les absents ont tort. Autre aventure; je viens de recevoir une comédie de Voltaire[226] à présenter aux comédiens: c'est Gourville qui donne la moitié de sa fortune à un dévot, qui nie le dépôt, et l'autre moitié à Ninon, qui le rend fidèlement, quoique, dans l'absence de Gourville, elle se soit trouvée dans la plus grande détresse. Tout cela est encore fourré de trois ou quatre personnages bizarres et comiques. Elle est en vers et en cinq actes. Je doute que les comédiens l'acceptent; et quand les comédiens l'accepteraient, je doute que la police la permette: c'est une copie du <i>Tartuffe.</i> Deuxième aventure dont je ne sais, ma foi, comment nous sortirons. Le censeur que M. de Sartine nous a donné pour l'ouvrage est un capucin renforcé qui joue de la serpe à tort et à travers. J'en ai déjà écrit quatre ou cinq fois au sublime magistrat, lui protestant sur mon honneur que celui qui faisait les lacunes aurait pour agréable de les remplir.
Tout mon plaisir se réduit à vous écrire quelques lignes à la dérobée, et à m'en aller dans la chambre voisine, quand la tête est bien lasse, persifler la mère et l'enfant. Hier, l'enfant était sur le point de sortir, et voici une petite ébauche de notre causerie. «Qu'as-tu là sur la tête, qui te la rend grosse comme une citrouille?--C'est une calèche.--Mais on ne saurait te voir au fond de cette calèche, puisque calèche il y a.--Tant mieux: on en est plus regardée.--Est-ce que tu aimes à être regardée?--Cela ne me déplaît pas.--Tu es donc coquette?--Un peu. L'un vous dit: Elle n'est pas mal; un autre: Elle est bien; un troisième: Elle est jolie. On revient avec toutes ces petites douceurs-là, et cela fait plaisir.--Beau plaisir!--Tenez, mon papa, à tout prendre, j'aimerais mieux plaire un peu à beaucoup de gens que de plaire beaucoup à un seul--Ah ça, va-t'en vite avec ta calèche.--Allez, laissez-nous faire; nous savons bien ce qui nous va, et croyez qu'une calèche a bien ses petits avantages.--Et ces avantages?--D'abord, les regards partent en échappade (c'est son mot); le haut du visage est dans l'ombre; le bas en paraît plus blanc; et puis l'ampleur de cette machine rend le visage mignon,» etc., etc.
Je crois vous avoir dit que j'avais fait un Dialogue entre d'Alembert et moi En le relisant, il m'a pris fantaisie d'en faire un second, et il a été fait. Les interlocuteurs sont d'Alembert, qui rêve, Bordeu, et l'amie de d'Alembert, Mlle de l'Espinasse. Il est intitulé <i>le Rêve de d'Alembert.</i> Il n'est pas possible d'être plus profond et plus fou. J'y ai ajouté après coup cinq ou six pages capables de faire dresser les cheveux à mon amoureuse; aussi ne les verra-t-elle jamais. Mais ce qui va bien vous surprendre, c'est qu'il n'y a pas un mot de religion, et pas un seul mot déshonnête. Après cela je vous délie de deviner ce que ce peut être. À propos de mon amoureuse, eh bien, je lui ai envoyé une lettre de M. Dubucq, qui la doit mettre un peu à son aise. Dites-lui que j'ai fait toutes ses commissions, et que je ne l'en aime pas moins, quoiqu'elle ne cesse de me gronder: les amoureux qui ne se querellent pas de temps en temps ne s'aiment guère. Je n'ai pas vu Mme Bouchard, depuis que je lui ai fait le petit plaisir de l'envoyer à la Comédie: eh bien, elle m'embrassera donc dans la rue si elle m'y rencontre! Ma foi, partout où elle voudra: il est difficile d'être cruel avec ces femmes-là. Ma comédienne de Bordeaux me ferait enrager, si je m'y intéressais jusqu'à un certain point[227]. Imaginez qu'elle est fille de protestants, et qu'elle jouit d'une pension de deux cents livres, en qualité de nouvelle convertie, qui touche tous les ans deux cents francs pour se mettre à genoux quand le bon Dieu passe, s'est avisée de s'en moquer un jour qu'il passait; on a rapporté ses propos au procureur général: elle a été décrétée, prise et mise en prison, d'où elle n'est sortie qu'à force d'argent. M. Perronet est très-sérieusement malade; il est renfermé, il ne parle à personne. L'abbé Morellet passe les jours et les nuits à répondre à M. Necker.
J'étais invité à aller dîner aujourd'hui à Châtillon, avec M. et Mme de Trudaine, qui ont de l'amitié pour moi Je m'en suis excusé comme j'ai pu; mais tout cela n'est que reculer pour mieux sauter. Oh! cette pièce a fait une diable de sensation. Comme un autre en tirerait bon parti pour se faufiler avec toute la terre! Cela ne m'arrivera pas, ou je changerais bien. Je n'ai pourtant pas pu me tirer des avances et des cajoleries de M. et de Mme de Salverte. J'en suis à mon second voyage à leur maison de campagne, une des plus agréables qu'il y ait aux environs de Paris; elle est située comme la maison du père Lachaise: Paris paraît avoir été bâti pour elle.
Bonsoir, bonnes amies; aimez-moi toujours, malgré mon indignité. Portez-vous bien; que M. Gras guérisse, et que ces maudites pluies-ci ne vous chagrinent pas. J'ai écrit à ma sœur pour avoir du vin; à peine en fera-t-elle pour sa provision; et si ce temps dure, il sera cher et détestable. Mais attendons, et voyons ce que les vendanges deviendront.
CXXV
Paris, le 11 septembre 1769
MESDAMES ET BONNES AMIES,
Je suis tout à fait sur les dents. Il est temps que Grimm arrive et que je lui remette le tablier de sa boutique. Je suis las de ce métier, et vous conviendrez que c'est le plus plat métier qu'il y ait au monde que celui de lire tous les plats ouvrages qui paraissent. On me donnerait aussi gros d'or que moi, et je ne suis pas des plus minces, que je ne voudrais pas continuer. Réjouissez-vous; me voilà enfin tout à fait débarrassé de cette édition de l'<i>Encyclopédie</i>, grâce à l'impertinence d'un des entrepreneurs. M. Panckoucke, enflé de l'arrogance d'un nouveau parvenu, et croyant en user avec moi comme il en use apparemment avec quelques pauvres diables à qui il donne du pain, bien cher s'ils sont obligés de digérer ses sottises, s'est avisé de s'échapper chez moi; ce qui ne lui a point réussi du tout. Je l'ai laissé aller tant qu'il a voulu; puis me levant brusquement, je l'ai pris par la main; je lui ai dit: «Monsieur Panckoucke, en quelque lieu du monde que ce soit, dans la rue, dans l'église, en mauvais lieu, à qui que ce soit, il faut toujours parler honnêtement; mais cela est bien plus nécessaire encore quand on parle à un homme qui n'est pas plus endurant que moi, et qu'on lui parle chez lui Allez au diable... vous et votre ouvrage; je n'y veux point travailler. Vous me donneriez vingt mille louis, et je pourrais expédier votre besogne en un clin d'œil, que je n'en ferais rien. Ayez pour agréable de sortir d'ici, et de me laisser en repos.» Ainsi, voilà, je crois, une inquiétude bien finie.
<i>Le Père de Famille</i> a continué d'avoir le plus grand succès. Toujours pleine salle, malgré la solitude de Paris. C'est après-demain la dernière représentation; ils ne veulent pas l'user; ils le réservent pour l'hiver prochain; et d'ailleurs Molé n'y suffirait pas plus longtemps.
Je me trouvai, il y a huit jours, à l'orchestre entre M. Perronet et Mme de La Ruette. Je m'invitai à aller voir ses travaux à Neuilly, à condition que nous ne serions que quatre, en le comptant. Bon; voilà le jour venu; le rendez-vous était chez moi; ce n'est plus M. Perronet qui me vient prendre, c'est M. de Senneville; nous allons, et nous nous trouvons quatorze ou quinze à table, sans compter le maître de la maison qui ne vint point. Cela se passa fort bien: M. de Senneville fut on ne peut plus gai et plus affable; nous parlâmes un peu de Mme Le Gendre; il convint qu'il avait eu le cœur un peu égratigné. Nous revînmes ensemble dans la voiture de M. Perronet; il me déposa au Pont-Tournant, et nous nous séparâmes assez contents l'un de l'autre.
Je vis beaucoup dans ma robe de chambre; je lis, j'écris; j'écris d'assez bonnes choses, à propos de fort mauvaises que je lis. Je ne vois personne, parce qu'il n'y a plus personne à Paris. M. Bouchard m'a fait une visite, et j'ai été fort aise de le voir venir de la rue des Vieux-Augustins, rue Taranne, grimper à un quatrième étage; c'est la tâche d'un homme en train de se bien porter.
Lorsqu'il n'y a point de livres nouveaux dont je puisse rendre compte, je fais des extraits de livres qui ne sont pas, en attendant qu'on les fasse. Quand cette ressource, qui est assez féconde, me manque, j'en ai une autre, c'est de faire de petits ouvrages. J'ai fait un Dialogue entre d'Alembert et moi: nous y causons assez gaiement, et même assez clairement, malgré la sécheresse et l'obscurité du sujet. À ce Dialogue il en succède un second beaucoup plus étendu, qui sert d'éclaircissement au premier; celui-ci est intitulé: <i>le Rêve de d'Alembert.</i> Les interlocuteurs sont: d'Alembert rêvant, Mlle de L'Espinasse, amie de d'Alembert, et le docteur Bordeu. Si j'avais voulu sacrifier la richesse du fond à la noblesse du ton, Démocrite, Hippocrate et Leucippe auraient été mes personnages; mais la vraisemblance m'aurait renfermé dans les bornes étroites de la philosophie ancienne, et j'y aurais trop perdu. Cela est de la plus haute extravagance, et tout à la fois de la philosophie la plus profonde; il y a quelque adresse à avoir mis mes idées dans la bouche d'un homme qui rêve: il faut souvent donner à la sagesse l'air de la folie, afin de lui procurer ses entrées; j'aime mieux qu'on dise: « Mais cela n'est pas si insensé qu'on croirait bien», que de dire: « Écoutez-moi, voici des choses très-sages.»
Nos promenades, la petite bonne et moi, vont toujours leur train. Je me proposai dans la dernière de lui faire concevoir qu'il n'y avait aucune vertu qui n'eût deux récompenses: le plaisir de bien faire, et celui d'obtenir la bienveillance des autres; aucun vice qui n'eût deux châtiments: l'un au fond de notre cœur, un autre dans le sentiment d'aversion que nous ne manquons jamais d'inspirer aux autres. Le texte n'était pas stérile; nous parcourûmes la plupart des vertus; ensuite, je lui montrai l'envieux avec ses yeux creux et son visage pâle et maigre; l'intempérant avec son estomac délabré et ses jambes goutteuses; le luxurieux avec sa poitrine asthmatique et les restes de plusieurs maladies qu'on ne guérit point, ou qu'on ne guérit qu'au détriment du reste de la machine. Cela va fort bien, nous n'aurons guère de préjugés; mais nous aurons de la discrétion, des mœurs et des principes communs à tous les siècles et à toutes les nations. Cette dernière réflexion est d'elle.
Je fis hier un dîner fort singulier: je passai presque toute la journée chez un ami commun, avec deux moines qui n'étaient rien moins que bigots. L'un d'eux nous lut le premier cahier d'un traité d'athéisme très-frais et très-vigoureux, plein d'idées neuves et hardies; j'appris avec édification que cette doctrine était la doctrine courante de leurs corridors. Au reste, ces deux moines étaient les eros bonnets de leur maison: ils avaient de l'esprit, de la gaieté, de l'honnêteté, des connaissances. Quelles que soient nos opinions, on a toujours des mœurs quand on passe les trois quarts de sa vie à étudier; et je gage que ces moines athées sont les plus réguliers de leur couvent. Ce qui m'amusa beaucoup, ce firent les efforts de notre apôtre du matérialisme pour trouver dans l'ordre éternel de la nature une sanction aux bis; mais ce qui vous amusera bien davantage, c'est la bonhomie avec laquelle cet apôtre prétendait que son système, qui attaquait tout ce qu'il y a au monde de plus révéré, était innocent, et ne l'exposait à aucune suite désagréable; tandis qu'il n'y avait pas une phrase qui ne lui valût un fagot.
Pour toute réponse à mon amoureuse, je lui envoie une lettre de M. Dubucq, reçue presque au même moment que la sienne.
Je vous salue toutes trois, et vous embrasse de bon cœur. Çà, venez, approchez vos joues, mon amoureuse; maman, donnez-moi votre main, vous; mademoiselle Volland, tout ce qu'il vous plaira.
Bon! j'allais oublier de vous dire que j'avais eu à la fin te courage d'aller dîner à la campagne, chez M. de Salverte. La journée se passa fort uniment, fort simplement, très-bien; nos époux s'aiment, et sont dans la meilleure intelligence avec leurs parents. Chemin faisant, je descendis chez Casanove, et je trouvai Mme Casanove toujours avec de belles joues, de beaux yeux, de très-belles dents, comme je e lui sus très-bien dire. Son mari avait la complaisance de détourner la tête de temps en temps: vous remarquerez que cela se passait à la campagne, et par conséquence sans conséquence[228].
CXXVI
Paris, le 22 septembre 1769.
Oh, oui! vous avez bien deviné cela, bonne amie! Grimm m'écrivait la veille de la dernière représentation, de Berlin, qu'il ne lui restait plus que cinq ou six cents lieues à faire. Il est arrivé une scène tout à fait sanglante à cette dernière représentation, qui a pensé troubler tout te spectacle. Au moment où l'on entend du bruit dans la maison, et où Saint-Albin menace de tuer te premier qui osera mettre la main sur sa maîtresse, une jeune femme qui était aux premières loges poussa un cri aussi aigu que celui de Saint-Albin, et se trouva mal. Cette jeune femme se montrait au spectacle la première fois après son mariage, comme c'est l'usage. Cela m'a valu la visite de son mari, qui a grimpé à mon quatrième étage pour me remercier du plaisir et de la peine que je leur avais faits. Ce mari est avocat général au parlement de Bordeaux; il s'appelle M. Dupaty. Nous causâmes très-agréablement. Lorsqu'il s'en allait, et qu'il fut sur mon palier, il tira modestement de sa poche un ouvrage imprimé sur lequel il me pria de jeter tes yeux avec indulgence, s'excusant sur sa jeunesse et la médiocrité de son talent. Le voilà parti; je me mets à lire, et je trouve, à mon grand étonnement, un morceau plein d'éloquence, de hardiesse et de logique: c'était un réquisitoire en laveur d'une femme convaincue de s'être un peu amusée dans la première année de son veuvage, et menacée, aux termes de la loi, de perdre tous les avantages de son contrat de mariage. J'ai appris depuis que ce même magistrat adolescent s'était élevé contre les vexations du duc de Richelieu, avait osé fixer les limites du pouvoir du commandant et de la loi, et faire ouvrir les portes des prisons à plusieurs citoyens qui y avaient été renfermés d'autorité. J'ai appris qu'après avoir humilié le commandant de la province, il avait entrepris les évêques qui avaient annulé des mariages protestants, et qu'il en avait fait réhabiliter quarante. Si l'esprit de la philosophie et du patriotisme allait s'emparer une fois de ces vieilles têtes-là, oh la bonne chose! Cela n'est pas impossible. Lorsque je revis M. Dupaty, je lui dis qu'en lisant son discours, ma vanité mortifiée n'avait trouvé de ressource que dans l'espérance que, marié, ayant des enfants, la soif de l'aisance, du repos, des honneurs, de la richesse le saisirait, et que tout ce talent ne réduirait à rien. Vous auriez souri de la naïveté avec laquelle il me promettait le contraire[229].
J'ai encore huit ou dix jours au moins à porter l'ennuyeux tablier. Je pense que depuis que vous vous êtes félicitées du retour du beau temps, si les eaux de la Marne se sont renflées en proportion de celles de la Seine, la bourbeuse rivière couvre les vordes, et vous tient assiégées dans votre château. Il y a longtemps qu'on a dépouillé les comètes de toute influence sur nos affaires; est-ce à tort ou à raison? ma foi, je n'en sais rien. Vous direz, vous, qu'elles font perdre au jeu; mais maman dira, elle, qu'elles y font gagner; et puis ce sera comme toutes les choses de ce monde, qui ne peuvent nuire à l'un qu'elles ne soient utiles à l'autre. Vitrichy ou plutôt Villie était un médecin prussien qui publia plusieurs ouvrages, entre autres celui dont vous me parlez, où il traita de quelques propriétés merveilleuses du succin et autres substances naturelles. Il n'est point mort à Francfort, comme le dit le président de Thou, mais à Libuze. Si vous en voulez savoir davantage et qu'il y ait dans le canton quelqu'un qui ait besoin d'un autre philtre que celui d'un bon verre de vin que vous lui présenteriez en le regardant d'une certaine façon, je me le ferai prêter. Eh bien, vos récoltes ne sont donc pas achevées? et les chenilles sont donc en train de vous dispenser de celle des navettes? Aussi, que ne les faisiez-vous excommunier?
L'ouvrage de Neuilly est très-beau à voir; mais l'architecte est toujours claquemuré par sa maladie. M. et Mme de Trudaine m'ont pris dans une belle passion; il n'a tenu qu'à moi d'aller dîner deux ou trois fois à Châtillon en petit comité. Je n'en ai rien fait, parce que je suis un ours; mais j'ai promis, cela ne me coûte rien, parce que je ne m'engage jamais à tenir mes promesses. Je ne puis rien vous dire ni de M. ni de Mme Bouchard, que je n'ai point vus. Un anachorète ne vit pas plus retiré que moi Je me garderai bien de vous envoyer mes Dialogues; j'y perdrais le plaisir que j'aurais à vous les lire. D'ailleurs, sans me méfier de votre pénétration, je crois qu'il faut un petit commentaire. Cet ami qui était en quatrième avec les deux moines et moi, c'est un nommé Touche, dont vous aurez pu entendre parler à Mme Le Gendre qui le connaissait et l'estimait. <i>Vos jours et vos yeux!</i> Oh! je vous conseille de vous avancer davantage si vous ne voulez pas que Mme Casanove aille à l'enchère sur vous. Voici une nouvelle toute fraîche qui vous fera plaisir: le prince de Galitzin vient d'obtenir l'ambassade de La Haye, la meilleure de toutes et la moins pénible. Le voilà riche et paresseux à jamais; le voilà au centre de la peinture; le voilà proche de ses amis; je suis sûr que la tête lui en tourne. Il part de Pétersbourg avec sa femme, qui fera ses couches à Berlin d'où ils se rendront en Hollande.
Je veux mourir, si je vois dans ce <i>fragment épistolaire</i> autre chose que ce que vous y voyez; un homme qui, à l'occasion d'une bagatelle qui a pu vous être agréable, pousse sa pointe, et court après l'avantage d'avoir à se justifier auprès de vous des tendres sentiments qu'il a pris sans votre aveu, et qu'il ne désespérait pas de vous faire agréer. Cela n'est pas maladroit. Qu'il y réussît ou non, il se serait expliqué; mais il ne vous connaît guère: vous ne répondrez pointa cela.
Bonsoir, mesdames et bonnes amies. Je suis harassé de fatigue, et il est temps que Grimm rentre dans sa boutique.
CXXVII
Paris, le 1er octobre 1769.
Grimm n'est pas encore arrivé; ainsi, bonne amie, je porte encore le tablier de sa boutique; mais je commence à m'en lasser, et je ne sais plus ce qui me fait désirer son retour, si c'est le plaisir de revoir un ami, ou celui d'être soulagé d'un fardeau qui me pèse.
L'édition de l'abbé Galiani, mes planches, la corvée de Grimm, le Salon et mes petites affaires particulières m'accablent. Le soir, je suis quelquefois si las que je n'ai pas la force de manger; cela est à la lettre.
Vous ai-je dit que Greuze venait de recevoir le remboursement du mépris qu'il avait eu jusqu'à présent pour ses confrères? Son but était d'être peintre d'histoire. Il a présenté pour sa réception un tableau d'histoire; ce tableau était mauvais; ils ont accepté son mauvais tableau, et l'ont reçu comme peintre de genre. Sa femme s'en ronge les poings de foreur.
Mademoiselle Volland, mettez-vous en prière le soir, et demandez à Dieu le prompt retour de Grimm, et le prompt départ d'un de ses compatriotes appelé Weinacht, ou en langue chrétienne Noël Ce Weinacht ou Noël est le <i>miré</i> de l'impératrice; voilà la troisième ou quatrième fois qu'il m'enivre avec d'excellents vins que nous buvons à la santé de Sa Majesté; mais je pense que puisque ceci est affaire de prières, vous feriez bien de renvoyer cette commission à mon amoureuse.
<i>Sur ma bonne foi!</i> Oh! l'on peut m'y laisser en toute sûreté. J'ai eu le malheur de voir mon extrait baptistaire hier, avant-hier: ah! mademoiselle Volland, que je suis vieux! Si je suis nul, je vous réponds qu'il y en a qui ont fermé boutique de meilleure heure. J'ai je n'oserais vous le dire: cet âge est effrayant!
Je remis, il y a quelques jours, entre les mains de Molé cette comédie de Voltaire[230]. Je n'en entends point parler; je crains bien qu'elle ne me revienne avec un refus.
Ma petite bonne est dans les grandes affaires: il s'agit du bouquet de son papa; ce n'est pas une bagatelle; il faut être sublime. Je traverse à grands pas le salon du clavecin, parce qu'il ne faut pas que j'entende, et je vous jure que je n'entends rien: il ne faut pas apercevoir un bouquet qui doit nous être présenté.
<i>Ce Dialogue entre d'Alembert et moi</i>; et comment diable voulez-vous que je vous le fesse copier? c'est presque un livre; et puis, je vous l'ai dit, il faut un commentateur.
Ni moi ni personne ne sait un mot de la maladie de M..... C'est un secret entre son médecin, sa femme et lui Je n'ai point de nouvelles connaissances, et je n'en veux point; je n'y vois rien à gagner pour soi, et tout à perdre pour ceux qui nous aiment. J'ai fait quelques voyages à la campagne de M. de Salverte: le moyen de s'y refuser?
Quelle fantaisie vous prend d'observer cette comète? Il y a près de cent ans que les comètes ne signifient plus rien.
L'abbé Le Monnier m'a donné une commission; je m'en suis bien acquitté; il m'a dit des injures, et puis je n'en ai plus entendu parler. Je ne sais ce que sont devenus M. et Mme Bouchard.
Bonjour, mesdames et bonnes amies. Portez-vous bien; revenez bien vite; et n'oubliez pas, le jour de la Saint-François, d'embrasser une bonne maman pour moi, avec vos bouquets. Présentez-lui mes souhaits et mon dévouement éternel. Vous revenez donc bientôt? Ah! la bonne nouvelle!
CXXVIII
Paris, le 18 octobre 1769.
Enfin, il est de retour, de mardi dernier, à ce qu'on dit; mais certains apprêts fort antérieurs, un voyage à la Briche, une santé bonne à la vérité, mais qui marquait déjà un peu de déchet, me font soupçonner un arrangement que je n'ai garde de blâmer. Il était très-naturel que nous nous vissions le mercredi; en effet, son tartare vint me dire qu'il m'attendait à onze heures; mais à cette heure-là même le carrosse de M. de Salverte devait me venir prendre pour aller passer le reste de la journée à la campagne. Je ne vous ai jamais dit un mot de ces honnêtes gens-là. M. de Salverte me paraît faible de santé, un peu vaporeux, inattendu cherchant le mot désobligeant, et heureusement ne le trouvant pas toujours; aimant le faste, la table, le bon vin, même un peu plus qu'il ne faut pour sa force. Mme de Salverte parle assez bien; est cachée, silencieuse; on la croirait fausse, à la juger sur sa physionomie; elle est certainement sèche, mais je ne la crois pas mauvaise. Pour Mme Devaisnes, c'est une des femmes ou plutôt des enfants les plus aimables qu'il soit possible de voir; de la raison, de la vivacité, de la gaieté, de la naïveté avec un peu de réflexion, une figure assez agréable, tout plein de talents; elle a tout cela et je l'aime beaucoup. J'oubliais de vous dire que M. de Salverte est très-despote et très-personnel; M. Devaisnes commence à perdre ce ton léger et charmant qu'il tenait du grand monde; soit que le séjour habituel à la campagne, soit que des pensées plus sérieuses l'aient un peu rembruni, je lui soupçonne plus d'ambition qu'il n'en montre. On arrive tard, on se met à table tout en arrivant: on mange bien, on boit encore mieux: on n'est ni bien gai, ni bien triste; on joue après dîner à des jeux d'exercice, on se promène, on cause, on se sépare toujours en souhaitant de se revoir. Le jeudi, comme je suis veuf, madame et mademoiselle étant à Sèvres, je donnai à Grimm rendez-vous chez moi; il vint de bonne heure, et nous nous séparâmes fort avant dans la nuit. Je ne vous parle pas du plaisir que nous eûmes à nous revoir, après une absence de cinq mois. Je l'aime, et j'en suis tendrement aimé. C'est tout dire. Je ne finirais pas si je m'embarquais dans l'histoire des agréments de son voyage; le roi de Prusse l'a arrêté trois jours de suite à Potsdam, et il a eu l'honneur de causer avec lui deux heures et demie chaque jour. Il en est enchanté; mais le moyen de ne pas l'être d'un grand prince, quand il s'avise d'être affable? Au sortir du dernier entretien, on lui présenta de la part du roi, une belle boîte d'or. Cela est fort bien; le prince de Saxe-Gotha a fait encore mieux: il lui a donné un titre, je ne sais quel, et il a attaché à ce titre une pension de douze cents livres. Ajoutez à cela un ventre très-rondelet et une lace lunaire qu'il a rapportés de son voyage, et vous trouverez qu'il n'a pas tout à fait perdu son temps sur les grands chemins. Mais je crains bien que le plus précieux de ces avantages, la santé, ne soit pas de longue durée. Tout à l'heure, vous saurez pourquoi je le présume. Rendez-vous pris chez moi encore pour le lendemain, c'est ce jour-là que je lui ai remis le tablier de la boutique, avec un volume de papiers effrayant. Nous en lûmes ensemble quelques-uns; j'avais choisi les plus amusants; malgré cela, le peu d'attention qu'ils exigeaient lui avait coloré les pommettes des joues d'un incarnat de fâcheux augure; la chaise de paille le tuera, s'il ne prend garde. Je lui demandai en grâce de ménager la pacotille que je lui remettais, de manière à vivre quelque temps là-dessus. C'était en effet la meilleure récompense que je pusse obtenir de ce pénible travail; il me l'a promise; me tiendra-t-il parole? j'en doute. Il a vu sa mère qui a quatre-vingt-cinq ou six ans passés, et qui jouit de la plus belle santé et de toute sa raison. Il a vu des frères, des neveux, des nièces dont il est enchanté. Au milieu de toutes ces agréables distractions-là, il a eu la bonté de se ressouvenir de Mlle Diderot, et de lui apporter un fardeau de musique imprimée des auteurs les plus renommés, et aussi belle que de la musique gravée. J'allai hier voir ma femme et ma fille; je comptais passer la journée en tête-à-tête avec elles, et je suis tombé dans une cohue de vingt-deux personnes. Nous avions fait la partie d'aller aujourd'hui au Grandval, mais nous en avons été détournés par une compagnie qui avait choisi le même jour. Nous y allons demain mardi; nous passerons ensemble deux heures et demie en allant, et deux heures et demie très-douces en revenant; voilà ce que nous nous sommes dit, et ce qui est vrai; mais ce qui ne l'est pas moins, et ce que nous ne nous sommes pas dit, c'est que le baron s'emparera de moi. Et vous, mesdames, quand me restituerez-vous les autres absents qui me sont chers? Voilà de beaux jours que je maudis de bon cœur; je mène la vie la plus retirée; j'y suis si bien fait, qu'il m'est arrivé une fois de m'habiller et de me déshabiller tout de suite.
Je vous salue, et vous embrasse de tout mon cœur. Si Mlle Volland voulait être sincère, elle m'avouerait qu'elle avait oublié le jour de ma fête.
CXXIX
Paris, le 2 novembre 1769.
Je vous ai écrit deux fois, bonne amie, avant que de faire mon petit voyage du Grandval. Je vous ai parlé du retour de Grimm. Je crois vous avoir dit que sa tournée avait été d'environ deux mille cinq cents lieues; qu'il n'avait pas perdu tout son temps sur les grands chemins, quoiqu'il se fut refusé aux propositions les plus avantageuses; qu'on lui avait donné à Gotha un titre honorifique avec une pension de douze cents livres; que le duc d'Orléans lui avait permis d'accepter l'un et l'autre, et qu'enfin il était riche, s'il était modéré dans ses désirs. Je vous ai priée de remercier mon amoureuse de son baume, dont le sédiment délayé avec un peu d'eau-de-vie de lavande m'a guéri d'un bobo au sein, qui commençait à m'inquiéter par son retour opiniâtre.
Le baron m'a témoigné tant d'humeur de ce qu'après lui avoir promis d'aller vivre avec lui à la campagne, je lui avais manqué de parole; il menait une vie si déplaisante, sa femme, ses enfants, sa belle-mère me désiraient si fort, qu'il a fallu céder. J'ai donc passé dix jours au Grandval; comme on les y passe: dans la plus grande liberté, et la plus grande chère.
Je me suis presque engagé à y retourner jusqu'à la Saint-Martin, que nous reviendrons tous ensemble à Paris; à moins que je n'exécute un projet proposé de folie, dans un de ces moments où l'on est si content d'être les uns à côté des autres, qu'on se sent pressé du désir d'y rester, c'est de passer une bonne partie de l'hiver à la campagne. Je me débarrasserais là d'une multitude de besognes importunes qui me pèsent sur les épaules, et peut-être en entamerais-je quelques importantes qui me rendraient honneur et profit, et qui me conduiraient jusqu'à la fin de ma carrière; elle est bien plus avancée que je ne croyais, à moins que je ne veuille la mesurer par la santé; je suis vieux, mais il est sûr qu'il n'y paraît pas; on ne le croirait jamais, à moins que je ne révèle mon secret, ce que je ne fois pas volontiers avec les femmes que j'aime et dont je veux être aimé aussi longtemps que je pourrai leur en imposer. Mademoiselle, n'allez pas commettre cette indiscrétion-là avec mon amoureuse; elle a, je crois, la meilleure opinion de moi; je ne veux pas la perdre; laissez-lui tout le mérite qu'elle peut avoir à me résister. Vous voyez bien qu'il n'est bon ni pour elle ni pour moi de savoir qu'en renonçant à moi elle ne renonce à rien.
Voilà donc maman gaie connue moi; se portant bien comme moi; libre de toute indisposition, comme moi; jeune comme moi? Dites-lui, en lui présentant mon respect, que je m'en réjouis autant que vous.
J'ai rêvé au motif du voyage de Vialet, et voici ce qui m'a passé par la tête. Le projet de M. Deparcieux d'amener les eaux de la rivière d'Yvette au haut de l'Estrapade est arrêté. M. Perronet, qui en est chargé, n'ayant plus pour Vialet une aversion dont la cause ne subsiste plus, et sentant le besoin qu'il a de ses talents, le fait-il venir pour lui succéder dans la conduite de cette entreprise, ou mieux encore, pour remplacer Chésy à l'École, tandis que celui-ci conduira les travaux de l'Yvette? Mais alors, une autre chose qui pourrait bien arriver, c'est que le beau-frère, qui n'a pas plus de religion qu'il ne faut, trouvera plus d'avantage à lui donner sa fille qu'à Digeon, qui n'a que des espérances, et que Digeon lut éconduit.
Je suis veuf; j'arrive du Grandval; et aussitôt ma femme et ma fille partent pour aller à la campagne; elles y resteront jusqu'à dimanche prochain, que j'irai les rechercher. Si je me détermine hindi à aller passer la semaine, et faire la Saint-Martin avec le baron, au Grandval, je ne manquerai pas de vous en informer.
Le tablier de la boutique de Grimm reste encore pour jusqu'à ce qu'il soit délivré des embarras que son absence de cinq mois lui a accumulés. Ajoutez à cela que tout mon temps au Grandval s'en va à blanchir les chiffons des autres.
Je vous salue, vous embrasse, et vous présente à toutes trois les sentiments du plus sincère et du plus tendre respect. À Paris, le lendemain de la Toussaint.
CXXX
Bourbonne-les-Bains, le 15 juillet 1770.
Mademoiselle, ce n'est pas à vous que je dis, c'est à celles qui m'aiment.
Je ne suis pas venu en province pour mon amusement: je m'y attendais à beaucoup d'affaires déplaisantes, et j'y en ai trouvé plus que je n'en espérais. Nous partîmes, Grimm et moi, le même jour que vous; mais il y a toute apparence que vous n'étiez pas à moitié de votre route que la nôtre était achevée. Ç'a été l'affaire de trente-cinq heures. Grimm a dîné et soupé une fois avec nous; le lendemain de notre arrivée, il est parti pour Bourbonne; il y a passé cinq jours sans moi, trois jours avec moi; et moi, cinq jours sans lui. Je ne vous dirai rien de la santé de Mme de Meaux et de madame sa fille, que vous ne connaissez point, et qui ne peuvent vous inspirer un grand intérêt. Mais je puis vous dire des nouvelles positives de celle de M. et de Mme de Sorlières; je n'ai pas manqué un seul jour de les aller voir: c'était un si grand plaisir pour eux et une si bonne œuvre de ma part! Mme de Sorlières est fort bien; elle a de la gaieté autant que sa position lui en permet. Je ne me suis point aperçu, en comparant son visage et son humeur de Paris avec le visage et l'humeur que je lui ai vus à Bourbonne, que l'un ou l'autre eût souffert de son voyage. M. de Sorlières est à peu près tel qu'il était; il prétend que son bras a pris un peu plus de liberté; mais en vérité on le dispenserait volontiers de la preuve qu'il en donne; cela fait une peine infinie à voir; il lui faut deux bonnes minutes au moins pour porter sa main jusqu'à son menton, et c'est un long voyage pour cette main. Sans les douleurs de sa jambe et de sa cuisse, il en ignorerait l'existence. Ces douleurs sont pourtant moins aiguës; il peut monter un escalier; mais c'est une si terrible corvée que de le descendre, que s'il arrive en visite à l'heure de la promenade, on prend son parti, on le laisse par égard et l'on s'en va. Mme de Sorlières ne sort point: je ne l'ai aperçue hors de chez elle qu'une seule fois, c'était au jardin des Capucins, qui est ouvert à tous les malades. Quand je quittai Bourbonne, M. de Sorlières se disposait à s'abandonner à toutes les ressources des eaux, en les prenant à la fois en boisson, en bains et en douches. Ce qui me fâche, c'est que son embonpoint se soutient. Sa maladie est, je crois, une de celles qui ne guérissent point sans empirer. Je voudrais qu'il s'élevât subitement dans cette masse de liqueurs et de chairs une fièvre violente qui le secouât fortement.
Bourbonne est un séjour triste, le jour par la rencontre des malades, la nuit par le fracas de leur arrivée; et puis, nulle promenade, un pavé détestable, des environs arides et déplaisants; des habitants que 50,000 écus ne peuvent enrichir tous les ans, parce que les denrées de consommation en emportent les deux tiers au loin; point de vivres, même pour de l'argent; des logements très-chers; des hôtes avides qui regardent les malades comme les Israélites regardent les cailles et la manne dans le désert. J'ai passé là une partie de mon temps à m'instruire des eaux, de leur nature, de leur ancienneté, de leur effet, de la manière d'en user, des antiquités du lieu, et j'en ai fait une lettre[231] à l'usage des malheureux que leurs infirmités pourraient y conduire; et puis il ne fallait pas que des mille et une questions que le docteur Roux et mes amis ne manqueraient pas de me faire, je n'eusse réponse à aucune. Mon dessein était de ne voir personne; malgré que j'en eusse, il a fallu voir tout le monde. J'ai passé mes premiers jours à Langres dans ma famille et celle de mon gendre futur. Je disais, en arrivant, à Grimm: «Je crois que ma sœur sera bien caduque»; jugez de ma surprise, lorsqu'elle s'est élancée vers notre voiture avec une légèreté de biche, et qu'elle m'a présenté à baiser un visage de Bernardin. Toute la ville était en attente sur l'entrevue des deux frères, qui ne se sont pas encore aperçus; ce n'a pas été la faute d'allées, de venues, de pourparlers, de négociateurs mâles et femelles. La fin de tout cela c'est que les deux frères ne sont point raccommodés, et que la sœur et le frère, qui étaient bien ensemble, seront brouillés. Cela me peine beaucoup; je n'ai trouvé qu'un moyen de m'étourdir là-dessus, c'est de travailler du matin au soir; c'est ce que je fais et continuerai de faire. Votre douce solitude pourrait bien être troublée par une compagnie nombreuse: si l'abbé Le Monnier me tient parole, nous mettrons pied à terre à votre grille en même temps. Je prendrai la liberté de vous demander asile pour mon conducteur. M. et de Sorlières sont dans le dessein de vous aller voir. Je ne sortirai point d'ici sans avoir arrangé mes affaires. J'ai promis à Mme de Meaux et à M. de Sorlières de les visiter encore une fois; ils comptent peu sur ma parole; cependant je la tiendrai: c'est le sacrifice de deux jours. Je reviendrai à Langres dans le commencement de septembre, me rasseoir un moment au milieu des miens; et le 9 ou le 10, je me mettrai en chemin pour ma grande tournée. Je n'ai point oublié que c'est après-demain la fête de mademoiselle.... Je joins, mesdames, mon hommage à vos souhaits, et je vous supplie de le faire agréer. Si Mme de Blacy est persuadée de mon sincère attachement, elle ne doutera pas de l'inquiétude que j'ai sur le dérangement de sa santé: je vous prie de dire à mon amoureuse que je ne me ferai jamais à ces sortes d'alarmes; il faut pour mon bonheur, ou qu'elle se porte bien, ou que j'ignore qu'elle se porte mal. L'honneur de sa guérison serait bien capable d'abréger mon séjour ici; mais je ne croirai pas aisément que ma personne fasse un miracle que celles d'une bonne sœur et d'une maman comme je n'en connais point ne sauraient faire; elle sera guérie quand j'arriverai, et je n'aurai qu'à jouir de sa bonne santé. Croiriez-vous bien qu'au milieu de mes soucis, je n'ai pas cessé de souffrir de l'incertitude des récoltes? Il faisait des pluies continuelles; je voyais des champs couverts, et je ne savais pas si l'on recueillerait un épi Joignez à cette idée le spectacle présent de la misère. Je commence à me rassurer depuis que je vois la terre se dépouiller; et, à en juger par le soulagement que j'éprouve, il fallait que la crainte de la disette pour mes semblables entrât considérablement dans mon malaise. Maman, consolez-vous de vos mauvaises récoltes; nous aurons la soupe et le bouilli, nous boirons de la bière, et nous serons contents. Le bon dîner est celui qu'on fait avec ceux qu'on aime; et je vous aime autant que je vous respecte. Vous seriez bien aise, mademoiselle, de trouver ici un mot doux, mais votre lettre m'a fait trop de peine, pour n'en pas avoir de ressentiment: je vous aime bien; mais, par Dieu! je ne vous le dirai pas.
M. Le Gendre n'est donc plus! s'il avait voulu finir un ou deux ans plus tôt, il aurait été plus regretté. Voilà sa fille sortie du couvent et bien mariée; et son fils sur le point d'être claquemuré dans un collège. Comme tout se retourne!
Bonjour, mesdames et bonnes amies. Je vois arriver avec joie le moment de vous embrasser. Recevez toutes trois mon respect.
CXXXI
Paris, le 12 octobre 1770.
MESDAMES ET BONNES AMIES,
Il faut pourtant vous rendre compte de ma mauvaise conduite. Je me remets à ce vendredi matin où je fus enlevé d'Isle entre dix et onze heures. Nous arrivâmes à Châlons sur les six heures du soir. Mme Duclos entend des chevaux, une voiture qui entre dans sa rue; elle accourt sur la porte; elle croit aller embrasser Mme de Meaux et Mme de Prunevaux, qu'elle attendait: jugez de son étonnement, lorsqu'elle me vit, moi qu'elle n'attendait pas. Je n'en fus pas moins bien reçu.
Je croyais Mme de Meaux à Bourbonne, retenue sur son lit par une maladie de femme; elle m'avait écrit à Langres que le docteur Juvet l'avait condamnée à y rester jusqu'au 25; j'allais sans savoir sa marche; elle, sans savoir la mienne; et la chose n'aurait pas été mieux quand elle aurait été concertée. À sept heures, une heure après moi, autre postillon, autres chevaux, autre voiture: c'est Mme de Meaux, Mme de Prunevaux, et un M. de Foissy, écuyer de M. le duc de Chartres, homme de trente ans, mais avec la raison, le jugement de quarante-cinq; plein d'égards, de douceur, de politesse, d'agréments et de gaieté; il avait été conduit à Bourbonne par une sciatique gagnée au service des grands. Là, il avait connu ces daines; il avait pris pour elles beaucoup de goût, elles pour lui; il avait retardé son retour pour les accompagner; il avait cédé sa chaise de poste à une des femmes de chambre; il avait pris la place vacante dans la voiture de Mme de Meaux; elles l'avaient mené à Vandœuvre chez M. de Provenchères, qu'il ne connaissait point, et dont il n'était pas connu, et où il avait été accueilli comme il le méritait; il arrivait à Châlons chez M. Duclos, qu'il ne connaissait point, et dont il n'était point connu davantage, et qui ne l'en accueillit pas moins bien.
Nous voilà donc tous à la fois à Châlons, chez M. Duclos; sa femme était vraiment folle de nous avoir. Je n'ai pas vu de ma vie une créature plus heureuse; tout ce qu'il est possible de faire pour vous rendre sa maison agréable, elle l'a fait, et avec une âme et des démonstrations qui ne se rendent pas; cela était à voir. J'ai passé à Châlons le samedi et le dimanche; j'en suis parti le lundi matin; Mme de Meaux et les autres y sont restés deux jours de plus. Le dimanche, c'était la clôture du théâtre, nous allâmes à la comédie. Celui qui fit le compliment me savait au spectacle, et me régala publiquement d'un compliment qui n'était pas trop mal fait. Vous me connaissez; jugez de mon embarras; je m'étais baissé, baissé, baissé dans la toge; peu s'en fallait que je ne fusse perdu, par pudeur, sous les cotillons des dames.
Tandis que tout dormait encore, excepté la maîtresse de la maison, on mit nos chevaux; nous déjeunâmes et nous prîmes congé; la bonne Ductos fondait en larmes; son mari en faisait autant; je pleurais aussi; et mon petit gendre était sorti, de peur que la même envie ne le prît. J'ai su que la même scène douloureuse s'était renouvelée en se séparant d'avec Mme de Meaux. Je suis arrivé ici le 26 septembre à la chute du jour; j'y serais arrivé pour dîner, si notre postillon, au sortir de Château-Thierry, n'avait pas pris la route de Soissons au lieu de prendre celle de Paris. Nous partîmes de Château-Thierry à huit heures et demie du matin, et grâce à cette erreur, forcés de revenir trois lieues sur nos pas, nous nous retrouvâmes, à quatre heures du soir, à Château-Thierry.
Je ne manque pas d'embarras journaliers et d'affaires courantes; jugez de ce que j'en ai trouvé d'accumulées après deux mois d'absence. Ma femme était en bonne santé, ma fille avait été malade, mais très-malade, elle l'était encore; elle va mieux. Pour moi, j'ai déjà perdu tout ce que j'avais ramassé d'embonpoint, de force et de gaieté sur les grands chemins. Les trois premiers jours, il me semblait vivre dans une atmosphère infecte. Je me suis donné tant de peine et de mouvement, que la machine s'est dérangée; j'ai été malade trois jours sans pouvoir sortir; cela s'est passé, et trois jours après cela m'a repris; c'est l'estomac qui périclite; ce sont les intestins qui font mal leurs fonctions. Ma fête est venue, il a fallu, pour l'amusement des autres, se prêter à une petite débauche de table.
J'allai voir, tout en arrivant, M. et Mme Digeon. Je ne trouvai que madame avec l'habit de deuil et le visage de la gaieté et de la santé. J'y causai environ deux heures. Hier, je rencontrai M. Digeon; nous nous embrassâmes fort tendrement. Je lui dis tout le bien que je pensais et que vous pensiez de toi Quelques jours auparavant, j'étais allé faire visite à Mme Bouchard; j'y passai la soirée fort gaiement; nous filmes là, elle, l'abbé de La Chau[232] et moi, de la philosophie très-folle et très-solide. Je toi trouvai bon visage. Notre arrangement pour les papillons, s'ils viennent, est tout convenu: autant de baisers que de papillons; mais pas un baiser à la même place; et comme il y aura beaucoup de papillons, j'espère qu'il n'y aura pas la largeur de l'ongle sur toute ma personne qui ne soit baisée plusieurs fois; à moins que la dame n'aime mieux racheter tant de baisers à donner pour un seul qu'elle recevra et que je placerai à mon choix J'ai été à la Briche, où M. Grimm et Mme d'Épinay se sont réfugiés contre les maçons qui démolissent le pignon sur la rue de la maison qu'occupe ou qu'occupait Mme d'Épinay, rue Sainte-Anne. À force de travailler, je suis au courant de mes affaires; ma santé et ma gaieté reviendront; quand? quand vous reviendrez. J'ai et je donne à tout le monde l'espérance que ce sera incessamment; cette espérance est si douce, que tout le monde la prend tout de suite. Je vous embrasse toutes de tout mon cœur; je commence par maman.
Ne m'accusez pas, ni elle non plus, d'avoir oublié le jour de ma naissance; ce jour-là ce fut celui de sa fête, et celui où on toi préparait au loin un joli enfant qui l'aimera, la respectera, toi restera attaché toute sa vie. Après maman, de droit, c'est mon amoureuse. Si je voulais, je ne toi dirais pas la moindre petite douceur, parce qu'elle me connaît, qu'elle est sûre de moi, et que mon éloignement, mon silence, mon absence, ne peuvent toi donner aucun souci sur mes sentiments. Pour vous, mademoiselle Volland, rendez-vous justice à vous-même, et tout sera dit; et puis vous prenant toutes les trois à la fois, je vous réitérerai ce que je vous ai promis mille fois, que vous m'êtes infiniment chères autant que jamais; que vous ne pouvez cesser de me l'être, et que j'ai résolu; oh! non; ce n'est pas une résolution, c'est un penchant très-vrai, très-ancien, toujours le même, qui me presse vers vous, auquel je ne résiste ni ne cherche à résister. Revenez, revenez et vous me trouverez tel peut-être que vous ne me supposez pas, mais tel que j'ai toujours été.
Bonjour, mes bonnes, mes tendres amies; bonjour.
CXXXII
Au Grandval, le 2 novembre 1770.
Rendons à mes amies un petit compte de ma conduite. Vous savez, mesdames et bonnes amies, ce que je suis devenu depuis le 9 d'octobre, jour de ma fête. La veille, joli concert et grand souper; j'ai fait des miennes tant qu'on a voulu; j'ai réconcilié, par occasion, deux êtres qui se méprisaient injustement, et qui, pour s'estimer, n'avaient qu'à se mieux connaître: c'est Mlle Bajon et le petit maître de ma fille. Je fis jouer un concerto à celui-ci; l'autre l'entendit, et trouva qu'il jouait comme un ange. Je fis jouer et chanter la demoiselle, à présent dame; elle chanta et joua comme un ange, et l'autre en convint. Kohaut, ce luth que je vous ai nommé quelquefois, y lut conduit par sa curiosité maligne, qui fut trompée en ne trouvant pas de quoi s'exercer. Il comptait bien boire du bon vin la veille, et faire de moi et de mes convives un bon conte le lendemain; il n'y eut pas moyen, car tout alla bien. Je me couchai à trois heures du matin; j'étais levé à six heures et demie; à onze heures, j'avais environ cinq heures de travail par devers moi; et j'étais à la Comédie-Italienne à une répétition à laquelle j'étais invité. Ma petite bonne est moins tourmentée de ses vomissements; ils se passent, ils reviennent; avec tout cela je n'en suis pas moins inquiet. Philidor me vint voir, il y a quelque temps; je fus curieux de savoir ce qu'il penserait de son talent harmonique; il l'entendit préluder pendant une demi-heure et plus; et il me dit qu'elle n'avait plus rien à apprendre de ce côté; qu'il ne lui restait qu'à manger tout son soûl, qu'à se repaître sans fin de bonne musique. Quelques jours après la Saint-Denis, je suis parti pour le Grandval, où j'ai apporté une besogne immense, et où j'en ai trouvé de la bien plus difficile à faire. J'ai commencé par celle sur laquelle je ne comptais pas. Il est impossible que l'on ne soit heureux où l'on fait le bien. J'ai fait retirer vos volumes de la chambre syndicale, avant que de quitter la ville. Je n'ai vu qu'une fois l'abbé; je ne sais s'il vous aura écrit la lettre en question; mais de retour à Paris, soyez sûres que j'y veillerai. Nous reviendrons le lendemain de la Saint-Martin tous ensemble. À présent que je suis hors de danger, et que je me porte bien, il faut que vous sachiez que j'ai pensé mourir d'une indigestion de pain; cela ne pouvait ni remonter ni descendre: j'ai gardé sur mon estomac pendant plus de quinze heures un poids effroyable qui m'étouffait, et qui ne se laissait pas ébranler par l'eau chaude, de quelque côté que je la prisse. J'en suis encore à vivre de régime, chose difficile ici, où les repas sont énormes, et où l'on désoblige sérieusement la maîtresse de la maison quand on n'use pas de la bonne chère qu'elle vous fait d'aussi bonne grâce qu'elle y en met. J'ai profité de l'extrême liberté de cette indisposition qui m'a affranchi de toutes les petites servitudes de bienséance, pour me renfermer davantage dans mon appartement, et pour travailler davantage. J'ai mis au net, pour la seconde fois, le <i>Traité d'harmonie</i> du petit-maître de ma fille[233]. Je vous dirai en passant que le petit Allemand, pour avoir voulu me suivre le jour de ma fête, et faire les honneurs de ma table et de son pays, en a pensé mourir. Je suis après <i>la Mère jalouse</i> de M. Barthe, comédie nouvelle. J'ai encore deux ou trois autres petits projets pour lesquels il me faudrait plus de temps qu'il ne m'en reste. Je m'étais si bien fait à la vie de province que je l'ai regrettée. Je suis si bien fait à la vie de campagne, qu'il ne m'en coûterait rien pour renoncer à la ville, à présent surtout que vous n'y êtes pas; combien on y a de temps, et comme on l'emploie! De ce temps que j'ai ici à profusion, j'en ai donné à Grimm quelques moments. Mous recevons de temps en temps des transfuges de Paris: l'abbé Morellet nous est venu; oh! le plaisant corps! comme je vous en amuserais, si j'en avais le temps! Il m'a laissé le seul exemplaire de son ouvrage, qui a été supprimé, contre les Dialogues de l'abbé Galiani; je ne l'ai pas encore ouvert; le Baron, qui l'a parcouru, m'a dit qu'il était plein d'amertume.
Adieu, mes amies, mes bonnes, tendres et respectables amies; ne soyez inquiètes ni de ma santé, ni de mon amitié. Écoutez bien: je ne suis ni injuste, ni fou; je vous aime et vous aimerai toute ma vie, toute la vôtre. Il faudrait, pour le mieux, mourir tous le même jour; mais comme il ne faut pas s'y attendre, je jure de rester aux deux qui auront le malheur de survivre; je jure de rester à celle qui survivra. Bonjour, mademoiselle Volland, mon cœur est le même; je vous l'ai dit, et je ne mens pas.
CXXXIII
Paris, le 20 novembre 1770.
MESDAMES ET BONNES AMIES,
J'ai fait un second voyage au Grandval. J'y ai passé la vie la plus agréable; des jours partagés entre le travail, la bonne chère, la promenade et le jeu; et puis cette liberté illimitée qu'accorde la maîtresse de la maison à ses hôtes, et qu'en vérité l'on n'a pas chez soi.
Je suis revenu à Paris quatre ou cinq jours après la Saint-Martin, l'âme pleine d'inquiétude. Si j'étais homme à pressentiments, je vous dirais que j'en avais. Il est inouï tout ce que j'ai souffert depuis mon retour; sans la distraction d'un travail forcé, je crois que j'en serais devenu fou. Premièrement, une scène violente entre le Baron et moi; scène dans laquelle le tort était de mon côté. Secondement, toutes sortes de commissions déplaisantes du prince de Galitzin, de Grimm et d'autres. Troisièmement, mes attaques de néphrétique, plus faibles, mais toujours fort incommodes. Quatrièmement, et cela est à la lettre, le remords continuel de me dire perpétuellement: Il faut écrire à mes amies, elles sont inquiètes; ce silence les trouble; et d'arriver d'un jour à l'autre au lendemain sans l'avoir fait. Cinquièmement, le désagrément d'avoir donné tout mon temps, tous mes soins, toute ma peine à l'ouvrage de l'abbé Galiani, et de n'en recueillir que chagrin par une petite femme tracassière qui se mêle de tout et qui brouille tout, parce qu'elle se croit bonne à tout, et que dans le vrai, elle n'est bonne à rien. Sixièmement, l'indisposition de ma fille, qui est tourmentée par un vomissement opiniâtre, qui me désespère. Septièmement, d'avoir tout fait au monde pour prévenir un grand malheur et de n'avoir pu l'empêcher: l'homme que j'estimais s'est, il y a huit jours, cassé la tête de deux coups de pistolet; et la mienne n'en est pas encore remise.
Je pourrais ajouter un huitièmement, c'est une alarme terrible qu'on ignore ici, parce que j'ai pu seul remédier à tout: je travaille la nuit, comme vous savez; je travaillais donc, et j'étais si las de fatigue et de peine, que je me suis endormi la tête sur mon bureau; tandis que je dormais, soit que ma lumière soit tombée sur mes papiers, ou autrement, le feu a pris à tout ce qui m'environnait; la moitié des livres et des papiers qui étaient sur ma table ont été brûlés; heureusement je n'ai rien perdu d'essentiel Je me suis tu de cet accident, parce qu'un mot indiscret là-dessus aurait suffi pour ôter à jamais le repos à ma femme. J'ai si bien pris mes précautions, qu'il n'est pas resté le moindre indice de l'accident qu'elles ont couru et moi aussi.
Pardonnez-moi; recevez mes respects, plaignez-moi, et revenez toutes trois, si vous voulez voir combien vous êtes sincèrement respectées, et tendrement aimées.
CXXXIV
La Haye, le 22 juillet 1773.
MESDAMES ET BONNES AMIES,
Plus je connais ce pays-ci, mieux je m'en accommode. Les soles, les harengs frais, les turbots, les perches, et tout ce qu'ils appellent <i>waterfish</i> sont les meilleures gens du monde. Les promenades sont charmantes; je ne sais si les femmes sont bien sages; mais avec leurs grands chapeaux de paille, leurs yeux baissés, et ces énormes fichus étalés sur leur gorge, elles ont toutes l'air de revenir du salut ou d'aller à confesse. Les hommes ont du sens; ils entendent très-bien leurs affaires; ils sont bien possédés de l'esprit républicain; et cela depuis les premières conditions jusqu'aux dernières. J'ai entendu dire à un bourrelier-bâtier: «Il faut que je me hâte de retirer mon enfant du couvent; je crains qu'elle ne prenne là un peu de cette bassesse monarchique.» C'était une fille qu'il faisait élever à Bruxelles.
Je ne m'étendrai pas sur ce pays-ci; je veux avoir à vous en parler à mon aise au coin de votre foyer, lorsque j'aurai le bonheur de vous y retrouver; car j'espère que vous voudrez bien vous conserver pour vos amis; pour moi qui ai bien résolu de vous aimer toute votre vie et toute la mienne, et qui, par cette raison et beaucoup d'autres, la désire fort longue.
La princesse est revenue de son voyage. C'est une femme très-vive, très-gaie, très-spirituelle, et d'une figure assez aimable; plus qu'assez jeune, instruite et pleine de talents; elle a lu; elle sait plusieurs langues; c'est l'usage des Allemandes; elle joue du clavecin et chante comme un ange; elle est pleine de mots ingénus et piquants; elle est très-bonne: elle disait hier, à table, que la rencontre des malheureux est si douce qu'elle pardonnerait volontiers à la Providence d'en avoir jeté quelques-uns dans les rues. Nous avions un butor qui se repentait de ne s'être pas fait peindre à Paris; elle lui demanda s'il n'y était pas au temps d'Oudry[234].Elle est est d'une extrême sensibilité; elle en a même un peu trop pour son bonheur. Comme elle a des connaissances et de la justesse, elle dispute comme un petit lion. Je l'aime à la folie, et je vis entre le prince et sa femme, comme entre un bon frère et une bonne sœur.
C'est ici qu'on emploie bien son temps; point d'importuns qui viennent vous prendre toutes vos matinées; le malheur est qu'on se couche fort tard, et qu'on se lève de même. Notre vie est tranquille, sobre et retirée.
J'ai vu ici deux vieillards qui ont eu jusqu'à présent, qu'ils sont un peu sous la remise, où ils se trouvent mal et avec raison, la plus grande influence dans les affaires du gouvernement. A leur air grave, à leur ton sentencieux et sévère, en vérité il me semblait que j'étais entre les Fabius et les Régulus; rien ne rappelle les vieux Romains comme ces deux respectables personnages-là: ce sont les deux Bentink, l'un Charles Bentink, et l'autre Bentink, comte de Rhoone.
J'ai fait deux ou trois petits ouvrages assez gais[235]. Je ne sors guère; et quand je sors, je vais toujours sur le bord de la mer, que je n'ai encore vue ni calme ni agitée; la vaste uniformité accompagnée d'un certain murmure incline à rêver; c'est là que je rêve bien.
J'ai cherché des livres très-inutilement; les étrangers ont enlevé tous ceux dont j'espérais me pourvoir.
Je commence à sentir la mauvaise pièce de mon sac; c'est, comme vous savez, mon estomac; pendant le premier mois je me suis cru guéri.
Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Je présente mes compliments et mon respect à M. et Mme Bouchard, à M. et Mme Digeon, à M. Duval, à qui je dois de la reconnaissance pour l'intérêt qu'il prend à vos affaires et celui qu'il a bien voulu prendre aux miennes. Ne me laissez pas oublier par M. Gaschon, lorsqu'il vous apparaîtra. Je vous souhaite une prompte et heureuse fin d'affaires domestiques. Je vous suis attaché pour tant que je vivrai; et en quelque lieu que le ciel me promène, je vous y porterai dans mon cœur.
CXXXV
La Haye, ce 13 août 1773.
MESDAMES ET BONNES AMIES,
Est-ce que vous avez résolu de me désespérer? Il y a un siècle que je n'ai entendu parler de vous; par hasard, est-ce que vous n'auriez pas reçu ma dernière lettre? Mademoiselle, si vous saviez toutes les visions cruelles qui m'obsèdent, vous vous garderiez bien de les laisser durer; dites-moi seulement que vous vous portez bien, et que vous m'aimez: que je voie encore une fois de votre écriture.
Eh bien, mes amies, le sort est jeté: je fais le grand voyage; mais rassurez-vous.
M. de Nariskin, chambellan de Sa Majesté Impériale, me prend ici à côté de lui dans une bonne voiture, et me conduit à Pétersbourg doucement, commodément, à petites journées, nous arrêtant par tout où le besoin de repos ou la curiosité nous le conseillera. M. de Nariskin est un très-galant homme, qui a pris à Paris pour moi beaucoup d'estime et d'amitié; il s'est fait, dans une contrée barbare, les vertus délicates d'un pays policé: elles lui appartiennent. Ce n'est pas tout; au mois de janvier prochain, une autre bonne voiture, où je m'assiérai à côté du frère du prince de Galitzin et de sa femme qui font le voyage de France, me déposera au coin de la rue Taranne. J'aurais peut-être un jour du regret d'avoir négligé un voyage que je dois à la reconnaissance.
Bonjour, madame de Blacy; je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Bonjour, madame Bouchard; je vous salue et vous embrasse aussi. Adieu, bonne amie; adieu, mademoiselle Volland. Dans quatre jours je serai en chemin pour Pétersbourg. Faites des vœux pour vous et pour moi La différence des degrés de latitude ne changera rien à mes sentiments; et vous me serez chère sous le pôle, comme vous me l'étiez sous le méridien de Cassini.
Ne vous inquiétez point; ne vous affligez pas; conservez-vous. Nous serons un peu plus éloignés que quand vous partiez de Paris pour Isle; mais notre séparation sera moins longue; et nos cœurs ne cesseront pas de se toucher. Accordez à des circonstances importantes ce que vous accordiez à la nécessité d'accompagner une mère chérie dans une terre qui faisait ses délices. Je sais qu'il est dur d'être privé à la fois de tous ceux que nous aimons; mais, ma bonne, ma tendre amie, nous nous reverrons! Si vous m'écrivez, adressez, à La Haye, vos lettres au prince de Galitzin, qui me les fera passer à Pétersbourg.
Je vous salue; je vous serre entre mes bras; j'ai l'âme pleine de douleur; une seule espérance me soutient, c'est celle de retrouver une femme que j'aime, et de lui ramener un homme dont elle a toujours été tendrement aimée. Madame Bouchard, je vais dans une contrée où je songerai à votre goût pour l'histoire naturelle, et à la douceur des baisers en croix; j'en aurai quelques-uns si Dieu me prête vie; mais ce ne sera pas dans les premiers huit jours; j'espère que vous voudrez bien abandonner mes joues à Mlle Volland et à Mme de Blacy; elles seront si aises de me revoir!
Bonjour, toutes; songez toutes à moi; parlez-en; dites-en du bien, dites-en du mal: pourvu que vous en parliez avec intérêt je serai satisfait. Je vous réitère mes tendres et sincères amitiés. Ne vous attendez, de Pétersbourg, qu'à des généralités. Nous ferons le carnaval ensemble: je vous le promets. Adieu, adieu.
J'espérais trouver Grimm à Pétersbourg, à la suite de la princesse d'Armstadt dont une des fêles va épouser le grand-duc; tout a été dérangé, et le temps de cette fête et le voyage de Grimm; je n'ai pas appris cette nouvelle sans chagrin.
CXXXVI
Pétersbourg, le 20 décembre 1773.
MADEMOISELLE ET BONNE AMIE,
Après avoir été tourmenté des eaux de la Néva pendant une quinzaine, j'ai repris le dessus; je me porte bien. Je suis toujours dans la même faveur auprès de Sa Majesté Impériale. J'aurai fait le plus beau voyage possible quand je serai de retour. Nous partirons, Grimm et moi, dans le courant de février. Je vous salue et vous embrasse aussi tendrement que jamais. Mille tendres compliments à Mme de Blacy, mon amoureuse, et à M, et Mm Bouchard, à l'abbé Le Monnier et à M. Gaschon. Combien nous en aurons à dire au coin de votre foyer!
Pétersbourg, le 29 décembre 1773; c'est la veille du jour l'an. Le reste s'entend.
CXXXVII
La Haye, le 8 avril 1774.
MESDAMES ET BONNES AMIES,
Après avoir fait sept cents lieues en vingt-deux jours, je suis arrivé à La Haye, le 5 de ce mois, jouissant d'une très-bonne santé, et moins fatigué de cette énorme route que je ne l'ai quelquefois été d'une promenade. Je vous reviens comblé d'honneurs. Si j'avais voulu puiser à pleines mains dans la cassette impériale, je crois que j'en aurais été fort le maître; mais j'ai mieux aimé faire taire les médisants de Pétersbourg et me faire croire des incrédules de Paris. Toutes ces idées qui remplissaient ma tête en sortant de Paris se sont évanouies pendant la première nuit que j'ai passé à Pétersbourg. Ma conduite en est devenue plus honnête et plus haute. N'espérant rien et ne craignant rien, j'ai pu parler comme il me plaisait. Quand aurons-nous la douceur de nous revoir? Peut-être sous quinzaine; peut-être aussi beaucoup plus tard. L'impératrice m'a chargé de l'édition des Règlements de ses nombreux et utiles établissements. Si le libraire hollandais est un arabe, à son ordinaire, je le plante là, et je viens imprimer à Paris. Si j'en puis obtenir un traitement raisonnable, je reste jusqu'à la fin de ce cette tâche qui ne sera pourtant pas éternelle. Quoique la saison ait été si belle que, soumise à nos ordres, elle ne l'aurait pas été davantage; que nous ayons eu les plus belles journées et les routes les meilleures, cela n'a pas empêché que nous n'ayons laissé en chemin quatre voitures fracassées. Quand je me rappelle le passage de la Dwina, à Riga, sur des glaces entr'ouvertes d'où l'eau jaillissait autour de nous, qui s'abaissaient et s'élevaient sous le poids de notre voiture, et craquaient de tous côtés, je frémis encore de ce péril. J'ai pensé me briser un bras et une épaule en passant dans un bac à Mittau où une trentaine d'hommes étaient occupés à porter en l'air notre voiture au hasard de tomber et de nous précipiter tous pêle-mêle dans la rivière. Nous avons été forcés à Hambourg d'envoyer nos malles à Amsterdam, par un chariot de poste; une voiture un peu chargée n'aurait jamais résisté à la difficulté des chemins.
Je suis chez le prince de Galitzin, dont vous pouvez concevoir la joie en me revoyant par celle que vous ressentirez ou un peu plus tôt ou un peu plus tard.
Je crois déjà vous avoir dit qu'après m'avoir fait l'accueil le plus doux, permis l'entrée de son cabinet tous les jours depuis trois heures jusqu'à cinq ou six, l'impératrice a bien voulu souscrire à toutes les demandes que je lui ai faites en prenant congé d'elle: je lui ai demandé de satisfaire aux dépenses de mon voyage, de mon séjour et de mon retour, lui faisant remarquer qu'un philosophe ne voyageait pas en grand seigneur; elle me l'a accordé; je lui ai demandé une bagatelle qui tirait tout son prix d'avoir été à son usage; elle me l'a accordée, et accordée avec une grâce et des marques de l'estime la plus distinguée. Je vous raconterai cela, si ce n'est pas déjà une affaire faite. Je lui ai demandé un des officiers de sa cour pour me remettre sain et sauf où je désirerais, et elle me l'a accordé, ordonnant elle-même la voiture et tous les apprêts de mon voyage.
Mesdames et bonnes amies, je vous jure que cet intervalle de ma vie a été le plus satisfaisant qu'il était possible pour l'amour-propre. Oh! parbleu, il faudra bien que vous m'en croyiez sur ce que je vous dirai de cette femme extraordinaire! Car mon éloge n'aura pas été payé, et ne sortira pas d'une bouche vénale. Je vous salue, vous embrasse, et vous présente mon tendre respect. Vous êtes bien injustes si vous ne croyez pas que je vous rapporte les mêmes sentiments que j'avais en me séparant de vous; ce n'est pas mon cœur, ce seront vos âmes qui seront changées.
Je présente mon respect à Mme Bouchard. Si vous voyez M. Gaschon, rappelez-moi à son souvenir. Mademoiselle, je vous embrasse de tout mon cœur. Mais, est-ce que votre santé n'est pas rétablie?
CXXXVIII
La Haye, le 15 juin 1774.
MESDAMES ET BONNES AMIES,
Ce n'est pas un voyage agréable que j'ai fait; c'est un voyage très-honorable: on m'a traité comme le représentant des honnêtes gens et des habiles gens de mon pays. C'est sous ce titre que je me regarde, lorsque je compare les marques de distinction dont on m'a comblé, avec ce que j'étais en droit d'en attendre pour mon compte. J'allais avec la recommandation du bienfait, beaucoup plus sûre encore que celle du mérite; et voici ce que je m'étais dit: Tu seras présenté à l'impératrice; tu la remercieras; au bout d'un mois, elle désirera peut-être de te voir; elle te fera quelques questions; au bout d'un autre mois, tu iras prendre congé d'elle, et tu reviendras. Ne convenez-vous pas, bonnes amies, que ce serait ainsi que les choses se seraient passées dans toute autre cour que celle de Pétersbourg?
Là, tout au contraire, la porte du cabinet de la souveraine m'est ouverte tous les jours, depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à cinq, et quelquefois jusqu'à six. J'entre; on me fait asseoir, et je cause avec la même liberté que vous m'accordez; et en sortant, je suis forcé de m'avouer à moi-même que j'avais l'âme d'un esclave dans le pays qu'on appelle des hommes libres, et que je me suis trouvé l'âme d'un homme libre dans le pays qu'on appelle des esclaves.
Ah! mes amies, quelle souveraine! quelle extraordinaire femme! On n'accusera pas mon éloge de vénalité, car j'ai mis les bornes les plus étroites à sa munificence; il faudra bien qu'on m'en croie, lorsque je la peindrai par ses propres paroles; il faudra bien que vous disiez toutes que c'est l'âme de Brutus sous la figure de Cléopâtre; la fermeté de l'un et les séductions de l'autre; une tenue incroyable dans les idées avec toute la grâce et la légèreté possibles de l'expression; un amour de la vérité porté aussi loin qu'il est possible; la connaissance des affaires de son empire, comme vous l'avez de votre maison: je vous dirai tout cela, mais quand? Ma foi, je voudrais bien que ce fut sous huitaine, car il en faut moins pour arriver de La Haye à Paris du train dont je suis revenu de Pétersbourg à La Haye; mais Sa Majesté Impériale et le général Betzky, son ministre, m'ont chargé de l'édition du plan et des statuts des différents établissements que la souveraine a fondés dans son empire pour l'instruction de la jeunesse et le bonheur de tous ses sujets. J'irai le plus vite que je pourrai, car vous ne doutez pas, bonnes amies, que je ne sois aussi pressé de me restituer à ceux qui me sont chers qu'ils peuvent l'être de me revoir. Sachez, en attendant, qu'il s'est fait trois miracles en ma faveur: le premier, quarante-cinq jours de beau temps de suite, pour aller; le second, cinq mois de suite dans une cour, sans y donner prise à la malignité; et cela, avec une franchise de caractère peu commune et qui prête au <i>torquet</i> des courtisans envieux et malins; le troisième, trente jours de suite d'une saison dont on n'a pas d'exemple, pour revenir, sans autre accident que des voitures brisées: nous en avons changé quatre fois. Combien de détails intéressants je vous réserve pour le coin du feu! Je commence à perdre les traces de vieillesse que la fatigue m'avait données; il me serait si doux de vous retrouver avec de la santé, que je me flatte de cette espérance. Je compte beaucoup sur les soins de Mme de Blacy, et sur ceux de Mme Bouchard; je les salue et les embrasse toutes deux. Mme Bouchard, qui ne pardonne pas aisément une bagatelle, me permettra apparemment de garder un long et profond ressentiment d'un mal qui ne m'a pas encore quitté. La première fois que vous verrez M. Gaschon, dites-lui que si son affaire n'est pas faite, ce n'est pas que je l'aie oubliée; les circonstances n'étaient guère propres au succès dans un pays où la souveraine calcule. J'ai vu Euler, le bon et respectable Euler, plusieurs fois: c'est l'auteur des livres dont votre neveu a besoin. J'espère qu'il sera satisfait. La princesse de Galitzin en avait fait son affaire avant mon départ, et depuis mon arrivée, le prince Henri s'en est chargé. Vous me direz: Pourquoi se reposer sur d'autres de ce qu'on peut faire soi-même? C'est que l'édition d'un des volumes publiés à Pétersbourg est épuisée, et que l'édition de l'autre volume s'est faite à Berlin, où je n'ai pas voulu passer, quoique j'y fusse invité par le roi. Ce n'est pas l'eau de la Néva qui m'a fait mal, c'est une double attaque d'inflammation d'entrailles en allant; ce sont des coliques et un mal effroyable de poitrine causés par la rigueur du froid à Pétersbourg, pendant mon séjour; c'est une chute dans un bac à Mittau, à mon retour, qui ont pensé me tuer; mais la douleur de la chute et les autres accidents se sont dissipés; et si votre santé était à peu près aussi bonne que la mienne, je serais fort content de vous.
J'avais laissé Grimm malade à Pétersbourg; il est convalescent et au moment de son retour; il revient l'âme navrée de douleur: la landgrave de Darmstadt, qu'il avait accompagnée, son amie, la mère de la grande-duchesse, vient de mourir. Je ne saurais vous dire l'étendue de la perte qu'il fait en cette femme. Ma fille m'apprend que, pendant mon absence, vous avez eu quelque bonté pour elle; je vous en fois bien mes remerciements. Ne craignez rien pour ma santé; nous nous retirons de bonne heure, nous ne soupons presque pas. Je n'ai pas encore le courage de travailler; il faut laisser le temps à mes membres disloqués de se rejoindre; c'est l'affaire du sommeil; aussi, depuis mon retour, je dors huit à neuf heures de suite. Le prince a son travail politique; la princesse mène une vie qui n'est guère compatible avec la jeunesse, la légèreté de son esprit, et le goût frivole de son âge; elle sort peu; ne reçoit presque pas compagnie, a des maîtres d'histoire, de mathématiques, de langues; quitte fort bien un grand dîner de cour pour se rendre chez elle à l'heure de sa leçon, s'occupe de plaire à son mari; veille elle-même à l'éducation de ses enfants; a renoncé à la grande parure; se lève et se couche de bonne heure, et ma vie se règle sur celle de sa maison. Nous nous amusons à disputer connue des diables; je ne suis pas toujours de l'avis de la princesse, quoique nous soyons un peu férus tous deux de l'antiquomanie, et il semble que le prince ait pris à tâche de nous contredire en tout: Homère est un nigaud; Pline, un sot fieffé; les Chinois, les plus honnêtes gens de la terre, et ainsi du reste. Comme tous ces gens-là ne sont ni nos cousins, ni nos intimes, il n'entre dans la dispute que de la gaieté, de la vivacité, de la plaisanterie, avec une petite pointe d'amour-propre qui l'assaisonne. Le prince, qui a tant acquis de tableaux, aime mieux avouer qu'il ne s'y connaît pas que d'accorder le mérite de s'y connaître à aucun amateur.
Bonjour, mes bonnes amies; agréez mon tendre respect, et me croyez tout à vous, comme j'étais et je serai toute ma vie.
CXXXIX
La Haye, le 3 septembre 1774.
MESDAMES ET BONNES AMIES,
Mes caisses ont été embarquées hier pour Rotterdam; il ne me reste ici de butin que ce qu'on enferme dans un sac de nuit pour un voyage de cinq à six jours.
Le prince et la princesse de Galitzin font tout leur possible pour me retenir jusqu'à la fin du mois; ils prétendent que je devrais attendre, à côté d'eux, la dernière résolution de la cour de Russie sur un projet dont l'impératrice même a fixé l'accomplissement dans le courant de ce mois; mais il n'en sera rien; l'édition de son ouvrage n'est pas encore achevée; j'ai accordé dans ma tête une huitaine à l'imprimeur; passé ce terme, finira la besogne qui voudra. Malgré toutes les attentions de mes hôtes, malgré la beauté du séjour de La Haye, je sèche sur pied; il faut que je vous revoie tous. Qui m'aurait dit, lorsque je partis de Paris, qu'un voyage que j'imaginais de cinq à six mois serait presque trois fois plus long? Je lui aurais bien répondu qu'il en aurait menti par sa gorge. Enfin, je vais regagner mes foyers pour ne les plus quitter de ma vie: le temps où l'on compte par année est passé, et celui où il faut compter par jour est venu; moins on a de revenu, plus il importe d'en faire un bon emploi J'ai peut-être encore une dizaine d'années au fond de mon sac. Dans ces dix années, les fluxions, les rhumatismes, et les restes de cette famille incommode en prendront deux ou trois; tâchons d'économiser les sept autres pour le repos et les petits bonheurs qu'on peut se promettre au delà de la soixantaine. C'est mon projet dans lequel j'espère que vous voudrez bien me seconder. J'avais pensé que les fibres du cœur se racornissaient avec l'âge; il n'en est rien; je ne sais si ma sensibilité ne s'est pas augmentée: tout me touche, tout m'affecte; je serai le plus insigne <i>pleurnicheur</i> vieillard que vous ayez jamais connu. Adieu, mesdames et bonnes amies; encore un petit moment et nous nous reverrons. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Madame de Blacy, on dit que, pendant mon absence, quelqu'un m'a coupé l'herbe sous le pied. Si vous êtes restée ce que vous étiez, vous auriez tout aussi bien fait de me garder. Si vous vous êtes départie de la rigidité de vos principes, je vous félicite de votre perversion et de votre inconstance. Comme je vais être baisé de Mme Bouchard si elle a conservé son goût pour l'histoire naturelle! J'ai des marbres, et tant de baisers pour les marbres; j'ai des métaux, et tant de baisers pour les métaux; des minéraux, et tant de baisers pour les minéraux. Comment fera-t-elle pour acquitter toute la Sibérie? Si chaque baiser doit avoir sa place, je lui conseille de se pourvoir d'amies qui s'y prêtent pour elle: mes baisers, comme vous pensez bien, seront les plus petits que je pourrai; mais la Sibérie est bien grande. Vous auriez fait la même faute que moi, si vous m'aviez laissé oublier de M. et Mme Digeon. Dites encore un petit mot de moi à M. Gaschon, si vous le revoyez avant moi. Il n'aura pas encore résigné sa charge de satellite du plaisir, la plus excentrique de toutes les planètes, qui le promène avec elle sur toutes sortes d'horizons. Adieu, mes bonnes amies; adieu; je reparaîtrai bientôt sur le vôtre, et pour ne plus m'en éloigner.
FIN DES LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND.
NOTES
[1] L'éditeur des Souvenirs du baron de Gleichen (Techener, 1868, in-12), M. Paul Grimblot voit dans ces dernières lignes une allusion difficile à expliquer. Diderot veut certainement rappeler la mort de la margrave de Baireuth (14 octobre 1758), dont Gleichen, son chambellan, avait été profondément affecté.
[2] D'Holbach, que Diderot ne désigne presque jamais que par son titre.
[3] Le grand sophiste, c'est Jean-Jacques. Son ouvrage était: <i>J.-J. Rousseau à M. d'Alembert, sur son article Genève, dans le septième volume de l'Encyclopédie, et particulièrement sur le projet d'établir un théâtre de comédie en cette ville.</i> (Amsterdam, 1758, in-8.)
[4] Voir ce compte rendu, t. VIII, p. 438.
[5] Quelle était la comédie nouvelle représentée le 1er juin 1759? <i>L'Almanach des Spectacles</i> n'en mentionne aucune à cette date ou aux jours précédents, ni à la Comédie-Française, ni à la Comédie-Italienne. Cette représentation fut sans doute ajournée. Le compte que Diderot annonce ici devoir en rendre manque dans la <i>Correspondance</i> de Grimm.
[6] Voir t. I, p. 431 et suiv., la notice sur l'<i>Apologie</i> de l'abbé de Prades, dont Diderot écrivit la troisième partie.
[7] Mesure du pays, contenant 400 livres de froment.
[8] Le <i>petit château</i> était un séjour imaginaire de bonheur que rêvaient Diderot et sa maîtresse. On verra souvent celui-ci revenir, dans cette, correspondance, à son plan de vie pour le petit château. (T.)
[9] L'enfant, malade, de Mme Le Gendre.
[10] LA FONTAINE, liv. I, fable X.
[11] Le château d'Isle et le parc, dont J. N. Volland a laissé le plan, furent achetés en 1786 par le comte de Paillot, dont la tombe se voit dans le cimetière du village. Ils appartinrent ensuite aux familles de Chiézat et Rouvay, puis à M. Royer, enfin à M. Chauvel. C'est la veuve de celui-ci qui les possède aujourd'hui.
Le château n'a que fort peu changé depuis un siècle. Les «boisures» dont parle Diderot et leurs trumeaux naïfs existent encore. Les grandes et les petites <i>vordes</i> n'ont pas perdu un seul de ces peupliers sous lesquels Diderot vint plus d'une fois rêver, et leurs pieds sont souvent baignés par sa «triste et tortueuse compatriote, la Marne», qui borne la propriété.
[12] C'est à Mme Le Gendre qu'il s'adresse ici.
[13] Il s'agit de l'arrêt du 8 mars 1759, révoquant les lettres de privilège accordés à l'<i>Encyclopédie</i>; se peut-il que, cinq mois après sa promulgation, il fût encore inconnu à Diderot?
[14] Aux libraires-éditeurs de l'<i>Encyclopédie</i>.
[15] Le Grandval ou le Grand-Val, château situé sur la commune de Sussy, arrondissement de Boissy-Saint-Léger (Seine-et-Oise), appartient aujourd'hui à M. Berteaux, ancien négociant, qui l'acquit, il y a dix-huit ans, de M. Dubarry de Merval. Celui-ci l'avait racheté à la famille de Thierry, valet de chambre de Louis XVI, qui s'en était rendu propriétaire après la mort de d'Holbach, en 1789. Selon M. Berteaux, le Grandval appartenait en propre à Mme d'Aine. Les titres de propriété, dont quelques-uns remontaient au XVIe siècle, ont été dispersés en 1870, par les Prussiens; il n'a été conservé que quelques plans représentant la façade du Grandval, lors de la vente à Thierry, la disposition intérieure et le parc. C'est présentement un long corps de logis, d'où s'avancent deux ailes, entre lesquelles est une sorte de cour pavée. Les toits pointus du plan de 1789 ont fait place à une toiture moderne. La façade sud (en venant de Sussy) a été entièrement remaniée, la façade nord a été flanquée d'une rotonde moderne, formant vestibule. Les fossés ont été en partie comblés. Deux très-belles avenues d'ormes, taillées à la française, encadrent la pelouse qui s'étend entre le château et la grille. À gauche (en se dirigeant vers cette grille), les anciens communs, restés intacts, forment une des ailes de la ferme, en partie reconstruite par M. Berteaux. Le moulin, situé un peu au delà a disparu. Les vergers et les bois s'étendent jusqu'à la colline, d'où l'on domine La Varenne et qui offre aux regards un horizon immense.
L'intérieur du château a été aménagé selon les goûts modernes. Pourtant voici le grand salon, mais sa haute cheminée n'existe plus. La salle de billard, le salon de musique, sont intacts. La salle à manger a peu changé, mais la chapelle (à l'aile droite) où le «Croque-Dieu» de Sussy venait dire sa messe, est devenue une seconde salle à manger. Toutes les chambres du premier étage s'ouvrent sur le corridor qui s'étend d'un bout à l'autre de la façade. Celle de Diderot, située dans l'aile gauche, vaste et carrée, est éclairée par deux fenêtres, dont l'une s'ouvre précisément sur l'ancienne chapelle du rez-de-chaussée.
[16] Femme du maître des requêtes de ce nom, mère de Mme d'Holbach.
[17] Daumont (Arnulphe), savant médecin dauphinois, né en 1720, mort en 1800.
[18] La Saint-Denis.
[19] Mme d'Épinay.
[20] Voir sur M. de Montamy le t.X. (<i>L'histoire et le secret de la peinture en cire.</i>)
[21] Chez Grimm.
[22] Le Monnier.
[23] En 1752, le roi de Prusse, qui s'y trouvait, avait engagé d'Alembert à s'y rendre de son côté.
[24] <i>Mélanges de littérature et de philosophie</i>, 1750, 5 vol. in-12.
[25] On lit dans la <i>Correspondance de Grimm</i>, 15 juillet 1763: «Une feuille, portant pour titre: <i>Ressource actuelle</i>, propose une loterie de six cent mille billets, dont chaque billet serait de cent louis, ce qui produirait quatorze cent quarante millions. De cette somme effrayante, l'auteur détache deux cent quatre millions pour composer les lots de sa loterie, dont le gros est de vingt millions; c'est une assez jolie petite somme pour risquer cent louis. Il est vrai aussi qu'il y a plus de cent cinquante-trois perdants contre un gagnant; mais l'auteur ne croit pas que ce soit un obstacle à voir sa loterie remplie. Auquel cas, il est en état de donner au roi, du soir au lendemain, un petit magot de douze cent trente-six millions pour les besoins actuels de l'État: il s'en faut bien que M. le contrôleur général trouve des ressources de cette abondance.» On voit que ce magnifique projet ressemblait fort, quant aux moyens, à celui dont parle Diderot. Peut-être n'est-ce que le même, revu et considérablement augmenté. (T).
[26] M. Hoop, chirurgien écossais, sur qui nous n'avons pu trouver aucun détail biographique.
[27] Voir, sur ce célèbre aventurier et mystificateur, les <i>Souvenirs</i> du baron de Gleichen qui le connut particulièrement, et le t. III (p. 324) des <i>Œuvres inédites</i> de Grosley. Troyes et Paris, 1813, 3 vol. in-8.
[28] C'est au moment du départ de Saint-Lambert que Mme d'Houdetot fit ce huitain exquis:
/$ L'amant que j'adore, Prêt à me quitter, D'un moment encore Voudrait profiter. Félicité vaine Qu'on ne peut saisir, Trop près de la peine, Pour être un plaisir. $/
[29] À la suite de l'attentat du 3 septembre 1758 contre Joseph Ier, roi de Portugal, onze accusés furent condamnés à mort, mais les PP. Malagrida, Alexandre et de Matos ne furent pas compris dans l'exécution de ce jugement. Le 3 septembre 1759, anniversaire de l'attentat, les Jésuites furent expulsés de Portugal et leurs biens confisqués. On en déporta 600 (et non 150) en Italie. Alexandre et de Matos restèrent en prison. Malagrida ne fut supplicié que le 20 septembre 1761.
[30] Sophie Arnould, qui n'était à l'Opéra que depuis le 15 décembre 1757, venait de prendre le rôle de Colette du <i>Devin de village.</i>
[31] Allusion probable à <i>Candide</i> qui venait de paraître.
[32] Amboile ou Ormesson, château situé à côte du Grandval et appartenant alors à la famille d'Ormesson.
[33] En effet, ce qu'on va lire est, moins les interruptions, bien entendu, reproduit dans l'article <i>Sarrasins de l'Encyclopédie.</i> Voir t. XII, p. 36 et suiv.
[34] Intendant du baron d'Holbach.
[35] M. Charon était le précédent propriétaire du Grandval.
[36] Pour l'<i>Encyclopédie.</i>
[37] Ici se trouvait le morceau intitulé: <i>Le rosier du poète Sadi</i>, reproduit t. IV, page 483.
[38] Ces vers charmants sont de Voltaire. Diderot les citait, de mémoiresans doute, ce qui explique les variantes qu'ils présentent ici. Composés à Cirey, dans l'automne de 1734, lors d'un séjour de Mme Du Châtelet, ils figurent sous le titre de <i>Impromptu fait à un souper dans une cour d'Allemagne</i>, au t. V des <i>Nouveaux mélanges</i> publiés par les frères Cramer, et sous celui de l'<i>Usage de la vie</i> dans une édition des <i>Poésies.</i> Amsterdam, 1764, in-12. Un bibliophile qui signé E. Marnicouche a réimprimé ces stances (moins les deux derniers vers), intitulées cette fois <i>Le bonheur de la vie</i>, sur un texte collationné par M. Clogenson. (Rouen, Cagniard J., 1868, 40 ex. sur papier rose.)
[39] Sans doute encore <i>Don Carlos</i>, joué sur un théâtre particulier.
[40] <i>Le Spartacus</i> de Saurin avait été donné pour la première fois le 20 février 1760, et repris avec des changements le 21 avril suivant.
[41] Et Tartuffe? (Molière, le <i>Tartuffe</i>, acte I, sc. 5.)
[42] Michel Casimir Oginski, grand-général de Lithuanie, né en 1731, mort en 1803. L'<i>Encyclopédie</i>, à l'article Harpe, lui attribue l'invention des pédales pour cet instrument.
Il se mit en 1771 à la tête de la confédération lithuanienne pour s'opposer à l'invasion des Russes, et se fit distinguer par un courage qui était digne d'un meilleur succès. (T.)
[43] Damilaville remplissait la place de premier commis au bureau des vingtièmes. Elle lui donnait le droit d'avoir le cachet du contrôleur général des finances et de contre-signer les paquets qui sortaient de son bureau; il s'en servait pour faire parvenir franc de port toutes les lettres de ses amis. C'est ainsi que la plus grande partie de la Correspondance de Voltaire passa par ses mains. (T.)
[44] Ce discours, prononcé à l'Académie à l'occasion du prix pour 1760, est recueilli dans les <i>Œuvres de d'Alembert</i>, sous le titre de <i>Réflexions sur la poésie.</i>
[45] Diderot a voulu citer une tragédie quelconque de Racine, et c'est par un <i>lapsus calami</i> qu'il a écrit le titre de la tragédie-ballet de Corneille, Molière et Quinault. (T.)
[46] Épître du Diable à M. de V..., par M. le marquis D... Avignon et Lille, 1760, in-8. Diderot, dans sa lettre XXXVII, attribue cette Épître à M. de Rességuier; Barbier et Quérard la mettent sur le compte de C. M. Giraud, médecin. On publia: <i>Réponse de M. de Voltaire aux Épîtres du Diable</i>, 1762, in-8. Cette <i>Réponse</i> n'est pas de Voltaire.
[47] De Voltaire, représentée le 3 septembre 1760; elle n'était encore qu'en manuscrit à l'époque où écrivait Diderot.
[48] Le drame de Diderot fut en effet représenté le 18 février suivant.
[49] Claude Sallier, né à Saulieu (Côte-d'Or), en 1685, mort en 1761, membre de l'Académie française et de celle des Inscriptions, professeur d'hébreu au Collège de France et garde de la Bibliothèque du roi. Il avait commencé, avec l'abbé Saas, un catalogue dont il a été imprimé 5 vol in-folio.
[50] Mme de Puisieux, sans doute.
[51] <i>Discours sur la Satire contre les philosophes</i>, Athènes, 1760, in-12. Diderot, qui l'attribue ici à tort à Saint-Lambert, relève lui-même cette erreur dans la lettre XLVIII, en la mettant sur le compte de l'abbé Coyer, son véritable auteur. (T.)
[52] Ce projet ne fut pas exécuté. <i>Le Joueur</i>, imprimé pour la première fois dans le <i>Supplément aux Œuvres de Diderot</i>, Paris, Belin, 1819, in-8, figure au t. VII de cette édition.
[53] L'Épître du Diable à M. de V..., dont il est question dans la lettre XXXII.
[54] De l'<i>Encyclopédie.</i>
[55] <i>Recueil des facéties parisiennes pour les six premiers mois de l'année 1760</i>, Genève, 1760, in-8. Voir dans la <i>France littéraire</i> (art. <i>Voltaire</i>, n° 224) l a liste des pièces composant ce volume et rassemblées par les soins de Morellet.
[56] M. Vallet de Villeneuve, qui épousa, en 1769, la fille de Dupin de Francueil, ami de Mme d'Épinay et grand'père de George Sand.
[57] Petit siège qui n'a ni bras ni dossier (Littré).
[58] Le portrait de Grimm fut peint par la jeune fille qui fit aussi celui de Diderot, dont il est question dans la lettre XXXVIII. C'est probablement celui qu'une demoiselle Lechevalier exposa, en 1761, le jour de la Fête-Dieu, à la place Dauphine. Le «dessinateur assis plus bas» était Garand, qui peignit quelques jours après un portrait de Diderot, pour faire pendant à celui de Mme d'Épinay; «c'est vous dire en un mot à qui ils sont destinés,» ajoute Diderot. «Un certain barbouilleur de la place Dauphine, nommé Garand, a fait <i>pour moi</i> un profil cent fois plus ressemblant», écrit Grimm, en 1767, à propos du dessin de Greuze, gravé par Saint-Aubin. On a vu (t. XI, p. 221) que c'était aussi l'opinion de Diderot lui-même.
[59] M. de Rességuier, chevalier de Malte, fut enfermé non à Bastille, mais au château de Pierre-Encise, pour son <i>Voyage d'Amathonte</i>, ouvrage mêlé de prose et de vers, imprimé et supprimé en 1759, très-violent pamphlet contre Mme de Pompadour. Voir sur Rességuier une étude de M. H. Bonhomme, <i>Revue Britannique</i>, juin 1875.
[60] Cette lettre manque dans la Correspondance générale de Voltaire, et dans les <i>Mémoires</i> de Mme d'Épinay.
[61] <i>Mémoire concernant le détail et le résultat d'un grand nombre d'expériences faites l'année dernière par un laboureur du Vexin pour parvenir à connaître ce qui produit le blé noir, et les remèdes propres à détruire cette corruption.</i> Paris, Impr. royale, 1760. (Par de Gonfreville, fermier de Sieurey, près Vernon.) Grimm en rend compte au mois de novembre 1760 de sa <i>Correspondance.</i>
[62] Le premier volume de l'<i>Histoire de l'empire de Russie sous Pierre le Grand</i>, par Voltaire, parut en 1760.
[63] C'est le suet du <i>Siège de Calais.</i> Le succès de ce titre, donée par Belloy le 1e février 1765, aura fait renoncer Saurin à son projet. (T.)
[64] Cette pièce est restée inédite.
[65] De l'Académie française, où il fut reçu comme homme de cour. On l'appelait <i>Bissy-Pierre</i>, pour le distinguer de son frère qu'on avait nommé <i>Bissy-Thomas</i>, par une plaisante allusion aux deux Corneille, avec lesquels les deux Bissy n'avaient aucune espèce de rapport intellectuel (T.)
[66] <i>Les Intérêts de la France mal entendus</i> (par Ange Goudar, de Montpellier). Le premier volume, qui traite de l'agriculture et de la population, parut au commencement de 1756; le second, qui traite des finances et du commerce, parut à la fin de la même année, et le troisième, qui traite de la marine et de l'industrie, ne fut public qu'en 1757. (T.)
[67] Cette lettre, datée de Hermannsdorff, près de Breslau, le 27 août 1760, se trouve dans la <i>Correspondance de Grimm</i> du mois de septembre suivant.
[68] L'étonnement de Diderot prouve combien la constitution du gouvernement anglais était alors ignorée chez nous. (T.)
[69] Des sténographes. La sténographie était alors complètement inconnue en France. (T.)
[70] Sans doute un des Grégory, célèbres médecins écossais.
[71] Voir sur Mlle d'Ette les <i>Confessions</i> de Rousseau (livre VII) et les <i>Mémoires</i> de Mme d'Épinay.
[72] Damiens.
[73] Ch. Georges Le Roy (1723-1789), lieutenant des chasses des parcs de Versailles et de Marly, collaborateur de l'<i>Encyclopédie.</i> La dernière édition de ses <i>Lettres sur les animaux</i> a été donnée en 1862, par M. le docteur Robinet, chez M. Poulet-Malassis, qui a également réimprimé de Le Roy <i>Louis XV et Mme de Pompadour</i> (Baur, 1875, in-12), étude dont Sainte-Beuve avait signalé la valeur.
[74] Un très-court fragment de cette lettre, la fable de Galiani, avait déjà été imprimé dans la <i>Correspondance</i> de Grimm, au mois de janvier 1787, et dans les éditions Belin et Brière.
[75] C'est le fils de Mme d'Aine, le frère de Mme d'Holbach, que Diderot appelait familièrement son fils.
[76] Voir précédemment, p. 485.
[77] Pâris.
[78] <i>Histoire de Russie sous Pierre le Grand</i>, par Voltaire.
[79] Voir précédemment, p. 426.
[80] Les phrases soulignées sont évidemment les passages des lettres de Mlle Volland auxquels Diderot répondait.
[81] <i>Tant mieux pour elle, conte plaisant.</i> À Villeneuve, 1760, in-12. Attribuée plusieurs fois à Calonne, cette «petite ordure» n'en a pas moins été réimprimée au tome IV des <i>Œuvres complètes</i> de Voisenon. Paris, 1781, 5 vol. in-8.
[82] Voir précédemment la note de la page 452.
[83] <i>La Vision de Charles Palissot</i>, 176, in-12, réimprimée dans le <i>Recueil des facéties</i>, après suppression d'un paragraphe où la princesse de Robecq, maîtresse de Choiseul, s'était vue désignée et qui avait valu à Morellet deux mois de détention à la Bastille.
[84] Sans doute M. Marson et Mme Le Gendre, dont Diderot a déjà parlé dans cette même lettre.
[85] Contes d'Hamilton.
[86] Château situé près de Brie-Comte-Robert.
[87] Voir t. XVIII, page 516.
[88] Diderot partageait les préjuges de ses contemporains contre ce savant, à qui l'on peut reprocher des observations légèrement faites ou inutiles, mais qui n'en mourut pas moins victime de son amour pour la science, dans un voyage en Californie, le 1er août 1769. Grimm s'est égayé (<i>Corr. litt.</i>, mars 1769) sur le compte de l'abbé et des estampes de Moreau le Jeune qui ornent la première édition de son <i>Voyage en Sibérie fait en 1761.</i> (Debure, 1768, 3 vol. gr. in-4 et atlas.) <i>L'Antidote contre un mauvais livre</i>, etc., etc., dont il a été question dans une note des <i>Lettres à Falconet</i>, a été écrit sous l'inspiration de Catherine et peut-être revu par le sculpteur. M. Taschereau renvoie aussi à une brochure: <i>Lettre d'un style franc et loyal l'auteur du Journal encyclopédique.</i> 1771, in-12, que nous n'avons pu rencontrer.
[89] C'est l'aventure de Margency et de Mme de Verdelin, racontée par Mme d'Épinay. Mémoires, 2e partie, chap. VI.
[90] Dans les notes si curieuses du libraire Prault sur quelques littérateurs de son temps, notes publiées par M. Rathery (<i>Bulletin du bibliophile</i>, 1850, p. 866), on trouve celle-ci sur l'abbé de La Marre, que Mme Quinault avait surnommé Croque-Chenille: « Il avait de l'esprit, du feu et de la vivacité; d'ailleurs crapuleux; sans reproche, je l'ai une fois habillé de pied en cape et lui ai donné soixante-douze livres pour se faire guérir de la v.. On n'a de lui qu'un petit recueil de poésies. Il a fait aussi l'opéra de Zaïde, mis en musique par Royer.»--L'abbé de La Marre, nommé commissaire aux fourrages pendant la campagne de 1741, se jeta par la fenêtre, à Egra, dans un accès de fièvre chaude.
[91] Diderot veut parler ici de la <i>Relation de la maladie, de la confession et de la fin de M. de Voltaire et de ce qui s'ensuivit</i>, par moi Joseph Dubois (Sélis). Genève, 1761 (1760), in-12; sorte de contre-partie du pamphlet de Voltaire ayant pour titre: <i>Relation de la maladie, de la confession, de la mort et de l'apparition du jésuite Bertier</i>, suivie de la <i>Relation du Voyage de frère Garassise, neveu du père Garasse, successeur du frère Bertier, et de ce qui s'ensuit en attendant ce qui s'ensuivra.</i> Genève, 1760, in-12.
[92] Cette lettre de Voltaire ne se trouve pas dans sa <i>Correspondance.</i>
[93] Son frère le chanoine.
[94] Allusion à l'aventure de nuit de Mme d'Aine. Voir précédemment, t. XVIII, page 515.
[95] <i>Caliste</i> fut jouée, pour la première fois, le 12 novembre 1760, et obtint dix représentations.
[96] <i>Caliste</i>, acte V.
[97] Voltaire. La lettre que Diderot lui écrivit est du 28 novembre 1760; on la trouvera dans la Correspondance générale.
[98] Grimm.
[99] M. de Coetlosquet, ancien évêque de Limoges, dont l'élection était assurée, eut la délicatesse de se retirer pour faire place à La Condamine, qui fut en effet élu en remplacement de Vauréal. Buffon reçut La Condamine le 21 janvier 1761. Sa courte réponse est fort remarquable. M. de Coetlosquet fut bientôt récompensé de son bon procédé. Il fut élu à la place de l'abbé Sallier; mais comme il ne fut reçu que le 9 avril 1761, Buffon, ayant alors quitté ses fonctions de directeur, ne prononça pas la réponse qu'il avait préparée lors de la première candidature de M. de Coetlosquet et qu'un peu plus tard il eût trouvé l'occasion d'utiliser. On peut la lire dans ses <i>Œuvres.</i> (T.)
[100] Watelet, élu à la place de Mirabaud, fut en effet reçu par Buffon, le 19 janvier 1761. La réponse de ce dernier se trouve également dans ses <i>Œuvres.</i> (T.)
[101] Pour la publication de l'<i>Encyclopédie.</i>
[102] Voltaire.
[103] <i>L'Essai sur les mœurs.</i>
[104] Mlle Hus, dont parle le neveu de Rameau, on sait en quels termes (voir t. V, p. 404), d'abord actrice à la Comédie-Française, puis à Saint-Pétersbourg, épousa en 1775 un sieur Lelièvre. Elle avait eu du comte Markoff une fille qui fut légitimée et mariée au prince Dolgorouky. On a parfois confondu Mlle Hus avec sa mère, qui fit représenter sans succès à la Comédie-Italienne, en 1750, un acte intitulé <i>Plutus rival de l'Amour.</i>
[105] Trésorier des parties casuelles.
[106] Diderot eût perdu la gageure; voir ci-après la lettre LXII.
[107] Clarisse Harlowe.
[108] Mlle Volland avait sans doute demandé à Diderot la signification de ce mot. Moreau, l'historiographe, qui était fort hostile aux encyclopédistes, fit paraître un <i>Nouveau Mémoire pour servir à l'histoire des Cacouacs</i> (Amsterdam, 1757, in-12), où Montesquieu, Voltaire, Buffon, Rousseau, d'Alembert, Diderot et autres sont peints comme professant des principes pernicieux pour la société et la tranquillité publique. L'année suivante (1758), on vit paraître <i>Catéchisme et décisions de cas de conscience à l'usage des Cacouacs, avec un discours du patriarche des Cacouacs pour la réception d'un nouveau disciple.</i> À Cacapolis (Paris), 1758 in-12. Cette plaisanterie est attribuée à l'abbé Giry de Saint-Cyr, de l'Académie française. (T).
[109] Voir ci-après, p. 64.
[110] 1761, in-8°, non représentée. C'est Malfilâtre, et non Clinchant, qui fut le collaborateur de Lauraguais.
[111] Allusion au titre de chargé d'affaires de la ville de Francfort qu'avait Grimm et peut-être à ses airs hautains. Ailleurs Diderot l'appelle <i>le marquis.</i> Un jour, ayant trouvé chez un brocanteur une enseigne représentant un houx avec cette devise: <i>Semper frondescit</i>, il l'envoya à Grimm, qui accepta le sobriquet de houx toujours vert comme il avait accepté celui de <i>Tyran-le-blanc</i> que Gauffecourt lui donnait pour railler à la fois son fard et ses allures despotiques.
[112] Antoine-Louis Rouillé, comte de Jouy, ministre de la marine, puis des affaires étrangères, né le 7 juin 1689, mort le 20 septembre 1761.
[113] Lauraguais.
[114] Il ne mit jamais sans doute ce projet à exécution. On ne connaît du moins de Lauraguais que sa <i>Clytemnestre</i> dont Diderot a parlé dans sa lettre précédente, et sa <i>Jocaste.</i> Paris, Debure, 1781, in-8. (T.)
[115] Voir ces deux morceaux, t. IX, p. 192 et 207.
[116] Ce marché ne se réalisa pas. Ce ne fut qu'on 1765 que Diderot vendit sa bibliothèque à l'impératrice Catherine.
[117] Avec Le Breton et avec sa femme.
[118] <i>Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es.</i>
[119] Un porc de la ferme de Massy.
[120] Voici cette lettre telle qu'elle est rapportée dans les <i>Mémoires de Favart</i>, t. I, p. 195: «Monsieur mon cher ami, vous avez fait une fort belle tragédie, qui est si belle que je n'y comprends rien, non plus qu'à votre procédé. Vous êtes parti pour Genève afin de recevoir une couronne de lauriers du Parnasse de la main de M. de Voltaire; mais vous m'avez laissée seule et abandonnée à moi-même; j'use de ma liberté, de cette liberté si précieuse aux philosophes, pour me passer de vous. Ne le trouvez pas mauvais: je suis lasse de vivre avec un fou qui a disséqué son cocher, et qui a voulu être mon accoucheur dans l'intention sans doute de me disséquer aussi moi-même. Permettez donc que je me mette à l'abri de votre bistouri encyclopédique.»
[121] Voir sur les démêlés de Sophie et de Lauraguais la deuxième édition du charmant livre de MM. E. et J. de Goncourt: <i>Sophie Arnould d'après sa correspondance et ses mémoires inédits.</i>
[122] Marquis de Pombal, premier ministre de Jean VI.
[123] Grimm.
[124] Mme Le Breton.
[125] <i>Lettres de Charles Gouju à ses frères</i>, dans les <i>Facéties de Voltaire.</i>
[126] Crébillon était censeur dramatique.
[127] Sa fille.
[128] Pièce anglaise dont Diderot n'a pas publié la traduction. Voir la note de la page 434, tome VIII.
[129] Voir la note de la page 59.
[130] À l'entrée des Champs-Élysées.
[131] 1761, in-8. Le premier coup de fouet était les <i>Car à M. Le Franc de Pompignan</i> (octobre 1761); le second, les <i>Ah! Ah là Moïse Le Franc de Pompignan</i>; du même mois de la même année. (T.)
[132] Mme d'Épinay.
[133] <i>Recherches sur l'origine du despotisme oriental</i>, Genève, 1761, in-12.
[134] Fameux horloger, né à Tours en 1686, mort à Paris en 1759.
[135] 1744.
[136] Voir la lettre LXII.
[137] Grimm, sans doute.
[138] Son frère l'abbé.
[139] On verra par la lettre suivante que c'est Damilaville dont il est ici question.
[140] L'arrêt d'expulsion des Jésuites est du 6 août 1762.
[141] <i>Mémoires de Donat Calas pour son père, sa mère et son frère</i>, suivis d'une <i>Déclaration</i> de Pierre Calas. Ces deux factums, qui portent la date des 22 et 23 juillet 1762, sont compris dans les <i>Œuvres</i> de Voltaire.
[142] Voltaire répondait à M. d'Argentai, qui lui demandait sa tragédie d'Olympie pour la Comédie-Française: «N'espérez point tirer de moi une tragédie que celle de Toulouse ne soit finie.»
[143] L'arrêt prononçant leur expulsion.
[144] Cazotte, quittant la Martinique, où il avait fondé des établissements, pour rentrer en France, avait vendu toutes ses possessions au P. La Valette, qui lui en régla le prix (cinquante mille écus) en lettres de change sur la Compagnie de Jésus. Le P. La Valette ayant eu peu de succès dans la suite de ces affaires, les supérieurs de la Compagnie trouvèrent assez commode de laisser protester les lettres de change. Cazotte leur intenta un procès qui fut comme le signal de tous ceux qui vinrent fondre sur la Société. (T.)
[145] De l'<i>Émile</i>, publié au mois de juin 1762.
[146] Escamoteur célèbre de ce temps.
[147] Voir précédemment, p. 84.
[148] Voir <i>le Joueur</i>, t. VII, p. 411, et pour les autres pièces la note de la p. 434, t. VIII.
[149] Lyon, 1762, in-12.
[150] C'est sans doute l'auteur des deux ouvrages mentionnés par Quérard sous ce nom: <i>Du Bonheur de la vie</i>, 1754, in-12; <i>Contre les craintes de la mort</i>, 1757, in-12.
[151] Il y a là une légère erreur: Marlborough est mort en 1722 et Montesquieu n'est allé en Angleterre qu'en 1729. Le quiproquo dut se produire entre le fils du général et le président.
[152] Le duc d'Orléans, dont il était premier maître d'hôtel.
[153] Galiani.
[154] Tout ce qui précède se trouve dans la <i>Correspondance</i> de Grimm (15 janvier 1763), mais avec des développements qui ne sont pas de Diderot.
[155] Voir cette lettre dans la Correspondance générale.
[156] Avocat général au Parlement.
[157] Provenant de la vente de sa bibliothèque à l'impératrice Catherine II.
[158] J.-B.-F. Durcy de Meinières, né eu 1705, président à la deuxième chambre des requêtes du palais, se retira en 1758 et mourut à Chaillot en 1785. Il aurait collaboré aux <i>Mémoires</i> de Bachaumont. M. le baron J. Pichon a publié une curieuse conversation du président avec Mme de Pompadour, dans les <i>Mélanges de la société des bibliophiles français</i>, 1856, in-8.
[159] Thomas partagea le prix avec Gaillard. Ce jugement ne fut pas ratifié par le public, qui ne regardait pas le discours du second comme digne de cette récompense. (T.)
[160] Diderot était, ce jour-là, très-disposé à l'indulgence: nous ne pouvons deviner quelle est la comédie de Barthe qui a pu lui rappeler Molière. (T.)
[161] <i>La Neuvaine de Cythère</i>, poème de Marmontel, n'a été publiée que dans ses <i>Œuvres posthumes.</i> Paris, Verdière, 1820, in-8. On assure que la famille de l'auteur, redoutant les poursuites du ministère public contre cette production libre, imagina de présenter le manuscrit au roi (Louis XVIII). Ce prince, quoiqu'il n'eût pas eu le temps d'y jeter les yeux, le lui fit rendre, en lui faisant exprimer, dans une lettre très-flatteuse, la satisfaction que la lecture de ce poëme lui avait causée. Muni de cette pièce, on fit imprimer hardiment. (T.)
[162] On lit dans les <i>Mémoires secrets</i>, 13 juillet 1765: «La <i>Requête des Bénédictins</i> n'a point eu le succès qu'ils s'en promettaient. On n'a vu dans cet ouvrage qu'un désir effréné de secouer le joug, et sans un examen bien réfléchi. M. de Saint-Florentin en a témoigné le mécontentement du roi aux supérieurs dans une lettre qui se voit imprimée à la suite de celle de ces mêmes supérieurs, qui en font part à toutes les communautés. Dom Pernetti, dom Lemaire, qui avaient la plus grande part à cet ouvrage très-bien fait, sont exilés.»
Cette Requête donna lieu à une foule de facéties. On vit successivement paraître: <i>Requête des hauts et puissants seigneurs les mousquetaires noirs à notre Saint-Père le pape Clément XIV;--<i>Requête des capucins pour se faire raser, et de leur barbe faire des des perruques aux Bénédictins</i>;--<i>Requête des perruquiers</i>, etc. (T.)
[163] Voir dans la Correspondance générale la lettre à Le Breton, du 12 novembre 1764.
[164] Mme Le Breton.
[165] Grimm, qui dans sa <i>Correspondance</i>, au 15 avril 1765, annonce le premier projet d'une souscription pour une gravure représentant la famille des Calas, et vendue à leur profit, dit, au 15 août suivant, qu'à peine ce projet fut-il devenu public, on exigea du lieutenant de police de faire suspendre la souscription. « Un des premiers magistrats du royaume a motivé la nécessité de cette suspension par les trois raisons suivantes: 1° parce que M. de Voltaire paraissait être le premier instigateur de cette souscription; 2° parce que l'estampe était un monument injurieux au Parlement de Toulouse; 3° parce que ce serait faire du bien à un protestant.» Quelque révoltants que fussent ces motifs, ils prévalurent. La souscription ne put être secondée par la publicité et n'atteignit par conséquent que bien incomplètement le but qu'on s'était proposé. Voltaire souscrivit pour douze exemplaires de la gravure, comme on le voit dans sa lettre à Damilaville, du 19 avril 1765; le duc de Choiseul envoya cent louis pour deux, et la duchesse d'Enville cinquante pour un seul. (T.)
[166] La veille du jour que la suspension de la souscription a été ordonnée, André Souhart, maître maçon, arriva chez le notaire: « Est-ce ici, dit-il, qu'on souscrit pour Mme Calas? Je voudrais avoir quarante mille livres de rente pour les partager avec cette femme malheureuse; mais je n'ai que mon travail et sept enfants à nourrir; donnez-moi une souscription: voilà mon écu...» (Grimm, <i>Correspondance littéraire</i>, 15 août 1765).
[167] Allan Ramsay (1713-1784), peintre de portraits officiels qu'il exécutait hâtivement et avec le concours de plusieurs artistes, a été en correspondance avec Voltaire et Rousseau. Thoré le définit ainsi: «Homme très-distingué, peintre insignifiant.»
[168] Au Louvre, le long du quai.
[169] Il s'agit sans doute du sculpteur, ami de la famille Le Gendre.
[170] Dans ses Mémoires, Samuel Romilly cite cette anecdote qu'il avait recueillie de la bouche même de Diderot. Il place la scène chez d'Holbach: «Il (Hume) était assis à côté du baron; on parla de la religion naturelle: «Pour les athées, dit Hume, je ne crois pas qu'il en existe, je n'en ai jamais vu.--Vous avez été un peu malheureux, répondit l'autre, vous voici à table avec dix-sept à la fois.»
[171] Éditeur de gravures (entre autres de l'<i>Almanach iconologique</i> de Gravelot et Cochin) et lui-même graveur de cartes et de plans.
[172] Voir sur cet instrument et sur l'artiste qui en jouait la <i>Correspondance</i> de Grimm (1er janvier 1766).
[173] M. Le Gendre.
[174] Cet opéra-comique, mis en musique par Kohaut, tomba sur le théâtre de la Comédie-Italienne, le 19 février 1766.
[175] Barthe.
[176] Sans doute l'<i>Histoire philosophique des Deux-Indes</i> à laquelle Diderot prit une part qu'on n'a pu déterminer exactement.
[177] Père des rois Louis XVI, Louis XVIII et Charles X, mort le 20 décembre 1765.
[178] Il y revint le 17 décembre 1765.
[179] Le Monnier.
[180] <i>Le Philosophe sans le savoir</i> fut représenté le 2 décembre 1765.
[181] Mme Le Gendre.
[182] Naturaliste, auteur d'une <i>Histoire des plantes de la Guyane française</i>, 1775, 4 vol. in-4°.
[183] Les projets insérés dans la <i>Correspondance</i> de Grimm (15 avril 1766), se trouvent déjà, mais moins développés, t. XIII, p. 72.
[184] Cette pièce d'un ton si singulier, adressée à une sœur, n'a point été recueillie dans les œuvres de l'auteur. (T.).
[185] Dans la rue des Poulies s'ouvrit, en 1765, le premier restaurant, qui fut ensuite transféré à l'hôtel d'Aligre. C'était un établissement de bouillon où il n'était pas permis de servir de ragoût comme chez les traiteurs, mais où l'on donnait des volailles au gros sel, des œufs frais et cela sans nappe, sur des petites tables de marbre. Boulanger, le maître, avait pris pour devise ce passage de l'Évangile: «Venite ad me omnes qui stomacho laboratis et ego vos restaurabo»: de ce dernier mot vint le nom de restaurant gardé par la maison de Boulanger et pris par tous ceux qui l'imitèrent. La maîtresse du lieu était jolie et la chalandise y gagna. Voir La Mésangère, <i>Le Voyageur à Paris</i>, 1797, in-12, t. II, p. 88, et Bachaumont, V. 49, cités par Ed. Fournier dans <i>Paris démoli.</i>
[186] Le fils de Mme Le Gendre.
[187] Voir précédemment p. 232.
[188] Pour la vente de sa bibliothèque à Catherine.
[189] Le baron de Studuitz.
[190] <i>Esprit du clergé</i>, ou <i>le Christianisme primitif vengé des entreprises et des excès de nos prêtres modernes</i>, traduit de l'anglais (de J. Trenchard et de Th. Gordon, et refait en partie par le baron d'Holbach); Londres (Amsterdam, M. M. Rey), 1767, 2 vol. in-8°. « Ce livre a été traduit et corrigé par le Baron, ensuite par mon frère, qui l'a <i>athéisé</i> le plus possible.» (Note manuscrite de Naigeon le jeune).
[191] <i>Les Prêtres démasqués</i>, ou <i>des Iniquités du clergé chrétien</i> (ouvrage traduit de l'anglais et refait en grande partie par le baron d'Holbach); Londres (Amsterdam, M. M. Roy), 1768, in-8°.
[192] <i>Le Militaire philosophe</i>, ou <i>Difficultés sur la religion proposées au P. Malebranche</i>; Londres (Amsterdam, M. M. Rey), 1768, in-8°; ouvrage refait en grande partie par Naigoon, sur un manuscrit intitulé: <i>Difficultés sur la religion proposées au P. Malebranche.</i> Le dernier chapitre est du baron d'Holbach.
[193] <i>De l'Imposture sacerdotale</i>, ou <i>Recueil de pièces sur le clergé</i>, traduites de l'anglais (par le baron d'Holbach); Londres (Amsterdam, M. M. Rey), 1767, in-8°.
[194] <i>Doutes sur la religion, suivis de l'Analyse du Traité théologi-politique de Spinosa<i> (par le comte de Boulainvilliers); Londres, 1767, in-12. Le premier de ces ouvrages est regardé comme étant de Guéroult de Pival.
[195] <i>Théologie portative</i>, ou <i>Dictionnaire abrégé de la religion chrétienne</i>, par l'abbé Bernier (c'est-à-dire par le baron d'Holbach); Londres (Amsterdam, M. M. Rey), 1768, in-8°.
[196] <i>Faire l'oraison de saint Julien</i> est une locution proverbiale qui signifie désirer un bon gîte. La Fontaine a dit, Contes, II, 5:
/$ Bien tous dirai qu'en allant par chemin J'ai certains mots que je dis au matin, Dessous le nom d'oraison ou d'antienne De saint Julien, afin qu'il ne m'avienne De mal gîter; et j'ai même éprouvé Qu'en y manquant, cela m'est arrivé. J'y manque peu, c'est un mal que j'évite Par-dessus tout, et que je crains autant. $/
[197] Robert d'Arbrissel, fondateur et premier abbé de l'abbaye de Fontevrault, faisait, dit-on, coucher dans son propre lit deux religieuses afin de soumettre sa chasteté aux plus rudes épreuves. Ses supérieurs et ses contemporains ont très clairement exprimé leurs doutes sur l'efficacité de cette pénitence.
[198] Kohaut.
[199] Ingénieur en chef de l'île de la Grenade, auteur d'articles sur les sucres dans l'<i>Encyclopédie.</i>
[200] Le beau-frère de d'Holbach, reçu maître des requêtes en 1757, fut plus tard intendant de la généralité de Tours.
[201] On lit dans la <i>Correspondance</i> de Grimm, 15 décembre 1768: «Damilaville fît l'année dernière un pamphlet intitule l'<i>Honnêteté théologique</i>, pour venger Marmontel des attaques de l'absurde Riballier et de son aide de camp Cogé; c'est son meilleur ouvrage. Il nous le donna pour être de M. de Voltaire, et tout le monde le crut. En effet, il l'avait fait imprimer à Genève M. de Voltaire l'avait reboisé. La première phrase, par exemple: <i>Depuis que la théologie fait le bonheur du monde</i>, porte trop visiblement son cachet pour être d'un autre. Cogé lui-même, qui n'est pas le moins bête du troupeau dos cuistres, y avait été trompé, et croyait être redevable de fait le bonheur du monde, porte trop visiblement son cachet pour être d'un autre. Cogé lui-même, qui n'est pas le moins bête du troupeau dos cuistres, y avait été trompé, et croyait être redevable de l'<i>Honnêteté théologique</i> à l'honnêteté de M. de Voltaire .»
[202] C'est la lettre dont Mme de Vandeul cite quelques lignes. Voir t. I, p. L.
[203] Tout ce paragraphe se retrouve presque textuellement t. XI, p. 374. L'épisode du prix de sculpture y figure aussi; on peut le lire en outre, avec quelques variantes, t. XVIII, p. 297.
[204] <i>Éricie ou la Vestale</i>, drame en trois actes, par Fontanelle. Londres (Paris), 1768, in-8.
[205] Premier titre du <i>Dictionnaire philosophique.</i>
[206] Diderot commet ici une erreur qu'il explique et rectifie dans le cours de cette lettre; elle devrait porter la date du 13 octobre.
[207] Christian VII, roi de Danemark, était alors à Paris. Né en 1749, il était monté sur le trône en 1766. Victime d'intrigues ourdies par sa mère pour le brouiller avec sa femme, Caroline-Mathilde, sœur de George III d'Angleterre, il perdit la raison fort jeune encore et termina tristement ses jours à Rendsbourg, le 13 mars 1808. (T.)
[208] Tragédie de La Harpe.
[209] M. Devaisnes était alors premier commis des finances.
[210] Voir précédemment, p. 283.
[211] C'était le duc de Duras qui était chargé de promener le prince. On fit courir le quatrain suivant mis dans la bouche de l'étranger fatigué:
/$ Frivole Paris, tu m'assommes De soupers, de bals, d'opéras; Je suis venu pour voir des hommes: Rangez-vous, monsieur de Duras. $/
Ce quatrain, attribué dans le temps à Boufflers et à Chamfort, se trouve dans les œuvres de ces deux auteurs, mais avec de légères variante. (T.)
[212] Mme Therbouche.
[213] <i>En chenille</i>, en négligé, expression du temps.
[214] Il paraît qu'en effet Diderot le joua très-bien, car Grimm, dans sa <i>Correspondance</i>, 15 décembre 1768, rend compte de cette journée, et s'amuse de l'ignorance où était Diderot du rang du jeune étranger. (T.)
[215] Voir précédemment, p. 297.
[216] Diderot vit Christian VII le 20 novembre 1768, à l'hôtel d'York, où tout le parti philosophique avait été convoqué. Grimm (<i>Corr. litt.</i>, 15 décembre 1768) a donné d'intéressants détails sur ces présentations.
[217] Tous ces ouvrages, imprimes en 1768, à Amsterdam, sous la rubrique de Londres, sont du baron d'Holbach, aidé de Naigeon.
[218] Diderot s'était chargé de continuer sa <i>Correspondance.</i>
[219] <i>Dialogues sur le commerce des blés.</i> Londres (Paris, Merlin), 1770, in-8.
[220] Celui de 1769.
[221] Par Malfilâtre. Voir ce morceau, t. VI, p. 355.
[222] Représenté le 19 mars 1772.
[223] Jean-Rodolphe Perronet, célèbre ingénieur des ponts et chaussées, né à Suresnes, en 1708, mort à Paris en 1794.
[224] Damilaville, mort le 13 décembre 1768, et Grimm.
[225] Voir le plan de cette pièce, t. VIII, p. 5.
[226] <i>Le Dépositaire</i>, comédie de société, jouée à la campagne en 1767.
[227] Mlle Jodin. Voir plus loin les lettres qui lui sont adressées.
[228] La première femme de F.-J. Casanove, qui se maria deux fois, était, selon M. Jal, une figurante des ballets de la Comédie-Italienne.
[229] J-B. Mercier-Dupaty (1744-1788), auteur des <i>Lettres sur l'Italie</i> qui eurent tant de vogue, et à mortier du parlement de Bordeaux. Le plaidoyer dont il s'agit et que ne mentionne pas Quérard est intitulé: <i>Discours de M. Dupaty, avocat général dans la cause d'une veuve, accusée d'avoir forfait avant l'an du deuil.</i> 1769, in-8.
[230] Voir précédemment, page 321.
[231] Voir le <i>Voyage à Bourbonne</i>, tome XVII.
[232] L'abbé Géraud de La Chau, bibliothécaire, interprète et garde des pierres gravées du duc d'Orléans, auteur d'une <i>Dissertation sur les attributs de Vénus</i>, Prault, 1776, in-4.
[233] Bemetzrieder. Voir ce <i>Traité</i>, tome XII.
[234] Célèbre peintre d'animaux.
[235] <i>Jacques le Fataliste</i>, <i>le Neveu de Rameau</i> et <i>la Réfutation d'Helvétius</i> ont été écrits ou revus à cette époque.