← Lettres à Mademoiselle de Volland

LXXVI…

Part 4 of 5 · Diderot, Denis · Public domain text

About this edition

Source: Project Gutenberg e-text #50605, public domain in the United States · text not rewritten or summarized · How RedLectern is built

 

Contents (88)
  1. Opening about 26 min
  2. I about 5 min
  3. II about 4 min
  4. III about 1 min
  5. IV about 1 min
  6. V about 2 min
  7. VI about 1 min
  8. VII about 2 min
  9. VIII about 4 min
  10. IX about 6 min
  11. X about 5 min
  12. XI about 6 min
  13. XII about 2 min
  14. XIII about 9 min
  15. XIV about 4 min
  16. XV about 6 min
  17. XVI about 5 min
  18. XVII about 5 min
  19. XVIII about 2 min
  20. XIX about 1 min
  21. XX about 1 min
  22. XXI about 8 min
  23. XXII about 9 min
  24. XXIII about 2 min
  25. XXIV about 7 min
  26. XXV about 17 min
  27. XXVI about 4 min
  28. XXVII about 5 min
  29. XXVIII about 2 min
  30. XXIX about 1 min
  31. XXX about 4 min
  32. XXXI about 1 min
  33. XXXII about 5 min
  34. XXXIII about 4 min
  35. XXXIV about 5 min
  36. XXXV about 5 min
  37. XXXVI about 6 min
  38. XXXVII about 4 min
  39. XXXVIII about 6 min
  40. XXXIX about 3 min
  41. XL about 4 min
  42. XLI about 22 min
  43. XLII about 6 min
  44. XLIII about 4 min
  45. XLIV about 8 min
  46. XLV about 18 min
  47. XLVI about 6 min
  48. XLVII about 23 min
  49. XLVIII about 14 min
  50. XLIX about 10 min
  51. L about 5 min
  52. LI about 29 min
  53. LII about 6 min
  54. LIII about 2 min
  55. LIV about 8 min
  56. LV about 13 min
  57. LVI about 4 min
  58. LVII about 6 min
  59. LVIII about 4 min
  60. LIX about 6 min
  61. LX about 7 min
  62. LXI about 5 min
  63. LXII about 6 min
  64. LXIII about 5 min
  65. LXIV about 5 min
  66. LXV about 8 min
  67. LXVI about 8 min
  68. LXVII about 7 min
  69. LXVIII about 7 min
  70. LXIX about 6 min
  71. LXX about 5 min
  72. LXXI about 5 min
  73. LXXII about 6 min
  74. LXXIII about 6 min
  75. LXXIV about 3 min
  76. LXXV about 3 min
  77. LXXVI about 6 min
  78. LXXVII about 8 min
  79. LXXVIII about 14 min
  80. LXXIX about 5 min
  81. LXXX about 10 min
  82. LXXXI about 4 min
  83. LXXXII about 5 min
  84. LXXXIII about 5 min
  85. LXXXIV about 2 min
  86. LXXXV about 1 min
  87. LXXXVI about 1 min
  88. LXXXVII about 5 h 44 min

Continue:

LXXVI

Paris, le 29 août 1762.

J'ai fait part à Damilaville de votre accident, et nous avons pensé l'un et l'autre que si vous envoyiez un état de votre perte, un peu exagéré, s'il en est besoin, nous dresserions d'après cela un mémoire que quelqu'un présenterait à M. de Courteille, afin d'obtenir une réduction de votre vingtième pour une, deux, trois, quatre ou cinq années. Le ministre, qui fait tout par ses commis, nous renverrait ce mémoire pour en décider; et nous arrangerions la chose comme il vous plairait. Ainsi donc, si cela vous convient, que nous sachions tout le dégât que le feu vous a fait et par delà, et ce que vous payez de vingtième; le reste est notre affaire.

Je viens d'achever ce mémoire dont je m'étais chargé pour ces pauvres diables qui ont inventé une chose utile. Il est minuit passé, et je ne saurais me résoudre, tout fatigué que je suis, à m'endormir sans avoir préparé ma lettre pour demain. Je vais reprendre ma réponse à votre dix-huitième à l'endroit où j'en étais resté.

La décision d'Uranie me paraît bien sévère. Quoi donc! ne met-elle aucune différence entre une action illicite et une mauvaise action? Ne sera-t-il pas permis de faire par raison ce qu'on a déjà fait par passion? Après avoir tout osé pour soi, n'osera-t-on rien pour son époux et pour ses enfants? Si l'on a quelque reproche à craindre ne serait-ce pas plutôt celui qu'on se ferait à peu près sur ce ton, s'il arrivait que l'on tombât dans la misère, qu'avec un peu moins de pusillanimité on aurait sûrement évitée? Si nous avions notre innocence, peut-être y faudrait-il regarder de fort près avant que de l'échanger contre de l'or? Mais, hélas! nous ne l'avons plus; il ne s'agit que d'une petite tache de plus ou de moins; d'une infraction de la loi civile, la moins importante et la plus bizarre de toutes; d'une action si commune, si forte dans les mœurs générales de la nation, que l'attrait seul du plaisir, sans aucune autre considération plus importante, suffit pour la justifier; d'une action dont on loue notre sexe, et dont en vérité on ne s'avise plus guère de blâmer le vôtre; du frottement passager de deux intestins, mis en comparaison avec les aisances de la vie; d'une faute moins répréhensible que le mensonge le plus léger; il est bien singulier, chère sœur, que vous permettiez à un homme engagé par le serment libre de la tendresse avec une femme qu'il aime de faire un enfant à une autre qu'il n'aime pas, et que vous défendiez un moment de complaisance à une de vos semblables, qui y est entraînée par un motif des plus importants. S'il était question de goûter un plaisir exquis, une volupté délicieuse, un transport ravissant, un moment de félicité au-dessus de toute idée, peut-être rabattriez-vous un peu de votre jansénisme! Et vous ne pensez pas que c'est un dégoût insupportable qui nous attend! et que, à tout bien prendre, ce devoir est la véritable expiation du plaisir défendu qu'on a pris. J'ai quelquefois entendu parler des femmes sur ce point; toutes étaient d'accord que c'était un horrible supplice. Eh bien! nous y voilà résolus. L'héroïsme est d'autant plus grand, que le sacrifice de soi-même répugne davantage. Combien nous allons mériter, si votre préjugé ne s'y oppose plus! Songez donc que celui qu'on va recevoir dans ses bras est un homme qu'on méprise, et qu'on haït; songez qu'il se chargera de tous les frais du péché; songez que nous n'y mettrons pas un atome du nôtre; songez que nous serons plus passive et plus immobile qu'une statue de marbre; songez que, s'il nous échappe quelques mouvements insensibles, quelque signe de vie, ce sera d'impatience et non de plaisir; songez que ceci est l'ouvrage tout pur de la raison, que le cœur et les sens n'y seront pour rien; c'est un acte de pénitence, s'il en fut jamais. S'il nous survenait une maladie là, n'y aurait-il pas de la folie à se refuser à l'application d'un instrument, s'il était nécessaire; et quelle plus fâcheuse maladie que de mourir pendant trente ans de soif et de faim? Quelle différence mettez-vous en pareil cas entre un homme de cette trempe et un instrument de chirurgie? Et puis, ne dirait-on pas qu'il en soit de cette affaire comme du vol, de la calomnie, du meurtre et d'une infinité d'autres actions qui sont mauvaises en tout temps et partout? Rentrez pour un moment dans l'état de nature; pour Dieu, dites-moi ce que c'est.

À présent, venons à vous, mademoiselle. Eh bien! vous ne voulez donc pas qu'on ait la complaisance pour cette honnête créature, qui a le sens assez droit pour sentir que le mariage est un sot et fâcheux état, et qui a le cœur assez bon pour vouloir être mère, de lui faire un enfant? Vous l'appelez tête bizarre? Vous craignez qu'elle ne prenne du goût pour le plaisir, qu'on ne prenne du goût pour elle? Vous la trouvez présomptueuse de se croire capable de bien élever. Halte là, s'il vous plaît. Elle a l'expérience par-devers elle. Après avoir fait supérieurement l'éducation de trois ou quatre bambins qui n'étaient pas les siens, elle peut, je crois, se promettre, sans trop présumer d'elle, d'en bien éduquer un qui lui appartiendra. Je vous l'ai déjà dit; ce n'est point ici une affaire de cœur, moins encore une affaire de tempérament. Pour ce blâme public qu'elle encourrait, peut-être elle l'a mis sous ses pieds. «Jamais, dit-elle, je ne me persuaderai que de se proposer, avant de sortir de ce monde, de remplir la place qu'on quitte, d'un honnête homme ou d'une honnête femme, que de s'exposer à perdre la vie pour la donner à un autre; obligation que la différence des sexes imposait avant tout sacrement institué, toute législation publiée; que de se sacrifier à inculquer dans une jeune femme des principes d'honneur et de justice, pendant un grand nombre d'années; que de préparer à la société un bon citoyen, un bon père, une bonne mère, un bon mari, ce soit une cause d'opprobre; parce qu'on ne s'assujettit pas à quelques formalités de convention qui ne signifient rien, et qui varient d'un peuple à un autre; parce qu'on connaît la légèreté du cœur humain, et qu'on craint, en taisant un vœu indiscret, de devenir parjure; parce qu'on ne veut pas accepter un tyran; parce que, n'étant pas en état ni d'instruire ni de nourrir plusieurs entants, on a recours au seul moyen possible de n'en avoir qu'un; parce que, n'étant pas mariable par cent raisons plus solides les unes que les autres, on ne se marie pas, et parce que, forcée de se soustraire à la loi du prince, qui veut qu'on ne soit féconde qu'à telles ou telles conditions, j'obéis à la loi dénature qui veut que je sois féconde dès qu'elle ne m'a pas faite stérile. Ce ne sont pas de viles petites vues qui me mènent; ce sont des vues grandes et nobles; je veux être mère, parce que je suis digne de l'être. Si vous, monsieur, que j'ai choisi pour me donner cet auguste caractère, ne pouvez disposer de vous-même sans le consentement d'une autre, consultez-la; mais si elle s'oppose à mon désir, je ne vous dissimulerai point que je m'estime plus qu'elle et qu'elle ne vous estime pas assez. Je ne crains point de perdre mon honneur, ce que j'appelle mon véritable honneur, en couchant avec son amant; elle craint, elle, de perdre son amant en le laissant coucher avec moi. Dites-lui, une bonne fois pour toutes, que je ne vous aime point, et que je ne veux de vous que jusqu'au moment où vous cesserez de m'être nécessaire. C'est avec toute la sincérité d'une honnête fille que je vous proteste que, si l'effet pouvait m'être connu après le premier essai, je n'en permettrais pas un second pour ma vie; il m'avilirait trop. Ce n'est plus le titre de mère que j'aurais voulu, c'est celui de maîtresse; ce n'est plus un entant que j'aurais ambitionné d'avoir de bonne race et d'élever, c'est du plaisir; ce n'est plus un devoir de nature que j'aurais cherché à satisfaire, c'est un commerce illicite que j'aurais formé...» Voilà ce qu'elle dit à... Je ne sais qu'ajouter! car ce n'est ni à son époux, ni à son ami. J'ai cru devoir vous faire mieux connaître cette femme, avant que de m'en tenir à votre décision. Encore un mot de réponse là-dessus.

Grâce à l'interruption que le malheur qui vous est arrivé a fait mon journal, j'ai une ample provision de matières; mais j'espère que j'en oublierai les trois quarts et demi, et que je serai contraint de prendre les choses au moment où je vous écrirai, et de me mettre ainsi tout de suite au courant. Adieu, mes bonnes amies. Depuis que je cause avec vous deux, il me semble que je cause plus facilement, plus doucement.

Spotted a typo or a problem in this chapter? Tell us

LXXVII

À Paris, le 2 septembre 1762.

Avant que de reprendre mon journal, je voudrais bien pouvoir vous rendre compte d'une conversation qui fut amenée par le mot instinct, qu'on prononce sans cesse, qu'on applique au goût et à la morale, et qu'on ne définit jamais. Je prétendis que ce n'était en nous que le résultat d'une infinité de petites expériences, qui avaient commencé au moment où nous ouvrîmes les yeux à la lumière jusqu'à celui où, dirigés secrètement par ces essais dont nous n'avions pas la mémoire, nous prononcions que telle chose était bien ou mal, belle ou laide, bonne ou mauvaise, sans avoir aucune raison présente à l'esprit de notre jugement favorable ou défavorable.

Michel-Ange cherche la forme qu'il donnera au dôme de l'église de Saint-Pierre de Rome; c'est une des plus belles formes qu'il fût possible de choisir. Son élégance frappe et enchante tout le monde. La largeur était donnée; il s'agissait d'abord de déterminer la hauteur. Je vois l'architecte tâtonnant, ajoutant, diminuant de cette hauteur jusqu'à ce qu'enfin il rencontrât celle qu'il cherchait et qu'il s'écriât: La voilà. Lorsqu'il eut trouvé la hauteur, il fallut après cela tracer l'ovale sur cette hauteur et cette largeur. Combien de nouveaux tâtonnements! combien de fois il effaça son trait pour en faire un autre plus arrondi, plus aplati, plus renflé, jusqu'à ce qu'il eût rencontré celui sur lequel il a achevé son édifice! Qui est-ce qui lui a appris à s'arrêter juste? Quelle raison avait-il de donner la préférence, entre tant de figures successives qu'il dessinait sur son papier, à celle-ci plutôt qu'à celle-là? Pour résoudre ces difficultés, je me rappelai que M. de La Hire, grand géomètre de l'Académie des sciences, arrivé à Rome dans un voyage d'Italie qu'il fit, fait touché comme tout le monde de la beauté du dôme de Saint-Pierre. Mais son admiration ne fut pas stérile; il voulut avoir la courbe qui formait ce dôme; il la fit prendre, et il en chercha les propriétés par la géométrie. Quelle ne fut pas sa surprise, lorsqu'il vit que c'était celle de la plus grande résistance! Michel-Ange, cherchant à donner à son dôme la figure la plus belle et la plus élégante, après avoir bien tâtonné était tombé sur celle qu'il aurait fallu lui donner, s'il eût cherché à lui donner le plus de résistance et de solidité. À ce propos, deux questions: Comment se fait-il que la courbe de plus grande résistance dans un dôme, dans une voûte, soit aussi la courbe d'élégance et de beauté? Comment se fait-il que Michel-Ange ait été conduit à cette courbe de plus grande résistance? Cela ne se conçoit pas, disait-on; c'est une affaire d'instinct. Et qu'est-ce que l'instinct? Oh! cela s'entend de reste. Je dis à cela que Michel-Ange, polisson au collège, avait joué avec ses camarades; qu'en luttant, en poussant de l'épaule, il avait bientôt senti quelle inclinaison il fallait qu'il donnât à son corps pour résister le plus fortement à son antagoniste; qu'il était impossible que cent fois dans sa vie il n'eût pas été dans le cas d'étayer des choses qui chancelaient, et de chercher l'inclinaison de l'étai la plus avantageuse; qu'il avait quelquefois posé des livres les uns sur les autres, que tous se débordaient, et qu'il avait fallu en contre-balancer les efforts, sans quoi la pile se serait renversée; et qu'il avait appris de cette manière à faire le dôme de Saint-Pierre de Rome sur la courbe de plus grande résistance. Un mur est sur le point de se renverser, envoyez chercher un charpentier; lorsque le charpentier aura posé les étais, envoyez chercher d'Alembert ou Clairaut; et, l'inclinaison du mur étant donnée, proposez à l'un ou à l'autre de ces géomètres de trouver l'inclinaison selon laquelle l'étai appuiera le plus fortement, vous verrez que l'angle du charpentier et du géomètre sera le même. Vous avez pu remarquer que les ailes des moulins à vent sont de biais, et forment un angle avec l'axe qui les soutient; sans cela elles ne tourneraient pas; cet angle a une quantité telle que l'aile tournera le plus aisément sous un angle de cette quantité. Comment se fait-il que quand les géomètres ont examiné celui que l'habitude, l'usage avaient déterminé, ils ont vu que c'était précisément celui que la plus haute géométrie aurait préféré? Affaire de calcul d'un côté, affaire d'expérience de l'autre. Or, il est impossible que si l'un est bien fait, il ne s'accorde pas avec l'autre.

Actuellement, comment se fait-il que ce qui est solide en nature soit aussi ce que nous jugeons beau dans l'art, ou l'imitation? C'est que la solidité ou plus généralement la bonté est la raison continuelle de notre approbation; cette bonté peut être dans un ouvrage et ne pas paraître, alors l'ouvrage est bon, mais il n'est pas beau. Elle peut y paraître et n'y pas être, alors l'ouvrage n'a qu'une beauté apparente. Mais si la bonté y est en effet, et qu'elle y paraisse, alors l'ouvrage est vraiment beau et bon. Il faudrait se supposer dans un autre monde, où toutes les lois de nature fussent changées, pour qu'il arrivât que ce qui est bon et le paraît dans celui-ci ne fut pas beau dans celui-là. Mais pour vous dédommager un peu de tout ce que peut avoir de sec et d'abstrait ce qui précède, je vais vous achever en quatre mots le reste de la conversation. Je dis: Cependant, quoi de plus caché, quoi de plus inexplicable que la beauté de l'ovale d'un dôme? La voilà cependant autorisée par une loi de nature.--Quelqu'un ajouta: Mais où trouver en nature de quoi justifier ou accuser les jugements divers que nous portons des visages des femmes surtout? Ceci paraît bien arbitraire.--Aucunement, répondis-je; quelque grande que soit la variété de nos goûts en ce genre, elle est explicable. On peut y discerner et y démontrer le vrai et le faux; rapportez ces jugements à la santé, aux fonctions animales et aux passions, et vous en aurez toujours la raison. Cette femme est belle, ses sourcils suivent bien les bords de l'orbe de son œil; relevez un peu ces sourcils dans le milieu, et voilà un des caractères de l'orgueil; et l'orgueil offense. Laissez ces sourcils placés comme ils étaient, mais rendez-les très-touffes, qu'ils ombragent son œil, et cet œil sera dur; la dureté rebute. Ne touchez plus à ces sourcils; mais tirez ces lèvres un peu en avant, et la voilà qui boude, et qui a de l'humeur. Pincez les coins de sa bouche, et la voilà ou précieuse ou méprisante. Faites tomber ses paupière, et la voilà triste. Gonflez un peu trop certains muscles de ses joues, et la voilà colère. Fixez la prunelle et la voilà bête. Donnez du feu à cette prunelle fixe, et la voilà impudente. Voilà la raison de tous nos goûts. Si la nature a placé sur un visage quelques-uns de ces caractères extérieurs qui nous marquent un vice ou une vertu, ce visage nous plaît ou nous déplaît; ajoutez à cela la santé qui est la base, et la plus grande facilité à remplir les fonctions de son état. Un beau crocheteur n'est pas un bel homme; un beau danseur n'est pas un bel homme; un beau vieillard n'est pas un bel homme; un beau forgeron n'est pas un bel homme. Le bel homme est celui que la nature a formé pour remplir le plus aisément qu'il est possible les deux grandes fonctions: la conservation de l'individu, qui s'étend à beaucoup de choses, et la propagation de l'espèce qui s'étend à une. Si par l'usage, par l'habitude, nous avons donné une aptitude particulière à quelques membres aux dépens des autres, nous n'avons plus la beauté de l'homme de nature, mais la beauté de quelque état de la société. Un dos devenu voûté, des épaules devenues larges, des bras raccourcis et nerveux, des jambes trapues et fléchies, des reins vastes à force de porter des fardeaux, feront le beau crocheteur. L'homme de nature n'a rien fait que vivre et propager; si la nature l'a fait beau, il est resté tel. Il semble que les artistes aient voulu nous montrer les deux extrêmes dans deux de leurs principaux morceaux de sculpture; l'Apollon antique est l'homme oisif, l'Hercule Farnèse est l'homme laborieux; tout est outré de ce côté-ci, rien n'excède de l'autre, rien ne montre un essai particulier; il n'a rien fait encore, mais il paraît propre à tout: voulez-vous qu'il lutte, il luttera; qu'il coure, il courra; qu'il caresse une femme, il la caressera. Pour bien peindre, d'abord il faut connaître l'homme de nature; il faut connaître ensuite l'homme de chaque profession. Mais laissons les êtres vivants; passons aux ouvrages de l'art, par exemple, à l'architecture.

Un morceau d'architecture est beau, lorsqu'il y a la solidité et qu'on la voit: qu'il y a la convenance requise avec sa destination, et qu'elle se remarque. La solidité est dans ce genre-ci ce qu'est la santé dans le règne animal; la convenance avec les usages est dans ce genre-ci ce que sont les fonctions et états particuliers dans le genre animal. Mais admirez ici l'influence des mœurs, il semble qu'elles deviennent la base de tout: vous allez à Constantinople; et là vous trouvez des murs hauts et épais, des voûtes abaissées, des petites portes, des petites fenêtres hautes et grillées; il semble que plus un édifice, une maison ressemble à une prison, plus elle soit belle; c'est qu'en effet ce sont des prisons que les maisons où une moitié de l'espèce humaine renferme l'autre. Allez en Europe, au contraire, grandes portes, grandes fenêtres, tout est ouvert; c'est qu'il n'y a point d'esclaves: et les climats n'y font-ils rien? Pour juger ici de quel côté est le bon goût, il faut bien déterminer de quel côté sont les bonnes mœurs; s'il faut abandonner les femmes sur leur bonne foi, ou les renfermer; s'il faut habiter sous les feux de la zone torride ou dans les glaces du tropique, ou si la santé et la durée de l'homme s'accommodent mieux d'une zone tempérée. Un jeune libertin se promène au Palais-Royal, il voit là un petit nez retroussé, des lèvres riantes, un œil éveillé, une démarche délibérée, et il s'écrie: Oh! qu'elle est charmante! Moi, je tourne le dos avec dédain, et j'arrête mes regards sur un visage où je lis de l'innocence, de la candeur, de l'ingénuité, de la noblesse, de la dignité, de la décence; croyez-vous qu'il soit bien difficile de décider qui a tort du jeune homme ou de moi? Son goût se réduit à ceci: j'aime le vice; et le mien à ceci: j'aime la vertu. Il en est ainsi de presque tous les jugements; ils se résolvent en dernier à l'un ou à l'autre de ces mots.

Voilà le gros de notre conversation. Les détails feraient un excellent ouvrage sur le goût, et l'apologie de celui que j'ai pour vous, chères sœurs...

Spotted a typo or a problem in this chapter? Tell us

LXXVIII

À Paris, le 5 septembre 1762.

Je reconnais toutes les circonstances de votre incendie; les femmes qui pleurent, des hommes qui travaillent, d'autres qui regardent ou qui volent, des enfants qui s'effraient comme si l'univers allait périr, de plus jeunes qui jouent comme si tout était en sûreté; lorsque la frayeur des suites de cet événement pour le reste des bâtiments a été passée, j'ai commencé à trembler pour votre santé. Vous m'assurez que vous vous portez bien toutes, et vous me l'assurez si positivement qu'il faut bien que je vous croie. Dites à Uranie que je ne me ferai jamais à cette indifférence que je lui vois sur la conservation d'une femme qui nous est si chère; cette femme, c'est elle; quelle injure elle nous fait à tous! Est-ce bien sincèrement qu'elle nous aime, si peu soigneuse de foire durer notre bonheur? Si elle y regardait de bien près, surtout avec cette délicatesse de penser dont elle est douée, elle verrait qu'elle n'est ni assez bonne mère, ni assez bonne fille, ni assez bonne sœur, ni assez bonne amie. Nous permettrait-elle de nous conduire comme elle? Peut-elle avec quelque équité se permettre ce qu'elle nous défendrait? Mais laissons cette corde que j'ai déjà touchée plusieurs fois, et à laquelle je reviendrai toutes les fois que je la verrai ou saurai souffrante. Elle a beau négliger sa vie; elle ne la perdra pas quand elle voudra, et en attendant elle ne connaîtra pas toute l'énergie de son âme. Il faudra que toutes ses fonctions se ressentent de la faiblesse de ses organes; elle ne sentira, ne pensera, ne parlera, n'agira point avec cette force qu'on ne tient que d'une machine bien disposée; elle sortira de ce monde sans avoir connu tout ce qu'elle valait, ni l'avoir montré aux autres. Il y a des moments où elle a été satisfaite d'elle-même; et elle néglige le moyens de les multiplier. Permettez, Uranie, à un homme qui regrette tout le bien que vous pouvez faire, que vous voudriez foire et que votre indisposition habituelle vous empêche de foire, de vous demander à quoi vous êtes bonne, lorsque votre estomac vous cause des douleurs insupportables et que vos jambes vous défaillent, que votre tête et vos idées s'embarrassent? Vous nous donnez l'exemple d'une grande patience, mais croyez-vous que vous ne tireriez pas de votre santé meilleur parti pour vous et pour nous?

Je vous ai déjà obéi, mon amie, et j'ai repris dans mon avant-dernière la suite de mon journal. J'aime à vivre sous vos yeux; je ne me souviens que des moments que je me propose de vous écrire. Tous les autres sont perdus. J'en étais resté, je crois, à notre voyage de la Briche. Je ne connaissais point cette maison; elle est petite; mais tout ce qui l'environne, les eaux, les jardins, le parc a l'air sauvage: c'est là qu'il faut habiter, et non dans ce triste et magnifique château de la Chevrette. Les pièces d'eau immenses, escarpées par les bords couverts de joncs, d'herbes marécageuses; un vieux pont ruiné et couvert de mousse qui les traverse; des bosquets où la serpe du jardinier n'a rien coupé, des arbres qui croissent comme il plaît à la nature; des arbres plantés sans symétrie; des fontaines qui sortent par les ouvertures qu'elles se sont pratiquées elles-mêmes; un espace qui n'est pas grand, mais où on ne se reconnaît point; voilà ce qui me plaît. J'ai vu le petit appartement que Grimm s'est choisi; la vue rase les basses-cours, passe sur le potager et va s'arrêter au loin sur un magnifique édifice.

Nous arrivâmes là, Damilaville et moi, à l'heure où l'on se met à table. Nous dînâmes gaiement et délicatement. Après dîner, nous nous promenâmes. Damilaville, Grimm et l'abbé Raynal nous précédaient taisant de la politique. La révolution de Russie embarrassait surtout l'abbé. Le soir, le docteur Gatti, que l'indisposition de M. de Saint-Lambert avait appelé à Sainnois, petit village situé à une demi-lieue de la Briche, vint souper avec nous, et prendre la quatrième place dans notre voiture. En attendant le souper, on lut, on joua, on fit de la musique, on causa, on causa beaucoup de l'affaire des Jésuites qui était toute fraîche. J'osai dire qu'à juger de ces hommes par leur histoire, c'était une troupe de fanatiques commandés despotiquement par un chef machiavéliste. L'abbé Raynal, ex-Jésuite, ne fût pas trop content de ma définition; quoiqu'il ait imprimé dans un de ses ouvrages que la Société de Jésus était une épée dont la poignée était à Rome et la pointe partout. Voilà l'esprit humain; il poursuit dans la prospérité; il perd de vue le méchant dans l'adversité, et le plaint, quand il n'en a plus rien à redouter. On se fait un mérite ou de son courage ou de son humanité. Notre vanité tire parti de tout. Ce n'est pas qu'on ne s'oublie de temps en temps, et qu'on ne s'amuse à battre les gens à terre; témoin ce mot que l'on a dit au père Griffet. Après une longue lamentation sur la sévérité dont on usait envers eux: «On nous chasse, ajoutait-il; nous sortons dépouillés de nos vêtements, de notre nom et de notre état, d'une maison où nous étions entourés des cœurs de nos rois.» Quelqu'un continua: «Mon père, voilà ce que c'est que de s'être un peu trop pressé d'avoir celui de Louis XV.»

Nous remontâmes dans notre voiture après souper: ce fût le docteur Gatti qui nous défraya. Il nous entretint des charmes du séjour d'Italie pour le climat, pour les hommes; les femmes, la peinture, la musique, l'architecture, les sciences, les mœurs, les beaux-arts, et même la liberté de penser. Il fit une remarque qui me plut: c'est que la dévotion d'une femme donnait une pointe à sa passion: «Il faut, disait-il, qu'elle marche, pour ainsi dire, sur son Dieu, en allant se jeter entre, les bras de son amant. Jugez avec quelle impétuosité, quelle fureur, quel déluge elle se répand, quand une fois elle a rompu cette digue. Sa religion est un sacrifice de plus qu'elle fait à son amant; et puis elle a cela de commode, cette religion, que ce même motif qui vous la livre, tant qu'elle est bonne au plaisir, avec ces transports qui ajoutent tant à sa douceur, vous en délivre quand elle n'est plus bonne à rien.»

Rien ne tient dans la conversation; il semble que les cahots d'une voiture, les différents objets qui se présentent en chemin, les silences plus fréquents achèvent encore de la découdre. On parcourut les différents endroits de l'Italie. On s'arrêta surtout à Venise; le moyen de ne pas s'arrêter dans un endroit où le carnaval dure pendant six mois, où les moines même vont en masque et en domino, et où, sur une même place, on voit d'un côté, sur des tréteaux, des histrions qui jouent des farces gaies, mais d'une licence effrénée, et de l'autre côté, sur d'autres tréteaux, des prêtres qui jouent des farces d'une autre couleur et s'écrient: «Messieurs, laissez là ces misérables; ce Polichinelle qui vous assemble là n'est qu'un sot;» et en montrant le crucifix: «Le vrai Polichinelle, le grand Polichinelle, le voilà.»

Quelqu'un nous raconta, ce fut, je crois, le docteur Gatti, deux traits fort différents, mais qui vous feront plaisir. Il faut que vous sachiez que les sénateurs sont les esclaves les plus malheureux de leur grandeur; ils ne peuvent s'entretenir avec aucun étranger sous peine de la vie, à moins qu'ils n'aillent s'accuser eux-mêmes et dire qu'ils ont par hasard trouvé un Français, un Anglais, un Allemand, à qui ils ont dit un mot. Entrer dans la maison d'un ambassadeur, de quelque cour que ce soit, est un crime capital.

Un sénateur aimait une femme de son rang dont il était aimé. Tous les soirs, sur le minuit, il sortait enveloppé dans son manteau, seul, sans domestique, et allait passer une ou deux heures avec elle. Il fallait pour arriver chez son amie faire un circuit, ou traverser l'hôtel de l'ambassadeur de France. L'amour ne voit point de danger, et l'amour heureux compte les moments perdus. Notre sénateur amoureux ne balança pas à prendre le plus court chemin. Il traversa plusieurs fois l'hôtel de l'ambassadeur français. Enfin il fut aperçu, dénoncé et pris. On l'interroge. D'un mot il pouvait perdre l'honneur et exposer la vie de celle qu'il aimait, et conserver la sienne: il se tut et fait décapité. Cela est bien; mais était-il permis aussi à la femme qui l'aimait de garder le silence?

Voici le second trait que je vous ai promis. Le président de Montesquieu et milord Chesterfield se rencontrèrent, frisant l'un et l'autre le voyage d'Italie. Ces hommes étaient faits pour se lier promptement; aussi la liaison entre eux fut-elle bientôt faite. Ils allaient toujours disputant sur les prérogatives des deux nations. Le lord accordait au président que les Français avaient plus d'esprit que les Anglais, mais qu'en revanche ils n'avaient pas le sens commun. Le président convenait du fait, mais il n'y avait pas de comparaison à faire entre l'esprit et le bon sens. Il y avait déjà plusieurs jours que la dispute durait; ils étaient à Venise. Le président se répandait beaucoup, allait partout, voyait tout, interrogeait, causait, et le soir tenait registre des observations qu'il avait faites. Il y avait une heure ou deux qu'il était rentré et qu'il était à son occupation ordinaire, lorsqu'un inconnu se fit annoncer. C'était un Français assez mal vêtu, qui lui dit: «Monsieur, je suis votre compatriote. Il y a vingt ans que je vis ici; mais j'ai toujours gardé de l'amitié pour les Français; et je me suis cru quelquefois trop heureux de trouver l'occasion de les servir, comme je l'ai aujourd'hui avec vous. On peut tout faire dans ce pays, excepté se mêler des affaires d'État. Un mot inconsidéré sur le gouvernement coûte la tête, et vous en avez déjà tenu plus de mille. Les Inquisiteurs d'État ont les yeux ouverts sur votre conduite, on vous épie, on suit tous vos pas, on tient note de tous vos projets; on ne doute point que vous n'écriviez. Je sais de science certaine qu'on doit peut-être aujourd'hui, peut-être demain, faire chez vous une visite. Voyez, monsieur, si en effet vous avez écrit, et songez qu'une ligne innocente, mais mal interprétée, vous coûterait la vie. Voilà tout ce que j'ai à vous dire. J'ai l'honneur de vous saluer. Si vous me rencontrez dans les rues, je vous demande pour toute récompense d'un service que je crois de quelque importance de ne me pas reconnaître, et si par hasard il était trop tard pour vous sauver, et qu'on vous prît, de ne me pas dénoncer.» Cela dit, mon homme disparut et laissa le président de Montesquieu dans la plus grande consternation. Son premier mouvement fut d'aller bien vite à son secrétaire, de prendre les papiers et de les jeter dans le feu. À peine cela fut-il fait que milord Chesterfield rentra. Il n'eut pas de peine à reconnaître le trouble terrible de son ami; il s'informa de ce qui pouvait lui être arrivé. Le président lui rend compte de la visite qu'il avait eue, des papiers brûlés et de l'ordre qu'il avait donné de tenir prête sa chaise de poste pour trois heures du matin; car son dessein était de s'éloigner sans délai d'un séjour où un moment de plus ou de moins pouvait lui être si funeste. Milord Chesterfield l'écouta tranquillement, et lui dit: «Voilà qui est bien, mon cher président; mais remettons-nous pour un instant, et examinons ensemble votre aventure à tête reposée.--Vous vous moquez, lui dit le président. Il est impossible que ma tête se repose où elle ne tient qu'à un fil--Mais qu'est-ce que cet homme qui vient si généreusement s'exposer au plus grand péril pour vous en garantir? Cela n'est pas naturel Français tant qu'il vous plaira, l'amour de la patrie ne fait point faire de ces démarches périlleuses, et surtout en faveur d'un inconnu. Cet homme n'est pas votre ami?--Non.--Il était mal vêtu?--Oui, fort mal--Vous a-t-il demandé de l'argent, un petit écu pour prix de son avis?--Oh! pas une obole.--Cela est encore plus extraordinaire. Mais d'où sait-il tout ce qu'il vous a dit?--Ma foi, je n'en sais rien... Des Inquisiteurs, d'eux-mêmes.--Outre que ce Conseil est le plus secret qu'il y ait au monde, cet homme n'est pas fait pour en approcher.--Mais c'est peut-être un des espions qu'ils emploient.--À d'autres! On prendra pour espion un étranger, et cet espion sera vêtu comme un gueux, en faisant une profession assez vile pour être bien payée, et cet espion trahira ses maîtres pour vous, au hasard d'être étranglé si l'on vous prend et que vous le défériez; si vous vous sauvez et que l'on soupçonne qu'il vous ait averti! Chanson que tout cela, mon ami--Mais qu'est-ce donc que ce peut être?--Je le cherche, mais inutilement.»

Après avoir l'un et l'autre épuisé toutes les conjectures possibles, et le président persistant à déloger au plus vite, et cela pour le plus sûr, milord Chesterfield, après s'être un peu promené, s'être frotté le front comme un homme à qui il vient quelque pensée profonde, s'arrêta tout court et dit: «Président, attendez, mon ami, il me vient une idée. Mais... si... par hasard... cet homme...--Eh bien! cet homme?--Si cet homme... oui, cela pourrait bien être, cela est même, je n'en doute plus.--Mais qu'est-ce que cet homme? Si vous le savez, dépêchez-vous vite de me l'apprendre.--Si je le sais! oh! oui, je crois le savoir à présent... Si cet homme vous avait été envoyé par...--Épargnez, s'il vous plaît!--Par un homme qui est malin quelquefois, par un certain milord Chesterfield qui aurait voulu vous prouver par expérience qu'une once de sens commun vaut mieux que cent livres d'esprit, car avec du sens commun...--Ah! scélérat, s'écria le président, quel tour vous m'avez joué! Et mon manuscrit! mon manuscrit que j'ai brûlé!»

Le président ne put jamais pardonner au lord cette plaisanterie. Il avait ordonné qu'on tint sa chaise prête, il monta dedans et partit la nuit même, sans dire adieu à son compagnon de voyage. Moi, je me serais jeté à son cou, je l'aurais embrassé cent fois, et je lui aurais dit: Ah! mon ami, vous m'avez prouvé qu'il y avait en Angleterre des gens d'esprit, et je trouverai peut-être l'occasion une autre fois de vous prouver qu'il y a en France des gens de bon sens. Je vous conte cette histoire à la hâte, mettez à mon récit toutes les grâces qui y manquent, et puis, quand vous le referez à d'autres, il sera charmant.

Adieu, mes amies, je vous embrasse de tout mon cœur. Que je serais heureux si je pouvais vous dédommager un instant des longues et cruelles alarmes que vous avez eues! Je vous aime toutes deux à la folie. Amant de l'une ou de l'autre, il est certain qu'il m'eût fallu l'autre pour amie.

J'écris cette lettre ce soir. Demain elle sera chez Damilaville, où j'espère trouver des papiers que je vous enverrai, et qui vous prouveront qu'il y a des hommes au monde plus malheureux que nous tous, et qu'un sage regarderait la mort comme un instant heureux où l'on échappe au vice et à la misère, qui nous poursuivent sans cesse et qui nous atteindraient sûrement si une vie de quelques siècles leur en laissait le temps. Chère sœur, n'allez pas abuser de ces derniers mots pour vous autoriser dans les mépris injustes que vous faites d'un bien qui ne vous appartient pas, et qui est engagé à d'autres par cent pactes plus sacrés les uns que les autres. Est-ce que mon amie et moi nous n'avons pas quelque hypothèque sur cet effet? Adieu, adieu, je vous embrasse bien tendrement. Je finis par ne plus plaisanter sur une matière sérieuse. Adieu.

Vous voilà tout à fait tranquille; c'est quelque chose. Non, je ne me suis pas aperçu que votre silence tombât précisément au temps de l'arrivée de notre chère sœur; mais je vois que vous en avez fait vous-même la réflexion, que vous vous êtes souvenue des reproches que vous avez mérités plusieurs années de suite, et que cette année vous les auriez esquivés sans en être moins coupable. Eh! mon amie, le mal n'est pas d'écrire deux ou trois jours plus tard, ni d'écrire froidement; il y a mille raisons qui occasionnent ces alternatives dans ceux qui s'aiment le plus tendrement. C'est lorsqu'elles sont l'effet de quelque préférence accordée à un autre qu'elles offensent. Sans l'incertitude qui vous a servi d'excuse, vous ne m'auriez pas moins oublié; un autre n'en aurait pas moins occupé votre âme tout entière pendant cinq ou six jours; mais je ne m'en serais pas aperçu. On affecte, quand on veut, une chaleur, un intérêt qu'on n'a pas.

Je ne vous écrivis aucune lettre fâché. Je fis comme je ferai dans la suite. J'accuserai la difficulté d'envoyer à Vitry, et tous les contre-temps qui peuvent empêcher vos lettres de partir à temps, et, parties à temps, d'arriver à temps.

Morphyse est assez disposée dans les occasions importantes à me rendre justice; toutes les fois qu'une affaire exige de la confiance, et que j'y peux quelque chose, elle me préfère. Avec tout cela elle me mortifie, elle me rend la vie longue et pénible. La conduite qu'elle tient ne répond guère à l'estime qu'elle m'accorde. Si j'ai quelques instants heureux, je les lui arrache. Si mon projet me réussit!... Mais il ne faut pas vous parler de cela; vous n'approuveriez pas mes idées, quoiqu'elles soient fondées sur un principe très-raisonnable. C'est celui qu'à quarante ans passés, une fille a ses amis, ses connaissances, qui peuvent très-bien n'être pas les amis, les connaissances de sa mère.

Vous faites sur Gras précisément les mêmes observations que je faisais sur vous et sur notre chère sœur. Je vous aime tous les jours de plus en plus, de toutes sortes de vertus que je vous découvre; et je vois avec satisfaction que la vie d'un bon domestique a son juste prix à vos yeux; le temps, qui dépare les autres, vous embellit.

Je compte peu sur le secours de votre beau-frère; c'est une offre de service dont il aura toute la bonne grâce, et de Villeneuve toute la mauvaise.

Si je pouvais! Mais il faudra voir. Je serai pauvre pendant les années qui suivront: que m'importe? Vous m'entendez; adieu encore une fois. Je prends vos deux mains et je les baise, l'une en dedans, et c'est la vôtre; l'autre en dessus, c'est celle de notre chère sœur.

J'espère que M. Vialet ne vous refusera pas ce que je lui demande. Aussitôt que vous aurez sa réponse, faites-m'en part.

Cette lettre serait déjà à l'hôtel de Clermont-Tonnerre; mais j'attends deux maudits papiers de Voltaire sur les Calas; ils seront suivis d'une consultation d'avocats, d'un mémoire, de la requête en cassation; vous aurez tout.

Il y a quelques jours qu'on donna à Duclos-Delisle un paquet énorme à contre-signer pour madame votre mère. Il était à l'adresse d'un Pouiltot de Vitry. Y a-t-il à Vitry quelqu'un de ce nom-là?

Mais nos papiers de Calas ne viennent point. Damilaville n'est pas à son bureau; il les aurait eus peut-être, et il aurait réparé la négligence du colporteur qui m'en avait promis deux exemplaires pour ce matin à neuf heures. Ce sera pour jeudi prochain.

Je vous écris ces dernières lignes sur le quai des Miramionnes, d'où je m'étais proposé d'aller dîner rue Royale; mais le temps est bien vilain et il y a bien loin.

Spotted a typo or a problem in this chapter? Tell us

LXXIX

À Paris, le 19 septembre 1762.

Pas un mot de vous depuis huit ou dix jours. C'est bien du temps pour un homme qui explique toujours votre silence par le défaut de votre santé. Lorsque je n'entends pas parler de vous aux jours accoutumés, je vous crois malade: retenez bien cela.

Je tiens notre négociation du vingtième pour faite. Cependant n'en ouvrez pas la bouche à madame votre mère que cela ne soit sûr; il est déplaisant de tromper et d'être trompé. On nous remettra cette imposition pour trois ans, avec les années échues, s'il y en a (et il serait fort à souhaiter qu'il y en eût plusieurs). C'est tout ce que les ordonnances et la règle des bureaux permettent d'accorder. Il est vrai qu'au bout de trois ans on présente un nouveau placet pour trois autres années, et pour trois autres encore après celles-ci, et ainsi de suite, selon qu'on manque plus ou moins de prudence, et nous en manquerons beaucoup, laissez-nous faire.

On se porte un peu mieux ici; plus de sang, plus de glaire; mais une humeur diabolique à supporter pour moi, pour l'enfant pour les domestiques.

Enfin le saint frère est séparé de sa sœur; cela s'est fort bien passé. Dans leur partage, il n'a rien demandé, mais l'autre lui a tout fourré.

J'étais invité aujourd'hui d'aller au Grandval avec Suard et Damilaville. J'ai refusé cette partie où j'aurais fait un rôle que vous devinez bien. Suard n'a jamais vu Mme d'Aine.

Nous allons demain à Marly. Je ne sais si je vous ai dit que nous avions été, il y a quinze jours ou environ, à Meudon: c'est un assez bel endroit que je ne connaissais pas.

Je vais vous donner jusqu'au commencement du mois d'octobre, que je me renferme pour travailler à des besognes qui languissent, et m'occuper un peu de l'éducation de ma petite fille. La mère, qui n'en sait plus que Élire, permet enfin que je m'en mêle.

Il y a bientôt un mois que je me propose de vous demander si M. de Neufond a fait le voyage de province qu'il se proposait et, dans le cas que cela soit, si son porte-manteau était bien pourvu de linge.

Il vient de m'arriver une chose qui me donnera une circonspection nuisible à une infinité de pauvres diables de toute espèce qui affluaient ici, que je recevais, et qui vont trouver ma porte fermée.

Parmi ceux que le hasard et la misère m'avaient adressés, il y en avait un appelé Glénat, qui savait des mathématiques, qui écrivait bien et qui manquait de pain[150]. Je faisais le possible pour le tirer de presse. Je lui mandais des pratiques de tous côtés; s'il venait à l'heure du repas, je le retenais; s'il manquait de souliers, je lui en donnais; je lui donnais aussi de temps en temps la pièce de vingt-quatre sous. Grimm, Mme d'Épinay, Damilaville, le Baron, tous mes amis s'intéressaient à lui. Il avait l'air du plus honnête homme du monde, il supportait même son indigence avec une certaine gaieté qui me plaisait. J'aimais à causer avec lui, il paraissait faire assez peu de cas de la fortune, des honneurs, et de la plupart des prestiges de la vie. Il y a sept ou huit jours que Damilaville m'écrivit de lui envoyer cet homme, pour un de mes amis qui avait un manuscrit à lui faire copier. Je l'envoie; on lui confie le manuscrit: c'était un ouvrage sur la religion et sur le gouvernement. Je ne sais comment cela s'est fait, mais le manuscrit est maintenant entre les mains du lieutenant de police. Damilaville m'en donne avis; je vais chez mon Glénat le prévenir qu'il ne compte plus sur moi. «Et pourquoi, monsieur, ne plus compter sur vous? Je n'ai rien à me reprocher; mais après tout, si je suis privé de vos bontés, d'autres me rendent plus de justice.--C'est parce que vous êtes noté.--Que voulez-vous dire, monsieur?--Que la police a les yeux ouverts sur vous, et qu'il n'y a plus moyen de vous employer. Je ne vous ai jamais rien fait copier de répréhensible; il n'y avait pas d'apparence que cela pût m'arriver; mais on saisira chez vous indistinctement un ouvrage innocent et un ouvrage dangereux, et il faudra après cela courir chez des exempts, un lieutenant de police, je ne sais où, pour les ravoir. On ne s'expose point à ces déplaisances-là.--Oh! monsieur, on n'y est point exposé quand on ne me confie rien de répréhensible. La police n'entre chez moi que quand il y a des choses qui sont de son gibier. Je ne sais comment elle fait, mais elle ne s'y troupe jamais.--Moi, je le sais, et vous m'en apprenez là bien plus que je n'aurais espéré d'en savoir de vous.» Là-dessus je tourne le dos à mon vilain.

J'avais une occasion d'aller voir le lieutenant de police, et j'y vais; il me reçoit à merveille. Nous partons de différentes choses. Je lui parle de celle-ci «Eh! oui, me dit-il, je sais, le manuscrit est là, c'est un livre fort dangereux.--Cela se peut, monsieur, mais celui qui vous l'a remis est un coquin.--Non, c'est un bon garçon qui n'a pu faire autrement.--Encore une fois, monsieur, je ne sais ce que c'est que l'ouvrage; je ne connais point celui qui l'a confié à Glénat. C'est une pratique que je lui taisais avoir de ricochet; mais si l'ouvrage ne lui convenait pas, il fallait le refuser, et ne pas s'abaisser au métier vil et méprisable de délateur. Vous avez besoin de ces gens-là. Vous les employez, vous récompensez leur service, mais il est impossible qu'ils ne soient pas comme de la boue à vos yeux.»

M. de Sartine se mit à rire, nous rompîmes là-dessus, et je m'en revins pensant en moi-même que c'était une chose bien odieuse que d'abuser de la bienfaisance d'un homme pour introduire un espion dans ses foyers. Imaginez qu'il y a quatre ans que ce Glénat faisait ce rôle chez moi; heureusement je n'ai pas mémoire de lui avoir donné aucune prise, mais combien n'était-il pas facile qu'il m'échappât un mot indiscret sur les choses et sur les personnes qui exigent d'autant plus de respect qu'elles en méritent moins; que ce mot fut envenimé; qu'il fût redit, et qu'il me fît une affaire sérieuse! N'est-ce pas le plus heureux hasard que je n'aie rien écrit de hardi depuis un temps infini! Il est certain que si j'avais eu besoin de copiste, je n'en aurais pas été chercher un autre que celui que je procurais à mes amis. Quand je pense qu'il a été sur le point d'entrer chez Grimm en qualité de secrétaire pour toutes ses correspondances étrangères, cela me fait frémir d'effroi. Malgré que j'en aie, tous ceux qui me viendront à l'avenir avec des manchettes sales et déchirées, des bas troués, des souliers percés, des cheveux plats et ébouriffes, une redingote de peluche déchirée, ou quelques mauvais habits noirs dont les coutures commencent à manquer, avec le visage et le ton de la misère et de l'honnêteté, me paraîtront des émissaires du lieutenant de police, des coquins qu'on m'envoie pour m'observer.

Adieu, mon amie, portez-vous bien. Je vais aujourd'hui dimanche dîner dans l'île avec la ferme confiance d'y trouver deux ou trois de vos lettres. Je serai tout à fait maussade, si je n'en ai qu'une; que serai-je si je n'en ai point du tout? Combien j'aurais de plaisir à vous voir, et à vous baiser les mains à toutes deux!

Spotted a typo or a problem in this chapter? Tell us

LXXX

À Paris, le 23 septembre 1762.

Il faut que l'ipécacuanha ne soit pas le remède à cette sorte de flux de sang. Une pilule qui n'en contient qu'un demi-grain a causé des nausées, des tranchées, des convulsions, et a fait reparaître tous les symptômes fâcheux.

J'avais ouï dire qu'on ne connaissait jamais bien un homme sans avoir voyagé avec lui; il faut ajouter: et sans l'avoir gardé pendant une maladie longue et sérieuse.

Je suis moins excédé de fatigue que d'impatience. J'entends les plaintes les plus douloureuses pendant la nuit; je me lève, je vais savoir ce que c'est, et ce n'est rien.

On ne dort pas; on se ressouvient qu'on a oublié de remonter sa montre; on sonne; on fait relever une pauvre fille qui dort; elle est excédée de fatigue; et on me l'envoie à deux heures du matin pour monter cette montre. Ce sont mille gentillesses de cette sorte qu'il est impossible d'excuser par l'état de maladie. Les malades ont des bizarreries: on le sait, leur tête travaille, ils attachent quelquefois leur soulagement à des choses qui n'ont pas le sens commun; plus ils trouvent de répugnance dans ceux qui les environnent, plus ils s'exagèrent l'importance de leurs folles idées. Il faut les contenter, de peur d'ajouter la maladie de l'esprit à celle du corps; mais qu'importe qu'une montre s'arrête ou non?

À ce propos, n'avez-vous pas remarqué qu'il y a des circonstances dans la vie qui nous rendent plus ou moins superstitieux? Comme nous ne voyons pas toujours la raison des effets, nous imaginons quelquefois les causes les plus étranges à ceux que nous désirons: et puis nous faisons des essais sur lesquels on nous jugerait dignes des Petites-Maisons.

Une jeune fille dans les champs prend des chardons en fleur; elle souffle dessus pour savoir si elle est tendrement aimée. Une autre cherche sa bonne ou mauvaise aventure dans un jeu de cartes. J'en ai vu qui dépeçaient toutes les fleurs en roses qu'elles rencontraient dans les prés, et qui disaient à chaque feuille qu'elles arrachaient: <i>Il m'aime, un peu, beaucoup, point du tout</i>, jusqu'à ce qu'elles fussent arrivées à la dernière feuille, qui était la prophétique. Dans le bonheur, elles se riaient de la prophétie; dans la peine, elles y ajoutaient un peu plus de foi; elles disaient: La feuille a bien raison.

Moi-même, j'ai tiré une fois les sorts platoniciens. Il y avait trente jours que j'étais renfermé dans la tour de Vincennes; je me rappelai tous ces sorts des anciens. J'avais un petit Platon dans ma poche, et j'y cherchai à l'ouverture quelle serait encore la durée de ma captivité, m'en rapportant au premier passage qui me tomberait sous les yeux. J'ouvre, et je lis au haut d'une page: <i>Cette affaire est de nature à finir promptement.</i> Je souris, et un quart d'heure après j'entends les clefs ouvrir les portes de mon cachot: c'était le lieutenant de police Berryer qui venait m'annoncer ma délivrance pour le lendemain.

S'il vous arrivait d'avoir, pendant le cours de votre vie, deux ou trois pressentiments que l'événement vérifiât, et cela dans des occasions importantes, je vous demande quelle impression cela ne ferait pas sur voire esprit! Ne seriez-vous pas tentée de croire un peu aux inspirations, si surtout votre esprit s'était arrêté à quelque résultat fort extraordinaire, très-éloigné de cette vraisemblance?

Je ne sais plus où reprendre mon journal; je me rappelle seulement qu'à l'occasion de l'aventure du président de Montesquieu et de milord Chesterfield, on en raconta une seconde du premier. Il était à la campagne avec des dames, parmi lesquelles il y avait une Anglaise à qui il adressa quelques mots dans sa langue, mais si défigurée par une prononciation vicieuse, qu'elle ne put s'empêcher d'en rire; sur quoi le président lui dit: a J'ai bien eu une autre mortification dans ma vie. J'allais voir à Blenheim le fameux Marlborough. Avant que de lui rendre ma visite, je m'étais rappelé toutes les phrases obligeantes que je pouvais savoir en anglais, et à mesure que nous parcourions les appartements de son château, je les lui disais. Il y avait bientôt une heure que je lui parlais anglais, lorsqu'il me dit: <i>Monsieur, je vous prie de me parler en anglais, car je n'entends pas le français[151].</i>»

Suard, à qui le même président disait un jour, en causant religion: «Convenez, monsieur Suard, que la confession est une bonne chose.--D'accord, monsieur le président, lui répondit Suard; mais convenez aussi que l'absolution en est une mauvaise.»

Quelqu'un raconta un trait du roi de Prusse qui marque bien de la pénétration et bien de la justice. Il allait de Wesel, à ce que je crois, dans une ville voisine. Il était dans un carrosse; il suivait la grande route, lorsque, sans aucune raison apparente, son cocher quitte la route et le conduit tout au travers d'un champ nouvellement ensemencé: il fait arrêter. Le propriétaire du champ était là; il l'appelle, et lui demande si par hasard il n'aurait pas eu quelque démêlé avec son cocher; cet homme lui répond qu'ils étaient actuellement en procès. Le roi, sans lui demander qui a tort ou raison dans le procès, fait payer le dommage et chasse son cocher.

Nous partîmes lundi matin pour Marty, par la pluie, et nous fûmes récompensés de notre courage par la plus belle journée. Quel séjour, mon amie! Je crois vous en avoir déjà parlé une fois. D'abord, celui qui a planté ce jardin a conçu qu'il avait exécuté une grande et belle décoration qu'il fallait cacher jusqu'au moment où on la verrait tout entière. Ce sont des ifs sans nombre et taillés en cent mille façons diverses qui bordent un parterre de la plus grande simplicité, et qui conduisent, en s'élevant, à des berceaux de verdure dont la légèreté et l'élégance ne se décrivent point. Ces berceaux, en s'élevant encore, arrêtent l'œil sur un fond de forêt dont on n'a taillé que la partie des arbres qui paraît immédiatement au-dessus des berceaux, le reste de la tige est agreste, touffu et sauvage; il faut voir l'effet que cela produit. Si l'on en eût taillé les branches supérieures des arbres comme les inférieures, tout le jardin devenait uniforme, petit et de mauvais goût. Mais ce passage successif de la nature à l'art, et de l'art à la nature, produit un véritable enchantement. Sortez de ce parterre où la main de l'homme et son intelligence se déploient d'une manière si exquise, et répandez-vous dans les hauteurs; c'est la solitude, le silence, le désert, l'horreur de la Thébaïde. Que cela est sublime! quelle tête que celle qui a conçu ces jardins! Sur deux grands espaces placés à droite et à gauche, aux deux endroits les plus élevés, on trouve deux réservoirs octogones; ils ont cent cinquante pas pour la longueur d'un côté, et par conséquent douze cents pas de tour. On y arrive par des allées sombres et perdues, on ne les voit, ces pièces immenses, que quand on est sur leurs bords. Ces allées sombres et perdues sont décorées de bronzes tristes et sérieux; l'un représente Laocoon et ses deux enfants enlacés et dévorés par les serpents de Diane, je crois. Ce père qui souffre de si grandes douleurs, cet enfant qui expire, cet autre qui oublie son péril et regarde son père souffrant, tout cela vous jette dans une si profonde mélancolie, et cette mélancolie concourt si merveilleusement avec le caractère du lieu et son effet! Nous vîmes aussi les appartements. Ils sont compris dans un corps de bâtiment qui fait face aux jardins, et qui représente le palais du Soleil. Douze pavillons isolés et à moitié enfoncés dans la forêt, autour du jardin, représentent les douze signes du zodiaque. Il règne dans toutes ces parties des proportions si justes, que le pavillon du milieu vous paraît d'une étendue ordinaire; et quand vous venez à la mesurer, vous trouvez qu'il a quatre mille neuf cents pas de surface. Si l'on ouvre les portes, c'est alors que vous êtes surpris par la hauteur et l'étendue. Le milieu de l'édifice est occupé par un des plus beaux salons qu'il soit possible d'imaginer. J'y entrai, et quand je fus au centre, je pensai que c'était là que tous les ans le monarque se rendait une fois pour renverser avec une carte la fortune de deux ou trois seigneurs de sa cour.

Au milieu de ce jardin et de l'admiration que je ne pouvais refuser à Le Nôtre, car c'est, je crois, son ouvrage et son chef-d'œuvre, je ressuscitais Henri IV et Louis XIV. Celui-ci montrait au premier ce superbe édifice; l'autre lui disait: «Vous avez raison, mon fils, voilà qui est fort beau; mais je voudrais bien voir les maisons de mes paysans de Gonesse.» Qu'aurait-il pensé de trouver tout autour de ces immenses et magnifiques palais, de trouver, dis-je, les paysans sans toit, sans pain, et sur la paille!

Vos lettres me parviendront franches et plus promptement; ainsi nulle inquiétude sur ce point.

C'est cette succession perpétuelle d'occupations utiles et variées qui rend le séjour de la campagne si doux, et celui de la ville si maussade à ceux qui ont pris le goût des occupations des champs.

<i>Pourquoi, plus la vie est remplie, moins on y est attaché?</i> Si cela est vrai, c'est qu'une vie occupée est communément une vie innocente; c'est qu'on pense moins à la mort et qu'on la craint moins; c'est que, sans s'en apercevoir, on se résigne au sort commun des êtres qu'on voit sans cesse mourir et renaître autour de soi; c'est qu'après avoir satisfait pendant un certain nombre d'années à des ouvrages que la nature ramène tous les ans, on s'en détache, on s'en lasse; les forces se perdent, on s'affaiblit, on désire la fin de la vie, comme après avoir bien travaillé on désire la fin de la journée; c'est qu'en vivant dans l'état de nature on ne se révolte pas contre les ordres que l'on voit s'exécuter si nécessairement et si universellement; c'est qu'après avoir fouillé la terre tant de fois, on a moins de répugnance à y descendre; c'est qu'après avoir sommeillé tant de fois sur la surface de la terre, on est plus disposé à sommeiller un peu au-dessous; c'est, pour revenir à une des idées précédentes, qu'il n'y a personne parmi nous qui, après avoir beaucoup fatigué, n'ait désiré son lit, n'ait vu approcher le moment de se coucher avec un plaisir extrême; c'est que la vie n'est, pour certaines personnes, qu'un long jour de fatigue, et la mort qu'un long sommeil, et le cercueil qu'un lit de repos, et la terre qu'un oreiller où il est doux à la fin d'aller mettre sa tête pour ne la plus relever. Je vous avoue que la mort, considérée sous ce point de vue, et après les longues traverses que j'ai essuyées, m'est on ne peut pas plus agréable. Je veux m'accoutumer de plus en plus à la voir ainsi.

Comme j'ignore quand mes malades guériront, que mes occupations continuent toujours à me prendre mes matinées, et que la bonne partie de mes soirées est prise par mes amis, par l'amusement, par la promenade, par l'éducation d'Angélique, dont, par parenthèse je ne ferai rien, parce qu'on étouffe en un instant tout ce que je sème en un mois, je vais envoyer votre lettre pour Mme Le Gendre par la petite poste.

Je ne sais si mes lettres se font beaucoup attendre à Isle; mais il est sûr que je me suis fait un devoir d'écrire le jeudi et le dimanche, et qu'aucun de mes devoirs n'est ni plus exactement rempli, ni avec plus de plaisir.

La douceur et la violence se concilient à merveille dans un même caractère; je compare ces enfants-là au lait qui est si doux, et que la chaleur fait tout à coup gonfler et répandre; retirez le vaisseau, soufflez sur la liqueur, jetez-y une feuille de lierre, une goutte d'eau, il n'y paraît plus.

Mademoiselle, vous attendrez des occasions sûres pour faire partir vos lettres; je serai, s'il le faut, dix jours entiers sans en recevoir; je m'y résoudrai; mais à une condition, c'est que je ne les attendrai plus à certains jours marqués et que je les prendrai quand elles viendront. Je souffre trop quand je suis trompé! Je ne suis plus à rien, ni à la société, ni à mes devoirs; mon caractère s'en ressent; je gronde pour rien; je m'ennuie de tout et partout; je suis maussade et je me tais toutes sortes de torts. Il ne faut pas que cela vous gêne; mais il ne faut pas plus que vous me rendiez pire que je ne suis; et que, parce qu'une lettre de mon amie que j'attendais n'est pas venue, je fasse enrager tout ce qui m'entoure.

Mais est-ce que la construction de cette place de Reims et la construction de ce canal ne nous donneront pas des sommes immenses? Uranie sera donc incessamment opulente? Incessamment nous aurons donc toutes ces petites commodités voluptueuses si essentielles au bonheur, le sopha douillet, les gros oreillers, les vases de porcelaine, les parfums et les toiles de l'Inde? Nous touchons donc le souverain bien de la main?

M. Gaschon avait fait les offres du meilleur de son âme, et il était blessé qu'on n'y eût pas répondu.

Et pourquoi, s'il vous plaît, ne voulez-vous pas que ce soit moi qu'on ait choisi pour être le père de l'enfant en question? Je n'ai point dit que c'était manquer à celle qu'on aimait que de lui demander son aveu. Je pense au contraire que ce serait lui manquer que de ne pas le lui demander.

Adieu, mon amie, je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur; il y a bien des moments où votre présence me serait nécessaire et douce.

Mille tendres respects à notre chère sœur; rappelez-lui, toutes les fois qu'elle négligera sa santé, qu'elle manque à ses amis, et qu'il ne dépend que d'elle de me faire bien du mal. Mais je ne sais pourquoi je me suis nommé là et tout seul.

Spotted a typo or a problem in this chapter? Tell us

LXXXI

À Paris, le 26 septembre 1762.

Cette maladie-là a des vicissitudes prodigieuses, au milieu desquelles les forces et l'embonpoint disparaissent, et l'on est réduit à l'état fluet et transparent des ombres. Ce que je vois tous les jours de la médecine et des médecins ne me les fait pas estimer davantage. Naître dans l'imbécillité, au milieu de la douleur et des cris; être le jouet de l'ignorance, de l'erreur, du besoin, des maladies, de la méchanceté et des passions; retourner pas à pas à l'imbécillité; du moment où l'on balbutie jusqu'au moment où l'on radote, vivre parmi des fripons et des charlatans de toute espèce; s'éteindre entre un homme qui vous tâte le pouls, et un autre qui vous trouble la tête; ne savoir d'où l'on vient, pourquoi l'on est venu, où l'on va: voilà ce qu'on appelle le présent le plus important de nos parents et de la nature, la vie.

Nous passons une partie de nos journées les plus agréables avec un homme dont je ne vous ai jamais parlé: c'est M. de Montamy. On n'est pas plus instruit que lui; on n'a ni plus de jugement ni plus de sagesse dans la conduite. Attaché à ses devoirs auxquels tout est subordonné pour lui; fidèle à son maître[152], à qui il n'a jamais caché la vérité, sans l'offenser; environné d'ennemis et de méchants qui n'ont jamais pu l'entamer; allant à la messe sans y trop croire; respectant la religion et riant sous cape des plaisanteries qu'on en fait; espérant à la résurrection sans trop savoir à quoi s'en tenir sur la nature de l'âme; c'est du reste un gros peloton d'idées contradictoires qui rendent sa conversation tout à fait plaisante. Je vous en parle parce que nous allons tous dîner chez lui mercredi prochain; et le Baron qui reviendra de Voré, et la Baronne qui reviendra du Grandval, et Grimm qui reviendra de Saint-Cloud, et Mme d'Épinay qui reviendra de la Briche, et les autres, comme Suard, d'Alinville et moi, qui ne sommes point sortis depuis, et que nous retrouverons là. J'aime toutes ces parties-là, et par le plaisir que j'y trouve, et par celui que j'ai de vous en entretenir. Le petit abbé[153]! y sera aussi avec ses contes. Je ne sais où il les prend, mais il ne tarit point. Il nous disait, la dernière fois que nous l'avons eu, qu'une femme se mourait, et se mourait d'une certaine maladie cruelle qu'on prend avec beaucoup de plaisir: le prêtre qui l'exhortait lui disait: «Allons, madame, un peu de résignation; offrez à Dieu votre mal--Beau présent à lui offrir! répondit la malade.» Et qu'un jour un de ses amis disait la messe et lui la servait: cet ami était un géomètre et par conséquent fort distrait; le voilà qui perd le saint sacrifice de vue, se met à rêver à la solution de quelques équations, et demeure les bras élevés en l'air pendant un temps très-considérable, ce qui édifiait fort les uns et ennuyait fort les autres. Il était de ces derniers; il tire son ami le célébrant par sa chasuble; celui-ci sort de sa distraction, mais il ne sait plus où il en est de son affaire; il se retourne, et demande à son ami: «L'abbé, ai-je fait la consécration?» L'abbé lui répond: «Ma foi, je n'en sais rien...» Et le prêtre, tout en colère, lui réplique: «À quoi diable pensez-vous donc?»--Tout cela n'est pas trop bon; mais l'à-propos, la gaieté, y donnent un sel volatil qui se dissipe et ne se retrouve plus quand le moment est passé.

On vient d'accorder à l'abbé Arnaud et à Suard la <i>Gazette de France.</i> Voilà donc une petite fortune assurée pour ce dernier. Il n'attendait que cela pour foire le bonheur d'une femme qu'il aime à la folie; il l'épousera, s'il est honnête homme.

Dans l'absence de tous mes amis dispersés autour de Paris, mes journées sont assez uniformes. Se lever tard, parce qu'on est paresseux; foire répéter à sa petite fille un chapitre d'histoire et une leçon de clavecin; aller à son atelier; corriger des épreuves jusqu'à deux heures; dîner, se promener, faire un piquet, souper, et recommencer le lendemain.

Jeudi prochain, je vous enverrai les deux ouvrages faits en faveur des Calas. Le paquet sera gros, vingt-sept feuilles in-4°. Je vous préviens dès ce moment de ne les communiquer à personne; si par hasard cela tombait dans de certaines mains, il y aurait certainement une contrefaçon qui ruinerait le libraire, ou plutôt qui ferait tort à la veuve.

Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Il est tard, il faut que je coure chez Le Breton pour y mettre en ordre les planches de notre second volume, qui doit paraître incessamment. J'espère qu'on en sera plus content encore que du premier; il est mieux pour la gravure, plus varié et plus intéressant pour les objets. Si nos ennemis n'étaient pas les plus vils des mortels, ils crèveraient de honte et de dépit. Le huitième volume de discours tire à sa fin; il est plein de choses charmantes et de toutes sortes de couleurs. J'ai quelquefois été tenté de vous en copier des morceaux. Cet ouvrage produira sûrement avec le temps une révolution dans les esprits, et j'espère que les tyrans, les oppresseurs, les fanatiques et les intolérants n'y gagneront pas. Nous aurons servi l'humanité; mais il y aura longtemps que nous serons réduits dans une poussière froide et insensible, lorsqu'on nous en saura quelque gré. Pourquoi ne pas louer les gens de bien de leur vivant, puisqu'ils n'entendent rien sous la tombe? Voilà le moment de se consoler en se rappelant la prière du philosophe musulman: «mon Dieu, pardonne aux méchants, parce que tu n'as rien fait pour eux, puisque tu les a laissés devenir méchant; les bons n'ont rien de plus à te demander, parce qu'en les faisant bons tu as tout fait pour eux.»

Je suis bien aise que ce dernier trait me soit revenu, sans quoi j'aurais été bien mécontent de cette lettre; si elle est maussade, c'est que ma vie l'est aussi Portez-vous bien et aimez-moi toujours beaucoup, toutes deux. Je me suis enfourné depuis quelques jours dans la lecture du plus fou, du plus sage, du plus gai de tous les livres.

Spotted a typo or a problem in this chapter? Tell us

LXXXII

À Paris, le 30 septembre 1762.

Voilà ce que nous avons pu faire de mieux pour votre vingtième. Enjoignant, les années suivantes, quatre lignes de requête à une copie de cette décision, l'immunité de cet impôt sera prorogée tant qu'il nous plaira, quand même Damilaville, quittant sa place pour une autre, ne serait plus à portée de nous servir: cette remarque est de lui.

Je vous envoie la Consultation d'Élie de Beaumont pour les Calas; et dimanche prochain le Mémoire.

Je ne trouve pas que, ni dans l'une de ces pièces ni dans l'autre, on ait tiré parti de certains moyens dont l'éloquence de Démosthène et de Cicéron se serait particulièrement emparée.

Le premier de ces moyens, c'est la probité de cet homme soutenue pendant le cours d'une vie de soixante ans et davantage. À quoi sert une vie passée avec honneur, si elle ne nous protège pas contre les attaques de la méchanceté et le soupçon d'un crime incertain, entre l'homme de bien et le scélérat? Rien ne parle donc plus en faveur de l'un; rien ne dépose donc plus contre l'autre? Ils sont donc également abandonnés au sort? Il me semble que c'était le lieu de plaider la cause de l'honneur et de la vertu reconnus, de dire aux juges: Lorsqu'on lit la malheureuse histoire de Calas, lorsqu'on voit un père dans la décrépitude, arraché du sein de la famille où il vivait aimé, honoré, tranquille, et où il se promettait de mourir, conduit sur un échafaud par des ouï-dire, il n'est personne qui ne frémisse d'horreur sur ce que l'avenir obscur peut lui destiner. L'homme de bien ne voit rien en lui qui le protège contre les événements. Après la mort de Calas, il voit avec douleur que sa conduite passée s'adressait vainement aux lois. Rassurez, messieurs, les gens de bien; encouragez les hommes à la vertu, en leur montrant le poids que vous y attachez. Si un méchant accusé est à moitié convaincu devant vous par ses actions passées, pourquoi l'homme de bien ne serait-il pas à moitié absous par les siennes?

Le second, c'est la mort de Calas. Si cet homme a tué son fils de crainte qu'il ne changeât de religion, c'est un fanatique; c'est un des fanatiques les plus violents qu'il soit possible d'imaginer. Il croit en Dieu, il aime sa religion plus que sa vie, plus que la vie de son fils; il aime mieux son fils mort qu'apostat: il faut donc regarder son crime comme une action héroïque, son fils comme un holocauste qu'il immole à son Dieu. Quel doit donc être son discours, et quel a été le discours des autres fanatiques? Le voilà: «Oui, j'ai tué mon fils; oui, messieurs, si c'était à recommencer, je le tuerais encore: j'ai mieux aimé plonger ma main dans son sang que de l'entendre renier son culte; si c'est un crime, je l'ai commis, qu'on me trame au supplice.» Au contraire, Calas proteste de son innocence: il prend Dieu à témoin; il regarde sa mort comme le châtiment de quelque faute inconnue et secrète; il veut être jugé de son Dieu aussi sévèrement qu'il l'a été des hommes, s'il est coupable du crime dont il est accusé. Il appelle la mort donnée à son fils un crime; il attend ses juges au grand tribunal pour les y confondre. S'il est coupable, il ment à la lace du ciel et de la terre: il ment au dernier moment; il se condamne lui-même à des peines éternelles: il est donc athée; il en a le discours; mais s'il est athée, il n'est plus fanatique: il n'a donc plus tué son fils. Choisissez, aurais-je dit aux juges: s'il est fanatique, il a pu tuer son fils, mais c'est par le zèle le plus violent qu'un furieux puisse avoir pour sa religion. Il a donc rougi, en mourant, d'une action qu'il a dû regarder comme glorieuse, comme ordonnée par son Dieu; il en a donc perdu le mérite en la désavouant lâchement; sa bouche prononçait donc l'imposture en mourant; accusé d'une action qu'il avait commise, et dont il devait se glorifier, il la regardait donc comme un crime; il apostasiait donc lui-même, et, puni dans ce monde, il appelait encore sur lui le châtiment du grand juge dans l'autre. Athée? Pourquoi, contempteur de tout Dieu et de tout culte, aurait-il tué son fils pour en avoir voulu prendre un autre que celui dans lequel il était né? Je vous écris cela à la hâte, mais cela pourrait, entre les mains d'un homme habile et maître de l'art de la parole, prendre la couleur la plus forte[154].

Eh bien, il y a dans cette cause cent autres moyens secrets que les avocats ni Voltaire n'ont point aperçus.

Je ne sais plus que vous dire. Je suis accablé de fatigue. J'ai cru que je perdrais ma femme avant-hier: on n'osait arrêter ce flux de sang qui l'avait tellement épuisée, qu'elle en tombait cinq ou six fois par jour dans des sueurs glacées et des défaillances mortelles, parce qu'on craignait de foire rentrer l'humeur dans la masse du sang, et de causer une fièvre maligne. Il n'était pas possible non plus de le laisser aller plus longtemps, de peur qu'elle ne restât dans une de ces défaillances, ou qu'il ne se formât à la langue une excoriation, ou un ulcère dans les intestins. Dans ces perplexités, il a fallu jouer la vie de la malade <i>à croix ou pile.</i> On lui a donné la simarouba, écorce astringente, en boisson, avec des lavements appropriés au même effet; le flux est arrêté, sinon en tout, du moins en grande partie. Les douleurs, d'aiguës qu'elles étaient, sont devenues sourdes; la fièvre n'a pas augmenté; point de sommeil; toujours de l'embarras dans la tête; toujours du dégoût, des envies de vomir; mais les excréments commencent à se lier. Si j'osais, à ces symptômes physiques qui semblent annoncer la guérison, j'en ajouterais de moraux. Les médecins ne font point d'attention à ceux-ci, et je crois qu'ils ont tort. On est bien malade quand on perd son caractère; on se porte mieux quand on le reprend. Tenez-moi pour mort, ou pour moribond du moins, l'une et l'autre, lorsque je n'aurai pas la plus grande peine ou le plus grand plaisir à penser à vous.

Je ne savais pas qu'on fût allé en Champagne. Ce soupçon est une de ces idées qui me sont venues comme elles vous viennent. Lorsque notre esprit abandonné à lui-même se promène en sautillant sur les choses possibles, il est tout naturel qu'il s'arrête de préférence sur celles qui l'intéressent. Un homme jaloux, que rien n'inquiète ni ne distrait, a encore des pensées de jalousie.

Mais ce qui me peine, c'est de ne jamais apprendre les choses; il faut que je les devine. Cela me fait penser qu'on est dans l'usage de me les dissimuler et qu'on espère que je les ignorerai.

Mademoiselle, je vous souhaite beaucoup de plaisir, des petits déjeuners bien gais le matin, des lectures douces, des promenades agréables avant et après le dîner, des causeries tête à tête et bien tendres, à la chute du jour ou au clair de la lune, sur la terrasse. Mme Le Gendre et madame votre mère vous devanceront dans les vordes, si vous y allez; et vous irez. Vous suivrez à dix ou vingt pas, et vous aurez ainsi cette liberté qui s'accorde avec la passion et la décence; vous aurez du moins le plaisir d'entendre et de dire, sans gêner.

Je ne veux rien savoir absolument; j'aime mieux m'en rapporter à mon imagination, qui ne m'affaiblira pas sûrement votre bonheur.

Spotted a typo or a problem in this chapter? Tell us

LXXXIII

À Paris, le 3 octobre 1762.

Je n'oserais rien prononcer sur les suites de cette maladie; ce sont des jours successivement bons, mauvais et détestables; du dégoût; de l'appétit; des évacuations douloureuses et sanglantes; d'autres qui n'ont aucune de ces mauvaises qualités. On n'y entend rien, sinon que le chagrin et la maigreur augmentent et que les forces s'en vont. Mais un symptôme qui m'effraye plus qu'aucun autre, c'est la douceur de caractère, la patience, le silence et, qui pis est, un retour d'amitié et de confiance vers moi; ni elle, ni personne autour d'elle ne dort. Il n'y a que le médecin qui soit toujours content. J'ai dans l'idée qu'il ne sait ce qu'il fait, et que le mal a une tout autre cause que celle qu'il lui suppose; mais je n'oserais en ouvrir la bouche. Si par hasard je pensais faux, qu'il adoptât mon erreur, et que le changement de méthode eût des suites funestes, je ne m'en consolerais jamais. Il faut donc, depuis le matin jusqu'au soir, présenter à un malade des choses qu'on croit sinon contraires à son état, au moins peu salutaires et mal ordonnées, en voir le mauvais effet, et se taire.

Demain je m'installe chez moi pour n'en sortir que sur le soir. Le soin de mes affaires domestiques, auxquelles on n'est plus en état de veiller, un meilleur emploi de mon temps, et surtout l'éducation abandonnée de ma petite fille, l'exigent.

Je suis seul à Paris; M. d'Holbach lit à Voré; la Baronne s'ennuie au Grandval; Mme d'Épinay seule, n'est pas, je crois, trop contente à la Briche. Grimm s'avance à toutes jambes vers la Westphalie: il était intimement lié avec M. de Castries, qui vient d'être grièvement blessé; il va à deux cent cinquante trois lieues, voir quels secours ou quelles consolations il pourra donner à son ami. C'est toujours lui: il est parti sans que j'aie eu le temps de l'embrasser, à deux heures du matin, sans domestiques, sans avoir mis ordre à aucune de ses affaires, ne voyant que la distance des lieux et le péril de son ami.

Votre cas de conscience ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. Est-ce qu'il peut y avoir un mauvais procédé sans quelque sorte d'injustice? A-t-on un mauvais procédé quand on satisfit à tout ce que l'on doit? Manque-t-on à quelque chose de ce que l'on doit, sans être injuste en quelque point?

J'ai oublié de vous dire que j'ai reçu, il y a une quinzaine de jours, par le prince Galitzin, une invitation, de la part de l'impératrice régnante de Russie, d'aller achever notre ouvrage à Pétersbourg. On offre liberté entière, protection, honneurs, argent, dignités, en un mot tout ce qui peut tenter des hommes mécontents de leur pays et peu attachés à leurs amis, de s'expatrier et de s'en aller. Il a fallu répondre à Voltaire, qui a joint aussi ses sollicitations à celles de la cour de Russie. Il m'avait envoyé en même temps son <i>Commentaire sur le Cinna</i> de Corneille. Je n'ai pu m'empêcher de lui dire que cela était vrai, juste, intéressant et beau, parce que c'est la vérité; seulement je lui ai trouvé plus d'indulgence que je n'en aurais eu[155]; il n'a pas repris tout ce qui m'a semblé répréhensible: c'est apparemment parce que la difficulté de l'art lui est moins connue qu'à moi. Il n'y a pas de gens plus offensés de la méchanceté que ceux qui n'ont jamais su ce qu'il en coûte pour être bon.

Nous avons ce matin une conférence avec Damilaville et Mme d'Épinay, pour que la <i>Correspondance de Grimm</i> souffre point de son absence.

Je vois, par les offres qu'on nous fait, qu'on ignore que notre manuscrit ne nous appartient point; que ce sont les libraires qui en ont fait toute la dépense, et que nous ne pourrions en soustraire une feuille sans infidélité. Eh bien! qu'en dites-vous? C'est en France, dans le pays de la politesse, des sciences, des arts, du bon goût, de la philosophie, qu'on nous persécute! et c'est du fond des contrées barbares et glacées du nord qu'on nous tend la main! Si l'on écrit ce fait dans l'histoire, qu'en penseront nos descendants? N'est-ce pas là un des plus énormes soufflets qu'il était possible de donner au sieur Omer de Fleury[156], qui nous chassait, il y a un ou deux ans, dans ce beau réquisitoire que vous savez.

Dans une autre situation d'âme, cet incident me ferait quelque plaisir; mais mon âme s'est refermée à toute sorte de sentiments doux: il y a peu de choses dans la vie qui puissent me faire sourire dans ce moment. Vous avez raison, Uranie, tout est vain, tout est trompeur; ce n'est guère la peine de vivre pour tout cela. Il vaut mieux que je m'arrête là tout court que de suivre ces idées, dans lesquelles ceux que j'aime le plus verraient peut-être quelque chose de désobligeant. Mais faut-il que je me contraigne de peur de les blesser? Et puis quand je me contraindrai, est-ce que je dirai, ou bien ce qui se passera au fond de mon cœur, ce que je penserai, ce que je sentirai, ce que je résoudrai, même à leur insu, qui les offensera? Je ne demande pas mieux que d'être heureux. Est-ce ma faute, si je ne le suis pas? Est-ce ma faute si je vois en tout des vices qui y sont et qui m'affligent; si toute la vie n'est qu'un mensonge, qu'un enchaînement d'espérances trompeuses? On sait cela trop tard: nous le disons à nos enfants qui n'en croient rien; ils ont des cheveux gris lorsqu'ils en sont convaincus. Adieu, portez-vous bien, jetez ce maussade bavardage de côté. Si j'allais troubler un instant vos plaisirs, votre bonheur, votre tranquillité, je ressemblerais à un gros homme, gros comme six autres, qui étouffait dans la presse et qui criait: Quelle maudite presse! quelle cohue! etc., etc. Quelqu'un qui lui était voisin lui dit: «Eh! maudite barrique ambulante, de quoi te plains-tu? Ne vois-tu pas que si tout le monde te ressemblait, cette presse serait cinquante mille fois plus grande?» Moi qui donne peut-être du chagrin à tout ce qui m'environne, qui empoisonne la vie pour ceux qui me sont les plus chers, de quoi m'avisé-je de crier contre la vie! Si tous les autres criaient aussi haut que moi, on ne s'entendrait pas; ce serait sur la terre le plus insupportable vacarme. Si tous les autres étaient aussi quinteux, injustes, incommodes, sensibles, ombrageux, jaloux, fous, sots, bêtes et loups-garous, il n'y aurait pas moyen d'y tenir. Allons, puisque nous ne valons pas mieux que ceux que nous disons ne valoir rien, souffrons-les et taisons-nous. Je souffre donc et me tais. Adieu.

Voilà le moment de m'arrêter; je finirai par vous faire aimer la campagne.

Spotted a typo or a problem in this chapter? Tell us

LXXXIV

Paris, le 15 mai 1765.

Oui, tendre amie, il y aura encore un concert, et ce concert sera un enchantement: c'est M. Grimm qui me le promet. Que je sache donc, dimanche prochain, si vous irez, et combien vous irez, afin que je me pourvoie de billets. Je vous prie de faire en sorte que M. Gaschon en soit. Quand je connais un grand plaisir, je ne puis m'empêcher d'en souhaiter la jouissance à tous ceux que j'aime. Vous en reviendrez tous ivres d'admiration et de joie; je reprendrai partie de ces sentiments, en vous revoyant, en vous écoutant, en vous regardant. Oh! les belles physionomies que vous aurez! Mais puisque la physionomie d'un homme transporté d'amour et de plaisir est si belle à voir, et que vous êtes la maîtresse d'avoir, quand il vous plaît, sous vos yeux ce tableau si touchant et si flatteur, pourquoi vous en privez-vous? Quelle folie! Vous êtes enchantée, si un homme bien épris attache sur vos yeux ses regards pleins de tendresse et de passion; leur expression passe dans votre âme, et elle tressaille. Si ses lèvres brûlantes touchent vos joues, la chaleur qu'elles y excitent vous trouble, si ses lèvres s'appuient sur les vôtres, vous sentez votre âme s'élancer pour venir s'unir à la sienne; si dans ce moment ses mains serrent les deux vôtres, il se répand sur tout votre corps un frémissement délicieux, tout vous annonce un bonheur infiniment plus grand, tout vous y convie: et vous ne voulez pas mourir et foire mourir de plaisir! Vous vous refusez à un moment qui a bien aussi son délire: celui où cet homme, vain d'avoir possédé cet objet qu'il prise plus que l'univers entier, en répand un torrent de larmes! Si vous sortez de ce monde sans avoir connu ce bonheur, pouvez-vous vous flatter d'avoir été heureuse et d'avoir vu et fait un heureux?

N'oubliez pas de me faire savoir si l'affaire du contrat est faisable, ou non, soit par M. Duval, soit par M. Le Gendre.

Bonjour, tendre amie. Combien je vous estime et combien je vous aime! Le beau tableau que je verrais et que je vous montrerais si vous vouliez! Mais vous ne vous y connaissez pas: cela est fâcheux pourtant.

Spotted a typo or a problem in this chapter? Tell us

LXXXV

À Paris, le 20 mai 1765.

Voilà, chère amie, la troisième fois que nous allons, M. Vialet et moi, chez M. de Sartine, pour son projet, et trois matinées de perdues pour mon atelier. Quoiqu'à midi je sois à votre porte, je n'aurai pas le plaisir de vous voir. La même voiture qui me conduira rue Neuve-Saint-Augustin me ramènera ici, où je suis rappelé par une masse énorme de besogne laissée en arrière. Je suis bien las d'être commandé par les besoins. Quand serai-je donc délivré de toute autre occupation que celle de vous plaire? Jamais, jamais. Je mourrai sans avoir pu vous apprendre combien je sais aimer. Faites bien mes excuses à Mme Le Gendre. Tout s'éloigne, tout se sépare; une infinité de choses tyranniques s'interposent entre les devoirs de l'amour et de l'amitié; et l'on ne fait rien de bien; on n'est ni à son ambition, ni à son goût, ni à sa passion: l'on vit mécontent de soi Un des grands inconvénients de l'état de la société, c'est la multitude des occupations, et surtout la légèreté avec laquelle on prend des engagements qui disposent de tout le bonheur. On se marie; on prend un emploi; on a une femme, des enfants, avant que d'avoir le sens commun. Ah! si c'était à recommencer! c'est un mot de repentir qu'on a perpétuellement à la bouche. Je l'ai dit de tout ce que j'ai fait, excepté, chère et tendre amie, de la liaison douce que j'ai formée avec vous. Si je regrette quelque chose, ce sont tous les moments qui lui sont ravis. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Voilà un fardeau de lettres que vous remettrez à leurs adresses.

Spotted a typo or a problem in this chapter? Tell us

LXXXVI

À Paris, le 20 mai 1765.

Demain, bonne et tendre amie, entre huit et neuf heures, vous aurez un carrosse à votre porte, dont vous, madame votre mère et Mme Le Gendre, pourrez disposer toute la matinée.

J'espère que Mme Le Gendre ne me refusera pas à dîner. Après dîner, qu'il fesse beau ou laid, nous irons nous promener à Saint-Cloud, où je vous quitterai pour un quart d'heure. À ce moment-là près, que je regretterai encore, j'aurai le plaisir de passer toute la journée avec celle que j'aime, ce qui n'est pas surprenant, car qui ne l'aimerait pas? mais que j'aime, après huit ou neuf ans, avec la même passion qu'elle m'inspira le premier jour que je la vis. Nous étions seuls ce jour-là, tous deux appuyés sur la petite table verte. Je me souviens de ce que je vous disais, de ce que vous me répondîtes. Oh! l'heureux temps que celui de cette table verte! Bonsoir, bonne amie, mille amitiés et autant de respects.

Spotted a typo or a problem in this chapter? Tell us