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Les vrais mystères de Paris (part 4 of 6)

Part 4 of 6 · François Vidocq · Public domain text

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Contents (6)

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Les vrais mystères de Paris (part 4 of 6)

Elle se jeta dans les bras de son oncle, et ses larmes, qu'elle avait contenues à grand'peine tant qu'avait duré le récit qu'elle venait d'entendre, se frayèrent un passage et coulèrent avec abondance.

--Calme-toi, lui dit sir Lambton, calme-toi chère enfant, je ne veux pas, sois en convaincue, te contraindre à épouser mon protégé.

L'abbé Reuzet, afin de laisser à la jeune fille son libre arbitre, ne lui avait pas dit que la démarche qu'il faisait près d'elle était autorisée par sir Lambton.

Laure laissa tomber sur son oncle des regards étonnés, et un sourire semblable à ces rayons de soleil qui brillent quelquefois au milieu de l'orage, vint éclairer sa physionomie.

--Mais mon oncle, répondit-elle, je ne pleurais que parce que je croyais qu'après ce que je venais d'apprendre, mon mariage avec monsieur Paul Féval était devenu impossible.

--Dieu soit loué, il n'en est rien, s'écria sir Lambton qui embrassa sa nièce avec effusion, Servigny, malgré les malheurs de sa vie, est digne de moi, digne de toi; tu l'épouseras puisque tu ne crains pas d'associer ta vie à la sienne, et si Dieu est juste, nous serons tous heureux, car nous aurons tous fait notre devoir. Essuie tes yeux maintenant, et allons retrouver au salon le bon abbé Reuzet que tu as, je crois, quitté bien brusquement.

Tandis que Laure était dans le cabinet de son oncle, Servigny, absent depuis le matin, était entré dans le salon; en y trouvant son ami, il avait de suite deviné qu'en ce moment on s'occupait de sa destinée. L'air soucieux du bon abbé, quelque peu étonné de la brusque disparition de Laure, ne lui présageait rien de bon.

--Eh bien? dit-il à son ami.

--Ils savent tout, répondit l'abbé Reuzet, sir Lambton a accueilli, aussi bien qu'il était possible de l'espérer, la confidence que je lui ai faite...

--Et Laure, s'écria Servigny, vous ne me parlez pas de Laure?...

--Mon ami, rassemblez tout votre courage, je crois, sans cependant en être sûr, que vous allez en avoir besoin.

Une affreuse pâleur couvrit tout à coup le visage de Servigny, cependant il répondit d'une voix calme:

--Cela devait être, elle devait me repousser. Oh! je souhaite que celui qui sera son époux la rende aussi heureuse que j'aurais pu le faire.

L'entrée dans le salon de sir Lambton et de sa nièce, l'empêcha d'en dire davantage; le gentilhomme alla vers lui et lui prit la main.

--Je sais tout, lui dit-il..... Servigny, embrassez votre femme, ma nièce veut bien vous accorder sa main.

Servigny croyait rêver, il fallut, pour qu'il se déterminât à embrasser les joues fraîches et rosées de celle qu'il aimait, que sir Lambton le poussât vers elle.

Il voulut ensuite se jeter aux genoux de son généreux protecteur et de la jeune fille, qu'à partir de ce moment il pouvait considérer comme sa fiancée; mais sir Lambton ne lui en laissa pas le temps:

--Sur mon cœur! sur mon cœur, lui dit-il.

Et comme Servigny ouvrait la bouche pour lui témoigner sa reconnaissance:

--Le passé est un songe que nous devons tous oublier, continua-t-il, et le parti le plus sage que nous puissions prendre pour qu'il en soit ainsi, c'est de ne jamais en parler, entendez-vous, monsieur Paul Féval?

Sir Lambton, ainsi du reste que l'on a pu s'en apercevoir, aimait assez que ses projets fussent exécutés aussitôt que conçus; aussi dès le lendemain du jour où se passèrent les événements que nous venons de rapporter, il fallut que Servigny s'occupât de se procurer toutes les pièces sans lesquelles il ne pouvait se marier, ce qui ne lui fut pas très-difficile, malgré l'extrême réserve qu'en raison de sa position il était forcé de s'imposer.

Des renseignements pris préalablement à Lagny par un homme adroit, et sur la fidélité duquel il était permis de compter, lui ayant appris que le bruit de sa condamnation, qui du reste n'avait pas eu de retentissement, malgré les circonstances assez singulières qui l'avaient accompagnée, n'était pas venu jusqu'à sa ville natale; il prit son courage à deux mains et se transporta à Lagny, et après qu'il se fut fait reconnaître, il obtint sans difficulté toutes les pièces qui lui étaient nécessaires, c'est-à-dire son acte de naissance, ceux de ses père et mère, etc., etc.

Dès que Servigny se fut procuré ces diverses pièces, sir Lambton, Servigny et Laure allèrent à....., où ils devaient rester jusqu'à la conclusion du mariage.

Sir Lambton avait voulu que le mariage se fît à la campagne, afin d'éviter les commentaires de la société parisienne, promptement, secrètement, sans prévenir personne, et ce n'avait été qu'à force d'instances que Laure avait obtenu la permission de prévenir son amie, qui lui répondit qu'elle faisait les vœux les plus ardents pour son bonheur, et qu'elle espérait, de son côté, lui apprendre sous peu de temps une nouvelle qui l'étonnerait beaucoup.

Laure se doutait bien de ce que serait la nouvelle que son amie comptait lui apprendre plus tard; elle avait plusieurs fois rencontré chez elle le marquis de Pourrières, et déjà l'on disait dans le monde que la comtesse de Neuville attendait avec une certaine impatience la fin de l'année consacrée. Pressée qu'elle était de serrer de nouveau les liens de l'hyménée, cela du reste n'étonnait personne, on trouvait tout naturel que Lucie, mariée fort jeune à un homme beaucoup plus âgé qu'elle, et auquel elle n'avait pu par conséquent accorder qu'une affection en quelque sorte filiale, épousât, puisque le sort avait voulu qu'elle redevînt libre, un homme qu'elle pourrait aimer d'amour, et qui, du reste, paraissait à tout le monde tout à fait digne de la posséder.

Laure était la seule qui ne partageât pas l'avis de tout le monde; elle n'avait pu vaincre l'antipathie que lui inspirait le marquis de Pourrières; c'était en vain qu'elle se disait que cet homme, très-joli cavalier du reste, possédait, en réalité, toutes les qualités qui pouvaient assurer le bonheur de la femme qui le choisissait pour époux; elle ne voyait pas, sans éprouver un vif sentiment de peine, son amie déterminée à lui accorder sa main; elle était gênée, contrainte, lorsqu'elle se trouvait près de lui, aussi n'allait-elle chez Lucie que beaucoup moins souvent qu'elle ne l'aurait fait si elle n'avait pas eu la crainte de l'y rencontrer.

Aucuns événements qui méritent la peine d'être rapportés ne précédèrent le mariage de Laure et de Servigny, qui, ainsi que nous l'avons vu, fut célébré à....., et consacré par le bon abbé Reuzet, qui avait voulu donner aux jeunes époux cette preuve de la vive amitié qu'il leur portait. Personne n'avait été invité à assister à la cérémonie religieuse, on s'était borné à envoyer la veille des lettres de faire part.

Trois mois plus tard, celui de Lucie de Neuville et du marquis de Pourrières fut, ainsi que nous le savons déjà, célébré avec pompe à l'église Notre-Dame de Lorette. Toute l'élite de la société parisienne avait été conviée à cette cérémonie. Lucie, qui regrettait beaucoup que son amie, en ce moment à Florence, ne fût pas près d'elle à cet instant solennel, fut conduite à l'autel par le vieux chevalier de Saint-Louis, que nous avons rencontré chez la marquise de Villerbanne; ce digne homme, qui pendant l'émigration avait été l'ami intime du vieux marquis de Pourrières, voyait avec plaisir son fils épouser une femme à laquelle, parce qu'il savait apprécier les brillantes qualités de son cœur et de son esprit, il avait voué une affection vraiment paternelle.

III.--Un coup d'œil en arrière.

--Où me conduisez-vous, dit Silvia lorsque le cheval eut fait quelques pas.

--Oh! parbleu, chez moi, répondit le vicomte de Lussan, où vous resterez jusqu'à ce que je vous aie trouvé un logement convenable.

Silvia ne répondit pas de suite, ce ne fut qu'après avoir réfléchi quelques instants, qu'elle dit au vicomte qu'elle préférait être menée dans un hôtel garni.

--Mais vous ne pouvez vous présenter nulle part faite comme vous l'êtes en ce moment, s'écria de Lussan.

--Je le sais bien, dit Silvia, mais il y a moyen de s'arranger; vous allez d'abord me conduire dans un hôtel garni modeste, où vous arrêterez et payerez pour moi une petite chambre, un cabinet même, cela sera plus conforme à l'état présent de ma toilette, vous irez ensuite m'acheter tout ce qui m'est nécessaire et lorsque je serai convenablement vêtue, vous me conduirez soit à l'hôtel de Londres, soit à celui des Princes, où je resterai jusqu'à ce que ma maison soit remontée.

Le vicomte de Lussan se conforma aux désirs de Silvia; et comme à Paris il est facile de se procurer tout ce qu'on désire lorsque l'on ne ménage pas l'argent, quelques jours après, la marquise de Roselly, complétement équipée, était installée dans un des plus luxueux appartements de l'hôtel des Princes et recevait les hommages des princes russes, des lords anglais et des barons allemands, locataires ordinaires de cet hôtel.

Le lendemain matin, le vicomte de Lussan vint rendre visite à la marquise de Roselly, Silvia pria l'ami de Salvador de déjeuner avec elle, mais elle eut l'air de ne pas comprendre les questions détournées du vicomte de Lussan qui, nous devons le dire, aurait été bien aise de savoir ce qui lui était arrivé depuis sa disparition et qui cependant fut forcé de se retirer aussi ignorant qu'il l'était lorsqu'il était venu.

Quelques lignes nous suffiront pour apprendre à nos lecteurs ce qui était arrivé à Silvia du moment où elle fut frappée par Beppo sur le pont au Change, jusqu'à celui où nous sommes arrivés.

La blessure qui lui avait été faite, était excessivement grave, et après l'avoir examinée, les médecins entre les mains desquels elle fut d'abord remise, déclarèrent qu'elle était mortelle et que rien ne pouvait la sauver; mais le docteur Mathéo chef du service dans lequel elle avait été placée, et qui l'examina à son tour le lendemain matin, ne fut pas de cet avis, et ne craignit pas d'assurer qu'il était encore possible de la guérir; il prescrivit en conséquence tout ce que suivant lui il y avait à faire, et comme tous ceux qui étaient placés sous ses ordres respectaient autant sa science que son caractère, ses prescriptions furent si ponctuellement exécutées, qu'au bout de quelques jours l'état de la malade s'était sensiblement amélioré et qu'enfin il fut notoire pour tout le monde qu'elle ne perdrait pas la vie.

Mais si Silvia ne devait pas perdre la vie, elle était menacée de conserver jusqu'à la fin de ses jours une infirmité qui devait la lui rendre bien cruelle. La frayeur qu'elle avait éprouvée au moment où elle avait rencontré Beppo, les souffrances qu'elle venait de supporter, la cruelle incertitude dans laquelle elle se trouvait plongée, toutes ces causes réunies avaient si fortement agi sur son système nerveux, tellement ébranlé son organisme qu'elle avait perdu l'usage de la parole.

De semblables phénomènes, quelque extraordinaires qu'ils puissent paraître, sont beaucoup moins rares qu'on ne le pense généralement dans des cas pareils, et malheureusement la science est encore forcée de se borner à les constater, impuissante qu'elle est à y apporter quelque remède; on a seulement remarqué que des causes ayant quelque analogie avec celles qui les avaient fait naître, pouvaient les faire disparaître.

Silvia avait donc perdu l'usage de la parole, et les médecins qu'elle ne pouvait interroger que par signes, et que sa merveilleuse beauté intéressait vivement, ne pouvaient que l'engager à se résigner.

Elle avait été pendant près de trois mois entre la vie et la mort, dans un état complet de prostration, en un mot tout à fait hors d'état de répondre aux nombreuses questions qu'on lui avait adressées. Voyant qu'il était impossible de lui arracher des renseignements de nature à mettre sur les traces de son assassin, qui, jusqu'à ce moment avait su échapper à toutes les recherches; la police, forcée d'obéir à la médecine, avait consenti d'abord à la laisser en repos; mais lorsqu'elle fut convalescente, elle revint s'installer à son chevet et recommença ses interrogations.

La médecine avait prévenu la police que celle qu'elle voulait interroger était muette; mais cela ne découragea pas la noble dame, qui demanda à Silvia si elle savait écrire.

Celle-ci qui s'était tracé une règle de conduite dont elle ne voulait pas se départir, répondit par signes qu'elle ne comprenait pas.

--Vous ne comprenez pas le français? lui dit l'espèce de magistrat chargé de l'interroger, de quel pays êtes-vous?

Silvia regarda celui qui parlait ainsi, puis elle lui tourna le dos.

Elle regretta beaucoup en ce moment de ne pouvoir dire à ce brave homme qu'elle le priait de faire venir un interprète, attendu qu'elle était muette et qu'elle ne comprenait que l'italien, ce que probablement il aurait fait sans y entendre malice.

L'irrévérence de Silvia le choqua, bien qu'il ne sût à quoi l'attribuer. Cependant après s'être gratté le front pendant quelques minutes, il se dit que c'était peut-être parce qu'elle ne comprenait point le français qu'elle ne lui répondait pas, et comme il était le plus fort polyglotte de la rue de Jérusalem, il lui adressa la parole en allemand.

Silvia ne fit pas le plus léger mouvement.

En anglais.

En espagnol.

En patois flamand.

Même silence.

Le pauvre homme était au bout de son rouleau, il se rappela heureusement quelques mots italiens, qu'il se hâta de prononcer.

Silvia se retourna et lui fit entendre par signes qu'elle comprenait parfaitement.

--Elle parle italien! s'écria le brave homme enthousiasmé, elle parle italien! J'étais bien sûr que nous finirions par nous comprendre, continua-t-il en s'adressant à ceux qui entouraient le lit de la malade.

--Vous voulez dire, lui fit observer un de ses estafiers, qu'elle comprend l'italien? Vous n'avez sans doute pas oublié qu'elle est muette?

--C'est vrai, elle est muette, je l'avais oublié. Mais c'est égal, il y a encore moyen de s'entendre. Savez-vous écrire? dit-il à Silvia.

La malade fit un signe négatif.

--Elle ne sait pas écrire; c'est désagréable. Connaissez-vous l'homme qui vous a frappé?

Nouveau signe négatif.

--Ah!...

--Si signora Italiana?

Signe affirmatif.

--Di Roma?

Signe négatif.

--Di Firenze?

Signe négatif.

--Di Livorno?

Signe affirmatif.

--Savez-vous lire?

Signe négatif.

--Elle ne sait ni lire ni écrire, et elle est muette! s'écrie le magistrat d'un air à la fois désespéré et découragé, nous ne pourrons jamais savoir ni son nom, ni ce qu'elle était venue faire en France, ni pourquoi elle était vêtue d'un costume d'homme... C'est à en perdre la tête!

Le magistrat aurait peut-être prolongé plus longtemps cet interrogatoire qui ne lui apprenait rien de ce qu'il voulait savoir; mais le médecin lui ayant fait observer que la malade paraissait très-fatiguée, il voulut bien se retirer.

Des scènes à peu près semblables à celle que nous venons de rapporter se renouvelèrent à divers intervalles. Silvia continua d'affirmer qu'elle était de Livourne, qu'elle ne connaissait pas l'homme qui l'avait frappée. Ce furent du reste les seules choses qu'il fut possible de lui arracher à toutes les demandes conjecturales qu'on lui adressait sur les causes de son voyage en France et de son déguisement en homme; elle se bornait à répondre par des signes négatifs, qui désespéraient ses interrogateurs.

Les motifs qui la faisaient agir ne sont pas difficiles à deviner.

Elle aurait bien voulu pouvoir se venger de Beppo; mais pouvait-elle sans se compromettre elle-même, dénoncer l'ex-pêcheur? Ne devait-elle pas craindre que cet homme, dont elle venait d'être mise à même d'apprécier la sauvage énergie, une fois arrêté, ne cherchât à l'entraîner avec lui dans l'abîme? ce qui lui serait facile, s'il se déterminait à raconter aux magistrats ce qu'il savait de sa vie, et puis une fois que dame justice, excessivement curieuse de sa nature, aurait mis le nez dans ses affaires, il était presque certain qu'elle découvrirait une foule de choses qu'elle voulait absolument laisser ignorer; ainsi, on pouvait savoir que la noble marquise de Roselly, ex-première chanteuse du grand théâtre de Marseille, n'était autre que Désirée-Céleste Comtois, élevée sous un faux nom, à l'institution de la Légion d'honneur; alors il faudrait dire adieu (et c'était le moindre des malheurs qu'elle devait craindre), à la position qu'elle avait occupée dans le monde et qu'elle espérait bien reconquérir. On pouvait savoir qu'elle avait beaucoup connu à Marseille le juif Josué, si misérablement assassiné à Paris, et de conjectures en conjectures, d'investigations en investigations, découvrir que c'était en sortant de chez elle qu'il avait été assassiné; et de cette découverte, à celle de la vérité, il n'y avait pas loin; tandis qu'avec le système qu'elle avait adopté, elle n'avait absolument rien à craindre. Lorsque après l'avoir bien interrogée, on serait enfin convaincu qu'il était impossible de percer le voile dont le hasard et non sa volonté paraissait vouloir envelopper sa destinée, comme en définitive on n'avait rien à lui reprocher, comme on ne pouvait lui faire un crime du coup de poignard qu'elle avait reçu, il était probable qu'on la laisserait libre de porter ses pas où elle le désirerait. Il ne s'agissait donc que de prendre patience, et Silvia était une de ces créatures qui, bien persuadées que le temps est un grand maître, savent se dire à propos: que tout vient à point à qui sait attendre et qui agissent en conséquence.

Ce que nous venons de dire, nous dispense d'expliquer à nos lecteurs les raisons à peu près semblables qui l'empêchèrent d'écrire à Salvador ce qui lui était arrivé.

Lorsque Silvia fut tout à fait rétablie, l'autorité, qui n'avait pas encore perdu l'espoir d'en obtenir quelques curieuses révélations, la fit enlever de l'hospice où elle avait été consignée et transporter dans une prison. Comme elle avait compris que le meilleur moyen, d'intéresser à elle ceux de qui dépendait son sort, était de se soumettre sans murmurer à toutes leurs volontés; elle se borna, lorsqu'on lui annonça cette nouvelle, à croiser ses mains sur sa poitrine et à lever les yeux vers le ciel, en signe de résignation.

Pendant près de cinq mois, qu'elle passa en prison avant d'être rendue à la liberté, elle ne se démentit pas un seul instant; elle travaillait avec ardeur et sa douceur était inaltérable. Enfin, elle manœuvra si bien, qu'elle intéressa l'aumônier de la prison, qui fit d'actives démarches afin de lui faire rendre la liberté.

Ces démarches allaient être couronnées de succès et Silvia attendait chaque jour l'ordre de sa mise en liberté, lorsqu'il lui arriva un événement heureux pour elle, bien qu'il prolongeât sa captivité de quelques jours et qu'il mit ses jours en danger.

Elle était à la fois si belle et si douce; il y avait tant de distinction dans ses manières, que le directeur de la prison n'avait pas voulu qu'elle fût confondue avec les autres prisonnières. A cet effet, il lui avait assigné une cellule isolée qui faisait partie d'un petit bâtiment dans lequel on serrait le bois destiné au chauffage de la prison; elle était chaque soir enfermée dans cette cellule que l'on ouvrait le matin afin de lui laisser la faculté de se promener par toute la maison, tant que durait la journée.

Silvia avait reçu le matin la visite du bon ecclésiastique qui s'intéressait à elle, et elle s'était endormie heureuse de savoir que bientôt elle serait mise en liberté, lorsque vers le milieu de la nuit, elle fut réveillée par les cris de ses compagnes de captivité, et les exclamations des employés de la prison qui couraient à travers les cours et les corridors de la prison; une fumée épaisse remplissait sa cellule, et à travers les barreaux de sa fenêtre, elle put voir les flammes dévorer la partie du bâtiment où était renfermé le bois.

Encore quelques minutes, et ces flammes allaient l'atteindre, et personne ne venait à son secours; les gardiens, occupés à contenir les prisonnières qu'ils avaient été forcés de faire sortir de leurs dortoirs et qui poussaient des cris effroyables, bien qu'elles fussent à l'abri de tout danger, paraissaient l'avoir tout à fait oubliée. Sa frayeur fut si vive, qu'une révolution subite s'opéra dans tout son être et qu'elle pût pousser des cris perçants, suivis bientôt de cette exclamation: Au secours! au secours!...

Elle avait recouvré la parole!

Les cris de Silvia ne furent pas, heureusement pour elle, entendus des employés de la prison, qui se trouvaient dans la cour; mais ils attirèrent l'attention d'un pompier, qui, debout, la hache à la main, sur une solive embrasée, travaillait avec ardeur à isoler l'incendie; ce brave militaire, sans penser aux nombreux dangers qu'il allait affronter, s'élance sur le toit du bâtiment dont faisait partie la cellule habitée par Silvia; les flammes, la fumée, rien ne l'arrête, il arrive près de la cellule; Silvia, presque étouffée par la fumée, était tombée évanouie sur sa modeste couchette. Le brave pompier, qui voit derrière lui l'incendie faire de rapides progrès, n'hésite pas: il frappe à coups redoublés sur les barreaux qui garnissent la fenêtre de la cellule; il en descelle un, puis deux; enfin, il parvient à entrer dans la cellule de la malheureuse prisonnière, qu'il prend entre ses bras, et malgré les flammes et la fumée, qui ont redoublé d'intensité pendant les quelques minutes qui viennent de s'écouler, il reprend le chemin qu'il vient de parcourir, et à l'aide d'une échelle que lui tendent ses camarades, il arrive enfin dans la cour, où il dépose la femme qu'il vient de sauver au moment où le toit du bâtiment incendié s'affaisse et tombe.

Tout cela avait demandé pour se passer, moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour le raconter. Le pompier avait déposé Silvia dans un coin isolé de la cour, et pressé de retourner où son devoir l'appelait, il l'avait quittée sans plus s'occuper d'elle, de sorte qu'elle était seule lorsqu'elle reprit l'usage de ses sens.

Nous laissons à nos lecteurs le soin d'apprécier combien fut grande la joie qu'elle éprouva lorsqu'elle fut tout à fait revenue à elle! elle venait d'échapper à un effroyable danger, à la mort la plus cruelle, et elle avait recouvré l'usage de la parole!

Mais qu'allait-elle faire de cette précieuse faculté? devait-elle s'en servir ou la cacher avec soin? Après avoir réfléchi quelques instants, elle prit ce dernier parti, et c'était en effet le plus sage; on avait perdu l'espoir d'en obtenir quelque chose, puisque l'on était presque décidé à lui rendre la liberté, et quelque confiance qu'elle eût dans la finesse de son esprit, elle n'était pas bien certaine de répondre d'une manière satisfaisante aux nouvelles questions qu'on ne manquerait pas de lui adresser, si l'on venait à apprendre qu'elle n'était plus muette.

Mais, tout à coup, elle se rappela qu'avant de tomber évanouie sur le lit, elle avait poussé des cris perçants et demandé du secours; ou ces cris avaient été entendus, puisque l'on était venu l'arracher à la mort ou elle ne devait sa délivrance qu'au hasard, qui avait rappelé à l'un des employés de la prison qu'il y avait dans une cellule isolée une malheureuse prisonnière qu'il ne fallait pas laisser périr. Dans le premier cas, elle devait parler avant même que l'on songeât à l'interroger, afin de ne point laisser soupçonner qu'elle avait intérêt à cacher quelque chose; dans le second, son intérêt bien entendu, exigeait qu'elle continuât de garder le silence, sa perplexité était grande, et elle ne savait à quoi se résoudre; mais le hasard vint à son secours.

Les pompiers, aidés des employés de la prison, étaient enfin parvenus à se rendre maîtres du feu, qu'ils avaient complètement isolé, et ils se disposaient à faire jouer les pompes afin d'éteindre le foyer de l'incendie. Le pompier qui avait sauvé Silvia vint par hasard dans le coin isolé de la cour où il l'avait déposée, et dont elle n'avait pas songé à bouger, à la pâle lueur de l'incendie, il remarqua l'extrême beauté de la femme qui lui devait la vie.

Il fut intérieurement flatté d'avoir sauvé une aussi belle créature, et il s'arrêta près d'elle.

--Vous devez, lui dit-il, une fameuse chandelle au bon Dieu, qui a bien voulu permettre à vos cris d'arriver jusqu'à moi; si je ne m'étais pas trouvé par hasard à quelques pas de la fenêtre de votre donjon, à l'heure qu'il est, vous ne seriez plus de ce monde; car, du diable si tous ceux qui se trouvaient dans la cour vous auraient entendus.

Silvia promena ses regards autour d'elle, et ne se détermina à répondre à son libérateur qu'après avoir acquis la certitude que personne ne pouvait l'entendre, et que tout le monde était trop occupé pour que l'on songeât à la remarquer.

--Comment; lui dit-elle, vous avez été le seul à m'entendre! mes cris ne sont arrivés qu'à vous!

--Oh! mon Dieu oui, répondit le pompier, et j'en suis maintenant bien aise; je suis charmé, en vérité, de n'avoir eu besoin de personne pour sauver une femme aussi jolie que vous.

--Je regrette de ne pouvoir vous témoigner ma reconnaissance autrement que par des remercîments.

--Mais c'est tout ce qu'il faut, s'écria le brave pompier; sauver les gens qui se brûlent, mais c'est une des obligations de l'état.

--Noble état que celui qui oblige ceux qui l'exercent à sacrifier à chaque instant leur vie pour sauver celle de leur semblable.

Il y avait tant de dignité dans la voix et dans l'aspect de Silvia, lorsqu'elle prononça ces quelques paroles, que le brave pompier demeura tout interdit devant elle.

--Excusez, madame, dit-il enfin... excusez, je ne savais pas... Mais je reste là à causer avec vous et l'ouvrage n'est pas terminé.

--Allez, répondit Silvia, allez où le devoir vous appelle, je ne vous oublierai pas.

Le soldat alla se réunir aux travailleurs. Silvia, du coin où elle était blottie, le vit manœuvrer une pompe avec ardeur, et se retirer avec ses camarades lorsque l'incendie fut éteint.

Il n'avait parlé à aucun des employés de la prison, personne ne savait donc ce qui lui était arrivé.

Il lui fallait bien du courage pour jouer le rôle qu'elle venait de s'imposer; ce courage, elle l'eut: continuellement sur ses gardes, elle ne laissa pas soupçonner un seul instant qu'elle pouvait à l'heure qu'il était répondre, si elle le voulait, aux questions que quelquefois on lui adressait.

Sa persévérance fut enfin récompensée, les démarches du bon ecclésiastique furent couronnées de succès, et un beau matin les portes de la prison furent ouvertes devant Silvia. Le bon prêtre lui avait remis une petite somme qu'il avait recueillie pour elle parmi plusieurs personnes charitables, et qui était destinée à subvenir aux frais du long voyage qu'elle allait soi-disant entreprendre, car elle avait fait comprendre que son intention était de retourner à Livourne, et le directeur de la prison, voulant contribuer à la bonne action de l'aumônier, lui avait fait présent du pauvre costume qu'elle portait lorsque nous l'avons vu apparaître dans l'église Notre-Dame de Lorette.

Elle aurait pu, si elle l'avait voulu, se procurer un costume un peu moins pauvre, car la somme que lui avait remise le digne aumônier de la prison, sans être considérable, était suffisante; mais elle avait préféré garder celui-ci, qui la rendait presque méconnaissable.

Elle alla directement de la prison à l'avenue Châteaubriand, où, comme nous le savons, était situé le petit hôtel qu'elle habitait lorsqu'elle avait été enlevée par Beppo; elle voulait savoir, en prenant des renseignements chez les voisins, ce qu'étaient devenus sa maison, ses gens. Hâtons-nous de dire qu'elle ne craignait pas d'être reconnue, attendu que pendant le temps de sa prospérité, elle ne sortait que rarement à pied, et que les souffrances physiques et les peines morales qu'elle venait d'éprouver avaient notablement changé sa physionomie.

Les personnes auxquelles elle s'adressa, sous le prétexte d'obtenir l'adresse de la marquise de Roselly, lui apprirent ce que nos lecteurs savent déjà, qu'après l'avoir attendu plusieurs jours, ses gens avaient été prévenir la police de cette bizarre disparition, qu'on l'avait activement cherchée, mais que toutes les recherches ayant été inutiles, les scellés avaient été mis sur tout ce qu'elle possédait, et qu'après un certain temps, ses meubles, chevaux, équipages avaient été vendus par les soins de l'administration, et que le produit de la vente avait été déposé à la caisse des consignations pour lui être remis, dans le cas peu probable où elle viendrait le réclamer; du reste, on croyait généralement qu'elle avait été assassinée, et on ne savait ce qu'étaient devenus ses gens, qui s'étaient dispersés peu de temps après sa disparition.

--Je n'ai rien à craindre de ce côté, se dit Silvia après avoir quitté la bavarde épicière qui venait de lui donner ces renseignements qu'elle avait, du reste, accompagnés de commentaires assez peu bienveillants pour la marquise de Roselly, qu'elle détestait, par la raison toute simple que ce n'était pas chez elle que se fournissait cette dame; je n'ai absolument rien à craindre. Allons maintenant chez le marquis de Pourrières.

La demeure de Salvador n'était pas éloignée de l'hôtel naguère habité par Silvia; aussi, malgré sa faiblesse, il ne lui fallait que peu de temps pour s'y rendre, il était alors environ onze heure du matin.

La porte cochère de l'hôtel était ouverte à deux battants et la cour était remplie de brillants équipages. Silvia, tenant son mouchoir devant sa figure, dans la crainte d'être reconnue par quelques-uns des gens du marquis, s'approcha de la cour; elle remarqua alors devant le péristyle une voiture toute neuve, attelée de deux superbes chevaux blancs. Les armes qui ornaient les panneaux de cette voiture lui apprirent qu'elle appartenait au marquis de Pourrières, le cocher, le chasseur et les laquais avaient revêtu des livrées toutes neuves; ils avaient des gants blancs et d'énormes bouquets à leurs boutonnières.

--C'est singulier, se dit Silvia; est-ce que par hasard il se marie?

Elle demeura quelques instants ensevelie dans de profondes et tristes réflexions, qui toutes se terminaient ainsi: Comment faire et quels moyens employer pour empêcher ce mariage?

Elle fut arrachée à ses réflexions, par des cris de gare! vingt fois répétés, et elle fut obligée de se ranger précipitamment contre la muraille, pour éviter d'être renversée par la voiture du marquis de Pourrières qui passa rapide devant elle, suivie de toutes celles qui, deux minutes auparavant, emplissaient la cour de l'hôtel.

Silvia, après avoir essuyé son front sur lequel roulaient de grosses gouttes de sueur, s'approcha du suisse de l'hôtel, nouveau serviteur qu'elle ne connaissait pas, occupé en ce moment à fermer la porte cochère.

--Votre maître va donc se marier? lui dit-elle de sa plus douce voix, car elle craignait que cet important personnage fier de sa livrée toute neuve et resplendissante d'or, ne voulut pas condescendre à causer quelques instants avec une femme jolie, à la vérité, mais plus que pauvrement vêtue.

Le nouveau suisse du marquis de Pourrières, soit parce qu'il était un peu moins brutal que ses confrères, soit parce qu'il se laissa attendrir par l'éclat des beaux yeux de la femme qui venait de lui adresser la parole, voulut bien lui répondre:

--Oh! le mariage est déjà fait, dit-il d'une voix presque douce. M. le maire, pour faire honneur aux nouveaux époux, a bien voulu se déranger pour eux...

Une nuage passa devant les yeux de Silvia.

--A quoi bon se désoler, se dit-elle après un instant de silence, c'est un fait accompli; mais je me vengerai.

--Dites donc, dit avec un accent provençal très-prononcé, le suisse, qui avait remarqué le trouble subit de Silvia; on dirait vraiment que vous êtes fâchée de ce que vous venez d'apprendre?

--Moi! répondit Silvia qui avait recouvré tout son sang-froid, je suis au contraire charmée de ce que M. le marquis de Pourrières, qui à ce que l'on dit est un très-charitable gentilhomme, épouse aujourd'hui une aussi aimable et aussi jolie femme que... Tiens j'ai oublié le nom de son épouse.

--Madame la comtesse de Neuville, la veuve du fameux général; rien que ça, dit le suisse en se frottant les mains d'un air de profonde satisfaction.

--Et savez-vous où doit se faire la cérémonie religieuse?

--A Notre-Dame de Lorette. Oh! ce sera superbe; et si je n'étais pas forcé de garder l'hôtel où il n'y a personne, j'irais voir cela.

--Eh bien! je vais aller à Notre-Dame de Lorette, et si vous voulez me promettre de donner à M. Lebrun aussitôt qu'il sera rentré, une lettre que j'écrirai après la cérémonie, je viendrai vous raconter tout ce qui se sera passé à l'église.

--Je vous verrais revenir avec infiniment de plaisir ma jolie dame; mais je ne pourrais, malgré l'envie que j'ai de vous être agréable, vous rendre le petit service que vous me demandez. M. Lebrun est parti depuis plus de huit jours pour la terre de M. le marquis, où les nouveaux mariés doivent aller passer la belle saison; ils partiront aussitôt après la cérémonie, sans même rentrer à l'hôtel; une mode anglaise.

Silvia ayant obtenu du suisse tout ce qu'elle désirait en obtenir, le quitta après lui avoir promis de revenir. Le brave homme rentra dans son logement en se frottant les mains, croyant que l'éclat de sa livrée neuve avait séduit la jolie femme avec laquelle il venait de s'entretenir.

A quelques pas de l'hôtel de Pourrières, Silvia monta dans un cabriolet de place qui la mena à l'église Notre-Dame de Lorette.

--Je tâcherai, se dit-elle plus d'une fois durant le trajet, de faire une lune rousse de leur lune de miel; et s'il plaît au diable, je réussirai.

Nos lecteurs savent le reste.

IV.--Le château de Pourrières.

Le soleil vient de se lever, la rosée brille encore en perles étincelantes sur les feuilles des arbres séculaires du parc de Pourrières. Roman se promène en sifflotant le long de la barrière naturelle, que forme au parc du château de Pourrières le ravin dans lequel le malheureux Ambroise a trouvé la mort.

Roman n'a plus cette physionomie pleine et colorée que nous lui connaissons. Les lignes jadis pures de son visage, sont tourmentées; ses joues pendantes, sont pâles; de nombreuses rides sillonnent son front; ce ne sont pas les remords qui ont causé de tels ravages; mais bien le jeu et l'ivrognerie; car ses yeux ont conservé leur expression ordinaire d'insouciance, et ses lèvres, qui se relèvent un peu à chaque commissure, n'ont pas perdu leur expression sardonique.

Roman se promenait depuis quelques minutes seulement, lorsqu'il vit Salvador s'avancer vers lui.

Leur conversation nous apprendra quel motif les réunissait de si grand matin dans cette partie reculée du parc.

Roman fit quelques pas au-devant de son ami, il lui présenta sa main que Salvador refusa de serrer dans les siennes.

--A ton aise, dit-il, à ton aise.

Et il recommença sa promenade.

Les yeux bleus de Salvador lançaient des éclairs, sa démarche était brusque et saccadée; il était facile de voir qu'il était en proie à une violente colère, colère longtemps contenue et qui allait enfin éclater.

--Voyons, lui dit Roman, est-ce seulement pour me faire assister au lever de l'aurore, spectacle chéri de tous les hommes vertueux, s'il faut en croire la chanson de défunt M. Bouilly, que tu m'as prié de me trouver ce matin dans cette partie isolée du parc?

--Le moment est mal choisi pour plaisanter, répondit Salvador; ainsi, fais-moi grâce, je t'en prie, de tes sottes citations, que je ne suis pas d'humeur à écouter.

--Ah! diable! eh bien! puisqu'il en est ainsi, parlons sérieusement! Que me veux-tu?

--Je veux que tu me donnes l'explication de la scène scandaleuse qui s'est passée ici pendant mon absence.

--Et que veux-tu que je te dise! j'avais bu, il faut le croire, quelques verres de jurançon de trop; je riais dans le salon, avec une des femmes de ta noble épouse, qui à ce moment est entrée et m'a donné l'ordre de sortir, d'un ton auquel je n'ai pas été habitué depuis que je suis au service du marquis de Pourrières. (Roman, pour prononcer ces derniers mots, donna à sa voix une inflexion sardonique qui n'échappa pas à Salvador.) Je me suis emporté, et j'ai envoyé madame la marquise à la promenade, peut-être un peu moins poliment que je ne l'aurais dû, voilà tout.

--Voilà tout! voilà tout! en vérité je t'admire. Et sais-tu quels sont les résultats de ta conduite? Ma femme exige, et je vais être forcé de lui obéir, que je te renvoie à l'instant même.

--Tu diras à ta femme que ce qu'elle exige est impossible; elle criera peut-être un peu, mais lorsqu'elle sera bien convaincue que ses cris sont inutiles, elle prendra son parti et ne pensera plus à rien.

Salvador ne répondit pas à ce petit discours que son ami avait prononcé du ton le plus leste et le plus dégagé qu'il soit possible d'imaginer; il continua à se promener à grands pas. Roman, que son obésité empêchait de le suivre, s'était assis sur un tronc d'arbre et attendait patiemment qu'il voulût bien revenir près de lui.

--Il le faut, se disait Salvador en continuant sa promenade à pas précipités; il le faut absolument; car, maintenant, il ne changera pas; mais quels moyens employer!

Il revint près de Roman:

--Ecoute, lui dit-il, tu dois comprendre qu'après ce qui s'est passé, il faut absolument que tu quittes le château?

--Mais je ne demande pas mieux, répondit Roman; donne-moi un peu d'argent, et je pars aujourd'hui même pour Paris, où tu me retrouveras, je te le promets, tout à fait corrigé.

--Je le désire; mais je n'y compte pas, reprit Salvador, qui prit dans son portefeuille trois billets de mille francs qu'il remit à son ami. Ne les joue pas, ajouta-t-il; car, je te donne ma parole, que je ne t'en donnerai pas d'autres, d'ici à trois mois au moins; tu as maintenant dissipé plus que la moitié de ce qui te revenait; ainsi, tu n'as plus rien à exiger.

--C'est bon, c'est bon, sermonneur; je sais que tu es un excellent garçon, incapable de laisser dans l'embarras ton plus cher ami, si par hasard il s'y trouvait. Je vais de suite te débarrasser de ma présence qui, je le vois, t'importune en ce moment. Tu es encore sous l'influence de la lune de miel, mais cela se passera, mon très-cher, cela se passera.

Roman, après avoir serré la main de Salvador, se dirigea vers l'avenue du parc qui conduisait au château, en sifflant l'air de la marche des Tatares, que selon toute apparence, il affectionnait beaucoup.

Nos lecteurs, nous en sommes à peu près certains, ont déjà deviné quelles étaient les idées qui germaient dans la tête de Salvador, que Roman vient de laisser seul près le ravin du parc, et qui n'a pas interrompu l'exercice assez fatigant auquel il se livre depuis déjà longtemps.

Ils ont deviné que cet homme qui a conquis, grâce à ses crimes et au hasard qui a toujours favorisé toutes ses entreprises, un nom honorable, parmi les plus honorables, une position élevée, une fortune considérable, que cet homme, qui vient d'épouser une femme que les plus riches et les plus nobles lui envient, veut conserver tout cela; et que, comme il a vu que s'il laissait vivre auprès de lui un homme dont le jeu et l'ivrognerie avaient presque annihilé les facultés, cela ne lui était pas possible; il a pris la résolution de se débarrasser de son complice.

Mais comment se débarrasserait-il de cet homme, que tant de liens mystérieux attachaient à lui? Voudrait-il consentir à s'expatrier et, en supposant même qu'il le voulût, son absence assurerait-elle sa tranquillité? Ne pouvait-il pas, de loin comme de près lui imposer des lois auxquelles il serait forcé de se soumettre.

De près, Roman était moins à craindre pour Salvador, que de loin; car, il y avait entre eux une effroyable solidarité; de la sûreté de l'un, dépendait celle de l'autre; mais l'éloignement rompait cette solidarité, seule garantie des scélérats entre eux.

Il ne fallait donc pas que Roman s'éloignât; et cependant, Salvador, bien convaincu que les vices de son ami ou plutôt de son complice, ne feraient qu'augmenter avec l'âge, était bien déterminé à ne point en supporter plus longtemps les conséquences.

Salvador s'était déjà dit tout ce qui précède, lorsque sa femme lui raconta l'odieuse scène qui avait provoquée l'entrevue dans le parc, à laquelle nous venons d'assister.

Alors, mais seulement alors, Salvador osa envisager la conclusion nécessaire des pensées dont nous venons d'analyser la substance.

Il se dit, en termes positifs, que la mort de Roman pouvait seule assurer son bonheur et sa tranquillité, et la mort de Roman fut à l'instant résolue.

Il n'était resté dans la partie solitaire du parc, où l'avait laissé celui dont il venait de jurer la mort, que pour chercher à son aise les moyens de lui arracher la vie sans courir le risque de se compromettre.

Ainsi, cet homme, qui depuis plus de vingt ans était son compagnon de tous les instants; cet homme, auquel il venait de serrer la main; cet homme, en un mot, qui lui avait donné et auquel à son tour il avait donné de nombreuses preuves de dévouement, il l'allait tuer sans éprouver plus de pitié que l'on en a pour l'animal immonde que l'on est forcé d'écraser du pied. Il ne faut pas, cher lecteur, que cela vous étonne; Salvador se disposait à agir comme aurait agi, ou tout au moins comme aurait désiré agir, tout autre individu placé dans les mêmes conditions; comme aurait agi Roman lui-même, s'il se fût trouvé à sa place; tant il est vrai que les sentiments affectueux ne sont véritables; n'ont de valeur et de durée qu'autant qu'ils sont basés sur l'estime réciproque de ceux qui les éprouvent.

Nous savons fort bien que cette opinion, que nous émettons comme un fait positif, pourrait être démentie par une grande quantité d'exemples, et qu'il serait facile, à ceux de nos lecteurs qui ont compulsé les annales judiciaires, de nous citer une foule de criminels qui ont donné à leurs complices de nombreuses preuves d'amitié, qui ont de même sacrifié leur vie pour sauver la leur; mais quelque nombreux que soient les faits, ils le sont beaucoup moins, heureusement (c'est à dessein que nous disons heureusement), que les faits contraires.

Et puis, si l'on veut bien se donner la peine d'examiner avec attention le caractère des individus qui ont fourni ou qui fourniront à l'avenir ces exemples, on sera bientôt convaincu qu'au lieu de combattre l'opinion que nous venons d'émettre, les faits auxquels nous faisons allusion ne peuvent servir, au contraire, qu'à lui donner une nouvelle force.

En effet, ou a vu souvent des criminels sacrifier tout, leur liberté, leur vie même, à un complice pour lequel ils paraissaient éprouver une vive amitié; mais on a pu, en même temps, remarquer que les individus qui donnaient ces preuves de dévouement; étaient presque toujours des hommes tout à fait dépourvus d'intelligence, n'ayant d'une créature humaine, que l'enveloppe; tandis qu'au contraire, ceux en faveur desquels ils se sacrifiaient, se faisaient remarquer, soit par la finesse, soit par la culture de leur esprit.

Si nos lecteurs veulent bien se rappeler que nous leur avons dit déjà que les malfaiteurs se laissaient très-facilement dominer par ceux d'entre eux qui possèdent une certaine dose d'intelligence, ils n'accorderont plus, sans doute, le nom d'amitié au sentiment qui fait agir les individus dont nous parlons, sentiment irréfléchi, assez semblable à celui qu'éprouvent les chiens pour leurs maîtres, les bêtes féroces pour ceux qui sont parvenus à les dompter.

Une certaine communauté d'intérêts, peut donc bien, pendant un laps de temps, plus au moins attacher l'un à l'autre, des individus doués, ainsi que l'étaient Salvador et Roman, d'une intelligence à peu près égale; mais lorsque ces intérêts cessent d'être semblables, il y a lutte aussitôt, et cette lutte n'est ordinairement terminée que par la perte totale de l'un des deux, quelquefois même par celle des deux à la fois.

Dans la lutte qui venait de s'engager entre Salvador et Roman, ce dernier, entièrement dominé par la passion du jeu, aveuglé par l'insouciance ordinaire de son caractère et auquel l'âge et les liqueurs fortes dont, pour se consoler de ses pertes journalières, il faisait un usage immodéré, devait nécessairement succomber.

Salvador n'avait pas de plan arrêté, lorsqu'il avait engagé son complice à retourner à Paris; il ne voulait qu'éloigner du château la victime qu'il était bien déterminé à sacrifier à sa tranquillité; il pensait, avec raison, qu'il trouverait là, plus facilement que partout ailleurs, l'occasion de commettre avec sécurité, et de couvrir d'un voile épais, le nouveau crime qu'il méditait.

Nous ne voulons certes pas justifier Salvador, dont l'odieux caractère n'est que trop connu de nos lecteurs, nous devons cependant dire que ce n'était qu'après s'être livré de nombreux combats et avoir hésité longtemps, qu'il s'était déterminé à sacrifier son complice, nous ajouterons même (car cela prouvera qu'une fois que dans la carrière du crime on a dépassé certaines limites, il n'est plus possible de s'arrêter), qu'il ne se résolvait à commettre un nouveau crime, que parce qu'il avait acquis la certitude que tant que son complice serait près de lui il serait forcé de marcher en avant sur la route qu'il avait suivie jusqu'à ce jour et qu'il voulait absolument quitter.

Disons encore que le mariage qu'il venait de faire avait exalté son orgueil, et que les manières sans façon de Roman, qu'il avait pris l'habitude de ne considérer que comme le premier de ses serviteurs, le blessaient horriblement.

Roman n'avait accepté avec empressement la proposition de quitter le château de Pourrières que parce que la vie que l'on y menait l'ennuyait passablement, car blessé plus qu'il ne le laissait paraître, par les manières hautaines et la morgue de son complice, il ne lui aurait pas fait cette concession, si sa volonté avait le moins du monde contrarié ses désirs: quoiqu'il en soit, il partit ainsi qu'il l'avait dit, le jour même, et grâce à la merveilleuse célérité des chaises de l'administration des postes, cinq jours après l'entretien que nous venons de rapporter, il était installé à l'hôtel de Pourrières.

Le jour même où Roman arrivait à Paris, Salvador recevait au château de Pourrières la lettre suivante:

«Monsieur le marquis de Pourrières,

»Si jamais je vous trompe, m'avez-vous dit un jour à la suite d'une assez violente querelle, durant laquelle j'avais manifesté le désir de vous quitter, désir auquel vous avez cru devoir vous opposer, si jamais je vous trompe, vous aurez acquis le droit de vous venger! Je ne sais encore si vous m'avez trompé, mais je sais fort bien que vous venez d'épouser madame la comtesse Lucie de Neuville, que vous aimez beaucoup à ce qu'on assure: que vous ayez épousé cette femme pour donner à votre position dans le monde un nouveau relief, pour que sa dot vînt augmenter votre fortune, je le conçois facilement, et je ne songe pas à m'en plaindre; mais que vous l'aimiez lorsque je suis là, lorsque je n'ai pas cessé de vous aimer, lorsque c'est en quelque sorte à cause de vous que j'ai supporté pendant plus d'une année des souffrances sous le poids desquelles une femme moins forte que je ne le suis, aurait cent fois succombé, voilà ce que je ne souffrirais pas, voilà ce que je regarderais comme une tromperie, c'est de cela croyez-moi bien que je me vengerai; je sais fort bien que votre perte entraînerait la mienne, mais je crois que vous avez assez de perspicacité, et que par conséquent vous connaissez trop bien mon caractère, pour ne pas croire que cette considération pourrait me faire hésiter seulement une minute.

»Je veux donc (entendez-vous bien, je veux) que vous me disiez quelles sont les raisons qui vous ont déterminé à épouser la comtesse de Neuville, je veux que vous me donniez l'assurance que je n'ai pas perdu la place que je dois occuper éternellement dans votre cœur, je veux que vos actions me prouvent la sincérité de vos paroles.

»Je sais que je vous dois le récit de ce qui m'est arrivé depuis que nous avons été séparés; ce récit je vous le ferai lorsque vous aurez répondu à cette lettre, et il vous prouvera, je l'espère, que j'ai le droit de vous parler comme je le fais maintenant.

»Répondez-moi de suite à l'hôtel des Princes, où je suis logée maintenant; grâce à votre ami, le vicomte de Lussan, dont je suis très-contente; de suite entendez-vous, car je suis très-peu patiente, vous le savez, et quelquefois l'impatience fait commettre une foule d'imprudences dont on se repent lorsqu'il n'est plus temps de les réparer.

»Toute à vous,

»SILVIA.»

Salvador s'attendait à recevoir de Silvia une lettre à peu près semblable à celle que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, celle-ci ne l'étonna donc pas, mais comme il savait sa maîtresse très-capable de mettre à exécution les menaces qu'elle ne craignait pas de lui faire, il crut qu'il devait lui écrire de suite et de manière à la contenter.

Voici donc ce qu'il lui répondit:

«Votre lettre m'a beaucoup étonné; comment c'est vous qui me faites des menaces, c'est vous qui osez me demander compte de mes actions; cependant comme j'aime à croire que le récit que vous me promettez, me prouvera que vous avez le droit de me parler comme vous le faites, je veux bien vous répondre.

»Roman qui est en ce moment à Paris, vous dira quelles sont les raisons qui m'ont déterminé à prendre pour femme la comtesse de Neuville, que je n'ai épousée, vous croyant morte ou du moins infidèle, (et pouvais-je croire autre chose?) que pour donner un nouveau relief à ma position dans le monde et pour augmenter ma fortune de sa dot; je ne veux pas dire, que si vous n'étiez pas revenue, je ne me serai pas laissé séduire par les aimables qualités qu'elle possède, vous ne me croiriez pas et vous auriez raison; mais il est une femme qui me paraîtra toujours préférable à toutes les créatures de son sexe, et cette femme-là, c'est vous! vous le savez bien.

»Mais je veux, (entendez-vous bien, je veux), qu'elle me dise quels sont les événements qui l'ont retenue loin de moi pendant plus d'une année, et il faut pour que je lui reconnaisse les droits qu'elle s'arroge, peut-être un peu trop prématurément, que les explications qu'elle doit me donner, soient assez claires et assez catégoriques, pour ne me laisser aucun doute dans l'esprit.

»Je crois, Silvia, que vous avez assez de perspicacité pour bien connaître mon caractère, et que par conséquent vous ne devez pas croire que les menaces que vous me faites, puissent m'épouvanter; je suis, vous le savez, l'homme du monde qui accepte avec le plus de résignation, les faits accomplis, je ne vous recommanderai donc, ni la patience, ni la prudence, vous êtes parfaitement libre d'agir de la manière qui vous paraîtra la plus convenable.

»Tout à vous,

»A. DE POURRIÈRES.»

Salvador n'envoya cette lettre à Silvia, qu'après en avoir adressée une autre à Roman, dans laquelle il lui traçait la conduite qu'il devait tenir vis-à-vis de sa maîtresse; il savait que son complice, aussi intéressé que lui à ne point mécontenter la marquise de Roselly, qu'il craignait malgré le ton assuré qu'il affectait dans sa lettre, le servirait fidèlement malgré les germes de mécontentement qui existaient entre eux.

Comme nous ne voulons pas faire voyager nos lecteurs, de Paris, où se trouvent en ce moment Silvia et Roman, au château de Pourrières, où nous avons laissés Lucie et Salvador, pour de là, les conduire dans la capitale du grand duché de Toscane, où se sont rendus aussitôt après leur mariage Laure et Servigny, accompagnés de sir Lambton, nous mettrons sous leurs yeux leur correspondance, qui leur apprendra tous les événements qui doivent se passer jusqu'au moment où nous les retrouverons tous à Paris.

S'il est vrai, ainsi que l'a dit Buffon, que le style est tout l'homme, cette correspondance qui vient à l'instant même d'être remise entre nos mains et qui formera la matière du chapitre suivant, fera connaître le caractère des principaux personnages de cette histoire.

Nous répétons avant d'aller plus loin, ce que nous avons déjà dit plusieurs fois, cette histoire est vraie, vraie dans son ensemble et dans tous ses détails, tous les personnages qui y jouent un rôle, sont réels, plusieurs même vivent encore; nous avons seulement changé les noms de quelques-uns d'entre eux, (il était inutile de prendre cette précaution vis-à-vis de ceux dont le nom était en quelque sorte devenu historique, et Salvador et Roman étaient de ceux-là), et pour être convaincu de la vérité de ce que nous avançons ici, il ne s'agit que de consulter les annales de la préfecture de police et des tribunaux criminels.

Nous n'insistons sur ce fait, que parce que nous savons que les lecteurs sont généralement peu disposés à croire les auteurs, lorsque ces derniers affirment la vérité des faits qu'ils racontent, et que nous tenons à ce que l'on ne nous conteste pas le seul mérite que possède peut-être ce livre: celui d'être vrai.

V.--Correspondance.

Lucie de Pourrières à madame Féval.

Du château de Pourrières.

«J'ai épousé, ma chère Laure, cet homme dont je m'étais fait d'abord une sorte de croque-mitaine, et que toi-même beaucoup plus raisonnable que moi, (je me plais à le reconnaître), tu ne pouvais pas souffrir; je ne t'apprends pas quelque chose de nouveau, tu as reçu sans doute à Florence, où je crois que vous voulez vous fixer, puisque vous n'annoncez pas l'intention de revenir en France, la lettre que je t'ai écrite pour te faire part de la résolution que je venais de prendre, après avoir consulté tous mes amis, et notamment M. de Kerandec, ce bon chevalier de Saint-Louis, que tu as rencontré plusieurs fois chez madame de Villerbanne; tous m'ont fait l'éloge du marquis de Pourrières, tous m'ont dit que je ne pouvais faire un meilleur choix, et ma foi je me suis décidée.

»Eh bien! ma chère Laure, je suis aujourd'hui on ne peut plus satisfaite de n'avoir pas imposé silence au penchant qui m'entraînait vers celui qui est devenu mon époux; M. de Pourrières est doué du meilleur cœur et du plus noble caractère qu'il soit possible d'imaginer; il m'aime autant que je l'aime, il ne s'occupe que de moi et il ne laisse échapper aucune occasion de me donner de nouvelles preuves de l'affection qu'il m'a vouée.

»Il m'a dernièrement sacrifié, sans hésiter un seul instant, un vieux serviteur de sa famille, qui m'avait manqué de respect, j'ai voulu intercéder en faveur de ce malheureux, qui ne s'était rendu coupable que parce qu'il était ivre, mais mon mari ne me l'a pas permis: Si Lebrun m'avait manqué, m'a-t-il répondu, lorsque je lui demandai la grâce de cet homme, je pardonnerais peut-être en faveur de ses anciens et bons services, mais je ne puis tolérer une offense qui vous est faite; il faut que nos gens sachent que je ne suis pas d'humeur à les laisser s'écarter une seule minute du respect qu'ils vous doivent; tout ce que je puis faire en faveur de Lebrun, c'est de le garder à mon service, mais il habitera Paris lorsque nous serons ici, et il viendra à Pourrières lorsque nous retournerons à Paris, c'est du reste un honnête serviteur, et qui sera aussi utile à l'avenir qu'il l'a été jusqu'à présent.

»J'ai dû ne plus m'occuper de cette sotte affaire, et le soir même, l'intendant de M. de Pourrières, bien morigéné, je le suppose, est parti pour Paris, où il restera jusqu'à ce que nous y retournions.

»Je ne te rapporte ce petit événement, ma chère Laure, que pour donner la mesure des égards que M. de Pourrières me témoigne et des soins dont il m'entoure, et pour te prouver en même temps qu'il est tout à fait digne de l'amitié que tu lui accorderas, si tu n'es pas une ingrate, car bien qu'il te connaisse à peine, il t'aime infiniment, et chaque fois que je lui parle de toi, il manifeste le désir de te voir bientôt revenir en France. Il veut, dit-il, faire de ton mari son plus intime ami, ce sera, à ce qu'il assure, le meilleur moyen de te posséder souvent chez nous; se trompe-t-il?...

»Réponds-moi, ma chère Laure, dis-moi beaucoup de choses; tout ce qui t'intéresse, m'intéresse, il ne faut pas que nos nouvelles positions nous fassent oublier l'amitié que nous avons l'une pour l'autre. Il y a dans mon cœur de la place pour l'amour et pour l'amitié. Es-tu comme moi? si je n'avais pas la crainte de t'affliger, je dirais que non, car tu n'as pas encore répondu à la première lettre que je t'ai écrite.

»J'ai reçu des nouvelles d'Eugénie de Mirbel ou plutôt de madame de Bourgerel, son mari et aussi un noble cœur, sa fille devient tous les jours plus jolie, madame de Saint-Preuil se porte bien, elle est heureuse.

»Mon mari, à qui je ne veux pas laisser lire cette lettre, n'insiste pas, mais il veut absolument y joindre quelque chose, je ne crois pas devoir m'opposer à ce désir.

»Adieu, ma bonne Laure, ou plutôt à bientôt, crois à l'amitié constante de

»LUCIE DE POURRIÈRES.»

Au bas de la dernière page de cette lettre, Salvador a écrit ces quelques mots:

«Je n'ai eu que rarement, madame, le bonheur de vous voir, je n'ai cependant oublié ni vos grâces, ni votre esprit, je n'ose vous prier de vouloir bien m'accorder une petite part de l'amitié que vous avez vouée tout entière à ma femme, mais j'ai l'espérance que vous voudrez bien quelquefois me permettre de l'accompagner, lorsqu'elle ira vous visiter. Je suis impatient de connaître M. Féval, persuadé que je suis que l'homme auquel vous avez bien voulu accorder votre main, est tout à fait digne de l'amitié de tous les honnêtes gens, veuillez, je vous prie, lui présenter mes hommages.

»Daignez agréer, madame, l'assurance du profond respect, avec lequel je suis,

»Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

»A. DE POURRIÈRES.»

Silvia au marquis de Pourrières.

Paris.

«J'ai vu Lebrun.» Nos lecteurs savent que Silvia appelait ainsi Roman; le vicomte de Lussan, l'ayant entendu nommer au festin donné chez Lemardelay par Alexis de Pourrières, était le seul des amis de Salvador qui connût son véritable nom. «Et je suis à peu près satisfaite de ce qu'il m'a dit, vous avez, m'a-t-il dit, été très-affligé de ma perte, et ce n'est qu'après m'avoir longtemps cherchée et fait chercher, que vous vous êtes déterminé à épouser la comtesse de Neuville.

»Je vous le répète, ce n'est point de votre mariage, qui, je le crois sans peine, pouvait seul réparer les brèches faites à votre fortune par l'inconduite de votre intendant, que je songerai à me plaindre, s'il ne me fait pas perdre votre affection.

»Est-ce que vous ne pouvez pas vous débarrasser du bon M. Lebrun, est-il absolument nécessaire que vous gardiez près de vous cet homme, qui, si je dois croire ce que m'en a dit le vicomte de Lussan, perd tous les jours au jeu des sommes considérables, qu'il ne peut prendre que dans votre caisse.

»Je sais bien qu'il connaît une foule de choses et que c'est probablement pour cela que vous lui laissez faire à peu près tout ce qu'il veut, mais il me semble qu'il existe des remèdes pour guérir tous les maux, et que dans la position ou vous vous trouvez, l'emploi même des plus énergiques ne doit pas vous épouvanter.

»Si par hasard vous aviez l'intention de vous guérir, vous pourriez compter sur moi, je serais heureuse de trouver l'occasion de vous donner une nouvelle preuve de dévouement.

»Le vicomte de Lussan m'a dit que vous étiez parti avec le dessein de passer toute la belle saison au château de Pourrières, comme sans doute vous avez annoncé ce dessein à votre femme, et qu'un changement subit de détermination pourrait lui paraître extraordinaire et lui faire croire que ses charmes ont perdu le pouvoir de vous retenir près d'elle, ne changez rien à vos projets; j'attendrai pour vous servir que vous soyez de retour à Paris; vous voyez que je suis de composition facile. Aussi j'ai l'espérance que vous me tiendrez compte plus tard de mon extrême mansuétude.

»Je dois, maintenant que la paix est à peu près faite entre nous, vous raconter tout ce qui vient de m'arriver, vous allez lire une bien singulière histoire, et que peut-être vous ne voudriez pas croire si elle n'était pour ainsi dire de notoriété publique[582].»

Silvia raconte ici à Salvador des événements que nos lecteurs connaissent déjà, c'est-à-dire tout ce qui lui est arrivé depuis son enlèvement par Beppo, au moment où elle sortait de chez elle pour aller chez la devineresse de la rue des Vignes à Chaillot, jusqu'au moment où elle lui apparut dans l'église Notre-Dame de Lorette.

«Si maintenant, continue-t-elle après avoir achevé ce récit, vous me demandez ce que c'est que ce Beppo, qui m'a si audacieusement enlevée en plein jour, à deux pas de mon domicile, je vous répondrai que cet homme est celui que j'avais chargé de punir l'outrecuidance de M. de Préval, ceci demande peut-être une explication que je vous donnerai lorsque nous serons réunis.

»Le récit que je viens de vous faire vous a prouvé, je l'espère, que je n'avais absolument rien à me reprocher, et que j'avais le droit de vous parler comme je l'ai fait dans ma première lettre.

»Adieu, mon ami, écrivez-moi souvent, vos lettres me consoleront de votre absence.

»Tout à vous,

»SILVIA.»

P. S. «Vous avez déjà deviné que ma bourse est dans le plus piteux état qu'il soit possible d'imaginer, ayez donc la bonté de m'envoyer de suite quelques billets de mille francs, je resterai à l'hôtel des Princes jusqu'à ce que vous soyez à Paris, nous ne songerons à remonter ma maison que lorsque vous serez de retour.»

Le marquis de Pourrières à la marquise de Roselly.

Du château de Pourrières.

«Je viens de recevoir votre lettre, ma chère Silvia, et l'empressement que je mets à vous répondre vous donnera la mesure du plaisir qu'elle m'a fait éprouver.

»Je suis aussi satisfait qu'il est possible de l'être, des explications que vous avez bien voulu me donner, et je reconnais sans peine que vous n'avez absolument rien à vous reprocher et que vous aviez le droit de me parler comme vous l'avez fait.

»Je resterai, puisque vous voulez bien me le permettre, jusqu'à la fin de l'été au château de Pourrières.

»Nous parlerons lorsque je serai de retour à Paris, du bon M. Lebrun; ce que vous me dites de cet excellent serviteur me prouve que nous nous entendons parfaitement sans avoir besoin de nous adresser de longs discours, et que les souffrances que vous venez d'éprouver ne vous ont pas fait perdre une seule de vos brillantes qualités.

»Je vous envoie dix mille francs en un mandat sur M. Mathieu Durand, banquier à Paris, ne ménagez pas l'argent, je puis, Dieu merci, sans me gêner, subvenir largement à tous vos besoins, et si je puis me guérir de la maladie dont je suis attaqué, je pense qu'il en sera toujours de même.

»Votre maison sera remontée lors de mon retour à Paris, et avec plus de luxe qu'elle ne l'était, vous savez sans doute qu'une somme assez considérable, produite par la vente de tous les objets vous appartenant, qui garnissaient votre hôtel de l'avenue Châteaubriand, est déposée à la caisse des consignations, il est peut-être possible de recouvrer cette somme, nous y aviserons.

»N'y aurait-il pas moyen de se débarrasser de ce Beppo, qui me paraît un homme fort dangereux?

»Adieu, ma chère Silvia, comptez toujours sur l'affection et l'entier dévouement de votre fidèle amant.

»A. DE POURRIÈRES.»

--Ainsi, se dit Salvador après avoir cacheté cette lettre, il faudra, lorsque je me serai débarrassé de Roman, que je satisfasse tous les caprices de cette femme dont maintenant je n'ai que faire. Il n'en sera pas ainsi, madame la marquise de Roselly; je me servirai de vous, puisque vous m'offrez votre concours; et ma foi, après... Mais de combien de victimes se composera la sanglante hécatombe que je dois sacrifier à ma sûreté?

Salvador demeura quelques instants la tête cachée entre ses mains; puis il sonna, et ordonna au domestique qui se présenta, d'aller mettre à la poste la lettre qu'il venait d'écrire.

Laure Féval, à la marquise de Pourrières.

Florence.

«Tes deux lettres, ma chère Lucie, viennent de m'être remises à la fois; elles étaient arrivées avant nous à Florence, car nous nous sommes arrêtés dans plusieurs villes d'Italie: à Gênes, à Milan, à Venise, avant d'arriver à Florence; mais comme nous avions écrit dans cette dernière ville pour retenir nos logements, on les a conservées pour me les remettre.

»Je t'ai un peu négligée, j'en conviens; je suis certaine, cependant, que tu n'as pas cru un seul instant que je t'avais oubliée.

»Ainsi, te voilà mariée; tu as épousé cet homme qui te faisait tant peur; je n'avais donc pas tort, lorsque je te disais que tu t'occupais trop de lui pour qu'il te fût indifférent.

»Je suis charmée de ce que tu es heureuse; cela, du reste, ne m'étonne pas; tu es si belle, si bonne, si aimable, que quand bien même M. le marquis de Pourrières ne posséderait pas une seule des qualités que tout le monde lui accorde, il lui serait impossible de ne pas t'aimer; et je crois qu'il est impossible de rendre malheureux ceux que l'on aime. J'ai souvent entendu dire, il est vrai, qu'il existait des gens si malheureusement organisés, qu'ils ne pouvaient aimer personne; mais je ne crois pas cela, et quand bien même cela serait, M. le marquis de Pourrières n'est pas de ces gens-là.

»Je suis aussi heureuse que toi, ma chère Lucie; et tous les jours je bénis le ciel de ce qu'il a bien voulu associer ma destinée à celle de l'homme estimable qui est devenu mon époux. Mon mari a été bien malheureux, ma chère Lucie; un jour, peut-être, il me sera permis de te raconter son histoire, et je suis d'avance persuadée, que tu me diras que ma constante étude doit être celle de chercher à lui faire oublier les peines de ses premières années.

»Tu as tort de me rappeler ce que je te disais autrefois de M. le marquis de Pourrières; c'étaient des folies de jeune fille que rien ne justifiait et auxquelles tu as eu le bon esprit de ne pas attacher plus d'importance qu'elles n'en méritaient. J'accorderais bien volontiers, à l'homme qui fait le bonheur de ma plus chère amie, une bonne part dans mon estime et dans mon amitié; mais si par hasard il changeait de conduite, oh! alors, ce serait entre nous une guerre acharnée, et je serais brave, s'il s'agissait de te défendre.

»Je ne te parlerai pas des villes de l'Italie, que nous avons déjà visitées; les livres de nos touristes t'ont appris beaucoup plus de belles choses que je ne suis capable de t'en écrire; et puis, quoique je trouve très-beau tout ce que nous avons déjà vu, tout cela, vois-tu, ne vaut pas notre bonne vieille France que l'on regrette dès qu'on l'a perdue de vue, et que l'on revoit toujours avec plaisir; si cependant il nous arrive quelques aventures, avant notre retour à Paris, je n'oublierai pas de te les raconter.

»Nous devons visiter Rome et sa campagne, la Savoie, la Suisse; nous arrêter quelques jours à Genève, et puis rentrer en France; toutes ces courses ne nous prendront pas plus de deux mois, de sorte que nous serons à Paris vers la fin de l'été; nous resterons là jusque vers le milieu de l'automne, j'espère bien que tu viendras nous y voir.

»Mon bon oncle me charge de déposer deux gros baisers sur chacune de tes deux joues, et je m'acquitte de la commission, sans en demander la permission à M. le marquis de Pourrières qui, je l'espère bien, ne s'avisera pas d'être jaloux.

»Mon mari écrit, par le même courrier, à M. le marquis de Pourrières; sans doute pour le remercier des choses aimables qu'il a bien voulu lui adresser.

»J'ai écrit à madame de Bourgerel; je n'ai pas besoin de te dire que je suis aussi contente que toi de la savoir heureuse.

»A bientôt, ma chère Lucie, je suis impatiente de te presser sur mon cœur.

»Ton amie,

»LAURE FÉVAL.»

M. Paul Féval à M. le marquis de Pourrières.

Florence.

«M. le marquis,

»Ma femme m'a fait lire les quelques mots que vous lui avez adressés; je suis, vous devez le croire, excessivement sensible à votre extrême politesse et je suis charmé de ce que le hasard me fournit l'occasion de vous prouver ma reconnaissance.»

Servigny raconte ici la rencontre qu'il a faite dans l'Inde de Jazetta, et les circonstances qui ont accompagné la mort de cette malheureuse femme.

«Je vous envoie, M. le marquis, les objets qu'elle me confia au moment de rendre son âme à Dieu, afin que je vous les remisse, si par hasard je vous rencontrais; vous recevrez, j'en suis convaincu, avec une douloureuse satisfaction, ces objets qui vous rappelleront une femme dont vous avez eu bien à vous plaindre; mais dont les longues souffrances ont racheté les fautes et qui est morte pleine de repentir et de résignation.

»Cette infortunée, M. le marquis, est morte avec la crainte que ses fautes ne vous aient déterminé à abandonner son fils; elle se trompait, sans doute, et je suis persuadé que vous avez toujours été, pour le jeune Fortuné, un père aussi tendre qu'indulgent.

»Si vous voulez bien me le permettre M. le marquis, et dans le cas où votre fils serait encore dans cette ville, je verrai, en passant à Genève, cet enfant qui doit être maintenant presque un homme; j'ai promis à sa mère mourante de lui porter ses dernières paroles, et je voudrais qu'il me fût permis d'accomplir ce dernier vœu d'une femme coupable, il est vrai, mais bien malheureuse.

»Les liens qui vous attachent à la meilleure amie de ma femme, me donnent l'espoir, M. le marquis, que vous voudrez bien m'accorder votre estime d'abord, et plus tard votre amitié; je tâcherai, du reste, de me montrer digne de l'une et de l'autre.

»Daignez agréer, M. le marquis, l'assurance de la parfaite considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,

»Votre très-humble et très-obéissant

»serviteur,

»PAUL FÉVAL.»

La situation se complique, dit Salvador après avoir lu cette lettre. Du diable, si je croyais jamais entendre parler de Jazetta et de son fils infortuné; il est du reste fort heureux pour moi que la mère soit morte et que le fils qui, peut-être, est encore de ce monde, ignore le nom qu'il a le droit de porter[583]. Montrons-nous donc à la fois, puisque cela ne me coûtera rien et ne peut me compromettre, homme sensible et excellent père.

Je crois vraiment que ce M. Paul Féval qui me paraît un très-brave homme aurait ramené en France la pauvre Jazetta, si elle n'était pas morte si à propos.

Après ce petit monologue, Salvador écrivit la lettre servante qu'il envoya de suite à Servigny.

Le marquis de Pourrières à M. Paul Féval.

Du château de Pourrières.

«Monsieur,

»J'ai reçu votre aimable lettre et les précieuses reliques qui l'accompagnaient. J'ai baigné de mes larmes le médaillon et la boucle de cheveux bruns qui m'ont rappelé une femme que j'ai tant aimée et que je regretterais peut-être encore malgré son ingratitude, si l'ange qui a bien voulu m'accorder sa main ne me l'avait fait oublier.

»Ce que je viens de vous dire, vous a surabondamment prouvé, monsieur, qu'il ne reste de place dans mon cœur que pour la pitié que doivent inspirer à toutes les âmes sensibles des infortunes aussi grandes que celles qui ont accablées la malheureuse Jazetta, qu'elles soient ou non méritées.

»Vous me dites que Jazetta est morte avec la crainte que les torts que je pouvais lui reprocher ne m'eussent déterminé à abandonner notre enfant; cela m'étonne, monsieur, et il faut, puisque après tout cela est, que les malheurs qu'elle a éprouvés avant de mourir, aient donné à son esprit une bien fâcheuse opinion des hommes en général, pour que, me connaissant comme elle me connaissait, elle m'ait pu croire un seul instant capable d'une aussi mauvaise action.

»Si Dieu l'avait permis, monsieur, je n'aurais jamais cessé d'être pour le malheureux Fortuné le père le plus tendre et le plus dévoué, malheureusement il n'en a pas été ainsi.»

(Salvador racontait ici tout ce que nos lecteurs connaissent déjà des aventures du jeune Fortuné, et il terminait ce récit en faisant observer que quand bien même il aurait voulu abandonner cet enfant, cela ne lui aurait pas été possible, attendu qu'il lui avait donné son nom que tôt ou tard, il l'espérait, un décret de la Providence viendrait lui rendre.)

«Je vous aurais permis de grand cœur d'aller embrasser mon fils (continue-t-il, après ce passage de sa lettre), cependant, puisque vous avez l'intention de passer par Genève avant de rentrer en France, je vous prierai de voir dans cette ville toutes les personnes qui pourraient vous donner quelques renseignements de nature à nous mettre sur les traces de mon infortuné fils; je suis d'avance convaincu que toutes les démarches que vous pourrez faire seront inutiles, car j'ai déjà fait, je crois, tout ce qu'il était possible de faire en semblable occurrence, mais Dieu est si bon et le hasard est si grand.

»J'espère, M. Féval que vous voudrez bien, lors de votre retour en France, honorer de votre présence le vieux manoir de Pourrières, nous tâcherions, ma femme et moi, de vous en rendre le séjour agréable, nous avons ici une société agréable, de beaux sites, de belles ruines, et si vous aimez la chasse, je puis vous promettre une ample moisson de gibier.

»Veuillez, je vous prie, me rappeler au souvenir de madame Féval, et prier sir Lambton de vouloir bien vous accompagner à Pourrières.

»Daignez agréer, monsieur, l'assurance des sentiments affectueux avec lesquels, je suis,

»Votre très-humble et très-obéissant

»serviteur,

»A. DE POURRIÈRES.»

Roman à Salvador.

Paris.

«Mon cher ami,

»Le malheur ne se lasse pas de me poursuivre; j'ai perdu les trois billets de mille francs que tu m'as remis lorsque je suis parti de Pourrières, et quelques autres que j'ai empruntés à ce bon vicomte de Lussan qui vient de faire, j'en suis certain, une excellente affaire, car il a renouvelé son mobilier, changé ses chevaux et ses équipages.

»Je suis donc absolument sans le sou; tu comprends que je ne puis rester dans une pareille pénurie, et je suis convaincu que tu vas de suite m'envoyer une bonne petite somme.

»Ton ami,

»ROMAN.»

Salvador à Roman.

Du château de Pourrières.

«Tu t'es grossièrement trompé, mon cher ami, je ne t'enverrai pas la bonne petite somme que tu me demandes, et cela par la raison toute simple que je suis absolument dans la même position que toi, c'est-à-dire sans argent, et que pour t'en envoyer il faudrait que j'en empruntasse, ce que je ne puis faire dans ce moment.

»Il faut que la passion du jeu et l'ivrognerie t'aient rendu stupide, puisque, m'écrivant pour me demander de l'argent, que tu iras porter sur le tapis vert de quelque tripot clandestin, aussitôt que tu l'auras reçu, tu ne saisis pas cette occasion de me parler d'une foule de choses qui m'intéressent infiniment, tu le sais bien; tu as vu la marquise de Roselly, que fait-elle? que dit-elle? as-tu vu les hommes de là-bas? as-tu quelque chose en vue? il faut absolument que tu trouves un moyen quelconque de remplir notre coffre-fort, puisque tu sais si bien le mettre à sec; je viens, je crois, de faire une assez belle affaire, signale-toi à ton tour; j'ai maintenant le droit de te retourner les reproches que tu me faisais lorsque le chagrin que me causait la disparition de Silvia m'avait rendu tout à fait incapable de travailler. Cependant sois prudent, très-prudent, excessivement prudent, ne fais rien surtout avant de m'avoir consulté, ne vas pas oublier que, grâce aux deux funestes passions qui te dominent, tu n'as plus maintenant ce coup d'œil exercé et cette rare intrépidité, qui faisaient autrefois de toi un homme précieux.

»Maintenant, parlons raisonnablement, comme je ne veux pas te laisser absolument dépourvu d'argent, je t'envoie cinq cents francs, à la fin de chaque mois je t'enverrai ou je te remettrai une pareille somme; six mille francs par an, c'est je crois un revenu fort honnête, surtout pour un homme qui a fait la sottise de perdre au jeu plus de quatre cent mille francs, en quelques années, et je pense que si tu veux bien le rappeler que tu as perdu au delà de ce qui te revenait dans la succession d'Alexis, et de ce que nous ont rapporté les diverses affaires que nous avons faites, tu seras assez raisonnable pour ne pas exiger davantage.

»Adieu, mon cher Roman, sois raisonnable, c'est ce que je te souhaite.

»Ton ami,

»SALVADOR.»

Tous les mots qui composaient cette lettre, avaient été tracés entre les lignes d'une lettre insignifiante, avec de l'encre sympathique et ne devaient apparaître qu'après avoir été approchés du feu; Salvador et Roman, dans la crainte que leurs lettres ne s'égarassent à la poste, ou qu'elles ne fussent perdues, ne négligeaient jamais cette précaution, assez commune du reste, chez les gens de leur trempe.

Roman à Salvador.

Paris.

«Monsieur le marquis,

»Je viens de perdre les cinq cents francs que vous aviez bien voulu m'envoyer, et j'ai été si confus, si désespéré d'avoir commis cette nouvelle faute, que je suis de suite rentré chez moi afin de cacher à tous les yeux mon triste visage et que pour me consoler j'ai avalé sans coup férir une bouteille entière de votre excellent rhum.

»La divine liqueur de la Jamaïque a opéré dans mon esprit une telle révolution, que je ne me trouve plus maintenant aussi coupable que je me le paraissais tout à l'heure, que dis-je, je me trouve même tellement Innocent, que je suis presque étonné que tu ne m'aies pas envoyé, au lieu de morale, dont je ne me soucie guère, la robe blanche, symbole d'innocence que revêtaient les jeunes lévites avant de procéder aux sacrifices.

»Ah ça! mon cher ami, je crois vraiment que tu te moques de moi, j'ai, dis-tu, perdu tout ce qui me revenait dans l'héritage d'Alexis de Pourrières, et ma part dans les diverses affaires que nous avons faites, tu as peut-être raison, je n'ai point pris la peine de calculer, mais tu es, je le crois, possesseur d'une fortune assez considérable, et de cette fortune la moitié m'appartient, tu n'avais peut-être pas pensé à cela.

»Aie donc l'extrême bonté de m'envoyer de l'argent chaque fois que t'en demanderai, si tu veux que je ne cesse pas d'être,

»Ton meilleur ami,

»ROMAN.» #/

Salvador à Roman.

Du château de Pourrières.

«La fortune à laquelle tu fais allusion est celle de ma femme et non la mienne, je ne puis, ni ne veux en faire le sacrifice, pour te mettre à même de satisfaire ta folle passion.

»Je t'enverrai cinq cents francs, et pas plus.

»SALVADOR.»

Roman à Salvador.

Paris.

«A ton aise, garde ton argent, puisque tu ne veux pas en sacrifier une petite partie pour obliger ton ami, je n'en ai d'ailleurs pas besoin, j'ai trouvé le moyen de m'en procurer beaucoup sans me compromettre, tant pis pour celui aux dépens de qui l'affaire sera faite.

»Tout à toi,

»ROMAN.»

La marquise de Roselly au marquis de Pourrières.

Paris.

«Mon cher Alexis, savez-vous bien que le bon M. Lebrun joue en ce moment un jeu d'enfer, et qu'il perd chaque soir des sommes énormes, le vicomte de Lussan me disait il n'y a qu'un instant, qu'hier il avait perdu au moins cinquante mille francs.

»Si le bon M. Lebrun avait fait seul une affaire qui lui eût procuré des sommes aussi considérables que celles dont il dispose maintenant, nous le saurions, car les journaux qui sont depuis quelque temps d'une monotonie désespérante, nous en auraient parlé, l'argent qu'il joue et perd ne peut donc être qu'à vous, peut-être le lui avez-vous confié pour un emploi quelconque, peut-être vous l'a-t-il dérobé; du reste, maintenant que vous êtes averti, vous vous conduirez comme vous le jugerez convenable.

»Je désire bien vous revoir, mon cher Alexis, hâtez donc votre retour à Paris.

»SILVIA.»

Le marquis de Pourrières à la marquise de Roselly.

Du château de Pourrières.

«Je vous remercie bien, ma chère Silvia, de l'avis que vous avez bien voulu me donner, quoiqu'il me soit parfaitement inutile, l'argent que M. Lebrun joue et perd en ce moment ne m'appartient pas, il se l'est procuré, je ne sais comment, mais ce n'est pas dans ma caisse qu'il l'a pris.

»Amusez-vous bien, et croyez que si vous avez hâte de me revoir, je ne suis pas moins impatient de pouvoir vous serrer dans mes bras, mais les devoirs conjugaux...

»Je quitterai Pourrières à la fin du mois prochain, peut-être avant.

M. Paul Féval à M. le marquis de Pourrières.

Genève.

«M. le marquis,

«Aussitôt notre arrivée à Genève je me suis occupé de chercher toutes les personnes en état de me donner quelques renseignements de nature à me mettre sur les traces de votre malheureux fils; j'ai vu le successeur du bon père Humbert, à l'hôtel de l'Ecu, messieurs Fazy Pasteur et Piachaut, ainsi que l'ancien bourgmestre de la ville et les divers membres du tribunal devant lequel le pauvre Fortuné, faussement accusé d'avoir assassiné celui qui avait pris soin de ses jeunes années, a été forcé de comparaître, et j'ai aujourd'hui la douleur de vous annoncer que toutes mes démarches ont été inutiles, toutes ces personnes ne m'ont appris que ce que je savais déjà.

»Excité par le désir de vous être agréable, et jaloux de m'acquitter dignement de la mission qui m'a été confiée par la malheureuse Jazetta, j'ai fait publier par toute la ville que je donnerais une bonne récompense à tous ceux qui pourraient me procurer quelques renseignements sur le jeune Fortuné. Comme le crime dont ce malheureux jeune homme a été accusé, avait eu beaucoup de retentissement, j'espérais que peut-être quelques personnes l'auraient rencontré lorsqu'il était sorti de la ville pour n'y plus revenir, et que alléchées par l'espoir d'obtenir la récompense promise, elles viendraient me dire de quel côté il avait porté ses pas.

»Mon espérance n'a pas été déçue, peu de jours après la publication de l'avis que j'avais fait insérer dans les journaux, un paysan des environs est venu me trouver et m'apprit que le jeune Fortuné, avait été recueilli lors de son départ pour Genève, par une famille de saltimbanques, dont le chef se nomme de Riberpré: cet homme que la curiosité avait engagé à assister au jugement de votre fils l'a parfaitement reconnu, et c'est de lui-même qu'il a appris que ne sachant plus que faire, puisque tous les habitants de la ville dans laquelle il avait été élevé le repoussaient durement, malgré son innocence, il s'était déterminé à courir le monde avec ces saltimbanques.

»Les renseignements que j'ai immédiatement fait prendre m'ont donné la certitude que les faits avancés par cet homme pouvaient être vrais, il y avait effectivement à Genève lors du jugement de Fortuné, une famille de saltimbanques dont le chef se nommait de Riberpré. Nous possédons donc, M. le marquis, un premier jalon, et peut-être que si nous parvenons à découvrir la famille de Riberpré, ce qui ne me paraît pas impossible, il nous sera facile de savoir ce qu'est devenu votre fils, dans le cas probable où il ne serait pas avec elle.

»J'aurais très-volontiers continué ces recherches, mais le malheureux Fortuné dont tous les habitants de Genève qui ont conservé son souvenir, se plaisent (maintenant que son innocence a été démontrée d'une manière éclatante), à louer l'extrême douceur et l'intelligence, a un père auquel je n'ai pas voulu enlever la satisfaction de tenter lui-même tout ce qu'il était humainement possible de faire pour qu'il soit rendu à sa tendresse.

»Je désire bien sincèrement, M. le marquis, que les démarches que vous allez faire soient couronnées de succès, il me serait doux d'apprendre qu'un malheureux jeune homme auquel je m'intéresse, bien que je ne le connaisse pas, a enfin recouvré le nom et la position qui lui appartiennent.

»Je ne puis accepter l'offre gracieuse que vous me faites, d'aller passer un certain temps au château de Pourrières: lorsque nous avons quitté la France, mon estimable oncle, sir Lambton, a invité deux de ses compatriotes, à venir passer le reste de la belle saison à sa terre, et il faut qu'il s'y trouve, ainsi que ma femme, à l'époque indiquée, afin de les dignement recevoir; quant à moi, diverses affaires d'intérêt m'obligeront à faire, avant de rentrer en France, où selon toute probabilité je ne serai qu'au commencement de l'hiver, un voyage en Angleterre; croyez cependant, M. le marquis, que je ne renonce pas à l'avantage de faire avec vous plus ample connaissance. L'hiver nous retrouvera tous à Paris, et j'ai l'espérance que j'aurai alors souvent le plaisir de vous rencontrer.

»Ma femme me charge de vous dire de sa part mille choses aimables, et c'est avec le plus vif empressement que je m'acquitte de cette commission.

»J'ai l'honneur d'être, M. le marquis,

»votre tout dévoué serviteur,

«PAUL FÉVAL.»

Laure Féval à Lucie de Pourrières.

Genève.

«Il vient de m'arriver, ma chère Lucie, une aventure que je ne puis résister au désir de te raconter, car je suis persuadée qu'elle l'intéressera.

»Les environs de Genève (les écrits de nos modernes touristes ont dû t'apprendre cela), sont les plus pittoresques du monde, les plus riches en beaux sites, en curiosités naturelles. Parmi ces curiosités il en est une surtout que tous les voyageurs s'empressent d'aller visiter, autant peut-être parce qu'on raconte à son sujet une assez bizarre chronique, que parce qu'elle est véritablement remarquable; c'est une grotte ou plutôt un ermitage composé de plusieurs pièces dont une sert de chapelle: entièrement taillé dans le roc vif, cet ermitage est, dit-on, l'ouvrage d'un seul homme, qui a employé plus de trente années de sa vie à l'achever; si ce que l'on dit est vrai, et je ne suis pas éloignée de le croire (car une œuvre semblable à celle de cet ermitage ne peut être que le résultat de l'exaltation religieuse ou d'un caprice inexplicable), ce qu'il a fallu à cet homme de force et de persévérance, est vraiment inimaginable; car tu ne supposes pas, je l'espère, que je crois à la chronique dont je parlais tout à l'heure, qui rapporte que l'édificateur de l'ermitage, voyant qu'il ne pouvait achever seul son œuvre, prit en désespoir de cause le parti de se faire aider par le diable.

»Pour te faire une idée de cet ermitage, ma chère Lucie, il faut que tu te figures un immense bloc de granit dans lequel on aurait taillé ton hôtel de la rue Saint-Lazare, par exemple; (j'exagère peut-être un peu, l'ermitage des environs de Genève est beaucoup moins grand que ta demeure), en commençant par la baie de porte qui serait la seule partie visible du dehors, et poursuivant ainsi de manière à ce que l'édifice, malgré la perfection de ses formes intérieures, ne fût en définitive qu'un trou artistement fait.

»Curieuse comme je le suis, je ne pouvais manquer d'éprouver le désir de visiter une aussi singulière chose, et mon bon oncle qui ne sait rien me refuser, fit demander, aussitôt que je lui en manifestai le désir, des chevaux et un guide pour nous conduire à l'ermitage en question. Je ne te parle pas de mon mari, qui vient d'être envoyé en Angleterre par mon oncle, afin de faire vendre quelques propriétés que sir Lambton possède dans le comté de Sussex, propriétés qu'il ne veut pas conserver, attendu qu'il ne veut plus quitter la France.

»La route, aux approches de l'ermitage, est extrêmement étroite et tracée entre une suite interminable de ravins et de précipices; aussi les curieux, lorsqu'ils approchent de cette retraite, ont-ils l'habitude de descendre de leur monture, afin de faire à pied le reste du trajet.

»J'allais, conformément à l'usage, quitter mon cheval, lorsque tout à coup cette maudite bête poussée je ne sais par quel diable, m'emporta avec la rapidité de l'éclair, sur la partie du chemin bordée de précipices dont je viens de te parler; j'allais infailliblement périr, ainsi que mon oncle qui s'était lancé à ma poursuite au triple galop de son cheval, afin d'arrêter le mien, lorsqu'un homme sortit tout à coup d'une touffe d'arbres qui bordaient la route et s'élança à la tête de mon cheval, qu'après beaucoup d'efforts, il parvint à maîtriser; mon oncle, maître de sa monture, l'avait arrêtée dès qu'il fut certain que je n'étais plus en danger.

»Tu as deviné, ma bonne Lucie, que la frayeur que j'avais éprouvée à la vue des précipices dans lesquels je pouvais être engloutie à la moindre déviation de mon cheval, fit que je m'évanouis dès que je me sentis à peu près hors de danger. Lorsque je recouvrai l'usage de mes sens, j'étais dans l'ermitage, où j'avais été transportée par mon oncle aidé de notre guide, et mon sauveur me prodiguait les soins les plus empressés.

»Mon sauveur, ma chère Lucie, n'était autre, (tu vas être bien étonnée), que notre bon docteur Mathéo: juge si je fus contente, j'aurais seulement remercié comme je le devais un inconnu, je ne pus m'empêcher de sauter au cou et d'embrasser plusieurs fois l'homme qui venait de me sauver la vie, et comme mon oncle paraissait étonné de cet excès de reconnaissance:

--»Monsieur, dis-je en lui désignant mon sauveur, n'est point un inconnu pour moi; et je lui appris que je connaissais depuis longtemps le docteur Mathéo, qui avait exercé son art à Paris.

»Mon oncle, tu le sais, est très-démonstratif, il serra à plusieurs reprises la main du docteur, et il voulut absolument qu'il déjeunât avec nous, le docteur, malgré sa réserve habituelle, ne put se dispenser d'accepter cette invitation.

»Après avoir visité l'ermitage dans tous ses détails, nous étalâmes sur le gazon les provisions dont nous avions eu le soin de charger notre guide, et nous fîmes le repas le plus agréable qu'il soit possible d'imaginer.

»La chaleur était extrême, et mon oncle, qui a contracté dans l'Inde l'habitude de faire la sieste après le repas du matin, s'endormit au pied d'un des vieux arbres plantés devant l'entrée de l'ermitage. Je profitai de cet instant de liberté pour demander au docteur quels étaient les motifs qui l'avaient engagé à quitter si précipitamment notre bonne ville de Paris.

--»Madame la comtesse de Neuville, qui n'a pas de secrets pour vous, me répondit-il, vous a sans doute montré la lettre que j'ai eu l'honneur de lui écrire, cette lettre et celle qui l'a suivie, ont dû vous apprendre ce que vous désirez savoir.

--»Lucie m'a effectivement fait voir la première lettre que vous lui avez écrite, répondis-je; quant à celle qui devait la suivre et que vous m'assurez lui avoir adressée, elle l'a vainement attendue.

--»Cette lettre, alors, se sera égarée à la poste, ajouta le docteur; j'en serai quitte pour en écrire une seconde à madame la comtesse de Neuville.

--»Dites à madame la marquise de Pourrières: mon amie s'est déterminée à épouser l'homme dont vous lui parliez en des termes si défavorables, sans doute parce que vous ne le connaissiez pas.

--»Est-ce bien possible! s'écria le docteur en se cachant le visage entre les mains; est-ce bien possible!

»Une de tes dernières lettres, que j'avais par hasard dans ma poche, me servit à convaincre le docteur de la vérité de ce que je venais de lui dire.

--»Vous n'aurez pas besoin d'écrire à Lucie, lui dis-je après lui avoir laissé le temps de lire ta lettre, dites-moi ce que vous vouliez lui apprendre, et je lui répéterai.

--»La marquise de Pourrières ne doit pas savoir ce que j'aurais pu apprendre à la comtesse de Neuville; dites seulement à votre amie, que dans la profonde retraite où je vais m'ensevelir, je ne cesserai de prier Dieu pour elle.

»Et le docteur se retira après m'avoir fait ses adieux et sans vouloir me permettre d'éveiller mon oncle; de sorte que je ne sais ni ce qu'il voulait t'apprendre, ni où il serait possible de le retrouver.

»Je suis assez disposée à croire que le cerveau de notre bon docteur est tant soit peu dérangé.

»Je ne t'ai rapporté ce petit événement, ma chère Lucie, qu'afin de t'enlever une espérance que, j'en sais sûre, tu n'avais pas abandonnée; et si tu es raisonnable, tu trouveras que je viens de te rendre un important service. Tu es heureuse; as-tu besoin de savoir autre chose? Le bonheur est une chose si rare, ici-bas, que je crois que nous devons l'accepter avec empressement tel qu'il se présente, et que ce serait folie de nous enquérir des causes qui nous le procurent et de celles qui peuvent nous le faire perdre.

»J'aurai bientôt, ma chère Lucie, le plaisir de te presser sur mon cœur. Genève est la dernière ville où nous devions nous arrêter avant de rentrer en France, et il est probable que dans une quinzaine de jours nous serons à Paris, où tu viendras nous voir, je l'espère.

»A revoir et tout à toi,

»Ton amie, LAURE FÉVAL.»

Le lendemain du jour où Lucie reçut cette lettre, Salvador reçut de Paris celle qui suit:

Juste, banquier, à Paris, à monsieur le marquis de Pourrières;

Paris.

«Monsieur le marquis,

»Je ne prendrais pas la liberté de vous écrire, si je ne connaissais l'amitié que vous portez à votre intendant, monsieur Lebrun; car je sais fort bien que je n'ai pas le droit de vous réclamer la moindre chose; mais des personnes estimables qui connaissent l'extrême bonté de votre cœur, et notamment monsieur le vicomte de Lussan, m'ayant donné l'assurance que vous feriez tout ce qu'il est possible de faire pour tirer monsieur Lebrun de la position fâcheuse dans laquelle il se trouve par sa faute, je me suis déterminé à vous adresser cette lettre.

»J'ai donc, monsieur le marquis, l'honneur de vous prévenir, que si d'ici à dix jours, (je vous laisse, vous le voyez, tout le temps de vous rendre à Paris) je n'ai pas reçu votre visite, je me verrai forcé de déposer au parquet de monsieur le procureur du roi, une plainte en faux contre monsieur Lebrun, à laquelle plainte seront jointes quatre lettres de change montant ensemble à la somme de cent mille francs que je n'ai escomptées que parce qu'elles portaient une signature faussement attribuée par monsieur Lebrun, à monsieur le marquis de Pourrières.

»J'ai l'espérance que vous voudrez bien épargner à votre intendant les funestes résultats d'une plainte en faux, et prendre en considération la position d'un malheureux capitaliste qui ne se trouve aujourd'hui victime, que parce qu'il a cru pouvoir accorder toute sa confiance à un homme que vous honoriez de la vôtre.

»J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect,

»Monsieur le marquis,

»Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

»JUSTE.»

--Le sort en est jeté, s'écria Salvador après avoir froissé entre ses mains la lettre de Juste, il faut que tout cela finisse, et de suite; ce misérable Roman a déjà trop vécu.

Salvador, après avoir donné l'ordre à ses gens d'atteler les chevaux à la voiture qui devait le conduire jusqu'à Aix, où il comptait prendre la poste, alla trouver sa femme afin de lui annoncer son départ.

Lucie, qui venait d'achever la lecture de la lettre de Laure que nous avons plus haut mise sous les yeux de nos lecteurs, était un peu triste. Elle se leva cependant de la chaise longue sur laquelle elle était assise, afin d'aller au-devant de son mari.

Salvador l'embrassa sur le front.

--Je viens, lui dit-il, de recevoir une lettre qui m'apprend que je suis en danger de perdre une somme assez considérable; ma présence sur les lieux où mes intérêts sont compromis, pourra peut-être conjurer le malheur qui me menace; je viens donc vous prier de vouloir bien me permettre de vous laisser seule ici quelques jours.

--Partez, lui répondit Lucie, je vais prier Dieu de favoriser votre entreprise.

--Je suis, puisque telle est votre intention, certain de réussir, reprit Salvador. Les prières d'un ange tel que vous ne peuvent manquer d'être exaucées.

Quelques heures après, les vigoureux chevaux de l'administration des postes, emportaient Salvador sur la route de Paris.

VI.--Le crime puni par le crime.

Nous devons à nos lecteurs le récit des événements qui précédèrent l'envoi par Juste, à Salvador, de la dernière lettre que nous venons de mettre sous leurs yeux.

Roman, bien convaincu après avoir lu la lettre de Salvador, que son ami ne lui enverrait pas d'argent de suite, chercha les moyens de s'en procurer; le misérable, semblable du reste à tous ceux qui se laissent dominer par la funeste passion du jeu, était malade tout le jour, lorsqu'il n'avait pas l'espoir de passer sa soirée devant un tapis vert qu'il pourrait couvrir d'or.

Après avoir longtemps et inutilement cherché, il entendit un jour, pendant qu'il se promenait sur le boulevard des Italiens, prononcer près de lui, le nom de Juste, par deux jeunes gens qui se plaignaient d'avoir été volés par cet usurier.

--Il y a bien de l'or chez ce vieil arabe, se dit Roman, bien des billets de banque, bien des bijoux, est-il donc impossible de lui enlever tout ou du moins une bonne partie de ses richesses?

Et il continue son chemin en réfléchissant; tout à coup il s'arrêta, et se frappa le front après avoir jeté dans l'air une joyeuse exclamation.

--Je suis, parbleu! bien sot, s'écria-t-il, de n'avoir pas plus tôt pensé à cela; ah! ah! mons Salvador, vous ne voulez pas me donner de bonne volonté quelques misérables billets de mille francs, eh bien, cher ami, vous m'en donnerez de force une grande quantité, et ceux-là, je le crois, vous coûteront cher; c'est cela morbleu! c'est cela, il y a vingt à parier contre un que je réussirai; du reste qui ne risque rien, n'a rien, et puisque je veux avoir quelque chose, il faut que je risque beaucoup.

Roman après s'être dit ce que nous venons de rapporter, monta dans un cabriolet de régie, et se fit conduire rue Saint-Dominique d'Enfer.

Rien n'était changé ni à l'extérieur ni à l'intérieur de la demeure du vieil usurier. Le Terre-Neuve était toujours dans la cour de l'habitation, aussi vigoureux, aussi hargneux que par le passé, paraissant n'attendre qu'un signe de son maître pour se jeter sur ceux que l'usurier voudrait faire dévorer.

Juste introduisit Roman dans la pièce qui lui servait de cabinet, et après l'avoir invité à s'asseoir et s'être retranché dans son fort, il se mit sans plus de façons à achever son déjeuner, composé, comme de coutume d'une jatte de lait et d'un morceau de pain bis.

--Vous ne me reconnaissez pas, dit Roman qui ne savait trop de quelle manière il devait commencer la conversation.

--Je vous demande bien pardon, monsieur, lui répondit Juste, sans seulement prendre la peine de lever ses petits yeux vert de mer, je vous ai parfaitement reconnu, vous étiez ainsi que moi, un des convives du banquet donné chez Lemardelay, par M. de Courtivon.

--Vous êtes, M. Juste, doué à ce qu'il paraît d'une excellente mémoire.

--On le dit; mais pardon, vous êtes sans doute venu chez moi, afin de me proposer une affaire?

--Vous l'avez dit, je suis venu chez vous afin de vous proposer une affaire, une excellente affaire.

--Vrai! eh bien, s'il en est ainsi, nous pourrons facilement nous entendre, je saisis avec empressement toutes les occasions de gagner quelques sous qui se présentent à moi; parlez, monsieur, je suis prêt à vous accorder toute l'attention dont je suis capable.

--Vous connaissez madame la marquise de Roselly?

Juste prit sur un des rayons du petit bureau de bois noir devant lequel il était assis, un assez gros registre couvert de parchemin, et dont tous les feuillets étaient noircis de bizarres hiéroglyphes, classés par ordre alphabétiques, il l'ouvrit à la lettre R.

--Je ne connais pas la dame dont vous venez de me parler, dit-il, après avoir parcouru plusieurs feuillets.

--C'est singulier, vous lui avez cependant acheté une assez grande quantité de pierreries, celles du comte Colorédo.

Juste regarda Roman, il voulait lire dans ses yeux le but des questions qu'il lui adressait, le visage de Roman était impassible.

--Je ne connais pas cette dame, répéta-t-il.

--Connaissez-vous alors M. le marquis de Pourrières?

--M. le marquis de Pourrières, dit-il, après avoir ouvert le registre couvert de parchemin à la lettre P; je le connais beaucoup de réputation, il a fait quelques affaires avec un de mes confrères, qui tient sur le boulevard, un magasin de jouets d'enfants, ce confrère est très-content de lui; du reste, M. le marquis de Pourrières est très-riche par lui-même et sa fortune est augmentée depuis son mariage; on peut sans se compromettre, lui escompter deux ou trois cents mille francs.

--Ainsi, vous donneriez deux cents mille francs contre des lettres de change du marquis de Pourrières?

--Si M. le marquis m'offrait un intérêt raisonnable et une première hypothèque sur ses propriétés, nous pourrions nous entendre; mais est-ce une affaire ordinaire, que vous voulez me proposer?

--Non, répondit Roman, c'est au contraire une affaire très-extraordinaire.

--Expliquez-vous, mon cher monsieur, je ne déteste pas les affaires extraordinaires.

--Vous êtes discret?

--Question inutile, vous ne seriez pas venu, si d'avance vous n'aviez pas été persuadé de mon extrême discrétion.

--Voici de quoi il s'agit: Je suis l'intendant, l'ami ou plutôt le complice de M. le marquis de Pourrières; je sais tant de choses, que je suis persuadé que mon maître, mon ami, mon complice, comme vous voudrez l'appeler, donnerait sans hésiter toute sa fortune, pour éviter de me voir comparaître devant une cour d'assises; car il sait qu'il n'y a personne au monde qui soit plus bavard qu'un accusé. Eh bien! si vous voulez me compter seulement soixante-dix mille francs, je vous signerai du nom du marquis de Pourrières, cent mille francs de lettres de change; cela vous va-t-il?

Juste réfléchit quelques instants.

--Je ne puis, dit-il, vous donner aujourd'hui une réponse positive, revenez me voir demain, nous causerons et je crois que l'affaire pourra s'arranger.

Roman quitta Juste beaucoup plus joyeux qu'il ne l'était lorsqu'il était entré dans la tanière de l'usurier, outre le plaisir qu'il éprouvait en pensant que le lendemain il pourrait satisfaire sa passion favorite, il était charmé de faire pièce à Salvador.

Le lendemain matin l'usurier Juste endossa l'habit que nous lui connaissons, se coiffa de son classique tricorne, et après avoir lâché son Terre-Neuve dans la cour de son habitation dont il ferma soigneusement la porte, il se rendit chez le vicomte de Lussan.

--Quel bon vent vous amène, lui dit le noble gentilhomme breton; venez-vous me demander à déjeuner.

--Nous déjeunerons, puisque vous voulez bien m'inviter, répondit Juste, puis ensuite vous me donnerez quelques conseils que je vous payerai cinq mille francs s'ils me conviennent.

Le vicomte de Lussan sonna, et donna l'ordre à son valet de chambre d'apporter dans sa chambre à coucher tout ce qu'il fallait pour déjeuner confortablement.

--Je vous écoute, M. Juste, dit-il à l'usurier lorsqu'ils furent tous deux placés devant un guéridon de bois d'acajou, sur lequel se trouvaient une poularde du Mans, un pâté de Chartres, quelques fruits magnifiques et plusieurs bouteilles d'excellent vin.

Juste raconta au vicomte de Lussan ce qui lui était arrivé la veille, et lui demanda s'il devait accepter la proposition de Lebrun.

--Si vous ne m'aviez pas promis cinq mille francs, je vous dirais de ne point faire cette affaire dont, en définitive, mon ami de Pourrières sera la seule victime, mais comme vous vous êtes montré généreux, je veux être vrai: vous pouvez sans crainte, si la solvabilité du marquis de Pourrières vous paraît suffisante, escompter les lettres de change que vous propose Lebrun.

Le vicomte, afin de prouver à l'usurier qu'il pouvait en toute sûreté suivre le conseil qu'il venait de lui donner, et sans doute aussi afin de gagner les cinq mille francs promis, lui raconta tout ce qu'il savait de Salvador et de Roman.

--C'est charmant, s'écria le bon M. Juste, c'est charmant; comment ce sont ces messieurs qui ont envoyé dans l'autre monde mon confrère Josué? la mort de ce juif m'a été trop avantageuse pour que je ne m'empresse pas d'obliger un de ceux auxquels je la dois. Adieu, M. le vicomte, vous aurez les cinq mille francs, je vous, le promets.

Juste, après avoir pris congé du vicomte de Lussan retourna de suite chez lui; il venait seulement de rentrer lorsque Roman sonna à sa porte.

Pour l'introduire dans son cabinet, l'usurier, auquel les confidences du vicomte avaient appris ce dont il était capable, prit encore plus de précautions que la veille.

--Je veux bien, lui dit-il, faire ce que vous me demandez, mais comme l'opération que vous m'avez proposée est purement aléatoire, je vous donnerai seulement cinquante mille francs. Cela vous convient-il?

--Cinquante mille francs, répondit Roman, c'est peu.

--Mes chances de perte sont aussi nombreuses, si ce n'est plus, que mes chances de gain.

--J'accepte les cinquante mille francs, M. Juste.

--Veuillez, en ce cas, me souscrire les lettres de change.

Roman eut bientôt fait ce que désirait Juste; l'usurier prit les lettres de change et sortit du cabinet, après une absence de quelques minutes, il rentra, et remit à Roman les cinquante billets de banque que celui-ci attendait avec la plus vive impatience.

--N'oubliez pas, dit l'usurier à son client lorsque ce dernier fut sur le point de mettre le pied dans la rue, que ces lettres de change seront déposées au parquet de M. le procureur du roi, si elles ne sont pas payées à leur échéance; vous avez deux mois devant vous.

--Je tâcherai de bien employer ces deux mois, répondit Roman; ce sont peut-être les deux seuls qui me restent.

Le soir même, Roman, jaloux ainsi qu'il l'avait dit, de bien employer son temps, était installé devant une table de jeu, et le sort, sans doute pour que sa chute prochaine lui parût plus cruelle, lui faisait gagner une somme assez considérable.

Les lettres qui forment la matière du chapitre précédent, nous ont appris que la fortune cessa bientôt de le favoriser. Après des alternatives de perte et de gain, il survint une dégringolade irrésistible qui fut couronnée, vers l'époque de l'échéance des lettres de change, par la perte de trente mille francs, annoncée à Salvador par Silvia.

Roman, après cette perte, rentra à l'hôtel de Pourrières. Il était presque fou. Ses yeux, dont le blanc était sillonné de petits filets sanguinolents, sortaient à moitié de leur orbite; l'expression de ses traits, empreints d'une pâleur cadavéreuse, était telle que le suisse, qui avait pris une lampe pour venir lui ouvrir, recula épouvanté, et lui demanda s'il se trouvait indisposé et s'il avait besoin de quelque chose.

--Je n'ai besoin de rien, imbécile, lui répondit Roman, qui se retira dans sa chambre, où, suivant sa coutume, il se fit apporter une bouteille de rhum qu'il but tout entière avant de se mettre au lit.

Le lendemain il était si faible qu'il fut forcé de rester couché.

Salvador, avant d'arriver à Paris, s'était arrêté à Melun, à l'hôtel de la Galère, où il avait laissé sa chaise de poste et il avait pris, pour se rendre à Paris, la voiture publique qui part à quatre heures de cette ville. Ce n'était que dans deux jours que l'usurier Juste devait réaliser la menace qu'il lui avait faite, et ces deux jours, Salvador voulait bien les employer.

--Que dois-je faire? se dit-il lorsqu'il fut seul dans les rues de la capitale, Roman une fois mort, et il mourra, s'écria-t-il, en grinçant des dents et en caressant la pointe acérée d'un tire-point renfermé dans la poche de son habit, je ne puis être forcé de payer les lettres de change remises à Juste par ce misérable; mais qui me dit que pour déterminer cet infâme usurier à lui donner de l'argent, Roman, abruti par l'usage immodéré des liqueurs fortes, aveuglé par son infernale passion, ne lui a pas fait quelques confidences dont il pourrait se servir; qui me dit que je ne serai pas inquiété au sujet de la mort de Roman si je refuse de payer cet usurier qui remuera ciel et terre afin de trouver les moyens de me compromettre, quel dédale et comment en sortir!

Je payerai, il le faut, se dit encore Salvador, après quelques minutes de réflexion, heureux, bien heureux d'en être quitte à aussi bon marché.

Lorsque la nuit fut tout à fait venue, Salvador jeta sur ses épaules le large manteau que jusqu'à ce moment, il avait porté sous son bras, il rabaissa sur ses yeux les larges bords du chapeau dont il était coiffé, et se dirigea vers la rue de Courcelle.

L'atmosphère était lourde et le ciel sombre; Salvador alla se poster à quelques pas de sa demeure. Caché sous une porte cochère, il pouvait voir, sans en être vu, tous ceux qui entraient à l'hôtel ou qui sortaient.

Il était depuis environ une heure au poste qu'il avait choisi, lorsque Roman sortit; le malheureux marchait en chancelant. Il était ivre. Il passa près de Salvador sans le remarquer. Celui-ci lui laissa faire quelques pas, puis il se mit sur ses traces. Roman, dont le grand air paraissait avoir augmenté l'ivresse, chancelait de plus en plus et se heurtait à tous les passants; cependant il marchait assez rapidement, il arriva enfin dans la rue Richelieu, et entra dans une assez belle maison, voisine du boulevard.

Roman, nos lecteurs l'ont sans doute déjà deviné, avait pris tout ce qui lui restait, et, malgré son extrême faiblesse, il allait dans le tripot clandestin où il passait toutes ses soirées, tenter une dernière fois la fortune.

Salvador ne l'avait pas perdu de vue, enveloppé dans son manteau, et les yeux cachés par son chapeau à larges bords, il se promenait sur le trottoir qui fait face à la maison dans laquelle était entré Roman; les boutiquiers riverains de ce trottoir et les gracieuses phalènes qui s'y promènent chaque soir, le remarquèrent d'abord; mais lorsque les uns et les autres se furent dit que cet homme mystérieux attendait sans doute la venue de sa belle, ils n'y firent plus attention.

Il était plus d'une heure du matin, lorsque Roman sortit de la maison devant laquelle son complice l'attendait toujours. La lueur projetée par le bec de gaz placé au-dessus de la porte cochère permit à Salvador de remarquer que son visage était extrêmement coloré.

Il fit quelques pas sur le boulevard, alors presque désert...

--Faut-il une voiture, là, mon bourgeois? lui dit un cocher de cabriolet, près duquel il s'était arrêté par hasard.

Salvador tressaillit.

--Il est sauvé s'il prend une voiture! se dit-il.

Roman hésita quelques instants, puis il se remit en route sans répondre au cocher.

--Enfin! se dit Salvador, Dieu soit loué.

Il agrafa son manteau qu'il jeta derrière ses épaules, afin de laisser à ses bras la faculté d'agir en liberté, et il prit le tire-point, dans la poche de côté de son habit.

La lame en était forte et la pointe acérée.

Salvador traversa le boulevard; il ne voulait frapper son complice que lorsqu'il serait engagé dans une des rues assez désertes qui avoisinent l'hôtel de Pourrières.

La marche de Roman était brusque et saccadée; il s'arrêtait souvent et de sourdes exclamations, d'éclatants blasphèmes s'échappaient de sa poitrine. A la hauteur de la rue Caumartin, il brisa sa canne contre une des bornes du boulevard.

Salvador suivait tous ses mouvements avec attention.

La rue de Courcelle, où est situé l'hôtel de Pourrières, n'était pas à l'époque où se passèrent les faits que nous avons voulu raconter, éclairée par le gaz de la compagnie Anglaise; et les réverbères qui, suivant leur coutume avaient compté sur la blonde Phœbé, (qui avait justement choisi cette nuit-là pour aller rendre visite à Endymion), s'étaient éteints depuis longtemps, lorsque Roman s'y engagea, elle était donc parfaitement sombre.

Salvador ne laissa à son complice que le temps d'y faire quelques pas. Semblable à la panthère qui se jette, prompte comme l'éclair, au milieu d'un troupeau de buffles, choisit une proie dans le flanc de laquelle elle enfonce ses ongles de fer et qu'elle ne quitte que lorsqu'elle est étendue privée de vie sur le sable, il se précipita sur Roman qu'il saisit par le cou afin de ne pas lui laisser la faculté d'appeler à son secours.

L'abus des liqueurs fortes avait tellement affaibli le misérable, qu'il ne lui restait plus rien de son ancienne vigueur; il fit cependant, pour se défendre, quelques efforts; mais Salvador le contint facilement, et il lui plongea, à trois reprises, son tire-point dans le cœur.

Lorsque Salvador cessa de le tenir, il tomba lourdement sur le pavé.

Il était mort.

--Et d'un, dit Salvador après l'avoir dépouillé de ses bijoux et de son portefeuille, on croira que ce sont des voleurs qui se sont rendus coupables de ce meurtre. Qui pourrait dire, dit-il d'une voix sourde, que c'est le marquis de Pourrières qui a tué cet homme?

--Moi! dit une voix de femme au-dessus de l'assassin.

Salvador leva la tête, et à la fenêtre d'un appartement situé à l'entre-sol d'une petite maison, devant laquelle était tombé son complice, il vit se dessiner dans l'ombre les formes d'une femme.

--Chut! lui dit-elle à voix basse, je vais descendre vous ouvrir.

Salvador avait reconnu la voix de Silvia.

Quelques minutes après, elle ouvrait mystérieusement la porte de sa maison, dans laquelle elle introduisait Salvador.

La fille de la Sans-Refus, était vêtue seulement d'un élégant peignoir de mousseline blanche garni de dentelles; ses pieds, petits et mignons, étaient emprisonnés dans des mules de satin rose, dignes de chausser Cendrillon; ses longues boucles de cheveux noirs, encadraient son visage encore un peu pâle.

Silvia et Salvador venaient d'entrer dans la chambre, d'où l'ex-cantatrice avait vu ce qui venait de se passer dans la rue.

--Par quel hasard vous trouvez-vous ici? lui dit Salvador; je vous croyais à l'hôtel des Princes?

Silvia, avant de répondre à son amant, ferma les volets de la croisée, puis elle sonna.

A cet appel, une grande et forte jeune fille se présenta à l'entrée de la chambre.

--Marie, lui dit Silvia, M. le Marquis de Pourrières va passer ici le reste de la nuit. Vous allez donc, ma fille, vous enfermer dans votre chambre, dont vous ne sortirez que demain matin, lorsque je vous appellerai, lorsque je vous appellerai, entendez-vous, Marie?

--Oui, madame, répondit la servante; je ne sortirai de ma chambre que lorsque vous m'appellerez, j'ai bien compris.

--C'est bien, mon enfant.

La servante se retira.

--Il faut tout prévoir, dit Silvia en souriant lorsqu'elle fut seule avec Salvador, si par hasard il vous prenait la fantaisie de me traiter de la même manière que ce pauvre M. Lebrun, cette fille resterait après moi!

--Ah! quelle pensée, s'écria Salvador en se mordant les lèvres.

--Osez dire, lui répondit Silvia en le regardant en face, que l'idée de vous débarrasser de moi ne s'est jamais présentée à votre esprit?... Du reste, je ne vous en veux pas, continua-t-elle après quelques instants de silence; la même pensée me serait peut-être venue, si j'avais été à votre place; vous ne pouvez pas lire dans mon cœur, vous ne pouvez pas deviner tout ce qu'il renferme, pour vous, de dévouement et de sentiments affectueux.

Il y avait dans la voix de Silvia, lorsqu'elle prononça ces mots, un tel accent de tendresse, que Salvador, qui venait de tuer celui que depuis près de vingt ans il avait pris l'habitude de nommer son ami, fut presque ému.

--Si je vous gêne, ajouta Silvia, si l'un de nous deux est de trop sur la terre, ne craignez pas de manifester votre volonté; dites un mot, un seul mot, j'ai assez de courage pour mourir, pourvu que ce ne soit pas votre main qui tranche le fil de mes jours.

--Mais je ne veux pas que tu meures! s'écria Salvador; tu es la seule femme au monde que je puisse aimer.

--N'est-ce pas, répondit Silvia en se précipitant entre les bras de son amant, qui la serra avec force contre sa poitrine.

L'artificieuse créature venait de reconquérir l'empire, que pendant si longtemps elle avait exercé sur Salvador.

Le bruit des pas mesurés d'une patrouille, rappela aux deux assassins (Silvia, témoin impassible du meurtre que venait de commettre son amant, ne doit-elle pas être considérée comme sa complice)? ce qui venait de se passer. Ils s'approchèrent tous deux de la fenêtre. Les soldats qui composaient la patrouille s'étaient arrêtés près du cadavre; les paroles qu'ils prononçaient arrivaient claires et distinctes aux oreilles de Salvador et de sa maîtresse.

--Il est mort, dit un des soldats.

--Bien mort, répondit un autre.

--Tout ce qu'il y a de plus mort, ajouta un troisième.

--Le résultat prouve que vous avez frappé d'une main bien assurée, dit Silvia?

Salvador serra, en souriant, la main de sa maîtresse.

--Ecoutons, lui dit-il.

--Que faut-il faire? dit un des soldats.

--Conscrit! répondit d'une voix brève le caporal, il faut aller chercher le commissaire de police.

--On va venir lever le cadavre, dit Salvador.

--A leur aise, répondit Silvia.

Les deux assassins quittèrent la place qu'ils occupaient près de la fenêtre, et vinrent s'asseoir l'un près de l'autre sur un divan.

--Vous n'avez pas répondu à la question que je vous ai adressée, lorsque je suis entré ici, dit Salvador après avoir serré les deux mains de Silvia entre les siennes.

--Vous m'avez demandé, je crois, pourquoi j'avais quitté l'hôtel des Princes, pour venir habiter cette maison?

Salvador fit un signe affirmatif.

Silvia, après s'être recueillie quelques instants, raconta à son amant que quelques paroles échangées entre lui et celui qui venait d'être tué, paroles qu'elle avait saisies au passage, lui avaient appris que le bon H. Lebrun qui prenait sans façon de l'argent dans la caisse de son maître, n'était pas un intendant ordinaire; que le vicomte de Lussan lui ayant appris, il y avait déjà quelque temps, que Lebrun jouait et perdait des sommes considérables, elle s'était empressée de prévenir le marquis de Pourrières, mais que la réponse qu'elle avait reçue à la lettre qu'elle lui avait adressée, ne l'avait pas satisfaite, et que bien certaine que l'argent que perdait Lebrun, avec tant de laisser aller, n'était pas le produit d'une affaire, elle avait voulu savoir ce qu'il faisait, afin d'écrire encore à son amant, s'il se présentait quelques faits nouveaux. Pour arriver au but qu'elle voulait atteindre, elle n'avait pas trouvé de meilleur moyen que celui de venir se loger près de l'hôtel de Pourrières; elle n'avait pas pour cela abandonné son logement de l'hôtel des Princes, qu'elle occupait toujours; son logement de la rue de Courcelle, n'était qu'un observatoire, en venant s'y installer suivant sa coutume de tous les jours, elle avait reconnu Salvador, malgré tous les soins qu'il avait pris pour se rendre méconnaissable; elle s'était de suite doutée qu'il ne se tenait ainsi caché, que parce qu'il avait en tête quelques projets dont le bon M. Lebrun devait être la victime. Charmée de voir enfin son amant prendre une détermination énergique, elle était venue pleine de joie se mettre à sa fenêtre d'où elle avait vu, sans être aperçue, tout ce qui s'était passé, cachée qu'elle était par les volets seulement entr'ouverts.

Le marquis de Pourrières savait le reste.

--Vous êtes, dit Salvador lorsque Silvia eut achevé le récit dont nous venons de donner la substance à nos lecteurs, une bien rusée créature; et je suis maintenant persuadé qu'il est beaucoup plus avantageux de vous avoir avec soi, que contre soi.

--Je suis heureuse de ce que vous voulez bien penser ainsi, répondit Silvia; c'est me donner la certitude que nous ne nous séparerons jamais.

Du bruit dans la rue, éveilla de nouveau l'attention de Salvador et de Silvia; ils voulaient voir ce qui allait se passer, après avoir éteint la lumière qui les éclairait, ils s'approchèrent de la fenêtre.

Le commissaire de police venait d'arriver.

Cet estimable fonctionnaire paraissait très-contrarié de ce que son premier sommeil avait été si brusquement interrompu, et plus pressé d'aller rejoindre sa couche nuptiale que de verbaliser.

Il se pencha cependant sur le cadavre de Roman, qu'il examina à la lueur d'un falot, porté par un des soldats de la patrouille.

--Cet homme, qui paraît appartenir aux classes distinguées de la société, a été dépouillé de son argent et de ses bijoux, dit-il; les assassins n'ont pas laissé sur lui un seul papier qui puisse servir à le faire connaître, il faut le porter à la Morgue.

Les soldats formèrent avec leurs fusils une sorte de brancard, sur lequel ils placèrent le cadavre du misérable Roman, et suivirent le commissaire de police.

Bientôt le bruit cadencé de leurs pas se perdit dans le lointain.

--Bon voyage, M. Lebrun, dit Silvia; j'espère bien ne jamais vous revoir, pas même dans l'autre monde, ajouta-t-elle; car j'aime à croire que notre mort est le dernier acte d'un drame qui n'a pas d'épilogue.

--Possible, répondit Salvador, très-possible, chère amie; mais le contraire aussi est possible et s'il en est ainsi, nous aurons, vous et moi, lorsque nous paraîtrons devant lui, un fameux compte à rendre au mec des mecs[584]... mais je tombe de sommeil.

Il se laissa tomber sur le divan...

VII.--Complications.

Le lendemain vers les dix heures du matin, la servante de Silvia sortit de sa chambre à la voix de sa maîtresse, et alla chercher une voiture de place dans laquelle Salvador, débarrassé de son ample manteau, monta, accompagné de Silvia qu'il conduisit à l'hôtel des Princes, il se fit ensuite mener à l'embarcadère du chemin de fer d'Orléans, qui le conduisit à Corbeil, d'où il lui fut facile de gagner Melun à l'aide des correspondances.

Il reprit dans cette dernière ville, la chaise de poste laissée à l'hôtel de la Galère et revint de suite à Paris.

Ses domestiques, savaient déjà que l'on avait relevé pendant la nuit, dans la rue de Courcelle, le cadavre d'un homme assassiné, mais aucun d'eux ne se doutait que ce cadavre était celui de l'intendant de leur maître.

--M. Lebrun est-il ici, demanda Salvador à celui qui l'avait accompagné dans sa chambre à coucher.

Pris ainsi à l'improviste, le domestique hésita quelques instants.

--Voulez-vous me répondre? ajouta Salvador.

--M. Lebrun est sorti avant hier au soir à dix heures, et il n'est pas encore rentré à l'hôtel, répondit le domestique.

--C'est bien, vous pouvez vous retirer, donnez au cocher l'ordre de faire mettre les chevaux au landau.

Resté seul, Salvador changea de costume, et lorsqu'il supposa que l'ordre qu'il venait de donner avait été exécuté, il descendit, et se fit conduire rue Saint-Dominique d'Enfer.

Il se rendait chez Juste.

L'usurier accabla le marquis de Pourrières d'une fonte de politesses.

--J'étais bien sûr, s'écria-t-il, que M. le marquis ne voudrait pas me voir victime de la confiance que j'ai témoigné à son intendant.

Salvador coupa court à ces démonstrations exagérées, dont il n'était pas la dupe.

--Je suis venu ici, dit-il à l'usurier, pour tâcher de m'entendre avec vous, relativement au payement de ces malheureuses lettres de change, et non pour écouter vos doléances, parlons donc d'affaires si vous le voulez bien.

--Que votre volonté soit faite, M. le marquis.

--Vous avez escompté à Lebrun, cent mille francs de fausses lettres de change, combien faut-il vous compter pour rentrer en possession de ces titres?

--Mais pas plus de cent mille francs.

--Vous plaisantez sans doute?

--Je ne plaisante jamais lorsqu'il s'agit d'argent; je n'ai d'ailleurs retenu à M. Lebrun, qu'un très-léger intérêt, je ne puis donc quelle que soit mon envie de vous obliger, faire le plus léger sacrifice.

--Vous risquez alors de perdre tout; je laisserai Lebrun subir les conséquences de sa faute.

--Vous en êtes le maître, M. le marquis, vous en êtes le maître.

--Voyons, M. Juste, montrez-vous digne du nom que vous portez; soixante mille francs?

--Impossible!

--Soixante et dix?

--Impossible!

--Quatre-vingt?

--Impossible!... Je vous diminuerai dix mille francs seulement, mais je ne consens à cette concession, qu'à la condition que vous me ferez la promesse de ne vous adresser qu'à moi, lorsque vous désirerez vendre quelques objets de grande valeur.

Salvador avait affaire à un homme aussi tenace qu'il l'était lui-même, et il était en quelque sorte sous sa dépendance, il fut donc forcé de subir sa loi.

--Je me résigne, dit-il à Juste, mais comme vous devez savoir que, quelque considérable que soit la fortune que l'on possède, on n'a pas toujours quatre-vingt-dix mille francs à sa disposition, j'espère que vous voudrez bien me donner le temps de rassembler cette somme?

--Tout le temps que vous voudrez, M. le marquis, tout le temps que vous voudrez, quinze jours, un mois même; seulement, vous me souscrirez pareille somme de lettres de change et vous me consentirez une hypothèque sur vos biens.

--Je ferai tout ce que vous voudrez, M. Juste.

--Je suis charmé, M. le marquis, de ce que vous voulez bien vous montrer raisonnable, je vous remettrai demain chez votre notaire, les lettres de change souscrites par votre intendant.

--Soit, à demain dix heures, chez maître Chardon, notaire.

Juste reconduisit le marquis jusqu'à la porte de son habitation.

Lorsque Salvador fut dans la rue et qu'il eût fermé sur lui sa porte, Juste ouvrit le guichet grillé qui y était pratiqué, il colla derrière sa face ridée et parcheminée.

--M. de Pourrières, M. le marquis, s'écria-t-il.

Salvador qui allait monter en voiture se retourna.

--N'oubliez pas, je vous prie, lui dit le vieil usurier, de présenter mes hommages à madame la marquise de Roselly.

Salvador voulait demander à l'usurier l'explication de ces dernières paroles, mais Juste, sans plus de façons, lui ferma le guichet sur le nez.

--Je ne m'étais pas trompé, se dit Salvador, ce misérable usurier n'a donné de l'argent à Roman que parce que celui-ci lui a fait quelques confidences, ces deux misérables se sont entendus pour me dépouiller.

Au détour de la rue Saint-Dominique-d'Enfer, le tilbury du vicomte de Lussan croisa le landau de Salvador; le noble gentilhomme, qui avait dicté à Juste la lettre que celui-ci avait adressée au marquis de Pourrières, étant bien persuadé que son ami ne voudrait laisser à personne le droit d'outrager la mémoire du malheureux intendant, allait toucher les cinq mille francs qui lui avaient été promis.

--Voulez-vous, dit-il à Salvador, m'attendre quelques minutes; je vais emprunter de l'argent au vieil arabe qui demeure dans cette rue, comme j'ai de bons gages à lui laisser entre les mains, il me remettra de suite ce qu'il me faut; nous renverrons nos équipages et nous irons faire un tour dans le jardin du Luxembourg avant de déjeuner; j'ai à vous apprendre une nouvelle qui vous étonnera beaucoup.

--Allez, répondit Salvador, vous me retrouverez dans l'allée de l'Ouest.

Salvador renvoya sa voiture et alla attendre le vicomte de Lussan au lieu indiqué; celui-ci, ainsi qu'il l'avait promis, ne fut absent que quelques minutes.

--Vous voilà donc de retour à Paris? dit-il à son ami, j'en suis vraiment charmé, votre absence commençait à me faire faute; vous n'allez pas, je l'espère, retourner à Pourrières.

--Je resterai à Paris, puisque j'y suis; je vais aujourd'hui même écrire à ma femme de venir m'y retrouver.

--Ce cher marquis, je suis, croyez-le bien, très-heureux de votre bonheur.

Salvador, après avoir répondu comme il le devait à ces témoignages d'amitié, rappela au vicomte de Lussan qu'il venait de lui faire la promesse de lui apprendre une nouvelle qui devait, avait-il dit, beaucoup l'étonner.

--Ce pauvre Roman, dit le vicomte d'un ton affligé que démentait l'expression sardonique de son visage, quelle triste fin!

--Qu'est-il donc arrivé à Roman? répondit Salvador; je ne suis arrivé que ce matin et je ne l'ai pas encore vu, il n'avait pas passé la nuit à l'hôtel.

--Ne savez-vous pas qu'un homme a été assassiné cette nuit dans la rue de Courcelle?

--Si fait; mais qu'y a-t-il de commun, je vous prie, entre cet homme assassiné et Roman, est-ce que par hasard Roman?...

--Oh! non, heureusement; Roman est au contraire l'homme assassiné.

--Vous plaisantez?

--Du tout. Ayant lu ce matin dans un de mes journaux le récit de cet événement et le signalement de la victime, et ces détails ayant piqué ma curiosité, je suis allé de suite à la Morgue et j'ai parfaitement reconnu le cadavre du pauvre Roman.

--Je vais alors faire ma déclaration à la police, et donner des ordres afin que le corps de mon pauvre ami soit réclamé et que les honneurs funèbres lui soient rendus.

--C'est bien, mon ami, c'est bien.

--Allons déjeuner, dit Salvador; la promenade que nous venons de faire m'a donné de l'appétit, et je crois que nous ne rendrons pas la vie à Roman en nous condamnant à mourir d'inanition.

--Parfaitement raisonné, cher marquis, parfaitement raisonné.

Salvador et le vicomte de Lussan se rendirent chez Desmares, où ils se firent servir un excellent déjeuner.

--Voulez-vous, dit au dessert le vicomte de Lussan, que je vous parle avec franchise?

--Vous m'obligerez, lui répondit Salvador.

--Eh bien, je crois que vous connaissiez avant moi la mort de notre ami.

--Que voulez-vous dire?

--Vous m'avez parfaitement compris; si du reste ce que je pense est vrai, je vous approuve, il y a déjà longtemps que vous auriez dû vous débarrasser d'un homme dont les détestables habitudes vous auraient tôt ou tard compromis et qui se servait de votre fortune comme si elle eût été à lui.

--Ce cher vicomte, il a toujours le petit mot pour rire, dit Salvador en quittant la table.

Les deux amis se séparèrent en sortant de chez Desmares, et Salvador rentra de suite chez lui.

Il s'enferma dans son cabinet et s'assit devant son bureau, sur lequel il plaça plusieurs liasses de papier qu'il examina successivement avec beaucoup d'attention; ce travail l'occupa plusieurs heures.

--Il ne me restera, lorsque j'aurai payé l'usurier Juste, dit-il après l'avoir achevé, que dix mille francs de rente et le bien de ma femme qui peut rapporter vingt-cinq mille francs environ; trente-cinq mille francs par année, c'est bien peu...

Je ne puis décidément, continua-t-il après quelques instants de réflexion, me contenter d'un aussi mince revenu; le train du vicomte de Lussan, qui ne possède même pas la vieille tour ruinée qui servait d'habitation à ses nobles aïeux, est presque aussi considérable que le mien... Je ne puis donc encore cesser de travailler; j'ai des charges, des charges lourdes et nombreuses; ma maison à soutenir, celle de Silvia à monter de nouveau; je ne puis, sans compromettre l'honneur du nom que je porte, retrancher la moindre chose de mon train...

Le monologue de Salvador vient d'apprendre à nos lecteurs que cet homme, bien loin de renoncer à sa criminelle industrie, méditait au contraire de nouveaux crimes; il devait du reste en être ainsi, l'impunité dont il avait toujours joui l'avait enhardi à ce point qu'il ne pouvait croire qu'il arriverait un jour où la société lui demanderait un compte sévère de tous les crimes qu'il avait commis.

Il se replaça devant son bureau, qu'il avait quitté pour se promener dans son cabinet et écrivit à Lucie la lettre suivante:

Le marquis de Pourrières à la marquise de Pourrières.

Paris.

«Ma chère Lucie,

»J'ai terminé aussi heureusement que cela était possible la malheureuse affaire qui m'a obligé de quitter Pourrières bien avant l'époque que nous avions fixée d'un commun accord; mais ce n'est pas tout, d'autres affaires me sont survenues à l'improviste, de sorte qu'il m'est maintenant impossible d'aller vous retrouver; je ne puis cependant supporter plus longtemps votre absence, et comme je vous sais aussi bonne que vous êtes belle, j'ai l'espérance que vous voudrez bien, aussitôt que vous aurez reçu cette lettre (qui, je l'espère, vous trouvera fort ennuyée), vous mettre en route pour Paris, où je vous attends avec la plus vive impatience.

»Je vous prie d'observer, ma chère Lucie, que ce n'est pas un ordre, mais une prière que je vous adresse; si la campagne avait de tels charmes à vos yeux, que vous ne puissiez vous résoudre à là quitter encore, je vous laisse entièrement libre de ne faire que votre volonté.

»Mille baisers, et croyez à l'amour éternel de votre heureux époux,

»A. DE POURRIÈRES.»

Laure Féval à Lucie de Pourrières.

Guermantes, près Lagny.

«Nous avons achevé, ma chère Lucie, nos pérégrinations à travers l'Italie et la Suisse, et je suis, à l'heure qu'il est, installée avec mon bon oncle, dans le joli petit château que nous possédons à Guermantes, près Lagny.

»Je m'empresse de t'annoncer cette bonne nouvelle.

»Mon mari est toujours en Angleterre, il vient de nous écrire que les affaires qui ont nécessité sa présence dans ce pays, l'y retiendront encore au moins un mois, ne viendras-tu pas consoler un peu une pauvre veuve? mon bon oncle me charge de te dire qu'il ira te chercher si tu ne viens pas promptement, et comme il est très-capable de faire tout ce qu'il dit, j'ai l'espérance que tu voudras bien lui épargner la peine de faire un voyage de plus de deux cents lieues.

»Nous serions flattés, je n'ai pas besoin de te le dire, de recevoir avec toi M. le marquis de Pourrières.

»A bientôt, ma bonne Lucie, à bientôt, n'est-ce pas? Ne prends pas seulement le temps de me répondre, accours, j'ai hâte de serrer sur mon cœur ma plus ancienne et ma meilleure amie.

»LAURE FÉVAL.»

Cette dernière lettre fut remise à Lucie en même temps que celle qui précède. La jolie marquise de Pourrières, bien certaine que son mari ne lui refuserait pas la permission d'aller passer le restant de la belle saison près de son amie, qu'elle était impatiente de revoir, se détermina sans éprouver de bien vifs regrets à quitter le vieux château de Pourrières; elle écrivit donc à son mari, que conformément à son désir elle allait de suite se mettre en route et qu'elle serait à Paris presque en même temps que sa lettre.

Salvador pour la recevoir avait entièrement renouvelé son ameublement et ses équipages, et fait décorer son hôtel avec plus de luxe qu'il ne l'était auparavant.

--La demeure que vous allez habiter vous paraît-elle convenable? dit-il à sa femme après lui avoir fait admirer les mille recherches luxueuses rassemblées dans son hôtel.

Lucie ne remercia pas son mari, mais elle posa sa jolie tête sur son sein et lui serra affectueusement la main.

Salvador déposa un baiser sur le front de sa femme.

Elle ne me refusera pas ce que je veux lui demander, se dit-il.

Les deux époux étaient à ce moment dans la chambre à coucher destinée à Lucie, près d'une petite porte devant laquelle Salvador s'était arrêté à dessein.

--Je vous ai ménagé une dernière surprise, dit-il.

--Qu'est-ce donc, répondit Lucie en souriant; je ne puis, après ce que je viens d'admirer, être étonnée de quelque chose.

Salvador tira de sa poche une clé avec laquelle il ouvrit la mystérieuse petite porte, et il introduisit Lucie dans une pièce absolument semblable à celle qui lui servait de boudoir à l'hôtel de Neuville, c'était la même tenture, fond lilas semé de fleurs et d'oiseaux fantastiques, les mêmes passements verts attachés par des rosaces argentées, les mêmes stores adaptés à des fenêtres disposées de la même manière, les mêmes meubles, rien ne manquait.

--Ah! c'est charmant, s'écria Lucie.

--N'attachez pas plus de prix qu'elle n'en mérite, à cette légère prévenance, répondit Salvador, croyez seulement que je suis heureux d'avoir pu faire une chose qui vous est agréable.

Salvador consacra les premiers jours qui suivirent l'arrivée de Lucie à Paris, à visiter celles des personnes qui avaient assisté à la célébration de son mariage, qui n'avaient pas quitté la capitale, puis ensuite il mena sa femme au bois, aux concerts qui venaient de commencer, partout enfin, où son extrême beauté, la grâce parfaite de ses manières, devaient être remarquées, peut-être n'aimait-il pas Lucie, mais les nombreux hommages qu'on lui adressait, flattaient son amour-propre; il était glorieux de pouvoir se dire: cette femme si belle, si gracieuse, si pure, cette femme que vous accablez d'hommages, dont vous mendiez tous un sourire, un regard, elle est à moi, à moi que vous livreriez à vos bourreaux si vous connaissiez les événements de ma vie; elle m'aime, cette femme, tandis que moi je ne suis attiré vers elle que parce qu'elle est belle.

Salvador, tout entier au plaisir que lui procurait la satisfaction de son orgueil, avait presque oublié Silvia lorsqu'il reçut la lettre suivante:

La marquise de Roselly au marquis de Pourrières.

Paris.

«Cher marquis,

»Je ne veux pas vous ordonner de rendre votre femme malheureuse, je ne veux même pas vous prier de l'aimer un peu moins que vous ne le faites, ce serait peut-être vous demander l'impossible, madame de Pourrières, que j'ai eu l'honneur de rencontrer plusieurs fois au bois, est très-belle, plus belle que moi, et je conçois qu'il serait difficile de ne pas rendre à ses attraits la justice qui leur est due; mais si je veux bien, quant à présent, borner mes désirs à n'occuper dans votre cœur que la seconde place, vous seriez, cher marquis, le plus injuste des hommes, si vous ne veniez pas quelquefois me prouver que vous ne m'avez pas tout à fait oubliée.

»Si vous saviez, cher Alexis, combien je m'ennuie, combien je suis malheureuse, lorsque plusieurs jours se sont passés sans qu'il m'ait été permis de vous voir, vous auriez pitié de la pauvre Silvia, et vous ne la négligeriez pas autant que vous le faites. Avez-vous oublié qu'il y a dans un coin de ce Paris que vous parcourez tous les jours, accompagné de votre heureuse épouse, une pauvre femme qui vous aime, à laquelle votre abandon cause d'horribles souffrances, et qui mourra bientôt si vous ne venez la consoler un peu?

»Je ne puis le croire.

»Venez, mon cher Alexis, venez; ne me laissez pas plus longtemps en proie au sombre désespoir qui m'agite, et qui peut-être me déterminerait à prendre un parti extrême?

»J'ai l'espérance, cher Alexis, que je recevrai votre visite, soit aujourd'hui, soit demain au plus tard, c'est pour cela que je signe.

»Votre dévouée et fidèle amie,

»SILVIA.»

Silvia se moque de moi, se dit Salvador, après avoir lu cette lettre, dont le style ressemblait plus à celui d'une simple et naïve jeune fille, qu'à celui ordinairement employé par la marquise de Roselly, elle se moque de moi, c'est sûr; mais les derniers paragraphes de sa lettre renferment une menace qu'elle serait peut-être assez folle pour réaliser; allons donc chez elle, puisque je ne puis faire autrement. Ah! que ne suis-je débarrassé de cette femme.

Que les dernières paroles de Salvador n'étonnent pas trop nos lecteurs, la présence de Lucie avait quelque peu ébranlé les fondements d'un empire dont, du reste, l'artificieuse Silvia devait facilement ressaisir le sceptre.

Silvia, placée devant son piano, chantait en s'accompagnant, un air de bravoure emprunté au nouvel opéra italien, lorsque Salvador entra chez elle; elle jetait au vent les gammes les plus fabuleuses, les fioritures les plus merveilleuses, sans paraître plus s'en soucier que des couacs criards que laisse échapper la clarinette d'un aveugle.

Elle avait recouvré les brillantes couleurs de son visage, et la toilette qu'elle avait choisie donnait à ses attraits un tel relief, que Winkelmann lui-même aurait été embarrassé, s'il avait été forcé de dire laquelle de Lucie ou de Silvia était la plus belle.

--Il y a encore une fortune dans ce larynx, dit-elle en posant son doigt sur son cou admirablement modelé et plus blanc que l'albâtre.

--Pourquoi alors ne vous remettez-vous pas au théâtre, répondit Salvador.

--Le voulez-vous, s'écria Silvia, en lançant à son amant un regard de vipère, le voulez-vous? Je crois, en effet, que c'est le parti le plus sage que je puisse prendre, je trouverais facilement, si je remonte sur les planches, des gens qui m'aimeront plus que vous ne m'aimez, et qui ne me laisseront pas dans un hôtel garni, si leur fortune leur permet de me donner une autre habitation.

Ce que venait de dire l'ex-cantatrice avait laissé entrevoir à Salvador la possibilité de perdre une femme qu'il aimait, non-seulement parce qu'elle était aussi belle qu'il est possible de l'être, mais encore, parce qu'elle le connaissait, et que devant elle il n'était pas obligé de se contraindre. Quelques minutes auparavant, il s'était plaint de ce qu'il ne pouvait s'en débarrasser, et si, au moment où nous sommes arrivés, quelqu'un avait voulu la lui enlever, il ne l'aurait cédée que s'il n'avait pu faire autrement, le genre humain est plein de ces bizarres contradictions. Les destinées de Salvador et de Silvia étaient unies ensemble par des liens indissolubles, Salvador pouvait, il est vrai, tuer un jour sa maîtresse, mais il était certain qu'il la regretterait le lendemain. Silvia, douée d'une perspicacité rare, savait cela, et c'était peut-être parce qu'il en était ainsi, qu'elle conservait un amant contre lequel elle était, en quelque sorte, forcée de défendre sa vie.

--Vous êtes folle, Silvia, s'écria Salvador, vous êtes folle, ma parole d'honneur!

--Non, je ne suis pas folle, répondit Silvia, je suis seulement bien aise de vous dire que je ne veux pas être plus longtemps votre dupe.

--Mais, qu'avez-vous, et quel sujet a fait naître cette colère, vous ai-je refusé quelque chose, parlez qu'exigez-vous? Vous savez bien que s'il m'est possible de vous satisfaire, je ne vous refuserai pas.

--Eh! je me soucie bien moi de tout ce que vous pouvez me donner, croyez-vous par hasard, que si je voulais, je n'aurais pas demain tout ce qui me manque à cette heure.

--Eh! bon Dieu! j'en suis persuadé; je n'ai jamais douté de vos capacités; mais vous ne me dites pas quel est le sujet qui a fait naître cette sainte colère, et qui a provoqué la lettre ridicule que je viens de recevoir?

--Vous me le demandez! s'écria Silvia, en proie à une exaltation qui croissait d'instants en instants; vous me le demandez! mais vous avez donc cru un instant que je consentirais à me laisser négliger pour une autre femme! non, non, M. le marquis de Pourrières, il n'en sera pas ainsi, j'en atteste le ciel.

Ce ne fut pas sans peine que Salvador parvint à faire comprendre à sa maîtresse que sa position dans le monde l'obligeait à de certains ménagements qu'il ne pouvait négliger sans s'exposer à être montré au doigt. La vue de Lucie, peut-être, ainsi qu'elle l'avait dit, plus belle qu'elle ne l'était elle-même, car il y avait sur ses traits une expression sereine due à une conscience pure, qui manquait aux siens, avait fait naître dans son cœur un sentiment qu'elle n'avait jamais éprouvé, la jalousie.

--Je ferai à l'avenir tout ce que vous désirez, dit Silvia, après avoir écouté le discours assez long que Salvador lui débita; mais je veux auparavant que, pendant quinze jours, vous me promeniez dans Paris; que vous me meniez au bois, aux concerts, partout, enfin, où vous avez mené votre femme; je suis lasse, à la fin, de mener la vie d'une recluse, je ne suis pas sortie d'une prison pour entrer dans une autre, et cet appartement, dont je ne sors presque jamais, est-il autre chose?

--Mais ce que vous me demandez est impossible, répondit Salvador; que dirait le monde pour lequel les relations qui jadis ont existé entre nous ne sont pas un mystère, que dirait ma femme?

--Je me soucie fort peu et du monde et de votre femme; le monde a beaucoup d'égards pour tous ceux qui éblouissent ses regards; quant à votre femme, vous pouvez l'envoyer d'où elle vient.

--Soyez raisonnable, Silvia, ne me demandez pas ce que je ne puis vous accorder.

--Mais, en vérité, je ne conçois pas que vous puissiez me refuser la faveur que je vous demande; nous prierons M. le vicomte de Lussan de nous accompagner, sa présence sauvera les apparences. Du reste, vous trouverez ou non ma volonté déraisonnable, absurde même, il faudra bien que vous vous y soumettiez.

--Mais avez-vous oublié, s'écria Salvador, emporté par une colère que depuis quelques instants il ne contenait qu'à grand'peine, avez-vous oublié que je puis vous briser comme un verre?

--Eh bien! tuez-moi, si telle est votre volonté, j'aime mieux être morte que de penser que vous m'oubliez près d'une autre femme; mais, je vous en avertis, votre mort suivra de près la mienne. Je vois de loin, M. le marquis, et pour qu'il en soit ainsi, j'ai pris la précaution de déposer chez un notaire un testament qui, s'il était ouvert, pourrait bien vous compromettre.

--Vous avez fait cela?

--Eh pourquoi non? qu'est-ce que cela peut vous faire, si vraiment vous m'aimez autant que je vous aime?

--Votre amour, infernale créature, est celui d'une bête fauve.

--N'est-ce pas celui qui vous convient, et voudriez-vous, par hasard, que nous allassions tous deux une houlette à la main, nous adorer bien tranquillement sous l'ombrage?

L'idée de se voir, ainsi que sa maîtresse, accoutré comme les bergers de M. de Florian et disant des phébus sous les vieux arbres d'une verte prairie, parut si comique à Salvador, qu'il ne put s'empêcher de rire aux éclats.

Silvia l'imita.

--Voyons, dit-elle, lorsque cet accès d'hilarité fut passé, soyez raisonnable, vous pouvez bien, après toutes les preuves de dévouement que je vous ai données, me donner à votre tour celle que j'exige de vous.

--Je ferai tout ce que vous voudrez, répondit Salvador, il arrivera, ce qu'il plaira au diable.

--A la bonne heure! s'écria Silvia; j'étais bien sûre qu'après avoir un peu crié, vous finiriez par faire tout ce que je voudrais; mais, puisque j'ai remporté la victoire, je veux être un vainqueur généreux. Je sais, non cher Alexis, que vous devez ménager les justes susceptibilités du monde dans lequel vous vivez, et que vous ne pouvez faire ce que je ne vous demandais tout à l'heure qu'afin de m'assurer que j'avais encore un peu d'empire sur vous; je ne vous demande plus maintenant qu'une seule chose, venez souvent me voir, consacrez-moi autant de temps que vous en consacrerez à votre femme et je serai contente, je n'ai jamais voulu, croyez-le bien, vous forcer à mettre le public dans la confidence de nos amours.

Salvador s'attendait si peu à voir Silvia faire aux exigences du monde le sacrifice d'une seule de ses volontés, qu'il crut d'abord qu'elle voulait se moquer de lui, et que cette feinte condescendance cachait un piège qu'il ne pouvait apercevoir; il fallut pour qu'il fût persuadé qu'elle avait parlé sincèrement qu'elle lui répétât plusieurs fois ce qu'elle venait de dire...

Salvador et Silvia ne se séparèrent qu'après s'être juré que rien de ce qui pouvait arriver ne leur ferait oublier ce qu'ils se devaient, et en apparence et en réalité enchantés l'un de l'autre.

Le visage de Salvador était radieux lorsqu'il rentra chez lui; Lucie qui voulait le prier de lui accorder une faveur à l'obtention de laquelle elle tenait infiniment, fut intérieurement charmée de le voir d'aussi bonne humeur.

Tandis que Salvador était chez sa maîtresse, Lucie avait reçu une lettre de son amie; Laure lui disait qu'elle avait appris son retour à Paris, et qu'elle était extrêmement fâchée de ce qu'elle n'était pas encore venue la voir. «Il ne faut pas, disait Laure en achevant sa lettre, que l'amour te fasse oublier l'amitié; viens, je t'en prie, passer quelques jours près d'une amie que tu négliges plus que tu ne le devrais et qui t'en voudrait si elle ne t'aimait pas autant.»

Lucie avait été touchée des justes reproches de son amie, et c'était la permission d'aller passer quelques jours auprès d'elle, qu'elle voulait solliciter de son mari.

--Je vais, lui dit-elle, semblable aux châtelaines du temps passé, vous prier de m'octroyer un don?

--Quel qu'il soit, noble dame, répondit Salvador, il vous est accordé d'avance.

Lucie mit entre les mains de Salvador, la lettre qu'elle venait de recevoir.

--Savez-vous, noble dame, que si vous ne m'aviez pas fait donner ma parole, je vous refuserais peut-être ce que vous me demandez; ce n'est pas sans éprouver une bien vive peine, que je consentirai à me séparer de vous.

--Vous pouvez, ajouta timidement Lucie, si vos affaires ne vous retiennent pas à Paris, m'accompagner chez mon amie; elle m'a dit plusieurs fois, que son oncle, sir Lambton, un très-digne gentilhomme, vous recevrait avec le plus vif plaisir.

--Je trouve très-naturel le désir que vous éprouvez, et je suis un chevalier trop courtois pour m'opposer à ce que vous le satisfassiez. Allez donc ma chère Lucie, voir votre amie, restez près d'elle aussi longtemps que vous le voudrez, je serai heureux si vous vous trouvez heureuse, et si l'amitié ne vous fait pas oublier l'amour que j'ai pour vous; je regrette beaucoup que des affaires m'empêchent de vous accompagner, mais vous m'excuserez auprès de sir Lambton, et vous lui direz que je prendrai sur mes occupations, le temps d'aller souvent vous visiter tous.

--Puisque vous voulez bien me permettre d'aller voir mon amie, je partirai demain si vous le jugez convenable.

--Vos volontés sont les miennes, ma chère Lucie.

Salvador, nos lecteurs l'ont déjà deviné, était charmé de ce que sa femme, au moment où il cherchait les moyens de se débarrasser d'elle pendant quelques jours qu'il voulait consacrer tout entiers à Silvia, lui avait demandé la permission de s'absenter; Lucie, de son côté, était charmée de la grâce avec laquelle son mari lui avait accordé ce qu'elle désirait, et elle s'occupait avec gaieté de rassembler mille petits objets épars dans le salon, qu'elle voulait emporter avec elle à la campagne, lorsque le vicomte de Lussan se fit annoncer.

--Je vous laisse avec M. le vicomte de Lussan, dit-elle à son mari après avoir adressé au gentilhomme breton une gracieuse révérence; vous savez que j'ai aujourd'hui beaucoup de choses à faire.

--Ne vous gênez pas, ma chère amie, lui répondit Salvador après l'avoir embrassée sur le front, M. le vicomte voudra bien vous excuser.

Lucie sortit du salon et laissa seuls Salvador et le vicomte de Lussan.

Ce dernier ferma lui-même toutes les portes du salon, puis il prit un fauteuil et vint se placer près de Salvador qui s'était assis sur un divan.

--Avez-vous besoin d'argent, cher marquis?

--On a toujours besoin d'argent, cher vicomte, et je ne crains pas de vous avouer qu'en ce moment je suis horriblement gêné.

--Voulez-vous faire avec moi une affaire qui pourra, si elle réussit, nous rapporter à chacun près de cent mille francs.

--De semblables affaires ne se refusent pas, de quoi s'agit il?

--D'enlever d'un château, habité seulement par un vieillard, une jeune fille et quelques domestiques, une quantité raisonnable de lingots d'or, que Juste nous achètera deux cent mille francs.

--Les risques?

--Peu nombreux.

--Qu'importe! après tout, qui ne risque rien n'a rien.

--J'aime à vous entendre parler ainsi, et je suis tellement persuadé de la vérité de ce que vous venez de dire, que cette fois, comme je veux recevoir ma part entière du gâteau, je ne me bornerai pas au rôle d'indicateur; je prendrai une part active à l'expédition.

--C'est très-bien; mais quels seront nos moyens d'exécution? qui doit nous donner les indications nécessaires? par qui serons-nous aidés?

--Si vous acceptez, je vous apprendrai en route, tout ce qu'il est nécessaire que vous sachiez; je dois, du reste, vous dire que persuadé que vous consentiriez à être des nôtres, j'ai déjà tout disposé.

--Très-bien! comptez sur moi; quand nous mettons-nous en campagne?

--A l'instant même; allez embrasser votre femme,

--Comment? à l'instant?

--C'est absolument nécessaire, il faut qu'aujourd'hui même nous soyons à huit lieues de Paris.

--C'est bien.

Salvador alla retrouver sa femme dans sa chambre à coucher; Lucie aidée d'une de ses femmes qu'elle voulait emmener, plaçait avec soin dans des cartons et de grandes caisses, divers objets de toilette qu'elle voulait emporter avec elle.

--Je suis charmé, lui dit Salvador, que vous partiez demain pour la campagne, car j'aurais été forcé de vous laisser seule; le vicomte de Lussan vient de m'apprendre une nouvelle qui m'oblige de m'absenter pendant quelques jours.

--Ce n'est pas au moins une mauvaise nouvelle qui nécessite ce prompt départ?

--Elle n'est pas du moins assez mauvaise pour vous empêcher de vous divertir si vous en trouvez l'occasion; j'ai des capitaux engagés dans diverses entreprises, plusieurs de ces entreprises sont bonnes, quelques-unes sont mauvaises, et je m'occupe en ce moment de faire rentrer ceux de ces capitaux qui sont mal engagés, voilà tout.

Ce n'était que parce qu'il voulait faire pressentir à sa femme des pertes possibles que Salvador donnait, au voyage qu'il allait entreprendre, le motif qu'il venait d'énoncer; mais comme ce qu'il venait de dire n'était que le premier jalon planté sur la route qu'il voulait parcourir avant d'arriver au but qu'il voulait atteindre, il ne quitta Lucie qu'après l'avoir tranquillisée.

Il retrouva dans le salon le vicomte de Lussan et sortit avec lui.

VIII.--Catastrophe.

A quelques portées de fusil de Lagny, sur le chemin vicinal qui conduit de cette ville à Guermantes, il existe une auberge isolée, fréquentée seulement par les routiers, par les voyageurs dont la bourse n'est pas assez bien garnie pour qu'ils se permettent d'aller demander l'hospitalité au propriétaire de l'Ours, le meilleur hôtel (peut-être parce qu'il est le seul) de Lagny.

Nous trouverons, dans la salle principale de cette auberge, grande pièce qui sert à la fois de cuisine, de salon de réunion et de salle à manger, un personnage que nos lecteurs connaissent déjà, Vernier les bas bleus.

Il est presque nuit, et malgré l'extrême chaleur de la saison, des sarments et des parements de fagots brûlent dans la vaste cheminée sous le manteau de laquelle Vernier les bas bleus a pris place.

Le bandit est vêtu d'un costume complet de roulier, sa blouse neuve de toile bleue est enjolivée d'un triple rang de broderies de diverses couleurs; ses jambes sont couvertes de longues guêtres de peau, et son chapeau de feutre ciré, est orné d'une profusion de rubans roses, verts, jaunes, de toutes les couleurs.

Une grosse servante, douée d'une physionomie ronde et colorée, et d'appas formidables, récure dans un coin les assiettes d'étain et les cuivres, ornements brillants d'un vaste dressoir placé vis-à-vis de la cheminée; cette servante et Vernier les bas bleus sont seuls dans la salle, les autres habitants de l'auberge se sont assis sur les deux bancs de pierre placés devant la porte afin de respirer l'air frais de la soirée.

Lorsque la grosse servante cesse un instant, afin de reprendre haleine, de frotter vigoureusement les plats et les casseroles qu'elle s'est chargée de faire reluire, elle jette des regards d'intérêt sur Vernier les bas bleus, qui alors se rapproche du feu et laisse de sourds gémissements s'échapper de sa poitrine.

Nous n'avons pas encore dit à nos lecteurs que Vernier les bas bleus est un très-bel homme qu'il est doué d'une physionomie pleine et colorée, ornée d'une magnifique paire de favoris noirs, bien capable de tourner la tête d'une servante d'auberge.

Un gémissement plus fort et mieux accentué que tous ceux qui l'avaient précédé, fit brusquement lever la tête à la grosse fille; elle laissa tomber à terre le chiffon imprégné de sablon et le plat d'étain qu'en ce moment elle tenait entre ses mains.

--Ça ne va donc pas mieux? dit-elle à Vernier les bas bleus.

--Ça va plus mal, au contraire, ma bonne demoiselle, répondit le bandit.

--Voulez-vous queuque chose? reprit la servante, intérieurement flattée de s'entendre appeler mademoiselle.

--Je vous remercie bien, ça se calme.

--Pourquoi qu'vous avez voulu vous lever? lorsqu'on est malade il faut rester au lit.

--J'avais froid, et j'ai pensé qu'un air de feu me ferait un peu de bien.

--Faut convenir que vous n'avez guère de chance tout d'même, être comme ça forcé de vous arrêter en route au retour de vot'premier voyage; les rubans que vous avez mis à vot'chapeau ne vous ont pas porté bonheur.

--Ah! bah! le malheur n'est pas grand; puisque j'ai pu mener mes marchandises à bon port et que j'suis à vide à c'te heure. Et puis! vous me croirez si vous voulez, continua Vernier les bas bleus en regardant tendrement la grosse servante, vrai, je ne suis pas fâché d'être comme ça subitement tombé malade dans vot'auberge, puisque ça m'a procuré le plaisir de faire vot'connaissance.

--Vous êtes bien honnête tout d'même, monsieur... Comment donc qu'on vous appelle?

--Jérôme Carré; pour vous servir si j'en étais capable, ma belle demoiselle.

--Allons, v'là que vous faites le galant à c'te heure; ça va donc mieux?

--Beaucoup mieux, le feu m'a fait du bien, et j'crois que je pourrai me mettre en route cette nuit ou demain dans la journée.

--Ça ne serait peut-être pas prudent.

--Ah! bah! au petit bonheur, je n'ai pas envie de rester garçon, et pour me marier il faut que je m'amasse des gros sous. J'ai t'y tort?

--Je ne dis pas cela, monsieur Jérôme, mais faut avant tout conserver vot'santé.

--Vous êtes une bonne fille, mademoiselle Madeleine, et si vous vouliez...

--Nous parlerons de cela plus tard, enjoleux, dit la grosse servante, pourpre de satisfaction.

L'arrivée devant la porte de l'auberge d'un cabriolet, d'où descendirent deux élégants personnages, autour desquels s'empressaient tous les habitants de l'auberge, mit fin à la conversation de Vernier les bas bleus, et de la servante.

Les deux nouveaux venus échangèrent un rapide regard avec Vernier les bas bleus, qui reprit sous le manteau de la cheminée la place qu'il venait de quitter pour se rapprocher de la servante.

Nos lecteurs ont deviné, et ils ne sont pas trompés, que les nouveaux personnages qui viennent d'entrer dans l'auberge où nous avons rencontré Vernier les bas bleus, ne sont autres que Salvador et le vicomte de Lussan, et que ce n'est pas le hasard qui vient de faire rencontrer ces trois bandits.

--Faites boire notre cheval et donnez-lui de l'avoine, dit Salvador.

L'aubergiste et son garçon d'écurie sortirent.

--J'ai une soif de tous les diables, dit le Vicomte à la maîtresse de l'auberge. Voulez-vous, madame, avoir l'extrême complaisance de nous servir une bouteille de votre meilleur vin.

La femme de l'aubergiste alluma une chandelle et descendit à la cave.

Il ne restait plus dans la salle que la grosse servante qui s'était remis à sa besogne et qui ne pouvait se lasser de regarder les nouveaux venus.

La pauvre fille n'avait jamais vu chez ses maîtres d'aussi beaux messieurs.

--Mademoiselle Madeleine, dit Vernier les bas bleus d'une voix piteuse, voulez-vous avoir la complaisance d'aller prendre dans la poche de ma veste qui est restée sur mon lit, un petit paquet que vous m'apporterez.

La grosse fille, charmée de pouvoir faire quelque chose pour monsieur Jérôme Carré, quitta précipitamment sa besogne et grimpa aussi lestement que le lui permettait la rotondité plus que raisonnable de sa personne, les quelques marches d'une échelle de meunier qui conduisait à l'étage supérieur.

--C'est bien, dit le vicomte de Lussan à Vernier les bas bleus lorsqu'ils se trouvèrent seuls tous trois dans la salle, vous êtes à votre poste.

--Et je puis y rester sans donner naissance au plus léger soupçon jusqu'à la nuit prochaine si cela est nécessaire, tâchez cependant que l'affaire se fasse cette nuit.

--Il n'y faut pas penser, ce sera pour demain.

--A votre aise, j'en serai quitte pour me chauffer un jour de plus, je ne crains rien, mes papiers sont en règle, le brigadier de gendarmerie qui les a examinés doit m'apporter ce soir la recette d'un remède propre à guérir la fièvre que je me suis donnée, et je fais la cour à la servante, qui me cacherait sous ses jupons, s'il devait m'arriver quelque chose de désagréable.

--Très-bien, ainsi c'est convenu, vous serez à l'endroit indiqué avec votre chariot, dans la nuit de demain à après demain, à deux heures précises du matin.

--C'est convenu, je serais exact.

--Et de notre côté nous serons exacts à vous payer ce qui vous a été promis; dix mille francs si nous réussissons, mille francs que voilà en cas de non-succès.

--Merci, vous pouvez compter sur moi.

--A demain, deux heures du matin.

--A demain, deux heures du matin.

L'aubergiste, sa femme, son garçon et Madeleine, rentrèrent à la fois dans la salle.

--Voilà du vin, messieurs, dit la femme de l'aubergiste, et du bon, je m'en vante.

--Nous n'en doutons pas, madame, répondit le vicomte de Lussan, mais nous en serons beaucoup plus sûrs après l'avoir goûté.

Et sans faire plus de façons, il se plaça avec Salvador à l'un des coins de la grande table, meuble principal de la salle dans laquelle ils se trouvaient.

La servante n'avait pas trouvé dans la poche de Vernier les bas bleus le petit paquet qu'il l'avait envoyé y chercher.

--C'est que je l'aurai égaré, répondit le bandit, pour mettre fin à ses doléances.

Lorsque le cheval attelé au cabriolet qui avait amené Salvador et Lussan fut suffisamment repu, les deux amis prirent congé; après qu'ils eurent échangé avec Vernier les bas bleus un imperceptible coup d'œil, Salvador tira de sa poche deux pièces de cinq francs qu'il jeta sur la table.

--Le reste, s'il y en a, sera pour cette bonne grosse mère, dit-il en frappant légèrement le visage rouge et joufflu de Madeleine.

--Voilà des bourgeois bien dangereux, dit Vernier les bas bleus lorsque Salvador et le vicomte de Lussan furent partis.

--C'est si riche, répondit l'aubergiste.

Le vicomte de Lussan et Salvador, emportés par un vigoureux cheval, franchirent en peu de temps l'espace qui sépare de Lagny l'auberge où nous avons laissé Vernier les bas bleus; arrivés dans cette ville, ils descendirent à l'hôtel de l'Ours.

Partis précipitamment de Paris, et ne s'étant arrêtés en route que pour dire quelques mots à Vernier les bas bleus, ils étaient en proie à une faim dévorante; aussi leur premier soin fut de se faire servir un excellent repas.

--M'expliquerez-vous, cher vicomte, dit Salvador lorsque les premiers plats furent expédiés, quelle est l'affaire que nous allons faire, et de quelle manière nous allons procéder.

--Je ne puis, mon ami, vous dire autre chose que ce que vous savez déjà, répondit le vicomte, mais voici quelqu'un qui pourra vous satisfaire complétement, ajouta-t-il en désignant un nouveau personnage qui entrait à ce moment dans la salle où ils s'étaient fait servir.

Ce nouveau personnage était un petit vieillard vêtu d'un habit noisette, d'une culotte de ratine noire, d'un gilet de piqué blanc, il avait des bas de coton bleu, de forts souliers à larges boucles d'argent, et était coiffé d'un tricorne.

--M. Juste, s'écria Salvador.

--Lui-même, répondit le vicomte de Lussan, c'est à ce brave et digne M. Juste, que nous devons la bonne fortune qui nous arrive aujourd'hui.

L'usurier, en entrant dans la salle avait salué les deux amis comme s'il ne les connaissait pas, et s'était placé près d'eux afin de se faire servir à dîner ou plutôt à souper.

Nos lecteurs savent qu'il n'y a dans la salle à manger de la plupart des hôtelleries de Province, qu'une seule grande table qui sert à tout le monde; ils savent aussi que nulle part on ne peut causer plus à l'aise que dans la salle à manger d'un hôtel de petit ville, lorsque les heures du départ et de l'arrivée des voitures publiques sont passées.

--Vous arrivez à propos, M. Juste, dit le vicomte de Lussan; voilà plus d'une heure que M. le marquis de Pourrières me tourmente, afin que je lui apprenne des choses que, jusqu'à présent, vous êtes le seul à savoir.

--Je vais avoir l'honneur de satisfaire la légitime curiosité de M. le marquis, M. de Lussan.

Voici les faits, il est bon que vous n'en ignoriez aucun, afin d'agir en conséquence.

Personne plus que moi n'aime à obliger ses amis. M. le vicomte de Lussan, à qui j'ai pu rendre quelques légers services, est là pour me démentir, si ce que j'avance n'est pas vrai. J'aurais pu réclamer, au besoin, le témoignage du malheureux M. Lebrun, si le fer d'un assassin n'avait pas prématurément mis fin à ses jours.

--Passons, monsieur Juste, passons, je sais que vous êtes un très-galant homme, et mon ami de Pourrières veut bien me croire sur parole, n'est-il pas vrai, marquis?

Salvador fit un signe affirmatif.

--Je vous disais donc, continua Juste, que personne plus que moi n'aimait à obliger ses amis; cela étant, vous devinez que je saisis avec empressement toutes les occasions qui se présentent, de leur être agréable.

Il y a de cela quelques jours, un riche gentilhomme anglais, qui habite la France depuis peu de temps, se présenta chez moi et me dit qu'il venait de recevoir, de son correspondant d'Amsterdam, une lettre qui lui apprenait que la plus grande partie d'un envoi de lingots d'or et d'argent, qui allait m'être fait par le dit correspondant qui est aussi le mien, lui était destinée; il venait me prier de lui envoyer ces lingots, aussitôt qu'ils me seraient parvenus, à sa maison de campagne, située ici près; je lui promis de faire ce qu'il désirait, et comme la valeur des objets que je devais lui remettre était fort considérable, je lui dis que je désirais, pour mettre ma responsabilité à couvert, les lui porter moi-même au lieu indiqué, afin d'en recevoir une décharge; je pensais déjà à vous, M. le vicomte.

L'Anglais, un très-digne gentilhomme, ma foi! approuva fort ma prudence et me dit qu'il me recevrait avec plaisir à sa maison de campagne.

Les lingots me sont arrivés il y a deux jours, et, de suite, j'ai fait charger sur une voiture ceux qui ne m'appartenaient pas, et après avoir fait prévenir M. le vicomte de Lussan de ce qu'il avait à faire, je me suis empressé de les apporter moi-même à leur légitime propriétaire.

Il s'agit maintenant de s'approprier adroitement ces lingots, que je m'engage à vous payer deux cent mille francs.

--Mais vous ne nous dites pas, s'écria Salvador, quels moyens nous devons employer pour cela.

--Patience! un peu de patience, je vous prie, tout vient à point à qui sait attendre; vous avez deviné que je ne voulais porter moi-même les lingots, qu'afin de savoir dans quel endroit ils seraient placés et d'étudier les lieux; il me reste à vous faire part de mes observations.

Les lingots ont été déposés dans un petit cabinet contigu à une chambre à coucher qui fait partie d'un pavillon en aile; cette pièce, ainsi du reste que tout le pavillon, est, quant à présent, inhabitée; les lingots, renfermés dans plusieurs petites caisses, sont placés près d'une commode et ont été recouverts d'un vieux tapis; on peut facilement s'introduire, à l'aide d'escalade, dans la chambre du pavillon, dont les fenêtres sont ouvertes sur la grande route; si la porte du cabinet est fermée, ce qui est probable, il vous sera facile de l'ouvrir à l'aide des merveilleux instruments dont, sans doute, vous avez eu soin de vous munir.

Il n'y a pas de chien de garde dans la maison. Les gens chez lesquels vous allez travailler[585] ne devraient pas habiter la campagne privés d'un aussi fidèle serviteur. L'homme que vous venez de voir et auquel M. le vicomte de Lussan a procuré un équipage complet de roulier, transportera la camelotte[586] au pavillon de Choisy-le-Roi, chez M. de Pourrières; c'est là où j'en prendrai livraison; le reste me regarde.

--La réussite de cette affaire ne me paraît pas impossible, dit Salvador après avoir attentivement écouté Juste, mais il faut en prévoir les suites; et d'abord est-il bien certain que Vernier, lorsqu'il aura à sa disposition les susdits lingots, ne cherchera pas à nous frustrer de tout ou partie de ce qui nous appartiendra?

--Vernier ne sachant pas quelle est l'importance du vol, puisque les lingots sont en caisse, sera content de la somme assez ronde que nous voulons bien lui allouer; nous pouvons donc, jusqu'à un certain point, compter sur lui; rien, au surplus, ne nous empêchera de le suivre de loin jusqu'à ce qu'il soit arrivé à Choisy.

--Voici, pour le reste, comment nous devons procéder, ajouta le vicomte de Lussan: nous passerons la journée de demain à visiter les environs de cette ville, sous le prétexte de chercher une propriété à vendre; notre présence ici sera donc justifiée sans que nous soyons forcés de décliner nos noms; nous quitterons cette auberge à dix heures du soir, et nous attendrons, en nous promenant, que le moment d'agir soit venu; nous remettrons à M. Juste, que nous trouverons à l'heure indiquée, près de la maison en question, notre cabriolet qu'il conduira à petits pas sur la route de Paris, une fois l'affaire faite, il nous sera facile de le rattraper, et, s'il plaît à Dieu, nous rentrerons dans notre bonne ville, à la naissance du jour, un peu plus riches que nous ne le sommes maintenant.

Remarquez je vous prie, cher marquis, qu'à moins d'être pris en flagrant délit, et ce cas échéant (je pense que vous savez comme moi ce que vous avez à faire), nous ne risquons absolument rien; les gendarmes, lorsqu'ils rencontrent des gens comme nous, des gentilshommes riches et bien posés dans le monde, un capitaliste qui possède assez d'or pour remplir le tonneau des Danaïdes, se contentent de les saluer.

--Allons c'est bien, dit Salvador, si le plan est aussi bien exécuté qu'il a été bien conçu, la réussite est infaillible.

--Et maintenant, répondit le vicomte de Lussan, ne parlons plus de l'affaire qui nous amène ici.

Juste, Salvador et le vicomte de Lussan, après la conversation que nous venons de rapporter, achevèrent fort tranquillement de souper, et se retirèrent chacun dans l'appartement qui leur avait été préparé.

Le vicomte et Salvador avaient demandé une chambre à deux lits.

--Savez-vous cher vicomte, dit Salvador lorsqu'il se trouva seul avec son ami, que ce M. Juste est vraiment un homme précieux.

--Très-précieux, marquis, c'est pour cela que je serais désolé s'il lui arrivait malheur.

--Il est bien riche?

--Très-riche, excessivement riche, même, mais je suis persuadé qu'il se laisserait hacher en morceaux ou scier entre deux planches, plutôt que de dire en quel lien de sa maison il a caché les immenses richesses qu'il possède, et qu'une fois qu'on se serait débarrassé de lui et de son terre-neuve, sur lequel, soit dit en passant, il paraît beaucoup trop compter, il faudrait démolir sa maison de fond en comble afin de découvrir la caisse qui renferme ses trésors.

--Bonsoir, vicomte; je suis si fatigué que je vais, je crois, dormir du sommeil du juste.

--Bonsoir, marquis, ne rêvez pas de ce pauvre Roman.

--Ah! bah! fit Salvador qui essaya, mais en vain, de comprimer un énorme bâillement.

Salvador et le vicomte passèrent, ainsi qu'ils en étaient convenus, la journée du lendemain à parcourir les environs de la petite ville de Lagny-sur-Marne, sous le prétexte de chercher une propriété à leur convenance.

L'hôte de l'Ours, ébloui par la recherche de leur costume et leurs manières aristocratiques, avait absolument voulu leur servir de guide; le vicomte de Lussan n'avait pas cru devoir refuser des offres de services si gracieusement faites. Grâce à l'obligeance de son hôte, Salvador et lui avaient été introduits chez plusieurs propriétaires des environs de Lagny, et ils avaient pu, grâce encore à la faconde inépuisable de leur cicerone, recueillir une foule de renseignements dont ils se promirent de se servir à l'occasion; on a deviné que lorsque le soir arriva, ils n'avaient pas trouvé ce qu'ils paraissaient chercher; ils avaient cependant visité une grande quantité de propriétés, mais les unes étaient trop considérables, les autres ne l'étaient pas assez.

Ils rentrèrent à l'hôtel de l'Ours à la nuit tombante, et, après avoir fait honneur à un excellent repas qu'ils voulurent absolument faire partager à leur hôte, ils firent atteler le cheval à leur cabriolet et partirent.

Deux heures sonnaient à l'horloge communale du petit village de Guermantes lorsqu'ils arrivèrent près de la maison qu'ils devaient dévaliser. La nuit était calme et silencieuse, seulement, à de rares intervalles, on entendait retentir les aboiements du chien de garde de quelque ferme éloignée; Vernier les bas bleus, vêtu du costume qu'il portait la veille, et conduisant un chariot attelé de deux bons chevaux normands qu'il avait fait arrêter à quelques pas de la maison, attendait, assis depuis quelques minutes sur le revers d'un fossé, la venue de ses complices. Salvador et le vicomte de Lussan passèrent devant lui après lui avoir adressé un signe d'intelligence, et suivirent la grande route jusqu'à ce qu'ils rencontrassent Juste qui cheminait paisiblement: ils lui remirent leur cabriolet après avoir tiré du coffre ce qui leur était nécessaire, deux blouses bleues dont ils se vêtirent immédiatement, des armes, des fausses clés et une échelle de cordes très-artistement travaillée, puis ils retournèrent sur leurs pas, après avoir recommandé à l'usurier de n'aller qu'assez doucement pour qu'ils pussent facilement le rattraper.

La maison dans laquelle ils devaient trouver les richesses qu'ils convoitaient était aussi calme et aussi silencieuse que la campagne au milieu de laquelle elle était située; il n'apparaissait aucune lumière à l'intérieur, le moment était favorable pour agir.

--Ah ça! ne perdons pas de temps, dit le vicomte de Lussan, ne nous laissons pas surprendre par le jour.

--Ce serait très-maladroit, répondit Salvador.

--Quel est celui de nous deux qui va le premier tenter l'aventure?

--Eh! parbleu! ce sera moi; je suis plus habitué que vous à ces sortes d'expéditions.

--Allez donc, et que Dieu vous protége.

Salvador jeta avec beaucoup d'adresse l'échelle de cordes sur le balcon de la fenêtre par laquelle il devait s'introduire dans la maison, et lorsqu'il se fût assuré qu'elle était solidement accrochée, il commença, avec toute l'agilité d'un écureuil, sa périlleuse ascension.

Le vicomte de Lussan était au pied de la muraille, prêt à s'élever dans l'air aussitôt que Salvador serait entré dans la maison.

Vernier les bas bleus avait quitté la place qu'il occupait, et se promenait sur la route en fumant sa pipe.

Salvador, après avoir franchi l'espace qui le séparait de la fenêtre, se dressa sur l'appui, et à l'aide d'un diamant enchâssé dans une bague chevalière qu'il portait au doigt, il enleva sans bruit la plus grande partie d'un carreau, il passa ensuite son bras par l'ouverture qu'il avait faite, et ouvrit facilement la fenêtre.

Il s'élança dans l'appartement.

Comme il le croyait inhabité, il marcha sans crainte vers la porte qui, si les indications données par l'usurier Juste étaient exactes, conduisait au cabinet dans lequel les lingots devaient être déposés.

Le craquement de ses bottes sur le parquet et le pétillement de l'allumette chimique avec laquelle il alluma une bougie, dont il avait eu soin de se munir, réveillèrent deux femmes couchées dans deux lits parallèles placés dans une alcôve, qui faisait face à la fenêtre par laquelle il s'était introduit.

Ces deux femmes, effrayées de voir dans leur chambre un homme dont l'extérieur n'était rien moins que rassurant (nos lecteurs n'ont pas oublié que Salvador avait mis une blouse par-dessus ses habits), poussèrent des cris perçants, et, cédant à un mouvement machinal elles se jetèrent toutes deux dans la ruelle de leurs lits.

--Taisez-vous morbleu! s'écria Salvador, taisez-vous ou vous êtes mortes! Et comme les deux femmes, en proie à une agitation fiévreuse qui ne leur laissait pas le libre usage de leurs facultés, ne cessaient de crier, il prit dans la poche de son habit le tire-point dont il s'était servi contre Roman, et s'élança vers elles pour les frapper.

--Dieu, mon mari!

--Ma femme!

--Le marquis de Pourrières!

Ces trois exclamations partirent en même temps, les deux femmes sur lesquelles Salvador venait de lever un fer homicide, n'étaient autres, en effet, que la pauvre Lucie et son amie Laure.

--Monsieur, monsieur, s'écria Lucie, ne nous tuez pas, nous ne dirons rien, je vous le promets.

La pauvre femme était plus pâle qu'un cadavre, et elle ne pouvait détacher ses yeux de son mari, dont le singulier accoutrement n'annonçait que trop clairement les criminels desseins.

Laure s'était retranchée derrière son lit et tremblait de tous ses membres: elle ne disait rien.

La scène qui précède s'était passée en moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour la raconter.

Salvador s'élança vers la fenêtre, le vicomte de Lussan avait entendu les cris poussés par les deux femmes, présumant qu'ils pouvaient être entendus des autres habitants de la maison et les attirer sur le lieu de la scène, et ne voulant pas laisser son ami supporter seul les chances d'une lutte inégale, il gravissait les degrés de l'échelle de corde, il s'aidait d'une main, de l'autre il tenait ses deux magnifiques Kukenreiters.

--Cavalez-vous, dit Salvador à ses deux complices, l'affaire est marronnée[587]. Je vous rejoins dans quelques minutes.

Sans demander de plus longues explications, le vicomte descendit les degrés de l'échelle de corde. Vernier les bas bleus se plaça à la tête de ses chevaux, qui se mirent en route dès qu'ils eurent entendu les claquements répétés de son fouet.

Salvador revint près des deux femmes qui étaient restées à la même place, pétrifiées d'étonnement, et qui n'avaient pas eu encore la force d'échanger une seule parole.

--Je ne veux pas, madame, dit-il, en s'adressant à Lucie, chercher à vous dissimuler le motif qui m'avait amené dans cette maison, où, du reste, je ne croyais pas vous rencontrer; ce serait inutile: le déguisement dont je suis couvert, la manière inusitée dont je me suis introduit dans cet appartement, vous ont déjà appris quel était mon dessein; je suis en même temps fâché et satisfait de ce qui vient d'arriver, je suis fâché de vous avoir causé une frayeur qui, je le crains bien sera funeste à votre santé, et d'avoir perdu à la fois votre estime et votre amitié, auxquelles, je dois le reconnaître, je n'ai plus aucun droit, je suis satisfait de ce que votre présence m'a arrêté sur le bord d'un abîme, dans lequel de funestes conseils allaient me précipiter. Lorsque vous connaîtrez les raisons de ma conduite, je vous paraîtrai sans doute beaucoup moins coupable que je ne vous le parais en ce moment j'ai donc l'espérance que vous voudrez bien, ainsi que votre amie, ne parler à personne de ce qui vient de se passer.

J'aurai, du reste, demain, l'honneur de me présenter chez sir Lambton.

Salvador ne laissa pas aux deux femmes stupéfaites d'étonnement, le temps de lui répondre, dès qu'il eût achevé le petit discours que nous venons de rapporter, il sortit par la fenêtre comme il était entré.

Il rejoignit l'usurier Juste et le vicomte de Lussan, qui conduisaient doucement le cabriolet sur la route de Paris.

Vernier les bas bleus, conduisant son chariot, avait suivi une autre direction.

Nous laisserons pour un instant ces trois bandits, pour retourner près de Lucie et de Laure.

Salvador n'avait jeté qu'un coup d'œil superficiel sur la lettre que sa femme lui avait donnée à lire lorsqu'elle lui avait demandé la permission d'aller passer quelques jours près de son amie, et le vicomte de Lussan étant venu, ainsi qu'on a vu, le prendre à l'improviste pour l'emmener avec lui, il n'avait pas songé à demander à sa femme où était située la campagne de sir Lambton; on a vu que l'usurier et le vicomte, soit à dessein, soit par hasard, avaient évité de prononcer le nom de la personne qu'il s'agissait de dévaliser, de sorte que rien n'avait pu donner l'éveil à Salvador; son apparition dans la chambre occupée par sa femme et Laure, ne doit donc pas paraître étonnante.

Lucie, ainsi que cela avait été convenu, était partie le lendemain du départ de son mari avec le vicomte de Lussan, et elle était arrivée de bonne heure à la campagne de sir Lambton; le bon gentilhomme l'avait reçue avec infiniment d'affabilité, et autant peut-être pour satisfaire sa petite vanité de propriétaire et d'homme riche, que pour lui faire agréablement passer la journée, il avait absolument voulu lui faire admirer toutes les merveilles rassemblées à grands frais dans sa maison de campagne, de sorte, que Lucie et Laure qui voulaient se communiquer une foule de ces petits secrets que les femmes, en général, et particulièrement les nouvelles mariées, ne laissent jamais tomber dans l'oreille des profanes, n'avaient pu trouver, durant toute la journée, un moment pour s'entretenir en secret, la présence continuelle de sir Lambton qui, cependant, faisait tout ce qu'il pouvait afin de leur être agréable, avait d'abord contrarié quelque peu les deux amies; mais elles n'avaient pas tardé à en prendre leur parti et elles se promirent de se dédommager amplement lorsque sonnerait l'heure de la retraite, c'est pour cela que Laure fit dresser un lit pour elle dans la chambre du pavillon, que l'on avait disposée pour Lucie.

FIN DU SEPTIÈME VOLUME.

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.

LES

VRAIS MYSTÈRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME HUITIÈME.

BRUXELLES,

ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,

IMPRIMEURS-ÉDITEURS.

1844

LES VRAIS

Mystères de Paris.

I.--Catastrophe. (Suite.)

Lucie et Laure se retirèrent de bonne heure; elles avaient tant de choses à se dire! Lucie surtout était impatiente d'apprendre à son amie une nouvelle dont le matin même elle avait eu la révélation, et qu'elle se faisait une fête d'apprendre à son mari lors de sa première visite chez le bon sir Lambton.

Lucie allait être mère.

Après avoir longtemps causé, les deux amies, vaincues par le sommeil, s'endormirent heureuses d'être l'une près de l'autre.

Nos lecteurs savent quel fut leur réveil.

Restées seules, Lucie et Laure demeurèrent assez longtemps sans se parler.

Lucie, la tête cachée entre ses mains, ses beaux cheveux noirs épars sur ses épaules nues, pleurait à se briser la poitrine.

Laure, assise sur une chaise longue, à quelques pas d'elle, la regardait en silence et des larmes coulaient le long de ses joues pâlies par la terreur. La clarté mystérieuse de la lune éclairait seule cette triste scène.

Laure se leva péniblement de son siége et s'approcha de son amie abîmée dans la douleur, et qui paraissait n'avoir conservé que pour souffrir le peu de force qui lui restait; elle l'embrassa sur le front.

--Pauvre, pauvre amie! dit-elle.

Lucie leva sur Laure ses yeux baignés de larmes.

--Je ne te fais donc pas horreur, dit-elle à son amie.

--Et pourquoi, grand Dieu! m'inspirerais-tu de l'horreur? s'écria Laure qui prit Lucie entre ses bras et la serra avec force contre sa poitrine; dois-je te punir d'une faute qui n'est pas la tienne, et l'amitié qui nous lie est-elle si peu solide qu'elle doive être brisée au premier choc?

--Oh! non, répondit Lucie; je ne veux pas que tu cesses de m'aimer, ton amitié est maintenant le seul bien qui me reste.

--Et elle ne te fera pas faute, je te le promets.

Les protestations de Laure calmèrent quelque peu Lucie; la pauvre femme se trouvait un peu moins malheureuse de savoir qu'elle pouvait compter sur l'amitié dévouée et désintéressée de la compagne de ses jeunes années.

La glace une fois brisée, Laure fit tout ce qu'il était possible de faire en semblable occasion pour apporter un peu de soulagement à la douleur si vive de son amie. Malgré la secrète antipathie qu'elle éprouvait pour le marquis de Pourrières, elle croyait qu'il avait dit la vérité lorsqu'il s'était vu découvert; elle fit donc observer à Lucie que quelque grave que fût le crime de son mari, elle ne devait pas désespérer de l'avenir.

--Qui sait, continua-t-elle, si un jour tu ne devras pas bénir la Providence de ce qui vient de t'arriver aujourd'hui; ton mari vient de te dire, et je crois qu'il disait vrai que ta présence l'avait arrêté sur le bord de l'abîme dans lequel il allait se laisser entraîner. Eh bien! il t'aime, tu lui parleras, et il est permis d'espérer que lorsqu'il saura que bientôt tu seras mère, il voudra conserver pur à son enfant le nom qu'il a reçu de ses ancêtres.

--Je désire bien vivement, ma chère Laure, que tes prévisions se réalisent, mais je ne l'espère pas. Mon mari, vois-tu, n'est pas ce qu'il paraît être, il y a dans la vie de cet homme, j'en suis maintenant certaine, quelque fatal secret que j'apprendrai tôt ou tard. Pourquoi, grand Dieu! n'ai-je pas suivi les conseils du docteur Mathéo.

--Tu as fait, ma bonne Lucie, ce que tu devais faire, tu ne pouvais ajouter foi à une lettre qui n'énonçait aucuns faits positifs, lorsque surtout celui qui avait écrit cette lettre laissait, par sa fuite, à toutes les accusations le droit de se produire.

Lucie écoutait attentivement, mais ses larmes ne cessaient pas de couler le long de ses joues pâles.

--Laure, ma bonne Laure! s'écria-t-elle enfin, combien je suis reconnaissante des efforts que tu fais pour me consoler; mais ils sont inutiles. Unie pour toujours à un voleur!... à un assassin peut-être!... ah! j'en mourrai...

--Lucie, Lucie, dit Laure d'une voix solennelle, as-tu donc oublié que tu vas devenir mère.

--C'est vrai, grand Dieu! répondit Lucie; c'est vrai, qui donc, si je mourais, prendrait soin de l'innocente créature que je porte dans mon sein?

--C'est bien, mon amie, ajouta Laure, Dieu, sois-en sûre, ne voudra pas que tu sois éternellement malheureuse.

La jeune femme, lorsqu'elle prononçait ces simples paroles, paraissait si convaincue de ce qu'elle avançait, sa voix était si émue, l'expression de son regard, levé vers le ciel, annonçait une telle confiance, que la pauvre Lucie se sentit quelque peu consolée.

--Je te crois, dit-elle à son amie, j'ai besoin de te croire.

--Il faut, lui répondit Laure, que tout le monde ignore ce qui s'est passé ici cette nuit, et pour éviter que la pâleur de nos visages ne donne sujet à mon oncle de nous adresser des questions auxquelles nous ne saurions que répondre, il faut que nous nous résolvions à prendre quelques instants de repos. Voyons, Lucie, couche-toi, je vais m'occuper de faire disparaître les traces du passage de M. de Pourrières.

Laure acheva de briser la vitre par laquelle Salvador s'était introduit dans la chambre, et tira à elle l'échelle de corde qui était restée accrochée au balcon; elle porta ensuite sur le lit la pauvre Lucie, qui, du reste, se laissait faire comme une enfant.

Ainsi que cela arrive souvent à ceux qui viennent d'éprouver un violent chagrin, un sommeil de plomb vint bientôt clore les paupières des deux amies, qui ne s'éveillèrent que lorsque la matinée était déjà avancée.

--Si tu avais prévu ce qui t'attendait ici, dit sir Lambton à sa nièce, après avoir affectueusement salué Lucie, tu ne te serais pas levée aussi tard.

Laure mit sur le compte d'une légère indisposition la paresse inaccoutumée, à propos de laquelle son oncle lui faisait la guerre.

Le bon sir Lambton remarqua alors l'extrême pâleur et les traits fatigués des deux jeunes amies.

--Mais vous êtes toutes les deux malades, s'écria-t-il; je vais de suite envoyer chercher le médecin.

--C'est inutile, mon bon oncle, répondit Laure, je vous assure que c'est inutile; dites-nous plutôt quelle est la personne qui va déjeuner avec nous?

Les quelques paroles qui précèdent étaient échangées dans la salle à manger, et Laure faisait observer à son oncle qu'il y avait cinq couverts sur la table qui venait d'être dressée pour le déjeuner.

--Tu n'as pas deviné? lui dit sir Lambton.

--Mon mari! s'écria Laure, et un éclair de joie vint tout à coup illuminer sa charmante physionomie.

--Lui-même, dit Servigny, qui, pour obéir à sir Lambton, qui avait voulu ménager à sa nièce une surprise agréable, s'était jusqu'à ce moment tenu caché dans un petit cabinet attenant à la salle à manger.

Le bon jeune homme prit sa femme entre ses bras et la serra avec force contre sa poitrine, avant de songer à présenter ses hommages à la marquise de Pourrières.

--Heureuse Laure! dit tout bas Lucie à l'épouse de Servigny.

--Oui, je suis heureuse, lui répondit Laure, cependant l'appréhension d'un malheur possible vient sans cesse empoisonner mes jours et troubler mes nuits; hélas! ma pauvre amie, nous avons tous, pauvres créatures que nous sommes, une bien lourde croix à porter.

--Toi aussi... ma bonne Laure... est-ce que ton mari?....

Paul est le plus parfait modèle de toutes les bonnes qualités et cependant..... Je te dirai un secret que je t'ai caché jusqu'à ce jour, parce que je ne voulais pas te donner un sujet d'affliction, et tu verras que tu n'es pas la seule à plaindre.

Les deux femmes ne purent en dire davantage, sir Lambton, et Servigny, qui s'étaient retirés pour causer dans l'embrasure d'une fenêtre, s'approchèrent d'elles et les invitèrent à prendre leur place à table.

Le déjeuner ne fut pas triste. Les plus heureux résultats avaient couronné le voyage en Angleterre que Servigny venait d'achever; aussi sir Lambton était-il très-satisfait, et il faisait tous les efforts imaginables pour égayer les deux amies, qui, de leur côté, ne voulant pas laisser supposer qu'il existait entre elles un secret qu'elles voulaient absolument cacher, dissimulaient, autant du moins qu'elles le pouvaient, la tristesse à laquelle elles étaient en proie.

Peu de jours après l'arrivée de Servigny, Lucie reçut une lettre de son mari, qui l'avertissait que le lendemain il se présenterait chez sir Lambton.

--J'ai cru devoir, disait-il, vous annoncer cette visite (que je ne ferais pas si ma négligence ne devait pas sembler extraordinaire à sir Lambton), afin de vous laisser le temps de prévenir votre amie et pour que ma présence, qui, je le sens, doit, après ce qui s'est passé, vous impressionner désagréablement, ne vous surprît pas à l'improviste.»

Le premier soin de Lucie, après avoir reçu cette lettre, fut de prévenir son amie et de lui demander ce qu'elle devait faire en semblable occurrence.

--Il ne faut pas, lui répondit Laure, te montrer trop rigoureuse, la lettre qu'il vient de t'écrire prouve qu'il comprend toute l'énormité de son crime, puisqu'il ne cherche pas à s'excuser, et celui qui est humble est bien près de se repentir, s'il ne se repent déjà.

--Je ferai ce que tu me conseilles, ma chère Laure, je lui parlerai et j'espère que Dieu voudra bien m'accorder le don de la persuasion.

Le lendemain, en effet, Salvador, ainsi qu'il l'avait annoncé à sa femme, se présenta chez sir Lambton.

Servigny, qu'une affaire de peu d'importance avait appelé à Lagny, était absent en ce moment.

Sir Lambton fit à Salvador l'accueil le plus empressé, et voulut lui arracher la promesse de passer au moins deux ou trois jours à sa campagne.

Salvador se trouvait dans une position assez embarrassante, il ne savait quelles raisons alléguer pour refuser sir Lambton, et la crainte de désobliger Laure à laquelle sa présence, après ce qui s'était passé quelques jours auparavant, devait inspirer l'épouvante, l'empêchait d'accepter la gracieuse invitation du bon gentilhomme.

--Vous ne me donnez pas de bonnes raisons, M. le marquis, dit à la fin sir Lambton visiblement contrarié des refus persévérants de son hôte, vous resterez, si vous ne voulez pas me laisser croire que ma compagnie n'a pas le bonheur de vous plaire.

Salvador jeta sur Laure et sur sa femme un regard suppliant.

Les deux jeunes femmes le prirent en pitié.

--Restez, M. le marquis, lui dit Laure après avoir serré entre les siennes les deux mains de son amie; restez, ne refusez pas à mon oncle une faveur à laquelle il paraît tant tenir.

--Je sais trop, madame, ce que je vous dois pour ne pas vous obéir, répondit Salvador après s'être respectueusement incliné.

--Que vous êtes heureuse! s'écria joyeusement sir Lambton en s'adressant aux deux amies, que vous êtes heureuses d'être femmes et jolies, on ne sait rien vous refuser.

Sir Lambton, jaloux de bien recevoir le mari de la plus chère amie de sa nièce, et désireux de donner au marquis de Pourrières un splendide échantillon de l'hospitalité britannique, laissa seuls un instant Salvador et les deux femmes, afin d'aller donner des ordres en conséquence.

Salvador voulut mettre à profit cet instant de liberté.

--Ah! mesdames, dit-il en donnant à sa voix une expression pénétrée; ah! mesdames, combien votre bonté est grande! et comment pourrai-je vous faire oublier?...

Laure ne lui laissa pas le temps d'achever la phrase qu'il venait de commencer.

--Ne parlons pas de ce qui s'est passé, lui dit-elle avec dignité, ce n'est pas M. le marquis de Pourrières qui a levé sur nos têtes le fer d'un assassin; nous avons eu affaire à un misérable fou, qui, nous aimons à le croire, a recouvré la raison.

--M. le marquis de Pourrières, dit sir Lambton en rentrant dans le salon où il avait laissé Salvador et les deux femmes, suivi de Servigny qui venait d'arriver au château, j'ai l'honneur de vous présenter mon neveu.

Salvador s'empressa de quitter le siége sur lequel il était assis, et s'inclina devant Servigny, qui lui rendit son salut.

Lorsqu'ils se trouvèrent face à face, ces deux hommes reculèrent simultanément en arrière, comme s'ils avaient tous deux marché sur une vipère.

Ils s'étaient reconnus.

Les brusques mouvements de Servigny et de Salvador, n'avaient échappé ni aux deux femmes ni à sir Lambton, les deux femmes ne dirent rien, mais sir Lambton qui n'avait pas pour se taire les mêmes raisons qu'elles, leur demanda s'ils se connaissaient.

Un instant leur avait suffi pour se remettre.

Salvador répondit le premier avec beaucoup de sang-froid.

--Je vois aujourd'hui pour la première fois M. Paul Féval, mais je vous l'avoue, votre neveu ressemble tellement à un gentilhomme Italien avec lequel je m'étais lié lors d'un séjour que je fis à Venise il y a quelques années, que je n'ai pu retenir un premier mouvement de surprise bien naturelle, du reste, car le gentilhomme en question est mort depuis longtemps.

Cette explication, que Servigny ne crut pas devoir démentir de suite, parut toute naturel à sir Lambton, qui n'avait, du reste, attaché aucune importance à la question qu'il venait de faire.

Il n'en était pas de même des deux femmes.

--Ils se connaissent, ma pauvre amie, dit Lucie à Laure en lui serrant la main avec force; ils se connaissent. Ah! je suis encore plus malheureuse que je ne le croyais!

Laure, afin de lui donner le courage de supporter sa triste position, avait dit à son amie quels étaient les antécédents de son mari et Lucie venait de deviner en quel lieu son époux et celui de son amie avaient pu se connaître.

Servigny, inquiet plus qu'on ne saurait se l'imaginer, d'avoir rencontré chez l'oncle de sa femme, un homme dont il avait été à même d'apprécier les mœurs et le caractère, était impatient d'avoir avec lui une conversation qui fût de nature à lui apprendre ce qu'il en devait craindre, il pria donc sa femme à laquelle il ne cachait rien de ce qui l'intéressait, de faire tout ce qui lui serait possible, afin qu'il restât seul avec le marquis de Pourrières.

--Je vous ferai connaître ce soir, lui dit-il, les raisons qui m'engagent à vous prier de me rendre ce service.

--Je les devine, lui répondit Laure, après lui avoir serré la main, et je vais vous obéir.

--Mon bon oncle, dit-elle à sir Lambton, lorsque la compagnie eut savouré d'excellent café, versé dans des tasses de vermeil délicieusement ciselées, vous allez, si vous le voulez bien, nous mener mon amie et moi promener dans la campagne, on dit, et l'on a raison, qu'il ne faut pas se gêner à la campagne, ces messieurs, qui, s'ils ne veulent pas sortir de leur côté, ont à leur disposition un excellent billard, voudront bien, j'en suis sûre, nous permettre de les laisser seuls quelques instants.

--Mais, objecta sir Lambton, qui ne concevait rien à la fantaisie manifestée par sa nièce, il me semble que puisque vous avez l'envie de vous promener, nous pourrions faire atteler et sortir tous ensemble.

--Non, mon bon petit oncle, nous sortirons à pied si vous le voulez bien, et nous laisserons ici ces messieurs, que je ne veux pas mettre dans le secret de ce que nous allons faire.

Sir Lambton, habitué à faire toutes les volontés de sa nièce, qu'il traitait en véritable enfant gâtée, prit sa canne, son chapeau, et après avoir prié le marquis de Pourrières d'agréer ses excuses, il sortit accompagné des deux femmes.

Salvador et Servigny étaient à peu près aussi embarrassés l'un que l'autre, Salvador surtout, qui avait deviné que Laure n'avait tant insisté pour sortir accompagnée de son oncle et de Lucie, qu'afin de le laisser seul avec son mari, ce fut lui cependant qui se détermina le premier à prendre la parole.

--Je crois, monsieur, dit-il à Servigny, qu'il est inutile que nous dissimulions plus longtemps, nous nous sommes reconnus...

--Il est vrai, monsieur, répondit Servigny, et je vous avoue que je ne m'attendais pas à vous rencontrer ici.

--Mon étonnement n'a pas été moins grand que le vôtre; est-ce bien vous? vous que nous dûmes abandonner en si piteux état après le combat que nous fûmes forcés de livrer aux gendarmes de la brigade du Beausset, que je trouve aujourd'hui l'époux d'une femme charmante, et non moins riche à ce qu'on assure qu'elle n'est belle.

--Permettez-moi de vous faire observer, à mon tour, que je n'ai pas moins que vous le droit d'être grandement étonné de vous rencontrer ici porteur d'un nom qui sans doute n'est pas le vôtre, et possesseur de richesses dont la source n'est probablement pas légitime.

--Ces doutes m'offensent, dit Salvador d'un ton piqué, et je crois qu'ils seraient un peu mieux placés dans une autre bouche que la vôtre, je puis, M. Servigny, vous prouver par des titres authentiques, que mon nom et mes richesses sont l'héritage de mes aïeux; M. Féval peut-être aurait infiniment de peine à établir la généalogie des Féval.

--Le ton peu convenable que vous prenez pour répondre à des observations qui devraient vous paraître toutes naturelles, pourrait m'engager, prenez-y garde, à prendre un parti violent qui, je dois en convenir, nous précipiterait tous deux dans un abîme sans fond; mais soyez en convaincu, je ne reculerais pas devant ce que je regarderais comme l'accomplissement d'un devoir.

--La menace est presque toujours l'arme des lâches, dit Salvador.

--Monsieur! s'écria Servigny.

--Laissez-moi achever, continua Salvador; vous pouvez, il est vrai, me faire beaucoup de mal, mais, ainsi que je viens de vous le dire, la menace est l'arme des lâches, et je crois assez vous connaître pour être certain que vous ne voudrez pas vous en servir. Vous succomberiez infailliblement si une lutte s'engageait entre nous, car il me serait facile d'établir un alibi incontestable du jour de ma naissance à celui-ci, tandis que sur un mot de moi au respectable sir Lambton, vous seriez, malgré les liens qui vous attachent à ce digne gentilhomme, chassé ignominieusement d'ici.

--Vous êtes dans l'erreur: sir Lambton et ma femme savent, grâce à Dieu, qui je suis; je bénis le ciel de n'avoir pas voulu tromper mon généreux bienfaiteur; on sait que Paul Féval, n'est autre que le malheureux Servigny, on sait quelles sont les circonstances qui m'ont précipité dans l'abîme d'où je suis parvenu à sortir à force de courage et de persévérance.

Ce que Servigny venait de dire à Salvador causa, on doit bien le penser, un profond étonnement à ce dernier; il se trouvait, pour ainsi dire, à la discrétion du mari de Laure. Il pouvait, il est vrai, espérer que Laure, cédant aux prières qui sans doute lui seraient faites par son amie, ne mettrait pas son époux dans la confidence de ce qui s'était passé il y avait quelques jours. Il crut donc devoir, pour conjurer autant que possible le danger qui le menaçait, changer à la fois de ton et de langage.

--Votre langage, dit-il à Servigny, après s'être promené quelques instants de long en large dans l'appartement, est celui d'un homme d'honneur, d'un homme qui déplore les erreurs, quelles qu'elles soient, de sa jeunesse, qui veut, par tous les moyens possibles, faire oublier à la société et oublier lui-même qu'il a jadis porté la casaque du forçat; j'approuve infiniment votre conduite, et je veux bien croire que vous avez les intentions les plus pures, les sentiments les plus nobles; mais, s'il en est ainsi, si vraiment vous vous êtes purifié à l'école du malheur, serez-vous assez injuste pour croire que vous êtes le seul qui ait été capable de revenir au bien, après une vie d'erreurs et de désordres?

--Que Dieu me pardonne, si jamais une semblable pensée a été la mienne, mais un pressentiment que je ne puis vaincre, la tristesse de madame de Pourrières qui semble annoncer qu'elle n'est pas aussi heureuse qu'elle devrait l'être, tout cela me fait croire que Salvador et Duchemin que j'ai rencontré à Paris il y a quelque temps, sont incorrigibles ou à peu près.

--Duchemin est mort, répondit Salvador; quand à Salvador, comme il ne veut pas laisser dans votre esprit la moindre impression fâcheuse, il désire vous raconter tous les événements de sa vie passée, et il espère que le récit qu'il va vous faire vous donnera de lui une opinion moins défavorable. Etes-vous disposé à l'écouter?

Servigny, curieux de savoir quelles étaient les raisons qui allaient être alléguées par Salvador pour justifier les fautes ou plutôt les crimes de sa vie passée, fit un signe affirmatif.

Salvador prit un air de componction, et après s'être recueilli quelques instants, il raconta à Servigny une histoire à peu près semblable à celle qu'il avait fabriquée pour le docteur Mathéo, histoire assez vraisemblable, si nos lecteurs s'en souviennent, que Servigny plus que tout autre individu devait facilement croire, et qui se termina par ces paroles: Vous voyez, M. Servigny, par mon exemple, par le vôtre même, qu'après avoir commis de grandes fautes il est encore permis de rentrer dans la bonne voie.

La bonne et franche nature de Servigny le rendait incapable de croire qu'il fût possible à une créature humaine de feindre avec autant d'habileté et de hardiesse que le faisait Salvador, des sentiments qui ne seraient pas les siens, aussi après avoir attentivement écouté le marquis de Pourrières, il lui tendit la main et lui dit: Je vous crois, M. de Pourrières, (ce nom est désormais le seul que vous entendrez sortir de ma bouche); j'ai besoin de vous croire; le bonheur de ma femme est aussi nécessaire au mien que l'air que je respire, et je sais qu'elle serait malheureuse si son amie l'était.

--Croyez-bien, M. Féval, que je ferai pour assurer le bonheur de madame de Pourrières, et par contre celui de votre aimable épouse, tout ce qui dépendra de moi; mais laissons, je vous prie, pour un instant, ce sujet de conversation qui me rappelle ainsi qu'à vous de tristes souvenirs, et parlez-moi de ce que vous avez fait pour moi à Genève; puis-je en effet conserver l'espoir de retrouver les traces de mon malheureux fils?

Servigny répéta à Salvador, avec infiniment plus de détails, ce que la lettre que nous avons mise sous leurs yeux a déjà appris à nos lecteurs. Je crois, dit-il en achevant, que ce n'est que très-difficilement que vous arriverez au but que vous voulez atteindre, mais cependant la réalisation de votre désir ne me paraît pas impossible; le saltimbanque de Riberpré (si vous parvenez à le trouver), pourra sans doute vous dire de quel côté votre fils a porté ses pas après l'avoir quitté, et, en marchant ainsi de jalons en jalons, vous arriverez, s'il plaît à Dieu, au lieu où il se trouve maintenant.

--Que le Ciel vous entende. C'est, croyez-le bien, le vœu le plus cher à mon coeur, répondit Salvador, je n'ai pas besoin de vous recommander le silence, ajouta-t-il, je ne veux apprendre à madame de Pourrières l'existence de mon fils, que si je parviens à le découvrir.

Le désir, manifesté par Salvador, était trop naturel pour que Servigny ne lui fit pas la promesse de se taire.

La conversation entre ces deux hommes fut interrompue par le retour des dames et de sir Lambton.

La physionomie pleine et colorée du bon gentilhomme était rayonnante de joie.

--Vous avez fait à ce qu'il paraît, lui dit Salvador, une excellente promenade.

--Excellente, en effet, répondit sir Lambton, et à l'heure qu'il est je suis vraiment honteux d'avoir fait autant de façons pour sortir; c'était pour nous associer à une bonne action, que ma chère petite nièce voulait absolument emmener avec elle madame de Pourrières et moi; il s'agissait de porter des secours à une malheureuse famille ruinée par un incendie, et dont le chef est en ce moment assez gravement malade.

Le fait énoncé par sir Lambton était vrai dans tous ses détails. Quelques paysans avaient signalé à la charité inépuisable de Laure, l'infortune dont sir Lambton venait de parler, la jeune femme avait saisi l'occasion d'entraîner son oncle et son amie chez les pauvres gens que le feu et la maladie venaient de réduire à la misère, et les avait tenus près d'eux autant de temps qu'il en avait fallu à son mari pour causer avec M. de Pourrières; cela ne lui avait pas été difficile, sir Lambton et Lucie étaient ainsi qu'elle doués chacun d'un cœur d'or, et ils ne laissaient jamais échapper l'occasion de soulager une infortune lorsqu'elle leur paraissait digne d'inspirer de la pitié.

--Madame Féval, nous l'espérons, voudra bien nous permettre de faire aussi quelque chose pour ses protégés, dit Salvador.

Sir Lambton ne laissa pas à sa nièce, d'ailleurs assez étonnée de ce que son mari acceptait par son silence une communauté quelconque avec le marquis de Pourrières, le temps de répondre.

--Vous arrivez trop tard, monsieur, dit-il; les braves gens que nous avons secourus ont maintenant à peu près tout ce qu'il leur faut, leur modeste demeure sera réédifiée, leurs semences seront remplacées, et ils peuvent sans crainte attendre que le chef de la famille puisse de nouveau se livrer aux rudes travaux qui les faisaient vivre; faire plus pour eux, ce serait leur apprendre à ne plus compter sur eux-mêmes, si par hasard de nouveaux malheurs venaient les frapper, et enlever à d'autres pauvres gens ce qui leur appartient légitimement; il faut tout faire ici-bas avec discrétion, même le bien; le mal souvent est à côté des meilleures choses, mes chers amis, et dépasser le but, ce n'est pas l'atteindre.

Il n'y avait rien à répondre à d'aussi sages paroles, aussi n'y fut-il rien répondu.

Comme l'heure de se retirer n'était pas encore arrivée, Salvador proposa à Sir Lambton de faire avec lui une partie de billard.

--Cela, dit-il, nous aidera à tuer le temps, qui, du reste, ne nous semblera pas long, si ces dames veulent bien être les juges de la lice.

Sir Lambton, comme la plupart de ses compatriotes, aimait passionnément tous les jeux d'adresse, il s'empressa donc d'accepter la proposition du marquis de Pourrières.

Salvador était de première force au noble jeu de billard, pour nous servir de l'expression adoptée par les adeptes; aussi il vainquit sans peine le bon gentilhomme, bien que celui-ci fût loin d'être une mazette (toujours pour nous servir, de l'expression des adeptes).

Sir Lambton n'était pas habitué à se voir ainsi peloté, et comme il était naturellement assez vif, la mauvaise humeur que depuis quelque temps il éprouvait intérieurement ne tarda pas à se manifester.

--Les joueurs, quels que soient d'ailleurs leurs vices ou leurs vertus, sont tous les mêmes, se dit Salvador, ce n'est pas tant la perte de leur argent, que les blessures que la perte fait à leur amour-propre qui leur fait perdre la raison lorsqu'ils se livrent au démon du jeu. Voilà un homme raisonnable et vertueux dans toute l'acception du mot, auquel je gagnerais, si je le voulais, une somme considérable.

Pourquoi ne le ferais-je pas, se dit-il, après un carambolage magnifique.

Sir Lambton, transporté de fureur, jeta si violemment sa queue sur le parquet qu'elle se brisa en plusieurs morceaux.

Salvador posa doucement la sienne sur le billard.

--Je crois, dit-il à son adversaire, que vous n'êtes pas en ce moment maître de vos moyens, nous ferions peut-être bien de nous en tenir là?

--Du tout, du tout! s'écria sir Lambton; si vous ne continuez pas la partie, je croirai que vous vous êtes formalisé du petit mouvement de colère que je viens de me permettre.

--Au fait, c'est une idée se dit Salvador en reprenant sa queue, je ne savais que dire à ma femme; en me donnant le seul défaut que je ne possède pas, j'aurai trouvé la meilleure de toutes les excuses.

Servigny et les deux femmes s'étaient retirés depuis longtemps, de sorte que Salvador, sir Lambton et un domestique, chargé de marquer leurs points, étaient seuls dans la salle de billard.

--Intéressons la partie, dit Salvador, vous aurez peut-être un peu plus de sang-froid lorsque vous aurez votre bourse à défendre.

--Soit, répondit sir Lambton. Que voulez-vous jouer?

--Mais peu de chose: cinq cents francs en trente points, par exemple.

--Va pour cinq cents francs.

Sir Lambton prit au râtelier une nouvelle queue qu'il frotta soigneusement de blanc, et les parties recommencèrent.

La courte interruption qui venait d'avoir lieu avait laissé à la mauvaise humeur de sir Lambton le temps de se dissiper; aussi, à partir de ce moment, il joua avec beaucoup plus de sang-froid qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, et il trouva plus d'une fois l'occasion de signaler son adresse par des coups merveilleux.

Salvador qui voulait perdre une somme importante (nos lecteurs sans doute ne lui supposaient pas cette intention), ménageait à son adversaire des coups dont celui-ci ne manquait pas de profiter, mais il avait soin de diriger son jeu avec assez d'adresse pour ne pas laisser deviner à sir Lambton que s'il perdait, c'est qu'il le voulait bien. La victoire vivement disputée ne paraissait que plus agréable au bon gentilhomme qui, enivré par les succès et charmé de battre à son tour celui qui venait de le si bien battre, accablait le marquis de Pourrières sous le poids des railleries.

Salvador perdit en assez peu de temps une somme de trois mille francs.

--Vous êtes décidément beaucoup plus fort que moi, dit-il en prenant dans son portefeuille trois billets de banque qu'il remit à sir Lambton; c'est en vain que je lutterais plus longtemps avec vous, je m'avoue vaincu.

--En ce cas, cessons la partie, répondit sir Lambton, et allons nous coucher; la victoire que je viens de remporter est vraiment la plus glorieuse qu'il soit possible d'imaginer.

Salvador et sir Lambton se séparèrent charmés l'un et l'autre d'avoir atteint le but qu'ils se proposaient. Sir Lambton avait voulu gagner, seulement parce que son amour-propre (les hommes les plus sages ont de ces petites faiblesses), ne s'avouait qu'avec peine qu'il était possible de jouer mieux que lui au billard; Salvador avait voulu perdre parce qu'il avait en tête un dessein, que ce qui suit va faire connaître.

Lucie, bien certaine que son mari viendrait lui rendre visite avant de se retirer dans l'appartement qui lui avait été préparé, ne s'était pas couchée, elle lisait en l'attendant.

--Je vous attendais, monsieur, lui dit-elle lorsqu'il entra dans sa chambre, veuillez prendre un siége.

Salvador obéit sans répondre.

--Etes-vous, monsieur, disposé à m'écouter et à me prêter toute votre attention? continua Lucie après quelques instants de silence.

--J'étais venu, madame, répondit Salvador, non pour me justifier, je sais que cela est impossible, mais afin de vous faire connaître les événements qui m'ont conduit près de l'abîme dans lequel je serais infailliblement tombé si votre présence ne m'avait pas retenu sur ses bords au moment où j'allais me rendre coupable d'un premier crime; mais puisque vous avez quelque chose à me dire, j'attendrai pour m'expliquer que vous ayez achevé.

--Ecoutez-moi, monsieur, reprit Lucie d'un ton à la fois tendre et solennel, je puis, en vous menaçant de divulguer ce qui s'est passé, vous forcer de consentir à une séparation, vous êtes bien persuadé de cela, n'est-ce pas?

--Sans nul doute, madame, répondit Salvador, la volonté que les paroles de Lucie laissaient apercevoir l'inquiétait visiblement.

--Rassurez-vous, monsieur, ajouta Lucie, telle n'est pas mon intention: ma destinée, devant Dieu et devant les hommes, a été liée à la vôtre, et je ne crois pas qu'il soit bien de rompre des nœuds consacrés par notre sainte religion; je resterai donc votre épouse, quoi qu'il arrive; et si je suis destinée à subir de nouvelles épreuves, si votre conduite à venir ne me fait pas oublier votre conduite passée, eh bien! il me sera tenu compte dans le ciel des peines que j'aurai supportées ici bas.

--Ah! madame, s'écria Salvador, chassez loin de votre esprit ces tristes pensées. J'ai pu, cédant à de perfides conseils, oublier un instant que je suis le marquis de Pourrières et que j'ai l'honneur d'être votre mari, mais, croyez-le bien, mon cœur n'est pas dégradé au point de n'être plus capable d'apprécier votre noble caractère.

--S'il en est ainsi, monsieur, il nous est permis d'espérer encore quelques jours heureux; je suis oublieuse du mal, monsieur, jamais une parole de moi ne vous rappellera ce qui s'est passé dans cette chambre il y a quelques jours, mais, au nom du ciel, au nom de ce que vous avez de plus cher ici-bas, si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, vous vous trouviez tenté de nouveau par ceux qui vous ont tenté une première fois, rappelez-vous que vous avez levé un fer homicide sur une femme qui vous aime, sur une femme qui va vous rendre père...

Ces derniers mots furent prononcés d'une voix si déchirante que, malgré la triple enveloppe dont son cœur était entouré, Salvador se sentit presque ému.

--Voilà ce que je voulais vous dire, monsieur, continua Lucie, vous allez être père, vous n'avez plus seulement à ménager votre propre honneur; vous êtes, à partir de ce moment, le dépositaire de celui de l'enfant que le ciel vous envoie et auquel vous devez transmettre un nom pur et sans tache; vous ne l'oublierez pas, n'est-ce pas?

--Non, madame, non, je ne l'oublierai pas.

Il est permis de croire que Salvador était sincère lorsqu'il faisait cette promesse que, peut-être, il aurait tenue si, plus tard, une fatale influence ne la lui avait fait oublier; il reste toujours dans le cœur de l'homme, quelque soit le degré de corruption qu'il ait atteint, quelques cordes qui résonnent lorsque l'on invoque auprès de lui l'un de ces nobles sentiments qui semblent avoir été mis dans tous les cœurs pour rappeler à l'esprit sa céleste origine.

Salvador se leva du siége qu'il occupait, et durant quelques minutes, il se promena dans la chambre; il avait besoin de rassembler ses idées quelque peu troublées par la révélation que Lucie venait de lui faire.

--Il me reste, madame, dit-il enfin, un devoir à remplir, je vais m'en acquitter. J'ai reçu de la nature quelques bonnes qualités, je ne crains pas de le dire; mais la civilisation a développé, en moi, le germe d'un vice qui resta longtemps caché, et ce vice, ternit l'éclat de toutes les bonnes qualités dont je puis être doué. En un mot, madame, je suis joueur; c'est en rougissant que je vous fais cet aveu. Il n'est pas de passion dont l'influence soit plus funeste que celle du jeu. Le joueur, dans les relations ordinaires de la vie, est quelquefois excellent époux, bon père, ami dévoué; mais dès qu'il s'est placé devant un tapis vert, sitôt qu'il a pris des cartes dans sa main, il oublie femme, enfant, ami, pour ne songer qu'aux bizarres combinaisons du hasard; si vous venez lui dire que sa mère se meurt, que sa famille est en proie à la plus affreuse misère, que son meilleur ami vient d'être tué, il ne vous écoutera pas; mais parlez lui d'une martingale capable de faire sauter la banque, de la manière la plus avantageuse de grouper les chiffres, de celle de neutraliser les chances fatales des zéros rouges et noirs et des refaits de trente et un, il sera tout oreilles. Ce n'est pas tout: lorsque les moyens de satisfaire sa malheureuse passion viendront à lui manquer, il risquera tout pour se les procurer, sa vie, celle de ses proches, son honneur même. C'est ce qui m'est arrivé. Des spéculations malheureuses venaient de m'enlever une partie de ma fortune, mais ce qui me restait était plus que suffisant pour me permettre d'occuper dans le monde la place à laquelle me donne droit le nom que j'ai reçu de mes aïeux, lorsque le hasard me conduisit dans un de ces infâmes tripots constamment ouverts, malgré la guerre acharnée que leur fait la police.

L'or et les billets de banque ruisselaient sous mes yeux, une voix, celle de mon mauvais ange sans doute, me dit à l'oreille, que je pouvais, en risquant une faible somme, récupérer en peu de temps ce que je venais de perdre. J'écoutai cette voix infernale, je jouai! L'exécrable démon, qui préside à nos destinées, ne voulant pas qu'une déception vînt d'abord éclairer sa victime, et l'arrêter sur le bord de l'abîme permit que je gagnasse. J'étais perdu, perdu sans ressources; à des séances heureuses, succédèrent des séances négatives remplies par des alternatives de pertes et de gain; puis, ce furent des séances malheureuses, durant lesquelles je m'arrachais les cheveux et me meurtrissais la poitrine, sans seulement m'apercevoir de ce que je faisais. En un mot, je passai en peu de temps par toutes les phases de la joie, de l'espérance et du désespoir.

Salvador s'arrêta quelques instants pour reprendre haleine, cet homme était un si parfait comédien, que l'expression de son visage était venue compléter la hideuse peinture qu'il venait de dérouler sous les yeux effrayés de sa malheureuse femme. Ses yeux étaient hagards, ses joues pâles, ses cheveux, plus noirs que l'ébène, se hérissaient sur sa tête.

Lucie sanglotait silencieusement.

Salvador, après s'être frappé le front plusieurs fois, continua en ces termes:

Un jour, lorsque je voulus prendre de l'or pour aller encore une fois tenter la fortune, ma caisse se trouva vide; ce fut alors qu'un homme, dont j'avais fait la connaissance dans une des maisons dont je viens de vous parler, vint à moi et me proposa de l'aider à accomplir un projet qu'il méditait; je n'ai pas besoin de vous dire quel était ce projet. Cet homme était doué d'une éloquence fatale, je me laissai séduire; vous savez le reste.

Et maintenant, me croirez-vous, si je vous dis que la crainte d'être forcé de diminuer quelque peu le luxe dont je m'étais plu à vous entourer, contribua peut-être autant que la fatale passion à laquelle j'étais en proie, à me faire envisager sans effroi le crime dont maintenant je déplore les conséquences? Me croirez-vous, si je vous dis que c'est parce que je vous aime avec frénésie, parce que je ne pouvais me résoudre à vous faire la confidence de ma triste position, que je suis devenu coupable?

Après la scène qui a eu lieu dans cette chambre, je rejoignis mon complice et je le forçai à quitter les environs de cette maison, dans laquelle il voulait entrer, afin d'accomplir seul son projet. Rentré chez moi, l'énergie factice qui m'avait soutenu jusque-là, m'abandonna tout à coup; durant plusieurs jours, je demeurai dans un état complet de prostration, état dont je ne sortis que pour envisager avec horreur la triste position dans laquelle je m'étais mis par ma faute.

Je fis alors le serment solennel de ne jamais mettre le pied dans une maison de jeu, de ne jamais m'approcher d'un tapis vert, de ne jamais toucher une carte, de ne jamais jouer enfin et ce serment, madame, j'y ai manqué ce soir même!

Salvador, alors, raconta à Lucie tout ce qui venait de se passer entre lui et sir Lambton, en donnant à ce fait beaucoup plus d'importance qu'il n'en avait en réalité.

Mais quand bien même mes cheveux devraient blanchir sur ma tête, quand bien même mes mains devraient se dessécher, ce qui m'est arrivé ne se renouvellera plus.

--Je vous ai écouté avec la plus sérieuse attention, dit Lucie lorsque Salvador s'arrêta, et je ne crains pas de vous le dire, vos paroles étaient empreintes d'une telle expression de vérité, que j'y ajoute une foi entière; je crois que vous n'avez cédé qu'à l'entraînement d'une passion irrésistible et à de perfides conseils, je crois, puisque vous me l'avez dit, que c'est en partie pour moi que vous vous êtes rendu coupable; je crois surtout que vous tiendrez le serment que vous venez de me faire, mais pour qu'il en soit ainsi, il faut, voyez-vous, prendre des mesures énergiques, et quelles qu'elles soient, j'ai l'espérance que vous ne reculerez pas devant la nécessité de les employer.

--Parlez, madame, répondit Salvador, parlez, je suis prêt à vous obéir, que faut-il que je fasse?

--Vous êtes, si j'ai bien saisi vos paroles, complètement ruiné.

--Non, madame, je ne suis pas, grâce à Dieu, réduit à la misère, seulement une partie de mes revenus est engagée, presque toutes mes propriétés sont grevées d'hypothèques, mais je puis encore prendre des arrangements avec mes créanciers, et par quelques années d'économie réparer le désordre de ma fortune.

--Eh bien! c'est ce qu'il faut faire. Je suis certaine de la discrétion de mon amie, je n'ai pas besoin d'ajouter que jamais pour ma part, je ne vous adresserai un reproche; vous pouvez donc à partir de ce moment, jeter sur le passé un voile épais, qui jamais ne sera levé, car c'est de bon cœur et sans arrière-pensée, que je vous pardonne.

Salvador prit une des mains de Lucie qu'il serra affectueusement entre les siennes en levant ses yeux vers le ciel:

--Cher ange, dit-il d'une voix profondément pénétrée.

Lucie, touchée du profond repentir manifesté par son mari, répondit peut-être sans s'en apercevoir à la douce pression de sa main.

--Il y a, dit l'Evangile, continua Lucie, plus de joie dans le ciel pour un coupable qui vient à résipiscence, que pour dix justes qui n'ont jamais péché, c'est sans doute pour cela que Dieu ouvre une si large voie au repentir; vous allez donc renoncer à toutes les habitudes de votre vie passée, cela peut-être, vous sera beaucoup plus facile que vous ne le croyez. Vous ferez cela pour moi d'abord, à qui vous venez de le promettre et ensuite parce que vous vous rappellerez que tôt ou tard les mauvaises actions sont punies, et que celles qui échappent par hasard à la justice des hommes, n'échappent pas à celle de Dieu.

Vous vous rappellerez qu'avec un nom honorable, vous devez transmettre intacte à votre enfant, la fortune que vous ont laissée vos pères; et vous ferez pour qu'il en soit ainsi, tout ce que la prudence et l'expérience vous suggéreront; quelles que soient les résolutions que vous preniez, comme elles seront honorables, je n'en doute pas, vous pouvez compter sur un concours actif et désintéressé de ma part, et pour que vous ne puissiez pas douter un seul instant de la sincérité de mes paroles, je me mets dès à présent à votre disposition, afin que vous puissiez dégager vos revenus, dégrever vos propriétés et payer vos créanciers, tout ce que je possède, c'est je crois la chose la plus pressée à faire; car il ne faut pas laisser aux intérêts usuraires la possibilité de nous enlever les économies que nous pourrons faire sur nos revenus en vivant retirés et sans faste à la campagne; je présume, qu'ainsi que moi, vous serez bien aise d'aller passer quelques années soit au château de Pourrières, soit ailleurs, je vous laisse parfaitement libre de choisir à votre gré, le lieu qui doit nous servir de retraite.

--Tout ce que vous venez de me prescrire, madame, sera exécuté à la lettre et dès demain si vous le voulez bien, nous retournerons, à Pourrières que je regretterais d'avoir quitté pour venir à Paris, si ce n'était dans cette ville que j'ai eu le bonheur de rencontrer la plus indulgente et la meilleure de toutes les femmes.

--Nous partirons demain si vous l'exigez, monsieur, j'aurais cependant bien voulu passer quelques jours encore près de mon amie...

--Mais madame ce n'était qu'afin de vous donner la preuve que je suis prêt à faire toutes vos volontés, que je voulais partir de suite; restez ici plusieurs jours encore puisque tel est votre désir.

Salvador après avoir encore échangé avec sa femme quelques paroles, la quitta afin de lui laisser la faculté de se livrer au repos; nous le suivrons dans la chambre qui lui avait été préparée, et nous rapporterons à nos lecteurs le discours qu'il s'adressa à lui-même, lorsqu'il se trouva seul.

Son premier soin, en arrivant dans la chambre, fut d'ôter son habit qu'il jeta sur un meuble, en se plaignant de la chaleur; cela fait, il alluma un cigare et approcha de sa fenêtre un fauteuil à Voltaire sur lequel il s'assit.

Le ciel bleu et pur, était semé de mille étoiles brillantes. Le silence de la nuit n'était interrompu que par le bruissement du feuillage des grands arbres qui environnaient la propriété de sir Lambton; doucement agité par le souffle léger des zéphirs, la brise tiède et parfumée caressait agréablement les nerfs olfactifs de Salvador.

--Ma foi, se dit-il, en envoyant dans l'air les capricieuses spirales qui s'échappaient de son cigare; c'est un très-agréable séjour que celui de la campagne, j'aime ces étoiles brillantes qui étincellent sur l'azur du ciel, j'aime cette nature calme et silencieuse, les grands arbres au vert feuillage, les senteurs odorantes de la brise du soir, le chant du rossignol qui se balance sur la branche flexible, le cri du grillon qui se cache sous l'herbe, le léger bourdonnement de la demoiselle au corsage allongé, aux longues ailes bleues qui rase timidement la surface argentée d'un lac paisible, j'aime toutes ces mystérieuses harmonies qui semblent chanter les louanges de leur créateur dans une langue inconnue...

Eh! eh! s'écria Salvador, après avoir débité la tirade qui précède d'une voix emphatique, que l'on vienne à l'heure qu'il est, me dire que la lecture des romans de l'époque est plutôt nuisible qu'utile, je recevrais bien le paltoquet qui me tiendrait un pareil langage, tout ce phébus est emprunté, ou à peu près à la dernière œuvre d'un de nos plus célèbres bas-bleus, et je suis certain qu'il ferait couler de douces larmes le long des joues pâles de ma très-vertueuse épouse.

Je devrais peut-être suivre ses conseils, dire adieu à tous les enivrements de la vie parisienne, et aller vivre près d'elle à la campagne, son exemple me ferait sans doute aimer la vertu. Dieu, m'a-t-elle dit ouvre une large voie au repentir!... Allons donc! il est trop tard, aimer la vertu, moi, Salvador, c'est impossible; vivre à la campagne, loin du bruit, du faste, oh non! non! Il me faut une vie active, agitée, qui ne me laisse pas le temps de penser aux événements de ma vie passée.

Il était tard ou plutôt il était matin, car les premières lueurs du jour commençaient à dorer l'horizon, lorsque Salvador, après avoir achevé son cigare, se jeta sur son lit afin de prendre quelques instants de repos.

Servigny et Laure s'étaient retirés dans leur appartement, laissant Salvador et sir Lambton tout entiers aux parties de billards dont nous avons rapportés les diverses péripéties.

Nous avons dit déjà que Servigny n'avait pas de secrets pour sa femme, aussi son premier soin, lorsqu'ils se trouvèrent seuls, fût-il de lui apprendre qu'il ne l'avait pas priée d'emmener sir Lambton et la marquise de Pourrières, que parce qu'il désirait rester seul quelques instants avec le marquis de Pourrières, qu'il avait connu au bagne de Toulon sous le nom de Salvador.

Servigny instruisit ensuite sa femme de tout ce qui s'était passé entre lui et Salvador, pendant le temps qu'ils étaient restés ensemble.

--J'aurais peut-être ajouté foi à l'histoire qu'il m'a racontée pour justifier sa nouvelle position, sans une circonstance qui n'est venue frapper mon esprit que depuis quelques instants; je me rappelle parfaitement que le payot Salvador, qui habitait en même temps que moi le bagne, avec lequel je me suis évadé, avait les cheveux du plus beau blond qui se puisse imaginer, et ses cheveux sont aujourd'hui aussi noirs que l'ébène, cette différence cache assurément un mystère d'iniquité, que peut-être, au risque de ce qui pourra m'arriver, je dois chercher à pénétrer.

Laure, il est facile de le penser, éprouva un profond étonnement, et un bien vif chagrin, lorsque son mari lui eut fait cette révélation; les antécédents de Salvador lui expliquaient tout à coup, en les colorant d'une teinte sinistre, une foule de faits qui jusqu'à ce moment lui avaient paru à peu près insignifiants; la présence du marquis de Pourrières dans le bouge de la rue de la Tannerie, la lettre du docteur Mathéo, et en dernier lieu la tentative de vol commise quelques jours auparavant chez sir Lambton, juste au moment où des lingots venaient d'y être apportés. Cette tentative ne lui parut plus un fait isolé, qui, sans être excusable, pouvait être pardonné, en raison du profond repentir manifesté par celui qui s'en était rendu coupable, elle lui apparut comme le dernier crime d'un homme, qui probablement en avait commis un nombre incalculable.

L'aimable et douce Lucie, cette amie qu'elle chérissait comme une sœur et révérait comme une mère, était-elle donc devenue la proie d'un affreux scélérat? Laure ne pouvait croire que le ciel eut permis un aussi monstrueux assemblage, mais c'est en vain que son cœur repoussait une semblable idée, sa raison lui disait qu'elle devait adopter la triste anomalie que repoussait son cœur, que devait-elle donc faire? avertir son amie, mais Lucie douée ou plutôt affligée d'organes d'une extrême délicatesse, et déjà à demi brisée, serait-elle assez forte pour supporter un coup aussi affreux? et quand bien même il en serait ainsi, Laure connaissait assez le caractère de son amie pour être persuadée d'avance qu'en lui faisant connaître les antécédents de son mari, elle briserait son cœur, sans cependant pouvoir la déterminer à adopter le seul parti que, dans sa position, il était convenable de prendre, elle prévoyait la réponse que Lucie lui ferait, si, après l'avoir instruite, elle l'exhortait à abandonner son mari.

--Puisque Dieu a permis mon union avec cet homme, c'est que probablement cela entrait dans les vues de sa divine sagesse devant laquelle je dois, quoiqu'il puisse m'arriver, m'incliner en silence; la mort seule doit dénouer, sur la terre, des nœuds dont il a été pris note dans le ciel.

--Pauvre Lucie! pauvre Lucie! se dit Laure, toi, si pure, si bonne, étais-tu donc destinée à être si malheureuse? Que dois-je faire, grand Dieu! pour conjurer les malheurs qui te menacent. Et de grosses larmes coulaient le long des joues de la jeune femme.

Laure, après avoir recouvré un peu de calme, fit part à son mari des réflexions qu'elle venait de faire. Elle ne crut pas devoir lui laisser ignorer la tentative de vol commise chez sir Lambton quelques jours auparavant.

--Je crois, lui répondit Servigny, que, si tel est, en effet, le caractère de votre amie, nous devons, quant à présent, lui laisser ignorer ce que le hasard vient de nous apprendre. L'instruire; ce serait, ainsi que vous l'avez pensé, mettre ses jours en danger, et, si elle ne succombait pas, rendre sa vie plus malheureuse encore qu'elle ne l'est maintenant.

Le marquis de Pourrières, ou plutôt Salvador, car je ne puis croire que cet homme soit le rejeton de la noble famille dont il porte le nom, est, sans contredit, un homme très-dangereux, probablement couvert de crimes; mais si mon sort est, pour ainsi dire, entre ses mains, le sien aussi m'appartient; et comme grâce à Dieu, je suis de force à me défendre, et qu'il le sait, je n'ai rien à redouter de lui.

Voici donc, si je ne me trompe, le parti le plus sage que nous puissions prendre.

Nous ferons tout ce qui nous sera possible pour empêcher votre amie de retourner près de son mari; il ne faut pas que cette âme si pure se flétrisse au contact d'un homme comme Salvador, et je crois qu'il ne nous sera pas difficile de la déterminer à rester près de nous; nous veillerons à la fois sur sa personne et sur sa fortune, qu'elle ne voudra pas, je pense, laisser dilapider par son mari, car elle désirera sans doute la conserver intacte à son enfant.

Le marquis de Pourrières est bien certainement le chef, ou du moins l'un des chefs de la bande de malfaiteurs qui, depuis quelque temps, infestent et désolent la capitale et ses environs; il recevra tôt ou tard la juste punition de ses crimes; il faut que la malheureuse Lucie ne soit pas entraînée par le naufrage qui doit engloutir à la fois sa personne et sa fortune; voilà le but que nous devons nous proposer et que nous atteindrons si Dieu veut bien nous aider.

Laure serra son mari entre ses bras lorsqu'il eut achevé; la jeune femme était heureuse de voir l'époux qu'elle chérissait embrasser si chaleureusement les intérêts de son amie.

II.--Comment un cocher anglais se servit de son fouet.

Silvia, on ne l'a point oublié, habitait toujours l'hôtel des princes; Salvador fournissait amplement à tous ses besoins; mais l'altière créature ayant rencontré, lors de ses excursions journalières dans tous les lieux où se réunit la fashion parisienne, quelques-unes des personnes qu'elle avait précédemment vues dans le monde, et ces personnes lui ayant demandé si bientôt elle monterait sa maison, que tous les gens comme il faut regrettaient, à ce qu'elles assuraient; Silvia se dit qu'elle ne voulait pas rester plus longtemps dans une maison garnie, lorsque sa rivale (elle avait l'audace d'appeler ainsi la malheureuse veuve du comte de Neuville) habitait un hôtel magnifique et vivait entourée de toutes les recherches du luxe et du confort.

Silvia ne savait ce que c'était que de retarder l'exécution d'une résolution prise; elle écrivit donc de suite à son amant une lettre qu'un exprès fut chargé de lui porter; elle lui disait que la vie qu'elle menait lui était devenue insupportable, à ce point, qu'elle ne voulait pas qu'elle durât plus longtemps; que les gens sensés se moqueraient d'elle, si, jeune et belle comme elle l'était, elle se contentait du sort plus que modeste qu'il voulait bien lui faire, que s'il ne voulait pas faire quelques sacrifices en sa faveur, c'est-à-dire remettre les choses sur leur ancien pied, elle serait forcée d'accepter les offres brillantes qui lui étaient faites en ce moment par un riche étranger; que, du reste, comme elle craignait qu'il ne l'oubliât s'il restait trop longtemps près de sa femme, elle était bien déterminée à aller le chercher elle-même à la campagne de sir Lambton s'il ne revenait pas avec le messager chargé de lui remettre sa lettre.

Salvador n'avait pu dire à sa maîtresse, puisqu'au moment du départ de sa femme il l'ignorait lui-même, en quel lieu se trouvait la campagne de sir Lambton; mais Silvia s'était facilement procuré le renseignement qui lui manquait, en faisant adroitement interroger les domestiques de l'hôtel de Fourrières et ceux de sir Lambton.

Salvador, soit qu'il fût bien convaincu que sa maîtresse était très-capable de faire ce dont elle le menaçait, soit qu'il fut bien aise d'avoir à ses propres yeux un prétexte pour abandonner la position assez embarrassante qui était la sienne près de Lucie et de Laure, prit de suite son parti et annonça son départ à sir Lambton; mais comme il prévoyait bien qu'il allait être forcé d'obéir aux exigences de Silvia, et que, pour cela, ainsi que pour payer l'usurier Juste, il lui fallait de l'argent, il prit la résolution d'en demander à sa femme.

Il monta donc chez elle avant qu'on ne servit le déjeuner.

Lucie était un peu moins triste qu'elle ne l'était la veille; elle venait d'achever sa toilette et se préparait à descendre, lorsque Salvador, qui lui avait préalablement fait demander la permission de se présenter chez elle (permission qui lui avait été accordée sans difficulté, puisqu'une quasi-réconciliation avait eu lieu quelques heures auparavant entre les deux époux), entra dans sa chambre.

De toutes les passions qui déshonorent la malheureuse espèce humaine, celle du jeu, dont nous avons entendu Salvador faire une si effroyable peinture, est, sans contredit la plus affreuse, la plus féconde en funestes résultats; car on a presque constamment la force de jouer, on n'a pas toujours celle de boire, de courtiser les belles, etc. Le joueur est de la nature des polypes, il n'a point de cœur dans sa poitrine. Il ne connaît ni famille ni patrie, il donnerait, s'il le pouvait, l'univers entier et tout ce qu'il enserre, pour jouer un dernier coup. Dans les relations ordinaires de la vie, il est ordinairement froid et monotone; il ne s'émeut que lorsqu'il est placé devant un tapis vert et lorsqu'il voit briller devant ses yeux l'or et les billets de banque qu'il convoite, lorsque la voix nazillarde du croupier lance dans son oreille ces mots sacramentels: Monsieur, faites votre jeu, le jeu est fait, rien ne va plus.

Frappé alors d'une commotion électrique, ses joues s'allument, ses yeux s'animent, il suit, tout pantelant, les capricieuses évolutions de la boule d'ivoire qui doit décider de son sort; il attend, la bouche béante, la carte rouge ou noire qui doit lui apprendre s'il a perdu ou gagné. Si la chance lui est favorable, de hideux sourires, semblables à ceux qui doivent éclairer le visage des démons, lorsqu'ils reçoivent une âme damnée dans leur ténébreux empire, contracteront ses lèvres; si, au contraire, il perd, il rougit ou pâlit, selon qu'il est sanguin ou lymphatique; toutes les couleurs de l'arc-en-ciel passent successivement sur son visage.

Voilà en peu de mots ce que c'est qu'un joueur; le portrait n'est pas flatté, mais il est exact. Eh bien! par une de ces bizarreries du cœur humain qu'il est à peu près impossible d'expliquer, le joueur est celui de tous les hommes qui se laissent dominer par une passion mauvaise, celui auquel les femmes pardonnent le plus.

Lucie, dans son malheur, se trouvait encore heureuse de ce que le crime que son mari avait tenté de commettre n'était que la suite d'une gêne occasionnée par une passion insurmontable; elle était heureuse de ce que le marquis de Pourrières n'était pas un voleur, et si nous ajoutons qu'elle croyait aux protestations de repentir qu'il venait de lui faire, on ne sera plus étonné de sa conduite envers lui.

Salvador, après avoir salué sa femme avec toutes les marques du plus profond respect, lui dit qu'il était bien déterminé à suivre à la lettre tous les conseils qu'elle lui avait donnés; il venait donc la prier de vouloir bien l'autoriser à disposer d'une somme de trois cent mille francs, déposée chez son notaire et qui lui appartenait en propre. Cette somme, lui dit-il, était à peu près suffisante pour dégrever ses propriétés, dégager une partie de ses revenus, et payer ses créanciers les plus nécessiteux qu'il voulait absolument satisfaire avant de se retirer dans ses terres; car il tenait à ne point laisser derrière lui la réputation d'un débiteur qui s'est soustrait, par la fuite, aux justes exigences de ceux auxquels il doit.

Cette susceptibilité plut à Lucie, dont le noble caractère comprenait toutes les délicatesses.

--Vous ne voulez pas me tromper, n'est-ce pas? dit-elle en jetant sur son mari un regard que celui-ci soutint avec un visage impassible.

--Ah! madame, s'écria Salvador, pouvez-vous bien me croire capable d'une pareille infamie? Mais je n'ai pas le droit de me plaindre, ajouta-t-il après quelques instants de silence.

Il donna à sa voix, en prononçant ces mots, une intonation si profondément émue, que Lucie fut convaincue.

Elle ne répondit rien, mais elle s'approcha d'une petite table sur laquelle se trouvait déposé tout ce qu'il fallait pour écrire, et traça rapidement ce billet qu'elle remit à Salvador.

«Maître Chardon,

«Veuillez, je vous prie, remettre à mon mari, monsieur le marquis de Pourrières, tous les fonds que vous tenez à ma disposition.

«La présente vous servira de décharge, etc.»

--Monsieur Chardon qui vous connaît, lui dit-elle, vous remettra sans difficultés tous mes fonds; vous en ferez un bon usage, j'en suis convaincue, si vous voulez bien vous rappeler que c'est de la fortune de votre enfant qu'il s'agit.

--Ah! madame, s'écria Salvador, si je ne me montrais pas digne de la confiance que vous voulez bien me témoigner je serais le plus misérable de tous les hommes.

Il prit la main de Lucie qu'il baisa à plusieurs reprises, et descendit avec elle pour le déjeuner.

Salvador, après le déjeuner, annonça à sir Lambton qu'il allait partir pour Paris à l'instant même. Sir Lambton essaya de le retenir, mais le marquis de Pourrières ayant allégué que des affaires fort importantes l'appelaient à Paris, il n'insista plus, lorsque surtout Salvador lui eut fait observer que sa femme s'était déterminée à passer près de lui et de sa famille le reste de la belle saison.

La voiture qui l'avait amené chez sir Lambton l'emmena à Paris.

Sa première visite fut pour Silvia. Il trouva la brillante marquise de Roselly entourée d'un cercle nombreux d'adorateurs, parmi lesquels se faisait remarquer, par l'étrangeté de son costume et la profusion de bijoux dont il était couvert, un homme encore jeune, que son teint, aussi blanc que celui d'une femme, ses grands yeux bleus, fendus en amande, et ses longs cheveux d'un blond quelque peu hasardé, faisaient de suite reconnaître pour un enfant des contrées hyperboréennes.

Salvador, qui devina de suite que cet étranger, qui se montrait le plus empressé de tous ceux qui en ce moment entouraient sa maîtresse, n'était autre que celui auquel elle avait fait allusion ne put réprimer quelques légers signes de mauvaise humeur, auxquels Silvia ne daigna pas d'abord accorder la moindre attention; cependant, après avoir savouré avec une volupté toute féminine la petite vengeance que le hasard s'était chargé de lui fournir, Silvia congédia successivement tous ses adorateurs et demeura seule avec son amant.

--Enfin! s'écria Salvador, ils ont bien fait de partir, j'aurais éclaté s'ils étaient restés plus longtemps.

Salvador, à tous ses défauts, joignait celui d'être jaloux de l'artificieuse créature dont il subissait l'influence.

--Et pourquoi, s'il vous plaît, auriez-vous éclaté? lui répondit Silvia. Vous ne voulez pas, je le suppose, me contester le droit de recevoir quelques visites pour m'aider à supporter votre absence?

--Mais j'ai deviné que ce ridicule Tatare n'est autre que l'étranger dont vous me parlez dans la lettre que je viens de recevoir, est-il donc étonnant que sa présence chez vous, au moment où j'arrive afin de vous dire qu'il m'est enfin possible de faire ce que vous désirez, me paraisse désagréable.

--Vous êtes fou, dit Silvia, après avoir adressé à Salvador le plus gracieux sourire qui se puisse imaginer, vous êtes fou! Il ne faut pas croire tout ce que les femmes disent ou écrivent. J'accepterai avec plaisir ce que vous voulez bien faire pour moi, car la vie que je mène ici n'est véritablement pas supportable; mais, croyez-le-bien, je n'exigerais rien si votre fortune ne vous permettait pas d'être généreux, si même vous étiez pauvre, je vous serais aussi fidèle et aussi dévouée que je l'ai été jusqu'à présent.

--Vous êtes une enchanteresse, une véritable fée.

Salvador et Silvia consacrèrent cette première journée à chercher un hôtel propre à servir d'habitation à la marquise de Roselly; celles qui suivirent furent consacrées à pourvoir la demeure choisie de tout ce qui pouvait la rendre agréable; cela coûta beaucoup d'argent, mais n'empêcha pas, cependant, Salvador de consacrer la presque totalité des trois cent mille francs qu'il avait pris chez le notaire de sa femme à payer ses dettes et les diverses sommes qu'il avait empruntées sur les biens de la maison de Pourrières. Nos lecteurs ont deviné que le fruit de nouvelles rapines commises de complicité avec le vicomte de Lussan, firent les frais de l'hôtel de Silvia, de ses ameublements, de ses chevaux et de ses équipages.

Voici, au moment où nous sommes arrivés, quel était l'état de la fortune dont pouvait disposer Salvador.

Les biens de la maison de Pourrières, ainsi que nous avons eu déjà l'occasion de le dire, rapportaient bon an, mal an, un peu plus de trente mille francs; les fonds appartenant à Lucie, ayant servi à éteindre toutes les dettes, Salvador pouvait disposer de ce revenu; il lui restait seulement à payer quatre-vingt-dix mille francs, somme égale au montant des lettres de change souscrites au profit de l'usurier Juste; sa position financière malgré les pertes énormes faites au jeu par Roman, et les dépenses considérables qu'il avait faites, était donc encore assez belle pour lui permettre de mener une vie agréable, sans demander des ressources au crime; il n'en était pas de même de celle de Lucie, les trois cent mille francs dont elle avait avec tant d'abandon, confié l'emploi à son mari, formaient la moitié au moins de sa fortune, les grands biens du comte de Neuville et de la marquise de Villerbanne qui étaient morts tous deux ab intestat, étant retournés à des collatéraux éloignés.

Salvador depuis son mariage et le dernier séjour qu'il avait fait à Pourrières, n'avait pas remis les pieds chez la mère Sans-Refus; débarrassé de Roman, il avait voulu cesser avec les scélérats de bas étage qui fréquentaient cet infâme bouge, des relations qui tôt ou tard l'auraient compromis, mais il n'avait pas pour cela (nous venons de le dire) abandonné une profession qu'il exerçait avec une si merveilleuse adresse, qu'il en était arrivé à se croire de bonne foi invulnérable, il s'était entendu avec le vicomte de Lussan, auquel il n'avait pas eu de peine à faire comprendre que deux hommes, adroits, résolus et reçus avec empressement dans la meilleure compagnie, pouvaient faire autant, si ce n'est plus à eux seuls que toute une bande de malfaiteurs.

Le succès avait justifié les prévisions de Salvador. Les deux associés avaient successivement volés un pair de France, qui venait de prêter son soixante et dix-neuvième serment; un député qui venait de prononcer un magnifique discours en faveur de la concession des lignes de chemin de fer aux compagnies; un riche banquier qui devait partir le lendemain pour l'Angleterre; une danseuse de l'Opéra, qui avait reçu, la veille, la première visite d'un prince Russe; ces affaires, il n'est pas nécessaire de le dire, avaient produit des résultats aussi magnifiques qu'il était permis de les espérer; le pair était un très-habile diplomate, le député était éloquent, le banquier était habile, et la danseuse jolie.

Dès que Salvador eut entre les mains les divers titres qui établissaient qu'il avait satisfait ses créanciers, il alla chez sir Lambton afin de montrer à sa femme, qui lui avait déjà écrit plusieurs fois, qu'il avait fait un bon usage des fonds qu'elle lui avait confiés.

Sir Lambton le reçut avec son affabilité ordinaire, Lucie à laquelle il dit tout d'abord qu'elle serait contente de lui, et qu'il lui apportait les preuves qu'il était corrigé, puisque ayant eu une somme considérable à sa disposition, il n'avait pas mis les pieds dans une maison de jeu, lui serra la main en signe de contentement; mais Servigny et Laure lui montrèrent un visage si glacial, qu'il devina de suite, que les deux époux avaient échangé des confidences dont le résultat ne lui avait pas été avantageux.

Salvador, après s'être entretenu assez longtemps avec sa femme, repartit aussitôt, il ne voulut pas même dîner chez sir Lambton, qui, ayant remarqué que sa présence n'était agréable ni à sa nièce ni à Servigny, ne fit pas de grandes instances pour le retenir.

Le soir, pendant que sir Lambton et Servigny jouaient ensemble au billard, (le bon gentilhomme aurait beaucoup mieux aimé avoir pour adversaire le marquis de Pourrières qui lui faisait acheter très-cher toute ses victoires, tandis qu'il était forcé de rendre des points à son neveu), Lucie et Laure, assises l'une près de l'autre dans l'embrasure d'une fenêtre ouverte sur le jardin, causaient ensemble à voix basse.

Laure venait de demander à son amie, quel usage son mari avait fait des fonds qu'elle lui avait confiés.

--Un excellent usage, répondit Lucie, grâce à Dieu, cette fois les tristes pressentiments auxquels tes conseils, dont du reste je reconnais la sagesse, avaient donné naissance, ne se sont pas réalisés; il a étalé sous mes yeux des titres irrécusables et qui prouvent jusqu'à l'évidence, que maintenant tous ses créanciers sont satisfaits; mais c'est égal, je le reconnais, j'ai été imprudente, je dois veiller moi-même sur la fortune de mon enfant.

--Oui mon amie, tu dois veiller toi-même sur la fortune de ton enfant; ton mari, je veux bien le croire, s'est corrigé, mais tu as le droit d'exiger quant à présent toutes les garanties imaginables et ce droit il ne faut pas l'abandonner encore: ne peut-il pas se laisser entraîner de nouveau par de perfides conseils?

--Ah! Laure, Laure, pourquoi sans cesse me laisser entrevoir la possibilité de malheurs encore plus grands que ceux qui viennent de me frapper.

--Parce que je veux que tu sois forte, si, ce qu'à Dieu ne plaise, tu dois être éprouvée par de nouvelles souffrances; parce que je veux qu'au moment du danger, s'il arrive, tu sois capable d'envisager sans frémir, toute la profondeur du précipice alors ouvert sous tes pas; parce que je veux, quoiqu'il avienne, conserver mon amie. Notre vie, ma pauvre amie, est un vaste océan parsemé d'écueils, nous devons à chaque instant nous attendre à faire naufrage.

--Laure, tu sais quelque chose que tu ne veux pas m'apprendre.

--Je ne sais rien.

--Ton mari ne t'a rien dit?

--Paul ne connaît pas M. de Pourrières, qu'il a vu ici pour la première fois.

--Oh! merci, mon Dieu! s'écria Lucie en levant ses mains vers le ciel, merci; je serais morte si ce que je croyais avait été vrai.

Nous laisserons Lucie achever de passer paisiblement la belle saison à la campagne de sir Lambton, et nous suivrons Salvador à Paris, où de grands événements doivent s'accomplir.

Ainsi que cela arrive presque toujours à la veille de toutes les grandes catastrophes, la fortune semblait se plaire à favoriser toutes les entreprises de Salvador et du vicomte de Lussan; aussi, ces deux personnages roulaient-ils sur l'or et les billets de banque.

Le vicomte de Lussan, ne sachant que faire de ses capitaux, avaient renouvelé l'ameublement et les équipages de la danseuse Coralie, à laquelle il avait pardonné sa fugue avec le général rencontré par Silvia chez l'usurier Juste.

Salvador, malgré les dépenses énormes de sa maison et de celle de Silvia, avait acquitté les lettres de change, souscrites pour couvrir la dernière faute de Roman, et payé le restant de ce qu'il devait à divers créanciers.

Il avait le soin d'écrire souvent à Lucie, afin de la tenir au courant de ce que, soi-disant, il faisait pour mettre de l'ordre dans ses affaires, et comme toutes les nouvelles qu'il lui transmettait étaient satisfaisantes, la pauvre Lucie, qui dans la profonde retraite où elle vivait, ignorait ce qui se passait à Paris, recouvrait peu à peu la paix de l'âme, le plus précieux de tous les biens. Ses lettres, cependant, demandaient souvent à Salvador si bientôt il se déterminerait à l'emmener à Pourrières, car elle ne pouvait s'empêcher de trembler lorsqu'elle se disait que dans une ville comme Paris, son mari devait à chaque pas qu'il faisait, trouver une occasion nouvelle de se livrer à la funeste passion qui l'avait conduit sur le bord d'un abîme; mais Salvador ne faisait que des réponses évasives, lorsqu'elle lui rappelait la promesse qu'il lui avait faite, il ne pouvait, disait-il, quitter Paris en ce moment; il voulait, avant d'aller s'ensevelir dans la retraite, avoir regagné les trois cents mille francs qu'elle lui avait prêtés; mais cela serait beaucoup moins long qu'elle ne le supposait; il ne s'agissait que d'avoir un peu de patience.

Salvador consacrait à Silvia tout le temps qu'il ne passait pas avec le vicomte de Lussan; il ne voulait pas laisser au prince Russe, qui était devenu éperdument amoureux de l'ex-cantatrice, la faculté d'approcher d'elle.

Silvia, du reste, savait exploiter adroitement la jalousie de son amant, lorsqu'elle voulait qu'il lui accordât quelque chose; elle le menaçait, bien qu'intérieurement elle n'eût aucune envie de réaliser ses menaces, d'écouter le Kalmouk, (c'est ainsi qu'elle appelait le sujet de l'autocrate de toute les Russies), dont elle savait à propos mettre en relief les immenses richesses et les brillantes qualités; et Salvador se trouvait alors trop heureux d'obéir.

Salvador et Silvia, accompagnés souvent du vicomte de Lussan, allaient presque chaque jour, traînés dans un magnifique équipage qui appartenait à la marquise de Roselly, parcourir les allées du bois de Boulogne, qui sont habituellement fréquentées par la fashion parisienne.

Salvador était glorieux de mener partout avec lui, l'orgueilleuse beauté qui excitait l'admiration générale, et Silvia, de son côté, n'était pas fâchée d'étaler à tous les yeux, le luxe dont elle était entourée.

Elle dit cependant un jour à son amant, que les poudreuses allées du bois de Boulogne commençaient a lui paraître monotones et qu'elle ne serait pas fâchée de varier quelque peu ses promenades quotidiennes.

--Mais rien n'est plus facile, lui dit Salvador, notre bonne ville, grâce à Dieu, est entourée de promenades beaucoup plus agréables que le bois de Boulogne, que la mode, je ne sais pourquoi, a pris sous sa protection; si vous le voulez bien, nous nous ferons conduire, aujourd'hui, au bois de Vincennes.

--Va pour le bois de Vincennes, répondit Silvia, si cette promenade ne me convient pas, nous verrons les autres ensuite.

Silvia, Salvador et le vicomte de Lussan, montèrent en calèche et se firent conduire. Le ciel était magnifique et de nombreux promeneurs sillonnaient en tous sens les sombres allées du bois.

--Mais c'est charmant, disait à chaque instant, Silvia, à ses deux compagnons, c'est charmant; en vérité, il y a ici au moins des arbres et de l'ombre; nous y reviendrons.

Au détour d'une allée assez obscure, dans laquelle il s'était engagé pour obéir à sa maîtresse, le cocher de Silvia fut obligé de s'arrêter afin de ne point écraser un homme qui marchait lentement devant la voiture et qui paraissait enseveli dans de profondes réflexions.

Les cris répétés du cocher, arrachèrent enfin cet homme à ses réflexions; il se rangea précipitamment sur un des côtés de l'allée, et ses yeux se portèrent par hasard sur les personnes qui étaient dans la calèche, à laquelle il venait de livrer passage.

--Silvia! s'écria-t-il assez haut pour être entendu de la marquise de Roselly et de ses deux compagnons, Silvia!

--Qu'est-ce, dit Salvador, et que vous veut cet homme; le connaissez-vous?

--Brûlez le pavé, dit Silvia à son cocher avant de répondre à Salvador, brûlez le pavé.

La marquise de Roselly venait de reconnaître Beppo.

Le cocher, jaloux d'obéir à sa maîtresse, avait vigoureusement fouetté ses chevaux, et la calèche roulait rapide comme l'éclair le long d'une des grandes allées du bois.

Salvador et le vicomte de Lussan ne savaient à quoi attribuer la terreur évidente et la singulière conduite de leur compagne; elle les instruisit en peu de mots.

Salvador tourna la tête et vit courir derrière la calèche l'homme que Silvia paraissait si fort redouter; il était éloigné de vingt pas environ, sa conduite indiquait suffisamment quelle était son intention; il voulait suivre la voiture, afin de connaître le nom et le domicile de ceux qu'il venait de rencontrer.

Le vicomte de Lussan avait imité le mouvement de Salvador.

--Mais je connais cet homme là, dit-il à voix basse à son compagnon.

--Je le crois parbleu bien! répondit Salvador; cet homme est celui que nous avons fait entrer chez la Sans-Refus, lorsqu'il venait d'assassiner la marquise.

--Diable! diable! mais il ne faut pas que cet individu, qui me paraît un gaillard résolu, sache qui nous sommes.

La calèche roulait toujours avec la même rapidité, mais l'homme qui courait derrière paraissait la suivre sans trop de difficulté; il en était toujours à la même distance.

--Le drôle a des jarrets d'acier, dit le vicomte de Lussan.

--Mais ne me débarrasserez-vous pas de cet homme? s'écria Silvia en proie à la plus violente exaspération. Ah! si j'avais autant de force que je me sens de courage.

--Nous ferions très-volontiers ce que vous paraissez si vivement désirer, belle marquise, répondit le vicomte, mais le lieu n'est guère propice, et votre cocher est un témoin incommode.

--Il y a un moyen, s'écria Salvador. Tu es adroit, continua-t-il en s'adressant au cocher de Silvia, robuste gaillard, que son teint coloré et sa chevelure du plus beau rouge carotte qu'il fût possible de voir, faisait de suite reconnaître pour un naturel des îles Britanniques.

--Très-adroit, M. le marquis répondit le cocher.

--Tu sais te servir de ton fouet?

--Aussi bien que vous de votre épée.

--Eh bien! il y a vingt-cinq napoléons pour toi, si tu t'en sers de manière à ôter l'envie, à ce malotru, de suivre plus longtemps notre voiture; tu sais ce que tu as à faire?

--Parfaitement, M. le marquis; vous allez être content de moi.

--Que diable va-t-il faire? dit le vicomte de Lussan à Salvador.

--Oh! de la bonne besogne, j'en suis convaincu, répondit celui-ci; un fouet, entre les mains d'un cocher anglais, est une arme formidable.

Le cocher ralentit insensiblement le pas de ses chevaux, de sorte que Beppo se trouva bientôt à sa portée. L'ex-pêcheur ne dit rien à ceux qui étaient dans la calèche; mais il continua de courir près de la voiture, réglant sa course sur le pas des chevaux et lançant à Silvia, chaque fois que ses yeux rencontraient les siens, des regards empreints d'une sombre jalousie.

Le cocher saisit un moment favorable et lui lança un coup de fouet qui, tombant en pleine figure, traça sur son visage, un sillon bleuâtre et sanguinolent.

Beppo, transporté de fureur, voulut se jeter à la tête des chevaux et les saisir par le mors, afin de les forcer de s'arrêter; mais le cocher ne lui laissa pas le temps d'accomplir son dessein; il redoubla ses coups, dont le dernier enleva un œil au malheureux pêcheur.

Vaincu par la douleur, Beppo tomba en hurlant sur le gazon.

--Faut-il lui passer sur le corps? dit le cocher.

--Non, répondit Salvador, c'est inutile.

Les cris de Beppo avaient rassemblé autour de lui quelques promeneurs, et Salvador était impatient d'échapper à l'attention qui, du blessé, devait infailliblement se porter sur la cause de la blessure.

Aiguillonnés par de nombreux coups de fouet, les chevaux emportèrent la calèche qui disparut derrière un nuage de poussière au moment où ceux qui d'abord s'étaient occupés de Beppo, se disposaient à la poursuivre.

Beppo, qui souffrait horriblement, fut d'abord porté dans un cabaret voisin du lieu où il avait été blessé; puis, lorsqu'un médecin de Vincennes eut posé sur les nombreuses blessures qui sillonnaient son visage, un premier appareil, il se trouva assez fort pour se faire conduire au logement de la rue Contrescarpe-Saint-Marcel, qu'il habitait toujours avec sa mère.

--Je me vengerai, dit-il lorsque la voiture qui l'avait pris au cabaret dans lequel il avait été pansé, passa près du lieu où il avait été blessé, pour le reconduire à son domicile; je me vengerai, et ma vengeance sera terrible; j'en fais ici un serment solennel!...

III. Chez la mère Sans-Refus.

La pauvre mère de Beppo, (point n'est besoin de le dire), fut de suite en proie à la plus violente douleur, lorsque son fils fut apporté près d'elle, le visage couvert d'affreuses blessures, les vêtements en désordre, couverts de sang et de poussière.

--Que t'est-il donc arrivé, mon cher enfant? lui dit-elle en patois provençal, car son instinct maternel lui faisait deviner que le piteux état dans lequel se trouvait Beppo, était le résultat d'une cause mystérieuse.

--Je vous le dirai plus tard, répondit l'ex-pêcheur. Quand à présent, j'ai plus besoin de repos que de faire la conversation.

La pauvre mère récompensa généreusement ceux qui avaient aidé son fils à gravir les sept étages qui conduisaient à son logement; puis, après avoir aidé Beppo à se mettre au lit, elle le laissa seul dans sa chambre et alla pleurer dans la sienne.

Soigné par un médecin habile, Beppo recouvra bientôt la santé, et moins de quinze jours après l'événement que nous venons de rapporter, ses blessures étaient complétement cicatrisées et il se trouva en état de sortir. Il avait seulement à regretter la perte d'un de ses yeux, que la mèche du fouet du cocher Anglais de Silvia, avait enlevé de son orbite.

Il n'avait pas dit à sa mère qu'il avait rencontré la marquise de Roselly et que c'était à la suite de cette rencontre qu'il avait été mis dans cet état. Ne voulant pas donner à cette brave femme de nouveaux sujets d'alarmes, il avait mieux aimé lui donner l'assurance que ses blessures étaient le résultat d'une querelle à laquelle il s'était trouvé mêlé contre son gré.

--Quittons Paris, lui avait dit la bonne femme, retournons dans, notre belle Provence; je ne serai heureuse que lorsque nous aurons revu, tous deux, notre modeste demeure, au bord de la mer.

--Nous partirons bientôt! lui répondit Beppo, laissez-moi seulement le temps de terminer quelques affaires et votre désir sera satisfait.

La pauvre mère, charmée de ce que son fils lui renouvelait une promesse déjà faite plusieurs fois, l'avait embrassé et s'était trouvée plus tranquille.

Beppo, un matin, prit les vêtements qu'il avait achetés chez Bonnard et qu'il n'avait encore mis que pour se rendre chez Silvia, et après s'en être couvert, il pria sa mère d'aller lui chercher une voiture.

--Où vas-tu? lui dit la Catalane profondément étonnée de cette toilette inusitée? encore chez cette marquise, peut-être?

--Non, ma mère, non, répondit-il, je vais faire une démarche après laquelle, je l'espère, nous pourrons nous mettre en route pour notre Provence.

--Tu ne me parles pas bien clairement, cruel enfant; mais je te crois; ce n'est pas ta mère, ta mère qui t'aime tant, que tu voudrais tromper?

--Pauvre femme, dit Beppo, en jetant un triste regard sur sa mère, qui quittait l'appartement afin de faire ce qu'il désirait.

--Dent pour dent, œil pour œil, disait-il en se regardant dans la glace qui ornait la cheminée, lorsque sa mère vint lui dire que la voiture qu'il avait demandée l'attendait dans la rue.

Il embrassa la bonne femme et sortit.

Il donna l'ordre, à son cocher, de le conduire à la préfecture de police.

Avant de faire connaître à nos lecteurs ce que l'ex-pêcheur Catalan allait faire à la préfecture de police, nous leur apprendrons, en peu de mots, ce qui était arrivé à Beppo, du moment où nous l'avons quitté dans la chambre d'une des pensionnaires de la mère Sans-Refus, jusqu'à celui où nous venons de le voir rencontrer, au bois de Vincennes, la calèche de Silvia.

On n'a pas oublié qu'il pouvait à peine se soutenir lorsqu'il quitta la chambre de Georgette; aussi son premier soin, en arrivant chez lui, fut-il de se mettre au lit, où il resta plusieurs jours à peu près privé de sentiment, et soigné seulement par sa mère dont le dévouement ne se ralentit pas un seul instant.

La pauvre mère attendit pour interroger son fils que l'état pitoyable dans lequel il se trouvait se fût un peu amélioré; Beppo ne voulant pas lui apprendre qu'il venait de se rendre coupable d'un crime, lui dit qu'il avait, au moment où il sortait de chez Kretz, rencontré la marquise de Roselly dans un brillant équipage, encore couverte des vêtements d'homme qu'elle portait chez lui, que désespéré de ce que cette femme, sans laquelle il ne pouvait vivre, s'était soustraite à son pouvoir, il s'était de suite jeté à la rivière, si bien déterminé à mettre fin à ses jours, qu'il avait emprisonné ses bras dans la ceinture de son pantalon; mais que l'instinct de la conservation ayant été plus fort que sa volonté, il avait, avec beaucoup de peine, gagné le bord, en se servant, pour nager, seulement de ses jambes. Qu'il avait été ensuite recueilli par des personnes charitables qui s'étaient trouvées là fort à propos pour le secourir, ce qui expliquait ses deux jours d'absence, et que sa maladie ne devait être attribuée qu'au violent chagrin qu'il avait éprouvé et qu'il éprouvait encore, et peut-être aussi à la brusque révolution opérée dans son organisme par le froid glacial de l'eau.

Sa mère s'était contentée de cette explication toute invraisemblable qu'elle était.

Beppo en proie aux plus violents remords, car la nature de cet homme, malgré les deux crimes qu'il avait commis, n'était pas tout à fait corrompue, fut fidèle à la résolution qu'il avait prise. Dès qu'il eut recouvré l'usage de ses sens, il ne fit rien pour échapper aux poursuites dont il pouvait être l'objet. Je subirai mon sort, se disait-il sans cesse, je ne puis échapper à la punition que j'ai méritée. L'œil de Dieu voit les crimes qui échappent aux regards des hommes, et s'il permet qu'ils demeurent impunis ici-bas, c'est qu'il leur réserve dans un autre monde une punition plus terrible; que sa volonté soit faite, ce n'est point moi qui chercherai à la combattre.

La maladie de Beppo avait été longue; mais grâce à la vigueur de sa constitution et aux soins affectueux que lui prodigua sa mère, il recouvra la santé et put reprendre le cours de ses occupations habituelles.

Il avait pris la résolution d'oublier Silvia, et il avait eu assez de force pour ne point chercher à savoir ce qu'elle était devenue (on n'a pas oublié qu'il avait appris par Georgette que la blessure qu'il lui avait faite, laissait aux médecins, quoiqu'elle fût grave, l'espoir de la sauver); mais cette résolution était au-dessus de ses forces: le gracieux visage de la marquise de Roselly venait sans cesse troubler tous ses rêves, et souvent, (tandis que pour chasser au loin les tristes pensées qui troublaient sans cesse son esprit, il travaillait avec ardeur aux filets de dames qu'il fabriquait pour Kretz); il venait se placer sous ses yeux, tantôt riant et gracieux, tantôt sombre et terrible.

Beppo alors jetait loin de lui son ouvrage, et allait se promener dans la campagne; la vue des arbres, de l'eau, des fleurs, les chants joyeux des oiseaux, soulageaient quelque peu ses souffrances, et, après une longue course, il rentrait dans sa demeure, non pas gai, mais du moins beaucoup moins triste qu'il n'en était sorti.

Sa mère, avait remarqué cela, aussi dès qu'elle voyait quelques nuages assombrir le visage de son fils, elle l'invitait à prendre le plaisir de la promenade; de sorte que, ce qui n'arrivait d'abord que par hasard, devint une habitude de tous les jours.

Beppo se promenait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre; mais il affectionnait particulièrement le bois de Vincennes, beaucoup moins fréquenté que les autres promenades des environs de Paris et dans lequel il trouvait ce qui manque à peu près partout, l'ombre et la possibilité de rêver.

La vue de Silvia, resplendissante de beauté et de parure, avait en un instant changé toutes ses résolutions, et il s'était mis à courir après la calèche, afin de la retrouver lorsqu'il le voudrait. La perte d'un œil et des blessures dont il devait conserver les traces toute sa vie avaient été le résultat de cette folle équipée.

Beppo quitta la voiture qui l'avait amené à l'entrée d'une des rues étroites et obscures qui avoisinent la préfecture de police; après avoir parcouru en tout sens une foule de ruelles sans noms, il se trouva sur le quai de l'Horloge. Une des portes du lieu dans lequel il se rendait était devant lui... Il entra dans une cour fermée par de hautes murailles; à gauche, un bâtiment d'un sinistre aspect, aux croisées garnies de barreaux de fer, qui indiquent une prison dans laquelle le soleil n'a jamais pénétré; il suivit cette cour, il arriva dans une autre où se trouvaient réunis plusieurs individus parmi lesquels s'en trouvaient quelques-uns porteurs de figures qu'on ne voit que sur les épaules des mouchards, des geôliers ou des infirmiers, il demanda à l'un de ces hommes à qui il devait s'adresser pour faire une révélation; on lui indiqua du doigt l'entrée d'un bureau situé sous une voûte assez sombre. Comme il se dirigeait vers ce bureau, il entendit plusieurs voix répéter: c'est un coqueur. Il entra et demanda à parler au chef; après quelques pourparlers, il fut introduit dans une grande pièce mal éclairée, meublée seulement de quelques bancs recouverts d'une basane crasseuse, sur lesquels étaient assis plusieurs individus d'assez mauvaise mine; d'une petite table surmontée d'un pupitre, devant laquelle était placé un homme déjà âgé. Les murs de cette pièce étaient garnis de rayons sur lesquels reposaient une grande quantité de cartons pleins de cartes, sur chacune desquelles était écrit le nom d'un individu ayant en maille à partir avec la justice.

Beppo était dans l'antichambre de cette mystérieuse puissance nommée la police, déesse aux cent yeux, aux cent bras, qui doit tout voir, tout entendre, tout prévoir, tout réprimer, qui doit, à toutes les heures du jour et de la nuit, pénétrer dans les plus impures sentines, dans les cloaques les plus immondes; qui doit écouter tout ce qu'on vient lui dire, et ne doit croire que ce qui est vrai; qui rend service à tout le monde et dont tout le monde se plaint, et à laquelle pourtant on ne saurait accorder trop de louanges lorsqu'elle s'acquitte consciencieusement de la moitié seulement de la tâche immense qui lui est confiée.

Beppo, après quelques minutes d'attente, fut introduit dans le cabinet de l'homme chargé, à l'époque où se passèrent les événements que nous racontons à nos lecteurs, de la direction de cette branche importante de l'édilité parisienne.

--Vous voulez, dit-il à l'ex-pêcheur, rendre des services à l'administration, et vous nous promettez de nous mettre sur la trace des chefs de la bande de malfaiteurs qui, depuis longtemps déjà, désole la capitale et les environs?

Beppo répondit affirmativement.

--Quels sont vos nom, âge, lieu de naissance, profession et domicile?

Beppo répondit à ces diverses demandes, et mit entre les mains de celui qui l'interrogeait les papiers dont il avait eu soin de se munir, et qui établissaient d'une manière irréfragable la vérité de ses réponses.

--Quel est le motif qui vous fait agir? dit le chef de la police, après avoir attentivement examiné les papiers de Beppo.

--La vengeance.

--Vous avez sans doute pris part aux méfaits de ces bandits, et c'est parce qu'aujourd'hui vous croyez avoir à vous plaindre d'eux que vous voulez les livrer.

--Vous vous trompez. J'ai commis bien des fautes, peut-être, mais je suis un honnête homme.

Le chef sonna, et dit quelques mots à l'oreille de l'homme qui répondit à cet appel. Cet homme sortit aussitôt, et quelques minutes après il apporta à son maître un des petits cartons placés sur les rayons qui garnissaient la salle d'attente.

Le chef chercha vainement, à son ordre alphabétique, une carte sur laquelle le nom de Beppo se trouvât inscrit.

--Qui me dit, ajouta-t-il après cette recherche infructueuse, que si votre offre est agréée vous nous servirez fidèlement?

--Vous pouvez, si vous ne vous en rapportez pas à moi, me faire surveiller, je n'ai pas d'ailleurs intérêt à vous tromper, puisque c'est gratuitement que je vous offre mes services. Si je réussis, je serai assez récompensé par le plaisir d'avoir, tout en me vengeant, rendu un important service à la société.

--Voilà, se dit le chef qui avait accordé aux paroles de Beppo la plus sérieuse attention, un indicateur comme on n'en rencontre guère.

--C'est bien! continua-t-il en élevant la voix; j'accepte les offres que vous venez de me faire. Si vous le voulez, et si vous nous servez avec fidélité, vous serez généreusement récompensé, mais si votre démarche cache un piège, malheur à vous, car c'est à vous qu'il sera fatal.

--Je ne crains rien, et la suite, je l'espère, vous apprendra que l'on peut se fier à Beppo lorsqu'il a donné sa parole.

--Allez donc, et puisse le ciel favoriser votre entreprise; il est beau, quoiqu'on dise, de mettre dans l'impossibilité de nuire, ceux qui se font un jeu de braver toutes les lois qui régissent la société.

Beppo sortit du cabinet du chef, après lui avoir fait la promesse de venir souvent lui rendre compte du résultat des démarches qu'immédiatement il allait faire. Il rejoignit au coin de la rue où il lui avait ordonné de l'attendre, le cabriolet qui l'avait amené, et se fit conduire chez lui.

Un homme vêtu d'une longue redingote bleue, boutonnée jusqu'au menton, le cou emprisonné dans un col de crinoline noire, coiffé d'un chapeau à larges bords qui lui cachait les yeux, et armé d'un jonc plombé qu'il accrochait souvent à un des boutons de sa redingote, suivait tous les pas de Beppo, celui-ci le remarqua, mais ne s'en inquiéta guère, il n'avait pas l'intention de cacher quelque chose à ceux qu'il voulait servir.

Rentré chez lui, il quitta les habits élégants qu'il avait mis pour aller à la préfecture de police, et se livra au travail ainsi qu'il avait l'habitude de le faire après toutes ses promenades; il travailla avec ardeur jusqu'au moment du dîner, qui fut servi par sa mère à l'heure ordinaire.

--Ma mère, dit-il à la Catalane, à l'issue de ce modeste repas, de tous les proverbes qui ont cours chez nous, quel est celui qu'un bon Catalan ne doit jamais oublier?

--Mais je ne sais, répondit la pauvre femme, qui tremblait de se souvenir.

--Je vais vous le rappeler, reprit Beppo en montrant à sa mère les coutures bleuâtres qui sillonnaient son visage et la pièce carrée de taffetas noir qui couvrait le trou sanglant où avait été son œil: dent pour dent, œil pour œil.

--Tu veux te venger malheureux! s'écria la pauvre mère, ah! mon fils est perdu!

--Je veux me venger, dit Beppo d'une voix sombre, c'est un parti pris; ceux qui ont donné l'ordre à leur laquais de me traiter comme un chien, périront comme des chiens, leur sang répandu sur l'échafaud, lavera la cruelle injure qu'ils m'ont faite; mais rassurez-vous, bonne mère, quant à présent je ne cours aucuns risques, je puis marcher sans crainte vers le but que je veux atteindre; laissez-moi donc agir à ma guise, ne vous opposez point à mes allées et venues continuelles, à moins que vous ne vouliez que je me résolve à vous quitter.

Et Beppo, sans attendre la réponse de sa mère, qui du reste, connaissant le caractère indomptable de son fils et effrayée par la menace qu'il venait de lui faire, n'était pas disposée à hasarder la plus légère objection, prit son bonnet de laine brune et son caban, et sortit de l'appartement.

Il descendit rapidement la rue Saint-Jacques, traversa les deux ponts qui conduisent sur la rive droite de la Seine et s'engagea dans le sombre dédale formé par les petites rues fangeuses qui avoisinent l'hôtel de Ville.

L'homme à la redingote bleue et au chapeau à larges bords, marchait toujours derrière lui.

Beppo ne trouva pas sans peine la maison dans laquelle il voulait entrer, ce ne fut qu'après avoir parcouru en tous sens les rues Jean-Pain-Mollet, de la Vennerie et plusieurs autres, qu'il arriva rue de la Tannerie et s'arrêta devant la maison occupée par la mère Sans-Refus.

Il ne faisait pas encore nuit, une des odalisques de cet ignoble harem, montrait son œil à travers l'espace circulaire ménagé sur une des vitres enduites de blanc d'Espagne, qui garnissaient les châssis de la boutique.

Elle adressa à Beppo un signe provocateur.

Il entra.

La mère Sans-Refus dormait dans le vieux fauteuil placé derrière son comptoir; ses pensionnaires, diversement groupées, buvaient, fumaient ou jouaient aux cartes; l'une d'elles, seule à une table, sa tête, renversée en arrière, était appuyée contre la muraille, sa bouche entr'ouverte.

C'était celle que Beppo cherchait, il se plaça près de la table, et dit à une femme qui avait quitté ses compagnes lorsqu'il était entré et qui depuis lors marchait presque sur ses talons, de lui servir deux verres d'eau-de-vie.

--Deux glacis d'lance d'aff[588] à monsieur: voilà, répondit la fille, intérieurement très-vexée de ce que ce n'était pas à elle que cet étranger plus proprement vêtu que ceux qui fréquentaient habituellement l'établissement de la mère Sans-Refus, avait jeté le mouchoir.

Elle apporta cependant les deux verres d'eau-de-vie demandés, et retourna ensuite près de ses compagnes.

--Georgette? dit Beppo en secouant légèrement la fille près de laquelle il s'était placé et qu'il croyait endormie, Georgette?

Elle ne répondit que par un sourd grognement assez semblable à celui de l'animal immonde dont l'Alcoran interdit la chair à ses sectateurs, et le mouvement qu'elle fit, ayant dérangé son peigne, ses longs cheveux noirs se déroulèrent sur ses épaules et sur son cou.

La malheureuse femme était ivre-morte.

--Elle est casquette[589], mon poulet; dit une des odalisques en riant aux éclats.

--J'attendrai qu'elle ne le soit plus, répondit Beppo.

Il s'approcha de la mère Sans-Refus, que les éclats de rire de sa pensionnaire venaient d'éveiller, et lui mit deux pièces de cinq francs dans la main après lui avoir dit quelques mots à l'oreille.

Le son de l'argent tira la vieille mégère de l'espèce de torpeur dans laquelle elle paraissait plongée; elle se leva précipitamment de son fauteuil, après avoir adressé à Beppo une grimace que celui-ci fut libre de prendre pour un sourire et donna l'ordre à ses pensionnaires de conduire Georgette dans sa chambre.

--Vous n'allez pas la rejoindre? dit-elle lorsque l'ordre qu'elle venait de donner fut exécuté.

--Je resterai ici quelques instants, si vous voulez bien le permettre, répondit l'ex-pêcheur.

--Comment donc, mais c'est beaucoup d'honneur pour moi et pour ces dames.

--Vous ne me reconnaissez pas? dit Beppo à la mère Sans-Refus après un silence de quelques instants.

--Quand nous nous serons vus encore une fois, ça fera deux, répondit la tavernière.

--Ça fera trois, si vous voulez bien le permettre.

--Impossible, mon bichon, je n'oublie jamais les balles[590] que j'ai déjà remouchées[591] une fois.

--Il paraît que ce morceau de taffetas noir et les blessures qui sillonnent mon visage me rendent méconnaissable; tant mieux, ma foi, je puis alors passer sans crainte devant les gendarmes et les mouchards.

--Ah ça! mais, qui êtes-vous donc?

--Comment, vous ne vous rappelez pas un pauvre diable que de braves gens firent entrer ici il y a un peu plus d'une année, au moment où il allait être pris par ceux qui le poursuivaient, qui tomba malade, auquel Georgette prodigua des soins si empressés?.....

--Et qui venait d'escarper une largue camouflée en chêne[592] sur le pont au Change?

Beppo, qui n'était pas initié aux mystères du jargon dont se servait habituellement la mère Sans-Refus, fut obligé de lui faire observer qu'il ne savait ce qu'elle voulait dire.

--Ah! vous ne dévidez pas le jars[593]; tant pis, vous ne pourrez pas alors causer agréablement avec les amis. Je vous disais donc que le jeune homme qui fut soigné par Georgette à l'époque dont vous parlez, venait de tuer, sur le pont au Change, une femme déguisée en homme.

--C'était moi.

--Dites donc? il paraît que vous avez fait des progrès depuis un an et demi; Georgette n'a cessé de me soutenir qu'au moment de l'escarpe[594] vous étiez un honnête homme.

Beppo regarda en riant la hideuse Sans-Refus.

--J'étais bête, lui dit-il à voix basse.

--Pantre[595]; c'est pantre qu'il faut dire.

--Pantre si vous voulez.

--Et maintenant?

--Oh! maintenant, je suis bien changé; j'ai quitté Paris après la chose en question, et j'ai rencontré en province des braves gens auxquels j'ai été très-utile et qui m'ont fait gagner beaucoup d'argent (Beppo, en achevant ces mots, frappa sur ses poches dont le son métallique charma les oreilles de la mère Sans-Refus); mais j'ai été forcé de quitter, ces pauvres gens, continua Beppo en donnant à sa voix une expression lamentable, ils ont eu des malheurs!...

--Je comprends, enflaqués[596].

--Vous dites?

--Arrêtés.

Beppo fit un signe affirmatif.

--Mais comment se fait-il donc que vous n'entraviez pas bigorne..... que, vous ne compreniez pas l'argot?

--Que voulez-vous, je n'ai vécu jusqu'à présent qu'avec de braves gens de campagne, mais j'ai bonne envie d'apprendre.

--Je n'en doute pas, mon garçon, je n'en doute pas, mais, dites-moi, qu'êtes-vous donc venu faire à Paris?

--Lorsque mes compagnons ont été... comment avez-vous dit ça?

Enflaqués[597].

Enflaqués, je me suis dit que puisque mon visage était devenu méconnaissable, par suite d'un événement que je vous raconterai plus tard, je pouvais sans crainte revenir à Paris où il me serait peut-être facile de faire quelques connaissances utiles; et comme j'avais déjà très-souvent pensé à votre maison...

--C'est très-bien, mon garçon, c'est très-bien, il ne faut jamais oublier les gens qui nous ont rendu service; vous trouverez ici, soyez-en sûr, tout ce que vous pouvez désirer.

Beppo, pour achever de gagner les bonnes grâces de la mère Sans-Refus, lui offrit ainsi qu'à ses pensionnaires, une tournée de petits verres d'eau-de-vie qui fut acceptée avec le plus vif enthousiasme.

Pendant la longue conversation que nous venons de rapporter, plusieurs individus que nous connaissons déjà, Charles la belle Cravate, le grand Louis, Cornet tape-dur et plusieurs autres étaient entrés dans le bouge de la mère Sans-Refus, et après avoir échangé quelques paroles à voix basse avec la tavernière et jeté sur Beppo des regards soupçonneux, ils s'étaient retirés dans la pièce du fond.

--Voulez-vous que je vous présente aux amis, dit la Sans-Refus, vous en serez quitte pour leur payer quelques doubles cholettes de lance d'aff[598].

--Vous me ferez plaisir et je payerai tout ce qu'il faudra, répondit Beppo qui commençait à deviner le langage ordinaire du lieu dans lequel il se trouvait.

La mère Sans-Refus prit la main de Beppo et le fit entrer dans l'arrière-salle que nous connaissons.

--Quéque c'est encore que celui-là, dit le grand Louis queuque macaron[599].

--As-tu fini, mauvais ferlampier[600]? répondit la Sans-Refus, c'est moi, n'est-ce pas? moi, Marie-Madeleine-Colette Comtois, qui suis capable d'introduire des macarons parmi vous?

--Il faut bien rigoler[601] un peu, reprit le grand Louis.

--Il faudrait mieux travailler[602] un peu plus et rigoler un peu moins; mais c'est égal, vous pouvez à c'te plombe[603] pitancher[604] tant qu'vous voudrez, c'garçon qui vous doit à tous une fière camouffle[605] va casquer[606] de quatre doubles cholettes de lance d'aff[607].

Après cet exorde, qui disposa les bandits à favorablement accueillir celui qu'elle leur présentait, la Sans-Refus rappela aux habitués de son repaire, l'événement qui avait conduit chez elle Beppo pour la première fois, et leur raconta en peu de mots, l'histoire fabriquée par l'ex-pêcheur pour capter sa confiance.

Lorsque les bandits surent que l'homme qui était devant eux, s'était rendu coupable d'un assassinat, et qu'il ne venait se fixer à Paris, que parce que la bande avec laquelle il avait exploité la province, venait d'être dispersée, ils s'empressèrent tous autour de lui, chacun d'eux fut jaloux de lui serrer la main, et les quatre litres d'eau-de-vie annoncés ayant été apportés par la Sans-Refus et par Cornet tape-dur, qui avait conservé chez la tavernière ses fonctions de maître Jacques, l'enthousiasme atteignit bientôt son apogée, et Beppo fut tout d'une voix proclamé membre de l'association, qui se réunissait chez Marie-Madeleine-Colette Comtois dite Sans-Refus.

La nuit était déjà avancée lorsqu'il quitta ses nouveaux amis pour aller rejoindre Georgette, les fumées alcooliques qui quelques heures auparavant obscurcissaient le cerveau de la malheureuse fille, venaient de se dissiper, de sorte qu'elle se fit toute gracieuse pour recevoir Beppo. L'ex-pêcheur plaça sur la cheminée le chandelier qu'il avait apporté, il tira de la poche de son caban un cigare qu'il alluma, puis il s'assit dans un mauvais fauteuil, placé à la tête du lit dans lequel était couchée Georgette. Cette conduite quelque peu extraordinaire étonna considérablement la fille, mais elle n'osa rien dire.

Beppo, pour se faire reconnaître, fut obligé de rappeler à Georgette toutes les circonstances qui avaient accompagnées la première entrevue qu'il avait eue avec elle.

--Ainsi, dit Georgette, (lorsqu'elle fut bien convaincue que l'homme qu'elle avait devant les yeux, était bien le même que celui qu'elle avait soigné dix-huit mois auparavant), vous êtes aujourd'hui forcé de venir chercher un refuge dans cette maison? cela ne m'étonne pas, une fois que l'on a mis un pied dans le sentier du crime, il faut le suivre jusqu'au bout.

--Le croyez-vous? répondit Beppo.

--Hélas! ajouta Georgette, je suis moi-même une preuve évidente de la vérité de ce que j'avance.

--Vous vous trompez peut-être; je crois au contraire, qu'il n'est jamais trop tard pour revenir au bien, et c'est autant pour vous fournir les moyens de sortir de l'affreuse position dans laquelle vous êtes placée, que pour accomplir un dessein que je vous ferai connaître si vous voulez me promettre de ne point me trahir, que je suis revenu ici.

Beppo, disait vrai, au moment d'entrer chez la Sans-Refus, il s'était rappelé la femme qui lui avait prodigué des soins à la fois si affectueux et si désintéressés, et il avait de suite pris la résolution de l'arracher, si cela était possible, au sort funeste qui paraissait devoir être le sien.

Georgette, on le sait, portait à Beppo un très-vif intérêt, elle lui fit donc sans difficultés toutes les promesses qu'il exigea, elle lui offrit même de le servir.

Beppo, pour mettre sa bonne volonté à l'épreuve, la chargea d'épier tout ce qui se passerait dans la maison de la mère Sans-Refus, pendant son absence, et de lui en rendre compte, il voulait, disait-il, savoir ce que pensaient de lui ses nouveaux camarades.

--Il est inutile de chercher à me tromper, lui répondit Georgette, j'ai deviné quel est votre projet, vous voulez livrer à la police tous ceux qui fréquentent cette maison?

Beppo regretta alors de s'être exprimé avec assez peu de prudence pour laisser deviner à cette fille la nature de son projet, mais Georgette ne le laissa pas longtemps dans l'inquiétude.

Si tel est, en effet, votre projet, continua-t-elle les yeux étincelants de colère, oh! je vous servirai de tout mon pouvoir. Je serais heureuse de rendre à tous ces hommes, que j'ai été forcée de subir, un peu du mal qu'ils m'ont fait.

Il y avait dans la voix de Georgette, lorsqu'elle prononça ces mots, un tel accent de vérité, que Beppo fut convaincu qu'il pouvait dès ce moment compter sur un auxiliaire dévoué.

Il est temps de dire à nos lecteurs comment il se faisait que Beppo venait chercher chez la mère Sans-Refus les moyens de se venger des deux hommes qui étaient dans la calèche de la marquise de Roselly, lors de l'événement à la suite duquel il avait été si affreusement défiguré.

On n'a peut-être pas oublié que Salvador accompagnait Silvia, lorsque Beppo qui s'était établi chez le restaurateur Graziano, afin d'attendre sa voiture au passage, était parvenu à découvrir sa première demeure. Lors de la rencontre au bois de Vincennes, il reconnut de suite cet homme, dont la physionomie, du reste, était assez remarquable, pour rester gravée dans une mémoire moins fidèle que la sienne.

Transporté chez lui à la suite de l'événement dont nous avons rapporté les détails, il demeura, ainsi que nous l'avons dit, plus de quinze jours cloué sur son lit et en proie à des souffrances si vives, qu'il ne pouvait seulement un instant se livrer au sommeil. Tant que durèrent ces cruelles insomnies, l'image de l'un des deux hommes qui accompagnaient la marquise de Roselly lors de la rencontre au bois de Vincennes, fut sans cesse devant ses regards, son imagination le lui représentait, non pas tel qu'il l'avait vu dans la calèche de l'ex-cantatrice, pimpant, frisé, musqué, éperonné et décoré, mais vêtu d'un costume et parlant un langage qui indiquaient des habitudes qui n'étaient pas celles des hommes de bonne compagnie; Beppo chassait vainement cette image qui se reproduisait sans cesse, avec les mêmes contours et les mêmes couleurs; sa mémoire, enfin, fit un suprême effort; alors un éclair vint illuminer son esprit, et il se rappela que les deux compagnons de Silvia n'étaient autres que deux des hommes qui l'avaient fait entrer dans un bouge au moment où il allait être saisi par la foule qui le poursuivait, et dont il avait pu remarquer la physionomie avant de se trouver mal.

De là à conclure que ces deux hommes, qu'il venait de rencontrer dans un brillant équipage, étaient les chefs de la bande de malfaiteurs qui, ainsi que le lui avait appris Georgette, se réunissaient chez la Sans-Refus, il n'y avait pas beaucoup de chemin à faire.

Voici quel était le projet de Beppo lorsqu'il était allé faire des offres de service à la police:

Il avait deviné que pour acquérir la confiance des bandits, il n'aurait qu'à leur rappeler et le crime qu'il avait commis et le service qu'ils lui avaient rendu; et comme il supposait que plusieurs de ces bandits, si ce n'était pas tous, savaient quels étaient leurs chefs, il espérait que bientôt l'un d'eux les lui ferait connaître. La perte de deux hommes auxquels Beppo, excité à la fois par la jalousie et la soif de la vengeance, avait voué une haine égale, (il ne savait pas lequel des deux était l'amant de Silvia, et il leur attribuait une même part dans sa dernière mésaventure), serait le résultat des révélations que ne manqueraient pas de faire ceux des bandits qui seraient préalablement arrêtés.

Tel était le plan conçu par l'ex-pêcheur, communiqué par lui au chef de la police, et approuvé par celui-ci. Ce plan ne devait réussir qu'en partie: le hasard seul, bien plus grand maître que toutes les prévisions humaines, devait fournir à Beppo le moyen de parvenir au but qu'il voulait atteindre.

Quoi qu'il en soit, il conduisit sa barque avec tant de prudence et tant d'adresse, que peu de jours après son introduction parmi les commensaux ordinaires de la mère Sans-Refus, il était devenu l'oracle de tous les scélérats au milieu desquels il vivait. Ces misérables lui avaient fait la confidence de tous les crimes qu'ils méditaient, et plus d'une fois ils lui avait fait la proposition de l'intéresser à celles de leurs périlleuses expéditions qui devaient être les plus fructueuses. Mais Beppo avait su refuser, sans cependant éveiller leurs soupçons; il leur avait dit qu'il ne se mettrait à travailler[608] (il parlait alors l'argot aussi bien que le plus madré de la bande), que lorsqu'il ne lui resterait plus d'argent; qu'il voulait, avant de risquer sa peau, jouir un peu des agréments de la vie parisienne; les bandits avaient trouvé cette envie d'autant plus naturelle, que, depuis quelque temps, ils n'étaient pas heureux dans leurs entreprises. Plusieurs d'entre eux avaient été arrêtés en flagrant délit et au moment où ils se croyaient tout à fait hors de danger.

On a deviné que c'est aux avis que Beppo (puissamment secondé par Georgette, qui le servait avec un zèle qui ne se démentait pas) faisait parvenir à la police, qu'ils devaient leur arrestation.

--Tu as bien raison de ne pas vouloir mettre la main à la pâte[609] dit un jour le grand Louis à l'ex-pêcheur, nous sommes malheureux en ce moment.

--En effet, je suis tout prêt à croire que le métier commence à ne plus rien valoir.

--Ne m'en parle pas, les plus belles affaires nous glissent entre les arguemines[610]. Et ce n'est pas tout, nos meilleurs fanandels[611] sont presque toujours paumés marons[612]. Il y a, j'en suis sûr, un macaron[613] parmi nous.

--Il faut le buter[614].

--Si on le connaissait, ça serait déjà fait, s'écria le grand Louis en grinçant des dents; mais le brigand ne viendra pas nous dire, c'est moi qui vous fais tous enflaquer[615].

--Qui sait! il arrive quelquefois de si drôles de choses.

--Laisse donc, les railles[616], les friquets[617], les cuisiniers[618], les macarons[619], c'est tous des taffeurs[620].

Beppo se trouvait seul en ce moment avec le grand Louis, car la conversation que nous rapportons avait lieu dans la petite cour de la maison Sans-Refus (nous dirons tout à l'heure pour quel motif le grand Louis avait amené Beppo en cet endroit); il lui vint l'envie de prouver au bandit à l'instant même qu'il se trompait, et qu'il était très-possible d'être à la fois agent de police et courageux, mais il se contint.

--Les affaires allaient bien mieux lorsque le grand Richard, Rupin et le Provençal venaient ici; c'étaient des hommes, ceux-là! mais on se plaignait d'eux, parce qu'ils se réservaient la plus grosse part dans toutes les affaires qu'ils nous faisaient faire; c'était juste cependant, mais on n'est jamais content, ce n'est que lorsqu'on a perdu ce qu'on avait entre les mains qu'on le regrette.

Ce n'était pas la première fois que Beppo entendait prononcer les noms du grand Richard, de Rupin et du Provençal, et quelque chose lui disait que deux de ces noms appartenaient aux hommes dont il voulait se venger. Il n'avait pas voulu, cependant, dans la crainte d'inspirer des soupçons à ses compagnons, leur parler de ces trois hommes, et Georgette, à laquelle, ainsi du reste qu'à ses autres pensionnaires, la mère Sans-Refus ne laissait rien voir de ce qui pouvait la compromettre, n'avait rien pu lui apprendre. Aussi le grand Louis lui fournissait-il en ce moment une occasion qu'il était bien résolu à ne point laisser échapper.

--Mais puisque ces hommes vous étaient si utiles, répondit-il au grand Louis, pourquoi n'allez-vous pas les prier de revenir parmi vous? vous en serez quittes pour convenir de vos torts, si vous en avez.

--C'est bien plus facile à dire qu'à faire, personne de nous ne sait où trouver les rupins?

--Bath!

--C'est comme je t'le dis; oh! ce sont des marlous[621] finis, ils nous regardaient pour ainsi dire comme leurs larbins[622]; mais c'est égal, ils nous faisaient gagner de la pièce[623].

Ce que le grand Louis venait de lui dire, prouvait à Beppo, jusqu'à l'évidence, que les deux individus qu'il voulait perdre avaient cessé d'être en relation avec les habitués du bouge de la mère Sans-Refus, et que par conséquent il lui serait très-difficile d'atteindre le but qu'il se proposait, car il ne suffisait pas de dire à ceux qu'il servait, que ces hommes étaient les complices de ceux dont déjà il avait procuré l'arrestation, il fallait encore le prouver; cependant, il ne désespéra pas de réussir.

--Ecoute, lui dit le grand Louis après un silence de quelques minutes, tu es un brave garçon, n'est-ce pas?

--Je ne t'ai pas donné, je crois, le droit de penser le contraire.

--Eh bien! si tu veux, nous ferons, toi, Charles la belle Cravate et moi une affaire magnifique, et qui nous rapportera gros, sans qu'il soit nécessaire de courir le moindre danger.

--Qu'est-ce que c'est?

--Voilà! La daronne[624] est une fourgate rupine[625]; il y a, icigo[626], de quoi faire un chopin[627] magnifique; eh bien, je me suis dit que ce serait pain bénit que de lui pesciller son auber[628].

--Sans doute; mais comment faire? La Sans-Refus doit être continuellement sur ses gardes.

--J'ai pensé à tout.

Le grand Louis s'approcha de l'auge placée à l'extrémité de la petite cour et, aidé de Beppo, il la déplaça après avoir expliqué à son compagnon à quoi servait le caveau dont il venait de lui révéler l'existence; il lui dit que lui et Charles la belle Cravate, munis de tous les instruments nécessaires, s'y cacheraient le surlendemain, dès que la nuit serait venue, (le grand Louis retardait de deux jours l'exécution du projet qu'il avait conçu, parce qu'il savait qu'on devait apporter le surlendemain, à la mère Sans-Refus, une grande quantité d'argenterie et de bijoux volés, dont il voulait s'emparer avec le reste), et que lorsque les autres habitués de la maison se seraient retirés, lui Beppo, qui pouvait rester dans la maison sans éveiller les soupçons de la mère Sans-Refus, puisqu'il avait pris l'habitude de passer presque toutes les nuits près de Georgette, viendrait les aider à en sortir, après avoir enfermé les femmes dans leurs chambres. Maîtres alors, tous trois, de la maison, il leur serait facile de faire main basse sur l'or et les bijoux de la mère Sans-Refus qui, se voyant prise au trébuchet ne songerait pas à opposer la moindre résistance et s'estimerait fort heureuse si on voulait bien lui laisser seulement la vie.

Beppo ne pouvait refuser de prendre part à une expédition dont le succès était pour ainsi dire certain; il accepta donc la proposition que venait de lui faire le grand Louis.

Après avoir quitté ce bandit, qui sortit de la maison afin d'aller prévenir Charles la belle Cravate, Beppo monta dans la chambre de Georgette. Il donna l'ordre à cette fille, à laquelle il s'intéressait beaucoup et dont il voulait récompenser le dévouement, de s'habiller et d'aller l'attendre chez lui, lui promettant d'aller la rejoindre sous deux on trois jours.

Cette fille était habituée déjà à faire sans se permettre une seule observation, tout ce qu'exigeait Beppo: elle obéit.

Dès que Georgette fut partie, Beppo sortit de la maison Sans-Refus, et prit, sur le quai de Gèvres, un cabriolet qui le conduisit au domicile du chef de la police.

--C'est très-bien! lui dit celui-ci, je suis content de vous. Les mesures que vous indiquez seront prises, et si elles réussissent, comme je n'en doute pas, nous prendrons d'un seul coup de filet tout ce qui reste de la bande; mais les chefs! les chefs! ce grand Richard, ce Rupin, ce Provençal, qui roulent, dites-vous, équipage à Paris; ce sont ceux-là qu'il faudrait tenir.

--Je les découvrirai, soyez-en convaincu, répondit Beppo; je les découvrirai, ou j'y perdrai mon nom!

--Je l'espère; mais je crois que ce sera difficile, si vous n'êtes pas servi par le hasard. Oh! ce sont de rusés compères; ceux que nous tenons déjà, ne demandent pas mieux que de faire des révélations; mais ils ne savent que ce que déjà vous nous avez appris.

--Prenons d'abord tous les soldats, nous nous occuperons ensuite des chefs, je vous promets que dès que je me serai mis à leurs trousses, il ne se passera pas beaucoup de temps avant qu'ils ne tombent dans nos filets.

Beppo pouvait, sans craindre de trop s'avancer, faire une semblable promesse, car il était persuadé qu'une fois qu'il se serait procuré la nouvelle adresse de la marquise de Roselly, ce qui ne devait pas être très-difficile, il lui serait aisé de découvrir celle des deux individus dont il avait juré la perte.

Durant la nuit du lendemain, lorsque la première heure sonna à l'horloge de l'hôtel de ville, la rue de la Tannerie, depuis longtemps déjà, obscure et silencieuse, fut tout à coup envahie par de nombreuses escouades d'agents de police, de sergents de ville et de gardes municipaux, des sentinelles auxquelles on avait recommandé la plus grande vigilance, furent placées à toutes les issues, sans en excepter une seule, de la maison Sans-Refus. Ces précautions prises, un homme que l'écharpe tricolore qui ceignait ses reins faisait reconnaître pour un commissaire de police, s'approcha de la porte, et après avoir frappé assez fort pour réveiller tous les habitants de la rue, il articula ces mots que tous ceux qui n'ont pas la conscience très-nette n'entendent jamais prononcer sans éprouver un certain effroi.

--Au nom de la loi! ouvrez.

La maison Sans-Refus demeura sombre et silencieuse; ce ne fut qu'après une seconde sommation, accompagnée cette fois de la menace de faire enfoncer la porte, que l'on entendit crier les verrous.

La porte fut ouverte, la mère Sans-Refus en toilette de nuit, et tenant à la main un sale chandelier de fonte, surmonté d'un brûle-tout de fer-blanc, parut sur le seuil.

--Est-il Dieu possible! s'écria la vieille, réveiller ainsi de braves gens au milieu de leur premier sommeil, vous devriez pourtant bien savoir, depuis le temps que vous faites ici des visites de nuit, que la maison de Colette Comtois n'est pas un lieu suspect.

--Assurez-vous de cette femme, dit le commissaire de police à un des agents de police, et sans daigner répondre à la tavernière, il traversa la boutique et entra dans l'arrière-salle suivi de tout son monde.

Deux gardes municipaux seulement restèrent dans la rue.

--Eh bien, la daronne[629], dit à la tavernière l'agent chargé de veiller sur elle, vous ne vous attendiez pas à celle-là n'est-ce pas? enflaquée[630], c'est dur.

Au son de cette voix qui ne lui était pas inconnue, la Sans-Refus prit vivement le chandelier qu'elle venait de poser sur son comptoir, et approcha la lumière du visage de l'agent de police.

--Comment, c'est toi Fanfan la Grenouille tu es donc de la boutique[631] à c'te heure.

--Que voulez-vous, il faut bien faire quelque chose pour gagner sa pauvre vie, j'suis seulement fâché que ça soit vous la première personne que je sois forcé de ligotter[632].

--Ecoute, Fanfan, avant d'avoir gagné dix mille balles[633], il faudra que t'en mette plus d'un à l'ombre, des pègres[634].

--C'est vrai!

--Eh bien, laisse-moi me cavaler[635], et je te les coque[636] en chouettes tailbins d'altèque[637].

--Pas possible!

--Voilà les tailbins[638].

La Sans-Refus tira de son sein un petit paquet de billets de banque, qu'elle mit entre les mains de l'agent de police.

--Eh bien, dit-elle?

La tentation était trop forte, Fanfan la Grenouille mit les billets de banque dans sa poche après les avoir comptés et bien examinés.

--C'est convenu, répondit-il.

La Sans-Refus jeta sur ses épaules une vieille pelisse restée par hasard sur son fauteuil, Fanfan la Grenouille ouvrit doucement la porte de la boutique, devant laquelle se promenaient les deux gardes municipaux restés dans la rue, et il n'eut besoin pour obtenir la permission de sortir avec la Sans-Refus, que de leur montrer la carte triangulaire ornée d'un œil entouré de rayons, marque distinctive de ses fonctions.

Fanfan la Grenouille et la Sans-Refus, coururent assez longtemps ensemble, mais, lorsqu'ils se crurent assez éloignés de la rue de la Tannerie pour n'avoir plus rien à craindre, ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine, et se séparèrent après s'être mutuellement souhaité toutes sortes de prospérités.

Pendant que tout ceci se passait, le commissaire de police, suivi de tout son monde, était entré dans l'arrière-salle dans laquelle, ainsi du reste qu'il s'y attendait, il n'avait trouvé personne; il l'avait traversée, puis, il était arrivé dans la petite cour, et il avait donné l'ordre à deux de ses hommes de déplacer l'auge.

--Sortez, cria-t-il, lorsque l'ouverture du caveau fut visible à tous les yeux, sortez si vous ne voulez pas être enfumés comme des jambons.

Les bandits qui s'étaient réfugiés dans cette retraite, jusqu'alors impénétrable, dès qu'ils avaient entendu les premiers coups frappés à la porte, étaient pris au piège, toute résistance devenait inutile, il fallut bien qu'ils se résignassent.

Aussi honteux que des renards pris par une escouade de poules, ils gravirent l'un après l'autre l'échelle de meunier. A mesure qu'ils arrivaient dans la petite cour, ils étaient liés et remis à un fort détachement de gardes municipaux, qui stationnaient dans la petite rue des Teinturiers.

Robert, Cadet-Vincent, le grand Louis, Cornet tape-dur, Charles la belle Cravate, dit le commissaire de police, lorsque l'agent qu'il avait envoyé visiter le caveau lui eût dit qu'il ne renfermait plus personne, la capture n'est pas mauvaise; quel est celui-là, ajouta-t-il, en désignant Beppo à un de ses agents.

--Celui-là, s'écria le grand Louis, que l'on n'avait pas encore lié, celui-là c'est un macaron[639], j'en suis sûr.

Et, prompt comme l'éclair, il s'élança sur l'ex-pêcheur, et lui porta entre les deux épaules un furieux coup de son couteau-poignard.

Beppo tomba sur le sol; le sang sortait à gros bouillons de la profonde blessure que le grand Louis venait de lui faire.

--Bravo! grand Louis, bravo! s'écrièrent tous les bandits; mort aux macarons!

Quelques gourmades accompagnées de quelques légers coups de crosse imposèrent silence à ces misérables.

Le commissaire de police fit transporter Beppo dans une des chambres de la maison et envoya un des agents chercher un médecin.

Ce ne fut qu'après cet événement que l'on s'aperçut de la disparition de la mère Sans-Refus et de Fanfan la Grenouille. Malgré l'absence de la recéleuse, une perquisition minutieuse fut faite dans toutes les parties de la maison, et elle fit découvrir une grande quantité d'objets volés qui furent saisis pour servir plus tard de pièces à conviction.

Les pensionnaires de la mère Sans-Refus, dont la police voulait examiner à son aise la conduite, furent dirigées vers l'hôtellerie que l'administration tient constamment ouverte pour toutes celles qui leur ressemblent, rue du faubourg Saint-Denis, 117; il ne resta dans la maison de la rue de la Tannerie que Beppo et deux agents, chargés à la fois de le soigner et de veiller sur lui.

Le médecin mandé par le commissaire de police avait déclaré que sa blessure, sans être dangereuse, le mettait pour le moment hors d'état d'être transporté.

IV.--La conciergerie

L'aspect extérieur de la Conciergerie, maison de justice du département de la Seine, est à peu près semblable à celui de toutes les prisons: ce sont, comme toujours, ces murailles formées d'énormes pierres de taille, auxquelles le temps a donné une couleur sombre et verdâtre, de petites fenêtres défendues par de forts barreaux, des portes basses et cintrées, garnies de toutes sortes de ferrures, et fermées par de lourds verrous et d'énormes serrures.

L'entrée principale, ouverte sur une petite cour dans laquelle sont remisés les ignobles véhicules, auxquels on a donné le nom de paniers à salade[640], est défendue par une porte, ferrée, en chêne, et une forte grille. Entre cette porte et cette grille se tient constamment un surveillant qui ne permet l'entrée aux visiteurs qu'après avoir attentivement examiné la permission dont ils doivent être porteurs, et qu'ils déposent au greffe, où ils la reprennent en sortant. Malgré ces précautions minutieuses, précautions dont l'impérieuse nécessité ne saurait être mise en doute, des prisonniers sont quelquefois parvenus à tromper tous les regards et à reconquérir leur liberté. Personne n'a oublié la merveilleuse évasion de M. de La Valette, qui, grâce au généreux dévouement de sa noble épouse, parvint à quitter son cachot la veille même du jour fixé pour son exécution.

Après avoir descendu douze marches, on se trouve dans une vaste pièce octogone, voûtée en plein cintre, et d'une hauteur prodigieuse, où se tiennent ceux des gardiens que leur service n'appelle pas dans l'intérieur de la maison.

Malgré l'excellent feu que ces messieurs entretiennent en toutes saisons dans un énorme poêle (seul meuble qui, avec quelques bancs de bois de chêne, sur lesquels viennent s'asseoir les prisonniers privilégiés qui ont obtenu l'unique faveur de causer librement avec leurs parents et leurs amis, se trouve garnir cette pièce), un froid pénétrant, semblable à un lourd manteau de glace, tombe sur le dos du visiteur dès qu'il a mis le pied dans cette vaste salle.

Il faut ensuite parcourir un long et sombre corridor dont l'aspect sinistre est très-capable d'impressionner désagréablement l'homme le moins susceptible d'éprouver de ces vagues terreurs dont l'on est saisi quelquefois sans que l'on puisse se rendre compte des causes qui les ont fait naître.

Ce corridor pratiqué (ainsi du reste que beaucoup d'autres parties de la Conciergerie), à quinze pieds environ au-dessous du sol, conduit au guichet intermédiaire; à droite, un autre corridor un peu mieux éclairé que celui dont nous venons de parler, conduit au grand préau des hommes; à gauche, une grille défend l'entrée du quartier des femmes.

La surveillance de ce quartier est confiée aux dames Painparé et Yvose, il serait à désirer que toutes les personnes qui occupent des emplois de la nature de celui qui est confié à ces dames, comprissent aussi bien qu'elles les devoirs qu'ils imposent.

Du reste, le personnel assez nombreux de la conciergerie, est aussi satisfaisant que peut l'être le personnel d'une prison, et cela ne doit pas étonner: il subit l'influence, il se modèle sur l'homme qui est placé à sa tête. M. le directeur de la conciergerie joint, à toutes les qualités aimables d'un homme du monde, une bonté de cœur appréciée par tous ceux qui le connaissent, et à laquelle rendent justice ceux mêmes contre lesquels il est quelquefois obligé de sévir.

La cour des femmes forme un carré long, au milieu duquel est un parterre cultivé avec beaucoup de soin, et garni de fleurs et d'arbustes; ces pauvres plantes, malgré les soins continuels dont on les entoure, laissent négligemment tomber sur leurs tiges leurs fleurs décolorées. On dirait que ce n'est qu'à regret qu'elles se résolvent à s'épanouir dans ce vaste pandémonium de toutes les misères et de tous les crimes; qu'elles regrettent les joyeux rayons de leur beau soleil qui ne leur arrivent que brisés par les hautes constructions qui dominent de tous côtés la Conciergerie.

A gauche de cette cour est un ouvroir ou chauffoir, dans lequel les prisonnières travaillent sous l'inspection continuelle d'une gardienne; puis une voûte sombre, formant arcade, sous laquelle elles peuvent se promener lorsque le temps est pluvieux; des cellules tristes et humides, mais qui ne sont habitées que lorsqu'il y a plénitude dans la prison, ont leurs croisées sous ces arcades.

A droite, au fond de la cour est située la chapelle qui n'offre aux regards rien de bien merveilleux, mais devant laquelle cependant on ne peut passer sans éprouver la plus vive émotion, car de bien tristes souvenirs s'y rattachent; la sacristie de cette chapelle servit naguère de chambre à coucher à l'infortunée Marie-Antoinette; elle fut plus tard habitée par la veuve du général Beauharnais, mais celle-ci fut plus heureuse que sa devancière, elle quitta sa prison pour épouser le grand capitaine qui la fit s'asseoir sur le premier trône du monde.

Proche de la chapelle est la salle des bains; cette pièce, qui faisait partie du dernier appartement octroyé à la malheureuse reine de France par les Brutus de 1793, lui servait à la fois d'antichambre et de salle à manger.

Le premier étage du bâtiment éclairé sur la cour des femmes, auquel on arrive par un large escalier en pierre de taille, éclairé seulement par la lueur pâle et tremblottante d'une lampe fumeuse et qui semble avoir été taillée dans le roc, est composée à droite de quelques chambres destinées aux prisonniers privilégiés. (Ces chambres sont assez commodes, quelques-unes ont été décorées par leurs hôtes avec infiniment de goût. L'une d'elles a été habitée par le prince Louis Napoléon.) A gauche des chambres dortoirs destinées au commun des martyrs. Ces chambres, garnies les unes de trois, les autres de quatre lits, sont tenues constamment dans un état parfait de propreté; les couchers sont composés d'une paillasse de paille ordinaire, d'un matelas d'assez bonne laine, d'un traversin, de deux belles et bonnes couvertures, de draps de toile de bonne qualité, changés tous les mois. Ce coucher est celui de toutes les maisons d'arrêt du département de la Seine (la préfecture de police exceptée, où on ne l'obtient qu'en payant assez cher); où l'on se trouve le mieux, c'est, dit-on, à la duchesse de Berri que les prévenus du département de la Seine doivent cet adoucissement à leur sort, adoucissement qui est refusé à tous ceux des autres départements qui n'ont pas le moyen de le payer.

Il fait beau; les dortoirs viennent d'être ouverts; les femmes détenues à la conciergerie sont toutes rassemblées dans la cour que nous avons essayé de décrire; les unes vieilles et presque infirmes se sont assises sur un banc de bois qu'elles ont placé devant la voûte sous laquelle elles se promènent lorsque le temps est mauvais; elles veulent profiter de quelques rayons de soleil qui sont venus visiter leur prison; d'autres, un peu plus ingambes, se promènent lentement en savourant quelques prises de tabac; cette consolation du prisonnier, que nos modernes philanthropes, promoteurs enthousiastes de systèmes empruntés aux Anglais et aux Américains, veulent supprimer, nous ne savons pour quel motif; d'autres encore toutes jeunes, quelques-unes jolies, jouent à ce que l'on est convenu de nommer les jeux innocents, à la main chaude, au colin-maillard, lisent des romans, travaillent ou se livrent au plaisir de la conversation; si ce n'était la bigarrure des costumes presque tous sordides et dépenaillés, les quelques physionomies hâves et terreuses sur lesquelles le vice a imprimé son ignoble cachet, il serait presque permis de se croire dans la cour d'un pensionnat lorsque les jeunes pensionnaires se livrent, sous les yeux sévères de leurs surveillantes, à des distractions qui conviennent à leur âge; car, ainsi que nous venons de le dire, la plus grande partie des prisonnières sont jeunes, et plusieurs joignent à la jeunesse une irréprochable beauté ou une gracieuse gentillesse; mais, pour qu'il en fût ainsi, il faudrait se boucher les oreilles afin de ne point entendre les paroles qui sortent de la bouche de ces femmes qui toutes, jeunes et vieilles, ont à se reprocher quelques crimes.

C'est à dessein que nous disons crimes; nos lecteurs savent sans doute que la conciergerie n'est l'antichambre que de la cour d'assises; c'est ailleurs que sont les antichambres des tribunaux de police correctionnelle.

Nous ne rapporterons pas les discours de ces malheureuses femmes; assez d'ignobles tableaux ont passé sous les yeux de nos lecteurs et nous ne craignons pas de le dire, nous ne pouvons nous déterminer à écrire quelque chose qui pourrait enlever à la femme quelques-uns des fleurons de la couronne dont, grande dame ou grisette, nous nous plaisons à la parer. Et puis d'ailleurs, avons-nous bien le droit de crier si fort que nous le faisons contre des crimes que, presque toujours, nous faisons commettre? contre des vices dont ne seraient pas affligées les pauvres faibles créatures qui composent la moitié du genre humain, si nous leur accordions toujours la protection désintéressée à laquelle elles ont droit et si notre organisation sociale ne forçait pas la fille du pauvre à se prostituer pour vivre; si beaucoup d'entre nous enfin ne s'étaient pas insensiblement habitués à regarder comme des choses destinées de toute éternité à servir à leurs plaisirs et qu'ils peuvent briser sans remords lorsqu'il en sont las, celles parmi lesquelles se trouvent leurs mères et leurs sœurs.

La voix retentissante du surveillant préposé à la garde du guichet intermédiaire, vint tout à coup interrompre la conversation et les jeux des prisonnières rassemblées dans la cour de la conciergerie.

--Adélaïde Moulin, à l'instruction!

A l'audition de ce nom, une femme assez proprement vêtue, que les maladies plus que l'âge encore avaient rendue faible et valétudinaire, se leva du banc sur lequel elle était assise, et s'avança péniblement en s'appuyant contre la muraille, vers la sortie de la cour qui conduit directement au guichet intermédiaire.

Une de ses jeunes compagnes d'infortune, touchée des efforts qu'elle était obligée de faire, courut à elle et la soutint jusqu'à ce qu'elle fût sortie de la cour.

La jeunesse est presque toujours compatissante.

Le guichetier remit la femme Adélaïde Moulin à un gendarme qui lui fit parcourir les mille passages souterrains qui unissent ensemble la conciergerie, la préfecture de police et le palais de justice, pour la conduire dans l'antichambre d'un juge d'instruction.

Un autre gendarme avait pris, au même moment, dans une des souricières[641] du palais de justice, un jeune homme âgé à peine de vingt ans, qu'il avait amené dans la pièce où se trouvait déjà la femme Adélaïde Moulin.

Ce jeune homme, doué d'une physionomie intéressante et empreinte d'une remarquable expression de douceur, était extrêmement pâle; son abondante chevelure noire, belle encore quoique très-négligée, le cercle bistré qui entourait ses yeux, de la même couleur que ses cheveux, ses membres amaigris et ses lèvres décolorées révélaient une victime de cette extrême misère des grandes villes, qui saisit les enfants du peuple à leur sortie du berceau pour ne les quitter que lorsqu'ils sont descendus dans la tombe.

Ce jeune homme et la femme Adélaïde Moulin furent placés par hasard, sur le même banc, à côté l'un de l'autre.

Cette femme que la misère et la maladie avait considérablement vieillie, et qui cherchait à deviner les questions qui allaient lui être adressées par le magistrat instructeur afin de se préparer des réponses de nature à la faire paraître moins coupable qu'elle ne l'était, ne remarqua pas d'abord son jeune compagnon d'infortune, mais son attention fut à la fin attirée par une petite toux sèche qui s'échappa de la poitrine du jeune homme, et qui fut suivie d'un léger crachement de sang.

--Vous souffrez, lui dit-elle.

--Oh! ce n'est rien, répondit le malheureux jeune homme, une légère irritation de poitrine, je suis habitué à cela.

La température était humide, et le jeune homme, couvert seulement du vêtement de toile alloué aux prisonniers nécessiteux par la munificence administrative, tremblait de tous ses membres.

--Vous avez froid? ajouta la vieille femme.

--En effet, répondit le jeune homme, ce vêtement est un peu léger pour le temps qu'il fait, et la salle où je viens de passer plus de trois heures avant d'être amené ici est vaste et humide; mais qu'y faire, il faut bien endurer ce qu'on ne peut empêcher, je suis d'ailleurs habitué à toutes les souffrances.

--Un nouvel accès de toux l'empêcha d'en dire davantage.

Les efforts qu'il venait de faire avaient légèrement coloré ses joues pâles, cette couleur fugace donna à sa physionomie une expression toute nouvelle; la vieille femme, qui depuis quelques instants l'examinait attentivement, laissa à la fin une sourde exclamation s'échapper de sa poitrine.

--Je ne me trompe pas, dit-elle, c'est bien lui! Ah! béni soit Dieu qui veut bien me fournir l'occasion de réparer aujourd'hui le mal que j'ai fait autrefois.

--Qu'avez-vous donc, madame? dit à son tour le jeune homme, auquel les traits flétris de sa voisine rappelaient confusément ceux d'une personne qu'il avait beaucoup connue autrefois.

--Vous vous nommez Fortuné, n'est-ce pas? répondit la vieille femme.

--Oui, madame.

--Vous avez été élevé à Genève?

--Il est vrai; mais pourquoi ces questions?

--Comment, vous ne me reconnaissez pas?

--Si fait! si fait! s'écria le jeune homme, qui était enfin parvenu à rassembler ses souvenirs, vous êtes madame Moulin, c'est vous qui avez pris soin de mon enfance, vous êtes ma tante.

Le pauvre jeune homme, qui ne savait pas quels justes reproches il avait le droit d'adresser à la femme Adélaïde Moulin, ne lui laissa pas le temps de lui répondre, il la prit entre ses bras et la tint longtemps serrée contre sa poitrine.

Nous devons maintenant apprendre à nos lecteurs ce qui arriva à Fortuné, à partir du moment où, voyant que malgré son innocence qui venait d'être reconnue par un jugement solennel, il était repoussé de tout le monde, il quitta Genève presque nu et mourant de faim, jusqu'à celui où nous le retrouvons dans l'antichambre d'un juge d'instruction.

Une fois hors de la ville, il prit la première route qui se trouva devant lui; il marchait depuis environ un quart d'heure, et les édifices de la ville dans laquelle il avait passé toute sa vie, et qu'il quittait pour aller il ne savait où, allaient disparaître à l'horizon, lorsqu'il fit la rencontre d'une troupe de bateleurs dont l'équipage était si comique que, malgré la profonde tristesse à laquelle il était en proie, il ne put s'empêcher de sourire.

Ce cortège d'artistes ambulants était composé d'une voiture ou plutôt d'une petite charrette recouverte d'une toile, dont le tissu était si usé qu'elle ressemblait à un crible posé sur des moitiés de cerceaux. Sur chacun des côtés de l'espèce de voûte formée par cette vieille toile ainsi posée, un émule de Davignon[642] avait écrit, avec force fautes d'orthographe, ces mots en lettres noires et rouges, longues au moins d'un pied: L'incomparable de Riberpré et sa famille, premiers acrobates des souverains des quatre parties du monde connu et inconnu.

Cette charrette, dans laquelle se faisait voiturer M. de Riberpré, son épouse, ses deux jeunes demoiselles et toute la troupe qu'il dirigeait, composée de seize acteurs et actrices, était traîné par un âne, modeste et patient animal, mais si minable, si pelé, si vieux surtout, qu'il devait être contemporain de celui sur lequel Notre-Seigneur Jésus-Christ fit son entrée dans Jérusalem; il avait pour auxiliaire un dogue et un fort danois qui, semblables aux coursiers d'Hippolyte, marchaient l'œil morne et la tête baissée.

M. de Riberpré, sa famille et sa troupe qui venaient de donner quelques représentations dans les villages qui environnent Genève, rentraient en France, où ils espéraient faire une ample moisson de lauriers et de gros sous.

Fortuné suivait machinalement, depuis une heure environ, ce grotesque équipage, lorsque M. de Riberpré descendit de sa voiture qu'il avait fait arrêter sur la lisière d'une belle prairie bordée d'arbres vieux et touffus; il présenta la main à sa gracieuse épouse et à ses deux demoiselles; les artistes mâles et femelles qui composaient sa troupe n'eurent besoin de l'aide de personne pour suivre le mouvement, ils sautèrent lestement à terre et, après s'être modestement écartés, ils vinrent s'asseoir en rond près de leur directeur qui, après avoir donné à l'âne et à ses deux compagnons leur pitance quotidienne, leur servit un modeste repas, que l'appétit, cet assaisonnement qui donnait de la saveur à la sauce noire des Lacédémoniens, leur fit trouver délicieux.

Ce devoir accompli, et laissant à ses pensionnaires la liberté de s'ébattre dans la prairie, M. de Riberpré s'assit ainsi que sa femme et ses deux filles sur un petit monticule; madame de Riberpré étala un vieux torchon sur la verte pelouse, et l'une des demoiselles tira d'un cabas quelques provisions et deux bouteilles qui devaient servir au déjeuner de la famille.

Fortuné, dont l'estomac depuis la veille criait miséricorde, ressemblait beaucoup en ce moment au gastronome sans argent; ses regards suivaient les morceaux, et lorsqu'il les voyait disparaître, malgré lui un soupir s'échappait de sa poitrine.

M. de Riberpré remarqua enfin le pauvre diable, dont la mise délabrée et la mine piteuse indiquaient suffisamment l'état de complet dénûment.

Il donna l'ordre à une de ses demoiselles d'aller l'inviter à venir partager le dîner de la famille.

Cette jeune fille s'avança vers le pauvre Fortuné, non pas d'un air timide et tendre, mais d'un pas grave et majestueux.

Cette gracieuse créature, était ainsi que sa sœur, vêtue d'une robe de soie abricot, pailletée et ornée de galons rouges, et coiffée d'un turban de gaze verte.

--Voulez-vous, dit-elle, déjeuner avec nous; c'est de bon cœur que nous vous faisons cette offre, si elle ne vous déplaît pas, acceptez sans faire de façons.

Fortuné, après avoir remercié la jeune fille, se plaça près de madame de Riberpré, qui lui donna un énorme morceau de pain sur lequel elle avait étendu une espèce de hachis, qu'il trouva délicieux, quelques noix et deux verres de vin complétèrent ce repas, après lequel il se trouva un peu moins triste qu'il ne n'était lorsqu'il était à jeun.

M. de Riberpré était un homme de cinquante ans environ, que sa taille exiguë faisait paraître plus gros qu'il ne l'était en réalité. (Il n'avait pas plus de quatre pieds six pouces), ses cheveux et ses moustaches plus noirs que l'ébène, étaient aussi luisants qu'une botte vernie, toutes les couleurs de l'arc en ciel étaient représentées sur son visage dont l'expression, cependant, n'était pas désagréable, car elle annonçait une de ces bonnes et joyeuses créatures qui vivent au jour le jour, et qui se disent lorsque surviennent quelques événements fâcheux: cent écus de chagrin ne payent pas six francs de dettes[643].

Il était vêtu d'un habit vert à larges basques, d'une veste et d'une culotte de drap écarlate couvert de taches de diverses natures, ses bas, jadis blancs, étaient ornés de coins jaunes; il y avait à ses souliers de larges boucles de cuivre doré, il n'avait d'autre coiffure qu'une perruque à la conseillère, pour le moment accrochée à un des brancards de la charrette.

La physionomie et le costume de sa digne épouse, n'étaient ni moins originaux, ni moins luxueux. Si M. de Riberpré, gros et court, ressemblait à une outre, madame de Riberpré, en revanche, ressemblait à un manche à balais: les cheveux de cette dame étaient du plus beau rouge qui se puisse imaginer; sa peau peut-être avait été jadis de la plus éclatante blancheur, mais, à l'heure qu'il était, les nombreuses taches de son, dont elle était couverte, lui donnaient une teinte café au lait, qui désolait la bonne madame de Riberpré; du reste tous les contours de sa physionomie, ainsi que ceux de son corps, étaient roides et anguleux; elle était coiffée d'un feutre à la Henri IV, surmonté de deux plumes: l'une blanche, l'autre rouge, et vêtue d'une robe bleu de ciel, ornée de galons de cuivre argenté.

Nous ne dirons rien des deux demoiselles dont nous avons déjà décrit le costume, si ce n'est qu'elles étaient aussi jolies que peuvent l'être des jeunes filles qui passent presque toute leur vie sur les grandes routes, à la pluie, au soleil, et qui ne savent à quoi peuvent servir l'huile antique, le cold cream, la bandoline, la pâte d'amande et tous les autres cosmétiques dont nos jolies Parisiennes font une si prodigieuse consommation.

Lorsque Fortuné fut à peu près rassasié, il raconta sa triste histoire à M. de Riberpré.

Le digne saltimbanque l'écouta avec beaucoup d'attention et toute la famille versa des larmes au récit de ses malheurs.

--Et que comptez-vous faire maintenant? dit-il au pauvre diable après avoir interrogé du regard sa femme et ses deux filles, qui répondirent par un signe affirmatif.

--Je n'en sais vraiment rien, répondit Fortuné, j'espère trouver de l'ouvrage dans quelque ferme.

--Ecoutez, mon jeune ami, vous êtes, je le suppose, un honnête et laborieux garçon et je suis sûr que vous êtes aussi malheureux qu'il est possible de l'être; puisque vous ne savez ni où vous souperez ni où vous coucherez ce soir, et bien! restez avec nous: vous serez mon contrôleur, mon directeur de la scène et le régisseur général de ma troupe, vous ferez la manche[644], etc, etc... du reste quand il y en a pour vingt-trois, il y en a pour vingt-quatre.

M. de Riberpré, on le voit, ne ressemblait pas à la plupart des directeurs de théâtre; il ne séparait point ses intérêts de ceux de ses artistes, il rangeait sur la même ligne sa femme, ses deux filles, l'âne et les deux mâtins qui traînaient la charrette, et les seize chiens savants qui composaient le personnel de sa troupe.

Fortuné se garda bien de refuser une proposition aussi avantageuse que celle qui venait de lui être faite par M. de Riberpré; il répondit qu'il était excessivement flatté de la confiance qu'on voulait bien lui témoigner, et que M. le directeur pouvait compter sur son zèle et sur son empressement à le servir.

--C'est très-bien, jeune homme, lui dit avec beaucoup de majesté le digne saltimbanque; c'est très-bien, vous êtes, à partir de ce moment, un des membres de ma nombreuse famille; lorsque nous ferons bonne chère, vous ferez comme nous, lorsque nous serons forcés de danser devant le buffet, ce qui nous arrive quelquefois, il ne faut pas être trop triste; les mauvais jours sont presque toujours suivis de jours plus heureux.

En achevant ces mots, M. de Riberpré prit dans la petite charrette une bouteille de taille raisonnable, revêtue d'une chemise d'osier.

--Nous viderons, continua-t-il, cette vieille rouillarde[645], pour célébrer votre admission parmi nous.

Il donna à la bouteille une accolade fraternelle; puis il la remit à son épouse qui suivit son exemple.

La bouteille n'arriva à Fortuné qu'après avoir fait le tour du cercle; elle était presque vide.

L'eau-de-vie qu'elle contenait ayant mis les convives en belle humeur, le père, la mère et les deux filles, entonnèrent en chœur ce refrain d'une des plus jolies chansons de Béranger:

Les gueux, les gueux, Sont des gens heureux. Ils s'aiment entre eux; Vivent les gueux.

Fortuné, auquel un excellent repas et quelques gorgées d'eau-de-vie avaient rendu toute sa gaieté, fit chorus avec eux.

Après quelques instants donnés à la gaieté, M. de Riberpré, ayant fait observer à sa famille qu'il était temps de se mettre en route si l'on voulait arriver avant la nuit au lieu où l'on devait la passer, chacun se leva, et au signal de leur directeur, les artistes épars dans la prairie, ayant sauté l'un après l'autre dans la charrette, la petite caravane se remit en route.

Fortuné resta assez longtemps avec M. de Riberpré, qui le traitait aussi bien que ses filles.

Le pauvre jeune homme s'acquittait avec intelligence de ses fonctions de contrôleur, de directeur de la scène et de régisseur général. Il prodiguait aux artistes qui composaient la troupe, des soins si affectueux que, tous, lui témoignaient la plus vive amitié.

La famille de M. de Riberpré avait parcouru le Dauphiné et presque toutes les contrées méridionales de la France; elle s'était même arrêtée plusieurs jours à Pourrières, pour donner quelques représentations au château, habité en ce moment par Salvador et Roman, (le malheureux fils d'Alexis de Pourrières, était bien loin de se douter que c'était devant la porte de la demeure de ses ancêtres qu'il faisait le métier de saltimbanque), et elle se disposait à quitter la Provence pour entrer dans le Lyonnais, lorsque la mort, qui n'épargne personne, frappa tout à coup son digne chef. Madame de Riberpré qui, quoique laide, sale et ridicule, était une excellente femme, et aimait infiniment l'homme avec lequel elle courait le monde depuis un si grand nombre d'années, tomba malade et mourut à l'hôpital de Montélimart.

Privés de leurs chefs, Fortuné et les deux jeunes filles, furent forcés de se séparer; la charrette, le vieil âne et les deux mâtins, furent donnés pour dix écus à un paysan Provençal, et après avoir fraternellement partagé, cette petite somme et donné aux artistes mâles et femelles, la liberté de chercher un nouvel engagement, les trois jeunes gens, qui avaient trouvé de l'emploi, se séparèrent après s'être mutuellement souhaité toute sorte de prospérités.

Malaga, l'aînée et la plus jolie des filles de M. de Riberpré, celle des deux qui avait témoigné à Fortuné la plus vive amitié, s'engagea en qualité d'écuyère équilibriste, dans la troupe des Bouthor, émules forains des frères Franconi.

Un vieux marchand de complaintes, d'Agnus Dei et d'images de sainteté, voulut bien se charger de Brigantine, la cadette.

Fortuné, moins heureux que ses deux compagnes, fut forcé d'entrer au service du propriétaire d'une ménagerie d'animaux féroces.

Cet homme avait pris le caractère des bêtes qu'il faisait voir pour de l'argent; il était encore plus grossier que ne le sont ordinairement les gens de sa profession; brutal, parce qu'il se savait doué d'une force physique prodigieuse, lorsqu'il était ivre, et il s'enivrait tous les jours, il frappait indifféremment ses serviteurs et ses bêtes, et il se servait pour corriger les uns et les autres du même instrument, une tringle de fer, un peu plus grosse que le petit doigt et terminée en pointe.

Fortuné qui, malgré sa vie aventureuse et les haillons dont il était couvert, avait conservé un extérieur et des formes distinguées, déplaisait particulièrement à cet homme averti, sans doute, par son instinct grossier, que son valet appartenait à une espèce supérieure à la sienne. Il saisissait donc, avec le plus vif empressement, toutes les occasions de le maltraiter; il ne lui payait pas ses gages et ne lui donnait de nourriture que ce qu'il lui en fallait pour l'empêcher de mourir de faim.

Fortuné, maltraité tous les jours et forcé, pour ainsi dire, de disputer sa maigre pitance aux lions, aux tigres et aux boas constrictors, resta cependant près d'une année au service du propriétaire de la ménagerie; mais las, à la fin, de souffrir, il signifia à son maître qu'il avait l'intention de le quitter et lui demanda le payement de ses gages.

Il lui était dû un peu plus d'une soixantaine de francs, et il s'était dit que dès qu'il toucherait cette petite somme il se procurerait un costume un peu plus propre que celui dont il était couvert, et qu'il se rendrait à Paris: il espérait trouver, dans une aussi grande ville, les moyens d'utiliser ses facultés et son bon vouloir.

Son maître, pour toute réponse à ses réclamations, saisit la tringle de fer dont nous venons de parler, et lui en assena sur les épaules un si furieux coup qu'il l'envoya rouler à dix pas devant lui.

Lorsqu'un vase est trop plein, il déborde; le chien le plus doux, si on le tourmente trop longtemps, se retourne et mord son persécuteur; il en est de même de certains hommes, douées d'une douceur inaltérable; on pourra bien, pendant un certain laps de temps, les rendre impunément victimes de toutes les méchancetés imaginables, mais il arrivera nécessairement, un moment où lassés de souffrir injustement, ils se révolteront, et alors malheur aux persécuteurs, leur colère sera terrible.

Fortuné, aussi prompt que l'éclair, se releva; il prit un large coutelas qui servait à découper les viandes destinées aux bêtes féroces, puis il saisit son maître par le cou et il lui appuya sur la poitrine l'arme dangereuse qu'il avait entre les mains.

--Payez-moi, lui dit-il d'une voix étranglée par la colère, payez-moi tout de suite, si vous ne voulez pas que je vous enfonce ce couteau dans le cœur.

Les yeux noirs de Fortuné lançaient des éclairs, son visage était aussi pâle que celui d'un cadavre.

Le montreur de bêtes féroces était aussi lâche qu'il était cruel; il tremblait de tous ses membres et n'essayait même pas d'échapper à la furieuse étreinte de son jeune domestique.

--Je vais te payer, mon garçon, dit-il enfin en bégayant, je vais te payer.

--Tout de suite, tout de suite; je ne veux pas attendre plus longtemps.

Le montreur de bêtes prit quatorze pièces de cinq francs qu'il remit à Fortuné.

--Est-ce ton compte? lui dit-il.

--Je ne vous en demande pas davantage, répondit le jeune homme. Il mit les quatorze pièces de cinq francs dans sa poche et sortit précipitamment de la baraque couverte en toile, dans laquelle s'était passée la scène que nous venons de rapporter.

Quinze jours après avoir quitté le montreur de bêtes, Fortuné, qui s'était procuré à Lyon un costume assez propre, entrait à Paris par la barrière d'Italie, riche seulement de trois pièces de cinq francs et de beaucoup d'espérance.

Il alla se loger dans le plus modeste hôtel garni du quartier Saint-Marcel, et après une journée consacrée au repos (il venait de faire à pied environ deux cents lieues), il se mit à chercher de l'occupation.

C'était, pour nous servir d'une expression populaire, chercher une aiguille dans une botte de foin. Qui voudrait se charger d'un jeune homme dont les membres grêles n'annonçait pas une grande force, qui ne savait rien ou presque rien et qui ne pouvait se recommander de personne; ce fut donc en vain que le pauvre garçon alla de porte en porte, offrant de donner tout son temps en échange du plus modique salaire; on l'avait repoussé à Genève parce qu'on ne le connaissait pas.

Fortuné ne voyait pas, sans éprouver un certain effroi, diminuer sensiblement son petit pécule; que ferait-il lorsqu'il ne lui resterait plus rien? volerait-il, demanderait-il l'aumône? ces deux actions lui inspiraient une répugnance presque égale.

Un des commensaux du misérable hôtel garni dans lequel il logeait, auquel il avait fait la confidence de sa triste position, lui avait donné le conseil de se faire soldat; Fortuné alla trouver le capitaine de recrutement de la Seine.

M. Gibassier fut forcé de le refuser; les médecins l'avaient trouvé beaucoup trop faible de complexion, et puis, d'ailleurs, il n'était pas porteur des pièces nécessaires; mais le digne militaire, touché de son extrême misère et de son désespoir, lui donna une pièce de cinq francs.

--Il y a de bonnes âmes ici-bas, se dit Fortuné après avoir reçu cette aumône qui arrivait fort à propos (il avait dépensé la veille ses derniers sous), ne perdons pas courage, Dieu ne veut pas que je meure de faim.

Il se remit à chercher de l'occupation.

Un coutelier voulut bien l'occuper trois jours de la semaine, à raison de deux francs par jour, pour tourner la roue de sa machine à repasser.

Il resta près de six mois chez ce coutelier, qui, faute d'ouvrage, fut à la fin forcé de le renvoyer.

Fortuné, pendant les six mois qui venaient de s'écouler, avait acquis une certaine expérience; son patron lui avait appris, que, dans une ville comme Paris, un homme intelligent et qui sait se contenter de peu, peut trouver mille moyens honnêtes de gagner sa vie; ramasser dans les rues les vieux bouchons pour les vendre aux fabricants de veilleuses; suivre les lions à la piste et ramasser les cigares qu'ils jettent à moitié consumés, pour en faire des cigarettes qui seront vendues à des lions d'un ordre inférieur; ouvrir les portières à la porte des spectacles et des bals; poser, en temps de pluie, une planche sur les ruisseaux; savonner les chiens; vendre des allumettes chimiques allemandes, des cahiers de papier à lettre à deux sous; petits métiers dont les bénéfices, il est vrai, ne sont pas considérables, mais qui, cependant, nourrissent ceux qui les exercent.

Fortuné, sans doute, se serait déterminé à adopter l'une ou l'autre de ces industries, si, peu de jours après sa sortie de chez le coutelier, il n'était pas tombé malade.

Le maître de l'hôtel garni dans lequel il logeait le fit transporter à l'Hôtel-Dieu.

Sa maladie fut longue, mais enfin il guérit, et, par une sombre et froide matinée d'automne, on le mit à la porte de l'hospice; le médecin, qui la veille avait signé son billet de sortie lui avait recommandé de se vêtir bien chaudement, tant que durerait sa convalescence, de boire un peu de vin de Bordeaux et de ne manger que des aliments sains et nourrissants, Fortuné avait, en effet, bien besoin de tout cela; les mille privations qu'il supportait depuis si longtemps, l'avaient tellement affaibli, que, pour marcher, il était forcé de s'appuyer contre les murailles.

Il mit plus de deux heures à franchir le court espace qui sépare l'Hôtel-Dieu du modeste hôtel garni qu'il habitait avant son entrée à l'hôpital; il croyait, le pauvre garçon, que son hôte ne refuserait pas de le recevoir; son attente fut trompée.

--Votre chambre est louée, mon garçon, lui répondit l'hôtelier après avoir patiemment écouté sa très-humble supplique, et il ne m'en reste pas une en ce moment dont je puisse disposer; allez, mon ami, allez, et que Dieu vous bénisse.

Fortuné sortit la mort dans l'âme; après avoir longtemps marché au hasard, épuisé de fatigue et de besoin, il tomba sur le trottoir.

Des sergents de ville passèrent qui le conduisirent au corps de garde le plus voisin.

Les soldats partagèrent avec lui leur maigre pitance, et le couvrirent de la capote de bure du factionnaire.

Le lendemain matin, Fortuné fut conduit devant un commissaire de police, auquel il raconta toute son histoire.

Ce commissaire de police l'écouta très-patiemment, et comme de ce qu'il venait d'entendre il résultait la preuve que le pauvre diable n'exerçait habituellement ni métier, ni profession, qu'il n'avait ni domicile, ni moyens assurés d'existence et que par conséquent l'art. 270 du code pénal ainsi conçu: «Les vagabonds ou gens sans aveu sont ceux qui n'ont ni domicile certain, ni moyens de subsistance, et qui n'exercent habituellement ni métier, ni profession,» pouvait lui être appliqué, il chargea deux soldats de le conduire à la préfecture de police. Il était depuis deux jours dans cette prison, confondu avec la tourbe infâme des habitués du dépôt, lorsqu'il fit la rencontre de la femme Adélaïde Moulin dans l'antichambre d'un juge d'instruction.

Nous avons vu qu'il la prit entre ses bras et qu'il la serra longtemps contre sa poitrine.

--Vous ne m'en voulez donc pas? lui dit-elle.

--Eh! pourquoi vous en voudrais-je? vous ne m'avez abandonné que parce que vous avez été forcée de quitter Genève pour éviter d'être mise en prison, et peut-être que vous n'étiez pas plus coupable que je ne l'étais lorsqu'on m'emprisonna pour la première fois, que je ne le suis maintenant.

Fortuné raconta alors à la femme Moulin tout ce qui lui était arrivé depuis le jour où il fut recueilli par le bon père Humbert, dont il ne pouvait parler sans verser des larmes amères, jusqu'à celui où il était arrivé.

--Pauvre enfant! lui dit la vieille femme, après l'avoir écouté, vous avez bien souffert, et c'est moi qui suis la cause première de tous les malheurs qui sont venus vous affliger, mais je vais tâcher de réparer le mal que je vous ai fait, et je réussirai, je l'espère; ce n'est pas en vain que Dieu aura permis que nous nous rencontrassions ici.

Un gendarme qui venait chercher Fortuné pour le conduire dans le cabinet de son juge, interrompit cet entretien.

--Prenez ceci, dit la femme Moulin, en mettant deux pièces de vingt sous dans la main du jeune homme, faites-vous donner quelques bouillons, un peu de bon vin, soignez-vous et espérez.

--Adieu, adieu, ma bonne tante, répondit Fortuné, qui ne comprenait pas grand'chose aux discours de la femme Moulin; hélas! peut-être qu'il ne me sera plus permis de vous revoir.

--Espérez, répéta la femme Moulin.

Fortuné fut forcé de suivre dans le sombre couloir qui conduit aux cabinets de messieurs les juges d'instruction le gendarme chargé de le conduire.

Peu de temps après, un autre gendarme vint chercher la femme Moulin, qui fut à son tour conduite dans le cabinet d'un magistrat instructeur.

V.--Un coin du voile se déchire.

Salvador venait d'achever sa toilette, et il allait sortir pour se rendre chez Silvia, lorsque son valet de chambre lui apporta une lettre qui venait d'être déposée chez le concierge de l'hôtel, auquel on avait fait la recommandation de la remettre à l'instant même à M. le marquis de Pourrières.

Comme cette lettre était ornée du cachet d'un de messieurs les juges d'instruction de la Seine, Salvador s'empressa de l'ouvrir. Voici ce qu'elle contenait:

«Monsieur le marquis,

Veuillez prendre la peine de passer de suite à mon cabinet; j'ai à vous faire une communication qui, je dois le croire, vous comblera de joie.

J'ai l'honneur, etc.»

Ceci, se dit Salvador après avoir lu, ne ressemble pas à un mandat de comparution; je crois que je puis sans me compromettre me rendre à l'invitation de cet estimable juge... La communication me comblera peut-être de joie... Je n'y comprends rien; si c'était un piège?... Ce n'est pas probable; et puis, après tout, au bout le bout.

Salvador sonna.

--La voiture! dit-il au valet qui se présenta à cet appel.

--Les chevaux sont attelés, répondit le domestique.

Salvador descendit et donna l'ordre au cocher anglais de Silvia, qu'il avait pris à son service depuis l'aventure du bois de Vincennes, de le conduire au palais de justice.

Il fut de suite introduit dans le cabinet du juge d'instruction qui l'avait fait demander; ce magistrat se leva pour le recevoir et lui présenta un fauteuil.

--Décidément, se dit Salvador après avoir répondu comme il le devait aux politesses du digne magistrat, décidément je n'ai rien à craindre.

Il y avait dans le cabinet, outre le juge et Salvador, une vieille femme, assise sur une modeste chaise de paille et un grand et robuste gendarme chargé de veiller sur elle.

--Connaissez-vous monsieur? dit le juge à la vieille femme, lorsque Salvador se fut assis.

--Je n'ai jamais vu monsieur, répondit la vieille femme, je ne puis donc avoir l'honneur de le connaître.

Le juge, évidemment, ne s'attendait pas à cette réponse, qui parut l'étonner beaucoup.

--Et vous, monsieur, dit-il à Salvador, connaissez-vous cette femme?

Salvador regarda attentivement la vieille femme qui paraissait aussi étonnée que le juge.

--Je ne l'ai jamais vue, répondit-il.

--C'est singulier, dit le juge en se grattant le front. Monsieur est le marquis Alexis de Pourrières; continua-t-il en s'adressant à la vieille.

La femme Moulin se leva de sa chaise avec tant de précipitation, que le gendarme, croyant sans doute qu'elle voulait s'évader, alla se placer devant la porte.

Elle s'approcha de Salvador, qu'elle examina avec beaucoup d'attention.

--Monsieur n'est pas le marquis Alexis de Pourrières! dit-elle, lorsque cet examen fut terminé. Il y a, entre les traits de monsieur et ceux du marquis Alexis de Pourrières, une certaine analogie, qui peut tromper au premier coup d'œil; mais c'est tout; monsieur est plus grand et plus fortement constitué, ses yeux sont bleus, ceux du marquis sont noirs.

Ces dernières paroles, de la femme Moulin, firent naître une légère pâleur sur le visage de Salvador. Cette pâleur, le juge pouvait l'avoir remarquée. Salvador, qui croyait la position dans laquelle il se trouvait, beaucoup plus périlleuse qu'elle ne l'était en réalité, voulut qu'il fût possible de l'attribuer à la colère.

--Que signifie cette ridicule comédie? s'écria-t-il en s'adressant au juge, et que me veut cette femme que je ne connais pas et que je n'ai pas l'envie de connaître?

--Calmez-vous, M. le marquis, répondit le magistrat, calmez-vous, je vous en prie; je vais vous donner l'explication de ce qui vient de se passer. Voudrez-vous bien répondre à quelques questions que je vais avoir l'honneur de vous adresser?

--Je suis prêt à vous obéir.

--Vous avez confié, pour l'élever, à une femme Adélaïde Moulin, de Genève, un fils naturel, reconnu par vous, que vous aviez eu de la demoiselle Jazetta Louiset, née à Marseille, et fille d'un maître d'armes de cette ville?

Salvador n'eut pas besoin d'en entendre davantage pour deviner que la vieille femme, qui venait de refuser de le reconnaître, n'était autre que la femme Moulin, de Genève, et que c'était parce qu'on avait retrouvé le jeune Fortuné, que le juge d'instruction l'avait fait demander; les termes de la lettre qu'il lui avait écrite, ne lui laissaient aucun doute à cet égard.

--Ah! si j'avais su, se dit-il, j'aurais de suite reconnu cette femme; j'aurais serré contre mon cœur le jeune Fortuné, qui attend sans doute, dans une pièce voisine, le moment d'entrer en scène, et tout aurait été dit; mais je me suis trop avancé pour retourner en arrière.

--Il est vrai, monsieur, dit-il au juge, lorsque je revins en France, après de nombreux voyages, j'appris que la femme à laquelle j'avais accordé ma confiance, s'en était montrée indigne, qu'elle n'avait pas fait donner à mon fils l'éducation qu'il devait recevoir, que contrairement à mes ordres elle lui avait laissé ignorer le nom qu'il devait porter un jour, et qu'enfin, forcée de quitter la ville de Genève, pour se soustraire aux justes poursuites des magistrats, elle avait abandonné mon malheureux fils. Ce sont les magistrats municipaux de la ville de Genève qui m'ont appris tout ce que je viens de vous dire.

Vous savez sans doute le reste: comment mon fils, ayant été injustement accusé du meurtre de l'homme bienfaisant qui avait pris soin de son enfance, fut forcé de quitter Genève.

Le magistrat fit un signe affirmatif.

--Je n'ai pas cessé, continua Salvador, de faire, pour découvrir les traces du pauvre Fortuné, tout ce qu'il était possible de faire. Dernièrement encore, une personne de mes amis était à Genève, et je la priai de tenter encore quelques démarches; voici ce qu'elle me répondit:

Salvador avait justement sur lui une des lettres que Servigny lui avait adressées de Genève; c'était celle par laquelle le mari de Laure lui apprenait que Fortuné, a sa sortie de Genève, s'était joint à la troupe d'acrobates et de chiens savants de M. de Riberpé; il la remit au magistrat, qui la lut avec beaucoup d'attention.

--C'est singulier, dit ce digne homme, s'il était permis d'ajouter foi aux discours de cette femme, je croirais que le jeune homme qui, d'après ce qu'elle lui a dit, prétend être votre fils, l'est en réalité; car, ils paraissent tous deux parfaitement instruits des particularités qui concernent la femme Moulin de Genève et le jeune Fortuné.

--Monsieur! n'est pas le marquis Alexis de Pourrières, répéta la femme Moulin.

--Taisez-vous, malheureuse, s'écria le juge; n'augmentez pas vos torts en soutenant avec acharnement une pareille absurdité, songez qu'une punition sévère!

--Monsieur! Monsieur! reprit la femme Moulin, ne me condamnez pas sans m'entendre; tout ceci est couvert d'un voile mystérieux, que vous parviendrez à déchirer avec l'aide de Dieu. Voici une lettre du marquis de Pourrières, que j'ai conservée par hasard, c'est déjà un commencement de preuve.

Le juge prit la lettre, qu'il remit, après l'avoir examinée, entre les mains de Salvador.

--C'est effectivement moi qui ait écrit cette lettre, dit celui-ci.

--Eh bien, monsieur, s'écria Adélaïde Moulin, écrivez quelques lignes que vous soumettrez à M. le juge, il verra si je lui en impose, lorsque je lui dis que vous n'êtes pas le marquis Alexis de Pourrières.

Salvador, sans attendre que le juge joignît un ordre à la demande de la femme Moulin, prit une plume et du papier, et transcrivit les premières lignes et la signature de la lettre qu'on venait de lui remettre.

Il y avait entre l'écriture et la signature des deux pièces une telle identité, que tous ceux qui ne savaient pas que Salvador était, ainsi que nous l'avons déjà dit, un très-habile faussaire et qu'il s'était appliqué à contrefaire l'écriture d'Alexis de Pourrières, devaient nécessairement croire qu'elles avaient été tracées par la même main.

--Reconduisez cette femme, dit le juge au gendarme, après avoir examiné la pièce de comparaison.

--Monsieur, dit la malheureuse femme, vous n'avez pas fait encore tout ce qu'il faut faire, songez que dans cette affaire, ce n'est point de moi qu'il s'agit, mais de l'avenir d'un malheureux jeune homme qui a déjà beaucoup souffert.

--C'est bien, madame, c'est bien, répondit le juge. Je sais quels sont mes devoirs.

La femme Moulin, forcée de suivre son conducteur, sortit du cabinet et laissa seuls Salvador et le juge.

--Ce qui vient de se passer m'étonne au dernier point, quel peut être le but de cette femme en cherchant à se faire passer pour celle dont, par un hasard singulier, elle porte le nom?

--Mais celui d'extorquer une récompense, en faisant passer un imposteur pour le fils que je n'ai pas cessé de regretter.

--Détrompez-vous, monsieur le marquis, le jeune homme, j'en suis certain, n'est point un imposteur. J'ai interrogé ce malheureux, toutes ses réponses m'ont paru être l'expression de la vérité.

--Ah! monsieur, si l'espérance que vos discours me permettent de concevoir, se réalise, je serai le plus heureux des mortels.

--Elle se réalisera, monsieur le marquis, quelque chose me dit que vous avez retrouvé le fils que vous regrettez si vivement.

--Ne négligez rien, monsieur, n'épargnez ni les soins, ni l'argent, s'il devient nécessaire d'en dépenser.

--Soyez tranquille, monsieur le marquis, je sais quelle est la tâche qui m'est imposée, et je saurai m'en montrer digne, j'écrirai à Genève, je ferai même, si cela devient nécessaire, venir à Paris des personnes qui ont été à même de connaître le jeune Fortuné et la femme Moulin et je suis persuadé d'avance, que le résultat des investigations auxquelles je vais me livrer sera celui que nous espérons, vous et moi; vous pourrez alors en toute sûreté serrer entre vos bras le fils que, jusqu'à ce jour, vous avez cru perdu à jamais, et la femme que vous venez de voir, et dont je vous l'avoue, la conduite me paraît inexplicable, sera ou justifiée ou démasquée.

--Je souhaite bien vivement, monsieur, que vos prévisions se réalisent.

--Elles se réaliseront, monsieur le marquis, elles se réaliseront, gardez-vous d'en douter.

--Puisqu'il en est ainsi, monsieur, permettez-moi de déposer entre vos mains cette petite somme (Salvador prit dans son portefeuille un billet de cinq cents francs, qu'il posa sur le bureau du juge). Je désire que le jeune homme dont vous venez de me parler, et qui peut être est mon fils, ne manque de rien.

--Votre désir est trop naturel, pour qu'il ne soit pas exaucé, je donnerai des ordres en conséquence.

--Ce sera, monsieur, me rendre un important service; mais vous ne m'avez pas dit quelle était la faute pour laquelle on retenait ce malheureux en prison, se serait-il, hélas! rendu indigne du nom, qu'il est, selon toute apparence, destiné à porter.

--Rassurez-vous, monsieur le marquis, ce jeune homme, quel qu'il soit, est tout à fait digne de vous appartenir.

--Ah! vous me rendez la vie, je craignais, je l'avoue, de me voir forcé de regretter d'avoir retrouvé un fils que je pleure depuis si longtemps.

Après avoir échangé encore quelques paroles avec le juge d'instruction, Salvador sortit du cabinet de ce brave et digne magistrat. Sa voiture l'attendait au pied du grand escalier du palais.

Le cocher était absent, il avait confié la garde de ses chevaux au chasseur, de sorte que Salvador fut obligé de l'attendre quelques minutes.

Il le vit sortir en courant, d'un cabaret situé sur la place du palais de justice, en face de l'escalier qui conduit à la salle des Pas-Perdus.

--Que signifie ceci! dit-il au cocher, qui paraissait avoir bu le contenu de plus d'une bouteille, vous me mettez dans la nécessité de vous attendre.

--Ne me grondez pas, monsieur le marquis, répondit le cocher d'un ton qui annonçait qu'il était sûr de lui-même, je viens de vous rendre, sans que cela paraisse, un fameux service.

--Oh! ça c'est vrai, ajouta le chasseur, jaloux de venir en aide à son camarade qu'il avait, sans doute, et à plusieurs reprises, remplacé au cabaret.

--C'est bien, messieurs les drôles, dit Salvador que ce petit événement, après ce qui venait de lui arriver, intriguait passablement, vous me donnerez l'explication de votre conduite lorsque nous serons rentrés à l'hôtel.

Nous dirons ce qui s'était passé dans la cour du palais de justice pendant le temps que Salvador était dans le cabinet du juge d'instruction.

Le cocher anglais était descendu de son siége, et il se promenait avec son camarade le chasseur près de la voiture confiée à sa garde, lorsqu'il fut abordé par un homme proprement vêtu, dont l'œil droit était caché sous un bandeau de taffetas noir; cet homme le saisit par le bras, et la pression fut tellement forte, que le cocher, bien qu'il fût vigoureux, ne se formalisa pas de cette manière assez cavalière d'aborder les gens; il avait deviné qu'il avait rencontré un gaillard très-capable de lui tenir tête.

--Vous ne me reconnaissez pas! dit cet homme à l'automédon du marquis de Pourrières.

--Je ne vous connais pas, répondit le cocher.

Il mentait, il avait parfaitement reconnu l'homme qui venait de l'aborder, c'était celui auquel, quelques mois auparavant il avait, pour gagner une prime de vingt-cinq louis, enlevé un œil à l'aide de son fouet.

--C'est possible, dit Beppo; vous allez cependant me suivre chez le commissaire de police.

La blessure de Beppo, que nous avons laissé sous la garde de deux agents de police dans la maison de la mère Sans-Refus, après l'évasion de cette femme et l'arrestation des bandits qui fréquentaient habituellement son bouge, s'étant trouvée beaucoup moins dangereuse qu'on ne l'avait cru d'abord, il avait pu, après quelques jours, être transporté dans un hospice, il n'avait pas voulu, craignant d'inquiéter sa mère, qu'on le menât chez lui; il avait écrit à cette brave femme qu'il venait de commencer un voyage qui le retiendrait hors de Paris quelques mois; il lui recommandait en même temps de prendre le plus grand soin de Georgette, à laquelle, disait-il, il s'intéressait vivement.

La bonne femme devait d'autant plus volontiers se conformer à ses intentions relativement à cette fille, que la bonté de son cœur la portait naturellement à faire tout ce qui était bien; et qu'elle croyait (à tort), que son fils éprouvait pour cette fille un amour qui lui ferait oublier celui que lui avait inspiré la marquise de Roselly.

Grâce aux soins qui lui furent prodigués par les célèbres médecins chargés du service de l'hôpital dans lequel il avait été transporté, il fut guéri en moins de temps qu'il ne l'espérait lui-même. Le couteau du grand Louis avait glissé sur l'épine dorsale, et avait seulement profondément entamé l'une des deux omoplates.

Lorsqu'il eut recouvré la santé, il fut conduit devant son patron, auquel il crut devoir se plaindre de l'espèce d'arrestation qu'il avait été obligé de subir. Celui-ci lui fit observer que ce n'était que dans son intérêt et afin de ne pas le brûler[646] que l'on avait pris la mesure dont il se plaignait, et il lui demanda si malgré ce qui s'était passé, il avait conservé l'espoir de mettre entre les mains de la justice les chefs de la bande dont, grâce à lui, on avait pu prendre presque tous les soldats. Beppo répondit qu'il accomplirait la tâche qu'il s'était imposée, et son patron, après lui avoir donné les louanges que méritaient son zèle et son dévouement, et offert une récompense pécuniaire qu'il refusa, lui permit de se retirer.

Son premier soin, dès qu'il fut libre, fut de se rendre chez sa mère; la bonne femme, grâce à la lettre qu'il lui avait écrite, n'avait pas trop souffert pendant son absence, qui n'avait pas, du reste, été aussi longue qu'il l'avait annoncée; elle lui prodigua les témoignages de la plus vive tendresse et lui présenta Georgette, dont Beppo, à son grand étonnement, ne lui parlait pas.

Il n'y avait pas plus de deux mois que cette malheureuse fille avait quitté l'atmosphère empestée dans laquelle elle avait presque toujours vécu, et cependant elle n'était déjà plus la même que celle que nous avons vue, ivre d'eau-de-vie, dans le bouge de la rue de la Tannerie.

Elle était simplement, mais proprement vêtue; ses beaux cheveux noirs étaient arrangés avec soin, ses yeux, qui n'étaient plus entourés de ce cercle bistre, indice certain d'une vie désordonnée, avaient en partie perdu leur expression hardie; ses joues, naguère pâles, commençaient à se colorer.

Beppo l'embrassa sur le front.

--Je vous remercie, lui dit-il à voix basse, de tous les services que vous m'avez rendus, et surtout d'avoir été discrète. C'est bien, continua-t-il en élevant la voix c'est bien, je suis content de vous, restez toujours près de ma mère, ma chère Georgette; vous êtes jeune, l'avenir vous réserve, je l'espère, des jours heureux, et si je meurs avant elle, ce qui, après tout, est possible, vous la consolerez, n'est-ce pas?

--Quelle idée! s'écria la Catalane; toi, mourir? mais tu n'y penses pas, tu es jeune, tu es fort.

Georgette, qui avait à peu près deviné quelles étaient en ce moment les pensées de Beppo, ne dit rien. Ce n'était pas sans peine qu'elle parvenait à retenir les larmes qui roulaient sous ses paupières.

--Il faut s'attendre à tout, ma pauvre mère, répondit Beppo, il arrive ici-bas de si singuliers événements.

--Beppo! mon cher fils! tu me caches quelque chose; tu ne m'as pas encore fait connaître les raisons pour lesquelles tu t'absentais si souvent...

--Rassurez-vous, ma mère, dit Beppo après s'être passé la main sur le front, rassurez-vous, j'aurai bientôt, je l'espère, accompli la tâche que je me suis imposée, et alors nous retournerons en Provence; je ne puis, quant à présent, vous en dire davantage, évitez donc de m'interroger; car, pour m'épargner la peine de répondre à vos questions, je me verrais forcé de ne reparaître ici que lorsque je serai disposé à tout vous dire.

--Hélas! mon Dieu! s'écria la pauvre mère en levant ses deux mains vers le ciel, protégez mon pauvre enfant, s'il est encore digne de votre divine miséricorde.

--Oh! vous pouvez prier pour moi, ma mère, ce que je veux faire est bien.

--Tu ne me trompes pas!

--Non, ma mère, non, je vous en donne l'assurance.

--Alors, mon fils, que la volonté de Dieu soit faite; viens ici aussi souvent que cela te sera possible, je te promets de ne jamais t'interroger.

Beppo embrassa de nouveau sa mère et Georgette, qu'il quitta après leur avoir fait la promesse de revenir bientôt leur rendre visite. Ce fut en sortant de chez lui qu'il fit la rencontre du cocher de Salvador qu'il voulut conduire chez un commissaire de police.

--Allons, dit Beppo, laissez à votre camarade le soin de garder votre voiture, et suivez-moi de bonne volonté; vous devez être convaincu que je suis assez fort pour vous traîner si vous ne m'obéissez pas.

Ce misérable commença à trembler de tous ses membres à l'audition de cette menace; il devinait qu'une fois qu'il serait entre les mains de la justice, son maître l'abandonnerait si le crime qu'il avait commis venait à être prouvé, et il était forcé de reconnaître qu'il méritait une punition rigoureuse.

--Voyons, répondit-il, car il voulait absolument se retirer de la fâcheuse position dans laquelle il se trouvait placé, voyons, il y a peut-être moyen de s'arranger; vous me paraissez un brave jeune homme, vous ne devez pas vouloir la mort du pécheur, entrons chez le marchand de vins, nous causerons, et si nous ne nous arrangeons pas, eh bien! je vous suivrai où vous voudrez.

--Au fait, se dit Beppo, ce n'est pas à ce pauvre diable, qui n'a fait après tout qu'obéir aux ordres de son maître, que j'en veux.

Il entra donc dans le cabaret dont nous avons vu sortir l'automédon.

Il n'avait d'autre but, on l'a déjà deviné, que d'apprendre le nom de la personne à laquelle appartenait le cocher qui l'avait si rudement traité, et qui n'était autre, il en était persuadé, que l'un des trois hommes, dont il avait entendu parler si souvent chez la mère Sans-Refus, sous les noms du grand Richard, de Rupin et du Provençal. On nous fera peut-être observer que Beppo, qui savait le nom de Silvia, pouvait facilement découvrir sa demeure, et, par suite, celle des individus dont il voulait se venger. A cette juste observation, nous répondrons que la demeure de Silvia, nouvellement réinstallée à Paris, n'étant connue ni à la poste, ni ailleurs, toutes les démarches faites par Beppo, jusqu'à l'époque à laquelle nous sommes arrivés avaient été inutiles. Il aurait pu, sans doute, en se faisant aider par les mille limiers de la police, que l'on aurait mis volontiers à sa disposition, arriver sûrement à son but; mais c'était là justement ce qu'il voulait éviter, nous n'avons pas besoin de dire pour quelles raisons.

--Qu'avez-vous à me dire? demanda-t-il au cocher, lorsqu'ils furent tous deux installés dans un cabinet particulier ayant entre eux une bouteille de vin cacheté que ce dernier avait fait demander. Le cocher de Salvador était un rusé compère qui avait deviné de suite que ce n'était pas seulement pour empêcher un homme de courir après sa voiture que son maître lui avait donné l'ordre de s'en débarrasser à quelque prix que ce fût, et au risque de ce qui pourrait en arriver.

--Ecoutez, dit-il à Beppo, je veux bien, puisque nous sommes seuls, vous avouer que c'est moi qui vous ai fait, quoique sans intention, la blessure qui vous a privé d'un de vos yeux.

--Que vous avouiez ou que vous niez, peu m'importe! J'ai eu le soin de prendre l'adresse des personnes que le hasard a rendu témoins de l'accident, et ces personnes, j'en suis certain, vous reconnaîtront.

--C'est possible; mais ce n'est pas, quand à présent, de cela qu'il s'agit; vous devez bien penser que ce n'est pas de mon propre mouvement que je vous ai si bien arrangé. Si j'avais été le maître, je vous aurais laissé courir derrière ma voiture tant que vous auriez voulu sans seulement y prendre garde; mais il n'en était pas ainsi, je ne vous ai frappé que pour obéir aux ordres de mon maître, et, soit dit entre nous, pour gagner vingt-cinq napoléons qu'il m'a bel et bien comptés lorsque nous sommes rentrés à l'hôtel.

--Misérable! s'écria Beppo, à la fin révolté par tant d'impudence.

--Eh! bon Dieu, je ne suis pas aussi coupable que vous le pensez, répondit le cocher, nous devons, nous autres, domestiques de bonne maison, faire tout ce qu'exigent nos maîtres si nous voulons conserver nos places.

Vous devez, s'il y en a, connaître les raisons qui ont engagé mon maître à agir ainsi qu'il l'a fait, et en tout état de cause je crois qu'il vous serait plus avantageux de vous adresser à lui qu'à moi; voyez-le, exigez de lui une somme proportionnée au dommage qu'il vous a causé; il ne vous la refusera pas, car je suis certain qu'il ne serait pas flatté de voir cette affaire aller devant les tribunaux, auxquels, pour me disculper, je serais bien forcé de dire la vérité tout entière.

--Croyez-vous, en effet, votre maître capable de me donner une bonne somme? Est-il riche?

--S'il est riche! on roule chez lui sur l'or et sur l'argent.

--Ah! ah!

--Croyez-moi, suivez le conseil que je vous donne, vous vous en trouverez bien. Si, par hasard, vous n'étiez pas content de lui, vous pourrez faire plus tard ce que vous voulez faire aujourd'hui.

--Qui me dit que si je vous laisse aller, il me sera possible de vous retrouver plus tard, vous pouvez quitter le service de votre maître, la France même.

Cette objection, à laquelle cependant il devait s'attendre, embarrassa quelque peu le cocher, il ne trouva plus que des prières dans son imagination.

--Ne me perdez pas, dit-il à Beppo, je suis certain, vous dis-je, que vous n'aurez pas à vous plaindre de la générosité de mon maître; voyons, laissez-moi aller, et je vais vous remettre les cinq cents francs que j'ai reçus.

--Ecoutez, répondit Beppo, je vous laisserai la liberté et de plus votre argent si vous me promettez de répondre avec sincérité aux questions que je vais vous adresser.

Le cocher, on l'a déjà deviné, fit toutes les promesses qu'exigea Beppo.

--Quel est le nom de votre maître? demanda ce dernier.

--De Pourrières, répondit le cocher, et pour prouver à celui qui l'interrogeait qu'il ne mentait pas, il exhiba son livret.

--Où demeure-t-il?

--Rue de Courcelle, faubourg Saint-Honoré.

--Quelles étaient les personnes qui étaient avec lui, dans la voiture, le jour de l'accident?

--Madame la marquise de Roselly et M. le vicomte de Lussan.

--Où demeure la marquise de Roselly?

--Allée des Veuves, Champs-Elysées.

--Et le vicomte de Lussan?

--Rue de Varennes.

Beppo venait d'apprendre à peu près tout ce qu'il désirait savoir.

--Je ne vous retiens plus, dit-il au cocher, mais rappelez-vous que si ce que je désire ne m'est pas accordé, je saurai vous retrouver.

--Je n'en doute pas, répondit le cocher, mais je ne crains rien, M. le marquis est excessivement riche et très-généreux.

Beppo aurait dû recommander au cocher, qui probablement lui aurait obéi, de ne parler à son maître ni de la rencontre qu'il venait de faire, ni de ce qui s'était passé entre eux; mais il ne prit point cette précaution, (on ne s'avise jamais de tout); cette négligence, jointe à quelques autres circonstances dont une est déjà connue de nos lecteurs, devait retarder la réussite de ses projets.

VI--Fuite.

La calèche de Salvador roulait rapide le long de la grande avenue des Champs-Elysées, et pour seulement la suivre de loin, le cocher d'un cabriolet de régie était forcé de fouetter vigoureusement le cheval, assez bon cependant, attelé à son véhicule, ce que du reste il faisait sans peine, désireux qu'il était de gagner la récompense promise par celui qu'il conduisait.

Il est presque inutile de dire que ce cabriolet de régie avait été loué par Beppo qui avait voulu acquérir la certitude que les renseignements qu'il venait de se procurer étaient exacts.

Salvador, étendu sur les coussins moelleux de sa calèche, fumait un cigare dont la fumée se perdait dans l'air en flocons bleuâtres.

--Mon édifice tremble sur sa base, se disait-il, il serait peut-être sage de mettre entre moi et ceux qui veulent absolument s'occuper de mes affaires, un espace difficile à franchir.

La calèche s'arrêta devant une élégante maison de l'allée des Veuves; Beppo, bien certain alors que le cocher du marquis de Pourrières ne l'avait pas trompé, donna l'ordre au sien de le conduire à la Préfecture de police.

Toute la maison habitée par Silvia (c'était chez elle que s'était fait conduire Salvador, qui voulait oublier quelques instants la vive inquiétude à laquelle avait donné naissance ce qui venait de se passer chez le juge d'instruction), était sens dessus dessous; le concierge avait abandonné son logement, les autres domestiques couraient çà et là comme des gens privés de sens.

--Ah! monsieur, dit une camériste à Salvador lorsqu'elle le vit entrer dans l'antichambre, quel affreux malheur! madame la marquise...

--Qu'est-il donc arrivé à madame la marquise? s'écria Salvador.

--Entrez, M. le marquis répondit la camériste, madame sera bien aise de vous voir; elle a déjà envoyé deux fois chez vous.

La camériste précéda Salvador qui entra dans la chambre de Silvia.

La marquise de Roselly était étendue sur une chaise longue, ses vêtements étaient en désordre, ses cheveux, ses sourcils et ses cils avaient été brûlés; le feu avait tracé sur son visage, sur son cou, sur ses bras des sillons profonds et sanglants. Lorsque Salvador entra, un chirurgien était occupé à poser des bandelettes sur ses nombreuses plaies.

--J'ai du courage, monsieur, lui disait Silvia d'une voix rude et saccadée; j'ai du courage, vous dis-je! répondez-moi donc avec sincérité: je resterai, n'est-il pas vrai, horriblement défigurée?

--Je n'ai que l'espoir de vous empêcher de perdre la vue, répondit le chirurgien, les traces du cruel événement dont vous avez été la victime, doivent rester gravées sur votre visage.

--Malédiction! s'écria Silvia qui se leva de sa chaise malgré les efforts du chirurgien, et s'approcha d'une glace. Malédiction! plus de cheveux plus de sourcils, le visage couvert d'abominables cicatrices; ah! je suis horrible.

--Qu'est-il donc arrivé? dit Salvador au chirurgien.

--Un de ces événements malheureusement trop communs, répondit celui-ci; madame la marquise qui venait de cacheter une lettre, avait laissé près d'elle la bougie dont elle venait de se servir, les fenêtres étaient ouvertes, le vent fait voltiger près de la flamme, une des pattes du bonnet de tulle dont elle était coiffée, elle s'enflamme, le feu se propage, madame la marquise perd la tête, vous devinez le reste. Elle aurait probablement perdu la vie, si ses gens, attirés par ses cris, n'étaient pas venus à son secours.

Silvia qui dans son trouble n'avait pas remarqué Salvador, s'était rejetée dans sa chaise longue; elle demeura quelques instants immobile, et ne sortit de cette espèce de torpeur, que pour demander si le marquis de Pourrières était enfin arrivé.

--Je suis ici, madame la marquise, lui dit Salvador.

--Que ne le disiez-vous? s'écria Silvia d'une voix altérée et qui annonçait qu'une violente colère grondait dans son sein.

--Retirez-vous tous, laissez-moi seule avec monsieur, dit-elle après quelques instants de silence.

Les domestiques et le chirurgien s'empressèrent d'obéir à cet ordre. Le chirurgien sortit de l'appartement en haussant les épaules; cette femme qui ne trouvait dans son cœur au moment où elle venait d'être la victime d'un effroyable malheur, que des malédictions, ne lui inspirait pas la moindre pitié.

--Eh bien! dit Silvia lorsqu'elle se trouva seule avec Salvador.

--C'est un bien grand malheur que celui qui vient de vous arriver, mais soyez-en sûre, il ne changera rien aux sentiments que vous m'avez inspirés.

--Je ne vous crois pas, vous ne voudrez pas traîner partout avec vous une femme horriblement défigurée, vous ne m'aimiez que parce que j'étais belle.

--La douleur vous rend injuste, ma chère Silvia, mais je crois que le moment est mal choisi pour nous quereller; des affaires pressantes m'appellent chez moi, je reviendrai près de vous lorsque vous serez un peu plus calme.

--Vous voudriez déjà être bien loin de moi, n'est-ce pas? allez, M. le marquis, allez, je ne veux pas vous retenir plus longtemps, lorsque j'aurai besoin de vous voir, je saurai bien vous faire venir.

--Ecoutez-moi, Silvia, je suis las à la fin, de ne vous voir ouvrir la bouche que pour entendre des menaces...

--Que je réaliserai, soyez en sûr, si vous me donnez le droit de me plaindre de vous, je n'ai plus rien à perdre maintenant.

--Je vous le répète, le moment est mal choisi pour nous quereller; je vous laisse donc; demain, dans quelques jours, vous souffrirez un peu moins, je l'espère, et il est probable que vous serez plus raisonnable; si vous désirez me voir, vous pouvez me faire demander.

Salvador n'attendit pas la réponse de Silvia pour sortir de chez elle.

--Voilà, se dit-il lorsqu'il fut installé dans la calèche, un concours de fâcheuses circonstances, et ce drôle qui vient, à ce qu'il prétend, de me rendre un important service. Qu'est-ce encore que cela?

La calèche était arrivée à la hauteur de l'arc de triomphe de l'Etoile; Salvador donna à son cocher l'ordre de s'arrêter: descendez de votre siége, lui dit-il, et venez me donner l'explication de ce que vous m'avez dit dans la cour du palais de justice, surtout soyez bref.

Le cocher s'empressa d'obéir, il s'approcha d'une portière et raconta à son maître ce qui s'était passé entre lui et Beppo.

--C'est bien, répondit Salvador après l'avoir écouté avec beaucoup d'attention, vous avez bien fait de promettre à ce drôle, qu'on lui payerait son œil plus même qu'il ne valait. Je n'aurais pas cru, se dit-il lorsque le cocher fut remonté sur son siége, que cet homme se serait contenté d'un peu d'argent, il faut croire qu'il ne nous a pas reconnus.

Après quelques tours dans la grande allée des Champs-Elysées, Salvador rentra chez lui.

--Madame la marquise vient d'arriver de la campagne, lui dit son valet de chambre qui était venu l'aider à descendre de voiture, et elle prie monsieur, de vouloir bien prendre la peine de passer chez elle.

--Ma chère épouse arrive bien mal à propos, se dit Salvador; et préoccupé de tout ce qui venait de lui arriver, il mit dans sa poche, sans la lire, une lettre que son valet de chambre venait de lui remettre.

Il passa de suite dans l'appartement de Lucie.

--Je n'espérais pas, lui dit-il, le bonheur qui m'arrive aujourd'hui. Vous avez donc bien voulu, madame, vous rappeler que votre époux devait éprouver le désir de vous revoir.

Le reproche indirect que ces paroles paraissaient renfermer étonna singulièrement la pauvre Lucie.

--Je ne vous comprends pas, répondit-elle: je suis il est vrai, restée assez longtemps près de mon amie, mais ça n'a été que parce que je voulais vous laisser la liberté de terminer les affaires qui vous retiennent encore à Paris; si j'avais prévu que vous éprouviez le désir de m'avoir près de vous, depuis longtemps déjà je serais revenue.

--Pardonnez-moi, madame, je suis tellement contrarié que je suis peut-être injuste.

--Oh! oui, bien injuste; demeurer près d'un mois sans m'écrire; j'étais inquiète; je pouvais croire qu'il vous était arrivé quelque chose; mais vous venez de me dire que vous étiez vivement contrarié; qu'est-ce encore?

--Oh! rien, ou du moins peu de chose; quelques affaires que je ne puis arranger aussi vite que je le voudrais, de sorte que nous ne pourrons partir pour Pourrières que dans quelque temps.

--Il faut bien souffrir ce que l'on ne peut empêcher; du reste, le retard dont vous vous plaignez n'en est pas un dans ce moment; je ne pourrais, en l'état où je suis, supporter les fatigues d'un long voyage, car celui que je viens de faire m'a pour ainsi dire brisée.

--C'est vrai, mon Dieu, vous êtes pâle, vos traits sont fatigués et moi qui vous retiens; reposez-vous, ma chère Lucie, demain, je l'espère, vous serez beaucoup mieux, et alors je vous dirai quel a été l'emploi de mon temps pendant votre longue absence.

--Je suis fatiguée, il est vrai, mais je ne suis pas malade; je suis, je vous l'assure, très en état de vous écouter.

--Non, non, j'ai à vous parler de chiffres, de mille choses arides qui en ce moment vous rompraient la tête; demain... Je vais vous envoyer vos femmes.

Salvador, bien aise de remettre au lendemain une explication à laquelle il n'était pas préparé, s'empressa de sortir de l'appartement de sa femme.

--Il est bon, se disait Lucie, qui le voyant marcher sur la pointe de ses pieds afin de ne pas faire de bruit, était singulièrement touchée de cette extrême prévenance, il est bon!

Pauvre créature abusée!

Lorsqu'il fut dans son appartement, Salvador se rappela la lettre qui lui avait été remise par son valet de chambre lorsqu'il était descendu de voiture; il la prit dans sa proche, alors seulement il remarqua la forme insolite de son enveloppe, la grossièreté du papier sur lequel elle était écrite et la mauvaise orthographe de sa suscription.

--Je ne reçois pas souvent de pareilles missives, dit-il après l'avoir décachetée; est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle que celle-ci va m'apprendre?

Voici ce que contenait cette lettre:

«Mon cher Rupin,

»Le dabe[647] Juste à qui je coque[648] cette babillarde[649], me fait la promesse qu'il te la fera tenir.

»Tu m'as tant fait affurer d'auber[650], et tu t'es toujours si chouettement[651] conduit envers mézigue[652], que je ne veux pas négliger l'occasion de te rendre un important service.

»Tu as sans doute appris que par une chouette sorgue[653] la rousse[654] est aboulée[655] à la taule[656], et que comme un macaron[657] avait mangé le morceau sur nouzailles[658] et bonni[659] le truc[660] de la planque[661], tous les fanandels[662] avaient été servis[663]. Grâce à l'obligeance d'un vieux fagot[664] qui s'était fait raille[665] pour morfiller[666] et auquel j'ai collé dix mille balles[667] dans l'arguemine[668], j'ai pu me cavaler[669], et, à c'te plombe[670], je suis si bien planquée[671], que je ne crains ni cognes[672], ni griviers[673], ni railles[674], ni quart-d'œil[675], ni gerbiers[676].

»Je voudrais bien que tous les chouettes zigues[677] qui m'ont fait affurer du pèze[678] puissent en dire autant; malheureusement il n'en est pas ainsi, et j'ai bien le taffetas[679] d'entendre dire bientôt que tous ceux qui rigolent[680] encore à Pantin[681] viennent d'être fourrés dans l'tas de pierres[682], car il est probable que ceux qui viennent d'être servis[683] vont se mettre à table[684] et manger sur l'orgue de leurs fanandels[685]. Les pègres[686] à c'te heure n'ont plus de probité.

»C'est pourtant toi, mon pauvre Rupin, qui est la cause de tout ça. Voici comment:

»Tu n'as pas oublié c't'escarpe[687] qui, après avoir voulu buter[688] une largue[689] sur le pont au Change, se jeta à la lance[690] pour échapper à la poursuite de l'abadis[691] et que tu fis enquiller[692] chez mézigue[693] au moment où il allait être paumé[694]; eh bien! mon garçon, c'est à ce gueux-là que nous devons tous nos malheurs. Il y a quelque temps qu'il vint me trouver, il me conta un tas de boniments[695]; il me dit qu'il venait de travailler[696] en cambrouze[697] avec des ouvriers[698] qui venaient de tomber malades[699], qu'il était parvenu à se cavaler[700] et qu'il voulait goupiner[701] à Pantin[702]; il fit si bien que je lui accordai toute ma confiance, je le présentai aux amis, enfin, je le traitai comme s'il avait été mon môme[703].

Eh bien! sainte daronne du mec des mecs[704], c'était un raille[705].

»C'est un fanandel[706] de Fanfan la Grenouille, Poil-aux-Lèvres, un vieux pègre[707] qui est de la boutique[708], qui m'a appris tout cela; il a même ajouté que l'on disait à la cicogne[709] que Beppo (c'est le nom du macaron[710]) avait juré qu'il ne se résiderait que lorsqu'il serait parvenu à mettre entre les mains des gerbiers[711] le grand Richard, le Provençal, et toi.

»Tu feras mon garçon, de l'avis que je viens de te donner, l'usage que tu voudras, si tu es aussi bien caché que je le suis, tu peux rester à Pantin[712], mais s'il n'en est pas ainsi, je te conseille de filer au plus vite, car il paraît que ce Beppo, tout rousse[713] qu'il est, est un solide luron, et que c'est plutôt parce qu'il t'en veut, que pour gagner de l'argent qu'il s'est mis à faire servir[714] les amis.

»Adieu, mon cher Rupin, tu n'entendras probablement plus parler de moi, car je vis toute seule comme un vieux loup, et pour mieux cacher mon jeu, je me suis fait dévote, je vais même à confesse. C'est drôle, n'est-ce pas? Eh bien, tu ne me croiras pas, et pour tant c'est vrai, mon confesseur est un si brave homme, il parle si bien de toutes les loffitudes[715] de la religion, que j'ai quelquefois l'envie de prendre au sérieux tout ce qu'il me dit, et de lui faire une vraie confession, afin d'obtenir une bonne absolution. Du reste, j'ai rengracié[716], je n'ai pas envie de finir mes jours au collége[717], ce qui pourrait bien m'arriver, si je me laissais prendre.

»Ah! si j'avais tant seulement auprès de moi ma pauvre petite Nichon.

»Adieu encore une fois, mon cher Rupin! rappelle-toi quelquefois,

»Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite

»Sans-Refus.»

Vieille folle! se dit Salvador, après avoir achevé la lecture de cette lettre qu'il déchira en mille petits morceaux qui furent jetés au vent; vieille folle! si je savais où te trouver, je te porterais l'adresse de ta fille, car je serais à l'heure qu'il est bien aise d'être débarrassé d'elle.

La lettre qu'il venait de recevoir fit faire à Salvador des réflexions sérieuses et dont nos lecteurs ont déjà sans doute prévu le résultat.

Si le marquis de Pourrières ne quitte pas aujourd'hui son hôtel, se disait-il, il est probable que demain matin il sera arrêté, puis on le confrontera avec tous ceux qui sont déjà en prison, et de ces confrontations, et de mille autres circonstances qu'il est impossible de prévoir, il est à peu près certain qu'il résultera la preuve que le susdit marquis est tout simplement un pègre de la haute[718]. Mais, supposons un instant que j'échappe à ce premier danger, l'affaire du jeune Fortuné n'est-elle pas grosse d'une foule d'orages? je ne puis décidément tenir tête aux dangers qui me menacent, il ne me reste qu'un seul parti à prendre, celui de fuir pendant qu'il en est temps encore, et de laisser s'arranger comme ils l'entendront, les gens qui vont rester derrière moi...

Mais Silvia, elle est bien laide maintenant... puis-je me charger d'une femme dont le visage, couvert d'horribles plaies, attirerait sur moi tous les regards? oh non! Je vais l'avertir de se tenir sur ses gardes, c'est tout ce que je puis faire pour elle.

Salvador écrivit ces quelques mots qu'il fit de suite porter à la marquise de Roselly.

«Ma chère Silvia,

»Un grand danger me menace, je suis forcé de fuir, tâchez d'en faire autant; nous nous retrouverons probablement plus tard. Adieu.

»A. DE P.»

...Oh! destin voilà de tes coups, quitter un si bel hôtel, de si bonnes terres, de si magnifiques chevaux, c'est dur, mais qu'y faire?... La France, après tout, n'est pas le seul pays dans lequel il soit possible de vivre et de se procurer tout ce que je vais perdre, lorsque, comme moi, on possède tout ce qu'il faut pour réussir dans le monde, les dehors d'un homme distingué, de l'audace et une conscience peu scrupuleuse.

Salvador était un de ces hommes qui, dès qu'ils ont pris une détermination l'exécutent, qualité précieuse et qui n'est malheureusement possédée que par un très-petit nombre d'individus. Il sonna; son valet de chambre répondit de suite à cet appel.

--Vous allez de suite, dit-il, conduire Cerbère à mon pavillon de Choisy-le-Roi, ne le fatiguez pas surtout, je veux que demain, à la naissance du jour, il soit en état de se mettre en route.

Salvador, après avoir successivement donné à tous ceux de ses domestiques, dont la présence pouvait le gêner, des ordres qui devaient les tenir éloignés de l'hôtel pendant plus de temps qu'il ne lui en fallait pour l'exécution de ses projets, prit dans sa garde-robe un portemanteau de voyage, qui avait appartenu à Roman, dans lequel il put faire entrer toute l'argenterie de la maison et tous ses bijoux; ce soin pris, il passa chez sa femme.

Lucie, que le petit voyage qu'elle venait de faire avait extrêmement fatiguée, s'était mise au lit dès que Salvador était sorti de son appartement. Elle dormait profondément. Les derniers rayons du soleil, amortis par les rideaux de soie pourpre qui garnissaient les fenêtres de sa chambre à coucher, tombaient d'aplomb sur son joli visage, qu'il fallait chercher au milieu d'un flot de dentelles, ravissant tableau auquel Salvador ne daigna seulement pas accorder un regard, pressé qu'il était d'accomplir le dessein qui l'avait amené chez Lucie.

Il traversa la chambre à coucher, en marchant sur la pointe de ses pieds, et entra dans la petite pièce décorée et meublée comme celle qui existait naguère à l'hôtel de Neuville, et qui servait à Lucie de boudoir et de cabinet de travail.

Il s'arrêta devant un petit meuble dans lequel sa malheureuse femme avait l'habitude de renfermer ce qu'elle possédait de plus précieux, il était fermé, mais ce léger obstacle n'arrêta pas Salvador, qui avait eu le soin de se munir d'un petit trousseau de fausses clés.

Le petit meuble fut ouvert, il renfermait tous les bijoux de Lucie, une parure de rubis et d'opales, présent de madame de Villerbanne, une autre de perles, offerte par M. de Neuville, peu de temps avant son départ pour l'Algérie, un collier d'assez beaux diamants qui avait appartenu à sa mère, quelques belles émeraudes, un saphir monté en broche, deux beaux camées antiques formant bracelet, une petite montre, chef-d'œuvre inappréciable de Breguet, entourée de pierres précieuses de diverses couleurs.

Tous ces bijoux étaient renfermés dans plusieurs petites boîtes de maroquin. Salvador les mit pêle-mêle dans les diverses poches de son habit, puis il remit avec soin chaque boîte à sa place, et referma le meuble.

Lucie venait de s'éveiller lorsqu'il sortit de la pièce dans laquelle il venait de commettre ce vol, le plus infâme peut-être de tous ceux qu'il avait commis jusqu'à ce jour.

--Comment? dit-elle à son mari, vous étiez dans ma chambre.

--Je voulais vous demander si vous vous trouviez un peu mieux; mais lorsque je suis entré, vous dormiez d'un si bon cœur que je n'ai pas eu le courage de vous éveiller; je suis alors entré dans votre boudoir, où je suis resté à lire jusqu'à présent.

Lucie était bien loin de prévoir que son mari, au moment où il lui prodiguait les témoignages de la plus vive tendresse, se disposait à l'abandonner et qu'il venait de commettre un crime dont elle était la victime; elle crut donc devoir le remercier de sa sollicitude, et comme il était déjà tard et qu'elle voulait se lever pour dîner, elle le pria de la laisser seule un instant.

--Je suis désolé de ne pouvoir vous tenir compagnie, lui répondit Salvador; mais, ne sachant pas que j'aurais aujourd'hui le bonheur de vous posséder, j'ai pris un engagement auquel je ne puis manquer.

--A ce soir, en ce cas, dit Lucie en présentant sa main à son mari.

Salvador prit la main de la femme qu'il venait de dépouiller et la serra affectueusement entre les siennes.

--A ce soir, dit-il à Lucie, à ce soir.

Laure, on le voit, se conformant à la détermination qu'elle avait prise de concert avec son mari, n'avait pas appris à son amie ce qu'elle savait sur le compte de Salvador.

Celui-ci, dès qu'il fut sorti de l'appartement de sa femme, envoya un domestique chercher une voiture de place, dans laquelle il fit porter son portemanteau. Il quitta cette voiture, rue Saint-Dominique-d'Enfer, à la porte de l'usurier Juste, auquel il vendit tout ce qu'il avait apporté avec lui.

Le vieil arabe, sachant que son client était forcé de s'expatrier, se montra un peu plus raisonnable qu'il ne l'était ordinairement; il voulut bien se contenter d'un bénéfice probable de vingt-cinq pour cent. Il remit donc à Salvador une somme de trente mille francs en billets de banque; cette somme, avec ce qu'il possédait déjà d'argent comptant, formait un total d'environ cinquante mille francs.

Il faisait tout à fait nuit lorsque Salvador sortit de la maison de l'usurier; un cabriolet de place, qu'il prit près la grille du Luxembourg, le conduisit a l'embarcadère du chemin de fer de Paris à Orléans.

Quelques minutes, après, il arrivait à Choisy-le-Roi, et s'enfermait dans le pavillon des Gardes; il envoya à l'auberge le domestique qui avait amené le cheval, en lui donnant ordre de l'y attendre jusqu'au lendemain midi; il voulait qu'il ne retournât à Paris que lorsque lui-même aurait depuis longtemps déjà quitté Choisy-le-Roi.

Salvador, dans la prévision d'un malheur possible, faisait déposer entre ses mains, par ses domestiques, les divers papiers dont ils étaient porteurs; il passa une partie de la nuit à préparer pour son usage tous ceux qui lui étaient nécessaires; il lava un passe-port, un acte de naissance, un certificat de libération, il remplit ensuite ces actes d'indications applicables à sa personne; nous devons ajouter que ces diverses opérations furent faites avec un tel soin et une si merveilleuse adresse, que les pièces falsifiées auraient supporté victorieusement l'examen de l'œil le plus exercé.

A la naissance du jour, il renferma dans son portemanteau ce qu'il trouva au pavillon de linge et d'habits; il sella son cheval et glissa dans ses fontes une paire d'excellents pistolets; il avait coupé sa barbe, ses moustaches et ses favoris, et s'était couvert d'habillements beaucoup plus simples que ceux qu'il portait la veille.

Il se mit en route.

--Le marquis de Pourrières n'existe plus, se dit-il lorsqu'il eut laissé derrière lui le pavillon qu'il venait de quitter, le diable protégera sans doute Louis Rousseau, commis voyageur de la maison Biot et compagnie, de Marseille; il doit bien cela à un de ses futurs hôtes.

VII.--Péripétie.

Il fait nuit, le ciel est sombre, un brouillard épais enveloppe l'atmosphère, une pluie fine et pénétrante tombe depuis plusieurs heures, le vent déjà froid, se fraye un passage à travers les rameaux presque dépouillés des grands arbres du bois de Bougeaux.

Dans un fourré de ce bois, voisin de la grande route, sont rassemblés quatre individus de mauvaise mine, ils sont assis ou couchés sur un amas de feuilles sèches, et parfaitement à l'abri de la pluie; car les branches des arbres qui composent le fourré, entrelacées les unes dans les autres, forment au-dessus de leurs têtes, une sorte de toit qu'ils ont rendu impénétrable, en étalant dessus, plusieurs de ces limousines dont se servent les rouliers et les marchands colporteurs.

Nous engagerons ceux de nos lecteurs qui désireraient connaître la physionomie et le costume de ces quatre individus, à relire le premier chapitre du cinquième volume de cet ouvrage. Ces individus sont, en effet, les habitants mâles de la maison des voleurs; leur conversation que, par suite de cet heureux privilége que possèdent tous les romanciers, (nous ne voulons pas faire une exception, même en faveur de M. Émile Marco de Saint-Hilaire, qui raconte si bien à ses lecteurs ce que Napoléon disait lorsqu'il était tout seul), nous pouvons écouter, sans courir le moindre risque, nous apprendra une foule de choses qu'il est nécessaire que nous sachions.

--Il commence à faire vert[719], dit Jean-Louis, le fils de Blaise le Petit-Christ, dit Sans-Pitié.

--C'est vrai, tout de même, répondit le jeune homme imberbe, qui portait un costume de garçon meunier lorsque nous le rencontrâmes pour la première fois, dans la maison des voleurs; si vous le voulez, nous allons nous la donner[720]. Nous serions mieux, je crois, devant un chouette rifle[721], que dans ce sabri[722] où il fait plus noir que dans la taule du raboin[723].

--Va comme il est dit, ajouta en se levant le grand Bas-Normand.

--Voilà comme vous êtes tous, tas de propres à rien, s'écria l'affreux chaudronnier ambulant, vous n'avez point tant seulement la patience d'attendre un brin, il vous faut de la besogne toute mâchée n'est-ce pas?

--Si encore on avait l'espoir de faire queuque chose, répondit le meunier, on attendrait sans renauder[724].

--Nous ne rencontrerons pas seulement un ferlampier[725] sur la trime[726], reprit le Bas-Normand, il fait un temps à ne pas mettre un cogne[727] dehors.

Jean-Louis, dont l'observation intempestive avait provoqué toutes ces observations, s'était étendu sur le tas de feuilles sèches qui lui servait de siége et avait pris le parti de s'endormir.

--Faites comme Jean-Louis, dit le chaudronnier, pioncez[728] si vous vous ennuyez; mais puisque le mec[729] nous a donné l'ordre de l'attendre ici, nous devons lui obéir.

--Eh ben! on lui obéira, v'là tout, nous verrons ce que ça nous rapportera, répondit le Bas-Normand.

--Peut-être plus que vous ne pensez, mes enfants, dit en entrant dans le fourré qui servait de retraite aux quatre bandits, un homme dont les vêtements ruisselants d'eau et le visage coloré annonçaient qu'il venait de faire une longue course.

--C'était Blaise le Petit-Christ, dit Sans-Pitié.

--Il va passer tout à l'heure par ici, continua-t-il, un pilier de paquetin[730], qui trimarde à gaye[731], qu'il ne faut pas manquer. J'étais avec lui à la dînée au tapis[732] de la Grange-la-Prévôte, lorsque les cognes[733] sont venus lui demander ses escraches[734], et j'ai remarqué que son ployant[735] était plein de tailbins d'altèque[736]. J'ai pris les devants pendant qu'il faisait ferrer son gré[737], il ne peut tarder.

--Eh ben! s'écria d'un air triomphant le chaudronnier, si le chopin[738] est chouette[739], à qui le devrez-vous?

--A toi, parbleu! répondit Jean-Louis qui mettait de nouvelles capsules à des pistolets qu'il venait de sortir de sa poche.

--Pour peu que le pilier de pacquelin ne nous fasse pas faux bond, ajouta le meunier.

--Il n'y a pas de danger, reprit Blaise le Petit-Christ, il veut absolument arriver ce soir à Melun, et pour se rendre dans cette ville il n'y a pas d'autre chemin que celui-ci.

--Bravo! mec[740], bravo! s'écria le Bas-Normand, faisons-lui son affaire et renquillons à la taule, je cane la pégrenne[741] et j'ai hâte de me trouver devant un chouette rifle[742].

--Hélas! mes pauvres enfants, répondit Blaise le Petit-Christ d'un air profondément affligé, lorsque nous aurons maquillé[743] cette affaire et partagé le chopin[744], il faudra que nous nous séparions peut-être pour un bout de temps; le condé[745] de Nanterre et un quart-d'œil[746], suivis d'un trèpe[747] de cuisiniers[748], sont aboulés[749] ce matois[750] à la taule[751]; ma pauvre largue[752], Pacifique et la Vierge-Noire, ont été servies[753] et conduites dans le castuc de versigot[754], l'on a établi une souricière[755] au tapis[756] du Bienvenu; avez-vous envie d'aller vous fourrer dedans?

--Non parbleu! dirent à la fois les quatre bandits.

--En v'là un de malheur, ajouta Jean-Louis, si la daronne[757] et les frangines[758] allaient se mettre à table[759].

--Il n'y a pas de danger, ma largue m'a trop à la bonne[760], et mes gozelines[761] ont été trop bien élevées, pour qu'une pareille infamie soit à redouter; du reste nous ne sommes pas encore si malades[762] que nous ne puissions en revenir; on n'aura rien trouvé à la taule[763] qui soit de nature à nous compromettre, et pour peu que des parrains[764] ne viennent pas leur coquer un redoublement de fièvre[765], ma largue[766] et mes gozelines se tireront de ce mauvais pas.

--En ce cas elles sont de la fête[767], dit Jean-Louis, il n'y aura pas de parrains[768], puisque nous avons pris la louable habitude de refroidir[769] tous ceux que nous grinchissons[770].

--Il ne faut jurer de rien; je crois que nous avons été donnés[771] par le chêne[772] qui s'est esgaré[773] de chez nouzailles[774] avec mes frusquins[775] et qui nous a laissé le pot[776] et le gaye[777], dont nous avons eu tant de peine à nous débarrasser.

Blaise le Petit-Christ ne se trompait pas, c'était, en effet, à Servigny qu'était due l'arrestation de la femme et des deux filles de ce scélérat. Peu de temps après l'entretien qu'il avait eu avec l'abbé Reuzet, il avait adressé à la police une relation détaillée de tout ce qui lui était arrivé dans l'auberge du Bienvenu; qu'il terminait en disant, que bien qu'il ne la signât pas, on ne devait pas moins la prendre en considération, attendu qu'il n'omettait cette formalité que parce qu'il était sur le point de faire un voyage qu'il ne pouvait remettre, que du reste une perquisition dans cette auberge amènerait probablement la découverte du cheval et du cabriolet qu'il avait été forcé d'y abandonner (il en donnait une description exacte et minutieuse), ce qui prouverait qu'il n'alléguait que des faits vrais. Cette dénonciation provoqua une première descente de la police à l'auberge du Bienvenu, mais, comme ainsi qu'on l'a vu, le premier soin de Blaise le Petit-Christ lorsqu'il s'était aperçu que celui qu'il prenait pour un agent de police était parvenu à se sauver, avait été celui de faire disparaître le cheval et le cabriolet; on n'avait pas trouvé dans cette auberge, signalée comme un repaire de malfaiteurs, un seul objet qui fût de nature à compromettre ses habitants qui jouissaient d'ailleurs d'une si bonne réputation que l'on n'avait pas osé les arrêter, n'ayant après tout contre eux qu'une dénonciation anonyme qui pouvait être attribuée à la haine cachée d'un ennemi.

Un fait cependant enlevait à cette conjecture la plus grande partie de ses probabilités; les habitants de l'auberge du Bienvenu pouvaient, il est vrai, avoir un ou plusieurs ennemis (qui n'en a pas), mais ces ennemis devaient, comme eux, appartenir aux classes populaires et la dénonciation qui les concernait était écrite avec tant de soin et en de si bons termes, elle était accompagnée de considérations d'un ordre si élevé, qu'elle était évidemment l'œuvre d'une personne ayant reçu une brillante éducation; de là à conclure que cette personne appartenait à la meilleure compagnie, il n'y avait pas loin, c'est ce que l'on fit; et pour ménager à la fois tous les intérêts il fut décidé que l'auberge du Bienvenu serait surveillée avec le plus grand soin, et que l'on n'agirait que si quelques faits nouveaux survenaient.

Cette détermination était sage, malheureusement un accident qui ne pouvait être prévu empêcha d'abord les bons résultats qu'elle devait produire.

On ne trouve, en France, que très-peu d'honnêtes gens qui se résolvent à servir la police; (c'est pourtant, suivant nous, une belle mission lorsqu'elle est consciencieusement exécutée, que celle qui consiste à mettre dans l'impossibilité de nuire à leurs concitoyens les hommes qui bravent ouvertement les lois primordiales qui régissent toutes les sociétés civilisées); elle est donc forcée d'accorder sa confiance à des gens pour la plupart très-peu scrupuleux (il est bien entendu que nous ne parlons ici que des individus qui occupent les derniers degrés de l'échelle); ces gens-là servent bien tant qu'ils y trouvent leur compte, mais comme grâce aux sots préjugés auxquels nous obéissons tous sans nous en douter, leur métier ne leur rapporte ni considération, ni grand profit, ils ne lui sont pas attachés, et lorsque l'occasion de faire ce qu'ils nomment une bonne affaire, se présente, ils ne la laissent pas s'échapper; aussi des transactions semblables à celle survenue entre Fanfan la Grenouille et la mère Sans-Refus, sont beaucoup moins rares qu'on ne le suppose; on a donc presque toujours tort lorsque l'on accuse la police d'impéritie ou de négligence; il serait beaucoup plus juste peut-être de dire qu'elle a été trompée par les agents auxquels elle avait accordé sa confiance.

Blaise le Petit-Christ traversait le village de Nanterre pour se rendre chez lui, lorsqu'il fut abordé par un individu, porteur d'une de ces physionomies caractéristiques qui indiquent de suite à l'œil de l'observateur la profession de celui auquel elles appartiennent.

--Vous ne me remettez pas? dit cet individu au Petit-Christ.

--Si fait, parbleu! répondit Blaise qui venait de reconnaître un des hommes avec lesquels il avait travaillé lorsqu'il ne s'occupait encore que de contrebande, qu'es-tu donc venu chercher par ici?

--Vous.

--Moi?

--Vous-même. Ecoutez, père Blaise, collez[778] moi cinquante balles[779], et je vous coque[780] une médecine flambante[781].

--Coque la médecine, et si elle est si chouette[782], eh bien! on verra.

--Pas d'ça Lisette, casquez[783] d'abord. Je vous connais, vous êtes marlou[784], mais je suis passé singe[785].

Le Petit-Christ tira de dessous sa blouse un sac de peau attaché à son cou par une forte lanière, dans lequel il prit dix pièces de cinq francs, qu'il remit à l'homme qui venait de l'aborder.

--Je suis de la cuisine[786], lui dit cet homme après avoir empoché les cinquante francs; et sans doute pour donner plus de poids à ses paroles, il tira de sa poche une carte coupée triangulairement et sur laquelle était imprimé un œil entouré de rayons.

--Est-ce cela que tu voulais m'apprendre? je le savais.

--C'est possible; mais ce que vous ne savez pas, c'est que je ne suis ici, avec plusieurs de mes camarades, qu'afin de voir tout ce qui se passera aujourd'hui et les jours suivants dans une certaine auberge, à l'enseigne du Bienvenu, dans laquelle, à ce qu'on dit là-bas, vous maquillez[787] un tas d'trucs[788] assez drôles.

--Il y a de si méchantes gens... mon pauvre vieux.

--Que vous soyez ou non calomnié, je m'en bats l'œil; vous êtes averti, je suis payé, le reste vous regarde. Adieu, père Blaise.

--Adieu, mon garçon.

Le Petit-Christ fit son profit de l'avis qu'il venait de recevoir; aussi, pendant un laps de temps assez long, l'auberge du Bienvenu fut, de toutes celles du pays, la plus sûre et la mieux tenue. On a deviné que Blaise, moyennant quelques écus, achetait chaque jour à son ancien camarade la communication des rapports qui le concernaient, et que, lorsque la surveillance cessa, il fut de suite averti.

Il recommença alors ses abominables pratiques.

Servigny, bien certain que, grâce à la révélation adressée par lui à la police, les assassins avaient été mis dans l'impossibilité de nuire, ne s'occupa plus de cette affaire. Ce ne fut que peu de jours avant les événements que nous venons de rapporter, que passant par hasard en calèche devant la maison des voleurs, il reconnut, assises devant la porte principale, la mère et ses deux filles, Pacifique et la Vierge-Noire.

--Ou ma lettre n'a pas été reçue, ou on n'en a pas fait de cas parce qu'elle était anonyme, et peut-être que ces scélérats, encouragés par l'impunité, sacrifient tous les jours à leur cupidité de nouvelles victimes; il faut absolument qu'un pareil état de choses cesse, et cesse à l'instant même.

Il alla trouver l'abbé Reuzet, afin de lui demander conseil.

--Je ne serai tranquille, lui dit-il, que lorsque ces scélérats auront été mis dans l'impossibilité de sacrifier de nouvelles victimes; il me semble que je suis le complice de tous les crimes qu'ils commettent, cela est si vrai que, si vous ne pouvez m'indiquer un autre moyen, je suis bien déterminé quoi qu'il puisse m'arriver à me présenter moi-même à la police qui alors sera bien forcée d'agir.

Le prêtre qui avait attentivement écouté Servigny, lui serra la main, et se leva du siége sur lequel il était assis.

--J'ai trouvé un moyen, dit-il, un excellent moyen, je suis même étonné de ne pas y avoir pensé plus tôt.

Il ne voulut pas en dire davantage à Servigny, qu'il quitta de suite, pour se rendre à la préfecture de police.

L'abbé Reuzet, était un de ces dignes prêtres comme il en existe encore un nombre beaucoup plus considérable qu'on ne le croit généralement, dont la réputation est basée sur une vie si pure, sur une si grande quantité de nobles actions que les plus incrédules les croient, lorsqu'ils veulent bien se donner la peine d'affirmer un fait quel qu'il soit.

Dame police n'est pas très-crédule de sa nature, et vraiment cela est fort heureux pour elle, on lui raconte bénévolement tant et de si singulières histoires. Cependant dès que l'abbé Reuzet lui eut donné l'assurance que la dénonciation qu'elle avait dû recevoir peu de temps auparavant, dénonciation dont l'auteur, forçat évadé, ne pouvait se faire connaître, ne contenait que des faits vrais, elle ouvrit les yeux et les oreilles, et il fut résolu que l'auberge du Bienvenu, serait de nouveau mise à l'index.

Il s'agissait d'être enfin fixé sur la valeur morale des habitans mâles et femelles de l'auberge du Bienvenu, de savoir d'où ils venaient, ce qu'ils faisaient, de remarquer tout ce qui se passait chez eux et de veiller s'il y avait lieu sur la vie des voyageurs qu'ils hébergeraient. Cette mission difficile fut confiée à un homme adroit et résolu, aux yeux duquel on fit luire l'espoir d'obtenir une très-belle récompense, c'était le meilleur moyen de l'engager à ne rien négliger de ce qui pouvait assurer la réussite de son entreprise.

Cet homme qui avait blanchi sous le harnais, ressemblait assez à ce brave rat, dont parle quelque part le bon La Fontaine: nous ne savons s'il avait perdu quelque chose à la bataille, mais nous pouvons assurer qu'il avait en réserve plus d'un tour dans son bissac. Il choisit quelques auxiliaires vertueux puis il se procura un costume demi-bourgeois, demi-paysan, et à la tombée de la nuit, il entra à l'auberge du Bienvenu, et, après avoir déposé sur une table le bâton de cornouiller orné d'une lanière de cuir dont il était armé et une sacoche qui rendit un son métallique, qui fit tressaillir tous les nerfs auditifs de la femme et des deux filles de Blaise le Petit-Christ, il demanda si on pouvait disposer en sa faveur, d'un bon souper et surtout d'un bon lit; madame Blaise, toujours affable et prévenante, lui répondit, ainsi du reste qu'il s'y attendait, que tout ce que renfermait la maison était à ses ordres.

--Vous me rendez un important service, ma chère Dame, répondit l'agent de police, je craignais d'être forcé d'aller jusqu'à Nanterre, ce qui m'aurait infiniment contrarié, car j'ai fait aujourd'hui une assez longue route, et je vous avoue que je suis très-fatigué.

--Il y a de plus belles auberges que la nôtre dans le pays, répondit madame Blaise, mais il n'y en a pas de plus propres et où les voyageurs soient plus en sûreté et mieux traités.

--Je n'en doute pas, madame, aussi, je vous prierai de vouloir bien me serrer cette sacoche qui renferme deux mille francs que j'ai apportés avec moi pour payer partie du prix d'une petite propriété dont je viens de faire l'acquisition ici près.

Madame Blaise prit la sacoche et la renferma dans le bas d'une armoire dont elle offrit la clé au voyageur.

--Gardez cette clé, madame, répondit-il, elle est aussi bien entre vos mains que dans les miennes.

Après ce petit incident, le voyageur ayant manifesté l'intention de se retirer quelques instants dans la chambre qui lui était destinée, madame Blaise, qui s'occupait des préparatifs du souper, donna l'ordre à l'une de ses filles de l'y conduire; celle-ci, après l'avoir installé et lui avoir dit que l'on viendrait le prévenir lorsque le souper serait prêt, descendit l'échelle de meunier qui, de la salle commune de l'auberge du Bienvenu, conduisait aux chambres destinées aux voyageurs, et vint rejoindre sa mère et sa sœur.

--Je crois, leur dit-elle, que nous tenons le bon, le flacul[789] est plein de bille[790]: deux mille balles[791], ça ne se trouve pas tous les luisants[792] sous les arpions[793] d'un gaye[794] n'est-ce pas?

--Malheureusement, répondit la mère; mais il faudra les rendre, ces deux milles balles.

--Les rendre, ajouta Pacifique, eh! pourquoi ça, s'il vous plaît?

--Tu as donc oublié que le dabe[795] qui est allé balader[796] sur la trime[797] avec les fanandels[798], ne renquillera[799] pas cette sorgue[800], et qu'en décarant[801] il nous a recommandé la plus grande prudence, et puis d'ailleurs ce niert[802] paraît avoir de l'atout[803], et c'est tout au plus si à nous trois nous pourrions lui faire son affaire.

Laissez-donc, dit la Vierge-Noire, nous le ferons picter[804] à la refaite de sorgue[805], et lorsqu'il pioncera chenument[806], nous en ferons ce que nous voudrons.

--C'est possible, répondit la mère, mais la falourde engourdie[807]?

--Eh bien, nous la garderons à la taule[808] jusqu'à l'arrivée du dabe[809]. Hein? Il serait un peu content, ce pauvre birbe[810], si à son retour nous pouvions lui coller les deux mille balles dans l'arguemine[811].

--Certes, ajouta Pacifique, d'autant plus que nous avons perdu pas mal de temps, et que depuis que nous nous sommes remis à escarper les mézières[812], il ne nous en est pas tombé sous la poigne[813] un aussi chouette[814] que celui-ci.

--Voyons daronne[815], laissez-vous tenter, dit la Vierge-Noire d'une voix câline, l'occasion est bonne et puis voyez-vous il ne faut pas jeter à ses paturons[816] le bien que le mec des mecs[817] nous envoie.

--Il faut bien faire ce que vous voulez, mes momignardes[818], répondit madame Blaise, allons, c'est dit, on rebâtira[819] le sinve[820]; il faut espérer que la daronne du grand Aure[821] nous protégera; mais la refaite[822] est prête, il faut mettre la carante[823] et aller dire au pantre[824] de descendre.

Tandis que la conversation que nous venons de rapporter avait eu lieu dans la salle à manger, entre madame Blaise et ses filles, l'agent de police renfermé dans sa chambre, n'avait pas perdu son temps; il avait d'abord examiné avec soin les deux issues par lesquelles des assassins pouvaient s'introduire dans la pièce qu'il occupait, la porte et les deux fenêtres; la porte, garnie de deux forts verrous pouvait être fermée en dedans; les fenêtres, assez élevées au-dessus du sol, étaient toutes les deux garnies de forts barreaux.

--Jusqu'à présent, je ne vois ici rien de bien suspect, s'était-il dit après cet examen préalable, le voyageur enfermé dans cette chambre peut se croire avec raison parfaitement en sûreté; ils n'entrent pas cependant par la serrure, ce n'est que dans l'Evangile que l'on voit des chameaux passer par le trou d'une aiguille.

Cette judicieuse réflexion engagea l'agent à poursuivre le cours de ses recherches, il prit un pistolet dans une des poches de son pantalon, et il se servit de la crosse pour sonder les murailles.

Il eut bientôt découvert le secret du dossier mobile du lit, alors tout lui fut expliqué.

--Eh! eh! se dit-il, mais ceci me paraît fort ingénieux, et surtout très-philanthropique, le voyageur à l'aide de ce procédé, doit passer sans trop souffrir, du sommeil à la mort, l'industrie fait vraiment tous les jours de nouveaux progrès.

L'agent avait à peine achevé son examen et replacé chaque chose à sa place, que la Vierge-Noire vint le prévenir que le souper était prêt.

--Je vais alors y faire honneur, répondit-il, si surtout vous voulez-bien me faire le plaisir de le partager avec moi.

L'agent trouva dans la salle à manger une table couverte d'une nappe bien blanche, sur laquelle on avait déjà déposé un plat, dont le fumet annonçait un ragoût délicieux.

--C'est très-charitable, se dit encore l'agent, ces braves gens ne veulent pas que l'on commence le grand voyage avant d'être parfaitement lesté. Mais ne nous laissons pas amollir par les délices de Capoue, et surtout prions cette digne femme et ses deux aimables filles de m'aider à expédier ce souper, dont je ne prendrai ma part, que si elles veulent bien le partager avec moi, il faut être prudent.

L'invitation de l'agent fut acceptée avec empressement, de sorte qu'il but et mangea sans éprouver la crainte qu'un soporifique se trouvât mêlé aux mets qu'il allait savourer.

Pendant le souper, les aimables hôtesses de Trotignon (ainsi se nommait l'agent de police), lui versaient du vin à plein verre, il vit de suite quel était le but qu'elles voulaient atteindre, mais comme il se savait capable de boire le contenu d'un tonneau, sans en être plus ému, il n'eut pas besoin de se tenir sur ses gardes, seulement, après avoir fait honneur à quelques petits verres d'excellente eau-de-vie, il crut devoir simuler une sorte de demi-ivresse; enfin, il joua si bien son rôle, que les trois femmes, lorsqu'il quitta la table, regardaient l'affaire comme aux trois quarts faite.

Après le souper, il alluma une pipe qu'il alla fumer sur le pas de la porte, des gens qu'il connaissait bien se promenaient de long en large sur la route, il leur fit quelques signes auxquels ils répondirent d'une manière satisfaisante, bien certain alors qu'il serait secouru au moment du danger, l'agent rentra à l'auberge du Bienvenu, et manifesta le désir d'aller se coucher, désir qu'on s'empressa de le mettre à même de satisfaire.

Dès qu'il fut dans sa chambre, il fit avec ses draps et une des couvertures, un mannequin qu'il mit dans le lit à la place qu'il devait occuper, puis il ôta sa redingote et son gilet qu'il posa avec soin sur une chaise, de manière à ce qu'ils fussent vus des assassins s'il leur prenait la fantaisie de regarder par le trou de la serrure, et conservant seulement son pantalon et sa chaussure, et chaque main armée d'un pistolet, il se plaça dans la ruelle du lit, et attendit les yeux fixés sur le panneau mobile destiné à retomber sur lui.

Madame Blaise, Pacifique et la Vierge-Noire, lorsqu'elles supposèrent que le voyageur était profondément endormi, vinrent se placer derrière le dossier mobile du lit dans lequel elles croyaient qu'il était couché depuis longtemps, des ronflements aussi retentissants que les sons d'une contre-basse, leur apprirent bientôt que leurs prévisions ne les avaient pas trompées.

--Il pionce[825], dit la Vierge-Noire, il est temps.

Pacifique lâcha le ressort retenant le dossier mobile qui s'abaissa rapidement sur le lit.

--Il est à nous, s'écria la Vierge-Noire.

--Pas encore! escarpes[826], s'écria l'agent, qui, ne pouvant supposer qu'il était assailli seulement par les trois femmes, déchargea un de ses pistolets sur le groupe, que l'obscurité ne lui permettait que d'entrevoir.

La balle atteignit Pacifique, et lui brisa le bras droit, la malheureuse tomba dans le corridor en poussant des cris épouvantables.

Au même instant des clameurs se firent entendre du dehors, la porte extérieure céda sous les efforts redoublés de plusieurs hommes qui envahirent la maison.

--Ce sont des friquets[827]! s'écria madame Blaise, lorsque le lieu de la scène fut éclairé par une torche qu'un des agents venait d'allumer, nous sommes servies[828].

--Vous l'avez dit, mes mignonnes, répondit l'agent, mais où sont donc les mâles? continua-t-il, étonné de ne trouver que les trois femmes devant lui.

--Vous ne les tenez pas encore, mauvais railles[829], répondit Pacifique, qu'un des agents avait relevée et placée sur une chaise.

Les trois femmes furent liées avec soin, et les agents commencèrent dans toute la maison une perquisition qui n'amena aucun résultat, par la raison toute simple que Blaise le Petit-Christ et ses quatre compagnons étaient en ce moment en campagne.

A la naissance du jour, le commissaire de police de Nanterre, qui avait été prévenu la veille, arriva à l'auberge du Bienvenu, et fit conduire madame Blaise et ses deux filles dans les prisons de Versailles.

La nouvelle de cette arrestation se répandit avec la rapidité de l'éclair, Blaise le Petit-Christ l'apprit à son tour, pendant qu'il se trouvait à l'auberge dans laquelle il avait rencontré le voyageur qu'il se disposait à attaquer, au moment où nous avons interrompu notre récit, pour raconter à nos lecteurs les faits qui précèdent; mais, comme il ne connaissait pas les circonstances qui avaient accompagnées la capture de sa femme et de ses deux filles, il pouvait croire que ses résultats ne seraient pas aussi fâcheux pour elles qu'ils devaient l'être.

Retournons maintenant près de lui et de ses compagnons.

Les assassins, malgré la pluie qui n'a pas cessé de tomber, ont quitté le fourré dans lequel ils étaient à l'abri, et se sont mis en embuscade sur la lisière de la route qui est bordée de grands arbres, derrière lesquels ils se tiennent cachés. La nuit est noire le vent souffle avec violence.

--Quel temps, quel fichu temps, dit à voix basse le Chaudronnier, le pilier de pacquelin[830] ne viendra pas.

--Il viendra, j'en suis sûr, répondit Blaise le Petit-Christ, puisque je vous dis que lorsque j'ai quitté le tapis[831] il allait achever sa refaite de sorgue[832], et qu'il venait de donner l'ordre de seller son gaye[833], mais silence, j'entends je crois quelque chose.

En effet, après avoir prêté l'oreille quelques minutes, les assassins entendirent distinctement, dans le lointain, le bruit des pas d'un cheval.

--C'est lui! dit Blaise le Petit-Christ, c'est lui: du maigre[834]!

Quelques instants après, un voyageur passait devant les bandits; il était enveloppé dans un large manteau à manches, qui couvrait la croupe de son cheval; mais il l'avait disposé de telle manière que tous ses mouvements étaient libres.

Blaise le Petit-Christ, qui n'avait pas oublié qu'il devait donner l'exemple à ses hommes, s'élança le premier à la tête de son cheval; il fut immédiatement suivi de tous les autres.

--Ta bourse ou ta peau, dit-il au voyageur.

--Mes amis, répondit celui-ci, si mes compagnons n'étaient pas restés en arrière, je vous aurais probablement fait la même demande; ainsi rien à faire avec moi, je suis un garçon.

--Garçon ou non, exécute-toi de bonne grâce; tu as de l'or, il nous le faut.

--Rengraciez alors[835], mauvais escarpes de grand trime[836]; ma filoche[837] vous passera devant le naze[838].

--Ah! tu dévides le jars[839] pour nous faire croire que tu es un pègre[840]; ça aurait peut-être pris autrefois, reprit Blaise; mais aujourd'hui, pas moyen; les plus rupins[841], depuis qu'on a imprimé des dictionnaires d'argot, entravent bigorne[842] comme nouzailles[843]. Allons, allons, la filoche[844] et le ployant[845].

Le voyageur avait pu prendre un pistolet dans ses fontes; il le dirigea sur Blaise le Petit-Christ, qui tenait toujours son cheval par le mors; mais un mouvement de l'animal en changea la direction et la balle alla frapper le Chaudronnier qui tomba sur le sol.

--Ah! c'est comme cela! s'écria Blaise le Petit-Christ, à mort, alors, Jean-Louis, dit-il à voix basse à son fils qui se trouvait près de lui; fauche les guibes du gaye[846].

Le voyageur, qui avait déjà essuyé plusieurs coups de feu dont il n'avait pas été atteint, s'était armé d'un second pistolet; mais le cheval, tenu par le mors, ne cessait pas de caracoler, de sorte qu'il n'était pas maître de diriger ses coups, cependant, comme il voulait absolument se débarrasser de son plus dangereux ennemi, il se pencha sur le cou de sa monture et déchargea son pistolet. Blaise le Petit-Christ fit un brusque mouvement de côté, mais la balle l'ayant atteint au bras, il fut forcé de lâcher prise; au même instant le cheval tomba et entraîna son maître dans sa chute.

Jean-Louis, pour obéir aux ordres de son père, s'était glissé derrière le noble animal et saisissant un moment favorable, il lui avait, à l'aide d'un couteau serpette, coupé deux des jarrets.

Le voyageur, désarmé et presque étouffé sous le poids de son cheval, ne pouvait faire un seul mouvement. Le meunier s'approcha et lui déchargea ses deux pistolets dans la poitrine, tandis que Blaise, qui n'était que très-légèrement blessé, prenait dans ses poches son portefeuille et tout l'argent qu'elles contenaient.

--Il y a gras[847], mes enfants, dit-il, il y a gras; allons, en trime[848], nous faderons[849] au plus prochain tapis[850].

--Et le Chaudronnier, est-ce que nous allons le laisser là? fit observer le Bas-Normand.

Blaise le Petit-Christ s'approcha du Chaudronnier étendu sur la route à côté du voyageur.

--Il est mort, dit-il en le poussant du pied.

--Mais non, répondit le Meunier, qui à son tour s'était approché du misérable et avait posé une de ses mains sur la poitrine, son palpitant fait encore tictac[851].

--Il doit être mort, ajouta Blaise.

Et il déchargea un de ses pistolets, dont il n'avait pas trouvé l'occasion de faire usage, dans la tête du malheureux Chaudronnier.

--Ah! dabe[852]! s'écria Jean-Louis, tandis que les deux autres assassins se regardaient d'un air consterné, ne sachant trop ce qu'ils devaient penser de ce qui venait de se passer.

Loffes[853], leur dit Blaise le Petit-Christ, s'il n'était pas mort, il n'en valait guère mieux; pouvions-nous nous charger de lui et fallait-il le laisser sur le trime[854]? Ne savez-vous donc pas qu'il n'y a personne de plus bavard qu'un chêne affranchi[855] qui voit la carline[856] en face.

--C'est vrai tout d'même, dit le Bas-Normand, j'approuve le mec[857].

--Je le crois bien, répondit Blaise le Petit-Christ, je le crois parbleu bien; et puis notre fade[858] à chacun se trouve augmenté d'un cinquième.

--Tiens, tiens, tiens, ajouta le Meunier je n'avais pas pensé à cela.

--Allons, mômes[859], assez jaspiné[860]; en trime[861].

Les quatre assassins se couvrirent des limousines qu'ils avaient laissées dans le fourré, et s'enfoncèrent dans la partie la plus épaisse du bois, laissant sur la route le cadavre du voyageur et celui de leur compagnon.

Quelques heures après, des gendarmes qui faisaient patrouille passèrent sur la route où les faits que nous venons de raconter s'étaient accomplis; le jour commençait à poindre; ils remarquèrent les deux cadavres, descendirent de cheval et s'en approchèrent.

Le Chaudronnier était mort, mais le voyageur respirait encore.

L'aspect des lieux, les costumes si différents des deux hommes étendus devant eux, les nombreuses traces de pas imprimées sur le sol, la nature de la blessure du cheval, apprirent aux gendarmes ce qui venait de se passer; ils devinèrent sans peine que l'homme qui respirait encore était un malheureux voyageur qui avait été attaqué par des malfaiteurs, et qui avait succombé après s'être vigoureusement défendu et avoir mis hors de combat un de ses adversaires; ils le relevèrent avec soin et le portèrent jusqu'à la première maison qu'ils trouvèrent sur la route; arrivés là, ils se firent donner une charrette, et le voyageur, étendu sur quelques bottes de foin et couvert de plusieurs manteaux, fut transporté à leur résidence. Le cadavre du Chaudronnier avait été placé en travers sur le derrière de la voiture, afin qu'il ne frappât pas les yeux du voyageur, si par hasard ce dernier reprenait ses sens avant d'être arrivé à destination.

L'entrée de ce lugubre cortége à Melun, mit cette petite ville en révolution; tous les habitants devant lesquels il fut obligé de passer pour se rendre à la caserne de la gendarmerie, interrogeaient les gendarmes qui furent obligés de répéter au moins cent fois le même récit; la cour de la caserne était envahie par la foule des curieux lorsque la charrette y entra, et ce ne fut qu'à grande peine que les gendarmes (qui en province sont beaucoup plus polis et infiniment moins sévères que leurs confrères du département de la Seine, nous ne parlons pas de messieurs les gardes municipaux), parvinrent enfin à ménager un espace libre autour de la charrette; le substitut du procureur du Roi et le commissaire de police, avertis par la clameur publique, étaient déjà à la caserne, accompagnés d'un médecin. Ce dernier donna l'ordre de transporter le blessé dans une des chambres de la caserne, où il avait préparé tout ce qu'il fallait pour panser ses blessures.

--Sainte mère de Dieu! s'écria un vieillard à cheveux blancs, lorsque les gendarmes qui portaient le voyageur passèrent devant lui, sainte mère de Dieu, c'est-t'y bien possible!

--Qu'y a-t-il donc, père Coquardon, dit une jeune fille, est-ce que vous connaissez ce malheureux voyageur?

--Certainement que je le connais. Ah quel affreux malheur; un si brave homme!

--Mais, qui est-ce donc?

--Un riche seigneur de Paris, qui vient souvent, pendant l'été, passer quelques jours dans notre pays.

--Vous savez son nom, dit le commissaire de police, qui avait entendu une bonne partie des exclamations arrachées par la surprise au bon père Coquardon.

--Oui, mon procureur, répondit le brave homme, c'est M. le marquis de Pourrières.

Le commissaire de police invita le père Coquardon à entrer dans la pièce où l'on avait transporté le blessé; le bon homme ne se fit pas répéter cet ordre, charmé qu'il était d'apprendre de première main à la suite de quel événement M. le marquis de Pourrières se trouvait dans un aussi déplorable état.

Dès que l'on eut appris que le blessé était un homme riche et de qualité, le substitut donna des ordres en conséquence; aussi Salvador fut-il transporté dans la plus belle chambre de la caserne, celle du maréchal des logis; et couché dans un lit que l'on eut soin de garnir des matelas les plus mollets et des draps les plus fins qu'il fut possible de se procurer.

Les blessures de Salvador étaient beaucoup moins dangereuses que leur aspect ne permettait de le supposer; par un heureux hasard, les balles, au lieu de traverser la poitrine, avaient glissé le long des côtes, de sorte que les chairs seulement se trouvaient attaquées; son long évanouissement, provoqué seulement par l'énorme quantité de sang qu'il avait perdu, devait donc cesser dès que les soins nécessaires lui seraient prodigués, c'est ce qui arriva.

Lorsqu'il reprit ses sens et qu'il se vit entouré de plusieurs personnes, parmi lesquelles il y en avait quelques-unes vêtues de l'uniforme de la gendarmerie royale, il éprouva, il n'est pas difficile de le concevoir, une sensation fort pénible; mais il se remit bientôt, et après avoir demandé à boire, il attendit patiemment pour y répondre, les questions que l'on n'allait pas manquer de lui adresser.

Le médecin s'était empressé de satisfaire le besoin qu'il avait exprimé, et le commissaire de police, reconnaissable à son écharpe tricolore, lui avait soulevé la tête afin de l'aider; ces soins rassurèrent un peu Salvador.

--Allons, se dit-il, tout n'est point désespéré, je me tirerai je crois de ce mauvais pas.

Le substitut lui ayant demandé s'il se sentait assez de force pour répondre à quelques questions, il fit un signe affirmatif; on lui apprit alors comment il avait été ramassé sur la grande route et apporté dans le lieu où il se trouvait, et on lui demanda le récit de ce qui s'était préalablement passé.

Salvador n'avait pas de raisons pour raconter les faits autrement qu'ils s'étaient passés, il fit donc un récit exact et circonstancié de ce qui venait de lui arriver. Lorsqu'il eut achevé, le substitut le pria de vouloir bien signer sa déclaration, ce qu'il fit sans difficulté.

--Louis Rousseau! s'écria le substitut stupéfait d'étonnement.

--Oui, monsieur, répondit Salvador, il n'y a rien là, je crois, de fort extraordinaire. Louis Rousseau, commis voyageur de la maison Biot et compagnie, de Marseille.

--C'est singulier, dit le substitut, approchez, brave homme, continua-t-il en s'adressant au père Coquardon qui était resté à l'entrée de la pièce avec les autres spectateurs de cette scène, approchez.

Le père Coquardon s'empressa d'obéir à cette invitation.

--Vous connaissez monsieur, lui dit le substitut.

--Si je le connais, mon procureur, répondit Coquardon, un brave seigneur du bon Dieu, aussi riche que le roi (ici, le père Coquardon, fidèle à son habitude de profond respect pour la royauté, ôta le bonnet de laine qui couvrait ses cheveux blancs), mais qui fait le meilleur usage de ses richesses; certainement que je le connais, et je suis bien marri, soyez en sûr, de le voir dans cet état.

--Je ne connais pas cet homme, dit Salvador qui, effectivement, n'avait jamais remarqué le père Coquardon.

--C'est bien possible, M. le marquis, vous autres grands seigneurs, vous n'avez pas le temps de faire attention à des petites gens comme nous autres; mais ça n'empêche pas que j'sois prêt à dire à ces messieurs que vous êtes ben le plus humain et le plus charitable de tous les gros de Choisy-le-Roi.

--Dites-nous le nom de monsieur, s'écria le substitut que les circonlocutions du père Coquardon commençaient à ennuyer, cela vaudra beaucoup mieux.

--Eh! pardine, j'vous l'on déjà dit, c'est M. le marquis de Pourrières, répondit le bonhomme.

--C'est singulier, répéta le substitut.

--Très-singulier, en effet, ajouta le commissaire de police.

--Il y a là-dessous un mystère qu'il serait peut-être bon de pénétrer, dit à voix basse le médecin.

--Je me suis fourré dans une impasse, se dit Salvador qui avait entendu les quelques paroles échangées entre les deux fonctionnaires publics et le docteur, comment en sortir?... Que le diable emporte ce vieux belître!...

Il se retourna dans son lit, et lorsque le substitut revint près de lui pour l'interroger encore, il lui dit qu'il ne se sentait pas assez de forces pour lui répondre, et qu'il le priait de vouloir bien donner des ordres afin qu'il restât seul quelques heures. Demain, ajouta-t-il, je vous expliquerai ce qui vous paraît extraordinaire.

Il voulait se procurer le temps de réfléchir.

Le substitut ne crut pas devoir refuser de satisfaire le désir exprimé par le blessé, que rien, du reste, n'accusait encore positivement, et puis M. le marquis de Pourrières était un de ces hommes qu'il ne fallait pas s'exposer à mécontenter, à moins que ce ne fût à bon escient.

Il se retire donc suivi de tous ceux qui étaient entrés avec lui dans l'appartement.

Nous avons laissé Beppo se faisant conduire à la préfecture de police; nous le retrouverons dans le cabinet de son patron, auquel il raconte les événements qui viennent de se passer.

--Ainsi, lui dit le chef de la police après l'avoir écouté, vous êtes bien certain que le marquis de Pourrières et le vicomte de Lussan ne sont autres que ceux auxquels les révélations donnent les noms de Rupin, du grand Richard ou du Provençal?...

--Aussi certain qu'il est possible de l'être.

--Songez que vous prenez la responsabilité d'un fait grave; le marquis de Pourrières et le vicomte de Lussan sont des personnages considérables que l'on ne peut arrêter sans être bien certain de ne point se tromper.

--Je comprends parfaitement cela; mais il y a, je crois, un moyen de vous faire partager ma conviction.

--Et ce moyen, quel est-il?

--Très-simple, en vérité. Que l'un des révélateurs, accompagné d'un nombre d'agents suffisant pour que son évasion ne soit pas à craindre, attende aux environs de sa demeure, soit du marquis de Pourrières, soit du vicomte de Lussan, la sortie ou l'entrée de l'un de ces deux personnages. Si, ainsi que j'en suis certain, je ne me trompe pas, ils seront l'un et l'autre infailliblement reconnus.

--Je crois, en effet, que cette mesure préalable est absolument nécessaire, et je vais donner des ordres pour que demain matin le grand Louis soit tenu à votre disposition.

--Comment, le grand Louis est un des révélateurs?

--Eh! bon Dieu, oui; cet homme, qui criait si fort contre ceux que les gens de sa sorte nomment des macarons[862], s'est un des premiers mis à table[863]: c'est toujours comme cela. Mais vous ne voudrez peut-être pas vous trouver avec lui.

--J'ai pardonné de bon cœur à ce misérable le coup de couteau qu'il m'a donné: ainsi je me trouverai avec lui si cela est nécessaire.

Le lendemain matin, à la naissance du jour, Beppo et le grand Louis, accompagnés d'un certain nombre d'agents commandés par le chef de la police, qui avait trouvé l'affaire assez importante pour n'en confier à personne la direction, étaient à la porte de la maison habitée par le vicomte de Lussan. Leur faction dura plusieurs heures. Le noble personnage qu'ils attendaient n'avait pas l'habitude de se lever matin. Ce ne fut que lorsque sonna une heure que le vicomte de Lussan sortit de sa demeure. Comme toujours, sa toilette était irréprochable; et le large camélia blanc qui ornait la boutonnière de son habit, témoignait de ses opinions politiques.

--C'est le grand Richard! s'écria le grand Louis: excusez, quel genre! faut qu'il nous aie fait un peu l'esgard[864] pour être si flambant[865].

Le chef de la police se tourna vers Beppo.

--C'est le vicomte de Lussan, lui dit à voix basse l'ex-pêcheur.

Le chef de la police descendit de la voiture dans laquelle il était avec Beppo et le grand Louis, il laissa ce dernier sous la garde de deux robustes agents; et, suivi du premier, il s'avança vers le vicomte de Lussan, qui marchait en chantonnant sur le trottoir de la rue de Varennes. Les agents suivaient à distance, prêts à prêter main-forte à leur chef, s'il en était besoin.

Celui-ci aborda le vicomte de Lussan avec beaucoup de politesse; il tenait son chapeau à la main; sa contenance était humble.

--J'ai l'honneur, dit-il, de parler à M. le vicomte de Lussan?

--Oui, mon ami, répondit le vicomte, quelque peu étonné. Que puis-je pour votre service?

--Me suivre à la préfecture de police, M. le vicomte. M. le procureur du roi vient de décerner contre vous un mandat d'amener que je suis chargé d'exécuter. J'aime à croire, ajouta-t-il, que vous ne me forcerez pas à employer la violence; vous allez vous exécuter de bonne grâce.

--Comment donc! répondit le vicomte; je suis, en vérité, trop heureux de pouvoir faire, quelque chose qui vous soit agréable. Menez-moi, puisque M. le procureur du roi le désire, à la préfecture de police.

Le chef de la police fit un signe, et ses agents, qui s'étaient insensiblement approchés, s'avancèrent vers le vicomte.

--N'approchez pas, manants! s'écria-t-il, en faisant un saut en arrière; le premier qui fait un pas vers moi, je le brûle.

Et il présentait aux agents stupéfaits les canons de ses kukenreiters, qu'il avait tirés de sa poche.

Les agents n'osaient s'approcher du vicomte, qui paraissait très-déterminé à réaliser la menace qu'il venait de faire, et qui probablement serait parvenu à s'échapper, si Beppo ne s'était pas élancé sur lui.

--Vous l'avez voulu, mon cher ami, dit tranquillement de Lussan.

Et il dirigea sur Beppo, qui lui tenait le bras gauche et qui appelait vainement les agents à son aide, le canon du pistolet qu'il tenait à la main droite.

Le malheureux tomba sur le pavé, le cervelle horriblement fracassée.

Cette affreuse scène avait rassemblé une foule immense dans la rue de Varennes. Les agents, semblables à une meute qui tient acculé dans sa bauge un redoutable sanglier, entouraient tous le vicomte de Lussan; mais la triste fin de Beppo les avait tellement effrayés, qu'ils n'osaient faire un pas en avant.

Le vicomte de Lussan les tint quelques instants en respect; et après avoir jeté un coup d'œil sur le cercle infranchissable qui s'était insensiblement formé autour de lui:

--Je pourrais en tuer encore un, dit-il, mais cela ne me servirait à rien. Allons, mes chers amis, continua-t-il, après avoir jeté à terre le second des pistolets dont il s'était armé, faites votre métier; je n'ai pas voulu qu'il fût dit qu'un gentilhomme breton s'était rendu sans combattre, voilà tout.

Les agents se jetèrent tous à la fois sur le vicomte, qui, en moins de temps qu'il ne nous en faut pour le dire, fut garrotté et jeté dans une voiture de place qui le conduisit à la préfecture de police.

Ce qui venait de se passer avait donné la certitude au chef de police que le marquis de Pourrières était bien certainement un individu de la même trempe que celui qui venait d'être arrêté: il crut donc devoir se diriger de suite vers l'hôtel de la rue de Courcelles. La clameur publique pouvait en peu d'instants porter à la connaissance du marquis la nouvelle de l'arrestation de son complice; et si cela arrivait, il ne manquerait pas de se mettre à l'abri: il n'y avait donc pas de temps à perdre.

Le chef de la police fit prévenir un commissaire de police; et, accompagné de ce magistrat, il se rendit à l'hôtel de Pourrières.

--Madame la marquise! madame la marquise! s'écria une des caméristes de Lucie, en entrant dans la chambre à coucher de la malheureuse femme, l'hôtel vient d'être envahi par une foule d'agents et de gardes conduits par un commissaire de police; ils viennent à ce qu'ils disent, pour arrêter M. le marquis.

--Que me dites-vous là? s'écria Lucie; des agents de police, un commissaire! qu'est-ce que cela veut dire, grand Dieu!

Et sans attendre la réponse de sa femme de chambre, elle se jeta à bas de son lit. Elle avait eu à peine le temps de passer un peignoir et de couvrir ses épaules d'un grand châle que sa camériste venait de lui donner, lorsque le commissaire de police, suivi de plusieurs hommes dont les physionomies communes et quelque peu rébarbatives lui causèrent une frayeur mortelle, entra dans sa chambre.

Ce magistrat ainsi que le chef de la police étaient de ces hommes qui savent allier la juste sévérité que commandent souvent des fonctions pénibles aux égards dus à la faiblesse et au malheur. Le commissaire de police savait que Lucie, lorsqu'elle avait épousé le marquis de Pourrières, était la veuve d'un général estimé, et, du reste, la réputation de cette aimable femme était si bien établie dans le monde que la pensée de la rendre solidaire des crimes imputés à son mari ne serait même pas venue à un sauvage; ce ne fut donc qu'après avoir employé tous les ménagements possibles qu'il apprit à la pauvre Lucie quelle était la mission dont il était chargé.

--Vos gens, madame, viennent de m'apprendre que M. le marquis de Pourrières était en ce moment absent de Paris: je regrette beaucoup qu'il en soit ainsi, car je suis certain qu'il se serait facilement justifié, mais malgré son absence je suis forcé de faire ici une perquisition rigoureuse, à laquelle vous allez être contrainte d'assister.

--Faites votre devoir, monsieur, répondit Lucie; je n'ai ni le droit ni la volonté de m'y opposer. Oh! mon Dieu! mon Dieu! continua-t-elle en cachant son visage entre ses mains, étais-je donc destinée à supporter un si effroyable malheur!

--Calmez-vous, madame, ajouta le commissaire de police, que les larmes et l'extrême pâleur de la pauvre Lucie touchaient infiniment; si M. le marquis de Pourrières est coupable, ce qu'à Dieu ne plaise, la veuve du général comte de Neuville trouvera dans le monde des amis qui lui feront oublier un époux indigne d'elle.

Le commissaire de police, doué d'une délicatesse que Lucie sut apprécier malgré l'extrême douleur à laquelle elle était en proie, ne visita son appartement que très-superficiellement; il saisit cependant quelques papiers, puis après avoir prié la pauvre femme d'agréer l'expression de ses regrets, il la quitta en recommandant à ses femmes de chambre de veiller sur elle avec le plus grand soin.

Tous les papiers du marquis de Pourrières, lettres, quittances, comptes furent saisis pour être examinés ultérieurement. Cette opération faite, le commissaire de police allait se retirer, lorsqu'un des agents amena dans le salon où il se trouvait un individu qui venait d'entrer à l'hôtel et qui demandait à parler à madame la marquise de Pourrières.

Cet individu était couvert d'un costume de voyage, et ses bottes poudreuses annonçaient qu'il descendait de cheval. Les agents, présumant qu'il pourrait peut-être donner des nouvelles du marquis de Pourrières, avaient absolument voulu l'amener devant leur chef.

--Mais je vous dis, répétait cet individu, que je ne connais pas M. le marquis de Pourrières, que je ne l'ai jamais vu, que je ne connais et ne veux parler qu'à madame la marquise.

--Voyons, mon ami, dit le commissaire de police, répondez à mes questions. Comment vous nommez-vous?

--Paolo.

--Vous êtes au service de M. de Pourrières?

--J'ai longtemps servi M. le général comte de Neuville, et j'ai quitté le service de sa veuve pour entrer à celui de M. le général comte de Morengy qui vient d'arriver à Paris, et qui m'a chargé de remettre une lettre à madame la marquise de Pourrières.

Le commissaire de police, pour interroger Paolo, s'était assis devant un petit guéridon que les agents avaient approché du mur; au-dessus de ce guéridon était un portrait en pied de Salvador.

Paolo, tout en répondant aux questions du commissaire de police, ne pouvait détacher ses yeux de ce portrait. Le magistrat s'aperçut de cette circonstance.

--Vous connaissez la personne dont voici le portrait? dit-il à Paolo.

--Je le crois, M. le commissaire, répondit le vieux serviteur de la pauvre Lucie; ce portrait, si je ne me trompe, est celui de M. le vicomte de Létang.

--C'est singulier, dit le commissaire au chef de la police.

Celui-ci fit un signe qui indiquait qu'en effet cette circonstance lui paraissait extraordinaire.

--Parlez-nous un peu du vicomte de Létang, continua le commissaire de police, et soyez vrai surtout; vous ne devez rien cacher à la justice.

--Je ne demande pas mieux que de vous dire tout ce que je sais de relatif à ce personnage, s'écria Paolo, en montrant le poing au portrait, si surtout cela peut contribuer à le faire pendre.

Paolo raconta alors que, tandis qu'il était au service de monsieur Carmagnola, riche banquier de Turin, une tentative de vol avait été commise dans la maison de son maître, et qu'en voulant s'opposer à la fuite d'un des voleurs qui n'était autre que le vicomte de Létang, jeune seigneur français, il avait reçu une blessure qui avait mis ses jours en danger.

Le commissaire prit bonne note de ce que venait de lui apprendre Paolo, et comme rien ne le retenait plus à l'hôtel, il partit laissant à ce fidèle serviteur la faculté d'aller présenter ses hommages à son ancienne maîtresse.

Les domestiques de l'hôtel avaient entendu l'histoire racontée par Paolo au commissaire de police, et comme ils savaient fort bien que le portrait qui l'avait provoquée était celui de leur maître, l'un d'eux s'était empressé d'aller la raconter à l'une des femmes qui étaient restées près de Lucie; celle-ci n'avait pas manqué de la répéter à sa maîtresse, de sorte que la malheureuse femme savait déjà que son mari était probablement un voleur et un assassin lorsque Paolo fut admis devant elle.

Paolo, ainsi qu'il l'avait dit au commissaire de police, était chargé de remettre à Lucie, une lettre du général comte de Morengy qui, ayant appris en rentrant en France, le mariage de la veuve du général de Neuville, avec le marquis de Pourrières, avait voulu dès le premier jour de son arrivée à Paris, lui adresser ses félicitations.

--Dites à votre maître, dit Lucie à Paolo, après avoir pris connaissance de la lettre du comte de Morengy, que je suis sensible à l'intérêt qu'il me témoigne, et que j'aurai l'honneur de lui répondre; et comme elle faisait un signe pour congédier l'honnête serviteur.

--Madame la marquise, dit-il, n'a pas oublié, sans doute, qu'elle m'a fait la promesse de me reprendre à son service?

--Mon pauvre Paolo, répondit Lucie, je n'ai plus besoin, hélas! de serviteurs, je suis pauvre maintenant.

--Cela ne fait rien, madame, c'est justement lorsque l'on est en proie au malheur, que l'on a besoin de serviteurs dévoués, et j'ose dire que madame la marquise n'en trouvera pas qui le soient plus que moi.

--C'est bien, bon Paolo, c'est bien, je suis heureuse d'acquérir aujourd'hui la certitude d'un dévouement que cependant je ne puis accepter; retournez près de votre nouveau maître, mon cher Paolo; je ne puis emmener personne dans la profonde retraite où je vais m'ensevelir, mais soyez certain que si la règle que je viens de m'imposer pouvait souffrir une seule exception ce serait en votre faveur qu'elle serait faite.

Paolo se retira après avoir obtenu de son ancienne maîtresse, la faveur de lui baiser la main.

Lorsqu'elle fut seule, Lucie entra dans la pièce qui lui servait de cabinet de travail, elle se plaça devant le petit meuble dans lequel elle avait l'habitude de serrer ses bijoux, et écrivit les trois lettres qui suivent:

Lucie au général comte de Morengy.

Paris.

«Paolo vient de me remettre la lettre que vous avez bien voulu m'adresser, mon respectable ami; et c'est le cœur gros et les yeux baignés de larmes, que je m'empresse de vous répondre. Les journaux vous apprendront probablement demain la cause du violent chagrin auquel je suis en proie, et vous plaindrez la pauvre Lucie, qui méritait peut-être un meilleur sort.

»Je suis bien sensible à l'intérêt que vous voulez bien me témoigner, et charmée de ce que les résultats du voyage que vous venez d'achever ont été tels que vous les espériez.

»Adieu, mon respectable ami, vous ne verrez probablement plus la pauvre Lucie, mais soyez certain qu'elle conservera toujours le souvenir de vos bontés et qu'elle ne vous oubliera pas dans ses prières.»

Lucie à Laure Féval.

Paris.

«J'ai été ce matin réveillée par un commissaire de police, qui est entré dans ma chambre à coucher, suivi de plusieurs exempts; il venait pour arrêter mon mari, que l'on accuse d'être l'un des chefs de la bande de malfaiteurs qui depuis longtemps déjà désole la capitale; il m'a dit que le vicomte de Lussan venait à l'instant même d'être arrêté et conduit à la préfecture de police; la même accusation pèse sur lui. Le vicomte de Lussan ne s'est laissé prendre qu'après avoir tué un des hommes chargés de l'arrêter; on n'a pu saisir mon mari qui a quitté l'hôtel hier soir et qui, à ce que vient de m'apprendre un de nos domestiques, a passé la nuit à Choisy-le Roi, dans le pavillon des gardes, qu'il a dû quitter ce matin même pour se mettre en voyage. Je dois supposer qu'un avis secret l'avait averti du danger qui le menaçait.

»Ce n'est pas tout encore, au moment où le commissaire de police, qui avait saisi tous les papiers de M. de Pourrières, allait se retirer, mon ancien domestique, Paolo, s'est présenté à l'hôtel; il était chargé de me remettre une lettre de son nouveau maître M. le général comte de Morengy; le commissaire de police crut devoir l'interroger...» (Lucie ici racontait à Laure, l'événement auquel avait donné lieu le portrait de Salvador.)

«Tu le vois, ma chère Laure, la mesure de mes malheurs est comble; mais sois tranquille, tu conserveras ton amie. Je n'ai pas oublié que je vais être mère, et que je dois vivre pour l'innocente créature que je porte dans mon sein. J'ai l'intention de quitter Paris; je ne puis habiter une ville dans laquelle le nom que je porte sera demain publiquement déshonoré; j'irai près de notre amie Eugénie, je suis certaine qu'elle et son mari me recevront avec empressement, ce sont de nobles cœurs.

»Nous nous reverrons, ma chère Laure, nous nous reverrons, sois-en convaincue, je ne mourrai pas; je suis beaucoup plus calme depuis que je suis à même de mesurer toute l'étendue de mon malheur, que je ne l'étais lorsque je te quittai; je veux maintenant tâcher d'oublier que ma destinée est liée à celle d'un homme qui s'est, s'il faut croire la clameur publique, rendu coupable de tous les crimes; je veux, dis-je, tâcher d'oublier que cet homme je l'ai aimé, que peut-être, hélas! je l'aime encore.

»Adieu, ma chère Laure, adieu, ma bonne et fidèle amie, je quitterai Paris dès demain. Je t'écrirai de nouveau lorsque je serai installée près d'Eugénie, adieu.

»Ton amie,

»LUCIE.»

Lucie à madame de Bourgerel.

Paris.

«Ma chère Eugénie,

»Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, l'une de vous se trouve malheureuse, qu'elle vienne frapper à ma porte, et pour me trouver prête à l'obliger, elle n'aura pas besoin de me rappeler ce qu'aujourd'hui elle vient de faire pour moi. Voilà, si j'ai bonne mémoire, ce que tu nous dis, à Laure et à moi, lorsque nous fûmes assez heureuses pour venir à ton aide. Je ne croyais pas alors que je serais bientôt obligée de te rappeler ta promesse.» (Lucie racontait ici ce qui venait de lui arriver, puis elle continuait en ces termes:)

«Maintenant que tu sais quels sont mes malheurs, il faut que je t'apprenne de quelle nature est le service que je réclame de ton amitié. Je vais quitter Paris pour n'y plus jamais revenir; je ne puis ni ne veux habiter une ville dans laquelle le nom que je porte sera dès demain publiquement déshonoré, et c'est près de toi que je me suis déterminée à me fixer. Je ne te demande pas si tu voudras bien me recevoir, je suis si sûre de ta réponse, que ma lettre ne me précédera que de quelques heures.

»A bientôt, ma chère Eugénie, je ne te dis rien pour M. de Bourgerel, que je verrai après-demain, et qui, j'en suis sûre, recevra avec empressement une malheureuse femme, qui n'aura d'autre tort à ses yeux que celui d'avoir quitté le nom de son ancien général pour prendre celui de:

»LUCIE DE POURRIÈRES.»

Lucie, après avoir écrit ces trois lettres, ouvrit le petit meuble devant lequel elle s'était placée, qui renfermait tout ce qui était nécessaire pour les cacheter, elle voulait se servir d'un cachet en malachite, garni d'or, qui portait seulement les initiales de sa famille, car le nom de Pourrières lui inspirait une horreur insurmontable; la boîte dans laquelle elle croyait trouver ce cachet, et qui devait contenir en outre plusieurs autres bijoux était vide; elle en ouvrit précipitamment plusieurs autres, vides de même! elle devina de suite que c'était son mari qui, pressé de se dérober par la fuite au danger qui le menaçait, et voulant sans doute augmenter ses ressources, avait enlevé tous ses bijoux.

Le rouge lui monta au visage.

--C'est infâme! s'écria-t-elle, et il me serrait la main au moment où il venait de commettre une aussi lâche action. Ah! que Dieu soit loué, continua-t-elle après quelques instants de réflexion, maintenant je méprise cet homme, je ne l'aimerai pas longtemps.

Elle ouvrit la lettre destinée à Laure et y ajouta le post-scriptum suivant:

«Je suis, ma chère Laure, un peu plus pauvre que je ne le croyais tout à l'heure: je viens de m'apercevoir que mon mari, avant de fuir, m'avait volé tous mes bijoux. Je les regrette sans doute, mes pauvres bijoux, et surtout un collier que je tenais de ma mère; mais ces regrets, si vifs qu'ils soient, ne m'empêchent pas de bénir le ciel qui vient de me donner la certitude que mon mari était un homme encore plus méprisable que la plupart des gens qui lui ressemblent, et qu'il jouait une infâme comédie, lorsqu'il cherchait à me faire croire qu'il m'aimait. Tu le sais, nous sommes toujours disposées à excuser les fautes, les crimes même de ceux qui nous aiment, tandis que c'est à peine si ceux que nous méprisons nous inspirait de la pitié.»

Après avoir cacheté les trois lettres que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, Lucie prépara plusieurs caisses qu'elle envoya à la voiture de Senlis, ces caisses contenaient tout ce qu'elle désirait emporter avec elle à la campagne, ses habits, son linge, sa musique, ses livres et ses pinceaux, elle n'oublia pas un magnifique piano d'Erard, présent de monsieur de Neuville, qu'elle confia à un habile emballeur qui se chargea de le lui faire parvenir. Cela fait, elle congédia les domestiques qu'elle paya généreusement. (Pour remplir cette obligation, elle avait été forcée d'envoyer chercher de l'argent chez son notaire, maître Chardon, car Salvador n'avait pas laissé dans l'hôtel une seule pièce de cinq francs.) Elle garda seulement la plus jeune de ses femmes, qui paraissait l'aimer infiniment, et qui consentit avec joie à suivre sa bonne maîtresse dans la retraite isolée qu'elle venait de choisir pour résidence.

Le lendemain matin, Lucie, suivie de la femme de chambre qu'elle avait gardée, sortit de l'hôtel de Pourrières dans lequel elle ne voulait plus rentrer, pour se rendre chez maître Chardon, auquel elle laissa une procuration, avec la mission de défendre ses intérêts, mission dont cet estimable officier ministériel se chargea avec plaisir, et qu'il était tout à fait digne de remplir; après cette démarche, elle monta dans le coupé de la voiture de Senlis, et le même jour à la tombée de la nuit, elle arrivait à Saint-Léonard, village où était située la propriété habitée par Eugénie, madame de Saint-Preuil et Edmond de Bourgerel.

Eugénie et son mari avaient préparé, pour la recevoir, le logement le plus agréable de leur maison, dans ce logement, meublé avec une élégante simplicité, Eugénie avait disposé avec la plus touchante sollicitude, tous les objets que Lucie aimait, de belles et rares fleurs dans de magnifiques vases du Japon, de jolies aquarelles, quelques chinoiseries. Accompagnée d'Edmond, elle conduisit son amie dans cette charmante retraite.

--Tu ne seras pas trop mal ici, lui dit-elle, nous avons, du reste, arrangé tout aussi bien que cela nous a été possible.

--Et vous trouverez près de nous, madame, ajouta Edmond de Bourgerel, de bons et véritables amis qui chercheront sans cesse les moyens de vous faire oublier que c'est le malheur qui vous a conduite près d'eux.

--Mes bons amis, dit Lucie, qui prit à la fois les mains d'Eugénie et celles d'Edmond, qu'elle serra entre les siennes, mes bons amis, je suis vraiment touchée des preuves d'amitié que vous voulez bien me témoigner, mais ce n'est pas assez, il faut que vous ajoutiez encore un nouveau service à tous ceux que vous venez de me rendre.

--Parle, ma chère Lucie, parle, répondit Eugénie, sois sûre que nous ne sommes pas disposés à te refuser quelque chose.

Edmond joignit ses protestations à celles de sa femme.

--Ce qui vient de m'arriver, ajouta Lucie, est un rêve pénible que je veux tâcher d'oublier; car je veux vivre pour la malheureuse créature à laquelle je vais donner le jour, et qui n'aura, hélas, ici-bas, d'autre soutien que sa mère, mais cela me serait impossible, si je me rappelais sans cesse que ma destinée est unie à celle de l'homme dont je suis condamnée à porter le nom; voici donc ce que je réclame plus de la bonté de votre cœur que de votre obligeance, Laure, sa famille, et mon notaire, maître Chardon, sont les seules personnes au monde, qui connaissent quel est le lieu que j'ai choisi pour retraite, c'est à eux que seront remises toutes les lettres qui me seront adressées. M. Chardon a bien voulu se charger de me les envoyer ici. Eh bien! ces lettres, je veux que vous les lisiez avant de me les remettre, et que vous reteniez toutes celles dans lesquelles il serait question des derniers événements de ma vie, à moins qu'il ne soit absolument nécessaire de faire le contraire; si des événements nouveaux surgissent, M. de Bourgerel voudra bien, je l'espère, m'aider de ses conseils.

Eugénie et Edmond de Bourgerel, firent à Lucie la promesse qu'elle exigeait.

La soirée était déjà avancée, lorsque Lucie se retira dans son appartement. Point n'est besoin de dire que son sommeil fut agité et tourmenté par des rêves pénibles qui retraçaient à son imagination tous les tristes événements qui venaient de s'accomplir. Il lui semblait que son mari était entraîné par une foule de fantômes vers un échafaud dont les formes confuses se perdaient à l'horizon; il faisait de vains efforts pour se soustraire à l'étreinte furibonde de ces fantômes qui formaient autour de lui un cercle infranchissable, et à mesure qu'il s'approchait de l'échafaud, les formes du funeste instrument devenaient plus distinctes, et Lucie reconnaissait en frémissant l'horrible guillotine, puis tout disparaissait et elle se trouvait dans un salon où elle rencontrait toutes les personnes qu'elle connaissait; elles ne lui parlaient pas, seulement lorsqu'elles passaient devant elle, elle était désignée à ceux qu'elle ne connaissait pas, et des voix qui ressemblaient à des éclats de rire criaient à ses oreilles; c'est la femme du marquis de Pourrières, elle a aimé cet homme, un voleur, un assassin de profession!

--Un voleur, un assassin de profession, s'écria Lucie en se réveillant, est-il bien possible? Mais, hélas! la révélation faite par Paolo permet d'accorder une certaine créance à cette dernière supposition. Faites, grand Dieu! que cet homme me devienne bientôt aussi indifférent que le premier venu des individus de sa sorte.

Dieu devait exaucer les prières de la pauvre Lucie; pendant longtemps elle conserva dans son sein le germe d'une douleur qui l'aurait infailliblement entraînée dans la tombe, si ses amis inquiets de la voir toujours triste et silencieuse ne lui avaient pas sans cesse rappelé qu'elle se devait à ceux qui l'aimaient. Mais enfin, et après de longues souffrances, et grâce aux soins empressés d'Eugénie et d'Edmond, qui pendant fort longtemps lui cachèrent tous les événements qui se passèrent hors du cercle restreint dans lequel elle vivait, elle recouvra un peu de calme.

Quelque temps après son installation chez madame de Bourgerel, Edmond qui se conformait rigoureusement au désir qu'elle avait exprimé lui remit décachetée une nouvelle lettre de Laure qui déjà lui avait écrit plusieurs fois.

Cette lettre était conçue en ces termes:

Laure Féval à Lucie.

Guermantes, près Lagny.

«Ma chère Lucie,

»Je viens de recevoir une lettre d'Eugénie, ce qu'elle m'apprend, m'a comblé de joie, car je craignais, je te l'avoue, que tu ne te laissasses abattre par la douleur; béni soit donc Dieu, qui t'a donné la force de supporter avec courage de bien cruelles blessures, mon mari et surtout sir Lambton (qui t'aime autant que si tu étais sa fille, et auquel il n'a pas été possible de cacher les cruels événements qui viennent de se passer), partagent ma joie, et ils espèrent, ainsi que moi, que la divine Providence ne t'a si cruellement éprouvée, que parce qu'elle te réserve un avenir exempt d'orages.

»Je devine quels sont les motifs qui t'ont déterminée à accorder à Eugénie une préférence dont j'ai bien envie de me montrer jalouse; ces motifs, ma chère Lucie, je ne les approuve pas, mais je les respecte, je n'ai donc pas la force de t'adresser des reproches que tu ne mériteras que si Eugénie et son mari ne te rendent pas aussi heureuse que tu mérites de l'être; mais cela n'est pas à craindre, M. et madame de Bourgerel, sont de ces gens que l'on est heureux de pouvoir compter parmi ses amis, et avec ces gens-là les déceptions ne sont pas à craindre.

»J'ai manifesté le désir de passer l'hiver à Guermantes, et comme tout ce qui peut me faire plaisir est adopté avec transport par mon mari et par mon oncle, il a de suite été convenu que nous ne quitterions notre habitation que l'année prochaine. Ne crois pas, ma bonne Lucie, que c'est seulement parce que j'aime passionnément la campagne que j'ai voulu que nous restassions à Guermantes, mais je ne veux rien te dire de plus quant à présent, qu'il te suffise de savoir que je te ménage une surprise agréable.

»Il existe malheureusement des gens qui, lorsqu'ils souffrent, voudraient voir tous ceux qui les entourent souffrir encore plus qu'eux, ils prétendent que le spectacle des peines d'autrui, les aide à supporter leurs chagrins. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que ces gens-là sont très-malheureusement organisés, car pour ma part, je crois que si j'étais plongée dans l'affliction, le meilleur moyen que l'on pourrait employer pour me consoler, serait de m'apprendre qu'il vient d'arriver quelque chose d'heureux à l'une des personnes que j'aime. C'est parce que je crois que tu es comme moi, que je vais t'apprendre une nouvelle qui, j'en suis certaine, va te causer infiniment de plaisir.

»Le plus intime ami de mon mari, est un vénérable ecclésiastique attaché à la paroisse Saint-Roch, dont, sans doute, on a vanté plus d'une fois, devant toi, les talents et le noble caractère; car chacun se plaît à rendre à M. l'abbé Reuzet la justice qui lui est due. Des événements qu'il serait trop long de te raconter, avaient appris à ce digne prêtre quelle était la position de mon mari, et plus d'une fois il avait dû calmer mes alarmes, qui malgré ses efforts se renouvelaient sans cesse.

»L'abbé Reuzet avait deviné, malgré les efforts que je faisais pour cacher à ceux que j'aime les peines que j'éprouvais, que j'étais malheureuse, et, en effet, il ne se trompait pas. Je ne vivais point lorsque mon mari n'était pas près de moi, lorsqu'il était à la maison, chaque fois que l'on frappait à notre porte, je me disais que peut-être le retentissement du marteau m'annonçait la visite des gens chargés de l'arrêter. L'abbé Reuzet ne me dit rien, il ne voulait pas me laisser concevoir une espérance qui peut-être ne se réaliserait pas, mais il alla voir toutes les personnes qui estiment son caractère et ses talents (et le nombre de ces personnes est considérable, et parmi elles, il s'en trouve plusieurs qui sont placées très-haut dans la hiérarchie sociale), il arracha à leur indifférence la promesse d'appuyer chaleureusement une demande qu'il voulait adresser au roi; cet homme qui ne ferait peut-être pas une démarche pour obtenir le chapeau de cardinal, traîna sa soutane dans les antichambres de tous les ministères; enfin, il réussit, et hier il accourait tout joyeux nous apprendre que le roi venait d'accorder à mon mari grâce pleine et entière. Te dire ce qu'il a fallu à ce bon prêtre de patience et d'ardeur, pour obtenir une faveur aussi grande que celle qu'il sollicitait pour une personne dont il ne voulait faire connaître le nom qu'après avoir obtenu une promesse formelle, me serait impossible; l'abbé Reuzet qui est doué d'une modestie égale à ses autres vertus, n'a point voulu nous donner de détails.

»A l'heure qu'il est, ma chère Lucie, mon mari est libre, je ne souffre plus lorsque je le vois sortir; s'il est absent quelques heures de plus que je ne le croyais, j'attends son retour avec patience, si par hasard un étranger le regarde, je ne suis plus alarmée, je le vois passer sans trembler devant les gendarmes de notre résidence. Je suis enfin aussi heureuse qu'il est possible de l'être, lorsque l'on sait que sa meilleure amie souffre des peines cruelles.

»Adieu, ma chère Lucie, n'oublie pas ta fidèle amie, n'oublie pas surtout qu'elle te ménage une surprise agréable.

»LAURE FÉVAL.»

--Singulières destinées! dit Lucie après avoir achevé la lecture de cette lettre, mon mari et celui de mon amie partent ensemble du même lieu et en suivant chacun des chemins différents, ils arrivent au même but; mais celui qui a toujours suivi les voies droites garde ce qu'il a conquis, tandis que l'autre... quelle chute affreuse... Ah! je tremble d'y penser... Dieu est juste!...

La grossesse de Lucie était déjà assez avancée, lorsqu'elle quitta Paris, pour venir près d'Eugénie, aussi, peu de temps après son arrivée à Saint-Léonard, et tandis que des événements que nous rapporterons dans les chapitres suivants, se passaient à Paris, elle fut prise par les premières douleurs de l'enfantement.

L'amitié que portaient Eugénie et son mari à leur malheureuse amie ne se démentit pas dans cette pénible circonstance; ils lui prodiguèrent à l'envi, l'un et l'autre, les soins les plus empressés. La couche de Lucie fut laborieuse; le meilleur médecin de Senlis que l'on avait fait venir près d'elle, craignit plus d'une fois qu'elle ne perdît la vie, mais elle fut enfin délivrée.

Lorsqu'elle reprit ses sens, elle chercha près d'elle l'innocente créature qui venait de naître sous de bien tristes auspices, étonnée de ne point l'y trouver, elle jeta les yeux sur le berceau, que par prévision on avait placé près de son lit, il était vide.

--Mon enfant, dit-elle, d'une voix faible, donnez-moi mon enfant, ne me sera-t-il pas permis de l'embrasser?

Eugénie qui était assise à la tête de son lit se pencha vers elle et l'embrassa sur le front.

--Du courage, mon amie, dit-elle, du courage.

--Mon Dieu! s'écria Lucie, qu'est-il donc arrivé?

--Ton enfant.

--Eh bien?

--Du courage ma pauvre amie, tu vas en avoir besoin, hélas!

--Il est mort.

--Il est vrai!

Lucie ne répondit rien, elle laissa retomber sa tête sur l'oreiller, et des larmes amères coulèrent le long de ses joues décolorées.

--Je suis bien malheureuse, dit-elle, après quelques instants de silence, et comme Eugénie cherchait à la consoler. Ah! ma pauvre amie, continua-t-elle d'une voix brisée, tu ne peux comprendre tout ce qu'il y a de douleurs dans le cœur d'une mère qui est forcée de regarder comme un événement heureux la mort de son premier né.

FIN DU HUITIÈME VOLUME.

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.

LES

VRAIS MYSTÈRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME NEUVIÈME.

BRUXELLES,

ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,

IMPRIMEURS-ÉDITEURS.

1844

LES VRAIS

Mystères de Paris.

I.--Instruction.

Salvador était depuis deux jours à Melun. Il maudissait le hasard qui avait amené près de lui le paysan qui l'avait reconnu, et comme malgré tous les efforts de sa fertile imagination, il n'était pas encore parvenu à fabriquer une histoire de nature à justifier la position dans laquelle il se trouvait placé, lorsque le substitut revint près de lui, il refusa de répondre à ses questions, alléguant qu'il était encore beaucoup trop faible pour supporter les fatigues d'un interrogatoire.

Le substitut enveloppé dans une robe de chambre à ramages, les pieds dans des babouches brodées qu'il devait à l'amitié de la femme du sous-préfet, cherchait en savourant une tasse de chocolat le motif qui avait pu déterminer un aussi noble personnage que M. le marquis de Pourrières à prendre un nom roturier et la qualité de commis-voyageur, lorsque sa servante lui apporta son journal; le premier article qui lui tomba sous les yeux était intitulé: «Une bande de voleurs.--Arrestation d'un noble personnage soupçonné d'en être le chef.--Circonstances extraordinaires.»

Nous rapporterons en entier cet article, qui lorsqu'il parut, produisit une sensation telle, qu'elle fit, pour un moment, diversion aux graves préoccupations politiques de l'époque; voici en quels termes il était rédigé:

«Il s'est passé tant de choses extraordinaires depuis le commencement de ce siècle, que rien de ce qui arrive maintenant n'a le privilége de nous étonner; nous croyons cependant que le récit des événements que nous allons raconter à nos lecteurs les fera sortir pour un moment de leur indifférence habituelle, et qu'après nous avoir lus, ils n'attendront pas, sans éprouver une certaine impatience, le procès auquel ces événements ne peuvent manquer de donner naissance.

»Depuis longtemps déjà, des vols, des assassinats même, commis avec une audace et une adresse pour ainsi dire inconcevables, venaient à chaque instant épouvanter la population parisienne; de plus, les circonstances qui souvent accompagnaient la perpétration de ces crimes, la qualité des personnes qui en étaient les victimes, faisaient conjecturer que ceux qui les commettaient étaient nombreux et qu'ils avaient conservé des relations dans la meilleure compagnie.

»La police cependant ne restait pas oisive; elle visitait souvent les lieux suspects de la capitale; ses plus adroits agents étaient constamment en campagne; mais elle n'obtenait que des résultats insignifiants, ceux qu'elle désirait tant rencontrer, Protées insaisissables, savaient se soustraire à toutes les recherches; chaque fois que la police croyait tenir un fil de nature à la guider, ce fil se rompait avant qu'il eût été possible de s'en servir; ainsi, par exemple, les pierres précieuses volées au comte italien Colorédo, et celles volées au joaillier Loiseau, furent retrouvées les premières, chez un juif d'Amsterdam, les secondes chez un de ces brocanteurs de la cité de Londres, auxquels les Anglais ont donné le nom de lombards; mais ces individus, sur lesquels l'autorité française n'avait pas d'action, ne purent ou plutôt ne voulurent pas faire connaître les personnes auxquelles ils les avaient achetées.

»On avait presque perdu l'espoir de mettre la main sur ces audacieux malfaiteurs, lorsque dernièrement un individu se présenta devant le chef de la police de sûreté, et lui offrit ses services, promettant, s'il les acceptait de mettre bientôt entre les mains de la justice les chefs et les bandits qui composaient la bande dont les déprédations désolaient la capitale; les offres de cet homme, qui s'exprimait convenablement, qui paraissait à la fois intelligent, résolu, et ce qui est plus extraordinaire, qui fit de suite, et sans hésitation, connaître son nom et son domicile, furent acceptées avec le plus vif empressement.

»Peu de temps après, et grâce aux indications fournies par cet homme, on arrêtait dans une cachette pratiquée dans la partie la plus reculée d'une maison suspecte de la rue de la Tannerie, plusieurs individus connus pour des voleurs et des assassins de profession que l'on cherchait depuis longtemps sans pouvoir les découvrir. Quelques-uns d'entre eux voulurent bien faire des révélations, desquelles on pouvait conclure ceci, que pendant fort longtemps les individus arrêtés rue de la Tannerie avaient été dirigés par trois hommes qu'ils ne connaissaient que sous les noms de Rupin, du grand Richard, et du Provençal; qu'ils n'étaient, pour ainsi dire, que les valets de ces trois individus mystérieux qui leur donnaient en argent une partie de la valeur des objets volés, vendus ensuite à un riche recéleur, que les révélateurs ne pouvaient faire connaître, attendu qu'il n'était connu que de la nommée Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite Sans-Refus, maîtresse de la maison dans laquelle ils avaient été arrêtés.

»Cette femme s'était échappée, grâce à la coupable complaisance d'un des agents qui accompagnaient le commissaire de police chargé de l'opération qui avait amené l'arrestation de tous ces malfaiteurs; la police perdait donc encore une fois le fil conducteur qui pouvait la mettre sur la trace des hommes dangereux qu'elle voulait absolument découvrir.

»L'individu auquel on devait la capture que l'on venait de faire, avait été blessé assez grièvement par un des bandits furieux sans doute d'avoir été pris pour dupe; lorsqu'il eût recouvré la santé, il vint annoncer au chef de la police de sûreté qu'il avait enfin découvert quels étaient les individus qui se faisaient appeler Rupin, le grand Richard et le Provençal.»

(Le journaliste racontait ici les diverses circonstances qui avaient accompagné l'arrestation du vicomte de Lussan, la mort de Beppo, la visite faite à l'hôtel de Pourrières, la circonstance relative au portrait, puis il continuait ainsi):

«Ainsi, la déclaration de ce domestique, dont la bonne foi ne pouvait être mise en doute, venait d'apprendre que le marquis de Pourrières avait, à une époque où il se faisait nommer le vicomte de Létang, commis à Turin, une tentative de vol suivie d'une tentative d'assassinat sur la personne du nommé Paolo, domestique du banquier Carmagnola, et rapprochée de nouvelles lumières que le hasard fit arriver à la justice, elle permettait de supposer que le nommé Rupin (ne sachant quel nom donner à cet individu, nous lui conserverons celui sous lequel il est connu de ses complices), n'avait pas plus le droit aujourd'hui de porter le nom du marquis de Pourrières, qu'il ne l'avait eu jadis de se parer de celui de vicomte de Létang.»

(Ici, le récit de ce qui s'était passé précédemment, relativement à Fortuné et à la femme Adélaïde Moulin.)

«La femme Adélaïde Moulin, continuait le journaliste après avoir fait le récit de ces événements que nos lecteurs connaissent déjà, n'était pas digne d'inspirer une grande confiance; cette femme qui a déjà subi plusieurs condamnations Correctionnelles, est en ce moment détenue à la conciergerie, comme accusée de faux en écriture de commerce; aussi, entre ses allégations et celles du marquis de Pourrières, il n'y avait pas à hésiter; aussi, ce ne fut que parce qu'il portait un vif intérêt au jeune homme, que la femme Adélaïde Moulin prétend être le fils du marquis Alexis de Pourrières, que le juge d'instruction auquel elle a fait les révélations qui concernent ce jeune homme, s'était déterminé à écrire à Genève afin d'obtenir des magistrats municipaux de cette ville des renseignements de nature à éclairer sa conscience; mais les événements qui viennent de surgir ont totalement changé sa manière de voir; il est maintenant bien convaincu que la femme Adélaïde Moulin, en ce moment détenue à la Conciergerie, est bien la même que celle à qui fut confiée la mission de prendre soin du fils du marquis Alexis de Pourrières, et que l'homme qui porte actuellement ce nom n'est qu'un imposteur qui s'est emparé, probablement à l'aide d'un crime, d'un nom et d'une fortune qui ne lui appartiennent pas.

»Nous ne craignons pas de dire que nous partageons l'avis de cet honorable magistrat, et que nous faisons des vœux sincères pour que les efforts que sans doute il va faire pour arriver à la découverte de la vérité, soient couronnés du plus heureux succès.

»Les papiers saisis chez le marquis de Pourrières ou plutôt chez l'homme qui porte ce nom, ont été examinés avec le plus grand soin; cet examen a révélé des faits graves, que nous ferions connaître à nos lecteurs si nous n'avions pas la crainte de nuire à l'action de la justice.

»Le vicomte de Lussan (on ne peut du moins contester sa noblesse à cet homme qui est en réalité le dernier rejeton d'une des plus illustres familles de la Bretagne), est fort tranquille; il paraît ne point redouter les résultats de la position dans laquelle il se trouve placé; il traite ses gardiens avec une morgue tout à fait aristocratique, et se plaint à chaque instant de ce qu'on n'a pas pour lui les égards qui sont dus à un homme de sa qualité.»

Le substitut, après avoir lu cet article, écrivit à Paris, afin de prévenir la justice de cette ville que le hasard ayant mis entre ses mains l'homme qui se faisait appeler le marquis de Pourrières, il tenait cet homme à sa disposition.

Il reçut immédiatement l'ordre de faire transporter de suite à Paris, sous bonne escorte, son prisonnier, si toutefois il était en état de supporter les fatigues du voyage.

Les blessures de Salvador étaient, ainsi que nous l'avons déjà dit, beaucoup moins dangereuses qu'on ne l'avait cru d'abord; aussi les médecins déclarèrent-ils qu'il était très-transportable si l'on voulait bien prendre certaines précautions.

--Je suis perdu! se dit Salvador, lorsqu'un huissier après lui avoir remis la copie d'un mandat d'amener décerné par un des juges d'instruction de la Seine, lui signifia que le lendemain matin il serait conduit à Paris; je suis perdu ou à peu près! Ah! bah! continua-t-il après quelques instants de réflexion, on ne peut, après tout, me reprocher que quelques peccadilles qui sont encore bien loin d'être prouvées; allons, allons, si le vicomte de Lussan, si Silvia qui doivent être arrêtés, se montrent aussi discrets que je le serai, je pourrai peut-être me tirer, ainsi qu'eux, de ce mauvais pas.

Des ordres avaient été donnés au directeur de la Conciergerie pour que Salvador fût mis au secret le plus rigoureux; il fut en conséquence déposé, dès son arrivée à Paris, dans une des cellules du bâtiment des femmes.

Il passa près de deux mois dans cette cellule avant d'être complétement guéri. Il n'avait reçu pendant ce long espace de temps, d'autres visites que celles des gardiens qui lui apportaient sa pitance quotidienne, et du médecin qui pansait ses blessures. Aussi, lorsque l'on vint le chercher pour le conduire devant le magistrat instructeur, il éprouva un vif sentiment de plaisir.

Nous avons négligé de dire que les bandits commandés par Blaise le Petit-Christ, s'étaient contentés de lui enlever son portefeuille et sa bourse, qui contenait une somme assez forte en or, et qu'ils lui avaient laissé son portemanteau qui renfermait, outre une quantité raisonnable de linge et d'habits, environ cinq cents francs en argent destinés à subvenir aux premiers frais de la route. Comme on n'avait pas cru devoir saisir ce portemanteau, tout ce qu'il contenait avait été déposé au greffe; il n'avait donc manqué de rien depuis qu'il était en prison. Aussi, il fit pour se rendre devant le magistrat instructeur, une toilette soignée et il suivit gaiement le gendarme chargé de le conduire.

L'instruction avait été confiée au juge qui l'avait fait demander peu de temps auparavant, relativement à Fortuné. Ce magistrat était un de ces hommes froids, qui ne laissent jamais paraître sur leur visage la trace des émotions qu'ils éprouvent, qui saisissent au premier coup d'œil tous les détails d'une affaire, qui ne laissent rien échapper, dont la mémoire est prodigieuse, et qui savent tirer un parti avantageux de la circonstance en apparence la plus indifférente; il était en un mot doué de toutes les qualités qu'il fallait posséder pour être en état de tenir tête à un homme aussi rusé que Salvador.

Nous rapporterons assez longuement les phases diverses de cette instruction qui devait successivement amener la découverte de tous les crimes commis par Salvador.

--Votre nom? demanda le juge lorsque Salvador se fut assis sur le siége qui lui était destiné.

--Alexis, marquis de Pourrières, né au château de Pourrières, département du Var, arrondissement de Brignoles.

--Vous êtes, à ce que vous assurez, le marquis Alexis de Pourrières? Je dois vous prévenir que vous serez forcé de prouver que ces noms et ce titre, que l'on a l'intention de vous contester, vous appartiennent réellement; si vous n'êtes pas ce que vous paraissez être, un aveu sincère disposerait peut-être la justice à vous traiter avec une indulgence dont en ce cas, vous auriez probablement extrêmement besoin.

--Je ne sais, monsieur, dans quel but vous me faites cette observation; mais je suis, grâce à Dieu, en état de prouver, lorsque cela sera nécessaire, que je suis bien le fils unique de M. le marquis Hector de Pourrières, capitaine à l'armée des princes...

--C'est bien. Je vous devais l'avertissement que je viens de vous donner. Répondez maintenant aux questions que je vais vous adresser:

--Vous avez été arrêté dans le bois de Bougeaux par des bandits qui vous ont dépouillé de tout ce que vous possédiez, et laissé pour mort sur la route?

--Il est vrai.

--Vous avez été relevé par une patrouille de gendarmerie et porté à Melun?

--C'est encore vrai.

--Lorsque, grâce aux soins qui vous ont été donnés, vous avez eu recouvré l'usage de vos facultés, vous avez été interrogé par M. le substitut du procureur du roi de cette ville; vous avez rapporté à ce magistrat les diverses circonstances de l'attentat dont vous avez été la victime, circonstances, je dois le dire, dont des faits ultérieurs sont venus démontrer la rigoureuse exactitude; cependant, lorsqu'il a fallu signer votre déclaration, vous avez pris le nom de Louis Rousseau, commis voyageur de la maison Biot et compagnie, de Marseille. Pourquoi cela?

--Je ne voulais pas, dans la crainte de causer de trop vives inquiétudes à ma femme et à mes amis, qu'ils apprissent par d'autres que par moi, l'événement dont je venais d'être la victime; j'avais l'intention d'apprendre plus tard à M. le substitut du procureur du roi quel était mon véritable nom.

--N'était-ce pas plutôt, parce qu'ayant été averti que des poursuites allaient être dirigées contre vous, vous vouliez cacher le nom sous lequel vous êtes connu, que vous preniez celui de Louis Rousseau?

--Il vous est loisible, monsieur, de me supposer une intention à la convenance de l'accusation.

--Mais, si telle n'était pas votre intention, pourquoi étiez-vous porteur d'un passe-port au nom de Louis Rousseau?

--Je ne me suis pas servi d'un passe-port au nom de Louis Rousseau! dit Salvador, qui savait fort bien que ceux qui l'avaient dépouillé avaient enlevé son portefeuille et tout ce qu'il contenait.

--Le voici, répondit le juge d'instruction, et il montrait à Salvador le passe-port qu'il avait préparé à Choisy-le-Roi pendant la nuit qui précéda son départ. Le reconnaissez-vous?

Salvador refusa de répondre.

--Vous auriez tort de nier l'évidence, reprit le juge. Ce passe-port a été saisi sur un homme récemment arrêté à Compiègne, au moment où il tentait de s'introduire dans une église dont il voulait voler les vases sacrés. Cet homme est convenu qu'il faisait partie de la bande du nommé Blaise, dit le Petit-Christ, par laquelle vous avez été attaqué, et que c'était à un voyageur dont il a donné le signalement qui s'applique parfaitement à votre personne, qu'il avait volé ce passe-port. Qu'avez-vous à répondre?

--Rien, quant à présent.

--C'est bien. Vous savez sans doute quels sont les crimes dont on vous accuse?

--On peut, monsieur, m'accuser d'être l'auteur d'une infinité de crimes; mais comme je ne me rappelle pas en avoir commis un seul, je me vois forcé de confesser mon ignorance.

--Je vais vous l'apprendre: Depuis longtemps une bande de malfaiteurs désolait la capitale; tous les jours un nouveau crime venait épouvanter la population parisienne. Eh bien! l'on prétend que les chefs de cette bande n'étaient autres que vous, le vicomte de Lussan, et un troisième individu connu seulement sous le nom du Provençal.

--Ah! on prétend cela? Eh bien monsieur, c'est ce qu'il faudra prouver, et je crois que ce sera très-difficile.

--Moins peut-être que vous ne le pensez. Connaissez-vous le vicomte de Lussan?

--Beaucoup; M. de Lussan est un de mes meilleurs amis.

--Connaissez-vous la nommée Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite Sans-Refus?

--Je n'ai jamais entendu parler de cette femme.

--Vous n'êtes jamais allé dans une maison suspecte de la rue de la Tannerie, n. 31?

--Jamais.

--C'était cependant chez cette femme que se réunissait la bande dont on vous accuse d'être ou d'avoir été un des chefs?

--Je ne connais pas plus les hommes qui composaient cette bande, que je ne connais le lieu où ils se réunissaient.

--Connaissez-vous l'individu connu sous le nom du Provençal?

--Je ne sais de qui vous voulez parler.

--Cet individu ne serait-il pas le même que le nommé Lebrun, votre intendant?

--Je ne le pense pas; je ne puis cependant nier absolument un fait que j'ignore; mon intendant était à peu près maître de tout son temps; je ne sais à quoi il l'employait lorsqu'il n'était pas à l'hôtel, et après tout, en admettant comme possible qu'il se soit lié avec une bande de malfaiteurs, suis-je responsable de ses actes?

--Aviez-vous sujet de vous plaindre du nommé Lebrun?

--Non, M. Lebrun était un excellent serviteur.

--Il sera cependant établi que cet homme qui était, à ce que vous assurez, un excellent serviteur, était joueur, qu'il passait toutes ses soirées dans un tripot clandestin de la rue Richelieu.

--Vous m'apprenez un fait que j'ai ignoré jusqu'à ce jour.

--Peut-être!

Le juge prit dans une volumineuse collection de pièces placée devant lui, une lettre que Salvador reconnut de suite pour une de celles que Silvia lui avait adressées pendant le temps qu'il habitait le château de Pourrières avec sa femme. Il avait l'habitude de brûler toutes celles des lettres qu'il recevait qui étaient de nature à le compromettre, mais il avait fait une exception en faveur de celle que le juge tenait entre ses mains, qui pouvait, dans le cas où il aurait eu à se plaindre de Silvia, lui servir à la perdre.

--Vous connaissez, dit le juge, la marquise de Roselly?

--Tout Paris sait que depuis longtemps je suis lié avec cette dame.

--Voici une lettre écrite par la marquise et qui vous est adressée, lettre que vous avez reçue, puisque c'est chez vous qu'elle a été trouvée, et qui prouve surabondamment que vous saviez fort bien que le nommé Lebrun jouait et perdait souvent des sommes considérables.

--Eh! mon Dieu, monsieur, je n'avais pas cru qu'il fût bien nécessaire de vous apprendre que ce malheureux était en effet un joueur effréné.

--Cet homme a été assassiné dans la nuit du 10 au 11 septembre dernier, ainsi que le constate le procès-verbal du commissaire de police qui a relevé le cadavre, et votre propre déclaration faite le surlendemain devant le même commissaire de police.

--D'accord.

--On prétend que c'est vous qui, pour vous débarrasser de cet homme, qui, ainsi que je viens de vous le dire, jouait et perdait des sommes considérables qu'il ne pouvait prendre que dans votre caisse, l'avez assassiné.

--Je ferai à cette nouvelle accusation la réponse que j'ai faite à celle que vous formuliez tout à l'heure: il faudra prouver.

--C'est ce que nous allons tenter de faire; reconnaissez-vous ces objets?

Le juge montrait à Salvador un petit carnet en écaille orné d'incrustations en or, qui avait appartenu à Roman, et une tabatière de platine; Salvador reconnut parfaitement ces deux objets, mais ne sachant quel parti on en pouvait tirer contre lui, il crut ne pas devoir en convenir.

--Je ne les ai jamais vus, répondit-il.

--Ces objets appartenaient à votre intendant.

--C'est possible.

--Ils ont été saisis chez vous.

--Qu'est-ce que cela prouve?

Le juge ouvrit le carnet et il en tira une de ces cartes partagées en colonnes horizontales surmontées de lettres rouges et noires, sur lesquelles les joueurs marquent, à l'aide d'une épingle, les phases diverses du jeu; cette carte, sur laquelle était indiquée une série de vingt et une noires suivie d'intermittences, ainsi du reste que plusieurs autres renfermées dans le carnet, portait écrite de la main de Roman la date du jour où elle avait servi, 10 septembre.

--Ce carnet, continua le juge, était, ainsi que cette tabatière, entre les mains de la victime peu d'heures avant sa mort, des témoins l'ont déclaré, et cette date écrite de la main de Lebrun, vient donner une force singulière à leurs déclarations; qu'avez-vous à répondre?

--Rien.

--Mais vous oubliez, sans doute, que c'est chez vous, dans votre appartement, que ces objets ont été saisis et qu'ils ne peuvent y avoir été apportés que par l'assassin.

--C'est possible; mais je ne suis arrivé à Paris que dans la journée qui suivit la nuit durant laquelle l'assassinat fut commis; cela sera attesté au besoin par tous mes domestiques.

--A mon tour, je vous dirai c'est possible, mais des renseignements ont été pris et voici ce qu'ils ont appris: Vous êtes parti de Pourrières pour vous rendre à Paris, mais au lieu de vous y rendre directement, vous vous êtes arrêté à Melun où vous êtes descendu à l'hôtel de la Galère; vous avez quitté cette ville le 10 septembre, après un séjour de quelques heures, et le lendemain, 11, vous y êtes revenu afin de prendre votre chaise de poste que vous aviez laissée à l'hôtel; c'est effectivement dans la journée du 11 que vous êtes arrivé chez vous; mais il reste une nuit, celle du 10 au 11, pendant laquelle on ne sait ce que vous êtes devenu, et c'est pendant cette nuit que le nommé Lebrun a été assassiné; ces diverses circonstances sont graves.

--Très-graves, en effet, mais pas assez cependant pour qu'il soit permis de me croire l'auteur d'un crime que je n'avais aucun intérêt à commettre.

--Mais vous aviez, au contraire, un immense intérêt à le commettre ce crime, si, comme on le prétend, votre intendant vous volait pour se procurer les moyens de satisfaire sa fatale passion.

--En vérité, monsieur, vous tirez de faits, en réalité insignifiants, des conséquences bien rigoureuses; ne pouvais-je, si j'avais eu à me plaindre de mon intendant, le renvoyer, le livrer même à la justice?

--Mais si, comme on le prétend, ce Lebrun n'était autre que l'individu connu sous le nom du Provençal, vous ne pouviez, puisqu'il était votre complice, ni le renvoyer ni le livrer à la justice.

--Mais il n'est pas plus prouvé, je crois, que ce malheureux était celui que vous désignez sous le nom du Provençal, qu'il ne sera prouvé que je ne suis pas le marquis Alexis de Pourrières.

Le juge tira le cordon de sonnette placé près de lui et dit quelques mots à l'oreille du garçon de bureau qui se présenta à cet appel; cet homme sortit, et, quelques minutes après, il apporta dans le cabinet du juge une petite caisse en bois blanc qu'il déposa sur une table; des gendarmes faisaient, en même temps entrer deux individus bien connus de Salvador.

C'étaient le grand Louis et Charles la belle Cravate.

--Connaissez-vous ces deux hommes? dit le juge à Salvador lorsque les deux bandits furent placés.

--Je les vois aujourd'hui pour la première fois, répondit-il.

--Ah! Rupin, s'écria le grand Louis, tu renies les amis, ce n'est pas bien.

--Puisque j'te dis, ajouta Charles la belle Cravate, qu'il fera le fier jusqu'à la guillotine.

--Ainsi, dit le juge en s'adressant au grand Louis auquel il désigna Salvador, vous connaissez monsieur?

--Parfaitement, monsieur, c'est Rupin.

Charles la belle Cravate, interrogé à son tour, fit une réponse semblable.

--Vous ne le connaissez que sous le nom de Rupin?

--Seulement sous ce nom, M. le juge, répondit le grand Louis, mais je sais que Rupin est un gros personnage, un malin, qu'il est riche; ah! s'il n'avait pas, aidé de ses deux amis, le grand Richard et le Provençal, envoyé dans l'autre monde Délicat, Coco-Desbraises et Rolet le mauvais gueux, c'est ceux-là qui vous en auraient appris de belles; ils avaient découvert le pot aux roses de ces messieurs, mais ça leur z'y a coûté la vie à ces pauvres diables.

--Nous parlerons plus tard de cette affaire, dit le juge, qui donna l'ordre à son greffier d'ouvrir la caisse de bois blanc que le garçon de bureau venait d'apporter.

Le greffier obéit, il ouvrit la caisse et en tira un masque en cire, qu'il remit au juge.

Le juge enleva les papiers de soie dont il était enveloppé et le montra à Salvador.

--Roman! s'écria celui-ci, en jetant sa tête en arrière, le masque était si ressemblant qu'il avait cru d'abord que c'était la tête de son complice que l'on venait de placer devant lui, et la frayeur qu'il avait éprouvée, lui avait arraché une exclamation dont il comprit toute l'imprudence, lorsqu'il entendit le juge dire à son greffier:

--Ecrivez, qu'ayant montré à l'accusé le masque en cire de l'homme assassiné rue de Courcelles, dans la nuit du 10 au 11 septembre dernier, il a éprouvé un violent mouvement de surprise, et qu'il s'est écrié: Roman! ce qui permet de supposer que ce nom est celui de l'individu connu jusqu'à présent sous celui de Lebrun.

Le masque fut ensuite montré au grand Louis et à Charles la belle Cravate.

C'est le portrait du Provençal! s'écrièrent-ils tous deux, il est bien ressemblant.

Après cet incident, le juge recommença à interroger Salvador.

--Vous le voyez, lui dit-il, ces deux individus qui ne sont autre chose, ils en conviennent, que des voleurs de profession, vous reconnaissent parfaitement.

--Mais, moi, je ne les connais pas, et comme la profession qu'ils exercent, n'est pas, je le suppose, un titre à la confiance, je crois qu'entre leur affirmation et ma négation, il ne doit pas être permis d'hésiter.

--Si vraiment vous n'êtes pas celui qu'ils nomment Rupin, si vraiment vous n'êtes jamais allé dans la maison Sans-Refus, à quel motif attribuez-vous la reconnaissance formelle de ces deux hommes.

--Eh! que sais-je, à l'envie de se rendre importants peut-être; si vous voulez me permettre d'adresser quelques questions à l'un ou à l'autre de ces deux misérables, je crois qu'il me sera possible de vous prouver qu'ils ne sont que des imposteurs.

Ayant obtenu du juge la permission qu'il demandait, Salvador s'adressa au grand Louis.

--Vous me connaissez? dit-il à ce bandit.

--Pardine, répondit grand Louis, je suis payé pour ça, je sens encore sur mes épaules les coups de canne que vous m'avez donnés.

--J'étais avec le grand Richard, le Provençal l'un des chefs de la bande qui se réunissait chez cette femme, à laquelle vous avez donné le nom de la Sans-Refus?

--Mais, certainement, même que si vous n'aviez pas cessé de venir chez nous, nous ne serions peut-être pas dans l'embarras ousque nous sommes.

--Ainsi, j'étais un de vos chefs, j'allais à une époque plus ou moins éloignée, vous visiter dans votre tanière, je volais avec vous?

--Pardi, c'est prouvé n'est-ce pas la belle Cravate?

--C'est prouvé répondit Charles, il faudra qu'il paye, le Rupin, et plus cher qu'au marché encore.

--Puisqu'il en est ainsi, ajouta Salvador, parmi la multitude de vols dont vous êtes accusés, il en est au moins un auquel vous pourrez prouver que j'ai coopéré. Lorsque vous aurez fait cette preuve, je confesserai que je suis votre complice, mais jusque-là, continua-t-il, en s'adressant au juge, il me sera permis de m'étonner que le témoignage de semblables misérables puisse atteindre un homme comme moi.

A cette sortie, sur l'effet de laquelle Salvador comptait beaucoup, le juge répondit que l'on ne pouvait encore formuler contre lui une accusation de vol, qu'il n'y avait contre lui que des présomptions à ce sujet, mais que comme il était prouvé jusqu'à l'évidence, qu'il était allé plusieurs fois déguisé chez la Sans-Refus, il était permis de supposer qu'il avait pris une part active aux déprédations commises par les bandits qui l'accusaient, soit en les aidant de sa personne ou de ses conseils, soit en leur faisant acheter les objets volés par la mère Sans-Refus.

--Mais, monsieur, s'écria Salvador, vivement contrarié de ce que sa sortie n'avait pas produit l'effet qu'il en attendait, lorsque j'affirme que je ne suis jamais allé dans cette maison, et que je n'ai contre moi que le témoignage de misérables semblables à ceux-ci, je dois être cru!

--Malheureusement pour vous, des preuves écrites, que vous ne songerez pas à contester puisque c'est de vous qu'elles émanent, viennent se joindre au témoignage de ces misérables.

--Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit Salvador.

Le juge prit dans la liasse de papiers une lettre qu'il remit à Salvador, qui pâlit en la reconnaissant.

Cette lettre était celle qu'il avait écrite à Lucie en lui renvoyant le carnet qu'elle avait perdu chez la mère Sans-Refus.

--Madame de Pourrières a été interrogée, dit le juge, et malgré le désir bien naturel qu'elle avait de ne pas vous compromettre, elle a été forcée de faire connaître à la justice les événements qui ont précédé votre mariage avec elle; c'est dans la maison de la Sans-Refus où elle se trouvait par suite d'un événement dont elle nous a rapporté tous les détails, qu'elle vous rencontra pour la première fois; nous direz-vous, comme à cette malheureuse femme, que vous n'étiez allé dans cette maison que pour étudier les mœurs excentriques de la capitale?

--Monsieur, répondit Salvador, l'interrogatoire que vous me faites subir dure depuis déjà fort longtemps; je suis et vous-même vous devez être très-fatigué; l'état de faiblesse dans lequel je me trouve par suite de mes blessures, me force de vous prier de remettre la suite de cet interrogatoire à demain ou au jour qui vous paraîtra le plus convenable.

Le juge ne crut pas devoir refuser Salvador qui, en effet, paraissait très-fatigué; il donna, en conséquence, aux gendarmes qui l'avaient amené, l'ordre de le reconduire en prison, après l'avoir averti de se tenir prêt pour le surlendemain, et lui avoir dit que son premier interrogatoire roulerait sur ce triple assassinat qu'on l'accusait d'avoir commis de complicité avec le vicomte de Lussan et le Provençal sur la personne des nommés Délicat, Desbraises, dit Coco, et Rolet, dit le mauvais gueux.

--Je suis beaucoup plus malade que je ne le croyais, se dit Salvador lorsqu'il se trouva seul dans la cellule qu'il occupait à la Conciergerie, et il se jeta sur son lit où il demeura assez longtemps la tête cachée entre ses mains; en effet, il n'avait encore subi qu'une seule épreuve, et il ne pouvait se dissimuler que la justice tenait entre ses mains le fil qui devait la conduire à la découverte de tous les crimes qu'il avait commis: il était déjà à peu près prouvé qu'il était l'auteur de l'assassinat dont Roman avait été la victime, et sa présence chez la mère Sans-Refus qu'il ne pouvait songer à nier plus longtemps et qu'il ne pourrait expliquer, devait permettre d'ajouter une foi entière aux déclarations des bandits qui prétendaient qu'il avait coopéré aux méfaits dont ils s'étaient rendus coupables.

--Ma tête vacille sur mes épaules, continua-t-il lorsqu'il se releva, tombera-t-elle? Ma foi, je n'en sais rien; il s'agit, quant à présent, de la défendre avec adresse et courage. Ce n'est que lorsque je serai dans la fatale charrette qu'il me sera permis de me désoler.

Salvador en était là de son monologue, lorsque le gardien, qui lui apportait habituellement la maigre pitance allouée par la munificence administrative à chaque prisonnier, entra dans sa cellule.

--Je suis si content du résultat de mon premier interrogatoire, lui dit-il, que je veux le célébrer par une petite fête; ayez donc la bonté de m'apporter quelques mets délicats, une bouteille de bon vin et du café, si cela est possible; vous demanderez de l'argent au greffe.

Le gardien, auquel la bonne mine et le costume élégant que Salvador conservait dans sa prison en imposaient, se hâta d'exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir; Salvador, charmé de varier un peu l'uniformité de son ordinaire, mangea avec appétit une aile de chapon et quelques côtelettes à la Soubise; il but une bouteille de vieux mâcon et une demi-tasse d'excellent café, et la nuit étant venue, il se coucha et dormit paisiblement jusqu'au lendemain matin.

Le surlendemain, il fut de nouveau conduit dans le cabinet du juge d'instruction; le grand Louis et Charles la belle Cravate étaient déjà dans le cabinet du magistrat instructeur.

--Vos relations avec les individus qui fréquentaient la maison de la nommée Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite Sans-Refus, dit le juge après la lecture de la formule d'ouverture du procès-verbal d'interrogatoire, sont maintenant un fait établi; non-seulement par le témoignage de madame de Pourrières, auquel nous accordons la plus grande confiance, mais encore par des preuves écrites que vous ne pouvez révoquer en doute, puisque c'est de vous qu'elles émanent.

Salvador fit une réponse affirmative dont le juge fit prendre note.

--Ainsi, vous convenez que, plusieurs fois, vous vous êtes rendu déguisé dans cette maison, et que vous avez pris part aux vols nombreux commis par ces hommes.

--Distinguons, monsieur. Je conviens, en effet, que je suis allé plusieurs fois déguisé dans la maison de la Sans-Refus, mais je nie positivement avoir jamais pris part aux méfaits dont sont accusés ces individus; des motifs que je ne puis, quant à présent, faire connaître à la justice, mais qui n'ont rien que d'honorables, exigeaient impérieusement ma présence dans cette maison; mais, je le répète, je n'ai pris part à aucun vol, je n'ai commis aucune mauvaise action, et je ne crains pas de le dire, il sera impossible de prouver le contraire de ce que j'avance.

--On aura, pour la déclaration que vous venez de faire, tels égards que de droit. Je dois cependant vous faire observer, que pour qu'il fût permis d'y ajouter foi, il faudrait que vous vous déterminassiez à faire connaître les motifs qui, à ce que vous prétendez, exigeaient votre présence dans la maison de la Sans-Refus.

--Ce que vous me demandez est impossible.

Le juge, après cet incident, interrogea Salvador sur les faits qui avaient précédé, accompagné et suivi la mort de Délicat, de Coco Desbraises et de Rolet le mauvais gueux; nos lecteurs se rappellent que les cadavres de ces trois misérables, après avoir été défigurés par le grand Louis, qui exerçait la profession de boucher avant d'avoir adopté celle de voleur, avaient été mis dans des futailles vides, lesquelles avaient été jetées dans la Seine; ils n'ont pas oublié non plus que Coco-Desbraises et Délicat, n'ayant rien trouvé à voler dans le pavillon de Choisy-le-Roi, où ils s'étaient introduits, ce dernier, malgré les représentations de son camarade qui lui faisait observer que ces objets pourraient les faire connaître, voulut absolument s'emparer d'une redingote et d'un pantalon oubliés dans une remise; ces vêtements appartenaient à un domestique de Salvador qui, lorsqu'il ne les retrouva plus à la place où il se rappelait les avoir laissés, alla faire au maire de Choisy-le-Roi la déclaration du vol commis à son préjudice; ce vol était d'une importance trop minime pour que l'on s'occupât d'en rechercher les auteurs; on se borna donc à prendre note de la déclaration.

Quelque temps après, les tonneaux qui contenaient les trois cadavres furent retirés de l'eau; la vue de ces cadavres couverts de nombreuses blessures et horriblement mutilés, excita une horreur générale, et la police fit tout ce qu'elle put d'abord pour savoir quelles étaient les victimes et ensuite pour découvrir les assassins.

Les vêtements des victimes furent examinés avec le plus grand soin; il fut reconnu que ceux dont étaient couverts deux des cadavres étaient de ces objets de confection qui se vendent chez tous les fripiers et qui ont le même cachet, de sorte qu'il est à peu près impossible de deviner le lieu d'où ils sortent; on remarqua seulement le pantalon et la redingote que portaient le troisième; ces vêtements encore en assez bon état, étaient assez bien faits; et les boutons du pantalon portaient l'adresse du tailleur qui l'avait fourni; on fit venir cet homme, auquel on présenta ce vêtement qu'il reconnut de suite, et il indiqua la personne à laquelle il l'avait vendu; cette personne était le domestique de Salvador, qui avait, peu de temps auparavant, fait à la mairie de Choisy-le-Roi la déclaration du vol commis à son préjudice; comme la redingote et le pantalon étaient beaucoup trop grands pour Délicat, il était probable qu'ils ne les avait pas achetés; de là à conclure que l'homme dont on venait de trouver le cadavre était l'auteur du vol commis à Choisy-le-Roi, il n'y avait pas loin: c'est ce que l'on fit. Cette affaire, à part cette découverte qui n'apprenait rien de ce qu'il eût été nécessaire de savoir, resta pour la police une énigme dont les révélations du grand Louis et de Charles la belle Cravate lui donnèrent plus tard le mot.

--Ce que je viens de vous apprendre, dit le juge à Salvador après lui avoir fait connaître les faits que nous venons de rapporter, explique l'intérêt que vous aviez à vous défaire de ces trois hommes; vous ne pouviez laisser vivre des individus qui avaient découvert quelle était la position que vous occupiez dans le monde, qui voulaient vous mettre à contribution, et qui, s'il faut en croire les déclarations des révélateurs, manifestaient hautement l'intention de vous faire connaître à la justice si vous refusiez de satisfaire à leurs exigences.

Salvador, aux interpellations si précises du juge, ne pouvait opposer que des dénégations qui, il ne le sentait que trop bien, ne pouvaient pas détruire des présomptions aussi fortes que celles qui s'élevaient contre lui; il était effrayé de la multitude de circonstances imprévues dont la Providence paraissait n'avoir permis la réunion que pour le perdre.

--Vous avez déclaré dans votre précédent interrogatoire, continua le juge, après avoir accordé à Salvador, qui les avait demandés, quelques instants pour se remettre, que vous connaissiez très-particulièrement la marquise de Roselly, vous avez même ajouté que tout Paris savait que vous étiez lié avec cette dame.

--Où veut-il en venir? se dit Salvador; est-ce que par hasard Silvia, négligeant l'avis que je lui ai fait remettre, se serait laissé arrêter, et, s'il en est ainsi, est-elle assez niaise pour s'être déterminée à faire des révélations; ou bien est-ce le vicomte de Lussan?... allons donc! ni Silvia ni de Lussan ne sont capables de cela.

--Répondez à la question que je viens de vous adresser, dit le juge; connaissez-vous la marquise de Roselly?

--Oui, monsieur.

--A quelle époque et en quel lieu avez-vous fait la connaissance de cette dame?

--Je connais depuis plus de trois ans madame la marquise de Roselly; c'est à Lyon que je la vis pour la première fois.

--Très-bien; madame de Roselly, lorsqu'elle était première chanteuse au grand théâtre de Marseille, recevait très-souvent chez elle un usurier juif nommé Josué?

--Je l'ignore.

--C'est possible; mais vous connaissiez ce juif?

--En effet; je me trouvai, peu de temps après ma sortie de la maison paternelle, mis en rapport avec le juif Josué de Marseille; cet homme me prêta, en diverses fois, des sommes qui formèrent avec les intérêts un total très-considérable; lorsque je rentrai en France, après la mort de mon père, je le payai et tout fut dit; ce ne fut même pas moi qui réglai et soldai mes comptes avec le juif Josué, je chargeai de ce soin mon intendant.

--M. Lebrun?

--Lui-même, et je dois ajouter que je fus très-satisfait de la manière dont il s'acquitta de cette mission. Puisque mes papiers ont été saisis, vous devez avoir entre les mains les quittances de Josué?

--Les voici; avez-vous vu le juif Josué depuis votre retour en France?

--Non, monsieur.

--Vous ne l'avez jamais rencontré chez la marquise de Roselly?

--Jamais.

--Saviez-vous, avant que je ne vous l'apprisse, que cette dame recevait souvent Josué chez elle?

--Je l'ignorais.

--Vous en êtes bien sûr.

--Très-sûr, en vérité.

--Vous êtes cependant accusé d'avoir, de complicité avec la nommée Catherine Fontaine, dite Silvia, veuve du marquis de Roselly, ex-première chanteuse au grand théâtre de Marseille, commis un assassinat suivi de vol sur la personne du nommé Josué; qu'avez-vous à répondre?

Les premières questions avaient préparé Salvador à l'accusation que l'on venait de formuler contre lui, il put donc répondre, avec assez de tranquillité, au juge qui répétait sa dernière question:

--Qu'avez-vous à répondre?

--Que je ne suis pas plus coupable de ce crime que de tout ceux dont on m'accuse.

Nous devons à nos lecteurs le récit des faits qui mirent la justice sur les traces des assassins du malheureux Josué. Pour qu'ils les comprennent facilement, il est nécessaire que nous leur rappelions les principales circonstances qui accompagnèrent la perpétration de ce crime, qu'ils n'ont peut-être pas présentes à la mémoire.

Lorsque Josué, sorti à moitié ivre de chez Silvia, qui l'avait fait souper avec elle, eut dépassé de quelques mètres le pont de la Concorde, Roman s'élança sur lui et lui jeta autour du cou, pour l'étrangler, un foulard roulé en corde. Salvador, pendant ce temps, arrachait le scapulaire suspendu au cou de la victime, qui contenait les billets de banque dont ils voulaient s'emparer. La victime morte et dépouillée, ils jetèrent son cadavre dans la Seine, puis il firent à la hâte un paquet des blouses, des larges pantalons de toile qu'ils portaient par-dessus leurs vêtements, et le jetèrent de même à la rivière, après avoir pris le soin d'y introduire quelques pierres, afin de le faire aller au fond; mais leur précipitation avait été telle, que le paquet se défit avant d'avoir touché l'eau, et que les effets qu'il contenait suivirent le cours du fleuve. Une des blouses, celle que portait Salvador, s'arrêta en même temps que le cadavre du malheureux Josué, contre un des îlots du Roi, et le hasard voulut qu'elle s'entortillât tellement après le cadavre, que les mariniers qui le relevèrent crurent qu'elle avait appartenu à la victime. Les questions adressées à Salvador feront connaître à nos lecteurs les faits qui devaient résulter de cet événement en apparence insignifiant.

--La mort du juif Josué, dit le juge, après avoir patiemment écouté les protestations d'innocence de Salvador, fut d'abord attribuée à un suicide; mais l'examen de son cadavre fit découvrir autour de son cou des marques évidentes de strangulation. On dut alors faire des recherches pour découvrir les assassins: ces recherches ne produisirent rien; le cadavre fut rendu à la famille, qui le fit inhumer, et la justice des hommes, impuissante pour le moment, dut remettre à celle de Dieu le soin de l'éclairer: elle ne lui fit pas défaut.

--Je vous avoue, monsieur, que je suis curieux de savoir quels sont les moyens employés par la justice de Dieu pour me faire paraître coupable d'un crime que je n'ai pas commis?

--Vous allez les connaître.

Le juge fit un signe à son greffier, qui dit quelques mots à voix basse au garçon de bureau, qui apporta au bout de quelques instants un porte manteau dans le cabinet.

--Vous connaissez ce porte manteau? dit le juge.

--Sans doute, c'est le mien, répondit Salvador.

--Tout ce qu'il renferme vous appartient?

--Voyons, se dit Salvador, qu'ai-je mis dans ce porte manteau? puis-je sans inconvénient reconnaître tout ce qu'il renferme?

Le garçon de bureau avait étalé sur une table tout les objets que renfermait le porte manteau, des habits, du linge, un nécessaire de toilette.

--Je puis sans crainte reconnaître tout cela, se dit-il encore.

Et comme le juge répétait la question qu'il venait de lui adresser, il répondit:

--Oui, monsieur, je reconnais ces objets; je pourrais, si vous l'exigez, en prouver la légitime possession.

--Même celle de ces mouchoirs?

Le juge montrait à Salvador plusieurs mouchoirs de toile blanche de fabrique anglaise, marqués des lettres A. P., surmontés d'une couronne de marquis, portant chacun un numéro, et entourés de petits filets rouges et bleus.

--Cela ne me sera pas plus difficile que pour le reste, répondit en riant Salvador. Je les ai achetés chez Chapron, à la Sublime Porte, peu de temps après mon premier séjour à Pourrières; mais je ne pense pas que l'on m'accuse de les avoir volés: cela serait vraiment trop comique.

--Combien en avez-vous acheté?

--Douze.

--Il en manque deux.

--En voici un.

Salvador tira machinalement son mouchoir de sa poche; le garçon de bureau le prit et le remit au juge.

--Il manque encore le numéro 7: dit celui-ci, qu'en avez-vous fait?

--Et le sais-je? s'écria Salvador, impatienté de ne pas pouvoir, malgré tous les efforts de son imagination, deviner le but que voulait atteindre le magistrat instructeur; je l'ai perdu probablement.

--En quel lieu? Répondez à cette question; elle est peut-être beaucoup plus importante que vous ne le pensez.

--Je ne le puis, monsieur. S'il manque un de ces mouchoirs, c'est que je l'ai perdu ou qu'on me l'a volé: je ne puis vous en dire plus.

Le juge tira d'un des tiroirs de son bureau un mouchoir absolument semblable aux autres, mais souillé de boue.

--Voilà, je crois, dit-il, celui qui manque à votre collection: vous le voyez, la marque est la même, et il porte le numéro 7; eh bien! savez-vous où il a été trouvé? dans la poche de côté de la blouse entortillée après le cadavre du malheureux Josué, ce qui permet de croire que cette blouse appartenait à son assassin.

--Eh! bon Dieu! monsieur, cela prouve tout au plus que celui qui a trouvé ou qui m'a volé ce mouchoir, est peut-être l'auteur du crime dont on m'accuse aujourd'hui; et si l'on n'a point d'autres preuves contre moi...

--Malheureusement pour vous il en existe d'autres. Les journaux ont rendu compte de votre arrestation, et ont fait connaître, à leurs lecteurs les divers crimes dont vous étiez accusé: un de ces journaux est allé trouver à Metz, où elle s'est retirée, la sœur du juif Josué, au moment même où elle cherchait un renseignement sur un livre qui servait à son frère, pour prendre note des courses qu'il avait à faire; et sur ce livre, qu'elle nous a envoyé après l'avoir fait légaliser par les autorités de la ville qu'elle habite, on lit cette mention: «13 mai chez madame de Roselly, où je dois rencontrer le marquis de Pourrières, et porter avec moi les deux cent mille francs que je dois lui prêter.» Et c'est le 14 mai que l'on a retrouvé dans la Seine le cadavre du juif. Depuis que l'on a ce registre, on a fait des recherches: on a retrouvé deux des anciens domestiques de la marquise de Roselly; et il résulte de leurs déclarations que, le 13 mai, le juif Josué s'est en effet rendu chez cette dame, qu'il y a soupé, et qu'il n'en est sorti qu'à onze heures et demie du soir. C'est donc en sortant de chez elle qu'il a été assassiné? qu'avez-vous à répondre?

--Il est possible, monsieur, que le malheureux Josué ait été assassiné en sortant de chez la marquise de Roselly, si en effet il se rendait chez cette dame, qui demeurait à l'époque à laquelle se rapporte ce malheur, dans un des quartiers les plus déserts de la capitale; mais accuser d'un aussi horrible crime cette femme, dont tout le monde vante la douceur et l'amabilité, m'accuser d'être son complice, et étayer une semblable accusation seulement sur des présomptions, c'est, permettez-moi de le dire, bâtir sur le sable un bien vaste édifice.

--Vous pouvez ne pas accorder aux présomptions qui se réunissent contre vous une grande valeur; quoi qu'il en soit, vous aurez à rendre compte de l'emploi de votre temps, pendant la nuit du 13 au 14 mai.

Le juge donna l'ordre aux gendarmes de reconduire Salvador en prison. Dans un des couloirs souterrains, qui du palais de justice conduisent à la Conciergerie. Salvador et ses compagnons furent rencontrés par le chef de la police, qui accompagnait un prisonnier que deux gendarmes conduisaient devant un juge d'instruction.

Le chef de la police, doué à ce qu'il paraît d'un excellent coup d'œil, reconnut de suite Salvador. Nos lecteurs se rappellent que lors de la disparition de Silvia, qui venait d'être enlevée par Beppo, il avait rendu une visite à ce fonctionnaire.

--Eh bien! monsieur le marquis de Pourrières, dit le chef de la police à Salvador; vous le voyez, nous avons découvert les assassins du juif Josué; mais je dois le dire, je ne me doutais pas, lorsque vous êtes venu à mon bureau, que j'avais devant moi un de ceux que je faisais chercher si inutilement.

--Alexis de Pourrières accusé d'un assassinat, s'écria le prisonnier qu'accompagnait le chef de la police; allons donc, ce n'est pas possible.

Cette exclamation donna l'éveil au chef de la police, qui ordonna aux gendarmes de laisser le prisonnier s'approcher de Salvador.

--C'est si possible, que cela est, dit le chef de la police au prisonnier. Présentez vos hommages à M. le marquis de Pourrières, puisque vous le connaissez.

Le prisonnier s'approcha de Salvador, qu'il regarda attentivement.

--Je ne me trompe pas, s'écria-t-il; c'est Aymard, c'est le Vicomte de Létang, c'est Salvador.

--Bravo! Ronquetti, s'écria le chef de la police transporté de joie; bravo! digne duc de Modène; vous venez de faire une découverte dont il vous sera tenu compte en bon lieu. Puis il continua son chemin, suivi du prisonnier.

Salvador rentra accablé dans sa cellule.

La rencontre qu'il venait de faire devait singulièrement abréger la tâche de ceux qui tenaient à prouver qu'il n'était pas le marquis Alexis de Pourrières. Comme il avait été prévenu que l'on avait l'intention de lui contester cette qualité, il avait réservé toutes les ressources de son imagination pour le moment du combat; et comme il était parfaitement instruit de toutes les particularités de la vie de celui dont il avait pris le nom après lui avoir arraché la vie, comme à toutes les questions qui lui seraient adressées, il pouvait opposer cette réponse: mais qui suis-je donc si je ne suis pas le marquis de Pourrières? Comme il imitait à s'y méprendre l'écriture d'Alexis, il ne désespérait pas de sortir victorieux de la lutte qui s'engagerait à ce sujet; mais la rencontre de Ronquetti, disposé ainsi qu'il venait d'en donner la preuve à faire des révélations, de Ronquetti qui avait particulièrement connu Alexis de Pourrières, dont il avait été pendant longtemps le compagnon, qui connaissait Silvia, qui avait connu Roman, était un de ces événements imprévus auxquels on ne sait rien opposer, et qui, semblables à des coups de foudre, renversent l'édifice le plus solidement établi.

Salvador ne tarda pas à éprouver les effets de la rencontre qu'il avait faite; d'abord il ne fut plus aussi souvent demandé à l'instruction; il conjectura que s'il en était ainsi, c'est que son juge avait besoin d'un peu de temps pour réunir les éléments nouveaux que lui fournissaient les révélations de Ronquetti; il ne se trompait pas, ainsi qu'il le vit bientôt.

Lorsqu'on le fit demander de nouveau dans le cabinet du juge d'instruction, il y trouva une nombreuse réunion. Outre Ronquetti, il s'y trouvait deux hommes déjà âgés et misérablement vêtus, une vieille femme à la physionomie basanée, vêtue du costume adopté par les paysannes des contrées méridionales de la France, deux domestiques en livrée que Salvador reconnut pour ceux qui étaient au service de Silvia à l'époque où le juif Josué fut assassiné, le chef de la police et un de ses agents, Paolo, la femme Adélaïde Moulin, et plusieurs autres individus que la suite fera suffisamment connaître.

L'entrée dans le cabinet, de Salvador et des deux gendarmes chargés de veiller sur lui, fut saluée par des rumeurs qui cessèrent sur un signe du juge.

Le juge fit un signe aux deux hommes qui accompagnaient la vieille femme basanée et vêtue du costume des paysannes du midi.

Ces trois personnes sortirent du groupe dans lequel elles étaient confondues, et sur l'ordre du juge elles se placèrent devant Salvador.

--Connaissez-vous monsieur? dit le juge, en désignant Salvador au plus âgé des deux hommes, qui fit à cette question une réponse négative: la même question fut adressée à l'autre homme et à la vieille femme basanée, et une réponse semblable fut faite.

--Il est évident, se dit Salvador, que si je suis le marquis Alexis de Pourrières, je dois connaître ces trois individus, mais qui sont-ils? Ne disons ni oui ni non, c'est le meilleur moyen de ne pas nous compromettre.

--La physionomie de ces braves gens ne m'est pas tout à fait inconnue, répondit-il à la demande du juge, je crois bien que je ne les vois pas aujourd'hui pour la première fois, mais je ne me rappelle ni leur nom ni en quel lieu je me suis déjà rencontré avec eux.

--Si vous êtes, en effet, le marquis Alexis de Pourrières, vous ne devez pas, vous ne pouvez pas avoir oublié ces gens que vous auriez alors beaucoup connus, voyons, rappelez vos souvenirs.

--Mes souvenirs me font faute, monsieur, je ne puis donner un nom ni à ces deux hommes ni à cette femme, cependant, je vous le répète, je crois les reconnaître.

De nouvelles interpellations furent adressées aux trois personnes que Salvador prétendait reconnaître, bien qu'il ne sût quels noms il devait leur donner, elles affirmèrent de nouveau qu'elles ne le connaissaient pas.

--Ainsi, leur dit le juge d'instruction, vous affirmez que l'homme qui est devant vous n'est pas le marquis Alexis de Pourrières.

--Oui, M. le juge, répondit le plus âgé des deux hommes qui ne fut pas démenti par ses deux compagnons.

--Signez votre déclaration.

L'homme âgé, son compagnon et la vieille femme basanée, signèrent, et, avertis par le juge qu'ils pouvaient se retirer, ils sortirent du cabinet.

--Il est assez étrange, dit le juge à Salvador lorsqu'ils furent sortis, que votre mémoire ne vous rappelle pas les noms du père et de la tante de la mère du jeune Fortuné.

--Louiset, s'écria Salvador.

--Vous l'avez dit, ce sont Louiset et sa sœur qui viennent de sortir d'ici, et le juge montra à Salvador au bas des procès-verbaux, la signature de ces deux individus.

--Allons, se dit Salvador, je me suis assez heureusement tiré de ce mauvais pas, je puis maintenant, sans crainte, reconnaître le grand-père de mon fils.

--Vous m'avez mis sur la voie, continua-t-il, et maintenant, je reconnais parfaitement Louiset le maître d'armes, qui m'a donné mes premières leçons d'escrime, ainsi que sa sœur.

--S'il en est ainsi, vous devez vous rappeler de même l'homme qui était avec eux.

Salvador ne put faire à cette question une réponse satisfaisante; il était, en effet, assez difficile qu'il reconnut un individu qu'il n'avait jamais vu, dont jamais il n'avait entendu parler. L'homme dont lui parlait le magistrat instructeur, n'était autre que le prévôt de salle du maître d'armes Louiset, qui avait beaucoup connu Alexis de Pourrières, à l'époque où ce malheureux jeune homme, pour faire à son aise la cour à Jazetta, fréquentait assidûment la salle du père de cette fille.

--Il est au moins singulier, continua le juge, que les parents de la mère d'un enfant que vous avez reconnu, avec lesquels vous avez vécu longtemps, ne puissent où ne veulent pas vous reconnaître! A quel motif attribuez-vous leur mauvaise volonté?

--Je ne sais, peut-être à la haine que leur a inspiré ma conduite envers leur fille, que j'ai abandonnée après l'avoir séduite.

--Mais, je dois vous faire observer que vous vous attribuez envers Jazetta Louiset, des torts que vous n'avez pas eus, nous savons que ce n'est pas vous qui avez abandonné cette fille, que c'est elle, au contraire, qui vous a quitté à Genève, pour suivre aux Indes orientales un officier anglais; nous ferons prendre note de votre réponse et de notre observation. Femme Adélaïde Moulin, approchez; vous persistez à soutenir que l'homme qui est devant vous, n'est pas celui qui se faisait appeler à Genève le comte de Courtivon, et qui vous confia pour l'élever, un enfant du sexe masculin qu'il reconnut, et auquel il donna le nom de Fortuné de Pourrières?

--Oui, monsieur, il y a cependant entre les traits de monsieur, et ceux du marquis Alexis de Pourrières, une certaine analogie qui peut tromper au premier aspect, mais je le répète, les yeux du père de Fortuné étaient noirs, ceux de monsieur sont bleus, le premier était moins fortement constitué que le second, l'expression de ses traits était plus douce.

--Vous entendez, dit le juge à Salvador, persistez-vous à soutenir que cette femme n'est point celle à laquelle vous confiâtes votre fils?

--Oui, monsieur, cette femme est guidée sans doute par un intérêt que j'ignore, mais il est certain qu'elle en impose.

--Ah! monsieur, s'écria la femme Adélaïde Moulin, en s'adressant au juge, et les yeux baignés de larmes, vous savez maintenant quel est le motif qui me fait agir, et si mes vues sont intéressées.

--Femme Adélaïde Moulin, répondit le magistrat instructeur, calmez-vous, nous savons que vous n'êtes guidée en ce moment que par l'envie de réparer une grande faute, et soyez-en convaincue, il vous sera tenu compte de votre conduite; des témoignages irrécusables, continua-t-il, en s'adressant à Salvador, ont prouvé que cette femme est bien la femme Adélaïde Moulin, à laquelle un jeune enfant fut confié par un gentilhomme français; des personnes honorables qui habitaient Genève en même temps qu'elle, ont positivement déclaré qu'elles la reconnaissaient; ces personnes seront entendues. Qu'avez-vous à répondre?

--Rien, monsieur, je m'en réfère à mes réponses précédentes.

--Ainsi, vous persistez à soutenir que vous êtes le marquis Alexis de Pourrières?

--Certainement, je ne puis renoncer à un nom et à un titre qui m'appartiennent.

--Ce sont précisément ce nom et ce titre que l'on vous conteste, et je vous avertis que vous êtes accusé d'avoir, pour vous en emparer, assassiné leur légitime possesseur, et que l'on croit être à même de vous prouver que vous êtes réellement l'auteur de ce crime.

Une pâleur livide couvrit le visage de Salvador, lorsqu'il entendit formuler contre lui cette nouvelle accusation d'une manière si positive; malgré les charges accablantes qui, depuis l'instruction de son affaire, se réunissaient chaque jour, il avait conservé un faible espoir non pas, nous devons le dire, de voir l'impunité couronner ses crimes, mais au moins d'échapper à la mort; mais s'il était prouvé qu'il était l'auteur de la mort d'Alexis de Pourrières, si les horribles circonstances qui avaient accompagné ce crime venaient à être connues, il faudrait qu'il renonçât à cet espoir, et c'était cette pensée qui avait amené sur son visage les pâles couleurs d'un linceul.

--Vous pâlissez? lui dit le juge.

Cette observation lui rendit une bonne partie de son sang-froid, on pouvait bien lui prouver qu'il n'était pas le marquis Alexis de Pourrières, on pouvait même prouver qu'il n'était autre que le forçat Salvador; mais l'assassinat d'Alexis de Pourrières, cela était impossible, trop de précautions avaient été prises pour commettre ce crime.

--Oui, monsieur, répondit-il à l'observation du juge, oui, monsieur, je pâlis, mais c'est d'indignation.

--Faites avancer le prisonnier Ronquetti surnommé le duc de Modène, dit le juge à un gendarme qui s'empressa d'obéir: connaissez-vous cet homme, continua-t-il en s'adressant à Salvador?

--Parfaitement; cet homme, je l'avoue à ma honte, a été mon compagnon de voyage pendant plusieurs années, mon ami le plus intime; nous avons parcouru ensemble, l'Angleterre, la Suisse, l'Italie, la Hollande et plusieurs autres contrées.

--Eh bien! dit le juge à Ronquetti, qu'avez-vous à répondre à ces allégations?

--Qu'elles sont vraies et qu'elles ne le sont pas, répondit le faux duc de Modène; cette réponse peut d'abord paraître extraordinaire et cependant elle est toute naturelle, les allégations de l'accusé seraient vraies, si elles sortaient de la bouche du marquis Alexis de Pourrières, dont, en effet, j'ai été l'ami et le compagnon de voyage pendant fort longtemps; mais sorties de la sienne, elles sont fausses en tout point, et ne prouvent qu'une seule chose, que Salvador, Aymard, le vicomte de Létang, comme on voudra l'appeler, est très-bien instruit de tout ce qui regarde le pauvre Alexis.

Pour varier un peu la forme de notre récit, nous mettrons sous les yeux de nos lecteurs une lettre écrite par Ronquetti au juge d'instruction, le lendemain du jour où il rencontra Salvador, dans un des couloirs obscurs qui du palais de justice conduisent à la Conciergerie; après avoir lu cette lettre, nos lecteurs devineront sans peine quelles furent les questions adressées à Salvador et les réponses faites à ces questions, questions et réponses que par conséquent nous serons dispensés de rapporter.

Ronquetti dit le duc de Modène à M*** juge d'instruction.

«Monsieur.

»J'ai rencontré hier, dans un des couloirs de la préfecture, qui conduisent du palais de justice à la Conciergerie» (ici Ronquetti racontait les circonstances qui avaient accompagné la rencontre qu'il avait faite)... «Plus, parce que j'ai l'envie de rendre à la société un important service, que parce que le chef de la police m'a donné l'assurance que l'on me saurait un gré infini de tout ce que je pourrai faire pour aider la justice à découvrir les crimes nombreux de cet homme, qui se pare d'un nom qui n'est pas le sien et qu'il ne doit sans doute qu'à un crime épouvantable, je me suis déterminé à vous écrire cette lettre, afin de vous donner des renseignements que vous auriez vainement demandés à tout autre qu'à moi.

»J'ai été très-lié avec le marquis Alexis de Pourrières dont je fis la connaissance, il y a plusieurs années, aux eaux de Baden-Baden; j'ai été son ami le plus intime, son compagnon de voyage, nous avons parcouru ensemble les principales contrées de l'Europe, de sorte, que quand bien même je ne connaîtrais pas celui qui s'est emparé de son nom et de sa fortune, je pourrais affirmer sans crainte que cet homme est un imposteur.

»Du reste, si ce que l'on me dit est vrai, l'opinion de la justice est déjà fixée sur son compte. Quoi qu'il en soit, j'espère qu'après avoir lu cette lettre, il ne restera pas un seul doute dans votre esprit, si surtout vous voulez bien faire constater la vérité des faits que je vais avoir l'honneur de vous signaler.

»J'ai commis beaucoup de fautes depuis que je cours le monde en aventurier, mais celle de toutes ces fautes que je me reproche avec le plus d'amertume, est justement celle dont la justice des hommes ne m'a jamais demandé compte.

»Le marquis de Pourrières venait de recevoir d'un juif de Marseille, nommé Josué, avec lequel il était en relation, une assez forte somme; comme j'avais eu la veille du jour où il la reçut, une altercation assez vive avec lui, je la lui volai, et je le quittai, le laissant à Bruxelles à peu près sans le sou. Je vins à Paris; mais comme j'avais déjà à cette époque des raisons pour éviter les regards de la police, je crus devoir me faire un visage qu'elle ne connaîtrait pas, en conséquence, je teignis mes cheveux, ma barbe et mes favoris, je me basanai le teint que j'ai naturellement blanc, je changeai toutes les habitudes de mon corps, en un mot, je me grimai si bien qu'il était impossible de me reconnaître. Las de la vie aventureuse que je menais depuis plusieurs années, (j'ai été tour à tour soldat, comédien, homme de lettres, escroc, etc.), et voulant utiliser la somme assez ronde que je possédais, et que je devais au vol que j'avais commis au préjudice de mon ami Alexis de Pourrières, je fondai dans un des plus beaux quartiers de Paris, un café que je fis décorer avec tout le luxe que l'on exige dans ces sortes d'établissements, et ayant pourvu mon comptoir d'une jeune et jolie femme, j'attendis la fortune.

»La fortune ne vint pas, mais en revanche mon établissement (je dois croire que les fripons sont doués d'une puissance attractive assez semblable à celle de l'aimant), devint, en peu de temps, le rendez-vous de tout ce que la capitale renferme de grecs de faiseurs et de chevaliers d'industrie, mais j'étais si bien déguisé que pas un de ceux que j'avais précédemment connus, et ils étaient en grand nombre, ne me reconnut. Je vis un jour entrer dans mon établissement celui que j'avais si indignement trompé, ce fut même à moi qu'il demanda ce qu'il voulait qu'on lui servît. Allons, allons, me dis-je, lorsque les palpitations de cœur auxquelles sa présence avaient donné naissance furent passées, allons je suis tout à fait méconnaissable, puisque celui-ci ne me reconnaît pas; cette conviction me donna une telle confiance, que je fus assez audacieux pour faire la conversation avec Alexis de Pourrières, il faut croire que ce malheureux jeune homme me trouva de son goût, puisqu'il revint plusieurs fois chez moi, et qu'il fit la connaissance de la plupart des personnes qui fréquentaient mon établissement.

»Un jour... (Ronquetti racontait ici comment Salvador et Roman, qu'il connaissait déjà pour s'être rencontré avec eux aux époques où Salvador faisait, sous le nom d'Aymard, ses premières armes à Valenciennes, où il volait une jeune veuve devenue amoureuse de lui; à Turin où, sous celui du vicomte de Létang, il avait tenté de voler le banquier Carmagnola; à Draguignan où il volait le receveur général du Var, avaient fait la connaissance du marquis Alexis de Pourrières, il rappelait les circonstances de la partie engagée entre ce dernier et lui Ronquetti, et le banquet donné chez Lemardelay, auquel il avait assisté, ainsi que la plupart des habitués de son établissement, puis il continuait en ces termes.)

»Comme Alexis de Pourrières ou plutôt le comte de Courtivon (il avait pris ce nom pour échapper aux recherches que sa famille avait fait faire pour le retrouver lorsqu'il était parti de Marseille, emmenant avec lui la femme du maître d'armes Louiset, et il l'avait conservé par habitude), nous avait annoncé son prochain départ et que le banquet qu'il nous avait offert n'était qu'un dîner d'adieu; nous crûmes ne le voyant plus reparaître, qu'il avait réalisé son projet et qu'il vivait tranquille dans ses propriétés, ainsi que plusieurs fois il en avait manifesté l'intention. Mais, maintenant que je retrouve un homme dont j'ai été à même plusieurs fois d'apprécier le caractère, en possession de son nom et de sa fortune, je suis persuadé qu'Alexis de Pourrières a été la victime de la confiance qu'il aura témoignée à cet homme et à son digne compagnon; je suis persuadé, en un mot, qu'il aura été assassiné par ces deux individus.

»Les résultats indiquent l'intérêt qu'ils avaient à commettre le crime dont je les accuse et qu'il sera peut-être possible de prouver, si les investigations nécessaires sont faites avec soin; voici, du reste, les jalons que je suis en mesure d'indiquer à la police, pour la diriger dans ses premières recherches, et il est probable que ces jalons, ainsi que cela arrive presque toujours, lui en feront découvrir d'autres.

»Alexis de Pourrières était un peu moins grand, un peu moins fort que Salvador; ses yeux étaient noirs, ceux de Salvador sont bleus; il est extraordinaire que cette différence n'ait été encore remarquée par personne[866]. Alexis était brun, ses cheveux étaient du plus beau noir qui se puisse imaginer; ceux de Salvador, également très-beaux, sont naturellement blonds; s'ils sont noirs aujourd'hui, c'est qu'ils ont été teints; la chimie doit posséder les moyens de constater ce fait.

»Alexis de Pourrières, lorsqu'il fit la connaissance de Salvador et de Roman, logeait rue Joubert, 25; il occupait dans cette maison un logement meublé, qui lui était loué par une vieille dame dont le logement était situé au-dessus du sien; il doit être facile de retrouver cette dame, dont je regrette de ne pouvoir indiquer le nom.

»Si Salvador soutenait qu'il n'est point l'homme que je vous signale, qu'il n'est point lui, s'il peut m'être permis de m'exprimer ainsi, il serait facile de le confondre en lui rappelant qu'il est né à Toulouse, où ses parents étaient établis marchands de nouveautés et de merceries; son séjour à Valenciennes, à Turin, à Draguignan, puis, enfin, au bagne de Toulon, où on lui avait confié les fonctions de payot, et d'où il s'est évadé, en compagnie de Roman, qui avait été condamné sous le nom de Duchemin.

»Le chef de la police m'a appris que Salvador était accusé d'avoir commis un assassinat, suivi de vol, sur la personne du juif Josué, et que la nommée Catherine Fontaine, marquise de Roselly, ex-première chanteuse du grand théâtre de Marseille, était considérée comme sa complice; je ne puis vous donner des renseignements relativement à ce crime; je dois seulement vous dire que je ne serais pas étonné si les prévisions de la justice se trouvaient pleinement justifiées.

»J'ai beaucoup connu Catherine Fontaine ou plutôt, la marquise de Roselly, puisqu'il est vrai qu'un gentilhomme vénitien fut assez fou pour l'épouser, et je dois ajouter que cette femme malgré tous les charmes de sa personne et de son esprit, est capable de commettre tous les crimes.

»Je la rencontrai pour la première fois aux îles d'Hyères; elle venait d'abandonner son premier amant, un chevalier d'industrie, nommé Préval, qui a ajouté à son nom roturier une particule nobiliaire. Son extrême beauté, la tournure originale de son esprit, me séduisirent, et je lui présentai des hommages qui ne furent pas repoussés. Je jouais à cette époque un rôle de grand seigneur et j'avais assez d'or dans ma bourse pour qu'il fût possible de prendre au sérieux mon surnom de duc de Modène.

»Catherine Fontaine était douée d'une voix admirable, d'une beauté sans égale, et d'une mémoire prodigieuse; elle avait reçu une excellente éducation; il n'en faut pas tant pour réussir dans la carrière dramatique. Je lui fis la proposition de la faire entrer au grand théâtre de Marseille, dont je connaissais très-particulièrement le directeur; elle accepta cette proposition avec le plus vif empressement.

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