Les vrais mystères de Paris (part 3 of 6)
La femme à laquelle avait été confiée la mission de soigner Beppo, malgré les traces visibles de son passage que la débauche avait laissées sur sa physionomie, était une très-belle créature. Elle était grande et bien faite; sa chevelure, qui, à en juger par l'ampleur de son chignon, devait être longue et épaisse, était du plus beau noir; ses grands yeux, de même couleur, étaient bordés de cils longs et soyeux; ses traits étaient d'une régularité parfaite, ses doigts longs et effilés, ses pieds petits et bien faits, mais à côté de tous ces attraits qui pouvaient former un ensemble presque irréprochable, il y avait une imperfection acquise; ainsi les habitudes de son corps étaient brusques et saccadées; elles n'avaient pas cette gracieuse désinvolture, apanage envié de nos élégantes Parisiennes; cette femme négligeait sa chevelure dont les boucles inégales encadraient des joues légèrement marbrées; ses yeux étaient entourés de cercles violacés qui leur donnaient une expression presque sinistre, et ses ongles étaient couronnés de cercles noirs.
Depuis déjà assez longtemps, elle regardait Beppo qui tremblait de tous ses membres malgré la couverture épaisse dont il était couvert, et dont les yeux étaient fixés sur elle sans qu'il parût la remarquer.
--Quelle singulière maladie? dit-elle; il n'a pas encore ouvert la bouche; il me regarde sans me voir, et cependant, malgré la fièvre violente qui le dévore, il n'a pas le transport; c'est à n'y rien comprendre.
Elle ramena les couvertures sur la poitrine du malade.
--Il a froid, dit-elle. Quel dommage qu'un aussi beau garçon ne vaille pas mieux que tous les scélérats qui fréquentent cette maison. Ah! bah! ne pensons plus à cela.
Elle tira de la poche de sa robe une petite fiole d'eau-de-vie dont elle but quelques gorgées, puis elle assembla les tisons épars dans la cheminée et essaya de les faire flamber.
--Au diable, dit-elle encore en jetant au milieu de sa chambre le mauvais soufflet dont elle venait de se servir.
Beppo fit un mouvement, elle s'approcha vivement de son lit et lui souleva la tête.
--A boire, dit le malade d'une voix faible.
--Enfin, dit la fille.
Elle présenta à Beppo un verre d'eau dans lequel elle avait mis fondre un morceau de sucre et que celui-ci but avec avidité, puis il laissa tomber sa tête sur l'oreiller et s'endormit profondément.
A ce moment on frappa à la porte, que la fille alla ouvrir, et la mère Sans-Refus entra dans la chambre.
--Eh bien! ma fille, dit-elle, comment qui va c'te escarpe (assassin)?
--Il vient de me demander à boire et, après avoir satisfait sa soif, il s'est profondément endormi.
--Faut espérer que le sommeil lui fera du bien et qu'il pourra sortir à la sorgue (nuit).
--Comment! vous voulez le mettre dehors, faible comme il l'est? s'écria la fille; mais le malheureux n'aura pas fait trois pas qu'il tombera dans la rue.
--Tiens, tiens, crois-tu par hasard que je vais la garder une éternité dans ma maison, avec ça que ça ferait bon effet si par hasard la rousse (police) venait faire une visite.
--Eh bien! c'est bon, dit la fille, avec un accent marqué de mauvaise humeur, laissez-le dormir et puisque maintenant il parle et qu'il a l'air de comprendre ce qu'on lui dit, lorsqu'il s'éveillera je lui dirai qu'il faut qu'il s'en aille, et à la nuit je le mènerai dans une auberge où on lui donnera une chambre et où on aura soin de lui jusqu'à ce qu'il soit rétabli.
--Comme tu voudras, je sais que tu as bon cœur, et je suis bien tranquille sur le compte de ce pauvre garçon puisque tu t'en charges.
--Bien sûr que j'ai bon cœur, un meilleur cœur que le tien, vieille sorcière, dit la fille lorsque la mère Sans-Refus eut quitté sa chambre.
Restée seule avec Beppo, elle alluma une chandelle; car bien qu'il fût à peine quatre heures, la chambre était déjà obscure; puis elle s'assit à la tête du lit, et attendit patiemment que le malade s'éveillât.
Elle n'attendit pas longtemps, le sommeil de Beppo était trop agité pour pouvoir durer longtemps.
Il promena des yeux étonnés sur tous les objets dont il était entouré, et, remarquant la femme inconnue assise près de son lit:
--Où suis-je? lui dit-il, et que m'est-il donc arrivé?
--L'avez-vous déjà oublié? lui dit la fille; ne vous rappelez-vous plus qu'hier vous avez assassiné une femme, que vous vous êtes jeté à la rivière pour échapper à ceux qui vous poursuivaient, et que des hommes vous ont fait entrer dans cette maison au moment où vous alliez être pris.
--En effet, je me souviens, dit Beppo après être resté quelques minutes le visage caché dans ses deux mains.--Je me souviens, continua-t-il d'une voix sombre, j'ai commis un second crime; mais que s'est-il donc passé depuis hier?
--Voilà ce qui est arrivé, voilà du moins ce que m'a dit madame, car je n'étais pas ici au moment où vous y êtes entré; vous étiez en bas dans l'arrière-boutique depuis moins de cinq minutes, et vous n'aviez pas encore prononcé une parole, lorsque vous vous êtes évanoui; on vous a porté dans cette chambre et lorsque je suis rentrée, on m'a prié d'avoir soin de vous; c'est ce que j'ai fait, et de bon cœur, allez.
Beppo regardait d'un air profondément étonné cette fille, qui lui parlait de ce qui était arrivé la veille, comme de la chose la plus naturelle.
--Mais puisque vous n'ignorez pas le crime que j'ai commis, lui dit-il, comment se fait-il donc que je ne vous inspire pas de l'horreur?
--Est-ce que vous ne savez ni ce que je suis, ni dans quel lieu vous êtes? répondit-elle.
--Non.
--Je m'en doutais; ce n'est point, n'est-ce pas, pour la voler que vous avez tenté d'assassiner cette femme?
--Pour la voler! s'écria Beppo, qui, tout faible qu'il était, s'était dressé sur son séant pour répondre à cette question. Pour la voler! oh! vous ne le croyez pas.
--Non, je ne le crois pas; et maintenant je devine que cette femme est une maîtresse qui vous a trahi, et que c'est par jalousie que vous avez voulu la tuer.
--C'est à peu près cela.
--J'en étais sûre, répondit la fille; vous l'aimez donc bien, cette femme? ajouta-t-elle après quelques instants de silence.
--Je ne sais, je ne sais, dit Beppo. Je suis fou...
Et sa tête retomba sur l'oreiller; il allait peut-être retomber dans l'état de prostration dont il ne faisait que de sortir, si la fille ne se fût empressée de lui mettre sous le nez un petit flacon d'essence.
--Il ne faut pas vous laisser abattre, dit-elle, lorsqu'il eut repris ses sens; ce qui est fait est fait, et d'ailleurs elle n'est pas morte, votre maîtresse; la blessure que vous lui avez faite, quoique dangereuse, n'est pas mortelle, à ce qu'on assure; et comme les médecins de l'Hôtel-Dieu, où elle a été transportée, sont habiles, il est probable qu'elle en reviendra.
--Ah! tant mieux, répondit Beppo.
Comme il allongeait le bras pour prendre le verre d'eau sucrée placé sur la table de nuit, son couteau-poignard que les bandits avaient soigneusement replacé dans la poche de côté de son caban de pêcheur, s'en échappa et roula sur sa poitrine; il le saisit et le jeta avec force dans la cheminée.
La fille, lorsqu'elle lui avait vu prendre cette arme formidable, s'était machinalement éloignée de quelques pas.
--Ne craignez rien, lui dit Beppo, j'ai bien pu commettre un crime, mais je ne suis pas un assassin; en jetant ce couteau, je viens de rompre avec mon passé, et si la justice des hommes ne me demande pas de suite la réparation de mes crimes, toute ma vie sera consacrée à satisfaire la justice de Dieu.
--Je ne vous comprends pas bien; mais si c'est que vous craignez d'être arrêté, je crois que quant à présent vous avez tort; votre victime n'a pu encore parler, vous pouvez donc retourner chez vous, mais si cela vous est impossible, je puis vous conduire dans une auberge, où vous serez du reste plus en sûreté qu'ici.
--Mais où suis-je donc, et quelles sont les personnes généreuses qui m'ont sauvé et qui vous ont placée près de moi?
--Vraiment! ne le savez-vous pas?
--Je crois avoir eu déjà l'honneur de vous dire que non.
--Quels sont ceux qui, lorsqu'un voleur ou un assassin est poursuivi par la clameur publique, le sauvent au lieu de s'opposer à son passage?
--Ainsi ceux qui m'ont sauvé sont?...
--Des voleurs et des assassins, dit la fille en baissant tellement la voix, que c'est à peine si Beppo pût saisir le sens de ses paroles; et c'est dans une maison qu'ils fréquentent habituellement que vous êtes en ce moment.
--Mais vous, s'écria Beppo, vous si bonne, vous qui m'avez soigné avec une si touchante sollicitude?
--Quelles femmes trouve-t-on avec les voleurs et les assassins? de ces misérables créatures qui n'ont plus rien de leur sexe que le nom.
--Sauvé par des voleurs et des assassins qui m'ont pris pour un des leurs! murmura Beppo. L'expiation commence.
--Et soigné par une prostituée qui croyait qu'elle rendait service à un des hommes avec lesquels elle vit habituellement, dit la fille en regardant fixement Beppo. Pourquoi ne dites-vous pas votre pensée tout entière?
Il y avait des larmes dans la voix de la fille, lorsqu'elle prononça ces mots, Beppo, sans savoir positivement pourquoi, se sentit profondément ému; il prit la main de sa garde et il la serra affectueusement dans les siennes.
--Je suis persuadé, lui dit-il, que vous n'êtes pas ici à votre place.
--Merci de cette bonne pensée, lui répondit-elle; mais puisque vous savez maintenant en quel lieu et avec quels gens vous êtes, vous devez comprendre que vous ne sauriez trop tôt partir. Avez-vous assez de forces pour vous lever et aller prendre sur le quai, dont vous êtes à deux pas, une voiture qui vous conduira chez un de vos amis, si vous craignez de rentrer chez vous?
--Je suis faible, répondit Beppo; mais le courage remplacera les forces qui me manquent. Je vais rentrer chez moi, car je ne veux rien faire ni pour me perdre ni pour me sauver: les crimes que j'ai commis doivent être punis, soit dans ce monde, soit dans l'autre; je dois donc laisser à la volonté de Dieu, le soin de décider de ma destinée.
La fille s'étant retirée à l'extrémité de la chambre, Beppo se leva et s'habilla avec plus de facilité qu'il n'était permis de le supposer après la crise terrible qu'il venait de traverser. Il retrouva dans une des poches de son caban le sac qui contenait la somme assez ronde qu'il avait reçue la veille de Kretz; il le prit et le posa sur la cheminée.
--Ceux qui m'ont sauvé, dit-il, n'ont pas voulu me faire payer le service qu'ils m'ont rendu.
--Oh! lui répondit la jeune fille, puisqu'ils vous ont sauvé, c'est qu'ils ont cru que vous étiez du même bois qu'eux; et entre loups on ne se mange pas.
Beppo avait fini de s'habiller, et comme la nuit était tout à fait venue, il allait sortir.
--Comment vous nommez-vous? dit-il à la fille.
--Georgette, répondit-elle.
--Eh bien! Georgette, continua-t-il, vous savez qu'au jour du jugement, Dieu pèsera dans une même balance nos bonnes et nos mauvaises actions, et que suivant que la somme du bien l'emportera sur celle du mal, nous serons récompensés ou punis; j'ai déjà commis beaucoup de fautes, des crimes même, ne voulez-vous pas me permettre de faire une action qui puisse m'être comptée en déduction de mes iniquités?
--Si je puis vous être utile à quelque chose, disposez de moi, répondit Georgette, je ferai tout ce que vous voudrez.
--Puisqu'il en est ainsi, acceptez cette petite somme. Si vous ne restez ici, comme je le crois, que parce que vous ne pouvez faire autrement, elle pourra vous aider a en sortir; et j'emporterai en vous quittant la consolation d'avoir fait une bonne action.
La fille ne voulut pas accepter l'argent que lui offrait Beppo.
--Je n'ai rien fait pour vous que je n'eusse fait pour un autre, lui dit-elle. Si le don que vous voulez me faire aujourd'hui m'eût été offert un peu plus tôt, je l'aurais accepté avec reconnaissance. Mais, maintenant, il est trop tard: l'étoffe a pris son pli; et il faut voyez-vous, que je reste où je me trouve. Partez donc, et ne vous occupez plus de moi. Je ne suis pas aussi malheureuse que vous le supposez.
Beppo fit quelques pas pour sortir de la chambre, et comme il ne paraissait pas très-solide sur ses jambes:
--Voulez-vous, lui dit la fille, que je vous accompagne jusqu'à la prochaine station de voitures.
--C'est inutile, répondit le pêcheur, le grand air me fera du bien; je n'ai pas d'ailleurs beaucoup de chemin à faire.
--Partez donc, et que Dieu vous conduise.
Beppo sortit de la chambre et descendit l'escalier, dans lequel il ne rencontra personne. Georgette qui le précédait, lui ouvrit la porte de l'allée.
--Adieu, lui dit-elle.
Et elle remonta dans sa chambre.
Elle prit dans sa poche la petite fiole d'eau-de-vie à laquelle elle avait déjà donné de nombreuses accolades et acheva de la vider.
--Je suis bien aise, dit-elle, qu'il soit parti; je crois que je commençais à aimer cet homme-là.
Beppo avait trop présumé de ses forces. Après avoir suivi la rue de la Tannerie en s'appuyant le long des murs afin de ne pas tomber, il fut forcé lorsqu'il arriva sur la place de l'hôtel de ville, de s'asseoir sur une borne; ses jambes refusaient de le porter plus loin. Après s'être reposé quelques instants, il pria un ouvrier qui passait près de lui, de le soutenir jusque sur le quai où il pourrait prendre une voiture. Le brave ouvrier, qui n'aurait pas refusé à un pochard le léger service qui lui était demandé, ayant remarqué l'affreuse pâleur qui couvrait le visage de celui qui réclamait son aide, voulut faire plus qu'on ne lui demandait: il engagea Beppo à ne point bouger de sa place, et alla chercher à la station voisine un fiacre qu'il lui amena et dans lequel il le fit monter.
Laissons rouler Beppo vers la rue Contrescarpe-Saint-Marcel, et retournons chez la comtesse Lucie de Neuville, où nous allons retrouver le docteur Mathéo.
II.--Eugénie de Mirbel.
Du bon feu flambe dans la cheminée du boudoir, ou plutôt du cabinet de Lucie de Neuville, et égayé cette pièce décorée et meublée avec une rare élégance.
La comtesse et Laure de Beaumont sont diversement occupées, Lucie brode un superbe devant d'autel, destiné à la chapelle du château de Villerbanne, ancien et magnifique manoir seigneurial, qui doit un jour appartenir à son époux, Laure peint sur un écran une touffe de fleurs rares et le vase de porcelaine du Japon qui la contient.
Le boudoir de la comtesse Lucie de Neuville, n'est pas, il s'en faut, celui d'une femme à la mode.
Il y a longtemps déjà que l'on a dit pour la première fois, qu'à l'aspect seul des lieux on pouvait deviner le caractère de ceux qui les habitaient, et cela est vrai: un épicier retiré du commerce, ne se choisira pas une petite maison à volets verts, sise sur le penchant d'une jolie colline et dont la façade sera ornée seulement d'un cep de vigne et de quelques liserons aux campanules bleues; un poëte n'ira pas se loger, s'il peut faire autrement, dans la rue la plus populeuse de la moderne Babylone; un marin n'ira pas habiter les guérets de la Beauce; l'épicier voudra dans une petite ville de province, une maison à l'instar de Paris, et si ses moyens le lui permettent, il fera placer deux statues en plâtre sous son vestibule; le poëte acceptera avec plaisir la retraite dédaignée par l'épicier, le marin voudra voir la mer des fenêtres de sa chambre à coucher.
Tous ceux, quels que soient d'ailleurs leur caractère, leurs mœurs et leurs habitudes, qui mènent une existence fashionable, se ménagent dans la partie la plus reculée de leur habitation, une sorte de réduit dans lequel ils aiment à se retirer, que les femmes nomment un boudoir et les hommes un cabinet, et où ils n'admettent que leurs plus intimes amis, ou du moins ceux aux quels ils veulent bien accorder ce titre; eh bien, ceux de nos lecteurs qui ont été à même de visiter quelques-unes de ces retraites intimes des privilégiés de l'époque, ont sans doute remarqué que le boudoir d'une danseuse, cette danseuse se nomma-t-elle Fanny Elssler ou Cérito, ne ressemblait pas plus à celui d'une dévote, que celui de la femme d'un riche banquier, cette femme fût-elle madame James Rotschild, ne ressemble à celui d'une noble duchesse du faubourg Saint-Germain, que rien ne ressemble moins au cabinet d'un de ces lions (puisque c'est ainsi qu'on les nomme), qui ont conservé au dix-neuvième siècle les mœurs dissolues de la régence, que celui d'un noble descendant des Montmorency ou des La Trémouille. En effet. On aura trouvé: dans le boudoir de la danseuse à côté de la statuette en bronze de la divinité du temple, si elle a obtenu ce genre d'illustration (et il faudrait que son mérite fût bien mince pour qu'il n'en fût pas ainsi) les cartes armoriées de l'adorateur de quartier, les couronnes et les bouquets octroyés la veille par un public idolâtre à la nouvelle sylphide et peut-être même les clés de quelques cités du nouveau monde. Des gravures mystiques, des livres d'heures des magasins de Curmer et le portrait du prédicateur à la mode, éclairés par un demi-jour plus propre à inspirer des pensées voluptueuses que des pensées chrétiennes dans celui de la dévote. Dans le boudoir de la femme du Turcaret, de l'or sur les lambris, de l'or sur les panneaux, de l'or en haut, en bas, de l'or partout, de sorte que le gynécée de madame n'est autre chose qu'un reflet de la caisse de monsieur.
Le cabinet du roué (pourquoi ne pas conserver à ces messieurs un nom qu'ils méritent à tous égards) sera orné des portraits des malheureuses, blondes, brunes on châtain, qu'il aura faites ou qu'il aura voulu faire, de cigares de Manille dans d'élégantes boîtes de palissandre, et pour peu que le roué soit quelque peu expert dans l'art des Bertrand et des Daressy, il pourra bien arriver qu'une épître amoureuse écrite par la dernière femme aimée, soit appendue, richement encadrée, à la place la plus apparente de ce même cabinet; et ainsi des autres; il y aura toujours dans chacun d'eux le cachet de l'individualité de ceux auxquels ils appartiendront, mais nous croyons bien sincèrement qu'il n'y a de vraiment irréprochable, sous le double rapport de l'élégance, de la décoration et du choix convenable des objets destinés à les meubler, que ceux que nous avons cités sans en rien dire, par la raison toute simple que nous avons l'intention d'essayer de décrire celui de la comtesse Lucie de Neuville qui est un de ceux-là.
Ainsi que nous l'avons dit, le boudoir de la comtesse de Neuville ne ressemble pas à celui d'une coquette. Il est tendu d'une étoffe de soie, fond lilas clair, semée de fleurs et d'oiseaux fantastiques, relevée à chaque panneau par des torsades de soie verte, roulées autour de très-petites rosaces en cuivre argenté. Des draperies épaisses n'ont pas été disposées devant les fenêtres de cette pièce afin de n'y laisser pénétrer que ce demi-jour tant aimé des coquettes, sans doute parce qu'il dispense de rougir, (ce qui serait à peu près impossible à la plupart de ces dames), et qu'il augmente l'audace de ceux qui attaquent leur vertu. Le jour pour arriver chez Lucie de Neuville n'a, donc pas à traverser un triple rempart de gaze, de mousseline et de soie, il n'y a absolument rien devant les deux fenêtres de son gynécée, formées chacune d'une magnifique glace, seulement lorsque les rayons du soleil sont un peu trop vifs, elle peut baisser des stores sur lesquels elle a peint les deux plus gracieux paysages qui se puissent imaginer.
On le voit, le boudoir de Lucie de Neuville ressemblait un peu à la maison de verre de Socrate, on pouvait facilement, du vaste jardin sur lequel il était éclairé, voir tout ce qui s'y passait; mais qu'est-ce que cela pouvait faire à Lucie, ce n'était ni pour écrire des billets doux, ni pour recevoir les nombreux adorateurs que son irréprochable beauté, ses grâces modestes et les charmes de son esprit attiraient sans cesse sur ces traces, qu'elle s'y retirait.
Le boudoir de Lucie, ainsi du reste qu'il était facile de s'en apercevoir aussitôt qu'on y était entré, était un temple consacré à tous les arts; aussi les pièces les plus remarquables de son ameublement, étaient-elles un magnifique piano d'Erard, une harpe, un chevalet et tout ce qui était nécessaire pour peindre, des bronzes de Barye et quelques statuettes d'après l'antique, disposés avec goût sur une étagère; et rangés avec soin dans une élégante bibliothèque de bois de citronnier, les meilleurs ouvrages de notre ancienne et de notre nouvelle littérature.
Parmi tous ces objets consacrés aux arts, c'était avec plaisir que l'on remarquait une jolie table à ouvrage et un métier à broder; ces deux petits meubles semblaient n'avoir été mis à la place qu'ils occupaient, que pour indiquer que la maîtresse de ce sanctuaire n'avait pas renoncé aux occupations habituelles de son sexe, et qu'elle ne cultivait les arts et les lettres que pour se délasser et non pour en faire l'unique occupation de sa vie.
Depuis le départ de monsieur de Neuville pour l'Algérie, Lucie qui ne sortait que très-rarement et qui pour recevoir peu de visites, passait dans ce cabinet où son amie, Laure de Beaumont, lui tenait compagnie la plus grande partie de son temps; et nous pouvons donner l'assurance à celles de nos jolies lectrices qui seraient disposées à trouver l'existence qu'elle menait quelque peu monotone, qu'elle ne s'ennuyait que très-rarement.
Est-il en effet possible de s'ennuyer lorsque l'on sait demander à un travail, que l'on peut rendre attrayant en le variant à l'infini, les distractions que l'on n'est pas disposé à aller chercher dans le monde, et que l'on a près de soi une personne à laquelle on est attaché par des rapports d'esprit et de caractère.
Depuis environ une heure qu'elles travaillaient ensemble, la comtesse et Laure de Beaumont, contre leur habitude, n'avaient échangé que des monosyllabes; depuis l'aventure de la rue de la Tannerie, Lucie était triste, et Laure, qui avait plusieurs fois en vain essayé de lui faire comprendre qu'elle se débattait contre une chimère et que ses craintes étaient absolument sans fondement, avait pris le parti de ne plus lui parier de cet événement dont le souvenir paraissait lui être désagréable.
Laure s'était levée pour juger de l'effet de ce qu'elle venait de peindre, et elle fut si satisfaite de son ouvrage, qu'elle frappa ses mains l'une contre l'autre et s'écria, avec une naïveté qui n'appartenait qu'à son heureux caractère:
--Oh! que c'est joli et comme j'ai bien rendu ce beau rhododendron et les brillantes couleurs de ce magnifique Vulcain; mais regarde donc, Lucie, ajouta-t-elle en mettant sous les yeux de son amie l'écran qu'elle venait de peindre, c'est presque aussi bien qu'une aquarelle de madame Jacotot.
Lucie leva la tête pour admirer le chef-d'œuvre de son amie, celle-ci remarqua l'expression de profonde tristesse empreinte sur le visage de la comtesse.
--Vraiment, Lucie, s'écria-t-elle, je ne te comprends pas, je suis certaine que tu penses encore à ce qui nous est arrivé l'autre soir?
--Que veux-tu, ma chère Laure, un pressentiment que je ne puis vaincre, me dit que la rencontre que j'ai faite dans cette maison me sera fatale, et ce n'est pas en vain, vois-tu, que Dieu a permis que nous ayons de ces pressentiments.
--Je le crois comme toi, c'est afin sans doute que nous puissions nous tenir sur nos gardes, qu'il nous envoie ces mouvements intérieurs qui nous avertissent de l'approche d'un danger quelconque; mais s'il en est ainsi, que dois-tu craindre, le péril que l'on prévoit est beaucoup moins redoutable que celui que l'on ignore, car il est au moins possible d'en atténuer les effets, sinon de l'éviter tout à fait.
--Tu es vraiment beaucoup plus raisonnable que ta pauvre amie, ma chère Laure, et cependant tu es beaucoup plus jeune qu'elle, mais il faut m'excuser, vois-tu, je suis tellement contrariée de ce que ce maudit docteur ne soit pas encore venu m'apprendre comment se porte la pauvre Eugénie, que je me déplais à moi-même.
--Mais tu as oublié, sans doute, que tu as prié le docteur de faire pour toi une démarche qui peut-être a demandé un certain temps, et puis les nécessités de sa place peuvent l'avoir retenu. Ne te rappelles-tu plus que c'est dans son service que l'on a placé cette femme habillée en homme que l'on a tenté d'assassiner sur le pont Notre-Dame.
Lucie et Laure en étaient là de leur conversation, lorsque Paolo vint annoncer à sa maîtresse que le docteur Mathéo demandait à être introduit près d'elle.
--Faites entrer, dit Lucie.
Le docteur était plus pâle et paraissait encore plus triste qu'il ne l'était ordinairement.
--Enfin, docteur, vous voilà donc! dit Lucie, lorsque Mathéo se fut assis sur le siége que, sur un signe de sa maîtresse, Paolo s'était empressé de lui présenter; nous vous attendions avec la plus vive impatience.
--A ce point, ajouta Laure, que lorsqu'on vous a annoncé nous parlions de vous, et que je disais à Lucie que si vous nous aviez négligées si longtemps, il ne fallait pas accuser votre indifférence, mais bien vos nombreuses occupations.
--Je vous remercie beaucoup, mademoiselle, de ce que vous avez bien voulu me défendre; j'ai été en effet tellement occupé qu'il m'a été impossible jusqu'à ce moment de prendre un instant pour vous rendre visite.
--Vous ne pouviez sans doute quitter cette pauvre jeune femme si lâchement assassinée.
--Il est vrai, mademoiselle, la blessure qu'on lui a faite est grave, très-grave, et je n'ai voulu laisser à personne le soin de lever le premier appareil.
--Dites-moi, docteur, cette femme est-elle aussi belle que le disent les journaux qui ont rendu compte de ce qui lui est arrivé?
--Oui, mademoiselle. Cette femme est vraiment douée d'une merveilleuse beauté; il y a entre sa physionomie et celle de madame la comtesse de Neuville quelques points de ressemblance.
--Vous me flattez, docteur, dit Lucie en souriant.
--Du tout, madame la comtesse, répondit Mathéo; cette femme qui est admirablement belle vous ressemble un peu, il n'y a rien là qui puisse vous paraître extraordinaire.
--Et l'on ne sait encore, continua Laure, ni le nom de celui qui l'a frappée, ni pourquoi elle était vêtue d'un costume d'homme?
--Hélas! non, mademoiselle; il y a vraiment dans cet événement quelque chose de mystérieux. Les journaux vous ont appris comment l'assassin était parvenu à se sauver en se précipitant dans la rivière. On ne sait ni s'il a péri, ni s'il est parvenu à gagner le bord; le temps était si obscur et l'atmosphère si chargée de brouillards, au moment de la perpétration du crime, qu'il a échappé à tous les yeux; et par un hasard fâcheux, le saisissement ou tout autre cause a enlevé à la victime, qui est encore trop faible pour écrire, l'usage de la parole. Mais je vous parle de choses qui doivent peu vous intéresser, et j'oublie de rendre compte à madame la comtesse de la mission qu'elle a bien voulu me confier.
Le docteur prit dans son portefeuille le cachet armorié du billet écrit par Salvador à la comtesse Neuville que cette fois il remit à cette dernière.
--Je suis allé, lui dit-il, chez la personne qui vous a adressé la lettre à laquelle était adapté ce cachet.
--Eh bien! docteur, répondit la comtesse, cet homme, n'est-ce pas, est un galant homme, et ses traits qui annoncent une belle âme, ne sont pas un miroir trompeur? mais répondez-moi donc, ajouta-t-elle après une pause de quelques minutes, impatientée qu'elle était de ce que Mathéo gardait le silence.
Le docteur laissa tomber sur Lucie de Neuville un regard empreint de la plus profonde tristesse; puis, un profond soupir s'échappa de sa poitrine.
--Mais, qu'avez-vous donc, docteur? dit Laure, à laquelle n'avait pas échappé l'expression du regard qu'il avait jeté sur la comtesse; on dirait vraiment que vous avez une fâcheuse nouvelle à nous apprendre?
--Voyons, M. le docteur, ajouta Lucie, qu'est-ce que ce marquis de Pourrières? je vous avoue que je suis curieuse de savoir comment un si noble personnage se trouvait dans un lieu semblable à celui dans lequel je l'ai rencontré.
La comtesse, sans peut-être se rendre compte à elle-même du sentiment auquel elle obéissait, affectait l'air de la plus profonde indifférence pour faire une question dont elle attendait la réponse avec la plus vive impatience; Mathéo ne fut pas la dupe de cette petite ruse féminine.
--La maison de Pourrières, répondit Mathéo, est ainsi que je vous l'ai déjà dit, une des plus anciennes et des plus considérées de la Provence, celui qui vous a écrit est, à ce qu'on assure, le dernier rejeton de cette ancienne maison; du reste, sa position dans le monde paraît assurée; il est, vous le savez, auditeur au conseil d'Etat et le chevalier de la Légion d'honneur.
Ce que disait le docteur causait à la comtesse et à son amie un plaisir évident, et dont l'expression se laissait lire sur leurs charmants visages.
Lucie était satisfaite de ce que l'homme auquel elle s'intéressait sans trop savoir pourquoi, était, par sa naissance et par sa position, du même monde que celui auquel elle appartenait; elle ne désirait peut-être pas le revoir, mais elle se disait in petto que si par hasard elle le rencontrait dans un des cercles qu'elle fréquentait, et qu'il vînt lui parler, elle pourrait lui répondre sans craindre de se compromettre; elle était bien aise, en un mot, de ce que le marquis de Pourrières était de ces gens que l'on pouvait connaître.
Laure de son côté, était charmée d'acquérir la certitude que l'homme dont son amie avait fait la rencontre, appartenait à la bonne compagnie, par la raison toute simple qu'elle était persuadée qu'une fois que Lucie serait bien certaine qu'elle n'avait rien à craindre de M. le marquis de Pourrières? les vagues terreurs qu'elle n'avait cessé de manifester et les inégalités d'humeur qui en étaient la suite, disparaîtraient pour ne plus revenir.
--J'espère, dit-elle à son amie, que tu n'éprouveras plus, maintenant que tu es certaine que cet homme, dont ton imagination avait fait une espèce de croque-mitaine, est presque un grand seigneur, de ces folles terreurs qui te rendaient si malheureuse.
--J'étais folle en effet, répondit la comtesse en souriant, à son amie, j'étais véritablement folle. J'y étais bien, moi, dans cet ignoble cabaret, il n'est donc pas extraordinaire qu'il s'y soit trouvé aussi.
Mathéo, écoutait les deux femmes et ne disait rien.
--Bon! s'écria Laure, voilà maintenant que tu passes d'une extrémité à l'autre; tu étais, il est vrai, dans ce cabaret, mais c'est un accident qui t'y avait amenée; tu ne t'étais pas déguisée pour y venir, tandis que ce marquis, qui, à ce qu'il paraît, y était très à son aise, était, nous as-tu dit, vêtu d'un costume que l'on n'a pas l'habitude de porter dans les salons.
--C'est vrai, mon Dieu! répondit la comtesse, c'est vrai. Mais dites-moi donc quelque chose, docteur; avez-vous vu cet homme? que vous a-t-il dit?
--J'ai vu en effet monsieur le marquis de Pourrières, et s'il faut croire ce qu'il m'a dit, sa présence où vous l'avez rencontré et son déguisement seraient parfaitement justifiés. Mais rien n'atteste la vérité de ses paroles.
--Mais enfin, que vous a-t-il dit?
--Oh! mon Dieu! madame, de ces choses que l'on trouve toujours dans son imagination lorsque l'on veut justifier une action équivoque, en supposant que ce soit une action de cette nature que l'on ait l'intention de justifier.
--Ainsi, docteur, vous croyez que ce marquis est un homme dont il faut se méfier?
--Il est toujours bon, madame la comtesse, de n'accorder sa confiance qu'aux gens que l'on connaît parfaitement. Mais je vous fais là une recommandation inutile, vous avez trop de sagesse pour ne pas savoir ce que vous avez à faire.
--Savez-vous, dit Laure, que vous n'êtes ni l'un ni l'autre amusant. Eh! que nous fait, après tout, ma chère Lucie, ce qu'est ou ce que n'est pas ce marquis de Pourrières? Nous savons que ce n'est ni un voleur ni un assassin; cela doit nous suffire, n'est-il pas vrai?
--Je suis de votre avis, mademoiselle.
Cette réponse du docteur Mathéo mit fin à la conversation dont jusqu'à ce moment le marquis de Pourrières avait été le sujet; et la comtesse qui avait reçu, la veille une lettre d'Eugénie de Mirbel qui la remerciait de ce qu'elle avait fait pour elle et la priait de venir la voir, demanda au docteur des nouvelles de son amie. Celui-ci lui apprit que cette jeune femme, grâce aux soins qu'il avait été à même de lui faire donner, était, sinon rétablie, du moins tout à fait hors de danger, et que le plus vif de ses désirs, était celui de voir l'amie à laquelle elle devait le bien-être dont elle jouissait en ce moment. La comtesse ne souffrait plus de la blessure qu'elle s'était faite quelques jours auparavant, et le ciel annonçait une belle journée... Lucie proposa à Laure de venir avec elle chez Eugénie de Mirbel.
Laure s'empressa d'accepter la proposition, elle se faisait une fête de revoir celle qui pendant le peu de temps qu'elles avaient passé ensemble dans le pensionnat, où toutes les deux elles avaient été élevées, avait été une de ses plus chères amies. Lucie sonna et ordonna à Paolo de faire atteler.
Le docteur prit congé des dames afin de leur laisser le temps de procéder à leur toilette et sortit après avoir promis à la comtesse de Neuville de lui rendre visite le lendemain.
Moins d'une demi heure après s'être quittées, Lucie et Laure se retrouvèrent dans le salon habillées et prêtes à partir. La comtesse et son amie n'étaient pas, on le voit, de ces femmes qui passent à leur toilette la plus grande partie de leur temps, de ces femmes en un mot, qui s'habillent le matin, babillent toute la journée et se déshabillent le soir; et cependant, aimables lectrices, elles n'étaient ni moins belles, ni moins bien parées que la plus jolie et la plus pimpante d'entre vous; c'est que ce n'est ni le luxe, ni le temps qu'elle emploie à sa toilette qui ajoutent des attraits à ceux que possède déjà une jolie femme; en effet, eût-elle le port de la Diane chasseresse et les traits de la Vénus de Milo, elle ne sera après tout qu'une créature fort ordinaire si elle ne sait pas disposer avec goût ses ajustements, et si elle ne possède pas cette gracieuse coquetterie, apanage inné de nos aimables Parisiennes, coquetterie, qui se laisse deviner sans jamais se laisser apercevoir.
Mathéo avait loué pour Eugénie de Mirbel, dans une assez jolie maison bourgeoise de la rue Riboutté un petit appartement qu'il avait fait garnir de meubles très-simples, mais s'il n'avait pas cru devoir entourer la pauvre femme des mille recherches luxueuses de la vie élégante, il avait voulu, se conformant du reste aux intentions de la comtesse de Neuville, qu'il ne lui manquât rien de tout ce qui pouvait servir à lui faire oublier les cruelles épreuves qu'elle venait de supporter, aussi Eugénie de Mirbel, couchée, au sortir du galetas dans lequel nous l'avons vue, dans un bon lit garni de draps fins et blancs et de moelleuses couvertures, et placée dans un appartement égayé par un bon feu, avait éprouvé une sensation de bien-être inexprimable, et cette sensation avait plus contribué peut-être que les médicaments ordonnés par le docteur à lui faire recouvrer la vigueur et la santé.
Lorsque Lucie et Laure arrivèrent chez elle, elle était assise dans un bon fauteuil à la Voltaire qu'elle avait fait approcher du feu, et la bonne vieille femme dont elle n'avait pas voulu se séparer, la grondait de ce qu'elle avait absolument voulu se lever.
Ce n'était plus la femme qu'elle avait vue dans le galetas de la rue de la Tannerie que Lucie avait devant les yeux; Eugénie était toujours il est vrai extrêmement pâle, mais ses beaux cheveux noirs étaient arrangés avec soin, ses yeux avaient repris leur translucidité et les cercles noirs qui les entouraient précédemment commençaient à disparaître.
--Tu veux imiter Dieu, dit Eugénie de Mirbel à la comtesse de Neuville, tu fais le bien et on ne te voit pas.
Elle voulut se lever pour embrasser son amie, Lucie la força de rester assise, et après l'avoir embrassée plusieurs fois et l'avoir préparée à la visite qu'elle allait recevoir, elle fit avancer Laure qui, jusqu'à ce moment, était restée dans la pièce d'entrée.
Eugénie reconnut de suite Laure que cependant elle n'avait pas vue depuis sa sortie du pensionnat.
--Je suis bien heureuse, dit-elle, de retrouver à la fois mes deux plus chères amies.
--Nous sommes plus heureuses que toi, ma chère Eugénie, répondit la comtesse, puisque c'est à nous que le ciel a bien voulu fournir l'occasion de faire un peu de bien à une personne que nous chérissons toutes deux et de toute notre âme.
--Mes chères amies! dit Eugénie de Mirbel qui pressait avec force contre sa poitrine Lucie et Laure qui s'étaient précipitées entre ses bras, et, durant quelques minutes, ces trois charmantes femmes confondirent leurs embrassements.
Les cris d'un enfant les arrachèrent à cette douce étreinte, Eugénie courut au berceau de sa fille, qui était placé à la tête de son lit; elle prit l'enfant entre ses bras et l'apporta en rougissant à Lucie de Neuville.
--Elle te doit la vie, dit-elle, ne veux-tu pas l'embrasser.
Lucie prit l'enfant qu'elle couvrit de baisers, tandis que Laure, qui avait levé les barbes du bonnet de dentelle qui couvrait sa petite tête, ne pouvait se lasser de la regarder.
De naïves exclamations traduisaient à chaque instant sa vive admiration.
--Que tu es heureuse d'avoir une aussi jolie petite fille, dit-elle enfin.
--Asseyons-nous et causons, dit la comtesse, qui voulait éviter à Eugénie la nécessité de répondre à la naïve remarque de Laure, il y a si longtemps que nous ne nous sommes vues que nous devons avoir beaucoup de choses à nous dire.
Lucie remit à la vieille femme, pour qu'elle la replaçât dans son berceau, la petite fille qui s'était endormie entre ses bras, et les trois amies prirent place devant le bon feu qui flambait dans la cheminée.
Lucie désirait connaître afin d'y remédier, si cela était possible, les événements qui avaient précipité son amie dans l'abîme d'où elle venait de la tirer, mais elle ne voulait pas lui demander des confidences que celle-ci, par reconnaissance peut-être, se croirait obligée de lui faire; elle crut que le meilleur moyen de provoquer sa confiance était de lui accorder la sienne. Elle raconta donc à Eugénie les événements bien simples de sa vie depuis sa sortie du pensionnat, la mort de son père, suivie bientôt de son mariage avec le colonel comte de Neuville, bien qu'il fût beaucoup plus âgé qu'elle, et le départ récent de celui-ci pour l'Algérie.
--Je ne puis rien vous raconter, dit Laure lorsque Lucie eût achevé son récit, ma vie, encore moins incidentée que celle de Lucie, ne peut vraiment fournir le sujet d'une narration:
»J'ai passé mes premières années à Lagny, une jolie petite ville de la Brie, célèbre par sa fontaine et les mœurs peu courtoises de ses habitants qui jettent dans la susdite fontaine ceux qui leur demandent combien vaut l'orge sans avoir la main dans le sac. Je n'ai quitté cette ville que pour entrer au pensionnat au moment où tu en sortais, ma chère Eugénie. Mon éducation terminée, je suis allée, avec la permission d'un oncle que j'aime infiniment, bien que je ne l'aie jamais vu, demeurer avec Lucie. Je passe mon temps à lire, à dessiner, je fais de la musique, je vais au bal; je suis en un mot aussi heureuse qu'il est possible de l'être, car je ne m'ennuie que lorsque Lucie est triste, ce qui depuis quelques jours lui arrive plus souvent que je ne le voudrais.
Eugénie avait pris les mains de ses deux amies, qu'elle serrait affectueusement entre les siennes.
--Il faut, dit-elle, que je vous raconte ce qui m'est arrivé depuis que je ne vous ai vues; c'est une bien triste histoire que la mienne et dont tu connais déjà le dénoûment, continua-t-elle en s'adressant à Lucie de Neuville.
Celle-ci embrassa tendrement Eugénie, qui, après quelques instants de silence, continua en ces termes:
Je n'avais pas encore douze ans lorsque je perdis, mon père, qui avait été le plus intime ami du tien, ma chère Lucie, et ma mère qui le suivit de près dans la tombe. Mes parents, par suite de fausses spéculations commerciales et de la faillite des personnes auxquelles ils avaient confié des sommes considérables, avaient perdu leur fortune lorsqu'ils moururent, de sorte que la mort vint à point pour leur épargner les tourments, compagnons inséparables de la pauvreté. Je ne sais ce que je serais devenue si une sœur aînée de ma mère, qui avait toujours habité la province, n'était pas accourue à Paris à la nouvelle de l'affreux malheur qui venait de me frapper et ne s'était pas chargée de moi.
»J'apportais avec moi dans la maison de cette estimable femme le malheur qui, à dater de cette époque, ne devait pas cesser de me poursuivre.
»Ma tante voulant me faire donner une éducation digne de ma naissance, me plaça, deux ans environ après m'avoir recueillie, dans le pensionnat où nous avons été élevées. Je ne sais si vous vous rappelez le caractère que j'avais alors...»
--Tu étais douée, dit Lucie, du plus heureux caractère qui se puisse imaginer, tu riais sans cesse, et lorsque l'une de nous était triste c'était toujours toi qui trouvais le moyen de l'égayer; mais cela ne dura pas longtemps, peu de temps après ton arrivée au pensionnat tu changeas tout à coup de caractère.
--Vous vous rappelez sans doute, continua Eugénie de Mirbel, une de nos sous-maîtresses, une assez belle personne, dont nous admirions toutes les beaux yeux, bleus et les magnifiques cheveux noirs, tout en nous moquant quelquefois de son air rêveur et mélancolique?
--Madame Delaunay? dit Laure.
»Précisément, cette femme, qui avait, dit-on, éprouvé de grands malheurs, et qui avait perdu son mari peu de temps après son mariage, avait été admise dans notre pensionnat sur la recommandation d'une dame anglaise près de laquelle elle était restée assez longtemps, afin de commencer l'éducation d'une jeune fille que l'on venait d'envoyer dans l'Inde pour y rejoindre son père. Je fus, vous le savez, pendant un certain laps de temps, la première à me moquer des airs langoureux de madame Delaunay, qui n'ouvrait jamais la bouche que pour pousser de profonds soupirs, et qui nous disait sans cesse que sa naissance lui avait permis d'espérer un sort plus heureux que ne l'était le sien à ce moment; mais à la fin, l'inaltérable douceur de madame Delaunay, qui n'opposait à toutes nos innocentes railleries de folles jeunes filles, que le silence et cette inconcevable inertie devant laquelle s'émoussent les pointes les plus acérées me désarmèrent, et je devins, toute jeune que j'étais, sa plus intime amie.
»Madame Delaunay employait tout le temps dont elle pouvait disposer, à lire des romans qu'elle se procurait facilement et qu'elle savait, avec une adresse infinie, dérober aux regards de notre bonne maîtresse qui était, vous le savez, une ennemie déclarée de ces sortes de livres. Vous avez déjà deviné ce qui arriva: elle m'en prêta quelques-uns que je lus avec avidité; puis d'autres, puis encore d'autres.
»J'ai malheureusement reçu de la nature une imagination assez impressionnable; aussi ces lectures ne tardèrent pas à porter leurs fruits ordinaires. Je perdis une à une toutes les qualités qui m'avaient fait aimer de mes compagnes. Plus de folles saillies, plus de ces joyeuses reparties qui vous faisaient tant rire; je ne voulais plus prendre part à vos jeux; j'étais devenue, en un mot, un reflet de madame Delaunay: je vivais dans un monde créé par mon imagination, et peuplé des héros et des héroïnes des livres que j'avais lus. A l'heure qu'il est je rirais bien volontiers des folles idées qui traversaient sans cesse, à cette époque, mon imagination, si la suite ne m'avait pas appris que les idées de nos premières années, sont destinées à exercer sur les premiers événements importants de notre vie, une influence soit heureuse soit fatale.
»Ma tante possédait, au moment où elle me prit chez elle, une fortune qui, sans être considérable, lui permettait de vivre assez honorablement; mais désirant me voir occuper un jour dans le monde une position brillante, position que je ne pouvais acquérir que par un riche mariage, ma bonne tante voulut augmenter sa fortune afin d'être à même de me donner une grosse dot lorsque j'aurais atteint l'âge de me marier.
»Il lui arriva ce qui devait nécessairement arriver à une femme sans expérience aucune des affaires, lancée tout à coup sur le terrain brûlant des spéculations. Les gens auxquels elle avait accordé sa confiance la trompèrent sans éprouver le moindre scrupule: les uns lui firent acheter fort cher des actions industrielles qui n'étaient seulement pas cotées à la bourse; les autres lui firent prêter de l'argent à de grands personnages qui ne sont pairs de France ou députés qu'afin de ne pas payer leurs dettes, si bien qu'un jour la pauvre femme qui croyait avoir au moins doublé sa fortune, qui bâtissait pour moi les plus magnifiques châteaux en Espagne, et qui dormait tranquille sur un monceau d'actions de tous les formats et de toutes les couleurs, se réveilla ruinée ou à peu près: il lui restait environ deux mille francs de revenu.
»Ses moyens ne lui permettant plus de payer le prix assez élevé de ma pension, elle fut forcée de me faire quitter le pensionnat avant que mon éducation fût achevée. Ce fut avec plaisir que vous m'avez vu partir, mes chères amies, car je vous avais laissé croire que je vous quittais pour épouser je ne sais plus quel grand personnage, dont je vous avais tracé un portrait qui ressemblait plus au héros fantastique du dernier roman que j'avais lu qu'à un personnage réel.
»Etait-ce par orgueil ou seulement pour mentir que je vous faisais un semblable conte? ce n'était ni pour l'un ni pour l'autre motif; mais les romans donnent à ceux qui en lisent beaucoup, avant que l'expérience n'ait mûri leur esprit, une idée si fausse du monde et de ceux qui l'habitent, qu'ils ne peuvent que difficilement se déterminer à croire à l'amitié de ceux qui les entourent, lorsque cette amitié ne se traduit pas en transports ridicules et en démonstrations exagérées; je ne croyais donc pas à votre amitié qui cependant, et la suite l'a prouvé, était aussi réelle qu'elle était calme; c'est pour cela que je ne vous fis pas connaître l'affreux malheur qui venait de frapper ma bonne tante.
»Je ne me séparai pas sans peine de madame Delaunay, à laquelle j'avais accordé la confiance que je vous avais refusée, et ce ne fut qu'après qu'elle m'eût fait la promesse de venir souvent me voir que je pus m'arracher de ses bras pour suivre ma tante qui m'attendait dans l'appartement de notre maîtresse.
»Ma tante avait accepté sans se plaindre le coup affreux qui venait de la frapper, et de suite elle s'était résignée à la vie plus que modeste qui devait être la nôtre à l'avenir. Ce ne fut donc pas dans l'appartement assez somptueux qu'elle avait habité jusqu'à ce moment qu'elle me conduisit, mais bien dans une retraite perdue dans un des plus populeux quartiers de la capitale (lorsque l'on veut se cacher, c'est au milieu de la foule qu'il faut aller vivre), retraite excessivement simple et tout à fait conforme à l'état précaire de notre fortune, mais dans laquelle cependant rien de ce qui pouvait contribuer à me faire trouver moins monotone la vie que nous allions mener n'avait été oublié. Ma tante, qui pour augmenter le petit capital qui lui restait, s'était débarrassée de tous les objets ayant une certaine valeur, qui garnissaient l'appartement qu'elle occupait précédemment, avait précieusement conservé tout ce qui m'appartenait personnellement; ainsi je retrouvai dans notre modeste hermitage, et rangés avec soin dans une petite pièce absolument, semblable à celle qu'ailleurs j'avais pompeusement décorée du titre de boudoir, tous les objets que j'aimais: mes livres, mon chevalet, ma palette et mes pinceaux, mes albums, ma musique et un magnifique piano d'Erard aussi bon qu'il était beau, et sur le sort duquel je n'avais pas cessé de trembler.
»Ma bonne tante jouissait de ma surprise, et des larmes de joie coulaient le long de ses joues vénérables.
-»Tu le vois, mon enfant, me dit-elle, on peut, bien que l'on soit pauvre, se procurer encore quelques instants de bonheur.
»Je me précipitai entre ses bras qu'elle avait ouverts pour me recevoir, et pendant quelques instants, nous nous tînmes étroitement embrassées.
--»Ecoute, mon enfant, me dit ma tante, lorsque nous nous fûmes arrachées à cette douce étreinte, c'est parce que j'ai voulu te faire bien riche, qu'aujourd'hui nous sommes pauvres toutes les deux; il ne faut donc pas m'en vouloir; il ne me reste, ma chère Eugénie, que deux mille francs de revenu, c'est bien peu! cependant si nous avons de l'économie, mille à douze cents francs chaque année pourront nous suffire, de sorte qu'au bout d'une dixaine d'années, nous nous trouverons à la tête d'un petit capital, qui sera ta dot; tu es belle, tu as de l'esprit, tu as reçu une bonne éducation, tu seras toujours sage, je n'en doute pas; eh bien! il ne faut pas désespérer de l'avenir, tu rencontreras infailliblement, si tu conserves ces précieuses qualités, un honnête homme qui voudra posséder tout cela, qui te rendra heureuse et dont tu feras le bonheur: et que la retraite dans laquelle nous allons vivre ne t'épouvante pas; si bien cachée que soit la violette, son parfum la décèle et on finit par la découvrir. Il en est de même des femmes, on ne néglige que celles qui ne méritent pas d'être recherchées.
»Ma bonne tante ne me parlait ainsi, sans doute, que pour me donner de l'espérance et du courage; quoi qu'il en fût, j'étais tout à fait de son avis; mais ce qu'elle n'attendait que du temps, d'une conduite uniforme et peut-être bien, seulement de la bonté de Dieu. Je l'attendais moi, soit du hasard, soit de mon mérite personnel, les livres que j'avais lus m'avaient tourné la tête à ce point, j'avais l'imagination tellement remplie de rois qui avaient épousé des bergères, de grands seigneurs qui avaient sollicité à genoux la main de pauvres ouvrières, et j'accordais à ma petite personne une si haute valeur, qu'il me paraissait en effet impossible que le monde pût m'oublier dans ma retraite.
Cependant les jours se passaient, et comme je n'avais plus ni le temps ni la possibilité de me gâter à la fois le cœur et l'esprit, mon caractère ne tarda pas à reprendre son assiette ordinaire, je redevins aussi gaie que je l'étais lors de mon arrivée au pensionnat, et avec ma gaieté, je recouvrai mes brillantes couleurs de jeune fille que, si vous vous en souvenez, je commençais à perdre lorsque je vous quittai; je m'occupais des soins de notre petit ménage; je peignais; je faisais de la musique, et le soir je lisais à ma bonne tante quelques passages de nos bons auteurs. Ma vie, vous le voyez, n'était pas très-incidentée: ma tante, que son grand âge rendait valétudinaire, ne pouvait sortir que très-rarement, aussi lorsqu'elle se trouvait un peu plus vigoureuse qu'elle ne l'était habituellement et qu'une belle journée nous permettait d'aller passer quelques heures, soit aux Tuileries, soit au Luxembourg; ces deux jardins étaient situés à une distance presque égale de notre domicile; j'étais aussi joyeuse qu'une jeune mariée qui trouve dans sa corbeille un cachemire on un écrin qu'elle n'espérait pas. Cependant je n'étais pas malheureuse, tant il est vrai que la sérénité de l'esprit et la quiétude de l'âme peuvent nous tenir lieu de tous les biens qui nous manquent.
»Il y avait près de six mois que j'avais quitté le pensionnat, et je n'avais pas encore entendu parler de madame Delaunay, qui, ainsi que je l'ai appris plus tard, en avait été renvoyée peu de temps après ma sortie, sans doute parce que notre digne maîtresse avait fini par s'apercevoir qu'elle n'était pas douée d'un caractère à la hauteur de la mission qui lui avait été confiée.
»J'avais été d'abord assez cruellement blessée de l'abandon de cette femme, mais comme en définitive je n'avais pas pour elle cet attachement que les personnes vraiment dignes savent seules nous inspirer, je l'avais totalement oubliée, lorsqu'un matin elle se présenta chez nous.
»Une visite, quelle qu'elle fut, était pour ma tante que le malheur n'avait pas rendue misanthrope, et pour moi qu'elle venait distraire quelques instants, un heureux événement, événement bien rare dans notre vie, car depuis que nous étions pauvres, personne ne venait plus nous voir, nous accueillîmes donc madame Delaunay avec le plus vif empressement, elle s'excusa de ce qu'elle n'était pas venue plus tôt me voir, en me disant qu'aussitôt sa sortie du pensionnat qu'elle n'avait quitté, disait-elle, que parce que sa santé ne lui permettait plus de supporter les fatigues de la profession d'institutrice, fatigues bien légères, cependant, elle était tombée malade et avait été forcée de garder le lit pendant un laps de temps fort long.
»Nous causâmes assez longtemps; madame Delaunay nous apprit tout ce qui lui était arrivé depuis la mort de ses parents qu'elle avait perdus lorsqu'elle n'était encore qu'une enfant, c'était une bien longue et bien lamentable histoire, qui ressemblait un peu à tout ce que j'avais lu, et je crois vraiment maintenant que madame Delaunay s'appropriait les aventures de l'héroïne d'un de ces romans in-12, imprimés sur papier à sucre, édités jadis par le fameux Pigoreau, et que l'on ne rencontre plus, à l'heure qu'il est, que sur les derniers rayons d'un de ces antiques cabinets de lecture perdus dans les limbes d'un chef-lieu de canton. Cette histoire, cependant, pleine d'événements extraordinaires, de complications mystérieuses, de reconnaissances imprévues, et dont le dénoûment était encore un mystère, m'intéressa beaucoup, et grandit tellement aux yeux de ma tante, celle qui la racontait (qui comme vous le pensez bien, s'y était ménagé un rôle qui devait donner la plus haute idée de son caractère), que la pauvre femme qui ne pouvait croire qu'il existe des gens qui trouvent à mentir, un plaisir inexplicable, fit à madame Delaunay les plus vives instances, afin de l'engager à venir nous voir le plus souvent qu'elle le pourrait.
»Madame Delaunay revint plusieurs fois chez nous, et bientôt elle fut notre plus fidèle commensale; ma tante recevait ses visites avec le plus vif plaisir. Madame Delaunay, malgré les travers de son caractère, avait l'esprit cultivé et causait assez agréablement; et puis, ainsi que je vous l'ai déjà dit, ma tante étant valétudinaire ne pouvait sortir que très-rarement, de sorte que j'étais aussi forcée de rester confinée à la maison à l'âge où l'on a tant besoin de prendre un peu d'exercice et de respirer au grand air. Madame Delaunay, par la position qu'elle avait occupée et ses relations antérieures avec moi devait lui inspirer assez de confiance pour qu'elle me permît de sortir quelquefois avec elle, c'est ce qu'elle fit avec le plus vif empressement.
»J'allais donc assez souvent me promener accompagnée de madame Delaunay, soit aux Tuileries, soit au Luxembourg, soit au jardin du roi, mais plus souvent aux Tuileries qu'ailleurs; car ma compagne, malgré ses idées romanesques, aimait le monde et les lieux où on le trouve, tandis que moi je préférais les lieux silencieux et les ombrages épais.
»Lorsque le temps était beau nous prenions avec nous quelques petits ouvrages de femme et nous allions nous asseoir sous les grands marronniers des Tuileries, où souvent nous restions plusieurs heures avant de songer à nous retirer. Quelquefois, je voyais passer devant moi, couvertes de riches habits, appuyées sur le bras de l'homme qu'elles avaient pris pour mari, et suivies d'un valet, quelques-unes de mes camarades de pension, mais pas une ne s'avisa de reconnaître la jeune fille simplement vêtue qui travaillait avec tant d'activité, pas une ne lui adressa une légère inclination de tête; elles me croyaient sans doute beaucoup plus pauvre que je ne l'étais en effet.
»Un jour, madame Delaunay arriva chez nous très-richement parée, elle était coiffée d'un chapeau très-frais de la bonne faiseuse, enveloppée dans un assez beau cachemire; sa robe avait été taillée dans une étoffe de soie moirée magnifique. Nous lui fîmes nos compliments au sujet de cette brillante toilette qui nous paraissait assez insolite, car nous savions que les moyens pécuniaires de cette femme, étaient très-bornés. Je ne sais si elle devina quelles étaient nos pensées, car son premier soin fut de nous faire connaître la source d'où lui venaient toutes ces richesses. Elle nous dit qu'un de ses frères, qui avait acquis aux Indes orientales une fortune très-considérable, venait d'arriver à Paris, et qu'il voulait qu'elle partageât avec lui tout ce qu'il possédait; puis elle fit l'éloge du noble caractère de ce frère, et, à l'appui de ce qu'elle avançait, elle nous montra plusieurs billets de banque.
»Rien ne nous autorisait à douter de ce qu'elle avançait; ma tante voulut bien me permettre de sortir avec elle; elle voulait, disait-elle, faire plusieurs acquisitions, et ce serait pour moi une distraction que de parcourir les divers magasins qu'elle allait visiter.
»Nous nous mîmes en route. Ne voulant pas faire contraste, je m'étais composée des débris de mon ancienne splendeur une toilette peut-être plus simple, mais assurément de bien meilleur goût que celle de mon amie. Nous nous arrêtâmes, ainsi que cela avait été convenu, chez plusieurs marchands; mon amie acheta plusieurs petits objets, et me força d'accepter quelques bagatelles que je reçus avec plaisir, car je ne voyais pas sans éprouver une bien douce émotion, que la fortune n'avait pas changé le cœur de mon amie.
»Il n'était pas encore deux heures lorsque nous eûmes achevé de faire toutes nos emplettes, et bien que le froid fût assez vif, le temps était magnifique et animé par un beau soleil d'hiver. Madame Delaunay me dit que si je voulais l'accompagner, nous irions faire un tour aux Tuileries. Je n'avais aucune raison de m'opposer à ce désir; seulement, je lui fis observer que notre voiture était pleine des acquisitions que nous venions de faire, et qu'il fallait absolument nous en débarrasser.--Qu'à cela ne tienne, me répondit-elle, je vais envoyer tout ceci chez toi par notre cocher, qui remettra en même temps un petit mot à ta tante, afin qu'elle ne soit pas surprise de notre longue absence, et nous irons à pied jusqu'aux Tuileries. Il fut fait ainsi qu'il avait été dit.
»Nous étions arrivées à l'extrémité de l'allée des Tuileries qui longe la terrasse des Feuillants, et nous allions retourner sur nos pas, lorsque nous fûmes abordées par un monsieur déjà âgé et décoré de plusieurs ordres.
--»Ma foi, ma chère Clélie, dit-il en s'adressant à madame Delaunay après m'avoir adressé un salut parfaitement conforme aux lois de la bonne compagnie, je ne croyais pas avoir le plaisir de te rencontrer ici et en aussi charmante compagnie. Il m'adressa un nouveau salut auquel je ne répondis que par une légère inclination de tête.
--»C'est mon frère, me dit madame Delaunay. N'est-ce pas qu'il est bien?
»Je ne remarquai pas la singularité de cette question; seulement je n'étais pas de l'avis de mon amie.
»Je ne sais si vous êtes comme moi; mais rien au monde ne me paraît plus ridicule et plus affligeant en même temps que de voir un vieillard affecter le ton et les manières d'un jeune homme; je crois que de beaux cheveux blancs et les profonds sillons que le temps creuse sur un visage vénérable, sont la seule parure qui convienne à la vieillesse. L'homme qui venait de nous aborder devait donc, seulement par l'aspect de sa personne, m'inspirer une répugnance invincible.
»Cet homme avait évidemment passé son dixième lustre; et cependant il était aussi rigoureusement busqué, ganté, et éperonné que le plus farouche des lions de la loge infernale. Un camélia blanc, d'une dimension fabuleuse, ornait une des boutonnières de son habit et il maniait avec une vivacité toute juvénile un superbe jonc surmonté d'une grosse pomme d'or ciselée avec soin.
»Supposez une figurine du Journal des modes, à laquelle vous donnerez un vieux visage que n'ont pu rajeunir ni les talents de l'épileuse, ni l'usage immodéré de tous les liniments et de tous les cosmétiques imaginables, et vous aurez devant les yeux le portrait exact du frère de madame Delaunay.
»Après une promenade assez longue, durant laquelle il ne cessa de louer et ma beauté et mon esprit, bien que ma mine renfrognée et le mutisme presque complet que j'observais eussent dû lui donner une bien pauvre idée et de l'une et de l'autre, il nous proposa de nous mener dîner chez un traiteur; du reste cette proposition nous fut faite dans les termes les plus convenables.
--»Il y a si longtemps, me dit-il, que je n'ai vu ma bonne sœur, que je dois naturellement saisir toutes les occasions qui se présentent de passer quelques instants près d'elle, et vous me rendrez un véritable service en ne l'empêchant pas d'accepter la proposition que je viens de vous faire.
»Et comme par politesse, et bien certaine d'avance que madame Delaunay n'accepterait pas cette proposition, je laissai à cette dernière le soin de nous excuser.
--»Je ne vois pas pourquoi, me dit-elle, nous n'accepterions pas la gracieuse invitation de mon frère; nous nous presserons un peu, de sorte que ta tante n'aura pas le temps d'être inquiète.
»J'étais prise à un piége que je m'étais tendu moi-même; cependant j'hésitais; mais mon amie joignit ses instances à celles de son frère; je fus en un mot, pour ainsi dire forcée d'accepter; du reste les choses se passèrent très-convenablement; nous nous pressâmes un peu et notre Amphitryon, qui paraissait comprendre que je devais être impatiente de me retirer, n'essaya pas de nous retenir; je lui sus bon gré de sa discrétion ainsi que de son extrême politesse, et à la fin du repas il me paraissait un peu moins ridicule que lorsque nous nous étions mis à table.
»Nous étions alors en carnaval. Des jeunes gens placés à une table voisine de celle que nous occupions, parlaient entre eux du dernier bal masqué auquel ils avaient assisté.
--»Tu n'es jamais allée au bal masqué? me dit madame Delaunay.
--»Jamais, lui répondis-je; et il est probable que ce ne sera pas de sitôt que je pourrai y aller. J'en suis bien fâchée, continuai-je, sans attacher à mes paroles plus d'importance qu'elles n'en méritaient, j'en suis vraiment bien fâchée: j'ai souvent entendu dire que rien au monde n'était plus amusant qu'un bal masqué.
--»C'est bien vrai, me répondit madame Delaunay. J'y suis allée quelquefois, accompagnée de mon mari, et j'y ai pris beaucoup de plaisir.
»Et elle se mit à me faire du bal masqué une peinture bien capable de tourner une tête de jeune fille, elle me fit de la salle de l'Opéra, un jour de bal, une description qui la faisait ressembler à un palais des Mille et une Nuits. Ce n'était, à l'entendre, que girandoles et guirlandes de lumières, dont les feux se réfléchissaient dans d'immenses glaces et dans les dorures des panneaux et des lambris; on n'y marchait que sur les plus magnifiques tapis; et chaque marche d'escalier, chaque vestibule étaient garnis de caisses élégantes, renfermant les fleurs les plus rares et les plus odoriférantes. Et puis c'était cet immense orchestre de plusieurs centaines de musiciens distingués, qui obéissaient, comme un seul homme, à la baguette du Napoléon du quadrille, de l'illustre Musard; c'était cet orchestre qu'il fallait entendre! Celui du Conservatoire n'était absolument rien en comparaison. Et puis c'était cette immense variété de riches et brillants costumes empruntés à toutes les époques et à toutes les contrées qu'il fallait voir: la dame châtelaine du quatorzième siècle, appuyée sur le bras d'un garde française du règne de Louis XV; le chevalier du temps des croisades, courtisant une merveilleuse du Directoire, près d'un soldat de la république qui causait dans un coin avec un dominicain, tandis que des dominos blancs noirs, roses, bleus, de toutes les couleurs, mystérieux fantômes, se glissaient à travers les divers groupes et prenaient part à tous les plaisirs du bal sans que personne pût les reconnaître.
»Le frère de madame Delaunay crut devoir ajouter quelques traits au tableau déjà si brillant que venait de faire sa sœur.
--»La sainte alliance des peuples, dit-il, n'existe vraiment qu'au bal masqué. Français et Anglais, Italiens et Autrichiens, Polonais et Russes, Belges et Hollandais, Grecs et Turcs, vivent ensemble en bonne intelligence dans la salle de l'Opéra; aussi, lorsque tous ces hommes vêtus de costumes si pittoresques et d'aspects si divers se sont réunis pour le galop final, et qu'ils passent rapides comme un torrent qui a rompu ses digues, devant les dominos qui se sont réfugiés dans les loges du rez-de-chaussée, on croit voir l'Europe réconciliée courir vers un meilleur avenir.
»Vous avez remarqué, mes chères amies, que madame Delaunay et son frère avaient toujours soin de placer dans un des coins du tableau qu'ils mettaient devant mes yeux, plusieurs dominos, personnages mystérieux qui pouvaient tout voir et tout entendre sans être remarqués. Ils voulaient sans doute en me montrant la possibilité de ma présence au bal de l'Opéra, me donner l'envie d'y aller; si telle était en effet leur intention, leur réussite fut complète.
--»C'est jeudi prochain qu'aura lieu le dernier bal dit madame Delaunay, et il sera, dit-on, plus brillant que tous ceux qui l'ont précédé. Je voudrais bien pouvoir y aller...
--»Et moi aussi, dis-je à mon tour.
»Je dois le dire, lorsque j'exprimais aussi formellement ce désir, je ne pensais pas que l'accomplissement en fût possible.
»Le frère de mon amie se chargea de me prouver que je m'étais trompée.
--»Mais puisque vous désirez toutes deux assister à ce bal, rien ne vous empêche, ce me semble, de vous procurer ce plaisir, et je serais très-volontiers le cavalier de ma bonne sœur et celui de sa charmante amie.
--»Au fait? dit madame Delaunay, qui m'adressa un regard dont je compris parfaitement l'intention.
--»Ma tante ne voudra jamais me permettre de passer une nuit au bal, répondis-je.
»Et malgré tous les efforts que je fis pour le retenir, un profond soupir s'échappa de ma poitrine.
--»C'est vrai, dit mon amie, ta tante ne voudra pas te permettre d'aller à ce bal où nous nous serions tant amusées.
»Je répondis à mon amie que n'étant pas forcée de subordonner sa volonté à celle d'une autre personne, rien ne s'opposait, puisqu'elle en avait envie et que son frère voulait bien lui servir de cavalier, à ce qu'elle allât à ce bal.
--»Vous me raconterez, lui dis-je, tout ce que vous aurez vu, et ce sera absolument comme si j'y avais été.
»Madame Delaunay me répondit qu'elle m'aimait trop pour se déterminer à prendre sans moi un aussi vif plaisir, plaisir qui, du reste, n'en serait plus un pour elle si je ne le partageais pas.
»J'étais fort touchée de l'attachement et de la vive amitié que me témoignait mon amie; mais aux regrets que j'éprouvais en songeant que je ne pourrais voir les choses merveilleuses dont on venait de me faire de si ravissantes peintures, se joignirent ceux bien plus vifs, je vous l'atteste, que m'inspirait la résolution qu'elle avait prise de ne point aller sans moi au bal masqué.
»La conversation que je viens de vous rapporter avait eu lieu dans une voiture de place qui nous avait pris à la porte du traiteur chez lequel nous avions dîné et amenés près de la demeure de ma tante, le frère de mon amie nous avait quittées peu d'instants auparavant, et madame Delaunay m'avait priée de ne point parler de lui à ma tante, elle craignait, me dit-elle, que celle-ci ne nous blâmât de ce que nous étions allées dîner avec lui. J'essayai d'abord de vaincre ses scrupules qui me paraissaient exagérés, mais voyant à la fin que je ne pouvais y parvenir et ne croyant rien devoir refuser à une personne qui me témoignait tant d'amitié, je lui promis tout ce qu'elle voulut, de sorte que lorsque nous fûmes arrivées chez ma tante, je fus forcée de confirmer l'histoire qu'elle lui fit pour justifier notre longue absence, histoire qui, du reste, obtint un plein succès; ma bonne tante était si éloignée de me croire capable de lui faire un mensonge, qu'elle m'aurait cru sans difficulté si je lui avais dit à minuit que le soleil brillait d'un vif éclat.
»Lorsque madame Delaunay nous quitta après nous avoir promis sa visite pour le lendemain, je fis à ma tante sa lecture quotidienne qui se prolongea jusqu'à près de dix heures du soir; lorsque nous nous quittâmes pour aller prendre le repos dont nous avions besoin, ma tante, ainsi qu'elle en avait l'habitude, m'embrassa sur le front et me souhaita une bonne nuit; j'avais sur le cœur le mensonge que je venais de lui faire et je fus sur le point de le lui avouer, je ne sais quel démon retint sur mes lèvres l'aveu tout prêt à s'en échapper; sans doute mon mauvais ange, qui pour me récompenser de ce que je lui avais obéi, envoya les songes les plus riants colorer mon sommeil: je rêvais que j'étais au bal de l'Opéra, dans cette salle magnifique dont mon amie et son frère m'avaient fait une si pompeuse description, et que de ce formidable orchestre dirigé par l'illustre Musard, s'échappaient des torrents d'harmonie, qui mettaient en mouvement la foule diaprée des débardeurs, des titis, et des postillons de Longjumeau.
»Le lendemain, madame Delaunay vint déjeuner avec nous, le temps était trop mauvais pour que nous pussions songer à sortir, de sorte qu'il fut convenu qu'elle passerait avec nous la journée tout entière. Vers une heure, ma tante qui se sentait légèrement indisposée se retira et me laissa seule avec mon amie.
--»Eh bien! me dit-elle, as-tu pensé au bal masqué de jeudi? quant à moi j'en ai rêvé toute la nuit.
--»Moi de même, lui répondis-je.
--»Si tu le voulais, ajouta-t-elle, nous pourrions aller à ce bal.
--»Mais comment?
--»Ecoute, ma chère amie, je t'aime trop, tu le sais, pour te donner de mauvais conseils, aussi je suis persuadée que tu n'interpréteras pas mal ce que je vais te dire. Nos grands parents auxquels l'âge a donné le besoin du repos, ne veulent pas comprendre que lorsque l'on est jeune on a besoin de se remuer, de changer d'air, que l'on est avide de tout voir et de tout connaître; il ne faut pas leur en vouloir, ils subissent la loi commune que nous subirons à notre tour; mais serions-nous bien coupables, je te le demande, si sans blesser en rien les convenances, sans heurter de front leurs préjugés qui en définitive prennent leur source dans la tendresse qu'ils nous portent, puisque ce n'est que pour nous mettre à l'abri des dangers qu'ils ont courus, qu'ils veulent nous interdire une foule de jouissances innocentes, serions-nous bien coupables, dis-je, si nous nous servions un peu de notre libre arbitre?
»Je vous l'ai avoué, j'avais lu, grâce à madame Delaunay, une foule de romans dont quelques-uns n'étaient pas sans doute l'expression d'une morale bien pure. Cependant je ne compris absolument rien à l'exorde du discours entortillé qu'elle venait de commencer: des livres que j'avais lus, les faits seuls m'avaient frappée; mon esprit, grâce à Dieu, n'avait pas été assez subtil pour en déduire des conséquences.
--»Je ne vous comprends pas dis-je, à madame Delaunay.
»Elle me regarda d'un air profondément étonné, elle ne pouvait croire sans doute que les semences jetées dans mon esprit, eussent porté si peu de fruits.
--»Ma pauvre amie! me dit-elle.
»L'air de profonde commisération avec lequel elle prononça ces mots, me blessa plus que vous ne pouvez vous l'imaginer; j'avais l'amour-propre de croire que j'étais douée d'un esprit au moins égal à celui de mon ancienne sous-maîtresse et c'était elle qui me parlait avec ce ton de dédaigneuse supériorité, aussi ce fut presque avec le ton de la colère, que je l'invitai à s'expliquer catégoriquement.
--»Eh bien! j'aime mieux cela, dit-elle, veux-tu venir au bal de l'Opéra.
--»Je le voudrais, mais je ne le puis pas, ma tante ne voudra pas me le permettre.
--»Eh bien! viens-y sans la permission de ta tante.
--»Mais comment?
»J'en prends Dieu à témoin, lorsque je faisais cette question je n'avais pas l'intention qu'elle paraissait indiquer, j'obéissais seulement à un défaut dont nous sommes toutes plus ou moins affligées, à la curiosité; je voulais seulement savoir quels étaient les moyens que madame Delaunay comptait employer afin de me faire aller au bal sans que ma tante en sût rien.
»Voici ce que madame Delaunay répondit à cette question que je lui avais faite: Comment?
--»La porte de la maison que vous habitez n'est fermée qu'après minuit, et ouverte le matin à la pointe du jour, et le nombre des locataires qui y résident est si considérable, que le portier ne s'occupe ni de ceux qui entrent, ni de ceux qui sortent. Je demanderai à ta tante la permission de te conduire au spectacle, permission qu'elle ne me refusera pas, j'en suis certaine, nous irons chez moi, où tu trouveras un costume ou un domino à ton choix; mon frère nous conduira au bal, et après y avoir passé la nuit nous reviendrons chez moi; tu quitteras ton costume et tu t'en retourneras à pied chez toi, où tu pourras être rentrée et couchée avant que ta tante ne soit levée, et elle ne se sera aperçu de rien, puisqu'elle se couche invariablement à dix heures au plus tard, et qu'ainsi que tu me l'as dit plusieurs fois toi-même, elle dort d'un si profond sommeil que rien ne la réveille avant son heure habituelle.
»Les choses pouvaient, en effet, se passer ainsi, et je l'avoue à ma honte, lorsqu'une fois je fus bien persuadée qu'il était possible que j'allasse au bal sans que ma tante en sût rien, je promis à mon amie tout ce qu'elle exigea de moi.
»Je ne vous rapporterai pas les mille raisonnements que je me fis durant les quelques jours qui précédèrent ce jeudi que je ne voyais pas venir sans éprouver un certain effroi, pour justifier la faute que j'allais commettre. J'étais sur une pente fatale, je le sentais et je ne pouvais me retenir; j'obéissais à je ne sais quelle influence qui me poussait à faire une action que je blâmais tout en me préparant à la commettre et lorsque je sortis avec madame Delaunay, après que ma tante m'eût donné la permission de l'accompagner au spectacle, je me rappelai ces pauvres petits oiseaux dont les regards ont rencontré ceux du basilic, et qui vont tout pantelants et traînant de l'aile, obéissant nous ne savons à quelle puissance fascinatrice, se jeter dans la gueule du monstre qui doit les dévorer.
»J'étais à moitié folle lorsque j'arrivai chez madame Delaunay, qui occupait rue Notre-Dame-de-Lorette un assez joli petit appartement; aussi au lieu de me cacher sous un domino, ainsi que j'en avais l'intention, j'endossai, sans trop savoir ce que je faisais, un élégant costume de paysanne milanaise. Mon amie avait choisi je ne sais plus quel costume d'homme, cela me parut une inconvenance grave; je le lui dis, elle me répondit en riant: qu'en temps de carnaval tout était permis, qu'un costume d'homme était beaucoup moins gênant qu'un costume de femme, et que du reste elle n'avait adopté celui que je lui voyais, qu'afin de pouvoir me faire danser.
--»Comment, lui dis-je, est-ce que vous comptez danser?
--»Mais bien certainement, me répondit-elle, crois-tu par hasard que je vais au bal pour me croiser les jambes?
»J'étais profondément étonnée; en quittant les habits de son sexe, madame Delaunay avait totalement changé de ton et de manières, et elle essayait un pas qui devait, à ce qu'elle m'assurait, la faire proclamer la reine du bal, lorsque la sonnette violemment agitée, annonça une visite.
»Quand notre conscience n'est pas nette le moindre bruit qui nous surprend à l'improviste, impressionne désagréablement nos nerfs. Je fis un saut sur le siége que j'occupais.
--»Qui donc sonne? m'écriai-je.
--»Eh! parbleu, ce sont nos cavaliers, répondit madame Delaunay, mon frère et un de ses amis.
»Elle alla ouvrir, et son frère entra accompagné d'un autre individu dont la figure me déplut tout d'abord; mon amie saisit son frère par le milieu du corps, et malgré les efforts qu'il fit pour se dégager, il fallut qu'il se résignât à faire, en galopant, deux fois le tour de la chambre; son ami riait aux éclats.
--»C'est charmant! c'est charmant, s'écria-t-il, tandis que l'autre réparait devant une glace le désordre de sa toilette, vous êtes encore un charmant cavalier, et je suis persuadé que si vous vouliez danser, vous séduiriez les plus jolies femmes du bal.
--Vous croyez, M. le chevalier de Saint-Firmin, dit le frère de mon amie, qui évidemment était de très-mauvaise humeur, je suis donc encore suivant vous, très-capable de faire l'amour?
--»D'honneur! j'en suis persuadé.
--»Eh bien! voyez comme souvent les plus précieuses qualités sont inutiles.
--»Inutiles?
--»Sans doute, qu'ai-je en effet besoin de faire l'amour puisque j'ai à mon service des gens qui se chargent de me le procurer tout fait.
»Je ne vous rapporte ces paroles, qu'alors j'entendais sans les comprendre, que pour vous donner la mesure du caractère des gens entre les mains desquels j'étais tombée.
--Cessez, je vous prie, messieurs, dit madame Delaunay; je suis fâchée, monsieur mon frère, de vous avoir fait galoper; allons, voyons ne boudez plus, offrez votre main à mon amie et partons, il est temps.
Le frère de mon amie s'approcha de moi, et, après m'avoir adressé quelques paroles polies, il me prit la main; nous partîmes.
Quelques minutes après nous étions au bal de l'Opéra.
Je ressemblais plus à une victime que l'on conduit au supplice qu'à une jeune fille dont le plus ardent désir vient d'être réalisé; je tremblais de tous mes membres, des sueurs froides me couraient par tout le corps et mon masque me brûlait le visage. Nous n'avions pas fait trois pas dans la salle que je fus forcée de m'arrêter.
--»Qu'avez-vous donc? me dit mon cavalier.
--»Rien, rien, lui répondis-je, mais je me sentais pâlir sous mon masque, et ce n'était que grâce à des efforts suprêmes, que je parvenais à ne pas m'évanouir.
»Madame Delaunay s'approcha de moi.
--»Je souffre, lui dis-je, je voudrais bien m'en aller.
--»Ce ne sera rien, le passage subit du froid au chaud, a seul causé cette légère indisposition, nous allons nous placer dans une loge, où nous resterons jusqu'à ce que tu te sois familiarisée avec le bruit et le tumulte qui règnent ici.
»Le chevalier nous conduisit dans une loge du premier rang, qui avait été retenue pour nous.
»Le vertige qui obscurcissait mes yeux se dissipa peu à peu, et je pus jeter quelques regards sur les objets dont j'étais environnée; la salle offrait vraiment un coup d'œil féerique, et pour cette fois, il se trouva que mon imagination était restée au-dessous de la réalité. Je suivais avec intérêt les ondulations de cette foule nuancée de mille couleurs éclatantes, qui tantôt groupée dans un des coins de la salle, laissait autour d'elle un vaste espace vide; tantôt s'éparpillant sans ordre, ressemblait à un essaim d'abeilles qui vient de prendre sa volée, et lorsque les longs anneaux du galop qui terminait chaque contredanse passaient rapides devant mes yeux, j'éprouvais un vague désir de prendre une part active aux amusements de tous ces gens, dont les visages paraissaient animés par l'expression de la plus vive gaieté et du plus parfait contentement, et je me rappelais involontairement ces rondes de willis dont il est parlé dans les chroniques, auxquelles il faut nécessairement prendre part lorsque par hasard on en est spectateur.
»Mme Delaunay dansait presque dans la loge, et à chaque minute elle me demandait si je me trouvais mieux.
»Un ouf prolongé s'échappa de sa poitrine, lorsque enfin je lui répondis affirmativement:
--»Alors allons danser, me dit-elle.
»Je l'avoue à ma honte, je ne fis de résistance que ce qu'il en fallait pour ne point laisser croire que j'obéissais avec plaisir, et ce ne fut que lorsque je fus brisée, rompue, anéantie, plus peut-être par les émotions diverses que je venais d'éprouver, que par la fatigue, que je quittai la partie. Mon costume si frais, si coquet, lors de mon entrée au bal, était frippé[spelling: > fripé] et tout couvert de poussière; mes cheveux défrisés tombaient en mèches inégales le long de mes joues marbrées de légères traces rouges; une glace du foyer devant laquelle je m'étais placée pour essuyer mon visage, m'avait révélé cet affreux état de ma personne, je me fis peur à moi-même.
»Il était alors un peu plus de trois heures.
--»Ma tante verra que je suis allée au bal, m'écriai-je.
--»Que tu es enfant, me dit madame Delaunay, lorsque tu te seras baigné le visage dans l'eau fraîche, et que tu auras dormi une heure, il ne restera plus rien de ces légères traces de fatigue. Quoi qu'il en soit, allons souper, je meurs de faim, et toi?
»Je dis à mon amie que je n'avais besoin de rien, et que nous ferions bien de nous retirer à l'instant même; elle me fit observer, pour vaincre mes scrupules, que je ne pouvais rentrer chez moi, à moins d'être remarquée, avant huit heures du matin; que refuser, ce serait désobliger son frère qui était très-susceptible, et qu'elle avait le plus grand intérêt à ménager; enfin, elle me parla tant et si bien, que je me laissai conduire au café Anglais.
»Le plus délicieux souper nous fut servi dans un des cabinets de cet établissement. Je pris seulement un potage, madame Delaunay au contraire, goûta de tous les mets qui furent placés devant nous; quant aux deux hommes, ils vidaient avec une telle rapidité des flacons de vins fins, que j'en étais effrayée sans savoir pourquoi.
»Madame Delaunay était placée à table près du chevalier, j'avais à côté de moi le frère de mon amie.
»Le vin qu'ils avaient bu avait mis ces deux hommes de belle humeur, et depuis quelques instants ils échangeaient entre eux, en me regardant, des regards d'intelligence dont l'expression commençait à m'inquiéter; le chevalier avait allumé un cigare, et bien que l'odeur du tabac m'incommodât réellement, je n'osais pas me plaindre. Le frère de mon amie rapprochait son siége du mien, il vantait ma beauté et mes grâces; puis il prenait mes mains qu'il serrait entre les siennes, et qu'il couvrait de baisers. Je pâlissais, je rougissais, j'étais au supplice; et madame Delaunay, que j'implorais du regard, riait aux éclats et me disait que tout était permis pendant une nuit de carnaval.
--»A preuve, dit le chevalier, qui déposa sur les lèvres de mon amie, un vigoureux baiser.
»Je crus que madame Delaunay allait manifester d'une manière éclatante le mécontentement que suivant moi elle devait éprouver et qu'enfin nous allions pouvoir nous retirer: cette espérance ne se réalisa pas; elle invita au contraire son frère à suivre l'exemple que venait de lui donner le chevalier.
»Je ne puis trouver de termes assez énergiques pour vous peindre l'indignation que je ressentis, lorsque le visage ridé et plâtré de cette vieille caricature s'approcha du mien; je devinai tout à coup que cet homme n'était pas le frère de celle qui se disait mon amie, et quelles étaient les intentions de ces trois ignobles personnages; ce fut un éclair qui me traversa l'esprit, une révélation du ciel qui ne voulut pas permettre leur triomphe. Je me levai si brusquement, que le siége que j'occupais fut renversé, j'avais le feu au visage et mes yeux, je le sentais, devaient lancer des éclairs.
--»Vous êtes tous des infâmes! m'écriai-je d'une voix rendue tremblante par l'émotion et la colère; et profitant avec adresse de la stupeur des personnages auxquels je venais d'adresser cette virulente apostrophe, j'ouvris brusquement la porte du cabinet et je descendis rapidement un petit escalier qui se trouva devant moi et qui me conduisit sur le boulevard.
»Je ne savais où j'allais, mon seul désir était d'échapper à madame Delaunay et à ses complices; aussi, à peine arrivée sur la voie publique, je me mis à courir devant moi sans m'inquiéter du lieu où j'arriverais; mais je n'avais pas fait dix pas sur le boulevard, que j'entendis derrière moi la voix du chevalier qui me criait d'arrêter; je ne sais quelle folle terreur s'empara de tout mon être, mais je me jetai entre les bras d'un jeune homme qui se trouva par hasard devant moi, en m'écriant: Monsieur! monsieur! je vous en prie, protégez-moi.
»Ce jeune homme jeta le cigare qu'il fumait, lorsque je l'avais abordé.
--»Ne craignez rien, mademoiselle, me dit-il, ne craignez rien; quels que soient les misérables qui vous poursuivent, ils ne vous manqueront pas, je vous en donne l'assurance, tant qu'il me restera un peu de force pour vous défendre.
»A ce moment le chevalier arrivait près de nous.
--Etes-vous folle? me dit-il, tandis que je me serrais contre celui qui venait de me promettre sa protection; êtes-vous folle! nous quitter si brusquement en nous disant des injures, parce que le frère de votre amie s'est permis une innocente plaisanterie.
--»Taisez-vous, répondis-je à cet homme qui me déplaisait encore plus peut-être que le prétendu frère de madame Delaunay, et n'appelez plus mon amie cette femme qui m'a indignement trompée.
»Le chevalier se mit à rire aux éclats.
--»Je comprends, s'écria-t-il lorsque cet accès d'hilarité fut passé, (il voulait sans doute donner de moi, à celui qui me protégeait, une idée qui le déterminât à m'abandonner,) je comprends parfaitement, Monsieur a plus que nous le talent de vous plaire et vous voulez rester avec lui; mais il n'en sera pas ainsi, je vous en donne ma parole d'honneur; c'est de votre plein gré que vous êtes venue avec nous, et morbleu! vous y resterez.
»Jusqu'alors mon protecteur n'avait rien dit et son silence commençait à m'inquiéter. Le chevalier avait-il atteint le but qu'il se proposait et allais-je retomber entre les mains de mes persécuteurs? La crainte du danger me donna de nouvelles forces, je ne voulais pas qu'il fût dit que j'avais succombé sans me défendre.
--»Monsieur! monsieur! m'écriai-je en serrant avec force le bras de jeune homme, ne le croyez pas; et sans lui laisser le temps de me répondre, je lui dis en quelques mots comment j'avais été amenée à aller au bal de l'Opéra et pourquoi j'étais venue implorer sa protection.
--»Fariboles, que tout cela, s'écria le chevalier de Saint-Firmin, pures fariboles; venez charmante odalisque, nous avons commandé du punch, venez en prendre votre part, et il avançait sa main pour me saisir.
»Je poussai des cris perçants.
--»Arrière, monsieur, dit mon protecteur d'une voix éclatante, arrière. Et comme le frêle et chétif chevalier s'était placé devant nous et paraissait disposé à nous disputer le passage, il le repoussa si rudement qu'il l'envoya rouler à dix pas devant lui.
»Celui-ci se releva tout meurtri.--Monsieur, vous me rendrez raison de cette offense, dit-il d'une voix piteuse.
--»Allons, allons, monsieur le limonadier factice, je vous ai reconnu malgré vos lunettes, lui dit le jeune homme de l'air le plus dédaigneux, ne vous mettez pas en colère, retournez dans votre bouge, reprenez votre costume et vos moustaches grises, et faites préparer pour vos acteurs pygmées les rafraîchissements dont ils doivent avoir besoin après avoir dansé la polka, vous savez bien que les gens qui se respectent ne se battent pas avec vous; mais comme au portrait que mademoiselle vient de m'en tracer, j'ai deviné que votre compagnon, en tout ceci, n'est autre que monsieur le comte de ***, dont vous êtes le proxénète ordinaire, vous pouvez lui dire de ma part que je suis tout à son service. Vrai Dieu! ce sera faire une bonne action que de débarrasser la société de ce vieux représentant des mœurs de la régence.
»Je tremblais de tous mes membres, car je venais d'apercevoir parmi les quelques personnes rassemblées autour de nous celui dont mon protecteur parlait avec tant de mépris.
--»Répéteriez-vous devant la personne dont vous parlez, ce que vous venez de dire, dit le comte de ***?
--»Sans doute, répondit le jeune homme, ce que je viens de dire et bien d'autres choses encore: par exemple, que les vieillards, les vieillards, entendez-vous monsieur le comte, qui se teignent les cheveux et qui se peignent la visage pour ressembler à de jeunes hommes, doivent être traités comme s'ils étaient jeunes en effet; que quels que soient la position que l'on occupe dans le monde, le titre que l'on ait reçu de ses aïeux, les décorations dont on puisse se parer, on ne mérite que le mépris des honnêtes gens lorsque l'on ne se sert de tous ces priviléges que pour porter le trouble et le déshonneur dans les familles.
--»Monsieur! monsieur! savez-vous bien que je suis le comte de ***, dit celui qui venait d'être si vivement apostrophé en pâlissant sous son rouge.
--»Eh! croyez-vous, par hasard, que je ne le savais pas, repartit mon protecteur; allez, allez, digne rejeton des roués de la régence et des beaux fils du Directoire, allez laver votre visage et les taches de boue qui couvrent votre écusson, laissez à ce qui vous reste de cheveux le temps de reprendre sa couleur naturelle, vous viendrez ensuite me demander réparation si vous le jugez convenable; allez, M. le comte de ***, quoique vous fassiez tout ce qu'il est possible de faire afin de passer pour un jeune homme, j'ai pitié de votre grand âge.
--»Vous me donnerez votre nom, monsieur, vous me le donnerez.
--»Eh bien, soit: voici ma carte, puisque vous l'exigez, demain matin je serai à votre disposition.
--»Aujourd'hui, aujourd'hui même, hurlait le comte de ***, qui voulait s'opposer à notre passage.
--»Non, pas aujourd'hui, lui répondit mon protecteur; j'ai besoin des heures qui vont suivre pour réparer le mal que vous avez fait messieurs, continua-t-il en s'adressant à ceux qui nous entouraient, contenez, je vous prie, ce vieil énergumène, je serais vraiment fâché d'être forcé de lui faire subir un traitement semblable à celui que je viens d'infliger à son digne compagnon.
»La foule a des instincts généreux auxquels ce n'est jamais en vain qu'on s'adresse; celle qui nous entourait était en grande partie composée de jeunes gens qui avaient passé une partie de la nuit au bal, et qui, des divers établissements où ils soupaient, avaient été attirés sur le boulevard par mes cris et par les éclats de voix du chevalier, débardeurs, gardes françaises, pirates et postillons se donnèrent la main et se mirent à danser autour du pauvre comte de ***, dont nous entendîmes encore les cris de rage et les imprécations furibondes après l'avoir perdu de vue.
--Mon Dieu! monsieur, dis-je à mon protecteur lorsque nous nous trouvâmes seuls sur le boulevard, voilà que vous allez être forcé de vous battre, et c'est pour moi; oh! j'en mourrai.
--Rassurez-vous, mademoiselle, je vous assure que je ne crains pas les résultats d'une rencontre avec M. le comte de ***; mais occupons-nous de vous. Où désirez-vous que je vous conduise?
»Cette question si simple et si naturelle me rappela toute l'horreur de ma position que j'avais un instant oubliée pour ne songer qu'aux dangers, qu'à cause de moi, mon protecteur allait courir; ainsi j'allais être forcée de rentrer chez ma tante vêtue de ce costume qui me paraissait plus lourd qu'un manteau de plomb. La pauvre femme, j'en étais bien sûre, allait me pardonner la faute que j'avais commise, mais que penseraient de moi ceux qui allaient me voir rentrer seule et si singulièrement accoutrée; ma réputation allait être perdue, c'était le seul bien que je possédais au monde, et cependant la faute que j'avais commise était en quelque sorte excusable.
»Je dis au jeune homme tout cela; il m'écouta avec beaucoup d'attention. Il parut comprendre la triste position dans laquelle je me trouvais, et comme je lui avais dit quel était le plan que j'avais formé avec madame Delaunay, afin de rentrer sans être aperçue, il me dit que c'était le seul raisonnable et que je ne devais pas l'abandonner.
--»Mais, lui répondis-je, mes habits sont restés chez madame Delaunay, et je ne puis, après ce qui vient de se passer, aller les y chercher.
--»Pourquoi non; maintenant que le caractère de cette femme vous est connu, vous ne devez plus la craindre; du reste, je vais vous accompagner chez elle, où elle doit être rentrée maintenant, et il ne vous arrivera rien, je vous en réponds, quand bien même nous y trouverions le comte de *** et son digne compagnon.
»Le parti que me proposait le jeune homme était le seul raisonnable, je le sentais bien, cependant j'eus besoin de faire de grands efforts avant de pouvoir me déterminer à le prendre, et ce ne fut pas sans éprouver une bien vive répugnance que je me déterminai à suivre chez madame Delaunay mon généreux protecteur.
»Je marchais contre le jeune homme qui, pour me garantir du froid, qui était excessivement vif, m'avait enveloppée de son manteau. Ma fuite du café Anglais avait été si précipitée que j'y avais oublié ma pelisse. Ce n'était qu'à de longs intervalles que nous échangions quelques rares monosyllabes; je réfléchissais à la position fâcheuse dans laquelle je me trouvais par suite d'une imprudence, et je me disais que ce qui venait de m'arriver me servirait de leçon pour l'avenir; je ne savais pas, hélas! que je courais en ce moment un danger beaucoup plus grand que tous ceux auxquels je venais d'échapper: chaque fois que je levais les yeux, je rencontrais ceux de mon protecteur, alors je baissais bien vite la tête; lui, de son côté, ne me disait rien, mais il guidait mes pas avec une touchante sollicitude, et il ramenait sur moi les plis de son manteau que le souffle de la brise en avait écarté.
»Du lieu où nous nous trouvions lorsque nous avions pris la résolution d'aller chez madame Delaunay au domicile de celle-ci, le trajet n'était pas considérable, aussi fut-il franchi en peu de temps.
--»Madame est chez elle, elle vient de rentrer à l'instant même, nous dit le concierge de madame Delaunay. C'est que sans doute mademoiselle l'aura perdue dans le bal, qu'elle n'est pas rentrée avec elle; c'est donc cela que madame paraissait si contrariée lorsqu'elle est rentrée et qu'elle a oublié de me remettre l'amende qu'il est d'usage de payer aux concierges lorsqu'on rentre après ménuit.
»Les commentaires que faisait ce cerbère, sur un événement en définitive très-naturel, et les conjectures qu'il paraissait vouloir en tirer, me donnaient la mesure de ce que je devais craindre pour mon compte, si je ne parvenais pas à rentrer sans que l'on s'aperçût de mon escapade. Aussi je bénis cent fois intérieurement celui qui m'avait inspiré l'idée de venir prendre mes habits où je les avais laissés.
»Mon protecteur remit une pièce de cinq francs au concierge, qui rentra dans sa loge aussi content qu'un chien auquel on vient de jeter un os. Nous montâmes.
»Madame Delaunay n'avait pas encore quitté son costume lorsqu'elle vint nous ouvrir; elle pâlit légèrement lorsqu'elle vit la personne dont j'étais accompagnée, et elle faillit laisser tomber sur le parquet le flambeau qu'elle tenait à la main; cependant lorsque nous fûmes entrés, et que la porte fut fermée, elle essaya de se justifier.
--»Ne perdez pas de temps en paroles inutiles, lui dit mon protecteur; je vous connais, madame Delaunay, vous le savez bien, et pour que vous ne puissiez vous réhabiliter aux yeux de mademoiselle, j'aurai soin de lui raconter ce que je sais de votre histoire.
--»A votre aise, mon cher, à votre aise, racontez-lui tout ce que vous voudrez; mais je vous engage à passer certains faits, ou du moins à les bien gazer si vous ne voulez pas forcer les chastes oreilles de cette pudique créature à entendre de singulières choses.
»L'effronterie de cette ignoble femme me faisait mal au cœur.
--»Je voudrais déjà être loin d'ici, dis-je au jeune homme à voix basse.
--»Je comprends le dégoût que vous devez éprouver, me répondit-il, sans seulement prendre la peine de baisser la voix; mais rassurez-vous, nous ne resterons pas longtemps ici; passez, si vous le voulez bien, dans la pièce voisine; madame Delaunay voudra bien rester dans celle-ci, afin de me tenir compagnie.
--»Vous êtes un cornichon, mon cher, dit encore madame Delaunay; je croyais, moi, que vous alliez lui servir de femme de chambre.
»Cet outrage que je méritais si peu, me fit, quoiqu'il me fût adressé par une personne méprisable, verser des larmes amères.
--»Assez, madame, s'écria mon protecteur, en s'avançant vers madame Delaunay avec une violence qui me fit trembler pour celle-ci; assez. Allez, mademoiselle, continua-t-il en s'adressant à moi, quittez ce costume, et que les quolibets de cette créature ne vous affligent pas, il faut bien lui laisser la satisfaction d'exhaler la rage qui la suffoque depuis qu'elle est démasquée.
»J'employai à changer de costume beaucoup plus de temps que je ne l'avais supposé; il me fallait à chaque instant rompre mille cordons et lacets que j'avais ensuite infiniment de peine à rattacher, et, pour tout au monde, je n'aurais pas appelé madame Delaunay à mon aide. Je crois que si j'avais été forcée de choisir, j'aurais mieux aimé avoir recours à ce jeune homme qui venait de m'accorder une si généreuse protection.
»Le jour commençait à paraître, lorsque enfin je fus prête, et bien qu'il y eût loin du domicile de madame Delaunay à celui de ma tante, j'avais encore devant moi plus de temps qu'il ne m'en fallait pour arriver à l'heure convenable; nous sortîmes cependant de suite, j'aimais mieux être dans la rue que dans l'appartement où j'étais, et je crois vraiment que pour son propre compte, mon compagnon, était de mon avis.
»Il s'était, en entrant chez madame Delaunay, débarrassé de son manteau, et comme il le remettait sur ses épaules au moment où nous allions sortir, je vis à la boutonnière de son habit le ruban rouge de la Légion-d'Honneur. Cela me fit plaisir: un pareil signe, suivant moi, ne devait appartenir qu'à un homme digne de le porter, et lorsque je faisais cette réflexion, je ne me rappelais plus que la poitrine du comte de *** (et je savais ce qu'il fallait penser de cet individu), était couverte de décorations. J'étais donc disposée, lorsque nous nous mîmes en route, à accorder toute ma confiance à mon jeune protecteur, aussi lorsque nous arrivâmes au lieu où il devait me quitter, il savait tout ce qui m'était arrivé depuis ma sortie du pensionnat jusqu'au jour où nous étions arrivés.
»Lui de son côté ne m'avait pas témoigné moins de confiance, il m'avait dit son nom que je trouvai charmant, Edmond de Bourgerel; il m'avait appris qu'il était capitaine au 1er régiment des chasseurs d'Afrique, et que ce n'était que par hasard qu'il se trouvait à Paris où il était venu passer un congé de convalescence de six mois qu'il avait obtenu à la suite d'une assez grave blessure.
--»Promettez-moi lui dis-je au moment où nous allions nous séparer, promettez-moi de ne pas vous battre avec le comte de ***.
--»Je ne puis, me répondit-il, vous faire une promesse positive à ce sujet, mais je m'engage à faire tout ce qui dépendra de moi pour éviter cette malheureuse affaire, et en cela j'obéirai autant à mes propres désirs qu'à vos ordres; je vous avoue que j'aimerais mieux charger un goum d'Arabes à la tête de mon escadron, que de me mesurer avec ce vieillard qui veut absolument passer pour un jeune homme.
»Cette dernière remarque me fit faire une réflexion que j'aurais pu faire beaucoup plus tôt, si mon esprit plus tranquille m'avait permis de saisir le sens des paroles qui s'étaient dites autour de moi.
--»Mais vous connaissez donc, dis-je à mon protecteur, les trois personnes avec lesquelles j'étais cette nuit?
--»Depuis longtemps, mademoiselle, mais j'aurai de nouveau je l'espère, le bonheur de vous voir, et alors je vous dirai tout ce que je sais sur le compte de ces trois individus.--Adieu, mademoiselle.
»Et comme j'ouvrais la bouche pour le remercier.
--»Ne me dites rien, ajouta-t-il, j'ai éprouvé trop de plaisir à vous obliger pour que vous ayez des remercîments à m'adresser.
»Il ne passait à ce moment personne dans la rue, le jeune homme saisit ma main qu'il porta à ses lèvres, puis il me quitta.
»Je rentrai chez moi sans avoir été remarquée, et quelques minutes après, j'étais couchée et profondément endormie; et il ne faut pas que cela vous étonne, les lois de la nature, voyez-vous, sont toutes impérieuses et ce n'est que dans les romans de la célèbre Anne Radcliff que l'on rencontre des héroïnes qui ne se mettent jamais à table et qui passent toutes les nuits à parcourir les souterrains qui, de la tour du nord, conduisent à celle du midi, sans avoir besoin de se reposer le jour.
»Ce fut ma bonne tante qui m'éveilla.
--»Il est près de midi, me dit-elle, lorsque mes yeux furent ouverts, et voyant que tu ne te levais pas, j'ai cru un moment que tu étais indisposée, mais je vois avec plaisir qu'il n'en est rien; tu vas te lever, n'est-ce pas? le déjeuner est prêt.
»Nous reçûmes le même jour de madame Delaunay une lettre qui nous apprenait que, partant en voyage avec son frère, elle serait pendant quelque temps privée du plaisir de nous voir. Je devinai de suite que c'était mon protecteur qui avait engagé ou forcé cette femme à écrire cette lettre, afin que la brusque cessation de ses visites ne parût pas extraordinaire à ma tante; elle me fit plaisir, car elle me prouvait qu'il n'avait rien négligé de ce qui pouvait assurer ma tranquillité, et elle me donnait l'assurance qu'il s'intéressait à moi.
»Plusieurs jours, plusieurs semaines se passèrent, et il est probable que j'aurais oublié les événements que je viens de vous raconter, si l'image de mon protecteur n'avait pas été sans cesse présente à mes yeux pour me les rappeler; car il faut que je vous le dise, cet homme, que je n'avais vu qu'une fois, je l'aimais, je l'aimais de toutes les puissances de mon âme, et maintenant encore, je ne puis retenir les pleurs que m'arrache son souvenir.»
En effet, les yeux de la pauvre Eugénie de Mirbel étaient baignés de larmes.
--Ma pauvre amie, lui dit la bonne comtesse de Neuville, qui avait pris une de ses mains dans les siennes, il ne faut pas désespérer de l'avenir; si le ciel a permis à tant de souffrances de venir t'accabler, c'est que sans doute il te réserve des jours heureux.
--Eh! sans doute, ajouta Laure, le beau temps vient toujours après l'orage; Dieu ne voudra pas que tu sois la seule exception à une règle générale.
--Si l'amour t'a failli, reprit Lucie, il te reste l'amitié, et l'on peut compter sur ce sentiment-là, lorsque ce sont des gens comme nous qui l'éprouvent l'un pour l'autre.
--Je le sais mes bonnes amies, je le sais et croyez-le bien, si ce qu'à Dieu ne plaise l'une de vous a jamais besoin d'Eugénie de Mirbel, il ne sera pas nécessaire lorsqu'elle viendra réclamer ses services de lui rappeler pour les obtenir ce que vous avez fait pour elle.
Après un silence de quelques minutes, Eugénie de Mirbel qui avait essuyé ses yeux, continua en ces termes:
--«J'aimais donc ce jeune homme, et cela ne doit pas vous étonner; il était jeune; sans être ce que dans le monde on appelle un beau garçon, il était doué d'une de ces physionomies pleines de distinction qui plaisent au premier aspect, sans doute parce qu'une sorte d'intuition nous dit qu'elles annoncent une belle âme. Il m'était apparu dans les circonstances les plus propres à impressionner vivement une organisation semblable à la mienne, c'en était assez, n'est-ce pas? pour agir à la fois sur le cœur et sur l'esprit d'une pauvre jeune fille à laquelle personne n'avait jamais fait attention, dont le cœur renfermait des trésors d'affection qui ne demandaient qu'à s'épancher au dehors et dont la lecture des romans avait tout à fait désorganisé l'imagination.
»Vous n'avez sans doute pas oublié qu'en me quittant, monsieur Edmond de Bourgerel m'avait dit qu'il voulait me revoir; aussi confiante en cette promesse, j'étais bien certaine que dans un avenir plus ou moins éloigné, je le reverrais; j'étais seulement impatiente de ce qu'il ne se pressait pas davantage, et pourtant, lorsque je le revis, l'émotion que j'éprouvai fut si grande que mon trouble, la rougeur subite qui me monta au visage, auraient infailliblement dévoilé l'état secret de mon âme à des yeux seulement un peu plus clairvoyants que ceux de ma bonne tante.
«Pour l'intelligence des événements qui vont suivre, il faut que je vous décrive en quelques mots les lieux que nous habitions.
«Il existe dans Paris un assez grand nombre de constructions assez semblables à des ruches d'abeilles, et qui renferment dans leur sein une population au moins aussi considérable que celle d'un chef-lieu de canton, voire même d'un chef-lieu d'arrondissement; population composée absolument des mêmes éléments que celle de la ville: aristocratie, bourgeoisie, plèbe; éléments qui vivent, naissent et meurent sous le même toit sans jamais se confondre, qui se voient sans se parler, sont insensibles aux souffrances les uns des autres, qui se craignent et se jalousent. La maison que j'habitais à cette époque, avec ma tante, est une de ces singulières constructions; elle est située faubourg Saint-Denis, nº 56. Cette maison qui est composée de cinq corps de bâtiment élevés d'autant d'étages et ayant chacun une cour, renferme un spécimen de toutes les espèces qui composent la population parisienne; la noblesse beaucoup moins justifiable que celle qu'elle ne parviendra pas à remplacer, mais en revanche, beaucoup plus rogue et beaucoup moins spirituelle), les arts, les lettres, le commerce et l'industrie ont envoyé là leurs représentants, qui y vivent côte à côte assez paisiblement, sans s'inquiéter le moins du monde des misères, des vertus et des vices qui grouillent au-dessus de leurs têtes dans les mansardes du dernier étage.
»Je suppose que le propriétaire de cette immense maison s'étant éveillé un matin l'esprit un peu plus lucide qu'à l'ordinaire, s'est demandé, après avoir lu son journal, le Journal des Débats probablement, quels moyens il pourrait employer pour augmenter, de quelques centaines de francs, les valeurs locatives de sa propriété, qu'après avoir cherché longtemps, il se sera rappelé qu'il y a sur la cime des hautes montagnes de la Suisse des habitations que l'on nomme des chalets, et qu'alors il aura fait venir un charpentier auquel il aura dit, en lui montrant la plus vaste de ses cinq cours: Bâtissez-moi ici, vis-à-vis l'un de l'autre, deux chalets suisses, et qu'il n'y manque rien.
»Le charpentier qui ne savait pas plus ce que c'était qu'un chalet que celui qui lui en demandait deux, se sera cependant mis de suite à l'œuvre, et peu de jours après, (rien ne fait aller plus vite un entrepreneur parisien que la certitude d'être payé comptant), il aura porté au propriétaire les clés de deux petites maisons en bois, qui ne ressemblent pas plus à des chalets qu'à tout autre chose. Le propriétaire, après les avoir examinées avec soin, aura déclaré qu'il était très-satisfait, et il aura donné l'ordre à son concierge de pendre au-dessus de la porte cochère de la propriété un écriteau portant ces quatre mots: Chalets à louer présentement.
»Comprenez-vous? chalets à louer! Ainsi, sans quitter Paris, on va pouvoir habiter une maison semblable à celles dont les romanciers et les touristes nous ont fait de si pittoresques descriptions. La spéculation du propriétaire devait infailliblement réussir, et elle réussit en effet. L'écriteau qui annonçait aux bons Parisiens qu'il y avait, au centre du quartier le plus populeux de leur ville, des chalets, et que ces chalets étaient à louer, avait au moment où il venait d'être posé, frappé les yeux de ma tante qui cherchait un logement conforme à sa nouvelle fortune; elle était entrée par curiosité, et comme après tout, ces habitations, destinées à une seule famille, n'étaient ni plus ni moins incommodes que d'autres, elle loua celle des deux qui était exposée au soleil.
»Ainsi que je vous l'ai dit, quelques mois s'étaient écoulés et je n'avais pas encore entendu parler de monsieur Edmond de Bourgerel que cependant j'attendais toujours; tous les efforts que j'avais faits pour arracher son image de ma pensée n'avaient fait que l'y graver plus profondément. J'avais donc à la fin accepté l'amour que j'éprouvais pour lui, comme un fait accompli; et j'espérais, quoi? je n'en sais rien; j'espérais, je ne puis vous dire autre chose.
»Les beaux jours étaient revenus, le cep de vigne que notre propriétaire avait fait planter devant notre habitation, afin de lui donner un air champêtre, venait de se garnir de larges feuilles vertes, et j'allais pouvoir cultiver les quelques fleurs d'un petit parterre que je m'étais ménagé devant l'unique fenêtre de ma chambre de jeune fille.
»J'étais un matin occupée à émonder les branches d'un rosier du Bengale, lorsqu'une fenêtre du chalet situé vis-à-vis de celui que nous habitions, et parallèle à celle devant laquelle j'étais placée, fut doucement ouverte; je levai machinalement la tête, monsieur Edmond de Bourgerel était à cette fenêtre.
»La surprise, l'émotion me firent jeter un cri perçant. Monsieur Edmond posa un doigt sur ses lèvres sans doute pour me recommander le silence, et se retira derrière les rideaux de son appartement; il était temps, ma bonne tante accourait tout effarée, et me demandait ce qui avait provoqué le cri qu'elle venait d'entendre.
--»Oh! rien, lui dis-je, une énorme araignée.
--»Enfant, me répondit-elle en riant, n'avais-tu pas peur qu'elle te mangeât?
»Et après m'avoir embrassé, elle me quitta pour aller s'occuper des soins de notre petit ménage; j'avais envie de la suivre, mais une force irrésistible me retint à la place où j'étais.
»Aussitôt que ma tante fut partie, M. de Bourgerel reparut à sa fenêtre, il était extrêmement pâle, et il portait le bras droit en écharpe; ses signes me firent parfaitement comprendre que ce n'était que parce qu'il avait été blessé, que je ne l'avais pas vu plus tôt, et comme sans doute il lut dans mes regards que je souffrais de ses souffrances, il retira vivement son bras du foulard qui l'enveloppait, et il le remua en tous sens, afin de me prouver qu'il était parfaitement guéri, puis il se mit à son piano, et joua avec assez d'expression pour m'arracher des larmes, l'air délicieux de Marie Malibran: «Bonheur de se revoir après dix ans d'absence.»
--»Le chalet d'en face est habité, me dit ma tante à l'heure du dîner, par un bon musicien; vraiment il jouait ce matin l'air de cette jolie romance que tu chantes si souvent, tu sais: Bonheur de se revoir, l'as-tu entendu?
»Je me sentis rougir et pâlir successivement, et ce ne fut qu'après avoir hésité longtemps, que je balbutiai cette sotte réponse: Mais je ne sais, je crois que je n'ai pas entendu.
»Si ma tante avait levé sur moi ses yeux à ce moment fixés sur l'ouvrage qu'elle tenait entre ses mains, mon trouble, bien certainement, lui aurait appris qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire.
»Joue-moi un petit air, me dit-elle, après un silence de quelques minutes, car elle n'avait même pas songé à relever l'étrange réponse que je venais de lui faire. Ce que me demandait ma tante me contrariait infiniment, notre voisin allait croire sans doute que je voulais correspondre avec lui, et cependant je ne pouvais ni ne voulais refuser ma tante, mais afin de prouver à monsieur de Bourgerel que je ne jouais que pour me distraire, et que je ne pensais seulement pas à lui, j'attaquai les premières notes de la plus folle contredanse que je pus me rappeler, mais sans que j'y pensasse, je ralentis insensiblement la mesure, et de transition en transition, j'arrivai à terminer par l'air qu'il avait exécuté le matin: Bonheur de se revoir.
»--C'est charmant, me dit ma tante en m'embrassant, ce que tu viens de jouer, nous vaut une réponse de notre voisin qui tient sans doute à nous prouver qu'il n'est pas moins bon musicien que toi.
»En effet, les premières mesures de l'air de la reine de Chypre: «Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate,» vinrent frapper nos oreilles.
»C'était une déclaration, je le compris parfaitement, et je n'en fus pas fâchée; j'avais plus d'une fois, durant la journée qui venait de s'écouler, interrogé mon cœur, et toujours il m'avait fait la même réponse; j'aimais monsieur de Bourgerel, je l'aimais comme nous autres femmes nous ne devons aimer qu'une fois, je ne devais donc pas être fâchée de ce que lui aussi m'aimait. Le lendemain matin, lorsque j'ouvris ma fenêtre pour soigner les fleurs de mon petit parterre, il était déjà à la sienne; après m'avoir fait un salut respectueux auquel je répondis par une légère inclination de tête, il me montra une lettre et ses signes me firent comprendre qu'elle m'était destinée; je fis un signe négatif, il parut affligé, mais il n'insista pas.
»Le lendemain, il se plaça dans le fond de son appartement, et déroula devant mes yeux une longue pancarte de papier, sur laquelle il avait écrit ces mots en caractères assez gros pour être lus facilement.
»Je vous en prie, acceptez la lettre, elle renferme les renseignements que je vous ai promis sur les personnes en question.»
»Je me rappelai alors que monsieur de Bourgerel m'avait dit qu'il m'apprendrait ce qu'étaient en réalité et madame Delaunay et les deux individus avec lesquels j'avais été au bal de l'Opéra; je pouvais donc sans laisser à mon protecteur le droit de mal penser de moi, accepter la lettre qu'il m'offrait, et qui, j'en étais bien sûre, devait contenir autre chose que ce qu'il m'annonçait; je lui fis un signe de tête affirmatif, il me fit alors comprendre que le soir même, je trouverais la lettre entre les branches touffues de mon rosier du Bengale, puis il se retira.
»Est-il nécessaire que je vous dise que j'attendis avec la plus vive impatience que la nuit fut venue, je ne le pense pas; le soir, ainsi que cela avait été convenu, je trouvai la lettre à l'endroit indiqué, et vous l'avez deviné, mon premier soin, lorsque je fus seule dans ma chambre, fut de la décacheter et de la lire.
»Cette lettre, la voici:» Arrivée à cet endroit de son récit, Eugénie prit dans sa poche un petit portefeuille dont elle tira une lettre usée à ses plis, à force d'avoir été lue, qu'elle donna à Lucie de Neuville.
Voici ce que contenait cette lettre que la comtesse lut à haute voix, tandis qu'Eugénie de Mirbel qui paraissait ensevelie dans de profondes et tristes réflexions, tenait son visage caché entre ses deux mains.
«Mademoiselle,
»Vous n'avez sans doute pas oublié qu'au moment où je vous quittai, je vous promis de vous faire connaître quelles étaient les personnes avec lesquelles vous vous trouviez, lorsque je fus assez heureux pour vous rendre un léger service; je me serais depuis longtemps acquitté de cette promesse, si cela m'avait été possible; mais blessé légèrement à la suite d'une rencontre, je fus transporté chez moi d'où j'espérais pouvoir sortir bientôt, malheureusement il n'en fut pas ainsi, je fus attaqué du tétanos, et pendant plus de trois mois je fus entre la vie et la mort, totalement privé de connaissance, et ce n'est que grâce aux soins assidus du bon docteur Mathéo, auquel je conserve une reconnaissance éternelle, que je recouvrai la vie et la santé; je ne suis guéri que depuis moins de huit jours et je viens aujourd'hui m'acquitter de la promesse que je vous ai faite.
»Je ne pense pas que vous ayez revu madame Delaunay. Cette femme chez laquelle je retournai aussitôt après vous avoir quittée, et que je forçai d'écrire à madame votre tante une lettre qu'elle a dû recevoir, devrait craindre que je ne réalisasse la menace que je lui avais faite de mettre l'autorité dans la confidence de sa conduite, si elle cherchait à vous revoir. Cependant, il est bon que vous sachiez ce qu'elle est; on doit, chaque fois que l'on rencontre de pareils êtres, leur arracher le masque qui leur couvre le visage; une fois démasqués, ils ne sont plus à craindre.»
Ici, Edmond de Bourgerel apprenait à Eugénie de Mirbel ce que le lecteur a sans doute déjà deviné; c'est-à-dire que madame Delaunay n'était rien autre chose qu'une intrigante de la plus vile espèce, qui ne s'était fait admettre dans le pensionnat d'où elle avait été ignominieusement chassée aussitôt qu'elle avait été connue, qu'à l'aide de fausses recommandations, qu'elle était la pourvoyeuse en titre de plusieurs riches libertins, et que le comte de ***, l'un d'eux, lui avait donné une somme considérable pour qu'elle lui livrât Eugénie de Mirbel, ce qu'elle avait tenté de faire sans pouvoir y réussir, que le chevalier de Saint-Firmin était le digne amant de cette femme, et qu'il la favorisait autant que cela lui était possible, sans doute parce qu'il partageait les bénéfices de son infâme commerce.
* * * * *
«Maintenant (continuait Edmond de Bourgerel, après le paragraphe dont nous venons de donner la substance à nos lecteurs) je devrais m'arrêter et clore cette lettre en vous disant que vous pourrez, dans tous les événements de votre vie, compter sur l'affection et le dévouement que méritent vos grâces et votre heureux caractère, mais je ne le puis.
»Depuis que je vous ai vue, mademoiselle, avant et depuis la maladie que je viens de faire et même pendant les courts instants de répit que me laissaient les plus cruelles souffrances, j'ai bien souvent interrogé mon cœur, et toujours il m'a répondu que je vous aimais, et que l'amour si vif que vous m'aviez inspiré ne devait finir qu'avec ma vie. Accueillerez-vous favorablement cet aveu? je n'ose le croire; ce serait pour moi plus de bonheur qu'il n'est permis à un mortel d'en espérer: cependant ne me supposez pas des vues qui ne sont pas les miennes, car je ne me suis déterminé à vous écrire cette lettre que pour solliciter de l'indulgence que vous ne refuserez peut-être pas à celui qui rend la plus complète justice à vos éminentes qualités, la permission de me présenter chez madame votre tante, à laquelle j'ai l'intention de demander votre main.
»Je lui donnerai, mademoiselle, sur ma famille et sur ma position dans le monde, tous les détails qu'elle pourra désirer, et ces détails seront de telle nature que j'ose croire que si votre volonté ne vient pas y faire obstacle, rien ne s'opposera à la réalisation de mon plus vif désir, mais vous comprendrez que je ne puis, sans laisser supposer à votre tante que je vous connais déjà, me présenter de suite chez elle, il faut, du moins je le crois, avant que je risque cette démarche, dont je ne veux pas compromettre le succès, qu'elle ait eu le temps de me remarquer et que j'aie pu conquérir ses bonnes grâces; enfin, il faut que des relations de bon voisinage précédent la demande que je veux lui adresser. Vous déciderez, mademoiselle, de ce que je dois faire, quels que soient du reste les ordres que vous jugiez convenable de me donner, ils seront, je vous en donne l'assurance, exécutés à la lettre; mais, je vous en prie, ne m'enlevez pas un espoir sans lequel je ne peux vivre, et laissez-moi, jusqu'à ce qu'il me soit permis de vous entretenir, m'enivrer de vos regards et que quelquefois votre voix se mêle aux accords mélodieux que vous savez tirer de votre, piano.
»Répondez-moi, mademoiselle; dites-moi si je dois craindre ou espérer; demain matin, à la naissance du jour, je chercherai une lettre sous les rameaux de votre rosier du Bengale; l'y trouverai-je?»
--Ceci, je le crois, a été écrit par un honnête homme, dit Lucie après avoir achevé la lecture de la lettre d'Edmond de Bourgerel; point de phrases entortillées, point de déclamations, point de pathos sentimental...
--N'est-ce pas, répondit Eugénie; comment se fait-il donc alors... Mais n'anticipons pas sur les événements, aussi bien je n'ai plus que peu de chose à vous dire.
La lecture de cette lettre, je dois l'avouer, me causa le plus vif plaisir; ce n'est pas sans éprouver une bien vive satisfaction que l'on acquiert la certitude que l'on est aimé de ceux que l'on aime; j'aurais dû sans doute la porter à ma tante, lui faire la confidence des événements qui avaient précédé sa réception et régler ma conduite sur les conseils de son expérience; mais fait-on toujours ce que l'on doit faire? surtout lorsque l'on agit sous l'impression d'un sentiment dans lequel se résument toutes nos facultés et que, comme moi, on a la tête assez pleine d'aventures merveilleuses, pour que rien n'ait plus le privilége de nous étonner.
»Voici ce que je répondis à monsieur Edmond de Bourgerel:
»Je regrette beaucoup, monsieur, d'être la cause des maux qui vous ont accablé; j'ai compris, bien que vous ne m'en ayez rien dit, que c'était avec le comte de *** qu'avait eu lien la rencontre à la suite de laquelle vous avez reçu la blessure qui a amené l'attaque de tétanos, qui vous a fait tant souffrir; daignez le croire, monsieur, jamais, le souvenir de ce que vous avez fait pour moi ne s'effacera de ma mémoire.
»Je crois tout ce que vous me dites, votre conduite ne m'a pas laissé le droit de douter de vos paroles; aussi, je ne crains pas de vous avouer que je vous verrai, sans en éprouver la moindre peine, vous adresser à ma tante; je crois comme vous, pour épargner une peine à cette respectable femme, que nous devons lui cacher la faute grave que j'ai commise; il faut, en effet, attendre un peu de temps avant de faire votre demande; du reste, monsieur, vous savez mieux que moi ce qu'il est convenable de faire.»
»Et je signai.
»A peine le jour commençait-il à poindre, que monsieur Edmond de Bourgerel sortit mystérieusement de chez lui, franchit lestement l'espace qui séparait nos deux chalets, et vint prendre la lettre que j'avais déposée pour lui, à la place indiquée; il la porta à ses lèvres et l'embrassa à plusieurs reprises; avait-il deviné que j'étais derrière les vitres, et les baisers qu'il donnait à la lettre étaient-ils en réalité destinés à celle qui l'avait écrite? Je le crois.
»Je n'avais pas dit à monsieur Edmond de Bourgerel, qu'ainsi qu'il me le demandait, je lui chanterais quelques-unes des romances de mon répertoire; cependant je saisis le premier moment que me laissèrent les soins de notre ménage, (l'exiguïté de notre revenu ne nous permettant pas d'entretenir une domestique), pour me mettre à mon piano; mais qu'allais-je chanter, je n'en savais vraiment rien; je pris l'album de Loïsa Puget, déterminée à chanter la romance qui me tomberait sous les yeux; après l'avoir ouvert au hasard, le hasard a quelquefois de bien singuliers caprices; l'album ouvert, il fallait, si je voulais rester fidèle à l'engagement que j'avais pris avec moi-même, il fallait, dis-je, chanter la romance qui commence ainsi:
Le nom de celui que j'aime!
»J'hésitai quelques instants, devais-je chanter cette romance? non, sans doute me disait ma raison; chante, chante, me disait mon cœur, il sera bien heureux de t'entendre. Hélas! lorsque la raison et le cœur sont aux prises, ce n'est pas toujours la raison qui reste la maîtresse du champ de bataille.
»Les dernières paroles de la romance de Loïsa Puget étaient à peine sorties de ma bouche, que les sons du piano, de monsieur de Bourgerel, m'annoncèrent qu'il allait me répondre; des préludes joyeux destinés sans doute à me témoigner la satisfaction qu'il éprouvait, précédèrent le morceau qu'il chanta; il était emprunté à un opéra-comique du vieux répertoire, dont le titre m'échappe, et commence ainsi:
Oh! bonheur extrême, Enfin elle m'aime.
»Nous nous entendions parfaitement.
»L'histoire de nos amours ressemble à celle de tous les amours; longues heures passées l'un à côté de l'autre, pendant lesquelles on ne se dit rien, bien que l'on ait mille choses à se dire lorsque arrive le moment de se séparer; regards furtifs échangés dans l'ombre, douce pression d'une main que l'on croit rencontrer par hasard, et qui presque toujours n'a été mise à la place où elle s'est laissé prendre que parce qu'on savait qu'on viendrait l'y chercher; serments de s'aimer toujours, oubliés souvent, hélas! aussitôt qu'ils ont été faits. Laissez-moi donc arriver de suite à l'époque où Edmond de Bourgerel, que ma tante avait d'abord reçu comme un voisin avec lequel on pouvait entretenir des relations agréables, lui fit faire par un parent éloigné, le seul qui lui restât, la demande formelle de ma main, qui lui fut accordée, les renseignements obtenus sur son compte ayant donné à ma tante la certitude qu'il possédait toutes les qualités qui peuvent assurer le bonheur d'une épouse.
»Nos bans allaient être publiés, lorsque ma tante reçut, d'un notaire de Péronne, qu'elle avait chargé d'opérer la vente d'une petite propriété qu'elle possédait aux environs de cette ville, et dont le prix devait former une partie de ma dot (ma bonne tante, malgré tout ce qu'avait pu lui dire Edmond, avait absolument voulu se dépouiller en ma faveur), une lettre qui lui disait que si elle voulait se rendre elle-même sur les lieux, il la mettrait en rapport avec une personne qui avait envie d'acheter cette propriété, dont la vente n'avait pas encore été annoncée, et qu'il était probable qu'elle en obtiendrait, en traitant avec cette personne, quelques mille francs de plus; mais le notaire ajoutait que sa présence était absolument nécessaire, attendu que la réalisation de ce marché était subordonnée à de certaines conditions qu'elle ne comprendrait bien que s'il lui était donné de les lui expliquer de vive voix. S'il ne s'était agi que de ses intérêts, ma tante bien certainement ne se fut pas dérangée; mais c'était de moi qu'il était question, et pour moi il n'y avait rien que ne fût prête à faire cette bonne parente; d'ailleurs, me dit-elle, lorsque craignant qu'un déplacement ne fût nuisible à sa santé, toujours faible et chancelante, je l'engageais à ne point se déranger, Péronne n'est pas si éloigné de Paris qu'on n'en puisse facilement revenir, et c'est tout au plus si je serai absente huit jours. Le voyage fut donc résolu.
»M. Edmond de Bourgerel, avait absolument voulu venir avec moi accompagner ma tante à la diligence.
--Je pars tranquille, me dit-elle en montant en voiture, en me montrant mon futur mari qui s'était éloigné de quelques pas afin de nous laisser la liberté de causer à notre aise, je suis certaine que ta conduite sera digne du nom que tu portes, et que tu n'oublieras pas que noblesse oblige. C'était la première fois que ma tante me parlait de la noblesse de notre famille, et je fus aussi surprise que profondément touchée de l'accent solennel dont elle sut revêtir ces paroles si simples; noblesse oblige!--Certes ma bonne tante, lui répondis-je, certes noblesse oblige, soyez tranquille, je ne l'oublierai pas.--J'en suis certaine, mon enfant, reprit-elle après m'avoir embrassée une dernière fois, et puis d'ailleurs tu n'auras pas à combattre, lui aussi est noble, noble de nom et de cœur, il se montrera digne de la confiance que je veux bien lui accorder.
»Ma tante salua de la main Edmond de Bourgerel, qui s'inclina respectueusement, et la voiture partit au galop.
»Fatale confiance, funeste erreur d'un cœur généreux. Hélas! Hélas! ma pauvre tante, vous ne deviez plus revoir votre nièce que flétrie et déshonorée!
»Est-ce à dire que M. de Bourgerel se montra tout à fait indigne de la confiance qu'on lui avait témoigné, qu'il employa pour me séduire cette ignoble science des roués de notre époque, non! je ne puis pour excuser à vos yeux la faute que j'ai commise, lui prêter des torts qu'il n'a pas, ne me croyez pas cependant plus coupable que je ne le suis en effet, j'aurais dû sans doute être plus forte que je ne fus, j'aurais dû me défendre et la défense, j'en suis encore convaincue à l'heure qu'il est, eût été facile, mais est-ce ma faute à moi si je suis faible, est-il toujours possible de se défendre, lorsque l'on aime celui qui vous attaque? écoutez et jugez-moi.
»Ma tante était partie depuis deux jours; la huitième heure du soir allait sonner, lorsqu'une vieille dame, amie de ma tante, vint pour lui rendre visite; cette dame savait que je devais épouser M. de Bourgerel que plusieurs fois elle avait rencontré chez nous, celui-ci l'ayant vu entrer de la fenêtre de son chalet, me demanda la permission de venir faire un peu de musique avec moi, n'étant pas seule je ne crus pas devoir le refuser. Il vint donc et je me mis à mon piano, mais j'avais à peine commencé, que la vieille dame se leva précipitamment du siége qu'elle occupait et nous montrant le ciel qui était chargé de nuages noirs et épais, nous dit: que voulant être rentrée chez elle avant que l'orage qui se préparait n'éclatât, elle allait nous quitter à l'instant même; tous nos efforts pour la retenir ayant été inutiles, nous fûmes forcés de la laisser partir, de sorte que je restai seule avec Edmond, j'aurais dû le renvoyer de suite, mais je voyais qu'il était si heureux d'être auprès de moi, moi-même j'étais si heureuse d'être près de lui, que je me dis que je pouvais bien sans qu'il y eût un grand mal à cela, lui permettre de rester quelques instants encore; j'allais cependant lui dire de se retirer, que tout à coup des bouffées de vent qui emportèrent avec elles toutes les fleurs qui garnissaient ma fenêtre et les grondements lointains du tonnerre, nous annoncèrent que l'orage que nous attendions depuis longtemps déjà, allait enfin éclater.
»J'ai toujours eu une peur extrême de l'orage; vous vous rappelez sans doute mes folles terreurs d'autrefois lorsque le tonnerre grondait dans le lointain et que l'éclair sillonnait la nue? vous devez vous souvenir que dans ces moments-là j'avais en quelque sorte la tête perdue, que je courais ça et là; qu'il n'y avait pas de coin obscur dans lequel je n'essayait de me cacher; à l'époque dont je vous parle, l'âge m'avait rendu un peu plus raisonnable, mais cependant si mes frayeurs ne se traduisaient plus en démonstrations aussi exagérées, pour être contenues, elles n'en étaient pas moins violentes, du reste vous vous en souvenez sans doute, l'orage dont je vous parle était bien capable d'inspirer à de plus résolues que moi la plus vive terreur. Et d'abord cet orage avait été annoncé par un violent ouragan, qui, dans sa course rapide renversait, brisait, faisait tourbillonner tout ce que s'opposait à son passage, mes pauvres fleurs avaient été arrachées de la caisse qui les contenait; leurs débris jonchaient la cour, et à chaque instant nous entendions le bruit que produisait la chute sur le sol des vitres et des ardoises. Le ciel était noir, noir c'est le mot, mais à chaque instant la lueur blafarde des éclairs perçait le sombre manteau qui couvrait l'atmosphère et donnait une teinte sinistre à tous les objets dont j'étais environnée, puis c'était le tonnerre tantôt sourd et lointain, tantôt éclatant comme le son d'un tam-tam et puis la pluie qui tombant par lames avait fait de notre cour une sorte de lac; je pâlissais à chaque éclair, et malgré les efforts que faisait pour me calmer M. de Bourgerel, qu'alors je ne songeais plus à renvoyer (je crois vraiment que je serais morte de frayeurs si j'avais été forcée de rester seule par un temps pareil), chaque fois que le bruit éclatant du tonnerre venait frapper mes oreilles, je sautais sur ma chaise et je me cachais le visage entre mes mains. M. de Bourgerel avait insensiblement rapproché son siége du mien, nous étions plongés dans la plus profonde obscurité, l'orage nous avait surpris à la tombée de la nuit et j'avais bien trop peur pour aller chercher dans une pièce voisine ce qu'il fallait pour éclairer celle dans laquelle nous nous trouvions, et la pluie tombait toujours, le tonnerre grondait à des intervalles plus rapprochés et les éclairs se succédaient plus blafards et plus fréquents; mais depuis que j'étais auprès de M. de Bourgerel, j'avais un peu moins peur; je ne sais quelle voix intérieure me disait que près de lui je n'avais rien à craindre. Tout à coup la pluie tomba avec une nouvelle violence, le ciel sembla s'entr'ouvrir pour livrer passage à un éclair auquel ne pouvait être comparés aucun de ceux qui l'avaient précédé, et le tonnerre renversa le faîte d'une cheminée qui tomba dans la cour avec un bruit épouvantable; je poussai un cri perçant, et je me jetai dans les bras de M. de Bourgerel. Il passa son bras autour de ma taille et me serra avec force contre sa poitrine, son visage était près du mien, ses lèvres se posèrent sur les miennes; je ne sais ce que j'éprouvais, mais la frayeur m'avait en quelque sorte enlevé l'usage de toutes mes facultés, le trouble, l'émotion. Je crois que c'est à ce moment que je perdis l'usage de mes sens, car c'est en vain que j'interroge ma mémoire, je ne me rappelle rien, rien; seulement lorsque, grâce aux soins de M. de Bourgerel, qui était allé chercher chez lui un flacon de vinaigre des quatre voleurs, qu'il me faisait respirer, je revins à moi, il ne pleuvait plus, les nuages noirs qui nous cachaient le ciel quelques instants auparavant avaient disparu et la voûte azurée était parsemée de brillantes étoiles; mais, moi... moi, j'étais perdue, déshonorée.
»J'étais pâle, échevelée, mes yeux regardaient sans voir; j'entendais sans les comprendre les paroles que m'adressait M. de Bourgerel; seulement, lorsque la fièvre dévorante qui faisait claquer mes dents l'une contre l'autre me laissait quelques secondes de répit, un éclair lucide traversait mon esprit et me laissait voir la profondeur de l'abîme dans lequel je m'étais plongée. Mon amant fut obligé de me délacer et de me porter sur mon lit; je le laissai faire sans opposer la moindre résistance ni l'aider en rien; j'avais perdu la conscience de mon individualité; je n'étais plus une femme, j'étais une chose qui souffrait et à cette chose il ne restait pas même assez de force pour se plaindre.
»Hélas! pourquoi ne suis-je pas morte? étais-je donc fatalement destinée à vider jusqu'à la lie la coupe d'amertume à laquelle je venais de mouiller mes lèvres?
»J'étais dans un si pitoyable état, que monsieur de Bourgerel fut obligé de passer la nuit auprès de moi, et ce ne fut que le lendemain matin assez tard que je fus à peu près en état d'écouter avec calme tout ce qu'il me dit pour me consoler. Il me renouvela ses protestations d'un amour éternel; nous étions coupables sans doute; mais après tout, la faute que nous avions commise et dont je ne devais pas craindre les conséquences, puisque nous étions destinés l'un à l'autre, était-elle aussi grande que je me l'imaginais, et avions-nous fait autre chose que glisser sur la pente irrésistible qui nous entraînait l'un vers l'autre? Enfin tous les sophismes que les hommes savent trouver dans leur esprit lorsqu'ils leur faut justifier les fautes qu'ils ont commises ou celles qu'ils nous ont fait commettre.
»On croit facilement ce que l'on espère; les paroles de mon amant calmèrent peu à peu les tourments de mon esprit et de mon cœur, et deux jours après la fatale soirée dont je viens de vous parler, j'étais, non pas tranquille, on ne l'est jamais lorsque l'on ne peut, sans redouter la réponse qu'elle vous fera, interroger sa conscience; mais rassurée, je n'avais en effet aucune raison de douter de la parole de mon amant.
»Lorsque ma tante revint, elle remarqua d'abord l'extrême pâleur de mon visage, que je mis sur le compte de la peur que m'avait causé l'effroyable orage qui s'était déchaîné sur Paris quelques jours auparavant; ma tante, que les heureux résultats du voyage qu'elle venait de faire avaient mise en gaieté, me plaisanta un peu à propos de ce qu'elle appelait mes sottes frayeurs, puis il ne fut plus question de rien.
»M. de Bourgerel qui avait besoin pour se marier de la permission du ministre de la guerre, venait enfin de l'obtenir, ainsi qu'une prolongation de son congé de convalescence qu'il avait sollicitée en même temps. Il accourut tout joyeux nous annoncer cette bonne nouvelle, et comme nous avions à notre disposition depuis déjà longtemps toutes les autres pièces nécessaires, dès le lendemain, nos premiers bans furent publiés. Mon amant obéissant, soit à l'impulsion que je lui donnais, soit à son cœur (je ne puis après ce qui s'est passé m'expliquer la nature du sentiment qui le faisait agir), et dont l'impatience pouvait du reste paraître toute naturelle, avait manifesté à ma tante l'intention d'abréger, autant que cela serait possible, les formalités préliminaires de notre mariage; mais la digne femme qui voulait que les choses se fissent dans les règles n'avait pas voulu y consentir. Eh! bon Dieu! avait-elle répondu à ses supplications, auxquelles, comme bien vous le pensez, j'aurais voulu pour tout au monde qu'il me fût possible de joindre les miennes, n'avez-vous pas, jeunes comme vous l'êtes, le temps d'attendre un peu? j'attends bien, moi, qui suis beaucoup plus vieille que vous et aussi impatiente de vous voir heureux que vous pouvez l'être de le devenir; mais voyez-vous, il est de ces convenances que l'on ne brave pas sans que tôt ou tard il en résulte un mal; je ne veux pas, moi, que l'on croie dans le monde que je suis pressée de marier ma nièce.
»Nous fûmes forcés de nous résigner.
»Cependant les jours s'écoulaient et à mesure que le but auquel tendaient tous mes vœux se rapprochaient de moi, ma sécurité devenait plus grande; l'empressement de mon amant ne s'était pas démenti un seul instant, et si par hasard il voyait un sombre nuage passer rapide sur mon front, il savait faire naître une occasion de me parler en secret, et il trouvait dans son cœur pour me rassurer d'éloquentes paroles.
»Je comptais les jours à mesure qu'ils s'écoulaient, et je crois qu'il n'est pas nécessaire de vous dire qu'ils me paraissaient d'une longueur extrême, enfin par une belle journée du mois de juin on m'apporta une jolie corbeille de satin blanc qui contenait ces mille colifichets donnés à la jeune fille et qui ne doivent servir qu'à la femme; chaque objet était la traduction d'une pensée délicate, ou d'une gracieuse attention; mon amant avait prévenu tous mes désirs, deviné tous mes goûts; les étoffes étaient celles que j'aurais choisies, le châle était de la couleur que j'aimais: je passai plusieurs heures, les plus délicieuses de ma vie, à examiner l'un après l'autre, ces objets que je ne touchais qu'avec une sorte de vénération, et cependant il n'y avait dans ma corbeille, ni cachemire de l'Inde, ni pierreries étincelantes; la fortune modeste de M. de Bourgerel ne lui permettait pas l'acquisition de ces coûteuses superfluités; un beau châle français, une modeste parure de perles étaient les pièces les plus précieuses de ma corbeille: mais le goût le plus pur, la plus parfaite entente de ce qui est convenable, avaient présidé au choix de toutes ces choses qui me paraissaient, du reste, cent fois préférables aux plus riches trésors de Golconde et Visapour.
»La nuit vint, et je pus me dire en me couchant, c'est demain.
»Et cependant j'avais eu le cœur gros toute la soirée, et lorsque je fus seule dans ma chambre, quelques larmes que je ne cherchais plus à retenir, se frayèrent un passage et tombèrent lentement le long de mes joues pâles; c'est que mon amant n'était pas venu ainsi qu'il en avait l'habitude, nous rendre compte le soir de ce qu'il avait fait durant la journée et que je ne pouvais m'expliquer que par un malheur dont il aurait été la victime, cette absence la veille d'un jour semblable à celui que devait éclairer le soleil du lendemain.
»Je pris la résolution d'attendre son retour assise près de ma fenêtre.
»Une heure, deux heures se passèrent, et il ne revint pas. J'étais accablée de fatigue et je me pris à songer que si je ne prenais pas quelques instants de repos, j'aurais pour la cérémonie du lendemain, une singulière physionomie; cette réflexion me détermina à me coucher, mais malgré tous mes efforts, malgré les raisonnements que je me fis à moi-même pour trouver une raison qui m'expliquât l'absence de mon amant, je ne pus parvenir à m'endormir avant la naissance du jour. Ainsi qu'il arrive souvent, après que toutes nos forces se sont épuisées dans une lutte inégale, je dormis d'un sommeil de plomb et je ne me réveillai que lorsque les rayons du plus beau soleil qui se puisse imaginer, vinrent caresser mon chevet; je me jetai à bas de mon lit, et je courus à ma fenêtre. Hélas! je devinai à l'aspect de celle de mon amant, dont la veille j'avais remarqué jusqu'aux plus petits plis des rideaux, qu'il n'était pas rentré chez lui.
»La journée se passa sans qu'il reparût; les personnes qui devaient être témoins de notre union, celles que ma tante avait invitées, aussi bien que celles qui avaient été invitées par lui, arrivèrent successivement; personne ne put nous donner de ses nouvelles, et à toutes il fallut raconter ce qui nous arrivait. Quelle journée, suivie de jours plus affreux encore!
»Nos efforts, pour découvrir ce qu'était devenu monsieur de Bourgerel, demeurèrent sans résultats, ce fut en vain que nous nous adressâmes aux diverses personnes qui le connaissaient, au ministère de la guerre, au parent qui avait fait pour lui la demande de ma main à ma tante, personne n'en savait plus que nous sur son compte; sa disparition, pour tout le monde comme pour nous, était un problème insoluble, une énigme sans mot.
»Je tombai malade, et pendant un mois je fus entre la vie et la mort; ma bonne tante me soigna avec le dévouement qu'elle m'avait toujours témoigné, et grâce à ses soins, et peut-être aussi grâce à la bonté de ma constitution et à mon extrême jeunesse, je recouvrai la santé; mais ce ne fut que pour acquérir la certitude d'un malheur plus effroyable encore que tous, ceux qui m'avaient accablé: je m'aperçus à des signes non équivoques que j'allais devenir mère.
»Tant que je pus cacher mon état aux yeux peu clairvoyants de ma tante, je fus assez tranquille; je puisais du courage dans l'excès même de mon malheur. Dieu ne voudra pas, me disais-je, que je meure si jeune; car je mourrai bien certainement si jamais je suis forcée de mettre ma tante dans la confidence de la faute que j'ai commise. Et cette pensée, et l'habitude que je pris insensiblement de considérer la mort comme un refuge assuré contre les éventualités de ma position, permirent à l'espérance, cette divinité bienfaisante qui veille constamment à notre chevet, de se glisser dans mon cœur; et chaque soir en me couchant je me disais, après avoir examiné les rapides progrès de ma grossesse: Il reviendra demain.
»Mais hélas! il ne revenait pas!
»Enfin le moment arriva où il n'allait plus m'être possible de cacher mon état. La gêne que déjà j'étais obligée de m'imposer me mettait à la torture, et plus d'une fois j'avais cru remarquer que les yeux de ma tante se fixaient sur moi avec une curieuse attention: j'étais folle, je n'entendais pas les questions qui m'étaient adressées, ou si je les entendais, j'y répondais tout de travers. Ma tante, que mon état inquiétait horriblement, parlait de faire venir l'habile médecin qui m'avait donné des soins durant la maladie que j'avais faite peu de temps auparavant. C'était là ce que je voulais éviter à tout prix: ce médecin allait infailliblement s'apercevoir de mon état, et alors que deviendrais-je? comment supporter les regards irrités de ma tante? Je vous le dis, j'étais devenue folle. Au lieu d'aller me jeter aux pieds de ma tante et de lui avouer ma faute, au lieu de pleurer sur son sein, où bien certainement j'aurais trouvé un refuge, je pris la résolution de fuir, et cette résolution je l'exécutai peu de jours après l'avoir formée.
»Je pris quelques bijoux, quelques hardes, et un matin, tandis que ma tante reposait encore, je sortis de cette maison où j'avais été à la fois si heureuse et si malheureuse. Je ne savais où porter mes pas, mais je marchais, je marchais; je n'avais qu'un but, qu'un désir, celui de cacher ma honte à tous les yeux.
»Je ne sais quel chemin je pris pour arriver au coin de la rue Saint-Lazare et de celle de la Chaussée-d'Antin, où épuisée par la rapidité de ma course je fus forcée de m'arrêter pour reprendre haleine.
»J'étais appuyée contre une borne depuis quelques minutes, lorsque je vis venir à moi ton mari, ma chère Lucie, qui, sans doute, venait de sortir de chez lui; il s'aperçut, je le crois, de la position dans laquelle je me trouvais: je n'avais pas, pressée par le temps, pris avant de sortir mes précautions ordinaires; le petit paquet que je portais sous mon bras, ma pâleur extrême, mon trouble, ma fuite précipitée au moment où il s'approchait de moi, probablement pour m'interroger, toutes ces circonstances réunies l'instruisirent complètement, car un peu plus tard, lorsque je me présentai chez toi pour implorer tes secours, il me fut impossible de t'aborder.»
--Continue, ma chère Eugénie, dit à ce moment Lucie de Neuville. Je te dirai, lorsque tu auras achevé ton récit, quelles raisons déterminèrent M. de Neuville à me défendre de te recevoir, on t'a calomniée auprès de lui, ma pauvre amie.
--Mais qui donc, grand Dieu! s'écria Eugénie de Mirbel, je n'ai jamais fait de mal à personne.
--Ce n'est pas une raison, il existe malheureusement des gens qui nous prennent en haine, par cela seul qu'ils n'ont pu nous faire tout le mal qu'ils projetaient; mais continue, je te donnerai tout à l'heure l'explication de ce que je viens d'avancer.
--Je n'ai plus que peu de choses à te dire, continua Eugénie de Mirbel; «j'allai me loger dans un modeste hôtel garni où j'attendis, en cherchant du travail sans pouvoir en trouver, l'époque de ma délivrance qui n'était pas très-éloignée. Je donnai enfin le jour à l'innocente créature qui repose dans ce berceau, mais je ne pouvais encore me lever du lit de douleur sur lequel j'étais déjà resté clouée assez longtemps, lorsque je m'aperçus que mes faibles ressources étaient épuisées et qu'il ne me restait rien, rien au monde, et la maîtresse de l'hôtel garni me disait chaque jour que si je ne pouvais la payer, elle serait forcée de me renvoyer; ce fut alors qu'une brave femme, que j'avais prise sur l'indication de mon hôtelière pour me soigner durant ma maladie, touchée de mon extrême misère, prenant en pitié ma jeunesse, mon profond désespoir, me fit, bien qu'elle fût presque aussi pauvre que moi, transporter chez elle; et son dévouement depuis lors ne s'est pas démenti un seul instant. J'étais malade, elle me soigna; il me fallait des médicaments, elle vendit, pour me les procurer, le peu d'objets ayant quelque valeur qu'elle possédait; et lorsque je voulais opposer des bornes à son extrême bienfaisance: «Laissez, laissez, mademoiselle, me disait-elle, Dieu nous a mis sur la terre pour nous aider les uns les autres, et pour nous aimer comme des frères; ce que je fais pour vous aujourd'hui, vous me le rendrez plus tard, et si vous ne le pouvez jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, eh bien, il m'en sera tenu compte là-haut.»
»Mais enfin, il arriva un moment où les ressources de cette femme estimable furent épuisées comme l'avaient été les miennes, ce fut alors que je me déterminai à t'écrire, et ce fut elle qui se chargea de porter la lettre qui t'a engagée à venir à mon secours; tu sais le reste, et je crois qu'il est inutile que je te renouvelle les témoignages d'une reconnaissance dont tu dois être assurée. Explique-moi maintenant ce que tu me disais tout à l'heure?»
--Monsieur de Neuville est doué du plus noble et du meilleur cœur, aussi n'est-ce pas sans motifs qu'il se détermina à prendre la mesure extrême qui t'a tant affligée; mais voilà ce qui arriva: Ainsi que tu l'as dit, il allait s'approcher de toi pour te parler, lorsque tu pris la fuite; affligé de cette brusque disparition, il continua sa course; un hasard fatal voulut que ce jour même, contre son habitude, il entrât, ayant très-chaud, dans un café adossé à un théâtre de fantasmagorie et de jeunes comédiens, situé dans un passage voisin du boulevard, pour y prendre une limonade; plusieurs personnes, dont faisait partie le maître de l'établissement, qui n'est autre sans doute que ce chevalier de Saint-Firmin si rudement apostrophé par M. de Bourgerel, occupaient une table voisine de celle à laquelle il s'était placé, et ton nom ayant frappé son oreille, il écouta ce qu'elles disaient. Le maître du café racontait le duel qui avait eu lieu entre le comte de D*** et M. de Bourgerel, et il s'exprimait sur ton compte en des termes qui lui avaient été inspirés sans doute par sa digne maîtresse, madame Delaunay; cette conversation entendue à la suite de la rencontre qu'il avait faite quelques heures auparavant, donna de toi, ainsi que tu dois bien le penser, une singulière opinion à M. de Neuville, et ce fut sous le coup de cette impression qu'il défendit à nos gens de te laisser arriver jusqu'à moi, si par hasard tu te présentais à l'hôtel.
--Mon Dieu, mon Dieu! s'écria Eugénie en se cachant le visage entre ses mains, suis-je assez malheureuse, mais qu'ai-je donc fait à cet homme pour qu'il ne craigne pas de traîner ainsi mon nom dans la boue?
--Allons, ma chère Eugénie, rassure-toi, tout ceci finira bientôt, s'il plaît à Dieu; j'ai déjà écrit à M. de Neuville, et je suis certaine d'avance qu'il te rendra justice lorsqu'il saura, qu'après tout, tu es plus malheureuse que coupable.
--Dieu le veuille; car si je devais être un sujet de trouble entre toi et ton mari, s'il allait te blâmer de ce que tu as fait pour moi, j'en mourrais de désespoir.
--Ne crains rien, quelque chose me dit que tes malheurs sont passés, mais pour qu'ils ne reviennent pas, il nous reste encore beaucoup de choses à faire. Eugénie, il faut revoir ta tante.
--Oh! jamais! jamais! à moins que ce ne soit M. de Bourgerel qui me conduise à ses pieds.
--M. de Bourgerel, s'il n'est pas mort, reviendra, car rien dans sa conduite envers toi n'indique qu'il ait eu l'intention de t'abandonner; mais as-tu bien songé, ma chère Eugénie, aux cruels tourments, à la mortelle inquiétude qu'a dû éprouver l'estimable femme qui t'aime tant, depuis près d'une année qu'elle ne sait ce que tu es devenue?
--Elle me croit morte, sans doute, et j'aime mieux qu'elle ait cette idée que de me savoir déshonorée.
--Sois raisonnable, mon amie, il y a toujours dans le cœur de ceux qui nous aiment, des trésors d'indulgence, et ils sont toujours prêts à cacher sous leur manteau les fautes que nous avons pu commettre; de reste, je verrai d'abord ta tante, et ce ne sera qu'après l'avoir disposée à t'accueillir avec indulgence, que je l'amènerai près de toi, car il faut que toutes les personnes de notre monde ignorent ce qui t'est arrivé; aussi tu resteras ici, où, grâce aux talents que tu possèdes, tu pourras facilement te créer une position indépendante.
Ce ne fut qu'après de longues instances que Lucie, et Laure qui avait joint ses prières à celles de son amie, parvinrent à déterminer Eugénie à revoir sa tante; la pauvre femme ne pouvait se résoudre à paraître devant elle après la faute qu'elle avait commise; mais enfin, vaincue par les touchantes exhortations de ses deux amies, elle les laissa libres de faire, pour assurer sa tranquillité, (nous ne disons pas son bonheur, elle n'espérait plus de jours heureux depuis qu'elle avait perdu l'espoir de revoir M. de Bourgerel), tout ce qu'elles croiraient raisonnable; et ce ne fut qu'après l'avoir tendrement embrassée et lui avoir de nouveau donné l'assurance d'un meilleur avenir, que Lucie et Laure, qui voulaient aller dîner chez la marquise de Villerbanne, se déterminèrent à la quitter.
La vieille marquise de Villerbanne gronda beaucoup sa nièce de ce qu'elle était restée si longtemps sans lui rendre visite, Lucie s'excusa du mieux qu'il lui fut possible, et la marquise, lorsqu'elle lui eut fait la promesse d'assister avec son amie, à sa prochaine soirée, recouvra toute sa bonne humeur.
--Nous aurons, lui dit-elle, quelques nouveaux visages, notamment un gentilhomme dont j'ai beaucoup connu le père pendant l'émigration, et que l'on dit être un charmant cavalier; nous verrons si celui-là ira aussi augmenter le nombre de ceux qui te font la cour.
Lucie, poussée par un indéfinissable sentiment de curiosité, allait demander à sa tante le nom de ce cavalier, dont elle lui faisait un si pompeux éloge; mais un domestique, étant venu annoncer à la compagnie réunie dans le salon que le dîner était servi, elle fut forcée de donner sa main à un de ses admirateurs, et de remettre la question qu'elle voulait faire à un moment plus opportun.
Après le dîner, les visites se succédèrent avec une telle rapidité que Lucie ne put trouver un moment pour entretenir en particulier la marquise de Villerbanne, de sorte que sa curiosité n'ayant pas été satisfaite, et quelle peine plus cruelle peut éprouver une fille d'Eve? elle était d'assez mauvaise humeur lorsqu'elle rentra chez elle.
Sa femme de chambre lui remit une lettre qu'un commissionnaire inconnu avait apportée, et qu'il n'avait laissée qu'après avoir bien recommandé de ne la remettre qu'à elle-même. Lucie brisa le cachet de cette lettre qui était du docteur Mathéo et qui contenait ce qui suit:
«Madame la comtesse,
»Les événements de ma vie sont tels (et cependant croyez-le bien, je suis en réalité plus malheureux que coupable), que par suite de la rencontre que j'ai faite de l'homme qui porte le nom de marquis de Pourrières, je suis forcé de quitter la France pour n'y plus revenir ma fortune, que, dans la prévision d'un événement qui se réalise aujourd'hui, j'avais toujours tenue disponible, est médiocre, mais elle suffit à mes vœux, et je vais, dans une retraite connue de Dieu seul, oublier les hommes, le mal qu'ils m'ont fait, et tâcher de me faire oublier moi-même. Lorsque vous recevrez cette lettre, je serai déjà loin de vous, et bientôt l'immensité des mers aura mis entre la France et moi une barrière difficile à franchir. Mais j'ai voulu, comme vous êtes la seule personne au monde à laquelle je m'intéresse, vous donner un avis que je vous prie à deux genoux de vouloir prendre en considération.
»Je ne sais si je me trompe, (fasse le ciel qu'il en soit ainsi), mais j'ai cru m'apercevoir que le marquis de Pourrières, que cependant vous n'avez va qu'une fois, vous inspirait cet intérêt, précurseur ordinaire d'un sentiment plus tendre; excusez-moi, madame, si je m'exprime avec aussi peu de ménagement, mais je n'ai pas le temps de chercher mes phrases, et je crois que la circonstance est assez grave pour me justifier.
»Vous rencontrerez probablement monsieur le marquis de Pourrières dans le monde, cela est infaillible, car si l'occasion ne se présentait pas d'elle-même, cet homme, bien qu'il m'ait donné l'assurance du contraire, cet homme, dis-je, saurait la faire naître. Eh bien! madame la comtesse, si je ne me trompe pas, et je crois ne pas me tromper, au nom de ce que vous avez de plus cher au monde, pour votre tranquillité et pour votre bonheur à venir, évitez ses regards, évitez de lui parler; fuyez, fuyez les lieux où vous pourriez le rencontrer, étouffez à sa naissance un sentiment qui, si vous n'y prenez garde, fera le malheur de votre vie entière; fuyez le marquis de Pourrières, cet homme que je connais bien, (car les malheurs de ma vie m'ont donné le triste privilége de pouvoir juger les hommes); cet homme est plus dangereux que vous ne pouvez le penser.
»Il faudrait, pour vous déduire les raisons qui m'engagent à vous parler ainsi, que je vous racontasse toute l'histoire de ma vie, et pour cela le temps me manque, la chaise de poste qui doit me conduire hors du royaume de France m'attend dans la cour de ma maison. Lorsque je serai arrivé au but du long voyage que je vais entreprendre, ce récit, que je ne puis vous faire aujourd'hui, je vous l'enverrai, et si maintenant cette lettre vous paraît inconséquente, lorsque vous connaîtrez la vie du malheureux docteur Mathéo, et le rôle qu'y joue celui qui, à tort ou à raison, se fait appeler le marquis de Pourrières, vous trouverez, j'en suis d'avance convaincu, qu'en vous l'écrivant je n'ai fait que m'acquitter d'un devoir qui m'était imposé par l'intérêt si vif que je vous porte.
»Adieu, madame la comtesse; je vous laisse prévenue et défendue par vos vertus, qui ne vous feront pas faute, si malgré les vœux bien sincères que ne cessera de faire pour votre bonheur, celui qui sait le mieux rendre justice à vos éminentes qualités, vous vous trouviez en péril.
»J'espère être arrivé dans moins de trois mois au but de mon voyage, et mon premier soin sera de vous adresser une lettre, qui vous expliquera celle-ci, et que vous trouverez à Paris, poste restante, aux initiales C. D. N.»
Lucie, après avoir lu cette lettre, sonna avec violence sa femme de chambre, qui se présenta tout effarée dans la chambre à coucher de sa maîtresse. La pauvre fille qui n'était pas habituée à d'aussi brusques appels, croyait qu'il était arrivé malheur à la comtesse, ou que le feu était à l'hôtel.
--Dites à mademoiselle de Beaumont de venir me parler, lui dit Lucie d'une voix brève, et saccadée.
--Mademoiselle est couchée et dort sans doute depuis longtemps, répondit la femme de chambre; cependant, si madame la comtesse le veut absolument, j'irai l'éveiller.
--Non, c'est inutile.
Et comme la femme de chambre attendait qu'il plût à sa maîtresse de lui donner des ordres.
--Vous pouvez vous retirer, lui dit brusquement Lucie; je n'ai besoin de rien.
«Madame, bien sûr, vient de recevoir une bien mauvaise nouvelle, se dit la femme de chambre en se retirant.»
Lucie ne se coucha qu'après avoir relu plusieurs fois la lettre du docteur Mathéo; son sommeil fut agité et plein de songes bizarres au milieu desquels lui apparaissait toujours la physionomie du marquis de Pourrières, tantôt riante et gracieuse, tantôt sombre et terrible.
Les premières lueurs du jour doraient à peine l'horizon, lorsque lasse d'attendre en vain le sommeil réparateur qui s'obstinait à la fuir, elle se jeta à bas de sa couche, se vêtit à la hâte d'un peignoir de mousseline blanche, et monta chez son amie qui dormait encore profondément.
III.--Un complot renouvelé des Grecs.
Ainsi que nous venons de le dire, Laure dormait encore profondément. Sa respiration égale, ses lèvres roses qui semblaient s'être entr'ouvertes pour sourire et qui laissaient entrevoir un double rang de petites perles de la plus éblouissante blancheur, annonçaient ce sommeil si calme et si réparateur qui n'appartient qu'à ceux d'entre nous dont l'âme ne s'est pas encore brûlé les ailes au souffle dévorant des passions et qui n'est traversée que par des songes sortis par la porte d'ivoire; songes d'enfants, songes couleur de roses, qui ne laissent dans la mémoire que des souvenirs agréables qui font regretter le sommeil.
Lucie s'était arrêtée à quelques pas du lit de son amie, qu'elle ne pouvait se résoudre à éveiller. Pourquoi, se disait-elle, mon sommeil n'est-il plus aussi calme que celui de cette innocente enfant? Pourquoi l'image de cet homme, que je n'ai vu qu'une fois, est-elle venue cette nuit se placer sans cesse devant mes yeux? Est-ce que par hasard le docteur Mathéo aurait raison? et serait-il vrai que l'intérêt de curiosité que cet homme m'a tout d'abord inspiré est l'indice précurseur d'un sentiment plus tendre? Oh! non, cela est impossible. Je suis l'épouse d'un homme que j'aime autant que je le respecte; je ne veux, je ne dois penser à qui que ce soit au monde...
Après être restée quelques minutes ensevelie dans de profondes et tristes réflexions, la comtesse parut vouloir chasser les sombres pensées qui traversaient son esprit; elle s'avança sur la pointe des pieds jusque vers le lit de Laure et déposa un baiser sur le front blanc et pur de la jeune fille; celle-ci réveillée par cette caresse, se frotta d'abord les yeux, et lorsqu'elle eut reconnue son amie, elle lui passa ses deux bras autour du cou, et l'attirant vers elle, elle lui rendit avec usure la douce caresse qu'elle venait d'en recevoir.
Ces deux femmes ainsi enlacées, l'une brune, l'autre blonde, mais jeunes et belles toutes deux, rappelaient, en formant le plus délicieux groupe qu'il soit possible d'imaginer, Mina et Brenda, les deux charmantes sœurs de la ballade allemande; et pour les peindre, l'artiste le plus exigeant les aurait laissées là où elles se trouvaient, dans une gracieuse et fraîche chambre de jeune fille, éclairée par les joyeux rayons d'un beau soleil, toute pleine de fleurs rares et de ces mille riens qui nous font rêver lorsqu'il nous est donné de les apercevoir, parce que nous devinons à l'éclat de leurs couleurs, à la délicatesse de leurs formes, à une multitude de signes qui se sentent, bien qu'ils ne puissent pas s'exprimer, qu'ils appartiennent à une jolie femme.
--Comment! déjà levée? dit Laure après avoir regardé à une pendule de marbre blanc placée sur la cheminée, entre deux coupes d'agate destinées à recevoir ses bijoux.
--C'est que j'ai beaucoup de choses à te raconter, ma chère Laure, répondit Lucie.
--Je parie que tu veux encore me parler de cet ennuyeux marquis de Pourrières. Lucie, Lucie, je suis disposée à croire que ce n'est pas seulement la curiosité qui vous fait vous intéresser à cet homme.
--Tu es folle, s'écria la comtesse, qui sentit le rouge lui monter au visage lorsqu'elle entendit son amie lui dire à peu près ce que venait de lui écrire le docteur Mathéo; cependant elle répéta: tu es folle.
--Pas si folle, reprit Laure, et la preuve, c'est que tu rougis de te voir devinée.
Laure était bien loin d'attacher à ses paroles l'importance qu'elle paraissait vouloir y mettre; elle ne voulait que rire un instant aux dépens de son amie: aussi fut-elle singulièrement étonnée lorsqu'elle la vit se jeter entre ses bras en pleurant à chaudes larmes, et qu'elle l'entendit lui dire d'une voix entrecoupée par les sanglots: Mon Dieu, mon Dieu! serait-ce vrai?
--Lucie, qu'as-tu donc, grand Dieu! s'écria Laure véritablement alarmée; mais je t'assure que je ne voulais pas t'affliger; calme-toi, je t'en supplie.
Et la jeune fille cherchait par ses caresses à rendre à son amie le calme qu'elle paraissait avoir perdu.
--Voyons, dis-moi ce que tu as sur le cœur; ce n'est pas pour rien que tu es venue d'aussi bonne heure dans ma chambre; parle, ma chère Lucie, je t'écoute.
La comtesse avait peu à peu recouvré du sang-froid.
--C'est parce que j'étais furieuse de te voir des idées semblables à celles qui sont exprimées dans cette lettre, que je me suis tant affligée, dit-elle en donnant à Laure la lettre du docteur Mathéo; mais mon chagrin s'en est allé aussi vite qu'il était venu, continua-t-elle en essayant de sourire.
--Ceci est beaucoup plus grave que je ne le pensais, répondit Laure après avoir attentivement lu la lettre écrite par Mathéo, et je vois que tu avais raison de considérer la rencontre de ce marquis de Pourrières comme un événement malheureux. Comment! notre bon docteur est forcé de quitter la France parce qu'il s'est retrouvé en face de cet homme? Lucie, Lucie, le docteur Mathéo est un homme d'honneur, il faut suivre les conseils qu'il te donne; s'il t'a écrit une semblable lettre, c'est qu'il avait ses raisons pour cela.
--Mais cependant cette fuite précipitée indique que si l'un de ces deux hommes a quelque chose à craindre, ce n'est pas le marquis de Pourrières...
--C'est vrai; cependant je te le répète, la lettre du docteur paraît n'avoir été écrite que dans ton intérêt, suis donc les conseils qu'elle te donne. A mon tour, Lucie, je vais croire aux pressentiments; fuis le marquis de Pourrières, évite les lieux dans lesquels tu pourrais le rencontrer.
--Mais le puis-je? cet homme est très-répandu dans le monde, et je dois nécessairement le rencontrer tôt ou tard dans un des salons où nous sommes admises.
--Tu as oublié, sans doute, que depuis le départ de ton mari pour l'Algérie, tu ne vas que chez la marquise de Villerbanne, et qu'il n'est pas probable que ce soit chez elle que tu le rencontres.
--Tu te trompes; tu te souviens sans doute que ma tante nous a dit que l'on devait lui présenter, lors de sa prochaine soirée, un cavalier dont elle avait beaucoup connu le père pendant l'émigration?
--Eh bien!
--Je suis certaine que ce cavalier dont je n'ai pu demander le nom, n'est autre que le marquis de Pourrières.
--Quelle idée!
--Tu verras si je me trompe.
--Mais en admettant qu'il en soit ainsi, tu peux, il me semble, ne lui parler que si tu y es absolument forcée, et ne le recevoir qu'avec assez de froideur pour lui enlever l'envie de se rapprocher de toi; rien ne nous dit d'ailleurs qu'il sera bien empressé de te parler.
--Je le désire, et bien sincèrement.
--Du reste ma chère Lucie, je n'ai pas besoin de te dire quelle est la conduite que tu dois suivre, en admettant même, ce que je ne puis ni ne veux faire, que le docteur Mathéo ne se soit pas trompé. Le souvenir de ce que tu dois de bonheur à l'affection si vraie de M. de Neuville, de soins pour la conservation de la pureté du nom que tu portes te défendra suffisamment.
Lucie serra avec force son amie contre sa poitrine:
--Tu es plus raisonnable que moi, lui dit-elle après l'avoir tendrement embrassée, et cependant tu es beaucoup plus jeune.
--Oh! beaucoup plus jeune, répondit Laure, cela te plaît à dire, trois ou quatre années de moins, je crois, voyez-vous quelle énorme différence! Mais laissons toutes ces folies, je ne vois dans tout ceci qu'une seule chose qui doive nous affliger, c'est le départ de ce bon docteur Mathéo, que pour ma part je regrette infiniment.
--Nous saurons plus tard quelles sont les raisons qui l'ont forcé à quitter si précipitamment Paris, et la brillante position qu'il s'y était faite.
--Je souhaite bien sincèrement qu'elles ne soient pas de nature à lui interdire tout espoir de retour.
Après avoir causé quelques instants encore du sujet qui les occupait, Lucie et Laure se rappelèrent en même temps qu'elles devaient ce jour même rendre une visite à la tante d'Eugénie de Mirbel, qu'elles voulaient essayer de réconcilier avec sa nièce. Elles se séparèrent afin de procéder à leur toilette, et après le déjeuner elles montèrent en voiture et se firent conduire rue du Faubourg-Saint-Denis, 56.
Madame de Saint-Preuil, ainsi se nommait la tante d'Eugénie de Mirbel, avait depuis la brusque disparition de sa nièce, dont elle n'avait connu que plus tard le motif, vu s'augmenter les maux dont elle était affligée; aussi, l'affaiblissement de ses facultés physiques était tel que ce ne fut pas sans peine que la comtesse de Neuville et Laure de Beaumont, qui avaient eu plusieurs fois l'occasion de la voir avant la catastrophe qui l'avait privée d'une partie de sa fortune, parvinrent à s'en faire reconnaître.
--Je me suis souvenue, lui dit Lucie, après les compliments d'usage entre gens bien nés, qui se revoient après une longue absence, que mon père avait eu l'honneur d'être de vos amis, et j'ai voulu vous prier d'agréer les hommages de sa fille; croyez, madame, que depuis longtemps déjà je me serais acquittée de ce devoir, mais ce n'est qu'hier qu'une personne, que je suis surprise de ne pas voir auprès de vous, et que j'ai rencontrée par hasard, m'a indiqué votre demeure.
La comtesse prévoyait bien, et c'était pour amener cette question qu'elle s'était exprimée ainsi, que madame de Saint-Preuil lui demanderait quelle était la personne dont elle entendait parler. Ce fut en effet ce qui arriva.
--Et quelle est cette personne, dit madame, de Saint-Preuil?
--Mais Eugénie, mon amie de pension, ne le savez-vous pas? répondit madame de Neuville, qui cherchait à deviner sur les traits de la bonne vieille femme, l'effet que devait produire le nom qu'elle venait de prononcer.
Madame de Saint-Preuil fut tellement saisie qu'elle demeura quelques instants avant de pouvoir articuler une parole; mais un éclair de joie vint illuminer ses traits flétris par la douleur, et elle s'écria:
--Ma nièce! vous avez vu ma pauvre nièce? oh! je vous en prie, madame la comtesse, conduisez-moi auprès de cette ingrate enfant, ce n'est qu'après l'avoir longtemps pressée contre mon cœur, que je la gronderai de ce qu'elle a mieux aimé fuir que de confier ses peines à sa seconde mère.
Eugénie était pardonnée, la comtesse n'avait donc plus besoin de dissimuler davantage; elle raconta alors à madame de Saint-Preuil tout ce qui était arrivé à son amie depuis qu'elle avait quitté la maison de sa tante jusqu'au moment actuel.
--Pauvre Eugénie, elle a dû bien souffrir, dit la bonne madame de Saint-Preuil après avoir attentivement écouté ce récit, et que je vous remercie madame la comtesse de ce que vous avez bien voulu faire pour elle; mais partons de suite, de grâce, je brûle du désir de l'embrasser, je sens que la joie m'a rendu toutes mes forces, et puis j'ai de bonnes nouvelles à lui annoncer, à cette chère enfant.
La comtesse ne pouvait ni ne voulait résister à d'aussi touchantes prières; aidée de Laure, elle soutint jusqu'à sa voiture madame de Saint-Preuil, qui n'avait même pas pris le temps de changer de toilette, et elle donna l'ordre à son cocher de les conduire chez Eugénie de Mirbel.
Durant le trajet très-court qui sépare le faubourg Saint-Denis de la rue Ribouté, où demeurait Eugénie, madame de Saint-Preuil raconta en peu de mots à la comtesse de Neuville et à son amie les événements qui avaient suivi la fuite d'Eugénie.
La destinée de celle-ci eût été tout autre si elle était restée chez sa tante seulement un jour de plus; en effet, pendant la soirée du jour qui suivit celui qu'elle avait choisi pour fuir, Edmond de Bourgerel qui (le lecteur sans doute l'a déjà deviné) n'avait jamais eu l'intention de l'abandonner, arriva chez madame de Saint-Preuil au moment où celle-ci, qui, ainsi que nous venons de le dire, ne savait à quel motif attribuer la disparition de sa nièce, était plongée dans le plus profond désespoir.
Voici ce qui était arrivé à Edmond de Bourgerel.
Nous avons entendu madame de Neuville dire à Eugénie de Mirbel qu'il existait malheureusement des gens qui vouaient une haine implacable à ceux auxquels ils n'avaient pu faire tout le mal qu'ils projetaient. La jolie comtesse disait alors une grande vérité à l'appui de laquelle elle aurait pu citer, si elle les avait connus, les événements arrivés à Edmond de Bourgerel.
Le comte de D*** était un homme de la trempe de ceux dont nous venons de parler; aussi, ce vieux débauché, furieux de ce que ce jeune homme était venu empêcher la réussite du projet dont Eugénie de Mirbel devait être la victime, et de ce qu'il en avait reçu en échange d'une égratignure, dont il ignorait les suites funestes, une blessure assez considérable, avait-il juré qu'Edmond lui payerait tôt ou tard les affronts qu'il en avait reçus; mais que pouvait-il faire à ce jeune homme qui, ainsi qu'il en avait eu la preuve, était très-capable de se défendre, et quel moyen devait-il employer pour le perdre? Le comte de D*** n'en savait rien, cependant il ne se découragea pas.
Le comte de D***, bien qu'il fût le dernier rejeton d'une très-ancienne et très-noble famille, n'était rien autre chose que le chef ignoré d'une des mille polices occultes qui sont chargées de veiller au salut du char de l'Etat (style de l'ancien Constitutionnel), ce qui n'empêche pas le susdit char d'être quelquefois passablement embourbé. Hélas! oui, le dernier descendant d'une famille dont la noblesse datait du temps de Charlemagne, celui dont les aïeux avaient combattu en Palestine, puisait à pleines mains dans la caisse des fonds secrets, et malheureusement il n'était pas le seul; nous connaissons plus d'un gentilhomme de noble souche, plus d'une aimable comtesse du faubourg Saint-Germain, qui se font payer fort cher, par la police, les services qu'ils lui rendent.
Le comte de D***, raisonnant du reste comme tous les mouchards présents, passés et à venir, se dit, lorsque la pensée de nuire à Edmond de Bourgerel lui vint à l'esprit, que si l'on cherchait bien dans la vie intime du premier homme venu, on devait y trouver au moins une action qui, si elle n'était pas coupable, pouvait, soit en étant présentée sous un certain jour, soit étant accompagnée de quelques faits vrais ou supposés, avoir les apparences de la culpabilité; ayant ainsi raisonné, le comte de D*** fit venir devant lui un de ses estafiers, et après lui avoir promis la plus mirifique des gratifications, il le chargea d'éclairer, style du métier, toutes les démarches de M. de Bourgerel, dont il devait chaque soir lui rendre compte.
L'estafier partit plein d'ardeur pour s'acquitter de la mission qui venait de lui être confiée. Malheureusement pour lui, dame Nature, qui n'est pas toujours prodigue de ses dons, l'avait gratifié d'un visage qui ne pouvait appartenir qu'à un homme de sa profession et qui ne pouvait être oublié une fois qu'il avait été vu, de sorte que vers le soir du premier jour, Edmond, qui voyait sur ses talons, au moment où il allait rentrer chez lui, la même ignoble face qu'il y avait remarquée le matin lorsqu'il en était sorti, alla droit à elle et lui demanda ce qu'elle désirait; à cette question formulée en termes qui n'admettaient qu'une réponse catégorique, l'estafier ne sut que répondre, et M. de Bourgerel qui n'était pas, ainsi que nos lecteurs ont déjà pu s'en apercevoir, doué d'une patience évangélique, le prenant pour un de ces industriels faméliques qui cultivent avec assez de succès la montre et le foulard, crut devoir faire faire à sa canne une assez longue promenade sur ses épaules.
Le comte de D***, après avoir adressé à son estafier les reproches que méritait sa maladresse, envoya chercher, pour lui confier la mission dont n'avait pu s'acquitter celui qu'il venait d'en charger, le plus madré de ses satellites; celui-ci n'était guère moins laid que l'estafier dont nous venons de parler, mais il était si petit et si grêle, il savait si bien se glisser, sans se laisser apercevoir, par la plus petite ouverture, que ses collègues, rendant justice à ses talents, l'avaient surnommé Passe-Partout.
--Ecoutez, Passe-Partout, lui dit le comte de D***, après avoir expliqué à ce digne personnage ce qu'il avait à faire, je vous charge d'une mission délicate; mais vous vous en montrerez digne ainsi que de la magnifique récompense qui vous sera donnée si vous savez éviter une mésaventure semblable à celle qui est avenue à votre collègue; allez, et souvenez-vous que c'est un coupable qu'il me faut.
Passe-Partout, à partir de ce moment, s'attacha aux pas d'Edmond de Bourgerel; partout où il allait, il allait; et chaque soir, il rendait compte à son noble patron des démarches quotidiennes du jeune homme; le comte mettait, après l'avoir lu, chaque rapport dans un carton à ce destiné, et le lendemain un homme doué d'un physique et vêtu d'un costume appropriés au rôle qu'il devait jouer, était chargé de chercher le mot de l'énigme dont Passe-Partout la veille avait proposé la solution.
Les premières démarches de ces mystérieux explorateurs n'apprirent au comte que des choses parfaitement insignifiantes, et dont, malgré toute sa bonne volonté, il lui était impossible de tirer parti. Ainsi Edmond, qui à ce moment ne pensait qu'à se marier, ne s'occupait d'autre chose que de monter sa maison; et n'avait de relations qu'avec des marchands de meubles, tapissiers, et autres individus de cette sorte, et sitôt qu'il le pouvait, il rentrait chez lui, où, à la grande satisfaction de Passe-Partout, qui avait établi son observatoire dans la boutique d'un marchand de vins, située vis-à-vis de la porte cochère de la maison qu'il habitait, il passait la plus grande partie de son temps.
Le comte lassé de chercher, sans pouvoir la trouver, l'occasion de nuire à son ennemi, allait donner l'ordre à ses mouches de cesser leurs démarches, lorsque l'une d'elles lui remit un rapport qui lui arracha une exclamation qui exprimait à la fois la surprise et la satisfaction.
Le comte donna à l'agent qui venait de lui remettre ce rapport une gratification proportionnée au rang qu'il occupait dans la hiérarchie policière, et comme ce rang n'était pas très-élevé, la gratification était des plus exiguës; cependant le mouchard s'en montra satisfait, il se hâta d'aller chez le marchand de vin le plus voisin, où il absorba une telle quantité de liquide et fit tant d'aimables folies, qu'il ne dut qu'à sa qualité d'employé du gouvernement la faveur de ne pas aller coucher à la salle Saint-Martin.
Le comte, de son côté, vêtu d'un costume qui avait emprunté quelque chose de sombre à la gravité de la circonstance, et muni du fameux rapport qu'il avait, après l'avoir corrigé et considérablement augmenté, transcrit de sa plus belle écriture sur une feuille de papier Tellière, d'une blancheur éclatante, fit atteler les chevaux à son carrosse, et se fit conduire chez une Excellence, qu'il arracha aux douceurs d'un entretien secret avec une jolie solliciteuse.
L'Excellence était d'assez mauvaise humeur lorsqu'elle entra dans le salon où l'attendait le comte de D***, et il y avait bien de quoi, si vraiment c'est un crime irrémissible que de déranger l'honnête homme qui dîne, c'en est un bien plus grand que celui de venir, visiteur importun, arracher à ses graves méditations, l'homme d'Etat qui, du fond de son cabinet, veille au salut de l'empire.
L'Excellence donc était de très-mauvaise humeur, et la réception qu'elle fit au comte de D*** s'en ressentit.
--Ah! vous voilà, M. le comte de D***, lui dit-elle, vous arrivez vraiment dans un moment bien inopportun; je travaillais lorsqu'on est venu me dire que vous étiez là, et que ce que vous aviez à me communiquer ne pouvait pas souffrir le moindre retard. Voyons, de quoi s'agit-il? et soyez bref, j'ai hâte d'aller me remettre au travail.
--Monseigneur, reprit le comte de D*** (si nos lecteurs nous font observer que nous commettons ici un lapsus linguæ, attendu que depuis plusieurs années le monseigneur n'appartient, en France, qu'aux princes de la famille régnante, nous leur répondrons que jamais Excellence, ne s'est fâchée de ce qu'on la monseigneurisait), en s'inclinant aussi bas que le lui permettait le corset dans lequel il avait emprisonné son buste, je sais que tous vos moments sont consacrés au service du roi, et que vous vous occupez sans cesse du bonheur de la France, c'est pour cela que j'ai pris la respectueuse liberté d'insister pour qu'on vous dérangeât; car, quelque grave que soit le sujet dont vous vous occupiez, il l'est moins, je ne crains pas de le dire, que celui qui m'amène près de vous.
--Ce début solennel m'annonce en effet quelque chose, répondit l'Excellence qui venait, en soupirant, de prendre le parti d'écouter jusqu'au bout le comte de D***. Veuillez, monsieur le comte, prendre la peine de vous asseoir, je vous écoute.
L'Excellence était assise dans une vaste bergère, le comte de D*** prit un siége plus modeste, et lorsque l'huissier de service se fut, sur un signe de son maître, retiré du salon, il commença ainsi:
--Monseigneur, nous marchons sur un volcan.
--Je sais cela depuis longtemps, répondit l'Excellence.
--Vous savez aussi que toutes les passions mauvaises battent en brèche chaque jour toutes nos institutions, et qu'il n'est si haute position qui ne soit journellement attaquée par elles.
--Passons, passons, je vous prie, je sais encore cela, je ne suis pas plus que mes collègues à l'abri des attaques des folliculaires des divers partis qui nous font la guerre; mais, grâce à Dieu, leurs bordées, leurs coups d'épingles et leurs bigarrures ne m'empêchent pas de dormir.
--La situation grave, excessivement grave dans laquelle nous nous trouvons, fait un devoir à tous les honnêtes gens de servir par tous les moyens en leur pouvoir une administration qui comprend aussi bien que le fait celle à la tête de laquelle vous êtes placé, les besoins du pays; c'est seulement pour cela, monseigneur, que je me suis déterminé à vous offrir mon concours.
--Que vous ne refusiez pas à mon prédécesseur, et que probablement vous accorderez à mon successeur s'il veut y mettre le prix. Mais passons, je vous prie. Vous avez, m'avez-vous fait dire, quelque chose de très-important à me communiquer, et jusqu'à présent vous ne m'avez entretenu que de fariboles...
--Ces préambules étaient nécessaires, car je tiens essentiellement à ce que vous soyez bien convaincu que ce n'est point l'amour d'un vil métal qui détermine un homme comme moi à vous rendre quelques services.
--Nous savons, M. le comte, que vous êtes le plus parfait modèle de désintéressement; mais faites-moi connaître, je vous en prie, le sujet qui vous a amené près de moi.
--Eh bien, monseigneur, les jours du roi sont menacés.
--L'Excellence, qui jusqu'à ce moment n'avait prêté qu'une très-légère attention aux discours du comte de D***, à l'audition des dernières paroles qu'il venait de prononcer, se leva brusquement de son siége:
--Ceci est très-grave, M. le comte; mais êtes-vous bien sûr de ce que vous avancez?
--Très-sûr, monseigneur, et ce n'est pas sans peine, je vous en donne l'assurance, que je me vois forcé d'apprendre à votre Excellence que le chef du complot dont infailliblement notre monarque aurait été la victime si nous ne l'avions découvert, est un jeune officier de notre valeureuse armée d'Afrique, actuellement à Paris, en congé de convalescence.
--Et quel est le nom de cet officier?
--Edmond de Bourgerel.
--Mais ce nom est celui d'un des plus braves officiers de notre armée d'Afrique, et je ne puis croire...
--Si monseigneur veut bien jeter un regard sur le rapport que voici, tous ses doutes seront levés.
L'Excellence prit le rapport que lui tendait le comte de D***. Voici en quels termes était conçue cette pièce, qui, malgré les corrections, interpolations, suppressions et augmentations du comte de D***, avait cependant conservé quelques signes de sa crapuleuse origine; on pouvait, après en avoir fait une lecture attentive, deviner qu'elle avait été écrite avec une plume de dindon mal taillée, sur la table la plus boiteuse d'un cabaret borgne, entre un litre à 16 et les os consciencieusement rongés d'une livre de côtelettes de porc à la sauce piquante[503].
«--J'étais ce matin avec Passe-Partout.....»
--Qu'est-ce que ce Passe-Partout? demanda l'Excellence, après avoir regardé la dernière page du rapport, qui était signé Bon-Œil, et de qui tenez-vous ceci?
--Passe-Partout est un charmant jeune homme qui a dissipé la fortune que lui avait laissée son père. Son nom est un des plus illustres de la période impériale. Bon-Œil est le fils unique d'un gentilhomme de la basse Normandie, qui s'est trouvé compromis lors des derniers événements de la Vendée. Ces deux hommes servent bien, mais ils coûtent fort cher.
«J'étais avec Passe-Partout ce matin, au lieu et à l'heure indiqués, afin de voir sortir de chez lui l'individu signalé (monsieur Edmond de Bourgerel, capitaine au premier régiment des chasseurs d'Afrique). Nous n'attendîmes pas longtemps. Vers dix heures il sortit. Après avoir été de nouveau chez les trois marchands qui vous ont été signalés dans les rapports précédents, il se rendit sur le boulevard des Italiens, et pendant environ une heure il se promena devant le passage de l'Opéra en fumant un cigare. Nous conjecturâmes qu'il attendait là quelqu'un; et effectivement nous ne nous trompions pas, car au moment où sans doute, impatienté d'attendre, il allait se retirer, il fut abordé par un individu que sa physionomie et son costume nous ont de suite fait reconnaître pour un ennemi du gouvernement; il était en effet coiffé d'un chapeau gris et porteur d'une chevelure très-longue et d'une barbe épaisse qui lui descendait jusque sur la poitrine.
»Après avoir causé quelques instants sur le boulevard, ils se séparèrent après s'être serrés la main et prirent chacun une direction opposée. Suivant les instructions que j'avais reçues, je quittai Passe-Partout et je me mis sur les traces de l'individu dont je viens de vous signaler l'aspect anarchique.
»Il se rendit d'abord dans une maison de la rue Lepelletier où il resta quelques minutes et dont il sortit accompagné d'un individu qui avait l'air un peu moins conspirateur que lui, mais qui cependant ne doit pas être un ami du gouvernement, car il portait un œillet rouge à sa boutonnière. De la rue Lepelletier, ces deux individus allèrent rue de la Chaussée-d'Antin, et s'arrêtèrent au café qui fait le coin de la rue Neuve-des-Mathurins, où ils prirent un troisième conspirateur qui les y attendait. (Ce n'est pas sans raison que je dis conspirateur, ainsi que va vous le prouver la suite de ce rapport.)
»De la rue de la Chaussée-d'Antin, à celle Fontaine-Saint-Georges, il n'y a pas loin; aussi ils ne mirent pas beaucoup de temps pour arriver devant la maison qui porte sur cette rue le numéro 20, et dans laquelle ils entrèrent tous trois. Après avoir attendu environ une heure devant cette maison dans laquelle je vis entrer l'homme du faubourg Saint-Denis et plusieurs individus de mauvaise mine, n'en voyant sortir personne, et ne doutant plus que ce ne fût là qu'était le siége de la conspiration, Passe-Partout, qui était venu sur les pas de l'homme du faubourg Saint-Denis, me dit que nous ferions bien de nous introduire, si nous le pouvions, dans la maison en question et que peut-être nous pourrions entendre quelque chose de bon à savoir. Comme il n'y a pas de concierge dans cette maison, nous nous déterminâmes, au risque de passer pour ce que nous ne sommes pas à y entrer, et après avoir suivi une assez longue allée qui nous conduisit dans une espèce de jardin, nous arrivâmes près d'un petit corps de bâtiment dans lequel, selon toute apparence, les conspirateurs devaient être réunis.
»Nous ne nous étions pas trompés; ils étaient en effet dans une pièce du rez-de-chaussée de ce corps de bâtiment, et comme les fenêtres en étaient ouvertes (sans doute à cause de la grande chaleur qu'il faisait), une bonne partie de leurs paroles pouvait arriver jusqu'à nous.
Nous nous plaçâmes le mieux que cela nous fut possible pour écouter, et voici à peu près ce que nous entendîmes.
--»Ainsi, tu ne veux rien changer à ton plan, dit l'un deux.
--»Non, répondit celui auquel on venait de s'adresser et qu'à sa voix nous reconnûmes pour être celui du faubourg Saint-Denis, mon plan est sage, parfaitement conçu.
--»Mais songe donc que faire tuer le roi au milieu de ses gardes, c'est mettre le chef de la conjuration dans un péril dont on pourra trouver extraordinaire qu'il parvienne à se tirer.
--»Mais pourquoi? dit un autre. Lorsqu'il frappera le tyran, il sera vêtu de son uniforme, de sorte qu'il y aura nécessairement un moment d'hésitation parmi les soldats qui n'oseront de suite porter la main sur un de leurs chefs, ce qui donnera le temps d'agir aux autres conjurés.
--»C'est égal; frapper le roi au milieu de son escorte, c'est scabreux.
--»Laisse donc. La proclamation qui est pleine de belles périodes enlèvera le public; et puis si je change cela, il me faudra changer bien d'autres choses encore, et ma foi! je n'ai pas le temps; laissons donc les choses comme elles sont.
--»Eh bien! va comme il est dit; du reste, tu peux compter que nous te donnerons tous, au moment du danger, un fameux coup de main.»
Les deux agents du comte, après avoir expliqué à leur noble patron comment ayant été forcés de quitter précipitamment le lieu où ils se trouvaient pour échapper aux regards des conspirateurs qui s'étaient répandus dans le jardin, terminaient leur rapport en sollicitant la récompense à laquelle leur donnait droit la merveilleuse découverte qu'ils venaient de faire.
--Eh bien! monseigneur, dit le comte de D*** lorsque l'Excellence eut achevé la lecture de ce qui précède.
--Ceci est en effet très-grave, et je crois que nous ne saurions trop nous presser d'agir; il faut dès aujourd'hui faire arrêter tous les conjurés.
--Mais nous ne le pouvons; un seul nous est connu c'est le sieur Edmond de Bourgerel. Il résulte des renseignements que j'ai fait prendre, que la maison dans laquelle a eu lieu la réunion à la suite de laquelle les conjurés sont convenus de leurs faits, est habitée par un artiste qui depuis plus de six mois voyage en Suisse et qui paraît tout à fait étranger à la conspiration. C'est un de ses amis à qui il a confié la garde de son logement, qui le fait servir aux conciliabules, et malheureusement on n'a pu savoir le nom de cet homme.
--Mais comment faire alors? s'écria l'Excellence en se frappant le front d'un air désespéré.
Je pense, répondit le comte D***, que le meilleur moyen est de faire arrêter secrètement le capitaine Edmond de Bourgerel, que l'on tiendra au plus rigoureux secret jusqu'à ce qu'il ait fait connaître ses complices.
--Je suis de votre avis, monsieur le comte, et je vais de suite donner des ordres en conséquence.
L'Excellence, en effet, se plaça devant un bureau, et écrivit une missive qu'elle fit porter à l'instant même et un bon d'une somme assez rondelette que le comte de D*** s'empressa d'aller se faire payer.
Le lendemain, le pauvre Edmond de Bourgerel, qui conspirait en effet, mais seulement contre les règles de la poétique d'Aristote, fut happé dans la rue par une escouade nombreuse de porte-triques, commandée par l'illustrissime Passe-Partout; jeté dans un fiacre, conduit à la préfecture de police et déposé dans une petite pièce obscure, où on le laissa plusieurs jours avant de venir l'interroger.
Le malheureux jeune homme ne savait à quoi attribuer son arrestation, il était bien loin de supposer que c'était parce qu'il avait réuni plusieurs de ses amis, afin de leur lire un drame, qui, selon lui, devait damer le pion à tous ceux des grands faiseurs, qu'il se trouvait renfermé dans une tour obscure.
Il lui fut enfin permis de se défendre. Lorsqu'on lui fit connaître les motifs qui avaient provoqués son arrestation, ce qu'on fut forcé de faire, par l'excellente raison que, ne sachant rien, il ne pouvait rien dire; l'immense éclat de rire qu'il ne put retenir, malgré le chagrin qu'il éprouvait de se sentir détenu depuis si longtemps pour un aussi futile motif, déconcerta quelque peu son interrogateur, dont la stupéfaction fut portée à son comble lorsque Edmond lui eut fait connaître l'objet dont on s'était occupé à la réunion de la rue Fontaine-Saint-Georges.
Ce n'est pas sans peine que l'on se détermine à lâcher les fils au bout desquels on espérait pouvoir attacher un bon petit complot, susceptible de fournir la matière nécessaire à la confection d'une quantité raisonnable de rapports, actes d'accusation, réquisitoires et autres pièces d'éloquence; aussi il fallut qu'avant d'être mis en liberté, Edmond de Bourgerel fît entendre tous ses prétendus complices.
Lorsqu'il fut prouvé, démontré, avéré qu'il n'était coupable que d'un drame en cinq actes et onze tableaux, on le mit poliment dehors en lui demandant pardon de la liberté grande, après toutefois lui avoir fait observer que si au lieu de vouloir marcher sur les traces des Hugo et des Dumas, il s'était borné à étudier la théorie du service en campagne et le traité des fortifications de Vauban, le malheur dont il se plaignait ne lui serait pas arrivé.
C'était lui dire en termes polis, qu'il devait s'estimer très-heureux d'en être quitte à si bon marché. Edmond comprit parfaitement cela, et, bien qu'il eût passé plus de deux mois en prison, dont un et demi au plus rigoureux secret, il se tut et fit bien.
Son premier soin en sortant de prison, fut de chercher Eugénie, car il savait quel était le motif qui avait déterminé la malheureuse jeune fille à fuir de chez sa tante; mais toutes les démarches qu'il put faire, toutes celles que fit madame de Saint-Preuil, à laquelle il avait cru devoir confier; (en assumant sur sa tête une faute que les grands parents sont toujours disposés à pardonner, lorsqu'on offre de la réparer), ce qui s'était passé pendant le voyage de Péronne, toutes ces démarches, disons-nous, avaient été inutiles; madame de Saint-Preuil et Edmond de Bourgerel n'attendaient plus que de la bonté de Dieu le retour de celle qu'ils chérissaient tous deux à des titres différents, lorsque le jeune officier reçut du ministre de la guerre l'ordre de rejoindre son régiment.
Il ne partit qu'après avoir bien recommandé à madame de Saint-Preuil de lui écrire aussitôt que le hasard lui aurait fait retrouver Eugénie, lui promettant que son premier soin serait d'accourir à Paris, quand même il se verrait forcé de donner sa démission.
Tout ce que nous venons de raconter succinctement à nos lecteurs, madame de Saint-Preuil, qui déjà l'avait dit à madame de Neuville, la répéta à sa nièce avec infiniment plus de détails.
Nous n'essayerons pas de peindre la joie d'Eugénie de Mirbel, lorsque sa tante, après lui avoir accordé son pardon, lui eût donné l'assurance qu'elle pouvait encore espérer des jours heureux. Nous dirons seulement que la comtesse de Neuville et Laure de Beaumont étaient aussi heureuses que l'était leur amie, qui ne pouvait se lasser de les embrasser, et qui ne les quittait que pour retourner près de sa tante à laquelle le contentement paraissait avoir rendu la santé, et qui avait pris entre ses bras sa petite nièce, à laquelle elle prodiguait les plus touchantes caresses.
Lucie et Laure devinèrent que la bonne madame de Saint-Preuil et Eugénie de Mirbel, devaient avoir beaucoup de choses à se dire; elles se retirèrent, heureuses d'avoir opéré un rapprochement dont le résultat devait être le bonheur de leur amie.
IV.--Rencontre.
Le salon de madame la marquise de Villerbanne, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, était un terrain neutre sur lequel se rencontraient souvent les représentants le plus distingués des opinions religieuses, politiques ou littéraires, qui se partagent le monde; mais là ils étaient forcés de vivre en bonne intelligence et de se rappeler sans cesse qu'avant d'être de telle communion, de telle opinion on de telle école, ils devaient être hommes du monde, et qu'ils ne devaient pas au grand déplaisir des dames et de ceux qu'une profession de foi, une dissertation sur le dernier projet de loi et une querelle littéraire renouvelée de Vadius et de Trissotin, ne séduisent que médiocrement, transformer en une arène le salon d'une femme qui voulait, avant tout, que l'on s'amusât chez elle.
Que l'on ne croie pas cependant que l'on ne devait, chez madame de Villerbanne, s'occuper que de futilités; cette dame, bien que déjà âgée, était trop du siècle pour qu'il en fût ainsi: elle permettait la discussion, pourvu qu'elle fût calme et de nature à intéresser ceux qui n'y prenaient point part; elle tolérait même le combat, lorsque les combattants ne se servaient que d'armes courtoises, et que les spectateurs, ou plutôt les auditeurs, ne devaient pas attraper de blessures; aussi le salon de madame de Villerbanne était-il très-recherché, car les lieux semblables sont rares, et lorsqu'ils existent, tout le monde leur rend justice, quoique bien peu de personnes se montrent dignes d'y être longtemps admises.
Ces derniers mots demandent une explication que nous allons nous empresser de donner à nos lecteurs, afin que ceux d'entre eux, auxquels leur fortune permet de recevoir, puissent user, si bon leur semble, de la recette employée par madame de Villerbanne pour se composer une société agréable.
On était très-facilement admis chez la marquise de Villerbanne; cette dame recevait avec cette grâce, cette affabilité qui n'appartiennent qu'à un très-petit nombre de personnes, tous ceux qui lui étaient présentés, et il n'est pas nécessaire de dire qu'on ne lui présentait que des gens que leur nom et leur position dans le monde rendaient dignes de cet honneur. Mais la marquise avait adopté une règle dont elle ne se départait qu'en faveur de se intimes, c'est-à-dire qu'une présentation chez elle, ne donnait le droit à celui qui l'avait obtenue de se présenter de nouveau, que si préalablement une lettre d'invitation lui avait été adressée: tout le monde savait cela, et chacun se soumettait à cette règle, que les élus trouvaient fort sage, et dont ceux qui n'avaient pas été favorisés songeaient seuls à se plaindre.
Si maintenant, suivant notre habitude, nous essayons de donner à nos lecteurs une idée du salon de la marquise de Villerbanne, nous dirons que c'était une de ces vastes pièces comme il n'en existe plus que dans les hôtels du faubourg Saint-Germain et de la place Royale, dans lesquelles on respire à l'aise; qu'il était orné de panneaux en bois de chêne sculpté, ce qui, suivant nous, vaut infiniment mieux que toutes les moulures en carton-pâte récemment mises à la mode; et de grandes et belles glaces, véritables chefs-d'œuvre des manufactures royales, surmontées, ainsi que le dessus des portes, de médaillons entourés de guirlandes en bois doré, sur lesquels un élève de Boucher avait peint les plus gracieuses bergeries qu'il soit possible d'imaginer. Nous dirons encore que la cheminée en marbre vert de mer, était d'une capacité assez vaste pour qu'il fût possible à plus de dix personnes de se placer devant sans se gêner, lorsque l'on était en petit comité, et que sur cette cheminée on avait posé une magnifique pendule de Boule qui, toute vieille qu'elle était, valait bien les chefs-d'œuvre modernes des Denière et des Thomire.
Nous savons que madame de Villerbanne, après avoir un peu grondé Lucie de ce qu'elle était restée un certain laps de temps sans aller la voir, lui avait fait promettre d'assister à une fête qu'elle allait incessamment donner à toutes les personnes admises ordinairement chez elle.
Cette fête devait être très-brillante, car la marquise, dont le salon était, cette année, resté ouvert un peu plus tard que les années précédentes, voulait clore dignement la saison d'hiver, et donner à ceux qui devaient y assister l'envie d'en voir souvent de semblables; elle n'avait donc rien négligé de tout ce qui pouvait ajouter quelque chose à l'attrait déjà si grand dont était doué son salon. Ainsi elle avait voulu que les artistes les plus distingués vinssent l'embellir de leurs talents, et tous ceux auxquels elle s'était adressée lui avaient promis leur concours avec empressement; car ils savaient tous que, bien qu'ils dussent recevoir chez la marquise de Villerbanne le juste tribut que les gens riches doivent payer à ceux qui veulent bien les amuser quelques instants, cette noble dame, comme du reste presque tous ceux de la classe à laquelle elle appartenait, était trop de son siècle pour leur refuser les égards qui sont dus en toute circonstance à des talents éminents, possédés souvent par des hommes doués du plus noble caractère, et que chez elle ils seraient traités sur le pied de la plus parfaite égalité.
Prions ici nos lecteurs de nous permettre une petite observation. Beaucoup d'entre eux ont été à même, sans doute, de remarquer que ce n'était pas les gens qui avaient le plus de naissance, qui, dans les relations ordinaires de la vie, apportaient le plus de morgue et de sotte fierté, et qu'un confident du télégraphe, un prince de la banque, un loup-cervier, comme on voudra le nommer, était souvent très-insolent (notons en passant, qu'ainsi que nous l'avons déjà dit plusieurs fois, il n'y a point de règles sans exceptions), tandis qu'un noble descendant des Montmorency ou des Rohan, était au contraire infiniment poli. Cette différence d'être a dû singulièrement étonner ceux d'entre eux qui, élevés à l'école du vieux libéralisme se sont nourris de la lecture de l'antique Constitutionnel qui, entre choses curieuses, a dû leur apprendre que tous ceux qui portaient un noble nom étaient des vieillards poudrés à blanc et coiffés à l'oiseau royal, ou des douairières portant mouches et vertugadins, toujours prêts à jeter au visage de ceux qui, n'ayant pas le bonheur d'être de noble race, étaient admis devant eux les épithètes de manant et de malotru.
Lucie de Neuville aurait bien voulu se dispenser d'assister à la fête de madame de Villerbanne, car, ainsi que nous l'avons dit, elle était persuadée que la personne dont sa tante lui avait parlé sans paraître du reste y attacher une bien grande importance, n'était autre que le marquis de Pourrières, et ce qu'elle craignait par-dessus, tout, c'était de se trouver vis-à-vis de cet homme qu'elle craignait déjà avant d'avoir reçu la lettre du docteur Mathéo, et auquel cependant, par une de ces inexplicables bizarreries du cœur humain qui échappent à l'analyse, elle ne pouvait s'empêcher de s'intéresser.
Mais tous les petits moyens qu'elle employa pour se soustraire à l'obligation qui lui était imposée, échouèrent successivement devant la volonté de sa tante, volonté à laquelle, du reste, elle ne pouvait ouvertement résister, et devant les prières de Laure, qui, toute raisonnable qu'elle était, ne se serait pas vue sans éprouver une bien grande contrariété, privée du plaisir qu'elle se promettait de prendre au dernier bal de la saison.
Et maintenant entrons dans le salon de l'hôtel de Neuville, où nous allons trouver Lucie et Laure qui ont mis la dernière main à leur toilette, et qui attendent pour partir qu'on vienne les prévenir que les chevaux sont à la voiture.
Les deux femmes sont mises à peu près de la même manière; elles ont toutes deux une robe de crêpe blanc, un dessous en satin de même couleur; seulement, tandis que Laure n'a paré sa tête que de quelques fleurs qui, toutes fraîches qu'elles sont, le sont encore moins qu'elle, et orné son cou d'un simple collier de perles, Lucie à laquelle sa position de femme mariée permet un plus grand luxe, est parée des plus beaux diamants du monde.
--On dirait vraiment que nous sommes les deux sœurs, dit Laure, qui avait amené Lucie devant la grande glace placée au-dessous de la cheminée.
--Mais ne le sommes-nous pas? répondit la comtesse.
--C'est vrai, nous nous aimons autant que si nous étions du même sang, et pour ma part, je suis bien certaine qu'il en sera toujours ainsi.
--Chère Laure!
--Mais conçois-tu quelque chose à cela! ajouta Laure qui venait de jeter les yeux sur la pendule, il est plus de dix heures, et ce maudit Paolo ne vient pas nous dire que les chevaux sont attelés.
Et comme elle allongeait la main vers la sonnette, Lucie l'arrêta et lui dit:
--Tu es donc bien pressée d'aller à ce bal?
Mais sans doute, répondit Laure; c'est le dernier de la saison, et il sera, dit-on, très-brillant. Mais toi-même, n'es-tu pas charmée de trouver une occasion de te distraire un peu?
--Je t'avoue que si je n'avais pas eu la crainte de mécontenter ma bonne tante, et que si j'avais pu me déterminer à te priver d'un plaisir auquel tu parais beaucoup tenir, je serais aujourd'hui restée chez moi; car je crains toujours que cet individu dont ma tante m'a parlé, ne soit le marquis de Pourrières.
--Lucie, Lucie, dit Laure, vous savez qu'il a été convenu entre nous que vous ne parleriez plus de cet individu dont vous vous occupez beaucoup trop.
--Tu as raison; mais si cependant l'événement vient me prouver que mes pressentiments étaient fondés, que faudra-t-il que je fasse?
--Eh! mon Dieu! ne point parler à ce marquis, à moins que tu n'y sois absolument forcée, et dans ce cas tu n'ignores pas qu'il est une certaine manière de prouver aux gens qu'ils nous sont désagréables, sans qu'il soit nécessaire de manquer aux lois de la bonne compagnie.
--Je suivrai ton conseil, ma chère Laure.
La conversation des deux amies fut à ce moment interrompue par Paolo qui vint leur annoncer que la voiture était prête.
--Mais pourquoi donc a-t-on attendu si longtemps? dit Laure au vieux domestique qui priait sa maîtresse de vouloir bien excuser ses gens de ce qu'ils avaient été forcés de la faire attendre.
Paolo lui répondit que l'on s'était aperçu, au moment d'atteler, qu'il manquait un écrou à un des essieux de la voiture, et que la réparation de ce petit accident avait demandé un peu de temps.
--C'est peut-être un présage, dit Lucie en souriant, qui sait!
--Ah bah! dit Laure, impatiente de partir, je me rappelle avoir lu que César, malgré un présage que les augures regardaient comme mauvais, passa le Rubicon et qu'il gagna la bataille. Serais-tu, par hasard, moins courageuse que ce héros de la vieille Rome?
--Passons donc le Rubicon, répondit Lucie de Neuville, en jetant sur ses épaules un magnifique cachemire; je vais te montrer le chemin.
Laure prit ses gants, son bouquet et son éventail, et suivit Lucie qui déjà était sortie du salon.
L'entrée de la comtesse de Neuville et de son amie dans le salon de la marquise de Villerbanne excita une certaine rumeur; elles étaient toutes deux si jolies et si bien parées. Aussi, lorsque après avoir présenté leurs hommages à la maîtresse de la maison, elles se furent placées au milieu d'un groupe de jeunes et jolies femmes, charmant parterre dont elles étaient sans contredit les plus belles fleurs, elles se virent de suite entourées d'une cour empressée de rendre hommage à leurs aimables qualités, cour fort bien composée, vraiment, et parmi ceux qui en faisaient partie on pouvait remarquer plus d'un républicain farouche qui se montrait tout aussi bon courtisan que les autres, tant il est vrai que la beauté et les grâces constituent une puissance qui n'a à redouter qu'un seul ennemi, le temps, hélas! qui ne respecte rien.
Lucie, en entrant dans le salon, avait jeté sur tous ceux qui s'y trouvaient un rapide regard, et ce regard lui avait suffi pour reconnaître que celui qu'elle craignait tant de rencontrer n'y était pas; Laure avait répondu à un signe qu'elle lui avait adressé par un léger mouvement d'épaules qui pouvait se traduire ainsi: Tu vois bien, ma pauvre amie, que très-souvent les pressentiments sont menteurs; puis elle avait accepté l'invitation d'un jeune diplomate, qui était venu la prendre à la place qu'elle occupait entre son amie et une assez jolie petite personne qui, elle aussi, n'avait pas tardé à être invitée, de sorte que Lucie demeura, lorsque les premières mesures de l'orchestre se firent entendre, entourée seulement d'un cercle d'hommes qui oubliaient près d'elle et la danse et les tables de bouillotte.
Elle répondait avec sa grâce et sa présence d'esprit ordinaires aux nombreux compliments qui lui étaient adressés, cependant ce n'était pas ce qu'on lui disait qu'elle écoutait, c'était la voix, du valet chargé de proclamer le nom des invités à mesure qu'ils se présentaient, et qui arrivait claire et distincte à son oreille, malgré le murmure confus occasionné par les sons de l'orchestre, le bruit des pas des danseurs qui glissaient sur le parquet, et celui des conversations particulières.
--M. le vicomte de Lussan, dit le valet, M. le marquis de Pourrières.
FIN DU CINQUIÈME VOLUME.
LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.
LES
VRAIS MYSTÈRES
DE PARIS,
PAR VIDOCQ.
TOME SIXIÈME.
BRUXELLES,
ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,
IMPRIMEURS-ÉDITEURS.
1844
LES VRAIS
Mystères de Paris
I.--Les trois pachas.
La comtesse se leva brusquement de son siége, afin de voir si l'homme qui venait de se faire annoncer était bien celui qu'elle connaissait; ses pressentiments ne l'avaient pas trompée: c'était lui! le vicomte de Lussan, que plusieurs fois déjà elle avait rencontré chez sa tante, le précédait, et ils traversaient tous deux le salon afin d'arriver près de la marquise de Villerbanne.
Le vicomte présenta le marquis de Pourrières qui fut parfaitement accueilli, et qui, après être demeuré quelques instants près de la marquise, alla se mêler aux divers groupes qui entouraient les danseurs.
Lucie était si affreusement pâle qu'un des hommes dont elle était entourée crut devoir lui demander si elle se trouvait indisposée.
--Mais non, répondit-elle en balbutiant, car elle venait de s'apercevoir que l'on avait remarqué le brusque mouvement qu'elle avait fait lorsque le marquis était entré dans le salon, et elle craignait que l'on ne devinât la cause qui l'avait provoqué.
--Madame est devenue tout à coup tellement pâle que j'ai craint un moment que la grande chaleur qu'il fait ici...
--En effet, je ne sais ce que j'éprouve, ajouta Lucie qui ne pouvait, malgré ses efforts, recouvrer son sang-froid, mais je ne serais pas fâchée de respirer quelques instants au grand air.
Le cavalier auquel elle parlait s'empressa de lui offrir son bras qui fut accepté et il la conduisit dans la chambre de madame de Villerbanne, où elle voulut rester seule quelques instants.
Laure qui, nous devons le dire, aimait infiniment la danse, n'avait pas remarqué la disparition de son amie; elle écoutait les compliments que lui débitait son cavalier, jeune diplomate allemand, dont les longs cheveux blonds et les regards mélancoliques la faisaient beaucoup rire.
Salvador et le vicomte de Lussan, pour causer plus à leur aise, venaient de se retirer dans l'embrasure d'une croisée.
--Vous voyez, cher marquis, disait le vicomte de Lussan, que je me suis fidèlement acquitté de la promesse que je vous ai faite.
--Je vous remercie, cher vicomte; mais je ne vois pas la dame de mes pensées, est-ce qu'elle ne serait pas encore arrivée?
--La jolie comtesse de Neuville vient d'entrer dans la chambre de madame de Villerbanne, elle ne va pas sans doute tarder à revenir. Savez-vous, marquis, qu'il faut que j'aie pour vous une bien vive amitié, pour vous sacrifier l'espérance de faire une aussi jolie conquête.
--Croyez bien que je n'oublierai pas... mais la jeune amie de la comtesse est, m'avez-vous dit, charmante, pourquoi ne tentez-vous pas?... savez-vous que ce serait charmant si...
--Je n'ai pas le bonheur de plaire à mademoiselle Laure de Beaumont; j'ai dansé plusieurs fois déjà avec elle, et je me suis de suite aperçu que je perdrais mon temps près d'elle.
--Cela est fort extraordinaire.
--N'est-ce pas? mais le monde est plein de choses extraordinaires, et n'en est-ce pas une que de nous voir, vous et moi, dans le salon le plus honnête de Paris?
--Pourquoi? ne possédons-nous pas tout ce qu'il faut pour être admis ici, de l'esprit, de la fortune, de la naissance.
--Oh! de la naissance, je suis, il est vrai, le dernier rejeton d'une ancienne maison bretonne, mais votre noblesse, marquis, est-elle bien authentique?
--Comment! que voulez-vous dire?
--Tenez, il faut que je vous ouvre mon âme tout entière, promettez-moi cependant de ne point vous fâcher.
--Au point où nous en sommes, nous pouvons je crois tout nous dire.
--Eh bien! j'ai dans l'idée que votre histoire ressemble beaucoup à celles du faux Martinguerre...
Eh! ne vous fâchez pas, marquis, ajouta le vicomte de Lussan, voyant que le feu montait au visage de son ami, je n'ai pas, je vous assure, l'intention de vous offenser, je voulais seulement vous faire remarquer que je me suis aperçu que de blond que vous étiez lorsque je vous vis pour la première fois, vous étiez devenu brun.
Un grand mouvement qui se fit dans le salon, empêcha Salvador de répondre au vicomte de Lussan. La contredanse venait d'être achevée et tout le monde se rapprochait du piano près duquel un vieux chevalier de Saint-Louis venait de conduire une jeune et jolie femme.
Les yeux et les joues de cette femme, douée d'une taille au-dessus de la moyenne, et d'une rare élégance, avaient tant d'éclat et de fraîcheur, son teint était d'une blancheur si diaphane et si rosée, son front si pur et si gracieux, les contours de son visage si moelleux et si suaves, qu'on ne pouvait guère la voir sans laisser échapper une exclamation admirative.
--Dieu! la jolie personne, s'écria Salvador.
--Ne la reconnaissez-vous pas, dit le vicomte de Lussan?
--Si fait, répondit Salvador, c'est une artiste du plus grand mérite; mais je ne l'avais encore vue qu'à la scène, et j'avoue qu'elle gagne infiniment à être vue de près.
Le plus profond silence régnait dans le salon, lorsque la cantatrice attaqua les premières mesures du grand air de la Reine de Chypre. L'étendue et la pureté de sa voix étaient vraiment remarquables; aussi lorsqu'elle eut achevé, elle fut couverte d'une triple salve d'applaudissements.
--Vraiment, dit Salvador, si la comtesse de Neuville ne régnait pas sur mon cœur en souveraine absolue, je crois que j'irais augmenter le nombre des admirateurs de cette charmante femme.
--Et la la, my dear, ne vous enflammez pas, je vous prie, la place est prise et bien gardée.
--Eh bien! j'en suis fâché, parole d'honneur!
--Allons, je vois que pour vous empêcher d'aller vous compromettre, il faut que je vous raconte en quelques mots l'histoire de cette admirable cantatrice.
--Je vous écoute, cher vicomte, je vous écoute.
--Comme il n'y a point de bonne histoire sans titre, je donnerai à cette que je vais vous conter celui de chanteur et chanteuse.
--Ah! très-bien, dit Salvador, qui avait remarqué que le vicomte avait appuyé sur ce mot chanteur; d'une façon toute particulière.
--«Ils étaient trois frères, continua le vicomte de Lussan, espèce de trinité malfaisante qui pendant longues années choisit le faubourg Saint-Germain pour le théâtre de ses exploits.
»Je ne vous dirai par leur véritable nom, qu'il vous suffise de savoir qu'on les appelait vulgairement les trois pachas.
»Après les travaux de la journée, laborieux travaux de cadet[504] et de carouble[505], ils s'abattaient, semblables à trois vautours, sur le Palais-Royal, et se réfugiaient plus particulièrement dans la rue Jeannisson, qui s'appelait alors la rue des Boucheries, et qui n'était guère habitée que par des prêtresses de Vénus cloacine.
»C'était le bon temps des Reppins, des Chevelot, des Molière, des Alexandre Leblond et autres gens de même étoffe qui sont devenus ce qu'il a plû à Dieu d'en faire.
»Les trois pachas avaient, ainsi que cela arrive souvent, une mère aussi honorable que ses fils l'étaient peu, et une sœur, frêle enfant qu'un goût prononcé pour la musique faisait déjà remarquer.
»Un jour, l'heure marquée à la prefecture de police sonna pour deux de ces dévorants, que la cour d'assises de Paris envoya augmenter le nombre des commensaux de Brest.
»Il en restait un, moins redoutable que les deux autres; il quitta bientôt l'industrie un peu trop chanceuse des fausses clés pour reprendre son ancien état de maçon; c'était un grand pas. Ce fut dans l'exercice de ces fonctions que ses coteries lui décernèrent un jour, d'un commun accord et à la suite du couronnement d'un bâtiment, le glorieux surnom de P....-Vinaigre.
»P....-Vinaigre donc maçonnait le plus paisiblement du monde, vivant avec sa vieille mère et faisant même, chose remarquable et bien digne d'éloges, donner des leçons de musique à sa sœur dont les dispositions croissaient avec l'âge.
»Mais hélas! il faut croire qu'en l'entendant chanter il éprouva, lui, le besoin de faire chanter les autres, et il se mit dans la formidable brigade des chanteurs en renom de l'époque, S.... dit Lagrille, C.... dit Pistolet, T..... dit l'Arnache, L..... dit la Bête-à-Chagrin et A.... dit Monfame.
»Un beau jour, il n'y a pas longtemps de cela, P....-Vinaigre fut dirigé sur Poissy pour y déployer sa voix pendant deux ans.
»Depuis, sa vie ne fut plus qu'une chanson continuelle, tantôt avec des cordes hautes, tantôt avec des cordes basses.
»Sa sœur avait prospéré. Un noble artiste que Duprez, malgré son immense talent, n'a pu parvenir à nous faire oublier, lui avait tendu la main, et grâce a son appui et à ses leçons, elle avait acquis une partie des qualités qu'elle possède aujourd'hui.
»Enfin, elle débuta sur une de nos premières scènes lyriques un jour où, par parenthèse, son frère était conduit à la préfecture de police.
»Elle réussit.
»Maintenant, sur les trois pachas, un est mort, l'autre est encore au bagne de Brest, P....-Vinaigre, condamné à deux ans de surveillance, gâche du plâtre à Vernon en Normandie, et sa sœur, qui reçoit chaque soir les ovations et les frénétiques applaudissements d'un public idolâtre, n'est autre que la charmante personne dont infailliblement vous seriez devenu amoureux si je ne vous avais raconté cette histoire.»
--Mais quelle conclusion en tirez-vous de cette histoire?
--Et quelle conclusion voulez-vous que j'en tire, si ce n'est celle-ci: que dans les arts comme dans toute autre carrière, il n'est point d'obstacles que l'on ne finisse par surmonter lorsque l'on a la vocation et que l'on ne manque pas de persévérance.
A ce moment, les sons de l'orchestre annoncèrent une nouvelle contredanse; Laure, qui avait été reconduite à sa place par le jeune diplomate allemand, promenait ses regards autour d'elle, et paraissait étonnée de ne pas voir Lucie dans le salon.
--Je vous laisse, cher marquis, dit à son ami le vicomte de Lussan, je vais inviter mademoiselle de Beaumont, peut-être bien qu'il me sera possible de la faire revenir de ses préventions contre moi.
--Allez, vicomte, allez, je vais faire des vœux pour vous; mais, pour ma part, je suis très-contrarié de ne pas voir madame de Neuville.
Au moment où Salvador achevait ces mots, Lucie tout à fait remise, rentrait dans le salon conduite par la marquise de Villerbanne, qui était allée la chercher dans sa chambre; ne voyant pas Laure à sa place, (celle-ci dansait déjà avec le vicomte de Lussan); elle s'assit près de sa tante et du vieux chevalier de Saint-Louis, qui avait servi de cavalier à la cantatrice pour la conduire au piano.
Ce vieux chevalier de Saint-Louis était un des meilleurs et des plus anciens amis de la marquise de Villerbanne, qui avait pris l'habitude de le consulter chaque fois qu'elle avait à prendre une détermination importante; et elle considérait comme telle celle d'accorder à une nouvelle personne l'entrée de son salon. Lorsqu'elle était allée chercher sa nièce, elle lui parlait du marquis de Pourrières, elle reprit le même sujet de conversation aussitôt qu'elle fut revenue à sa place.
--Ainsi, dit-elle, je puis en toute assurance inviter de nouveau ce marquis de Pourrières; c'est un galant homme, de mœurs irréprochables, aimable, spirituel, homme du monde enfin?
--J'ai déjà eu l'honneur de vous dire, madame la marquise, qu'il était le portrait vivant de son père, que j'ai beaucoup connu pendant l'émigration.
--Puisqu'il en est ainsi, répondit la marquise, il deviendra, s'il le désire, un des habitués de mon cercle intime. J'ai aussi connu à la même époque feu M. de Pourrières, et puisque son fils lui ressemble...
--Il a commis cependant une faute grave et que le vieux marquis, bien certainement, ne lui aurait pas pardonné, reprit le chevalier.
Lucie était tout oreilles.
--Et quelle faute, mon Dieu! dit la marquise.
--Il s'est rallié...
--Chevalier! chevalier, ne parlons pas politique, vous êtes exclusif, et je ne le suis pas.
Lucie était satisfaite d'entendre des gens auxquels elle accordait la plus grande confiance s'exprimer sur le compte du marquis de Pourrières en des termes si favorables. A ce moment, Laure fut ramenée près d'elle par le vicomte de Lussan.
--Eh bien! ma chère Laure, dit la comtesse à son amie lorsque le vicomte, après avoir échangé quelques paroles avec elles, les eut quittées pour aller rejoindre Salvador qui lui avait fait signe de venir lui parler, mes pressentiments se sont réalisés; il est ici.
--Vraiment?
--Il a été présenté à ma tante par le vicomte de Lussan.
--Et est-il venu te parler?
--Pas encore; je crois même qu'il ne s'est pas aperçu que j'étais ici.
--N'est-ce pas lui qui maintenant cause, en nous regardant, avec le vicomte de Lussan?
Lucie leva les yeux et fit à Laure un signe affirmatif.
--Comment le trouves-tu? dit-elle après quelques instants de silence.
--Mais pas mal, répondit Laure; il est doué d'une physionomie distinguée, sa toilette est irréprochable et les habitudes de son corps annoncent un homme de bonne compagnie; mais il y a dans son regard une expression de dureté et de ruse indéfinissable; en résumé, cet homme là me déplaît encore plus que le vicomte de Lussan.
Lucie était si visiblement contrariée de ce que venait de lui dire son amie, que Laure remarqua sur son visage l'expression de son mécontentement.
--Mon Dieu, Lucie, dit-elle, il ne faut pas que ce que je viens de dire te fâche.
Lucie allait répondre, lorsqu'elle fut abordée par le marquis de Pourrières qui la pria de lui accorder la première contredanse.
Lucie allait refuser, alléguant pour excuse sa légère indisposition; mais Laure lui ayant fait signe d'accepter et le marquis lui ayant dit à voix basse qu'il lui devait l'explication de sa présence dans le lieu où il l'avait rencontrée pour la première fois, elle se résigna et prit en tremblant la main du marquis.
Laure, déjà fatiguée, resta à sa place, où le jeune diplomate allemand vint lui tenir compagnie.
Historien fidèle des faits et gestes de nos héros, nous devons dire que la comtesse de Neuville, malgré la détermination qu'elle avait prise d'éviter tout contact avec un homme, qu'une lettre écrite par une personne à laquelle elle avait l'habitude d'accorder une certaine confiance, lui avait signalé comme un être dangereux, avait attendu avec une certaine impatience l'invitation qui venait de lui être faite; elle s'était dit que le marquis la rencontrant, après ce qui s'était passé entre eux, dans un salon où il venait d'être présenté, c'était d'elle qu'il devait solliciter la permission d'y rester; elle était du reste curieuse de savoir ce qu'il était allé faire dans l'ignoble cabaret de la rue de la Tannerie, soit parce que, bien qu'elle ne voulût pas en convenir avec elle-même, elle s'intéressait à lui, soit seulement parce que le fait était assez extraordinaire pour piquer vivement sa curiosité. Aussi, il est probable qu'elle aurait accepté l'invitation du marquis quand bien même son amie aurait cherché à l'en détourner.
Nous rapporterons la conversation de Salvador et de la comtesse de Neuville; conversation tenue à voix basse, et interrompue souvent par les déplacements qu'exigeaient les différentes figures de la contredanse.
Ce fut Salvador qui prit le premier la parole.
--Je bénis le ciel, madame, dit-il, de ce que mes prévisions se sont sitôt réalisées et de ce qu'il m'est permis aujourd'hui de vous prier de vouloir bien me pardonner.
--Mais, je n'ai rien à vous pardonner, monsieur, répondit la comtesse de Neuville; ce n'était pas à moi que vous vous adressiez et vous ne pouviez supposer qu'un accident avait conduit une femme du monde dans la maison où vous vous trouviez.
--C'est vrai, madame, et je suis charmé de m'être trouvé au milieu de cette troupe de bandits, puisqu'il m'a été possible de vous rendre un léger service.
La comtesse leva les yeux sur Salvador; elle était profondément étonnée de ce qu'il osait aborder la question d'une manière aussi franche. Il parlait de sa présence dans ce mauvais lieu, au milieu d'une troupe de bandits, d'une manière si dégagée et comme d'une chose si naturelle, qu'elle ne savait plus ce qu'elle devait penser et qu'elle se trouvait en quelque forcée de lui adresser des remercîments; car après tout, l'offense, ainsi qu'elle venait d'en convenir, ne s'adressait pas à elle; et c'était bien elle qu'il avait empêchée d'être volée, et à qui il avait renvoyé le carnet et les deux billets de banque de mille francs.
Il fallait donc qu'elle le remerciât.
--Je suis prête à reconnaître, monsieur, dit-elle, que c'est vous qui avez empêché un des bandits parmi lesquels vous vous trouviez de me voler mon collier, et je vous remercie de ce que vous avez bien voulu me renvoyer le carnet tombé par hasard entre vos mains.
Ce n'était pas sans intention que Lucie avait fait cette réponse qui renfermait la menace indirecte de ne point cacher la rencontre qu'elle avait faite; s'il craint quelque chose, s'était-elle dit; s'il ne me prie pas de garder le silence, je verrai au moins sur son visage les traces d'une émotion quelconque.
L'intention de Lucie n'avait pas échappé à Salvador; aussi, il ne laissa pas paraître sur son visage la plus légère trace d'émotion.
--Si je ne me rappelais combien votre frayeur a été grande, dit-il, je serais vraiment tenté de rire du singulier aspect que je devais avoir couvert du costume que je portais alors.
Lucie devinait que le marquis ne lui disait ce qui précède que parce qu'il voulait lui expliquer sa présence dans le lieu où elle l'avait rencontré; elle était donc enfin arrivée au but qu'elle voulait atteindre, sa curiosité allait être satisfaite; eh bien! à ce moment elle ne pouvait se déterminer à écouter le marquis, c'était presque une confidence qu'il voulait lui faire, devait-elle l'entendre?
Salvador ne lui laissa pas le temps de faire de plus longues réflexions; s'il n'avait pas plus tôt abordé franchement la question, c'est qu'il cherchait, depuis qu'il était entré dans le salon de la marquise de Villerbanne, la fable qu'il raconterait pour justifier aux yeux de la comtesse sa présence chez la Sans-Refus et son costume de marinier. Cette fable il venait de la trouver.
--Je vous dois, madame la comtesse, dit-il en donnant à ses traits et à sa voix l'expression d'une gravité qui annonçait qu'il attachait à ce qu'il allait dire une certaine importance, je vous dois l'explication d'un fait bien simple en lui-même, mais qui cependant pourrait être interprété contre moi d'une manière défavorable. Comme il est probable que j'aurai souvent l'occasion de vous rencontrer dans le monde, ajouta-t-il en souriant, je ne veux pas vous laisser supposer que je suis un des hommes que l'on rencontre habituellement dans le bouge de la rue de la Tannerie.
--Ah! monsieur! dit Lucie qui, depuis qu'elle causait avec le marquis de Pourrières, était tout à fait rassurée et s'étonnait de ce qu'elle avait pu craindre un seul instant un homme aussi bien posé dans le monde, et qui s'exprimait avec autant de distinction.
--La personne qui est venue chez moi, dit le marquis, a dû vous apprendre quelle était ma position?
--En effet, monsieur, répondit Lucie toute tremblante et presque en balbutiant, car cette question venait de lui rappeler la lettre du docteur Mathéo, qu'elle avait tout à fait oubliée.
--Ce trouble subit n'échappa pas aux yeux clairvoyants de Salvador.
--Le docteur aurait-il parlé? se dit-il. Non, il ne l'a pu sans se compromettre lui-même; et s'il en était ainsi, cette femme, à l'heure qu'il est, ne danserait pas avec moi.
Salvador alors raconta à Lucie, une histoire assez bien imaginée, et qui justifiait complètement sa présence chez la Sans-Refus. Nos lecteurs connaîtront cette histoire lorsque nous retrouverons chez elle la comtesse de Neuville, que nous allons quitter quelques instants pour nous occuper un peu de Servigny, que depuis déjà longtemps nous avons perdu de vue.
II.--Servigny.
Nous dirons plus tard ce qui arriva à Servigny, disions-nous dans notre premier volume, à la fin du chapitre intitulé: l'Evasion. Le moment est venu de tenir notre promesse.
Servigny donc, que nous avons vu spectateur impassible du combat livré par Roman et Salvador aux gendarmes du Beausset, profita du désordre occasionné par cette scène, pour se soustraire au plus vite à l'action de ceux de ces gendarmes qui auraient été tentés de le poursuivre. Il se jeta au pas de course dans un champ d'oliviers qui bordait le chemin, et cela sans connaître, ni même s'inquiéter de la direction qu'il suivait. Stimulé par la crainte de se voir arrêter et reconduire au bagne, et ensuite par celle non moins grande de rencontrer ses deux camarades d'évasion, d'être en quelque sorte forcé de devenir leur complice, ou du moins d'être jugé comme tel partout où il aurait été obligé de les accompagner, ces diverses considérations avaient décuplé son courage et sa vigueur.
Cependant la pluie continuait à tomber, le temps était sombre, nul bruit ne se faisait entendre qui pût l'inquiéter; tout semblait réuni pour favoriser les projets de Servigny. Désirant donc s'éloigner le plus possible du théâtre où un crime venait de s'accomplir, il courait avec une précipitation telle, qu'ayant heurté une pierre avec les pieds, il fit une chute si violente, qu'il fut précipité à six pas de là dans un ruisseau dont le lit était jonché de cailloux et de racines d'arbres. Le choc fut tellement rude, qu'il en perdit tout à fait connaissance, et qu'il resta assez longtemps dans cet état. Toutefois, la fraîcheur du filet d'eau qui coulait au fond du ruisseau, ne tarda pas à le faire revenir de son évanouissement. Son premier soin fut de s'assurer si ses membres étaient encore au grand complet: après s'être étiré les bras et les jambes, il eut la satisfaction de constater qu'il n'existait aucune fracture, mais il souffrait horriblement à la tête, à la poitrine et aux coudes, parties du corps qui avaient été si violemment mises en contact avec les fragments de rochers et les racines sur lesquels il était tombé. Le sang lui ruisselait de tous côtés, principalement de la tête, où il existait une déchirure large et béante; les autres blessures étaient moins graves, mais la douleur n'en était pas moins intense, notamment aux coudes, dont l'extrême sensibilité est connue. Sorti enfin de ce malheureux ruisseau, et ne sachant quel moyen employer pour arrêter le sang qui continuait à couler avec abondance, il prit le parti de déchirer sa chemise, d'en faire des compresses, et de les appliquer sur ses blessures. Ce moyen lui ayant à peu près réussi, il ne tarda pas à continuer sa route du mieux possible, quoique toujours sans direction arrêtée.
Rien de plus triste que la position de Servigny en ce moment; seul, blessé, sans argent, errant à l'aventure dans un pays absolument inconnu de lui, couvert de l'infâme livrée du bagne qui devait le faire reconnaître et arrêter par le premier individu qui le rencontrerait, et qui serait tenté par l'appât des cent francs de prime que l'on accorde pour la capture d'un forçat: toutes ces réflexions augmentaient ses craintes et son désespoir. Le sang qu'il avait perdu en diminuant ses forces, avait altéré son courage, il fut obligé de se reposer sur un de ces blocs de rochers que l'on rencontre fréquemment sur le sol de ces contrées; mais le repos, en calmant ses esprits, excités jusqu'au plus haut paroxysme, par suite des divers incidents que nous venons de raconter, ne lui fit que mieux apercevoir toute l'horreur de sa position.
Il se lève avec précipitation: «A quoi bon lutter contre un funeste destin, s'écrie-t-il? toutes mes précautions sont inutiles, aucune prudence humaine, ne peut empêcher que je ne sois arrêté et reconduit au bagne, je serai condamné à trois ans d'augmentation de peine, placé dans la salle des suspects, confondu avec l'écume des scélérats qui peuplent ce séjour du crime. Quelle cruelle perspective! Etre à jamais perdu sans avoir à me reprocher une action qui puisse justifier les rigueurs dont je suis l'objet: Sort déplorable! tout est perdu pour moi, honneur, avenir!... Ah!... plutôt mourir que d'être reconduit dans cet enfer! Il n'y a que des lâches et des scélérats qui puissent accepter une pareille ignominie!
--Il faut en finir, Dieu me pardonnera!...»
Servigny se jette à genoux et prie avec une grande ferveur. Après avoir terminé sa prière, il se lève avec résolution, rassemble les lambeaux de sa chemise, en fait une corde pour mettre fin à ses souffrances. Il travaille avec tant d'action et en même temps avec tant de sang-froid à ces tristes préparatifs, que ceux qui auraient pu l'examiner en ce moment n'auraient jamais pu supposer qu'il préparait l'instrument de son supplice. Enfin tout est prêt: il cherche un lieu propre à l'exécution de son fatal projet, mais aucun des arbres qui l'entourent, jeunes et faibles oliviers, ne présente la force et la hauteur convenables. Cette circonstance ne le déconcerte point: sa détermination est irrévocablement prise, il trouvera plus loin ce qu'il ne peut rencontrer ici. L'espoir de terminer promptement tous ses maux lui rend une nouvelle énergie. Après avoir cheminé près d'une heure sans rencontrer ce qu'il cherche, il aperçoit enfin un petit bois dont les arbres touffus lui font espérer leur funeste concours, mais il en était séparé par un torrent que les eaux pluviales de la nuit avaient considérablement grossi. Déterminé qu'il est à ne céder devant aucun obstacle, il tente de franchir celui-ci. En l'examinant de plus près, il s'aperçoit que le courant est plus rapide que profond; il descend dans le lit du torrent en se cramponnant aux anfractuosités de rochers qui en tapissent les bords; il remonte de l'autre côté en s'aidant des mêmes précautions. Enfin, le voilà près du but, il touche, selon lui, à la terre promise, ses souffrances vont finir! l'arbre est choisi; tout est préparé, la corde est attachée!... Mais au moment suprême, il croit devoir adresser une dernière prière à l'Etre immense et éternel de qui il attend son pardon!...
Tout à coup, une réflexion le frappe: c'est de se débarrasser de tous ses vêtements. Si je reste couvert de la livrée du crime, se dit-il, je n'inspirerai aucune compassion à ceux qui trouveront mon cadavre, personne n'aura pitié du malheureux galérien, que l'on croira un grand coupable. Si au contraire, je suis nu, en voyant les blessures dont je suis couvert, mon corps sera recueilli avec quelques égards; on supposera probablement qu'après avoir été dépouillé, des brigands ont voulu, par un raffinement de cruauté, me faire subir ce genre de mort, pour faire croire à un suicide. En mourant dans cet état, j'ai du moins la consolation que ma position restera ignorée; et qui sait? peut-être que quelque âme charitable me fera donner une honnête sépulture. En disant ces mots, il se dépouille des vêtements infimes qui lui restent, il les précipite dans le torrent qui les entraîne dans sa course rapide.
Rien ne l'empêchait donc plus d'exécuter son funeste projet; il allait même se passer la corde au cou, lorsque le son d'une cloche peu lointaine se fait entendre. Il écoute: c'était minuit qui sonnait. Frappé de ces sons qui lui rappellent tout à la fois les souvenirs religieux, les vertus, le bonheur d'un autre âge, hélas! si fugitifs pour lui, un autre ordre d'idées s'empare de ses esprits. Il imagine que la voix de la cloche est un avertissement d'en haut qui le rappelle aux devoirs sacrés que la religion impose à ses fidèles sectateurs. Soudain ses sens se calment; la terrible vérité lui apparaît dans tout son jour: il voit et il déteste le crime horrible qu'il allait commettre en attentant lui-même à ses jours. «O mon Dieu! s'écrie-t-il, ma chaîne est lourde, mais j'aurai la force de la porter jusqu'au moment où ta bonté infinie daignera en alléger le poids!» Ayant ainsi accepté un nouveau pacte avec la vie et les souffrances, il arrache la corde et la jette dans le même torrent qui déjà avait entraîné au loin le reste de ses vêtements.
La nouvelle résolution que Servigny venait de prendre, en lui rendant la sérénité de l'âme, ne pouvait atténuer que bien faiblement les douleurs atroces auxquelles il était en proie. Exténué de faim, de froid et de fatigue, son sang perdu en abondance, la fièvre qui l'égarait et que tant de causes avaient allumée dans ses sens, tout contribuait à éteindre dans cet homme naguère si courageux et si fier, toutes les idées grandes et généreuses pour le livrer tout entier aux seuls et vils instincts de la conservation matérielle.
Il prend donc la résolution de se diriger vers l'église dont il sait n'être pas bien éloigné. En ce moment, la pluie avait cessé; le ciel moins obscur lui permet de distinguer la flèche du clocher, faiblement, mais enfin assez pour donner une direction à ses pas jusqu'ici incertains et chancelants. Après quelques minutes de marche, il se trouve devant une maison que la clarté débile et passagère de la lune lui permet de distinguer. Une croix, signe toujours vénéré des chrétiens malheureux, surmonte la porte, et tout indique que c'est le presbytère. Il hésite: il ne sait s'il doit frapper et implorer du secours. Son état complet de nudité, les blessures dont il est couvert, tout lui fait craindre d'épouvanter l'homme respectable dont il vient interrompre le repos, et d'en être repoussé. Ensuite, comment éviter les soupçons? Et, s'il échappe à ceux-ci, comment ne pas éveiller la sollicitude du maire et celle de tant d'autres autorités toujours prêtes à se ruer sur le malheur? Comment créer une fable assez vraisemblable pour intéresser à sa position, pour lui gagner tous les cœurs? Comment répondre à cette multitude de questions que chacun va lui adresser? Son anxiété est au comble: il se sent défaillir!...
Cependant, par un instinct machinal, il s'empare du marteau, il se décide à frapper:
--Le sort en est jeté, que Dieu me protège, dit-il.
Deux minutes s'étaient à peine écoulées, qu'une voix d'homme, partie de l'intérieur, se fait entendre et lui demande, en patois provençal, à travers un petit grillage pratiqué dans la porte:
--Qui frappe à cette heure avancée de la nuit, et que désire-t-on de moi?
--Ah! monsieur le curé, de grâce! Je suis entièrement nu, blessé, mourant de faim, de froid et de fatigue, répond Servigny: j'implore vos secours!
--Attendez, mon ami, lui dit le bon curé, je vois votre pitoyable état; attendez deux minutes, je vais vous ouvrir.
Il revient bientôt avec la clé et une lanterne à la main; il ouvre la porte et s'empresse de jeter un manteau sur les épaules de Servigny: puis le regardant plus attentivement:
--Dieu du ciel! s'écrie-t-il, vous êtes sans doute une des victimes des brigands qui infestent la forêt de Cuges?
Puis, sans attendre la réponse de Servigny:
--Suivez-moi, lui dit-il, il n'y a pas un instant à perdre!
Il le conduit dans une petite salle à manger où règne l'ordre et la propreté. Il sonne son monde, et en un clin d'œil, un homme et une femme, Sylvain et Marguerite, déjà âgés tous deux, mais d'un extérieur qui commande la confiance, s'empressent d'accourir auprès de leur maître vénéré; il se fait apporter la boîte aux médicaments qu'il tient toujours abondamment fournie, et à ses frais, pour venir au secours des malheureux; il demande de l'eau chaude, du linge. On approche le blessé près d'un feu petillant que les domestiques ont eu soin d'allumer. Le vénérable pasteur se met en devoir d'examiner et de panser les blessures de Servigny. Celles des coudes, quoique graves, n'étaient pas inquiétantes; mais celle de la tête pouvait avoir des suites fort dangereuses. Elles furent toutes pansées par le respectable curé avec l'adresse d'un chirurgien habile. Ces soins préliminaires une fois remplis, il fait donner un bouillon au malade; et, lorsque ce dernier est bien réchauffé, il donne ordre de lui passer une chemise et de le coucher. On place Servigny dans la pièce où couchait le domestique. Avant de se séparer du bon curé, il voulait lui raconter la longue série de ses infortunes et surtout la manière dont il avait été si maltraité peu d'heures auparavant; mais le bon curé l'en empêcha, en lui recommandant d'observer le plus rigoureux silence pour ne pas aggraver la fièvre à laquelle il était en proie.
Cette prescription était loin d'être du goût du bon homme Sylvain, qui, outre qu'il aurait pu, à bon droit, passer pour le plus grand bavard de France et de Navarre, était bien la curiosité incarnée. A ce double titre, il grillait d'impatience de se faire raconter les circonstances merveilleuses, selon lui, qui avaient réduit un homme jeune et fort à venir se réfugier la nuit, entièrement nu, au presbytère de son maître. Il s'approche donc doucement du lit de son hôte, et d'une voix qu'il rend la plus engageante possible:
--Ah! mon bon monsieur, lui dit-il, quels infâmes scélérats! comme ils vous ont traité! Veuillez donc me raconter les diverses circonstances de cet événement; je veux que dès l'aube du jour tout le village en soit informé, et que chacun devienne votre vengeur. Nous nous armerons tous de fourches, de faux; nous fouillerons toute la contrée, et par la mort! si nous trouvons les misérables, nous les amèneront pieds et poings liés! Je suis tellement indigné, vous m'inspirez une si véritable compassion, que je vais mettre des cordes dans mes poches, et, par la mort! ce sera moi qui les garrotterai! Combien étaient-ils, les gueux? étaient-ils armés? avaient-ils des figures bien farouches, bien rébarbatives? Tant mieux, par la mort! ils verront que le vieux Sylvain n'y va pas de main morte; oui, Sylvain, qui depuis quarante-deux ans porte la hallebarde avec honneur et gloire, dans l'église du bon et brave Saint-Marsault[506], par la mort! j'en ai fait trembler bien d'autres.
--Brave Sylvain, répond le malheureux Servigny, étourdi de cette longue tirade, je vous remercie d'épouser si chaudement ma cause; mais il m'est impossible de vous satisfaire en ce moment. Outre que ce serait une grave inconvenance que de désobéir à votre excellent maître, mes forces ne me permettent pas de répondre à votre empressement. Veuillez donc m'excuser, et permettez-moi de prendre un peu de repos.
--Bien, bien, mon bon ami, je vois combien vous souffrez; je vais vous laisser dormir tout à votre aise... Cependant, j'y réfléchis et je pense que si vous vouliez me raconter les choses à voix basse, cela ne vous fatiguerait pas. Je vous jure que je n'en parlerai demain matin qu'au maître d'école, à grand Guillaume, le garde champêtre, à la femme du premier marguillier et à celle de l'épicier du coin. Ce sont tous mes amis, et on peut compter sur leur discrétion comme sur la mienne. Ils viendront vous voir demain matin, oui-da! et je veux que la marguillière vous apporte du lait et des œufs frais lorsque vous serez convalescent, ce qui j'espère ne sera pas long; car, Dieu merci, je m'y connais. Ce que vous avez se réduit à fort peu de chose; et, tenez, je suis sûr qu'aussitôt que vous vous serez ouvert à moi, vous vous sentirez tout soulagé!
--Encore une fois, brave Sylvain, cela m'est impossible, absolument impossible ce soir. Veuillez me laisser reposer.
--Diable d'homme, se dit Sylvain, en grommelant entre ses dents, on a bien de la peine à le faire parler. Ça m'a l'air suspect et même furieusement suspect. Tous ces taciturnes ont à coup sûr quelque chose sur la conscience, car j'ai toujours remarqué que l'honnête homme est ordinairement généreux et abondant dans ses paroles. C'est tout de même vexant pour moi, et je puis bien dire que voilà la première fois qu'il arrive quelque chose d'extraordinaire dans le pays et que je me couche sans le savoir. Maudit sournois, va! tu peux bien compter que les poules de la marguillière ne pondront pas pour toi, et quant à son lait, il ne te tournera pas sur l'estomac! Va, je te déteste, et pour te le prouver, je jure que je ne te dirai plus rien.
Sylvain ayant enfin terminé son monologue, et voyant que son malade était endormi, prit le parti de se recoucher. Mais impressionnable comme tous les curieux dont la fibre sensible vient d'être violemment agitée, il eut bien de la peine à s'endormir. Il s'était d'ailleurs recouché avec la tête si pleine de scènes de brigands, qu'il ne tarda pas à tomber dans un état d'hallucination que trahissait l'agitation et de ses draps et de sa couverture.
En ce moment, et par une coïncidence que la position de Servigny explique assez naturellement, altéré qu'il était par les ardeurs d'une fièvre dévorante, il demande à boire. Il appelle:
--Sylvain! Sylvain?
Sylvain, toujours en proie à la même hallucination, effrayé d'entendre si près de lui une voix étrangère, croit avoir toute une légion de brigands à ses trousses.
--Ah! mon Dieu! au secours s'écria-t-il. Confiteor Deo... à la garde! à la garde!... in nomine Patris, et Filii... mea culpâ, mea maximâ culpâ... M. le curé! Marguerite! Grand Guillaume! à moi!... in manus tuas domine... au secours! on m'assassine! ah! messieurs ne me tuez pas, je suis un pauvre homme! grâce! grâce!
Bref, Sylvain fait un tel vacarme et de tels efforts, qu'épuisé il tombe et roule à côté de son lit!
M. le curé, justement effrayé des cris de son domestique, accourt et trouve le pauvre Sylvain plus mort que vif. M. le curé interroge Servigny, qui le met en peu de mots au courant de ce qui vient de se passer; alors le bon curé revient à Sylvain, il l'appelle: Sylvain! Sylvain! es-tu blessé ou mort? voyons parle; est-ce que tu ne me reconnais pas?
Sylvain ouvre enfin les yeux: sont-ils partis, dit-il? Ah! M. le curé, quels brigands, quelles figures! ils étaient plus de dix! mais c'est surtout le grand boiteux qui m'a fait le plus de peur!... Dieu de Dieu! quel sabre et quelles moustaches! N'importe, je l'ai bien reconnu, le gueux; mais patience, j'aurai ma revanche...
--Mon bon ami, lui dit le curé avec douceur, tu es en ce moment victime de l'erreur de tes sens. Vois donc, tout est calme ici excepté toi. Toutes les portes, toutes les fenêtres sont fermées, comment veux-tu que des brigands se soient introduits dans ta chambre où il n'y a rien à prendre, et que ton voisin ne les ait pas vu en même temps que toi! Reviens de ton illusion, calme tes esprits et couche-toi; je vais prendre mes pistolets et veiller à la porte; tu peux dormir tranquille le reste de la nuit. C'en est bien assez pour une fois.
Cette courte, mais grave allocution du bon curé, produisit tout son effet sur le faible et superstitieux Sylvain, qui, accoutumé d'ailleurs à une grande docilité envers un si bon maître, accueillait toutes ses paroles comme des oracles. Tout rentra dans le calme, et M. le curé alla achever le reste de la nuit dans son appartement.
Vers les sept heures, le bon curé étant venu pour avoir des nouvelles de son malade; Sylvain, qui était éveillé, répondit qu'il dormait.
--Non, mon père, je ne dors plus, dit à son tour Servigny, je me sens même beaucoup mieux depuis que vous m'avez accueilli dans votre sainte maison, et que je suis devenu l'objet de vos soins éclairés. Je ne saurais mieux vous en témoigner ma reconnaissance, ajouta-t-il, qu'en vous priant de vouloir bien m'entendre en confession.
Touché autant que surpris des sentiments religieux de l'étranger, le bon curé s'empressa d'acquiescer à sa demande. Sur un signe de lui, le domestique se retira, et lorsqu'ils furent seuls, Servigny se laissa couler à bas de son lit et vint se prosterner aux pieds du vénérable ecclésiastique qui, le retenant, lui ordonna de rester au lit; mais Servigny insista.
--Non, mon père, dit-il, c'est à vos pieds que doit rester un si grand pécheur; daignez m'écouter.
Pendant plus d'une heure le malheureux Servigny resta ainsi prosterné devant le vénérable curé, sans que celui-ci l'interrompit une seule fois. Lorsqu'il eut enfin terminé le récit de tout ce que nous connaissons, le curé lui ordonna de se coucher et de l'écouter:
--Tout ce que vous venez de me confier, mon cher enfant, lui dit-il, excite en moi le plus vif intérêt. Si, comme j'aime à me le persuader, vous m'avez dit la vérité, je vous promets aide et protection. Si, au contraire, vous m'avez trompé, je suivrai ce que la charité me prescrit à votre égard; je vous guérirai et aussitôt après, je vous renverrai de chez moi. Vous ne devez rien espérer de plus.
--Je ne vous ai pas trompé, j'en suis incapable, ô mon père! daignez vous en assurer; tout ce que je vous ai dit est vrai, exactement vrai.
--Cela suffit; soyez tranquille et comptez sur moi, répondit le bon curé.
Sorti de la chambre de Servigny, il appelle Sylvain et Marguerite:
--Mes enfants, leur dit-il, tout le monde doit ignorer ce qui s'est passé ici cette nuit. Il s'agit de réparer tout à la fois un grand malheur et une grande injustice, à laquelle vous vous associeriez si vous vous permettiez une indiscrétion coupable. Promettez-moi donc par notre saint patron, que vous garderez un inviolable secret.
--Je le jure par saint Marsault, dit Marguerite.
--Et moi aussi, dit Silvain, avec un empressement qui surprit le curé, car il savait que la discrétion n'était pas la vertu dominante de son domestique. Quoi qu'il en soit, jamais serment ne fut mieux tenu, tant le bonhomme Sylvain redoutait les plaisanteries dont il n'aurait pas manqué d'être l'objet à cause de l'apparition du grand boiteux qu'il avait si bien reconnu dans le cours de cette même nuit.
Le secret fut donc religieusement gardé de part et d'autre, et à dater de ce moment, non-seulement Sylvain n'adressa plus de questions au malade, mais encore il redoubla d'attentions et semblait avoir conçu une sorte de respect pour lui.
Servigny entouré de soins et des consolations du bon curé, et, en son absence, de Sylvain et de Marguerite, gui le choyaient à l'envi, ne tarda pas à recouvrer la santé. M. le curé voulant s'assurer de la vérité des révélations de son protégé, écrivit partout où il pourrait recueillir des renseignements; les réponses qu'on lui fit étaient toutes en faveur de Servigny; il en était enchanté. Enfin, lorsqu'il eut reçu la lettre du procureur général d'Aix, il fit venir Servigny dans son cabinet et lui adressa ces mots:
--Vous m'avez dit la vérité: j'ai la conviction que vous n'êtes coupable que d'une grande légèreté. Je vous ai promis de vous sauver, je veux vous tenir parole. Voici un passe-port au moyen duquel vous pouvez passer aux Indes orientales; votre passage est payé. Veuillez accepter ces deux cents francs pour vous aider en arrivant, et fiez-vous à la Providence. Vous trouverez dans cette malle quelques hardes, des livres, et à peu près tout ce dont un jeune homme peut avoir besoin dans votre position.
Servigny fut si sensible à ce noble procédé qu'il ne put remercier son bienfaiteur qu'en versant un torrent de larmes. Oui, répéta le bon curé, j'ai trouvé le moyen de vous faire passer aux Indes orientales; je vous ai recommandé à un homme de bien, capitaine d'un navire qui vous transportera dans ces riches contrées. Rendez-vous utile à bord; j'ai la certitude que par votre bonne conduite et votre éducation, il vous sera facile de vous y placer et de vous y procurer une heureuse existence.
Nous ne suivrons pas Servigny dans sa traversée: tout ce qu'il importe de savoir, c'est qu'elle fut heureuse.
Il n'entre pas non plus dans notre plan d'imiter certains faiseurs de romans, dont l'érudition parasite s'entoure de cartes et de collections de voyages pour faire de pompeuses descriptions de pays et de productions qu'ils n'ont jamais vus. Toutefois, et autant pour ne pas être taxé d'impuissance sous ce rapport, que pour bien identifier le lecteur avec les nouvelles péripéties qui attendent notre héros dans ces lointaines contrées, nous allons esquisser rapidement et à l'aide de nos souvenirs, les principaux traits qui les distinguent des nôtres.
De toutes les parties du monde, l'Asie est la plus remarquable par son étendue, par le nombre de ses habitants, par l'importance de ses souvenirs historiques. Il faudrait des livres entiers pour décrire les superbes régions qui se développent au sud de l'Imalaya, de celles que de vénérables traditions ont rendues si célèbres le long de l'Euphrate, du Tigre, du Jourdain et de la Méditerranée, comme aussi des régions bien plus vastes qui s'étendent au sud et à l'est du grand plateau de l'Asie centrale. Ces régions magnifiques ont été depuis l'aurore de l'histoire, le but des expéditions de tous les plus grands conquérants, et c'est de là que nous sont venues, en partie, nos religions, nos sciences et notre civilisation.
Le côté intellectuel de ces peuples offre un phénomène qu'il est peut-être réservé à la phrénologie seule d'expliquer d'une manière lucide. En effet, on compte dans cette partie du monde près de trente dialectes différents écrits et parlés, et malgré cela on ne peut pas dire qu'ils aient une littérature. Si comme on le prétend, le volume de la tête indique une capacité intellectuelle correspondante, ne faut-il pas en conclure que l'absence de littérature est une suite du peu de développement de l'encéphale de ces peuples, dont la tête est généralement d'un tiers moins grosse que celle des Européens?
Les systèmes religieux n'y sont pas en moins grand nombre que les langues, et on peut assurer à bon droit que l'Asie est le domaine des fables, des rêveries sans objet, des imaginations fantastiques. Aussi, quelles étonnantes variations, quelle déplorable diversité n'observe-t-on pas dans la manière dont la raison humaine, privée de guides et livrée à ses seules inspirations, a satisfait à ce premier besoin des sociétés antiques, la religion! Si le judaïsme et le christianisme sont nés en Asie, s'il est peu de vérités qui aient été enseignées dans cette partie du monde, on peu dire en revanche qu'il est aussi peu d'extravagances qui n'y aient été en honneur, ou qui n'y aient pris naissance. La superstition des sabéens, le culte du feu et des autres éléments, l'islamisme, le polythéisme des brahmanes, celui des boudhistes et des sectateurs du grand lama, le culte du ciel et des ancêtres, celui des esprits et des démons, et tant de sectes secondaires ou peu connues, enchérissant l'une sur l'autre en fait de dogmes insensés et même atroces, donnent une faible idée de l'étonnante variété qu'offrent les croyances religieuses des Asiatiques. Observez que nous ne mettons pas en ligne de compte les différentes sectes que la domination anglaise y a importées, pour ne pas surcharger le tableau d'un tohu-bohu religieux, dont aucun autre pays du monde n'offre l'exemple.
Inutile de dire que cette multitude de sectes, jointes aux mœurs, aux coutumes antiques, aux idées reçues et aux erreurs même, sont pour le pouvoir autant d'entraves plus embarrassantes que les stipulations écrites, et dont il ne pourrait se délivrer qu'en s'exposant à périr par la violence même. Dans tout le reste, le despotisme est d'autant plus intolérable, que si le prince cesse de lever le bras, s'il ne peut anéantir à l'instant même ceux qui exercent les premiers emplois, et qui souvent substituent leur propre tyrannie à la sienne, tout est perdu; car le ressort du gouvernement, qui est la crainte, n'existant plus, le peuple n'a plus de garanties, il n'a plus que des oppresseurs. Enfin, on ne peut parler sans frémir des gouvernements monstrueux de cette partie du monde.
Quant aux mœurs, rien de plus efféminé, de plus corrompu; et c'est sans doute à cause du climat, car on a observé que le fils de l'Européen ne tarde pas à y perdre le courage héréditaire de ses pères. D'un autre côté, les femmes y passent leur vie dans la nonchalance, l'oisiveté et la mollesse, étant occupées tout le jour ou à se faire frotter le corps par de jeunes esclaves, ce qui est une de leurs grandes voluptés, ou à fumer le tabac du pays, qui est si doux que l'on peut en faire usage du matin au soir. Les moins vicieuses s'appliquent à des ouvrages à l'aiguille qu'elles font très-bien. L'adultère y est puni de mort, ce qui n'empêche pas que dans certaines de ces contrées, quand les femmes rencontrent un homme, elles le saisissent et le menacent de le dénoncer à leur mari s'il les méprise. Elles se glissent dans le lit d'un homme, le réveillent, et s'il les refuse, elles le menacent de se laisser prendre sur le fait, ce qui ne laisse à celui-ci que l'alternative de l'accomplissement de leurs désirs, ou une mort affreuse inévitable.
Enfin, et bien que la polygamie y soit poussée jusqu'à ses dernières conséquences, nous ajouterons que les hommes, pour étendre le cercle de leurs voluptés, n'ont pas craint d'outrager la nature!
Le sujet que nous traitons nous ramène maintenant à une courte notice sur la ville de Bénarès, pour laquelle Servigny avait pris passage, après quoi nous continuerons notre récit sans interruption.
Bénarès, bâtie sur les bords du Gange, et que l'on peut regarder comme la métropole ecclésiastique ou la Rome de l'Inde, est extrêmement grande et peuplée; on y compte environ six cent cinquante mille habitants. Elle est depuis un temps immémorial le siége principal de la littérature brahmanique, et réputée sainte par excellence. Les maisons sont très-hautes, aucune n'a moins de deux étages; la plupart en ont trois, et d'autres, en assez grand nombre, cinq et six, en général richement décorés. Le nombre des temples est très-considérable; la plupart sont fort petits, disposés comme des niches dans les angles des rues et sous l'abri de quelque grande maison. Plusieurs sont entièrement couverts de fleurs, d'animaux, de branches de palmiers, sculptés avec une élégance et un fini admirables. Les habitants décorent les parties les plus en vue de leurs maisons de camaïeux peints des plus vives couleurs, et qui représentent des hommes, des femmes, des taureaux, des éléphants, des dieux, des déesses, avec leurs formes et attributs divers. Des taureaux de tous les âges, consacrés à Siva, apprivoisés et familiers comme le chien domestique, circulent librement dans les rues, tandis que des groupes de singes, consacrés à Hanoumâm, grimpent sur le toits des maisons ou des temples, ou volent impunément dans les boutiques des fruitiers et des pâtissiers. La haute renommée de sainteté dont jouit cette ville, y attire, de toutes les parties de l'Inde, un grand nombre de pèlerins et de mendiants.
Nous avons dit que c'était pour Bénarès que Servigny avait pris passage. Arrivé dans un pays si nouveau pour lui, et où il n'avait aucune recommandation, il chercha d'abord à utiliser ses connaissances; mais là, comme partout, il est difficile d'inspirer confiance à ceux qui disposent de la fortune. Les habitants y sont même généralement hostiles aux étrangers, qu'ils considèrent comme autant d'êtres parasites qui viennent s'enrichir à leurs dépens, ou comme des criminels qui ont fui leur patrie sans doute pour se soustraire aux atteintes de la justice. D'un autre côté, ils ont été si souvent trompés par des aventuriers qu'ils avaient accueillis, et auxquels ils avaient procuré de bons emplois; si souvent ils avaient vu l'hospitalité violée, leurs femmes séduites, leurs filles et leurs richesses enlevées, qu'un sentiment légitime de répulsion ne leur était que trop permis.
Ces actes d'ingratitude, malheureusement trop souvent renouvelés, avaient donc fermé toutes les portes aux Européens qui, comme Servigny, cherchaient leur existence dans la carrière des emplois ou du travail; il était même très-difficile, pour ne pas dire impossible, de se faire admettre dans une maison à quelque titre que ce fût, même pour l'emploi le plus infime. Servigny ne possédait que le peu d'argent qu'il tenait de l'extrême charité du bon curé, et cela ne pouvait le mener bien loin: pour comble de malheur, il tomba malade, et en très-peu de temps il se trouva absolument sans ressources. Dans cette extrémité, il fut contraint de travailler comme un simple journalier, encore n'obtenait-il pas toujours de l'occupation, tant il était encore faible et peu accoutumé à ce genre de travail. Ce qu'il gagnait suffisait à peine pour lui procurer les aliments grossiers les plus indispensables à la vie.
Enfin, après trois ou quatre mois de séjour, d'efforts et de persévérance de toute espèce, il était parvenu à se rendre utile. Un contre-maître qui avait eu souvent occasion de l'employer, l'avait remarqué et lui avait témoigné de l'intérêt; il le chargea de tenir note des travaux qui s'exécutaient dans une fabrique de châles qui appartenait à un riche nabab[507], au service duquel il était. Servigny s'acquitta avec exactitude et talent de la mission qui lui était confiée, et son supérieur en était satisfait; mais le mauvais destin qui le poursuivait, ne permit pas qu'il restât longtemps dans une position où du moins il était à l'abri du besoin. Un ouvrier, originaire du pays et que Servigny avait remplacé dans la confiance du contre-maître, avait conçu contre lui un sentiment de jalousie tel, que de concert avec quelques-uns de ses camarades, il résolut la perte ce jeune homme. Pour y parvenir plus sûrement, ils firent agir, en secret auprès du nabab qui, ne pouvant tout voir, ne manqua pas d'accueillir ces faux rapports. D'ailleurs, la trame avait été si adroitement ourdie, les preuves paraissaient si évidentes, si bien combinées contre l'un et contre l'autre, que tous deux furent renvoyés sans être entendus. L'intendant du nabab qui ne pouvait souffrir les étrangers, et principalement les Français, parce qu'un voyageur de cette nation lui avait récemment enlevé sa femme, qu'il idolâtrait, et en même temps la majeure partie de sa fortune, ne contribua pas peu à la décision si funeste qui replongeait Servigny dans la misère.
Par suite de ce renvoi, Servigny se trouva donc plus malheureux que jamais, car ses ennemis s'empressèrent de le publier et d'y ajouter toutes les petites perfidies dont leur conduite précédente n'était que le prélude.
Le contre-maître s'empressa de quitter le pays. Quant au malheureux Servigny, tous les cœurs et toutes les portes lui étaient fermés, tant la prévention agissait fortement contre lui. On était d'autant mieux convaincu de sa culpabilité, que le nabab, chez lequel il avait été employé, était généralement connu comme un homme bon, sensible, généreux, aimant à pardonner. On excusait d'autant moins l'offense, que l'offensé méritait de l'être. Enfin, et encore bien que Servigny fût dans la plus grande détresse, qu'il passât souvent jusqu'à deux ou trois jours manquant de la nourriture la plus essentielle, il ne pouvait se résoudre à recourir à la charité publique; plutôt que de tomber si bas, il préféra vivre du produit fort éventuel de commissions dont on le chargeait, de ports de lettres et de paquets. Encore combien de fois Servigny ne se prit-il pas à regretter la vie du bagne! Là, au moins, il trouvait parmi ses compagnons quelques cœurs compatissants pour charmer son infortune, tandis qu'ici, libre, il est l'objet du mépris de tous. N'est-ce pas là le comble de l'opprobre?
Aussi, pour se soustraire à tant d'humiliations, il ne manquait pas, toutes les fois qu'il le pouvait, d'aller s'enfoncer au sein des vastes forêts qui avoisinent la ville de Bénarès. Là, oublié de tous et s'isolant du reste de l'univers, les productions de la nature si luxuriantes, si magnifiques dans cette terre privilégiée en donnant un autre cours à ses idées, devenaient pour lui l'objet de profondes méditations. En effet, qui aurait pu contempler, froid et impassible, l'immense baobab, géant des forêts, vrai colosse végétal dont le tronc acquiert jusqu'à vingt-cinq pieds de diamètre! Il faut, dit-on, des milliers d'années pour que cet arbre parvienne à ce monstrueux développement. Ce tronc immense, couronné d'un grand nombre de branches étalées horizontalement, remarquables par leur grosseur, et plus encore par leur longueur qui est de cinquante à soixante pieds, ne l'est pas moins par ses racines qui sillonnent le sol en tous sens jusqu'à une distance de cent cinquante à cent soixante pieds. Viennent ensuite le catalpa, dont le tronc est peu gracieux, mais dont l'ample feuillage et les belles fleurs d'un blanc ponctué de pourpre, font un si bel effet, le nopal, le dattier, le beau marronnier, aujourd'hui si répandu en Europe; le daphné indica, dont l'odeur suave parfume l'atmosphère; le manguier, le goyavier, le durion, et surtout le mangouste dont les fruits sont si délicieux; en un mot, cette végétation qui déploie tout le luxe et la majesté qu'elle offre ordinairement sous les climats des tropiques, lorsqu'elle est secondée par les agents les plus puissants, comme la nature du sol et l'humidité.
Servigny s'arrachait avec peine du sein de ces vastes forêts, où, selon l'expression d'un ancien, il n'était jamais moins seul que quand il était seul. Il ne revenait à Bénarès qu'autant que la nécessité de renouveler ses provisions l'y obligeait; mais aussitôt qu'il avait satisfait à cette loi impérieuse de toute existence, il retournait à sa chère solitude.
Il avait découvert un endroit qu'il affectionnait principalement et où il se livrait plus que partout ailleurs, à ses mélancoliques rêveries; c'était un petit rocher escarpé et à pic, un de ces accidents abrupts d'un sol si fécond en heureux contrastes. Un bouquet d'arbrisseaux odorants couronnait la crête de ce rocher, et là, non-seulement, il pouvait méditer sans craindre la dent des animaux féroces, mais encore il lui semblait qu'il aurait pu y braver un nouveau déluge. Toutefois il avait eu bien de la peine à gravir cet endroit escarpé; mais à force de le contourner en tout sens, il avait découvert une petite source dont les eaux fraîches et limpides avaient donné naissance à des plantes grimpantes dont il s'était aidé lors de sa première ascension, et dont il continuait à s'aider toutes les fois qu'il voulait la renouveler.
Au premier aspect, rien de plus sauvage que cet endroit isolé. Cependant en y regardant avec attention, certain arrangement dans les fragments de rochers qui tapissaient le lit de la source dont nous avons parlé, des vestiges de pieux plantés ça et là, lui donnèrent à croire que des habitations avaient pu y exister à une époque plus ou moins reculée. Cette remarque l'encouragea à se livrer à une exploration plus approfondie, et à considérer ces vestiges comme des jalons qui avaient été placés là dans un dessein qu'il ne pouvait encore parfaitement s'expliquer. Après avoir marché d'obstacles en obstacles, fouillant et sondant partout les interstices d'un gazon épais qui recouvrait la cime du piton, les traces d'un ancien sentier, en partie cachées par les ronces et les broussailles, le confirmèrent dans l'opinion que cet étroit plateau avait été autrefois habité, mais que les constructions étaient devenues la proie des flammes. Il était dans l'enthousiasme d'une découverte qui, depuis un grand nombre de siècles, peut-être, avait échappée à tous ceux qui avaient visité cette partie reculée de la forêt. Du sommet de ce rocher il découvrait un pays immense; mille pensées diverses venaient tour à tour l'y assaillir; peut-être que nouveau Robinson, il lui était réservé de redonner la vie à ces débris d'une civilisation éteinte par la faux du temps ou par la fureur des partis; mais pour recommencer Robinson, il lui manquait un Vendredi, et où trouver un si fidèle compagnon dans une contrée qui le traitait en véritable paria.
Enfin il se retira en prenant toutes les précautions possibles pour retrouver son chemin. Revenu à la ville chez la vieille bonne femme qui lui donnait asile, moyennant une légère rétribution, il s'endormit bercé par des songes qui, tous, se rattachaient au projet qu'il avait conçu depuis si longtemps de s'établir sur la cime de son rocher; il s'y voyait entouré de toutes les commodités, de toutes les jouissances de la vie. Malheureusement le réveil venait trop tôt le rappeler à la triste réalité.
Néanmoins, et bien qu'il ne pût encore se rendre un compte positif de ce que deviendrait sa découverte, il ne cessait de s'en occuper. Mais y élever des constructions sans outils: impossible! s'y défendre sans armes: impossible encore! il pense donc, avant tout, à faire quelques économies au moyen desquelles il puisse aller s'y installer avec une certaine provision de vivres, seul moyen de donner quelque suite à son entreprise. Quand il a réussi dans ce projet, il emprunte à son hôtesse tous les outils dont elle peut disposer: une hache, une bêche, une houe, un pic, une vieille lance à demi brisée. Il veut commencer par explorer le sol jusqu'à une certaine profondeur; plus tard, et selon l'occurrence, il donnera à ses travaux un caractère plus grandiose.
Parti avec ces instruments qu'il transporte sur les lieux à plusieurs reprises, ainsi que ses provisions de bouche, il ne tarde pas à se mettre à la besogne. Les plantes rampantes une fois arrachées du sol, il acquiert la preuve que des cabanes avaient été incendiées, il retrouve même des ossements humains à demi consumés, ainsi que des fragments d'animaux que ses connaissances en paléontologie lui firent reconnaître pour avoir appartenu aux races ovine et bovine. Mais son enthousiasme fut au comble lorsque après avoir approfondi les excavations il trouva un fossile qui se rattachait par tous ses caractères au mégatherium, animal vertébré reconstruit par notre célèbre Cuvier, et dont la race a disparu de notre globe depuis sa dernière révolution. Il n'en fallut pas davantage pour persuader à Servigny que ce rocher, depuis si longtemps dédaigné, méconnu, avait été le théâtre de scènes également curieuses à étudier par le naturaliste et le géologue. Toutefois pressé d'arriver à des résultats dont l'actualité se faisait vivement sentir, il réserva à d'autres temps la suite de ses investigations scientifiques. Pour le moment, il cherchait à se créer un abri contre l'intempérie des saisons et qui le garantît en même temps contre la dent des animaux féroces, si redoutables dans ces contrées.
Il y avait déjà quelque temps qu'il travaillait à l'exécution de son projet, lorsque un jour, et au moment qu'il s'y attendait le moins, son attention fut vivement excitée par le bruit de pas précipités; c'était un homme pâle, défait, couvert de sang, qui cherchait à échapper aux poursuites d'un tigre de la plus grande espèce qui le suivait de près. Ce malheureux homme n'avait pour se défendre contre son redoutable adversaire que le canon d'un fusil dont la crosse avait disparu dans la lutte qui venait d'avoir lieu entre eux: il avait également perdu son couteau de chasse dont il ne lui restait plus que le fourreau et le ceinturon. Le tigre était blessé et écumant de rage: il allait indubitablement atteindre son ennemi et l'immoler! Servigny effrayé lui-même, se lève précipitamment, s'arme de sa pique, et se met sur la défensive. L'inconnu surpris s'arrête à cet aspect inattendu, le tigre lui-même semble hésiter; mais le temps est précieux, et bien que le costume de Servigny inspire peu de confiance à l'étranger, il n'hésite pas à se réunir à lui pour combattre l'horrible monstre.
--Ne craignez rien, s'écrie Servigny qui voit son trouble; ne craignez rien, quoique pauvre je suis honnête homme, et je sais quels devoirs votre position m'impose!
Pendant ce peu de temps, l'animal avait repris des forces et semblait chercher des yeux sur lequel de ses adversaires il se jetterait le premier; mais nos deux combattants s'étaient retranchés à l'entrée d'une cavité qui, en protégeant leurs derrières, rendait leur défense plus facile et en même temps plus formidable.
Tout à coup, la fureur du tigre ne connaît plus de bornes, il se précipite avec la rapidité d'un trait sur ses ennemis; il les attaque tour à tour, les pousse, les presse: mais, par une suite de son instinct féroce, c'est toujours l'inconnu qu'il poursuit avec le plus d'acharnement. Tous deux multiplient en vain leurs coups, il leur échappe en bondissant, ou par des feintes qui les font consumer en efforts vains. Servigny ne manque pas de sang-froid; il fait d'ailleurs un usage habile des forces et de l'adresse que nous lui connaissons: l'inconnu au contraire ne tarde pas à être épuisé par le sang qu'il a perdu depuis le commencement de cette lutte. Il est saisi et renversé par le redoutable animal: Servigny est lui-même blessé à la cuisse en voulant dégager l'étranger. Une lutte seul à seul s'engage alors entre Servigny et le tigre redoutable. Vainement Servigny, d'un premier coup, lui fait-il une profonde blessure dans le flanc, l'animai se retire et se rue avec furie contre son adversaire: celui-ci, la lance en arrêt, l'attend de pied ferme, et par un nouveau coup adressé à la tête lui crève un œil: mais plus ses blessures se multiplient plus sa rage s'accroît!
Cette diversion avait permis à l'inconnu de se relever; il s'était armé de la hache de Servigny qui, par un hasard heureux, s'était trouvée à sa portée, et voulait, en rentrant dans la lutte, partager ses périls; mais ses coups se ressentaient de sa défaillance, et ne portaient que faiblement. Enfin, étourdi, épuisé, l'animal tombe sur le sol qu'il teint de son sang noir et fumant. Nos deux combattants croient sa mort certaine; mais au moment où ils se précipitent pour l'achever, d'un bond impétueux il se relève et se jette sur l'inconnu avec une nouvelle rage. C'en était fait de lui si le danger n'avait exalté au dernier point le courage de Servigny. Réunissant donc tous ses efforts et joignant la force à l'adresse, il plonge sa lance dans la poitrine de l'animal et la lui enfonce tout entière dans le corps.
L'animal affaibli conserve encore un reste de vigueur et de rage; il cherche de la gueule à arracher l'instrument de son supplice: vains efforts! il s'en prend alors à lui-même, il se roule, il se tord, et, dans sa fureur aveugle, il se précipite sur les pierres qui tapissent l'arène, qu'il mord et qu'il rougit de sa gueule ensanglantée!...
L'heure fatale avait sonné pour lui: il fait bien entendre encore quelques rugissements furieux, que répètent avec fracas les échos de la forêt; mais ils s'affaiblissent à mesure que ses forces s'épuisent avec son sang; un râle terrible succède; il rend enfin le dernier soupir.
Nos deux combattants en croient à peine leurs yeux; ce n'est qu'après avoir retourné le monstre, dès lors immobile, qu'ils sont bien convaincus de leur victoire. Après un instant de repos et de silence pour calmer leurs sens, l'inconnu se lève, se précipite dans les bras de Servigny, l'étreint avec la plus vive émotion, et le proclame son libérateur.
--Je vous dois la vie, dit-il; qui que vous soyez, comptez sur les effets de ma reconnaissance.
Servigny s'empresse de le remercier, et remarquant qu'il était extrêmement faible et souffrant des suites de ce combat, il lui fit avaler quelques gouttes de tafia qui lui restaient de ses provisions. Ce cordial lui rendit quelque énergie et lui permit de seconder Servigny qui oubliait ses propres blessures pour ne s'occuper que des siennes.
Ce n'est pas que Servigny n'eût aussi éprouvé les effets de la dent redoutable de leur ennemi; mais, il était moins dangereusement blessé que l'étranger. Celui-ci avait reçu plusieurs morsures graves et profondes, qui le faisaient horriblement souffrir, et l'empêchaient pour ainsi dire de se mouvoir. Servigny, après l'avoir en partie déshabillé, bassina ses plaies avec quelques gouttes de tafia qui redoublèrent momentanément ses souffrances; mais il ne tarda pas à en éprouver un grand soulagement. La manière heureuse et pleine de convenance avec laquelle Servigny prodiguait ses soins à l'étranger, donnaient à celui-ci l'envie de connaître cet homme envoyé du ciel pour le tirer si à propos du plus grand péril qu'il eût jamais couru; mais ce n'était ni le lieu, ni le moment de lui adresser des questions.
L'inconnu, soutenu par Servigny, eut beaucoup de peine à descendre de la plate-forme du rocher dont les parties les moins inclinées présentaient de sérieuses difficultés aux hommes mêmes les plus ingambes. Descendus enfin tous deux sans accident, ils se dirigeaient lentement vers la ville au travers de la forêt; mais les forces de l'inconnu ne tardèrent pas à le trahir; il s'évanouit! Tous les efforts de Servigny pour le ranimer furent inutiles. Que faire dans cette occasion? il était déjà tard et même nuit close depuis longtemps. Fatigué et blessé lui-même, aurait-il la force de porter celui à qui il venait de sauver la vie, et à qui il fallait la sauver une seconde fois pour compléter son noble dévouement?... Son anxiété était au comble! A chaque instant il craignait de voir expirer dans ses bras son malheureux compagnon; mais pouvait-il l'abandonner dans cet état pour aller chercher des secours à la ville, qui, hélas! était encore éloignée de plus d'une lieue? Sa résolution, son courage, s'accrurent avec le péril; il soulève adroitement le corps de l'étranger, le charge sur ses épaules, et, malgré les vives souffrances qu'il éprouve de ses blessures, il s'achemine vers la ville d'un pas ferme et assuré, glorieux de son précieux fardeau.
Déjà il n'en était plus qu'à quelques centaines de toises, lorsque tout à coup il se trouve entouré d'une faible escouade d'hommes armés, composée de cipayes[508], chargée du service de nuit. On l'arrête, on le prend pour un voleur, on veut même le maltraiter: mais sur l'observation du chef de la patrouille, on le conduit devant le magistrat préposé au service de sûreté. Là, Servigny dépose son fardeau; mais à peine ces hommes l'eurent-ils examiné que tous s'écrient: «c'est l'honorable sir Lambton qui est parti ce matin pour aller à la chasse dans la forêt. Que lui est-il donc arrivé? Alors Servigny raconte succinctement les différentes circonstances que nous venons de faire connaître, et chacun de le féliciter de sa noble conduite. On s'empresse de faire venir un brancard, on y place le blessé et on le porte avec tous les ménagements possibles à Beauchamp, maison de campagne qu'il possédait à peu de distance de là. Des médecins sont immédiatement appelés, et nos deux blessés tour à tour soignés et pansés. Sir Lambton restant toujours évanoui, le médecin pratiqua avec succès une abondante saignée: il rouvre enfin les yeux, et des signes non équivoques témoignent qu'il a recouvré l'usage de ses sens. Toutefois, et sans pouvoir encore articuler un mot, ses regards semblent indiquer qu'il cherche quelqu'un. La parole lui est enfin rendue, et le premier usage qu'il en fait est de demander où est l'étranger? où est son sauveur? On lui dit qu'il est dans un appartement voisin; mais sur un signe qu'il fait, un lit est dressé à côté du sien, Servigny y est transporté. Sir Lambton lui prend les mains, les couvre de baisers, lui adresse les remercîments les plus expansifs, les plus affectueux; il veut l'avoir près de lui et ne plus s'en séparer. De douces larmes inondent son visage, enfin il semble que pour lui seul la reconnaissance est la mémoire du cœur!
La guérison de Servigny fit des progrès tellement rapides, qu'au bout de huit jours il pouvait se lever une heure ou deux chaque jour. Mais celle de sir Lambton fut plus lente à obtenir. Deux médecins étaient constamment à ses côtés pour examiner les progrès de la maladie, qui enfin céda aux secours de l'art, au point qu'au bout d'un mois, il était tout à fait hors de danger et Servigny parfaitement rétabli. Ce fut alors, que pressé de questions, ce dernier raconta à sir Lambton toutes ses aventures (moins toutefois sa condamnation). Lorsqu'il en fut à la circonstance de son entrée dans une fabrique de châles et à celle de son renvoi sous le soupçon d'avoir, de concert avec le contre-maître, volé le chef de l'établissement.
--«Ciel! s'écria sir Lambton; c'est vous brave et généreux jeune homme que l'on a traité ainsi, et c'est moi, cruel! qui vous ai fait subir un pareil traitement! Non, vous n'étiez point coupable, j'ai été indignement trompé; un voleur est incapable d'aussi nobles sentiments!»
Servigny ne pouvait revenir de sa surprise; mais quand il se fut rappelé qu'il n'avait jamais connu que le contre-maître et l'intendant de la fabrique de châles où il avait été employé; qu'il n'avait jamais ni vu, ni même entendu nommer le propriétaire de l'établissement, tout ce qui lui paraissait d'abord obscur dans l'exclamation de sir Lambton lui fut enfin expliqué. Il retrouvait en lui un bon et généreux maître, et, pour comble de bonheur, il lui avait sauvé la vie!
--Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible, dit un jour sir Lambton à Servigny, car enfin, si, éclairé sur les manœuvres qui ont amené votre renvoi de mon établissement, j'en avais puni les lâches auteurs, il est certain que je ne vous aurais pas rencontré si à propos pour me sauver de la dent et des griffes de ce diable de tigre dont le souvenir me fait encore dresser les cheveux d'horreur!
--C'est pourtant vrai, répond Servigny, et c'est une nouvelle preuve de la bizarrerie de mon destin que de devoir à ce féroce animal l'occasion de me justifier de ma conduite passée, et d'obtenir enfin l'assurance d'une protection que mes longs et fidèles services n'auraient peut-être jamais pu me faire acquérir.
III.--La maison des voleurs.
Sur la route de Normandie, entre Neuilly et Nanterre, il existe une maison d'assez chétive apparence, portant le nº 2.
Cette maison est la première du village de Nanterre dont elle est éloignée de quelques portées de fusil.
Au-dessus de la porte d'entrée de cette maison est placé un tableau, sur lequel un émule des Charlet et des Bellanger a peint un cuirassier, un hussard et un lancier de l'armée impériale, avec ces mots: Aux trois Frères.
Nos lecteurs ont pu voir une enseigne semblable au-dessus de la porte d'un marchand de vins dont l'établissement est situé à Paris, à l'entrée de la rue Beauregard, près la porte Saint-Denis; c'est que la maison dont nous parlons appartient au sieur Favre, un vieux de la vieille, qui sert Bacchus après avoir servi Mars avec honneur et gloire, et n'est autre chose qu'une succursale champêtre de la maison de Paris.
Si, désirant visiter la maison en question, vous priez un habitant du pays de vous indiquer le cabaret des Trois frères, il est possible qu'il ne sache que vous répondre, mais si vous lui demandez la Maison des Voleurs, il vous indiquera de suite le plus court chemin pour vous y rendre.
N'allez pas croire cependant que le cabaret des Trois Frères, ou plutôt la Maison des Voleurs, puisque c'est sous ce nom que cet établissement est généralement connu, est un de ces lieux devant lesquels il faut passer sans s'arrêter; la Maison des Voleurs est un cabaret honnête, tenu par un cabaretier honnête homme, et fréquentée seulement par d'honnêtes ivrognes: d'où lui vient donc le nom quelque peu sinistre que nous lui connaissons?
C'est que naguère cette maison qui servit de retraite au fameux Capahut, chef de la bande de chauffeurs et d'assassins qui désolaient, en l'an III et l'an IV de la république, les environs de Paris[509], était encore, il y a quelques années, habitée par un assassin célèbre et sa famille, dont l'auteur de ce livre a parlé dans ses Mémoires; cet homme, qui a reçu sur la place publique de Rouen la juste punition de ses crimes, avait fait de la maison actuellement tenue par le sieur Favre un digne pendant de l'auberge de Peyrabeille de sinistre mémoire; malheur alors au voyageur qui entrait à l'auberge du Bienvenu, il n'en sortait que mort, si son extérieur promettait à la bande d'assassins dirigée par Cornu, dit le Père tranquille, un butin considérable.
La manière de procéder de ces assassins était fort simple et devait infailliblement réussir, surtout envers des gens qui ne se méfiaient de rien.
Toutes les chambres de l'auberge du Bienvenu, meublées fort simplement, étaient garnies de lits très-propres et assez bons pour que les voyageurs y trouvassent promptement le repos que les fatigues de la journée leur avaient rendu nécessaire. A la tête de ces lits se trouvait un panneau mobile qui se renversait du dehors en dedans, et qui pouvait d'autant mieux échapper aux regards des voyageurs, qu'il était à moitié caché par les rideaux du lit; lorsque le voyageur était endormi, ce panneau était mystérieusement ouvert par les assassins qui le renversaient sur leur victime, de sorte qu'elle se trouvait étouffée sans avoir pu pousser un seul cri, ni opposer la moindre résistance: le cadavre, dépouillé de tout ce qui pouvait le faire reconnaître, était porté au loin par le chef de famille, qui avait une carriole spécialement destinée à cet usage, et dont les nombreuses courses ne pouvaient paraître suspectes, puisqu'il exerçait, réellement, la profession de marchand colporteur.
A l'époque où se passèrent les principaux événements de cette histoire, les propriétaires assassins de l'auberge du Bienvenu jouissaient dans le pays de la meilleure réputation. On vantait, à la ronde, la probité et la bonhomie du père, qualités rares chez un marchand colporteur; la dévotion de la mère, l'ardeur laborieuse des deux filles, l'activité du fils, et il en fut ainsi, jusqu'au jour où la police, mise enfin sur les traces de ce nid d'assassins par un crime commis dans les environs de Versailles, vint un beau matin, au grand étonnement des habitants de Neuilly, Nanterre et lieux circonvoisins, saisir toute cette nichée de scélérats qui, ainsi que nous venons de le dire, expièrent leurs nombreux crimes sur la place du marché de Versailles.
De là le nom de Maison des Voleurs resté à la propriété dans laquelle le sieur Favre exerce honorablement son commerce[510].
C'est dans cette maison, à l'époque où elle était encore habitée par les individus dont nous venons de parler, que nous allons introduire le lecteur.
Dans la salle basse de l'une de ces bicoques à usage de cabarets-auberges, que l'on rencontre si fréquemment, jetées comme des accidents, sur les routes qui avoisinent la capitale et qui servent de caravansérail à la tourbe des voyageurs, trois femmes, à la clarté incertaine d'une lampe de forme séculaire, étaient occupées à préparer le repas du soir. La pièce où elles étaient servait tout à la fois de cuisine et de salle à manger; tout y était propre et dans l'ordre le plus parfait; les fourneaux, sur lesquels étaient quelques casseroles dont les émanations chatouillaient agréablement l'organe olfactif, étaient tenus avec un soin qui n'avait pas peu contribué à mettre l'hôtel du Bienvenu en réputation auprès des maquignons, marchands de bœufs, rouliers, saltimbanques, et autres gens du même acabit, tous grands mangeurs par nature et grands bavards par profession.
Les trois femmes en question étaient assises autour d'une petite table basse, placée dans un coin reculé de cette pièce, dont la propreté ne le cédait en rien aux cuisines les plus belles et les mieux tenues de la Hollande. La plus âgée pouvait avoir de 40 à 42 ans; elle était grande et vigoureusement constituée, d'une figure régulière et fraîche; ses yeux étaient bleus, ornés de cils noirs longs et soyeux, son nez légèrement retroussé, sa bouche petite, ornée de lèvres minces et roses du plus bel effet; sa taille fine et bien prise, une poitrine large dont les contours saillants reposaient agréablement le rayon visuel sans jamais alarmer la décence, complétait un ensemble qui était celui d'une fort agréable femme. Sa mise était celle d'une aubergiste des environs de Rouen, ou plutôt de la basse Normandie, quoique la coiffure semblât indiquer le pays de Caux.
Près d'elle, à sa droite, était une fille de 22 ans, d'une constitution robuste quoique maigre; sa figure régulière, sa bouche vermeille, qu'embellissaient trente-deux perles d'une admirable blancheur, son teint brun fortement bistré, ses yeux noirs surmontés de deux arcs épais de même couleur, ses cheveux d'ébène, tout en elle accusait une énergie qui n'est point le partage habituel de son sexe.
Enfin, la troisième, qui était à gauche, paraissait âgée de 18 ans environ: elle avait les cheveux d'un blond ardent, une figure longue et maigre, où les taches de rousseur trônaient dans tout leur éclat. Ses yeux étaient, à la vérité, grands, beaux et vifs, mais en revanche, la bouche, qu'elle avait horriblement grande, étaient absolument dépourvue de dents. Ses formes anguleuses et décharnées, ses pieds larges et difformes, ses mains fortes et osseuses, tout l'ensemble de sa personne rappelait involontairement les sorcières de Macbeth, ou plutôt celle de Teniers dans son bizarre tableau de la Tentation de saint Antoine.
Ce trio féminin travaillait avec beaucoup d'action et en silence, ce qui n'est guère dans les habitudes du sexe: mais le violent orage qui venait d'éclater avait suspendu tous les caquets, jeté l'effroi dans tous les esprits. Ce silence fut tout à coup interrompu par le coucou d'une pendule en bois, placée dans un coin de la pièce.
--Déjà neuf heures et demie, dit la mère, et personne encore! Dieu ne permettra pas, sans doute, que nous fassions encore chou blanc cette nuit. Voilà six jours que nous n'avons étrenné!
--Cela est assez étonnant dit la brune, tous les nierts[511] qui sont venus pioncer icigo[512] étaient dans la raffale[513]: c'est un vrai guignon!
--M'est avis, dit la rouge, que vous avez manqué le bon, l'autre sorgue[514].
Quoi, le birbe[515] qui avait l'air de faire la manche[516] dans les garnaffes[517] et les pipés[518]?
Gy[519], il avait la cergole[520] autour du bauge[521], elle n'était pas à jeun[522], je l'ai bien remouchée[523]!
Pourquoi ne l'avoir pas bonni[524] au dabe[525]?
En ce moment la lueur d'un éclair se répand dans la partie sombre de la pièce,--Tiens, l'orage n'est pas fini dit la mère!--Aussitôt un violent coup de tonnerre se fait entendre.
--En v'là du temps, dit la rouge: il n'est pas propre à nous amener de la pratique!
--Qui sait, dit l'aînée? Te souviens-tu de l'orphelin[526] qui par économie voyageait à pied, et qui est venu souper et coucher ici? il était gras le poulet hein?
--Amen.
Un nouveau coup de tonnerre avait presque ébranlé la maison:--Sainte mère de Dieu, dit la mère en faisant le signe de la croix, ayez pitié de nous! Notre-Dame de Bon Secours, protégez-nous! Disant cela, elle ouvrit une armoire, en tira une bouteille et une petite branche de buis bénit, puis en aspergea la pièce ainsi que ses filles, en répétant à haute voix les litanies de la sainte Vierge.
L'orage s'étant enfin apaisé peu à peu, ces trois femmes se replacèrent auprès de la petite table, et la conversation reprit son cours.
--Si nous n'avons rien fait à la taule[527] dit la mère, il faut espérer que l'ouvrage de la chique[528] de Colombe aura été maquillé sans regout[529]; le temps a dû favoriser le dabe[530] et à l'heure qu'il est l'entonne[531] est roustie[532].
--Je ne sais pourquoi, répondit la brune, je n'ai pas la même idée que vous, daronne[533]: la nuit dernière j'ai rêvé de greffiers[534] c'est signe de renaud[535].
--Est-ce que tu coupes[536] dans les rêves toi? dit la rousse. Quoiqu'ça peut faire des rêves? nibergue[537]!
--Prêtez loche[538] dit la mère, j'entrave cribler[539].
--Tiens, c'est vrai: c'est le clipet[540] d'un homme!
--J'vas y aller voir, et j'vous dirai de quoi qui s'agit, dit la grande brune.
Prends le vingt-deux[541] en cas de malheur, dit la mère.
La brune ne tarda pas à venir annoncer qu'un homme, un cheval et un cabriolet étaient tombés dans une des cuvettes de la route, et que le voyageur était pris sous la capote du cabriolet de manière à ne pouvoir sortir.
--C'est Dieu qui nous l'envoie, s'écria la mère! Vite une lanterne, courons au secours de ce pauvre homme!
--Oui, dit la rouge, allons au secours de ce brave homme, et tâchons de le ramener coucher à l'hôtel du Bienvenu.
Elles partirent toutes trois, et parvenues au lieu où l'accident était arrivé, elles eurent bientôt décharnagé le cheval qui se releva avec peine; il leur fut alors facile de dégager le voyageur et de le retirer du cabriolet. Il était moulu et couvert de contusions par tout le corps principalement à la tête. Enfin, il fut amené dans la maison. On fit bien vite du feu pour sécher ses vêtements, qui étaient imprégnés d'eau, de sang et de boue; et pour le réchauffer, car il était transi de froid.
--Dieu soit béni dit la mère, vous voilà sauvé!--Marguerite va vite chercher les habits des dimanches de ton père, et nous ferons changer ce brave monsieur qui est trempé comme une soupe. Puisque nous avons eu le temps de le réchapper il ne faut pas laisser notre bonne œuvre incomplète.
--Oui, madame, répondit le voyageur, sans vous je serais mort étouffé sous la capote de mon cabriolet. Je vous dois la vie; mais je vous prie de croire que je saurai reconnaître votre belle conduite. Puis, comme frappé d'une réminiscence, il s'écria:--Ah! mon Dieu! ma bonne dame, j'ai oublié de prendre dans le cabriolet un petit coffret qui était à mes pieds et qui renferme des choses bien précieuses.
--De l'or? peut-être, répondit la mère.
--Non pas de l'or, mais l'équivalent: des valeurs de banque au porteur.
Marguerite qui, en ce moment, apportait les habits de son père, fut chargée de la commission avec sa sœur. Pendant l'absence de ces deux filles, Servigny, (le malencontreux voyageur qui venait d'entrer à l'auberge du Bienvenu n'était autre que notre héros), changea de vêtements, et les siens furent placés devant un grand feu afin de les sécher.
Les deux sœurs ne tardèrent pas à rentrer, portant le petit coffret qui, relativement à son volume, était fort pesant. Servigny parut satisfait de le revoir en sa possession; il le plaça près de lui, prit un verre d'eau-de-vie qu'on lui offrait, et après que ses plaies furent lavées et bassinées de l'eau de Boule de Nancy, il se sentit soulagé; alors il s'informa de son cheval et de son cabriolet, on lui répondit que Jean-Louis, le garçon d'écurie, avait tant et si bien fait qu'il avait ramené l'un et l'autre; que le cheval était couronné aux deux genoux, que les brancards du cabriolet étaient cassés, la capote enfoncée, mais que tout cela ne serait rien et se réparerait facilement.
Servigny était resté vêtu des habits du maître de la maison tandis que les siens séchaient; et pour mieux témoigner combien il était sensible aux bons procédés que ses hôtes avaient eus pour lui, il devint communicatif bien au delà des bornes de toute prudence. Entre autres choses, Servigny leur dit qu'il arrivait de l'Inde pour acheter une grande propriété à Paris et une maison de campagne dans les environs. En ce moment, l'horloge sonna onze heures; l'hôtesse ayant remarqué que notre voyageur paraissait avoir oublié les événements de la soirée et repris toute sa sérénité, lui proposa de prendre un bouillon et de manger un des petits poulets à la casserole dont le fumet lui montait si agréablement au nez, lorsque entra Jean-Louis qui venait prendre les ordres de Servigny; il lui demanda s'il ne conviendrait pas de faire venir immédiatement le vétérinaire pour donner des soins à son cheval, et le charron pour réparer le cabriolet.
--Faites venir l'un et l'autre, dit Servigny; je m'en rapporte à vous; mais rien ne presse quant à présent.
Jean-Louis qui n'était autre que le fils de l'aubergiste du Bienvenu, se retira; mais il revint bientôt sous le prétexte de demander de la chandelle pour sa lanterne. Il se pencha à l'oreille de sa mère, et croyant bien n'être pas compris, il lui dit à mi-voix, mais assez haut pour être entendu de Servigny:
--Il y a eu du renaud à l'affaire de la chique, elle est maronnée, le dabe est revenu[542].
Servigny, qui avait parfaitement compris ces termes d'argot, eut peine a réprimer un mouvement de surprise et de crainte.
--Seul et sans armes, quelle défense opposerai-je, se dit-il, aux adroits coquins dans le repaire desquels je suis tombé? Il est donc écrit que c'est ma dernière nuit!...
Toutefois, il ne laissa rien apercevoir des impressions qu'il venait d'éprouver et ne tarda pas à reprendre tout son aplomb. Il demanda donc, avec le plus grand sang-froid, à la maîtresse de l'auberge, si elle avait soupé. Sur sa réponse négative, il l'invita à lui faire l'honneur de souper avec lui, ainsi que ses demoiselles. Il agissait ainsi dans la crainte que, s'il mangeait seul, on ne lui fît prendre quelque boisson narcotique sans qu'il s'en doutât. La mère et les filles, après quelques minauderies, ne purent se dispenser d'accepter, et tous se mirent à table. Servigny en fit les honneurs avec cette grâce et ces attentions polies qui distinguent l'homme du monde, et qui dans ces circonstances lui étaient plus particulièrement nécessaires pour observer les desseins de ses commensales. Mais tout se passa pour le mieux, et il ne remarqua absolument rien qui pût troubler sa tranquillité.
Lorsque vers minuit le souper fut fini, la mère donna ordre à ses filles de préparer le lit de l'étranger et de le bassiner avec du sucre en poudre dans la bassinoire, ce qui fut ponctuellement exécuté. Pendant tous ces préparatifs, la maîtresse de l'hôtel du Bienvenu causait avec Servigny de ce ton de bonne mère de famille si propre à inspirer la confiance et l'abandon; le mot religion était fréquemment répété; enfin, tout dans sa conversation était de nature à inspirer la plus grande sécurité à notre voyageur, qui se disait en lui-même:
--On prétend que les yeux sont le miroir de l'âme si cette règle est vraie, celle de l'aubergiste doit être excellente, car sa figure, tout à la fois respectable et belle, commande la confiance.
Il n'était donc pas éloigné en ce moment de lui accorder la sienne, malgré les termes d'argot qui avaient éveillé sa susceptibilité, lorsqu'il entendit distinctement faire l'arçon[543] et prononcer ces mots:
--Du maigre[544], il y a un messière[545]!
Alors, plus de doute, il était dans un repaire de voleurs!... Il fut un moment indécis sur le parti qu'il lui restait à prendre; mais comme c'était un homme de résolution, il se roidit contre les événements.
--S'il m'est impossible, dit-il, d'échapper au poignard de ces brigands, je leur vendrai chèrement ma vie.
Il dissimula donc adroitement ce qu'il éprouvait, comprenant bien qu'au premier soupçon c'en serait fait de lui. Enfin, il fut conduit dans sa chambre par la mère, qui lui indiqua l'endroit où il trouverait toutes les choses dont il pourrait avoir besoin. Elle lui souhaita le bon soir et une bonne nuit avec un air de bonté capable de détourner les soupçons de l'homme le plus défiant.
Cependant, à peine était-elle sortie que Servigny prête l'oreille; il entend qu'on parle à voix basse, mais il ne peut rien distinguer. Il fait le tour de chambre dont il remarque la propreté. Une commode, un bahut, un lit à rideaux, garni de draps propres et répandant une odeur de lessive parfumée d'iris, un christ en plâtre sur la cheminée, quelques tableaux de piété, un bénitier à la tête du lit; tout l'invite à la confiance et au repos. Toutefois, il ne peut rien comprendre à tout ce qu'il a vu et entendu: en effet, comment concilier tant de piété avec le langage du crime; il se perd en conjectures. La chambre dans laquelle il est monté par un escalier de meunier, n'était éclairée que par un châssis à tabatière assez élevé; mais il pouvait l'atteindre en plaçant une chaise sur la commode, surmontée de ses tiroirs. Une fois cet échafaudage établi au-dessous de ce châssis, il lui fut facile de l'ouvrir et de se hisser sur le toit; mais comment descendre; il se trouvait à plus de trente pieds du sol! Il importe de dire qu'après avoir entendu les termes d'argot qui l'avaient tant épouvanté, il avait pris dans le coin de la cheminée, et sans qu'on s'en aperçût, une forte serpette, avec laquelle il espérait se défendre s'il était attaqué, comme cela n'était que trop probable. Après avoir suffisamment exploré les lieux, il résolut de tout tenter pour se sauver d'une position semblable. Avec les draps du lit, il fabriqua une corde avec laquelle il put franchir la distance qui le séparait du sol; et dans la crainte d'être aperçu par quelque ouverture, il éteignit sa lumière, sauf à terminer ses préparatifs au clair de la lune qui donnait par la lucarne en question. Pendant qu'il travaille à sa délivrance, voyons ce qui se passe dans la salle où nous avons laissé les autres personnages de cette histoire.
Autour de la grande table sont assis cinq individus dont les types divers sont bons à signaler. Le premier, qui est le mari de l'hôtesse du Bienvenu, a un air de supériorité remarquable sur les autres; son maintien est grave, son costume est celui des marchands colporteurs de la basse Normandie; il a cinquante ans. Sa taille élevée, sa corpulence, ses mains fortes et larges, indiquent un homme doué d'une grande vigueur. Il s'exprime lentement comme la plupart des habitants de sa province, et avec cet accent qui en est le cachet particulier. Il paraît présider le conseil que l'on tient; sa femme est près de lui et ses deux filles à l'autre extrémité de la table.
A gauche du père de Blaise le-Petit Christ, comme l'appellent les gens du pays et les habitués de la maison, se trouve son fils, Jean-Louis, dont les yeux, la figure, les gestes, et toutes les habitudes du corps, révèlent l'âme atroce. Ce caméléon, vu hors de son rôle habituel, a l'air d'un idiot qui n'a d'autre instinct que de satisfaire aux besoins de la brute; mais aux yeux de l'observateur, il sue le sang et le crime par tous les pores.
Près de lui se trouve un homme de trente-six ans, grand et fortement bâti, vêtu en marchand de salade; son accent bas-normand indique son origine; il a le sourire stéréotypé sur les lèvres, et l'air tout à fait bonhomme. Enfin, à le voir il semblerait, comme on dit vulgairement, qu'on pourrait lui donner le bon Dieu sans confession.
De l'autre côté est un homme petit et trapu, aux cheveux noirs, crépus et crasseux, sa tournure est celle d'un chaudronnier ambulant. De sa bouche, constamment remplie d'une énorme chique, découle un liquide infect qui n'a de nom dans aucune langue, et les émanations qu'il exhale rendent son voisinage redoutable. Il a un œil éraillé et la figure horriblement marquée de petite vérole; en un mot, c'est l'être le plus repoussant que l'on puisse imaginer.
Enfin, à côté de ce monstre, est un jeune homme de dix-huit à vingt ans, encore imberbe, vêtu en garçon meunier; sa figure candide, que le crime n'a pas encore flétrie, forme un contraste frappant avec celle de son voisin. On s'étonne de voir tant de douceur et de bonté apparentes dans une telle réunion; on dirait un ange au milieu des suppôts de Lucifer!
Blaise le Petit Christ prend la parole; il déplore qu'une circonstance fortuite l'ait forcé d'amener coucher deux pantres,[546] dans la maison. C'était deux hommes qu'il avait rencontrés sur la route de Colombe et qu'il connaissait pour des truqueurs[547], mais qui ne le connaissaient que comme un honnête marchand colporteur.
--Vous savez, mes bons amis, dit-il, qu'il faut goupiner[548] avec prudence, et procéder par ordre afin de ne pas devenir malade[549]. Une occasion extraordinaire se présente; vous avez entendu ma femme et mes deux momignardes[550] vous bonnir[551] que le négriot[552] était gras, qu'il plombait[553]; il faut tomber sur ce mauricaud[554]; et selon moi, ce n'est pas la chose du monde la plus facile. Les deux truqueurs de combrouse nous entendront, si on rebatit le sinve[555]; si au contraire nous achetons leur silence, c'est nous exposer à des inconvénients graves. Dans l'autre cas, que faire?
--Les buter[556] tous, s'écrièrent en même temps la mère et le jeune homme imberbe, c'est le seul moyen de s'assurer de leur discrétion. Vous savez que les parrains[557] sont dangereux.
--Buter[558] est l'expédient dont nous nous servons habituellement, dit Blaise le Petit Christ; mais la conscience ne vous dit-elle pas que c'est un crime atroce que de tuer son prochain, lors surtout qu'il ne possède pas une obole. Ceux-ci sont de pauvres diables qui nous embarrasseront autant et plus que s'ils avaient été productifs. Je vous assure qu'il me répugne de verser le raisiné[559] de ces deux truqueurs.
La fille rouge, qui s'appelait Pacifique, prenant à son tour la parole, dit à son père:
--On voit bien que vous venez de la prianté[560], car vous bigotez[561]! A quoi bon tous ces boniments[562]? J'escarperais dix truqueurs pour affurer le négriot[563] en question.
--Ma frangine[564] a raison, dit la sœur, il faut tout refoidir[565] pour s'emparer de tout.
Toute la bande étant enfin d'accord pour escarper[566] les trois malheureux, on fit monter Marguerite, surnommée la Vierge-Noire, pour aller aux écoutes.
Au bout de quelques instants elle descendit et leur dit que les deux truqueurs causaient encore, mais qu'on n'entendait aucun bruit chez le voyageur.
--Un peu de patience, ajouta-t-elle, il n'est pas encore deux heures du matin.
On se mit à boire la goutte pour passer le temps, et lorsque le moment fut venu, on distribua les rôles: Le père, la Vierge-Noire et le meunier, se chargèrent de l'étranger; les autres furent chargés d'expédier les deux coureurs de foire.
Enfin deux heures sonnèrent. Quand on se fut assuré par une nouvelle vérification que les deux malheureux truqueurs dormaient profondément, et que probablement il en était de même du voyageur, les brigands se dirigèrent sans bruit du côté où ils devaient opérer. Pacifique monta sur un arbre, qui existe encore et qui porte, aujourd'hui comme alors, le numéro 93, qui dominait la maison, pour faire le guet, et à son signal les brigands devaient frapper; mais ayant entendu quelque bruit, elle crut devoir différer un instant. Cependant les brigands étaient à leur poste; leur impatience, la soif du meurtre et de l'or, les rendait horribles à voir! Un signe, et les portes disposées à la tête de chaque lit étaient ouvertes, les dossiers mobiles s'abaissaient et c'en était fait de la vie des trois infortunés, qui du sommeil passaient à la mort; mais Pacifique, dont l'oreille était sûre autant que les yeux, entendit de nouveau le même bruit; c'était un homme qui filait le long des murs du jardin, l'obscurité ne lui avait pas permis de distinguer avec plus de précision. Inquiète, elle descend de son observatoire et court rendre compte à ses complices de ce qu'elle a vu.
Jean-Louis allume sa lanterne et sort au plus vite pour vérifier à l'extérieur d'où vient l'alarme, lorsque arrivé au mur de gauche du jardin, il voit la corde fabriquée par Servigny. Il ne comprend pas d'abord ce que cela signifie, mais son père, qui le suit, devine aisément que l'homme et le coffret ont disparu. Pour mieux s'en assurer, il monte à la chambre qu'il avait occupé; il veut en ouvrir la porte, mais elle est barricadée. Il appelle ses complices, ceux-ci l'aident à forcer l'entrée et à repousser les meubles à l'aide desquels le voyageur s'était retranché; mais personne: l'oiseau était envolé!
--Voilà une fuite bien inconcevable, dirent-ils. Quels motifs, ou plutôt quels soupçons a-t-il eus pour prendre un tel parti, au risque de se rompre le cou?
Les bandits formaient mille conjectures, chacun émettait une opinion différente.
--Ah bah! dit Blaise le Petit Christ, c'est probablement un friquet[567] qui a conçu le projet de voir de ses propres yeux ce qui se passe ici: ainsi c'est partie remise. Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, nous n'avons pas de temps à perdre; enlevez le gré[568], le pot[569] et les frusquins du sinve, qui s'est esgaré[570] avec les miens, le reste me regarde.
Il fit détacher la corde, la brûla, puis ayant dit quelques mots à l'oreille de sa femme:
--Partez, vous autres, je vous donne rendez-vous au Vert-Galant, près Livry, où je vais vous suivre. En changeant de direction nous verrons venir les événements.
Là-dessus ils partirent. Les trois femmes restèrent dans leur établissement en attendant le mot de cette énigme.
IV.--Un malheur complet.
Malgré les instances de madame de Villerbanne, Lucie, aussitôt que Salvador l'eut reconduite à sa place, voulut absolument se retirer; elle fit donc demander sa voiture et, quelques instants après, elle était dans sa chambre à coucher où Laure, qui voulait savoir ce qui s'était passé entre elle et le marquis de Pourrières, l'avait suivie.
Lucie était triste, préoccupée, et lorsque sa femme de chambre se retira, après l'avoir déshabillée, au lieu de faire part à son amie, ainsi qu'elle en avait l'habitude, de ses impressions de la soirée, elle garda le plus profond silence. Laure, qui d'après ce qui s'était passé avait cru qu'elle trouverait son amie tout à fait rassurée, ne savait à quoi attribuer cet état de demi-prostration, aussi ce ne fut qu'après avoir hésité quelques instants, qu'elle se détermina à lui demander la cause de l'abattement dans lequel elle la voyait.
--Mais je n'ai rien, je te l'assure, lui répondit Lucie après quelques minutes d'hésitation, je suis seulement quelque peu indisposée.
--Est-ce là tout? reprit Laure qui devinait que Lucie, pour la première fois de sa vie, voulait lui cacher quelque chose.
--Sans doute.
--Tu ne me dis pas quels ont été les résultats de ta longue conversation avec le marquis de Pourrières.
--Que veux-tu que je te dise? Quoique, ainsi que tu l'as remarqué, nous ayons causé assez longtemps, nous n'avons vraiment parlé que de choses insignifiantes.
--Comment il ne t'a pas dit pourquoi il se trouvait habillé comme un ouvrier des ports dans cette maison de la rue de la Tannerie? cela me paraît assez étonnant!
--Mais si vraiment, et si nous avions eu un peu plus de perspicacité, nous aurions tout de suite pu nous expliquer un fait qui ne va plus te paraître extraordinaire; nous sommes en carnaval, ma chère Laure!
--Eh bien?
--Comment, tu ne devines pas que le marquis qui s'était déguisé pour aller à un bal de souscription, donné chaque année par un marchand de cuirs, dont tous les journaux parlent sous le nom de Chicard, a voulu profiter de cette occasion unique pour visiter tous les établissements publics de Paris, qui offrent des physionomies curieuses à étudier.
--Ah! répondit Laure d'un air profondément étonné.
L'excuse alléguée par le marquis de Pourrières, et que Lucie ne songeait pas à révoquer en doute, lui paraissait tant soit peu invraisemblable, elle ne voulut pas cependant dire à son amie ce qu'elle en pensait. Lucie était tranquille, elle ne paraissait plus rien craindre et Laure qui ne pouvait deviner ce qui se passait dans le cœur de la comtesse n'en demandait pas davantage; elle se retira donc après avoir tendrement embrassé sa compagne, à laquelle elle souhaita une heureuse nuit toute remplie de songes agréables.
Restée seule, Lucie prit dans une élégante petite boîte en bois de palissandre, ornée d'incrustation, plusieurs lettres réunies en paquet, et se plaça pour les lire devant le bon feu qui, grâce à la prévoyante sollicitude de sa femme de chambre, flambait dans l'âtre... Ces lettres étaient celles qui lui avaient été adressées par son mari depuis qu'il était en Algérie.
Lucie n'acheva pas la lecture de la première qui lui tomba sous la main; c'était vainement qu'elle cherchait à chasser loin d'elle les préoccupations qui obscurcissaient son esprit, elle ne pouvait donner un sens aux caractères tracés sur la feuille de papier qu'elle avait devant les yeux, ses pensées étaient ailleurs; elle posa le paquet de lettres sur la tablette de la cheminée.
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle avec l'accent de la plus douloureuse anxiété, pourquoi avez-vous voulu que je rencontrasse cet homme?
Cette exclamation de la malheureuse comtesse de Neuville vient de trahir l'état de son cœur.
Il n'était que trop vrai, elle aimait Salvador, et cela ne doit pas étonner. Ainsi que nous l'avons déjà dit, cet homme possédait toutes les aimables qualités qui constituent un homme du meilleur monde: des traits d'une distinction parfaite, un organe flatteur et des formes élégantes. Et puis il y avait dans la manière dont il lui était apparu, quelque chose d'imprévu qui l'avait séduit. Sa physionomie était, aux yeux de Lucie, entourée d'une certaine auréole mystérieuse, qui devait vivement intéresser une femme douée d'une assez vive imagination, et dont le cœur n'avait pas encore parlé (il ne faut pas donner le nom d'amour à l'affection mêlée de respect que le colonel de Neuville avait inspiré à sa femme); et chacun sait que de l'intérêt à l'amour il n'y a pas loin.
--Hélas! hélas! continua Lucie, il est donc vrai, j'aime cet homme! Que deviendrai-je si je ne puis parvenir à étouffer cette funeste passion? mais j'y parviendrai avec l'aide de Dieu; le souvenir de ce que je dois de bonheur à l'homme estimable dont je porte le nom, viendra à mon secours dans la lutte pénible que je vais avoir à soutenir contre moi-même, et dont, je l'espère, je sortirai victorieuse.
Dès que Lucie se fut rendu un compte exact de l'état de son cœur, elle se trouva beaucoup plus tranquille, elle reprit les lettres de son mari, que cette fois elle put lire sans que des pensées étrangères au sujet qui l'occupait vinssent la distraire.
--Oui, certes, se disait-elle chaque fois qu'une phrase, un mot, expressions senties de la vive tendresse que lui portait monsieur de Neuville, venaient saisir son esprit; oui, certes, je saurai remplir tous les devoirs qui me sont imposés! ce ne sera pas à une ingrate que ces témoignages d'affection auront été adressés!
Lucie, on le voit, ne ressemblait pas à cette nouvelle espèce de femmes vaporeuses et incomprises, mises à la mode par les romans de l'époque, qui, sitôt qu'elles ont une passion au cœur, s'en vont accompagnées de celui qui a su leur inspirer la susdite passion, errer, au clair de la lune, sur le bord des lacs bleus, et qui trouvent dans leur tête, lorsqu'elles ont succombé sans avoir combattu, une foule de diatribes plus ou moins éloquentes contre les vices sociaux qui suivant elles ont provoqué leur chute; elle savait qu'elle devait combattre de toutes ses forces le sentiment qui, à son insu, s'était glissé dans son cœur, qu'elle devait conserver pur et sans tache le nom qu'elle avait reçu de son époux; elle avait mesuré l'étendue de ses devoirs, et depuis qu'elle s'était dit qu'elle saurait les accomplir, elle était redevenue plus tranquille. Décidément, la comtesse de Neuville, bien que nous l'ayons faite jeune, aimable, spirituelle et jolie, était une femme très-prosaïque, et qui, nous le craignons, ne paraîtra que médiocrement intéressante à ceux de nos lecteurs qui n'aiment que les passions échevelées et les femmes idem.
Nous laisserons s'écouler plusieurs semaines durant lesquelles il n'arriva rien d'intéressant à ceux de nos héros dont nous nous occupons actuellement.
Les beaux jours avaient chassé l'hiver et son sombre cortége de pluie, de neige et de glace, et M. de Neuville, que Lucie croyait voir arriver au commencement du printemps, lui avait au contraire écrit qu'il était probable qu'il passerait encore au moins une année en Afrique. Il ne pouvait, disait-il dans sa lettre, quitter le poste qui lui avait été confié lorsque la guerre, que l'on avait cru à peu près terminée, venait de recommencer avec une nouvelle fureur, et au moment où, pour récompenser les services qu'il avait rendus pendant la dernière campagne, le roi venait de le nommer maréchal de camp. Lucie était donc menacée d'un été assez triste, à moins pourtant qu'elle ne déterminât sa tante à aller passer la belle saison au château de Villerbanne.
Ce n'était que très-difficilement que la vieille marquise se déterminait à quitter Paris, dont elle préférait le séjour, même pendant l'été, à celui de la plus belle campagne du monde.
--A Paris, répondait la marquise à ceux de ses amis qui s'étonnaient de la rencontrer encore à la ville lorsque toutes les personnes de son cercle avaient pris leur volée vers les champs, à Paris, il y a toujours quelque chose de nouveau à voir, tandis qu'à la campagne, ce sont constamment les mêmes arbres, les mêmes eaux que l'on a devant les yeux; les ombrages frais et mystérieux, les clairs ruisseaux, le chant du rossignol par une belle nuit d'été, tout cela fait rêver, et à mon âge la rêverie est dangereuse pour la santé, elle rappelle que nous n'avons que quelques pas à faire avant d'arriver à la tombe.
Ce n'est pas parce que nous sommes du même avis que madame de Villerbanne, que nous rapportons ce qu'elle disait à ceux de ses amis qui l'engageaient à visiter son habitation, nous voulons seulement prouver que ce ne fut pas sans peine que Lucie la détermina à quitter un séjour qu'elle aimait, pour aller s'enterrer (ce fut l'expression dont elle se servit lorsque, vaincue par les pressantes sollicitations de sa nièce, elle lui annonça, en souriant, qu'elle était prête à partir) dans un vieux manoir qui datait du temps de la première croisade.
Et maintenant, disons pourquoi Lucie qui, dans tout autre circonstance, se serait fait une loi en même temps qu'un plaisir de conformer ses désirs à ceux de sa bonne vieille parente, l'avait en quelque sorte forcée de faire ce qu'elle désirait.
Pour se conformer à la résolution qu'elle avait prise, Lucie devait éviter toutes les occasions de rencontrer le marquis de Pourrières, et c'est ce qu'il lui était difficile de faire, à moins qu'elle ne se résignât à ne point sortir de sa maison, car le marquis était très-répandu; elle l'avait plusieurs fois rencontré dans différents salons, et chaque fois qu'elle sortait pour aller à la promenade, il venait, accompagné du vicomte de Lussan, qui faisait à Laure une cour assidue, (ce qui déplaisait fort à la naïve jeune fille), caracoler à la portière de sa voiture.
Si Salvador avait fait à madame de Neuville l'aveu des sentiments qu'elle paraissait lui avoir inspirés, elle aurait pu sans doute lui témoigner son mécontentement d'une manière qui lui aurait enlevé l'espérance de voir réussir ses tentatives; mais il n'en était pas ainsi. Le marquis se montrait empressé, galant, sans jamais cesser d'être parfaitement convenable; il laissait à ses yeux le soin d'exprimer ce que sa bouche n'osait dire, de sorte que les lois de la bonne compagnie imposaient à Lucie l'obligation d'agréer des hommages qu'elle ne pouvait refuser sans avoir l'air de se douter de leur véritable caractère.
Ce n'était donc que pour fuir Salvador que la comtesse de Neuville s'était déterminée, au moment où elle avait acquis la certitude que l'absence de son mari devait se prolonger, à aller passer toute la belle saison à la campagne de madame de Villerbanne; elle ne se doutait pas, hélas! que ce n'est pas aux champs, à l'ombre des vieux chênes, sur les bords du ruisseau qui coule en murmurant entre deux rives fleuries, qu'il faut aller chercher le remède aux maux que l'on éprouve lorsque l'on a dans le cœur un amour que l'on veut absolument en arracher.
Il ne restera bientôt plus en France de châteaux semblables à celui de la famille de Villerbanne, le marteau des spéculateurs achève chaque jour l'ouvrage commencé par les démolisseurs de notre première révolution, et c'est vraiment grand dommage; car ce ne sont pas les chétives constructions de notre époque qui nous feront oublier ces vastes et magnifiques demeures, qui nous paraissent avoir été bâties par et pour des géants; aussi, lorsque nos pérégrinations nous conduisent devant un de ces manoirs auxquels on peut appliquer ce vers de Delille:
Sa masse indestructible a fatigué le temps.
Ce n'est pas sans éprouver un bien vif plaisir que nous nous découvrons devant ce vieux représentant de siècles, qui, soit dit en passant, valaient au moins le nôtre.
Saluons donc le vieux château de Villerbanne, dont nous venons d'apercevoir les hautes murailles grises percées de fenêtres en ogives, et les deux tourelles surmontées de girouettes criardes, au bout de cette longue avenue de chênes séculaires. Après avoir admiré ce bel édifice, qui est situé sur les bords de la Seine, entre Montereau-Faut-l'Yonne et Sens, et qui domine le paysage le plus pittoresque, le plus animé qu'il soit possible d'imaginer, nous comprendrons difficilement d'abord, que la marquise préfère le séjour de son hôtel à celui de cette antique demeure de ses nobles aïeux; mais si nous voulons bien réfléchir quelques instants, l'antipathie de la vieille dame nous paraîtra toute naturelle: le château n'est plus ce qu'il était encore lorsqu'elle fut forcée de quitter la France; ses fossés ont été comblés, une grille est à la place du pont-levis, levé jadis chaque soir à la tombée de la nuit; il a fallu remplacer les vieux vitraux armoriés de la chapelle; les livres de la bibliothèque et les portraits de famille qui garnissaient la grande galerie et la salle d'armes, ont servi à alimenter un immense bûcher autour duquel ont dansé de stupides paysans; aussi la vue de son château lui rappelait-elle toujours de tristes souvenirs, et il avait fallu toute l'amitié qu'elle portait à sa nièce, pour la déterminer à venir encore une fois s'y renfermer plusieurs mois.
Lucie et Laure aimaient infiniment la campagne; aussi était-ce avec plaisir qu'elles s'étaient mises en route pour le château de Villerbanne, qu'elles habitaient depuis environ un mois, lorsque la marquise, qui cherchait tous les moyens d'être agréable à ses deux commensales, leur demanda un matin, après le déjeuner, si la vie de recluses qu'elles menaient ne commençait pas à les ennuyer un peu.
--Mais, non, chère tante, répondit Lucie: n'avons-nous pas ici tout ce qui peut charmer notre vie: de beaux ombrages, des livres, de la musique, tout ce qu'il faut pour peindre, et des sites charmants à étudier?
--Ah! voilà beaucoup de choses, sans doute; mais ne trouvez-vous pas qu'il est fort ennuyeux de faire de la musique seulement pour les échos d'alentour, et de ne pouvoir montrer à personne les jolis dessins que l'on a faits?
--Sans doute, dit Laure en soupirant; mais il faut bien savoir se passer de ce que l'on n'a pas; ce château est si éloigné de Paris, qu'il est probable que nous n'y recevrons pas de visites!
--Allons, allons, ne vous désespérez pas, dit la marquise de Villerbanne en frappant un petit coup sur les joues rosées de Laure, ne vous désespérez pas, je vous ménage une surprise dont vous ne serez pas mécontente.
La marquise malgré les instances de Lucie et de Laure dont ce qu'elle venait de dire avait éveillé la curiosité, ne voulut pas s'expliquer plus clairement; elle quitta les deux amies en les engageant à prendre patience.
--Quelle est donc cette surprise que ma tante nous ménage? dit Lucie lorsqu'elle fut seule avec Laure.
--Mais, ne le devines-tu pas? répondit celle-ci; madame de Villerbanne, malgré l'amitié qu'elle nous porte, s'ennuie d'être seule avec nous, et cela se conçoit: elle ne peut pas comme nous aller, venir, courir dans les champs, dans le parc, aller à la ferme; aussi, je parie qu'elle veut donner ici quelques fêtes brillantes, afin d'y faire venir sa société de Paris.
--Crois-tu cela? s'écria Lucie de l'air le plus alarmé qu'il soit possible d'imaginer.
Laure ne put s'empêcher de sourire.
--Eh! bon Dieu! dit-elle, tu as vraiment tort de t'alarmer; il est certain que ni M. le marquis de Pourrières, ni M. le vicomte de Lussan, ne seront invités; on ne reçoit, à la campagne, que ses amis intimes et ses voisins, et ces messieurs ne sont grâce à Dieu, que de simples connaissances de ta tante.
--C'est que je ne puis souffrir ce marquis de Pourrières, et si je savais devoir le rencontrer ici, je partirais de suite pour Paris.
Lucie, on le voit, n'avait pas confié à son amie le véritable état de son cœur; elle avait, au contraire, en affectant une aversion qu'elle était bien loin de ressentir et que Laure trouvait toute naturelle, cherché à détruire les soupçons auxquels la lettre de Mathéo et sa conduite, pendant et après la soirée chez madame de Villerbanne, avaient primitivement donné naissance.
--C'est comme moi, lui répondit Laure, je ne déteste personne au monde que ce marquis.
--Il paraît alors, dit Lucie en faisant un effort pour sourire (car ce n'était pas sans éprouver une bien vive peine qu'elle voyait sa plus chère amie manifester une telle aversion au sujet de l'homme qu'elle aimait), il paraît que M. le vicomte de Lussan a enfin conquis tes bonnes grâces?
--J'oubliais celui-là, s'écria Laure; je le déteste autant que son ami, et s'il devait venir ici, je serais la première à te prier de partir; mais il n'y a pas de danger.
Les deux amies avaient échangé les quelques phrases qui précèdent, en se promenant dans la partie la plus touffue du parc où elles s'étaient rendues après avoir quitté madame de Villerbanne. Comme pour rentrer au château elles passaient devant une petite porte qui s'ouvrait sur la route de Montereau à Sens, elles rencontrèrent Paolo, que la comtesse avait amené avec elle à Villerbanne, et qui rentrait en ce moment.
L'expression de la joie la plus vive brillait sur le visage du bon serviteur, qui se rangea respectueusement pour laisser passer les deux dames.
--Vous paraissez bien joyeux, Paolo, lui dit Lucie qui aimait beaucoup ce fidèle domestique qui avait, ainsi que nous l'avons dit, servi son père pendant plusieurs années avec autant de zèle qu'il la servait elle-même; est-il possible de savoir ce qui vous cause tant de satisfaction?
--Je suis bien reconnaissant de ce que madame la comtesse vent bien s'intéresser à moi, répondit Paolo, et son extrême bonté va me donner la hardiesse de solliciter une faveur.
--Ah! vous voulez me demander quelque chose, Paolo? eh bien! parlez, mon ami, et si je puis vous satisfaire, soyez persuadé que je ne vous refuserai pas.
--Madame la comtesse est vraiment trop bonne; mais je n'ose...
--Allons, ne craignez rien, Paolo; parlez, je vous écoute.
--Madame la comtesse me demandait tout à l'heure pourquoi je paraissais si joyeux? pour répondre à la question de madame, je lui dirai que, comme je me promenais aux environs du château, j'ai fait la rencontre d'un compatriote qui a servi dans le même régiment que moi que je n'avais pas vu depuis plusieurs années, et qui est maintenant au service du propriétaire d'un des châteaux voisins; il m'a fait la proposition d'entrer chez son maître, qui a justement besoin d'un domestique. Madame la comtesse a sans doute deviné que j'ai d'abord refusé cette proposition, on ne quitte jamais de son plein gré d'aussi bons maîtres que ceux que j'ai l'honneur de servir; mais il m'a fait observer qu'il ne me faisait cette proposition que parce que des affaires appelaient son maître en Savoie, où il devait séjourner environ une année, et que c'était, pour moi, une occasion unique de revoir le pays; de sorte, que je me suis dit que si madame la comtesse voulait bien m'accorder un congé d'une année...
--Vous seriez charmé de revoir vos montagnes et vos belles vallées?
--Eh bien! oui, madame la comtesse, c'est avec le plus vif plaisir que je ferais ce voyage si je ne devais être que provisoirement remplacé dans votre maison; mais si les choses ne pouvaient pas s'arranger ainsi, je n'irais que plus tard revoir nos montagnes et ma famille.
--Eh bien! mon bon Paolo, je vous accorde le congé que vous sollicitez, et je vous promets que vous serez le bienvenu à l'hôtel lorsque vous y reviendrez. Allez donc retrouver votre ami et faites tout à votre aise les préparatifs de votre départ.
--Ah! merci, madame la comtesse, s'écria Paolo dont des larmes de joie humectaient les paupières; mon Dieu! mon Dieu! que vous êtes bonne.
Et sans attendre une réponse à ces exclamations, le brave garçon sortit par la petite porte par laquelle il venait d'entrer et se mit à courir le long de la route de Sens.
--Je suis charmée d'avoir pu faire quelque chose pour ce digne homme, dit Lucie qui avait suivi des yeux son fidèle domestique. Je suis bien certaine que je n'ai pas obligé un ingrat.
--Je suis de ton avis, répondit Laure, Paolo est un de ces rares serviteurs qui honorent la livrée qu'ils portent.
Les sons éloignés de la cloche qui annonçait le dîner, rappelèrent aux deux amies qu'il fallait qu'elles se hâtassent de rentrer au château, si elles ne voulaient pas laisser à la marquise de Villerbanne le temps de s'impatienter.
--Mais arrivez donc! leur dit la bonne dame lorsqu'elles entrèrent dans le salon; j'ai vraiment cru un instant que nous serions forcés de dîner sans vous.
Madame de Villerbanne n'était pas seule; un homme fort âgé, mais dont les années n'avaient pu parvenir à courber sa haute taille, était assis près d'elle; il se leva pour aller au devant des deux jeunes amies, et saisissant Lucie par la taille, il déposa sur son front un vigoureux baiser.
Ce vieillard était doué d'une de ces bonnes et franches figures militaires qui inspirent tout d'abord la confiance; de sorte que Lucie, bien qu'un peu étonnée de cette brusque attaque ne songea pas à se fâcher; elle se plaignit seulement de ce que les moustaches de ce galant cavalier l'avaient quelque peu piquée.
--Elles sont en effet un peu rudes, répondit le vieillard; mais rassurez-vous, madame la comtesse, une autre fois, je n'appuierai pas aussi fort.
--Une autre fois, dit Lucie, qui devinait qu'elle avait devant les yeux une personne qu'elle devait connaître, mais dont les traits échappaient à son souvenir; vous comptez donc, monsieur, m'embrasser encore.
--Mais sans doute, et j'espère bien, morbleu! que vous ne serez pas plus cruelle qu'autrefois et que vous me rendrez mes baisers.
--Ah! par exemple! s'écria Lucie en regardant sa tante, que sa perplexité paraissait amuser beaucoup.
--Comment, Lucie, dit à la fin madame de Villerbanne, tu ne reconnais pas monsieur...
--Attendez, chère tante, attendez un instant..... monsieur le général, comte de Morengy!
--Je savais bien, moi, qu'elle me connaîtrait, s'écria le vieux général. Madame la comtesse, vous avez une mémoire meilleure que la mienne; car je crois que je ne vous aurais pas reconnue, si madame la marquise ne m'avait pas tracé votre portrait; mais il faut dire que vous n'étiez encore qu'une enfant lorsque je vins faire mes adieux à monsieur votre père, avant de me mettre en voyage. La femme a tenu ce que promettait la jeune fille, continua le général en s'adressant à madame de Villerbanne.
--N'est-ce pas, général? répondit la marquise; eh bien! elle est aussi bonne que belle, ajouta-t-elle, après avoir embrassé Lucie, que ces éloges rendaient toute confuse.
Monsieur de Morengy adressa à Laure quelques paroles gracieuses, et la compagnie passa dans la salle à manger, où grâce aux talents du Vatel de madame de Villerbanne, le plus délicieux dîner avait été servi.
Le général comte de Morengy, était, malgré son grand âge, un joyeux et spirituel convive; aussi, le dîner fut-il beaucoup plus gai qu'il ne l'était d'habitude.
--Je suis vraiment charmée, cher général, dit madame de Villerbanne, lorsque après le dîner la compagnie se trouva réunie pour prendre le café, de ce que le hasard nous a fait voisins de campagne.
--Vous êtes véritablement trop bonne, madame la marquise, répondit monsieur de Morengy, le plaisir est tout de mon côté; aussi, je regrette beaucoup que des affaires importantes me forcent à entreprendre un voyage en Savoie, qui va me tenir éloigné de vous pendant au moins une année.
--C'est donc vous, général, qui m'enlevez le plus fidèle de mes serviteurs, dit la comtesse de Neuville.
--Comment, madame, ce garçon a pu se déterminer à quitter votre service. Je lui en veux de cela, et si je ne l'avais pas envoyé en avant afin de me faire préparer mes relais, je ne l'emmènerais pas en Savoie.
--Ce serait, général, vous priver pendant votre voyage des soins affectueux d'un bon et loyal serviteur.
--Je ferai ce que vous me dites, et je suis d'avance persuadé que je m'en trouverai bien.
La soirée était déjà avancée, lorsque le comte de Morengy quitta le château de Villerbanne, après avoir promis à la vieille marquise et à ses deux charmantes compagnes qu'il viendrait les visiter tous les jours, jusqu'à son départ pour la Savoie.
Le général et la marquise avaient échangé en se quittant, un sourire et des regards d'intelligence que Lucie remarqua, et dont elle demanda l'explication à sa tante.
--Ah! voilà, répondit madame de Villerbanne, qui ne résistait qu'avec peine aux sollicitations et aux câlineries de Lucie qui voulait absolument savoir ce qui avait donné lieu aux regards d'intelligence échangés entre sa tante et le comte Morengy. On a bien raison de dire qu'il n'y a rien au monde d'aussi curieux qu'une fille d'Eve; sachez donc, ma chère nièce, puisque vous ne voulez pas me laisser le plaisir de vous surprendre, que grâce au général, qui a réuni à son château une nombreuse société, il va m'être possible de vous donner ici d'aussi belles fêtes que si nous étions à Paris.
--Je l'avais deviné! s'écria Laure en sautant de joie; et on dansera, n'est-ce pas, madame la marquise.
--Et on dansera, mon enfant.
Le lendemain, en effet, une armée d'ouvriers, dirigés par le comte de Morengy, qui avait accepté avec empressement le poste d'ordonnateur de la fête que voulait donner la marquise et qui s'acquittait de ces fonctions avec une ardeur toute juvénile, envahit le château de Villerbanne. Ils eurent bientôt fait du vieux manoir une sorte de palais enchanté.
--Eh bien! mesdames, disait le soir le vieux général, êtes-vous contentes de moi?
--Très-contentes en vérité, M. le comte, répondit la marquise. Et c'est pour après-demain?
--Oui, madame, pour après-demain; et voici mon programme que je soumets à votre appréciation: D'abord, dîner dans la salle d'armes du château, transformée pour cette fois en salle banqueter; illumination générale du jardin et du parc; ascension d'un aérostat; danse, feu d'artifice; et départ à la pointe du jour de votre très-humble serviteur, qu'une chaise de poste viendra prendre chez vous.
--C'est donc bien décidé, vous partez?
--Je ne puis remettre mon voyage; mais mon absence ne sera pas éternelle, et je compte à mon retour acheter un hôtel voisin du vôtre.
Nous n'essayerons pas de décrire la fête dont le général vient de nous faire connaître le programme; nous dirons seulement que les choses avaient été admirablement faites, et que tout s'y passa convenablement.
Cependant, ni Lucie ni Laure ne devaient prendre à cette fête, donnée uniquement pour elles, le plaisir qu'elles se promettaient.
Si nos lecteurs veulent bien nous accompagner dans la partie la plus reculée du parc du château, et suivre quelques instants la comtesse de Neuville et son amie, ils sauront quelles sont les causes qui ont amené sur leurs visages les nuages qui assombrissent leurs jolis traits.
--Eh bien! Laure, dit la comtesse, lorsque les sons de l'orchestre n'arrivèrent plus à leurs oreilles que comme un écho éloigné se confondant avec le murmure de la brise qui agitait doucement le feuillage des vieux arbres, eh bien! que dis-tu de cela?
--Mais c'est une fatalité! répondit Laure, suis-je donc condamnée à rencontrer partout cet odieux vicomte de Lussan?
--Qui traîne toujours avec lui le marquis de Pourrières, que je puis voir sans me rappeler aussitôt cet affreux cabaret de la Tannerie.
--Mais s'il en est ainsi, s'écria Laure, pourquoi donc lui parles-tu, à ce marquis, avec autant d'affabilité que tu le fais?
Il y avait dans l'accent de Laure, lorsqu'elle adressa cette question à son amie, une intention qui n'échappa pas à la comtesse; pour tout au monde, Lucie n'aurait pas voulu laisser deviner l'état secret de son cœur.
--Mais puis-je agir autrement? se hâta-t-elle de répondre, ma tante aime beaucoup M. de Pourrières; elle a été charmée de ce qu'il faisait partie de la société amenée ici par M. de Morengy, et je crois vraiment que si je ne lui faisais pas bon visage, j'indisposerais contre moi madame de Villerbanne.
--Ainsi, c'est seulement la crainte de désobliger madame Villerbanne qui t'engage à écouter cet homme, ainsi que tu viens de le faire, pendant des heures entières, à lui sourire lorsqu'il te regarde, à ne danser qu'avec lui, car ce soir tu n'as dansé qu'avec lui?
--Oh! Laure, j'ai dansé aussi avec M. Winkelmann.
--Le diplomate allemand, qui me fait la cour et qui ressemble à une ballade de Gœthe, celui-là ne compte pas.
--Mais enfin, si, ainsi que tu le supposes, je témoigne à M. de Pourrières un si vif intérêt, ce n'est pas sans motifs, et puisque tu parais disposée à douter de celui que j'avoue, quels sont ceux que tu me supposes?
--Est-ce que je sais, moi; je suis seulement certaine que tu n'as pas pour le marquis de Pourrières une haine semblable à celle que j'ai vouée au vicomte de Lussan.
--Bon Dieu! Laure, s'écria Lucie presque effrayée, tant son amie avait mis d'énergie à prononcer ces derniers mots, je ne t'ai jamais entendue parler ainsi; il y a longtemps que nous connaissons le vicomte de Lussan, et c'est aujourd'hui seulement que tu exprimes avec autant de violence la haine qu'il t'inspire; en vérité, cela est extraordinaire.
--C'est vrai, répondit Laure, je suis étonnée moi-même d'éprouver autant d'aversion pour ces deux hommes; car avant de les avoir vus, je croyais qu'il me serait impossible de haïr quelqu'un, même ceux qui m'auraient fait du mal: mais c'est en vain que je veux m'en défendre; lorsque je les vois j'éprouve ce sentiment qui nous fait reculer, bien que nous sachions que nous n'avons rien à craindre, lorsque nous rencontrons un animal immonde.
--Ainsi, pensait Lucie, qui avait écouté Laure, dont le visage, ordinairement pâle, était coloré des plus vives couleurs, je perdrais l'affection de ma plus chère amie, si elle venait à deviner que j'aime celui de ces deux hommes qu'elle déteste le plus. Mon Dieu! mon Dieu! suis-je assez malheureuse!
A ce moment, Laure qui marchait devant la comtesse, semblable à une colombe que la vue d'un oiseau de proie vient d'effrayer, se rapprocha d'elle et lui dit à voix basse:
--Ils viennent de ce côté, nous allons les rencontrer au détour de cette allée, si nous continuons à suivre ce sentier; retournons sur nos pas, je t'en supplie!
--Mais le pouvons-nous? nous aurions l'air de les craindre, et puis ce serait faire à ces messieurs une impolitesse que rien ne justifie.
--Ils penseront de moi ce qu'ils voudront, répondit Laure à ces justes observations de son amie.
Et avant que celle-ci pût s'opposer à son dessein, elle se sauva en courant et disparut bientôt sous les grands arbres du parc.
Lucie fut abordée par Salvador au moment où elle allait peut-être imiter son amie. Le marquis était seul, le vicomte de Lussan, qui avait remarqué la fuite de Laure, venait de quitter son ami afin de lui ménager un tête-à-tête avec la comtesse de Neuville.
Lucie, chaque fois qu'elle rencontrait le marquis de Pourrières, était pendant quelques instants sous le coup d'une impression pénible à laquelle donnait naissance le souvenir de l'événement fâcheux qui le lui avait fait connaître; mais cela n'avait pas plus de durée qu'un éclair; à peine avait-elle échangé avec lui quelques paroles qu'elle se laissait captiver par le timbre harmonieux de sa voix et les charmes d'un esprit qu'elle était très-capable de comprendre.
Ces nuances diverses n'avaient pas échappé à Salvador, qui était doué de cette perspicacité que possèdent presque tous ceux qu'une pratique constante du crime oblige à observer tout ce qui se passe autour d'eux; il avait donc deviné, à ces mille diagnostics qui n'ont pas de signification pour les yeux peu clairvoyants, mais qui se laissent facilement saisir par un observateur attentif, que la comtesse de Neuville l'aimait, et que tous les efforts qu'elle faisait pour arracher de son cœur la passion qui s'y était glissée à son insu seraient inutiles. Cependant, il ne lui avait pas encore fait l'aveu de ses sentiments, la crainte de perdre, en l'épouvantant, le terrain qu'il avait eu tant de peine à conquérir l'avait toujours retenu; mais au moment où nous sommes arrivés, il croyait son pouvoir assis sur des bases assez solides pour n'avoir plus à redouter une défaite s'il lui plaisait de commencer les hostilités. Il avait donc abordé la comtesse, déterminé à profiter de l'occasion qui se présentait de l'entretenir sans témoins, occasion que depuis longtemps il cherchait sans pouvoir la saisir.
Mais ses prévisions furent trompées. Après avoir employé tout les lieux communs qui précèdent ordinairement une déclaration d'amour adressée à une femme que sa position dans le monde, son esprit et son caractère ne permettent pas de traiter cavalièrement, il laissa s'échapper de ses lèvres l'aveu qui y était suspendu, il se trouva beaucoup moins avancé qu'il n'était auparavant.
--Je veux bien croire, monsieur le marquis, lui répondit Lucie, que ce n'est que parce que vous avez oublié que vous parliez à la comtesse de Neuville, que vous m'avez adressé de tels discours, aussi j'ai l'espérance que vous ne recommencerez pas de semblables tentatives; s'il en était autrement, je serais forcée d'avertir madame de Villerbanne, et je vous avoue que ce ne serait pas sans peine que je me verrais obligée de faire une semblable démarche.
Cela dit, Lucie quitta Salvador pour aller rejoindre Laure, qu'elle trouva se promenant avec de Morengy.
Salvador, qui, nous devons le dire, ne s'attendait pas à une aussi rude réception, n'avait pas trouvé une parole pour répondre à la comtesse de Neuville.
Il fut arraché à cette espèce de stupeur par de bruyants éclats de rire; c'était le vicomte de Lussan, qui, caché derrière le tronc d'un vieux chêne, avait entendu la déclaration de Salvador et la réponse qui venait d'y être faite.
--Touchez là, marquis, s'écria-t-il en présentant sa main à Salvador, nous pouvons, morbleu! nous donner la main; vous n'avez pas été mieux traité par la comtesse de Neuville que je ne l'ai été par sa jeune amie; repoussés avec perte, mon féal, il faut, si nous ne voulons imiter ces preux chevaliers qui soupiraient trente ans avant de pouvoir embrasser le bout des doigts de leur belle, que nous portions ailleurs nos hommages.
--Cela vous est bien facile à dire, à vous qui ne faites la cour à mademoiselle de Beaumont que pour vous distraire et par esprit d'imitation; mais moi, c'est bien différent: j'aime madame de Neuville, je l'aime véritablement.
--Vraiment, marquis?
--Mais c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
--Comment! vous avez encore de ces sortes de faiblesses? en vérité, vous m'étonnez énormément.
--Oh! mais, je réussirai! s'écria Salvador; je ne veux pas laisser à cette femme le droit de se moquer de moi.
--Bravo! morbleu, bravo! il n'y a que les lâches qui se laissent rebuter par les obstacles qu'ils rencontrent sur leur chemin. J'aime à vous voir cette noble résolution, et je suis prêt à reconnaître que vous êtes un digne gentilhomme; d'ailleurs, mon cher, cette femme vous aime, et ce n'est que pour l'acquit de sa conscience qu'elle vient de vous traiter si rudement.
--Le croyez-vous?
--J'en suis sûr. Oh! vous êtes plus heureux que moi! ce n'est point seulement parce qu'elle est vertueuse, que mademoiselle de Beaumont cherche par tous les moyens possibles à éviter ma présence, cette jeune fille me déteste.
--Je vous plains, cher ami.
--Je vous remercie beaucoup; je dois cependant vous avouer que les dédains de mademoiselle de Beaumont, m'affligent beaucoup moins que les infidélités de Coralie.
--Vous n'avez donc pas encore quitté cette danseuse?
--Hélas! non, j'y suis habitué. Mais laissons cela et rejoignons la compagnie, une plus longue absence pourrait être remarquée.
Salvador chercha vainement Lucie près de laquelle il voulait excuser sa conduite; la comtesse prétextant une indisposition subite, s'était retirée dans son appartement accompagnée de son amie, après avoir fait ses adieux au Comte de Morengy, qui, ainsi que nous l'avons dit, devait se mettre en route pour la Savoie à la pointe du jour.
Salvador, le vicomte de Lussan, la marquise de Villerbanne et plusieurs autres personnes, accompagnèrent le général jusqu'à sa chaise de poste.
--Je vous laisse, dit-il à la marquise en lui présentant les deux amis, deux charmants cavaliers pour charmer votre solitude. Ces messieurs, si vous voulez bien les recevoir, béniront, j'en suis certain, le hasard qui me force de les quitter si brusquement, après les avoir invités à passer chez moi toute la belle saison.
La marquise autant pour plaire à son vieil ami que pour augmenter le personnel des commensaux de son château, ayant joint ses instances à celles du général, il fut convenu que le marquis de Pourrières et le vicomte de Lussan, que le départ de M. de Morengy laissaient, ainsi qu'ils le disaient en riant, sans asile, viendraient s'installer chez elle, où ils passeraient une quinzaine de jours.
Salvador comptait mettre à profit ce laps de temps, durant lequel il lui serait possible de rencontrer souvent Lucie seule; mais ses espérances ne devaient pas encore se réaliser, car sitôt que la comtesse eût connaissance de cet arrangement, elle se détermina à quitter le château de Villerbanne, pour revenir à Paris.
Il fallait un prétexte pour justifier ce départ précipité, Lucie le trouva en disant à sa tante qu'elle craignait que l'indisposition dont elle s'était plaint la veille, ne dégénérât en une maladie sérieuse, et que les soins de son médecin ordinaire lui étaient absolument nécessaires. La marquise qui savait quelle confiance accordait Lucie au docteur Mathéo, et qui ignorait encore le départ de celui-ci, trouva son désir tout naturel et fut la première à l'engager à ne point différer son départ.
Salvador ne fut pas la dupe de cette comédie, mais il fut forcé de ronger son frein et de se résigner, ainsi que le vicomte de Lussan, à tenir compagnie à la marquise de Villerbanne. Son supplice cependant ne fut pas long; ce n'était que par politesse pour lui, que la vieille dame était restée à son château après le départ de sa nièce. Aussi dès que ses hôtes manifestèrent le désir de revenir à Paris, elle leur dit qu'elle voulait aussi retourner dans la capitale, de sorte que peu de jours après les événements que nous venons de rapporter, elle était réinstallée dans son hôtel de la place Royale qu'elle se promettait bien de ne pas quitter l'année suivante.
Sa première visite le lendemain de son retour à Paris, était destinée à sa nièce qu'elle n'avait pas fait prévenir de son arrivée et à laquelle elle voulait causer une agréable surprise. Elle, ne s'attendait pas, hélas! aux tristes nouvelles qu'elle allait apprendre à l'hôtel de Neuville.
--Madame a donné l'ordre de ne lui annoncer personne, lui dit la femme de chambre de Lucie à laquelle elle s'adressa afin d'être introduite près de sa nièce; mais cet ordre ne peut concerner madame la marquise, que madame croyait à la campagne, et à laquelle elle a écrit ce matin afin de la prier de venir de suite la trouver, aussi je vais vous annoncer. Ah! ma pauvre maîtresse elle a bien besoin de consolations, s'écria, fondant en larmes, la pauvre fille en sortant du salon.
--Ah! venez ma bonne tante, venez pleurer avec moi, s'écria Lucie en se précipitant entre les bras de madame de Villerbanne.
La comtesse était affreusement pâle, ses cheveux étaient en désordre, ses yeux étaient rouges et les larmes avaient creusé de profonds sillons le long de ses joues; elle était couverte d'habits de deuil, la plus profonde tristesse était empreinte sur le visage de Laure, qui était entrée dans le salon à la suite de son amie.
--Il est mort! dit la marquise de Villerbanne, en se laissant tomber sur un divan.
Lucie pour toute réponse lui présenta une lettre.
Voici ce qu'elle contenait:
«Madame,
»Ce n'est pas sans éprouver la plus profonde douleur, que je me vois forcé de vous annoncer que votre mari, M. le maréchal de camp comte de Neuville, est mort glorieusement pour son pays.
»Les rapports de M. le lieutenant général, commandant l'armée d'occupation d'Afrique, qui seront incessamment rendus publics vous apprendront tous les détails de ce malheureux événement.
»Vous perdez, madame, un époux qui vous est cher, la patrie et le roi perdent un fidèle et courageux serviteur. La douleur que doivent inspirer de pareils sentiments est si naturelle, que je ne veux pas essayer de vous consoler.
»Daignez, etc.,
»Pour M. le maréchal,
»ministre de la guerre.»
La marquise de Villerbanne avait lu cette lettre à haute voix. Lorsqu'elle l'eût achevée, elle laissa tomber son visage sur un des coussins du divan, Lucie et Laure qui s'étaient placées près d'elle pleuraient silencieusement, il était facile de deviner que la plus vieille de ces trois femmes, était celle qui souffrait le plus, et qu'elle n'était pas destinée à supporter le coup affreux qui venait de la frapper. En effet, le comte de Neuville, fils d'une sœur morte sur l'échafaud en 1793, était le seul parent qui restait à madame de Villerbanne, qui jamais n'avait eu le bonheur d'être mère, et qui avait vu périr sous la hache révolutionnaire et sur les champs de bataille de l'empire tous ceux qui lui étaient chers, et il lui manquait au moment où elle comptait sur lui pour fermer les yeux, et avec lui descendait dans la nuit des tombeaux, un des plus illustres noms de la vieille monarchie française; cette dernière douleur devait donc combler la mesure, la marquise de Villerbanne devait éprouver le sort de ces vieux chênes qui se rompent enfin après avoir supporté le choc de plusieurs orages.
Lorsque après être restée longtemps dans la même position, elle leva enfin la tête, il y avait sur son pâle visage une si poignante expression de profond découragement et d'amère tristesse, ses cheveux blancs en désordre et ses yeux qui n'avaient pas versé une seule larme, annonçaient une si morne douleur que les deux jeunes femmes oublièrent un instant leurs propres peines pour essayer de la consoler.
La marquise les repoussa doucement.
--Pleurez, mes enfants, leur dit-elle, pleurez; les larmes qu'on ne répand pas, retombent sur le cœur et le brûlent.
--Ma bonne tante s'écria Lucie en sanglotant, et qui avait deviné, sans que celle-ci eût eu besoin de les lui exprimer, les sombres pensées de la vieille femme, il ne faut pas que vous mouriez.
--Je voudrais vivre, mon enfant, je voudrais vivre pour toi, pauvre ange qui va rester seule sur cette terre de douleurs; mais cela ne me sera pas possible, ce n'est pas à mon âge que l'on peut supporter de semblables coups. La marquise de Villerbanne, en achevant ces mots, se leva, et après avoir embrassé Lucie et Laure, elle sortit du salon.
Le lendemain elle était morte.
Nous n'essayerons pas de peindre la douleur de la comtesse de Neuville, lorsqu'elle reçut cette triste nouvelle; nous dirons seulement qu'elle fut profonde et que ce ne fut que grâce aux soins affectueux qui lui furent prodigués par Laure et Eugénie de Mirbel, qui était accourue près d'elle à la première nouvelle de ses malheurs, qu'elle parvint à se rattacher à la vie.
Peu de temps après la mort de M. de Neuville et de madame de Villerbanne, Lucie, qui malgré les instances de Laure n'avait pas voulu mettre le pied hors de son hôtel, et qui avait refusé de recevoir tous ceux qui s'étaient présentés chez elle afin de lui faire leurs compliments de condoléance, fut prévenue, par Laure, qu'un des aides de camp de son mari, qui venait d'arriver de l'Algérie, sollicitait la faveur de lui être présenté; c'était entre ses bras, disait-il, que monsieur de Neuville avait rendu le dernier soupir, et il venait, suivant l'ordre qu'il en avait reçu de son général, rendre compte à sa veuve, de ses derniers instants.
Lucie retint Laure près d'elle et donna l'ordre d'introduire cet officier.
--Il fallait, madame, lui dit-il après l'avoir saluée avec toutes les marques du plus profond respect, que je sois poussé par un aussi puissant motif que celui qui m'amène près de vous, pour me donner l'audace de venir troubler une douleur aussi légitime que la vôtre.
--Parlez-moi de mon époux, dit Lucie d'une voix entrecoupée de sanglots; c'est entre vos bras qu'il a rendu son âme à Dieu. Que vous a-t-il dit, monsieur? parlez, parlez, je vous en supplie.
--Hélas! madame, la mort ne lui a pas laissé le temps de vous écrire ainsi qu'il en avait l'intention; il n'a pu que me charger de venir vous répéter ses dernières paroles, et mon premier soin, en arrivant à Paris, a été celui de m'acquitter de la pénible et douloureuse mission qu'il a bien voulu me confier.
--Parlez, monsieur.
--Ce sont les dernières paroles de votre époux que je vais vous répéter, madame la comtesse; je n'y ajoute rien, je vous en donne l'assurance.
Et comme l'officier remarquait l'étonnement que causait à madame de Neuville, le préambule dont il avait cru devoir faire précéder ce qu'il avait à lui dire, il ajouta:
--Mon Dieu, madame, ce n'est pas sans raison que je m'exprime ainsi, et vous le comprendrez lorsque je vous aurai répété ce que m'a dit mon général.
«Monsieur de Bourgerel, me dit-il...»
--Monsieur de Bourgerel! s'écrièrent en même temps Lucie et Laure; vous vous nommez monsieur de Bourgerel?
--Oui, mesdames, répondit l'officier qui paraissait profondément étonné; vous connaissez mon nom?
--Continuez, monsieur; je dois, avant de répondre à la question que vous venez de m'adresser, connaître les dernières paroles de monsieur de Neuville.
--Je vous obéis, madame la comtesse. Voici donc ce que me dit mon général, lorsque aidé de ses autres officiers d'ordonnance, je l'eus fait porter à l'ambulance.
«Monsieur de Bourgerel, j'aurais bien voulu écrire à ma femme, car j'ai beaucoup de choses à lui dire; mais la mort ne m'en laissera pas le temps; écoutez-moi donc, et promettez-moi qu'aussitôt votre retour à Paris, vous irez lui répéter ce que je vais vous dire.»
--Mon général savait qu'ayant donné ma démission, je devais partir sous peu de jours; je lui fis la promesse qu'il me demandait, et il continua en ces termes:
«Vous direz à ma chère Lucie, que je meurs plein de reconnaissance du bonheur que j'ai éprouvé depuis que je suis son époux, et que s'il est permis à ceux qui ne sont plus, de s'occuper encore de ceux qui restent ici-bas, je prierai sans cesse l'arbitre souverain de nos destinées d'assurer son bonheur, et j'approuve d'avance tout ce qu'elle croira devoir faire pour être heureuse. Vous lui direz encore que c'est vous que j'ai choisi pour lui porter mes dernières paroles, parce que j'ai voulu m'associer, autant que cela m'était possible, à la bonne action qu'elle veut faire en assurant votre bonheur.»
--Le général n'en put dire davantage, madame la comtesse, la mort, l'affreuse mort vint saisir sa proie, de sorte que je me trouve forcé de vous demander l'explication de ses derniers mots.
Les faits qui précèdent, pour ne point paraître extraordinaires à nos lecteurs, ont besoin d'être expliqués. C'est ce que nous allons faire le plus succinctement possible.
Lucie, aussitôt après avoir fait la rencontre d'Eugénie de Mirbel, avait écrit à son époux afin de lui apprendre ce qu'elle avait fait pour son amie; mais elle n'avait pu d'abord lui apprendre le nom du père de l'enfant d'Eugénie, qu'elle n'avait connu que lorsque celle-ci lui eût raconté son histoire. Ce ne fut qu'après avoir opéré le raccommodement de son amie et de sa tante, qu'elle écrivit une nouvelle lettre à son mari dans laquelle, après lui avoir donné tous les détails qu'il était nécessaire qu'il sût, elle le priait de faire rechercher l'officier dont elle lui disait le nom, et d'employer près de lui l'influence que devait lui donner son grade et son caractère, afin de l'engager à réparer le mal qu'il avait fait.
Cette lettre, monsieur de Neuville ne l'avait reçue que la veille du combat où il devait perdre la vie. L'officier, dont sa femme lui parlait, était justement son aide de camp; mais il l'avait chargé, deux jours auparavant, d'une mission qui devait le tenir éloigné jusqu'au lendemain matin; de sorte que le général dût remettre pour après le combat, dont on faisait déjà les préparatifs lorsqu'il arriva, l'entretien qu'il se proposait d'avoir avec lui.
La mort l'empêcha d'accomplir ce dessein; il ne put, ainsi que nous venons de le voir, que charger Edmond de Bourgerel, d'aller trouver sa femme, laissant à celle-ci le soin d'achever l'œuvre qu'elle avait si dignement commencée.
Si maintenant nous ajoutons que les lettres écrites à Edmond de Bourgerel quelques jours plus tard par Eugénie de Mirbel et madame de Saint-Preuil, arrivaient en Afrique lorsqu'il arrivait à Paris, où sa première visite avait été pour madame de Neuville, on ne sera plus étonné de ce que les paroles du général lui avaient paru assez extraordinaires.
Ce fut donc Lucie de Neuville qui apprit à ce jeune homme tout ce qui était arrivé à celle qu'il aimait, depuis qu'elle avait quitté la maison de sa tante pour s'épargner la douleur d'avouer à cette respectable femme la faute qu'elle avait commise.
Edmond ne pouvait se lasser de remercier la bonne comtesse, il pressait ses mains et celles de Laure entre les siennes; Lucie n'avait pas voulu lui laisser ignorer la part que son amie avait prise dans la bonne action dont il la félicitait.
--Ah! mesdames, disait il aux deux amies, combien je vous remercie, et que je me trouve heureux de ce que la mort, que j'ai si souvent cherchée sur les champs de bataille, n'a pas voulu de moi. Croyez-le bien, l'image d'Eugénie n'a jamais cessé d'être présente à mes yeux! je n'avais, au milieu des dangers incessants de la fatale campagne que nous venons de faire, qu'un seul désir, une seule pensée, la retrouver; et ce n'est que parce que je voulais la chercher moi-même que j'ai donné ma démission et que je suis accouru à Paris aussitôt que cela m'a été possible.
La visite d'Edmond de Bourgerel devait être pour la comtesse de Neuville un événement heureux; car elle devait, en forçant celle-ci de s'occuper de son amie, l'arracher, pour quelques instants du moins, à la sombre douleur par laquelle elle se laissait abattre. Laure comprit cela. Il fallait donc qu'elle essayât de la tirer de l'espèce de torpeur dans laquelle elle était plongée.
--Vous allez sans doute, dit la jeune fille à Edmond de Bourgerel, courir de suite chez Eugénie, car vous devez être impatient de lui faire oublier tous les maux qu'elle a soufferts.
Et comme Edmond lui répondait affirmativement.
--Mais ne craignez-vous pas, ajouta-t-elle, que la surprise et la joie ne provoquent une révolution qui pourrait lui devenir fatale?
--Vous avez raison, mademoiselle, je verrai d'abord madame de Saint-Preuil.
--Mais cette bonne dame a autant, et plus peut-être qu'Eugénie, besoin de ménagements.
--Comment faire alors? je n'ai qu'un seul parent auquel je puisse confier la mission d'aller préparer ces dames à recevoir ma visite, et je sais que maintenant il est absent de Paris.
--Si Lucie n'était pas, en ce moment, absorbée par la douleur, dit Laure en baissant la voix, mais assez haut cependant pour être entendue par son amie, je lui proposerais de venir avec moi chez Eugénie, ce serait le moyen convenable; mais elle ne voudra pas y consentir.
--Pourquoi non, mon amie? dit Lucie, touchée par le profond soupir que M. de Bourgerel venait de laisser s'échapper de sa poitrine; pourquoi non? la douleur ne m'a pas rendue égoïste, et je crois que je ne puis mieux honorer la mémoire de ceux qui ne sont plus qu'en cherchant à faire un peu de bien à ceux qui restent. Je vais accompagner chez notre amie M. de Bourgerel.
Elle sonna et donna l'ordre au domestique qui se présenta de faire atteler.
--Ah! madame, lui dit Edmond, qui avait saisi sa main pour la couvrir de baisers, vous êtes un ange du ciel! Dieu, je l'espère, vous récompensera.
Un triste sourire vint effleurer les lèvres de Lucie, elle ne doutait pas de la bonté du Créateur, mais l'espérance, cette divinité bienfaisante que nous trouvons toujours près de nous pour nous consoler lorsque nous souffrons, avait déployé ses ailes et s'était envolée loin d'elle. Devait-elle revenir? c'est ce que l'avenir nous apprendra.
Lucie ne mit pas beaucoup de temps à réparer le désordre de sa toilette; elle ne songeait plus, hélas! à sa parure; aussi lorsqu'elle redescendit au salon où étaient demeurés Laure et Edmond de Bourgerel, le valet de chambre n'était pas encore venu annoncer que la voiture était prête. Elle prit alors une part active à la conversation, qui pendant sa courte absence, s'était établie entre Edmond et Laure. Laure avait voulu que le jeune officier lui fît connaître toutes les circonstances qui avaient accompagné la mort de M. de Neuville. Edmond confirma tout ce que les bulletins de l'armée d'Afrique avaient déjà appris à Lucie. M. de Neuville était mort glorieusement sur la brèche, et c'était en voulant lui faire un rempart de son corps, qu'Edmond de Bourgerel avait reçu la légère blessure qui le forçait de porter un de ses bras en écharpe. Lucie paya à la mémoire de son époux un nouveau tribut de larmes; et les chevaux étant attelés, on partit.
Lucie et Laure montèrent d'abord chez Eugénie, qu'elles trouvèrent occupée à peindre des fleurs sur un écran; la jeune femme n'avait pas eu de peine à trouver les moyens de se créer une industrie capable de lui procurer une existence à peu près honorable; car, ainsi que nous croyons l'avoir déjà dit, elle possédait un remarquable talent de peintre de fleurs, et sa jolie figure, ses grâces modestes et touchantes avaient intéressé tous ceux auxquels elle s'était adressée, et chacun à l'envi s'était empressé de lui donner du travail. Hâtons-nous cependant d'ajouter, afin que nos lecteurs ne nous accusent pas de manquer de vraisemblance, que les dignes marchands de brillantes bagatelles, au service desquels elle avait mis son gracieux talent, s'étaient bientôt aperçus de son inexpérience, et qu'ils n'avaient pas négligé l'occasion de se procurer des œuvres d'artiste au prix qu'ils payaient ordinairement pour des enluminures: le commerce avant tout.
Eugénie, lorsque Lucie et Laure entrèrent dans son modeste logement, jeta loin d'elle sa palette et ses pinceaux, et courut au-devant de ses deux amies, qu'elle serra tour à tour entre ses bras.
--Merci d'être venues me voir, leur dit-elle, merci! la juste douleur que tu éprouves, ma chère Lucie, ne t'a pas fait oublier que tu avais ici une sincère amie qui y compatit, et qui, elle aussi, est bien malheureuse.
--Hélas! ma chère Eugénie, si je ne savais que bientôt tu seras aussi heureuse que tu es malheureuse maintenant, je croirais que nous n'avons été mises ici bas que pour souffrir, car mes malheurs, hélas! sont irréparables.
--Je n'espère plus, répondit d'une voix sombre Eugénie de Mirbel; il n'a pas répondu aux lettres que nous lui avons adressées; il est mort ou il m'a oubliée. Ah! si l'innocente créature à laquelle j'ai donné le jour ne m'attachait à la vie, je me verrais sans peine descendre dans la tombe.
--Eugénie! Eugénie! il ne faut pas te désespérer, dit Laure, nous avons vu ce matin un officier de l'armée d'Afrique, qui nous a annoncé la prochaine arrivée à Paris de M. de Bourgerel; il ne le précédait, nous a-t-il dit, que de quelques postes, de sorte qu'il est possible que demain, aujourd'hui peut-être, il se présente devant toi; car nous savons qu'il ne t'a pas oubliée, et que c'est à toi qu'est destinée sa première visite.
--Laure, au nom du ciel! tu ne me trompes point, n'est-ce pas? oh! ce serait affreux! Mais qui donc vous appris tout ce que tu viens de me dire? il n'est pas probable qu'Edmond ait confié à un étranger des secrets....
--Nous avons amenée avec nous la personne dont Laure vient de te parler, répondit Lucie, elle est en bas dans notre voiture; veux-tu que nous lui fassions dire de monter?
--Oh! oui! un ami d'Edmond; qui sans doute est chargé de m'annoncer son retour!... puisque vous l'avez amené avec vous, c'est avec plaisir que je le recevrai.
Eugénie allait donner à sa vieille bonne l'ordre de descendre, Laure l'arrêta:
--Eugénie, lui dit-elle, rassemble toutes tes forces tu vas en avoir besoin pour recevoir cette personne; tu la connais!
--Eugénie, ajouta la comtesse qui avait remarqué que son amie, commençant à se douter que la personne dont on lui parlait n'était autre qu'Edmond de Bourgerel, était devenue affreusement pâle, ma bonne Eugénie, sois aussi calme pour être heureuse que je le suis après les affreux malheurs qui viennent de m'assaillir.
--Ah! qu'il vienne! qu'il vienne! s'écria Eugénie, les yeux baignés de larmes, il n'y a plus de danger! je pleure!...
La bonne vieille, que nos lecteurs connaissent déjà, n'avait pas attendu, pour descendre, les ordres de sa maîtresse, et quelques minutes après, Edmond serrait entre ses bras la fidèle amante dont un concours de fatales circonstances l'avait tenu éloigné si longtemps.
Edmond ne pouvait se lasser d'embrasser tour à tour son amante et sa fille, qu'Eugénie avait mise entre ses bras.
Lucie et Laure attendaient patiemment que les premiers transports de ces deux tendres amants étant passés, ils trouvassent le temps de leur adresser quelques paroles; le spectacle de leur bonheur leur faisait du bien; la pensée d'y avoir contribué était un baume réparateur qui contribuait à cicatriser les plaies saignantes du cœur de Lucie.
Edmond, plus fort qu'Eugénie, se rapprocha le premier de la comtesse de Neuville.
--Croyez, madame, lui dit-il, que je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour elle; je me souviendrai toujours que vous vous êtes arraché aux justes préoccupations de votre douleur pour vous occuper de nous. Ah! madame, madame! vous êtes bien la digne femme de mon brave général.
--Ne me remerciez pas, répondit Lucie, depuis que j'ai la certitude que les peines de ma bonne Eugénie sont arrivées à leur terme, je me trouve un peu moins malheureuse; mais n'oubliez pas, M. de Bourgerel, qu'il est une autre personne qui attend votre retour avec la plus vive impatience et chez laquelle je veux aussi vous conduire.
--La bonne madame de Saint-Preuil: ah! je regrette de l'avoir oubliée aussi longtemps, dit Edmond de Bourgerel, mais ne suis-je pas excusable? ajouta-t-il en regardant Eugénie avec des yeux pleins de tendresse.
Celle-ci qui avait jeté un châle sur ses épaules, était déjà prête à partir, et quelques instants après ils étaient tous arrivés chez madame de Saint-Preuil.
--Je ne viens pas, madame, dit Edmond en pliant les genoux devant la vieille dame que les trois jeunes femme avaient précédemment préparée, implorer un pardon que déjà vous avez eu la bonté de m'accorder, je viens seulement vous prier d'embrasser l'époux de votre nièce et vous donner l'assurance que tous mes jours seront consacrés à vous faire oublier les peines que j'ai pu vous causer.
Une scène à peu près semblable à celle qui venait de se passer chez Eugénie de Mirbel, se passa alors chez madame de Saint-Preuil, où Lucie et Laure laissèrent monsieur de Bourgerel.
Nos lecteurs ont deviné qu'Edmond après avoir régularisé sa position d'officier démissionnaire épousa Eugénie de Mirbel. La position particulière de ces deux jeunes gens, leur imposait la loi de donner à leur union le moins de publicité possible: ils se marièrent donc sans éclat, accompagnés seulement des témoins indispensables et d'un petit nombre d'amis dont ils n'avaient pas à redouter les commentaires disgracieux et les malignes épigrammes. Après la cérémonie religieuse, les jeunes époux s'approchèrent de Lucie et de Laure.
--Nous allons, leur dit Edmond de Bourgerel, nous retirer dans une petite propriété que je possède à Saint-Léonard, joli petit village des environs de Senlis; notre fortune ne nous permet pas de vivre convenablement à Paris, et madame de Saint-Preuil consent pour nous suivre à quitter le chalet suisse qu'elle habite. Pouvons-nous espérer, mesdames, que vous voudrez bien quelquefois venir visiter notre modeste ermitage? vous n'y trouverez pas sans doute le luxe et le confort auxquels vous êtes habituées, mais vous y rencontrerez toujours des cœurs francs et dévoués.
--Et cela vaut mieux que tout le reste, répondit Lucie en tendant sa main à Edmond qui la serra affectueusement dans les siennes après l'avoir baisée plusieurs fois, je ne refuse pas la proposition que vous me faites, M. de Bourgerel, aussitôt que je le pourrai, j'irai vous retrouver et je resterai longtemps près de vous, je vous en donne l'assurance: le spectacle du bonheur dont vous allez jouir, me fera quelquefois oublier mes peines.
Edmond, avant son mariage, avait mis fin à toutes les affaires qui auraient pu le retenir à Paris, aussi une voiture de voyage attendait à la porte de l'église madame de Saint-Preuil et les deux jeunes époux; madame de Neuville voulut absolument les voir partir.
--Soyez heureux, leur dit-elle lorsque les chevaux s'ébranlèrent, soyez heureux! et pensez quelquefois aux amies que vous laissez à Paris.
--Toujours, toujours! répondit Eugénie de Mirbel en agitant son mouchoir, adieu Lucie, adieu Laure, ou plutôt au revoir.
La voiture avait disparu sous le nuage de poussière qu'elle soulevait derrière elle.
--Ah! ma chère Laure, dit Lucie qui se jeta entre les bras de son amie dès qu'elles furent remontées en voiture, maintenant que tous ceux qui m'aimaient sont morts ou partis, que deviendrais-je si tu allais me quitter?
V.--Un amour fatal.
La comtesse de Neuville trouva en rentrant à son hôtel, une lettre qui portait le cachet armorié du marquis de Pourrières, elle la montra à Laure.
--Que peut me vouloir cet homme, dit-elle en décachetant la lettre, aurait-il par hasard l'audace de me parler d'amour dans un pareil moment?
--Je ne le pense pas, répondit Laure, le marquis de Pourrières, je ne puis lui refuser cette qualité, est homme de bonne compagnie, et je ne crois pas qu'il ose parler d'amour à une veuve sur les cendres encore chaudes de son mari.
--Lis, dit Lucie après avoir parcouru la courte missive de Salvador, qui était conçue en ces termes:
«Madame,
»Les journaux m'ont appris l'affreux malheur qui vient de vous frapper, croyez que je prends une bien vive part à la juste douleur que vous devez éprouver, et daignez agréer avec l'assurance du dévouement le plus désintéressé, celle du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,
»Madame la comtesse, etc.»
--C'est une simple lettre de condoléance semblable à toutes celles que tu as déjà reçues et que tu n'as pas pris la peine de décacheter, dit Laure après avoir lu.
--Je lui sais gré de ne pas m'avoir écrit autre chose, répondit Lucie.
Avec la lettre du marquis de Pourrières on en avait remis plusieurs autres à la comtesse, ainsi que les listes journalières des personnes qui étaient venues se faire inscrire chez elle depuis la mort de son mari.
Tandis qu'elle lisait les lettres qui ressemblaient toutes par le fond et par la forme à celle de Salvador, Laure parcourait les listes, un nom la frappa sur celle de la veille.
--Connais-tu cela? dit-elle.
--Paul Féval, répondit la comtesse, après quelques instants de réflexion, ce nom m'est tout à fait inconnu; c'est sans doute celui d'une personne que nous aurons rencontrée quelquefois dans le monde.
--C'est singulier, j'ai un vague souvenir d'avoir entendu déjà prononcer ce nom. Ah! j'y suis! ce nom est celui d'une vieille dame qui habitait, à Lagny, la maison voisine de la nôtre. Est-ce que ce serait son fils qui serait venu nous voir? il faut que je m'en assure.
Laure sonna et donna l'ordre de faire monter le concierge.
--Vous rappelez-vous, lui dit-elle en lui montrant sa liste sur laquelle se trouvait le nom qui paraissait si vivement l'occuper, la personne qui a écrit ceci?
--Oui, Mademoiselle, répondit le concierge, après avoir rassemblé ses souvenirs; je me rappelle même que c'est vous que ce monsieur a demandée, et ce n'est que parce qu'il a appris notre malheur par d'autres personnes qui se trouvaient en même temps que lui dans mon logement, qu'il s'est inscrit sur la liste; vous devez trouver dans la correspondance sa carte qu'il m'a chargé de vous remettre en vous priant de vouloir bien le recevoir demain; il a, m'a-t-il dit, des choses très-importantes à vous communiquer de la part d'une personne qui vous est chère.
--Je suis sûre maintenant, dit Laure à Lucie après avoir fait signe au concierge qu'il pouvait se retirer, que ce monsieur est le fils ou le neveu, je ne sais plus lequel, de notre vieille voisine de Lagny, et qu'il vient me parler de la part de mon oncle; car mon oncle et toi, vous êtes les seules personnes au monde qui me soient chères et qui s'intéressent à moi.
--Cette visite, qui paraît te causer une si vive joie, m'attriste, je ne sais pourquoi, répondit la comtesse, quelque chose me dit que nous allons être forcées de nous séparer.
--Allons donc, voilà déjà plusieurs fois que mon oncle me fait annoncer que bientôt j'aurai le plaisir de le voir, et ses promesses ne se réalisent jamais. Je crois, moi, que je suis destinée à ne jamais me marier et à vieillir à tes côtés.
Le lendemain, la personne que Laure attendait avec une certaine impatience, se présenta à l'hôtel de Neuville. Des ordres ayant été donnés en conséquence, elle fut introduite de suite près des deux dames qui attendaient sa visite dans le salon.
C'était un homme âgé d'un peu plus de trente ans, doué d'une taille avantageuse et d'une physionomie intéressante et agréable, bien qu'un peu sérieuse; sa mise, à la fois élégante et simple, annonçait un homme de bonne compagnie.
Après avoir salué les deux dames avec toutes les marques du plus profond respect, il remit une lettre à Laure.
--C'est de mon oncle, dit la jeune fille après avoir regardé la suscription, et elle s'empressa de la décacheter.
Le jeune homme, tandis qu'elle lisait, ne pouvait en détacher ses regards; c'est qu'en effet, la jolie personne qu'en ce moment il avait devant les yeux lui rappelait une gracieuse enfant dont, depuis quelque temps, il cherchait à rassembler, pour en former un tout, les traits épars dans sa mémoire.
--Ma pauvre amie, dit Laure après avoir achevé la lecture de la lettre qu'elle remit à Lucie, tes pressentiments ne t'avaient pas trompée; nous allons être bientôt forcées de nous séparer; mais ne te désole pas, ajouta-t-elle de suite, car elle avait remarqué que des larmes roulaient sous les paupières de son amie, je ne quitte pas Paris. Nous nous verrons souvent; tous les jours, même.
--Sir Lambton nous parle de vous en des termes si honorables, dit Lucie, qui à son tour avait achevé la lecture de la lettre apportée par Paul Féval (qui n'était autre, nos lecteurs l'ont déjà deviné, que Servigny), que nous ne saurions mieux lui témoigner l'affection que nous lui portons qu'en vous en accordant une part. Ainsi, nous vous prions, monsieur, de vouloir bien accepter, jusqu'à l'arrivée de sir Lambton à Paris, un logement à l'hôtel.
Paul Féval, nous conserverons jusqu'à nouvel ordre, à notre héros, ce nom qui était celui de sa mère, répondit comme il le devait à l'accueil empressé de la comtesse de Neuville, dont cependant il n'accepta pas la gracieuse proposition; il allégua pour justifier son refus les nombreuses absences qu'il allait être forcé de faire, sir Lambton l'ayant chargé à la fois de monter sa maison à Paris, où il avait l'intention de se fixer, et de faire pour lui l'acquisition d'une propriété située aux environs de la capitale.
--Mais, bien que je doive refuser, afin de ne point me rendre importun, l'offre gracieuse que vous avez la bonté de me faire, continua Paul Féval en s'adressant à la comtesse, je serai plus d'une fois, madame, forcé de mettre votre bonne volonté à l'épreuve; sir Lambton m'ayant expressément recommandé de ne rien faire qui ne soit du goût de sa chère nièce, j'ose espérer que vous voudrez bien quelquefois me servir de guide; car je ne dois pas vous le dissimuler, le séjour assez long que je viens de faire dans l'Inde m'a rendu quelque peu étranger aux habitudes de la fashion parisienne.
--Je ferai pour ma chère Laure, répondit la comtesse, tout ce qui pourra lui être agréable; mais vous aurez une triste compagne de vos excursions.
--En effet, madame, j'ai appris en arrivant en France la mort de monsieur le général comte de Neuville. La perte d'un aussi brave militaire est une véritable calamité; mais la pensée que tous ceux qui aiment leur pays s'associent à votre douleur, doit être pour vous une source puissante de consolations.
--J'ai accepté avec résignation les croix que le Seigneur a bien voulu m'envoyer; elles sont cependant bien lourdes à porter, car je perds à la fois un époux que j'aimais, la seule parente qui me restait, et ma plus chère amie.
--Mais, Lucie, tu n'y penses pas; on dirait vraiment que je vais aller habiter les antipodes. Tu n'as donc pas compris que mon oncle a l'intention de se fixer à Paris?
--Je crois, en effet, madame la comtesse, ajouta Paul Féval, que c'est à tort que vous vous alarmez. Sir Lambton, bien qu'il ne vous connaisse que de réputation, vous aime, madame, presque autant qu'il aime sa nièce; et lorsque vous connaîtrez ce digne gentilhomme, il ne vous sera pas possible de lui refuser votre amitié. C'est donc un ami que le ciel vous envoie pour vous aider à supporter la perte de ceux qui ne sont plus.
--Que la volonté de Dieu soit faite! j'accepterai, quels qu'ils soient, ses décrets avec reconnaissance.
Pendant tout le temps que les trois personnes rassemblées dans le salon de l'hôtel de Neuville, avaient mis à échanger les paroles que nous venons de rapporter, Paul Féval, chaque fois qu'il le pouvait sans inconvenance, avait attentivement examiné Laure qui, de son côté, pendant qu'il causait avec madame de Neuville, l'avait plusieurs fois regardé en dessous. Ce manège n'avait pas échappé à Lucie.
Presque toutes les femmes possèdent la merveilleuse faculté de se comprendre entre elles sans avoir besoin de se parler; un geste, un signe presque imperceptible qu'elles échangent rapidement, leur apprennent quelquefois ce que nous ne pourrions exprimer qu'à l'aide d'assez longs discours; ainsi, un simple clignement d'œil, auquel elle avait répondu par un léger mouvement d'épaules, avait appris à Lucie que son amie croyait reconnaître, dans le jeune homme qui était devant elles, celui dont elle lui avait parlé la veille, qu'elle désirait savoir si elle ne se trompait pas, mais qu'elle n'osait l'interroger.
Lucie ne savait rien refuser à Laure.
--Votre nom, monsieur, dit-elle à Paul Féval, ne nous est pas inconnu, et hier, lorsque nous l'avons vu sur la liste des personnes qui se sont inscrites chez moi, nous comptions recevoir aujourd'hui la visite d'une personne que mon amie connaissait déjà.
--Mon Dieu! madame, si c'est un hasard, il est bien singulier; car le nom de mademoiselle m'a rappelé celui d'une compagne de mes jeunes années, qui doit avoir maintenant l'âge et les traits gracieux de mademoiselle.
--Plus de doute! s'écria Laure après avoir entendu la réponse de Paul Féval; vous êtes de Lagny?
--Oui, mademoiselle.
--C'est bien cela; c'est dans cette ville que j'ai passé une bonne partie de mon enfance. La maison de votre mère était voisine de celle que j'habitais avec ma tante; c'est vous qui me promeniez dans le jardin de votre maison; et puis, vous me faisiez des cocotes et de beaux pantins qui remuaient les yeux et la langue d'une manière si comique, qu'ils me faisaient mourir de rire; j'étais toute petite alors, mais j'ai bonne mémoire, voyez-vous.
--Et vous avez tenu tout ce que vous promettiez à cette époque.
--C'est vrai, répondit Laure que le plaisir qu'elle éprouvait, en se rappelant les souvenirs de ses jeunes années, empêchait de s'apercevoir qu'elle se faisait un compliment à elle-même. Vous rappelez-vous combien j'étais folle et rieuse, combien j'étais contente lorsque vous me faisiez présent d'un nid de chardonnerets ou de linots, qu'au risque de vous rompre le cou, vous étiez allé chercher pour moi, au faîte d'un des vieux arbres qui bornent la Marne.
--Vous me rappelez, mademoiselle, l'époque la plus heureuse de ma vie. Pourquoi, hélas! a-t-elle été suivie de jours si malheureux?
--Puisque mon bon oncle vous a chargé d'acheter pour lui une propriété où sans doute nous irons souvent, il faut la choisir à Lagny on dans les environs; je serais vraiment heureuse de revoir les lieux où s'est passée mon enfance.
Paul Féval, qui avait écouté avec le plus vif plaisir les naïves réminiscences de la jeune fille, lui répondit qu'en faisant tout ce qui pouvait lui être agréable, il ne ferait que se conformer aux ordres qu'il avait reçus de sir Lambton, qu'elle pouvait être certaine que dès le lendemain il se mettrait en campagne afin d'explorer les environs de Lagny; et que s'il trouvait de ce côté une propriété convenable, il viendrait avant de conclure, l'inviter à la visiter; puis il ajouta que sir Lambton l'ayant aussi chargé d'acheter un hôtel à Paris, il serait bien aise de savoir quel quartier elle désirait habiter.
--Mais, je veux, si cela est possible, que de mes fenêtres on puisse voir celles de ma bonne Lucie, lui répondit Laure.
--Je voudrais, mademoiselle, avoir à ma disposition la lampe d'Aladin, vos souhaits seraient exaucés aussitôt que formés; mais je possède, à défaut de cette lampe merveilleuse, deux talismans à l'aide desquels on peut surmonter bien des obstacles.
--Et quels sont donc ces deux talismans?
--Beaucoup de bonne volonté et beaucoup d'argent.
--Ah ça! mais mon oncle est donc bien riche?
--Beaucoup plus riche que vous ne pouvez vous l'imaginer; mais jamais fortune brillante ne fut placée dans de plus dignes mains. Sir Lambton fait de la sienne le plus noble usage; il a compris qu'elle n'était entre ses mains qu'un dépôt dont les malheureux devaient avoir leur part; aussi, tous les jours, il sèche de nouvelles larmes, toutes les heures de sa vie sont marquées par une bonne action. Ah! Mademoiselle, que vous êtes heureuse de lui appartenir, si tous les heureux de la terre ressemblaient à votre oncle, personne assurément ne songerait à se plaindre d'être pauvre.
Il y avait tant d'émotion dans la voix de Paul Féval lorsqu'il prononça les quelques paroles qui précèdent, il était si facile de deviner que ce qu'il disait était l'expression sincère de sa pensée, que les deux femmes ne purent s'empêcher d'être profondément attendries.
--C'est bien, monsieur, c'est bien, lui dit Lucie en lui tendant la main, le ciel récompense sir Lambton de tout le bien qu'il fait puisqu'il lui a accordé un ami qui sait si bien apprécier les éminentes qualités qu'il possède.
Il faut croire que les âmes d'élite se devinent à la première entrevue, puisque Paul Féval, bien que depuis les malheurs qui lui étaient arrivés, il fût devenu quelque peu misanthrope, se trouvait si à l'aise près des deux aimables femmes qui venaient de le recevoir avec tant d'affabilité; leur conversation lui paraissait si charmante, qu'il lui semblait qu'il les connaissait depuis déjà longtemps et qu'il ne songeait pas plus à les quitter qu'elles de leur côté ne pensaient à le congédier. Aussi, ce ne fut pas sans éprouver une bien vive surprise, qu'il entendit un valet de chambre qui venait d'entrer dans le salon annoncer que le dîner était servi; il était depuis plus de trois heures chez la comtesse de Neuville.
Il se leva de suite pour prendre congé.
--Les heures, mesdames, se passent auprès de vous sans qu'on s'en aperçoive, dit-il; aussi j'ai l'espérance que vous voudrez bien être indulgentes et me pardonner la longueur démesurée de ma première visite.
--Pourquoi nous quitter déjà? répondit Lucie, dînez avec nous, si rien ne vous appelle ailleurs; vous représentez ici sir Lambton, et je suis persuadée qu'il ne me refuserait pas si je lui faisais la prière que je vous adresse en ce moment.
--Restez, M. Féval, ajouta Laure, nous parlerons de Lagny et des souvenirs du temps, passé, ne voulez-vous pas?
Paul Féval ne pouvait résister à d'aussi gracieuses instances: il accepta, heureux de pouvoir passer quelques heures encore près de Laure, vers laquelle il se sentait attiré par un sentiment d'une nature bien différente de celui que jadis il avait éprouvé pour Silvia.
Paul Féval employa les jours qui suivirent à parcourir les environs de Paris, afin de chercher une propriété telle que la désirait celle qu'il aimait déjà, ce qui ne lui fut pas difficile; car, ainsi qu'il l'avait dit dans la conversation, il pouvait disposer d'un talisman presque aussi puissant que celui d'Aladin, de beaucoup d'or.
Laure éprouvait une bien vive joie de ce qu'elle allait enfin voir un parent que jusqu'à ce jour elle n'avait connu que par les bienfaits dont il l'avait accablée; mais cette joie était mitigée par la peine que lui causait la nécessité de se séparer de son amie, peine d'autant plus vive qu'elle s'était aperçue que la tristesse de Lucie augmentait d'intensité à mesure que l'époque de l'arrivée à Paris de sir Lambton approchait.
Lucie sans doute s'affligeait de ce que son amie allait être forcée de la quitter; mais la sombre tristesse à laquelle elle était en proie était encore provoquée par d'autres motifs. Le lecteur n'a pas oublié que dans la lettre qu'il lui avait écrite, le docteur Mathéo lui avait fait la promesse de lui envoyer sous peu de temps l'explication détaillée des motifs qui l'avaient engagé à lui adresser sa première épître, plusieurs mois s'étaient écoulés; et Lucie, qui avait envoyé souvent à la poste, n'y avait pas trouvé cette lettre qu'elle attendait et qui devait, du moins elle le croyait, mettre un terme à la cruelle perplexité à laquelle elle était en proie; voilà principalement pourquoi elle était triste, et cette tristesse paraîtra toute naturelle lorsque nous aurons fait connaître les motifs qui lui faisaient attendre avec autant d'impatience la lettre promise par le docteur Mathéo.
Salvador, après avoir appris la mort du général comte de Neuville et celle de la marquise de Villerbanne, s'était dit que ce serait un coup de maître et qui assurerait à la fois sa position dans le monde et sa fortune ébranlée par les rudes assauts que lui portaient journellement ses prodigalités et les pertes continuelles de Roman, que d'épouser madame de Neuville; aussi ce qui peut-être n'était d'abord qu'un caprice qui se serait passé, faute de pouvoir se satisfaire, était devenu un projet à la réussite duquel il avait pris la résolution de consacrer tout ce qu'il possédait de capacités et de persévérance, et la lettre de condoléance que nous avons mise sous les yeux de nos lecteurs était la première scène de la comédie qu'il se proposait de jouer pour arriver au but qu'il voulait atteindre.
Lucie n'avait pas répondu à cette lettre, c'était une imprudence; elle aurait dû l'accueillir comme une simple marque de l'intérêt que sa position devait nécessairement inspirer à tous ceux qui la connaissaient, et lui faire une de ces réponses banales qui ne signifient absolument rien, mais qui cependant sont exigées par les lois qui régissent la bonne compagnie: ne pas répondre au marquis de Pourrières après ce qui s'était passé entre elle et lui, c'était accorder à la lettre qu'il avait écrite une importance qu'elle n'avait pas, c'était en quelque sorte lui donner le droit de penser qu'elle le redoutait assez pour ne pas vouloir conserver avec lui la moindre relation, ce fut du moins ce que pensa Salvador, et il agit en conséquence.
D'autres lettres suivirent celle-ci, lettres beaucoup plus longues, mais dans lesquelles cependant il ne lui parlait que d'elle et de la part qu'il prenait aux malheurs qui venaient de la frapper. Ces lettres étaient empreintes d'une si touchante sensibilité, le marquis de Pourrières y parlait avec tant de vénération de la bonne marquise de Villerbanne qui, disait-il, avait été la plus chère amie de son père, il était si facile de deviner, bien qu'il n'en dit rien, qu'il aimait la personne à laquelle il les adressait, que Lucie, prédisposée peut-être par là pensée de l'isolement dont elle était menacée, à accueillir avec une certaine indulgence ceux qui lui témoignaient de l'attachement, lui répondit quelques mots affectueux.
Quelqu'un de moins adroit que Salvador se serait empressé, sans doute, après avoir obtenu un pareil résultat, de solliciter la faveur d'être admis à l'hôtel de Neuville; il ne se rendit pas coupable d'une pareille maladresse: il s'était dit que la comtesse était un oiseau sauvage qu'il fallait apprivoiser peu à peu avant de tenter de le saisir, et il agissait en conséquence.
Il répondit à la première lettre qu'il reçut de la comtesse, que, forcé d'aller visiter ses propriétés, il serait forcé de se priver du plaisir de correspondre avec elle pendant quelques jours: c'était presque un traité qu'il concluait avec elle, une sorte d'engagement qu'il lui faisait prendre à son insu; cela étonna bien quelque peu la comtesse de Neuville, mais comme en définitive, les termes du billet de Salvador étaient on ne peut plus convenables, elle n'accorda à cette phase de ses relations avec le marquis de Pourrières qu'une très-légère attention.
L'absence de Salvador, qui, ne voulant pas courir le risque d'être surpris en flagrant délit de mensonge, était allé chasser chez un de ses amis, se prolongea plusieurs semaines, et plus d'une fois, pendant ce laps de temps, Lucie, disposée par le profond isolement dans lequel elle vivait depuis la mort de son mari à favorablement accueillir tout ce qui pouvait rompre quelque peu la monotonie habituelle de son existence, désira recevoir une lettre du marquis de Pourrières; enfin il en vint une. Salvador rendait compte à la comtesse de Neuville des résultats de son voyage, il lui parlait de ses propriétés, de leur situation, des améliorations qu'il avait l'intention d'apporter à la culture de ses terres, du revenu qu'elles produisaient; puis, venant à lui, il lui disait qu'il faisait des démarches afin d'obtenir une recette générale, et qu'il espérait qu'elles seraient couronnées de succès.
Cette lettre, dont le but, ainsi que l'avait espéré Salvador, échappa à Lucie, amusa beaucoup la comtesse de Neuville et amena la réponse sur laquelle avait compté en l'écrivant le marquis de Pourrières. Lucie lui répondit qu'il avait cru sans doute écrire à son notaire ou à son homme d'affaires, et qu'elle ne devinait pas pourquoi, si vraiment sa lettre n'était point le résultat d'une erreur ou d'une préoccupation inexplicable, il lui envoyait un compte aussi exact de ses revenus. Elle terminait en le félicitant de ce que sa fortune était aussi brillante et aussi solidement assise, et par des vœux pour la réussite de ses projets.
Voici ce que répondit Salvador à la dernière lettre de la comtesse de Neuville:
«Madame la Comtesse,
»Ce n'est que parce qu'elle devait amener la réponse que vous venez de me faire que je me suis déterminé à vous écrire la lettre qui vous a si grandement étonnée. Puissiez-vous accueillir celle-ci avec autant d'indulgence que vous en avez témoigné à toutes celles qui l'ont précédées.
»Vous me dites, madame la comtesse, en terminant la lettre que je viens de recevoir, que vous faites des vœux pour la réussite de tous mes projets; si, après avoir lu ceci, vous ne rétractez pas ces aimables paroles, je serais sans contredit le plus heureux des mortels; mais je n'ai, je vous l'avoue, que bien peu d'espoir; quoi qu'il en soit, comme c'est de vous que dépend l'accomplissement de mon vœu le plus cher, je me détermine, au risque de ce qui pourra en arriver, à vous écrire cette lettre que peut-être vous jetterez de côté sans en achever la lecture, dès que vous aurez porté vos yeux sur le paragraphe suivant:
»Je vous aime, madame la comtesse! Avant de vous avoir rencontrée, j'étais tout disposé à révoquer en doute cette maxime de Labruyère: l'amour naît à la première vue, mais je suis forcé de reconnaître aujourd'hui, que le célèbre moraliste ne se trompait pas lorsqu'il écrivait ceci, car l'amour que vous m'avez inspiré et qui, je le sens bien, ne finira qu'avec ma vie, a pris naissance le jour même où nous nous rencontrâmes pour la première fois.
»Cet amour, dont j'osais vous faire l'aveu chez madame de Villerbanne, aveu que vous avez repoussé comme vous le deviez à cette époque et qui va peut-être élever aujourd'hui entre vous et moi une barrière insurmontable (car je ne veux pas chercher à la faute que j'ai commise une excuse que je ne trouverais que dans la violence du sentiment que vous m'avez inspiré, et cette excuse, je le sens bien, vous ne voudriez pas l'admettre), cet amour, dis-je, j'ai vainement tenté de l'arracher de mon cœur; soins superflus, peines inutiles, c'est en vain que j'ai cherché des distractions dans le monde, c'est en vain que j'ai demandé à l'étude un remède à mes maux. Au milieu du cercle le plus brillant et le plus animé comme dans le silence du cabinet une gracieuse image était toujours présente devant mes yeux: c'était la vôtre, madame. J'ai donc été forcé après avoir épuisé toutes mes forces dans la lutte, de me résigner à souffrir silencieusement, si vous ne daignez laisser tomber sur moi un regard de commisération.
»La mort de M. le comte de Neuville que je suis, daignez en être persuadée, le premier à déplorer, et celle de madame le marquise de Villerbanne, vous laissent, madame la comtesse, isolée au milieu du monde (je sais que vous avez eu le malheur de perdre tous vos parents); c'est une bien triste situation que celle d'un être, quels que soient d'ailleurs sa fortune et sa position dans le monde, qui n'a pas pour parcourir le rude sentier de la vie, un bras dévoué sur lequel il puisse s'appuyer; je puis vous parler ainsi, madame la comtesse, car ma position est identiquement semblable à la vôtre; comme à vous l'impitoyable mort m'a enlevé tous ceux qui m'étaient chers; comme vous je suis seul au monde, j'ai des amis, sans doute, qui n'en a pas? mais est-il bien prudent de compter sur l'affection de simples amis, et n'est-il pas naturel qu'ils nous abandonnent lorsque les liens du sang ou de l'amour les appellent loin de nous?»
Salvador connaissait la vive amitié qui unissait Lucie et Laure, et ce n'était pas sans intention qu'il avait écrit cette phrase; il voulait, en laissant entrevoir la possibilité d'une séparation entre elle et son amie, l'effrayer davantage sur l'isolement dans lequel, le cas échéant, elle se trouverait, ce qui devait, suivant lui, la disposer à ne pas lui refuser sans examen la demande qu'il venait lui faire. Ses prévisions, ainsi que la suite le prouvera, ne l'avaient pas trompé; il était du reste servi par le hasard, cette bizarre divinité qui semble quelquefois, en favorisant les entreprises les plus coupables ou les plus folles, tenir à nous prouver que les poëtes ne nous ont pas trompé en nous disant qu'elle était aveugle, car ce fut justement peu de temps après l'arrivée à Paris de Paul Féval et sa première visite à l'hôtel de Neuville, que la comtesse reçut la lettre dont nous allons donner la suite à nos lecteurs.
«Vous ne voudrez pas, madame la comtesse, vous ensevelir dans une obscure retraite, lorsque vous possédez toutes les aimables et brillantes qualités qui doivent faire l'ornement de votre monde, ce serait d'ailleurs manquer à la mission qui vous est imposée: puisque Dieu, en rappelant à lui l'homme estimable que vous venez de perdre, n'a pas voulu que vous puissiez lui consacrer vos jours, c'est que dans sa justice il réservait à un autre le bonheur de vous posséder.
»Vous avez deviné, madame la comtesse, que je viens solliciter à deux genoux l'honneur de devenir votre époux. Je n'ai point, certes, la prétention de remplacer celui que vous avez perdu; je ne puis vous offrir un nom illustré sur tous les champs de bataille de l'empire...» (Nous ferons en passant remarquer à nos lecteurs que ces louanges, si généreusement accordées à M. de Neuville, devaient, tout en flattant l'amour-propre de Lucie, lui rappeler que l'époux qu'elle venait de perdre, était beaucoup plus âgé qu'elle, et amener une comparaison qui ne pouvait qu'être avantageuse à celui qui s'offrait.) «Mais tel qu'il est, mon nom est honorable, c'est celui d'une des plus anciennes familles du midi de la France, et je sens que l'envie de vous plaire, si vous étiez ambitieuse, me rendrait capable de l'entourer d'autant de lustre qu'il en avait jadis.
»Je ne vous dirai rien de ma fortune, la lettre que celle-ci est destinée à expliquer vous a appris à ce sujet tout ce qu'il était nécessaire que vous sachiez, et vous avez pu voir que, sans être colossale, ma fortune est au moins fort raisonnable. Pardonnez-moi, madame la comtesse, si je me laisse à mon insu entraîner sur un terrain que je ne voulais pas aborder, mais nous vivons dans une société si singulièrement organisée, qu'il est bon quelquefois de faire observer que ce n'est pas l'intérêt qui règle les mouvements de notre cœur. Je voudrais, certes, que vous fussiez pauvre pour avoir le plaisir de vous enrichir; mais puisqu'il n'en est pas ainsi, je suis heureux de ce que le ciel a bien voulu m'accorder assez de biens pour qu'il ne soit pas possible de supposer que je veuille obtenir autre chose que ce que je sollicite, votre main, à laquelle, si vous me l'accordez, vous joindrez bientôt le don de votre cœur, car alors vous serez à même d'apprécier tout ce que le mien vous réserve d'affection véritable et de tendresse dévouée.
»Ne me répondez pas de suite, madame la comtesse, prenez le temps de réfléchir; quel que soit votre arrêt, qu'il me soit ou non favorable, il ne changera rien aux sentiments d'affection que vous a voué celui... etc., etc.»
Cette lettre, dont Salvador avait pesé avec soin tous les termes, et qui avait été reçue dans un moment favorable, produisit sur l'esprit de la comtesse de Neuville une certaine impression. Après l'avoir lue avec la plus sérieuse attention, elle se demanda si elle devait refuser, sans examen, l'offre que lui faisait, en des termes si convenables, le marquis de Pourrières.
Après avoir jeté un coup d'œil sur l'avenir qui se déroulait devant elle, elle se vit descendant dans la tombe sans laisser de regrets à personne, après une vieillesse passée dans la tristesse et dans l'isolement. Laure l'aimait sans doute, son amitié lui était précieuse, mais Laure, jeune, belle, riche, devait nécessairement, et dans un avenir très-prochain, se marier; alors elle aurait des enfants, une famille à laquelle elle serait forcée de se consacrer. Mais elle aussi possédait toutes les qualités qui promettaient à son amie une si belle destinée! devait-elle donc, nouvelle Arthémise, être déshéritée de toutes les joies, parce qu'elle avait perdu un époux qu'elle avait aimé sans doute, et qui était digne de l'être, mais pour lequel cependant elle n'avait jamais éprouvé ce sentiment exclusif qui fait qu'une autre image ne peut jamais remplacer celui qui n'est plus? Non, sans doute.
Un homme, possesseur d'un nom honorable, d'une fortune au moins égale à la sienne, dont tout le monde parlait avec éloges et qui paraissait lui avoir voué une affection véritable, se présentait à elle et lui disait: «Comme vous, je suis seul au monde, donnons-nous la main et appuyons-nous l'un sur l'autre pour traverser le rude sentier de le vie.» Et cet homme, elle l'aimait, c'est en vain qu'elle cherchait à se le dissimuler; elle l'aimait de toutes ses forces, de toute son âme; devait elle le refuser?
La conclusion des raisonnements qui précèdent n'est pas difficile à deviner. La malheureuse comtesse de Neuville envoya au marquis de Pourrières une lettre, qui, bien qu'elle ne renfermât pas un acquiescement complet à ses vœux, pouvait cependant lui laisser concevoir l'espérance qu'ils ne tarderaient pas à être réalisés.
Après avoir reçu cette lettre, Salvador sollicita la permission de venir quelquefois présenter ses hommages à madame le comtesse de Neuville.
Lucie n'avait pas fait à son amie la confidence des événements qui venaient de se passer, et cela se conçoit. Laure, chaque fois que le nom du marquis de Pourrières était prononcé devant elle, l'accompagnait de quelques sanglantes épigrammes, indices trop certains de la haine que, sans savoir pourquoi, elle avait voué à ce personnage, ainsi qu'à son ami, le vicomte de Lussan; de sorte que Lucie, assez timide pour ne pas oser défendre un homme qu'elle aimait, lorsqu'on l'attaquait sans raison devant elle, n'aurait pas, pour tout au monde, voulu que l'on sût à quel point elle en était arrivée avec lui, et qu'elle se surprenait quelquefois à désirer l'arrivée de sir Lambton, qui, en la séparant de Laure, devait lui laisser la liberté d'agir à sa guise. Elle répondit donc à Salvador qu'elle ne pouvait, quant à présent, lui accorder la faveur qu'il demandait; qu'elle voulait, avant de le recevoir, laisser se passer encore un peu de temps, mais qu'il pouvait être certain que dès que son salon serait ouvert, le nom du marquis de Pourrières figurerait sur la liste de ses invitations.
Elle venait de remettre cette dernière lettre au domestique chargé de la porter à son adresse, et elle cherchait dans un petit coffret, dans lequel elle avait l'habitude de serrer sa correspondance, une lettre reçue depuis longtemps et à laquelle elle voulait répondre lorsque celle qui lui avait été écrite par le docteur Mathéo, et qu'elle avait totalement oubliée, lui tomba sous la main.
Une révolution soudaine s'opéra dans les idées de Lucie, à la vue de cette lettre.
--Mon Dieu! mon Dieu! se dit-elle, si les révélations qu'il veut me faire allaient rendre cette union impossible! oh! ce serait un effroyable malheur et auquel certainement je ne survivrais pas.
Et comme il y avait déjà longtemps que le docteur était absent, et que, quelque éloigné que fût le lieu choisi pour sa résidence, la lettre qu'il avait promise devait avoir eu le temps d'en arriver, Lucie envoya de suite à la poste demander s'il ne s'y trouvait pas une lettre portant pour suscription les initiales C. D. N.
Le domestique revint avec une réponse négative. Lucie le renvoya à des intervalles plus ou moins rapprochés, et toujours la réponse fut la même. Cette lettre à laquelle elle attachait une grande importance, précisément peut-être parce qu'elle ignorait ce qu'elle devait contenir, cette lettre qui devait lui faire connaître l'homme qu'elle n'était pas éloignée de choisir pour époux, cette lettre, elle n'arrivait pas. Le docteur était-il mort? l'avait-il oubliée, ou sa lettre n'avait-elle été écrite que pour l'engager à fuir un homme qu'elle était disposée à aimer? De ces trois suppositions, la dernière était celle que Lucie admettait le plus volontiers, bien que le caractère grave du docteur la rendît peu probable; mais elle aimait le marquis de Pourrières, et il y a déjà longtemps que l'on a dit pour la première fois, et avec raison que lorsque l'on aime on ne raisonne pas.
L'acquisition de la propriété près de la petite ville de Lagny, que Lucie et Laure étaient allées visiter et qui avait paru charmante à cette dernière, ainsi que celle d'un hôtel voisin de celui occupé par la comtesse de Neuville, avaient nécessité une infinité de démarches; de sorte, qu'à son grand regret, Paul Féval n'avait pu faire que de rares apparitions chez la comtesse; mais il se consolait en pensant que bientôt il allait vivre sous le même toit que Laure et qu'alors il pourrait la voir et lui parler à tous les instants du jour. Est-ce à dire que déjà il aimait cette jeune fille et qu'il songeait à s'en faire aimer? vraiment non; il obéissait seulement à ce sentiment si naturel qui n'est pas encore de l'amour, mais qui lui ressemble beaucoup et qui fait que sans but, sans espérance (la position de Paul Féval près de sir Lambton et ses fatals antécédents, lui défendaient d'oser seulement penser à celle qu'il avait aimée lorsqu'elle n'était encore qu'une enfant), on aime à se rapprocher d'une femme aimable et jolie.
Paul Féval, qui tenait à s'acquitter consciencieusement des diverses missions qui lui avaient été confiées par sir Lambton, avait déployé tant de zèle, il avait si utilement employé son temps, que l'hôtel était meublé, les domestiques à leur poste, les chevaux à l'écurie et les voitures sous les remises, lorsqu'il reçut de son généreux protecteur une lettre qui l'invitait à venir au-devant de lui jusqu'à Vernon où il s'était arrêté chez un de ses vieux serviteurs, attendu, disait-il, qu'il ne voulait pas faire son entrée à Paris sans avoir près de lui son plus fidèle ami.
Paul Féval, après avoir été porter à Laure une lettre, incluse dans la sienne, se mit immédiatement en route. Il portait avec lui une somme assez forte en or que sir Lambton l'avait chargé de prendre chez son banquier et de lui apporter; et pour aller plus vite, il avait fait atteler le plus vigoureux cheval des écuries à un léger cabriolet qu'il conduisait lui-même, n'ayant pas voulu pour une route qu'il comptait faire tout d'un trait s'embarrasser d'un domestique.
Sa visite à l'hôtel de Neuville, où il avait été invité à dîner, l'avait retenu assez longtemps, de sorte qu'il était déjà tard lorsqu'il se mit en route. Cependant il arriva à bon port et beaucoup plus tôt qu'il ne l'avait espéré, bien qu'accompagné d'une assez forte pluie.
Ce ne fut pas sans éprouver une certaine émotion qu'il passa devant l'auberge du Bienvenu, où sa vie, peu de jours auparavant, avait couru un aussi grand danger.
La petite maison, faiblement éclairée à l'intérieur, était calme et silencieuse.
--Qui sait, se dit Paul Féval, si dans ce moment ils n'assassinent pas, pour le dépouiller, quelque malheureux voyageur.
--Le mauvais temps ne vous à donc pas empêché de vous mettre en route, dit sir Lambton lorsqu'il vit entrer Paul Féval dans le modeste appartement qu'il occupait chez l'habitant de Vernon; c'est bien, j'aime, morbleu! que l'on soit exact. M'avez-vous apporté ce que je vous ai demandé?
--J'ai, ainsi que vous me l'avez ordonné, renfermé dans une boîte élégante cinq cents napoléons tout neufs que je vous apporte.
Sir Lambton ouvrit la petite caisse que Paul Féval venait de lui remettre, et dans laquelle les napoléons étaient renfermés dans un double fond recouvert par un nécessaire de femme, garni de toutes ses pièces; c'est bien cela, dit-il après s'être assuré que Paul Féval s'était rigoureusement conformé à ses instructions, c'est bien cela. J'ai voulu, ajouta-t-il, m'arrêter quelques jours ici avant de me fixer à Paris, où je savais qu'habitait un homme qui a trouvé l'occasion, il y a longtemps, de me rendre un important service, et je suis vraiment arrivé à propos: ce brave homme, qui n'a pas été assez heureux pour faire fortune, marie sa fille, à laquelle il ne peut donner de dot; j'ai voulu, moi, doter la demoiselle; c'est une manière comme une autre de reconnaître les services que m'a rendus le père, qui, tout pauvre qu'il est, est fier comme un hidalgo espagnol et qui n'a jamais rien voulu accepter; mais il va être bien attrapé. Je donne devant lui, et seulement quelques minutes avant de monter en voiture, ma petite boîte à la demoiselle qui sera charmée de recevoir un aussi beau nécessaire, lorsqu'ils découvriront la cachette du double fond, je serai loin; et s'ils viennent m'en parler, je leur dirai que je ne sais ce qu'ils veulent me dire.
Sir Lambton, on le voit, était un de ces hommes rares, qui font le bien seulement pour le plaisir qu'ils éprouvent à le faire, et qui se soucient fort peu des éloges et des remercîments que peuvent leur valoir leurs bonnes actions; ajoutons cependant, afin que l'on ne nous accuse pas d'avoir mis en scène un de ces enrichis du nouveau monde, usés jusqu'à la corde, comme il s'en rencontre dans une infinité de vaudevilles et de mélodrames, qu'il n'avait pas l'habitude de jeter des bourses pleines d'or au nez de tous ceux qu'il rencontrait, et que s'il donnait dix mille francs à la fille de son hôte pour lui servir de dot, c'est que le service que le père lui avait rendu pouvait justifier une pareille générosité. Si maintenant l'on vient nous dire qu'il n'y a pas grand mérite à reconnaître un service, et que beaucoup d'autres à la place de sir Lambton auraient fait ce qu'il venait de faire, nous répondrons que c'est possible, mais que nous n'en croyons rien; la reconnaissance étant, suivant nous, la plus rare de toutes les vertus; au reste, nous ne voulons pas ici énumérer toutes les qualités de sir Lambton, que les événements qui vont suivre feront suffisamment connaître, et après avoir dit que le cadeau qu'il destinait à la fille de son hôte fut accepté comme une de ces brillantes bagatelles qu'il est d'usage d'offrir aux jeunes mariés. Nous nous placerons près de lui sur la banquette du cabriolet qui l'amène à Paris, et après avoir écouté sa conversation avec Paul Féval, nous la rapporterons à nos lecteurs.
--Eh bien! mon ami, dit-il, lorsque le cabriolet eut dépassé les dernières maisons de Vernon et qu'il roula sur la belle route de Normandie, vous avez vu ma chère petite nièce. Est-elle vraiment aussi jolie que me l'a écrit plusieurs fois ce pauvre comte de Neuville?
--Quels que soient les éloges que vous ait faite monsieur le comte de Neuville des charmes de mademoiselle de Beaumont, répondit Paul Féval, il sera, j'en suis certain, resté au-dessous de la vérité; il est impossible de peindre une aussi charmante créature.
--Diable! diable! reprit en riant sir Lambton, vous m'inquiétez, mon cher Féval; il faut de bien belles cages pour garder un aussi bel oiseau. Celles que vous avez choisies sont-elles bien convenables.
--Je me suis conformé à vos ordres; je n'ai rien fait sans avoir préalablement consulté mademoiselle de Beaumont; et comme elle est, ainsi que son amie qui a bien voulu m'aider de ses conseils, douée du goût le plus sûr et du tact le plus délicat, je pense que vous serez content.
--Ainsi, notre hôtel à Paris?
--Est charmant et délicieusement meublé.
--Notre maison des champs?
--Est un joli petit château, situé à quelques lieues de Paris, tout près de Lagny, jolie petite ville du département de Seine-et-Marne, où mademoiselle de Beaumont a été élevée.
--Mais, si je ne me trompe, vous êtes aussi de Lagny?
--Il est vrai, et le hasard a voulu que je retrouvasse en mademoiselle de Beaumont une jeune fille que j'ai connue lorsqu'elle n'était encore qu'une enfant et moi un très-jeune homme.
--Vraiment, et vous vous êtes reconnus de suite?
--La maison habitée à Lagny par mademoiselle de Beaumont était voisine de celle de ma mère, et son nom était resté dans ma mémoire; ce n'est que ce souvenir qui m'a aidé à reconnaître votre nièce car les années ont fait de la gracieuse enfant une si admirable jeune fille...
--Que je prévois qu'il faudra bientôt que je me résolve à m'en séparer, répondit sir Lambton en regardant attentivement Paul Féval; les épouseurs, j'en suis certain, vont se présenter en foule à l'hôtel Lambton; et comme je n'ai pas l'intention de condamner ma nièce à conserver le feu sacré, il faudra bien que j'accorde sa main à quelqu'un.
Paul Féval ne put entendre ces mots sans éprouver une certaine émotion, il pût cependant répondre de l'air le plus naturel du monde, qu'il était certain que mademoiselle de Beaumont ferait un choix digne d'elle, et qui assurerait son bonheur.
Sir Lambton, ainsi que le lecteur sans doute l'a déjà deviné, mûrissait des projets auxquels il n'aurait pas facilement renoncé, et ne s'attendait pas à une réponse aussi naturelle que celle qui venait de lui être faite; nous devons dire qu'il avait espéré voir poindre quelques sombres nuages sur le front de Paul Féval. Ayant été, grâce à la fermeté du pauvre jeune homme, déçu dans ses espérances, il fut pendant quelques minutes d'assez mauvaise humeur, et ce fut assez brusquement qu'il dit à son compagnon de voyage, lorsqu'il voulut bien renouer la conversation:
--Vous ne seriez donc pas fâché de danser à la noce de ma nièce.
L'intention qui avait dicté cette question eût été saisie par une intelligence bien inférieure à celle dont était doué celui auquel elle était adressée; elle n'échappa donc pas à Paul Féval. Tout son sang reflua vers son cœur, lorsqu'il vit à quel brillant avenir il lui était permis de prétendre; la main d'une femme jeune, aimable, jolie et riche, lui était pour ainsi dire offerte, à lui, pauvre paria, qui ne possédait rien au monde; et cette femme, il l'aimait, il venait à l'instant même d'en acquérir la certitude, les paroles de sir Lambton venaient de lui révéler l'état de son cœur; c'était trop de bonheur où plutôt c'était trop de malheur; car, après avoir jeté un coup d'œil sur les événements de sa vie passée, il se dit que cette femme qu'il aimait, dont, il était certain, il serait parvenu à se faire aimer; que cette femme, dont si généreusement son digne protecteur venait de lui permettre d'espérer la main, ne pouvait être à lui, car il ne pouvait pas même lui donner ce que possèdent les plus pauvres, un nom pur et sans tache. Devait-il, pour récompenser la généreuse confiance de sir Lambton, associer à sa destinée si incertaine, dont le plus petit événement pouvait rompre si violemment le cours, celle d'une jeune fille devant laquelle s'ouvrait le plus brillant avenir et dont tous les jours devaient être filés d'or et de soie? Oh! non, l'honneur lui imposait des devoirs dont il saurait se montrer digne; mais comment refouler sans cesse au fond de son cœur les sentiments qui venaient d'y prendre naissance.
N'y a-t-il pas dans la vie de ces instants durant lesquels on n'est plus le maître de sa volonté? et ne devait-il pas les redouter, lui, que sa destinée appelait à vivre près de Laure! Que devait-il donc faire? partir, quitter son bienfaiteur, abandonner la position qu'il s'était faite près de sir Lambton, au risque même de passer pour un ingrat. Le sacrifice était grand sans doute; mais Dieu, qui lui avait donné la force de supporter les cruelles épreuves de sa vie passée lui accorderait encore celle de l'accomplir.
Telles étaient les pensées de notre héros, tandis que sir Lambton, charmé d'avoir trouvé le moyen de le mettre pour ainsi dire au pied du mur, attendait, en se caressant le menton qu'il voulût bien lui répondre; mais étonné à la fin du mutisme de son compagnon de voyage.
--Vous ne me répondez pas, Féval? lui dit-il; je vous ai demandé si vous seriez bien aise de danser aux noces de ma nièce.
La résolution de Paul Féval était prise, lorsque pour la deuxième fois, sir Lambton lui adressa cette question:
--Je crois, répondit-il, que je n'aurai pas ce plaisir; j'ai beaucoup réfléchi depuis que je suis arrivé en France; je me suis dit que le repos n'était pas fait pour un homme de mon âge; aussi, j'ai pris la résolution de vous prier de me laisser retourner dans l'Inde.
--Vous n'avez guère de fixité dans les idées, mon cher Féval, répondit sir Lambton, je voulais, vous ne l'avez pas oublié, vous abandonner une de mes plantations, vous avez cependant refusé cette offre pour me suivre à Paris.
--Je ne pouvais me résoudre à vous abandonner.
--Est-ce à dire, morbleu! que ce que vous ne pouviez faire il y a quelques mois, vous le feriez aujourd'hui sans peine. Ah! les hommes! les hommes!
--Sir Lambton, s'écria Paul Féval que le doute que l'exclamation de son protecteur semblait indiquer, avait plus affligé qu'il n'est possible de se l'imaginer, vous ne me croyez pas capable d'une pareille ingratitude?
--Je ne crois rien, répondit sir Lambton; mais comme je ne puis attribuer un motif raisonnable à cette brusque envie de courir le monde qui vient de vous prendre, j'ai l'honneur de vous dire que si vous tenez à conserver mon amitié, vous resterez près de moi, ainsi que cela a été convenu.
Paul Féval était-il réellement fâché de ce que sir Lambton venait de repousser si brusquement le désir qu'il venait de manifester? nous ne le pensons pas; quoi qu'il en soit, il ne crut pas devoir insister.
--Vous le savez, sir Lambton, dit-il, vos moindres désirs sont des ordres pour moi.
--C'est très-bien, mon jeune ami, c'est très-bien, et pour vous récompenser de ce que vous voulez bien faire mes volontés, je vous promets que lorsque ma nièce sera mariée, nous irons tous trois visiter la Suisse et l'Italie, deux belles contrées bien préférables à l'Inde, où l'on ne va que pour faire fortune.
Sir Lambton, on le voit, ne voulait pas renoncer au projet qu'il avait formé.
--Mon Dieu! mon Dieu! se disait Paul Féval, inspirez-moi et que dois-je faire pour me montrer digne des bontés de cet excellent homme?
--Conseillez-moi, dit sir Lambton, devons-nous nous arrêter chez nous ou aller de suite chez madame de Neuville? Je penche vers ce dernier parti, je vous l'avoue, et c'est celui que j'adopterai si vous n'y voyez pas d'inconvénients. Je crois que la comtesse voudra bien excuser la modestie de notre costume de voyage en faveur d'une impatience qui, je le présume, lui paraîtra toute naturelle.
--Madame la comtesse de Neuville est une femme charmante; elle n'est ni coquette, ni maniérée, et elle trouvera tout naturel que vous ayez été impatient d'embrasser votre nièce.
--En ce cas, allons chez elle.
Quelques minutes après, le cabriolet entrait dans la cour de l'hôtel de Neuville, au moment où en sortait un élégant tilbury conduit par un cavalier de bonne mine, qui portait à sa boutonnière, le ruban de la Légion d'honneur.
Les yeux de Paul Féval s'étaient par hasard portés sur cet individu, au moment où il se baissait pour donner quelques ordres à son groom.
--C'est singulier, se dit notre héros, il me semble que j'ai vu cet individu quelque part?
Et un sombre nuage passa sur son front.
Le bruit avait attiré Lucie et Laure à celles des fenêtres du salon qui donnaient sur la cour.
--C'est mon oncle, s'était écriée Laure qui avait de suite reconnu Paul Féval, malgré une casquette dont la visière lui tombait sur les yeux; c'est mon oncle, je vais au-devant de lui.
--Et la jeune fille s'était de suite mise à courir. Lucie avait suivie son amie, de sorte que les deux dames étaient sous le péristyle, lorsque sir Lambton et Paul Féval descendirent de voiture.
Sir Lambton aurait été peut-être bien embarrassé pour deviner laquelle de ces charmantes créatures était sa nièce, si les vêtements noirs de Lucie ne lui eussent rendu toute méprise impossible. Il prit la main de la comtesse qu'il serra affectueusement dans les siennes, puis il ouvrit ses deux bras à Laure qui se précipita sur son sein.
--Je vous remercie bien, madame la comtesse, dit-il à Lucie d'un ton pénétré, je vous remercie bien des bons soins et de l'amitié que vous avez bien voulu accorder à l'enfant de ma pauvre sœur qui, sans vous eût été forcée de passer les plus belles années de sa jeunesse dans un triste pensionnat, et j'ai l'espérance que lorsque vous le connaîtrez, vous voudrez compter Mitchell Lambton au nombre de vos amis.
--Je vous connais déjà, sir Lambton, répondit gracieusement Lucie; un de nos meilleurs écrivains à dit que le style était tout l'homme, et j'ai lu avec le plus vif plaisir toutes les lettres que vous avez écrites à mon amie; aussi, mon amitié vous est-elle acquise depuis longtemps déjà; mais ne vous contraignez pas; embrassez votre nièce, sir Lambton, réparez le temps perdu.
--Je profite de votre permission, madame la comtesse.
--Elle ressemble à ma pauvre sœur, dit-il après avoir longtemps tenu Laure embrassée, ce sont les mêmes traits, le même sourire; mais elle sera plus heureuse, je l'espère, ajouta-t-il en adressant à Paul Féval un regard qui pouvait se traduire ainsi: «c'est vous que je charge d'assurer son bonheur.»
Laure, qui avait suivi les regards de son oncle, rencontra ceux de Paul Féval et rougit prodigieusement. Avait-elle donc deviné ses pensées? c'est probable; il est de ces choses que les jeunes filles devinent sans qu'on ait besoin de les leur dire.
Les dames avaient conduit sir Lambton et Paul Féval dans le salon, et la conversation s'étant prolongée assez longtemps, il était tard lorsque nos personnages songèrent à se retirer.
--Je vais vous enlever ma nièce, dit sir Lambton à la comtesse de Neuville; je veux recevoir dès demain votre visite et il faut bien que j'aie quelqu'un pour vous faire les honneurs de mon hôtel.
Le désir de sir Lambton était si naturel, que la comtesse de Neuville, malgré la peine que lui faisait éprouver la nécessité de se séparer de son amie, n'essaya pas la plus légère objection. Laure, de son côté, n'osa pas mettre obstacle au premier désir d'un parent auquel elle devait tout.
--Nous ne nous séparons pas, dit-elle à Lucie avant de la quitter, car l'espace qu'il nous faudra maintenant franchir pour aller l'une vers l'autre est trop petit pour être compté pour quelque chose. Ainsi, à revoir, ma chère Lucie, à demain.
--Au revoir, à demain, répéta la comtesse, qui ne retenait pas sans peine les larmes qui roulaient sous ses paupières et qui se frayèrent un libre cours lorsqu'elle se trouva seule dans sa chambre à coucher; à demain.
Plusieurs heures se passèrent avant qu'elle songeât à se coucher. Seule! seule! se disait-elle chaque fois qu'un bruit éloigné venait l'arracher à l'espèce de torpeur dans laquelle elle paraissait plongée! seule! Ah! l'on a bien raison de dire que ce ne sont pas seulement les richesses qui constituent le bonheur. Tout à coup elle se leva précipitamment, elle ouvrit son secrétaire dans lequel elle prit tout ce qu'il fallait pour écrire.
Au moment de faire une démarche dont devait dépendre le sort de sa vie tout entière, elle hésita, mais seulement quelques minutes.
--Le sort en est jeté, dit-elle après quelques instants de réflexion, que ma destinée s'accomplisse. Je n'ai jamais fait de mal à personne, Dieu qui m'a mis cet amour dans le cœur, ne voudra pas sans doute que je sois malheureuse.
Lucie écrivit rapidement quelques mots qu'elle cacheta, puis elle se coucha, mais ce ne fut qu'à la pointe du jour qu'elle parvint à s'endormir.
La lettre qu'elle avait écrite, et qu'elle donna l'ordre à sa femme de chambre de faire de suite porter à son adresse, était destinée à Salvador et voici ce qu'elle contenait:
«M. le marquis.
»Venez de suite, j'ai besoin de vous parler, et si vous pouvez répondre d'une manière satisfaisante aux questions que je veux vous adresser, je ne vous défendrai plus d'espérer. Je vous attends à 10 heures.
»LUCIE DE NEUVILLE.»
--Enfin! se dit Salvador après avoir lu ces quelques mots; enfin ce n'est pas sans peine qu'elle s'est décidée, mais quelles sont ces questions qu'elle veut m'adresser et auxquelles il faut que je réponde d'une manière satisfaisante pour qu'il me soit permis d'espérer? Que le diable m'emporte si je le sais; mais qu'importe, on tâchera, belle comtesse, de vous satisfaire.
A l'heure indiquée, Salvador se faisait annoncer chez la comtesse de Neuville et il était introduit dans le salon on Lucie l'attendait.
--Je me suis empressé, lui dit-il, après l'avoir saluée avec toutes les marques du plus profond respect, de me rendre à vos ordres.
--Je vous remercie, M. le marquis, répondit la comtesse, veuillez vous asseoir et daignez m'écouter avec la plus sérieuse attention.
--Nous allons à ce qu'il paraît, entamer une question capitale, pensa Salvador, que l'air presque solennel de la comtesse de Neuville étonnait singulièrement: attention, et quoi qu'il arrive, ne laissons pas un seul des muscles de notre visage trahir les émotions que nous pourrions éprouver.
--Je vais, M. le marquis, continua Lucie après s'être recueillie quelques instants, vous parler avec une extrême franchise. Puis-je espérer et voulez-vous me promettre que vous voudrez bien suivre l'exemple que je vais vous donner.
Salvador fit à Lucie la promesse qu'elle lui demandait, promesse qu'il accompagna de toutes les protestations imaginables.
--Je ne veux pas, dit la comtesse, vous rappeler l'événement qui a amené notre connaissance. J'ai dû croire, après vous avoir rencontré chez madame la marquise de Villerbanne, à l'explication que vous m'avez donnée de votre présence dans cette taverne de la rue de la Tannerie, que j'aurais dénoncée à la police, si je n'avais pas craint d'être forcée d'y justifier ma présence; je n'avais donc d'autres raisons lorsque je repoussais l'aveu que vous me fîtes, de vos sentiments, (aveu que je dois croire sincère, puisque vous le renouvelez aujourd'hui en l'accompagnant de la demande de ma main), que celles qui m'étaient dictées par les devoirs qui m'étaient imposés. Ce que je viens de vous dire, M. le marquis, vous permet de supposer que je ne suis pas éloignée de vous accorder ce que vous voulez bien considérer comme une faveur.
--Ah! madame la comtesse, s'écria Salvador; (et à ce moment, tout scélérat qu'il était, il ne jouait pas la comédie; car il est de ces instants durant lesquels toutes les natures, même les plus perverties, se laissent amollir) que de bontés dont je ne suis pas digne, et par quels témoignages d'affection et de reconnaissance pourrai-je reconnaître la grâce insigne que vous voulez bien m'accorder?
--Je ne vous demande rien autre que ce que vous venez de me promettre.
--Alors il me sera facile de vous satisfaire.
--Je le désire, M. le marquis, je le désire bien sincèrement:--vous vous rappelez sans doute que désirant savoir quelle était la personne qui m'avait renvoyé le carnet que j'avais perdu dans la rue de la Tannerie, j'envoyai chez vous.
Salvador devinant de suite qu'il avait été desservi dans l'esprit de Lucie par le docteur Mathéo, ne lui laissa pas le temps d'achever la phrase qu'elle avait commencée.
--Le docteur Mathéo, dit-il, je me rappelle parfaitement cette circonstance, j'ai même été assez étonné de ce que vous aviez chargé un pareil homme d'une mission aussi délicate.
Lucie regarda Salvador, sa physionomie était calme, il ne paraissait pas redouter les suites d'un entretien dont le commencement aurait dû l'inquiéter s'il avait eu quelque chose à redouter, elle continua:
--Quelques jours après la visite qu'il vous rendit afin de m'obliger, le docteur Mathéo quittait la France, abandonnant une belle clientèle, la position presque brillante qu'il avait acquise et voici la lettre qu'il m'écrivait avant de se mettre en route.
Lucie remit à Salvador la lettre du docteur Mathéo, que le lecteur connaît déjà et elle l'invita à la lire.
Il fit ce que désirait la comtesse et celle-ci, qui l'examinait très-attentivement, ne remarqua pas sur son visage la plus légère trace d'émotion.
--Je ne vous aurais jamais parlé de cette lettre, dit Lucie lorsque Salvador en eut achevé la lecture, si le docteur Mathéo m'avait adressé celle qu'il me promettait lorsqu'il m'écrivait celle-ci et qui probablement aurait renfermé, s'il y a lieu, l'énonciation de quelques faits précis; mais il n'en a pas été ainsi, de sorte qu'aujourd'hui je me trouve, à moins que je ne me détermine à rompre avec vous, forcée de vous demander une explication que vous devez, si je ne me trompe, être impatient de me donner.
--Vous ne vous trompez pas, madame la comtesse, je ne dois ni ne veux, lorsque je sollicite l'insigne bonheur de vous nommer mon épouse et que vous voulez bien me laisser concevoir l'espérance que mes vœux seront exaucés, laisser subsister le moindre nuage dans votre esprit. Je vais donc vous donner de cette lettre une explication qui, je le crois, ne vous laissera rien à désirer.
--Parlez, M. le marquis, je désire bien sincèrement qu'il en soit ainsi, et je suis prête à vous écouter avec la plus sérieuse attention.
--Je ne veux pas chercher à vous le dissimuler, dit Salvador après s'être recueilli quelques instants, je connais depuis longtemps le docteur Mathéo et je ne suis pas étonné de ce qu'il vous a adressé une lettre semblable à celle-ci; mais il est un fait, madame la comtesse, qui n'aurait pas manqué de vous frapper, si vous aviez bien voulu prendre la peine de réfléchir quelques instants.
--Et lequel?
--La fuite précipitée du docteur, dès que par suite d'un événement qu'il ne pouvait prévoir, je me suis trouvé instruit de son séjour à Paris, ce fait seul ne devait-il pas vous prouver que cet homme avait des raisons pour me craindre et qu'il pouvait être intéressé à me nuire et de cette réflexion, à la pensée qu'on ne doit pas accorder une grande confiance à des calomnies intéressées, il n'y a pas loin.
Après ce petit préambule, qui ne laissa pas de faire sur l'esprit de Lucie une certaine impression, Salvador, après lui avoir fait observer que le docteur était si bien convaincu d'avance du peu de confiance que l'on devait accorder à ses allégations, qu'il avait cru devoir lui promettre, pour leur donner plus de poids, une lettre qui devait, suivant lui, les corroborer, lettre qu'elle n'avait pas reçue et qu'elle ne recevrait point, par la raison toute simple que le docteur Mathéo savait fort bien que lui, le marquis de Pourrières pourrait facilement réduire à néant toutes les calomnies qu'il lui plaisait d'inventer, et qu'il aimait mieux la laisser sous le coup de vagues imputations qui permettaient à son imagination de lui prêter tous les crimes imaginables, lui raconta une histoire dans laquelle il eut le soin de se réserver le plus beau rôle qu'il soit possible d'imaginer, et de présenter le docteur Mathéo sous les couleurs les plus odieuses, le hasard, lui dit-il, l'avait rendu le témoin d'un crime commis par ce dernier à l'étranger plusieurs années auparavant, et dont il avait dû provoquer la punition; mais le docteur avait su échapper par la fuite au châtiment qui lui était réservé et il n'avait pas entendu parler de lui jusqu'au moment où il s'était présenté à son hôtel chargé de la mission qui lui avait été confiée par la comtesse de Neuville. Je dois vous dire, madame la comtesse, ajouta Salvador, qu'à l'époque dont je vous parle, voulant cacher à ma famille, avec laquelle quelques escapades de jeunesse que j'ai cruellement expiées, puisque mon pauvre père est mort sans que je sois auprès de lui pour recevoir ses derniers embrassements (ici Salvador, pour donner plus de force à son discours, fit une courte pause durant laquelle il porta son mouchoir à ses yeux); les divers lieux que j'habitais, je voyageais sous un nom qui n'était pas le mien, vous comprendriez difficilement sans cela que le docteur se fût présenté à l'hôtel du marquis de Pourrières, sachant que c'était moi qu'il devait y rencontrer.
Lorsque cet homme, qui ne me reconnut pas d'abord, m'eut apprit l'objet de sa visite, je fus, ainsi que je viens de vous le dire énormément étonné de ce qu'il paraissait posséder toute la confiance d'une femme dont tout le monde parlait dans les termes les plus favorables; mais mon étonnement cessa lorsque je me rappelai que ce sont les plus scélérats qui savent le mieux conserver toutes les apparences de la plus austère vertu. Alors, madame, je l'avoue, je tremblai pour vous; et, comme déjà vous m'inspiriez le plus vif intérêt, je me fis connaître à Mathéo qui, grâce à l'obscurité de la pièce où je l'avais reçu ou à tout autre cause, ne m'avait pas encore reconnu, et je lui dis que s'il ne cessait à l'instant même toutes relations avec vous si même il ne quittait promptement la France, je le ferais connaître à l'autorité: ce misérable alors me dit qu'il avait expié par ses remords le crime qu'il avait commis, et il me supplia à genoux de ne point le perdre; je fus assez faible pour lui promettre de ne rien dire, et j'aurais tenu cette promesse si je ne m'étais trouvé aujourd'hui forcé de rompre le silence afin de me défendre.
Le docteur Mathéo, jugeant sans doute les autres d'après lui-même, a cru que je lui manquerais de parole, et c'est à cette crainte qu'il faut attribuer sa fuite, qui ressemble assez à celle des Parthes, car c'est en fuyant qu'il a cherché à faire à son ennemi une blessure, qui grâce à Dieu, n'est pas très-dangereuse.
Salvador avait débité tout ce qui précède d'un ton si naturel, d'une voix si calme, il avait su donner tant de vraisemblance à l'histoire qu'il avait fabriquée pour justifier ses relations antérieures avec le docteur Mathéo, et puis d'ailleurs nous sommes tous, hommes ou femmes, si disposés à croire les paroles qui sortent des lèvres de ceux que nous aimons, qu'après l'avoir écouté, il ne resta plus à la comtesse de Neuville, qui lui avait accordé la plus bienveillante attention, le moindre doute dans l'esprit; elle était seulement affligée de ce qu'elle avait pendant assez longtemps accordé toute sa confiance à un homme qui en était aussi peu digne que le docteur Mathéo.
--Eh, mon Dieu! madame la comtesse, lui répondit Salvador à qui elle venait de faire part de ce qu'elle pensait, après lui avoir donné l'assurance qu'elle ne conservait pas contre lui la moindre prévention, je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, personne ne sait mieux que les plus profonds scélérats conserver toutes les apparences de la vertu; celui dont la conscience est pure ne calcule pas ordinairement la portée de ses actions, il ne croit pas, ce qui cependant arrive quelquefois, qu'il soit possible d'interpréter défavorablement les démarches en réalité les plus innocentes; croyez-vous par hasard que si j'avais deviné (ce que n'aurait pas manqué de faire un homme de la trempe de celui dont nous parlons) toutes les suppositions fâcheuses auxquelles pouvait donner naissance le désir de satisfaire une vaine curiosité, vous m'auriez rencontré dans le bouge infâme de la rue de la Tannerie?
--Oh! ne me parlez pas de cela, je vous prie, dit Lucie: je crois encore vous voir couvert de cet ignoble costume qui, je vous l'assure, ne vous allait pas aussi bien que celui que vous portez habituellement; je crois encore entendre les affreuses paroles que vous avez prononcées lorsque vous vous êtes approché de moi.
--Ce jour, dont vous voulez effacer le souvenir de votre mémoire, sera cependant, madame la comtesse, le plus beau jour de ma vie, si vous voulez bien ne pas m'enlever l'espoir que vous m'avez permis de concevoir?
--Je ne veux rien vous promettre, dit Lucie en accompagnant ces paroles du plus gracieux sourire, mais si cela peut vous faire plaisir, je vous répéterai ce que j'ai eu ce matin l'honneur de vous écrire, je ne vous défends pas d'espérer.
En achevant ces mots, elle tendit à Salvador sa jolie petite main que le bandit porta à ses lèvres.
--Je ne veux pas, madame la comtesse, dit-il, en prolongeant indéfiniment cette visite abuser de la faveur que vous avez bien voulu m'accorder, je vais donc me retirer; mais ne me sera-t-il pas permis de venir quelquefois vous présenter mes hommages?
--M. le marquis, vous faites en ce moment de la diplomatie, et vraiment cela n'est pas bien.
--Je ne comprends pas, madame la comtesse.
--Dites que vous ne voulez pas comprendre et je vous croirai: n'êtes vous pas venu hier me faire une visite que j'ai reçue avec infiniment de plaisir?
Salvador embrassa, avec plus d'ardeur encore qu'il venait de le faire, la main de Lucie, car la réponse qu'elle venait de lui faire équivalait à une autorisation expresse de se présenter quand il le jugerait convenable à l'hôtel de Neuville.
VI.--Un digne prêtre.
Salvador, lorsqu'il rentra à son hôtel, y trouva le vicomte de Lussan qui venait d'engager avec Roman une discussion qui, sans être orageuse, paraissait cependant très-animée.
--Vous arrivez fort à propos, lui dit le vicomte, pour m'accorder ce que me refuse absolument notre digne ami, que je ne croyais pas capable d'un pareil procédé à mon égard.
--Mais qu'est-ce donc, répondit Salvador, qui avait cru remarquer sur le visage de Roman la trace d'un certain embarras dont il était bien aise d'avoir l'explication.
--Voici le fait, cher marquis, ajouta de Lussan: J'ai absolument besoin de cinq mille francs, et comme ma caisse est malheureusement veuve de mon dernier écu, je suis venu tout naturellement vous prier de me prêter cette bagatelle; ne vous trouvant pas, je me suis adressé à notre ami, eh bien! le croiriez-vous? il m'a refusé.
--Mais je vous dis, morbleu! que je n'ai plus d'argent, s'écria Roman.
--Est-ce que vraiment, dit Salvador, tu aurais déjà perdu tout ce que t'ont rapporté les dernières affaires que nous avons faites?
--Eh! qu'y a-t-il donc là de si étonnant? monsieur de Lussan, qui a touché presque autant que moi, se trouve bien aujourd'hui sans le sou; ses chevaux, ses chiens et sa danseuse lui ont enlevé une somme au moins égale à celle que j'ai perdue, grâce aux refaits de trente et un et aux zéros rouges et noirs; chacun prend son plaisir où il le trouve.
--Triste plaisir, dit Salvador, que celui qui ne laisse pas à l'insensé qui veut absolument se le procurer, la satisfaction d'obliger un ami; mais ne vous mettez pas en peine, monsieur le vicomte, je vais vous remettre la petite somme dont vous avez besoin.
Roman, qui depuis quelques instants se promenait dans l'appartement en sifflant l'air devenu populaire: Tu n'auras pas ma rose, sortit de l'appartement.
Salvador prit dans sa poche une petite clé et ouvrit le tiroir d'un meuble dans lequel il avait l'habitude de renfermer son argent.
Le tiroir était vide.
Nous n'essayerons pas de décrire la stupéfaction qui se peignit sur sa physionomie.
--Volé! dit-il, volé! moi!
Le vicomte, voyant le marquis rester immobile devant le tiroir dont ses yeux interrogeaient machinalement la profondeur, s'approcha de lui:
--Mais qu'avez-vous donc, cher marquis? lui dit-il, car l'exclamation de Salvador n'était pas arrivée jusqu'à lui.
Personne n'est plus sensible à un vol qu'un voleur; on en a vu plus d'une fois ne pas craindre de se faire arrêter, afin de se procurer la douce satisfaction de faire punir judiciairement celui de leurs complices qui s'était rendu coupable à leur égard d'une soustraction frauduleuse. Nous prions donc nos lecteurs de ne pas être étonnés de l'indignation à laquelle va se livrer le malheureux Salvador.
--Je suis volé, répondit-il à la question du vicomte de Lussan, volé comme dans un bois. J'avais dans ce tiroir dix-sept mille francs en billets de banque et cinquante napoléons doubles; eh bien! ils ne m'ont rien laissé, les brigands!...
--Et vous pouvez ajouter que le vol a été commis par des gens qui s'y connaissaient, s'écria le vicomte de Lussan, qui avait enlevé la serrure et l'avait examinée avec l'œil exercé d'un connaisseur. Les fausses clés dont on s'est servi ont été fabriquées de main de maître, car elles n'ont laissé sur les garnitures que des traces à peine visibles.
--Mais c'est une infamie! s'écria Salvador lorsqu'il fut enfin sorti de l'état de torpeur dans lequel il avait été plongé par la découverte du vol dont il venait d'être la victime; c'est une véritable infamie! mais je vais de suite aller déposer ma plainte chez le commissaire de police de mon quartier, et, s'il plaît à Dieu, les audacieux auteurs de ce crime seront punis comme ils le méritent.
--Mais qui accuserez-vous? my dear, dit le vicomte de Lussan, que la déconvenue de Salvador amusait singulièrement.
--Mais si je savais qui je dois accuser, croyez-vous par hasard que j'aurais besoin, pour punir le coupable, d'aller mettre la police dans la confidence de mes affaires?
--Est-ce que vraiment vous avez l'intention de vous plaindre?
--Mais, sans doute.
--Allons donc, vous êtes fou, cher marquis.
--Je suis fou! je suis fou! parce que je ne veux pas me laisser voler sans me plaindre.
--Mais, cher marquis, il ne vous arrive aujourd'hui que ce qui, grâce à vous, est arrivé déjà à plusieurs autres.
--Oh! c'est bien différent.
--Je ne savais pas cela; mais puisque vous êtes bien décidé à faire arrêter le coupable, je vais de suite aller prévenir Roman de se sauver.
--Comment? que voulez-vous dire? est-ce que vous supposez que Roman?...
--Sans doute, c'est lui et non pas un autre qui a fait le coup. M'avez-vous pas remarqué son air embarrassé et sa disparition subite lorsque vous avez déclaré vouloir me prêter la somme dont j'avais besoin?
--Le misérable! voyez, cher vicomte, quelles actions coupables peut nous faire commettre une passion aussi impérieuse que celle du jeu, voler un camarade!
--Un complice, c'est vraiment abominable! mais puisque le fait est accompli, il faut en prendre votre parti.
--Oh! je ne lui pardonnerai jamais cela! voler un ami!
--Un complice! est-ce que l'on a des amis lorsque l'on exerce une profession semblable à la nôtre? mais laissons cela et parlons d'autre chose. Comment vont vos affaires avec madame de Neuville?
Cette question fit oublier à Salvador le malheur qui venait de lui arriver.
--Au fait, se dit-il, je puis bien supporter sans me plaindre une perte qui, en réalité, n'est rien pour moi, puisque je suis certain d'épouser une femme que j'aime et dont la fortune est considérable.
Mais se rappelant ce que venait de lui dire le vicomte de Lussan, il lui répondit qu'il n'était guère plus heureux près de madame de Neuville, que lui-même ne l'avait été près de Laure de Beaumont.
--Ah! répondit le vicomte de l'air le plus indifférent, je ne vous adressais cette question que parce que je vous ai vu sortir hier de l'hôtel de cette dame.
--Il paraît, pensa Salvador, que ce diable d'homme est partout; mais que m'importe, ce n'est pas lui qui pourra empêcher la réussite de mes projets; il n'a du reste aucun intérêt à me nuire.
--Je vais aller demander de l'argent au père Juste, dit le vicomte, il faudra bien que ce vieil Arabe consente à m'obliger. Venez-vous avec moi, marquis?
--Je le veux bien; si vous pouvez me faire prêter quelques billets de mille francs par cet usurier, vous m'aurez rendu un véritable service. Je vais écrire à mon notaire de Pourrières de m'envoyer de l'argent; mais il faut attendre qu'il arrive, et je suis littéralement sans le sou, ce misérable Roman m'a enlevé tout ce que je possédais.
--Il vous reste de belles et bonnes propriétés; vous avez, comme on dit, des racines dans le sol. Ah! vous êtes beaucoup plus heureux que moi; je n'ai qu'une liasse de vieux parchemins, et ce que peut me rapporter une industrie qui ne trouve que rarement l'occasion de s'exercer.
--Ferai-je mettre les chevaux? dit Salvador.
--Non, répondit le vicomte, le temps est superbe, nous ferons, si vous le voulez, cette course à pied, et nous irons ensuite dîner au café Anglais. Le chagrin, je le présume, ne vous a pas enlevé l'appétit?
--Non, certes, je suis au contraire disposé à faire honneur à un excellent repas.
Salvador et le vicomte de Lussan sortirent ensemble: comme ils traversaient la place de la Concorde, pour se rendre sur le quai, ils se trouvèrent en face de Roman, qui causait près la grille de l'obélisque, avec un individu dont ils ne purent voir la physionomie, attendu qu'il leur tournait le dos. Le vicomte de Lussan remarqua seulement qu'il était doué d'une taille au moins égale à la sienne et d'une carrure qui annonçait une vigueur peu commune.
--Voilà un gaillard solidement bâti, dit-il à Salvador en lui faisant remarquer le compagnon de Roman, qui à ce moment quittait ce dernier qui demeurait immobile à la même place, semblable à la femme de Loth, lorsqu'elle eût été changée en statue de sel.
--Ah! double traître! s'écria Salvador qui avait quitté le bras du vicomte pour arriver plus vite près de Roman, si tu ne me rends pas mon argent, je te fais un mauvais parti.
--Allons, allons, répondit Roman sans paraître beaucoup ému de la colère de Salvador, calme-toi, mon ami, tu me retiendras ces dix-sept mille francs lorsque nous toucherons notre revenu.
Salvador fit la grimace, la nécessité de partager avec Roman le revenu des terres de Pourrières, commençait à lui paraître dure; cependant il ne dit plus rien.
--Débarrasse-toi du vicomte de Lussan! continua Roman, il faut que je te parle au sujet de la rencontre que je viens de faire de l'homme avec lequel je causais tout à l'heure.
--Est-ce important?
--Très-important.
Salvador alla vers le vicomte de Lussan qui, par discrétion, s'était arrêté à quelques pas de distance:
--Roman, lui dit-il, vient de m'expliquer de la manière la plus satisfaisante, la disparition de mes dix-sept mille francs qu'il va du reste me remettre à l'instant même. Allez donc sans moi chez le père Juste, vous me retrouverez au café Anglais; si vous ne faites pas affaire avec l'usurier, je vous prêterai ce soir la somme dont vous avez besoin.
Le vicomte continua seul son chemin, et Salvador vint retrouver Roman, qui était toujours près la grille de l'obélisque.
--Es-ce que tu as l'intention de prendre racine à cette place? lui dit Salvador.
--Je suis si étonné, que j'en ai presque perdu l'usage de mes jambes.
--Voyons, de quoi s'agit-il? quelle est la cause de ce prodigieux étonnement?
--Tu n'as pas reconnu l'homme avec lequel je causais tout à l'heure?
--Mais, butor, je n'ai pu voir sa physionomie, puisqu'il me tournait le dos; j'ai seulement remarqué qu'il était assez bien bâti.
--Eh bien! cet homme est le même qui a donné une si belle floppée[571] au vieux Lartifaille, pendant que nous étions au bagne de Toulon.
--Tu me parles d'un fait dont je n'ai point conservé le moindre souvenir.
--Mais c'est que celui qui a rossé le vieux Lartifaille, n'est autre que le compagnon de notre cavale.
--Servigny!
--Lui-même; nous nous sommes trouvés nez à nez en traversant la place de la Concorde.
--Comment diable est-il parvenu à se tirer d'affaire? Si mes souvenirs sont fidèles, nous l'avons laissé sur la route, à quelques lieues seulement de Toulon, sans le sou et couvert du costume de forçat.
--C'est ce qu'il n'a pas voulu me dire.
--Il a parbleu bien fait. Lui aurais-tu raconté, s'il t'en avait demandé le récit, les événements qui ont fait de nous ce que nous sommes aujourd'hui?
--Non, sans doute, mais je ne l'aurais pas reçu avec autant de rudesse qu'il m'en a témoignée.
--Somme toute, devons-nous craindre les résultats de cette rencontre?
--Je n'en sais vraiment rien, voici du reste, comment les choses se sont passées:--Comme je viens de te le dire, nous nous sommes trouvés nez à nez en traversant cette place et je crois que nous avons été aussi prompts l'un que l'autre à nous reconnaître; j'ai cependant été le premier à lui souhaiter le bonjour, en l'appelant par son nom.
--Tu as eu tort, il était beaucoup plus simple, puisqu'il ne te parlait pas, de continuer ton chemin.
--Sans doute, mais je me suis rappelé que ce fagot[572] n'était qu'un homme de lettres[573], et comme ces nierts[574] ne brillent pas par l'atout[575], j'ai voulu me procurer un instant de rigolade[576], j'ai cru qu'en se voyant reconnobré[577], il allait avoir le traque[578]; eh bien! pas du tout, je vais te répéter mot à mot le petit discours qu'il m'a adressé:--Bonjour, monsieur Duchemin, m'a-t-il dit, je suis charmé de ce que vous n'êtes pas retourné là-bas et j'aime à croire, qu'ainsi que moi, vous êtes devenu un honnête homme. Si vous étiez malheureux, je m'empresserais de vous offrir quelques secours; mais l'élégance de votre costume, les bijoux qui vous couvrent, et plus que tout cela, l'air de parfait contentement dont est empreinte votre physionomie, me disent que vous n'avez besoin de rien; je voudrais qu'il me fût possible de vous voir souvent; vous êtes, je ne l'ai pas oublié, un homme de très-bonne compagnie et vous avez infiniment d'esprit, mais vous devez comprendre que votre présence me rappellerait des souvenirs que je veux absolument effacer de ma mémoire. Ainsi donc, quels que soient les lieux dans lesquels nous nous rencontrions, à l'avenir, nous ne devons pas nous connaître. Votre nom ne sortira jamais de ma bouche, tâchez également de ne jamais prononcer le mien. Si je m'adressais à un homme moins raisonnable que vous, je lui dirais que je suis déterminé à tout risquer pour conserver la position que je me suis faite, et que j'ai, Dieu merci, bec et ongles pour me défendre; mais il est inutile, avec vous, de se servir d'un pareil langage. Adieu donc, monsieur Duchemin, je vous souhaite toutes sortes de prospérités.
--En achevant ce petit discours, auquel je dois l'avouer, je ne m'attendais pas, il m'a quitté sans attendre ma réponse et sans seulement prendre la peine de me saluer.
--Ce Servigny me paraît un homme résolu et que nous ferons bien de ménager, si par hasard nous le rencontrons dans le monde, il ne t'a rien demandé que de raisonnable.
--Ainsi, tu crois que nous n'avons rien à craindre?
--Je le crois.
--C'est qu'il me parlait d'un ton si calme, il paraissait si sûr de lui, que j'ai cru un instant qu'il était de la boutique[579].
--Mon pauvre Roman, je vois avec plus de peine que tu ne peux te l'imaginer, que tes facultés baissent considérablement. Depuis quelques temps tu vois partout des agents de police, tu ne rêves que gendarmes, arrestations, condamnations et exécutions; et lorsque tu es en proie à ces hallucinations, ta physionomie, autrefois si joyeuse et si placide, pourrait seule indiquer, à l'observateur le moins exercé, que tu as sur la conscience plus d'un gros péché; il faut prendre garde à cela, mon ami.
--Mais tu rêves, je crois?
--Non, je ne rêve pas, malheureusement.
--Ainsi, tu crois que j'ai des remords, moi, Roman?
--Je ne dis pas cela, mais voici ce qui arrive: lorsque tu as perdu, et tu perds malheureusement plus souvent que tu ne gagnes, tu fais monter dans ton appartement une bouteille de rhum, que tu bois quelquefois tout entière afin de t'étourdir; ce n'est jamais impunément que l'on se livre à de semblables excès, et tu subis aujourd'hui les conséquences de ta conduite.
--C'est vrai, mille diables, c'est vrai, que faire?
--Il faudrait ne plus jouer et t'abstenir de boire; mais cela ne te sera plus possible, maintenant l'étoffe a pris son pli.
--Ecoute, Salvador, décidément je veux me corriger; si je n'avais pas d'argent, je ne jouerais pas; et je ne bois, ainsi que tu viens de me le dire, qu'afin de m'étourdir. Eh bien! ne me donne plus rien lorsque tu toucheras nos revenus.
--Mais, malheureux, si je ne te donne pas d'argent, tu m'en voleras? Ah! quelle plaie, quelle plaie, qu'un homme comme toi. Roman, il faut absolument que nous nous séparions?
--Jamais! nous avons vécu ensemble, c'est ensemble que nous avons commis les crimes qui nous ont fait ce que nous sommes; nous mourrons ensemble, à moins cependant que l'un de nous deux ne soit, avant l'autre, emporté par une bonne maladie.
--Que le diable t'en envoie une, qui me débarrasse de toi! pensa Salvador, qui répondit assez brusquement à son ami, qu'il faudrait cependant bien qu'ils se séparassent, s'il ne voulait pas changer de conduite.
Roman et Salvador, tout en causant, étaient arrivés sur le boulevard. Ce dernier qui voulait, dans le cas on le vicomte de Lussan n'aurait pu obtenir de l'usurier Juste ce qu'il était allé lui demander, être en mesure de lui remettre la somme qu'il lui avait promise, entra chez un marchand de jouets d'enfants, qui avait joint au commerce des poupées et toupies d'Allemagne, les professions beaucoup plus lucratives, d'escompteur et d'usurier. C'est à ce marchand de jouets d'enfants que l'on attribue le trait suivant:
Ce digne industriel venait de prêter mille francs à un jeune homme de famille, qui ne devait les lui rendre que dans deux ans; il s'était montré assez raisonnable, c'est-à-dire qu'il s'était contenté de l'intérêt qu'il prenait ordinairement à ses meilleures pratiques, vingt-cinq pour cent par an, l'intérêt en dedans suivant la coutume de ces messieurs, et qu'il avait bien voulu ne point forcer le malheureux jeune homme à faire l'acquisition de quelques douzaines de poupées et de polichinelles.
Il venait donc de remettre au jeune homme qui était parti charmé d'avoir rencontré un aussi honnête homme, cinq belles piles d'écus composée chacune de vingt pièces de cinq francs toutes neuves, lorsque sa femme, qui avait été témoin de la négociation qu'il venait de terminer, lui dit de sa voix la plus douce:
--Tu viens de faire, je crois, une assez bonne affaire?
--Mais oui, mais oui, répondit le marchand de jouets, le jeune homme est bon, malheureusement le billet sera payé à échéance, de sorte qu'il n'y aura rien à gagner sur les frais; mais c'est égal, c'est de l'argent bien placé.
--Il me semble pourtant, reprit la femme, que si tu l'avais voulu, cette affaire aurait pu te rapporter davantage.
--Mais en prêtant ces mille francs pour quatre ans au lieu de les prêter pour deux; comme tu retiens l'intérêt, tu n'aurais eu rien à donner.
Le marchand de jouets prit sa femme entre ses bras et la tint longtemps serrée contre son cœur.
Touchante union de deux cœurs faits pour s'entendre.
Salvador obtint sans peine ce qu'il désirait de ce vertueux industriel, qui savait très-bien que le marquis de Pourrières était un des plus riches propriétaires du département du Var et que ce n'était que parce qu'il ne voulait pas prendre la peine de chercher ailleurs ce dont il avait besoin, qu'il s'adressait à lui. Hâtons-nous de dire, pour rendre hommage à sa probité, qu'il accordait à ce noble client des conditions toutes spéciales, il ne lui prenait que six pour cent... par trimestre!
Lorsque Salvador sortit de chez le marchand de jouets, vainement il chercha Roman sur le boulevard; celui-ci, qui avait retrouvé dans la poche de son gilet quelques pièces d'or qu'il croyait avoir perdues la veille, avait suivi dans un tripot le comte palatin du saint-empire romain, qu'il venait de rencontrer par hasard.
--Puisse-t-il ne jamais revenir, se disait Salvador en traversant le boulevard pour se rendre au café Anglais, il faut absolument que je trouve un moyen de me débarrasser de cet homme qui me ruinera si je n'y prends garde, il le faut absolument.
Nous laisserons, si nos lecteurs veulent bien nous le permettre, Salvador et le vicomte de Lussan fêter au café Anglais des filets de perdrix rouges sautés aux truffes, arrosés d'excellent vin de Chambertin et nous irons retrouver Paul Féval ou plutôt Servigny qui se promène dans la plus sombre allée du jardin des Tuileries.
La rencontre qu'il vient de faire, l'a sans doute vivement impressionné, car sa physionomie est triste, il se promène à grands pas, il laisse s'échapper de sa poitrine de sourdes exclamations et quelquefois il s'arrête et paraît réfléchir profondément.
--Que faire, grand Dieu! se dit-il, et comment sortir de l'impasse dans laquelle je suis engagé, dois-je laisser ignorer à mon généreux protecteur les événements de ma vie passée et associer à mon sort une femme que ses attraits, sa fortune appellent à la plus heureuse destinée. Oh! non, la rencontre que je viens de faire est un avertissement du ciel, qui a voulu me prouver que le plus léger souffle pouvait renverser un édifice bâti sur le sable. Puis il recommence sa promenade à pas précipités, puis il s'arrête pour réfléchir de nouveau. Tout à coup il se frappe le front, et les nuages qui le couvraient se dissipent.
--Ah! c'est le ciel qui m'inspire, dit-il presque à haute voix, je vais aller trouver l'homme généreux qui m'a tendu la main lorsque j'étais plongé dans un abîme dont je n'espérais plus sortir, le digne pasteur qui pratique si bien les maximes de son divin maître, il me dira ce que je dois faire; quels que soient les conseils qu'il me donne, je les suivrai, quelque soient les sacrifices qu'il m'impose, je les accomplirai, j'en prends Dieu à témoin.
Cette résolution une fois prise, Servigny beaucoup plus calme qu'il ne l'était quelques instants auparavant, sortit du jardin des Tuileries et franchit rapidement l'espace qui sépare le palais de nos rois de la rue de la Sourdière, où il entra dans une maison de modeste, mais d'honnête apparence.
Voici quels étaient les événements qui amenaient Servigny chez le vénérable ecclésiastique qui habitait cette petite maison.
Après avoir employé toute la matinée de ce jour à visiter en détail sa nouvelle habitation, et lorsque Laure fut sortie pour se rendre chez madame de Neuville, (si nos lecteurs veulent bien se rappeler que sir Lambton était Anglais, et que les mœurs de son pays laissent aux jeunes filles la faculté de sortir seules quand elles le désirent, il ne seront pas étonnés de ce que le digne gentilhomme, qui voulait du reste ne rien laisser désirer à sa nièce, n'avait pas attendu pour l'inviter à aller chez son amie, qu'elle lui en demandât la permission), sir Lambton avait invité Servigny à le suivre dans son cabinet, il voulait lui dit-il, lui parler de choses très importantes.
Servigny prit un siége et se disposa à écouter son protecteur, qui, après s'être recueilli quelques instants, commença ainsi:
--Vous m'avez, mon cher Féval, rendu une multitude de services; après m'avoir sauvé la vie au péril de la vôtre, vous m'avez consacré plusieurs des belles années de votre jeunesse durant lesquelles, grâce à votre activité, à votre intelligence, à votre probité surtout, ma fortune s'est considérablement augmentée; vous voudriez, sans doute me répondre, car je sais combien vous êtes désintéressé, que je vous ai généreusement payé et que par conséquent je ne vous dois rien, vous seriez dans l'erreur; il est de ces choses que tous les trésors de l'Inde ne suffiraient pas à payer, d'abord parce qu'elles sont d'un prix inappréciable, et ensuite parce qu'elles se donnent et ne se vendent pas, c'est l'amitié, le dévouement et vous m'avez donné des preuves de l'un et de l'autre, puisque vous avez refusé pour me suivre, l'établissement que je voulais vous donner, qui constituait à lui seul une fortune déjà considérable, qu'il vous eût été très-facile, d'augmenter encore en peu de temps.
--Je veux vous récompenser cependant, que dois-je donc faire pour cela?
--Vous ne me devez aucune récompense, sir Lambton, répondit Servigny, et rien je vous assure ne manque à mon bonheur. J'ai trouvé près de vous une position honorable et qui suffit à me vœux, mon seul désir est de m'en montrer toujours digne et de la conserver.
--Mais cela ne se peut, quels que soient les égards que je vous témoigne, le monde que je vais être forcé de fréquenter, car je ne veux pas condamner ma nièce à la vie d'une recluse, ne voudra jamais voir en vous que mon secrétaire, et cela ne peut ni ne doit me convenir; l'homme qui m'a sauvé la vie, qui, par son travail a augmenté ma fortune, aux yeux de tout le monde comme aux miens, doit être mon égal, mon ami.
--Vous vous exagérez beaucoup, sir Lambton, la valeur des services que j'ai été assez heureux pour vous rendre; en vous sauvant la vie, lorsqu'au surplus la mienne était aussi bien exposée que la votre, et qu'en combattant pour vous je combattais pour moi, je n'ai fait que ce que vous auriez fait vous même à ma place; si j'ai pu pendant le temps que j'ai été placé à la tête de vos établissements contribuer à la prospérité, je ne faisais que m'acquitter du devoir qui m'était imposé par la nature du contrat qui me liait à vous; vous m'aviez pris sans me connaître, lorsque mon état d'extrême misère devait vous inspirer des soupçons que personne n'aurait jamais songé à blâmer, pas même moi qui en aurais été la victime, car il est malheureusement dans la vie de ces positions qu'il faut avoir traversées pour les concevoir. Je devais donc, autant par reconnaissance que pour ne pas vous dégoûter de l'envie d'obliger, m'appliquer à vous prouver que vous aviez eu raison de me bien juger.
--Féval, vous êtes un noble jeune homme, et ce que vous venez de me dire, me prouve que j'ai raison de vouloir vous attacher à moi par des liens indissolubles.
--Ah! sir Lambton, s'écria Servigny d'une voix brisée par l'émotion, ne me laissez pas entrevoir un bonheur auquel je ne puis prétendre; en vous vouant toute mon amitié, en vous servant avec zèle, je n'ai fait que mon devoir, vous ne me devez rien, rien absolument, laissez-moi donc comme je suis, ou plutôt laissez-moi partir.
--Vous êtes fou, mon cher ami, répondit sir Lambton en souriant, car il croyait que Servigny ne manifestait le désir de retourner dans l'Inde, qu'afin d'aller y acquérir une fortune, qui lui permît, au retour, d'aspirer à la main de Laure; vous êtes fou, on n'acquiert pas en quelques années une fortune semblable à celle que vous souhaitez en ce moment, mais on peut fort bien s'en passer, lorsqu'un brave gentilhomme comme moi, vous dit en vous serrant la main: vous voulez n'avoir fait que votre devoir, eh bien! soit, mais les hommes qui s'acquittent ainsi que vous, de tous les devoirs qui leur sont imposés, sont si rares à l'époque où nous vivons, qu'il est de toute justice qu'en attendant la récompense que le ciel leur réserve, ils aient un peu de bonheur ici-bas. Pour qu'il en soit ainsi, j'ai une nièce, jeune, aimable, jolie et assez riche pour que vous n'ayez pas besoin de l'être, que vous aimez j'en suis sûr, que vous rendrez heureuse, car vous possédez toutes les qualités qu'il faut pour cela, et dont, si je ne me trompe, il ne vous sera pas difficile de vous faire aimer; eh bien! je vous offre la main de cette aimable enfant.
Sir Lambton s'arrêta afin d'attendre la réponse de Servigny; celui-ci était si troublé, qu'il ne sut d'abord que répondre à son généreux protecteur, un nuage couvrait ses yeux, son cœur battait à rompre sa poitrine, il parvint cependant à rassembler ses idées.
--Sir Lambton, dit-il après avoir porté à ses lèvres la main du bon gentilhomme, mon généreux protecteur, je ne veux pas chercher à vous le dissimuler, j'aime mademoiselle de Beaumont; mais dois-je accepter une proposition qui ne vous est inspirée que par un sentiment de reconnaissance exagérée. Mademoiselle de Beaumont est riche, je suis pauvre, je ne possède au monde que l'amitié que vous voulez bien me témoigner, elle est noble, je ne puis lui offrir qu'un nom obscur.
--Mon cher Féval, l'établissement que je voulais vous donner et que vous avez refusé pour ne point me quitter, vaut douze mille livres sterling; vous allez de suite, si vous ne voulez pas me laisser croire que l'orgueil vous domine, accepter cette somme en bons billets de la banque de France, un homme qui possède un peu plus de dix mille francs de rente, est assez riche pour prétendre à la main d'une princesse russe ou de la fille d'un nabab; voilà donc vos objections levées du côté de la fortune, quant à ce qui regarde la noblesse, vous possédez celle du cœur et des sentiments, et celle-là vaut bien l'autre.
Et comme Servigny, ne sachant ce qu'il devait répondre aux arguments serrés de sir Lambton, gardait le silence, sir Lambton se leva et ajouta après lui avoir serré la main:
--Je vous laisse, mon cher Féval; rappelez-vous qu'en me disant que vous aimiez ma nièce, et je ne vous aurais pas cru si vous m'aviez dit le contraire, vous vous êtes enlevé le seul motif raisonnable que vous pouviez alléguer pour éviter de faire ce que je désire; vous me rendrez réponse demain et nous nous occuperons de suite des démarches nécessaires. J'aime que les choses se terminent aussitôt qu'elles ont été décidées.
Servigny se trouvait dans une position singulière; il fallait ou qu'il acceptât la proposition de sir Lambton, car il s'était, en convenant de l'amour qu'il éprouvait pour Laure, enlevé, ainsi du reste que l'avait fort bien remarqué son protecteur, le seul motif raisonnable de refuser sa main; ou qu'il se résignât à faire l'aveu de sa position de forçat évadé, et cet aveu, il est facile de le concevoir, lui coûtait infiniment; peut-être lui ferait-il perdre l'estime de sir Lambton. Et Laure, Laure, que penserait-elle de lui? il voulait bien, pour ne pas associer cette heureuse jeune fille à sa destinée dont l'événement le plus insignifiant en apparence pouvait brusquement changer le cours, renoncer à l'espoir de la posséder, il voulait bien la fuir; mais il ne pouvait se faire à l'idée de devenir pour elle un objet de mépris et de dégoût; et serait-il autre chose, lorsqu'elle saurait qu'il avait partagé la couche et le pain de ces êtres hideux? qu'elle devait se représenter plus dégradés encore qu'ils ne le sont en réalité, qu'il avait été accouplé à un de ces êtres ignobles; pourrait-elle croire qu'il ne s'était pas souillé à leur contact, qu'il n'avait pas gagné quelques-uns de leurs vices?
Pour échapper à la cruelle perplexité à laquelle il était en proie, il était sorti de l'hôtel de sir Lambton, pour aller se promener dans l'allée du jardin des Tuileries, où nous l'avons retrouvé.
Comme il traversait la place de la Concorde, il avait rencontré Roman, (qu'il ne connaissait que sous le nom de Duchemin.) Le lecteur sait comment il avait reçu son ancien camarade de chaîne; il se serait peut-être montré un peu moins sévère envers un homme dont il ne connaissait pas les antécédents et auquel, après tout, il devait peut-être de la reconnaissance; (car c'était à lui, nos lecteurs sans doute ne l'ont pas oublié, qu'il devait sa liberté), s'il l'avait rencontré dans un autre moment; mais tout ce qui pouvait lui rappeler cette époque fatale de sa vie, devait alors lui être si importun, qu'il ne faut pas trop s'étonner de la rudesse qu'il témoigna au compagnon de Salvador.
Un vieux domestique lui avait ouvert la porte de la petite maison, dans laquelle nous venons de le voir entrer, et l'avait introduit dans une petite pièce du rez-de-chaussée qui servait à la fois d'antichambre et de salle à manger.
Cette pièce, plus que simplement meublée, n'était remarquable que par son extrême propreté.
--Ainsi, dit Servigny après avoir accepté le siége que le vieux domestique venait de lui offrir, vous êtes certain que M. l'abbé Reuzet va rentrer dans quelques instants?
--Très-certain, monsieur, M. l'abbé ne dîne jamais en ville et cinq heures vont sonner dans quelques minutes.
--En ce cas, j'attendrai; j'ai absolument besoin de parler à votre maître, que je connais depuis longtemps et que je n'ai pas encore eu le bonheur de rencontrer depuis que je suis à Paris, bien que je sois venu plusieurs fois.
--Nous avons été passer quelques jours à la campagne, à la suite d'une maladie assez grave que vient de faire monsieur l'abbé; c'est sans doute pendant notre absence que monsieur sera venu?
--C'est probable, brave Silvain; mais monsieur l'abbé Reuzet, je l'espère, est maintenant tout à fait rétabli?
--Oh! oui, monsieur, répondit le domestique d'un air effaré, mon maître est maintenant tout à fait rétabli; mais je crois que monsieur vient de prononcer mon nom?
--Eh bien! est-ce que cela vous étonne?
--Mais, sans doute, monsieur, cela m'étonne beaucoup; vous me connaissez, tandis, que moi je n'ai pas celui de vous connaître.
--Vous n'êtes pas doué, brave Silvain, d'une excellente mémoire.
--Pardonnez-moi, monsieur, je possède une excellente mémoire; mais c'est en vain que je cherche à me rappeler vos traits...
--Comment! Silvain, vous avez oublié le malheureux voyageur qui, il y a quelques années, vint blessé, mourant de faim, frapper pendant une nuit d'orage à la porte du presbytère de Saint-Marsault, et auquel votre respectable maître prodigua les soins les plus empressés, soins auxquels vous avez bien voulu joindre les vôtres, ce que le voyageur n'a pas oublié.
Servigny mit dans la main de Silvain une dizaine de napoléons; le brave domestique, qui jamais n'avait osé rêver seulement la possession d'une somme aussi considérable, ne savait quels termes employer pour lui témoigner sa reconnaissance.
--Ah! monsieur! disait-il, c'est trop, c'est beaucoup trop; je ne sais si je dois, sans en avoir obtenu la permission de monsieur l'abbé, accepter une aussi forte somme.
--Ne craignez rien, brave Silvain, acceptez ce petit présent, je parlerai à votre maître, si cela peut vous faire plaisir, car ce n'est pas à cette bagatelle que je veux borner les témoignages de ma reconnaissance.
--Vous êtes trop bon, monsieur, et je suis bien aise de vous revoir aujourd'hui aussi heureux que vous étiez malheureux lorsque vous êtes venu chez nous pour la première fois. Mais c'est monsieur l'abbé qui va être content de vous voir! il ne vous a pas oublié, allez; chaque fois que vous lui envoyez une somme pour ses pauvres, il nous lisait, à la bonne Madeleine (elle n'est plus, la pauvre femme!) et à moi, quelques passages de vos lettres qui venaient de bien loin, à ce qu'il paraît, car il fallait payer près de cinq francs pour les recevoir; et il nous disait qu'il ne fallait jamais laisser s'échapper l'occasion d'obliger son semblable, attendu qu'un bienfait n'est jamais perdu.
Les tintements de la sonnette placée à la porte d'entrée ne laissèrent pas au vieux domestique le temps d'en dire davantage:
--Voilà monsieur l'abbé, s'écria-t-il.
Et il s'empressa d'aller ouvrir.
C'était en effet l'abbé Reuzet.
Ce digne prêtre était jeune encore, mais l'étude et les méditations avaient blanchi presque tous ses cheveux, l'austérité de sa physionomie, du reste remarquablement belle, indiquait un homme qui était sorti vainqueur des combats qu'il avait livrés à ses passions, mais non sans avoir reçu quelques blessures; cependant à la placidité de ses regards qui semblaient caresser tous ceux sur lesquels ils s'arrêtaient, on devinait que c'était un cœur d'or qui battait dans sa poitrine, et qu'il saurait, le cas échéant, trouver des paroles pour calmer toutes les souffrances, du courage pour en donner aux faibles, une marche assurée pour soutenir les pas chancelants de ceux qui auraient été prêts à succomber.
Il reconnut de suite Servigny, auquel il tendit une main que notre héros serra affectueusement dans les siennes.
--Je suis charmé de vous revoir, lui dit-il, vos lettres m'ont appris que Dieu avait bien voulu accueillir favorablement les prières que je n'ai cessé de lui adresser pour votre bonheur; recevez donc mes félicitations en même temps que mes remercîments pour les nombreuses aumônes que vous avez bien voulu m'adresser, elles ont servi, suivant votre intention, à soulager des infortunes imméritées.
--Merci, merci, répondit Servigny, mon premier soin en arrivant à Paris a été de me présenter chez vous, mais vous étiez absent.
--Dieu, pour éprouver son serviteur, lui avait envoyé une maladie cruelle; mais aujourd'hui je suis parfaitement guéri, je crois même que je vais, ce qui ne m'est pas arrivé depuis bien longtemps, faire honneur au modeste repas que le bon Silvain va nous servir à l'instant même, si vous voulez bien le partager.
Servigny, qui voulait causer longuement avec l'abbé Reuzet, s'empressa d'accepter la gracieuse invitation qu'il venait de lui faire.
Après le repas, qui, bien que simple, n'était pas cependant celui d'un père du désert ou d'un trappiste, car le digne abbé Reuzet croyait, et nous sommes tout disposés à penser qu'il n'avait pas tort, que si Dieu a couvert la terre d'aliments sains et agréables, c'est pour que ses serviteurs en fassent usage, et que la mise en pratique de la morale de son divin Fils lui est infiniment plus agréable que les jeûnes exagérés et les macérations, l'abbé et son hôte passèrent dans un petit salon aussi simplement meublé, mais aussi propre que la salle à manger, pour y prendre le café.
L'abbé Reuzet, qui à quelques mots que lui avait dit Servigny pendant le dîner, avait deviné que son hôte désirait l'entretenir en particulier congédia Silvain.
--Les lettres que vous avez reçues, dit Servigny à l'abbé Reuzet, vous ont appris tout ce qui m'était arrivé jusqu'au moment où sir Lambton, complètement guéri des blessures reçues en combattant le féroce animal qui avait mis en danger ses jours et les miens, voulut bien me confier un poste qui me mît à même de lui être utile et de lui prouver que j'étais digne de son estime. Si les services imposent des devoirs d'obligation à ceux qui les reçoivent, ils en exigent de délicatesse chez ceux qui les ont rendus; aussi, je tâchais de m'acquitter de tous les devoirs qui m'étaient imposés, de manière à ne point faire regretter à sir Lambton la confiance qu'il avait bien voulu me témoigner, et il faut croire que je réussis complètement, puisque, peu de temps après, il me chargea de la direction de son principal établissement, l'un des plus considérables de ces riches contrées.
Voici, en substance, ce que Servigny raconta à l'abbé Reuzet, qui l'écoutait avec une attention soutenue:
Après quelques temps de gestion, sir Lambton remarqua que des économies considérables avaient été faites, et qu'à l'aide de méthodes abréviatives, introduites par Servigny, les produits de la fabrique étaient plus abondants et plus soignés. D'un autre côté, les ouvriers, mieux guidés dans l'emploi de leur temps, avaient éprouvé une grande amélioration dans leur position, tant par l'accroissement des salaires, que par les soins affectueux et vraiment paternels que Servigny avait pour eux.
Il avait compris, tout d'abord, que les bons maîtres font les bons ouvriers, et sans autre système, il avait obtenu les plus heureux résultats. En un mot, il avait su se concilier l'amitié et le bon vouloir de tous; aussi; était-il chéri du maître, qui se reposait de tout sur lui, et le considérait comme un autre lui-même.
Le retour de Servigny à une meilleure fortune, ne lui avait pas fait oublier la pauvre vieille qui lui avait donné asile dans ses jours d'adversité: Il allait souvent la voir, et ne manquait jamais de lui porter des consolations et des secours. C'était une malheureuse Irlandaise, dont le mari avait été massacré et dépouillé dans une expédition des troupes Anglaises contre les Afghans. Restée seule, sans fortune, sans appui, elle vivait du faible produit de son travail, dont une stricte économie lui permettait de consacrer une part au soulagement des malheureux; conduite pieuse dans laquelle Servigny l'aidait de sa bourse, autant qu'il pouvait le faire, sans blesser sa délicatesse.
Il y avait déjà longtemps que cet état de choses durait, lorsque sir Lambton prit la résolution de quitter l'Inde et d'aller en France, vivre heureux au milieu d'un peuple qu'il n'avait jamais cessé d'aimer, et dont la gloire, quoique travestie par la haine anglaise, avait fait souvent battre son cœur!
Dans ces circonstances, il se décida à vendre ses propriétés. Toutefois, avant d'en venir là, il proposa à Servigny de lui laisser la suite de ses affaires. Touché jusqu'aux larmes, d'un si généreux procédé, Servigny le remercia en ces termes:
--J'étais profondément malheureux. Une circonstance, que je ne veux point rappeler, vous a déterminé à m'accorder votre confiance; plus tard, vous m'avez comblé de vos bienfaits. Que pourrais-je désirer autre chose que de rester toute ma vie près de vous, à moins cependant que vous n'ayez quelque motif d'agir autrement! Dans le cas contraire, permettez-moi de continuer à vous consacrer ce qui me reste de jeunesse et de forces pour m'acquitter de la reconnaissance que je vous dois, et qui durera autant que ma vie.
Sir Lambton ne put résister à cette dernière preuve d'attachement: Il se précipita dans les bras de Servigny, le tint longtemps pressé sur son cœur, et, à compter de ce moment, il fut convenu qu'on ne se quitterait plus, et que le retour en France ne séparerait pas les deux amis.
Servigny ne voulut pas quitter le pays sans revoir la bonne vieille que nous connaissons déjà et qu'il avait trouvée si secourable à une autre époque; il voulait lui laisser un dernier gage de souvenir et de reconnaissance.
Un matin qu'il s'y était rendu dans ce dessein, il la trouva l'air triste et fatigué; il lui en demanda la cause. Mais, au lieu de lui répondre, elle posa mystérieusement le doigt sur la bouche, tout en lui indiquant d'un geste sa chambre à coucher.
--Que voulez-vous dire? lui dit-il à voix basse.
--Une femme, une Française, encore jeune et belle, lui répondu la vieille, repose dans cet appartement; chut!
Puis, l'attirant au dehors de la maison et l'ayant invité à s'asseoir sur un banc qui était près de la porte; elle lui raconta en ces termes les circonstances qui avaient amené l'inconnue chez elle:
--«Avant-hier, vers la brune, dit-elle, je revenais de chez ce vieil Anglais que vous connaissez. Je traversais le petit bois qui domine la montagne, lorsque parvenue à l'extrémité la plus rapprochée de la ville, je crus entendre des gémissements partir de l'épaisseur du fourré. Je m'arrête, j'écoute: le silence le plus absolu régnait autour de moi. Je crus d'abord m'être trompée; mais à peine avais-je fait quelques pas que le même bruit frappe de nouveau mes oreilles. M'étant arrêtée une seconde fois, une voix plaintive se fit entendre distinctement à quelques pas de moi. Je m'approche: Qui que vous soyez, m'écriai-je à haute voix, indiquez-moi où vous êtes, je vous porterai secours.» Point de réponse. Je renouvelle mon interpellation, je prête l'oreille, je ne tarde pas à acquérir la preuve qu'une créature humaine gisait près de moi, et que l'état de souffrance où elle se trouvait, lui avait seul fait pousser les gémissements que j'avais entendus.
»La nuit devenait fort obscure. Malgré cela, je cherche, j'appelle. Je ne reçois aucune réponse, aucun mouvement n'indique la direction dans laquelle je dois m'engager pour arriver à l'infortunée qui déjà m'inspire tant d'intérêt. Pour surcroît de tourment, le ciel couvert d'épais nuages, l'air absorbant de l'atmosphère, menacent d'un violent orage. N'entendant plus rien, j'allais abandonner mes recherches et continuer mon chemin, lorsque tout à coup les éclairs sillonnent la nue, le tonnerre gronde avec furie, la pluie tombe à torrents. Je m'arrête de nouveau, dominée par l'idée de secourir, s'il est possible, l'être malheureux qui gît à quelques pas de moi; mais je n'entends rien, absolument rien. Forcée alors par le mauvais temps, et aussi peut-être un peu par la crainte, je quitte cette scène d'horreur pour rentrer chez moi. Il était minuit lorsque j'y arrivai, fatiguée, harassée, trempée jusqu'aux os. Je me jetai à la hâte sur mon lit; mais impossible de fermer l'œil, tant j'étais agitée! Il me semblait encore entendre les accents plaintifs de cette voix vibrant à peine à travers le feuillage, le vent et la pluie. Que de reproches ne m'adressai-je pas sur ma pusillanimité, mon peu de persévérance? Je l'aurais sauvé, me disais-je! Si je reste, c'en est fait, je serai cause de sa mort!...
»Cependant l'orage avait cessé; mais le jour ne venait pas au gré de mon impatience. Enfin, exténué de fatigue, l'impérieuse nature l'emporte, je cède au sommeil. Mais un songe affreux ne tarde pas à m'éveiller en sursaut, haletante et couverte de sueur. J'avais vu, dans ce songe d'énormes serpents dévorer un corps humain, dont les cris déchirants faisaient tressaillir mon âme! Je me lève à la hâte décidée à retourner sur les lieux, espérant cette fois parvenir, s'il en était temps encore, à sauver le malheureux que je me reprochais d'avoir si lâchement abandonné.
»Toutefois, pour ne manquer le but de cette nouvelle excursion, je crus devoir éveiller mon voisin, le père William, en le priant de m'accompagner jusqu'à l'endroit où gisait la malheureuse victime que je voulais à tout prix secourir. Il s'y prêta de bonne grâce. Arrivés au bosquet, nous nous mîmes en recherches pendant assez longtemps, lorsque tout à coup le père William s'écria d'une voix altérée:
--»Par ici, venez, venez vite!
»Je cours de son côté: quel triste spectacle s'offre alors à mes yeux! Une femme, jeune encore, d'une figure belle, mais pâle comme la mort, gisait sans mouvement au fond d'un trou assez profond.
--»Elle est morte! m'écriai-je.
--»Je ne le crains que trop, répond le père William; mais nous ne pouvons pas à nous deux la sortir de là. Je vais chercher du monde et je reviens.
»A peine un quart d'heure s'était-il écoulé que William reparut avec quelques hommes de bonne volonté, qui avaient bien voulu l'aider dans cette bonne œuvre; d'autres étaient allés chercher un médecin qui ne tarda pas à arriver sur les lieux.
»On descend dans le trou, et on en tire avec soin et précaution la malheureuse jeune femme qui paraissait exister encore. On la dépose sur un brancard de branches d'arbres fait à la hâte; le médecin l'examina avec la plus scrupuleuse attention; elle était glacée!... Il ordonna de faire du feu et de la réchauffer; mais elle était toujours dans le même état. C'est à peine si quelques rares et lentes pulsations la distinguaient d'un cadavre! Le docteur paraissait même croire que tout secours était inutile. Mais je le suppliai de redoubler d'attention et de soins; il me semblait que les parties inférieures était moins rigides, moins froides; il ne tarda pas à être de mon avis. Il ordonna alors de la porter de suite chez moi, où elle fut placée dans mon lit, réchauffée par degrés, puis enfin saignée. Ces premiers soins une fois remplis, il lui administra deux cuillerées d'une potion qui parut la ranimer. Enfin, elle ouvre les yeux; mais trop faible pour soutenir, l'éclat de la lumière, elle les referme aussitôt. Le docteur prescrivit alors de la tenir chaudement, et de redoubler le cordial dont l'emploi avait déjà produit de si heureux résultats; puis il se retira en promettant de venir la revoir dans le jour.
»Elle a passé la journée et la nuit dans mon lit. Pendant ce temps-là le docteur est venu la voir cinq ou six fois. A ses dernières visites il me donna l'espoir de la sauver; mais jusqu'ici, elle n'a ni ouvert les yeux, ni poussé la moindre plainte: elle est entièrement immobile. Cependant, une douce chaleur parcourt son corps, son sang est rappelé à la circulation; enfin, la vie matérielle lui est rendue, et tout annonce que les prévisions du docteur se réaliseront. Voici ses habits, je les ai fait sécher, et quoiqu'en mauvais état, la finesse des tissus, celle de son linge, tout en elle semble annoncer une personne qui a connu des jours plus heureux.»
Lorsque la bonne vieille eut terminé son récit, dans lequel il semblait qu'elle voulût atténuer tout ce qui la concernait, Servigny lui adressa les plus vives félicitations sur sa belle conduite; il prit une bourse remplie de guinées, l'offrit à la bonne vieille, et la força de l'accepter afin de subvenir aux soins et aux dépenses que sa généreuse sensibilité lui avaient imposés. Après quoi, il se retira, promettant de ne pas partir sans la revoir et lui dire un dernier adieu.
Rentré chez sir Lambton, il continua de régler toutes les affaires; et quand enfin tout fut prêt pour le voyage de France, il se rendit près de la bonne vieille, ainsi qu'il le lui avait promis quinze jours auparavant. Il la trouva occupée de quelques travaux domestiques; près d'elle était assise une jeune femme d'une pâleur extrême que faisait encore ressortir ses longs cheveux noirs et ses beaux yeux de la même couleur. Elle paraissait avoir été d'une beauté remarquable; mais elle était si faible, si abattue, qu'à peine pouvait-elle se soutenir sur le siége où elle était assise, contrairement aux ordres du docteur qui avait prescrit de la laisser couchée sur une chaise longue. Après l'avoir saluée, Servigny continua de converser avec la vieille Irlandaise, à laquelle lui aussi devait la vie. Celle-ci le questionna sur le pays où il allait habiter. Il lui répondit que le bâtiment sur lequel il allait s'embarquer avec sir Lambton et sa suite devait les ramener en France, et les débarquer au Havre; que de là il irait à Marseille...
--Marseille! s'écria la malade: Marseille, c'est ma patrie! puis elle retomba accablée sur sa chaise.
Lorsqu'elle eut repris l'usage de ses sens, elle s'écria de nouveau:
--Marseille! Marseille, c'est mon pays! c'est dans cette ville que doit être ma famille, si elle existe encore, malgré tous les tourments que je lui ai causés; de grâce, monsieur, si vous allez dans la ville qui m'a va naître, soyez assez bon pour voir ma famille et lui dire la position où je me trouve en ce moment, c'est-à-dire bourrelée de remords et un pied dans la tombe!... Je mourrai heureuse si vous me promettez de voir mes parents et de remettre cet anneau au marquis de Pourrières, dont ma famille vous donnera l'adresse. Attendez! voici quelque chose de plus précieux encore:
Elle tira alors de son sein une petite boîte en écaille garnie en or, en disant:
--C'est tout ce qui me reste de ma prospérité passée! Cette boîteccontient l'acte de naissance de mon fils. Hélas! je l'ai lâchement abandonné ainsi que son malheureux père!...
En ce moment un torrent de larmes inondait son visage, elle ne put continuer, tant ces souvenirs lui causaient d'émotion.
Servigny et la vieille dame la voyant près de défaillir, s'empressèrent par leurs soins et leurs consolations à la calmer, à la ranimer. Servigny lui assura qu'il verrait sa famille, ainsi que son fils et le père de cet enfant; qu'elle pouvait compter sur lui pour ce dont elle le chargerait. Elle parut se remettre un peu et remercia ses deux bienfaiteurs du tendre intérêt qu'ils lui portaient. Elle ajouta que trop fatiguée en ce moment, elle priait Servigny de revenir plus tard, qu'elle préparait pour le jour de son départ les notes qu'elle lui destinait.
A quelques jours de là, Servigny retourna voir cette infortunée: il la trouva un peu mieux. Elle lui remit toutes les notes dont il pouvait avoir besoin pour faire les démarches qu'elle avait réclamées de lui, et le pria instamment de vouloir bien l'instruire de tout ce qu'il apprendrait dans ses intérêts:
--J'aurai la force de vivre, ajouta-t-elle, jusqu'à ce que je sache si j'ai encore des parents, des amis, et surtout si mon fils existe encore. Cette certitude me ferait oublier tous mes malheurs, toutes mes souffrances.
Servigny lui assura de nouveau qu'elle pouvait compter sur lui, et, au risque d'être indiscret, il se permit de l'interroger sur son sort, sur les circonstances qui l'avaient réduit à l'état de dénûment dans lequel elle se trouvait.
Ces questions lui firent répandre un torrent de larmes.
--Hélas! dit-elle à Servigny, quand vous connaîtrez mes aventures, je serai l'objet de votre mépris, ainsi que de cette bonne dame dont le généreux dévouement m'a sauvé la vie. Mais je n'ai rien à vous refuser.
Alors elle raconta ce que nous savons déjà de son histoire; sa fuite avec un Anglais qui, à son tour, l'avait abandonnée presque sans ressources après l'avoir amenée dans l'Inde.
--«Depuis lors, ajouta-t-elle, j'ai ouvert les yeux sur ma position, mes fautes, mon infâme conduite. Combien je me repens en ce moment d'avoir quitté l'homme qui m'aimait, qui m'avait comblée de bienfaits, pour le trahir par la plus noire ingratitude! Et mon fils, quel remords n'éprouvé-je point de l'avoir laissé à des mains étrangères, sans m'être jamais préoccupée de son sort! Tout cela m'avait inspiré un profond dégoût de la vie, il me semblait qu'une voix puissante, mais intérieure, me criait sans cesse: «Tu es une mauvaise mère!» A la suite de ces diverses circonstances, poursuivie par d'affreux pressentiments, mon courage m'a abandonnée, je suis tombée malade, tout ce que je possédais, argent, effets, bijoux, tout a été sacrifié au rétablissement de ma santé. A peine convalescente, les personnes qui m'avaient recueillie sachant qu'il ne me restait aucune ressource, me signifièrent de choisir un autre asile; deux jours plus tard elles m'auraient impitoyablement jetée à la porte.
»En proie au plus violent désespoir, j'avais dirigé mes pas au hasard, décidée à marcher jusqu'au moment où trahie par mes forces je tomberais d'inanition. C'est du reste ce qui ne tarda pas à arriver. Je marchai tant et si loin, que je m'égarai dans le petit bois qui est auprès de la ville; je ne m'arrêtai qu'à la nuit close, et enfin m'étant assise au pied d'un arbre je m'y endormis. Mon sommeil fut assez paisible jusqu'au lendemain, et lorsque je m'éveillai le soleil était déjà assez avancé dans sa carrière; mais quoique j'eusse passé la nuit tout entière dans un repos que je n'avais pas goûté depuis longtemps, je n'en étais pas moins en proie aux plus affreux tourments. La faiblesse où j'étais, l'absence d'aliments réparateurs, tout contribuait à me plonger dans les plus sombres idées; il me semblait être poursuivie par ces bizarres fantômes que crée l'imagination en délire. En un mot, tout contribuait à me faire persister dans la résolution de mourir.
»Toutefois, l'idée de la mort, l'idée de mettre un terme aux angoisses du cœur, et à cette foule de plaies et de douleurs, à cette masse de chair qui est nous, fait de nous tous des poltrons; tout s'arrête et se décolore devant la pâle lueur de cette pensée[580]. Je me soulevai donc et retrouvai en moi de nouvelles forces; mais bien décidée à mourir de faim, si j'envisageai encore la vie, ce fut pour me réjouir de la fin de mes maux. Enfin parvenue au dernier terme de la faiblesse et du délire, je sentais, je voyais la nuit approcher; mais indifférente à tout, que m'importait la nuit quand j'aspirais le néant!... Tout à coup ma paupière s'appesantit, se ferme, je tombe épuisée sur le gazon!...
»Si j'en juge par l'agitation de mon sommeil, je demeurai longtemps en cet état, car je fus assaillie par cette foule de songes terribles et bizarres qu'enfante un cerveau débilité. Tantôt il me semblait tomber dans d'affreux précipices et rouler au sein d'eaux noires et infectes qui m'entraînaient au centre de la terre; tantôt que de hideux serpents me déchiraient de leur dent envenimée!...
»Enfin, que vous dirai-je? depuis ce moment, jusqu'à celui où je me suis trouvée chez la bonne Irlandaise, je n'ai eu d'autre sentiment de mon existence que par la perception de tous les tourments de l'enfer!... C'est à Dieu et à vous, bonne et respectable dame, que je dois la vie; puissé-je en faire un meilleur usage que par le passé!»
Tenez, dit-elle en s'adressant à Servigny: voici les papiers qui vous mettront à même d'avoir des nouvelles de mon malheureux fils. Daignez encore une fois me promettre de vous occuper de lui à votre arrivée en France et de m'informer du résultat de vos démarches.
--Vous pouvez compter sur moi, répondit Servigny; je vous jure que je verrai le fils et le père.
--Le père que j'ai si indignement trahi, dit la dame; il aura peut-être abandonné le fils pour se venger de la perfidie de la mère!
--Cela n'est pas probable, répliqua Servigny; un homme tel que le marquis de Pourrières ne pourrait commettre une telle injustice.
--Alexis était si jeune, il m'aimait tant, dit la dame, que ma fuite a dû le désespérer, il aura maudit la mère et l'enfant!
--De grâce, calmez-vous, madame! celui qui se repent de bonne foi est plus loin du mal que celui qui ne le connut jamais. Du reste, j'ai meilleure opinion de M. de Pourrières; je me réserve de le voir et de rallumer dans son âme tous les sentiments d'un père, si contre toute attente, il avait pu jamais les oublier.
--Que d'obligations je vous aurai, cher monsieur; si je désire vivre encore c'est pour avoir le temps de vous bénir.
Le moment de se séparer étant venu, Servigny embrassa ces deux dames et les quitta en promettant de leur écrire. Jamais séparation ne fut plus touchante; la jeune femme versait des larmes en abondance; quant à la vieille Irlandaise, il semblait qu'on lui arrachât un fils tendre et chéri, tant elle était inconsolable de prendre en Servigny un ami, un protecteur aussi généreux que délicat. Enfin, il fallut se quitter.
Peu de jours après, Servigny apprit que la pauvre femme était morte en le bénissant.
FIN DU SIXIÈME VOLUME.
LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.
LES
VRAIS MYSTÈRES
DE PARIS,
PAR VIDOCQ.
TOME SEPTIÈME.
BRUXELLES,
ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,
IMPRIMEURS-ÉDITEURS.
1844
Les Vrais
Mystères de Paris.
I.--Le départ.
Sir Lambton, possesseur de richesses considérables honorablement acquises, s'embarqua avec Servigny. Pendant la traversée qui fut on ne peut plus heureuse, il ne cessait de parler de sa nièce, qu'il n'avait vue que dans son enfance. Les lettres qu'il avait reçues de cette jeune fille avaient captivé toutes ses affections; il brûlait d'impatience de la revoir, sans cesse il relisait sa correspondance avec une nouvelle satisfaction, et il la faisait lire à Servigny qui la trouvait charmante. La naïveté du style, la pureté des sentiments qui y étaient exprimés, tout était empreint de ce cachet qui révèle les âmes d'élite. Enfin après soixante-seize jours d'une navigation qu'aucun accident n'était venu interrompre, ils débarquèrent heureusement au Havre.
Sir Lambton, qui avait des affaires importantes à régler en ce port et ensuite dans celui de Marseille, chargea Servigny de se rendre à Paris pour préparer tout ce qui était nécessaire à son installation. Il lui laissa carte blanche pour l'achat d'un hôtel dans un quartier élégant et tranquille, ainsi que d'une jolie maison de campagne dans les environs. Il devait, en arrivant à Paris, trouver prêt tout ce dont il avait besoin, et s'en rapportait entièrement au fidèle, à l'intelligent Servigny, qu'il regardait, avec raison, comme son meilleur ami.
Après avoir reçu les ordres et les diverses commissions de sir Lambton, et muni de lettres de crédit sur les premiers banquiers de la capitale pour des sommes considérables, le départ de Servigny fut fixé au lendemain; toutefois, avant de se rendre à Paris, il demanda à son protecteur la permission d'aller voir une vieille tante qui habitait Mantes; c'était la seule parente qui lui restât.
--«Faites comme vous voudrez, lui dit sir Lambton, pourvu que d'ici deux mois je trouve tout disposé pour me recevoir, je suis content.»
Les choses ainsi arrêtées, Servigny se dirigea sur le village de Saint-Marsault pour aller se jeter aux pieds du bon curé qui l'avait si généreusement sauvé, ainsi que nous l'avons vu au commencement de cette histoire. Là, il apprit que ce digne ecclésiastique était depuis quelques temps à Paris, vicaire d'une des paroisses de la capitale. Il alla rendre visite au successeur de l'homme de Dieu et sans lui rien confier des faits que nous connaissons, il le chargea de dire quelques messes et de distribuer d'abondantes aumônes aux pauvres du village; il était heureux de pouvoir faire un peu de bien là où il avait été si malheureux, puis il se remit en route pour Paris.
Arrivé à Sens et logé à l'hôtel de l'Ecu, il acheta un excellent cabriolet et un très-beau cheval que l'on vendait par autorité de justice; il profita avec empressement de cette occasion, sachant qu'il aurait très-prochainement besoin de l'un et de l'autre pour faire ses courses à Paris et dans les environs.
Rendu à Mantes, il descendit à l'hôtel du Cheval blanc, et de suite il s'informa de sa tante. Il apprit qu'elle était morte depuis quelques mois seulement, après avoir fait un testament en faveur d'un parent éloigné. Servigny ne voulut rien changer aux dernières volontés de sa bonne tante; il quitta Mantes le lendemain, à la pointe du jour, pour revenir à Paris; il lui tardait de voir son sauveur, l'ancien curé de Saint-Marsault. Le temps était pluvieux, mais vers midi il fut assez beau, en sorte qu'il fit cette route assez agréablement, après avoir dîné à Poissy. En passant à Saint-Germain, il crut devoir s'arrêter quelques instants chez un notaire, afin de prendre des renseignements sur les propriétés à vendre dans les environs. On lui en indiqua plusieurs, mais, informations prises, elles ne pouvaient convenir; alors il se dirigea sur Nanterre, et il était presque nuit lorsqu'il arriva; mais de là à Paris, la route n'est pas longue, et il crut pouvoir prendre son temps. Il fit donc rafraîchir son cheval chez Gillet, et après avoir donné quelques sous à cet aveugle, qui vient jouer un air de flûte aux voyageurs, et qui, dit-on, a gagné à ce métier de bons biens au soleil, il sauta dans son cabriolet, se proposant de monter au pas la côte qui se trouve en sortant du pays; lorsque tout à coup il s'aperçoit que le ciel se couvre et que les éclairs sillonnent la nue à de longs intervalles. Il continue son chemin, espérant que cet orage se dissipera; mais au même instant le tonnerre gronde avec furie, les éclairs se croisent et forment mille gerbes dans l'air, les détonations que répètent et multiplient les échos de la vallée deviennent effrayantes; malgré cela, Servigny continue intrépidement sa route: il était même arrivé à mi chemin de Nanterre à Neuilly, lorsqu'un éclair suivi d'un coup de tonnerre épouvantable, fait cabrer et ruer le cheval; il s'abat, comme frappé de la foudre, il se relève, mais épouvanté par la terreur qu'il vient d'éprouver; il recule et se précipite avec le cabriolet dans une cuvette assez profonde qui borde la route, et d'où il ne peut sortir!...
Les brancards étaient cassés, le cheval sous le cabriolet, et Servigny, enseveli sous la capote brisée et aplatie, faisait de vains efforts pour sortir de cette position!
La lecture du premier chapitre de ce volume a appris à nos lecteurs ce qui, à partir de ce moment, est arrivé à notre héros.
--Voilà, dit Servigny lorsqu'il eût achevé le récit que l'on vient de lire, tous les événements de ma vie que je n'avais pu encore vous faire connaître; je n'ai passé sous silence qu'une seule circonstance dont je vous parlerai lorsque vous m'aurez dit ce que je dois faire; quant à la malheureuse femme dont je viens de vous raconter l'histoire, je m'acquitterai de la mission qu'elle a bien voulu me confier, et, pour cela, je n'attendrai pas que le hasard m'en fournisse l'occasion. J'écrirai à Genève, afin de savoir où est maintenant le jeune Fortuné, et sitôt que je connaîtrai le lieu de sa résidence, je lui porterai les paroles dernières de son infortunée mère et la boucle de cheveux qu'elle m'a remise pour lui.
--C'est bien, mon fils, c'est bien, répondit l'abbé Reuzet, je n'en attendais pas moins de vous; vous devez, en effet, vous acquitter de la mission qui vous a été confiée par cette malheureuse femme; en accomplissant le dernier vœu d'une pécheresse qui s'est repenti, à ses derniers moments, d'une mère qui regrettait de ne s'être pas acquitté de ses devoirs, vous vous rendrez agréable à Dieu, car le bien que l'on fait sans espoir de récompense, il le voit, et il s'en rappellera au jour du jugement, lorsque nos fautes et nos bonnes actions seront pesées dans une balance.
Servigny, après avoir de nouveau donné à l'abbé Reuzet l'assurance qu'il s'acquitterait de la mission qui lui avait été confiée par Jazetta, lui demanda ce qu'il devait faire, relativement à ce qui lui était arrivé à l'auberge isolée du Bienvenu.
--Je voudrais, dit-il, faire connaître à l'autorité ce qui se passe dans cette infâme maison et quels sont les gens qui la tiennent; mais le puis-je sans me compromettre? L'un des hommes que j'ai vus, et qui serait infailliblement arrêté par suite de sa dénonciation, était en même temps que moi au bagne de Toulon et il ne manquerait pas de me dénoncer; et vous devinez quelles seraient les conséquences de cette reconnaissance?
--Vous ne pouvez cependant, mon ami, laisser subsister ce repaire d'assassins; ce n'est pas sans dessein que la Providence, qui vous y a conduite, a permis que vous puissiez vous en échapper: il faut absolument que l'autorité en soit avertie et de suite, car chaque jour de retard, coûte peut-être la vie à un infortuné voyageur. Mais, cependant, il faut éviter que vous puissiez devenir la victime de la bonne action que vous allez faire.
--Quels moyens employer pour qu'il en soit ainsi? Je serais nécessairement mis en présence de tous les individus qui fréquentent l'auberge du Bienvenu; eh bien! n'est-il pas possible que parmi eux, il s'en trouve quelques-uns qui aient été mes compagnons pendant mon séjour au bagne de Toulon, et que mes traits soient restés gravés dans leur mémoire.
--Il me semble, dit l'abbé Reuzet après avoir réfléchi quelques instants, qu'une dénonciation anonyme, bien détaillée, adressée à la préfecture de police, remplirait suffisamment notre but, car elle amènerait nécessairement une visite dans cette auberge, dans laquelle il est impossible que l'on ne trouve pas quelque chose qui puisse fixer les doutes de la justice. Mais non, nous ne pouvons même pas employer ce moyen; votre cabriolet et votre cheval, qui sont restés à l'auberge du Bienvenu, pourraient servir à vous faire reconnaître, s'ils tombaient entre les mains de la police.
--Oh! je ne crains pas cela, le cabriolet n'est pas de fabrique française et le cheval a été acheté avec plusieurs autres; ces objets ne peuvent donc mettre sur mes traces; aussi, vais-je de suite suivre votre conseil et adresser à l'autorité une dénonciation, dans laquelle je donnerai des détails si précis, qu'il faudra bien que l'on y ajoute foi.
--Il faut maintenant, ajouta Servigny, que vous me serviez de guide dans une circonstance grave et dont dépend le bonheur de ma vie; voici ce dont il s'agit.
Servigny alors, raconta à l'abbé Reuzet tout ce qui venait de se passer entre lui et sir Lambton et l'offre que celui-ci venait de lui faire, de la main de sa nièce.
--Et sans doute, dit le bon prêtre, vous aimez cette jeune fille?
--Oh! oui, répondit Servigny, je l'aime; et cet amour, daignez en être convaincu, ne ressemble pas à la passion qu'avait su m'inspirer cette cantatrice du théâtre de Marseille dont je vous ai parlé, passion dont les suites ont été si fatales. J'ai voué à mademoiselle de Beaumont, une affection aussi pure qu'elle est désintéressée, je sens qu'il me sera facile de la rendre heureuse si elle devient mon épouse; mais cependant, si vous me dites que je ne dois pas associer ma vie à la vie si pure de cette charmante enfant, je serai assez fort pour renoncer à l'avenir heureux qui m'est offert et que j'ai mérité. Je ne crains pas de vous dire cela, mon digne ami, car vous connaissez toute ma vie, vous savez tout ce qu'il m'a fallu d'efforts pour conquérir la position que je possède aujourd'hui.
--Ecoutez, mon ami, dit l'abbé Reuzet, vous êtes bien déterminé, n'est-ce pas, à ne point vous arrêter dans la route que vous avez choisie? Vous voulez, quoi qu'il puisse arriver, conserver l'estime de l'homme généreux qui veut vous confier le soin d'assurer le bonheur de sa nièce?
Servigny fit un signe affirmatif, et l'abbé continua en ces termes:
--Eh bien! mon ami, il faut lui faire connaître tous les événements de votre vie, que vous lui avez cachés jusqu'à ce jour; si après que vous lui aurez fait cette confidence, il ne renonce pas à ses desseins, et il n'est pas impossible qu'il en soit ainsi; car, si le châtiment que les hommes vous ont infligé était sévère, la faute que vous avez commise n'est en réalité qu'une étourderie de jeunesse; vous pourrez alors accepter sans crainte la main de la femme que vous aimez, après, toutefois, que vous lui aurez fait la même confidence que vous aurez faite à son oncle.
--A elle! mon ami, il faudra que je lui dise que j'ai traîné et porté l'ignoble livrée du bagne?
--Il le faudra! Croyez-moi, si vous devez devenir l'époux de cette jeune fille, ne laissez pas à un hasard, qui probablement ne se présentera pas, mais qui cependant est possible, le soin de lui apprendre un fait qui lui paraîtra beaucoup moins énorme, si c'est par vous qu'elle l'apprend.
--Oh! jamais, jamais je ne pourrais me résoudre à donner à Laure le droit de me mépriser; j'aime mieux fuir sans rien dire, lui laisser ignorer, ainsi qu'à sir Lambton, ce que je serai devenu.
--Vous ne devez pas vous conduire ainsi, et vous ne le ferez pas; car vous vous rappelez que sir Lambton vous est attaché et que votre fuite, en l'affligeant, pourrait lui permettre de croire que vous êtes un ingrat.
Servigny concevait bien que dans la position singulière où il se trouvait placé, il n'avait d'autre parti à prendre que celui qui lui était indiqué par l'abbé Reuzet; il ne pouvait cependant se résoudre à l'adopter; il voulait bien, ainsi que nous l'avons déjà dit, renoncer à Laure, fuir loin, d'elle, s'il le fallait il voulait bien instruire sir Lambton, non pas seulement parce que quelque chose lui disait qu'il trouverait en lui un juge indulgent, mais encore, parce que l'honneur lui faisait un devoir de cette nécessité; mais c'était tout ce qu'il se sentait capable de faire, à moins d'efforts surhumains. Il le dit à l'abbé Reuzet.
--Eh bien! lui dit le prêtre, ces efforts surhumains, il faut les faire, et croyez-moi, vous en serez récompensé; on gagne toujours quelque chose à faire son devoir. Que pourriez-vous dire à votre femme, si le hasard venant à lui apprendre ce que vous lui auriez caché, elle vous reprochait de l'avoir trompée? Auriez-vous le droit de vous plaindre si, s'autorisant de votre exemple, elle vous trompait à son tour? Dites-moi, votre bonheur ne serait-il pas beaucoup plus grand si, après avoir écouté la confidence que vous allez lui faire, Laure vous tendait la main et vous disait que malgré vos malheurs, elle consent à devenir votre épouse?
--Oh! certes, car ce serait là une véritable preuve d'amour et de dévouement, que je saurais reconnaître en la rendant aussi heureuse qu'il est possible de l'être ici-bas; mais cela ne peut arriver; cette pure jeune fille ne consentira jamais à unir sa destinée à celle d'un forçat évadé.
--Les femmes sont capables, lorsqu'elles aiment, de tous les dévouements. Ne désespérez donc pas de votre destinée; Dieu, qui jusqu'à ce jour vous a si manifestement protégé, ne vous abandonnera pas tant que vous marcherez dans ses voies. Fais ce que tu dois, avienne que pourra; vous devez, mon ami, puisque vous voulez faire oublier la faute que vous avez commise, avoir sans cesse cette maxime présente à la mémoire.
--Je ferai ce que vous me dites de faire, dit Servigny après quelques instants de réflexion,
--J'étais sûr, s'écria le bon abbé Reuzet, que vous possédiez toutes les vertus d'un galant homme, mais puisque maintenant vous êtes bien décidé, je veux vous rendre moins rude que vous ne la supposez, la tâche qui vous est imposée; il est de ces aveux, je le sais, qui sont pénibles à faire, et ceux que vous devez à sir Lambton sont de cette nature; je crois que l'indulgence de cet excellent homme, vous les rendra aussi faciles que possible; je ne veux pas cependant que vous soyez le témoin de l'étonnement que nécessairement il manifestera lorsqu'il apprendra ce que, jusqu'à ce jour, il a ignoré. Voici donc quelle sera votre conduite: demain matin sir Lambton, qui me paraît passablement impatient, ne manquera pas de vous demander une réponse, vous lui répondrez que l'offre qu'il a faite comble tous vos vœux, mais que vous ne pouvez l'accepter avant qu'il ne m'ait vu et vous le prierez de venir de suite chez moi; si, comme je le présume, ce que je lui apprendrai ne le fait pas changer de résolution, je lui demanderai la permission de voir mademoiselle de Beaumont, qui, j'en suis convaincu, vous conservera son estime, si après m'avoir entendu, elle vous enlève son amour. Croyez-vous mon ami que nous puissions mieux faire? et veuillez me charger du soin d'être votre interprète.
Servigny prit la main de l'abbé Reuzet et la serra avec force entre les siennes.
--Vous êtes un digne serviteur de Dieu, lui dit-il, j'approuve d'avance ce que vous ferez, et si je dois renoncer à l'amitié de sir Lambton et à l'amour de Laure c'est près de vous, mon digne ami, que je viendrai chercher des consolations que vous ne me refuserez pas.
La conversation entre l'abbé Reuzet et Servigny se serait sans doute prolongée beaucoup plus longtemps, si le vieux Silvain, après avoir discrètement frappé à la porte du salon, n'était pas entré afin de prévenir son maître que M. le vicomte de Lussan désirait lui parler.
--Je suis forcé, dit l'abbé, de vous congédier pour recevoir ce gentilhomme, au revoir, mon cher Servigny, ayez bon espoir, je vous le répète, Dieu n'abandonne pas ceux qui marchent dans ses voies.
--Que sa volonté soit faite, répondit Servigny, acceptez ceci pour vos pauvres, ajouta-t-il en glissant un billet de banque dans la main de l'abbé Reuzet, je regrette beaucoup de ne pouvoir faire plus en ce moment, mais l'envoi que je viens de faire au procureur du roi d'Aix, pour indemniser le juif Josué de l'argent qu'involontairement je lui ai fait perdre, m'a tout à fait mis à sec, une autre fois je serai plus généreux.
--Merci, mon ami, merci pour moi, à qui vous procurez le plaisir de faire un peu de bien, et merci pour mes pauvres, dont les prières vous porteront bonheur.
--A propos, j'ai remis à votre bon Silvain une légère marque de ma reconnaissance qu'il n'a voulu accepter qu'à la condition que vous lui permettriez de la conserver.
L'abbé Reuzet donna un petit soufflet sur la joue du vieux domestique qui attendait près de la porte du salon l'ordre de faire entrer le vicomte de Lussan.
--Vous le voyez, mon ami, lui dit-il, un bienfait n'est jamais perdu, puisque vous recevez aujourd'hui la récompense des soins que vous avez donnés il y a déjà longtemps, à un pauvre blessé, gardez cet argent et faites-en bon usage... Faites entrer maintenant M. le vicomte de Lussan.
Silvain s'empressa d'obéir.
--Veuillez prendre un siége, M. le comte, dit l'abbé Reuzet, qui voulut absolument conduire Servigny jusqu'à la porte de son modeste logement, je suis à vous à l'instant même.
--Ne vous gênez pas, M. l'abbé répondit le vicomte, ne vous gênez pas, rien ne me presse.
--Que diable peut venir faire ici, se dit-il, lorsqu'il fut seul dans le salon, cet homme que j'ai vu causer ce matin avec le digne intendant de mon noble ami, le marquis de Pourrières.
II.--Deux unions.
Si nos lecteurs ne sont pas las de nous suivre, nous les prierons d'entrer avec nous dans la petite église de Guermantes, petit village du département de Seine-et-Marne, situé à quelques portées de fusil de Lagny, et remarquable seulement par les belles maisons de campagne, dont les jardins ont été, pour la plupart, dessinés par Lenôtre.
Il n'est pas encore huit heures du matin, les pâles rayons du soleil d'hiver ne sont pas encore parvenus à percer les nuages épais qui chargent l'atmosphère; le froid est vif, la neige couvre les champs d'alentour et les rameaux dépouillés des quelques vieux arbres plantés devant le portail de l'église, qui cependant est ouverte et ornée comme pour un jour de fête. Nous saurons, si nous voulons bien prendre la peine d'écouter les paroles qu'échangent entre eux les quelques paysans rassemblés devant le maître-autel, pour quelle cérémonie la petite église de Guermantes déploie à une heure aussi inusitée toutes les richesses de sa sacristie.
--En v'là une drôle d'idée, dit à sa voisine une grosse villageoise à la physionomie réjouie, qui s'est levée à la pointe du jour afin d'arriver la première à l'église, choisir pour se marier une méchante église de rien de tout, lorsque l'on pourrait sans se gêner, avoir le maître-autel de c'te église de Paris, que j'sommes allés voir avec mon homme, une église superbe, ma chère, toute dorée, avec des peintures presque aussi belles que celles du jardin Turc, et ousque ça sent bon comme tout.
--C'est une nouvelle mode, les bourgeois venions comme ça se marier dans les églises des villages, soit disant pour échapper aux opportunités, mais j' crois pas que c'est pour ça moi, c'est ben plutôt parce que ça leur zy coûte meilleur marché, c'est si cancres ces riches.
Le nez pointu, les lèvres minces et les yeux de chauve-souris de la femme qui venait de s'exprimer ainsi, annonçaient un de ces êtres malheureusement organisés dont le plus vif plaisir est celui de médire de leur prochain. Ceux de nos lecteurs qui sont assez naïfs pour croire que les villageois sont tels que les a peints ce bon capitaine de dragons, qui se nommait M. de Florian, lorsque nous leur aurons appris que ceux qui avaient choisi pour se marier la petite église du village de Guermantes avaient remis au maire du susdit village une somme assez forte pour les pauvres de la commune, croiront sans doute que les méchancetés de la femme aux yeux de chauve-souris, vont être désapprouvées par ses auditeurs: erreur! profonde erreur; elles seront au contraire accueillies par un murmure approbateur qui l'engagera à ne pas s'arrêter en aussi beau chemin; et cependant les plus médisants seront les premiers à se rendre sous le porche lorsque les jeunes mariés sortiront de l'église, afin de les saluer et d'attrapper une étrenne, c'est-à-dire une pièce de monnaie quelconque. Il est bon d'apprendre à ceux de nos lecteurs qui ne le savent pas, que des villageois, quelquefois fort à leur aise, reçoivent sans scrupule une aumône lorsqu'on veut bien la leur donner.
Ainsi que nous venons de le dire, l'auditoire de la femme aux yeux de chauve-souris était disposé à bien accueillir toutes les méchancetés qu'elle voudrait bien débiter.
--Après, continua-t-elle, charmée de la bienveillante attention que ses auditeurs voulaient bien lui accorder, vous me direz que l'on a quelquefois des raisons pour ne point vouloir se marier au vu et au su de ses pareils; par exemple, quand une demoiselle a eu des malheurs, et que le mari ne l'épouse que pour sa dot.
--A-t-elle de l'esprit cette mère Pitroux, dit un gros joufflu, le coq du village, en riant bêtement, elle sait tout ce qui se passe, que j'vous dis.
--Un peu que j'sais ben des choses, et que si j'voulions parler j'pourrions vous en apprendre de belles sur le compte de c'te belle mariée, de son épouseur et d'ce rougeau d'Anglais, qu'est soi-disant son oncle; mais je m'tais, j'n'ai pas oublié qu'à son dernier prône monsieur le curé nous a dit qu'il ne fallait pas médire de son prochain.
La vieille sorcière ne se taisait que parce qu'elle ne savait absolument rien, et que son instinct de méchante femme lui disait qu'elle en avait assez dit pour donner matière à toutes les conjectures.
--M'est avis, dit le gros joufflu, que l'Anglais n'est pas plus l'oncle de la mariée que je n'suis le neveu de M. le curé, et que c'est pour se débarrasser d'elle qu'il la repasse avec une bonne dot au jeune homme qui va l'épouser.
--Un bel homme tout d'même, répondit la femme qui avait parlé la première, et qui, comparée aux autres villageoises, était une excellente femme; et qui va épouser un beau brin de jeune fille! On peut dire d'eux tout ce qu'on voudra, ça ne les empêchera pas de faire un joli couple.
--C'est-à-dire, reprit le gros joufflu, très-vexé sans doute de ce qu'une femme se permettait de trouver bien un autre homme que lui, l'homme n'est pas déjà si bien, il est trop grand.
--Tu dis ça parce que tu es petit, mon garçon.
--On est ce qu'on est, mame Catois, ça n'empêche pas qu'on ne changerait pas de figure avec tous ces farauds de Paris, qui ne viennent dans nos villages que pour nous humilier.
--Vous me faites suer avec toutes vos médisances, s'écria la bonne madame Catois; tenez, puisqu'il faut que j'vous le dise, vous n'avez pas plus de reconnaissance que des crocodrilles. Lorsqu'il n'y avait personne au château, vous disiez tous les jours: Ah! y faudrait pour le bien du village que c'te propriété fusse habitée par des gens riches. Eh ben! il est venu des riches, et des bons, qui ont fait du bien à tous les pauvres de la commune, et qui viennent encore, à l'occasion de leur mariage, de remettre pour eux, à not' maire, une bonne grosse somme; eh ben! parce qu'ils veulent se marier ici, v'là que vous vous mettez à les déchirer ni pu ni moins que s'il vous devaient queque chose. Fi! fi, vous devriez être honteux.
Nous devons, historien fidèle, dire à nos lecteurs que la verte admonition de madame Catois fut beaucoup moins bien accueillie que les médisances de la mère Pitroux, et qu'elle eût été probablement forcée de changer de place pour se soustraire aux bourrades si l'entrée dans l'église des jeunes mariés et de leurs amis n'était venu distraire l'attention générale.
--Est-ce que je me trompais, dit la Pitroux, c'est-y pas un mariage secret, pisqu'i n'ont invité personne à la cérémonie et qui n'ont avec eux que leurs témoins, ces deux Anglais qui viennent on ne sait d'où, le père Robertin, le notaire de Lagny, et son gendre, l'huissier, qui ont l'air tout fiers de ce que le rougeaud a bien voulu les choisir pour répondre de sa nièce; et ce curé de Paris, qui doit officier à la place de not' bon pasteur, qui n'ont probablement pas trouvé assez bon pour eux.
On a sans doute déjà deviné que le mariage qui mettait ainsi en émoi toutes les mauvaises langues de Guermantes, était celui de notre héros, qui épousait la charmante Laure de Beaumont. Après la cérémonie, que le digne abbé Reuzet avait voulu célébrer lui-même, les deux jeunes époux, accompagnés de sir Lambton, devaient monter dans une chaise de poste qui les attendait à la porte de l'église, et aller passer à Florence, sous le beau ciel du grand-duché de Toscane, le restant de l'hiver avant de se fixer définitivement à Paris.
--Adieu, mes enfants, dit l'abbé Reuzet à Servigny et à Laure, au moment où ils allaient monter en voiture, adieu! vous serez heureux, car vous avez fait chacun votre devoir; mais si quelques malheurs imprévus venaient vous frapper, si Dieu voulait encore vous éprouver, priez avec confiance notre divin Rédempteur, vous puiserez dans la prière des forces pour surmonter les obstacles, et de la résignation pour supporter les maux que vous ne pourriez éviter.
Tandis que l'abbé Reuzet parlait ainsi aux deux jeunes gens qui lui prêtaient toute l'attention que méritait son noble caractère, sir Lambton, entouré d'un cercle infranchissable, vidait sa bourse entre les mains du bedeau, du sacristain, des enfants de chœur et des pauvres de la commune. Lorsqu'il n'eut plus rien à leur donner, tous ces solliciteurs s'écartèrent, et il rejoignit la voiture dans laquelle Servigny et Laure avaient déjà pris place.
--Nous nous verrons, monsieur, dit-il à l'abbé Reuzet en lui secouant la main d'une manière qui fit faire une légère grimace au bon prêtre, je ne suis pas de votre religion, mais cela, vous l'avez pu voir, ne m'empêche pas d'être un assez bon diable, et je suis prêt à reconnaître que c'est une excellente religion que celle qui est prêchée par des ministres tels que vous. Adieu, monsieur l'abbé, venez souvent à notre hôtel lorsque nous serons de retour à Paris, tout le monde y gagnera, nous d'abord et les pauvres ensuite, car à chacune de vos visites je vous remettrai de quoi continuer l'œuvre si généreusement commencée par ce brave garçon-là.
En achevant ces derniers mots, sir Lambton avait frappé sur l'épaule de Servigny qui ne put s'empêcher de rougir.
--Ah! ah! mon cher ami, ajouta sir Lambton qui remarqua l'air embarrassé et la rougeur qui couvrait le visage de notre héros, est-ce que par hasard vous êtes fâché de ce que monsieur l'abbé Reuzet m'a mis dans la confidence de vos secrets; cela ne serait pas bien, maintenant que nous sommes de la même famille, nous ne devons rien avoir de caché l'un pour l'autre.
--Un secret, dit Laure, je veux le connaître.
--Monsieur votre mari vous le fera sans doute connaître, répondit l'abbé Reuzet.
--Oui, ma fille, ajouta sir Lambton, tu le connaîtras ce secret, et tu gronderas fort ton mari de ce qu'il nous l'a caché si longtemps.
Après quelques paroles obligeantes adressées au curé de Guermantes, qui était venu rejoindre l'abbé Reuzet, sir Lambton, Laure et Servigny partirent, emportant les bénédictions des deux vénérables ecclésiastiques auxquels se joignirent les acclamations de tous ceux entre les mains desquels sir Lambton avait vidé sa bourse.
--C'est d'braves gens tout d'même, dit le gros Joufflu à la Pitroux; ils ont donné gros à nos pauvres.
--Beau mérite, répondit la vieille, que d'donner queuques écus lorsqu'on est riche comme des crésus; c'est une frime pour nous jeter de la poudre aux yeux, pour qu'on s'aperçoive pas de c'qui s'en sauvent comme ça aussitôt après leux mariage.
--Hé! dites donc la Pitroux, dit une commère en frappant sur l'épaule de la vieille aux yeux de chauve-souris, v'nez-vous à la maison commune? on dit comme ça que not'maire va faire le partage de c'qu'ont donné ces bourgeois qui veniont de se marier, et qui reviendra au moins vingt francs à chaque nécessiteux.
--V'là que j'y vas, mon enfant, dit la Pitroux, v'là que j'y vas.
Et la vieille sorcière sortit de l'église.
--Eh ben! Claude, qué tu dis d'ça, dit la Catois au paysan joufflu, crois-tu que c'est brave d'aller prendre l'argent des gens qu'on vient de déchirer?
--Eh ben! s'ils l'ont donné c'te argent, c'est que ça leur convenait; faudrait-t'y pas pour avoir le droit d'en prendre sa part, s'priver du plaisir de rire un tantinet aux dépens de tous ces riches.
O mœurs pures des champs! aimable candeur villageoise, que vous êtes donc séduisantes dans les idylles, les romans de M. de Florian, et les opéras-comiques.
Trois mois environ après le mariage de Servigny et de Laure, une cérémonie semblable rassemblait, dans l'église dorée sur tranche de Notre-Dame de Lorette, une compagnie beaucoup plus nombreuse que cette que nous venons de laisser dans la petite église du village de Guermantes. Cette compagnie habillée de velours et de soie, parfumée de patchouli et d'eau de Portugal, s'exprimait avec infiniment plus d'élégance que ceux que nous venons d'entendre parler. Faut-il en conclure qu'elle valait mieux? Nous n'en savons vraiment rien. Les villageois de Guermantes assommaient tout simplement ceux dont ils s'occupaient; les gens comme il faut, rassemblés dans l'église Notre-Dame de Lorette, pour nous servir d'une expression empruntée au joyeux curé de Meudon, «égorgillaient bien doulcettement les gens avec de gentils petits coustelets.» Nous laissons à nos lecteurs le soin de décider quelle est la meilleure de ces deux manières de tuer les gens; nous les prierons seulement de remarquer que les gens comme il faut se déchirent les uns les autres, tandis que les villageois ne calomnient que ceux que le hasard de la naissance ou la fortune a placés au-dessus d'eux, ce qui tendrait à prouver que les premiers ne médisent que pour tuer le temps; tandis que les seconds, véritables loups qui ne se mangent pas entre eux, calomnient parce qu'ils sont grossiers, envieux et méchants.
Le révérend père Lemoine, de la compagnie de Jésus, qui a écrit un petit traité[581] destiné à rendre facile aux gens du monde l'exercice de toutes les pratiques de la religion; s'il revenait ici-bas et qu'on le conduisit dans l'église Notre-Dame de Lorette, il pourrait facilement croire, en voyant un semblable temple, que les maximes de son livre sont généralement adoptées. Nous ne sommes, pour notre part, jamais entré dans une de nos vieilles basiliques sans nous sentir disposé à élever notre âme vers notre Créateur; nous ne restons pas froids dans les modestes temples de nos villages; mois lorsque nous nous trouvons à Notre-Dame de Lorette, ce qui nous arrive toutes les fois qu'Alexis Dupont veut bien quitter l'Académie royale de musique pour venir y faire entendre sa belle voix aux fidèles, nous écoutons très-volontiers le prédicateur à la mode, nous applaudissons chaleureusement l'artiste distingué qui chante si bien les hymnes sacrés; mais nous avons beau nous battre les flancs pour rallumer dans notre cœur quelques étincelles de ferveur religieuse, cela nous est impossible; c'est qu'en effet, l'église Notre-Dame de Lorette ressemble plus aux boudoirs des jolies pécheresses qui habitent le quartier dans lequel elle est située, qu'à un temple consacré au culte de celui qui est mort sur la croix pour nous sauver. Rien de mieux peint que cette jolie bonbonnière; mais rien assurément de moins grandiose, de moins mystérieux, qui parle moins au cœur et à l'imagination de la grandeur et des mérites du Créateur.
C'est sans doute pour cela que les diverses personnes que la cérémonie qu'on allait y célébrer y avait attirées, s'abordaient, se saluaient et causaient avec autant d'abandon que si elles s'étaient rencontrées dans un salon.
--Eh! bonjour donc, mon cher de Lussan, je suis vraiment charmé de vous rencontrer.
--Croyez, mon cher de Préval, que j'ai infiniment de plaisir à vous voir.
Et le vicomte serra affectueusement la main parfaitement gantée que lui tendit de Préval.
--Je veux bien vous croire, cher vicomte, permettez-moi cependant de vous faire observer que vous devenez excessivement rare.
--Que voulez-vous, je me range, j'ai envie de faire une fin, d'imiter mon ami de Pourrières; de me marier.
--Vraiment! eh mais! si vous trouviez ainsi que lui chaussure à votre pied, vous n'auriez peut-être pas tort.
--J'avais jeté les yeux sur l'aimable amie de la jolie comtesse de Neuville, et il est probable que je serais parvenu à m'en faire aimer, si son oncle n'avait pas amené avec lui, des Indes orientales, je ne sais quel aventurier qui m'a coupé l'herbe sous le pied.
--Voilà qui est fâcheux,
--Oh! je suis, je vous l'assure, parfaitement consolé; une occasion perdue peut facilement se retrouver.
--Surtout, lorsque comme vous, on possède une foule d'aimables qualités, une grande fortune et un nom illustre.
--Flatteur, vous savez bien que je ne possède de plus que vous qu'une seule chose, le nom que m'ont transmis mes aïeux.
--C'est peu de chose.
--Quel blasphème, M. de Préval; mais si vous prisez si peu la noblesse, pourquoi donc avez-vous accolé au vôtre une particule nobiliaire?
--Eh! que sais-je; pour jeter de la poudre aux yeux des sots.
--Brisons, je vous prie.
--Vous n'avez pas cru, cher vicomte, que je voulais vous offenser?
Le vicomte, visiblement contrarié, fit quelques pas dans l'église avant de répondre à Préval, qui marchait à ses côtés et qui paraissait désolé d'avoir pu déplaire à celui qu'il avait pris l'habitude de considérer comme son maître.
--Les nouveaux mariés se font bien attendre, dit timidement de Préval, pour donner un autre tour à la conversation.
Le vicomte de Lussan, touché du repentir manifesté par l'humble contenance de Préval, voulut bien lui répondre:
--C'est bon genre, dit-il, il n'y a que les rois et les porteurs d'eau qui arrivent à l'heure.
--Il paraît que monsieur le marquis de Pourrières a tout à fait oublié la jolie marquise de Roselly?
--Je n'en répondrais pas; Silvia est une de ces femmes qui ne s'oublient pas facilement, n'est-il pas vrai, monsieur de Préval?
--Je vous donne ma parole, que je n'y pense que pour me rappeler que c'est une femme très-dangereuse.
--Je vous crois. Il paraît que le gaillard qu'elle avait choisi pour se débarrasser de vous, n'y allait pas de main morte; j'ai raconté cette histoire au marquis de Pourrières, elle l'a fait beaucoup rire.
--Je suis charmé d'avoir prêté à rire à ce noble personnage; je ne souhaite pas cependant qu'il retrouve Céleste Comtois.
--Eh! pourquoi donc?
--Parce que je suis persuadé que cette femme doit être funeste à tous ceux qui se trouvent en relations avec elle.
--Vous pourriez bien avoir raison; le père Juste m'a raconté certaine histoire dont je la suppose l'héroïne!...
--Quelle est donc cette histoire?...
--Vous êtes beaucoup trop curieux, mon cher; allez, si vous désirez la connaître, prier le père Juste de vous la raconter, peut-être qu'il voudra bien vous faire ce plaisir.
Le vicomte de Lussan et de Préval, furent à ce moment abordés par un assez laid vieillard qui portait à sa boutonnière le ruban de la Légion d'honneur.
--Eh! bonjour, M. de Préval, dit-il au compagnon du vicomte de Lussan, vous allez, puisque je vous rencontre ici, me dire de qui l'on va célébrer l'union.
--Quel est ce monsieur? dit à voix basse le vicomte de Lussan à M. de Préval.
--Monsieur le chevalier Fontaine, le père nominal de la belle marquise de Roselly, lui répondit son ami.
Et comme le chevalier Fontaine attendait une réponse à la question qu'il venait de lui adresser:
--Ne savez-vous pas, continua-t-il, que monsieur le marquis de Pourrières épouse la veuve du général comte de Neuville?
--Une union bien assortie, répondit le chevalier Fontaine, les deux conjoints sont riches.
Les personnes invitées à la cérémonie, arrivaient à la suite les unes des autres, de sorte que lorsque les époux et leur amis arrivèrent à leur tour, l'église était déjà remplie. Le vieux chevalier de Saint-Louis que nous avons vu déjà chez madame de Villerbanne, donnait la main à Lucie.
La physionomie de Salvador était resplendissante d'orgueil; il adressa au vicomte de Lussan, en passant devant lui, un léger signe de tête protecteur, qui pouvait se traduire ainsi: Vous voyez, mon cher ami, que je sais surmonter tous les obstacles, et que ce que je veux je l'obtiens.
--Ouais! se dit le vicomte, est-ce que par hasard mon excellent ami oublierait déjà que c'est presque à moi qu'il doit ce qu'il obtient aujourd'hui! Il faudra voir, morbleu! il faudra voir...
Lucie n'était pas triste; et cependant une certaine appréhension pouvait se lire sur sa jolie figure. Mais, lorsqu'elle jetait ses regards sur son mari, elle croyait lire tant d'amour dans ses yeux, que les légers nuages qui couvraient son front se dissipaient aussitôt.
Nous ne rapporterons pas tous les détails de la cérémonie qui consacra devant Dieu une union déjà contractée devant les hommes. Nos lecteurs savent ce qu'est une messe de mariage; nous leur dirons seulement que, comme le marquis de Pourrières avait remis une somme assez considérable à la fabrique, l'église avait revêtu pour lui ses plus beaux atours; elle avait étalé au grand jour tous les trésors de la sacristie: les carreaux de velours à franges d'or, le poêle de satin à franges d'argent, les chandeliers les plus lourds et les mieux ciselés; elle avait paré ses chantres de leurs plus belles chapes, son suisse de son uniforme le plus resplendissant, débarbouillé ses enfants de chœur et convié le meilleur de ses organistes.
Après la cérémonie, les amis de Lucie et du marquis de Pourrières, parmi lesquels on pouvait remarquer une foule de personnages distingués, vinrent adresser leurs félicitations aux jeunes époux et les prier d'agréer les vœux qu'ils faisaient pour leur bonheur, vœux stériles, hélas! et qui ne devaient pas être exaucés.
Salvador se conformant à la mode anglaise, adoptée maintenant par presque tous les gens de bonne compagnie, avait manifesté à sa femme le désir d'aller aussitôt après son mariage, passer la belle saison dans ses terres. Lucie n'avait pas cru devoir s'opposer à ce désir qu'elle avait trouvé tout naturel; de sorte qu'il avait été convenu qu'aussitôt après la cérémonie religieuse, on partirait pour le château de Pourrières, où on passerait la lune de miel.
La cérémonie religieuse était terminée et les nouveaux époux allaient bientôt sortir de la sacristie, lorsqu'une femme d'une beauté remarquable, mais affreusement pâle et plus que pauvrement vêtue, entra dans l'église; elle se plaça au premier rang, en ayant soin de se tenir parmi les personnes qui attendaient, rangées en haie, le long des deux côtés de la nef, la sortie des nouveaux époux qu'elles voulaient voir monter en voiture. Lorsque Salvador, qui donnait la main à Lucie, passa triomphalement près d'elle; elle poussa un léger cri qui lui fit tourner la tête de son côté, de sorte que ses regards, qui brillaient d'un feu sombre, rencontrèrent les siens.
Les traits du marquis, lorsqu'il eût vu cette femme, se couvrirent d'une mortelle pâleur, et vraiment il y avait bien de quoi; elle lui apparaissait comme le spectre de Banco au Festin de Macbeth; et son trouble fut si évident que Lucie le remarqua et lui demanda ce qu'il avait? il attribua son trouble et sa pâleur à une indisposition subite causée par l'émotion et la chaleur, et que le grand air suffirait pour dissiper; et il se hâta de regagner sa voiture répondant à peine aux compliments et aux félicitations des nombreux amis qui se pressaient autour de lui; seulement, lorsque le vicomte de Lussan s'approcha à son tour, il lui dit quelques mots à voix basse.
Le vicomte de Lussan parut très-étonné, il salua la comtesse et rentra dans l'église.
Il avait à peine fait quelques pas lorsqu'il fut abordé par de Préval.
--Devinez qui je viens de rencontrer ici? lui dit son ami.
--Eh! le sais-je, répondit le vicomte.
--Eh bien! je viens de me trouver face à face avec la belle Céleste Comtois, Silvia, marquise de Roselly, comme vous voudrez l'appeler. Oh! je l'ai bien reconnue, malgré l'extrême pâleur qui couvre son visage et qui semble annoncer qu'elle vient de supporter une longue maladie, et les pauvres vêtements dont elle est couverte.
--Où est-elle? dit le vicomte, il faut que je lui parle, il le faut absolument.
--Ma foi, mon cher ami, je ne puis vous satisfaire, je me suis sauvé aussitôt que je l'ai vue. Je me suis imaginé qu'elle n'était ici que pour jouer un mauvais tour à quelqu'un comme ce quelqu'un pourrait être moi aussi bien qu'un autre, ma foi!... Je puis cependant vous assurer qu'elle est encore dans l'église.
Le vicomte de Lussan, outré de la poltronnerie de son ami de Préval, le quitta sans lui répondre, et se mit à explorer l'église en tous sens. L'église de Notre-Dame de Lorette n'est pas bien grande, et l'oeil peut sans peine en embrasser toutes les parties; il n'eut donc pas beaucoup de peine à trouver celle qu'il cherchait.
--Comme je ne me souciais pas de m'exposer à rencontrer quelqu'un dans ce misérable équipage, lui dit Silvia, je suis restée dans ce coin où je savais bien que vous finiriez par me découvrir.
--Mais par quel fâcheux hasard, madame la marquise, vous trouvez-vous en un si pitoyable état, et qu'êtes-vous devenue depuis plus d'une année?
--Oh! c'est toute une histoire qu'il serait beaucoup trop long pour vous raconter ici; il vous a sans doute prié de vous occuper un peu de moi.
--Sans nul doute; ah! que n'êtes-vous venue quelques jours plus tôt...
--Je suis venue aussitôt que je l'ai pu: ainsi le marquis de Pourrières est marié?
--Il vous croyait morte, madame la marquise.
--Et il était impatient de se consoler; c'est très-bien, c'est très-bien en vérité, la femme qu'il vient d'épouser est véritablement fort jolie?
--Eh! madame, si vous aviez été là, il est probable qu'il aurait refusé Vénus en personne.
--Le croyez-vous?
--J'en suis persuadé; mais vous connaissez le vieux proverbe: les absents ont tort.
--Le proverbe dit vrai, mais les absents reviennent quelquefois et alors ils ont raison.
--Je ne vous comprends pas, mais je suis à vos ordres, venez-vous?
--Nous attendrons si vous voulez bien le permettre, quelques instants, je vois encore dans l'église beaucoup de personnes que je connais.
Le ton sec et tranchant de Silvia avait légèrement indisposé le vicomte de Lussan; cependant il lui obéit et resta près d'elle, bravant les regards des curieux qui ne pouvaient concevoir qu'un aussi élégant personnage se tint ainsi en public avec une femme si misérablement vêtue, il subissait sans s'en douter l'influence que cette singulière femme exerçait sur tous ceux qui la connaissaient, cependant il ne lui parlait pas.
--Vous ne me dites rien, M. le vicomte, dit Silvia après quelques instants d'un silence qui paraissait l'ennuyer infiniment.
--Je n'ai rien à vous dire, madame, répondit le vicomte, si ce n'est que maintenant l'église est presque déserte et que nous ferions bien de profiter de ce moment pour nous retirer.
--Partons donc, M. le vicomte, je suis prête à vous suivre.
Silvia passa son bras sous celui du vicomte qui rougit jusqu'aux yeux, mais qui n'osa la refuser. Puis il la fit monter dans son cabriolet, se plaça à côté d'elle et fouetta vigoureusement son cheval, impatient d'échapper aux regards des quelques curieux retardataires rassemblés à l'entrée de l'église.
Nous profiterons du temps que doivent passer à Florence Servigny, Laure et sir Lambton, et à Pourrières, Salvador et Lucie, à laquelle, à notre regret, il ne nous est plus permis de donner le nom de comtesse de Neuville, pour apprendre à nos lecteurs les événements qui avaient précédé les deux unions qu'ils viennent de voir se conclure.
Servigny après avoir quitté l'abbé Reuzet, rentra à l'hôtel de sir Lambton beaucoup plus calme qu'il ne l'était lorsqu'il en était sorti, la résolution qu'il venait de prendre avait mis fin à la cruelle perplexité à laquelle il était en proie, et comme, ainsi qu'il a été facile de s'en apercevoir par le récit des événements qui précèdent, il était doué d'une force de caractère remarquable, il en attendait le résultat avec calme, bien déterminé du reste à l'accepter quel qu'il fût.
Le lendemain matin après le déjeuner, sir Lambton, ainsi qu'il s'y attendait, le pria de le suivre dans son cabinet, et lorsqu'ils y furent seuls, il lui demanda une réponse à la proposition qu'il lui avait faite la veille.
--Vous avez dû penser, mon généreux protecteur, lui répondit Servigny, après s'être recueilli quelques instants, que si je n'avais pas accepté de suite, et avec le plus vif empressement, une proposition aussi honorable que celle que vous avez bien voulu me faire, mon hésitation était provoquée par de bien puissants motifs; car je n'ai pas cherché à vous dissimuler que j'aimais votre nièce de toutes les puissances de mon âme, et je crois vous avoir donné assez de preuves de l'attachement que je vous ai voué, pour que vous ne puissiez douter du prix infini que je dois mettre à votre alliance.
--Mais ces motifs, mon cher Féval, vous devez, si vous avez en moi quelque confiance, me les faire connaître.
--Je le sais, sir Lambton, mais j'ai pensé que vous voudriez bien m'épargner la triste nécessité de vous faire des aveux qui vont peut-être me faire perdre, sinon votre amitié, du moins votre estime. Un vénérable ecclésiastique attaché à l'église Saint-Roch, M. l'abbé Reuzet, connaît tous les secrets de ma vie, allez le trouver, mon digne protecteur, il vous dira tout ce que je regrette de ne pas avoir la force de vous dire moi-même, et si, ce que je n'ose espérer, après l'avoir écouté vous daignez seulement me conserver auprès de vous, je m'estimerai encore trop heureux.
--Je vais aller voir cet ecclésiastique, répondit sir Lambton, que l'air profondément ému de Servigny avait touché autant qu'il est possible de l'être, je ne sais ce qu'il va m'apprendre, peut-être attachez-vous beaucoup trop d'importance à un événement en réalité insignifiant. Le secret qu'il va me confier est-il donc de nature à empêcher la réalisation d'un projet auquel j'attache un prix infini? quoi qu'il en soit, mon cher Féval, soyez persuadé que je n'oublierai jamais les services importants que vous m'avez rendus.
--Je le sais, sir Lambton, je le sais, dit Servigny, mais allez de suite trouver l'abbé Reuzet. Je suis maintenant impatient de vous savoir instruit de tout ce qui me regarde.
Sir Lambton serra la main de Servigny sans lui répondre, et sortit à pied pour se rendre chez l'abbé Reuzet, dont notre héros lui avait indiqué la demeure.
L'abbé Reuzet, ainsi qu'il l'avait promis la veille à Servigny, attendait la visite du gentilhomme Anglais, qui fut introduit de suite près de lui.
Sir Lambton remarqua d'abord l'extrême simplicité et la grande propreté de l'ameublement du logement occupé par l'abbé Reuzet; cela le prévint en sa faveur et le disposa à l'écouter favorablement. Il se dit, que si ce prêtre qui possédait, il le savait, une fortune raisonnable à laquelle il pouvait joindre les émoluments attribués à ses fonctions et le produit de plusieurs ouvrages remarquables dont il était l'auteur, savait se contenter d'un intérieur aussi modeste; c'est qu'il trouvait plus de plaisir à répandre des bienfaits sur ceux de ses semblables qui, lorsqu'ils souffraient, venaient s'adresser à lui, qu'à s'entourer des mille recherches du luxe et du confortable.
L'abbé Reuzet congédia Silvain qui avait introduit sir Lambton dans son cabinet, et après avoir fait accepter un siége au bon gentilhomme il lui parla ainsi:
--Je sais, monsieur, quel est le motif qui vous amène près de moi; vous désirez connaître les raisons qui ont fait, en quelque sorte, refuser par M. Paul Féval, une offre qui l'eût comblé de joie, s'il lui eût été permis de l'accepter. Ces motifs, monsieur, sont de telle nature, que ce jeune homme, plutôt que de vous les faire connaître, voulait vous fuir; et cependant je dois me hâter d'ajouter, pour ne pas vous laisser plus longtemps sous le coup d'une impression fâcheuse, que dans mon âme et conscience, mon ami, je suis fier de pouvoir donner ce titre à M. Paul Féval, est en réalité plus malheureux que coupable.
--Continuez, M. l'abbé, continuez, je vous en prie, s'écria sir Lambton. Je suis plus heureux que vous ne pouvez vous l'imaginer, de vous entendre parler ainsi. Je ne suis pas, ainsi que vous, revêtu d'un caractère qui m'oblige à l'indulgence; mais je crois que votre cœur et le mien sont dignes de se comprendre!...
Et sir Lambton, avec une franchise toute britannique, saisit la main de l'abbé Reuzet qu'il serra avec force dans la sienne.
--La personne dont nous nous entretenons, continua l'abbé, ne se nomme pas Féval, son véritable nom est celui de Servigny; mais elle pouvait, sans nuire à personne, prendre celui sous lequel vous l'avez connu jusqu'à ce jour, car ce nom de Féval, est celui de sa mère qui est morte depuis longtemps.
Le nom de Servigny, sir Lambton, a été flétri devant les hommes; mais je ne crains pas de le dire, il a, depuis longtemps, reconquis devant Dieu sa pureté primitive!...
L'abbé Reuzet, après s'être recueilli quelques instants, raconta à sir Lambton, tous les événements de la vie de Servigny, que nos lecteurs connaissent déjà.
Lorsqu'il eût achevé, sir Lambton, qui l'avait écouté avec la plus sérieuse attention et sans l'interrompre une seule fois, lui serra de nouveau la main, et lui dit d'une voix émue:
--Si les faits sont tels que vous venez de me les raconter, et je n'en doute pas, puisque vous en êtes le garant, Servigny est véritablement plus malheureux que coupable. Il a cependant, un tort grave à mes yeux, celui de ne pas m'avoir accordé une confiance dont j'étais digne; mais je lui pardonne bien volontiers, et ce que vous venez de m'apprendre ne change rien à mes projets.
--C'est bien! monsieur! c'est bien, répondit l'abbé au bon gentilhomme, je n'en attendais pas moins de votre noble caractère; mais je dois, autant pour remplir complétement la mission dont je suis chargé que pour m'acquitter des devoirs que mon caractère m'impose, vous faire quelques observations que vous voudrez bien, je l'espère, accueillir avec indulgence.
--Parlez, M. l'abbé, parlez, je suis prêt à vous écouter.
--Vous ne devez pas vous dissimuler, sir Lambton, la position de Servigny; il n'est, après tout, qu'un évadé du bagne de Toulon, que l'événement le plus insignifiant en apparence peut trahir, dont la destinée peut être brisée au premier moment. Irez-vous associer l'existence de votre nièce à une existence aussi précaire? Et si telle est, en effet, votre intention, ne croyez-vous pas qu'il est de votre devoir de lui apprendre les événements de la vie passée de celui que vous lui destinez pour époux:
Sir Lambton, après avoir réfléchi quelques instants, répondit ainsi?...
--J'apprécie, M. l'abbé, le motif qui vous engage à me faire ces observations, auxquelles je vais tâcher de vous répondre: Servigny n'a été conduit au bagne que par suite d'un événement unique dans sa vie; il est entré sans antécédents, et du reste, il est resté peu de temps; il n'est donc pas connu des gens dont le métier est de chercher ceux qui se trouvent dans une position semblable à la sienne; vous me direz qu'il peut être reconnu par quelques-uns de ses compagnons d'infortune; mais il n'est pas probable qu'il en rencontre dans le monde où nous allons vivre. Je pourrais facilement, grâce aux nombreuses influences que je puis faire agir en sa faveur obtenir sa grâce s'il survenait quelque fâcheuse aventure; mais jusque là, je crois que nous ferons bien de rester dans la position où nous sommes, n'êtes-vous pas de mon avis?
--Sans doute; si vos intentions sont toujours les mêmes; il faut mieux éviter de fournir au monde, qui n'est pas comme vous exempt de préjugés, l'occasion de juger des faits, que bien certainement, il n'apprécierait pas à leur juste valeur.
--Je crois, comme vous, que ma nièce doit savoir tout ce qui regarde celui qui doit être son époux; c'est vous, M. l'abbé, que je charge de l'instruire. Dites-lui que je verrais avec plaisir son union avec Servigny, parce que je suis convaincu que ce jeune homme est très-capable de la rendre heureuse; mais que cependant je la laisse entièrement libre de ses volontés.
--Je verrai, aujourd'hui même, mademoiselle de Beaumont, dit l'abbé Reuzet; et maintenant, monsieur, que vous savez à peu près tout ce qui concerne mon ami, je ne crains pas de vous le dire, je souhaite bien vivement que votre nièce ne s'oppose pas à l'union que vous projetez; union qui, je l'espère, sera aussi heureuse que possible.
--Oui, monsieur l'abbé, cette union sera heureuse; c'est parce que j'en suis persuadé, que je désire qu'elle s'accomplisse.
La conversation, entre l'abbé Reuzet et sir Lambton, se prolongea longtemps encore. Ce dernier écoutait avec intérêt tout ce que lui disait le digne prêtre, qui de son côté, éprouvait un vif plaisir à prouver par des faits, que celui auquel il avait tendu la main au moment où il était abandonné de tout le monde, s'était montré digne de ses bienfaits, et que ce n'était que grâce à ses vertus et à son courage, qu'il était parvenu à reconquérir sa place dans la société.
--Oui, sir Lambton, disait-il au bon gentilhomme; oui, Servigny ou plutôt Paul Féval, car nous conserverons, si vous le voulez bien, ce nom à notre ami, est tout à fait digne de ce que vous voulez faire pour lui, et pour vous en donner une preuve nouvelle, je vais vous apprendre un secret que sa modestie, sans doute, vous a toujours caché. Vous avez, depuis qu'il est attaché à votre personne, généreusement rémunéré les services qu'il a pu vous rendre. Eh bien! savez-vous à quoi il a employé la plus grande partie des magnifiques appointements que vous lui accordez?
Sir Lambton ayant fait un signe négatif, l'abbé Reuzet ouvrit un des tiroirs du bureau devant lequel il était placé pour y prendre un paquet de lettres, il en tira quelques-unes qu'il remit à sir Lambton.
Ce ne fut pas sans éprouver une bien vive émotion, que le bon gentilhomme en acheva la lecture.
--Bon jeune homme, dit-il; et quelquefois je me suis demandé, ne le voyant prendre part à aucune de ces spéculations qui se présentent si souvent dans les contrées que nous habitons, et grâces auxquelles tant de gens parviennent à s'enrichir en peu de temps, ce qu'il pouvait faire de son argent.
--Oui, sir Lambton, voilà ce que faisait, ce que fait encore votre protégé. «Quels que soient les motifs qui puissent me servir d'excuse, me disait-il dans la première des lettres que vous venez de lire, je ne puis accuser les hommes de m'avoir injustement condamné, je dois donc, autant pour être à même de leur prouver, le cas échéant, que je ne suis pas tout à fait indigne d'indulgence, que pour remercier Dieu de la bienveillante protection qu'il a bien voulu m'accorder, consacrer à de bonnes œuvres, la plus grande partie de ce que je possède. Qui sait ce que je serais devenu, à quelles fâcheuses extrémités le désespoir et la misère m'auraient poussé, si vous ne m'aviez tendu une main secourable, fourni les moyens de passer dans l'Inde et si, plus tard, je n'avais pas rencontré le généreux sir Lambton! Employez-donc, mon digne ami, la somme que je vous envoie et toutes celles que par la suite j'espère pouvoir vous faire parvenir, à secourir des infortunes analogues à la mienne; ce que vous avez fait pour moi, m'est un sûr garant que vous comprendrez mes intentions, que je n'ai pas besoin de vous expliquer davantage.»
--Je me suis, je le crois, continua l'abbé Reuzet, dignement acquitté de la mission dont mon ami a bien voulu me charger. Je n'ai pas toujours attendu pour le servir, que les infortunés, qu'il voulait secourir, s'adressassent à moi; souvent je les ai cherchés, et aujourd'hui s'il ne possède par les biens de ce monde, il est riche de ses bonnes actions dont, quoi qu'il arrive, Dieu lui tiendra compte. Grâce à lui, des infortunés que la misère avait poussés au désespoir, se sont arrêtés sur la route qui les conduisait à leur perte; des larmes amères, que l'injustice ou l'erreur des hommes faisaient couler, ont été séchées. Ah! sir Lambton, malgré les observations que je vous faisais il n'y a qu'un instant, vous n'avez pas cru devoir renoncer à vos projets; c'est Dieu, sans doute, qui, touché des prières qui lui sont journellement adressées par tant d'infortunés, en faveur d'un bienfaiteur inconnu, vous a affermi dans votre résolution.
--Je veux, monsieur l'abbé Reuzet, m'associer aux bonnes œuvres de notre ami; c'est vous dire qu'il sera toujours de ma famille.
Sir Lambton se leva; et après avoir recommandé à l'abbé Reuzet de voir sa nièce ce jour même, ainsi du reste que cela avait été convenu, il prit congé du digne prêtre qu'il considérait déjà comme un ami, bien qu'il ne le connût que depuis quelques instants; mais avant de le quitter, il remarqua Silvain qui marchait devant lui afin de lui ouvrir la porte. «C'est sans doute, dit-il à l'abbé Reuzet, le bon serviteur dont vous venez de me parler, et auquel notre ami Féval a fait une si furieuse peur lorsqu'il se présenta chez vous en si pitoyable état.» L'abbé ayant fait un signe affirmatif: «Permettez-moi, ajouta-t-il, de lui offrir une gratification que sans doute il voudra bien accepter.» Et, sans attendre une réponse, sir Lambton glissa, dans la main du bon domestique, plusieurs pièces d'or en lui disant d'aller boire à sa santé.
L'abbé Reuzet, fidèle à la promesse qu'il avait faite à sir Lambton, se présenta, dans l'après-dînée de ce même jour, à l'hôtel du riche gentilhomme Anglais, et fit demander mademoiselle Laure de Beaumont, qu'il voulait, disait-il, entretenir en particulier. La jeune fille était seule avec son oncle lorsqu'on lui annonça cette visite.
--Je ne connais pas cet ecclésiastique, lui dit-elle, et je ne sais si je dois?...
--Je crois que tu peux recevoir ce digne prêtre, lui répondit sir Lambton; je vais, du reste, vous laisser le champ libre, j'ai quelques lettres à écrire. Si après l'entretien que tu vas avoir avec monsieur l'abbé Reuzet, tu veux me parler, tu me trouveras dans mon cabinet.
Sir Lambton quitta le salon et quelques minutes après l'abbé y entra.
Nous ne rapporterons pas l'entretien de Laure de Beaumont et de l'abbé Reuzet, qui fut à peu près semblable à celui qui avait eu lieu quelques heures auparavant chez le digne serviteur de Dieu dont nos lecteurs doivent apprécier le noble caractère.
L'abbé Reuzet raconta à la jeune fille tout ce qu'il avait raconté à sir Lambton, il lui cacha cependant le motif qui avait fait commettre à Servigny la faute si sévèrement punie, il crut qu'il était au moins inutile d'apprendre à cette jeune fille que le cœur de celui qui peut-être serait son époux, avait jadis battu pour une autre femme; personne, nous le croyons, ne songera à blâmer le bon abbé de cette petite restriction qu'il ne se permettait du reste que dans une excellente intention, et parce qu'il savait, quelque peu expert qu'il fût en ces matières, que les femmes, lorsqu'elles aiment, sont jalouses, même du passé de celui auquel elles ont donné leur cœur.
--Monsieur l'abbé, dit Laure lorsque le prêtre eut achevé la confidence qu'il était venu lui faire, je dois rapporter à mon oncle tout ce que vous venez de me dire.
Et sans attendre une réponse, elle sortit du salon pour aller retrouver sir Lambton, qui, ainsi qu'il le lui avait promis, l'attendait dans son cabinet.