Les trois mousquetaires (part 3 of 3)
C’était une chambre dont l’ameublement était à la fois bien propre pour une prison et bien sévère pour une habitation d’homme libre; cependant, des barreaux aux fenêtres et des verrous extérieurs à la porte décidaient le procès en faveur de la prison.
Un instant toute la force d’âme de cette créature, trempée cependant aux sources les plus vigoureuses, l’abandonna; elle tomba sur un fauteuil, croisant les bras, baissant la tête, et s’attendant à chaque instant à voir entrer un juge pour l’interroger.
Mais personne n’entra, que deux ou trois soldats de marine qui apportèrent les malles et les caisses, les déposèrent dans un coin et se retirèrent sans rien dire.
L’officier présidait à tous ces détails avec le même calme que Milady lui avait constamment vu, ne prononçant pas une parole lui- même, et se faisant obéir d’un geste de sa main ou d’un coup de son sifflet.
On eût dit qu’entre cet homme et ses inférieurs la langue parlée n’existait pas ou devenait inutile.
Enfin Milady n’y put tenir plus longtemps, elle rompit le silence:
«Au nom du Ciel, monsieur! s’écria-t-elle, que veut dire tout ce qui se passe? Fixez mes irrésolutions; j’ai du courage pour tout danger que je prévois, pour tout malheur que je comprends. Où suis-je et que suis-je ici? suis-je libre, pourquoi ces barreaux et ces portes? suis-je prisonnière, quel crime ai-je commis?
— Vous êtes ici dans l’appartement qui vous est destiné, madame. J’ai reçu l’ordre d’aller vous prendre en mer et de vous conduire en ce château: cet ordre, je l’ai accompli, je crois, avec toute la rigidité d’un soldat, mais aussi avec toute la courtoisie d’un gentilhomme. Là se termine, du moins jusqu’à présent, la charge que j’avais à remplir près de vous, le reste regarde une autre personne.
— Et cette autre personne, quelle est-elle? demanda Milady; ne pouvez-vous me dire son nom?…»
En ce moment on entendit par les escaliers un grand bruit d’éperons; quelques voix passèrent et s’éteignirent, et le bruit d’un pas isolé se rapprocha de la porte.
«Cette personne, la voici, madame», dit l’officier en démasquant le passage, et en se rangeant dans l’attitude du respect et de la soumission.
En même temps, la porte s’ouvrit; un homme parut sur le seuil.
Il était sans chapeau, portait l’épée au côté, et froissait un mouchoir entre ses doigts.
Milady crut reconnaître cette ombre dans l’ombre, elle s’appuya d’une main sur le bras de son fauteuil, et avança la tête comme pour aller au-devant d’une certitude.
Alors l’étranger s’avança lentement; et, à mesure qu’il s’avançait en entrant dans le cercle de lumière projeté par la lampe, Milady se reculait involontairement.
Puis, lorsqu’elle n’eut plus aucun doute:
«Eh quoi! mon frère! s’écria-t-elle au comble de la stupeur, c’est vous?
— Oui, belle dame! répondit Lord de Winter en faisant un salut moitié courtois, moitié ironique, moi-même.
— Mais alors, ce château?
— Est à moi.
— Cette chambre?
— C’est la vôtre.
— Je suis donc votre prisonnière?
— À peu près.
— Mais c’est un affreux abus de la force!
— Pas de grands mots; asseyons-nous, et causons tranquillement, comme il convient de faire entre un frère et une soeur.»
Puis, se retournant vers la porte, et voyant que le jeune officier attendait ses derniers ordres:
«C’est bien, dit-il, je vous remercie; maintenant, laissez-nous, monsieur Felton.»
CHAPITRE L. CAUSERIE D’UN FRÈRE AVEC SA SOEUR
Pendant le temps que Lord de Winter mit à fermer la porte, à pousser un volet et à approcher un siège du fauteuil de sa belle- soeur, Milady, rêveuse, plongea son regard dans les profondeurs de la possibilité, et découvrit toute la trame qu’elle n’avait pas même pu entrevoir, tant qu’elle ignorait en quelles mains elle était tombée. Elle connaissait son beau-frère pour un bon gentilhomme, franc-chasseur, joueur intrépide, entreprenant près des femmes, mais d’une force inférieure à la sienne à l’endroit de l’intrigue. Comment avait-il pu découvrir son arrivée? la faire saisir? Pourquoi la retenait-il?
Athos lui avait bien dit quelques mots qui prouvaient que la conversation qu’elle avait eue avec le cardinal était tombée dans des oreilles étrangères; mais elle ne pouvait admettre qu’il eût pu creuser une contre-mine si prompte et si hardie.
Elle craignit bien plutôt que ses précédentes opérations en Angleterre n’eussent été découvertes. Buckingham pouvait avoir deviné que c’était elle qui avait coupé les deux ferrets, et se venger de cette petite trahison; mais Buckingham était incapable de se porter à aucun excès contre une femme, surtout si cette femme était censée avoir agi par un sentiment de jalousie.
Cette supposition lui parut la plus probable; il lui sembla qu’on voulait se venger du passé, et non aller au-devant de l’avenir. Toutefois, et en tout cas, elle s’applaudit d’être tombée entre les mains de son beau-frère, dont elle comptait avoir bon marché, plutôt qu’entre celles d’un ennemi direct et intelligent.
«Oui, causons, mon frère, dit-elle avec une espèce d’enjouement, décidée qu’elle était à tirer de la conversation, malgré toute la dissimulation que pourrait y apporter Lord de Winter, les éclaircissements dont elle avait besoin pour régler sa conduite à venir.
— Vous vous êtes donc décidée à revenir en Angleterre, dit Lord de Winter, malgré la résolution que vous m’aviez si souvent manifestée à Paris de ne jamais remettre les pieds sur le territoire de la Grande-Bretagne?»
Milady répondit à une question par une autre question.
«Avant tout, dit-elle, apprenez-moi donc comment vous m’avez fait guetter assez sévèrement pour être d’avance prévenu non seulement de mon arrivée, mais encore du jour, de l’heure et du port où j’arrivais.»
Lord de Winter adopta la même tactique que Milady, pensant que, puisque sa belle-soeur l’employait, ce devait être la bonne.
«Mais, dites-moi vous-même, ma chère soeur, reprit-il, ce que vous venez faire en Angleterre.
— Mais je viens vous voir, reprit Milady, sans savoir combien elle aggravait, par cette réponse, les soupçons qu’avait fait naître dans l’esprit de son beau-frère la lettre de d’Artagnan, et voulant seulement capter la bienveillance de son auditeur par un mensonge.
— Ah! me voir? dit sournoisement Lord de Winter.
— Sans doute, vous voir. Qu’y a-t-il d’étonnant à cela?
— Et vous n’avez pas, en venant en Angleterre, d’autre but que de me voir?
— Non.
— Ainsi, c’est pour moi seul que vous vous êtes donné la peine de traverser la Manche?
— Pour vous seul.
— Peste! quelle tendresse, ma soeur!
— Mais ne suis-je pas votre plus proche parente? demanda Milady du ton de la plus touchante naïveté.
— Et même ma seule héritière, n’est-ce pas?» dit à son tour Lord de Winter, en fixant ses yeux sur ceux de Milady.
Quelque puissance qu’elle eût sur elle-même, Milady ne put s’empêcher de tressaillir, et comme, en prononçant les dernières paroles qu’il avait dites, Lord de Winter avait posé la main sur le bras de sa soeur, ce tressaillement ne lui échappa point.
En effet, le coup était direct et profond. La première idée qui vint à l’esprit de Milady fut qu’elle avait été trahie par Ketty, et que celle-ci avait raconté au baron cette aversion intéressée dont elle avait imprudemment laissé échapper des marques devant sa suivante; elle se rappela aussi la sortie furieuse et imprudente qu’elle avait faite contre d’Artagnan, lorsqu’il avait sauvé la vie de son beau-frère.
«Je ne comprends pas, Milord, dit-elle pour gagner du temps et faire parler son adversaire. Que voulez-vous dire? et y a-t-il quelque sens inconnu caché sous vos paroles?
— Oh! mon Dieu, non, dit Lord de Winter avec une apparente bonhomie; vous avez le désir de me voir, et vous venez en Angleterre. J’apprends ce désir, ou plutôt je me doute que vous l’éprouvez, et afin de vous épargner tous les ennuis d’une arrivée nocturne dans un port, toutes les fatigues d’un débarquement, j’envoie un de mes officiers au-devant de vous; je mets une voiture à ses ordres, et il vous amène ici dans ce château, dont je suis gouverneur, où je viens tous les jours, et où, pour que notre double désir de nous voir soit satisfait, je vous fais préparer une chambre. Qu’y a-t-il dans tout ce que je dis là de plus étonnant que dans ce que vous m’avez dit?
— Non, ce que je trouve d’étonnant, c’est que vous ayez été prévenu de mon arrivée.
— C’est cependant la chose la plus simple, ma chère soeur: n’avez-vous pas vu que le capitaine de votre petit bâtiment avait, en entrant dans la rade, envoyé en avant et afin d’obtenir son entrée dans le port, un petit canot porteur de son livre de loch et de son registre d’équipage? Je suis commandant du port, on m’a apporté ce livre, j’y ai reconnu votre nom. Mon coeur m’a dit ce que vient de me confier votre bouche, c’est-à-dire dans quel but vous vous exposiez aux dangers d’une mer si périlleuse ou tout au moins si fatigante en ce moment, et j’ai envoyé mon cutter au- devant de vous. Vous savez le reste.»
Milady comprit que Lord de Winter mentait et n’en fut que plus effrayée.
«Mon frère, continua-t-elle, n’est-ce pas Milord Buckingham que je vis sur la jetée, le soir, en arrivant?
— Lui-même. Ah! je comprends que sa vue vous ait frappée, reprit Lord de Winter: vous venez d’un pays où l’on doit beaucoup s’occuper de lui, et je sais que ses armements contre la France préoccupent fort votre ami le cardinal.
— Mon ami le cardinal! s’écria Milady, voyant que, sur ce point comme sur l’autre, Lord de Winter paraissait instruit de tout.
— N’est-il donc point votre ami? reprit négligemment le baron; ah! pardon, je le croyais; mais nous reviendrons à Milord duc plus tard, ne nous écartons point du tour sentimental que la conversation avait pris: vous veniez, disiez-vous, pour me voir?
— Oui.
— Eh bien, je vous ai répondu que vous seriez servie à souhait et que nous nous verrions tous les jours.
— Dois-je donc demeurer éternellement ici? demanda Milady avec un certain effroi.
— Vous trouveriez-vous mal logée, ma soeur? demandez ce qui vous manque, et je m’empresserai de vous le faire donner.
— Mais je n’ai ni mes femmes ni mes gens…
— Vous aurez tout cela, madame; dites-moi sur quel pied votre premier mari avait monté votre maison; quoique je ne sois que votre beau-frère, je vous la monterai sur un pied pareil.
— Mon premier mari! s’écria Milady en regardant Lord de Winter avec des yeux effarés.
— Oui, votre mari français; je ne parle pas de mon frère. Au reste, si vous l’avez oublié, comme il vit encore, je pourrais lui écrire et il me ferait passer des renseignements à ce sujet.»
Une sueur froide perla sur le front de Milady.
«Vous raillez, dit-elle d’une voix sourde.
— En ai-je l’air? demanda le baron en se relevant et en faisant un pas en arrière.
— Ou plutôt vous m’insultez, continua-t-elle en pressant de ses mains crispées les deux bras du fauteuil et en se soulevant sur ses poignets.
— Vous insulter, moi! dit Lord de Winter avec mépris; en vérité, madame, croyez-vous que ce soit possible?
— En vérité, monsieur, dit Milady, vous êtes ou ivre ou insensé; sortez et envoyez-moi une femme.
— Des femmes sont bien indiscrètes, ma soeur! ne pourrais-je pas vous servir de suivante? de cette façon tous nos secrets resteraient en famille.
— Insolent! s’écria Milady, et, comme mue par un ressort, elle bondit sur le baron, qui l’attendait avec impassibilité, mais une main cependant sur la garde de son épée.
— Eh! eh! dit-il, je sais que vous avez l’habitude d’assassiner les gens, mais je me défendrai, moi, je vous en préviens, fût-ce contre vous.
— Oh! vous avez raison, dit Milady, et vous me faites l’effet d’être assez lâche pour porter la main sur une femme.
— Peut-être que oui, d’ailleurs j’aurais mon excuse: ma main ne serait pas la première main d’homme qui se serait posée sur vous, j’imagine.»
Et le baron indiqua d’un geste lent et accusateur l’épaule gauche de Milady, qu’il toucha presque du doigt.
Milady poussa un rugissement sourd, et se recula jusque dans l’angle de la chambre, comme une panthère qui veut s’acculer pour s’élancer.
«Oh! rugissez tant que vous voudrez, s’écria Lord de Winter, mais n’essayez pas de mordre, car, je vous en préviens, la chose tournerait à votre préjudice: il n’y a pas ici de procureurs qui règlent d’avance les successions, il n’y a pas de chevalier errant qui vienne me chercher querelle pour la belle dame que je retiens prisonnière; mais je tiens tout prêts des juges qui disposeront d’une femme assez éhontée pour venir se glisser, bigame, dans le lit de Lord de Winter, mon frère aîné, et ces juges, je vous en préviens, vous enverront à un bourreau qui vous fera les deux épaules pareilles.»
Les yeux de Milady lançaient de tels éclairs, que quoiqu’il fût homme et armé devant une femme désarmée il sentit le froid de la peur se glisser jusqu’au fond de son âme; il n’en continua pas moins, mais avec une fureur croissante:
«Oui, je comprends, après avoir hérité de mon frère, il vous eût été doux d’hériter de moi; mais, sachez-le d’avance, vous pouvez me tuer ou me faire tuer, mes précautions sont prises, pas un penny de ce que je possède ne passera dans vos mains. N’êtes-vous pas déjà assez riche, vous qui possédez près d’un million, et ne pouviez-vous vous arrêter dans votre route fatale, si vous ne faisiez le mal que pour la jouissance infinie et suprême de le faire? Oh! tenez, je vous le dis, si la mémoire de mon frère ne m’était sacrée, vous iriez pourrir dans un cachot d’État ou rassasier à Tyburn la curiosité des matelots; je me tairai, mais vous, supportez tranquillement votre captivité; dans quinze ou vingt jours je pars pour La Rochelle avec l’armée; mais la veille de mon départ, un vaisseau viendra vous prendre, que je verrai partir et qui vous conduira dans nos colonies du Sud; et, soyez tranquille, je vous adjoindrai un compagnon qui vous brûlera la cervelle à la première tentative que vous risquerez pour revenir en Angleterre ou sur le continent.»
Milady écoutait avec une attention qui dilatait ses yeux enflammés.
«Oui, mais à cette heure, continua Lord de Winter, vous demeurerez dans ce château: les murailles en sont épaisses, les portes en sont fortes, les barreaux en sont solides; d’ailleurs votre fenêtre donne à pic sur la mer: les hommes de mon équipage, qui me sont dévoués à la vie et à la mort, montent la garde autour de cet appartement, et surveillent tous les passages qui conduisent à la cour; puis arrivée à la cour, il vous resterait encore trois grilles à traverser. La consigne est précise: un pas, un geste, un mot qui simule une évasion, et l’on fait feu sur vous; si l’on vous tue, la justice anglaise m’aura, je l’espère, quelque obligation de lui avoir épargné de la besogne. Ah! vos traits reprennent leur calme, votre visage retrouve son assurance: Quinze jours, vingt jours dites-vous, bah! d’ici là, j’ai l’esprit inventif, il me viendra quelque idée; j’ai l’esprit infernal, et je trouverai quelque victime. D’ici à quinze jours, vous dites- vous, je serai hors d’ici. Ah! ah! essayez!»
Milady se voyant devinée s’enfonça les ongles dans la chair pour dompter tout mouvement qui eût pu donner à sa physionomie une signification quelconque, autre que celle de l’angoisse.
Lord de Winter continua:
«L’officier qui commande seul ici en mon absence, vous l’avez vu, donc vous le connaissez déjà, sait, comme vous voyez, observer une consigne, car vous n’êtes pas, je vous connais, venue de Portsmouth ici sans avoir essayé de le faire parler. Qu’en dites- vous? une statue de marbre eût-elle été plus impassible et plus muette? Vous avez déjà essayé le pouvoir de vos séductions sur bien des hommes, et malheureusement vous avez toujours réussi; mais essayez sur celui-là, pardieu! si vous en venez à bout, je vous déclare le démon lui-même.»
Il alla vers la porte et l’ouvrit brusquement.
«Qu’on appelle M. Felton, dit-il. Attendez encore un instant, et je vais vous recommander à lui.»
Il se fit entre ces deux personnages un silence étrange, pendant lequel on entendit le bruit d’un pas lent et régulier qui se rapprochait; bientôt, dans l’ombre du corridor, on vit se dessiner une forme humaine, et le jeune lieutenant avec lequel nous avons déjà fait connaissance s’arrêta sur le seuil, attendant les ordres du baron.
«Entrez, mon cher John, dit Lord de Winter, entrez et fermez la porte.»
Le jeune officier entra.
«Maintenant, dit le baron, regardez cette femme: elle est jeune, elle est belle, elle a toutes les séductions de la terre, eh bien, c’est un monstre qui, à vingt-cinq ans, s’est rendu coupable d’autant de crimes que vous pouvez en lire en un an dans les archives de nos tribunaux; sa voix prévient en sa faveur, sa beauté sert d’appât aux victimes, son corps même paye ce qu’elle a promis, c’est une justice à lui rendre; elle essayera de vous séduire, peut-être même essayera-t-elle de vous tuer. Je vous ai tiré de la misère, Felton, je vous ai fait nommer lieutenant, je vous ai sauvé la vie une fois, vous savez à quelle occasion; je suis pour vous non seulement un protecteur, mais un ami; non seulement un bienfaiteur, mais un père; cette femme est revenue en Angleterre afin de conspirer contre ma vie; je tiens ce serpent entre mes mains; eh bien, je vous fais appeler et vous dis: Ami Felton, John, mon enfant, garde-moi et surtout garde-toi de cette femme; jure sur ton salut de la conserver pour le châtiment qu’elle a mérité. John Felton, je me fie à ta parole; John Felton, je crois à ta loyauté.
— Milord, dit le jeune officier en chargeant son regard pur de toute la haine qu’il put trouver dans son coeur, Milord, je vous jure qu’il sera fait comme vous désirez.»
Milady reçut ce regard en victime résignée: il était impossible de voir une expression plus soumise et plus douce que celle qui régnait alors sur son beau visage. À peine si Lord de Winter lui- même reconnut la tigresse qu’un instant auparavant il s’apprêtait à combattre.
«Elle ne sortira jamais de cette chambre, entendez-vous, John, continua le baron; elle ne correspondra avec personne, elle ne parlera qu’à vous, si toutefois vous voulez bien lui faire l’honneur de lui adresser la parole.
— Il suffit, Milord, j’ai juré.
— Et maintenant, madame, tâchez de faire la paix avec Dieu, car vous êtes jugée par les hommes.»
Milady laissa tomber sa tête comme si elle se fût sentie écrasée par ce jugement. Lord de Winter sortit en faisant un geste à Felton, qui sortit derrière lui et ferma la porte.
Un instant après on entendait dans le corridor le pas pesant d’un soldat de marine qui faisait sentinelle, sa hache à la ceinture et son mousquet à la main.
Milady demeura pendant quelques minutes dans la même position, car elle songea qu’on l’examinait peut-être par la serrure; puis lentement elle releva sa tête, qui avait repris une expression formidable de menace et de défi, courut écouter à la porte, regarda par la fenêtre, et revenant s’enterrer dans un vaste fauteuil, elle songea.
CHAPITRE LI. OFFICIER
Cependant le cardinal attendait des nouvelles d’Angleterre, mais aucune nouvelle n’arrivait, si ce n’est fâcheuse et menaçante.
Si bien que La Rochelle fût investie, si certain que pût paraître le succès, grâce aux précautions prises et surtout à la digue qui ne laissait plus pénétrer aucune barque dans la ville assiégée, cependant le blocus pouvait durer longtemps encore; et c’était un grand affront pour les armes du roi et une grande gêne pour M. le cardinal, qui n’avait plus, il est vrai, à brouiller Louis XIII avec Anne d’Autriche, la chose était faite, mais à raccommoder M. de Bassompierre, qui était brouillé avec le duc d’Angoulême.
Quant à Monsieur, qui avait commencé le siège, il laissait au cardinal le soin de l’achever.
La ville, malgré l’incroyable persévérance de son maire, avait tenté une espèce de mutinerie pour se rendre; le maire avait fait pendre les émeutiers. Cette exécution calma les plus mauvaises têtes, qui se décidèrent alors à se laisser mourir de faim. Cette mort leur paraissait toujours plus lente et moins sûre que le trépas par strangulation.
De leur côté, de temps en temps, les assiégeants prenaient des messagers que les Rochelois envoyaient à Buckingham ou des espions que Buckingham envoyait aux Rochelois. Dans l’un et l’autre cas le procès était vite fait. M. le cardinal disait ce seul mot: Pendu! On invitait le roi à venir voir la pendaison. Le roi venait languissamment, se mettait en bonne place pour voir l’opération dans tous ses détails: cela le distrayait toujours un peu et lui faisait prendre le siège en patience, mais cela ne l’empêchait pas de s’ennuyer fort, de parler à tout moment de retourner à Paris; de sorte que si les messagers et les espions eussent fait défaut, Son Éminence, malgré toute son imagination, se fût trouvée fort embarrassée.
Néanmoins le temps passait, les Rochelois ne se rendaient pas: le dernier espion que l’on avait pris était porteur d’une lettre. Cette lettre disait bien à Buckingham que la ville était à toute extrémité; mais, au lieu d’ajouter: «Si votre secours n’arrive pas avant quinze jours, nous nous rendrons», elle ajoutait tout simplement: «Si votre secours n’arrive pas avant quinze jours, nous serons tous morts de faim quand il arrivera.»
Les Rochelois n’avaient donc espoir qu’en Buckingham. Buckingham était leur Messie. Il était évident que si un jour ils apprenaient d’une manière certaine qu’il ne fallait plus compter sur Buckingham, avec l’espoir leur courage tomberait.
Le cardinal attendait donc avec grande impatience des nouvelles d’Angleterre qui devaient annoncer que Buckingham ne viendrait pas.
La question d’emporter la ville de vive force, débattue souvent dans le conseil du roi, avait toujours été écartée; d’abord La Rochelle semblait imprenable, puis le cardinal, quoi qu’il eût dit, savait bien que l’horreur du sang répandu en cette rencontre, où Français devaient combattre contre Français, était un mouvement rétrograde de soixante ans imprimé à la politique, et le cardinal était, à cette époque, ce qu’on appelle aujourd’hui un homme de progrès. En effet, le sac de La Rochelle, l’assassinat de trois ou quatre mille huguenots qui se fussent fait tuer ressemblaient trop, en 1628, au massacre de la Saint-Barthélémy, en 1572; et puis, par-dessus tout cela, ce moyen extrême, auquel le roi, bon catholique, ne répugnait aucunement, venait toujours échouer contre cet argument des généraux assiégeants: La Rochelle est imprenable autrement que par la famine.
Le cardinal ne pouvait écarter de son esprit la crainte où le jetait sa terrible émissaire, car il avait compris, lui aussi, les proportions étranges de cette femme, tantôt serpent, tantôt lion. L’avait-elle trahi? était-elle morte? Il la connaissait assez, en tout cas, pour savoir qu’en agissant pour lui ou contre lui, amie ou ennemie, elle ne demeurait pas immobile sans de grands empêchements. C’était ce qu’il ne pouvait savoir.
Au reste, il comptait, et avec raison, sur Milady: il avait deviné dans le passé de cette femme de ces choses terribles que son manteau rouge pouvait seul couvrir; et il sentait que, pour une cause ou pour une autre, cette femme lui était acquise, ne pouvant trouver qu’en lui un appui supérieur au danger qui la menaçait.
Il résolut donc de faire la guerre tout seul et de n’attendre tout succès étranger que comme on attend une chance heureuse. Il continua de faire élever la fameuse digue qui devait affamer La Rochelle; en attendant, il jeta les yeux sur cette malheureuse ville, qui renfermait tant de misère profonde et tant d’héroïques vertus, et, se rappelant le mot de Louis XI, son prédécesseur politique, comme lui-même était le prédécesseur de Robespierre, il murmura cette maxime du compère de Tristan: «Diviser pour régner.»
Henri IV, assiégeant Paris, faisait jeter par-dessus les murailles du pain et des vivres; le cardinal fit jeter des petits billets par lesquels il représentait aux Rochelois combien la conduite de leurs chefs était injuste, égoïste et barbare; ces chefs avaient du blé en abondance, et ne le partageaient pas; ils adoptaient cette maxime, car eux aussi avaient des maximes, que peu importait que les femmes, les enfants et les vieillards mourussent, pourvu que les hommes qui devaient défendre leurs murailles restassent forts et bien portants. Jusque-là, soit dévouement, soit impuissance de réagir contre elle, cette maxime, sans être généralement adoptée, était cependant passée de la théorie à la pratique; mais les billets vinrent y porter atteinte. Les billets rappelaient aux hommes que ces enfants, ces femmes, ces vieillards qu’on laissait mourir étaient leurs fils, leurs épouses et leurs pères; qu’il serait plus juste que chacun fût réduit à la misère commune, afin qu’une même position fit prendre des résolutions unanimes.
Ces billets firent tout l’effet qu’en pouvait attendre celui qui les avait écrits, en ce qu’ils déterminèrent un grand nombre d’habitants à ouvrir des négociations particulières avec l’armée royale.
Mais au moment où le cardinal voyait déjà fructifier son moyen et s’applaudissait de l’avoir mis en usage, un habitant de La Rochelle, qui avait pu passer à travers les lignes royales, Dieu sait comment, tant était grande la surveillance de Bassompierre, de Schomberg et du duc d’Angoulême, surveillés eux-mêmes par le cardinal, un habitant de La Rochelle, disons-nous, entra dans la ville, venant de Portsmouth et disant qu’il avait vu une flotte magnifique prête à mettre à la voile avant huit jours. De plus, Buckingham annonçait au maire qu’enfin la grande ligue contre la France allait se déclarer, et que le royaume allait être envahi à la fois par les armées anglaises, impériales et espagnoles. Cette lettre fut lue publiquement sur toutes les places, on en afficha des copies aux angles des rues, et ceux-là mêmes qui avaient commencé d’ouvrir des négociations les interrompirent, résolus d’attendre ce secours si pompeusement annoncé.
Cette circonstance inattendue rendit à Richelieu ses inquiétudes premières, et le força malgré lui à tourner de nouveau les yeux de l’autre côté de la mer.
Pendant ce temps, exempte des inquiétudes de son seul et véritable chef, l’armée royale menait joyeuse vie; les vivres ne manquaient pas au camp, ni l’argent non plus; tous les corps rivalisaient d’audace et de gaieté. Prendre des espions et les pendre, faire des expéditions hasardeuses sur la digue ou sur la mer, imaginer des folies, les exécuter froidement, tel était le passe-temps qui faisait trouver courts à l’armée ces jours si longs, non seulement pour les Rochelois, rongés par la famine et l’anxiété, mais encore pour le cardinal qui les bloquait si vivement.
Quelquefois, quand le cardinal, toujours chevauchant comme le dernier gendarme de l’armée, promenait son regard pensif sur ces ouvrages, si lents au gré de son désir, qu’élevaient sous son ordre les ingénieurs qu’il faisait venir de tous les coins du royaume de France, s’il rencontrait un mousquetaire de la compagnie de Tréville, il s’approchait de lui, le regardait d’une façon singulière, et ne le reconnaissant pas pour un de nos quatre compagnons, il laissait aller ailleurs son regard profond et sa vaste pensée.
Un jour où, rongé d’un mortel ennui, sans espérance dans les négociations avec la ville, sans nouvelles d’Angleterre, le cardinal était sorti sans autre but que de sortir, accompagné seulement de Cahusac et de La Houdinière, longeant les grèves et mêlant l’immensité de ses rêves à l’immensité de l’océan, il arriva au petit pas de son cheval sur une colline du haut de laquelle il aperçut derrière une haie, couchés sur le sable et prenant au passage un de ces rayons de soleil si rares à cette époque de l’année, sept hommes entourés de bouteilles vides. Quatre de ces hommes étaient nos mousquetaires s’apprêtant à écouter la lecture d’une lettre que l’un d’eux venait de recevoir. Cette lettre était si importante, qu’elle avait fait abandonner sur un tambour des cartes et des dés.
Les trois autres s’occupaient à décoiffer une énorme dame-jeanne de vin de Collioure; c’étaient les laquais de ces messieurs.
Le cardinal, comme nous l’avons dit, était de sombre humeur, et rien, quand il était dans cette situation d’esprit, ne redoublait sa maussaderie comme la gaieté des autres. D’ailleurs, il avait une préoccupation étrange, c’était de croire toujours que les causes mêmes de sa tristesse excitaient la gaieté des étrangers. Faisant signe à La Houdinière et à Cahusac de s’arrêter, il descendit de cheval et s’approcha de ces rieurs suspects, espérant qu’à l’aide du sable qui assourdissait ses pas, et de la haie qui voilait sa marche, il pourrait entendre quelques mots de cette conversation qui lui paraissait si intéressante; à dix pas de la haie seulement il reconnut le babil gascon de d’Artagnan, et comme il savait déjà que ces hommes étaient des mousquetaires, il ne douta pas que les trois autres ne fussent ceux qu’on appelait les inséparables, c’est-à-dire Athos, Porthos et Aramis.
On juge si son désir d’entendre la conversation s’augmenta de cette découverte; ses yeux prirent une expression étrange, et d’un pas de chat-tigre il s’avança vers la haie; mais il n’avait pu saisir encore que des syllabes vagues et sans aucun sens positif, lorsqu’un cri sonore et bref le fit tressaillir et attira l’attention des mousquetaires.
«Officier! cria Grimaud.
— Vous parlez, je crois, drôle», dit Athos se soulevant sur un coude et fascinant Grimaud de son regard flamboyant.
Aussi Grimaud n’ajouta-t-il point une parole, se contentant de tendre le doigt indicateur dans la direction de la haie et dénonçant par ce geste le cardinal et son escorte.
D’un seul bond les quatre mousquetaires furent sur pied et saluèrent avec respect.
Le cardinal semblait furieux.
«Il paraît qu’on se fait garder chez messieurs les mousquetaires! dit-il. Est-ce que l’Anglais vient par terre, ou serait-ce que les mousquetaires se regardent comme des officiers supérieurs?
— Monseigneur, répondit Athos, car au milieu de l’effroi général lui seul avait conservé ce calme et ce sang-froid de grand seigneur qui ne le quittaient jamais, Monseigneur, les mousquetaires, lorsqu’ils ne sont pas de service, ou que leur service est fini, boivent et jouent aux dés, et ils sont des officiers très supérieurs pour leurs laquais.
— Des laquais! grommela le cardinal, des laquais qui ont la consigne d’avertir leurs maîtres quand passe quelqu’un, ce ne sont point des laquais, ce sont des sentinelles.
— Son Éminence voit bien cependant que si nous n’avions point pris cette précaution, nous étions exposés à la laisser passer sans lui présenter nos respects et lui offrir nos remerciements pour la grâce qu’elle nous a faite de nous réunir. D’Artagnan, continua Athos, vous qui tout à l’heure demandiez cette occasion d’exprimer votre reconnaissance à Monseigneur, la voici venue, profitez-en.
Ces mots furent prononcés avec ce flegme imperturbable qui distinguait Athos dans les heures du danger, et cette excessive politesse qui faisait de lui dans certains moments un roi plus majestueux que les rois de naissance.
D’Artagnan s’approcha et balbutia quelques paroles de remerciements, qui bientôt expirèrent sous le regard assombri du cardinal.
«N’importe, messieurs, continua le cardinal sans paraître le moins du monde détourné de son intention première par l’incident qu’Athos avait soulevé; n’importe, messieurs, je n’aime pas que de simples soldats, parce qu’ils ont l’avantage de servir dans un corps privilégié, fassent ainsi les grands seigneurs, et la discipline est la même pour eux que pour tout le monde.»
Athos laissa le cardinal achever parfaitement sa phrase et, s’inclinant en signe d’assentiment, il reprit à son tour:
«La discipline, Monseigneur, n’a en aucune façon, je l’espère, été oubliée par nous. Nous ne sommes pas de service, et nous avons cru que, n’étant pas de service, nous pouvions disposer de notre temps comme bon nous semblait. Si nous sommes assez heureux pour que Son Éminence ait quelque ordre particulier à nous donner, nous sommes prêts à lui obéir. Monseigneur voit, continua Athos en fronçant le sourcil, car cette espèce d’interrogatoire commençait à l’impatienter, que, pour être prêts à la moindre alerte, nous sommes sortis avec nos armes.»
Et il montra du doigt au cardinal les quatre mousquets en faisceau près du tambour sur lequel étaient les cartes et les dés.
«Que Votre Éminence veuille croire, ajouta d’Artagnan, que nous nous serions portés au-devant d’elle si nous eussions pu supposer que c’était elle qui venait vers nous en si petite compagnie.»
Le cardinal se mordait les moustaches et un peu les lèvres.
«Savez-vous de quoi vous avez l’air, toujours ensemble, comme vous voilà, armés comme vous êtes, et gardés par vos laquais? dit le cardinal, vous avez l’air de quatre conspirateurs.
— Oh! quant à ceci, Monseigneur, c’est vrai, dit Athos, et nous conspirons, comme Votre Éminence a pu le voir l’autre matin, seulement c’est contre les Rochelois.
— Eh! messieurs les politiques, reprit le cardinal en fronçant le sourcil à son tour, on trouverait peut-être dans vos cervelles le secret de bien des choses qui sont ignorées, si on pouvait y lire comme vous lisiez dans cette lettre que vous avez cachée quand vous m’avez vu venir.»
Le rouge monta à la figure d’Athos, il fit un pas vers Son Éminence.
«On dirait que vous nous soupçonnez réellement, Monseigneur, et que nous subissons un véritable interrogatoire; s’il en est ainsi, que Votre Éminence daigne s’expliquer, et nous saurons du moins à quoi nous en tenir.
— Et quand cela serait un interrogatoire, reprit le cardinal, d’autres que vous en ont subi, monsieur Athos, et y ont répondu.
— Aussi, Monseigneur, ai-je dit à Votre Éminence qu’elle n’avait qu’à questionner, et que nous étions prêts à répondre.
— Quelle était cette lettre que vous alliez lire, monsieur Aramis, et que vous avez cachée?
— Une lettre de femme, Monseigneur.
— Oh! je conçois, dit le cardinal, il faut être discret pour ces sortes de lettres; mais cependant on peut les montrer à un confesseur, et, vous le savez, j’ai reçu les ordres.
— Monseigneur, dit Athos avec un calme d’autant plus terrible qu’il jouait sa tête en faisant cette réponse, la lettre est d’une femme, mais elle n’est signée ni Marion de Lorme, ni Mme d’Aiguillon.»
Le cardinal devint pâle comme la mort, un éclair fauve sortit de ses yeux; il se retourna comme pour donner un ordre à Cahusac et à La Houdinière. Athos vit le mouvement; il fit un pas vers les mousquetons, sur lesquels les trois amis avaient les yeux fixés en hommes mal disposés à se laisser arrêter. Le cardinal était, lui, troisième; les mousquetaires, y compris les laquais, étaient sept: il jugea que la partie serait d’autant moins égale, qu’Athos et ses compagnons conspiraient réellement; et, par un de ces retours rapides qu’il tenait toujours à sa disposition, toute sa colère se fondit dans un sourire.
«Allons, allons! dit-il, vous êtes de braves jeunes gens, fiers au soleil, fidèles dans l’obscurité; il n’y a pas de mal à veiller sur soi quand on veille si bien sur les autres; messieurs, je n’ai point oublié la nuit où vous m’avez servi d’escorte pour aller au Colombier-Rouge; s’il y avait quelque danger à craindre sur la route que je vais suivre, je vous prierais de m’accompagner; mais, comme il n’y en a pas, restez où vous êtes, achevez vos bouteilles, votre partie et votre lettre. Adieu, messieurs.»
Et, remontant sur son cheval, que Cahusac lui avait amené, il les salua de la main et s’éloigna.
Les quatre jeunes gens, debout et immobiles, le suivirent des yeux sans dire un seul mot jusqu’à ce qu’il eût disparu.
Puis ils se regardèrent.
Tous avaient la figure consternée, car malgré l’adieu amical de Son Éminence, ils comprenaient que le cardinal s’en allait la rage dans le coeur.
Athos seul souriait d’un sourire puissant et dédaigneux. Quand le cardinal fut hors de la portée de la voix et de la vue:
«Ce Grimaud a crié bien tard!» dit Porthos, qui avait grande envie de faire tomber sa mauvaise humeur sur quelqu’un.
Grimaud allait répondre pour s’excuser. Athos leva le doigt et Grimaud se tut.
«Auriez-vous rendu la lettre, Aramis? dit d’Artagnan.
— Moi, dit Aramis de sa voix la plus flûtée, j’étais décidé: s’il avait exigé que la lettre lui fût remise, je lui présentais la lettre d’une main, et de l’autre je lui passais mon épée au travers du corps.
— Je m’y attendais bien, dit Athos; voilà pourquoi je me suis jeté entre vous et lui. En vérité, cet homme est bien imprudent de parler ainsi à d’autres hommes; on dirait qu’il n’a jamais eu affaire qu’à des femmes et à des enfants.
— Mon cher Athos, dit d’Artagnan, je vous admire, mais cependant nous étions dans notre tort, après tout.
— Comment, dans notre tort! reprit Athos. À qui donc cet air que nous respirons? à qui cet océan sur lequel s’étendent nos regards? à qui ce sable sur lequel nous étions couchés? à qui cette lettre de votre maîtresse? Est-ce au cardinal? Sur mon honneur, cet homme se figure que le monde lui appartient: vous étiez là, balbutiant, stupéfait, anéanti; on eût dit que la Bastille se dressait devant vous et que la gigantesque Méduse vous changeait en pierre. Est-ce que c’est conspirer, voyons, que d’être amoureux? Vous êtes amoureux d’une femme que le cardinal a fait enfermer, vous voulez la tirer des mains du cardinal; c’est une partie que vous jouez avec Son Éminence: cette lettre c’est votre jeu; pourquoi montreriez-vous votre jeu à votre adversaire? cela ne se fait pas. Qu’il le devine, à la bonne heure! nous devinons bien le sien, nous!
— Au fait, dit d’Artagnan, c’est plein de sens, ce que vous dites là, Athos.
— En ce cas, qu’il ne soit plus question de ce qui vient de se passer, et qu’Aramis reprenne la lettre de sa cousine où M. le cardinal l’a interrompue.»
Aramis tira la lettre de sa poche, les trois amis se rapprochèrent de lui, et les trois laquais se groupèrent de nouveau auprès de la dame-jeanne.
«Vous n’aviez lu qu’une ligne ou deux, dit d’Artagnan, reprenez donc la lettre à partir du commencement.
«Volontiers», dit Aramis.
«Mon cher cousin, je crois bien que je me déciderai à partir pour Stenay, où ma soeur a fait entrer notre petite servante dans le couvent des Carmélites; cette pauvre enfant s’est résignée, elle sait qu’elle ne peut vivre autre part sans que le salut de son âme soit en danger. Cependant, si les affaires de notre famille s’arrangent comme nous le désirons, je crois qu’elle courra le risque de se damner, et qu’elle reviendra près de ceux qu’elle regrette, d’autant plus qu’elle sait qu’on pense toujours à elle. En attendant, elle n’est pas trop malheureuse: tout ce qu’elle désire c’est une lettre de son prétendu. Je sais bien que ces sortes de denrées passent difficilement par les grilles; mais, après tout, comme je vous en ai donné des preuves, mon cher cousin, je ne suis pas trop maladroite et je me chargerai de cette commission. Ma soeur vous remercie de votre bon et éternel souvenir. Elle a eu un instant de grande inquiétude; mais enfin elle est quelque peu rassurée maintenant, ayant envoyé son commis là-bas afin qu’il ne s’y passe rien d’imprévu. «Adieu, mon cher cousin, donnez-nous de vos nouvelles le plus souvent que vous pourrez, c’est-à-dire toutes les fois que vous croirez pouvoir le faire sûrement. Je vous embrasse.
«Marie Michon.»
«Oh! que ne vous dois-je pas, Aramis? s’écria d’Artagnan. Chère Constance! j’ai donc enfin de ses nouvelles; elle vit, elle est en sûreté dans un couvent, elle est à Stenay! Où prenez-vous Stenay, Athos?
— Mais à quelques lieues des frontières; une fois le siège levé, nous pourrons aller faire un tour de ce côté.
— Et ce ne sera pas long, il faut l’espérer, dit Porthos, car on a, ce matin, pendu un espion, lequel a déclaré que les Rochelois en étaient aux cuirs de leurs souliers. En supposant qu’après avoir mangé le cuir ils mangent la semelle, je ne vois pas trop ce qui leur restera après, à moins de se manger les uns les autres.
— Pauvres sots! dit Athos en vidant un verre d’excellent vin de Bordeaux, qui, sans avoir à cette époque la réputation qu’il a aujourd’hui, ne la méritait pas moins; pauvres sots! comme si la religion catholique n’était pas la plus avantageuse et la plus agréable des religions! C’est égal, reprit-il après avoir fait claquer sa langue contre son palais, ce sont de braves gens. Mais que diable faites-vous donc, Aramis? continua Athos; vous serrez cette lettre dans votre poche?
— Oui, dit d’Artagnan, Athos a raison, il faut la brûler; encore, qui sait si M. le cardinal n’a pas un secret pour interroger les cendres?
— Il doit en avoir un, dit Athos.
— Mais que voulez-vous faire de cette lettre? demanda Porthos.
— Venez ici, Grimaud», dit Athos.
Grimaud se leva et obéit.
«Pour vous punir d’avoir parlé sans permission, mon ami, vous allez manger ce morceau de papier, puis, pour vous récompenser du service que vous nous aurez rendu, vous boirez ensuite ce verre de vin; voici la lettre d’abord, mâchez avec énergie.»
Grimaud sourit, et, les yeux fixés sur le verre qu’Athos venait de remplir bord à bord, il broya le papier et l’avala.
«Bravo, maître Grimaud! dit Athos, et maintenant prenez ceci; bien, je vous dispense de dire merci.»
Grimaud avala silencieusement le verre de vin de Bordeaux, mais ses yeux levés au ciel parlaient, pendant tout le temps que dura cette douce occupation, un langage qui, pour être muet, n’en était pas moins expressif.
«Et maintenant, dit Athos, à moins que M. le cardinal n’ait l’ingénieuse idée de faire ouvrir le ventre à Grimaud, je crois que nous pouvons être à peu près tranquilles.»
Pendant ce temps, Son Éminence continuait sa promenade mélancolique en murmurant entre ses moustaches:
«Décidément, il faut que ces quatre hommes soient à moi.»
CHAPITRE LII. PREMIERE JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
Revenons à Milady, qu’un regard jeté sur les côtes de France nous a fait perdre de vue un instant.
Nous la retrouverons dans la position désespérée où nous l’avons laissée, se creusant un abîme de sombres réflexions, sombre enfer à la porte duquel elle a presque laissé l’espérance: car pour la première fois elle doute, pour la première fois elle craint.
Dans deux occasions sa fortune lui a manqué, dans deux occasions elle s’est vue découverte et trahie, et dans ces deux occasions, c’est contre le génie fatal envoyé sans doute par le Seigneur pour la combattre qu’elle a échoué: d’Artagnan l’a vaincue, elle, cette invincible puissance du mal.
Il l’a abusée dans son amour, humiliée dans son orgueil, trompée dans son ambition, et maintenant voilà qu’il la perd dans sa fortune, qu’il l’atteint dans sa liberté, qu’il la menace même dans sa vie. Bien plus, il a levé un coin de son masque, cette égide dont elle se couvre et qui la rend si forte.
D’Artagnan a détourné de Buckingham, qu’elle hait, comme elle hait tout ce qu’elle a aimé, la tempête dont le menaçait Richelieu dans la personne de la reine. D’Artagnan s’est fait passer pour de Wardes, pour lequel elle avait une de ces fantaisies de tigresse, indomptables comme en ont les femmes de ce caractère. D’Artagnan connaît ce terrible secret qu’elle a juré que nul ne connaîtrait sans mourir. Enfin, au moment où elle vient d’obtenir un blanc-seing à l’aide duquel elle va se venger de son ennemi, le blanc-seing lui est arraché des mains, et c’est d’Artagnan qui la tient prisonnière et qui va l’envoyer dans quelque immonde Botany- Bay, dans quelque Tyburn infâme de l’océan Indien.
Car tout cela lui vient de d’Artagnan sans doute; de qui viendraient tant de hontes amassées sur sa tête, sinon de lui? Lui seul a pu transmettre à Lord de Winter tous ces affreux secrets, qu’il a découverts les uns après les autres par une sorte de fatalité. Il connaît son beau-frère, il lui aura écrit.
Que de haine elle distille! Là, immobile, et les yeux ardents et fixes dans son appartement désert, comme les éclats de ses rugissements sourds, qui parfois s’échappent avec sa respiration du fond de sa poitrine, accompagnent bien le bruit de la houle qui monte, gronde, mugit et vient se briser, comme un désespoir éternel et impuissant, contre les rochers sur lesquels est bâti ce château sombre et orgueilleux! Comme, à la lueur des éclairs que sa colère orageuse fait briller dans son esprit, elle conçoit contre Mme Bonacieux, contre Buckingham, et surtout contre d’Artagnan, de magnifiques projets de vengeance, perdus dans les lointains de l’avenir!
Oui, mais pour se venger il faut être libre, et pour être libre, quand on est prisonnier, il faut percer un mur, desceller des barreaux, trouer un plancher; toutes entreprises que peut mener à bout un homme patient et fort mais devant lesquelles doivent échouer les irritations fébriles d’une femme. D’ailleurs, pour faire tout cela il faut avoir le temps, des mois, des années, et elle… elle a dix ou douze jours, à ce que lui a dit Lord de Winter, son fraternel et terrible geôlier.
Et cependant, si elle était un homme, elle tenterait tout cela, et peut-être réussirait-elle: pourquoi donc le Ciel s’est-il ainsi trompé, en mettant cette âme virile dans ce corps frêle et délicat!
Aussi les premiers moments de la captivité ont été terribles: quelques convulsions de rage qu’elle n’a pu vaincre ont payé sa dette de faiblesse féminine à la nature. Mais peu à peu elle a surmonté les éclats de sa folle colère, les frémissements nerveux qui ont agité son corps ont disparu, et maintenant elle s’est repliée sur elle-même comme un serpent fatigué qui se repose.
«Allons, allons; j’étais folle de m’emporter ainsi, dit-elle en plongeant dans la glace, qui reflète dans ses yeux son regard brûlant, par lequel elle semble s’interroger elle-même. Pas de violence, la violence est une preuve de faiblesse. D’abord je n’ai jamais réussi par ce moyen: peut-être, si j’usais de ma force contre des femmes, aurais-je chance de les trouver plus faibles encore que moi, et par conséquent de les vaincre; mais c’est contre des hommes que je lutte, et je ne suis qu’une femme pour eux. Luttons en femme, ma force est dans ma faiblesse.»
Alors, comme pour se rendre compte à elle-même des changements qu’elle pouvait imposer à sa physionomie si expressive et si mobile, elle lui fit prendre à la fois toutes les expressions, depuis celle de la colère qui crispait ses traits, jusqu’à celle du plus doux, du plus affectueux et du plus séduisant sourire. Puis ses cheveux prirent successivement sous ses mains savantes les ondulations qu’elle crut pouvoir aider aux charmes de son visage. Enfin elle murmura, satisfaite d’elle-même:
«Allons, rien n’est perdu. Je suis toujours belle.»
Il était huit heures du soir à peu près. Milady aperçut un lit; elle pensa qu’un repos de quelques heures rafraîchirait non seulement sa tête et ses idées, mais encore son teint. Cependant, avant de se coucher, une idée meilleure lui vint. Elle avait entendu parler de souper. Déjà elle était depuis une heure dans cette chambre, on ne pouvait tarder à lui apporter son repas. La prisonnière ne voulut pas perdre de temps, et elle résolut de faire, dès cette même soirée, quelque tentative pour sonder le terrain, en étudiant le caractère des gens auxquels sa garde était confiée.
Une lumière apparut sous la porte; cette lumière annonçait le retour de ses geôliers. Milady, qui s’était levée, se rejeta vivement sur son fauteuil, la tête renversée en arrière, ses beaux cheveux dénoués et épars, sa gorge demi-nue sous ses dentelles froissées, une main sur son coeur et l’autre pendante.
On ouvrit les verrous, la porte grinça sur ses gonds, des pas retentirent dans la chambre et s’approchèrent.
«Posez là cette table», dit une voix que la prisonnière reconnut pour celle de Felton.
L’ordre fut exécuté.
«Vous apporterez des flambeaux et ferez relever la sentinelle», continua Felton.
Ce double ordre que donna aux mêmes individus le jeune lieutenant prouva à Milady que ses serviteurs étaient les mêmes hommes que ses gardiens, c’est-à-dire des soldats.
Les ordres de Felton étaient, au reste, exécutés avec une silencieuse rapidité qui donnait une bonne idée de l’état florissant dans lequel il maintenait la discipline.
Enfin, Felton, qui n’avait pas encore regardé Milady, se retourna vers elle.
«Ah! ah! dit-il, elle dort, c’est bien: à son réveil elle soupera.»
Et il fit quelques pas pour sortir.
«Mais, mon lieutenant, dit un soldat moins stoïque que son chef, et qui s’était approché de Milady, cette femme ne dort pas.
— Comment, elle ne dort pas? dit Felton, que fait-elle donc, alors?
— Elle est évanouie; son visage est très pâle, et j’ai beau écouter, je n’entends pas sa respiration.
— Vous avez raison, dit Felton après avoir regardé Milady de la place où il se trouvait, sans faire un pas vers elle, allez prévenir Lord de Winter que sa prisonnière est évanouie, car je ne sais que faire, le cas n’ayant pas été prévu.»
Le soldat sortit pour obéir aux ordres de son officier; Felton s’assit sur un fauteuil qui se trouvait par hasard près de la porte et attendit sans dire une parole, sans faire un geste. Milady possédait ce grand art, tant étudié par les femmes, de voir à travers ses longs cils sans avoir l’air d’ouvrir les paupières: elle aperçut Felton qui lui tournait le dos, elle continua de le regarder pendant dix minutes à peu près, et pendant ces dix minutes, l’impassible gardien ne se retourna pas une seule fois.
Elle songea alors que Lord de Winter allait venir et rendre, par sa présence, une nouvelle force à son geôlier: sa première épreuve était perdue, elle en prit son parti en femme qui compte sur ses ressources; en conséquence elle leva la tête, ouvrit les yeux et soupira faiblement.
À ce soupir, Felton se retourna enfin.
«Ah! vous voici réveillée, madame! dit-il, je n’ai donc plus affaire ici! Si vous avez besoin de quelque chose, vous appellerez.
— Oh! mon Dieu, mon Dieu! que j’ai souffert!» murmura Milady avec cette voix harmonieuse qui, pareille à celle des enchanteresses antiques, charmait tous ceux qu’elle voulait perdre.
Et elle prit en se redressant sur son fauteuil une position plus gracieuse et plus abandonnée encore que celle qu’elle avait lorsqu’elle était couchée.
Felton se leva.
«Vous serez servie ainsi trois fois par jour, madame, dit-il: le matin à neuf heures, dans la journée à une heure, et le soir à huit heures. Si cela ne vous convient pas, vous pouvez indiquer vos heures au lieu de celles que je vous propose, et, sur ce point, on se conformera à vos désirs.
— Mais vais-je donc rester toujours seule dans cette grande et triste chambre? demanda Milady.
— Une femme des environs a été prévenue, elle sera demain au château, et viendra toutes les fois que vous désirerez sa présence.
— Je vous rends grâce, monsieur», répondit humblement la prisonnière.
Felton fit un léger salut et se dirigea vers la porte. Au moment où il allait en franchir le seuil, Lord de Winter parut dans le corridor, suivi du soldat qui était allé lui porter la nouvelle de l’évanouissement de Milady. Il tenait à la main un flacon de sels. «Eh bien! qu’est-ce? et que se passe-t-il donc ici? dit-il d’une voix railleuse en voyant sa prisonnière debout et Felton prêt à sortir. Cette morte est-elle donc déjà ressuscitée? Pardieu, Felton, mon enfant, tu n’as donc pas vu qu’on te prenait pour un novice et qu’on te jouait le premier acte d’une comédie dont nous aurons sans doute le plaisir de suivre tous les développements?
— Je l’ai bien pensé, Milord, dit Felton; mais, enfin, comme la prisonnière est femme, après tout, j’ai voulu avoir les égards que tout homme bien né doit à une femme, sinon pour elle, du moins pour lui-même.»
Milady frissonna par tout son corps. Ces paroles de Felton passaient comme une glace par toutes ses veines.
«Ainsi, reprit de Winter en riant, ces beaux cheveux savamment étalés, cette peau blanche et ce langoureux regard ne t’ont pas encore séduit, coeur de pierre?
— Non, Milord, répondit l’impassible jeune homme, et croyez-moi bien, il faut plus que des manèges et des coquetteries de femme pour me corrompre.
— En ce cas, mon brave lieutenant, laissons Milady chercher autre chose et allons souper; ah! sois tranquille, elle a l’imagination féconde et le second acte de la comédie ne tardera pas à suivre le premier.»
Et à ces mots Lord de Winter passa son bras sous celui de Felton et l’emmena en riant.
«Oh! je trouverai bien ce qu’il te faut, murmura Milady entre ses dents; sois tranquille, pauvre moine manqué, pauvre soldat converti qui t’es taillé ton uniforme dans un froc.»
«À propos, reprit de Winter en s’arrêtant sur le seuil de la porte, il ne faut pas, Milady, que cet échec vous ôte l’appétit. Tâtez de ce poulet et de ces poissons que je n’ai pas fait empoisonner, sur l’honneur. Je m’accommode assez de mon cuisinier, et comme il ne doit pas hériter de moi, j’ai en lui pleine et entière confiance. Faites comme moi. Adieu, chère soeur! à votre prochain évanouissement.»
C’était tout ce que pouvait supporter Milady: ses mains se crispèrent sur son fauteuil, ses dents grincèrent sourdement, ses yeux suivirent le mouvement de la porte qui se fermait derrière Lord de Winter et Felton; et, lorsqu’elle se vit seule, une nouvelle crise de désespoir la prit; elle jeta les yeux sur la table, vit briller un couteau, s’élança et le saisit; mais son désappointement fut cruel: la lame en était ronde et d’argent flexible.
Un éclat de rire retentit derrière la porte mal fermée, et la porte se rouvrit.
«Ah! ah! s’écria Lord de Winter; ah! ah! vois-tu bien, mon brave Felton, vois-tu ce que je t’avais dit: ce couteau, c’était pour toi; mon enfant, elle t’aurait tué; vois-tu, c’est un de ses travers, de se débarrasser ainsi, d’une façon ou de l’autre, des gens qui la gênent. Si je t’eusse écouté, le couteau eût été pointu et d’acier: alors plus de Felton, elle t’aurait égorgé et, après toi, tout le monde. Vois donc, John, comme elle sait bien tenir son couteau.»
En effet, Milady tenait encore l’arme offensive dans sa main crispée, mais ces derniers mots, cette suprême insulte, détendirent ses mains, ses forces et jusqu’à sa volonté.
Le couteau tomba par terre.
«Vous avez raison, Milord, dit Felton avec un accent de profond dégoût qui retentit jusqu’au fond du coeur de Milady, vous avez raison et c’est moi qui avais tort.»
Et tous deux sortirent de nouveau.
Mais cette fois, Milady prêta une oreille plus attentive que la première fois, et elle entendit leurs pas s’éloigner et s’éteindre dans le fond du corridor.
«Je suis perdue, murmura-t-elle, me voilà au pouvoir de gens sur lesquels je n’aurai pas plus de prise que sur des statues de bronze ou de granit; ils me savent par coeur et sont cuirassés contre toutes mes armes.
«Il est cependant impossible que cela finisse comme ils l’ont décidé.»
En effet, comme l’indiquait cette dernière réflexion, ce retour instinctif à l’espérance, dans cette âme profonde la crainte et les sentiments faibles ne surnageaient pas longtemps. Milady se mit à table, mangea de plusieurs mets, but un peu de vin d’Espagne, et sentit revenir toute sa résolution.
Avant de se coucher elle avait déjà commenté, analysé, retourné sur toutes leurs faces, examiné sous tous les points, les paroles, les pas, les gestes, les signes et jusqu’au silence de ses geôliers, et de cette étude profonde, habile et savante, il était résulté que Felton était, à tout prendre, le plus vulnérable de ses deux persécuteurs.
Un mot surtout revenait à l’esprit de la prisonnière:
«Si je t’eusse écouté», avait dit Lord de Winter à Felton.
Donc Felton avait parlé en sa faveur, puisque Lord de Winter n’avait pas voulu écouter Felton.
«Faible ou forte, répétait Milady, cet homme a donc une lueur de pitié dans son âme; de cette lueur je ferai un incendie qui le dévorera.
«Quant à l’autre, il me connaît, il me craint et sait ce qu’il a à attendre de moi si jamais je m’échappe de ses mains, il est donc inutile de rien tenter sur lui. Mais Felton, c’est autre chose; c’est un jeune homme naïf, pur et qui semble vertueux; celui-là, il y a moyen de le perdre.»
Et Milady se coucha et s’endormit le sourire sur les lèvres; quelqu’un qui l’eût vue dormant eût dit une jeune fille rêvant à la couronne de fleurs qu’elle devait mettre sur son front à la prochaine fête.
CHAPITRE LIII. DEUXIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
Milady rêvait qu’elle tenait enfin d’Artagnan, qu’elle assistait à son supplice, et c’était la vue de son sang odieux, coulant sous la hache du bourreau, qui dessinait ce charmant sourire sur les lèvres.
Elle dormait comme dort un prisonnier bercé par sa première espérance.
Le lendemain, lorsqu’on entra dans sa chambre, elle était encore au lit. Felton était dans le corridor: il amenait la femme dont il avait parlé la veille, et qui venait d’arriver; cette femme entra et s’approcha du lit de Milady en lui offrant ses services.
Milady était habituellement pâle; son teint pouvait donc tromper une personne qui la voyait pour la première fois.
«J’ai la fièvre, dit-elle; je n’ai pas dormi un seul instant pendant toute cette longue nuit, je souffre horriblement: serez- vous plus humaine qu’on ne l’a été hier avec moi? Tout ce que je demande, au reste, c’est la permission de rester couchée.
— Voulez-vous qu’on appelle un médecin?» dit la femme.
Felton écoutait ce dialogue sans dire une parole.
Milady réfléchissait que plus on l’entourerait de monde, plus elle aurait de monde à apitoyer, et plus la surveillance de Lord de Winter redoublerait; d’ailleurs le médecin pourrait déclarer que la maladie était feinte, et Milady après avoir perdu la première partie ne voulait pas perdre la seconde.
«Aller chercher un médecin, dit-elle, à quoi bon? ces messieurs ont déclaré hier que mon mal était une comédie, il en serait sans doute de même aujourd’hui; car depuis hier soir, on a eu le temps de prévenir le docteur.
— Alors, dit Felton impatienté, dites vous-même, madame, quel traitement vous voulez suivre.
— Eh! le sais-je, moi? mon Dieu! je sens que je souffre, voilà tout, que l’on me donne ce que l’on voudra, peu m’importe.
— Allez chercher Lord de Winter, dit Felton fatigué de ces plaintes éternelles.
— Oh! non, non! s’écria Milady, non, monsieur, ne l’appelez pas, je vous en conjure, je suis bien, je n’ai besoin de rien, ne l’appelez pas.»
Elle mit une véhémence si prodigieuse, une éloquence si entraînante dans cette exclamation, que Felton, entraîné, fit quelques pas dans la chambre.
«Il est ému», pensa Milady.
«Cependant, madame, dit Felton, si vous souffrez réellement, on enverra chercher un médecin, et si vous nous trompez, eh bien, ce sera tant pis pour vous, mais du moins, de notre côté, nous n’aurons rien à nous reprocher.»
Milady ne répondit point; mais renversant sa belle tête sur son oreiller, elle fondit en larmes et éclata en sanglots.
Felton la regarda un instant avec son impassibilité ordinaire; puis voyant que la crise menaçait de se prolonger, il sortit; la femme le suivit. Lord de Winter ne parut pas.
«Je crois que je commence à voir clair», murmura Milady avec une joie sauvage, en s’ensevelissant sous les draps pour cacher à tous ceux qui pourraient l’épier cet élan de satisfaction intérieure.
Deux heures s’écoulèrent.
«Maintenant il est temps que la maladie cesse, dit-elle: levons- nous et obtenons quelque succès dès aujourd’hui; je n’ai que dix jours, et ce soir il y en aura deux d’écoulés.
En entrant, le matin, dans la chambre de Milady, on lui avait apporté son déjeuner; or elle avait pensé qu’on ne tarderait pas à venir enlever la table, et qu’en ce moment elle reverrait Felton.
Milady ne se trompait pas. Felton reparut, et, sans faire attention si Milady avait ou non touché au repas, fit un signe pour qu’on emportât hors de la chambre la table, que l’on apportait ordinairement toute servie.
Felton resta le dernier, il tenait un livre à la main.
Milady, couchée dans un fauteuil près de la cheminée, belle, pâle et résignée, ressemblait à une vierge sainte attendant le martyre.
Felton s’approcha d’elle et dit:
«Lord de Winter, qui est catholique comme vous, madame, a pensé que la privation des rites et des cérémonies de votre religion peut vous être pénible: il consent donc à ce que vous lisiez chaque jour l’ordinaire de votre messe, et voici un livre qui en contient le rituel.»
À l’air dont Felton déposa ce livre sur la petite table près de laquelle était Milady, au ton dont il prononça ces deux mots, votre messe, au sourire dédaigneux dont il les accompagna, Milady leva la tête et regarda plus attentivement l’officier.
Alors, à cette coiffure sévère, à ce costume d’une simplicité exagérée, à ce front poli comme le marbre, mais dur et impénétrable comme lui, elle reconnut un de ces sombres puritains qu’elle avait rencontrés si souvent tant à la cour du roi Jacques qu’à celle du roi de France, où, malgré le souvenir de la Saint- Barthélémy, ils venaient parfois chercher un refuge.
Elle eut donc une de ces inspirations subites comme les gens de génie seuls en reçoivent dans les grandes crises, dans les moments suprêmes qui doivent décider de leur fortune ou de leur vie.
Ces deux mots, votre messe, et un simple coup d’oeil jeté sur Felton, lui avaient en effet révélé toute l’importance de la réponse qu’elle allait faire.
Mais avec cette rapidité d’intelligence qui lui était particulière, cette réponse toute formulée se présenta sur ses lèvres:
«Moi! dit-elle avec un accent de dédain monté à l’unisson de celui qu’elle avait remarqué dans la voix du jeune officier, moi, monsieur, ma messe! Lord de Winter, le catholique corrompu, sait bien que je ne suis pas de sa religion, et c’est un piège qu’il veut me tendre!
— Et de quelle religion êtes-vous donc, madame? demanda Felton avec un étonnement que, malgré son empire sur lui-même, il ne put cacher entièrement.
— Je le dirai, s’écria Milady avec une exaltation feinte, le jour où j’aurai assez souffert pour ma foi.»
Le regard de Felton découvrit à Milady toute l’étendue de l’espace qu’elle venait de s’ouvrir par cette seule parole.
Cependant le jeune officier demeura muet et immobile, son regard seul avait parlé.
«Je suis aux mains de mes ennemis, continua-t-elle avec ce ton d’enthousiasme qu’elle savait familier aux puritains; eh bien, que mon Dieu me sauve ou que je périsse pour mon Dieu! voilà la réponse que je vous prie de faire à Lord de Winter. Et quant à ce livre, ajouta-t-elle en montrant le rituel du bout du doigt, mais sans le toucher, comme si elle eût dû être souillée par cet attouchement, vous pouvez le remporter et vous en servir pour vous-même, car sans doute vous êtes doublement complice de Lord de Winter, complice dans sa persécution, complice dans son hérésie.»
Felton ne répondit rien, prit le livre avec le même sentiment de répugnance qu’il avait déjà manifesté et se retira pensif. Lord de Winter vint vers les cinq heures du soir; Milady avait eu le temps pendant toute la journée de se tracer son plan de conduite; elle le reçut en femme qui a déjà repris tous ses avantages.
«Il paraît, dit le baron en s’asseyant dans un fauteuil en face de celui qu’occupait Milady et en étendant nonchalamment ses pieds sur le foyer, il paraît que nous avons fait une petite apostasie!
— Que voulez-vous dire, monsieur?
— Je veux dire que depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, nous avons changé de religion; auriez-vous épousé un troisième mari protestant, par hasard?
— Expliquez-vous, Milord, reprit la prisonnière avec majesté, car je vous déclare que j’entends vos paroles, mais que je ne les comprends pas.
— Alors, c’est que vous n’avez pas de religion du tout; j’aime mieux cela, reprit en ricanant Lord de Winter.
— Il est certain que cela est plus selon vos principes, reprit froidement Milady.
— Oh! je vous avoue que cela m’est parfaitement égal.
— Oh! vous n’avoueriez pas cette indifférence religieuse, Milord, que vos débauches et vos crimes en feraient foi.
— Hein! vous parlez de débauches, madame Messaline, vous parlez de crimes, Lady Macbeth! Ou j’ai mal entendu, ou vous êtes, pardieu, bien impudente.
— Vous parlez ainsi parce que vous savez qu’on nous écoute, monsieur, répondit froidement Milady, et que vous voulez intéresser vos geôliers et vos bourreaux contre moi.
— Mes geôliers! mes bourreaux! Ouais, madame, vous le prenez sur un ton poétique, et la comédie d’hier tourne ce soir à la tragédie. Au reste, dans huit jours vous serez où vous devez être et ma tâche sera achevée.
— Tâche infâme! tâche impie! reprit Milady avec l’exaltation de la victime qui provoque son juge.
— Je crois, ma parole d’honneur, dit de Winter en se levant, que la drôlesse devient folle. Allons, allons, calmez-vous, madame la puritaine, ou je vous fais mettre au cachot. Pardieu! c’est mon vin d’Espagne qui vous monte à la tête, n’est-ce pas? mais, soyez tranquille, cette ivresse-là n’est pas dangereuse et n’aura pas de suites.»
Et Lord de Winter se retira en jurant, ce qui à cette époque était une habitude toute cavalière.
Felton était en effet derrière la porte et n’avait pas perdu un mot de toute cette scène.
Milady avait deviné juste.
«Oui, va! va! dit-elle à son frère, les suites approchent, au contraire, mais tu ne les verras, imbécile, que lorsqu’il ne sera plus temps de les éviter.»
Le silence se rétablit, deux heures s’écoulèrent; on apporta le souper, et l’on trouva Milady occupée à faire tout haut ses prières, prières qu’elle avait apprises d’un vieux serviteur de son second mari, puritain des plus austères. Elle semblait en extase et ne parut pas même faire attention à ce qui se passait autour d’elle. Felton fit signe qu’on ne la dérangeât point, et lorsque tout fut en état il sortit sans bruit avec les soldats.
Milady savait qu’elle pouvait être épiée, elle continua donc ses prières jusqu’à la fin, et il lui sembla que le soldat qui était de sentinelle à sa porte ne marchait plus du même pas et paraissait écouter.
Pour le moment, elle n’en voulait pas davantage, elle se releva, se mit à table, mangea peu et ne but que de l’eau.
Une heure après on vint enlever la table, mais Milady remarqua que cette fois Felton n’accompagnait point les soldats.
Il craignait donc de la voir trop souvent.
Elle se retourna vers le mur pour sourire, car il y avait dans ce sourire une telle expression de triomphe que ce seul sourire l’eût dénoncée.
Elle laissa encore s’écouler une demi-heure, et comme en ce moment tout faisait silence dans le vieux château, comme on n’entendait que l’éternel murmure de la houle, cette respiration immense de l’océan, de sa voix pure, harmonieuse et vibrante, elle commença le premier couplet de ce psaume alors en entière faveur près des puritains:
Seigneur, si tu nous abandonnes, C’est pour voir si nous sommes forts; Mais ensuite c’est toi qui donnes De ta céleste main la palme à nos efforts.
Ces vers n’étaient pas excellents, il s’en fallait même de beaucoup; mais, comme on le sait, les protestants ne se piquaient pas de poésie.
Tout en chantant, Milady écoutait: le soldat de garde à sa porte s’était arrêté comme s’il eût été changé en pierre. Milady put donc juger de l’effet qu’elle avait produit.
Alors elle continua son chant avec une ferveur et un sentiment inexprimables; il lui sembla que les sons se répandaient au loin sous les voûtes et allaient comme un charme magique adoucir le coeur de ses geôliers. Cependant il paraît que le soldat en sentinelle, zélé catholique sans doute, secoua le charme, car à travers la porte:
«Taisez-vous donc madame, dit-il, votre chanson est triste comme un De profondis, et si, outre l’agrément d’être en garnison ici, il faut encore y entendre de pareilles choses, ce sera à n’y point tenir.
— Silence! dit alors une voix grave, que Milady reconnut pour celle de Felton; de quoi vous mêlez-vous, drôle? Vous a-t-on ordonné d’empêcher cette femme de chanter? Non. On vous a dit de la garder, de tirer sur elle si elle essayait de fuir. Gardez-la; si elle fuit, tuez-la, mais ne changez rien à la consigne.»
Une expression de joie indicible illumina le visage de Milady, mais cette expression fut fugitive comme le reflet d’un éclair, et, sans paraître avoir entendu le dialogue dont elle n’avait pas perdu un mot, elle reprit en donnant à sa voix tout le charme, toute l’étendue et toute la séduction que le démon y avait mis:
Pour tant de pleurs et de misère, Pour mon exil et pour mes fers, J’ai ma jeunesse, ma prière, Et Dieu, qui comptera les maux que j’ai soufferts.
Cette voix, d’une étendue inouïe et d’une passion sublime, donnait à la poésie rude et inculte de ces psaumes une magie et une expression que les puritains les plus exaltés trouvaient rarement dans les chants de leurs frères et qu’ils étaient forcés d’orner de toutes les ressources de leur imagination: Felton crut entendre chanter l’ange qui consolait les trois Hébreux dans la fournaise.
Milady continua:
Mais le jour de la délivrance Viendra pour nous, Dieu juste et fort; Et s’il trompe notre espérance, Il nous reste toujours le martyre et la mort.
Ce couplet, dans lequel la terrible enchanteresse s’efforça de mettre toute son âme, acheva de porter le désordre dans le coeur du jeune officier: il ouvrit brusquement la porte, et Milady le vit apparaître pâle comme toujours, mais les yeux ardents et presque égarés.
«Pourquoi chantez-vous ainsi, dit-il, et avec une pareille voix?
— Pardon, monsieur, dit Milady avec douceur, j’oubliais que mes chants ne sont pas de mise dans cette maison. Je vous ai sans doute offensé dans vos croyances; mais c’était sans le vouloir, je vous jure; pardonnez-moi donc une faute qui est peut-être grande, mais qui certainement est involontaire.»
Milady était si belle dans ce moment, l’extase religieuse dans laquelle elle semblait plongée donnait une telle expression à sa physionomie, que Felton, ébloui, crut voir l’ange que tout à l’heure il croyait seulement entendre.
«Oui, oui, répondit-il, oui: vous troublez, vous agitez les gens qui habitent ce château.»
Et le pauvre insensé ne s’apercevait pas lui-même de l’incohérence de ses discours, tandis que Milady plongeait son oeil de lynx au plus profond de son coeur.
«Je me tairai, dit Milady en baissant les yeux avec toute la douceur qu’elle put donner à sa voix, avec toute la résignation qu’elle put imprimer à son maintien.
— Non, non, madame, dit Felton; seulement, chantez moins haut, la nuit surtout.»
Et à ces mots, Felton, sentant qu’il ne pourrait pas conserver longtemps sa sévérité à l’égard de la prisonnière, s’élança hors de son appartement.
«Vous avez bien fait, lieutenant, dit le soldat; ces chants bouleversent l’âme; cependant on finit par s’y accoutumer: sa voix est si belle!»
CHAPITRE LIV. TROISIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
Felton était venu; mais il y avait encore un pas à faire: il fallait le retenir, ou plutôt il fallait qu’il restât tout seul; et Milady ne voyait encore qu’obscurément le moyen qui devait la conduire à ce résultat.
Il fallait plus encore: il fallait le faire parler, afin de lui parler aussi: car, Milady le savait bien, sa plus grande séduction était dans sa voix, qui parcourait si habilement toute la gamme des tons, depuis la parole humaine jusqu’au langage céleste.
Et cependant, malgré toute cette séduction, Milady pouvait échouer, car Felton était prévenu, et cela contre le moindre hasard. Dès lors, elle surveilla toutes ses actions, toutes ses paroles, jusqu’au plus simple regard de ses yeux, jusqu’à son geste, jusqu’à sa respiration, qu’on pouvait interpréter comme un soupir. Enfin, elle étudia tout comme fait un habile comédien à qui l’on vient de donner un rôle nouveau dans un emploi qu’il n’a pas l’habitude de tenir.
Vis-à-vis de Lord de Winter sa conduite était plus facile; aussi avait-elle été arrêtée dès la veille. Rester muette et digne en sa présence, de temps en temps l’irriter par un dédain affecté, par un mot méprisant, le pousser à des menaces et à des violences qui faisaient un contraste avec sa résignation à elle, tel était son projet. Felton verrait: peut-être ne dirait-il rien; mais il verrait.
Le matin, Felton vint comme d’habitude; mais Milady le laissa présider à tous les apprêts du déjeuner sans lui adresser la parole. Aussi, au moment où il allait se retirer, eut-elle une lueur d’espoir; car elle crut que c’était lui qui allait parler; mais ses lèvres remuèrent sans qu’aucun son sortît de sa bouche, et, faisant un effort sur lui-même, il renferma dans son coeur les paroles qui allaient s’échapper de ses lèvres, et sortit.
Vers midi, Lord de Winter entra.
Il faisait une assez belle journée d’hiver, et un rayon de ce pâle soleil d’Angleterre qui éclaire, mais qui n’échauffe pas, passait à travers les barreaux de la prison.
Milady regardait par la fenêtre, et fit semblant de ne pas entendre la porte qui s’ouvrait.
«Ah! ah! dit Lord de Winter, après avoir fait de la comédie, après avoir fait de la tragédie, voilà que nous faisons de la mélancolie.»
La prisonnière ne répondit pas.
«Oui, oui, continua Lord de Winter, je comprends; vous voudriez bien être en liberté sur ce rivage; vous voudriez bien, sur un bon navire, fendre les flots de cette mer verte comme de l’émeraude; vous voudriez bien, soit sur terre, soit sur l’océan, me dresser une de ces bonnes petites embuscades comme vous savez si bien les combiner. Patience! patience! Dans quatre jours, le rivage vous sera permis, la mer vous sera ouverte, plus ouverte que vous ne le voudrez, car dans quatre jours l’Angleterre sera débarrassée de vous.»
Milady joignit les mains, et levant ses beaux yeux vers le ciel:
«Seigneur! Seigneur! dit-elle avec une angélique suavité de geste et d’intonation, pardonnez à cet homme, comme je lui pardonne moi- même.
— Oui, prie, maudite, s’écria le baron, ta prière est d’autant plus généreuse que tu es, je te le jure, au pouvoir d’un homme qui ne pardonnera pas.»
Et il sortit.
Au moment où il sortait, un regard perçant glissa par la porte entrebâillée, et elle aperçut Felton qui se rangeait rapidement pour n’être pas vu d’elle.
Alors elle se jeta à genoux et se mit à prier.
«Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, vous savez pour quelle sainte cause je souffre, donnez-moi donc la force de souffrir.»
La porte s’ouvrit doucement; la belle suppliante fit semblant de n’avoir pas entendu, et d’une voix pleine de larmes, elle continua:
«Dieu vengeur! Dieu de bonté! laisserez-vous s’accomplir les affreux projets de cet homme!»
Alors, seulement, elle feignit d’entendre le bruit des pas de Felton et, se relevant rapide comme la pensée, elle rougit comme si elle eût été honteuse d’avoir été surprise à genoux.
«Je n’aime point à déranger ceux qui prient, madame, dit gravement Felton; ne vous dérangez donc pas pour moi, je vous en conjure.
— Comment savez-vous que je priais, monsieur? dit Milady d’une voix suffoquée par les sanglots; vous vous trompiez, monsieur, je ne priais pas.
— Pensez-vous donc, madame, répondit Felton de sa même voix grave, quoique avec un accent plus doux, que je me croie le droit d’empêcher une créature de se prosterner devant son Créateur? À Dieu ne plaise! D’ailleurs le repentir sied bien aux coupables; quelque crime qu’il ait commis, un coupable m’est sacré aux pieds de Dieu.
— Coupable, moi! dit Milady avec un sourire qui eût désarmé l’ange du jugement dernier. Coupable! mon Dieu, tu sais si je le suis! Dites que je suis condamnée, monsieur, à la bonne heure; mais vous le savez, Dieu qui aime les martyrs, permet que l’on condamne quelquefois les innocents.
— Fussiez-vous condamnée, fussiez-vous martyre, répondit Felton, raison de plus pour prier, et moi-même je vous aiderai de mes prières.
— Oh! vous êtes un juste, vous, s’écria Milady en se précipitant à ses pieds; tenez, je n’y puis tenir plus longtemps, car je crains de manquer de force au moment où il me faudra soutenir la lutte et confesser ma foi, écoutez donc la supplication d’une femme au désespoir. On vous abuse, monsieur, mais il n’est pas question de cela, je ne vous demande qu’une grâce, et, si vous me l’accordez, je vous bénirai dans ce monde et dans l’autre.
— Parlez au maître, madame, dit Felton; je ne suis heureusement chargé, moi, ni de pardonner ni de punir, et c’est à plus haut que moi que Dieu a remis cette responsabilité.
— À vous, non, à vous seul. Écoutez-moi, plutôt que de contribuer à ma perte, plutôt que de contribuer à mon ignominie.
— Si vous avez mérité cette honte, madame, si vous avez encouru cette ignominie, il faut la subir en l’offrant à Dieu.
— Que dites-vous? Oh! vous ne me comprenez pas! Quand je parle d’ignominie, vous croyez que je parle d’un châtiment quelconque, de la prison ou de la mort! Plût au Ciel! que m’importent, à moi, la mort ou la prison!
— C’est moi qui ne vous comprends plus, madame.
— Ou qui faites semblant de ne plus me comprendre, monsieur, répondit la prisonnière avec un sourire de doute.
— Non, madame, sur l’honneur d’un soldat, sur la foi d’un chrétien!
— Comment! vous ignorez les desseins de Lord de Winter sur moi.
— Je les ignore.
— Impossible, vous son confident!
— Je ne mens jamais, madame.
— Oh! il se cache trop peu cependant pour qu’on ne les devine pas.
— Je ne cherche à rien deviner, madame; j’attends qu’on me confie, et à part ce qu’il m’a dit devant vous, Lord de Winter ne m’a rien confié.
— Mais, s’écria Milady avec un incroyable accent de vérité, vous n’êtes donc pas son complice, vous ne savez donc pas qu’il me destine à une honte que tous les châtiments de la terre ne sauraient égaler en horreur?
— Vous vous trompez, madame, dit Felton en rougissant, Lord de Winter n’est pas capable d’un tel crime.»
«Bon, dit Milady en elle-même, sans savoir ce que c’est, il appelle cela un crime!»
Puis tout haut:
«L’ami de l’infâme est capable de tout.
— Qui appelez-vous l’infâme? demanda Felton.
— Y a-t-il donc en Angleterre deux hommes à qui un semblable nom puisse convenir?
— Vous voulez parler de Georges Villiers? dit Felton, dont les regards s’enflammèrent.
— Que les païens, les gentils et les infidèles appellent duc de Buckingham, reprit Milady; je n’aurais pas cru qu’il y aurait eu un Anglais dans toute l’Angleterre qui eût eu besoin d’une si longue explication pour reconnaître celui dont je voulais parler!
— La main du Seigneur est étendue sur lui, dit Felton, il n’échappera pas au châtiment qu’il mérite.»
Felton ne faisait qu’exprimer à l’égard du duc le sentiment d’exécration que tous les Anglais avaient voué à celui que les catholiques eux-mêmes appelaient l’exacteur, le concussionnaire, le débauché, et que les puritains appelaient tout simplement Satan.
«Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria Milady, quand je vous supplie d’envoyer à cet homme le châtiment qui lui est dû, vous savez que ce n’est pas ma propre vengeance que je poursuis, mais la délivrance de tout un peuple que j’implore.
— Le connaissez-vous donc?» demanda Felton.
«Enfin, il m’interroge», se dit en elle-même Milady au comble de la joie d’en être arrivée si vite à un si grand résultat.
«Oh! si je le connais! oh, oui! pour mon malheur, pour mon malheur éternel.»
Et Milady se tordit les bras comme arrivée au paroxysme de la douleur. Felton sentit sans doute en lui-même que sa force l’abandonnait, et il fit quelques pas vers la porte; la prisonnière, qui ne le perdait pas de vue, bondit à sa poursuite et l’arrêta.
«Monsieur! s’écria-t-elle, soyez bon, soyez clément, écoutez ma prière: ce couteau que la fatale prudence du baron m’a enlevé, parce qu’il sait l’usage que j’en veux faire; oh! écoutez-moi jusqu’au bout! ce couteau, rendez-le moi une minute seulement, par grâce, par pitié! J’embrasse vos genoux; voyez, vous fermerez la porte, ce n’est pas à vous que j’en veux: Dieu! vous en vouloir, à vous, le seul être juste, bon et compatissant que j’aie rencontré! à vous, mon sauveur peut-être! une minute, ce couteau, une minute, une seule, et je vous le rends par le guichet de la porte; rien qu’une minute, monsieur Felton, et vous m’aurez sauvé l’honneur!
— Vous tuer! s’écria Felton avec terreur, oubliant de retirer ses mains des mains de la prisonnière; vous tuer!
— J’ai dit, monsieur, murmura Milady en baissant la voix et en se laissant tomber affaissée sur le parquet, j’ai dit mon secret! il sait tout! mon Dieu, je suis perdue!»
Felton demeurait debout, immobile et indécis.
«Il doute encore, pensa Milady, je n’ai pas été assez vraie.»
On entendit marcher dans le corridor; Milady reconnut le pas de Lord de Winter. Felton le reconnut aussi et s’avança vers la porte.
Milady s’élança.
«Oh! pas un mot, dit-elle d’une voix concentrée, pas un mot de tout ce que je vous ai dit à cet homme, ou je suis perdue, et c’est vous, vous…»
Puis, comme les pas se rapprochaient, elle se tut de peur qu’on n’entendit sa voix, appuyant avec un geste de terreur infinie sa belle main sur la bouche de Felton. Felton repoussa doucement Milady, qui alla tomber sur une chaise longue.
Lord de Winter passa devant la porte sans s’arrêter, et l’on entendit le bruit des pas qui s’éloignaient.
Felton, pâle comme la mort, resta quelques instants l’oreille tendue et écoutant, puis quand le bruit se fut éteint tout à fait, il respira comme un homme qui sort d’un songe, et s’élança hors de l’appartement.
«Ah! dit Milady en écoutant à son tour le bruit des pas de Felton, qui s’éloignaient dans la direction opposée à ceux de Lord de Winter, enfin tu es donc à moi!»
Puis son front se rembrunit.
«S’il parle au baron, dit-elle, je suis perdue, car le baron, qui sait bien que je ne me tuerai pas, me mettra devant lui un couteau entre les mains, et il verra bien que tout ce grand désespoir n’était qu’un jeu.»
Elle alla se placer devant sa glace et se regarda; jamais elle n’avait été si belle.
«Oh! oui! dit-elle en souriant, mais il ne lui parlera pas.»
Le soir, Lord de Winter accompagna le souper.
— Monsieur, lui dit Milady, votre présence est-elle un accessoire obligé de ma captivité, et ne pourriez-vous pas m’épargner ce surcroît de tortures que me causent vos visites?
— Comment donc, chère soeur! dit de Winter, ne m’avez-vous pas sentimentalement annoncé, de cette jolie bouche si cruelle pour moi aujourd’hui, que vous veniez en Angleterre à cette seule fin de me voir tout à votre aise, jouissance dont, me disiez-vous, vous ressentiez si vivement la privation, que vous avez tout risqué pour cela, mal de mer, tempête, captivité! eh bien, me voilà, soyez satisfaite; d’ailleurs, cette fois ma visite a un motif.»
Milady frissonna, elle crut que Felton avait parlé; jamais de sa vie, peut-être, cette femme, qui avait éprouvé tant d’émotions puissantes et opposées, n’avait senti battre son coeur si violemment.
Elle était assise; Lord de Winter prit un fauteuil, le tira à son côté et s’assit auprès d’elle, puis prenant dans sa poche un papier qu’il déploya lentement:
«Tenez, lui dit-il, je voulais vous montrer cette espèce de passeport que j’ai rédigé moi-même et qui vous servira désormais de numéro d’ordre dans la vie que je consens à vous laisser.»
Puis ramenant ses yeux de Milady sur le papier, il lut:
«Ordre de conduire à…» Le nom est en blanc, interrompit de Winter: si vous avez quelque préférence, vous me l’indiquerez; et pour peu que ce soit à un millier de lieues de Londres, il sera fait droit à votre requête. Je reprends donc: «Ordre de conduire à… la nommée Charlotte Backson, flétrie par la justice du royaume de France, mais libérée après châtiment; elle demeurera dans cette résidence, sans jamais s’en écarter de plus de trois lieues. En cas de tentative d’évasion, la peine de mort lui sera appliquée. Elle touchera cinq shillings par jour pour son logement et sa nourriture.»
«Cet ordre ne me concerne pas, répondit froidement Milady, puisqu’un autre nom que le mien y est porté.
— Un nom! Est-ce que vous en avez un?
— J’ai celui de votre frère.
— Vous vous trompez, mon frère n’est que votre second mari, et le premier vit encore. Dites-moi son nom et je le mettrai en place du nom de Charlotte Backson. Non?… vous ne voulez pas?… vous gardez le silence? C’est bien! vous serez écrouée sous le nom de Charlotte Backson.»
Milady demeura silencieuse; seulement, cette fois ce n’était plus par affectation, mais par terreur: elle crut l’ordre prêt à être exécuté: elle pensa que Lord de Winter avait avancé son départ; elle crut qu’elle était condamnée à partir le soir même. Tout dans son esprit fut donc perdu pendant un instant, quand tout à coup elle s’aperçut que l’ordre n’était revêtu d’aucune signature.
La joie qu’elle ressentit de cette découverte fut si grande, qu’elle ne put la cacher.
«Oui, oui, dit Lord de Winter, qui s’aperçut de ce qui se passait en elle, oui, vous cherchez la signature, et vous vous dites: tout n’est pas perdu, puisque cet acte n’est pas signé; on me le montre pour m’effrayer, voilà tout. Vous vous trompez: demain cet ordre sera envoyé à Lord Buckingham; après-demain il reviendra signé de sa main et revêtu de son sceau, et vingt-quatre heures après, c’est moi qui vous en réponds, il recevra son commencement d’exécution. Adieu, madame, voilà tout ce que j’avais à vous dire.
— Et moi je vous répondrai, monsieur, que cet abus de pouvoir, que cet exil sous un nom supposé sont une infamie.
— Aimez-vous mieux être pendue sous votre vrai nom, Milady? Vous le savez, les lois anglaises sont inexorables sur l’abus que l’on fait du mariage; expliquez-vous franchement: quoique mon nom ou plutôt le nom de mon frère se trouve mêlé dans tout cela, je risquerai le scandale d’un procès public pour être sûr que du coup je serai débarrassé de vous.»
Milady ne répondit pas, mais devint pâle comme un cadavre.
«Oh! je vois que vous aimez mieux la pérégrination. À merveille, madame, et il y a un vieux proverbe qui dit que les voyages forment la jeunesse. Ma foi! vous n’avez pas tort, après tout, et la vie est bonne. C’est pour cela que je ne me soucie pas que vous me l’ôtiez. Reste donc à régler l’affaire des cinq shillings; je me montre un peu parcimonieux, n’est-ce pas? cela tient à ce que je ne me soucie pas que vous corrompiez vos gardiens. D’ailleurs il vous restera toujours vos charmes pour les séduire. Usez-en si votre échec avec Felton ne vous a pas dégoûtée des tentatives de ce genre.»
«Felton n’a point parlé, se dit Milady à elle-même, rien n’est perdu alors.»
«Et maintenant, madame, à vous revoir. Demain je viendrai vous annoncer le départ de mon messager.»
Lord de Winter se leva, salua ironiquement Milady et sortit.
Milady respira: elle avait encore quatre jours devant elle; quatre jours lui suffiraient pour achever de séduire Felton.
Une idée terrible lui vint alors, c’est que Lord de Winter enverrait peut-être Felton lui-même pour faire signer l’ordre à Buckingham; de cette façon Felton lui échappait, et pour que la prisonnière réussît il fallait la magie d’une séduction continue.
Cependant, comme nous l’avons dit, une chose la rassurait: Felton n’avait pas parlé.
Elle ne voulut point paraître émue par les menaces de Lord de Winter, elle se mit à table et mangea.
Puis, comme elle avait fait la veille, elle se mit à genoux, et répéta tout haut ses prières. Comme la veille, le soldat cessa de marcher et s’arrêta pour l’écouter.
Bientôt elle entendit des pas plus légers que ceux de la sentinelle qui venaient du fond du corridor et qui s’arrêtaient devant sa porte.
«C’est lui», dit-elle.
Et elle commença le même chant religieux qui la veille avait si violemment exalté Felton.
Mais, quoique sa voix douce, pleine et sonore eût vibré plus harmonieuse et plus déchirante que jamais, la porte resta close. Il parut bien à Milady, dans un des regards furtifs qu’elle lançait sur le petit guichet, apercevoir à travers le grillage serré les yeux ardents du jeune homme mais, que ce fût une réalité ou une vision, cette fois il eut sur lui-même la puissance de ne pas entrer.
Seulement, quelques instants après qu’elle eût fini son chant religieux, Milady crut entendre un profond soupir; puis les mêmes pas qu’elle avait entendus s’approcher s’éloignèrent lentement et comme à regret.
CHAPITRE LV. QUATRIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
Le lendemain, lorsque Felton entra chez Milady, il la trouva debout, montée sur un fauteuil, tenant entre ses mains une corde tissée à l’aide de quelques mouchoirs de batiste déchirés en lanières tressées les unes avec les autres et attachées bout à bout; au bruit que fit Felton en ouvrant la porte, Milady sauta légèrement à bas de son fauteuil, et essaya de cacher derrière elle cette corde improvisée, qu’elle tenait à la main.
Le jeune homme était plus pâle encore que d’habitude, et ses yeux rougis par l’insomnie indiquaient qu’il avait passé une nuit fiévreuse.
Cependant son front était armé d’une sérénité plus austère que jamais.
Il s’avança lentement vers Milady, qui s’était assise, et prenant un bout de la tresse meurtrière que par mégarde ou à dessein peut- être elle avait laissée passer:
«Qu’est-ce que cela, madame? demanda-t-il froidement.
— Cela, rien, dit Milady en souriant avec cette expression douloureuse qu’elle savait si bien donner à son sourire, l’ennui est l’ennemi mortel des prisonniers, je m’ennuyais et je me suis amusée à tresser cette corde.»
Felton porta les yeux vers le point du mur de l’appartement devant lequel il avait trouvé Milady debout sur le fauteuil où elle était assise maintenant, et au-dessus de sa tête il aperçut un crampon doré, scellé dans le mur, et qui servait à accrocher soit des hardes, soit des armes.
Il tressaillit, et la prisonnière vit ce tressaillement; car, quoiqu’elle eût les yeux baissés, rien ne lui échappait.
«Et que faisiez-vous, debout sur ce fauteuil? demanda-t-il.
— Que vous importe? répondit Milady.
— Mais, reprit Felton, je désire le savoir.
— Ne m’interrogez pas, dit la prisonnière, vous savez bien qu’à nous autres, véritables chrétiens, il nous est défendu de mentir.
— Eh bien, dit Felton, je vais vous le dire, ce que vous faisiez, ou plutôt ce que vous alliez faire, vous alliez achever l’oeuvre fatale que vous nourrissez dans votre esprit: songez-y, madame, si notre Dieu défend le mensonge, il défend bien plus sévèrement encore le suicide.
— Quand Dieu voit une de ses créatures persécutée injustement, placée entre le suicide et le déshonneur, croyez-moi, monsieur, répondit Milady d’un ton de profonde conviction, Dieu lui pardonne le suicide: car, alors, le suicide c’est le martyre.
— Vous en dites trop ou trop peu; parlez, madame, au nom du Ciel, expliquez-vous.
— Que je vous raconte mes malheurs, pour que vous les traitiez de fables; que je vous dise mes projets, pour que vous alliez les dénoncer à mon persécuteur: non, monsieur; d’ailleurs, que vous importe la vie ou la mort d’une malheureuse condamnée? vous ne répondez que de mon corps, n’est-ce pas? et pourvu que vous représentiez un cadavre, qu’il soit reconnu pour le mien, on ne vous en demandera pas davantage, et peut-être, même, aurez-vous double récompense.
— Moi, madame, moi! s’écria Felton, supposer que j’accepterais jamais le prix de votre vie; oh! vous ne pensez pas ce que vous dites.
— Laissez-moi faire, Felton, laissez-moi faire, dit Milady en s’exaltant, tout soldat doit être ambitieux, n’est-ce pas? vous êtes lieutenant, eh bien, vous suivrez mon convoi avec le grade de capitaine.
— Mais que vous ai-je donc fait, dit Felton ébranlé, pour que vous me chargiez d’une pareille responsabilité devant les hommes et devant Dieu? Dans quelques jours vous allez être loin d’ici, madame, votre vie ne sera plus sous ma garde, et, ajouta-t-il avec un soupir, alors vous en ferez ce que vous voudrez.
— Ainsi, s’écria Milady comme si elle ne pouvait résister à une sainte indignation, vous, un homme pieux, vous que l’on appelle un juste, vous ne demandez qu’une chose: c’est de n’être point inculpé, inquiété pour ma mort!
— Je dois veiller sur votre vie, madame, et j’y veillerai.
— Mais comprenez-vous la mission que vous remplissez? cruelle déjà si j’étais coupable, quel nom lui donnerez-vous, quel nom le Seigneur lui donnera-t-il, si je suis innocente?
— Je suis soldat, madame, et j’accomplis les ordres que j’ai reçus.
— Croyez-vous qu’au jour du jugement dernier Dieu séparera les bourreaux aveugles des juges iniques? vous ne voulez pas que je tue mon corps, et vous vous faites l’agent de celui qui veut tuer mon âme!
— Mais, je vous le répète, reprit Felton ébranlé, aucun danger ne vous menace, et je réponds de Lord de Winter comme de moi-même.
— Insensé! s’écria Milady, pauvre insensé, qui ose répondre d’un autre homme quand les plus sages, quand les plus grands selon Dieu hésitent à répondre d’eux-mêmes, et qui se range du parti le plus fort et le plus heureux, pour accabler la plus faible et la plus malheureuse!
— Impossible, madame, impossible, murmura Felton, qui sentait au fond du coeur la justesse de cet argument: prisonnière, vous ne recouvrerez pas par moi la liberté, vivante, vous ne perdrez pas par moi la vie.
— Oui, s’écria Milady, mais je perdrai ce qui m’est bien plus cher que la vie, je perdrai l’honneur, Felton; et c’est vous, vous que je ferai responsable devant Dieu et devant les hommes de ma honte et de mon infamie.»
Cette fois Felton, tout impassible qu’il était ou qu’il faisait semblant d’être, ne put résister à l’influence secrète qui s’était déjà emparée de lui: voir cette femme si belle, blanche comme la plus candide vision, la voir tour à tour éplorée et menaçante, subir à la fois l’ascendant de la douleur et de la beauté, c’était trop pour un visionnaire, c’était trop pour un cerveau miné par les rêves ardents de la foi extatique, c’était trop pour un coeur corrodé à la fois par l’amour du Ciel qui brûle, par la haine des hommes qui dévore.
Milady vit le trouble, elle sentait par intuition la flamme des passions opposées qui brûlaient avec le sang dans les veines du jeune fanatique; et, pareille à un général habile qui, voyant l’ennemi prêt à reculer, marche sur lui en poussant un cri de victoire, elle se leva, belle comme une prêtresse antique, inspirée comme une vierge chrétienne et, le bras étendu, le col découvert, les cheveux épars retenant d’une main sa robe pudiquement ramenée sur sa poitrine, le regard illuminé de ce feu qui avait déjà porté le désordre dans les sens du jeune puritain, elle marcha vers lui, s’écriant sur un air véhément, de sa voix si douce, à laquelle, dans l’occasion, elle donnait un accent terrible:
Livre à Baal sa victime. Jette aux lions le martyr: Dieu te fera repentir!… Je crie à lui de l’abîme.
Felton s’arrêta sous cette étrange apostrophe, et comme pétrifié.
«Qui êtes-vous, qui êtes-vous? s’écria-t-il en joignant les mains; êtes-vous une envoyée de Dieu, êtes-vous un ministre des enfers, êtes-vous ange ou démon, vous appelez-vous Eloa ou Astarté?
— Ne m’as-tu pas reconnue, Felton? Je ne suis ni un ange, ni un démon, je suis une fille de la terre, je suis une soeur de ta croyance, voilà tout.
— Oui! oui! dit Felton, je doutais encore, mais maintenant je crois.
— Tu crois, et cependant tu es le complice de cet enfant de Bélial qu’on appelle Lord de Winter! Tu crois, et cependant tu me laisses aux mains de mes ennemis, de l’ennemi de l’Angleterre, de l’ennemi de Dieu? Tu crois, et cependant tu me livres à celui qui remplit et souille le monde de ses hérésies et de ses débauches, à cet infâme Sardanapale que les aveugles nomment le duc de Buckingham et que les croyants appellent l’Antéchrist.
— Moi, vous livrer à Buckingham! moi! que dites-vous là?
— Ils ont des yeux, s’écria Milady, et ils ne verront pas; ils ont des oreilles, et ils n’entendront point.
— Oui, oui, dit Felton en passant ses mains sur son front couvert de sueur, comme pour en arracher son dernier doute; oui, je reconnais la voix qui me parle dans mes rêves; oui, je reconnais les traits de l’ange qui m’apparaît chaque nuit, criant à mon âme qui ne peut dormir: “Frappe, sauve l’Angleterre, sauve-toi, car tu mourras sans avoir désarmé Dieu!” Parlez, parlez! s’écria Felton, je puis vous comprendre à présent.»
Un éclair de joie terrible, mais rapide comme la pensée, jaillit des yeux de Milady.
Si fugitive qu’eût été cette lueur homicide, Felton la vit et tressaillit comme si cette lueur eût éclairé les abîmes du coeur de cette femme.
Felton se rappela tout à coup les avertissements de Lord de Winter, les séductions de Milady, ses premières tentatives lors de son arrivée; il recula d’un pas et baissa la tête, mais sans cesser de la regarder: comme si, fasciné par cette étrange créature, ses yeux ne pouvaient se détacher de ses yeux.
Milady n’était point femme à se méprendre au sens de cette hésitation. Sous ses émotions apparentes, son sang-froid glacé ne l’abandonnait point. Avant que Felton lui eût répondu et qu’elle fût forcée de reprendre cette conversation si difficile à soutenir sur le même accent d’exaltation, elle laissa retomber ses mains, et, comme si la faiblesse de la femme reprenait le dessus sur l’enthousiasme de l’inspirée:
«Mais, non, dit-elle, ce n’est pas à moi d’être la Judith qui délivrera Béthulie de cet Holopherne. Le glaive de l’éternel est trop lourd pour mon bras. Laissez-moi donc fuir le déshonneur par la mort, laissez-moi me réfugier dans le martyre. Je ne vous demande ni la liberté, comme ferait une coupable, ni la vengeance, comme ferait une païenne. Laissez-moi mourir, voilà tout. Je vous supplie, je vous implore à genoux; laissez-moi mourir, et mon dernier soupir sera une bénédiction pour mon sauveur.»
À cette voix douce et suppliante, à ce regard timide et abattu, Felton se rapprocha. Peu à peu l’enchanteresse avait revêtu cette parure magique qu’elle reprenait et quittait à volonté, c’est-à- dire la beauté, la douceur, les larmes et surtout l’irrésistible attrait de la volupté mystique, la plus dévorante des voluptés.
«Hélas! dit Felton, je ne puis qu’une chose, vous plaindre si vous me prouvez que vous êtes une victime! Mais Lord de Winter a de cruels griefs contre vous. Vous êtes chrétienne, vous êtes ma soeur en religion; je me sens entraîné vers vous, moi qui n’ai aimé que mon bienfaiteur, moi qui n’ai trouvé dans la vie que des traîtres et des impies. Mais vous, madame, vous si belle en réalité, vous si pure en apparence, pour que Lord de Winter vous poursuive ainsi, vous avez donc commis des iniquités?
— Ils ont des yeux, répéta Milady avec un accent d’indicible douleur, et ils ne verront pas; ils ont des oreilles, et ils n’entendront point.
— Mais, alors, s’écria le jeune officier, parlez, parlez donc!
— Vous confier ma honte! s’écria Milady avec le rouge de la pudeur au visage, car souvent le crime de l’un est la honte de l’autre; vous confier ma honte, à vous homme, moi femme! Oh! continua-t-elle en ramenant pudiquement sa main sur ses beaux yeux, oh! jamais, jamais je ne pourrai!
— À moi, à un frère!» s’écria Felton.
Milady le regarda longtemps avec une expression que le jeune officier prit pour du doute, et qui cependant n’était que de l’observation et surtout la volonté de fasciner.
Felton, à son tour suppliant, joignit les mains.
«Eh bien, dit Milady, je me fie à mon frère, j’oserai!»
En ce moment, on entendit le pas de Lord de Winter; mais, cette fois le terrible beau-frère de Milady ne se contenta point, comme il avait fait la veille, de passer devant la porte et de s’éloigner, il s’arrêta, échangea deux mots avec la sentinelle, puis la porte s’ouvrit et il parut.
Pendant ces deux mots échangés, Felton s’était reculé vivement, et lorsque Lord de Winter entra, il était à quelques pas de la prisonnière.
Le baron entra lentement, et porta son regard scrutateur de la prisonnière au jeune officier:
«Voilà bien longtemps, John, dit-il, que vous êtes ici; cette femme vous a-t-elle raconté ses crimes? alors je comprends la durée de l’entretien.»
Felton tressaillit, et Milady sentit qu’elle était perdue si elle ne venait au secours du puritain décontenancé.
«Ah! vous craignez que votre prisonnière ne vous échappe! dit- elle, eh bien, demandez à votre digne geôlier quelle grâce, à l’instant même, je sollicitais de lui.
— Vous demandiez une grâce? dit le baron soupçonneux.
— Oui, Milord, reprit le jeune homme confus.
— Et quelle grâce, voyons? demanda Lord de Winter.
— Un couteau qu’elle me rendra par le guichet, une minute après l’avoir reçu, répondit Felton.
— Il y a donc quelqu’un de caché ici que cette gracieuse personne veuille égorger? reprit Lord de Winter de sa voix railleuse et méprisante.
— Il y a moi, répondit Milady.
— Je vous ai donné le choix entre l’Amérique et Tyburn, reprit Lord de Winter, choisissez Tyburn, Milady: la corde est, croyez- moi, encore plus sûre que le couteau.»
Felton pâlit et fit un pas en avant, en songeant qu’au moment où il était entré, Milady tenait une corde.
«Vous avez raison, dit celle-ci, et j’y avais déjà pensé; puis elle ajouta d’une voix sourde: j’y penserai encore.»
Felton sentit courir un frisson jusque dans la moelle de ses os; probablement Lord de Winter aperçut ce mouvement.
«Méfie-toi, John, dit-il, John, mon ami, je me suis reposé sur toi, prends garde! Je t’ai prévenu! D’ailleurs, aie bon courage, mon enfant, dans trois jours nous serons délivrés de cette créature, et où je l’envoie, elle ne nuira plus à personne.
— Vous l’entendez!» s’écria Milady avec éclat, de façon que le baron crût qu’elle s’adressait au Ciel et que Felton comprît que c’était à lui.
Felton baissa la tête et rêva.
Le baron prit l’officier par le bras en tournant la tête sur son épaule, afin de ne pas perdre Milady de vue jusqu’à ce qu’il fût sorti.
«Allons, allons, dit la prisonnière lorsque la porte se fut refermée, je ne suis pas encore si avancée que je le croyais. Winter a changé sa sottise ordinaire en une prudence inconnue; ce que c’est que le désir de la vengeance, et comme ce désir forme l’homme! Quant à Felton, il hésite. Ah! ce n’est pas un homme comme ce d’Artagnan maudit. Un puritain n’adore que les vierges, et il les adore en joignant les mains. Un mousquetaire aime les femmes, et il les aime en joignant les bras.»
Cependant Milady attendit avec impatience, car elle se doutait bien que la journée ne se passerait pas sans qu’elle revit Felton. Enfin, une heure après la scène que nous venons de raconter, elle entendit que l’on parlait bas à la porte, puis bientôt la porte s’ouvrit, et elle reconnut Felton.
Le jeune homme s’avança rapidement dans la chambre en laissant la porte ouverte derrière lui et en faisant signe à Milady de se taire; il avait le visage bouleversé.
«Que me voulez-vous? dit-elle.
— Écoutez, répondit Felton à voix basse, je viens d’éloigner la sentinelle pour pouvoir rester ici sans qu’on sache que je suis venu, pour vous parler sans qu’on puisse entendre ce que je vous dis. Le baron vient de me raconter une histoire effroyable.»
Milady prit son sourire de victime résignée, et secoua la tête.
«Ou vous êtes un démon, continua Felton, ou le baron, mon bienfaiteur, mon père, est un monstre. Je vous connais depuis quatre jours, je l’aime depuis dix ans, lui; je puis donc hésiter entre vous deux: ne vous effrayez pas de ce que je vous dis, j’ai besoin d’être convaincu. Cette nuit, après minuit, je viendrai vous voir, vous me convaincrez.
— Non, Felton, non, mon frère, dit-elle, le sacrifice est trop grand, et je sens qu’il vous coûte. Non, je suis perdue, ne vous perdez pas avec moi. Ma mort sera bien plus éloquente que ma vie, et le silence du cadavre vous convaincra bien mieux que les paroles de la prisonnière.
— Taisez-vous, madame, s’écria Felton, et ne me parlez pas ainsi; je suis venu pour que vous me promettiez sur l’honneur, pour que vous me juriez sur ce que vous avez de plus sacré, que vous n’attenterez pas à votre vie.
— Je ne veux pas promettre, dit Milady, car personne plus que moi n’a le respect du serment, et, si je promettais, il me faudrait tenir.
— Eh bien, dit Felton, engagez-vous seulement jusqu’au moment où vous m’aurez revu. Si, lorsque vous m’aurez revu, vous persistez encore, eh bien, alors, vous serez libre, et moi-même je vous donnerai l’arme que vous m’avez demandée.
— Eh bien, dit Milady, pour vous j’attendrai.
— Jurez-le.
— Je le jure par notre Dieu. Êtes-vous content?
— Bien, dit Felton, à cette nuit!»
Et il s’élança hors de l’appartement, referma la porte, et attendit en dehors, la demi-pique du soldat à la main, comme s’il eût monté la garde à sa place.
Le soldat revenu, Felton lui rendit son arme.
Alors, à travers le guichet dont elle s’était rapprochée, Milady vit le jeune homme se signer avec une ferveur délirante et s’en aller par le corridor avec un transport de joie.
Quant à elle, elle revint à sa place, un sourire de sauvage mépris sur les lèvres, et elle répéta en blasphémant ce nom terrible de Dieu, par lequel elle avait juré sans jamais avoir appris à le connaître.
«Mon Dieu! dit-elle, fanatique insensé! mon Dieu! c’est moi, moi et celui qui m’aidera à me venger.»
CHAPITRE LVI. CINQUIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
Cependant Milady en était arrivée à un demi-triomphe, et le succès obtenu doublait ses forces.
Il n’était pas difficile de vaincre, ainsi qu’elle l’avait fait jusque-là, des hommes prompts à se laisser séduire, et que l’éducation galante de la cour entraînait vite dans le piège; Milady était assez belle pour ne pas trouver de résistance de la part de la chair, et elle était assez adroite pour l’emporter sur tous les obstacles de l’esprit.
Mais, cette fois, elle avait à lutter contre une nature sauvage, concentrée, insensible à force d’austérité; la religion et la pénitence avaient fait de Felton un homme inaccessible aux séductions ordinaires. Il roulait dans cette tête exaltée des plans tellement vastes, des projets tellement tumultueux, qu’il n’y restait plus de place pour aucun amour, de caprice ou de matière, ce sentiment qui se nourrit de loisir et grandit par la corruption. Milady avait donc fait brèche, avec sa fausse vertu, dans l’opinion d’un homme prévenu horriblement contre elle, et par sa beauté, dans le coeur et les sens d’un homme chaste et pur. Enfin, elle s’était donné la mesure de ses moyens, inconnus d’elle-même jusqu’alors, par cette expérience faite sur le sujet le plus rebelle que la nature et la religion pussent soumettre à son étude.
Bien des fois néanmoins pendant la soirée elle avait désespéré du sort et d’elle-même; elle n’invoquait pas Dieu, nous le savons, mais elle avait foi dans le génie du mal, cette immense souveraineté qui règne dans tous les détails de la vie humaine, et à laquelle, comme dans la fable arabe, un grain de grenade suffit pour reconstruire un monde perdu.
Milady, bien préparée à recevoir Felton, put dresser ses batteries pour le lendemain. Elle savait qu’il ne lui restait plus que deux jours, qu’une fois l’ordre signé par Buckingham (et Buckingham le signerait d’autant plus facilement, que cet ordre portait un faux nom, et qu’il ne pourrait reconnaître la femme dont il était question), une fois cet ordre signé, disons-nous, le baron la faisait embarquer sur-le-champ, et elle savait aussi que les femmes condamnées à la déportation usent d’armes bien moins puissantes dans leurs séductions que les prétendues femmes vertueuses dont le soleil du monde éclaire la beauté, dont la voix de la mode vante l’esprit et qu’un reflet d’aristocratie dore de ses lueurs enchantées. Être une femme condamnée à une peine misérable et infamante n’est pas un empêchement à être belle, mais c’est un obstacle à jamais redevenir puissante. Comme tous les gens d’un mérite réel, Milady connaissait le milieu qui convenait à sa nature, à ses moyens. La pauvreté lui répugnait, l’abjection la diminuait des deux tiers de sa grandeur. Milady n’était reine que parmi les reines; il fallait à sa domination le plaisir de l’orgueil satisfait. Commander aux êtres inférieurs était plutôt une humiliation qu’un plaisir pour elle.
Certes, elle fût revenue de son exil, elle n’en doutait pas un seul instant; mais combien de temps cet exil pouvait-il durer? Pour une nature agissante et ambitieuse comme celle de Milady, les jours qu’on n’occupe point à monter sont des jours néfastes; qu’on trouve donc le mot dont on doive nommer les jours qu’on emploie à descendre! Perdre un an, deux ans, trois ans, c’est-à-dire une éternité; revenir quand d’Artagnan, heureux et triomphant, aurait, lui et ses amis, reçu de la reine la récompense qui leur était bien acquise pour les services qu’ils lui avaient rendus, c’étaient là de ces idées dévorantes qu’une femme comme Milady ne pouvait supporter. Au reste, l’orage qui grondait en elle doublait sa force, et elle eût fait éclater les murs de sa prison, si son corps eût pu prendre un seul instant les proportions de son esprit.
Puis ce qui l’aiguillonnait encore au milieu de tout cela, c’était le souvenir du cardinal. Que devait penser, que devait dire de son silence le cardinal défiant, inquiet, soupçonneux, le cardinal, non seulement son seul appui, son seul soutien, son seul protecteur dans le présent, mais encore le principal instrument de sa fortune et de sa vengeance à venir? Elle le connaissait, elle savait qu’à son retour, après un voyage inutile, elle aurait beau arguer de la prison, elle aurait beau exalter les souffrances subies, le cardinal répondrait avec ce calme railleur du sceptique puissant à la fois par la force et par le génie: «Il ne fallait pas vous laisser prendre!»
Alors Milady réunissait toute son énergie, murmurant au fond de sa pensée le nom de Felton, la seule lueur de jour qui pénétrât jusqu’à elle au fond de l’enfer où elle était tombée; et comme un serpent qui roule et déroule ses anneaux pour se rendre compte à lui-même de sa force, elle enveloppait d’avance Felton dans les mille replis de son inventive imagination.
Cependant le temps s’écoulait, les heures les unes après les autres semblaient réveiller la cloche en passant, et chaque coup du battant d’airain retentissait sur le coeur de la prisonnière. À neuf heures, Lord de Winter fit sa visite accoutumée, regarda la fenêtre et les barreaux, sonda le parquet et les murs, visita la cheminée et les portes, sans que, pendant cette longue et minutieuse visite, ni lui ni Milady prononçassent une seule parole.
Sans doute que tous deux comprenaient que la situation était devenue trop grave pour perdre le temps en mots inutiles et en colère sans effet.
«Allons, allons, dit le baron en la quittant, vous ne vous sauverez pas encore cette nuit!»
À dix heures, Felton vint placer une sentinelle; Milady reconnut son pas. Elle le devinait maintenant comme une maîtresse devine celui de l’amant de son coeur, et cependant Milady détestait et méprisait à la fois ce faible fanatique.
Ce n’était point l’heure convenue, Felton n’entra point.
Deux heures après et comme minuit sonnait, la sentinelle fut relevée.
Cette fois c’était l’heure: aussi, à partir de ce moment, Milady attendit-elle avec impatience.
La nouvelle sentinelle commença à se promener dans le corridor.
Au bout de dix minutes Felton vint.
Milady prêta l’oreille.
«Écoutez, dit le jeune homme à la sentinelle, sous aucun prétexte ne t’éloigne de cette porte, car tu sais que la nuit dernière un soldat a été puni par Milord pour avoir quitté son poste un instant, et cependant c’est moi qui, pendant sa courte absence, avais veillé à sa place.
— Oui, je le sais, dit le soldat.
— Je te recommande donc la plus exacte surveillance. Moi, ajouta- t-il, je vais rentrer pour visiter une seconde fois la chambre de cette femme, qui a, j’en ai peur, de sinistres projets sur elle- même et que j’ai reçu l’ordre de surveiller.»
«Bon, murmura Milady, voilà l’austère puritain qui ment!»
Quant au soldat, il se contenta de sourire.
«Peste! mon lieutenant, dit-il, vous n’êtes pas malheureux d’être chargé de commissions pareilles, surtout si Milord vous a autorisé à regarder jusque dans son lit.»
Felton rougit; dans toute autre circonstance il eut réprimandé le soldat qui se permettait une pareille plaisanterie; mais sa conscience murmurait trop haut pour que sa bouche osât parler.
«Si j’appelle, dit-il, viens; de même que si l’on vient, appelle- moi.
— Oui, mon lieutenant», dit le soldat.
Felton entra chez Milady. Milady se leva.
«Vous voilà? dit-elle.
— Je vous avais promis de venir, dit Felton, et je suis venu.
— Vous m’avez promis autre chose encore.
— Quoi donc? mon Dieu! dit le jeune homme, qui malgré son empire sur lui-même, sentait ses genoux trembler et la sueur poindre sur son front.
— Vous avez promis de m’apporter un couteau, et de me le laisser après notre entretien.
— Ne parlez pas de cela, madame, dit Felton, il n’y a pas de situation, si terrible qu’elle soit, qui autorise une créature de Dieu à se donner la mort. J’ai réfléchi que jamais je ne devais me rendre coupable d’un pareil péché.
— Ah! vous avez réfléchi! dit la prisonnière en s’asseyant sur son fauteuil avec un sourire de dédain; et moi aussi j’ai réfléchi.
— À quoi?
— Que je n’avais rien à dire à un homme qui ne tenait pas sa parole.
— O mon Dieu! murmura Felton.
— Vous pouvez vous retirer, dit Milady, je ne parlerai pas.
— Voilà le couteau! dit Felton tirant de sa poche l’arme que, selon sa promesse, il avait apportée, mais qu’il hésitait à remettre à sa prisonnière.
— Voyons-le, dit Milady.
— Pour quoi faire?
— Sur l’honneur, je vous le rends à l’instant même; vous le poserez sur cette table; et vous resterez entre lui et moi.
Felton tendit l’arme à Milady, qui en examina attentivement la trempe, et qui en essaya la pointe sur le bout de son doigt.
«Bien, dit-elle en rendant le couteau au jeune officier, celui-ci est en bel et bon acier; vous êtes un fidèle ami, Felton.»
Felton reprit l’arme et la posa sur la table comme il venait d’être convenu avec sa prisonnière.
Milady le suivit des yeux et fit un geste de satisfaction.
«Maintenant, dit-elle, écoutez-moi.»
La recommandation était inutile: le jeune officier se tenait debout devant elle, attendant ses paroles pour les dévorer.
«Felton, dit Milady avec une solennité pleine de mélancolie, Felton, si votre soeur, la fille de votre père, vous disait: «Jeune encore, assez belle par malheur, on m’a fait tomber dans un piège, j’ai résisté; on a multiplié autour de moi les embûches, les violences, j’ai résisté; on a blasphémé la religion que je sers, le Dieu que j’adore, parce que j’appelais à mon secours ce Dieu et cette religion, j’ai résisté; alors on m’a prodigué les outrages, et comme on ne pouvait perdre mon âme, on a voulu à tout jamais flétrir mon corps; enfin…»
Milady s’arrêta, et un sourire amer passa sur ses lèvres.
«Enfin, dit Felton, enfin qu’a-t-on fait?
— Enfin, un soir, on résolut de paralyser cette résistance qu’on ne pouvait vaincre: un soir, on mêla à mon eau un narcotique puissant; à peine eus-je achevé mon repas, que je me sentis tomber peu à peu dans une torpeur inconnue. Quoique je fusse sans défiance, une crainte vague me saisit et j’essayai de lutter contre le sommeil; je me levai, je voulus courir à la fenêtre, appeler au secours, mais mes jambes refusèrent de me porter; il me semblait que le plafond s’abaissait sur ma tête et m’écrasait de son poids; je tendis les bras, j’essayai de parler, je ne pus que pousser des sons inarticulés; un engourdissement irrésistible s’emparait de moi, je me retins à un fauteuil, sentant que j’allais tomber, mais bientôt cet appui fut insuffisant pour mes bras débiles, je tombai sur un genou, puis sur les deux; je voulus crier, ma langue était glacée; Dieu ne me vit ni ne m’entendit sans doute, et je glissai sur le parquet, en proie à un sommeil qui ressemblait à la mort.
«De tout ce qui se passa dans ce sommeil et du temps qui s’écoula pendant sa durée, je n’eus aucun souvenir; la seule chose que je me rappelle, c’est que je me réveillai couchée dans une chambre ronde, dont l’ameublement était somptueux, et dans laquelle le jour ne pénétrait que par une ouverture au plafond. Du reste, aucune porte ne semblait y donner entrée: on eût dit une magnifique prison.
«Je fus longtemps à pouvoir me rendre compte du lieu où je me trouvais et de tous les détails que je rapporte, mon esprit semblait lutter inutilement pour secouer les pesantes ténèbres de ce sommeil auquel je ne pouvais m’arracher; j’avais des perceptions vagues d’un espace parcouru, du roulement d’une voiture, d’un rêve horrible dans lequel mes forces se seraient épuisées; mais tout cela était si sombre et si indistinct dans ma pensée, que ces événements semblaient appartenir à une autre vie que la mienne et cependant mêlée à la mienne par une fantastique dualité.
«Quelque temps, l’état dans lequel je me trouvais me sembla si étrange, que je crus que je faisais un rêve. Je me levai chancelante, mes habits étaient près de moi, sur une chaise: je ne me rappelai ni m’être dévêtue, ni m’être couchée. Alors peu à peu la réalité se présenta à moi pleine de pudiques terreurs: je n’étais plus dans la maison que j’habitais; autant que j’en pouvais juger par la lumière du soleil, le jour était déjà aux deux tiers écoulé! c’était la veille au soir que je m’étais endormie; mon sommeil avait donc déjà duré près de vingt-quatre heures. Que s’était-il passé pendant ce long sommeil?
«Je m’habillai aussi rapidement qu’il me fut possible. Tous mes mouvements lents et engourdis attestaient que l’influence du narcotique n’était point encore entièrement dissipée. Au reste, cette chambre était meublée pour recevoir une femme; et la coquette la plus achevée n’eût pas eu un souhait à former, qu’en promenant son regard autour de l’appartement elle n’eût vu son souhait accompli.
«Certes, je n’étais pas la première captive qui s’était vue enfermée dans cette splendide prison; mais, vous le comprenez, Felton, plus la prison était belle, plus je m’épouvantais.
«Oui, c’était une prison, car j’essayai vainement d’en sortir. Je sondai tous les murs afin de découvrir une porte, partout les murs rendirent un son plein et mat.
«Je fis peut-être vingt fois le tour de cette chambre, cherchant une issue quelconque; il n’y en avait pas: je tombai écrasée de fatigue et de terreur sur un fauteuil.
«Pendant ce temps, la nuit venait rapidement, et avec la nuit mes terreurs augmentaient: je ne savais si je devais rester où j’étais assise; il me semblait que j’étais entourée de dangers inconnus, dans lesquels j’allais tomber à chaque pas. Quoique je n’eusse rien mangé depuis la veille, mes craintes m’empêchaient de ressentir la faim.
«Aucun bruit du dehors, qui me permît de mesurer le temps, ne venait jusqu’à moi; je présumai seulement qu’il pouvait être sept ou huit heures du soir; car nous étions au mois d’octobre, et il faisait nuit entière.
«Tout à coup, le cri d’une porte qui tourne sur ses gonds me fit tressaillir; un globe de feu apparut au-dessus de l’ouverture vitrée du plafond, jetant une vive lumière dans ma chambre, et je m’aperçus avec terreur qu’un homme était debout à quelques pas de moi.
«Une table à deux couverts, supportant un souper tout préparé, s’était dressée comme par magie au milieu de l’appartement.
«Cet homme était celui qui me poursuivait depuis un an, qui avait juré mon déshonneur, et qui, aux premiers mots qui sortirent de sa bouche, me fit comprendre qu’il l’avait accompli la nuit précédente.
— L’infâme! murmura Felton.
— Oh! oui, l’infâme! s’écria Milady, voyant l’intérêt que le jeune officier, dont l’âme semblait suspendue à ses lèvres, prenait à cet étrange récit; oh! oui, l’infâme! il avait cru qu’il lui suffisait d’avoir triomphé de moi dans mon sommeil, pour que tout fût dit; il venait, espérant que j’accepterais ma honte, puisque ma honte était consommée; il venait m’offrir sa fortune en échange de mon amour.
«Tout ce que le coeur d’une femme peut contenir de superbe mépris et de paroles dédaigneuses, je le versai sur cet homme; sans doute, il était habitué à de pareils reproches; car il m’écouta calme, souriant, et les bras croisés sur la poitrine; puis, lorsqu’il crut que j’avais tout dit, il s’avança vers moi; je bondis vers la table, je saisis un couteau, je l’appuyai sur ma poitrine.
«Faites un pas de plus, lui dis-je, et outre mon déshonneur, vous aurez encore ma mort à vous reprocher.»
«Sans doute, il y avait dans mon regard, dans ma voix, dans toute ma personne, cette vérité de geste, de pose et d’accent, qui porte la conviction dans les âmes les plus perverses, car il s’arrêta.
«Votre mort! me dit-il; oh! non, vous êtes une trop charmante maîtresse pour que je consente à vous perdre ainsi, après avoir eu le bonheur de vous posséder une seule fois seulement. Adieu, ma toute belle! j’attendrai, pour revenir vous faire ma visite, que vous soyez dans de meilleures dispositions.»
«À ces mots, il donna un coup de sifflet; le globe de flamme qui éclairait ma chambre remonta et disparut; je me retrouvai dans l’obscurité. Le même bruit d’une porte qui s’ouvre et se referme se reproduisit un instant après, le globe flamboyant descendit de nouveau, et je me retrouvai seule.
«Ce moment fut affreux; si j’avais encore quelques doutes sur mon malheur, ces doutes s’étaient évanouis dans une désespérante réalité: j’étais au pouvoir d’un homme que non seulement je détestais, mais que je méprisais; d’un homme capable de tout, et qui m’avait déjà donné une preuve fatale de ce qu’il pouvait oser.
— Mais quel était donc cet homme? demanda Felton.
— Je passai la nuit sur une chaise, tressaillant au moindre bruit, car à minuit à peu près, la lampe s’était éteinte, et je m’étais retrouvée dans l’obscurité. Mais la nuit se passa sans nouvelle tentative de mon persécuteur; le jour vint: la table avait disparu; seulement, j’avais encore le couteau à la main.
«Ce couteau c’était tout mon espoir.
«J’étais écrasée de fatigue; l’insomnie brûlait mes yeux; je n’avais pas osé dormir un seul instant: le jour me rassura, j’allai me jeter sur mon lit sans quitter le couteau libérateur que je cachai sous mon oreiller.
«Quand je me réveillai, une nouvelle table était servie.
«Cette fois, malgré mes terreurs, en dépit de mes angoisses, une faim dévorante se faisait sentir; il y avait quarante-huit heures que je n’avais pris aucune nourriture: je mangeai du pain et quelques fruits; puis, me rappelant le narcotique mêlé à l’eau que j’avais bue, je ne touchai point à celle qui était sur la table, et j’allai remplir mon verre à une fontaine de marbre scellée dans le mur, au-dessus de ma toilette.
«Cependant, malgré cette précaution, je ne demeurai pas moins quelque temps encore dans une affreuse angoisse; mais mes craintes, cette fois, n’étaient pas fondées: je passai la journée sans rien éprouver qui ressemblât à ce que je redoutais.
«J’avais eu la précaution de vider à demi la carafe, pour qu’on ne s’aperçût point de ma défiance.
«Le soir vint, et avec lui l’obscurité; cependant, si profonde qu’elle fût, mes yeux commençaient à s’y habituer; je vis, au milieu des ténèbres, la table s’enfoncer dans le plancher; un quart d’heure après, elle reparut portant mon souper; un instant après, grâce à la même lampe, ma chambre s’éclaira de nouveau.
«J’étais résolue à ne manger que des objets auxquels il était impossible de mêler aucun somnifère: deux oeufs et quelques fruits composèrent mon repas; puis, j’allai puiser un verre d’eau à ma fontaine protectrice, et je le bus.
«Aux premières gorgées, il me sembla qu’elle n’avait plus le même goût que le matin: un soupçon rapide me prit, je m’arrêtai; mais j’en avais déjà avalé un demi-verre.
«Je jetai le reste avec horreur, et j’attendis, la sueur de l’épouvante au front.
«Sans doute quelque invisible témoin m’avait vue prendre de l’eau à cette fontaine, et avait profité de ma confiance même pour mieux assurer ma perte si froidement résolue, si cruellement poursuivie.
«Une demi-heure ne s’était pas écoulée, que les mêmes symptômes se produisirent; seulement, comme cette fois je n’avais bu qu’un demi-verre d’eau, je luttai plus longtemps, et, au lieu de m’endormir tout à fait, je tombai dans un état de somnolence qui me laissait le sentiment de ce qui se passait autour de moi, tout en m’ôtant la force ou de me défendre ou de fuir.
«Je me traînai vers mon lit, pour y chercher la seule défense qui me restât, mon couteau sauveur; mais je ne pus arriver jusqu’au chevet: je tombai à genoux, les mains cramponnées à l’une des colonnes du pied; alors, je compris que j’étais perdue.»
Felton pâlit affreusement, et un frisson convulsif courut par tout son corps.
«Et ce qu’il y avait de plus affreux, continua Milady, la voix altérée comme si elle eût encore éprouvé la même angoisse qu’en ce moment terrible, c’est que, cette fois, j’avais la conscience du danger qui me menaçait; c’est que mon âme, je puis le dire, veillait dans mon corps endormi; c’est que je voyais, c’est que j’entendais: il est vrai que tout cela était comme dans un rêve; mais ce n’en était que plus effrayant.
«Je vis la lampe qui remontait et qui peu à peu me laissait dans l’obscurité; puis j’entendis le cri si bien connu de cette porte, quoique cette porte ne se fût ouverte que deux fois.
«Je sentis instinctivement qu’on s’approchait de moi: on dit que le malheureux perdu dans les déserts de l’Amérique sent ainsi l’approche du serpent.
«Je voulais faire un effort, je tentai de crier; par une incroyable énergie de volonté je me relevai même, mais pour retomber aussitôt… et retomber dans les bras de mon persécuteur.
— Dites-moi donc quel était cet homme?» s’écria le jeune officier.
Milady vit d’un seul regard tout ce qu’elle inspirait de souffrance à Felton, en pesant sur chaque détail de son récit; mais elle ne voulait lui faire grâce d’aucune torture. Plus profondément elle lui briserait le coeur, plus sûrement il la vengerait. Elle continua donc comme si elle n’eût point entendu son exclamation, ou comme si elle eût pensé que le moment n’était pas encore venu d’y répondre.
«Seulement, cette fois, ce n’était plus à une espèce de cadavre inerte, sans aucun sentiment, que l’infâme avait affaire. Je vous l’ai dit: sans pouvoir parvenir à retrouver l’exercice complet de mes facultés, il me restait le sentiment de mon danger: je luttai donc de toutes mes forces et sans doute j’opposai, tout affaiblie que j’étais, une longue résistance, car je l’entendis s’écrier:
«Ces misérables puritaines! je savais bien qu’elles lassaient leurs bourreaux, mais je les croyais moins fortes contre leurs séducteurs.«
«Hélas! cette résistance désespérée ne pouvait durer longtemps, je sentis mes forces qui s’épuisaient, et cette fois ce ne fut pas de mon sommeil que le lâche profita, ce fut de mon évanouissement.»
Felton écoutait sans faire entendre autre chose qu’une espèce de rugissement sourd; seulement la sueur ruisselait sur son front de marbre, et sa main cachée sous son habit déchirait sa poitrine.
«Mon premier mouvement, en revenant à moi, fui de chercher sous mon oreiller ce couteau que je n’avais pu atteindre; s’il n’avait point servi à la défense, il pouvait au moins servir à l’expiation.
«Mais en prenant ce couteau, Felton, une idée terrible me vint. J’ai juré de tout vous dire et je vous dirai tout; je vous ai promis la vérité, je la dirai, dût-elle me perdre.
— L’idée vous vint de vous venger de cet homme, n’est-ce pas? s’écria Felton.
— Eh bien, oui! dit Milady: cette idée n’était pas d’une chrétienne, je le sais; sans doute cet éternel ennemi de notre âme, ce lion rugissant sans cesse autour de nous la soufflait à mon esprit. Enfin, que vous dirai-je, Felton? continua Milady du ton d’une femme qui s’accuse d’un crime, cette idée me vint et ne me quitta plus sans doute. C’est de cette pensée homicide que je porte aujourd’hui la punition.
— Continuez, continuez, dit Felton, j’ai hâte de vous voir arriver à la vengeance.
— Oh! je résolus qu’elle aurait lieu le plus tôt possible, je ne doutais pas qu’il ne revînt la nuit suivante. Dans le jour je n’avais rien à craindre.
«Aussi, quand vint l’heure du déjeuner, je n’hésitai pas à manger et à boire: j’étais résolue à faire semblant de souper, mais à ne rien prendre: je devais donc par la nourriture du matin combattre le jeûne du soir.
«Seulement je cachai un verre d’eau soustraite à mon déjeuner, la soif ayant été ce qui m’avait le plus fait souffrir quand j’étais demeurée quarante-huit heures sans boire ni manger.
«La journée s’écoula sans avoir d’autre influence sur moi que de m’affermir dans la résolution prise: seulement j’eus soin que mon visage ne trahît en rien la pensée de mon coeur, car je ne doutais pas que je ne fusse observée; plusieurs fois même je sentis un sourire sur mes lèvres. Felton, je n’ose pas vous dire à quelle idée je souriais, vous me prendriez en horreur…
— Continuez, continuez, dit Felton, vous voyez bien que j’écoute et que j’ai hâte d’arriver.
— Le soir vint, les événements ordinaires s’accomplirent; pendant l’obscurité, comme d’habitude, mon souper fut servi, puis la lampe s’alluma, et je me mis à table.
«Je mangeai quelques fruits seulement: je fis semblant de me verser de l’eau de la carafe, mais je ne bus que celle que j’avais conservée dans mon verre, la substitution, au reste, fut faite assez adroitement pour que mes espions, si j’en avais, ne conçussent aucun soupçon.
«Après le souper, je donnai les mêmes marques d’engourdissement que la veille; mais cette fois, comme si je succombais à la fatigue ou comme si je me familiarisais avec le danger, je me traînai vers mon lit, et je fis semblant de m’endormir.
«Cette fois, j’avais retrouvé mon couteau sous l’oreiller, et tout en feignant de dormir, ma main serrait convulsivement la poignée.
«Deux heures s’écoulèrent sans qu’il se passât rien de nouveau: cette fois, ô mon Dieu! qui m’eût dit cela la veille? je commençais à craindre qu’il ne vînt pas.
«Enfin, je vis la lampe s’élever doucement et disparaître dans les profondeurs du plafond; ma chambre s’emplit de ténèbres, mais je fis un effort pour percer du regard l’obscurité.
«Dix minutes à peu près se passèrent. Je n’entendais d’autre bruit que celui du battement de mon coeur.
«J’implorais le Ciel pour qu’il vînt.
«Enfin j’entendis le bruit si connu de la porte qui s’ouvrait et se refermait; j’entendis, malgré l’épaisseur du tapis, un pas qui faisait crier le parquet; je vis, malgré l’obscurité, une ombre qui approchait de mon lit.
— Hâtez-vous, hâtez-vous! dit Felton, ne voyez-vous pas que chacune de vos paroles me brûle comme du plomb fondu!
— Alors, continua Milady, alors je réunis toutes mes forces, je me rappelai que le moment de la vengeance ou plutôt de la justice avait sonné; je me regardai comme une autre Judith; je me ramassai sur moi-même, mon couteau à la main, et quand je le vis près de moi, étendant les bras pour chercher sa victime, alors, avec le dernier cri de la douleur et du désespoir, je le frappai au milieu de la poitrine.
«Le misérable! il avait tout prévu: sa poitrine était couverte d’une cotte de mailles; le couteau s’émoussa.
«Ah! ah! s’écria-t-il en me saisissant le bras et en m’arrachant l’arme qui m’avait si mal servie, vous en voulez à ma vie, ma belle puritaine! mais c’est plus que de la haine, cela, c’est de l’ingratitude! Allons, allons, calmez-vous, ma belle enfant! j’avais cru que vous étiez adoucie. Je ne suis pas de ces tyrans qui gardent les femmes de force: vous ne m’aimez pas, j’en doutais avec ma fatuité ordinaire; maintenant j’en suis convaincu. Demain, vous serez libre.»
«Je n’avais qu’un désir, c’était qu’il me tuât.
«— Prenez garde! lui dis-je, car ma liberté c’est votre déshonneur.
«— Expliquez-vous, ma belle sibylle.
«— Oui, car, à peine sortie d’ici, je dirai tout, je dirai la violence dont vous avez usé envers moi, je dirai ma captivité. Je dénoncerai ce palais d’infamie; vous êtes bien haut placé, Milord, mais tremblez! Au-dessus de vous il y a le roi, au-dessus du roi il y a Dieu.»
«Si maître qu’il parût de lui, mon persécuteur laissa échapper un mouvement de colère. Je ne pouvais voir l’expression de son visage, mais j’avais senti frémir son bras sur lequel était posée ma main.
«— Alors, vous ne sortirez pas d’ici, dit-il.
«— Bien, bien! m’écriai-je, alors le lieu de mon supplice sera aussi celui de mon tombeau. Bien! je mourrai ici et vous verrez si un fantôme qui accuse n’est pas plus terrible encore qu’un vivant qui menace!
«— On ne vous laissera aucune arme.
«— Il y en a une que le désespoir a mise à la portée de toute créature qui a le courage de s’en servir. Je me laisserai mourir de faim.
«— Voyons, dit le misérable, la paix ne vaut-elle pas mieux qu’une pareille guerre? Je vous rends la liberté à l’instant même, je vous proclame une vertu, je vous surnomme la Lucrèce de l’Angleterre.
«— Et moi je dis que vous en êtes le Sextus, moi je vous dénonce aux hommes comme je vous ai déjà dénoncé à Dieu; et s’il faut que, comme Lucrèce, je signe mon accusation de mon sang, je la signerai.
«— Ah! ah! dit mon ennemi d’un ton railleur, alors c’est autre chose. Ma foi, au bout du compte, vous êtes bien ici, rien ne vous manquera, et si vous vous laissez mourir de faim ce sera de votre faute.»
«À ces mots, il se retira, j’entendis s’ouvrir et se refermer la porte, et je restai abîmée, moins encore, je l’avoue, dans ma douleur, que dans la honte de ne m’être pas vengée.
«Il me tint parole. Toute la journée, toute la nuit du lendemain s’écoulèrent sans que je le revisse. Mais moi aussi je lui tins parole, et je ne mangeai ni ne bus; j’étais, comme je le lui avais dit, résolue à me laisser mourir de faim.
«Je passai le jour et la nuit en prière, car j’espérais que Dieu me pardonnerait mon suicide.
«La seconde nuit la porte s’ouvrit; j’étais couchée à terre sur le parquet, les forces commençaient à m’abandonner.
«Au bruit je me relevai sur une main.
«Eh bien, me dit une voix qui vibrait d’une façon trop terrible à mon oreille pour que je ne la reconnusse pas, eh bien! sommes-nous un peu adoucie et paierons nous notre liberté d’une seule promesse de silence?
«Tenez, moi, je suis bon prince, ajouta-t-il, et, quoique je n’aime pas les puritains, je leur rends justice, ainsi qu’aux puritaines, quand elles sont jolies. Allons, faites-moi un petit serment sur la croix, je ne vous en demande pas davantage.
«— Sur la croix! m’écriai-je en me relevant, car à cette voix abhorrée j’avais retrouvé toutes mes forces; sur la croix! je jure que nulle promesse, nulle menace, nulle torture ne me fermera la bouche; sur la croix! je jure de vous dénoncer partout comme un meurtrier, comme un larron d’honneur, comme un lâche; sur la croix! je jure, si jamais je parviens à sortir d’ici, de demander vengeance contre vous au genre humain entier.
«— Prenez garde! dit la voix avec un accent de menace que je n’avais pas encore entendu, j’ai un moyen suprême, que je n’emploierai qu’à la dernière extrémité, de vous fermer la bouche ou du moins d’empêcher qu’on ne croie à un seul mot de ce que vous direz.»
«Je rassemblai toutes mes forces pour répondre par un éclat de rire.
«Il vit que c’était entre nous désormais une guerre éternelle, une guerre à mort.
«Écoutez, dit-il, je vous donne encore le reste de cette nuit et la journée de demain; réfléchissez: promettez de vous taire, la richesse, la considération, les honneurs mêmes vous entoureront; menacez de parler, et je vous condamne à l’infamie.
«— Vous! m’écriai-je, vous!
«— À l’infamie éternelle, ineffaçable!
«— Vous!» répétai-je. Oh! je vous le dis, Felton, je le croyais insensé!
«Oui, moi! reprit-il.
«— Ah! laissez-moi, lui dis-je, sortez, si vous ne voulez pas qu’à vos yeux je me brise la tête contre la muraille!
«— C’est bien, reprit-il, vous le voulez, à demain soir!
«— À demain soir, répondis-je en me laissant tomber et en mordant le tapis de rage…»
Felton s’appuyait sur un meuble, et Milady voyait avec une joie de démon que la force lui manquerait peut-être avant la fin du récit.
CHAPITRE LVII. UN MOYEN DE TRAGÉDIE CLASSIQUE
Après un moment de silence employé par Milady à observer le jeune homme qui l’écoutait, elle continua son récit:
«Il y avait près de trois jours que je n’avais ni bu ni mangé, je souffrais des tortures atroces: parfois il me passait comme des nuages qui me serraient le front, qui me voilaient les yeux: c’était le délire.
«Le soir vint; j’étais si faible, qu’à chaque instant je m’évanouissais et à chaque fois que je m’évanouissais je remerciais Dieu, car je croyais que j’allais mourir.
«Au milieu de l’un de ces évanouissements, j’entendis la porte s’ouvrir; la terreur me rappela à moi.
«Mon persécuteur entra suivi d’un homme masqué, il était masqué lui-même; mais je reconnus son pas, je reconnus cet air imposant que l’enfer a donné à sa personne pour le malheur de l’humanité.
«Eh bien, me dit-il, êtes-vous décidée à me faire le serment que je vous ai demandé?
«Vous l’avez dit, les puritains n’ont qu’une parole: la mienne, vous l’avez entendue, c’est de vous poursuivre sur la terre au tribunal des hommes, dans le ciel au tribunal de Dieu!
«Ainsi, vous persistez?
«Je le jure devant ce Dieu qui m’entend: je prendrai le monde entier à témoin de votre crime, et cela jusqu’à ce que j’aie trouvé un vengeur.
«Vous êtes une prostituée, dit-il d’une voix tonnante, et vous subirez le supplice des prostituées! Flétrie aux yeux du monde que vous invoquerez, tâchez de prouver à ce monde que vous n’êtes ni coupable ni folle!»
«Puis s’adressant à l’homme qui l’accompagnait:
«Bourreau, dit-il, fais ton devoir.»
— Oh! son nom, son nom! s’écria Felton; son nom, dites-le-moi!
— Alors, malgré mes cris, malgré ma résistance, car je commençais à comprendre qu’il s’agissait pour moi de quelque chose de pire que la mort, le bourreau me saisit, me renversa sur le parquet, me meurtrit de ses étreintes, et suffoquée par les sanglots, presque sans connaissance invoquant Dieu, qui ne m’écoutait pas, je poussai tout à coup un effroyable cri de douleur et de honte; un fer brûlant, un fer rouge, le fer du bourreau, s’était imprimé sur mon épaule.»
Felton poussa un rugissement.
«Tenez, dit Milady, en se levant alors avec une majesté de reine, — tenez, Felton, voyez comment on a inventé un nouveau martyre pour la jeune fille pure et cependant victime de la brutalité d’un scélérat. Apprenez à connaître le coeur des hommes, et désormais faites-vous moins facilement l’instrument de leurs injustes vengeances.»
Milady d’un geste rapide ouvrit sa robe, déchira la batiste qui couvrait son sein, et, rouge d’une feinte colère et d’une honte jouée, montra au jeune homme l’empreinte ineffaçable qui déshonorait cette épaule si belle.
«Mais, s’écria Felton, c’est une fleur de lis que je vois là!
— Et voilà justement où est l’infamie, répondit Milady. La flétrissure d’Angleterre!… il fallait prouver quel tribunal me l’avait imposée, et j’aurais fait un appel public à tous les tribunaux du royaume; mais la flétrissure de France… oh! par elle, j’étais bien réellement flétrie.»
C’en était trop pour Felton.
Pâle, immobile, écrasé par cette révélation effroyable, ébloui par la beauté surhumaine de cette femme qui se dévoilait à lui avec une impudeur qu’il trouva sublime, il finit par tomber à genoux devant elle comme faisaient les premiers chrétiens devant ces pures et saintes martyres que la persécution des empereurs livrait dans le cirque à la sanguinaire lubricité des populaces. La flétrissure disparut, la beauté seule resta.
«Pardon, pardon! s’écria Felton, oh! pardon!»
Milady lut dans ses yeux: Amour, amour.
«Pardon de quoi? demanda-t-elle.
— Pardon de m’être joint à vos persécuteurs.»
Milady lui tendit la main.
«Si belle, si jeune!» s’écria Felton en couvrant cette main de baisers.
Milady laissa tomber sur lui un de ces regards qui d’un esclave font un roi.
Felton était puritain: il quitta la main de cette femme pour baiser ses pieds.
Il ne l’aimait déjà plus, il l’adorait.
Quand cette crise fut passée, quand Milady parut avoir recouvré son sang-froid, qu’elle n’avait jamais perdu; lorsque Felton eut vu se refermer sous le voile de la chasteté ces trésors d’amour qu’on ne lui cachait si bien que pour les lui faire désirer plus ardemment:
«Ah! maintenant, dit-il, je n’ai plus qu’une chose à vous demander, c’est le nom de votre véritable bourreau; car pour moi il n’y en a qu’un; l’autre était l’instrument, voilà tout.
— Eh quoi, frère! s’écria Milady, il faut encore que je te le nomme, et tu ne l’as pas deviné?
— Quoi! reprit Felton, lui!… encore lui!… toujours lui!… Quoi! le vrai coupable…
— Le vrai coupable, dit Milady, c’est le ravageur de l’Angleterre, le persécuteur des vrais croyants, le lâche ravisseur de l’honneur de tant de femmes, celui qui pour un caprice de son coeur corrompu va faire verser tant de sang à deux royaumes, qui protège les protestants aujourd’hui et qui les trahira demain…
— Buckingham! c’est donc Buckingham!» s’écria Felton exaspéré.
Milady cacha son visage dans ses mains, comme si elle n’eût pu supporter la honte que lui rappelait ce nom.
«Buckingham, le bourreau de cette angélique créature! s’écria Felton. Et tu ne l’as pas foudroyé, mon Dieu! et tu l’as laissé noble, honoré, puissant pour notre perte à tous!
— Dieu abandonne qui s’abandonne lui-même, dit Milady.
— Mais il veut donc attirer sur sa tête le châtiment réservé aux maudits! continua Felton avec une exaltation croissante, il veut donc que la vengeance humaine prévienne la justice céleste!
— Les hommes le craignent et l’épargnent.
— Oh! moi, dit Felton, je ne le crains pas et je ne l’épargnerai pas!…»
Milady sentit son âme baignée d’une joie infernale.
«Mais comment Lord de Winter, mon protecteur, mon père, demanda Felton, se trouve-t-il mêlé à tout cela?
— Écoutez, Felton, reprit Milady, car à côté des hommes lâches et méprisables, il est encore des natures grandes et généreuses. J’avais un fiancé, un homme que j’aimais et qui m’aimait; un coeur comme le vôtre, Felton, un homme comme vous. Je vins à lui et je lui racontai tout, il me connaissait, celui-là, et ne douta point un instant. C’était un grand seigneur, c’était un homme en tout point l’égal de Buckingham. Il ne dit rien, il ceignit seulement son épée, s’enveloppa de son manteau et se rendit à Buckingham Palace.
— Oui, oui, dit Felton, je comprends; quoique avec de pareils hommes ce ne soit pas l’épée qu’il faille employer, mais le poignard.
— Buckingham était parti depuis la veille, envoyé comme ambassadeur en Espagne, où il allait demander la main de l’infante pour le roi Charles Ier, qui n’était alors que prince de Galles. Mon fiancé revint.
«Écoutez, me dit-il, cet homme est parti, et pour le moment, par conséquent, il échappe à ma vengeance; mais en attendant soyons unis, comme nous devions l’être, puis rapportez-vous-en à Lord de Winter pour soutenir son honneur et celui de sa femme.»
— Lord de Winter! s’écria Felton.
— Oui, dit Milady, Lord de Winter, et maintenant vous devez tout comprendre, n’est-ce pas? Buckingham resta plus d’un an absent. Huit jours avant son arrivée, Lord de Winter mourut subitement, me laissant sa seule héritière. D’où venait le coup? Dieu, qui sait tout, le sait sans doute, moi je n’accuse personne…
— Oh! quel abîme, quel abîme! s’écria Felton.
— Lord de Winter était mort sans rien dire à son frère. Le secret terrible devait être caché à tous, jusqu’à ce qu’il éclatât comme la foudre sur la tête du coupable. Votre protecteur avait vu avec peine ce mariage de son frère aîné avec une jeune fille sans fortune. Je sentis que je ne pouvais attendre d’un homme trompé dans ses espérances d’héritage aucun appui. Je passai en France résolue à y demeurer pendant tout le reste de ma vie. Mais toute ma fortune est en Angleterre; les communications fermées par la guerre, tout me manqua: force fut alors d’y revenir; il y a six jours j’abordais à Portsmouth.
— Eh bien? dit Felton.
— Eh bien, Buckingham apprit sans doute mon retour, il en parla à Lord de Winter, déjà prévenu contre moi, et lui dit que sa belle- soeur était une prostituée, une femme flétrie. La voix pure et noble de mon mari n’était plus là pour me défendre. Lord de Winter crut tout ce qu’on lui dit, avec d’autant plus de facilité qu’il avait intérêt à le croire. Il me fit arrêter, me conduisit ici, me remit sous votre garde. Vous savez le reste: après-demain il me bannit, il me déporte; après-demain il me relègue parmi les infâmes. Oh! la trame est bien ourdie, allez! le complot est habile et mon honneur n’y survivra pas. Vous voyez bien qu’il faut que je meure, Felton; Felton, donnez-moi ce couteau!»
Et à ces mots, comme si toutes ses forces étaient épuisées, Milady se laissa aller débile et languissante entre les bras du jeune officier, qui, ivre d’amour, de colère et de voluptés inconnues, la reçut avec transport, la serra contre son coeur, tout frissonnant à l’haleine de cette bouche si belle, tout éperdu au contact de ce sein si palpitant.
«Non, non, dit-il; non, tu vivras honorée et pure, tu vivras pour triompher de tes ennemis.»
Milady le repoussa lentement de la main en l’attirant du regard; mais Felton, à son tour, s’empara d’elle, l’implorant comme une Divinité.
«Oh! la mort, la mort! dit-elle en voilant sa voix et ses paupières, oh! la mort plutôt que la honte; Felton, mon frère, mon ami, je t’en conjure!
— Non, s’écria Felton, non, tu vivras, et tu seras vengée!
— Felton, je porte malheur à tout ce qui m’entoure! Felton, abandonne-moi! Felton, laisse-moi mourir!
— Eh bien, nous mourrons donc ensemble!» s’écria-t-il en appuyant ses lèvres sur celles de la prisonnière.
Plusieurs coups retentirent à la porte; cette fois, Milady le repoussa réellement.
«Écoutez, dit-elle, on nous a entendus, on vient! c’en est fait, nous sommes perdus!
— Non, dit Felton, c’est la sentinelle qui me prévient seulement qu’une ronde arrive.
— Alors, courez à la porte et ouvrez vous-même.»
Felton obéit; cette femme était déjà toute sa pensée, toute son âme.
Il se trouva en face d’un sergent commandant une patrouille de surveillance.
«Eh bien, qu’y a-t-il? demanda le jeune lieutenant.
— Vous m’aviez dit d’ouvrir la porte si j’entendais crier au secours, dit le soldat, mais vous aviez oublié de me laisser la clef; je vous ai entendu crier sans comprendre ce que vous disiez, j’ai voulu ouvrir la porte, elle était fermée en dedans, alors j’ai appelé le sergent.
— Et me voilà», dit le sergent.
Felton, égaré, presque fou, demeurait sans voix.
Milady comprit que c’était à elle de s’emparer de la situation, elle courut à la table et prit le couteau qu’y avait déposé Felton:
«Et de quel droit voulez-vous m’empêcher de mourir? dit-elle.
— Grand Dieu!» s’écria Felton en voyant le couteau luire à sa main.
En ce moment, un éclat de rire ironique retentit dans le corridor.
Le baron, attiré par le bruit, en robe de chambre, son épée sous le bras, se tenait debout sur le seuil de la porte.
«Ah! ah! dit-il, nous voici au dernier acte de la tragédie; vous le voyez, Felton, le drame a suivi toutes les phases que j’avais indiquées; mais soyez tranquille, le sang ne coulera pas.»
Milady comprit qu’elle était perdue si elle ne donnait pas à Felton une preuve immédiate et terrible de son courage.
«Vous vous trompez, Milord, le sang coulera, et puisse ce sang retomber sur ceux qui le font couler!»
Felton jeta un cri et se précipita vers elle; il était trop tard: Milady s’était frappée. Mais le couteau avait rencontré, heureusement, nous devrions dire adroitement, le busc de fer qui, à cette époque, défendait comme une cuirasse la poitrine des femmes; il avait glissé en déchirant la robe, et avait pénétré de biais entre la chair et les côtes.
La robe de Milady n’en fut pas moins tachée de sang en une seconde.
Milady était tombée à la renverse et semblait évanouie.
Felton arracha le couteau.
«Voyez, Milord, dit-il d’un air sombre, voici une femme qui était sous ma garde et qui s’est tuée!
— Soyez tranquille, Felton, dit Lord de Winter, elle n’est pas morte, les démons ne meurent pas si facilement, soyez tranquille et allez m’attendre chez moi.
— Mais, Milord…
— Allez, je vous l’ordonne.»
À cette injonction de son supérieur, Felton obéit; mais, en sortant, il mit le couteau dans sa poitrine.
Quant à Lord de Winter, il se contenta d’appeler la femme qui servait Milady et, lorsqu’elle fut venue, lui recommandant la prisonnière toujours évanouie, il la laissa seule avec elle.
Cependant, comme à tout prendre, malgré ses soupçons, la blessure pouvait être grave, il envoya, à l’instant même, un homme à cheval chercher un médecin.
CHAPITRE LVIII. ÉVASION
Comme l’avait pensé Lord de Winter, la blessure de Milady n’était pas dangereuse; aussi dès qu’elle se trouva seule avec la femme que le baron avait fait appeler et qui se hâtait de la déshabiller, rouvrit-elle les yeux.
Cependant, il fallait jouer la faiblesse et la douleur; ce n’étaient pas choses difficiles pour une comédienne comme Milady; aussi la pauvre femme fut-elle si complètement dupe de sa prisonnière, que, malgré ses instances, elle s’obstina à la veiller toute la nuit.
Mais la présence de cette femme n’empêchait pas Milady de songer.
Il n’y avait plus de doute, Felton était convaincu, Felton était à elle: un ange apparût-il au jeune homme pour accuser Milady, il le prendrait certainement, dans la disposition d’esprit où il se trouvait, pour un envoyé du démon.
Milady souriait à cette pensée, car Felton, c’était désormais sa seule espérance, son seul moyen de salut.
Mais Lord de Winter pouvait l’avoir soupçonné, mais Felton maintenant pouvait être surveillé lui-même.
Vers les quatre heures du matin, le médecin arriva; mais depuis le temps où Milady s’était frappée, la blessure s’était déjà refermée: le médecin ne put donc en mesurer ni la direction, ni la profondeur; il reconnut seulement au pouls de la malade que le cas n’était point grave.
Le matin, Milady, sous prétexte qu’elle n’avait pas dormi de la nuit et qu’elle avait besoin de repos, renvoya la femme qui veillait près d’elle.
Elle avait une espérance, c’est que Felton arriverait à l’heure du déjeuner, mais Felton ne vint pas.
Ses craintes s’étaient-elles réalisées? Felton, soupçonné par le baron, allait-il lui manquer au moment décisif? Elle n’avait plus qu’un jour: Lord de Winter lui avait annoncé son embarquement pour le 23 et l’on était arrivé au matin du 22.
Néanmoins, elle attendit encore assez patiemment jusqu’à l’heure du dîner.
Quoiqu’elle n’eût pas mangé le matin, le dîner fut apporté à l’heure habituelle; Milady s’aperçut alors avec effroi que l’uniforme des soldats qui la gardaient était changé.
Alors elle se hasarda à demander ce qu’était devenu Felton. On lui répondit que Felton était monté à cheval il y avait une heure, et était parti.
Elle s’informa si le baron était toujours au château; le soldat répondit que oui, et qu’il avait ordre de le prévenir si la prisonnière désirait lui parler.
Milady répondit qu’elle était trop faible pour le moment, et que son seul désir était de demeurer seule.
Le soldat sortit, laissant le dîner servi.
Felton était écarté, les soldats de marine étaient changés, on se défiait donc de Felton.
C’était le dernier coup porté à la prisonnière.
Restée seule, elle se leva; ce lit où elle se tenait par prudence et pour qu’on la crût gravement blessée, la brûlait comme un brasier ardent. Elle jeta un coup d’oeil sur la porte: le baron avait fait clouer une planche sur le guichet; il craignait sans doute que, par cette ouverture, elle ne parvint encore, par quelque moyen diabolique, à séduire les gardes.
Milady sourit de joie; elle pouvait donc se livrer à ses transports sans être observée: elle parcourait la chambre avec l’exaltation d’une folle furieuse ou d’une tigresse enfermée dans une cage de fer. Certes, si le couteau lui fût resté, elle eût songé, non plus à se tuer elle-même, mais, cette fois, à tuer le baron.
À six heures, Lord de Winter entra; il était armé jusqu’aux dents. Cet homme, dans lequel, jusque-là, Milady n’avait vu qu’un gentleman assez niais, était devenu un admirable geôlier: il semblait tout prévoir, tout deviner, tout prévenir.
Un seul regard jeté sur Milady lui apprit ce qui se passait dans son âme.
«Soit, dit-il, mais vous ne me tuerez point encore aujourd’hui; vous n’avez plus d’armes, et d’ailleurs je suis sur mes gardes. Vous aviez commencé à pervertir mon pauvre Felton: il subissait déjà votre infernale influence, mais je veux le sauver, il ne vous verra plus, tout est fini. Rassemblez vos hardes, demain vous partirez. J’avais fixé l’embarquement au 24, mais j’ai pensé que plus la chose serait rapprochée, plus elle serait sûre. Demain à midi j’aurai l’ordre de votre exil, signé Buckingham. Si vous dites un seul mot à qui que ce soit avant d’être sur le navire, mon sergent vous fera sauter la cervelle, et il en a l’ordre; si, sur le navire, vous dites un mot à qui que ce soit avant que le capitaine vous le permette, le capitaine vous fait jeter à la mer, c’est convenu. Au revoir, voilà ce que pour aujourd’hui j’avais à vous dire. Demain je vous reverrai pour vous faire mes adieux!»
Et sur ces paroles le baron sortit.
Milady avait écouté toute cette menaçante tirade le sourire du dédain sur les lèvres, mais la rage dans le coeur.
On servit le souper; Milady sentit qu’elle avait besoin de forces, elle ne savait pas ce qui pouvait se passer pendant cette nuit qui s’approchait menaçante, car de gros nuages roulaient au ciel, et des éclairs lointains annonçaient un orage.
L’orage éclata vers les dix heures du soir: Milady sentait une consolation à voir la nature partager le désordre de son coeur; la foudre grondait dans l’air comme la colère dans sa pensée, il lui semblait que la rafale, en passant, échevelait son front comme les arbres dont elle courbait les branches et enlevait les feuilles; elle hurlait comme l’ouragan, et sa voix se perdait dans la grande voix de la nature, qui, elle aussi, semblait gémir et se désespérer.
Tout à coup elle entendit frapper à une vitre, et, à la lueur d’un éclair, elle vit le visage d’un homme apparaître derrière les barreaux.
Elle courut à la fenêtre et l’ouvrit.
«Felton! s’écria-t-elle, je suis sauvée!
— Oui, dit Felton! mais silence, silence! il me faut le temps de scier vos barreaux. Prenez garde seulement qu’ils ne vous voient par le guichet.
— Oh! c’est une preuve que le Seigneur est pour nous, Felton, reprit Milady, ils ont fermé le guichet avec une planche.
— C’est bien, Dieu les a rendus insensés! dit Felton.
— Mais que faut-il que je fasse? demanda Milady.
— Rien, rien; refermez la fenêtre seulement. Couchez-vous, ou, du moins, mettez-vous dans votre lit tout habillée; quand j’aurai fini, je frapperai aux carreaux. Mais pourrez-vous me suivre?
— Oh! oui.
— Votre blessure?
— Me fait souffrir, mais ne m’empêche pas de marcher.
— Tenez-vous donc prête au premier signal.»
Milady referma la fenêtre, éteignit la lampe, et alla, comme le lui avait recommandé Felton, se blottir dans son lit. Au milieu des plaintes de l’orage, elle entendait le grincement de la lime contre les barreaux, et, à la lueur de chaque éclair, elle apercevait l’ombre de Felton derrière les vitres.
Elle passa une heure sans respirer, haletante, la sueur sur le front, et le coeur serré par une épouvantable angoisse à chaque mouvement qu’elle entendait dans le corridor.
Il y a des heures qui durent une année.
Au bout d’une heure, Felton frappa de nouveau.
Milady bondit hors de son lit et alla ouvrir. Deux barreaux de moins formaient une ouverture à passer un homme.
«Êtes-vous prête? demanda Felton.
— Oui. Faut-il que j’emporte quelque chose?
— De l’or, si vous en avez.
— Oui, heureusement on m’a laissé ce que j’en avais.
— Tant mieux, car j’ai usé tout le mien pour fréter une barque.
— Prenez», dit Milady en mettant aux mains de Felton un sac plein d’or.
Felton prit le sac et le jeta au pied du mur.
«Maintenant, dit-il, voulez-vous venir?
— Me voici.»
Milady monta sur un fauteuil et passa tout le haut de son corps par la fenêtre: elle vit le jeune officier suspendu au-dessus de l’abîme par une échelle de corde.
Pour la première fois, un mouvement de terreur lui rappela qu’elle était femme.
Le vide l’épouvantait.
«Je m’en étais douté, dit Felton.
— Ce n’est rien, ce n’est rien, dit Milady, je descendrai les yeux fermés.
— Avez-vous confiance en moi? dit Felton.
— Vous le demandez?
— Rapprochez vos deux mains; croisez-les, c’est bien.»
Felton lui lia les deux poignets avec son mouchoir, puis par- dessus le mouchoir, avec une corde.
«Que faites-vous? demanda Milady avec surprise.
— Passez vos bras autour de mon cou et ne craignez rien.
— Mais je vous ferai perdre l’équilibre, et nous nous briserons tous les deux.
— Soyez tranquille, je suis marin.»
Il n’y avait pas une seconde à perdre; Milady passa ses deux bras autour du cou de Felton et se laissa glisser hors de la fenêtre.
Felton se mit à descendre les échelons lentement et un à un. Malgré la pesanteur des deux corps, le souffle de l’ouragan les balançait dans l’air.
Tout à coup Felton s’arrêta.
«Qu’y a-t-il? demanda Milady.
— Silence, dit Felton, j’entends des pas.
— Nous sommes découverts!»
Il se fit un silence de quelques instants.
«Non, dit Felton, ce n’est rien.
— Mais enfin quel est ce bruit?
— Celui de la patrouille qui va passer sur le chemin de ronde.
— Où est le chemin de ronde?
— Juste au-dessous de nous.
— Elle va nous découvrir.
— Non, s’il ne fait pas d’éclairs.
— Elle heurtera le bas de l’échelle.
— Heureusement elle est trop courte de six pieds.
— Les voilà, mon Dieu!
— Silence!»
Tous deux restèrent suspendus, immobiles et sans souffle, à vingt pieds du sol; pendant ce temps les soldats passaient au-dessous riant et causant.
Il y eut pour les fugitifs un moment terrible.
La patrouille passa; on entendit le bruit des pas qui s’éloignait, et le murmure des voix qui allait s’affaiblissant.
«Maintenant, dit Felton, nous sommes sauvés.»
Milady poussa un soupir et s’évanouit.
Felton continua de descendre. Parvenu au bas de l’échelle, et lorsqu’il ne sentit plus d’appui pour ses pieds, il se cramponna avec ses mains; enfin, arrivé au dernier échelon il se laissa pendre à la force des poignets et toucha la terre. Il se baissa, ramassa le sac d’or et le prit entre ses dents.
Puis il souleva Milady dans ses bras, et s’éloigna vivement du côté opposé à celui qu’avait pris la patrouille. Bientôt il quitta le chemin de ronde, descendit à travers les rochers, et, arrivé au bord de la mer, fit entendre un coup de sifflet.
Un signal pareil lui répondit, et, cinq minutes après, il vit apparaître une barque montée par quatre hommes.
La barque s’approcha aussi près qu’elle put du rivage, mais il n’y avait pas assez de fond pour qu’elle pût toucher le bord; Felton se mit à l’eau jusqu’à la ceinture, ne voulant confier à personne son précieux fardeau.
Heureusement la tempête commençait à se calmer, et cependant la mer était encore violente; la petite barque bondissait sur les vagues comme une coquille de noix.
«Au sloop, dit Felton, et nagez vivement.»
Les quatre hommes se mirent à la rame; mais la mer était trop grosse pour que les avirons eussent grande prise dessus.
Toutefois on s’éloignait du château; c’était le principal. La nuit était profondément ténébreuse, et il était déjà presque impossible de distinguer le rivage de la barque, à plus forte raison n’eût-on pas pu distinguer la barque du rivage.
Un point noir se balançait sur la mer.
C’était le sloop.
Pendant que la barque s’avançait de son côté de toute la force de ses quatre rameurs, Felton déliait la corde, puis le mouchoir qui liait les mains de Milady.
Puis, lorsque ses mains furent déliées, il prit de l’eau de la mer et la lui jeta au visage.
Milady poussa un soupir et ouvrit les yeux.
«Où suis-je? dit-elle.
— Sauvée, répondit le jeune officier.
— Oh! sauvée! sauvée! s’écria-t-elle. Oui, voici le ciel, voici la mer! Cet air que je respire, c’est celui de la liberté. Ah!… merci, Felton, merci!»
Le jeune homme la pressa contre son coeur.
«Mais qu’ai-je donc aux mains? demanda Milady; il me semble qu’on m’a brisé les poignets dans un étau.»
En effet, Milady souleva ses bras: elle avait les poignets meurtris.
«Hélas! dit Felton en regardant ces belles mains et en secouant doucement la tête.
— Oh! ce n’est rien, ce n’est rien! s’écria Milady: maintenant je me rappelle!»
Milady chercha des yeux autour d’elle.
«Il est là», dit Felton en poussant du pied le sac d’or.
On s’approchait du sloop. Le marin de quart héla la barque, la barque répondit.
«Quel est ce bâtiment? demanda Milady.
— Celui que j’ai frété pour vous.
— Où va-t-il me conduire?
— Où vous voudrez, pourvu que, moi, vous me jetiez à Portsmouth.
— Qu’allez-vous faire à Portsmouth? demanda Milady.
— Accomplir les ordres de Lord de Winter, dit Felton avec un sombre sourire.
— Quels ordres? demanda Milady.
— Vous ne comprenez donc pas? dit Felton.
— Non; expliquez-vous, je vous en prie.
— Comme il se défiait de moi, il a voulu vous garder lui-même, et m’a envoyé à sa place faire signer à Buckingham l’ordre de votre déportation.
— Mais s’il se défiait de vous, comment vous a-t-il confié cet ordre?
— Étais-je censé savoir ce que je portais?
— C’est juste. Et vous allez à Portsmouth?
— Je n’ai pas de temps à perdre: c’est demain le 23, et Buckingham part demain avec la flotte.
— Il part demain, pour où part-il?
— Pour La Rochelle.
— Il ne faut pas qu’il parte! s’écria Milady, oubliant sa présence d’esprit accoutumée.
— Soyez tranquille, répondit Felton, il ne partira pas.»
Milady tressaillit de joie; elle venait de lire au plus profond du coeur du jeune homme: la mort de Buckingham y était écrite en toutes lettres.
«Felton…, dit-elle, vous êtes grand comme Judas Macchabée! Si vous mourez, je meurs avec vous: voilà tout ce que je puis vous dire.
— Silence! dit Felton, nous sommes arrivés.»
En effet, on touchait au sloop.
Felton monta le premier à l’échelle et donna la main à Milady, tandis que les matelots la soutenaient, car la mer était encore fort agitée.
Un instant après ils étaient sur le pont.
«Capitaine, dit Felton, voici la personne dont je vous ai parlé, et qu’il faut conduire saine et sauve en France.
— Moyennant mille pistoles, dit le capitaine.
— Je vous en ai donné cinq cents.
— C’est juste, dit le capitaine.
— Et voilà les cinq cents autres, reprit Milady, en portant la main au sac d’or.
— Non, dit le capitaine, je n’ai qu’une parole, et je l’ai donnée à ce jeune homme; les cinq cents autres pistoles ne me sont dues qu’en arrivant à Boulogne.
— Et nous y arriverons?
— Sains et saufs, dit le capitaine, aussi vrai que je m’appelle Jack Buttler.
— Eh bien, dit Milady, si vous tenez votre parole, ce n’est pas cinq cents, mais mille pistoles que je vous donnerai.
— Hurrah pour vous alors, ma belle dame, cria le capitaine, et puisse Dieu m’envoyer souvent des pratiques comme Votre Seigneurie!
— En attendant, dit Felton, conduisez-nous dans la petite baie de Chichester, en avant de Portsmouth; vous savez qu’il est convenu que vous nous conduirez là.»
Le capitaine répondit en commandant la manoeuvre nécessaire, et vers les sept heures du matin le petit bâtiment jetait l’ancre dans la baie désignée.
Pendant cette traversée, Felton avait tout raconté à Milady: comment, au lieu d’aller à Londres, il avait frété le petit bâtiment, comment il était revenu, comment il avait escaladé la muraille en plaçant dans les interstices des pierres, à mesure qu’il montait, des crampons, pour assurer ses pieds, et comment enfin, arrivé aux barreaux, il avait attaché l’échelle, Milady savait le reste.
De son côté, Milady essaya d’encourager Felton dans son projet, mais aux premiers mots qui sortirent de sa bouche, elle vit bien que le jeune fanatique avait plutôt besoin d’être modéré que d’être affermi.
Il fut convenu que Milady attendrait Felton jusqu’à dix heures; si à dix heures il n’était pas de retour, elle partirait.
Alors, en supposant qu’il fût libre, il la rejoindrait en France, au couvent des Carmélites de Béthune.
CHAPITRE LIX. CE QUI SE PASSAIT À PORTSMOUTH LE 23 AOÛT 1628
Felton prit congé de Milady comme un frère qui va faire une simple promenade prend congé de sa soeur en lui baisant la main.
Toute sa personne paraissait dans son état de calme ordinaire: seulement une lueur inaccoutumée brillait dans ses yeux, pareille à un reflet de fièvre; son front était plus pâle encore que de coutume; ses dents étaient serrées, et sa parole avait un accent bref et saccadé qui indiquait que quelque chose de sombre s’agitait en lui.
Tant qu’il resta sur la barque qui le conduisait à terre, il demeura le visage tourné du côté de Milady, qui, debout sur le pont, le suivait des yeux. Tous deux étaient assez rassurés sur la crainte d’être poursuivis: on n’entrait jamais dans la chambre de Milady avant neuf heures; et il fallait trois heures pour venir du château à Londres.
Felton mit pied à terre, gravit la petite crête qui conduisait au haut de la falaise, salua Milady une dernière fois, et prit sa course vers la ville.
Au bout de cent pas, comme le terrain allait en descendant, il ne pouvait plus voir que le mât du sloop.
Il courut aussitôt dans la direction de Portsmouth, dont il voyait en face de lui, à un demi-mille à peu près, se dessiner dans la brume du matin les tours et les maisons.
Au-delà de Portsmouth, la mer était couverte de vaisseaux dont on voyait les mâts, pareils à une forêt de peupliers dépouillés par l’hiver, se balancer sous le souffle du vent.
Felton, dans sa marche rapide, repassait ce que dix années de méditations ascétiques et un long séjour au milieu des puritains lui avaient fourni d’accusations vraies ou fausses contre le favori de Jacques VI et de Charles Ier.
Lorsqu’il comparait les crimes publics de ce ministre, crimes éclatants, crimes européens, si on pouvait le dire, avec les crimes privés et inconnus dont l’avait chargé Milady, Felton trouvait que le plus coupable des deux hommes que renfermait Buckingham était celui dont le public ne connaissait pas la vie. C’est que son amour si étrange, si nouveau, si ardent, lui faisait voir les accusations infâmes et imaginaires de Lady de Winter, comme on voit au travers d’un verre grossissant, à l’état de monstres effroyables, des atomes imperceptibles en réalité auprès d’une fourmi.
La rapidité de sa course allumait encore son sang: l’idée qu’il laissait derrière lui, exposée à une vengeance effroyable, la femme qu’il aimait ou plutôt qu’il adorait comme une sainte, l’émotion passée, sa fatigue présente, tout exaltait encore son âme au-dessus des sentiments humains.
Il entra à Portsmouth vers les huit heures du matin; toute la population était sur pied; le tambour battait dans les rues et sur le port; les troupes d’embarquement descendaient vers la mer.
Felton arriva au palais de l’Amirauté, couvert de poussière et ruisselant de sueur; son visage, ordinairement si pâle, était pourpre de chaleur et de colère. La sentinelle voulut le repousser; mais Felton appela le chef du poste, et tirant de sa poche la lettre dont il était porteur:
«Message pressé de la part de Lord de Winter», dit-il.
Au nom de Lord de Winter, qu’on savait l’un des plus intimes de Sa Grâce, le chef de poste donna l’ordre de laisser passer Felton, qui, du reste, portait lui-même l’uniforme d’officier de marine.
Felton s’élança dans le palais.
Au moment où il entrait dans le vestibule un homme entrait aussi, poudreux, hors d’haleine, laissant à la porte un cheval de poste qui en arrivant tomba sur les deux genoux.
Felton et lui s’adressèrent en même temps à Patrick, le valet de chambre de confiance du duc. Felton nomma le baron de Winter, l’inconnu ne voulut nommer personne, et prétendit que c’était au duc seul qu’il pouvait se faire connaître. Tous deux insistaient pour passer l’un avant l’autre.
Patrick, qui savait que Lord de Winter était en affaires de service et en relations d’amitié avec le duc, donna la préférence à celui qui venait en son nom. L’autre fut forcé d’attendre, et il fut facile de voir combien il maudissait ce retard.
Le valet de chambre fit traverser à Felton une grande salle dans laquelle attendaient les députés de La Rochelle conduits par le prince de Soubise, et l’introduisit dans un cabinet où Buckingham, sortant du bain, achevait sa toilette, à laquelle, cette fois comme toujours, il accordait une attention extraordinaire.
«Le lieutenant Felton, dit Patrick, de la part de Lord de Winter.
— De la part de Lord de Winter! répéta Buckingham, faites entrer.»
Felton entra. En ce moment Buckingham jetait sur un canapé une riche robe de chambre brochée d’or, pour endosser un pourpoint de velours bleu tout brodé de perles.
«Pourquoi le baron n’est-il pas venu lui-même? demanda Buckingham, je l’attendais ce matin.
— Il m’a chargé de dire à Votre Grâce, répondit Felton, qu’il regrettait fort de ne pas avoir cet honneur, mais qu’il en était empêché par la garde qu’il est obligé de faire au château.
— Oui, oui, dit Buckingham, je sais cela, il a une prisonnière.
— C’est justement de cette prisonnière que je voulais parler à Votre Grâce, reprit Felton.
— Eh bien, parlez.
— Ce que j’ai à vous dire ne peut être entendu que de vous, Milord.
— Laissez-nous, Patrick, dit Buckingham, mais tenez-vous à portée de la sonnette; je vous appellerai tout à l’heure.»
Patrick sortit.
«Nous sommes seuls, monsieur, dit Buckingham, parlez.
— Milord, dit Felton, le baron de Winter vous a écrit l’autre jour pour vous prier de signer un ordre d’embarquement relatif à une jeune femme nommée Charlotte Backson.
— Oui, monsieur, et je lui ai répondu de m’apporter ou de m’envoyer cet ordre et que je le signerais.
— Le voici, Milord.
— Donnez», dit le duc.
Et, le prenant des mains de Felton, il jeta sur le papier un coup d’oeil rapide. Alors, s’apercevant que c’était bien celui qui lui était annoncé, il le posa sur la table, prit une plume et s’apprêta à signer.
«Pardon, Milord, dit Felton arrêtant le duc, mais Votre Grâce sait-elle que le nom de Charlotte Backson n’est pas le véritable nom de cette jeune femme?
— Oui, monsieur, je le sais, répondit le duc en trempant la plume dans l’encrier.
— Alors, Votre Grâce connaît son véritable nom? demanda Felton d’une voix brève.
— Je le connais.»
Le duc approcha la plume du papier.
«Et, connaissant ce véritable nom, reprit Felton, Monseigneur signera tout de même?
— Sans doute, dit Buckingham, et plutôt deux fois qu’une.
— Je ne puis croire, continua Felton d’une voix qui devenait de plus en plus brève et saccadée, que Sa Grâce sache qu’il s’agit de Lady de Winter…
— Je le sais parfaitement, quoique je sois étonné que vous le sachiez, vous!
— Et Votre Grâce signera cet ordre sans remords?»
Buckingham regarda le jeune homme avec hauteur.
«Ah çà, monsieur, savez-vous bien, lui dit-il, que vous me faites là d’étranges questions, et que je suis bien simple d’y répondre?
— Répondez-y, Monseigneur, dit Felton, la situation est plus grave que vous ne le croyez peut-être.»
Buckingham pensa que le jeune homme, venant de la part de Lord de Winter, parlait sans doute en son nom et se radoucit.
«Sans remords aucun, dit-il, et le baron sait comme moi que Milady de Winter est une grande coupable, et que c’est presque lui faire grâce que de borner sa peine à l’extradition.»
Le duc posa sa plume sur le papier.
«Vous ne signerez pas cet ordre, Milord! dit Felton en faisant un pas vers le duc.
— Je ne signerai pas cet ordre, dit Buckingham, et pourquoi?
— Parce que vous descendrez en vous-même, et que vous rendrez justice à Milady.
— On lui rendra justice en l’envoyant à Tyburn, dit Buckingham; Milady est une infâme.
— Monseigneur, Milady est un ange, vous le savez bien, et je vous demande sa liberté.
— Ah çà, dit Buckingham, êtes-vous fou de me parler ainsi?
— Milord, excusez-moi! je parle comme je puis; je me contiens. Cependant, Milord, songez à ce que vous allez faire, et craignez d’outrepasser la mesure!
— Plaît-il?… Dieu me pardonne! s’écria Buckingham, mais je crois qu’il me menace!
— Non, Milord, je prie encore, et je vous dis: une goutte d’eau suffit pour faire déborder le vase plein, une faute légère peut attirer le châtiment sur la tête épargnée malgré tant de crimes.
— Monsieur Felton, dit Buckingham, vous allez sortir d’ici et vous rendre aux arrêts sur-le-champ.
— Vous allez m’écouter jusqu’au bout, Milord. Vous avez séduit cette jeune fille, vous l’avez outragée, souillée; réparez vos crimes envers elle, laissez-la partir librement, et je n’exigerai pas autre chose de vous.
— Vous n’exigerez pas? dit Buckingham regardant Felton avec étonnement et appuyant sur chacune des syllabes des trois mots qu’il venait de prononcer.
— Milord, continua Felton s’exaltant à mesure qu’il parlait, Milord, prenez garde, toute l’Angleterre est lasse de vos iniquités; Milord, vous avez abusé de la puissance royale que vous avez presque usurpée; Milord, vous êtes en horreur aux hommes et à Dieu; Dieu vous punira plus tard, mais, moi, je vous punirai aujourd’hui.
— Ah! ceci est trop fort!» cria Buckingham en faisant un pas vers la porte.
Felton lui barra le passage.
«Je vous le demande humblement, dit-il, signez l’ordre de mise en liberté de Lady de Winter; songez que c’est la femme que vous avez déshonorée.
— Retirez-vous, monsieur, dit Buckingham, ou j’appelle et vous fais mettre aux fers.
— Vous n’appellerez pas, dit Felton en se jetant entre le duc et la sonnette placée sur un guéridon incrusté d’argent; prenez garde, Milord, vous voilà entre les mains de Dieu.
— Dans les mains du diable, vous voulez dire, s’écria Buckingham en élevant la voix pour attirer du monde, sans cependant appeler directement.
— Signez, Milord, signez la liberté de Lady de Winter, dit Felton en poussant un papier vers le duc.
— De force! vous moquez-vous? holà, Patrick!
— Signez, Milord!
— Jamais!
— Jamais!
— À moi», cria le duc, et en même temps il sauta sur son épée.
Mais Felton ne lui donna pas le temps de la tirer: il tenait tout ouvert et caché dans son pourpoint le couteau dont s’était frappée Milady; d’un bond il fut sur le duc.
En ce moment Patrick entrait dans la salle en criant:
«Milord, une lettre de France!
— De France!» s’écria Buckingham, oubliant tout en pensant de qui lui venait cette lettre.
Felton profita du moment et lui enfonça dans le flanc le couteau jusqu’au manche.
«Ah! traître! cria Buckingham, tu m’as tué…
— Au meurtre!» hurla Patrick.
Felton jeta les yeux autour de lui pour fuir, et, voyant la porte libre, s’élança dans la chambre voisine, qui était celle où attendaient, comme nous l’avons dit, les députés de La Rochelle, la traversa tout en courant et se précipita vers l’escalier; mais, sur la première marche, il rencontra Lord de Winter, qui, le voyant pâle, égaré, livide, taché de sang à la main et à la figure, lui sauta au cou en s’écriant:
«Je le savais, je l’avais deviné et j’arrive trop tard d’une minute! oh! malheureux que je suis!»
Felton ne fit aucune résistance; Lord de Winter le remit aux mains des gardes, qui le conduisirent, en attendant de nouveaux ordres, sur une petite terrasse dominant la mer, et il s’élança dans le cabinet de Buckingham.
Au cri poussé par le duc, à l’appel de Patrick, l’homme que Felton avait rencontré dans l’antichambre se précipita dans le cabinet.
Il trouva le duc couché sur un sofa, serrant sa blessure dans sa main crispée.
«La Porte, dit le duc d’une voix mourante, La Porte, viens-tu de sa part?
— Oui, Monseigneur, répondit le fidèle serviteur d’Anne d’Autriche, mais trop tard peut-être.
— Silence, La Porte! on pourrait vous entendre; Patrick, ne laissez entrer personne: oh! je ne saurai pas ce qu’elle me fait dire! mon Dieu, je me meurs!»
Et le duc s’évanouit.
Cependant, Lord de Winter, les députés, les chefs de l’expédition, les officiers de la maison de Buckingham, avaient fait irruption dans sa chambre; partout des cris de désespoir retentissaient. La nouvelle qui emplissait le palais de plaintes et de gémissements en déborda bientôt partout et se répandit par la ville.
Un coup de canon annonça qu’il venait de se passer quelque chose de nouveau et d’inattendu.
Lord de Winter s’arrachait les cheveux.
«Trop tard d’une minute! s’écriait-il, trop tard d’une minute! oh! mon Dieu, mon Dieu, quel malheur!»
En effet, on était venu lui dire à sept heures du matin qu’une échelle de corde flottait à une des fenêtres du château; il avait couru aussitôt à la chambre de Milady, avait trouvé la chambre vide et la fenêtre ouverte, les barreaux sciés, il s’était rappelé la recommandation verbale que lui avait fait transmettre d’Artagnan par son messager, il avait tremblé pour le duc, et, courant à l’écurie, sans prendre le temps de faire seller son cheval, avait sauté sur le premier venu, était accouru ventre à terre, et sautant à bas dans la cour, avait monté précipitamment l’escalier, et, sur le premier degré, avait, comme nous l’avons dit, rencontré Felton.
Cependant le duc n’était pas mort: il revint à lui, rouvrit les yeux, et l’espoir rentra dans tous les coeurs.
«Messieurs, dit-il, laissez-moi seul avec Patrick et La Porte.
«Ah! c’est vous, de Winter! vous m’avez envoyé ce matin un singulier fou, voyez l’état dans lequel il m’a mis!
— Oh! Milord! s’écria le baron, je ne m’en consolerai jamais.
— Et tu aurais tort, mon cher de Winter, dit Buckingham en lui tendant la main, je ne connais pas d’homme qui mérite d’être regretté pendant toute la vie d’un autre homme; mais laisse-nous, je t’en prie.»
Le baron sortit en sanglotant.
Il ne resta dans le cabinet que le duc blessé, La Porte et Patrick.
On cherchait un médecin, qu’on ne pouvait trouver.
«Vous vivrez, Milord, vous vivrez, répétait, à genoux devant le sofa du duc, le messager d’Anne d’Autriche.
— Que m’écrivait-elle? dit faiblement Buckingham tout ruisselant de sang et domptant, pour parler de celle qu’il aimait, d’atroces douleurs, que m’écrivait-elle? Lis-moi sa lettre.
— Oh! Milord! fit La Porte.
— Obéis, La Porte; ne vois-tu pas que je n’ai pas de temps à perdre?»
La Porte rompit le cachet et plaça le parchemin sous les yeux du duc; mais Buckingham essaya vainement de distinguer l’écriture.
«Lis donc, dit-il, lis donc, je n’y vois plus; lis donc! car bientôt peut-être je n’entendrai plus, et je mourrai sans savoir ce qu’elle m’a écrit.»
La Porte ne fit plus de difficulté, et lut:
«Milord, «Par ce que j’ai, depuis que je vous connais, souffert par vous et pour vous, je vous conjure, si vous avez souci de mon repos, d’interrompre les grands armements que vous faites contre la France et de cesser une guerre dont on dit tout haut que la religion est la cause visible, et tout bas que votre amour pour moi est la cause cachée. Cette guerre peut non seulement amener pour la France et pour l’Angleterre de grandes catastrophes, mais encore pour vous, Milord, des malheurs dont je ne me consolerais pas. «Veillez sur votre vie, que l’on menace et qui me sera chère du moment où je ne serai pas obligée de voir en vous un ennemi.
«Votre affectionnée, «Anne.»
Buckingham rappela tous les restes de sa vie pour écouter cette lecture; puis, lorsqu’elle fut finie, comme s’il eût trouvé dans cette lettre un amer désappointement:
«N’avez-vous donc pas autre chose à me dire de vive voix, La Porte? demanda-t-il.
— Si fait, Monseigneur: la reine m’avait chargé de vous dire de veiller sur vous, car elle avait eu avis qu’on voulait vous assassiner.
— Et c’est tout, c’est tout? reprit Buckingham avec impatience.
— Elle m’avait encore chargé de vous dire qu’elle vous aimait toujours.
— Ah! fit Buckingham, Dieu soit loué! ma mort ne sera donc pas pour elle la mort d’un étranger!…»
La Porte fondit en larmes.
«Patrick, dit le duc, apportez-moi le coffret où étaient les ferrets de diamants.»
Patrick apporta l’objet demandé, que La Porte reconnut pour avoir appartenu à la reine.
«Maintenant le sachet de satin blanc, où son chiffre est brodé en perles.»
Patrick obéit encore.
«Tenez, La Porte, dit Buckingham, voici les seuls gages que j’eusse à elle, ce coffret d’argent, et ces deux lettres. Vous les rendrez à Sa Majesté; et pour dernier souvenir… (il chercha autour de lui quelque objet précieux)… vous y joindrez…»
Il chercha encore; mais ses regards obscurcis par la mort ne rencontrèrent que le couteau tombé des mains de Felton, et fumant encore du sang vermeil étendu sur la lame.
«Et vous y joindrez ce couteau», dit le duc en serrant la main de La Porte.
Il put encore mettre le sachet au fond du coffret d’argent, y laissa tomber le couteau en faisant signe à La Porte qu’il ne pouvait plus parler; puis, dans une dernière convulsion, que cette fois il n’avait plus la force de combattre, il glissa du sofa sur le parquet.
Patrick poussa un grand cri.
Buckingham voulut sourire une dernière fois; mais la mort arrêta sa pensée, qui resta gravée sur son front comme un dernier baiser d’amour.
En ce moment le médecin du duc arriva tout effaré; il était déjà à bord du vaisseau amiral, on avait été obligé d’aller le chercher là.
Il s’approcha du duc, prit sa main, la garda un instant dans la sienne, et la laissa retomber.
«Tout est inutile, dit-il, il est mort.
— Mort, mort!» s’écria Patrick.
À ce cri toute la foule rentra dans la salle, et partout ce ne fut que consternation et que tumulte.
Aussitôt que Lord de Winter vit Buckingham expiré, il courut à Felton, que les soldats gardaient toujours sur la terrasse du palais.
«Misérable! dit-il au jeune homme qui, depuis la mort de Buckingham, avait retrouvé ce calme et ce sang-froid qui ne devaient plus l’abandonner; misérable! qu’as-tu fait?
— Je me suis vengé, dit-il.
— Toi! dit le baron; dis que tu as servi d’instrument à cette femme maudite; mais je te le jure, ce crime sera son dernier crime.
— Je ne sais ce que vous voulez dire, reprit tranquillement Felton, et j’ignore de qui vous voulez parler, Milord; j’ai tué M. de Buckingham parce qu’il a refusé deux fois à vous-même de me nommer capitaine: je l’ai puni de son injustice, voilà tout.»
De Winter, stupéfait, regardait les gens qui liaient Felton, et ne savait que penser d’une pareille insensibilité.
Une seule chose jetait cependant un nuage sur le front pur de Felton. À chaque bruit qu’il entendait, le naïf puritain croyait reconnaître les pas et la voix de Milady venant se jeter dans ses bras pour s’accuser et se perdre avec lui.
Tout à coup il tressaillit, son regard se fixa sur un point de la mer, que de la terrasse où il se trouvait on dominait tout entière; avec ce regard d’aigle du marin, il avait reconnu, là où un autre n’aurait vu qu’un goéland se balançant sur les flots, la voile du sloop qui se dirigeait vers les côtes de France.
Il pâlit, porta la main à son coeur, qui se brisait, et comprit toute la trahison.
«Une dernière grâce, Milord! dit-il au baron.
— Laquelle? demanda celui-ci.
— Quelle heure est-il?»
Le baron tira sa montre.
«Neuf heures moins dix minutes», dit-il.
Milady avait avancé son départ d’une heure et demie dès qu’elle avait entendu le coup de canon qui annonçait le fatal événement, elle avait donné l’ordre de lever l’ancre.
La barque voguait sous un ciel bleu à une grande distance de la côte.
«Dieu l’a voulu», dit Felton avec la résignation du fanatique, mais cependant sans pouvoir détacher les yeux de cet esquif à bord duquel il croyait sans doute distinguer le blanc fantôme de celle à qui sa vie allait être sacrifiée.
De Winter suivit son regard, interrogea sa souffrance et devina tout.
«Sois puni seul d’abord, misérable, dit Lord de Winter à Felton, qui se laissait entraîner les yeux tournés vers la mer; mais je te jure, sur la mémoire de mon frère que j’aimais tant, que ta complice n’est pas sauvée.»
Felton baissa la tête sans prononcer une syllabe.
Quant à de Winter, il descendit rapidement l’escalier et se rendit au port.
CHAPITRE LX. EN FRANCE
La première crainte du roi d’Angleterre, Charles Ier, en apprenant cette mort, fut qu’une si terrible nouvelle ne décourageât les Rochelois; il essaya, dit Richelieu dans ses Mémoires, de la leur cacher le plus longtemps possible, faisant fermer les ports par tout son royaume, et prenant soigneusement garde qu’aucun vaisseau ne sortit jusqu’à ce que l’armée que Buckingham apprêtait fût partie, se chargeant, à défaut de Buckingham, de surveiller lui- même le départ.
Il poussa même la sévérité de cet ordre jusqu’à retenir en Angleterre l’ambassadeur de Danemark, qui avait pris congé, et l’ambassadeur ordinaire de Hollande, qui devait ramener dans le port de Flessingue les navires des Indes que Charles Ier avait fait restituer aux Provinces-Unies.
Mais comme il ne songea à donner cet ordre que cinq heures après l’événement, c’est-à-dire à deux heures de l’après-midi, deux navires étaient déjà sortis du port: l’un emmenant, comme nous le savons, Milady, laquelle, se doutant déjà de l’événement, fut encore confirmée dans cette croyance en voyant le pavillon noir se déployer au mât du vaisseau amiral.
Quant au second bâtiment, nous dirons plus tard qui il portait et comment il partit.
Pendant ce temps, du reste, rien de nouveau au camp de La Rochelle; seulement le roi, qui s’ennuyait fort, comme toujours, mais peut-être encore un peu plus au camp qu’ailleurs, résolut d’aller incognito passer les fêtes de Saint-Louis à Saint-Germain, et demanda au cardinal de lui faire préparer une escorte de vingt mousquetaires seulement. Le cardinal, que l’ennui du roi gagnait quelquefois, accorda avec grand plaisir ce congé à son royal lieutenant, lequel promit d’être de retour vers le 15 septembre.
M. de Tréville, prévenu par Son Éminence, fit son portemanteau, et comme, sans en savoir la cause, il savait le vif désir et même l’impérieux besoin que ses amis avaient de revenir à Paris, il va sans dire qu’il les désigna pour faire partie de l’escorte.
Les quatre jeunes gens surent la nouvelle un quart d’heure après M. de Tréville, car ils furent les premiers à qui il la communiqua. Ce fut alors que d’Artagnan apprécia la faveur que lui avait accordée le cardinal en le faisant enfin passer aux mousquetaires; sans cette circonstance, il était forcé de rester au camp tandis que ses compagnons partaient.
On verra plus tard que cette impatience de remonter vers Paris avait pour cause le danger que devait courir Mme Bonacieux en se rencontrant au couvent de Béthune avec Milady, son ennemie mortelle. Aussi, comme nous l’avons dit, Aramis avait écrit immédiatement à Marie Michon, cette lingère de Tours qui avait de si belles connaissances, pour qu’elle obtînt que la reine donnât l’autorisation à Mme Bonacieux de sortir du couvent et de se retirer soit en Lorraine, soit en Belgique. La réponse ne s’était pas fait attendre, et, huit ou dix jours après, Aramis avait reçu cette lettre:
«Mon cher cousin, «Voici l’autorisation de ma soeur à retirer notre petite servante du couvent de Béthune, dont vous pensez que l’air est mauvais pour elle. Ma soeur vous envoie cette autorisation avec grand plaisir, car elle aime fort cette petite fille, à laquelle elle se réserve d’être utile plus tard.
«Je vous embrasse. «Marie Michon.»
À cette lettre était jointe une autorisation ainsi conçue:
«La supérieure du couvent de Béthune remettra aux mains de la personne qui lui remettra ce billet la novice qui était entrée dans son couvent sous ma recommandation et sous mon patronage.
«Au Louvre, le 10 août 1628. «Anne.»
On comprend combien ces relations de parenté entre Aramis et une lingère qui appelait la reine sa soeur avaient égayé la verve des jeunes gens; mais Aramis, après avoir rougi deux ou trois fois jusqu’au blanc des yeux aux grosses plaisanteries de Porthos, avait prié ses amis de ne plus revenir sur ce sujet, déclarant que s’il lui en était dit encore un seul mot, il n’emploierait plus sa cousine comme intermédiaire dans ces sortes d’affaires.
Il ne fut donc plus question de Marie Michon entre les quatre mousquetaires, qui d’ailleurs avaient ce qu’ils voulaient: l’ordre de tirer Mme Bonacieux du couvent des Carmélites de Béthune. Il est vrai que cet ordre ne leur servirait pas à grand-chose tant qu’ils seraient au camp de La Rochelle, c’est-à-dire à l’autre bout de la France; aussi d’Artagnan allait-il demander un congé à M. de Tréville, en lui confiant tout bonnement l’importance de son départ, lorsque cette nouvelle lui fut transmise, ainsi qu’à ses trois compagnons, que le roi allait partir pour Paris avec une escorte de vingt mousquetaires, et qu’ils faisaient partie de l’escorte.
La joie fut grande. On envoya les valets devant avec les bagages, et l’on partit le 16 au matin.
Le cardinal reconduisit Sa Majesté de Surgères à Mauzé, et là, le roi et son ministre prirent congé l’un de l’autre avec de grandes démonstrations d’amitié.
Cependant le roi, qui cherchait de la distraction, tout en cheminant le plus vite qu’il lui était possible, car il désirait être arrivé à Paris pour le 23, s’arrêtait de temps en temps pour voler la pie, passe-temps dont le goût lui avait autrefois été inspiré par de Luynes, et pour lequel il avait toujours conservé une grande prédilection. Sur les vingt mousquetaires, seize, lorsque la chose arrivait, se réjouissaient fort de ce bon temps; mais quatre maugréaient de leur mieux. D’Artagnan surtout avait des bourdonnements perpétuels dans les oreilles, ce que Porthos expliquait ainsi:
«Une très grande dame m’a appris que cela veut dire que l’on parle de vous quelque part.»
Enfin l’escorte traversa Paris le 23, dans la nuit; le roi remercia M. de Tréville, et lui permit de distribuer des congés pour quatre jours, à la condition que pas un des favorisés ne paraîtrait dans un lieu public, sous peine de la Bastille.
Les quatre premiers congés accordés, comme on le pense bien, furent à nos quatre amis. Il y a plus, Athos obtint de M. de Tréville six jours au lieu de quatre et fit mettre dans ces six jours deux nuits de plus, car ils partirent le 24, à cinq heures du soir, et par complaisance encore, M. de Tréville postdata le congé du 25 au matin.
«Eh, mon Dieu, disait d’Artagnan, qui, comme on le sait, ne doutait jamais de rien, il me semble que nous faisons bien de l’embarras pour une chose bien simple: en deux jours, et en crevant deux ou trois chevaux (peu m’importe: j’ai de l’argent), je suis à Béthune, je remets la lettre de la reine à la supérieure, et je ramène le cher trésor que je vais chercher, non pas en Lorraine, non pas en Belgique, mais à Paris, où il sera mieux caché, surtout tant que M. le cardinal sera à La Rochelle. Puis, une fois de retour de la campagne, eh bien, moitié par la protection de sa cousine, moitié en faveur de ce que nous avons fait personnellement pour elle, nous obtiendrons de la reine ce que nous voudrons. Restez donc ici, ne vous épuisez pas de fatigue inutilement; moi et Planchet, c’est tout ce qu’il faut pour une expédition aussi simple.»
À ceci Athos répondit tranquillement:
«Nous aussi, nous avons de l’argent; car je n’ai pas encore bu tout à fait le reste du diamant, et Porthos et Aramis ne l’ont pas tout à fait mangé. Nous crèverons donc aussi bien quatre chevaux qu’un. Mais songez, d’Artagnan, ajouta-t-il d’une voix si sombre que son accent donna le frisson au jeune homme, songez que Béthune est une ville où le cardinal a donné rendez-vous à une femme qui, partout où elle va, mène le malheur après elle. Si vous n’aviez affaire qu’à quatre hommes, d’Artagnan, je vous laisserais aller seul; vous avez affaire à cette femme, allons-y quatre, et plaise à Dieu qu’avec nos quatre valets nous soyons en nombre suffisant!
— Vous m’épouvantez, Athos, s’écria d’Artagnan; que craignez-vous donc, mon Dieu?
— Tout!» répondit Athos.
D’Artagnan examina les visages de ses compagnons, qui, comme celui d’Athos, portaient l’empreinte d’une inquiétude profonde, et l’on continua la route au plus grand pas des chevaux, mais sans ajouter une seule parole.
Le 25 au soir, comme ils entraient à Arras, et comme d’Artagnan venait de mettre pied à terre à l’auberge de la Herse d’Or pour boire un verre de vin, un cavalier sortit de la cour de la poste, où il venait de relayer, prenant au grand galop, et avec un cheval frais, le chemin de Paris. Au moment où il passait de la grande porte dans la rue, le vent entrouvrit le manteau dont il était enveloppé, quoiqu’on fût au mois d’août, et enleva son chapeau, que le voyageur retint de sa main, au moment où il avait déjà quitté sa tête, et l’enfonça vivement sur ses yeux.
D’Artagnan, qui avait les yeux fixés sur cet homme, devint fort pâle et laissa tomber son verre.
«Qu’avez-vous, monsieur? dit Planchet… Oh! là, accourez, messieurs, voilà mon maître qui se trouve mal!»
Les trois amis accoururent et trouvèrent d’Artagnan qui, au lieu de se trouver mal, courait à son cheval. Ils l’arrêtèrent sur le seuil de la porte.
«Eh bien, où diable vas-tu donc ainsi? lui cria Athos.
— C’est lui! s’écria d’Artagnan, pâle de colère et la sueur sur le front, c’est lui! laissez-moi le rejoindre!
— Mais qui, lui? demanda Athos.
— Lui, cet homme!
— Quel homme?
— Cet homme maudit, mon mauvais génie, que j’ai toujours vu lorsque j’étais menacé de quelque malheur: celui qui accompagnait l’horrible femme lorsque je la rencontrai pour la première fois, celui que je cherchais quand j’ai provoqué Athos, celui que j’ai vu le matin du jour où Mme Bonacieux a été enlevée! l’homme de Meung enfin! je l’ai vu, c’est lui! Je l’ai reconnu quand le vent a entrouvert son manteau.
— Diable! dit Athos rêveur.
— En selle, messieurs, en selle; poursuivons-le, et nous le rattraperons.
— Mon cher, dit Aramis, songez qu’il va du côté opposé à celui où nous allons; qu’il a un cheval frais et que nos chevaux sont fatigués; que par conséquent nous crèverons nos chevaux sans même avoir la chance de le rejoindre. Laissons l’homme, d’Artagnan, sauvons la femme.
— Eh! monsieur! s’écria un garçon d’écurie courant après l’inconnu, eh! monsieur, voilà un papier qui s’est échappé de votre chapeau! Eh! monsieur! eh!
— Mon ami, dit d’Artagnan, une demi-pistole pour ce papier!
— Ma foi, monsieur, avec grand plaisir! le voici!
Le garçon d’écurie, enchanté de la bonne journée qu’il avait faite, rentra dans la cour de l’hôtel: d’Artagnan déplia le papier.
«Eh bien? demandèrent ses amis en l’entourant.
— Rien qu’un mot! dit d’Artagnan.
— Oui, dit Aramis, mais ce nom est un nom de ville ou de village.
—«Armentières», lut Porthos. Armentières, je ne connais pas cela!
— Et ce nom de ville ou de village est écrit de sa main! s’écria Athos.
— Allons, allons, gardons soigneusement ce papier, dit d’Artagnan, peut-être n’ai-je pas perdu ma dernière pistole. À cheval, mes amis, à cheval!»
Et les quatre compagnons s’élancèrent au galop sur la route de Béthune.
CHAPITRE LXI. LE COUVENT DES CARMÉLITES DE BÉTHUNE
Les grands criminels portent avec eux une espèce de prédestination qui leur fait surmonter tous les obstacles, qui les fait échapper à tous les dangers, jusqu’au moment que la Providence, lassée, a marqué pour l’écueil de leur fortune impie.
Il en était ainsi de Milady: elle passa au travers des croiseurs des deux nations, et arriva à Boulogne sans aucun accident.
En débarquant à Portsmouth, Milady était une Anglaise que les persécutions de la France chassaient de La Rochelle; débarquée à Boulogne, après deux jours de traversée, elle se fit passer pour une Française que les Anglais inquiétaient à Portsmouth, dans la haine qu’ils avaient conçue contre la France.
Milady avait d’ailleurs le plus efficace des passeports: sa beauté, sa grande mine et la générosité avec laquelle elle répandait les pistoles. Affranchie des formalités d’usage par le sourire affable et les manières galantes d’un vieux gouverneur du port, qui lui baisa la main, elle ne resta à Boulogne que le temps de mettre à la poste une lettre ainsi conçue:
«À Son Éminence Monseigneur le cardinal de Richelieu, en son camp devant La Rochelle. «Monseigneur, que Votre Éminence se rassure, Sa Grâce le duc de Buckingham ne partira point pour la France.
«Boulogne, 25 au soir. «Milady de ***
«P.-S. — Selon les désirs de Votre Éminence, je me rends au couvent des Carmélites de Béthune où j’attendrai ses ordres.»
Effectivement, le même soir, Milady se mit en route; la nuit la prit: elle s’arrêta et coucha dans une auberge; puis, le lendemain, à cinq heures du matin, elle partit, et trois heures après, elle entra à Béthune.
Elle se fit indiquer le couvent des Carmélites et y entra aussitôt.
La supérieure vint au-devant d’elle; Milady lui montra l’ordre du cardinal, l’abbesse lui fit donner une chambre et servir à déjeuner.
Tout le passé s’était déjà effacé aux yeux de cette femme, et, le regard fixé vers l’avenir, elle ne voyait que la haute fortune que lui réservait le cardinal, qu’elle avait si heureusement servi, sans que son nom fût mêlé en rien à toute cette sanglante affaire. Les passions toujours nouvelles qui la consumaient donnaient à sa vie l’apparence de ces nuages qui volent dans le ciel, reflétant tantôt l’azur, tantôt le feu, tantôt le noir opaque de la tempête, et qui ne laissent d’autres traces sur la terre que la dévastation et la mort.
Après le déjeuner, l’abbesse vint lui faire sa visite; il y a peu de distraction au cloître, et la bonne supérieure avait hâte de faire connaissance avec sa nouvelle pensionnaire.
Milady voulait plaire à l’abbesse; or, c’était chose facile à cette femme si réellement supérieure; elle essaya d’être aimable: elle fut charmante et séduisit la bonne supérieure par sa conversation si variée et par les grâces répandues dans toute sa personne.
L’abbesse, qui était une fille de noblesse, aimait surtout les histoires de cour, qui parviennent si rarement jusqu’aux extrémités du royaume et qui, surtout, ont tant de peine à franchir les murs des couvents, au seuil desquels viennent expirer les bruits du monde.
Milady, au contraire, était fort au courant de toutes les intrigues aristocratiques, au milieu desquelles, depuis cinq ou six ans, elle avait constamment vécu, elle se mit donc à entretenir la bonne abbesse des pratiques mondaines de la cour de France, mêlées aux dévotions outrées du roi, elle lui fit la chronique scandaleuse des seigneurs et des dames de la cour, que l’abbesse connaissait parfaitement de nom, toucha légèrement les amours de la reine et de Buckingham, parlant beaucoup pour qu’on parlât un peu.
Mais l’abbesse se contenta d’écouter et de sourire, le tout sans répondre. Cependant, comme Milady vit que ce genre de récit l’amusait fort, elle continua; seulement, elle fit tomber la conversation sur le cardinal.
Mais elle était fort embarrassée; elle ignorait si l’abbesse était royaliste ou cardinaliste: elle se tint dans un milieu prudent; mais l’abbesse, de son côté, se tint dans une réserve plus prudente encore, se contentant de faire une profonde inclination de tête toutes les fois que la voyageuse prononçait le nom de Son Éminence.
Milady commença à croire qu’elle s’ennuierait fort dans le couvent; elle résolut donc de risquer quelque chose pour savoir de suite à quoi s’en tenir. Voulant voir jusqu’où irait la discrétion de cette bonne abbesse, elle se mit à dire un mal, très dissimulé d’abord, puis très circonstancié du cardinal, racontant les amours du ministre avec Mme d’Aiguillon, avec Marion de Lorme et avec quelques autres femmes galantes.
L’abbesse écouta plus attentivement, s’anima peu à peu et sourit.
«Bon, dit Milady, elle prend goût à mon discours; si elle est cardinaliste, elle n’y met pas de fanatisme au moins.»
Alors elle passa aux persécutions exercées par le cardinal sur ses ennemis. L’abbesse se contenta de se signer, sans approuver ni désapprouver.
Cela confirma Milady dans son opinion que la religieuse était plutôt royaliste que cardinaliste. Milady continua, renchérissant de plus en plus.
«Je suis fort ignorante de toutes ces matières-là, dit enfin l’abbesse, mais tout éloignées que nous sommes de la cour, tout en dehors des intérêts du monde où nous nous trouvons placées, nous avons des exemples fort tristes de ce que vous nous racontez là; et l’une de nos pensionnaires a bien souffert des vengeances et des persécutions de M. le cardinal.
— Une de vos pensionnaires, dit Milady; oh! mon Dieu! pauvre femme, je la plains alors.
— Et vous avez raison, car elle est bien à plaindre: prison, menaces, mauvais traitements, elle a tout souffert. Mais, après tout, reprit l’abbesse, M. le cardinal avait peut-être des motifs plausibles pour agir ainsi, et quoiqu’elle ait l’air d’un ange, il ne faut pas toujours juger les gens sur la mine.»
«Bon! dit Milady à elle-même, qui sait! je vais peut-être découvrir quelque chose ici, je suis en veine.»
Et elle s’appliqua à donner à son visage une expression de candeur parfaite.
«Hélas! dit Milady, je le sais; on dit cela, qu’il ne faut pas croire aux physionomies; mais à quoi croira-t-on cependant, si ce n’est au plus bel ouvrage du Seigneur? Quant à moi, je serai trompée toute ma vie peut-être; mais je me fierai toujours à une personne dont le visage m’inspirera de la sympathie.
— Vous seriez donc tentée de croire, dit l’abbesse, que cette jeune femme est innocente?
— M. le cardinal ne punit pas que les crimes, dit-elle; il y a certaines vertus qu’il poursuit plus sévèrement que certains forfaits.
— Permettez-moi, madame, de vous exprimer ma surprise, dit l’abbesse.
— Et sur quoi? demanda Milady avec naïveté.
— Mais sur le langage que vous tenez.
— Que trouvez-vous d’étonnant à ce langage? demanda en souriant Milady.
— Vous êtes l’amie du cardinal, puisqu’il vous envoie ici, et cependant…
— Et cependant j’en dis du mal, reprit Milady, achevant la pensée de la supérieure.
— Au moins n’en dites-vous pas de bien.
— C’est que je ne suis pas son amie, dit-elle en soupirant, mais sa victime.
— Mais cependant cette lettre par laquelle il vous recommande à moi?…
— Est un ordre à moi de me tenir dans une espèce de prison dont il me fera tirer par quelques-uns de ses satellites.
— Mais pourquoi n’avez-vous pas fui?
— Où irais-je? croyez-vous qu’il y ait un endroit de la terre où ne puisse atteindre le cardinal, s’il veut se donner la peine de tendre la main? Si j’étais un homme, à la rigueur cela serait possible encore; mais une femme, que voulez-vous que fasse une femme? Cette jeune pensionnaire que vous avez ici a-t-elle essayé de fuir, elle?
— Non, c’est vrai; mais elle, c’est autre chose, je la crois retenue en France par quelque amour.
— Alors, dit Milady avec un soupir, si elle aime, elle n’est pas tout à fait malheureuse.
— Ainsi, dit l’abbesse en regardant Milady avec un intérêt croissant, c’est encore une pauvre persécutée que je vois?
— Hélas, oui, dit Milady.
L’abbesse regarda un instant Milady avec inquiétude, comme si une nouvelle pensée surgissait dans son esprit.
«Vous n’êtes pas ennemie de notre sainte foi? dit-elle en balbutiant.
— Moi, s’écria Milady, moi, protestante! Oh! non, j’atteste le Dieu qui nous entend que je suis au contraire fervente catholique.
— Alors, madame, dit l’abbesse en souriant, rassurez-vous; la maison où vous êtes ne sera pas une prison bien dure, et nous ferons tout ce qu’il faudra pour vous faire chérir la captivité. Il y a plus, vous trouverez ici cette jeune femme persécutée sans doute par suite de quelque intrigue de cour. Elle est aimable, gracieuse.
— Comment la nommez-vous?
— Elle m’a été recommandée par quelqu’un de très haut placé, sous le nom de Ketty. Je n’ai pas cherché à savoir son autre nom.
— Ketty! s’écria Milady; quoi! vous êtes sûre?…
— Qu’elle se fait appeler ainsi? Oui, madame, la connaîtriez- vous?»
Milady sourit à elle-même et à l’idée qui lui était venue que cette jeune femme pouvait être son ancienne camérière. Il se mêlait au souvenir de cette jeune fille un souvenir de colère, et un désir de vengeance avait bouleversé les traits de Milady, qui reprirent au reste presque aussitôt l’expression calme et bienveillante que cette femme aux cent visages leur avait momentanément fait perdre.
«Et quand pourrai-je voir cette jeune dame, pour laquelle je me sens déjà une si grande sympathie? demanda Milady.
— Mais, ce soir, dit l’abbesse, dans la journée même. Mais vous voyagez depuis quatre jours, m’avez-vous dit vous-même; ce matin vous vous êtes levée à cinq heures, vous devez avoir besoin de repos. Couchez-vous et dormez, à l’heure du dîner nous vous réveillerons.»
Quoique Milady eût très bien pu se passer de sommeil, soutenue qu’elle était par toutes les excitations qu’une aventure nouvelle faisait éprouver à son coeur avide d’intrigues, elle n’en accepta pas moins l’offre de la supérieure: depuis douze ou quinze jours elle avait passé par tant d’émotions diverses que, si son corps de fer pouvait encore soutenir la fatigue, son âme avait besoin de repos.
Elle prit donc congé de l’abbesse et se coucha, doucement bercée par les idées de vengeance auxquelles l’avait tout naturellement ramenée le nom de Ketty. Elle se rappelait cette promesse presque illimitée que lui avait faite le cardinal, si elle réussissait dans son entreprise. Elle avait réussi, elle pourrait donc se venger de d’Artagnan.
Une seule chose épouvantait Milady, c’était le souvenir de son mari! le comte de La Fère, qu’elle avait cru mort ou du moins expatrié, et qu’elle retrouvait dans Athos, le meilleur ami de d’Artagnan.
Mais aussi, s’il était l’ami de d’Artagnan, il avait dû lui prêter assistance dans toutes les menées à l’aide desquelles la reine avait déjoué les projets de Son Éminence; s’il était l’ami de d’Artagnan, il était l’ennemi du cardinal; et sans doute elle parviendrait à l’envelopper dans la vengeance aux replis de laquelle elle comptait étouffer le jeune mousquetaire.
Toutes ces espérances étaient de douces pensées pour Milady; aussi, bercée par elles, s’endormit-elle bientôt.
Elle fut réveillée par une voix douce qui retentit au pied de son lit. Elle ouvrit les yeux, et vit l’abbesse accompagnée d’une jeune femme aux cheveux blonds, au teint délicat, qui fixait sur elle un regard plein d’une bienveillante curiosité.
La figure de cette jeune femme lui était complètement inconnue; toutes deux s’examinèrent avec une scrupuleuse attention, tout en échangeant les compliments d’usage: toutes deux étaient fort belles, mais de beautés tout à fait différentes. Cependant Milady sourit en reconnaissant qu’elle l’emportait de beaucoup sur la jeune femme en grand air et en façons aristocratiques. Il est vrai que l’habit de novice que portait la jeune femme n’était pas très avantageux pour soutenir une lutte de ce genre.
L’abbesse les présenta l’une à l’autre; puis, lorsque cette formalité fut remplie, comme ses devoirs l’appelaient à l’église, elle laissa les deux jeunes femmes seules.
La novice, voyant Milady couchée, voulait suivre la supérieure, mais Milady la retint.
«Comment, madame, lui dit-elle, à peine vous ai-je aperçue et vous voulez déjà me priver de votre présence, sur laquelle je comptais cependant un peu, je vous l’avoue, pour le temps que j’ai à passer ici?
— Non, madame, répondit la novice, seulement je craignais d’avoir mal choisi mon temps: vous dormiez, vous êtes fatiguée.
— Eh bien, dit Milady, que peuvent demander les gens qui dorment? un bon réveil. Ce réveil, vous me l’avez donné; laissez-moi en jouir tout à mon aise.»
Et lui prenant la main, elle l’attira sur un fauteuil qui était près de son lit.
La novice s’assit.
«Mon Dieu! dit-elle, que je suis malheureuse! voilà six mois que je suis ici, sans l’ombre d’une distraction, vous arrivez, votre présence allait être pour moi une compagnie charmante, et voilà que, selon toute probabilité, d’un moment à l’autre je vais quitter le couvent!
— Comment! dit Milady, vous sortez bientôt?
— Du moins je l’espère, dit la novice avec une expression de joie qu’elle ne cherchait pas le moins du monde à déguiser.
— Je crois avoir appris que vous aviez souffert de la part du cardinal, continua Milady; c’eût été un motif de plus de sympathie entre nous.
— Ce que m’a dit notre bonne mère est donc la vérité, que vous étiez aussi une victime de ce méchant cardinal?
— Chut! dit Milady, même ici ne parlons pas ainsi de lui; tous mes malheurs viennent d’avoir dit à peu près ce que vous venez de dire, devant une femme que je croyais mon amie et qui m’a trahie. Et vous êtes aussi, vous, la victime d’une trahison?
— Non, dit la novice, mais de mon dévouement à une femme que j’aimais, pour qui j’eusse donné ma vie, pour qui je la donnerais encore.
— Et qui vous a abandonnée, c’est cela!
— J’ai été assez injuste pour le croire, mais depuis deux ou trois jours j’ai acquis la preuve du contraire, et j’en remercie Dieu; il m’aurait coûté de croire qu’elle m’avait oubliée. Mais vous, madame, continua la novice, il me semble que vous êtes libre, et que si vous vouliez fuir, il ne tiendrait qu’à vous.
— Où voulez-vous que j’aille, sans amis, sans argent, dans une partie de la France que je ne connais pas, où je ne suis jamais venue?…
— Oh! s’écria la novice, quant à des amis, vous en aurez partout où vous vous montrerez, vous paraissez si bonne et vous êtes si belle!
— Cela n’empêche pas, reprit Milady en adoucissant son sourire de manière à lui donner une expression angélique, que je suis seule et persécutée.
— Écoutez, dit la novice, il faut avoir bon espoir dans le Ciel, voyez-vous; il vient toujours un moment où le bien que l’on a fait plaide votre cause devant Dieu, et, tenez, peut-être est-ce un bonheur pour vous, tout humble et sans pouvoir que je suis, que vous m’ayez rencontrée: car, si je sors d’ici, eh bien, j’aurai quelques amis puissants, qui, après s’être mis en campagne pour moi, pourront aussi se mettre en campagne pour vous.
— Oh! quand j’ai dit que j’étais seule, dit Milady, espérant faire parler la novice en parlant d’elle-même, ce n’est pas faute d’avoir aussi quelques connaissances haut placées; mais ces connaissances tremblent elles-mêmes devant le cardinal: la reine elle-même n’ose pas soutenir contre le terrible ministre; j’ai la preuve que Sa Majesté, malgré son excellent coeur, a plus d’une fois été obligée d’abandonner à la colère de Son Éminence les personnes qui l’avaient servie.
— Croyez-moi, madame, la reine peut avoir l’air d’avoir abandonné ces personnes-là; mais il ne faut pas en croire l’apparence: plus elles sont persécutées, plus elle pense à elles, et souvent, au moment où elles y pensent le moins, elles ont la preuve d’un bon souvenir.
— Hélas! dit Milady, je le crois: la reine est si bonne.
— Oh! vous la connaissez donc, cette belle et noble reine, que vous parlez d’elle ainsi! s’écria la novice avec enthousiasme.
— C’est-à-dire, reprit Milady, poussée dans ses retranchements, qu’elle, personnellement, je n’ai pas l’honneur de la connaître; mais je connais bon nombre de ses amis les plus intimes: je connais M. de Putange; j’ai connu en Angleterre M. Dujart; je connais M. de Tréville.
— M. de Tréville! s’écria la novice, vous connaissez M. de Tréville?
— Oui, parfaitement, beaucoup même.
— Le capitaine des mousquetaires du roi?
— Le capitaine des mousquetaires du roi.
— Oh! mais vous allez voir, s’écria la novice, que tout à l’heure nous allons être des connaissances achevées, presque des amies; si vous connaissez M. de Tréville, vous avez dû aller chez lui?
— Souvent! dit Milady, qui, entrée dans cette voie, et s’apercevant que le mensonge réussissait, voulait le pousser jusqu’au bout.
— Chez lui, vous avez dû voir quelques-uns de ses mousquetaires?
— Tous ceux qu’il reçoit habituellement! répondit Milady, pour laquelle cette conversation commençait à prendre un intérêt réel.
— Nommez-moi quelques-uns de ceux que vous connaissez, et vous verrez qu’ils seront de mes amis.
— Mais, dit Milady embarrassée, je connais M. de Louvigny, M. de Courtivron, M. de Férussac.»
La novice la laissa dire; puis, voyant qu’elle s’arrêtait:
«Vous ne connaissez pas, dit-elle, un gentilhomme nommé Athos?»
Milady devint aussi pâle que les draps dans lesquels elle était couchée, et, si maîtresse qu’elle fût d’elle-même, ne put s’empêcher de pousser un cri en saisissant la main de son interlocutrice et en la dévorant du regard.
«Quoi! qu’avez-vous? Oh! mon Dieu! demanda cette pauvre femme, ai- je donc dit quelque chose qui vous ait blessée?
— Non, mais ce nom m’a frappée, parce que, moi aussi j’ai connu ce gentilhomme, et qu’il me paraît étrange de trouver quelqu’un qui le connaisse beaucoup.
— Oh! oui! beaucoup! beaucoup! non seulement lui, mais encore ses amis: MM. Porthos et Aramis!
— En vérité! eux aussi je les connais! s’écria Milady, qui sentit le froid pénétrer jusqu’à son coeur.
— Eh bien, si vous les connaissez, vous devez savoir qu’ils sont bons et francs compagnons; que ne vous adressez-vous à eux, si vous avez besoin d’appui?
— C’est-à-dire, balbutia Milady, je ne suis liée réellement avec aucun d’eux; je les connais pour en avoir beaucoup entendu parler par un de leurs amis, M. d’Artagnan.
— Vous connaissez M. d’Artagnan!» s’écria la novice à son tour, en saisissant la main de Milady et en la dévorant des yeux.
Puis, remarquant l’étrange expression du regard de Milady:
«Pardon, madame, dit-elle, vous le connaissez, à quel titre?
— Mais, reprit Milady embarrassée, mais à titre d’ami.
— Vous me trompez, madame, dit la novice; vous avez été sa maîtresse.
— C’est vous qui l’avez été, madame, s’écria Milady à son tour.
— Moi! dit la novice.
— Oui, vous; je vous connais maintenant: vous êtes madame Bonacieux.»
La jeune femme se recula, pleine de surprise et de terreur.
«Oh! ne niez pas! répondez, reprit Milady.
— Eh bien, oui, madame! je l’aime, dit la novice; sommes-nous rivales?»
La figure de Milady s’illumina d’un feu tellement sauvage que, dans toute autre circonstance, Mme Bonacieux se fût enfuie d’épouvante; mais elle était toute à sa jalousie.
«Voyons, dites, madame, reprit Mme Bonacieux avec une énergie dont on l’eût crue incapable, avez-vous été ou êtes-vous sa maîtresse?
— Oh! non! s’écria Milady avec un accent qui n’admettait pas le doute sur sa vérité, jamais! jamais!
— Je vous crois, dit Mme Bonacieux; mais pourquoi donc alors vous êtes-vous écriée ainsi?
— Comment, vous ne comprenez pas! dit Milady, qui était déjà remise de son trouble, et qui avait retrouvé toute sa présence d’esprit.
— Comment voulez-vous que je comprenne? je ne sais rien.
— Vous ne comprenez pas que M. d’Artagnan étant mon ami, il m’avait prise pour confidente?
— Vraiment!
— Vous ne comprenez pas que je sais tout, votre enlèvement de la petite maison de Saint-Germain, son désespoir, celui de ses amis, leurs recherches inutiles depuis ce moment! Et comment ne voulez- vous pas que je m’en étonne, quand, sans m’en douter, je me trouve en face de vous, de vous dont nous avons parlé si souvent ensemble, de vous qu’il aime de toute la force de son âme, de vous qu’il m’avait fait aimer avant que je vous eusse vue? Ah! chère Constance, je vous trouve donc, je vous vois donc enfin!»
Et Milady tendit ses bras à Mme Bonacieux, qui, convaincue par ce qu’elle venait de lui dire, ne vit plus dans cette femme, qu’un instant auparavant elle avait crue sa rivale, qu’une amie sincère et dévouée.
«Oh! pardonnez-moi! pardonnez-moi! s’écria-t-elle en se laissant aller sur son épaule, je l’aime tant!»
Ces deux femmes se tinrent un instant embrassées. Certes, si les forces de Milady eussent été à la hauteur de sa haine, Mme Bonacieux ne fût sortie que morte de cet embrassement. Mais, ne pouvant pas l’étouffer, elle lui sourit.
«O chère belle! chère bonne petite! dit Milady, que je suis heureuse de vous voir! Laissez-moi vous regarder. Et, en disant ces mots, elle la dévorait effectivement du regard. Oui, c’est bien vous. Ah! d’après ce qu’il m’a dit, je vous reconnais à cette heure, je vous reconnais parfaitement.»
La pauvre jeune femme ne pouvait se douter de ce qui se passait d’affreusement cruel derrière le rempart de ce front pur, derrière ces yeux si brillants où elle ne lisait que de l’intérêt et de la compassion.
«Alors vous savez ce que j’ai souffert, dit Mme Bonacieux, puisqu’il vous a dit ce qu’il souffrait; mais souffrir pour lui, c’est du bonheur.»
Milady reprit machinalement:
«Oui, c’est du bonheur.»
Elle pensait à autre chose.
«Et puis, continua Mme Bonacieux, mon supplice touche à son terme; demain, ce soir peut-être, je le reverrai, et alors le passé n’existera plus.
— Ce soir? demain? s’écria Milady tirée de sa rêverie par ces paroles, que voulez-vous dire? attendez-vous quelque nouvelle de lui?
— Je l’attends lui-même.
— Lui-même; d’Artagnan, ici!
— Lui-même.
— Mais, c’est impossible! il est au siège de La Rochelle avec le cardinal; il ne reviendra à Paris qu’après la prise de la ville.
— Vous le croyez ainsi, mais est-ce qu’il y a quelque chose d’impossible à mon d’Artagnan, le noble et loyal gentilhomme!
— Oh! je ne puis vous croire!
— Eh bien, lisez donc!» dit, dans l’excès de son orgueil et de sa joie, la malheureuse jeune femme en présentant une lettre à Milady.
«L’écriture de Mme de Chevreuse! se dit en elle-même Milady. Ah! j’étais bien sûre qu’ils avaient des intelligences de ce côté-là!»
Et elle lut avidement ces quelques lignes:
«Ma chère enfant, tenez-vous prête; notre ami vous verra bientôt, et il ne vous verra que pour vous arracher de la prison où votre sûreté exigeait que vous fussiez cachée: préparez-vous donc au départ et ne désespérez jamais de nous. «Notre charmant Gascon vient de se montrer brave et fidèle comme toujours, dites-lui qu’on lui est bien reconnaissant quelque part de l’avis qu’il a donné.»
«Oui, oui, dit Milady, oui, la lettre est précise. Savez-vous quel est cet avis?
— Non. Je me doute seulement qu’il aura prévenu la reine de quelque nouvelle machination du cardinal.
— Oui, c’est cela sans doute!» dit Milady en rendant la lettre à Mme Bonacieux et en laissant retomber sa tête pensive sur sa poitrine.
En ce moment on entendit le galop d’un cheval.
«Oh! s’écria Mme Bonacieux en s’élançant à la fenêtre, serait-ce déjà lui?»
Milady était restée dans son lit, pétrifiée par la surprise; tant de choses inattendues lui arrivaient tout à coup, que pour la première fois la tête lui manquait.
«Lui! lui! murmura-t-elle, serait-ce lui?»
Et elle demeurait dans son lit les yeux fixes.
«Hélas, non! dit Mme Bonacieux, c’est un homme que je ne connais pas, et qui cependant a l’air de venir ici; oui, il ralentit sa course, il s’arrête à la porte, il sonne.
Milady sauta hors de son lit.
«Vous êtes bien sûre que ce n’est pas lui? dit-elle.
— Oh! oui, bien sûre!
— Vous avez peut-être mal vu.
— Oh! je verrais la plume de son feutre, le bout de son manteau, que je le reconnaîtrais, lui!
Milady s’habillait toujours.
«N’importe! cet homme vient ici, dites-vous?
— Oui, il est entré.
— C’est ou pour vous ou pour moi.
— Oh! mon Dieu, comme vous semblez agitée!
— Oui, je l’avoue, je n’ai pas votre confiance, je crains tout du cardinal.
— Chut! dit Mme Bonacieux, on vient!»
Effectivement, la porte s’ouvrit, et la supérieure entra.
«Est-ce vous qui arrivez de Boulogne? demanda-t-elle à Milady.
— Oui, c’est moi, répondit celle-ci, et, tâchant de ressaisir son sang-froid, qui me demande?
— Un homme qui ne veut pas dire son nom, mais qui vient de la part du cardinal.
— Et qui veut me parler? demanda Milady.
— Qui veut parler à une dame arrivant de Boulogne.
— Alors faites entrer, madame, je vous prie.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit Mme Bonacieux, serait-ce quelque mauvaise nouvelle?
— J’en ai peur.
— Je vous laisse avec cet étranger, mais aussitôt son départ, si vous le permettez, je reviendrai.
— Comment donc! je vous en prie.»
La supérieure et Mme Bonacieux sortirent.
Milady resta seule, les yeux fixés sur la porte; un instant après on entendit le bruit d’éperons qui retentissaient sur les escaliers, puis les pas se rapprochèrent, puis la porte s’ouvrit, et un homme parut.
Milady jeta un cri de joie: cet homme c’était le comte de Rochefort, l’âme damnée de Son Éminence.
CHAPITRE LXII. DEUX VARIÉTÉS DE DÉMONS
«Ah! s’écrièrent ensemble Rochefort et Milady, c’est vous!
— Oui, c’est moi.
— Et vous arrivez…? demanda Milady.
— De La Rochelle, et vous?
— D’Angleterre.
— Buckingham?
— Mort ou blessé dangereusement; comme je partais sans avoir rien pu obtenir de lui, un fanatique venait de l’assassiner.
— Ah! fit Rochefort avec un sourire, voilà un hasard bien heureux! et qui satisfera Son Éminence! L’avez-vous prévenue?
— Je lui ai écrit de Boulogne. Mais comment êtes-vous ici?
— Son Éminence, inquiète, m’a envoyé à votre recherche.
— Je suis arrivée d’hier seulement.
— Et qu’avez-vous fait depuis hier?
— Je n’ai pas perdu mon temps.
— Oh! je m’en doute bien!
— Savez-vous qui j’ai rencontré ici?
— Non.
— Devinez.
— Comment voulez-vous?…
— Cette jeune femme que la reine a tirée de prison.
— La maîtresse du petit d’Artagnan?
— Oui, Mme Bonacieux, dont le cardinal ignorait la retraite.
— Eh bien, dit Rochefort, voilà encore un hasard qui peut aller de pair avec l’autre, M. le cardinal est en vérité un homme privilégié.
— Comprenez-vous mon étonnement, continua Milady, quand je me suis trouvée face à face avec cette femme?
— Vous connaît-elle?
— Non.
— Alors elle vous regarde comme une étrangère?»
Milady sourit.
«Je suis sa meilleure amie!
— Sur mon honneur, dit Rochefort, il n’y a que vous, ma chère comtesse, pour faire de ces miracles-là.
— Et bien m’en a pris, chevalier, dit Milady, car savez-vous ce qui se passe?
— Non.
— On va la venir chercher demain ou après-demain avec un ordre de la reine.
— Vraiment? et qui cela?
— D’Artagnan et ses amis.
— En vérité ils en feront tant, que nous serons obligés de les envoyer à la Bastille.
— Pourquoi n’est-ce point déjà fait?
— Que voulez-vous! parce que M. le cardinal a pour ces hommes une faiblesse que je ne comprends pas.
— Vraiment?
— Oui.
— Eh bien, dites-lui ceci, Rochefort: dites-lui que notre conversation à l’auberge du Colombier-Rouge a été entendue par ces quatre hommes; dites-lui qu’après son départ l’un d’eux est monté et m’a arraché par violence le sauf-conduit qu’il m’avait donné; dites-lui qu’ils avaient fait prévenir Lord de Winter de mon passage en Angleterre; que, cette fois encore, ils ont failli faire échouer ma mission, comme ils ont fait échouer celle des ferrets; dites-lui que parmi ces quatre hommes, deux seulement sont à craindre, d’Artagnan et Athos; dites-lui que le troisième, Aramis, est l’amant de Mme de Chevreuse: il faut laisser vivre celui-là, on sait son secret, il peut être utile; quant au quatrième, Porthos, c’est un sot, un fat et un niais, qu’il ne s’en occupe même pas.
— Mais ces quatre hommes doivent être à cette heure au siège de La Rochelle.
— Je le croyais comme vous; mais une lettre que Mme Bonacieux a reçue de Mme de Chevreuse, et qu’elle a eu l’imprudence de me communiquer, me porte à croire que ces quatre hommes au contraire sont en campagne pour la venir enlever.
— Diable! comment faire?
— Que vous a dit le cardinal à mon égard?
— De prendre vos dépêches écrites ou verbales, de revenir en poste, et, quand il saura ce que vous avez fait, il avisera à ce que vous devez faire.
— Je dois donc rester ici? demanda Milady.
— Ici ou dans les environs.
— Vous ne pouvez m’emmener avec vous?
— Non, l’ordre est formel: aux environs du camp, vous pourriez être reconnue, et votre présence, vous le comprenez, compromettrait Son Éminence, surtout après ce qui vient de se passer là-bas. Seulement, dites-moi d’avance où vous attendrez des nouvelles du cardinal, que je sache toujours où vous retrouver.
— Écoutez, il est probable que je ne pourrai rester ici.
— Pourquoi?
— Vous oubliez que mes ennemis peuvent arriver d’un moment à l’autre.
— C’est vrai; mais alors cette petite femme va échapper à Son Éminence?
— Bah! dit Milady avec un sourire qui n’appartenait qu’à elle, vous oubliez que je suis sa meilleure amie.
— Ah! c’est vrai! je puis donc dire au cardinal, à l’endroit de cette femme…
— Qu’il soit tranquille.
— Voilà tout?
— Il saura ce que cela veut dire.
— Il le devinera. Maintenant, voyons, que dois-je faire?
— Repartir à l’instant même; il me semble que les nouvelles que vous reportez valent bien la peine que l’on fasse diligence.
— Ma chaise s’est cassée en entrant à Lillers.
— À merveille!
— Comment, à merveille?
— Oui, j’ai besoin de votre chaise, moi, dit la comtesse.
— Et comment partirai-je, alors?
— À franc étrier.
— Vous en parlez bien à votre aise, cent quatre-vingts lieues.
— Qu’est-ce que cela?
— On les fera. Après?
— Après: en passant à Lillers, vous me renvoyez la chaise avec ordre à votre domestique de se mettre à ma disposition.
— Bien.
— Vous avez sans doute sur vous quelque ordre du cardinal?
— J’ai mon plein pouvoir.
— Vous le montrez à l’abbesse, et vous dites qu’on viendra me chercher, soit aujourd’hui, soit demain, et que j’aurai à suivre la personne qui se présentera en votre nom.
— Très bien!
— N’oubliez pas de me traiter durement en parlant de moi à l’abbesse.
— À quoi bon?
— Je suis une victime du cardinal. Il faut bien que j’inspire de la confiance à cette pauvre petite Mme Bonacieux.
— C’est juste. Maintenant voulez-vous me faire un rapport de tout ce qui est arrivé?
— Mais je vous ai raconté les événements, vous avez bonne mémoire, répétez les choses comme je vous les ai dites, un papier se perd.
— Vous avez raison; seulement que je sache où vous retrouver, que je n’aille pas courir inutilement dans les environs.
— C’est juste, attendez.
— Voulez-vous une carte?
— Oh! je connais ce pays à merveille.
— Vous? quand donc y êtes-vous venue?
— J’y ai été élevée.
— Vraiment?
— C’est bon à quelque chose, vous le voyez, que d’avoir été élevée quelque part.
— Vous m’attendrez donc…?
— Laissez-moi réfléchir un instant; eh! tenez, à Armentières.
— Qu’est-ce que cela, Armentières?
— Une petite ville sur la Lys! je n’aurai qu’à traverser la rivière et je suis en pays étranger.
— À merveille! mais il est bien entendu que vous ne traverserez la rivière qu’en cas de danger.
— C’est bien entendu.
— Et, dans ce cas, comment saurai-je où vous êtes?
— Vous n’avez pas besoin de votre laquais?
— Non.
— C’est un homme sûr?
— À l’épreuve.
— Donnez-le-moi; personne ne le connaît, je le laisse à l’endroit que je quitte, et il vous conduit où je suis.
— Et vous dites que vous m’attendez à Argentières?
— À Armentières, répondit Milady.
— Écrivez-moi ce nom-là sur un morceau de papier, de peur que je l’oublie; ce n’est pas compromettant, un nom de ville, n’est-ce pas?
— Eh, qui sait? N’importe, dit Milady en écrivant le nom sur une demi-feuille de papier, je me compromets.
— Bien! dit Rochefort en prenant des mains de Milady le papier, qu’il plia et qu’il enfonça dans la coiffe de son feutre; d’ailleurs, soyez tranquille, je vais faire comme les enfants, et, dans le cas où je perdrais ce papier, répéter le nom tout le long de la route. Maintenant est-ce tout?
— Je le crois.
— Cherchons bien: Buckingham mort ou grièvement blessé; votre entretien avec le cardinal entendu des quatre mousquetaires; Lord de Winter prévenu de votre arrivée à Portsmouth; d’Artagnan et Athos à la Bastille; Aramis l’amant de Mme de Chevreuse; Porthos un fat; Mme Bonacieux retrouvée; vous envoyer la chaise le plus tôt possible; mettre mon laquais à votre disposition; faire de vous une victime du cardinal, pour que l’abbesse ne prenne aucun soupçon; Armentières sur les bords de la Lys. Est-ce cela?
— En vérité, mon cher chevalier, vous êtes un miracle de mémoire. À propos, ajoutez une chose…
— Laquelle?
— J’ai vu de très jolis bois qui doivent toucher au jardin du couvent, dites qu’il m’est permis de me promener dans ces bois; qui sait? j’aurai peut-être besoin de sortir par une porte de derrière.
— Vous pensez à tout.
— Et vous, vous oubliez une chose…
— Laquelle?
— C’est de me demander si j’ai besoin d’argent.
— C’est juste, combien voulez-vous?
— Tout ce que vous aurez d’or.
— J’ai cinq cents pistoles à peu près.
— J’en ai autant: avec mille pistoles on fait face à tout; videz vos poches.
— Voilà, comtesse.
— Bien, mon cher comte! et vous partez…?
— Dans une heure; le temps de manger un morceau, pendant lequel j’enverrai chercher un cheval de poste.
— À merveille! Adieu, chevalier!
— Adieu, comtesse!
— Recommandez-moi au cardinal, dit Milady.
— Recommandez-moi à Satan», répliqua Rochefort.
Milady et Rochefort échangèrent un sourire et se séparèrent.
Une heure après, Rochefort partit au grand galop de son cheval; cinq heures après il passait à Arras.
Nos lecteurs savent déjà comment il avait été reconnu par d’Artagnan, et comment cette reconnaissance, en inspirant des craintes aux quatre mousquetaires, avait donné une nouvelle activité à leur voyage.
CHAPITRE LXIII. UNE GOUTTE D’EAU
À peine Rochefort fut-il sorti, que Mme Bonacieux rentra. Elle trouva Milady le visage riant.
«Eh bien, dit la jeune femme, ce que vous craigniez est donc arrivé; ce soir ou demain le cardinal vous envoie prendre?
— Qui vous a dit cela, mon enfant? demanda Milady.
— Je l’ai entendu de la bouche même du messager.
— Venez vous asseoir ici près de moi, dit Milady.
— Me voici.
— Attendez que je m’assure si personne ne nous écoute.
— Pourquoi toutes ces précautions?
— Vous allez le savoir.»
Milady se leva et alla à la porte, l’ouvrit, regarda dans le corridor, et revint se rasseoir près de Mme Bonacieux.
«Alors, dit-elle, il a bien joué son rôle.
— Qui cela?
— Celui qui s’est présenté à l’abbesse comme l’envoyé du cardinal.
— C’était donc un rôle qu’il jouait?
— Oui, mon enfant.
— Cet homme n’est donc pas…
— Cet homme, dit Milady en baissant la voix, c’est mon frère.
— Votre frère! s’écria Mme Bonacieux.
— Eh bien, il n’y a que vous qui sachiez ce secret, mon enfant; si vous le confiez à qui que ce soit au monde, je serai perdue, et vous aussi peut-être.
— Oh! mon Dieu!
— Écoutez, voici ce qui se passe: mon frère, qui venait à mon secours pour m’enlever ici de force, s’il le fallait, a rencontré l’émissaire du cardinal qui venait me chercher; il l’a suivi. Arrivé à un endroit du chemin solitaire et écarté, il a mis l’épée à la main en sommant le messager de lui remettre les papiers dont il était porteur; le messager a voulu se défendre, mon frère l’a tué.
— Oh! fit Mme Bonacieux en frissonnant.
— C’était le seul moyen, songez-y. Alors mon frère a résolu de substituer la ruse à la force: il a pris les papiers, il s’est présenté ici comme l’émissaire du cardinal lui-même, et dans une heure ou deux, une voiture doit venir me prendre de la part de Son Éminence.
— Je comprends; cette voiture, c’est votre frère qui vous l’envoie.
— Justement; mais ce n’est pas tout: cette lettre que vous avez reçue, et que vous croyez de Mme Chevreuse…
— Eh bien?
— Elle est fausse.
— Comment cela?
— Oui, fausse: c’est un piège pour que vous ne fassiez pas de résistance quand on viendra vous chercher.
— Mais c’est d’Artagnan qui viendra.
— Détrompez-vous, d’Artagnan et ses amis sont retenus au siège de La Rochelle.
— Comment savez-vous cela?
— Mon frère a rencontré des émissaires du cardinal en habits de mousquetaires. On vous aurait appelée à la porte, vous auriez cru avoir affaire à des amis, on vous enlevait et on vous ramenait à Paris.
— Oh! mon Dieu! ma tête se perd au milieu de ce chaos d’iniquités. Je sens que si cela durait, continua Mme Bonacieux en portant ses mains à son front, je deviendrais folle!
— Attendez…
— Quoi?
— J’entends le pas d’un cheval, c’est celui de mon frère qui repart; je veux lui dire un dernier adieu, venez.»
Milady ouvrit la fenêtre et fit signe à Mme Bonacieux de l’y rejoindre. La jeune femme y alla.
Rochefort passait au galop.
«Adieu, frère», s’écria Milady.
Le chevalier leva la tête, vit les deux jeunes femmes, et, tout courant, fit à Milady un signe amical de la main.
«Ce bon Georges!» dit-elle en refermant la fenêtre avec une expression de visage pleine d’affection et de mélancolie.
Et elle revint s’asseoir à sa place, comme si elle eût été plongée dans des réflexions toutes personnelles.
«Chère dame! dit Mme Bonacieux, pardon de vous interrompre! mais que me conseillez-vous de faire? mon Dieu! Vous avez plus d’expérience que moi, parlez, je vous écoute.
— D’abord, dit Milady, il se peut que je me trompe et que d’Artagnan et ses amis viennent véritablement à votre secours.
— Oh! c’eût été trop beau! s’écria Mme Bonacieux, et tant de bonheur n’est pas fait pour moi!
— Alors, vous comprenez; ce serait tout simplement une question de temps, une espèce de course à qui arrivera le premier. Si ce sont vos amis qui l’emportent en rapidité, vous êtes sauvée; si ce sont les satellites du cardinal, vous êtes perdue.
— Oh! oui, oui, perdue sans miséricorde! Que faire donc? que faire?
— Il y aurait un moyen bien simple, bien naturel…
— Lequel, dites?
— Ce serait d’attendre, cachée dans les environs, et de s’assurer ainsi quels sont les hommes qui viendront vous demander.
— Mais où attendre?
— Oh! ceci n’est point une question: moi-même je m’arrête et je me cache à quelques lieues d’ici en attendant que mon frère vienne me rejoindre; eh bien, je vous emmène avec moi, nous nous cachons et nous attendons ensemble.
— Mais on ne me laissera pas partir, je suis ici presque prisonnière.
— Comme on croit que je pars sur un ordre du cardinal, on ne vous croira pas très pressée de me suivre.
— Eh bien?
— Eh bien, la voiture est à la porte, vous me dites adieu, vous montez sur le marchepied pour me serrer dans vos bras une dernière fois; le domestique de mon frère qui vient me prendre est prévenu, il fait un signe au postillon, et nous partons au galop.
— Mais d’Artagnan, d’Artagnan, s’il vient?
— Ne le saurons-nous pas?
— Comment?
— Rien de plus facile. Nous renvoyons à Béthune ce domestique de mon frère, à qui, je vous l’ai dit, nous pouvons nous fier; il prend un déguisement et se loge en face du couvent: si ce sont les émissaires du cardinal qui viennent, il ne bouge pas; si c’est M. d’Artagnan et ses amis, il les amène où nous sommes.
— Il les connaît donc?
— Sans doute, n’a-t-il pas vu M. d’Artagnan chez moi!
— Oh! oui, oui, vous avez raison; ainsi, tout va bien, tout est pour le mieux; mais ne nous éloignons pas d’ici.
— À sept ou huit lieues tout au plus, nous nous tenons sur la frontière par exemple, et à la première alerte, nous sortons de France.
— Et d’ici là, que faire?
— Attendre.
— Mais s’ils arrivent?
— La voiture de mon frère arrivera avant eux.
— Si je suis loin de vous quand on viendra vous prendre; à dîner ou à souper, par exemple?
— Faites une chose.
— Laquelle?
— Dites à votre bonne supérieure que, pour nous quitter le moins possible, vous lui demanderez la permission de partager mon repas.
— Le permettra-t-elle?
— Quel inconvénient y a-t-il à cela?
— Oh! très bien, de cette façon nous ne nous quitterons pas un instant!
— Eh bien, descendez chez elle pour lui faire votre demande! je me sens la tête lourde, je vais faire un tour au jardin.
— Allez, et où vous retrouverai-je?
— Ici dans une heure.
— Ici dans une heure; oh! vous êtes bonne et je vous remercie.
— Comment ne m’intéresserais-je pas à vous? Quand vous ne seriez pas belle et charmante, n’êtes-vous pas l’amie d’un de mes meilleurs amis!
— Cher d’Artagnan, oh! comme il vous remerciera!
— Je l’espère bien. Allons! tout est convenu, descendons.
— Vous allez au jardin?
— Oui.
— Suivez ce corridor, un petit escalier vous y conduit.
— À merveille! merci.»
Et les deux femmes se quittèrent en échangeant un charmant sourire.
Milady avait dit la vérité, elle avait la tête lourde; car ses projets mal classés s’y heurtaient comme dans un chaos. Elle avait besoin d’être seule pour mettre un peu d’ordre dans ses pensées. Elle voyait vaguement dans l’avenir; mais il lui fallait un peu de silence et de quiétude pour donner à toutes ses idées, encore confuses, une forme distincte, un plan arrêté.
Ce qu’il y avait de plus pressé, c’était d’enlever Mme Bonacieux, de la mettre en lieu de sûreté, et là, le cas échéant, de s’en faire un otage. Milady commençait à redouter l’issue de ce duel terrible, où ses ennemis mettaient autant de persévérance qu’elle mettait, elle, d’acharnement.
D’ailleurs elle sentait, comme on sent venir un orage, que cette issue était proche et ne pouvait manquer d’être terrible.
Le principal pour elle, comme nous l’avons dit, était donc de tenir Mme Bonacieux entre ses mains. Mme Bonacieux, c’était la vie de d’Artagnan; c’était plus que sa vie, c’était celle de la femme qu’il aimait; c’était, en cas de mauvaise fortune, un moyen de traiter et d’obtenir sûrement de bonnes conditions.
Or, ce point était arrêté: Mme Bonacieux, sans défiance, la suivait; une fois cachée avec elle à Armentières, il était facile de lui faire croire que d’Artagnan n’était pas venu à Béthune. Dans quinze jours au plus, Rochefort serait de retour; pendant ces quinze jours, d’ailleurs, elle aviserait à ce qu’elle aurait à faire pour se venger des quatre amis. Elle ne s’ennuierait pas, Dieu merci, car elle aurait le plus doux passe-temps que les événements pussent accorder à une femme de son caractère: une bonne vengeance à perfectionner.
Tout en rêvant, elle jetait les yeux autour d’elle et classait dans sa tête la topographie du jardin. Milady était comme un bon général, qui prévoit tout ensemble la victoire et la défaite, et qui est tout près, selon les chances de la bataille, à marcher en avant ou à battre en retraite.
Au bout d’une heure, elle entendit une douce voix qui l’appelait; c’était celle de Mme Bonacieux. La bonne abbesse avait naturellement consenti à tout, et, pour commencer, elles allaient souper ensemble.
En arrivant dans la cour, elles entendirent le bruit d’une voiture qui s’arrêtait a la porte.
«Entendez-vous? dit-elle.
— Oui, le roulement d’une voiture.
— C’est celle que mon frère nous envoie.
— Oh! mon Dieu!
— Voyons, du courage!»
On sonna à la porte du couvent, Milady ne s’était pas trompée.
«Montez dans votre chambre, dit-elle à Mme Bonacieux, vous avez bien quelques bijoux que vous désirez emporter.
— J’ai ses lettres, dit-elle.
— Eh bien, allez les chercher et venez me rejoindre chez moi, nous souperons à la hâte, peut-être voyagerons-nous une partie de la nuit, il faut prendre des forces.
— Grand Dieu! dit Mme Bonacieux en mettant la main sur sa poitrine, le coeur m’étouffe, je ne puis marcher.
— Du courage, allons, du courage! pensez que dans un quart d’heure vous êtes sauvée, et songez que ce que vous allez faire, c’est pour lui que vous le faites.
— Oh! oui, tout pour lui. Vous m’avez rendu mon courage par un seul mot; allez, je vous rejoins.»
Milady monta vivement chez elle, elle y trouva le laquais de Rochefort, et lui donna ses instructions.
Il devait attendre à la porte; si par hasard les mousquetaires paraissaient, la voiture partait au galop, faisait le tour du couvent, et allait attendre Milady à un petit village qui était situé de l’autre côté du bois. Dans ce cas, Milady traversait le jardin et gagnait le village à pied; nous l’avons dit déjà, Milady connaissait à merveille cette partie de la France.
Si les mousquetaires ne paraissaient pas, les choses allaient comme il était convenu: Mme Bonacieux montait dans la voiture sous prétexte de lui dire adieu et Milady enlevait Mme Bonacieux.
Mme Bonacieux entra, et pour lui ôter tout soupçon si elle en avait, Milady répéta devant elle au laquais toute la dernière partie de ses instructions.
Milady fit quelques questions sur la voiture: c’était une chaise attelée de trois chevaux, conduite par un postillon; le laquais de Rochefort devait la précéder en courrier.
C’était à tort que Milady craignait que Mme Bonacieux n’eût des soupçons: la pauvre jeune femme était trop pure pour soupçonner dans une autre femme une telle perfidie; d’ailleurs le nom de la comtesse de Winter, qu’elle avait entendu prononcer par l’abbesse, lui était parfaitement inconnu, et elle ignorait même qu’une femme eût eu une part si grande et si fatale aux malheurs de sa vie.
«Vous le voyez, dit Milady, lorsque le laquais fut sorti, tout est prêt. L’abbesse ne se doute de rien et croit qu’on me vient chercher de la part du cardinal. Cet homme va donner les derniers ordres; prenez la moindre chose, buvez un doigt de vin et partons.
— Oui, dit machinalement Mme Bonacieux, oui, partons.»
Milady lui fit signe de s’asseoir devant elle, lui versa un petit verre de vin d’Espagne et lui servit un blanc de poulet.
«Voyez, lui dit-elle, si tout ne nous seconde pas: voici la nuit qui vient; au point du jour nous serons arrivées dans notre retraite, et nul ne pourra se douter où nous sommes. Voyons, du courage, prenez quelque chose.»
Mme Bonacieux mangea machinalement quelques bouchées et trempa ses lèvres dans son verre.
«Allons donc, allons donc, dit Milady portant le sien à ses lèvres, faites comme moi.»
Mais au moment où elle l’approchait de sa bouche, sa main resta suspendue: elle venait d’entendre sur la route comme le roulement lointain d’un galop qui allait s’approchant; puis, presque en même temps, il lui sembla entendre des hennissements de chevaux.
Ce bruit la tira de sa joie comme un bruit d’orage réveille au milieu d’un beau rêve; elle pâlit et courut à la fenêtre, tandis que Mme Bonacieux, se levant toute tremblante, s’appuyait sur sa chaise pour ne point tomber.
On ne voyait rien encore, seulement on entendait le galop qui allait toujours se rapprochant.
«Oh! mon Dieu, dit Mme Bonacieux, qu’est-ce que ce bruit?
— Celui de nos amis ou de nos ennemis, dit Milady avec son sang- froid terrible; restez où vous êtes, je vais vous le dire.»
Mme Bonacieux demeura debout, muette, immobile et pâle comme une statue.
Le bruit devenait plus fort, les chevaux ne devaient pas être à plus de cent cinquante pas; si on ne les apercevait point encore, c’est que la route faisait un coude. Toutefois, le bruit devenait si distinct qu’on eût pu compter les chevaux par le bruit saccadé de leurs fers.
Milady regardait de toute la puissance de son attention; il faisait juste assez clair pour qu’elle pût reconnaître ceux qui venaient.
Tout à coup, au détour du chemin, elle vit reluire des chapeaux galonnés et flotter des plumes; elle compta deux, puis cinq puis huit cavaliers; l’un d’eux précédait tous les autres de deux longueurs de cheval.
Milady poussa un rugissement étouffé. Dans celui qui tenait la tête elle reconnut d’Artagnan.
«Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria Mme Bonacieux, qu’y a-t-il donc?
— C’est l’uniforme des gardes de M. le cardinal; pas un instant à perdre! s’écria Milady. Fuyons, fuyons!
— Oui, oui, fuyons», répéta Mme Bonacieux, mais sans pouvoir faire un pas, clouée qu’elle était à sa place par la terreur.
On entendit les cavaliers qui passaient sous la fenêtre.
«Venez donc! mais venez donc! s’écriait Milady en essayant de traîner la jeune femme par le bras. Grâce au jardin, nous pouvons fuir encore, j’ai la clef, mais hâtons-nous, dans cinq minutes il serait trop tard.»
Mme Bonacieux essaya de marcher, fit deux pas et tomba sur ses genoux.
Milady essaya de la soulever et de l’emporter, mais elle ne put en venir à bout.
En ce moment on entendit le roulement de la voiture, qui à la vue des mousquetaires partait au galop. Puis, trois ou quatre coups de feu retentirent.
«Une dernière fois, voulez-vous venir? s’écria Milady.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! vous voyez bien que les forces me manquent; vous voyez bien que je ne puis marcher: fuyez seule.
— Fuir seule! vous laisser ici! non, non, jamais», s’écria Milady.
Tout à coup, un éclair livide jaillit de ses yeux; d’un bond, éperdue, elle courut à la table, versa dans le verre de Mme Bonacieux le contenu d’un chaton de bague qu’elle ouvrit avec une promptitude singulière.
C’était un grain rougeâtre qui se fondit aussitôt.
Puis, prenant le verre d’une main ferme:
«Buvez, dit-elle, ce vin vous donnera des forces, buvez.»
Et elle approcha le verre des lèvres de la jeune femme qui but machinalement.
«Ah! ce n’est pas ainsi que je voulais me venger, dit Milady en reposant avec un sourire infernal le verre sur la table, mais, ma foi! on fait ce qu’on peut.»
Et elle s’élança hors de l’appartement.
Mme Bonacieux la regarda fuir, sans pouvoir la suivre; elle était comme ces gens qui rêvent qu’on les poursuit et qui essayent vainement de marcher.
Quelques minutes se passèrent, un bruit affreux retentissait à la porte; à chaque instant Mme Bonacieux s’attendait à voir reparaître Milady, qui ne reparaissait pas.
Plusieurs fois, de terreur sans doute, la sueur monta froide à son front brûlant.
Enfin elle entendit le grincement des grilles qu’on ouvrait, le bruit des bottes et des éperons retentit par les escaliers; il se faisait un grand murmure de voix qui allaient se rapprochant, et au milieu desquelles il lui semblait entendre prononcer son nom.
Tout à coup elle jeta un grand cri de joie et s’élança vers la porte, elle avait reconnu la voix de d’Artagnan.
«D’Artagnan! d’Artagnan! s’écria-t-elle, est-ce vous? Par ici, par ici.
— Constance! Constance! répondit le jeune homme, où êtes-vous? mon Dieu!»
Au même moment, la porte de la cellule céda au choc plutôt qu’elle ne s’ouvrit; plusieurs hommes se précipitèrent dans la chambre; Mme Bonacieux était tombée dans un fauteuil sans pouvoir faire un mouvement.
D’Artagnan jeta un pistolet encore fumant qu’il tenait à la main, et tomba à genoux devant sa maîtresse, Athos repassa le sien à sa ceinture; Porthos et Aramis, qui tenaient leurs épées nues, les remirent au fourreau.
«Oh! d’Artagnan! mon bien-aimé d’Artagnan! tu viens donc enfin, tu ne m’avais pas trompée, c’est bien toi!
— Oui, oui, Constance! réunis!
— Oh! elle avait beau dire que tu ne viendrais pas, j’espérais sourdement; je n’ai pas voulu fuir; oh! comme j’ai bien fait, comme je suis heureuse!»
À ce mot, elle, Athos, qui s’était assis tranquillement, se leva tout à coup.
«Elle! qui, elle? demanda d’Artagnan.
— Mais ma compagne; celle qui, par amitié pour moi, voulait me soustraire à mes persécuteurs; celle qui, vous prenant pour des gardes du cardinal, vient de s’enfuir.
— Votre compagne, s’écria d’Artagnan, devenant plus pâle que le voile blanc de sa maîtresse, de quelle compagne voulez-vous donc parler?
— De celle dont la voiture était à la porte, d’une femme qui se dit votre amie, d’Artagnan; d’une femme à qui vous avez tout raconté.
— Son nom, son nom! s’écria d’Artagnan; mon Dieu! ne savez-vous donc pas son nom?
— Si fait, on l’a prononcé devant moi, attendez… mais c’est étrange… oh! mon Dieu! ma tête se trouble, je n’y vois plus.
— À moi, mes amis, à moi! ses mains sont glacées, s’écria d’Artagnan, elle se trouve mal; grand Dieu! elle perd connaissance!»
Tandis que Porthos appelait au secours de toute la puissance de sa voix, Aramis courut à la table pour prendre un verre d’eau; mais il s’arrêta en voyant l’horrible altération du visage d’Athos, qui, debout devant la table, les cheveux hérissés, les yeux glacés de stupeur, regardait l’un des verres et semblait en proie au doute le plus horrible.
«Oh! disait Athos, oh! non, c’est impossible! Dieu ne permettrait pas un pareil crime.
— De l’eau, de l’eau, criait d’Artagnan, de l’eau!
«Pauvre femme, pauvre femme!» murmurait Athos d’une voix brisée.
Mme Bonacieux rouvrit les yeux sous les baisers de d’Artagnan.
«Elle revient à elle! s’écria le jeune homme. Oh! mon Dieu, mon Dieu! je te remercie!
— Madame, dit Athos, madame, au nom du Ciel! à qui ce verre vide?
— À moi, monsieur…, répondit la jeune femme d’une voix mourante.
— Mais qui vous a versé ce vin qui était dans ce verre?
— Elle.
— Mais, qui donc, elle?
— Ah! je me souviens, dit Mme Bonacieux, la comtesse de Winter…»
Les quatre amis poussèrent un seul et même cri, mais celui d’Athos domina tous les autres.
En ce moment, le visage de Mme Bonacieux devint livide, une douleur sourde la terrassa, elle tomba haletante dans les bras de Porthos et d’Aramis.
D’Artagnan saisit les mains d’Athos avec une angoisse difficile à décrire.
«Et quoi! dit-il, tu crois…»
Sa voix s’éteignit dans un sanglot.
«Je crois tout, dit Athos en se mordant les lèvres jusqu’au sang.
— D’Artagnan, d’Artagnan! s’écria Mme Bonacieux, où es-tu? ne me quitte pas, tu vois bien que je vais mourir.»
D’Artagnan lâcha les mains d’Athos, qu’il tenait encore entre ses mains crispées, et courut à elle.
Son visage si beau était tout bouleversé, ses yeux vitreux n’avaient déjà plus de regard, un tremblement convulsif agitait son corps, la sueur coulait sur son front.
«Au nom du Ciel! courez appeler Porthos, Aramis; demandez du secours!
— Inutile, dit Athos, inutile, au poison qu’elle verse il n’y a pas de contrepoison.
— Oui, oui, du secours, du secours! murmura Mme Bonacieux; du secours!»
Puis, rassemblant toutes ses forces, elle prit la tête du jeune homme entre ses deux mains, le regarda un instant comme si toute son âme était passée dans son regard, et, avec un cri sanglotant, elle appuya ses lèvres sur les siennes.
«Constance! Constance!» s’écria d’Artagnan.
Un soupir s’échappa de la bouche de Mme Bonacieux, effleurant celle de d’Artagnan; ce soupir, c’était cette âme si chaste et si aimante qui remontait au ciel.
D’Artagnan ne serrait plus qu’un cadavre entre ses bras.
Le jeune homme poussa un cri et tomba près de sa maîtresse, aussi pâle et aussi glacé qu’elle.
Porthos pleura, Aramis montra le poing au ciel, Athos fit le signe de la croix.
En ce moment un homme parut sur la porte, presque aussi pâle que ceux qui étaient dans la chambre, et regarda tout autour de lui, vit Mme Bonacieux morte et d’Artagnan évanoui.
Il apparaissait juste à cet instant de stupeur qui suit les grandes catastrophes.
«Je ne m’étais pas trompé, dit-il, voilà M. d’Artagnan, et vous êtes ses trois amis, MM. Athos, Porthos et Aramis.»
Ceux dont les noms venaient d’être prononcés regardaient l’étranger avec étonnement, il leur semblait à tous trois le reconnaître.
«Messieurs, reprit le nouveau venu, vous êtes comme moi à la recherche d’une femme qui, ajouta-t-il avec un sourire terrible, a dû passer par ici, car j’y vois un cadavre!»
Les trois amis restèrent muets; seulement la voix comme le visage leur rappelait un homme qu’ils avaient déjà vu; cependant, ils ne pouvaient se souvenir dans quelles circonstances.
«Messieurs, continua l’étranger, puisque vous ne voulez pas reconnaître un homme qui probablement vous doit la vie deux fois, il faut bien que je me nomme; je suis Lord de Winter, le beau- frère de cette femme.»
Les trois amis jetèrent un cri de surprise.
Athos se leva et lui tendit la main.
«Soyez le bienvenu, Milord, dit-il, vous êtes des nôtres.
— Je suis parti cinq heures après elle de Portsmouth, dit Lord de Winter, je suis arrivé trois heures après elle à Boulogne, je l’ai manquée de vingt minutes à Saint-Omer; enfin, à Lillers, j’ai perdu sa trace. J’allais au hasard, m’informant à tout le monde, quand je vous ai vus passer au galop; j’ai reconnu M. d’Artagnan. Je vous ai appelés, vous ne m’avez pas répondu; j’ai voulu vous suivre, mais mon cheval était trop fatigué pour aller du même train que les vôtres. Et cependant il paraît que malgré la diligence que vous avez faite, vous êtes encore arrivés trop tard!
— Vous voyez, dit Athos en montrant à Lord de Winter Mme Bonacieux morte et d’Artagnan que Porthos et Aramis essayaient de rappeler à la vie.
— Sont-ils donc morts tous deux? demanda froidement Lord de Winter.
— Non, heureusement, répondit Athos, M. d’Artagnan n’est qu’évanoui.
— Ah! tant mieux!» dit Lord de Winter.
En effet, en ce moment d’Artagnan rouvrit les yeux.
Il s’arracha des bras de Porthos et d’Aramis et se jeta comme un insensé sur le corps de sa maîtresse.
Athos se leva, marcha vers son ami d’un pas lent et solennel, l’embrassa tendrement, et, comme il éclatait en sanglots, il lui dit de sa voix si noble et si persuasive:
«Ami, sois homme: les femmes pleurent les morts, les hommes les vengent!
— Oh! oui, dit d’Artagnan, oui! si c’est pour la venger, je suis prêt à te suivre!»
Athos profita de ce moment de force que l’espoir de la vengeance rendait à son malheureux ami pour faire signe à Porthos et à Aramis d’aller chercher la supérieure.
Les deux amis la rencontrèrent dans le corridor, encore toute troublée et tout éperdue de tant d’événements; elle appela quelques religieuses, qui, contre toutes les habitudes monastiques, se trouvèrent en présence de cinq hommes.
«Madame, dit Athos en passant le bras de d’Artagnan sous le sien, nous abandonnons à vos soins pieux le corps de cette malheureuse femme. Ce fut un ange sur la terre avant d’être un ange au ciel. Traitez-la comme une de vos soeurs; nous reviendrons un jour prier sur sa tombe.»
D’Artagnan cacha sa figure dans la poitrine d’Athos et éclata en sanglots.
«Pleure, dit Athos, pleure, coeur plein d’amour, de jeunesse et de vie! Hélas! je voudrais bien pouvoir pleurer comme toi!»
Et il entraîna son ami, affectueux comme un père, consolant comme un prêtre, grand comme l’homme qui a beaucoup souffert.
Tous cinq, suivis de leurs valets, tenant leurs chevaux par la bride, s’avancèrent vers la ville de Béthune, dont on apercevait le faubourg, et ils s’arrêtèrent devant la première auberge qu’ils rencontrèrent.
«Mais, dit d’Artagnan, ne poursuivons-nous pas cette femme?
— Plus tard, dit Athos, j’ai des mesures à prendre.
— Elle nous échappera, reprit le jeune homme, elle nous échappera, Athos, et ce sera ta faute.
— Je réponds d’elle», dit Athos.
D’Artagnan avait une telle confiance dans la parole de son ami, qu’il baissa la tête et entra dans l’auberge sans rien répondre.
Porthos et Aramis se regardaient, ne comprenant rien à l’assurance d’Athos.
Lord de Winter croyait qu’il parlait ainsi pour engourdir la douleur de d’Artagnan.
«Maintenant, messieurs, dit Athos lorsqu’il se fut assuré qu’il y avait cinq chambres de libres dans l’hôtel, retirons-nous chacun chez soi; d’Artagnan a besoin d’être seul pour pleurer et vous pour dormir. Je me charge de tout, soyez tranquilles.
— Il me semble cependant, dit Lord de Winter, que s’il y a quelque mesure à prendre contre la comtesse, cela me regarde: c’est ma belle-soeur.
— Et moi, dit Athos, c’est ma femme.
D’Artagnan tressaillit, car il comprit qu’Athos était sûr de sa vengeance, puisqu’il révélait un pareil secret; Porthos et Aramis se regardèrent en pâlissant. Lord de Winter pensa qu’Athos était fou.
«Retirez-vous donc, dit Athos, et laissez-moi faire. Vous voyez bien qu’en ma qualité de mari cela me regarde. Seulement, d’Artagnan, si vous ne l’avez pas perdu, remettez-moi ce papier qui s’est échappé du chapeau de cet homme et sur lequel est écrit le nom de la ville…
— Ah! dit d’Artagnan, je comprends, ce nom écrit de sa main…
— Tu vois bien, dit Athos, qu’il y a un Dieu dans le ciel!»
CHAPITRE LXIV. L’HOMME AU MANTEAU ROUGE
Le désespoir d’Athos avait fait place à une douleur concentrée, qui rendait plus lucides encore les brillantes facultés d’esprit de cet homme.
Tout entier à une seule pensée, celle de la promesse qu’il avait faite et de la responsabilité qu’il avait prise, il se retira le dernier dans sa chambre, pria l’hôte de lui procurer une carte de la province, se courba dessus, interrogea les lignes tracées, reconnut que quatre chemins différents se rendaient de Béthune à Armentières, et fit appeler les valets.
Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin se présentèrent et reçurent les ordres clairs, ponctuels et graves d’Athos.
Ils devaient partir au point du jour, le lendemain, et se rendre à Armentières, chacun par une route différente. Planchet, le plus intelligent des quatre, devait suivre celle par laquelle avait disparu la voiture sur laquelle les quatre amis avaient tiré, et qui était accompagnée, on se le rappelle, du domestique de Rochefort.
Athos mit les valets en campagne d’abord, parce que, depuis que ces hommes étaient à son service et à celui de ses amis, il avait reconnu en chacun d’eux des qualités différentes et essentielles.
Puis, des valets qui interrogent inspirent aux passants moins de défiance que leurs maîtres, et trouvent plus de sympathie chez ceux auxquels ils s’adressent.
Enfin, Milady connaissait les maîtres, tandis qu’elle ne connaissait pas les valets; au contraire, les valets connaissaient parfaitement Milady.
Tous quatre devaient se trouver réunis le lendemain à onze heures à l’endroit indiqué; s’ils avaient découvert la retraite de Milady, trois resteraient à la garder, le quatrième reviendrait à Béthune pour prévenir Athos et servir de guide aux quatre amis.
Ces dispositions prises, les valets se retirèrent à leur tour.
Athos alors se leva de sa chaise, ceignit son épée, s’enveloppa dans son manteau et sortit de l’hôtel; il était dix heures à peu près. À dix heures du soir, on le sait, en province les rues sont peu fréquentées. Athos cependant cherchait visiblement quelqu’un à qui il pût adresser une question. Enfin il rencontra un passant attardé, s’approcha de lui, lui dit quelques paroles; l’homme auquel il s’adressait recula avec terreur, cependant il répondit aux paroles du mousquetaire par une indication. Athos offrit à cet homme une demi-pistole pour l’accompagner, mais l’homme refusa.
Athos s’enfonça dans la rue que l’indicateur avait désignée du doigt; mais, arrivé à un carrefour, il s’arrêta de nouveau, visiblement embarrassé. Cependant, comme, plus qu’aucun autre lieu, le carrefour lui offrait la chance de rencontrer quelqu’un, il s’y arrêta. En effet, au bout d’un instant, un veilleur de nuit passa. Athos lui répéta la même question qu’il avait déjà faite à la première personne qu’il avait rencontrée, le veilleur de nuit laissa apercevoir la même terreur, refusa à son tour d’accompagner Athos, et lui montra de la main le chemin qu’il devait suivre.
Athos marcha dans la direction indiquée et atteignit le faubourg situé à l’extrémité de la ville opposée à celle par laquelle lui et ses compagnons étaient entrés. Là il parut de nouveau inquiet et embarrassé, et s’arrêta pour la troisième fois.
Heureusement un mendiant passa, qui s’approcha d’Athos pour lui demander l’aumône. Athos lui proposa un écu pour l’accompagner où il allait. Le mendiant hésita un instant, mais à la vue de la pièce d’argent qui brillait dans l’obscurité, il se décida et marcha devant Athos.
Arrivé à l’angle d’une rue, il lui montra de loin une petite maison isolée, solitaire, triste; Athos s’en approcha, tandis que le mendiant, qui avait reçu son salaire, s’en éloignait à toutes jambes.
Athos en fit le tour, avant de distinguer la porte au milieu de la couleur rougeâtre dont cette maison était peinte; aucune lumière ne paraissait à travers les gerçures des contrevents, aucun bruit ne pouvait faire supposer qu’elle fût habitée, elle était sombre et muette comme un tombeau.
Trois fois Athos frappa sans qu’on lui répondît. Au troisième coup cependant des pas intérieurs se rapprochèrent; enfin la porte s’entrebâilla, et un homme de haute taille, au teint pâle, aux cheveux et à la barbe noire, parut.
Athos et lui échangèrent quelques mots à voix basse, puis l’homme à la haute taille fit signe au mousquetaire qu’il pouvait entrer. Athos profita à l’instant même de la permission, et la porte se referma derrière lui.
L’homme qu’Athos était venu chercher si loin et qu’il avait trouvé avec tant de peine, le fit entrer dans son laboratoire, où il était occupé à retenir avec des fils de fer les os cliquetants d’un squelette. Tout le corps était déjà rajusté: la tête seule était posée sur une table.
Tout le reste de l’ameublement indiquait que celui chez lequel on se trouvait s’occupait de sciences naturelles: il y avait des bocaux pleins de serpents, étiquetés selon les espèces; des lézards desséchés reluisaient comme des émeraudes taillées dans de grands cadres de bois noir; enfin, des bottes d’herbes sauvages, odoriférantes et sans doute douées de vertus inconnues au vulgaire des hommes, étaient attachées au plafond et descendaient dans les angles de l’appartement.
Du reste, pas de famille, pas de serviteurs; l’homme à la haute taille habitait seul cette maison.
Athos jeta un coup d’oeil froid et indifférent sur tous les objets que nous venons de décrire, et, sur l’invitation de celui qu’il venait chercher, il s’assit près de lui.
Alors il lui expliqua la cause de sa visite et le service qu’il réclamait de lui; mais à peine eut-il exposé sa demande, que l’inconnu, qui était resté debout devant le mousquetaire, recula de terreur et refusa. Alors Athos tira de sa poche un petit papier sur lequel étaient écrites deux lignes accompagnées d’une signature et d’un sceau, et le présenta à celui qui donnait trop prématurément ces signes de répugnance. L’homme à la grande taille eut à peine lu ces deux lignes, vu la signature et reconnu le sceau, qu’il s’inclina en signe qu’il n’avait plus aucune objection à faire, et qu’il était prêt à obéir.
Athos n’en demanda pas davantage; il se leva, salua, sortit, reprit en s’en allant le chemin qu’il avait suivi pour venir, rentra dans l’hôtel et s’enferma chez lui.
Au point du jour, d’Artagnan entra dans sa chambre et demanda ce qu’il fallait faire.
«Attendre», répondit Athos.
Quelques instants après, la supérieure du couvent fit prévenir les mousquetaires que l’enterrement de la victime de Milady aurait lieu à midi. Quant à l’empoisonneuse, on n’en avait pas eu de nouvelles; seulement elle avait dû fuir par le jardin, sur le sable duquel on avait reconnu la trace de ses pas et dont on avait retrouvé la porte fermée; quant à la clé, elle avait disparu.
À l’heure indiquée, Lord de Winter et les quatre amis se rendirent au couvent: les cloches sonnaient à toute volée, la chapelle était ouverte, la grille du choeur était fermée. Au milieu du choeur, le corps de la victime, revêtue de ses habits de novice, était exposé. De chaque côté du choeur et derrière des grilles s’ouvrant sur le couvent était toute la communauté des Carmélites, qui écoutait de là le service divin et mêlait son chant au chant des prêtres, sans voir les profanes et sans être vue d’eux.
À la porte de la chapelle, d’Artagnan sentit son courage qui fuyait de nouveau; il se retourna pour chercher Athos, mais Athos avait disparu.
Fidèle à sa mission de vengeance, Athos s’était fait conduire au jardin; et là, sur le sable, suivant les pas légers de cette femme qui avait laissé une trace sanglante partout où elle avait passé, il s’avança jusqu’à la porte qui donnait sur le bois, se la fit ouvrir, et s’enfonça dans la forêt.
Alors tous ses doutes se confirmèrent: le chemin par lequel la voiture avait disparu contournait la forêt. Athos suivit le chemin quelque temps les yeux fixés sur le sol; de légères taches de sang, qui provenaient d’une blessure faite ou à l’homme qui accompagnait la voiture en courrier, ou à l’un des chevaux, piquetaient le chemin. Au bout de trois quarts de lieue à peu près, à cinquante pas de Festubert, une tache de sang plus large apparaissait; le sol était piétiné par les chevaux. Entre la forêt et cet endroit dénonciateur, un peu en arrière de la terre écorchée, on retrouvait la même trace de petits pas que dans le jardin; la voiture s’était arrêtée.
En cet endroit, Milady était sortie du bois et était montée dans la voiture.
Satisfait de cette découverte qui confirmait tous ses soupçons, Athos revint à l’hôtel et trouva Planchet qui l’attendait avec impatience.
Tout était comme l’avait prévu Athos.
Planchet avait suivi la route, avait comme Athos remarqué les taches de sang, comme Athos il avait reconnu l’endroit où les chevaux s’étaient arrêtés; mais il avait poussé plus loin qu’Athos, de sorte qu’au village de Festubert, en buvant dans une auberge, il avait, sans avoir eu besoin de questionner, appris que la veille, à huit heures et demie du soir, un homme blessé, qui accompagnait une dame qui voyageait dans une chaise de poste, avait été obligé de s’arrêter, ne pouvant aller plus loin. L’accident avait été mis sur le compte de voleurs qui auraient arrêté la chaise dans le bois. L’homme était resté dans le village, la femme avait relayé et continué son chemin.
Planchet se mit en quête du postillon qui avait conduit la chaise, et le retrouva. Il avait conduit la dame jusqu’à Fromelles, et de Fromelles elle était partie pour Armentières. Planchet prit la traverse, et à sept heures du matin il était à Armentières.
Il n’y avait qu’un seul hôtel, celui de la Poste. Planchet alla s’y présenter comme un laquais sans place qui cherchait une condition. Il n’avait pas causé dix minutes avec les gens de l’auberge, qu’il savait qu’une femme seule était arrivée à onze heures du soir, avait pris une chambre, avait fait venir le maître d’hôtel et lui avait dit qu’elle désirerait demeurer quelque temps dans les environs.
Planchet n’avait pas besoin d’en savoir davantage. Il courut au rendez-vous, trouva les trois laquais exacts à leur poste, les plaça en sentinelles à toutes les issues de l’hôtel, et vint trouver Athos, qui achevait de recevoir les renseignements de Planchet, lorsque ses amis rentrèrent.
Tous les visages étaient sombres et crispés, même le doux visage d’Aramis.
«Que faut-il faire? demanda d’Artagnan.
— Attendre», répondit Athos.
Chacun se retira chez soi.
À huit heures du soir, Athos donna l’ordre de seller les chevaux, et fit prévenir Lord de Winter et ses amis qu’ils eussent à se préparer pour l’expédition.
En un instant tous cinq furent prêts. Chacun visita ses armes et les mit en état. Athos descendit le premier et trouva d’Artagnan déjà à cheval et s’impatientant.
«Patience, dit Athos, il nous manque encore quelqu’un.»
Les quatre cavaliers regardèrent autour d’eux avec étonnement, car ils cherchaient inutilement dans leur esprit quel était ce quelqu’un qui pouvait leur manquer.
En ce moment Planchet amena le cheval d’Athos, le mousquetaire sauta légèrement en selle.
«Attendez-moi, dit-il, je reviens.»
Et il partit au galop.
Un quart d’heure après, il revint effectivement accompagné d’un homme masqué et enveloppé d’un grand manteau rouge.
Lord de Winter et les trois mousquetaires s’interrogèrent du regard. Nul d’entre eux ne put renseigner les autres, car tous ignoraient ce qu’était cet homme. Cependant ils pensèrent que cela devait être ainsi, puisque la chose se faisait par l’ordre d’Athos.
À neuf heures, guidée par Planchet, la petite cavalcade se mit en route, prenant le chemin qu’avait suivi la voiture.
C’était un triste aspect que celui de ces six hommes courant en silence, plongés chacun dans sa pensée, mornes comme le désespoir, sombres comme le châtiment.
CHAPITRE LXV. LE JUGEMENT
C’était une nuit orageuse et sombre, de gros nuages couraient au ciel, voilant la clarté des étoiles; la lune ne devait se lever qu’à minuit.
Parfois, à la lueur d’un éclair qui brillait à l’horizon, on apercevait la route qui se déroulait blanche et solitaire; puis, l’éclair éteint, tout rentrait dans l’obscurité.
À chaque instant, Athos invitait d’Artagnan, toujours à la tête de la petite troupe, à reprendre son rang qu’au bout d’un instant il abandonnait de nouveau; il n’avait qu’une pensée, c’était d’aller en avant, et il allait.
On traversa en silence le village de Festubert, où était resté le domestique blessé, puis on longea le bois de Richebourg; arrivés à Herlies, Planchet, qui dirigeait toujours la colonne, prit à gauche.
Plusieurs fois, Lord de Winter, soit Porthos, soit Aramis, avaient essayé d’adresser la parole à l’homme au manteau rouge; mais à chaque interrogation qui lui avait été faite, il s’était incliné sans répondre. Les voyageurs avaient alors compris qu’il y avait quelque raison pour que l’inconnu gardât le silence, et ils avaient cessé de lui adresser la parole.
D’ailleurs, l’orage grossissait, les éclairs se succédaient rapidement, le tonnerre commençait à gronder, et le vent, précurseur de l’ouragan, sifflait dans la plaine, agitant les plumes des cavaliers.
La cavalcade prit le grand trot.
Un peu au-delà de Fromelles, l’orage éclata; on déploya les manteaux; il restait encore trois lieues à faire: on les fit sous des torrents de pluie.
D’Artagnan avait ôté son feutre et n’avait pas mis son manteau; il trouvait plaisir à laisser ruisseler l’eau sur son front brûlant et sur son corps agité de frissons fiévreux.
Au moment où la petite troupe avait dépassé Goskal et allait arriver à la poste, un homme, abrité sous un arbre, se détacha du tronc avec lequel il était resté confondu dans l’obscurité, et s’avança jusqu’au milieu de la route, mettant son doigt sur ses lèvres.
Athos reconnut Grimaud.
«Qu’y a-t-il donc? s’écria d’Artagnan, aurait-elle quitté Armentières?»
Grimaud fit de sa tête un signe affirmatif. D’Artagnan grinça des dents.
«Silence, d’Artagnan! dit Athos, c’est moi qui me suis chargé de tout, c’est donc à moi d’interroger Grimaud.
— Où est-elle?» demanda Athos.
Grimaud étendit la main dans la direction de la Lys.
«Loin d’ici?» demanda Athos.
Grimaud présenta à son maître son index plié.
«Seule?» demanda Athos.
Grimaud fit signe que oui.
«Messieurs, dit Athos, elle est seule à une demi-lieue d’ici, dans la direction de la rivière.
— C’est bien, dit d’Artagnan, conduis-nous, Grimaud.»
Grimaud prit à travers champs, et servit de guide à la cavalcade.
Au bout de cinq cents pas à peu près, on trouva un ruisseau, que l’on traversa à gué.
À la lueur d’un éclair, on aperçut le village d’Erquinghem.
«Est-ce là?» demanda d’Artagnan.
Grimaud secoua la tête en signe de négation.
«Silence donc!» dit Athos.
Et la troupe continua son chemin.
Un autre éclair brilla; Grimaud étendit le bras, et à la lueur bleuâtre du serpent de feu on distingua une petite maison isolée, au bord de la rivière, à cent pas d’un bac. Une fenêtre était éclairée.
«Nous y sommes», dit Athos.
En ce moment, un homme couché dans le fossé se leva, c’était Mousqueton; il montra du doigt la fenêtre éclairée.
«Elle est là, dit-il.
— Et Bazin? demanda Athos.
— Tandis que je gardais la fenêtre, il gardait la porte.
— Bien, dit Athos, vous êtes tous de fidèles serviteurs.» Athos sauta à bas de son cheval, dont il remit la bride aux mains de Grimaud, et s’avança vers la fenêtre après avoir fait signe au reste de la troupe de tourner du côté de la porte.
La petite maison était entourée d’une haie vive, de deux ou trois pieds de haut. Athos franchit la haie, parvint jusqu’à la fenêtre privée de contrevents, mais dont les demi-rideaux étaient exactement tirés.
Il monta sur le rebord de pierre, afin que son oeil pût dépasser la hauteur des rideaux.
À la lueur d’une lampe, il vit une femme enveloppée d’une mante de couleur sombre, assise sur un escabeau, près d’un feu mourant: ses coudes étaient posés sur une mauvaise table, et elle appuyait sa tête dans ses deux mains blanches comme l’ivoire.
On ne pouvait distinguer son visage, mais un sourire sinistre passa sur les lèvres d’Athos, il n’y avait pas à s’y tromper, c’était bien celle qu’il cherchait.
En ce moment un cheval hennit: Milady releva la tête, vit, collé à la vitre, le visage pâle d’Athos, et poussa un cri.
Athos comprit qu’il était reconnu, poussa la fenêtre du genou et de la main, la fenêtre céda, les carreaux se rompirent.
Et Athos, pareil au spectre de la vengeance, sauta dans la chambre.
Milady courut à la porte et l’ouvrit; plus pâle et plus menaçant encore qu’Athos, d’Artagnan était sur le seuil.
Milady recula en poussant un cri. D’Artagnan, croyant qu’elle avait quelque moyen de fuir et craignant qu’elle ne leur échappât, tira un pistolet de sa ceinture; mais Athos leva la main.
«Remets cette arme à sa place, d’Artagnan, dit-il, il importe que cette femme soit jugée et non assassinée. Attends encore un instant, d’Artagnan, et tu seras satisfait. Entrez, messieurs.»
D’Artagnan obéit, car Athos avait la voix solennelle et le geste puissant d’un juge envoyé par le Seigneur lui-même. Aussi, derrière d’Artagnan, entrèrent Porthos, Aramis, Lord de Winter et l’homme au manteau rouge.
Les quatre valets gardaient la porte et la fenêtre.
Milady était tombée sur sa chaise les mains étendues, comme pour conjurer cette terrible apparition; en apercevant son beau-frère, elle jeta un cri terrible.
«Que demandez-vous? s’écria Milady.
— Nous demandons, dit Athos, Charlotte Backson, qui s’est appelée d’abord la comtesse de La Fère, puis Lady de Winter, baronne de Sheffield.
— C’est moi, c’est moi! murmura-t-elle au comble de la terreur, que me voulez-vous?
— Nous voulons vous juger selon vos crimes, dit Athos: vous serez libre de vous défendre, justifiez-vous si vous pouvez. Monsieur d’Artagnan, à vous d’accuser le premier.»
D’Artagnan s’avança.
«Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j’accuse cette femme d’avoir empoisonné Constance Bonacieux, morte hier soir.»
Il se retourna vers Porthos et vers Aramis.
«Nous attestons», dirent d’un seul mouvement les deux mousquetaires.
D’Artagnan continua.
«Devant Dieu et devant les hommes, j’accuse cette femme d’avoir voulu m’empoisonner moi-même, dans du vin qu’elle m’avait envoyé de Villeroi, avec une fausse lettre, comme si le vin venait de mes amis; Dieu m’a sauvé; mais un homme est mort à ma place, qui s’appelait Brisemont.
— Nous attestons, dirent de la même voix Porthos et Aramis.
— Devant Dieu et devant les hommes, j’accuse cette femme de m’avoir poussé au meurtre du baron de Wardes; et, comme personne n’est là pour attester la vérité de cette accusation, je l’atteste, moi.
«J’ai dit.»
Et d’Artagnan passa de l’autre côté de la chambre avec Porthos et Aramis.
«À vous, Milord!» dit Athos.
Le baron s’approcha à son tour.
«Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j’accuse cette femme d’avoir fait assassiner le duc de Buckingham.
— Le duc de Buckingham assassiné? s’écrièrent d’un seul cri tous les assistants.
— Oui, dit le baron, assassiné! Sur la lettre d’avis que vous m’aviez écrite, j’avais fait arrêter cette femme, et je l’avais donnée en garde à un loyal serviteur; elle a corrompu cet homme, elle lui a mis le poignard dans la main, elle lui a fait tuer le duc, et dans ce moment peut-être Felton paie de sa tête le crime de cette furie.»
Un frémissement courut parmi les juges à la révélation de ces crimes encore inconnus.
«Ce n’est pas tout, reprit Lord de Winter, mon frère, qui vous avait faite son héritière, est mort en trois heures d’une étrange maladie qui laisse des taches livides sur tout le corps. Ma soeur, comment votre mari est-il mort?
— Horreur! s’écrièrent Porthos et Aramis.
— Assassin de Buckingham, assassin de Felton, assassin de mon frère, je demande justice contre vous, et je déclare que si on ne me la fait pas, je me la ferai.»
Et Lord de Winter alla se ranger près de d’Artagnan, laissant la place libre à un autre accusateur.
Milady laissa tomber son front dans ses deux mains et essaya de rappeler ses idées confondues par un vertige mortel.
«À mon tour, dit Athos, tremblant lui-même comme le lion tremble à l’aspect du serpent, à mon tour. J’épousai cette femme quand elle était jeune fille, je l’épousai malgré toute ma famille; je lui donnai mon bien, je lui donnai mon nom; et un jour je m’aperçus que cette femme était flétrie: cette femme était marquée d’une fleur de lis sur l’épaule gauche.
— Oh! dit Milady en se levant, je défie de retrouver le tribunal qui a prononcé sur moi cette sentence infâme. Je défie de retrouver celui qui l’a exécutée.
— Silence, dit une voix. À ceci, c’est à moi de répondre!»
Et l’homme au manteau rouge s’approcha à son tour.
«Quel est cet homme, quel est cet homme?» s’écria Milady suffoquée par la terreur et dont les cheveux se dénouèrent et se dressèrent sur sa tête livide comme s’ils eussent été vivants.
Tous les yeux se tournèrent sur cet homme, car à tous, excepté à Athos, il était inconnu.
Encore Athos le regardait-il avec autant de stupéfaction que les autres, car il ignorait comment il pouvait se trouver mêlé en quelque chose à l’horrible drame qui se dénouait en ce moment.
Après s’être approché de Milady, d’un pas lent et solennel, de manière que la table seule le séparât d’elle, l’inconnu ôta son masque.
Milady regarda quelque temps avec une terreur croissante ce visage pâle encadré de cheveux et de favoris noirs, dont la seule expression était une impassibilité glacée, puis tout à coup:
«Oh! non, non, dit-elle en se levant et en reculant jusqu’au mur; non, non, c’est une apparition infernale! ce n’est pas lui! à moi! à moi!» s’écria-t-elle d’une voix rauque en se retournant vers la muraille, comme si elle eût pu s’y ouvrir un passage avec ses mains.
«Mais qui êtes-vous donc? s’écrièrent tous les témoins de cette scène.
— Demandez-le à cette femme, dit l’homme au manteau rouge, car vous voyez bien qu’elle m’a reconnu, elle.
— Le bourreau de Lille, le bourreau de Lille!» s’écria Milady en proie à une terreur insensée et se cramponnant des mains à la muraille pour ne pas tomber.
Tout le monde s’écarta, et l’homme au manteau rouge resta seul debout au milieu de la salle.
«Oh! grâce! grâce! pardon!» s’écria la misérable en tombant à genoux.
L’inconnu laissa le silence se rétablir.
«Je vous le disais bien qu’elle m’avait reconnu! reprit-il. Oui, je suis le bourreau de la ville de Lille, et voici mon histoire.»
Tous les yeux étaient fixés sur cet homme dont on attendait les paroles avec une avide anxiété.
«Cette jeune femme était autrefois une jeune fille aussi belle qu’elle est belle aujourd’hui. Elle était religieuse au couvent des bénédictines de Templemar. Un jeune prêtre au coeur simple et croyant desservait l’église de ce couvent; elle entreprit de le séduire et y réussit, elle eût séduit un saint.
«Leurs voeux à tous deux étaient sacrés, irrévocables; leur liaison ne pouvait durer longtemps sans les perdre tous deux. Elle obtint de lui qu’ils quitteraient le pays; mais pour quitter le pays, pour fuir ensemble, pour gagner une autre partie de la France, où ils pussent vivre tranquilles parce qu’ils seraient inconnus, il fallait de l’argent; ni l’un ni l’autre n’en avait. Le prêtre vola les vases sacrés, les vendit; mais comme ils s’apprêtaient à partir ensemble, ils furent arrêtés tous deux.
«Huit jours après, elle avait séduit le fils du geôlier et s’était sauvée. Le jeune prêtre fut condamné à dix ans de fers et à la flétrissure. J’étais le bourreau de la ville de Lille, comme dit cette femme. Je fus obligé de marquer le coupable, et le coupable, messieurs, c’était mon frère!
«Je jurai alors que cette femme qui l’avait perdu, qui était plus que sa complice, puisqu’elle l’avait poussé au crime, partagerait au moins le châtiment. Je me doutai du lieu où elle était cachée, je la poursuivis, je l’atteignis, je la garrottai et lui imprimai la même flétrissure que j’avais imprimée à mon frère.
«Le lendemain de mon retour à Lille, mon frère parvint à s’échapper à son tour, on m’accusa de complicité, et l’on me condamna à rester en prison à sa place tant qu’il ne se serait pas constitué prisonnier. Mon pauvre frère ignorait ce jugement; il avait rejoint cette femme, ils avaient fui ensemble dans le Berry; et là, il avait obtenu une petite cure. Cette femme passait pour sa soeur.
«Le seigneur de la terre sur laquelle était située l’église du curé vit cette prétendue soeur et en devint amoureux, amoureux au point qu’il lui proposa de l’épouser. Alors elle quitta celui qu’elle avait perdu pour celui qu’elle devait perdre, et devint la comtesse de La Fère…»
Tous les yeux se tournèrent vers Athos, dont c’était le véritable nom, et qui fit signe de la tête que tout ce qu’avait dit le bourreau était vrai.
«Alors, reprit celui-ci, fou, désespéré, décidé à se débarrasser d’une existence à laquelle elle avait tout enlevé, honneur et bonheur, mon pauvre frère revint à Lille, et apprenant l’arrêt qui m’avait condamné à sa place, se constitua prisonnier et se pendit le même soir au soupirail de son cachot.
«Au reste, c’est une justice à leur rendre, ceux qui m’avaient condamné me tinrent parole. À peine l’identité du cadavre fut-elle constatée qu’on me rendit ma liberté.
«Voilà le crime dont je l’accuse, voilà la cause pour laquelle je l’ai marquée.
— Monsieur d’Artagnan, dit Athos, quelle est la peine que vous réclamez contre cette femme?
— La peine de mort, répondit d’Artagnan.
— Milord de Winter, continua Athos, quelle est la peine que vous réclamez contre cette femme?
— La peine de mort, reprit Lord de Winter.
— Messieurs Porthos et Aramis, reprit Athos, vous qui êtes ses juges, quelle est la peine que vous portez contre cette femme?
— La peine de mort», répondirent d’une voix sourde les deux mousquetaires.
Milady poussa un hurlement affreux, et fit quelques pas vers ses juges en se traînant sur ses genoux.
Athos étendit la main vers elle.
«Anne de Breuil, comtesse de La Fère, Milady de Winter, dit-il, vos crimes ont lassé les hommes sur la terre et Dieu dans le ciel. Si vous savez quelque prière, dites-la, car vous êtes condamnée et vous allez mourir.»
À ces paroles, qui ne lui laissaient aucun espoir, Milady se releva de toute sa hauteur et voulut parler, mais les forces lui manquèrent; elle sentit qu’une main puissante et implacable la saisissait par les cheveux et l’entraînait aussi irrévocablement que la fatalité entraîne l’homme: elle ne tenta donc pas même de faire résistance et sortit de la chaumière.
Lord de Winter, d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sortirent derrière elle. Les valets suivirent leurs maîtres et la chambre resta solitaire avec sa fenêtre brisée, sa porte ouverte et sa lampe fumeuse qui brûlait tristement sur la table.
CHAPITRE LXVI. L’EXÉCUTION
Il était minuit à peu près; la lune, échancrée par sa décroissance et ensanglantée par les dernières traces de l’orage, se levait derrière la petite ville d’Armentières, qui détachait sur sa lueur blafarde la silhouette sombre de ses maisons et le squelette de son haut clocher découpé à jour. En face, la Lys roulait ses eaux pareilles à une rivière d’étain fondu; tandis que sur l’autre rive on voyait la masse noire des arbres se profiler sur un ciel orageux envahi par de gros nuages cuivrés qui faisaient une espèce de crépuscule au milieu de la nuit. À gauche s’élevait un vieux moulin abandonné, aux ailes immobiles, dans les ruines duquel une chouette faisait entendre son cri aigu, périodique et monotone. Çà et là dans la plaine, à droite et à gauche du chemin que suivait le lugubre cortège, apparaissaient quelques arbres bas et trapus, qui semblaient des nains difformes accroupis pour guetter les hommes à cette heure sinistre.
De temps en temps un large éclair ouvrait l’horizon dans toute sa largeur, serpentait au-dessus de la masse noire des arbres et venait comme un effrayant cimeterre couper le ciel et l’eau en deux parties. Pas un souffle de vent ne passait dans l’atmosphère alourdie. Un silence de mort écrasait toute la nature; le sol était humide et glissant de la pluie qui venait de tomber, et les herbes ranimées jetaient leur parfum avec plus d’énergie.
Deux valets traînaient Milady, qu’ils tenaient chacun par un bras; le bourreau marchait derrière, et Lord de Winter, d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis marchaient derrière le bourreau.
Planchet et Bazin venaient les derniers.
Les deux valets conduisaient Milady du côté de la rivière. Sa bouche était muette; mais ses yeux parlaient avec leur inexprimable éloquence, suppliant tour à tour chacun de ceux qu’elle regardait.
Comme elle se trouvait de quelques pas en avant, elle dit aux valets:
«Mille pistoles à chacun de vous si vous protégez ma fuite; mais si vous me livrez à vos maîtres, j’ai ici près des vengeurs qui vous feront payer cher ma mort.»
Grimaud hésitait. Mousqueton tremblait de tous ses membres.
Athos, qui avait entendu la voix de Milady, s’approcha vivement, Lord de Winter en fit autant.
«Renvoyez ces valets, dit-il, elle leur a parlé, ils ne sont plus sûrs.»
On appela Planchet et Bazin, qui prirent la place de Grimaud et de Mousqueton.
Arrivés au bord de l’eau, le bourreau s’approcha de Milady et lui lia les pieds et les mains.
Alors elle rompit le silence pour s’écrier:
«Vous êtes des lâches, vous êtes des misérables assassins, vous vous mettez à dix pour égorger une femme; prenez garde, si je ne suis point secourue, je serai vengée.
— Vous n’êtes pas une femme, dit froidement Athos, vous n’appartenez pas à l’espèce humaine, vous êtes un démon échappé de l’enfer et que nous allons y faire rentrer.
— Ah! messieurs les hommes vertueux! dit Milady, faites attention que celui qui touchera un cheveu de ma tête est à son tour un assassin.
— Le bourreau peut tuer, sans être pour cela un assassin, madame, dit l’homme au manteau rouge en frappant sur sa large épée; c’est le dernier juge, voilà tout: Nachrichter, comme disent nos voisins les Allemands.»
Et, comme il la liait en disant ces paroles, Milady poussa deux ou trois cris sauvages, qui firent un effet sombre et étrange en s’envolant dans la nuit et en se perdant dans les profondeurs du bois.
«Mais si je suis coupable, si j’ai commis les crimes dont vous m’accusez, hurlait Milady, conduisez-moi devant un tribunal, vous n’êtes pas des juges, vous, pour me condamner.
— Je vous avais proposé Tyburn, dit Lord de Winter, pourquoi n’avez-vous pas voulu?
— Parce que je ne veux pas mourir! s’écria Milady en se débattant, parce que je suis trop jeune pour mourir!
— La femme que vous avez empoisonnée à Béthune était plus jeune encore que vous, madame, et cependant elle est morte, dit d’Artagnan.
— J’entrerai dans un cloître, je me ferai religieuse, dit Milady.
— Vous étiez dans un cloître, dit le bourreau, et vous en êtes sortie pour perdre mon frère.»
Milady poussa un cri d’effroi, et tomba sur ses genoux.
Le bourreau la souleva sous les bras, et voulut l’emporter vers le bateau.
«Oh! mon Dieu! s’écria-t-elle, mon Dieu! allez-vous donc me noyer!»
Ces cris avaient quelque chose de si déchirant, que d’Artagnan, qui d’abord était le plus acharné à la poursuite de Milady, se laissa aller sur une souche, et pencha la tête, se bouchant les oreilles avec les paumes de ses mains; et cependant, malgré cela, il l’entendait encore menacer et crier.
D’Artagnan était le plus jeune de tous ces hommes, le coeur lui manqua.
«Oh! je ne puis voir cet affreux spectacle! je ne puis consentir à ce que cette femme meure ainsi!»
Milady avait entendu ces quelques mots, et elle s’était reprise à une lueur d’espérance.
«D’Artagnan! d’Artagnan! cria-t-elle, souviens-toi que je t’ai aimé!»
Le jeune homme se leva et fit un pas vers elle.
Mais Athos, brusquement, tira son épée, se mit sur son chemin.
«Si vous faites un pas de plus, d’Artagnan, dit-il, nous croiserons le fer ensemble.
D’Artagnan tomba à genoux et pria.
«Allons, continua Athos, bourreau, fais ton devoir.
— Volontiers, Monseigneur, dit le bourreau, car aussi vrai que je suis bon catholique, je crois fermement être juste en accomplissant ma fonction sur cette femme.
— C’est bien.»
Athos fit un pas vers Milady.
«Je vous pardonne, dit-il, le mal que vous m’avez fait; je vous pardonne mon avenir brisé, mon honneur perdu, mon amour souillé et mon salut à jamais compromis par le désespoir où vous m’avez jeté. Mourez en paix.»
Lord de Winter s’avança à son tour.
«Je vous pardonne, dit-il, l’empoisonnement de mon frère, l’assassinat de Sa Grâce Lord Buckingham; je vous pardonne la mort du pauvre Felton, je vous pardonne vos tentatives sur ma personne. Mourez en paix.
— Et moi, dit d’Artagnan, pardonnez-moi, madame, d’avoir, par une fourberie indigne d’un gentilhomme, provoqué votre colère; et, en échange, je vous pardonne le meurtre de ma pauvre amie et vos vengeances cruelles pour moi, je vous pardonne et je pleure sur vous. Mourez en paix!
— I am lost! murmura en anglais Milady. I must die.»
Alors elle se releva d’elle-même, jeta tout autour d’elle un de ces regards clairs qui semblaient jaillir d’un oeil de flamme.
Elle ne vit rien.
Elle écouta et n’entendit rien.
Elle n’avait autour d’elle que des ennemis.
«Où vais-je mourir? dit-elle.
— Sur l’autre rive», répondit le bourreau.
Alors il la fit entrer dans la barque, et, comme il allait y mettre le pied pour la suivre, Athos lui remit une somme d’argent.
«Tenez, dit-il, voici le prix de l’exécution; que l’on voie bien que nous agissons en juges.
— C’est bien, dit le bourreau; et que maintenant, à son tour, cette femme sache que je n’accomplis pas mon métier, mais mon devoir.»
Et il jeta l’argent dans la rivière.
Le bateau s’éloigna vers la rive gauche de la Lys, emportant la coupable et l’exécuteur; tous les autres demeurèrent sur la rive droite, où ils étaient tombés à genoux.
Le bateau glissait lentement le long de la corde du bac, sous le reflet d’un nuage pâle qui surplombait l’eau en ce moment.
On le vit aborder sur l’autre rive; les personnages se dessinaient en noir sur l’horizon rougeâtre.
Milady, pendant le trajet, était parvenue à détacher la corde qui liait ses pieds: en arrivant sur le rivage, elle sauta légèrement à terre et prit la fuite.
Mais le sol était humide; en arrivant au haut du talus, elle glissa et tomba sur ses genoux.
Une idée superstitieuse la frappa sans doute; elle comprit que le Ciel lui refusait son secours et resta dans l’attitude où elle se trouvait, la tête inclinée et les mains jointes.
Alors on vit, de l’autre rive, le bourreau lever lentement ses deux bras, un rayon de lune se refléta sur la lame de sa large épée, les deux bras retombèrent; on entendit le sifflement du cimeterre et le cri de la victime, puis une masse tronquée s’affaissa sous le coup.
Alors le bourreau détacha son manteau rouge, l’étendit à terre, y coucha le corps, y jeta la tête, le noua par les quatre coins, le chargea sur son épaule et remonta dans le bateau.
Arrivé au milieu de la Lys, il arrêta la barque, et suspendant son fardeau au-dessus de la rivière:
«Laissez passer la justice de Dieu!» cria-t-il à haute voix.
Et il laissa tomber le cadavre au plus profond de l’eau, qui se referma sur lui.
Trois jours après, les quatre mousquetaires rentraient à Paris; ils étaient restés dans les limites de leur congé, et le même soir ils allèrent faire leur visite accoutumée à M. de Tréville.
«Eh bien, messieurs, leur demanda le brave capitaine, vous êtes- vous bien amusés dans votre excursion?
— Prodigieusement», répondit Athos, les dents serrées.
CHAPITRE LXVII. CONCLUSION
Le 6 du mois suivant, le roi, tenant la promesse qu’il avait faite au cardinal de quitter Paris pour revenir à La Rochelle, sortit de sa capitale tout étourdi encore de la nouvelle qui venait de s’y répandre que Buckingham venait d’être assassiné.
Quoique prévenue que l’homme qu’elle avait tant aimé courait un danger, la reine, lorsqu’on lui annonça cette mort, ne voulut pas la croire; il lui arriva même de s’écrier imprudemment:
«C’est faux! il vient de m’écrire.»
Mais le lendemain il lui fallut bien croire à cette fatale nouvelle; La Porte, retenu comme tout le monde en Angleterre par les ordres du roi Charles Ier, arriva porteur du dernier et funèbre présent que Buckingham envoyait à la reine.
La joie du roi avait été très vive; il ne se donna pas la peine de la dissimuler et la fit même éclater avec affectation devant la reine. Louis XIII, comme tous les coeurs faibles, manquait de générosité.
Mais bientôt le roi redevint sombre et mal portant: son front n’était pas de ceux qui s’éclaircissent pour longtemps; il sentait qu’en retournant au camp il allait reprendre son esclavage, et cependant il y retournait.
Le cardinal était pour lui le serpent fascinateur et il était, lui, l’oiseau qui voltige de branche en branche sans pouvoir lui échapper.
Aussi le retour vers La Rochelle était-il profondément triste. Nos quatre amis surtout faisaient l’étonnement de leurs camarades; ils voyageaient ensemble, côte à côte, l’oeil sombre et la tête baissée. Athos relevait seul de temps en temps son large front; un éclair brillait dans ses yeux, un sourire amer passait sur ses lèvres, puis, pareil à ses camarades, il se laissait de nouveau aller à ses rêveries.
Aussitôt l’arrivée de l’escorte dans une ville, dès qu’ils avaient conduit le roi à son logis, les quatre amis se retiraient ou chez eux ou dans quelque cabaret écarté, où ils ne jouaient ni ne buvaient; seulement ils parlaient à voix basse en regardant avec attention si nul ne les écoutait.
Un jour que le roi avait fait halte sur la route pour voler la pie, et que les quatre amis, selon leur habitude, au lieu de suivre la chasse, s’étaient arrêtés dans un cabaret sur la grande route, un homme, qui venait de La Rochelle à franc étrier, s’arrêta à la porte pour boire un verre de vin, et plongea son regard dans l’intérieur de la chambre où étaient attablés les quatre mousquetaires.
«Holà! monsieur d’Artagnan! dit-il, n’est-ce point vous que je vois là-bas?»
D’Artagnan leva la tête et poussa un cri de joie. Cet homme qu’il appelait son fantôme, c’était son inconnu de Meung, de la rue des Fossoyeurs et d’Arras.
D’Artagnan tira son épée et s’élança vers la porte.
Mais cette fois, au lieu de fuir, l’inconnu s’élança à bas de son cheval, et s’avança à la rencontre de d’Artagnan.
«Ah! monsieur, dit le jeune homme, je vous rejoins donc enfin; cette fois vous ne m’échapperez pas.
— Ce n’est pas mon intention non plus, monsieur, car cette fois je vous cherchais; au nom du roi, je vous arrête et dis que vous ayez à me rendre votre épée, monsieur, et cela sans résistance; il y va de la tête, je vous en avertis.
— Qui êtes-vous donc? demanda d’Artagnan en baissant son épée, mais sans la rendre encore.
— Je suis le chevalier de Rochefort, répondit l’inconnu, l’écuyer de M. le cardinal de Richelieu, et j’ai ordre de vous ramener à Son Éminence.
— Nous retournons auprès de Son Éminence, monsieur le chevalier, dit Athos en s’avançant, et vous accepterez bien la parole de M. d’Artagnan, qu’il va se rendre en droite ligne à La Rochelle.
— Je dois le remettre entre les mains des gardes qui le ramèneront au camp.
— Nous lui en servirons, monsieur, sur notre parole de gentilshommes; mais sur notre parole de gentilshommes aussi, ajouta Athos en fronçant le sourcil, M. d’Artagnan ne nous quittera pas.»
Le chevalier de Rochefort jeta un coup d’oeil en arrière et vit que Porthos et Aramis s’étaient placés entre lui et la porte; il comprit qu’il était complètement à la merci de ces quatre hommes.
«Messieurs, dit-il, si M. d’Artagnan veut me rendre son épée, et joindre sa parole à la vôtre, je me contenterai de votre promesse de conduire M. d’Artagnan au quartier de Mgr le cardinal.
— Vous avez ma parole, monsieur, dit d’Artagnan, et voici mon épée.
— Cela me va d’autant mieux, ajouta Rochefort, qu’il faut que je continue mon voyage.
— Si c’est pour rejoindre Milady, dit froidement Athos, c’est inutile, vous ne la retrouverez pas.
— Qu’est-elle donc devenue? demanda vivement Rochefort.
— Revenez au camp et vous le saurez.»
Rochefort demeura un instant pensif, puis, comme on n’était plus qu’à une journée de Surgères, jusqu’où le cardinal devait venir au-devant du roi, il résolut de suivre le conseil d’Athos et de revenir avec eux.
D’ailleurs ce retour lui offrait un avantage, c’était de surveiller lui-même son prisonnier.
On se remit en route.
Le lendemain, à trois heures de l’après-midi, on arriva à Surgères. Le cardinal y attendait Louis XIII. Le ministre et le roi y échangèrent force caresses, se félicitèrent de l’heureux hasard qui débarrassait la France de l’ennemi acharné qui ameutait l’Europe contre elle. Après quoi, le cardinal, qui avait été prévenu par Rochefort que d’Artagnan était arrêté, et qui avait hâte de le voir, prit congé du roi en l’invitant à venir voir le lendemain les travaux de la digue qui étaient achevés.
En revenant le soir à son quartier du pont de La Pierre, le cardinal trouva debout, devant la porte de la maison qu’il habitait, d’Artagnan sans épée et les trois mousquetaires armés.
Cette fois, comme il était en force, il les regarda sévèrement, et fit signe de l’oeil et de la main à d’Artagnan de le suivre.
D’Artagnan obéit.
«Nous t’attendrons, d’Artagnan», dit Athos assez haut pour que le cardinal l’entendit.
Son Éminence fronça le sourcil, s’arrêta un instant, puis continua son chemin sans prononcer une seule parole.
D’Artagnan entra derrière le cardinal, et Rochefort derrière d’Artagnan; la porte fut gardée.
Son Éminence se rendit dans la chambre qui lui servait de cabinet, et fit signe à Rochefort d’introduire le jeune mousquetaire.
Rochefort obéit et se retira.
D’Artagnan resta seul en face du cardinal; c’était sa seconde entrevue avec Richelieu, et il avoua depuis qu’il avait été bien convaincu que ce serait la dernière.
Richelieu resta debout, appuyé contre la cheminée, une table était dressée entre lui et d’Artagnan.
«Monsieur, dit le cardinal, vous avez été arrêté par mes ordres.
— On me l’a dit, Monseigneur.
— Savez-vous pourquoi?
— Non, Monseigneur; car la seule chose pour laquelle je pourrais être arrêté est encore inconnue de Son Éminence.»
Richelieu regarda fixement le jeune homme.
«Oh! Oh! dit-il, que veut dire cela?
— Si Monseigneur veut m’apprendre d’abord les crimes qu’on m’impute, je lui dirai ensuite les faits que j’ai accomplis.
— On vous impute des crimes qui ont fait choir des têtes plus hautes que la vôtre, monsieur! dit le cardinal.
— Lesquels, Monseigneur? demanda d’Artagnan avec un calme qui étonna le cardinal lui-même.
— On vous impute d’avoir correspondu avec les ennemis du royaume, on vous impute d’avoir surpris les secrets de l’État, on vous impute d’avoir essayé de faire avorter les plans de votre général.
— Et qui m’impute cela, Monseigneur? dit d’Artagnan, qui se doutait que l’accusation venait de Milady: une femme flétrie par la justice du pays, une femme qui a épousé un homme en France et un autre en Angleterre, une femme qui a empoisonné son second mari et qui a tenté de m’empoisonner moi-même!
— Que dites-vous donc là? Monsieur, s’écria le cardinal étonné, et de quelle femme parlez-vous ainsi?
— De Milady de Winter, répondit d’Artagnan; oui, de Milady de Winter, dont, sans doute, Votre Éminence ignorait tous les crimes lorsqu’elle l’a honorée de sa confiance.
— Monsieur, dit le cardinal, si Milady de Winter a commis les crimes que vous dites, elle sera punie.
— Elle l’est, Monseigneur.
— Et qui l’a punie?
— Nous.
— Elle est en prison?
— Elle est morte.
— Morte! répéta le cardinal, qui ne pouvait croire à ce qu’il entendait: morte! n’avez-vous pas dit qu’elle était morte?
— Trois fois elle avait essayé de me tuer, et je lui avais pardonné, mais elle a tué la femme que j’aimais. Alors, mes amis et moi, nous l’avons prise, jugée et condamnée.»
D’Artagnan alors raconta l’empoisonnement de Mme Bonacieux dans le couvent des Carmélites de Béthune, le jugement de la maison isolée, l’exécution sur les bords de la Lys.
Un frisson courut par tout le corps du cardinal, qui cependant ne frissonnait pas facilement.
Mais tout à coup, comme subissant l’influence d’une pensée muette, la physionomie du cardinal, sombre jusqu’alors, s’éclaircit peu à peu et arriva à la plus parfaite sérénité.
«Ainsi, dit-il avec une voix dont la douceur contrastait avec la sévérité de ses paroles, vous vous êtes constitués juges, sans penser que ceux qui n’ont pas mission de punir et qui punissent sont des assassins!
— Monseigneur, je vous jure que je n’ai pas eu un instant l’intention de défendre ma tête contre vous. Je subirai le châtiment que Votre Éminence voudra bien m’infliger. Je ne tiens pas assez à la vie pour craindre la mort.
— Oui, je le sais, vous êtes un homme de coeur, monsieur, dit le cardinal avec une voix presque affectueuse; je puis donc vous dire d’avance que vous serez jugé, condamné même.
— Un autre pourrait répondre à Votre Éminence qu’il a sa grâce dans sa poche; moi je me contenterai de vous dire: «Ordonnez, Monseigneur, je suis prêt.»
— Votre grâce? dit Richelieu surpris.
— Oui, Monseigneur, dit d’Artagnan.
— Et signée de qui? du roi?»
Et le cardinal prononça ces mots avec une singulière expression de mépris.
«Non, de Votre Éminence.
— De moi? vous êtes fou, monsieur?
— Monseigneur reconnaîtra sans doute son écriture.»
Et d’Artagnan présenta au cardinal le précieux papier qu’Athos avait arraché à Milady, et qu’il avait donné à d’Artagnan pour lui servir de sauvegarde.
Son Éminence prit le papier et lut d’une voix lente et en appuyant sur chaque syllabe:
«C’est par mon ordre et pour le bien de État que le porteur du présent a fait ce qu’il a fait.
«Au camp de la Rochelle, ce 5 août 1628. «Richelieu.»
Le cardinal, après avoir lu ces deux lignes, tomba dans une rêverie profonde, mais il ne rendit pas le papier à d’Artagnan.
«Il médite de quel genre de supplice il me fera mourir, se dit tout bas d’Artagnan; eh bien, ma foi! il verra comment meurt un gentilhomme.»
Le jeune mousquetaire était en excellente disposition pour trépasser héroïquement.
Richelieu pensait toujours, roulait et déroulait le papier dans ses mains. Enfin il leva la tête, fixa son regard d’aigle sur cette physionomie loyale, ouverte, intelligente, lut sur ce visage sillonné de larmes toutes les souffrances qu’il avait endurées depuis un mois, et songea pour la troisième ou quatrième fois combien cet enfant de vingt et un ans avait d’avenir, et quelles ressources son activité, son courage et son esprit pouvaient offrir à un bon maître.
D’un autre côté, les crimes, la puissance, le génie infernal de Milady l’avaient plus d’une fois épouvanté. Il sentait comme une joie secrète d’être à jamais débarrassé de ce complice dangereux.
Il déchira lentement le papier que d’Artagnan lui avait si généreusement remis.
«Je suis perdu», dit en lui-même d’Artagnan.
Et il s’inclina profondément devant le cardinal en homme qui dit: «Seigneur, que votre volonté soit faite!»
Le cardinal s’approcha de la table, et, sans s’asseoir, écrivit quelques lignes sur un parchemin dont les deux tiers étaient déjà remplis et y apposa son sceau.
«Ceci est ma condamnation, dit d’Artagnan; il m’épargne l’ennui de la Bastille et les lenteurs d’un jugement. C’est encore fort aimable à lui.»
«Tenez, monsieur, dit le cardinal au jeune homme, je vous ai pris un blanc-seing et je vous en rends un autre. Le nom manque sur ce brevet: vous l’écrirez vous-même.»
D’Artagnan prit le papier en hésitant et jeta les yeux dessus.
C’était une lieutenance dans les mousquetaires.
D’Artagnan tomba aux pieds du cardinal.
«Monseigneur, dit-il, ma vie est à vous; disposez-en désormais; mais cette faveur que vous m’accordez, je ne la mérite pas: j’ai trois amis qui sont plus méritants et plus dignes…
— Vous êtes un brave garçon, d’Artagnan, interrompit le cardinal en lui frappant familièrement sur l’épaule, charmé qu’il était d’avoir vaincu cette nature rebelle. Faites de ce brevet ce qu’il vous plaira. Seulement rappelez-vous que, quoique le nom soit en blanc, c’est à vous que je le donne.
— Je ne l’oublierai jamais, répondit d’Artagnan. Votre Éminence peut en être certaine.»
Le cardinal se retourna et dit à haute voix:
«Rochefort!»
Le chevalier, qui sans doute était derrière la porte entra aussitôt.
«Rochefort, dit le cardinal, vous voyez M. d’Artagnan; je le reçois au nombre de mes amis; ainsi donc que l’on s’embrasse et que l’on soit sage si l’on tient à conserver sa tête.
Rochefort et d’Artagnan s’embrassèrent du bout des lèvres; mais le cardinal était là, qui les observait de son oeil vigilant.
Ils sortirent de la chambre en même temps.
«Nous nous retrouverons, n’est-ce pas, monsieur?
— Quand il vous plaira, fit d’Artagnan.
— L’occasion viendra, répondit Rochefort.
— Hein?» fit Richelieu en ouvrant la porte.
Les deux hommes se sourirent, se serrèrent la main et saluèrent Son Éminence.
«Nous commencions à nous impatienter, dit Athos.
— Me voilà, mes amis! répondit d’Artagnan, non seulement libre, mais en faveur.
— Vous nous conterez cela?
— Dès ce soir.»
En effet, dès le soir même d’Artagnan se rendit au logis d’Athos, qu’il trouva en train de vider sa bouteille de vin d’Espagne, occupation qu’il accomplissait religieusement tous les soirs.
Il lui raconta ce qui s’était passé entre le cardinal et lui, et tirant le brevet de sa poche:
«Tenez, mon cher Athos, voilà, dit-il, qui vous revient tout naturellement.»
Athos sourit de son doux et charmant sourire.
«Amis, dit-il, pour Athos c’est trop; pour le comte de La Fère, c’est trop peu. Gardez ce brevet, il est à vous; hélas, mon Dieu! vous l’avez acheté assez cher.»
D’Artagnan sortit de la chambre d’Athos, et entra dans celle de Porthos.
Il le trouva vêtu d’un magnifique habit, couvert de broderies splendides, et se mirant dans une glace.
«Ah! ah! dit Porthos, c’est vous, cher ami! comment trouvez-vous que ce vêtement me va?
— À merveille, dit d’Artagnan, mais je viens vous proposer un habit qui vous ira mieux encore.
— Lequel? demanda Porthos.
— Celui de lieutenant aux mousquetaires.
D’Artagnan raconta à Porthos son entrevue avec le cardinal, et tirant le brevet de sa poche:
«Tenez, mon cher, dit-il, écrivez votre nom là-dessus, et soyez bon chef pour moi.
Porthos jeta les yeux sur le brevet, et le rendit à d’Artagnan, au grand étonnement du jeune homme.
«Oui, dit-il, cela me flatterait beaucoup, mais je n’aurais pas assez longtemps à jouir de cette faveur. Pendant notre expédition de Béthune, le mari de ma duchesse est mort; de sorte que, mon cher, le coffre du défunt me tendant les bras, j’épouse la veuve. Tenez, j’essayais mon habit de noce; gardez la lieutenance, mon cher, gardez.»
Et il rendit le brevet à d’Artagnan.
Le jeune homme entra chez Aramis.
Il le trouva agenouillé devant un prie-Dieu, le front appuyé contre son livre d’heures ouvert.
Il lui raconta son entrevue avec le cardinal, et tirant pour la troisième fois son brevet de sa poche:
«Vous, notre ami, notre lumière, notre protecteur invisible, dit- il, acceptez ce brevet; vous l’avez mérité plus que personne, par votre sagesse et vos conseils toujours suivis de si heureux résultats.
— Hélas, cher ami! dit Aramis, nos dernières aventures m’ont dégoûté tout à fait de la vie d’homme d’épée. Cette fois, mon parti est pris irrévocablement, après le siège j’entre chez les lazaristes. Gardez ce brevet, d’Artagnan, le métier des armes vous convient, vous serez un brave et aventureux capitaine.»
D’Artagnan, l’oeil humide de reconnaissance et brillant de joie, revint à Athos, qu’il trouva toujours attablé et mirant son dernier verre de malaga à la lueur de la lampe.
«Eh bien, dit-il, eux aussi m’ont refusé.
— C’est que personne, cher ami, n’en était plus digne que vous.»
Il prit une plume, écrivit sur le brevet le nom de d’Artagnan, et le lui remit.
«Je n’aurai donc plus d’amis, dit le jeune homme, hélas! plus rien, que d’amers souvenirs…»
Et il laissa tomber sa tête entre ses deux mains, tandis que deux larmes roulaient le long de ses joues.
«Vous êtes jeune, vous, répondit Athos, et vos souvenirs amers ont le temps de se changer en doux souvenirs!»
ÉPILOGUE
La Rochelle, privée du secours de la flotte anglaise et de la division promise par Buckingham, se rendit après un siège d’un an. Le 28 octobre 1628, on signa la capitulation.
Le roi fit son entrée à Paris le 23 décembre de la même année. On lui fit un triomphe comme s’il revenait de vaincre l’ennemi et non des Français. Il entra par le faubourg Saint-Jacques sous des arcs de verdure.
D’Artagnan prit possession de son grade. Porthos quitta le service et épousa, dans le courant de l’année suivante, Mme Coquenard, le coffre tant convoité contenait huit cent mille livres.
Mousqueton eut une livrée magnifique, et de plus la satisfaction, qu’il avait ambitionnée toute sa vie, de monter derrière un carrosse doré.
Aramis, après un voyage en Lorraine, disparut tout à coup et cessa d’écrire à ses amis. On apprit plus tard, par Mme de Chevreuse, qui le dit à deux ou trois de ses amants, qu’il avait pris l’habit dans un couvent de Nancy.
Bazin devint frère lai.
Athos resta mousquetaire sous les ordres de d’Artagnan jusqu’en 1633, époque à laquelle, à la suite d’un voyage qu’il fit en Touraine, il quitta aussi le service sous prétexte qu’il venait de recueillir un petit héritage en Roussillon.
Grimaud suivit Athos.
D’Artagnan se battit trois fois avec Rochefort et le blessa trois fois.
«Je vous tuerai probablement à la quatrième, lui dit-il en lui tendant la main pour le relever.
— Il vaut donc mieux, pour vous et pour moi, que nous en restions là, répondit le blessé. Corbleu! je suis plus votre ami que vous ne pensez, car dès la première rencontre j’aurais pu, en disant un mot au cardinal, vous faire couper le cou.»
Ils s’embrassèrent cette fois, mais de bon coeur et sans arrière- pensée.
Planchet obtint de Rochefort le grade de sergent dans les gardes.
M. Bonacieux vivait fort tranquille, ignorant parfaitement ce qu’était devenue sa femme et ne s’en inquiétant guère. Un jour, il eut l’imprudence de se rappeler au souvenir du cardinal; le cardinal lui fit répondre qu’il allait pourvoir à ce qu’il ne manquât jamais de rien désormais.
En effet, le lendemain, M. Bonacieux, étant sorti à sept heures du soir de chez lui pour se rendre au Louvre, ne reparut plus rue des Fossoyeurs; l’avis de ceux qui parurent les mieux informés fut qu’il était nourri et logé dans quelque château royal aux frais de sa généreuse Éminence.
FIN
The end
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More by Alexandre Dumas; Auguste Maquet
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