Les trois mousquetaires (part 2 of 3)
D’ailleurs, il vint au jeune homme cette idée, qu’en restant aux environs du lieu où l’événement s’était passé, il obtiendrait peut-être quelque éclaircissement sur cette mystérieuse affaire. Au sixième cabaret, comme nous l’avons dit, d’Artagnan s’arrêta donc, demanda une bouteille de vin de première qualité, s’accouda dans l’angle le plus obscur et se décida à attendre ainsi le jour; mais cette fois encore son espérance fut trompée, et quoiqu’il écoutât de toutes ses oreilles, il n’entendit, au milieu des jurons, des lazzi et des injures qu’échangeaient entre eux les ouvriers, les laquais et les rouliers qui composaient l’honorable société dont il faisait partie, rien qui pût le mettre sur la trace de la pauvre femme enlevée. Force lui fut donc, après avoir avalé sa bouteille par désoeuvrement et pour ne pas éveiller des soupçons, de chercher dans son coin la posture la plus satisfaisante possible et de s’endormir tant bien que mal. D’Artagnan avait vingt ans, on se le rappelle, et à cet âge le sommeil a des droits imprescriptibles qu’il réclame impérieusement, même sur les coeurs les plus désespérés.
Vers six heures du matin, d’Artagnan se réveilla avec ce malaise qui accompagne ordinairement le point du jour après une mauvaise nuit. Sa toilette n’était pas longue à faire; il se tâta pour savoir si on n’avait pas profité de son sommeil pour le voler, et ayant retrouvé son diamant à son doigt, sa bourse dans sa poche et ses pistolets à sa ceinture, il se leva, paya sa bouteille et sortit pour voir s’il n’aurait pas plus de bonheur dans la recherche de son laquais le matin que la nuit. En effet, la première chose qu’il aperçut à travers le brouillard humide et grisâtre fut l’honnête Planchet qui, les deux chevaux en main, l’attendait à la porte d’un petit cabaret borgne devant lequel d’Artagnan était passé sans même soupçonner son existence.
CHAPITRE XXV. PORTHOS
Au lieu de rentrer chez lui directement, d’Artagnan mit pied à terre à la porte de M. de Tréville, et monta rapidement l’escalier. Cette fois, il était décidé à lui raconter tout ce qui venait de se passer. Sans doute il lui donnerait de bons conseils dans toute cette affaire; puis, comme M. de Tréville voyait presque journellement la reine, il pourrait peut-être tirer de Sa Majesté quelque renseignement sur la pauvre femme à qui l’on faisait sans doute payer son dévouement à sa maîtresse.
M. de Tréville écouta le récit du jeune homme avec une gravité qui prouvait qu’il voyait autre chose, dans toute cette aventure, qu’une intrigue d’amour; puis, quand d’Artagnan eut achevé:
«Hum! dit-il, tout ceci sent Son Éminence d’une lieue.
— Mais, que faire? dit d’Artagnan.
— Rien, absolument rien, à cette heure, que quitter Paris, comme je vous l’ai dit, le plus tôt possible. Je verrai la reine, je lui raconterai les détails de la disparition de cette pauvre femme, qu’elle ignore sans doute; ces détails la guideront de son côté, et, à votre retour, peut-être aurai-je quelque bonne nouvelle à vous dire. Reposez vous en sur moi.»
D’Artagnan savait que, quoique Gascon, M. de Tréville n’avait pas l’habitude de promettre, et que lorsque par hasard il promettait, il tenait plus qu’il n’avait promis. Il le salua donc, plein de reconnaissance pour le passé et pour l’avenir, et le digne capitaine, qui de son côté éprouvait un vif intérêt pour ce jeune homme si brave et si résolu, lui serra affectueusement la main en lui souhaitant un bon voyage.
Décidé à mettre les conseils de M. de Tréville en pratique à l’instant même, d’Artagnan s’achemina vers la rue des Fossoyeurs, afin de veiller à la confection de son portemanteau. En s’approchant de sa maison, il reconnut M. Bonacieux en costume du matin, debout sur le seuil de sa porte. Tout ce que lui avait dit, la veille, le prudent Planchet sur le caractère sinistre de son hôte revint alors à l’esprit de d’Artagnan, qui le regarda plus attentivement qu’il n’avait fait encore. En effet, outre cette pâleur jaunâtre et maladive qui indique l’infiltration de la bile dans le sang et qui pouvait d’ailleurs n’être qu’accidentelle, d’Artagnan remarqua quelque chose de sournoisement perfide dans l’habitude des rides de sa face. Un fripon ne rit pas de la même façon qu’un honnête homme, un hypocrite ne pleure pas les mêmes larmes qu’un homme de bonne foi. Toute fausseté est un masque, et si bien fait que soit le masque, on arrive toujours, avec un peu d’attention, à le distinguer du visage.
Il sembla donc à d’Artagnan que M. Bonacieux portait un masque, et même que ce masque était des plus désagréables à voir.
En conséquence il allait, vaincu par sa répugnance pour cet homme, passer devant lui sans lui parler, quand, ainsi que la veille, M. Bonacieux l’interpella.
«Eh bien, jeune homme, lui dit-il, il paraît que nous faisons de grasses nuits? Sept heures du matin, peste! Il me semble que vous retournez tant soit peu les habitudes reçues, et que vous rentrez à l’heure où les autres sortent.
— On ne vous fera pas le même reproche, maître Bonacieux, dit le jeune homme, et vous êtes le modèle des gens rangés. Il est vrai que lorsque l’on possède une jeune et jolie femme, on n’a pas besoin de courir après le bonheur: c’est le bonheur qui vient vous trouver; n’est-ce pas, monsieur Bonacieux?»
Bonacieux devint pâle comme la mort et grimaça un sourire.
«Ah! ah! dit Bonacieux, vous êtes un plaisant compagnon. Mais où diable avez-vous été courir cette nuit, mon jeune maître? Il paraît qu’il ne faisait pas bon dans les chemins de traverse.»
D’Artagnan baissa les yeux vers ses bottes toutes couvertes de boue; mais dans ce mouvement ses regards se portèrent en même temps sur les souliers et les bas du mercier; on eût dit qu’on les avait trempés dans le même bourbier; les uns et les autres étaient maculés de taches absolument pareilles.
Alors une idée subite traversa l’esprit de d’Artagnan. Ce petit homme gros, court, grisonnant, cette espèce de laquais vêtu d’un habit sombre, traité sans considération par les gens d’épée qui composaient l’escorte, c’était Bonacieux lui-même. Le mari avait présidé à l’enlèvement de sa femme.
Il prit à d’Artagnan une terrible envie de sauter à la gorge du mercier et de l’étrangler; mais, nous l’avons dit, c’était un garçon fort prudent, et il se contint. Cependant la révolution qui s’était faite sur son visage était si visible, que Bonacieux en fut effrayé et essaya de reculer d’un pas; mais justement il se trouvait devant le battant de la porte, qui était fermée, et l’obstacle qu’il rencontra le força de se tenir à la même place.
«Ah çà! mais vous qui plaisantez, mon brave homme, dit d’Artagnan, il me semble que si mes bottes ont besoin d’un coup d’éponge, vos bas et vos souliers réclament aussi un coup de brosse. Est-ce que de votre côté vous auriez couru la prétantaine, maître Bonacieux? Ah! diable, ceci ne serait point pardonnable à un homme de votre âge et qui, de plus, a une jeune et jolie femme comme la vôtre.
— Oh! mon Dieu, non, dit Bonacieux; mais hier j’ai été à Saint- Mandé pour prendre des renseignements sur une servante dont je ne puis absolument me passer, et comme les chemins étaient mauvais, j’en ai rapporté toute cette fange, que je n’ai pas encore eu le temps de faire disparaître.»
Le lieu que désignait Bonacieux comme celui qui avait été le but de sa course fut une nouvelle preuve à l’appui des soupçons qu’avait conçus d’Artagnan. Bonacieux avait dit Saint-Mandé, parce que Saint-Mandé est le point absolument opposé à Saint-Cloud.
Cette probabilité lui fut une première consolation. Si Bonacieux savait où était sa femme, on pourrait toujours, en employant des moyens extrêmes, forcer le mercier à desserrer les dents et à laisser échapper son secret. Il s’agissait seulement de changer cette probabilité en certitude.
«Pardon, mon cher monsieur Bonacieux, si j’en use avec vous sans façon, dit d’Artagnan; mais rien n’altère comme de ne pas dormir, j’ai donc une soif d’enragé; permettez-moi de prendre un verre d’eau chez vous; vous le savez, cela ne se refuse pas entre voisins.»
Et sans attendre la permission de son hôte, d’Artagnan entra vivement dans la maison, et jeta un coup d’oeil rapide sur le lit. Le lit n’était pas défait. Bonacieux ne s’était pas couché. Il rentrait donc seulement il y avait une heure ou deux; il avait accompagné sa femme jusqu’à l’endroit où on l’avait conduite, ou tout au moins jusqu’au premier relais.
«Merci, maître Bonacieux, dit d’Artagnan en vidant son verre, voilà tout ce que je voulais de vous. Maintenant je rentre chez moi, je vais faire brosser mes bottes par Planchet, et quand il aura fini, je vous l’enverrai si vous voulez pour brosser vos souliers.»
Et il quitta le mercier tout ébahi de ce singulier adieu et se demandant s’il ne s’était pas enferré lui-même.
Sur le haut de l’escalier il trouva Planchet tout effaré.
«Ah! monsieur, s’écria Planchet dès qu’il eut aperçu son maître, en voilà bien d’une autre, et il me tardait bien que vous rentrassiez.
— Qu’y a-t-il donc? demanda d’Artagnan.
— Oh! je vous le donne en cent, monsieur, je vous le donne en mille de deviner la visite que j’ai reçue pour vous en votre absence.
— Quand cela?
— Il y a une demi-heure, tandis que vous étiez chez M. de Tréville.
— Et qui donc est venu? Voyons, parle.
— M. de Cavois.
— M. de Cavois?
— En personne.
— Le capitaine des gardes de Son Éminence?
— Lui-même.
— Il venait m’arrêter?
— Je m’en suis douté, monsieur, et cela malgré son air patelin.
— Il avait l’air patelin, dis-tu?
— C’est-à-dire qu’il était tout miel, monsieur.
— Vraiment?
— Il venait, disait-il, de la part de Son Éminence, qui vous voulait beaucoup de bien, vous prier de le suivre au Palais-Royal.
— Et tu lui as répondu?
— Que la chose était impossible, attendu que vous étiez hors de la maison, comme il le pouvait voir.
— Alors qu’a-t-il dit?
— Que vous ne manquiez pas de passer chez lui dans la journée; puis il a ajouté tout bas: «Dis à ton maître que Son Éminence est parfaitement disposée pour lui, et que sa fortune dépend peut-être de cette entrevue.»
— Le piège est assez maladroit pour le cardinal, reprit en souriant le jeune homme.
— Aussi, je l’ai vu, le piège, et j’ai répondu que vous seriez désespéré à votre retour.
— Où est-il allé? a demandé M. de Cavois. À Troyes en Champagne, ai-je répondu. Et quand est-il parti?
— Hier soir.»
— Planchet, mon ami, interrompit d’Artagnan, tu es véritablement un homme précieux.
— Vous comprenez, monsieur, j’ai pensé qu’il serait toujours temps, si vous désirez voir M. de Cavois, de me démentir en disant que vous n’étiez point parti; ce serait moi, dans ce cas, qui aurais fait le mensonge, et comme je ne suis pas gentilhomme, moi, je puis mentir.
— Rassure-toi, Planchet, tu conserveras ta réputation d’homme véridique: dans un quart d’heure nous partons.
— C’est le conseil que j’allais donner à monsieur; et où allons- nous, sans être trop curieux?
— Pardieu! du côté opposé à celui vers lequel tu as dit que j’étais allé. D’ailleurs, n’as-tu pas autant de hâte d’avoir des nouvelles de Grimaud, de Mousqueton et de Bazin que j’en ai, moi, de savoir ce que sont devenus Athos, Porthos et Aramis?
— Si fait, monsieur, dit Planchet, et je partirai quand vous voudrez; l’air de la province vaut mieux pour nous, à ce que je crois, en ce moment, que l’air de Paris. Ainsi donc…
— Ainsi donc, fais notre paquet, Planchet, et partons; moi, je m’en vais devant, les mains dans mes poches, pour qu’on ne se doute de rien. Tu me rejoindras à l’hôtel des Gardes. À propos, Planchet, je crois que tu as raison à l’endroit de notre hôte, et que c’est décidément une affreuse canaille.
— Ah! croyez-moi, monsieur, quand je vous dis quelque chose; je suis physionomiste, moi, allez!»
D’Artagnan descendit le premier, comme la chose avait été convenue; puis, pour n’avoir rien à se reprocher, il se dirigea une dernière fois vers la demeure de ses trois amis: on n’avait reçu aucune nouvelle d’eux, seulement une lettre toute parfumée et d’une écriture élégante et menue était arrivée pour Aramis. D’Artagnan s’en chargea. Dix minutes après, Planchet le rejoignait dans les écuries de l’hôtel des Gardes. D’Artagnan, pour qu’il n’y eût pas de temps perdu, avait déjà sellé son cheval lui-même.
«C’est bien, dit-il à Planchet, lorsque celui-ci eut joint le portemanteau à l’équipement; maintenant selle les trois autres, et partons.
— Croyez-vous que nous irons plus vite avec chacun deux chevaux? demanda Planchet avec son air narquois.
— Non, monsieur le mauvais plaisant, répondit d’Artagnan, mais avec nos quatre chevaux nous pourrons ramener nos trois amis, si toutefois nous les retrouvons vivants.
— Ce qui serait une grande chance, répondit Planchet, mais enfin il ne faut pas désespérer de la miséricorde de Dieu.
— Amen», dit d’Artagnan en enfourchant son cheval.
Et tous deux sortirent de l’hôtel des Gardes, s’éloignèrent chacun par un bout de la rue, l’un devant quitter Paris par la barrière de la Villette et l’autre par la barrière de Montmartre, pour se rejoindre au-delà de Saint-Denis, manoeuvre stratégique qui, ayant été exécutée avec une égale ponctualité, fut couronnée des plus heureux résultats. D’Artagnan et Planchet entrèrent ensemble à Pierrefitte.
Planchet était plus courageux, il faut le dire, le jour que la nuit.
Cependant sa prudence naturelle ne l’abandonnait pas un seul instant; il n’avait oublié aucun des incidents du premier voyage, et il tenait pour ennemis tous ceux qu’il rencontrait sur la route. Il en résultait qu’il avait sans cesse le chapeau à la main, ce qui lui valait de sévères mercuriales de la part de d’Artagnan, qui craignait que, grâce à cet excès de politesse, on ne le prît pour le valet d’un homme de peu.
Cependant, soit qu’effectivement les passants fussent touchés de l’urbanité de Planchet, soit que cette fois personne ne fût aposté sur la route du jeune homme, nos deux voyageurs arrivèrent à Chantilly sans accident aucun et descendirent à l’hôtel du Grand Saint Martin, le même dans lequel ils s’étaient arrêtés lors de leur premier voyage.
L’hôte, en voyant un jeune homme suivi d’un laquais et de deux chevaux de main, s’avança respectueusement sur le seuil de la porte. Or, comme il avait déjà fait onze lieues, d’Artagnan jugea à propos de s’arrêter, que Porthos fût ou ne fût pas dans l’hôtel. Puis peut-être n’était-il pas prudent de s’informer du premier coup de ce qu’était devenu le mousquetaire. Il résulta de ces réflexions que d’Artagnan, sans demander aucune nouvelle de qui que ce fût, descendit, recommanda les chevaux à son laquais, entra dans une petite chambre destinée à recevoir ceux qui désiraient être seuls, et demanda à son hôte une bouteille de son meilleur vin et un déjeuner aussi bon que possible, demande qui corrobora encore la bonne opinion que l’aubergiste avait prise de son voyageur à la première vue.
Aussi d’Artagnan fut-il servi avec une célérité miraculeuse.
Le régiment des gardes se recrutait parmi les premiers gentilshommes du royaume, et d’Artagnan, suivi d’un laquais et voyageant avec quatre chevaux magnifiques, ne pouvait, malgré la simplicité de son uniforme, manquer de faire sensation. L’hôte voulut le servir lui-même; ce que voyant, d’Artagnan fit apporter deux verres et entama la conversation suivante:
«Ma foi, mon cher hôte, dit d’Artagnan en remplissant les deux verres, je vous ai demandé de votre meilleur vin et si vous m’avez trompé, vous allez être puni par où vous avez péché, attendu que, comme je déteste boire seul, vous allez boire avec moi. Prenez donc ce verre, et buvons. À quoi boirons-nous, voyons, pour ne blesser aucune susceptibilité? Buvons à la prospérité de votre établissement!
— Votre Seigneurie me fait honneur, dit l’hôte, et je la remercie bien sincèrement de son bon souhait.
— Mais ne vous y trompez pas, dit d’Artagnan, il y a plus d’égoïsme peut-être que vous ne le pensez dans mon toast: il n’y a que les établissements qui prospèrent dans lesquels on soit bien reçu; dans les hôtels qui périclitent, tout va à la débandade, et le voyageur est victime des embarras de son hôte; or, moi qui voyage beaucoup et surtout sur cette route, je voudrais voir tous les aubergistes faire fortune.
— En effet, dit l’hôte, il me semble que ce n’est pas la première fois que j’ai l’honneur de voir monsieur.
— Bah? je suis passé dix fois peut-être à Chantilly, et sur les dix fois je me suis arrêté au moins trois ou quatre fois chez vous. Tenez, j’y étais encore il y a dix ou douze jours à peu près; je faisais la conduite à des amis, à des mousquetaires, à telle enseigne que l’un d’eux s’est pris de dispute avec un étranger, un inconnu, un homme qui lui a cherché je ne sais quelle querelle.
— Ah! oui vraiment! dit l’hôte, et je me le rappelle parfaitement. N’est-ce pas de M. Porthos que Votre Seigneurie veut me parler?
— C’est justement le nom de mon compagnon de voyage.
«Mon Dieu! mon cher hôte, dites-moi, lui serait-il arrivé malheur?
— Mais Votre Seigneurie a dû remarquer qu’il n’a pas pu continuer sa route.
— En effet, il nous avait promis de nous rejoindre, et nous ne l’avons pas revu.
— Il nous a fait l’honneur de rester ici.
— Comment! il vous a fait l’honneur de rester ici?
— Oui, monsieur, dans cet hôtel; nous sommes même bien inquiets.
— Et de quoi?
— De certaines dépenses qu’il a faites.
— Eh bien, mais les dépenses qu’il a faites, il les paiera.
— Ah! monsieur, vous me mettez véritablement du baume dans le sang! Nous avons fait de fort grandes avances, et ce matin encore le chirurgien nous déclarait que si M. Porthos ne le payait pas, c’était à moi qu’il s’en prendrait, attendu que c’était moi qui l’avais envoyé chercher.
— Mais Porthos est donc blessé?
— Je ne saurais vous le dire, monsieur.
— Comment, vous ne sauriez me le dire? vous devriez cependant être mieux informé que personne.
— Oui, mais dans notre état nous ne disons pas tout ce que nous savons, monsieur, surtout quand on nous a prévenus que nos oreilles répondraient pour notre langue.
— Eh bien, puis-je voir Porthos?
— Certainement, monsieur. Prenez l’escalier, montez au premier et frappez au n° 1. Seulement, prévenez que c’est vous.
— Comment! que je prévienne que c’est moi?
— Oui, car il pourrait vous arriver malheur.
— Et quel malheur voulez-vous qu’il m’arrive?
— M. Porthos peut vous prendre pour quelqu’un de la maison et, dans un mouvement de colère, vous passer son épée à travers le corps ou vous brûler la cervelle.
— Que lui avez-vous donc fait?
— Nous lui avons demandé de l’argent.
— Ah! diable, je comprends cela; c’est une demande que Porthos reçoit très mal quand il n’est pas en fonds; mais je sais qu’il devait y être.
— C’est ce que nous avions pensé aussi, monsieur; comme la maison est fort régulière et que nous faisons nos comptes toutes les semaines, au bout de huit jours nous lui avons présenté notre note; mais il paraît que nous sommes tombés dans un mauvais moment, car, au premier mot que nous avons prononcé sur la chose, il nous a envoyés à tous les diables; il est vrai qu’il avait joué la veille.
— Comment, il avait joué la veille! et avec qui?
— Oh! mon Dieu, qui sait cela? avec un seigneur qui passait et auquel il avait fait proposer une partie de lansquenet.
— C’est cela, le malheureux aura tout perdu.
— Jusqu’à son cheval, monsieur, car lorsque l’étranger a été pour partir, nous nous sommes aperçus que son laquais sellait le cheval de M. Porthos. Alors nous lui en avons fait l’observation, mais il nous a répondu que nous nous mêlions de ce qui ne nous regardait pas et que ce cheval était à lui. Nous avons aussitôt fait prévenir M. Porthos de ce qui se passait, mais il nous à fait dire que nous étions des faquins de douter de la parole d’un gentilhomme, et que, puisque celui-là avait dit que le cheval était à lui, il fallait bien que cela fût.
— Je le reconnais bien là, murmura d’Artagnan.
— Alors, continua l’hôte, je lui fis répondre que du moment où nous paraissions destinés à ne pas nous entendre à l’endroit du paiement, j’espérais qu’il aurait au moins la bonté d’accorder la faveur de sa pratique à mon confrère le maître de l’Aigle d’Or; mais M. Porthos me répondit que mon hôtel étant le meilleur, il désirait y rester.
«Cette réponse était trop flatteuse pour que j’insistasse sur son départ. Je me bornai donc à le prier de me rendre sa chambre, qui est la plus belle de l’hôtel, et de se contenter d’un joli petit cabinet au troisième. Mais à ceci M. Porthos répondit que, comme il attendait d’un moment à l’autre sa maîtresse, qui était une des plus grandes dames de la cour, je devais comprendre que la chambre qu’il me faisait l’honneur d’habiter chez moi était encore bien médiocre pour une pareille personne.
«Cependant, tout en reconnaissant la vérité de ce qu’il disait, je crus devoir insister; mais, sans même se donner la peine d’entrer en discussion avec moi, il prit son pistolet, le mit sur sa table de nuit et déclara qu’au premier mot qu’on lui dirait d’un déménagement quelconque à l’extérieur ou à l’intérieur, il brûlerait la cervelle à celui qui serait assez imprudent pour se mêler d’une chose qui ne regardait que lui. Aussi, depuis ce temps-là, monsieur, personne n’entre plus dans sa chambre, si ce n’est son domestique.
— Mousqueton est donc ici?
— Oui, monsieur; cinq jours après son départ, il est revenu de fort mauvaise humeur de son côté; il paraît que lui aussi a eu du désagrément dans son voyage. Malheureusement, il est plus ingambe que son maître, ce qui fait que pour son maître il met tout sens dessus dessous, attendu que, comme il pense qu’on pourrait lui refuser ce qu’il demande, il prend tout ce dont il a besoin sans demander.
— Le fait est, répondit d’Artagnan, que j’ai toujours remarqué dans Mousqueton un dévouement et une intelligence très supérieurs.
— Cela est possible, monsieur; mais supposez qu’il m’arrive seulement quatre fois par an de me trouver en contact avec une intelligence et un dévouement semblables, et je suis un homme ruiné.
— Non, car Porthos vous paiera.
— Hum! fit l’hôtelier d’un ton de doute.
— C’est le favori d’une très grande dame qui ne le laissera pas dans l’embarras pour une misère comme celle qu’il vous doit.
— Si j’ose dire ce que je crois là-dessus…
— Ce que vous croyez?
— Je dirai plus: ce que je sais.
— Ce que vous savez?
— Et même ce dont je suis sûr.
— Et de quoi êtes-vous sûr, voyons?
— Je dirai que je connais cette grande dame.
— Vous?
— Oui, moi.
— Et comment la connaissez-vous?
— Oh! monsieur, si je croyais pouvoir me fier à votre discrétion…
— Parlez, et foi de gentilhomme, vous n’aurez pas à vous repentir de votre confiance.
— Eh bien, monsieur, vous concevez, l’inquiétude fait faire bien des choses.
— Qu’avez-vous fait?
— Oh! d’ailleurs, rien qui ne soit dans le droit d’un créancier.
— Enfin?
— M. Porthos nous a remis un billet pour cette duchesse, en nous recommandant de le jeter à la poste. Son domestique n’était pas encore arrivé. Comme il ne pouvait pas quitter sa chambre, il fallait bien qu’il nous chargeât de ses commissions.
— Ensuite?
— Au lieu de mettre la lettre à la poste, ce qui n’est jamais bien sûr, j’ai profité de l’occasion de l’un de mes garçons qui allait à Paris, et je lui ai ordonné de la remettre à cette duchesse elle-même. C’était remplir les intentions de M. Porthos, qui nous avait si fort recommandé cette lettre, n’est-ce pas?
— À peu près.
— Eh bien, monsieur, savez-vous ce que c’est que cette grande dame?
— Non; j’en ai entendu parler à Porthos, voilà tout.
— Savez-vous ce que c’est que cette prétendue duchesse?
— Je vous le répète, je ne la connais pas.
— C’est une vieille procureuse au Châtelet, monsieur, nommée Mme Coquenard, laquelle a au moins cinquante ans, et se donne encore des airs d’être jalouse. Cela me paraissait aussi fort singulier, une princesse qui demeure rue aux Ours.
— Comment savez-vous cela?
— Parce qu’elle s’est mise dans une grande colère en recevant la lettre, disant que M. Porthos était un volage, et que c’était encore pour quelque femme qu’il avait reçu ce coup d’épée.
— Mais il a donc reçu un coup d’épée?
— Ah! mon Dieu! qu’ai-je dit là?
— Vous avez dit que Porthos avait reçu un coup d’épée.
— Oui; mais il m’avait si fort défendu de le dire!
— Pourquoi cela?
— Dame! monsieur, parce qu’il s’était vanté de perforer cet étranger avec lequel vous l’avez laisse en dispute, et que c’est cet étranger, au contraire, qui, malgré toutes ses rodomontades, l’a couché sur le carreau. Or, comme M. Porthos est un homme fort glorieux, excepté envers la duchesse, qu’il avait cru intéresser en lui faisant le récit de son aventure, il ne veut avouer à personne que c’est un coup d’épée qu’il a reçu.
— Ainsi c’est donc un coup d’épée qui le retient dans son lit?
— Et un maître coup d’épée, je vous l’assure. Il faut que votre ami ait l’âme chevillée dans le corps.
— Vous étiez donc là?
— Monsieur, je les avais suivis par curiosité, de sorte que j’ai vu le combat sans que les combattants me vissent.
— Et comment cela s’est-il passé?
— Oh! la chose n’a pas été longue, je vous en réponds. Ils se sont mis en garde; l’étranger a fait une feinte et s’est fendu; tout cela si rapidement, que lorsque M. Porthos est arrivé à la parade, il avait déjà trois pouces de fer dans la poitrine. Il est tombé en arrière. L’étranger lui a mis aussitôt la pointe de son épée à la gorge; et M. Porthos, se voyant à la merci de son adversaire, s’est avoué vaincu. Sur quoi, l’étranger lui a demandé son nom et apprenant qu’il s’appelait M. Porthos, et non M. d’Artagnan, lui a offert son bras, l’a ramené à l’hôtel, est monté à cheval et a disparu.
— Ainsi c’est à M. d’Artagnan qu’en voulait cet étranger?
— Il paraît que oui.
— Et savez-vous ce qu’il est devenu?
— Non; je ne l’avais jamais vu jusqu’à ce moment et nous ne l’avons pas revu depuis.
— Très bien; je sais ce que je voulais savoir. Maintenant, vous dites que la chambre de Porthos est au premier, n° 1?
— Oui, monsieur, la plus belle de l’auberge; une chambre que j’aurais déjà eu dix fois l’occasion de louer.
— Bah! tranquillisez vous, dit d’Artagnan en riant; Porthos vous paiera avec l’argent de la duchesse Coquenard.
— Oh! monsieur, procureuse ou duchesse, si elle lâchait les cordons de sa bourse, ce ne serait rien; mais elle a positivement répondu qu’elle était lasse des exigences et des infidélités de M. Porthos, et qu’elle ne lui enverrait pas un denier.
— Et avez-vous rendu cette réponse à votre hôte?
— Nous nous en sommes bien gardés: il aurait vu de quelle manière nous avions fait la commission.
— Si bien qu’il attend toujours son argent?
— Oh! mon Dieu, oui! Hier encore, il a écrit; mais, cette fois, c’est son domestique qui a mis la lettre à la poste.
— Et vous dites que la procureuse est vieille et laide.
— Cinquante ans au moins, monsieur, et pas belle du tout, à ce qu’a dit Pathaud.
— En ce cas, soyez tranquille, elle se laissera attendrir; d’ailleurs Porthos ne peut pas vous devoir grand-chose.
— Comment, pas grand-chose! Une vingtaine de pistoles déjà, sans compter le médecin. Oh! il ne se refuse rien, allez! on voit qu’il est habitué à bien vivre.
— Eh bien, si sa maîtresse l’abandonne, il trouvera des amis, je vous le certifie. Ainsi, mon cher hôte, n’ayez aucune inquiétude, et continuez d’avoir pour lui tous les soins qu’exige son état.
— Monsieur m’a promis de ne pas parler de la procureuse et de ne pas dire un mot de la blessure.
— C’est chose convenue; vous avez ma parole.
— Oh! c’est qu’il me tuerait, voyez-vous!
— N’ayez pas peur; il n’est pas si diable qu’il en a l’air.
En disant ces mots, d’Artagnan monta l’escalier, laissant son hôte un peu plus rassuré à l’endroit de deux choses auxquelles il paraissait beaucoup tenir: sa créance et sa vie.
Au haut de l’escalier, sur la porte la plus apparente du corridor était tracé, à l’encre noire, un n° 1 gigantesque; d’Artagnan frappa un coup, et, sur l’invitation de passer outre qui lui vint de l’intérieur, il entra.
Porthos était couché, et faisait une partie de lansquenet avec Mousqueton, pour s’entretenir la main, tandis qu’une broche chargée de perdrix tournait devant le feu, et qu’à chaque coin d’une grande cheminée bouillaient sur deux réchauds deux casseroles, d’où s’exhalait une double odeur de gibelotte et de matelote qui réjouissait l’odorat. En outre, le haut d’un secrétaire et le marbre d’une commode étaient couverts de bouteilles vides.
À la vue de son ami, Porthos jeta un grand cri de joie; et Mousqueton, se levant respectueusement, lui céda la place et s’en alla donner un coup d’oeil aux deux casseroles, dont il paraissait avoir l’inspection particulière.
«Ah! pardieu! c’est vous, dit Porthos à d’Artagnan, soyez le bienvenu, et excusez-moi si je ne vais pas au-devant de vous. Mais, ajouta-t-il en regardant d’Artagnan avec une certaine inquiétude, vous savez ce qui m’est arrivé?
— Non.
— L’hôte ne vous a rien dit?
— J’ai demandé après vous, et je suis monté tout droit.»
— Porthos parut respirer plus librement.
«Et que vous est-il donc arrivé, mon cher Porthos? continua d’Artagnan.
— Il m’est arrivé qu’en me fendant sur mon adversaire, à qui j’avais déjà allongé trois coups d’épée, et avec lequel je voulais en finir d’un quatrième, mon pied a porté sur une pierre, et je me suis foulé le genou.
— Vraiment?
— D’honneur! Heureusement pour le maraud, car je ne l’aurais laissé que mort sur la place, je vous en réponds.
— Et qu’est-il devenu?
— Oh! je n’en sais rien; il en a eu assez, et il est parti sans demander son reste; mais vous, mon cher d’Artagnan, que vous est- il arrivé?
— De sorte, continua d’Artagnan, que cette foulure, mon cher Porthos, vous retient au lit?
— Ah! mon Dieu, oui, voilà tout; du reste, dans quelques jours je serai sur pied.
— Pourquoi alors ne vous êtes-vous pas fait transporter à Paris? Vous devez vous ennuyer cruellement ici.
— C’était mon intention; mais, mon cher ami, il faut que je vous avoue une chose.
— Laquelle?
— C’est que, comme je m’ennuyais cruellement, ainsi que vous le dites, et que j’avais dans ma poche les soixante-quinze pistoles que vous m’aviez distribuées j’ai, pour me distraire, fait monter près de moi un gentilhomme qui était de passage, et auquel j’ai proposé de faire une partie de dés. Il a accepté, et, ma foi, mes soixante-quinze pistoles sont passées de ma poche dans la sienne, sans compter mon cheval, qu’il a encore emporté par dessus le marché. Mais vous, mon cher d’Artagnan?
— Que voulez-vous, mon cher Porthos, on ne peut pas être privilégié de toutes façons, dit d’Artagnan; vous savez le proverbe: “Malheureux au jeu, heureux en amour.” Vous êtes trop heureux en amour pour que le jeu ne se venge pas; mais que vous importent, à vous, les revers de la fortune! n’avez-vous pas, heureux coquin que vous êtes, n’avez-vous pas votre duchesse, qui ne peut manquer de vous venir en aide?
— Eh bien, voyez, mon cher d’Artagnan, comme je joue de guignon, répondit Porthos de l’air le plus dégagé du monde! je lui ai écrit de m’envoyer quelque cinquante louis dont j’avais absolument besoin, vu la position où je me trouvais…
— Eh bien?
— Eh bien, il faut qu’elle soit dans ses terres, car elle ne m’a pas répondu.
— Vraiment?
— Non. Aussi je lui ai adressé hier une seconde épître plus pressante encore que la première; mais vous voilà, mon très cher, parlons de vous. Je commençais, je vous l’avoue, à être dans une certaine inquiétude sur votre compte.
— Mais votre hôte se conduit bien envers vous, à ce qu’il paraît, mon cher Porthos, dit d’Artagnan, montrant au malade les casseroles pleines et les bouteilles vides.
— Couci-couci! répondit Porthos. Il y a déjà trois ou quatre jours que l’impertinent m’a monté son compte, et que je les ai mis à la porte, son compte et lui; de sorte que je suis ici comme une façon de vainqueur, comme une manière de conquérant. Aussi, vous le voyez, craignant toujours d’être forcé dans la position, je suis armé jusqu’aux dents.
— Cependant, dit en riant d’Artagnan, il me semble que de temps en temps vous faites des sorties.»
Et il montrait du doigt les bouteilles et les casseroles.
«Non, pas moi, malheureusement! dit Porthos. Cette misérable foulure me retient au lit, mais Mousqueton bat la campagne, et il rapporte des vivres. Mousqueton, mon ami, continua Porthos, vous voyez qu’il nous arrive du renfort, il nous faudra un supplément de victuailles.
— Mousqueton, dit d’Artagnan, il faudra que vous me rendiez un service.
— Lequel, monsieur?
— C’est de donner votre recette à Planchet; je pourrais me trouver assiégé à mon tour, et je ne serais pas fâché qu’il me fît jouir des mêmes avantages dont vous gratifiez votre maître.
— Eh! mon Dieu! monsieur, dit Mousqueton d’un air modeste, rien de plus facile. Il s’agit d’être adroit, voilà tout. J’ai été élevé à la campagne, et mon père, dans ses moments perdus, était quelque peu braconnier.
— Et le reste du temps, que faisait-il?
— Monsieur, il pratiquait une industrie que j’ai toujours trouvée assez heureuse.
— Laquelle?
— Comme c’était au temps des guerres des catholiques et des huguenots, et qu’il voyait les catholiques exterminer les huguenots, et les huguenots exterminer les catholiques, le tout au nom de la religion, il s’était fait une croyance mixte, ce qui lui permettait d’être tantôt catholique, tantôt huguenot. Or il se promenait habituellement, son escopette sur l’épaule, derrière les haies qui bordent les chemins, et quand il voyait venir un catholique seul, la religion protestante l’emportait aussitôt dans son esprit. Il abaissait son escopette dans la direction du voyageur; puis, lorsqu’il était à dix pas de lui, il entamait un dialogue qui finissait presque toujours par l’abandon que le voyageur faisait de sa bourse pour sauver sa vie. Il va sans dire que lorsqu’il voyait venir un huguenot, il se sentait pris d’un zèle catholique si ardent, qu’il ne comprenait pas comment, un quart d’heure auparavant, il avait pu avoir des doutes sur la supériorité de notre sainte religion. Car, moi, monsieur, je suis catholique, mon père, fidèle à ses principes, ayant fait mon frère aîné huguenot.
— Et comment a fini ce digne homme? demanda d’Artagnan.
— Oh! de la façon la plus malheureuse, monsieur. Un jour, il s’était trouvé pris dans un chemin creux entre un huguenot et un catholique à qui il avait déjà eu affaire, et qui le reconnurent tous deux; de sorte qu’ils se réunirent contre lui et le pendirent à un arbre; puis ils vinrent se vanter de la belle équipée qu’ils avaient faite dans le cabaret du premier village, où nous étions à boire, mon frère et moi.
— Et que fîtes-vous? dit d’Artagnan.
— Nous les laissâmes dire, reprit Mousqueton. Puis comme, en sortant de ce cabaret, ils prenaient chacun une route opposée, mon frère alla s’embusquer sur le chemin du catholique, et moi sur celui du protestant. Deux heures après, tout était fini, nous leur avions fait à chacun son affaire, tout en admirant la prévoyance de notre pauvre père qui avait pris la précaution de nous élever chacun dans une religion différente.
— En effet, comme vous le dites, Mousqueton, votre père me paraît avoir été un gaillard fort intelligent. Et vous dites donc que, dans ses moments perdus, le brave homme était braconnier?
— Oui, monsieur, et c’est lui qui m’a appris à nouer un collet et à placer une ligne de fond. Il en résulte que lorsque j’ai vu que notre gredin d’hôte nous nourrissait d’un tas de grosses viandes bonnes pour des manants, et qui n’allaient point à deux estomacs aussi débilités que les nôtres, je me suis remis quelque peu à mon ancien métier. Tout en me promenant dans le bois de M. le Prince, j’ai tendu des collets dans les passées; tout en me couchant au bord des pièces d’eau de Son Altesse, j’ai glissé des lignes dans les étangs. De sorte que maintenant, grâce à Dieu, nous ne manquons pas, comme monsieur peut s’en assurer, de perdrix et de lapins, de carpes et d’anguilles, tous aliments légers et sains, convenables pour des malades.
— Mais le vin, dit d’Artagnan, qui fournit le vin? c’est votre hôte?
— C’est-à-dire, oui et non.
— Comment, oui et non?
— Il le fournit, il est vrai, mais il ignore qu’il a cet honneur.
— Expliquez-vous, Mousqueton, votre conversation est pleine de choses instructives.
— Voici, monsieur. Le hasard a fait que j’ai rencontré dans mes pérégrinations un Espagnol qui avait vu beaucoup de pays, et entre autres le Nouveau Monde.
— Quel rapport le Nouveau Monde peut-il avoir avec les bouteilles qui sont sur ce secrétaire et sur cette commode?
— Patience, monsieur, chaque chose viendra à son tour.
— C’est juste, Mousqueton; je m’en rapporte à vous, et j’écoute.
— Cet Espagnol avait à son service un laquais qui l’avait accompagné dans son voyage au Mexique. Ce laquais était mon compatriote, de sorte que nous nous liâmes d’autant plus rapidement qu’il y avait entre nous de grands rapports de caractère. Nous aimions tous deux la chasse par-dessus tout, de sorte qu’il me racontait comment, dans les plaines de pampas, les naturels du pays chassent le tigre et les taureaux avec de simples noeuds coulants qu’ils jettent au cou de ces terribles animaux. D’abord, je ne voulais pas croire qu’on pût en arriver à ce degré d’adresse, de jeter à vingt ou trente pas l’extrémité d’une corde où l’on veut; mais devant la preuve il fallait bien reconnaître la vérité du récit. Mon ami plaçait une bouteille à trente pas, et à chaque coup il lui prenait le goulot dans un noeud coulant. Je me livrai à cet exercice, et comme la nature m’a doué de quelques facultés, aujourd’hui je jette le lasso aussi bien qu’aucun homme du monde. Eh bien, comprenez-vous? Notre hôte a une cave très bien garnie, mais dont la clef ne le quitte pas; seulement, cette cave a un soupirail. Or, par ce soupirail, je jette le lasso; et comme je sais maintenant où est le bon coin, j’y puise. Voici, monsieur, comment le Nouveau Monde se trouve être en rapport avec les bouteilles qui sont sur cette commode et sur ce secrétaire. Maintenant, voulez-vous goûter notre vin, et, sans prévention, vous nous direz ce que vous en pensez.
— Merci, mon ami, merci; malheureusement, je viens de déjeuner.
— Eh bien, dit Porthos, mets la table, Mousqueton, et tandis que nous déjeunerons, nous, d’Artagnan nous racontera ce qu’il est devenu lui-même, depuis dix jours qu’il nous a quittés.
— Volontiers», dit d’Artagnan.
Tandis que Porthos et Mousqueton déjeunaient avec des appétits de convalescents et cette cordialité de frères qui rapproche les hommes dans le malheur, d’Artagnan raconta comment Aramis blessé avait été forcé de s’arrêter à Crèvecoeur, comment il avait laissé Athos se débattre à Amiens entre les mains de quatre hommes qui l’accusaient d’être un faux-monnayeur, et comment, lui, d’Artagnan, avait été forcé de passer sur le ventre du comte de Wardes pour arriver jusqu’en Angleterre.
Mais là s’arrêta la confidence de d’Artagnan; il annonça seulement qu’à son retour de la Grande-Bretagne il avait ramené quatre chevaux magnifiques, dont un pour lui et un autre pour chacun de ses compagnons, puis il termina en annonçant à Porthos que celui qui lui était destiné était déjà installé dans l’écurie de l’hôtel.
En ce moment Planchet entra; il prévenait son maître que les chevaux étaient suffisamment reposés, et qu’il serait possible d’aller coucher à Clermont.
Comme d’Artagnan était à peu près rassuré sur Porthos, et qu’il lui tardait d’avoir des nouvelles de ses deux autres amis, il tendit la main au malade, et le prévint qu’il allait se mettre en route pour continuer ses recherches. Au reste, comme il comptait revenir par la même route, si, dans sept à huit jours, Porthos était encore à l’hôtel du Grand Saint Martin, il le reprendrait en passant.
Porthos répondit que, selon toute probabilité, sa foulure ne lui permettrait pas de s’éloigner d’ici là. D’ailleurs il fallait qu’il restât à Chantilly pour attendre une réponse de sa duchesse.
D’Artagnan lui souhaita cette réponse prompte et bonne; et après avoir recommandé de nouveau Porthos à Mousqueton, et payé sa dépense à l’hôte, il se remit en route avec Planchet, déjà débarrassé d’un de ses chevaux de main.
CHAPITRE XXVI. LA THÈSE D’ARAMIS
D’Artagnan n’avait rien dit à Porthos de sa blessure ni de sa procureuse. C’était un garçon fort sage que notre Béarnais, si jeune qu’il fût. En conséquence, il avait fait semblant de croire tout ce que lui avait raconté le glorieux mousquetaire, convaincu qu’il n’y a pas d’amitié qui tienne à un secret surpris, surtout quand ce secret intéresse l’orgueil; puis on a toujours une certaine supériorité morale sur ceux dont on sait la vie.
Or d’Artagnan, dans ses projets d’intrigue à venir, et décidé qu’il était à faire de ses trois compagnons les instruments de sa fortune, d’Artagnan n’était pas fâché de réunir d’avance dans sa main les fils invisibles à l’aide desquels il comptait les mener.
Cependant, tout le long de la route, une profonde tristesse lui serrait le coeur: il pensait à cette jeune et jolie Mme Bonacieux qui devait lui donner le prix de son dévouement; mais, hâtons-nous de le dire, cette tristesse venait moins chez le jeune homme du regret de son bonheur perdu que de la crainte qu’il éprouvait qu’il n’arrivât malheur à cette pauvre femme. Pour lui, il n’y avait pas de doute, elle était victime d’une vengeance du cardinal et comme on le sait, les vengeances de Son Éminence étaient terribles. Comment avait-il trouvé grâce devant les yeux du ministre, c’est ce qu’il ignorait lui-même et sans doute ce que lui eût révélé M. de Cavois, si le capitaine des gardes l’eût trouvé chez lui.
Rien ne fait marcher le temps et n’abrège la route comme une pensée qui absorbe en elle-même toutes les facultés de l’organisation de celui qui pense. L’existence extérieure ressemble alors à un sommeil dont cette pensée est le rêve. Par son influence, le temps n’a plus de mesure, l’espace n’a plus de distance. On part d’un lieu, et l’on arrive à un autre, voilà tout. De l’intervalle parcouru, rien ne reste présent à votre souvenir qu’un brouillard vague dans lequel s’effacent mille images confuses d’arbres, de montagnes et de paysages. Ce fut en proie à cette hallucination que d’Artagnan franchit, à l’allure que voulut prendre son cheval, les six ou huit lieues qui séparent Chantilly de Crèvecoeur, sans qu’en arrivant dans ce village il se souvînt d’aucune des choses qu’il avait rencontrées sur sa route.
Là seulement la mémoire lui revint, il secoua la tête aperçut le cabaret où il avait laissé Aramis, et, mettant son cheval au trot, il s’arrêta à la porte.
Cette fois ce ne fut pas un hôte, mais une hôtesse qui le reçut; d’Artagnan était physionomiste, il enveloppa d’un coup d’oeil la grosse figure réjouie de la maîtresse du lieu, et comprit qu’il n’avait pas besoin de dissimuler avec elle et qu’il n’avait rien à craindre de la part d’une si joyeuse physionomie.
«Ma bonne dame, lui demanda d’Artagnan, pourriez-vous me dire ce qu’est devenu un de mes amis, que nous avons été forcés de laisser ici il y a une douzaine de jours?
— Un beau jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, doux, aimable, bien fait?
— De plus, blessé à l’épaule.
— C’est cela!
— Justement.
— Eh bien, monsieur, il est toujours ici.
— Ah! pardieu, ma chère dame, dit d’Artagnan en mettant pied à terre et en jetant la bride de son cheval au bras de Planchet, vous me rendez la vie; où est-il, ce cher Aramis, que je l’embrasse? car, je l’avoue, j’ai hâte de le revoir.
— Pardon, monsieur, mais je doute qu’il puisse vous recevoir en ce moment.
— Pourquoi cela? est-ce qu’il est avec une femme?
— Jésus! que dites-vous là! le pauvre garçon! Non, monsieur, il n’est pas avec une femme.
— Et avec qui est-il donc?
— Avec le curé de Montdidier et le supérieur des jésuites d’Amiens.
— Mon Dieu! s’écria d’Artagnan, le pauvre garçon irait-il plus mal?
— Non, monsieur, au contraire; mais, à la suite de sa maladie, la grâce l’a touché et il s’est décidé à entrer dans les ordres.
— C’est juste, dit d’Artagnan, j’avais oublié qu’il n’était mousquetaire que par intérim.
— Monsieur insiste-t-il toujours pour le voir?
— Plus que jamais.
— Eh bien, monsieur n’a qu’à prendre l’escalier à droite dans la cour, au second, n° 5.»
D’Artagnan s’élança dans la direction indiquée et trouva un de ces escaliers extérieurs comme nous en voyons encore aujourd’hui dans les cours des anciennes auberges. Mais on n’arrivait pas ainsi chez le futur abbé; les défilés de la chambre d’Aramis étaient gardés ni plus ni moins que les jardins d’Aramis; Bazin stationnait dans le corridor et lui barra le passage avec d’autant plus d’intrépidité qu’après bien des années d’épreuve, Bazin se voyait enfin près d’arriver au résultat qu’il avait éternellement ambitionné.
En effet, le rêve du pauvre Bazin avait toujours été de servir un homme d’Église, et il attendait avec impatience le moment sans cesse entrevu dans l’avenir où Aramis jetterait enfin la casaque aux orties pour prendre la soutane. La promesse renouvelée chaque jour par le jeune homme que le moment ne pouvait tarder l’avait seule retenu au service d’un mousquetaire, service dans lequel, disait-il, il ne pouvait manquer de perdre son âme.
Bazin était donc au comble de la joie. Selon toute probabilité, cette fois son maître ne se dédirait pas. La réunion de la douleur physique à la douleur morale avait produit l’effet si longtemps désiré: Aramis, souffrant à la fois du corps et de l’âme, avait enfin arrêté sur la religion ses yeux et sa pensée, et il avait regardé comme un avertissement du Ciel le double accident qui lui était arrivé, c’est-à-dire la disparition subite de sa maîtresse et sa blessure à l’épaule.
On comprend que rien ne pouvait, dans la disposition où il se trouvait, être plus désagréable à Bazin que l’arrivée de d’Artagnan, laquelle pouvait rejeter son maître dans le tourbillon des idées mondaines qui l’avaient si longtemps entraîné. Il résolut donc de défendre bravement la porte; et comme, trahi par la maîtresse de l’auberge, il ne pouvait dire qu’Aramis était absent, il essaya de prouver au nouvel arrivant que ce serait le comble de l’indiscrétion que de déranger son maître dans la pieuse conférence qu’il avait entamée depuis le matin, et qui, au dire de Bazin, ne pouvait être terminée avant le soir.
Mais d’Artagnan ne tint aucun compte de l’éloquent discours de maître Bazin, et comme il ne se souciait pas d’entamer une polémique avec le valet de son ami, il l’écarta tout simplement d’une main, et de l’autre il tourna le bouton de la porte n° 5.
La porte s’ouvrit, et d’Artagnan pénétra dans la chambre.
Aramis, en surtout noir, le chef accommodé d’une espèce de coiffure ronde et plate qui ne ressemblait pas mal à une calotte, était assis devant une table oblongue couverte de rouleaux de papier et d’énormes in-folio; à sa droite était assis le supérieur des jésuites, et à sa gauche le curé de Montdidier. Les rideaux étaient à demi clos et ne laissaient pénétrer qu’un jour mystérieux, ménagé pour une béate rêverie. Tous les objets mondains qui peuvent frapper l’oeil quand on entre dans la chambre d’un jeune homme, et surtout lorsque ce jeune homme est mousquetaire, avaient disparu comme par enchantement; et, de peur sans doute que leur vue ne ramenât son maître aux idées de ce monde, Bazin avait fait main basse sur l’épée, les pistolets, le chapeau à plume, les broderies et les dentelles de tout genre et de toute espèce.
Mais, en leur lieu et place, d’Artagnan crut apercevoir dans un coin obscur comme une forme de discipline suspendue par un clou à la muraille.
Au bruit que fit d’Artagnan en ouvrant la porte, Aramis leva la tête et reconnut son ami. Mais, au grand étonnement du jeune homme, sa vue ne parut pas produire une grande impression sur le mousquetaire, tant son esprit était détaché des choses de la terre.
«Bonjour, cher d’Artagnan, dit Aramis; croyez que je suis heureux de vous voir.
— Et moi aussi, dit d’Artagnan, quoique je ne sois pas encore bien sûr que ce soit à Aramis que je parle.
— À lui-même, mon ami, à lui-même; mais qui a pu vous faire douter?
— J’avais peur de me tromper de chambre, et j’ai cru d’abord entrer dans l’appartement de quelque homme Église; puis une autre erreur m’a pris en vous trouvant en compagnie de ces messieurs: c’est que vous ne fussiez gravement malade.»
Les deux hommes noirs lancèrent sur d’Artagnan, dont ils comprirent l’intention, un regard presque menaçant; mais d’Artagnan ne s’en inquiéta pas.
«Je vous trouble peut-être, mon cher Aramis, continua d’Artagnan; car, d’après ce que je vois, je suis porté à croire que vous vous confessez à ces messieurs.»
Aramis rougit imperceptiblement.
«Vous, me troubler? oh! bien au contraire, cher ami, je vous le jure; et comme preuve de ce que je dis, permettez-moi de me réjouir en vous voyant sain et sauf.
— Ah! il y vient enfin! pensa d’Artagnan, ce n’est pas malheureux.
— Car, monsieur, qui est mon ami, vient d’échapper à un rude danger, continua Aramis avec onction, en montrant de la main d’Artagnan aux deux ecclésiastiques.
— Louez Dieu, monsieur, répondirent ceux-ci en s’inclinant à l’unisson.
— Je n’y ai pas manqué, mes révérends, répondit le jeune homme en leur rendant leur salut à son tour.
— Vous arrivez à propos, cher d’Artagnan, dit Aramis, et vous allez, en prenant part à la discussion, l’éclairer de vos lumières. M. le principal d’Amiens, M. le curé de Montdidier et moi, nous argumentons sur certaines questions théologiques dont l’intérêt nous captive depuis longtemps; je serais charmé d’avoir votre avis.
— L’avis d’un homme d’épée est bien dénué de poids, répondit d’Artagnan, qui commençait à s’inquiéter de la tournure que prenaient les choses, et vous pouvez vous en tenir, croyez-moi, à la science de ces messieurs.»
Les deux hommes noirs saluèrent à leur tour.
«Au contraire, reprit Aramis, et votre avis nous sera précieux; voici de quoi il s’agit: M. le principal croit que ma thèse doit être surtout dogmatique et didactique.
— Votre thèse! vous faites donc une thèse?
— Sans doute, répondit le jésuite; pour l’examen qui précède l’ordination, une thèse est de rigueur.
— L’ordination! s’écria d’Artagnan, qui ne pouvait croire à ce que lui avaient dit successivement l’hôtesse et Bazin,… l’ordination!»
Et il promenait ses yeux stupéfaits sur les trois personnages qu’il avait devant lui.
«Or», continua Aramis en prenant sur son fauteuil la même pose gracieuse que s’il eût été dans une ruelle et en examinant avec complaisance sa main blanche et potelée comme une main de femme, qu’il tenait en l’air pour en faire descendre le sang: «or, comme vous l’avez entendu, d’Artagnan, M. le principal voudrait que ma thèse fût dogmatique, tandis que je voudrais, moi, qu’elle fût idéale. C’est donc pourquoi M. le principal me proposait ce sujet qui n’a point encore été traité, dans lequel je reconnais qu’il y a matière à de magnifiques développements.
«Utraque manus in benedicendo clericis inferioribus necessaria est.»
D’Artagnan, dont nous connaissons l’érudition, ne sourcilla pas plus à cette citation qu’à celle que lui avait faite M. de Tréville à propos des présents qu’il prétendait que d’Artagnan avait reçus de M. de Buckingham.
«Ce qui veut dire, reprit Aramis pour lui donner toute facilité: les deux mains sont indispensables aux prêtres des ordres inférieurs, quand ils donnent la bénédiction.
— Admirable sujet! s’écria le jésuite.
— Admirable et dogmatique!» répéta le curé qui, de la force de d’Artagnan à peu près sur le latin, surveillait soigneusement le jésuite pour emboîter le pas avec lui et répéter ses paroles comme un écho.
Quant à d’Artagnan, il demeura parfaitement indifférent à l’enthousiasme des deux hommes noirs.
«Oui, admirable! prorsus admirabile! continua Aramis, mais qui exige une étude approfondie des Pères et des Écritures. Or j’ai avoué à ces savants ecclésiastiques, et cela en toute humilité, que les veilles des corps de garde et le service du roi m’avaient fait un peu négliger l’étude. Je me trouverai donc plus à mon aise, facilius natans, dans un sujet de mon choix, qui serait à ces rudes questions théologiques ce que la morale est à la métaphysique en philosophie.»
D’Artagnan s’ennuyait profondément, le curé aussi.
«Voyez quel exorde! s’écria le jésuite.
— Exordium, répéta le curé pour dire quelque chose.
— Quemadmodum minter cœlorum immensitatem.»
Aramis jeta un coup d’oeil de côté sur d’Artagnan, et il vit que son ami bâillait à se démonter la mâchoire.
«Parlons français, mon père, dit-il au jésuite, M. d’Artagnan goûtera plus vivement nos paroles.
— Oui, je suis fatigué de la route, dit d’Artagnan, et tout ce latin m’échappe.
— D’accord, dit le jésuite un peu dépité, tandis que le curé, transporté d’aise, tournait sur d’Artagnan un regard plein de reconnaissance; eh bien, voyez le parti qu’on tirerait de cette glose.
— Moïse, serviteur de Dieu… il n’est que serviteur, entendez- vous bien! Moïse bénit avec les mains; il se fait tenir les deux bras, tandis que les Hébreux battent leurs ennemis; donc il bénit avec les deux mains. D’ailleurs, que dit l’Évangile: imponite manus, et non pas manum. Imposez les mains, et non pas la main.
— Imposez les mains, répéta le curé en faisant un geste.
— À saint Pierre, au contraire, de qui les papes sont successeurs, continua le jésuite: Porrige digitos. Présentez les doigts; y êtes-vous maintenant?
— Certes, répondit Aramis en se délectant, mais la chose est subtile.
— Les doigts! reprit le jésuite; saint Pierre bénit avec les doigts. Le pape bénit donc aussi avec les doigts. Et avec combien de doigts bénit-il? Avec trois doigts, un pour le Père, un pour le Fils, et un pour le Saint-Esprit.»
Tout le monde se signa; d’Artagnan crut devoir imiter cet exemple.
«Le pape est successeur de saint Pierre et représente les trois pouvoirs divins; le reste, ordines inferiores de la hiérarchie ecclésiastique, bénit par le nom des saints archanges et des anges. Les plus humbles clercs, tels que nos diacres et sacristains, bénissent avec les goupillons, qui simulent un nombre indéfini de doigts bénissants. Voilà le sujet simplifié, Argumentum omni denudatum ornamento. Je ferais avec cela, continua le jésuite, deux volumes de la taille de celui-ci.»
Et, dans son enthousiasme, il frappait sur le saint Chrysostome in-folio qui faisait plier la table sous son poids.
D’Artagnan frémit.
«Certes, dit Aramis, je rends justice aux beautés de cette thèse, mais en même temps je la reconnais écrasante pour moi. J’avais choisi ce texte; dites-moi, cher d’Artagnan, s’il n’est point de votre goût: Non inutile est desiderium in oblatione, ou mieux encore: un peu de regret ne messied pas dans une offrande au Seigneur.
— Halte-là! s’écria le jésuite, car cette thèse frise l’hérésie; il y a une proposition presque semblable dans l’Augustinus de l’hérésiarque Jansénius, dont tôt ou tard le livre sera brûlé par les mains du bourreau. Prenez garde! mon jeune ami; vous penchez vers les fausses doctrines, mon jeune ami; vous vous perdrez!
— Vous vous perdrez, dit le curé en secouant douloureusement la tête.
— Vous touchez à ce fameux point du libre arbitre, qui est un écueil mortel. Vous abordez de front les insinuations des pélagiens et des demi-pélagiens.
— Mais, mon révérend…, reprit Aramis quelque peu abasourdi de la grêle d’arguments qui lui tombait sur la tête.
— Comment prouverez-vous, continua le jésuite sans lui donner le temps de parler, que l’on doit regretter le monde lorsqu’on s’offre à Dieu? écoutez ce dilemme: Dieu est Dieu, et le monde est le diable. Regretter le monde, c’est regretter le diable: voilà ma conclusion.
— C’est la mienne aussi, dit le curé.
— Mais de grâce!… dit Aramis.
— Desideras diabolum, infortuné! s’écria le jésuite.
— Il regrette le diable! Ah! mon jeune ami, reprit le curé en gémissant, ne regrettez pas le diable, c’est moi qui vous en supplie.»
D’Artagnan tournait à l’idiotisme; il lui semblait être dans une maison de fous, et qu’il allait devenir fou comme ceux qu’il voyait. Seulement il était forcé de se taire, ne comprenant point la langue qui se parlait devant lui.
«Mais écoutez-moi donc, reprit Aramis avec une politesse sous laquelle commençait à percer un peu d’impatience, je ne dis pas que je regrette; non, je ne prononcerai jamais cette phrase qui ne serait pas orthodoxe…»
Le jésuite leva les bras au ciel, et le curé en fit autant.
«Non, mais convenez au moins qu’on a mauvaise grâce de n’offrir au Seigneur que ce dont on est parfaitement dégoûté. Ai-je raison, d’Artagnan?
— Je le crois pardieu bien!» s’écria celui-ci.
Le curé et le jésuite firent un bond sur leur chaise.
«Voici mon point de départ, c’est un syllogisme: le monde ne manque pas d’attraits, je quitte le monde, donc je fais un sacrifice; or l’Écriture dit positivement: Faites un sacrifice au Seigneur.
— Cela est vrai, dirent les antagonistes.
— Et puis, continua Aramis en se pinçant l’oreille pour la rendre rouge, comme il se secouait les mains pour les rendre blanches, et puis j’ai fait certain rondeau là-dessus que je communiquai à M. Voiture l’an passé, et duquel ce grand homme m’a fait mille compliments.
— Un rondeau! fit dédaigneusement le jésuite.
— Un rondeau! dit machinalement le curé.
— Dites, dites, s’écria d’Artagnan, cela nous changera quelque peu.
— Non, car il est religieux, répondit Aramis, et c’est de la théologie en vers.
— Diable! fit d’Artagnan.
— Le voici, dit Aramis d’un petit air modeste qui n’était pas exempt d’une certaine teinte d’hypocrisie:
Vous qui pleurez un passé plein de charmes, Et qui traînez des jours infortunés, Tous vos malheurs se verront terminés, Quand à Dieu seul vous offrirez vos larmes, Vous qui pleurez.
D’Artagnan et le curé parurent flattés. Le jésuite persista dans son opinion.
«Gardez-vous du goût profane dans le style théologique. Que dit en effet saint Augustin? Severus sit clericorum sermo.
— Oui, que le sermon soit clair! dit le curé.
— Or, se hâta d’interrompre le jésuite en voyant que son acolyte se fourvoyait, or votre thèse plaira aux dames, voilà tout; elle aura le succès d’une plaidoirie de maître Patru.
— Plaise à Dieu! s’écria Aramis transporté.
— Vous le voyez, s’écria le jésuite, le monde parle encore en vous à haute voix, altissima voce. Vous suivez le monde, mon jeune ami, et je tremble que la grâce ne soit point efficace.
— Rassurez-vous, mon révérend, je réponds de moi.
— Présomption mondaine!
— Je me connais, mon père, ma résolution est irrévocable.
— Alors vous vous obstinez à poursuivre cette thèse?
— Je me sens appelé à traiter celle-là, et non pas une autre; je vais donc la continuer, et demain j’espère que vous serez satisfait des corrections que j’y aurai faites d’après vos avis.
— Travaillez lentement, dit le curé, nous vous laissons dans des dispositions excellentes.
— Oui, le terrain est tout ensemencé, dit le jésuite, et nous n’avons pas à craindre qu’une partie du grain soit tombée sur la pierre, l’autre le long du chemin, et que les oiseaux du ciel aient mangé le reste, aves cœli comederunt illam.
— Que la peste t’étouffe avec ton latin! dit d’Artagnan, qui se sentait au bout de ses forces.
— Adieu, mon fils, dit le curé, à demain.
— À demain, jeune téméraire, dit le jésuite; vous promettez d’être une des lumières de l’Église; veuille le Ciel que cette lumière ne soit pas un feu dévorant.»
D’Artagnan, qui pendant une heure s’était rongé les ongles d’impatience, commençait à attaquer la chair.
Les deux hommes noirs se levèrent, saluèrent Aramis et d’Artagnan, et s’avancèrent vers la porte. Bazin, qui s’était tenu debout et qui avait écouté toute cette controverse avec une pieuse jubilation, s’élança vers eux, prit le bréviaire du curé, le missel du jésuite, et marcha respectueusement devant eux pour leur frayer le chemin.
Aramis les conduisit jusqu’au bas de l’escalier et remonta aussitôt près de d’Artagnan qui rêvait encore.
Restés seuls, les deux amis gardèrent d’abord un silence embarrassé; cependant il fallait que l’un des deux le rompît le premier, et comme d’Artagnan paraissait décidé à laisser cet honneur à son ami:
«Vous le voyez, dit Aramis, vous me trouvez revenu à mes idées fondamentales.
— Oui, la grâce efficace vous a touché, comme disait ce monsieur tout à l’heure.
— Oh! ces plans de retraite sont formés depuis longtemps; et vous m’en avez déjà ouï parler, n’est-ce pas, mon ami?
— Sans doute, mais je vous avoue que j’ai cru que vous plaisantiez.
— Avec ces sortes de choses! Oh! d’Artagnan!
— Dame! on plaisante bien avec la mort.
— Et l’on a tort, d’Artagnan: car la mort, c’est la porte qui conduit à la perdition ou au salut.
— D’accord; mais, s’il vous plaît, ne théologisons pas, Aramis; vous devez en avoir assez pour le reste de la journée: quant à moi, j’ai à peu près oublié le peu de latin que je n’ai jamais su; puis, je vous l’avouerai, je n’ai rien mangé depuis ce matin dix heures, et j’ai une faim de tous les diables.
— Nous dînerons tout à l’heure, cher ami; seulement, vous vous rappellerez que c’est aujourd’hui vendredi; or, dans un pareil jour, je ne puis ni voir, ni manger de la chair. Si vous voulez vous contenter de mon dîner, il se compose de tétragones cuits et de fruits.
— Qu’entendez-vous par tétragones? demanda d’Artagnan avec inquiétude.
— J’entends des épinards, reprit Aramis, mais pour vous j’ajouterai des oeufs, et c’est une grave infraction à la règle, car les oeufs sont viande, puisqu’ils engendrent le poulet.
— Ce festin n’est pas succulent, mais n’importe; pour rester avec vous, je le subirai.
— Je vous suis reconnaissant du sacrifice, dit Aramis; mais s’il ne profite pas à votre corps, il profitera, soyez-en certain, à votre âme.
— Ainsi, décidément, Aramis, vous entrez en religion. Que vont dire nos amis, que va dire M. de Tréville? Ils vous traiteront de déserteur, je vous en préviens.
— Je n’entre pas en religion, j’y rentre. C’est Église que j’avais désertée pour le monde, car vous savez que je me suis fait violence pour prendre la casaque de mousquetaire.
— Moi, je n’en sais rien.
— Vous ignorez comment j’ai quitté le séminaire?
— Tout à fait.
— Voici mon histoire; d’ailleurs les Écritures disent: «Confessez-vous les uns aux autres», et je me confesse à vous, d’Artagnan.
— Et moi, je vous donne l’absolution d’avance, vous voyez que je suis bon homme.
— Ne plaisantez pas avec les choses saintes, mon ami.
— Alors, dites, je vous écoute.
— J’étais donc au séminaire depuis l’âge de neuf ans, j’en avais vingt dans trois jours, j’allais être abbé, et tout était dit. Un soir que je me rendais, selon mon habitude, dans une maison que je fréquentais avec plaisir — on est jeune, que voulez-vous! on est faible, — un officier qui me voyait d’un oeil jaloux lire les vies des saints à la maîtresse de la maison, entra tout à coup et sans être annoncé. Justement, ce soir-là, j’avais traduit un épisode de Judith, et je venais de communiquer mes vers à la dame qui me faisait toutes sortes de compliments, et, penchée sur mon épaule, les relisait avec moi. La pose, qui était quelque peu abandonnée, je l’avoue, blessa cet officier; il ne dit rien, mais lorsque je sortis, il sortit derrière moi, et me rejoignant:
«— Monsieur l’abbé, dit-il, aimez-vous les coups de canne?
«— Je ne puis le dire, monsieur, répondis-je, personne n’ayant jamais osé m’en donner.
«— Eh bien, écoutez-moi, monsieur l’abbé, si vous retournez dans la maison où je vous ai rencontré ce soir, j’oserai, moi.»
«Je crois que j’eus peur, je devins fort pâle, je sentis les jambes qui me manquaient, je cherchai une réponse que je ne trouvai pas, je me tus.
«L’officier attendait cette réponse, et voyant qu’elle tardait, il se mit à rire, me tourna le dos et rentra dans la maison. Je rentrai au séminaire.
«Je suis bon gentilhomme et j’ai le sang vif, comme vous avez pu le remarquer, mon cher d’Artagnan; l’insulte était terrible, et, tout inconnue qu’elle était restée au monde, je la sentais vivre et remuer au fond de mon coeur. Je déclarai à mes supérieurs que je ne me sentais pas suffisamment préparé pour l’ordination, et, sur ma demande, on remit la cérémonie à un an.
«J’allai trouver le meilleur maître d’armes de Paris, je fis condition avec lui pour prendre une leçon d’escrime chaque jour, et chaque jour, pendant une année, je pris cette leçon. Puis, le jour anniversaire de celui où j’avais été insulté, j’accrochai ma soutane à un clou, je pris un costume complet de cavalier, et je me rendis à un bal que donnait une dame de mes amies, et où je savais que devait se trouver mon homme. C’était rue des Francs- Bourgeois, tout près de la Force.
«En effet, mon officier y était; je m’approchai de lui, comme il chantait un lai d’amour en regardant tendrement une femme, et je l’interrompis au beau milieu du second couplet.
«— Monsieur, lui dis-je, vous déplaît-il toujours que je retourne dans certaine maison de la rue Payenne, et me donnerez-vous encore des coups de canne, s’il me prend fantaisie de vous désobéir?»
«L’officier me regarda avec étonnement, puis il dit:
«— Que me voulez-vous, monsieur? Je ne vous connais pas.
«— Je suis, répondis-je, le petit abbé qui lit les vies des saints et qui traduit Judith en vers.
«— Ah! ah! je me rappelle, dit l’officier en goguenardant; que me voulez-vous?
«— Je voudrais que vous eussiez le loisir de venir faire un tour de promenade avec moi.
«— Demain matin, si vous le voulez bien, et ce sera avec le plus grand plaisir.
«— Non, pas demain matin, s’il vous plaît, tout de suite.
«— Si vous l’exigez absolument…
«— Mais oui, je l’exige.
«— Alors, sortons. Mesdames, dit l’officier, ne vous dérangez pas. Le temps de tuer monsieur seulement, et je reviens vous achever le dernier couplet.»
«Nous sortîmes.
«Je le menai rue Payenne, juste à l’endroit où un an auparavant, heure pour heure, il m’avait fait le compliment que je vous ai rapporté. Il faisait un clair de lune superbe. Nous mîmes l’épée à la main, et à la première passe, je le tuai roide.
— Diable! fit d’Artagnan.
— Or, continua Aramis, comme les dames ne virent pas revenir leur chanteur, et qu’on le trouva rue Payenne avec un grand coup d’épée au travers du corps, on pensa que c’était moi qui l’avait accommodé ainsi, et la chose fit scandale. Je fus donc pour quelque temps forcé de renoncer à la soutane. Athos, dont je fis la connaissance à cette époque, et Porthos, qui m’avait, en dehors de mes leçons d’escrime, appris quelques bottes gaillardes, me décidèrent à demander une casaque de mousquetaire. Le roi avait fort aimé mon père, tué au siège d’Arras, et l’on m’accorda cette casaque. Vous comprenez donc qu’aujourd’hui le moment est venu pour moi de rentrer dans le sein de l’église
— Et pourquoi aujourd’hui plutôt qu’hier et que demain? Que vous est-il donc arrivé aujourd’hui, qui vous donne de si méchantes idées?
— Cette blessure, mon cher d’Artagnan, m’a été un avertissement du Ciel.
— Cette blessure? bah! elle est à peu près guérie, et je suis sûr qu’aujourd’hui ce n’est pas celle-là qui vous fait le plus souffrir.
— Et laquelle? demanda Aramis en rougissant.
— Vous en avez une au coeur, Aramis, une plus vive et plus sanglante, une blessure faite par une femme.»
L’oeil d’Aramis étincela malgré lui.
«Ah! dit-il en dissimulant son émotion sous une feinte négligence, ne parlez pas de ces choses-là; moi, penser à ces choses-là! avoir des chagrins d’amour? Vanitas vanitatum! Me serais-je donc, à votre avis, retourné la cervelle, et pour qui? pour quelque grisette, pour quelque fille de chambre, à qui j’aurais fait la cour dans une garnison, fi!
— Pardon, mon cher Aramis, mais je croyais que vous portiez vos visées plus haut.
— Plus haut? et que suis-je pour avoir tant d’ambition? un pauvre mousquetaire fort gueux et fort obscur, qui hait les servitudes et se trouve grandement déplacé dans le monde!
— Aramis, Aramis! s’écria d’Artagnan en regardant son ami avec un air de doute.
— Poussière, je rentre dans la poussière. La vie est pleine d’humiliations et de douleurs, continua-t-il en s’assombrissant; tous les fils qui la rattachent au bonheur se rompent tour à tour dans la main de l’homme, surtout les fils d’or. O mon cher d’Artagnan! reprit Aramis en donnant à sa voix une légère teinte d’amertume, croyez-moi, cachez bien vos plaies quand vous en aurez. Le silence est la dernière joie des malheureux; gardez-vous de mettre qui que ce soit sur la trace de vos douleurs, les curieux pompent nos larmes comme les mouches font du sang d’un daim blessé.
— Hélas, mon cher Aramis, dit d’Artagnan en poussant à son tour un profond soupir, c’est mon histoire à moi-même que vous faites là.
— Comment?
— Oui, une femme que j’aimais, que j’adorais, vient de m’être enlevée de force. Je ne sais pas où elle est, où on l’a conduite; elle est peut-être prisonnière, elle est peut-être morte.
— Mais vous avez au moins la consolation de vous dire qu’elle ne vous a pas quitté volontairement; que si vous n’avez point de ses nouvelles, c’est que toute communication avec vous lui est interdite, tandis que…
— Tandis que…
— Rien, reprit Aramis, rien.
— Ainsi, vous renoncez à jamais au monde, c’est un parti pris, une résolution arrêtée?
— À tout jamais. Vous êtes mon ami aujourd’hui, demain vous ne serez plus pour moi qu’une ombre; où plutôt même, vous n’existerez plus. Quant au monde, c’est un sépulcre et pas autre chose.
— Diable! c’est fort triste ce que vous me dites là.
— Que voulez-vous! ma vocation m’attire, elle m’enlève.
D’Artagnan sourit et ne répondit point. Aramis continua:
«Et cependant, tandis que je tiens encore à la terre j’eusse voulu vous parler de vous, de nos amis.
— Et moi, dit d’Artagnan, j’eusse voulu vous parler de vous-même, mais je vous vois si détaché de tout; les amours, vous en faites fi; les amis sont des ombres, le monde est un sépulcre.
— Hélas! vous le verrez par vous-même, dit Aramis avec un soupir.
— N’en parlons donc plus, dit d’Artagnan, et brûlons cette lettre qui, sans doute, vous annonçait quelque nouvelle infidélité de votre grisette ou de votre fille de chambre.
— Quelle lettre? s’écria vivement Aramis.
— Une lettre qui était venue chez vous en votre absence et qu’on m’a remise pour vous.
— Mais de qui cette lettre?
— Ah! de quelque suivante éplorée, de quelque grisette au désespoir; la fille de chambre de Mme de Chevreuse peut-être, qui aura été obligée de retourner à Tours avec sa maîtresse, et qui, pour se faire pimpante, aura pris du papier parfumé et aura cacheté sa lettre avec une couronne de duchesse.
— Que dites-vous là?
— Tiens, je l’aurai perdue! dit sournoisement le jeune homme en faisant semblant de chercher. Heureusement que le monde est un sépulcre, que les hommes et par conséquent les femmes sont des ombres, que l’amour est un sentiment dont vous faites fi!
— Ah! d’Artagnan, d’Artagnan! s’écria Aramis, tu me fais mourir!
— Enfin, la voici!» dit d’Artagnan.
Et il tira la lettre de sa poche.
Aramis fit un bond, saisit la lettre, la lut ou plutôt la dévora, son visage rayonnait.
«Il paraît que la suivante à un beau style, dit nonchalamment le messager.
— Merci, d’Artagnan! s’écria Aramis presque en délire. Elle a été forcée de retourner à Tours; elle ne m’est pas infidèle, elle m’aime toujours. Viens, mon ami, viens que je t’embrasse, le bonheur m’étouffe!»
Et les deux amis se mirent à danser autour du vénérable saint Chrysostome, piétinant bravement les feuillets de la thèse qui avaient roulé sur le parquet.
En ce moment, Bazin entrait avec les épinards et l’omelette.
«Fuis, malheureux! s’écria Aramis en lui jetant sa calotte au visage; retourne d’où tu viens, remporte ces horribles légumes et cet affreux entremets! demande un lièvre piqué, un chapon gras, un gigot à l’ail et quatre bouteilles de vieux bourgogne.»
Bazin, qui regardait son maître et qui ne comprenait rien à ce changement, laissa mélancoliquement glisser l’omelette dans les épinards, et les épinards sur le parquet.
«Voilà le moment de consacrer votre existence au Roi des Rois, dit d’Artagnan, si vous tenez à lui faire une politesse: Non inutile desiderium in oblatione.
— Allez-vous-en au diable avec votre latin! Mon cher d’Artagnan, buvons, morbleu, buvons frais, buvons beaucoup, et racontez-moi un peu ce qu’on fait là-bas.»
CHAPITRE XXVII. LA FEMME D’ATHOS
«Il reste maintenant à savoir des nouvelles d’Athos, dit d’Artagnan au fringant Aramis, quand il l’eut mis au courant de ce qui s’était passé dans la capitale depuis leur départ, et qu’un excellent dîner leur eut fait oublier à l’un sa thèse, à l’autre sa fatigue.
— Croyez-vous donc qu’il lui soit arrivé malheur? demanda Aramis. Athos est si froid, si brave et manie si habilement son épée.
— Oui, sans doute, et personne ne reconnaît mieux que moi le courage et l’adresse d’Athos, mais j’aime mieux sur mon épée le choc des lances que celui des bâtons, je crains qu’Athos n’ait été étrillé par de la valetaille, les valets sont gens qui frappent fort et ne finissent pas tôt. Voilà pourquoi, je vous l’avoue, je voudrais repartir le plus tôt possible.
— Je tâcherai de vous accompagner, dit Aramis, quoique je ne me sente guère en état de monter à cheval. Hier, j’essayai de la discipline que vous voyez sur ce mur et la douleur m’empêcha de continuer ce pieux exercice.
— C’est qu’aussi, mon cher ami, on n’a jamais vu essayer de guérir un coup d’escopette avec des coups de martinet; mais vous étiez malade, et la maladie rend la tête faible, ce qui fait que je vous excuse.
— Et quand partez-vous?
— Demain, au point du jour; reposez-vous de votre mieux cette nuit, et demain, si vous le pouvez, nous partirons ensemble.
— À demain donc, dit Aramis; car tout de fer que vous êtes, vous devez avoir besoin de repos.»
Le lendemain, lorsque d’Artagnan entra chez Aramis, il le trouva à sa fenêtre.
«Que regardez-vous donc là? demanda d’Artagnan.
— Ma foi! J’admire ces trois magnifiques chevaux que les garçons d’écurie tiennent en bride; c’est un plaisir de prince que de voyager sur de pareilles montures.
— Eh bien, mon cher Aramis, vous vous donnerez ce plaisir-là, car l’un de ces chevaux est à vous.
— Ah! bah, et lequel?
— Celui des trois que vous voudrez: je n’ai pas de préférence.
— Et le riche caparaçon qui le couvre est à moi aussi?
— Sans doute.
— Vous voulez rire, d’Artagnan.
— Je ne ris plus depuis que vous parlez français.
— C’est pour moi, ces fontes dorées, cette housse de velours, cette selle chevillée d’argent?
— À vous-même, comme le cheval qui piaffe est à moi, comme cet autre cheval qui caracole est à Athos.
— Peste! ce sont trois bêtes superbes.
— Je suis flatté qu’elles soient de votre goût.
— C’est donc le roi qui vous a fait ce cadeau-là?
— À coup sûr, ce n’est point le cardinal, mais ne vous inquiétez pas d’où ils viennent, et songez seulement qu’un des trois est votre propriété.
— Je prends celui que tient le valet roux.
— À merveille!
— Vive Dieu! s’écria Aramis, voilà qui me fait passer le reste de ma douleur; je monterais là-dessus avec trente balles dans le corps. Ah! sur mon âme, les beaux étriers! Holà! Bazin, venez çà, et à l’instant même.»
Bazin apparut, morne et languissant, sur le seuil de la porte.
«Fourbissez mon épée, redressez mon feutre, brossez mon manteau, et chargez mes pistolets! dit Aramis.
— Cette dernière recommandation est inutile, interrompit d’Artagnan: il y a des pistolets chargés dans vos fontes.»
Bazin soupira.
«Allons, maître Bazin, tranquillisez-vous, dit d’Artagnan; on gagne le royaume des cieux dans toutes les conditions.
— Monsieur était déjà si bon théologien! dit Bazin presque larmoyant; il fût devenu évêque et peut-être cardinal.
— Eh bien, mon pauvre Bazin, voyons, réfléchis un peu; à quoi sert d’être homme d’Église, je te prie? on n’évite pas pour cela d’aller faire la guerre; tu vois bien que le cardinal va faire la première campagne avec le pot en tête et la pertuisane au poing; et M. de Nogaret de La Valette, qu’en dis-tu? il est cardinal aussi, demande à son laquais combien de fois il lui a fait de la charpie.
— Hélas! soupira Bazin, je le sais, monsieur, tout est bouleversé dans le monde aujourd’hui.»
Pendant ce temps, les deux jeunes gens et le pauvre laquais étaient descendus.
«Tiens-moi l’étrier, Bazin», dit Aramis.
Et Aramis s’élança en selle avec sa grâce et sa légèreté ordinaire; mais après quelques voltes et quelques courbettes du noble animal, son cavalier ressentit des douleurs tellement insupportables, qu’il pâlit et chancela. D’Artagnan qui, dans la prévision de cet accident, ne l’avait pas perdu des yeux, s’élança vers lui, le retint dans ses bras et le conduisit à sa chambre.
«C’est bien, mon cher Aramis, soignez-vous, dit-il, j’irai seul à la recherche d’Athos.
— Vous êtes un homme d’airain, lui dit Aramis.
— Non, j’ai du bonheur, voilà tout, mais comment allez-vous vivre en m’attendant? plus de thèse, plus de glose sur les doigts et les bénédictions, hein?»
Aramis sourit.
«Je ferai des vers, dit-il.
— Oui, des vers parfumés à l’odeur du billet de la suivante de Mme de Chevreuse. Enseignez donc la prosodie à Bazin, cela le consolera. Quant au cheval, montez-le tous les jours un peu, et cela vous habituera aux manoeuvres.
— Oh! pour cela, soyez tranquille, dit Aramis, vous me retrouverez prêt à vous suivre.»
Ils se dirent adieu et, dix minutes après, d’Artagnan, après avoir recommandé son ami à Bazin et à l’hôtesse, trottait dans la direction d’Amiens.
Comment allait-il retrouver Athos, et même le retrouverait-il?
La position dans laquelle il l’avait laissé était critique; il pouvait bien avoir succombé. Cette idée, en assombrissant son front, lui arracha quelques soupirs et lui fit formuler tout bas quelques serments de vengeance. De tous ses amis, Athos était le plus âgé, et partant le moins rapproché en apparence de ses goûts et de ses sympathies.
Cependant il avait pour ce gentilhomme une préférence marquée. L’air noble et distingué d’Athos, ces éclairs de grandeur qui jaillissaient de temps en temps de l’ombre où il se tenait volontairement enfermé, cette inaltérable égalité d’humeur qui en faisait le plus facile compagnon de la terre, cette gaieté forcée et mordante, cette bravoure qu’on eût appelée aveugle si elle n’eût été le résultat du plus rare sang-froid, tant de qualités attiraient plus que l’estime, plus que l’amitié de d’Artagnan, elles attiraient son admiration.
En effet, considéré même auprès de M. de Tréville, l’élégant et noble courtisan, Athos, dans ses jours de belle humeur, pouvait soutenir avantageusement la comparaison; il était de taille moyenne, mais cette taille était si admirablement prise et si bien proportionnée, que, plus d’une fois, dans ses luttes avec Porthos, il avait fait plier le géant dont la force physique était devenue proverbiale parmi les mousquetaires; sa tête, aux yeux perçants, au nez droit, au menton dessiné comme celui de Brutus, avait un caractère indéfinissable de grandeur et de grâce; ses mains, dont il ne prenait aucun soin, faisaient le désespoir d’Aramis, qui cultivait les siennes à grand renfort de pâte d’amandes et d’huile parfumée; le son de sa voix était pénétrant et mélodieux tout à la fois, et puis, ce qu’il y avait d’indéfinissable dans Athos, qui se faisait toujours obscur et petit, c’était cette science délicate du monde et des usages de la plus brillante société, cette habitude de bonne maison qui perçait comme à son insu dans ses moindres actions.
S’agissait-il d’un repas, Athos l’ordonnait mieux qu’aucun homme du monde, plaçant chaque convive à la place et au rang que lui avaient faits ses ancêtres ou qu’il s’était faits lui-même. S’agissait-il de science héraldique, Athos connaissait toutes les familles nobles du royaume, leur généalogie, leurs alliances, leurs armes et l’origine de leurs armes. L’étiquette n’avait pas de minuties qui lui fussent étrangères, il savait quels étaient les droits des grands propriétaires, il connaissait à fond la vénerie et la fauconnerie, et un jour il avait, en causant de ce grand art, étonné le roi Louis XIII lui-même, qui cependant y était passé maître.
Comme tous les grands seigneurs de cette époque, il montait à cheval et faisait des armes dans la perfection. Il y a plus: son éducation avait été si peu négligée, même sous le rapport des études scolastiques, si rares à cette époque chez les gentilshommes, qu’il souriait aux bribes de latin que détachait Aramis, et qu’avait l’air de comprendre Porthos; deux ou trois fois même, au grand étonnement de ses amis, il lui était arrivé, lorsque Aramis laissait échapper quelque erreur de rudiment, de remettre un verbe à son temps et un nom à son cas. En outre, sa probité était inattaquable, dans ce siècle où les hommes de guerre transigeaient si facilement avec leur religion et leur conscience, les amants avec la délicatesse rigoureuse de nos jours, et les pauvres avec le septième commandement de Dieu. C’était donc un homme fort extraordinaire qu’Athos.
Et cependant, on voyait cette nature si distinguée, cette créature si belle, cette essence si fine, tourner insensiblement vers la vie matérielle, comme les vieillards tournent vers l’imbécillité physique et morale. Athos, dans ses heures de privation, et ces heures étaient fréquentes, s’éteignait dans toute sa partie lumineuse, et son côté brillant disparaissait comme dans une profonde nuit.
Alors, le demi-dieu évanoui, il restait à peine un homme. La tête basse, l’oeil terne, la parole lourde et pénible, Athos regardait pendant de longues heures soit sa bouteille et son verre, soit Grimaud, qui, habitué à lui obéir par signes, lisait dans le regard atone de son maître jusqu’à son moindre désir, qu’il satisfaisait aussitôt. La réunion des quatre amis avait-elle lieu dans un de ces moments-là, un mot, échappé avec un violent effort, était tout le contingent qu’Athos fournissait à la conversation. En échange, Athos à lui seul buvait comme quatre, et cela sans qu’il y parût autrement que par un froncement de sourcil plus indiqué et par une tristesse plus profonde.
D’Artagnan, dont nous connaissons l’esprit investigateur et pénétrant, n’avait, quelque intérêt qu’il eût à satisfaire sa curiosité sur ce sujet, pu encore assigner aucune cause à ce marasme, ni en noter les occurrences. Jamais Athos ne recevait de lettres, jamais Athos ne faisait aucune démarche qui ne fût connue de tous ses amis.
On ne pouvait dire que ce fût le vin qui lui donnât cette tristesse, car au contraire il ne buvait que pour combattre cette tristesse, que ce remède, comme nous l’avons dit, rendait plus sombre encore. On ne pouvait attribuer cet excès d’humeur noire au jeu, car, au contraire de Porthos, qui accompagnait de ses chants ou de ses jurons toutes les variations de la chance, Athos, lorsqu’il avait gagné, demeurait aussi impassible que lorsqu’il avait perdu. On l’avait vu, au cercle des mousquetaires, gagner un soir trois mille pistoles, les perdre jusqu’au ceinturon brodé d’or des jours de gala; regagner tout cela, plus cent louis, sans que son beau sourcil noir eût haussé ou baissé d’une demi-ligne, sans que ses mains eussent perdu leur nuance nacrée, sans que sa conversation, qui était agréable ce soir-là, eût cessé d’être calme et agréable.
Ce n’était pas non plus, comme chez nos voisins les Anglais, une influence atmosphérique qui assombrissait son visage, car cette tristesse devenait plus intense en général vers les beaux jours de l’année; juin et juillet étaient les mois terribles d’Athos.
Pour le présent, il n’avait pas de chagrin, il haussait les épaules quand on lui parlait de l’avenir; son secret était donc dans le passé, comme on l’avait dit vaguement à d’Artagnan.
Cette teinte mystérieuse répandue sur toute sa personne rendait encore plus intéressant l’homme dont jamais les yeux ni la bouche, dans l’ivresse la plus complète, n’avaient rien révélé, quelle que fût l’adresse des questions dirigées contre lui.
«Eh bien, pensait d’Artagnan, le pauvre Athos est peut-être mort à cette heure, et mort par ma faute, car c’est moi qui l’ai entraîné dans cette affaire, dont il ignorait l’origine, dont il ignorera le résultat et dont il ne devait tirer aucun profit.
— Sans compter, monsieur, répondait Planchet, que nous lui devons probablement la vie. Vous rappelez-vous comme il a crié: “Au large, d’Artagnan! je suis pris.” Et après avoir déchargé ses deux pistolets, quel bruit terrible il faisait avec son épée! On eût dit vingt hommes, ou plutôt vingt diables enragés!»
Et ces mots redoublaient l’ardeur de d’Artagnan, qui excitait son cheval, lequel n’ayant pas besoin d’être excité emportait son cavalier au galop.
Vers onze heures du matin, on aperçut Amiens; à onze heures et demie, on était à la porte de l’auberge maudite.
D’Artagnan avait souvent médité contre l’hôte perfide une de ces bonnes vengeances qui consolent, rien qu’en espérance. Il entra donc dans l’hôtellerie, le feutre sur les yeux, la main gauche sur le pommeau de l’épée et faisant siffler sa cravache de la main droite.
«Me reconnaissez-vous? dit-il à l’hôte, qui s’avançait pour le saluer.
— Je n’ai pas cet honneur, Monseigneur, répondit celui-ci les yeux encore éblouis du brillant équipage avec lequel d’Artagnan se présentait.
— Ah! vous ne me connaissez pas!
— Non, Monseigneur.
— Eh bien, deux mots vont vous rendre la mémoire. Qu’avez-vous fait de ce gentilhomme à qui vous eûtes l’audace, voici quinze jours passés à peu près, d’intenter une accusation de fausse monnaie?»
L’hôte pâlit, car d’Artagnan avait pris l’attitude la plus menaçante, et Planchet se modelait sur son maître.
«Ah! Monseigneur, ne m’en parlez pas, s’écria l’hôte de son ton de voix le plus larmoyant; ah! Seigneur, combien j’ai payé cette faute! Ah! malheureux que je suis!
— Ce gentilhomme, vous dis-je, qu’est-il devenu?
— Daignez m’écouter, Monseigneur, et soyez clément. Voyons, asseyez-vous, par grâce!»
D’Artagnan, muet de colère et d’inquiétude, s’assit, menaçant comme un juge. Planchet s’adossa fièrement à son fauteuil.
«Voici l’histoire, Monseigneur, reprit l’hôte tout tremblant, car je vous reconnais à cette heure; c’est vous qui êtes parti quand j’eus ce malheureux démêlé avec ce gentilhomme dont vous parlez.
— Oui, c’est moi; ainsi vous voyez bien que vous n’avez pas de grâce à attendre si vous ne dites pas toute la vérité.
— Aussi veuillez m’écouter, et vous la saurez tout entière.
— J’écoute.
— J’avais été prévenu par les autorités qu’un faux-monnayeur célèbre arriverait à mon auberge avec plusieurs de ses compagnons, tous déguisés sous le costume de gardes ou de mousquetaires. Vos chevaux, vos laquais, votre figure, Messeigneurs, tout m’avait été dépeint.
— Après, après? dit d’Artagnan, qui reconnut bien vite d’où venait le signalement si exactement donné.
— Je pris donc, d’après les ordres de l’autorité, qui m’envoya un renfort de six hommes, telles mesures que je crus urgentes afin de m’assurer de la personne des prétendus faux-monnayeurs.
— Encore! dit d’Artagnan, à qui ce mot de faux-monnayeur échauffait terriblement les oreilles.
— Pardonnez-moi, Monseigneur, de dire de telles choses, mais elles sont justement mon excuse. L’autorité m’avait fait peur, et vous savez qu’un aubergiste doit ménager l’autorité.
— Mais encore une fois, ce gentilhomme, où est-il? qu’est-il devenu? Est-il mort? est-il vivant?
— Patience, Monseigneur, nous y voici. Il arriva donc ce que vous savez, et dont votre départ précipité, ajouta l’hôte avec une finesse qui n’échappa point à d’Artagnan, semblait autoriser l’issue. Ce gentilhomme votre ami se défendit en désespéré. Son valet, qui, par un malheur imprévu, avait cherché querelle aux gens de l’autorité, déguisés en garçons d’écurie…
— Ah! misérable! s’écria d’Artagnan, vous étiez tous d’accord, et je ne sais à quoi tient que je ne vous extermine tous!
— Hélas! non, Monseigneur, nous n’étions pas tous d’accord, et vous l’allez bien voir. Monsieur votre ami (pardon de ne point l’appeler par le nom honorable qu’il porte sans doute, mais nous ignorons ce nom), monsieur votre ami, après avoir mis hors de combat deux hommes de ses deux coups de pistolet, battit en retraite en se défendant avec son épée dont il estropia encore un de mes hommes, et d’un coup du plat de laquelle il m’étourdit.
— Mais, bourreau, finiras-tu? dit d’Artagnan. Athos, que devient Athos?
— En battant en retraite, comme j’ai dit à Monseigneur, il trouva derrière lui l’escalier de la cave, et comme la porte était ouverte, il tira la clef à lui et se barricada en dedans. Comme on était sûr de le retrouver là, on le laissa libre.
— Oui, dit d’Artagnan, on ne tenait pas tout à fait à le tuer, on ne cherchait qu’à l’emprisonner.
— Juste Dieu! à l’emprisonner, Monseigneur? il s’emprisonna bien lui-même, je vous le jure. D’abord il avait fait de rude besogne, un homme était tué sur le coup et deux autres étaient blessés grièvement. Le mort et les deux blessés furent emportés par leurs camarades, et jamais je n’ai plus entendu parler ni des uns, ni des autres. Moi-même, quand je repris mes sens, j’allai trouver M. le gouverneur, auquel je racontai tout ce qui s’était passé, et auquel je demandai ce que je devais faire du prisonnier. Mais M. le gouverneur eut l’air de tomber des nues; il me dit qu’il ignorait complètement ce que je voulais dire, que les ordres qui m’étaient parvenus n’émanaient pas de lui et que si j’avais le malheur de dire à qui que ce fût qu’il était pour quelque chose dans toute cette échauffourée, il me ferait pendre. Il paraît que je m’étais trompé, monsieur, que j’avais arrêté l’un pour l’autre, et que celui qu’on devait arrêter était sauvé.
— Mais Athos? s’écria d’Artagnan, dont l’impatience se doublait de l’abandon où l’autorité laissait la chose; Athos, qu’est-il devenu?
— Comme j’avais hâte de réparer mes torts envers le prisonnier, reprit l’aubergiste, je m’acheminai vers la cave afin de lui rendre sa liberté. Ah! monsieur, ce n’était plus un homme, c’était un diable. À cette proposition de liberté, il déclara que c’était un piège qu’on lui tendait et qu’avant de sortir il entendait imposer ses conditions. Je lui dis bien humblement, car je ne me dissimulais pas la mauvaise position où je m’étais mis en portant la main sur un mousquetaire de Sa Majesté, je lui dis que j’étais prêt à me soumettre à ses conditions.
«— D’abord, dit-il, je veux qu’on me rende mon valet tout armé.»
«On s’empressa d’obéir à cet ordre; car vous comprenez bien, monsieur, que nous étions disposés à faire tout ce que voudrait votre ami. M. Grimaud (il a dit ce nom, celui-là, quoiqu’il ne parle pas beaucoup), M. Grimaud fut donc descendu à la cave, tout blessé qu’il était; alors, son maître l’ayant reçu, rebarricada la porte et nous ordonna de rester dans notre boutique.
— Mais enfin, s’écria d’Artagnan, où est-il? où est Athos?
— Dans la cave, monsieur.
— Comment, malheureux, vous le retenez dans la cave depuis ce temps-là?
— Bonté divine! Non, monsieur. Nous, le retenir dans la cave! vous ne savez donc pas ce qu’il y fait, dans la cave! Ah! si vous pouviez l’en faire sortir, monsieur, je vous en serais reconnaissant toute ma vie, vous adorerais comme mon patron.
— Alors il est là, je le retrouverai là?
— Sans doute, monsieur, il s’est obstiné à y rester. Tous les jours, on lui passe par le soupirail du pain au bout d’une fourche, et de la viande quand il en demande; mais, hélas! ce n’est pas de pain et de viande qu’il fait la plus grande consommation. Une fois, j’ai essayé de descendre avec deux de mes garçons, mais il est entré dans une terrible fureur. J’ai entendu le bruit de ses pistolets qu’il armait et de son mousqueton qu’armait son domestique. Puis, comme nous leur demandions quelles étaient leurs intentions, le maître a répondu qu’ils avaient quarante coups à tirer lui et son laquais, et qu’ils les tireraient jusqu’au dernier plutôt que de permettre qu’un seul de nous mît le pied dans la cave. Alors, monsieur, j’ai été me plaindre au gouverneur, lequel m’a répondu que je n’avais que ce que je méritais, et que cela m’apprendrait à insulter les honorables seigneurs qui prenaient gîte chez moi.
— De sorte que, depuis ce temps?… reprit d’Artagnan ne pouvant s’empêcher de rire de la figure piteuse de son hôte.
— De sorte que, depuis ce temps, monsieur, continua celui-ci, nous menons la vie la plus triste qui se puisse voir; car, monsieur, il faut que vous sachiez que toutes nos provisions sont dans la cave; il y a notre vin en bouteilles et notre vin en pièce, la bière, l’huile et les épices, le lard et les saucissons; et comme il nous est défendu d’y descendre, nous sommes forcés de refuser le boire et le manger aux voyageurs qui nous arrivent, de sorte que tous les jours notre hôtellerie se perd. Encore une semaine avec votre ami dans ma cave, et nous sommes ruinés.
— Et ce sera justice, drôle. Ne voyait-on pas bien, à notre mine, que nous étions gens de qualité et non faussaires, dites?
— Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit l’hôte. Mais tenez, tenez, le voilà qui s’emporte.
— Sans doute qu’on l’aura troublé, dit d’Artagnan.
— Mais il faut bien qu’on le trouble, s’écria l’hôte; il vient de nous arriver deux gentilshommes anglais.
— Eh bien?
— Eh bien, les Anglais aiment le bon vin, comme vous savez, monsieur; ceux-ci ont demandé du meilleur. Ma femme alors aura sollicité de M. Athos la permission d’entrer pour satisfaire ces messieurs; et il aura refusé comme de coutume. Ah! bonté divine! voilà le sabbat qui redouble!»
D’Artagnan, en effet, entendit mener un grand bruit du côté de la cave; il se leva et, précédé de l’hôte qui se tordait les mains, et suivi de Planchet qui tenait son mousqueton tout armé, il s’approcha du lieu de la scène.
Les deux gentilshommes étaient exaspérés, ils avaient fait une longue course et mouraient de faim et de soif.
«Mais c’est une tyrannie, s’écriaient-ils en très bon français, quoique avec un accent étranger, que ce maître fou ne veuille pas laisser à ces bonnes gens l’usage de leur vin. Ça, nous allons enfoncer la porte, et s’il est trop enragé, eh bien! nous le tuerons.
— Tout beau, messieurs! dit d’Artagnan en tirant ses pistolets de sa ceinture; vous ne tuerez personne, s’il vous plaît.
— Bon, bon, disait derrière la porte la voix calme d’Athos, qu’on les laisse un peu entrer, ces mangeurs de petits enfants, et nous allons voir.»
Tout braves qu’ils paraissaient être, les deux gentilshommes anglais se regardèrent en hésitant; on eût dit qu’il y avait dans cette cave un de ces ogres faméliques, gigantesques héros des légendes populaires, et dont nul ne force impunément la caverne.
Il y eut un moment de silence; mais enfin les deux Anglais eurent honte de reculer, et le plus hargneux des deux descendit les cinq ou six marches dont se composait l’escalier et donna dans la porte un coup de pied à fendre une muraille.
«Planchet, dit d’Artagnan en armant ses pistolets, je me charge de celui qui est en haut, charge-toi de celui qui est en bas. Ah! messieurs! vous voulez de la bataille! eh bien! on va vous en donner!
— Mon Dieu, s’écria la voix creuse d’Athos, j’entends d’Artagnan, ce me semble.
— En effet, dit d’Artagnan en haussant la voix à son tour, c’est moi-même, mon ami.
— Ah! bon! alors, dit Athos, nous allons les travailler, ces enfonceurs de portes.»
Les gentilshommes avaient mis l’épée à la main, mais ils se trouvaient pris entre deux feux; ils hésitèrent un instant encore; mais, comme la première fois, l’orgueil l’emporta, et un second coup de pied fit craquer la porte dans toute sa hauteur.
«Range-toi, d’Artagnan, range-toi, cria Athos, range-toi, je vais tirer.
— Messieurs, dit d’Artagnan, que la réflexion n’abandonnait jamais, messieurs, songez-y! De la patience, Athos. Vous vous engagez là dans une mauvaise affaire, et vous allez être criblés. Voici mon valet et moi qui vous lâcherons trois coups de feu, autant vous arriveront de la cave; puis nous aurons encore nos épées, dont, je vous assure, mon ami et moi nous jouons passablement. Laissez-moi faire vos affaires et les miennes. Tout à l’heure vous aurez à boire, je vous en donne ma parole.
— S’il en reste», grogna la voix railleuse d’Athos.
L’hôtelier sentit une sueur froide couler le long de son échine.
«Comment, s’il en reste! murmura-t-il.
— Que diable! il en restera, reprit d’Artagnan; soyez donc tranquille, à eux deux ils n’auront pas bu toute la cave. Messieurs, remettez vos épées au fourreau.
— Eh bien, vous, remettez vos pistolets à votre ceinture.
— Volontiers.»
Et d’Artagnan donna l’exemple. Puis, se retournant vers Planchet, il lui fit signe de désarmer son mousqueton.
Les Anglais, convaincus, remirent en grommelant leurs épées au fourreau. On leur raconta l’histoire de l’emprisonnement d’Athos. Et comme ils étaient bons gentilshommes, ils donnèrent tort à l’hôtelier.
«Maintenant, messieurs, dit d’Artagnan, remontez chez vous, et, dans dix minutes, je vous réponds qu’on vous y portera tout ce que vous pourrez désirer.»
Les Anglais saluèrent et sortirent.
«Maintenant que je suis seul, mon cher Athos, dit d’Artagnan, ouvrez-moi la porte, je vous en prie.
— À l’instant même», dit Athos.
Alors on entendit un grand bruit de fagots entrechoqués et de poutres gémissantes: c’étaient les contrescarpes et les bastions d’Athos, que l’assiégé démolissait lui-même.
Un instant après, la porte s’ébranla, et l’on vit paraître la tête pâle d’Athos qui, d’un coup d’oeil rapide, explorait les environs.
D’Artagnan se jeta à son cou et l’embrassa tendrement puis il voulut l’entraîner hors de ce séjour humide, alors il s’aperçut qu’Athos chancelait.
«Vous êtes blessé? lui dit-il.
— Moi! pas le moins du monde; je suis ivre mort, voilà tout, et jamais homme n’a mieux fait ce qu’il fallait pour cela. Vive Dieu! mon hôte, il faut que j’en aie bu au moins pour ma part cent cinquante bouteilles.
— Miséricorde! s’écria l’hôte, si le valet en a bu la moitié du maître seulement, je suis ruiné.
— Grimaud est un laquais de bonne maison, qui ne se serait pas permis le même ordinaire que moi; il a bu à la pièce seulement; tenez, je crois qu’il a oublié de remettre le fosset. Entendez- vous? cela coule.»
D’Artagnan partit d’un éclat de rire qui changea le frisson de l’hôte en fièvre chaude.
En même temps, Grimaud parut à son tour derrière son maître, le mousqueton sur l’épaule, la tête tremblante, comme ces satyres ivres des tableaux de Rubens. Il était arrosé par-devant et par- derrière d’une liqueur grasse que l’hôte reconnut pour être sa meilleure huile d’olive.
Le cortège traversa la grande salle et alla s’installer dans la meilleure chambre de l’auberge, que d’Artagnan occupa d’autorité.
Pendant ce temps, l’hôte et sa femme se précipitèrent avec des lampes dans la cave, qui leur avait été si longtemps interdite et où un affreux spectacle les attendait.
Au-delà des fortifications auxquelles Athos avait fait brèche pour sortir et qui se composaient de fagots, de planches et de futailles vides entassées selon toutes les règles de l’art stratégique, on voyait çà et là, nageant dans les mares d’huile et de vin, les ossements de tous les jambons mangés, tandis qu’un amas de bouteilles cassées jonchait tout l’angle gauche de la cave et qu’un tonneau, dont le robinet était resté ouvert, perdait par cette ouverture les dernières gouttes de son sang. L’image de la dévastation et de la mort, comme dit le poète de l’Antiquité, régnait là comme sur un champ de bataille.
Sur cinquante saucissons, pendus aux solives, dix restaient à peine.
Alors les hurlements de l’hôte et de l’hôtesse percèrent la voûte de la cave, d’Artagnan lui-même en fut ému. Athos ne tourna pas même la tête.
Mais à la douleur succéda la rage. L’hôte s’arma d’une broche et, dans son désespoir, s’élança dans la chambre où les deux amis s’étaient retirés.
«Du vin! dit Athos en apercevant l’hôte.
— Du vin! s’écria l’hôte stupéfait, du vin! mais vous m’en avez bu pour plus de cent pistoles; mais je suis un homme ruiné, perdu, anéanti!
— Bah! dit Athos, nous sommes constamment restés sur notre soif.
— Si vous vous étiez contentés de boire, encore; mais vous avez cassé toutes les bouteilles.
— Vous m’avez poussé sur un tas qui a dégringolé. C’est votre faute.
— Toute mon huile est perdue!
— L’huile est un baume souverain pour les blessures, et il fallait bien que ce pauvre Grimaud pansât celles que vous lui avez faites.
— Tous mes saucissons rongés!
— Il y a énormément de rats dans cette cave.
— Vous allez me payer tout cela, cria l’hôte exaspéré.
— Triple drôle!» dit Athos en se soulevant. Mais il retomba aussitôt; il venait de donner la mesure de ses forces. D’Artagnan vint à son secours en levant sa cravache.
L’hôte recula d’un pas et se mit à fondre en larmes.
«Cela vous apprendra, dit d’Artagnan, à traiter d’une façon plus courtoise les hôtes que Dieu vous envoie.
— Dieu…, dites le diable!
— Mon cher ami, dit d’Artagnan, si vous nous rompez encore les oreilles, nous allons nous renfermer tous les quatre dans votre cave, et nous verrons si véritablement le dégât est aussi grand que vous le dites.
— Eh bien, oui, messieurs, dit l’hôte, j’ai tort, je l’avoue; mais à tout péché miséricorde; vous êtes des seigneurs et je suis un pauvre aubergiste, vous aurez pitié de moi.
— Ah! si tu parles comme cela, dit Athos, tu vas me fendre le coeur, et les larmes vont couler de mes yeux comme le vin coulait de tes futailles. On n’est pas si diable qu’on en a l’air. Voyons, viens ici et causons.»
L’hôte s’approcha avec inquiétude.
«Viens, te dis-je, et n’aie pas peur, continua Athos. Au moment où j’allais te payer, j’avais posé ma bourse sur la table.
— Oui, Monseigneur.
— Cette bourse contenait soixante pistoles, où est-elle?
— Déposée au greffe, Monseigneur: on avait dit que c’était de la fausse monnaie.
— Eh bien, fais-toi rendre ma bourse, et garde les soixante pistoles.
— Mais Monseigneur sait bien que le greffe ne lâche pas ce qu’il tient. Si c’était de la fausse monnaie, il y aurait encore de l’espoir; mais malheureusement ce sont de bonnes pièces.
— Arrange-toi avec lui, mon brave homme, cela ne me regarde pas, d’autant plus qu’il ne me reste pas une livre.
— Voyons, dit d’Artagnan, l’ancien cheval d’Athos, où est-il?
— À l’écurie.
— Combien vaut-il?
— Cinquante pistoles tout au plus.
— Il en vaut quatre-vingts; prends-le, et que tout soit dit.
— Comment! tu vends mon cheval, dit Athos, tu vends mon Bajazet? et sur quoi ferai-je la campagne? sur Grimaud?
— Je t’en amène un autre, dit d’Artagnan.
— Un autre?
— Et magnifique! s’écria l’hôte.
— Alors, s’il y en a un autre plus beau et plus jeune, prends le vieux, et à boire!
— Duquel? demanda l’hôte tout à fait rasséréné.
— De celui qui est au fond, près des lattes; il en reste encore vingt-cinq bouteilles, toutes les autres ont été cassées dans ma chute. Montez-en six.
— Mais c’est un foudre que cet homme! dit l’hôte à part lui; s’il reste seulement quinze jours ici, et qu’il paie ce qu’il boira, je rétablirai mes affaires.
— Et n’oublie pas, continua d’Artagnan, de monter quatre bouteilles du pareil aux deux seigneurs anglais.
— Maintenant, dit Athos, en attendant qu’on nous apporte du vin, conte-moi, d’Artagnan, ce que sont devenus les autres; voyons.»
D’Artagnan lui raconta comment il avait trouvé Porthos dans son lit avec une foulure, et Aramis à une table entre les deux théologiens. Comme il achevait, l’hôte rentra avec les bouteilles demandées et un jambon qui, heureusement pour lui, était resté hors de la cave.
«C’est bien, dit Athos en remplissant son verre et celui de d’Artagnan, voilà pour Porthos et pour Aramis; mais vous, mon ami, qu’avez-vous et que vous est-il arrivé personnellement? Je vous trouve un air sinistre.
— Hélas! dit d’Artagnan, c’est que je suis le plus malheureux de nous tous, moi!
— Toi malheureux, d’Artagnan! dit Athos. Voyons, comment es-tu malheureux? Dis-moi cela.
— Plus tard, dit d’Artagnan.
— Plus tard! et pourquoi plus tard? parce que tu crois que je suis ivre, d’Artagnan? Retiens bien ceci: je n’ai jamais les idées plus nettes que dans le vin. Parle donc, je suis tout oreilles.»
D’Artagnan raconta son aventure avec Mme Bonacieux.
Athos l’écouta sans sourciller; puis, lorsqu’il eut fini:
«Misères que tout cela, dit Athos, misères!»
C’était le mot d’Athos.
«Vous dites toujours misères! mon cher Athos, dit d’Artagnan; cela vous sied bien mal, à vous qui n’avez jamais aimé.»
L’oeil mort d’Athos s’enflamma soudain, mais ce ne fut qu’un éclair, il redevint terne et vague comme auparavant.
«C’est vrai, dit-il tranquillement, je n’ai jamais aimé, moi.
— Vous voyez bien alors, coeur de pierre, dit d’Artagnan, que vous avez tort d’être dur pour nous autres coeurs tendres.
— Coeurs tendres, coeurs percés, dit Athos.
— Que dites-vous?
— Je dis que l’amour est une loterie où celui qui gagne, gagne la mort! Vous êtes bien heureux d’avoir perdu, croyez-moi, mon cher d’Artagnan. Et si j’ai un conseil à vous donner, c’est de perdre toujours.
— Elle avait l’air de si bien m’aimer!
— Elle en avait l’air.
— Oh! elle m’aimait.
— Enfant! il n’y a pas un homme qui n’ait cru comme vous que sa maîtresse l’aimait, et il n’y a pas un homme qui n’ait été trompé par sa maîtresse.
— Excepté vous, Athos, qui n’en avez jamais eu.
— C’est vrai, dit Athos après un moment de silence, je n’en ai jamais eu, moi. Buvons!
— Mais alors, philosophe que vous êtes, dit d’Artagnan, instruisez-moi, soutenez-moi; j’ai besoin de savoir et d’être consolé.
— Consolé de quoi?
— De mon malheur.
— Votre malheur fait rire, dit Athos en haussant les épaules; je serais curieux de savoir ce que vous diriez si je vous racontais une histoire d’amour.
— Arrivée à vous?
— Ou à un de mes amis, qu’importe!
— Dites, Athos, dites.
— Buvons, nous ferons mieux.
— Buvez et racontez.
— Au fait, cela se peut, dit Athos en vidant et remplissant son verre, les deux choses vont à merveille ensemble.
— J’écoute», dit d’Artagnan.
Athos se recueillit, et, à mesure qu’il se recueillait, d’Artagnan le voyait pâlir; il en était à cette période de l’ivresse où les buveurs vulgaires tombent et dorment. Lui, il rêvait tout haut sans dormir. Ce somnambulisme de l’ivresse avait quelque chose d’effrayant.
«Vous le voulez absolument? demanda-t-il.
— Je vous en prie, dit d’Artagnan.
— Qu’il soit fait donc comme vous le désirez. Un de mes amis, un de mes amis, entendez-vous bien! pas moi, dit Athos en s’interrompant avec un sourire sombre; un des comtes de ma province, c’est-à-dire du Berry, noble comme un Dandolo ou un Montmorency, devint amoureux à vingt-cinq ans d’une jeune fille de seize, belle comme les amours. À travers la naïveté de son âge perçait un esprit ardent, un esprit non pas de femme, mais de poète; elle ne plaisait pas, elle enivrait; elle vivait dans un petit bourg, près de son frère qui était curé. Tous deux étaient arrivés dans le pays: ils venaient on ne savait d’où; mais en la voyant si belle et en voyant son frère si pieux, on ne songeait pas à leur demander d’où ils venaient. Du reste, on les disait de bonne extraction. Mon ami, qui était le seigneur du pays, aurait pu la séduire ou la prendre de force, à son gré, il était le maître; qui serait venu à l’aide de deux étrangers, de deux inconnus? Malheureusement il était honnête homme, il l’épousa. Le sot, le niais, l’imbécile!
— Mais pourquoi cela, puisqu’il l’aimait? demanda d’Artagnan.
— Attendez donc, dit Athos. Il l’emmena dans son château, et en fit la première dame de sa province; et il faut lui rendre justice, elle tenait parfaitement son rang.
— Eh bien? demanda d’Artagnan.
— Eh bien, un jour qu’elle était à la chasse avec son mari, continua Athos à voix basse et en parlant fort vite, elle tomba de cheval et s’évanouit; le comte s’élança à son secours, et comme elle étouffait dans ses habits, il les fendit avec son poignard et lui découvrit l’épaule. Devinez ce qu’elle avait sur l’épaule, d’Artagnan? dit Athos avec un grand éclat de rire.
— Puis-je le savoir? demanda d’Artagnan.
— Une fleur de lis, dit Athos. Elle était marquée!»
Et Athos vida d’un seul trait le verre qu’il tenait à la main.
«Horreur! s’écria d’Artagnan, que me dites-vous là?
— La vérité. Mon cher, l’ange était un démon. La pauvre fille avait volé.
— Et que fit le comte?
— Le comte était un grand seigneur, il avait sur ses terres droit de justice basse et haute: il acheva de déchirer les habits de la comtesse, il lui lia les mains derrière le dos et la pendit à un arbre.
— Ciel! Athos! un meurtre! s’écria d’Artagnan.
— Oui, un meurtre, pas davantage, dit Athos pâle comme la mort. Mais on me laisse manquer de vin, ce me semble.»
Et Athos saisit au goulot la dernière bouteille qui restait, l’approcha de sa bouche et la vida d’un seul trait, comme il eût fait d’un verre ordinaire.
Puis il laissa tomber sa tête sur ses deux mains; d’Artagnan demeura devant lui, saisi d’épouvante.
«Cela m’a guéri des femmes belles, poétiques et amoureuses, dit Athos en se relevant et sans songer à continuer l’apologue du comte. Dieu vous en accorde autant! Buvons!
— Ainsi elle est morte? balbutia d’Artagnan.
— Parbleu! dit Athos. Mais tendez votre verre. Du jambon, drôle, cria Athos, nous ne pouvons plus boire!
— Et son frère? ajouta timidement d’Artagnan.
— Son frère? reprit Athos.
— Oui, le prêtre?
— Ah! je m’en informai pour le faire pendre à son tour; mais il avait pris les devants, il avait quitté sa cure depuis la veille.
— A-t-on su au moins ce que c’était que ce misérable?
— C’était sans doute le premier amant et le complice de la belle, un digne homme qui avait fait semblant d’être curé peut-être pour marier sa maîtresse et lui assurer un sort. Il aura été écartelé, je l’espère.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit d’Artagnan, tout étourdi de cette horrible aventure.
— Mangez donc de ce jambon, d’Artagnan, il est exquis, dit Athos en coupant une tranche qu’il mit sur l’assiette du jeune homme. Quel malheur qu’il n’y en ait pas eu seulement quatre comme celui- là dans la cave! j’aurais bu cinquante bouteilles de plus.»
D’Artagnan ne pouvait plus supporter cette conversation, qui l’eût rendu fou; il laissa tomber sa tête sur ses deux mains et fit semblant de s’endormir.
«Les jeunes gens ne savent plus boire, dit Athos en le regardant en pitié, et pourtant celui-là est des meilleurs!…»
CHAPITRE XXVIII. RETOUR
D’Artagnan était resté étourdi de la terrible confidence d’Athos; cependant bien des choses lui paraissaient encore obscures dans cette demi-révélation; d’abord elle avait été faite par un homme tout à fait ivre à un homme qui l’était à moitié, et cependant, malgré ce vague que fait monter au cerveau la fumée de deux ou trois bouteilles de bourgogne, d’Artagnan, en se réveillant le lendemain matin, avait chaque parole d’Athos aussi présente à son esprit que si, à mesure qu’elles étaient tombées de sa bouche, elles s’étaient imprimées dans son esprit. Tout ce doute ne lui donna qu’un plus vif désir d’arriver à une certitude, et il passa chez son ami avec l’intention bien arrêtée de renouer sa conversation de la veille mais il trouva Athos de sens tout à fait rassis, c’est-à-dire le plus fin et le plus impénétrable des hommes.
Au reste, le mousquetaire, après avoir échangé avec lui une poignée de main, alla le premier au-devant de sa pensée.
«J’étais bien ivre hier, mon cher d’Artagnan, dit-il, j’ai senti cela ce matin à ma langue, qui était encore fort épaisse, et à mon pouls qui était encore fort agité; je parie que j’ai dit mille extravagances.»
Et, en disant ces mots, il regarda son ami avec une fixité qui l’embarrassa.
«Mais non pas, répliqua d’Artagnan, et, si je me le rappelle bien, vous n’avez rien dit que de fort ordinaire.
— Ah! vous m’étonnez! Je croyais vous avoir raconté une histoire des plus lamentables.»
Et il regardait le jeune homme comme s’il eût voulu lire au plus profond de son coeur.
«Ma foi! dit d’Artagnan, il paraît que j’étais encore plus ivre que vous, puisque je ne me souviens de rien.»
Athos ne se paya point de cette parole, et il reprit:
«Vous n’êtes pas sans avoir remarqué, mon cher ami, que chacun a son genre d’ivresse, triste ou gaie, moi j’ai l’ivresse triste, et, quand une fois je suis gris, ma manière est de raconter toutes les histoires lugubres que ma sotte nourrice m’a inculquées dans le cerveau. C’est mon défaut; défaut capital, j’en conviens; mais, à cela près, je suis bon buveur.»
Athos disait cela d’une façon si naturelle, que d’Artagnan fut ébranlé dans sa conviction.
«Oh! c’est donc cela, en effet, reprit le jeune homme en essayant de ressaisir la vérité, c’est donc cela que je me souviens, comme, au reste, on se souvient d’un rêve, que nous avons parlé de pendus.
— Ah! vous voyez bien, dit Athos en pâlissant et cependant en essayant de rire, j’en étais sûr, les pendus sont mon cauchemar, à moi.
— Oui, oui, reprit d’Artagnan, et voilà la mémoire qui me revient; oui, il s’agissait… attendez donc… il s’agissait d’une femme.
— Voyez, répondit Athos en devenant presque livide, c’est ma grande histoire de la femme blonde, et quand je raconte celle-là, c’est que je suis ivre mort.
— Oui, c’est cela, dit d’Artagnan, l’histoire de la femme blonde, grande et belle, aux yeux bleus.
— Oui, et pendue.
— Par son mari, qui était un seigneur de votre connaissance, continua d’Artagnan en regardant fixement Athos.
— Eh bien, voyez cependant comme on compromettrait un homme quand on ne sait plus ce que l’on dit, reprit Athos en haussant les épaules, comme s’il se fût pris lui-même en pitié. Décidément, je ne veux plus me griser, d’Artagnan, c’est une trop mauvaise habitude.»
D’Artagnan garda le silence.
Puis Athos, changeant tout à coup de conversation:
«À propos, dit-il, je vous remercie du cheval que vous m’avez amené.
— Est-il de votre goût? demanda d’Artagnan.
— Oui, mais ce n’était pas un cheval de fatigue.
— Vous vous trompez; j’ai fait avec lui dix lieues en moins d’une heure et demie, et il n’y paraissait pas plus que s’il eût fait le tour de la place Saint-Sulpice.
— Ah çà, vous allez me donner des regrets.
— Des regrets?
— Oui, je m’en suis défait.
— Comment cela?
— Voici le fait: ce matin, je me suis réveillé à six heures, vous dormiez comme un sourd, et je ne savais que faire; j’étais encore tout hébété de notre débauche d’hier; je descendis dans la grande salle, et j’avisai un de nos Anglais qui marchandait un cheval à un maquignon, le sien étant mort hier d’un coup de sang. Je m’approchai de lui, et comme je vis qu’il offrait cent pistoles d’un alezan brûlé: «Par Dieu, lui dis-je, mon gentilhomme, moi aussi j’ai un cheval à vendre.
«— Et très beau même, dit-il, je l’ai vu hier, le valet de votre ami le tenait en main.
«— Trouvez-vous qu’il vaille cent pistoles?
«— Oui, et voulez-vous me le donner pour ce prix-là?
«— Non, mais je vous le joue.
«— Vous me le jouez?
«— Oui.
«— À quoi?
«— Aux dés.»
«Ce qui fut dit fut fait; et j’ai perdu le cheval. Ah! mais par exemple, continua Athos, j’ai regagné le caparaçon.»
D’Artagnan fit une mine assez maussade.
«Cela vous contrarie? dit Athos.
— Mais oui, je vous l’avoue, reprit d’Artagnan; ce cheval devait servir à nous faire reconnaître un jour de bataille; c’était un gage, un souvenir. Athos, vous avez eu tort.
— Eh! mon cher ami, mettez-vous à ma place, reprit le mousquetaire; je m’ennuyais à périr, moi, et puis, d’honneur, je n’aime pas les chevaux anglais. Voyons, s’il ne s’agit que d’être reconnu par quelqu’un, eh bien, la selle suffira; elle est assez remarquable. Quant au cheval, nous trouverons quelque excuse pour motiver sa disparition. Que diable! un cheval est mortel; mettons que le mien a eu la morve ou le farcin.»
D’Artagnan ne se déridait pas.
«Cela me contrarie, continua Athos, que vous paraissiez tant tenir à ces animaux, car je ne suis pas au bout de mon histoire.
— Qu’avez-vous donc fait encore?
— Après avoir perdu mon cheval, neuf contre dix, voyez le coup, l’idée me vint de jouer le vôtre.
— Oui, mais vous vous en tîntes, j’espère, à l’idée?
— Non pas, je la mis à exécution à l’instant même.
— Ah! par exemple! s’écria d’Artagnan inquiet.
— Je jouai, et je perdis.
— Mon cheval?
— Votre cheval; sept contre huit; faute d’un point…, vous connaissez le proverbe.
— Athos, vous n’êtes pas dans votre bon sens, je vous jure!
— Mon cher, c’était hier, quand je vous contais mes sottes histoires, qu’il fallait me dire cela, et non pas ce matin. Je le perdis donc avec tous les équipages et harnais possibles.
— Mais c’est affreux!
— Attendez donc, vous n’y êtes point, je ferais un joueur excellent, si je ne m’entêtais pas; mais je m’entête, c’est comme quand je bois; je m’entêtai donc…
— Mais que pûtes-vous jouer, il ne vous restait plus rien?
— Si fait, si fait, mon ami; il nous restait ce diamant qui brille à votre doigt, et que j’avais remarqué hier.
— Ce diamant! s’écria d’Artagnan, en portant vivement la main à sa bague.
— Et comme je suis connaisseur, en ayant eu quelques-uns pour mon propre compte, je l’avais estimé mille pistoles.
— J’espère, dit sérieusement d’Artagnan à demi mort de frayeur, que vous n’avez aucunement fait mention de mon diamant?
— Au contraire, cher ami; vous comprenez, ce diamant devenait notre seule ressource; avec lui, je pouvais regagner nos harnais et nos chevaux, et, de plus, l’argent pour faire la route.
— Athos, vous me faites frémir! s’écria d’Artagnan.
— Je parlai donc de votre diamant à mon partenaire, lequel l’avait aussi remarqué. Que diable aussi, mon cher, vous portez à votre doigt une étoile du ciel, et vous ne voulez pas qu’on y fasse attention! Impossible!
— Achevez, mon cher; achevez! dit d’Artagnan, car, d’honneur! avec votre sang-froid, vous me faites mourir!
— Nous divisâmes donc ce diamant en dix parties de cent pistoles chacune.
— Ah! vous voulez rire et m’éprouver? dit d’Artagnan que la colère commençait à prendre aux cheveux comme Minerve prend Achille, dans l’Iliade.
— Non, je ne plaisante pas, mordieu! j’aurais bien voulu vous y voir, vous! il y avait quinze jours que je n’avais envisagé face humaine et que j’étais là à m’abrutir en m’abouchant avec des bouteilles.
— Ce n’est point une raison pour jouer mon diamant, cela? répondit d’Artagnan en serrant sa main avec une crispation nerveuse.
— Écoutez donc la fin; dix parties de cent pistoles chacune en dix coups sans revanche. En treize coups je perdis tout. En treize coups! Le nombre 13 m’a toujours été fatal, c’était le 13 du mois de juillet que…
— Ventrebleu! s’écria d’Artagnan en se levant de table, l’histoire du jour lui faisant oublier celle de la veille.
— Patience, dit Athos, j’avais un plan. L’Anglais était un original, je l’avais vu le matin causer avec Grimaud, et Grimaud m’avait averti qu’il lui avait fait des propositions pour entrer à son service. Je lui joue Grimaud, le silencieux Grimaud, divisé en dix portions.
— Ah! pour le coup! dit d’Artagnan éclatant de rire malgré lui.
— Grimaud lui-même, entendez-vous cela! et avec les dix parts de Grimaud, qui ne vaut pas en tout un ducaton, je regagne le diamant. Dites maintenant que la persistance n’est pas une vertu.
— Ma foi, c’est très drôle! s’écria d’Artagnan consolé et se tenant les côtes de rire.
— Vous comprenez que, me sentant en veine, je me remis aussitôt à jouer sur le diamant.
— Ah! diable, dit d’Artagnan assombri de nouveau.
— J’ai regagné vos harnais, puis votre cheval, puis mes harnais, puis mon cheval, puis reperdu. Bref, j’ai rattrapé votre harnais, puis le mien. Voilà où nous en sommes. C’est un coup superbe; aussi je m’en suis tenu là.»
D’Artagnan respira comme si on lui eût enlevé l’hôtellerie de dessus la poitrine.
«Enfin, le diamant me reste? dit-il timidement.
— Intact! cher ami; plus les harnais de votre Bucéphale et du mien.
— Mais que ferons-nous de nos harnais sans chevaux?
— J’ai une idée sur eux.
— Athos, vous me faites frémir.
— Écoutez, vous n’avez pas joué depuis longtemps, vous, d’Artagnan?
— Et je n’ai point l’envie de jouer.
— Ne jurons de rien. Vous n’avez pas joué depuis longtemps, disais-je, vous devez donc avoir la main bonne.
— Eh bien, après?
— Eh bien, l’Anglais et son compagnon sont encore là. J’ai remarqué qu’ils regrettaient beaucoup les harnais. Vous, vous paraissez tenir à votre cheval. A votre place, je jouerais vos harnais contre votre cheval.
— Mais il ne voudra pas un seul harnais.
— Jouez les deux, pardieu! je ne suis point un égoïste comme vous, moi.
— Vous feriez cela? dit d’Artagnan indécis, tant la confiance d’Athos commençait à le gagner à son insu.
— Parole d’honneur, en un seul coup.
— Mais c’est qu’ayant perdu les chevaux, je tenais énormément à conserver les harnais.
— Jouez votre diamant, alors.
— Oh! ceci, c’est autre chose; jamais, jamais.
— Diable! dit Athos, je vous proposerais bien de jouer Planchet; mais comme cela a déjà été fait, l’Anglais ne voudrait peut-être plus.
— Décidément, mon cher Athos, dit d’Artagnan, j’aime mieux ne rien risquer.
— C’est dommage, dit froidement Athos, l’Anglais est cousu de pistoles. Eh! mon Dieu, essayez un coup, un coup est bientôt joué.
— Et si je perds?
— Vous gagnerez.
— Mais si je perds?
— Eh bien, vous donnerez les harnais.
— Va pour un coup», dit d’Artagnan.
Athos se mit en quête de l’Anglais et le trouva dans l’écurie, où il examinait les harnais d’un oeil de convoitise. L’occasion était bonne. Il fit ses conditions: les deux harnais contre un cheval ou cent pistoles, à choisir. L’Anglais calcula vite: les deux harnais valaient trois cents pistoles à eux deux; il topa.
D’Artagnan jeta les dés en tremblant et amena le nombre trois; sa pâleur effraya Athos, qui se contenta de dire:
«Voilà un triste coup, compagnon; vous aurez les chevaux tout harnachés, monsieur.»
L’Anglais, triomphant, ne se donna même la peine de rouler les dés, il les jeta sur la table sans regarder, tant il était sûr de la victoire; d’Artagnan s’était détourné pour cacher sa mauvaise humeur.
«Tiens, tiens, tiens, dit Athos avec sa voix tranquille, ce coup de dés est extraordinaire, et je ne l’ai vu que quatre fois dans ma vie: deux as!»
L’Anglais regarda et fut saisi d’étonnement, d’Artagnan regarda et fut saisi de plaisir.
«Oui, continua Athos, quatre fois seulement: une fois chez M. de Créquy; une autre fois chez moi, à la campagne, dans mon château de… quand j’avais un château; une troisième fois chez M. de Tréville, où il nous surprit tous; enfin une quatrième fois au cabaret, où il échut à moi et où je perdis sur lui cent louis et un souper.
— Alors, monsieur reprend son cheval, dit l’Anglais.
— Certes, dit d’Artagnan.
— Alors il n’y a pas de revanche?
— Nos conditions disaient: pas de revanche, vous vous le rappelez?
— C’est vrai; le cheval va être rendu à votre valet, monsieur.
— Un moment, dit Athos; avec votre permission, monsieur, je demande à dire un mot à mon ami.
— Dites.»
Athos tira d’Artagnan à part.
«Eh bien, lui dit d’Artagnan, que me veux-tu encore, tentateur, tu veux que je joue, n’est-ce pas?
— Non, je veux que vous réfléchissiez.
— À quoi?
— Vous allez reprendre le cheval, n’est-ce pas?
— Sans doute.
— Vous avez tort, je prendrais les cent pistoles; vous savez que vous avez joué les harnais contre le cheval ou cent pistoles, à votre choix.
— Oui.
— Je prendrais les cent pistoles.
— Eh bien, moi, je prends le cheval.
— Et vous avez tort, je vous le répète; que ferons-nous d’un cheval pour nous deux, je ne puis pas monter en croupe; nous aurions l’air des deux fils Aymon qui ont perdu leurs frères; vous ne pouvez pas m’humilier en chevauchant près de moi, en chevauchant sur ce magnifique destrier. Moi, sans balancer un seul instant, je prendrais les cent pistoles, nous avons besoin d’argent pour revenir à Paris.
— Je tiens à ce cheval, Athos.
— Et vous avez tort, mon ami; un cheval prend un écart, un cheval bute et se couronne, un cheval mange dans un râtelier où a mangé un cheval morveux: voilà un cheval ou plutôt cent pistoles perdues; il faut que le maître nourrisse son cheval, tandis qu’au contraire cent pistoles nourrissent leur maître.
— Mais comment reviendrons-nous?
— Sur les chevaux de nos laquais, pardieu! on verra toujours bien à l’air de nos figures que nous sommes gens de condition.
— La belle mine que nous aurons sur des bidets, tandis qu’Aramis et Porthos caracoleront sur leurs chevaux!
— Aramis! Porthos! s’écria Athos, et il se mit à rire.
— Quoi? demanda d’Artagnan, qui ne comprenait rien à l’hilarité de son ami.
— Bien, bien, continuons, dit Athos.
— Ainsi, votre avis…?
— Est de prendre les cent pistoles, d’Artagnan; avec les cent pistoles nous allons festiner jusqu’à la fin du mois; nous avons essuyé des fatigues, voyez-vous, et il sera bon de nous reposer un peu.
— Me reposer! oh! non, Athos, aussitôt à Paris je me mets à la recherche de cette pauvre femme.
— Eh bien, croyez-vous que votre cheval vous sera aussi utile pour cela que de bons louis d’or? Prenez les cent pistoles, mon ami, prenez les cent pistoles.»
D’Artagnan n’avait besoin que d’une raison pour se rendre. Celle- là lui parut excellente. D’ailleurs, en résistant plus longtemps, il craignait de paraître égoïste aux yeux d’Athos; il acquiesça donc et choisit les cent pistoles, que l’Anglais lui compta sur- le-champ.
Puis l’on ne songea plus qu’à partir. La paix signée avec l’aubergiste, outre le vieux cheval d’Athos, coûta six pistoles; d’Artagnan et Athos prirent les chevaux de Planchet et de Grimaud, les deux valets se mirent en route à pied, portant les selles sur leurs têtes.
Si mal montés que fussent les deux amis, ils prirent bientôt les devants sur leurs valets et arrivèrent à Crèvecoeur. De loin ils aperçurent Aramis mélancoliquement appuyé sur sa fenêtre et regardant, comme ma soeur Anne, poudroyer l’horizon.
«Holà, eh! Aramis! que diable faites-vous donc là? crièrent les deux amis.
— Ah! c’est vous, d’Artagnan, c’est vous Athos, dit le jeune homme; je songeais avec quelle rapidité s’en vont les biens de ce monde, et mon cheval anglais, qui s’éloignait et qui vient de disparaître au milieu d’un tourbillon de poussière, m’était une vivante image de la fragilité des choses de la terre. La vie elle- même peut se résoudre en trois mots: Erat, est, fuit.
— Cela veut dire au fond? demanda d’Artagnan, qui commençait à se douter de la vérité.
— Cela veut dire que je viens de faire un marché de dupe: soixante louis, un cheval qui, à la manière dont il file, peut faire au trot cinq lieues à l’heure.»
D’Artagnan et Athos éclatèrent de rire.
«Mon cher d’Artagnan, dit Aramis, ne m’en veuillez pas trop, je vous prie: nécessité n’a pas de loi; d’ailleurs je suis le premier puni, puisque cet infâme maquignon m’a volé cinquante louis au moins. Ah! vous êtes bons ménagers, vous autres! vous venez sur les chevaux de vos laquais et vous faites mener vos chevaux de luxe en main, doucement et à petites journées.»
Au même instant un fourgon, qui depuis quelques instants pointait sur la route d’Amiens, s’arrêta, et l’on vit sortir Grimaud et Planchet leurs selles sur la tête. Le fourgon retournait à vide vers Paris, et les deux laquais s’étaient engagés, moyennant leur transport, à désaltérer le voiturier tout le long de la route.
«Qu’est-ce que cela? dit Aramis en voyant ce qui se passait; rien que les selles?
— Comprenez-vous maintenant? dit Athos.
— Mes amis, c’est exactement comme moi. J’ai conservé le harnais, par instinct. Holà, Bazin! portez mon harnais neuf auprès de celui de ces messieurs.
— Et qu’avez-vous fait de vos curés? demanda d’Artagnan.
— Mon cher, je les ai invités à dîner le lendemain, dit Aramis: il y a ici du vin exquis, cela soit dit en passant; je les ai grisés de mon mieux; alors le curé m’a défendu de quitter la casaque, et le jésuite m’a prié de le faire recevoir mousquetaire.
— Sans thèse! cria d’Artagnan, sans thèse! je demande la suppression de la thèse, moi!
— Depuis lors, continua Aramis, je vis agréablement. J’ai commencé un poème en vers d’une syllabe; c’est assez difficile, mais le mérite en toutes choses est dans la difficulté. La matière est galante, je vous lirai le premier chant, il a quatre cents vers et dure une minute.
— Ma foi, mon cher Aramis, dit d’Artagnan, qui détestait presque autant les vers que le latin, ajoutez au mérite de la difficulté celui de la brièveté, et vous êtes sûr au moins que votre poème aura deux mérites.
— Puis, continua Aramis, il respire des passions honnêtes, vous verrez. Ah çà, mes amis, nous retournons donc à Paris? Bravo, je suis prêt; nous allons donc revoir ce bon Porthos, tant mieux. Vous ne croyez pas qu’il me manquait, ce grand niais-là? Ce n’est pas lui qui aurait vendu son cheval, fût-ce contre un royaume. Je voudrais déjà le voir sur sa bête et sur sa selle. Il aura, j’en suis sûr, l’air du grand mogol.»
On fit une halte d’une heure pour faire souffler les chevaux; Aramis solda son compte, plaça Bazin dans le fourgon avec ses camarades, et l’on se mit en route pour aller retrouver Porthos.
On le trouva debout, moins pâle que ne l’avait vu d’Artagnan à sa première visite, et assis à une table où, quoiqu’il fût seul, figurait un dîner de quatre personnes; ce dîner se composait de viandes galamment troussées, de vins choisis et de fruits superbes.
«Ah! pardieu! dit-il en se levant, vous arrivez à merveille, messieurs, j’en étais justement au potage, et vous allez dîner avec moi.
— Oh! oh! fit d’Artagnan, ce n’est pas Mousqueton qui a pris au lasso de pareilles bouteilles, puis voilà un fricandeau piqué et un filet de boeuf…
— Je me refais, dit Porthos, je me refais, rien n’affaiblit comme ces diables de foulures; avez-vous eu des foulures, Athos?
— Jamais; seulement je me rappelle que dans notre échauffourée de la rue Férou je reçus un coup d’épée qui, au bout de quinze ou dix-huit jours, m’avait produit exactement le même effet.
— Mais ce dîner n’était pas pour vous seul, mon cher Porthos? dit Aramis.
— Non, dit Porthos; j’attendais quelques gentilshommes du voisinage qui viennent de me faire dire qu’ils ne viendraient pas; vous les remplacerez et je ne perdrai pas au change. Holà, Mousqueton! des sièges, et que l’on double les bouteilles!
— Savez-vous ce que nous mangeons ici? dit Athos au bout de dix minutes.
— Pardieu! répondit d’Artagnan, moi je mange du veau piqué aux cardons et à la moelle.
— Et moi des filets d’agneau, dit Porthos.
— Et moi un blanc de volaille, dit Aramis.
— Vous vous trompez tous, messieurs, répondit Athos, vous mangez du cheval.
— Allons donc! dit d’Artagnan.
— Du cheval!» fit Aramis avec une grimace de dégoût.
Porthos seul ne répondit pas.
«Oui, du cheval; n’est-ce pas, Porthos, que nous mangeons du cheval? Peut-être même les caparaçons avec!
— Non, messieurs, j’ai gardé le harnais, dit Porthos.
— Ma foi, nous nous valons tous, dit Aramis: on dirait que nous nous sommes donné le mot.
— Que voulez-vous, dit Porthos, ce cheval faisait honte à mes visiteurs, et je n’ai pas voulu les humilier!
— Puis, votre duchesse est toujours aux eaux, n’est-ce pas? reprit d’Artagnan.
— Toujours, répondit Porthos. Or, ma foi, le gouverneur de la province, un des gentilshommes que j’attendais aujourd’hui à dîner, m’a paru le désirer si fort que je le lui ai donné.
— Donné! s’écria d’Artagnan.
— Oh! mon Dieu! oui, donné! c’est le mot, dit Porthos; car il valait certainement cent cinquante louis, et le ladre n’a voulu me le payer que quatre-vingts.
— Sans la selle? dit Aramis.
— Oui, sans la selle.
— Vous remarquerez, messieurs, dit Athos, que c’est encore Porthos qui a fait le meilleur marché de nous tous.»
Ce fut alors un hourra de rires dont le pauvre Porthos fut tout saisi; mais on lui expliqua bientôt la raison de cette hilarité, qu’il partagea bruyamment selon sa coutume.
«De sorte que nous sommes tous en fonds? dit d’Artagnan.
— Mais pas pour mon compte, dit Athos; j’ai trouvé le vin d’Espagne d’Aramis si bon, que j’en ai fait charger une soixantaine de bouteilles dans le fourgon des laquais: ce qui m’a fort désargenté.
— Et moi, dit Aramis, imaginez donc que j’avais donné jusqu’à mon dernier sou à l’église de Montdidier et aux jésuites d’Amiens; que j’avais pris en outre des engagements qu’il m’a fallu tenir, des messes commandées pour moi et pour vous, messieurs, que l’on dira, messieurs, et dont je ne doute pas que nous ne nous trouvions à merveille.
— Et moi, dit Porthos, ma foulure, croyez-vous qu’elle ne m’a rien coûté? sans compter la blessure de Mousqueton, pour laquelle j’ai été obligé de faire venir le chirurgien deux fois par jour, lequel m’a fait payer ses visites double sous prétexte que cet imbécile de Mousqueton avait été se faire donner une balle dans un endroit qu’on ne montre ordinairement qu’aux apothicaires; aussi je lui ai bien recommandé de ne plus se faire blesser là.
— Allons, allons, dit Athos, en échangeant un sourire avec d’Artagnan et Aramis, je vois que vous vous êtes conduit grandement à l’égard du pauvre garçon: c’est d’un bon maître.
— Bref, continua Porthos, ma dépense payée, il me restera bien une trentaine d’écus.
— Et à moi une dizaine de pistoles, dit Aramis.
— Allons, allons, dit Athos, il paraît que nous sommes les Crésus de la société. Combien vous reste-t-il sur vos cent pistoles, d’Artagnan?
— Sur mes cent pistoles? D’abord, je vous en ai donné cinquante.
— Vous croyez?
— Pardieu! — Ah! c’est vrai, je me rappelle.
— Puis, j’en ai payé six à l’hôte.
— Quel animal que cet hôte! pourquoi lui avez-vous donné six pistoles?
— C’est vous qui m’avez dit de les lui donner.
— C’est vrai que je suis trop bon. Bref, en reliquat?
— Vingt-cinq pistoles, dit d’Artagnan.
— Et moi, dit Athos en tirant quelque menue monnaie de sa poche, moi…
— Vous, rien.
— Ma foi, ou si peu de chose, que ce n’est pas la peine de rapporter à la masse.
— Maintenant, calculons combien nous possédons en tout: Porthos?
— Trente écus.
— Aramis?
— Dix pistoles.
— Et vous, d’Artagnan?
— Vingt-cinq.
— Cela fait en tout? dit Athos.
— Quatre cent soixante-quinze livres! dit d’Artagnan, qui comptait comme Archimède.
— Arrivés à Paris, nous en aurons bien encore quatre cents, dit Porthos, plus les harnais.
— Mais nos chevaux d’escadron? dit Aramis.
— Eh bien, des quatre chevaux des laquais nous en ferons deux de maître que nous tirerons au sort; avec les quatre cents livres, on en fera un demi pour un des démontés, puis nous donnerons les grattures de nos poches à d’Artagnan, qui a la main bonne, et qui ira les jouer dans le premier tripot venu, voilà.
— Dînons donc, dit Porthos, cela refroidit.»
Les quatre amis, plus tranquilles désormais sur leur avenir, firent honneur au repas, dont les restes furent abandonnés à MM. Mousqueton, Bazin, Planchet et Grimaud.
En arrivant à Paris, d’Artagnan trouva une lettre de M. de Tréville qui le prévenait que, sur sa demande, le roi venait de lui accorder la faveur d’entrer dans les mousquetaires.
Comme c’était tout ce que d’Artagnan ambitionnait au monde, à part bien entendu le désir de retrouver Mme Bonacieux, il courut tout joyeux chez ses camarades, qu’il venait de quitter il y avait une demi-heure, et qu’il trouva fort tristes et fort préoccupés. Ils étaient réunis en conseil chez Athos: ce qui indiquait toujours des circonstances d’une certaine gravité.
M. de Tréville venait de les faire prévenir que l’intention bien arrêtée de Sa Majesté étant d’ouvrir la campagne le 1er mai, ils eussent à préparer incontinent leurs équipages.
Les quatre philosophes se regardèrent tout ébahis: M. de Tréville ne plaisantait pas sous le rapport de la discipline.
«Et à combien estimez-vous ces équipages? dit d’Artagnan.
— Oh! il n’y a pas à dire, reprit Aramis, nous venons de faire nos comptes avec une lésinerie de Spartiates, et il nous faut à chacun quinze cents livres.
— Quatre fois quinze font soixante, soit six mille livres, dit Athos.
— Moi, dit d’Artagnan, il me semble qu’avec mille livres chacun, il est vrai que je ne parle pas en Spartiate, mais en procureur…»
Ce mot de procureur réveilla Porthos.
«Tiens, j’ai une idée! dit-il.
— C’est déjà quelque chose: moi, je n’en ai pas même l’ombre, fit froidement Athos, mais quant à d’Artagnan, messieurs, le bonheur d’être désormais des nôtres l’a rendu fou; mille livres! je déclare que pour moi seul il m’en faut deux mille.
— Quatre fois deux font huit, dit alors Aramis: c’est donc huit mille livres qu’il nous faut pour nos équipages, sur lesquels équipages, il est vrai, nous avons déjà les selles.
— Plus, dit Athos, en attendant que d’Artagnan qui allait remercier M. de Tréville eût fermé la porte, plus ce beau diamant qui brille au doigt de notre ami. Que diable! d’Artagnan est trop bon camarade pour laisser des frères dans l’embarras, quand il porte à son médius la rançon d’un roi.»
CHAPITRE XXIX. LA CHASSE À L’ÉQUIPEMENT
Le plus préoccupé des quatre amis était bien certainement d’Artagnan, quoique d’Artagnan, en sa qualité de garde, fût bien plus facile à équiper que messieurs les mousquetaires, qui étaient des seigneurs; mais notre cadet de Gascogne était, comme on a pu le voir, d’un caractère prévoyant et presque avare, et avec cela (expliquez les contraires) glorieux presque à rendre des points à Porthos. À cette préoccupation de sa vanité, d’Artagnan joignait en ce moment une inquiétude moins égoïste. Quelques informations qu’il eût pu prendre sur Mme Bonacieux, il ne lui en était venu aucune nouvelle. M. de Tréville en avait parlé à la reine; la reine ignorait où était la jeune mercière et avait promis de la faire chercher.
Mais cette promesse était bien vague et ne rassurait guère d’Artagnan.
Athos ne sortait pas de sa chambre; il était résolu à ne pas risquer une enjambée pour s’équiper.
«Il nous reste quinze jours, disait-il à ses amis; eh bien, si au bout de ces quinze jours je n’ai rien trouvé, ou plutôt si rien n’est venu me trouver, comme je suis trop bon catholique pour me casser la tête d’un coup de pistolet, je chercherai une bonne querelle à quatre gardes de Son Éminence ou à huit Anglais, et je me battrai jusqu’à ce qu’il y en ait un qui me tue, ce qui, sur la quantité, ne peut manquer de m’arriver. On dira alors que je suis mort pour le roi, de sorte que j’aurai fait mon service sans avoir eu besoin de m’équiper.»
Porthos continuait à se promener, les mains derrière le dos, en hochant la tête de haut en bas et disant:
«Je poursuivrai mon idée.»
Aramis, soucieux et mal frisé, ne disait rien.
On peut voir par ces détails désastreux que la désolation régnait dans la communauté.
Les laquais, de leur côté, comme les coursiers d’Hippolyte, partageaient la triste peine de leurs maîtres. Mousqueton faisait des provisions de croûtes; Bazin, qui avait toujours donné dans la dévotion, ne quittait plus les églises; Planchet regardait voler les mouches; et Grimaud, que la détresse générale ne pouvait déterminer à rompre le silence imposé par son maître, poussait des soupirs à attendrir des pierres.
Les trois amis — car, ainsi que nous l’avons dit, Athos avait juré de ne pas faire un pas pour s’équiper — les trois amis sortaient donc de grand matin et rentraient fort tard. Ils erraient par les rues, regardant sur chaque pavé pour savoir si les personnes qui y étaient passées avant eux n’y avaient pas laissé quelque bourse. On eût dit qu’ils suivaient des pistes, tant ils étaient attentifs partout où ils allaient. Quand ils se rencontraient, ils avaient des regards désolés qui voulaient dire: As-tu trouvé quelque chose?
Cependant, comme Porthos avait trouvé le premier son idée, et comme il l’avait poursuivie avec persistance, il fut le premier à agir. C’était un homme d’exécution que ce digne Porthos. D’Artagnan l’aperçut un jour qu’il s’acheminait vers l’église Saint-Leu, et le suivit instinctivement: il entra au lieu saint après avoir relevé sa moustache et allongé sa royale, ce qui annonçait toujours de sa part les intentions les plus conquérantes. Comme d’Artagnan prenait quelques précautions pour se dissimuler, Porthos crut n’avoir pas été vu. D’Artagnan entra derrière lui. Porthos alla s’adosser au côté d’un pilier; d’Artagnan, toujours inaperçu, s’appuya de l’autre.
Justement il y avait un sermon, ce qui faisait que l’église était fort peuplée. Porthos profita de la circonstance pour lorgner les femmes: grâce aux bons soins de Mousqueton l’extérieur était loin d’annoncer la détresse de l’intérieur; son feutre était bien un peu râpé, sa plume était bien un peu déteinte, ses broderies étaient bien un peu ternies, ses dentelles étaient bien éraillées; mais dans la demi-teinte toutes ces bagatelles disparaissaient, et Porthos était toujours le beau Porthos.
D’Artagnan remarqua, sur le banc le plus rapproché du pilier où Porthos et lui étaient adossés, une espèce de beauté mûre, un peu jaune, un peu sèche, mais raide et hautaine sous ses coiffes noires. Les yeux de Porthos s’abaissaient furtivement sur cette dame, puis papillonnaient au loin dans la nef.
De son côté, la dame, qui de temps en temps rougissait, lançait avec la rapidité de l’éclair un coup d’oeil sur le volage Porthos, et aussitôt les yeux de Porthos de papillonner avec fureur. Il était clair que c’était un manège qui piquait au vif la dame aux coiffes noires, car elle se mordait les lèvres jusqu’au sang, se grattait le bout du nez, et se démenait désespérément sur son siège.
Ce que voyant, Porthos retroussa de nouveau sa moustache, allongea une seconde fois sa royale, et se mit à faire des signaux à une belle dame qui était près du choeur, et qui non seulement était une belle dame, mais encore une grande dame sans doute, car elle avait derrière elle un négrillon qui avait apporté le coussin sur lequel elle était agenouillée, et une suivante qui tenait le sac armorié dans lequel on renfermait le livre où elle lisait sa messe.
La dame aux coiffes noires suivit à travers tous ses détours le regard de Porthos, et reconnut qu’il s’arrêtait sur la dame au coussin de velours, au négrillon et à la suivante.
Pendant ce temps, Porthos jouait serré: c’était des clignements d’yeux, des doigts posés sur les lèvres, de petits sourires assassins qui réellement assassinaient la belle dédaignée.
Aussi poussa-t-elle, en forme de mea culpa et en se frappant la poitrine, un hum! tellement vigoureux que tout le monde, même la dame au coussin rouge, se retourna de son côté; Porthos tint bon: pourtant il avait bien compris, mais il fit le sourd.
La dame au coussin rouge fit un grand effet, car elle était fort belle, sur la dame aux coiffes noires, qui vit en elle une rivale véritablement à craindre; un grand effet sur Porthos, qui la trouva plus jolie que la dame aux coiffes noires; un grand effet sur d’Artagnan, qui reconnut la dame de Meung, de Calais et de Douvres, que son persécuteur, l’homme à la cicatrice, avait saluée du nom de Milady.
D’Artagnan, sans perdre de vue la dame au coussin rouge, continua de suivre le manège de Porthos, qui l’amusait fort; il crut deviner que la dame aux coiffes noires était la procureuse de la rue aux Ours, d’autant mieux que l’église Saint-Leu n’était pas très éloignée de ladite rue.
Il devina alors par induction que Porthos cherchait à prendre sa revanche de sa défaite de Chantilly, alors que la procureuse s’était montrée si récalcitrante à l’endroit de la bourse.
Mais, au milieu de tout cela, d’Artagnan remarqua aussi que pas une figure ne correspondait aux galanteries de Porthos. Ce n’étaient que chimères et illusions; mais pour un amour réel, pour une jalousie véritable, y a-t-il d’autre réalité que les illusions et les chimères?
Le sermon finit: la procureuse s’avança vers le bénitier; Porthos l’y devança, et, au lieu d’un doigt, y mit toute la main. La procureuse sourit, croyant que c’était pour elle que Porthos se mettait en frais: mais elle fut promptement et cruellement détrompée: lorsqu’elle ne fut plus qu’à trois pas de lui, il détourna la tête, fixant invariablement les yeux sur la dame au coussin rouge, qui s’était levée et qui s’approchait suivie de son négrillon et de sa fille de chambre.
Lorsque la dame au coussin rouge fut près de Porthos, Porthos tira sa main toute ruisselante du bénitier; la belle dévote toucha de sa main effilée la grosse main de Porthos, fit en souriant le signe de la croix et sortit de l’église.
C’en fut trop pour la procureuse: elle ne douta plus que cette dame et Porthos fussent en galanterie. Si elle eût été une grande dame, elle se serait évanouie, mais comme elle n’était qu’une procureuse, elle se contenta de dire au mousquetaire avec une fureur concentrée:
«Eh! monsieur Porthos, vous ne m’en offrez pas à moi, d’eau bénite?»
Porthos fit, au son de cette voix, un soubresaut comme ferait un homme qui se réveillerait après un somme de cent ans.
«Ma… madame! s’écria-t-il, est-ce bien vous? Comment se porte votre mari, ce cher monsieur Coquenard? Est-il toujours aussi ladre qu’il était? Où avais-je donc les yeux, que je ne vous ai pas même aperçue pendant les deux heures qu’a duré ce sermon?
— J’étais à deux pas de vous, monsieur, répondit la procureuse; mais vous ne m’avez pas aperçue parce que vous n’aviez d’yeux que pour la belle dame à qui vous venez de donner de l’eau bénite.»
Porthos feignit d’être embarrassé.
«Ah! dit-il, vous avez remarqué…
— Il eût fallu être aveugle pour ne pas le voir.
— Oui, dit négligemment Porthos, c’est une duchesse de mes amies avec laquelle j’ai grand-peine à me rencontrer à cause de la jalousie de son mari, et qui m’avait fait prévenir qu’elle viendrait aujourd’hui, rien que pour me voir, dans cette chétive église, au fond de ce quartier perdu.
— Monsieur Porthos, dit la procureuse, auriez-vous la bonté de m’offrir le bras pendant cinq minutes, je causerais volontiers avec vous?
— Comment donc, madame», dit Porthos en se clignant de l’oeil à lui-même comme un joueur qui rit de la dupe qu’il va faire.
Dans ce moment, d’Artagnan passait poursuivant Milady; il jeta un regard de côté sur Porthos, et vit ce coup d’oeil triomphant.
«Eh! eh! se dit-il à lui même en raisonnant dans le sens de la morale étrangement facile de cette époque galante, en voici un qui pourrait bien être équipé pour le terme voulu.»
Porthos, cédant à la pression du bras de sa procureuse comme une barque cède au gouvernail, arriva au cloître Saint-Magloire, passage peu fréquenté, enfermé d’un tourniquet à ses deux bouts. On n’y voyait, le jour, que mendiants qui mangeaient ou enfants qui jouaient.
«Ah! monsieur Porthos! s’écria la procureuse, quand elle se fut assurée qu’aucune personne étrangère à la population habituelle de la localité ne pouvait les voir ni les entendre; ah! monsieur Porthos! vous êtes un grand vainqueur, à ce qu’il paraît!
— Moi, madame! dit Porthos en se rengorgeant, et pourquoi cela?
— Et les signes de tantôt, et l’eau bénite? Mais c’est une princesse pour le moins, que cette dame avec son négrillon et sa fille de chambre!
— Vous vous trompez; mon Dieu, non, répondit Porthos, c’est tout bonnement une duchesse.
— Et ce coureur qui attendait à la porte, et ce carrosse avec un cocher à grande livrée qui attendait sur son siège?»
Porthos n’avait vu ni le coureur, ni le carrosse; mais, de son regard de femme jalouse, Mme Coquenard avait tout vu.
Porthos regretta de n’avoir pas, du premier coup, fait la dame au coussin rouge princesse.
«Ah! vous êtes l’enfant chéri des belles, monsieur Porthos! reprit en soupirant la procureuse.
— Mais, répondit Porthos, vous comprenez qu’avec un physique comme celui dont la nature m’a doué, je ne manque pas de bonnes fortunes.
— Mon Dieu! comme les hommes oublient vite! s’écria la procureuse en levant les yeux au ciel.
— Moins vite encore que les femmes, ce me semble, répondit Porthos; car enfin, moi, madame, je puis dire que j’ai été votre victime, lorsque blessé, mourant, je me suis vu abandonné des chirurgiens; moi, le rejeton d’une famille illustre, qui m’étais fié à votre amitié, j’ai manqué mourir de mes blessures d’abord, et de faim ensuite dans une mauvaise auberge de Chantilly, et cela sans que vous ayez daigné répondre une seule fois aux lettres brûlantes que je vous ai écrites.
— Mais, monsieur Porthos…, murmura la procureuse, qui sentait qu’à en juger par la conduite des plus grandes dames de ce temps- là, elle était dans son tort.
— Moi qui avais sacrifié pour vous la comtesse de Penaflor…
— Je le sais bien.
— La baronne de…
— Monsieur Porthos, ne m’accablez pas.
— La duchesse de…
— Monsieur Porthos, soyez généreux!
— Vous avez raison, madame, et je n’achèverai pas.
— Mais c’est mon mari qui ne veut pas entendre parler de prêter.
— Madame Coquenard, dit Porthos, rappelez-vous la première lettre que vous m’avez écrite et que je conserve gravée dans ma mémoire.»
La procureuse poussa un gémissement.
«Mais c’est qu’aussi, dit-elle, la somme que vous demandiez à emprunter était un peu bien forte.
— Madame Coquenard, je vous donnais la préférence. Je n’ai eu qu’à écrire à la duchesse de… Je ne veux pas dire son nom, car je ne sais pas ce que c’est que de compromettre une femme; mais ce que je sais, c’est que je n’ai eu qu’à lui écrire pour qu’elle m’en envoyât quinze cents.»
La procureuse versa une larme.
«Monsieur Porthos, dit-elle, je vous jure que vous m’avez grandement punie, et que si dans l’avenir vous vous retrouviez en pareille passe, vous n’auriez qu’à vous adresser à moi.
— Fi donc, madame! dit Porthos comme révolté, ne parlons pas argent, s’il vous plaît, c’est humiliant.
— Ainsi, vous ne m’aimez plus!» dit lentement et tristement la procureuse.
Porthos garda un majestueux silence.
«C’est ainsi que vous me répondez? Hélas! je comprends.
— Songez à l’offense que vous m’avez faite, madame: elle est restée là, dit Porthos, en posant la main à son coeur et en l’y appuyant avec force.
— Je la réparerai; voyons, mon cher Porthos!
— D’ailleurs, que vous demandais-je, moi? reprit Porthos avec un mouvement d’épaules plein de bonhomie; un prêt, pas autre chose. Après tout, je ne suis pas un homme déraisonnable. Je sais que vous n’êtes pas riche, madame Coquenard, et que votre mari est obligé de sangsurer les pauvres plaideurs pour en tirer quelques pauvres écus. Oh! si vous étiez comtesse, marquise ou duchesse, ce serait autre chose, et vous seriez impardonnable.»
La procureuse fut piquée.
«Apprenez, monsieur Porthos, dit-elle, que mon coffre-fort, tout coffre-fort de procureuse qu’il est, est peut-être mieux garni que celui de toutes vos mijaurées ruinées.
— Double offense que vous m’avez faite alors, dit Porthos en dégageant le bras de la procureuse de dessous le sien; car si vous êtes riche, madame Coquenard, alors votre refus n’a plus d’excuse.
— Quand je dis riche, reprit la procureuse, qui vit qu’elle s’était laissé entraîner trop loin, il ne faut pas prendre le mot au pied de la lettre. Je ne suis pas précisément riche, je suis à mon aise.
— Tenez, madame, dit Porthos, ne parlons plus de tout cela, je vous en prie. Vous m’avez méconnu; toute sympathie est éteinte entre nous.
— Ingrat que vous êtes!
— Ah! je vous conseille de vous plaindre! dit Porthos.
— Allez donc avec votre belle duchesse! je ne vous retiens plus.
— Eh! elle n’est déjà point si décharnée, que je crois!
— Voyons, monsieur Porthos, encore une fois, c’est la dernière: m’aimez-vous encore?
— Hélas! madame, dit Porthos du ton le plus mélancolique qu’il put prendre, quand nous allons entrer en campagne, dans une campagne où mes pressentiments me disent que je serai tué…
— Oh! ne dites pas de pareilles choses! s’écria la procureuse en éclatant en sanglots.
— Quelque chose me le dit, continua Porthos en mélancolisant de plus en plus.
— Dites plutôt que vous avez un nouvel amour.
— Non pas, je vous parle franc. Nul objet nouveau ne me touche, et même je sens là, au fond de mon coeur, quelque chose qui parle pour vous. Mais, dans quinze jours, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas, cette fatale campagne s’ouvre; je vais être affreusement préoccupé de mon équipement. Puis je vais faire un voyage dans ma famille, au fond de la Bretagne, pour réaliser la somme nécessaire à mon départ.»
Porthos remarqua un dernier combat entre l’amour et l’avarice.
«Et comme, continua-t-il, la duchesse que vous venez de voir à l’église a ses terres près des miennes, nous ferons le voyage ensemble. Les voyages, vous le savez, paraissent beaucoup moins longs quand on les fait à deux.
— Vous n’avez donc point d’amis à Paris, monsieur Porthos? dit la procureuse.
— J’ai cru en avoir, dit Porthos en prenant son air mélancolique, mais j’ai bien vu que je me trompais.
— Vous en avez, monsieur Porthos, vous en avez, reprit la procureuse dans un transport qui la surprit elle-même; revenez demain à la maison. Vous êtes le fils de ma tante, mon cousin par conséquent; vous venez de Noyon en Picardie, vous avez plusieurs procès à Paris, et pas de procureur. Retiendrez-vous bien tout cela?
— Parfaitement, madame.
— Venez à l’heure du dîner.
— Fort bien.
— Et tenez ferme devant mon mari, qui est retors, malgré ses soixante-seize ans.
— Soixante-seize ans! peste! le bel âge! reprit Porthos.
— Le grand âge, vous voulez dire, monsieur Porthos. Aussi le pauvre cher homme peut me laisser veuve d’un moment à l’autre, continua la procureuse en jetant un regard significatif à Porthos. Heureusement que, par contrat de mariage, nous nous sommes tout passé au dernier vivant.
— Tout? dit Porthos.
— Tout.
— Vous êtes femme de précaution, je le vois, ma chère madame Coquenard, dit Porthos en serrant tendrement la main de la procureuse.
— Nous sommes donc réconciliés, cher monsieur Porthos? dit-elle en minaudant.
— Pour la vie, répliqua Porthos sur le même air.
— Au revoir donc, mon traître.
— Au revoir, mon oublieuse.
— À demain, mon ange!
— À demain, flamme de ma vie!»
CHAPITRE XXX. MILADY
D’Artagnan avait suivi Milady sans être aperçu par elle: il la vit monter dans son carrosse, et il l’entendit donner à son cocher l’ordre d’aller à Saint-Germain.
Il était inutile d’essayer de suivre à pied une voiture emportée au trot de deux vigoureux chevaux. D’Artagnan revint donc rue Férou.
Dans la rue de Seine, il rencontra Planchet, qui était arrêté devant la boutique d’un pâtissier, et qui semblait en extase devant une brioche de la forme la plus appétissante.
Il lui donna l’ordre d’aller seller deux chevaux dans les écuries de M. de Tréville, un pour lui d’Artagnan, l’autre pour lui Planchet, et de venir le joindre chez Athos, — M. de Tréville, une fois pour toutes, ayant mis ses écuries au service de d’Artagnan.
Planchet s’achemina vers la rue du Colombier, et d’Artagnan vers la rue Férou. Athos était chez lui, vidant tristement une des bouteilles de ce fameux vin d’Espagne qu’il avait rapporté de son voyage en Picardie. Il fit signe à Grimaud d’apporter un verre pour d’Artagnan, et Grimaud obéit comme d’habitude.
D’Artagnan raconta alors à Athos tout ce qui s’était passé à l’église entre Porthos et la procureuse, et comment leur camarade était probablement, à cette heure, en voie de s’équiper.
«Quant à moi, répondit Athos à tout ce récit, je suis bien tranquille, ce ne seront pas les femmes qui feront les frais de mon harnais.
— Et cependant, beau, poli, grand seigneur comme vous l’êtes, mon cher Athos, il n’y aurait ni princesses, ni reines à l’abri de vos traits amoureux.
— Que ce d’Artagnan est jeune!» dit Athos en haussant les épaules.
Et il fit signe à Grimaud d’apporter une seconde bouteille.
En ce moment, Planchet passa modestement la tête par la porte entrebâillée, et annonça à son maître que les deux chevaux étaient là.
«Quels chevaux? demanda Athos.
— Deux que M. de Tréville me prête pour la promenade, et avec lesquels je vais aller faire un tour à Saint-Germain.
— Et qu’allez-vous faire à Saint-Germain?» demanda encore Athos.
Alors d’Artagnan lui raconta la rencontre qu’il avait faite dans l’église, et comment il avait retrouvé cette femme qui, avec le seigneur au manteau noir et à la cicatrice près de la tempe, était sa préoccupation éternelle.
«C’est-à-dire que vous êtes amoureux de celle-là, comme vous l’étiez de Mme Bonacieux, dit Athos en haussant dédaigneusement les épaules, comme s’il eût pris en pitié la faiblesse humaine.
— Moi, point du tout! s’écria d’Artagnan. Je suis seulement curieux d’éclaircir le mystère auquel elle se rattache. Je ne sais pourquoi, je me figure que cette femme, tout inconnue qu’elle m’est et tout inconnu que je lui suis, a une action sur ma vie.
— Au fait, vous avez raison, dit Athos, je ne connais pas une femme qui vaille la peine qu’on la cherche quand elle est perdue. Mme Bonacieux est perdue, tant pis pour elle! qu’elle se retrouve!
— Non, Athos, non, vous vous trompez, dit d’Artagnan; j’aime ma pauvre Constance plus que jamais, et si je savais le lieu où elle est, fût-elle au bout du monde, je partirais pour la tirer des mains de ses ennemis; mais je l’ignore, toutes mes recherches ont été inutiles. Que voulez-vous, il faut bien se distraire.
— Distrayez-vous donc avec Milady, mon cher d’Artagnan; je le souhaite de tout mon coeur, si cela peut vous amuser.
— Écoutez, Athos, dit d’Artagnan, au lieu de vous tenir enfermé ici comme si vous étiez aux arrêts, montez à cheval et venez vous promener avec moi à Saint-Germain.
— Mon cher, répliqua Athos, je monte mes chevaux quand j’en ai, sinon je vais à pied.
— Eh bien, moi, répondit d’Artagnan en souriant de la misanthropie d’Athos, qui dans un autre l’eût certainement blessé, moi, je suis moins fier que vous, je monte ce que je trouve. Ainsi, au revoir, mon cher Athos.
— Au revoir», dit le mousquetaire en faisant signe à Grimaud de déboucher la bouteille qu’il venait d’apporter.
D’Artagnan et Planchet se mirent en selle et prirent le chemin de Saint-Germain.
Tout le long de la route, ce qu’Athos avait dit au jeune homme de Mme Bonacieux lui revenait à l’esprit. Quoique d’Artagnan ne fût pas d’un caractère fort sentimental, la jolie mercière avait fait une impression réelle sur son coeur: comme il le disait, il était prêt à aller au bout du monde pour la chercher. Mais le monde a bien des bouts, par cela même qu’il est rond; de sorte qu’il ne savait de quel côté se tourner.
En attendant, il allait tâcher de savoir ce que c’était que Milady. Milady avait parlé à l’homme au manteau noir, donc elle le connaissait. Or, dans l’esprit de d’Artagnan, c’était l’homme au manteau noir qui avait enlevé Mme Bonacieux une seconde fois, comme il l’avait enlevée une première. D’Artagnan ne mentait donc qu’à moitié, ce qui est bien peu mentir, quand il disait qu’en se mettant à la recherche de Milady, il se mettait en même temps à la recherche de Constance.
Tout en songeant ainsi et en donnant de temps en temps un coup d’éperon à son cheval, d’Artagnan avait fait la route et était arrivé à Saint-Germain. Il venait de longer le pavillon où, dix ans plus tard, devait naître Louis XIV. Il traversait une rue fort déserte, regardant à droite et à gauche s’il ne reconnaîtrait pas quelque vestige de sa belle Anglaise, lorsque au rez-de-chaussée d’une jolie maison qui, selon l’usage du temps, n’avait aucune fenêtre sur la rue, il vit apparaître une figure de connaissance. Cette figure se promenait sur une sorte de terrasse garnie de fleurs. Planchet la reconnut le premier. «Eh! monsieur dit-il s’adressant à d’Artagnan, ne vous remettez-vous pas ce visage qui baye aux corneilles?
— Non, dit d’Artagnan; et cependant je suis certain que ce n’est point la première fois que je le vois, ce visage.
— Je le crois pardieu bien, dit Planchet: c’est ce pauvre Lubin, le laquais du comte de Wardes, celui que vous avez si bien accommodé il y a un mois, à Calais, sur la route de la maison de campagne du gouverneur.
— Ah! oui bien, dit d’Artagnan, et je le reconnais à cette heure. Crois-tu qu’il te reconnaisse, toi?
— Ma foi, monsieur, il était si fort troublé que je doute qu’il ait gardé de moi une mémoire bien nette.
— Eh bien, va donc causer avec ce garçon, dit d’Artagnan, et informe-toi dans la conversation si son maître est mort.»
Planchet descendit de cheval, marcha droit à Lubin, qui en effet ne le reconnut pas, et les deux laquais se mirent à causer dans la meilleure intelligence du monde, tandis que d’Artagnan poussait les deux chevaux dans une ruelle et, faisant le tour d’une maison, s’en revenait assister à la conférence derrière une haie de coudriers.
Au bout d’un instant d’observation derrière la haie, il entendit le bruit d’une voiture, et il vit s’arrêter en face de lui le carrosse de Milady. Il n’y avait pas à s’y tromper. Milady était dedans. D’Artagnan se coucha sur le cou de son cheval, afin de tout voir sans être vu.
Milady sortit sa charmante tête blonde par la portière, et donna des ordres à sa femme de chambre.
Cette dernière, jolie fille de vingt à vingt-deux ans, alerte et vive, véritable soubrette de grande dame, sauta en bas du marchepied, sur lequel elle était assise selon l’usage du temps, et se dirigea vers la terrasse où d’Artagnan avait aperçu Lubin.
D’Artagnan suivit la soubrette des yeux, et la vit s’acheminer vers la terrasse. Mais, par hasard, un ordre de l’intérieur avait appelé Lubin, de sorte que Planchet était resté seul, regardant de tous côtés par quel chemin avait disparu d’Artagnan.
La femme de chambre s’approcha de Planchet, qu’elle prit pour Lubin, et lui tendant un petit billet:
«Pour votre maître, dit-elle.
— Pour mon maître? reprit Planchet étonné.
— Oui, et très pressé. Prenez donc vite.»
Là-dessus elle s’enfuit vers le carrosse, retourné à l’avance du côté par lequel il était venu; elle s’élança sur le marchepied, et le carrosse repartit.
Planchet tourna et retourna le billet, puis, accoutumé à l’obéissance passive, il sauta à bas de la terrasse, enfila la ruelle et rencontra au bout de vingt pas d’Artagnan qui, ayant tout vu, allait au-devant de lui.
«Pour vous, monsieur, dit Planchet, présentant le billet au jeune homme.
— Pour moi? dit d’Artagnan; en es-tu bien sûr?
— Pardieu! si j’en suis sûr; la soubrette a dit: “Pour ton maître.” Je n’ai d’autre maître que vous; ainsi… Un joli brin de fille, ma foi, que cette soubrette!»
D’Artagnan ouvrit la lettre, et lut ces mots:
«Une personne qui s’intéresse à vous plus qu’elle ne peut le dire voudrait savoir quel jour vous serez en état de vous promener dans la forêt. Demain, à l’hôtel du Champ du Drap d’Or, un laquais noir et rouge attendra votre réponse.»
«Oh! oh! se dit d’Artagnan, voilà qui est un peu vif. Il paraît que Milady et moi nous sommes en peine de la santé de la même personne. Eh bien, Planchet, comment se porte ce bon M. de Wardes? il n’est donc pas mort?
— Non, monsieur, il va aussi bien qu’on peut aller avec quatre coups d’épée dans le corps, car vous lui en avez, sans reproche, allongé quatre, à ce cher gentilhomme, et il est encore bien faible, ayant perdu presque tout son sang. Comme je l’avais dit à monsieur, Lubin ne m’a pas reconnu, et m’a raconté d’un bout à l’autre notre aventure.
— Fort bien, Planchet, tu es le roi des laquais; maintenant, remonte à cheval et rattrapons le carrosse.»
Ce ne fut pas long; au bout de cinq minutes on aperçut le carrosse arrêté sur le revers de la route, un cavalier richement vêtu se tenait à la portière.
La conversation entre Milady et le cavalier était tellement animée, que d’Artagnan s’arrêta de l’autre côté du carrosse sans que personne autre que la jolie soubrette s’aperçût de sa présence.
La conversation avait lieu en anglais, langue que d’Artagnan ne comprenait pas; mais, à l’accent, le jeune homme crut deviner que la belle Anglaise était fort en colère; elle termina par un geste qui ne lui laissa point de doute sur la nature de cette conversation: c’était un coup d’éventail appliqué de telle force, que le petit meuble féminin vola en mille morceaux.
Le cavalier poussa un éclat de rire qui parut exaspérer Milady.
D’Artagnan pensa que c’était le moment d’intervenir; il s’approcha de l’autre portière, et se découvrant respectueusement:
«Madame, dit-il, me permettez-vous de vous offrir mes services? Il me semble que ce cavalier vous a mise en colère. Dites un mot, madame, et je me charge de le punir de son manque de courtoisie.»
Aux premières paroles, Milady s’était retournée, regardant le jeune homme avec étonnement, et lorsqu’il eut fini:
«Monsieur, dit-elle en très bon français, ce serait de grand coeur que je me mettrais sous votre protection si la personne qui me querelle n’était point mon frère.
— Ah! excusez-moi, alors, dit d’Artagnan, vous comprenez que j’ignorais cela, madame.
— De quoi donc se mêle cet étourneau, s’écria en s’abaissant à la hauteur de la portière le cavalier que Milady avait désigné comme son parent, et pourquoi ne passe-t-il pas son chemin?
— Étourneau vous-même, dit d’Artagnan en se baissant à son tour sur le cou de son cheval, et en répondant de son côté par la portière; je ne passe pas mon chemin parce qu’il me plaît de m’arrêter ici.»
Le cavalier adressa quelques mots en anglais à sa soeur.
«Je vous parle français, moi, dit d’Artagnan; faites-moi donc, je vous prie, le plaisir de me répondre dans la même langue. Vous êtes le frère de madame, soit, mais vous n’êtes pas le mien, heureusement.»
On eût pu croire que Milady, craintive comme l’est ordinairement une femme, allait s’interposer dans ce commencement de provocation, afin d’empêcher que la querelle n’allât plus loin; mais, tout au contraire, elle se rejeta au fond de son carrosse, et cria froidement au cocher:
«Touche à l’hôtel!»
La jolie soubrette jeta un regard d’inquiétude sur d’Artagnan, dont la bonne mine paraissait avoir produit son effet sur elle.
Le carrosse partit et laissa les deux hommes en face l’un de l’autre, aucun obstacle matériel ne les séparant plus.
Le cavalier fit un mouvement pour suivre la voiture; mais d’Artagnan, dont la colère déjà bouillante s’était encore augmentée en reconnaissant en lui l’Anglais qui, à Amiens, lui avait gagné son cheval et avait failli gagner à Athos son diamant, sauta à la bride et l’arrêta.
«Eh! Monsieur, dit-il, vous me semblez encore plus étourneau que moi, car vous me faites l’effet d’oublier qu’il y a entre nous une petite querelle engagée.
— Ah! ah! dit l’Anglais, c’est vous, mon maître. Il faut donc toujours que vous jouiez un jeu ou un autre?
— Oui, et cela me rappelle que j’ai une revanche à prendre. Nous verrons, mon cher monsieur, si vous maniez aussi adroitement la rapière que le cornet.
— Vous voyez bien que je n’ai pas d’épée, dit l’Anglais; voulez- vous faire le brave contre un homme sans armes?
— J’espère bien que vous en avez chez vous, répondit d’Artagnan. En tout cas, j’en ai deux, et si vous le voulez, je vous en jouerai une.
— Inutile, dit l’Anglais, je suis muni suffisamment de ces sortes d’ustensiles.
— Eh bien, mon digne gentilhomme, reprit d’Artagnan choisissez la plus longue et venez me la montrer ce soir.
— Où cela, s’il vous plaît?
— Derrière le Luxembourg, c’est un charmant quartier pour les promenades dans le genre de celle que je vous propose.
— C’est bien, on y sera.
— Votre heure?
— Six heures.
— À propos, vous avez aussi probablement un ou deux amis?
— Mais j’en ai trois qui seront fort honorés de jouer la même partie que moi.
— Trois? à merveille! comme cela se rencontre! dit d’Artagnan, c’est juste mon compte.
— Maintenant, qui êtes-vous? demanda l’Anglais.
— Je suis M. d’Artagnan, gentilhomme gascon, servant aux gardes, compagnie de M. des Essarts. Et vous?
— Moi, je suis Lord de Winter, baron de Sheffield.
— Eh bien, je suis votre serviteur, monsieur le baron, dit d’Artagnan, quoique vous ayez des noms bien difficiles à retenir.»
Et piquant son cheval, il le mit au galop, et reprit le chemin de Paris.
Comme il avait l’habitude de le faire en pareille occasion, d’Artagnan descendit droit chez Athos.
Il trouva Athos couché sur un grand canapé, où il attendait, comme il l’avait dit, que son équipement le vînt trouver.
Il raconta à Athos tout ce qui venait de se passer, moins la lettre de M. de Wardes.
Athos fut enchanté lorsqu’il sut qu’il allait se battre contre un Anglais. Nous avons dit que c’était son rêve.
On envoya chercher à l’instant même Porthos et Aramis par les laquais, et on les mit au courant de la situation.
Porthos tira son épée hors du fourreau et se mit à espadonner contre le mur en se reculant de temps en temps et en faisant des pliés comme un danseur. Aramis, qui travaillait toujours à son poème, s’enferma dans le cabinet d’Athos et pria qu’on ne le dérangeât plus qu’au moment de dégainer.
Athos demanda par signe à Grimaud une bouteille.
Quant à d’Artagnan, il arrangea en lui-même un petit plan dont nous verrons plus tard l’exécution, et qui lui promettait quelque gracieuse aventure, comme on pouvait le voir aux sourires qui, de temps en temps, passaient sur son visage dont ils éclairaient la rêverie.
CHAPITRE XXXI. ANGLAIS ET FRANÇAIS
L’heure venue, on se rendit avec les quatre laquais, derrière le Luxembourg, dans un enclos abandonné aux chèvres. Athos donna une pièce de monnaie au chevrier pour qu’il s’écartât. Les laquais furent chargés de faire sentinelle.
Bientôt une troupe silencieuse s’approcha du même enclos, y pénétra et joignit les mousquetaires; puis, selon les habitudes d’outre-mer, les présentations eurent lieu.
Les Anglais étaient tous gens de la plus haute qualité, les noms bizarres de leurs adversaires furent donc pour eux un sujet non seulement de surprise, mais encore d’inquiétude.
«Mais, avec tout cela, dit Lord de Winter quand les trois amis eurent été nommés, nous ne savons pas qui vous êtes, et nous ne nous battrons pas avec des noms pareils; ce sont des noms de bergers, cela.
— Aussi, comme vous le supposez bien, Milord, ce sont de faux noms, dit Athos.
— Ce qui ne nous donne qu’un plus grand désir de connaître les noms véritables, répondit l’Anglais.
— Vous avez bien joué contre nous sans les connaître, dit Athos, à telles enseignes que vous nous avez gagné nos deux chevaux?
— C’est vrai, mais nous ne risquions que nos pistoles; cette fois nous risquons notre sang: on joue avec tout le monde, on ne se bat qu’avec ses égaux.
— C’est juste», dit Athos. Et il prit à l’écart celui des quatre Anglais avec lequel il devait se battre, et lui dit son nom tout bas.
Porthos et Aramis en firent autant de leur côté.
«Cela vous suffit-il, dit Athos à son adversaire, et me trouvez- vous assez grand seigneur pour me faire la grâce de croiser l’épée avec moi?
— Oui, monsieur, dit l’Anglais en s’inclinant.
— Eh bien, maintenant, voulez-vous que je vous dise une chose? reprit froidement Athos.
— Laquelle? demanda l’Anglais.
— C’est que vous auriez aussi bien fait de ne pas exiger que je me fisse connaître.
— Pourquoi cela?
— Parce qu’on me croit mort, que j’ai des raisons pour désirer qu’on ne sache pas que je vis, et que je vais être obligé de vous tuer, pour que mon secret ne coure pas les champs.»
L’Anglais regarda Athos, croyant que celui-ci plaisantait; mais Athos ne plaisantait pas le moins du monde.
«Messieurs, dit-il en s’adressant à la fois à ses compagnons et à leurs adversaires, y sommes-nous?
— Oui, répondirent tout d’une voix Anglais et Français.
— Alors, en garde», dit Athos.
Et aussitôt huit épées brillèrent aux rayons du soleil couchant, et le combat commença avec un acharnement bien naturel entre gens deux fois ennemis.
Athos s’escrimait avec autant de calme et de méthode que s’il eût été dans une salle d’armes.
Porthos, corrigé sans doute de sa trop grande confiance par son aventure de Chantilly, jouait un jeu plein de finesse et de prudence.
Aramis, qui avait le troisième chant de son poème à finir, se dépêchait en homme très pressé.
Athos, le premier, tua son adversaire: il ne lui avait porté qu’un coup, mais, comme il l’en avait prévenu, le coup avait été mortel. L’épée lui traversa le coeur.
Porthos, le second, étendit le sien sur l’herbe: il lui avait percé la cuisse. Alors, comme l’Anglais, sans faire plus longue résistance, lui avait rendu son épée, Porthos le prit dans ses bras et le porta dans son carrosse.
Aramis poussa le sien si vigoureusement, qu’après avoir rompu une cinquantaine de pas, il finit par prendre la fuite à toutes jambes et disparut aux huées des laquais.
Quant à d’Artagnan, il avait joué purement et simplement un jeu défensif; puis, lorsqu’il avait vu son adversaire bien fatigué, il lui avait, d’une vigoureuse flanconade, fait sauter son épée. Le baron, se voyant désarmé, fit deux ou trois pas en arrière; mais, dans ce mouvement, son pied glissa, et il tomba à la renverse.
D’Artagnan fut sur lui d’un seul bond, et lui portant l’épée à la gorge:
«Je pourrais vous tuer, monsieur, dit-il à l’Anglais, et vous êtes bien entre mes mains, mais je vous donne la vie pour l’amour de votre soeur.»
D’Artagnan était au comble de la joie; il venait de réaliser le plan qu’il avait arrêté d’avance, et dont le développement avait fait éclore sur son visage les sourires dont nous avons parlé.
L’Anglais, enchanté d’avoir affaire à un gentilhomme d’aussi bonne composition, serra d’Artagnan entre ses bras, fit mille caresses aux trois mousquetaires, et, comme l’adversaire de Porthos était déjà installé dans la voiture et que celui d’Aramis avait pris la poudre d’escampette, on ne songea plus qu’au défunt.
Comme Porthos et Aramis le déshabillaient dans l’espérance que sa blessure n’était pas mortelle, une grosse bourse s’échappa de sa ceinture. D’Artagnan la ramassa et la tendit à Lord de Winter.
«Et que diable voulez-vous que je fasse de cela? dit l’Anglais.
— Vous la rendrez à sa famille, dit d’Artagnan.
— Sa famille se soucie bien de cette misère: elle hérite de quinze mille louis de rente: gardez cette bourse pour vos laquais.»
D’Artagnan mit la bourse dans sa poche.
«Et maintenant, mon jeune ami, car vous me permettrez, je l’espère, de vous donner ce nom, dit Lord de Winter, dès ce soir, si vous le voulez bien, je vous présenterai à ma soeur, Lady Clarick; car je veux qu’elle vous prenne à son tour dans ses bonnes grâces, et, comme elle n’est point tout à fait mal en cour, peut-être dans l’avenir un mot dit par elle ne vous serait-il point inutile.»
D’Artagnan rougit de plaisir, et s’inclina en signe d’assentiment.
Pendant ce temps, Athos s’était approché de d’Artagnan.
«Que voulez-vous faire de cette bourse? lui dit-il tout bas à l’oreille.
— Mais je comptais vous la remettre, mon cher Athos.
— À moi? et pourquoi cela?
— Dame, vous l’avez tué: ce sont les dépouilles opimes.
— Moi, héritier d’un ennemi! dit Athos, pour qui donc me prenez- vous?
— C’est l’habitude à la guerre, dit d’Artagnan; pourquoi ne serait-ce pas l’habitude dans un duel?
— Même sur le champ de bataille, dit Athos, je n’ai jamais fait cela.»
Porthos leva les épaules. Aramis, d’un mouvement de lèvres, approuva Athos.
«Alors, dit d’Artagnan, donnons cet argent aux laquais, comme Lord de Winter nous a dit de le faire.
— Oui, dit Athos, donnons cette bourse, non à nos laquais, mais aux laquais anglais.»
Athos prit la bourse, et la jeta dans la main du cocher:
«Pour vous et vos camarades.»
Cette grandeur de manières dans un homme entièrement dénué frappa Porthos lui-même, et cette générosité française, redite par Lord de Winter et son ami, eut partout un grand succès, excepté auprès de MM. Grimaud, Mousqueton, Planchet et Bazin.
Lord de Winter, en quittant d’Artagnan, lui donna l’adresse de sa soeur; elle demeurait place Royale, qui était alors le quartier à la mode, au n° 6. D’ailleurs, il s’engageait à le venir prendre pour le présenter. D’Artagnan lui donna rendez-vous à huit heures, chez Athos.
Cette présentation à Milady occupait fort la tête de notre Gascon. Il se rappelait de quelle façon étrange cette femme avait été mêlée jusque-là dans sa destinée. Selon sa conviction, c’était quelque créature du cardinal, et cependant il se sentait invinciblement entraîné vers elle, par un de ces sentiments dont on ne se rend pas compte. Sa seule crainte était que Milady ne reconnût en lui l’homme de Meung et de Douvres. Alors, elle saurait qu’il était des amis de M. de Tréville, et par conséquent qu’il appartenait corps et âme au roi, ce qui, dès lors, lui ferait perdre une partie de ses avantages, puisque, connu de Milady comme il la connaissait, il jouerait avec elle à jeu égal. Quant à ce commencement d’intrigue entre elle et le comte de Wardes, notre présomptueux ne s’en préoccupait que médiocrement, bien que le marquis fût jeune, beau, riche et fort avant dans la faveur du cardinal. Ce n’est pas pour rien que l’on a vingt ans, et surtout que l’on est né à Tarbes.
D’Artagnan commença par aller faire chez lui une toilette flamboyante; puis, il s’en revint chez Athos, et, selon son habitude, lui raconta tout. Athos écouta ses projets; puis il secoua la tête, et lui recommanda la prudence avec une sorte d’amertume.
«Quoi! lui dit-il, vous venez de perdre une femme que vous disiez bonne, charmante, parfaite, et voilà que vous courez déjà après une autre!»
D’Artagnan sentit la vérité de ce reproche.
«J’aimais Mme Bonacieux avec le coeur, tandis que j’aime Milady avec la tête, dit-il; en me faisant conduire chez elle, je cherche surtout à m’éclairer sur le rôle qu’elle joue à la cour.
— Le rôle qu’elle joue, pardieu! il n’est pas difficile à deviner d’après tout ce que vous m’avez dit. C’est quelque émissaire du cardinal: une femme qui vous attirera dans un piège, où vous laisserez votre tête tout bonnement.
— Diable! mon cher Athos, vous voyez les choses bien en noir, ce me semble.
— Mon cher, je me défie des femmes; que voulez-vous! je suis payé pour cela, et surtout des femmes blondes. Milady est blonde, m’avez-vous dit?
— Elle a les cheveux du plus beau blond qui se puisse voir.
— Ah! mon pauvre d’Artagnan, fit Athos.
— Écoutez, je veux m’éclairer; puis, quand je saurai ce que je désire savoir, je m’éloignerai.
— Éclairez-vous», dit flegmatiquement Athos.
Lord de Winter arriva à l’heure dite, mais Athos, prévenu à temps, passa dans la seconde pièce. Il trouva donc d’Artagnan seul, et, comme il était près de huit heures, il emmena le jeune homme.
Un élégant carrosse attendait en bas, et comme il était attelé de deux excellents chevaux, en un instant on fut place Royale.
Milady Clarick reçut gracieusement d’Artagnan. Son hôtel était d’une somptuosité remarquable; et, bien que la plupart des Anglais, chassés par la guerre, quittassent la France, ou fussent sur le point de la quitter, Milady venait de faire faire chez elle de nouvelles dépenses: ce qui prouvait que la mesure générale qui renvoyait les Anglais ne la regardait pas.
«Vous voyez, dit Lord de Winter en présentant d’Artagnan à sa soeur, un jeune gentilhomme qui a tenu ma vie entre ses mains, et qui n’a point voulu abuser de ses avantages, quoique nous fussions deux fois ennemis, puisque c’est moi qui l’ai insulté, et que je suis anglais. Remerciez-le donc, madame, si vous avez quelque amitié pour moi.»
Milady fronça légèrement le sourcil; un nuage à peine visible passa sur son front, et un sourire tellement étrange apparut sur ses lèvres, que le jeune homme, qui vit cette triple nuance, en eut comme un frisson.
Le frère ne vit rien; il s’était retourné pour jouer avec le singe favori de Milady, qui l’avait tiré par son pourpoint.
«Soyez le bienvenu, monsieur, dit Milady d’une voix dont la douceur singulière contrastait avec les symptômes de mauvaise humeur que venait de remarquer d’Artagnan, vous avez acquis aujourd’hui des droits éternels à ma reconnaissance.»
L’Anglais alors se retourna et raconta le combat sans omettre un détail. Milady l’écouta avec la plus grande attention; cependant on voyait facilement, quelque effort qu’elle fît pour cacher ses impressions, que ce récit ne lui était point agréable. Le sang lui montait à la tête, et son petit pied s’agitait impatiemment sous sa robe.
Lord de Winter ne s’aperçut de rien. Puis, lorsqu’il eut fini, il s’approcha d’une table où étaient servis sur un plateau une bouteille de vin d’Espagne et des verres. Il emplit deux verres et d’un signe invita d’Artagnan à boire.
D’Artagnan savait que c’était fort désobliger un Anglais que de refuser de toaster avec lui. Il s’approcha donc de la table, et prit le second verre. Cependant il n’avait point perdu de vue Milady, et dans la glace il s’aperçut du changement qui venait de s’opérer sur son visage. Maintenant qu’elle croyait n’être plus regardée, un sentiment qui ressemblait à de la férocité animait sa physionomie. Elle mordait son mouchoir à belles dents.
Cette jolie petite soubrette, que d’Artagnan avait déjà remarquée, entra alors; elle dit en anglais quelques mots à Lord de Winter, qui demanda aussitôt à d’Artagnan la permission de se retirer, s’excusant sur l’urgence de l’affaire qui l’appelait, et chargeant sa soeur d’obtenir son pardon.
D’Artagnan échangea une poignée de main avec Lord de Winter et revint près de Milady. Le visage de cette femme, avec une mobilité surprenante, avait repris son expression gracieuse, seulement quelques petites taches rouges disséminées sur son mouchoir indiquaient qu’elle s’était mordu les lèvres jusqu’au sang.
Ses lèvres étaient magnifiques, on eût dit du corail.
La conversation prit une tournure enjouée. Milady paraissait s’être entièrement remise. Elle raconta que Lord de Winter n’était que son beau-frère et non son frère: elle avait épousé un cadet de famille qui l’avait laissée veuve avec un enfant. Cet enfant était le seul héritier de Lord de Winter, si Lord de Winter ne se mariait point. Tout cela laissait voir à d’Artagnan un voile qui enveloppait quelque chose, mais il ne distinguait pas encore sous ce voile.
Au reste, au bout d’une demi-heure de conversation, d’Artagnan était convaincu que Milady était sa compatriote: elle parlait le français avec une pureté et une élégance qui ne laissaient aucun doute à cet égard.
D’Artagnan se répandit en propos galants et en protestations de dévouement. À toutes les fadaises qui échappèrent à notre Gascon, Milady sourit avec bienveillance. L’heure de se retirer arriva. D’Artagnan prit congé de Milady et sortit du salon le plus heureux des hommes.
Sur l’escalier il rencontra la jolie soubrette, laquelle le frôla doucement en passant, et, tout en rougissant jusqu’aux yeux, lui demanda pardon de l’avoir touché, d’une voix si douce, que le pardon lui fut accordé à l’instant même.
D’Artagnan revint le lendemain et fut reçu encore mieux que la veille. Lord de Winter n’y était point, et ce fut Milady qui lui fit cette fois tous les honneurs de la soirée. Elle parut prendre un grand intérêt à lui, lui demanda d’où il était, quels étaient ses amis, et s’il n’avait pas pensé quelquefois à s’attacher au service de M. le cardinal.
D’Artagnan, qui, comme on le sait, était fort prudent pour un garçon de vingt ans, se souvint alors de ses soupçons sur Milady; il lui fit un grand éloge de Son Éminence, lui dit qu’il n’eût point manqué d’entrer dans les gardes du cardinal au lieu d’entrer dans les gardes du roi, s’il eût connu par exemple M. de Cavois au lieu de connaître M. de Tréville.
Milady changea de conversation sans affectation aucune, et demanda à d’Artagnan de la façon la plus négligée du monde s’il n’avait jamais été en Angleterre.
D’Artagnan répondit qu’il y avait été envoyé par M. de Tréville pour traiter d’une remonte de chevaux et qu’il en avait même ramené quatre comme échantillon.
Milady, dans le cours de la conversation, se pinça deux ou trois fois les lèvres: elle avait affaire à un Gascon qui jouait serré.
À la même heure que la veille d’Artagnan se retira. Dans le corridor il rencontra encore la jolie Ketty; c’était le nom de la soubrette. Celle-ci le regarda avec une expression de mystérieuse bienveillance à laquelle il n’y avait point à se tromper. Mais d’Artagnan était si préoccupé de la maîtresse, qu’il ne remarquait absolument que ce qui venait d’elle.
D’Artagnan revint chez Milady le lendemain et le surlendemain, et chaque fois Milady lui fit un accueil plus gracieux.
Chaque fois aussi, soit dans l’antichambre, soit dans le corridor, soit sur l’escalier, il rencontrait la jolie soubrette.
Mais, comme nous l’avons dit, d’Artagnan ne faisait aucune attention à cette persistance de la pauvre Ketty.
CHAPITRE XXXII. UN DÎNER DE PROCUREUR
Cependant le duel dans lequel Porthos avait joué un rôle si brillant ne lui avait pas fait oublier le dîner auquel l’avait invité la femme du procureur. Le lendemain, vers une heure, il se fit donner le dernier coup de brosse par Mousqueton, et s’achemina vers la rue aux Ours, du pas d’un homme qui est en double bonne fortune.
Son coeur battait, mais ce n’était pas, comme celui de d’Artagnan, d’un jeune et impatient amour. Non, un intérêt plus matériel lui fouettait le sang, il allait enfin franchir ce seuil mystérieux, gravir cet escalier inconnu qu’avaient monté, un à un, les vieux écus de maître Coquenard.
Il allait voir en réalité certain bahut dont vingt fois il avait vu l’image dans ses rêves; bahut de forme longue et profonde, cadenassé, verrouillé, scellé au sol; bahut dont il avait si souvent entendu parler, et que les mains un peu sèches, il est vrai, mais non pas sans élégance de la procureuse, allaient ouvrir à ses regards admirateurs.
Et puis lui, l’homme errant sur la terre, l’homme sans fortune, l’homme sans famille, le soldat habitué aux auberges, aux cabarets, aux tavernes, aux posadas, le gourmet forcé pour la plupart du temps de s’en tenir aux lippées de rencontre, il allait tâter des repas de ménage, savourer un intérieur confortable, et se laisser faire à ces petits soins, qui, plus on est dur, plus ils plaisent, comme disent les vieux soudards.
Venir en qualité de cousin s’asseoir tous les jours à une bonne table, dérider le front jaune et plissé du vieux procureur, plumer quelque peu les jeunes clercs en leur apprenant la bassette, le passe-dix et le lansquenet dans leurs plus fines pratiques, et en leur gagnant par manière d’honoraires, pour la leçon qu’il leur donnerait en une heure, leurs économies d’un mois, tout cela souriait énormément à Porthos.
Le mousquetaire se retraçait bien, de-ci, de-là, les mauvais propos qui couraient dès ce temps-là sur les procureurs et qui leur ont survécu: la lésine, la rognure, les jours de jeûne, mais comme, après tout, sauf quelques accès d’économie que Porthos avait toujours trouvés fort intempestifs, il avait vu la procureuse assez libérale, pour une procureuse, bien entendu, il espéra rencontrer une maison montée sur un pied flatteur.
Cependant, à la porte, le mousquetaire eut quelques doutes, l’abord n’était point fait pour engager les gens: allée puante et noire, escalier mal éclairé par des barreaux au travers desquels filtrait le jour gris d’une cour voisine; au premier une porte basse et ferrée d’énorme clous comme la porte principale du Grand- Châtelet.
Porthos heurta du doigt; un grand clerc pâle et enfoui sous une forêt de cheveux vierges vint ouvrir et salua de l’air d’un homme forcé de respecter à la fois dans un autre la haute taille qui indique la force, l’habit militaire qui indique l’état, et la mine vermeille qui indique l’habitude de bien vivre.
Autre clerc plus petit derrière le premier, autre clerc plus grand derrière le second, saute-ruisseau de douze ans derrière le troisième.
En tout, trois clercs et demi; ce qui, pour le temps, annonçait une étude des plus achalandées.
Quoique le mousquetaire ne dût arriver qu’à une heure, depuis midi la procureuse avait l’oeil au guet et comptait sur le coeur et peut-être aussi sur l’estomac de son adorateur pour lui faire devancer l’heure.
Mme Coquenard arriva donc par la porte de l’appartement, presque en même temps que son convive arrivait par la porte de l’escalier, et l’apparition de la digne dame le tira d’un grand embarras. Les clercs avaient l’oeil curieux, et lui, ne sachant trop que dire à cette gamme ascendante et descendante, demeurait la langue muette.
«C’est mon cousin, s’écria la procureuse; entrez donc, entrez donc, monsieur Porthos.»
Le nom de Porthos fit son effet sur les clercs, qui se mirent à rire; mais Porthos se retourna, et tous les visages rentrèrent dans leur gravité.
On arriva dans le cabinet du procureur après avoir traversé l’antichambre où étaient les clercs, et l’étude où ils auraient dû être: cette dernière chambre était une sorte de salle noire et meublée de paperasses. En sortant de l’étude on laissa la cuisine à droite, et l’on entra dans la salle de réception.
Toutes ces pièces qui se commandaient n’inspirèrent point à Porthos de bonnes idées. Les paroles devaient s’entendre de loin par toutes ces portes ouvertes; puis, en passant, il avait jeté un regard rapide et investigateur sur la cuisine, et il s’avouait à lui-même, à la honte de la procureuse et à son grand regret, à lui, qu’il n’y avait pas vu ce feu, cette animation, ce mouvement qui, au moment d’un bon repas, règnent ordinairement dans ce sanctuaire de la gourmandise.
Le procureur avait sans doute été prévenu de cette visite, car il ne témoigna aucune surprise à la vue de Porthos, qui s’avança jusqu’à lui d’un air assez dégagé et le salua courtoisement.
«Nous sommes cousins, à ce qu’il paraît, monsieur Porthos?» dit le procureur en se soulevant à la force des bras sur son fauteuil de canne.
Le vieillard, enveloppé dans un grand pourpoint noir où se perdait son corps fluet, était vert et sec; ses petits yeux gris brillaient comme des escarboucles, et semblaient, avec sa bouche grimaçante, la seule partie de son visage où la vie fût demeurée. Malheureusement les jambes commençaient à refuser le service à toute cette machine osseuse; depuis cinq ou six mois que cet affaiblissement s’était fait sentir, le digne procureur était à peu près devenu l’esclave de sa femme.
Le cousin fut accepté avec résignation, voilà tout. Maître Coquenard ingambe eût décliné toute parenté avec M. Porthos.
«Oui, monsieur, nous sommes cousins, dit sans se déconcerter Porthos, qui, d’ailleurs, n’avait jamais compté être reçu par le mari avec enthousiasme.
— Par les femmes, je crois?» dit malicieusement le procureur.
Porthos ne sentit point cette raillerie et la prit pour une naïveté dont il rit dans sa grosse moustache. Mme Coquenard, qui savait que le procureur naïf était une variété fort rare dans l’espèce, sourit un peu et rougit beaucoup.
Maître Coquenard avait, dès l’arrivée de Porthos, jeté les yeux avec inquiétude sur une grande armoire placée en face de son bureau de chêne. Porthos comprit que cette armoire, quoiqu’elle ne répondît point par la forme à celle qu’il avait vue dans ses songes, devait être le bienheureux bahut, et il s’applaudit de ce que la réalité avait six pieds de plus en hauteur que le rêve.
Maître Coquenard ne poussa pas plus loin ses investigations généalogiques, mais en ramenant son regard inquiet de l’armoire sur Porthos, il se contenta de dire:
«Monsieur notre cousin, avant son départ pour la campagne, nous fera bien la grâce de dîner une fois avec nous, n’est-ce pas, madame Coquenard!»
Cette fois, Porthos reçut le coup en plein estomac et le sentit; il paraît que de son côté Mme Coquenard non plus n’y fut pas insensible, car elle ajouta:
«Mon cousin ne reviendra pas s’il trouve que nous le traitons mal; mais, dans le cas contraire, il a trop peu de temps à passer à Paris, et par conséquent à nous voir, pour que nous ne lui demandions pas presque tous les instants dont il peut disposer jusqu’à son départ.
— Oh! mes jambes, mes pauvres jambes! où êtes-vous?» murmura Coquenard. Et il essaya de sourire.
Ce secours qui était arrivé à Porthos au moment où il était attaqué dans ses espérances gastronomiques inspira au mousquetaire beaucoup de reconnaissance pour sa procureuse.
Bientôt l’heure du dîner arriva. On passa dans la salle à manger, grande pièce noire qui était située en face de la cuisine.
Les clercs, qui, à ce qu’il paraît, avaient senti dans la maison des parfums inaccoutumés, étaient d’une exactitude militaire, et tenaient en main leurs tabourets, tout prêts qu’ils étaient à s’asseoir. On les voyait d’avance remuer les mâchoires avec des dispositions effrayantes.
«Tudieu! pensa Porthos en jetant un regard sur les trois affamés, car le saute-ruisseau n’était pas, comme on le pense bien, admis aux honneurs de la table magistrale; tudieu! à la place de mon cousin, je ne garderais pas de pareils gourmands. On dirait des naufragés qui n’ont pas mangé depuis six semaines.»
Maître Coquenard entra, poussé sur son fauteuil à roulettes par Mme Coquenard, à qui Porthos, à son tour, vint en aide pour rouler son mari jusqu’à la table.
À peine entré, il remua le nez et les mâchoires à l’exemple de ses clercs.
«Oh! oh! dit-il, voici un potage qui est engageant!»
«Que diable sentent-ils donc d’extraordinaire dans ce potage?» dit Porthos à l’aspect d’un bouillon pâle, abondant, mais parfaitement aveugle, et sur lequel quelques croûtes nageaient rares comme les îles d’un archipel.
Mme Coquenard sourit, et, sur un signe d’elle, tout le monde s’assit avec empressement.
Maître Coquenard fut le premier servi, puis Porthos; ensuite Mme Coquenard emplit son assiette, et distribua les croûtes sans bouillon aux clercs impatients.
En ce moment la porte de la salle à manger s’ouvrit d’elle-même en criant, et Porthos, à travers les battants entrebâillés, aperçut le petit clerc, qui, ne pouvant prendre part au festin, mangeait son pain à la double odeur de la cuisine et de la salle à manger.
Après le potage la servante apporta une poule bouillie; magnificence qui fit dilater les paupières des convives, de telle façon qu’elles semblaient prêtes à se fendre.
«On voit que vous aimez votre famille, madame Coquenard, dit le procureur avec un sourire presque tragique; voilà certes une galanterie que vous faites à votre cousin.»
La pauvre poule était maigre et revêtue d’une de ces grosses peaux hérissées que les os ne percent jamais malgré leurs efforts; il fallait qu’on l’eût cherchée bien longtemps avant de la trouver sur le perchoir où elle s’était retirée pour mourir de vieillesse.
«Diable! pensa Porthos, voilà qui est fort triste; je respecte la vieillesse, mais j’en fais peu de cas bouillie ou rôtie.»
Et il regarda à la ronde pour voir si son opinion était partagée; mais tout au contraire de lui, il ne vit que des yeux flamboyants, qui dévoraient d’avance cette sublime poule, objet de ses mépris.
Mme Coquenard tira le plat à elle, détacha adroitement les deux grandes pattes noires, qu’elle plaça sur l’assiette de son mari; trancha le cou, qu’elle mit avec la tête à part pour elle-même; leva l’aile pour Porthos, et remit à la servante, qui venait de l’apporter, l’animal qui s’en retourna presque intact, et qui avait disparu avant que le mousquetaire eût eu le temps d’examiner les variations que le désappointement amène sur les visages, selon les caractères et les tempéraments de ceux qui l’éprouvent.
Au lieu de poulet, un plat de fèves fit son entrée, plat énorme, dans lequel quelques os de mouton, qu’on eût pu, au premier abord, croire accompagnés de viande, faisaient semblant de se montrer.
Mais les clercs ne furent pas dupes de cette supercherie, et les mines lugubres devinrent des visages résignés.
Mme Coquenard distribua ce mets aux jeunes gens avec la modération d’une bonne ménagère.
Le tour du vin était venu. Maître Coquenard versa d’une bouteille de grès fort exiguë le tiers d’un verre à chacun des jeunes gens, s’en versa à lui-même dans des proportions à peu près égales, et la bouteille passa aussitôt du côté de Porthos et de Mme Coquenard.
Les jeunes gens remplissaient d’eau ce tiers de vin, puis, lorsqu’ils avaient bu la moitié du verre, ils le remplissaient encore, et ils faisaient toujours ainsi; ce qui les amenait à la fin du repas à avaler une boisson qui de la couleur du rubis était passée à celle de la topaze brûlée.
Porthos mangea timidement son aile de poule, et frémit lorsqu’il sentit sous la table le genou de la procureuse qui venait trouver le sien. Il but aussi un demi-verre de ce vin fort ménagé, et qu’il reconnut pour cet horrible cru de Montreuil, la terreur des palais exercés.
Maître Coquenard le regarda engloutir ce vin pur et soupira.
«Mangerez-vous bien de ces fèves, mon cousin Porthos?» dit Mme Coquenard de ce ton qui veut dire: croyez-moi, n’en mangez pas.
«Du diable si j’en goûte!» murmura tout bas Porthos…
Puis tout haut:
«Merci, ma cousine, dit-il, je n’ai plus faim.»
Il se fit un silence: Porthos ne savait quelle contenance tenir. Le procureur répéta plusieurs fois:
«Ah! madame Coquenard! je vous en fais mon compliment, votre dîner était un véritable festin; Dieu! ai-je mangé!»
Maître Coquenard avait mangé son potage, les pattes noires de la poule et le seul os de mouton où il y eût un peu de viande.
Porthos crut qu’on le mystifiait, et commença à relever sa moustache et à froncer le sourcil; mais le genou de Mme Coquenard vint tout doucement lui conseiller la patience.
Ce silence et cette interruption de service, qui étaient restés inintelligibles pour Porthos, avaient au contraire une signification terrible pour les clercs: sur un regard du procureur, accompagné d’un sourire de Mme Coquenard, ils se levèrent lentement de table, plièrent leurs serviettes plus lentement encore, puis ils saluèrent et partirent.
«Allez, jeunes gens, allez faire la digestion en travaillant», dit gravement le procureur.
Les clercs partis, Mme Coquenard se leva et tira d’un buffet un morceau de fromage, des confitures de coings et un gâteau qu’elle avait fait elle-même avec des amandes et du miel.
Maître Coquenard fronça le sourcil, parce qu’il voyait trop de mets; Porthos se pinça les lèvres, parce qu’il voyait qu’il n’y avait pas de quoi dîner.
Il regarda si le plat de fèves était encore là, le plat de fèves avait disparu.
«Festin décidément, s’écria maître Coquenard en s’agitant sur sa chaise, véritable festin, epulæ epularum; Lucullus dîne chez Lucullus.»
Porthos regarda la bouteille qui était près de lui, et il espéra qu’avec du vin, du pain et du fromage il dînerait; mais le vin manquait, la bouteille était vide; M. et Mme Coquenard n’eurent point l’air de s’en apercevoir.
«C’est bien, se dit Porthos à lui-même, me voilà prévenu.»
Il passa la langue sur une petite cuillerée de confitures, et s’englua les dents dans la pâte collante de Mme Coquenard.
«Maintenant, se dit-il, le sacrifice est consommé. Ah! si je n’avais pas l’espoir de regarder avec Mme Coquenard dans l’armoire de son mari!»
Maître Coquenard, après les délices d’un pareil repas, qu’il appelait un excès, éprouva le besoin de faire sa sieste. Porthos espérait que la chose aurait lieu séance tenante et dans la localité même; mais le procureur maudit ne voulut entendre à rien: il fallut le conduire dans sa chambre et il cria tant qu’il ne fut pas devant son armoire, sur le rebord de laquelle, pour plus de précaution encore, il posa ses pieds.
La procureuse emmena Porthos dans une chambre voisine et l’on commença de poser les bases de la réconciliation.
«Vous pourrez venir dîner trois fois la semaine, dit Mme Coquenard.
— Merci, dit Porthos, je n’aime pas à abuser; d’ailleurs, il faut que je songe à mon équipement.
— C’est vrai, dit la procureuse en gémissant… c’est ce malheureux équipement.
— Hélas! oui, dit Porthos, c’est lui.
— Mais de quoi donc se compose l’équipement de votre corps, monsieur Porthos?
— Oh! de bien des choses, dit Porthos; les mousquetaires, comme vous savez, sont soldats d’élite, et il leur faut beaucoup d’objets inutiles aux gardes ou aux Suisses.
— Mais encore, détaillez-le-moi.
— Mais cela peut aller à…», dit Porthos, qui aimait mieux discuter le total que le menu.
La procureuse attendait frémissante.
«À combien? dit-elle, j’espère bien que cela ne passe point…»
Elle s’arrêta, la parole lui manquait.
«Oh! non, dit Porthos, cela ne passe point deux mille cinq cents livres; je crois même qu’en y mettant de l’économie, avec deux mille livres je m’en tirerai.
— Bon Dieu, deux mille livres! s’écria-t-elle, mais c’est une fortune.»
Porthos fit une grimace des plus significatives, Mme Coquenard la comprit.
«Je demandais le détail, dit-elle, parce qu’ayant beaucoup de parents et de pratiques dans le commerce, j’étais presque sûre d’obtenir les choses à cent pour cent au-dessous du prix où vous les payeriez vous-même.
— Ah! ah! fit Porthos, si c’est cela que vous avez voulu dire!
— Oui, cher monsieur Porthos! ainsi ne vous faut-il pas d’abord un cheval?
— Oui, un cheval.
— Eh bien, justement j’ai votre affaire.
— Ah! dit Porthos rayonnant, voilà donc qui va bien quant à mon cheval; ensuite il me faut le harnachement complet, qui se compose d’objets qu’un mousquetaire seul peut acheter, et qui ne montera pas, d’ailleurs, à plus de trois cents livres.
— Trois cents livres: alors mettons trois cents livres» dit la procureuse avec un soupir.
Porthos sourit: on se souvient qu’il avait la selle qui lui venait de Buckingham, c’était donc trois cents livres qu’il comptait mettre sournoisement dans sa poche.
«Puis, continua-t-il, il y a le cheval de mon laquais et ma valise; quant aux armes, il est inutile que vous vous en préoccupiez, je les ai.
— Un cheval pour votre laquais? reprit en hésitant la procureuse; mais c’est bien grand seigneur, mon ami.
— Eh! madame! dit fièrement Porthos, est-ce que je suis un croquant, par hasard?
— Non; je vous disais seulement qu’un joli mulet avait quelquefois aussi bon air qu’un cheval, et qu’il me semble qu’en vous procurant un joli mulet pour Mousqueton…
— Va pour un joli mulet, dit Porthos; vous avez raison, j’ai vu de très grands seigneurs espagnols dont toute la suite était à mulets. Mais alors, vous comprenez, madame Coquenard, un mulet avec des panaches et des grelots?
— Soyez tranquille, dit la procureuse.
— Reste la valise, reprit Porthos.
— Oh! que cela ne vous inquiète point, s’écria Mme Coquenard: mon mari a cinq ou six valises, vous choisirez la meilleure; il y en a une surtout qu’il affectionnait dans ses voyages, et qui est grande à tenir un monde.
— Elle est donc vide, votre valise? demanda naïvement Porthos.
— Assurément qu’elle est vide, répondit naïvement de son côté la procureuse.
— Ah! mais la valise dont j’ai besoin est une valise bien garnie, ma chère.»
Mme Coquenard poussa de nouveaux soupirs. Molière n’avait pas encore écrit sa scène de l’Avare. Mme Coquenard a donc le pas sur Harpagon.
Enfin le reste de l’équipement fut successivement débattu de la même manière; et le résultat de la scène fut que la procureuse demanderait à son mari un prêt de huit cents livres en argent, et fournirait le cheval et le mulet qui auraient l’honneur de porter à la gloire Porthos et Mousqueton.
Ces conditions arrêtées, et les intérêts stipulés ainsi que l’époque du remboursement, Porthos prit congé de Mme Coquenard. Celle-ci voulait bien le retenir en lui faisant les yeux doux; mais Porthos prétexta les exigences du service, et il fallut que la procureuse cédât le pas au roi.
Le mousquetaire rentra chez lui avec une faim de fort mauvaise humeur.
CHAPITRE XXXIII. SOUBRETTE ET MAÎTRESSE
Cependant, comme nous l’avons dit, malgré les cris de sa conscience et les sages conseils d’Athos, d’Artagnan devenait d’heure en heure plus amoureux de Milady; aussi ne manquait-il pas tous les jours d’aller lui faire une cour à laquelle l’aventureux Gascon était convaincu qu’elle ne pouvait, tôt ou tard, manquer de répondre.
Un soir qu’il arrivait le nez au vent, léger comme un homme qui attend une pluie d’or, il rencontra la soubrette sous la porte cochère; mais cette fois la jolie Ketty ne se contenta point de lui sourire en passant, elle lui prit doucement la main.
«Bon! fit d’Artagnan, elle est chargée de quelque message pour moi de la part de sa maîtresse; elle va m’assigner quelque rendez-vous qu’on n’aura pas osé me donner de vive voix.»
Et il regarda la belle enfant de l’air le plus vainqueur qu’il put prendre.
«Je voudrais bien vous dire deux mots, monsieur le chevalier…, balbutia la soubrette.
— Parle, mon enfant, parle, dit d’Artagnan, j’écoute.
— Ici, impossible: ce que j’ai à vous dire est trop long et surtout trop secret.
— Eh bien, mais comment faire alors?
— Si monsieur le chevalier voulait me suivre, dit timidement Ketty.
— Où tu voudras, ma belle enfant.
— Alors, venez.»
Et Ketty, qui n’avait point lâché la main de d’Artagnan, l’entraîna par un petit escalier sombre et tournant, et, après lui avoir fait monter une quinzaine de marches, ouvrit une porte.
«Entrez, monsieur le chevalier, dit-elle, ici nous serons seuls et nous pourrons causer.
— Et quelle est donc cette chambre, ma belle enfant? demanda d’Artagnan.
— C’est la mienne, monsieur le chevalier; elle communique avec celle de ma maîtresse par cette porte. Mais soyez tranquille, elle ne pourra entendre ce que nous dirons, jamais elle ne se couche qu’à minuit.»
D’Artagnan jeta un coup d’oeil autour de lui. La petite chambre était charmante de goût et de propreté; mais, malgré lui, ses yeux se fixèrent sur cette porte que Ketty lui avait dit conduire à la chambre de Milady.
Ketty devina ce qui se passait dans l’âme du jeune homme et poussa un soupir.
«Vous aimez donc bien ma maîtresse, monsieur le chevalier, dit- elle.
— Oh! plus que je ne puis dire! j’en suis fou!»
Ketty poussa un second soupir.
«Hélas! monsieur, dit-elle, c’est bien dommage!
— Et que diable vois-tu donc là de si fâcheux? demanda d’Artagnan.
— C’est que, monsieur, reprit Ketty, ma maîtresse ne vous aime pas du tout.
— Hein! fit d’Artagnan, t’aurait-elle chargée de me le dire?
— Oh! non pas, monsieur! mais c’est moi qui, par intérêt pour vous, ai pris la résolution de vous en prévenir.
— Merci, ma bonne Ketty, mais de l’intention seulement, car la confidence, tu en conviendras, n’est point agréable.
— C’est-à-dire que vous ne croyez point à ce que je vous ai dit, n’est-ce pas?
— On a toujours peine à croire de pareilles choses, ma belle enfant, ne fût-ce que par amour-propre.
— Donc vous ne me croyez pas?
— J’avoue que jusqu’à ce que tu daignes me donner quelques preuves de ce que tu avances…
— Que dites-vous de celle-ci?»
Et Ketty tira de sa poitrine un petit billet.
«Pour moi? dit d’Artagnan en s’emparant vivement de la lettre.
— Non, pour un autre.
— Pour un autre?
— Oui.
— Son nom, son nom! s’écria d’Artagnan.
— Voyez l’adresse.
— M. le comte de Wardes.»
Le souvenir de la scène de Saint-Germain se présenta aussitôt à l’esprit du présomptueux Gascon; par un mouvement rapide comme la pensée, il déchira l’enveloppe malgré le cri que poussa Ketty en voyant ce qu’il allait faire, ou plutôt ce qu’il faisait.
«Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, dit-elle, que faites-vous?
— Moi, rien!» dit d’Artagnan, et il lut:
«Vous n’avez pas répondu à mon premier billet; êtes-vous donc souffrant, ou bien auriez-vous oublié quels yeux vous me fîtes au bal de Mme de Guise? Voici l’occasion, comte! ne la laissez pas échapper.»
D’Artagnan pâlit; il était blessé dans son amour-propre, il se crut blessé dans son amour.
«Pauvre cher monsieur d’Artagnan! dit Ketty d’une voix pleine de compassion et en serrant de nouveau la main du jeune homme.
— Tu me plains, bonne petite! dit d’Artagnan.
— Oh! oui, de tout mon coeur! car je sais ce que c’est que l’amour, moi!
— Tu sais ce que c’est que l’amour? dit d’Artagnan la regardant pour la première fois avec une certaine attention.
— Hélas! oui.
— Eh bien, au lieu de me plaindre, alors, tu ferais bien mieux de m’aider à me venger de ta maîtresse.
— Et quelle sorte de vengeance voudriez-vous en tirer?
— Je voudrais triompher d’elle, supplanter mon rival.
— Je ne vous aiderai jamais à cela, monsieur le chevalier! dit vivement Ketty.
— Et pourquoi cela? demanda d’Artagnan.
— Pour deux raisons.
— Lesquelles?
— La première, c’est que jamais ma maîtresse ne vous a aimé.
— Qu’en sais-tu?
— Vous l’avez blessée au coeur.
— Moi! en quoi puis-je l’avoir blessée, moi qui, depuis que je la connais, vis à ses pieds comme un esclave! parle, je t’en prie.
— Je n’avouerais jamais cela qu’à l’homme… qui lirait jusqu’au fond de mon âme!»
D’Artagnan regarda Ketty pour la seconde fois. La jeune fille était d’une fraîcheur et d’une beauté que bien des duchesses eussent achetées de leur couronne.
«Ketty, dit-il, je lirai jusqu’au fond de ton âme quand tu voudras; qu’à cela ne tienne, ma chère enfant.»
Et il lui donna un baiser sous lequel la pauvre enfant devint rouge comme une cerise.
«Oh! non, s’écria Ketty, vous ne m’aimez pas! C’est ma maîtresse que vous aimez, vous me l’avez dit tout à l’heure.
— Et cela t’empêche-t-il de me faire connaître la seconde raison?
— La seconde raison, monsieur le chevalier, reprit Ketty enhardie par le baiser d’abord et ensuite par l’expression des yeux du jeune homme, c’est qu’en amour chacun pour soi.»
Alors seulement d’Artagnan se rappela les coups d’oeil languissants de Ketty, ses rencontres dans l’antichambre, sur l’escalier, dans le corridor, ses frôlements de main chaque fois qu’elle le rencontrait, et ses soupirs étouffés; mais, absorbé par le désir de plaire à la grande dame, il avait dédaigné la soubrette: qui chasse l’aigle ne s’inquiète pas du passereau.
Mais cette fois notre Gascon vit d’un seul coup d’oeil tout le parti qu’on pouvait tirer de cet amour que Ketty venait d’avouer d’une façon si naïve ou si effrontée: interception des lettres adressées au comte de Wardes, intelligences dans la place, entrée à toute heure dans la chambre de Ketty, contiguë à celle de sa maîtresse. Le perfide, comme on le voit, sacrifiait déjà en idée la pauvre fille pour obtenir Milady de gré ou de force.
«Eh bien, dit-il à la jeune fille, veux-tu, ma chère Ketty, que je te donne une preuve de cet amour dont tu doutes?
— De quel amour? demanda la jeune fille.
— De celui que je suis tout prêt à ressentir pour toi.
— Et quelle est cette preuve?
— Veux-tu que ce soir je passe avec toi le temps que je passe ordinairement avec ta maîtresse?
— Oh! oui, dit Ketty en battant des mains, bien volontiers.
— Eh bien, ma chère enfant, dit d’Artagnan en s’établissant dans un fauteuil, viens çà que je te dise que tu es la plus jolie soubrette que j’aie jamais vue!»
Et il le lui dit tant et si bien, que la pauvre enfant, qui ne demandait pas mieux que de le croire, le crut… Cependant, au grand étonnement de d’Artagnan, la jolie Ketty se défendait avec une certaine résolution.
Le temps passe vite, lorsqu’il se passe en attaques et en défenses.
Minuit sonna, et l’on entendit presque en même temps retentir la sonnette dans la chambre de Milady.
«Grand Dieu! s’écria Ketty, voici ma maîtresse qui m’appelle! Partez, partez vite!»
D’Artagnan se leva, prit son chapeau comme s’il avait l’intention d’obéir; puis, ouvrant vivement la porte d’une grande armoire au lieu d’ouvrir celle de l’escalier, il se blottit dedans au milieu des robes et des peignoirs de Milady.
«Que faites-vous donc?» s’écria Ketty.
D’Artagnan, qui d’avance avait pris la clef, s’enferma dans son armoire sans répondre.
«Eh bien, cria Milady d’une voix aigre, dormez-vous donc que vous ne venez pas quand je sonne?»
Et d’Artagnan entendit qu’on ouvrit violemment la porte de communication.
«Me voici, Milady, me voici», s’écria Ketty en s’élançant à la rencontre de sa maîtresse.
Toutes deux rentrèrent dans la chambre à coucher et comme la porte de communication resta ouverte, d’Artagnan put entendre quelque temps encore Milady gronder sa suivante, puis enfin elle s’apaisa, et la conversation tomba sur lui tandis que Ketty accommodait sa maîtresse.
«Eh bien, dit Milady, je n’ai pas vu notre Gascon ce soir?
— Comment, madame, dit Ketty, il n’est pas venu! Serait-il volage avant d’être heureux?
— Oh non! il faut qu’il ait été empêché par M. de Tréville ou par M. des Essarts. Je m’y connais, Ketty, et je le tiens, celui-là.
— Qu’en fera madame?
— Ce que j’en ferai!… Sois tranquille, Ketty, il y a entre cet homme et moi une chose qu’il ignore… il a manqué me faire perdre mon crédit près de Son Éminence… Oh! je me vengerai!
— Je croyais que madame l’aimait?
— Moi, l’aimer! je le déteste! Un niais, qui tient la vie de Lord de Winter entre ses mains et qui ne le tue pas, et qui me fait perdre trois cent mille livres de rente!
— C’est vrai, dit Ketty, votre fils était le seul héritier de son oncle, et jusqu’à sa majorité vous auriez eu la jouissance de sa fortune.»
D’Artagnan frissonna jusqu’à la moelle des os en entendant cette suave créature lui reprocher, avec cette voix stridente qu’elle avait tant de peine à cacher dans la conversation, de n’avoir pas tué un homme qu’il l’avait vue combler d’amitié.
«Aussi, continua Milady, je me serais déjà vengée sur lui-même, si, je ne sais pourquoi, le cardinal ne m’avait recommandé de le ménager.
— Oh! oui, mais madame n’a point ménagé cette petite femme qu’il aimait.
— Oh! la mercière de la rue des Fossoyeurs: est-ce qu’il n’a pas déjà oublié qu’elle existait? La belle vengeance, ma foi!»
Une sueur froide coulait sur le front de d’Artagnan: c’était donc un monstre que cette femme.
Il se remit à écouter, mais malheureusement la toilette était finie.
«C’est bien, dit Milady, rentrez chez vous et demain tâchez enfin d’avoir une réponse à cette lettre que je vous ai donnée.
— Pour M. de Wardes? dit Ketty.
— Sans doute, pour M. de Wardes.
— En voilà un, dit Ketty, qui m’a bien l’air d’être tout le contraire de ce pauvre M. d’Artagnan.
— Sortez, mademoiselle, dit Milady, je n’aime pas les commentaires.»
D’Artagnan entendit la porte qui se refermait, puis le bruit de deux verrous que mettait Milady afin de s’enfermer chez elle; de son côté, mais le plus doucement qu’elle put, Ketty donna à la serrure un tour de clef; d’Artagnan alors poussa la porte de l’armoire.
«O mon Dieu! dit tout bas Ketty, qu’avez-vous? et comme vous êtes pâle!
— L’abominable créature! murmura d’Artagnan.
— Silence! silence! sortez, dit Ketty; il n’y a qu’une cloison entre ma chambre et celle de Milady, on entend de l’une tout ce qui se dit dans l’autre!
— C’est justement pour cela que je ne sortirai pas, dit d’Artagnan.
— Comment? fit Ketty en rougissant.
— Ou du moins que je sortirai… plus tard.»
Et il attira Ketty à lui; il n’y avait plus moyen de résister, la résistance fait tant de bruit! aussi Ketty céda.
C’était un mouvement de vengeance contre Milady. D’Artagnan trouva qu’on avait raison de dire que la vengeance est le plaisir des dieux. Aussi, avec un peu de coeur, se serait-il contenté de cette nouvelle conquête; mais d’Artagnan n’avait que de l’ambition et de l’orgueil.
Cependant, il faut le dire à sa louange, le premier emploi qu’il avait fait de son influence sur Ketty avait été d’essayer de savoir d’elle ce qu’était devenue Mme Bonacieux, mais la pauvre fille jura sur le crucifix à d’Artagnan qu’elle l’ignorait complètement, sa maîtresse ne laissant jamais pénétrer que la moitié de ses secrets; seulement, elle croyait pouvoir répondre qu’elle n’était pas morte.
Quant à la cause qui avait manqué faire perdre à Milady son crédit près du cardinal, Ketty n’en savait pas davantage; mais cette fois, d’Artagnan était plus avancé qu’elle: comme il avait aperçu Milady sur un bâtiment consigné au moment où lui-même quittait l’Angleterre, il se douta qu’il était question cette fois des ferrets de diamants.
Mais ce qu’il y avait de plus clair dans tout cela, c’est que la haine véritable, la haine profonde, la haine invétérée de Milady lui venait de ce qu’il n’avait pas tué son beau-frère.
D’Artagnan retourna le lendemain chez Milady. Elle était de fort méchante humeur, d’Artagnan se douta que c’était le défaut de réponse de M. de Wardes qui l’agaçait ainsi. Ketty entra; mais Milady la reçut fort durement. Un coup d’oeil qu’elle lança à d’Artagnan voulait dire: Vous voyez ce que je souffre pour vous.
Cependant vers la fin de la soirée, la belle lionne s’adoucit, elle écouta en souriant les doux propos de d’Artagnan, elle lui donna même sa main à baiser.
D’Artagnan sortit ne sachant plus que penser: mais comme c’était un garçon à qui on ne faisait pas facilement perdre la tête, tout en faisant sa cour à Milady il avait bâti dans son esprit un petit plan.
Il trouva Ketty à la porte, et comme la veille il monta chez elle pour avoir des nouvelles. Ketty avait été fort grondée, on l’avait accusée de négligence. Milady ne comprenait rien au silence du comte de Wardes, et elle lui avait ordonné d’entrer chez elle à neuf heures du matin pour y prendre une troisième lettre.
D’Artagnan fit promettre à Ketty de lui apporter chez lui cette lettre le lendemain matin; la pauvre fille promit tout ce que voulut son amant: elle était folle.
Les choses se passèrent comme la veille: d’Artagnan s’enferma dans son armoire, Milady appela, fit sa toilette, renvoya Ketty et referma sa porte. Comme la veille d’Artagnan ne rentra chez lui qu’à cinq heures du matin.
À onze heures, il vit arriver Ketty; elle tenait à la main un nouveau billet de Milady. Cette fois, la pauvre enfant n’essaya pas même de le disputer à d’Artagnan; elle le laissa faire; elle appartenait corps et âme à son beau soldat.
D’Artagnan ouvrit le billet et lut ce qui suit:
«Voilà la troisième fois que je vous écris pour vous dire que je vous aime. Prenez garde que je ne vous écrive une quatrième pour vous dire que je vous déteste.
«Si vous vous repentez de la façon dont vous avez agi avec moi, la jeune fille qui vous remettra ce billet vous dira de quelle manière un galant homme peut obtenir son pardon.»
D’Artagnan rougit et pâlit plusieurs fois en lisant ce billet.
«Oh! vous l’aimez toujours! dit Ketty, qui n’avait pas détourné un instant les yeux du visage du jeune homme.
— Non, Ketty, tu te trompes, je ne l’aime plus; mais je veux me venger de ses mépris.
— Oui, je connais votre vengeance; vous me l’avez dite.
— Que t’importe, Ketty! tu sais bien que c’est toi seule que j’aime.
— Comment peut-on savoir cela?
— Par le mépris que je ferai d’elle.»
Ketty soupira.
D’Artagnan prit une plume et écrivit:
«Madame, jusqu’ici j’avais douté que ce fût bien à moi que vos deux premiers billets eussent été adressés, tant je me croyais indigne d’un pareil honneur; d’ailleurs j’étais si souffrant, que j’eusse en tout cas hésité à y répondre.
«Mais aujourd’hui il faut bien que je croie à l’excès de vos bontés, puisque non seulement votre lettre, mais encore votre suivante, m’affirme que j’ai le bonheur d’être aimé de vous.
«Elle n’a pas besoin de me dire de quelle manière un galant homme peut obtenir son pardon. J’irai donc vous demander le mien ce soir à onze heures. Tarder d’un jour serait à mes yeux, maintenant, vous faire une nouvelle offense.
«Celui que vous avez rendu le plus heureux des hommes.
«Comte DE WARDES.»
Ce billet était d’abord un faux, c’était ensuite une indélicatesse; c’était même, au point de vue de nos moeurs actuelles, quelque chose comme une infamie; mais on se ménageait moins à cette époque qu’on ne le fait aujourd’hui. D’ailleurs d’Artagnan, par ses propres aveux, savait Milady coupable de trahison à des chefs plus importants, et il n’avait pour elle qu’une estime fort mince. Et cependant malgré ce peu d’estime, il sentait qu’une passion insensée le brûlait pour cette femme. Passion ivre de mépris, mais passion ou soif, comme on voudra.
L’intention de d’Artagnan était bien simple: par la chambre de Ketty il arrivait à celle de sa maîtresse; il profitait du premier moment de surprise, de honte, de terreur pour triompher d’elle; peut-être aussi échouerait-il, mais il fallait bien donner quelque chose au hasard. Dans huit jours la campagne s’ouvrait, et il fallait partir; d’Artagnan n’avait pas le temps de filer le parfait amour.
«Tiens, dit le jeune homme en remettant à Ketty le billet tout cacheté, donne cette lettre à Milady; c’est la réponse de M. de Wardes.»
La pauvre Ketty devint pâle comme la mort, elle se doutait de ce que contenait le billet.
«Écoute, ma chère enfant, lui dit d’Artagnan, tu comprends qu’il faut que tout cela finisse d’une façon ou de l’autre; Milady peut découvrir que tu as remis le premier billet à mon valet, au lieu de le remettre au valet du comte; que c’est moi qui ai décacheté les autres qui devaient être décachetés par M. de Wardes; alors Milady te chasse, et, tu la connais, ce n’est pas une femme à borner là sa vengeance.
— Hélas! dit Ketty, pour qui me suis-je exposée à tout cela?
— Pour moi, je le sais bien, ma toute belle, dit le jeune homme, aussi je t’en suis bien reconnaissant, je te le jure.
— Mais enfin, que contient votre billet?
— Milady te le dira.
— Ah! vous ne m’aimez pas! s’écria Ketty, et je suis bien malheureuse!»
À ce reproche il y a une réponse à laquelle les femmes se trompent toujours; d’Artagnan répondit de manière que Ketty demeurât dans la plus grande erreur.
Cependant elle pleura beaucoup avant de se décider à remettre cette lettre à Milady, mais enfin elle se décida, c’est tout ce que voulait d’Artagnan.
D’ailleurs il lui promit que le soir il sortirait de bonne heure de chez sa maîtresse, et qu’en sortant de chez sa maîtresse il monterait chez elle.
Cette promesse acheva de consoler la pauvre Ketty.
CHAPITRE XXXIV. OÙ IL EST TRAITÉ DE L’ÉQUIPEMENT D’ARAMIS ET DE PORTHOS
Depuis que les quatre amis étaient chacun à la chasse de son équipement, il n’y avait plus entre eux de réunion arrêtée. On dînait les uns sans les autres, où l’on se trouvait, ou plutôt où l’on pouvait. Le service, de son côté, prenait aussi sa part de ce temps précieux, qui s’écoulait si vite. Seulement on était convenu de se trouver une fois la semaine, vers une heure, au logis d’Athos, attendu que ce dernier, selon le serment qu’il avait fait, ne passait plus le seuil de sa porte.
C’était le jour même où Ketty était venue trouver d’Artagnan chez lui, jour de réunion.
À peine Ketty fut-elle sortie, que d’Artagnan se dirigea vers la rue Férou.
Il trouva Athos et Aramis qui philosophaient. Aramis avait quelques velléités de revenir à la soutane. Athos, selon ses habitudes, ne le dissuadait ni ne l’encourageait. Athos était pour qu’on laissât à chacun son libre arbitre. Il ne donnait jamais de conseils qu’on ne les lui demandât. Encore fallait-il les lui demander deux fois.
«En général, on ne demande de conseils, disait-il, que pour ne les pas suivre; ou, si on les a suivis, que pour avoir quelqu’un à qui l’on puisse faire le reproche de les avoir donnés.»
Porthos arriva un instant après d’Artagnan. Les quatre amis se trouvaient donc réunis.
Les quatre visages exprimaient quatre sentiments différents: celui de Porthos la tranquillité, celui de d’Artagnan l’espoir, celui d’Aramis l’inquiétude, celui d’Athos l’insouciance.
Au bout d’un instant de conversation dans laquelle Porthos laissa entrevoir qu’une personne haut placée avait bien voulu se charger de le tirer d’embarras, Mousqueton entra.
Il venait prier Porthos de passer à son logis, où, disait-il d’un air fort piteux, sa présence était urgente.
«Sont-ce mes équipages? demanda Porthos.
— Oui et non, répondit Mousqueton.
— Mais enfin que veux-tu dire?…
— Venez, monsieur.»
Porthos se leva, salua ses amis et suivit Mousqueton.
Un instant après, Bazin apparut au seuil de la porte.
«Que me voulez-vous, mon ami? dit Aramis avec cette douceur de langage que l’on remarquait en lui chaque fois que ses idées le ramenaient vers l’église…
— Un homme attend monsieur à la maison, répondit Bazin.
— Un homme! quel homme?
— Un mendiant.
— Faites-lui l’aumône, Bazin, et dites-lui de prier pour un pauvre pécheur.
— Ce mendiant veut à toute force vous parler, et prétend que vous serez bien aise de le voir.
— N’a-t-il rien dit de particulier pour moi?
— Si fait. “Si M. Aramis, a-t-il dit, hésite à me venir trouver, vous lui annoncerez que j’arrive de Tours.”
— De Tours? s’écria Aramis; messieurs, mille pardons, mais sans doute cet homme m’apporte des nouvelles que j’attendais.»
Et, se levant aussitôt, il s’éloigna rapidement.
Restèrent Athos et d’Artagnan.
«Je crois que ces gaillards-là ont trouvé leur affaire. Qu’en pensez-vous, d’Artagnan? dit Athos.
— Je sais que Porthos était en bon train, dit d’Artagnan; et quant à Aramis, à vrai dire, je n’en ai jamais été sérieusement inquiet: mais vous, mon cher Athos, vous qui avez si généreusement distribué les pistoles de l’Anglais qui étaient votre bien légitime, qu’allez-vous faire?
— Je suis fort content d’avoir tué ce drôle, mon enfant, vu que c’est pain bénit que de tuer un Anglais: mais si j’avais empoché ses pistoles, elles me pèseraient comme un remords.
— Allons donc, mon cher Athos! vous avez vraiment des idées inconcevables.
— Passons, passons! Que me disait donc M. de Tréville, qui me fit l’honneur de me venir voir hier, que vous hantez ces Anglais suspects que protège le cardinal?
— C’est-à-dire que je rends visite à une Anglaise, celle dont je vous ai parlé.
— Ah! oui, la femme blonde au sujet de laquelle je vous ai donné des conseils que naturellement vous vous êtes bien gardé de suivre.
— Je vous ai donné mes raisons.
— Oui; vous voyez là votre équipement, je crois, à ce que vous m’avez dit.
— Point du tout! j’ai acquis la certitude que cette femme était pour quelque chose dans l’enlèvement de Mme Bonacieux.
— Oui, et je comprends; pour retrouver une femme, vous faites la cour à une autre: c’est le chemin le plus long, mais le plus amusant.
D’Artagnan fut sur le point de tout raconter à Athos; mais un point l’arrêta: Athos était un gentilhomme sévère sur le point d’honneur, et il y avait, dans tout ce petit plan que notre amoureux avait arrêté à l’endroit de Milady, certaines choses qui, d’avance, il en était sûr, n’obtiendraient pas l’assentiment du puritain; il préféra donc garder le silence, et comme Athos était l’homme le moins curieux de la terre, les confidences de d’Artagnan en étaient restées là.
Nous quitterons donc les deux amis, qui n’avaient rien de bien important à se dire, pour suivre Aramis.
À cette nouvelle, que l’homme qui voulait lui parler arrivait de Tours, nous avons vu avec quelle rapidité le jeune homme avait suivi ou plutôt devancé Bazin; il ne fit donc qu’un saut de la rue Férou à la rue de Vaugirard.
En entrant chez lui, il trouva effectivement un homme de petite taille, aux yeux intelligents, mais couvert de haillons.
«C’est vous qui me demandez? dit le mousquetaire.
— C’est-à-dire que je demande M. Aramis: est-ce vous qui vous appelez ainsi?
— Moi-même: vous avez quelque chose à me remettre?
— Oui, si vous me montrez certain mouchoir brodé.
— Le voici, dit Aramis en tirant une clef de sa poitrine, et en ouvrant un petit coffret de bois d’ébène incrusté de nacre, le voici, tenez.
— C’est bien, dit le mendiant, renvoyez votre laquais.»
En effet, Bazin, curieux de savoir ce que le mendiant voulait à son maître, avait réglé son pas sur le sien, et était arrivé presque en même temps que lui; mais cette célérité ne lui servit pas à grand-chose; sur l’invitation du mendiant, son maître lui fit signe de se retirer, et force lui fut d’obéir.
Bazin parti, le mendiant jeta un regard rapide autour de lui, afin d’être sûr que personne ne pouvait ni le voir ni l’entendre, et ouvrant sa veste en haillons mal serrée par une ceinture de cuir, il se mit à découdre le haut de son pourpoint, d’où il tira une lettre.
Aramis jeta un cri de joie à la vue du cachet, baisa l’écriture, et avec un respect presque religieux, il ouvrit l’épître qui contenait ce qui suit:
«Ami, le sort veut que nous soyons séparés quelque temps encore; mais les beaux jours de la jeunesse ne sont pas perdus sans retour. Faites votre devoir au camp; je fais le mien autre part. Prenez ce que le porteur vous remettra; faites la campagne en beau et bon gentilhomme, et pensez à moi, qui baise tendrement vos yeux noirs.
«Adieu, ou plutôt au revoir!»
Le mendiant décousait toujours; il tira une à une de ses sales habits cent cinquante doubles pistoles d’Espagne, qu’il aligna sur la table; puis, il ouvrit la porte, salua et partit avant que le jeune homme, stupéfait, eût osé lui adresser une parole.
Aramis alors relut la lettre, et s’aperçut que cette lettre avait un post-scriptum.
«P.-S. — Vous pouvez faire accueil au porteur, qui est comte et grand d’Espagne.»
«Rêves dorés! s’écria Aramis. Oh! la belle vie! oui, nous sommes jeunes! oui, nous aurons encore des jours heureux! Oh! à toi, mon amour, mon sang, ma vie! tout, tout, tout, ma belle maîtresse!»
Et il baisait la lettre avec passion, sans même regarder l’or qui étincelait sur la table.
Bazin gratta à la porte; Aramis n’avait plus de raison pour le tenir à distance; il lui permit d’entrer.
Bazin resta stupéfait à la vue de cet or, et oublia qu’il venait annoncer d’Artagnan, qui, curieux de savoir ce que c’était que le mendiant, venait chez Aramis en sortant de chez Athos.
Or, comme d’Artagnan ne se gênait pas avec Aramis, voyant que Bazin oubliait de l’annoncer, il s’annonça lui-même.
«Ah! diable, mon cher Aramis, dit d’Artagnan, si ce sont là les pruneaux qu’on nous envoie de Tours, vous en ferez mon compliment au jardinier qui les récolte.
— Vous vous trompez, mon cher, dit Aramis toujours discret: c’est mon libraire qui vient de m’envoyer le prix de ce poème en vers d’une syllabe que j’avais commencé là-bas.
— Ah! vraiment! dit d’Artagnan; eh bien, votre libraire est généreux, mon cher Aramis, voilà tout ce que je puis vous dire.
— Comment, monsieur! s’écria Bazin, un poème se vend si cher! c’est incroyable! Oh! monsieur! vous faites tout ce que vous voulez, vous pouvez devenir l’égal de M. de Voiture et de M. de Benserade. J’aime encore cela, moi. Un poète, c’est presque un abbé. Ah! monsieur Aramis, mettez-vous donc poète, je vous en prie.
— Bazin, mon ami, dit Aramis, je crois que vous vous mêlez à la conversation.»
Bazin comprit qu’il était dans son tort; il baissa la tête, et sortit.
«Ah! dit d’Artagnan avec un sourire, vous vendez vos productions au poids de l’or: vous êtes bien heureux, mon ami; mais prenez garde, vous allez perdre cette lettre qui sort de votre casaque, et qui est sans doute aussi de votre libraire.»
Aramis rougit jusqu’au blanc des yeux, renfonça sa lettre, et reboutonna son pourpoint.
«Mon cher d’Artagnan, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien, aller trouver nos amis; et puisque je suis riche, nous recommencerons aujourd’hui à dîner ensemble en attendant que vous soyez riches à votre tour.
— Ma foi! dit d’Artagnan, avec grand plaisir. Il y a longtemps que nous n’avons fait un dîner convenable; et comme j’ai pour mon compte une expédition quelque peu hasardeuse à faire ce soir, je ne serais pas fâché, je l’avoue, de me monter un peu la tête avec quelques bouteilles de vieux bourgogne.
— Va pour le vieux bourgogne; je ne le déteste pas non plus», dit Aramis, auquel la vue de l’or avait enlevé comme avec la main ses idées de retraite.
Et ayant mis trois ou quatre doubles pistoles dans sa poche pour répondre aux besoins du moment, il enferma les autres dans le coffre d’ébène incrusté de nacre, où était déjà le fameux mouchoir qui lui avait servi de talisman.
Les deux amis se rendirent d’abord chez Athos, qui, fidèle au serment qu’il avait fait de ne pas sortir, se chargea de faire apporter à dîner chez lui: comme il entendait à merveille les détails gastronomiques, d’Artagnan et Aramis ne firent aucune difficulté de lui abandonner ce soin important.
Ils se rendaient chez Porthos, lorsque, au coin de la rue du Bac, ils rencontrèrent Mousqueton, qui, d’un air piteux, chassait devant lui un mulet et un cheval.
D’Artagnan poussa un cri de surprise, qui n’était pas exempt d’un mélange de joie.
«Ah! mon cheval jaune! s’écria-t-il. Aramis, regardez ce cheval!
— Oh! l’affreux roussin! dit Aramis.
— Eh bien, mon cher, reprit d’Artagnan, c’est le cheval sur lequel je suis venu à Paris.
— Comment, monsieur connaît ce cheval? dit Mousqueton.
— Il est d’une couleur originale, fit Aramis; c’est le seul que j’aie jamais vu de ce poil-là.
— Je le crois bien, reprit d’Artagnan, aussi je l’ai vendu trois écus, et il faut bien que ce soit pour le poil, car la carcasse ne vaut certes pas dix-huit livres. Mais comment ce cheval se trouve- t-il entre tes mains, Mousqueton?
— Ah! dit le valet, ne m’en parlez pas, monsieur, c’est un affreux tour du mari de notre duchesse!
— Comment cela, Mousqueton?
— Oui nous sommes vus d’un très bon oeil par une femme de qualité, la duchesse de…; mais pardon! mon maître m’a recommandé d’être discret: elle nous avait forcés d’accepter un petit souvenir, un magnifique genet d’Espagne et un mulet andalou, que c’était merveilleux à voir; le mari a appris la chose, il a confisqué au passage les deux magnifiques bêtes qu’on nous envoyait, et il leur a substitué ces horribles animaux!
— Que tu lui ramènes? dit d’Artagnan.
— Justement! reprit Mousqueton; vous comprenez que nous ne pouvons point accepter de pareilles montures en échange de celles que l’on nous avait promises.
— Non, pardieu, quoique j’eusse voulu voir Porthos sur mon Bouton-d’Or; cela m’aurait donné une idée de ce que j’étais moi- même, quand je suis arrivé à Paris. Mais que nous ne t’arrêtions pas, Mousqueton; va faire la commission de ton maître, va. Est-il chez lui?
— Oui, monsieur, dit Mousqueton, mais bien maussade, allez!»
Et il continua son chemin vers le quai des Grands-Augustins, tandis que les deux amis allaient sonner à la porte de l’infortuné Porthos. Celui-ci les avait vus traversant la cour, et il n’avait garde d’ouvrir. Ils sonnèrent donc inutilement.
Cependant, Mousqueton continuait sa route, et, traversant le Pont- Neuf, toujours chassant devant lui ses deux haridelles, il atteignit la rue aux Ours. Arrivé là, il attacha, selon les ordres de son maître, cheval et mulet au marteau de la porte du procureur; puis, sans s’inquiéter de leur sort futur, il s’en revint trouver Porthos et lui annonça que sa commission était faite.
Au bout d’un certain temps, les deux malheureuses bêtes, qui n’avaient pas mangé depuis le matin, firent un tel bruit en soulevant et en laissant retomber le marteau de la porte, que le procureur ordonna à son saute-ruisseau d’aller s’informer dans le voisinage à qui appartenaient ce cheval et ce mulet.
Mme Coquenard reconnut son présent, et ne comprit rien d’abord à cette restitution; mais bientôt la visite de Porthos l’éclaira. Le courroux qui brillait dans les yeux du mousquetaire, malgré la contrainte qu’il s’imposait, épouvanta la sensible amante. En effet, Mousqueton n’avait point caché à son maître qu’il avait rencontré d’Artagnan et Aramis, et que d’Artagnan, dans le cheval jaune, avait reconnu le bidet béarnais sur lequel il était venu à Paris, et qu’il avait vendu trois écus.
Porthos sortit après avoir donné rendez-vous à la procureuse dans le cloître Saint-Magloire. Le procureur, voyant que Porthos partait, l’invita à dîner, invitation que le mousquetaire refusa avec un air plein de majesté.
Mme Coquenard se rendit toute tremblante au cloître Saint- Magloire, car elle devinait les reproches qui l’y attendaient; mais elle était fascinée par les grandes façons de Porthos.
Tout ce qu’un homme blessé dans son amour-propre peut laisser tomber d’imprécations et de reproches sur la tête d’une femme, Porthos le laissa tomber sur la tête courbée de la procureuse.
«Hélas! dit-elle, j’ai fait pour le mieux. Un de nos clients est marchand de chevaux, il devait de l’argent à l’étude, et s’est montré récalcitrant. J’ai pris ce mulet et ce cheval pour ce qu’il nous devait; il m’avait promis deux montures royales.
— Eh bien, madame, dit Porthos, s’il vous devait plus de cinq écus, votre maquignon est un voleur.
— Il n’est pas défendu de chercher le bon marché, monsieur Porthos, dit la procureuse cherchant à s’exprimer.
— Non, madame, mais ceux qui cherchent le bon marché doivent permettre aux autres de chercher des amis plus généreux.»
Et Porthos, tournant sur ses talons, fit un pas pour se retirer.
«Monsieur Porthos! monsieur Porthos! s’écria la procureuse, j’ai tort, je le reconnais, je n’aurais pas dû marchander quand il s’agissait d’équiper un cavalier comme vous!»
Porthos, sans répondre, fit un second pas de retraite.
La procureuse crut le voir dans un nuage étincelant tout entouré de duchesses et de marquises qui lui jetaient des sacs d’or sous les pieds.
«Arrêtez, au nom du Ciel! monsieur Porthos, s’écria-t-elle, arrêtez et causons.
— Causer avec vous me porte malheur, dit Porthos.
— Mais, dites-moi, que demandez-vous?
— Rien, car cela revient au même que si je vous demandais quelque chose.»
La procureuse se pendit au bras de Porthos, et, dans l’élan de sa douleur, elle s’écria:
«Monsieur Porthos, je suis ignorante de tout cela, moi; sais-je ce que c’est qu’un cheval? sais-je ce que c’est que des harnais?
— Il fallait vous en rapporter à moi, qui m’y connais, madame; mais vous avez voulu ménager, et, par conséquent, prêter à usure.
— C’est un tort, monsieur Porthos, et je le réparerai sur ma parole d’honneur.
— Et comment cela? demanda le mousquetaire.
— Écoutez. Ce soir M. Coquenard va chez M. le duc de Chaulnes, qui l’a mandé. C’est pour une consultation qui durera deux heures au moins, venez, nous serons seuls, et nous ferons nos comptes.
— À la bonne heure! voilà qui est parler, ma chère!
— Vous me pardonnez?
— Nous verrons», dit majestueusement Porthos.
Et tous deux se séparèrent en se disant: «À ce soir.»
«Diable! pensa Porthos en s’éloignant, il me semble que je me rapproche enfin du bahut de maître Coquenard.»
CHAPITRE XXXV. LA NUIT TOUS LES CHATS SONT GRIS
Ce soir, attendu si impatiemment par Porthos et par d’Artagnan, arriva enfin.
D’Artagnan, comme d’habitude, se présenta vers les neuf heures chez Milady. Il la trouva d’une humeur charmante; jamais elle ne l’avait si bien reçu. Notre Gascon vit du premier coup d’oeil que son billet avait été remis, et ce billet faisait son effet.
Ketty entra pour apporter des sorbets. Sa maîtresse lui fit une mine charmante, lui sourit de son plus gracieux sourire; mais, hélas! la pauvre fille était si triste, qu’elle ne s’aperçut même pas de la bienveillance de Milady.
D’Artagnan regardait l’une après l’autre ces deux femmes, et il était forcé de s’avouer que la nature s’était trompée en les formant; à la grande dame elle avait donné une âme vénale et vile, à la soubrette elle avait donné le coeur d’une duchesse.
À dix heures Milady commença à paraître inquiète, d’Artagnan comprit ce que cela voulait dire; elle regardait la pendule, se levait, se rasseyait, souriait à d’Artagnan d’un air qui voulait dire: Vous êtes fort aimable sans doute, mais vous seriez charmant si vous partiez!
D’Artagnan se leva et prit son chapeau; Milady lui donna sa main à baiser; le jeune homme sentit qu’elle la lui serrait et comprit que c’était par un sentiment non pas de coquetterie, mais de reconnaissance à cause de son départ.
«Elle l’aime diablement», murmura-t-il. Puis il sortit.
Cette fois Ketty ne l’attendait aucunement, ni dans l’antichambre, ni dans le corridor, ni sous la grande porte. Il fallut que d’Artagnan trouvât tout seul l’escalier et la petite chambre.
Ketty était assise la tête cachée dans ses mains, et pleurait.
Elle entendit entrer d’Artagnan, mais elle ne releva point la tête; le jeune homme alla à elle et lui prit les mains, alors elle éclata en sanglots.
Comme l’avait présumé d’Artagnan, Milady, en recevant la lettre, avait, dans le délire de sa joie, tout dit à sa suivante; puis, en récompense de la manière dont cette fois elle avait fait la commission, elle lui avait donné une bourse. Ketty, en rentrant chez elle, avait jeté la bourse dans un coin, où elle était restée tout ouverte, dégorgeant trois ou quatre pièces d’or sur le tapis.
La pauvre fille, à la voix de d’Artagnan, releva la tête. D’Artagnan lui-même fut effrayé du bouleversement de son visage; elle joignit les mains d’un air suppliant, mais sans oser dire une parole.
Si peu sensible que fût le coeur de d’Artagnan, il se sentit attendri par cette douleur muette; mais il tenait trop à ses projets et surtout à celui-ci, pour rien changer au programme qu’il avait fait d’avance. Il ne laissa donc à Ketty aucun espoir de le fléchir, seulement il lui présenta son action comme une simple vengeance.
Cette vengeance, au reste, devenait d’autant plus facile, que Milady, sans doute pour cacher sa rougeur à son amant, avait recommandé à Ketty d’éteindre toutes les lumières dans l’appartement, et même dans sa chambre, à elle. Avant le jour, M. de Wardes devait sortir, toujours dans l’obscurité.
Au bout d’un instant on entendit Milady qui rentrait dans sa chambre. D’Artagnan s’élança aussitôt dans son armoire. À peine y était-il blotti que la sonnette se fit entendre.
Ketty entra chez sa maîtresse, et ne laissa point la porte ouverte; mais la cloison était si mince, que l’on entendait à peu près tout ce qui se disait entre les deux femmes.
Milady semblait ivre de joie, elle se faisait répéter par Ketty les moindres détails de la prétendue entrevue de la soubrette avec de Wardes, comment il avait reçu sa lettre, comment il avait répondu, quelle était l’expression de son visage, s’il paraissait bien amoureux; et à toutes ces questions la pauvre Ketty, forcée de faire bonne contenance, répondait d’une voix étouffée dont sa maîtresse ne remarquait même pas l’accent douloureux, tant le bonheur est égoïste.
Enfin, comme l’heure de son entretien avec le comte approchait, Milady fit en effet tout éteindre chez elle, et ordonna à Ketty de rentrer dans sa chambre, et d’introduire de Wardes aussitôt qu’il se présenterait.
L’attente de Ketty ne fut pas longue. À peine d’Artagnan eut-il vu par le trou de la serrure de son armoire que tout l’appartement était dans l’obscurité, qu’il s’élança de sa cachette au moment même où Ketty refermait la porte de communication.
«Qu’est-ce que ce bruit? demanda Milady.
— C’est moi, dit d’Artagnan à demi-voix; moi, le comte de Wardes.
— Oh! mon Dieu, mon Dieu! murmura Ketty, il n’a pas même pu attendre l’heure qu’il avait fixée lui-même!
— Eh bien, dit Milady d’une voix tremblante, pourquoi n’entre-t- il pas? Comte, comte, ajouta-t-elle, vous savez bien que je vous attends!»
À cet appel, d’Artagnan éloigna doucement Ketty et s’élança dans la chambre de Milady.
Si la rage et la douleur doivent torturer une âme, c’est celle de l’amant qui reçoit sous un nom qui n’est pas le sien des protestations d’amour qui s’adressent à son heureux rival.
D’Artagnan était dans une situation douloureuse qu’il n’avait pas prévue, la jalousie le mordait au coeur, et il souffrait presque autant que la pauvre Ketty, qui pleurait en ce même moment dans la chambre voisine.
«Oui, comte, disait Milady de sa plus douce voix en lui serrant tendrement la main dans les siennes; oui, je suis heureuse de l’amour que vos regards et vos paroles m’ont exprimé chaque fois que nous nous sommes rencontrés. Moi aussi, je vous aime. Oh! demain, demain, je veux quelque gage de vous qui me prouve que vous pensez à moi, et comme vous pourriez m’oublier, tenez.»
Et elle passa une bague de son doigt à celui de d’Artagnan.
D’Artagnan se rappela avoir vu cette bague à la main de Milady: c’était un magnifique saphir entouré de brillants.
Le premier mouvement de d’Artagnan fut de le lui rendre, mais Milady ajouta:
«Non, non; gardez cette bague pour l’amour de moi. Vous me rendez d’ailleurs, en l’acceptant, ajouta-t-elle d’une voix émue, un service bien plus grand que vous ne sauriez l’imaginer.»
«Cette femme est pleine de mystères», murmura en lui-même d’Artagnan.
En ce moment il se sentit prêt à tout révéler. Il ouvrit la bouche pour dire à Milady qui il était, et dans quel but de vengeance il était venu, mais elle ajouta:
«Pauvre ange, que ce monstre de Gascon a failli tuer!»
Le monstre, c’était lui.
«Oh! continua Milady, est-ce que vos blessures vous font encore souffrir?
— Oui, beaucoup, dit d’Artagnan, qui ne savait trop que répondre.
— Soyez tranquille, murmura Milady, je vous vengerai, moi, et cruellement!»
«Peste! se dit d’Artagnan, le moment des confidences n’est pas encore venu.»
Il fallut quelque temps à d’Artagnan pour se remettre de ce petit dialogue: mais toutes les idées de vengeance qu’il avait apportées s’étaient complètement évanouies. Cette femme exerçait sur lui une incroyable puissance, il la haïssait et l’adorait à la fois, il n’avait jamais cru que deux sentiments si contraires pussent habiter dans le même coeur, et en se réunissant, former un amour étrange et en quelque sorte diabolique.
Cependant une heure venait de sonner; il fallut se séparer; d’Artagnan, au moment de quitter Milady, ne sentit plus qu’un vif regret de s’éloigner, et, dans l’adieu passionné qu’ils s’adressèrent réciproquement, une nouvelle entrevue fut convenue pour la semaine suivante. La pauvre Ketty espérait pouvoir adresser quelques mots à d’Artagnan lorsqu’il passerait dans sa chambre; mais Milady le reconduisit elle-même dans l’obscurité et ne le quitta que sur l’escalier.
Le lendemain au matin, d’Artagnan courut chez Athos. Il était engagé dans une si singulière aventure qu’il voulait lui demander conseil. Il lui raconta tout: Athos fronça plusieurs fois le sourcil.
«Votre Milady, lui dit-il, me paraît une créature infâme, mais vous n’en avez pas moins eu tort de la tromper: vous voilà d’une façon ou d’une autre une ennemie terrible sur les bras.»
Et tout en lui parlant, Athos regardait avec attention le saphir entouré de diamants qui avait pris au doigt de d’Artagnan la place de la bague de la reine, soigneusement remise dans un écrin.
«Vous regardez cette bague? dit le Gascon tout glorieux d’étaler aux regards de ses amis un si riche présent.
— Oui, dit Athos, elle me rappelle un bijou de famille.
— Elle est belle, n’est-ce pas? dit d’Artagnan.
— Magnifique! répondit Athos; je ne croyais pas qu’il existât deux saphirs d’une si belle eau. L’avez-vous donc troquée contre votre diamant?
— Non, dit d’Artagnan; c’est un cadeau de ma belle Anglaise, ou plutôt de ma belle Française: car, quoique je ne le lui aie point demandé, je suis convaincu qu’elle est née en France.
— Cette bague vous vient de Milady? s’écria Athos avec une voix dans laquelle il était facile de distinguer une grande émotion.
— D’elle-même; elle me l’a donnée cette nuit.
— Montrez-moi donc cette bague, dit Athos.
— La voici», répondit d’Artagnan en la tirant de son doigt.
Athos l’examina et devint très pâle, puis il l’essaya à l’annulaire de sa main gauche; elle allait à ce doigt comme si elle eût été faite pour lui. Un nuage de colère et de vengeance passa sur le front ordinairement calme du gentilhomme.
«Il est impossible que ce soit la même, dit-il; comment cette bague se trouverait-elle entre les mains de Milady Clarick? Et cependant il est bien difficile qu’il y ait entre deux bijoux une pareille ressemblance.
— Connaissez-vous cette bague? demanda d’Artagnan.
— J’avais cru la reconnaître, dit Athos, mais sans doute que je me trompais.»
Et il la rendit à d’Artagnan, sans cesser cependant de la regarder.
«Tenez, dit-il au bout d’un instant, d’Artagnan, ôtez cette bague de votre doigt ou tournez-en le chaton en dedans; elle me rappelle de si cruels souvenirs, que je n’aurais pas ma tête pour causer avec vous. Ne veniez-vous pas me demander des conseils, ne me disiez-vous point que vous étiez embarrassé sur ce que vous deviez faire?… Mais attendez… rendez-moi ce saphir: celui dont je voulais parler doit avoir une de ses faces éraillée par suite d’un accident.»
D’Artagnan tira de nouveau la bague de son doigt et la rendit à Athos.
Athos tressaillit:
«Tenez, dit-il, voyez, n’est-ce pas étrange?»
Et il montrait à d’Artagnan cette égratignure qu’il se rappelait devoir exister.
«Mais de qui vous venait ce saphir, Athos?
— De ma mère, qui le tenait de sa mère à elle. Comme je vous le dis, c’est un vieux bijou… qui ne devait jamais sortir de la famille.
— Et vous l’avez… vendu? demanda avec hésitation d’Artagnan.
— Non, reprit Athos avec un singulier sourire; je l’ai donné pendant une nuit d’amour, comme il vous a été donné à vous.»
D’Artagnan resta pensif à son tour, il lui semblait voir dans l’âme de Milady des abîmes dont les profondeurs étaient sombres et inconnues.
Il remit la bague non pas à son doigt, mais dans sa poche.
«Écoutez, lui dit Athos en lui prenant la main, vous savez si je vous aime, d’Artagnan; j’aurais un fils que je ne l’aimerais pas plus que vous. Eh bien, croyez-moi, renoncez à cette femme. Je ne la connais pas, mais une espèce d’intuition me dit que c’est une créature perdue, et qu’il y a quelque chose de fatal en elle.
— Et vous avez raison, dit d’Artagnan. Aussi, je m’en sépare; je vous avoue que cette femme m’effraie moi-même.
— Aurez-vous ce courage? dit Athos.
— Je l’aurai, répondit d’Artagnan, et à l’instant même.
— Eh bien, vrai, mon enfant, vous avez raison, dit le gentilhomme en serrant la main du Gascon avec une affection presque paternelle; que Dieu veuille que cette femme, qui est à peine entrée dans votre vie, n’y laisse pas une trace funeste!»
Et Athos salua d’Artagnan de la tête, en homme qui veut faire comprendre qu’il n’est pas fâché de rester seul avec ses pensées.
En rentrant chez lui d’Artagnan trouva Ketty, qui l’attendait. Un mois de fièvre n’eût pas plus changé la pauvre enfant qu’elle ne l’était pour cette nuit d’insomnie et de douleur.
Elle était envoyée par sa maîtresse au faux de Wardes. Sa maîtresse était folle d’amour, ivre de joie: elle voulait savoir quand le comte lui donnerait une seconde entrevue.
Et la pauvre Ketty, pâle et tremblante, attendait la réponse de d’Artagnan.
Athos avait une grande influence sur le jeune homme: les conseils de son ami joints aux cris de son propre coeur l’avaient déterminé, maintenant que son orgueil était sauvé et sa vengeance satisfaite, à ne plus revoir Milady. Pour toute réponse il prit donc une plume et écrivit la lettre suivante:
«Ne comptez pas sur moi, madame, pour le prochain rendez-vous: depuis ma convalescence j’ai tant d’occupations de ce genre qu’il m’a fallu y mettre un certain ordre. Quand votre tour viendra, j’aurai l’honneur de vous en faire part.
«Je vous baise les mains. «Comte de Wardes.»
Du saphir pas un mot: le Gascon voulait-il garder une arme contre Milady? ou bien, soyons franc, ne conservait-il pas ce saphir comme une dernière ressource pour l’équipement?
On aurait tort au reste de juger les actions d’une époque au point de vue d’une autre époque. Ce qui aujourd’hui serait regardé comme une honte pour un galant homme était dans ce temps une chose toute simple et toute naturelle, et les cadets des meilleures familles se faisaient en général entretenir par leurs maîtresses.
D’Artagnan passa sa lettre tout ouverte à Ketty, qui la lut d’abord sans la comprendre et qui faillit devenir folle de joie en la relisant une seconde fois.
Ketty ne pouvait croire à ce bonheur: d’Artagnan fut forcé de lui renouveler de vive voix les assurances que la lettre lui donnait par écrit; et quel que fût, avec le caractère emporté de Milady, le danger que courût la pauvre enfant à remettre ce billet à sa maîtresse, elle n’en revint pas moins place Royale de toute la vitesse de ses jambes.
Le coeur de la meilleure femme est impitoyable pour les douleurs d’une rivale.
Milady ouvrit la lettre avec un empressement égal à celui que Ketty avait mis à l’apporter, mais au premier mot qu’elle lut, elle devint livide; puis elle froissa le papier; puis elle se retourna avec un éclair dans les yeux du côté de Ketty.
«Qu’est-ce que cette lettre? dit-elle.
— Mais c’est la réponse à celle de madame, répondit Ketty toute tremblante.
— Impossible! s’écria Milady; impossible qu’un gentilhomme ait écrit à une femme une pareille lettre!»
Puis tout à coup tressaillant:
«Mon Dieu! dit-elle, saurait-il…» Et elle s’arrêta.
Ses dents grinçaient, elle était couleur de cendre: elle voulut faire un pas vers la fenêtre pour aller chercher de l’air; mais elle ne put qu’étendre les bras, les jambes lui manquèrent, et elle tomba sur un fauteuil.
Ketty crut qu’elle se trouvait mal et se précipita pour ouvrir son corsage. Mais Milady se releva vivement:
«Que me voulez-vous? dit-elle, et pourquoi portez-vous la main sur moi?
— J’ai pensé que madame se trouvait mal et j’ai voulu lui porter secours, répondit la suivante tout épouvantée de l’expression terrible qu’avait prise la figure de sa maîtresse.
— Me trouver mal, moi? moi? me prenez-vous pour une femmelette? Quand on m’insulte, je ne me trouve pas mal, je me venge, entendez-vous!»
Et de la main elle fit signe à Ketty de sortir.
CHAPITRE XXXVI. RÊVE DE VENGEANCE
Le soir Milady donna l’ordre d’introduire M. d’Artagnan aussitôt qu’il viendrait, selon son habitude. Mais il ne vint pas.
Le lendemain Ketty vint voir de nouveau le jeune homme et lui raconta tout ce qui s’était passé la veille: d’Artagnan sourit; cette jalouse colère de Milady, c’était sa vengeance.
Le soir Milady fut plus impatiente encore que la veille, elle renouvela l’ordre relatif au Gascon; mais comme la veille elle l’attendit inutilement.
Le lendemain Ketty se présenta chez d’Artagnan, non plus joyeuse et alerte comme les deux jours précédents, mais au contraire triste à mourir.
D’Artagnan demanda à la pauvre fille ce qu’elle avait; mais celle- ci, pour toute réponse, tira une lettre de sa poche et la lui remit.
Cette lettre était de l’écriture de Milady: seulement cette fois elle était bien à l’adresse de d’Artagnan et non à celle de M. de Wardes.
Il l’ouvrit et lut ce qui suit:
«Cher monsieur d’Artagnan, c’est mal de négliger ainsi ses amis, surtout au moment où l’on va les quitter pour si longtemps. Mon beau-frère et moi nous avons attendu hier et avant-hier inutilement. En sera-t-il de même ce soir?
«Votre bien reconnaissante, «Lady Clarick.»
«C’est tout simple, dit d’Artagnan, et je m’attendais à cette lettre. Mon crédit hausse de la baisse du comte de Wardes.
— Est-ce que vous irez? demanda Ketty.
— Écoute, ma chère enfant, dit le Gascon, qui cherchait à s’excuser à ses propres yeux de manquer à la promesse qu’il avait faite à Athos, tu comprends qu’il serait impolitique de ne pas se rendre à une invitation si positive. Milady, en ne me voyant pas revenir, ne comprendrait rien à l’interruption de mes visites, elle pourrait se douter de quelque chose, et qui peut dire jusqu’où irait la vengeance d’une femme de cette trempe?
— Oh! mon Dieu! dit Ketty, vous savez présenter les choses de façon que vous avez toujours raison. Mais vous allez encore lui faire la cour; et si cette fois vous alliez lui plaire sous votre véritable nom et votre vrai visage, ce serait bien pis que la première fois!»
L’instinct faisait deviner à la pauvre fille une partie de ce qui allait arriver.
D’Artagnan la rassura du mieux qu’il put et lui promit de rester insensible aux séductions de Milady.
Il lui fit répondre qu’il était on ne peut plus reconnaissant de ses bontés et qu’il se rendrait à ses ordres; mais il n’osa lui écrire de peur de ne pouvoir, à des yeux aussi exercés que ceux de Milady, déguiser suffisamment son écriture.
À neuf heures sonnant, d’Artagnan était place Royale. Il était évident que les domestiques qui attendaient dans l’antichambre étaient prévenus, car aussitôt que d’Artagnan parut, avant même qu’il eût demandé si Milady était visible, un d’eux courut l’annoncer.
«Faites entrer», dit Milady d’une voix brève, mais si perçante que d’Artagnan l’entendit de l’antichambre.
On l’introduisit.
«Je n’y suis pour personne, dit Milady; entendez-vous, pour personne.»
Le laquais sortit.
D’Artagnan jeta un regard curieux sur Milady: elle était pâle et avait les yeux fatigués, soit par les larmes, soit par l’insomnie. On avait avec intention diminué le nombre habituel des lumières, et cependant la jeune femme ne pouvait arriver à cacher les traces de la fièvre qui l’avait dévorée depuis deux jours.
D’Artagnan s’approcha d’elle avec sa galanterie ordinaire; elle fit alors un effort suprême pour le recevoir, mais jamais physionomie plus bouleversée ne démentit sourire plus aimable.
Aux questions que d’Artagnan lui fit sur sa santé:
«Mauvaise, répondit-elle, très mauvaise.
— Mais alors, dit d’Artagnan, je suis indiscret, vous avez besoin de repos sans doute et je vais me retirer.
— Non pas, dit Milady; au contraire, restez, monsieur d’Artagnan, votre aimable compagnie me distraira.»
«Oh! oh! pensa d’Artagnan, elle n’a jamais été si charmante, défions-nous.»
Milady prit l’air le plus affectueux qu’elle put prendre, et donna tout l’éclat possible à sa conversation. En même temps cette fièvre qui l’avait abandonnée un instant revenait rendre l’éclat à ses yeux, le coloris à ses joues, le carmin à ses lèvres. D’Artagnan retrouva la Circé qui l’avait déjà enveloppé de ses enchantements. Son amour, qu’il croyait éteint et qui n’était qu’assoupi, se réveilla dans son coeur. Milady souriait et d’Artagnan sentait qu’il se damnerait pour ce sourire.
Il y eut un moment où il sentit quelque chose comme un remords de ce qu’il avait fait contre elle.
Peu à peu Milady devint plus communicative. Elle demanda à d’Artagnan s’il avait une maîtresse.
«Hélas! dit d’Artagnan de l’air le plus sentimental qu’il put prendre, pouvez-vous être assez cruelle pour me faire une pareille question, à moi qui, depuis que je vous ai vue, ne respire et ne soupire que par vous et pour vous!»
Milady sourit d’un étrange sourire.
«Ainsi vous m’aimez? dit-elle.
— Ai-je besoin de vous le dire, et ne vous en êtes-vous point aperçue?
— Si fait; mais, vous le savez, plus les coeurs sont fiers, plus ils sont difficiles à prendre.
— Oh! les difficultés ne m’effraient pas, dit d’Artagnan; il n’y a que les impossibilités qui m’épouvantent.
— Rien n’est impossible, dit Milady, à un véritable amour.
— Rien, madame?
— Rien», reprit Milady.
«Diable! reprit d’Artagnan à part lui, la note est changée. Deviendrait-elle amoureuse de moi, par hasard, la capricieuse, et serait-elle disposée à me donner à moi-même quelque autre saphir pareil à celui qu’elle m’a donné me prenant pour de Wardes?»
D’Artagnan rapprocha vivement son siège de celui de Milady.
«Voyons, dit-elle, que feriez-vous bien pour prouver cet amour dont vous parlez?
— Tout ce qu’on exigerait de moi. Qu’on ordonne, et je suis prêt.
— À tout?
— À tout! s’écria d’Artagnan qui savait d’avance qu’il n’avait pas grand-chose à risquer en s’engageant ainsi.
— Eh bien, causons un peu, dit à son tour Milady en rapprochant son fauteuil de la chaise de d’Artagnan.
— Je vous écoute, madame», dit celui-ci.
Milady resta un instant soucieuse et comme indécise puis paraissant prendre une résolution:
«J’ai un ennemi, dit-elle.
— Vous, madame! s’écria d’Artagnan jouant la surprise, est-ce possible, mon Dieu? belle et bonne comme vous l’êtes!
— Un ennemi mortel.
— En vérité?
— Un ennemi qui m’a insultée si cruellement que c’est entre lui et moi une guerre à mort. Puis-je compter sur vous comme auxiliaire?»
D’Artagnan comprit sur-le-champ où la vindicative créature en voulait venir.
«Vous le pouvez, madame, dit-il avec emphase, mon bras et ma vie vous appartiennent comme mon amour.
— Alors, dit Milady, puisque vous êtes aussi généreux qu’amoureux…»
Elle s’arrêta.
«Eh bien? demanda d’Artagnan.
— Eh bien, reprit Milady après un moment de silence, cessez dès aujourd’hui de parler d’impossibilités.
— Ne m’accablez pas de mon bonheur», s’écria d’Artagnan en se précipitant à genoux et en couvrant de baisers les mains qu’on lui abandonnait.
— Venge-moi de cet infâme de Wardes, murmura Milady entre ses dents, et je saurai bien me débarrasser de toi ensuite, double sot, lame d’épée vivante!
— Tombe volontairement entre mes bras après m’avoir raillé si effrontément, hypocrite et dangereuse femme, pensait d’Artagnan de son côté, et ensuite je rirai de toi avec celui que tu veux tuer par ma main.»
D’Artagnan releva la tête.
«Je suis prêt, dit-il.
— Vous m’avez donc comprise, cher monsieur d’Artagnan! dit Milady.
— Je devinerais un de vos regards.
— Ainsi vous emploieriez pour moi votre bras, qui s’est déjà acquis tant de renommée?
— À l’instant même.
Mais moi, dit Milady, comment paierai-je un pareil service; je connais les amoureux, ce sont des gens qui ne font rien pour rien?
— Vous savez la seule réponse que je désire, dit d’Artagnan, la seule qui soit digne de vous et de moi!»
Et il l’attira doucement vers lui.
Elle résista à peine.
«Intéressé! dit-elle en souriant.
— Ah! s’écria d’Artagnan véritablement emporté par la passion que cette femme avait le don d’allumer dans son coeur, ah! c’est que mon bonheur me paraît invraisemblable, et qu’ayant toujours peur de le voir s’envoler comme un rêve, j’ai hâte d’en faire une réalité.
— Eh bien, méritez donc ce prétendu bonheur.
— Je suis à vos ordres, dit d’Artagnan.
— Bien sûr? fit Milady avec un dernier doute.
— Nommez-moi l’infâme qui a pu faire pleurer vos beaux yeux.
— Qui vous dit que j’ai pleuré? dit-elle.
— Il me semblait…
— Les femmes comme moi ne pleurent pas, dit Milady.
— Tant mieux! Voyons, dites-moi comment il s’appelle.
— Songez que son nom c’est tout mon secret.
— Il faut cependant que je sache son nom.
— Oui, il le faut; voyez si j’ai confiance en vous!
— Vous me comblez de joie. Comment s’appelle-t-il?
— Vous le connaissez.
— Vraiment?
— Oui.
— Ce n’est pas un de mes amis? reprit d’Artagnan en jouant l’hésitation pour faire croire à son ignorance.
— Si c’était un de vos amis, vous hésiteriez donc?» s’écria Milady. Et un éclair de menace passa dans ses yeux.
«Non, fût-ce mon frère!» s’écria d’Artagnan comme emporté par l’enthousiasme.
Notre Gascon s’avançait sans risque; car il savait où il allait.
«J’aime votre dévouement, dit Milady.
— Hélas! n’aimez-vous que cela en moi? demanda d’Artagnan.
— Je vous aime aussi, vous», dit-elle en lui prenant la main.
Et l’ardente pression fit frissonner d’Artagnan, comme si, par le toucher, cette fièvre qui brûlait Milady le gagnait lui-même.
«Vous m’aimez, vous! s’écria-t-il. Oh! si cela était, ce serait à en perdre la raison.»
Et il l’enveloppa de ses deux bras. Elle n’essaya point d’écarter ses lèvres de son baiser, seulement elle ne le lui rendit pas.
Ses lèvres étaient froides: il sembla à d’Artagnan qu’il venait d’embrasser une statue.
Il n’en était pas moins ivre de joie, électrisé d’amour, il croyait presque à la tendresse de Milady; il croyait presque au crime de de Wardes. Si de Wardes eût été en ce moment sous sa main, il l’eût tué.
Milady saisit l’occasion.
«Il s’appelle…, dit-elle à son tour.
— De Wardes, je le sais, s’écria d’Artagnan.
— Et comment le savez-vous?» demanda Milady en lui saisissant les deux mains et en essayant de lire par ses yeux jusqu’au fond de son âme.
D’Artagnan sentit qu’il s’était laissé emporter, et qu’il avait fait une faute.
«Dites, dites, mais dites donc! répétait Milady, comment le savez- vous?
— Comment je le sais? dit d’Artagnan.
— Oui.
— Je le sais, parce que, hier, de Wardes, dans un salon où j’étais, a montré une bague qu’il a dit tenir de vous.
— Le misérable!» s’écria Milady.
L’épithète, comme on le comprend bien, retentit jusqu’au fond du coeur de d’Artagnan.
«Eh bien? continua-t-elle.
— Eh bien, je vous vengerai de ce misérable, reprit d’Artagnan en se donnant des airs de don Japhet d’Arménie.
— Merci, mon brave ami! s’écria Milady; et quand serai-je vengée?
— Demain, tout de suite, quand vous voudrez.»
Milady allait s’écrier: «Tout de suite»; mais elle réfléchit qu’une pareille précipitation serait peu gracieuse pour d’Artagnan.
D’ailleurs, elle avait mille précautions à prendre, mille conseils à donner à son défenseur, pour qu’il évitât les explications devant témoins avec le comte. Tout cela se trouva prévu par un mot de d’Artagnan.
«Demain, dit-il, vous serez vengée ou je serai mort.
— Non! dit-elle, vous me vengerez; mais vous ne mourrez pas. C’est un lâche.
— Avec les femmes peut-être, mais pas avec les hommes. J’en sais quelque chose, moi.
— Mais il me semble que dans votre lutte avec lui, vous n’avez pas eu à vous plaindre de la fortune.
— La fortune est une courtisane: favorable hier, elle peut me trahir demain.
— Ce qui veut dire que vous hésitez maintenant.
— Non, je n’hésite pas, Dieu m’en garde; mais serait-il juste de me laisser aller à une mort possible sans m’avoir donné au moins un peu plus que de l’espoir?»
Milady répondit par un coup d’oeil qui voulait dire:
«N’est-ce que cela? parlez donc.»
Puis, accompagnant le coup d’oeil de paroles explicatives.
«C’est trop juste, dit-elle tendrement.
— Oh! vous êtes un ange, dit le jeune homme.
— Ainsi, tout est convenu? dit-elle.
— Sauf ce que je vous demande, chère âme!
— Mais, lorsque je vous dis que vous pouvez vous fier à ma tendresse?
— Je n’ai pas de lendemain pour attendre.
— Silence; j’entends mon frère: il est inutile qu’il vous trouve ici.»
Elle sonna; Ketty parut.
«Sortez par cette porte, dit-elle en poussant une petit porte dérobée, et revenez à onze heures; nous achèverons cet entretien: Ketty vous introduira chez moi.»
La pauvre enfant pensa tomber à la renverse en entendant ces paroles.
«Eh bien, que faites-vous, mademoiselle, à demeurer immobile comme une statue? Allons, reconduisez le chevalier; et ce soir, à onze heures, vous avez entendu!»
«Il paraît que ses rendez-vous sont à onze heures, pensa d’Artagnan: c’est une habitude prise.»
Milady lui tendit une main qu’il baisa tendrement.
«Voyons, dit-il en se retirant et en répondant à peine aux reproches de Ketty, voyons, ne soyons pas un sot; décidément cette femme est une grande scélérate: prenons garde.»
CHAPITRE XXXVII. LE SECRET DE MILADY
D’Artagnan était sorti de l’hôtel au lieu de monter tout de suite chez Ketty, malgré les instances que lui avait faites la jeune fille, et cela pour deux raisons: la première parce que de cette façon il évitait les reproches, les récriminations, les prières; la seconde, parce qu’il n’était pas fâché de lire un peu dans sa pensée, et, s’il était possible, dans celle de cette femme.
Tout ce qu’il y avait de plus clair là-dedans, c’est que d’Artagnan aimait Milady comme un fou et qu’elle ne l’aimait pas le moins du monde. Un instant d’Artagnan comprit que ce qu’il aurait de mieux à faire serait de rentrer chez lui et d’écrire à Milady une longue lettre dans laquelle il lui avouerait que lui et de Wardes étaient jusqu’à présent absolument le même, que par conséquent il ne pouvait s’engager, sous peine de suicide, à tuer de Wardes. Mais lui aussi était éperonné d’un féroce désir de vengeance; il voulait posséder à son tour cette femme sous son propre nom; et comme cette vengeance lui paraissait avoir une certaine douceur, il ne voulait point y renoncer.
Il fit cinq ou six fois le tour de la place Royale, se retournant de dix pas en dix pas pour regarder la lumière de l’appartement de Milady, qu’on apercevait à travers les jalousies; il était évident que cette fois la jeune femme était moins pressée que la première de rentrer dans sa chambre.
Enfin la lumière disparut.
Avec cette lueur s’éteignit la dernière irrésolution dans le coeur de d’Artagnan; il se rappela les détails de la première nuit, et, le coeur bondissant, la tête en feu, il rentra dans l’hôtel et se précipita dans la chambre de Ketty.
La jeune fille, pâle comme la mort, tremblant de tous ses membres, voulut arrêter son amant; mais Milady, l’oreille au guet, avait entendu le bruit qu’avait fait d’Artagnan: elle ouvrit la porte.
«Venez», dit-elle.
Tout cela était d’une si incroyable imprudence, d’une si monstrueuse effronterie, qu’à peine si d’Artagnan pouvait croire à ce qu’il voyait et à ce qu’il entendait. Il croyait être entraîné dans quelqu’une de ces intrigues fantastiques comme on en accomplit en rêve.
Il ne s’élança pas moins vers Milady, cédant à cette attraction que l’aimant exerce sur le fer. La porte se referma derrière eux.
Ketty s’élança à son tour contre la porte.
La jalousie, la fureur, l’orgueil offensé, toutes les passions enfin qui se disputent le coeur d’une femme amoureuse la poussaient à une révélation; mais elle était perdue si elle avouait avoir donné les mains à une pareille machination; et, par- dessus tout, d’Artagnan était perdu pour elle. Cette dernière pensée d’amour lui conseilla encore ce dernier sacrifice.
D’Artagnan, de son côté, était arrivé au comble de tous ses voeux: ce n’était plus un rival qu’on aimait en lui, c’était lui-même qu’on avait l’air d’aimer. Une voix secrète lui disait bien au fond du coeur qu’il n’était qu’un instrument de vengeance que l’on caressait en attendant qu’il donnât la mort, mais l’orgueil, mais l’amour-propre, mais la folie faisaient taire cette voix, étouffaient ce murmure. Puis notre Gascon, avec la dose de confiance que nous lui connaissons, se comparait à de Wardes et se demandait pourquoi, au bout du compte, on ne l’aimerait pas, lui aussi, pour lui-même.
Il s’abandonna donc tout entier aux sensations du moment. Milady ne fut plus pour lui cette femme aux intentions fatales qui l’avait un instant épouvanté, ce fut une maîtresse ardente et passionnée s’abandonnant tout entière à un amour qu’elle semblait éprouver elle-même. Deux heures à peu près s’écoulèrent ainsi.
Cependant les transports des deux amants se calmèrent; Milady, qui n’avait point les mêmes motifs que d’Artagnan pour oublier, revint la première à la réalité et demanda au jeune homme si les mesures qui devaient amener le lendemain entre lui et de Wardes une rencontre étaient bien arrêtées d’avance dans son esprit.
Mais d’Artagnan, dont les idées avaient pris un tout autre cours, s’oublia comme un sot et répondit galamment qu’il était bien tard pour s’occuper de duels à coups d’épée.
Cette froideur pour les seuls intérêts qui l’occupassent effraya Milady, dont les questions devinrent plus pressantes.
Alors d’Artagnan, qui n’avait jamais sérieusement pensé à ce duel impossible, voulut détourner la conversation, mais il n’était plus de force.
Milady le contint dans les limites qu’elle avait tracées d’avance avec son esprit irrésistible et sa volonté de fer.
D’Artagnan se crut fort spirituel en conseillant à Milady de renoncer, en pardonnant à de Wardes, aux projets furieux qu’elle avait formés.
Mais aux premiers mots qu’il dit, la jeune femme tressaillit et s’éloigna.
«Auriez-vous peur, cher d’Artagnan? dit-elle d’une voix aiguë et railleuse qui résonna étrangement dans l’obscurité.
— Vous ne le pensez pas, chère âme! répondit d’Artagnan; mais enfin, si ce pauvre comte de Wardes était moins coupable que vous ne le pensez?
— En tout cas dit gravement Milady, il m’a trompée, et du moment où il m’a trompée il a mérité la mort.
— Il mourra donc, puisque vous le condamnez!» dit d’Artagnan d’un ton si ferme, qu’il parut à Milady l’expression d’un dévouement à toute épreuve.
Aussitôt elle se rapprocha de lui.
Nous ne pourrions dire le temps que dura la nuit pour Milady; mais d’Artagnan croyait être près d’elle depuis deux heures à peine lorsque le jour parut aux fentes des jalousies et bientôt envahit la chambre de sa lueur blafarde.
Alors Milady, voyant que d’Artagnan allait la quitter, lui rappela la promesse qu’il lui avait faite de la venger de de Wardes.
«Je suis tout prêt, dit d’Artagnan, mais auparavant je voudrais être certain d’une chose.
— De laquelle? demanda Milady.
— C’est que vous m’aimez.
— Je vous en ai donné la preuve, ce me semble.
— Oui, aussi je suis à vous corps et âme.
— Merci, mon brave amant! mais de même que je vous ai prouvé mon amour, vous me prouverez le vôtre à votre tour, n’est-ce pas?
— Certainement. Mais si vous m’aimez comme vous me le dites, reprit d’Artagnan, ne craignez-vous pas un peu pour moi?
— Que puis-je craindre?
— Mais enfin, que je sois blessé dangereusement, tué même.
— Impossible, dit Milady, vous êtes un homme si vaillant et une si fine épée.
— Vous ne préféreriez donc point, reprit d’Artagnan, un moyen qui vous vengerait de même tout en rendant inutile le combat.»
Milady regarda son amant en silence: cette lueur blafarde des premiers rayons du jour donnait à ses yeux clairs une expression étrangement funeste.
«Vraiment, dit-elle, je crois que voilà que vous hésitez maintenant.
— Non, je n’hésite pas; mais c’est que ce pauvre comte de Wardes me fait vraiment peine depuis que vous ne l’aimez plus, et il me semble qu’un homme doit être si cruellement puni par la perte seule de votre amour, qu’il n’a pas besoin d’autre châtiment.
— Qui vous dit que je l’aie aimé? demanda Milady.
— Au moins puis-je croire maintenant sans trop de fatuité que vous en aimez un autre, dit le jeune homme d’un ton caressant, et je vous le répète, je m’intéresse au comte.
— Vous? demanda Milady.
— Oui moi.
— Et pourquoi vous?
— Parce que seul je sais…
— Quoi?
— Qu’il est loin d’être ou plutôt d’avoir été aussi coupable envers vous qu’il le paraît.
— En vérité! dit Milady d’un air inquiet; expliquez-vous, car je ne sais vraiment ce que vous voulez dire.»
Et elle regardait d’Artagnan, qui la tenait embrassée avec des yeux qui semblaient s’enflammer peu à peu.
«Oui, je suis galant homme, moi! dit d’Artagnan décidé à en finir; et depuis que votre amour est à moi, que je suis bien sûr de le posséder, car je le possède, n’est-ce pas?…
— Tout entier, continuez.
— Eh bien, je me sens comme transporté, un aveu me pèse.
— Un aveu?
— Si j’eusse douté de votre amour je ne l’eusse pas fait; mais vous m’aimez, ma belle maîtresse? n’est-ce pas, vous m’aimez?
— Sans doute.
— Alors si par excès d’amour je me suis rendu coupable envers vous, vous me pardonnerez?
— Peut-être!»
D’Artagnan essaya, avec le plus doux sourire qu’il pût prendre, de rapprocher ses lèvres des lèvres de Milady, mais celle-ci l’écarta.
«Cet aveu, dit-elle en pâlissant, quel est cet aveu?
— Vous aviez donné rendez-vous à de Wardes, jeudi dernier, dans cette même chambre, n’est-ce pas?
— Moi, non! cela n’est pas, dit Milady d’un ton de voix si ferme et d’un visage si impassible, que si d’Artagnan n’eût pas eu une certitude si parfaite, il eût douté.
— Ne mentez pas, mon bel ange, dit d’Artagnan en souriant, ce serait inutile.
— Comment cela? parlez donc! vous me faites mourir!
— Oh! rassurez-vous, vous n’êtes point coupable envers moi, et je vous ai déjà pardonné!
— Après, après?
— De Wardes ne peut se glorifier de rien.
— Pourquoi? Vous m’avez dit vous-même que cette bague…
— Cette bague, mon amour, c’est moi qui l’ai. Le comte de Wardes de jeudi et le d’Artagnan d’aujourd’hui sont la même personne.»
L’imprudent s’attendait à une surprise mêlée de pudeur, à un petit orage qui se résoudrait en larmes; mais il se trompait étrangement, et son erreur ne fut pas longue.
Pâle et terrible, Milady se redressa, et, repoussant d’Artagnan d’un violent coup dans la poitrine, elle s’élança hors du lit.
Il faisait alors presque grand jour.
D’Artagnan la retint par son peignoir de fine toile des Indes pour implorer son pardon; mais elle, d’un mouvement puissant et résolu, elle essaya de fuir. Alors la batiste se déchira en laissant à nu les épaules et sur l’une de ces belles épaules rondes et blanches, d’Artagnan avec un saisissement inexprimable, reconnut la fleur de lis, cette marque indélébile qu’imprime la main infamante du bourreau.
«Grand Dieu!» s’écria d’Artagnan en lâchant le peignoir.
Et il demeura muet, immobile et glacé sur le lit.
Mais Milady se sentait dénoncée par l’effroi même de d’Artagnan. Sans doute il avait tout vu: le jeune homme maintenant savait son secret, secret terrible, que tout le monde ignorait, excepté lui.
Elle se retourna, non plus comme une femme furieuse mais comme une panthère blessée.
«Ah! misérable, dit-elle, tu m’as lâchement trahie, et de plus tu as mon secret! Tu mourras!»
Et elle courut à un coffret de marqueterie posé sur la toilette, l’ouvrit d’une main fiévreuse et tremblante, en tira un petit poignard à manche d’or, à la lame aiguë et mince et revint d’un bond sur d’Artagnan à demi nu.
Quoique le jeune homme fût brave, on le sait, il fut épouvanté de cette figure bouleversée, de ces pupilles dilatées horriblement, de ces joues pâles et de ces lèvres sanglantes; il recula jusqu’à la ruelle, comme il eût fait à l’approche d’un serpent qui eût rampé vers lui, et son épée se rencontrant sous sa main souillée de sueur, il la tira du fourreau.
Mais sans s’inquiéter de l’épée, Milady essaya de remonter sur le lit pour le frapper, et elle ne s’arrêta que lorsqu’elle sentit la pointe aiguë sur sa gorge.
Alors elle essaya de saisir cette épée avec les mains mais d’Artagnan l’écarta toujours de ses étreintes et, la lui présentant tantôt aux yeux, tantôt à la poitrine, il se laissa glisser à bas du lit, cherchant pour faire retraite la porte qui conduisait chez Ketty.
Milady, pendant ce temps, se ruait sur lui avec d’horribles transports, rugissant d’une façon formidable.
Cependant cela ressemblait à un duel, aussi d’Artagnan se remettait petit à petit.
«Bien, belle dame, bien! disait-il, mais, de par Dieu, calmez- vous, ou je vous dessine une seconde fleur de lis sur l’autre épaule.
— Infâme! infâme!» hurlait Milady.
Mais d’Artagnan, cherchant toujours la porte, se tenait sur la défensive.
Au bruit qu’ils faisaient, elle renversant les meubles pour aller à lui, lui s’abritant derrière les meubles pour se garantir d’elle, Ketty ouvrit la porte. D’Artagnan, qui avait sans cesse manoeuvré pour se rapprocher de cette porte, n’en était plus qu’à trois pas. D’un seul élan il s’élança de la chambre de Milady dans celle de la suivante, et, rapide comme l’éclair, il referma la porte, contre laquelle il s’appuya de tout son poids tandis que Ketty poussait les verrous.
Alors Milady essaya de renverser l’arc-boutant qui l’enfermait dans sa chambre, avec des forces bien au-dessus de celles d’une femme; puis, lorsqu’elle sentit que c’était chose impossible, elle cribla la porte de coups de poignard, dont quelques-uns traversèrent l’épaisseur du bois.
Chaque coup était accompagné d’une imprécation terrible.
«Vite, vite, Ketty, dit d’Artagnan à demi-voix lorsque les verrous furent mis, fais-moi sortir de l’hôtel, ou si nous lui laissons le temps de se retourner, elle me fera tuer par les laquais.
— Mais vous ne pouvez pas sortir ainsi, dit Ketty, vous êtes tout nu.
— C’est vrai, dit d’Artagnan, qui s’aperçut alors seulement du costume dans lequel il se trouvait, c’est vrai; habille-moi comme tu pourras, mais hâtons-nous; comprends-tu, il y va de la vie et de la mort!»
Ketty ne comprenait que trop; en un tour de main elle l’affubla d’une robe à fleurs, d’une large coiffe et d’un mantelet; elle lui donna des pantoufles, dans lesquelles il passa ses pieds nus, puis elle l’entraîna par les degrés. Il était temps, Milady avait déjà sonné et réveillé tout l’hôtel. Le portier tira le cordon à la voix de Ketty au moment même où Milady, à demi nue de son côté, criait par la fenêtre:
«N’ouvrez pas!»
CHAPITRE XXXVIII. COMMENT, SANS SE DÉRANGER, ATHOS TROUVA SON ÉQUIPEMENT
Le jeune homme s’enfuit tandis qu’elle le menaçait encore d’un geste impuissant. Au moment où elle le perdit de vue, Milady tomba évanouie dans sa chambre.
D’Artagnan était tellement bouleversé, que, sans s’inquiéter de ce que deviendrait Ketty, il traversa la moitié de Paris tout en courant, et ne s’arrêta que devant la porte d’Athos. L’égarement de son esprit, la terreur qui l’éperonnait, les cris de quelques patrouilles qui se mirent à sa poursuite, et les huées de quelques passants qui, malgré l’heure peu avancée, se rendaient à leurs affaires, ne firent que précipiter sa course.
Il traversa la cour, monta les deux étages d’Athos et frappa à la porte à tout rompre.
Grimaud vint ouvrir les yeux bouffis de sommeil. D’Artagnan s’élança avec tant de force dans l’antichambre qu’il faillit le culbuter en entrant.
Malgré le mutisme habituel du pauvre garçon, cette fois la parole lui revint.
«Hé, là, là! s’écria-t-il, que voulez-vous, coureuse? que demandez-vous, drôlesse?»
D’Artagnan releva ses coiffes et dégagea ses mains de dessous son mantelet; à la vue de ses moustaches et de son épée nue, le pauvre diable s’aperçut qu’il avait affaire à un homme.
Il crut alors que c’était quelque assassin.
«Au secours! à l’aide! au secours! s’écria-t-il.
— Tais-toi, malheureux! dit le jeune homme, je suis d’Artagnan, ne me reconnais-tu pas? Où est ton maître?
— Vous, monsieur d’Artagnan! s’écria Grimaud épouvanté. Impossible.
— Grimaud, dit Athos sortant de son appartement en robe de chambre, je crois que vous vous permettez de parler.
— Ah! monsieur! c’est que…
— Silence.»
Grimaud se contenta de montrer du doigt d’Artagnan à son maître.
Athos reconnut son camarade, et, tout flegmatique qu’il était, il partit d’un éclat de rire que motivait bien la mascarade étrange qu’il avait sous les yeux: coiffes de travers, jupes tombantes sur les souliers; manches retroussées et moustaches raides d’émotion.
«Ne riez pas, mon ami, s’écria d’Artagnan; de par le Ciel ne riez pas, car, sur mon âme, je vous le dis, il n’y a point de quoi rire.»
Et il prononça ces mots d’un air si solennel et avec une épouvante si vraie qu’Athos lui prit aussitôt les mains en s’écriant:
«Seriez-vous blessé, mon ami? vous êtes bien pâle!
— Non, mais il vient de m’arriver un terrible événement. Êtes- vous seul, Athos?
— Pardieu! qui voulez-vous donc qui soit chez moi à cette heure?
— Bien, bien.»
Et d’Artagnan se précipita dans la chambre d’Athos.
«Hé, parlez! dit celui-ci en refermant la porte et en poussant les verrous pour n’être pas dérangés. Le roi est-il mort? avez-vous tué M. le cardinal? vous êtes tout renversé; voyons, voyons, dites, car je meurs véritablement d’inquiétude.
— Athos, dit d’Artagnan se débarrassant de ses vêtements de femme et apparaissant en chemise, préparez-vous à entendre une histoire incroyable, inouïe.
— Prenez d’abord cette robe de chambre», dit le mousquetaire à son ami.
D’Artagnan passa la robe de chambre, prenant une manche pour une autre tant il était encore ému.
«Eh bien? dit Athos.
— Eh bien, répondit d’Artagnan en se courbant vers l’oreille d’Athos et en baissant la voix, Milady est marquée d’une fleur de lis à l’épaule.
— Ah! cria le mousquetaire comme s’il eût reçu une balle dans le coeur.
— Voyons, dit d’Artagnan, êtes-vous sûr que l’autre soit bien morte?
— L’autre? dit Athos d’une voix si sourde, qu’à peine si d’Artagnan l’entendit.
— Oui, celle dont vous m’avez parlé un jour à Amiens.»
Athos poussa un gémissement et laissa tomber sa tête dans ses mains.
«Celle-ci, continua d’Artagnan, est une femme de vingt-six à vingt-huit ans.
— Blonde, dit Athos, n’est-ce pas?
— Oui.
— Des yeux clairs, d’une clarté étrange, avec des cils et sourcils noirs?
— Oui.
— Grande, bien faite? Il lui manque une dent près de l’oeillère gauche.
— Oui.
— La fleur de lis est petite, rousse de couleur et comme effacée par les couches de pâte qu’on y applique.
— Oui.
— Cependant vous dites qu’elle est anglaise!
— On l’appelle Milady, mais elle peut être française. Malgré cela, Lord de Winter n’est que son beau-frère.
— Je veux la voir, d’Artagnan.
— Prenez garde, Athos, prenez garde; vous avez voulu la tuer, elle est femme à vous rendre la pareille et à ne pas vous manquer.
— Elle n’osera rien dire, car ce serait se dénoncer elle-même.
— Elle est capable de tout! L’avez-vous jamais vue furieuse?
— Non, dit Athos.
— Une tigresse, une panthère! Ah! mon cher Athos! j’ai bien peur d’avoir attiré sur nous deux une vengeance terrible!»
D’Artagnan raconta tout alors: la colère insensée de Milady et ses menaces de mort.
«Vous avez raison, et, sur mon âme, je donnerais ma vie pour un cheveu, dit Athos. Heureusement, c’est après-demain que nous quittons Paris; nous allons, selon toute probabilité, à La Rochelle, et une fois partis…
— Elle vous suivra jusqu’au bout du monde, Athos, si elle vous reconnaît; laissez donc sa haine s’exercer sur moi seul.
— Ah! mon cher! que m’importe qu’elle me tue! dit Athos; est-ce que par hasard vous croyez que je tiens à la vie?
— Il y a quelque horrible mystère sous tout cela, Athos! cette femme est l’espion du cardinal, j’en suis sûr!
— En ce cas, prenez garde à vous. Si le cardinal ne vous a pas dans une haute admiration pour l’affaire de Londres, il vous a en grande haine; mais comme, au bout du compte, il ne peut rien vous reprocher ostensiblement, et qu’il faut que haine se satisfasse, surtout quand c’est une haine de cardinal, prenez garde à vous! Si vous sortez, ne sortez pas seul; si vous mangez, prenez vos précautions: méfiez-vous de tout enfin, même de votre ombre.
— Heureusement, dit d’Artagnan, qu’il s’agit seulement d’aller jusqu’à après-demain soir sans encombre, car une fois à l’armée nous n’aurons plus, je l’espère, que des hommes à craindre.
— En attendant, dit Athos, je renonce à mes projets de réclusion, et je vais partout avec vous: il faut que vous retourniez rue des Fossoyeurs, je vous accompagne.
— Mais si près que ce soit d’ici, reprit d’Artagnan, je ne puis y retourner comme cela.
— C’est juste», dit Athos. Et il tira la sonnette.
Grimaud entra.
Athos lui fit signe d’aller chez d’Artagnan, et d’en rapporter des habits.
Grimaud répondit par un autre signe qu’il comprenait parfaitement et partit.
«Ah çà! mais voilà qui ne nous avance pas pour l’équipement, cher ami, dit Athos; car, si je ne m’abuse, vous avez laissé toute votre défroque chez Milady, qui n’aura sans doute pas l’attention de vous la retourner. Heureusement que vous avez le saphir.
— Le saphir est à vous, mon cher Athos! ne m’avez-vous pas dit que c’était une bague de famille?
— Oui, mon père l’acheta deux mille écus, à ce qu’il me dit autrefois; il faisait partie des cadeaux de noces qu’il fit à ma mère; et il est magnifique. Ma mère me le donna, et moi, fou que j’étais, plutôt que de garder cette bague comme une relique sainte, je la donnai à mon tour à cette misérable.
— Alors, mon cher, reprenez cette bague, à laquelle je comprends que vous devez tenir.
— Moi, reprendre cette bague, après qu’elle a passé par les mains de l’infâme! jamais: cette bague est souillée, d’Artagnan.
— Vendez-la donc.
— Vendre un diamant qui vient de ma mère! je vous avoue que je regarderais cela comme une profanation.
— Alors engagez-la, on vous prêtera bien dessus un millier d’écus. Avec cette somme vous serez au-dessus de vos affaires, puis, au premier argent qui vous rentrera, vous la dégagerez, et vous la reprendrez lavée de ses anciennes taches, car elle aura passé par les mains des usuriers.»
Athos sourit.
«Vous êtes un charmant compagnon, dit-il, mon cher d’Artagnan; vous relevez par votre éternelle gaieté les pauvres esprits dans l’affliction. Eh bien, oui, engageons cette bague, mais à une condition!
— Laquelle?
— C’est qu’il y aura cinq cents écus pour vous et cinq cents écus pour moi.
— Y songez-vous, Athos? je n’ai pas besoin du quart de cette somme, moi qui suis dans les gardes, et en vendant ma selle je me la procurerai. Que me faut-il? Un cheval pour Planchet, voilà tout. Puis vous oubliez que j’ai une bague aussi.
— À laquelle vous tenez encore plus, ce me semble, que je ne tiens, moi, à la mienne; du moins j’ai cru m’en apercevoir.
— Oui, car dans une circonstance extrême elle peut nous tirer non seulement de quelque grand embarras mais encore de quelque grand danger; c’est non seulement un diamant précieux, mais c’est encore un talisman enchanté.
— Je ne vous comprends pas, mais je crois à ce que vous me dites. Revenons donc à ma bague, ou plutôt à la vôtre, vous toucherez la moitié de la somme qu’on nous donnera sur elle ou je la jette dans la Seine, et je doute que, comme à Polycrate, quelque poisson soit assez complaisant pour nous la rapporter.
— Eh bien, donc, j’accepte!» dit d’Artagnan.
En ce moment Grimaud rentra accompagné de Planchet; celui-ci, inquiet de son maître et curieux de savoir ce qui lui était arrivé, avait profité de la circonstance et apportait les habits lui-même.
D’Artagnan s’habilla, Athos en fit autant: puis quand tous deux furent prêts à sortir, ce dernier fit à Grimaud le signe d’un homme qui met en joue; celui-ci décrocha aussitôt son mousqueton et s’apprêta à accompagner son maître.
Athos et d’Artagnan suivis de leurs valets arrivèrent sans incident à la rue des Fossoyeurs. Bonacieux était sur la porte, il regarda d’Artagnan d’un air goguenard.
«Eh, mon cher locataire! dit-il, hâtez-vous donc, vous avez une belle jeune fille qui vous attend chez vous, et les femmes, vous le savez, n’aiment pas qu’on les fasse attendre!
— C’est Ketty!» s’écria d’Artagnan.
Et il s’élança dans l’allée.
Effectivement, sur le carré conduisant à sa chambre, et tapie contre sa porte, il trouva la pauvre enfant toute tremblante. Dès qu’elle l’aperçut:
«Vous m’avez promis votre protection, vous m’avez promis de me sauver de sa colère, dit-elle; souvenez-vous que c’est vous qui m’avez perdue!
— Oui, sans doute, dit d’Artagnan, sois tranquille, Ketty. Mais qu’est-il arrivé après mon départ?
— Le sais-je? dit Ketty. Aux cris qu’elle a poussés, les laquais sont accourus; elle était folle de colère; tout ce qu’il existe d’imprécations elle les a vomies contre vous. Alors j’ai pensé qu’elle se rappellerait que c’était par ma chambre que vous aviez pénétré dans la sienne, et qu’alors elle songerait que j’étais votre complice; j’ai pris le peu d’argent que j’avais, mes hardes les plus précieuses, et je me suis sauvée.
— Pauvre enfant! Mais que vais-je faire de toi? Je pars après- demain.
— Tout ce que vous voudrez, Monsieur le chevalier, faites-moi quitter Paris, faites-moi quitter la France.
— Je ne puis cependant pas t’emmener avec moi au siège de La Rochelle, dit d’Artagnan.
— Non; mais vous pouvez me placer en province, chez quelque dame de votre connaissance: dans votre pays, par exemple.
— Ah! ma chère amie! dans mon pays les dames n’ont point de femmes de chambre. Mais, attends, j’ai ton affaire. Planchet, va me chercher Aramis: qu’il vienne tout de suite. Nous avons quelque chose de très important à lui dire.
— Je comprends, dit Athos; mais pourquoi pas Porthos? Il me semble que sa marquise…
— La marquise de Porthos se fait habiller par les clercs de son mari, dit d’Artagnan en riant. D’ailleurs Ketty ne voudrait pas demeurer rue aux Ours, n’est-ce pas, Ketty?
— Je demeurerai où l’on voudra, dit Ketty, pourvu que je sois bien cachée et que l’on ne sache pas où je suis.
— Maintenant, Ketty, que nous allons nous séparer, et par conséquent que tu n’es plus jalouse de moi…
— Monsieur le chevalier, de loin ou de près, dit Ketty, je vous aimerai toujours.»
«Où diable la constance va-t-elle se nicher?» murmura Athos.
«Moi aussi, dit d’Artagnan, moi aussi, je t’aimerai toujours, sois tranquille. Mais voyons, réponds-moi. Maintenant j’attache une grande importance à la question que je te fais: n’aurais-tu jamais entendu parler d’une jeune dame qu’on aurait enlevée pendant une nuit.
— Attendez donc… Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, est-ce que vous aimez encore cette femme?
— Non, c’est un de mes amis qui l’aime. Tiens, c’est Athos que voilà.
— Moi! s’écria Athos avec un accent pareil à celui d’un homme qui s’aperçoit qu’il va marcher sur une couleuvre.
— Sans doute, vous! fit d’Artagnan en serrant la main d’Athos. Vous savez bien l’intérêt que nous prenons tous à cette pauvre petite Mme Bonacieux. D’ailleurs Ketty ne dira rien: n’est-ce pas, Ketty? Tu comprends, mon enfant, continua d’Artagnan, c’est la femme de cet affreux magot que tu as vu sur le pas de la porte en entrant ici.
— Oh! mon Dieu! s’écria Ketty, vous me rappelez ma peur; pourvu qu’il ne m’ait pas reconnue!
— Comment, reconnue! tu as donc déjà vu cet homme?
— Il est venu deux fois chez Milady.
— C’est cela. Vers quelle époque?
— Mais il y a quinze ou dix-huit jours à peu près.
— Justement.
— Et hier soir il est revenu.
— Hier soir.
— Oui, un instant avant que vous vinssiez vous-même.
— Mon cher Athos, nous sommes enveloppés dans un réseau d’espions! Et tu crois qu’il t’a reconnue, Ketty?
— J’ai baissé ma coiffe en l’apercevant, mais peut-être était-il trop tard.
— Descendez, Athos, vous dont il se méfie moins que de moi, et voyez s’il est toujours sur sa porte.»
Athos descendit et remonta bientôt.
«Il est parti, dit-il, et la maison est fermée.
— Il est allé faire son rapport, et dire que tous les pigeons sont en ce moment au colombier.
— Eh bien, mais, envolons-nous, dit Athos, et ne laissons ici que Planchet pour nous rapporter les nouvelles.
— Un instant! Et Aramis que nous avons envoyé chercher!
— C’est juste, dit Athos, attendons Aramis.
En ce moment Aramis entra.
On lui exposa l’affaire, et on lui dit comment il était urgent que parmi toutes ses hautes connaissances il trouvât une place à Ketty.
Aramis réfléchit un instant, et dit en rougissant:
«Cela vous rendra-t-il bien réellement service, d’Artagnan?
— Je vous en serai reconnaissant toute ma vie.
— Eh bien, Mme de Bois-Tracy m’a demandé, pour une de ses amies qui habite la province, je crois, une femme de chambre sûre; et si vous pouvez, mon cher d’Artagnan, me répondre de mademoiselle…
— Oh! monsieur, s’écria Ketty, je serai toute dévouée, soyez-en certain, à la personne qui me donnera les moyens de quitter Paris.
— Alors, dit Aramis, cela va pour le mieux.»
Il se mit à une table et écrivit un petit mot qu’il cacheta avec une bague, et donna le billet à Ketty.
«Maintenant, mon enfant, dit d’Artagnan, tu sais qu’il ne fait pas meilleur ici pour nous que pour toi. Ainsi séparons-nous. Nous nous retrouverons dans des jours meilleurs.
— Et dans quelque temps que nous nous retrouvions et dans quelque lieu que ce soit, dit Ketty, vous me retrouverez vous aimant encore comme je vous aime aujourd’hui.»
«Serment de joueur», dit Athos pendant que d’Artagnan allait reconduire Ketty sur l’escalier.
Un instant après, les trois jeunes gens se séparèrent en prenant rendez-vous à quatre heures chez Athos et en laissant Planchet pour garder la maison.
Aramis rentra chez lui, et Athos et d’Artagnan s’inquiétèrent du placement du saphir.
Comme l’avait prévu notre Gascon, on trouva facilement trois cents pistoles sur la bague. De plus, le juif annonça que si on voulait la lui vendre, comme elle lui ferait un pendant magnifique pour des boucles d’oreilles, il en donnerait jusqu’à cinq cents pistoles.
Athos et d’Artagnan, avec l’activité de deux soldats et la science de deux connaisseurs, mirent trois heures à peine à acheter tout l’équipement du mousquetaire. D’ailleurs Athos était de bonne composition et grand seigneur jusqu’au bout des ongles. Chaque fois qu’une chose lui convenait, il payait le prix demandé sans essayer même d’en rabattre. D’Artagnan voulait bien là-dessus faire ses observations, mais Athos lui posait la main sur l’épaule en souriant, et d’Artagnan comprenait que c’était bon pour lui, petit gentilhomme gascon, de marchander, mais non pour un homme qui avait les airs d’un prince.
Le mousquetaire trouva un superbe cheval andalou, noir comme du jais, aux narines de feu, aux jambes fines et élégantes, qui prenait six ans. Il l’examina et le trouva sans défaut. On le lui fit mille livres.
Peut-être l’eût-il eu pour moins; mais tandis que d’Artagnan discutait sur le prix avec le maquignon, Athos comptait les cent pistoles sur la table.
Grimaud eut un cheval picard, trapu et fort, qui coûta trois cents livres.
Mais la selle de ce dernier cheval et les armes de Grimaud achetées, il ne restait plus un sou des cent cinquante pistoles d’Athos. D’Artagnan offrit à son ami de mordre une bouchée dans la part qui lui revenait, quitte à lui rendre plus tard ce qu’il lui aurait emprunté.
Mais Athos, pour toute réponse, se contenta de hausser les épaules.
«Combien le juif donnait-il du saphir pour l’avoir en toute propriété? demanda Athos.
— Cinq cents pistoles.
— C’est-à-dire, deux cents pistoles de plus; cent pistoles pour vous, cent pistoles pour moi. Mais c’est une véritable fortune, cela, mon ami, retournez chez le juif.
— Comment, vous voulez…
— Cette bague, décidément, me rappellerait de trop tristes souvenirs; puis nous n’aurons jamais trois cents pistoles à lui rendre, de sorte que nous perdrions deux mille livres à ce marché. Allez lui dire que la bague est à lui, d’Artagnan, et revenez avec les deux cents pistoles.
— Réfléchissez, Athos.
— L’argent comptant est cher par le temps qui court, et il faut savoir faire des sacrifices. Allez, d’Artagnan, allez; Grimaud vous accompagnera avec son mousqueton.»
Une demi-heure après, d’Artagnan revint avec les deux mille livres et sans qu’il lui fût arrivé aucun accident.
Ce fut ainsi qu’Athos trouva dans son ménage des ressources auxquelles il ne s’attendait pas.
CHAPITRE XXXIX. UNE VISION
À quatre heures, les quatre amis étaient donc réunis chez Athos. Leurs préoccupations sur l’équipement avaient tout à fait disparu, et chaque visage ne conservait plus l’expression que de ses propres et secrètes inquiétudes; car derrière tout bonheur présent est cachée une crainte à venir.
Tout à coup Planchet entra apportant deux lettres à l’adresse de d’Artagnan.
L’une était un petit billet gentiment plié en long avec un joli cachet de cire verte sur lequel était empreinte une colombe rapportant un rameau vert.
L’autre était une grande épître carrée et resplendissante des armes terribles de Son Éminence le cardinal-duc.
À la vue de la petite lettre, le coeur de d’Artagnan bondit, car il avait cru reconnaître l’écriture; et quoiqu’il n’eût vu cette écriture qu’une fois, la mémoire en était restée au plus profond de son coeur.
Il prit donc la petite épître et la décacheta vivement.
«Promenez-vous, lui disait-on, mercredi prochain, de six heures à sept heures du soir, sur la route de Chaillot, et regardez avec soin dans les carrosses qui passeront, mais si vous tenez à votre vie et à celle des gens qui vous aiment, ne dites pas un mot, ne faites pas un mouvement qui puisse faire croire que vous avez reconnu celle qui s’expose à tout pour vous apercevoir un instant.»
Pas de signature.
«C’est un piège, dit Athos, n’y allez pas, d’Artagnan.
— Cependant, dit d’Artagnan, il me semble bien reconnaître l’écriture.
— Elle est peut-être contrefaite, reprit Athos; à six ou sept heures, dans ce temps-ci, la route de Chaillot est tout à fait déserte: autant que vous alliez vous promener dans la forêt de Bondy.
— Mais si nous y allions tous! dit d’Artagnan; que diable! on ne nous dévorera point tous les quatre; plus, quatre laquais; plus, les chevaux; plus, les armes.
— Puis ce sera une occasion de montrer nos équipages, dit Porthos.
— Mais si c’est une femme qui écrit, dit Aramis, et que cette femme désire ne pas être vue, songez que vous la compromettez, d’Artagnan: ce qui est mal de la part d’un gentilhomme.
— Nous resterons en arrière, dit Porthos, et lui seul s’avancera.
— Oui, mais un coup de pistolet est bientôt tiré d’un carrosse qui marche au galop.
— Bah! dit d’Artagnan, on me manquera. Nous rejoindrons alors le carrosse, et nous exterminerons ceux qui se trouvent dedans. Ce sera toujours autant d’ennemis de moins.
— Il a raison, dit Porthos; bataille; il faut bien essayer nos armes d’ailleurs.
— Bah! donnons-nous ce plaisir, dit Aramis de son air doux et nonchalant.
— Comme vous voudrez, dit Athos.
— Messieurs, dit d’Artagnan, il est quatre heures et demie, et nous avons le temps à peine d’être à six heures sur la route de Chaillot.
— Puis, si nous sortions trop tard, dit Porthos, on ne nous verrait pas, ce qui serait dommage. Allons donc nous apprêter, messieurs.
— Mais cette seconde lettre, dit Athos, vous l’oubliez; il me semble que le cachet indique cependant qu’elle mérite bien d’être ouverte: quant à moi, je vous déclare, mon cher d’Artagnan, que je m’en soucie bien plus que du petit brimborion que vous venez tout doucement de glisser sur votre coeur.»
D’Artagnan rougit.
«Eh bien, dit le jeune homme, voyons, messieurs, ce que me veut Son Éminence.»
Et d’Artagnan décacheta la lettre et lut:
«M. d’Artagnan, garde du roi, compagnie des Essarts, est attendu au Palais-Cardinal ce soir à huit heures.
«La Houdinière, «Capitaine des gardes.»
«Diable! dit Athos, voici un rendez-vous bien autrement inquiétant que l’autre.
— J’irai au second en sortant du premier, dit d’Artagnan: l’un est pour sept heures, l’autre pour huit; il y aura temps pour tout.
— Hum! je n’irais pas, dit Aramis: un galant chevalier ne peut manquer à un rendez-vous donné par une dame; mais un gentilhomme prudent peut s’excuser de ne pas se rendre chez Son Éminence, surtout lorsqu’il a quelque raison de croire que ce n’est pas pour y recevoir des compliments.
— Je suis de l’avis d’Aramis, dit Porthos.
— Messieurs, répondit d’Artagnan, j’ai déjà reçu par M. de Cavois pareille invitation de Son Éminence, je l’ai négligée, et le lendemain il m’est arrivé un grand malheur! Constance a disparu; quelque chose qui puisse advenir, j’irai.
— Si c’est un parti pris, dit Athos, faites.
— Mais la Bastille? dit Aramis.
— Bah! vous m’en tirerez, reprit d’Artagnan.
— Sans doute, reprirent Aramis et Porthos avec un aplomb admirable et comme si c’était la chose la plus simple, sans doute nous vous en tirerons; mais, en attendant, comme nous devons partir après-demain, vous feriez mieux de ne pas risquer cette Bastille.
— Faisons mieux, dit Athos, ne le quittons pas de la soirée, attendons-le chacun à une porte du palais avec trois mousquetaires derrière nous; si nous voyons sortir quelque voiture à portière fermée et à demi suspecte, nous tomberons dessus. Il y a longtemps que nous n’avons eu maille à partir avec les gardes de M. le cardinal, et M. de Tréville doit nous croire morts.
— Décidément, Athos, dit Aramis, vous étiez fait pour être général d’armée; que dites-vous du plan, messieurs?
— Admirable! répétèrent en choeur les jeunes gens.
— Eh bien, dit Porthos, je cours à l’hôtel, je préviens nos camarades de se tenir prêts pour huit heures, le rendez-vous sera sur la place du Palais-Cardinal; vous, pendant ce temps, faites seller les chevaux par les laquais.
— Mais moi, je n’ai pas de cheval, dit d’Artagnan; mais je vais en faire prendre un chez M. de Tréville.
— C’est inutile, dit Aramis, vous prendrez un des miens.
— Combien en avez-vous donc? demanda d’Artagnan.
— Trois, répondit en souriant Aramis.
— Mon cher! dit Athos, vous êtes certainement le poète le mieux monté de France et de Navarre.
— Écoutez, mon cher Aramis, vous ne saurez que faire de trois chevaux, n’est-ce pas? je ne comprends pas même que vous ayez acheté trois chevaux.
— Aussi, je n’en ai acheté que deux, dit Aramis.
— Le troisième vous est donc tombé du ciel?
— Non, le troisième m’a été amené ce matin même par un domestique sans livrée qui n’a pas voulu me dire à qui il appartenait et qui m’a affirmé avoir reçu l’ordre de son maître…
— Ou de sa maîtresse, interrompit d’Artagnan.
— La chose n’y fait rien, dit Aramis en rougissant… et qui m’a affirmé, dis-je, avoir reçu l’ordre de sa maîtresse de mettre ce cheval dans mon écurie sans me dire de quelle part il venait.
— Il n’y a qu’aux poètes que ces choses-là arrivent, reprit gravement Athos.
— Eh bien, en ce cas, faisons mieux, dit d’Artagnan; lequel des deux chevaux monterez-vous: celui que vous avez acheté, ou celui qu’on vous a donné?
— Celui que l’on m’a donné sans contredit; vous comprenez, d’Artagnan, que je ne puis faire cette injure…
— Au donateur inconnu, reprit d’Artagnan.
— Ou à la donatrice mystérieuse, dit Athos.
— Celui que vous avez acheté vous devient donc inutile?
— À peu près.
— Et vous l’avez choisi vous-même?
— Et avec le plus grand soin; la sûreté du cavalier, vous le savez, dépend presque toujours de son cheval!
— Eh bien, cédez-le-moi pour le prix qu’il vous a coûté!
— J’allais vous l’offrir, mon cher d’Artagnan, en vous donnant tout le temps qui vous sera nécessaire pour me rendre cette bagatelle.
— Et combien vous coûte-t-il?
— Huit cents livres.
— Voici quarante doubles pistoles, mon cher ami, dit d’Artagnan en tirant la somme de sa poche; je sais que c’est la monnaie avec laquelle on vous paie vos poèmes.
— Vous êtes donc en fonds? dit Aramis.
— Riche, richissime, mon cher!»
Et d’Artagnan fit sonner dans sa poche le reste de ses pistoles.
«Envoyez votre selle à l’Hôtel des Mousquetaires, et l’on vous amènera votre cheval ici avec les nôtres.
— Très bien; mais il est bientôt cinq heures, hâtons-nous.»
Un quart d’heure après, Porthos apparut à un bout de la rue Férou sur un genet magnifique; Mousqueton le suivait sur un cheval d’Auvergne, petit, mais solide. Porthos resplendissait de joie et d’orgueil.
En même temps Aramis apparut à l’autre bout de la rue monté sur un superbe coursier anglais; Bazin le suivait sur un cheval rouan, tenant en laisse un vigoureux mecklembourgeois: c’était la monture de d’Artagnan.
Les deux mousquetaires se rencontrèrent à la porte: Athos et d’Artagnan les regardaient par la fenêtre.
«Diable! dit Aramis, vous avez là un superbe cheval, mon cher Porthos.
— Oui, répondit Porthos; c’est celui qu’on devait m’envoyer tout d’abord: une mauvaise plaisanterie du mari lui a substitué l’autre; mais le mari a été puni depuis et j’ai obtenu toute satisfaction.»
Planchet et Grimaud parurent alors à leur tour, tenant en main les montures de leurs maîtres; d’Artagnan et Athos descendirent, se mirent en selle près de leurs compagnons, et tous quatre se mirent en marche: Athos sur le cheval qu’il devait à sa femme, Aramis sur le cheval qu’il devait à sa maîtresse, Porthos sur le cheval qu’il devait à sa procureuse, et d’Artagnan sur le cheval qu’il devait à sa bonne fortune, la meilleure maîtresse qui soit.
Les valets suivirent.
Comme l’avait pensé Porthos, la cavalcade fit bon effet; et si Mme Coquenard s’était trouvée sur le chemin de Porthos et eût pu voir quel grand air il avait sur son beau genet d’Espagne, elle n’aurait pas regretté la saignée qu’elle avait faite au coffre- fort de son mari.
Près du Louvre les quatre amis rencontrèrent M. de Tréville qui revenait de Saint-Germain; il les arrêta pour leur faire compliment sur leur équipage, ce qui en un instant amena autour d’eux quelques centaines de badauds.
D’Artagnan profita de la circonstance pour parler à M. de Tréville de la lettre au grand cachet rouge et aux armes ducales; il est bien entendu que de l’autre il n’en souffla point mot.
M. de Tréville approuva la résolution qu’il avait prise, et l’assura que, si le lendemain il n’avait pas reparu, il saurait bien le retrouver, lui, partout où il serait.
En ce moment, l’horloge de la Samaritaine sonna six heures; les quatre amis s’excusèrent sur un rendez-vous, et prirent congé de M. de Tréville.
Un temps de galop les conduisit sur la route de Chaillot; le jour commençait à baisser, les voitures passaient et repassaient; d’Artagnan, gardé à quelques pas par ses amis, plongeait ses regards jusqu’au fond des carrosses, et n’y apercevait aucune figure de connaissance.
Enfin, après un quart d’heure d’attente et comme le crépuscule tombait tout à fait, une voiture apparut, arrivant au grand galop par la route de Sèvres; un pressentiment dit d’avance à d’Artagnan que cette voiture renfermait la personne qui lui avait donné rendez-vous: le jeune homme fut tout étonné lui-même de sentir son coeur battre si violemment. Presque aussitôt une tête de femme sortit par la portière, deux doigts sur la bouche, comme pour recommander le silence, ou comme pour envoyer un baiser; d’Artagnan poussa un léger cri de joie, cette femme, ou plutôt cette apparition, car la voiture était passée avec la rapidité d’une vision, était Mme Bonacieux.
Par un mouvement involontaire, et malgré la recommandation faite, d’Artagnan lança son cheval au galop et en quelques bonds rejoignit la voiture; mais la glace de la portière était hermétiquement fermée: la vision avait disparu.
D’Artagnan se rappela alors cette recommandation: «Si vous tenez à votre vie et à celle des personnes qui vous aiment, demeurez immobile et comme si vous n’aviez rien vu.»
Il s’arrêta donc, tremblant non pour lui, mais pour la pauvre femme qui évidemment s’était exposée à un grand péril en lui donnant ce rendez-vous.
La voiture continua sa route toujours marchant à fond de train, s’enfonça dans Paris et disparut.
D’Artagnan était resté interdit à la même place et ne sachant que penser. Si c’était Mme Bonacieux et si elle revenait à Paris, pourquoi ce rendez-vous fugitif, pourquoi ce simple échange d’un coup d’oeil, pourquoi ce baiser perdu? Si d’un autre côté ce n’était pas elle, ce qui était encore bien possible, car le peu de jour qui restait rendait une erreur facile, si ce n’était pas elle, ne serait-ce pas le commencement d’un coup de main monté contre lui avec l’appât de cette femme pour laquelle on connaissait son amour?
Les trois compagnons se rapprochèrent de lui. Tous trois avaient parfaitement vu une tête de femme apparaître à la portière, mais aucun d’eux, excepté Athos, ne connaissait Mme Bonacieux. L’avis d’Athos, au reste, fut que c’était bien elle; mais moins préoccupé que d’Artagnan de ce joli visage, il avait cru voir une seconde tête, une tête d’homme au fond de la voiture.
«S’il en est ainsi, dit d’Artagnan, ils la transportent sans doute d’une prison dans une autre. Mais que veulent-ils donc faire de cette pauvre créature, et comment la rejoindrai-je jamais?
— Ami, dit gravement Athos, rappelez-vous que les morts sont les seuls qu’on ne soit pas exposé à rencontrer sur la terre. Vous en savez quelque chose ainsi que moi, n’est-ce pas? Or, si votre maîtresse n’est pas morte, si c’est elle que nous venons de voir, vous la retrouverez un jour ou l’autre. Et peut-être, mon Dieu, ajouta-t-il avec un accent misanthropique qui lui était propre, peut être plus tôt que vous ne voudrez.»
Sept heures et demie sonnèrent, la voiture était en retard d’une vingtaine de minutes sur le rendez-vous donné. Les amis de d’Artagnan lui rappelèrent qu’il avait une visite à faire, tout en lui faisant observer qu’il était encore temps de s’en dédire.
Mais d’Artagnan était à la fois entêté et curieux. Il avait mis dans sa tête qu’il irait au Palais-Cardinal, et qu’il saurait ce que voulait lui dire Son Éminence. Rien ne put le faire changer de résolution.
On arriva rue Saint-Honoré, et place du Palais-Cardinal on trouva les douze mousquetaires convoqués qui se promenaient en attendant leurs camarades. Là seulement, on leur expliqua ce dont il était question.
D’Artagnan était fort connu dans l’honorable corps des mousquetaires du roi, où l’on savait qu’il prendrait un jour sa place; on le regardait donc d’avance comme un camarade. Il résulta de ces antécédents que chacun accepta de grand coeur la mission pour laquelle il était convié; d’ailleurs il s’agissait, selon toute probabilité, de jouer un mauvais tour à M. le cardinal et à ses gens, et pour de pareilles expéditions, ces dignes gentilshommes étaient toujours prêts.
Athos les partagea donc en trois groupes, prit le commandement de l’un, donna le second à Aramis et le troisième à Porthos, puis chaque groupe alla s’embusquer en face d’une sortie.
D’Artagnan, de son côté, entra bravement par la porte principale.
Quoiqu’il se sentît vigoureusement appuyé, le jeune homme n’était pas sans inquiétude en montant pas à pas le grand escalier. Sa conduite avec Milady ressemblait tant soit peu à une trahison, et il se doutait des relations politiques qui existaient entre cette femme et le cardinal; de plus, de Wardes, qu’il avait si mal accommodé, était des fidèles de Son Éminence, et d’Artagnan savait que si Son Éminence était terrible à ses ennemis, elle était fort attachée à ses amis.
«Si de Wardes a raconté toute notre affaire au cardinal, ce qui n’est pas douteux, et s’il m’a reconnu, ce qui est probable, je dois me regarder à peu près comme un homme condamné, disait d’Artagnan en secouant la tête. Mais pourquoi a-t-il attendu jusqu’aujourd’hui? C’est tout simple, Milady aura porté plainte contre moi avec cette hypocrite douleur qui la rend si intéressante, et ce dernier crime aura fait déborder le vase.
«Heureusement, ajouta-t-il, mes bons amis sont en bas, et ils ne me laisseront pas emmener sans me défendre. Cependant la compagnie des mousquetaires de M. de Tréville ne peut pas faire à elle seule la guerre au cardinal, qui dispose des forces de toute la France, et devant lequel la reine est sans pouvoir et le roi sans volonté. D’Artagnan, mon ami, tu es brave, tu as d’excellentes qualités, mais les femmes te perdront!»
Il en était à cette triste conclusion lorsqu’il entra dans l’antichambre. Il remit sa lettre à l’huissier de service qui le fit passer dans la salle d’attente et s’enfonça dans l’intérieur du palais.
Dans cette salle d’attente étaient cinq ou six gardes de M. le cardinal, qui, reconnaissant d’Artagnan et sachant que c’était lui qui avait blessé Jussac, le regardèrent en souriant d’un singulier sourire.
Ce sourire parut à d’Artagnan d’un mauvais augure; seulement, comme notre Gascon n’était pas facile à intimider, ou que plutôt, grâce à un grand orgueil naturel aux gens de son pays, il ne laissait pas voir facilement ce qui se passait dans son âme, quand ce qui s’y passait ressemblait à de la crainte, il se campa fièrement devant MM. les gardes et attendit la main sur la hanche, dans une attitude qui ne manquait pas de majesté.
L’huissier rentra et fit signe à d’Artagnan de le suivre. Il sembla au jeune homme que les gardes, en le regardant s’éloigner, chuchotaient entre eux.
Il suivit un corridor, traversa un grand salon, entra dans une bibliothèque, et se trouva en face d’un homme assis devant un bureau et qui écrivait.
L’huissier l’introduisit et se retira sans dire une parole. D’Artagnan resta debout et examina cet homme.
D’Artagnan crut d’abord qu’il avait affaire à quelque juge examinant son dossier, mais il s’aperçut que l’homme de bureau écrivait ou plutôt corrigeait des lignes d’inégales longueurs, en scandant des mots sur ses doigts; il vit qu’il était en face d’un poète. Au bout d’un instant, le poète ferma son manuscrit sur la couverture duquel était écrit: MIRAME, tragédie en cinq actes, et leva la tête.
D’Artagnan reconnut le cardinal.
CHAPITRE XL. LE CARDINAL
Le cardinal appuya son coude sur son manuscrit, sa joue sur sa main, et regarda un instant le jeune homme. Nul n’avait l’oeil plus profondément scrutateur que le cardinal de Richelieu, et d’Artagnan sentit ce regard courir par ses veines comme une fièvre.
Cependant il fit bonne contenance, tenant son feutre à la main, et attendant le bon plaisir de Son Éminence, sans trop d’orgueil, mais aussi sans trop d’humilité.
«Monsieur, lui dit le cardinal, êtes-vous un d’Artagnan du Béarn?
— Oui, Monseigneur, répondit le jeune homme.
— Il y a plusieurs branches de d’Artagnan à Tarbes et dans les environs, dit le cardinal, à laquelle appartenez-vous?
— Je suis le fils de celui qui a fait les guerres de religion avec le grand roi Henri, père de Sa Gracieuse Majesté.
— C’est bien cela. C’est vous qui êtes parti, il y a sept à huit mois à peu près, de votre pays, pour venir chercher fortune dans la capitale?
— Oui, Monseigneur.
— Vous êtes venu par Meung, où il vous est arrivé quelque chose, je ne sais plus trop quoi, mais enfin quelque chose.
Monseigneur, dit d’Artagnan, voici ce qui m’est arrivé…
— Inutile, inutile, reprit le cardinal avec un sourire qui indiquait qu’il connaissait l’histoire aussi bien que celui qui voulait la lui raconter; vous étiez recommandé à M. de Tréville, n’est-ce pas?
— Oui, Monseigneur; mais justement, dans cette malheureuse affaire de Meung…
— La lettre avait été perdue, reprit l’Éminence; oui, je sais cela; mais M. de Tréville est un habile physionomiste qui connaît les hommes à la première vue, et il vous a placé dans la compagnie de son beau-frère, M. des Essarts, en vous laissant espérer qu’un jour ou l’autre vous entreriez dans les mousquetaires.
— Monseigneur est parfaitement renseigné, dit d’Artagnan.
Depuis ce temps-là, il vous est arrivé bien des choses: vous vous êtes promené derrière les Chartreux, un jour qu’il eût mieux valu que vous fussiez ailleurs; puis, vous avez fait avec vos amis un voyage aux eaux de Forges; eux se sont arrêtés en route; mais vous, vous avez continué votre chemin. C’est tout simple, vous aviez des affaires en Angleterre.
— Monseigneur, dit d’Artagnan tout interdit, j’allais…
— À la chasse, à Windsor, ou ailleurs, cela ne regarde personne. Je sais cela, moi, parce que mon état est de tout savoir. À votre retour, vous avez été reçu par une auguste personne, et je vois avec plaisir que vous avez conservé le souvenir qu’elle vous a donné.»
— D’Artagnan porta la main au diamant qu’il tenait de la reine, et en tourna vivement le chaton en dedans; mais il était trop tard.
«Le lendemain de ce jour vous avez reçu la visite de Cavois, reprit le cardinal; il allait vous prier de passer au palais; cette visite vous ne la lui avez pas rendue, et vous avez eu tort.
— Monseigneur, je craignais d’avoir encouru la disgrâce de Votre Éminence.
— Eh! pourquoi cela, monsieur? pour avoir suivi les ordres de vos supérieurs avec plus d’intelligence et de courage que ne l’eût fait un autre, encourir ma disgrâce quand vous méritiez des éloges! Ce sont les gens qui n’obéissent pas que je punis, et non pas ceux qui, comme vous, obéissent… trop bien… Et, la preuve, rappelez-vous la date du jour où je vous avais fait dire de me venir voir, et cherchez dans votre mémoire ce qui est arrivé le soir même.»
C’était le soir même qu’avait eu lieu l’enlèvement de Mme Bonacieux. D’Artagnan frissonna; et il se rappela qu’une demi- heure auparavant la pauvre femme était passée près de lui, sans doute encore emportée par la même puissance qui l’avait fait disparaître.
«Enfin, continua le cardinal, comme je n’entendais pas parler de vous depuis quelque temps, j’ai voulu savoir ce que vous faisiez. D’ailleurs, vous me devez bien quelque remerciement: vous avez remarqué vous-même combien vous avez été ménagé dans toutes les circonstances.
D’Artagnan s’inclina avec respect.
«Cela, continua le cardinal, partait non seulement d’un sentiment d’équité naturelle, mais encore d’un plan que je m’étais tracé à votre égard.
D’Artagnan était de plus en plus étonné.
«Je voulais vous exposer ce plan le jour où vous reçûtes ma première invitation; mais vous n’êtes pas venu. Heureusement, rien n’est perdu pour ce retard, et aujourd’hui vous allez l’entendre. Asseyez-vous là, devant moi, monsieur d’Artagnan: vous êtes assez bon gentilhomme pour ne pas écouter debout.»
Et le cardinal indiqua du doigt une chaise au jeune homme, qui était si étonné de ce qui se passait, que, pour obéir, il attendit un second signe de son interlocuteur.
«Vous êtes brave, monsieur d’Artagnan, continua l’Éminence; vous êtes prudent, ce qui vaut mieux. J’aime les hommes de tête et de coeur, moi; ne vous effrayez pas, dit-il en souriant, par les hommes de coeur, j’entends les hommes de courage; mais, tout jeune que vous êtes, et à peine entrant dans le monde, vous avez des ennemis puissants: si vous n’y prenez garde, ils vous perdront!
— Hélas! Monseigneur, répondit le jeune homme, ils le feront bien facilement, sans doute; car ils sont forts et bien appuyés, tandis que moi je suis seul!
— Oui, c’est vrai; mais, tout seul que vous êtes, vous avez déjà fait beaucoup, et vous ferez encore plus, je n’en doute pas. Cependant, vous avez, je le crois, besoin d’être guidé dans l’aventureuse carrière que vous avez entreprise; car, si je ne me trompe, vous êtes venu à Paris avec l’ambitieuse idée de faire fortune.
— Je suis dans l’âge des folles espérances, Monseigneur, dit d’Artagnan.
— Il n’y a de folles espérances que pour les sots, monsieur, et vous êtes homme d’esprit. Voyons, que diriez-vous d’une enseigne dans mes gardes, et d’une compagnie après la campagne?
— Ah! Monseigneur!
— Vous acceptez, n’est-ce pas?
— Monseigneur, reprit d’Artagnan d’un air embarrassé.
— Comment, vous refusez? s’écria le cardinal avec étonnement.
— Je suis dans les gardes de Sa Majesté, Monseigneur, et je n’ai point de raisons d’être mécontent.
— Mais il me semble, dit l’Éminence, que mes gardes, à moi, sont aussi les gardes de Sa Majesté, et que, pourvu qu’on serve dans un corps français, on sert le roi.
— Monseigneur, Votre Éminence a mal compris mes paroles.
— Vous voulez un prétexte, n’est-ce pas? Je comprends. Eh bien, ce prétexte, vous l’avez. L’avancement, la campagne qui s’ouvre, l’occasion que je vous offre, voilà pour le monde; pour vous, le besoin de protections sûres; car il est bon que vous sachiez, monsieur d’Artagnan, que j’ai reçu des plaintes graves contre vous, vous ne consacrez pas exclusivement vos jours et vos nuits au service du roi.»
D’Artagnan rougit.
«Au reste, continua le cardinal en posant la main sur une liasse de papiers, j’ai là tout un dossier qui vous concerne; mais avant de le lire, j’ai voulu causer avec vous. Je vous sais homme de résolution et vos services bien dirigés, au lieu de vous mener à mal pourraient vous rapporter beaucoup. Allons, réfléchissez, et décidez-vous.
— Votre bonté me confond, Monseigneur, répondit d’Artagnan, et je reconnais dans Votre Éminence une grandeur d’âme qui me fait petit comme un ver de terre; mais enfin, puisque Monseigneur me permet de lui parler franchement…»
D’Artagnan s’arrêta.
«Oui, parlez.
— Eh bien, je dirai à Votre Éminence que tous mes amis sont aux mousquetaires et aux gardes du roi, et que mes ennemis, par une fatalité inconcevable, sont à Votre Éminence; je serais donc mal venu ici et mal regardé là-bas, si j’acceptais ce que m’offre Monseigneur.
— Auriez-vous déjà cette orgueilleuse idée que je ne vous offre pas ce que vous valez, monsieur? dit le cardinal avec un sourire de dédain.
— Monseigneur, Votre Éminence est cent fois trop bonne pour moi, et au contraire je pense n’avoir point encore fait assez pour être digne de ses bontés. Le siège de La Rochelle va s’ouvrir, Monseigneur; je servirai sous les yeux de Votre Éminence, et si j’ai le bonheur de me conduire à ce siège de telle façon que je mérite d’attirer ses regards, eh bien, après j’aurai au moins derrière moi quelque action d’éclat pour justifier la protection dont elle voudra bien m’honorer. Toute chose doit se faire à son temps, Monseigneur; peut-être plus tard aurai-je le droit de me donner, à cette heure j’aurais l’air de me vendre.
— C’est-à-dire que vous refusez de me servir, monsieur, dit le cardinal avec un ton de dépit dans lequel perçait cependant une sorte d’estime; demeurez donc libre et gardez vos haines et vos sympathies.
— Monseigneur…
— Bien, bien, dit le cardinal, je ne vous en veux pas, mais vous comprenez, on a assez de défendre ses amis et de les récompenser, on ne doit rien à ses ennemis, et cependant je vous donnerai un conseil: tenez-vous bien, monsieur d’Artagnan, car, du moment que j’aurai retiré ma main de dessus vous, je n’achèterai pas votre vie pour une obole.
— J’y tâcherai, Monseigneur, répondit le Gascon avec une noble assurance.
— Songez plus tard, et à un certain moment, s’il vous arrive malheur, dit Richelieu avec intention, que c’est moi qui ai été vous chercher, et que j’ai fait ce que j’ai pu pour que ce malheur ne vous arrivât pas.
— J’aurai, quoi qu’il arrive, dit d’Artagnan en mettant la main sur sa poitrine et en s’inclinant, une éternelle reconnaissance à Votre Éminence de ce qu’elle fait pour moi en ce moment.
— Eh bien donc! comme vous l’avez dit, monsieur d’Artagnan, nous nous reverrons après la campagne; je vous suivrai des yeux; car je serai là-bas, reprit le cardinal en montrant du doigt à d’Artagnan une magnifique armure qu’il devait endosser, et à notre retour, eh bien, nous compterons!
— Ah! Monseigneur, s’écria d’Artagnan, épargnez-moi le poids de votre disgrâce; restez neutre, Monseigneur, si vous trouvez que j’agis en galant homme.
— Jeune homme, dit Richelieu, si je puis vous dire encore une fois ce que je vous ai dit aujourd’hui, je vous promets de vous le dire.»
Cette dernière parole de Richelieu exprimait un doute terrible; elle consterna d’Artagnan plus que n’eût fait une menace, car c’était un avertissement. Le cardinal cherchait donc à le préserver de quelque malheur qui le menaçait. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais d’un geste hautain, le cardinal le congédia.
D’Artagnan sortit; mais à la porte le coeur fut prêt à lui manquer, et peu s’en fallut qu’il ne rentrât. Cependant la figure grave et sévère d’Athos lui apparut: s’il faisait avec le cardinal le pacte que celui-ci lui proposait, Athos ne lui donnerait plus la main, Athos le renierait.
Ce fut cette crainte qui le retint, tant est puissante l’influence d’un caractère vraiment grand sur tout ce qui l’entoure.
D’Artagnan descendit par le même escalier qu’il était entré, et trouva devant la porte Athos et les quatre mousquetaires qui attendaient son retour et qui commençaient à s’inquiéter. D’un mot d’Artagnan les rassura, et Planchet courut prévenir les autres postes qu’il était inutile de monter une plus longue garde, attendu que son maître était sorti sain et sauf du Palais- Cardinal.
Rentrés chez Athos, Aramis et Porthos s’informèrent des causes de cet étrange rendez-vous; mais d’Artagnan se contenta de leur dire que M. de Richelieu l’avait fait venir pour lui proposer d’entrer dans ses gardes avec le grade d’enseigne, et qu’il avait refusé.
«Et vous avez eu raison», s’écrièrent d’une seule voix Porthos et Aramis.
Athos tomba dans une profonde rêverie et ne répondit rien. Mais lorsqu’il fut seul avec d’Artagnan:
«Vous avez fait ce que vous deviez faire, d’Artagnan, dit Athos, mais peut-être avez-vous eu tort.»
D’Artagnan poussa un soupir; car cette voix répondait à une voix secrète de son âme, qui lui disait que de grands malheurs l’attendaient.
La journée du lendemain se passa en préparatifs de départ; d’Artagnan alla faire ses adieux à M. de Tréville. À cette heure on croyait encore que la séparation des gardes et des mousquetaires serait momentanée, le roi tenant son parlement le jour même et devant partir le lendemain. M. de Tréville se contenta donc de demander à d’Artagnan s’il avait besoin de lui, mais d’Artagnan répondit fièrement qu’il avait tout ce qu’il lui fallait.
La nuit réunit tous les camarades de la compagnie des gardes de M. des Essarts et de la compagnie des mousquetaires de M. de Tréville, qui avaient fait amitié ensemble. On se quittait pour se revoir quand il plairait à Dieu et s’il plaisait à Dieu. La nuit fut donc des plus bruyantes, comme on peut le penser, car, en pareil cas, on ne peut combattre l’extrême préoccupation que par l’extrême insouciance.
Le lendemain, au premier son des trompettes, les amis se quittèrent: les mousquetaires coururent à l’hôtel de M. de Tréville, les gardes à celui de M. des Essarts. Chacun des capitaines conduisit aussitôt sa compagnie au Louvre, où le roi passait sa revue.
Le roi était triste et paraissait malade, ce qui lui ôtait un peu de sa haute mine. En effet, la veille, la fièvre l’avait pris au milieu du parlement et tandis qu’il tenait son lit de justice. Il n’en était pas moins décidé à partir le soir même; et, malgré les observations qu’on lui avait faites, il avait voulu passer sa revue, espérant, par le premier coup de vigueur, vaincre la maladie qui commençait à s’emparer de lui.
La revue passée, les gardes se mirent seuls en marche, les mousquetaires ne devant partir qu’avec le roi, ce qui permit à Porthos d’aller faire, dans son superbe équipage, un tour dans la rue aux Ours.
La procureuse le vit passer dans son uniforme neuf et sur son beau cheval. Elle aimait trop Porthos pour le laisser partir ainsi; elle lui fit signe de descendre et de venir auprès d’elle. Porthos était magnifique; ses éperons résonnaient, sa cuirasse brillait, son épée lui battait fièrement les jambes. Cette fois les clercs n’eurent aucune envie de rire, tant Porthos avait l’air d’un coupeur d’oreilles.
Le mousquetaire fut introduit près de M. Coquenard, dont le petit oeil gris brilla de colère en voyant son cousin tout flambant neuf. Cependant une chose le consola intérieurement; c’est qu’on disait partout que la campagne serait rude: il espérait tout doucement, au fond du coeur, que Porthos y serait tué.
Porthos présenta ses compliments à maître Coquenard et lui fit ses adieux; maître Coquenard lui souhaita toutes sortes de prospérités. Quant à Mme Coquenard, elle ne pouvait retenir ses larmes; mais on ne tira aucune mauvaise conséquence de sa douleur, on la savait fort attachée à ses parents, pour lesquels elle avait toujours eu de cruelles disputes avec son mari.
Mais les véritables adieux se firent dans la chambre de Mme Coquenard: ils furent déchirants.
Tant que la procureuse put suivre des yeux son amant, elle agita un mouchoir en se penchant hors de la fenêtre, à croire qu’elle voulait se précipiter. Porthos reçut toutes ces marques de tendresse en homme habitué à de pareilles démonstrations. Seulement, en tournant le coin de la rue, il souleva son feutre et l’agita en signe d’adieu.
De son côté, Aramis écrivait une longue lettre. À qui? Personne n’en savait rien. Dans la chambre voisine, Ketty, qui devait partir le soir même pour Tours, attendait cette lettre mystérieuse.
Athos buvait à petits coups la dernière bouteille de son vin d’Espagne.
Pendant ce temps, d’Artagnan défilait avec sa compagnie.
En arrivant au faubourg Saint-Antoine, il se retourna pour regarder gaiement la Bastille; mais, comme c’était la Bastille seulement qu’il regardait, il ne vit point Milady, qui, montée sur un cheval isabelle, le désignait du doigt à deux hommes de mauvaise mine qui s’approchèrent aussitôt des rangs pour le reconnaître. Sur une interrogation qu’ils firent du regard, Milady répondit par un signe que c’était bien lui. Puis, certaine qu’il ne pouvait plus y avoir de méprise dans l’exécution de ses ordres, elle piqua son cheval et disparut.
Les deux hommes suivirent alors la compagnie, et, à la sortie du faubourg Saint-Antoine, montèrent sur des chevaux tout préparés qu’un domestique sans livrée tenait en les attendant.
CHAPITRE XLI. LE SIÈGE DE LA ROCHELLE
Le siège de La Rochelle fut un des grands événements politiques du règne de Louis XIII, et une des grandes entreprises militaires du cardinal. Il est donc intéressant, et même nécessaire, que nous en disions quelques mots; plusieurs détails de ce siège se liant d’ailleurs d’une manière trop importante à l’histoire que nous avons entrepris de raconter, pour que nous les passions sous silence.
Les vues politiques du cardinal, lorsqu’il entreprit ce siège, étaient considérables. Exposons-les d’abord, puis nous passerons aux vues particulières qui n’eurent peut-être pas sur Son Éminence moins d’influence que les premières.
Des villes importantes données par Henri IV aux huguenots comme places de sûreté, il ne restait plus que La Rochelle. Il s’agissait donc de détruire ce dernier boulevard du calvinisme, levain dangereux, auquel se venaient incessamment mêler des ferments de révolte civile ou de guerre étrangère.
Espagnols, Anglais, Italiens mécontents, aventuriers de toute nation, soldats de fortune de toute secte accouraient au premier appel sous les drapeaux des protestants et s’organisaient comme une vaste association dont les branches divergeaient à loisir sur tous les points de l’Europe.
La Rochelle, qui avait pris une nouvelle importance de la ruine des autres villes calvinistes, était donc le foyer des dissensions et des ambitions. Il y avait plus, son port était la dernière porte ouverte aux Anglais dans le royaume de France; et en la fermant à l’Angleterre, notre éternelle ennemie, le cardinal achevait l’oeuvre de Jeanne d’Arc et du duc de Guise.
Aussi Bassompierre, qui était à la fois protestant et catholique, protestant de conviction et catholique comme commandeur du Saint- Esprit; Bassompierre, qui était allemand de naissance et français de coeur; Bassompierre, enfin, qui avait un commandement particulier au siège de La Rochelle, disait-il, en chargeant à la tête de plusieurs autres seigneurs protestants comme lui:
«Vous verrez, messieurs, que nous serons assez bêtes pour prendre La Rochelle!»
Et Bassompierre avait raison: la canonnade de l’île de Ré lui présageait les dragonnades des Cévennes; la prise de La Rochelle était la préface de la révocation de l’édit de Nantes.
Mais nous l’avons dit, à côté de ces vues du ministre niveleur et simplificateur, et qui appartiennent à l’histoire, le chroniqueur est bien forcé de reconnaître les petites visées de l’homme amoureux et du rival jaloux.
Richelieu, comme chacun sait, avait été amoureux de la reine; cet amour avait-il chez lui un simple but politique ou était-ce tout naturellement une de ces profondes passions comme en inspira Anne d’Autriche à ceux qui l’entouraient, c’est ce que nous ne saurions dire; mais en tout cas on a vu, par les développements antérieurs de cette histoire, que Buckingham l’avait emporté sur lui, et que, dans deux ou trois circonstances et particulièrement dans celles des ferrets, il l’avait, grâce au dévouement des trois mousquetaires et au courage de d’Artagnan, cruellement mystifié.
Il s’agissait donc pour Richelieu, non seulement de débarrasser la France d’un ennemi, mais de se venger d’un rival; au reste, la vengeance devait être grande et éclatante, et digne en tout d’un homme qui tient dans sa main, pour épée de combat, les forces de tout un royaume.
Richelieu savait qu’en combattant l’Angleterre il combattait Buckingham, qu’en triomphant de l’Angleterre il triomphait de Buckingham, enfin qu’en humiliant l’Angleterre aux yeux de l’Europe il humiliait Buckingham aux yeux de la reine.
De son côté Buckingham, tout en mettant en avant l’honneur de l’Angleterre, était mû par des intérêts absolument semblables à ceux du cardinal; Buckingham aussi poursuivait une vengeance particulière: sous aucun prétexte, Buckingham n’avait pu rentrer en France comme ambassadeur, il voulait y rentrer comme conquérant.
Il en résulte que le véritable enjeu de cette partie, que les deux plus puissants royaumes jouaient pour le bon plaisir de deux hommes amoureux, était un simple regard d’Anne d’Autriche.
Le premier avantage avait été au duc de Buckingham: arrivé inopinément en vue de l’île de Ré avec quatre-vingt-dix vaisseaux et vingt mille hommes à peu près, il avait surpris le comte de Toiras, qui commandait pour le roi dans l’île; il avait, après un combat sanglant, opéré son débarquement.
Relatons en passant que dans ce combat avait péri le baron de Chantal; le baron de Chantal laissait orpheline une petite fille de dix-huit mois.
Cette petite fille fut depuis Mme de Sévigné.
Le comte de Toiras se retira dans la citadelle Saint-Martin avec la garnison, et jeta une centaine d’hommes dans un petit fort qu’on appelait le fort de La Prée.
Cet événement avait hâté les résolutions du cardinal; et en attendant que le roi et lui pussent aller prendre le commandement du siège de La Rochelle, qui était résolu, il avait fait partir Monsieur pour diriger les premières opérations, et avait fait filer vers le théâtre de la guerre toutes les troupes dont il avait pu disposer.
C’était de ce détachement envoyé en avant-garde que faisait partie notre ami d’Artagnan.
Le roi, comme nous l’avons dit, devait suivre, aussitôt son lit de justice tenu, mais en se levant de ce lit de justice, le 28 juin, il s’était senti pris par la fièvre; il n’en avait pas moins voulu partir, mais, son état empirant, il avait été forcé de s’arrêter à Villeroi.
Or, où s’arrêtait le roi s’arrêtaient les mousquetaires; il en résultait que d’Artagnan, qui était purement et simplement dans les gardes, se trouvait séparé, momentanément du moins, de ses bons amis Athos, Porthos et Aramis; cette séparation, qui n’était pour lui qu’une contrariété, fût certes devenue une inquiétude sérieuse s’il eût pu deviner de quels dangers inconnus il était entouré.
Il n’en arriva pas moins sans accident au camp établi devant La Rochelle, vers le 10 du mois de septembre de l’année 1627.
Tout était dans le même état: le duc de Buckingham et ses Anglais, maîtres de l’île de Ré, continuaient d’assiéger mais sans succès, la citadelle de Saint-Martin et le fort de La Prée, et les hostilités avec La Rochelle étaient commencées depuis deux ou trois jours à propos d’un fort que le duc d’Angoulême venait de faire construire près de la ville.
Les gardes, sous le commandement de M. des Essarts, avaient leur logement aux Minimes.
Mais nous le savons, d’Artagnan, préoccupé de l’ambition de passer aux mousquetaires, avait rarement fait amitié avec ses camarades; il se trouvait donc isolé et livré à ses propres réflexions.
Ses réflexions n’étaient pas riantes: depuis un an qu’il était arrivé à Paris, il s’était mêlé aux affaires publiques; ses affaires privées n’avaient pas fait grand chemin comme amour et comme fortune.
Comme amour, la seule femme qu’il eût aimée était Mme Bonacieux, et Mme Bonacieux avait disparu sans qu’il pût découvrir encore ce qu’elle était devenue.
Comme fortunes il s’était fait, lui chétif, ennemi du cardinal, c’est-à-dire d’un homme devant lequel tremblaient les plus grands du royaume, à commencer par le roi.
Cet homme pouvait l’écraser, et cependant il ne l’avait pas fait: pour un esprit aussi perspicace que l’était d’Artagnan, cette indulgence était un jour par lequel il voyait dans un meilleur avenir.
Puis, il s’était fait encore un autre ennemi moins à craindre, pensait-il, mais que cependant il sentait instinctivement n’être pas à mépriser: cet ennemi, c’était Milady.
En échange de tout cela il avait acquis la protection et la bienveillance de la reine, mais la bienveillance de la reine était, par le temps qui courait, une cause de plus de persécution; et sa protection, on le sait, protégeait fort mal: témoins Chalais et Mme Bonacieux.
Ce qu’il avait donc gagné de plus clair dans tout cela c’était le diamant de cinq ou six mille livres qu’il portait au doigt; et encore ce diamant, en supposant que d’Artagnan dans ses projets d’ambition, voulût le garder pour s’en faire un jour un signe de reconnaissance près de la reine n’avait en attendant, puisqu’il ne pouvait s’en défaire, pas plus de valeur que les cailloux qu’il foulait à ses pieds.
Nous disons «que les cailloux qu’il foulait à ses pieds», car d’Artagnan faisait ces réflexions en se promenant solitairement sur un joli petit chemin qui conduisait du camp au village d’Angoutin; or ces réflexions l’avaient conduit plus loin qu’il ne croyait, et le jour commençait à baisser, lorsqu’au dernier rayon du soleil couchant il lui sembla voir briller derrière une haie le canon d’un mousquet.
D’Artagnan avait l’oeil vif et l’esprit prompt, il comprit que le mousquet n’était pas venu là tout seul et que celui qui le portait ne s’était pas caché derrière une haie dans des intentions amicales. Il résolut donc de gagner au large, lorsque de l’autre côté de la route, derrière un rocher, il aperçut l’extrémité d’un second mousquet.
C’était évidemment une embuscade.
Le jeune homme jeta un coup d’oeil sur le premier mousquet et vit avec une certaine inquiétude qu’il s’abaissait dans sa direction, mais aussitôt qu’il vit l’orifice du canon immobile il se jeta ventre à terre. En même temps le coup partit, il entendit le sifflement d’une balle qui passait au-dessus de sa tête.
Il n’y avait pas de temps à perdre, d’Artagnan se redressa d’un bond, et au même moment la balle de l’autre mousquet fit voler les cailloux à l’endroit même du chemin où il s’était jeté la face contre terre.
D’Artagnan n’était pas un de ces hommes inutilement braves qui cherchent une mort ridicule pour qu’on dise d’eux qu’ils n’ont pas reculé d’un pas, d’ailleurs il ne s’agissait plus de courage ici, d’Artagnan était tombé dans un guet-apens.
«S’il y a un troisième coup, se dit-il, je suis un homme perdu!»
Et aussitôt prenant ses jambes à son cou, il s’enfuit dans la direction du camp, avec la vitesse des gens de son pays si renommés pour leur agilité; mais, quelle que fût la rapidité de sa course, le premier qui avait tiré, ayant eu le temps de recharger son arme, lui tira un second coup si bien ajusté, cette fois, que la balle traversa son feutre et le fit voler à dix pas de lui.
Cependant, comme d’Artagnan n’avait pas d’autre chapeau, il ramassa le sien tout en courant, arriva fort essoufflé et fort pâle, dans son logis, s’assit sans rien dire à personne et se mit à réfléchir.
Cet événement pouvait avoir trois causes:
La première et la plus naturelle pouvait être une embuscade des Rochelois, qui n’eussent pas été fâchés de tuer un des gardes de Sa Majesté, d’abord parce que c’était un ennemi de moins, et que cet ennemi pouvait avoir une bourse bien garnie dans sa poche.
D’Artagnan prit son chapeau, examina le trou de la balle, et secoua la tête. La balle n’était pas une balle de mousquet, c’était une balle d’arquebuse; la justesse du coup lui avait déjà donné l’idée qu’il avait été tiré par une arme particulière: ce n’était donc pas une embuscade militaire, puisque la balle n’était pas de calibre.
Ce pouvait être un bon souvenir de M. le cardinal. On se rappelle qu’au moment même où il avait, grâce à ce bienheureux rayon de soleil, aperçu le canon du fusil, il s’étonnait de la longanimité de Son Éminence à son égard.
Mais d’Artagnan secoua la tête. Pour les gens vers lesquels elle n’avait qu’à étendre la main, Son Éminence recourait rarement à de pareils moyens.
Ce pouvait être une vengeance de Milady.
Ceci, c’était plus probable.
Il chercha inutilement à se rappeler ou les traits ou le costume des assassins; il s’était éloigné d’eux si rapidement, qu’il n’avait eu le loisir de rien remarquer.
«Ah! mes pauvres amis, murmura d’Artagnan, où êtes-vous? et que vous me faites faute!»
D’Artagnan passa une fort mauvaise nuit. Trois ou quatre fois il se réveilla en sursaut, se figurant qu’un homme s’approchait de son lit pour le poignarder. Cependant le jour parut sans que l’obscurité eût amené aucun incident.
Mais d’Artagnan se douta bien que ce qui était différé n’était pas perdu.
D’Artagnan resta toute la journée dans son logis; il se donna pour excuse, vis-à-vis de lui-même, que le temps était mauvais.
Le surlendemain, à neuf heures, on battit aux champs. Le duc d’Orléans visitait les postes. Les gardes coururent aux armes, d’Artagnan prit son rang au milieu de ses camarades.
Monsieur passa sur le front de bataille; puis tous les officiers supérieurs s’approchèrent de lui pour lui faire leur cour, M. des Essarts, le capitaine des gardes, comme les autres.
Au bout d’un instant il parut à d’Artagnan que M. des Essarts lui faisait signe de s’approcher de lui: il attendit un nouveau geste de son supérieur, craignant de se tromper, mais ce geste s’étant renouvelé, il quitta les rangs et s’avança pour prendre l’ordre.
«Monsieur va demander des hommes de bonne volonté pour une mission dangereuse, mais qui fera honneur à ceux qui l’auront accomplie, et je vous ai fait signe afin que vous vous tinssiez prêt.
— Merci, mon capitaine!» répondit d’Artagnan, qui ne demandait pas mieux que de se distinguer sous les yeux du lieutenant général.
En effet, les Rochelois avaient fait une sortie pendant la nuit et avaient repris un bastion dont l’armée royaliste s’était emparée deux jours auparavant; il s’agissait de pousser une reconnaissance perdue pour voir comment l’armée gardait ce bastion.
Effectivement, au bout de quelques instants, Monsieur éleva la voix et dit:
«Il me faudrait, pour cette mission, trois ou quatre volontaires conduits par un homme sûr.
— Quant à l’homme sûr, je l’ai sous la main, Monseigneur, dit M. des Essarts en montrant d’Artagnan; et quant aux quatre ou cinq volontaires, Monseigneur n’a qu’à faire connaître ses intentions, et les hommes ne lui manqueront pas.
— Quatre hommes de bonne volonté pour venir se faire tuer avec moi!» dit d’Artagnan en levant son épée.
Deux de ses camarades aux gardes s’élancèrent aussitôt, et deux soldats s’étant joints à eux, il se trouva que le nombre demandé était suffisant; d’Artagnan refusa donc tous les autres, ne voulant pas faire de passe-droit à ceux qui avaient la priorité.
On ignorait si, après la prise du bastion, les Rochelois l’avaient évacué ou s’ils y avaient laissé garnison; il fallait donc examiner le lieu indiqué d’assez près pour vérifier la chose.
D’Artagnan partit avec ses quatre compagnons et suivit la tranchée: les deux gardes marchaient au même rang que lui et les soldats venaient par-derrière.
Ils arrivèrent ainsi, en se couvrant de revêtements, jusqu’à une centaine de pas du bastion! Là, d’Artagnan, en se retournant, s’aperçut que les deux soldats avaient disparu.
Il crut qu’ayant eu peur ils étaient restés en arrière et continua d’avancer.
Au détour de la contrescarpe, ils se trouvèrent à soixante pas à peu près du bastion.
On ne voyait personne, et le bastion semblait abandonné.
Les trois enfants perdus délibéraient s’ils iraient plus avant, lorsque tout à coup une ceinture de fumée ceignit le géant de pierre, et une douzaine de balles vinrent siffler autour de d’Artagnan et de ses deux compagnons.
Ils savaient ce qu’ils voulaient savoir: le bastion était gardé. Une plus longue station dans cet endroit dangereux eût donc été une imprudence inutile; d’Artagnan et les deux gardes tournèrent le dos et commencèrent une retraite qui ressemblait à une fuite.
En arrivant à l’angle de la tranchée qui allait leur servir de rempart, un des gardes tomba: une balle lui avait traversé la poitrine. L’autre, qui était sain et sauf, continua sa course vers le camp.
D’Artagnan ne voulut pas abandonner ainsi son compagnon, et s’inclina vers lui pour le relever et l’aider à rejoindre les lignes; mais en ce moment deux coups de fusil partirent: une balle cassa la tête du garde déjà blessé, et l’autre vint s’aplatir sur le roc après avoir passé à deux pouces de d’Artagnan.
Le jeune homme se retourna vivement, car cette attaque ne pouvait venir du bastion, qui était masqué par l’angle de la tranchée. L’idée des deux soldats qui l’avaient abandonné lui revint à l’esprit et lui rappela ses assassins de la surveille; il résolut donc cette fois de savoir à quoi s’en tenir, et tomba sur le corps de son camarade comme s’il était mort.
Il vit aussitôt deux têtes qui s’élevaient au-dessus d’un ouvrage abandonné qui était à trente pas de là: c’étaient celles de nos deux soldats. D’Artagnan ne s’était pas trompé: ces deux hommes ne l’avaient suivi que pour l’assassiner, espérant que la mort du jeune homme serait mise sur le compte de l’ennemi.
Seulement, comme il pouvait n’être que blessé et dénoncer leur crime, ils s’approchèrent pour l’achever; heureusement, trompés par la ruse de d’Artagnan, ils négligèrent de recharger leurs fusils.
Lorsqu’ils furent à dix pas de lui, d’Artagnan, qui en tombant avait eu grand soin de ne pas lâcher son épée, se releva tout à coup et d’un bond se trouva près d’eux.
Les assassins comprirent que s’ils s’enfuyaient du côté du camp sans avoir tué leur homme, ils seraient accusés par lui; aussi leur première idée fut-elle de passer à l’ennemi. L’un d’eux prit son fusil par le canon, et s’en servit comme d’une massue: il en porta un coup terrible à d’Artagnan, qui l’évita en se jetant de côté, mais par ce mouvement il livra passage au bandit, qui s’élança aussitôt vers le bastion. Comme les Rochelois qui le gardaient ignoraient dans quelle intention cet homme venait à eux, ils firent feu sur lui et il tomba frappé d’une balle qui lui brisa l’épaule.
Pendant ce temps, d’Artagnan s’était jeté sur le second soldat, l’attaquant avec son épée; la lutte ne fut pas longue, ce misérable n’avait pour se défendre que son arquebuse déchargée; l’épée du garde glissa contre le canon de l’arme devenue inutile et alla traverser la cuisse de l’assassin, qui tomba. D’Artagnan lui mit aussitôt la pointe du fer sur la gorge.
«Oh! ne me tuez pas! s’écria le bandit; grâce, grâce, mon officier! et je vous dirai tout.
— Ton secret vaut-il la peine que je te garde la vie au moins? demanda le jeune homme en retenant son bras.
— Oui; si vous estimez que l’existence soit quelque chose quand on a vingt-deux ans comme vous et qu’on peut arriver à tout, étant beau et brave comme vous l’êtes.
— Misérable! dit d’Artagnan, voyons, parle vite, qui t’a chargé de m’assassiner?
— Une femme que je ne connais pas, mais qu’on appelle Milady.
— Mais si tu ne connais pas cette femme, comment sais-tu son nom?
— Mon camarade la connaissait et l’appelait ainsi, c’est à lui qu’elle a eu affaire et non pas à moi; il a même dans sa poche une lettre de cette personne qui doit avoir pour vous une grande importance, à ce que je lui ai entendu dire.
— Mais comment te trouves-tu de moitié dans ce guet-apens?
— Il m’a proposé de faire le coup à nous deux et j’ai accepté.
— Et combien vous a-t-elle donné pour cette belle expédition?
— Cent louis.
— Eh bien, à la bonne heure, dit le jeune homme en riant, elle estime que je vaux quelque chose; cent louis! c’est une somme pour deux misérables comme vous: aussi je comprends que tu aies accepté, et je te fais grâce, mais à une condition!
— Laquelle? demanda le soldat inquiet en voyant que tout n’était pas fini.
— C’est que tu vas aller me chercher la lettre que ton camarade a dans sa poche.
— Mais, s’écria le bandit, c’est une autre manière de me tuer; comment voulez-vous que j’aille chercher cette lettre sous le feu du bastion?
— Il faut pourtant que tu te décides à l’aller chercher, ou je te jure que tu vas mourir de ma main.
— Grâce, monsieur, pitié! au nom de cette jeune dame que vous aimez, que vous croyez morte peut-être, et qui ne l’est pas! s’écria le bandit en se mettant à genoux et s’appuyant sur sa main, car il commençait à perdre ses forces avec son sang.
— Et d’où sais-tu qu’il y a une jeune femme que j’aime, et que j’ai cru cette femme morte? demanda d’Artagnan.
— Par cette lettre que mon camarade a dans sa poche.
— Tu vois bien alors qu’il faut que j’aie cette lettre, dit d’Artagnan; ainsi donc plus de retard, plus d’hésitation, ou quelle que soit ma répugnance à tremper une seconde fois mon épée dans le sang d’un misérable comme toi, je le jure par ma foi d’honnête homme…»
Et à ces mots d’Artagnan fit un geste si menaçant, que le blessé se releva.
«Arrêtez! arrêtez! s’écria-t-il reprenant courage à force de terreur, j’irai… j’irai!…»
D’Artagnan prit l’arquebuse du soldat, le fit passer devant lui et le poussa vers son compagnon en lui piquant les reins de la pointe de son épée.
C’était une chose affreuse que de voir ce malheureux, laissant sur le chemin qu’il parcourait une longue trace de sang, pâle de sa mort prochaine, essayant de se traîner sans être vu jusqu’au corps de son complice qui gisait à vingt pas de là!
La terreur était tellement peinte sur son visage couvert d’une froide sueur, que d’Artagnan en eut pitié; et que, le regardant avec mépris:
«Eh bien, lui dit-il, je vais te montrer la différence qu’il y a entre un homme de coeur et un lâche comme toi; reste, j’irai.»
Et d’un pas agile, l’oeil au guet, observant les mouvements de l’ennemi, s’aidant de tous les accidents de terrain, d’Artagnan parvint jusqu’au second soldat.
Il y avait deux moyens d’arriver à son but: le fouiller sur la place, ou l’emporter en se faisant un bouclier de son corps, et le fouiller dans la tranchée.
D’Artagnan préféra le second moyen et chargea l’assassin sur ses épaules au moment même où l’ennemi faisait feu.
Une légère secousse, le bruit mat de trois balles qui trouaient les chairs, un dernier cri, un frémissement d’agonie prouvèrent à d’Artagnan que celui qui avait voulu l’assassiner venait de lui sauver la vie.
D’Artagnan regagna la tranchée et jeta le cadavre auprès du blessé aussi pâle qu’un mort.
Aussitôt il commença l’inventaire: un portefeuille de cuir, une bourse où se trouvait évidemment une partie de la somme que le bandit avait reçue, un cornet et des dés formaient l’héritage du mort.
Il laissa le cornet et les dés où ils étaient tombés, jeta la bourse au blessé et ouvrit avidement le portefeuille.
Au milieu de quelques papiers sans importance, il trouva la lettre suivante: c’était celle qu’il était allé chercher au risque de sa vie:
«Puisque vous avez perdu la trace de cette femme et qu’elle est maintenant en sûreté dans ce couvent où vous n’auriez jamais dû la laisser arriver, tâchez au moins de ne pas manquer l’homme; sinon, vous savez que j’ai la main longue et que vous payeriez cher les cent louis que vous avez à moi.»
Pas de signature. Néanmoins il était évident que la lettre venait de Milady. En conséquence, il la garda comme pièce à conviction, et, en sûreté derrière l’angle de la tranchée, il se mit à interroger le blessé. Celui-ci confessa qu’il s’était chargé avec son camarade, le même qui venait d’être tué, d’enlever une jeune femme qui devait sortir de Paris par la barrière de La Villette, mais que, s’étant arrêtés à boire dans un cabaret, ils avaient manqué la voiture de dix minutes.
«Mais qu’eussiez-vous fait de cette femme? demanda d’Artagnan avec angoisse.
— Nous devions la remettre dans un hôtel de la place Royale, dit le blessé.
— Oui! oui! murmura d’Artagnan, c’est bien cela, chez Milady elle-même.»
Alors le jeune homme comprit en frémissant quelle terrible soif de vengeance poussait cette femme à le perdre, ainsi que ceux qui l’aimaient, et combien elle en savait sur les affaires de la cour, puisqu’elle avait tout découvert. Sans doute elle devait ces renseignements au cardinal.
Mais, au milieu de tout cela, il comprit, avec un sentiment de joie bien réel, que la reine avait fini par découvrir la prison où la pauvre Mme Bonacieux expiait son dévouement, et qu’elle l’avait tirée de cette prison. Alors la lettre qu’il avait reçue de la jeune femme et son passage sur la route de Chaillot, passage pareil à une apparition, lui furent expliqués.
Dès lors, ainsi qu’Athos l’avait prédit, il était possible de retrouver Mme Bonacieux, et un couvent n’était pas imprenable.
Cette idée acheva de lui remettre la clémence au coeur. Il se retourna vers le blessé qui suivait avec anxiété toutes les expressions diverses de son visage, et lui tendant le bras:
«Allons, lui dit-il, je ne veux pas t’abandonner ainsi. Appuie-toi sur moi et retournons au camp.
— Oui, dit le blessé, qui avait peine à croire à tant de magnanimité, mais n’est-ce point pour me faire pendre?
— Tu as ma parole, dit-il, et pour la seconde fois je te donne la vie.»
Le blessé se laissa glisser à genoux et baisa de nouveau les pieds de son sauveur; mais d’Artagnan, qui n’avait plus aucun motif de rester si près de l’ennemi, abrégea lui-même les témoignages de sa reconnaissance.
Le garde qui était revenu à la première décharge des Rochelois avait annoncé la mort de ses quatre compagnons. On fut donc à la fois fort étonné et fort joyeux dans le régiment, quand on vit reparaître le jeune homme sain et sauf.
D’Artagnan expliqua le coup d’épée de son compagnon par une sortie qu’il improvisa. Il raconta la mort de l’autre soldat et les périls qu’ils avaient courus. Ce récit fut pour lui l’occasion d’un véritable triomphe. Toute l’armée parla de cette expédition pendant un jour, et Monsieur lui en fit faire ses compliments.
Au reste, comme toute belle action porte avec elle sa récompense, la belle action de d’Artagnan eut pour résultat de lui rendre la tranquillité qu’il avait perdue. En effet, d’Artagnan croyait pouvoir être tranquille, puisque, de ses deux ennemis, l’un était tué et l’autre dévoué à ses intérêts.
Cette tranquillité prouvait une chose, c’est que d’Artagnan ne connaissait pas encore Milady.
CHAPITRE XLII. LE VIN D’ANJOU
Après des nouvelles presque désespérées du roi, le bruit de sa convalescence commençait à se répandre dans le camp; et comme il avait grande hâte d’arriver en personne au siège, on disait qu’aussitôt qu’il pourrait remonter à cheval, il se remettrait en route.
Pendant ce temps, Monsieur, qui savait que, d’un jour à l’autre, il allait être remplacé dans son commandement, soit par le duc d’Angoulême, soit par Bassompierre ou par Schomberg, qui se disputaient le commandement, faisait peu de choses, perdait ses journées en tâtonnements, et n’osait risquer quelque grande entreprise pour chasser les Anglais de l’île de Ré, où ils assiégeaient toujours la citadelle Saint-Martin et le fort de La Prée, tandis que, de leur côté, les Français assiégeaient La Rochelle.
D’Artagnan, comme nous l’avons dit, était redevenu plus tranquille, comme il arrive toujours après un danger passé, et quand le danger semble évanoui; il ne lui restait qu’une inquiétude, c’était de n’apprendre aucune nouvelle de ses amis.
Mais, un matin du commencement du mois de novembre, tout lui fut expliqué par cette lettre, datée de Villeroi:
«Monsieur d’Artagnan, «MM. Athos, Porthos et Aramis, après avoir fait une bonne partie chez moi, et s’être égayés beaucoup, ont mené si grand bruit, que le prévôt du château, homme très rigide, les a consignés pour quelques jours; mais j’accomplis les ordres qu’ils m’ont donnés, de vous envoyer douze bouteilles de mon vin d’Anjou, dont ils ont fait grand cas: ils veulent que vous buviez à leur santé avec leur vin favori. «Je l’ai fait, et suis, monsieur, avec un grand respect, «Votre serviteur très humble et très obéissant,
«Godeau, «Hôtelier de messieurs les mousquetaires.»
«À la bonne heure! s’écria d’Artagnan, ils pensent à moi dans leurs plaisirs comme je pensais à eux dans mon ennui; bien certainement que je boirai à leur santé et de grand coeur; mais je n’y boirai pas seul.»
Et d’Artagnan courut chez deux gardes, avec lesquels il avait fait plus amitié qu’avec les autres, afin de les inviter à boire avec lui le délicieux petit vin d’Anjou qui venait d’arriver de Villeroi. L’un des deux gardes était invité pour le soir même, et l’autre invité pour le lendemain; la réunion fut donc fixée au surlendemain.
D’Artagnan, en rentrant, envoya les douze bouteilles de vin à la buvette des gardes, en recommandant qu’on les lui gardât avec soin; puis, le jour de la solennité, comme le dîner était fixé pour l’heure de midi, d’Artagnan envoya, dès neuf heures, Planchet pour tout préparer.
Planchet, tout fier d’être élevé à la dignité de maître d’hôtel, songea à tout apprêter en homme intelligent; à cet effet il s’adjoignit le valet d’un des convives de son maître, nommé Fourreau, et ce faux soldat qui avait voulu tuer d’Artagnan, et qui, n’appartenant à aucun corps, était entré à son service ou plutôt à celui de Planchet, depuis que d’Artagnan lui avait sauvé la vie.
L’heure du festin venue, les deux convives arrivèrent, prirent place et les mets s’alignèrent sur la table. Planchet servait la serviette au bras, Fourreau débouchait les bouteilles, et Brisemont, c’était le nom du convalescent, transvasait dans des carafons de verre le vin qui paraissait avoir déposé par effet des secousses de la route. De ce vin, la première bouteille était un peu trouble vers la fin, Brisemont versa cette lie dans un verre, et d’Artagnan lui permit de la boire; car le pauvre diable n’avait pas encore beaucoup de forces.
Les convives, après avoir mangé le potage, allaient porter le premier verre à leurs lèvres, lorsque tout à coup le canon retentit au fort Louis et au fort Neuf; aussitôt les gardes, croyant qu’il s’agissait de quelque attaque imprévue, soit des assiégés, soit des Anglais, sautèrent sur leurs épées; d’Artagnan, non moins leste, fit comme eux, et tous trois sortirent en courant, afin de se rendre à leurs postes.
Mais à peine furent-ils hors de la buvette, qu’ils se trouvèrent fixés sur la cause de ce grand bruit; les cris de Vive le roi! Vive M. le cardinal! retentissaient de tous côtés, et les tambours battaient dans toutes les directions.
En effet, le roi, impatient comme on l’avait dit, venait de doubler deux étapes, et arrivait à l’instant même avec toute sa maison et un renfort de dix mille hommes de troupe; ses mousquetaires le précédaient et le suivaient. D’Artagnan, placé en haie avec sa compagnie, salua d’un geste expressif ses amis, qui lui répondirent des yeux, et M. de Tréville, qui le reconnut tout d’abord.
La cérémonie de réception achevée, les quatre amis furent bientôt dans les bras l’un de l’autre.
«Pardieu! s’écria d’Artagnan, il n’est pas possible de mieux arriver, et les viandes n’auront pas encore eu le temps de refroidir! n’est-ce pas, messieurs? ajouta le jeune homme en se tournant vers les deux gardes, qu’il présenta à ses amis.
— Ah! ah! il paraît que nous banquetions, dit Porthos.
— J’espère, dit Aramis, qu’il n’y a pas de femmes à votre dîner!
— Est-ce qu’il y a du vin potable dans votre bicoque? demanda Athos.
— Mais, pardieu! il y a le vôtre, cher ami, répondit d’Artagnan.
— Notre vin? fit Athos étonné.
— Oui, celui que vous m’avez envoyé.
— Nous vous avons envoyé du vin?
— Mais vous savez bien, de ce petit vin des coteaux d’Anjou?
— Oui, je sais bien de quel vin vous voulez parler.
— Le vin que vous préférez.
— Sans doute, quand je n’ai ni champagne ni chambertin.
— Eh bien, à défaut de champagne et de chambertin, vous vous contenterez de celui-là.
— Nous avons donc fait venir du vin d’Anjou, gourmet que nous sommes? dit Porthos.
— Mais non, c’est le vin qu’on m’a envoyé de votre part.
— De notre part? firent les trois mousquetaires.
— Est-ce vous, Aramis, dit Athos, qui avez envoyé du vin?
— Non, et vous, Porthos?
— Non, et vous, Athos?
— Non.
— Si ce n’est pas vous, dit d’Artagnan, c’est votre hôtelier.
— Notre hôtelier?
— Eh oui! votre hôtelier, Godeau, hôtelier des mousquetaires.
— Ma foi, qu’il vienne d’où il voudra, n’importe, dit Porthos, goûtons-le, et, s’il est bon, buvons-le.
— Non pas, dit Athos, ne buvons pas le vin qui a une source inconnue.
— Vous avez raison, Athos, dit d’Artagnan. Personne de vous n’a chargé l’hôtelier Godeau de m’envoyer du vin?
— Non! et cependant il vous en a envoyé de notre part?
— Voici la lettre!» dit d’Artagnan.
Et il présenta le billet à ses camarades.
«Ce n’est pas son écriture! s’écria Athos, je la connais, c’est moi qui, avant de partir, ai réglé les comptes de la communauté.
— Fausse lettre, dit Porthos; nous n’avons pas été consignés.
— D’Artagnan, demanda Aramis d’un ton de reproche, comment avez- vous pu croire que nous avions fait du bruit?…»
D’Artagnan pâlit, et un tremblement convulsif secoua tous ses membres.
«Tu m’effraies, dit Athos, qui ne le tutoyait que dans les grandes occasions, qu’est-il donc arrivé?
— Courons, courons, mes amis! s’écria d’Artagnan, un horrible soupçon me traverse l’esprit! serait-ce encore une vengeance de cette femme?»
Ce fut Athos qui pâlit à son tour.
D’Artagnan s’élança vers la buvette, les trois mousquetaires et les deux gardes l’y suivirent.
Le premier objet qui frappa la vue de d’Artagnan en entrant dans la salle à manger, fut Brisemont étendu par terre et se roulant dans d’atroces convulsions.
Planchet et Fourreau, pâles comme des morts, essayaient de lui porter secours; mais il était évident que tout secours était inutile: tous les traits du moribond étaient crispés par l’agonie.
«Ah! s’écria-t-il en apercevant d’Artagnan, ah! c’est affreux, vous avez l’air de me faire grâce et vous m’empoisonnez!
— Moi! s’écria d’Artagnan, moi, malheureux! moi! que dis-tu donc là?
— Je dis que c’est vous qui m’avez donné ce vin, je dis que c’est vous qui m’avez dit de le boire, je dis que vous avez voulu vous venger de moi, je dis que c’est affreux!
— N’en croyez rien, Brisemont, dit d’Artagnan, n’en croyez rien; je vous jure, je vous proteste…
— Oh! mais Dieu est là! Dieu vous punira! Mon Dieu! qu’il souffre un jour ce que je souffre!
— Sur l’évangile, s’écria d’Artagnan en se précipitant vers le moribond, je vous jure que j’ignorais que ce vin fût empoisonné et que j’allais en boire comme vous.
— Je ne vous crois pas», dit le soldat.
Et il expira dans un redoublement de tortures.
«Affreux! affreux! murmurait Athos, tandis que Porthos brisait les bouteilles et qu’Aramis donnait des ordres un peu tardifs pour qu’on allât chercher un confesseur.
— O mes amis! dit d’Artagnan, vous venez encore une fois de me sauver la vie, non seulement à moi, mais à ces messieurs. Messieurs, continua-t-il en s’adressant aux gardes, je vous demanderai le silence sur toute cette aventure; de grands personnages pourraient avoir trempé dans ce que vous avez vu, et le mal de tout cela retomberait sur nous.
— Ah! monsieur! balbutiait Planchet plus mort que vif; ah! monsieur! que je l’ai échappé belle!
— Comment, drôle, s’écria d’Artagnan, tu allais donc boire mon vin?
— À la santé du roi, monsieur, j’allais en boire un pauvre verre, si Fourreau ne m’avait pas dit qu’on m’appelait.
— Hélas! dit Fourreau, dont les dents claquaient de terreur, je voulais l’éloigner pour boire tout seul!
— Messieurs, dit d’Artagnan en s’adressant aux gardes, vous comprenez qu’un pareil festin ne pourrait être que fort triste après ce qui vient de se passer; ainsi recevez toutes mes excuses et remettez la partie à un autre jour, je vous prie.»
Les deux gardes acceptèrent courtoisement les excuses de d’Artagnan, et, comprenant que les quatre amis désiraient demeurer seuls, ils se retirèrent.
Lorsque le jeune garde et les trois mousquetaires furent sans témoins, ils se regardèrent d’un air qui voulait dire que chacun comprenait la gravité de la situation.
«D’abord, dit Athos, sortons de cette chambre; c’est une mauvaise compagnie qu’un mort, mort de mort violente.
— Planchet, dit d’Artagnan, je vous recommande le cadavre de ce pauvre diable. Qu’il soit enterré en terre sainte. Il avait commis un crime, c’est vrai, mais il s’en était repenti.»
Et les quatre amis sortirent de la chambre, laissant à Planchet et à Fourreau le soin de rendre les honneurs mortuaires à Brisemont.
L’hôte leur donna une autre chambre dans laquelle il leur servit des oeufs à la coque et de l’eau, qu’Athos alla puiser lui-même à la fontaine. En quelques paroles Porthos et Aramis furent mis au courant de la situation.
«Eh bien, dit d’Artagnan à Athos, vous le voyez, cher ami, c’est une guerre à mort.»
Athos secoua la tête.
«Oui, oui, dit-il, je le vois bien; mais croyez-vous que ce soit elle?
— J’en suis sûr.
— Cependant je vous avoue que je doute encore.
— Mais cette fleur de lis sur l’épaule?
— C’est une Anglaise qui aura commis quelque méfait en France, et qu’on aura flétrie à la suite de son crime.
— Athos, c’est votre femme, vous dis-je, répétait d’Artagnan, ne vous rappelez-vous donc pas comme les deux signalements se ressemblent?
— J’aurais cependant cru que l’autre était morte, je l’avais si bien pendue.»
Ce fut d’Artagnan qui secoua la tête à son tour.
«Mais enfin, que faire? dit le jeune homme.
— Le fait est qu’on ne peut rester ainsi avec une épée éternellement suspendue au-dessus de sa tête, dit Athos, et qu’il faut sortir de cette situation.
— Mais comment?
— Écoutez, tâchez de la rejoindre et d’avoir une explication avec elle; dites-lui: La paix ou la guerre! ma parole de gentilhomme de ne jamais rien dire de vous, de ne jamais rien faire contre vous; de votre côté serment solennel de rester neutre à mon égard: sinon, je vais trouver le chancelier, je vais trouver le roi, je vais trouver le bourreau, j’ameute la cour contre vous, je vous dénonce comme flétrie, je vous fais mettre en jugement, et si l’on vous absout, eh bien, je vous tue, foi de gentilhomme! au coin de quelque borne, comme je tuerais un chien enragé.
— J’aime assez ce moyen, dit d’Artagnan, mais comment la joindre?
— Le temps, cher ami, le temps amène l’occasion, l’occasion c’est la martingale de l’homme: plus on a engagé, plus l’on gagne quand on sait attendre.
— Oui, mais attendre entouré d’assassins et d’empoisonneurs…
— Bah! dit Athos, Dieu nous a gardés jusqu’à présent, Dieu nous gardera encore.
— Oui, nous; nous d’ailleurs, nous sommes des hommes, et, à tout prendre, c’est notre état de risquer notre vie: mais elle! ajouta- t-il à demi-voix.
— Qui elle? demanda Athos.
— Constance.
— Mme Bonacieux! ah! c’est juste, fit Athos; pauvre ami! j’oubliais que vous étiez amoureux.
— Eh bien, mais, dit Aramis, n’avez-vous pas vu par la lettre même que vous avez trouvée sur le misérable mort qu’elle était dans un couvent? On est très bien dans un couvent, et aussitôt le siège de La Rochelle terminé, je vous promets que pour mon compte…
— Bon! dit Athos, bon! oui, mon cher Aramis! nous savons que vos voeux tendent à la religion.
— Je ne suis mousquetaire que par intérim, dit humblement Aramis.
— Il paraît qu’il y a longtemps qu’il n’a reçu des nouvelles de sa maîtresse, dit tout bas Athos; mais ne faites pas attention, nous connaissons cela.
— Eh bien, dit Porthos, il me semble qu’il y aurait un moyen bien simple.
— Lequel? demanda d’Artagnan.
— Elle est dans un couvent, dites-vous? reprit Porthos.
— Oui.
— Eh bien, aussitôt le siège fini, nous l’enlevons de ce couvent.
— Mais encore faut-il savoir dans quel couvent elle est.
— C’est juste, dit Porthos.
— Mais, j’y pense, dit Athos, ne prétendez-vous pas, cher d’Artagnan, que c’est la reine qui a fait choix de ce couvent pour elle?
— Oui, je le crois du moins.
— Eh bien, mais Porthos nous aidera là-dedans.
— Et comment cela, s’il vous plaît?
— Mais par votre marquise, votre duchesse, votre princesse; elle doit avoir le bras long.
— Chut! dit Porthos en mettant un doigt sur ses lèvres, je la crois cardinaliste et elle ne doit rien savoir.
— Alors, dit Aramis, je me charge, moi, d’en avoir des nouvelles.
— Vous, Aramis, s’écrièrent les trois amis, vous, et comment cela?
— Par l’aumônier de la reine, avec lequel je suis fort lié…», dit Aramis en rougissant.
Et sur cette assurance, les quatre amis, qui avaient achevé leur modeste repas, se séparèrent avec promesse de se revoir le soir même: d’Artagnan retourna aux Minimes, et les trois mousquetaires rejoignirent le quartier du roi, où ils avaient à faire préparer leur logis.
CHAPITRE XLIII. L’AUBERGE DU COLOMBIER-ROUGE
À peine arrivé au camp, le roi, qui avait si grande hâte de se trouver en face de l’ennemi, et qui, à meilleur droit que le cardinal, partageait sa haine contre Buckingham, voulut faire toutes les dispositions, d’abord pour chasser les Anglais de l’île de Ré, ensuite pour presser le siège de La Rochelle; mais, malgré lui, il fut retardé par les dissensions qui éclatèrent entre MM. de Bassompierre et Schomberg, contre le duc d’Angoulême.
MM. de Bassompierre et Schomberg étaient maréchaux de France, et réclamaient leur droit de commander l’armée sous les ordres du roi; mais le cardinal, qui craignait que Bassompierre, huguenot au fond du coeur, ne pressât faiblement les Anglais et les Rochelois, ses frères en religion, poussait au contraire le duc d’Angoulême, que le roi, à son instigation, avait nommé lieutenant général. Il en résulta que, sous peine de voir MM. de Bassompierre et Schomberg déserter l’armée, on fut obligé de faire à chacun un commandement particulier: Bassompierre prit ses quartiers au nord de la ville, depuis La Leu jusqu’à Dompierre; le duc d’Angoulême à l’est, depuis Dompierre jusqu’à Périgny; et M. de Schomberg au midi, depuis Périgny jusqu’à Angoutin.
Le logis de Monsieur était à Dompierre.
Le logis du roi était tantôt à Étré, tantôt à La Jarrie.
Enfin le logis du cardinal était sur les dunes, au pont de La Pierre, dans une simple maison sans aucun retranchement.
De cette façon, Monsieur surveillait Bassompierre; le roi, le duc d’Angoulême, et le cardinal, M. de Schomberg.
Aussitôt cette organisation établie, on s’était occupé de chasser les Anglais de l’île.
La conjoncture était favorable: les Anglais, qui ont, avant toute chose, besoin de bons vivres pour être de bons soldats, ne mangeant que des viandes salées et de mauvais biscuits, avaient force malades dans leur camp; de plus, la mer, fort mauvaise à cette époque de l’année sur toutes les côtes de l’océan, mettait tous les jours quelque petit bâtiment à mal; et la plage, depuis la pointe de l’Aiguillon jusqu’à la tranchée, était littéralement, à chaque marée, couverte des débris de pinasses, de roberges et de felouques; il en résultait que, même les gens du roi se tinssent- ils dans leur camp, il était évident qu’un jour ou l’autre Buckingham, qui ne demeurait dans l’île de Ré que par entêtement, serait obligé de lever le siège.
Mais, comme M. de Toiras fit dire que tout se préparait dans le camp ennemi pour un nouvel assaut, le roi jugea qu’il fallait en finir et donna les ordres nécessaires pour une affaire décisive.
Notre intention n’étant pas de faire un journal de siège, mais au contraire de n’en rapporter que les événements qui ont trait à l’histoire que nous racontons, nous nous contenterons de dire en deux mots que l’entreprise réussit au grand étonnement du roi et à la grande gloire de M. le cardinal. Les Anglais, repoussés pied à pied, battus dans toutes les rencontres, écrasés au passage de l’île de Loix, furent obligés de se rembarquer, laissant sur le champ de bataille deux mille hommes parmi lesquels cinq colonels, trois lieutenant-colonels, deux cent cinquante capitaines et vingt gentilshommes de qualité, quatre pièces de canon et soixante drapeaux qui furent apportés à Paris par Claude de Saint-Simon, et suspendus en grande pompe aux voûtes de Notre-Dame.
Des Te Deum furent chantés au camp, et de là se répandirent par toute la France.
Le cardinal resta donc maître de poursuivre le siège sans avoir, du moins momentanément, rien à craindre de la part des Anglais.
Mais, comme nous venons de le dire, le repos n’était que momentané.
Un envoyé du duc de Buckingham, nommé Montaigu, avait été pris, et l’on avait acquis la preuve d’une ligue entre l’Empire, l’Espagne, l’Angleterre et la Lorraine.
Cette ligue était dirigée contre la France.
De plus, dans le logis de Buckingham, qu’il avait été forcé d’abandonner plus précipitamment qu’il ne l’avait cru, on avait trouvé des papiers qui confirmaient cette ligue, et qui, à ce qu’assure M. le cardinal dans ses mémoires, compromettaient fort Mme de Chevreuse, et par conséquent la reine.
C’était sur le cardinal que pesait toute la responsabilité, car on n’est pas ministre absolu sans être responsable; aussi toutes les ressources de son vaste génie étaient-elles tendues nuit et jour, et occupées à écouter le moindre bruit qui s’élevait dans un des grands royaumes de l’Europe.
Le cardinal connaissait l’activité et surtout la haine de Buckingham; si la ligue qui menaçait la France triomphait, toute son influence était perdue: la politique espagnole et la politique autrichienne avaient leurs représentants dans le cabinet du Louvre, où elles n’avaient encore que des partisans; lui Richelieu, le ministre français, le ministre national par excellence, était perdu. Le roi, qui, tout en lui obéissant comme un enfant, le haïssait comme un enfant hait son maître, l’abandonnait aux vengeances réunies de Monsieur et de la reine; il était donc perdu, et peut-être la France avec lui. Il fallait parer à tout cela.
Aussi vit-on les courriers, devenus à chaque instant plus nombreux, se succéder nuit et jour dans cette petite maison du pont de La Pierre, où le cardinal avait établi sa résidence.
C’étaient des moines qui portaient si mal le froc, qu’il était facile de reconnaître qu’ils appartenaient surtout à l’église militante; des femmes un peu gênées dans leurs costumes de pages, et dont les larges trousses ne pouvaient entièrement dissimuler les formes arrondies; enfin des paysans aux mains noircies, mais à la jambe fine, et qui sentaient l’homme de qualité à une lieue à la ronde.
Puis encore d’autres visites moins agréables, car deux ou trois fois le bruit se répandit que le cardinal avait failli être assassiné.
Il est vrai que les ennemis de Son Éminence disaient que c’était elle-même qui mettait en campagne les assassins maladroits, afin d’avoir le cas échéant le droit d’user de représailles; mais il ne faut croire ni à ce que disent les ministres, ni à ce que disent leurs ennemis.
Ce qui n’empêchait pas, au reste, le cardinal, à qui ses plus acharnés détracteurs n’ont jamais contesté la bravoure personnelle, de faire force courses nocturnes tantôt pour communiquer au duc d’Angoulême des ordres importants, tantôt pour aller se concerter avec le roi, tantôt pour aller conférer avec quelque messager qu’il ne voulait pas qu’on laissât entrer chez lui.
De leur côté les mousquetaires qui n’avaient pas grand-chose à faire au siège n’étaient pas tenus sévèrement et menaient joyeuse vie. Cela leur était d’autant plus facile, à nos trois compagnons surtout, qu’étant des amis de M. de Tréville, ils obtenaient facilement de lui de s’attarder et de rester après la fermeture du camp avec des permissions particulières.
Or, un soir que d’Artagnan, qui était de tranchée, n’avait pu les accompagner, Athos, Porthos et Aramis, montés sur leurs chevaux de bataille, enveloppés de manteaux de guerre, une main sur la crosse de leurs pistolets, revenaient tous trois d’une buvette qu’Athos avait découverte deux jours auparavant sur la route de La Jarrie, et qu’on appelait le Colombier-Rouge, suivant le chemin qui conduisait au camp, tout en se tenant sur leurs gardes, comme nous l’avons dit, de peur d’embuscade, lorsqu’à un quart de lieue à peu près du village de Boisnar ils crurent entendre le pas d’une cavalcade qui venait à eux; aussitôt tous trois s’arrêtèrent, serrés l’un contre l’autre, et attendirent, tenant le milieu de la route: au bout d’un instant, et comme la lune sortait justement d’un nuage, ils virent apparaître au détour d’un chemin deux cavaliers qui, en les apercevant, s’arrêtèrent à leur tour, paraissant délibérer s’ils devaient continuer leur route ou retourner en arrière. Cette hésitation donna quelques soupçons aux trois amis, et Athos, faisant quelques pas en avant, cria de sa voix ferme:
«Qui vive?
— Qui vive vous-même? répondit un de ces deux cavaliers.
— Ce n’est pas répondre, cela! dit Athos. Qui vive? Répondez, ou nous chargeons.
— Prenez garde à ce que vous allez faire, messieurs! dit alors une voix vibrante qui paraissait avoir l’habitude du commandement.
— C’est quelque officier supérieur qui fait sa ronde de nuit, dit Athos, que voulez-vous faire, messieurs?
— Qui êtes-vous? dit la même voix du même ton de commandement; répondez à votre tour, ou vous pourriez vous mal trouver de votre désobéissance.
— Mousquetaires du roi, dit Athos, de plus en plus convaincu que celui qui les interrogeait en avait le droit.
— Quelle compagnie?
— Compagnie de Tréville.
— Avancez à l’ordre, et venez me rendre compte de ce que vous faites ici, à cette heure.»
Les trois compagnons s’avancèrent, l’oreille un peu basse, car tous trois maintenant étaient convaincus qu’ils avaient affaire à plus fort qu’eux; on laissa, au reste, à Athos le soin de porter la parole.
Un des deux cavaliers, celui qui avait pris la parole en second lieu, était à dix pas en avant de son compagnon; Athos fit signe à Porthos et à Aramis de rester de leur côté en arrière, et s’avança seul.
«Pardon, mon officier! dit Athos; mais nous ignorions à qui nous avions affaire, et vous pouvez voir que nous faisions bonne garde.
— Votre nom? dit l’officier, qui se couvrait une partie du visage avec son manteau.
— Mais vous-même, monsieur, dit Athos qui commençait à se révolter contre cette inquisition; donnez-moi, je vous prie, la preuve que vous avez le droit de m’interroger.
— Votre nom? reprit une seconde fois le cavalier en laissant tomber son manteau de manière à avoir le visage découvert.
— Monsieur le cardinal! s’écria le mousquetaire stupéfait.
— Votre nom? reprit pour la troisième fois Son Éminence.
— Athos», dit le mousquetaire.
Le cardinal fit un signe à l’écuyer, qui se rapprocha.
«Ces trois mousquetaires nous suivront, dit-il à voix basse, je ne veux pas qu’on sache que je suis sorti du camp, et, en nous suivant, nous serons sûrs qu’ils ne le diront à personne.
— Nous sommes gentilshommes, Monseigneur, dit Athos; demandez- nous donc notre parole et ne vous inquiétez de rien. Dieu merci, nous savons garder un secret.»
Le cardinal fixa ses yeux perçants sur ce hardi interlocuteur.
«Vous avez l’oreille fine, monsieur Athos, dit le cardinal; mais maintenant, écoutez ceci: ce n’est point par défiance que je vous prie de me suivre, c’est pour ma sûreté: sans doute vos deux compagnons sont MM. Porthos et Aramis?
— Oui, Votre Éminence, dit Athos, tandis que les deux mousquetaires restés en arrière s’approchaient, le chapeau à la main.
— Je vous connais, messieurs, dit le cardinal, je vous connais: je sais que vous n’êtes pas tout à fait de mes amis, et j’en suis fâché, mais je sais que vous êtes de braves et loyaux gentilshommes, et qu’on peut se fier à vous. Monsieur Athos, faites-moi donc l’honneur de m’accompagner, vous et vos deux amis, et alors j’aurai une escorte à faire envie à Sa Majesté, si nous la rencontrons.»
Les trois mousquetaires s’inclinèrent jusque sur le cou de leurs chevaux.
«Eh bien, sur mon honneur, dit Athos, Votre Éminence a raison de nous emmener avec elle: nous avons rencontré sur la route des visages affreux, et nous avons même eu avec quatre de ces visages une querelle au Colombier-Rouge.
— Une querelle, et pourquoi, messieurs? dit le cardinal, je n’aime pas les querelleurs, vous le savez!
— C’est justement pour cela que j’ai l’honneur de prévenir Votre Éminence de ce qui vient d’arriver; car elle pourrait l’apprendre par d’autres que par nous, et, sur un faux rapport, croire que nous sommes en faute.
— Et quels ont été les résultats de cette querelle? demanda le cardinal en fronçant le sourcil.
— Mais mon ami Aramis, que voici, a reçu un petit coup d’épée dans le bras, ce qui ne l’empêchera pas, comme Votre Éminence peut le voir, de monter à l’assaut demain, si Votre Éminence ordonne l’escalade.
— Mais vous n’êtes pas hommes à vous laisser donner des coups d’épée ainsi, dit le cardinal: voyons, soyez francs, messieurs, vous en avez bien rendu quelques-uns; confessez-vous, vous savez que j’ai le droit de donner l’absolution.
— Moi, Monseigneur, dit Athos, je n’ai pas même mis l’épée à la main, mais j’ai pris celui à qui j’avais affaire à bras-le-corps et je l’ai jeté par la fenêtre; il paraît qu’en tombant, continua Athos avec quelque hésitation, il s’est cassé la cuisse.
— Ah! ah! fit le cardinal; et vous, monsieur Porthos?
— Moi, Monseigneur, sachant que le duel est défendu, j’ai saisi un banc, et j’en ai donné à l’un de ces brigands un coup qui, je crois, lui a brisé l’épaule.
— Bien, dit le cardinal; et vous, monsieur Aramis?
— Moi, Monseigneur, comme je suis d’un naturel très doux et que, d’ailleurs, ce que Monseigneur ne sait peut-être pas, je suis sur le point de rentrer dans les ordres, je voulais séparer mes camarades, quand un de ces misérables m’a donné traîtreusement un coup d’épée à travers le bras gauche: alors la patience m’a manqué, j’ai tiré mon épée à mon tour, et comme il revenait à la charge, je crois avoir senti qu’en se jetant sur moi il se l’était passée au travers du corps: je sais bien qu’il est tombé seulement, et il m’a semblé qu’on l’emportait avec ses deux compagnons.
— Diable, messieurs! dit le cardinal, trois hommes hors de combat pour une dispute de cabaret, vous n’y allez pas de main morte; et à propos de quoi était venue la querelle?
— Ces misérables étaient ivres, dit Athos, et sachant qu’il y avait une femme qui était arrivée le soir dans le cabaret, ils voulaient forcer la porte.
— Forcer la porte! dit le cardinal, et pour quoi faire?
— Pour lui faire violence sans doute, dit Athos; j’ai eu l’honneur de dire à Votre Éminence que ces misérables étaient ivres.
— Et cette femme était jeune et jolie? demanda le cardinal avec une certaine inquiétude.
— Nous ne l’avons pas vue, Monseigneur, dit Athos.
— Vous ne l’avez pas vue; ah! très bien, reprit vivement le cardinal; vous avez bien fait de défendre l’honneur d’une femme, et, comme c’est à l’auberge du Colombier-Rouge que je vais moi- même, je saurai si vous m’avez dit la vérité.
— Monseigneur, dit fièrement Athos, nous sommes gentilshommes, et pour sauver notre tête, nous ne ferions pas un mensonge.
— Aussi je ne doute pas de ce que vous me dites, monsieur Athos, je n’en doute pas un seul instant; mais, ajouta-t-il pour changer la conversation, cette dame était donc seule?
— Cette dame avait un cavalier enfermé avec elle, dit Athos; mais, comme malgré le bruit ce cavalier ne s’est pas montré, il est à présumer que c’est un lâche.
— Ne jugez pas témérairement, dit l’évangile», répliqua le cardinal.
Athos s’inclina.
«Et maintenant, messieurs, c’est bien, continua Son Éminence, je sais ce que je voulais savoir; suivez-moi.»
Les trois mousquetaires passèrent derrière le cardinal, qui s’enveloppa de nouveau le visage de son manteau et remit son cheval en marche, se tenant à huit ou dix pas en avant de ses quatre compagnons.
On arriva bientôt à l’auberge silencieuse et solitaire; sans doute l’hôte savait quel illustre visiteur il attendait, et en conséquence il avait renvoyé les importuns.
Dix pas avant d’arriver à la porte, le cardinal fit signe à son écuyer et aux trois mousquetaires de faire halte, un cheval tout sellé était attaché au contrevent, le cardinal frappa trois coups et de certaine façon.
Un homme enveloppé d’un manteau sortit aussitôt et échangea quelques rapides paroles avec le cardinal; après quoi il remonta à cheval et repartit dans la direction de Surgères, qui était aussi celle de Paris.
«Avancez, messieurs, dit le cardinal.
— Vous m’avez dit la vérité, mes gentilshommes, dit-il en s’adressant aux trois mousquetaires, il ne tiendra pas à moi que notre rencontre de ce soir ne vous soit avantageuse; en attendant, suivez-moi.»
Le cardinal mit pied à terre, les trois mousquetaires en firent autant; le cardinal jeta la bride de son cheval aux mains de son écuyer, les trois mousquetaires attachèrent les brides des leurs aux contrevents.
L’hôte se tenait sur le seuil de la porte; pour lui, le cardinal n’était qu’un officier venant visiter une dame.
«Avez-vous quelque chambre au rez-de-chaussée où ces messieurs puissent m’attendre près d’un bon feu?» dit le cardinal.
L’hôte ouvrit la porte d’une grande salle, dans laquelle justement on venait de remplacer un mauvais poêle par une grande et excellente cheminée.
«J’ai celle-ci, répondit-il.
— C’est bien, dit le cardinal; entrez là, messieurs, et veuillez m’attendre; je ne serai pas plus d’une demi-heure.»
Et tandis que les trois mousquetaires entraient dans la chambre du rez-de-chaussée, le cardinal, sans demander plus amples renseignements, monta l’escalier en homme qui n’a pas besoin qu’on lui indique son chemin.
CHAPITRE XLIV. DE L’UTILITÉ DES TUYAUX DE POÊLE
Il était évident que, sans s’en douter, et mus seulement par leur caractère chevaleresque et aventureux, nos trois amis venaient de rendre service à quelqu’un que le cardinal honorait de sa protection particulière.
Maintenant quel était ce quelqu’un? C’est la question que se firent d’abord les trois mousquetaires; puis, voyant qu’aucune des réponses que pouvait leur faire leur intelligence n’était satisfaisante, Porthos appela l’hôte et demanda des dés.
Porthos et Aramis se placèrent à une table et se mirent à jouer. Athos se promena en réfléchissant.
En réfléchissant et en se promenant, Athos passait et repassait devant le tuyau du poêle rompu par la moitié et dont l’autre extrémité donnait dans la chambre supérieure, et à chaque fois qu’il passait et repassait, il entendait un murmure de paroles qui finit par fixer son attention. Athos s’approcha, et il distingua quelques mots qui lui parurent sans doute mériter un si grand intérêt qu’il fit signe à ses compagnons de se taire, restant lui- même courbé l’oreille tendue à la hauteur de l’orifice inférieur.
«Écoutez, Milady, disait le cardinal, l’affaire est importante: asseyez-vous là et causons.
— Milady! murmura Athos.
— J’écoute Votre Éminence avec la plus grande attention, répondit une voix de femme qui fit tressaillir le mousquetaire.
— Un petit bâtiment avec équipage anglais, dont le capitaine est à moi, vous attend à l’embouchure de la Charente, au fort de La Pointe; il mettra à la voile demain matin.
— Il faut alors que je m’y rende cette nuit?
— À l’instant même, c’est-à-dire lorsque vous aurez reçu mes instructions. Deux hommes que vous trouverez à la porte en sortant vous serviront d’escorte; vous me laisserez sortir le premier, puis une demi-heure après moi, vous sortirez à votre tour.
— Oui, Monseigneur. Maintenant revenons à la mission dont vous voulez bien me charger; et comme je tiens à continuer de mériter la confiance de Votre Éminence, daignez me l’exposer en termes clairs et précis, afin que je ne commette aucune erreur.»
Il y eut un instant de profond silence entre les deux interlocuteurs; il était évident que le cardinal mesurait d’avance les termes dans lesquels il allait parler, et que Milady recueillait toutes ses facultés intellectuelles pour comprendre les choses qu’il allait dire et les graver dans sa mémoire quand elles seraient dites.
Athos profita de ce moment pour dire à ses deux compagnons de fermer la porte en dedans et pour leur faire signe de venir écouter avec lui.
Les deux mousquetaires, qui aimaient leurs aises, apportèrent une chaise pour chacun d’eux, et une chaise pour Athos. Tous trois s’assirent alors, leurs têtes rapprochées et l’oreille au guet.
«Vous allez partir pour Londres, continua le cardinal. Arrivée à Londres, vous irez trouver Buckingham.
— Je ferai observer à Son Éminence, dit Milady, que depuis l’affaire des ferrets de diamants, pour laquelle le duc m’a toujours soupçonnée, Sa Grâce se défie de moi.
— Aussi cette fois-ci, dit le cardinal, ne s’agit-il plus de capter sa confiance, mais de se présenter franchement et loyalement à lui comme négociatrice.
— Franchement et loyalement, répéta Milady avec une indicible expression de duplicité.
— Oui, franchement et loyalement, reprit le cardinal du même ton; toute cette négociation doit être faite à découvert.
— Je suivrai à la lettre les instructions de Son Éminence, et j’attends qu’elle me les donne.
— Vous irez trouver Buckingham de ma part, et vous lui direz que je sais tous les préparatifs qu’il fait mais que je ne m’en inquiète guère, attendu qu’au premier mouvement qu’il risquera, je perds la reine.
— Croira-t-il que Votre Éminence est en mesure d’accomplir la menace qu’elle lui fait?
— Oui, car j’ai des preuves.
— Il faut que je puisse présenter ces preuves à son appréciation.
— Sans doute, et vous lui direz que je publie le rapport de Bois- Robert et du marquis de Beautru sur l’entrevue que le duc a eu chez Mme la connétable avec la reine, le soir que Mme la connétable a donné une fête masquée; vous lui direz, afin qu’il ne doute de rien, qu’il y est venu sous le costume du grand mogol que devait porter le chevalier de Guise, et qu’il a acheté à ce dernier moyennant la somme de trois mille pistoles.
— Bien, Monseigneur.
— Tous les détails de son entrée au Louvre et de sa sortie pendant la nuit où il s’est introduit au palais sous le costume d’un diseur de bonne aventure italien me sont connus; vous lui direz, pour qu’il ne doute pas encore de l’authenticité de mes renseignements, qu’il avait sous son manteau une grande robe blanche semée de larmes noires, de têtes de mort et d’os en sautoir: car, en cas de surprise, il devait se faire passer pour le fantôme de la Dame blanche qui, comme chacun le sait, revient au Louvre chaque fois que quelque grand événement va s’accomplir.
— Est-ce tout, Monseigneur?
— Dites-lui que je sais encore tous les détails de l’aventure d’Amiens, que j’en ferai faire un petit roman, spirituellement tourné, avec un plan du jardin et les portraits des principaux acteurs de cette scène nocturne.
— Je lui dirai cela.
— Dites-lui encore que je tiens Montaigu, que Montaigu est à la Bastille, qu’on n’a surpris aucune lettre sur lui, c’est vrai, mais que la torture peut lui faire dire ce qu’il sait, et même… ce qu’il ne sait pas.
— À merveille.
— Enfin ajoutez que Sa Grâce, dans la précipitation qu’elle a mise à quitter l’île de Ré, oublia dans son logis certaine lettre de Mme de Chevreuse qui compromet singulièrement la reine, en ce qu’elle prouve non seulement que Sa Majesté peut aimer les ennemis du roi, mais encore qu’elle conspire avec ceux de la France. Vous avez bien retenu tout ce que je vous ai dit, n’est-ce pas?
— Votre Éminence va en juger: le bal de Mme la connétable; la nuit du Louvre; la soirée d’Amiens; l’arrestation de Montaigu; la lettre de Mme de Chevreuse.
— C’est cela, dit le cardinal, c’est cela: vous avez une bien heureuse mémoire, Milady.
— Mais, reprit celle à qui le cardinal venait d’adresser ce compliment flatteur, si malgré toutes ces raisons le duc ne se rend pas et continue de menacer la France?
— Le duc est amoureux comme un fou, ou plutôt comme un niais, reprit Richelieu avec une profonde amertume; comme les anciens paladins, il n’a entrepris cette guerre que pour obtenir un regard de sa belle. S’il sait que cette guerre peut coûter l’honneur et peut-être la liberté à la dame de ses pensées, comme il dit, je vous réponds qu’il y regardera à deux fois.
— Et cependant, dit Milady avec une persistance qui prouvait qu’elle voulait voir clair jusqu’au bout, dans la mission dont elle allait être chargée, cependant s’il persiste?
— S’il persiste, dit le cardinal…, ce n’est pas probable.
— C’est possible, dit Milady.
— S’il persiste…»
Son Éminence fit une pause et reprit…
«S’il persiste, eh bien, j’espérerai dans un de ces événements qui changent la face des États.
— Si Son Éminence voulait me citer dans l’histoire quelques-uns de ces événements, dit Milady, peut-être partagerais-je sa confiance dans l’avenir.
— Eh bien, tenez! par exemple, dit Richelieu, lorsqu’en 1610, pour une cause à peu près pareille à celle qui fait mouvoir le duc, le roi Henri IV, de glorieuse mémoire, allait à la fois envahir les Flandres et l’Italie pour frapper à la fois l’Autriche des deux côtés, eh bien, n’est-il pas arrivé un événement qui a sauvé l’Autriche? Pourquoi le roi de France n’aurait-il pas la même chance que l’empereur?
— Votre Éminence veut parler du coup de couteau de la rue de la Ferronnerie?
— Justement, dit le cardinal.
— Votre Éminence ne craint-elle pas que le supplice de Ravaillac épouvante ceux qui auraient un instant l’idée de l’imiter?
— Il y aura en tout temps et dans tous les pays, surtout si ces pays sont divisés de religion, des fanatiques qui ne demanderont pas mieux que de se faire martyrs. Et tenez, justement il me revient à cette heure que les puritains sont furieux contre le duc de Buckingham et que leurs prédicateurs le désignent comme l’Antéchrist.
— Eh bien? fit Milady.
— Eh bien, continua le cardinal d’un air indifférent, il ne s’agirait, pour le moment, par exemple, que de trouver une femme, belle, jeune, adroite, qui eût à se venger elle-même du duc. Une pareille femme peut se rencontrer: le duc est homme à bonnes fortunes, et, s’il a semé bien des amours par ses promesses de constance éternelle, il a dû semer bien des haines aussi par ses éternelles infidélités.
— Sans doute, dit froidement Milady, une pareille femme peut se rencontrer.
— Eh bien, une pareille femme, qui mettrait le couteau de Jacques Clément ou de Ravaillac aux mains d’un fanatique, sauverait la France.
— Oui, mais elle serait complice d’un assassinat.
— A-t-on jamais connu les complices de Ravaillac ou de Jacques Clément?
— Non, car peut-être étaient-ils placés trop haut pour qu’on osât les aller chercher là où ils étaient: on ne brûlerait pas le Palais de Justice pour tout le monde, Monseigneur.
— Vous croyez donc que l’incendie du Palais de Justice a une cause autre que celle du hasard? demanda Richelieu du ton dont il eût fait une question sans aucune importance.
— Moi, Monseigneur, répondit Milady, je ne crois rien, je cite un fait, voilà tout, seulement, je dis que si je m’appelais Mlle de Monpensier ou la reine Marie de Médicis, je prendrais moins de précautions que j’en prends, m’appelant tout simplement Lady Clarick.
— C’est juste, dit Richelieu, et que voudriez-vous donc?
— Je voudrais un ordre qui ratifiât d’avance tout ce que je croirai devoir faire pour le plus grand bien de la France.
— Mais il faudrait d’abord trouver la femme que j’ai dit, et qui aurait à se venger du duc.
— Elle est trouvée, dit Milady.
— Puis il faudrait trouver ce misérable fanatique qui servira d’instrument à la justice de Dieu.
— On le trouvera.
— Eh bien, dit le duc, alors il sera temps de réclamer l’ordre que vous demandiez tout à l’heure.
— Votre Éminence a raison, dit Milady, et c’est moi qui ai eu tort de voir dans la mission dont elle m’honore autre chose que ce qui est réellement, c’est-à-dire d’annoncer à Sa Grâce, de la part de Son Éminence, que vous connaissez les différents déguisements à l’aide desquels il est parvenu à se rapprocher de la reine pendant la fête donnée par Mme la connétable; que vous avez les preuves de l’entrevue accordée au Louvre par la reine à certain astrologue italien qui n’est autre que le duc de Buckingham; que vous avez commandé un petit roman, des plus spirituels, sur l’aventure d’Amiens, avec plan du jardin où cette aventure s’est passée et portraits des acteurs qui y ont figuré; que Montaigu est à la Bastille, et que la torture peut lui faire dire des choses dont il se souvient et même des choses qu’il aurait oubliées; enfin, que vous possédez certaine lettre de Mme de Chevreuse, trouvée dans le logis de Sa Grâce, qui compromet singulièrement, non seulement celle qui l’a écrite, mais encore celle au nom de qui elle a été écrite. Puis, s’il persiste malgré tout cela, comme c’est à ce que je viens de dire que se borne ma mission, je n’aurai plus qu’à prier Dieu de faire un miracle pour sauver la France. C’est bien cela, n’est-ce pas, Monseigneur, et je n’ai pas autre chose à faire?
— C’est bien cela, reprit sèchement le cardinal.
— Et maintenant, dit Milady sans paraître remarquer le changement de ton du duc à son égard, maintenant que j’ai reçu les instructions de Votre Éminence à propos de ses ennemis, Monseigneur me permettra-t-il de lui dire deux mots des miens?
— Vous avez donc des ennemis? demanda Richelieu.
— Oui, Monseigneur; des ennemis contre lesquels vous me devez tout votre appui, car je me les suis faits en servant Votre Éminence.
— Et lesquels? répliqua le duc.
— D’abord une petite intrigante du nom de Bonacieux.
— Elle est dans la prison de Mantes.
— C’est-à-dire qu’elle y était, reprit Milady, mais la reine a surpris un ordre du roi, à l’aide duquel elle l’a fait transporter dans un couvent.
— Dans un couvent? dit le duc.
— Oui, dans un couvent.
— Et dans lequel?
— Je l’ignore, le secret a été bien gardé…
— Je le saurai, moi!
— Et Votre Éminence me dira dans quel couvent est cette femme?
— Je n’y vois pas d’inconvénient, dit le cardinal.
— Bien; maintenant j’ai un autre ennemi bien autrement à craindre pour moi que cette petite Mme Bonacieux.
— Et lequel?
— Son amant.
— Comment s’appelle-t-il?
— Oh! Votre Éminence le connaît bien, s’écria Milady emportée par la colère, c’est notre mauvais génie à tous deux; c’est celui qui, dans une rencontre avec les gardes de Votre Éminence, a décidé la victoire en faveur des mousquetaires du roi; c’est celui qui a donné trois coups d’épée à de Wardes, votre émissaire, et qui a fait échouer l’affaire des ferrets; c’est celui enfin qui, sachant que c’était moi qui lui avais enlevé Mme Bonacieux, a juré ma mort.
— Ah! ah! dit le cardinal, je sais de qui vous voulez parler.
— Je veux parler de ce misérable d’Artagnan.
— C’est un hardi compagnon, dit le cardinal.
— Et c’est justement parce que c’est un hardi compagnon qu’il n’en est que plus à craindre.
— Il faudrait, dit le duc, avoir une preuve de ses intelligences avec Buckingham.
— Une preuve, s’écria Milady, j’en aurai dix.
— Eh bien, alors! c’est la chose la plus simple du monde, ayez- moi cette preuve et je l’envoie à la Bastille.
— Bien, Monseigneur! mais ensuite?
— Quand on est à la Bastille, il n’y a pas d’ensuite, dit le cardinal d’une voix sourde. Ah! pardieu, continua-t-il, s’il m’était aussi facile de me débarrasser de mon ennemi qu’il m’est facile de me débarrasser des vôtres, et si c’était contre de pareilles gens que vous me demandiez l’impunité!…
— Monseigneur, reprit Milady, troc pour troc, existence pour existence, homme pour homme; donnez-moi celui-là, je vous donne l’autre.
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprit le cardinal, et ne veux même pas le savoir, mais j’ai le désir de vous être agréable et ne vois aucun inconvénient à vous donner ce que vous demandez à l’égard d’une si infime créature; d’autant plus, comme vous me le dites, que ce petit d’Artagnan est un libertin, un duelliste, un traître.
— Un infâme, Monseigneur, un infâme!
— Donnez-moi donc du papier, une plume et de l’encre, dit le cardinal.
— En voici, Monseigneur.»
Il se fit un instant de silence qui prouvait que le cardinal était occupé à chercher les termes dans lesquels devait être écrit le billet, ou même à l’écrire. Athos, qui n’avait pas perdu un mot de la conversation, prit ses deux compagnons chacun par une main et les conduisit à l’autre bout de la chambre.
«Eh bien, dit Porthos, que veux-tu, et pourquoi ne nous laisses-tu pas écouter la fin de la conversation?
— Chut! dit Athos parlant à voix basse, nous en avons entendu tout ce qu’il est nécessaire que nous entendions; d’ailleurs je ne vous empêche pas d’écouter le reste, mais il faut que je sorte.
— Il faut que tu sortes! dit Porthos; mais si le cardinal te demande, que répondrons-nous?
— Vous n’attendrez pas qu’il me demande, vous lui direz les premiers que je suis parti en éclaireur parce que certaines paroles de notre hôte m’ont donné à penser que le chemin n’était pas sûr; j’en toucherai d’abord deux mots à l’écuyer du cardinal; le reste me regarde, ne vous en inquiétez pas.
— Soyez prudent, Athos! dit Aramis.
— Soyez tranquille, répondit Athos, vous le savez, j’ai du sang- froid.»
Porthos et Aramis allèrent reprendre leur place près du tuyau de poêle.
Quant à Athos, il sortit sans aucun mystère, alla prendre son cheval attaché avec ceux de ses deux amis aux tourniquets des contrevents, convainquit en quatre mots l’écuyer de la nécessité d’une avant-garde pour le retour, visita avec affectation l’amorce de ses pistolets, mit l’épée aux dents et suivit, en enfant perdu, la route qui conduisait au camp.
CHAPITRE XLV. SCÈNE CONJUGALE
Comme l’avait prévu Athos, le cardinal ne tarda point à descendre; il ouvrit la porte de la chambre où étaient entrés les mousquetaires, et trouva Porthos faisant une partie de dés acharnée avec Aramis. D’un coup d’oeil rapide, il fouilla tous les coins de la salle, et vit qu’un de ses hommes lui manquait.
«Qu’est devenu M. Athos? demanda-t-il.
— Monseigneur, répondit Porthos, il est parti en éclaireur sur quelques propos de notre hôte, qui lui ont fait croire que la route n’était pas sûre.
— Et vous, qu’avez-vous fait, monsieur Porthos?
— J’ai gagné cinq pistoles à Aramis.
— Et maintenant, vous pouvez revenir avec moi?
— Nous sommes aux ordres de Votre Éminence.
— À cheval donc, messieurs, car il se fait tard.»
L’écuyer était à la porte, et tenait en bride le cheval du cardinal. Un peu plus loin, un groupe de deux hommes et de trois chevaux apparaissait dans l’ombre; ces deux hommes étaient ceux qui devaient conduire Milady au fort de La Pointe, et veiller à son embarquement.
L’écuyer confirma au cardinal ce que les deux mousquetaires lui avaient déjà dit à propos d’Athos. Le cardinal fit un geste approbateur, et reprit la route, s’entourant au retour des mêmes précautions qu’il avait prises au départ.
Laissons-le suivre le chemin du camp, protégé par l’écuyer et les deux mousquetaires, et revenons à Athos.
Pendant une centaine de pas, il avait marché de la même allure; mais, une fois hors de vue, il avait lancé son cheval à droite, avait fait un détour, et était revenu à une vingtaine de pas, dans le taillis, guetter le passage de la petite troupe; ayant reconnu les chapeaux bordés de ses compagnons et la frange dorée du manteau de M. le cardinal, il attendit que les cavaliers eussent tourné l’angle de la route, et, les ayant perdus de vue, il revint au galop à l’auberge, qu’on lui ouvrit sans difficulté.
L’hôte le reconnut.
«Mon officier, dit Athos, a oublié de faire à la dame du premier une recommandation importante, il m’envoie pour réparer son oubli.
— Montez, dit l’hôte, elle est encore dans sa chambre.»
Athos profita de la permission, monta l’escalier de son pas le plus léger, arriva sur le carré, et, à travers la porte entrouverte, il vit Milady qui attachait son chapeau.
Il entra dans la chambre, et referma la porte derrière lui.
Au bruit qu’il fit en repoussant le verrou, Milady se retourna.
Athos était debout devant la porte, enveloppé dans son manteau, son chapeau rabattu sur ses yeux.
En voyant cette figure muette et immobile comme une statue, Milady eut peur.
«Qui êtes-vous? et que demandez-vous?» s’écria-t-elle. «Allons, c’est bien elle!» murmura Athos.
Et, laissant tomber son manteau, et relevant son feutre, il s’avança vers Milady.
«Me reconnaissez-vous, madame?» dit-il.
Milady fit un pas en avant, puis recula comme à la vue d’un serpent.
«Allons, dit Athos, c’est bien, je vois que vous me reconnaissez.
— Le comte de La Fère! murmura Milady en pâlissant et en reculant jusqu’à ce que la muraille l’empêchât d’aller plus loin.
— Oui, Milady, répondit Athos, le comte de La Fère en personne, qui revient tout exprès de l’autre monde pour avoir le plaisir de vous voir. Asseyons-nous donc, et causons, comme dit Monseigneur le cardinal.»
Milady, dominée par une terreur inexprimable, s’assit sans proférer une seule parole.
«Vous êtes donc un démon envoyé sur la terre? dit Athos. Votre puissance est grande, je le sais; mais vous savez aussi qu’avec l’aide de Dieu les hommes ont souvent vaincu les démons les plus terribles. Vous vous êtes déjà trouvée sur mon chemin, je croyais vous avoir terrassée, madame; mais, ou je me trompai, ou l’enfer vous a ressuscitée.»
Milady, à ces paroles qui lui rappelaient des souvenirs effroyables, baissa la tête avec un gémissement sourd.
«Oui, l’enfer vous a ressuscitée, reprit Athos, l’enfer vous a faite riche, l’enfer vous a donné un autre nom, l’enfer vous a presque refait même un autre visage; mais il n’a effacé ni les souillures de votre âme, ni la flétrissure de votre corps.»
Milady se leva comme mue par un ressort, et ses yeux lancèrent des éclairs. Athos resta assis.
«Vous me croyiez mort, n’est-ce pas, comme je vous croyais morte? et ce nom d’Athos avait caché le comte de La Fère, comme le nom de Milady Clarick avait caché Anne de Breuil! N’était-ce pas ainsi que vous vous appeliez quand votre honoré frère nous a mariés? Notre position est vraiment étrange, poursuivit Athos en riant; nous n’avons vécu jusqu’à présent l’un et l’autre que parce que nous nous croyions morts, et qu’un souvenir gêne moins qu’une créature, quoique ce soit chose dévorante parfois qu’un souvenir!
— Mais enfin, dit Milady d’une voix sourde, qui vous ramène vers moi? et que me voulez-vous?
— Je veux vous dire que, tout en restant invisible à vos yeux, je ne vous ai pas perdue de vue, moi!
— Vous savez ce que j’ai fait?
— Je puis vous raconter jour par jour vos actions, depuis votre entrée au service du cardinal jusqu’à ce soir.»
Un sourire d’incrédulité passa sur les lèvres pâles de Milady.
«Écoutez: c’est vous qui avez coupé les deux ferrets de diamants sur l’épaule du duc de Buckingham; c’est vous qui avez fait enlever Mme Bonacieux; c’est vous qui, amoureuse de de Wardes, et croyant passer la nuit avec lui, avez ouvert votre porte à M. d’Artagnan; c’est vous qui, croyant que de Wardes vous avait trompée, avez voulu le faire tuer par son rival; c’est vous qui, lorsque ce rival eut découvert votre infâme secret, avez voulu le faire tuer à son tour par deux assassins que vous avez envoyés à sa poursuite; c’est vous qui, voyant que les balles avaient manqué leur coup, avez envoyé du vin empoisonné avec une fausse lettre, pour faire croire à votre victime que ce vin venait de ses amis; c’est vous, enfin, qui venez là, dans cette chambre, assise sur cette chaise où je suis, de prendre avec le cardinal de Richelieu l’engagement de faire assassiner le duc de Buckingham, en échange de la promesse qu’il vous a faite de vous laisser assassiner d’Artagnan.»
Milady était livide.
«Mais vous êtes donc Satan? dit-elle.
— Peut-être, dit Athos; mais, en tout cas, écoutez bien ceci: Assassinez ou faites assassiner le duc de Buckingham, peu m’importe! je ne le connais pas: d’ailleurs c’est un Anglais; mais ne touchez pas du bout du doigt à un seul cheveu de d’Artagnan, qui est un fidèle ami que j’aime et que je défends, ou, je vous le jure par la tête de mon père, le crime que vous aurez commis sera le dernier.
— M. d’Artagnan m’a cruellement offensée, dit Milady d’une voix sourde, M. d’Artagnan mourra.
— En vérité, cela est-il possible qu’on vous offense, madame? dit en riant Athos; il vous a offensée, et il mourra?
— Il mourra, reprit Milady; elle d’abord, lui ensuite.»
Athos fut saisi comme d’un vertige: la vue de cette créature, qui n’avait rien d’une femme, lui rappelait des souvenirs terribles; il pensa qu’un jour, dans une situation moins dangereuse que celle où il se trouvait, il avait déjà voulu la sacrifier à son honneur; son désir de meurtre lui revint brûlant et l’envahit comme une fièvre ardente: il se leva à son tour, porta la main à sa ceinture, en tira un pistolet et l’arma.
Milady, pâle comme un cadavre, voulut crier, mais sa langue glacée ne put proférer qu’un son rauque qui n’avait rien de la parole humaine et qui semblait le râle d’une bête fauve; collée contre la sombre tapisserie, elle apparaissait, les cheveux épars, comme l’image effrayante de la terreur.
Athos leva lentement son pistolet, étendit le bras de manière que l’arme touchât presque le front de Milady puis, d’une voix d’autant plus terrible qu’elle avait le calme suprême d’une inflexible résolution:
«Madame, dit-il, vous allez à l’instant même me remettre le papier que vous a signé le cardinal, ou, sur mon âme, je vous fais sauter la cervelle.»
Avec un autre homme Milady aurait pu conserver quelque doute, mais elle connaissait Athos; cependant elle resta immobile.
«Vous avez une seconde pour vous décider», dit-il.
Milady vit à la contraction de son visage que le coup allait partir; elle porta vivement la main à sa poitrine, en tira un papier et le tendit à Athos.
«Tenez, dit-elle, et soyez maudit!»
Athos prit le papier, repassa le pistolet à sa ceinture, s’approcha de la lampe pour s’assurer que c’était bien celui-là, le déplia et lut:
«C’est par mon ordre et pour le bien de l’État que le porteur du présent a fait ce qu’il a fait.
3 décembre 1627. «Richelieu»
«Et maintenant, dit Athos en reprenant son manteau et en replaçant son feutre sur sa tête, maintenant que je t’ai arraché les dents, vipère, mords si tu peux.»
Et il sortit de la chambre sans même regarder en arrière.
À la porte il trouva les deux hommes et le cheval qu’ils tenaient en main.
«Messieurs, dit-il, l’ordre de Monseigneur, vous le savez, est de conduire cette femme, sans perdre de temps, au fort de La Pointe et de ne la quitter que lorsqu’elle sera à bord.»
Comme ces paroles s’accordaient effectivement avec l’ordre qu’ils avaient reçu, ils inclinèrent la tête en signe d’assentiment.
Quant à Athos, il se mit légèrement en selle et partit au galop; seulement, au lieu de suivre la route, il prit à travers champs, piquant avec vigueur son cheval et de temps en temps s’arrêtant pour écouter.
Dans une de ces haltes, il entendit sur la route le pas de plusieurs chevaux. Il ne douta point que ce ne fût le cardinal et son escorte. Aussitôt il fit une nouvelle pointe en avant, bouchonna son cheval avec de la bruyère et des feuilles d’arbres, et vint se mettre en travers de la route à deux cents pas du camp à peu près.
«Qui vive? cria-t-il de loin quand il aperçut les cavaliers.
— C’est notre brave mousquetaire, je crois, dit le cardinal.
— Oui, Monseigneur, répondit Athos. C’est lui-même.
— Monsieur Athos, dit Richelieu, recevez tous mes remerciements pour la bonne garde que vous nous avez faite; messieurs, nous voici arrivés: prenez la porte à gauche, le mot d’ordre est Roi et Ré.»
En disant ces mots, le cardinal salua de la tête les trois amis, et prit à droite suivi de son écuyer; car, cette nuit-là, lui-même couchait au camp.
«Eh bien! dirent ensemble Porthos et Aramis lorsque le cardinal fut hors de la portée de la voix, eh bien il a signé le papier qu’elle demandait.
— Je le sais, dit tranquillement Athos, puisque le voici.»
Et les trois amis n’échangèrent plus une seule parole jusqu’à leur quartier, excepté pour donner le mot d’ordre aux sentinelles.
Seulement, on envoya Mousqueton dire à Planchet que son maître était prié, en relevant de tranchée, de se rendre à l’instant même au logis des mousquetaires.
D’un autre côté, comme l’avait prévu Athos, Milady, en retrouvant à la porte les hommes qui l’attendaient, ne fit aucune difficulté de les suivre; elle avait bien eu l’envie un instant de se faire reconduire devant le cardinal et de lui tout raconter, mais une révélation de sa part amenait une révélation de la part d’Athos: elle dirait bien qu’Athos l’avait pendue, mais Athos dirait qu’elle était marquée; elle pensa qu’il valait donc encore mieux garder le silence, partir discrètement, accomplir avec son habileté ordinaire la mission difficile dont elle s’était chargée, puis, toutes les choses accomplies à la satisfaction du cardinal, venir lui réclamer sa vengeance.
En conséquence, après avoir voyagé toute la nuit, à sept heures du matin elle était au fort de La Pointe, à huit heures elle était embarquée, et à neuf heures le bâtiment, qui, avec des lettres de marque du cardinal, était censé être en partance pour Bayonne, levait l’ancre et faisait voile pour l’Angleterre.
CHAPITRE XLVI. LE BASTION SAINT-GERVAIS
En arrivant chez ses trois amis, d’Artagnan les trouva réunis dans la même chambre: Athos réfléchissait, Porthos frisait sa moustache, Aramis disait ses prières dans un charmant petit livre d’heures relié en velours bleu.
«Pardieu, messieurs! dit-il, j’espère que ce que vous avez à me dire en vaut la peine, sans cela je vous préviens que je ne vous pardonnerai pas de m’avoir fait venir, au lieu de me laisser reposer après une nuit passée à prendre et à démanteler un bastion. Ah! que n’étiez-vous là, messieurs! il y a fait chaud!
— Nous étions ailleurs, où il ne faisait pas froid non plus! répondit Porthos tout en faisant prendre à sa moustache un pli qui lui était particulier.
— Chut! dit Athos.
— Oh! oh! fit d’Artagnan comprenant le léger froncement de sourcils du mousquetaire, il paraît qu’il y a du nouveau ici.
— Aramis, dit Athos, vous avez été déjeuner avant-hier à l’auberge du Parpaillot, je crois?
— Oui.
— Comment est-on là?
— Mais, j’y ai fort mal mangé pour mon compte, avant-hier était un jour maigre, et ils n’avaient que du gras.
— Comment! dit Athos, dans un port de mer ils n’ont pas de poisson?
— Ils disent, reprit Aramis en se remettant à sa pieuse lecture, que la digue que fait bâtir M. le cardinal le chasse en pleine mer.
— Mais, ce n’est pas cela que je vous demandais, Aramis, reprit Athos; je vous demandais si vous aviez été bien libre, et si personne ne vous avait dérangé?
— Mais il me semble que nous n’avons pas eu trop d’importuns; oui, au fait, pour ce que vous voulez dire, Athos, nous serons assez bien au Parpaillot.
— Allons donc au Parpaillot, dit Athos, car ici les murailles sont comme des feuilles de papier.»
D’Artagnan, qui était habitué aux manières de faire de son ami, et qui reconnaissait tout de suite à une parole, à un geste, à un signe de lui, que les circonstances étaient graves, prit le bras d’Athos et sortit avec lui sans rien dire; Porthos suivit en devisant avec Aramis.
En route, on rencontra Grimaud, Athos lui fit signe de suivre; Grimaud, selon son habitude, obéit en silence; le pauvre garçon avait à peu près fini par désapprendre de parler.
On arriva à la buvette du Parpaillot: il était sept heures du matin, le jour commençait à paraître; les trois amis commandèrent à déjeuner, et entrèrent dans une salle où au dire de l’hôte, ils ne devaient pas être dérangés.
Malheureusement l’heure était mal choisie pour un conciliabule; on venait de battre la diane, chacun secouait le sommeil de la nuit, et, pour chasser l’air humide du matin, venait boire la goutte à la buvette: dragons, Suisses, gardes, mousquetaires, chevau-légers se succédaient avec une rapidité qui devait très bien faire les affaires de l’hôte, mais qui remplissait fort mal les vues des quatre amis. Aussi répondaient-ils d’une manière fort maussade aux saluts, aux toasts et aux lazzi de leurs compagnons.
«Allons! dit Athos, nous allons nous faire quelque bonne querelle, et nous n’avons pas besoin de cela en ce moment. D’Artagnan, racontez-nous votre nuit; nous vous raconterons la nôtre après.
— En effet, dit un chevau-léger qui se dandinait en tenant à la main un verre d’eau-de-vie qu’il dégustait lentement; en effet, vous étiez de tranchée cette nuit, messieurs les gardes, et il me semble que vous avez eu maille à partir avec les Rochelois?»
D’Artagnan regarda Athos pour savoir s’il devait répondre à cet intrus qui se mêlait à la conversation.
«Eh bien, dit Athos, n’entends-tu pas M. de Busigny qui te fait l’honneur de t’adresser la parole? Raconte ce qui s’est passé cette nuit, puisque ces messieurs désirent le savoir.
— N’avre-bous bas bris un pastion? demanda un Suisse qui buvait du rhum dans un verre à bière.
— Oui, monsieur, répondit d’Artagnan en s’inclinant, nous avons eu cet honneur, nous avons même, comme vous avez pu l’entendre, introduit sous un des angles un baril de poudre qui, en éclatant, a fait une fort jolie brèche; sans compter que, comme le bastion n’était pas d’hier, tout le reste de la bâtisse s’en est trouvé fort ébranlé.
— Et quel bastion est-ce? demanda un dragon qui tenait enfilée à son sabre une oie qu’il apportait pour qu’on la fît cuire.
— Le bastion Saint-Gervais, répondit d’Artagnan, derrière lequel les Rochelois inquiétaient nos travailleurs.
— Et l’affaire a été chaude?
— Mais, oui; nous y avons perdu cinq hommes, et les Rochelois huit ou dix.
— Balzampleu! fit le Suisse, qui, malgré l’admirable collection de jurons que possède la langue allemande, avait pris l’habitude de jurer en français.
— Mais il est probable, dit le chevau-léger, qu’ils vont, ce matin, envoyer des pionniers pour remettre le bastion en état.
— Oui, c’est probable, dit d’Artagnan.
— Messieurs, dit Athos, un pari!
— Ah! woui! un bari! dit le Suisse.
— Lequel? demanda le chevau-léger.
— Attendez, dit le dragon en posant son sabre comme une broche sur les deux grands chenets de fer qui soutenaient le feu de la cheminée, j’en suis. Hôtelier de malheur! une lèchefrite tout de suite, que je ne perde pas une goutte de la graisse de cette estimable volaille.
— Il avre raison, dit le Suisse, la graisse t’oie, il est très ponne avec des gonfitures.
— Là! dit le dragon. Maintenant, voyons le pari! Nous écoutons, monsieur Athos!
— Oui, le pari! dit le chevau-léger.
— Eh bien, monsieur de Busigny, je parie avec vous, dit Athos, que mes trois compagnons, MM. Porthos, Aramis, d’Artagnan et moi, nous allons déjeuner dans le bastion Saint-Gervais et que nous y tenons une heure, montre à la main, quelque chose que l’ennemi fasse pour nous déloger.»
Porthos et Aramis se regardèrent, ils commençaient à comprendre.
«Mais, dit d’Artagnan en se penchant à l’oreille d’Athos, tu vas nous faire tuer sans miséricorde.
— Nous sommes bien plus tués, répondit Athos, si nous n’y allons pas.
— Ah! ma foi! messieurs, dit Porthos en se renversant sur sa chaise et frisant sa moustache, voici un beau pari, j’espère.
— Aussi je l’accepte, dit M. de Busigny; maintenant il s’agit de fixer l’enjeu.
— Mais vous êtes quatre, messieurs, dit Athos, nous sommes quatre; un dîner à discrétion pour huit, cela vous va-t-il?
— À merveille, reprit M. de Busigny.
— Parfaitement, dit le dragon.
— Ça me fa», dit le Suisse.
Le quatrième auditeur, qui, dans toute cette conversation, avait joué un rôle muet, fit un signe de la tête en signe qu’il acquiesçait à la proposition.
«Le déjeuner de ces messieurs est prêt, dit l’hôte.
— Eh bien, apportez-le», dit Athos.
L’hôte obéit. Athos appela Grimaud, lui montra un grand panier qui gisait dans un coin et fit le geste d’envelopper dans les serviettes les viandes apportées.
Grimaud comprit à l’instant même qu’il s’agissait d’un déjeuner sur l’herbe, prit le panier, empaqueta les viandes, y joignit les bouteilles et prit le panier à son bras.
«Mais où allez-vous manger mon déjeuner? dit l’hôte.
— Que vous importe, dit Athos, pourvu qu’on vous le paie?»
Et il jeta majestueusement deux pistoles sur la table.
«Faut-il vous rendre, mon officier? dit l’hôte.
— Non; ajoute seulement deux bouteilles de vin de Champagne et la différence sera pour les serviettes.»
L’hôte ne faisait pas une aussi bonne affaire qu’il l’avait cru d’abord, mais il se rattrapa en glissant aux quatre convives deux bouteilles de vin d’Anjou au lieu de deux bouteilles de vin de Champagne.
«Monsieur de Busigny, dit Athos, voulez-vous bien régler votre montre sur la mienne, ou me permettre de régler la mienne sur la vôtre?
— À merveille, monsieur! dit le chevau-léger en tirant de son gousset une fort belle montre entourée de diamants; sept heures et demie, dit-il.
— Sept heures trente-cinq minutes, dit Athos; nous saurons que j’avance de cinq minutes sur vous, monsieur.»
Et, saluant les assistants ébahis, les quatre jeunes gens prirent le chemin du bastion Saint-Gervais, suivis de Grimaud, qui portait le panier, ignorant où il allait, mais, dans l’obéissance passive dont il avait pris l’habitude avec Athos, ne songeait pas même à le demander.
Tant qu’ils furent dans l’enceinte du camp, les quatre amis n’échangèrent pas une parole; d’ailleurs ils étaient suivis par les curieux, qui, connaissant le pari engagé, voulaient savoir comment ils s’en tireraient.
Mais une fois qu’ils eurent franchi la ligne de circonvallation et qu’ils se trouvèrent en plein air, d’Artagnan, qui ignorait complètement ce dont il s’agissait, crut qu’il était temps de demander une explication.
«Et maintenant, mon cher Athos, dit-il, faites-moi l’amitié de m’apprendre où nous allons?
— Vous le voyez bien, dit Athos, nous allons au bastion.
— Mais qu’y allons-nous faire?
— Vous le savez bien, nous y allons déjeuner.
— Mais pourquoi n’avons-nous pas déjeuné au Parpaillot?
— Parce que nous avons des choses fort importantes à nous dire, et qu’il était impossible de causer cinq minutes dans cette auberge avec tous ces importuns qui vont, qui viennent, qui saluent, qui accostent; ici, du moins, continua Athos en montrant le bastion, on ne viendra pas nous déranger.
— Il me semble, dit d’Artagnan avec cette prudence qui s’alliait si bien et si naturellement chez lui à une excessive bravoure, il me semble que nous aurions pu trouver quelque endroit écarté dans les dunes, au bord de la mer.
— Où l’on nous aurait vus conférer tous les quatre ensemble, de sorte qu’au bout d’un quart d’heure le cardinal eût été prévenu par ses espions que nous tenions conseil.
Oui, dit Aramis, Athos a raison: Animadvertuntur in desertis.
Un désert n’aurait pas été mal, dit Porthos, mais il s’agissait de le trouver.
— Il n’y a pas de désert où un oiseau ne puisse passer au-dessus de la tête, où un poisson ne puisse sauter au-dessus de l’eau, où un lapin ne puisse partir de son gîte, et je crois qu’oiseau, poisson, lapin, tout s’est fait espion du cardinal. Mieux vaut donc poursuivre notre entreprise, devant laquelle d’ailleurs nous ne pouvons plus reculer sans honte; nous avons fait un pari, un pari qui ne pouvait être prévu, et dont je défie qui que ce soit de deviner la véritable cause: nous allons, pour le gagner, tenir une heure dans le bastion. Ou nous serons attaqués, ou nous ne le serons pas. Si nous ne le sommes pas, nous aurons tout le temps de causer et personne ne nous entendra, car je réponds que les murs de ce bastion n’ont pas d’oreilles; si nous le sommes, nous causerons de nos affaires tout de même, et de plus, tout en nous défendant, nous nous couvrons de gloire. Vous voyez bien que tout est bénéfice.
— Oui, dit d’Artagnan, mais nous attraperons indubitablement une balle.
— Eh! mon cher, dit Athos, vous savez bien que les balles les plus à craindre ne sont pas celles de l’ennemi.
— Mais il me semble que pour une pareille expédition, nous aurions dû au moins emporter nos mousquets.
— Vous êtes un niais, ami Porthos; pourquoi nous charger d’un fardeau inutile?
— Je ne trouve pas inutile en face de l’ennemi un bon mousquet de calibre, douze cartouches et une poire à poudre.
— Oh! bien, dit Athos, n’avez-vous pas entendu ce qu’a dit d’Artagnan?
— Qu’a dit d’Artagnan? demanda Porthos.
— D’Artagnan a dit que dans l’attaque de cette nuit il y avait eu huit ou dix Français de tués et autant de Rochelois.
— Après?
— On n’a pas eu le temps de les dépouiller, n’est-ce pas? attendu qu’on avait autre chose pour le moment de plus pressé à faire.
— Eh bien?
— Eh bien, nous allons trouver leurs mousquets, leurs poires à poudre et leurs cartouches, et au lieu de quatre mousquetons et de douze balles, nous allons avoir une quinzaine de fusils et une centaine de coups à tirer.
— O Athos! dit Aramis, tu es véritablement un grand homme!»
Porthos inclina la tête en signe d’adhésion.
D’Artagnan seul ne paraissait pas convaincu.
Sans doute Grimaud partageait les doutes du jeune homme; car, voyant que l’on continuait de marcher vers le bastion, chose dont il avait douté jusqu’alors, il tira son maître par le pan de son habit.
«Où allons-nous?» demanda-t-il par geste.
Athos lui montra le bastion.
«Mais, dit toujours dans le même dialecte le silencieux Grimaud, nous y laisserons notre peau.»
Athos leva les yeux et le doigt vers le ciel.
Grimaud posa son panier à terre et s’assit en secouant la tête.
Athos prit à sa ceinture un pistolet, regarda s’il était bien amorcé, l’arma et approcha le canon de l’oreille de Grimaud.
Grimaud se retrouva sur ses jambes comme par un ressort.
Athos alors lui fit signe de prendre le panier et de marcher devant.
Grimaud obéit.
Tout ce qu’avait gagné le pauvre garçon à cette pantomime d’un instant, c’est qu’il était passé de l’arrière-garde à l’avant- garde.
Arrivés au bastion, les quatre amis se retournèrent.
Plus de trois cents soldats de toutes armes étaient assemblés à la porte du camp, et dans un groupe séparé on pouvait distinguer M. de Busigny, le dragon, le Suisse et le quatrième parieur.
Athos ôta son chapeau, le mit au bout de son épée et l’agita en l’air.
Tous les spectateurs lui rendirent son salut, accompagnant cette politesse d’un grand hourra qui arriva jusqu’à eux.
Après quoi, ils disparurent tous quatre dans le bastion, où les avait déjà précédés Grimaud.
CHAPITRE XLVII. LE CONSEIL DES MOUSQUETAIRES
Comme l’avait prévu Athos, le bastion n’était occupé que par une douzaine de morts tant Français que Rochelois.
«Messieurs, dit Athos, qui avait pris le commandement de l’expédition, tandis que Grimaud va mettre la table, commençons par recueillir les fusils et les cartouches; nous pouvons d’ailleurs causer tout en accomplissant cette besogne. Ces messieurs, ajouta-t-il en montrant les morts, ne nous écoutent pas.
— Mais nous pourrions toujours les jeter dans le fossé, dit Porthos, après toutefois nous être assurés qu’ils n’ont rien dans leurs poches.
— Oui, dit Aramis, c’est l’affaire de Grimaud.
— Ah! bien alors, dit d’Artagnan, que Grimaud les fouille et les jette par-dessus les murailles.
— Gardons-nous-en bien, dit Athos, ils peuvent nous servir.
— Ces morts peuvent nous servir? dit Porthos. Ah çà, vous devenez fou, cher ami.
— Ne jugez pas témérairement, disent l’évangile et M. le cardinal, répondit Athos; combien de fusils, messieurs?
— Douze, répondit Aramis.
— Combien de coups à tirer?
— Une centaine.
— C’est tout autant qu’il nous en faut; chargeons les armes.»
Les quatre mousquetaires se mirent à la besogne. Comme ils achevaient de charger le dernier fusil, Grimaud fit signe que le déjeuner était servi.
Athos répondit, toujours par geste, que c’était bien, et indiqua à Grimaud une espèce de poivrière où celui-ci comprit qu’il se devait tenir en sentinelle. Seulement, pour adoucir l’ennui de la faction, Athos lui permit d’emporter un pain, deux côtelettes et une bouteille de vin.
«Et maintenant, à table», dit Athos.
Les quatre amis s’assirent à terre, les jambes croisées, comme les Turcs ou comme les tailleurs.
«Ah! maintenant, dit d’Artagnan, que tu n’as plus la crainte d’être entendu, j’espère que tu vas nous faire part de ton secret, Athos.
— J’espère que je vous procure à la fois de l’agrément et de la gloire, messieurs, dit Athos. Je vous ai fait faire une promenade charmante; voici un déjeuner des plus succulents, et cinq cents personnes là-bas, comme vous pouvez les voir à travers les meurtrières, qui nous prennent pour des fous ou pour des héros, deux classes d’imbéciles qui se ressemblent assez.
— Mais ce secret? demanda d’Artagnan.
— Le secret, dit Athos, c’est que j’ai vu Milady hier soir.»
D’Artagnan portait son verre à ses lèvres; mais à ce nom de Milady, la main lui trembla si fort, qu’il le posa à terre pour ne pas en répandre le contenu.
«Tu as vu ta fem…
— Chut donc! interrompit Athos: vous oubliez, mon cher, que ces messieurs ne sont pas initiés comme vous dans le secret de mes affaires de ménage; j’ai vu Milady.
— Et où cela? demanda d’Artagnan.
— À deux lieues d’ici à peu près, à l’auberge du Colombier-Rouge.
— En ce cas je suis perdu, dit d’Artagnan.
— Non, pas tout à fait encore, reprit Athos; car, à cette heure, elle doit avoir quitté les côtes de France.»
D’Artagnan respira.
«Mais au bout du compte, demanda Porthos, qu’est-ce donc que cette Milady?
— Une femme charmante, dit Athos en dégustant un verre de vin mousseux. Canaille d’hôtelier! s’écria-t-il, qui nous donne du vin d’Anjou pour du vin de Champagne, et qui croit que nous nous y laisserons prendre! Oui, continua-t-il, une femme charmante qui a eu des bontés pour notre ami d’Artagnan, qui lui a fait je ne sais quelle noirceur dont elle a essayé de se venger, il y a un mois en voulant le faire tuer à coups de mousquet, il y a huit jours en essayant de l’empoisonner, et hier en demandant sa tête au cardinal.
— Comment! en demandant ma tête au cardinal? s’écria d’Artagnan, pâle de terreur.
— Ça, dit Porthos, c’est vrai comme l’évangile; je l’ai entendu de mes deux oreilles.
— Moi aussi, dit Aramis.
— Alors, dit d’Artagnan en laissant tomber son bras avec découragement, il est inutile de lutter plus longtemps; autant que je me brûle la cervelle et que tout soit fini!
— C’est la dernière sottise qu’il faut faire, dit Athos, attendu que c’est la seule à laquelle il n’y ait pas de remède.
— Mais je n’en réchapperai jamais, dit d’Artagnan, avec des ennemis pareils. D’abord mon inconnu de Meung; ensuite de Wardes, à qui j’ai donné trois coups d’épée; puis Milady, dont j’ai surpris le secret; enfin, le cardinal, dont j’ai fait échouer la vengeance.
— Eh bien, dit Athos, tout cela ne fait que quatre, et nous sommes quatre, un contre un. Pardieu! si nous en croyons les signes que nous fait Grimaud, nous allons avoir affaire à un bien plus grand nombre de gens. Qu’y a-t-il, Grimaud? Considérant la gravité de la circonstance, je vous permets de parler, mon ami, mais soyez laconique je vous prie. Que voyez-vous?
— Une troupe.
— De combien de personnes?
— De vingt hommes.
— Quels hommes?
— Seize pionniers, quatre soldats.
— À combien de pas sont-ils?
— À cinq cents pas.
— Bon, nous avons encore le temps d’achever cette volaille et de boire un verre de vin à ta santé, d’Artagnan!
— À ta santé! répétèrent Porthos et Aramis.
— Eh bien donc, à ma santé! quoique je ne croie pas que vos souhaits me servent à grand-chose.
— Bah! dit Athos, Dieu est grand, comme disent les sectateurs de Mahomet, et l’avenir est dans ses mains.»
Puis, avalant le contenu de son verre, qu’il posa près de lui, Athos se leva nonchalamment, prit le premier fusil venu et s’approcha d’une meurtrière.
Porthos, Aramis et d’Artagnan en firent autant. Quant à Grimaud, il reçut l’ordre de se placer derrière les quatre amis afin de recharger les armes.
Au bout d’un instant on vit paraître la troupe; elle suivait une espèce de boyau de tranchée qui établissait une communication entre le bastion et la ville.
«Pardieu! dit Athos, c’est bien la peine de nous déranger pour une vingtaine de drôles armés de pioches, de hoyaux et de pelles! Grimaud n’aurait eu qu’à leur faire signe de s’en aller, et je suis convaincu qu’ils nous eussent laissés tranquilles.
— J’en doute, observa d’Artagnan, car ils avancent fort résolument de ce côté. D’ailleurs, il y a avec les travailleurs quatre soldats et un brigadier armés de mousquets.
— C’est qu’ils ne nous ont pas vus, reprit Athos.
— Ma foi! dit Aramis, j’avoue que j’ai répugnance à tirer sur ces pauvres diables de bourgeois.
— Mauvais prêtre, répondit Porthos, qui a pitié des hérétiques!
— En vérité, dit Athos, Aramis a raison, je vais les prévenir.
— Que diable faites-vous donc? s’écria d’Artagnan, vous allez vous faire fusiller, mon cher.»
Mais Athos ne tint aucun compte de l’avis, et, montant sur la brèche, son fusil d’une main et son chapeau de l’autre:
«Messieurs, dit-il en s’adressant aux soldats et aux travailleurs, qui, étonnés de son apparition, s’arrêtaient à cinquante pas environ du bastion, et en les saluant courtoisement, messieurs, nous sommes, quelques amis et moi, en train de déjeuner dans ce bastion. Or, vous savez que rien n’est désagréable comme d’être dérangé quand on déjeune; nous vous prions donc, si vous avez absolument affaire ici, d’attendre que nous ayons fini notre repas, ou de repasser plus tard, à moins qu’il ne vous prenne la salutaire envie de quitter le parti de la rébellion et de venir boire avec nous à la santé du roi de France.
— Prends garde, Athos! s’écria d’Artagnan; ne vois-tu pas qu’ils te mettent en joue?
— Si fait, si fait, dit Athos, mais ce sont des bourgeois qui tirent fort mal, et qui n’ont garde de me toucher.»
En effet, au même instant quatre coups de fusil partirent, et les balles vinrent s’aplatir autour d’Athos, mais sans qu’une seule le touchât.
Quatre coups de fusil leur répondirent presque en même temps, mais ils étaient mieux dirigés que ceux des agresseurs, trois soldats tombèrent tués raide, et un des travailleurs fut blessé.
«Grimaud, un autre mousquet!» dit Athos toujours sur la brèche.
Grimaud obéit aussitôt. De leur côté, les trois amis avaient chargé leurs armes; une seconde décharge suivit la première: le brigadier et deux pionniers tombèrent morts, le reste de la troupe prit la fuite.
«Allons, messieurs, une sortie», dit Athos.
Et les quatre amis, s’élançant hors du fort, parvinrent jusqu’au champ de bataille, ramassèrent les quatre mousquets des soldats et la demi-pique du brigadier; et, convaincus que les fuyards ne s’arrêteraient qu’à la ville, reprirent le chemin du bastion, rapportant les trophées de leur victoire.
«Rechargez les armes, Grimaud, dit Athos, et nous, messieurs, reprenons notre déjeuner et continuons notre conversation. Où en étions-nous?
— Je me le rappelle, dit d’Artagnan; vous disiez qu’après avoir demandé ma tête au cardinal, milady avait quitté les côtes de France.
— C’est vrai.
— Et où va-t-elle? ajouta d’Artagnan, qui se préoccupait fort de l’itinéraire que devrait suivre milady.
— Elle va en Angleterre, répondit Athos.
— Et dans quel but?
— Dans le but d’assassiner ou de faire assassiner Buckingham.»
D’Artagnan poussa une exclamation de surprise et d’indignation.
«Mais c’est infâme! s’écria-t-il.
— Oh! quant à cela, dit Athos, je vous prie de croire que je m’en inquiète fort peu. Maintenant que vous avez fini, Grimaud, continua Athos, prenez la demi-pique de notre brigadier, attachez- y une serviette et plantez-la au haut de notre bastion, afin que ces rebelles de Rochelois voient qu’ils ont affaire à de braves et loyaux soldats du roi.»
Grimaud obéit sans répondre. Un instant après le drapeau blanc flottait au-dessus de la tête des quatre amis; un tonnerre d’applaudissements salua son apparition; la moitié du camp était aux barrières.
«Comment! reprit d’Artagnan, tu t’inquiètes fort peu qu’elle tue ou qu’elle fasse tuer Buckingham? Mais le duc est notre ami.
— Le duc est Anglais, le duc combat contre nous; qu’elle fasse du duc ce qu’elle voudra, je m’en soucie comme d’une bouteille vide.»
Et Athos envoya à quinze pas de lui une bouteille qu’il tenait, et dont il venait de transvaser jusqu’à la dernière goutte dans son verre.
«Un instant, dit d’Artagnan, je n’abandonne pas Buckingham ainsi; il nous avait donné de fort beaux chevaux.
— Et surtout de fort belles selles, ajouta Porthos, qui, à ce moment même, portait à son manteau le galon de la sienne.
— Puis, observa Aramis, Dieu veut la conversion et non la mort du pécheur.
— Amen, dit Athos, et nous reviendrons là-dessus plus tard, si tel est votre plaisir; mais ce qui, pour le moment, me préoccupait le plus, et je suis sûr que tu me comprendras, d’Artagnan, c’était de reprendre à cette femme une espèce de blanc-seing qu’elle avait extorqué au cardinal, et à l’aide duquel elle devait impunément se débarrasser de toi et peut-être de nous.
— Mais c’est donc un démon que cette créature? dit Porthos en tendant son assiette à Aramis, qui découpait une volaille.
— Et ce blanc-seing, dit d’Artagnan, ce blanc-seing est-il resté entre ses mains?
— Non, il est passé dans les miennes; je ne dirai pas que ce fut sans peine, par exemple, car je mentirais.
— Mon cher Athos, dit d’Artagnan, je ne compte plus les fois que je vous dois la vie.
— Alors c’était donc pour venir près d’elle que vous nous avez quittés? demanda Aramis.
— Justement. Et tu as cette lettre du cardinal? dit d’Artagnan.
— La voici», dit Athos.
Et il tira le précieux papier de la poche de sa casaque.
D’Artagnan le déplia d’une main dont il n’essayait pas même de dissimuler le tremblement et lut:
«C’est par mon ordre et pour le bien de l’État que le porteur du présent a fait ce qu’il a fait.
«5 décembre 1627 «Richelieu»
«En effet, dit Aramis, c’est une absolution dans toutes les règles.
— Il faut déchirer ce papier, s’écria d’Artagnan, qui semblait lire sa sentence de mort.
— Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver précieusement, et je ne donnerais pas ce papier quand on le couvrirait de pièces d’or.
— Et que va-t-elle faire maintenant? demanda le jeune homme.
— Mais, dit négligemment Athos, elle va probablement écrire au cardinal qu’un damné mousquetaire, nommé Athos, lui a arraché son sauf-conduit; elle lui donnera dans la même lettre le conseil de se débarrasser, en même temps que de lui, de ses deux amis, Porthos et Aramis; le cardinal se rappellera que ce sont les mêmes hommes qu’il rencontre toujours sur son chemin; alors, un beau matin il fera arrêter d’Artagnan, et, pour qu’il ne s’ennuie pas tout seul, il nous enverra lui tenir compagnie à la Bastille.
— Ah çà, mais, dit Porthos, il me semble que vous faites là de tristes plaisanteries, mon cher.
— Je ne plaisante pas, répondit Athos.
— Savez-vous, dit Porthos, que tordre le cou à cette damnée Milady serait un péché moins grand que de le tordre à ces pauvres diables de huguenots, qui n’ont jamais commis d’autres crimes que de chanter en français des psaumes que nous chantons en latin?
— Qu’en dit l’abbé? demanda tranquillement Athos.
— Je dis que je suis de l’avis de Porthos, répondit Aramis.
— Et moi donc! fit d’Artagnan.
— Heureusement qu’elle est loin, observa Porthos; car j’avoue qu’elle me gênerait fort ici.
— Elle me gêne en Angleterre aussi bien qu’en France, dit Athos.
— Elle me gêne partout, continua d’Artagnan.
— Mais puisque vous la teniez, dit Porthos, que ne l’avez-vous noyée, étranglée, pendue? il n’y a que les morts qui ne reviennent pas.
— Vous croyez cela, Porthos? répondit le mousquetaire avec un sombre sourire que d’Artagnan comprit seul.
— J’ai une idée, dit d’Artagnan.
— Voyons, dirent les mousquetaires.
— Aux armes!» cria Grimaud.
Les jeunes gens se levèrent vivement et coururent aux fusils.
Cette fois, une petite troupe s’avançait composée de vingt ou vingt-cinq hommes; mais ce n’étaient plus des travailleurs, c’étaient des soldats de la garnison.
«Si nous retournions au camp? dit Porthos, il me semble que la partie n’est pas égale.
— Impossible pour trois raisons, répondit Athos: la première, c’est que nous n’avons pas fini de déjeuner; la seconde, c’est que nous avons encore des choses d’importance à dire; la troisième, c’est qu’il s’en manque encore de dix minutes que l’heure ne soit écoulée.
— Voyons, dit Aramis, il faut cependant arrêter un plan de bataille.
— Il est bien simple, répondit Athos: aussitôt que l’ennemi est à portée de mousquet, nous faisons feu; s’il continue d’avancer, nous faisons feu encore, nous faisons feu tant que nous avons des fusils chargés; si ce qui reste de la troupe veut encore monter à l’assaut, nous laissons les assiégeants descendre jusque dans le fossé, et alors nous leur poussons sur la tête ce pan de mur qui ne tient plus que par un miracle d’équilibre.
— Bravo! s’écria Porthos; décidément, Athos, vous étiez né pour être général, et le cardinal, qui se croit un grand homme de guerre, est bien peu de chose auprès de vous.
— Messieurs, dit Athos, pas de double emploi, je vous prie; visez bien chacun votre homme.
— Je tiens le mien, dit d’Artagnan.
— Et moi le mien dit Porthos.
— Et moi idem, dit Aramis.
— Alors feu!» dit Athos.
Les quatre coups de fusil ne firent qu’une détonation, et quatre hommes tombèrent.
Aussitôt le tambour battit, et la petite troupe s’avança au pas de charge.
Alors les coups de fusil se succédèrent sans régularité, mais toujours envoyés avec la même justesse. Cependant, comme s’ils eussent connu la faiblesse numérique des amis, les Rochelois continuaient d’avancer au pas de course.
Sur trois autres coups de fusil, deux hommes tombèrent; mais cependant la marche de ceux qui restaient debout ne se ralentissait pas.
Arrivés au bas du bastion, les ennemis étaient encore douze ou quinze; une dernière décharge les accueillit, mais ne les arrêta point: ils sautèrent dans le fossé et s’apprêtèrent à escalader la brèche.
«Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d’un coup: à la muraille! à la muraille!»
Et les quatre amis, secondés par Grimaud, se mirent à pousser avec le canon de leurs fusils un énorme pan de mur, qui s’inclina comme si le vent le poussait, et, se détachant de sa base, tomba avec un bruit horrible dans le fossé: puis on entendit un grand cri, un nuage de poussière monta vers le ciel, et tout fut dit.
«Les aurions-nous écrasés depuis le premier jusqu’au dernier? demanda Athos.
— Ma foi, cela m’en a l’air, dit d’Artagnan.
— Non, dit Porthos, en voilà deux ou trois qui se sauvent tout éclopés.»
En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et de sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaient la ville: c’était tout ce qui restait de la petite troupe.
Athos regarda à sa montre.
«Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et maintenant le pari est gagné, mais il faut être beaux joueurs: d’ailleurs d’Artagnan ne nous a pas dit son idée.»
Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla s’asseoir devant les restes du déjeuner.
«Mon idée? dit d’Artagnan.
— Oui, vous disiez que vous aviez une idée, répliqua Athos.
— Ah! j’y suis, reprit d’Artagnan: je passe en Angleterre une seconde fois, je vais trouver M. de Buckingham et je l’avertis du complot tramé contre sa vie.
— Vous ne ferez pas cela, d’Artagnan, dit froidement Athos.
— Et pourquoi cela? ne l’ai-je pas fait déjà?
— Oui, mais à cette époque nous n’étions pas en guerre; à cette époque, M. de Buckingham était un allié et non un ennemi: ce que vous voulez faire serait taxé de trahison.»
D’Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut.
«Mais, dit Porthos, il me semble que j’ai une idée à mon tour.
— Silence pour l’idée de M. Porthos! dit Aramis.
— Je demande un congé à M. de Tréville, sous un prétexte quelconque que vous trouverez: je ne suis pas fort sur les prétextes, moi. Milady ne me connaît pas, je m’approche d’elle sans qu’elle me redoute, et lorsque je trouve ma belle, je l’étrangle.
— Eh bien, dit Athos, je ne suis pas très éloigné d’adopter l’idée de Porthos.
— Fi donc! dit Aramis, tuer une femme! Non, tenez, moi, j’ai la véritable idée.
— Voyons votre idée, Aramis! demanda Athos, qui avait beaucoup de déférence pour le jeune mousquetaire.
— Il faut prévenir la reine.
— Ah! ma foi, oui, s’écrièrent ensemble Porthos et d’Artagnan; je crois que nous touchons au moyen.
— Prévenir la reine! dit Athos, et comment cela? Avons-nous des relations à la cour? Pouvons-nous envoyer quelqu’un à Paris sans qu’on le sache au camp? D’ici à Paris il y a cent quarante lieues; notre lettre ne sera pas à Angers que nous serons au cachot, nous.
— Quant à ce qui est de faire remettre sûrement une lettre à Sa Majesté, proposa Aramis en rougissant, moi, je m’en charge; je connais à Tours une personne adroite…»
Aramis s’arrêta en voyant sourire Athos.
«Eh bien, vous n’adoptez pas ce moyen, Athos? dit d’Artagnan.
— Je ne le repousse pas tout à fait, dit Athos, mais je voulais seulement faire observer à Aramis qu’il ne peut quitter le camp; que tout autre qu’un de nous n’est pas sûr; que, deux heures après que le messager sera parti, tous les capucins, tous les alguazils, tous les bonnets noirs du cardinal sauront votre lettre par coeur, et qu’on arrêtera vous et votre adroite personne.
— Sans compter, objecta Porthos, que la reine sauvera M. de Buckingham, mais ne nous sauvera pas du tout, nous autres.
— Messieurs, dit d’Artagnan, ce qu’objecte Porthos est plein de sens.
— Ah! ah! que se passe-t-il donc dans la ville? dit Athos.
— On bat la générale.»
Les quatre amis écoutèrent, et le bruit du tambour parvint effectivement jusqu’à eux.
«Vous allez voir qu’ils vont nous envoyer un régiment tout entier, dit Athos.
— Vous ne comptez pas tenir contre un régiment tout entier? dit Porthos.
— Pourquoi pas? dit le mousquetaire, je me sens en train; et je tiendrais devant une armée, si nous avions seulement eu la précaution de prendre une douzaine de bouteilles en plus.
— Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d’Artagnan.
— Laissez-le se rapprocher, dit Athos; il y a pour un quart d’heure de chemin d’ici à la ville, et par conséquent de la ville ici. C’est plus de temps qu’il ne nous en faut pour arrêter notre plan; si nous nous en allons d’ici, nous ne retrouverons jamais un endroit aussi convenable. Et tenez, justement, messieurs, voilà la vraie idée qui me vient.
— Dites alors.
— Permettez que je donne à Grimaud quelques ordres indispensables.»
Athos fit signe à son valet d’approcher.
«Grimaud, dit Athos, en montrant les morts qui gisaient dans le bastion, vous allez prendre ces messieurs, vous allez les dresser contre la muraille, vous leur mettrez leur chapeau sur la tête et leur fusil à la main.
— O grand homme! s’écria d’Artagnan, je te comprends.
— Vous comprenez? dit Porthos.
— Et toi, comprends-tu, Grimaud?» demanda Aramis.
Grimaud fit signe que oui.
«C’est tout ce qu’il faut, dit Athos, revenons à mon idée.
— Je voudrais pourtant bien comprendre, observa Porthos.
— C’est inutile.
— Oui, oui, l’idée d’Athos, dirent en même temps d’Artagnan et Aramis.
— Cette Milady, cette femme, cette créature, ce démon, a un beau- frère, à ce que vous m’avez dit, je crois, d’Artagnan.
— Oui, je le connais beaucoup même, et je crois aussi qu’il n’a pas une grande sympathie pour sa belle-soeur.
— Il n’y a pas de mal à cela, répondit Athos, et il la détesterait que cela n’en vaudrait que mieux.
— En ce cas nous sommes servis à souhait.
— Cependant, dit Porthos, je voudrais bien comprendre ce que fait Grimaud.
— Silence, Porthos! dit Aramis.
— Comment se nomme ce beau-frère?
— Lord de Winter.
— Où est-il maintenant?
— Il est retourné à Londres au premier bruit de guerre.
— Eh bien, voilà justement l’homme qu’il nous faut, dit Athos, c’est celui qu’il nous convient de prévenir; nous lui ferons savoir que sa belle-soeur est sur le point d’assassiner quelqu’un, et nous le prierons de ne pas la perdre de vue. Il y a bien à Londres, je l’espère, quelque établissement dans le genre des Madelonnettes ou des Filles repenties; il y fait mettre sa belle- soeur, et nous sommes tranquilles.
— Oui, dit d’Artagnan, jusqu’à ce qu’elle en sorte.
— Ah! ma foi, reprit Athos, vous en demandez trop, d’Artagnan, je vous ai donné tout ce que j’avais et je vous préviens que c’est le fond de mon sac.
— Moi, je trouve que c’est ce qu’il y a de mieux, dit Aramis; nous prévenons à la fois la reine et Lord de Winter.
— Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre à Tours et la lettre à Londres?
— Je réponds de Bazin, dit Aramis.
— Et moi de Planchet, continua d’Artagnan.
— En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons nous absenter du camp, nos laquais peuvent le quitter.
— Sans doute, dit Aramis, et dès aujourd’hui nous écrivons les lettres, nous leur donnons de l’argent, et ils partent.
— Nous leur donnons de l’argent? reprit Athos, vous en avez donc, de l’argent?»
Les quatre amis se regardèrent, et un nuage passa sur les fronts qui s’étaient un instant éclaircis.
«Alerte! cria d’Artagnan, je vois des points noirs et des points rouges qui s’agitent là-bas; que disiez-vous donc d’un régiment, Athos? c’est une véritable armée.
— Ma foi, oui, dit Athos, les voilà. Voyez-vous les sournois qui venaient sans tambours ni trompettes. Ah! ah! tu as fini, Grimaud?»
Grimaud fit signe que oui, et montra une douzaine de morts qu’il avait placés dans les attitudes les plus pittoresques: les uns au port d’armes, les autres ayant l’air de mettre en joue, les autres l’épée à la main.
«Bravo! reprit Athos, voilà qui fait honneur à ton imagination.
— C’est égal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre.
— Décampons d’abord, interrompit d’Artagnan, tu comprendras après.
— Un instant, messieurs, un instant! donnons le temps à Grimaud de desservir.
— Ah! dit Aramis, voici les points noirs et les points rouges qui grandissent fort visiblement et je suis de l’avis de d’Artagnan; je crois que nous n’avons pas de temps à perdre pour regagner notre camp.
— Ma foi, dit Athos, je n’ai plus rien contre la retraite: nous avions parié pour une heure, nous sommes restés une heure et demie; il n’y a rien à dire; partons, messieurs, partons.»
Grimaud avait déjà pris les devants avec le panier et la desserte.
Les quatre amis sortirent derrière lui et firent une dizaine de pas.
«Eh! s’écria Athos, que diable faisons-nous, messieurs?
— Avez-vous oublié quelque chose? demanda Aramis.
— Et le drapeau, morbleu! Il ne faut pas laisser un drapeau aux mains de l’ennemi, même quand ce drapeau ne serait qu’une serviette.»
Et Athos s’élança dans le bastion, monta sur la plate-forme, et enleva le drapeau; seulement comme les Rochelois étaient arrivés à portée de mousquet, ils firent un feu terrible sur cet homme, qui, comme par plaisir, allait s’exposer aux coups.
Mais on eût dit qu’Athos avait un charme attaché à sa personne, les balles passèrent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le toucha.
Athos agita son étendard en tournant le dos aux gens de la ville et en saluant ceux du camp. Des deux côtés de grands cris retentirent, d’un côté des cris de colère, de l’autre des cris d’enthousiasme.
Une seconde décharge suivit la première, et trois balles, en la trouant, firent réellement de la serviette un drapeau. On entendit les clameurs de tout le camp qui criait:
— Descendez, descendez!»
Athos descendit; ses camarades, qui l’attendaient avec anxiété, le virent paraître avec joie.
— Allons, Athos, allons, dit d’Artagnan, allongeons, allongeons; maintenant que nous avons tout trouvé, excepté l’argent, il serait stupide d’être tués.»
Mais Athos continua de marcher majestueusement, quelque observation que pussent lui faire ses compagnons, qui, voyant toute observation inutile, réglèrent leur pas sur le sien.
Grimaud et son panier avaient pris les devants et se trouvaient tous deux hors d’atteinte.
Au bout d’un instant on entendit le bruit d’une fusillade enragée.
«Qu’est-ce que cela? demanda Porthos, et sur quoi tirent-ils? je n’entends pas siffler les balles et je ne vois personne.
— Ils tirent sur nos morts, répondit Athos.
— Mais nos morts ne répondront pas.
— Justement; alors ils croiront à une embuscade, ils délibéreront; ils enverront un parlementaire, et quand ils s’apercevront de la plaisanterie, nous serons hors de la portée des balles. Voilà pourquoi il est inutile de gagner une pleurésie en nous pressant.
— Oh! je comprends, s’écria Porthos émerveillé.
— C’est bien heureux!» dit Athos en haussant les épaules.
De leur côté, les Français, en voyant revenir les quatre amis au pas, poussaient des cris d’enthousiasme.
Enfin une nouvelle mousquetade se fit entendre, et cette fois les balles vinrent s’aplatir sur les cailloux autour des quatre amis et siffler lugubrement à leurs oreilles. Les Rochelois venaient enfin de s’emparer du bastion.
«Voici des gens bien maladroits, dit Athos; combien en avons-nous tué? douze?
— Ou quinze.
— Combien en avons-nous écrasé?
— Huit ou dix.
— Et en échange de tout cela pas une égratignure? Ah! si fait! Qu’avez-vous donc là à la main, d’Artagnan? du sang, ce me semble?
— Ce n’est rien, dit d’Artagnan.
— Une balle perdue?
— Pas même.
— Qu’est-ce donc alors?»
Nous l’avons dit, Athos aimait d’Artagnan comme son enfant, et ce caractère sombre et inflexible avait parfois pour le jeune homme des sollicitudes de père.
«Une écorchure, reprit d’Artagnan; mes doigts ont été pris entre deux pierres, celle du mur et celle de ma bague; alors la peau s’est ouverte.
— Voilà ce que c’est que d’avoir des diamants, mon maître, dit dédaigneusement Athos.
— Ah çà, mais, s’écria Porthos, il y a un diamant en effet, et pourquoi diable alors, puisqu’il y a un diamant, nous plaignons- nous de ne pas avoir d’argent?
— Tiens, au fait! dit Aramis.
— À la bonne heure, Porthos; cette fois-ci voilà une idée.
— Sans doute, dit Porthos, en se rengorgeant sur le compliment d’Athos, puisqu’il y a un diamant, vendons-le.
— Mais, dit d’Artagnan, c’est le diamant de la reine.
— Raison de plus, reprit Athos, la reine sauvant M. de Buckingham son amant, rien de plus juste; la reine nous sauvant, nous ses amis, rien de plus moral: vendons le diamant. Qu’en pense monsieur l’abbé? Je ne demande pas l’avis de Porthos, il est donné.
— Mais je pense, dit Aramis en rougissant, que sa bague ne venant pas d’une maîtresse, et par conséquent n’étant pas un gage d’amour, d’Artagnan peut la vendre.
— Mon cher, vous parlez comme la théologie en personne. Ainsi votre avis est?…
— De vendre le diamant, répondit Aramis.
— Eh bien, dit gaiement d’Artagnan, vendons le diamant et n’en parlons plus.»
La fusillade continuait, mais les amis étaient hors de portée, et les Rochelois ne tiraient plus que pour l’acquit de leur conscience.
«Ma foi, dit Athos, il était temps que cette idée vînt à Porthos; nous voici au camp. Ainsi, messieurs, pas un mot de plus sur cette affaire. On nous observe, on vient à notre rencontre, nous allons être portés en triomphe.»
En effet, comme nous l’avons dit, tout le camp était en émoi; plus de deux mille personnes avaient assisté, comme à un spectacle, à l’heureuse forfanterie des quatre amis, forfanterie dont on était bien loin de soupçonner le véritable motif. On n’entendait que le cri de: Vivent les gardes! Vivent les mousquetaires! M. de Busigny était venu le premier serrer la main à Athos et reconnaître que le pari était perdu. Le dragon et le Suisse l’avaient suivi, tous les camarades avaient suivi le dragon et le Suisse. C’étaient des félicitations, des poignées de main, des embrassades à n’en plus finir, des rires inextinguibles à l’endroit des Rochelois; enfin, un tumulte si grand, que M. le cardinal crut qu’il y avait émeute et envoya La Houdinière, son capitaine des gardes, s’informer de ce qui se passait.
La chose fut racontée au messager avec toute l’efflorescence de l’enthousiasme.
«Eh bien? demanda le cardinal en voyant La Houdinière.
— Eh bien, Monseigneur, dit celui-ci, ce sont trois mousquetaires et un garde qui ont fait le pari avec M. de Busigny d’aller déjeuner au bastion Saint-Gervais, et qui, tout en déjeunant, ont tenu là deux heures contre l’ennemi, et ont tué je ne sais combien de Rochelois.
— Vous êtes-vous informé du nom de ces trois mousquetaires?
— Oui, Monseigneur.
— Comment les appelle-t-on?
— Ce sont MM. Athos, Porthos et Aramis.
— Toujours mes trois braves! murmura le cardinal. Et le garde?
— M. d’Artagnan.
— Toujours mon jeune drôle! Décidément il faut que ces quatre hommes soient à moi.»
Le soir même, le cardinal parla à M. de Tréville de l’exploit du matin, qui faisait la conversation de tout le camp. M. de Tréville, qui tenait le récit de l’aventure de la bouche même de ceux qui en étaient les héros, la raconta dans tous ses détails à Son Éminence, sans oublier l’épisode de la serviette.
«C’est bien, monsieur de Tréville, dit le cardinal, faites-moi tenir cette serviette, je vous prie. J’y ferai broder trois fleurs de lis d’or, et je la donnerai pour guidon à votre compagnie.
— Monseigneur, dit M. de Tréville, il y aura injustice pour les gardes: M. d’Artagnan n’est pas à moi, mais à M. des Essarts.
— Eh bien, prenez-le, dit le cardinal; il n’est pas juste que, puisque ces quatre braves militaires s’aiment tant, ils ne servent pas dans la même compagnie.»
Le même soir, M. de Tréville annonça cette bonne nouvelle aux trois mousquetaires et à d’Artagnan, en les invitant tous les quatre à déjeuner le lendemain.
D’Artagnan ne se possédait pas de joie. On le sait, le rêve de toute sa vie avait été d’être mousquetaire.
Les trois amis étaient fort joyeux.
«Ma foi! dit d’Artagnan à Athos, tu as eu une triomphante idée, et, comme tu l’as dit, nous y avons acquis de la gloire, et nous avons pu lier une conversation de la plus haute importance.
— Que nous pourrons reprendre maintenant, sans que personne nous soupçonne; car, avec l’aide de Dieu, nous allons passer désormais pour des cardinalistes.»
Le même soir, d’Artagnan alla présenter ses hommages à M. des Essarts, et lui faire part de l’avancement qu’il avait obtenu.
M. des Essarts, qui aimait beaucoup d’Artagnan, lui fit alors ses offres de service: ce changement de corps amenant des dépenses d’équipement.
D’Artagnan refusa; mais, trouvant l’occasion bonne, il le pria de faire estimer le diamant qu’il lui remit, et dont il désirait faire de l’argent.
Le lendemain à huit heures du matin, le valet de M. des Essarts entra chez d’Artagnan, et lui remit un sac d’or contenant sept mille livres.
C’était le prix du diamant de la reine.
CHAPITRE XLVIII. AFFAIRE DE FAMILLE
Athos avait trouvé le mot: affaire de famille. Une affaire de famille n’était point soumise à l’investigation du cardinal; une affaire de famille ne regardait personne; on pouvait s’occuper devant tout le monde d’une affaire de famille.
Ainsi, Athos avait trouvé le mot: affaire de famille.
Aramis avait trouvé l’idée: les laquais.
Porthos avait trouvé le moyen: le diamant.
D’Artagnan seul n’avait rien trouvé, lui ordinairement le plus inventif des quatre; mais il faut dire aussi que le nom seul de Milady le paralysait.
Ah! si; nous nous trompons: il avait trouvé un acheteur pour le diamant.
Le déjeuner chez M. de Tréville fut d’une gaieté charmante. D’Artagnan avait déjà son uniforme; comme il était à peu près de la même taille qu’Aramis, et qu’Aramis, largement payé, comme on se le rappelle, par le libraire qui lui avait acheté son poème, avait fait tout en double, il avait cédé à son ami un équipement complet.
D’Artagnan eût été au comble de ses voeux, s’il n’eût point vu pointer Milady, comme un nuage sombre à l’horizon.
Après déjeuner, on convint qu’on se réunirait le soir au logis d’Athos, et que là on terminerait l’affaire.
D’Artagnan passa la journée à montrer son habit de mousquetaire dans toutes les rues du camp.
Le soir, à l’heure dite, les quatre amis se réunirent: il ne restait plus que trois choses à décider:
Ce qu’on écrirait au frère de Milady;
Ce qu’on écrirait à la personne adroite de Tours;
Et quels seraient les laquais qui porteraient les lettres.
Chacun offrait le sien: Athos parlait de la discrétion de Grimaud, qui ne parlait que lorsque son maître lui décousait la bouche; Porthos vantait la force de Mousqueton, qui était de taille à rosser quatre hommes de complexion ordinaire; Aramis, confiant dans l’adresse de Bazin, faisait un éloge pompeux de son candidat; enfin, d’Artagnan avait foi entière dans la bravoure de Planchet, et rappelait de quelle façon il s’était conduit dans l’affaire épineuse de Boulogne.
Ces quatre vertus disputèrent longtemps le prix, et donnèrent lieu à de magnifiques discours, que nous ne rapporterons pas ici, de peur qu’ils ne fassent longueur.
«Malheureusement, dit Athos, il faudrait que celui qu’on enverra possédât en lui seul les quatre qualités réunies.
— Mais où rencontrer un pareil laquais?
— Introuvable! dit Athos; je le sais bien: prenez donc Grimaud.
— Prenez Mousqueton.
— Prenez Bazin.
— Prenez Planchet; Planchet est brave et adroit: c’est déjà deux qualités sur quatre.
— Messieurs, dit Aramis, le principal n’est pas de savoir lequel de nos quatre laquais est le plus discret, le plus fort, le plus adroit ou le plus brave; le principal est de savoir lequel aime le plus l’argent.
— Ce que dit Aramis est plein de sens, reprit Athos; il faut spéculer sur les défauts des gens et non sur leurs vertus: Monsieur l’abbé, vous êtes un grand moraliste!
— Sans doute, répliqua Aramis; car non seulement nous avons besoin d’être bien servis pour réussir, mais encore pour ne pas échouer; car, en cas d’échec, il y va de la tête, non pas pour les laquais…
— Plus bas, Aramis! dit Athos.
— C’est juste, non pas pour les laquais, reprit Aramis, mais pour le maître, et même pour les maîtres! Nos valets nous sont-ils assez dévoués pour risquer leur vie pour nous? Non.
— Ma foi, dit d’Artagnan, je répondrais presque de Planchet, moi.
— Eh bien, mon cher ami, ajoutez à son dévouement naturel une bonne somme qui lui donne quelque aisance, et alors, au lieu d’en répondre une fois, répondez-en deux.
— Eh! bon Dieu! vous serez trompés tout de même, dit Athos, qui était optimiste quand il s’agissait des choses, et pessimiste quand il s’agissait des hommes. Ils promettront tout pour avoir de l’argent, et en chemin la peur les empêchera d’agir. Une fois pris, on les serrera; serrés, ils avoueront. Que diable! nous ne sommes pas des enfants! Pour aller en Angleterre (Athos baissa la voix), il faut traverser toute la France, semée d’espions et de créatures du cardinal; il faut une passe pour s’embarquer; il faut savoir l’anglais pour demander son chemin à Londres. Tenez, je vois la chose bien difficile.
— Mais point du tout, dit d’Artagnan, qui tenait fort à ce que la chose s’accomplît; je la vois facile, au contraire, moi. Il va sans dire, parbleu! que si l’on écrit à Lord de Winter des choses par-dessus les maisons, des horreurs du cardinal…
— Plus bas! dit Athos.
— Des intrigues et des secrets d’état, continua d’Artagnan en se conformant à la recommandation, il va sans dire que nous serons tous roués vifs; mais, pour Dieu, n’oubliez pas, comme vous l’avez dit vous-même, Athos, que nous lui écrivons pour affaire de famille; que nous lui écrivons à cette seule fin qu’il mette Milady, dès son arrivée à Londres, hors d’état de nous nuire. Je lui écrirai donc une lettre à peu près en ces termes:
— Voyons, dit Aramis, en prenant par avance un visage de critique.
—«Monsieur et cher ami…»
— Ah! oui; cher ami, à un Anglais, interrompit Athos; bien commencé! bravo, d’Artagnan! Rien qu’avec ce mot-là vous serez écartelé, au lieu d’être roué vif.
— Eh bien, soit; je dirai donc, monsieur, tout court.
— Vous pouvez même dire, Milord, reprit Athos, qui tenait fort aux convenances.
—»Milord, vous souvient-il du petit enclos aux chèvres du Luxembourg?»
— Bon! le Luxembourg à présent! On croira que c’est une allusion à la reine mère! Voilà qui est ingénieux, dit Athos.
— Eh bien, nous mettrons tout simplement: «Milord, vous souvient- il de certain petit enclos où l’on vous sauva la vie?»
— Mon cher d’Artagnan, dit Athos, vous ne serez jamais qu’un fort mauvais rédacteur: «Où l’on vous sauva la vie!» Fi donc! ce n’est pas digne. On ne rappelle pas ces services-là à un galant homme. Bienfait reproché, offense faite.
— Ah! mon cher, dit d’Artagnan, vous êtes insupportable, et s’il faut écrire sous votre censure, ma foi, j’y renonce.
— Et vous faites bien. Maniez le mousquet et l’épée, mon cher, vous vous tirez galamment des deux exercices; mais passez la plume à M. l’abbé, cela le regarde.
— Ah! oui, au fait, dit Porthos, passez la plume à Aramis, qui écrit des thèses en latin, lui.
— Eh bien, soit dit d’Artagnan, rédigez-nous cette note, Aramis; mais, de par notre Saint-Père le pape! tenez-vous serré, car je vous épluche à mon tour, je vous en préviens.
— Je ne demande pas mieux, dit Aramis avec cette naïve confiance que tout poète a en lui-même; mais qu’on me mette au courant: j’ai bien ouï dire, de-ci de-là, que cette belle-soeur était une coquine, j’en ai même acquis la preuve en écoutant sa conversation avec le cardinal.
— Plus bas donc, sacrebleu! dit Athos.
— Mais, continua Aramis, le détail m’échappe.
— Et à moi aussi», dit Porthos.
D’Artagnan et Athos se regardèrent quelque temps en silence. Enfin Athos, après s’être recueilli, et en devenant plus pâle encore qu’il n’était de coutume, fit un signe d’adhésion, d’Artagnan comprit qu’il pouvait parler.
«Eh bien, voici ce qu’il y a à dire, reprit d’Artagnan: Milord, votre belle-soeur est une scélérate, qui a voulu vous faire tuer pour hériter de vous. Mais elle ne pouvait épouser votre frère, étant déjà mariée en France, et ayant été…»
D’Artagnan s’arrêta comme s’il cherchait le mot, en regardant Athos.
«Chassée par son mari, dit Athos.
— Parce qu’elle avait été marquée, continua d’Artagnan.
— Bah! s’écria Porthos, impossible! elle a voulu faire tuer son beau-frère?
— Oui.
— Elle était mariée? demanda Aramis.
— Oui.
— Et son mari s’est aperçu qu’elle avait une fleur de lis sur l’épaule? s’écria Porthos.
— Oui.»
Ces trois oui avaient été dits par Athos, chacun avec une intonation plus sombre.
«Et qui l’a vue, cette fleur de lis? demanda Aramis.
— D’Artagnan et moi, ou plutôt, pour observer l’ordre chronologique, moi et d’Artagnan, répondit Athos.
— Et le mari de cette affreuse créature vit encore? dit Aramis.
— Il vit encore.
— Vous en êtes sûr?
— J’en suis sûr.»
Il y eut un instant de froid silence, pendant lequel chacun se sentit impressionné selon sa nature.
«Cette fois, reprit Athos, interrompant le premier le silence, d’Artagnan nous a donné un excellent programme, et c’est cela qu’il faut écrire d’abord.
— Diable! vous avez raison, Athos, reprit Aramis, et la rédaction est épineuse. M. le chancelier lui-même serait embarrassé pour rédiger une épître de cette force, et cependant M. le chancelier rédige très agréablement un procès-verbal. N’importe! taisez-vous, j’écris.»
Aramis en effet prit la plume, réfléchit quelques instants, se mit à écrire huit ou dix lignes d’une charmante petite écriture de femme, puis, d’une voix douce et lente, comme si chaque mot eût été scrupuleusement pesé, il lut ce qui suit:
«Milord, «La personne qui vous écrit ces quelques lignes a eu l’honneur de croiser l’épée avec vous dans un petit enclos de la rue d’Enfer. Comme vous avez bien voulu, depuis, vous dire plusieurs fois l’ami de cette personne, elle vous doit de reconnaître cette amitié par un bon avis. Deux fois vous avez failli être victime d’une proche parente que vous croyez votre héritière, parce que vous ignorez qu’avant de contracter mariage en Angleterre, elle était déjà mariée en France. Mais, la troisième fois, qui est celle-ci, vous pouvez y succomber. Votre parente est partie de La Rochelle pour l’Angleterre pendant la nuit. Surveillez son arrivée car elle a de grands et terribles projets. Si vous tenez absolument à savoir ce dont elle est capable, lisez son passé sur son épaule gauche.»
«Eh bien, voilà qui est à merveille, dit Athos, et vous avez une plume de secrétaire d’état, mon cher Aramis. Lord de Winter fera bonne garde maintenant, si toutefois l’avis lui arrive; et tombât- il aux mains de Son Éminence elle-même, nous ne saurions être compromis. Mais comme le valet qui partira pourrait nous faire accroire qu’il a été à Londres et s’arrêter à Châtelleraut, ne lui donnons avec la lettre que la moitié de la somme en lui promettant l’autre moitié en échange de la réponse. Avez-vous le diamant? continua Athos.
«J’ai mieux que cela, j’ai la somme.»
Et d’Artagnan jeta le sac sur la table: au son de l’or, Aramis leva les yeux. Porthos tressaillit; quant à Athos, il resta impassible.
«Combien dans ce petit sac? dit-il.
— Sept mille livres en louis de douze francs.
— Sept mille livres! s’écria Porthos, ce mauvais petit diamant valait sept mille livres?
— Il paraît, dit Athos, puisque les voilà; je ne présume pas que notre ami d’Artagnan y ait mis du sien.
— Mais, messieurs, dans tout cela, dit d’Artagnan, nous ne pensons pas à la reine. Soignons un peu la santé de son cher Buckingham. C’est le moins que nous lui devions.
— C’est juste, dit Athos, mais ceci regarde Aramis.
— Eh bien, répondit celui-ci en rougissant, que faut-il que je fasse?
— Mais, répliqua Athos, c’est tout simple: rédiger une seconde lettre pour cette adroite personne qui habite Tours.»
Aramis reprit la plume, se mit à réfléchir de nouveau, et écrivit les lignes suivantes, qu’il soumit à l’instant même à l’approbation de ses amis:
«Ma chère cousine…»
«Ah! dit Athos, cette personne adroite est votre parente!
— Cousine germaine, dit Aramis.
— Va donc pour cousine!»
Aramis continua:
«Ma chère cousine, Son Éminence le cardinal, que Dieu conserve pour le bonheur de la France et la confusion des ennemis du royaume, est sur le point d’en finir avec les rebelles hérétiques de La Rochelle: il est probable que le secours de la flotte anglaise n’arrivera pas même en vue de la place; j’oserai même dire que je suis certain que M. de Buckingham sera empêché de partir par quelque grand événement. Son Éminence est le plus illustre politique des temps passés, du temps présent et probablement des temps à venir. Il éteindrait le soleil si le soleil le gênait. Donnez ces heureuses nouvelles à votre soeur, ma chère cousine. J’ai rêvé que cet Anglais maudit était mort. Je ne puis me rappeler si c’était par le fer ou par le poison; seulement ce dont je suis sûr, c’est que j’ai rêvé qu’il était mort, et, vous le savez, mes rêves ne me trompent jamais. Assurez-vous donc de me voir revenir bientôt.»
«À merveille! s’écria Athos, vous êtes le roi des poètes; mon cher Aramis, vous parlez comme l’Apocalypse et vous êtes vrai comme l’évangile. Il ne vous reste maintenant que l’adresse à mettre sur cette lettre.
— C’est bien facile», dit Aramis.
Il plia coquettement la lettre, la reprit et écrivit:
«À Mademoiselle Marie Michon, lingère à Tours.
Les trois amis se regardèrent en riant: ils étaient pris.
«Maintenant, dit Aramis, vous comprenez, messieurs, que Bazin seul peut porter cette lettre à Tours; ma cousine ne connaît que Bazin et n’a confiance qu’en lui: tout autre ferait échouer l’affaire. D’ailleurs Bazin est ambitieux et savant; Bazin a lu l’histoire, messieurs, il sait que Sixte Quint est devenu pape après avoir gardé les pourceaux; eh bien, comme il compte se mettre d’église en même temps que moi, il ne désespère pas à son tour de devenir pape ou tout au moins cardinal: vous comprenez qu’un homme qui a de pareilles visées ne se laissera pas prendre, ou, s’il est pris, subira le martyre plutôt que de parler.
— Bien, bien, dit d’Artagnan, je vous passe de grand coeur Bazin; mais passez-moi Planchet: Milady l’a fait jeter à la porte, certain jour, avec force coups de bâton; or Planchet a bonne mémoire, et, je vous en réponds, s’il peut supposer une vengeance possible, il se fera plutôt échiner que d’y renoncer. Si vos affaires de Tours sont vos affaires, Aramis, celles de Londres sont les miennes. Je prie donc qu’on choisisse Planchet, lequel d’ailleurs a déjà été à Londres avec moi et sait dire très correctement: London, sir, if you please et my master lord d’Artagnan; avec cela soyez tranquilles, il fera son chemin en allant et en revenant.
— En ce cas, dit Athos, il faut que Planchet reçoive sept cents livres pour aller et sept cents livres pour revenir, et Bazin, trois cents livres pour aller et trois cents livres pour revenir; cela réduira la somme à cinq mille livres; nous prendrons mille livres chacun pour les employer comme bon nous semblera, et nous laisserons un fond de mille livres que gardera l’abbé pour les cas extraordinaires ou les besoins communs. Cela vous va-t-il?
— Mon cher Athos, dit Aramis, vous parlez comme Nestor, qui était, comme chacun sait, le plus sage des Grecs.
— Eh bien, c’est dit, reprit Athos, Planchet et Bazin partiront; à tout prendre, je ne suis pas fâché de conserver Grimaud: il est accoutumé à mes façons et j’y tiens; la journée d’hier a déjà dû l’ébranler, ce voyage le perdrait.»
On fit venir Planchet, et on lui donna des instructions; il avait été prévenu déjà par d’Artagnan, qui, du premier coup, lui avait annoncé la gloire, ensuite l’argent, puis le danger.
«Je porterai la lettre dans le parement de mon habit, dit Planchet, et je l’avalerai si l’on me prend.
— Mais alors tu ne pourras pas faire la commission, dit d’Artagnan.
— Vous m’en donnerez ce soir une copie que je saurai par coeur demain.»
D’Artagnan regarda ses amis comme pour leur dire:
«Eh bien, que vous avais-je promis?»
«Maintenant, continua-t-il en s’adressant à Planchet, tu as huit jours pour arriver près de Lord de Winter, tu as huit autres jours pour revenir ici, en tout seize jours; si le seizième jour de ton départ, à huit heures du soir, tu n’es pas arrivé, pas d’argent, fût-il huit heures cinq minutes.
Alors, monsieur, dit Planchet, achetez-moi une montre.
Prends celle-ci, dit Athos, en lui donnant la sienne avec une insouciante générosité, et sois brave garçon. Songe que, si tu parles, si tu bavardes, si tu flânes, tu fais couper le cou à ton maître, qui a si grande confiance dans ta fidélité qu’il nous a répondu de toi. Mais songe aussi que s’il arrive, par ta faute, malheur à d’Artagnan, je te retrouverai partout, et ce sera pour t’ouvrir le ventre.
— Oh! monsieur! dit Planchet, humilié du soupçon et surtout effrayé de l’air calme du mousquetaire.
— Et moi, dit Porthos en roulant ses gros yeux, songe que je t’écorche vif.
— Ah! monsieur!
— Et moi, continua Aramis de sa voix douce et mélodieuse, songe que je te brûle à petit feu comme un sauvage.
— Ah! monsieur!»
Et Planchet se mit à pleurer; nous n’oserions dire si ce fut de terreur, à cause des menaces qui lui étaient faites, ou d’attendrissement de voir quatre amis si étroitement unis.
D’Artagnan lui prit la main, et l’embrassa.
«Vois-tu, Planchet, lui dit-il, ces messieurs te disent tout cela par tendresse pour moi, mais au fond ils t’aiment.
— Ah! monsieur! dit Planchet, ou je réussirai, ou l’on me coupera en quatre; me coupât-on en quatre, soyez convaincu qu’il n’y a pas un morceau qui parlera.»
Il fut décidé que Planchet partirait le lendemain à huit heures du matin, afin, comme il l’avait dit, qu’il pût, pendant la nuit, apprendre la lettre par coeur. Il gagna juste douze heures à cet arrangement; il devait être revenu le seizième jour, à huit heures du soir.
Le matin, au moment où il allait monter à cheval, d’Artagnan, qui se sentait au fond du coeur un faible pour le duc, prit Planchet à part.
«Écoute, lui dit-il, quand tu auras remis la lettre à Lord de Winter et qu’il l’aura lue, tu lui diras encore: “Veillez sur Sa Grâce Lord Buckingham, car on veut l’assassiner.” Mais ceci, Planchet, vois-tu, c’est si grave et si important, que je n’ai pas même voulu avouer à mes amis que je te confierais ce secret, et que pour une commission de capitaine je ne voudrais pas te l’écrire.
— Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous verrez si l’on peut compter sur moi.
Et monté sur un excellent cheval, qu’il devait quitter à vingt lieues de là pour prendre la poste, Planchet partit au galop, le coeur un peu serré par la triple promesse que lui avaient faite les mousquetaires, mais du reste dans les meilleures dispositions du monde.
Bazin partit le lendemain matin pour Tours, et eut huit jours pour faire sa commission.
Les quatre amis, pendant toute la durée de ces deux absences, avaient, comme on le comprend bien, plus que jamais l’oeil au guet, le nez au vent et l’oreille aux écoutes. Leurs journées se passaient à essayer de surprendre ce qu’on disait, à guetter les allures du cardinal et à flairer les courriers qui arrivaient. Plus d’une fois un tremblement insurmontable les prit, lorsqu’on les appela pour quelque service inattendu. Ils avaient d’ailleurs à se garder pour leur propre sûreté; Milady était un fantôme qui, lorsqu’il était apparu une fois aux gens, ne les laissait pas dormir tranquillement.
Le matin du huitième jour, Bazin, frais comme toujours et souriant selon son habitude, entra dans le cabaret de Parpaillot, comme les quatre amis étaient en train de déjeuner, en disant, selon la convention arrêtée:
«Monsieur Aramis, voici la réponse de votre cousine.»
Les quatre amis échangèrent un coup d’oeil joyeux: la moitié de la besogne était faite; il est vrai que c’était la plus courte et la plus facile.
Aramis prit, en rougissant malgré lui, la lettre, qui était d’une écriture grossière et sans orthographe.
«Bon Dieu! s’écria-t-il en riant, décidément j’en désespère; jamais cette pauvre Michon n’écrira comme M. de Voiture.
— Qu’est-ce que cela feut dire, cette baufre Migeon? demanda le Suisse, qui était en train de causer avec les quatre amis quand la lettre était arrivée.
— Oh! mon Dieu! moins que rien, dit Aramis, une petite lingère charmante que j’aimais fort et à qui j’ai demandé quelques lignes de sa main en manière de souvenir.
— Dutieu! dit le Suisse; zi zella il être auzi grante tame que son l’égridure, fous l’être en ponne fordune, mon gamarate!
Aramis lut la lettre et la passa à Athos.
«Voyez donc ce qu’elle m’écrit, Athos», dit-il.
Athos jeta un coup d’oeil sur l’épître, et, pour faire évanouir tous les soupçons qui auraient pu naître, lut tout haut:
«Mon cousin, ma soeur et moi devinons très bien les rêves, et nous en avons même une peur affreuse; mais du vôtre, on pourra dire, je l’espère, tout songe est mensonge. Adieu! portez-vous bien, et faites que de temps en temps nous entendions parler de vous.
«Aglaé Michon.
«Et de quel rêve parle-t-elle? demanda le dragon, qui s’était approché pendant la lecture.
— Foui, te quel rêfe? dit le Suisse.
— Eh! pardieu! dit Aramis, c’est tout simple, d’un rêve que j’ai fait et que je lui ai raconté.
— Oh! foui, par Tieu! c’être tout simple de ragonter son rêfe; mais moi je ne rêfe jamais.
— Vous êtes fort heureux, dit Athos en se levant, et je voudrais bien pouvoir en dire autant que vous!
— Chamais! reprit le Suisse, enchanté qu’un homme comme Athos lui enviât quelque chose, chamais! chamais!»
D’Artagnan, voyant qu’Athos se levait, en fit autant, prit son bras, et sortit.
Porthos et Aramis restèrent pour faire face aux quolibets du dragon et du Suisse.
Quant à Bazin, il s’alla coucher sur une botte de paille; et comme il avait plus d’imagination que le Suisse, il rêva que M. Aramis, devenu pape, le coiffait d’un chapeau de cardinal.
Mais, comme nous l’avons dit, Bazin n’avait, par son heureux retour, enlevé qu’une partie de l’inquiétude qui aiguillonnait les quatre amis. Les jours de l’attente sont longs, et d’Artagnan surtout aurait parié que les jours avaient maintenant quarante- huit heures. Il oubliait les lenteurs obligées de la navigation, il s’exagérait la puissance de Milady. Il prêtait à cette femme, qui lui apparaissait pareille à un démon, des auxiliaires surnaturels comme elle; il s’imaginait, au moindre bruit, qu’on venait l’arrêter, et qu’on ramenait Planchet pour le confronter avec lui et ses amis. Il y a plus: sa confiance autrefois si grande dans le digne Picard, diminuait de jour en jour. Cette inquiétude était si grande, qu’elle gagnait Porthos et Aramis. Il n’y avait qu’Athos qui demeurât impassible, comme si aucun danger ne s’agitait autour de lui, et qu’il respirât son atmosphère quotidienne.
Le seizième jour surtout, ces signes d’agitation étaient si visibles chez d’Artagnan et ses deux amis, qu’ils ne pouvaient rester en place, et qu’ils erraient comme des ombres sur le chemin par lequel devait revenir Planchet.
«Vraiment, leur disait Athos, vous n’êtes pas des hommes, mais des enfants, pour qu’une femme vous fasse si grand-peur! Et de quoi s’agit-il, après tout? D’être emprisonnés! Eh bien, mais on nous tirera de prison: on en a bien retiré Mme Bonacieux. D’être décapités? Mais tous les jours, dans la tranchée, nous allons joyeusement nous exposer à pis que cela, car un boulet peut nous casser la jambe, et je suis convaincu qu’un chirurgien nous fait plus souffrir en nous coupant la cuisse qu’un bourreau en nous coupant la tête. Demeurez donc tranquilles; dans deux heures, dans quatre, dans six heures, au plus tard, Planchet sera ici: il a promis d’y être, et moi j’ai très grande foi aux promesses de Planchet, qui m’a l’air d’un fort brave garçon.
— Mais s’il n’arrive pas? dit d’Artagnan.
— Eh bien, s’il n’arrive pas, c’est qu’il aura été retardé, voilà tout. Il peut être tombé de cheval, il peut avoir fait une cabriole par-dessus le pont, il peut avoir couru si vite qu’il en ait attrapé une fluxion de poitrine. Eh! messieurs! faisons donc la part des événements. La vie est un chapelet de petites misères que le philosophe égrène en riant. Soyez philosophes comme moi, messieurs, mettez-vous à table et buvons; rien ne fait paraître l’avenir couleur de rose comme de le regarder à travers un verre de chambertin.
— C’est fort bien, répondit d’Artagnan; mais je suis las d’avoir à craindre, en buvant frais, que le vin ne sorte de la cave de Milady.
— Vous êtes bien difficile, dit Athos, une si belle femme!
— Une femme de marque!» dit Porthos avec son gros rire.
Athos tressaillit, passa la main sur son front pour en essuyer la sueur, et se leva à son tour avec un mouvement nerveux qu’il ne put réprimer.
Le jour s’écoula cependant, et le soir vint plus lentement, mais enfin il vint; les buvettes s’emplirent de chalands; Athos, qui avait empoché sa part du diamant, ne quittait plus le Parpaillot. Il avait trouvé dans M. de Busigny, qui, au reste, leur avait donné un dîner magnifique, un partner digne de lui. Ils jouaient donc ensemble, comme d’habitude, quand sept heures sonnèrent: on entendit passer les patrouilles qui allaient doubler les postes; à sept heures et demie la retraite sonna.
«Nous sommes perdus, dit d’Artagnan à l’oreille d’Athos.
— Vous voulez dire que nous avons perdu, dit tranquillement Athos en tirant quatre pistoles de sa poche et en les jetant sur la table. Allons, messieurs, continua-t-il, on bat la retraite, allons nous coucher.»
Et Athos sortit du Parpaillot suivi de d’Artagnan. Aramis venait derrière donnant le bras à Porthos. Aramis mâchonnait des vers, et Porthos s’arrachait de temps en temps quelques poils de moustache en signe de désespoir.
Mais voilà que tout à coup, dans l’obscurité, une ombre se dessine, dont la forme est familière à d’Artagnan, et qu’une voix bien connue lui dit:
«Monsieur, je vous apporte votre manteau, car il fait frais ce soir.
— Planchet! s’écria d’Artagnan, ivre de joie.
— Planchet! répétèrent Porthos et Aramis.
— Eh bien, oui, Planchet, dit Athos, qu’y a-t-il d’étonnant à cela? Il avait promis d’être de retour à huit heures, et voilà les huit heures qui sonnent. Bravo! Planchet, vous êtes un garçon de parole, et si jamais vous quittez votre maître, je vous garde une place à mon service.
— Oh! non, jamais, dit Planchet, jamais je ne quitterai M. d’Artagnan.»
En même temps d’Artagnan sentit que Planchet lui glissait un billet dans la main.
D’Artagnan avait grande envie d’embrasser Planchet au retour comme il l’avait embrassé au départ; mais il eut peur que cette marque d’effusion, donnée à son laquais en pleine rue, ne parût extraordinaire à quelque passant, et il se contint.
«J’ai le billet, dit-il à Athos et à ses amis.
— C’est bien, dit Athos, entrons chez nous, et nous le lirons.
Le billet brûlait la main de d’Artagnan: il voulait hâter le pas; mais Athos lui prit le bras et le passa sous le sien, et force fut au jeune homme de régler sa course sur celle de son ami.
Enfin on entra dans la tente, on alluma une lampe, et tandis que Planchet se tenait sur la porte pour que les quatre amis ne fussent pas surpris, d’Artagnan, d’une main tremblante, brisa le cachet et ouvrit la lettre tant attendue.
Elle contenait une demi-ligne, d’une écriture toute britannique et d’une concision toute spartiate:
«Thank you, be easy.»
Ce qui voulait dire:
«Merci, soyez tranquille.»
Athos prit la lettre des mains de d’Artagnan, l’approcha de la lampe, y mit le feu, et ne la lâcha point qu’elle ne fût réduite en cendres.
Puis appelant Planchet:
«Maintenant, mon garçon, lui dit-il, tu peux réclamer tes sept cents livres, mais tu ne risquais pas grand-chose avec un billet comme celui-là.
— Ce n’est pas faute que j’aie inventé bien des moyens de le serrer, dit Planchet.
— Eh bien, dit d’Artagnan, conte-nous cela.
— Dame! c’est bien long, monsieur.
— Tu as raison, Planchet, dit Athos; d’ailleurs la retraite est battue, et nous serions remarqués en gardant de la lumière plus longtemps que les autres.
— Soit, dit d’Artagnan, couchons-nous. Dors bien, Planchet!
— Ma foi, monsieur! ce sera la première fois depuis seize jours.
— Et moi aussi! dit d’Artagnan.
— Et moi aussi! répéta Porthos.
— Et moi aussi! répéta Aramis.
— Eh bien, voulez-vous que je vous avoue la vérité? et moi aussi!» dit Athos.
CHAPITRE XLIX. FATALITÉ
Cependant Milady, ivre de colère, rugissant sur le pont du bâtiment comme une lionne qu’on embarque, avait été tentée de se jeter à la mer pour regagner la côte, car elle ne pouvait se faire à l’idée qu’elle avait été insultée par d’Artagnan, menacée par Athos, et qu’elle quittait la France sans se venger d’eux. Bientôt, cette idée était devenue pour elle tellement insupportable, qu’au risque de ce qui pouvait arriver de terrible pour elle-même, elle avait supplié le capitaine de la jeter sur la côte; mais le capitaine, pressé d’échapper à sa fausse position, placé entre les croiseurs français et anglais, comme la chauve- souris entre les rats et les oiseaux, avait grande hâte de regagner l’Angleterre, et refusa obstinément d’obéir à ce qu’il prenait pour un caprice de femme, promettant à sa passagère, qui au reste lui était particulièrement recommandée par le cardinal, de la jeter, si la mer et les Français le permettaient, dans un des ports de la Bretagne, soit à Lorient, soit à Brest; mais en attendant, le vent était contraire, la mer mauvaise, on louvoyait et l’on courait des bordées. Neuf jours après la sortie de la Charente, Milady, toute pâle de ses chagrins et de sa rage, voyait apparaître seulement les côtes bleuâtres du Finistère.
Elle calcula que pour traverser ce coin de la France et revenir près du cardinal il lui fallait au moins trois jours; ajoutez un jour pour le débarquement et cela faisait quatre; ajoutez ces quatre jours aux neuf autres, c’était treize jours de perdus, treize jours pendant lesquels tant d’événements importants se pouvaient passer à Londres. Elle songea que sans aucun doute le cardinal serait furieux de son retour, et que par conséquent il serait plus disposé à écouter les plaintes qu’on porterait contre elle que les accusations qu’elle porterait contre les autres. Elle laissa donc passer Lorient et Brest sans insister près du capitaine, qui, de son côté, se garda bien de lui donner l’éveil. Milady continua donc sa route, et le jour même où Planchet s’embarquait de Portsmouth pour la France, la messagère de son Éminence entrait triomphante dans le port.
Toute la ville était agitée d’un mouvement extraordinaire: — quatre grands vaisseaux récemment achevés venaient d’être lancés à la mer; — debout sur la jetée, chamarré d’or, éblouissant, selon son habitude de diamants et de pierreries, le feutre orné d’une plume blanche qui retombait sur son épaule, on voyait Buckingham entouré d’un état-major presque aussi brillant que lui.
C’était une de ces belles et rares journées d’hiver où l’Angleterre se souvient qu’il y a un soleil. L’astre pâli, mais cependant splendide encore, se couchait à l’horizon, empourprant à la fois le ciel et la mer de bandes de feu et jetant sur les tours et les vieilles maisons de la ville un dernier rayon d’or qui faisait étinceler les vitres comme le reflet d’un incendie. Milady, en respirant cet air de l’Océan plus vif et plus balsamique à l’approche de la terre, en contemplant toute la puissance de ces préparatifs qu’elle était chargée de détruire, toute la puissance de cette armée qu’elle devait combattre à elle seule — elle femme — avec quelques sacs d’or, se compara mentalement à Judith, la terrible Juive, lorsqu’elle pénétra dans le camp des Assyriens et qu’elle vit la masse énorme de chars, de chevaux, d’hommes et d’armes qu’un geste de sa main devait dissiper comme un nuage de fumée.
On entra dans la rade; mais comme on s’apprêtait à y jeter l’ancre, un petit cutter formidablement armé s’approcha du bâtiment marchand, se donnant comme garde-côte, et fit mettre à la mer son canot, qui se dirigea vers l’échelle. Ce canot renfermait un officier, un contremaître et huit rameurs; l’officier seul monta à bord, où il fut reçu avec toute la déférence qu’inspire l’uniforme.
L’officier s’entretint quelques instants avec le patron, lui fit lire un papier dont il était porteur, et, sur l’ordre du capitaine marchand, tout l’équipage du bâtiment, matelots et passagers, fut appelé sur le pont.
Lorsque cette espèce d’appel fut fait, l’officier s’enquit tout haut du point de départ du brik, de sa route, de ses atterrissements, et à toutes les questions le capitaine satisfit sans hésitation et sans difficulté. Alors l’officier commença de passer la revue de toutes les personnes les unes après les autres, et, s’arrêtant à Milady, la considéra avec un grand soin, mais sans lui adresser une seule parole.
Puis il revint au capitaine, lui dit encore quelques mots; et, comme si c’eût été à lui désormais que le bâtiment dût obéir, il commanda une manoeuvre que l’équipage exécuta aussitôt. Alors le bâtiment se remit en route, toujours escorté du petit cutter, qui voguait bord à bord avec lui, menaçant son flanc de la bouche de ses six canons tandis que la barque suivait dans le sillage du navire, faible point près de l’énorme masse.
Pendant l’examen que l’officier avait fait de Milady, Milady, comme on le pense bien, l’avait de son côté dévoré du regard. Mais, quelque habitude que cette femme aux yeux de flamme eût de lire dans le coeur de ceux dont elle avait besoin de deviner les secrets, elle trouva cette fois un visage d’une impassibilité telle qu’aucune découverte ne suivit son investigation. L’officier qui s’était arrêté devant elle et qui l’avait silencieusement étudiée avec tant de soin pouvait être âgé de vingt-cinq à vingt- six ans, était blanc de visage avec des yeux bleu clair un peu enfoncés; sa bouche, fine et bien dessinée, demeurait immobile dans ses lignes correctes; son menton, vigoureusement accusé, dénotait cette force de volonté qui, dans le type vulgaire britannique, n’est ordinairement que de l’entêtement; un front un peu fuyant, comme il convient aux poètes, aux enthousiastes et aux soldats, était à peine ombragé d’une chevelure courte et clairsemée, qui, comme la barbe qui couvrait le bas de son visage, était d’une belle couleur châtain foncé.
Lorsqu’on entra dans le port, il faisait déjà nuit. La brume épaississait encore l’obscurité et formait autour des fanaux et des lanternes des jetées un cercle pareil à celui qui entoure la lune quand le temps menace de devenir pluvieux. L’air qu’on respirait était triste, humide et froid.
Milady, cette femme si forte, se sentait frissonner malgré elle.
L’officier se fit indiquer les paquets de Milady, fit porter son bagage dans le canot; et lorsque cette opération fut faite, il l’invita à y descendre elle-même en lui tendant sa main.
Milady regarda cet homme et hésita.
«Qui êtes-vous, monsieur, demanda-t-elle, qui avez la bonté de vous occuper si particulièrement de moi?
— Vous devez le voir, madame, à mon uniforme; je suis officier de la marine anglaise, répondit le jeune homme.
— Mais enfin, est-ce l’habitude que les officiers de la marine anglaise se mettent aux ordres de leurs compatriotes lorsqu’ils abordent dans un port de la Grande-Bretagne, et poussent la galanterie jusqu’à les conduire à terre?
— Oui, Milady, c’est l’habitude, non point par galanterie, mais par prudence, qu’en temps de guerre les étrangers soient conduits à une hôtellerie désignée, afin que jusqu’à parfaite information sur eux ils restent sous la surveillance du gouvernement.»
Ces mots furent prononcés avec la politesse la plus exacte et le calme le plus parfait. Cependant ils n’eurent point le don de convaincre Milady.
«Mais je ne suis pas étrangère, monsieur, dit-elle avec l’accent le plus pur qui ait jamais retenti de Portsmouth à Manchester, je me nomme Lady Clarick, et cette mesure…
— Cette mesure est générale, Milady, et vous tenteriez inutilement de vous y soustraire.
— Je vous suivrai donc, monsieur.»
Et acceptant la main de l’officier, elle commença de descendre l’échelle au bas de laquelle l’attendait le canot. L’officier la suivit; un grand manteau était étendu à la poupe, l’officier la fit asseoir sur le manteau et s’assit près d’elle.
«Nagez», dit-il aux matelots.
Les huit rames retombèrent dans la mer, ne formant qu’un seul bruit, ne frappant qu’un seul coup, et le canot sembla voler sur la surface de l’eau.
Au bout de cinq minutes on touchait à terre.
L’officier sauta sur le quai et offrit la main à Milady.
Une voiture attendait.
«Cette voiture est-elle pour nous? demanda Milady.
— Oui, madame, répondit l’officier.
— L’hôtellerie est donc bien loin?
— À l’autre bout de la ville.
— Allons», dit Milady.
Et elle monta résolument dans la voiture.
L’officier veilla à ce que les paquets fussent soigneusement attachés derrière la caisse, et cette opération terminée, prit sa place près de Milady et referma la portière.
Aussitôt, sans qu’aucun ordre fût donné et sans qu’on eût besoin de lui indiquer sa destination, le cocher partit au galop et s’enfonça dans les rues de la ville.
Une réception si étrange devait être pour Milady une ample matière à réflexion; aussi, voyant que le jeune officier ne paraissait nullement disposé à lier conversation, elle s’accouda dans un angle de la voiture et passa les unes après les autres en revue toutes les suppositions qui se présentaient à son esprit.
Cependant, au bout d’un quart d’heure, étonnée de la longueur du chemin, elle se pencha vers la portière pour voir où on la conduisait. On n’apercevait plus de maisons; des arbres apparaissaient dans les ténèbres comme de grands fantômes noirs courant les uns après les autres.
Milady frissonna.
«Mais nous ne sommes plus dans la ville, monsieur», dit-elle.
Le jeune officier garda le silence.
«Je n’irai pas plus loin, si vous ne me dites pas où vous me conduisez; je vous en préviens, monsieur!»
Cette menace n’obtint aucune réponse.
«Oh! c’est trop fort! s’écria Milady, au secours! au secours!»
Pas une voix ne répondit à la sienne, la voiture continua de rouler avec rapidité; l’officier semblait une statue.
Milady regarda l’officier avec une de ces expressions terribles, particulières à son visage et qui manquaient si rarement leur effet; la colère faisait étinceler ses yeux dans l’ombre.
Le jeune homme resta impassible.
Milady voulut ouvrir la portière et se précipiter.
«Prenez garde, madame, dit froidement le jeune homme, vous vous tuerez en sautant.»
Milady se rassit écumante; l’officier se pencha, la regarda à son tour et parut surpris de voir cette figure, si belle naguère, bouleversée par la rage et devenue presque hideuse. L’astucieuse créature comprit qu’elle se perdait en laissant voir ainsi dans son âme; elle rasséréna ses traits, et d’une voix gémissante:
«Au nom du Ciel, monsieur! dites-moi si c’est à vous, si c’est à votre gouvernement, si c’est à un ennemi que je dois attribuer la violence que l’on me fait?
— On ne vous fait aucune violence, madame, et ce qui vous arrive est le résultat d’une mesure toute simple que nous sommes forcés de prendre avec tous ceux qui débarquent en Angleterre.
— Alors vous ne me connaissez pas, monsieur?
— C’est la première fois que j’ai l’honneur de vous voir.
— Et, sur votre honneur, vous n’avez aucun sujet de haine contre moi?
— Aucun, je vous le jure.»
II y avait tant de sérénité, de sang-froid, de douceur même dans la voix du jeune homme, que Milady fut rassurée.
Enfin, après une heure de marche à peu près, la voiture s’arrêta devant une grille de fer qui fermait un chemin creux conduisant à un château sévère de forme, massif et isolé. Alors, comme les roues tournaient sur un sable fin, Milady entendit un vaste mugissement, qu’elle reconnut pour le bruit de la mer qui vient se briser sur une côte escarpée.
La voiture passa sous deux voûtes, et enfin s’arrêta dans une cour sombre et carrée; presque aussitôt la portière de la voiture s’ouvrit, le jeune homme sauta légèrement à terre et présenta sa main à Milady, qui s’appuya dessus, et descendit à son tour avec assez de calme.
«Toujours est-il, dit Milady en regardant autour d’elle et en ramenant ses yeux sur le jeune officier avec le plus gracieux sourire, que je suis prisonnière; mais ce ne sera pas pour longtemps, j’en suis sûre, ajouta-t-elle, ma conscience et votre politesse, monsieur, m’en sont garants.»
Si flatteur que fût le compliment, l’officier ne répondit rien; mais, tirant de sa ceinture un petit sifflet d’argent pareil à celui dont se servent les contremaîtres sur les bâtiments de guerre, il siffla trois fois, sur trois modulations différentes: alors plusieurs hommes parurent, dételèrent les chevaux fumants et emmenèrent la voiture sous une remise.
Puis l’officier, toujours avec la même politesse calme, invita sa prisonnière à entrer dans la maison. Celle-ci, toujours avec son même visage souriant, lui prit le bras, et entra avec lui sous une porte basse et cintrée qui, par une voûte éclairée seulement au fond, conduisait à un escalier de pierre tournant autour d’une arête de pierre; puis on s’arrêta devant une porte massive qui, après l’introduction dans la serrure d’une clef que le jeune homme portait sur lui, roula lourdement sur ses gonds et donna ouverture à la chambre destinée à Milady.
D’un seul regard, la prisonnière embrassa l’appartement dans ses moindres détails.