Les esclaves de Paris (part 3 of 4)
Précisément, Françoise avait fait des blouses pour un des ouvriers de Champdoce, il lui devait une trentaine de sous, c'était un prétexte. Elle se chargea de la commission sans que la veuve y trouvât à redire, bien qu'elle ne fût pas absolument dupe de l'explication de Mlle de Sauvebourg.
Elle n'était pas maladroite, cette grosse Françoise; elle chaussa ses sabots, prit sa cape et sortit, et une heure plus tard le message était fidèlement et discrètement remis.
Voilà pourquoi, le lendemain, un peu avant deux heures, par une pluie battante, Norbert se présenta chez maître Dauman, ayant à causer de sa créance, prétendait-il, parce que les deux mille francs s'épuisaient et qu'il fallait aviser à lui procurer de l'argent.
Lui aussi, le pauvre garçon, il était travaillé d'idées de mariage. Épouser cette jeune fille si belle, qu'il aimait à la folie, vivre près d'elle dans une belle habitation comme Sauvebourg, la voir, l'entendre, lui parler à toute heure, lui semblait le comble de la félicité humaine.
Mais si enflammés que fussent ses désirs, ils n'allaient pas encore jusqu'à lui donner l'audace de s'ouvrir à son père de ses projets. D'avance il était sûr d'un refus bien net et bien formel, et il lui semblait ouïr les paroles dures et railleuses dont il serait accompagné.
Son sort n'était-il par arrêté et fixé par une volonté inexorable? Après l'avoir condamné à la plus misérable jeunesse, on prétendrait le contraindre à épouser une femme qu'il détesterait. Le duc lui avait dit: «Tu épouseras une fille très riche.»
Mais sur ce point, Norbert s'était juré de résister. Il était décidé à mourir sous le bâton fourchu du duc de Champdoce, au roulement de ses Jarnitonnerre! plutôt que de céder.
Or, il comptait sur Dauman pour lui fournir des moyens de résistance.
Il venait donc d'entamer ce sujet, quand on entendit une voiture s'arrêter devant la maison du Président. Presque aussitôt Mlle du Sauvebourg parut. Elle était fort pâle, et ses lèvres serrées trahissaient la violence qu'elle se faisait pour recourir à ce déplorable expédient.
D'un coup d'œil, maître Dauman comprit ses avantages; aussi abrégea-t-il ses formules de civilité pour expliquer à mademoiselle que, jaloux de lui être agréable, il s'était occupé de l'affaire Rouleau et qu'il la considérait comme arrangée.
--Je puis même ajouta-t-il, montrer à mademoiselle la lettre de l'huissier; il consent à arrêter les poursuites...
Il la cherchait, cette lettre, avec acharnement, parmi ses papiers, partout, avec autant de persistance que si vraiment elle eût existé.
--Je ne puis mettre la main dessus, dit-il d'un ton dépité, je l'aurai laissée en bas ou dans ma chambre. J'ai tant d'occupations que j'en perds la tête. Il faut la trouver, pourtant... Vous permettez, je descends, je suis à vous à l'instant!
Il sortit en effet rapidement, et vivement referma la porte sur lui.
Véritablement il était un peu étourdi du surprenant concours de circonstances qui, sans peines, sans efforts de sa part, amenait ces deux jeunes gens ensemble, dans sa maison, à son entière discrétion, et il avait besoin de réfléchir.
Sa sortie avait été une de ces inspirations qui jamais ne font défaut aux coquins à l'affût de l'occasion. Devinant un rendez-vous donné chez lui, il était bien aise de laisser un peu «les amoureux», comme il disait, tête à tête.
Il ne risquait rien à cela, n'étant pas allé plus loin que l'autre côté de la porte.
Alternativement, il collait l'œil et l'oreille à la serrure, il entendait, il voyait.
Cet instant de liberté que lui laissait la grossière diplomatie de l'intrigant de village, parut à Norbert une faveur céleste.
Ce n'est pas que l'intelligence lui manquât, pour deviner le piège; mais l'esprit, dans les grandes crises, ne s'arrête pas aux circonstances extérieures.
Depuis l'entrée de Mlle de Sauvebourg, il était frappé de l'altération de ses traits si purs, respirant d'ordinaire le calme assuré de l'innocence.
Il osa lui prendre la main, qu'elle ne retira pas, et chercha son regard, espérant lire jusqu'au fond de son âme.
--De grâce, mademoiselle, commença-t-il, qu'avez-vous? Ce ne peut-être le malheur de cette pauvre femme qui vous attriste à ce point!
Un soupir profond fut la seule réponse de Mlle Diane. Une grosse larme brilla dans ses yeux, trembla une seconde dans ses cils, et lentement roula, brûlante, la long de sa joue.
Cette larme emplit de douleur l'âme du pauvre jeune homme.
--Au nom du ciel, insista-t-il d'une voix étranglée par l'angoise, que vous arrive-t-il! mademoiselle!... Diane!... je vous en conjure, parlez-moi, répondez-moi... ne suis-je pas votre ami, le plus dévoué, le plus aimant des amis?
Elle résista d'abord, écartant doucement Norbert, détournant la tête. Puis enfin, avec toutes sortes d'hésitations, et comme si elle eût fait à ses pudeurs de jeune fille la plus douloureuse violence, elle avoua que la veille au soir, et lorsqu'elle s'y attendait le moins, son père lui avait parlé d'un parti qui se présentait, un jeune homme offrant toutes les garanties de naissance, de caractère et de fortune qui enlèvent le consentement des familles.
Norbert l'écoutait, la joue blême, secoué par toutes les furies de la jalousie et de la colère.
--Et vous n'avez pas refusé, s'écria-t-il, vous n'avez pas repoussé ces propositions affreuses?...
Hélas! le pouvait-elle?
Sans répondre directement, elle se répandit en plaintes désolées, sur la tyrannie de la famille. Que peut faire une pauvre jeune fille, abandonnée sans défense aux caprices ou aux calculs de sa famille, obsédée, réprimandée, épiée?
Comment disposerait-elle librement de son cœur, prise entre deux alternatives également effrayantes, réduite à opter entre un mariage qui lui faisait horreur, et le couvent, dont la seule menace la glaçait?...
Accroupi derrière la porte de son cabinet, ne perdant ni un geste, ni un mot, ni un coup d'œil, ni une intonation, maître Dauman jubilait prodigieusement.
--Eh! eh! ricanait-il, pas mal, pour une petite pensionnaire émancipée d'hier. Elle a des dispositions, cette jeune commère, et inspirée par moi elle peut aller loin. Bien trouvé, pour forcer ce jeune benêt à se déclarer! Mais réussira-t-elle?...
Oui! la mort la plus épouvantable, inévitable, imminente, la hache au-dessus de sa tête, n'eussent pas effrayé Norbert autant que ces horribles perspectives.
--Et vous avez pu hésiter! fit-il d'un ton de reproche. On sort du couvent, si hauts qu'en soient les murs, tandis que le mariage... le mariage!...
Il s'arrêta. Il ne trouvait pas d'expressions pour rendre la sensation qu'il éprouvait, en songeant que Mlle de Sauvebourg pourrait être à un autre.
Elle, cependant, rendue mille fois plus belle par son désordre, poursuivait ses lamentations d'une voix entrecoupée. On eût dit que sa poitrine gonflée par les sanglots allait éclater.
--Quelles raisons donner à son père de sa résistance? Ne savait-on pas bien qu'elle n'aurait pas de dot, qu'elle était sacrifiée à son frère aîné, immolée aux stupides préjugés de l'orgueil nobiliaire? Qui donc dans de telles conditions s'intéresserait à elle, qui donc songerait à demander jamais sa main!
--Et moi! s'écria Norbert frémissant, et moi, qui suis-je donc! Vous ne m'aimez donc pas, que vous n'avez pas daigné penser à moi!...
--Hélas! mon ami, murmura-t-elle, êtes-vous libre plus que moi? Nos destinées ne sont-elles pas pareilles? Oubliez-vous tout ce que vous m'avez dit? N'êtes-vous pas, ainsi que moi, victime de l'implacable raison de famille!...
Norbert écoutait, les traits contractés par une rage froide. Il lui semblait qu'un homme nouveau s'éveillait en lui. L'énergie terrible de ses pères, courbée sous une main de fer, se révoltait. Le sang rouge des Champdoce qui coulait dans ses veines, enflammé par la passion, bouillonnait comme la lave.
--Je ne suis donc qu'un enfant débile et lâche? dit-il, se contenant à peine.
--Votre père est tout puissant, lui fut-il répondu avec la douceur de la résignation; il est rude, il est inflexible, et vous êtes en son pouvoir. Votre père, mon ami...
C'en était trop! L'orage terrible qui grondait dans le cœur de Norbert éclata.
--Mon père, s'écria-t-il d'une voix éclatante, mon père!... Eh! que m'importe! Je suis Dompair de Champdoce aussi bien que lui, et tant pis pour celui qui se trouve en travers du chemin d'un Champdoce! Oui, malheur à celui-là, fût-il mon père, qui oserait se placer entre mon désir et la femme que j'aime! Car je vous aime, Diane; je t'aime, tu es à moi, et il n'est pas de puissance humaine assez forte pour t'arracher, moi vivant, à mon amour.
Il était hors de lui, il délirait; il étendit les bras, et, saisissant la jeune fille par la taille, il la serra contre sa poitrine à la briser; et comme pour prendre possession de sa personne, il la marqua au front d'un baiser brûlant! L'œil grand ouvert au trou de la serrure, maître Dauman retenait son souffle.
--Cré chien!... grommelait-il, évidemment empoigné, pour n'importe qui, ma place vaut cent sous comme un liard... Pour moi, elle vaut cent cinquante mille francs, que ces amoureux me donneront. Il tient de son papa, le petit. Quelle braise!... Quand la jeune personne et moi soufflerons dessus, l'incendie sera vite allumé...
Plus palpitante que l'oiseau entre les mains d'un enfant, Mlle de Sauvebourg repoussait Norbert et se dégageait de son étreinte.
Il lui paraissait sublime en ce moment: transfiguré par la colère, admirable d'orgueil et de passion. Et, sentant vibrer toutes les cordes de son être, elle avait peur... peur de lui, peur d'elle même. Après ce grand éclat, Norbert gardait le silence, tout étourdi et confus de son emportement.
Il cherchait maintenant quelqu'un de ces arguments raisonnables et décisifs qui assurent le triomphe d'une cause en suspens. Bientôt il crut l'avoir trouvé.
--Me refuseriez-vous donc, mademoiselle, reprit-il d'une voix plus calme, me repousseriez-vous si, à genoux, à mains jointes, je vous demandais d'être ma femme, d'être duchesse de Champdoce?
Mlle de Sauvebourg répondit par un seul regard, mais il n'y avait pas à s'y méprendre, il disait: Oui, oui avec bonheur.
--Eh bien! répondit Norbert, pourquoi nous effrayer de vaines chimères? Douteriez-vous de moi, de ma parole, de mon amour? Il se peut que mon père s'oppose à des projets qui assureraient la félicité de ma vie; qu'importe! Avant longtemps j'échapperai à son despotisme. Je serai majeur dans quelques mois, c'est-à-dire libre, maître de suivre les inspirations de mon cœur, et alors...
De l'air le plus triste Mlle Diane hochait la tête. Il s'interrompit un peu inquiet et presque aussitôt demanda:
--Que voulez-vous dire? Quel obstacle apercevez-vous?
--Hélas! mon ami, comment ne pas vous dire que vous vous bercez d'illusions vaines. Ce n'est qu'à vingt-cinq ans accomplis qu'un homme échappe aux dernières entraves du pouvoir paternel, et peut donner son nom à qui bon lui semble...
Cet avertissement, le perspicace Président l'attendait derrière sa porte.
--Bravo! murmura-t-il, bravo, la jeune demoiselle! Voilà donc pourquoi elle est venue, elle voulait prévenir l'enfant. Peste! il fait bon lui donner des leçons, elle ne les oublie pas.
Cependant Norbert ne pouvait en croire ses oreilles.
--Ce que vous dites est impossible, mademoiselle, dit-il.
--C'est la vérité, malheureusement, mon ami. Au-dessus de nous, de notre volonté, de nos plus ardents désirs, il y a la loi, et c'est la loi qui a fixé l'âge que je vous dis: vingt-cinq ans. Ce serait donc sept ans à attendre... sept ans! Vous jouirez de votre fortune, alors, Norbert, vous habiterez Paris, vous serez fêté, entouré, flatté, toutes les séductions viendront au-devant de vous, tous les plaisirs, toutes les ivresses. Penserez-vous encore à moi? Vous souviendrez-vous seulement qu'il existe une pauvre jeune fille que vous prétendiez aimer, et qui elle-même...
--Champdoce n'oublie jamais, s'écria Norbert, et jamais ne cède! Que me parlez-vous de la loi? J'aurai de l'argent quand je serai majeur, et je trouverai des gens qui m'apprendront comment on peut s'y soustraire. Et si c'est impossible, eh bien! j'aviserai. J'ai dit: Je veux. J'arracherai le consentement de mon père de vive force, s'il le faut...
Le Président s'était relevé, et d'un doigt soigneux il époussetait à coups de pichenettes les genoux de son pantalon.
--Attention! se disait-il, voici l'instant de paraître. Je reviens en hâte, j'ouvre la porte, je surprends quelques mots, j'y réponds, et je suis en plein dans la situation. Allons, cela évitera bien des longueurs...
Ce disant, il entra.
Le même cri de surprise et d'effroi échappa à Mlle de Sauvebourg et à Norbert.
Entièrement absorbés dans les sensations de l'heure présente, ils avaient oublié en quel lieu ils se trouvaient, et jusqu'à l'existence du «Président.»
Lui, ne sembla nullement décontenancé de l'effet qu'il produisait; il l'avait prévu. C'est du ton le plus détaché, et comme s'il se fût agi d'une chose toute naturelle, qu'il prit la parole.
--Impossible, commença-t-il, de dénicher cette satanée lettre. Mais qu'importe, je vous garantis l'affaire de la mère Rouleau arrangée, et je voudrais bien en dire autant de la vôtre.
Norbert et Mlle Diane tressaillirent et échangèrent un regard où se peignait l'inquiétude qu'ils ressentaient de se savoir à la discrétion de cet homme.
Cette crainte, très-évidente, parut cruellement mortifier Dauman.
--Mon Dieu! reprit-il d'un ton bourru, je sais bien que ce ne sont pas là mes affaires, et que vous avez le droit de me dire: «Bonhomme, mêle-toi de ce qui te regarde!» Mais que voulez-vous, c'est plus fort que moi, l'injustice me révolte, et bon gré mal gré il faut que je me mette du côté des plus faibles. Ah! il m'en a cuit plus d'une fois. On ne se refait pas. Donc, j'arrive, je vous entends causer de vos peines, je devine ce que je n'entends pas, et aussitôt je me dis: Président, voici deux gentils amoureux, créés l'un pour l'autre, c'est sûr...
--Monsieur!... interrompit Mlle de Sauvebourg, froissée dans toutes ses délicatesses de femme, monsieur! Vous vous oubliez.
La figure de maître Dauman exprima le désappointement comique et naïf de l'homme qui, pensant rendre un grand service, s'aperçoit qu'il commet une insigne maladresse.
--Mademoiselle me pardonnera, balbutia-t-il, je ne suis qu'un pauvre paysan, je dis les choses comme mon cœur me les inspire; si j'ai péché, ce n'est pas avec intention; je me tais.
Mais Norbert avait trop d'intérêt à être renseigné pour s'en tenir à cette défaite.
--C'est bien, dit-il, mademoiselle vous excuse; Président, continuez.
--Ce sera donc pour vous obéir, monsieur le marquis.
--Oui, vous m'obligerez.
Dauman attendit quelques secondes une objection de Mlle Diane; elle se taisait, il reprit:
--Pour lors, je me disais: voici des jeunes gens dont les désirs sont naturels, raisonnables, juste même, et qui vont avoir à lutter contre les volontés de leurs familles. Jeunes, sans expérience, ignorant jusqu'aux dispositions du Code, ils seront infailliblement vaincus. Pourquoi ne me mettrais-je pas de leur côté? Mes conseils rétabliraient l'égalité de la partie. Car je connais la loi, moi, je l'ai étudiée, analysée; j'en ai surpris le fort et le faible; je sais comment on l'attaque et comment on la tourne.
Et pendant un bon moment encore, du ton le plus emphatique, il célébra son éloge, soit qu'il ne pût se défaire de cette habitude qu'ont les finauds de campagne d'étourdir leurs victimes de flots d'éloquence, soit qu'il voulût laisser à Mlle Diane ni à Norbert le loisir de la réflexion.
Il affectait en tous cas de ne pas les regarder, de ne point remarquer que debout, dans l'embrasure de la fenêtre, ils se consultaient à voix basse.
--Pourquoi ne pas nous confier à lui? disait Norbert, il a l'expérience pour lui, on vient le consulter de trois lieues à la ronde, dans les cas difficiles.
--Quoi! lui livrer notre secret!
--Ne l'a-t-il pas surpris?
--Il nous trahira; il est capable de tout pour de l'argent.
--Tant mieux s'il est avide, son avidité même nous répond de lui; il se taira sur la promesse d'une magnifique récompense.
--Agissez donc comme vous l'entendrez, mon ami.
Enhardi par cette approbation, Norbert s'avança vers maître Dauman.
--Assez, interrompit-il, j'ai confiance en vous et j'ai répondu de vous à mademoiselle. Vous connaissez la situation, arrivons au fait. Que nous conseillez-vous?
--Sachez attendre, articula vivement le Président. Tout est là. Avant votre majorité, la moindre démarche perdrait tout.
--Cependant...
--Eh! monsieur le marquis, qu'est-ce qu'un an de patience à votre âge, avec la certitude du bonheur au bout? Pour le lendemain de vos vingt et un ans, je vous promets, foi de Dauman, trois moyens de faire capituler le duc de Champdoce votre père et de lui arracher son consentement.
Il parlait avec une imperturbable assurance, comme s'il les eût connus, ces moyens.
--D'ici là, poursuivit-il, de la prudence, monsieur le marquis, dissimulez, cachez-vous. On doit être le plus fin, quand on n'est pas le plus fort. On vous a rencontré donnant le bras à mademoiselle. Quelle faute! On a jasé. Qu'adviendrait-il si les propos des bavards arrivaient aux oreilles de M. de Sauvebourg et de M. de Champdoce? Vous seriez séparés, enfermés, surveillés. Voulez-vous réussir? Ne donnez pas l'éveil. Plus inattendus seront les coups que nous frapperons le moment venu, meilleures seront nos chances.
Il ne voulut pas s'expliquer autrement, mais il avait le don de la persuasion, et quand Mlle de Sauvebourg et Norbert sortirent de chez lui, ils étaient rassurés et plein d'espoir.
Ce fut d'ailleurs une de leurs dernières entrevues de l'année. Le temps continuait à être si mauvais qu'ils ne pouvaient songer à se rencontrer dehors, et la crainte qu'ils avaient d'être épiés les empêchait de profiter de l'hospitalité que Dauman mettait à leur disposition.
Ils ne restaient pas pour cela sans nouvelles l'un de l'autre. Chaque jour la fille de la mère Rouleau portait une lettre à Sauvebourg et rapportait une réponse à Champdoce. Norbert écrivait des volumes.
D'ailleurs la saison s'avançait, et les châtelains du voisinage, chassés par les premiers froids, se réfugiaient à la ville. Le vieux comte de Mussidan était allé demander un rayon de soleil à l'Italie, M. de Puymandour était parti pour Paris avec Mlle Marie, sa fille.
Seul, le marquis de Sauvebourg, chasseur enragé, tenait bon. Mais, pourtant, à la suite d'une tombée de neige, ne pouvant sortir, il se décida à suivre l'exemple général et à regagner, pour l'hiver, la belle et vaste maison qu'il possédait à Poitiers.
Cette séparation, Norbert et Mlle de Sauvebourg l'avaient prévue, et leurs mesures étaient prises. Ils avaient, grâce à l'ingénieuse complaisance de Dauman, toutes facilités pour correspondre.
Mais à quoi bon! Poitiers n'était pas le bout du monde.
Deux ou trois fois la semaine, Norbert sautait sur un cheval, arrivait à la ville, changeait en hâte de vêtements, et allait se promener devant une petite porte, pratiquée dans le mur du fond d'un grand jardin.
A une certaine heure, convenue d'avance, cette petite porte s'entr'ouvrait mystérieusement. Norbert se glissait par l'entrebâillement, et il retrouvait Mlle Diane, plus belle, plus adorée que jamais.
Cette grande passion, la certitude d'être aimé, lui avaient fait perdre en grande partie sa farouche timidité.
Il ne passait plus son temps seul à Poitiers. Il y avait retrouvé Montlouis, ce fils du fermier de son père qui lui avait offert sa première tasse de café, et assez souvent ils allaient, le soir, jouer aux dominos au café Castille.
Montlouis n'était plus que pour peu de temps à Poitiers. Ses études étaient terminées, et il devait, le printemps venu, rejoindre à Paris le jeune vicomte de Mussidan, en qualité de secrétaire intendant.
Même ce départ le désolait, car il aimait passionnément, ainsi qu'il l'avoua à Norbert, une jeune fille de Châtellerault qu'il allait visiter tous les dimanches.
Confidence pour confidence, Norbert ne sut pas cacher ses amours, et, plus d'une fois, Montlouis l'accompagna lorsqu'il allait attendre que s'entr'ouvrît la petite porte du jardin du marquis de Sauvebourg.
Comment le duc de Champdoce laissait-il à son fils une liberté si grande? Il était impossible d'expliquer ce relâchement de sévérité.
Quoi qu'il en fut, il aida les jeunes gens à passer l'hiver. Ils en étaient à compter les jours qui les séparaient de cette majorité tant attendue. Chacun d'eux avait un almanach où il effaçait, le soir, la journée écoulée.
Ainsi ils effacèrent décembre, puis janvier, puis trois mois encore; les beaux jours revenaient; les châteaux se repeuplaient; M. de Puymandour et M. de Mussidan étaient de retour; le marquis de Sauvebourg ne tarda pas à les imiter.
Quel moment que celui où Norbert et Mlle de Sauvebourg se retrouvèrent chez Dauman, libres de toute contrainte!
Ils n'avaient plus que quelques mois à attendre, et pour s'encourager à prendre patience, à l'aide de mille précautions, ils passaient toutes les après-midi une heure ensemble au sentier de Bivron, mais de l'autre côté de la haie, cachés par les arbres.
C'est de l'un de ces rendez-vous que revenait Norbert, l'esprit libre, le cœur plein de joie, quand on l'avertit que son père le demandait dans la salle commune. Il y courut.
--Marquis, commença le duc sans préambule, réjouissez-vous; je vous ai trouvé un parti, avant deux mois vous serez marié!
VII
C'est quand on est heureux, surtout, qu'on doit craindre.
C'est au moment où l'avenir paraît sourire, où les espérances chèrement caressées semblent sur le point de se réaliser, qu'il faut trembler.
Le soleil brille, pas un nuage au ciel, la brise arrive tiède et parfumée, on s'endort. Et c'est dans les ténèbres, aux éclats de la foudre, qu'on se réveille.
Le tonnerre tombant aux pieds de Norbert l'eût moins épouvanté que cette déclaration de son père:
--Avant deux mois vous serez marié.
Chancelant sous ce coup inattendu, qui l'arrachait aux félicités de l'illusion et le mettait aux prises avec l'implacable réalité, il essaya de répondre, de dire quelque chose, mais les paroles expiraient sur ses lèvres.
Le duc ne vit pas ou ne voulut point voir le trouble affreux de son fils, et c'est du ton le plus posé qu'il reprit:
--Il n'est pas besoin, j'imagine, mon fils, de vous apprendre le nom de la jeune fille que je vous destine, vous le devinez.»
Norbert ne répondit pas.
--Cette jeune fille, poursuivit M. de Champdoce, n'est autre que Mlle Marie de Puymandour. Vous la connaissez, vous l'avez vue; un dimanche même, en sortant de la grand'messe, étant avec vous, je lui ai adressé la parole. Eh bien!... ne m'entendez-vous pas? Répondrez-vous? Ne vous rappelez-vous pas!...
--Oui, mon père, balbutia le pauvre garçon, oui, je me souviens...
--Elle ne saurait manquer de vous plaire. C'est une fort jolie personne, grande, brune, assez forte, merveilleusement constituée pour nous donner des héritiers robustes. Ses yeux, ses cheveux et ses dents sont admirables. N'est-ce pas votre avis?...
--En effet, répondit Norbert, sans avoir, certes, conscience de ce qu'il disait, il me semble... je crois... Cependant, c'est à peine, si je l'ai regardée.
Le vieux gentilhomme eut un geste équivoque, très-digne d'un ancien favori du comte d'Artois.
--Jarnicoton? fit-il d'un air goguenard, je vous croyais plus convaincu. Enfin!... vous aurez tout le temps de l'examiner quand vous serez son mari.
Le duc avait fait mourir sa femme de chagrin; il avait réduit son fils unique aux derniers expédients du désespoir; mais que lui importait!... Ni la duchesse, ni Norbert n'avaient osé, de leur vie, élever une plainte ou hasarder une objection; donc il triomphait.
--Du reste, marquis, poursuivit-il, de votre mariage va dater une ère nouvelle. Votre équipage de rustre n'est plus de mise. Demain, nous nous rendrons à Poitiers, où je vous ferai habiller comme le doit être un homme de votre rang. Il s'agit de ne pas effaroucher cette péronnelle...
--Cependant, mon père...
--Attendez. Je vous abandonnerai un des appartements du château, et vous y passerez votre lune de miel. Vous tâcherez qu'elle dure le moins possible. En nous y prenant bien, nous amènerons vite votre jeune femme à nos habitudes. J'entends qu'avant un an, elle soit ce qu'elle devra rester, une bonne grosse fermière, prudente, économe, ayant l'œil à tout, mettant son bonheur et sa gloire à amasser une grosse fortune pour nos descendants. Quand elle en sera là, nous fermerons l'appartement; vous reprendrez votre veste de travail, et tout sera dit.
Ces incroyables prétentions n'étaient pas nouvelles, cent fois le duc les avait hautement exprimées, et cependant Norbert restait abasourdi, comme s'il les eût comprises pour la première fois.
--Cependant, mon père, commença-t-il sans trop d'hésitation, si Mlle de Puymandour ne me plaisait pas?...
--Eh bien?
--Si je vous priais de m'épargner un mariage qui ferait le malheur de ma vie?...
M. de Champdoce haussa les épaules.
--Propos d'enfant! répondit-il. Cette alliance me convient, et c'est assez...
--Mon père...
--Vous m'interrompez, je crois, et vous hésitez?...
Six mois plus tôt, Norbert eût courbé le front; mais, maintenant, il avait son bonheur à défendre. Il rassembla tout son courage et dit:
--Non, je n'hésite pas.
Accoutumé à l'obéissance passive de son fils, l'obstiné gentilhomme devait se méprendre au sens de cette réponse.
--A la bonne heure, reprit-il. Qu'un bourgeois, un garçon de rien, consulte son cœur et cherche le bonheur en ménage, rien de mieux. Mais pour un homme de notre nom, le mariage ne doit être qu'une affaire de raison. C'est, certes, une affreuse mésalliance que je vous propose, mais il faut en passer par là. Pour un homme, d'ailleurs, une mésalliance n'est rien. Le nom protège la femme comme un pavillon redouté couvre la marchandise. Vous épouseriez la dernière des filles de cuisine, que votre aîné n'en serait pas moins Dompair de Champdoce.
Il se promenait par la salle tout en parlant, gesticulant avec une véhémence extraordinaire.
--Du reste, poursuivit-il, je lui ai serré le bouton comme il faut, à cet imbécile de Puymandour. Savez-vous les conditions? Quinze cent mille livres espèces sonnantes, donation des deux tiers de sa fortune, dont il ne se réserve que l'usufruit. Et savez-vous ce qu'il possède. Cinq millions au moins. Cinq millions qui entrent dans notre maison, qui sont à nous!... Je vous verrai avant ma mort plus de six cent mille livres de rentes!
Son exaltation allait croissant de moment en moment, elle touchait à la démence.
Il saisit la main de son fils, et, la serrant à la broyer:
--Raison de plus, s'écria-t-il, pour se priver, pour économiser, pour amasser, pour hâter la restauration de notre maison. Songez-vous au magnifique avenir de nos descendants, si grands par la naissance et tout-puissants par la fortune?... Oh! mon fils, comment avec cette seule pensée ne pas réaliser gaîment des miracles d'abnégation!...
Il fit deux ou trois tours dans la salle, laissant échapper des exclamations incohérentes, et enfin, revenant à son fils:
--Voilà qui est entendu, fit-il. Demain, je vous conduis à Poitiers, je vous équipe, et dimanche nous dînons chez le Puymandour pour la présentation.
Norbert avait assez recouvré son sang-froid pour réfléchir, et son anxiété était horrible.
Quel parti prendre en cette extrémité?
--Attends! lui disait la raison, la ruse est l'arme du faible; Dauman trouvera quelque expédient.
Mais l'orgueil criait:
--Résiste! Hausse ton énergie à celle de ton amie; aurais-tu moins de courage qu'elle?
La voix de l'orgueil l'emporta.
Et, certes, il fallait un immense amour pour lui inspirer la résolution de résister à son père, pour lui donner l'audace d'une colère qu'il savait devoir être terrible.
Par doux fois, cependant, il ouvrit la bouche avant de pouvoir articuler une parole. Les forces physiques trahissaient sa volonté. Il étouffait; ses tempes battaient, il lui semblait qu'il avait un brasier dans les entrailles.
--Mon père, commença-t-il enfin, aller demain à Poitiers est inutile...
--Que dites-vous?... Que voulez-vous dire?
--Je ne saurais aimer Mlle de Puymandour, mon père, et... jamais elle ne sera ma femme!
Il y avait tant d'années que le duc de Champdoce voyait son fils à genoux devant ses moindres volontés, qu'il fut frappé de stupeur, comme pétrifié.
Il pouvait tout prévoir excepté cela.
Son esprit se refusait à concevoir et à comprendre ce qui lui paraissait un acte monstrueux de lèse majesté paternelle.
Il avait bien entendu, et cependant il doutait encore.
--Vous devenez fou, prononça-t-il enfin, et vous ne savez sans doute ce que vous dites.
--Je le sais.
--Réfléchissez, mon fils...
--Toutes mes réflexions sont faites!
On eût vraiment pu supposer que c'était chez Norbert un parti pris de blesser son père, de l'exaspérer, tant son attitude était provoquante, tant sa voix était brève et saccadée.
Mais ce n'était de sa part que maladresse involontaire.
N'ayant pas trop de toute sa puissance sur soi pour soutenir le rôle qu'il s'était imposé, il avait assez à faire à parler seulement, sans se préoccuper de ménagements habiles.
M. de Champdoce, lui, faisait visiblement tout au monde pour rester calme.
--Et vous espérez, reprit-il d'un ton de dédaigneuse pitié, que je me contenterai de cette réponse?
--J'espère que vous vous rendrez à mes prières.
--Vraiment!... J'aurai, moi, vieillard, moi, chef de famille, conçu un plan magnifique, digne de l'illustration de notre maison, je l'aurai mûri, j'aurai consacré ma vie entière à son exécution, je lui aurai tout sacrifié, et aujourd'hui, là, tout à coup, j'y renoncerais, parce que c'est la fantaisie d'un enfant, le caprice d'un misérable insensé!
Norbert ne comprenait que trop qu'il ne réussirait pas à vaincre l'implacable obstination de son père, qu'il ne parviendrait pas à l'émouvoir.
Cependant, il voulut tenter l'impossible.
--Non, mon père, commença-t-il, ce n'est pas par caprice que je vous conjure de me laisser ma liberté. N'ai-je pas toujours été un bon fils? Vous l'avez reconnu vous-même. Ai-je parfois discuté vos ordres! Vous me disiez: «Fais ceci,» je le faisais; «Va là,» j'y allais. Je suis le fils de l'homme le plus riche du pays, j'ai vécu comme le fils de nos ouvriers, me suis-je plaint? M'est-il arrivé de laisser échapper un murmure quand je travaillais à la terre à côté de nos valets de charrue? Commandez-moi ce qu'il vous plaira...
--Je vous commande d'épouser Mlle de Puymandour.
--Oh! tout, hormis cela. Je ne l'aime pas, je ne saurais l'aimer, je le sens, je le sais. Voulez-vous donc faire le malheur de ma vie entière? Par pitié! n'exigez pas cela de moi.
--J'ai dit, vous obéirez.
Autant eût valu prier un des blocs de chêne qui se trouvaient dans la salle.
Norbert le sentit, et se redressant, enragé de l'inutilité de sa tentative:
--Eh bien!... non, dit-il, je n'obéirai pas!
Répondre ainsi était de sa part de l'héroïsme.
Il connaissait son père et savait quelle épouvantable colère allait éclater.
Le duc, en effet, fort rouge d'ordinaire et haut en couleur, était devenu livide. Il semblait que tout le sang se retirât de sa face et même de ces petits vaisseaux sanguins qui rayaient sa peau hâlée comme autant d'égratignures.
--Jarnidieu! s'écria-t-il d'une voix formidable qui jadis eût fait rentrer Norbert sous terre, qui vous rend si hardi d'oser me résister en face?
--Le sentiment de mon droit.
--Depuis quand les fils refusent-ils d'obéir lorsque les pères commandent?
--Depuis que les pères commandent des choses injustes.
C'était plus que n'en pouvait supporter le due de Champdoce.
Il se précipita sur son fils, le bâton levé, en criant:
--Jarnitonnerre!... vous osez me braver!...
Pourtant il ne laissa pas retomber son bâton fourchu, arme terrible aux mains d'un homme de sa force, aveuglé par la fureur; il le lança loin de lui en disant d'une voix rauque:
--Non!... je ne frapperai pas un Dompair de Champdoce!
Qui saurait dire si l'attitude de Norbert ne lui imposa pas?
Cet adolescent, si timide la veille, n'avait ni bronché, ni seulement tressailli; il était resté sous la menace calme, les bras croisés, la tête haute.
A cette impassibilité, si froide qu'elle arrivait au dédain, le duc de Champdoce n'avait pu méconnaître son sang, et peut-être,--les sentiments à la même seconde sont si divers et si multiples,--peut-être son orgueil avait-il été flatté intérieurement.
Cependant, Norbert continuait à le regarder d'un air de défi.
--C'est ce que je ne saurais supporter, fit-il.
Et saisissant son fils par le collet, il le traîna, il le porta plutôt, jusqu'à une des chambres du second étage du château, et l'y poussa comme une chose inerte.
Puis, avant de refermer la porte à clé:
--Vous avez, prononça-t-il, vingt-quatre heures pour vous décider à accepter la femme que je vous destine.
--Jamais! répondit Norbert, jamais! jamais!
Cette dernière bravade était superflue; le duc ne pouvait l'entendre, il était déjà dans les escaliers. Norbert restait seul, prisonnier.
Il était seul, et il ressentait cette exquise et intense jouissance qu'on éprouve après l'accomplissement d'une action très dangereuse ou très pénible, ce qui en est la plus grande et la plus sûre récompense.
A cette heure, véritablement, il était digne de Mlle Diane, cette jeune fille si énergique; il l'avait en quelque sorte méritée, et en examinant tout ce qu'il venait de faire pour elle, ce qu'il avait osé et risqué, il l'aimait mille fois davantage.
Mais comment la voir, comment courir vers elle, lui tout conter? N'était-il pas enfermé?
Pourtant, il était urgent de la voir, prudent de la prévenir le plus tôt possible, afin qu'elle se mît en garde contre toutes les éventualités.
N'était-il pas également indispensable d'informer Dauman de cet événement inattendu, afin de savoir de cet habile et savant conseiller quelle conduite tenir en des conjonctures si graves?
Ces nécessités se présentèrent si vivement à l'esprit de Norbert qu'il forma le projet de fuir, de s'évader, ce qui ne devait pas être bien malaisé.
C'était, en tout cas, plus difficile qu'il ne l'avait supposé. La porte était en chêne plein, de plus d'un pouce d'épaisseur; il eût fallu une hache pour l'entamer. Quant à la serrure, puissante, énorme, elle semblait inattaquable.
Restait la fenêtre. Elle était à plus de quarante pieds du sol. Mais Norbert dit que sans nul doute on viendrait faire le lit pour la nuit, qu'il aurait ainsi deux draps à sa disposition, qu'en les nouant l'un à l'autre il obtiendrait ainsi un moyen de descente très suffisant.
S'échappant la nuit, avec l'intention de revenir avant le jour, il ne verrait pas Mlle Diane, mais il la ferait avertir par Dauman.
Ces résolutions prises, il s'étendit dans un des fauteuils de sa chambre, le cœur joyeux comme il ne l'avait pas eu depuis qu'il connaissait Mlle de Sauvebourg.
Entre son père et lui la glace était brisée, et, à son sens, c'était tout. Ce qui lui restait à faire lui paraissait bien peu de chose, comparé à ce qu'il avait fait.
--Et cependant, pensait-il, mon père doit être furieux.
Sur ce point, il voyait juste.
Jamais on n'avait vu au duc un visage si terrible. Au souper, où tous les gens mangeaient à la table du maître, il ne se trouva personne d'assez hardi pour prononcer une parole. Et cependant on savait qu'il y avait eu outre le père et le fils une altercation de la dernière violence, et toutes les curiosités étaient en éveil.
Le repas terminé, M. de Champdoce appela un vieux domestique de confiance, à son service depuis plus de trente ans.
--Jean, lui dit-il, M. Norbert est enfermé au second, dans la chambre jaune; en voici la clé, tu vas lui monter à souper.
--A l'instant, monsieur le duc.
--Attends. Tu passeras la nuit dans la chambre de M. Norbert. Qu'il dorme ou non, toi, tu ne fermeras pas l'œil. Il se peut qu'il veuille s'échapper: tu l'en empêcheras. S'il faut employer la force, tu l'emploieras, je te l'ordonne. Si tu n'étais pas le plus fort appelle... j'arriverai.
Cette précaution du duc de Champdoce anéantissait toutes les espérances de Norbert.
Plus d'évasion possible, maintenant qu'il était gardé à vue.
Il essaya bien de persuader à son geôlier de le laisser s'échapper deux heures jurant que même avant ce temps écoulé il reviendrait se constituer prisonnier: ses prières furent vaines aussi bien que les promesses et les menaces.
S'il se fût mis à la fenêtre, il eût pu voir M. le duc de Champdoce arpentant de long en large la grande cour qui précède le château.
Il marchait d'un pas saccadé, les mains derrière le dos, la tête inclinée sur la poitrine, tout entier aux sombres calculs de son orgueil blessé.
Les paroles de Norbert, son attitude, ses regards, les expressions même dont il s'était servi, disaient à M. de Champdoce, lui affirmaient que, dans la vie de son fils, tout un côté existait qu'il n'avait pas soupçonné.
Quantité de circonstances futiles, négligées par lui à l'instant où elles s'étaient produites, se représentaient vives et nettes à son esprit, et étaient pour lui comme autant de révélations accablantes.
--Il y a une femme là-dessous, murmurait-il.
Cette conclusion ressortait des faits eux-mêmes. Il n'y a qu'une femme, pour s'emparer en si peu de temps de l'esprit d'un jeune homme, pour changer son caractère du blanc au noir.
--D'ailleurs, pensait le vieux gentilhomme, pour refuser si obstinément celle que je lui propose, il faut qu'il en aime une autre.
Mais quelle était cette femme, et comment la découvrir?
Demander à Norbert de la nommer, c'eût été folie, M. de Champdoce le comprit.
D'un autre côté, courir aux informations, ouvrir en quelque sorte une enquête lui répugnait formellement.
Une partie de sa nuit s'était passée à examiner et a rejeter les expédients qui se présentaient à son esprit, lorsqu'au matin une inspiration lui vint, qu'il jugea une faveur divine.
--J'ai Bruno! s'écria-t-il, j'ai le chien de Norbert. Par lui, je puis savoir les habitudes de mon fils, les maisons qu'il hante, arriver jusqu'à la femme que je soupçonne...
Ce système d'investigation était excellent.
Il avait observé que depuis la fermeture de la chasse Norbert ne quittait jamais guère le château avant une ou deux heures de l'après-midi, c'était un indice; il résolut d'attendre jusque-là.
Un peu rassuré par l'espoir du succès, il était calme comme à l'ordinaire quand il parut pour donner ses ordres. A midi comme d'ordinaire il se mit à table et fit monter le dîner du prisonnier en ordonnant une surveillance plus sévère que jamais.
Enfin, le moment favorable pour l'expédition était arrivé.
Il siffla Bruno, lequel habituellement ne le suivait pas volontiers, et, à force de caresses et d'agaceries, il parvint à l'entraîner jusqu'à l'extrémité de la grande allée de marronniers. C'était de ce côté que passait toujours Norbert.
Au bout de cette allée se trouvaient trois chemins s'éloignant dans diverses directions.
L'épagneul n'hésita pas. Il se lança sur celui de gauche, un chien qui sait parfaitement où il doit se rendre. Il ne le savait que trop.
Pendant un kilomètre environ il suivit le chemin, puis arrivé à un certain endroit, il se jeta brusquement dans les bois de droite, ainsi que son maître avait coutume de le faire.
Il allait, battant les taillis de droite et de gauche, mais il ne perdait jamais la direction, et M. de Champdoce n'avait aucune peine à le suivre.
Cette marche dura bien quarante minutes, et enfin Bruno déboucha sur le sentier de Bivron, à l'endroit précis où Norbert avait failli tuer Mlle de Sauvebourg.
Là, il commença par quêter en cercle, et ne trouvant rien il s'assit. Son œil intelligent semblait dire: attendons.
--Évidemment, pensa le duc, c'est ici que mes amoureux se rencontrent.
Il examina l'endroit, et il lui parut habilement choisi.
Le sentier, peu fréquenté, aboutissait des deux côtés à un village, le bois offrait une retraite sûre, enfin, grâce à la situation élevée, on pouvait apercevoir de loin le danger, c'est-à-dire un indiscret.
Cette dernière réflexion engagea M. de Champdoce à se cacher promptement.
Il était clair que si celle qui allait arriver au rendez-vous l'apercevait d'en bas, elle rebrousserait chemin au plus vite, et qu'il ne saurait rien.
Il rentra donc dans le bois et alla s'asseoir sur une couche moussue, au pied d'un bouquet de chênes.
La presque certitude du succès le mettait en belle humeur, et il s'applaudissait de sa pénétration.
A la réflexion le danger lui paraissait moins grand qu'il ne l'avait imaginé tout d'abord. De qui Norbert pouvait-il être épris? De quelque petite campagnarde ambitieuse et futée qui, jugeant ce garçon naïf et du bois dont on fait les dupes, avait conçu le projet de se faire épouser.
S'en défaire n'était qu'un jeu pour lui.
D'abord, il comptait l'effrayer si bien, que d'elle-même elle prêcherait la soumission à Norbert. Au pis aller, il s'adresserait aux parents, qui, sur sa seule injonction, éloigneraient leur fille.
Il soupçonnait quelque accroc à la réputation; mais, décidé à payer le dégât, il ne s'en inquiétait nullement.
M. de Champdoce en était là de ses réflexions lorsqu'il entendit japper joyeusement, en chien qui salue une personne amie.
--Ah! fit-il en se dressant, la voici!
Au même moment, les branches de la haie s'écartèrent, et Mlle de Sauvebourg franchit lestement le petit fossé.
Alors seulement elle reconnut M. de Champdoce et ne put retenir un cri d'effroi.
--Le duc!...
Elle se sentait perdue, en grand péril, du moins. Fuir!... Elle en eut la pensée, mais elle ne pouvait; elle chancelait, elle fut forcée de s'appuyer à un arbre.
Le vieux gentilhomme n'était guère moins étourdi qu'elle.
Attendre quelque gardeuse de vaches, et voir arriver la fille du marquis de Sauvebourg! Les bras lui tombaient.
Mais sa colère dépassait encore sa surprise. D'un coup d'œil il appréciait les modifications de la position.
S'il n'avait rien à craindre de la paysanne, il avait tout à redouter de la demoiselle noble. Les prétentions de l'une étaient ridicules, absurdes; les desseins de l'autre n'étaient que trop justifiables.
Et ici, nul recours à la famille.
Qui lui garantissait que le marquis et la marquise de Sauvebourg n'étaient pas d'accord avec Mlle Diane?
--Eh! eh!... commença enfin M. de Champdoce avec un mauvais rire, ma présence n'a pas l'air de vous ravir, ma chère enfant?
--Monsieur!...
--Bien, bien?... je comprends cela. On vient rejoindre le fils, on trouve le père, le désappointement est cruel. Cependant, n'en veuillez pas à Norbert, s'il n'est pas ici, le pauvre garçon, ce n'est certes pas sa faute!
Mlle de Sauvebourg n'était pas, il s'en faut, une jeune fille vulgaire.
Sous ces apparences charmantes, derrière ses yeux si beaux, se dissimulait une énergie qui ne le cédait en rien à celle de ce vieux gentilhomme au torse d'athlète.
Accablée un moment, elle eut bientôt repris tout son sang-froid, et si l'angoisse d'une catastrophe probable la déchirait, rien n'en paraissait sur son calme visage.
Bien que surprise en flagrant délit, pour ainsi dire, elle pouvait nier: tout mauvais cas est niable.
L'idée ne lui en vint même pas. Un désaveu de sa conduite lui eût paru une bassesse indigne d'elle. D'ailleurs, elle était trop bien blessée du ton goguenard de M. de Champdoce et de ses regards impertinents, pour ne pas se révolter, pour ne pas payer d'audace, quoi qu'il pût lui en arriver.
--En effet, monsieur le duc, répondit-elle, sans que le timbre de sa voix fût en rien altéré, c'est pour monsieur le marquis votre fils que je venais... Vous m'excuserez en conséquence de vous quitter.
Elle dessinait déjà une gracieuse révérence et s'apprêtait à se retirer, M. de Champdoce la retint doucement en lui prenant la main.
--J'aurais à vous parler, mon enfant, dit-il en s'efforçant de prendre le ton le plus paternel, et à vous parler sérieusement.
--Je vous écoute en ce cas, reprit Mlle Diane, avec autant d'aisance et de naturel que si elle eût été dans le salon de Sauvebourg.
--Savez-vous pourquoi Norbert manque au rendez-vous assigné!...
--Oh! je suppose bien qu'il aura quelque bonne et valable raison à me donner.
--Mon fils, mademoiselle, est enfermé dans sa chambre, gardé à vue par mes domestiques, lesquels ont ordre de s'opposer, même par la force, à toute tentative d'évasion.
Si rude que fût le coup, Mlle Diane eut le courage de se composer la physionomie compatissante d'une petite maîtresse apprenant un léger désagrément survenu à l'un de ses amis.
--Quoi! vraiment, fit-elle en minaudant, il est prisonnier? Oh! le pauvre garçon, que je le plains!
Le duc était consterné de ce qu'il qualifiait intérieurement d'effronterie sans exemple; consterné et furieux.
--Je puis vous dire, reprit-il en haussant le ton, je puis vous apprendre pourquoi je traite avec cette rigueur mon fils unique, l'héritier de ma fortune et de mon nom.
Ses yeux lançaient des éclairs, mais ils ne firent même pas vaciller le fin regard de Mlle de Sauvebourg.
--Dites!... monsieur le duc, répondit-elle nonchalamment.
--Eh bien! mademoiselle, puisque vous tenez à le savoir, j'ai trouvé pour Norbert une jeune fille dont un prince souverain envierait la main. Elle a votre âge à peu près, elle est belle, gracieuse, spirituelle, riche...
--Elle est très noble, sans doute?
Cette ironie fit bondir l'entêté gentilhomme.
--Quinze cent mille francs de dot, répondit-il durement, valent bien quelques merlettes ou même une tour d'argent sur champ d'azur...
C'étaient les armes des Sauvebourg. Le duc s'arrêta, pour mieux souligner sa méchanceté, et bientôt reprit:
--Outre cette fortune, elle a encore des espérances solides, qui ne sauraient lui échapper, et qui s'élèvent au triple ou au quadruple. Cette héritière, qui me convient à moi, mon fils prétend la refuser!... c'est ce que je ne tolérerai pas.
--Et vous aurez raison, monsieur le duc, si vous croyez vraiment que ce mariage doive assurer le bonheur de votre fils.
--Son bonheur!... Eh! que m'importe, si j'assure la suprématie de notre maison. Le nom avant tout. Tenez pour sûr que jamais un Dompair de Champdoce n'est revenu sur une décision prise, et j'ai décidé, moi, que Norbert accepterait la femme que je lui destine. Oui, jarnidieu! il l'épousera, de gré ou de force, je l'ai juré, je le veux, je le lui ai dit.
La souffrance de Mlle Diane était atroce, mais son indomptable orgueil la soutenait et la poussait en avant.
Étant, ou du moins se croyant sûre de Norbert, elle pensa qu'elle pouvait oser.
--Et lui, demanda-t-elle d'une voix railleuse, lui, que dit-il?
L'audace de cette question stupéfia si bien le duc, qu'il en demeura tout interdit.
--Lui! balbutia-t-il, cherchant pour sa pensée une forme qui ne fût pas trop brutale, lui!...
Mais l'attitude provocatrice de Mlle de Sauvebourg ne pouvait manquer de transporter hors de lui un homme si irascible.
--Norbert, reprit-il violemment, rentrera dans le devoir quand il me plaira de le soustraire à de pernicieuses séductions, et cela me plaît maintenant.
--Oh!
--Il obéira quand je lui aurai démontré que, s'il ignore le prestige de sa fortune et de son nom, il est des personnes qui le connaissent et qui l'envient. Être duchesse de Champdoce! C'est un rêve, cela. Mon fils n'est qu'un enfant, mais j'ai de l'expérience pour deux. Il cédera, quand je lui aurai montré la spéculation et l'intérêt, là où il n'avait vu, le fou! que pur amour et généreux dévouement. Je lui apprendrai ce qu'on doit penser de ces fières demoiselles, qui n'ont que la cape et l'épée, c'est-à-dire leur jeunesse et leurs beaux yeux, et qui courent le mari à leurs risques et périls et au grand dommage de leur réputation.
Mlle de Sauvebourg pâlit sous cet outrage, d'autant plus cruel que jusqu'à un certain point elle l'avait mérité et qu'il frappait juste.
--Courage! monsieur le duc, interrompit-elle d'un ton où la hauteur le disputait à la colère, poursuivez!... Insulter une pauvre fille qui ne peut se défendre, l'accabler, la railler, cela est noble et grand, et bien digne d'un gentilhomme!
M. de Champdoce haussa les épaules à ce sarcasme.
--Je pensais, répondit-il, m'adresser à celle dont les conseils ont poussé mon fils à la révolte. Me serais-je trompé? Vous avez un moyen bien simple de me mettre dans mon tort: décidez Norbert à se soumettre.
Elle baissa la tête sans répondre.
--Vous voyez donc bien, reprit le duc avec un nouvel emportement, que j'ai cent fois raison. Cependant, prenez garde, mademoiselle! je ne pardonnerais pas une obstination qui entraverait mes desseins. Réfléchissez-y, persister serait justifier d'avance les pires représailles. Vous êtes prévenue, assez d'amourettes comme cela!
Ce mot «amourettes,» souligné de la façon la plus injurieuse, acheva d'égarer la raison de Mlle Diane; en ce moment, elle eût sacrifié, pour se venger, son honneur, son ambition, sa vie même.
Oubliant toute prudence, jetant fièrement le masque, elle se redressa, la joue empourprée par la rage, les yeux étincelants de la haine la plus atroce.
--Eh bien!... oui! s'écria-t-elle d'une voix vibrante, avec un geste superbe de menace, oui, j'ai juré que Norbert serait mon mari... il le sera. Emprisonnez votre fils, monsieur le duc, livrez-le aux brutalités de vos valets, vous ne lui arracherez jamais un lâche consentement. Il résistera, parce que je le veux, et jusqu'à la mort, s'il le faut. Jamais son énergie doublée de la mienne ne faiblira...
Sans cesser de fixer le duc, Mlle de Sauvebourg avait reculé jusqu'au bord du fossé qui séparait le bois du petit soulier.
Là, elle s'arrêta, et lui adressant la plus ironique révérence:
--Croyez-moi, monsieur le duc, ajouta-t-elle, ménagez votre fils, et songez, avant d'attaquer mon honneur de jeune fille, que je serai un jour de votre famille. Adieu!...
Mlle Diane était loin déjà que le duc était encore à la même place, trépignant, gesticulant, jetant à tous les vents les plus affreuses imprécations, des menaces terribles et les plus grossières injures.
Certes, tandis qu'il passait ainsi sa colère, il se croyait bien seul. Il se trompait. Cette scène étrange avait eu un invisible témoin: Dauman.
Prévenu par un des domestiques du château de ce qu'il appela incontinent la «séquestration du jeune marquis,» le «Président» n'avait plus eu qu'une préoccupation: aviser Mlle Diane de ce grave événement.
Le malheur est qu'il n'avait, pour cela, nulle facilité. Il ne pouvait se présenter, de sa personne, à Sauvebourg, et pour rien, au monde il n'eut écrit une ligne.
Son embarras était donc fort grand, lorsque l'idée lui vint de courir au rendez-vous habituel des amoureux.
Connaissant le lieu et l'heure, il s'était mis en route à propos, et il était arrivé tout juste comme Mlle Diane apercevant le duc, laissait échapper un cri.
Ce cri avait mis Dauman sur ses gardes. Bruno vint bien le flairer, mais il était connu de l'épagneul; quelques caresses l'en débarrassèrent.
Alors, usant de précautions infinies, il avait réussi à se glisser, en rampant, jusqu'à un endroit d'où il ne perdait ni un geste ni une parole.
S'il se délectait des fureurs du duc, cet ennemi qu'il haïssait jusqu'au crime, il admirait et bénissait l'audace de Mlle Diane. Son énergie lui paraissait sublime, à lui qu'un seul regard du terrible gentilhomme eût couché à plat ventre dans la poussière. Jamais il n'avait osé rêver, pour servir ses lâches et ténébreux desseins, un si admirable caractère.
Au défi jeté en adieu par cette fière jeune fille, il fut si bien enthousiasmé, qu'il lui fallut presque se raisonner pour ne pas applaudir comme au théâtre.
Il est vrai que, dès qu'elle eut disparu, un souci pressant vint assaillir l'esprit alerte du Président.
Il comprenait que Mlle Diane, ayant brûlé ses vaisseaux et acceptant une lutte au grand jour, allait se trouver extraordinairement perplexe, et qu'elle ne manquerait, avant de rentrer à Sauvebourg, de passer chez lui le consulter.
--Or, se dit-il, si je veux profiter de sa colère pendant qu'elle est chaude encore, je dois me trouver chez moi pour la recevoir.
Et sans s'inquiéter désormais de donner l'éveil, il se releva vivement et détala comme un lièvre, longeant le bois pour aller chercher un chemin autre que celui de Mlle de Sauvebourg.
Ce mouvement dans la feuillée interrompit le furieux monologue de M. de Champdoce.
Il prêta l'oreille, et il lui sembla bien entendre des craquements de branches mortes à terre, et des pas qui s'éloignaient.
--Qui va là? cria-t-il en marchant vers l'endroit d'où était sorti le bruit.
Pas de réponse.
Il pouvait s'être trompé. Il appela Bruno, et du geste l'excita à se mettre en quête, l'animant de la voix:
--Cherche! cherche!
Bruno, qui savait à quoi s'en tenir ne se donna pas beaucoup de mouvement. Pourtant, il fit plusieurs fois le tour du buisson qui avait abrité Dauman, flairant de préférence à une certaine place.
M. de Champdoce s'approcha, et se baissant, il reconnut sur la mousse, et très distinctes les empreintes de deux genoux.
--On nous écoutait, pensa-t-il, très frappé de cette circonstance, mais qui?... Serait-ce Norbert qui s'est échappé?...
Ce soupçon, qui lui arracha un jarnidieu! terriblement accentué, le décida à regagner en toute hâte le château.
Il ne lui fallut pas vingt minutes pour faire un trajet qui d'ordinaire en exige le double.
Un garçon de ferme traversa la cour, il l'appela.
--Où est mon fils? demanda-t-il.
--Là-haut, notre maître.
M. de Champdoce respira. Norbert n'avait pas trompé la surveillance de son gardiens; ce n'était pas lui qui était aux écoutes dans le bois.
--Même, notre maître, ajouta le domestique de l'air le plus affligé, notre jeune maître est dans un état qui fait peine...
--Qu'a-t-il?
--Ah! voilà! Il voulait absolument se sauver. Jean a été obligé d'appeler à l'aide. C'est qu'il est terriblement fort, monsieur Norbert. A six que nous nous sommes mis pour le tenir, nous n'étions que bien juste assez.
--On ne lui a fait aucun mal, au moins?
Oh! pour cela, non. Il se serait pourtant jeté par la fenêtre, oui, sans nous. Il criait de toutes ses forces qu'il allait être absent deux heures, et qu'il lui fallait sortir qu'il s'agissait de son bonheur, de sa vie...
Trois heures! C'est à cette heure précise que Mlle Diane arrivait au sentier Bivron. Mais qu'importait cette circonstance touchante à un vieillard en qui le monstrueux épanouissement de l'idée fixe, avait étouffé jusqu'au dernier vestige de sensibilité!
C'est avec la raide impassibilité de l'homme qui s'imagine remplir un devoir sacré qu'il gravit les deux étages du château et alla frapper à la porte de la chambre où Norbert était prisonnier.
Jean, la domestique de confiance, vint ouvrir, et pendant une minute au moins, M. de Champdoce demeura immobile, sur le seuil, regardant.
La chambre était dans le plus affreux désordre. Tous lus meubles avaient été renversés, on le voyait; quelques-uns avaient été brisés et leurs débris jonchaient le parquet.
Un robuste valet de charrue était assis devant la fenêtre.
Sur le lit, Norbert était couché tout habillé, la figure tournée du côté du mur.
--Laissez-nous, dit enfin M. de Champdoce à ses domestiques, qui se retirèrent.
Puis, s'avançant vers le lit, et s'adressant à son fils:
--Levez-vous, Norbert, ajouta-t-il.
Le jeune homme obéit.
Plus encore que la chambre, ses vêtements trahissaient la lutte désespérée qu'il avait soutenue. Le col et le devant de sa chemise étaient en lambeaux. Une poche de sa veste avait été arrachée et pendait sur le côté.
Tout autre que M. de Champdoce eut été frappe de l'expression sombre et farouche de sa physionomie. La colère avait tuméfié sa face et contracté ses traits, ses yeux hagards avaient cet éclat extraordinaire qu'on observe chez les fous.
--Qu'est-ce que cela signifie? commença le duc de sa voix la plus rude, mes ordres ne suffisent plus, vous les méconnaissez! Il a fallu, en mon absence, employer la force pour vous retenir.
Norbert se taisait.
--Ainsi, mon fils, ce sont là les inspirations de la solitude? Quels sont donc vos projets, vos espérances?
--Je veux, je prétends être libre.
Si nette et si décisive que fût la réponse, M. de Champdoce ne voulut pas l'entendre.
--A votre résistance obstinée, reprit-il, j'avais cru reconnaître les perfides conseils d'une femme décidée à tirer profit de votre inexpérience, et qui, pour s'emparer plus sûrement de vous, caressait votre orgueil et vos passions mauvaises.
Il s'interrompit, attendant un mot; il ne vint pas.
--Cette femme, que je soupçonnais, poursuivit-il, je l'ai cherchée, et, comme bien vous pensez, je l'ai trouvée. J'arrive du bois de Bivron. Faut-il vous dire que j'y ai rencontré Mlle Diane de Sauvebourg?
--Et... vous lui avez parlé?
--Oui. Je lui ai dit ce que je pense de ces aventurières qui poursuivent de leurs agaceries les dupes qu'elles se proposent d'exploiter.
--Mon père!
--Quoi!... Vous seriez-vous laissé prendre aux beaux semblants d'amour de cette demoiselle? Je vous croyais plus perspicace. Ce n'est pas à vous, marquis, qu'elle en veut, la fine mouche, mais bien à notre fortune et à notre nom. Mais je suis là, moi, jarnidieu! et je lui ai appris, si elle l'ignorait, qu'il y a des maisons où on enferme les femmes qui détournent les jeunes gens!...
Une pâleur mortelle avait envahi le visage de Norbert.
--Vous lui avez dit cela!... fit-il d'une voix rauque. Vous êtes allé insulter la femme que j'aime, pendant qu'on me retenait ici. Ah! prenez garde!... je finirais par oublier que vous êtes mon père...
--Jarnitonnerre! hurla le duc, mon fils me menace!
Et fou de colère, aveuglé par le sang qui affluait à son cerveau, il porta à Norbert un terrible coup de son bâton fourchu.
Le pauvre garçon, par bonheur, avait reculé instinctivement. L'extrémité seule du bâton l'atteignit au-dessus de la tempe et glissa, en la déchirant, le long de la joue.
Ivre de fureur à son tour, il allait s'élancer sur son père, quand il s'aperçut que leurs mouvements dégageaient la porte restée ouverte; c'était la liberté, le salut.
D'un bond, il fut sur le palier, et, avant que le duc n'eût eu le temps de crier: Au secours! il courait à travers champs comme un fou...
VIII
Le chemin pris par le sieur Dauman pour regagner son logis était plus long de beaucoup que la route ordinaire suivie par Mlle de Sauvebourg.
Mais il n'avait pas eu le choix, tenant surtout à n'être pas aperçu de la jeune fille.
Il avait compté, pour la devancer, sur ses longues jambes, et il n'avait pas eu tort. Il n'était plus question de rhumatismes. On lui eût donné vingt ans, à le voir détaler à travers champs.
Quand il arriva à sa maison, il était à bout d'haleine, et la sueur, à larges gouttes, tombait de son visage. Mais il arrivait le premier. Mlle de Sauvebourg ne s'était pas encore présentée.
--Écoute, toi, cria-t-il à sa ménagère, à ceux qui te demanderaient si je suis sorti aujourd'hui, tu répondras que je n'ai pas bougé de mon fauteuil.
La vieille eût bien souhaité quelques explications, mais il lui imposa brutalement silence. Il n'avait pas de temps à perdre.
Rapidement il monta à son grenier, et d'un trou pratiqué dans la maîtresse poutre, et dissimulé avec un art merveilleux, il retira un flacon de verre noir, bouché à l'émeri, qu'il glissa dans sa poche.
Revenu à son cabinet, il l'examina un moment, ce flacon, avec un affreux sourire, et après s'être assuré que le contenu était intact, il le déposa sur son bureau, derrière des dossiers.
Cette besogne terminée, il respira. Il s'essuya le front, arbora son beau bonnet de velours et revêtit la loque sordide qui lui servait de robe de chambre.
Mlle Diane pouvait arriver, il était prêt.
Le malheur est que les minutes s'écoulaient, et qu'elle ne paraissait pas. C'était bien la peine de s'exposer à une bonne pleurésie!
L'inquiétude commençait à gagner Dauman. S'était-il donc trompé? Avait-il trop préjugé de l'implacable orgueil et de la sombre énergie de cette jeune fille?
Déjà, à plusieurs reprises, Dauman était allé à la fenêtre explorer la route; il avait tiré dix fois sa montre, il jurait à demi-voix, quand enfin on frappa légèrement à la porte du cabinet.
--Entrez!... cria-t-il.
C'était elle, c'était bien Mlle de Sauvebourg.
Elle s'avança lentement, et sans répondre aux civilités obséquieuses du «Président», sans paraître même s'apercevoir de sa présence, elle s'assit ou plutôt s'affaissa sur une chaise.
Intérieurement, Dauman triomphait. Il avait vu juste. La faiblesse de Mlle Diane lui expliquait son retard.
Mais cet abattement extrême ne pouvait durer. Grâce à un effort terrible, elle secoua la torpeur qui l'envahissait et se dressa.
--Président, commença-t-elle d'une voix brève, il me faut un conseil. Écoutez-moi. Il y a une heure, environ...
D'un geste désolé Dauman interrompit Mlle Diane.
--Hélas!... soupira-t-il, je sais tout!
--Vous savez...
--Que M. Norbert est prisonnier, oui, mademoiselle; que vous avez rencontré M. de Champdoce au bois de Bivron, oui encore. Bien plus, tout ce que vous a dit monsieur le duc, on me l'a rapporté.
Mlle Diane ne put dissimuler un mouvement de stupeur et d'effroi.
--On vous a rapporté!... balbutia-t-elle; qui?...
--Un bûcheron qui sort d'ici. Ah! les bois sont traîtres, mademoiselle. On cause tout haut, on donne la volée à ses secrets, on se croit seul, pas du tout; il y a une paire d'oreilles derrière chaque tronc d'arbre. Ils étaient quatre fagoteurs à vous écouter, et ils n'ont pas perdu une seule syllabe. Dès que vous avez eu quitté le duc, ils se sont séparés pour aller, chacun de son côté, semer la nouvelle dans le pays. J'ai bien fait jurer à celui que j'ai vu de se taire, mais bast! il est marié, il contera tout à sa femme. D'ailleurs, il y a les trois autres! Empêchez donc les langues d'aller leur train!
Il s'interrompit comme pour respirer, en réalité afin de juger de l'effet produit. Il avait lieu d'être satisfait. Une angoisse affreuse contractait les traits si beaux de la malheureuse jeune fille.
--Mais je suis perdue, alors, dit-elle, perdue...
Maître Dauman baissa la tête. C'était répondre.
Cependant, non, Mlle de Sauvebourg ne pouvait se rendre ainsi, sans combat.
Elle saisit le bras du «Président,» et le secouant rudement:
--Tout n'est pas fini!... s'écria-t-elle... Voici que Norbert atteint sa majorité, il résistera, je le veux; ne peut-on essayer...
--Quoi?
--Eh!... le sais-je moi! c'est vous qui devez le savoir. Que faire? Parlez; je suis prête à tout, puisque je n'ai plus rien à perdre. Non, il ne sera pas dit que ce duc de Champdoce m'aura humiliée, le lâche, et que je ne me suis pas vengée. Vous plaît-il de m'aider?...
Le «Président» semblait tout effrayé de la violence de sa cliente.
--De grâce, mademoiselle, interrompit-il, calmez-vous, parlez plus bas... Ah! vous ne connaissez pas M. de Champdoce, on le voit bien...
--C'est-à-dire que vous en avez peur!...
--Oui, mademoiselle, grand'peur, je n'en rougis pas. Ah! quel homme!... Quand il en veut à quelqu'un, il est capable de tout. Savez-vous qu'il a essayé de me faire casser le cou, à moi qui vous parle, pour me punir de l'avoir cité devant monsieur le juge de paix--il retira son bonnet--au nom d'un de mes clients! Aussi, quand on vient me trouver pour une affaire contre lui... serviteur.
Depuis ce jour où elle avait osé donner rendez-vous à Norbert chez Dauman, Mlle Diane avait revu et consulté souvent ce dangereux personnage, et en toute occasion, elle l'avait trouvé dévoué à ses projets, lui prêchant confiance et courage.
Elle devait donc être surprise et indignée du brusque revirement du «Président,» ne devinant pas sa manœuvre,--toujours la même pourtant.
--En d'autres termes, reprit-elle avec l'accent du plus profond mépris, après nous avoir poussés à nous compromettre, vous nous abandonnez au dernier moment.
--Oh!... mademoiselle, pouvez-vous croire...
--A votre aise, Président, Norbert me reste... il suffit!
Maître Dauman hocha mélancoliquement la tête.
--Prenez garde, mademoiselle, prononça-t-il; qui compte sur l'avenir compte deux fois. Savons-nous si, en ce moment même, monsieur le marquis ne répond pas Amen à toutes les propositions de son père?
C'était verser de l'huile sur le feu; le «Président» le savait bien. Il excellait en cet art d'exalter la passion par ses résistances calculées.
--Non!... s'écria Mlle Diane, supposer cela serait offenser Norbert. Lui, trahir... il se tuerait avant! Il est timide, c'est vrai; lâche, non. Avec ma pensée et son amour, il résistera...
Le sieur Dauman s'était laissé tomber sur son fauteuil de cuir, devant son bureau, comme s'il eût été brisé par les émotions de cet entretien.
--Nous raisonnons froidement, dit-il, parce que nous sommes ici, libres, en sûreté. M. Norbert, lui, est prisonnier, exposé à toutes sortes de tortures physiques et morales, livré sans défense au caprice du plus méchant et du plus obstiné des hommes... Il est des heures de détresse où les caractères les plus solidement trempés faiblissent.
--Soit, vous avez raison. J'admets que Norbert m'ait abandonné, qu'il soit le mari d'une autre, que je reste moi, déshonorée, perdue, devenue la fable du pays! Et vous pensez que tout serait dit?...
--A la rigueur, mademoiselle, il vous resterait...
--Il me resterait la vie, Président, que je donnerais avec bonheur en échange d'une vengeance terrible!...
L'accent de Mme de Sauvebourg trahissait une si effroyable résolution, que le «Président» tressaillit; pour de bon, cette fois.
--Ce que c'est que de nous!... reprit-il après un moment. Voilà bien comme j'étais, moi, le soir du jour où, sur la dénonciation de M. de Champdoce, je fus mandé au parquet.--Il souleva sa calotte de velours.--Je ne savais que répéter, en montrant le poing à son château maudit: «Ah! il verra! il verra bien!...» Il n'a rien vu. J'ai cherché, je vous l'ai dit, des armes dans mon code...
--Oh! ce n'est pas là que j'en chercherais, moi.
--J'entends bien. Beaucoup comme nous ont fait ce serment de haine, qui n'étaient pas des poules mouillées. Ils disaient, avec des blasphèmes à faire tomber le coq du clocher: «Qu'il tremble, ce noble de malheur! un bon coup de fusil au coin d'une haie, à la brune, voilà ce qui l'attend.» Ils ont chargé leurs armes, ils sont allés à l'affût... et le duc se porte comme un charme.
Il soupira profondément, et poursuivit plus bas et comme se parlant à lui-même:
--Autant vaut pour eux que le cœur leur ait manqué. La justice veille, et pour elle un meurtre est un crime. Et pourtant, si les juges savaient quelquefois... si on examinait bien les circonstances!...
Qui sait de combien de misérables la mort de M. de Champdoce sauverait le bonheur!!!
Mlle de Sauvebourg pâlissait en écoutant ces lugubres lamentations. Chacune des paroles du «Président» trouvait en elle comme un écho et éveillait une détestable pensée. Sa conscience se troublait, la nuit se faisait pour ainsi dire dans son cerveau.
--Cependant, continuait Dauman, monsieur le duc vivra cent ans. Il est riche, il est puissant, il est honoré... Il s'éteindra doucement dans son lit, entouré de respect et d'hommages, il y aura foule à son enterrement, et monsieur le curé le recommandera au prône...
Depuis un moment, le «Président» avait repris derrière ses dossiers son flacon de verre noir, et il le tournait et retournait,--machinalement en apparence.
--Oui, ajouta-t-il, M. de Champdoce nous enterrera tous, à moins que...
Il déboucha le flacon et, avec précaution, fit glisser dans le creux de sa main une petite portion de son contenu.
C'étaient quelques grains d'une poussière très fine, blanchâtre, brillante, ou plutôt scintillante comme des cristaux microscopiques.
--Et voilà!... fit-il d'une voix sourde. Un peu de cette poudre, et personne ne craindrait plus ce terrible duc... On ne craint pas un homme qui est à six pieds en terre, sous une large pierre portant une belle épitaphe.
Il s'arrêta, son regard rencontra celui de Mlle Diane.
Pendant deux minutes, au moins, ils restèrent face à face, immobiles, frissonnants, la gorge serrée... Le silence était si profond qu'ils entendaient les battements précipités de leurs artères.
Ils se fixaient obstinément, chacun s'efforçant de descendre tout au fond de l'âme de l'autre; chacun voulant s'assurer, avant de prononcer un seul mot, que sa criminelle pensée était bien celle de l'autre.
C'était vraiment un pacte dont leurs yeux arrêtaient les conditions. Ils s'entendirent, car Dauman, à la fin, se décida à parler bien bas, comme s'il eût tremblé que le son de sa voix n'éveillât quelque danger.
--Cela ne fait pas souffrir, dit-il.
--Ah!
--Imaginez-vous un coup d'assommoir sur la tempe: voilà l'effet. Dix secondes et c'est fini. Pas un cri, pas une convulsion, pas un hoquet, rien...
--Rien.
--Et pas d'apprêts. Une pincée suffit. On la laisse tomber dans n'importe quel liquide, dans du vin ou dans du café de préférence, elle est dissoute avant d'arriver au fond du vase. Et rien ne trahit sa présence. Elle n'altère ni la couleur, ni la saveur, ni le parfum...
--Mais on cherche... on retrouve.
--A Paris et dans quelques grandes villes, quelquefois. Au fond des campagnes, rarement. Jamais nulle part quand il n'y a pas déjà des soupçons. Si on cherchait...
--Eh bien?
--On retrouverait et on constaterait les symptômes d'une apoplexie foudroyante. Il y a peut-être, en France, quatre médecins capables de distinguer une différence... et encore!
Mlle de Sauvebourg avait pris une chaise et s'était rapprochée de Dauman. Ils se parlaient d'oreille à oreille, pour ainsi dire, d'une voix brève et saccadée.
--D'ailleurs, reprit Dauman, ce n'est pas tout que de dire: «Il y a ceci là», il faut prouver qu'on l'y a mis, et chercher qui l'y a mis.
--Oui, peut-être...
--Il n'y a pas de peut-être. Les investigations seraient vite à bout. On ne trouve pas ce...
Il s'arrêta court, un mot lui était venu aux lèvres qu'il n'osait prononcer. Il toussa pour masquer son hésitation, et reprit vivement:
--Cette substance ne se délivre pas chez les pharmaciens. Elle est rare, difficile à préparer et à obtenir, extrêmement coûteuse... Si quatre ou cinq laboratoires en conservent quelques centigrammes à l'état pur, c'est uniquement pour les besoins de la science. Impossible d'imaginer que quelqu'un, en ce pays, en possède un atome. Où et comment aurait-on pu se la procurer?
--Cependant, vous...?
--Autre histoire. J'ai rendu, quand j'étais dans les affaires, un service signalé à un chimiste éminent, et il me fit présent de ce... produit de son art. Remontez donc à cette origine! Il y a dix ans de cela, et le chimiste est mort.
--Il y a dix ans!...
--Passés. Et cependant cette substance, précieusement conservée, n'a perdu aucune de ses précieuses propriétés.
--Aucune?
--Je m'en suis assuré il n'y a pas un mois. Un hasard; j'en ai délayé une pincée dans une jatte de lait, que j'ai présentée à un chien de forte taille. A la deuxième lampée, il roulait foudroyé.
Saisie d'une indicible horreur, Mlle de Sauvebourg se jeta violemment en arrière.
--Horrible!... balbutia-t-elle, horrible!
Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres minces du «Président».
--Pourquoi, horrible? Ce chien avait été mordu, il pouvait devenir enragé, me mordre, et j'expirais dans les plus affreuses souffrances. N'est-ce pas un cas de légitime défense? Restons dans l'espèce. Plus dangereux que le chien, un homme s'apprête à m'assassiner moralement... je le supprime. Suis-je coupable? La loi dit oui et me condamne, mais ma conscience m'absout. Mieux vaut tuer le diable...
La main de Mlle Diane, violemment appliquée sur la bouche du «Président». arrêta brusquement l'exposé de ces monstrueuses théories.
--Écoutez! fit-elle.
On entendait dans l'escalier un pas pesant.
--Norbert!...
--Impossible! Est-ce que son père...
--C'est lui! répéta Mlle de Sauvebourg.
Et, arrachant des mains de Dauman le flacon de verre noir, elle le glissa dans l'ouverture de son corsage.
Mlle de Sauvebourg avait eu un éclair de seconde vue.
Si invraisemblable que cela dût sembler, ce pas lourd et mal assuré qui ébranlait l'escalier, c'était bien celui de Norbert.
Il parut, et sa vue arracha au «Président» et à Mlle Diane un même cri d'effroi.
Tout en lui trahissait quelque épouvantable catastrophe, tout: sa démarche automatique, ses yeux hagards, le sang mal essuyé qui couvrait son visage.
Dauman eut comme l'idée d'un crime.
--Vous êtes blessé, monsieur le marquis? demanda-t-il.
--Oui... mon père m'a frappé.
--Comment, c'est lui qui...
--C'est lui.
Mlle Diane, elle aussi, avait cru à quelque chose de pis; elle tremblait comme la feuille en s'approchant de Norbert.
--Permettez, disait-elle, que j'examine votre blessure...--elle lui prenait la tête entre ses mains, et se haussait pour mieux voir.--C'est là, n'est-ce pas? Tous les cheveux, au-dessus de la tempe, sont collés ensemble. Grand Dieu!... Un pouce plus bas!... Président, si on allait quérir un médecin? Donnez-moi toujours un peu d'eau fraîche et un morceau de toile...
Mais, malgré sa résistance, Norbert se dégagea et la repoussa.
--Nous nous occuperons de cette niaiserie plus tard, interrompit-il de ce ton tranchant et dur que donne aux hommes le péril bravé ou une grande résolution prise. J'ai évité le coup, un coup formidable, qui devait me coucher. Sans un mouvement instinctif, j'étais assommé sur place, par mon père...
--Par le duc? Pourquoi?... Que s'est-il passé?
--Il vous a offensée, Diane, et il a osé venir me le dire... s'en vanter... à moi! Par le saint nom de Dieu! me prend-il donc pour un bâtard! Ne sait-il pas que le sang de mes veines est le sien, le sang des Champdoce! A ses lâches insultes, j'ai répondu par des menaces, il a frappé...
Mlle de Sauvebourg fondait en larmes.
--Et c'est moi, balbutia-t-elle, c'est moi qui suis cause...
--Vous!... Vous lui avez peut-être sauvé la vie. Sans vous, Diane, j'aurais châtié ce suprême outrage. Me frapper de son bâton, moi, comme un laquais!... Votre souvenir m'a arrêté... j'ai fui, et jamais plus je ne passerai le seuil du château. On parle de la malédiction des pères, celle des fils doit aussi porter malheur. Mais le duc de Champdoce n'est plus mon père, je ne le connais plus... je veux l'oublier! ou plutôt, non... je veux me souvenir pour haïr et pour me venger.
De sa vie, maître Dauman n'avait éprouvé joie si pleine et si grande. Tous ses exécrables instincts s'épanouissaient délicieusement.
Certes, il avait été puissamment servi par les circonstances, mais enfin il pouvait s'enorgueillir d'avoir, par ses savantes combinaisons, préparé et hâté la dernière crise, maintenant imminente.
Le moment lui parut venu de prendre la parole.
--Enfin, monsieur le marquis, commença-t-il, à quelque chose malheur est bon! Votre père a enfin commis une imprudence qui va lui coûter cher... Ah! monsieur le duc, pour un homme adroit, quel pas de clerc!... Nous vous tenons...
--Que voulez-vous dire?
--Simplement qu'il dépend de nous de secouer dès demain le joug paternel. Enfin, nous possédons les éléments d'une plainte!... Nous avons séquestration, menaces, violences avec l'aide de tiers, sévices graves, coups et blessures ayant mis la vie en péril... toutes les herbes de la Saint-Jean, quoi! Un médecin va venir, qui constatera l'état de la tête et fera un rapport que nous garderons. Les faits sont-ils niables? Non. Nous produirons quantité de témoins. Pour ce qui est de la blessure, messieurs de la cour en peuvent distinguer l'affreuse cicatrice... Pour commencer nous introduirons un référé, à l'effet de voir dire que nous ne serons pas réintégré au domicile paternel. En même temps, requête: «Attendu que le duc de Champdoce prétend violenter nos sentiments les plus légitimes et les plus respectables, nous supplions humblement monsieur le président, etc., etc...,» comme il est dit au modèle 7 du formulaire... Ensuite, jugement qui nous émancipe, ou qui du moins...
--Assez! interrompit Norbert. Ce jugement me donnera-t-il le droit d'épouser qui bon me semble sans le consentement de M. de Champdoce?
Maître Dauman hésita. Dans son opinion, vu les circonstances et l'état mental du duc, Norbert pouvait arriver à obtenir de la justice l'autorisation de contracter une alliance honorable... Seulement, le dire, c'était conseiller la patience.
Il répondit donc hardiment:
--Non, monsieur le marquis.
--Alors, pas de plainte! Les Champdoce ont toujours lavé leur linge sale en famille, je ferai de même.
Le ton ferme de Norbert ne laissait pas que de surprendre le «Président».
--Si j'osais, commença-t-il, donner un conseil à Monsieur le marquis...
--Un conseil? Non. Mon partis est pris; mais j'ai besoin d'un service. Il me faudrait avant vingt-quatre heures, une grosse somme, une vingtaine de mille francs.
--On pourrait les trouver, monsieur le marquis, mais ce serait cher... bien cher!...
--Eh! que m'importe!
Mlle de Sauvebourg allait hasarder une objection, Norbert l'arrêta d'un geste.
--Ne me comprenez-vous donc pas, Diane? reprit-il avec la plus extrême agitation; ne devinez-vous pas mes projets? Ici notre vie ne peut être qu'un long martyre: un odieux caprice de nos parents nous sépare... Il faut fuir. Partons... je saurai bien trouver quelque retraite sûre où nous vivrons heureux et ignorés...
--Mais c'est de la folie! s'écria Dauman effrayé.
--Est-ce votre avis, Diane? demanda Norbert.
La jeune fille baissa la tête sans répondre.
--On vous poursuivrait, insista le «Président», on vous découvrirait infailliblement.
--Silence!... fit impérieusement Norbert.
Et, s'agenouillant devant Mlle de Sauvebourg, il lui dit d'une voix tremblante de la passion la plus vive:
--Est-ce vrai, Diane, que vous hésiterez à me confier votre vie, si je vous jure devant Dieu de vous consacrer mon existence entière, toutes mes pensées et tout mon être? Quand je vous le demande à genoux, à mains jointes, refuserez-vous de fuir?...
A la contraction des traits de Mlle de Sauvebourg, on devait croire qu'un violent combat se livrait en elle.
--Je ne puis, murmura-t-elle enfin, non, je ne puis.
D'un bond, Norbert se redressa.
--Ah! c'est que vous ne m'aimez pas! s'écria-t-il avec l'accent du désespoir. Fou que j'étais, quand je croyais... Vous ne m'avez jamais aimé.
Elle, cependant, levait vers le ciel ses beaux yeux noyés de pleurs.
--Tu l'entends, ô mon Dieu! disait-elle avec une expression sublime; il dit que je ne l'aime pas!...
--Alors pourquoi repousser notre seul moyen de salut?
--Norbert, mon ami...
--Je ne le comprends que trop... le monde vous fait peur; il y a les préjugés, l'opinion...
Il s'interrompit, accablé du regard de reproche que lui jetait Mlle Diane.
--Faut-il donc, reprit-elle, que je descende jusqu'à me justifier?... Que me parlez-vous de préjugés! Ne les ai-je pas défiés?... Ai-je craint de me montrer par les chemins, en plein jour, appuyée sur votre bras? Le monde!... il m'a jugée déjà, quoi que je fasse... Tout ce que nous avons dit, je pourrais sans rougir le répéter à ma mère; trouvez quelqu'un qui le croie. L'opinion! que peut-elle encore me prendre? Ne suis-je pas perdue de réputation, alors que jamais les bornes de l'austère pudeur n'ont été franchies? Quand on parle à Bivron de la demoiselle de Sauvebourg, on ajoute: «Ah! oui, la maîtresse du jeune marquis de Champdoce!»
Sa voix était si douce à la fois et si pénétrante, que Dauman lui-même était ému. Il sentait dans le coin de sa paupière ce picotement qui annonce une larme près de venir, quand il crut s'apercevoir que Mlle de Sauvebourg lui faisait un signe.
Il douta. Avait-elle donc la plénitude de son sang-froid? Était-ce supposable? Cet accent qui arrivait à une telle intensité d'émotion serait donc joué?
Norbert, lui, était transporté de colère.
--Qui parle ainsi? s'écria-t-il, qui ose prononcer votre nom autrement qu'avec un profond respect?
--Hélas! mon ami, tout le monde. Et demain, ce sera bien autre chose. Il y a quelques heures, pendant que votre père m'accablait de son mépris, quatre personnes, cachées près de nous, écoutaient...
--C'est impossible.
--Ce n'est que trop vrai, affirma Dauman, je le tiens d'un de ceux qui étaient cachés.
Cette fois, impossible de se faire illusion. Il n'y avait pas à se méprendre au coup d'œil que venait de lui lancer Mlle de Sauvebourg; elle lui ordonnait de sortir. Pourquoi ne pas obéir?
--Écoutez, fit-il... On m'appelle... excusez...
Et il sortit, refermant à grand bruit la porte derrière lui.
Il ne fallait pas moins que ce grand fracas de serrures, pour que Norbert remarquât le départ du «Président».
Il ne s'en sentit ni plus ni moins libre.
--Ainsi, reprit-il d'une voix sourde, le duc de Champdoce n'avait même pas eu cette vulgaire prudence, cette délicatesse banale de s'assurer que nul ne pouvait l'entendre! On écoutait!... Et lui ne se doutait pas qu'en vous outrageant comme il l'a osé faire, il se couvrait de honte, il se déshonorait!...
--Hélas!
--Quelle folie est donc la sienne! Notre désespoir présent ne lui suffit pas, il veut encore briser notre avenir... Qu'espère-t-il? Croit-il ainsi me forcer à accepter cette héritière qu'il m'a choisie, cette Marie de Puymandour que je hais sans la connaître!...
Mlle de Sauvebourg tressaillit: elle la connaissait, elle. Le duc ne lui avait pas dit le nom de la femme qu'il destinait à son fils. Ce nom devait rester gravé dans sa mémoire, comme s'il eut été imprimé au fer rouge dans sa chair même.
--Ah! murmura-t-elle, c'est Mlle Marie qu'on vous offre...
--Oui, elle... ou plutôt ses millions... S'il s'en trouvait une plus riche dans le pays, fût-elle la dernière des vachères, on me l'imposerait. Mais ma main se séchera et tombera en poussière avant que je la laisse tomber dans la sienne!... Vous l'entendez, Diane!...
Elle sourit tristement, et murmura:
--Pauvre Norbert!
Ces deux mots, ainsi prononcés, avaient une signification que le jeune homme ne pouvait pas ne pas comprendre.
--Vous êtes cruelle, reprit-il, pénétré de douleur. Qu'ai-je fait pour mériter cette injuste défiance? Avec quels serments dois-je jurer que je n'aurai jamais d'autre femme que vous?...
Mlle de Sauvebourg ne répondant pas, il crut voir comme une lueur dans ses ténèbres.
--Grand Dieu! s'écria-t-il, palpitant d'espérance, est-ce parce que vous doutez de moi que vous refusez de me suivre?
--Non, le doute ne m'arrêterait pas.
--Mais qu'est-ce donc alors, puisque vous méprisez les absurdes propos du monde? N'est-ce donc pas la liberté, le bonheur, que je vous propose? Qui vous retient?
Elle se redressa fièrement, et d'une voix ferme répondit:
--Ma conscience!
Norbert fut comme anéanti.
Jusqu'à ce moment, un merveilleux espoir le soutenait, lui faisait oublier l'injure reçue et sa haine, et voici qu'il lui échappait comme de l'eau qu'il aurait essayé de retenir entre ses mains.
Il comprenait que rien désormais ne serait capable de faire revenir Mlle Diane sur sa résolution.
Cependant elle continuait:
--Oui, ma conscience, dont je ne saurais étouffer la voix, ma conscience, qui jusqu'ici m'a donné le courage de marcher le front haut, en dépit des murmures que je recueille sur mon passage. En ce moment, elle me crie: «Arrête!» Je ne passerai pas outre. Si rude que soit mon devoir, et dût mon cœur se briser, je n'y faillirai pas, je ne vous suivrai pas...
Un spasme nerveux lui coupa la parole, mais elle le dompta, et reprit avec plus d'énergie:
--Seule au monde, j'hésiterais peut-être. Mais j'ai les miens, j'ai une famille où l'honneur est comme un dépôt sacré, dont chaque membre garde une portion dont il doit compte aux autres...
--Une famille qui vous sacrifie à un frère aîné!...
--Soit!... Je n'en aurai que plus de mérite! Où avez-vous pris que la vertu soit toujours facile?
Elle prêchait la révolte, et donnait l'exemple de la piété filiale!... Mais Norbert n'était pas en état d'apercevoir la contradiction.
--Mais ici, continua-t-elle, ma raison et ma conscience sont d'accord. Pour une jeune fille, sortir du cadre étroit des conventions sociales, c'est la mort. Vous cesseriez bientôt d'estimer celle que les autres mépriseraient...
--Me croyez-vous donc?...
--Je vous crois homme, mon ami. Admettez que je vous suivre aujourd'hui, et que demain on vienne vous apprendre que mon père, pour un propos sur mon compte, s'est battu en duel et a été tué... que ferez-vous?
Tant d'objections se présentaient à la fois à l'esprit du pauvre garçon qu'il resta court.
--Croyez-moi donc, reprit la jeune fille, fuyez... mais seul. La vie en ce pays, près de votre père, serait insoutenable... Il serait, je le sens, plus sage d'obéir, mais vous conseiller d'épouser... cette autre, est au-dessus de mes forces. Partez, mon ami, vous avez vingt ans à peine, il n'est pas de douleur que le temps n'efface... Vous m'oublierez je le veux!...
--Vous oublier!... s'écria Norbert; moi!...
Et saisissant le bras de Mlle de Sauvebourg il ajouta:
--Vous pourriez donc m'oublier, vous!
Il était si près d'elle, qu'elle sentait sur son visage son souffle brûlant.
--Moi, balbutia-t-elle; moi!...
Norbert se recula comme pour la mieux tenir sous son regard.
--Et si je partais, interrogea-t-il, que deviendriez-vous?
A cette question, Mlle de Sauvebourg parut perdre contenance. Un sanglot souleva sa poitrine, son énergie parut sur le point de l'abandonner.
--Moi, répondit-elle d'une voix douce et résignée comme devait l'être celle des martyres près d'entrer dans le cirque, moi je connais mon sort. Nous nous voyous en ce moment pour la dernière fois. Je vais rentrer à Sauvebourg... on doit tout savoir! Je trouverai mon père irrité et menaçant. Il me fera monter dans une voiture et... demain... je serai au couvent.
--Ah! jamais! Ne sais-je pas que ce serait pour vous une lente agonie; ne ma l'avez-vous pas dit?
Il s'avança pour la soutenir, elle chancelait.
--Oui, répondit-elle, mais il le faut, c'est le devoir... Pour me sauver à cette heure, il faudrait... un miracle, le consentement de votre père. Là-bas, je vivrai de nos souvenirs... Et d'ailleurs... quand le fardeau est si lourd qu'il vous écrase, on le jette... Dieu ne saurait punir cela. L'agonie ne durera que ce que je voudrai...
Elle avait, tout en parlant, glissé sa main sous son corsage, et elle en sortait à demi le flacon de verre noir.
Norbert comprit.
--Malheureuse! s'écria-t-il.
Il voulut lui prendre le flacon, elle résista, elle se débattit, pourtant il parvint à s'en emparer.
Mais cette lutte parut avoir épuisé les dernières forces de Mlle Diane. Ses beaux yeux se fermèrent, sa tête se renversa, elle s'abandonna inerte entre les bras de Norbert qui, les cheveux hérissés, se demandait s'il n'allait pas recueillir son dernier soupir.
On l'eut dite expirante, et cependant elle murmurait encore quelques paroles d'une voix défaillante, mais pourtant distincte.
Elle conjurait Norbert de lui rendre ce flacon, sa liberté à elle. Puis, avec une admirable précision, elle donnait toutes les indications qu'elle tenait de Dauman.
--Oh! mon unique ami, disait-elle, rends-le moi... Cela ne fait pas souffrir... dix secondes... pas une plainte... une pincée dans du vin ou dans du café... On ne peut se douter de rien...
A cette pensée qu'elle voulait mourir, cette bien-aimée de son âme, et mourir parce qu'on la séparait de lui, et de quelle mort!.., Norbert sentait sa raison s'égarer.
--Diane, répétait-il, en se penchant vers elle, Diane!...
Mais elle poursuivait, comme dans le délire de la fièvre:
--Mourir!... après tant de divines espérances. Ah!... monsieur de Champdoce, vous êtes sans pitié!... Vous m'avez pris mon bonheur, il vous a fallu ensuite mon honneur de jeune fille, le présent et l'avenir... Maintenant il vous faut ma vie et vous me tuez... Grâce, monsieur le duc!...
Norbert poussa un cri terrible, un cri de haine et de rage, qui alla épouvanter Dauman dans son corridor.
Un exécrable projet venait d'éclater dans son cerveau.
Il souleva Mlle Diane et la déposa dans le fauteuil du «Président».
--Non, tu ne te tueras pas, disait-il d'une voix rauque, et je ne partirai pas...
Il la regarda une fois encore: elle avançait les lèvres, comme pour les tendre à ses baisers, elle murmurait son nom...
Eût-il eu sa raison encore, c'eût été la dernière goutte du philtre qui verse l'ivresse furieuse, folle.
--Tu seras à moi, murmura-t-il, et ce poison qui l'était destiné, sera le châtiment et la vengeance...
Et aussitôt, de ce pas raide et effrayant des malheureux en état de somnambulisme, il se retira...
Les pas de Norbert retentissaient encore dans le vestibule de la maison, que déjà maître Dauman s'était précipité dans son cabinet.
Il était blême, ce digne «Président», et ses dents claquaient.
Cette scène, dont il n'avait perdu ni un geste, ni une intonation, ni un clignement d'yeux, l'avait terriblement remué.
Mais il faillit tomber de son haut, lorsque, rentrant, il aperçut Mlle Diane, qu'il croyait trouver en syncope, debout devant la fenêtre, le front collé à la vitre, regardant s'éloigner Norbert.
--Quelle femme! murmura-t-il, quelle femme!
Norbert venait de quitter la grande route. Mlle de Sauvebourg ne pouvait plus l'apercevoir, elle se retourna.
Elle était pâle sans doute, mais non extrêmement. Ses paupières étaient rouges et gonflées, mais l'orgueil de la victoire éclatait dans ses yeux.
--Demain, Président, dit-elle, demain je serai duchesse de Champdoce!
Il était à ce point abasourdi, que lui, l'orateur de Bivron, il ne trouvait pas une syllabe.
--A moins, cependant, ajouta Mlle Diane, que tout ne se découvre ce soir.
Le sieur Dauman sentit un frisson courir le long de sa maigre échine. Elle disait cela d'un ton!... Brrr!...
Pourtant, à tout hasard,--il faut tout prévoir,--il essaya de poser la base d'un futur système de défense.
--Je ne vous comprends pas, mademoiselle, balbutia-t-il, que peut-on découvrir, que voulez-vous dire?...
Elle lui lança un regard si écrasant de mépris et d'ironie qu'il en fut attéré, et que les mots expirèrent dans son gosier.
Il reconnaissait son erreur. Il avait cru jouer avec Mlle Diane, comme le chat avec la souris, et pas du tout, c'est elle qui s'était jouée de lui. Il avait été sa dupe.
--Le succès semble infaillible, reprit-elle, seulement... Norbert est maladroit.
Avec une tranquillité affectée, presque incroyable, après toutes les émotions qu'elle avait subies coup sur coup depuis le matin, elle rajustait sa coiffure un peu dérangée et redonnait à sa robe ses plis gracieux.
Quand ce fut fini, après un dernier coup d'œil au miroir du «Président»:
--On doit s'inquiéter de mon absence à Sauvebourg, dit-elle, il faut que je rentre...
Et d'un ton où perçait, en dépit de sa puissance sur elle-même, ses mortelles angoisses et les affreuses appréhensions qui l'agitaient, elle ajouta:
--Ah! les heures seront longues, cette nuit!... Que ne sommes-nous à demain!... Tout sera décidé quand nous nous reverrons, Président!... Allons... adieu!
Tout cela avait été si rapide, si inattendu, que le sieur Dauman se demandait s'il n'avait pas rêvé.
Mais non. Il était bien éveillé. Et avant de s'éloigner, Mlle de Sauvebourg lui avait, comme à dessein, jeté une inquiétude qui grandissait de minute en minute, qui le peignait et l'étreignait, qui l'obsédait comme ces spectres grimaçants qui, dans les nuits de cauchemar, viennent s'asseoir sur la poitrine, et dont le poids imaginaire étouffe.
Ces trois mots: «Norbert est maladroit» étaient comme une meule oscillant au-dessus de sa tête et près de l'écraser.
Si grande devint sa terreur qu'un instant il délibéra s'il ne courrait pas jusqu'au château de Champdoce, pour prévenir... Mais c'était aller au-devant d'un péril certain!
Il s'affaissa sur son fauteuil, et les coudes sur la tablette de son bureau, le front entre ses mains, il essaya de se remettre, de réfléchir.
Peut-être tout s'accomplissait-il en ce moment même? Où était à présent Norbert, que faisait-il?
Norbert remontait alors le chemin d'exploitation qui conduit à Champdoce, entre deux rangées de noyers.
Toute faculté de raisonnement était abolie en lui, et cependant il croyait raisonner. L'ivresse la plus furieuse a son discernement particulier. Ceux qui ont approché les fous savent avec quelle stupéfiante lucidité ils tirent d'une imagination absurde des déductions logiques.
Les ténèbres qui enveloppaient son esprit laissaient en pleine lumière sa résolution. Il voyait très clairement comment il en viendrait à ses fins.
Tous les gens de Champdoce, et Norbert comme eux, buvaient du vin récolté dans les environs, très sain, mais grossier. Le duc, pour son usage particulier, s'en réservait d'une qualité meilleure, qu'il tirait de ses propriétés du Médoc.
Le vin du maître, comme on disait au château, lui était servi dans une grosse bouteille, qu'après chaque repas on plaçait sur une des planches de la salle commune, à la portée de tous, et sans danger, car personne n'eût osé y toucher.
Norbert pensait à cette bouteille; il la voyait sur sa planche. Quand il entra dans la cour du château, plusieurs serviteurs qui s'y trouvaient, occupés à charger des charrettes de paille, interrompirent leur besogne pour le regarder curieusement.
Ils savaient tous les événements de tantôt: que M. de Champdoce avait voulu assommer son fils, et que celui-ci s'était enfui en le maudissant.
Naturellement, ils prenaient parti pour Norbert. Mais sa présence les emplissait d'étonnement, car ils avaient pensé qu'on ne le reverrait pas de longtemps à Champdoce.
Lui, sans prendre garde à eux, marcha droit à la salle commune. Elle était déserte. Il eut un soupir de satisfaction.
Alors, mû par un instinct de prudence qu'on n'eût pas attendu de son égarement, il alla ouvrir successivement toutes les portes, afin de s'assurer que nul ne l'épiait. Il se pencha même aux fenêtres.
Il était bien seul!
Aussitôt, avec une rapidité extrême, et une prodigieuse précision de mouvements, il atteignit la bouteille, la déboucha avec ses dents, et y fit glisser, non une pincée, mais deux ou trois de la poudre du flacon.
Il agissait mécaniquement, pour ainsi dire, sans conscience de ses actes, comme si une volonté autre que la sienne eût disposé de ses membres.
Mais il ne négligea rien.
A deux ou trois reprises, il retourna la bouteille et l'agita, pour hâter la dissolution, sans brusquerie, toutefois, crainte de troubler le vin ou de provoquer une mousse suspecte.
Quelques atomes de la poudre étaient restés attachés au goulot de la bouteille, il les essuya minutieusement, non avec une des serviettes qui se trouvaient sur le dos d'une chaise, car il redoutait quelque accident, mais avec son mouchoir de poche.
Tout fut terminé on moins d'une minute.
Il remplaça la bouteille sur la planche, et alla s'asseoir dans un coin, attendant...
M. le duc de Champdoce arpentait alors rageusement la grande allée de marronniers.
Pour la première fois de sa vie, peut-être, cet homme entêté, jusqu'à l'absurde, ce despote regrettait un de ses actes, et se repentait.
Non, assurément, à cause de l'acte en lui-même, il estimait que Norbert méritait, et au-delà, le châtiment qu'il lui avait infligé, mais en raison des conséquences possibles, sinon probables.
Les considérations qui avaient frappé Dauman, l'apôtre du Code, se présentaient à son esprit comme autant de cuisants remords.
Il apercevait tous les éléments d'une plainte au parquet. Quels en seraient les résultats? Oh! il ne s'abusait pas. Il savait que pour beaucoup de gens sa façon de vivre présentait un caractère très accusé de monomanie.
Le tribunal une fois saisi de l'affaire ne lui enlèverait-il pas toute autorité sur son fils? C'était à supposer. Qui sait? on lui contesterait peut-être jusqu'à l'exercice de son influence morale.
L'idée de recourir à la justice ne viendrait pas à Norbert, pensait-il; mais manquait-il de complaisants pour la lui souffler?
Toutes ces réflexions enflammaient sa colère, mais lui démontraient en même temps l'absolue nécessité de dissimuler, d'agir désormais avec une prudence extrême.
Il ne renonçait pas à ses vues sur Mlle de Puymandour non, il eût renoncé à la vie plutôt; mais il se résignait, pour atteindre son but, à substituer la ruse à la violence.
L'important, le difficile aussi, était de ramener Norbert. Consentirait-il à revenir sous le toit paternel?
Il ne serait pas fort malaisé ensuite de l'amadouer et de lui faire oublier, à force de cajoleries, l'odieuse scène.
Il en était là quand on vint le prévenir en hâte de la rentrée de Norbert. On ne pouvait lui annoncer plus agréable nouvelle.
--Je le tiens! pensa-t-il.
Et lestement il gagna le château.
Quand il rentra dans la salle commune, Norbert, oubliant son respect accoutumé, ne se leva pas.
Cette infraction aux règles de l'étiquette domestique frappa beaucoup le duc.
--Jarnicoton! pensa-t-il, est-ce que mon drôle se croit déjà affranchi de tout devoir?
Mais il ne laissa rien paraître de l'inquiétude que lui causa cette petite circonstance. D'ailleurs, le sang qui couvrait encore le visage de son fils lui causait une certaine impression.
--Norbert, mon ami, demanda-t-il, souffrez-vous? Pourquoi n'avez-vous pas fait panser votre blessure?
Il attendait une réponse, elle ne vint pas.
--Pourquoi ce sang encore à cette heure? poursuivit-il, est-ce un reproche? Il n'en était pas besoin, mon fils, pour me faire déplorer mon emportement, ma... violence de tantôt.
Norbert ne répondait toujours pas, et ce silence, outre qu'il désappointait fort M. de Champdoce, l'embarrassait terriblement.
Le personnage qu'il faisait était si nouveau pour lui, il s'imposait une contrainte si extraordinaire, qu'il ne savait plus quelle attitude prendre, ni quelles paroles prononcer.
En cette extrémité, bien plus pour se donner une contenance que parce qu'il avait soif, il prit sur un dressoir un verre qu'il posa sur la table, et, atteignant sa bouteille, il le remplit à demi de vin.
Un frisson d'horreur secoua Norbert de la nuque aux talons.
--Voyons, mon fils, reprit le duc, quelles excuses doit vous faire votre père? Parlez, un homme s'honore en reconnaissant ses torts.
Il avait pris le verre, et machinalement il l'élevait à la hauteur de l'œil.
Norbert ne respirait plus; il lui semblait que le vide se faisait autour de lui.
La tête lui tournait, il entendait comme des détonations à ses oreilles, son estomac se soulevait, ses veines charriaient des torrents de lave... Pourtant il ne broncha pas.
--Il est cruel, continuait le duc, il est douloureux de s'humilier devant son fils... et de s'humilier inutilement.
En vain Norbert détournait la tête... il voyait.
M. de Champdoce flairait le verre; il l'approchait de ses lèvres; il allait boire... Non! Norbert ne put supporter cela.
D'un bond il fut sur son père, et, lui arrachant le verre des mains, il le lança par la fenêtre, en criant d'une voix terrifiante:
--Ne buvez pas!...
Le mouvement de Norbert, sa physionomie, sa voix, valait toutes les explications.
Une épouvantable lueur éclaira le duc.
Ses traits se décomposèrent, sa face s'empourpra, ses yeux s'injectèrent de sang, il ouvrit la bouche pour parler, il n'en sortit qu'un râle sourd, il étendit les bras, battit l'air de ses mains et tomba raide, à la renverse, heurtant de la nuque l'angle d'un lourd dressoir de chêne.
Norbert s'était précipité dehors.
--Au secours! criait-il; à moi!... J'ai tué mon père.
* * * * *
IX
Tout ce qu'avait pu dire M. le duc de Champdoce de la soif d'anoblissement qui ardait M. de Puymandour et tout ce qu'il pensait encore était bien au-dessous de la triste et bouffonne réalité.
Pauvre homme!
Il était heureux autrefois, quand le nom de Palouzat, qui était le nom de son père, un honnête homme, suffisait à son ambition.
Alors, il avait une importance incontestable.
Ses grands revenus le plaçaient à cent piques des hobereaux envieux et besoigneux qui faisaient la cour à ses écus.
On respectait en lui l'homme qui avait su amasser honnêtement une immense fortune.
On l'estimait et on l'aimait pour ses qualités sérieuses, sa délicatesse et la sûreté de ses relations. Personne ne songeait à lui contester un rare bon sens, et même un esprit dont les saillies méridionales ne manquaient pas de brillant.
Tout ce prestige s'évanouit le jour où la fatale idée lui vint de signer au bas d'une invitation à dîner: Comte de Puymandour.
De ce moment ses misères et ses tribulations commencèrent.
Entre la noblesse, qui le raillait et refusait de le reconnaître pour sien, et la bourgeoisie qui, ne voulant pas de lui, se moquait de ses prétentions, il se trouva comme un volant entre deux raquettes, renvoyé, rejeté, ballotté, bafoué.
Comme de raison ses déboires irritèrent sa manie.
On contait, en se tenant les côtes, la légende des complaisances auxquelles il se résignait, uniquement pour se faire tolérer de l'aristocratie poitevine.
Et que de mauvais compliments digérés, de camouflets empochés, de couleuvres avalées!... Dieu seul et lui en savaient le compte.
C'est dire de quelle ardeur incomparable il souhaitait le mariage de sa fille et du fils de haut et puissant seigneur Dompair duc de Champdoce.
Il avait sacrifié le tiers de sa fortune à l'honneur de cette alliance, il l'eût donné entière pour cette perspective de faire sauter sur ses genoux un vrai duc ayant dans ses veines du sang des Palouzat mêlé à celui des héros des croisades.
Puis, le mariage mettrait un terme à ses maux. Son gendre saurait bien imposer silence aux railleurs et le faire accepter.
Tout cela lui semblait si beau, qu'il s'était bien gardé d'en souffler mot à qui que ce fût. Une déconvenue eût encore ajouté à son fonds de ridicule, déjà considérable.
Il avait même poussé la prudence jusqu'à ne rien dire à sa fille. Les femmes sont si indiscrètes!
Le lendemain seulement du jour où il eut la parole définitive du duc de Champdoce, M. de Puymandour songea à prévenir sa fille.
D'obstacle, il n'en apercevait point.
Comment sa fille ne serait-elle pas ravie, lorsque, lui, il était aux anges!
C'était au matin, dans une pièce trop richement décorée, qu'il appelait sa bibliothèque, qu'il prenait cette détermination.
Il sonna; un domestique parut.
--Allez, lui dit-il demander à la femme de chambre de Mlle Marie, si mademoiselle peut me recevoir et m'accorder un moment d'entretien.
C'est de l'air le plus solennel qu'il donna cet ordre étrange, lequel ne parut nullement surprendre le domestique.
Les relations entre le père et la fille étaient ainsi réglées.
Depuis longtemps, M. de Puymandour avait adopté pour son intérieur une étiquette que les railleurs disaient empruntée à la cour d'une vieille archiduchesse.
Moins de deux minutes après la sortie du domestique, on gratta à la porte de la bibliothèque.
Il cria: «Ouvrez!» et tout aussitôt Mlle Marie entra et, se jetant à son cou, lui appliqua sur les joues deux bons gros baisers sonores.
Ces embrassades ne le charmèrent pas, il s'en faut. Peut-être lui paraissaient-elles peu nobles, et digne tout au plus de gens du commun.
Il se dégages assez brusquement, et, fronçant les sourcils:
--Pourquoi vous déranger, Marie, prononça-t-il, lorsque je vous faisais prier de m'attendre chez vous?
--Eh! cher père, parce que c'est plus naturel et surtout plus vite fait. Voyons, ne te fâche pas.
M. de Puymandour disait: vous, à sa fille; elle lui disait: tu, en dépit de ses fréquentes remontrances à ce sujet. Ce tu vulgaire l'affligeait.
--Toujours la même chose!... Quand donc prendrez-vous le ton et la gravité qui conviennent à une personne de votre nom et de votre rang?
Et d'un air de mauvaise humeur il se jeta sur un divan en murmurant après les jeunes filles inconsidérées qui n'ont nul souci de la dignité.
Mlle Marie le regardait en souriant un peu, oh! bien peu, en fille qui, si elle sent les ridicules de son père, ne les juge pas et surtout les excuse.
Elle était ravissante ainsi, et le duc de Champdoce n'avait pas flatté le portrait qu'il faisait d'elle à Norbert.
Pour être toute différente de la beauté de Mlle de Sauvebourg, la beauté de Mlle Marie n'en était pas moins éblouissante et rare.
Sa taille assez élevée, était divinement prise, et sa démarche avait cette grâce un peu nonchalante qui est une séduction des femmes des contrées méridionales.
En elle, ce qui imposait surtout l'attention, c'était le contraste de ses grands yeux noirs veloutés, et de sa peau unie et rosée comme les pétales des roses-thé. Pour ses cheveux, d'un noir bleu, quelle que fût la mode, elle les tordait et les fixait, comme au hasard, assez haut sur la nuque, et les femmes ne pouvaient qu'admirer et envier.
Mais ce qu'elle avait, ce que n'avait pas la fière Diane, c'était une âme tendre, capable de tous les dévouements, une angélique douceur qui même dégénérait en faiblesse, et une disposition naturelle à se trouver heureuse, pourvu qu'elle se sentit aimée.
--Voyons, père, reprit-elle, quand elle crut que M. de Puymandour avait assez exhalé son dépit, ne me gronde pas. Tu sais bien que la marquise d'Arlange m'a donné cet hiver des leçons de dignité. Je te jure que je m'exerce en secret, et tu seras intimidé toi-même quand je prendrai mon grand air...
M. de Puymandour haussa les épaules.
--Voilà bien les femmes!... dit-il, ces êtres frivoles et légers, pour qui les intérêts les plus graves sont textes à plaisanteries. Vous raillez, Marie, et moi je me demande avec anxiété si vous saurez porter le poids des hautes destinées que vous prépare mon affection.
Il se leva et alla s'adosser à la cheminée, une main dans l'ouverture de son gilet, l'autre prête pour le geste, ce qui était sa pose de prédilection quand il méditait un effet oratoire.
--Prêtez-moi toute votre attention, ma fille, commença-t-il. Vous avez eu dix-huit ans le mois passé; le moment est venu de songer à votre établissement. J'ai à vous annoncer une grande nouvelle... Ou m'a demandé votre main.
Mlle Marie baissa la tête, espérant ainsi cacher sa confusion.
--Avant de rien décider sur un sujet si grave, continua M. de Puymandour, j'ai longtemps réfléchi... Je me suis entouré de tous les renseignements propres à m'éclairer... J'ai tenu à m'assurer que l'alliance qu'on nous proposait présentait bien, pour vous, toutes les garanties humaines du bonheur..... On ne saurait espérer ni même rêver mieux. Le jeune homme est de peu d'années plus âgé que vous, il est bien de sa personne, sa fortune est considérable, il a de la naissance, il porte le titre de marquis...
--Il vous a donc fait parler? interrompit Mlle Marie, non sans un tremblement dans la voix.
--Il?... Qui: Il?
--Lui!
M. de Puymandour était stupéfait.
--Qui: Lui?
--M. Georges de Croisenois.
Ce nom arracha à l'ancien négociant en laines un juron qui n'avait rien d'aristocratique.
--Que me parlez-vous de Croisenois! s'écria-t-il. Qu'est-ce que ce marquis de Croisenois? Serait-ce ce freluquet à petites moustaches que j'ai vu tourner autour de vos jupes cet hiver?
La pauvre jeune fille était toute décontenancée.
--C'est lui, oui, mon père, balbutia-t-elle.
--Eh bien!... pourquoi voulez-vous qu'il m'ait demandé votre main? Quelles raisons avez-vous de supposer qu'il me l'a demandée? Vous le connaissez donc?
--Mon bon père...
--Il n'y a pas de bon père ici, mademoiselle. Dans le fait, il me semble avoir vu ce prestolet vous parler avec une animation... Il a peut-être osé vous dire qu'il vous aimait!...
--Je jure sur...
--Assez! Du moment où vous jurez, c'est que mes présomptions sont justes. Ma fille, une Puymandour, écoute des déclarations et ne me prévient pas! Morbleu! il vous a peut-être aussi écrit, ce faquin!...
Elle était incapable d'un détour; elle garda le silence; sa physionomie avait l'expression la plus suppliante.
--Vous vous taisez, poursuivit M. de Puymandour, donc j'ai deviné... Qu'avez-vous fait de ces lettres?
--Je les ai...
--Silence! Vous les avez soigneusement conservées, cela va de soi. Mais on ne me trompe pas; je veux les voir, où sont-elles?
--Mon père, je le promets...
--Ces lettres!... interrompit M. de Puymandour d'une voix formidable, où sont-elles? il me les faut, je les veux. Je les aurai quand je devrais faire fouiller toute la maison!...
Contre une telle colère, la pauvre fille était sans force.
Ces lettres chéries, si précieusement conservées, elle les livra.
Il y en avait quatre, réunies et attachées avec une petite faveur bleue. Il en prit une au hasard et commença de lire à haute voix, entremêlant sa lecture d'invectives et d'exclamations:
«Mademoiselle,
«Bien que je ne redoute rien tant que de vous déplaire, j'ose encore, et malgré votre défense, vous écrire. Pardonnez-moi... J'apprends que vous êtes sur le point de quitter Paris pour plusieurs mois.
«J'ai vingt-quatre ans, je suis orphelin et maître de mes actions, j'appartiens à une grande et honorable famille, ma fortune est considérable, et... je vous aime du plus profond et du plus respectueux amour.
«Je viens vous supplier de m'autoriser à demander votre main à M. de Puymandour.
«Mon grand-oncle M. de Sairmeuse, qui a l'honneur de connaître monsieur votre père, serait près de lui mon répondant et mon interprète à son retour d'Italie, ou il est encore pour trois ou quatre semaines au plus.
«Daignez m'excuser, mademoiselle, etc.»
M. de Puymandour avait de l'esprit, mais pas assez de tact pour reconnaître que la sécheresse de cette lettre était une délicatesse de celui qui l'écrivait.
--Joli! s'écria-t-il, très joli! Peste! il n'y va pas par quatre chemins, ce monsieur! Ce billet me dispense de lire les autres... Et vous, qu'avez-vous répondu?
--Qu'il devait s'adresser à toi, mon bon père.
--Vraiment!... C'est bien de l'honneur, en vérité. Et vous avez pu croire que j'accueillerais comme cela, tout d'un coup, les prétentions de cet étourneau! Ah çà! vous l'aimez donc!...
Elle détourna la tête sans affectation; ses larmes, qu'elle s'était efforcée de retenir, jaillissaient.
Cet aveu--c'en était un--exaspéra M. de Puymandour.
--Vous l'aimez!... reprit-il d'une voix éclatante, et vous avez l'audace de me l'avouer! En quel temps vivons-nous!... Pauvres pères!... Nous dormons sur la foi des traditions d'honneur de nos ancêtres, et nos filles en profitent pour négocier des mariages avec le premier jeune fat qui les a séduites en conduisant un cotillon avec grâce. Nos filles veulent faire à leur tête. Mais comme elles sont sottes, comme elles sont inexpérimentées, elles donnent dans tous les piéges que leur tendent des intrigants...
Cette brutalité révolta Mlle Marie.
--M. de Croisenois, mon père, répondit-elle, est de bonne maison, sa famille...
--Allons!... vous ne savez ce que vous dites. Le premier des Croisenois était un petit commis de Richelieu, un gratte-papier. Louis XIII lui conféra des lettres de noblesse pour on ne sait quelle ténébreuse commission. On connaît son armorial, peut-être. A-t-il seulement des moyens avouables d'existence, votre mince marquis?...
--Il a cinquante mille livres de rentes, mon père.
--A ce qu'il dit...
--D'ailleurs ne suis-je pas assez riche pour deux?
M. de Puymandour s'inclina ironiquement.
--Nous y voici donc, fit-il en goguenardant. Assez riche pour deux!... Parbleu! c'est juste ce qu'il a calculé, votre freluquet. J'ai crié le chiffre de votre dot par dessus les toits. Vous avez pris pour vous, ma chère, les hommages passionnés qui s'adressaient à mon argent. C'est-à-dire que j'aurais travaillé vingt ans pour ce Croisenois. Rayez cela de vos papiers... Et c'est vous, une personne de sens, qui vous laissez duper ainsi!...
Jamais la pauvre fille n'avait autant souffert.
--Tu te trompes, mon père, interrompit-elle avec l'accent de la plus inébranlable conviction, je réponds de son désintéressement comme du mien.
--Chansons!... Prétendriez-vous m'apprendre la vie? Je juge ce jeune homme sur ses actes. Qu'espérait-il en s'adressant à vous en secret? Vous intéresser, vous compromettre, vous séduire!... et, qui sait? rendre impossible votre mariage avec un autre.
--Oh! pourquoi supposer...
--Je ne suppose pas, j'affirme. Savez-vous ce que fait un homme d'honneur, quand il devient amoureux?
--Mon bon père!...
--Il va trouver son notaire, mademoiselle...
--Cependant...
--Silence!... et il lui expose sa situation et ses intentions. Ce notaire, aussitôt se rend chez le notaire de la jeune personne, et quand ces deux notaires ont examiné et étudié la convenance d'une alliance, s'ils l'approuvent, on laisse le cœur parler.
Que répondre!... Mlle Marie pleurait à chaudes larmes.
--D'ailleurs, reprit M. de Puymandour, inutile d'insister sur ce sujet: vous oublierez Croisenois. Je vous ai choisi un mari, et j'ai donné votre parole. Vous la tiendrez. Dimanche, présentation de ce jeune homme. Lundi, visite à Monseigneur l'évêque de Poitiers, lequel bénira votre union. Mardi, promenade dans le pays, pour y semer la nouvelle. Mercredi, lecture du contrat. Jeudi, grand dîner de fiançailles. Vendredi, préparatifs et examen du trousseau. Dimanche... les bans. Et à la fin de la semaine suivante, nous ferons la noce.
Mlle Marie n'en pouvait croire ses oreilles.
--De grâce, mon père, dit-elle, tout cela ne saurait être sérieux.
Lui haussa les épaules.
--Enfin, ajouta-il, le mari n'est autre que le fils du duc de Champdoce, M. le marquis Norbert.
La malheureuse jeune fille devint pâle comme une morte. Ce nom lui disait à la fois combien ce projet était réel et combien son père y devait tenir.
--Mais je ne le connais pas! balbutia-t-elle, je ne saurais l'aimer.
--Je le connais, moi... et cela suffit. Puis, où avez-vous vu que le mariage soit une amourette? Dans quel roman?... J'ai dit: vous serez duchesse...
Mlle Marie aimait M. de Croisenois plus qu'elle ne l'avait dit à son père, bien plus surtout qu'elle n'avait osé se l'avouer à elle-même. Aussi résista-t-elle d'abord avec une obstination, il faudrait dire avec un héroïsme bien loin de son caractère si faible.
Mais M. de Puymandour n'était pas homme à abandonner sans combat la chimère de toute sa vie. Il ne quitta plus sa fille d'une minute, il l'entoura, il la persécuta, il l'obséda. Le troisième jour, au soir, Mlle Marie se rendit et prononça le oui fatal entre deux sanglots.
Et cependant, c'est à peine si M. de Puymandour, ravi, prit le temps de la remercier de l'horrible sacrifice.
--Il me faut courir à Champdoce, lui dit-il, depuis trois jours je suis sans nouvelles du duc et nos dernières dispositions ne sont pas arrêtées... Et il sortit en disant:
--A bientôt, ma petite duchesse!
M. de Puymandour avait dans ses écuries les plus beaux chevaux du pays, et sous ses remises, tout un assortiment d'équipages de tout genre.
Il n'en prit pas moins à pied le chemin du château de Champdoce. Affecter une noble simplicité lui semblait du meilleur goût, lorsque lui, parvenu, il allait visiter ce grand seigneur de mœurs si austères.
Dieu sait, cependant, s'il avait hâte de revoir M. de Champdoce.
Lorsque, trois jours plus tôt, ils s'étaient séparés après la parole donnée, le duc lui avait dit: «A demain, des nouvelles,» et on n'avait plus entendu parler de lui.
Ce retard, certes, avait servi M. de Puymandour, puisqu'il lui avait donné le temps d'arracher le consentement de Mlle Marie, mais d'un autre côté il le préoccupait. Était-il donc survenu quelque anicroche?
Il allait d'un bon pas, en dépit de la chaleur encore très forte, bien que le jour fût sur son déclin, malgré son embonpoint aussi, qui lui rendait la marche pénible, lorsque, en arrivant à la côte de Bivron, il aperçut Dauman, en grande conversation avec la fille de la mère Rouleau.
C'était, pour M. de Puymandour, une occasion de s'arrêter. Préparant, sans en rien dire, sa candidature à la Chambre, il faisait de la popularité et ne manquait jamais d'adresser la parole aux gens qu'il rencontrait quand il leur savait une certaine influence. Or, Dauman, bien que décrié, était un très actif et très remuant agent d'élections.
--Bonjour, Président, lui cria-t-il; quoi de neuf?
Maître Dauman s'était incliné jusqu'à terre.
--Une bien fâcheuse nouvelle, monsieur le comte, répondit-il: on dit M. le duc de Champdoce bien malade.
--Le duc!... Est-ce croyable?
--C'est la jeune fille que voici qui vient de me l'apprendre, monsieur le comte. N'est-ce pas, Françoise?
La fille de la mère Rouleau ne devint pas plus rouge qu'à l'ordinaire, c'était impossible, mais elle fit sa plus belle révérence et répondit:
--On m'a conté comme cela, au château, qu'il ne s'en relèverait pas.
--Et qu'a-t-il.
--On ne me l'a pas dit.
M. de Puymandour semblait atterré.
--Un homme si robuste, murmura-t-il, et qui se portait comme un arbre, quand je l'ai quitté l'autre soir.
--Voilà ce que c'est que de nous, observa philosophiquement M. Dauman, on ne sait ni qui vit ni qui meurt. On se croit bien assuré...
--Adieu, Président, interrompit M. de Puymandour, je cours demander des renseignements plus précis.
Il se mit à courir, en effet, ce dont on ne l'eût guère cru capable, mais l'inquiétude le fouettait.
Dans la cour, tous les gens du château, réunis en groupes, causaient.
Dès que parut M. de Puymandour, l'un d'eux se détacha et s'avança à sa rencontre. C'était Jean, le domestique de confiance du duc.
--Eh bien!... lui cria M. de Puymandour.
--Ah!... monsieur, quel malheur! mon pauvre maître...
--Serait-il donc mort?
--Hélas!... il n'en vaut guère mieux.
Le digne M. de Puymandour tremblait comme une feuille au vent.
--Mais, qu'est-ce, enfin, insista-t-il, comment cela lui a-t-il pris?
--Oh! comme la foudre, répondit Jean non sans une hésitation visible. C'était avant-hier, vers cette heure, monsieur le duc se trouvait seul avec M. Norbert dans la grande salle. Tout à coup, nous entendons des cris, oh! mais des cris effrayants...
--C'était M. de Champdoce?
--C'était M. Norbert, monsieur, qui appelait au secours. Nous accourons. Que voyons-nous? Monsieur le duc à terre, sans le souffle, la figure gonflée et noire...
--Il venait d'être frappé d'une attaque...
--Pas précisément. Le médecin a dit que c'était... attendez donc, un empêchement...
--Vous voulez dire un épanchement... au cerveau.
--Peut-être. Ce qui est sûr, c'est que s'il n'est pas mort sur le coup, cela tient à ce que sa tête a heurté l'angle d'un meuble, et que le sang a jailli naturellement. Comme de juste nous l'avons porté dans son lit. Il râlait alors, il se débattait, ses yeux étaient si bien retournés qu'on ne voyait plus que le blanc.
--Et pas de médecin! murmura M. de Puymandour.
--On était allé en quérir un. Mais en attendant, nous avions Méchinet, notre berger, qui est autant dire vétérinaire, et qui s'y connaît aussi pour les chrétiens. Il a saigné monsieur le duc aux pieds et lui a mis des ventouses. Le docteur, en arrivant, a tout approuvé.
--Et maintenant?
--A cette heure, on ne peut pas dire que monsieur le duc soit mort, puisqu'il bouge encore, mais on ne peut pas dire non plus qu'il soit vivant, puisqu'il ne voit ni n'entend rien...
M. de Puymandour faisait d'honorables efforts pour dominer son émotion.
--Quand on n'est pas foudroyé, objecta-t-il, on se remet.
Le vieux valet secoua tristement la tête.
--Autant qu'il ne se remette pas, répondit-il d'un ton funèbre, le docteur prétend que s'il revient, il restera, sauf le respect que je lui dois, imbécile.
--Affreux!... oui, c'est affreux! Un homme si remarquable! Je ne vous demande pas de me conduire près de lui, non, sa vue me causerait une trop pénible impression, mais si je pouvais voir M. Norbert...
Jean eut comme un geste d'effroi.
--Y pensez-vous!... monsieur, dit-il.
--J'étais l'ami de son père... le très intime ami, et si quelques consolations pouvaient adoucir la violence de son chagrin...
--Impossible! interrompit le domestiqua d'un ton farouche. M. Norbert est près de son père; il ne le quitte pas d'une minute, et il a défendu qu'on l'appelât pour quelque affaire que ce fût..., même, il faut que je le rejoigne, nous attendons deux grands médecins de Poitiers...
--Je me retire, alors... J'enverrai prendre des nouvelles ce soir.
M. de Puymandour se retira en effet, mais lentement, affaissé sous le poids de ses sombres méditations.
Le ton de ce domestique, son attitude, son regard avaient été si singuliers, qu'il en demeurait préoccupé.
Lui avait-il bien dit toute la vérité? Cette subite attaque n'avait-elle pas quelque raison qu'on s'efforçait de cacher? Pourquoi Norbert refusait-il ainsi de recevoir tous qui venaient le visiter? Il lui semblait flairer quelque mystère.
Ce qui le frappait surtout, c'est que M. Norbert se trouvait seul avec son père lors de l'accident.
L'esprit encore tout plein des résistances de sa fille, il en arrivait à conclure que le duc avait trouvé chez son fils des répugnances pareilles, qu'il avait voulu les vaincre de haute lutte, qu'une scène violente s'en était suivie, et que le terrible gentilhomme avait été foudroyé dans un transport de colère.
Ainsi, l'intérêt et la passion aiguisant la pénétration de M. de Puymandour, il arrivait presque à la vérité.
--Si cela est, pensait-il, que M. de Champdoce meure ou qu'il reste idiot Norbert rompra nos projets d'alliance.
Cette possibilité l'épouvantait si fort, qu'il croyait déjà s'entendre signifier la rupture. Que ferait-il alors?
Un seul moyen s'offrait de conjurer le ridicule: marier sans délai Mlle Marie à M. de Croisenois, qui était encore un parti brillant et honorable, il le savait bien, quoi qu'il eût dit...
Une voix qui éclata à son oreille l'arracha en sursaut à ses réflexions.
C'était la voix de Dauman que le hasard ramenait encore sur son chemin.
--La petite avait-elle raison, monsieur le comte? demanda le «Président.»
--Hélas! oui. Mon pauvre ami de Champdoce est au plus mal: ces épanchements de cerveau ne pardonnent pas...
--Ainsi, c'est bien une attaque qui...
--Oui, Président, oui.
Maître Dauman eut un geste désolé.
--Et M. Norbert? interrogea-t-il. Monsieur le comte lui a sans doute parlé?
--Non. Ce malheureux jeune homme est au désespoir.
--Dame!... On conçoit cela, fit hypocritement le «Président.» C'est un grand malheur!... Bien votre serviteur, monsieur le comte.
Mais M. de Puymandour maudissait Norbert bien plus qu'il ne le plaignait. Que n'eût-il pas donné pour savoir ce qu'il faisait en ce moment... ce qu'il pensait surtout!
Norbert était alors penché sur le lit de son père agonisant, et, la sueur au front, le cœur serré par l'angoisse, il épiait dans ses yeux une étincelle de vie ou une lueur de raison.
Trois jours d'épouvantable désespoir en avaient fait un autre homme. Un de ces abîmes que le temps ne saurait combler, le séparait à cette heure d'un passé qu'il ne pouvait se rappeler sans frissonner jusqu'aux moelles.
C'est seulement à la dernière seconde, et lorsque déjà son père touchait des lèvres le poison, qu'il avait eu l'exact sentiment de l'horreur et de l'immensité de son crime.
Tout son être s'était révolté, et il lui avait semblé entendre les éclats d'une voix formidable qui lui criait: Assassin! parricide!...
Lorsque son père était tombé à la renverse, il avait eu la force d'appeler au secours; mais aussitôt après, saisi d'une terreur folle, il s'était enfui vers la campagne, au hasard, de toute la vitesse de ses jambes, comme s'il eût espéré, grâce à la rapidité de sa course, se dérober aux furies vengeresses des remords, échapper aux clameurs de sa conscience, se délivrer enfin de soi-même.
Pendant les premiers instants de confusion qui suivirent la catastrophe, les gens du château qui remarquèrent l'absence de Norbert ne songèrent pas à s'en étonner. Peut-être pensèrent-ils qu'il était allé chercher un médecin.
Seul, le plus ancien des serviteurs, Jean, témoin de cette fuite précipitée, fut transi d'une sinistre appréhension.
Il avait, il est vrai, pour être attentif, mille raisons que les autres domestiques n'avaient pas.
Possédant toute la confiance de ses maîtres, il n'ignorait rien des dissentiments qui séparaient le père et le fils. Il connaissait leur violence à tous deux, et savait qu'une femme se dressait entre eux, qui les animait l'un contre l'autre.
Témoin de l'emportement de M. de Champdoce quand il avait frappé son fils, Jean avait été confondu lorsqu'il avait vu reparaître Norbert. Avec quelles intentions revenait-il?
Enfin, appelé par ses occupations près des bâtiments, il avait vu Norbert lancer dans la cour un verre dont le contenu s'était répandu sur le sol.
Toutes ces circonstances réunies en faisceaux paraissaient au vieux domestique, si graves, si formellement accusatrices que, dès que le duc fut déposé dans son lit, il descendit à la salle commune, persuadé qu'il y trouverait quelque indice.
La bouteille contenant le vin du duc était encore sur la table, aux trois quarts vide. Comment expliquer ce fait?
Avec une grande circonspection, il versa dans le creux de sa main quelques gouttes, qu'il dégusta et rejeta aussitôt. Le vin conservait tout son bouquet et ne donnait aucun arrière-goût.
N'importe. Obéissant à l'inspiration de son dévouement, Jean s'empara de la bouteille, et, sûr de ne pas être observé, la porta à sa chambre où il la cacha.
Cette précaution prise, il courut recommander à Méchinet de ne pas quitter le duc une minute, jusqu'à l'arrivée du médecin, et, sous le premier prétexte qui lui vint à l'esprit, il sortit pour se mettre à la recherche de Norbert.
Deux heures durant, il battit en tous sens les environs: en vain.
Découragé, il regagnait le château par le sentier de Bivron, quand, à la lisière du bois, sur le revers d'un fossé, il crut distinguer une forme humaine.
Il s'avança... C'était Norbert qui était étendu là.
Le malheureux!... L'instinct, cette mémoire tenace de la chair, qui dans les tourmentes de l'âme se substitue à la volonté, l'avait conduit, après une course insensée, à cette place où il avait aperçu Diane pour la première fois, à ce sentier où il avait été remué par les plus puissantes émotions, où il avait goûté les plus grandes, les seules félicités de sa vie.
Le digne serviteur se baissa vers son jeune maître, et, reconnaissant qu'il était comme privé de sentiment, il lui secoua rudement le bras.
A cette étreinte, Norbert se releva d'un bond en poussant un cri.
Il lui avait semblé ressentir comme une brûlure atroce là ou il avait été touché, et que cette main qui s'abattait sur lui était celle de la justice, humaine ou divine, prenant possession de sa personne.
Jean devina, plutôt qu'il ne vit, ce mouvement d'un indicible effroi.
--C'est moi!... monsieur, prononça-t-il.
--Ah! oui, en effet... Que veux-tu?
--Je vous cherchais, monsieur; pour vous conjurer de rentrer à Champdoce.
Norbert recula d'un pas.
--Rentrer au château!... fit-il d'une voix rauque, non!... Pas maintenant.
--Il le faut cependant, monsieur, votre absence paraîtrait inconcevable, elle ferait réfléchir, chercher... et qui sait!... Votre place est près du lit de votre père.
--Jamais!... non... jamais!...
Il disait cela, mais il ne bougeait pas. Jean, alors, passa son bras sous le sien, et l'entraîna.
Il se laissait conduire, n'opposant nulle résistance à cette sorte de violence qui lui était faite. Il trébuchait comme un homme ivre, buttant à tous les cailloux; il serait tombé s'il n'eût été soutenu. Après une scène qui avait exalté ses nerfs jusqu'à un degré insoutenable, la réaction était venue, et tous les ressorts se brisaient en lui.
Toujours au bras de Jean, il traversa la cour du château et gravit l'escalier.
Mais arrivé à la porte de la chambre du duc de Champdoce, il s'arrêta brusquement et, s'arc-boutant sur ses jarrets, il essaya de se dégager.
--Je ne veux pas!... balbutiait-il en se débattant, je ne peux pas!...
Mais le fidèle domestique lui serrait les poignets à les broyer.
--Vous entrerez, lui dit-il, je le veux! Quoi qu'il y ait, vous sauverez l'honneur du nom!
Ces quelques mots lui communiquèrent juste assez d'énergie pour traverser la chambre et aller s'abattre près du lit.
Une fois à genoux, le front appuyé sur la main glacée de son père, les larmes qui l'étouffaient jaillirent.
Il pleura, et en entendant ces sanglots, les assistants respirèrent.
Ce n'étaient que des paysans grossiers, mais en voyant Norbert plus pâle que si on lui eût tiré la dernière goutte de sang, les lèvres tremblantes, les yeux secs et brillants de l'éclat de la fièvre, ils s'étaient demandé s'il n'était pas devenu fou.
Il avait touché, en effet, les limites de la folie; mais à cette heure, la lumière peu à peu se faisait dans son cerveau, et avec la faculté de penser, la faculté de souffrir lui revenait.
Il était assez maître de lui pour ne pas paraître plus qu'un fils désolé, quand arriva le médecin de Bivron.
C'était un brave et honnête homme, fort savant, point prétentieux, et qui eût été parfait sans une déplorable affectation de brutalité.
Quand on lui eût expliqué quels secours on avait administrés en l'attendant, il examina longuement le malade, et écrivit une ordonnance qu'il remit à Norbert.
--Votre père est perdu, monsieur, lui dit-il, sans s'inquiéter du coup qu'il portait. Il se peut que nous sauvions la vie, nous ne sauverons pas la raison... On doit la vérité aux parents je vous la dis. Vous m'excuserez... je reviendrai demain dans la matinée.
Norbert n'alla pas reconduire le docteur. Il était tombé comme assommé sur une chaise, et il serrait entre ses mains sa tête qui lui semblait près d'éclater.
Il était ainsi immobile depuis plus d'une demi-heure, lorsque tout à coup il se dressa en étouffant un cri.
Une pensée venait de lui venir plus terrible que les autres.
Il se souvenait de cette bouteille où il avait glissé le poison et qui était restée sur la table... Qu'en avait-on fait? Si quelqu'un la vidait, cependant... qu'arriverait-il?... Est-ce que tout ne serait pas découvert?
L'intensité de l'angoisse lui donna la force de descendre jusqu'à la salle commune.
La bouteille n'était plus sur la table; elle n'était pas non plus à sa place habituelle, sur la planche.
Le malheureux avait entrepris d'explorer tous les dressoirs et tous les recoins de la salle quand une porte s'ouvrit, et Jean parut sur le seuil.
A la vue de son jeune maître, le fidèle serviteur éprouva un tel saisissement que la lumière qu'il tenait faillit lui échapper.
--Pourquoi êtes-vous ici, monsieur? demanda-t-il d'une voix tremblante.
--Je voulais... balbutia Norbert, je cherchais...
Les soupçons du vieux domestique se changeaient en une épouvantable certitude.
Il s'avança vers le jeune homme, et se penchant à son oreille:
--Vous cherchez la bouteille, n'est-ce pas?... murmura-t-il. Rassurez-vous... C'est moi qui l'ai prise, elle est dans ma chambre. Demain, nous en jetterons ensemble le contenu... La preuve n'existera plus.
Jean parlait bien bas, articulant à peine les syllabes; si bas, qu'il fallait presque deviner ses paroles au mouvement de ses lèvres.
Et cependant, il semblait à Norbert que cette voix, qui lui rappelait son abominable action, avait le fracas du tonnerre et remplissait le château de ses éclats.
--Tais-toi!... ordonna-t-il en promenant autour de lui des regards effarés, tais-toi!...
Quel aveu explicite eût eu la signification de ce mouvement d'effroi!
--Oh! nous sommes bien seuls, monsieur, murmura Jean. Ne craignez rien. Il est, je le sais, des mots qu'on ne doit pas prononcer... Si j'ai osé vous dire quelque chose de ce que j'ai surpris involontairement, c'est qu'il était de mon devoir de vous rassurer, de vous épargner une imprudence...
Norbert comprit que le vieux domestique le supposait plus coupable encore qu'il ne l'était réellement.
--Malheureux!... interrompit-il, qu'oses-tu croire!... Mon père n'a pas goûté à ce vin, je lui ai arraché le verre avant qu'il n'y eut trempé ses lèvres, et je l'ai lancé dans la cour où tu retrouveras les débris...
--Je ne suis pas votre juge, monsieur, et vous n'avez pas d'explications à me donner. Ce que vous voudrez que je croie, je le croirai...
--Ah!... il doute!... s'écria Norbert, il ne veut pas me croire!... Jean, au nom de tout ce que j'ai de sacré, je te le jure, je suis innocent!
Le vieux valet hocha tristement la tête.
--Il faut que vous le soyez, en effet, monsieur, répondit-il; oui, il le faut. Ne devons-nous pas sauver l'honneur de la maison! Même, écoutez-moi bien: si on arrivait à découvrir quelque chose, à soupçonner... Eh bien!... rejetez tout sur moi... hardiment. Je me défendrai, mais si mal, qu'on me croira coupable. Et, tenez, au lieu de jeter la bouteille, je veux la garder, je la casserai maladroitement dans ma chambre, et si on fait une perquisition, on la trouvera... Ce sera une preuve, cela!... Qu'importe qu'un pauvre homme comme moi passe en jugement et même soit condamné!... Tandis que vous,... un Champdoce!...
Norbert se tordait les bras de désespoir. L'expression de ce dévouement sublime lui prouvait que la conviction de Jean était arrêtée, et que, quoi qu'il pût faire ou dire, il ne l'ébranlerait pas.
Il allait le tenter, pourtant, expliquer ce qui s'était passé, quand, au premier étage, retentit le bruit d'une porte qu'on fermait.
--Silence! fit précipitamment Jean, on va venir. Il ne faut pas qu'on nous trouve en conciliabule, cela éveillerait certainement des doutes... Grand Dieu! on en a déjà peut-être... Je ne puis m'ôter de l'idée qu'on lit le secret sur ma figure, dans vos yeux... Vite, monsieur, remontez, soyez prudent, prenez sur vous d'être calme, c'est l'honneur du nom qui est en jeu!...
Norbert obéit, il remonta.
La chambre du duc, lorsqu'il y rentra, était déserte. Un à un, les domestiques s'étaient retirés, et il ne restait plus que Méchinet, le berger vétérinaire, qui, établi dans l'embrasure d'une fenêtre luttait contre le sommeil et faisait des efforts inouïs pour tenir ses yeux ouverts.
Quand parut le «jeune maître,» il se leva.
--Monsieur, dit-il, on vient d'apporter le remède ordonné par le docteur. J'en ai fait prendre une cuillerée à M. le duc, et il me semble qu'elle produit un certain effet. Voyez plutôt...
Il n'y avait ni à dire: non, ni même à hésiter, il fallait regarder. Norbert regarda.
Il lui parut que la face du moribond était moins tuméfiée. Une des paupières était à demi relevée et laissait apercevoir le globe de l'œil terne, sans vie ni chaleur, et comme noyé dans un liquide blanchâtre.
--Le docteur, ajouta Méchinet, a bien recommandé de donner une cuillerée de la potion de demi-heure en demi-heure, jusqu'à ce que la fiole soit vide.
--C'est bien.
--C'est que... si monsieur le permettait, je suis terriblement las... Jean va venir, il me l'a promis. Si j'allais me coucher à présent, je serais levé plus tôt demain pour relever monsieur...
Du geste, Norbert lui montra la porte, et roulant un fauteuil, il s'assit en face du lit.
Une irrésistible fascination, plus forte que sa volonté et que sa raison, l'attirait près du corps inanimé de son père, il n'en pouvait détacher ses regards.
En quelques heures, Norbert avait enduré tout ce que l'organisation peut supporter de douleurs, et, à tant de chocs successifs, sa sensibilité s'était évanouie. C'est que les facultés humaines sont bornées, et certaines limites une fois dépassées, l'âme et le corps perdent jusqu'à la perception de la souffrance.
Enseveli dans une sorte d'engourdissement, Norbert s'efforçait de se rappeler quelle succession rapide d'événements l'avait conduit à l'abîme.
Le bandeau si fortement noué sur ses yeux tombait; il voyait et il jugeait.
Il lui semblait encore entendre la voix rude de son père, lui disant:
--Cette fille n'est qu'une intrigante, elle ne vous aime pas, elle veut votre nom et votre fortune...
Il s'était révolté alors, il avait cru ouïr un blasphème. Hélas! le duc n'avait que trop raison, il fallait bien le reconnaître.
La certitude d'avoir été pris pour dupe enflammait son ressentiment. Il était bien niais, bien sot, qu'il ne s'était aperçu de rien!...
Mille circonstances lui revenaient, qui eussent dû l'éclairer.
Comment n'avait-il pas vu que cette jeune fille se jetait à sa tête, qu'elle mettait en œuvre des séductions indignes d'une honnête femme, que tout en elle était combiné, son abandon ou sa réserve; qu'elle s'emparait de son inexpérience; qu'elle le poussait peu à peu dans cette voie fatale au bout de laquelle il avait rencontré l'abîme!
Le sens monstrueux de la comédie jouée chez Dauman éclatait à ses yeux.
Celle qu'il croyait une noble et pure jeune fille était la complice du «Président.» Ils s'étaient entendus pour exalter sa haine jusqu'à la folie, et au dernier moment, ils lui avaient remis le poison qu'il devait verser à son père.
Il frémissait en reconnaissant tout cela, et cette Diane de Sauvebourg qu'il avait aimée jusqu'au crime, il la haïssait maintenant avec une violence égale...
Le jour venait, cependant; il était brisé, il s'endormit d'un mauvais sommeil, plus pénible encore que la veille, sommeil peuplé de fantômes...
Il était près de midi quand il s'éveilla. Le soleil inondait la chambre, le docteur était debout près du lit.
Après un court examen, il s'approcha de Norbert.
--Nous sauverons le corps, lui dit-il.
Le médecin de Bivron ne se trompait pas.
Le soir même, le duc de Champdoce put se soulever sur son lit. Le lendemain, il balbutia quelques paroles inintelligibles. Le jour suivant, il fît comprendre qu'il avait faim.
Il était sauvé. Mieux eût valu la mort.
La puissante volonté qui animait ce corps d'athlète avait été anéantie. L'œil avait perdu sa flamme, la physionomie son intelligence; la lèvre inférieure retombait avec une navrante expression d'idiotisme.
Et nul espoir de guérison. Le duc resterait toujours ainsi... toujours!
Après avoir reconnu l'énormité du crime, Norbert pouvait mesurer l'immensité du châtiment...
C'est à ce moment seulement que Jean osa parler de la visite de M. de Puymandour, et telle était la disposition d'esprit de Norbert, qu'il pensa que c'était un avertissement du ciel même.
--Du moins, dit-il, la volonté de mon père sera faite.
Et en effet, sans perdre une minute, il écrivit à M. de Puymandour qu'il l'attendait, et qu'il espérait bien que le malheur qui le frappait ne changerait rien aux projets arrêtés... C'était sa destinée qu'il fixait.
X
Pareille au mineur qui, sa mine chargée et sa mèche allumée, se retire à l'écart en attendant l'explosion, Mlle Diane de Sauvebourg, en quittant Dauman, s'était hâtée de regagner la maison paternelle.
Les heures, ainsi qu'elle l'avait prévu, se traînèrent mortellement longues et douloureuses.
Si robuste que fût son énergie, si grande que fût sa puissance sur elle-même, elle ne put entièrement dissimuler l'angoisse qui l'étreignait et qui devenait plus poignante à mesure que s'avançait la soirée.
Pendant le souper, qui au château de Sauvebourg avait lieu vers neuf heures, il lui fut presque impossible de parler, et il lui fallut des efforts inouïs pour avaler quelques bouchées.
Elle se disait qu'en ce moment même on soupait pareillement à Champdoce, et son imagination lui représentait avec une vivacité et une netteté effrayantes, le duc vidant le verre où Norbert avait mis le poison.
Par bonheur, ni le marquis ni la marquise de Sauvebourg ne faisaient attention à elle.
Ils avaient reçu, dans la journée, une lettre qui leur annonçait que leur fils, le frère aîné auquel on sacrifiait Mlle Diane, et qui vivait magnifiquement à Paris, était assez sérieusement indisposé. Ils étaient inquiets et soucieux, ils parlaient d'entreprendre le voyage.
Ils ne firent donc aucune objection, quand en sortant de table, Mlle Diane annonça qu'elle avait une migraine affreuse et demanda la permission de se retirer chez elle.
Seule dans sa chambre de jeune fille, sa soubrette congédiée, elle eut un soupir d'ineffable soulagement.
Enfin, elle n'avait plus besoin de se contraindre, de composer sa physionomie, de surveiller ses regards.
Elle était libre d'être inquiète à son aise, et elle l'était horriblement, torturée par l'incertitude de l'événement.
La pensée de se coucher ne pouvait lui venir; à quoi bon? Elle s'enveloppa d'un grand peignoir de mousseline, et, ouvrant une fenêtre, elle s'accouda au balcon sculpté.
Que n'eût-elle pas donné pour posséder, ne fût-ce qu'une seconde, ce merveilleux pouvoir qui permet de voir et de savoir ce qui se passe au loin!
Elle se penchait, le cou tendu, la pupille dilatée, dans la direction de Champdoce, comme si elle eût espéré une révélation d'une lueur dans les ténèbres, ou d'un bruit troublant le silence de la campagne.
Il lui paraissait impossible que Norbert ne cherchât pas et ne trouvât pas un expédient pour lui faire savoir qu'ils avaient réussi... ou échoué.
A deux ou trois reprises, des pas rapides qui sonnaient sur un chemin longeant le parc lui causèrent d'atroces palpitations. Si c'était lui!...
Mais non; c'était quelque gars de Bivron venant de visiter sa bonne amie, et qui rentrait en hâte.
Le jour allait venir, cependant; le ciel, au levant, se nuançait de teintes oranges, la cime des arbres frissonnait à la brise matinale.
Mlle Diane se sentait glacée jusqu'à la moelle des os. Elle referma la fenêtre, et, toute grelottante, se blottit sous ses couvertures, n'osant appeler le sommeil.
Norbert, se disait-elle, aura jugé imprudent de s'éloigner; il est impossible que j'aie de ses nouvelles avant l'heure du déjeuner.
Mais tous les calculs qu'elle faisait ne la rassuraient pas; elle fut sur pied la première et alla se poster à un endroit du jardin d'où on découvrait la route.
Rien ne venait. La cloche sonna le déjeuner, et elle dut aller s'asseoir à table, entre ses parents. C'était le supplice de la veille, mille fois plus douloureux.
Enfin, vers trois heures, n'y pouvant tenir davantage, elle s'échappa et courut chez Dauman.
Il devait, pensait-elle, savoir quelque chose, et, au pis-aller, il trouverait des raisons qui calmeraient son intolérable inquiétude. Elle se trompait.
Le «Président» n'avait guère passé de meilleurs instants qu'elle, et toute la nuit il avait sué entre ses draps, l'agonie de la peur.
Toute la matinée il était resté claquemuré dans son cabinet, tremblant au moindre bruit, et c'est au tantôt seulement qu'il s'était hasardé à sortir, espérant recueillir quelques informations.
Son espoir ne fut pas tout à fait déçu. Le minotier de Bivron, qu'il rencontra, lui apprit que la veille, sur le tard, on était venu chercher le médecin pour M. de Champdoce, lequel était à toute extrémité.
Dauman rentrait avec ce seul renseignement, sensiblement menaçant, quand arriva Mlle de Sauvebourg.
En la reconnaissant, sa joue blême s'empourpra, ses yeux flamboyèrent, et sans souci de la civilité, il lâcha le plus grossier juron de son répertoire.
--C'est vous, fit-il brusquement; que voulez-vous? Il faut que vous soyez folle pour venir ici!... Vous tenez, paraît-il, à apprendre à tout Bivron que nous sommes les complices de Norbert...
--Grand Dieu!... qu'y a-t-il?
--Il y a que ce duc de malheur n'est pas mort, et que, s'il se remet, nous sommes flambés! Quand je dis: nous, je veux dire: moi. Vous, on vous tirera toujours de là; vous êtes la fille d'un noble, et les gros ne se mangent pas entre eux. C'est moi qui payerai pour tous!
--Vous disiez que c'était... foudroyant.
--J'ai dit cela, moi!... c'est faux. Ah! si j'avais su. Mais je nierai tout. Vous m'avez trompé et volé. C'est que je me défendrai, oui! Vous, les nobles et toute la clique, je vous mettrai plus bas que la boue. Je suis un honnête homme, moi!... Il fallait faire le coup vous-même, vous êtes une gaillarde, vous n'auriez pas perdu la tête, tandis que cet imbécile qui est votre amant aura caponné!...
Être ainsi outragée, et par un tel misérable! Mlle Diane essaya de se révolter.
Mais il lui coupa la parole. La frayeur d'un lâche est impitoyable.
--Ah! je n'ai pas le temps de mettre des gants pour vous parler, reprit-il, quand je sens ma tête branler sur mes épaules. Ainsi, faites-moi un plaisir: décampez et ne remettez plus les pieds ici.
--Soit!... je vais envoyer quelqu'un à Champdoce.
--Sacré tonnerre! s'écria Dauman, avec un geste menaçant, si vous faisiez cela!... Pourquoi, pendant que vous y êtes, n'allez-vous pas demander au duc de Champdoce si le poison était de son goût?...
Mais Mlle de Sauvebourg voulait savoir. Tout lui paraissait préférable à l'horreur de l'incertitude. Elle tint ferme; après avoir prié, elle menaça, et à la fin elle obtint de Dauman qu'il irait à la découverte, et que, si le lendemain ils n'apprenaient rien de précis, ils enverraient, le jour suivant, la fille de la mère Rouleau à Champdoce.
Ils convinrent encore, avant de se séparer, de l'endroit où ils se rencontreraient pour échanger leurs informations...
Les promesses, d'ordinaire, ne coûtaient rien au sieur Dauman, et si elles le gênaient ensuite, il s'en affranchissait le plus délibérément du monde.
Cependant, il ne lui vint pas à l'esprit d'essayer même de se soustraire aux conventions arrêtées avec Mlle de Sauvebourg.
Pour dire vrai, l'énergie de cette jeune fille lui imposait extraordinairement, elle lui faisait peur.
Pris entre le risque de se compromettre et les menaces qu'il la croyait fort capable de tenir, il jugea que le moindre danger était encore de lui obéir.
Démarches perdues, imprudences inutiles! Il n'apprit rien de plus que le peu qui lui avait été conté du premier coup par le minotier.
C'est que personne, dans le pays, n'en savait plus long.
Grâce aux précautions de Jean, rien de ce qui se passait à Champdoce ne transpirait au dehors, et il avait usé et abusé de son influence sur tous les gens du château pour les empêcher de rien rapporter de l'état du duc.
Force fut donc à Dauman de recourir à la fille de la mère Rouleau.
Il avait, pour lui ouvrir les portes du château, un prétexte admirable: de l'argent à réclamer à Méchinet, le berger vétérinaire, qui lui devait une soixantaine d'écus.
Il fit donc venir Françoise, laquelle, hélas! n'avait plus de raisons de le craindre, et l'endoctrina assez habilement pour qu'il lui fut possible de prendre les informations essentielles, sans se douter le moindrement du but réel de sa mission.
Même, pour plus de sûreté et aussi parce que l'impatience le dévorait, il l'accompagna jusqu'au bas de la côte de Champdoce, et lui dit qu'il allait s'asseoir et l'attendre.
C'était à cet endroit qu'il devait rencontrer Mlle de Sauvebourg.
Il n'attendit pas longtemps.
Vingt minutes s'étaient à peine écoulées lorsqu'il aperçut en haut de là côte sa commissionnaire qui revenait grand train. Il se leva tout palpitant.
--Eh bien!... lui cria-t-il d'abord, ce mauvais payeur de Méchinet t'a-t-il remis mon dû?
--Ma fine!... non, Président, et je n'ai seulement pas pu lui parler.
--Il était absent?
--Je crois bien que non, mais depuis que le maître est malade on tient les portes du château verrouillées et on ne laisse entrer personne. Il paraît qu'il est bien bas, ce pauvre monsieur, bien bas...
--On t'a dit sa maladie, au moins?
--Non, ce que je vous en conte, je le tiens du fils de la Jubon, que j'ai trouvé dans la cour; il m'en aurait débité plus long, mais M. Jean est arrivé...
--Le vieux domestique du duc?
Françoise cligna malicieusement de l'œil.
--Précisément, répondit-elle. M. Jean était comme un furieux. Toi, a-t-il crié à Jubon, va-t-en voir à l'étable si j'y suis! Alors il s'est retourné vers moi. Et toi, la fille, m'a-t-il demandé, que veux-tu? Naturellement je lui ai expliqué que je venais pour Méchinet. Mais il m'a coupé la parole, en me disant: C'est bon, il n'est pas ici; tourne-moi les talons, tu repasseras le mois qui vient...
--Et tu ne t'es pas récriée, petite sotte!
--Oh! que si, j'ai insisté. Mais aussitôt il m'a regardée avec des yeux terribles, en criant:
--Qui est-ce qui t'envoie? petite espionne.
Le «Président» tressaillit.
--Ah! fit-il vivement, il a dit cela... Et qu'as-tu répondu?
--Pardi!... que c'était vous, donc!
--Oui, en effet... c'est juste! Et alors?...
--Alors, M. Jean s'est gratté le menton, et il a dit comme cela: Ah! tu viens de la part du Président!... J'aurais dû m'en douter... C'est bon, c'est bon, il aura de mes nouvelles!
Maître Dauman, à ce rapport, ressentit une telle commotion qu'il en pensa choir, ses jambes flageollaient.
Cependant, il ne poursuivit pas son interrogatoire; il venait de s'entendre appeler, il se retourna: c'était M. de Puymandour qui montait au château.
Certain qu'il aurait par lui des renseignements précis, il congédia Françoise et guetta le retour du riche propriétaire. Ses prévisions se réalisèrent. Il sut enfin par lui la nature de la maladie de M. de Champdoce.
De ce moment, il fut, ou du moins il se crut fixé, et le terrible poids qu'il avait sur la poitrine diminua un peu.
C'est que le chimiste qui avait fait cadeau à Dauman du «produit de son art» contenu dans le flacon de verre noir, lui en avait expliqué les propriétés, et il ne doutait pas que l'attaque d'apoplexie du duc ne fût un effet de l'intoxication.
Donc Norbert n'avait pas reculé; donc on ne pouvait le poursuivre, lui, sans poursuivre Norbert; donc il était à peu près sauvé.
C'est avec bonheur que, peu de moments plus tard, il donnait à Mlle Diane cette explication.
--M. Norbert lui dit-il, n'aura pas administré une dose assez forte; ce duc de malheur avait un tempérament de cheval; l'épanchement n'aura pas été complet. Mais rassurez-vous: cette substance ne pardonne pas; si le duc vit, il sera idiot, et notre but sera atteint quand même.
Mlle Diane réfléchissait.
--Pourquoi Norbert ne m'écrit-il pas? murmura-t-elle. Pourquoi?...
--Pourquoi? Parce qu'il est prudent, mademoiselle. Savez-vous s'il n'est pas épié? C'est un brave jeune homme qui comprend qu'il est des choses qu'on n'écrit pas. Nous n'avons plus qu'à attendre...
Ils attendirent. Mais la semaine s'écoula sans nouvelles de Norbert.
Les souffrances de Mlle de Sauvebourg étaient atroces durant ces jours, qui lui paraissaient interminables.
Mais si merveilleuse était son organisation, si résistants étaient les ressorts de son énergie, que nul, à Sauvebourg, ne se douta des tortures qui la déchiraient.
Le dimanche cependant arriva.
Levée matin, la marquise de Sauvebourg était allée à la première messe, et elle avait décidé que sa fille irait à la grande, accompagnée de sa femme de chambre.
Cet arrangement devait ravir Mlle Diane. Peut-être verrait-elle Norbert.
Hélas! non. L'office était déjà commencé quand elle arriva, et cependant le banc de la famille de Champdoce était vide.
Lentement, elle gagna sa place, et, s'agenouillant, elle essaya de lire dans son paroissien, et même s'efforça de prier; mais elle ne pouvait: son âme était trop loin de là, et c'est machinalement qu'elle suivait les mouvements des fidèles.
Cependant elle s'aperçut que le curé montait en chaire. C'était à Bivron le moment palpitant de la messe, parce que, avant le sermon, avaient lieu les publications de mariage.
Les hommes, qui jusque-là se tenaient au bas de l'église, ou même dehors, sur la place, ne manquaient pas de s'approcher, et un silence s'établissait si profond, qu'on entendait les dévotes renifler la prise de tabac qui dégage le cerveau.
Il en fut ce dimanche-là comme des autres.
Le curé, après avoir promené son regard sur l'auditoire, comme pour compter ses ouailles, se moucha largement, toussa, et enfin tirant de son bréviaire une feuille de papier, lut:
«Il y a promesse de mariage...»
Toutes les curiosités étaient suspendues à ses lèvres; il fit une pause, et d'une voix forte, reprit:
«Entre monsieur Louis-Norbert de Dompair, marquis de Champdoce, fils mineur et légitime de Guillaume-César de Dompair et de feu Isabelle de Barville, son épouse, domicilié dans cette paroisse..., d'une part.
«Et demoiselle Désirée-Anne-Marie Palouzat, fille mineure et légitime de René-Auguste Palouzat, comte de Puymandour, et de défunte Zoé Staplet, son épouse, également de cette paroisse..., d'autre part...»
C'était la foudre qui, du haut de cette chaire, frappait Mlle Diane. Son cœur cessa de battre. Elle crut qu'elle allait mourir...
Le prêtre continuait:
«Cette première publication sera la dernière, vu les dispenses que les parties se proposent d'obtenir de Mgr l'archevêque.»
Puis il dépêcha en bredouillant les formules ordinaires:
«Ceux qui connaîtraient quelque empêchement à la célébration de ce futur mariage, sont obligés, sous peine d'excomunication, de nous en donner connaissance, de même qu'il est défendu, sous la même peine, d'en apporter aucun, par malice et sans cause!...»
Des empêchements!... Quelle épouvantable ironie!... Mlle de Sauvebourg n'en connaissait que trop des empêchements!...
Une inspiration du désespoir traversa son cerveau. Elle eut l'idée de se lever, et de crier, là, devant tous: Non ce mariage ne peut avoir lieu, Norbert est à moi, il est mon mari devant Dieu, nous sommes unis par un lieu plus fort et plus indissoluble que tous les liens terrestres... par un crime.
Mais au milieu de ce désastre, et lorsqu'elle était comme écrasée sous les ruines de son bonheur et de ses chères espérances, son intraitable orgueil la sauva d'elle-même.
Grâce à un prodigieux effort, elle se redressa, plus blanche que sa collerette, mais souriante. Et apercevant à quelques chaises d'elle, une jeune fille de ses amies, elle eut le courage inouï de lui adresser un petit geste amical, comme pour lui dire:
--Qui se serait jamais attendu à cela?...
Toute son intelligence se concentrait sur ce point: faire bonne contenance, et pour y parvenir elle n'avait pas trop de toute son énergie. La voix des chantres bourdonnait insupportablement à ses oreilles, l'odeur de l'encens lui donnait des nausées. Il lui semblait qu'elle allait s'évanouir, et que cette messe n'en finissait pas.
Enfin, le prêtre se retournant vers les fidèles, entonna l'Ite missa est. Mlle Diane saisit le bras de sa femme de chambre, et sans prononcer une parole l'entraîna. Elle avait soif de solitude, comme ces lutteurs qui, blessés à mort, s'efforçaient de dérober les convulsions de leur agonie.
A Sauvebourg, une émotion nouvelle l'attendait.
Au moment où elle pénétrait sous le vestibule, un domestique vint à elle, dont la figure était toute décomposée.
Ah! mademoiselle, lui dit cet homme, quel malheur! Monsieur et Madame vous attendent dans leur appartement... C'est horrible!
Sans plus s'informer, elle monta lentement. Elle ne doutait pas qu'il ne dût être question de Norbert. Quand on a une préoccupation poignante, on y rapporte toute chose. Sans doute, ses parents avaient appris ses imprudences, peut-être pis!...
Lorsqu'elle entra, son père et sa mère, assis l'un près de l'autre, pleuraient. Elle s'avança, et alors le marquis, l'attirant à lui, la fit asseoir sur ses genoux, et la pressa entre ses bras avec une sorte d'égarement.
--Pauvre fille! balbutia-t-il, pauvre chère fille, mon enfant bien-aimée, nous n'avons plus que toi!...
Le frère de Mlle Diane était mort. Un exprès avait apporté cette affreuse nouvelle pendant qu'elle était à l'église.
Elle était fille unique, à cette heure, seule héritière de plus de soixante mille livres de rentes. Elle devenait un des brillants partis de la province.
Voilà ce qu'elle vit tout d'abord.
Pourtant elle pleura, elle aussi, comme ses parents, mais ses larmes étaient des larmes de rage.
Survenue huit jours plus tôt, cette catastrophe la sauvait, elle assurait son mariage avec Norbert; elle lui épargnait un crime abominable.
Maintenant, ce n'était plus qu'une effroyable raillerie du la destinée, un châtiment.
Pour son frère, elle n'eut pas un regret. Elle ne pouvait détacher sa pensée de Norbert, et elle entendait toujours cette publication fatale.
Pourquoi cette surprenante détermination, ce mariage odieux tout à coup décidé?
Elle devinait un mystère et s'appliquait à le pénétrer.
Qu'était-il arrivé à Champdoce? Le duc, contrairement aux affirmations de Dauman, s'était-il rétabli? Avait-il découvert la tentative de son fils et en abusait-il pour lui imposer sa volonté?
La journée se consuma en conjectures, et à chercher par quel moyen, quel qu'il fût, elle parviendrait à rompre cette union. Car elle ne renonçait pas à lutter, elle ne désespérait pas encore. Sa fortune nouvelle pouvait faire pencher la balance de son côté.
Elle avait le pressentiment qu'elle triompherait quand même, si elle pouvait voir Norbert seulement une minute. N'était-elle pas sûre de son empire sur lui? N'avait-elle pas déjà, d'un seul regard, brisé ses plus fermes résolutions? Serait-il capable de résister à ses prières et à ses pleurs? Elle le verrait à ses pieds, comme autrefois si, allant à lui, elle lui disait:
--Je t'aime, tu es ton maître, et tu en épouses une autre!...
Mais il fallait arriver jusqu'à Norbert, et promptement. Le péril pressait. Les jours valent des années.
Elle décida que, cette nuit même, elle s'échapperait de Sauvebourg, et irait à Champdoce.
L'entreprise était pleine de hasards, presque insensée. C'était jouer son avenir d'un coup, peut-être courir à l'abîme.
Un peu après minuit, ayant jeté une mante sur ses épaules (lorsqu'elle se fut assurée que personne, dans la maison, ne bougeait), elle descendit l'escalier à tâtons, les pieds nus, et s'échappa par une porte qui donnait sur la campagne.
Comment elle s'y prendrait pour arriver à Norbert? Elle n'était pas embarrassée. Souvent il lui avait décrit l'intérieur du château de Champdoce, et elle savait qu'il avait sa chambre au rez-de-chaussée, avec deux fenêtres sur la cour. Cela lui suffisait.
Quand elle fut arrivée, elle hésita. Si elle allait se tromper de fenêtre?
Elle se dit qu'elle était trop avancée pour reculer, que si un autre que Norbert ouvrait, elle s'enfuirait, et à tout hasard, elle frappa à un volet, doucement d'abord, puis plus rudement, enfin de toutes ses forces.
Sa mémoire l'avait bien servie. Ce fut Norbert qui ouvrit en demandant:
--Qui va là?...
--C'est moi, Norbert, c'est moi, Diane...
Il l'avait si bien reconnue, qu'il recula en jetant un cri.
Elle profita de ce moment. L'appui de la fenêtre était fort bas; elle y monta hardiment et sauta dans la chambre.
--Que voulez-vous, demandait Norbert d'un air égaré, que venez-vous faire ici?
Elle le regardait et ne le reconnaissait pour ainsi dire plus, tant sa physionomie était étrange. Elle eut peur, elle se troubla.
--Vous épousez Mlle de Puymandour? murmura-t-elle.
--Oui.
--Et cependant, vous prétendiez m'aimer!
Tous les ressentiments de Norbert se réveillèrent, il se rapprocha.
J'étais un enfant, commença-t-il, j'étais ignorant de toutes choses, quand pour mon malheur je vous rencontrai sur mon chemin. Qui se serait défié de vous, qui avez des yeux si purs que les anges doivent en avoir de semblables? Oh! oui, je vous ai aimée follement, jusqu'au renoncement de la vie, jusqu'au crime. Vous, vous ne poursuiviez que le titre de duchesse, et une fortune princière!
Mlle Diane eut un geste désespéré.
--Malheureux!... s'écria-t-elle, serais-je donc ici à cette heure, s'il en était ainsi? Mon frère est mort, Norbert, je suis aussi riche que vous, et cependant me voici!... M'accuser d'un odieux calcul, moi!... Et pourquoi? Sans doute parce que je n'ai pas voulu vous suivre quand vous m'avez proposé de fuir. O mon unique ami, c'était notre bonheur à venir que je défendais, c'était...
Elle s'interrompit, béante, la pupille dilatée par la terreur.
La porte venait de s'ouvrir, et le duc de Champdoce entrait, balbutiant des mots inintelligibles, riant de ce rire navrant des idiots.
--Comprenez-vous maintenant, reprit Norbert, pourquoi le souvenir de nos amours m'est devenu abominable? Osez-vous bien parler de bonheur quand toujours ce fantôme de mon père se dresserait entre nous?
Du doigt, Norbert lui montrait la fenêtre; elle la franchit de nouveau.
Mais elle était transportée de rage et de jalousie, elle ne pouvait pardonner à Norbert ce crime commis par elle, qui anéantissait toutes ses espérances, et son adieu fut une menace.
--Je me vengerai, Norbert, cria-t-elle; à bientôt!
XI
Il n'avait fallu que trois jours, bien employés il est vrai, pour terminer les préliminaires du mariage de Norbert et de Mlle Marie.
En trois jours, toutes les difficultés avaient été levées ou écartées, un contrat provisoire avait été signé et il avait été possible de réunir, pour les remettre au curé, les actes indispensables à la publication des bans.
Et un samedi soir, les deux jeunes gens, M. de Puymandour disait: les deux futurs, furent présentés l'un à l'autre.
Ils se déplurent. Au premier regard échangé, il avaient éprouvé ce sentiment d'instinctive répulsion dont les années ne triomphent pas toujours.
Le malheur est qu'ils n'avaient près d'eux personne qui s'en aperçut, personne surtout doué d'assez de tact pour les rapprocher, pour détruire les préventions qu'ils nourrissaient l'un contre l'autre, pour leur inspirer, à défaut de passion, cette mutuelle estime qui est la base des amitiés durables.
Lorsqu'elle était encore sous le coup des obsessions de son père, inspirée par le désespoir, Mlle Marie avait songé à confier à Norbert le secret de son cœur. Elle avait eu l'idée de lui tout avouer, de lui dire qu'elle en aimait un autre, qu'elle ne l'épousait que par contrainte et force, et qu'elle le conjurait de rompre en prenant sur lui la responsabilité de la rupture.
Hélas! elle était faible. Au moment de parler, elle eut peur. Elle se tut, laissant échapper la seule chance qu'il y eût de conjurer les malheurs qui menaçaient deux existences.
Car Norbert, au premier mot, se fût retiré, heureux sans aucun doute de ce prétexte, et c'en était un excellent, de ne pas tenir l'engagement vis-à-vis de lui-même, d'obéir à son père, maintenant que son père ne pouvait plus commander.
En attendant, il avait été admis à faire sa cour.
Chaque jour, un peu après midi, il arrivait chez M. de Puymandour chargé d'un énorme bouquet.
On l'introduisait au salon, il remettait ses fleurs à Mlle Marie, en balbutiant un compliment, elle le remerciait en rougissant beaucoup, et ils s'asseyaient, ayant en tiers une vieille parente qu'on avait fait venir d'Oloron pour la circonstance.
Alors, pendant des heures, ils restaient en présence, elle penchée sur quelque broderie, lui ne sachant quelle contenance garder, cruellement embarrassés, n'ayant rien à se dire, ne disant rien le plus souvent, en dépit d'efforts inouïs pour maintenir vivante un semblant de conversation banale.
Jamais ils n'étaient si contents que lorsque M. de Puymandour leur proposait une excursion dans les environs. Avec lui, du moins, il n'y avait pas à redouter la pénible gêne du silence.
Mais ces promenades étaient rares, M. de Puymandour n'ayant pas une minute à lui, et se donnant, selon ses propres expressions, un mal de chien.
Jamais on ne l'avait vu brillant, bruyant, empressé, pressé, comme depuis que ce bienheureux mariage était la nouvelle du pays.
On ne rencontrait plus que lui sur les chemins, à cheval ou en voiture. Il portait lui-même ses invitations, et sa vanité s'épanouissait aux félicitations dont on le comblait.
Et ce n'était pas tout. Il avait encore à surveiller les préparatifs de la noce. Il la voulait magnifique.
Norbert lui avait bien fait remarquer que toutes les splendeurs qu'il rêvait seraient jugées inconvenantes, en présence de la situation affreuse du duc de Champdoce; il n'avait rien voulu entendre.
On remettait tout à neuf, on abattait des cloisons, on posait des tentures, on peignait sur les voitures les armes des Champdoce près des armes de Puymandour. Quelle gloire!...
On les retrouvait partout, ces armes: au-dessus de toutes les portes, sur les meubles et sur la vaisselle, sur les plus menus objets. M. de Puymandour les eût fait broder sur sa poitrine s'il l'eût osé.
A ces bruits de fête, au milieu de tout ce tumulte, la tristesse de Norbert et de Mlle Marie redoublait. On eût dit, à les voir pâles et mornes, qu'ils avaient comme le pressentiment de l'avenir qu'on leur préparait.
M. de Puymandour avait des yeux pour ne pas voir. Se trouvait-il seul avec eux? c'était pour les accabler de railleries dont le goût devenait de plus en plus douteux.
Un jour, cependant, il rapporta de ses courses une telle nouvelle, qu'il courut au salon, où il savait trouver ses «amoureux», ainsi qu'il disait.
--Eh bien! mes enfants, leur cria-t-il dès le seuil, votre exemple est bon, et on le suit. Le maire et le curé auront de la besogne cette année.
Mlle Marie interrogeait son père du regard.
--C'est comme cela, poursuivit-il. On vient de me parler d'un mariage qui suivrait de près le vôtre et qui ferait du bruit aussi.
--Lequel?...
--Quand M. de Puymandour tenait une histoire qu'il jugeait intéressante, il en abusait impitoyablement.
--Vous connaissez, demanda-t-il à Norbert, le fils du comte de Mussidan?
--Le vicomte Octave?
--Précisément.
--Je croyais qu'il habitait Paris.
--Il l'habite, en effet, et même y fait ses farces. Mais il est ici, chez son père, depuis huit jours, et voici que déjà il a le cœur pris. Devinez un peu à qui on le marie? je vous le donne en cent, je vous le donne en mille...
--Nous ne devinerons jamais, cher père, ainsi ne nous fais pas languir.
M. de Puymandour crut devoir prendre son air le plus mystérieux.
--Ce que je vous en dis, continua-t-il, est entre nous. Je le tiens de Gavinet, le notaire, à qui j'ai promis le secret; ainsi... Il paraît que le comte Octave de Mussidan va épouser Mlle Diane de Sauvebourg.
Mlle Marie eut un geste incrédule.
--Ce n'est guère probable, fit-elle. Il n'y a pas huit jours que Mlle Diane a perdu son frère.
--Raison de plus, parbleu! La voici une riche héritière, maintenant. Les Mussidan, qui sont plus fins que l'ambre, sont très capables d'avoir écrit à leur fils d'accourir, afin de devancer tous les partis qui vont se présenter. Octave est venu, c'est un charmant cavalier, et ma foi! je trouve cela tout naturel.
Norbert était devenu fort rouge d'abord, puis livide. Si grand avait été son saisissement, qu'il faillit laisser échapper un album qu'il tenait.
Mais la précaution qu'il prit de détourner la tête pour cacher son émotion était inutile, ni Mlle Marie ni son père n'avaient remarqué son trouble.
M. de Puymandour poursuivait:
--J'approuve, du reste, le vicomte de Mussidan. Mlle Diane, outre que sa beauté est surprenante, me paraît de tous points une personne accomplie. On n'a pas plus grand air. Quelle hauteur, quels dédains!... Rien qu'à la voir, on devine la fille de grande maison, tenant en un profond mépris le commun de l'humanité. Quant à son esprit, j'en ai éprouvé le piquant.
Il se retourna vers sa fille et ajouta:
--Voilà, Marie, le modèle que vous devez vous proposer maintenant que vous allez être duchesse. Combien de fois n'ai-je pas eu à vous reprocher la modestie que vous outrez! Vous n'entrez pas dans un salon, vous vous y glissez.
Comment voulez-vous qu'on vous accorde les égards dus à votre rang, si vous ne paraissez pas en avoir conscience?
Lorsqu'il abordait ce chapitre, M. de Puymandour ne tarissait pas. Mlle Marie le savait, aussi profita-t-elle d'un moment où il reprenait haleine, pour s'esquiver sous prétexte d'un ordre à donner.
Le comte ne se fâcha pas trop de ce manque du révérence filiale, Norbert lui restait.
--Pour en revenir à Mlle Diane, reprit-il, je viens de la rencontrer à l'instant, sortant de chez la mère Rouleau. Le noir lui sied, parbleu!... à ravir. Décidément un deuil est une bonne fortune pour une blonde... Mais, pardon, je suis là à vous chanter ses mérites, comme si vous ne les connaissiez pas mieux que personne...
--Moi? monsieur le comte.
--Vous, monsieur le marquis... Ah ça, voudriez-vous nier, par hasard?
--Quoi?
--Que vous lui avez fait la cour, et de très près même, mon gaillard! Allons, bon! voilà que vous rougissez... il n'y a pas de quoi. On est jeune, on est amoureux, on a une maîtresse...
--Mais, monsieur le comte, je vous jure...
M. de Puymandour éclata de rire.
--A d'autres, marquis, interrompit-il, à d'autres! On vous a trop souvent rencontrés ensemble sous la coudrette... Eh! eh!... la discrétion est inutile.
Vainement Norbert essaya de se défendre, de protester avec toute l'énergie de la vérité, il s'adressait au plus têtu des hommes.
--Vous n'avez d'ailleurs rien à vous reprocher, poursuivait le comte. Certainement vous n'avez pas trompé Mlle Diane. Pouvait-elle espérer devenir votre femme? Non, puisqu'elle n'avait pas le sou. Ah! maintenant que son frère est mort et qu'elle est riche, ce serait une autre histoire...
Positivement, cette théorie ignoble était celle de M. de Puymandour. Elle révolta si bien l'honnêteté de Norbert qu'une réplique fort blessante lui vint aux lèvres. Il se contint, ayant un parti pris de résignation.
Mais il était si réellement indigné qu'il ne put prendre sur lui de rester à dîner, et que, résistant aux pressantes instances du comte, prétextant des soins à donner à son père, il se retira.
Les sentiments les plus confus et les plus contraires s'agitaient en lui, pendant qu'il regagnait Champdoce. Il souffrait.
Cependant, il doutait encore des assertions de M. de Puymandour, et il songeait au moyen de savoir la vérité, quand, en sortant de Bivron, sur la grande route, il s'entendit appeler par quelqu'un qui courait derrière lui.
--Monsieur le marquis! monsieur!...
Il se retourna et se trouva on face de Montlouis, ce fils du fermier de son père, dont, l'hiver précédent, à Poitiers, il avait fait son confident et son ami.
--Vous ne m'aviez pas aperçu en passant, monsieur le marquis? demanda-t-il.
Montlouis, autrefois, tutoyait Norbert; mais il avait depuis trois mois pénétré dans un monde où on lui avait appris la distante énorme qui le séparait, lui fils d'un paysan, n'ayant pas cent louis de rentes, d'un grand seigneur millionnaire.
--J'étais très préoccupé, répondit Norbert.
Et, craignant d'avoir froissé son ancien camarade, il lui tendit la main.
--Voici une semaine, reprit Montlouis, que je suis revenu au pays avec mon patron. Car j'ai un patron, maintenant. M. le vicomte de Mussidan m'a définitivement attaché à sa maison en qualité de secrétaire, ou plutôt d'intendant. M. Octave n'est peut-être pas très commode, il se met pour un rien dans des colères épouvantables; mais au fond, c'est le meilleur des hommes. Je suis enchanté de ma position.
--Allons tant mieux, mon ami, tant mieux.
Mais ce n'était pas uniquement pour lui communiquer ces détails que Montlouis avait couru après Norbert.
--Et vous, monsieur le marquis, continua-t-il, vous allez épouser Mlle de Puymandour? Quand ou me l'a appris, j'ai failli tomber de mon haut.
--Pourquoi? s'il te plaît.
--Dame!... monsieur, j'en étais encore au temps où nous allions attendre, au bout d'un certain jardin, que certaine petite porte s'ouvrît mystérieusement.
--Tu aurais dû oublier cela, Montlouis.
--Oh!... monsieur, je vous en parle, mais nul autre que vous, quand il s'agirait de ma tête, ne m'arracherait un mot à ce sujet. Je voulais vous dire que les hasards de la vie sont bien surprenants. Pensez que votre ancienne...
D'un geste menaçant Norbert l'interrompit.
--Malheureux!... s'écria-t-il, qu'oses-tu dire!...
--Monsieur!...
--Sache bien que Mlle de Sauvebourg est aussi pure que le jour où je l'ai aperçue pour la première fois. Elle a été folle, elle a été imprudente, oui; coupable, non. Je le jure devant Dieu!
--Et je vous crois, monsieur, je vous crois!...
Le fait est qu'il ne croyait pas un mot de ce que disait Norbert, et il était aisé de le comprendre à sa physionomie et à son accent.
--Toujours est-il que Mlle de Sauvebourg va devenir ma patronne.
--Elle!... tu en es sûr?
--J'ai du moins de fortes raisons de le croire; on ne parle que de cela à Mussidan.
Ainsi donc, M. de Puymandour était exactement informé, Norbert était bien forcé de se rendre.
--Cependant, interrogea Norbert, quand le vicomte a-t-il pu voir Mlle Diane? où? comment?
--Oh! bien simplement. A Paris, M. Octave était assez lié avec le fils du marquis de Sauvebourg, et il l'a visité souvent pendant sa maladie. Dès que les parents de ce pauvre jeune homme ont su monsieur le vicomte ici, ils l'ont fait demander, et il s'est rendu à leurs désirs. Naturellement il a vu Mlle Diane, et il est revenu enthousiasmé, si épris qu'il en rêve.
L'irritation de Norbert était devenue si visible, que Montlouis s'arrêta, convaincu qu'il était amoureux et jaloux.
--Après cela, ajouta-t-il, en manière de consolation, rien n'est encore décidé!...
Mais Norbert était trop bouleversé pour supporter davantage le bavardage de Montlouis. Il lui serra la main, lui dit brusquement: «au revoir,» et s'éloigna à grands pas, le laissant planté au beau milieu de la route, immobile et muet d'étonnement.
C'est que jamais, même au plus beau temps de ses amours, le seul nom de Diane ne l'avait tant remué, et il était furieux contre lui-même.
--Quoi!... se disait-il, après tout ce qui s'est passé, je ne puis prendre sur moi de l'oublier!... Je sais qu'elle se jouait de moi; je n'étais que l'instrument de son exécrable ambition; elle a froidement préparé l'assassinat de mon père, et je l'aimerais encore!... Ne suis-je donc qu'un lâche! et, pour cesser de penser à elle, faudra-t-il m'arracher le cœur!...
Aux tortures déjà insupportables de Norbert, s'ajoutaient à cette heure, les plus horribles inquiétudes.
Interrogeant l'avenir, il ne découvrait que malheurs et pressentait les plus affreuses complications. Tout tournait contre lui.
Il lui semblait qu'il était comme enfermé dans un cercle d'airain qui, de moment en moment, allait se rétrécissant et finirait par le broyer.
Il voyait Mlle de Sauvebourg épousant le vicomte Octave de Mussidan et rencontrant Montlouis au service de son mari.
Quelles seraient ses impressions, quand elle se trouverait en face de ce confident de ses anciennes amours, de ce jeune homme qui, dix fois, quand Norbert était retenu à Champdoce, était venu lui porter une lettre, chercher une réponse?
Et Montlouis!... quelle conduite tiendrait-il? Aurait-il le sang-froid et le tact nécessaires pour sauver une situation si délicate?
Que résulterait-il de ce rapprochement qui paraissait une cruelle ironie de la Providence?
Très probablement la femme ne se résignerait pas à subir l'odieuse présence du complice des fautes de la jeune fille. Elle s'empresserait d'imaginer quelque prétexte pour le faire éloigner. Lui ne serait pas dupe, et furieux de perdre une position qui lui plaisait et qui faisait toute sa fortune, il parlerait.
Montlouis parlant, M. de Mussidan justement indigné d'avoir été si misérablement trompé, chasserait sa femme sans ménagements.
Que ferait Diane, quand elle se verrait irrémissiblement perdue, mise au ban de ce monde où elle prétendait régner?
Ne chercherait-elle pas à se venger de Norbert?
Il en était à se demander si la mort ne serait pas un bienfait, lorsque, approchant de Champdoce, il vit surgir devant lui la fille de la mère Rouleau.
Cachée derrière une haie depuis plus de deux heures, elle guettait son passage.
--J'ai une commission pour vous, monsieur, lui dit-elle.
Il prit une lettre qu'elle lui tendait, l'ouvrit et lut:
«Vous dites que je ne vous aime pas; vous voulez des preuves, sans doute! Eh bien, partons ensemble ce soir... Je serai perdue, mais à vous.
--«Réfléchissez, Norbert, il en est temps encore. Demain il sera trop tard...»
C'était Mlle de Sauvebourg qui osait lui écrire!
Longtemps il tint les yeux attachés sur cette lettre, pour lui d'une si poignante éloquence, comme s'il eût espéré qu'elle trahirait quelque chose de la pensée qui l'avait dictée.
L'écriture d'ordinaire si ferme et si nette de Mlle Diane était tremblée et confuse. Les trois derniers mots étaient presque illisibles. En plusieurs endroits, le satiné du papier était enlevé. Étaient-ce des traces de larmes?
Mais l'écriture ment; on peut mouiller du papier avec quelques gouttes d'eau.
Cependant il comprenait que, pour tenter cette démarche suprême, pour risquer l'humiliation d'un refus de sa personne, qu'elle offrait, elle avait dû faire à son indomptable orgueil la plus horrible violence.
--Si elle m'aimait, pourtant!... murmura-t-il.
Il hésitait, oui, il hésitait saisi de cette idée qu'elle sacrifiait pour lui honneur, famille, fortune, qu'elle était à lui s'il la voulait, qu'il ne tenait qu'à lui d'être avant deux heures près d'elle, au fond d'une voiture, fuyant vers quelque pays nouveau; son cœur battait à rompre sa poitrine, quand à cinquante pas sur la route, il aperçut un homme qui s'avançait: son père.
C'était la seconde fois que, par sa seule présence, M. de Champdoce triomphait des plus puissantes séductions de Mlle Diane.
--Jamais! s'écria Norbert--avec un tel emportement, que la fille de la mère Rouleau fit un bon en arrière,--jamais! jamais!
Et froissant la lettre avec une rage inconsciente, il la jeta sur le chemin où Françoise la ramassa précieusement l'instant d'après, et se précipita vers son père.
Le duc était alors remis de son attaque.
Remis... en ce sens, du moins, que la vie était sauve, qu'il se levait, marchait, mangeait et dormait comme avant.
Mais l'âme ne commandait plus au corps. L'intelligence, l'étincelle divine, paraissait pour toujours éteinte.
Guidé par l'instinct, par une sorte de mémoire de la chair qui survit à la raison, il accomplissait mécaniquement une partie des actes qui lui étaient habituels. Ainsi, il faisait aux environs sa tournée quotidienne, il allait regarder les ouvriers travailler aux champs, il visitait les écuries et les étables, mais de ce qu'il faisait, il n'avait nulle conscience.
Même cet état du duc avait soulevé des difficultés dont Norbert ne se fût pas tiré de sitôt sans l'aide de M. de Puymandour.
Mais cet excellent comte, naturellement actif, avait, en ces circonstances, réalisé des prodiges. Grâce à un conseil de famille et des jugements, il avait obtenu pour Norbert l'émancipation et le droit d'administrer provisoirement la fortune.
Tout cela retarda un peu le jour du mariage. Il arriva cependant.
Dès le matin, après une nuit épouvantable, Norbert avait été saisi par son beau-père. Livré ensuite aux compliments et aux empressements des invités qui arrivaient en foule, il n'eut pas une seconde de réflexion.
A onze heures, il monta en voiture. On le conduisit à la mairie d'abord, puis à l'église. A midi, tout était fini; il était lié pour la vie.
Que lui importait, après cela, la magnificence qu'avait déployée M. de Puymandour! Un seul des événements de cette journée d'étourdissement devait rester gravé dans sa mémoire.
Un peu avant le dîner, on lui présenta le vicomte Octave de Mussidan, et, après l'avoir complimenté, le vicomte profita de la circonstance pour annoncer officiellement son mariage avec Mlle de Sauvebourg.
Cinq jours plus tard, les nouveaux époux étaient installés à Champdoce.
Pris entre une femme qu'il ne pouvait aimer, dont la tristesse mortelle lui semblait un reproche, et son père frappé d'imbécilité, Norbert était assailli d'idées de suicide.
Consumé de regrets et de remords, ne concevant aucun but à donner à sa vie, n'apercevant pas de terme à son supplice, il s'affermissait de plus en plus dans son fatal dessein, quand un matin on vint le prévenir que son père refusait de se lever.
On envoya chercher le médecin qui jugea le duc en danger.
Une sorte de réaction, en effet, se produisait. Toute la journée, le malade s'agita terriblement. Sa langue, qui était restée fort embarrassée, parut se dégager, et à la tombée de la nuit il parlait librement. Et alors un délire effrayant s'empara de lui, et Jean et Norbert durent éloigner tout le monde. Il y avait à craindre que le duc ne révélât le secret de son mal, à chaque moment les mots de poison ou de parricide revenaient dans ses phrases incohérentes.
Vers les onze heures, cependant, il s'était calmé et paraissait assoupi, quand tout à coup il se dressa sur son séant en appelant d'une voix forte: «A moi!»
Norbert et Jean se précipitèrent vers le lit et furent terrifiés.
Le duc avait repris sa physionomie d'autrefois, son œil brillait, sa lèvre tremblait comme lorsqu'il était irrité.
--Grâce?... cria Norbert en tombant à genoux, grâce, mon père.
M. de Champdoce étendit doucement la main vers lui.
--Mon orgueil était insensé, prononça-t-il, Dieu m'a puni. Mon fils, je vous pardonne.
Le malheureux jeune homme sanglotait.
--Je renonce à mes projets, mon fils, je ne veux pas que vous épousiez Mlle de Puymandour, puisque vous ne l'aimez pas.
Norbert s'était à demi soulevé:
--Je vous ai obéi, mon père, murmura-t-il, elle est ma femme.
Le visage de M. de Champdoce à ces mots exprima la plus affreuse angoisse; ses yeux roulèrent dans leur orbite, il raidit ses bras en avant comme s'il eût voulu écarter un fantôme, et d'une voix rauque il cria:
--Malheureux!... Trop tard!...
Une convulsion suprême le rabattit sur ses oreillers; il était mort!
S'il est vrai que parfois, pour les mourants, le voile de l'avenir se déchire, le duc de Champdoce avait vu.
XII
Repoussée par Norbert, brutalement chassée, Mlle Diane reprit, la mort dans l'âme, le chemin de Sauvebourg, que l'instant d'avant elle parcourait palpitante d'espoir.
L'apparition du duc de Champdoce l'avait terrifiée. Elle comprenait l'horreur du crime, maintenant qu'elle l'avait vu.
Elle courait, éperdue, car il lui semblait que des voix effroyables se mêlaient aux mugissements de la tempête, et que dans les ténèbres, autour d'elle, des spectres la menaçaient.
Mais son imagination n'était pas de celles qui restent longtemps frappées. Lorsqu'elle eût regagné sa chambre, sans bruit, comme elle l'avait quittée, quand elle eût fait disparaître ses vêtements souillés de boue et de toutes les traces de sa sortie, elle commença à se remettre et même ne tarda pus à sourire de ses terreurs.
Réfléchissant, elle se disait que, sans l'arrivée du duc, elle eût peut-être reconquis Norbert, et que désespérer serait faiblesse tant que le «Oui» fatal ne serait pas prononcé.
Accablée de honte sur le moment, et frémissante, elle avait menacé Norbert. Plus calme à cette heure, elle sentait qu'elle ne pouvait prendre sur elle de le haïr.
Toute sa haine s'adressait à cette autre femme, cette rivale, cette Marie de Puymandour qui avait été comme son mauvais génie.
De celle-là, oui, il fallait se venger.
La voix secrète du pressentiment disait à Mlle Diane, que c'était de ce côté qu'elle devait chercher des raisons de rompre ce mariage dont les bans avaient été publiés le matin même.
Mais avant de rien entreprendre, connaître le passé de Mlle de Puymandour était indispensable. Mlle Diane se jura qu'elle connaîtrait ce passé.
Telles étaient les dispositions de Mlle de Sauvebourg quand on lui présenta le vicomte de Mussidan, l'ami de ce frère dont la mort la faisait si riche.
Il n'accourait pas sur un avis de son père, ainsi que l'avait charitablement supposé M. de Puymandour.
Le hasard seul le ramenait dans sa famille, ou plutôt le désir d'obtenir de la munificence paternelle de quoi éteindre quelques dettes devenues gênantes.
Octave de Mussidan, à cette époque, réunissait, à un degré supérieur, toutes les conditions qui, au début de la vie, promettent et même paraissent assurer de longues années de bonheur.
Grand, bien fait, doué de la plus heureuse physionomie, ayant une santé de fer, il avait en outre les avantages d'un beau nom et d'une fortune considérable.
Deux femmes, qui étaient la grâce et l'esprit mêmes: sa mère, une Rhéteau de Commarin et sa tante, veuve de ce général de Sairmeuse, si fameux sous la Restauration, s'étaient chargées de son éducation sociale.
Envoyé à Paris à vingt ans, avec une pension assez forte pour y faire bonne figure, il se trouva du premier coup, grâce aux alliances de sa famille, lancé dans la société du grand monde.
Mêlé aux viveurs de bonne compagnie du café de Paris, à une époque où les Septdeuil, les Maufort, les Dreycant et les Sarbovèze donnaient le ton, il eut vite perdu le fonds de naïveté apporté de sa province, et conquis cette assurance qui donne la conscience d'une certaine supériorité et la domination des choses à demi faciles.
S'il est vrai que les gens heureux dont les désirs s'éparpillent en mille satisfactions sont incapables de sentiments sérieux, Octave de Mussidan devait être à l'abri des orages d'une grande passion.
Cependant, il n'en fut pas ainsi.
A la seule vue de Mlle de Sauvebourg, il ressentit cette commotion intérieure que Stendhal appelait le «coup de foudre,» présage d'un de ces amours qui font le désespoir ou la félicité de la vie entière.
Il est vrai que jamais Mlle Diane n'avait été aussi étrangement séduisante qu'elle l'était alors, et que jamais elle ne le fut à un degré égal.
Octave de Mussidan lui déplut. Il était trop différent de Norbert.
Entre ce gentilhomme si correct, et «le sauvage de Champdoce», elle ne voyait nul rapport, nulle comparaison possible.
Rien, d'ailleurs, rien au monde n'était capable d'effacer du cœur de Mlle de Sauvebourg l'image de Norbert lui apparaissant pour la première fois dans les bois de Bivron, son fusil encore fumant à la main, vêtu de sa veste de bure.
C'est ainsi qu'elle aimait à se le figurer, frémissant d'énergie contenue, rougissant, intimidé, osant à peine lever sur elle ses beaux yeux tremblants.
Cependant Octave était pris, et il s'abandonnait délicieusement au sentiment qui l'envahissait et qui, à chacune de ses visites à Sauvebourg, le pénétrait davantage.
Mais, en amoureux chevaleresque, et qui prétend ne tenir la femme aimée que de sa seule et libre disposition, il s'adressa tout d'abord à Mlle Diane.
Ayant réussi à se trouver un instant seul près d'elle, respectueusement et de la voix la plus émue, il lui demanda si elle daignait permettre qu'il sollicitât du marquis de Sauvebourg, l'honneur de son alliance.
Cette démarche la surprit extrêmement. Tout entière aux anxiétés de la lutte qu'elle avait entreprise, elle ne s'était aperçue de rien.
Elle fut affreusement impressionnée: autant qu'un malade à qui le chirurgien annonce que c'est assez s'engourdir dans la souffrance, et qu'une horrible opération est devenue nécessaire.
Octave la forçait, en quelque sorte, de regarder en face la réalité.
Elle arrêta sur M. de Mussidan un indéfinissable regard, et après une longue hésitation lui promit pour le lendemain soir une réponse décisive.
La nuit entière se passa en épouvantables hésitations. Avoir commis un crime et n'en pas recueillir les fruits!... Cela ne pouvait lui entrer dans l'esprit.
Le résultat de ses méditations fut la lettre confiée à la fille de la mère Rouleau.
L'accusé qui attend de la délibération de ses juges un verdict de vie ou de mort, n'endure pas tout ce que soutint Mlle Diane pendant qu'elle guettait au bout du parc de Sauvebourg le retour de sa messagère.
Cette atroce agonie durait depuis plus de quatre heures, lorsque enfin Françoise reparut tout essoufflée.
--Qu'a-t-il dit? demanda Mlle Diane.
--Rien!... c'est-à-dire si; il s'est écrié comme cela, avec des gesticulations de furieux: Jamais!... jamais!...
Il ne fallait pas que cette fille pût se douter de quelque chose. Mlle Diane eut la force de sourire.
--C'est bien ce que je pensais, fit-elle.
Et comme Françoise semblait vouloir ajouter quelque chose, elle l'interrompit, lui remit un louis pour sa course et lui fit signe de s'éloigner.
Certes, Mlle de Sauvebourg était anéantie, mais elle éprouvait en même temps cet indéfinissable soulagement du joueur qui, risquant une fortune après d'effroyables alternatives, perd son dernier louis et s'écrie: Enfin!...
Plus d'incertitudes désormais, de doutes, d'angoisse, plus rien à tenter. Nul espoir ne survivait, sinon celui de la vengeance.
Elle bénissait l'amour d'Octave, maintenant. Elle se disait que, mariée, elle serait libre, et qu'elle pourrait suivre Norbert et sa femme à Paris.
Quand elle entra au château Octave venait d'arriver.
Il l'interrogea du regard, et d'un doux geste de tête, plein d'adorables promesses, elle répondit: Oui.
Ce consentement, pensait-elle, la libérait du passé. Elle se trompait.
Elle comptait sans les imprudences commises, sans les complices, sans Dauman.
En apprenant que le coup était manqué--ce furent ses expressions,--le vaillant «Président» avait été saisi d'une de ces terreurs, il disait: «souleurs,» qui tuent leur homme.
Rapidement et sans bruit, il avait réuni le plus possible d'argent comptant, et ses paquets faits, il se tenait prêt à s'envoler à la première alerte. Les nouvelles que lui donna M. de Puymandour le tranquillisèrent un peu; il ne fut vraiment rassuré que lorsqu'il fut bien sûr que le duc avait perdu la raison, et que le médecin avait cessé ses visites à Champdoce.
Mais alors, il fut pris de ce vertige dont est frappé l'homme qui mesure le précipice où il a failli rouler.
Ses nerfs, excités outre mesure, se détendirent tout à coup, et telle fut la réaction qu'il dut se mettre au lit et que pendant une douzaine de jours il fut en proie à une sorte de fièvre cérébrale.
Il commençait à se lever, lorsqu'on lui annonça successivement le mariage de Norbert et la mort du duc.
Ne découvrant plus l'ombre d'un danger, il recouvra ses facultés ordinaires de calcul, et se prit à réfléchir en toute liberté d'esprit.
Il avait dans son tiroir pour vingt mille francs d'obligations de Norbert, de l'or en barre maintenant qu'il jouissait de ses droits. Mais l'appétit vient en mangeant, et le «Président» ne tarda pas à trouver que cela était peu pour ses peines et rien pour les risques qu'il avait courus.
De là à chercher les moyens de recueillir, de cette affaire, un regain qui valût la moisson, il n'y avait qu'un pas, qu'il eut vite franchi.
En moins de rien, il eut arrêté son plan et pris ses mesures, et pour sa première sortie, il alla rôder autour de Sauvebourg.
Il se disait que ce serait bien le diable, si le hasard ne lui fournissait pas l'occasion d'un petit tête-à-tête avec Mlle Diane.
Il lui fallut de la patience. Mlle Diane sortait tous les jours, mais toujours accompagnée, et il se gardait de se montrer.
Dauman avait bien fait quinze heures de faction en diverses fois, quand enfin il eut le plaisir de voir celle qu'il guettait, se dirigeant seule vers Bivron.
Il la suivit sans qu'elle pût s'en douter, parce qu'à cet endroit la route était découverte, mais quand elle arriva à un petit bois qui est à mi-chemin du bourg, il parut tout à coup.
Mlle de Sauvebourg ne l'avait pas aperçu depuis qu'elle l'avait forcé d'aller aux renseignements, et sa vue lui causa la plus pénible impression.
--Que voulez-vous? lui demanda-t-elle brusquement.
Il ne répondit pas directement, mais, après s'être confondu en excuses de son audace, il commença à féliciter Mlle Diane de son mariage, dont tout le monde s'entretenait, et dont il était ravi, pour sa part, car il lui était respectueusement dévoué, et il jugeait M. de Mussidan bien supérieur comme genre, comme...
D'un geste elle arrêta ce flux de paroles.
--Si c'est là tout ce que vous avez à me dire!... fit-elle.
Déjà elle se détournait, il osa l'arrêter par un des coins de son châle.
--J'aurais encore quelque chose à ajouter, insista-t-il, relativement à... vous savez bien...
Elle s'impatientait.
--Relativement à quoi? demanda-t-elle, sans déguiser son profond mépris.
Il sourit bassement, s'assura d'un regard que personne n'était à portée de l'entendre, et, se penchant vers Mlle Diane, il murmura:
--C'est rapport au poison.
Elle se rejeta violemment en arrière, comme si elle eût vu un aspic se dresser sous ses pieds.
--Qu'osez-vous dire?... balbutia-t-elle.
--Mais déjà il avait repris son air obséquieux, et il se répandait en plaintes et en récriminations. Quel tour abominable elle lui avait joué! Lui voler son flacon de verre noir!... Si tout se fût découvert, il eût certainement payé pour tous, et de sa tête, un crime dont il était innocent. Il en avait été malade de douleur, et à cette heure encore le sommeil le fuyait et il était poursuivi par d'affreux remords... Bien plus, tout pouvait se découvrir encore...
--Au fait!... fit Mlle Diane en frappant du pied; au fait!...
--Eh bien!... mademoiselle, je ne saurais rester dans le pays; j'y meurs d'inquiétude; je veux passer à l'étranger... C'est ma fortune que me coûte cette affaire... Vous savez, quand il faut réaliser... Je suis un homme ruiné...
--Enfin, que voulez-vous?
Le regard clair de Mlle de Sauvebourg arrêté sur lui, gênait atrocement Dauman.
Il voulait, il l'expliqua verbeusement, de quoi se consoler de l'exil... un souvenir, un faible secours..., le strict nécessaire... le capital d'une petite rente de trois mille francs.
Mlle de Sauvebourg était incapable de modérer son indignation et de cacher son dégoût.
--Je comprends, interrompit-elle; vous voulez faire payer ce que vous appelez votre dévouement.
--Mademoiselle...
--Et vous l'estimez soixante mille francs! c'est cher.
--Hélas! c'est à peine la moitié de ce que me coûte cette malheureuse affaire!...
--Oh!... je sais ce que je dois penser de ces exigences.
Dauman leva vers le ciel des bras éplorés:
--Des exigences! s'écria-t-il d'un ton larmoyant, ai-je donc l'air d'un homme qui exige? Ah! il est dur d'être ainsi méconnu... Que fais-je en ce moment? Je viens à vous, humblement, chapeau bas, comme si je demandais l'aumône. Si j'exigeais, ce serait autre chose. Je dirais: Je veux tant, ou je parle. Qu'ai-je à perdre, en somme, si tout se découvre? Presque rien. Je suis un pauvre homme, et je suis vieux. M. Norbert, au contraire, et vous, mademoiselle, avez tout à risquer; vous êtes jeunes, riches et nobles, l'avenir vous promet le bonheur.
Il s'arrêta pour juger de l'effet de ses paroles.
Mlle Diane réfléchissait:
--Vous parleriez, fit-elle, qu'on ne vous croirait pas. Quand on avance certaines choses de certaines gens, il faut des preuves.
--C'est vrai, mademoiselle; mais qui vous dit que je n'en ai pas?... Eh! eh! je suis un homme de précaution, moi, et j'ai la preuve de bien des choses. Croyez-vous, par exemple, que si j'allais trouver M. le marquis votre père, il ne me donnerait pas une jolie somme bien ronde, du billet que j'ai là, et qui éclairerait singulièrement M. de Mussidan! Je vous donne la préférence et vous vous plaignez!...
Tout en parlant, il sortait de sa poche un portefeuille crasseux, et il en tirait un papier qui avait dû être chiffonné et ensuite lissé soigneusement.
Mlle Diane étouffa un cri de frayeur et de rage.
Elle venait de reconnaître son dernier billet à Norbert.
--Ah! s'écria-t-elle, Françoise m'a trahie... sans doute pour me récompenser d'avoir sauvé sa mère!...
Le «Président» tenait sa lettre entr'ouverte; elle pensa qu'il ne se défiait pas; d'un geste rapide comme la pensée, elle essaya de la lui arracher.
Mais il était sur ses gardes; il recula en faisant du doigt un geste ironique.
--Oh! que non pas, dit-il avec un accent d'odieuse familiarité. Il n'en sera pas de ceci comme du petit flacon. Ce billet, je vous le rendrai en même temps qu'un autre que j'ai de vous adressé à moi, quand j'aurai ce que je demande. Jusque-là, rien... Si je suis pris, je veux m'asseoir sur les bancs de la cour d'assises en bonne compagnie...
Mlle de Sauvebourg était véritablement au désespoir.
--Mais je n'ai pas d'argent!... s'écria-t-elle, une jeune fille n'a pas d'argent!
--M. Norbert en a.
--Adressez-vous à lui, alors...
Dauman hocha la tête.
--Nenni!... fit-il, pas si sot!... Il m'en cuirait, peut-être. Je connais M. Norbert, il est tout le portrait de son père... Tandis que vous, mademoiselle, vous lui ferez prendre la chose en douceur... Vous y êtes quasi plus intéressée que lui!
--Président!
--Oh!... il n'y a plus de Président qui tienne. Comment! je viens à vous bien humblement, et vous me traitez comme le dernier des derniers!... Je me révolte, à la fin! Je suis honnête, moi, quarante-sept années de probité sont là pour le prouver. Je n'ai jamais empoisonné personne... Assez de rebuffades! Nous sommes aujourd'hui mardi: si vendredi, avant six heures, je n'ai pas ce que je demande, votre père et M. de Mussidan auront de mes nouvelles. Tenez-vous à vous marier?...
Il salua ironiquement, tourna les talons et s'éloigna en disant:
--C'est à prendre ou à laisser!
Mlle de Sauvebourg était comme pétrifiée de tant d'impudence, et Dauman avait déjà disparu au tournant de la route, qu'elle cherchait encore, et vainement, une réponse pour l'écraser.
--Misérable!... murmura-t-elle, toute frémissante, misérable!...
Oui, misérable, en effet, mais il la tenait, et pour la perdre à tout jamais, il n'avait qu'à vouloir.
Et elle comprenait qu'il était un homme à exécuter ses menaces, dût-il n'en retirer aucun profit, dût-il même se compromettre sérieusement pour lui nuire, obéissant à cet instinct de perversité qui pousse à faire le mal pour le mal.
Mais les niais seuls se désolent sans agir, trouvant comme une imbécile consolation à répéter les éternels: «Si j'avais su!» des incapables et des lâches.
Les forts commencent par chercher comment se tirer d'affaire.
Ainsi fit Mlle Diane. Mais elle n'avait pas le choix des moyens. Force était d'en passer par où voulait Dauman. S'adresser à Norbert était l'unique ressource.
Certes, elle ne doutait pas que Norbert ne fît tout au monde pour prévenir et écarter un péril qui le menaçait autant qu'elle-même, mais l'idée d'implorer son secours révoltait sa fierté.
Voilà donc à quelles extrémités d'abjection elle était descendue, elle, une Sauvebourg! Voilà où aboutissaient ses rêves de grandeur et d'ambition. Elle était à la merci du plus vil des êtres, d'un Dauman. Elle en était réduite à se traîner aux genoux d'un homme qu'elle avait trop aimé pour ne le point haïr mortellement.
Cependant, elle n'hésita pas.
Au lieu de continuer sa promenade, elle se rendit directement chez la veuve Rouleau et chargea Françoise d'aller trouver Norbert, et de lui dire qu'il fallait absolument qu'il se rendit, à la nuit tombante, à la petite porte du parc de Sauvebourg, qu'elle l'y attendrait, que c'était pour eux deux une question de vie ou de mort.
La seule contenance de Françoise à la vue de sa bienfaitrice, sa rougeur, son trouble, avaient été le plus explicite aveu de sa trahison.
Mais Mlle Diane ne voulut rien remarquer et lui parla avec sa bonté accoutumée. Certaine de la complicité de cette fille et de Dauman, elle jugeait prudent de dissimuler et habile de la choisir encore pour messagère.
Seulement le diable n'y perdait rien, et tout en regagnant Sauvebourg, elle se jurait que Françoise payerait cher sa perfidie.
Ni les mille occupations des apprêts d'un mariage, ni la présence d'Octave de Mussidan ne purent, le reste de la journée, distraire Mlle Diane de son idée fixe.
Elle semblait doucement souriante, enjouée même, et cependant elle était à la torture, elle suait sous son corset.
A mesure qu'approchait le moment qu'elle avait fixé, son cœur se serrait davantage, et les doutes les plus effrayants la poignaient.
Norbert viendrait-il au rendez-vous? Françoise aurait-elle pu parvenir jusqu'à lui? Et s'il avait quitté le pays!... Il y avait cinq jours qu'on avait enterré le duc de Champdoce, et elle avait entendu dire que Norbert annonçait partout son intention d'aller habiter Paris avec sa femme.
Et, s'il venait, quelle serait cette entrevue?
Cependant la nuit tombait; les domestiques apportaient au salon les lampes allumées.
Mlle Diane s'esquiva et courut à la petite porte.
Norbert l'attendait.
Dès qu'elle parut, il s'élança d'abord vers elle, emporté par un mouvement involontaire, puis une réflexion soudaine le cloua sur place.
--Vous m'avez fait demander, mademoiselle? dit-il d'une voix rauque.
--Oui, monsieur le duc...
A ce titre de duc, donné sans réflexion, ils tressaillirent affreusement l'un et l'autre. Ce titre, Norbert le devait à la mort de son père, c'est parce que Mlle Diane voulait être duchesse, que M. de Champdoce était mort...
Elle se remit la première, et aussitôt, sentant le besoin d'en finir, avec une volubilité elle se mit à exposer les odieuses prétentions de Dauman, exagérant encore, quoiqu'il n'en fut guère besoin, la portée de ses menaces.
Elle supposait que cette scélératesse du «Président» transporterait Norbert de colère. A sa grande surprise, il demeura impassible. Il avait tant souffert qu'il en était venu à une morne insensibilité dont rien ne semblait capable de le tirer.
--Soyez sans crainte, répondit-il, je verrai Dauman...
Il paraissait sur le point de se retirer, elle l'arrêta d'un geste.
--Vous me quittez ainsi, fit-elle tristement, sans un mot!...
--Que puis-je vous dire, mademoiselle, que peut-il y avoir de commun entre nous?... Mon père mourant m'a pardonné... je vous pardonne. Adieu...
--Adieu donc, Norbert. Nous ne nous reverrons plus, sans doute. Je vais me marier, on a dû vous le dire. Pouvais-je résister aux volontés de ma famille? D'ailleurs à quoi bon!...
Elle s'interrompit comme si elle eût été près de succomber sous l'excès de son émotion, passa sa main sur ses yeux et ajouta:
--Encore adieu!... Souvenez-vous que personne autant que moi ne forme des vœux ardents pour que vous soyez heureux.
--Heureux!... s'écria Norbert, moi! Est-ce possible! Pouvez-vous donc être heureuse, vous! Ah!... enseignez-moi alors ce qu'il faut faire pour oublier, pour anéantir la pensée. Vous ne savez donc pas que près de vous j'avais rêvé des félicités dont l'idée sera le désespoir de ma vie, dont le souvenir ne s'effacera pas de mon cœur quand je vivrais mille ans! Vous ne savez donc pas...
Il s'arrêta, comme s'il eût eu horreur de ce qu'il allait dire, comme s'il eût compris qu'il se trahissait, qu'il se livrait... Il se détourna brusquement et s'enfuit éperdu.
Une joie farouche, la joie du triomphe entrevu, dut à ce moment éclairer le visage de Mlle Diane.
Cette entrevue, dont elle avait redouté les émotions, la laissait plus froide que le marbre.
--Je ne l'aime plus, murmura-t-elle, et lui m'aime plus que jamais. La vengeance devient facile.
Lorsqu'elle reparut au salon, sa satisfaction était si évidente que le vicomte Octave ne put s'empêcher de lui en demander la cause.
Elle répondit par une plaisanterie, mais gracieuse, presque tendre, car elle était pour son futur mari d'une amabilité qui le rendait le plus heureux des hommes.
--Pourvu, pensait-elle, que Norbert voie Dauman à temps!
Il le vit. Le surlendemain même, le fidèle serviteur des Champdoce, Jean, aborda Mlle Diane comme elle rentrait de la promenade et lui remit un paquet assez volumineux.
Elle l'ouvrit. Il renfermait, outre les deux lettres que possédait le «Président,» toute sa correspondance avec Norbert, plus de cent lettres fort longues pour la plupart, et aussi compromettantes que possible.
Son premier mouvement fut de tout brûler, et même elle alluma une bougie dans cette intention.
Mais elle réfléchit, et déposa le paquet dans une cachette où se trouvaient déjà les lettres que Norbert lui avait écrites.
--Qui sait!... murmurait-elle, tout cela servira peut-être un jour.
Tout cela, en effet, devait servir... mais contre elle-même.
Il en avait cependant coûté soixante mille francs à Norbert, pour ravoir ce que Dauman appelait ses garanties. Il dut, de plus, lui compter vingt mille francs, montant des obligations qu'il avait souscrites.
Cette somme, ajoutée à de notables économies, constituait au «Président» une si belle fortune, qu'il résolut de quitter Bivron, et d'aller à Paris chercher un théâtre plus digue de ses capacités.
C'est pourquoi, huit jours plus tard, le pays apprit avec stupeur que Dauman avait mis la clé sous la porte et était parti enlevant la plantureuse Françoise.
Deux femmes en pleurs allaient de maison en maison, semant l'incroyable nouvelle, non sans force imprécations.
La veuve Rouleau, d'abord, qui accusait fort nettement Mlle de Sauvebourg d'avoir prêté les mains à une abomination qui lui ravissait le pain de ses vieux jours, disait-elle.
Puis, cette vieille si louche, qui était la ménagère du «Président,» et qui se voyant abandonnée, ne se gênait pas pour raconter comment Dauman, le scélérat, n'avait jamais été huissier, et comme quoi toute sa science judiciaire lui venait d'une maison centrale où il avait séjourné dix ans.
Cette double fuite, si inattendue, du «Président» et de Françoise, enchanta Mlle de Sauvebourg, bien qu'elle eût assez de pénétration pour se douter des propos envenimés dont elle serait le prétexte.
Ces propos, pensait-elle, n'arriveraient jamais jusqu'à elle, et, en revanche, elle était débarrassée de cette perpétuelle appréhension de se trouver inopinément face à face avec un de ses complices.
Dauman et cette malheureuse avaient quitté le pays d'une telle façon, qu'il n'était guère probable qu'ils eussent jamais l'effronterie d'y revenir.
D'un autre côté, Norbert était parti pour Paris avec sa femme, et M. de Puymandour allait disant partout qu'on ne reverrait pas de sitôt la duchesse sa fille à Champdoce.
Mlle Diane respirait donc librement. Interrogeant l'horizon, il lui semblait que tous les images menaçants s'étaient dissipés.
L'avenir lui appartenait, elle pouvait s'occuper de son mariage.
Il devait avoir lieu dans une quinzaine de jours, et déjà un des amis d'Octave, qui devait être son témoin, M. de Clinchan était arrivé. C'était un brave garçon, et point gênant, le plus poli et le plus complaisant des hommes, précieux aux jours d'ennui pour la quantité de ridicules qu'il étalait naïvement.
Mais Mlle de Sauvebourg se souciait peu de M. de Clinchan.
Elle avait jugé la grandeur de l'amour qu'elle inspirait à Octave, et elle s'était mis en tête de tout faire pour l'augmenter encore.
Se faire aimer jusqu'à l'aberration, jusqu'à la stupidité, d'un homme qu'on disait supérieur par l'esprit et par l'intelligence, qui devait avoir l'expérience de la passion, lui semblait une tâche digne de son ambition et mettait un intérêt palpitant dans sa vie.
Faire prendre, dès l'abord, à Octave, le pli de sa volonté et de ses caprices, c'était prudence et prévoyance. C'était, de plus, s'exercer pour plus tard, quand elle serait à Paris, quand elle serait une femme à la mode, et son succès ici devait lui donner la mesure de l'empire qu'elle exercerait là-bas.
Octave fut pris, et tout autre l'eût été à sa place. Elle avait le don de la séduction, et jamais plus merveilleuse comédie d'amour ne fut jouée par la plus raffinée des coquettes.
Le jour de son mariage, elle était radieuse. Mais ce grand contentement était une affectation et une bravade. Elle se sentait observée. Lorsque sortant de l'église elle traversa la double haie des habitants de Bivron rangés sur son passage, elle surprit plus d'un regard malveillant.
Un malheur plus direct et plus réel l'attendait au château de Mussidan, qu'elle allait habiter désormais.
Elle y trouva Montlouis, et si grande que fût son audace, elle ne put s'empêcher de rougir jusqu'à la racine des cheveux quand on le lui présenta.
Lui, heureusement, qui avait prévu le moment, avait eu le temps de s'y préparer, et il fit bonne contenance.
Mais si respectueusement qu'il s'inclinât, Mlle Diane, devenue Mme de Mussidan, crut distinguer dans ses yeux cette expression d'ironique mépris et de menace, qu'elle avait aperçue dans les yeux de Dauman.
--Cet homme ne peut rester ici, pensa-t-elle, il ne restera pas.
Demander à Octave le renvoi de Montlouis était simple et prompt. Mais c'était chanceux aussi. C'était en quelque sorte provoquer ce jeune homme à dire ce qu'il savait du passé.
Le plus sage était de lui faire bonne figure et de déterminer son renvoi à la première bonne occasion.
Or, cette occasion ne pouvait se faire attendre longtemps. Octave était fort mécontent de son secrétaire.
Montlouis qui était plein de zèle, quand il habitait Paris avec son patron, se relâchait singulièrement depuis son séjour à Mussidan. Il avait renoué des relations avec cette jeune fille de Châtellerault qu'il adorait, et il ne se passait pas de semaine qu'il ne disparût quelquefois deux jours entiers. Cela ne pouvait durer.
Ce ne fut cependant pas de ce côté que partit le premier coup qui atteignit la jeune mariée. De ce côté, elle était en garde, et c'est surtout ce qu'on ne saurait prévoir, le hasard, l'impossible, qu'il faut craindre.
Il y avait une douzaine de jours qu'elle était vicomtesse de Mussidan, quand un après-midi, Octave lui proposa une promenade à pied. Elle jeta un châle sur ses épaules, et ils partirent, gais comme des amoureux en vacances.
Ils suivaient le chemin charmant qui tourne le bourg de Bivron, quand tout à coup ils entendirent de grands aboiements dans un taillis qui borde la route.
Un chien de forte taille en sortit presque aussitôt, qui, toujours aboyant, se précipita sur la jeune femme. Elle ne put retenir un cri. Elle reconnaissait Bruno.
L'épagneul, arrivé à elle, s'était dressé, et, appuyant ses pattes de devant sur sa poitrine, avançait son museau fin et intelligent.
--A moi Octave!... balbutia-t-elle.
Mais déjà M. de Mussidan avait écarté l'épagneul.
--Ce chien vous a fait peur, mon amie? demanda-t-il.
--Oui!... une peur affreuse!...
Elle était fort pâle, en effet, et plus tremblante que la feuille. Elle frémissait de cette reconnaissance, des suites qu'elle pouvait avoir. M. de Mussidan, lui, observait les allures de Bruno.
Tout surpris de la réception qui lui était faite, le bel épagneul s'était assis un peu à l'écart, et son œil parlant semblait demander une explication.
--Ce chien, à coup sûr, ne voulait pas vous faire mal, dit enfin Octave.
--N'importe!... Chassez-le.
Et elle-même s'avança sur Bruno, son ombrelle levée, comme pour le frapper. Mais le chien ne s'enfuit pas. Croyant que son ancienne amie voulait jouer avec lui, comme autrefois, il se mit à décrire autour d'elle des cercles rapides, jappant joyeusement, poussant de petits cris de plaisir, comme pour la défier et la provoquer à le poursuivre.
--Mais ce chien vous connaît, Diane, remarqua M. de Mussidan.
--Moi!... d'où?... Comment?...
--Regardez plutôt.
Bruno, en ce moment, lui léchait la main.
--Au fait, répondit-elle sans savoir ce qu'elle disait, il est possible que je l'aie caressé je ne sais où, et qu'il ait plus de mémoire que moi... Cependant, je ne me sens pas fort rassurée; venez, Octave; allons-nous-en.
Il la suivit, et il eût vite oublié cet incident si Bruno, tout joyeux d'avoir retrouvé quelqu'un de connaissance, ne s'était obstinément attaché à leurs pas.
--C'est singulier, répétait Octave, tout à fait singulier.
Il avait tout fait pour effrayer l'épagneul et il allait ramasser des pierres pour les lui jeter, quand, dans un champ, à vingt pas de lui, il aperçut un paysan qui bêchait.
--Eh!... mon brave!... lui cria-t-il, connaissez-vous ce chien?
--Oui bien, monsieur.
--A qui appartient-il?
--A notre maître, monsieur, à M. Norbert de Champdoce.
Ce nom seul secoua la jeune dame de Mussidan comme le choc d'une pile électrique.
--En effet, s'écria-t-elle vivement, je me souviens, à cette heure... j'ai vu souvent ce chien chez la mère Rouleau, et je lui donnais du pain... Il suivait toujours cette malheureuse qui est partie avec ce vilain homme... Oui, je le reconnais maintenant, il doit s'appeler Bruno. Ici, Bruno!...
Le chien accourut; et elle se baissa, bien moins pour le caresser que pour cacher son visage qu'elle sentait plus rouge que le feu.
Octave reprit le bras de sa femme sans ajouter un mot. Le soupçon venait de l'effleurer de son aile de chauve-souris. Cette scène ne lui paraissait pas naturelle, l'agitation de Diane était bien extraordinaire. De vagues défiances, indéterminées, qu'il n'eût su comment traduire, s'éveillaient en lui.
Mme Diane, de son côté, était horriblement tourmentée. Cet accident était un avertissement. Il lui révélait l'étendue du péril qu'elle bravait tous les jours.
Elle se maudissait d'avoir été si faible, si pusillanime, si lâche! Comment une femme forte comme elle avait-elle pu perdre la tête à ce point? Pourquoi se défendre si énergiquement de connaître ce chien? à quel propos?... Quelle maladresse que cette explication ensuite!... Est-il donc vrai que la voix de la conscience peut étouffer celle de la raison!...
Si elle eût dit tout simplement: «Tiens! c'est Bruno, le chien du duc de Champdoce!» son mari n'eût rien vu là de surprenant. Son trouble avait fait, de la chose la plus simple du monde, un gros événement.
La préoccupation de son mari avait été visible après cette fatale promenade. Elle avait surpris un soupçon dans un coup d'œil qu'il lui avait jeté. Comment l'effacer? Comment lui rendre sa sécurité?
A tout hasard, elle se condamna à avoir désormais une frayeur insurmontable des chiens. En apercevait-elle un, elle poussait un cri. Elle faisait tenir ceux d'Octave à la chaîne... Ah! n'importe, elle sentait le terrain brûlant sous ses pieds, il lui semblait qu'elle était environnée d'une atmosphère explosible, qui à la moindre étincelle allait s'enflammer!
De ce jour, la dame de Mussidan n'eut plus qu'une pensée: partir, quitter Bivron, fuir n'importe où, mais fuir.
Il avait été convenu qu'au sortir de l'église les jeunes époux trouveraient une chaise de poste qui les emporterait vers quelque contrée bénie, inconnue, où elle trouverait avec l'oubli et le calme, la virginité de ses impressions.
Les événements en avaient décidé autrement, et de semaine en semaine, toutes sortes de raisons les retenaient à Mussidan.
Libre, la jeune femme n'eût pas été arrêtée une minute par ces raisons qui intéressaient cependant la fortune et l'avenir; mais elle avait trop à compter avec l'opinion de ceux qui l'entouraient pour oser paraître en faire bon marché.
Tout ce qu'elle pouvait raisonnablement tenter, c'était de pénétrer Octave de son idée fixe, de ramener continuellement son esprit à cette question de départ, qu'il lui était interdit d'aborder franchement.
A l'entendre parler devant les grands parents, on eût juré qu'elle voulait vivre et mourir à Mussidan.
Mais dès qu'elle était seule avec son mari, elle avait l'art de lui faire dire, tout en semblant le contrarier, qu'ils y étaient fort mal, que leur vie y était envahie par des importuns, qu'ils s'y trouvaient comme en tutelle, qu'ils ne s'appartiendraient véritablement que le jour ou ils seraient dans leur ménage, serrés l'un contre l'autre, chez eux, enfin!
Il est certain qu'Octave était bien persuadé qu'il avait pensé tout cela avant de le dire. Il serait parti s'il l'eût pu.
--Voyons, murmurait la jeune femme, ne saurais-tu patienter un peu!
--Eh!... ni ton père et le mien n'en finissent, avec leurs tracasseries d'intérêts.
Cependant il fallait à Mme Diane plus que de la patience, car elle avait le pressentiment qu'une catastrophe était proche, elle la devinait, elle la sentait dans l'air.
La catastrophe arriva.
C'était dans les derniers jours d'octobre, le 26, un jeudi, vers les quatre heures de l'après-midi.
Elle venait d'achever sa toilette et était accoudée à une des fenêtres de sa chambre, quand tout à coup la cour du château fut envahie par une foule visiblement émue. Quelques femmes pleuraient s'essuyant les yeux du coin de leur tablier.
Presque aussitôt des paysans entrèrent, portant un brancard sur leurs épaules.
Ce brancard était entièrement recouvert d'un drap, tout taché de sang d'un côté, et sous la toile grossière, on distinguait nettement les contours raides et immobiles d'un cadavre.
A cette vue, Mme Diane se sentit glacée jusqu'à la moelle des os; elle était saisie d'horreur, et cependant elle ne pouvait s'arracher de cette fenêtre.
Le matin même, son mari et M. de Clinchan, accompagnés de Montlouis et d'un domestique nommé Ludovic, étaient partis pour chasser aux environs.
Évidemment, un de ces quatre hommes gisait sous ce drap. Lequel?...
Le doute dura peu Octave parut. Il n'avait plus figure humaine, il paraissait mourant. M. de Clinchan et Ludovic le soutenaient chacun sous un bras.
Le mort était Montlouis!...
Il ne serait donc plus nécessaire de ruser pour obtenir le renvoi de l'infortuné secrétaire. Il n'y avait plus à craindre qu'il parlât!
Cette idée abominable traversant le cerveau de la jeune femme lui donna la force de descendre pour s'informer, pour savoir... Mais, à moitié de l'escalier, elle fut arrêté par M. de Clinchan, qui montait, et qui, hors de lui, la saisit brusquement par le bras, en lui disant d'une voix rauque et brève:
--Remontez, madame, remontez...
--Mais qu'y a-t-il, au nom du ciel?
--Un malheur affreux!... Venez, rentrez chez vous; votre mari nous suit.
Elle résistait, mais il employait presque la force; il la poussa jusque dans sa chambre, et Octave s'y précipita au même moment.
En apercevant sa femme, il étendit les bras, l'attira à lui et, la serrant contre sa poitrine, il éclata en sanglots.
--Il pleure! murmura M. de Clinchan, il est sauvé! J'ai cru qu'il allait devenir fou.
Enfin, après bien des questions et des réponses incohérentes, Mme de Mussidan comprit que son mari avait tué Montlouis, à la chasse, involontairement...
Quelques heures plus tard, au salon, Ludovic expliquait cet horrible accident, le mimait pour ainsi dire; et prouvait qu'il n'y avait en rien de la faute de son maître, et qu'il fallait que la fatalité s'en fût mêlée.
Diane crut à cette fatalité.
Et cependant on ne lui disait pas la vérité.
Montlouis était mort pour elle, comme déjà le duc de Champdoce. Il était mort parce qu'il l'avait connue, qu'il possédait son secret, qu'il avait parlé. La vérité, la voici:
Après un déjeuner de chasseurs, dans les bois de Bivron, Octave, animé par une bouteille de sauterne, s'était mis à plaisanter Montlouis sur ses fréquentes absences, et à railler la femme qui en était la cause.
Ils marchaient alors seuls, un peu en arrière de leurs compagnons.
Pendant un moment, Montlouis laissa maltraiter cette femme qu'il aimait à la folie, mais à la fin, piqué par un sarcasme trop vif, il se révolta et répondit peu poliment.
C'en était assez pour irriter M. de Mussidan. Après avoir déclaré à son secrétaire qu'il ne tolérerait plus ses escapades, il lui reprocha amèrement de risquer une belle position pour une fille qui n'en valait pas la peine, qui le trompait, se moquait de lui avec d'autres, pour une drôlesse, enfin.
Montlouis était devenu plus blanc qu'un linge.
--Pas un mot de plus, monsieur, s'écria-t-il, je vous le défends!...
Son accent était si menaçant que, persuadé qu'il allait se précipiter sur lui, Octave leva la main pour le frapper.
D'un saut de côté, Montlouis esquiva le coup, mais il était ivre de fureur, et cette insulte dernière acheva de lui faire perdre la tête.
--Que parlez-vous de duper, s'écria-t-il, vous qui épousez la maîtresse des autres! Que parlez-vous de drôlesses, vous dont la femme n'est qu'une......
--Le mot n'était pas prononcé, qu'il tombait ayant reçu en pleine poitrine la charge entière du fusil d'Octave...
Comment M. de Mussidan cacha-t-il la vérité à Diane?... Comment ne chercha-t-il pas à savoir ce qu'il y avait au fond des affreuses imputations du Montlouis?...
Il n'osa pas. Il aimait sa femme éperdument, et la passion vraie est capable du toutes les capitulations et de toutes les lâchetés. Il sentait que jamais il n'aurait le courage de se séparer de Diane, qu'il pardonnerait quoi qu'il y eût...
Dès lors, à quoi bon s'éclairer?... Mieux valait le doute qu'une désolante réalité. Le doute! c'est encore une porte ouverte à l'illusion.
Acquitté pat les juges, grâce à l'audacieuse initiative de Ludovic, Octave n'avait pas été absous par sa conscience.
Cette jeune fille, qu'aimait Montlouis, il la fit rechercher et parvint à la découvrir après bien des démarches. Pauvre fille! elle venait de mettre au monde un fils, et chassée par sa famille, elle était près de périr de misère.
Octave la sauva du désespoir, et sans lui dire quelles raisons le guidaient, lui jura qu'il l'aiderait à élever son enfant, qu'elle avait appelé Paul, comme Montlouis.
Quelques jours plus lard, M. et Mme de Mussidan quittaient le Poitou. Plus que jamais Diane souhaitait habiter Paris. Elle avait attiré à son service une ancienne soubrette de Mlle de Puymandour, et cette fille avait été indiscrète. Diane savait qu'avant son mariage, Mlle de Puymandour avait aimé Georges de Croisenois, et elle comptait sur lui pour se venger de Norbert.
XIII
Le mariage de Norbert avec Mlle de Puymandour ne pouvait avoir même un rayon de cette lune de miel fugitive qui luit pour deux êtres étrangers rapprochés par le hasard, et brusquement unis par des convenances de famille.
Chacun d'eux en voulait cruellement à l'autre de sa propre faiblesse, et si, pour Norbert, Marie était toujours une femme imposée par une volonté despotique, elle ne pouvait, elle, lui pardonner de l'avoir épousée.
Lorsqu'aux formules de la loi lues par le maire, il répondaient: Oui! il y avait déjà entre eux un abîme de glace. Chaque jour le creusa davantage.
Et personne pour les rapprocher. Personne pour amortir les chocs continuels de deux caractères également fiers et exaspérés.
Le comte de Puymandour les avait comme abandonné.
Dès le lendemain de l'établissement de sa fille,--c'était son expression,--il n'avait plus songé qu'à en tirer parti, au profit de sa vanité. Courir le pays aux armes de Champdoce, visiter vingt personnes par jour pour avoir l'occasion de dire vingt fois «madame la duchesse ma fille» lui semblait un bonheur sublime.
Lorsque Norbert, le lendemain de la mort de son père annonça qu'il partait pour Paris, M. de Puymandour approuva de toutes ses forces sa résolution. Il lui paraissait que restant seul au pays, il y remplacerait en quelque sorte le vieux duc, et sans doute pour mieux recueillir sa succession d'autorité et d'esprit, il annonça qu'il s'établirait à Champdoce, et en effet, il s'y installa.
C'est lorsqu'elle fut arrivée à Paris, que la jeune duchesse se jugea véritablement et avec trop de raison, hélas!... la plus infortunée des femmes.
Champdoce, c'était presque la maison paternelle; ses yeux se reposaient sur des paysages connus, on venait la visiter; si elle sortait, elle rencontrait des figures amies.
Ici, tout lui semblait étranger, ennemi.
Lorsqu'elle se trouva dans cet immense hôtel de la rue de Varennes, elle se crut perdue.
Pourtant, elle devait avoir là cette vie quasi-royale que son père lui dépeignait comme une suprême jouissance ici-bas.
Le feu duc de Champdoce, si économe lorsqu'il s'agissait de lui ou de Norbert, redevenait le grand seigneur généreux et prodigue jusqu'à la folie dès qu'il croyait travailler pour ses descendants.
Cet hôtel, préparé pour ses petits-fils, était un miracle de luxe grandiose.
Tout y était somptueux, magnifique et rare, depuis les tentures jusqu'aux plus menus objets, depuis les services armoriés et l'argenterie massive jusqu'aux tableaux et aux statues qui décoraient la grande galerie.
Et le duc avait toujours si amoureusement soigné cet hôtel que tout y était disposé comme si, d'un instant à l'autre, on eût attendu le maître.
Norbert et sa femme arrivant, purent croire qu'ils rentraient chez eux après une courte absence, tant chaque chose était à sa place.
Les trois vieux valets qui avaient la garde et le soin de l'hôtel, leur dirent que leur chambre était prête et que le dîner allait être servi.
Cependant Norbert, livré à lui-même, eût été très embarrassé. Mais il avait un conseiller, le fidèle Jean, qui gardait les traditions de la bonne époque, et qui eut bientôt établi le service sur le plus grand pied.
A Paris on trouve tout à acheter, tout, même le temps. En moins de quinze jours Jean peupla les cuisines, les offices et les antichambres de valets bien dressés; il encombra les remises d'équipages et emplit les écuries de chevaux de prix.
Mais pour la jeune duchesse de Champdoce, ce mouvement, ce train princier n'animaient pas l'hôtel. Il restait pour elle vide et morne. Les valets lui faisaient l'effet d'ombres se mouvant dans un crépuscule funèbre.
Elle trouvait les appartements trop vastes, les plafonds trop hauts, les tentures lugubres, les tableaux affreusement tristes, tous les meubles trop grands et trop lourds.
Elle vivait sous l'impression continuelle d'une terreur vague, indéfinissable, le cœur serré d'une inexprimable angoisse, tressaillant au moindre bruit.
Et personne à qui confier ses peines...
Ses anciennes amies de Paris... Norbert lui avait défendu de les voir: il ne les jugeait pas assez nobles. Ils étaient en grand deuil... Norbert avait déclaré qu'ils ne feraient de visites que l'année suivante.
Elle restait donc seule, abandonnée.
Comment le souvenir de Georges Croisenois ne lui serait-il pas revenu?
Si son père l'eût voulu, pourtant, elle eût été la femme de Georges, et, à cette heure, ils seraient bien loin, ensemble, ils cacheraient leur bonheur dans quelque contrée bénie, en Italie, à Florence, à Naples. Il l'aimait, celui-là, tandis que Norbert...
Norbert menait alors une de ces existences insensées qui annoncent comme un parti pris de ruine et de suicide.
Présenté dès son arrivée au cercle de... par son oncle, le chevalier de Septvair, il fut reçu avec acclamation. On le considérait comme une conquête.
Il portait un des noms historiques de France, la renommée triplait sa fortune si considérable; il fut entouré, recherché, fêté, choyé. Il ne savait auquel entendre, tant il eut bientôt d'amis intimes, de complaisants, de flatteurs et de simples parasites.
Sentant quels succès lui défendait l'infériorité de son éducation, il rechercha les triomphes faciles, ceux qu'assurent l'argent dépensé, les abus des forces physiques, les excentricités bruyantes, le mépris affecté de toutes les conventions sociales.
Ne pouvant prétendre à devenir le plus élégant et le plus spirituel, il voulut au moins se distinguer par sa brutalité et son cynisme.
Il jetait l'or par les fenêtres pour installer une écurie de courses, il eut l'art d'accrocher deux ou trois duels qui furent heureux, il se montrait partout en compagnie de filles perdues.
Ses journées se passaient à monter à cheval et à faire des armes. La nuit, il soupait et il jouait. Sa femme ne le voyait plus. Quand il rentrait à l'hôtel, c'était à l'aube, les jambes flageolantes et la langue pâteuse, ayant le plus souvent perdu des sommes considérables.
Jean, ce gardien fidèle de l'honneur de la maison de Champdoce, gémissait, non de voir son maître courir à la ruine, mais de le savoir toujours entouré d'équivoques compagnons de débauche.
--Et le nom! monsieur, disait-il quelquefois, le nom!
--Eh! que m'importe, pourvu que je vive vite et que je meure bientôt!...
La vérité est que cette vie tourbillonnante attirait Norbert comme l'abîme le malheureux qui se penche au-dessus. S'abandonnant au vertige, il ne luttait plus, il ne pensait plus.
Une seule pensée émergeait de l'ombre, celle de Diane. Celle-là, quoi qu'il fît, il ne pouvait l'anéantir. Au milieu même des brouillards de l'ivresse, l'image de cette femme tant aimée se détachait lumineuse, comme une lampe dans la nuit...
Il y avait plus de six mois que cette existence sans frein durait, quand, par une belle après-midi du mois de février, au moment où il descendait à cheval la grande avenue des Champs-Élysées, Norbert aperçut une femme qui lui adressait, de la tête, un salut amical.
Elle était dans une magnifique calèche découverte, malgré le froid, enveloppée jusqu'au menton dans de précieuses fourrures.
Norbert pensa que c'était quelqu'une des demoiselles de théâtre qu'il connaissait, et par désœuvrement il poussa son cheval vers la voiture.
Arrivé à dix pas, il faillit tomber, tant sa surprise fut grande. Il venait de reconnaître Diane, Mme de Mussidan.
Il continua d'avancer cependant, et comme la voiture venait de s'arrêter, il rangea son cheval entre la portière et la contre-allée.
La jeune femme ne semblait guère moins agitée que lui, et pendant un instant ils gardèrent le silence, échangeant des regards enflammés, oppressés comme s'ils eussent pressenti quelle destinée était suspendue au-dessus de leur tête.
Enfin Norbert comprit qu'il fallait dire quelque chose, quoi que ce fût, mais parler; déjà les domestiques l'examinaient d'un œil curieux.
--Vous à Paris, madame!... balbutia-t-il.
--Oui, monsieur le duc.
--Depuis longtemps?
--Il y aura mardi deux mois que mon mari et moi sommes installés.
Elle appuya sur ces mots: Mon mari.
--Deux mois!...
--Ni plus ni moins, et c'est à peine si j'y puis croire, tant les jours ont passé vite.
Un sourire étrange passa dans ses yeux et elle ajouta:
--Mais donnez-moi donc des nouvelles de Mme la duchesse de Champdoce; se plaît-elle à Paris?
Norbert eut un geste furibond.
--La duchesse, fit-il d'une voix sourde, la duchesse...
Mme de Mussidan l'interrompit. Elle avait dégagé une de ses mains des fourrures, elle la lui tendit, en disant d'un ton moitié tendre, moitié railleur:
--J'espère que nous sommes toujours amis..., bons amis. Allons, au revoir...
Le cocher, comme si le mot: «Au revoir,» eût été un signal, toucha, et la calèche partit au grand trot de ses beaux carrossiers.
Norbert n'avait pas pris la main que lui tendait la jeune femme; il était bien trop abasourdi.
Mais il ne lui fallut pas dix secondes pour se remettre. Enlevant brusquement son cheval, il le fit voiler sur place, et, lui enfonçant les éperons dans le ventre, il le lança vers l'Arc-de-Triomphe.
--Ah! s'écriait-il, avec l'accent de la rage la plus vive, je l'aime encore! Je ne puis aimer qu'elle! je n'ai jamais aimé, je n'aimerai jamais qu'elle!...
Ainsi songeait Norbert, tout en poussant, contre toute prudence, son cheval au milieu des voitures qui sillonnaient l'avenue, cherchant des yeux la calèche de Mme de Mussidan. Il fallait qu'elle eût quitté les Champs-Élysées par une allée latérale, car il ne l'apercevait pas.
--Mais je retrouverai Diane, murmurait-il, je la chercherai, je la reverrai, je le veux; elle ne m'a pas oublié, sa voix me l'a dit...
A ce moment, une pensée de salut traversa son esprit.
--Une femme comme elle, se dit-il, ne peut pardonner franchement certaines offenses; quand elle paraît revenir, on a tout à craindre.
Malheureusement il ne s'arrêta pas à cette réflexion. Il avait tout oublié, et les pires infortunes ne lui avaient rien appris.
Et le soir même, il courait à son cercle, pensant qu'il y trouverait infailliblement quelqu'un pour lui apprendre la demeure de Mme de Mussidan.
Personne encore n'était arrivé au cercle; personne, sauf le baron Dusourd. C'était un gros homme curieux et bavard, sachant tout, se mêlant de tout, qui ne manquait pas d'esprit, capable de faire battre des montagnes, personnage problématique comme sa baronnie, fort riche d'ailleurs, et qu'on avait surnommé «La Gazette.»
C'est au baron que Norbert s'adressa, et dès les premiers mots il éclata de rire.
--Encore un!... fit-il. Comment, vous aussi, mon cher duc, vous voici amoureux de la divine vicomtesse!
Norbert devint cramoisi. Il n'avait pu encore se déshabituer de rougir.
--Oh! il n'y a pas de honte à cela, dit gravement le gros homme. Vous ne seriez pas le premier à qui Mme de Mussidan mettrait la cervelle à l'envers. Vous seriez, à ma connaissance, le... le combien seriez-vous? Mettons le cinquième.
--Le cinquième!...
--Juste!... faut-il vous énumérer les victimes? D'abord, Mussidan; il a épousé, lui. Puis, le plus jeune des Sairmeuse, puis Clairin, puis Georges de Croisenois... Vous le voyez, elle mène son char à quatre; vous, on vous mettra en arbalète...
Impatienté, Norbert tourna le dos au baron qui ne s'en offensa pas, habitué qu'il était à ces procédés. Même le gros homme riait dans ses favoris, de la malice qu'il avait eue de ne pas répondre...
C'était une leçon pour Norbert; il résolut de s'en remettre au hasard, et le hasard ne lui fit pas défaut. Le hasard est toujours exact, quand on s'engage dans une entreprise funeste, et qu'il pourrait la faire manquer.
Le lendemain même, aux Champs-Élysées, Norbert rencontra Mme de Mussidan, et il la rencontra pareillement tous les jours qui suivirent.
A chaque rencontre, ils avaient échangé quelques mots, et au commencement de la semaine suivante, après bien des hésitations, Diane finissait par promettre à Norbert que le lendemain, à trois heures, elle ferait arrêter sa calèche près du bois, qu'elle descendrait comme pour marcher un peu, et qu'elle lui accorderait une entrevue.
Mme de Mussidan avait dit: A trois heures...
Bien avant deux heures, Norbert était au rendez-vous, bouillant d'impatience, torturé par l'incertitude.
Il se demandait: Est-ce bien moi qui attends ici, comme autrefois au sentier de Bivron?
Que d'événements, cependant; que de changements survenus!...
Ce n'était pas Diane qui allait venir. Ce serait la comtesse de Mussidan, la femme d'un autre.
Lui-même, il était marié.
Ce n'était pas le caprice d'un père, qui les séparait à cette heure, c'était le devoir, la loi, la société.
Pourquoi, se disait-il dans sa folle exaltation, Diane et lui ne s'affranchiraient-ils pas de vains préjugés? Pourquoi ne quitteraient-ils pas, elle son mari, lui sa femme?...
L'heure passait cependant.
Depuis une heure, Norbert avait consulté sa montre soixante fois au moins.
--Si elle allait ne pas venir!...
Comme il disait cela, il vit une voiture s'arrêter et une femme en descendre.
C'était elle.
Rapidement elle gagna les arbres, et franchit un espace vide, sans s'inquiéter des ronces, pour arriver plus vite à la petite allée.
Norbert s'inclinait, mais elle, sans mot dire, lui prit le bras et l'entraîna plus avant dans le bois.
Il avait beaucoup plu les jours précédents, et l'allée où avait attendu Norbert était fort boueuse. Mais cela n'arrêta pas Mme de Mussidan.
--Marchons! disait-elle d'une voix brève, marchons, on peut nous apercevoir de la route... J'ai pris toutes mes précautions, ma voiture et mes gens m'attendent à une des portes de Saint-Philippe-du-Roule, mais je puis avoir été épiée, suivie... Marchons!...
--Vous n'aviez pas ces frayeurs, autrefois!...
--J'étais ma maîtresse, alors. Ma réputation était toute ma fortune, mais elle m'appartenait, j'avais le droit de la risquer; en la perdant, je ne faisais tort qu'à moi seule.... En me mariant, j'ai reçu en dépôt l'honneur de l'homme qui me donnait son nom. Je saurai le garder intact.
--Dites que vous ne m'aimez plus.
Elle s'arrêta brusquement, écrasa Norbert d'un de ces regards glacés dont elle avait le secret, et lentement répondit:
--Vous avez perdu la mémoire, monsieur le duc, moi je me rappelle une lettre...
D'un geste suppliant, Norbert l'interrompit.
--Grâce!... balbutia-t-il, ayez pitié!... Vous me plaindriez si vous connaissiez l'horreur du châtiment!... J'étais devenu fou, aveugle, stupide... Jamais je ne vous ai aimée comme à cette heure...
Un sourire glissa sur les lèvres de Mme de Mussidan. Norbert ne lui apprenait rien, mais elle voulait, il lui fallait ce mot: la certitude.
--Hélas! murmura-t-elle, que puis-je vous répondre? un mot terrible et fatal: trop tard!...
--Diane!...
Il essaya de prendre la main de la jeune femme, elle se rejeta en arrière.
--Oh! pas ainsi, monsieur le duc, dit-elle d'un air véritablement égaré, ne m'appelez pas ainsi... Vous n'en avez pas le droit... C'est assez d'avoir perdu la jeune fille, ne déshonorez pas la jeune femme!... Il faut m'oublier, entendez-vous?... C'est pour vous dire cela que je suis venue. L'autre jour, en vous apercevant, je n'ai pas été maîtresse de mon premier mouvement; ce cœur que vous avez possédé tout entier s'élançait vers vous, et je vous ai fait signe... Ne cherchez pas à vous prévaloir de ma faiblesse... Je vous ai dit: «Nous sommes amis...» J'étais folle. Nous ne pouvons même pas être amis, nous devons devenir l'un pour l'autre... des étrangers.
Les paroles du baron, au cercle, sonnaient encore aux oreilles de Norbert.
--Vous êtes moins sévère pour M. de Sairmeuse, fit-il amèrement, pour M. Georges de Croisenois, pour...
--Que prétendez-vous dire! interrompit-elle d'un ton hautain. Ces messieurs sont les amis de mon mari. Tandis que vous...
Elle lui prit les poignets qu'elle serra comme en un étau, entre ses mains délicates, et penchant son visage vers celui de Norbert, jusqu'à le toucher presque:
--Vous oubliez encore, poursuivit-elle, qu'à Bivron on affirmait que j'étais votre maîtresse!... Croyez-vous que la calomnie n'a pas su pénétrer jusqu'à mon mari!... Un jour qu'on prononçait votre nom devant lui, j'ai vu le soupçon et la haine dans ses yeux... Grand Dieu!... s'il se doutait, quand je rentrerai, que votre main vient de toucher la mienne, il me chasserait comme une misérable... Est-ce que la porte de notre maison ne vous est pas à tout jamais fermée?...
--Ah!... je suis bien malheureux!...
--Trouvez-vous donc mon sort digne d'envie!... Mais à quoi bon gémir! On ne change pas sa destinée. Soyez homme... et s'il vous reste quelque affection... pour moi, prouvez-le-moi en ne cherchant jamais à me revoir.
Norbert était désespéré, il la conjurait de rester encore, il s'attachait à elle...
--Ah!... s'écria-t-elle, ne m'ôtez pas mon courage!...
Et, se dégageant vivement, elle regagna sa voiture qui partit au galop.
Elle s'éloignait, mais elle venait de verser dans le cœur de Norbert un poison plus subtil que celui qu'elle destinait au duc de Champdoce.
C'est qu'elle le connaissait, comme le virtuose de génie l'instrument dont il tire des sons merveilleux; elle savait quelles cordes vibraient en lui, et comment il fallait les attaquer. Elle était certaine qu'avant un mois il serait à ses pieds, qu'elle reprendrait sur lui un empire plus absolu que jamais, et qu'il l'aiderait à exécuter contre lui-même l'abominable projet qu'elle avait conçu.
Et rien ne devait la gêner, car elle était libre, quoi qu'elle eût dit, libre comme l'air.
Ses calculs, d'ailleurs, étaient justes.
Après l'avoir suivie comme son ombre, mais à distance, pendant quinze jours, Norbert s'enhardit jusqu'à l'aborder aux Champs-Élysées. Elle se fâcha, mais non assez pour qu'il ne reparût plus. Il reparut... Elle pleura... N'importe, il revint encore.
Sa défense parut héroïque à Norbert, et cependant, peu à peu, elle faiblit; il devint plus pressant; elle lui accorda une entrevue, puis deux...
Mais quelles entrevues!... Elles avaient lieu à l'église, quelquefois, ou dans un musée, ou au bois... et c'est à peine s'il avait le temps de lui serrer furtivement la main.
Et cependant, il n'osait se plaindre, tant était terrible le tableau qu'elle lui faisait des dangers qu'elle bravait pour lui.
Enfin, après des hésitations, des larmes, toutes sortes de réticences, elle finit par lui avouer qu'elle avait trouvé un moyen de rendre leurs rendez-vous plus fréquents, plus longs, presque sans péril... c'était, mais elle n'osait le dire... c'était sans doute bien mal... c'était... qu'elle devînt l'amie de la duchesse de Champdoce!...
Cette fois, Norbert reconnut qu'elle était un ange, et il fut décidé que dès le lendemain il la présenterait à sa femme.
XIV
C'était dans les premiers jours du mois de mars, un mercredi.
Au lieu de se faire servir dans son appartement ou de courir au cercle rejoindre quelques amis, comme c'était son habitude de tous les matins, le duc de Champdoce, Norbert, avait voulu déjeuner avec la duchesse.
Il était d'une humeur charmante, souriant et causeur comme jamais sa femme ne l'avait vu depuis leur funeste mariage. Il rit, il plaisanta, il conta fort spirituellement deux ou trois anecdotes très amusantes et un peu scandaleuses, qui couraient alors les cercles et les salons de Paris.
Le café servi, il demanda à la duchesse de fumer devant elle, se fit apporter des cigares, et s'installa confortablement devant l'immense poêle de la salle à manger.
On eût dit que pour la première fois il s'apercevait qu'il était marié, qu'il était chef de famille, qu'il avait certains devoirs à remplir, et qu'il voulait s'exercer à ces jouissances si douces pour qui les connaît et les a éprouvées, de l'intérieur et de l'intimité.
Mme de Champdoce ne pouvait en revenir. Cette métamorphose si complète et si soudaine l'inquiétait et l'effrayait. Elle pressentait quelque chose d'extraordinaire et de grave, un évènement qui allait tomber dans sa vie et la changer. Et comme elle était inexpérimentée, inhabile à garder ses impressions et à feindre, ses regards interrogeaient.
Norbert, lui, attendait avec une impatience évidente que les valets eussent fini leur service et se fussent retirés.
Dès qu'il se trouva seul avec sa femme, il se rapprocha d'elle et lui prit la main, qu'il baisa galamment.
--Voici longtemps déjà, ma chère Marie, commença-t-il, non sans une certaine hésitation, que je me propose de vous ouvrir mon cœur. Une franche et amicale explication entre nous est devenue indispensable.
--Une explication!...
--Mon Dieu!... oui. Mais que ce vilain mot ne vous effraye pas... Jusqu'ici, chère amie, j'ai dû vous paraître le plus triste et le plus fâcheux des maris...
--Monsieur le duc...
--Permettez que je m'explique. Depuis que nous sommes ici, c'est à peine si nous nous sommes vus; je sors de grand matin, je rentre fort tard, nous sommes restés jusqu'à trois jours sans échanger une parole...
La jeune femme écoutait de l'air d'une personne qui doute du témoignage de ses sens. Était-ce bien Norbert qui s'accusait ainsi!...
--Je ne me suis jamais plainte, monsieur, balbutia-t-elle.
--Je le sais, Marie, vous êtes une noble et digne femme et vous êtes jeune... Il est impossible que vous ne m'ayez pas mal jugé!...
--Je ne vous ai pas jugé, monsieur.
--Tant mieux!... je n'aurai, cela étant, ni à me défendre, ni à me disculper. C'est qu'il faut que vous le sachiez, Marie, vous étiez ma chère pensée, alors même que je semblais m'éloigner de vous. J'ai peu vécu chez moi, c'est vrai, mais cela tenait à des circonstances particulières, à des nécessités de situation... à des projets... au but que je poursuis, à mille causes enfin qu'il serait long de vous énumérer. Mais pendant que vous me supposiez tout occupé de mes plaisirs, je souffrais de vous savoir seule à la maison et comme abandonnée...
Évidemment, il faisait, pour paraître bon, affectueux, ému, les plus sincères comme les plus utiles efforts. Ses expressions étaient presque tendres, mais sa voix n'avait rien même d'amical.
--Je sais les devoirs d'une honnête femme, monsieur, fit dignement la duchesse.
Norbert protesta du geste.
--De grâce, chère Marie, interrompit-il, que jamais il ne soit question entre nous de devoir. Les causes de votre isolement, vous les connaissez aussi bien que moi. Les amis de Mlle de Puymandour pouvaient-ils devenir les amis d'une duchesse de Champdoce? Non, vous me l'avez avoué.
--Aussi n'ai-je pas insisté.
--C'est vrai. D'un autre côté, cependant, notre deuil nous interdit toute visite pendant quatre on cinq mois encore.
La duchesse se leva, espérant peut-être couper court à cette conversation impatientante outre mesure.
--Eh!... monsieur, fit-elle, vous ai-je donc jamais demandé à sortir!...
--Jamais. Raison de plus, pour moi, de m'occuper de rendre votre intérieur agréable. Ah!... que de fois j'ai souhaité voir auprès de vous quelque personne de mérite, non une de ces folles qui n'ont la tête pleine que de plaisirs et de toilettes, mais une jeune femme sensée, de votre âge, de votre rang, une amie enfin... Mais où trouver une amie?... Les liaisons entre jeunes femmes sont pleines de périls!... Des premières amitiés dépendent souvent le bonheur d'un ménage...
Il s'embarrassait dans ses phrases, cherchait péniblement ses mots, en homme qui, ayant à exprimer une idée difficile, tourne longtemps autour.
--Enfin, reprit-il plus vivement, je crois avoir découvert cette compagne que je rêvais pour vous... J'ai eu l'occasion de la voir chez Mme d'Arlange, qui m'a fait son éloge, et je compte vous la présenter aujourd'hui même.
--Ici?
--Certainement. Que voyez-vous là d'extraordinaire? cette jeune femme d'ailleurs n'est pas une étrangère pour nous; elle est de notre pays, vous la connaissez.
Il se sentait rougir, il se baissa vers le poêle comme pour en ajuster la porte en ajoutant:
--Vous devez vous rappeler Mlle de Sauvebourg!
--Mlle Diane?
--Précisément.
--Oh!... je la voyais très peu. Son père et le mien étaient assez mal ensemble. Le marquis de Sauvebourg nous considérait comme de bien petites gens...
Norbert avait repris son assurance.
--Eh bien! interrompit-il, j'espère que la fille rachètera à vos yeux les défauts du père. Elle a épousé peu après notre mariage le vicomte de Mussidan, un allié des Commarin, s'il vous plaît... Bref, elle doit vous rendre visite aujourd'hui, et j'ai dit à vos gens que vous receviez...
Mme de Champdoce ne répondit pas. Elle manquait d'expérience, mais non d'esprit, ni de cette pénétration que donne le malheur, et le trouble de Norbert, son embarras, ses réticences ne lui avaient pas échappé.
Le silence durait depuis un bon moment, et commençait à devenir gênant, quand ou entendit le roulement sourd d'une voiture sur le sable de la cour.
Le timbre du vestibule frappa un coup, ce qui signifiait une visite pour madame.
Presque aussitôt, un domestique entra dans la salle à manger, annonçant que la comtesse de Mussidan attendait au salon.
Norbert s'était levé avec l'empressement le plus marqué. Il prit le bras de sa femme et l'entraîna presque en disant:
--Venez, Marie, venez, c'est elle!...
Ce n'était pas sans de longs débats intérieurs que Diane s'était décidée à cette étrange et audacieuse démarche, à cette visite en dehors de tous les usages reçus. Elle s'exposait, et elle ne le sentait que trop, aux plus pénibles humiliations.
Il y avait une minute au plus que Mme de Mussidan était seule dans le grand salon de l'hôtel de Champdoce, et il lui semblait qu'elle attendait depuis un siècle, quand enfin la porte s'ouvrit: Norbert et sa femme entraient.
Le moment était si décisif que le cœur de Diane cessa de battre, une sueur froide trempa la racine de ses cheveux, et si maîtresse qu'elle fût de ses sensations, sa physionomie dut trahir une horrible anxiété.
Mais ce fut l'affaire d'une seconde et il fut impossible de surprendre le secret de son angoisse. Un seul regard l'avait rassurée: la duchesse ne savait rien du passé, jamais un soupçon n'avait effleuré sa confiance.
C'est donc avec la plus gracieuse aisance, et le sourire aux lèvres, que la comtesse de Mussidan s'inclina devant Mme de Champdoce, s'excusant gaiement de son importunité.
Elle n'avait pu, disait-elle, résister un désir de revoir une ancienne voisine, la sachant si près, et elle passait sur toutes les convenances, tant elle se faisait une fête de causer du Poitou, de Bivron, de Champdoce, de ce beau pays où elle était née et qu'elle aimait tant.
La Duchesse écoutait sans un mot, sans seulement une exclamation, ce charmant verbiage. Elle avait salué très froidement et son visage disait, plus clairement peut-être que ne le veulent les règles de la bonne compagnie, la surprise que lui causait cette visite inattendue.
Il y avait là de quoi déconcerter un aplomb moins solide que celui de Mme Diane. Mais la gêne présente était si peu de chose comparée au péril couru, qu'elle trouvait au service de son audace une loquacité abondante et spirituelle qui, jusqu'à un certain point, sauvait la situation.
Établie dans une chaise longue près du foyer, elle présentait alternativement ses pieds à la flamme, détournant la tête à demi.
Elle sentait le regard de la duchesse de Champdoce arrêtée sur elle, et il lui convenait de se prêter à un examen attentif, persuadé qu'il lui serait favorable.
Norbert, lui, était resté debout, il allait et venait par le salon. Son personnage l'embarrassait extraordinairement, car il ne sentait que trop l'odieux du rôle qu'il avait accepté.
Cependant dès qu'il jugea que la glace était rompue et que les deux jeunes femmes causaient amicalement, il sortit, ne sachant plus s'il devait se réjouir ou s'affliger du succès de cette comédie indigne.
Mais une fois hors du salon, ses fugitifs remords se dissipèrent.
--Baste!... se dit-il, Diane est une femme habile, elle nous tirera très bien de là.
La tâche était plus difficile qu'il ne le pensait.
D'après ce que Norbert lui avait dit de sa femme, Mme de Mussidan pensait qu'elle serait reçue par la duchesse un peu comme le serait un ange, qui descendrait du ciel pour visiter et consoler un prisonnier.
Elle s'attendait à trouver une sorte de niaise, qui, dès la première visite, lui sauterait au cou, et qui bientôt, dans ses élans d'expansion et de reconnaissance, se livrerait tout entière.
Elle reconnut vite que Norbert, à l'exemple de trop de maris, jugeait mal sa femme, qu'elle s'adressait à une personne dont elle ne s'emparerait pas sans les plus grands ménagements, assez clairvoyante pour deviner les pièges qu'on lui tendrait s'ils n'étaient pas habilement dissimulés.
Loin de la décourager, cette difficulté l'excita. Et telle était quand elle le voulait, sa puissance de séduction que lorsqu'elle se retira le premier pas était fait.
Le soir même, Mme de Champdoce disait à son mari:
--Je crois que la comtesse est une excellente femme.
--Excellente est le mot, répondit Norbert. Tout Bivron pleurait quand elle est partie: elle était la providence des pauvres.
Intérieurement il se sentait flatté du succès de Mme Diane.
--Comme elle est adroite et futée, pensait-il.
Loin de l'effrayer, cette prodigieuse duplicité le charmait. Il y voyait une nouvelle raison d'admirer une femme d'un génie si supérieur.
N'était-ce pas pour lui, d'ailleurs, qu'elle déployait tant d'adresse, n'était-ce pas une preuve de la plus vive passion!...
Son contentement diminua beaucoup le lendemain, lorsqu'il vit Mme de Mussidan aux Champs-Élysées. Elle était triste et préoccupée.
--Qu'avez-vous, mon amie? lui demanda-t-il.
--J'ai... que je me repens amèrement d'avoir cédé aux inspirations de mon cœur et à vos supplications. Hélas!... nous avons commis une imprudence affreuse.
--Nous!... Comment cela?
--Norbert, votre femme se doute de quelque chose.
--Elle!... Impossible. Elle chantait vos louanges après votre départ.
Mme de Mussidan haussa les épaules.
--Si cela est, reprit-elle, c'est qu'elle est plus forte encore que je ne l'avais cru. Elle dissimule ses soupçons... donc elle veut les vérifier. Que me disiez-vous qu'elle était simple et crédule?... Elle est fine, au contraire, plus fine que nous. Oh!... no souriez pas, il n'y a qu'une femme pour juger une autre femme.
Le ton de Mme Diane était si grave que Norbert s'effrayait sincèrement.
--Que faire, alors? demanda-t-il, quelle conduite tenir?
--Renoncer à nous voir serait le plus sûr.
--Oh!... jamais, jamais!...
--Laissez-moi réfléchir, alors, me consulter... et en attendant, au nom du ciel, mon ami, de la prudence!...
Le résultat des réflexions de Mme de Mussidan fut que tout à coup Norbert dut changer de vie. Plus de cercle, de parties, de soupers, de nuits passées à jouer ou à boire.
Dans la journée, il se montrait avec sa femme, souvent le soir, il rentrait à l'hôtel.
Au cercle, on l'accusait de tourner au mari modèle.
Ce brusque changement n'eut pas lieu sans révoltes, il s'indignait de l'hypocrisie constante à laquelle il était condamné; mais la petite main blanche si délicate et si frêle de Mme Diane était une main de fer.
--Il faut que vous viviez ainsi, répondit-elle à ses plaintes, d'abord parce qu'il le faut, ensuite parce que je le veux. Me croiriez-vous si faible que de tolérer d'un homme qui prétend m'aimer ce que subissait votre malheureuse femme? D'ailleurs, de votre conduite présente dépend notre sécurité à venir... Il faut, pour Mme de Champdoce, que le bonheur soit entré avec moi dans sa maison.
A cela, que répondre? Norbert était plus follement épris que jamais, et une crainte terrible glaçait toute objection sur ses lèvres. «--Que je lui déplaise, pensait-il, et je la perds!» Et il obéissait.
Sa consolation était de voir que du moins Mme de Mussidan ne perdait pas ses peines.
Après s'être tenue longtemps sur la défensive, la duchesse n'avait pas su résister aux charmes de cette amitié si intelligente et si dévouée qui s'offrait à elle, et elle avait fini par se livrer absolument à sa plus mortelle ennemie.
Bientôt, elle n'eût plus de secrets pour elle, et enfin, un jour, en rougissant beaucoup, après de longues et intimes confidences, elle lui avoua son premier, son seul amour de jeune fille, ce grand amour dont le souvenir restait au fond de son cœur comme un précieux parfum. Elle osa nommer Georges de Croisenois.
Ce jour-là, Mme de Mussidan tressaillit de joie.
Cet aveu, elle l'attendait depuis longtemps déjà; il le lui fallait pour le succès de son plan, et elle avait tout fait pour le provoquer.
Quel parti elle en tirerait? elle ne le savait que trop, depuis tant de mois qu'elle ne songeait qu'à cela. Elle savait que les femmes ont plus perdu de femmes que les hommes n'en ont séduit.
--Je la tiens donc enfin, pensait-elle, je vais donc être vengée!
Les deux jeunes femmes étaient alors comme deux sœurs et ne se quittaient plus, pour ainsi dire. C'était à ce point que Norbert finissait par être jaloux de cette grande amitié que lui-même avait cimentée.
C'est que cette amitié ne lui donnait pas, il s'en fallait, la liberté et les facilités de relations qu'il en attendait.
Depuis que Mme Diane venait tous les jours à l'hôtel de Champdoce, il la voyait beaucoup moins qu'avant. Quelquefois il s'écoulait des semaines sans qu'il réussît à se trouver seule avec elle une minute.
Elle prenait si exactement et si adroitement ses mesures, que toujours entre elle et lui se dressait sa femme, comme dans ces farces italiennes où constamment Pierrot, quand il est près d'embrasser Colombine, rencontre sous ses lèvres le visage d'Arlequin.
A diverses reprises, il fut sur le point d'éclater; toujours Mme de Mussidan avait pour lui fermer la bouche des provisions de raisons, bonnes ou mauvaises.
Tantôt elle plaisantait sans pitié, tantôt, prenant son grand air qui lui en imposait quand même, elle disait:
--Qu'aviez-vous donc espéré?... De quelles infamies me supposez-vous capable?...
Évidemment, il était joué par Diane comme un enfant, comme un sot: il le voyait, il le sentait.
Il était clair que toutes ces manœuvres perfides tendaient vers un but. Lequel?
Norbert eût au moins dû chercher à le deviner. Il n'y pensa même pas. Toutes ses réflexions, comme de l'huile tombant sur le feu, enflammaient encore sa passion, et les déchirements de l'orgueil blessé se piquant aux exaspérations de ses désirs, il se sentait devenir fou.
Si encore il eût pu suivre Mme de Mussidan comme autrefois!... Mais dehors aussi elle était gardée, et soit qu'elle se promenât au Bois, soit qu'elle se montrât aux courses, toujours quelques cavaliers servants galopaient à la portière de sa voiture. C'était tantôt M. de Sermeuse, tantôt M. de Clairin, le plus souvent Georges de Croisenois.
Tous ces messieurs déplaisaient souverainement à Norbert; mais ce dernier avait surtout le don de l'irriter. Il le jugeait impertinent et fat. En quoi il jugeait on ne peut plus mal.
A vingt-cinq ans qu'il venait d'avoir, M. le marquis de Croisenois passait pour un des hommes spirituels de la haute société parisienne. Chose rare, sa réputation était méritée, et il n'était pas méchant. Il pouvait avoir beaucoup de jaloux, il n'avait pas d'ennemis sérieux. On l'estimait et on l'aimait pour la sûreté de ses relations et sa loyauté. Enfin, son caractère avait certains côtés chevaleresques et aventureux qui séduisaient.
Au physique, c'était un homme de taille moyenne, bien pris, très brun, ayant le front ouvert et intelligent, d'admirables cheveux noirs, le regard doux et le sourire légèrement sarcastique.
--Je voudrais bien savoir, demandait Norbert à Mme de Mussidan, quel charme vous trouvez à vous faire suivre par cet impertinent gentillâtre?
A quoi invariablement elle répondait avec un diabolique sourire:
--Vous êtes trop curieux!... Vous le saurez plus tard.
Plus prudent et mieux avisé, Norbert se fût inquiété du ton de ces réponses. Au lieu de s'emporter follement, il se fût appliqué à analyser la conduite de Diane, et il est probable que cette étude l'eût mis sur la trace de la vérité.
Mme de Mussidan poursuivait alors avec une patience infinie et des ménagements merveilleux son œuvre de destruction.
Il ne s'était pas écoulé un seul jour sans qu'il eût été question de Croisenois entre elle et Mme de Champdoce, elle avait su accoutumer l'esprit de la duchesse à envisager froidement quantité de probabilités, de possibilités même, dont la seule idée quelques mois plus tôt la faisait frémir.
Ce grand point obtenu, Mme Diane jugea que le moment était venu de rapprocher ces deux amants, et qu'une seule rencontre inopinée vaudrait ses plus savantes insinuations.
Un jour donc que Mme de Champdoce était allée prendre son amie pour une promenade, on la pria d'attendre au salon quelques minutes. Elle y entra et trouva le marquis de Croisenois.
Un même cri de surprise leur échappa, lorsqu'ils se reconnurent, et ils devinrent extrêmement pâles l'un et l'autre. Même l'émotion de la duchesse fut telle, qu'elle s'affaissa, anéantie, sur un fauteuil, près de la porte.
Georges n'était guère moins agité. Il avait profondément aimé Marie de Puymandour, et n'était pas encore consolé de son mariage.
--J'avais eu foi en vous, balbutia-t-il, d'une voix à peine intelligible, et vous avez oublié.
--Vous ne croyez pas ce que vous dites!... répondit la duchesse en se dressant à demi.
Mais presqu'aussitôt, elle se laissa retomber, en poursuivant sans se rendre compte de la gravité de ses paroles:
--Mon père commandait... j'ai obéi... j'ai été faible... je n'ai rien oublié...
Accroupie derrière une porte, Mme de Mussidan ne perdait ni un mot ni un geste, et son cœur était inondé d'une détestable joie. Elle se disait qu'une entrevue qui commençait ainsi ne serait pas la dernière...
Elle ne se trompait pas. Bientôt elle découvrit que la duchesse et Georges s'entendaient pour se rencontrer chez elle à son insu.
Mais elle était bien trop habile pour paraître s'apercevoir de rien. Elle était tranquille à cette heure, elle était récompensée de ses peines, elle n'avait plus qu'à attendre.
Que fallait-il désormais, pour amener la catastrophe si patiemment, préparée? Un hasard, une occasion, un rien, l'imperceptible vibration qui détache l'avalanche et la précipite sur la vallée.
L'occasion ne faillit pas.
XV
Le mois de septembre était venu, et bien que le temps fût détestable, le jeune duc de Champdoce, accompagné de son fidèle Jean, était allé s'établir à Maisons, où se trouvait son écurie de courses.
Son prétexte était qu'il tenait à surveiller en personne l'entraînement de six ou huit chevaux engagés pour les courses d'automne, et dont un, qui lui coûtait 30,000 francs avait quelques chances de gagner un grand prix.
La vérité est qu'ayant eu une discussion avec Mme de Mussidan, il voulait essayer de la réduire par l'absence, ayant ouï dire au cercle que l'absence est pareille au vent qui attise les incendies et éteint les flammes légères.
Il y avait deux jours déjà que Norbert était à Maisons, et il s'inquiétait de n'avoir pas de nouvelles de Mme de Mussidan, quand un soir, comme il surveillait le dernier repas de ses chevaux, on le prévint qu'un homme était à la porte des écuries, qui demandait à lui parler.
Il s'y rendit et trouva un pauvre vieux, bien connu dans le pays, qui vivait moitié d'aumônes, moitié du prix de quelques commissions.
--Que me veux-tu? interrogea M. de Champdoce.
Le bonhomme sortit à demi de sa poche une lettre qu'il montra en clignant de l'œil d'un air qui prétendait être fin.
--C'est pour vous, cela, bourgeois, fit-il.
--Eh bien!... donne.
--C'est que, bourgeois, on m'a recommandé d'attendre que vous soyez seul pour...
--Peu importe, dépêche...
--Enfin, puisque vous le voulez absolument...
Dans la pensée de Norbert, cette lettre ne pouvait venir que de Mme Diane.
Les recommandations faites au commissionnaire décelaient les craintes d'une personne qui a de fortes raisons pour se cacher. Peut-être était-elle à Maisons, à cent pas de lui, à lui...
Il jeta vivement un louis au bonhomme et courut se placer sous un des réverbères de l'écurie.
Mais l'adresse n'était pas de l'écriture délicate et aristocratique de la comtesse de Mussidan.
Les caractères lourds, empâtés, tremblés, trahissaient une main de femme peu habituée à manier la plume, une main de cuisinière.
Même il y avait une faute grossière, horrible: Champdoce était écrit avec deux s au lieu d'un c à la fin.
--Qui diable! peut m'envoyer cela? pensa Norbert.
Il brisa le cachet, cependant.
Le papier de la lettre était grossier comme l'enveloppe, graissé par places, et timbré, à l'angle gauche, de l'éternel et énigmatique Bath. L'écriture était odieuse, les fautes d'orthographe fourmillaient.
Cette lettre disait:
«Monsieur le duc,
«Cela me fait bien de la peine d'être obligée de vous apprendre la vérité, mais c'est plus fort que moi, il faut que je soulage ma conscience. Je ne peux pas supporter davantage qu'une femme soit assez sans cœur et sans honneur pour tromper un homme comme vous.
«C'est pour vous dire que votre femme vous trahit et se moque de vous avec un autre.
«Vous pouvez me croire, car je suis une honnête fille, moi, et il vous est facile de vous assurer que je ne mens pas.
«Cachez-vous, ce soir même, dans un endroit d'où on découvre bien la petite porte de votre jardin, et entre dix heures et demie et onze heures, pour sûr, vous verrez entrer le bien-aimé. Il y a longtemps qu'on lui a donné une clé.
«L'heure du rendez-vous est bien choisie, il n'y aura pas un domestique à l'hôtel.
«Mais je vous en prie, monsieur le duc, ne faites pas de bruit pour si peu de chose, je ne voudrais pas faire de tort à votre femme...
«Celle qui se dit, etc., etc.»
Il ne fallut à Norbert qu'un coup d'œil pour lire entièrement cette lâche et infâme dénonciation anonyme.
Un flot de sang lui monta à la tête, et il poussa un cri, un rugissement plutôt, tel que les hommes de l'écurie se précipitèrent vers lui.
--L'homme!... leur cria-t-il, où est l'homme?
--Quel homme?
--Celui qui vient à l'instant de m'apporter cette... cette lettre. Qu'on coure après lui, qu'on le cherche, qu'on le trouve, qu'on l'amène!... Vite, bien vite, allez!...
Moins d'une minute après, le bonhomme apparaissait, se débattant entre deux palefreniers qui le traînaient fort brutalement.
--Mais je ne l'ai pas volé!... criait-il, on me l'a donné!... Je suis prêt à le rendre!
Il parlait du louis que lui avait jeté Norbert. L'énormité de la somme avait inquiété sa probité. Il avait bien pensé qu'il y avait eu erreur, mais, comme il n'était pas sûr...
Norbert comprit.
--Lâchez-le, dit-il aux palefreniers.
Et s'adressant au vieux, il reprit:
--Toi, garde ce que je t'ai donné, c'est bien à toi, mais tâche de me répondre. Qui ta remis cette lettre?
--Je ne sais pas, mon bon monsieur, répondit le pauvre diable encore tremblant.
--Est-ce un homme où une femme?
--Un homme.
--Et tu ne le connais pas, bien vrai?
Le bonhomme leva la main comme un témoin devant le tribunal.
--Je ne l'avais jamais tant vu, répondit-il; que cette pipe que je tiens m'empoisonne, si je mens. Il est descendu d'un fiacre, arrêté près du pont, sur le chemin du bord de l'eau. Je passais, il est venu à moi, et il m'a dit: «Tu vois bien cette lettre? Je vais te la confier. Quand sept heures et demie sonneront, pas une minute plus tôt, tu la porteras à M. le duc de Champdoce, dont la maison est sur le chemin de la forêt.» J'ai répondu: «Je sais bien.» Là-dessus il m'a remis la lettre et cent sous dans la main; il est remonté en voiture, et fouette cocher!...
--Quelle heure était-il à ce moment?
--Quatre heures environ.
Norbert eut un geste de découragement. Il avait eu un instant la vague espérance de rejoindre le fiacre sur la grande route.
--Et comment était cet homme? fit-il.
--Dame!... mon bon monsieur, il avait l'air d'un bourgeois. Il avait une grosse chaîne de montre en or, à son gilet. Pour ce qui est du signalement, c'est un grand individu, c'est-à-dire pas trop petit, ni jeune ni vieux.
--Assez!... tu peux te retirer, merci!...
En ce moment, la colère de Norbert, et elle était des plus violentes, ne s'adressait qu'à l'auteur de cette vile lettre anonyme.
Il ne pouvait croire, il ne croyait pas à une trahison de la duchesse: il ne l'aimait pas, il la haïssait même; mais il l'estimait.
--Ma femme, se disait-il, est une honnête femme, et c'est quelque fille de service qui pense se venger ainsi d'une réprimande.
Cependant il se remit à lire cette lettre odieuse; il lui semblait que ce méchant style n'était pas naturel, mais laborieusement cherché. Puis il découvrait des dissonnances. La partie relative aux indications ne ressemblait en rien au reste. La dernière phrase: «Ne faites pas de bruit pour si peu de chose,» avait une intention railleuse marquée.
--Est-ce bien celle qui a tenu la plume, se demandait-il, qui a pensé cette phrase?
Une autre chose l'intriguait: l'allusion à l'absence des domestiques. Il fit appeler Jean.
--Est-il vrai, lui demanda-t-il, que l'hôtel soit seul aujourd'hui?
--Il le sera du moins ce soir et une partie de la nuit.
--Et pourquoi?
--Monsieur le duc ne se le rappelle pas? Le second cocher se marie, tous les gens sont invités au bal, monsieur a lui-même donné l'autorisation...
--C'est juste! Cependant, si la duchesse a besoin de quelque chose?
--Madame a été assez bonne pour dire qu'elle ne voulait priver personne du bal, que du moment où le concierge de l'hôtel et sa femme restaient, cela suffisait...
--C'est bien!...
Après les premières minutes d'emportement, Norbert affectait un grand calme et la sérénité railleuse d'un homme mis hors de soi par une chose qu'il reconnaît n'en valoir pas la peine.
Mais cette attitude mentait. Le doute avait traversé son esprit, douloureux comme une de ces crampes aiguës qui tout à coup sillonnent les chairs.
Et on ne discute ni on ne raisonne le soupçon: il est ou il n'est pas.
--Pourquoi, se disait Norbert, pourquoi ma femme ne me trahirait-elle pas? Je la crois vertueuse et attachée à ses devoirs, mais tous les maris trompés croient à la vertu et à l'honnêteté de leur femme, cela va de soi.
Pourquoi ne profiterait-il pas de l'avis, d'où qu'il vînt? Pourquoi n'irait-il pas se cacher là où on disait?
--Non, pensait-il ensuite, non, je ne descendrai pas à cet excès de bassesse. Je serais aussi vil que la misérable qui m'adresse cette infâme dénonciation, si j'acceptais ce rôle d'espion qu'elle me propose.
Il s'arrêta, il venait de s'apercevoir que tous ses gens l'observaient avec une ardente curiosité.
--Allez donc à vos occupations!... leur cria-t-il d'un ton terrible, éteignez les lanternes et fermez les fenêtres.
Son parti, alors, était décidément pris.
Il tira sa montre, il était huit heures.
--Je n'ai que le temps de courir à Paris, pensa-t-il.
Il gagna en hâte la maison, et appela Jean.
Avec cet homme, dévoué corps et âme à la maison de Champdoce, encore plus qu'à lui Norbert, dissimuler était inutile.
--Jean, lui dit-il d'une voix brève, il faut que j'aille à Paris ce soir, à l'instant!
Le bonhomme hocha tristement la tête.
--A cause de cette lettre? fit-il respectueusement.
--Oui!
--On aura écrit des infamies sur madame la duchesse.
Norbert eut un geste presque menaçant.
--Comment sais-tu cela?
--Hélas!... Il n'était que trop aisé de le deviner, et après les questions que m'a adressées monsieur le duc, le doute n'était plus possible.
--Alors, vite, mes habits et qu'on attelle... La voiture m'attendra devant la porte du cercle et j'irai, moi, à pied.
Jean osa interrompre son maître.
--Cela ne peut être ainsi, prononça-t-il. Les gens doivent avoir eu le même soupçon que moi, Dieu sait ce qu'ils diraient, s'ils voyaient monsieur s'éloigner! Si Monsieur persiste, il doit se rendre à Paris, et en revenir, sans que personne s'en doute; pour les gens, il n'aura pas quitté Maisons.
--Peut-être as-tu raison, mais comment s'y prendre?
--Je me charge de faire sortir secrètement un des chevaux de la petite écurie. Justement Romulus, qui est un de nos meilleurs coureurs s'y trouve. Je vais le seller et le conduire de l'autre côté du pont où monsieur viendra nous rejoindre. J'attendrai ensuite le retour de monsieur le duc dans quelque cabaret.
--Soit, mais fais vite; alors, mes minutes sont comptées.
Jean sortit rapidement, et Norbert l'entendit, dans l'escalier, crier à un domestique:
--Qu'on apprête quelques mets froids, monsieur le duc soupera.
Norbert, lui, entra dans sa chambre à coucher pour passer un pardessus et des bottes, et en même temps il glissa dans sa poche un revolver dont il avait renouvelé les cartouches.
Il alla ensuite ouvrir la porte de l'escalier de service, s'assura qu'il était désert, descendit et sortit avec la certitude de n'avoir pas été vu.
La nuit était noire: il tombait une petite pluie fine, dense, glaciale, qui épaississait encore les ténèbres, et qui avait détrempé les chemins.
Le vieux domestique était déjà au rendez-vous avec le cheval, Norbert n'eut qu'à monter en selle.
--On ne m'a pas aperçu, fit Jean.
--Moi non plus.
--Alors, tout va bien. Je vais rentrer et faire le service comme si monsieur le duc était dans sa chambre et soupait. Même, je mangerai, pour qu'on ne devine pas la supercherie.
--Bon appétit, vieux Jean!...
Le vieillard poussa un profond soupir.
--Monsieur le duc a-t-il bien le cœur de rire!... fit-il d'un ton de reproche. Enfin!... dans trois heures je serai dans le cabaret que voici, à gauche. Quand monsieur reviendra, il n'aura qu'à frapper deux coups au volet du pommeau de sa cravache, je sortirai aussitôt.
--Entendu!
Le cheval piaffait d'impatience et se tourmentait. Norbert serra légèrement les genoux, lui tendit la main, il partit comme un trait.
Jean avait bien choisi. Romulus était ce fameux cheval qui, l'année suivante, vendu au marquis de Septvair gagna le grand prix à Epsom.
Il allait, le long de la route boueuse, se développant, s'allongeant, le cou tendu, d'un galop régulier et précis, le souffle toujours égal.
Et l'imagination de Norbert, surexcitée déjà par les émotions de la soirée, par les apprêts de ce départ furtif, s'exaltait et se montait. Il pressait les flancs de son cheval, et exigeait toute sa vitesse.
Cependant, lorsqu'il arriva aux premières maisons du faubourg, ses défiances de paysan s'éveillèrent.
Si c'était une méchante farce qu'on lui faisait! Si cette lettre avait été adressée par quelques-uns de ses amis du cercle! Ils guetteraient certainement le résultat; ils le laisseraient se morfondre pendant deux heures; puis, tout à coup, ils apparaîtraient, ravis de le surprendre dans la situation la plus ridicule.
Que d'éclats de rire, ensuite, quelles gorges chaudes!... Vous êtes jaloux, duc? Il croyait les entendre.
Cette crainte le rendit prudent. Au lieu de traverser Paris, il suivit au grand trot les boulevards extérieurs et longea les quais jusqu'à l'esplanade des Invalides.
Arrivé là, une difficulté se présenta qu'il n'avait pas prévue, non plus que Jean. Que faire de son cheval?
Les boutiques de marchands de vins étaient encore ouvertes, il pouvait entrer chez l'un d'eux, il y rencontrerait un homme de bonne volonté.
Mais, la supposition d'une plaisanterie absurde étant admise, n'est-ce pas donner l'éveil aux mystificateurs?
Il se demandait si mieux ne valait pas attacher Romulus à un arbre, quand, de l'autre côté de la chaussée, il vit passer un soldat qui sans doute regagnait sa caserne. Il poussa son cheval vers lui en l'appelant.
--Vous plairait-il, mon ami, lui dit-il, de me rendre un grand service, et de gagner vingt francs du même coup?
--Tout de même, s'il ne faut rien faire contre le service.
--Il s'agirait simplement de tenir mon cheval et de le faire marcher pour qu'il ne prenne pas froid, pendant que j'irai à deux pas d'ici rendre une visite...
--Oh! si c'est ainsi, pied à terre!... j'en suis, j'ai la permission de la nuit.
Norbert descendit, et après être bien convenu avec le soldat de l'endroit où il le retrouverait, il s'éloigna rapidement.
Pour plus de sûreté, redoutant toujours une mystification, il remonta l'esplanade des Invalides, suivit la rue de Babylone, et enfin gagna la rue Barbet-de-Jouy, où donnait la porte des jardins de l'hôtel de Champdoce.
Presque en face se trouvait un porte cochère. Norbert se blottit dans un des angles et attendit. Il était alors dix heures moins cinq minutes.
Ce n'est pas sans précautions préalables que Norbert avait choisi cette cachette.
Par deux fois il avait exploré d'un bout à l'autre la rue Barbet-de-Jouy, qui est fort courte, et s'était assuré qu'elle était absolument déserte.
La supposition d'une mystification se trouvait ainsi à peu près écartée.
Restait à s'assurer si la dénonciation était calomnieuse. Il décida dans son esprit qu'il attendrait jusqu'à minuit, et que si à cette heure personne n'était venu, il reconnaîtrait l'innocence de la duchesse et se retirerait.
De son poste, Norbert distinguait la petite porte de ses jardins, et par une éclaircie, il découvrait une partie de l'immense façade de son hôtel.
Trois fenêtres seulement, au premier étage, étaient éclairées d'une lueur pâle, chétive, mystérieuse. Ces trois fenêtres, il les reconnaissait bien, étaient celles de la chambre à coucher de la duchesse. Que faisait-elle à cette heure? Elle était seule, comme tous les soirs, et sans doute, assise au coin du feu, elle pleurait.
--Et ce serait là, pensait-il, une femme qui attend son amant!... Non, ce n'est pas possible, et, si je reste ici plus longtemps, je perds toute estime de moi-même.
Pourtant, il restait.
Insensiblement, il en était venu à réfléchir à sa conduite envers sa femme.
Que n'avait-elle pas à lui reprocher? Il l'avait épousée malgré lui, la haïssant, en adorant une autre, et il ne lui avait que trop laissé voir l'état de son cœur.
Dès le lendemain de son mariage, il l'avait abandonnée. Et si, depuis quelques mois, il lui accordait quelques semblants d'affection, elle les devait, la malheureuse, au caprice de l'autre, qui lui donnait cela comme une aumône.
Qu'un homme entrât maintenant chez lui, qu'avait-il à dire?
La loi lui réservait toujours ses droits; sa conscience ne lui en accordait certainement aucun.
Il se tenait alors serré contre le mur, immobile comme la pierre même; il s'engourdissait, il lui semblait que sa vie et sa pensée se figeaient.
Depuis combien de temps était-il là? Depuis une heure ou depuis dix? Il l'ignorait absolument. Il voulut consulter sa montre; en vain, il faisait si noir qu'il ne voyait pas même dans sa main. Une demie sonna aux Invalides; quelle demie?
Il songeait sérieusement à se retirer, lorsqu'il crut entendre un léger bruit à l'extrémité de la rue. Il prêta l'oreille, avançant la tête pour mieux écouter.
Il avait encore les sens parfaits du paysan, de l'homme qui a vécu seul aux champs, et il était difficile qu'il se trompât. C'était bien le pas d'un homme qu'il entendait.
Mais ce pas n'était point net et décidé comme celui d'un homme, qui va où il a le droit d'aller, qui rentre chez lui, par exemple. Il était timide, ce pas, indécis et comme furtif. Norbert croyait deviner l'homme qui frémit en songeant qu'il est peut être suivi, et qui hésite, qui sonde le terrain, qui à chaque enjambée regarde de tous côtés.
Était-ce donc celui qu'il était venu attendre à tout hasard?
Bientôt il distingua comme une ombre qui glissait le long de la muraille, de l'autre côté de la rue. Arrivée en face de la petite porte du jardin, l'ombre s'arrêta.
Il y eut un temps d'arrêt. Puis, il lui parut que l'ombre faisait quelques mouvements, il entendit un choc qu'il ne s'expliqua pas, et tout disparut.
Mais le bruit sec d'un pêne retombant sur sa gâche lui apprit que la porte avait été ouverte et refermée.
Un homme venait d'entrer, l'incertitude n'était pas possible, et cependant Norbert voulait douter encore.
Il est de ces faits si inouïs, si invraisemblables, qu'on ne peut se résoudre à les accepter, qu'ils ne peuvent entrer dans l'esprit, qu'on accuserait presque ses sens d'erreur.
Si c'était un voleur?... pensait-il. Mais un voleur aurait des complices.
Pourquoi cet homme ne viendrait-il pas pour quelque femme de chambre?... Mais tous les gens étaient absents, tous...
Cependant, il ne perdait pas de vue les fenêtres de la chambre de sa femme.
Au bout d'une minute, elles s'éclairèrent plus vivement. On venait soit de relever l'abat-jour de la lampe, soit d'allumer une bougie...
C'est une bougie qu'on venait d'allumer, car presque aussitôt il en vit la clarté aux fenêtres du palier, puis à celles du grand escalier.
Il fallait bien se rendre à l'évidence, cette fois!... C'était un amant qui venait d'entrer; la duchesse l'attendait, il avait dû faire un signal convenu, et la duchesse allait au-devant de lui...
Norbert n'avait plus froid, maintenant, sa tête brûlait, son sang bouillait dans ses veines, le brouillard glacé lui semblait les vapeurs d'un brasier...
Comment punir les misérables qui outrageaient son honneur, quel châtiment trouver proportionné au crime?...
Tout à coup, il poussa un cri... Une idée infernale venait de traverser son esprit, et il l'acceptait comme une inspiration divine.
Il courut à la petite porte et forçant la serrure à l'aide de la crosse de son revolver, il se précipita dans le jardin.
* * * * *
* * * * *
XVI
Celle qui avait écrit la dénonciation anonyme était bien informée.
La duchesse de Champdoce attendait ce soir-là Georges de Croisenois.
C'était la première fois. Hélas! la pauvre femme avait fini par tomber dans le piège que lui tendait incessamment celle qu'elle croyait être son amie la plus tendre et la plus dévouée.
Elle succombait, en apparence au moins, à un genre de séduction odieux, infâme, beaucoup moins rare, il faudrait dire bien plus fréquent qu'on ne croit, à une de ces machinations d'autant plus perfides et infaillibles que celle qui en est l'objet est perdue si elle a seulement une minute d'éblouissement.
La veille, elle s'était trouvée dans le salon de Mme de Mussidan seule avec Georges de Croisenois; la contagion de sa passion l'avait gagnée, elle n'avait pas su résister à ses paroles enflammées; elle avait perdu la tête, et elle avait accordé ce rendez-vous, imploré à genoux.
--Eh bien! soit, avait-elle dit, soit... demain soir, à dix heures et demie, venez à la petite porte du jardin, elle sera simplement retenue par une pierre, poussez-la; et quand vous serez dans le jardin, prévenez-moi en frappant plusieurs fois des mains...
Ces quelques mots n'avaient pas été perdus pour Mme Diane, et comme elle estimait assez son amie pour craindre un retour, elle ne la quitta pas de la soirée, et le lendemain elle voulut dîner avec elle, et resta longtemps après le dîner.
C'est seulement lorsqu'elle fut seule, que la duchesse de Champdoce mesura l'étendue de sa faute, l'énormité de son imprudence. Ah! combien elle se repentait à cette heure, de sa faiblesse: Ce qu'elle possédait de plus précieux au monde, elle l'eût donné pour pouvoir reprendre cette fatale promesse.
Et le moment était venu, son amie était restée près d'elle jusqu'à la dernière minute.
Un moyen de salut s'offrait. Elle pouvait aller fermer la petite porte. Elle se leva pour y courir... trop tard.
Le signal retentissait dans le jardin.
Pauvre femme!... Ces battements de mains qui annonçaient un rendez-vous d'amour, vibrèrent dans son âme comme un glas d'agonie tintant dans la nuit.
Vivement elle se baissa pour allumer une bougie au foyer, mais le tremblement nerveux qui la secouait paralysait ses mouvements. La cire coulait, qui avivait le feu et la brûlait, la mèche ne s'enflammait pas.
Elle se hâtait cependant. Elle se sentait enveloppée d'une atmosphère de périls inconnus, il lui semblait que chaque seconde qui s'envolait emportait des années de vie.
L'idée que Georges de Croisenois pénétrerait dans la maison, qu'il entrerait dans sa chambre, la glaçait d'horreur.
Elle voulait courir au devant de lui, et le conjurer de se retirer. Résisterait-il à ses prières? Elle ne le pouvait croire. En tous cas, elle était déterminée à employer la ruse, à mentir, à lui dire qu'elle n'était pas seule, qu'on la gardait à vue, que son mari était là...
Elle était persuadée que Croisenois demeurerait dans le jardin, et s'y cacherait, tant qu'elle n'aurait pas répondu à son signal. Il ne pouvait lui venir à l'esprit qu'il osât ouvrir la porte du vestibule ou seulement en approcher.
Elle comptait sans la prévoyante perfidie de celle qui avait juré sa perte!...
Avec un art parfait et assez naturellement pour qu'il fût impossible de soupçonner quel personnage méprisable elle jouait, Mme Diane avait appris à Croisenois que l'hôtel de Champdoce serait sûrement désert.
Il savait, en venant, que la duchesse était seule, que le duc habitait Maisons, que tous les domestiques dansaient à la noce d'un de leurs camarades.
Il n'hésita donc plus. Il gravit le perron; les portes étaient ouvertes, il entra et s'engagea à tâtons dans le grand escalier.
Et lorsque la duchesse, sa bougie allumée, sortit enfin, elle se trouva face à face avec Georges, qui montait sans bruit, blême d'émotion, les dents serrées, frémissant, une main sur son cœur pour en comprimer les battements.
Elle se rejeta en arrière, étouffant un cri d'angoisse.
--Fuyez!... balbutia-t-elle, ou nous sommes perdus!
Mais il ne sembla pas l'entendre; il montait toujours, et quatre ou cinq marches le séparaient encore du palier.
Instinctivement, la duchesse reculait... Elle recula jusqu'au fond de sa chambre, et il la suivit, repoussant seulement la porte derrière lui.
Mais cette minute de répit avait suffi pour éclairer Mme de Champdoce.
--Si je souffre qu'il parle, pensait-elle, si je laisse voir mon indigne faiblesse, c'en est fait de l'honneur.
Le sentiment du devoir lui communiquait alors une énergie surnaturelle.
--Monsieur le marquis, commença-t-elle d'une voix affreusement altérée, et ferme, cependant; il faut vous retirer... à l'instant. J'ai eu hier un moment d'égarement. Vous êtes trop généreux et trop noble pour en abuser... la raison m'est revenue...
Il s'obstinait à la fixer, l'air suppliant, les mains jointes. Elle poursuivit:
--Écoutez-moi! Ma franchise vous donnera la mesure de ma résolution. Je vous aime...
Croisenois eut une exclamation de joie.
--Oui, continua la duchesse, pour être votre femme, je donnerais avec transport toutes les années qui me restent à vivre, hormis une seule. Je vous aime, Georges... mais la voix du devoir parle plus haut en moi que celle de mon amour. Il se peut que je meure de douleur... je mourrai du moins sans remords, ayant pour linceul mon honneur intact... J'ai dit... adieu!
Le marquis secoua la tête, il ne pouvait se résigner à s'éloigner ainsi.
--Sortez!... ordonna la duchesse avec plus de force, sortez!...
Et comme il ne bougeait:
--Si vous m'aimez véritablement, ajouta-t-elle, mon honneur doit vous être cher autant que le vôtre... Retirez-vous et ne cherchez jamais à me revoir. Non, nous ne nous reverrons plus, le péril présent m'éclaire... Je suis la duchesse de Champdoce et je garderai intact et pur le nom que je porte. Je ne saurais d'ailleurs ni tromper, ni trahir...
L'enthousiasme des plus nobles sentiments, donnait à sa beauté une expression sublime, cette divine exaltation des vierges martyres qui chantaient au milieu des supplices.
Jamais Croisenois ne l'avait tant aimée; elle lui apparaissait plus belle que l'idéal, que le rêve; il était prêt à mourir pour elle.
--Que parlez-vous de trahir!... s'écria-t-il. Oui, c'est vrai, je méprise la femme qui sourit au mari qu'elle trompe; la femme qui se résigne aux hypocrisies de tous les instants, aux caresses menteuses qui sont le flétrissant tribut de l'adultère... Mais je dis qu'elle est noble et courageuse, celle qui hardiment risque sa vie et abandonne tout pour celui qu'elle aime. Laissez ici votre nom, Marie, votre titre, votre fortune immense, toutes les jouissances de luxe et de vanité..., et partons.
Mme de Champdoce eut un triste sourire.
--Je vous aime trop, Georges, répondit-elle, pour consentir à briser votre vie... Un jour viendrait où vous regretteriez amèrement votre abnégation... Ce doit être une lourde charge qu'une femme déshonorée!...
Georges de Croisenois se méprit au sens de ses paroles.
--Ah! vous doutez de moi!... interrompit-il, je le vois, je le sens... Oui, vous tremblez qu'un jour, bientôt peut-être, je ne rompe le lien qui nous unirait. Un lien!... j'en saurai trouver un qui vous rassurera. Vous seriez déshonorée, dites-vous... Eh bien!... je le serai aussi. Cette nuit, au cercle, je veux me faire surprendre trichant au jeu... On me soufflettera, je ne répondrai pas; on me chassera, je sortirai la tête basse au milieu des huées... On dira: Croisenois, voleur!... Serai-je assez déshonoré?... Je me croirai cependant heureux, oh!... bien heureux, si le lendemain vous consentez à fuir avec moi, loin, bien loin, où vous voudrez, sous un nom d'emprunt...
Il s'était approché, il avait pris la main de Mme de Champdoce, et elle ne songeait pas à la retirer. Cette preuve d'amour était si forte, si inouïe, qu'elle sentait chanceler sa résolution... Et quelles perspectives... seuls, bien loin!...
Mais une idée affreuse traversa son esprit, elle se redressa vivement:
--Malheureuse!... s'écria-t-elle, malheureuse que je suis... j'oubliais Ah!... c'est impossible maintenant, impossible...
--Pourquoi?...
--Ah! Georges, parce que... elle sanglotait... Georges, si vous saviez, si...
Il s'était encore avancé, il avait osé la saisir par la taille, et elle se débattait faiblement. Déjà, il se penchait vers ce front si pur qui attirait irrésistiblement ses lèvres, quand tout à coup il sentit que le corps de la duchesse s'affaissait entre ses bras, ses traits se décomposaient affreusement, elle étendait vers la porte son bras roidi.
Georges se retourna vivement.
La porte de la chambre était ouverte et Norbert de Champdoce se tenait immobile sur le seuil.
Le marquis de Croisenois était brave: cependant tout son sang se figea d'un bloc dans ses veines.
Il vit, comme aux lueurs de l'éclair, la situation telle qu'il l'avait faite, telle qu'elle était: affreuse, désespérée, sans issue...
--N'avancez pas!... cria-t-il d'une vois terrible; n'avancez pas!...
Il était dans la maison d'autrui, la nuit, sans armes... et il menaçait. Il lui semblait que la vie de la duchesse était en danger, et sa raison s'égarait.
Un éclat de rire sardonique de Norbert le rappela au sentiment du péril réel.
Il eut honte de son trouble, de son empressement inutile, de la trépidation nerveuse qui le secouait.
Enlevant comme une plume Mme de Champdoce, qu'il avait soutenue jusqu'alors, il la déposa sur un fauteuil.
Elle était inanimée, inerte, mais à travers ses longs cils presque joints filtrait un dernier regard d'amour et de pardon pour celui qui la perdait.
Ce regard, Croisenois le surprit, et il suffit pour lui rendre toutes les apparences de sang-froid et lui inspirer une audace désespérée.
Il se retourna brusquement, et s'adressant à Norbert:
--Quelles que soient les apparences, monsieur, commença-t-il, vous n'avez ici qu'un coupable à punir: moi. L'ombre d'un soupçon s'adressant à Mme la duchesse serait un outrage injuste... C'est à son insu, sans un encouragement, sachant l'hôtel désert, que j'ai osé pénétrer jusqu'ici...
Norbert ne répondit pas.
Lui aussi, il avait besoin de se remettre, de recueillir ses idées.
Il savait, en montant l'escalier, qu'il allait surprendre un amant près de la duchesse; mais il ne pouvait prévoir que cet amant serait précisément l'homme qu'il haïssait le plus au monde.
En apercevant Croisenois, il lui avait fallu un effort surnaturel de volonté pour résister à la tentation de se précipiter sur lui.
Cet homme, il le soupçonnait de lui avoir volé sa maîtresse, et maintenant il lui volait sa femme!....
S'il se taisait, c'est qu'il ne voulait pas lui donner le spectacle du désordre de son esprit. S'il semblait plus froid que le marbre, quand il avait toutes les flammes de l'enfer dans le cœur, c'est qu'il s'était imposé un rôle.
Mais on voit tous les jours des fous furieux affecter une surprenante placidité. Avec ces apparences de calme inaltérable, Norbert était fou.
Cependant Croisenois, debout, les bras croisés, poursuivait:
--Je venais d'entrer, monsieur, lorsque vous êtes arrivé... Pourquoi, mon Dieu!... n'avez-vous pas entendu notre entretien!... Vous connaîtriez toute la grandeur, toute la noblesse des sentiments de Mme de Champdoce... Mon offense, je le sens, n'en est que plus grande... mais je me mets à vos ordres, monsieur... à votre discrétion. Je suis prêt à vous accorder toutes les satisfactions que vous exigerez...
Ces dernières paroles semblèrent rompre le charme qui clouait Norbert sur le seuil. Il entra d'un pas lourd et roide, et alla successivement fermer toutes les portes, dont il mit les clés dans sa poche.
Ce soin pris, il vint s'adosser à la cheminée, ayant sa femme à demi évanouie à sa gauche, Croisenois en face.
--Si je vous ai bien compris, monsieur, commença-t-il, vous me proposez un duel. C'est-à-dire, qu'après m'avoir déshonoré ce soir, il vous conviendra de me tuer demain... c'est trop de bonté.
--Monsieur...
--Permettez!... Je suis peut-être un enfant, ainsi que vous le disiez à Mme de Mussidan, j'ai du moins assez d'expérience pour savoir qu'il est sot d'abandonner les avantages acquis. Au jeu que vous jouiez, monsieur, on risque sa vie... et vous avez perdu, n'est-ce pas?
Croisenois inclina machinalement la tête en signe d'assentiment. Le nom de Mme de Mussidan jeté dans cette conversation, lui révélait les véritables sentiments de Norbert.
--Je suis un homme mort, pensa-t-il, en regardant la duchesse, non à cause de celle-ci... mais à cause de l'autre.
Norbert, lui, poursuivait, s'exaltant au bruit de ses paroles.
--Un duel!... où donc seraient, monsieur, mes avantages? Je vous tue... en suis-je moins déshonoré? Non. Vous me tuez, je suis déshonoré plus que jamais, et ridicule par dessus. A quoi bon un duel... Je rentre au milieu de la nuit, je suis armé, je vous brûle la cervelle... la loi a une excuse pour moi.
Il avait, tout en parlant, sorti de la poche de son pardessus son revolver; il l'avait armé, et le doigt sur la détente, il ajustait Croisenois.
Ce fut pour Georges un instant terrible, car la violence des sensations ne lui en ôtait pas l'exacte perception.
Il ne bougea pas. Il mettait son honneur à bien tomber. Mais voyant que l'autre hésitait et tardait, le supplice devenait intolérable.
--Tirez, cria-t-il, tirez donc!...
--Non!... fit Norbert.
Et relevant son revolver, il ajouta froidement:
--J'ai réfléchi: votre cadavre me gênerait.
Croisenois avait fait le sacrifice de sa vie, mais c'était mourir deux fois que de subir les irrésolutions d'un homme en démence.
Exaspéré de l'effort qu'il avait dû faire, il lui saisit le bras, et le serrant rudement:
--Il faut que ceci finisse, monsieur, dit-il, ma patience à des bornes. Que voulez-vous enfin!...
--Je veux vous tuer!... s'écria Norbert avec un tel accent de haine et de rage, que Georges en frissonna, mais non pas avec une balle que je ne sentirais pas entrer...
Il se dégagea, se recula, et, avec une violence inouïe, poursuivit:
--Je prétends vous tuer utilement pour mon honneur. On dit que le sang lave la boue... C'est faux. Quand j'exprimerais tout le vôtre, jusqu'à la dernière goutte, sur la tache que vous venez de faire à mon blason, elle ne serait pas effacée. Il faut qu'un de nous deux disparaisse, de telle sorte que jamais on ne puisse retrouver sa trace... qu'il soit comme englouti.
--Eh!... monsieur, trouvez le moyen.
Norbert parut réfléchir.
--Je l'aurais, ce moyen, murmura-t-il, si j'étais sûr que personne au monde ne sait... ne se doute... que vous êtes ici.
--Personne ne peut en avoir la pensée, monsieur, personne...
--Le jureriez-vous?
--Sur tout ce que j'ai de plus sacré au monde, je le jure.
Un sourire de triomphe que ne remarqua pas le marquis, illumina la physionomie de Norbert.
--Alors, fit-il, au lieu d'user de mon droit, qui était de vous tuer, je consens à risquer ma vie contre la vôtre.
Croisenois dissimula, non sans peine, un soupir de soulagement. Il était jeune, riche, heureux: c'était une chance de salut qui se présentait.
--Je vous ai dit que j'étais à vos ordres, fit-il.
--J'entends, surtout pour un duel. Pourtant, ne vous abusez pas, ce ne sera pas un combat ordinaire, en plein soleil, avec des témoins pour déclarer si l'honneur est satisfait un peu, beaucoup, pas du tout...
--Nous nous battrons selon que vous le déciderez, monsieur...
--Fort bien. Cela étant, nous allons nous battre à l'épée, à l'instant même, dans le jardin.
Le marquis jeta un coup d'œil vers la fenêtre.
-Vous regardez, reprit Norbert, et vous dites que la nuit est bien noire, qu'on ne verra pas le bout des épées...
--C'est vrai.
--Rassurez-vous, monsieur le marquis, il y aura toujours assez de clarté pour l'agonie de celui de nous qui restera dans le jardin..., car un de nous y restera, vous devez l'avoir compris.
--Je l'ai compris... descendons.
Norbert secoua la tête.
--Vous êtes bien pressé, monsieur le marquis prononça-t-il, vous ne me laissez pas finir mes conditions...
--Parlez, monsieur.
--Il y a au bout du jardin, un espace assez vaste, si humide qu'on n'y cultive rien et que personne n'en approche. C'est là que je veux vous conduire. Nous prendrons chacun une pelle et une pioche, et en moins de rien nous aurons creusé un trou assez profond pour recevoir celui de nous qui sera tué. Alors seulement nous mettrons l'épée à la main, et nous nous battrons jusqu'à ce qu'un de nous deux tombe. Celui qui restera debout achèvera l'autre, s'il n'est pas mort, le poussera dans la fosse et le recouvrira de terre.
Une insurmontable horreur glaçait Georges de Croisenois.
--Jamais! s'écria-t-il enfin, jamais je n'accepterai de conditions pareilles.
--Prenez garde alors, fit Norbert, j'userai de mes droits!
Et relevant son revolver, il ajouta:
--Dans quatre minutes, onze heures sonneront à cette pendule... si au premier coup vous n'avez pas accepté.... je fais feu!...
Pas un muscle du visage de Croisenois ne bougea.
Le quadruple canon du revolver était à moins d'un pied de sa poitrine, le doigt d'un ennemi mortellement offensé s'appuyait sur la détente; mais ce danger, après tant d'émotions, le laissait absolument insensible.
Ce qu'il comprenait, c'est qu'il avait quatre minutes devant lui, un siècle, en un moment pareil! pour se reconnaître, pour réfléchir, pour délibérer.
Tant d'événements depuis une demie heure se succédaient, se pressaient, qui lui semblaient impossibles, incohérents, absurdes, qu'il n'était pas bien sûr de n'être point le jouet d'un cauchemar odieux, et qu'il sentait vaciller sa raison.
--Monsieur le marquis, prononça Norbert, vous n'avez plus que deux minutes.
Croisenois tressaillit. Son âme était à mille lieues de la situation présente. Vite, ses yeux cherchèrent les aiguilles de cette pendule qui battait les secondes qui lui restaient à vivre, s'il n'acceptait pas.
Il ne restait même pas deux minutes complètes.
Ses regards allèrent alors de Norbert à Mme de Champdoce.
La duchesse, toujours affaissée sur un fauteuil, semblait près d'expirer. On l'eût crue morte sans le spasme nerveux qui la secouait de la nuque aux talons, sans les sanglots étouffés qui, à intervalles inégaux, déchiraient sa poitrine et rompaient le silence funèbre.
La laisser en cet état, sans secours, était affreux; mais Croisenois ne savait que trop que la plus légère marque de compassion de sa part, serait comme une insulte nouvelle.
Norbert, lui, conservait son attitude de statue, ses gestes roides, quelque chose de mécanique dans tous ses mouvements. A le mieux étudier, Croisenois remarquait enfin la flamme étrange, anormale, de ses yeux.
--Dieu prenne pitié de nous, pensa-t-il, nous sommes à la discrétion d'un maniaque, d'un fou!...
La première pensée de haine pénétrait en lui. Il se demandait en frémissant ce que deviendrait, lui mort, cette femme qu'il avait aimée jusqu'à lui offrir le sacrifice de son honneur.
--Pour mon salut, dit-il, pour le salut de cette infortunée, dont la vie ne serait plus qu'une lente agonie, il faut que je tue M. de Champdoce... et je le tuerai.
A cette pensée, des bouffées de rage lui montaient au cerveau, ses dernières hésitations s'évanouirent.
--J'accepte!... déclara-t-il d'une voix forte.
Il était temps. Le ressort de la pendule glissa, ou entendit cette légère vibration du métal qui précède la sonnerie, le premier coup de onze heures tinta.
--Je vous remercie, monsieur, dit froidement Norbert.
Mais Croisenois avait tout à coup dépouillé cette affectation de froideur dédaigneuse qui est comme le cachet indélébile d'une certaine éducation. Il n'avait plus peur d'être de mauvais goût, maintenant. Il était résolu de défendre quand même sa vie, qu'il croyait être celle de la duchesse.
--Oui, j'accepte, reprit-il... mais à de certaines conditions, pourtant.
--Il a été convenu...
--Permettez que je m'explique: Nous allons nous battre dans votre jardin, n'est-ce pas, la nuit, sans témoins, sur le bord d'une fosse creusée par nous... soit. Celui qui restera debout recouvrira de terre le corps de l'autre... Soit encore. Mais êtes-vous bien sur qu'alors tout sera dit, et que la terre nous gardera un éternel secret?
Norbert haussa dédaigneusement les épaules.
--Vous ne savez pas... reprit violemment Croisenois, vous ne savez pas... mais je sais, moi, ce qui arriverait, si le hasard, un jour, nous trahissait, si on découvrait quelque chose...
--Ah!...
--On accuserait le survivant, vous ou moi, d'assassinat.
--Probablement.
--Il serait poursuivi alors, arrêté, emprisonné, traîné en cour d'assises, jugé, condamné, envoyé au bagne...
--Je le crois.
--Vous le croyez... et vous avez espéré que je consentirais à courir de tels risques!...
Un geste, plus éloquent que toutes les protestations, compléta sa pensée.
--Ces risques existent, en effet, reprit Norbert, mais ils sont ma garantie, à moi. Cette crainte de poursuites probables, m'assure que, si vous me tuez, ma mort sera cachée comme je veux qu'elle le soit.
--Vous vous contenterez de ma parole, monsieur.
Il était aisé de voir que cette discussion animait Norbert, et qu'il lui fallait, pour se contenir, les plus violents efforts.
--Ah...! prenez garde, fit-il d'une voix sourde, je finirais par croire que vous avez peur.
--J'ai peur d'être accusé d'un meurtre... oui.
--C'est un danger qui me menace comme vous.
Mais Croisenois était bien décidé à ne pas céder.
--Eh bien...! s'écria-t-il avec l'accent d'une inébranlable résolution, s'il en est ainsi, je refuse votre duel...! Non, je ne veux pas me battre dans des conditions telles que je serais réduit à souhaiter plutôt être tué que survivre. Vous parliez de l'égalité des chances... Sont-elles égales entre nous? Que je disparaisse... nul jamais ne s'avisera de venir chercher mon cadavre ici. Vous êtes chez vous, vous pouvez prendre toutes les précautions imaginables... Si je vous tue, au contraire... que faire? Faudra-t-il que je demande l'aide de la duchesse de Champdoce... Ne sera-t-elle pas soupçonnée elle-même?... Faudra-t-il, lorsque tout Paris s'occupera de votre disparition, faudra-t-il qu'elle dise à ses jardiniers: «Surtout gardez-vous de donner un coup de bêche là-bas, au fond du jardin, là où vous avez, un matin, trouvé la terre fraîchement remuée!...»
Norbert restait pensif. Les appréhensions de Croisenois peu à peu le gagnaient.
Il songeait à cette lettre anonyme, et à celle qui l'avait écrite, qui possédait son secret, qui pouvait l'ébruiter...
--Que voulez-vous donc? demanda-t-il.
--Simplement que chacun de nous, sans mentionner les causes de notre rencontre, en écrive les conditions avec une acceptation signée; nous échangerons ensuite les procès-verbaux.
--Soit, mais faisons vite...
Il tira d'un petit pupitre des plumes et du papier qu'il plaça sur la table, et en moins de rien les déclarations furent rédigées.
Puis, sur la proposition de Croisenois, chacun des adversaires écrivit deux lettres, datées de l'étranger, que le survivant devait faire jeter à la poste à l'endroit d'où elles étaient datées et qui ne pouvaient manquer de dérouter les recherches au lendemain d'une disparition.
Tout étant arrêté désormais, Norbert se leva.
--Un mot encore, dit-il. Un militaire promène en ce moment, le long de l'esplanade des Invalides, le cheval sur lequel je suis venu... si vous me tuez, allez reprendre ce cheval, j'ai promis vingt francs au soldat.
--J'irai...
--C'est bien?... descendons.
Ils sortaient de la chambre, et déjà Norbert avait fait passer Croisenois sur le palier, lorsque se sentant tirer par son pardessus, il se retourna.
La duchesse, trop faible pour se tenir debout, s'était traînée jusque-là à genoux.
Pauvre femme!... elle avait tout entendu et, les mains jointes, d'une voix à peine intelligible, elle priait.
--Grâce!... Norbert, disait-elle, je suis innocente, je vous le jure... Vous ne m'aimez pas; pourquoi vous battre?... Grâce!... demain, je vous le promets, j'entrerai dans un couvent, pour la vie... ayez pitié!...
--Eh!... interrompit-il, priez Dieu pour que ce soit votre amant qui me tue... vous serez libre après!...
Et se dégageant brutalement, il repoussa la malheureuse femme, qui tomba, et referma la porte.
XVII
Vingt fois, durant cette scène d'un quart d'heure, Norbert de Champdoce avait été sur le point d'éclater et de s'abandonner à toute la furie de son ressentiment; vingt fois, la vanité plus forte l'avait retenu.
Il savait combien cruellement on avait raillé son manque absolu d'éducation, ses emportements, la brutalité de ses façons; il tenait à prouver à son ennemi qu'il savait, au besoin, se conduire en gentilhomme, et qu'il était capable de discuter froidement une question de vie ou de mort.
Mais il était à bout de volonté; quand il quitta la chambre de la duchesse, la contrainte trop violente qu'il s'était imposée l'étouffait, et il témoignait un empressement farouche, une impatience qui ressemblait à de la férocité.
Tout en éclairant Croisenois, le long du grand escalier, il ne cessait de répéter:
--Dépêchons!... dépêchons-nous!...
Maintenant qu'il avait imposé ses conditions, il tremblait que cet homme qui l'avait outragé ne lui échappât. Que fallait-il pour le soustraire à sa vengeance? Un de ces hasards qui déconcertent les desseins les mieux conçus. Un domestique pouvait rentrer...
Arrivé au rez-de-chaussée, Norbert introduisit Croisenois dans une vaste pièce, qui avait l'air d'un arsenal, tant il s'y trouvait d'armes de toutes sortes, de toutes les époques et de tous les temps.
--Ici, dit-il d'un ton de raillerie blessante, nous devons trouver notre affaire.
Déjà, il avait posé sur la cheminée le bougeoir qu'il tenait à la main. Il sauta lestement sur le divan établi autour de la pièce, décrocha plusieurs paires d'épées, et les jeta sur la table, en disant:
--Choisissez!...
Non moins ardemment que M. de Champdoce, Georges de Croisenois désirait en finir. Tout était préférable au supplice qu'il endurait.
Lui aussi, sous sa politesse glaciale, il dissimulait des transports de rage et la plus implacable haine.
Le dernier regard de la duchesse lui était entré dans le cœur comme un poignard. Lorsqu'il avait vu Norbert refuser rudement sa femme agenouillée, peu s'en était fallu qu'il ne le frappât au visage.
Il ne daigna seulement pas examiner les épées qui lui étaient offertes. Il en saisit une au hasard en disant:
--La première venue sera la bonne.
--Soit!... dit Norbert, je prends l'autre. Sortons!...
Mais lorsqu'ils arrivèrent à la porte du jardin, une difficulté se présenta, que Croisenois avait prévue.
A la pluie de tout à l'heure, le brouillard avait succédé, épais et lourd comme la fumée de houille. La nuit était tellement noire, que, le bras étendu, on ne distinguait pas même vaguement sa main.
Norbert laissa échapper un juron.
--Impossible, dit-il, de se battre dans de pareilles ténèbres.
Et l'autre ne répondant pas, il insista.
--Qu'en pensez-vous, monsieur?
--Moi!... répondit ironiquement Croisenois, je penserai tout ce qu'il vous plaira. Vous venez de me prouver...
D'un geste furibond, Norbert l'interrompit.
--Ce n'est pas là du moins ce qui nous arrêtera, déclara-t-il; j'ai une idée. Veuillez seulement me suivre par ici; bien... par ce couloir, pour ne pas éveiller l'attention des concierges.
Ils gagnèrent ainsi une écurie, et Norbert y prit une grosse lanterne à huile qu'il alluma.
--Avec cela, dit-il d'un ton satisfait, nous nous verrons.
--Certainement, mais les voisins nous verront aussi. Cette lumière à cette heure, dehors, ne manquera pas d'éveiller l'attention.
--Rassurez-vous... de nulle part on ne voit chez moi.
Ils étaient revenus au jardin, l'avaient traversé diagonalement et avaient gagné l'endroit dont avait parlé Norbert.
C'était un espace assez vaste, vide, mal tenu, qui servait de dégagement, et qui était fort adroitement dissimulé par une forte haie et des massifs d'arbres verts. Les jardiniers déposaient en cet endroit tous les détritus du jardin, les fagots de branches mortes, les outils de rebut, les pots de fleurs brisés. Il s'y trouvait des tas de sable et de terre de bruyère, de la paille, du fumier et des monceaux de feuilles.
Norbert, tant bien que mal, accrocha sa lanterne à une branche. Elle donnait plus de lumière qu'un réverbère ordinaire.
--Tenez, dit-il à Croisenois en montrant une place, près du mur, nous allons creuser la fosse là, dans ce coin. Elle y sera d'autant mieux qu'il sera très facile de cacher la terre fraîchement remuée sous une brassée de paille que voici.
Il avait retiré son pardessus et son paletot, tout en parlant. Il remit une bêche à Croisenois et s'empara d'une pioche en disant:
--A l'œuvre!...
Seul, Croisenois n'eût pas eu trop de la nuit entière, pour mener à fin une pareille besogne. Mais le duc de Champdoce n'avait pas oublié le pénible apprentissage de sa jeunesse. La terre était tassée, en cet endroit, et à chaque coup de pioche, il soulevait des mottes énormes.
Il déployait, d'ailleurs, toutes ses forces et une dextérité merveilleuse. Il travaillait avec une sorte de rage, sans avoir conscience de l'horreur de sa tâche. La sueur tombait de son front en grosses gouttes.
Mais aussi, au bout de quarante minutes la fosse était assez profonde.
--Assez!... fit Norbert.
Et jetant sa pioche pour ramasser son épée, il ajouta:
--En garde, monsieur!...
Mais Croisenois ne bougea pas. Nature nerveuse et impressionnable, il sentait un froid mortel filtrer jusqu'à la moelle de ses os. Cette nuit, cette lueur vacillante, ces apprêts hideux saisissaient terriblement son imagination. Il ne pouvait détacher ses yeux de cette fosse béante, elle le fascinait, elle l'attirait.
--Eh bien?... répéta durement Norbert.
Croisenois tressaillit et parut vouloir parler.
La lanterne éclairait assez pour qu'il fût aisé de suivre sur son visage les traces d'un violent combat intérieur.
--Je parlerai, dit-il enfin d'un ton solennel. Dans une minute, monsieur, un de nous deux sera couché là, mort... On ne ment pas en face de la mort... Eh bien!... je vous jure sur mon honneur et sur mon salut que Mme la duchesse de Champdoce est innocente...
Norbert frappa impatiemment du pied.
--Vous m'avez déjà dit cela, interrompit-il d'un ton qui annonçait la plus parfaite incrédulité. Pourquoi vous répéter?...
--Parce que c'est mon devoir, monsieur, parce que si je meurs, je mourrai désespéré de cette idée que ma folle passion a perdu la plus pure et la plus noble des femmes. Ah! croyez-moi, les mourants ne mentent pas, vous n'avez rien à lui pardonner... et, tenez, je ne rougis pas de vous prier... oui, je vous prie... Si vous me tuez, que cette expiation vous suffise... Soyez humain pour votre femme, traitez-la doucement... Ne faites pas de sa vie un long supplice...
--Assez!... interrompit Norbert, pour la troisième fois, assez!... où je finirais par croire que vous êtes un lâche.
--Malheureux! s'écria Croisenois, en garde donc, et que Dieu décide!...
Ils tombèrent en garde, les fers se croisèrent et le combat commença, âpre, ardent, acharné, silencieux.
Le marquis de Croisenois passait pour un tireur habile, mais Norbert était doué d'une prodigieuse force musculaire, et, de plus, il tenait de son père un jeu brusque, saccadé, violent, très fait pour déconcerter une première fois.
Une circonstance encore contribuait à égaliser les chances. L'espace éclairé par la lanterne était assez restreint, dès qu'un des adversaires en sortait, il se trouvait dans l'ombre, presque à l'abri, tandis que l'autre restait en pleine lumière, exposé aux attaques, dans l'impossibilité de parer des coups qu'il ne voyait pas venir.
Ce fut la perte de Croisenois.
Comme il avançait, Norbert se déroba par un saut de côté, et lui parant un coup droit terrible, à fond, il lui traversa la poitrine de part en part.
Le malheureux étendit les bras en croix, lâchant son épée, sa tête se renversa, ses genoux fléchirent, et il tomba en arrière tout d'une pièce, sans un cri, sans un râle.
Trois fois il essaya de se relever, il parvint presque à se dresser sur son séant, trois fois ses forces le trahirent.
Il voulut parler, il ne put prononcer que quelques mots absolument inintelligibles, il vomissait le sang à flots.
Enfin, une dernière convulsion plus forte le tordit comme un sarment, ses mains se crispèrent serrant une poignée de terre, et il poussa un gros soupir.
Et ce fut tout!... De tant de force, de jeunesse, d'espérances, il ne restait plus qu'un cadavre.
Georges de Croisenois était mort!...
Georges de Croisenois était mort, et Norbert de Champdoce restait debout devant lui, effaré, la pupille dilatée par la terreur, les cheveux hérissés sur la tête, secoué par une horrible trépidation nerveuse.
Il apprenait ce qu'on souffre à voir se débattre dans les spasmes de l'agonie l'homme qu'on a frappé.
Et cependant ce n'était pas l'idée qu'il venait de tuer Croisenois qui affolait Norbert. Il croyait sa cause juste, il pensait avoir agi comme il devait.
S'il était trempé des sueurs d'une mortelle angoisse, c'est qu'il songeait qu'il allait être forcé de se pencher sur ce corps, de le prendre dans ses bras, et de le jeter encore chaud et souple, tout tressaillant et vibrant encore, dans cette fosse.
A cela, il ne pouvait, non, il ne pouvait se résoudre.
Il le fallait, cependant. Pouvait-il s'arrêter dans la voie où il s'était engagé, hésiter, réfléchir même? Non. Force était d'aller jusqu'au bout; d'accomplir jusqu'à la fin son affreux dessein.
Il luttait!... Il lutta bien dix minutes, cherchant pour s'encourager des raisons les plus fortes et les plus décisives, le risque d'une surprise, l'honneur de sa maison en péril.
Il se baissait, il avançait les bras... puis il reculait devant le contact, le cœur lui manquait et il se redressait.
Enfin, triomphant d'une indicible horreur, il saisit le corps de Croisenois, l'enleva, et d'un seul coup, par un effort extraordinaire, il le lança dans la fosse...
Le corps tomba contre la terre humide avec un bruit flasque et sourd qui retentit jusqu'au fond des entrailles de Norbert.
L'émotion extraordinaire qu'il en ressentit acheva de troubler son cerveau. Une ivresse furieuse s'empara de lui, pareille à cette incompréhensible frénésie qui parfois transporte les meurtriers et les pousse, sans motifs appréciables, à s'acharner après le corps de leur victime.
Saisissant une bêche, la même que l'instant d'avant maniait si maladroitement le pauvre Georges, il se mit avec une adresse et une vigueur surhumaines, à combler la fosse.
En moins de rien il eut recouvert le corps. Il foula ensuite la terre, la battit et la piétina. Puis, quand il vit que le terrain était bien uni, il répandit dessus des poignées de feuilles mortes et de paille menue.
C'était fini... qu'une averse vînt seulement et le lendemain l'œil le plus exercé ne devait pas découvrir aucun indice.
--Voilà, murmura-t-il, comment sait se venger un Dompair de Champdoce!... Voilà ce qu'il en coûte...
Il s'arrêta court.
A quelques pas, dans l'ombre, sous les arbres, il lui semblait distinguer presque au ras de terre, une tête, des yeux ardents fixés sur lui.
Le coup fut si fort qu'il chancela... Mais il se remit aussitôt, et emporté par un mouvement instinctif, il ramassa son épée, sanglante encore, et se précipita vers l'endroit où il avait aperçu l'effrayante apparition.
A son premier geste, une forme humaine s'était dressée d'un bond, une forme de femme. Elle se mit à fuir à toutes jambes vers l'hôtel.
Il la rejoignit au perron.
Se sentant prise, elle s'était laissée tomber à genoux, et le front sur le sable, les bras tendus vers lui, elle criait désespérément:
--Grâce! ne m'assassinez pas!...
Il saisit la misérable par ses vêtements, la redressa, et l'entraîna de force jusqu'au bout du jardin, sous la lanterne.
C'était une fille de dix-huit à dix-neuf ans, laide, mal faite, pauvrement vêtue et malpropre.
Norbert l'examinait et ne la reconnaissait pas, pourtant il était bien sûr qu'il avait déjà vu ce vilain visage.
--Qui es-tu? lui demanda-t-il.
Elle ne répondit que par un torrent de larmes, elle suffoquait. Il comprit qu'il n'en tirerait pas un mot s'il ne la rassurait pas.
--Voyons, fit-il plus doucement, ne pleure pas et ne tremble pas ainsi, je ne te ferai aucun mal. Qui es-tu?
--Je suis Caroline Schimel.
Ce nom n'apprenait rien à Norbert.
--Caroline?... répéta-t-il.
--Oui, monsieur le duc, je suis fille de cuisine chez vous depuis trois mois.
C'était bien cela; il l'avait aperçue en traversant la cour, il la remettait maintenant.
--Comment n'es-tu pas à la noce avec les autres? demanda-t-il.
Elle se remit à sangloter de plus belle.
--Hélas!... monsieur le duc, ce n'est pas ma faute, j'étais invitée et j'avais bien envie d'y aller; mais je n'avais pas de robe à me mettre: je ne gagne que quinze francs par mois. Pas une des filles de madame n'a voulu m'en prêter une. Elles disent comme cela que je suis trop laide, et que je sens la vaisselle: comme si c'était ma faute!...
L'important était de savoir au juste ce que cette fille avait pu surprendre.
--Comment te trouvais-tu dans le jardin? interrompit Norbert.
--J'étais bien désolée et je m'étais mise à la fenêtre de ma mansarde pour pleurer, quand j'ai aperçu une lumière dans le jardin, j'ai pensé que c'étaient peut-être des voleurs, et je suis descendue sur la pointe du pied, par l'escalier de service...
--Et qu'as-tu vu?
Caroline se tut, elle avait peur.
--Réponds, insista Norbert, qui bouillait, mais qui sentait la nécessité de se contenir, ne crains pas de me dire la vérité, si tu es bien franche, tu seras récompensée.
--Eh bien!... j'ai tout vu.
--Tout quoi?...
--Quand je suis arrivée, vous étiez en train de creuser la terre avec l'autre, tant que vous pouviez... c'est moi qui ai été surprise en vous reconnaissant. Tout de suite j'ai pensé que c'était pour des trésors, que vous creusiez... Comme je me trompais! Bientôt l'autre vous a parlé, mais je n'entendais pas, et ensuite vous avez commencé à vous battre tous deux... Seigneur Dieu!... comme c'était beau!... Vos sabres brillaient comme des baguettes de feu, quand la lumière donnait dessus... J'avais une frayeur terrible, mais je ne pouvais pas détourner les yeux, il fallait que je regarde, c'était plus fort que moi... Puis j'ai vu quand l'autre est tombé en arrière, comme ça...
--Et ensuite?...
Caroline frissonnait à ce point que ses dents claquaient quand elle s'interrompait.
--Ensuite, répondit-elle avec une visible hésitation, j'ai vu quand vous l'avez.. enterré là!...
--L'as-tu bien regardé, cet autre?
--Oui, monsieur le duc.
--L'avais-tu déjà vu, le connaissais-tu, sais-tu son nom?
--Non, monsieur le duc.
Norbert réfléchissait. Il s'agissait de prendre un parti et de le prendre vite.
--Écoute, ma fille, reprit-il, si tu sais te taire, si tu sais oublier, ce sera un grand bonheur pour toi d'être descendue au jardin cette nuit.
--Oh!... je ne dirai rien, monsieur le duc, je vous le jure, à personne.
--Eh bien! si tu tiens ce serment que tu me fais, ta fortune est faite. Demain, je le remettrai une bonne somme, tu retourneras dans ton pays et tu épouseras quelque brave garçon qui te plaira...
--Serait-ce bien possible, mon Dieu!...
--Cela sera. Tu vas remonter dans ta chambre et te coucher. Demain, mon valet de chambre, Jean, te dira ce qu'il faut faire, tu lui obéiras comme à moi-même.
--Oh!... monsieur le duc, monsieur le duc!...
Dans le transport de sa joie, elle riait et pleurait à la fois.
--Je compte donc sur ton silence, insista Norbert. Si tu es discrète, c'est le bonheur. Si tu dis jamais un mot, un seul... tu es perdue. Tu penses bien qu'un homme comme moi fait tout ce qu'il veut... Va donc, et jusqu'à ce que tu aies vu Jean, tiens ta langue et cache ton contentement.
Deux mobiles tout-puissants, l'intérêt et la peur, semblaient répondre de Caroline Schimel et assurer son silence.
C'était évidemment dans la sincérité même de son âme qu'elle avait juré de se taire.
Mais cela ne signifiait pas qu'elle fût assez forte pour porter le poids écrasant de ce redoutable secret. Un moment ne viendrait-il pas où elle céderait à un besoin d'épanchement plus fort que sa volonté, où elle se confierait à quelqu'un! Ne se pouvait-il pas encore qu'elle fût assez simple pour se vendre sans s'en douter si on venait à la questionner par hasard.
Savoir son nom, son honneur, sa vie, aux mains d'une fille de cette condition, c'était à perdre tout repos, toute sécurité, à l'exemple de ce prisonnier qui voyait, au-dessous de son cachot, les enfants de son geôlier jouer avec des allumettes au milieu des barils de poudre.
Et se sentir à sa merci!... Car Norbert était à sa discrétion absolue. Il ne le comprenait que trop. Pour lui, les moindres désirs de cette fille seraient des ordres irrésistibles. Il pouvait lui passer par la tête des idées absurdes, des fantaisies exorbitantes... elle commanderait et il obéirait.
Quel moyen employer pour se soustraire à cet asservissement odieux? Il n'y en avait qu'un. Les morts seuls ne parlent pas.
Quatre personnes allaient maintenant posséder le secret de Norbert: celle qui avait écrit la lettre anonyme et qu'il ne connaissait pas, la duchesse, Caroline, et enfin Jean à qui il serait bien forcé de se confier...
Mais ce n'était ni le temps, ni le lieu de réfléchir, de se désespérer. L'heure volait, et de seconde en seconde le danger grandissait. Les domestiques pouvaient reparaître d'un moment à l'autre.
Norbert se hâta de faire disparaître les dernières traces du duel, et courut à la chambre de la duchesse.
Il pensait la trouver inanimée, mourante là où elle était tombée quand il l'avait poussée. Il comptait la faire revenir à elle, la forcer de se coucher et repartir pour Maisons.
Ses prévisions furent trompées.
La duchesse, lorsqu'il entra, était dans un fauteuil, au coin du la cheminée, pâle, l'œil sec et brillant du feu de la fièvre.
Elle se leva, dès que son mari parut, attachant sur lui un regard si étrange, que n'en pouvant endurer la fixité, il baissa la tête.
Mais il se redressa presque aussitôt, honteux et indigné contre lui, d'un mouvement dont il rougissait comme d'une insigne lâcheté.
--Mon honneur est vengé, prononça-t-il avec un ricanement mauvais. M. le marquis de Croisenois est mort!... J'ai tué votre amant, madame.
Elle était armée contre ce coup, car elle ne broncha pas. Seulement, son expression devint plus dédaigneuse et la flamme de ses yeux noirs redoubla d'intensité.
--Vous vous trompez, fit-elle d'une voix dont nulle émotion n'altérait le timbre. M. de Croisenois... Georges, n'était pas mon amant.
--Oh!... vous pouviez vous épargner un mensonge, je ne vous demande rien...
L'attitude impassible de la duchesse blessait et irritait Norbert. Il faisait tout pour la tirer de ce calme, inexplicable pour lui.
Mais c'est en vain qu'il cherchait des paroles mortifiantes, qu'il prenait son accent le plus sarcastique, elle planait à de telles hauteurs qu'il ne pouvait l'atteindre...
--Je ne mens pas, répondit-elle. A quoi me servirait de tromper et de feindre... Qu'ai-je à redouter, désormais!... Vous voulez la vérité? Soit. Sachez donc que ce n'est pas à mon insu que Georges s'est introduit ici ce soir. Il vous l'affirmait, le malheureux, il espérait me sauver. S'il est venu, c'est que je lui avais donné un rendez-vous, je l'attendais; j'avais, exprès pour lui, laissé ouverte la petite porte du jardin...
--Madame!...
--Quand vous êtes arrivé, il entrait, et c'était la première fois qu'il entrait chez moi... J'aurais pu vous abandonner, vous trahir, non... Georges avait l'âme trop loyale et trop haute pour accepter les dégoûtantes transactions de l'adultère. Quand vous l'avez surpris à mes genoux, il me conjurait de fuir avec lui. J'ai tenu à ce moment, sa vie et son honneur... et j'hésitais. Ah!... malheureuse, pourquoi ai-je hésité... Il vivrait encore maintenant, nous serions loin d'ici, l'aurore d'une existence de bonheur se lèverait...
Elle s'animait en parlant, elle d'ordinaire si craintive et si réservée: sa lèvre tremblait, de fugitives rougeurs couvraient son teint transparent. Le charbon de la passion avait touché ses lèvres.
--Oh!... je vous dirai tout, poursuivit-elle, tout, puisque vous l'exigez. Je l'aimais, oui, je l'aimais de toute la puissance de mon âme, de toutes les forces de mon intelligence... Il n'était pas une des fibres de mon être qui ne fût tout à lui. Et je l'aimais ainsi, bien avant de savoir que vous existiez pour mon désespoir. C'est mon amour brisé que je pleurais ce jour maudit où j'ai été assez faible, assez lâche, assez misérable pour vous donner ma main. Vous avez tué Georges, croyez-vous? Eh bien! non. Son souvenir au dedans de moi-même est plus vivant que jamais, plus radieux, plus impérissable...
--Ah!... prenez garde, s'écria Norbert, prenez garde, sinon...
--Quoi!... vous me tuerez aussi!... Faites; je ne vous disputerai pas ma vie... elle ne m'est rien sans lui. Il n'est plus... j'ai vécu. La mort!... voilà le seul bienfait qu'il soit en votre pouvoir de m'accorder... Frappez!... Vous nous réunirez dans la mort, nous qui n'avons pu être unis dans la vie, et je tomberai en vous criant: merci!...
Norbert écoutait béant, confondu, pétrifié, s'étonnant qu'il fût encore des émotions pour lui, lorsqu'il croyait les avoir toutes épuisées pendant cette terrible soirée.
Était-ce bien elle, Marie, sa femme, qui s'exprimait avec cette violence inouïe, qui déchirait tous les voiles du passé, qui le bravait en face, qui défiait sa colère!...
Jadis il la comparait aux glaces du pôle, et voici que tout à coup la passion débordait de son cœur comme la lave du cratère.
Se pouvait-il qu'il l'eût ainsi méconnue!...
Il oubliait, pour l'admirer, jusqu'à son ressentiment. Elle lui semblait transfigurée; sa beauté n'était plus de cette terre, tout son être vibrait, une hardiesse sans pareille s'irradiait de ses prunelles enflammées, et des masses lourdes de ses cheveux noirs se dégageaient comme des étincelles quand elle secouait la tête.
C'était là vraiment la passion, et non cette ombre moqueuse qui le lassait depuis si longtemps. Marie était capable d'aimer, et non Diane, cette femme blonde à l'œil bleu d'acier, pour qui l'amour n'était qu'une bataille ou un jeu.
Il avait perdu ses jours à poursuivre une chimère, et le bonheur s'était lassé de l'attendre à son foyer.
Ce fut comme une révélation qui le bouleversa. Que n'eût-il pas donné pour effacer le passé! L'idée folle, absurde, lui vint que peut-être sa femme pourrait pardonner.
Il s'avança vers elle, les bras tendus, en bégayant:
--Marie!... Marie!...
D'un regard d'impitoyable mépris, elle l'arrêta.
--Je vous défends, dit-elle, je vous défends de m'appeler Marie.
Il ne répondit pas, et avançait de nouveau, quand tout à coup elle se rejeta violemment en arrière en poussant un grand cri:
--Horreur!... il a du sang de Georges sur les mains.
Norbert s'arrêta et regarda. C'était vrai.
La paume entière de sa main gauche était rouge, et il avait à sa manchette une large tache de sang.
Cette vue l'atterra et cependant il osa encore hasarder un geste suppliant.
La duchesse, pour toute réponse, lui montra la porte.
--Sortez!... s'écria-t-elle avec une véhémence extraordinaire, sortez. Je ne vous trahirai pas, je garderai le secret de votre crime... ne me demandez rien au-delà. Et n'oubliez jamais qu'il y a un cadavre entre nous, et que je vous hais...
Toutes les furies de la rage et de la jalousie déchirèrent le cœur de Norbert. Croisenois, mort, l'emportait encore.
--Et vous, dit-il d'une voix rauque, vous oubliez que je suis votre mari, que vous êtes à moi, et que je puis faire un supplice de chaque instant de votre vie... Je vous le rappellerai. Demain, à dix heures, je serai ici. A bientôt.
Il sortit en courant, comme deux heures sonnaient, et gagna l'esplanade des Invalides.
«Solide au poste,» selon son expression, le militaire promenait toujours Romulus.
--Par ma foi!... bourgeois, dit-il, quand Norbert vint le «relever de faction,» vous les faites de longueur, vos visites!... Je n'avais que la permission du spectacle, me voilà bien sûr, en revenant, de mes quatre jours de «clou,» ce n'est pas drôle.
--Bast! j'avais dit vingt francs, ce sera quarante, répondit Norbert en lui tendant deux louis.
--Ah!... vous m'en direz tant!...
Une heure plus tard, Norbert frappait au volet du cabaret où l'attendait le vieux Jean.
--Prends bien garde de n'être pas aperçu en rentrant le cheval, lui dit-il, et viens me trouver après; j'ai bien besoin de ton expérience.
XVIII
La douleur, la colère, l'horreur, avaient allumé dans le sang de la duchesse de Champdoce une fièvre terrible, qui l'avait soutenue tant qu'elle s'était trouvée en face de son mari.
Alors elle avait agi et parlé d'instinct, sous l'impression toute vive; animée par l'enthousiasme du péril bravé, enflammée du désir de venger Croisenois.
Elle ne s'était préoccupée de rien que de blesser Norbert, de l'humilier, de l'écraser. Tel était son malheur que c'est bien réellement qu'elle souhaitait la mort. Si elle eût su par quelles paroles l'attirer sûrement, elle les eût prononcées.
Mais en elle, malheureusement, l'énergie ne pouvait être qu'un accident, fugitif comme l'éclair. Son premier mouvement la portait en avant, la réflexion l'arrêtait. Elle avait l'âme vaillante et l'esprit craintif.
Dès qu'elle fut seule, que le danger se fut éloigné, toute son exaltation s'éteignit comme un feu de paille, et, épuisée de l'effort, elle s'affaissa sur une causeuse, défaillante, fondant en larmes.
Son désespoir était sans bornes, car elle se reprochait la mort de Croisenois.
--Si je ne lui avais pas accordé ce rendez-vous fatal, se disait-elle, il vivrait encore; c'est mon amour qui le tue.
Réfléchissant, elle se sentait précipitée au fond d'un abîme dont jamais elle ne sortirait.
Le présent était affreux; plus épouvantable l'avenir.
L'idée de s'adresser à son père traversa son esprit; elle la repoussa: à quoi bon!... Le comte de Puymandour l'écouterait-il, seulement?
--Tu es duchesse, lui disait-il avec son emphase ordinaire, tu as cinq cent mille livres de rentes!... donc tu es heureuse ou dois l'être.
Heureuse!... elle! Quelle amère dérision!... Elle en était réduite à envier le sort de la dernière des filles de cuisine de son hôtel!...
La nuit, pour elle, s'écoula ainsi, en angoisses insoutenables, et quand ses femmes, au matin, sur les dix heures, pénétrèrent dans sa chambre, elles la trouvèrent toute habillée, étendue à terre, les membres glacés et raides, la tête brûlante, les yeux brillants d'un sinistre éclat.
L'inquiétude et le chagrin furent tout d'abord extrêmes, à l'hôtel. La duchesse était adorée de ses gens, et il était évident pour les moins expérimentés, que ce ne pouvait être qu'une maladie très grave qui débutait par de pareils symptômes.
Tout le monde perdait un peu la tête, et on venait d'expédier coup sur coup quatre domestiques à la recherche d'un médecin, lorsque Norbert arriva de Maisons.
On le conduisit aussitôt, on le porta presque à la chambre de la duchesse, comme si, par sa seule présence, il eût pu lui procurer un soulagement immédiat. Elle ne le reconnut pas.
Norbert, lui, avait été saisi d'une inquiétude poignante. Que s'était-il passé en son absence, qu'est-ce que cela voulait dire, n'y avait-il pas eu d'indiscrétion de commise?
Il interrogeait les femmes de chambre aussi adroitement que lui permettait son trouble, quand on lui annonça, non pas un médecin mais deux, qui s'étaient rencontrés à la porte.
Introduits aussitôt près de la duchesse, ils ne dissimulèrent ni la gravité de la situation, ni la possibilité d'une terminaison fatale. Ils jugeaient Mme de Champdoce au plus mal, si mal qu'ils demandaient une consolation pour l'après-midi.
L'heure arrêtée, ils rédigèrent une ordonnance, et se retirèrent en recommandant la plus exacte exécution de leurs prescriptions, les soins les plus minutieux et une surveillance de toutes les minutes.
Ces recommandations étaient inutiles. Norbert s'était installé au chevet de sa femme, bien décidé à n'en pas bouger jusqu'à son rétablissement ou à sa mort.
Elle avait une fièvre terrible, et à tout moment le délire lui arrachait des lambeaux de phrase qui faisaient frissonner Norbert.
C'était la seconde fois qu'il avait à disputer un secret au délire.
Jadis, à Champdoce, c'était son père qu'il veillait, son père qui pouvait dire quel crime épouvantable il avait failli commettre. C'était sa femme qu'il gardait aujourd'hui, afin d'arrêter sur ses lèvres, si elle s'y présentait, l'histoire de Croisenois.
Forcé à un retour sur lui-même, il était épouvanté de ce qu'il avait déjà semé dans sa vie de crimes et de remords... et il n'avait pas vingt-cinq ans. Quel avenir était possible, avec un tel passé!...
Et le délire de la duchesse n'était pas sa seule angoisse. De quart d'heure en quart d'heure, il sonnait pour lui demander si on n'avait pas vu Jean, son valet de chambre.
On l'avait aperçu de très bonne heure le matin, il avait même parlé à plusieurs domestiques, mais il était sorti depuis plusieurs heures et n'avait pas reparu.
--Dès qu'il rentrera, répétait à chaque fois Norbert, envoyez-le moi vite.
Il parut enfin, et Norbert, se levant vivement, l'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre.
--Eh bien?... lui demanda-t-il.
--Tout est arrangé de ce côté, monsieur, calmez-vous.
--Cette Caroline?...
--Est partie, monsieur, je l'ai mise moi-même en voiture, après lui avoir compté une somme de vingt mille francs. Elle quitte Paris, la France; elle se propose de rejoindre en Amérique un de ses cousins qui l'épousera, à ce qu'elle espère.
Norbert respira, plus librement peut-être qu'il ne l'avait fait depuis la veille. Le souvenir de cette Caroline Schimel l'obsédait.
--Et l'autre affaire? interrogea-t-il.
Le vieux serviteur hocha tristement la tête.
Celle-là, répondit-il, m'effraie. J'en vois clairement les périls: ils sont immenses; et les avantages m'échappent...
--Je le l'ai déjà dit, Jean, mon parti sur ce point est irrévocablement pris.
--Aussi, vous ai-je obéi, monsieur, en prenant toutes les précautions que me suggérait la prudence.
--Ah!...
--J'ai découvert un jeune commis-voyageur, honnête homme, m'affirme-t-on, auquel j'ai persuadé que je l'envoie en Égypte pour m'acheter des cotons... une idée de spéculation que je suis censé avoir. Il partira aujourd'hui même, ravi et bien payé... Par la même occasion, il mettra à la poste les deux lettres que nous avons de M. de Croisenois, la première à Marseille, la seconde au Caire...
--Et tu ne comprends pas que ces lettres feront ma sécurité?
--Je comprends qu'un hasard, une maladresse de notre agent peuvent nous trahir.
--Je le veux.
Jean se tut. Il ne savait pas résister à son maître, les lettres furent expédiées.
De ce moment, et pendant les deux jours qui suivirent, Norbert n'eut pas une minute à lui.
Les médecins appelés en consultation avaient donné une lueur d'espoir, mais elle était bien faible, bien chétive. Le mal paraissait empirer sans cesse, avec des alternatives diverses, mais toutes également désolantes. Les accidents cérébraux les plus alarmants se succédaient sans relâche.
Et durant ces heures éternelles, Norbert n'osait pas fermer l'œil, et ce n'est qu'en tremblant qu'il laissait approcher les femmes de chambre. Toujours le délire présentait à la duchesse la même affreuse vision: Croisenois tombant la poitrine traversée d'un coup d'épée.
Enfin, le quatrième jour, la fièvre céda, la malade s'assoupit, et Norbert eu le loisir de la réflexion.
Comment Mme de Mussidan, qui jadis venait tous les jours, n'avait-elle pas paru? Cette circonstance lui parut si extraordinaire qu'il se risqua à lui écrire pour l'informer de la maladie de Mme de Champdoce.
Une heure plus tard, il en recevait cette laconique réponse:
«Croirez-vous à un prétexte? J'espère que non. M. de Mussidan vient de décider que nous passerons l'hiver en Italie, et nous partons ce soir. Adieu.
D.»
Prétexte ou non, elle partait, elle le laissait seul quand tout l'abandonnait, elle s'enfuyait emportant son dernier espoir de bonheur.
Et cependant, tel était son aveuglement, qu'il s'efforçait de se prouver que ce départ la désolait pour le moins autant que lui-même.
A cinq jours de là, il n'était pas encore remis de ce coup, et Mme de Champdoce était hors de danger, quand un matin le médecin le prit à part d'un air mystérieux et solennel.
Il avait à lui annoncer une grande, une heureuse, une magnifique nouvelle:
La duchesse de Champdoce était enceinte.
En effet, la duchesse de Champdoce était enceinte, et c'était là le secret qu'elle allait révéler au marquis de Croisenois lorsque son mari était apparu.
C'est cette pensée qui l'avait retenue au foyer conjugal, qui lui avait donné le courage de résister aux larmes et aux prières de Georges l'adjurant de fuir.
Elle hésitait, elle chancelait, elle allait succomber aux inspirations de son cœur, lorsque tout à coup, cette idée, un moment écartés, s'était représentée à son esprit.
--Malheureuse!... s'était-elle alors écriée, j'oubliais... je ne puis..., je ne m'appartiens plus.
Son malheur, et il devait lui être imputé à crime, fut de ne pas dire la vérité à son mari spontanément, et de laisser à un médecin le soin de la lui apprendre.
Cette nouvelle devait réveiller toutes les fureurs de Norbert. Il devint livide, ses yeux lancèrent des éclairs. Il essaya cependant de dissimuler son impression.
--Merci, docteur, balbutia-t-il d'une voix étranglée, merci de la bonne nouvelle. Ah! je suis bien heureux!... Mais vous permettez, n'est-ce pas, que je courre près de la duchesse...
Il étouffait. Il sortit précipitamment, laissant le docteur aussi déconcerté que possible, intrigué et même un peu penaud.
--Ouais! pensait-il, aurai-je fait un pas de clerc, avec toute mon expérience?... Pour sûr, je viens de froisser quelque blessure qui saigne encore!...
Le fait est que Norbert, au lieu de se rendre près de sa femme, avait couru s'enfermer dans la bibliothèque.
Il lui fallait la solitude pour s'abandonner en liberté aux mouvements de son âme, pour souder la situation nouvelle qui se présentait et reprendre possession de son sang-froid. Il voulait être seul pour réfléchir et tâcher de voir clair au fond de sa pensée bouleversée.
Cette circonstance, après les derniers événements, était de tous les désastres qui pouvaient foudre sur sa vie, le plus épouvantable.
Plus Norbert réfléchissait, plus il se persuadait qu'il était indignement bafoué, misérablement pris pour dupe.
Il avait commencé par douter, il était sûr maintenant que cet enfant n'était pas de lui.
Tout le lui prouvait; il lui semblait que l'évidence sautait aux yeux, et cette certitude qu'il croyait avoir lui arrachait de véritables rugissements de rage.
Allait-il donc être réduit à cet excès de misère et d'ignominie, de recevoir comme sien l'enfant de Georges de Croisenois?... Lui faudrait-il accepter ce vivant témoignage de son malheur?
Quoi!... cet enfant grandirait dans sa maison, il porterait son nom, et plus tard il hériterait de l'immense fortune de la famille de Champdoce!...
--Ah!... jamais, s'écriait-il, jamais!... Je l'étranglerais plutôt de mes propres mains.
Puis, il songeait aux dégoûts qu'il serait réduit à cacher, aux caresses qu'il lui faudrait feindre, pour écarter les soupçons du monde, et il se sentait incapable de cette monstrueuse comédie de la paternité.
--J'aimerais mieux mille fois, disait-il, élever près de moi un bâtard pris au hasard aux enfants trouvés, au moins je ne le haïrais pas, celui-là, il ne me semblerait pas toujours retrouver sur son visage l'exécrable ressemblance de Georges de Croisenois.
Mais précisément pour cette raison qu'il était prêt à toutes les violences, il se contraignit à dissimuler et fut avec la duchesse strictement convenable.
Il avait, d'ailleurs, tout à craindre d'elle, en ces premiers moments. La mystérieuse disparition de Croisenois faisait un bruit affreux, et si les lettres mises à la poste par l'émissaire de Jean épaissirent le mystère autour de cet événement, elles ne satisfirent ni la police, ni l'opinion.
Mais on se lasse de tout; on oublia Croisenois: Norbert dut se croire assuré de l'impunité.
Accablé de remords, rongé de regrets, ce grand seigneur si envié, sur qui la fortune semblait avoir épuisé ses plus magnifiques faveurs, Norbert de Champdoce traînait alors la plus lamentable existence.
Il n'avait pas vécu, et il se sentait fini, usé, rassasié jusqu'à l'écœurement. Il n'avait pas vingt-cinq ans, et il ne découvrait nulle lueur dans l'avenir; il n'apercevait nul projet où accrocher une espérance.
Depuis trois mois que Mme Diane était partie, elle ne lui avait pas donné signe de vie; un abîme de sang le séparait de sa femme; parmi tous les gens qu'il avait connus, il ne voyait pas un ami; la débauche même lui manquait.
Retiré dans son hôtel, il vivait seul, triste et sombre toujours, sans autre compagnie que l'idée fixe qui le hantait.
Il ne pouvait détacher sa pensée de cet enfant qui allait venir. Comment se soustraire à ce supplice odieux de l'élever comme sien?
Depuis quatre mois qu'il ne pensait qu'à cela, il avait adopté et rejeté bien des expédients, et toujours il en revenait à l'inspiration qui la première s'était présentée à son esprit, et qu'il résumait ainsi:
Substituer un enfant qu'on se procurerait n'importe où, n'importe comment, à l'enfant de la duchesse.
Enfin, comme le temps passait, il décida qu'il en serait ainsi, et c'est à Jean, cet honnête homme dont un merveilleux dévouement faisait son complice, qu'il s'en remit quant à l'exécution.
Pour la première fois, Jean osa résister. L'action lui paraissait abominable, il ne le cacha pas, et même il dit que certainement elle porterait malheur.
Mais lorsqu'il reconnut que Norbert s'adresserait à quelqu'autre, qui serait moins scrupuleux et qui pourrait être maladroit, il promit en pleurant d'obéir.
L'entreprise était périlleuse, difficile à mener secrètement. Il fallait pour le succès des coïncidences particulières, et même les plus minutieuses précautions prises, il fallait encore laisser une large part au hasard.
N'importe, moins d'un mois plus tard, Jean vint déclarer à son maître que si seulement on pouvait décider la duchesse à venir s'établir au château de L., que la famille de Champdoce possédait près de Montoire, lui, Jean, répondait de tout.
Le lendemain même, Norbert partait pour L... avec sa femme.
Pauvre duchesse!... Elle n'était plus alors que l'ombre d'elle-même: Jamais, à la voir si pâle et si languissante, maigre, l'œil éteint, on n'eût reconnu la belle, la spirituelle, la rieuse Marie de Puymandour.
A la longue, Norbert et elle en étaient venus à vivre comme des étrangers sous le même toit. Souvent ils étaient des semaines sans se voir. Avaient-ils quelque chose à se communiquer, ils s'écrivaient.
Le château de L... était merveilleusement choisi, la duchesse y était absolument à la discrétion de son mari. De secours, elle n'avait à en attendre de personne. Son père, le comte de Puymandour, était mort le mois précédent, à la suite d'une tournée électorale.
Que se passa-t-il à L... lors des couches de la duchesse?
Le secret fut bien gardé. Seul, ce billet où la malheureuse mère écrivait: «Ayez pitié; rendez-moi mon enfant!» trahit quelque chose de l'horrible lutte qui certainement eut lieu.
Ce qui est sûr, c'est que l'enfant de la duchesse de Champdoce fut porté par Jean à l'hospice de Vendôme.
Ce qui est sûr aussi, c'est que l'enfant qui fut baptisé sous les noms de Anne-René-Gontrand de Dompair, marquis de Champdoce, était le fils d'une pauvre fille des environs de Montoire, qu'on appelait la Fougerouse.
XIX
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Là s'arrêtait brusquement le manuscrit de B. Mascarot.
Paul Violaine posa sur la table le volumineux cahier, en disant d'un air assez surpris:
--Et c'est tout!...
Il était grand temps d'ailleurs qu'il arrivât à la fin; sa voix, brisée par la fatigue expirait avec les dernières lignes.
Malgré la rapidité de son débit, il n'avait pas fallu moins de six heures pour lire cette longue et lamentable histoire des misères, des folies et des crimes de l'illustre maison de Champdoce.
En tout, il ne s'était reposé qu'un quart d'heure, et encore devait-il ce répit à Beaumarchef, qui était venu appeler l'honorable placeur pour une affaire de l'agence qui ne souffrait ni remise ni retard.
Il est vrai que l'attention la plus sévère et la mieux soutenue l'avait encouragé.
Ni maître Catenac, ni l'excellent docteur Hortebize ne s'étaient permis une observation. Ils n'avaient pas hasardé un geste.
B. Mascarot, lui, avait écouté avec l'apparente satisfaction d'un auteur qui se délecte de son ouvrage. Mais, en réalité, pendant que, renversé sur son fauteuil, il tournait bénignement ses pouces, il guettait d'un œil sagace, par-dessus ses lunettes, l'effet produit sur le visage de ses associés.
Cet effet fut considérable, et tel qu'il l'avait espéré.
Le récit était achevé depuis un bon moment, que Paul, Catenac et Hortebize, se regardaient encore avec une stupeur qui n'était pas exempte d'effroi, chacun d'eux s'efforçant de résumer rapidement par la pensée les circonstances qui l'avaient le plus frappé.
Tous se demandaient pour quelles raisons B. Mascarot s'était arrêté court au moment de conclure et de tirer les conséquences.
Catenac, dont la position dans la société était si fausse, fut le premier qui parvint à secouer l'atmosphère de vague appréhension qui régnait sur le bureau de l'agence de placement.
--Eh! eh! fit-il avec un petit rire contraint, j'avais toujours dit que notre ami Baptistin était né pour les lettres. Prend-il la plume, aussitôt le placeur s'évanouit, et l'agrégé reparaît. Il nous avait promis quelques notes, un mémoire à consulter, il nous sert un roman.
Le digne M. Hortebize observait l'avocat d'un œil méfiant.
--Crois-tu vraiment que ce soit un roman? interrogea-t-il.
--Pour la forme du moins...
Le docteur haussa les épaules.
B. Mascarot pendant ce temps, s'était lové et adossé à la cheminée. Il rajustait ses lunettes, de ce mouvement familier qui, de sa part, annonçait toujours quelques explications décisives.
--Mieux que tout autre, commença-t-il d'un ton ironique, Catenac devait apprécier et... goûter, ce qu'il y a de réel dans ce récit, lui qui est l'homme d'affaires, l'avocat, le conseil du noble duc de Champdoce, c'est-à-dire de ce Norbert dont je viens de vous lire la jeunesse.
--Oh!... je ne conteste pas le fond! fit vivement Catenac.
--Que contestes-tu donc?
--Sérieusement, rien. Je me suis permis de plaisanter la forme un peu... comment dirai-je?... un peu romanesque, voilà tout. Serait-ce un crime?
--Non, répondit froidement le placeur, dans ta position ce n'est qu'une sottise.
Toutes les fois que Catenac s'attirait quelque coup de boutoir du maître, le bon docteur était aux anges.
--Empoche, avocat, dit-il.
Mais B. Mascarot n'était pas d'humeur à plaisanter.
--Catenac, reprit-il d'un ton qui n'était rien moins qu'amical, avait reçu quelques confidences importantes de son noble client. Il s'est bien gardé de nous les communiquer. Dans son opinion, d'après ce qu'il savait, nous courions à notre perte, et il nous regardait y courir, cet estimable ami, tout réjoui de l'espoir d'être débarrassé de nous.
L'avocat voulut protester, mais le placeur, d'un geste, l'arrêta.
Après une pose calculée, l'honorable professeur continua:
--Un os suffit à un anatomiste pour reconstruire le squelette d'un animal. Je serais, moi, un piètre observateur si, déduisant du connu à l'inconnu, je n'étais pas capable de rétablir l'histoire exacte de gens que j'étudie et que j'observe depuis tant d'années. Croyez pourtant que je n'ai pas eu à faire de grands frais d'imagination. Mon manuscrit n'est guère qu'un travail de marquetterie. Même, ce n'est pas à moi qu'il faut s'en prendre de la forme un peu romanesque, mais bien à Mme la comtesse de Mussidan, à Mme Diane.
--A Mme de Mussidan?...
--Mais oui, ami Catenac, et aussi à Norbert... Je suis sûr que les phrases qui t'ont frappé étaient d'eux. Car je les ai copiées, c'est avec leurs propres expressions que je traduisais leurs sentiments... Cela t'étonne?
--Il me semblait...
--Quoi?... tu as donc oublié la correspondance soustraite à la comtesse de Mussidan?... C'est une femme soigneuse. Elle avait conservé non-seulement les lettres de Norbert, mais encore les siennes propres que Norbert lui avait rendues...
--Et nous les avons?
--Toutes. Nous avons saisi du même coup les demandes et les réponses. Tout un roman d'amour par lettres, et un fameux roman... Ce qu'on vous a lu n'en était qu'un résumé affaibli.
L'excellent Hortebize eut un geste d'admiration.
--Maintenant, s'écria-t-il, je comprends les terreurs de Mme de Mussidan. Et moi, Baptistin, qui t'accusais d'imprudence!... Oui, tu as raison, avec de telles armes entre les mains, nous pouvons tout oser... Mme de Mussidan donnera la main de sa fille Sabine à qui nous voudrons...
Mais B. Mascarot n'avait pas le temps de s'arrêter à ce petit triomphe.
--Ce n'est pas tout, reprit-il. J'avais pour m'expliquer les passages obscurs, l'instigateur de toute cette intrigue, Dauman...
--Le Président... il vit?...
--Parfaitement. Et c'est un homme à nous, et tu le connais!... Dame!... il n'est plus de la première jeunesse, il est un peu cassé, la jambe traîne, la vue baisse, mais la cervelle est intacte.
Catenac était devenu fort sérieux.
--Tu m'en diras tant! murmurait-t-il, tout abasourdi, tu m'en diras tant...
--Je te dirai encore que toute la partie du duel et de la mort de ce brave et digne Georges de Croisenois a été écrite presque sous la dictée de Caroline Schimel... Véritablement cette malheureuse se proposait, en quittant Paris, de rejoindre son parent en Amérique... Elle n'alla pas plus loin que le Havre. Les grâces et les doux propos d'un galant matelot dont elle avait fait connaissance en voiture changèrent brusquement toutes ses résolutions... Tant que dura l'argent qui avait été donné par Jean, le matelot fut le plus aimable des hommes... Seulement, avec le dernier billet de mille francs, il disparut.
Désespérée, réduite à la plus ignominieuse des misères, Caroline revint à Paris. Elle mourait de faim... Elle s'adressa au duc de Champdoce... Il se sentait pris, il la secourut, et à quatre ou cinq reprises il essaya de lui assurer une petite position... L'inconduite de Caroline rendit vaines toutes les tentatives.
A la fin, le duc s'est résigné à se laisser rançonner au jour le jour, acceptant peut-être cette honte comme une expiation...
Quant à Caroline, son existence est inimaginable... Parfois, prise de remords, elle cherche une place et travaille huit jours... Mais bientôt ses habitudes vagabondes reprennent le dessus, et elle court demander de l'argent à l'hôtel de Champdoce.
Et cependant elle a toujours fidèlement tenu son serment, et sans sa funeste passion pour les petits verres, je doute que Tantaine eût jamais réussi à lui arracher une parole...
B. Mascarot paraissait parler pour soi bien plus que pour ses estimables associés. On l'eût dit préoccupé surtout de combattre certaines objections de son esprit.
--A coup sûr, poursuivait-il plus bas, Caroline Schimel n'est pas une nature instinctivement mauvaise. Le secret qu'elle a surpris lui a porté malheur. C'est tout cet argent, qu'elle se procurait si facilement, qui l'a pervertie. Telle que je la devine, si au réveil elle se souvient des confidences qui lui ont été arrachées par l'ivresse, elle est fille à aller, à tous risques, prévenir Le duc de Champdoce.
Cette éventualité, ainsi présentée, fit bondir Catenac sur sa chaise, et lui arracha un juron.
--Dix mille diables!... mais alors...
Le digne placeur haussa dédaigneusement les épaules.
--Te voilà encore, fit-il d'un ton dédaigneux, à te forger des fantômes!...
--Il appelle cela des fantômes!...
--Certainement. Serais-je tranquille comme je le suis si j'entrevoyais l'ombre d'un péril? Voyons, franchement, que nous importe ce que peut dire Caroline? Qui accusera-t-elle de lui avoir escamoté son secret? Un vieux clerc d'huissier nommé Tantaine. Or, comment veux-tu que le duc, ton noble client, trouve le trait d'union entre ce misérable bonhomme et l'honorable maître Catenac?
--Ce serait difficile, en effet.
--Dis impossible, insista Hortebize. Sans compter qu'à la moindre alarme nous faisons disparaître le doux Tantaine plus prestement qu'un diable de féerie dans une trappe... Et on ne le retrouverait pas dans les dessous, lui.
D'un signe de tête amical, B. Mascarot approuva l'excellent docteur.
--D'ailleurs, ajouta-t-il, je me demande vainement ce que nous pouvons avoir à redouter du duc de Champdoce. N'est-il pas en notre pouvoir tout autant que son ancienne adorée, la comtesse de Mussidan? Il me semble que nous avons ses lettres. Ne savons-nous pas ce qu'on trouverait, si ou grattait au fond de son jardin? Et notez que l'identité du squelette serait des plus aisées à établir. Croisenois avait sur lui, quand il disparut, un millier de francs en pièces d'or portugaises, le fait est consigné aux procès-verbaux de l'enquête qui eut lieu alors.
Il était facile de reconnaître à la physionomie de Catenac que ses dispositions changeaient du tout au tout, à mesure que l'impunité lui était démontrée.
--Vous êtes là que vous me prêchez, fit-il avec une brusquerie affectée, comme si je n'étais pas à votre discrétion! Ne faut-il pas que je marche avec vous, bon gré, mal gré?
--Nous tenons à ce que ce soit de ton plein gré.
L'avocat parut délibérer une minute, puis se levant brusquement, il tendit la main à l'honorable placeur.
--J'agirai loyalement, lui dit-il; tu as ma parole. Expose-nous ton plan, je te dirai ensuite ce que M. de Champdoce m'a appris.
Un sourire de satisfaction vint aux lèvres de B. Mascarot. Enfin, il l'emportait. Cette fois, il ne mettait nullement en doute la franchise de l'avocat.
--Avant tout, reprit-il, je vous dois la fin de l'histoire que Paul vient de vous lire. Elle est simple et lamentable.
Le duc et la duchesse de Champdoce n'avaient pas cinquante ans à eux deux, ils portaient un des noms historiques de France, ils étaient entourés d'un luxe princier, et cependant leur vie était perdue, finie; tout était mort en eux, ils renonçaient à l'espoir même du bonheur.
Leur ménage dut être un enfer, mais ils s'appliquèrent à sauver les apparences, et réussirent. Rien ne transpira au dehors des effroyables misères de leur intérieur.
La duchesse, presque toujours alitée, ne s'occupait que d'œuvres de charité. Le duc, lui, après avoir refait son éducation, s'est réfugié dans le travail et est devenu l'homme remarquable que vous connaissez.
--Et Mme de Mussidan? interrogea Catenac.
--J'y arrive. Cette femme, d'une si étrange perversité, ne se serait pas crue vengée complètement, si Norbert n'eut pas su que c'était à elle et à elle seule qu'il devait le désespoir de son existence. Un jour, à son retour d'Italie, elle osa tout apprendre à Norbert.
Oui, elle osa lui dire que c'était elle qui avait comme poussé la duchesse dans les bras de Croisenois, elle lui dit que c'était elle qui, avertie du rendez-vous, avait écrit la fatale lettre anonyme.
--Et il ne l'a pas tuée!... s'écria Hortebize.
L'honorable placeur modula du bout des lèvres un petit sifflement des plus significatifs.
--Il n'a pas touché un cheveu de sa jolie tête, répondit-il.
--Oh!... à sa place...
--A sa place, docteur, tu te serais tu comme lui. N'avait-elle pas toutes ses lettres?... Elle l'en a menacé. Ah!... elle a du poignet la jeune dame, et nous n'avons pas le monopole du chantage. Qu'avez-vous à me regarder ainsi? Vous doutez? Rien n'est pourtant si vrai. Cette noble comtesse a fait chanter M. le duc de Champdoce comme une simple coquine. Vous savez sa vie dissipée, ses prodigalités, son désordre.., quand elle est par trop gênée, c'est à Norbert qu'elle s'adresse. Il n'y a pas encore dix jours, elle lui a emprunté dix mille francs pour apaiser Van Klopen.
Véritablement, les associés de l'agence étaient confondus.
--Quelle femme! murmurait l'excellent docteur, quelle femme!... et moi qui la plaignais de tout mon cœur, le jour où je suis allé lui mettre le pistolet sur la gorge!...
D'un geste, B. Mascarot lui imposa silence.
--Il est temps d'en finir avec le passé, reprit-il; parlons un peu de cet enfant de la Fougerousse, mis au lieu et place de l'enfant de l'infortunée duchesse, et présenté dans le monde sous le nom de Gontrand de Champdoce. Tu as dû le connaître, docteur?
--Je l'ai vu du moins plusieurs fois; c'était un fort joli garçon...
--En effet; mais c'était aussi un déplorable garnement. Élevé comme un fils de prince, ce garçon avait les goûts et les mœurs d'un laquais, et s'il eût vécu, il eût infailliblement déshonoré le nom qu'il portait.
Il faisait le désespoir de M. et Mme de Champdoce, et les inquiétait horriblement, quand il y a dix mois, à la suite d'une orgie, il fut pris d'une fièvre chaude et enlevé en trois jours.
Il mourut en demandant pardon à ceux qu'il croyait ses parents, et le duc et la duchesse oublièrent leur haine, mêlèrent leurs larmes et se réconcilièrent, devant le lit de mort de ce malheureux dont la conduite avait été le plus horrible châtiment qui se puisse imaginer, de la coupable détermination de Norbert...
B. Mascarot, on le voyait, avait hâte de terminer.
Lui, beau diseur d'ordinaire, car les railleries de Catenac n'étaient pas dénuées de fondement, il ne semblait s'inquiéter que d'abréger.
Sur ces derniers mots, il eut un gros soupir de satisfaction, et s'allongea dans son fauteuil, en disant:
--Maintenant, arrivons à nos affaires.
L'attention de Catenac, du docteur et de Paul, lassée par une séance de plus de six heures, s'éveilla plus brûlante que jamais. On allait donc enfin livrer le dernier mot.
--Le fils de la Fougerousse mort, reprit B. Mascarot, le nom de Champdoce était condamné à s'éteindre.
C'est alors que Norbert, sollicité par sa femme, adopta l'idée qui lui était venue bien souvent, de rechercher et de reprendre ce pauvre déshérité jadis déposé à l'hospice. Il lui était interdit, et il en souffrait cruellement, de revenir sur ce qui avait été fait, mais il lui était toujours permis d'adopter un enfant, et de lui léguer sa fortune et son nom. Il ne doutait plus de sa paternité.
C'est le cœur gonflé d'espoir qu'il partit pour Vendôme, muni des indications nécessaires pour la reconnaissance.
La plus affreuse déception l'attendait.
On reconnut bien à l'hospice qu'un enfant avait été déposé le jour que disait Norbert, à l'heure qu'il indiquait, vêtu des langes qu'il dépeignait... Les registres en faisaient foi. On lui représenta même la médaille que portait autour du cou le petit abandonné.
Mais cet enfant n'était plus à l'hospice, et on ne savait ce qu'il était devenu.
A l'âge de douze ans, et lorsque tout le monde était ravi de son intelligence et de sa gentillesse, il s'était enfui de l'hospice, et les plus actives recherches pour retrouver ses traces étaient restées inutiles.
C'est avec un dépit fort mal déguisé, que maître Catenac écoutait ces détails si étrangement précis.
Décidément ses associés étaient informés de toutes les particularités de l'affaire, aussi bien, sinon mieux que lui, qui, cependant, avait eu les confidences du duc, son client.
Et lui qui comptait sur les précieuses indications qu'il fournirait, pour racheter, et au-delà, ses traîtrises passées!!!
Mais B. Mascarot ne voulut point voir sa contrariété; déjà il poursuivait son rapide récit:
--Ce nouveau malheur atterra le duc de Champdoce.
Il avait tant souffert depuis vingt années, il avait été si cruellement éprouvé de toutes les façons, il avait tant répandu de larmes secrètes, qu'il croyait ses crimes expiés et que la justice divine, à la fin, était satisfaite.
Après les misères et folies de sa jeunesse, les regrets cuisants de son âge mûr, il lui avait semblé entrevoir pour sa vieillesse le calme et le repos à défaut du bonheur, et pas du tout, il avait été écrasé du sentiment de l'irréparable.
Précipité de toute la hauteur de délicieuses espérances, du plus profond de son abîme, le choc fut si rude qu'il faillit être brisé sur le coup.
Il était vieilli de vingt ans, lorsqu'il revint annoncer à la duchesse, qui l'attendait, palpitante, agonisante d'anxiété, que tout était fini, que Dieu n'avait pas pardonné, qu'ils étaient bien condamnés sans appel.
Cependant, au bout de quelques jours, remis un peu de l'horrible secousse, il réfléchit et jugea que s'abandonner serait une coupable lâcheté.
De ses longues et douloureuses méditations jaillit une lueur petite, certes, et chétive, mais enfin une lueur qui rompait la désolante uniformité de ses ténèbres.
Qui l'empêchait de se mettre à la recherche de ce pauvre abandonné, et pourquoi ne le retrouverait-il pas?
Certes, le monde est immense, et un malheureux sans nom, sans fortune, échappé d'un hospice d'enfants trouvés, y est un imperceptible atome, mais avec du temps et de l'argent, on accomplit des miracles.
Or, il avait à donner, lui, sa vie et sa fortune.
Sa situation était telle, que par ses grandes relations il pouvait intéresser à ses investigations, toutes les diplomaties.
Il possédait assez de millions pour qu'il lui fût facile de prendre à sa solde et d'organiser en une armée dévouée à ses desseins, les plus habiles et les plus intelligents agents de police de l'Europe.
Qu'il réussît ou non, c'était un devoir qu'il allait remplir, cette tâche serait désormais l'aliment de son activité, et le but de sa vie.
Il se jura qu'il ne s'arrêterait, qu'il ne désespérerait que le jour où il aurait entre les mains les preuves indiscutables, matérielles, de la mort de son fils.
Cependant il ne confia pas son projet à la duchesse.
Il redoutait pour elle les alternatives qu'il prévoyait, de crainte et d'espérance. La santé de la malheureuse femme était si profondément ébranlée, qu'une déception, une fausse joie, pouvaient la tuer.
Ainsi déterminé, il devait commencer et commença, en effet, par s'adresser à cette providence au petit pied qui, du fond de la rue de Jérusalem, surveille le jeu de la machine sociale.
Mais la police n'apprit absolument rien à M. de Champdoce. On lui répondit: «C'est bien... nous prenons note... on verra.., Repassez dans un mois, et... bonsoir.»
Il faut dire que sa position particulière, le passé qu'il lui était interdit de remuer, lui imposaient une réserve extrême. Il ne dit pas la vérité, présenta mal l'affaire; bref, n'intéressa nullement.
C'était jouer de malheur, car on l'avait adressé à un paroissien assez adroit, en grande réputation à la préfecture, qui est le voisin de notre ami Martin-Rigal, un certain Lecoq...
A la grande surprise de Paul, ce nom seul fit au digne M. Hortebize, juste l'effet d'un coup de fouet bien cinglé dans les jambes.
Il porta machinalement la main au médaillon pendu à sa chaîne de montre, et se dressa pâle et effaré.
--Halte!... fit-il d'une voix étranglée, si ce Lecoq est de la partie, je retire ma mise. Rien ne va plus!... Charlemagne!... je file.
Sa panique était si singulière que Catenac daigna sourire.
--Eh! eh!!! fit-il, je comprends ton émotion, docteur. Mais rassieds-toi. Lecoq n'en est pas.
Cette assurance ne suffit pas pour rassurer l'excellent Hortebize, et il resta en suspens, un pied en l'air, interrogeant B. Mascarot du regard.
--Il n'en est pas!... affirma le placeur en appuyant sur chaque mot. Ce drôle, qui est capricieux comme une jolie femme, a répondu que sa situation lui interdit de s'occuper de recherches particulières, ce qui est vrai, et que de plus l'affaire ne serait pas dans ses moyens. Le duc lui a offert une somme considérable s'il voulait quitter sa place; il a refusé, sous prétexte qu'il ne travaille pas pour de l'argent, mais pour l'art.
--C'est pourtant vrai, approuva Catenac.
--Ah!... n'importe!... murmura Hortebize en jetant à son médaillon des regards funèbres; n'importe, l'idée seule qu'on a consulté ce Lecoq me bouleverse.
--Parce que?... Ne vas-tu pas aussi toi, croire qu'il est sorcier? Il n'est pas plus malin que les autres, il entend mieux la réclame, voilà tout... Bref, c'est sur le refus de Lecoq, que M. de Champdoce s'est adressé à Catenac, lequel l'a mis en rapport avec Perpignan... Est-ce bien tout?
L'avocat se leva.
--C'est tout, répondit-il. J'ajouterai seulement, mais vous devez le savoir, que le duc m'a chargé de surveiller les gens qui vont entreprendre ses recherches.
--Avez-vous un plan?
--Pas encore. La consigne du duc est celle-ci: Réussir, quand on devrait interroger tous les citoyens du globe l'un après l'autre. Il y a de la marge, comme vous voyez.
--A-t-on commencé les opérations?
--Pas encore. Le duc seul, jusqu'ici, est allé à Vendôme, qui sera le quartier général, sans aucun doute; nous devons nous y rendre au premier jour.
--Très bien.
--D'ailleurs, ajouta Catenac en haussant les épaules, je suis de l'avis de Perpignan: l'entreprise est parfaitement insensée...
--Lecoq dit le succès possible...
--Il le dit, en effet, mais s'il le pensait, il se chargerait de l'affaire.
Depuis un moment, B. Mascarot souriait doucement, tout en tracassant ses lunettes.
--Eh bien! moi, déclara-t-il, j'ai été du premier coup de l'avis de Lecoq.
--Ah!...
--C'est pourquoi je me suis mis en campagne.
--Toi? tu es allé à Vendôme, tu as...
--Que t'importe!... J'ai cherché... et à cette heure je sais où prendre l'unique héritier de la maison de Champdoce.
Catenac ouvrait des yeux immenses.
--Tu plaisantes, sans doute? balbutia-t-il.
--De ma vie, je n'ai parlé si sérieusement. J'ai trouvé!... Seulement, comme il est impossible que je paraisse, c'est à toi et à Perpignan que je réserve le bonheur de rendre cet enfant à son père. Et c'est vous seuls qui palperez la magnifique récompense que ne manquera pas d'offrir le duc. Ainsi, traitez à forfait, convenez bien des conditions.
L'avocat ne revenait pas de sa surprise.
Son regard ahuri allait alternativement de Mascarot à Hortebize et même à Paul Violaine.
Il semblait vouloir s'assurer qu'on ne se moquait pas de lui.
--Tu ne veux pas paraître, dit-il enfin à son associé, d'un ton soupçonneux, pourquoi? Tu flaires donc un danger? Ne me tendrais-tu pas un piège?
L'honorable placeur haussa les épaules.
--D'abord, fit-il, je ne suis pas un traître, moi, tu le sais. Ensuite, notre intérêt nous répond de la sûreté. Un de nous peut-il être compromis sans que les autres le soient? Non, évidemment. D'ailleurs, la simplicité de ton rôle tu rassurera. Tu n'auras rien à faire qu'à indiquer le commencement de la piste. Les autres la prendront et la suivront après, à leurs risques et périls, tu seras, toi, parfaitement dégagé.
--Cependant...
Mais B. Mascarot, à bout de patience, fronçait terriblement les sourcils.
--En voilà assez, fit-il d'un ton bref et dur. Il ne s'agit plus de discuter, mais d'agir. Je suis le maître n'est-ce pas?...
Quand ce diable d'homme parle ainsi, résister c'est perdre son temps. Comme il faut toujours finir par en passer par où il veut, le plus court est encore d'obéir.
Catenac garda le silence, fort humilié intérieurement, mais encore plus intrigué.
--Assieds-toi à mon bureau, maître, reprit Mascarot, et note scrupuleusement ce que je vais te dire. Le succès, je te l'ai dit, est certain, mais encore faut-il que je sois secondé. Tout dépend de ton exactitude et de la précision de tes mouvements. Une fausse manœuvre peut tout perdre. Te voilà prévenu.
XX
Sans mot dire, la tête basse, voilant sous un équivoque sourire ses rancunes envenimées, maître Catenac alla s'asseoir devant le bureau du placeur.
Il déposa sur la tablette son calepin ouvert, s'arma d'un crayon, et dit:
--J'attends.
B. Mascarot, lui, avait repris devant la cheminée sa place d'affection.
En un moment, sa physionomie avait changé de tout au tout. Ce n'était plus l'associé qui tient conseil, c'était le maître absolu qui commande et ne souffre point que ses volontés soient mises en délibération.
Il avait pris dans un carton une douzaine de ces fiches qu'il passait sa vie à étudier, et il les faisait passer rapidement sous son pouce avec la prestesse d'un joueur maniant ses cartes.
--Ouvre donc l'oreille, maître, prononça-t-il... et la bonne.
Puis, se tournant vers Paul:
--Et vous, ajouta-t-il durement, tachez de ne pas perdre une syllabe.
Hortebize était le seul à sourire, comme s'il eût eu quelque idée de ce qui allait se passer.
--Nous disons donc, reprit l'honorable placeur, que nous sommes aujourd'hui jeudi. Tu vas prendre tes mesures, maître Catenac, pour ouvrir les opérations après demain, c'est-à-dire samedi. Te fais-tu fort de décider ce jour-là le duc de Champdoce et le sieur Perpignan à partir pour Vendôme?
--Oh!... très probablement...
B. Mascarot, toujours si calme et si patient, frappa violemment du pied.
--Assez de tergiversations, fit-il, je veux du positif. Es-tu certain d'entraîner nos gens, oui ou non?
--Eh bien!... oui.
--A la bonne heure. Donc samedi vous vous mettez en route, et arrivés à Vendôme vous descendez à l'hôtel de la Poste.
--Hôtel de la Poste!... grommela Catenac, et du ton d'un secrétaire répétant les derniers mots de la phrase qu'on lui dicte.
Le placeur ne releva pas cet enfantillage qui parut exaspérer l'excellent docteur.
--Il y a tout à parier, reprit-il, que le jour de votre arrivée vous n'entreprendrez rien. Vous aurez assez à faire de vous reposer, de tâter le terrain et de prendre langue. D'ailleurs, ce sera un dimanche.
Cependant, ce jour-là, vous vous rendrez à l'hospice pour renouveler votre provision de renseignements. La supérieure qui est une femme du monde, et la meilleure qu'il soit, se fera un plaisir de vous être utile.
Par elle vous aurez de nouveau le signalement de l'enfant que vous cherchez, et la date précise de son évasion.
Elle vous dira que c'est en 1856, le 9 septembre, au soir, qu'on s'était aperçu qu'il s'était enfui.
Elle vous dira que c'était alors un grand et vigoureux garçon, à la physionomie intelligente, à l'œil spirituel et vif, gros, gras, rose, pétillant de santé, âgé de douze ans et demi, mais en paraissant quinze pour le moins.
La supérieure vous apprendra encore que ce petit coquin, lors de sa fuite, était vêtu d'un pantalon de cotonnade rayée, bleu et blanc, et d'une blouse de toile grise; il était coiffé d'une petite casquette sans visière et avait une cravate de soie noire à pois blancs.
Enfin, toujours pour faciliter vos investigations, elle vous fera remarquer que sans nul doute, ce petit drôle, rempli de prévoyance, emportait dans un mouchoir à carreaux rouges une blouse blanche, un pantalon de laine grise et une paire de souliers neufs.
L'avocat examinait curieusement en dessous l'honorable placeur.
--Peste!... murmura-t-il, tu es bien informé.
--Mais oui, passablement... répondit négligemment B. Mascarot.
Et de son ton bref et précis, il poursuivit:
--De retour à l'hôtel, et alors seulement,--cela te regarde,--il est évident que vous tiendrez conseil afin de discuter votre plan de campagne. J'adopte celui que proposera Perpignan.
--Tu le connais?
--Je crois le connaître. Il vous proposera de diviser les environs de Vendôme en un certain nombre de zones, et de visiter successivement toutes les maisons de ces diverses zones.
--Le projet me semble raisonnable.
--Il l'est. Tu lui en laisseras l'initiative. Tu n'useras, toi, de ton influence, que pour modifier l'exécution. Tu feras observer que la division est toute faite, et que le plus simple est d'explorer toutes les communes d'abord, puis tous les cantons de l'arrondissement. A l'appui de ton dire, tu demanderas un dictionnaire de géographie de Bescherelle, et tu enlèveras la résolution de marcher dans l'ordre qu'il indique. C'est-à-dire que vous visiterez d'abord la commune d'Areines, celle d'Azé ensuite, puis celle de Marcilly... mais en voilà plus qu'il n'en faut.
--Areines, répétait Catenac, comme un écho, Azé, Marcilly...
B. Mascarot s'était interrompu. Il se pencha vers l'avocat, et du bout du doigt, légèrement, lui toucha l'épaule.
--Note, maître, lui dit-il, note bien l'ordre que je précise. Tout est là.
--Sois sans crainte, c'est écrit, vois...
Le placeur inclina la tête en signe d'approbation.
--Votre marche arrêtée, continua-t-il, l'idée ne peut manquer de vous venir de vous enquérir de quelqu'un qui vous dirige dans le pays.
--Naturellement.
--Vous ferez donc monter le maître de l'hôtel de la Poste, et vous le prierez de vous indiquer un homme connaissant bien les environs de Vendôme à cinq ou six lieues à la ronde. Ici, ami Catenac, je laisse quelque chose au hasard, ne pouvant faire autrement. Il y a quatre-vingt-dix-neuf à parier contre un, que l'hôtelier vous désignera un nommé Frégot, employé chez lui aux commissions. Cependant il se peut que son choix tombe sur un autre. Ce aurait à toi, en ce cas, à réclamer notre homme... adroitement.
--Frégot.
--Oui, écris: f, r, é, g, o, t... Mais on vous le désignera.
--Et que lui dirai-je?
--Absolument rien. Il sait ce qu'il a à faire, son rôle est tracé plus minutieusement encore que le tien... et il l'a répété. Vous n'avez pas à vous reconnaître.
Tout cela était si clair, si net, si précis, que les auditeurs de B. Mascarot ne purent retenir un mouvement d'approbation.
Catenac lui-même se déridait; ces instructions données avec l'autorité du talent lui rappelaient le passé, sa jeunesse, ce bon temps où, dévoré de convoitise et sans le sou, il obéissait aveuglément au chef de la redoutable association.
--Ces préliminaires réglés, reprit le placeur, dès le lundi matin vous commencerez votre tournée par la commune d'Areines, sous la conduite de Frégot. Efface-toi autant que possible, laisse toujours la direction, et par contre la responsabilité à Perpignan... seulement, fais que le duc vous accompagne.
Comment procéderez-vous? Oh!... mon Dieu! tout niaisement, comme la police en pareille occurrence.
Vous vous adresserez d'abord aux autorités... Elles ne sauront rien. Alors, vous irez de porte en porte, de maison en maison, débitant à tous les habitants un petit boniment préparé à l'avance, quelque chose de simple et de bien compréhensible. Ceci, par exemple:
«Mes amis, nous cherchons un enfant, il y a dix mille francs de récompense pour qui nous mettra sur sa trace. C'est en 1856, vers le mois de septembre, qu'il a dû traverser votre pays, fuyant l'hospice de Vendôme. Quelqu'un de vous l'aurait-il recueilli... quelqu'un en a-t-il entendu parler?... Les dix mille francs seront payés comptant!... L'enfant avait treize ans, il en paraissait quinze, etc., etc.»
L'avocat interrompit l'honorable placeur.
--Attends, fit-il, que j'écrive... je ne trouverais pas mieux.
Et en effet, il écrivit sous la dictée.
--Le lundi, poursuivit B. Mascarot, vous ne recevrez que des réponses désespérantes. Vous ne trouverez rien ni le mardi, ni les trois jours suivants. Mais le samedi, arme-toi contre la surprise. Ce jour-là, Frégot vous conduira dans une grande ferme fort isolée, au bord du lac, qu'on appelle dans le pays «le Pignon blanc,» et qui est cultivée par un nommé Lorgelin, sa femme et ses deux fils.
Ces braves gens seront certainement à table. Ils vous inviteront à vous rafraîchir, vous accepterez.
Mais aux premiers mots de votre boniment, vous verrez toutes les figures changer. La fermière deviendra toute pâle, et elle s'écriera en levant les bras au ciel:
--Vierge Marie! Lorgelin, ces messieurs veulent pour sûr parler de notre pauvre Sans-Père!...
Depuis qu'il avait commencé à développer ce plan si fortement conçu, B. Mascarot semblait grandi de six pieds, et le génie de la perversité illuminait sa physionomie d'ordinaire si effacée.
Sa façon d'exposer était saisissante, son geste avait une irrésistible autorité, sa voix faisait quand même pénétrer dans l'esprit d'autrui les convictions qui l'animaient.
Il parlait d'événements à venir, problématiques, soumis aux plus étranges caprices du hasard, mais il les déroulait avec une telle lucidité, avec une si implacable logique, qu'on était saisi du sentiment du réel, qu'on ne doutait pas.
--Quoi!... la fermière dira cela? fit Catenac surpris.
--Cela, et pas autre chose. Et tout aussitôt le mari prenant la parole vous expliquera qu'ils avaient donné ce nom de Sans-Père à un malheureux gamin trouvé par eux un matin, grelottant à la rosée dans un des fossés de la route, et charitablement recueilli et gardé par eux.
Il vous contera que c'était bien en 1856, au commencement de septembre.
Vous voudrez lui lire votre signalement, il vous fermera la bouche en vous donnant le sien, qui se trouvera être le vôtre trait pour trait.
Si vous êtes prudents, vous surveillerez bien le duc de Champdoce, il est impossible que ce bonheur inespéré ne lui cause pas un bouleversement dangereux.
--Et alors?...
--Alors, Lorgelin vous chantera les louanges de cet enfant. Il vous dira combien il était doux et intelligent; et comment il remplissait si bien la ferme de sa gaieté et de ses gentillesses, que jamais il ne se sentit le courage de le reconduire à l'hôpital de Vendôme, quoiqu'il sentît bien que ce fût là son devoir le plus strict.
Et vous entendrez toute la famille, la mère et les deux fils--des gars de vingt-cinq à vingt-six ans,--renchérir sur les éloges du fermier. Il était si gentil, Sans-Père, si futé!... A treize ans qu'il avait, il écrivait comme un notaire, et on vous montrera de son écriture sur le livre de la ferme.
Pourtant la mère Lorgelin, la larme à l'œil, vous apprendra que cet enfant si choyé n'était qu'un ingrat, et que l'année suivante, en 1857, vers ce même mois de septembre, il quitta cette famille qui l'avait adopté.
Oui, il l'abandonna pour aller avec des saltimbanques qui la veille, un dimanche, avaient donné une représentation dans le village, et dont le cornet à piston et les maillots pailletés avaient enflammé sa jeune imagination.
Vous serez touchés des regrets de ces braves gens. Lorgelin ne vous cachera pas qu'il fil bien des démarches pour rattraper Sans-Père, et que même il alla à la foire de Château-Renault, le deuxième mardi d'octobre, et une autre fois jusqu'à Blois. En vain....
Et pour finir, on étalera sous vos yeux les reliques du petit, ses vêtements, sa blouse des dimanches, une casquette neuve qu'on lui avait achetée peu avant.
Si Catenac attendait un dénouement, ce n'était certes pas celui-là, et son désappointement prit une si comique expression que l'excellent Hortebize ne put s'empêcher de lui décrocher un quolibet.
--Tu tombes d'un peu haut, maître!... dit-il avec un éclat de rire.
--Je le confesse, mais j'avoue aussi que je ne vois pas en quoi nous serons plus avancés quand nous aurons écouté l'histoire de ce Lorgelin.
B. Mascarot lui adressa de la main ce geste qui signifie si éloquemment: patience!... et aussitôt poursuivit:
--Laisse-moi finir...
En pareille circonstance, tu serais sans doute bien embarrassé, toi, avocat au barreau de Paris. En fait de dédale, tu ne connais que celui des lois.
Perpignan, lui, qui a l'habitude des investigations policières, n'aura pas, je te le garantis, une minute d'hésitation.
Tu le verras, tout joyeux, vous déclarer que du moment où il tient le bout du fil, il se fait fort de dévider le peloton sans le rompre, et de vous conduire jusqu'à l'enfant s'il vit, jusqu'à sa tombe s'il est mort.
--Hum!... Tu crois peut-être Perpignan plus adroit qu'il ne l'est réellement.
--Point!... Chaque métier à ses règles, n'est-ce pas? Ce qu'il aura à faire est l'a, b, c, du métier «d'entrepreneur de surveillances privées,» pour lui donner le titre qu'il prend sur ses circulaires.
D'ailleurs, s'il venait à s'égarer, à perdre la voie, tu serais là pour le ramener sur la bonne piste... délicatement, bien entendu, sans avoir l'air d'y toucher...
Mais il ne s'égarera pas, j'en suis sur!...
Son premier mouvement sera de vous conduire à la mairie du village d'Azé d'où dépend la ferme du Pignon blanc.
Là vous demanderez le registre des «passages» et des «permis de séjour» de l'année 1857.
Ce registre vous sera confié, vous le feuilleterez et vous constaterez qu'au mois de septembre 1857 passait et séjournait à Azé, venant de Versailles et se rendant à Tours, une troupe d'artistes saltimbanques composée de neuf personnes, voyageant avec deux voitures et cinq chevaux, sous la direction d'un sieur Vigoureux, dit «La Sauterelle.»
Catenac s'était remis à écrire, son crayon volait sur le papier.
--Doucement!... disait-il, doucement, je ne puis plus suivre.
Après une pause de quelques secondes, le placeur poursuivit:
Un examen attentif du registre vous prouvera qu'il n'est point passé d'autres saltimbanques à Azé depuis le mois de septembre. D'où vous concluerez que c'est forcément ce La Sauterelle que le petit Sans-Père a suivi, et à tout hasard vous relèverez son signalement copié en marge de sa mention de séjour, signalement dont voici les indications utiles:
VIGOUREUX,--né à La Bourgonce (Vosges). Age: 47 ans. Taille: 1 mètre 72 cent... Yeux: petits, gris et louches... Teint coloré. Signe particulier: l'annulaire de la main gauche coupé au-dessus de la première phalange.
Si avec cela vous preniez un autre saltimbanque pour celui-ci, c'est que véritablement vous ne seriez pas forts.
--S'il n'y avait que moi, grommela Catenac, pour le retrouver...
--Mais vous aurez Perpignan, dont c'est le métier. Tu le verras, une fois ses notes prises à la mairie, heureux, fier, plein de jactance, comme un sot qui se croit en train de mener à bien un chef-d'œuvre. D'un ton plein d'importance, il vous déclarera que les opérations dans le Vendômois sont terminées et qu'à Paris seulement, ou peut poursuivre les investigations. C'est indiqué.
Toi, tu approuveras. Tu laisseras ton noble client récompenser à sa guise Frégot et Lorgelin, mais tu t'arrangeras pour qu'il revienne avec vous. Il ne faut pas que M. le duc de Champdoce reste seul là-bas, on ne sait ce qui peut arriver...
--Oh! je suppose qu'il sera pressé de revenir.
--Je l'espère aussi. A Paris, l'adroit Perpignan vous conduira en droiture rue de Jérusalem, où, vous dira-t-il, le sieur Vigoureux ne peut manquer d'avoir son dossier, comme tous les artistes ambulants.
A la préfecture, on commencera par vous envoyer promener. La police, et c'est, ma foi! fort heureux, est avare des documents qu'elle possède, et ne donne pas, il s'en faut, à tout venant, des renseignements sur le premier venu.
Mais un mot du duc de Champdoce à M. le Préfet vous ouvrira les cartons.
Ou cherchera, et au bout d'une huitaine, on vous apprendra que l'artiste Vigoureux a été, on 1864, condamné à deux ans de prison pour coups et blessures, qu'il a subi honorablement sa peine, et que, pour l'heure, soumis encore à la surveillance, il a changé de profession, et tient un débit de vins dans les environs de l'ancienne barrière de l'Étoile, au coin de la rue Dupleix.
--Minute, hé!... fit l'avocat, que je prenne cette adresse.
Ce n'est pas sans raison que Catenac disait ainsi: Minute!... B. Mascarot attachant moins d'importance à ses instructions, les précipitait.
Déjà il continuait:
--D'un seul coup d'œil, quand vous irez rue Dupleix, vous reconnaîtrez votre Vigoureux, l'homme au doigt coupé. C'est un horrible brutal que le nom seul de Sans-Père mettra en fureur. Il vous avouera qu'on effet ce petit scélérat l'a suivi, et qu'il l'a eu dans sa troupe près de dix mois.
C'était, vous dira-t-il, un garnement plein de dispositions, mais fier comme un paon et plus paresseux qu'un lézard. En vérité, il n'avait de goût prononcé que pour la musique avec un vieil Alsacien nommé Fritz, qui était le chef d'orchestre de la troupe.
L'enfant et le vieux se montèrent si bien l'imagination, qu'un beau jour ils filèrent de compagnie, laissant Vigoureux dans un grand embarras.
Nécessairement, vous vous informerez ce qu'est devenu ce Fritz, et Vigoureux vous répondra des injures. Mais toi, qui es avocat, menace-le d'une plainte en détournement d'enfant, et devenu subitement souple comme un gant, il vous jurera qu'il va se mettre en quête.
Il s'y mettra, et huit jours ne se passeront pas sans que Vigoureux vienne vous apprendre qu'il a enfin découvert Fritz, et que vous le trouverez à l'hospice Saint-Magloire, où il a réussi à se faire admettre.
Certes, il y avait longtemps que Catenac, le souriant Hortebize, et même Paul Violaine, avaient perdu la fleur de leurs illusions sur toutes choses.
Ils avaient, le docteur et l'avocat surtout, laissé un à un leurs étonnements candides, à toutes les surprises d'une vie d'aventures.
Et cependant, c'est avec un réel émerveillement qu'ils écoutaient les péripéties diverses de ces investigations, toutes simples en apparence et allant de soi, mais qui, pour eux, décelaient une surprenante connaissance de tous les ressorts sociaux, une pénétration admirable, une incomparable entente de toutes les ressources de la civilisation.
--Fritz, reprit B. Mascarot, est un vieux finaud, comme tous les Alsaciens, d'ailleurs, lesquels enveloppent des apparences d'une simplicité enfantine, la ruse méridionale jointe à la cautèle normande.
Vous trouverez à Saint-Magloire un vieillard plus tremblotant que le lumignon près de s'éteindre, et que vous jugerez n'avoir plus guère sa tête et radotant.
Dis au duc de Champdoce de ne s'y fier qu'à demi.
Cet Alsacien retors vous contera avec un accent strasbourgeois trempé de larmes, tous ses sacrifices pour «sa bédide itôle.» Il vous dira comme quoi il se privait de «dâpac,» un Alsacien!... et de «Schnaps,» pour payer les leçons de composition et de piano qu'il faisait donner à Sans-Père.
C'est qu'il se proposait, il vous le jurera, de le faire admettre au Conservatoire. Il avait reconnu ses surprenantes facultés, et il caressait l'espoir de le voir devenir un grand musicien comme Weber ou comme Mozart.
Je suis persuadé que ses larmes de crocodile, tâchant de toucher sa proie, attendriront ton noble client. Il verra son fils sortant enfin des bourbes de la misère, et en sortant sans aide, par la seule force de son génie. Il se reconnaîtra, il croira reconnaître le sang des Dompair de Champdoce. Pour ce seul fait, il accepterait le petit...
Surprendre au juste la pensée vraie de B. Mascarot est difficile, pour ne pas dire impossible.
Il y avait trois quarts d'heure que Catenac, cet artiste en fourberies, s'efforçait de déchiffrer ce sphinx en lunettes; il était juste aussi avancé qu'à la première minute.
Où voulait en venir le placeur? Quand était-il franc? quand il raillait ou quand il était sérieux? Que fallait-il accepter ou rejeter de tout ce qu'il avançait?
C'était à dérouter les perspectives les plus exercées.
--Passons, fit l'avocat, passons, l'heure marche, et tout ce que tu me dis là ressortira des faits eux-mêmes...
B. Mascarot, d'un seul regard, glaça les objections sur ses lèvres, regard ironique, empreint de compassion, qu'il arrêta sur l'avocat en haussant les épaules.
--Caractère d'enfant, grommela-t-il, ignorant et présomptueux, téméraire et poltron, obstiné et versatile...
Et tout haut il ajouta:
--Il ne ressortira des faits, maître, que ce que je veux qu'il en ressorte... et si ta pénétration devance le dénouement, laisse-moi tout bien expliquer pour notre jeune ami Paul Violaine, dont le rôle sera plus compliqué que le tien.
Impatient de ces délais, et comptant sur la surprise finale, le bon docteur lançait à Catenac des regards furibonds.
--Mais, où l'Alsacien vous remuera vraiment, continua le placeur, c'est quand il vous confiera les amertumes de sa déception le jour où le petit, se sentant assez fort pour voler de ses propres ailes, s'envola, le laissant seul, misérable, sans pain.
«Car il me laissa seul en mon misérable taudis, gémira-t-il, pour aller s'installer tout seul dans un magnifique hôtel de la rue d'Arras-Saint-Victor, dans une belle chambre où il avait fait venir un piano. Son talent commençait à donner des fruits; il avait deux élèves à trente francs par mois, et le soir il jouait de la contre-basse dans un bal.»
Vous serez excédés d'écouter le vieux Fritz, bien avant qu'il soit las de se plaindre, d'autant plus que sous ses doléances vous sentirez les rancunes de l'intérêt lésé et la colère de l'exploiteur déconcerté; d'autant qu'il vous confessera que son bien-être actuel lui vient du «bedit incrat.»
Le duc, naturellement, lui laissera des marques de son contentement, et vous volerez rue d'Arras, de toute la vitesse de vos chevaux.
Là, un maître d'hôtel grognon vous répondra qu'il y a bien quatre ans qu'il a donné congé à cet artiste, le seul qui jamais ait eu l'audace de s'aventurer dans sa maison. Mais avec un peu d'adresse et une pièce de vingt francs, vous saurez de lui le nom et l'adresse d'une élève qu'avait alors le musicien, Mme veuve Grodorge, rue Saint-Louis.
Cette femme, fort séduisante encore, vous répondra en rougissant beaucoup, qu'elle ignore le domicile actuel de son professeur, mais que dans le temps il demeurait, 57, rue de la Harpe.
De la rue de la Harpe on vous enverra rue Jacob, et enfin, de là, vous serez adressés rue Montmartre, au coin de la rue Joquelet...
L'honorable placeur s'interrompit pour reprendre haleine, riant de ce rire silencieux qui annonce une bonne plaisanterie près de réussir.
--Rassure-toi, ami Catenac, reprit-il, vous serez là au terme de vos pérégrinations. La concierge de la rue Montmartre, la mère Brigot, la plus bavarde des concierges, se fera un plaisir de vous exposer que «l'artiste» a encore son appartement de garçon dans la maison, mais qu'il ne l'occupe plus.
«Car il a eu de la chance, ajoutera-t-elle, ce dont je me réjouis; il a épousé le mois passé la fille d'un riche banquier de notre rue qui était devenue amoureuse de lui, Mlle Martin-Rigal.»
Catenac devait bien prévoir quelque chose comme cela, cependant il ne put étouffer une exclamation.
--Par exemple!...
--C'est ainsi, fit modestement B. Mascarot. Le duc de Champdoce, haletant d'espoir, vous traînera chez notre excellent ami Martin-Rigal, et vous trouverez là... notre jeune protégé que voici, Paul, devenu l'heureux époux de la jolie Flavie.
Il se redressa, rajusta ses lunettes déplacées par la vivacité de ses mouvements, et se retournant vers Catenac:
--Allons, maître, fit-il, pas de rancune: fais preuve d'esprit, salue franchement Paul-Gontran, marquis de Champdoce!...
Ce dénouement, l'excellent Hortebize le prévoyait certainement. Il connaissait la pièce pour y avoir collaboré, et cependant il était empoigné, ni plus ni moins qu'un simple dramaturge assistant à la répétition générale de son drame.
--Bravo!... s'écriait-il on battant des mains; bravo, Baptistin!...
Paul, tout prévenu qu'il fût, s'était à demi affaissé sur sa chaise, la tête lui tournait, le cœur lui manquait.
--Eh bien!... oui, s'écria B. Mascarot d'une voix vibrante, oui, j'accepte l'éloge sans modestie ni vergogne. Je l'accepte, parce que le succès est sûr, parce que nous n'avons pas même à craindre cet imperceptible grain de sable qui fait verser les chars les mieux lancés.
Je vous ai dit mes combinaisons, étudiez-les, et si vous apercevez un défaut, signalez-le-moi, je le corrigerai.
Quel est notre plus précieux instrument? Perpignan. Eh bien!... ce niais vaniteux nous servira sans le savoir. Oui, il nous servira avec cette persuasion délicieuse pour lui, et que Tantaine saura faire pénétrer dans son esprit, qu'il traverse les projets de B. Mascarot.
Le duc peut-il avoir un soupçon, après avoir suivi cette filière de renseignements, après ces investigations si minutieuses qui dureront près de deux mois, après tant de preuves accumulées? Non.
Et j'ai encore mon projet, pour effacer de son esprit jusqu'à l'ombre du doute. Arrivé au but, je le ferai revenir sur ses pas.
Successivement, il ramènera Paul à tous les points de repère, et à tous il puisera une certitude plus forte.
On reconnaîtra Paul, le gendre de Rigal, le mari de Flavie, rue Montmartre, rue Jacob et rue de la Harpe; on le saluera de son nom rue d'Arras-Saint-Victor. Fritz se jettera dans les bras du «Bedit.» Vigoureux lui rappellera ses surprenantes dispositions pour le trapèze. Enfin, les Lorgelin presseront sur leur cœur leur cher Sans-Père.
Et cela sera ainsi, Catenac, parce que cette piste que vous allez suivre, c'est moi qui l'ai créée. Parce que tous ces gens, depuis la Brigot jusqu'aux Lorgelin sont des gens à moi, que je tiens, qui sont mes esclaves, qui ne sauraient avoir d'autre volonté que la mienne.
Ose donc dire, maintenant, Catenac, que le triomphe n'est pas sûr, et que nous ne pouvons pas, dès aujourd'hui, nous partager les douze millions de la maison de Champdoce!...
Catenac s'était levé lentement.
--J'admire, Baptistin, prononça-t-il, ta patience et ton génie. Oui, sur l'honneur! Seulement!... hélas! oui, il y a un seulement... Je vais d'un mot traverser l'édifice de tes espérances... mais il le faut.
Catenac pouvait être un trembleur, qu'affolait la crainte de compromettre une fortune acquise au prix de prodigieuses infamies... un traître prêt à livrer, sans hésiter, ses complices, pour s'assurer l'impunité...
Il n'en était pas moins un homme d'une perspicacité supérieure, un conseiller précieux qui, à l'œuvre, autrefois, avait donné la mesure de sa valeur.
Aussi, l'excellent Hortebize ne put-il se défendre d'un frisson taquin, en l'entendant déclarer si péremptoirement qu'il fallait renoncer à toute espérance.
Mais l'honorable placeur ne perdit pas son victorieux sourire.
--Parle, dit-il à l'avocat.
--Eh bien!... Baptistin, mon vieux camarade, fit Catenac, tu ne surprendras pas la bonne foi du duc.
B. Mascarot eut un mouvement de commisération.
--Es-tu bien sûr, fit-il, que je veuille la surprendre?... Qui te dit que tu n'es pas, ici, le seul trompé? As-tu joué franc jeu avec nous? Non! Pourquoi ne tricherais-je pas?... Ai-je l'habitude de me confier à ceux dont je me défie? Perpignan soupçonne-t-il le rôle que je lui destine? Pourquoi, dans un but qui t'échappe, ne t'aurais-je pas caché la vérité, à savoir que Paul, que voici, est bien réellement l'enfant que vous recherchez?...
Le placeur parlait si sérieusement, il était homme à prendre, pour atteindre son but, de si singuliers détours, que Catenac, déconcerté, resta béant, les yeux écarquillés.
Le cauteleux avocat n'avait ni la conscience nette, ni l'esprit en repos. Sa trahison était claire comme le jour; pourquoi ses associés ne le trahiraient-ils pas? Qui lui affirmait que, pour se venger, ils ne lui avaient pas tendu quelque traquenard perfide, où il allait laisser son argent, sa considération volée, et même sa liberté?...
En une seconde, son esprit inquiet sonda toutes les probabilités.
Mais il eut beau interroger tous les dénouements possibles et imaginables, de cette affaire, il n'aperçut pas l'ombre d'un danger pour lui.
--Je souhaite, pour nous, fit-il, se remettant un peu, que Paul soit bien celui que vous dites... J'en doute fort, pourtant. Ne viens-tu pas de me confesser le contraire? D'ailleurs, pourquoi tant de précautions?... Seulement... tiens pour certain et positif que le duc a un moyen infaillible d'éventer la supercherie... Que veux-tu?... C'est ainsi dans la vie. La circonstance la plus futile, la plus bête suffit pour disloquer de savantes combinaisons, pour frapper de stérilité les prodiges du génie... je ne sais pas de miracle d'invention qui tienne contre un fait?...
D'un geste, le placeur interrompit son associé.
--Paul est véritablement le fils du duc de Champdoce, affirma-t-il.
Qu'est-ce que cela signifiait?... Catenac devinait une comédie, et il la jugeait puérile, absurde, ridicule...
--Tu y tiens, fit-il.... Alors laisse-moi m'assurer de la vérité.
--Oh!... à ton aise... que rien ne te retienne!...
L'avocat marcha vers Paul et avec une certaine vivacité:
--Levez-vous, monsieur, lui dit-il, et rendez-moi le service de retirer votre paletot.
B. Mascarot et l'excellent docteur échangèrent un regard d'intelligence, qui amena sur leurs lèvres un sourire ironique.
De plus, le bon Hortebize respira longuement et profondément, en homme dont la poitrine est débarrassée d'un poids énorme.
--Ce n'est que cela, décidément!... murmura-t-il. Allons!... nous en serons quittes pour la peur. L'édifice est plus solide que jamais.
Cependant Paul hésitait à obéir, et son œil consultait B. Mascarot.
--Contentez notre ami, mon cher enfant, dit le placeur, contentez-le...
Paul retira son paletot qu'il posa sur le dos d'une chaise.
--Maintenant, ajouta Catenac, relevez la manche droite de votre chemise, un peu haut, jusqu'à l'épaule.
A peine le jeune homme eut-il obéi, à peine l'avocat eut-il jeté un coup d'œil sur son bras, que se retournant vers ses associés, il dit:
--Ce n'est pas lui.
A son incommensurable stupeur, B. Mascarot et le bon Hortebize furent pris d'un accès de fou-rire.
--Non, insista-t-il, non, celui-ci n'est pas le fils abandonné du duc de Champdoce, et le duc le reconnaîtra mieux que moi... Vous riez!... c'est que vous ne savez pas...
--Assez, interrompit le placeur.
Et s'adressant à Hortebize:
--Explique à notre loyal ami, lui dit-il, que nous savons beaucoup de choses...
Le digne docteur s'approcha de cet air équivoque, moitié solennel, moitié gouailleur, qu'il arbore quand il démontre à ses clients les mérites et les avantages de l'homéopathie.
--Vois-tu, maître, dit-il à Catenac en prenant la main de Paul, tu assures que celui-ci n'est pas celui que nous affirmons, parce que tu ne lui vois pas certaines marques de reconnaissance dont on t'a parlé...
Elles y seraient, à cette heure, ces marques, si, associé loyal découvrant notre ignorance, tu nous avais prévenus.
Elles s'y trouveront, le jour où Paul sera présenté à M. de Champdoce; elles y seront patentes et tangibles à satisfaire n'importe quel saint Thomas...
--Comment, tu veux...
--Laisse-moi dire:
Si Paul, dans son enfance, alors qu'il n'avait qu'une douzaine d'années, eût reçu sur l'épaule, un sceau d'eau bouillante qui lui eût enlevé l'épiderme, et occasionné une plaie purulente, il aurait, aujourd'hui, une large cicatrice, dont la nature et la forme particulière décéleraient l'origine; c'est-à-dire que nous lui trouverions une cicatrice à trois branches, dont le centre profond serait à l'omoplate, et dont les rameaux iraient s'allonger en diminuant, dans le dos, sur la poitrine et sur le bras, selon les lois nécessaires de l'écoulement d'un liquide brûlant, tombant de haut. De plus, nous aurions, de ci et de là, de légères cicatrices, de dimensions variables, très superficielles, circulaires, représentant les éclaboussures de l'eau bouillante...
De la tête et de la main Catenac approuvait.
--Oui, c'est bien cela, en effet, disait-il, c'est tout à fait cela...
--Eh bien, maître, écoute bien:
Sais-tu ce que je vais faire en te quittant?
Je vais conduire Paul chez moi, dans mon cabinet de consultations. Je le ferai coucher sur mon «lit de patience,» et je l'endormirai avec du chloroforme, le cher garçon, car je ne veux pas le faire souffrir... Pour tenir l'éponge, j'aurai Baptistin. Quand Paul sera bien endormi, je dépouillerai son torse, et j'appliquerai sur sa peau un morceau de flanelle, préalablement imbibé d'un certain liquide, selon une formule qui m'appartient... Eh! eh! j'ai eu quelque talent autrefois! Il est inutile, j'imagine, de te dire que ce morceau de flanelle, qui est à cette heure dans un des tiroirs de mon bureau, a été, par moi, artistement découpé du façon à représenter exactement les contours capricieux d'une pluie provenant d'une brûlure. Quelques petits fragments joueront les éclaboussures à s'y méprendre.
Quand cette compresse vésicante aura fait son effet, c'est-à-dire au bout de huit ou dix minutes, je la retirerai, je panserai, selon ma méthode à moi, la place dénudée, je réveillerai Paul... et nous dînerons de bon appétit.
--Tu vas faire cela, toi?...
--Dans une heure... Si la partie te sourit, viens. J'ai à dîner un faisan et une barbue. L'expérience est curieuse. Tu verras la belle cicatrice!...
B. Mascarot se frottait les mains.
--Eh bien!... demanda-t-il à Catenac tout penaud, que dis-tu de cela?
--Je dis, répondit l'avocat que l'idée est diabolique...
--Oh!...
--Mais que vous oubliez un détail.
--Bah!...
--Oui. Vous n'avez pas calculé que le temps seul donne à une cicatrice certaines apparences.
--Prrr!... interrompit le docteur, voici ce que j'ai à le répondre:
1º S'il ne nous fallait que du temps, trois mois, six mois, un an, davantage même, nous reculerions d'autant le moment où le duc du Champdoce retrouverait son fils.
Cela, nous le pouvons, n'est-ce pas?
2º Je me fais fort, moi, Hortebize, de vous soumettre avant deux mois, grâce à un procédé de pansement particulier, une cicatrice blanche et rancie, comme disaient nos vieux professeurs, non suffisamment pour tromper un professeur de médecine légale, mais assez pour prendre un homme du monde et même un docteur non prévenu... Vois-tu, Catenac, l'homéopathie est une belle chose.
L'avocat réfléchissait. On venait de lui exposer tant d'éléments de succès, qu'il regrettait amèrement ses tergiversations, lesquelles, sans aucun doute, lui seraient comptées à l'heure de la curée.
Les convoitises qu'allumait en son âme cupide ce chiffre merveilleux, douze millions, flambaient dans son petit œil d'ordinaire si froid et si morne.
--Tant pis!... s'écria-t-il avec un élan bien sincère cette fois, au diable les préjugés, les scrupules et les transes. Si nous périssons, ce sera pour une conquête qui en vaut la peine. Mes amis, comptez sur votre vieux Catenac, il est à vous, corps et âme. Je m'incline devant vous et je m'humilie. Vous êtes forts et je ne suis qu'un sot.
Cette fois, les regards qu'échangeaient Mascarot et le docteur n'avaient rien d'équivoque.
--Nous le tenons enfin, pensaient-ils, et par le bon endroit...
--Mais nous partagerons, n'est-ce pas? ajouta l'avocat. J'arrive bien après vous, je suis un ouvrier de la dernière heure, mais ma besogne est importante, délicate, vous ne pouvez rien sans moi...
--Tu auras ta part, répondit évasivement le placeur.
--Je la veux égale à la vôtre.
--Soit.
--Compte là-dessus!... fit entre ses dents le docteur.
Mais cette exclamation devait passer inaperçue, et c'est avec l'enthousiasme de la plus tendre amitié que les trois associés échangèrent la poignée de main qui consommait la ruine du véritable héritier du duc de Champdoce.
--Maintenant, reprit l'avocat un renseignement encore: Êtes-vous sûrs que le duc n'ait aucun autre moyen de reconnaissance?
--Non, mais ce n'est pas supposable... Le duc n'a pas même vu son fils lorsqu'il est né; il a été emporté avant que la duchesse fût revenue à elle.
--Mais Jean l'a vu. Jean est encore de ce monde. Il a quatre-vingt-sept ans, il est infirme, presque en enfance; mais dès qu'il s'agit de cette maison de Champdoce, à laquelle il a donné plus que sa vie, toute son intelligence reparaît...
--Eh bien!...
--Jean, vous le savez, s'était opposé de toutes ses forces à la substitution. Ne peut-on supposer qu'il a prévu le cas où le duc serait pris de remords?...
La physionomie du placeur était devenue fort grave.
--J'avais pensé à cela, fit-il; mais comment savoir?...
--Je saurai, moi!.., déclara Catenac. Jean a confiance en moi, je l'interrogerai.
C'était à ne plus reconnaître le froid Catenac, il s'agitait, il faisait du zèle, comme tous ceux qui, nouveaux venus dans une affaire, prétendent se rendre immédiatement utiles.
--De ce côté, fit-il, tout est dit. Mais de l'autre?... Qui affirme que personne ne reconnaîtra Paul?
--Moi, qui sais combien la misère l'avait isolé, moi qui ai provisoirement envoyé à Saint-Lazare, une maîtresse qu'il avait, la charmante Rose. Tu la connais, Catenac, c'est contre elle que tu as décidé M. Gandelu, l'entrepreneur à déposer une plainte. Un moment, j'ai été inquiet, sachant que Paul avait eu un protecteur que je ne connaissais pas... Mais ce protecteur, vous l'avez deviné, c'était le comte de Mussidan, le meurtrier de son père, car Paul est le fils de Montlouis.
--Conclusion, fit le docteur, rien à craindre.
--Non, rien. Que Catenac marche, moi je me charge de fabriquer à Paul l'état civil qu'il faut, et de lui faire épouser Flavie Rigal. Et croyez que ces soins ne me feront pas négliger l'autre opération, et qu'avant un mois Henri de Croisenois aura lancé notre société et sera le mari de Sabine de Mussidan.
La nuit était venue, et c'est à peine si les interlocuteurs distinguaient leurs traits.
--Il serait sage d'aller dîner, proposa le docteur.
Et s'adressant au protégé de l'association:
--Allons, Paul, dit-il, en route.
Mais il ne bougea pas, et alors seulement les trois associés remarquèrent que le pauvre garçon était à demi évanoui. Il fallut lui frotter les tempes avec de l'eau fraîche pour le faire revenir complètement à lui.
--Comment, lui dit le docteur, la seule idée d'une petite opération que vous ne sentirez même pas, vous met en cet état!...
Paul hocha tristement la tête.
--Ce n'est pas cela, fit-il.
--Quoi alors?
--C'est que, reprit-il tout frissonnant, il existe, je le connais, je sais où il est...
Les honorables associés pensèrent que leur élève devenait fou.
--Qui lui?... interrogèrent-ils.
--Lui!... le fils du duc de Champdoce!
La foudre tombant dans le bureau de l'agence n'eût pas produit une pire stupeur.
--Voyons, fit B. Mascarot, qui, le premier reprit son sang-froid, expliquez-vous, que voulez-vous dire?
--Eh bien!... monsieur, vos derniers détails, tout à l'heure, m'ont éclairé... voilà pourquoi je me suis trouvé mal... Je connais un jeune homme qui a vingt-trois ans, qui a été mis aux enfants-trouvés, à l'hospice de Vendôme, qui s'est enfui à douze ans et demi, et qui porte au bras la cicatrice d'une brûlure qui lui a été faite quand il était apprenti chez un corroyeur.
--C'est lui!... s'écria Catenac.
--Et où est-il, ce jeune homme, interrogea vivement le placeur, que fait-il, quel est son nom?
--Il est sculpteur, il se nomme André, il demeure...
Un horrible blasphème du placeur l'interrompit.
--Tonnerre du ciel!... hurlait Mascarot, qui bégayait tant sa fureur était grande, voici la troisième fois que cet artiste de malheur se trouve entre nous et notre but.... mais ce sera la dernière fois, je le jure bien.
Catenac et Hortebize étaient aussi pâles l'un que l'autre.
--Que veux-tu faire! balbutièrent-ils.
Grâce à un héroïque effort, le placeur ressaisit les apparences du sang-froid.
--Je ne veux rien faire, répondit-il, seulement vous savez, cet André est ornemaniste et sculpte les façades des maisons à des hauteurs vertigineuses.... N'avez-vous pas entendu dire que la vie de ces gens qui travaillent en l'air ne tient qu'à un fil?
XXI
Il n'est, hélas! dans notre civilisation, que trop de métiers qui exposent à un péril constant celui qui les exerce.
André était sculpteur-ornemaniste, il passait ses journées sur des échafaudages mal ou négligemment assujettis: Mascarot avait donc raison de dire que sa vie ne tenait qu'à un fil.
Seulement, ce fil était beaucoup plus gros, et pourtant plus difficile à trancher que ne l'avait imaginé l'honorable placeur.
Lorsqu'il parlait de supprimer l'homme qui compromettait ses projets, avec autant d'aisance que s'il se fût agi de souffler une bougie gênante, il ne se doutait pas d'une circonstance qui allait singulièrement compliquer sa tâche.
André était prévenu.
Cela datait de ce jour où il avait reçu de Sabine cette lettre déchirante où elle lui disait qu'elle allait se marier; que placée entre son amour et l'honneur menacé de sa famille, elle se dévouait, et où elle le conjurait de l'oublier.
Cela datait surtout de cette soirée où, après une conférence avec M. de Breulh-Faverlay et la folle et généreuse vicomtesse de Bois-d'Ardon, réunissant en faisceau tous les indices recueillis, il était arrivé à cette conviction que le comte et la comtesse de Mussidan, et par contre Sabine, étaient victimes de quelque machination abominable dont Henri de Croisenois était l'auteur ou à tout le moins l'instrument.
Quand on l'attaquerait, et comment, il l'ignorait; mais il prévoyait, il était sûr qu'il serait attaqué.
Il ne pouvait deviner de quel côté serait le péril, mais il le sentait vaguement suspendu au-dessus de sa tête.
Et il se tenait prêt à se défendre avec l'acharnement du désespoir. C'était sa vie qu'il défendait; plus encore... c'était Sabine, son amour, son bonheur.
N'eût-il pas eu cette sage défiance, M. de Breulh-Faverlay la lui eût inspirée.
Lui aussi, le gentilhomme, il savait ce qu'il faisait en s'associant à cette œuvre de salut; et il estimait trop André pour lui cacher ses appréhensions.
--Je parierais ma fortune, dit-il, que nous sommes en face d'une affaire de chantage. C'est grave. Ce qu'il y a de pis, c'est que nous n'avons à compter que sur nos seules forces, que nous ne pouvons invoquer l'assistance de la police. D'abord, nous n'avons aucun fait positif à articuler, et la police ne peut agir que sur des faits... En second lieu, nous rendrions un triste service à ceux que nous prétendons sauver, si nous donnions l'éveil à la justice... Qui sait de quel terrible secret les misérables sont armés contre M. et Mme de Mussidan!... Et croyez que le cas échéant le comte et la comtesse seraient contre nous avec leurs oppresseurs, c'est dans la logique des faits!...
Ces appréciations n'étaient que trop justes; André n'avait pas une objection à présenter.
--Raison de plus, poursuivit M. de Breulh, pour ne rien hasarder. Voici le cas de montrer qu'un honnête homme peut être aussi fin qu'un gredin. Quand on entreprend une campagne comme la nôtre, la première vertu doit être la prudence, poussée jusqu'à la poltronnerie... N'oubliez pas qu'à partir de ce moment, vous n'avez plus le droit, la nuit venue de tourner court le coin des rues désertes... Il serait par trop... simple d'aller tendre le dos à un coup de couteau.
--Oh!... je serai prudent, monsieur, je vous le jure.
C'est ce dont M. de Breulh n'était pas parfaitement convaincu; aussi retint-il encore assez longtemps André, s'efforçant de lui démontrer la nécessité de dissimuler, surtout s'il arrivait à découvrir quelque preuve de l'infamie de Henri de Croisenois.
Le résultat de cet entretien fut que André et M. de Breulh décidèrent que jusqu'à nouvel ordre ils cesseraient de se voir ouvertement.
Ils devaient s'attendre à être épiés par des émissaires de Croisenois, et leur intimité ne manquerait pas en ce cas d'inquiéter. Or, leur succès dépendait surtout de la sécurité qu'ils sauraient inspirer à leurs ennemis.
Ils convinrent qu'ils s'attacheraient, chacun de son côté et dans sa sphère, à Henri de Croisenois, et que tous les soirs, à la nuit tombante, ils se rencontreraient pour se communiquer leurs impressions et leurs découvertes, dans un petit café situé sur les Champs-Élysées, tout près de la maison dont André avait entrepris les sculptures pour M. Gandelu.
Lorsqu'ils se séparèrent après la plus amicale poignée de main, André était juste dans les dépositions qu'il fallait pour conduire à bien sa difficile entreprise.
Sa résolution n'avait en rien diminué, et l'aveugle emportement de la première impression s'était calmé. Il s'était frotté de diplomatie, et avait raisonné la nécessité, que d'ailleurs il avait reconnue tout d'abord, de ruser et de dépasser en perfidie les misérables qu'il ne pouvait attaquer directement.
--Surtout, se disait-il, en regagnant à pied, à minuit passé, la rue de la Tour-d'Auvergne, surtout si je dois me défendre de songer à la possibilité d'un échec, aussi sévèrement qu'un malade s'interdit de penser à son mal... L'idée de perdre Sabine suffirait pour troubler complètement mon intelligence, à l'heure ou j'en ai le plus besoin... Il sera temps de me désoler quand j'aurai échoué.
Rentré chez lui, il passa une partie de la nuit à réfléchir.
Ses engagements avec M. Gandelu étaient ce qui le préoccupait le plus pour l'instant.
Pouvait-il, tout à la fois, surveiller les travaux de sculpture dont il était chargé et épier Croisenois? Difficilement.
D'un autre côté, il fallait vivre, manger, il aurait besoin d'argent, et en emprunter à M. de Breulh lui répugnait étrangement. De plus, il risquait, pensait-il, s'il abandonnait tout à coup ses travaux, de donner le soupçon de ses projets.
D'un mot, M. Gandelu pouvait concilier toutes ces obligations contraires, et André, se rappelant la bienveillance de ce brave homme, décida que le plus simple était de se confier à lui.
C'est donc chez lui qu'avant tout il se rendit le lendemain matin.
Neuf heures seulement sonnaient, lorsque André arriva chez le riche entrepreneur; et cependant la première personne qu'il aperçut en entrant dans la cour, fut le jeune M. Gaston, déjà levé, par miracle.
Debout, les mains dans les poches de son veston, l'épaule appuyée contre le montant de la porte d'une écurie, l'aimable et spirituel jeune homme paraissait suivre avec une extrême attention les mouvements des palefreniers occupés à panser les chevaux.
C'était bien toujours le même Gaston de Gandelu, l'adorateur de Rose, mais il était aisé de voir qu'un événement épouvantable avait bouleversé sa vie, qu'il avait été foudroyé en plein bonheur.
Son faux-col était à peine empesé, sa cravate flottait à l'abandon, le coiffeur n'avait pas donné à ses cheveux, déjà rares, leur pli gracieux.
La façon même dont il aspirait et lançait la fumée de son londrès trahissait les plus amères pensées, d'horribles déceptions, le dégoût de tout; une profonde lassitude, même de la vie.
En le reconnaissant, André qui se souvenait du son dîner chez Rose, jugea qu'il ne pouvait se dispenser de l'aller saluer.
Justement, le jeune M, Gaston venait de relever la tête.
--Tiens!... s'écria-t-il de cette atroce voix de fausset qu'il avait eu tant de mal à acquérir, voilà mon artiste!... Dix louis que vous venez rendre à papa une petite visite intéressée!...
--Mon Dieu!... oui... et s'il est chez lui...
--Oh!... il y est. Seulement si vous réussissez à le voir, vous aurez plus de veine que moi, son unique héritier... Papa boude!... Elle est bonne, hein, celle-là?... Il s'est enfermé et refuse de m'ouvrir...
--Sans doute vous plaisantez...
--Moi!... Jamais... Je suis connu pour être sérieux... demandez à Charles, du Helder!... Papa pas content, et il me la fait au despotisme. Moi je la trouve bien drôle, comme dit Lesueur... prodigieusement drôle!...
Les palefreniers pouvaient entendre. M. Gandelu fils eut au moins le bon sens d'entraîner André un peu plus loin.
--Imaginez-vous, poursuivit-il, que je vais tirer au sort, et que papa jure que si j'ai un mauvais numéro il ne me rachètera pas. Me voyez-vous dans le rôle de troupier, vous?... Philippe de chez Vachette dit que j'aurai un chic épatant!... Ousqu'est mon chassepot!...
Évidemment le jeune M. Gaston s'efforçait de se montrer supérieur à la mauvaise fortune, ce qui est l'indice d'un noble caractère, mais il réussissait médiocrement. Il souriait encore; mais son rire ressemblait à une grimace et était pâle comme celui d'un homme que tenaille la colique.
--Et pas le sou! Je suis décavé, quoi!... je passe la main. Voilà une scie!... Un homme qui a crevé son sac, comme dit Léontine, n'est plus un homme. Par dessus le marché, papa veut démolir mon crédit... Il va faire insérer dans les journaux que j'ai un conseil judiciaire et qu'il ne paye plus mes dettes. Me faire tort près de mes fournisseurs!... Est-ce assez indélicat!... Mais je m'en moque, après tout une annonce comme celle-là me poserait crânement, pas vrai? Hein!... quelle réclame!...
Il resta court, comme en arrêt sur une idée soudaine, et changeant de visage et de ton:
--Vous n'auriez pas dix mille francs à me prêter, demanda-t-il brusquement au jeune sculpteur, je vous en rendrai vingt-mille à ma majorité...
André croyait avoir jugé M. Gandelu fils; il était resté bien au-dessous de la vérité, il le reconnaissait avec un profond étonnement.
--Je dois vous avouer, monsieur, commença-t-il...
Mais l'aimable jeune homme aussitôt l'interrompit.
--Compris!... fit-il, n'avouez rien, c'est inutile. Au fait, suis-je bête, un artiste!... Si vous aviez dix mille francs, vous ne seriez pas ici... comme dit Dupuis. Il me faut cette somme, pourtant. J'ai souscrit des billets à Verminet, et dame, il est raide... Connaissez-vous Verminet?
--Oh!... pas du tout.
--Elle est encore bonne!... d'où sortez-vous donc!... Il est directeur de la «Société d'Escompte mutuel,» mon cher. Vrai, c'est un bon enfant. J'avais besoin d'argent, il m'en a donné tout de suite... Ce qui me gêne un peu, c'est que, d'après ses conseils, pour faciliter l'escompte, vous comprenez, j'ai signé le nom d'une autre personne...
A cet aveu fait avec la plus naïve impudence, André recula effrayé.
--Mais c'est un faux, Malheureux!... fit-il.
--Pas du tout, puisque je payerai... D'ailleurs, il me fallait de l'argent pour Van Klopen... Vous connaissez Van Klopen, j'imagine... Ah! quel homme pour habiller une femme!... Je lui avais commandé trois costumes pour Zora!... Enfin, papa est cause de tout. Pourquoi me pousse-t-il à bout?
La colère lui montait à la tête, il élevait la voix, il gesticulait.
--Oui, poursuivit-il, papa me pousse à bout, et je la trouve mauvaise. Si encore il ne s'acharnait qu'après moi!... Mais non, il s'en prend à une pauvre femme innocente, sans défense, qui n'a jamais rien fait, à Mme de Chantemille... ça, c'est lâche, c'est petit, c'est canaille!...
--Mme de Chantemille?... interrogea André, à qui ce nom ne rappelait rien.
--Oui, à Zora, vous savez bien, vous êtes venu pendre la crémaillère chez elle.
--Ah!... c'est de Rose que vous me parlez.
--Précisément!... Mais vous savez, je n'aime pas qu'on la nomme ainsi. C'est sur elle que papa passe sa colère. Vingt louis que vous ne devinez pas ce qu'il a fait?... Il a déposé contre elle une plainte en détournement de mineur... Quel aplomb! Comme si j'étais un gaillard qu'on détourne, moi!... Enfin, on l'a arrêtée, et elle est en prison, à Saint-Lazare.
Cette idée désolante lui perçait le cœur, et il avait bien du mal à dissimuler une larme qui glissait entre ses paupières bordées d'écarlate.
--Pauvre Zora!... fit-il d'un ton navré. Ah!... tenez, les femmes ne m'en content pas, à moi... eh bien!... celle-là, m'aimait. Et quel chic!... Son coiffeur m'a dit vingt fois qu'il n'avait jamais vu de si beaux cheveux!... Et elle est à Saint-Lazare!... Quand les agents sont venus la prendre, c'est à moi qu'elle a pensé tout de suite. Elle s'est écriée: «Ce pauvre loup chéri est capable de s'en faire périr!» C'est la cuisinière qui m'a conté ça. Oh!... elle avait du cœur. Son arrestation lui a causé une telle émotion qu'elle s'est mise à cracher le sang... Et impossible d'arriver jusqu'à elle pour lui parler, pour la consoler... Je me suis présenté à Saint-Lazare, mais j'ai remporté une veste, oh!... mais une veste!...
Il fut forcé de s'interrompre, les sanglots l'étouffaient.
--Voyons, monsieur Gaston, murmura André, un peu de courage...
--Oh!... j'en ai, et dès le lendemain de mes vingt-cinq ans, je l'épouse; vous verrez... Et cependant, ce n'est pas papa qui a eu l'idée de cette infamie. Elle lui a été conseillée par son homme d'affaires, un avocat, un nommé Catenac. Connaissez-vous? Non. Il n'a qu'à bien se tenir; demain je lui envoie mes témoins... Tiens, à propos... voulez-vous être mon témoin, vous?...
--J'ai peu l'habitude de ces sortes d'affaires.
--Alors, il n'en faut pas. Je veux des témoins qui me posent du coup, et dont le ton et la mise lui donnent à réfléchir.
--En ce cas...
--Je tâcherai de trouver des militaires... vous comprenez. D'abord l'affaire est simple comme bonjour. Je suis l'insulté, je choisis le pistolet, à dix pas. Je ne sors pas de là. S'il a peur, qu'il décide papa à se désister. Sinon des claques. Voilà! je suis carré comme un dé, moi, pistolet, excuses ou claques, au choix!...
En tout autre disposition d'esprit, André eût peut-être souri des ridicules de ce triste garçon. En ce moment, il se demandait comment se dépêtrer de cette douleur tenace, quand un domestique sortit de la maison et vint à lui.
--Monsieur, lui dit cet homme, monsieur vous a vu par la fenêtre de son cabinet, et il vous prie de monter chez lui.
--J'y vais, répondit vivement André.
Et tendant la main au jeune M. Gaston:
--Bon espoir, cher monsieur, commença-t-il.
Mais Gaston le retint.
--Dites donc, fit-il à voix basse et fort vite, vous allez voir papa, parlez-lui un peu de moi. Il vous aime beaucoup, parole d'honneur, il vous écoutera. Dites-lui que je suis capable de me faire sauter le caisson, hein!... Faites-la-lui au suicide, cela prend toujours... Qu'il laisse Zora et qu'il me donne de quoi payer Verminet et je fais tout ce qu'il voudra...
XXII
Quand André, enfin débarrassé du jeune M. Gaston, se présenta chez M. Gandelu, il fut effrayé de son affaissement et de l'affreuse altération de ses traits.
Sa franche et joyeuse physionomie présentait une désolante expression de découragement et d'hébétude. Sa pâleur était livide, son teint terreux, tout le sang de ses joues affluait à ses paupières violacées et gonflées, sa lèvre inférieure pendait inerte.
Il avait pleuré, et, en essuyant ses larmes du revers de sa manche, il avait marqué sur son visage de grandes taches noirâtres.
Cependant, lorsque parut André, l'œil vitreux de M. Gandelu s'éclaira, et il se leva à demi de son fauteuil.
--Ah!... c'est vous, dit-il d'une voix dolente, cela m'a fait du bien de vous voir! Bénie soit la bonne aventure qui vous amène.
André secoua tristement la tête.
--Ce n'est pas une bonne aventure, prononça-t-il.
--Alors, seulement l'entrepreneur remarqua sa gravité inaccoutumée, et les plis de son front.
--Qu'avez-vous, André, demanda-t-il vivement, vous surviendrait-il quelque ennui?
--Je suis menacé d'un grand malheur monsieur.
--Vous!... que me dites-vous là...
--Hélas!... monsieur, la vérité. Et les conséquences de ce malheur peuvent être pour moi le désespoir... la mort.
Un flot de colère soudaine empourpra la face blêmie de l'entrepreneur.
--Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, d'un ton farouche, n'y aurait-il donc pas de Providence! Que fait-elle? Sera-ce éternellement le lot des justes, des honnêtes, des bons, de souffrir ici-bas; de pleurer, d'être misérables!... Les coquins et les méchants, eux, prospèrent et triomphent, il n'y a de chance et de bonheur que pour eux...
Il s'interrompit, et fixant André:
--Je suis ton ami, garçon, reprit-il, je veux t'être utile.
--Je venais, monsieur, plein de confiance, vous demander un service.
--Ah!... vous avez pensé à moi!... Eh bien! je suis content. Votre main, André, j'aime à sentir une main loyale dans la mienne, cela me remet un peu de vie au cœur... Parlez!...
Le jeune artiste se recueillit un moment.
--C'est le secret de ma vie, monsieur, fit-il enfin, avec une certaine solennité, que je vais vous confier.
M. Gandelu ne répondit pas, mais de son poing fermé il se frappa rudement la poitrine, et ce geste, mieux que tous les serments, garantissait son inviolable discrétion.
André n'hésita donc pas, et taisant seulement les noms, il raconta la touchante et simple histoire de ses amours, son ambition, ses espérances, et finit en exposant exactement la situation actuelle.
Quand il eut terminé:
--Que puis-je faire? demanda M. Gandelu.
--Me permettre, monsieur, de céder l'entreprise que vous m'aviez confiée à un de mes amis. Je garderai en apparence la direction et la responsabilité des travaux, en réalité je ne serai plus qu'un ouvrier... Cette combinaison me donnera ma liberté, et en même temps le moyen de gagner en quelques heures, chaque matin, ce qu'il me faut pour vivre...
--Et c'est là ce que vous appelez un grand service?
--Monsieur...
--Silence!... interrompit l'entrepreneur avec une brutalité affectée. Vous ferez de l'entreprise ce que vous voudrez, m'entendez-vous, et de la maison aussi... Vous la démolirez si cela peut vous faire plaisir. Pour qui donc me prenez-vous? Quand le vieux père Gandelu aime quelqu'un, mon garçon, ce n'est pas à demi, et ce quelqu'un peut disposer de lui et de sa bourse...
Il se leva vivement, et allant ouvrir une grande caisse de fer scellée dans un des angles du cabinet, il en tira une liasse de billets de banque qu'il plaça devant André.
--Dans une guerre, disait-il, comme celle que vous allez entreprendre, il faut de l'argent, et beaucoup... en voici. Oh!... ne froncez pas les sourcils!... Vous me rendrez cela quand et comme vous voudrez.
L'empressement de ce digne et brave homme, qui oubliait ses chagrins pour ne s'occuper que des siens, touchait André jusqu'aux larmes.
--Mais je n'ai pas besoin d'argent, monsieur, commença-t-il d'une voix émue, j'ai quelques économies...
D'un geste, M. Gandelu lui imposa silence.
--Prenez ces 20,000 francs, commanda-t-il, vous m'encouragerez ainsi à vous dire quel service je comptais vous demander quand je vous ai fait prier de monter près de moi.
Refuser, c'eût été s'obstiner dans une fierté mal placée. André accepta et attendit.
L'entrepreneur avait regagné son fauteuil et le coude sur son bureau, le front dans sa main, il semblait s'oublier dans les plus douloureuses méditations.
--Mon cher André, commença-t-il enfin, d'une voix rauque et brève, vous avez pu, l'autre jour, mesurer toute l'étendue de ma misère. Mon fils est un malheureux, et j'ai cessé de l'estimer...
Le jeune artiste avait deviné qu'il allait être question de Gaston.
--Il a certes des torts bien graves, monsieur, répondit-il, mais il est jeune.
M. Gandelu eut un sourire navrant.
--Mon fils est vieux.... prononça t-il, comme le vice. J'ai réfléchi et je l'ai jugé. Hier, il m'a menacé de se tuer... Lui, se suicider!... il est trop lâche, et ce n'est pas cela que je crains. Ce que je redoute, c'est qu'il finisse par déshonorer mon nom.
André frémit. Il songeait aux faux que lui avait avoués le jeune drôle.
--Jusqu'à ce jour, poursuivit l'entrepreneur, j'ai été d'une faiblesse indigne. Il est trop tard pour se montrer sévère. Je cèderai donc. Ce pauvre sot est épris jusqu'à la folie d'une indigne créature nommée Rose, que j'ai fait enfermer; je suis décidé à la lui rendre... Je me résigne aussi à payer ses dettes. C'est une lâcheté, je le sens... mais je suis son père, je ne l'estime plus... je l'aime toujours... Il a déchiré mon cœur, les lambeaux sont encore à lui.
Le jeune peintre se taisait, épouvanté des souffrances que trahissait cette horrible résignation.
--Je ne m'abuse pas, reprit après une pause M. Gandelu, mon fils est perdu. Je ne puis qu'essayer de faire la part du feu. Si cette Rose n'est pas une créature absolument perverse, on peut utiliser son influence sur ce malheureux. Mais qui se chargera des négociations!... Qui obtiendra de mon fils un aveu sincère de ses dettes?... André, j'avais compté sur vous.
Consentir à entreprendre le sauvetage du jeune M. Gaston, c'était de la part d'André un acte de dévouement héroïque, à un moment où il n'avait pas trop de toutes les forces de son intelligence pour l'œuvre de son propre salut.
Distraire sa pensée de Sabine, menacée du plus effroyable malheur qui puisse frapper une jeune fille, lui semblait presque un crime, et exigeait le plus énergique effort de sa volonté.
Pourtant, si égoïste que soit la passion vraie, il jugea qu'il devait cela et plus encore à cet honnête homme, qui venait de mettre si généreusement à sa disposition le seul élément de succès qui lui manquât, et un des plus puissants.
Il s'assit donc près de M. Gandelu, et froidement ils discutèrent la conduite qu'il convenait de tenir.
La prudence, la dissimulation même étaient indispensables.
Les derniers événements avaient si bien démoralisé le jeune M. Gaston qu'on pouvait tout obtenir de lui. Mais il fallait se hâter. Il était clair que s'il venait à soupçonner seulement les véritables dispositions paternelles, il s'empresserait d'en abuser.
Il fut donc arrêté qu'André aurait carte blanche, et que l'entrepreneur ne céderait jamais, en apparence, qu'à ses sollicitations.
Ainsi, ils comptaient substituer à l'autorité paternelle, dont la faiblesse était démontrée, un pouvoir étranger, nouveau, qui saurait se faire craindre et respecter.
L'événement devait justifier leurs prévisions.
Le jeune M. Gaston était bien plus abattu, bien plus désespéré encore que ne le supposait André, et c'est avec des transes inexprimables qu'il attendait en se promenant dans la cour, le retour de son ambassadeur.
Dès qu'il le vit paraître sur le seuil de la maison, il courut à lui.
--Eh bien!... que dit papa?...
--Votre père, répondit André, est fort irrité. Cependant je ne désespère pas de lui arracher quelques concessions.
--Il ferait mettre Zora en liberté?...
--Peut-être.
Le spirituel jeune homme eut une exclamation de joie.
--Quelle veine!... s'écria-t-il.
Et après quelques pas d'une danse délirante:
--Du coup, ajouta-t-il, je lui achète un huit-ressorts! v'lan...
André prévoyait bien quelque chose comme cela.
--Doucement, cher monsieur, fit-il; modérez-vous. Si votre père vous entendait, Mme Zora serait en grand danger de rester là où elle est...
--Allons donc!...
--C'est ainsi. Persuadez-vous bien que votre père ne vous rendra Zora et ne paiera vos dettes qu'autant que vous lui promettrez de changer de conduite et d'être plus raisonnable à l'avenir.
--Oh!... pour promettre, j'en suis.
--Je le crois... et votre père aussi. C'est pourquoi, en échange de ses concessions, il voudra plus que des promesses... il exigera des garanties.
Ce mot parut refroidir sensiblement la joie du jeune M. Gaston.
--Hein!... fit-il des garanties!... Je la trouve mauvaise! Est-ce que ma parole ne suffit pas?... Quelles garanties veut donc papa?
--Franchement, cher monsieur, je l'ignore. C'est à nous de les trouver. Je les lui proposerai ensuite de votre part, et si elles sont acceptables, il les acceptera, j'en mettrais la main au feu.
M. Gandelu fils l'examina d'un air comiquement surpris.
--Elle est bien bonne!... ricana-t-il. Vous faites donc de papa ce que vous voulez!...
--Non... mais ainsi que vous l'aviez deviné, j'ai sur son esprit une certaine influence. Vous en faut-il une preuve?... Je viens d'obtenir de lui de quoi payer les billets que vous savez...
--Les billets de Verminet?
--Je crois que oui... Je parle de ceux où vous avez eu la faiblesse de contrefaire une signature...
Les yeux de l'intéressant jeune homme papillotèrent.
Si inepte qu'il fut, il était horriblement tourmenté du son imprudence, et quand il y pensait, il se sentait comme un brasier dans la cervelle...
Il comprenait qu'elle pouvait avoir des conséquences épouvantables que n'arrêteraient ni les influences ni la grande fortune de son père.
--Quoi! fit-il en battant des mains, papa a lâché les fonds!... fameuse affaire!... Donnez, donnez bien vite...
Mais André secoua la tête avec un sourire goguenard.
--Pardon!... dit-il, je ne dois me désaisir de l'argent qu'en recevant les billets; donnant, donnant. Mes ordres à cet égard sont formels. Seulement, si rien ne vous retient, nous pouvons aller les retirer aujourd'hui même, à l'instant. Le plus tôt sera le mieux...
Le jeune M. Gaston ne répondit pas immédiatement. Une grimace de désappointement remplaçait son triomphant sourire.
--Je la trouve mauvaise!... dit-il enfin. Merci de la confiance. Ah! papa est un rusé vieillard, comme dit Augustin.
Cependant il prit son parti.
--Enfin, ajouta-t-il, puisqu'il le faut... allons-y gaiement!... Je vais passer un pardessus, monsieur André, et je suis à vous.
Il était pressé d'en finir, car au bout de moins d'un quart d'heure, il reparut pimpant.
--C'est rue Sainte-Anne, dit-il, en prenant le bras d'André; nous irons bien jusque-là à pied, hein?
C'est rue Sainte-Anne, en effet, que le sieur Verminet (Isidore) a installé le «siège social»--pour parler comme ses circulaires,--de la Société d'escompte mutuel dont il est le seul directeur gérant.
La maison qu'il a choisie et décorée de sa plaque de marbre, à lettres d'or, ne paie pas de mine. Le passant qui par hasard remarque sa façade noire qui raille les ordonnances de voirie, ses persiennes sales et mal assujetties, les vitres crasseuses et poudreuses des fenêtres, manque rarement de se dire:
--Quelle diable d'industrie exerce-t-on là dedans?...
L'industrie de Verminet n'est pas aisée à définir.
La Société d'escompte mutuel, disent les prospectus, est fondée à seule fin de procurer du crédit à ceux qui n'en ont plus, et de l'argent à ceux qui n'en ont pas.
Idée d'une philanthropie sublime, mais d'une pratique difficile.
La façon d'opérer de Verminet, qu'il appelle son «système financier,» est pourtant des plus simples.
Un malheureux commerçant perdu, ruiné, à la veille de la faillite, s'adresse-t-il à lui? Il le console, lui fait signer des billets pour la somme dont il a besoin, et lui remet en échange... d'autres billets, signés par quelque autre négociant non moins perdu, ruiné, et aussi près de la faillite que le premier.
Et à chacun d'eux, il dit:
--Vous ne trouvez pas d'argent sur votre signature?... En voici une qui est de l'or en barre et que vous escompterez aussi aisément qu'un billet de banque.
C'est pourquoi, bravement il perçoit une commission, payable comptant, par exemple, de deux pour cent sur le montant des billets souscrits.
A ceux que ne satisfait pas une seule signature, il en procure deux, trois, quatre... Ah! il n'est pas regardant!
--Comment Verminet trouve-t-il des clients?
On se l'explique quand on sait tout ce dont est capable le pauvre commerçant obsédé par le fantôme de la faillite, il perd la tête, il se débat... Il se raccroche à une signature comme un homme qui se noie à un brin d'herbe.
Parfois cet échange de signatures réussit pour un jour. Tel dont la situation est connue trouve crédit sur la position inconnue d'autrui. L'échéance n'en est que plus terrible.
Ce qui est sûr, c'est que quiconque entre chez Verminet ayant encore quelques chances de rétablir ses affaires, en sort irrémissiblement perdu.
Ceci est déjà bien, et cependant ce n'est que la partie morale des opérations de la Société d'escompte mutuel.
Ses revenus les plus importants et les plus réguliers, elle les tire de tripotages infiniment moins avouables encore.
Elle tient boutique, par exemple, de ces «effets de circulation» qui sont le désespoir et l'effroi de la banque. Tous les faiseurs de la coulisse savent qu'elle fait commerce de signatures assorties pour billets à des fournisseurs: depuis trois francs sur timbre ordinaire, depuis cinq francs sur timbre orné de vignettes commerciales. Il n'est guère de syndic qui ne soit sûr qu'elle fabrique pour faillites, des titres de fantaisie et des créances fictives.
On dit que Verminet gagne du l'argent.
XXIII
Doué de ce coup d'œil rapide et pénétrant, de cette vive sensibilité aux objets extérieurs, qui sont le privilège des artistes de talent, André déchiffra, en quelque sorte, l'histoire de la Société d'escompte mutuel, sur la façade de la maison de la rue Sainte-Anne.
--Hum!... voici une boutique, fit-il, qui ne me dit rien de bon.
--Pas d'apparence!... c'est vrai, objecta le jeune M. Gaston d'un ton capable, mais du fond, beaucoup de fond!... Il s'y brasse, voyez-vous, des affaires dont vous ne vous douteriez jamais. Ah!... Verminet est un gaillard qui vous sait le «truc.»
C'était justement ce que pensait André.
Son opinion était irrévocablement arrêtée sur le compte de ce personnage du tant de «trucs,» capable d'abuser de l'inepte facilité d'un jeune idiot, et qui tendait aux mineurs la plume pour faire des faux.
Il ne risqua cependant pas la moindre objection et suivit le jeune M. Gandelu fils qui semblait connaître admirablement les êtres.
Sur ses pas, il longea un corridor fort long, encore plus étroit, puant et obscur, traversa une cour humide autant qu'un puits, et gravit un escalier à rampe visqueuse, à marches traîtresses et glissantes autant que de la glaise.
Arrivé au second étage, devant une porte historiée d'inscriptions et d'avis concernant l'ouverture et la fermeture de la caisse, le jeune M. Gaston s'arrêta.
--C'est ici, dit-il à son compagnon, entrons...
Il tourna le bouton, suivant les indications de la porte, et André et lui pénétrèrent dans une vaste pièce haute de plafond, à tapisserie éraillée, ornée de banquettes de velours verdâtre, séparée en deux par un grillage à mailles serrées, derrière lequel cinq ou six employés mangeaient, car c'était l'heure du déjeuner.
Les émanations du poêle de fonte, des paperasses, des employés et des victuailles se mêlaient et se confondaient en un parfum, qui saisissait l'estomac et le nez et produisait la sensation d'une barbe de plume chatouillant l'arrière-gorge.
--M. Verminet?... demanda le jeune M. Gaston.
--En affaires! répondit insoucieusement un des commis, la bouche pleine.
Cette réception parut on ne peut plus inconvenante à l'intelligent jeune homme. Le traiter avec ce sans-gêne, lui!...
--Hein!... fit-il en enflant sa voix de fausset et du ton le plus impertinent qu'il put prendre, vous dites?... Je la fais aux autres, celle-là, mais on ne me la fait pas...
Il sortit en même temps de sa poche et présenta à l'employé une de ses cartes de visite, timbrées dans un angle de cette couronne de marquis dont la vue exaspérait et faisait bondir l'honnête entrepreneur.
--Si Verminet est occupé, ajouta-t-il, dérangez-le, parbleu!... Dites-lui que c'est moi qu'il laisse attendre, Gaston de Gandelu!
L'employé de la Société d'escompte mutuel fut si ému de ces airs superbes que, sans mot dire, il se dressa, prit la carte, et sortant du grillage, disparut par une porte latérale sur laquelle on lisait: Direction.
Quelle victoire pour le jeune M. Gaston. Aussi jeta-t-il à André un regard triomphant où éclatait le plus légitime orgueil.
Presque aussitôt le commis reparut.
--M. Verminet, dit-il, est en conférence, il vous prie, monsieur, de l'excuser et d'attendre; il vous recevra dès qu'il aura terminé.
Puis, jaloux sans doute de se concilier les bonnes grâces d'un homme de tant de désinvolture, et de bien poser son patron, du même coup, il ajouta en s'inclinant respectueusement:
--Le patron cause en ce moment avec le marquis de Croisenois.
--Tiens!... tiens!... tiens!... exclama le jeune M. Gaston, ce cher marquis!... Elle est bien bonne!... Dix louis qu'il sera ravi de me serrer la main.
A ce mot, de Croisenois, André avait tressailli, et tout son sang avait afflué à son visage.
Croisenois!... C'était l'homme qu'il haïssait de toute l'énergie de son être, ce misérable qui, s'armant d'un secret volé, comme l'assassin de l'ignoble couteau, allait contraindre Sabine de Mussidan à lui abandonner sa main!... C'était ce vil scélérat que M. de Breulh-Faverlay, et lui André, et Mme de Bois-d'Ardon, s'étaient juré de démasquer.
Cependant André ne l'avait jamais vu. Il comptait le jour même s'attacher à ses pas, le suivre, l'observer, surprendre son présent, fouiller son passé, sonder tous les mystères de sa vie, mais il ne le connaissait pas encore physiquement.
Et il frissonnait à cette idée qu'une porte seule le séparait de cet ennemi mortel, qu'il allait le voir, qu'il traverserait la salle, qu'ils se trouveraient face à face, que leurs yeux se croiseraient, qu'il entendrait le son de sa voix, qu'il pourrait, d'un regard, essayer de plonger au plus profond de cette âme de boue...
Si forte était son émotion qu'il avait grand peine à la dissimuler; heureusement son compagnon ne faisait nulle attention à lui.
Sur l'invitation de l'employé, le jeune M. Gaston s'était assis, et renversé sur sa chaise, les jambes croisées, les pouces dans les entournures de son gilet, il s'étalait, s'offrait de trois quarts, de profil et de face, à l'admiration ébahie des tristes hères qui écrivaient derrière le grillage.
Quand il jugea tout son effet produit, il tira André par son paletot, et penchant sa chaise vers lui:
--Vous connaissez ce cher marquis? demanda-t-il assez haut pour que personne dans la salle ne perdit un mot.
André eut une exclamation sourde, que l'autre prit pour une réponse négative.
--Quoi! fit-il, vous n'en avez pas entendu parler!... Elle est forte!... dans quel monde vivez-vous donc?... Henri de Croisenois est un de mes bons amis!... même il me doit cinquante louis que je lui ai gagnés au bac, chez Ernestine, une misère...
André n'écoutait pas.
Il était émerveillé, confondu, de cette surprise du hasard, ou plutôt de la voie mystérieuse choisie par la Providence.
Jamais, en donnant comme il l'avait projeté, sa matinée aux préliminaires de ses investigations, il n'eût découvert rien qui approchât de ce qu'il apprenait en ce moment.
C'était un indice grave qu'il recueillait, il en avait le pressentiment.
Il avait jugé Verminet, et les relations de Croisenois avec ce ténébreux maquignonneur d'affaires avaient une claire signification. De ce côté, évidemment, il fallait diriger les recherches.
André, jusqu'alors, se débattait au milieu d'épaisses ténèbres qu'il sentait vaguement peuplées d'ennemis, à cette heure il apercevait comme une lueur. Il allait s'élancer au hasard, et voici qu'il lui semblait tenir le bout du fil qui allait le guider à travers le labyrinthe d'iniquités de Croisenois.
Comme à ce jeu où le perdant est condamné à retrouver un objet caché, et le cherche guidé par des indications railleuses, il entendait au dedans de lui-même une voix qui lui criait:
--Tu brûles.
De plus, il se trouvait que cet inepte garçon, dont il devenait le mentor, était lié avec le misérable. Pourquoi n'en tirerait-il pas de précieuses indications?
--Vraiment, lui demanda-t-il, vous êtes l'intime de M. de Croisenois?...
--Parbleu!... répondit le jeune M. Gaston. Demandez plutôt à Adolphe de chez Brébant... vous allez voir, tout à l'heure. Je suis surtout du dernier bien avec une dame qui lui coûte les yeux de la tête, tandis que moi... Ah! elle est bien drôle!... mais mystère!... comme dit Léonce, beaucoup de mystère!...
Il s'interrompit, la porte de la direction venait de s'ouvrir, laissant passage au sieur Verminet et au marquis.
M. Henri de Croisenois portait un costume du matin, fort élégant, à la mode, mais non ridicule, comme celui de Gandelu fils.
Il mâchonnait son éternel cigare et fouettait son pantalon de drap gris clair, du bout d'une badine de cuir de Russie à pomme d'or...
D'un coup d'œil, d'un seul coup d'œil où il concentra toute son âme, tout ce qu'il avait d'intelligence, de pénétration, de finesse, André vit assez Croisenois pour ne l'oublier jamais, pour être à même de faire encore son portrait de mémoire, au bout de vingt ans.
Il lui trouva l'air faux et traître, et sous les apparences du viveur de bonne compagnie, insoucieux et sceptique, il crut reconnaître une astuce réfléchie, une méchanceté froide, et cette redoutable détermination des gens prêts à tout.
Le regard, surtout, le frappa par sa mobilité. Les yeux lui parurent troubles, inquiets, effarouchés comme ceux de l'homme qui, ayant fait un mauvais coup, sait qu'il a tout à craindre, et attend le danger de partout et à tout instant.
--Il est impossible, pensa André, que cet homme ne soit pas un scélérat.
A cinq pas, le marquis avec ses petites moustaches fines et soyeuses jouait encore le jeune homme, mais André reconnut qu'en réalité, il devait être bien plus vieux que son âge.
Sous les artifices d'une toilette savante, sous le coldcream et la poudre de riz, l'artiste distinguait les traits flétris du libertin surmené.
Les émotions du jeu, les nuits de débauches, les anxiétés d'une existence précaire, les plaisirs exhorbitants, avaient ridé les tempes, éclairci les cheveux, fané les lèvres et bridé les paupières veuves de cils.
M. de Croisenois semblait d'ailleurs de la meilleure humeur du monde, et c'est du ton le plus gai que Verminet et lui achevaient la conversation commencée, ou plutôt la résumaient, comme on fait presque toujours après un long entretien, au moment de se séparer.
--Il demeure donc bien entendu, disait le marquis, que je n'ai pas à me préoccuper des affaires qui ne concernent que vous et moi.
--Inutile!... j'aviserai!...
--N'y manquez pas, surtout!... Diable!... Un retard, un malentendu, un oubli auraient des conséquences graves.
Cette recommandation suggéra une idée sérieuse à Verminet, car, se penchant vers son «client,» il se mit à lui parler très bas... et ils riaient.
--Que disaient-ils? André avait beau écouter de toutes ses forces, pas une syllable n'arrivait jusqu'à lui.
Mais c'était beaucoup déjà de savoir que ce noble personnage et le directeur du la Société d'escompte mutuel avaient des intérêts communs.
Le jeune M. Gaston, lui aussi, prêtait l'oreille, entièrement dépité de n'être pas remarqué, malgré ses hum! répétés.
Bientôt, n'y tenant plus, il s'avança vers M. de Croisenois, quitte à l'interrompre, plus que jamais arrondissant le dos, la bouche en cœur et la main largement tendue.
--Eh! eh!... fit-il en exagérant encore son insupportable ricanement, ce cher marquis!... Est-elle assez bonne!... Si je m'attendais à vous trouver ici, par exemple!... Ah ça!... que devenez-vous, on ne vous voit plus. Et Sarah?... joue-t-on toujours chez elle?...
Si le marquis fut satisfait de la rencontre, à coup sûr il n'y parut guère. Il sembla surpris, mais non agréablement. Ses sourcils même se froncèrent.
Cependant il serra du bout de ses doigts gantés de gris-clair la main qui lui était tendue, en disant du ton le moins encourageant:
--Ravi de vous voir, cher monsieur, en vérité.
Mais il ne dit que cela, et tournant assez peu civilement le dos au jeune M. Gaston, il continua à s'adresser à Verminet.
--Pour le reste, disait-il, toutes les difficultés sont levées, et comme il n'y a pas une minute à perdre, voyez aujourd'hui même, Martin-Rigal et Mascarot...
André tressaillit. Ces gens dont parlait Croisenois n'étaient-ils pas des complices?... Il voyait des complices partout.
En tout cas, ces deux noms se gravèrent dans sa mémoire comme le poinçon dans le métal sous le puissant effort du balancier.
--Père Tantaine venu ce matin, répondit Verminet.--M'a donné rendez-vous pour quatre heures chez patron.--Y rencontrerai Van Klopen; lui parlerai pour belle amie!...
Le marquis haussa les épaules en éclatant de rire.
--Par ma foi!... fit-il, j'oubliais cette diablesse de femme, et nous sommes en plein carnaval; il faut des robes, il faut de la soie, il faut des dentelles... Parlez à Van Klopen, mon cher, parlez... mais vous savez, pas de largesses... Je me moque à cette heure de Sarah comme de ça.
Ça, c'était le claquement de l'ongle de son pouce sous sa dent.
--Compris!... approuva Verminet, connu et compris.--Évitons imprudence, cependant; brusquer dangereux.--Mouvement possible de ce côté!...--Liquidations à la douce plus sûres que les autres!...
--Oh!... de ce côté, dit M. de Croisenois, rien à craindre!...
Une dernière fois, il serra la main du directeur de la Société d'escompte mutuel, et ajouta:
--Allons!... salut, à demain!...
Tout était convenu. Le marquis traversa rapidement le bureau, et sortit après un léger salut au jeune M. Gaston, sans daigner remarquer la présence d'André, qui, du reste, se dissimulait de son mieux.
M. Gandelu fils, lui, s'était rapproché du jeune peintre.
--Étonnant, murmurait-il!... épatant!... Hein!... quel chic!... Il est vraiment marquis, Jules de chez Bonnefoy me l'a dit... et il est mon ami, vous avez vu?
Évidemment, il allait poursuivre et donner d'étourdissants détails sur Sarah, cette dame qui... cette dame que... lorsqu'il fut interrompu par la voix du sieur Verminet.
--A vos ordres!... messieurs, criait cet honorable financier. Prenez peine de passer.--Mille pardons!--Très pressé.--Une heure déjà!... et pas paru bourse.--Coulisse inquiète!...
Lorsque André et le jeune M. Gaston entrèrent, refermant soigneusement la porte derrière eux, M. Verminet avait déjà regagné son siège de cuir.
M. Verminet est mieux que ses bureaux, plus brillant que son personnel.
D'abord il est propre. Sa tenue qui est celle des jeunes employés à la liquidation,--les plus élégants des boursiers,--fait l'éloge de son tailleur.
Est-il jeune, est-il vieux? On ne saurait le dire. Il n'a guère plus d'âge qu'une pièce de cent sous.
Il est gras, frais, rose, blond, porte ses favoris à l'anglaise, et son œil terne, qui rend bien des sensations, est glacial comme un soupirail de cave.
Sa grande préoccupation est de passer pour un homme sérieux, très sérieux, connaissant exactement la valeur de toutes choses, et c'est pour économiser le temps, qu'il a adopté le langage des nègres et du télégraphe.
--Seyez-vous, messieurs, fit-il, économisant, grâce à ce vieux mot, la syllabe as, seyez-vous.
Mais M. Gandelu fils, lui aussi, était pressé.
--Merci!... répondit-il, nous ne sommes pas des gêneurs. Un mot seulement, comme dit Geoffroy... un simple mot. Vous m'avez prêté de l'argent la semaine passée.
--Juste. En voulez-vous encore?
--Ah! mais non!... au contraire, nous venons retirer mes billets.
Un léger nuage passa sur le front du sieur Verminet.
--Échéance au quinze prochain, seulement, fit-il.
--N'importe!... j'ai le sac, et alors... vous comprenez... Si vous voulez me remettre ces chiffons...
--Pas possible.
--Hein!... vous dites!... pourquoi?
--Négociés!...
Ce mot tomba comme un coup de trique sur le crâne du jeune M. Gaston.
--Négociés!... balbutia-t-il d'une voix défaillante, vous avez négocié ma signature!... Je la trouve mauvaise, excessivement mauvaise!... Mais non, ce n'est pas vrai; vous plaisantez, hein?...
--Plaisante jamais.
Le triste garçon n'en pouvait croire ses oreilles; non, il ne pouvait imaginer que ce fût sérieux. Il était absolument décontenancé, confondu, ahuri.
--Mais ce n'est pas de jeu! reprit-il. Ce n'est pas à moi qu'on la fait, celle-là. Je retire ma mise. Si j'ai signé c'est qu'il était convenu que ces effets ne sortiraient pas de votre portefeuille, c'était entendu, promis...
--Dis pas non, mais promettre et tenir, deux. Affaire lourde, bénéfice incertain, trouvé preneur, donné papier.
L'aventure ne surprenait pas beaucoup André; il avait vaguement pressenti quelque tour de ce genre. Aussi, voyant que M. Gandelu fils perdait totalement la tête, crut-il devoir prendre la parole.
--Pardon, monsieur, dit-il au laconique directeur, il me semble que certaines circonstances... particulières, vous faisaient un devoir de respecter les conventions jurées...
Le sieur Verminet s'inclina tout d'une pièce, et au lieu de répondre:
--Honneur de parler à qui?... interrogea-t-il.
André, qui devenait de plus en plus défiant, à mesure qu'il s'engageait dans cette affaire, ne jugea pas à propos de décliner son nom.
--Je suis, dit-il évasivement, un ami de M. Gaudelu.
--Parfait.
--Je reprends, monsieur. Donc vous avez prêté à mon ami dix mille francs.
--Excusez; cinq mille.
André, un peu étonné, se retourna vers son compagnon, qui de blême qu'il était devint cramoisi.
--Que veut dire ceci? demanda-t-il.
--Une bonne charge!... Je vous avais annoncé dix mille francs, parce que j'avais besoin de la différence pour Zora, vous comprenez.
--Soit, reprit le jeune peintre. Alors, monsieur Verminet, c'est cinq mille francs que vous avez remis à M. Gandelu sur sa signature. Rien de plus naturel. Ce qui l'est moins, c'est de l'avoir incité, décidé, à... imiter la signature d'une autre personne... C'est un faux, monsieur!...
Verminet ne put s'empêcher de tressauter sur son fauteuil.
--Un faux!... murmura-t-il, pas connaissance!...
Cette rare impudence fouetta le sang du jeune M. Gaston et le tira du stupide anéantissement où il restait plongé.
--Trop forte!... s'écria-t-il, elle est trop forte. Comment, Verminet, ce n'est pas vous qui m'avez dit que pour votre garantie personnelle il vous fallait un nom au-dessus du mien!... Celle-là, on ne me la fait pas!...
C'est si bien vous, que vous m'avez mis sous les yeux une lettre en me disant: «Tenez, imitez vaille que vaille ce paraphe, c'est celui de M. Martin-Rigal, le banquier de la rue Montmartre...» Je ne voulais pas, et alors vous m'avez donné votre parole sacrée que ce n'était qu'une formalité qui ne m'engageait à rien qu'à payer exactement; que les papiers ne sortiraient pas de votre tiroir... Et vous niez!... Non, ce n'est pas délicat, et vous me faites de la peine.
Le très honorable directeur écoutait d'un air glacé.
--Accusation mensongère!... dit-il enfin, preuves absentes; société incapable d'action blâmable punie par lois.
--Et cependant, monsieur, insista André, vous n'avez pas hésité à mettre de tels billets en circulation! Avez-vous calculé les épouvantables conséquences de ce manque de parole!... Qu'arriverait-il si on présentait à M. Martin-Rigal cette fausse signature?
--Danger improbable; Gandelu créateur, Rigal endosseur. Billets échus toujours présentés à créateur.
Le jeune M. Gaston se répandait en récriminations, mais André comprit bien que toute discussion serait oiseuse, et que les raisons les plus fortes se briseraient contre une volonté mûrement réfléchie et arrêtée.
Le guet-apens était évident, mais quel était son but?
--Brisons là, fit le jeune artiste. Un seul moyen nous reste de conjurer le péril. Il faut nous mettre à la poursuite des billets et tâcher de les rejoindre.
--Sage.
--Mais pour ce faire, monsieur, il faut que vous ayez la complaisance de nous dire à qui vous les avez passés.
Le sieur Verminet eut ce geste familier des bras, qui traduit éloquemment la plus complète ignorance.
--Sais pas, fit-il, oublié.
André s'était bien juré qu'il serait patient, qu'il ne se laisserait même pas émouvoir.
Mais les forces humaines ont leurs limites. Il s'était animé peu à peu, l'impassibilité de ce froid coquin, sa superbe impudence, ses façons de parler l'agacèrent si bien qu'il oublia ses serments.
--Eh bien!... moi, monsieur, fit-il de cette voix de basse et sifflante, qui annonce la plus extrême fureur difficilement contenue, moi, je vous engage, dans votre intérêt, à faire un appel énergique à votre mémoire...
--Menaces!...
--...Vous prévenant charitablement que si elle vous trahit, cela va être vraiment fâcheux pour vous, oui, sur mon honneur!...
Il n'y avait pas à se méprendre au ton du jeune peintre, le sieur Verminet ne s'y méprit pas.
--Chercher à côté, fit-il.
Il se levait, comptant bien s'esquiver, mais André se jeta devant la porte.
--Vous trouverez sans sortir d'ici, prononça-t-il, et, sacrebleu!... faites vite!...
Pendant deux minutes au moins, ils restèrent immobiles en face l'un de l'autre, se toisant, se mesurant, s'évaluant. Verminet vert de peur et affreusement troublé, André tout vibrant de colère, la lèvre blanche et tremblante, l'œil flamboyant.
--Si ce misérable bouge, pensait André, tout à fait hors de lui, je le jette par la fenêtre.
--Ce grand garçon est bâti comme un hercule, se disait Verminet, et quel air!... il est capable de me faire un mauvais parti.
L'idée d'appeler ses employés à l'aide, lui vint bien, il la repoussa pour des raisons que ne pouvait soupçonner André.
Se sentant bien pris, il se décida à céder, et se frappant soudain le front:
--Étourdi!... s'écria-t-il, indications-là.
Il courut à son bureau et sortit d'un tiroir un volumineux agenda qu'il se mit à feuilleter prestement.
Mais André, qui ne perdait pas de vue un seul de ses mouvements, constata qu'il le tenait la tête en bas.
Cependant il parut y lire le renseignement promis.
--Ah!... fit-il: Billets Gandelu et Rigal, francs cinq mille, passés à Van Klopen, tailleur pour dames, reçu espèces, commission en compte.
Le jeune peintre se taisait.
Un mot de Croisenois lui avait appris que Verminet était en relations avec Van Klopen le couturier, et Martin-Rigal le banquier.
Or, comment Verminet avait-il fait imiter à Gaston, précisément la signature de Martin-Rigal, et pourquoi avait-il tout justement donné ces faux à Van Klopen.
Impossible de voir là un simple jeu du hasard, il fallait que des liens d'intérêt secret existassent entre ces trois hommes et le marquis de Croisenois.
--Eh bien! demanda enfin l'honorable directeur de la Société d'escompte mutuel, vous contents?
--Van Klopen aura-t-il encore les billets, murmura M. Gandelu fils.
--Ne sais.
--Qu'importe, fit André, il nous dira où ils sont... Venez Gaston.
Ils sortirent, et dès qu'ils furent dans la rue, le jeune artiste passant son bras sous celui de son compagnon, l'entraîna au pas de course dans la direction de la rue de Grammont.
--Je ne veux pas, disait-il, laisser le temps à Verminet de prévenir l'autre, je veux tomber chez Van Klopen comme un boulet.
XXIV
Mieux informé, André eût su qu'on n'arrive pas comme un boulet jusqu'à l'illustre Van Klopen.
Retranché dans le sanctuaire de ses inspirations et de ses oracles, ce redoutable tyran de la mode s'entoure de plus de gardes, de défiances et de précautions qu'un despote d'Asie au fond de son harem.
Les femmes, ses clientes, réussissent parfois à éviter l'inévitable station du salon d'attente, les hommes jamais.
Comment savoir si l'homme qui se présente n'est pas un mari furieux!...
Qu'adviendrait-il, bon Dieu!... sans cette consigne de fer?... Monsieur, avare et jaloux, pourrait donc venir surprendre madame en train de choisir et de commander la robe qu'elle compte lui faire payer malgré lui, grâce aux vertus de l'anse du panier!
Les femmes, pauvres anges!... seraient chez les couturiers des dames sur un éternel qui vive!... Ce serait là de la clientèle.
C'est pourquoi, dès le vestibule, André et le jeune M. Gaston, qui arrivaient très essoufflés, furent arrêtés par les immenses laquais dont la livrée reluisante d'or est comme l'enseigne de la prospérité de la maison.
--M. Van Klopen n'est pas visible, déclarèrent-ils.
--L'affaire est importante, cependant; insista André, elle est urgente.
--Monsieur travaille.
Prières, menaces, tentatives de corruption, un billet de cent francs même adroitement offert, furent inutiles.
André se sentait pris d'une démangeaison folle de jeter de côté ces drôles dont la politesse souriante lui semblait injurieuse, et de passer outre; mais il en était déjà à se repentir d'avoir manqué de prudence et de patience chez le sieur Verminet.
Il se résigna donc, non sans effort, et à la suite du jeune M. de Gandelu, il entra dans ce fameux salon que Van Klopen appelle son «purgatoire.»
L'aspect de l'endroit l'étonna. A tout autre moment, il eût été pris de fou-rire, en considérant les portraits de robes accrochés au mur, mais il était sous le coup de la plus vive contrariété.
--Pendant que nous allons croquer le marmot ici, le directeur de la Société d'escompte mutuel aura le temps de prévenir ce gredin de couturier et nous ne saurons rien!...
Cependant les laquais avaient dit vrai, et c'est à peine si cinq ou six clientes soupiraient dans le «purgatoire» après le bon plaisir de l'arbitre des élégances.
Toutes, à l'entrée des deux jeunes gens, se détournèrent, dévisageant ces téméraires; toutes... à l'exception d'une, pourtant; qui, assise dans l'embrasure d'une fenêtre, regardait dans la rue, en tambourinant sur les vitres du bout des ongles.
Cette indifférente, précisément, attira l'attention d'André, et à sa profonde stupeur, il reconnut Mme de Bois-d'Ardon.
--Quoi!... se dit-il, la vicomtesse chez cet ignoble couturier, après son horrible offense de l'autre jour!... Allons, M. de Breulh se trompait quand il me disait: «Celle-là est folle, mais elle a du cœur, et elle nous sera une auxiliaire dévouée!...»
Le jeune M. Gaston, pendant ce temps, se tournait et se retournait sur sa chaise; il sentait cinq paires d'yeux braqués sur lui, et il cherchait une pose avantageuse.
Après s'être étonné, André s'indignait.
--J'en aurai le cœur net, pensa-t-il, je veux lui faire honte.
Il saisit cette idée au bond, et sans souci des personnes présentes, sans réfléchir qu'il pouvait compromettre atrocement la jeune femme, il traversa le salon et alla s'incliner devant elle.
Mais elle prêtait une telle attention à ce qui se passait dans la rue, qu'elle ne s'aperçut pas qu'il était là, et qu'il fut obligé de parler.
--Madame la vicomtesse...
Elle se retourna vivement, et, apercevant André, ne put retenir un petit cri.
--Ah!... vous!...
--Oui, moi, ici!...
Le regard dont il souligna ces trois mots était trop expressif, pour que Mme de Bois-d'Ardon ne comprît pas tout ce qui se passait en lui.
Son cou et son visage, jusqu'à la racine des cheveux, se couvrirent de rougeur, et elle se leva pour répondre plus aisément à André sans être entendue.
--Ma présence vous paraît inouïe, fit-elle, et vous jugez que j'ai peu de mémoire et peu d'orgueil.
André ne répondit pas... C'était répondre.
--Eh bien!... reprit la vicomtesse avec un regard de reproche, vous me calomniez. Si je suis venue, c'est que j'ai vu de Breulh ce matin, et il m'a dit que dans l'intérêt de vos projets, je devais pardonner Van Klopen, et rester avec lui au mieux... Vous voyez, monsieur André, il ne faut jamais juger sur les apparences... surtout une femme.
Ce fut au tour du jeune artiste à devenir cramoisi. Il était vraiment malheureux de son injustice, ses yeux exprimaient le repentir et la plus ardente reconnaissance. Il joignit les mains, et d'un ton suppliant:
--Me pardonnerez-vous, madame... commença-t-il.
D'un petit geste rapide qu'il fut seul à voir, Mme de Bois-d'Ardon l'interrompit.
--Prenez garde, disait ce geste, nous ne sommes pas seuls, on nous regarde.
Et en même temps, elle se retournait vers la rue, en lui faisant signe de l'imiter, afin de dérober au moins leur visage à l'observation.
Le fait est que cette conversation, dont personne n'entendait mot, intriguait fort le salon. Deux dames surtout, l'une bien compromise, et l'autre totalement perdue de réputation en furent vivement choquées et se penchèrent l'une vers l'autre pour se communiquer leur opinion, sur ce qu'elles jugeaient charitablement un rendez-vous scandaleux.
Pour le jeune M. Gaston, il crevait de dépit et de jalousie. Personne ne le remarquait.
--Elle est mauvaise! marmottait-il... A-t-on jamais vu cet artiste, qui me la faisait à la vertu!... Ça ne prend pas!... C'est qu'elle est jolie, la petite!
Entre André et Mme de Bois-d'Ardon, la conversation continuait.
--De Breulh, poursuivait la vicomtesse, a déjà recueilli sur le compte de M. de Croisenois, cent fois plus de bruits fâcheux qu'il n'en faudrait pour décider un père à lui refuser sa fille. Cela ne suffît pas, puisque Mussidan a le couteau sur la gorge. Ce qu'il faut, c'est dénicher dans le passé de ce Croisenois quelque grosse infamie qui le force à se retirer...
--Je la trouverai, fit André les dents serrées, j'en ai la certitude.
--Franchement, mon pauvre monsieur, il faudrait vous hâter. Selon nos conventions, je suis charmante pour lui, il me croit sa toute dévouée, et même il me fait un peu la cour. Demain, je le présente à l'hôtel de Mussidan, c'est convenu avec le comte et la comtesse...
A grand peine, le jeune peintre maîtrisa un mouvement de rage.
--J'ai bien compris en les voyant, reprit Mme de Bois-d'Ardon, qu'il y a quelque chose, et que vous aviez deviné juste. D'abord Mussidan et sa femme, qui vivaient fort mal ensemble, se sont tout à coup rapprochés, on dirait qu'ils se serrent l'un contre l'autre, pour mieux résister au danger... Puis leur contenance, leurs mouvements, tout en eux trahit l'inquiétude, la contrainte, le désespoir... C'est avec attendrissement, avec une sorte de reconnaissance douloureuse qu'ils regardent leur fille... J'ai deviné qu'ils attendent d'elle le salut, et qu'ils l'admirent de les sauver.
--Et elle, murmura André, elle...
--Sabine, monsieur André, est sublime... oui, sublime, pour qui comme moi sait la vérité. Résolue au sacrifice elle l'a accepté, plein, entier, sans restrictions, sans murmure... Son dévouement est grand, mais ce qui est admirable, c'est qu'elle sait dissimuler à ses parents l'étendue et l'horreur de son sacrifice. Noble fille!... Elle est calme et grave comme avant, mais non davantage. Je l'ai trouvée maigrie et un peu pâlie, son front, quand je l'ai embrassée, m'a brûlé les lèvres comme un fer rouge... hormis cela, rien ne trahit ses intolérables souffrances... C'est à douter. Mais Modeste m'a parlé... C'est un rôle qu'elle joue... un rôle où elle agonise... elle mourra en souriant à ceux dont elle sauve l'honneur.
De grosses larmes roulaient lentes et silencieuses sur les joues d'André.
--Mon Dieu!... murmura-t-il, comment mériter une telle femme!...
Mais une porte s'ouvrait, et au bruit qu'elle fit, André et Mme de Bois-d'Ardon s'interrompirent et se retournèrent vivement.
L'illustre Van Klopen apparaissait.
Selon sa coutume après chaque consultation, il venait crier dans son «purgatoire»:
--A qui le tour?
Mais à la vue du jeune M. Gaston, sa physionomie changea, et c'est le sourire le plus engageant aux lèvres qu'il fit passer les deux jeunes gens, écartant d'un geste impérieux la patiente dont c'était le tour, et qui protestait contre le passe-droit.
--Sans doute, dit-il, d'un ton bonhomme, à M. Gandelu fils, vous venez me commander quelque surprise pour la délicieuse Zora de Chantemille?...
Affreuse ironie!... l'intelligent jeune homme poussa un soupir à fendre l'âme.
--Pas pour le moment!... répondit-il... Zora est un peu souffrante...
Mais André, qui avait arrangé la petite histoire à conter au couturier des reines, était trop pressé pour laisser consumer le temps en parlages inutiles.
--Nous venons, monsieur, interrompit-il, pour une affaire plus sérieuse. Mon ami, M. Gaston, va quitter Paris pour plusieurs mois, et il désire, avant de s'éloigner, retirer sa signature de la circulation. Il y tient d'autant plus que son père serait fort mécontent s'il apprenait qu'il a souscrit des billets...
--Je conçois cela.
--Eh bien!... monsieur, vous pouvez lui être fort utile.
Le jeune et intelligent Gaston se vit sauvé.
--Alors, mon cher Klopen, dit-il, remettez-nous les valeurs que vous avez signées de moi.
L'illustre couturier hocha la tête.
--Je les ai eues, fit-il... oui, je me rappelle très bien. Cinq billets de mille francs chaque, valeur en compte, signés Gandelu, endossés Martin-Rigal... Je les tenais de la Société d'escompte mutuel... J'en ai disposé.
--Pas de veine!... murmura Gaston affreusement déconcerté.
--Oui, je les ai envoyés en règlement à mes fournisseurs de Saint-Étienne-Rollon, Vrac et Cie...
Le sieur Van Klopen est peut être un coquin habile; mais il est né à Rotterdam, la finesse de détail lui manque. Bien plus, en dehors de son extraordinaire impudence professionnelle, il se trouble aisément. Et la preuve, c'est que, gêné par le regard d'André obstinément attaché sur lui, il ajouta:
--Si vous ne me croyez pas, je puis vous montrer l'honorée de ces messieurs m'accusant réception...
--Inutile, monsieur, prononça André, inutile... du moment que vous nous donnez votre parole d'honneur...
--Certes, je vous la donne, et la grande, et la vraie... Mais n'importe, laissez-moi chercher la preuve dans ce paquet de lettres...
Le couturier des reines semblait chercher avec une sorte de rage.
--Oh!... assez, monsieur, fit André, sans la moindre ironie, car il tenait à paraître dupe, ne prenez pas tant de peine... Les billets sont à Saint-Étienne... c'est un petit malheur!... Nous attendrons l'échéance. M. Gandelu ne déshéritera pas son fils pour cela... j'ai l'honneur de vous saluer...
Et comme il sentait bouillonner son sang dans ses veines, comme il craignait de ne pas rester parfaitement maître de soi, André sortit, entraînant le jeune Gaston, lequel voulait absolument consulter Van Klopen sur la tenue qu'il serait «très chic» de donner à Zora quand elle sortirait de Saint-Lazare.
Lorsqu'ils furent dans la rue, à une vingtaine de pas de la maison du tailleur pour dames, André s'arrêta, et, tirant son calepin, y écrivit, à tout hasard, l'adresse des fabricants de Van Klopen, MM. Rollon, Vrac et Cie. Quand il eut fini:
--Eh bien!... demanda-t-il à son compagnon, que pensez-vous de votre couturier?
M. Gandelu fils était absolument rassuré.
--Je pense, mon cher bon, répondit-il, que Van Klopen n'est pas bête... Il me connaît. S'il avait fait sa tête, je lui perdais sa clientèle... et raide! Je suis bon garçon, comme dit Philippe de chez Vachette... mais je n'aime pas les scies!... Ah!... mais non!...
--Alors où croyez-vous vos billets?...
--A Saint-Étienne, parbleu!...
L'obstinée confiance du jeune M. Gaston arracha à André un geste de commisération et d'impatience.
Cette naïveté idiote, chez un garçon gâté jusqu'aux moelles par toutes les corruptions parisiennes, lui paraissait inexplicable.
--Voyons, fit-il on consultant sa montre, il est trois heures, si pressé que je sois, j'ai un quart-d'heure à vous donner.
Ils arrivaient au boulevard des Italiens, ils tournèrent à droite, remontant vers la rue de Richelieu.
--Écoutez-moi donc, reprit André, et tâchez, s'il se peut, de vous bien pénétrer de l'affreuse gravité de votre situation...
--J'écoute, mon cher bon, allez-y gaiement!...
--Il est entendu, n'est-ce pas, que Van Klopen vous a refusé crédit, et c'est pour le payer que vous vous êtes adressé au sieur Verminet.
--Naturellement...
--Rien de mieux, en effet. Mais comment expliquez-vous que ce même homme qui, le lundi, vous jugeait trop insolvable pour vous ouvrir un compte, soit allé le mardi choisir précisément les billets créés par vous à son intention pour les envoyer à ses fabricants?
L'objection était si forte, elle résumait si clairement la situation, que M. Gandelu fils en fut saisi. C'était une lueur soudaine qui éclairait le brouillard de sa cervelle.
--Cristi!... murmura-t-il, évidemment inquiet; je n'avais pas réfléchi à cela. Elle est drôle!... Voudrait-on me monter un coup? Je m'le d'mande. Mais lequel?...
--Il est à croire, cher monsieur, que Verminet et Van Klopen ont le projet de vous faire «chanter».
Ce mot sonna mal à l'oreille de l'intelligent jeune homme.
--Me faire chanter, moi!... déclara-t-il, ah!... mais non. Je la connais, celle-là. Ce n'est pas ce petit-là qu'on fait chanter.
André haussa les épaules.
--Alors, reprit-il, faites-moi le plaisir de chercher ce que vous répondrez à Verminet, si le jour de l'échéance, il vient vous dire: Donnez-moi 100,000 francs de ces cinq petits papiers ou je les porte à votre père.
--Je dirai... Ah!... je la trouve mauvaise, je dirai...
--Vous ne direz rien. Vous reconnaîtrez qu'on a abusé de votre simplicité, vous conjurerez Verminet d'attendre, et il attendra si vous lui signez pour cent mille francs de lettres de change payables à votre majorité...
Qu'on se fût joué de lui, voilà ce que ne put digérer le jeune M. Gaston.
--Cent mille claques!... interrompit-il, voilà tout ce qu'aura Verminet. Ah!... je suis comme cela, moi, si on m'énerve, je mets les pieds dans le plat! Payer ce farceur!... il s'en ferait mourir. Je sais bien que papa la trouvera mauvaise, et que si je lui tombais sous la main dans le premier moment, il y aurait de la casse... Mais, zut!... je jouerais les filles de l'air!...
Il était transporté d'indignation; mais, emporté par la force de l'habitude, il ne trouvait au service de sa colère d'autres expressions que ces locutions idiotes dont composent leur vocabulaire ces spirituels jeunes messieurs à veston court, qui sont les délices du boulevard.
--Je crois, reprit André, que votre père vous pardonnerait cette... imprudence plus difficilement encore que l'infamie de lui envoyer un médecin compter combien d'heures lui restaient à vivre!... Il vous pardonnerait pourtant, il est votre père... il vous aime.
--Parbleu!... A Chaillot, Verminet!...
--Non, monsieur, non. Si vous n'avez pas peur de votre père... il vous menacera d'une autre personne... il vous menacera du procureur impérial.
Du coup, l'intéressant jeune homme s'arrêta brusquement.
--Oh!... fit-il, pour une plaisanterie...
--Oui; mais le malheur est que cette plaisanterie s'appelle un faux, en bon français. Et un faux, quand il est dénoncé, c'est la cour d'assises d'abord, puis le bagne.
Le jeune M. Gaston était devenu affreusement pâle, il regardait André d'un air fou, la pupille dilatée par l'effroi, plus tremblant que la feuille fléchissant sur ses jarrets.
--Le bagne!... bégaya-t-il, non, il n'en faut pas. Anatole dit qu'on n'en meurt pas, et qu'on y est même très bien avec des protections... Mais c'est égal, je n'en suis plus, je passe la main!...
Il parut réfléchir, et avec une certaine violence reprit:
--Mais je suis buté, je ne chanterai pas. Si on me dénonce, je fais comme Cartex... Ah!... elle est bien bonne! J'invite tous mes amis à un grand dîner, et au café, v'lan!... dans l'œil!... je me tire un coup de pistolet. Les autres feront une drôle de tête... Hein! quelle réclame pour Brébant?... Toutes les dames après, tourmenteront Philippe pour qu'il les fasse dîner dans le cabinet où la chose se sera passée... Voilà comme je suis, moi!... Et dans ma poche on trouvera une lettre très spirituelle qu'on mettra dans tous les journaux!...
Il oubliait qu'il était sur le boulevard, il criait de toute la puissance de son fausset; il gesticulait, et déjà quelques passants s'arrêtaient, espérant une dispute.
André passa son bras sous le sien, et l'entraîna.
Mais Gaston avait été remué jusqu'au fond de lui-même, et toutes les cordes de son âme, muettes jusqu'alors, vibraient.
--Dix louis, poursuivait-il, que le rusé vieillard en meurt!... Pauvre père, je l'ai durement scié, tout de même. Moi qui avec rien le rendais si heureux!... Quand je restais à dîner avec lui, il mettait les petits plats dans les grands!... Ah! si c'était à recommencer!... Mais quoi!... Le jeu est fait rien ne va plus... A mon âge, je la trouve mauvaise!... Avoir vingt ans, le sac, le truc, du chic, être adoré de Zora, et éteindre son gaz... Elle n'est pas drôle!... Mais la cour d'assises... Non! j'aime mieux le pistolet!... je suis le fils d'un honnête homme!...
A son tour, André s'arrêta, examinant son compagnon avec la stupéfaction d'un vivisecteur qui entendrait parler une bête qu'il galvanise.
Le dégoût que lui avait inspiré Gaston diminua. Il lui sut gré de son énergie, si grotesquement qu'elle fut exprimée.
--Vrai... vous ne feriez pas ce que vous dites? interrogea-t-il.
--Parbleu!... Je suis cascadeur, si on veut, mais sérieux dans les grandes occasions. Ce sera dur, mais voilà ce que c'est... c'est bien fait... il ne fallait pas y aller....
Véritablement, la résolution éclatait dans ses yeux.
--J'approuve votre énergie, mon cher Gaston, reprit André, mais ne désespérons pas. Je crois, oui, je crois bien que je réussirai à arranger cette malheureuse affaire... seulement, soyez prudent, tenez-vous coi... Et n'oubliez pas que d'un instant à l'autre, je puis avoir besoin de vous.
--C'est entendu... Mais dites-donc, cher bon, il ne faudrait pas lâcher Zora... elle serait mauvaise!...
--Soyez tranquille... je vous verrai demain... et pour aujourd'hui, adieu!... je n'ai plus une minute à perdre.
Et sur ces mots, laissant M. Gaston encore tout ahuri, il s'éloigna en courant.
S'il était pressé, c'est qu'il avait entendu Verminet dire à Croisenois: «J'irai chez Mascarot à quatre heures,» et qu'il avait formé le projet de l'attendre à sa sortie et de suivre le directeur de la Société d'escompte mutuel.
Par lui, il espérait arriver jusqu'à Mascarot, qui dans sa pensée ne pouvait être qu'un complice.
Il longea la rue de Grammont comme une flèche, et la demie de trois heures sonnait à l'horloge de la Bibliothèque nationale, quand il arriva rue Sainte-Anne.
Plus rassuré, il respira, et c'est alors que les tiraillements de son estomac lui rappelèrent qu'il n'avait pas déjeuné.
Il regarda autour de lui.
Juste en face de la Société d'escompte mutuel était la boutique d'un marchand de vins.
André y entra bravement, et du ton d'un habitué demanda deux sous de pain, une portion de jambon et une chopine, qu'il paya d'avance pour que rien ne le retardât quand il lui faudrait sortir.
Puis, debout devant le vitrage, il se mit à manger, tout en observant.
Il n'était pas sans inquiétude. Verminet avait dit aussi qu'il devait aller à la bourse. Rentrerait-il chez lui avant sa visite chez Mascarot? Tout était là.
Si oui, André était sûr de réussir. Si non, il en serait pour une bonne heure de guet.
C'était oui.
Il venait d'achever son pain et son jambon, lorsqu'il aperçut Verminet sortant de son allée.
D'un trait il avala sa chopine et s'élança dehors.
XXV
Rien qu'à voir dans la rue le sieur Verminet, on reconnaît l'homme important, le capitaliste, l'heureux tripotier d'affaires prospères.
Il marche en se dandinant, des épaules aussi bien que des jambes, le front haut, la bouche souriante et dédaigneuse, regardant les magasins de l'air d'un millionnaire qui a de quoi tout acheter, et lorgnant les femmes d'un œil impertinent.
André n'eut aucune peine à le suivre, bien que tout neuf à ce métier de «fileur,» plus difficile qu'on ne soupçonne, et qui à l'exemple de tous les métiers, a ses théories invariables, ses règles reconnues, ses calculs tout faits, sa pratique en un mot, qui le simplifie singulièrement.
Le temps était beau, l'air tiède, l'honorable directeur de la Société d'escompte mutuel en profita pour choisir le chemin le plus long, en homme qui, après une journée bien remplie, la conscience tranquille, s'accorde une honnête récréation.
Au lieu de prendre la rue Neuve-des-Petits-Champs, il gagna les boulevards, qu'il longea doucement, flânant, savourant son cigare, distribuant des saluts de droite et de gauche, et échangeant des poignées de main.
Et André, qui marchait derrière à quinze pas, ne perdait pas son homme de vue, s'étonnait de la quantité de gens que connaissait ce surprenant financier, et aussi de l'accueil que tout le monde lui faisait.
--Ah ça!... pensait-il un peu déconcerté, me serais-je trompé?... On voit mal et peu juste, quand on regarde à travers le prisme de la passion... Ce Verminet ne serait-il pas ce que j'imagine?... Aurais-je pris pour des indices concluants des chimères de mon imagination!....
André, le laborieux artiste, uniquement occupé de son avenir et de son art, n'avait aucune idée de cette large fraction de la société parisienne qui, en fait de honte et d'infamie, ne reconnaît que celle de n'avoir pas d'argent, à soi ou aux autres, gagné ou volé...
Monde à part, où le mépris n'existe pas, où tout homme, tant qu'il est bien mis, a vingt-cinq louis en poche, a droit aux égards des autres, quoi qu'il ait fait, quoi qu'il fasse, quoi qu'il doive faire...
Cependant, Verminet ayant atteint le boulevard Poissonnière, jeta son cigare et changea brusquement d'allures.
C'est du pas le plus rapide qu'il suivit successivement la rue Poissonnière et la rue du Petit-Carreau.
Enfin, arrivé presque à l'extrémité de la rue Montorgueil, non loin des Halles, il tourna court, entra sous une vaste porte cochère, et bientôt disparut.
Où allait-il?... André n'eût pas la peine de conjecturer; deux écriteaux qui resplendissaient de chaque côté de la porte étaient là pour le lui apprendre.
Verminet venait d'entrer chez B. Mascarot, et ce Mascarot était tout simplement un agent de placement pour domestiques et employés des deux sexes et autres.
L'humilité de la profession déconcerta singulièrement André. Il avait compté sur une découverte plus brillante, plus significative surtout.
N'importe, il résolut d'attendre Verminet, et pour se donner une contenance, il traversa la rue, et sans perdre de vue la porte du placeur, il parut s'absorber dans la contemplation de trois ouvriers mécaniciens qui posaient des volets à glissement aux boutiques d'une maison neuve.
Heureusement la faction d'André dura peu.
Il n'y avait guère qu'un quart d'heure qu'il faisait le guet, lorsque dans la cour de la maison du placeur il vit paraître Verminet.
Deux hommes l'accompagnaient. L'un grand, maigre, portant des lunettes de couleur; l'autre gras, fleuri, souriant, qui avait la tournure et les façons de la meilleure compagnie.
Bientôt ils s'avancèrent jusqu'à la rue, et debout sur le bord du trottoir ils continuaient de s'entretenir avec une certaine animation.
Certes, André eût donné la moitié des vingt mille francs qu'il avait en poche pour entendre quelque chose de leur conversation, et il manœuvrait pour se rapprocher, quand non loin de lui éclatèrent deux coups de sifflet si violents qu'ils dominèrent le bruit de la circulation.
Ces coups de sifflet étaient si bizarrement modulés, qu'ils frappèrent André. Et il ne fut pas le seul à être frappé. Il vit fort distinctement le grand monsieur à lunettes qui parlait à Verminet, tressaillir et regarder vivement autour de lui.
Mais le jeune peintre n'attacha aucune importance à cette particularité, et il avançait toujours, dissimulé par un flot de passants, quand les trois interlocuteurs brusquement se séparèrent.
L'homme aux lunettes entra dans la maison; Verminet et l'homme aux manières distinguées s'éloignèrent dans la direction des Halles.
André eut dix secondes d'hésitation. Que faire? Devait-il tâcher de savoir qui étaient ces deux inconnus?... Il apercevait sous la porte du placeur un marchand de marrons qui pourrait peut-être lui donner des renseignements.
--Non, se dit-il, ce marchand sera toujours là, tandis que je ne saurais où rejoindre Verminet et son compagnon.
Il s'élança donc sur leurs traces.
Ils ne le conduisirent pas loin. Ils traversèrent l'obscur passage de la Reine-de-Hongrie, tournèrent à droite dans la rue Montmartre et entrèrent dans une maison de belle apparence.
Mais comment savoir qui ils allaient visiter?... Le plus naïf fileur n'eût pas été embarrassé, André l'était extrêmement lorsque, s'étant approché, il distingua au fond du vestibule, sur une plaque de marbre, ces mots: Bureaux au premier.
Ce fut un trait de lumière.
--Eh!... pensa-t-il, c'est ici que demeure le banquier... Martin-Rigal.
Il entra à son tour, questionna la concierge: il ne s'était pas trompé.
--Décidément, se dit-il, j'ai de la chance, et si mon petit marchand peut m'apprendre qui sont ces deux inconnus, j'aurai fait une bonne campagne. Pourvu qu'il ne soit pas parti...
Non seulement il ne s'était pas éloigné, mais il y avait deux marchands pour un près du réchaud, deux jeunes drôles en blouse, la casquette sur l'oreille, qui discutaient avec tant d'animation, qu'ils ne remarquèrent pas André quand il vint se placer tout près d'eux.
Ces messieurs débattaient un marché.
--C'est assez me lanterner comme cela, disait l'un. J'ai dit mon dernier mot à ton père... Vous voulez ma place et mon réchaud... c'est deux cent cinquante francs.
--Le vieux ne donnera pas plus de deux cent francs.
--Alors, il peut se fouiller!... deux cents francs, une place de cent sous par jour!... il n'est pas chien! Et j'ai fait des journées de plus de dix francs, foi de Toto-Chupin.
Toto-Chupin!... le nom plut à André, et c'est à celui qui le portait qu'il s'adressa.
--Mon ami, lui demanda-t-il, vous étiez là, tout à l'heure; avez-vous vu descendre de cette maison, et causer un instant sur la porte trois messieurs?...
Le jeune drôle commença par toiser de l'air le plus insolent ce questionneur qui osait l'interrompre, puis, d'un ton brutal:
--Qu'est-ce que cela peut vous faire, à vous? dit-il... Passez donc votre chemin.
André n'avait pas étudié les gens de bourse, mais il avait observé et d'un peu plus près qu'il n'eût voulu, jadis, cette engeance parisienne dont Toto-Chupin était un agréable spécimen; il en connaissait la langue et les mœurs...
--Réponds toujours, insista-t-il, ça ne t'écorchera pas la bouche.
--Eh bien!... oui, je les ai vus... après!...
--Après?... il y a que je voudrais bien connaître leurs noms, les connaîtrais-tu par hasard?...
Toto-Chupin avait soulevé sa casquette pour se gratter la tête, ce qui est sa façon de stipuler son intelligence, et tout en ébouriffant ses vilains cheveux jaunâtres, il guignait André, l'examinant curieusement, le soupesant, pour ainsi dire, l'évaluant...
--Et si je les connaissais, ces hommes, répondit-il enfin, si je vous disais leurs noms!... Que me donneriez-vous?
--Dix sous.
Le mauvais drôle gonfla tant qu'il put une de ses joues, et appliqua dessus un bruyant coup de poing, ce qui est l'expression superlative de son ironie et de son dédain.
--Prenez garde de casser vos bretelles! s'écria-t-il, avec un inexprimable accent. Dix sous!... Oh! là! là!... Voulez-vous que je vous les prête?
André haussa tranquillement les épaules.
--Pensais-tu donc, fit-il que j'allais t'offrir vingt mille livres de rentes?...
A sa grande surprise, Toto éclata de rire.
--Gagné!... dit-il. J'avais parié avec moi que vous n'étiez pas un cocodès, j'ai gagné!... Je me dois un canon...
--Et à quoi reconnais-tu cela?...
--Tiens!... Un cocodès m'aurait offert cent sous; j'aurais demandé vingt francs, il en aurait aboulé dix, autant de francs que vous de sous.
Le peintre ne put dissimuler un sourire.
--Tandis que vous, poursuivit Toto, on ne vous fait pas voir le tour...
Il s'interrompit, et la contraction de ses lèvres et de son front trahissait l'effort de sa pensée.
Maître Toto-Chupin était fort perplexe. Ces noms, il les savait; devait-il les dire? Son flair exercé reconnaissait un ennemi. Ce n'est point aux marchands de marrons que les gens bien intentionnés s'adressent pour obtenir des renseignements. Parler, c'était, selon toute probabilité, causer quelque préjudice à B. Mascarot ou aux siens, à Beaumarchef ou au doux Tantaine.
C'est là ce qui décida Chupin.
--Bast!... fit-il, je vais vous les dire ces noms!... Gardez vos dix sous... Je vous les dirai à l'œil, parce que vous me plaisez, foi de Toto. Le grand sec, c'est le patron, le papa Mascarot, quoi!... L'autre, le gros père, c'est son ami, le docteur Hortebize. Quand au troisième... attendez donc que je cherche...
--Oh!... celui-là, je le connais, il s'appelle Verminet.
--Vous y êtes!...
André était tellement enchanté de Chupin, qu'il tira de se poche et jeta sur le couvercle du fourneau une pièce de cinq francs, en disant:
--Tiens!... voilà pour ta peine.
C'est avec une grimace et un geste de singe que le garnement ramassa la pièce.
--Merci! mon prince, fit-il.
Il allait ajouter quelque plaisanterie, quand après un coup d'œil jeté dans la rue, tout à coup sa physionomie prit une expression sérieuse et inquiète, et il arrêta sur le jeune peintre un regard singulier.
--Qu'y a-t-il? demanda André, qui surprit ce regard.
--Rien, répondit Toto, oh!... rien du tout. Seulement, tenez, vous avez l'air bon enfant, vous, et pas fier... Eh bien!... moi, à votre place, je me méfierais.
--Et de quoi, bon Dieu!...
--Dame!... je ne sais pas moi!... C'est une idée que j'ai, comme cela, qu'on voudrait vous faire chanter... Mais en voilà assez, pas vrai!...
Il tourna le dos, sur ces derniers mots prononcés d'un ton rogue, et reprit avec son acheteur la discussion du marché.
Le jeune peintre avait grand'peine à cacher son profond ébahissement.
Il comprenait bien que cet affreux drôle devait savoir quantité de choses qui lui seraient prodigieusement utiles, mais il comprenait aussi que pour le moment il était résolu à se taire, et que ce serait folie que d'essayer seulement de lui tirer un mot.
Il pensa que mieux valait en rester là pour le moment et revenir le lendemain. N'était-il pas certain de toujours retrouver le jeune drôle, alors même qu'il faudrait le faire rechercher pas son successeur?
D'ailleurs, l'heure de son rendez-vous avec M. de Breulh approchait.
--Au revoir, Toto-Chupin, à une autre fois.
Un fiacre vide passait, André y monta, ordonnant au cocher de le conduire au rond-point des Champs-Élysées.
S'il ne donnait pas l'adresse du café où il devait se rencontrer avec M. de Breulh-Faverlay, c'est que, selon le conseil de Toto, il se défiait. Oui, il se défiait extrêmement.
Il se souvenait de ces deux coups de sifflet singuliers qui avaient fait tressaillir Mascarot et décidé la rupture de la conférence... Il se rappelait que c'était après un coup d'œil dans la rue que Toto-Chupin, devenu subitement soucieux, l'avait engagé à se défier.
--Morbleu! s'écria-t-il, soudainement illuminé par le souvenir d'une histoire qu'il avait entendue conter autrefois, je comprends: on me suit.
La secousse qu'il ressentait de cette découverte si extraordinaire était trop violente pour qu'il songeât, sur le moment, à en tirer les déductions logiques et les dernières conséquences.
--Je chercherai plus tard, se dit-il, et je trouverai. L'important, pour le moment, est de dérouter les poursuites.
Il abaissa une des glaces du devant de la voiture, et tira le cocher par son manteau pour appeler son attention.
Quand cet homme se fut retourné et penché vers lui:
--Écoutez-moi attentivement, dit-il, et sans arrêter.
--J'écoute, bourgeois.
--D'abord, je vais vous payer votre course cinq francs, et d'avance. Les voici. Prenez-les. Ce sera autant de fait.
--Mais, bourgeois...
--Maintenant, mon brave, au lieu du remonter les Champs-Élysées, ce qui est le chemin pour me conduire où je vous ai dit, vous allez me faire le plaisir de prendre par la rue Royale et le faubourg Saint-Honoré. Vous marcherez le plus vite possible jusqu'à la rue de Matignon, dans laquelle vous tournerez... seulement, en tournant cette rue, retenez vos chevaux pendant une demi-minute, vous repartirez ensuite à fond de train... Et une fois aux Champs-Élysées, vous irez où vous voudrez, je ne serai plus dans la voiture.
Le cocher eut un petit sifflement qui voulait être malicieux.
--Connu!... fit-il. Vous êtes «filé» et vous voulez faire perdre votre piste.
--Il y a quelque chose comme cela.
--Alors, bourgeois, attention au commandement: ne sautez qu'après le tournant parce que je tournerai court. Et surtout ne sautez pas du côté du trottoir... La chaussée est moins dangereuse, si on manque son coup.
Ce cocher intelligent était adroit aussi.
Aussi à la rue de Matignon, il prit si bien ses mesures, qu'André put sauter sans se faire le moindre mal et eut le temps de se précipiter dans l'allée obscure d'une maison, avant que personne eût tourné la rue.
--Comme cela, pensait-il, je vais bien voir si je suis «filé», et par qui.
Mais c'est vainement que le jeune peintre embusqué derrière la porte de l'allée, l'œil et l'oreille au guet, attendit.
Après cinq minutes qui lui semblèrent éternelles, rien encore n'avait paru, ni voiture, ni piéton, justifiant ses présomptions.
--Me serais-je effrayé à tort! pensait-il. Non, ce n'est pas supposable, le hasard n'a pas de telles coïncidences.
La nuit venait, plus d'un quart d'heure s'était écoulé, André se décida, non sans un violent dépit, à abandonner son poste pour rejoindre M. de Breulh.
Car avec toutes ces idées, pensait-il, je suis sûr que je me fais attendre.
Il avait, en cela, grandement raison.
En approchant de ce petit café des Champs-Élysées, choisi pour les rendez-vous, il reconnut, stationnant le long de la contre-allée, le coupé de M. de Breulh-Faverlay, et un peu plus loin, le gentilhomme faisait les cent pas en fumant un cigare.
Au même moment, M. Breulh, de son côté l'aperçut.
--Arrivez donc, paresseux! lui cria-t-il en s'avançant rapidement, la main tendue. Savez-vous que voici vingt bonnes minutes que vous me condamnez au pied de grue.
Le jeune peintre voulut s'excuser, mais le gentilhomme l'arrêta.
--Parbleu!... fit-il d'un ton le plus amical, je devine bien qu'il a fallu pour vous retenir quelque motif très grave. Seulement, vous l'avouerai-je, mon cher ami, je commençais à n'être plus fort rassuré.
--Vous étiez inquiet, monsieur?
--Pour vous..., oui. Rappelez-vous donc mes recommandations de l'autre soir. M. Henri de Croisenois est un insigne gredin.
André se taisait, M. de Breulh lui prit familièrement le bras.
--Promenons-nous, fit-il, cela vaut mieux que d'aller nous attabler dans le café.
--Oui, en effet..., marchons!...
--Je veux dire, poursuivit le gentilhomme, que je crois ce misérable marquis capable de tout... Ah! vous aviez deviné du premier coup. On lui voit en perspective un héritage très considérable, celui de son frère Georges, il en parle sans cesse... Ce n'est qu'un leurre à créanciers. Il y a longtemps qu'il en a mangé le fonds et le tréfonds de cet héritage... Un homme ainsi acculé est terriblement dangereux!...
--Ah!... je ne le crains pas.
--Mais moi je craignais pour vous, ami André... Ce qui me rassurait pourtant, c'est que le misérable ne vous connaît pas.
Le jeune peintre hocha la tête.
--Non-seulement le misérable me connaît, répondit-il, mais il doit soupçonner mes desseins.
M. de Breulh, sur ces mots, s'arrêta court.
--Impossible!... fit-il.
--Cependant, aujourd'hui, toute la journée, j'ai été suivi. Je n'en ai pas la preuve matérielle, mais j'en mettrais la main au feu... Jugez-en.
Et sans attendre une réponse, André raconta brièvement, mais de la façon la plus claire, tous les incidents de sa journée.
Lorsqu'il eut terminé:
--Vous avez raison, approuva M. de Breulh d'une voix grave, vous êtes sur la piste des ignobles scélérats qui prétendent exploiter le comte et la comtesse de Mussidan, mais ils le savent et leurs précautions sont prises. Oui, vous avez été suivi, n'en doutez pas, et désormais vous ne ferez pas un pas sans être environné d'espions. A cette heure même, je suis sûr qu'il y a ici près, une paire d'yeux qui nous observent...
Il regardait autour de lui, en parlant ainsi; mais il faisait déjà sombre, il ne vit rien.
--Pour ce soir, du moins, reprit-il, riant tout bas de l'idée qui lui venait, nous fausserons compagnie à vos observateurs, et si nous dînons ensemble, ils ne sauront certes pas où... Venez vite...
Sur le siège du coupé, le cocher dormait. M. de Breulh l'éveilla et lui donna ses ordres à voix basse.
--Vous allez voir, dit-il ensuite à son compagnon, en prenant place près de lui dans la voiture.
A la foudroyante rapidité du cheval, lancé dans la direction de l'avenue de l'Impératrice, André ne pouvait pas ne pas comprendre.
--Que pensez-vous de l'expédient? disait gaiement M. de Breulh. Nous allons nous promener de ce train pendant une heure, et nous reviendrons par l'avenue de Saint-Ouen et la rue de Clichy. Au coin de la chaussée d'Antin on nous arrête, nous descendons lestement et nous sommes libres... Ceux qui nous suivraient, auraient de bonnes jambes.
Tout se passa bien ainsi. Seulement, au moment où M. de Breulh sautait rapidement à terre, il vit comme une ombre se détacher de la caisse de la voiture, s'enfuir et se perdre dans la foule du boulevard.
--Morbleu!... il y avait un homme là! s'écria-t-il. J'ai cru dépister l'espion, je l'ai simplement promené.
Et aussitôt, voulant en avoir le cœur net, il retira ses gants et alla palper successivement l'essieu et les ressorts du coupé.
--Plus de doute, dit-il à André; touchez, le fer est encore chaud; le gredin avait les jambes passées ici, et se tenait là.
Le jeune peintre ne répondit pas, mais sa déconvenue de tantôt lui fut expliquée. Pendant qu'il se précipitait dans l'allée, l'homme qui le suivait était emporté par le fiacre.
Cette aventure attrista le dîner, et dès six heures André demanda la permission de se retirer. Il était écrasé de fatigue.
XXVI
Mme la vicomtesse de Bois-d'Ardon décrivait assez exactement la situation des maîtres de l'hôtel de Mussidan, lorsque, dans le purgatoire de Van Klopen, elle disait à André:
«Le malheur a rapproché le comte et la comtesse, et Sabine ayant jugé que son devoir est de sauver l'honneur de la famille, Sabine est sublime d'abnégation.»
M. et Mme de Mussidan, en effet, avaient compris que leurs haines devaient s'effacer devant le péril terrible, et que ce n'était pas trop de leurs efforts réunis pour essayer de résister aux ignobles scélérats qui les tenaient comme sous le couteau.
Malheureusement ce rapprochement n'avait pas eu lieu dès le premier jour. Après la menaçante démarche du souriant Hortebize, et lorsqu'elle se fut assurée que toutes ses lettres lui avaient été soustraites, la première pensée de Mme Diane n'avait pas été, il s'en faut, de tout confesser à son mari.
Cette correspondance compromettait le duc de Champdoce pour le moins autant qu'elle, c'est à Norbert qu'elle demanda secours.
Mais ses espérances furent déçues.
Sa première lettre resta sans réponse. Elle en écrivit une seconde: même silence.
Enfin, dans une troisième lettre, elle s'abandonna, et, sans exposer tout à fait la situation, elle sut en dire assez pour que le duc pût comprendre de quel vol elle avait été victime et l'horreur du péril qui menaçait Sabine.
Cette troisième lettre lui fut apportée par un valet du pied, ouverte, sous enveloppe.
Le duc, certainement l'avait lue. En travers, il avait écrit:
«Les armes que vous gardiez contre moi se tournent contre vous. Dieu est juste.»
Mme Diane pensa devenir folle en lisant ces deux lignes.
Il lui sembla que c'était une prophétie inspirée par le ciel même, qui lui annonçait les plus effroyables malheurs, qu'il lui fallait enfin expier les crimes de sa vie, et que l'heure du châtiment était venue.
Pour la première fois, cette âme de marbre connut le remords.
Elle pria et elle pleura.
Pauvre folle!... Elle supplia Dieu d'effacer ce passé terrible, comme si toute la puissance de Dieu pouvait faire que ce qui a été fait ne soit pas!...
Alors elle vit bien que tout était perdu, et qu'il fallait qu'elle s'adressât à son mari, si elle ne voulait pas qu'une copie des lettres qui lui avaient été enlevées, lui fût adressée.
Ce fut un soir, dans le petit salon qui précédait la chambre de Sabine, encore bien malade, que la comtesse de Mussidan avoua à son mari ce qu'on exigeait d'elle, et l'épouvantable péril qui la menaçait.
Hélas!... il fallut bien qu'elle parlât de ces lettres fatales et de ce qu'elles contenaient. Elle le fit avec cette merveilleuse adresse des femmes, qui savent sans mentir ne pas dire la vérité.
Mais elle ne put pas ne pas dire comment elle se trouvait mêlée à la mort du vieux duc de Champdoce, et à la disparition mystérieuse de Georges de Croisenois...
Le comte écoutait frappé de stupeur.
Si habilement que fussent présentés les faits, ils restaient encore si odieux, que son imagination en était épouvantée.
Il observait la comtesse, et il se demandait comment ces traits si beaux encore, tant de délicatesse féminine, pouvaient dissimuler tant de perversité, tant de scélératesse.
Il évoquait ses souvenirs de Sauvebourg, et il revoyait Diane telle qu'elle était quand il l'avait connue et aimée. Combien elle semblait pure et candide alors, quelle douceur angélique dans ses regards... et cependant déjà, elle avait conseillé un parricide!...
Mais une autre circonstance frappait M. de Mussidan.
Il avait été jusqu'alors persuadé que Diane, avant son mariage, et encore après, hélas! avait été la maîtresse de Norbert de Champdoce.
Cependant voici que la comtesse niait cela, qu'elle le niait absolument et de toute son énergie, à un moment où elle en était réduite à soulever les derniers voiles de sa vie...
Et lui qui doutait de sa paternité!... Aurait-il donc à se reprocher comme un crime son indifférence pour Sabine!...
D'ailleurs, il ne prononça pas un mot. Il se leva lorsque la comtesse eut terminé, et il sortit en chancelant comme un homme ivre.
Elle l'entendit seulement murmurer:
--Que devenir?... Que faire?...
Le malheur est que M. de Mussidan n'avait pas été seul à recueillir les lamentables aveux de sa femme.
Le comte et la comtesse croyaient leur fille endormie; elle ne dormait pas. Ils croyaient son cerveau troublé par les hallucinations de la fièvre nerveuse qui avait mis ses jours en danger, et jamais sa raison n'avait été plus nette.
C'étaient eux qui la veillaient, car ils avaient redouté les indiscrétions de son délire, la fidèle Modeste était allée se reposer, et ils avaient laissé la porte de la chambre de Sabine ouverte, pour répondre si elle appelait, pour accourir si le mal lui arrachait un gémissement.
Oui, ils avaient commis cette imprudence, la porte qui donnait du petit salon dans la chambre était restée ouverte, et des mots terribles: ruine... déshonneur... infamie... désespoir... fin de tout... étaient arrivés jusqu'à Sabine.
D'abord elle avaient douté. N'était-ce pas le délire encore?... Elle avait fait un effort pour secouer cet odieux cauchemar.