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Les esclaves de Paris (part 2 of 4)

Part 2 of 4 · Émile Gaboriau · Public domain text

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Contents (4)

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Les esclaves de Paris (part 2 of 4)

Cependant, monsieur le marquis, si lucrative que soit une profession, on finit toujours par s'en dégoûter. Voici vingt-cinq ans que nous exerçons, mes amis et moi, nous vieillissons, nous avons besoin de repos. Donc, nous sommes décidés à nous retirer. Mais, avant, nous voulons liquider, écouler avantageusement, s'il se peut, notre fonds de boutique.

--Ce n'est que juste, approuva Croisenois.

--J'ai entre les mains, continua l'honorable placeur, une masse énorme de documents. Mais ils sont d'une nature particulière, et en tirer parti n'était pas précisément facile. J'ai compté sur vous pour faire rentrer les sommes considérables qu'ils représentent...

A cette déclaration, Croisenois devint d'une pâleur livide.

Quoi!... il irait, lui, plus vil que l'assassin des grandes routes, lequel a du moins l'excuse du péril bravé, il irait armé de papiers compromettants, demander aux gens: La bourse ou l'honneur?

Il consentait bien à partager les profits d'un trafic ignoble; il ne pouvait supporter l'idée de mettre, comme on dit vulgairement, la main à la pâte.

--Jamais!... s'écria-t-il, jamais!... Ne comptez pas sur moi!...

L'indignation du marquis semblait si sincère, sa détermination paraissait si irrévocablement arrêtée que le docteur Hortebize et maître Catenac se regardèrent, un peu inquiets de la tournure que prenait la conférence.

Le coup d'œil qu'ils adressèrent à B. Mascarot les rassura.

Il haussait les épaules et rajustait tranquillement ses lunettes.

--Ça, dit-il, assez d'enfantillage, monsieur, vous ne m'avez fait perdre que trop de paroles. Attendez avant de vous récrier. Je vous ai dit que mes documents sont d'une nature spéciale, voici pourquoi: La grande difficulté de notre genre d'affaires, est que souvent nous nous heurtons à des gens mariés qui, bien que forts riches, n'ont pas la libre disposition de leur fortune. Les maris disent: «Détourner dix mille francs de la fortune sans que ma femme le sache, est impossible!» Les femmes répondent: «Je ne puis avoir d'argent qu'en en demandant à mon mari.» Et ces gens sont sincères. Combien en ai-je vu qui, désespérés de savoir entre mes mains un secret important, se jettaient à mes genoux et me criaient: Grâce!... je ferai tout ce que vous voudrez; vous aurez plus que vous ne demandez, trouvez seulement un prétexte... Le prétexte à fournir à tous ces actionnaires de bonne volonté, je l'ai cherché et trouvé. Ce prétexte sera la société industrielle que vous lancerez avant un mois.

--D'honneur!... commença le marquis, je ne vois pas...

--Pardon!... vous voyez très bien. Tel mari qui n'aurait pu nous donner cinq mille francs sans mettre le feu à son ménage, nous en versera gaîment dix mille, parce qu'il pourra dire à sa femme: «C'est un placement.» Telle femme qui n'a pas dix sous vaillant saura bien déterminer son mari à nous apporter la somme que nous lui fixerons.

--Que dites-vous de cette idée?

--Elle est excellente, mais en quoi vous suis-je indispensable?

--En ce sens qu'à la tête d'une compagnie il faut un homme.

--Mais vous...

--Plaisantez-vous, marquis? Me voyez-vous, moi, placeur, lancer une affaire? On me rirait au nez. Hortebize, un médecin, et homéopathe encore, ne recueillerait que des quolibets. Quant à Catenac, sa situation lui interdit toute spéculation; il se contentera d'être notre conseil. Or, pour que le prétexte soit bon, il faut que la société paraisse bien sérieuse.

M. de Croisenois était cruellement embarrassé.

--C'est que vraiment, reprit-il, je ne me reconnais aucune des qualités qu'on exige d'un financier, d'un spéculateur.

--Vous êtes trop modeste. D'abord, vous avez votre titre et votre nom.

--Oh! un nom..., un titre!

Cela ne signifie rien, je le sais, mais cela manque rarement son effet. N'y a-t-il pas des compagnies qui payent, et très cher, les noms et les titres qu'elles gravent en tête de leurs prospectus, tout comme les tables d'hôte entretiennent les majors constellés de décorations qui président le repas...

--Ma situation, financièrement parlant, est impossible.

--Elle est excellente, au contraire. Avant de lancer l'affaire, vous payez vos dettes, et aussitôt on en conclut que vous disposez de capitaux énormes. L'héritage de votre frère, si déprécié en ce moment, reprend une importance énorme. Enfin, on apprendra en même temps votre mariage avec Mlle de Mussidan. Que voulez-vous de plus?

--Ma réputation est détestable. On me dit léger, dépensier, frivole.

--Tant mieux! Le jour où vous annoncerez la liquidation de votre société, vous ne rencontrerez qu'indulgence. On dira en riant: «Ce sacré Croisenois!... Quelle diable d'idée lui a pris de se mêler d'industrie!» Mais comme à ce jeu-là vous aurez gagné votre part d'abord, et en second lien le million de dot de Mlle Sabine, vous laisserez rire.

Quelles perspectives, pour un homme dont l'existence était comme un problème qu'il lui fallait résoudre chaque matin!

--Admettons que j'accepte, fit-il, comment finira la comédie?

--Le plus simplement du monde. Quand tous mes actionnaires se seront exécutés, vous mettrez la clé sous la porte, et tout sera dit.

Croisenois se dressa furieux.

--C'est-à-dire, s'écria-t-il, que vous comptez me sacrifier. Mettrez la clé sous la porte!... Vous voulez donc m'envoyer au bagne?

--L'ingrat! répondit B. Mascarot; voilà comment il me remercie de faire tout au monde pour l'empêcher d'y aller!...

--Monsieur!...

Mais à son tour Me Catenac s'était levé.

N'ayant pu se dégager, il était de son intérêt d'aider de tout son pouvoir à la réussite des projets de B. Mascarot.

--Vous vous méprenez, cher monsieur, dit-il à Croisenois; n'avons-nous pas les sociétés à responsabilité limitée?

Écoutez plutôt. Demain vous vous présentez chez un notaire, et vous déclarez que vous faites appel aux capitaux intelligents pour l'exploitation de n'importe quoi... des marbres des Pyrénées, si vous voulez. Nous trouverons mieux, soyez tranquille.

En conséquence, vous ouvrez une liste de souscription. Cette liste, les actionnaires de mon ami Baptistin la remplissent.

Quand nous avons les fonds, que faisons-nous? Tranquillement, nous remboursons les souscripteurs étrangers, et nous écrivons aux autres que l'affaire n'a pas réussi, que tout a été contre nous; bref, que le capital est perdu!...

Or, Baptistin, ayant obtenu ou fait obtenir de chacun de ses gens une décharge en règle, aucun ne soufflera mot... C'est simple comme bonjour.

Le marquis avait écouté de toutes ses forces; il réfléchissait.

--Mais, messieurs, s'écria-t-il, tous ces souscripteurs contraints sauront que j'ai fait une spéculation ignoble.

--Possible.

--Ils me mépriseront.

--Probablement; mais nul ne sera assez hardi pour le laisser voir.

--Oh!...

--Quoi! oh! Est-ce que les apparences ne vous suffisent pas? Vous êtes diantrement difficile. Entre nous, qui estime-t-on sincèrement et sans restriction à notre époque? Personne. On paraît estimer, voilà tout! Même, pour exprimer ce sentiment singulier, on a créé un mot nouveau: la considération, c'est-à-dire l'hommage rendu à la force unie à l'adresse. Vous serez considéré.

Le brillant marquis était fort ébranlé.

--Et vous êtes sûr de vos... actionnaires? demanda-t-il. En tenez-vous vraiment assez pour être certain de couvrir les frais qui seront considérables?

Cette question, l'honorable placeur l'attendait pour porter le dernier coup.

--Mes calculs sont faits, prononça-t-il, et ils sont exacts.

Il prit en même temps, sur son bureau, un paquet de ces fiches qu'il passait sa vie à annoter, et les faisant claquer sous ses doigts comme un jeu de cartes, il continua:

--J'ai là les noms de 350 personnes qui, en moyenne, verseront chacune dix mille francs.

--Trois millions cinq cent mille francs!...

--C'est là le total, si Barême ne ment pas. Et vous plaît-il, à cette heure, de connaître la nature de nos armes? Accordez-moi deux minutes encore et jugez, je ne choisis pas.

D'une main exercée, il battit et mêla les fiches qu'il tenait à la main, et c'est au hasard qu'il lut:

N..., ingénieur.--Cinq lettres décisives adressées à la femme du protecteur qui lui a procuré sa position, et qui d'un mot peut la lui faire perdre.--Versera 15,000 francs.

P..., négociant.--Un agenda établissant que sa dernière faillite était frauduleuse et qu'il a détourné 200,000 francs de l'actif,--Donnera certainement 20,000 francs.

Mme V...--_Son portrait photographié dans un costume trop léger. N'est pas riche.--Fera cependant verser 3,000 francs._

Mme H...--Trois billets de sa mère ne laissant aucun doute sur une aventure fâcheuse avant son mariage. Lettre d'une sage-femme à l'appui.--Domine son mari.--Doit faire verser au moins 10,000 francs.

L...--Une chanson obscène et impie, écrite de sa main et signée.--Peut donner 2,000 francs.

S..., employé supérieur de la Cie de ***.--Minute de son traité avec un fournisseur, stipulant pour lui un pot-de-vin considérable.--Ira, si on le pousse, jusqu'à 15,000 francs.

--X...--Partie de sa correspondance avec L..., en 1848.--Versera 3,000 francs.

Mme M... de M...--Un petit roman qui est l'histoire exacte de ses aventures avec M. J...

Il n'en fallait pas tant pour décider M. de Croisenois.

--C'est assez, interrompit-il, je me rends. Oui, je m'incline devant votre mystérieuse puissance, plus formidable que celle de la police...

--Et bien autrement sérieuse, ajouta l'excellent docteur. Nous n'avons jamais examiné nos opérations à ce point de vue. C'est un tort. N'entreprenez rien contre le droit, la loi ou la foi, et on ne vous fera pas chanter. Donc, le «chantage» est un moyen de moralisation...

Mais le marquis de Croisenois était trop agité pour goûter la plaisanterie. Il se retourna vers B. Mascarot, et, d'une voix brève, dit:

--J'attends vos ordres, monsieur.

Comme toujours, B. Mascarot l'emportait. Successivement il avait abattu le comte de Mussidan, Paul Violaine et Catenac lui-même. Maintenant il voyait M. de Croisenois à ses pieds.

Entré le front haut, rayonnant d'audace et d'impudence, le brillant marquis se résignait à passer sous les fourches caudines du placeur, si bas qu'il fallut ramper pour cela.

Dix fois, pendant la discussion, l'idée lui était venue de dire:

--Et si je n'acceptais pas, cependant, si je refusais!...

La réflexion avait dix fois arrêté sur ses lèvres cet imprudent défi.

Il avait compris que des hommes comme ces trois associés ne livrent pas leur secret à la légère.

Et, plus B. Mascarot montrait d'abandon et de cynique franchise, mieux Croisenois sentait qu'il devait être, qu'il était entièrement au pouvoir de ce personnage étrange.

Il ne pouvait pas ne pas tout savoir, celui qui avait réussi à découvrir sa déshonorante transaction de jeu.

Or, le marquis avait sur la conscience juste assez de peccadilles pour trembler sous le regard qu'à travers ces lunettes vertes il sentait arrêté sur lui, persistant et aigu comme celui d'un juge d'instruction qui s'efforce de faire tressaillir la vérité au fond de l'âme d'un prévenu.

Sans doute sa vanité souffrait cruellement de cette humiliante et déshonorante dépendance, et les quelques gouttes de sang généreux qui coulaient encore dans ses veines se révoltaient.

Mais, d'un autre côté, tout ébloui de l'éclat de cette puissance mystérieuse qui se révélait à lui, il se réjouissait d'avoir désormais pour associés dans la vie de pareils lutteurs.

S'il avait craint tout d'abord d'être sacrifié, il était rassuré par l'évidence d'une indissoluble communauté d'intérêts.

De toutes ces considérations avait jailli cette phrase qui, une heure plus tôt, eût écorché sa bouche orgueilleuse:

--J'attends vos ordres!...

Humilité perdue! Seuls les débiles éprouvent une inepte satisfaction à faire sentir le poids de leur tyrannie. B. Mascarot n'abuse jamais. Il sait que si le vaincu peut oublier sa défaite, il ne pardonne pas l'insulte inutile.

C'est donc avec la plus parfaite courtoisie qu'il répondît:

--Je n'ai pas d'ordre à vous donner, monsieur le marquis. Nous avons tous au succès un intérêt égal; nous ne pouvons que délibérer, nous concerter avant d'adopter définitivement les mesures les plus convenables.

Croisenois s'inclina, touché de cette politesse inattendue succédant à tant de brutalité.

--Il est oiseux, n'est-ce pas, reprit le digne placeur de vous montrer tous les avantages de votre résolution? Notons seulement, pour éviter les récriminations ultérieures, votre situation actuelle. Vous m'écriviez, l'autre jour: «J'attends les pieds dans le feu...» En bon français, vous êtes à bout d'expédients, et vous n'avez plus rien d'heureux à espérer de l'avenir.

--Pardon... permettez... J'ai à espérer l'héritage de mon pauvre frère Georges, disparu d'une façon si inexplicable...

B. Mascarot eut un joli geste d'amicale menace.

--Puisque vous voici des nôtres, cher marquis, fit-il, laissez-moi vous dire qu'entre nous la franchise est de rigueur. Demandez plutôt à notre bon ami Catenac.

--En effet!... répondit l'avocat, à qui cette pointe de fine ironie arracha une grimace plutôt qu'un sourire.

Le marquis prit l'air le plus étonné.

--Je ne vois pas, interrogea-t-il, en quoi je manque de franchise...

--Que diable nous parlez-vous de cet héritage!...

--Mais il existe, monsieur, mais il est considérable!...

--Assez, assez!... Nous sommes fixés sur ce point. On peut encore, malgré beaucoup de non-valeurs, l'évaluer à douze ou quatorze cent mille francs!...

--Eh bien!... Ne puis-je obtenir un arrêt d'envoi en possession? Les articles 127, 129 et suivants du Code Napoléon...

Il s'interrompit, surprenant sur la figure du bon docteur Hortebize tous les signes de la violente envie de rire.

--Ne nous dites donc pas de ces choses-là, répondit le placeur. Tant qu'il s'est agi d'obtenir une déclaration d'absence et un envoi en possession provisoire permettant de palper les revenus, vous vous êtes fort remué; mais votre situation a changé, et, tout dernièrement, vous avez fait secrètement des pieds et des mains pour éviter un envoi en possession définitif.

--Quoi!... vous pouvez croire...

--Chut!... vous avez sagement agi. Cette succession est si bien escomptée et surescomptée qu'elle ne suffirait pas à désintéresser vos créanciers. Qu'elle soit liquidée demain, après-demain votre crédit est perdu. En ce moment ce fameux héritage n'est pour vous qu'un miroir à alouettes qui vous sert à éblouir vos fournisseurs.

C'était un beau joueur que Croisenois. Se voyant percé à jour, il prit le parti d'éclater de rire.

--On fait ce qu'on peut!... dit-il.

L'honorable placeur avait regagné son fauteuil. Toute son animation avait disparu. Il paraissait accablé de fatigue.

--Il y aurait barbarie, marquis, reprit-il, après un moment de silence, à vous retenir davantage. Nous nous reverrons ces jours-ci pour aviser à faire capituler vos créanciers au meilleur marché possible. En attendant, Catenac voudra bien s'occuper de la constitution de la société, et de plus il vous donnera le vernis financier qui vous est indispensable.

Était-ce un congé?

M. de Croisenois et l'avocat le prirent ainsi, car ils se levèrent, et, après de larges poignées de main à B. Mascarot et au docteur, après un léger salut à Paul, ils sortirent ensemble, ressemblant plutôt à de vieux amis qu'à des connaissances d'une couple d'heures.

Dès que la porte fut refermée sur eux:

--Et bien! Paul, mon enfant, demanda le placeur, que pensez-vous de notre histoire?

Chez les natures molles et friables, les impressions peuvent être vives et profondes, elles ne sont jamais durables.

Après avoir été sur le point de succomber à la violence de ses émotions, Paul, s'il était un peu pâle encore, avait repris tout son sang-froid.

Maintenant qu'il avait presque réussi à étouffer les cris de sa conscience, il devait, conseillé par sa déplorable vanité, mettre son amour-propre à afficher un cynisme digne de celui de ses honorables patrons.

--Je pense, monsieur, répondit-il sans trop de tremblement dans la voix, je suis sûr, même, que vous avez besoin de moi. Tant mieux!... Moi qui ne suis pas marquis, je vous obéirai sans toutes les façons de M. de Croisenois!

L'assurance toute nouvelle de Paul ne parut aucunement surprendre l'honorable placeur.

Mais lui plut-elle? Lui fut-elle au contraire, essentiellement désagréable? Il eût été malaisé de le discerner.

Toujours est-il qu'un observateur exercé eût surpris sur sa physionomie, d'ordinaire indéchiffrable, les traces d'une lutte entre deux sentiments contraires: une vive satisfaction et une sérieuse contrariété.

Quant au bon docteur Hortebize, il fut tout simplement émerveillé de l'impudente audace de ce néophyte qui était un peu son élève.

Le sens exact de la scène qui venait d'avoir lieu éclatait si bien à ses yeux qu'il se frappa le front en homme qui s'étonne et se gourmande de n'avoir pas eu une idée d'une extrême simplicité.

--Que je suis niais!... pensa-t-il. Ce n'est pas au marquis de Croisenois qu'en réalité Baptistin s'adressait. Il posait pour Paul. Quel merveilleux comédien. Avec quelle prestigieuse sûreté chacune de ses paroles est allée faire taire un remords ou éveiller une convoitise dans l'âme de ce garçon si faible et si vaniteux!

Cependant Paul s'inquiétait du silence de son protecteur.

Si d'abord il avait été épouvanté en se sentant aux mains de cet homme extraordinaire, il tremblait maintenant à la seule idée d'être abandonné par lui et livré à ses propres forces.

--J'attends, monsieur, insista-t-il.

--Quoi?

--Que vous me disiez à quelles conditions je puis conquérir un grand nom, devenir millionnaire et épouser Mlle Flavie Rigal... que j'aime.

B. Mascarot eut un sourire amer, presque méchant.

--Dont vous aimez la dot... interrompit-il, ne confondons pas.

--Excusez-moi, monsieur, j'ai bien dit ce que je voulais dire.

Le docteur, qui n'avait pas pour être sérieux les raisons de son honorable ami, ne prit pas la peine de dissimuler un geste ironique.

--Déjà!... fit-il. Et Rose, et cette jolie Rose!...

--J'ai jugé Rose, monsieur, répondit le jeune homme, et j'ai compris ma simplicité. Pour moi, elle n'existe plus...

Sans aucun doute, Paul disait vrai. C'est du moins avec l'accent si difficile à feindre de la simplicité, qu'il ajouta:

--Et j'en suis à maudire la fortune de Mlle Rigal, qui creuse un abîme entre nous.

Cette déclaration dissipa les nuages qui obscurcissaient le front du placeur, et ses lunettes semblèrent tressaillir d'aise.

--Rassurez-vous, fit-il gaîment, nous comblerons l'abîme. N'est-ce pas, Hortebize? Seulement, Paul, mon enfant, ne vous le dissimulez pas, le rôle que je vous destine sera plus difficile que celui de M. de Croisenois, plus périlleux surtout.

--Tant mieux!

--La récompense, il est vrai, sera bien autrement magnifique.

--Soutenu et conseillé par vous, je me sens capable de tout oser, de tout braver et de réussir.

--C'est qu'il vous faudra de l'audace, en effet, et beaucoup, et de l'esprit de suite, surtout. Il vous faudra peut-être renoncer à votre personnalité...

--J'y renoncerai de grand cœur.

--Vous devrez revêtir la personnalité d'un autre, prendre à cet autre son nom, son passé, ses habitudes, ses idées, ses mérites et ses vices. Force vous sera d'oublier que vous êtes vous, pour arriver à vous persuader à vous-même que vous êtes lui; c'est le seul moyen de le persuader aux autres. Vous avez vécu non votre vie à vous, mais la vie de cet autre. Ah! la tâche sera lourde!...

--Eh!... monsieur, s'écria Paul avec ce facile enthousiasme des faibles, s'occupe-t-on des obstacles de la route lorsqu'on marche les yeux fixés sur un but éblouissant!

Le bon docteur ne put s'empêcher de battre doucement des mains.

--Bien, cela, fit-il.

--Puisqu'il en est ainsi, reprit le placeur, dès qu'on aura soulevé le dernier coin du voile, on n'hésitera pas à vous révéler le secret de vos hautes destinées. Et d'ici-là préparez votre courage, exercez votre front à rester impassible, vos yeux à ne jamais trahir votre pensée intime. Vous m'entendez... monsieur le duc?...

Il s'interrompit.

Beaumarchef se présentait après avoir discrètement annoncé son entrée par trois ou quatre petits coups à la porte.

L'ancien sous-off en était venu à ses fins.

Profitant d'un moment où il n'y avait presque personne dans «l'agence,» il était monté chez lui et avait revêtu sa grande tenue.

--Qu'y a-t-il? demanda B. Mascarot.

--Patron, pendant que vous étiez «en séance» avec ces messieurs, on a apporté les deux lettres que voici.

--Donne... Merci, et laisse-nous.

Pendant que Beaumar, accoutumé à ces brusques congés, se retirait, l'honorable placeur examinait la suscription des deux lettres.

--Voici, murmura-t-il, des nouvelles de Van Klopen et de l'hôtel de Mussidan. Voyons d'ailleurs ce que dit notre illustre tailleur pour dames.

Il prit l'enveloppe et lut à haute voix:

«Cher monsieur,

«Soyez satisfait. Notre ami Verminet a exécuté fort adroitement vos ordres.

«A son instigation, le jeune monsieur Gaston de Gandelu a fort proprement imité sur cinq effets de mille francs la signature de M. Martin-Rigal, ce banquier dont vous m'avez recommandé la fille.

«Je tiens ces cinq effets à votre disposition.

«Et je suis, en attendant vos nouveaux ordres, relativement à Mme de Bois-d'Ardon, votre humble serviteur.

«VAN KLOPEN.»

--Et d'un!... s'écria B. Mascarot. Si jamais celui-là s'avisait de barrer le chemin de notre ami Paul...

--Lui, monsieur, comment pourrait-il?...

Le placeur ne répondit pas. Il ouvrit l'autre lettre, et tout haut il lut:

«Je vous annonce, monsieur, la rupture du mariage de Mlle Sabine et de M. de Breulh-Faverlay. Elle est, je crois, inutile. Mademoiselle est au plus mal. Je viens d'entendre les médecins dire entre eux qu'elle ne passera peut-être pas la journée.

«FLORESTAN.»

A cette nouvelle qui menaçait tous ses projets, B. Mascarot fut saisi d'une telle colère, qu'oubliant son impassibilité, il brisa presque, d'un formidable coup de poing, la tablette de son bureau.

--Tonnerre du ciel!... s'écria-t-il, pourvu que cette péronnelle ne nous joue pas le tour de se laisser mourir!... Nous serions jolis garçons avec le Croisenois sur les bras!... Ce serait tout un plan à refaire...

Il avait violemment repoussé son fauteuil et arpentait rageusement son cabinet.

--Florestan ne se trompe-t-il pas? disait-il. Qu'est-ce que cette maladie de Mlle de Mussidan coïncidant avec la rupture de son mariage?... Il y a quelque chose là-dessous. Quoi?... Il faut le savoir: nous ne pouvons demeurer dans cette incertitude.

--Veux-tu, demanda le docteur, que j'aille jusqu'à l'hôtel Mussidan?

--Oui, c'est une idée. Ta voiture est à la porte, n'est-ce pas?... Tu es médecin, on te laissera voir Sabine.

Le docteur se hâtait de passer les manches de son pardessus, B. Mascarot l'arrêta.

--Inutile, fit-il, reste. J'ai réfléchi. Ni toi, ni moi ne pouvons nous montrer dans cette maison. Ce sont nos mines, docteur, qui éclatent. Elles étaient trop chargées... Il y aura eu, vois-tu, une explication entre le comte et la comtesse, et entre deux colères la fille aura été brisée...

--Alors, comment savoir...

--Je vais courir moi-même aux renseignements, je verrai Florestan, j'aurai des détails!...

Et sans attendre la réponse du docteur il s'élança dans sa chambre à coucher.

Il avait laissé la porte ouverte, et tout en se dépêchant de changer de vêtements, il continuait à s'adresser, d'une pièce à l'autre, à son ami Hortebize.

--Ce coup ne serait rien, poursuivait-il, si je n'avais à m'occuper que de Croisenois. Mais je songe à Paul. L'affaire de Champdoce ne peut souffrir aucun délai... Et Catenac, ce traître qui a mis Perpignan et le duc en rapport! Il faut que je voie Perpignan, que je sache au juste ce qu'on lui a dit de l'affaire et ce qu'il en a deviné... J'ai à voir Caroline Schimel aussi, à lui arracher le dernier mot de l'énigme! Ah! le temps! le temps!

Il était prêt, il attira le docteur jusqu'au milieu de sa chambre à coucher.

--Je file, lui dit-il; toi, ne laisse pas Paul. Nous ne sommes pas encore assez sûrs de lui pour le laisser se promener avec notre secret. Mène-le dîner chez Martin-Rigal, et trouve un prétexte pour lui offrir l'hospitalité cette nuit... Allons, à demain.

Et il sortit, trop préoccupé pour entendre le docteur qui lui criait:

--Bonne chance!

XIX

Au sortir de l'hôtel de Mussidan, après sa promesse à Sabine, M. de Breulh-Faverlay ne remonta pas dans le phaéton qui l'avait amené et qui l'attendait au bas du perron.

--Rentrez doucement à l'hôtel, dit-il à ses domestiques, j'irai à pied.

Il éprouvait, comme après toutes les crises, un impérieux besoin de mouvement. Il voulait marcher, se lasser s'il était possible, pour se remettre, pour tasser ses idées, pour ressaisir son sang-froid en déroute.

S'il était profondément et péniblement affecté, il était plus surpris encore. Il se sentait étourdi, comme après une chute.

Il y avait tant d'années qu'il n'avait été remué par un sentiment profond et durable, qu'il ne se reconnaissait plus.

Ses amis ne l'auraient pas reconnu davantage, à le voir descendre à grandes enjambées les Champs-Élysées.

Qu'était devenue sa belle impassibilité glaciale, admiration et modèle de tous les jeunes gens de son cercle? Son visage, dont rien jamais ne dérangeait les ligues correctes, était bouleversé.

L'émotion, la passion, la stupeur l'emportaient si bien hors de lui-même, que tout en marchant il parlait à haute voix, s'exclamait et gesticulait, ce qui est d'un commun à faire frémir et contre toutes les règles.

--Voilà donc la vie!... disait-il. On se croit bronzé, blasé, usé, vieilli, fini, on juge tout mort en soi, et il suffit d'un regard de beaux yeux pour vous rendre les palpitations de l'adolescence. On se trouble autant qu'un lycéen, on balbutie, on rougit, et même... le diable m'emporte!... on sent une larme taquine au coin de l'œil.

Certes, il aimait déjà Sabine, le jour où il avait demandé sa main au comte de Mussidan, il l'aimait... mais non comme en ce moment.

Depuis qu'il la savait perdue pour lui, il lui découvrait des mérites extraordinaires. Elle lui paraissait plus belle, plus spirituelle, parée de surprenantes qualités, mille fois plus désirable, enfin.

Qui donc eût jamais pu prévoir cela, que lui, le grand seigneur adulé, envié et recherché par excellence, lui, adoré de toutes les femmes, si tous les hommes le redoutaient, il serait repoussé le jour où, pris d'une passion sérieuse, il offrait à une jeune fille sa fortune et son nom.

--Ah! c'était bien là, murmurait-il, la compagne que je rêvais. Retrouverai-je jamais cette âme tendre, cet esprit viril, tant d'innocence et de chaste témérité, parmi toutes ces agaçantes poupées que je vois autour de moi, s'habillant, babillant, chevauchant, parlant argot et copiant les excentricités des filles. Est-il une Sabine, parmi ces extravagantes pour qui la vie est comme un cotillon perpétuel, et qui prennent un mari comme elles choisissent un valseur... parce qu'on ne peut valser seule.

Toutes les femmes lui paraissaient haïssables en ce moment, et il avait par avance des rassasiements rien qu'à songer aux héritières de sa connaissance.

--Quelle expression sublime avaient ses yeux, pensait-il, pendant qu'elle parlait de lui!... Elle lui croit du génie et elle a adopté toutes ses pensées. C'est son âme, à lui, qui palpite en elle. Avec quelle noble fierté elle disait: Nous!--Nous sommes pauvres... Nous n'avons pas de nom!...

Cependant il essaya de secouer la tristesse affreuse qui l'envahissait.

--Bast!... s'écria-t-il en décrivant un moulinet avec sa canne, de cette affaire je mourrai garçon. Mon valet de chambre, sur mes vieux jours, deviendra mon meilleur ami. Je ferai un dieu de mon ventre. Le baron Brisse prétend qu'on peut faire jusqu'à quatre repas par jour... C'est quelque chose... Puis, pour égayer mes digestions, j'aurai autour de mon fauteuil la comédie de mes héritiers.

Il eut un ricanement nerveux, mais presque aussitôt il ajouta, non sans un douloureux soupir:

--Ah!... n'importe, ma vie est manquée!

Cependant, si cruelle que fût la déception, si cuisante que fût la blessure, M. de Breulh n'en voulait ni à Sabine, ni à cet autre dont il enviait l'étonnant bonheur.

Orgueilleux au suprême degré, il était au-dessus des absurdes vanités des gens médiocres. Il ne voyait rien d'extraordinaire, d'anormal, de monstrueux à ce qu'une femme lui préférât un autre homme. Il en gémissait, voilà tout.

Sabine avait bien jugé, lorsqu'elle s'était dit: «Celui-là aussi est digne d'être aimé!»

M. de Breulh méritait un autre piédestal que celui que lui avaient élevé des amitiés et des rivalités également idiotes.

Il valait mieux que sa réputation, que sa vie, que son époque; il valait mieux surtout que ses nombreux amis.

A la mort de son oncle, il s'était lancé dans ce qu'on appelle «le tourbillon de la haute vie»; mais il avait été vite las de cette existence vide et agitée.

Posséder une écurie victorieuse, voir ses déplacements signalés par les journaux de sport, être trompé à raison de deux ou trois cents louis par mois par une demoiselle de théâtre, ne suffisait pas au bonheur de ce difficile mortel.

Depuis longtemps déjà, rongé d'ennui sous ses frivoles apparences, il cherchait un but à son ambition, une tâche à la hauteur de ce qu'il se sentait d'énergie et d'intelligence.

Il s'était bien juré que la veille de son mariage il vendrait ses chevaux de courses et romprait avec des habitudes qui l'excédaient. Et voici que ce mariage tant souhaité devenait impossible!...

Lorsqu'il entra à son club, les traces de ses émotions étaient si évidentes, que plusieurs jeunes gens occupés à battre les cartes laissèrent voir leur surprise et ne purent s'empêcher de lui demander si par hasard «Chamboran», un de ses chevaux, déjà classé pour le Grand Prix, n'était pas indisposé.

Il répondit que «Chamboran» se portait a merveille, et se hâta de passer dans un des petits salons réservés à la correspondance.

--Sur quelle herbe a donc marché de Breulh?... remarqua un des joueurs.

--Qui sait?... Le voilà en train d'écrire.

Il écrivait, en effet, à M. de Mussidan pour retirer sa parole, et la besogne n'était pas aisée.

En relisant sa lettre, M. de Breulh dut s'avouer que sous chaque phrase perçait une pointe d'ironie, et que le ton général accusait un dépit dont on ne manquerait pas de lui demander les raisons.

On a beau être chevaleresque, on est homme, et toujours quelques levains mauvais fermentent et s'agitent sous les plus généreuses résolutions.

--Non, dit M. de Breulh, cette lettre est indigne de moi.

Et sur cette réflexion, il recommença, cherchant, pour les exposer, les excuses les plus naturelles, parlant vaguement de sa vie, d'habitudes enracinées, de certaine liaison qu'il ne sentait pas le courage de briser.

Ce petit chef-d'œuvre de diplomatie terminé, il le remit à un des domestiques du club avec l'ordre de le porter immédiatement à son adresse.

M. de Breulh pensait que ce devoir d'honneur rempli, ses vaisseaux brûlés, il se sentirait l'esprit et le cœur plus libres. Point.

Il se mit au jeu, mais au bout d'un quart-d'heure il en avait assez. Il voulut dîner, il n'avait pas faim et ne put manger. Il entra à l'Opéra, il y bâilla, la musique lui portait sur les nerfs.

De guerre lasse, il rentra chez lui sur les deux heures, ce qui ne lui était pas arrivé depuis près d'un an.

L'obsession persistait.

Détacher sa pensée de Sabine lui était aussi impossible que d'empêcher son pouls de battre plus vite qu'à l'ordinaire.

Qui était cet homme qu'on lui préférait.

Il estimait trop le caractère de Mlle de Mussidan pour la soupçonner d'un choix indigne.

D'un autre côté il avait vu en sa vie tant de passions inexplicables!...

Quand les gens les plus expérimentés se laissent prendre à des pièges grossiers, comment une jeune fille se défendrait-elle contre les surprises de son cœur?

--Si pourtant elle s'était trompée! se disait M. de Breulh. S'il était possible de lui ouvrir les yeux!

Puis, pour s'excuser, sans doute, de garder cette espérance, il ajoutait:

--S'il est digne d'elle, au contraire, eh bien!... je l'aiderai à renverser les obstacles.

Il se complaisait à cette idée, savourant à l'avance l'âpre plaisir qu'il goûterait à assurer le bonheur de celle qu'il aimait et qui le repoussait.

Peut-être cependant, à son insu, se mêlait-il à cette belle générosité un désir vague d'affirmer sa supériorité et de l'étaler aux yeux de Sabine.

A quatre heures du matin, il était encore dans son fauteuil, au coin de son feu éteint.

Il était presque décidé à aller voir André. Quand on est riche, on a toujours en poche un prétexte pour visiter l'atelier d'un peintre.

Quant à ce qu'il ferait ou dirait, il ne s'en occupait pas, s'en remettant au hasard des événements et à son expérience. Il se coucha sur cette détermination.

Mais le lendemain, à son réveil, sa résolution chancelait. Pourquoi se mêlerait-il de cette affaire?... D'un autre côté, la curiosité le poignait.

Enfin, sur les deux heures, il donna ordre d'atteler, et quelques instants plus tard, il prenait au grand trot le chemin de la rue de La Tour-d'Auvergne.

Mme Poileveu, la discrète concierge d'André, était debout sur sa porte, appuyée sur le manche de son balai, lorsque le magnifique attelage de M. de Breulh s'arrêta devant la maison.

La digne femme eut comme un éblouissement. De sa vie elle n'avait vu de près des chevaux si luisants sous leurs harnais plaqués d'argent avec leurs bouffettes aux oreilles, une voiture à ce point étincelante, des domestiques si richement habillés.

--Grand Dieu!... pensa-t-elle, est-ce bien pour nous que vient ce seigneur? Ne se trompe-t-il pas?

Mais son ahurissement n'eut plus de bornes lorsque M. de Breulh, descendu de son coupé, s'avança vers elle et lui demanda:

--M. André, artiste peintre?

--Pour sûr, répondit-elle, c'est ici qu'il demeure... et voilà déjà plus de deux ans qu'il est notre locataire. Ah!... si tous les artistes lui ressemblaient! Ce n'est pas lui qui serait en retard pour son terme!... Et rangé, qu'il est, et poli, et complaisant... Jamais de noces chez lui, ni de tapage. Un être parfait, quoi!... Et sans la petite dame des Champs-Élysées... mais quoi!... vous savez, on est jeune ou on ne l'est pas...

Elle parlait, elle parlait, sans trop savoir ce qu'elle disait, tant elle appliquait son attention à considérer le possesseur de cette superbe voiture.

--Indiquez-moi son atelier, interrompit M. de Breulh impatienté.

--Eh bien!... c'est au quatrième, à droite, le nom est sur la porte, on ne peut se tromper... Mais c'est égal, je vais conduire monsieur.

--Inutile, ma brave dame, je trouverai, ne vous dérangez pas.

M. de Breulh se dirigea vers l'escalier, et Mme Poileveu demeura sur le seuil, la bouche ouverte jusqu'au gosier, aussi immobile que la femme de Loth après sa cristallisation.

--Voilà une histoire, pensa-t-elle. On vient voir M. André en grand tralala à cette heure. Quel genre. Un garçon qui n'a l'air de rien du tout... Il y a bien quatre jours que Poileveu n'a pas fait son ménage, et il ne s'est seulement pas plaint!... Ah!... mais cela ne peut durer ainsi. Un artiste qui a des connaissances comme ça, on le soigne!... Lui qui est bon enfant, il est capable de nous faire avoir un bureau de tabac!... Mais quel peut être ce grand personnage?

Sur cette réflexion, elle rentra poser son balai derrière la porte, décidée à revenir, selon son expression, tirer les vers du nez des domestiques.

Pendant ce temps, M. de Breulh-Faverlay montait lentement, et en homme qui ménage sa respiration, le raide escalier.

Il était arrivé au dernier étage et allait frapper à la porte sur laquelle il lisait le nom de André, quand, au bruit d'un pas jeune et leste, derrière lui, il se retourna.

Il était sur l'étroit palier, face à face avec un jeune homme, grand et très brun, vêtu d'une de ces longues blouses blanches comme en portent les ornemanistes à leur travail. Il tenait à la main un grand broc de zinc, qu'il venait de remplir d'eau au réservoir de la maison.

--Monsieur André? demanda M. de Breulh.

--C'est moi, monsieur...

--Je désirerais vous parler...

--Veuillez alors, monsieur, prendre la peine d'entrer chez moi.

Ce disant, le jeune peintre se glissa entre la rampe et M. de Breulh, et ouvrit la porte de son atelier, où il précéda son visiteur.

La première impression de M. de Breulh avait été favorable à André. Il avait été frappé, lui qui avait l'expérience des hommes, de cette physionomie ouverte et hardie, de ce regard lumineux et franc, de cette voix ronde et sonore.

--En tout cas, pensa-t-il, celui-là est un homme.

D'un autre côté, bien que les épreuves de sa jeunesse l'eussent dépouillé de quantité de préjugés, le costume d'André l'étonnait.

Il avait bien du mal à imaginer l'homme distingué par Sabine de Mussidan en blouse, allant chercher lui-même son eau à la pompe.

Mais on ne voyait rien de sa surprise; il avait eu le temps, depuis la veille, de reprendre cet air parfaitement détaché de tout, qui lui était habituel.

--Je dois, monsieur, commença André, vous prier de m'excuser de vous recevoir ainsi... Mais, que voulez-vous, tant qu'on n'est pas très riche, on n'est bien servi que par soi, et encore!...

Il montrait en même temps, sans embarras mais sans forfanterie, sa blouse et son broc qu'il venait de déposer dans un coin.

Le ton plut à M. de Breulh, qui eut un sourire et un geste cordial.

--C'est à moi plutôt, qui vous dérange, fit-il, de vous demander pardon. Je vous suis adressé par un de mes amis, un de mes...

Il cherchait.

--Par le prince Crescenzi, peut-être! demanda André.

C'est à peine si M. de Breulh connaissait le célèbre armateur, mais il saisit avec empressement la perche que lui tendait son interlocuteur.

--Précisément! répondit-il. Le prince fait le plus grand cas de votre talent et n'en parle qu'avec enthousiasme. Connaissant la sûreté de son goût, je me suis dit qu'il me faudrait un tableau de vous... Soyez tranquille, vous serez chez moi en bonne compagnie...

André s'était incliné, plus rougissant qu'une pensionnaire à un compliment de monseigneur l'évêque.

--Je ne saurais trop vous remercier, monsieur, dit-il, d'avoir ainsi cru le prince Crescenzi sur parole, malheureusement vous vous serez dérangé, et je crains, inutilement...

--Pourquoi cela?

--J'ai eu tant d'occupation, les mois derniers, tant de travail, que je n'ai rien d'achevé, rien de présentable...

M. de Breulh l'interrompit.

--Qu'importe? Est-ce que l'avenir n'est pas un peu à nous? Ce qui n'est pas fait, vous le ferez...

--Il est vrai, monsieur, que si vous avez en moi assez de confiance...

--Comment, si j'ai confiance!... Crescenzi n'est-il pas votre garant!

--Alors, nous pourrions convenir d'un sujet...

Sans s'en douter, André achevait la conquête de son visiteur.

--C'est particulier, pensait M. de Breulh, je devrais le haïr, ce garçon, j'ai pour cela mille bonnes raisons, et jamais cependant personne ne m'a été si sympathique.

Comme il se taisait, cherchant à se bien rendre compte de ses sentiments encore confus, André reprit la parole.

--J'ai là, monsieur, poursuivit-il, une trentaine d'esquisses, qui deviendront, je l'espère, des tableaux passables; si l'une d'elles vous convenait...

--Oui!... voyons, répondit avec empressement M. de Breulh.

Ayant jugé le caractère, il n'était pas fâché de juger le talent, et c'est avec la plus sérieuse attention qu'il commença à passer en revue les toiles accrochées aux murs.

André, sans mot dire, le laissait faire...

Cette commande qui lui venait pensait-il, par l'entremise du prince Crescenzi, pouvait être le point de départ de sa fortune artistique. Le prince est un des sept ou huit amateurs de l'Europe qui, d'un mot, peuvent faire vendre 10,000 francs la plus indigne croûte.

Mais André n'était pas en disposition de se réjouir de ce bonheur.

Rarement, en sa vie si tourmentée, il avait éprouvé une tristesse pareille à celle qui, en ce moment, lui serrait le cœur.

C'est que, l'avant-veille, après lui avoir annoncé une démarche décisive, Sabine l'avait quitté en lui disant: «A demain une lettre.»

Or, ce lendemain, impatiemment attendu, était passé, on était au surlendemain, trois heures venaient de sonner, et il n'avait reçu ni un mot, ni un signe de vie... rien...

Depuis quarante-huit heures, il était sur des charbons ardents.

Il ne doutait pas de Sabine, il eut douté de soi avant; mais que s'était-il passé là-bas, à cet hôtel de Mussidan, dont les portes lui étaient fermées?

Il endurait cet intolérable supplice qui torture un homme énergique, lorsqu'il sent sa destinée se décider, et qu'il sait ne rien pouvoir pour hâter la solution et se la rendre favorable.

Cependant M. de Breulh avait terminé son examen.

Pour lui, désormais, le talent de André était évident, indiscutable.

Sur toutes ces toiles, esquissées à la hâte, on pouvait relever de grands défauts, des inexpériences, des témérités malheureuses, mais chacune d'elles était marquée au cachet d'une puissante individualité.

André était un «homme» dans la forte acception du mot; il était «artiste» aussi,--en restituant à ce titre magnifique son véritable sens.

Dire que l'orgueil de Breulh-Faverlay ne saignait pas sous les griffes aiguës de la jalousie serait trop dire. Mais il sut dompter les révoltes des sentiments mauvais. C'est franchement et loyalement qu'il tendit la main au jeune peintre.

--Lorsque je suis entré chez vous, monsieur, lui dit-il, je désirais un tableau de vous; maintenant je le veux... Ce n'est plus sur la foi d'un autre que je crois à votre talent.

Et comme André ne répondait pas:

--J'ai choisi mon esquisse, ajouta-t-il, arrêtons nos conditions.

Pauvre, sans protecteurs, sans influence d'école, attaché à la rude tâche quotidienne qui lui donnait du pain, André n'avait eu ni le temps ni les moyens d'aller étudier aux pays classiques les secrets des poésies de convention. Il se contentait de rendre ce qu'il voyait et sentait. Il estimait que faire palpiter sur la toile la passion et la vie est un peu plus difficile que d'y peinturlurer des bonshommes en costumes étrangers.

Entre toutes ses esquisses, il s'en trouvait une qu'il avait appelée: Le Lundi à la Barrière.

Au premier plan, deux hommes luttaient qu'un troisième s'efforçait de séparer. Les vêtements déchirés laissaient voir les torses nus. Les muscles saillaient sous les chairs palpitantes. Les visages avaient les contorsions de l'ivresse, de la haine et de la colère.

Un peu à droite, une femme, la cause du combat, était étendue à terre, les cheveux épars, une large blessure à la tempe, et deux de ses compagnes accroupies près d'elle, s'efforçaient de lui faire reprendre ses sens.

Quelques badauds faisaient cercle; des enfants se sauvaient, et dans le lointain on apercevait les tricornes des sergents de ville qui accouraient.

Chose vulgaire! oui. Scène vraie.

Et seule, la vérité, à cette heure, peut sauver l'art... mais la vraie, non la convenue, celle qui agrandit et généralise, non celle qui particularise et rapetisse...

C'est cette esquisse que désigna M. de Breulh.

--Voilà, dit-il, ce que je voudrais.

Alors, André, avec cette insistance pratique que donne l'habitude des déceptions, entra dans les détails de l'exécution, s'expliquant sur la composition, sur les proportions à donner au sujet, sur les dimensions de la toile, sur tout, enfin.

M. de Breulh, du geste et de la voix, approuvait.

--Ce que vous ferez, disait-il, sera bien fait; que rien ne vous gêne ni ne vous inquiète: obéissez à vos inspirations.

Il brûlait, maintenant, d'en finir et de se retirer, ayant trop de délicatesse pour ne pas souffrir de la fausseté de la situation. La confiance d'André le gênait considérablement: il en perdait son assurance.

Toutes les conventions étaient arrêtées, et il fallut à M. de Breulh un effort de volonté pour aborder la question du prix de ce tableau qu'il commandait.

Peut-être s'attendait-il à des tergiversations, aux simagrées d'une fausse modestie et d'un désintéressement ridicule. Point.

--Monsieur, répondit dignement André, la valeur de la peinture étant toute de convention, je ne puis rien vous dire. Une toile de la dimension que nous disons, coûte, blanche, quatre-vingts francs. Couverte de couleur, elle peut n'avoir plus aucune valeur, ou valoir...

--Pensez-vous, interrompit M. de Breulh, qu'en vous offrant dix mille francs...

André eut un geste de protestation.

--Trop, fit-il, beaucoup trop.

--Cependant...

--En l'état actuel, n'étant pas plus connu que je ne suis, quatre mille francs seront un prix magnifique. Si cependant je réussissais au-delà de mes espérances, eh bien!... je vous demanderais six mille francs.

--Soit, répondit M. de Breulh, voilà qui est dit.

Il avait tiré de sa poche un élégant portefeuille à son chiffre. Il y prit deux billets de mille francs qu'il posa sur la table, en disant:

--Voilà toujours la moitié d'avance.

Le jeune peintre devint plus rouge que le carmin de sa palette.

--Vous voulez plaisanter, monsieur, balbutia-t-il.

--Pas le moins du monde, répondit gravement M. de Breulh, j'ai en affaires des principes dont je ne m'écarte jamais.

Puis, du ton le plus encourageant, il ajouta:

--Qui vous dit que je ne prétends pas vous lier, mon cher maître? Ces deux billets nous tiennent lieu de contrat.

Ainsi présentée, l'action de M. de Breulh n'avait rien que de très flatteur. Cependant la susceptibilité un peu excessive peut-être de André s'effarouchait.

--C'est que, monsieur, commença-t-il, je ne pourrai vous livrer ce tableau avant cinq ou six mois... J'ai traité avec un riche entrepreneur, M. Gandelu, pour les sculptures d'une maison.

--Qu'importe! insista M. de Breulh, je ne reviens jamais sur ce que je dis.

Décemment, à moins d'être fou, André ne pouvait résister davantage. Il inclina la tête en signe d'assentiment, ne pouvant s'empêcher de s'avouer que cet argent arrivait singulièrement à propos.

M. de Breulh, lui, s'apprêtait à se retirer.

--Donc, fit-il, en ouvrant la porte de l'atelier, bonne réussite, mon cher peintre. Si vous étiez aimable, vous viendriez un matin me demander à déjeuner, je vous montrerais un Murillo qui, à lui seul, vaut le voyage...

Et, autant pour affirmer son invitation que pour faire savoir qui il était, il tendit sa carte et sortit.

En présence de ce visiteur, André n'avait pas donné un regard à cette carte, mais dès qu'il fut seul, il regarda.

Ce nom de Breulh-Faverlay lui sauta aux yeux plus flamboyant que l'éclair qui précède la foudre.

Pendant une seconde, il fut assommé. A la seconde suivante, une épouvantable colère charria tout son sang à son cerveau.

Il se vit joué, raillé, humilié...

Sans se rendre compte de ce qu'il faisait, il se précipita sur le palier et, se penchant le long de la rampe, il appela à pleine voix!

--Monsieur!... monsieur!...

M. de Breulh, qui déjà était arrivé au second étage, releva la tête.

--Remontez!... cria André.

Après un mouvement insaisissable d'hésitation, le gentilhomme obéît.

Lorsqu'il fut rentré dans l'atelier:

--Reprenez votre argent, monsieur, lui dit André d'une voix que la colère rendait à peine intelligible, reprenez ces billets.

--Qu'avez-vous?... Qu'y a-t-il?

--Rien, sinon que j'ai réfléchi; je ne puis faire, je ne ferai pas votre tableau.

--Ah ça... pourquoi?

Pourquoi!... M. de Breulh le savait parfaitement. Il comprenait que Sabine avait prononcé son nom et dit ses espérances. Peu généreux en cette circonstance, imprudent même, il abusait de la position si difficile et si délicate du jeune peintre.

--Parce que! répondit André.

--Mais ce n'est pas une raison, cela!

André perdait la tête. Dire les raisons de son revirement soudain était impossible. Il fût mort plutôt que de prononcer le nom de Sabine. Il ne vit que la violence pour sortir d'une situation sans issue.

--En bien! monsieur, fit-il avec un regard chargé de haine, admettez que votre figure m'a déplu!... C'est une raison, cela!...

--Mais c'est une provocation, cela, monsieur André.

--Ah! ce sera ce que vous voudrez!...

La patience n'était pas la vertu dominante de M. de Breulh. Il devint plus blanc que sa chemise et eut un mouvement terrible.

Mais sa nature généreuse reprenant aussitôt le dessus, c'est d'une voix émue qu'il dit:

--Acceptez mes excuses sincères, monsieur André... Tenez, je l'avoue, j'ai joué un rôle qui n'était digne ni de vous ni de moi... Je devais, dès en entrant, me nommer et vous dire: Je sais tout.

--Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit André d'un ton glacé...

--Si, vous me comprenez, mais vous vous défiez de moi... J'ai mérité cette injure. Cessez de feindre, cependant; Mlle Sabine m'a tout confié, tout, entendez-vous bien... Et, s'il vous fallait une preuve, je vous dirais que cette toile que j'aperçois là, tournée du côté du mur, doit-être le portrait de Mlle de Mussidan.

André gardant toujours le silence, M. de Breulh eut un triste sourire.

--J'ajouterai, reprit-il, pour dissiper tous vos soupçons, que hier, sur la prière de Mlle Sabine, j'ai retiré la demande que j'avais faite de sa main.

Aux explications de ce galant homme, reconnaissant si noblement ses torts, André avait senti, peu à peu, sa colère se dissiper.

--Je ne saurais trop vous remercier, monsieur, commença-t-il...

--Oh!... interrompit vivement M. de Breulh, on ne doit pas de remercîments à qui n'a fait que strictement son devoir... Je mentirais en vous disant que je n'ai pas été douloureusement surpris... Mais enfin, ce que j'ai fait, vous l'eussiez fait à ma place.

--C'est vrai, monsieur.

--Et nous sommes amis, maintenant, n'est-ce pas?... dit M. de Breulh en tendant la main.

Ce n'est pas sans une violente émotion que André serra cette main loyale qui lui était tendue.

--Oui, amis, balbutia-t-il, amis!...

M. de Breulh devait croire que tout était oublié.

--Cela étant, reprit-il, avec une gaîté un peu forcée, ne parlons plus de ce tableau qui n'était qu'un prétexte... Tenez, je serai franc, avec vous comme avec moi-même. En venant ici, je me disais: «Si l'homme que Mlle Sabine me préfère est digne d'elle, je ferai tout au monde pour qu'il soit accepté par sa famille. Je suis venu, monsieur, je vous ai jugé et je vous dis: Faites-moi un grand plaisir et un grand honneur, laissez-moi mettre au service de votre amour ma personne, ma fortune, mes influences et mes amis.»

C'est avec l'enthousiasme du dévoûment le plus pur, et dans toute la sincérité de son âme, que M. de Breulh-Faverlay se mettait à la disposition de ce jeune homme, dont il enviait le bonheur.

La générosité a ses entraînements, et le sacrifice librement consenti, si pénible qu'il puisse être, procure comme une amère jouissance, qui est la récompense première.

Cependant André secouait tristement la tête.

--Je n'oublierai jamais vos offres, monsieur, prononça-t-il, seulement...

Il hésitait, M. de Breulh insista.

--Seulement?...

--Eh bien! je ne saurais les accepter.

Le gentilhomme eut un geste de surprise.

--Pourquoi?... interrogea-t-il.

--Ah!... tenez, monsieur, répondit André, moi aussi je serai franc avec vous, et je vous dirai toute ma pensée... Vous trouverez peut-être mes susceptibilités ridicules, mais que voulez-vous, le malheur, lorsqu'il ne brise pas le ressort de la dignité, exalte et irrite l'orgueil. J'aime mademoiselle de Mussidan de toutes les forces de mon être, il n'est pas dans mes veines une goutte de sang qui ne lui appartienne, je donnerais avec transport la moitié des années que j'ai à vivre pour combler l'abîme qui nous sépare, et pourtant...

Il s'interrompit, cherchant les expressions justes pour rendre ce qu'il ressentait, et enfin, avec une violence contenue, il ajouta:

--De grâce, ne vous offensez pas de ce que je vais vous dire... Je renoncerais à Mlle Sabine plutôt que d'accepter votre assistance.

--Mais c'est de la folie!... s'écria M. de Breulh.

--Non, monsieur, non, ce n'est pas folie, mais sagesse. Il est de ces dévoûments qu'on doit repousser, car on ne peut que les payer de la plus noire ingratitude. Si je me rendais à vos désirs, votre rôle serait trop beau, trop sublime, je me sentirais affreusement humilié, je serais jaloux. Ne suis-je donc pas déjà assez écrasé par votre supériorité?... Pendant que vous êtes des plus nobles et des plus riches de Paris, je suis des plus pauvres, et je n'ai pas d'état civil. Je suis si bien seul, ignoré, perdu en ce monde, que je n'ai même pas été appelé à tirer à la conscription. Tout ce qui me manque, vous l'avez, et vous voudriez...

--Mais j'ai été pauvre aussi, moi, répétait M. de Breulh, j'ai été malheureux autant et plus que vous.

André, qui ne connaissait rien du passé de M. de Breulh, qui ne voyait que les éblouissements du présent, s'arrêta stupéfait.

--Savez-vous ce que je faisais à votre âge? continua le gentilhomme: je mourais de faim au fond de la Sonora. Pour vivre, j'étais réduit à endosser la chemise de laine du manouvrier ou à entrer au service d'un spéculateur de Guaymas comme toucheur de bœufs... Pensez-vous qu'en ces instants je m'estimais amoindri?

--Eh! s'écria le jeune peintre, tant mieux si vous avez souffert, vous me comprendrez plus aisément. Croyez-vous donc que je ne me juge pas votre égal? Détrompez-vous. Mais je cesserais de l'être le jour où j'aurais recours à vous... N'est-ce pas à mon énergie et à mon courage que je dois d'avoir été distingué par Mlle de Mussidan? Elle a eu foi en moi, le jour où elle m'a dit: «Élevez-vous jusqu'à moi!» Ce qu'elle a ordonné, je le ferai ou je périrai à la tâche. Mais, dans tous les cas, je suis résolu à réussir ou à périr seul. Je ne veux pas de remords après la victoire. Je ne veux pas qu'un homme puisse dire de moi: «C'est à ma rare générosité, à ma chevaleresque abnégation que celui-ci doit son bonheur.»

--Oh? monsieur, protesta M. de Breulh, monsieur...

--Non, sans doute, interrompit André, vous ne diriez pas cela hautement, votre délicatesse est bien trop grande. Mais ne le penseriez-vous pas? Et cela serait, en effet, et je le saurais, et la fille du noble comte de Mussidan, devenue la femme du peintre André, le saurait aussi. C'est-à-dire que j'arriverais à Sabine dépouillé de ma seule noblesse, ma sauvage fierté. Notre mariage arrivant ainsi serait sa première désillusion. Est-ce que, involontairement, elle ne nous comparerait pas de nouveau? Que serais-je alors à ses yeux! Infailliblement, l'avenir changerait le bienfait en une mortelle et ineffaçable injure. Ah!... tenez, ma vie serait empoisonnée. Toujours entre ma femme et moi votre fantôme se dresserait.

Il s'arrêta court, comme effrayé de sa violence. Une phrase encore, et il allait menacer ce galant homme qui se conduisait si noblement.

Il fit à sa volonté un énergique appel, et c'est d'un ton de courtoisie parfaite qu'il ajouta:

--Mais en vérité, je ne sais ce que je dis!... Nous vous devons trop déjà, monsieur, pour que je ne tienne pas à l'honneur de rester votre ami.

Ainsi, comme Sabine, il disait: Nous. Ce que Mlle de Mussidan avait prédit se réalisait, à l'idée seule d'une apparence de protection, André se révoltait.

Mais M. de Breulh était digne de comprendre cet emportement d'André, emportement qui eût fait rire bien des gens à une époque où tourner en ridicule tout sentiment sérieux et profond est considéré comme une preuve d'esprit et de goût.

Même, il était si violemment ému, que la pensée ne lui vint pas d'ajouter un seul mot.

Lentement, il replaça dans son portefeuille les deux billets de mille francs restés sur la table, et d'une voix vibrante il dit:

--Je vous approuve, monsieur. Quoi qu'il arrive, souvenez-vous, qu'à toute heure de jour et de nuit, vous pouvez compter sur Breulh-Faverlay... Adieu!...

Resté seul, André se trouva moins malheureux qu'il ne l'était depuis deux jours.

Grâce à M. de Breulh, il savait maintenant que Sabine n'avait pas rencontré d'obstacles imprévus, et s'il s'étonnait de n'avoir pas encore de ses nouvelles, il ne s'en inquiétait plus.

Cependant, il était si agité encore, qu'il lui fut impossible de profiter d'un reste de jour pour terminer certaines maquettes qu'il devait soumettre à M. Gandelu le père.

Il se jeta dans son fauteuil et s'efforça de ressaisir les moindres détails de la scène qui venait d'avoir lieu.

Il eût très probablement oublié l'heure du dîner, si, au moment où il était enfoncé le plus avant dans ses rêveries, Mme Poileveu n'était entrée--sans frapper.

--Voici une lettre que le facteur apporte, dit-elle.

C'était miracle de voir Mme Poileveu monter une lettre au quatrième étage; mais, renseignée sur la personnalité de M. de Breulh, elle avait décidé que «son artiste» serait désormais servi mieux qu'un prince.

Mais André était si préoccupé que cette complaisance surprenante ne le frappa pas. Il ne songea qu'à Sabine.

--Une lettre!... s'écria-t-il en se dressant d'un bond, vite, donnez.

Et il la prit, il l'arracha plutôt, des mains de la portière.

Mais ce n'était pas Sabine qui avait tracé les caractères communs et irréguliers de l'adresse. Pourtant, il était aisé de reconnaître une écriture de femme.

Avec une impatience nerveuse, André déchira l'enveloppe, chercha la signature et vit: «Modeste».

Modeste! la femme de chambre de Mlle de Mussidan! Qu'est-ce que cela signifiait?

Il frissonna, pressentant quelque malheur horrible, et, c'est comme à travers un brouillard qu'il lut:

«Je vous adresse la présente à la seule fin de vous faire savoir que Mlle Sabine a bien réussi pour ce que vous savez.

«Si je me permets de vous écrire sans ordres, c'est que, hélas! mademoiselle est si malade qu'elle ne peut vous donner de ses nouvelles.»

Ces quelques lignes foudroyèrent André.

--Sabine malade!... balbutiait-il, sans penser aux avides oreilles de la Poileveu, Sabine trop malade pour pouvoir m'écrire... Mais alors... elle est en danger, elle est morte, peut-être...

Il demeurait immobile, l'œil fixe, les traits décomposés, et il répétait comme un mot vide de sens:

--Morte! morte!...

Mais presque aussitôt la réaction se produisit. Il froissa la lettre de Modeste, la jeta à terre, et, tête nue, vêtu de sa blouse de chantier, il s'élança dehors. La stupéfaction de la Poileveu était évidente.

--En voilà une d'aventure! murmurait-elle. Ah ça! mais....

Elle s'arrêta souriante. Elle venait d'apercevoir à ses pieds la lettre... Elle la ramassa et lut.

--Tiens! tiens! tiens!... marmotait-elle, la petite dame s'appelle Sabine. Joli nom!... Ah!... elle est malade!... C'est donc ça qu'il est comme un fou! C'est égal, j'ai idée que ce vieux si mal mis et si aimable qui est venu me questionner sur M. André me donnerait bien quelque chose de cette lettre... Ah! mais non! pour ça, non!... On est honnête ou on ne l'est pas.

XX

Lorsqu'elle disait que son artiste était devenu fou, la discrète Mme Poileveu ne semblait pas fort éloignée de la vérité.

Son opinion dut être celle de tous les gens qui aperçurent ce grand jeune homme, habillé de blanc, qui courait avec une incroyable rapidité le long des rues qui conduisent du quartier des Martyrs aux Champs-Élysées.

En sortant de sa maison, il avait croisé un fiacre vide dont le cocher lui avait fait un signe engageant; la pensée d'y monter ne lui vint pas. Même il sourit de pitié. Est-ce que jamais les maigres rosses de la Compagnie auraient pu approcher de sa vitesse!

Il allait à fond de train, les coudes au corps, ménageant son haleine, guidé à travers la foule par le pur instinct machinal. Son visage avait une si étrange expression qu'on s'écartait devant lui, et qu'ensuite on se retournait pour le suivre des yeux.

Il n'avait, d'ailleurs, pas l'ombre d'un projet. Pourquoi il courait rue de Matignon, ce qu'il ferait ou dirait, il l'ignorait. Il ne se demandait pas s'il lui restait une espérance.

Sabine était malade, mourante, croyait-il; il se rapprochait d'elle, voilà tout.

A chaque moment, dans Paris, on rencontre des gens qui vont ainsi, traversant la foule affairée sans la voir ni l'entendre, poussés par leur passion comme les boulets par l'explosion de la poudre.

C'est seulement en arrivant à l'entrée de la rue de Matignon, que André recouvra la faculté de réfléchir, de délibérer, de souffrir.

Autant pour recueillir ses idées que pour reprendre haleine,--il n'avait pas mis vingt minutes à faire ce trajet,--il s'assit sur une borne, à quelques pas de l'hôtel de Mussidan.

S'il était venu, c'est qu'il voulait des nouvelles précises, exactes, des détails. Mais comment s'en procurer, quel expédient imaginer?

Il faisait nuit. Le mince filet de gaz des réverbères tremblottait rougeâtre et sans rayonnements au milieu d'un de ces brouillards de février qui suivent toutes les reprises des gelées.

Il faisait froid. La rue de Matignon, rarement animée, même de jour, était absolument déserte. Pas un fiacre, pas un passant, rien. Nul bruit que le roulement sourd et continu des voitures le long du faubourg Saint-Honoré.

Mais les pensées du jeune peintre étaient plus lugubres encore que cette nuit, que cette solitude, que ce silence.

Il reconnaissait avec un mortel désespoir son impuissance absolue. La moindre de ses démarches pouvait compromettre celle qui lui avait confié son honneur.

Il se leva, cependant, et alla se poster près de la grille de l'hôtel de Mussidan. Il espérait que l'aspect seul de l'hôtel lui apprendrait quelque chose. Il lui semblait que si véritablement Sabine était mourante, les pierres elles-mêmes le lui crieraient.

Triste folie! La maison était comme perdue dans le brouillard, et il ne distinguait même pas quelles fenêtres étaient éclairées...

La voix de la raison lui disait de se retirer, d'espérer, d'attendre...

Plus impérieuse et plus pressante, la voix de la passion lui criait:--Reste!...

Et il s'obstinait à rester. Pourquoi? Il ne savait. Il lui semblait que Modeste, lui ayant écrit, devait deviner qu'il était là, dévoré par les plus horribles angoisses, et qu'elle allait sortir, le chercher...

Mais voici que, tout à coup, il eut un cri de joie. Une idée de salut, pareille à l'éclair rayant la nuit, venait d'illuminer son cerveau.

--M. de Breulh!... s'écria-t-il. Ce que je ne puis, il le peut, lui; il lui est facile d'envoyer prendre des nouvelles!...

Par bonheur, il avait dans sa poche la carte du généreux gentilhomme, tant bien que mal il déchiffra l'adresse et s'élança, comme un trait, dans la direction indiquée.

M. de Breulh-Faverlay occupe, avenue de l'Impératrice, un bel hôtel où il est fort mal, assure-t-il, et pour cent raisons. Mais ses chevaux y ont de l'air, de l'espace, ils y sont très bien... et il y reste.

Lorsque André pénétra dans la cour, une voiture y stationnait. Dans le vestibule, brillamment éclairé, quatre ou cinq domestiques causaient et riaient. Il alla droit à eux.

--M. de Breulh?... demanda-t-il.

Les valets le toisèrent d'un œil à la fois curieux et surpris.

--Monsieur est sorti, répondirent-ils enfin, et pour longtemps.

André, qui avait retrouvé sa lucidité, comprit et n'insista pas. Il tira la carte de M. de Breulh, et rapidement y traça au crayon ces cinq mots:

«Une minute--un service--André.»

--Tenez, remettez ceci à votre maître dès qu'il sera rentré.

C'est lentement qu'il s'éloigna. Il était certain que M. de Breulh venait de rentrer; il était sûr que, dès que la carte lui serait remise, il le ferait poursuivre, rattraper.

Ce qu'il prévoyait arriva, et, trois minutes plus tard, un laquais l'introduisait dans un magnifique cabinet de travail.

A la seule vue de André, M. de Breulh devina une catastrophe.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-il.

--Sabine se meurt, répondit le jeune peintre.

Et rapidement il raconta sa soirée, la lettre de Modeste, sa course folle à travers Paris, sa station douloureuse devant l'hôtel de Mussidan...

Mais, à sa grande surprise, à mesure qu'il parlait, le front de M. de Breulh se rembrunissait. Lorsqu'il eut fini:

--Cette incertitude est affreuse, intolérable et pourtant il ne dépend pas de moi de la faire cesser...

--Cependant...

--C'est ainsi, mon cher André... malheureusement! Réfléchissez un peu: Hier j'ai écrit à M. de Mussidan pour lui signifier la rupture d'un mariage presque décidé... Envoyer prendre des nouvelles de la santé de sa fille serait la pire des outrecuidances, une impardonnable impertinence... Expédier un de mes domestiques serait dire: «Je me suis retiré, donc cette fille doit être sur le point de mourir de chagrin!...»

--C'est pourtant vrai! murmura André abasourdi.

M. de Breulh était aussi agité que le peintre, et la preuve, c'est qu'avant de se désespérer, il ne se demandait pas jusqu'à quel point étaient fondées des craintes qu'il partageait d'instinct. Il réfléchissait, cherchant un expédient praticable.

--J'ai notre affaire!... s'écria-t-il enfin. Je suis un peu parent d'une jeune femme qui est la cousine germaine de Mussidan, la vicomtesse de Bois-d'Ardon; elle sera ravie de nous rendre service. C'est une folle, mais elle a un cœur d'or... Ma voiture est attelée, venez vite...

Les valets étaient confondus de l'intimité qui semblait régner entre leur maître et ce jeune homme en blouse. Et lorsque la voiture s'éloigna, les emportant au galop, un vieux valet de pied, vétéran de la livrée émit cette opinion qu'il devait y avoir quelque chose là-dessous.

Pas un mot ne fut échangé entre les deux hommes, durant le trajet, qui fut très court--l'hôtel habité par Mme de Bois-d'Ardon, ayant sa façade sur l'avenue des Champs-Élysées.

La voiture n'était pas arrêtée que déjà M. de Breulh était à terre.

--Attendez-moi là, dit-il à André, je reviens.

D'un bond il fut dans la maison.

--Madame?... demanda-t-il aux domestiques qui le connaissaient.

--Madame reçoit.

Blanche, dodue, fraîche, souriante, blonde naturellement, rouge grâce à un artifice de toilette,--ah! la mode!--ayant les plus jolis yeux du monde, Mme de Bois-d'Ardon passe pour une des plus agréables femmes de Paris.

Elle a trente ans. Elle sait tout, connaît tout, a tout vu, ne doute de rien, parle sans cesse, rencontre l'esprit souvent et la méchanceté toujours. On la dit très redoutable.

Elle dépense quarante mille francs par an pour sa toilette, mais quand elle dit à son mari: «Je n'ai pas une robe à me mettre sur le dos», elle dit vrai. Elle est gâcheuse.

Capable des plus insignes imprudences, d'escapades inouïes, elle est fort calomniée. On lui prête libéralement des amants à la douzaine, jamais elle n'en a eu un seul.

Avec ses allures incroyables, en dépit des vertiges de sa vie tourbillonnante, elle adore son mari et le craint comme le feu.

Lui le sait et ne s'en vante pas; c'est un sage. Il laisse bien la vicomtesse s'agiter dans le vide, comme la marionnette au bout d'un fil, mais il tient ce fil d'une main ferme...

Telle est en toute vérité la femme vers laquelle un valet, en livrée trop voyante, guidait M. de Breulh.

Mme la vicomtesse de Bois-d'Ardon était dans un ravissant petit salon attenant à sa chambre à coucher, quand on lui annonça M. de Breulh-Faverlay.

Elle venait de mettre les dernières épingles à sa toilette, la cinquième seulement de la journée.

Pour tuer le temps, elle examinait un costume coquet de vivandière Louis XV--chef-d'œuvre de Van Klopen--qu'elle devait revêtir en sortant des Italiens, pour se rendre à un bal travesti à l'ambassade d'Autriche.

A la vue de M. de Breulh, elle eut une exclamation de plaisir et battit gaîement des mains.

Quoique se voyant rarement ailleurs que dans le monde, M. de Breulh et la vicomtesse s'aimaient beaucoup. Lorsqu'ils étaient plus jeunes l'un et l'autre, ils avaient passé bien des mois ensemble, au château de leur oncle, le vieux comte de Faverlay.

Ils avaient gardé de leurs relations d'enfance une affectueuse familiarité, il s'appelaient par leurs prénoms.

--Comment, c'est vous, Gontran! s'écria la jeune femme, à cette heure, chez moi!... Mais c'est un fait inexplicable et bizarre, un miracle, un rêve...

Elle s'interrompit brusquement, frappée de la physionomie bouleversée de son visiteur.

--Mais qu'avez-vous! interrogea-t-elle, votre mine est funèbre, vous est-il arrivé quelque malheur?

--J'espère encore que non, mais je suis horriblement inquiet: on vient de m'apprendre que Mlle de Mussidan est dangereusement malade.

--Ah!... mon Dieu!... je m'explique votre chagrin. Et qu'a-t-elle, cette pauvre Sabine?

--Je l'ignore, et c'est là ce qui m'amène. Je viens, ma chère Clotilde, vous prier d'envoyer un de vos gens à l'hôtel Mussidan s'informer de ce qu'il y a de vrai dans ce qu'on m'a dit.

Mme de Bois-d'Ardon ouvrait de grands yeux.

--Plaisantez-vous! fit-elle. Pourquoi ne pas envoyer vous-même?

--Je ne puis. Et, tenez, si vous êtes charitable, ne me demandez pas mes raisons. D'abord, je vous mentirais... De plus, je vous conjure de ne parler à personne de ma démarche.

Si oppressée de curiosité que fût la jeune femme, elle n'interrogea pas.

--Soit, répondit-elle, je respecte votre secret. Seulement, vous pensez bien que j'irai moi-même chez Octave. Je partirais à l'instant, n'était que Bois-d'Ardon, qui ne peut souffrir de manger seul, me gronderait. Mais en sortant de table, je me mets en route.

--Merci, mille fois merci. Cela étant, je rentre chez moi attendre un mot de vous.

--Chez vous? Oh!... pour cela, non. Vous dînez ici.

--Impossible, un de mes amis m'attend en bas.

A l'accent de M. de Breulh, la vicomtesse comprit qu'insister serait parfaitement inutile; elle se tint pour battue, elle se promettait bien de prendre sa revanche. Elle flairait vaguement une énigme et elle se jurait de la déchiffrer.

--Puisque c'est ainsi, fit-elle du ton le plus détaché, je vous promets une lettre dans la soirée... Et maintenant, allez vite rejoindre votre ami.

M. de Breulh serra affectueusement la main de la jeune femme et se hâta de descendre.

Dès qu'il sortit de la maison, André courut à lui.

--Eh bien?

Si courte qu'eût été l'absence de son compagnon, le jeune peintre n'avait pas eu la patience de l'attendre dans la voiture; il piétinait fiévreusement sur le trottoir.

--Reprenez courage, répondit M. de Breulh, Mme de Bois-d'Ardon n'a pas été informée de la maladie de Mlle Sabine, c'est bon signe. En tout cas, avant trois heures, nous aurons des nouvelles précises.

--Trois heures!... soupira André, du même ton qu'il eût dit: Trois siècles!...

--Oui, c'est long, je le sais, mais nous parlerons d'elle en attendant. Car nous ne nous quittons pas, je vous emmène, vous partagerez mon dîner.

André fit un signe d'assentiment, et reprit sa place dans le coupé, qui rebroussa chemin au galop.

Il n'est pas d'énergie qui résiste à plusieurs heures d'angoisses et de luttes.

André, depuis le matin, avait eu plus d'émotions peut-être qu'en toute sa vie. Après une exaltation voisine de la folie, il se laissait aller à cet invincible engourdissement qui suit toutes les crises douloureuses.

Les gens de M. de Breulh avaient été bien surpris lorsque leur maître était sorti avec ce grand jeune homme en blouse blanche. Ils furent stupéfaits de les voir rentrer ensemble.

L'aventure, enfin, prit des proportions fantastiques quand ils virent le hautain gentilhomme qu'ils servaient s'asseoir en face d'André dans la magnifique salle à manger et faire retirer jusqu'au maître d'hôtel pour causer plus librement.

La chère était exquise, mais les convives étaient trop émus pour y faire honneur. C'est presque machinalement qu'ils remuaient leur couteau et leur fourchette; ils ne mangeaient ni ne buvaient.

A dix reprises, ils essayèrent d'aborder des sujets étrangers à leur préoccupation; dix fois, après quelques monosyllabes, la conversation tomba.

Ils reconnurent si bien l'inutilité de leurs efforts, qu'étant passés, après le dîner, dans le cabinet de M. de Breulh, où le café avait été servi, ils gardèrent le silence, chacun s'enfonçant dans ses réflexions.

Leur situation, après les explications de l'après-midi, était au moins extraordinaire. Mais l'entraînement des événements est tel, qu'ils ne le remarquaient pas.

André, qui était allé s'asseoir dans un coin, ne quittait pas la pendule des yeux. M. de Breulh, installé près de la cheminée, tracassait le feu.

Enfin, sur les dix heures, ils entendirent du bruit dans le vestibule, des chuchottements, le frou-frou d'une robe de soie.

M. de Breulh se levait, quand la porte s'ouvrit brusquement.

Mme de Bois-d'Ardon, en personne, entra comme un ouragan.

--C'est moi!... fit-elle dès le seuil.

La démarche était un peu plus que hardie. Mais la vicomtesse n'en était pas à une extravagance près.

--Si j'ose venir chez vous, Gontran, reprit-elle avec une véhémence extraordinaire, c'est que je tiens à vous dire en face ce que je pense de votre conduite: elle est abominable, indigne d'un galant homme!...

--Clotilde!...

--Taisez-vous, vous êtes un monstre. Ah!... je comprends que vous n'ayez pas osé envoyer prendre des nouvelles de la pauvre Sabine. Vous aviez prévu l'effet de votre lettre.

M. de Breulh eut un sourire, et se retournant vers André:

--Que vous avais-je dit? fit-il.

Il fallut cette observation pour que Mme de Bois-d'Ardon s'aperçut de la présence d'un étranger. Elle pensa qu'elle venait de commettre une horrible indiscrétion.

--Ah! mon Dieu!... s'écria-t-elle en se reculant instinctivement, et moi qui vous croyais seul.

--C'est au moins comme si je l'étais, répondit gravement M. de Breulh, monsieur est un de ces amis pour qui on n'a pas de secrets.

Il prit en même temps la main de André, et l'attirant près de la vicomtesse.

--Permettez, ma chère Clotilde, ajouta-t-il, que je vous présente M. André, un peintre dont le nom, inconnu aujourd'hui, sera célèbre demain.

André s'inclina profondément, mais la vicomtesse était si stupéfaite qu'elle resta court.

--Monsieur, balbutia-t-elle, cherchant quelque chose à dire, monsieur...

Le costume de cet ami intime la confondait. Puis, pourquoi cette singulière présentation?

--Enfin, reprit M. de Breulh, on ne nous a pas trompés,--il insista sur le nous,--Mlle de Mussidan est véritablement malade.

--Hélas!...

--Vous l'avez vue?

--Oui, je l'ai vue, Gontran. Ah! que n'étiez-vous avec moi pour regretter cette fatale rupture. Pauvre Sabine!... Elle ne m'a pas reconnue lorsque je suis entrée dans sa chambre, m'a-t-elle vue, seulement?

Elle est dans son lit, plus blanche que les draps, froide et immobile comme une statue, les yeux grands ouverts, sans chaleur, sans expression. Pas une parole, pas un mouvement, rien! Et voilà plus de vingt-quatre heures qu'elle est ainsi. On la croirait morte, m'a dit sa mère, n'étaient de grosses larmes qui, par moments, glissent le long de ses joues...

André s'était promis de se maîtriser quand même, en présence de Mme de Bois-d'Ardon. Mais en apprenant la désolante vérité, son émotion fut plus forte que sa volonté, et il fut impossible d'étouffer les sanglots qui lui montaient à la gorge.

--Ah!... elle est perdue, s'écria-t-il, je le sens bien...

L'explosion de sa douleur était si déchirante que l'insoucieuse vicomtesse se sentit le cœur serré.

--Je vous assure, monsieur, répondit-elle, que vous vous exagérez la gravité de la situation. Il n'y a nul danger, au moins pour le moment. Les médecins disent que c'est une sorte de catalepsie... Il paraît qu'on a fréquemment observé des accidents pareils chez des personnes nerveuses, sous le coup de quelque catastrophe inattendue, après un grand chagrin...

--Mais quel chagrin? insista André.

Mme de Bois-d'Ardon ne répondit pas. Elle s'était retournée vers M. de Breulh et ses regards brillants de la curiosité la plus vive suppliaient.

Comment ce jeune homme qui semblait un ouvrier se trouvait-il là? D'où venait cet intérêt extraordinaire qu'il portait à Sabine?

--Mon Dieu!... répondit-elle enfin, personne ne m'a dit que la maladie de Sabine fût causée par la rupture de son mariage, mais je l'ai supposé...

--Non, interrompit M. de Breulh, ce ne peut être cela.

--Cependant...

--J'en suis sûr, et mes sérieuses alarmes viennent de cette certitude. Que s'est-il passé? Vous ne vous êtes donc pas informée, Clotilde, on ne vous a donc rien dit?

L'assurance extraordinaire de M. de Breulh, un regard d'intelligence surpris entre André et lui, commençaient à éclairer la vicomtesse.

--Vous pensez bien que j'ai interrogé, répondit-elle. D'abord, moi, je déteste les cachotteries. Mais les réponses ont été très vagues. Si Sabine ressemble à une morte, Octave et sa femme, près du lit de leur fille, ont l'air de deux spectres. Ils l'auraient tuée de leurs mains qu'ils ne seraient pas dans un plus affreux état. Ils se regardent avec des yeux si effrayants qu'ils m'ont fait peur. Maintenant, après vos affirmations, je jurerais qu'on ne m'a pas tout avoué, car, voyez-vous...

M. de Breulh ne prit point la peine de dissimuler un geste d'impatience.

--Enfin! interrompit-il, qu'a-t-on répondu à vos questions?

--Le voici exactement: D'abord, toute la matinée, Sabine a paru si extraordinairement agitée que sa mère lui a demandé si elle n'était pas souffrante.

--Nous le savons; nous savons aussi pourquoi elle était ainsi.

--Ah! fit la vicomtesse stupéfaite, alors je passe. Dans l'après-midi, vous êtes resté une demi-heure environ avec Sabine. Où est-elle allée en vous quittant? On l'ignore. Il est prouvé seulement qu'aucune lettre ne lui a été remise, qu'elle n'est pas sortie de l'hôtel... Toujours est-il qu'une heure plus tard elle est remontée à sa chambre, où se trouvait une fille qui la sert et qui lui est extrêmement attachée, Modeste. Sabine avait la figure absolument décomposée et balbutiait des mots inintelligibles. Voyant qu'elle chancelait, Modeste accourut à elle. Trop tard. Sabine est tombée à terre en poussant un cri déchirant. On l'a relevée et couchée, et depuis elle est dans l'état que je vous ai dit, elle n'a pas repris connaissance, elle n'a ni prononcé une parole ni fait un mouvement.

On eût dit la vie d'André suspendue aux lèvres de Mme de Bois-d'Ardon. Pour lui, ce n'était pas un récit. Grâce à ce phénomène magique de l'imagination, qui supprime le temps et l'espace, il assistait aux scènes décrites, il voyait Sabine à terre, il la voyait sur son lit immobile et glacée.

Plus maître de soi, n'ayant pas la passion qui exaltait André jusqu'au délire, M. de Breulh écoutait moins la jeune femme qu'il ne s'efforçait de pénétrer sa pensée intime.

--Et c'est là tout? demanda-t-il d'un ton singulier.

--Mais oui, répondit la vicomtesse, c'est tout.

--Le jureriez-vous?

La jeune femme tressaillit, et son hésitation fut visible.

--Comme vous me dites cela? fit-elle avec un sourire forcé; comme vous me regardez!... Savez-vous que vous feriez un excellent juge d'instruction.

--Peut-être, dit M. de Breulh, peut-être...

Il s'interrompit. Mille soupçons vagues, et qu'il lui eût été difficile de formuler, assiégeaient son esprit.

Il avait, lui, l'expérience de la vie, il savait, pour l'avoir appris à ses dépens, qu'il faut surtout se défier de ces apparences trompeuses que les imbéciles appellent l'évidence des faits.

Cependant, au moment de prendre un parti fort grave, il hésitait, il en calculait les conséquences, et, pour cacher ses irrésolutions, il se mit à arpenter son cabinet d'un pas saccadé.

Après une minute du silence le plus gênant, il s'arrêta brusquement devant la vicomtesse qui s'était assise au coin du feu.

--Ma chère Clotilde, commença-t-il d'un ton solennel, je ne vous apprendrai rien en vous disant que vous avez été souvent calomniée.

--Bast!... je laisse dire...

--Mais je vous déclare que je vous juge bien autrement que le monde. Vous êtes l'imprudence même; votre présence chez moi, à cette heure, en est une preuve; vous êtes mondaine, frivole, étourdie, un peu... folle... Mais vous êtes aussi, je le sais, une brave et digne femme, et vous avez bon cœur.

La vicomtesse, dont la timidité n'est pas le défaut, paraissait absolument déconcertée.

--Ah ça!... balbutia-t-elle, où voulez-vous en venir?

--A ceci, ma chère Clotilde, qu'on peut, n'est-ce pas, sans courir le moindre risque, vous confier un secret d'où dépendent l'honneur et peut-être la vie de plusieurs personnes?

Beaucoup plus émue encore qu'elle ne le semblait, Mme de Bois-d'Ardon se leva.

--Je vous remercie, Gontran, répondit-elle simplement, vous m'avez bien jugée.

Mais André, qui comprenait enfin les intentions de M. de Breulh, s'avança tout à coup:

--Avez-vous bien le droit de parler, monsieur, demanda-t-il.

M. de Breulh lui prit la main qu'il garda un moment entre les siennes.

--Mon ami André, répondit-il, mon honneur, en cette circonstance, est aussi bien en cause que le vôtre. Manqueriez-vous de confiance?

Puis, se retournant vers Mme de Bois-d'Ardon:

--Dites-nous le reste... fit-il. Je parlerai après.

--Oh?... le reste, commença la jeune femme, est bien peu de chose, et c'est de Modeste que je le tiens. Vous étiez à peine sorti de l'hôtel de Mussidan, que M. de Clinchan est arrivé..

--Clinchan!... un vieux maniaque, n'est-ce pas, qui est l'ami intime du comte?

--Précisément. Ils ont eu ensemble une... comment dire? une altercation si terrible, qu'à la fin M. de Clinchan s'est trouvé mal, qu'il a fallu l'inonder d'eau de mélisse, et qu'à grand'peine il a pu regagner sa voiture au bras d'un domestique.

--Ah!... c'est déjà un indice, cela.

--Attendez... Le Clinchan parti, Octave et sa femme ont eu une discussion de la dernière violence. Vous connaissez mon cher cousin. Les éclats de sa voix faisaient trembler la maison. C'est pendant cette scène que Sabine est arrivée mourante dans sa chambre. Modeste croit qu'elle aura entendu quelque chose.

Il n'était pas un mot de ce récit qui ne fortifiât un des soupçons de M. de Breulh.

--Vous voyez bien, ma chère Clotilde, s'écria-t-il, qu'il y a quelque chose, et vous direz comme moi quand vous saurez tout.

Et aussitôt, brièvement, clairement, sans omettre un détail important, il raconta l'histoire de André et de Sabine, et la sienne aussi.

Pendant que parlait M. de Breulh, Mme de Bois-d'Ardon frissonnait un peu de peur, un peu de plaisir. Elle allait donc pouvoir satisfaire, en tout bien tout honneur, cette passion d'anxiété qui tourmente les femmes inoccupées et qui souvent est la cause de leurs pires folies.

Lorsque M. de Breulh eut fini, la vicomtesse lui tendit la main.

--Pardonnez-moi mes injustes reproches, mon bon Gontran, dit-elle. Maintenant je suis de votre avis. Oui, il y a quelque chose.

--Et quelque chose qui doit être pour notre ami André un obstacle de plus.

--Oh!... demanda le jeune peintre, pourquoi cela?

--Je ne sais rien. Ce n'est qu'un pressentiment, je n'ai pas de preuves, et pourtant je ne doute pas. Or, notez bien ceci, ajouta-t-il d'un ton menaçant, j'ai pu, sur les prières d'une jeune fille sublime, me retirer devant vous... je ne veux pas avoir ouvert le champ aux prétentions d'un autre. Mlle de Mussidan ne pouvant être ma femme... il faut qu'elle soit la vôtre.

--Oui, murmura la vicomtesse; mais comment deviner ce qui s'est passé?

--Nous le découvrirons, ma chère Clotilde... si vous êtes pour nous, si vous consentez à nous aider.

Il n'est pas de femme, jeune ou vieille, que n'enchante la perspective d'avoir à s'occuper d'un mariage.

Mme de Bois-d'Ardon fut ravie à la seule idée d'avoir à servir une passion si noble et si pure, et dont les commencements étaient si romanesques.

Loin de la décourager, les obstacles qu'elle découvrait irritaient sa vaillance. Ne lui fourniraient-ils pas l'occasion de prouver une fois de plus la supériorité de la pénétration et de la diplomatie féminines? Il lui faudrait lutter, se cacher, négocier, s'entourer de précautions et de mystères... Quelle joie!

--Je suis absolument à votre disposition, mon cher Gontran, dit-elle. Avez-vous un projet?

Non, M. de Breulh n'avait pas de projet, mais il cherchait.

--Avec Mlle de Mussidan, commença-t-il, on aurait tort de ne pas agir franchement. Adressons-nous à elle directement. Notre ami André va lui écrire pour lui demander une explication, et si demain elle va mieux, comme il faut l'espérer, vous lui remettrez la lettre.

La proposition était... vive, la commission étrange; mais c'est, certes, ce dont se préoccupa le moins la vicomtesse.

--Mauvais moyen! fit-elle d'un petit air capable qui lui seyait à merveille, très mauvais moyen!

--Vous croyez?

--J'en suis sûre. Au surplus, M. André nous écoute; qu'il juge.

André écoutait en effet. Il avait pu paraître brisé par la violence de ses sensations, mais il n'était pas de ceux qui abdiquent leur libre arbitre, et qui, aux moments décisifs, s'abandonnent aux inspirations d'autrui.

Interpellé par Mme de Bois-d'Ardon, il s'avança.

--Je pense, répondit-il, que madame a raison. Apprendre brusquement à Mlle de Mussidan que nous avons disposé d'un secret qui est le sien plus que le nôtre, serait une imprudence.

La vicomtesse approuva du geste.

--Il est un expédient plus simple et plus sûr, continua le peintre. Si demain matin, madame la vicomtesse veut bien prier Modeste de se trouver au coin du la rue et de l'avenue de Matignon, elle m'y trouvera, j'y serai, et j'aurai par elle les renseignements les plus précis.

--A la bonne heure!... déclara Mme de Bois-d'Ardon, voilà qui est sage!... Demain, monsieur André, de bon matin, je serai chez Octave et vos intentions seront fidèlement remplies...

Elle s'arrêta court et laissa échapper un petit cri de jolie femme effrayée. Son regard venait de tomber sur la pendule qui marquait minuit moins vingt minutes.

--Ah!... Seigneur!... s'écria-t-elle, en se dressant brusquement, et moi qui vais à l'ambassade d'Autriche et qui ne suis pas habillée!...

Aussitôt, d'un geste coquet, elle ramena son grand cachemire sur ses épaules et s'élança dehors en criant:

--A demain, Gontran, je m'arrêterai chez vous en allant au Bois.

Ce fut si prestement fait, que M. de Breulh n'eut le temps ni de sonner pour qu'on l'éclairât, ni de la reconduire. Il sortit, elle était déjà loin.

Plus tranquille désormais, André et M. de Breulh restèrent longtemps encore à causer au coin du feu, expansifs comme des gens qui, ayant souffert ensemble, poursuivent un but commun.

Au matin, ils ne se connaissaient pas. Lorsqu'ils se séparèrent, ils étaient comme deux vieux amis dont l'affection, basée sur une estime inébranlable, ne compte plus les services reçus ou rendus.

M. de Breulh avait offert à André de le faire conduire en voiture, mais le jeune peintre refusa, demandant seulement une coiffure et un paletot, qu'il passa sur sa blouse blanche.

--Demain, murmura-t-il en se retirant, demain Modeste me donnera des détails... Pourvu toutefois que cette femme si excellente et si légère ne m'oublie pas.

Mais Mme de Bois-d'Ardon--ainsi qu'elle se plaît à l'affirmer--sait être sérieuse à l'occasion. En rentrant du bal, elle ne se coucha pas, afin d'être avant dix heures chez M. de Mussidan.

Aussi, lorsqu'à midi André arriva au rendez-vous, il aperçut Modeste qui déjà l'attendait.

La brave fille avait une mine de déterrée. Ses joues blêmes, ses yeux rougis disaient qu'elle avait ressenti le contre-coup de toutes les douleurs de son adorée maîtresse.

Sabine n'avait pas repris connaissance. Le médecin de la maison ne paraissait pas inquiet, mais il demandait une consultation.

Voilà ce que tout d'abord Modeste apprit à André. Mais à ses pressantes questions, elle ne put rien répondre; elle avait bien réellement dit à la vicomtesse tout ce qu'elle savait.

Cependant la conversation entre eux fut longue, et en se quittant ils convinrent de se rencontrer matin et soir à la même place.

Pendant deux jours encore, la situation de Sabine resta la même. André menait une existence affreuse. Il passait sa vie à courir de chez lui rue de Matignon, et de là chez M. de Breulh, où il rencontrait souvent Mme de Bois-d'Ardon.

Enfin le troisième jour, au matin, il trouva Modeste plus désolée.

La catalepsie avait cessé, mais maintenait Sabine se débattait contre les convulsions d'une fièvre nerveuse.

La fidèle femme de chambre et André étaient si bien isolés par leur douleur, qu'ils ne virent pas passer près d'eux un des domestiques de l'hôtel de Mussidan, le beau Florestan, qui allait jeter à la poste une lettre à l'adresse de B. Mascarot.

--Écoutez, Modeste, interrompit André d'une voix à peine distincte; elle est en danger, en grand danger, n'est-ce pas?

--Le médecin a dit qu'une crise pareille ne peut se prolonger. Avant la fin de la journée, on saura: Revenez à cinq heures.

André s'éloigna de ce pas rapide, particulier aux infortunés qui ont perdu la raison. Il délirait quand il arriva chez M. de Breulh. L'idée que Sabine se mourait peut-être, et qu'il ne pouvait recueillir le dernier soupir de cette âme qui avait été toute à lui, le transportait jusqu'à la fureur.

Il perdait si bien la tête, que le moment venu d'aller chercher des nouvelles qui semblaient devoir être fatales, M. de Breulh insista pour l'accompagner.

Comme ils quittaient la contre-allée de l'avenue, ils virent une femme, Modeste, qui accourait vers eux.

--Elle dort, cria-t-elle, le médecin dit qu'elle est sauvée.

André chancelait, et M. de Breulh fut obligé de le soutenir jusqu'à un banc, sur lequel il tomba mourant...

Ils ne se doutaient pas qu'ils étaient observés.

A vingt pas du banc, deux hommes, B. Mascarot et le beau Florestan, épiaient tous leurs mouvements.

Tiré de sa trompeuse sécurité par le billet trop laconique de Florestan, l'honorable placeur, en sortant de chez lui, s'était emparé sans façon du coupé du docteur Hortebize.

Le cheval, un trotteur de premier ordre, n'avait pas mis un quart d'heure à franchir la distance assez considérable qui sépare la rue Montorgueil du faubourg Saint-Honoré.

Cependant l'anxiété de B. Mascarot était si pressante, que dix fois le long de la route, et bien que la voiture brûlât le pavé, il se pencha hors de la portière, pour crier au cocher:

--Nous ne marchons pas.

C'est devant l'établissement du père Canon, ce protecteur éclairé du cor de chasse, que le placeur se fit arrêter.

Fait surprenant! C'était l'heure de l'absinthe, et cependant Florestan n'était pas chez le marchand de vin.

--Il va venir, répondit-on.

Mais B. Mascarot, incapable de supporter une plus longue incertitude, l'envoya chercher à l'hôtel de Mussidan, et il accourut.

Lorsque le beau domestique l'eut informé de la crise heureuse qui était survenue, et qui, très probablement, assurait le salut de Sabine, alors seulement le placeur respira.

Depuis un moment il se demandait si le patient et fragile édifice de vingt années d'intrigues n'était pas brisé en mille pièces.

Par exemple, il fronça le sourcil lorsque Florestan le mit au fait des entrevues quotidiennes de Modeste et de ce jeune homme, qu'il appelait l'amoureux de Mademoiselle.

--Ah! murmura-t-il, que ne puis-je assister, fût-ce de loin, à ces rendez-vous!

--Mais il me semble que rien n'est plus facile, répondit Florestan.

Et tirant de son gousset une ravissante petite montre d'or qui devait être un présent de l'amour, il ajouta:

--C'est à cette heure-ci, à peu près, que nos gens se retrouvent, toujours au même endroit, par conséquent, papa, si le cœur vous en dit...

--Oui, sortons.

Ils sortirent aussitôt, et craignant d'être aperçus ensemble, pour plus de sûreté, c'est par la rue du Cirque qu'ils gagnèrent les Champs-Élysées.

Pour eux, l'endroit était favorable. Non loin du trottoir de l'avenue de Matignon, du côté du Cirque de l'Impératrice, s'élevait une demi-douzaine de ces petites boutiques en planches, où, l'été, de vieilles femmes vendent des jouets et des gâteaux poussiéreux.

--Nous serons divinement derrière une de ces barraques, proposa Florestan.

La nuit tombait. Déjà des allumeurs de réverbères avec leur petite lanterne au bout d'une longue perche passaient en courant pour aller commencer leur besogne en haut de l'avenue. Cependant, on distinguait encore très nettement les objets et les personnes.

Il y avait environ cinq minutes que l'honorable placeur était à l'affût, lorsque son digne compagnon le poussa vivement du coude:

--Attention!... disait-il, voici Modeste... pourvu qu'elle ne s'avise pas de venir de notre côté!... Non... elle prend sa course... Tiens!... l'amoureux est avec un de ses amis, ce soir. Allons, bon, on dirait qu'il se trouve mal!... Heureusement l'autre le soutient. Voyez-vous, papa?...

B. Mascarot ne voyait que trop. Cette scène, qui trahissait la plus ardente passion, lui causait un vif déplaisir.

S'attaquer au bonheur d'un homme qui aime véritablement et se sait aimé est toujours périlleux.

--Ainsi, demanda le placeur, c'est bien ce grand brun qui se pâme comme une carpe sur ce banc qui est l'adorateur de la demoiselle?...

--Vous l'avez dit.

--Décidément, murmura B. Mascarot, il faut savoir au juste qui est ce gaillard-là!

Florestan prit son air le plus diplomatique, et ricana d'un petit ton friand:

--Eh! eh!...

--Tu le connais? interrogea vivement le placeur.

--Allons, papa Mascarot, répondit le beau domestique, ne vous emportez pas, on va tout vous dire sans vous faire languir. Vous êtes un bon enfant, vous!... Donc, avant-hier, je fumais ma pipe devant la grille de l'hôtel, quand je vois passer notre jeune coq. Dame! il avait la crête basse! Mais je comprends ça. Si ma connaissance tombait malade, je serais tout chose...

Bref, n'ayant rien à faire, je me dis: «Toi, je saurai qui tu es.» Et là-dessus, je me mets à le suivre, les mains dans mes poches. Il marche, il marche... moi aussi, naturellement. Enfin, il entre dans une maison. Bon! J'entre derrière lui une minute après. Je vais droit à la portière, et lui montrant ma blague que j'avais tirée de ma poche, je lui dis: «Voici ce que vient de perdre le jeune homme qui monte, le connaissez-vous?»--Certainement, répond-elle, c'est l'artiste du quatrième, M. André!...

--Mais cela se passait rue de La Tour-d'Auvergne, nº..., interrompit B. Mascarot.

--Juste!... répondit le beau domestique abasourdi. Ah!... vous me faites poser, vous êtes mieux informé que moi.

Non, l'honorable placeur ne faisait pas poser Florestan.

Lui-même, il était confondu de l'étrange insistance du hasard à pousser ce jeune homme à travers ses combinaisons.

Le lendemain du jour où la cuisinière de Rose--devenue de par le jeune Gaston de Gandelu la vicomtesse Zora--lui avait parlé d'un artiste connaissant le passé de Rose et de Paul Violaine, et pouvant le raconter, il s'était mis sur ses gardes.

Tantaine était allé aux informations et était arrivé jusqu'à Mme Poileveu, c'est-à-dire jusqu'à André.

Aujourd'hui, cet amoureux de Mlle de Mussidan, si gênant pour le présent, et qui pouvait devenir si menaçant, se trouvait être ce même André.

--Au moins, demanda B. Mascarot au beau domestique, as-tu redemandé ta blague à la concierge?

--Ma foi, non. J'avais dit que je venais de la trouver, je la lui ai laissée. Je m'en moque; je n'y tenais pas.

--Imprudent! s'écria le placeur, fou!...

--Moi!... pourquoi?

B. Mascarot hésita une minute et finit par répondre:

--Pour rien!...

La vérité, il ne pouvait la dire à Florestan.

La vérité est qu'il était aussi mécontent que possible en songeant que cette preuve d'investigations qu'il n'avait pas ordonnées resterait entre les mains de la Poileveu.

Il faut si peu de choses pour mettre un homme habile sur la voie de l'intrigue la plus compliquée!

N'a-t-il pas suffi à Canler d'un chiffon de papier qui avait enveloppé une chandelle pour remonter jusqu'à la bande de la rue Saint-Denis?

C'est une pincée de cendre de cigare trouvée sur le marbre d'une cheminée qui a livré Corvinsi à M. Lecoq.

--Voilà, murmura-t-il, si bas que Florestan ne put l'entendre, de ces inepties qui ne se réparent pas...

Mais il s'arrêta pour concentrer sur André toute son attention. Le jeune peintre était revenu à lui, il s'était redressé et il causait avec une animation singulière. Il devait dire des choses très fortes, car Modeste en paraissait effrayée et levait les bras au ciel.

--Ah çà! maintenant, reprit B. Mascarot, qui est l'autre, qui a un peu l'air d'un Anglais?

--Quoi! vous ne connaissez pas M. de Breulh-Faverlay.

--De Breulh!... Celui qui...

--Celui qui devait épouser Mademoiselle... précisément.

L'honorable placeur était de ces redoutables aventuriers que rien déconcerte ni n'étonne, toujours prêts à tout, qu'un coup de poignard dans le dos fait à peine retourner; cependant, il ne fut pas maître d'un mouvement de terreur, et laissa échapper un effroyable juron.

--Tonnerre du ciel!... s'écria-t-il, Breulh et André sont donc amis?...

--Ah!... pour ça, vous n'en savez rien ni moi non plus, papa, vous êtes trop curieux!

Il fallait que B. Mascarot fût hors de son sang-froid pour demander cela. Tout dans l'attitude de ces deux hommes décelait une grande intimité.

Modeste venait de les quitter, et ils s'éloignaient dans la direction de l'avenue de l'Impératrice, se tenant familièrement par le bras.

--Je vois, reprit le placeur, que M. de Breulh se console d'avoir été congédié.

--Congédié!... lui!... Je ne vous ai donc pas dit?... Mais, au fait, non. Eh bien! c'est M. de Breulh qui a écrit pour retirer sa demande.

--Cette fois, B. Mascarot eut la force de garder le secret du coup terrible qui lui était porté. C'est même d'un air riant, qu'après quelques questions encore il se sépara de Florestan.

Mais il était affreusement bouleversé. Après avoir cru sa partie gagnée, il la voyait, non perdue, mais compromise.

--Quoi!... grondait-il, les poings crispés par la colère, lorsque je touche au but, la sotte passion d'un enfant m'arrêterait!... Non, cela ne sera pas!... Il faut que j'arrive. Je le trouve en travers de mon chemin... Tant pis pour lui!

XXI

Il y a longtemps que le digne docteur Hortebize a renoncé à discuter les volontés de B. Mascarot.

Baptistin ordonne, il obéit.--Cela lui donne bien moins de peine.

L'honorable placeur lui avait recommandé de ne pas perdre Paul de vue; il ne l'avait pas abandonné une minute.

Successivement, il l'avait conduit chez M. Martin-Rigal, où ils avaient dîné, bien que le banquier fût absent, puis à son cercle, puis chez lui, où il avait fini par lui faire accepter un lit.

Ayant veillé fort avant dans la nuit, M. Hortebize et son disciple s'étaient levés tard.

Cependant, vers onze heures, ils avaient terminé leur toilette et s'apprêtaient à faire honneur à un excellent déjeuner, quand le domestique annonça M. Tantaine.

Sur ses talons, le bonhomme parut dans la salle à manger, l'échine ployée en arc, toujours souriant et débonnaire.

A la vue de ce protecteur fatal, Paul sentit tout son sang bouillonner dans ses veines.

Brusquement il se dressa rouge comme le feu, l'œil flamboyant de colère, si menaçant qu'on eût dit qu'il allait se jeter sur le vieux clerc d'huissier.

--Enfin, je vous retrouve, monsieur!... s'écria-t-il, nous avons un compte à régler!...

Le bon père Tantaine semblait tomber des nues.

--Un compte!... demanda-t-il.

--Oui, monsieur, oui!... Nierez-vous que c'est grâce à vos manœuvres perfides que j'ai été accusé de vol par Mme Loupias?

--Et après?

--N'est-ce pas vous qui êtes venu à moi?

L'ancien clerc d'huissier haussa les épaules.

--Je supposais, répondit-il d'un ton de miel, que M. Baptistin vous avait tout expliqué; je croyais que vous vouliez épouser Mlle Flavie... On m'avait dit que vous étiez un jeune homme rempli d'intelligence et de pénétration!...

Le docteur ne se gênait pas pour rire. Paul comprit qu'en effet, sa tardive indignation était bien ridicule, il baissa la tête et se rassit, humilié et confus.

--Si je vous dérange, monsieur le docteur, reprit le père Tantaine, c'est que je vous suis dépêché par le patron.

--Il y a du nouveau?

--Oui et non. D'abord Mlle de Mussidan est hors de danger. Son état hier soir était plus rassurant; ce matin, elle va tout à fait mieux. M. de Croisenois peut poser sa candidature. Il a bien surgi un obstacle de ce côté, mais on le supprimera.

Le docteur avala une gorgée de son excellent bordeaux, fit claquer ses lèvres, et dit:

--En ce cas... au mariage de ce cher marquis et de Mlle Sabine.

--Amen, répondit le doux Tantaine. Autre chose: M. Paul est prié de ne pas quitter M. Hortebize. Il enverra prendre ses effets à l'hôtel où il loge et s'installera ici...

Le docteur eut une grimace si significative, que Tantaine s'empressa d'ajouter:

--Oh!... provisoirement. J'ai mission de louer et de meubler pour monsieur un petit appartement. Il ne peut rester en garni, c'est trop compromettant.

Paul ne dissimula pas la satisfaction que lui causait ce nouvel arrangement. Être dans ses meubles est le commencement de la fortune.

--Eh bien! mon brave Tantaine, s'écria gaîment le docteur, maintenant que vos commissions sont faites, asseyez-vous et déjeunez...

Mais le vieux clerc secoua négativement la tête.

--Bien des merci de l'honneur! dit-il, mais j'ai déjeuné. D'ailleurs, pas une seconde à perdre. L'affaire du duc de Champdoce presse terriblement, et il faut, avant d'ouvrir le feu, que je vois ce gredin de Perpignan. Je vais chez lui de ce pas.

A un signe qu'il fit, et que Paul n'aperçut pas, Hortebize se leva et accompagna le bonhomme jusque dans l'antichambre. Arrivés là:

--Ne lâche toujours pas le petit, fit à demi-voix le père Tantaine, je t'en débarrasserai demain... Et, tu sais, chauffe-le, prépare-le...

--Fie-toi à moi, répondit le docteur.

Et revenant se mettre à table, il cria:

--Mes hommages à ce cher Perpignan!...

Ce cher Perpignan, qui avait préoccupé B. Mascarot, et chez lequel se rendait le père Tantaine, est fort connu à Paris. D'aucuns disent: trop connu.

De par son extrait de naissance, il s'appelle Isidore Crocheteau, mais il a adopté et conservé le nom de sa ville natale.

Vers 1845, Perpignan, qui, à cette heure frise la cinquantaine, eut des malheurs.

Chef des cuisines d'un restaurant à 32 sous, du Palais-Royal, il fut pris en flagrant délit de tripotages avec des fournisseurs, traduit en police correctionnelle et condamné à trois ans.

Mais à quelque chose malheur est bon.

C'est pendant ces trois années de prison qu'il conçut le plan de sa grande affaire qui devait, pensait-il, l'enrichir sans dangers.

Huit jours après sa libération, il faisait imprimer et lançait son prospectus, dont voici l'exacte copie:

I.-C. PERPIGNAN --- Informations et Recherches Surveillances privées --- DISCRÉTION --- «MONSIEUR,

«Il n'est personne qui, en sa vie, n'ait ressenti le besoin d'un agent habile et discret à qui confier certaines investigations, délicates de leur nature et mystérieuses.

«Les créanciers dont les débiteurs se cachent, les pères que préoccupe la conduite d'un fils prodigue, les familles désireuses de connaître les habitudes d'un de leurs membres, tous ceux, en un mot, qui voudraient faire exercer des investigations morales ou des recherches judiciaires, peuvent s'adresser en toute sécurité à M. Perpignan, dont l'habileté comme observateur est reconnue, et dont l'honorabilité est au-dessus du soupçon.

«On traite à forfait.»

Par cette circulaire impudente, Perpignan annonçait la création d'une de ces honteuses boutiques de police privée, qui n'ont jamais servi que les passions malpropres.

Il lui fallait une spécialité, il en eut une. Il fut la providence des maris jaloux.

L'idée de l'ancien cuisinier lui réussit si merveilleusement qu'après un an d'exercice il employait jusqu'à huit de ces odieux espions que, rue de Jérusalem, on nomme des fileurs.

Il est vrai qu'abusant du succès, il jouait un double jeu.

N'ayant même pas la probité de l'infamie, il flouait indignement ses pratiques, et sans scrupule vendait deux fois sa marchandise.

Régulièrement, quand il était chargé de suivre, de «filer» une femme soupçonnée, il allait trouver cette femme et lui tenait ce langage:

--On me promet tant si je découvre et si je dis la vérité; que m'offrez-vous pour ne livrer que des renseignements que vous me dicterez?

C'est sur ce terrain de l'espionnage qu'à deux ou trois reprises les «hommes» de Perpignan s'étaient heurtés aux agents du placeur.

S'il n'y eut pas conflit, c'est qu'ils se firent peur mutuellement, et que par un accord tacite ils évitèrent d'exploiter les mêmes parages de cette grande forêt de Bondy qui s'appelle Paris.

Mais tandis que l'ex-chef mal servi par d'horribles drôles n'avait jamais réussi à pénétrer le mystère de l'agence de placement, B. Mascarot, admirablement secondé par ses volontaires, n'ignorait rien des affaires du directeur du bureau des renseignements.

B. Mascarot, par exemple, avait tout de suite vu que les revenus de l'espionnage privé ne pouvaient suffire aux dépenses de Perpignan.

Car Perpignan mène grandement et largement la vie. Si son établissement n'est guère dispendieux, il paye en ville le loyer d'un ménage qui doit lui revenir furieusement cher, et il a une voiture au mois.

Il prétend de plus avoir des «goûts d'artiste». Ces goûts, pour lui, consistent à porter des gilets mirifiques et à se couvrir de bijouterie. Il avoue son faible pour la bonne chère, ne saurait dîner sans vins fins, et fait volontiers un doigt de cour à la dame de pique.

Enfin, il aime à se produire, s'exhiber, s'étaler. On le rencontre aux courses et au bois: il fréquente les grands restaurants et recherche les premières représentations.

Où prend-il de l'argent? s'était dit B. Mascarot.

Et le digne placeur avait cherché et il avait trouvé.

--C'est par là que nous le tenons, pensait le bon Tantaine, et c'est en vérité fort heureux pour nous. Perpignan est un dangereux coquin, sans foi ni loi, trop taré pour rien craindre, mais les perspectives d'un voyage de santé à Cayenne le tiendront toujours en respect. Au pis aller, si Catenac a eu la langue trop longue, on lui découpera une petite part dans le gâteau.

Le vieux clerc était arrivé à la porte de l'ancien cuisinier, porte historiée de toutes sortes de plaques, il sonna.

Une grosse femme à l'air affreusement commun, vint lui ouvrir.

--M. Perpignan? demanda le bon Tantaine.

--Il est sorti.

--A quelle heure reviendra-t-il?

--Je ne sais s'il rentrera avant ce soir.

--Je connais ça. Cependant, comme il faut que je lui parle aujourd'hui même, je vous serai obligé de me dire où je puis le rencontrer.

--Il ne m'a pas dit où il allait. Mais, si monsieur vient pour des renseignements...

Le bonhomme eut un de ces sourires qui donnait à sa face rougeaude l'expression du plus pur idiotisme.

--Ne serait-il pas à la fabrique? demanda-t-il.

La grosse femme prévoyait si peu cette question, qu'elle tressaillit et recula.

--Comment! balbutia-t-elle, vous savez?...

--Parbleu!... Ainsi, ne vous gênez pas avec moi. Est-il là-bas?

--Je le crois.

--Merci. Je l'y rejoins.

Et saluant assez peu poliment, contre son habitude, l'affreuse mégère, le bon Tantaine tourna les talons.

--Voilà, grondait-il, un désagréable contre-temps, une course d'une lieue!... merci!... D'un autre côté, cependant, pris à l'improviste au milieu de ses honnêtes occupations, le gaillard, n'étant pas sur ses gardes, sera plus bavard et plus coulant. Marchons donc.

Il ne marchait pas, il courait avec une agilité qu'on n'eût jamais attendue de ses maigres jambes.

C'est avec une vitesse double de celle d'un fiacre à l'heure, qu'après avoir suivi la rue de Tournon et traversé diagonalement le Luxembourg, il se lança dans la rue Gay-Lussac.

Toujours du même train, il suivi la rue des Feuillantines, remonta l'espace de cent pas, la rue Mouffetard, et enfin s'élança dans les ruelles qui s'enlacent et se croisent entre la manufacture des Gobelins et l'hôpital de Lourcine.

C'est là un quartier étrange, inconnu, à peine soupçonné de la part des Parisiens.

On se croirait à mille lieues du boulevard Montmartre, quand on loge ces rue--il faudrait dire ces chemins--inaccessibles aux voitures, où s'élèvent de loin en loin des masures inhabitables et pourtant habitées, bordées presque partout de murs qui tombent en ruines.

Des hauteurs de la ruelle des Gobelins, le spectacle est saisissant.

A ses pieds, on a une vallée au fond du laquelle coule, ou plutôt reste stagnante, la Bièvre, noire et boueuse. De tous côtés, des usines, des tanneries aux toits rouges avec leur énormes amas de tan, des séchoirs à mottes ou des étendoirs de teinturiers, puis, de-ci et de-là, au milieu de bouquets d'arbres, des taudis, des bouges, parfois une haute maison d'aspect désolé.

A gauche on a les bâtisses de la populeuse et travailleuse rue Mouffetard. A droite, l'œil suit les ombrages des boulevards extérieurs.

En face, de l'autre côté de la place d'Italie, un rideau de peupliers qui indique le cours de la Bièvre ferme l'horizon.

Si on se retourne, on domine Paris...

Involontairement le père Tantaine s'arrêta et regarda.

Une pensée s'agita en son cerveau qui amena sur ses lèvres un sourire amer.

Mais la seconde d'après il haussa les épaules et continua sa route.

Il semblait un habitant du quartier, tant il allait sûrement par ces chemins capricieusement tracés.

Il se risqua dans ce casse-cou qui s'appelle la ruelle des Reculettes, tourna la rue Croulebarbe et enfin arrivé rue Champ-de-l'Alouette, il eut un soupir de satisfaction en murmurant:

--C'est ici.

Il était devant une maison à trois étages, très vaste, précédée d'une cour qu'entourait une clôture de planches à demi-pourries.

La maison était isolée, l'endroit sinistre. On devait se demander si ce logis n'était pas abandonné et si le feu n'y avait pas passé, dévorant jusqu'aux châssis des fenêtres.

Le vieux clerc, après une minute de délibération, traversa la cour où broutait une chèvre attachée à un piquet, et entra bravement dans la maison.

L'intérieur répondait au dehors.

Deux pièces seulement composaient le rez-de-chaussée.

Dans l'une on avait étendu de la paille à terre, en assez grande quantité, et sur cette paille se trouvaient des lambeaux d'étoffes grossières et des débris de couvertures.

L'autre pièce était transformée en cuisine, et on y avait dressé une table, c'est-à-dire qu'on avait ajusté de longues planches sur deux tréteaux.

Devant la cheminée de cette cuisine, une affreuse mégère au teint enflammé par l'alcool, à l'œil pétillant de méchanceté, coiffée d'un madras, repoussante, malpropre, surveillait, armée d'une spatule de bois, l'ébullition d'un immense chaudron où cuisaient des choses indescriptibles.

Dans un renfoncement, près de la cheminée, sur une espèce de lit de fer, maigrement garni d'un matelas varech, geignait et grelottait un petit garçon d'une dizaine d'années.

Sa figure, sur l'étoffe déchirée et ignoblement sale de l'oreiller, ressortait plus blanche que la cire: ses petites mains étaient effrayantes de maigreur, et la fièvre donnait à ses grands yeux noirs un éclat de mauvais augure.

Par moments, la souffrance lui arrachait un gémissement plus fort que les autres, mais aussitôt la vieille femme se retournait et le menaçait de sa spatule.--Te tairas-tu, méchant «môme?» disait-elle.

--Ah! j'ai mal, geignait le malheureux avec un accent italien des plus prononcés, j'ai bien mal!...

--Il fallait travailler, mauvais fainéant, reprit la vieille. Si tu avais rapporté de bonnes journées, on ne t'aurait pas battu; si on ne t'avait pas battu, tu ne serais pas là!...

--Ah!... J'ai mal, j'ai froid, je voudrais retourner au pays, revoir maman!...

Si émoussée que puisse et doive être la sensibilité d'un vieux clerc d'huissier habitué à procéder au milieu des plus déchirantes explosions de la misère et de la ruine, la scène était si affligeante, que le bon Tantaine en fut remué.

A plusieurs reprises, et en y mettant l'insistance de l'affectation, il toussa pour annoncer sa présence.

La mégère, à la fin, se retourna avec un grognement de dogue qui redoute de se voir arracher un os.

--Que voulez-vous? demanda-t-elle d'une voix dont des torrents de mêlé-cassis avaient brisé les cordes.

--Le bourgeois?

--Pas arrivé.

--Viendra-t-il?

--Ah! voilà!... ça dépend. C'est bien son jour, mais il n'est pas exact. Au surplus adressez-vous à M. Poluche.

--Qui ça, Poluche?

L'horrible vieille eut une grimace de dédain. Il lui parut prodigieux que celui dont elle parlait ne fût pas plus connu que cela.

--C'est le professeur, répondit-elle.

--Ou est-il?

--Eh!... là-haut, vieux serin!... dans le conservatoire.

Et, se retournant vivement, car le chaudron débordait, à cause du bouillon trop fort, elle ajouta:

--Voilà assez de questions comme ça, n'est-ce pas? On n'est pas de la police, pour vous répondre. Faites-moi le plaisir de me montrer vos talons.

Ce brusque congé ne sembla nullement offenser le vieux clerc d'huissier.

Avant de monter, il examinait l'escalier dont la rampe avait été arrachée et dont un assez bon nombre de marches manquaient.

Il était si roide et si délabré, il paraissait si bien sur le point de s'effondrer, qu'un acrobate, avant de s'y hasarder, eût demandé à réfléchir.

Mais le père Tantaine est brave. Il se risqua, non sans précautions, par exemple, non sans avoir bien soin de se tenir le plus près possible du mur.

A mesure qu'il montait, des sons bizarres, qui l'avaient frappé dès la cour, arrivaient plus distincts à son oreille, non formidables et ronflants comme ceux de la cave à musique du père Canon, mais stridents, perçants, grinçants, lamentables.

On eût dit un concert de scies qu'on aiguise à la lime, accompagné de piaulements de chats.

Par instant, l'abominable cacophonie cessait brusquement.

On entendait alors les éclats d'une voix grave qui jurait, puis un bruit sec, puis des hurlements de douleur.

Ce pitoyable charivari pouvait affecter l'ouïe du père Tantaine, mais il ne le surprenait pas.

Arrivé au premier étage, il se trouva en face d'une porte disloquée qui pendait de travers à une seule charnière placée tout en haut.

Il tira sur cette porte. Elle ouvrait sur ce que la mégère de la cuisine appelait le conservatoire.

C'était une salle immense, formée de la réunion de toutes les pièces qui autrefois divisaient l'étage.

Les cloisons avaient été brutalement abattues par des mains inhabiles, et on en reconnaissait les vestiges tant au plafond qu'au ras de terre.

Cinq fenêtres qui n'auraient pu à elles toutes fournir trois vitres intactes, éclairaient le conservatoire.

Était-il carrelé ou planchéié? on ne pouvait le deviner, tant étaient épaisses les couches successives de boue, d'ordures et de poussière tassées, foulées, piétinées sur le sol primitif.

Les murs, blanchis à la chaux, effrayaient, tant ils étaient maculés de taches ignobles, couverts d'inscriptions, d'essais informes et de dessins obscènes.

A l'odeur âcre des tanneries voisines se mêlaient des émanation singulières, et le tout composait une puanteur infâme qui remuait l'estomac jusqu'à la nausée.

En fait de meubles... rien: une chaise boiteuse, et sur cette chaise, en travers, une forte cravache de manège.

Certes, depuis qu'il glisse à travers tous les bas-fonds de Paris, comme une anguille dans sa bourbe, le père Tantaine a beaucoup vu et beaucoup retenu.

Cependant, il s'arrêta sur le seuil du conservatoire, muet, immobile, presque heureux de n'être pas aperçu, pour un moment, tant ce qu'il apercevait le stupéfiait.

Tout autour de la pièce, adossés au mur, étaient rangés une vingtaine d'enfants de sept à douze ans, affreusement déguenillés, repoussants d'incurie et de malpropreté.

Les haillons qui les couvraient n'avaient pas été ajustés à leur taille. Ils grelottaient dans des paletots dont les pans tombaient jusqu'à terre ou dans des pantalons dont la ceinture leur montait jusqu'au cou. De linge point.

Les uns étaient armés d'un violon, les autres s'accrochaient à une harpe plus haute qu'eux. Le long du manche de tous les violons, Tantaine remarqua des raies à la craie.

Au milieu de la pièce se tenait debout un homme d'une trentaine d'années, long et mince comme un cierge, remarquablement laid, avec son visage glabre, son nez épaté et ses cheveux noirs et gras tombant sur ses épaules.

Sa redingote d'une couleur perdue, vert olive, pendait le long de son maigre torse et de ses jambes dégingandées misérablement, comme une voile après un mât quand il n'y a pas de vent.

Tout comme les enfants, il était armé d'un violon qu'il ne tenait pas sous le menton, mais qu'il s'appuyait au pli de la cuisse.

Évidemment celui-là était Poluche, le professeur,--il donnait sa leçon.

--Attention!... criait-il, chacun va répéter à son tour. A toi, Ascanio, le refrain du Château de la Marguerite... et en mesure.

Et il se mit à chanter et à jouer pendant que l'enfant désigné râclait désespérément son instrument et répétait d'une voix éraillée et avec le plus pur accent nasillard des campagnes piémontaises:

Ah! mon Dieu! mon Dieu! qu'il est beau, Le château de...

--Scélérat!... interrompit Poluche, petit gredin!... Ne t'ai-je pas répété mille fois qu'au mot «château» il faut placer la main gauche sur le quatrième cran et tirer l'archet!... Recommençons.

L'enfant recommença:

Ah! mon Dieu!.., mon Dieu!... qu'il est...

--Halte!... s'écria le professeur d'une voix terrible, halte!... Graine de filou!... Le fais-tu donc exprès?... Tu vas reprendre, et si tu ne répètes pas le refrain entier, sans une seule hésitation, gare à toi. Allons... le doigt sur le premier cran, et en poussant:

Ah mon Dieu!...

Hélas! Ascanio s'était encore trompé. Il fallait pousser l'archet, il le tira.

Gravement le professeur saisit la cravache placée sur la chaise à sa portée, et froidement, sans apparence de colère, il en cingla à cinq ou six reprises les jambes du petit malheureux, qui se mit à pousser des hurlements lamentables.

--Cela t'apprendra, prononça Poluche, à faire attention une autre fois à ce que je dis. Quand tu auras fini de brailler, nous recommencerons. Et si ça va aussi mal, tu sais, pas de soupe ce soir. Te voilà prévenu. Allons, au lieu de braire comme une âne, ouvre les yeux et les oreilles, et regarde faire tes voisins. A toi, Giuseppe.

Quoique plus jeune de deux ou trois ans que Ascanio, Giuseppe était bien autrement fort sur le violon.

Il répéta sans se tromper le refrain entier:

Ah!... mon Dieu!... mon Dieu!... qu'il est beau! Le château de la Margueri... i... ite...

--Pas mal, approuvait Poluche, qui, lui aussi, s'escrimait de l'archet, pas mal du tout!... Encore deux ou trois jours de bonne volonté, et tu sortiras. Hein!... tu seras content de sortir?

--Oh!... oui, monsieur!... répondit l'enfant d'un air ravi, je rapporterai, moi aussi, des petits sous.

Mais le consciencieux professeur ne gaspille pas en conversations vaines le temps précieux des leçons.

Il se retourna vers un autre de ses élèves en criant:

--A Fabio!... et en mesure!...

Fabio, un tout petit, petit garçon de sept ans au plus, à la mine futée, à l'œil noir et éveillé comme celui d'une souris, ne s'empressa pas d'obéir.

Il venait d'apercevoir le vieux clerc d'huissier debout sur le seuil du Conservatoire, et il le montrait au professeur.

--Moussiou!... oh!... un homme.

Vivement Poluche se retourna et se trouva presque sur le père Tantaine, qui, se voyant découvert, s'avançait.

La brusque apparition d'un spectre se dressant à ses pieds n'eût pas beaucoup plus effrayé le professeur. Il est comme cela des professions où on n'est jamais tranquille, où on redoute particulièrement les inconnus, les curieux, les indiscrets.

--Que demandez-vous? fit-il d'une voix altérée; qui êtes-vous? que voulez-vous?

La frayeur de Poluche enchanta le père Tantaine.

Elle était pour lui comme le gage du succès de sa démarche, en lui indiquant sur quel ton il devrait le prendre avec Perpignan lorsqu'il arriverait jusqu'à cet important personnage.

Aussi se plut-il à prolonger les perplexités de la situation, et durant une bonne minute il tint suspendu à son sourire guoguenard le pauvre professeur, qui, de plus en plus, perdait contenance.

A la fin, il eut pitié.

--Rassurez-vous, monsieur, dit-il, je suis un ami intime du bourgeois, et si j'ai pris la liberté de venir jusqu'ici, c'est que j'ai à l'entretenir d'affaires très pressantes, relatives à son commerce.

Poluche respira longuement et bruyamment, en homme allégé d'un pesant fardeau.

--Cela étant, monsieur, fit-il en offrant au bonhomme la chaise unique du Conservatoire, daignez donc vous asseoir, le patron ne saurait tarder à arriver.

Mais le père Tantaine refusa poliment, protestant qu'il serait désolé de gêner, affirmant qu'il attendrait fort bien debout, et qu'il se retirerait plutôt que de troubler une leçon qui lui avait paru bien intéressante.

--Oh!... reprit vivement le professeur, la leçon touchait à sa fin. Voici l'heure où la Butor donne la pâtée à mes coquins.

Et, se retournant vers ses élèves dont pas un n'avait osé broncher.

--Assez pour aujourd'hui, prononça-t-il, leste, sauvez-vous.

Les gamins ne se le firent pas répéter deux fois. Ils poseront leurs instruments à terre, et avec des cris d'écoliers entrant en récréation, non sans bousculades, ils se précipitèrent dans l'escalier, au risque de se rompre le cou.

Peut-être espéraient-ils que leur maître, préoccupé de son visiteur, oublierait certaines menaces faites pendant la leçon.

Vain espoir!... Le sévère mais juste Poluche est doué d'une mémoire impitoyable.

Gravement il se dirigea vers le palier, et se penchant au-dessus de la cage de l'escalier, il appela d'une voix formidable qui dominait le bruit:

--Holà!... mère Butor!...

L'atroce vieille de la cuisine l'entendit.

--Quoi, monsieur? demanda-t-elle d'en bas.

--Vous ne donnerez pas de pâtée à Morel, répondit le professeur, et Ravouillat n'aura qu'une demi-portion.

Ces ordres importants donnés, il reparut avec cet air satisfait que donne l'accomplissement d'un devoir.

--Voilà mes comptes réglés, expliqua-t-il au père Tantaine. Ce ne sont pas, remarquez-le, des étrangers que je punis. Nos Piémontais et nos Calabrais vont toujours passablement. Mais ne me parlez pas de ces Italiens des Batignolles ou de Montrouge que le bourgeois m'amène depuis quelque temps. Il y trouve de l'économie, assure-t-il; moi, je périrai à la peine. Ces petits scélérats sont pétris d'impudence et d'orgueil, corrompus au point de me faire rougir, moi qui vous parle; leur tête est plus dure que du fer, et enfin ils n'ont aucune vocation, ils ne sont pas organisés, quoi!...

Le vieux clerc d'huissier, sous ses lunettes, ouvrait des yeux énormes.

Pour lui, ce qu'il voyait et entendait était absolument neuf, et comme on apprend à tout âge et qu'il aime à s'instruire, il était tout attention.

--Vous faites un difficile métier, monsieur, prononça-t-il. Enseigner la musique à de si jeunes enfants doit être pénible.

Le professeur jeta au plafond un regard désespéré.

--Plût à Dieu! s'écria-t-il, que j'enseignasse l'art sublime! Les premiers principes, si arides, auraient des charmes pour mon cœur. Mais non!... le patron ne le veut pas, il me l'a déclaré. S'il découvrait ici grand comme la main de papier réglé, il me chasserait...

--Cependant, tout à l'heure.

--Je serinais, monsieur, répondit Poluche, humilié et navré, je serinais...

--Ah!

--C'est comme cela. Vous n'êtes pas, j'imagine, sans avoir entendu parler de ces vieilles femmes, propriétaires d'une serinette, qui, à raison de vingt centimes le cachet, vont à domicile donner des leçons aux serins? On les appelle des serineuses.

Non: le père Tantaine ne connaissait pas cette industrie, il le confessa en toute humilité.

--Eh bien!... reprit le professeur avec un sourire amer, cette profession est la mienne. Au lieu de seriner des oiseaux je serine des moutards. Ce n'est pas de mon côté qu'est l'avantage. Triste tâche, monsieur, pour un homme d'imagination. Il y a des jours où j'envie le sort des gens qui se sont voués à l'éducation des perroquets. Ah! quelle patience, quelle patience!

Sur ce mot, le doux clerc d'huissier ne put s'empêcher de montrer du bout du doigt l'énorme cravache déposée sur la chaise.

--Et ceci! demanda-t-il.

Poluche haussa les épaules.

--Je voudrais, cher monsieur, répondit-il, vous voir à ma place. Le bourgeois, n'est-ce pas, se procure un gamin et me l'amène, bien. L'enfant est désolé, ahuri, tant pis! Je dois, en quinze jours, trois semaines au plus, lui apprendre à râcler quelque chose. Il ne sait ni ce qu'est un violon, ni ce qu'est un archet, peu importe! Il faut que mécaniquement je lui mette dans les doigts les dix ou quinze positions qu'exige l'air le plus simple. Naturellement le coquin me résiste, alors, moi... j'insiste. Avez-vous jamais fait entrer un clou dans une planche de chêne sans un marteau? Non, n'est-ce pas? Eh bien!... ma cravache est le marteau avec lequel j'enfonce des airs dans la tête de mes élèves.

Et ne vous imaginez pas qu'ils ont peur des corrections. Ces petits misérables se blasent sur les coups comme les enfants gâtés sur les confitures. Après un mois d'exercice, il faut leur enlever la peau pour leur arracher, non un cri,--dès que je lève la main, ils hurlent,--mais une vraie larme.

Par bonheur, j'ai d'autres moyens. Je prends mes gredins par l'estomac. Je leur supprime, le quart, le tiers, la moitié de leur pâtée, la pâtée entière, au besoin. Rien de tel que le jeûne pour développer l'intelligence.

Pour les récalcitrants, j'ai mieux encore. Je les prive du sommeil. Voilà un traitement! Une séance de nuit avance plus un entêté que quatre leçons de jour.

Je tiens cette recette infaillible d'un écuyer du Cirque, lequel l'employait pour dresser un cheval à jouer de l'orgue de Barbarie...

Pendant ces longues explications, le bon Tantaine, à diverses reprises, avait senti courir le long de son échine comme un petit frisson taquin.

Certes, ses préjugés ne l'importunaient guère, mais ce système d'éducation musicale lui paraissait vraiment exagéré.

--Si seulement, reprit le professeur, je pouvais disposer de l'instrument de popularité que j'ai entre les mains!...

--J'avoue...

--Quoi!... Vous ne comprenez pas?... Eh! monsieur, j'ai quarante élèves qui, dès huit heures du matin, se répandent dans Paris et ne rentrent jamais avant minuit. Que demain je serine un morceau... dans huit jours il sera populaire. Tenez, depuis trois mois, je leur serine le Château de la Marguerite, dites-moi ce qu'en ce moment vous entendez partout gratter, râcler, pincer sur les instruments les plus variés? Toujours mon refrain de tout à l'heure: «Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... qu'il est beau!...»

Le vieux clerc d'huissier s'expliquait maintenant la persistance étrange de certains airs qui, tout à coup, s'abattent sur tous les quartiers à la fois, et poursuivent le Parisien, où qu'il aille.

Poluche, lui, avait mis son violon sous son bras, et armé de son archet, il gesticulait.

--Ah!... si le patron voulait, continua-t-il, je donnerais aux Français le goût de la bonne musique. Mais non... il n'est pas artiste. N'a-t-il pas failli me jeter dehors pour avoir seriné à mes élèves un air d'un de mes opéras!....

Le temps passait, mais le père Tantaine ne s'ennuyait pas.

--Comment... de vos opéras? interrogea-t-il.

--Oui! répondit Poluche d'un tout autre ton qu'il avait eu jusqu'alors. Il n'est pas un théâtre qui n'ait dans ses cartons un opéra de moi. Un de mes amis, qui était poète, et qui est devenu fou à force de boire de l'absinthe, me composait des livrets sublimes! Oh!... ne riez pas. J'ai eu, tel que vous me voyez, un prix au Conservatoire. J'ai eu des illusions, je voulais être célèbre et être aimé!... Je buvais de l'eau claire et je travaillais la nuit!... Un jour pourtant je me suis lassé de danser devant le buffet de la gloire, et j'ai cherché des leçons... Hélas!... je suis si ridicule et si laid qu'on ne voulait pas de moi dans les pensionnats. Je mourais de faim quand j'ai rencontré le bourgeois. Il m'a tenté, j'ai succombé. J'ai cinq francs par jour de fixe et deux sous par élève. Je fais un métier ignoble, je me méprise, mais je mange!...

Il s'interrompit tout à coup et prêta l'oreille d'un air inquiet.

--Voici le bourgeois!... fit-il; j'ai reconnu son pas. Si vous voulez lui parler, descendons; il ne monte jamais, l'escalier lui fait peur.

XXII

Voir ce marchand de renseignements que Poluche appelle «le bourgeois,» et qui glorifie le nom de Perpignan, c'est le juger.

Impossible de se méprendre à cette superbe nature de gredin où il se trouve à la fois du charlatan, du garçon coiffeur, du mouchard et du maquignon.

Perpignan est un petit homme apoplectique, très gros, trop court, fort rouge, à la lèvre impudente et à l'œil cynique.

Il est toujours trop bien mis. On jurerait qu'il vient de voler à la devanture d'un bijoutier ses bagues, ses chaînes et ses breloques.

Parle-t-il, c'est des profondeurs de son ventre, siège de ses pensées, qu'il tire sa forte voix de basse, dont il se plaît à exagérer le volume.

Tel, effrayant en sa vulgarité, apparut l'ancien cuisinier au bon père Tantaine qui descendait à la suite du patient professeur, le dangereux escalier.

Si Poluche avait été troublé, en apercevant l'ancien clerc d'huissier, son bourgeois ne le fut pas beaucoup moins, mais pour d'autres causes. Il connaissait Tantaine pour être le bras droit du placeur de la rue Montorgueil.

--Tonnerre!... pensa-t-il, pour que ces gens-là se soient donné la peine de pénétrer le mystère de mon exploitation et viennent me relancer jusqu'ici, il faut qu'ils aient de bonnes raisons. Tenons-nous bien!

Et dissimulant sous un rire, trop gai pour être de bon aloi, sa fâcheuse impression, il tendit la main à Tantaine.

--Ravi de vous voir, cher monsieur, disait-il, oui, ravi, parole sacrée. Je vais pouvoir vous être agréable en quelque chose! Car, avouez-le, vous avez quelque petit service à me demander.

--Oh!... protesta le bonhomme, un rien, une bagatelle...

--Tant pis! corbleu! tant pis!... J'aime M. Mascarot, moi!...

Cet amical colloque avait lieu dans le corridor de la maison, et à tout moment il était troublé par les cris et les rires des élèves de Poluche, qui, attablés jusqu'au menton, dévoraient le contenu du chaudron de la mère Butor.

En même temps que ces cris, on entendait, continus et sourds comme un accompagnement de basses, des pleurs et des gémissements.

--Ah çà! mille tonnerres! s'écria Perpignan, d'une voix qui eût fait frémir les vitres, si les vitres n'eussent été absentes, qui est-ce qui n'est pas content ici?

Nulle réponse ne venant, Poluche crut devoir intervenir.

--Ce sont, répondit-il, deux de nos garnements de Parisiens que j'ai mis à la diète. Je veux être pendu s'ils mangent un pain à cacheter avant d'avoir appris...

Il s'arrêta béant, interloqué, sous les regards foudroyants que lui lançait le bourgeois!

--A la diète!... hurlait Perpignan, on ose, chez moi, à mon insu, priver de pauvres petits enfants de nourriture... Mais c'est infâme, c'est monstrueux, c'est canaille. Vingt mille tonnerres!... monsieur Poluche, d'où vous vient cette audace?

--Mais, bourgeois, balbutia le triste professeur, vous m'avez dit cent fois...

--Quoi?... Que tu n'es qu'un sot? C'est une grande vérité. Tais-toi, et va dire à la Butor de donner la pâtée à ces chérubins.

La scène était fâcheuse, mais irréparable.

Sans en paraître affecté, bien que furieux en réalité, Perpignan prit le bras du père Tantaine et l'entraîna vers le fond du corridor.

--Vous venez, disait-il, pour me parler en particulier? Oui. Très bien. Prenez la peine d'entrer dans ce petit réduit... c'est mon bureau.

L'endroit n'était pas brillant. C'était une petite pièce sale, nue, délabrée comme toute la maison. Trois chaises, une table de bois blanc, une planche étagères supportant quelques registres, constituaient le mobilier.

Une fois assis, les deux hommes se regardèrent assez longtemps sans mot dire, chacun s'efforçant de pénétrer les secrètes réflexions de l'autre.

Deux adversaires qui, l'épée à la main, attendent le signal de leurs témoins pour commencer le combat, ne s'observent pas avec une plus ardente attention.

Mais, dans cette lutte préalable, tous les avantages étaient du côté du vieux clerc d'huissier, retranché derrière ses impénétrables lunettes.

Aussi est-ce Perpignan qui, le premier, rompit le silence.

--Comme cela, commença-t-il, vous aviez entendu parler de mon petit établissement?

--Oh!... bien par hasard!... répondit le père Tantaine, de l'air le plus détaché. A courir comme moi, on apprend des tas de choses... Par exemple, nous savons fort bien qu'ici toutes vos précautions sont prises pour n'être pas compromis.

--Comment!... comment!...

--Sans doute. Vous êtes le bailleur de fonds, le maître en réalité... en apparence, vous n'êtes rien. Pour tout le monde, c'est le mari de votre ménagère, un nommé Butor, qui a monté l'affaire, et le bail est à son nom. S'il arrivait un désagrément, si le parquet vous serrait de près, crac!... vous disparaîtriez comme un diable à boudins dans sa boîte, et la police sous sa large main ne trouverait que l'homme de paille, Butor. Comme idée, c'est élémentaire, mais dans la pratique, ce truc réussit toujours.

Il sembla réfléchir et ajouta, avec une lenteur calculée:

--Quand je dis toujours: Toujours... je veux dire: Toutes les fois qu'il ne se trouve pas un ennemi assez habile pour rendre les précautions inutiles, en apportant des preuves de... complicité.

L'ancien cuisinier était trop intelligent pour ne pas comprendre la menace et sa portée.

--Sacré tonnerre!... pensait-il, ces gens-ci doivent savoir quelque chose. Mais quoi?... Bast!... bavardons toujours.

Et tout haut il reprit:

--Le plus sûr est d'avoir la conscience nette. C'est mon cas. Je n'ai rien à cacher, moi. Vous avez vu ma maison, qu'en pensez-vous?

--Elle me semble montée sur un bon pied.

--N'est-ce pas? Vous me direz peut-être que la spéculation n'est pas faite pour m'attirer la considération publique? Je le sais, sacrebleu, bien. Je préférerais certainement une bonne fabrique à Roubaix. Mais on fait ce qu'on peut.

Le vieux clerc d'huissier approuvait de la tête.

--Il n'y a pas de sot métier, prononça-t-il.

--Voilà ce que je me dis, poursuivit l'ancien cuisinier. D'ailleurs, je ne suis pas seul à exercer. Allez rue Sainte-Marguerite, j'y ai des confrères. Mais je n'aime pas le faubourg Saint-Antoine. Ici, mes chérubins sont en bien meilleur air.

--Sans compter, ajouta Tantaine, le plus innocemment du monde, que si, par hasard, ils crient quand on les corrige un peu, il n'y a pas de voisins pour les entendre.

Perpignan ne jugea pas à propos de relever l'observation.

--Les journaux, continua-t-il, nous ont beaucoup attaqués. Sacré tonnerre!... ils feraient bien mieux de s'occuper de politique. A qui faisons-nous tort, en définitive? à personne, n'est-ce pas? Le malheur est qu'on s'exagère énormément nos bénéfices.

--Allons... allons... vous gagnez votre vie.

--Certainement, je n'y suis pas de ma poche, mais je vous assure qu'il y a bien des non-valeurs dans le métier. Tenez, en ce moment, j'ai six de mes chérubins malades, trois là-haut et trois à l'hôpital, sans compter que celui que vous avez vu à la cuisine m'a l'air de filer un mauvais coton...

--Vrai, fit sérieusement le bonhomme, je vous plains beaucoup.

L'inaltérable sang-froid du père Tantaine commençait à agacer singulièrement l'ancien cuisinier.

--Sacrebleu!... s'écria-t-il, si la spéculation est si bonne, pourquoi Mascarot ne l'entreprend-il pas? Ma parole sacrée, on dirait à vous entendre, qu'on trouve comme cela des moutards tant qu'on en veut. Mais c'est le diable, mon cher monsieur, pour s'en procurer. Il faut aller en Italie, les ramasser, les passer à la frontière comme des objets de contrebande, les amener ici. Tout cela ruine positivement!...

Ce n'est pas sans intention que Perpignan se livrait ainsi avec le plus amical abandon.

Il allait au-devant des questions. A parler seul, on dit mieux et plus juste ce qu'on veut dire.

Mais le bon Tantaine n'est pas de ceux dont on noie la volonté sous des flots de paroles.

Perpignan s'étant arrêté pour reprendre haleine, il jugea sage d'abréger une exposition qu'il trouvait un peu longue.

--En somme, demanda-t-il de son air le plus innocent, combien avez-vous d'élèves?

--De quarante à cinquante.

--Peste! vous opérez en grand. Et... quelle somme exigez-vous de chacun d'eux tous les soirs?

La question était si indiscrète que l'ancien cuisinier hésita.

--Cela dépend, répondit-il.

--Bah? vous avez bien un moyenne.

--Mettons trois francs!

La physionomie du vieux clerc d'huissier était si naturellement candide, qu'en vérité il était impossible de lui soupçonner la moindre arrière-pensée.

--Va pour trois francs, fit-il, et comptons seulement sur quarante chérubins, comme vous dites, c'est une somme ronde de cent vingt francs par jour que vous empochez ainsi...

La douce obstination du bonhomme ne laissait pas que de surprendre Perpignan.

--Comme vous y allez! interrompit-il. Pensez-vous donc que chacun de mes drôles me rapporte la somme indiquée!...

--Farceur!... comme si vous n'aviez pas des moyens pour la leur faire rapporter.

L'ex-cuisinier ne put dissimuler un tressaillement.

--Sacrebleu!... fit-il d'une voix un peu enrouée par l'inquiétude, que voulez-vous dire?

--Oh! rien qui vous offense, répondit le doux Tantaine avec effusion. Qui veut la fin veut les moyens, n'est-ce pas. Seulement je mentirais si je disais que l'opinion vous est favorable. Entre nous, la Gazette des Tribunaux vous nuit. Elle a porté à la connaissance du public certains procédés, un peu vifs, peut-être, employés par d'aucuns de vos collègues pour encourager leurs moutards au travail. N'avez-vous pas ouï parler de ce patron qui attachait ses enfants sur une couchette de fer et qui les y laissait un jour, un jour et demi, deux jours quelquefois. A quoi donc a-t-il été condamné?

Depuis un moment, Perpignan, qui commençait à sembler fort mal à l'aise se leva:

--Est-ce que je sais, moi!... s'écria-t-il d'un ton bourru. Est-ce que je m'occupe de ces histoires!... de ma vie, je n'ai commis un acte de brutalité.

Le vieux clerc d'huissier tracassait ses lunettes, comme toujours lorsqu'il aborde ce qu'il appelle le nœud des questions.

--On peut être, reprit-il, l'homme le plus humain de la terre, avoir un cœur d'or, et cependant être... entraîné, engagé par les événements.

Le moment décisif approchait. Perpignan le sentait bien, cependant il paya d'audace.

--Je veux que le tonnerre m'écrase, s'écria-t-il, si je comprends!...

--Alors, prenons un exemple: Supposons que ce soir vous ayez à vous plaindre d'un de vos chérubins. Que faites-vous? Vous l'enfermez dans la cave. A cela, rien à dire. Vous vous couchez donc, la conscience tranquille, et vous dormez comme un loir. Mais voilà que dans la nuit une pluie torrentielle survient. Un monceau de sable obstrue le ruisseau de votre rue, qui est fort en pente, et toute l'eau du ciel se précipite dans votre cave. Au matin, quand vous allez ouvrir au chérubin, on ne trouve qu'un cadavre, il a été noyé...

La face, si rouge d'ordinaire, de l'ancien cuisinier, était devenue livide.

--Et après? interrogea-t-il.

--Ah!... c'est ici que l'entraînement commence. Naturellement on se demande quel parti prendre. Aller trouver le commissaire de police et lui conter l'accident serait le plus simple; mais ce serait provoquer une enquête, appeler l'attention du parquet... D'un autre côté... Mais on est seul; on se dit que nul ne sait l'enfant là; on creuse un trou, et... ni vu ni connu.

Perpignan était allé s'adosser à la porte de son bureau, fermant ainsi toute retraite au vieux clerc d'huissier.

--Vous savez beaucoup de choses, monsieur Tantaine, prononça-t-il, trop de choses!...

Il n'y avait pas à se tromper à l'accent du «bourgeois» de Poluche.

Son attitude seule, devant la porte, était plus significative que toutes les explications.

Cependant, le père Tantaine ne semblait aucunement remarquer ces dispositions hostiles.

Loin de là. Il souriait de son plus bénin sourire, content de soi, en apparence comme un enfant après quelque affreuse espièglerie dont il n'a pu calculer les conséquences funestes.

--Ceci n'est rien, reprit-il. Un homicide par imprudence, tout au plus. Il faudrait un ministère public diablement malin, pour en extraire une condamnation à plus de cinq ans de prison. Encore serait-il forcé d'insister sur les antécédents.

Je vous rappellerais, si vous y teniez, quelque chose de bien autrement grave: certain voyage dans les environs de Nancy...

C'en était trop, l'ancien cuisinier éclata:

--Cent mille tonnerres!... s'écria-t-il, expliquez-vous. Que voulez-vous de moi, à la fin!

--J'ai déjà eu le plaisir de vous le dire, un petit service...

--Vraiment!... et c'est pour si peu que vous essayez de m'intimider, ni plus ni moins que si vous prétendiez me faire chanter?

--Oh!... cher monsieur.

--Vous n'oubliez qu'une chose, c'est qu'on ne m'épouvante pas aisément, et que d'ailleurs j'ai perdu la voix depuis longtemps.

--Pardon!... c'est vous qui, le premier, avez parlé de votre... industrie.

--Alors, c'est pour m'être agréable que, depuis une heure, vous me contez toutes sortes d'histoires absurdes.

Pour toute réponse, le vieux clerc haussa légèrement les épaules.

--Eh bien!... reprit Perpignan en s'efforçant de contenir les éclats de sa voix, voulez-vous qu'à mon tour je vous dise ce que je pense?

--Allez, ne vous gênez pas.

--Je vous dirai alors qu'il est de ces expéditions qu'on ne doit pas entreprendre seul. Pour venir dire à un homme comme moi, chez lui, face à face, les choses que vous me dites, il faut être un peu moins vieux que vous, et un peu plus solide. Je vous apprendrai qu'il n'est pas prudent, quand on tient à sa peau, de s'aventurer dans une maison comme celle-ci, qui est absolument isolée...

--Eh! bon Dieu!... que voulez-vous qu'il m'arrive?

Perpignan ne répondit pas. Sa face convulsée, ses yeux injectés de sang, ses lèvres devenues blanches trahissaient un des accès de rage folle où l'homme le plus maître de soi perd son libre arbitre.

Il avait glissé sa main droite sous son paletot et il remuait évidemment quelque chose dans sa poche de côté.

Mais le bon Tantaine, fort attentif sans le paraître, ne perdait pas de vue son interlocuteur. A un brusque mouvement qu'il fit, à un éclair atroce de haine qui brilla dans son œil, il se dressa et bondit jusqu'à lui.

L'ancien cuisinier, avec son cou de taureau, est d'une force peu commune; cependant lorsque la main du bonhomme s'abattit sur lui, il plia sur les jarrets et chancela.

Un effort héroïque le redressa, il se débattit, envoya au hasard quelques coups de poing en vain. Tantaine avait empoigné sa cravate, l'avait tortillée entre ses doigts et l'étranglait. Il râla.

La lutte ne dura pas quatre secondes. Par trois fois, le bonhomme fit pirouetter son robuste adversaire, puis, tout à coup, le saisissant par les reins avec une vigueur dont jamais on ne l'eût cru capable, il le fit basculer, l'enleva et le lança, à demi-asphyxié, sur une chaise.

Et ce fut tout. Pas un cri. Pas un mot.

Mais personne, certes, en ce moment, n'eût reconnu le doux père Tantaine. Il semblait grandi d'un pied et rajeuni de vingt ans; sa physionomie d'habitude si bénigne, exprimait le mépris le plus profond et la plus froide méchanceté.

--Ah!... tu voulais jouer du couteau, disait-il à Perpignan, qui avait bien du mal à retrouver sa respiration; ah!... tu voulais tuer un tout petit peu un pauvre vieux inoffensif qui ne t'a jamais rien fait!... Me crois-tu donc naïf à ce point de me hasarder sans précautions dans ton repaire?

Il sortit à demi et montra la crosse d'un revolver.

--J'avais, comme tu vois, de quoi te répondre... Allons, jette ton petit couteau à terre.

Le flair du bonhomme ne l'avait pas trompé. C'était un poignard fort pointu que Perpignan avait essayé d'ouvrir dans sa poche... mais il était maintenant si démoralisé, si aplati, qu'il obéit à l'ordre du bonhomme et lança son arme dans un coin.

--A la bonne heure!... approuva le vieux clerc d'huissier; voici que tu deviens raisonnable, de fou que tu étais tout à l'heure... Comment, c'est toi, un homme qu'on dit adroit, qui voulais... Mais tu n'avais donc pas réfléchi, malheureux! Je suis venu seul, c'est vrai, mais on sait que je suis ici, puisqu'on m'y envoie. Si je n'étais pas rentré ce soir, penses-tu que mon patron M. Mascarot, n'aurait pas été surpris? Demain, il aurait été très inquiet. Après-demain, il serait allé trouver le procureur, et deux heures plus tard tu aurais été serré... Ah! tu me dois une fière chandelle, et si tu ne consens pas à faire tout ce que je demanderai, tu n'es qu'un ingrat.

Les traits décomposés de l'ancien cuisinier exprimaient la plus douloureuse mortification. On l'avait battu et on le raillait! Il ne se rappelait pas avoir souffert une telle humiliation.

--Il faut bien obéir, fit-il d'un air farouche, quand on est pas le plus fort.

--Tout juste. Seulement tu aurais dû comprendre cela du premier coup.

--J'ai perdu la tête. Vous me menaciez, je prévoyais bien que vous alliez exiger de moi des choses... des choses...

--Voilà où tu te trompes. Je viens peut-être t'apporter une affaire superbe...

--Alors, mille tonnerres!... pourquoi tant de façons? Pourquoi!...

D'un geste impérieux, le père Tantaine l'arrêta.

--Parce que, répondit-il d'un ton sec, je voulais, avant de te rien dire, te prouver que tu appartiens à Mascarot bien plus que tes pauvres Italiens ne t'appartiennent. Ils sont tes esclaves... tu es le sien. Tu es dans sa main, mon bonhomme, comme un œuf dans la main d'un fort de la halle. Un mouvement, et tu es écrasé... Il sait tes histoires et il a des preuves à fournir.

L'ex-cuisinier baissa la tête et balbutia:

--Votre Mascarot est le diable; on ne résiste pas au diable.

--Allons donc!... te voilà tel que je te souhaitais! Nous pouvons maintenant causer comme une paire d'amis.

C'est de l'air le plus piteux que Perpignan vint prendre place en face du père Tantaine, de l'autre côté de la petite table de bois blanc.

Tant bien que mal, il se remettait et réparait le désordre de sa toilette.

--Allons, murmurait-il, tournant, faute de ne pouvoir faire autrement, la scène en plaisanterie, me voici bridé, libre à vous d'en abuser à votre aise...

Mais le vieux clerc n'était pas homme à abuser. Il était venu avec un plan tout fait; ses prévisions avaient été en partie trompées, il se consultait avant d'engager l'action.

--Ça, reprit-il, oublions ce qui vient de se passer et commençons par le commencement. Voici plusieurs jours que vous faites suivre une certaine Caroline Schimel.

--Moi?...

--Un peu, mon neveu! Vous employez à la suivre l'aîné de tous vos chérubins, un grand drôle de seize à dix-sept ans qui joue de la harpe, qui répond au nom de Ambrosio, lequel n'est pas le sien.

--C'est pourtant vrai!

--Même, il est assez maladroit, ce garnement, c'est une justice à lui rendre. D'abord, il accepte trop facilement le petit canon de l'amitié, sur le comptoir: puis, défaut énorme pour un «fileur», il porte mal la boisson. Comme nous redoutions, l'autre soir, que son absence ne vous donnât l'éveil, nous avons été obligés de le hisser dans un fiacre, et de le déposer à deux pas d'ici, au coin de la rue des Anglaises...

Illuminé par un souvenir soudain, l'ancien cuisinier se frappa le front.

--C'est donc vous, s'écria-t-il, qui observez cette Caroline.

--Vous devinez cela!...

--Eh!... je savais très bien que je n'étais pas seul à «la filer» mais qu'y faire? On voit que vous ne connaissez pas l'envers de Paris. A côté de la vraie police, et malgré elle, s'agitent, se remuent, intriguent je ne sais combien de polices clandestines. Si on s'obstine à tirer certaines choses au clair, on risque sa peau, et je tiens énormément à la mienne.

Évidemment, Perpignan cherchait à égarer la conversation.

--Voyons, voyons, interrompit le bonhomme, revenons à nos moutons; pourquoi épiez-vous Caroline Schimel?

--Pourquoi?... Dame... parce que... En, vérité, je ne sais si je dois... Vous connaissez la devise de mes circulaires: Célérité et discrétion. Vous touchez à un secret qui ne m'appartient pas, qui a été confié à ma probité...

Le bon Tantaine eut un mouvement d'impatience et de dépit.

--Jouons-nous cartes sur table? fit-il.

--Oui, assurément.

--Alors, pourquoi parler de discrétion, lorsque précisément vous suivez Caroline pour votre compte, espérant arriver par elle à pénétrer un mystère dont on ne vous a confié qu'une très petite partie?

Si abasourdi que fût l'ex-cuisinier, il essaya encore de dissimuler.

--Êtes-vous sûr de ce que vous avancez? demanda-t-il.

--Si sûr que je puis vous dire que le client au secret vous a été amené par un avocat, Me Catenac.

Décidément Perpignan était battu. Ce n'était plus de la surprise qu'exprimait sa physionomie, c'était la stupeur, l'effroi.

--Sacré tonnerre!... s'écria-t-il, en levant les bras au ciel, quel mâtin que ce Mascarot! Il sait tout, tout!...

Enfin, le vieux clerc d'huissier obtenait l'effet attendu, et c'est avec une visible jubilation qu'il tracassait ses lunettes.

--Non, répondit-il, le patron ne sait pas tout, et la preuve, c'est que je viens vous demander de nous apprendre ce qui s'est passé entre le client de maître Catenac et vous. Voilà le service que nous attendons de votre obligeance.

--Et je vous le rendrai, sacrebleu!... Mascarot, décidément, est un solide lapin, je parie de son côté. Et, tenez, parole sacrée!... Je serai franc... Voilà la chose:

Il y a de cela trois semaines, un matin, je venais d'expédier une douzaine de clients, chez moi, rue du Four, quand ma bonne m'apporte une carte: Je lis: Catenac, avocat. Je réponds: connais pas, faites entrer. Il entre, et après un bout de conversation, il me demande si je suis de force à retrouver une personne dont on a perdu la trace depuis très longtemps. Je lui affirme que oui, naturellement puisque c'est mon métier.

Là-dessus, il me prie de rester chez moi le lendemain matin, parce que sur les dix heures on viendra m'en apprendre plus long.

En effet, le lendemain, à dix heures précises, je vois entrer un homme respectable et pauvrement vêtu. Soixante ans, redingote de garçon de bureau retraité, chapeau fatigué, mais propre.

Mais on a du flair, Dieu merci! Je regarde le linge: blanc comme neige, fin comme satin. Je lorgne la chaussure: souliers premier choix. J'examine les mains: peau fine, soignée, ongles limés et polis.

Alors, je me dis: Parfait! Voici un innocent vieillard qui se croit supérieurement déguisé, laissons-lui ses illusions, mais ouvrons l'œil.

Poliment, je lui avance mon propre fauteuil, il s'asseoit, et, sans se faire prier, il me dégoise sa petite affaire.

«--Monsieur, me dit-il, tel que vous me voyez, je n'ai pas toujours été heureux. J'étais, à une certaine époque, si absolument dénué de ressources que je fus contraint de porter aux Enfants-Trouvés un petit garçon que je venais d'avoir d'une maîtresse que j'adorais et qui est morte.

«Il y a de cela vingt-quatre ans.

«Aujourd'hui, je suis vieux, je suis seul dans la vie, je possède une certaine aisance.

«Je donnerais la moitié de ma fortune pour retrouver cet enfant.

«Pensez-vous que cela soit possible?»

Outre qu'il a été cuisinier, qu'il dirige un bureau de renseignements, et qu'il possède une troupe de petits Italiens, Perpignan est beau parleur.

Il était superlativement flatté de l'attention du père Tantaine et n'était pas fâché de lui prouver, croyait-il, que sous certains rapports il vaut bien B. Mascarot.

Aussi parlait-il avec une lenteur calculée pour exciter l'impatience de son auditeur, soulignant ses intentions, triant ses phrases et épluchant ses mots.

--Vous comprenez aisément, cher monsieur Tantaine, reprit-il après une pause, que la naïve proposition de ce vieillard me réjouit considérablement.

Je n'apercevais à faire qu'une démarche fort simple, consistant à aller prendre des renseignements à l'hospice où avait été déposé l'enfant en question. Je me disais que ce vieux serait bien pauvre si la moitié, le quart même de sa fortune ne me dédommageait pas amplement de mes peines.

Je lui répondis donc bravement que je me faisais fort de le satisfaire, pourvu qu'il consentit à m'accorder un peu de temps.

Mais, ainsi que vous l'allez voir, je me réjouissais beaucoup trop tôt, et le bonhomme était un fin renard.

Après m'avoir bien laissé causer et m'enferrer, il m'arrêta:

«--Vous ne m'avez pas laissé finir, reprit-il, laissez-moi vous expliquer toutes les circonstances, et peut-être votre zèle sera-t-il refroidi, et jugerez-vous la tâche moins aisée.»

--Naturellement, je lui répondis qu'avec les surprenants éléments d'investigations que je possède, nul ne saurait se dérober à mes recherches, et que pour moi l'Europe n'est qu'une cage où je n'ai qu'à allonger la main pour saisir l'oiseau que bon me semble, si sûrement qu'il se présume caché.

C'est qu'en effet, l'organisation de mon bureau de renseignements est telle que, sans vanité, je puis me vanter...

--Passons! passons!... dit le père Tantaine, je connais.

--Soit, fit l'ancien cuisinier. Aussi bien vous êtes de force à deviner tout ce que je puis dire à un client.

Lui, qui ne connaît pas «la partie» comme vous, m'écoutait de l'air le plus satisfait.

«Tant mieux, répondit-il, si vous êtes habile comme le prétend Me Catenac et puissant autant que vous l'affirmez. Jamais occasion plus rare et plus belle d'exercer votre perspicacité ne s'est présentée.

«Ainsi que vous pouvez le croire, j'ai, de mon côté, tenté quelques démarches, elles ont été bien inutiles.

«Pour commencer, je me suis transporté à l'hospice où mon enfant avait été déposé.

«On s'y souvient parfaitement de lui.

«On m'a montré le registre sur lequel il avait été inscrit à la date du dépôt.

«Seulement, on ne sait ce que ce pauvre abandonné est devenu.

«A l'âge de douze ans et demi, il s'est échappé de l'hospice, et depuis on n'a pas eu de nouvelles de lui. Toutes les tentatives faites, lors de sa fuite, pour retrouver ses traces, sont restées infructueuses. Ou ne sait ni où il est allé, ni ce qu'il est devenu, ni même s'il est vivant ou mort.»

--Eh! eh! ricana le père Tantaine, le problème est joli, il n'y a pas à soutenir le contraire.

--Joli!... répondit Perpignan, cela vous plaît à dire, moi je prétends et je soutiens qu'il est à peu près insoluble. Allez donc au bout de dix ans passées retrouver la piste d'un moutard qui est devenu un homme.

--On a vu plus fort que cela.

L'accent du vieux clerc d'huissier dénotait une si ferme conviction que Perpignan en fut troublé et lui lança un regard gros de défiances.

Il put supposer que l'affaire avait été offerte à B. Mascarot, qui l'avait acceptée et la poursuivait avec quelque espoir de succès.

--Acceptable ou non, reprit-il, sans trop dissimuler le froissement de sa vanité, comme je n'ai pas la prétention d'être aussi fort que votre patron, la proposition de mon client me cassa bras et jambes.

Je fis bonne figure, cependant, et je lui demandai s'il serait possible de se procurer un signalement du moutard.

Il me répondit qu'on me le donnerait très exact et très minutieux, car plusieurs personnes, la supérieure de l'hôpital entre autres, se le rappelaient fort bien, et que de plus on me procurerait divers autres renseignements qui me seraient très utiles.

--Et vous avez sans doute, ce signalement et ces renseignements?

--Pas encore.

--Allons donc! c'est une plaisanterie!...

--C'est la vérité pure, parole sacrée!... Je ne sais si le bonhomme avait lu dans mon œil ma déconvenue et mes hésitations, toujours est-il qu'il refusa net de s'expliquer plus clairement sur le moment.

Peut-être n'était-il venu ce jour-là que pour prendre une consultation.

«Une affaire comme celle-ci, me dit-il, mérite qu'on réfléchisse, qu'on se consulte. Elle est d'autant plus épineuse et délicate, que toutes les recherches doivent être faites dans le plus profond secret. Il ne faut songer ni à réclamer l'aide de la police ni à employer la publicité des journaux.»

Je pensai que le vieux avait surtout besoin d'être rassuré, et je me mis à lui expliquer que mon établissement est avant tout le tombeau des secrets.

Il me répondit simplement qu'il le croyait bien. Puis, après m'avoir prié de lui rédiger un projet d'investigations que je remettrais à Me Catenac, il me déclara qu'il ne voulait pas abuser de mon temps pour rien, et il tira de son portefeuille un billet de 500 francs qu'il déposa sur ma table.

Je le repoussai, quoiqu'il m'en coûtât. C'était trop ou pas assez, et j'espérais mieux pour plus tard.

Mais il insista, m'affirmant que nous nous reverrions, et m'annonçant qu'en attendant j'aurais affaire à son avocat, Me Catenac.

Sur quoi, il se leva et sortit, me laissant bien moins occupé de ses recherches qu'intrigué à son sujet.

Voilà tout!...

Il était clair pour le père Tantaine que l'ex-cuisinier disait la vérité. Cependant, comme il omettait un point essentiel:

--Quoi!... lui demanda-t-il, vous n'avez pas cherché à savoir qui est ce vieillard qui avait recours à un travestissement.

Pendant un moment, Perpignan parut se consulter. Mais il comprit vite qu'avec un homme aussi bien renseigné que l'envoyé de B. Mascarot, les réticences étaient puériles.

--Si!... répondit-il. Mon client était encore dans les escaliers que déjà j'avais passé une blouse, puis une casquette, et que je m'élançais sur ses traces. Arrivé dans la rue, je le vis à dix pas en avant. Je le suivis, et bientôt je le vis entrer, comme chez lui, dans un des beaux hôtels de la rue de Varennes.

C'était bien cela, et cette franchise devait aller au cœur du vieux clerc d'huissier.

--Et votre client était bien chez lui, interrompit-il, vous aviez eu l'honneur de donner une consultation au duc de Champdoce en personne.

--Vous l'avez dit. J'ai dans ma clientèle le duc de Champdoce, ce qui est, j'ose le dire, un peu flatteur. Seulement, je veux être étranglé par le diable, après avoir failli l'être par vous, si je devine comment vous avez découvert tout cela.

--Oh!... répondit modestement Tantaine, le hasard est si grand!... Mais ce que je n'aperçois pas, c'est le trait d'union entre le duc et Caroline.

L'ancien cuisinier eut une grimace narquoise.

--Vraiment!... fit-il. Alors pourquoi la faites-vous suivre?... Mes raisons, à moi, sont fort simples. Comme bien vous pensez, j'ai pris sur le duc de Champdoce tous les renseignements à ma portée. C'est, m'a-t-on dit, un très grand seigneur immensément riche et de mœurs très austères. Il est marié et vit très bien avec sa femme. Ils avaient un fils unique, ils l'ont perdu l'an passé, et depuis cette mort, ils sont inconsolables.

Alors, je me suis dit ceci:

On a beau être duc, on est homme. M. de Champdoce, dans sa jeunesse, aura eu, de quelque goton, un enfant qu'on aura porté à l'hospice et qu'on aura oublié.

Son héritier légitime étant mort, n'ayant personne à qui léguer sa fortune et son nom, le duc s'est souvenu, du fils de la goton, qui après tout est le sien, et il voudrait le retrouver.

Que pensez-vous de la conclusion?...

--Elle me semble logique, mais elle ne me dit rien de vos vues sur Caroline Schimel!...

Il est sûr que Perpignan était loin d'être de la force du doux émissaire de B. Mascarot. Mais il n'était point assez simple pour ne pas sentir qu'il subissait un interrogatoire en règle.

S'il ne se révoltait pas, lui si arrogant, c'est qu'il n'avait que trop conscience de sa dépendance absolue.

D'ailleurs, la confession une fois commencée, autant la faire entière et sincère. Enfin, au bout de toutes ces questions, il pressentait, il entrevoyait quelque proposition avantageuse.

--Vous devez penser, cher monsieur Tantaine, reprit-il, que, mon opinion, une fois arrêtée sur le mobile du duc de Champdoce, mon premier soin a été de m'enquérir de son passé. Je n'avais pas la prétention de remonter jusqu'à la mère de l'enfant, mais j'espérais fort recueillir sur elle quelques détails biographiques. Je regrette de l'avouer, mes investigations sont restées absolument infructueuses.

--Quoi!... avec tous les éléments que vous possédez!...

--Raillez-moi, c'est ainsi. Des trente domestiques qui emplissent les antichambres, les cuisines et les écuries de l'hôtel de Champdoce, il n'en est pas un qui soit dans la maison depuis plus de douze ans. Où sont allés ceux qui servaient le duc quand il était jeune? Je n'ai pu les retrouver.

J'étais aussi dépité que possible, quand un jour, par le plus grand des hasards, étant entré chez un marchand de vins de la rue de Varennes, j'entendis parler d'une servante qui était chez notre homme il y a vingt-cinq ans et qui encore maintenant en reçoit une petite rente.

Cette servante était Caroline Schimel.

J'ai sû son adresse par un valet de pied et je la fais suivre.

--Qu'espérez-vous donc d'elle?

--Pas grand'chose, je l'avoue. Cependant, cette petite pension qu'on sert à cette fille me porte à croire qu'elle a rendu autrefois quelque service à ses maîtres. Ne peut-on pas supposer qu'elle a eu connaissance de la naissance de cet enfant naturel?

--La présomption est peu probable! fit le vieux clerc d'huissier, de l'air le plus indifférent du monde.

--Du reste, reprit Perpignan, je n'ai plus revu M. de Champdoce.

--Mais avez-vous vu M. Catenac?

--Oui, trois fois.

--Et il ne vous a donné aucune indication nouvelle? Il ne vous a même pas dit à quel hospice a été déposé l'enfant?

--Rien... C'est à ce point qu'à ma dernière visite, je lui ai déclaré que je commençais à me lasser d'être tenu le bec dans l'eau. Il devait tout me révéler, cette fois-là... Ah bien! ouitche! Je l'ai trouvé tout chose. C'était à jurer qu'il grillait de renoncer à l'affaire, et que même il regrettait de s'en être mêlé.

Le bon Tantaine n'en était pas à s'étonner des tergiversations de l'honorable avocat. Il reconnaissait l'effet des menaces de B. Mascarot. Cependant il parut partager le mécontentement de son interlocuteur.

--Est-ce que tous ces faux-fuyants ne vous semblent pas singuliers? demanda-t-il.

--Pas trop. Je parierais que ce M. Catenac n'est pas plus avancé que moi. Le duc, très probablement, hésite à se livrer tout à fait. Dame! c'est grave, convenez-en. A sa place, je craindrais de retrouver mon moutard encore plus que je ne le désirerais. Qui sait ce que fait le futur héritier des Champdoce? Il doit écumer les barrières, à moins qu'il n'achève ses études dans quelque maison centrale. Que voulez-vous que devienne un garnement qui, à treize ans, s'est enfui d'un endroit où il était très bien?

Mieux que tout autre, Perpignan, le tyran de quarante pauvres petits musiciens des rues, peut savoir quel abîme de misère et d'infamie attendent les enfants abandonnés.

--J'avais cependant imaginé un plan assez beau, continua-t-il. Avec de l'argent et de la patience, on peut, en matière d'investigations, accomplir des miracles.

--Je suis de votre avis.

--Et bien!... voici ce que je comptais faire. Je traçais autour de la ville, comme un cercle idéal, que je parcourais méthodiquement. Je me disais: J'entrerai dans toutes les maisons de tous les villages, dans toutes les auberges, dans toutes les cabanes isolées, j'en rassemblerai les habitants, et je leur tiendrai ce langage:

«Quelqu'un de vous se souvient-il d'avoir, à telle époque, recueilli, ou logé, ou nourri, ou même vu un enfant de tel âge, vêtu comme ça et comme ça, fait de telle façon? etc.» Et indubitablement je rencontrerais quelqu'un qui me répondrait: «Oui, je me souviens!» Or, fiez-vous à moi. Du moment où j'aurais eu entre les doigts un bout de fil conducteur, je serais bien venu à bout de démêler l'écheveau.

La méthode parut si ingénieuse et si pratique au bon père Tantaine, qu'il ne crut pas devoir taire son impression.

--Pas mal imaginé!... fit-il.

L'ancien cuisinier n'osa cependant pas trop s'enorgueillir de cette approbation. Le bonhomme avait une si singulière façon de distribuer le blâme et l'éloge, que bien malin il eût été celui qui eût pu dire ce qu'il en fallait prendre ou laisser.

--Eh! mille tonnerres!... s'écria Perpignan, vous me feriez croire à la fin que je ne suis qu'un sot! Je vous semble niais? Ce n'est pas surprenant, vous me tenez. Tout cela ne m'empêche pas d'avoir des inspirations. Ainsi, par exemple, au sujet de cet enfant, il m'est venu une petite idée qui, bien conduite, pouvait devenir très avantageuse.

--Peut-on la connaître?

--A vous on peut tout révéler sans danger, n'est-ce pas? Donc je m'étais dit: Découvrir cet enfant est à peu près impossible, mais pourquoi n'en pas supposer un, qu'on stylerait et qu'on lui substituerait adroitement?

A cette proposition inattendue, le bon Tantaine bondit sur sa chaise et porta précipitamment la main à ses lunettes. C'est son geste des grandes circonstances. Peut-être s'assure-t-il ainsi que son œil est bien à l'abri et ne peut rien révéler de ce qui se passe en lui.

--C'était hardi!... prononça-t-il, c'était audacieux.

Perpignan avait fort bien vu le tressaillement du bonhomme, mais il le prit pour un involontaire hommage rendu à sa belle conception. Plus habile, moins convaincu surtout de son infériorité, ce qui est la plus grande des faiblesses, il eût bien senti qu'il venait de trouver le défaut de la cuirasse.

--Oui!... c'était crâne, reprit-il, et même diablement chanceux. Mais je n'y pense plus.

--Vous avez peur?

--Moi!... C'est vous qui me demandez si... Sacré tonnerre! vous ne me connaissez donc pas!... Peur!... moi!...

Le vieux clerc d'huissier était certainement ému, car sa voix devenait de plus en plus onctueuse.

--Alors pourquoi renoncer? interrogea-t-il.

--Pourquoi?... La belle malice! Parce qu'il n'y a pas moyen, mon vieux papa, parce qu'il y a un obstacle.

--Je n'en vois pas, prononça nettement Tantaine, qui voulait aller jusqu'au fond de la pensée de son interlocuteur.

--Tiens!... sacrebleu! Au fait, j'ai peut-être omis ce détail.... Le duc de Champdoce m'a dit expressément qu'il était certain de pouvoir constater l'identité de son enfant, grâce à certaines cicatrices.

--De quelle sorte?

--Ah! dame... vous m'en demandez trop long.

Sur cette réponse, le vieux clerc se dressa brusquement, dissimulant ainsi à son interlocuteur la violence de son émotion.

--Par ma foi!... cher monsieur Perpignan, dit-il de l'air le plus dégagé, je suis au désespoir d'être venu vous troubler... Mon patron avait supposé que vous chassiez le même lièvre que lui, il se trompait... C'est dire que nous vous laissons le champ libre.

L'ex-cuisinier voulait répondre, mais déjà le bonhomme avait ouvert la porte, et poursuivait:

--A votre place, je m'en tiendrais au premier plan que vous m'avez soumis. Vous n'arriverez certes pas à l'enfant, mais si vous savez vous y prendre, vous tirerez du duc de Champdoce bien des billets de mille francs. Mes excuses... et au revoir.

L'ancien cuisinier était-il dupe de l'explication? Le doux Tantaine ne se le demanda même pas. Que lui importait!... L'important était de ne rien laisser apercevoir de ses sensations, il craignait de se trahir, et c'est en toute hâte qu'il quitta la «fabrique» de Perpignan.

--Il y a des cicatrices, grommelait-il, tout en remontant la ruelle des Reculettes, et je l'ignorais, et Catenac, le traître, ne me prévient pas!

XXIII

B. Mascarot expliquait d'une façon aussi simple que saisissante sa façon d'opérer, lorsqu'il se comparait à ces montreurs de marionnettes qui, invisibles pour les spectateurs, tiennent les ficelles de tous les pantins qui s'agitent sur leur petit théâtre.

Dès que volontairement ou fortuitement un personnage se trouvait mêlé à l'action dont il préparait depuis si longtemps et avec tant de patience le dénoûment, B. Mascarot lui attachait,--pour parler son langage,--«un fil de manœuvre».

En d'autres termes, plus clairs que cette image théâtrale, il mettait ce personnage sous la surveillance discrète d'un de ses anges gardiens.

Ainsi, il n'y avait pas deux heures que André avait quitté Modeste, au coin de l'avenue de Matignon, que déjà il avait à ses trousses un espion chargé de rendre compte de toutes ses actions, de ses démarches les plus insignifiantes, à l'honorable placeur.

Ce «fileur» n'était autre que le collègue de Beaumarchef, La Candèle, un garçon de mérite, assure Mascarot. Il avait surtout ordre d'être prudent et de se cacher avec un soin extrême.

Mais, en vérité, il n'était pas besoin de précautions.

L'idée que Sabine de Mussidan était sauvée emplissait bien trop le cœur et l'esprit d'André pour qu'il pût prêter la plus légère attention aux choses extérieures. L'univers s'écroulant ne l'eût pas distrait de son bonheur.

Maintenant, d'ailleurs, son amour entrait dans une phase nouvelle, et jamais ses espérances ne lui avaient paru si réalisables.

Il avait un ami, à cette heure, M. de Breulh-Faverlay; une confidente, Mme de Bois-d'Ardon, deux alliés dont l'influence, à un moment donné, pouvait être décisive.

Or, il n'en était plus à s'indigner presque du dévoûment de M. de Breulh.

Leurs communes angoisses, pendant trois jours, avaient établi entre eux une de ces amitiés solides comme le temps seul n'en cimente pas.

Mais plus l'avenir souriait à André, plus il se répétait qu'il lui fallait se remettre à l'ouvrage avec une ardeur nouvelle. Il avait bien du temps perdu à se désoler à rattraper.

Il quitta donc, ce soir-là, M. de Breulh de fort bonne heure, après un dîner qui fut excessivement gai.

--A partir de demain, lui dit-il en lui serrant la main, s'il vous plaît de lever le nez quand vous traverserez les Champs-Élysées, vous m'apercevrez, hissé sur un échafaudage, en train de gratter le moellon.

Il fallut à André une partie de la nuit pour achever les dessins qu'il devait soumettre à M. Gandelu, cet entrepreneur si riche, dont il devait sculpter la maison depuis les soupiraux des caves jusqu'aux corniches des cheminées.

Levé de bon matin, il donna comme tous les jours un regard et une pensée à ce portrait de Sabine qu'il cachait à tous les yeux, et, prenant son carton à dessins, il sortit pour se rendre chez M. Gandelu, l'heureux père du jeune M. Gaston.

C'est rue de la Chaussée-d'Antin, dans une maison qui lui appartient et qui ne semble pas exposée à l'expropriation, que demeure cet entrepreneur presque célèbre depuis qu'il a fait construire le joli théâtre des Comédies-Parisiennes.

Lorsque André se présenta chez lui, sur les dix heures, le domestique auquel il s'adressa lui conseilla fortement de remettre sa visite à un autre moment.

--Je ne sais ce qu'a monsieur, ce matin, lui dit cet homme; mais jamais, non, jamais, depuis cinq ans que je suis à son service, je ne l'ai vu dans un état pareil... Il a tout saccagé dans son cabinet. Et, tenez... écoutez!

Point n'était besoin de prêter l'oreille pour distinguer les éclats d'une voix puissante, un bruit de meubles qu'on brisait, et des jurons à faire frémir un sous-officier de cavalerie.

--Monsieur est comme cela depuis une heure, ajouta le domestique; ça l'a pris après la visite de son avocat, M. Catenac, qui est venu dès patron-minet; ainsi, à la place de monsieur.

Mais André était pressé.

--Qu'importe! fit-il, votre maître ne me mangera pas... Annoncez-moi.

Le domestique obéit, non sans quelques observations encore, et ouvrit à André la porte d'une pièce immense, fort richement décorée, au milieu de laquelle l'entrepreneur gesticulait furieusement, armé du montant d'une chaise dont les débris étaient à ses pieds.

A soixante ans passés, M. Gaudelu peut, hardiment, ne s'en laisser donner que cinquante.

C'est une manière d'Hercule limousin, au torse noueux, aux épaules carrées, à la main velue, plus large qu'une épaule de mouton, gros, grand, large, travaillé par le sang, gêné dans ses paletots doublés de satin, et paraissant toujours regretter la libre blouse de ses jeunes années.

Est-il fier ou importuné de cette idée qu'il peut aligner trois millions, peut-être quatre? Le discerner est malaisé.

Il a le droit, en tout cas, de parler de sa fortune. Elle a deux nobles origines: le travail et l'économie. Ses envieux, en remontant jusqu'à la source, c'est-à-dire jusqu'à la première pièce de cinq francs portée à la caisse d'épargne, ne réussiraient pas à trouver une tache de boue.

Cependant il ne fait pas sonner haut ses écus. Il aime bien mieux parler de ce bon temps où il était si malheureux, et où il escaladait les échelles, pliant sous le faix d'une «truellée gâchée serrée».

Pour grossier, il l'est autant que du pain d'orge, et vulgaire, et brutal, et violent plus que la poudre, et mal élevé. Seulement...

Seulement, sous cette rude enveloppe, se cachent, comme le diamant sous sa gangue, les plus nobles et les plus généreux sentiments et une probité intacte.

Il jure comme un païen, c'est vrai; il fait des cuirs, c'est incontestable: il tire toutes ses comparaisons du «bâtiment», c'est ridicule. Mais il est bon, mais il n'a jamais refusé un service, mais il comprend toutes les délicatesses. Il a les mains caleuses, mais non le cœur.

Dès que la porte s'ouvrit:

--Quel est, s'écria-t-il, le jean-sucre!...--Il disait: jean, mais non pas: sucre.--Quel est le jean-sucre qui se permet de venir me déranger.

--Vous m'aviez donné rendez-vous, monsieur, commença André.

Le jeune peintre ornemaniste avait bien fait d'insister pour entrer; il s'en aperçut vite.

En le reconnaissant, le front de l'entrepreneur se dérida.

--Ah! c'est vous, dit-il d'une voix subitement radoucie; venez, jeune homme, votre visite ne pouvait mieux tomber; vous voir me plaît. Entrez, et asseyez-vous... s'il y a encore une chaise d'aplomb.

Le domestique avait eu raison d'affirmer que son maître venait d'avoir une crise terrible. Il n'y avait pour ainsi dire pas un meuble du cabinet qui fut intact. La garniture même de la cheminée était à terre.

--Je vous aime, moi, poursuivait M. Gandelu, qui ne lâchait toujours pas son montant de chaise, parce que vous êtes solide et franc comme un bloc de liais. Je vous aime, parce que vous avez du cœur, de l'honneur, vous, et l'envie de bien faire; parce que vous ne boudez pas au travail...

--En vérité, monsieur...

--Ne rougissez pas comme une mariée, jeune homme, quoique ce soit beau aussi d'être modeste. Je vous ai toisé et cubé, moi, du premier coup d'œil? Est-ce que Jean Lantier, votre patron et mon ami, ne m'a pas conté votre histoire? Est-ce qu'on ne sait pas que vous vous êtes fait tout seul, à la force du poignet?...

--Oh!... monsieur, je dois ce que je sais à Jean Lantier.

--Oui, Jean est un brave, lui aussi; c'est connu. Mais c'est égal. Où il n'y a pas de pierre d'attente, on n'accroche pas une bâtisse. Quand un garçon n'a rien ici--il se battait la poitrine à la briser,--quand il n'a rien là--il se frappait le front,--on perd son temps, ses soins et ses peines. Vous n'étiez rien, vous, et vous êtes quelque chose...

C'est vainement que André essayait d'arrêter M. Gandelu; ce panégyrique ne laissait pas que de l'embarrasser.

Mais l'entrepreneur était lancé.

--Oui, insista-t-il, vous êtes quelque chose. Vous faut-il cent mille francs pour entreprendre quelque affaire? ils sont à votre service, à trois, pour le temps que vous voudrez. Ah!... si j'avais une fille et qu'elle vous plût! Je vous dirais: Tope, garçon!... elle est à toi, voilà la dot, écus, et je vous bâtirais une maison!...

André ne connaissait pas assez M. Gandelu pour comprendre d'où soufflait l'orage.

--Il faut bien se remuer, fit-il, quand on ne peut compter que sur soi.

--C'est vrai, fit l'entrepreneur d'une vois profonde qui trahissait une cruelle souffrance; vous n'avez jamais connu vos parents. Vous ne savez pas ce qu'est un père, vous, un bon père... vous aimeriez le vôtre, vous!...

Il s'interrompit, et comme André ne répondait pas, brusquement il lui demanda:

--Vous connaissez mon fils?...

Le ton de M. Gandelu, cette question à brûle-pourpoint: «Connaissez-vous mon fils?» devaient éclairer André.

Le sens de toutes les paroles de l'entrepreneur, obscur jusqu'alors, éclatait à ses yeux. Les raisons de toutes ces violences, il les pressentait.

Il se trouvait, c'était évident, en présence d'un père justement irrité, qui prenait une triste et amère satisfaction à comparer son fils à un jeune homme dont il estimait l'intelligence et l'énergie.

André, qui se souvenait trop du dîner donné chez Rose, et qui avait encore sur le cœur certaines expressions de M. Gandelu fils, hésita quelque peu à répondre.

Il se demandait si, pour couper court, il ne serait pas sage de dire: «Non», tout simplement. Puis il pensa que ce serait là, probablement, un mensonge inutile, et c'est en devenant fort rouge qu'il dit:

--J'ai eu le plaisir de me trouver une ou deux fois avec M. Gaston.

L'entrepreneur à ces mots, bondit comme s'il eût reçu un coup de fouet en pleine figure, et d'un terrible revers du montant de chaise qu'il ne lâchait toujours pas, il fit voler en éclats un des panneaux d'une magnifique armoire de chêne.

--Saint bon Dieu! s'écria-t-il avec un accent terrible, ne prononcez jamais ce nom-là devant moi! Gaston!... Est-ce que véritablement vous croyez que mon fils à moi, Nicolas Gandelu, se nomme Gaston? Il a été baptisé Pierre, du nom de défunt mon père, qui était terrassier de son état, qui était un homme. Ce nom de Pierre a fait honte à ce sot qui est mon fils. Il ne le trouve pas assez relevé. Il lui faut un petit nom d'amour bien doux, et surtout distingué, à donner comme sien à ces créatures qui le grugent en se moquant de lui. Pierre!... c'est commun, ça pue le travail et l'honnêteté! Tandis que Gaston!... Diable! ça sent son prince et ça fleure la pommade. Gentil, Gaston, mignon, joli... donnez patte à maîtresse!

L'expression de l'entrepreneur, en même temps qu'il s'efforçait d'imiter une voix flûtée, était si réellement comique, en dépit de sa douleur, que André, à grand'peine, dissimula un sourire.

--Si c'était tout, poursuivit M. Gandelu, je hausserais les épaules et ne dirais mot. Mais avez-vous vu ses billets de visite? Il fait mettre dessus: Gaston de Gaudelu, et il y a une couronne de marquis dans un des angles, Marquis! lui, le fils d'un homme qui a servi les maçons! marquis! quand moi, son père, je n'ai pas encore essuyé sur mon échine la trace des sacs de plâtre que j'ai portés!... Ah! je t'en ferai voir des de! Ah! je t'en donnerai des marquisats!...

--Les très jeunes gens, essaya André, ont de ces petites faiblesses...

Mais M. Gandelu n'était pas un père à admettre des enfantillages de ce genre.

--Non!... répondit-il, avec une violence croissante, vous ne sauriez excuser cela. Monsieur mon fils rougit de moi. Porter un nom pur et sans tache le gêne. Il y en a tant comme cela! Il trouverait meilleur d'être le fils d'un gredin titré. Il prétend que ce titre le pose dans la société. Elle est bien, et vaut qu'on y tienne, sa société! Un ramassis de fripons, de filles perdues et de dupes! Je connais ses amis, des désœuvrés, des drôles, qui vont vêtus comme des poupées, frisés, gantés, des caricatures d'hommes. Méchants crevés! On les saignerait à blanc, que d'eux tous on ne tirerait pas une pinte de sang pur. C'est pour ce monde-là qu'il s'est donné un de... Quand les garçons de restaurant lui disent: «Monsieur le marquis» il est aux anges. Idiot!... Avec la moitié de ce qu'il dépense, je voudrais qu'on m'appelât sire, ou pour le moins monseigneur... Et il ne voit pas qu'on se moque de lui! On l'entoure, on le flatte, on le caresse, et il croit qu'on rend hommage à son esprit, à sa beauté... Propre à rien! C'est aux écus de ton père le maçon qu'on fait la cour...

La situation d'André devenait de plus en plus pénible et délicate. Il eut donné bien des choses pour échapper à ces confidences arrachées à la colère, mais il ne pouvait se faire entendre, et il n'osait se retirer.

--Il n'a que vingt ans, poursuivait M. Gandelu, et déjà il est usé, fané, flétri, fini. Il est vieux, ses yeux clignotent et ses cheveux tombent. Il ne tient pas debout, il n'a que le souffle, et il passe ses nuits à boire. Mais c'est ma faute, aussi, j'ai été trop bon. J'ai toujours été à plat-ventre devant sa volonté. Il m'aurait demandé ma vieille peau pour lui faire une descente de lit, je la lui aurais donnée. Depuis qu'il sait parler, il n'a eu qu'à dire: Je veux, et il a eu...

J'avais perdu ma pauvre femme, je n'avais que lui...

Savez-vous ce qu'il a ici? Un appartement de prince, deux domestiques et quatre chevaux à sa disposition. Je lui donne tous les mois 1,500 francs pour ses cigares; il m'en carotte autant... et il va partout répétant que je suis un vieux pingre, un grippe-sous, et il s'endette, et il a déjà escompté la fortune de sa pauvre mère...

Il s'interrompit brusquement, et de cramoisi qu'il était, devint livide. Un frémissement convulsif fit trembler ses lèvres, ses yeux lancèrent des éclairs.

La porte venait de s'ouvrit, et le jeune M. Gaston,--Pierre de son vrai nom,--apparaissait pimpant, suffisant, luisant, l'air ravi, comme toujours de son séduisant personnage.

Il s'avança d'un pas délibéré, le chapeau sur la tête, le cigare aux dents.

--Bonjour, papa, dit-il; ça va bien, ce matin?

Mais le père recula tout frissonnant.

--Ne m'approchez pas! cria-t-il, arrière!

Le jeune M. Gaston s'arrêta un peu surpris, interrogeant André de l'œil.

--Pas content ce matin, papa, ajouta-t-il. Est-ce que la goutte reviendrait? Mauvaise affaire...

L'entrepreneur étouffa le cri de douleur de l'homme blessé au cœur, et fit avec sa barre de bois un si terrible moulinet, que son fils jugea prudent de se reculer.

André s'était précipité entre le père et le fils.

--Oh! ne craignez rien, dit l'entrepreneur d'un ton funèbre, j'ai encore ma raison!

Et soit qu'il voulût rassurer le jeune peintre, soit qu'il se défiât de sa violence, il jeta dans un coin l'arme, terrible entre ses mains, qu'il tenait.

Certainement, M. Gaston avait été quelque peu effrayé; mais c'est un garçon solidement trempé, et qui ne perd pas facilement sa belle assurance.

--De quoi!... murmura-t-il, un infanticide! Ah! mais non! je la trouve mauvaise! Je demande à ne pas être de cette petite fête de famille, comme dit Dupuis des Variétés, dans...

Il n'acheva pas la citation. André venait de lui saisir le poignet, et le lui serrait à le faire crier, en lui soufflant à l'oreille;

--Plus un mot.

Mais le silence lugubre qui suivit ne pouvait faire le compte de M. Pierre-Gaston.

--Oui, reprit-il, silence et mystère... connu. Seulement, je voudrais bien savoir de quoi il retourne, et ce que cela signifie?

C'est à André que répondit M. Gandelu.

--Je vais tout vous expliquer, monsieur André, commença-t-il, et vous me plaindrez, vous, et vous comprendrez ma souffrance. Hélas! mon malheur doit être celui de bien des pères. On dit que c'est notre destinée, à nous autres parvenus, de bâtir sur le sable et de voir s'effondrer tous les projets que nous formons pour l'avenir de nos enfants. Nos fils, qui devraient être la glorification de notre travail, deviennent comme le châtiment de notre orgueil.

--Pas mal! pour un homme qui n'en fait pas son métier, murmura le jeune monsieur Gaston, j'ai toujours dit que papa finirait dans les bénisseurs.

M. Gandelu, par bonheur, ne put entendre cette nouvelle impertinence. Il poursuivait d'une voix rauque et brève:

--Ce malheureux qui est là, monsieur André, est mon fils. Sur la mémoire de sa sainte mère, défunte ma femme, je jure que depuis vingt ans il a été ma seule et unique préoccupation. Voici vingt ans que sa pensée emplit mon cœur, ma tête, mes veines, que je ne vis que par lui et pour lui. Eh bien! la semaine passée, il pariait, il jouait sur ma vie ou ma mort, comme vous parieriez sur une de ces rosses qu'on va voir sauter des haies aux courses de Vincennes...

--Ah! mais non! s'écria le jeune M. Gaston, celle-là est trop forte.

L'entrepreneur eut un geste de mépris éclatant.

--Ayez donc au moins, dit-il, le courage de votre infamie, de votre crime. Pauvre garçon!... vous m'avez cru aveugle, parce qu'il ne me plaisait pas de vous dire: Je vois! Il m'a bien fallu ouvrir les yeux à la fin...

--Cependant, papa...

--Ne niez pas... Ce matin, mon homme d'affaires, Me Catenac, est venu me rendre visite, et il a eu cet affreux courage, que les vrais amis ont seuls, de me dire la vérité. Je sais tout...

L'accent de M. Gandelu trahissait un tel excès d'horreur, on sentait si bien que pour lui, désormais, c'en était fait de tout bonheur ici-bas, que André demandait, non sans effroi, quelle révélation il allait entendre.

Ce devait être horrible, car l'assurance du jeune M. Gaston faiblissait, et sa verve si spirituelle et si brillante paraissait éteinte.

--C'est pour vous dire, monsieur André, reprit l'entrepreneur, que la semaine passée j'ai été pris d'une attaque de goutte comme on n'en a pas deux dans sa vie. Pendant trois jours on a cru, et je pensais bien moi-même, que j'avais gâché mon dernier sac. J'avais fait mon testament. Les bâtisses solides s'écroulent tout d'un coup, et je me sentais ébranlé des fondations au faîte. Durant ces longues heures de souffrances, mon fils ne m'a pour ainsi dire pas quitté. Et moi, pauvre niais de père, en le voyant à mon chevet, attentif et le visage triste, je me sentais pénétré d'une joie profonde.

«Il m'aime donc, me disais-je, je m'étais trompé. Sa tête est folle, mais il a bon cœur. Il me pleurerait si je mourais, il répandrait de vrais larmes.»

D'autres fois je pensais:

--«C'est tout de même bon d'être malade, on a son fils près de soi.»

Hélas! c'est lorsque je disais ou que je pensais cela que j'errais misérablement.

Ce n'était pas la vie que guettait l'infâme; il épiait la mort qui devait lui livrer ma fortune.

Si son visage était triste, c'est qu'il était poursuivi, traqué, harcelé par des créanciers qui le menaçaient de s'adresser à moi.

S'il s'éloignait à peine de ma chambre, c'est que, spéculant sur mon agonie, il négociait un emprunt, et qu'il avait intérêt à faire croire mon état plus désespéré qu'il ne l'était en réalité.

Il s'était adressé à un abject usurier nommé Clergeot et en avait obtenu la promesse d'un prêt de cent mille francs, en lui affirmant, en lui écrivant que je n'avais plus que quelques jours à vivre.

Je tenais entre mes mains, il n'y a pas une heure, le papier sur lequel ont été stipulées les conditions provisoires.

Il y est dit, en propres termes, que si je meurs dans les huit jours du prêt, mon fils ne donnera que 20,000 fr. de commission. Il s'engage à rendre 150,000 fr. si je passe le mois. Enfin, si j'en échappe, il se reconnaît débiteur d'une somme de 200,000 fr...

L'entrepreneur s'arrêta. Sa respiration devenait haletante, il étouffait.

Il avait tiré son mouchoir, et d'un geste fou, il essuyait son front moite d'une sueur glacée.

--Mon Dieu!... pensait André, voici un malheureux homme qui ne me pardonnera jamais d'avoir été l'involontaire confident de ses souffrances.

Mais le jeune peintre se trompait. Les natures primitives ne sauraient souffrir en silence, il faut une issue à leur douleur quand elle est trop forte.

Ce qu'il disait à André, M. Gandelu, sans hésiter, l'eût dit à tout homme, estimable selon lui, qui fût entré en ce moment.

--Tout cela n'est encore rien, reprit-il. Avant de livrer une somme si forte, car c'est une fortune, cent mille francs, Clergeot tenait à savoir si véritablement j'étais aussi bas qu'on le prétendait. Il demandait des sûretés, il exigeait des certificats! Comment s'y prendre pour le satisfaire, pour lui donner confiance? Mon fils chercha et trouva. Oui, c'est alors que mon fils se mit à me parler sans relâche d'un médecin spécialiste, unique au monde, me jurait-il en m'embrassant, pour les maladies comme la mienne.

Je le voyais si tourmenté, si agité; il insistait avec de si douces prières dans la voix, que je me rendis à ses supplications, et qu'un soir je lui dis:

--Amène donc ce docteur, puisque tu crois qu'il me guérira.

Et il me l'amena.

Car, il faut vous le dire, monsieur André, il s'est trouvé un médecin pour accepter la mission infâme de l'usurier; un médecin que je devrais dénoncer au mépris public et à la juste indignation de ses confrères.

Il est venu, cet homme, et il est resté plus d'une demi-heure près de moi. Il me semble le voir encore, penché sur mon lit, me tâtant le pouls, m'examinant, me touchant, m'accablant de questions.

En sortant, après une prescription insignifiante, il a dit--devant mon fils qui l'avait suivi--à Clergeot, qui attendait dans la rue, le résultat de cette consultation monstrueuse:

--Vous pouvez lâcher votre monnaie, le bonhomme ne s'en tirera pas.

Voilà pourquoi, cinq minutes plus tard, mon fils reparut heureux, souriant, et me cria de la voix la plus joyeuse:

--Cela va bien, papa!

Non, cela n'alla pas bien. Cela n'alla pas, du moins, selon les prédictions du docteur.

La journée fut très mauvaise; mais la nuit, après une crise, un mieux sensible se déclara. Le surlendemain j'étais sur pied.

Or, il avait fallu quarante-huit heures à Clergeot pour rassembler ses fonds. Il apprit mon rétablissement: la négociation fut rompue... Mon fils n'a pas eu ses cent mille francs...

Il pleurait, ce pauvre vieux père, et c'était un spectacle lamentable, de voir de grosses larmes rouler silencieuses le long de ses joues et se perdre dans les rides de son visage.

C'est d'un ton déchirant qu'il ajouta:

--Que n'as-tu eu, malheureux! l'effroyable courage de hâter la mort de ton père, puisque tu la souhaites avec tant d'ardeur! Peut-être ne savais-tu pas qu'un des remèdes qu'on me faisait prendre est un poison qui ne pardonne pas? Que n'en as-tu mis dans le verre que tu portais à mes lèvres, dix gouttes au lieu d'une! Tout serait fini maintenant... et ce crime ne serait pas bien plus grand que le tien...

André ne quittait pas des yeux le jeune monsieur Gaston.

Il s'attendait à tout moment à le voir se jeter aux pieds de ce père qu'il avait si mortellement offensé et implorer le pardon, l'oubli d'une action abominable. Point.

Le jeune monsieur Gaston demeurait immobile, raide, les lèvres serrées.

Il semblait humilié, irrité, mais non touché ni ému. Et, en effet, en ce moment même, il se demandait comment l'histoire de sa négociation avec Clergeot avait pu arriver aux oreilles de l'avocat de son père, et comment surtout Me Catenac avait pu produire des preuves et montrer le projet de contrat.

Comme André, l'entrepreneur avait espéré que son fils allait demander grâce; il s'apprêtait peut-être déjà à pardonner...

Mais voyant qu'il s'obstinait au silence:

--Vous connaissez, mon cher André, reprit-il avec une violence nouvelle, le noble emploi que mon fils ferait de ma fortune? Il la porterait à une créature ramassée au ruisseau, dont il a fait sa maîtresse, et qui le berne comme les autres. Il l'a établie vicomtesse, comme il s'était installé marquis. Vicomtesse de Chantemille!... Marquis Gaston!... Ils sont dignes l'un de l'autre!

Cette fois, Gaston-Pierre tressaillit. On attaquait l'objet aimé, il se révolta.

--Ah!... mais non!... s'écria-t-il, je ne veux pas qu'on touche à Zora, moi!

L'entrepreneur eut un éclat de rire nerveux.

--Tu ne veux pas!... répondit-il. Et si je veux, moi? Quand vous aurez vingt et un ans sonnés, vous direz: Je veux; mais, jusque-là, moi, je ferai fourrer en prison toutes les vicomtesses qui abusent de votre imbécillité!...

--De quoi!... de quoi!... vous ne feriez pas cela.

--Non, fit M. Gandelu, que cette résistance exaspérait, je me gênerais... Je sais mes droits, maintenant que Me Catenac me les a expliqués... Vous êtes mineur; votre Zora, qui s'appelle Rose, est majeure... le Code est précis, j'ai lu l'article.

--Mon père!...

--Oh! inutile de prier. Mon avocat a rédigé une plainte pour le procureur impérial, elle lui sera remise à midi, et avant la nuit votre vicomtesse sera payée de ses peines.

Si cruel fut ce coup, pour le séduisant jeune homme, que les larmes jaillirent de ses yeux.

--Zora en prison!... fit-il douloureusement.

--D'abord au dépôt, puis en police correctionnelle, et enfin à Saint-Lazare. Catenac me l'a dit, c'est réglé...

Cette dernière raillerie transporta le jeune monsieur Gaston.

--Ah!... vous abusez, s'écria-t-il, c'est honteux!... O Zora!... toi qui portes si bien la toilette. Mais laisse faire, si tu vas en police correctionnelle, j'y serai, et je ferai venir tous mes amis. Oui, papa, je suis comme ça, moi! J'irai m'asseoir à côté d'elle et je prouverai que c'est une femme honnête, voilà? Je dirai que je l'aime et que je l'estime. Si on la condamne, je lui achète des diamants. Et quand j'aurai vingt et un ans, je vivrai avec elle, et je l'épouserai plus tard!... Allez-y! On parlera d'elle et de moi dans les journaux; ça me va; ça nous posera...

Si grand que puisse être l'empire d'un homme sur soi, il lui est pour ainsi dire impossible de résister aux alternatives d'une longue lutte.

M. Gandelu qui avait eu assez d'énergie pour se contenir, lorsqu'il reprochait à son fils le plus odieux des crimes, ne put tolérer les grotesques et cyniques menaces de ce fils.

Des flots de sang affluèrent à son cerveau, il perdit la tête et se précipita vers l'arme qu'il venait de jeter à terre, sans avoir certes conscience de ce qu'il allait faire.

Par bonheur, André qui ne quittait pas de l'œil l'entrepreneur, comprit le mouvement.

Prompt comme la pensée, il ouvrit la porte, saisit par la ceinture le jeune monsieur Gaston, et le poussa sur le palier.

Et quand l'entrepreneur se retourna le bras levé, il se trouva en face du jeune peintre seul.

La surprise suffit pour lui rendre, sinon le plénitude de sa raison, au moins la faculté de réfléchir.

--Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, qu'avez-vous fait?

--Monsieur, de grâce!...

--Eh!... ne voyez-vous donc pas que le misérable va courir chez cette coquine de femme, la prévenir, lui donner les moyens de s'échapper!... Laissez-moi passer!

Puis, comme André, qui redoutait un affreux malheur, s'efforçait de le retenir, il l'écarta d'un revers de son bras d'hercule, et se précipita dehors en appelant tous ses domestiques.

Le jeune peintre était confondu, et véritablement glacé d'horreur.

Il avait beau chercher, il ne trouvait point de termes pour qualifier cette scène incroyable, où, bien malgré lui, il avait tenu un rôle.

André n'était ni un puritain ni un niais, il avait beaucoup vécu ayant beaucoup souffert.

Il avait rencontré, en sa vie, bien des méchants et coudoyé bien des coquins; il connaissait de ces libertins dont les débauches épouvantent les familles, et de ces cerveaux brûlés qu'emportent des passions frénétiques.

Mais il n'avait jamais été à même d'observer de près un de ces pâles et malfaisants drôles sans jeunesse, sans intelligence et sans cœur, qui se flattent entre eux de représenter la fine fleur de la gentilhommerie française, et qui ont le secret de ravaler jusqu'à leurs vices.

Il s'était égayé de leurs ridicules dont le théâtre s'est emparé, non sans succès; mais il ne se doutait pas de leurs côtés odieux.

Il ne savait pas tout ce que peut contenir de vaniteuse impudence, de scélératesse froide et de plate bêtise la cervelle étroite d'un «petit crevé».

Mieux que tout autre, il pouvait juger la conduite du jeune M. Gaston, lui qui s'était trouvé seul, à treize ans, aux prises, avec les difficultés de l'existence, lui dont le cœur se serrait quand il pensait aux joies douces et salutaires de la famille dont il avait été sevré.

Mais il n'eut pas le loisir de réfléchir beaucoup. M. Gandelu reparut.

Il avait dû faire à son courage un appel désespéré, car il avait réussi à reprendre sa physionomie accoutumée, son air à la fois rude et bon.

--Voilà qui est fait, dit-il d'une voix encore un peu tremblante, mon fils est enfermé à clé dans sa chambre, et gardé à vue par un de mes domestiques, un vieux qui a été mon compagnon de truelle, et qu'il ne pourra ni corrompre ni tromper.

--Ne redoutez-vous rien, monsieur, de son exaltation?...

--L'entrepreneur haussa les épaules.

--Plût à Dieu! répondit-il, qu'on eût à craindre quelque chose! Hélas! vous ne le connaissez pas. Vous battriez longtemps son paletot avant d'en faire sortir un homme. Savez-vous ce qu'il fait en ce moment? Il est couché à plat ventre sur son lit, et il sanglotte, il pleure en appelant sa princesse. Zora! je vous demande si c'est un nom de chrétienne. Saint bon Dieu! qu'est-ce qu'elles leur font donc boire, ces créatures, pour les abêtir comme ça! Et c'est mon fils! O Françoise ma pauvre défunte, si je ne savais pas que tu es une sainte au ciel, je dirais: «Non, il n'est pas possible que ce propre à rien soit de moi!»

Il s'était laissé tomber sur un fauteuil, et s'accoudait à son bureau, le front entre ses mains.

--Vous souffrez, monsieur, demanda André.

--Oui! ça saigne en dedans. Mais j'ai été assez père comme cela, je veux être homme à présent. Je sais ce que j'ai à faire: Me Catenac m'a tracé ma ligne de conduite. Ah!... malheureux!... tu souhaites ma mort pour manger ma succession. Eh bien! tu n'auras pas même celle de ta mère. La loi est pour moi. Dès demain, j'assemble un conseil de famille et je provoque l'interdiction de mon fils. Et après cela, plus un sou. Il verra bien, quand son gousset sera vide, si on l'adore tant qu'il croit, et si on l'appelle marquis. Quant à la fille, tant pis!... elle ira en prison, elle payera pour toutes les autres.

Il s'interrompit, et ce n'est qu'après un moment de douloureuses réflexions qu'il reprit tristement:

--J'ai bien envisagé toutes les conséquences de ma plainte au procureur impérial. Elles sont affreuses. Mon fils fera comme il nous a dit, c'est certain. Je le vois d'ici, s'affichant aux côtés de cette créature perdue, la regardant tendrement, criant qu'il l'adore, se glorifiant de sa bêtise et de sa honte à la face de tout Paris... Je sais bien que les journaux s'empareront de ce scandale, que le ridicule de mon fils rejaillira sur moi, que mon nom sera comme déshonoré...

--Il y aurait peut-être quelqu'autre moyen, hasarda André.

--Non. Il faut un exemple. Si tous les pères avaient mon courage, nous ne verrions pas nos enfants épuisés à vingt ans. C'est l'avis de Me Catenac. D'ailleurs, il est impossible que ces idées d'emprunt sur ma mort et de comédie de médecin aient poussé dans l'esprit de mon fils. C'est un enfant, il est la faiblesse même: on l'aura conseillé.

Déjà ce père infortuné en était à chercher des excuses à son fils.

--Mais en voici assez, dit-il, je me connais: si je m'enfonce dans mes idées noires, je suis perdu. Je verrai vos dessins un autre jour. Sortons.

Il se leva, et regardant autour de lui:

--Voyez un peu, reprit-il, en quel état j'ai mis tout ici! Des meubles si beaux. Quand j'y voyais une tache, je la frottais avec le pan de ma redingote. Mais, quand je suis en colère, je deviens comme une bête brute, il faut que je détruise.

D'un brusque mouvement il saisit les mains d'André, et les serrant à les broyer entre les siennes:

--Vous avez peut-être sauvé la vie de mon garçon et la mienne, prononça-t-il d'une voix profonde; quand j'ai ramassé une barre de bois, j'y voyais rouge...

Et comme André se défendait:

--Oh!... ajouta-t-il, je sais que ces services-là ne se payent pas, mais c'est un compte à régler... Partons; allons jusqu'à ma bâtisse des Champs-Élysées: nous déjeunerons en chemin.

Cette bâtisse, dont André avait entrepris les sculptures à forfait, s'élève presque à l'angle de la rue Chaillot et de l'avenue des Champs-Élysées, et était encore masquée par les échafaudages.

Déjà une douzaine d'ornemanistes, embauchés par André, y étaient à la besogne. Depuis le matin, ils attendaient leur jeune camarade, devenu pour un moment leur patron, fort surpris de son inexactitude. Aussi, le saluèrent-ils d'amicales interpellations lorsqu'il leur apparut, précédant le riche entrepreneur.

Mais M. Gandelu, qui n'est pas fier d'ordinaire, c'est connu dans le bâtiment, ne sembla même pas apercevoir les jeunes ouvriers.

C'est d'un pas de spectre qu'il parcourut les divers étages, et c'est certainement sans les voir qu'il examinait les derniers travaux.

Le corps seul allait, sous l'impulsion de l'habitude; la pensée était restée rue de la Chaussée-d'Antin, dans la chambre du jeune Gaston.

Au bout d'un quart-d'heure au plus, il revint vers André.

--Je ne me sens pas bien, dit-il; je rentre, à demain.

Et il s'éloigna, la tête basse, si affaissé sur lui-même, que les ouvriers ne purent s'empêcher de le remarquer.

--Décidément, firent-ils, depuis son attaque de goutte, le père Gandelu ne va plus; il a été rudement touché.

XXIV

A peine arrivé à la «bâtisse» du riche entrepreneur, André avait quitté son paletot et revêtu une blouse de travail, roulée dans sa boîte d'outils.

--Il s'agit, avait-il dit, de regagner le temps perdu.

Il comptait le regagner, en effet, mais il n'avait pas donné vingt coups de maillet, lorsqu'un petit apprenti monta le prévenir qu'un monsieur le demandait en bas.

--Et un homme un peu cossu, même, ajouta le gamin, tout ce qui se fait de mieux dans le grand genre.

Fort contrarié d'être dérangé, André abandonna son ciseau et descendit, mais toute sa mauvaise humeur se dissipa lorsque, sur le trottoir, il aperçut M. de Breulh-Faverlay.

C'est avec l'empressement le plus sincère et le plus vif qu'André s'avança vers M. de Breulh.

Sa reconnaissance était grande pour ce généreux gentilhomme, qui, après s'être effacé devant lui avec tant d'abnégation, devenait l'auxiliaire le plus utile et le plus dévoué de ses espérances.

--Ah!... voilà qui est bien, monsieur, s'écria-t-il, de sa voix la plus joyeuse, merci de vous être souvenu de moi.

Et montrant ses mains, déjà toutes blanches de plâtre, il ajouta:

--Vous m'excuserez de ne pas vous les tendre, le métier, voyez-vous...

Les paroles expirèrent sur ses lèvres. Il remarquait enfin l'expression soucieuse du visage de M. de Breulh, et son silence contraint.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-il tout inquiet, Mlle de Mussidan aurait-elle eu une rechute?

M. de Breulh hocha tristement la tête. Il n'y avait pas à se méprendre à ce mouvement, il signifiait clairement:

--Plût à Dieu qu'il n'y eût que cela!...

Hormis cela, pourtant, André n'apercevait rien qui pût l'atteindre gravement. Aussi n'interrogea-t-il pas, il attendit.

--Voici deux fois déjà que je viens vous chercher, mon cher ami, reprit le gentilhomme; il est indispensable que nous causions. Il s'agit d'une affaire bien importante et qui exige une prompte détermination. Avez-vous quelques instants de liberté?

--Mais... je suis à vos ordres, répondit le jeune peintre, surpris et troublé.

--En ce cas, remontons jusque chez moi. Je n'ai pas ma voiture, mais c'est à peine si nous en avons pour un quart d'heure de chemin.

--Je vous suis, monsieur. Je vous demanderai seulement une minute, le temps d'escalader quatre étages.

--Avez-vous donc des ordres à donner là-haut.

--Non, monsieur.

--Eh bien! alors?

--Je voudrais reprendre un vêtement plus présentable.

M. de Breulh eut un geste d'insouciance.

--A quoi bon? fit-il. Est-ce que cela vous gêne ou vous fâche, de sortir ainsi?

--Moi? non, certes; j'y suis accoutumé; c'est à cause de vous, monsieur...

--Oh! alors, en route, hâtons-nous.

--Mais, monsieur, on va vous remarquer...

--On me remarquera...

--Il se peut qu'on dise...

--Bast! laissez dire.

Et sans attendre une nouvelle objection d'André, il lui prit le bras et l'entraîna.

Évidemment, les prévisions du jeune peintre étaient justes.

Les nouveaux amis n'avaient pas fait dix pas, que dix personnes déjà s'étaient arrêtées pour regarder cet homme si élégant, qui avait la tournure d'un duc et pair d'Angleterre, donnant familièrement le bras à ce garçon, dont la blouse était toute maculée de taches de plâtre et qui était coiffé d'un chapeau gris, de feutre mou.

Cet effet produit, le gentilhomme ne pouvait pas ne l'avoir pas prévu.

Les hommes placés en vue comme lui sont peu suspects d'étourderie. Sûrs que leurs moindres actes seront commentés, ils s'exercent et s'habituent à résister aux entraînements du premier mouvement.

Si donc M. de Breulh se montrait au bras d'André avec une sorte d'affectation, c'est qu'il entrait dans ses vues de faire parler de cette amitié surprenante. Il savait qu'on ne manquerait pas de s'informer et il se proposait de répondre aux curieux, de façon à servir puissamment le talent et l'avenir du jeune peintre.

Mais cette démarche semblait trop voulue et préméditée pour ne pas intriguer profondément André. Son esprit se perdait en mille conjectures, toutes plus invraisemblables les unes que les autres.

Il avait bien essayé d'interroger son compagnon, mais à ses questions M. de Breulh avait répondu d'un ton qui n'admettait pas d'insistance:

--Attendez que nous soyons chez moi.

Enfin ils arrivèrent, sans avoir échangé vingt paroles en route, et s'enfermèrent dans la bibliothèque.

Là, M. de Breulh ne laissa pas languir son jeune ami.

--Ce matin, vers midi, commença-t-il aussitôt, comme je traversais l'avenue de Matignon, j'ai aperçu Modeste, qui, depuis plus d'une heure, vous guettait.

--Ah! ce n'est pas ma faute si j'ai manqué au rendez-vous...

--Peu importe. En m'apercevant, Modeste est venue à moi. Elle désespérait de vous voir, et sachant quelle amitié nous unit, elle m'a chargé de vous faire tenir une lettre de Mlle de Mussidan.

André frissonna. Cette lettre ne pouvait annoncer que quelque grand malheur, il le sentit au ton de M. de Breulh.

--Où est-elle? demanda t-il.

M. de Breulh la lui tendit en disant:

--Du courage, mon ami, du courage!...

D'une main que l'émotion faisait plus tremblante que celle d'un vieillard, André brisa l'enveloppe et lut:

«Mon ami,

«Je vous aime, et jamais, je le sens, je ne cesserai de vous aimer de toutes les forces de mon âme.

«Mais il est de ces devoirs sacrés auxquels une Mussidan ne saurait se soustraire. Je les remplirai, dût-il m'en coûter la vie.

«Nous ne nous reverrons jamais, et cette lettre est la dernière que vous recevrez de moi.

«Avant peu, sans doute, vous apprendrez mon mariage. Plaignez-moi. Si grand que puisse être votre désespoir, il ne sera rien comparé au mien.

«Dieu ait pitié de nous! Essayez de m'oublier, André. Moi, je n'ai même pas le droit de mourir...

«Encore une fois, ô mon unique ami, la dernière, adieu!...

«SABINE.»

Si M. de Breulh avait tenu à amener André jusque chez lui, c'est que sachant à peu près, par Modeste, le contenu de cette lettre, il s'attendait à quelque crise déchirante de douleur. Il s'abusait.

André, à cette lecture, devint livide; ses yeux pendant cinq secondes, eurent une affreuse expression d'égarement; un spasme nerveux le secoua, mais il ne laissa pas même échapper une exclamation.

C'est avec un geste automatique, pour ainsi dire, qu'il tendit la lettre à M. de Breulh en lui disant:

--Lisez!...

Le gentilhomme obéit, plus effrayé du calme de André que de la plus terrible explosion...

--Il ne faut pas vous laisser abattre, mon ami, commença-t-il.

André se redressa fièrement, le regard étincelant.

--Moi!... s'écria-t-il, me laisser abattre! Vous m'avez mal jugé. C'est vrai, quand je croyais Sabine mourante, je pleurais comme un enfant. Je suis homme à l'heure du combat et du danger!...

M. de Breulh ouvrait la bouche pour répondre, mais déjà il poursuivait:

--Qu'est-ce que ce mariage que Mlle de Mussidan m'annonce comme sa condamnation à mort? On allait donc rompre avec vous quand vous avez rompu. Peut-on espérer un parti plus brillant? Non. D'où vient donc ce prétendant qui soudain est agréé? Elle n'en avait pas ouï parler quand elle vous a confié notre secret. Quel affreux événement est survenu depuis? Ma noble et vaillante Sabine n'est pas de ces filles faibles et lâches qu'on marie contre leur volonté. Elle me l'a dit cent fois: «Si on voulait me contraindre, je sortirais en plein midi de l'hôtel de mon père pour n'y plus rentrer.» Et c'est elle qui changerait ainsi? Ah!... tenez, nous sommes victimes de quelque abominable machination...

Toutes ces réflexions d'André, M. de Breulh les avait faites, d'autant que s'il avait dit la vérité il n'avait pas dit toute la vérité.

C'est bien à lui et non au jeune peintre que Modeste avait tenu à remettre le billet de Sabine.

Avertie de la résolution de sa jeune maîtresse, sans en connaître les raisons, la fidèle servante avait senti son sang se glacer dans ses veines, à la seule pensée des extrémités auxquelles le désespoir pouvait pousser André.

Elle avait donc guetté M. de Breulh, et après lui avoir conté tout ce qu'elle savait, elle avait ajouté, non sans fondre en larmes:

--Vous êtes son ami, monsieur, au nom du ciel, surveillez-le.

De là, toutes les précautions de M. de Breulh, précautions inutiles, il le reconnaissait à l'intrépide sang-froid du jeune peintre. Loin de s'abandonner, il se raidissait contre le malheur, et tout en en mesurant, sans illusions, l'étendue, il songeait évidemment à y trouver un remède.

--Vous avez dû remarquer, monsieur, reprit bientôt André, cette coïncidence étrange de la maladie de Mlle de Mussidan et de sa lettre désolée. Vous la quittez gaie et souriante, heureuse de votre magnanimité, et une demi-heure plus tard, à peine, elle tombe comme foudroyée. D'horribles convulsions nerveuses la mettent un moment entre la vie et la mort; puis, à peine revenue à la raison et au sentiment de sa situation, elle m'écrit cette lettre affreuse...

Le jeune peintre en ce moment était comme transfiguré. L'œil fixe, la pupille démesurément dilatée, les bras étendus, il semblait suivre dans le vide quelque lueur chétive, à peine saisissable, qui devait le guider jusqu'à la vérité.

--Souvenez-vous, monsieur, poursuivait-il, que tant que Mlle Sabine a eu le délire, M. et Mme de Mussidan sont restés, à tour de rôle, près de son lit, écartant de la chambre tous les domestiques, ne permettant pas qu'on partageât leurs fatigues. C'est Modeste qui nous l'a dit.

--Oui, je me rappelle même ses expressions.

--Eh bien!... n'est-ce pas la preuve que, entre le comte, la comtesse et leur fille, un secret existe, qu'ils gardent comme on garde un trésor, comme on garde son honneur?

Cela encore, M. de Breulh se l'était dit, mais ses suppositions, à lui, avaient eu, en quelque sorte, une base. Il connaissait le comte et la comtesse, il avait été admis dans leur intérieur, il savait ce que disait le monde de leurs relations, de leur façon de vivre.

--J'ai toujours supposé, mon cher ami, répondit-il, que depuis bien longtemps la famille de Mussidan est en proie à quelqu'une de ces plaies secrètes comme on en trouverait dans beaucoup de familles, si on cherchait bien.

--C'est là votre avis, sur l'honneur?

--Oui.

Sans plus se préoccuper de M. de Breulh que s'il n'eût point été là, André se mit à arpenter d'un pied fiévreux l'immense bibliothèque.

La contraction de ses sourcils et de sa bouche disait l'effort de sa pensée.

Il revoyait, comme aux lueurs sinistres d'un éclair, toute sa vie, depuis qu'il connaissait Sabine.

Il se rappelait jusqu'à leurs plus courts rendez-vous et aux plus périlleux. Il repassait toutes les paroles qu'elle lui avait dites, même les plus insignifiantes, ayant trait à ses parents. Il s'efforçait de ressaisir jusqu'aux moindres discours de la feue douairière de Chevauché, au château de Mussidan.

Et de tant de mots, de tant de lambeaux de phrases, épars dans un espace de plusieurs années, il tâchait de reconstituer une déclaration précise, qu'il pût articuler, se livrant à un travail pareil à celui d'un homme qui rassemble des anneaux brisés et dispersés, pour en recomposer une chaîne.

Après huit ou dix tours, il s'arrêta brusquement en face de son hôte.

--Eh bien, oui!... s'écria-t-il, oui, il y a là un mystère que nous pénétrerons, parce que je le veux. Ce qu'on veut, on le peut, quand chaque matin on se lève en souhaitant plus ardemment ce qu'on souhaitait la veille... Je sais vouloir, moi!...

Il prit une chaise, s'assit près de M. de Breulh, à demi étendu sur un canapé, et d'une voix sourde, comme s'il eût craint d'être écouté du dehors, il reprit:

--Le seul raisonnement, monsieur, nous conduit près de la vérité. Écoutez-moi, et si j'avance quelque chose qui ne soit pas absolument démontré, arrêtez-moi. Êtes-vous convaincu que Mlle Sabine m'aime?

--Oh!... du plus profond de son cœur.

--C'est donc sous l'empire d'une nécessité mortelle qu'elle m'écrit?

--Évidemment.

--Donc voici déjà Mlle de Mussidan hors de cause.

Il s'interrompit, paraissant chercher la façon la plus saisissante et la plus claire de présenter ses idées, et, toujours à demi-voix, il poursuivit:

--Vous étiez agréé comme gendre par la comtesse et par le comte de Mussidan, n'est-il pas vrai? Votre mariage avec Mlle Sabine était comme arrêté...

--Je vous l'ai dit.

--Eh bien! je vous le demande, M. de Mussidan peut-il trouver pour sa fille un parti plus brillant, plus avantageux, présentant également toutes les convenances de personnes, d'âge, de fortune, de considération...

Le gentilhomme ne put s'empêcher de sourire.

--Par ma foi! fit-il, vous m'en demandez trop.

--Eh! monsieur, il s'agit bien de modestie, vraiment!... Répondez.

--Soit. Je vous déclare alors que si nous n'envisageons que les conditions enviables selon le monde, M. de Mussidan me remplacera difficilement.

--Vous l'avouez donc!... Alors, comment le comte et la comtesse qui rencontraient en vous le phénix des gendres, n'ont-ils rien tenté pour vous retenir?

--L'amour-propre blessé...

--Non, ne dites pas cela. Le jour où vous avez retiré votre parole, M. de Mussidan allait vous redemander la sienne: vous ne l'ignorez pas; on nous l'a affirmé; on nous a donné des preuves.

--C'est au moins la conviction de Modeste.

André se redressa, comme pour donner plus de poids à ses paroles.

--Donc, reprit-il, ce prétendant dont nous parle la lettre qui a surgi soudainement, s'il épousait Mlle de Mussidan, l'épouserait malgré sa volonté, à elle, malgré la volonté de ses parents. Pourquoi? D'où vient à cet homme cette mystérieuse puissance? Cette influence est trop grande, trop indiscutable, pour être avouable. Si le comte et la comtesse se résignent à cette honte de forcer la main de leur fille, c'est qu'eux-mêmes ont la main forcée. Et croyez que la contrainte est purement morale. Sabine n'en souffrirait pas d'autre, je la connais. On lui a montré le sacrifice, en lui disant: «Là est le devoir,» et elle se sacrifie... Donc cet homme, quel qu'il soit, ne peut être que le dernier des misérables!...

C'était net, précis, indiscutable.

Toutes ces pensées, M. de Breulh les avait vaguement entrevues dans la demi-obscurité du doute, mais il n'en avait pas trouvé la formule.

--Et ceci admis, demanda-t-il, que comptez-vous faire?

Un éclair brilla dans les yeux d'André, terrible pour qui connaissait son indomptable énergie.

--Moi, répondit-il, rien pour le moment. Sabine me conjure de l'oublier, j'aurai l'air de lui obéir. Modeste a en moi assez de confiance pour me servir et se taire. Je saurai attendre, me préparer à la lutte. Le misérable qui en ce moment brise ma vie ne sait pas que j'existe... Là est ma force et mon espoir. Je lui révélerai mon existence le jour où je l'écraserai.

Mais M. de Breulh ne partageait pas cette belle confiance.

--Prenez garde, mon cher André, murmura-t-il, prenez garde, le moindre éclat perdrait votre cause à tout jamais.

Le jeune peintre secoua fièrement la tête.

--Il n'y aura pas de scandale, répondit-il, rassurez-vous. Maintenant, je vois quelle conduite tenir. Dans le premier moment, je m'étais dit: «Dès que je connaîtrai le misérable, j'irai à lui, je le provoquerai, nous nous battrons, je le tuerai ou il me tuera!» c'était bien simple.

--Malheureux!... c'était rendre votre mariage impossible.

--Peut-être, mais ce n'est pas là ce qui m'a arrêté. La vérité est que je ne veux pas qu'il y ait un cadavre entre Sabine et moi, les taches de sang sur une robe de noces portent malheur. Puis, croiser mon épée avec cet homme, s'il est tel que je le soupçonne, tel qu'il doit être, serait lui faire trop d'honneur. Il me faut une vengeance, plus entière, plus complète. Je n'oublierai jamais qu'il a failli tuer Mlle de Mussidan.

Il se recueillit quelques secondes et reprit:

--Pour abuser de son pouvoir comme il le fait, il faut que cet homme soit un vil scélérat. On ne devient pas tout à coup un misérable sans honneur et sans entrailles. Sa vie doit être semée de hontes et d'infamies. Eh bien! je le démasquerai et je lui infligerai une telle flétrissure, qu'il sera forcé de fuir, obligé de se cacher.

--Oui, voilà ce qu'il faut faire!...

--Et nous le ferons, monsieur, s'il plaît à Dieu! Je dis nous, parce que je compte absolument sur vous. Vos offres si généreuses, dans mon atelier, quand je les repoussais, j'avais raison. Maintenant, après toutes les preuves d'amitié que vous me donnez, je ne serais qu'un sot orgueilleux si je ne vous demandais pas aide et assistance. A nous deux, dévoués à une cause commune, nous devons réussir. Nous ne sommes ni l'un ni l'autre de ces hommes abêtis par le luxe et le bien-être au point d'être incapables de ne rien tenter eux-même. Vous et moi, nous avons eu ces deux maîtres dont les enseignements ne s'oublient pas, le malheur et la pauvreté. Nous saurons nous taire et agir...

André se tut, attendant peut-être une objection; mais, le gentilhomme ne répondant pas, il continua:

--Mon plan est la simplicité même.

Dès que nous connaîtrons ce prétendant mystérieux, il sera à nous. Sans qu'il puisse s'en douter, nous nous attacherons à lui, et nous ne le quitterons pas plus que son ombre.

Il y a des agents de police qui, pour une faible somme, se chargent de reconstituer la vie entière d'un homme, et de voir clair dans toutes ses actions. Est-ce que la passion ne me donnera pas la pénétration et le jugement de ces gens-là?

A nous deux, monsieur, nous nous complétons merveilleusement pour cette tâche, car nous pouvons opérer à notre aise dans des sphères différentes, vous en haut, moi en bas.

Vous, dans votre monde, à votre club, dans les salons, partout, vous vous informerez, vous recueillerez les on dit, les propos, les cancans de l'opinion. Vous aurez ainsi le côté brillant et extérieur de notre ennemi.

Moi, en bas, dans l'ombre, j'étudierai le dessous de l'existence, l'envers. Je fouillerai le passé, je descendrai dans les détails les plus intimes. Je puis passer partout, moi, suivre un homme jour et nuit le long des rues, stationner sous les portes cochères, arracher la vérité à des fournisseurs, offrir un canon sur le comptoir à des domestiques... Jamais on ne se défiera de moi. Je suis peuple, moi; quand j'ai une blouse et une casquette, je ne suis pas déguisé.

M. de Breulh se leva enthousiasmé.

C'était un intérêt énorme, palpitant, qui tombait dans son existence si désœuvrée.

Il allait avoir une préoccupation constante de toutes les heures, qui remplirait ses journées si souvent longues et vides.

C'était une partie, cela, une vraie, poignante, dont l'enjeu était la vie de trois personnes, et qui ne ressemblait en rien à ses parties autour du tapis vert, où il risquait insoucieusement des poignées de louis, perdant ou gagnant sans plaisir ni peine, sans seulement ressentir une émotion.

--Oui! je suis à vous! s'écria-t-il. Et s'il faut de l'argent, beaucoup d'argent, souvenez-vous que je suis immensément riche.

Le jeune peintre n'eut pas le temps de répondre, on frappait fort rudement à la porte de la bibliothèque.

--Ah ça!... murmura le gentilhomme, dont les sourcils s'enfoncèrent, qui est-ce qui se permet chez moi...

Il s'arrêta court. Au même moment une voix de femme se faisait entendre; elle criait:

--Gontran!... c'est moi!... Êtes-vous fou!... Ouvrez donc!...

M. de Breulh se frappa le front.

--Eh!... fit-il, c'est Mme de Bois-d'Ardon.

Il ne se trompait pas. Le verrou retiré, la vicomtesse se précipita dans la bibliothèque, selon son habitude, à la manière des tourbillons, et courut se jeter sur un divan.

Alors, André aussi bien que M. de Breulh purent remarquer combien ses traits charmants étaient décomposés, et combien il coulait de larmes de ses jolis yeux, qu'elle essuyait incessamment.

M. de Breulh ne laissa pas que d'être un peu effrayé. Mme de Bois-d'Ardon pleurer, au risque de se gâter le teint, ce ne pouvait être que pour une vraie catastrophe, ou pour rien...

--Qu'avez-vous, ma chère Clotilde, demanda-t-il affectueusement, que vous arrive-t-il?

--Ah!... un grand malheur! C'est-à-dire que je n'ose réfléchir à ce que j'ai entrevu. Mais vous pouvez peut-être me sauver..

--Si je le puis...

--Avez-vous vingt mille francs à me prêter?

M. de Breulh respira, et même ne put s'empêcher de sourire.

--S'il ne s'agit que de cela, dit-il, soyez sauvée.

--Ah!... c'est qu'il me les faut tout de suite, là, à l'instant.

--Je ne les ai pas ici; mais je puis les avoir dans une demi-heure.

--Bien, alors.

M. de Breulh écrivit rapidement dix lignes qu'il remit à un valet de pied en lui recommandant de se hâter.

--Merci, s'écria la vicomtesse, merci mille fois; mais ce n'est pas tout encore, outre l'argent il me faut un conseil.

Supposant que Mme de Bois-d'Ardon devait souhaiter se trouver seule avec M. de Breulh, André s'apprêta discrètement à se retirer.

Mais la jeune femme, d'un geste amical et gracieux, le retint.

--Restez, monsieur André, dit-elle, restez, vous n'êtes pas de trop.

Et comme il hésitait encore:

--Il va être question, ajouta-t-elle, d'une personne qui vous tient bien fort au cœur.

--De Mlle de Mussidan, peut-être?

--Précisément. Ah!... vous n'avez plus envie de vous éloigner, j'espère!...

De sa vie, l'aimable vicomtesse n'a pu rester cinq minutes de suite sur la même impression, surtout si cette impression est triste. Elle s'en excuse en affirmant que le sérieux est hors de sa nature.

Entrée chez M. de Breulh sous le poids d'une émotion poignante, elle oubliait la gravité de sa situation, pour n'en plus voir que le côté comique.

--Véritablement, mon cher Gontran, reprit-elle, jamais on n'a vu une aventure aussi surprenante que celle qui vous vaut ma visite. Il n'y a qu'à moi qu'il arrive des choses pareilles!

Encore une prétention de Mme de Bois-d'Ardon. Elle est persuadée que sa vie n'est qu'une longue suite d'incidents tout à fait particuliers.

--Je vous écoute, ma chère Clotilde, dit M. de Breulh.

--Et vous ne perdrez pas votre temps, allez! Imaginez-vous que ce matin, c'est-à-dire il y a deux heures, j'étais horriblement en retard, ayant eu pour le moins une vingtaine de visites. J'allais monter m'habiller, quand on m'a annoncé encore un visiteur. J'étais furieuse, mais l'importun arrivait sur les talons du valet de pied; il me voyait de l'antichambre, impossible de le congédier. Bien malgré moi, je donne l'ordre de le faire entrer. Il entre. Devinez quel était ce visiteur? Je vous le donne en dix, en cent, ou mille... Y êtes-vous?

--Pas du tout.

--Eh bien!... c'était le marquis de Croisenois.

--Le frère de ce Croisenois disparu si mystérieusement il y a une vingtaine d'années?

--Lui-même.

--Il est donc de vos amis?

--C'est-à-dire que je ne le connais pas du tout. Je l'ai rencontré dans le monde, je dois avoir dansé avec lui; il me salue au bois, et c'est tout.

--Et il venait comme cela...

D'un joli geste mutin, la vicomtesse imposa le silence à M. de Breulh.

--Chut donc! fit-elle d'un petit ton fâché, vous me coupez tous mes effets. Oui, il venait comme cela. C'est d'ailleurs un fort joli cavalier, mis avec goût, fort aimable, causant bien. Il se présentait chez moi sous le meilleur patronage. Il m'arrivait porteur d'une lettre de recommandation d'une vieille amie de ma grand'mère et de la vôtre, la marquise d'Arlange; vous la connaissez bien.

--N'est-ce pas cette excentrique personne qui est la grand'mère de la jeune comtesse de Commarin?

--Juste!... Moi d'abord je raffole de cette vieille femme; elle jure comme un sapeur, et quand elle se met à raconter des histoires de sa jeunesse, elle est «épatante.»

Ce dernier mot fit bondir André sur sa chaise. Il était fort naïf. Il ne connaissait de femme de l'aristocratie que Sabine, et, selon lui, toutes devaient ressembler à ce parfait modèle.

Il ignorait que, pour l'heure, les jeunes femmes du monde, des meilleures et des plus honnêtes en réalité, se donnent un mal affreux pour affecter le plus détestable ton possible. Peut-être croient-elles ainsi faire preuve de désinvolture, d'indépendance et d'esprit.

Émailler leur conversation de tous les mots d'argot qu'elles peuvent accrocher sur les lèvres de leurs frères ou de leur mari, leur procure un vif plaisir.

Ressembler le plus qu'elles peuvent à ces «demoiselles,» qu'elles appellent «des horreurs,» mais dont elles copient les façons et singent les toilettes, paraît être leur plus chère ambition.

Mme de Bois-d'Ardon raconte, non sans orgueil, que deux ou trois fois dans sa vie elle a été prise pour une... «demoiselle.» C'est la grande mode.

Cependant, elle poursuivait:

--Dans la lettre que me remit M. de Croisenois, la marquise d'Arlange me disait qu'il est fort de ses amis, et me priait de lui rendre, pour l'amour d'elle, un grand service qu'il avait à me demander.

--Eh!... que ne l'accompagnait-elle!

--Pas moyen, elle est clouée sur son lit par des rhumatismes. Raison de plus pour bien accueillir son protégé. Me voilà donc le faisant asseoir et m'efforçant de le mettre à l'aise pour me présenter sa requête. Pour de l'esprit, il en a. Il m'a conté une histoire d'une demoiselle des Variétés et de M. de Clinchan, qui est tout ce qu'on peut rêver de plus... pittoresque.

Je m'amusais divinement, quand voilà que tout à coup j'entends dans le vestibule comme une dispute. On parlait, on criait, on jurait, et j'allais sonner pour m'informer, quand la porte s'ouvre, et je vois paraître Van Klopen, rouge, l'œil allumé...

--Van Klopen?...

--Eh! oui, mon tailleur. Tout d'abord je me dis: «S'il pénètre ainsi, c'est qu'il vient d'imaginer quelque nouveau modèle plein de chic, et qu'il veut me le soumettre.» Point. Savez-vous ce qu'il voulait, le coquin?

M. de Breulh garda son sérieux, mais un sourire pétilla dans son œil.

--Je gagerais, fit-il, qu'il voulait de l'argent.

La vicomtesse parut confondue de cette perspicacité.

--C'est pourtant vrai!... répondit-elle d'un ton grave. Il venait me présenter ma facture chez moi, dans mon salon, devant un étranger; il était entré malgré mes gens! Qui jamais se fût attendu à un tel excès d'impudence de la part de Van Klopen, un homme qui fournit la plus haute société!...

--Oui, c'est inimaginable.

--Aussi ai-je été indignée, et lui ai-je ordonné de sortir sur-le-champ. Je me figurais qu'il allait se retirer en se confondant en excuses. Quelle erreur! Voilà un coquin qui se met à se fâcher, à parler tout haut, et qui me menace, si je ne le paye pas sur-le-champ de s'adresser à mon mari.

M. de Bois-d'Ardon est le plus généreux des époux; il donne à sa femme, tous les mois, une somme considérable pour sa toilette; mais sur l'article dettes, il ne plaisante pas. M. de Breulh le savait.

--Terrible menace, fit-il. La facture était donc bien importante?

--Elle s'élevait à dix-neuf mille et tant de cents francs!... Vous concevez ma frayeur; elle était si grande que, toute rouge de honte, je priai humblement Van Klopen de patienter, lui promettant de passer chez lui dans la journée avec un acompte; mais ma faiblesse redoubla son audace, et perdant toute mesure, il osa s'asseoir sur un fauteuil, déclarant qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir reçu de l'argent ou vu mon mari.

M. de Breulh eut un geste dont la vue seule eût fait frissonner le couturier des reines.

--Que faisait donc M. de Croisenois? s'écria-t-il.

--Il n'avait rien dit jusqu'alors. Mais sur cette insolence, il se leva, tira un portefeuille et le lança à la figure de Van Klopen en lui disant: «Paye-toi, drôle, et sors!»

--Et il est sorti?

--Oh! pas ainsi. «Il faut, monsieur, a-t-il dit au marquis de Croisenois, que je vous donne une quittance.» Et, en effet, il a sorti de sa poche de quoi écrire, et je l'ai vu mettre au bas de la facture: «Reçu de M. de Croisenois, pour le compte de Mme la vicomtesse de Bois-d'Ardon la somme de....., etc., etc.»

--Oh! fit M. de Breulh sur trois tons différents, oh! oh! J'imagine du moins qu'après le départ du sieur Van Klopen, M. de Croisenois n'a plus hésité à vous présenter sa requête!

La vicomtesse hocha la tête d'un air singulier.

--C'est ce qui vous trompe, répondit-elle, il n'a plus parlé que de se retirer, j'ai eu toutes les peines du monde à lui arracher son secret.

--Enfin que voulait-il?

--Il venait m'avouer qu'il est amoureux fou de Mlle de Mussidan, et me prier de le présenter à Octave et me conjurer de le servir de toute mon influence.

André et M. de Breulh se dressèrent, comme cinglés par une même secousse électrique.

--C'est lui!... s'écrièrent-ils ensemble.

Le mouvement fut à la fois si brusque et si menaçant que Mme de Bois-d'Ardon ne put retenir un petit cri de surprise.

--Lui!... interrogea-t-elle, toute brûlante de curiosité, que voulez-vous dire?

--Que votre marquis de Croisenois est un misérable qui a surpris la bonne foi de Mme d'Arlange.

--Je suis loin d'affirmer le contraire, mais je crois...

--Avant tout, ma chère Clotilde, écoutez nos raisons.

Et aussitôt, avec une vivacité extrême, M. de Breulh mit la vicomtesse au courant de la situation, lui montra la lettre si cruellement significative de Sabine et lui exposa presque mot pour mot la déduction d'André.

Il fallait que Mme de Bois-d'Ardon fût terriblement intéressée, car elle n'interrompit pas une seule fois. Elle se contentait d'approuver ou d'improuver de la tête.

Lorsque le gentilhomme eut achevé:

--Tout cela est fort bien trouvé, reprit-elle d'un petit air capable qui lui allait à merveille. Le malheur est que votre raisonnement pèche absolument par la base.

--Par exemple!

--Vous doutez? Alors, je prouve. Voici un prétendant mystérieux qui se dessine, n'est-ce pas. Très bien. S'il obtenait la main de cette pauvre Sabine, à quoi la devrait-il? A un incompréhensible pouvoir sur le comte et la comtesse de Mussidan, à des manœuvres infâmes, à des menaces.

--Il me semble que cela saute aux yeux.

--Oui, mon cher Gontran, oui, mais il est évident aussi que cet inconnu doit avoir des relations avec la famille dont il va faire le désespoir. On ne tient pas à sa merci des étrangers. Or, M. de Croisenois n'a jamais mis les pieds à l'hôtel de Mussidan. Il connaît si peu Octave, qu'il est venu me demander de le présenter.

Si précieuse et si péremptoire était cette observation, que M. de Breulh en resta tout interdit.

--Diable! murmura-t-il, l'objection est forte.

Mais André n'était pas d'un caractère à se laisser si aisément déconcerter.

--J'avoue, fit-il, que c'est une circonstance singulière et peu explicable. Est-ce un habile artifice destiné à dépister les informations et les on dit du monde? J'incline à le croire. Ce qui est sûr, c'est que plus je réfléchis à la scène que vient de vous décrire madame la vicomtesse, plus je sens grandir et se fortifier mes soupçons.

--Cependant, monsieur.

--Excusez-moi, madame, si j'ose vous interrompre; mais il me semble entrevoir des particularités qui peuvent nous éclairer. Permettez que nous revenions à ce qui s'est passé chez vous. Est-ce que le procédé de ce tailleur ne vous a pas paru étrange?

--Monstrueux, monsieur, révoltant, inouï!

--Car vous étiez pour lui une bonne pratique?

--Sa meilleure. J'ai dépensé chez lui une fortune.

André eut un mouvement de satisfaction.

--Très bien! fit-il. Voici donc que notre point de départ est déjà un fait anormal.

Tel n'était pas l'avis de M. de Breulh.

--Pas si anormal que vous croyez, objecta-t-il. J'ai ouï dire que l'illustre Van Klopen ne plaisante pas quand on lui doit de l'argent. N'a-t-il pas traîné la marquise de Reversay devant les tribunaux?

--D'accord! Reste à savoir s'il avait osé s'asseoir dans son salon devant un étranger.

--Reste à savoir, aussi, insista la vicomtesse, si elle lui avait donné 17,000 francs d'acompte comme moi le mois dernier.

--L'insulte n'en est que plus inexplicable, prononça André, mais passons.

Il se retourna vers M. de Breulh et poursuivit:

--Connaissez-vous M. de Croisenois?

--Oh!... fort peu. Je sais qu'il est d'une très grande famille, je sais que son frère aîné Georges, disparu si singulièrement, était fort estimé; hormis cela...

--Est-il riche?

--On m'a assuré que d'un jour à l'autre, il peut être envoyé en possession d'un héritage fort considérable. En attendant, je lui crois plus de dettes que de rentes.

--Et cependant, il avait à point nommé 20,000 francs dans sa poche. C'est une fort grosse somme d'abord, qu'on porte rarement sur soi en visite, et qui de plus s'est trouvée être juste la somme nécessaire.

Depuis un moment André ne se ressemblait plus. Lui si réservé d'ordinaire, il s'était pour ainsi dire emparé de la situation. C'est d'un air d'autorité, presque d'un ton impérieux, qu'il multipliait ses questions, comme si la grandeur de sa passion lui eût donné des droits.

--Donc, reprit-il, encore une circonstance bizarre à noter. Je prierai maintenant madame la vicomtesse de bien rassembler ses souvenirs. Qu'a dit Van Klopen en recevant le portefeuille à travers la figure?

--Rien.

--Quoi! pas un mot? Il a accepté cette insulte sans sourciller, froidement, paisiblement? Il n'a seulement pas engagé cet étranger à se mêler de ses affaires?

--En effet, c'est drôle, et moi...

--Oh! attendez. Le tailleur a-t-il ouvert le portefeuille et compté les billets de banque?

Mme de Bois-d'Ardon parut faire un énergique appel à sa mémoire:

--Cela, répondit-elle avec une visible hésitation, je ne saurais le dire. J'étais, vous le comprenez, très émue et très troublée. Cependant, il me semble, j'affirmerais presque... je jurerais que je n'ai pas vu de billets entre les mains de Van Klopen.

La physionomie d'André rayonnait.

--De mieux en mieux!... s'écria-t-il. On lui a dit: «Paye-toi,» à ce couturier, et il s'est tenu pour payé. Il n'a pas douté une minute que le portefeuille ne contînt vingt mille francs, et il l'a empoché. Observons de plus que, par un hasard admirable, M. de Croisenois n'avait dans ce portefeuille ni une lettre, ni une adresse, ni un papier, rien en un mot, que ces vingt mille francs.

--Il est certain, murmura M. de Breulh, que tout cela n'est pas absolument naturel.

--Bast! je vois mieux encore. Entre le total de la facture et le contenu du portefeuille, il y avait bien une petite différence.

--Oui, répondit Mme de Bois-d'Ardon, cent trente ou cent cinquante francs, je ne sais plus au juste.

--Parfait!... Et cette différence, le tailleur l'a-t-il rendue?

--Non: seulement, il était lui-même très agité.

--Le croyez-vous, madame? Est-ce donc pour cela qu'il avait si naturellement dans sa poche de quoi écrire, de quoi donner un reçu?

L'insoucieuse vicomtesse était atterrée. Il lui semblait qu'elle avait eu devant les yeux un brouillard épais, et qu'il se dissipait.

--Puis, reprit André, comment était libellée cette quittance? Au nom de M. de Croisenois. Ils se connaissaient donc? Enfin, comme Van Klopen est un homme prudent un affaires, il ajoute: «Pour le compte de Mme la vicomtesse de Bois-d'Ardon.»

M. de Breulh était enthousiasmé.

--La complicité est comme prouvée! s'écria-t-il.

--Une dernière particularité nous fixera. Qu'est devenue la facture du sieur Van Klopen, cette facture portant reçu?

Il s'interrompit; Mme de Bois-d'Ardon était devenue fort pâle, elle frissonnait.

--Ah!... balbutia-t-elle, quelque chose me disait bien que j'étais sous le coup de quelque malheur affreux. C'est pour cela, Gontran, que je voulais vous demander un conseil.

--Parlez, ma chère Clotilde.

--Eh!... ne comprenez-vous pas que je ne l'ai pas, cette facture. M. de Croisenois l'a froissée d'un air furieux, puis il l'a mise dans sa poche comme par distraction. Je n'ai pas osé la lui demander sur le moment.

André triomphait.

--Eh bien!... s'écria-t-il, la comédie est-elle assez évidente? M. de Croisenois avait besoin de votre influence, madame; il a voulu vous mettre dans l'impossibilité de la lui marchander. Admettez que vous n'ayez pas été assez généreuse pour vous intéresser à lui, ne vous croiriez-vous pas engagée par le seul fait de ces vingt mille francs si généreusement prêtés?

--Oui, c'est vrai, c'est vrai...

Maintes fois déjà en sa vie, l'aimable vicomtesse de Bois-d'Ardon s'était jetée à l'étourdie dans les aventures les plus périlleuses.

A vingt reprises, pour un caprice, pour une niaiserie, par dépit, par oisiveté, pour rien, elle avait risqué son nom, sa réputation, son bonheur et celui du son mari.

Elle avait eu parfois des transes terribles, mais jamais, autant qu'en ce moment, elle ne s'était sentie le cœur serré par une affreuse angoisse.

--Mon Dieu! murmura-t-elle, pourquoi m'effrayer ainsi? Ce n'est pas généreux. Que voulez-vous que M. de Croisenois fasse de cette quittance?

Ce qu'il pouvait en faire!... Elle ne le sentait que trop, et cependant, par une faiblesse d'esprit inconcevable bien que très commune, elle se refusait, pour ainsi dire, à constater le danger, à le reconnaître.

--Ce qu'il fera, répondit M. de Breulh, rien, si vous embrassez sa cause avec chaleur. Mais hésitez à le servir, et vous verrez s'il ne vous fait pas sentir que bon gré mal gré vous devez être son alliée, parce qu'il tient votre honneur entre ses mains.

--Et malheureusement, approuva André, la réputation d'une femme a toujours été à la merci d'un infâme ou d'un fat.

Mme de Bois-d'Ardon essaya encore de protester.

--Oh! vous exagérez, fit-elle du ton d'un enfant qui commence à douter de Croquemitaine, vous vous créez des fantômes.

--Eh quoi! fit tristement M. de Breulh. En êtes-vous à ignorer que par les folies de luxe et les rages de toilettes qui courent, les femmes du monde qui se conduisent mal passent pour ruiner leurs amants aussi lestement que les filles les plus adroites? Mais c'est archi-connu, cela!...

--Quelle honte!...

--Que demain, à son club, M. de Croisenois dise: «Cette petite Bois-d'Ardon me coûte les yeux de la tête!» puis qu'il montre négligemment votre facture de vingt mille francs, acquittée à son nom, que pensera-t-on, je vous le demande?

--On me fera bien l'honneur, je suppose...

--Non, Clotilde, non, on ne vous fera aucun honneur. Qui diable ira s'imaginer que c'est là un prêt? On dira simplement: «Cette chère vicomtesse est horriblement coquette, l'argent que son mari lui donne ne suffisant pas à son appétit, voici qu'elle grignotte Croisenois!» Et on rira. Cela ne va-t-il pas de soi et ne se voit-il pas tous les jours? Vous savez des exemples. Et si le misérable y tient, huit jours plus tard le propos arrivera aux oreilles de Bois-d'Ardon, embelli, enjolivé, envenimé...

L'infortunée vicomtesse se tordait les mains de désespoir.

--Ah! c'est affreux!... disait-elle, c'est horrible!... Savez-vous que c'est à peine si mon mari douterait! Il prétend qu'une femme qui, comme moi, suit les modes et est citée parmi les plus élégantes, est capable de tout pour conserver une supériorité qui désole les autres femmes. Oui, il dit cela, et il le croit...

Le silence d'André et de M. de Breulh apprit à la vicomtesse que leur avis était absolument celui de M. de Bois-d'Ardon.

--Ah! maudits chiffons, poursuivit-elle, misérables toilettes!... Moi qui ai si bien tout pour être la plus heureuse des femmes. Non, je le jure, je ne ferai plus de dettes!...

Ces héroïques résolutions, Mme de Bois-d'Ardon ne manque jamais de les prendre après chaque folie un peu forte. Mais serments de coquette et serments d'ivrogne se ressemblent. Elle oublie vite ses repentirs périodiques.

--Enfin, reprit-elle, comment sortir de là, mon bon Gontran? J'espérais que vous me trouveriez un expédient. Si vous alliez redemander cette malheureuse facture à M. de Croisenois?

M. de Breulh réfléchit un moment.

--Je le puis, certes, répondit-il; mais cette démarche, loin de vous être utile, vous nuirait. Ai-je des preuves décisives de l'infamie de M. de Croisenois? Non. Il niera tout et n'en clabaudera pas moins. Aller le trouver, c'est lui dire que vous avez pénétré ses desseins, c'est vous préparer une inimitié mortelle.

--Sans compter, reprit André, que cette réclamation mettrait M. de Croisenois sur ses gardes, et qu'une fois prévenu il nous échapperait.

L'infortunée vicomtesse courbait le front sous ces objections si concluantes.

--Suis-je donc perdue! s'écria-t-elle, éclatant en sanglots. Suis-je pour toute ma vie au pouvoir de cet être odieux, condamnée à lui obéir quand même, réduite à trembler sous son regard comme l'esclave sous le fouet!

Mais André avait eu le temps d'étudier la situation et de reconnaître ses avantages.

--Non, madame, répondit-il, non, rassurez-vous. Avant longtemps, je l'espère, j'aurai mis M. de Croisenois hors d'état de nuire à qui que ce soit. Une question, pourtant, une seule: Qu'avez-vous répondu à sa demande de présentation?

--Rien de positif; je pensais à vous et à Sabine.

--Oh!... en ce cas, madame, dormez tranquille. Tant qu'il aura l'espoir de gagner votre influence, M. de Croisenois se gardera de troubler votre repos. Servez-le donc, ne soufflez mot de la facture, témoignez-lui estime et amitié, ouvrez-lui les portes de l'hôtel de Mussidan, appuyez-le, chantez ses louanges.

--Mais vous, monsieur, vous...

--Moi, madame, aidé de M. de Breulh, je travaillerai à démasquer l'infâme, et notre tâche sera d'autant plus facile que sa sécurité sera d'autant plus grande...

Il s'interrompit; le domestique dépêché par M. de Breulh-Faverlay revenait avec les fonds.

Lorsqu'il se fut retiré, le gentilhomme prit les vingt billets de banque, et les présentant à la jeune femme:

--Voici toujours, ma chère Clotilde, lui dit-il, de quoi payer le Croisenois. Si vous m'en croyez, vous lui enverrez cela ce soir même, avec un billet tout gracieux...

--Merci, Gontran, je ferai ce que vous dites.

--Surtout, glissez dans votre lettre un mot d'espoir au sujet de la présentation. Qu'en pense maître André?

Maître André était fort préoccupé.

--Je pense, répondit-il, que si on pouvait obtenir du Croisenois un reçu de cette somme, ce serait toujours cela de gagné.

--Plaisantez-vous?

--Pas du tout.

--Ce serait éveiller les soupçons du drôle.

--Qui sait!... murmura le jeune peintre, en s'y prenant bien!...

Et se retournant vers Mme de Bois-d'Ardon:

--Il est impossible, continua-t-il, que madame la vicomtesse n'ait pas à son service quelque camériste bien futée...

--J'en ai une plus fine que l'ambre.

--Eh bien! ne peut-on pas remettre à cette fille la lettre et les billets de banque séparément? On lui aura fait la leçon d'avance. En arrivant chez M. de Croisenois, elle semblera épouvantée de la somme qu'elle apporte, elle semblera habilement maladroite, elle aura des défiances ridicules; bref, elle exigera un reçu qui dégage sa responsabilité.

--Ah! comme cela, oui, la chose est faisable.

--Et elle sera faite, je vous le garantis, affirma la vicomtesse. Joséphine n'a pas sa pareille pour jouer la comédie.

A ces idées de comédie, de tromperie, de ruse, le sourire refleurissait sur les lèvres de la jolie vicomtesse. La fermeté d'André et de M. de Breulh dissipait toutes ses inquiétudes. Elle ne pouvait croire que, protégée par ces deux hommes, elle courût le moindre danger.

--De plus, reprit-elle, fiez-vous à moi pour endormir le Croisenois. Avant quinze jours, je veux être sa confidente, et tout ce qu'il me dira, vous le saurez.

Elle eut un joli geste de menace, et poursuivit:

--C'est de franc jeu, n'est-ce pas? Pourquoi venir me «monter un coup?» C'est odieux... Et ce Van Klopen, qui «était de l'affaire!» A qui se fier, bon Dieu! Un homme sans rival pour inventer un costume. Qui est-ce qui m'habillera maintenant? Car il faut que je le «lâche,» il n'y a pas à dire!...

Le naturel revenait au galop, et l'argot aussi. La vicomtesse se leva.

--Allons! fit-elle, «je me la casse.» J'ai quatre amis de Bois-d'Ardon à dîner ce soir. Adieu, ou plutôt au revoir.

Et, légère, toute souriante, elle regagna sa voiture.

--Voilà comme elles sont toutes aujourd'hui! s'écria M. de Breulh. Et encore celle-ci a du cœur, si elle n'a pas de cervelle.

Mais André était trop à son idée fixe pour relever l'observation.

--Maintenant, s'écria-t-il, le Croisenois est à nous. Notre point de départ est trouvé. Il tient M. de Mussidan comme il croit tenir Mme de Bois-d'Ardon. Nous connaissons les façons de travailler de cet honorable gentilhomme, il vous vole vos secrets et il vous fait chanter après... Mais nous sommes là: M. de Mussidan ne chantera pas...

XXV

Être le maître du plus confortable des intérieurs, y trouver toutes ses aises, avoir pris la délicieuse habitude d'y cuver en paix les égoïstes jouissances du célibataire, puis, tout à coup, être dépossédé!

Peut-on imaginer un plus affreux supplice.

Ce fut précisément celui du docteur Hortebize, lorsque le bon père Tantaine au nom de B. Mascarot, vint le prier de donner l'hospitalité à Paul Violaine.

Il pâlit et frémit, l'aimable épicurien, à la seule idée de cette invasion. Partager son appartement ou en être chassé par les huissiers lui semblait tout un.

Il vit, comme en un tableau sombre, sa vie dérangée, ses habitudes troublées, sa liberté compromise.

Que faire, que devenir, où aller, quels plaisirs prendre, avec ce garçon pour commensal obligé, dormant sous son toit, mangeant à sa table, le suivant dehors, pendu à son paletot comme le moutard au tablier de sa bonne?

Plus de délicats dîners au restaurant, en compagnie de spirituels gourmets. Plus de ces visites mystérieuses qu'il attendait souvent avec impatience, le soir, les rideaux tirés, après avoir envoyé ses domestiques au spectacle.

Aussi, de quel cœur il vouait au diable l'honorable placeur et son intéressant protégé.

Mais l'idée ne lui vint pas d'essayer seulement de se soustraire à cette écœurante corvée.

Initié presque complétement aux projets de B. Mascarot, il sentait que surveiller Paul pendant les premiers jours était d'une importance capitale.

Il fallait le dépayser, ce garçon, le dérouter, l'étourdir, le transformer, creuser entre son passé et le présent un si profond abîme, qu'il ne pût revenir sur ses pas.

N'était-il pas indispensable, sans dire absolument la vérité à Paul, de le préparer à l'entendre? On devait aguerrir son esprit contre les révoltes, sinon probables, du moins possibles, de sa conscience au dernier moment.

Le docteur se résigna donc et sut faire, comme on le dit vulgairement, contre fortune bon cœur.

Paul trouva en lui le plus agréable des compagnons, un spirituel causeur, un conseiller facile, prêchant une morale à la douce et une philosophie sans scrupules.

Pendant cinq jours, ils ne se quittèrent pas, déjeunant dans les grands restaurants, se promenant au bois, dînant au club du docteur.

Quant à leurs soirées, elles étaient prises.

Ils les passaient exactement chez M. Martin-Rigal. Le docteur jouait avec le banquier, lorsqu'il n'était pas sorti,--et Paul et Flavie causaient, à demi-voix, ou faisaient de la musique.

Mais rien n'est éternel ici-bas.

Le cinquième jour de cette agréable existence, le bon Tantaine parut, annonçant qu'il venait chercher Paul et son bagage.

--Je vous ai déniché et arrangé, lui dit-il, le plus charmant réduit qu'on puisse rêver. Dame!... c'est beaucoup moins beau qu'ici, mais tout y est conforme à la position qu'il convient que vous affichiez.

--Où est-ce?

Le bonhomme eut un sourire qui voulait être très malicieux:

--J'ai songé à économiser vos chaussures, répondit-il, vous ne serez pas à une lieue de chez M. Martin-Rigal.

--Partons donc!... s'écria le jeune homme, que la curiosité ardait.

Comme factotum, le vieux clerc n'a pas son pareil. Il sait tout, connaît tout, prévoit tout, pense à tout.

Paul dut s'en convaincre au premier coup d'œil donné à sa nouvelle demeure.

C'est rue Montmartre, presque au coin de la rue Joquelet, que le père Tantaine avait rencontré ce qu'il cherchait.

C'était bien, ainsi qu'il l'avait fait pressentir, le logis modeste d'un artiste à ses débuts, mais d'un artiste ayant déjà vaincu les premières difficultés, songeant à l'avenir et se préoccupant du bien-être présent.

L'appartement, situé au troisième étage, se composait d'une petite entrée, de deux jolies pièces et d'un assez grand cabinet de toilette. Une des pièces était la chambre à coucher, l'autre était disposée en petit salon de travail, et près de la fenêtre se trouvait un piano.

Meubles, rideaux, tentures, bibelots, tout était propre, rien n'était neuf.

Une particularité frappa Paul.

Cet appartement, qu'on lui disait loué et meublé pour lui depuis trois jours seulement, paraissait habité. La vie y palpitait. Ou eût juré que le locataire venait de sortir à la minute, et qu'il allait rentrer.

Tout, depuis le lit qu'on aurait supposé tiède encore, jusqu'aux bouts de bougie des candélabres, trahissait des habitudes quotidiennes non interrompues.

Il y avait, sous le lit, des pantouffles qui avaient servi, le feu du matin n'était pas tout à fait éteint, on apercevait dans l'âtre des bouts de cigare, sur la table du salon de travail était une feuille de papier de musique, où on avait commencé de noter un air.

Cette sensation de la présence d'un maître était si forte, que Paul ne put s'empêcher de s'écrier:

--Mais cet appartement est habité, monsieur, nous sommes chez quelqu'un.

--Nous sommes chez vous, mon enfant.

--Maintenant, peut-être, parce que vous aurez acheté ici tout en bloc; mais celui qui vous a vendu son mobilier ne fait que de partir...

Le doux Tantaine avait l'air ravi d'un écolier après une espièglerie.

--Depuis plus d'un an, répondit-il, le seul locataire de céans, c'est vous. Ne reconnaîtriez-vous plus votre logis?

Paul écoutait bouche béante, flairant une mystification ou un mystère.

--Quelle plaisanterie! dit-il, pour dire quelque chose.

--De ma vie je n'ai été aussi sérieux. Voici plus d'une année que vous avez installé vos pénates ici. En voulez-vous une preuve? Je vais vous la donner.

Il n'attendit pas la réponse. Il courut se pencher au-dessus de la cage de l'escalier, et, de toutes ses forces, cria:

--Mère Brigot!... Ohé!... Montez donc!...

Puis revenant à Paul:

--C'est la concierge de la maison, dit-il, vous allez voir.

Au même moment, une grosse vieille, répugnante d'obésité, au nez écarlate ayant une mine obséquieuse que démentait son petit œil méchant caché sous de gros sourcils gris, fit son entrée dans l'appartement.

--Bonjour la mère, lui dit le vieux clerc d'huissier; je vous ai appelée pour un petit renseignement...

--Bien à votre service, monsieur Tantaine.

Du doigt, le bonhomme montra Paul, tout en continuant à s'adresser à la portière.

--Vous connaissez monsieur? demanda-t-il.

--Cette malice! Un locataire.

--Comment se nomme-t-il?

--Paul.

--Tout court?

--Mais oui; Paul de Rien-Avec, autrement dit. N'allez-vous pas lui reprocher de n'avoir connu ni père ni mère...

--Quelle est sa profession?

--Artiste donc! il donne des leçons de piano, il compose des airs et il copie de la musique.

--Que gagne-t-il à ce métier?

--Ah!... je n'ai pas compté avec lui. A vue de nez, ça doit aller dans les trois ou quatre cents francs par mois.

--Et cette somme lui suffit?

--Certainement. Mais dame! c'est si sage, si économe! une vraie fille, quoi! Au point que moi qui ai une demoiselle, je voudrais qu'elle lui ressemblât. Et travailleur, et distingué, et propre...

Elle sortit sa tabatière, huma une copieuse prise, et, avec l'accent d'une conviction bien arrêtée, ajouta:

--Et joli garçon!...

L'air connaisseur de la grosse femme parut réjouir beaucoup le bon Tantaine. Cependant il poursuivit:

--Pour être si bien informée, il faut que vous connaissiez M. Paul depuis longtemps, et qu'il vous ait parlé de ses affaires.

--Pardine!... il y aura quinze mois, au terme prochain qu'il a emménagé ici, et depuis ce temps, tous les jours que le bon Dieu fait, c'est moi qui arrange son ménage...

--Savez-vous où il logeait avant?

--Naturellement, puisque je suis allée aux renseignements. Il demeurait rue Jacob, de l'autre côté de l'eau. On l'y a même bien regretté, allez, mais il fallait qu'il se rapprochât de son travail, qui est ici près, rue Richelieu, à la bibliothèque.

D'un geste, le bonhomme arrêta la portière.

--Cela suffit, mère Brigot, dit-il, laissez-moi seul avec monsieur.

Ce bizarre, ce surprenant interrogatoire, Paul l'avait écouté de l'air ahuri d'un homme qui se tâte pour savoir au juste s'il dort ou s'il veille, s'il vit ou s'il rêve.

Le doux père Tantaine, lui, ferma soigneusement la porte sur les talons de la portière, et revint vers son protégé en riant aux éclats trop fort pour que son rire fût complétement naturel.

--Eh bien! lui demanda-t-il, que dites-vous de l'aventure?

Paul fut bien deux minutes au moins pour recouvrer la parole. Il faisait d'héroïques efforts pour rassembler ses idées en déroute, il appelait à la rescousse sa fermeté vacillante.

Il se rappelait les conseils que depuis cinq jours le docteur Hortebize lui chantait sur tous les tons: «Attendez-vous aux événements les plus extraordinaires, ne vous étonnez de rien, soyez prêt à tout.»

Pour un premier assaut, sa contenance ne fut pas trop fâcheuse.

--Je suppose, monsieur, reprit-il enfin, que vous avez fait la leçon à cette femme.

La grimace du vieux clerc ne laissait pas de doute sur le vif désappointement que lui causa cette réponse.

--Diable!... fit-il d'un ton d'ironie qu'il ne prit pas la peine de dissimuler, si c'est là tout ce que vous avez compris, nous ne sommes pas près de nous entendre!

Cette raillerie devait piquer la vanité toujours à vif du protégé de B. Mascarot.

--Pardon, reprit-il d'un air gourmé, je comprends que cette scène n'est qu'une préface, et j'attends le roman.

Cela fut dit avec une belle assurance qui enchanta le vieux clerc d'huissier.

--Oui, mon enfant, s'écria-t-il tout attendri d'une effusion paternelle, oui, ce n'est qu'une préface indispensable! Le roman, on te le révélera quand le moment propice sera venu, et tu verras quel magnifique rôle on t'y réserve, et tu comprendras quel succès t'attend, si tu sais être un acteur de talent!

--Pourquoi ne pas dire la vérité tout de suite?

Le bonhomme hocha doucement la tête.

--Patience, répondit-il en revenant au «vous,» patience, impétueuse jeunesse! On n'a point bâti Paris en un jour. Laissez-vous guider, ô mon fils! laissez-nous mesurer le fardeau à vos forces, abandonnez-vous à nos lisières protectrices! C'en est assez pour aujourd'hui. Vous venez de recevoir votre première leçon, repassez-la, méditez-la.

--Une leçon?

--Ou une répétition, comme vous voudrez, oui, mon enfant. Ce que j'avais à vous apprendre, je l'ai mis en action, pour vous frapper plus vivement, pour le graver plus profondément dans votre esprit.

C'était précis, cela: il n'y avait ni à douter, ni à équivoquer, ni à hésiter.

--Tout ce que cette bonne femme a dit, poursuivit le doux Tantaine en appuyant sur chaque mot pour lui donner une valeur plus grande, tout ce qu'elle a répondu doit être la vérité. Donc, c'est la vérité. Quand vous serez arrivé à vous le persuader à vous-même, vous serez prêt pour la lutte; jusque-là, non. Souvenez-vous de ceci: on n'impose que les croyances auxquelles on ajoute lui. Il n'est pas un imposteur illustre qui n'ait été sa première dupe et sa plus entêtée.

A ce vilain mot: imposteur! le protégé de B. Mascarot ne fut pas maître d'un haut-le-corps. Il essaya de protester.

Mais ce fut une raison pour Tantaine d'insister sur son idée et de souligner sa réplique comme on accentue la phrase décisive qui livre la clé d'une situation indéchiffrable.

--Un de mes amis, prononça-t-il, a vécu dans l'intimité d'un faux Louis XVII, qui eût ses partisans, et il m'a raconté une foule de particularités de son existence. Ce garçon, qui était le fils d'un cordonnier d'Amiens, avait si parfaitement fait abstraction de soi pour se pénétrer de son personnage d'emprunt, que, mis inopinément en présence d'une fille de son pays, qui avait été sa maîtresse et qu'il avait aimée à la folie, il ne la reconnut pas.

--Oh!... interrompit Paul; quelle histoire!...

--Non, il ne la reconnut pas. Et voilà à quelle perfection vous devez prétendre. Ne souriez pas, le cas est sérieux. Il vous faut réussir à vous dégager totalement de vous-même pour entrer dans la peau d'un homme nouveau. Paul Violaine, le fils illégitime d'une petite mercière de Poitiers, le trop naïf amant de la Belle Rose, n'existe plus. Il est mort d'inanition dans un grenier de l'hôtel du Pérou, ainsi qu'en témoignerait au besoin Mme Loupias.

C'est qu'il ne plaisantait pas, le vieux clerc d'huissier.

Il avait arraché son masque de bénigne niaiserie, il avait cet accent irrésistible qui enfonce les idées comme des pointes acérées dans les cerveaux les plus rebelles.

--Vous dépouillerez, poursuivait-il, cet individualité importune comme un vêtement usé qu'on jette et qu'on oublie. Le succès est à ce prix. Et je ne vous commande pas seulement de perdre la mémoire de l'intelligence, celle-là n'est rien; je vous ordonne de perdre la mémoire du corps, qui est idiote, absurde, terrible, qui trahit toujours. Il ne faut pas que si, dans la rue, un inconnu crie: Violaine!... vous vous retourniez machinalement.

Si préparé que dût être Paul à cette leçon, il sentait sa raison vaciller comme la flamme d'une bougie au vent. Le cauchemar continuait.

--Qui suis-je?... balbutia-t-il.

Le doux Tantaine se permit un ricanement sardonique.

--La portière vous l'a dit, répondit-il, aussi bien, mieux même que je n'aurais su vous le dire. Vous avez nom Paul, tout court, vous avez été élevé aux Enfants-Trouvés, vous n'avez jamais connu vos parents. Voici quinze mois que vous habitez ici, et vous demeuriez l'an passée rue Jacob. Votre femme de ménage n'en sait pas davantage... Mais lorsque vous viendrez avec moi rue Jacob, les concierges vous reconnaîtront, et ils vous diront où était, avant, votre domicile; et si nous y allons, on se souviendra de vous pareillement.

--Et il me sera possible de remonter ainsi le passé?...

--Mon Dieu, oui, jusqu'au jour de votre naissance. Peut-être en cherchant bien, arriveriez-vous jusqu'à votre père...

--Oh!... monsieur!...

--A moins qu'il n'arrive jusqu'à vous.

Le front de Paul devenait de plus en plus soucieux.

--Mais si on me demandait des détails sur ma vie, sur ce que j'ai fait? Cela peut arriver; je puis être interrogé par M. Martin-Rigal, par Mlle Flavie...

--Nous y voici donc!... Eh bien! rassurez-vous; on vous communiquera des documents si explicites, si précis qu'il vous sera aisé de donner, heure par heure pour ainsi dire, l'emploi de vos vingt-trois ans.

--Mais alors, monsieur, il était donc, comme moi, musicien, compositeur, cet autre dont je prends la place?

Le vieux clerc d'huissier, impatienté, ne se gêna pas pour lâcher un maître juron.

--Sacrebleu!... s'écria-t-il, jouez-vous la simplicité? Vous ai-je dit que vous preniez la place de qui que ce soit? Que me parlez-vous d'un autre? Il n'y a que vous ici. Vous n'avez donc pas écouté la portière.

--Si, mais...

--Eh bien! elle vous l'a appris, vous êtes artiste. Vous vous êtes fait seul, comme les hommes qui ont du nerf. Est-ce que le talent a besoin de maître! Pour vivre en attendant que vos œuvres arrivent à l'Opéra, vous donnez des leçons.

--A qui? On me questionnera.

Le père Tantaine prit dans une coupe, sur la cheminée, trois cartes de visite, et les présenta à Paul, en disant:

--Voici le nom et l'adresse de trois élèves que vous avez et qui vous donnent chacune cent francs par mois pour deux séances par semaine. Ces deux-ci vous affirmeraient si vous en doutiez, que vous êtes leur professeur depuis longtemps. La troisième, Mme veuve Grodorge, témoignera même en justice, sous la foi du serment, qu'elle doit à vos leçons tout ce qu'elle sait, et elle est forte. Demain, vous vous présenterez chez ces élèves, aux heures indiquées sur les cartes. Vous serez reçu comme un familier de la maison, lâchez d'y être à l'aise autant qu'un ancien maître...

--Je tâcherai.

--Encore un mot. En dehors de vos leçons, et pour augmenter votre bien-être, vous copiez à la bibliothèque, pour des amateurs riches, des fragments d'anciens opéras inédits. Voici sur le piano le travail que vous achevez pour M. le marquis de Croisenois, une œuvre charmante de Valserra: I tredici mesi...

C'était tout pour le moment. Il prit le bras de Paul et lui fit visiter en détail l'appartement.

--Vous le voyez, disait-il, on n'a rien oublié, on vous croirait ici depuis des siècles. Bien plus, comme, en garçon rangé que vous êtes, vous ne dépensez pas ce que vous gagnez, vous trouverez dans le tiroir de votre bureau huit obligations d'Orléans et un millier de francs, ce sont vos économies.

Mille questions se pressaient sur les lèvres de Paul, mais déjà le bonhomme avait ouvert la porte pour se retirer.

--Je reviendrai demain avec le docteur, dit-il.

Puis adressant à son élève une bénédiction ironique, il ajouta, comme jadis B. Mascarot:

--Tu seras duc!...

Debout devant sa loge, la concierge de la maison, la mère Brigot, guettait la sortie du vieux clerc d'huissier.

Dès qu'elle l'aperçut descendant lentement l'escalier, la tête baissée en homme écrasé sous le poids de ses préoccupations, elle courut à lui, autant toutefois que son obésité lui permettait de courir.

--Êtes-vous content de moi, monsieur Tantaine? lui demanda-t-elle de sa voix affreusement pateline...

--Chut!... interrompit le bonhomme en la poussant brutalement dans sa loge, dont la porte était restée ouverte, chut donc! Êtes-vous folle de parler ainsi tout haut, au risque d'être entendue du premier venu!

Il paraissait si furieux, ce bon Tantaine, que la portière baissait le nez, tremblante comme une coupable devant la justice.

--J'espérais, balbutia-t-elle, que j'avais bien répondu.

--Très bien, en effet, mère Brigot; vous m'aviez parfaitement compris. Je rendrai bon compte de vous à M. Mascarot.

--Quel bonheur!... Alors, nous sommes sauvés, Brigot et moi?

Le vieux clerc eut un geste équivoque.

--Sauvés... répondit-il, pas encore tout à fait. Le patron, certainement, a le bras long, mais vous avez des ennemis, beaucoup d'ennemis. Tous les domestiques de la maison vous exècrent, et ils seraient ravis, je ne vous le cacherai pas, de vous faire arriver de la peine.

--Oh!... monsieur, est-ce possible; peut-on dire des choses pareilles! Nous qui sommes si bons pour eux, mon mari et moi.

--Maintenant peut-être, parce que vous redoutez leur témoignage; mais autrefois?... Ah! vous vous êtes mis dans de biens vilains draps, votre mari et vous. La loi est précise: Article 386, paragraphe 3. Il y va de la réclusion. Vous avez surtout cette diable de circonstance de paquets de clés vus entre vos mains par les deux bonnes du second étage, qui est terrible.

Ce fut au tour de la grosse femme de frémir. Elle joignit les mains en murmurant d'une voix suppliante:

--Plus bas! monsieur, je vous en conjure, plus bas!...

--Votre grand tort, poursuivait le père Tantaine, est d'être venu trouver le patron trop tard. On avait beaucoup jasé déjà, la police avait été prévenue et ne pouvait se dispenser d'agir.

--C'est égal, si M. Mascarot voulait...

--Mais il veut, chère dame, il ne demande qu'à vous être utile. Je suis persuadé qu'il réussira à égarer l'enquête; déjà beaucoup de témoins ont promis de vous être favorables... Seulement, vous savez, service pour service, il faut lui obéir ponctuellement.

--Oh! le cher homme!... nous passerions dans le feu pour lui, Brigot et moi; ma fille Euphémie y passerait aussi...

Prudemment le vieux clerc recula.

Il put craindre que, transportée d'espoir, dans l'effusion de sa reconnaissance, la portière ne se jetât à son cou.

--Le patron n'exige pas de tels sacrifices, dit-il; tout ce qu'il vous demande, c'est de ne jamais varier dans vos déclarations au sujet de Paul. Ce qu'il attend, c'est une discrétion impénétrable. Un seul mot du secret qui vous a été confié, il vous abandonne, et alors, je vous l'ai dit, l'article 386...

Décidément, l'énoncé de cet article qui édicte les peines applicables aux vols domestiques avait la vertu de donner des coliques à l'honnête concierge.

--La tête sur le billot, monsieur, s'écria-t-elle, je soutiendrais mordicus que M. Paul est mon locataire depuis un an, qu'il est artiste, que je le connais, et le reste. Quant à lâcher une traître parole de ce que vous m'avez conté, je me couperais plutôt la langue, et j'y tiens... allez!

Si véritablement sincère était l'accent de cette déclaration, que le vieux clerc d'huissier revint à sa bénignité accoutumée.

--Dans ces conditions, prononça-t-il, je suis autorisé à vous dire: Espérez. Oui, le jour où l'affaire de notre jeune homme sera terminée, on vous obtiendra une petite déclaration qui vous rendra blancs comme neige et qui vous permettra de dire le front haut que vous avez été calomniés.

C'était un marché, la mère Brigot ne devait pas s'y méprendre.

--Qu'il réussisse donc bien vite, dit-elle, ce cher enfant mignon.

--Ce ne sera pas long, je vous le garantis. Mais jusque-là, vous savez, surveillance attentive de tous les instants.

--On ouvrira l'œil.

--A qui que ce soit, en dehors du patron, de son médecin ou de moi, qui viendrait demander Paul, vous répondrez qu'il est sorti.

--Entendu, personne ne montera.

--De plus, il vous faudrait tâcher de savoir le nom du visiteur et venir nous avertir rue Montorgueil.

--S'il vient quelqu'un, vous serez prévenu dans les cinq minutes.

Le bon Tantaine se recueillit cherchant s'il n'avait pas quelque autre recommandation à faire.

--C'est bien tout, dit-il au bout d'un moment. Ah! encore ceci. Tenez exactement note des heures de sortie et de rentrée de ce joli garçon, parlez-lui le moins possible, mais épiez ses moindres actions.

Cela dit, sans s'arrêter aux protestations de la portière toute brûlante du zèle d'un intérêt bien entendu, il s'éloigna en répétant:

--Surveillez! surveillez!... qu'il ne fasse pas de sottises.

Cette dernière préoccupation, pour le moment du moins, était absolument superflue.

Paul était hors d'état de tenter quoi que ce fût.

Tant qu'il s'était senti sous l'œil du père Tantaine, il avait puisé dans sa détestable vanité assez d'énergie pour garder une ferme contenance.

Mais, une fois seul, après le départ du bonhomme, il fut saisi d'un tel effroi qu'il se laissa tomber comme anéanti sur un fauteuil.

C'est qu'entre toutes les idées qui doivent répugner à l'imagination, il n'en est pas de plus odieuse que celle de la perte de sa personnalité.

Si l'esprit accepte facilement la nécessité d'un travestissement imposé par les circonstances, c'est que ce travestissement n'est que momentané, et que d'ailleurs, sous un faux nom pris au hasard, sous le costume d'emprunt, on reste soi.

Tel n'était pas le cas de Paul.

Non seulement il se voyait réduit à renoncer à son individualité, mais il si trouvait prendre l'individualité d'un autre.

Il serait peut-être heureux et riche, il épouserait Flavie, il aurait un grand nom; mais, femme, argent, noblesse, bonheur, il devrait tout à une infâme comédie.

Et le pacte conclu, et il l'était presque, il lui deviendrait impossible de revenir sur ses déclarations. Il serait comme un acteur condamné à vivre avec le masque et le costume de son rôle. Il lui faudrait, jusqu'à sa mort, être cet autre dont il volait le passé.

Il frissonnait en se rappelant cette lugubre parole du père Tantaine:

--Paul Violaine est mort.

Et il lui semblait, en effet, que quelque chose venait de se briser en lui.

Il torturait sa mémoire à chercher parmi ses souvenirs quelques exemples de cette situation étrange; il n'en trouvait pas.

Si, cependant.

Il se rappelait l'histoire de Cognard, ce bandit si audacieux, incarné en comte de Sainte-Hélène, dont tout Paris admirait la tournure martiale et le brillant uniforme, sur le front des troupes, aux revues royales.

Cognard, ce forçat trahi par un ancien compagnon de chaîne.

Car c'était là ce qu'il risquait, à jouer cette périlleuse partie: le bagne.

Ne serait-il pas reconnu, lui aussi, par quelque camarade oublié, qui au moment du triomphe le montrerait du doigt et crierait:

--Arrêtez!... Celui-ci est Paul Violaine, de Poitiers, le fils de la petite mercière de la rue des Vignes.

Que ferait-il alors, que répondre? Aurait-il sur les émotions poignantes d'un tel moment assez de puissance pour payer d'audace, pour regarder, d'un œil riant cet accusateur en lui disant:

--Vous vous trompez, je ne vous connais pas.

Il ne se sentait pas cette impudence imperturbable, et la conviction de n'être pas à la hauteur de son rôle ajoutait à son effroi.

S'il n'eût pas été engagé déjà, s'il eût su que devenir, où aller, comment vivre, il eût pris la fuite.

Le pouvait-il?

Hélas! bien que fort inexpérimenté, il comprenait que des gens comme le placeur, comme Hortebize et comme Tantaine ne sèment pas leurs secrets au hasard. Ils lui avaient fait, à eux trois, assez d'étranges confidences pour lui bien prouver qu'ils le considéraient comme absolument en leur pouvoir.

Or, il savait à quoi s'en tenir sur la puissance de B. Mascarot. Il était certain que, quoi qu'il pût faire, il n'échapperait pas à sa vengeance.

Accepter le traité, c'était courir un danger; mais un danger lointain, probable peut-être, mais non pas assuré.

Éluder le traité c'était s'exposer à un péril immédiat et parfaitement défini.

Pris entre ces menaces, Paul devait choisir les plus éloignées.

Ce furent d'ailleurs les dernières convulsions de son honnêteté expirante.

--J'accepte, murmura-t-il, en avant!...

Il faut bien le dire, les cinq jours passés en compagnie de l'excellent Hortebize pesaient d'un poids énorme dans la balance des décisions de Paul.

Il possédait au suprême degré, ce respectable docteur, l'art de rendre le vice aimable et de le mettre à la portée de toutes les consciences.

Pour exposer ses odieuses théories, il savait toujours rencontrer le terme congruant, l'expression agréable et de bonne compagnie.

Paraissait-on néanmoins surpris, vite il trouvait parmi ses souvenirs des exemples rassurants à citer.

Si bien qu'il semblait impossible qu'à son contact l'honnêteté à peine trempée d'un adolescent dévoré de convoitises, tout flambant de passions inassouvies, ne fût pas désorganisée.

Un garçon bien autrement affermi que Paul en d'honorables principes, eût très probablement succombé à ces incessantes attaques, ayant l'apparence inoffensive et la redoutable puissance de la goutte d'eau qui, à la longue, use le rocher.

Nul comme le docteur ne savait émettre à propos ces maximes dissolvantes qui sont comme le lien commun de la corruption.

Il professait, prétendait-il, le catéchisme des forts.

Il prêchait deux morales, celle des intelligents et celle des imbéciles.

--De quelle postérité voulez-vous être, demandait-il à Paul, de celle d'Abel ou de celle de Caïn? Entre les deux, il faut opter sans rémission. Éternels moutons, les fils d'Abel seront toujours tondus. Les descendants de Caïn, au contraire, savent s'armer de ciseaux et tondre. Que redoutez-vous? Ce n'est plus Dieu maintenant qui, du haut des nuages, crie: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?» C'est la justice humaine qui se contente de demander si on s'est débarrassé d'Abel selon les règles prescrites par le code.

Puis, tous ces discours, il les condensait en aphorismes mis en pratique, affirmait-t-il, par les heureux du monde.

Il disait à Paul:

«Le succès justifie tout.»

«Une bonne grosse infamie qui enrichit d'un coup, épargne quantité de petites infamies de détail que se permettent les plus honnêtes gens.»

Ou encore:

«Le grand chemin de la fortune est si encombré, que ceux-là seuls arrivent au but qui ont l'adresse de prendre un chemin de traverse.»

Or, les renseignements du docteur avaient cela de terrible, qu'à tout instant il pouvait se proposer pour modèle, et dire:

--Regardez-moi!

Et, en effet, son exemple était de ceux qui feraient douter de la conscience et de la justice.

En lui le vice triomphait, jouissait, s'engraissait, roulait voiture, éclaboussait en riant l'honnêteté pauvre.

Quant au châtiment qui toujours arrive, tôt ou tard, s'il le redoutait, il se gardait bien de l'avouer.

Il ne disait pas à Paul que ce médaillon enrichi de pierreries qui battait son ventre de financier, renfermait un poison subtil sur lequel il comptait en cas de catastrophe.

Non. Il répétait:

--Du courage, ami Paul, abandonnez-vous à Mascarot, comme moi, comme le marquis de Croisenois, comme Van Klopen, comme tant d'autres. Mascarot peut tout ce qu'il veut, il est dévoué et sûr. Quand entre la fortune et un de ses amis se trouve un bourbier, il n'hésite pas, il prend, nouveau saint Christophe, son ami sur ses robustes épaules, et le passe.

Sur ce dernier point, le docteur prêchait un croyant.

Loin de douter de la force de B. Mascarot, Paul se la serait plutôt exagérée. Après cette dernière scène, il n'apercevait pour ainsi dire pas de limites à une puissance établie sur la terreur.

Si depuis sa sortie de l'hôtel du Pérou, il avait été ébloui par la rapidité des événements, son installation dans cet appartement de la rue Montmartre, lui paraissait tenir du prodige.

Il était stupéfait de la quantité de gens que l'honorable placeur savait faire mouvoir et forcer de concourir à la réussite de ses projets.

Cette portière qui assurait le connaître, ces concierges de la rue Jacob près desquels on pouvait aller aux renseignements, ces élèves qu'on lui procurait, tous ces gens n'étaient-ils pas comme autant d'esclaves qu'un secret livrait pieds et poings liés à la discrétion de B. Mascarot?

Était-il à craindre d'échouer avec de tels éléments de succès? Risquait-on même quelque chose, protégé par un homme à qui rien n'échappait, qui semblait disposer à son gré des événements, qui organisait le hasard à sa convenance?

--Et j'hésiterais, se disait Paul en arpentant d'un pied fiévreux son nouvel appartement, et j'aurais des scrupules! Ah! ce serait trop bête.

Il dormit mal cependant cette première nuit. A diverses reprises, il s'éveilla en sursaut. Il lui semblait voir rôder autour de son lit l'ombre vengeresse de l'homme dont il volait la personnalité.

Mais le lendemain, lorsque l'heure arriva d'aller donner sa première leçon, il se sentait en veine de courage, il faudrait dire d'impudence, et c'est d'un pas leste, la tête haute et la mine assurée qu'il se rendit à l'adresse indiquée sur la carte de Mme veuve Grodorge, celle qui devait se déclarer la plus ancienne de ses élèves.

Certes, il ne se doutait guère que deux de ses protecteurs, dissimulés derrière un lourd camion, le surveillaient et l'observaient.

C'était ainsi, cependant.

Amenés par le même désir de savoir comment Paul acceptait sa situation nouvelle, depuis qu'il était livré à lui-même, le bon Tantaine et le docteur Hortebize s'étaient rencontrés au coin de la rue Joquelet, juste à temps pour voir passer leur disciple et saisir sur sa physionomie l'expression de ses sensations.

En le voyant s'éloigner tout pimpant, ils échangèrent un coup d'œil de triomphe.

--Eh! eh! ricana le vieux clerc d'huissier, notre jeune coq redresse sa crête qui était bien basse hier au soir... cela va bien!

--Oui, approuva le docteur; le voilà lancé maintenant, il ira loin.

Pour plus de sûreté, cependant, ils entreront se renseigner près de la mère Brigot.

C'est avec les témoignages les plus serviles d'un respect sans bornes que la grosse femme les accueillit et répondit à leurs questions.

--Personne ne s'est présenté pour notre jeune homme, déclara-t-elle. Hier, il n'est descendu qu'à sept heures. Il m'a demandé de lui indiquer le restaurant le plus voisin; je l'ai envoyé au bouillon Duval, ici à côté. A huit heures, il était de retour; il est remonté se pomponner et est ressorti. A minuit, il était couché.

--Passons à aujourd'hui.

--Voilà! Quand je suis montée chez lui, ce matin, il pouvait être neuf heures. Il venait de se lever et finissait de s'habiller. Quand j'ai eu fini son ménage, il m'a priée de lui aller chercher à déjeuner et de lui préparer du café. J'ai obéi. Il s'est mis alors à manger de si bon appétit, que je me suis dit: «Allons, voilà l'oiseau habitué à sa cage!»

--Et après?

--Il s'est mis à chanter, toujours comme un oiseau. Puis il a touché du piano. Ah! le cher mignon, sa voix est aussi agréable que sa figure. Foi de femme!... on en deviendrait folle de ce petit homme-là! Heureusement, ma fille Euphémie ne vient pas me voir souvent...

Le reste de la phrase se perdit dans le mouvement qu'elle fit en aspirant une énorme prise de tabac.

--Enfin, s'il est sorti, reprit le père Tantaine, a-t-il dit s'il serait longtemps dehors?

--Le temps de donner sa leçon. Il sait que monsieur doit venir...

--C'est bien.

Satisfait de la surveillance, le bonhomme se retourna vers l'excellent M. Hortebize.

--Vous alliez peut-être à l'agence, monsieur le docteur? demanda-t-il.

--Précisément, je comptais voir M. Mascarot.

--Il est absent, mais si vous avez quelque chose à lui faire dire, prenez la peine de monter avec moi jusque chez notre jeune homme; il faut que je lui parle, et je vais l'attendre.

--Soit, répondit le docteur.

C'était comme un ordre pour l'obséquieuse concierge. Elle s'empressa de remettre à ses deux visiteurs la clé que lui avait laissée son locataire, et ils montèrent rapidement.

Mieux que Paul, l'excellent Hortebize pouvait juger l'habileté qui avait présidé à l'arrangement de cet appartement destiné à donner l'idée d'un long séjour et d'une existence calme et laborieuse.

--Sacrebleu!... mon vieux, s'écria-il avec l'accent de la sincère admiration, quel metteur en scène tu ferais!...

D'un coup d'œil il avait embrassé les détails les plus futiles en apparence, et il poursuivait:

--Parole d'honneur! sur la seule vue de ce petit salon de travail, un père donnerait sa fille au garçon qui l'habite...

Mais il s'interrompit, surpris du silence du vieux clerc d'huissier. Il le regarda et fut frappé de son air sombre.

--Qu'as-tu, demanda-t-il avec une nuance d'inquiétude, qu'y a-t-il?...

Tantaine fut un moment sans répondre. Il s'était assis les jambes croisées devant le feu près de s'éteindre, et tisonnait furieusement.

--Il y a, grommela-t-il enfin, il y a que nos cartes se brouillent.

A cette déclaration le front du souriant docteur se rembrunit.

--C'est Perpignan qui te gêne, fit-il. Tu auras rencontré près de lui des difficultés insurmontables...

--Non. Perpignan n'est qu'un sot. Il fera naturellement juste ce que je voulais lui conseiller de faire. Nous tenons le Champdoce...

Le digne M. Hortebize, fort oppressé depuis un moment, eut un gros soupir de satisfaction.

--Alors, murmura-t-il, je ne vois pas...

--Quoi!... tu oublies le mariage de Croisenois! Là est l'obstacle. Une affaire si sagement combinée, cependant, conduite avec tant de prudence. Hier encore j'aurais répondu sur ma tête d'un succès sans anicroche.

--Eh!... c'est cela, tu marchais avec trop d'assurance...

--Point. J'ai joué de malheur, voilà tout. Est-ce que la sagesse humaine existe!... La sagesse humaine!... ce n'est qu'un mot. On fait la part de l'imprévu, on ne fait pas celle de l'impossible.

--Cependant...

--C'est ainsi. Jamais ennemi habile n'eût imaginé contre nous la série de combinaisons invraisemblables que nous oppose le hasard. Toi qui vas dans le monde, connais-tu, en 1868, une héritière très belle et très noble, insensible aux jouissances du luxe et de la vanité et capable d'une grande et vraie passion...

Le docteur eut un sourire qui, certes, était la plus explicite des négations.

--Eh bien! poursuivit le bonhomme, cette héritière existe, et elle a nom Sabine de Mussidan. Elle aime, et sais-tu qui?... un homme que par trois fois déjà j'ai trouvé en travers de ma route, un artiste, un peintre, et il faut que ce garçon soit doué de la plus redoutable énergie qu'on puisse concevoir.

--Bast!... un artiste sans fortune, sans doute, sans relations...

Un geste de son interlocuteur l'interrompit...

--Cet artiste n'est pas sans relations, malheureusement, déclara le doux Tantaine, il a un ami, et quel ami!... le gentilhomme qui devait épouser Mlle Sabine, M. de Breulh-Faverlay.

Cette nouvelle était si étrange, que l'excellent Hortebize demeura sans voix.

--Comment est venu ce rapprochement, poursuivit Tantaine, je ne puis me l'expliquer. Ce doit être un coup du génie de Mlle Sabine. Enfin le fait est là. Et à eux deux ils ont gagné à leurs intérêts la femme que je destinais à pousser la candidature de Croisenois.

--Mais c'est impossible.

--C'est mon avis. Ce qui n'empêche que, hier soir, ils étaient réunis tous les trois, et juraient, je le présume du moins, de tout tenter pour empêcher le mariage du marquis.

L'excellent docteur bondit sur son fauteuil.

--Quoi! s'écria-t-il, quoi!... ils ont pénétré les projets de Croisenois! Ah! ça, comment?

Le vieux clerc eut un geste découragé.

--Ah! voilà! répondit-il. Un général ne peut être sur tous les points d'une grande bataille, et toujours parmi ses lieutenants il se trouve des imbéciles ou des traîtres. J'avais arrangé entre Van Klopen et Croisenois une comédie qui devait nous livrer la vicomtesse. Tout avait été prévu, combiné, arrangé: j'avais soigné les détails comme seul je sais les soigner. Je ne pouvais pas ne pas compter sur un triomphe complet.

Malheureusement, après une répétition générale excellente, la représentation a été détestable. Ni Croisenois, ni Van Klopen n'ont pris la peine de jouer leur rôle sérieusement. Je leur avais préparé un chef-d'œuvre de finesse et de transitions, ils ont exécuté une scène brutale, ridicule, révoltante, une parade!... Ils ont cru, les idiots! qu'il est aisé de tromper une femme!

Et pour comble, le marquis, à qui j'avais recommandé la plus extrême réserve, a démasqué immédiatement ses batteries; oui, ce niais vaniteux a parlé de Sabine.

Dès lors, tout était perdu. La vicomtesse, qui sur le moment avait été dupe, a réfléchi, et la connivence des deux acteurs lui a sauté aux yeux. Flairant un piège, la peur l'a prise et elle a couru crier: «Au secours!» chez M. de Breulh.

Le docteur écoutait, la consternation peinte sur le visage.

--Qui donc, demanda-t-il a pu t'informer ainsi?

--Personne, je devine. Je vois les résultats, je pénètre la cause. Oh! l'éveil est donné, va!...

Le doux Tantaine n'est pas homme à gaspiller en inutiles discours ce capital qui s'appelle le temps.

Quand il ouvre la bouche, c'est qu'il a quelque chose à dire, et ses paroles, les plus oiseuses en apparence, ont toujours une portée sérieuse.

Le docteur le savait bien.

De là son anxiété de plus en plus poignante, à mesure qu'il sentait qu'on se rapprochait d'un but qu'il ne pénétrait pas.

--Pourquoi me dis-tu tout cela, interrogea-t-il, que n'avoues-tu plutôt sans ambages que la partie est désespérée!

--C'est qu'elle ne l'est pas.

--A t'entendre, cependant!...

--J'ai déclaré qu'elle était fort compromise, rien de plus, et c'est bien différent. Quand tu joues à l'écarté, en cinq points, que ton adversaire en a quatre et que tu n'en a pas un seul, jettes-tu tes cartes et abandonnes-tu ton enjeu? Non. Tu gardes l'espoir de piquer sur quatre, comme on dit vulgairement.

L'inaltérable flegme du vieux clerc d'huissier exaspérait vraiment le digne M. Hortebize.

--Ainsi, s'écria-t-il, tu t'obstines à lutter.

--Naturellement.

--Mais c'est de la démence, c'est de l'aberration, c'est courir de gaîté de cœur à un abîme dont on a mesuré la profondeur.

Le vieux clerc se permit un petit sifflotement on ne peut plus agaçant.

--Que devrions-nous donc faire, demanda-t-il, au jugement de Votre Excellence?

--Rien. Abandonner cette combinaison et en chercher une autre, moins lucrative, peut-être, mais aussi moins périlleuse. Ne vas-tu pas te piquer au jeu? Ce serait, par ma foi! de la vanité bien placée. Tu as voulu mordre un morceau, il est trop dur, n'est-ce pas? abandonne-le; à t'obstiner tu te casserais les dents. Nous avons tâté ces gens, ce sont des lutteurs au-dessus de nos forces; laissons-les. Au fond, que nous importe que Mlle de Mussidan épouse Croisenois ou de Breulh, ou tout autre! La spéculation est-elle là? Non, heureusement. L'idée vraiment productive, l'idée d'une société à laquelle tu fais souscrire tous nos contribuables, reste pleine et intacte. Nous la reprendrons. Mais, en attendant, crois-moi, confessons entre nous notre défaite, battons en retraite et faisons les morts.

Il s'arrêta, déconcerté par l'expression gouailleuse du sourire du bon père Tantaine.

--Il me semble, ajouta-t-il, d'un ton blessé, que ma proposition n'a rien de ridicule, qu'elle est raisonnable.

--Peut-être. Reste à savoir si elle est pratique.

--Je ne découvre rien qui t'empêche de l'accepter.

--Vraiment! C'est qu'alors la frayeur te montre la position à travers de singulières lunettes. Nous nous sommes trop avancés, mon bon docteur, pour avoir encore notre libre arbitre. Aller de l'avant nous est impérieusement commandé. Reculer maintenant, serait attirer nos adversaires sur notre piste. Quoi que nous fassions, il faudra en découdre. Or, bataille pour bataille, mieux vaut choisir son terrain et commencer. A forces égales, l'agresseur gagne trois chances sur dix, on l'a calculé.

--Ce sont des mots!...

--Bah!... sont-ce des mots aussi, nos confidences à Croisenois?...

L'argument, s'il n'ébranla pas le docteur, le frappa vivement.

--Serait-il donc assez infâme pour nous trahir? fit-il.

--Pourquoi non, si c'est son intérêt évident? Réfléchis et juge: Croisenois est au bout de son rouleau; nous l'avons ébloui des perspectives d'une fortune princière: à quel parti s'arrêtera-t-il si nous allons lui dire: «Pardon! il n'y a rien de fait; vous êtes dans la misère; restez-y!»

--On pourrait le désintéresser, l'assister.

--Et cela nous conduirait, où? Veux-tu payer ses dettes, dégager son héritage, défrayer son luxe et ses passions? Quelles limites auront ses exigences? Depuis que je lui ai livré le secret de l'association, il nous tient autant que nous le tenons; plus même, car il a moins à risquer. Nous lui avons appris la musique, docteur, il nous ferait joliment chanter.

--Ah!... tu as été bien imprudent.

--Sacrebleu! il faut pourtant se confier à quelqu'un. D'ailleurs, les deux affaires, celle du duc de Champdoce et celle de Sabine, se tiennent. Je les ai conçues ensemble, ensemble elles réussiront ou me craqueront entre les mains.

--Ainsi, tu persistes?

--Plus que jamais.

Depuis un moment, le docteur, avec une affectation qui ne pouvait échapper à son interlocuteur, agitait et faisait sonner le médaillon d'or pendu à la chaîne de sa montre.

--J'ai juré autrefois, prononça-t-il avec un pâle sourire, que nos destinées seraient communes. Je ne me dédis pas. Marche, si périlleuse que me semble la route où tu t'obstines, je te suivrai jusqu'au bout... jusqu'au fossé de la culbute. J'ai sous la main ce qu'il faut pour éviter les angoisses de la chute: Une contraction du gosier, comme pour avaler une pilule amère, une convulsion foudroyante, un vertige, un hoquet... et tout est fini.

La lugubre précaution du docteur avait toujours offusqué le bon Tantaine. Elle lui fut en ce moment particulièrement désagréable.

--Oh!... assez, fit-il. Si tout tourne mal, tu utiliseras ton médaillon; jusque-là, par grâce, laisse-le en repos.

Il se leva de l'air le plus mécontent, s'adossa à la cheminée, et poursuivit:

--Pour des gens de notre trempe, un danger connu n'est plus un danger. On nous menace, nous nous défendrons. Malheur à qui me gêne. Au pis aller, j'aurai recours aux grands moyens.

Il s'interrompit, alla ouvrir toutes les portes pour se bien assurer que personne n'écoutait derrière, et, revenant à sa place, il reprit d'une voix sourde:

--En résumé, un seul homme nous fait obstacle: André. Supprime le, tout va comme sur des roulettes.

L'excellent Hortebize tressauta comme s'il eût été touché d'un fer rouge.

--Malheureux! s'écria-t-il, tu voudrais...

Le vieux clerc eut un petit rire sec des plus effrayants.

--S'il le fallait, pourtant! répondit-il. Ne vaut-il pas mieux tuer le diable que d'être tué par lui?

L'effroi du digne M. Hortebize était tel que ses dents claquaient comme des castagnettes. Il consentait bien à demander aux gens: «La bourse ou l'honneur!» Mais demander: «La bourse ou la vie!» et frapper...

--Et si nous étions découverts! balbutia-t-il.

--Nous? Allons donc! Suppose le crime commis: la justice cherchera à qui il profite. Arrivera-t-elle à nous? Jamais. Par exemple, elle saura que cette mort rend à M. de Breulh la main d'une femme qu'il adore, et qui lui préférait André...

--Horrible!... fit le docteur révolté.

--Eh! je le sais bien. Aussi ferai-je tout au monde pour éviter cette extrémité. Les moyens violents me répugnent autant qu'à toi. Je chercherai, je trouverai mieux...

Il s'arrêta court. Paul rentrait une lettre à la main.

Le protégé de B. Mascarot rayonnait, et c'est d'un air de suffisance bien plaisant qu'il tendit la main au docteur Hortebize et au vieux clerc d'huissier.

--Par ma foi!... messieurs, dit-il, du ton le plus dégagé, je comptais bien sur votre aimable visite, mais non de si bonne heure. Je remercie le hasard qui m'a inspiré la pensée de monter un moment.

Le père Tantaine eut bien du mal à s'empêcher de hausser les épaules.

Involontairement, il comparait cette crânerie toute nouvelle de Paul à ses défaillances vingt-quatre heures plus tôt, à cette même place.

--Les affaires vont donc comme nous voulons? interrogea le docteur.

--Elles vont au moins assez bien pour que, même en cherchant bien, je ne puisse trouver un sujet de plainte.

--Vous venez de donner votre leçon?

--Précisément. Je quitte à l'instant Mme Grodorge. Quelle femme aimable et charmante! Vous dire de quelles prévenances elle m'a comblé est impossible.

Paul eût ignoré totalement pourquoi et comment la porte de Mme Grodorge lui était ouverte, qu'il ne se fût pas exprimé autrement.

--On s'explique, cela étant, votre satisfaction si légitime, fit le docteur avec une nuance de persiflage que Paul ne saisit pas.

--Oh!... répondit-il, je ne m'en fais pas accroire pour si peu de chose. Si je vous semble ravi, c'est que j'ai d'autres raisons... plus sérieuses.

--Serait-ce une indiscrétion de vous demander lesquelles?

Paul prit la mine grave et mystérieuse de l'adolescent qu'étouffe son premier secret d'amour.

--Je ne sais trop si j'ai le droit de parler, confiance oblige.

--Diable!... une aventure, déjà!

L'amour-propre de l'élève du placeur s'épanouissait délicieusement.

--Gardez votre secret, mon cher enfant, conseilla le père Tantaine, gardez-le.

C'était bien le moyen de lui délier promptement la langue; le malicieux bonhomme l'avait prévu.

--Oh! monsieur, protesta-t-il, me croyez-vous donc ingrat à ce point d'avoir quelque chose de caché pour vous!...

Il agita triomphalement le papier qu'il tenait à la main, et ménageant autant que possible ses effets, il poursuivit:

--Voici une lettre que m'a remis la concierge lorsque je suis rentré. Elle m'a été apportée par un garçon de banque. Devinez-vous de qui elle peut être? Allez, ne cherchez pas, elle est de mademoiselle Flavie Rigal et ne me laisse aucun doute sur ses sentiments à mon égard.

--Oh!...

--C'est ainsi. Le jour où je prendrai la peine de le vouloir sérieusement, Mlle Flavie deviendra Mme Paul.

Une fugitive rougeur, aussitôt disparue, courut sous la peau épaisse et ridée du vieux clerc d'huissier.

--Vous êtes heureux!... fit-il, non sans un tremblement fort appréciable de la voix, bien heureux!...

L'autre, négligemment, releva le revers de son paletot, et, passant son pouce dans l'entournure de son gilet, répondit:

--Mon Dieu oui!... Mais sans grands efforts je vous prie de le croire. Je n'ai pas déplu à Mlle Flavie, et à ma troisième visite, elle me le confessait bien gentiment.

Comme s'il eût jugé ses lunettes insuffisantes à dissimuler ses émotions, le père Tantaine écoutait, le visage caché entre ses mains.

--Hier soir, cependant, poursuivit Paul, Mlle Flavie avait été d'une réserve et d'une froideur désespérantes. Vous pensez peut-être que je me suis efforcé de l'attendrir? Point. Je me suis dit: «Mignonne, tu perds ton temps,» et je l'ai quittée de meilleure heure que de coutume.

Il mentait; il avait été horriblement inquiet.

--Et j'agissais sagement, continuait-il. La pauvre fille! Pour me tenir rigueur, elle luttait contre son cœur. Écoutez plutôt ce qu'elle m'écrit:

Il rejeta ses cheveux en arrière, se posa de la façon qu'il jugeait la plus avantageuse, et lut:

«Mon ami,

«J'ai été méchante hier, et je m'en repens. Je n'ai pu dormir de la nuit, en me rappelant la grande tristesse qu'on lisait dans vos yeux quand vous vous êtes retiré. Paul, c'était une épreuve. Me pardonnerez-vous? J'ai plus souffert que vous, croyez-le.

«Quelqu'un qui m'aime bien, hélas! plus que vous peut-être, me répète sans cesse qu'une jeune fille qui livre à celui qu'elle aime sa pensée entière, risque son bonheur. Est-ce vrai cela?

«Hélas! ce serait bien malheureux, Paul, car moi je ne saurais jamais feindre. Et, la preuve, c'est que je vais tout vous dire. Mon bon père est le meilleur, le plus excellent des hommes, et tout ce que je veux il le veut. Je suis bien sûre que si votre ami, notre bon docteur Hortebize venait de votre part lui présenter une certaine requête, il ne dirait pas: non. Je suis bien sûre que si je le priais d'une certaine manière, il me répondrait: oui...»

--Et cette lettre ne vous a pas touché? demanda le père Tantaine.

--Franchement, si. Écoutez donc, il y a un million de dot.

Sur cette vanterie, le vieux clerc d'huissier se dressa d'un bon si menaçant, que Paul recula, stupéfait de ce soudain mouvement de colère.

Mais, sur un coup d'œil de l'excellent Hortebize, le bonhomme se contint.

--Si encore il pensait ce qu'il dit, gronda-t-il; si son vice n'était pas pure fanfaronnade.

--C'est notre élève!... fit le docteur avec un sourire.

Le bon Tantaine, cependant, s'était approché de Paul. Il posa sa large main sur sa tête, et froissant presque brutalement ses beaux cheveux blonds, il lui dit:

--Tu ne sauras jamais, mon garçon, tout ce que tu dois à Mlle Flavie!

Cette scène rapide impressionna Paul d'autant plus vivement, qu'il n'en pouvait comprendre ni les motifs ni la portée.

Voilà deux hommes qui avaient mis en œuvre les deux plus puissantes ressources de leur funeste esprit pour pervertir en lui tout sens moral; il essayait de mettre leurs leçons en pratique, espérant s'attirer leurs éloges, et, au lieu de cela, ils le traitaient avec le dernier mépris. C'était inexplicable.

Mais, avant qu'il fût assez revenu de sa surprise pour interroger, le père Tantaine avait maîtrisé son émotion.

--Mon cher enfant, reprit-il, voici ma commission faite. Si je tenais à vous voir, c'est uniquement parce que je craignais quelque défaillance de votre énergie.

--Cependant, monsieur...

--Oh!... réparation d'honneur. Vous êtes fort, bien plus fort que je ne le pouvais supposer.

--Il a fait des progrès, l'enfant! approuva le docteur.

--Tant de progrès, que le moment est venu de le traiter en homme. Ce soir, mon cher Paul, M. Mascarot aura par Caroline Schimel le mot de l'énigme qu'il poursuit. Demain à deux heures, trouvez-vous à l'agence, vous saurez tout.

Paul voulait répliquer, s'informer, le bon Tantaine ne lui en laissa pas le temps.

Il lui coupa la parole d'un adieu des plus secs, et sortit en entraînant le docteur, de l'air d'un homme qui fuit une explication irritante ou périlleuse.

--Partons, lui disait-il à l'oreille, une minute encore et je battrais ce misérable petit farceur. Ah!... Flavie, Flavie!... Ta folie d'aujourd'hui te coûtera plus tard des larmes de sang!...

Les deux associés étaient déjà au bas de l'escalier, que le protégé de B. Mascarot demeurait encore debout, au milieu de son petit salon de travail, un bras en avant, la bouche entr'ouverte, frappé d'immobilité, offrant le plus parfait modèle d'une statue de la confusion.

Toute la fierté qui le gonflait l'instant d'avant s'était évaporée comme le gaz d'un ballon crevé d'un coup d'épingle.

--Dieu sait, pensait-il, ce que doivent dire de moi ce misérable médecin et cet odieux clerc d'huissier. Sans doute ils rient de ma naïveté, ils se moquent de mes prétentions!...

Cette pensée l'exaspérait jusqu'à le faire grincer des dents; colère bien injuste, en vérité! Ni le docteur, ni le bon Tantaine n'avaient prononcé le nom de Paul, une fois hors de chez lui.

Tout en remontant la rue Montmartre, Tantaine et le docteur ne s'occupaient que de trouver un moyen de paralyser les démarches d'André.

--Mes informations sont beaucoup trop vagues, disait le bonhomme; j'ai trop peu étudié le terrain pour prendre un parti. Ma tactique pour le moment est de ne pas donner signe de vie, et j'ai donné, dans ce sens, mes instructions à Croisenois. Mais j'ai attaché un de nos agents à chacun de nos adversaires. André, M. de Breulh, la vicomtesse, ne sauraient faire un mouvement sans que je sois prévenu. J'ai une oreille à leur porte, un œil au trou de leur serrure, lorsqu'ils se croient le plus en sûreté. Bientôt je verrai clair dans leur jeu, et alors... Va, reprends ton heureuse insouciance et fie-toi à moi.

Ils étaient arrivés au boulevard; le vieux clerc d'huissier s'arrêta brusquement et tira sa grosse montre d'argent.

--Déjà quatre heures! s'écria-t-il. Comme le temps file! Je te quitte, je n'ai plus une minute à perdre. Ce n'est pas quand on a du lait sur le feu qu'on peut s'endormir. J'ai dix courses indispensables à faire. Ne dois-je pas surveiller mes observateurs et m'assurer qu'ils sont à leur poste.

--Du moins, on te verra ce soir?

--C'est peu probable. Tel que tu me vois, je me propose d'aller dîner dans quelque restaurant des boulevards extérieurs.

Le docteur ouvrit de grands yeux.

--Oh!... pas pour mon plaisir, je te l'affirme, ajouta le bonhomme. J'ai ce soir rendez-vous au Grand-Turc, avec ce garnement de Toto-Chupin. Je dois y trouver cette Caroline, qui possède, j'en mettrais ma main au feu, le secret des Champdoce. Elle est discrète, rusée, sous le coup très probablement de menaces effroyables, mais elle adore les petits verres, et ce sera bien le diable si je ne découvre pas la liqueur qui lui délie la langue. Sur ce, je suis pressé, à demain!...

XXVI

Oui, il était pressé, le père Tantaine, et la preuve, c'est que lui, l'infatigable marcheur, il prit une voiture à l'heure et promit cent sous de pourboire pour être mené bon train.

C'est au coin de la rue Blanche et de la rue de Douai qu'il se fit conduire tout d'abord. Il ordonna au cocher de l'attendre et gagna d'un pas leste l'heureuse maison où le jeune M. de Gandelu avait installé sa divinité.

Il passa sans rien demander devant le concierge, en homme qui connaît les êtres, il sonna sans se tromper à l'appartement si somptueusement meublé où Rose s'était métamorphosée en vicomtesse Zora de Chantemille.

On fut assez longtemps à venir à son appel.

Enfin, au bout de deux minutes, la porte fut ouverte par une grosse fille au teint enluminé, le bonnet de travers. C'était la cuisinière de Zora-Rose, cette Marie qui avait si religieusement rapporté à B. Mascarot les onze francs qu'elle lui devait.

A la vue du vieux clerc, elle laissa échapper une exclamation de plaisir.

--Eh! s'écria-t-elle, c'est le père Tantaine qui arrive comme marée en Carême.

--Chut! fit le bonhomme d'un air inquiet.

--Tiens, pourquoi se gêner?

--Si votre maîtresse entendait, elle pourrait venir.

La cuisinière éclata de rire.

--Pas de danger!... répondit-elle; madame est dans un certain endroit d'où on ne revient pas comme cela. Vous savez, les bijoux précieux risquent de s'égarer, et on les serre.

Cette périphrase, qui signifiait que la pauvre Rose avait été arrêtée, sembla surprendre beaucoup le vieux clerc.

--Pas possible! s'écria-t-il.

--C'est comme cela. Mais entrez donc, on vous contera la chose pendant que vous trinquerez avec notre société.

Dans la salle à manger, où pénétra le père Tantaine, six convives, assis devant une table chargée de bouteilles, achevaient un déjeuner commencé vers midi.

L'honorable société était composé de quatre femmes, que le bonhomme reconnut pour des pratiques de l'agence, et de deux messieurs. Sur la seule physionomie de ces messieurs, on ne leur eût pas confié sa bourse.

--Comme vous le voyez, papa, commença le cordon bleu, après que son nouvel invité eut trinqué et bu, on se passe du bon temps. C'est tout de même une drôle d'affaire. Imaginez-vous qu'hier, comme je venais de mettre mon dîner en train, deux messieurs se présentent pour parler à madame. On les fait entrer et tout de suite ils lui déclarent qu'ils viennent la chercher pour la conduire en prison. Là-dessus, la voilà à pousser des cris si perçants, qu'on devait l'entendre de la rue Fontaine. Elle ne voulait pas marcher; elle s'accrochait aux meubles. Alors, eux, très proprement, vous l'ont prise par la tête et par les pieds et l'ont portée à un fiacre qui attendait en bas. Emballée. Cela fait ma quatrième patronne qui a du désagrément... Mais vous ne buvez pas!

Le doux Tantaine tenait le renseignement qu'il était venu quérir; il s'excusa poliment et se retira, laissant continuer le festin qui semblait ne devoir finir qu'avec la dernière bouteille de la cave.

--De ce côté-ci, murmurait-il en montant en voiture, tout va pour le mieux... Voyons ailleurs.

Ailleurs, ce fut d'abord aux Champs-Élysées...

Il descendit non loin de la bâtisse de M. Gandelu père, et s'approcha d'un petit homme brun qui, armé d'une latte, écartait les passants, qu'eussent pu atteindre les gravats tombant des échafaudages.

--Quoi de neuf, La Candèle, demanda-t-il.

--Rien, monsieur Tantaine; dites bien au patron que j'ouvre l'œil.

Successivement le bonhomme alla causer quelques instants avec un valet de pied de M. de Breulh et une fille de service de Mme de Bois-d'Ardon.

Puis, congédiant sa voiture, il gagna d'un pied leste l'établissement du père Canon, le marchand de vins de la rue Saint-Honoré, où il trouva Florestan.

Autant le beau domestique est humble avec B. Mascarot, autant il est fier avec le pauvre Tantaine.

Cette fois, pour mieux constater sa supériorité, il le força d'accepter à dîner. Mais il ne put rien lui apprendre, sinon que Mlle Sabine était d'une tristesse morne.

Il allait être huit heures, quand le vieux clerc put enfin se débarrasser de Florestan et sauter dans un fiacre pour se faire conduire au Grand-Turc.

C'est rue des Poissonniers, au 18e arrondissement, à cent pas du boulevard extérieur, que se balance au vent l'enseigne du Grand-Turc, cet établissement dont les séductions multiples irritaient si fort depuis huit jours les convoitise de Toto-Chupin.

Éloquente plus qu'un pitre de foire, la façade qui crie aux passants: «Entrez!» promet à l'intérieur un résumé de toutes les joies de ce monde: Bonne table d'hôte à six heures, café, bière, liqueurs, et par-dessus le marché, danse, pour précipiter la digestion.

Un couloir assez long donne aux élus l'accès de ce paradis terrestre.

Les deux portes qu'on trouve au fond conduisent, celle de droite au bal, celle de gauche à la table d'hôte.

Là viennent prendre leur repas du soir quantité d'employés, des artistes à leurs débuts et des rentiers des environs.

Le dimanche, il n'y a jamais assez de place, et encore on tient les enfants au-dessous de sept ans sur les genoux, comme dans les omnibus.

A coup sûr, le baron Brisse demanderait parfois à remanier le menu: mais comme les appétits les plus robustes y trouvent leur satisfaction, tout est pour le mieux.

La table d'hôte, d'ailleurs, est la moindre des attractions.

Les dernières bouchées du dessert sont à peine avalées, que sur un signe du patron, tout à coup il se fait un grand remue-ménage.

En un clin d'œil, la vaisselle et les nappes sont enlevées. Le restaurant devient café, la bière coule à flots. Le bruit des dominos remplace le cliquetis des fourchettes.

Ce n'est rien encore. A ce second signal, on ouvre à deux battants une large porte, et aussitôt on cesse de s'entendre. C'est l'orchestre du bal qui verse dans la salle d'hôte ses torrents d'harmonie.

Libre alors aux dîneurs de profiter des cornets à pistons, le prix d'un repas donne l'entrée gratuite au bal.

Pourtant, malgré cette faveur, les deux clientèles de l'établissement, celle de l'estomac et celle des jambes, ne se mêlent guère.

Cela tient-il à la spécialité du bal? On ne s'y amuse pas, comme ailleurs, à l'éternel quadrille, on n'y danse presque exclusivement que des «danses tournantes,» des polkas, des mazurques, des valses. Oh!... des valses surtout. Le Grand-Turc est le conservatoire de la valse, c'est connu.

Tout, on le voit vite, a été sacrifié à cette danse jalouse. Le milieu de la salle, qui affecte la forme d'une rotonde, est isolé par une banquette décrivant un cercle parfait.

Le décor du dôme qui représente des colombes planant dans l'azur, manque peut-être de fraîcheur, mais le parquet est merveilleusement soigné et entretenu, glissant à point et uni comme un miroir.

N'est-ce pas dire que la Germanie parisienne se précipite à ce bal avec une passion qui rappelle celle des enfants de l'Auvergne pour leur musette?

Au Grand-Turc, il doit parler allemand, le galant cavalier qui se risque à inviter une dame pour la prochaine, ou tout au moins connaître le gracieux idiome des environs de Strasbourg.

Mais aussi quels duos de totons, quels vertiges, quels tourbillonnements! C'est au Turc qu'il faut voir les cordons-bleus de l'Alsace, raides, sans un mouvement de tête, la bouche entr'ouverte, l'œil mourant, tourner pendant des quarts d'heure avec la grâce de ces petits danseurs de bois des orgues de Barbarie.

Pour la dixième fois déjà dans la soirée, le maître des cérémonies du bal venait de crier de sa voix la plus enrouée: «En place! en place!» quand le bon père Tantaine se présenta, après avoir jeté au guichet ses cinq sous d'entrée.

La fête était alors fort animée, et l'atmosphère commençait à se charger de lourdes émanations et de parfums étranges. Tout nouveau venu eût été suffoqué. Mais le vieux clerc d'huissier ressemble en ceci à Alcibiade, que partout où le conduisent les nécessités de sa profession, il est à l'aise autant que chez lui.

C'était la première fois qu'il venait au Turc, et cependant c'est de l'air d'un vieil habitué qu'il parcourut les endroits réservés aux buveurs, le rez-de-chaussée, d'abord, puis la galerie du premier étage.

Mais c'est en vain qu'il essuya les verres de ses lunettes, troublés et obscurcis par la buée du bal, il n'aperçut ni Caroline Schimel ni Toto-Chupin.

--Aurais-je fait une course inutile, grommela-t-il, où suis-je simplement arrivé trop tôt?

Attendre, était impossible. Il redescendit donc, alla s'installer dans la partie la plus éclairée, près du comptoir, et se fit servir une chope de bière.

Pour se distraire, il avait en face de lui le tableau symbole de l'établissement.

C'est une grande peinture où les couleurs terribles n'ont pas été ménagées.

Cela représente un homme affligé d'une gênante obésité, coiffé d'un mouchoir blanc, vêtu d'un maillot bleu, assis dans un fauteuil rouge, près d'une tenture verte, les pieds sur un tapis jaune. D'une main, il tient son ventre; et, de l'autre, il tend un verre pour qu'on lui verse à boire.

On voit très bien que c'est un Grand Turc, à sa pipe d'abord, qui est énorme, au lion qui est près de lui, et enfin à la sultane qui, de l'air le plus gracieux, emplit sa coupe d'une bière écumeuse.

Cette sultane elle-même, superbe personne blonde, bien portante et richement mise, est née, cela saute aux yeux, en Alsace, ce qui est une délicate flatterie de l'artiste à l'adresse des danseuses de l'établissement.

Le vieux clerc d'huissier admirait, lorsqu'il fut troublé par une voix paillarde qui discutait loin de lui.

Machinalement, il prêta l'oreille; il lui semblait reconnaître cette voix.

--Mais c'est Chupin, se dit-il, le misérable garnement! Où donc est-il, que je ne l'ai pas aperçu?

Il se retourna, et à deux tables plus loin, dans un recoin assez obscur, il finit par distinguer celui qu'il cherchait.

Qu'il fût passé près de Toto sans le reconnaître, il n'y avait rien de surprenant à cela: Toto ne se ressemblait plus.

Non, Toto n'avait plus rien du piteux drôle qui grelotait sous une lamentable blouse percée; il reluisait, il rayonnait, il resplendissait.

Son plan était fait le jour où il avait arraché cent francs au doux Tantaine, et ce plan, il l'avait mis à exécution.

Il s'était juré qu'il serait beau; il était superbe. Toutes les splendeurs d'un magasin de confections d'occasion y avaient passé. Après s'être outrageusement moqué du jeune M. Gaston de Gandelu, qu'il comparait à un singe, il avait évidemment cherché à le copier.

Il portait un petit veston court et clair, un gilet surprenant de couleur et de dessin et un pantalon à sous-pieds. Lui, qui jadis méprisait les chemises, il tournait péniblement le cou dans un faux-col terriblement raide qui lui descendait jusqu'au milieu de la poitrine. Comme il était tête nue, on voyait clairement qu'il avait confié sa tête à un coiffeur; ses cheveux, d'un jaune sale, frisaient.

Il était assis devant une table chargée de plusieurs mooss vides, et, en face, buvant avec lui, se tenaient deux messieurs qui avaient bien l'air d'être ce qu'ils étaient. Il avaient la cravate à la Colin, la coquette casquette de toile cirée, et leurs cheveux, ramenés sur le côté, formaient deux accroche-cœurs soigneusement collés et maintenus aux tempes.

A l'importance de Toto-Chupin, à sa mine fière, à son verbe haut, il n'était pas difficile de comprendre qu'il régalait et qu'il jouissait de la supériorité qu'a celui qui paye à boire sur celui qui accepte.

Le bon Tantaine se levait pour aller prendre le garnement par l'oreille, quand une réflexion soudaine l'arrêta.

Cauteleusement, avec une prudente lenteur, sans le moindre mouvement qui pût attirer l'attention de l'aimable trio, il se retourna, enjamba deux bancs et parvint à se rapprocher beaucoup en se dissimulant derrière un des pilliers qui soutiennent la galerie supérieure.

Grâce à cette manœuvre, qui lui prit bien cinq minutes, il se trouvait à la portée de tout entendre.

C'était Chupin qui avait la parole:

--Vous avez beau me «blaguer,» disait-il à ses deux amis, et m'appeler petit crevé, je resterai toujours comme je suis; d'abord c'est mon idée, et ensuite, pour travailler dans le grand, comme je veux, il faut avoir l'air cossu.

Les deux messieurs riaient aux larmes.

--Oh?... je sais bien, poursuivait Toto, que j'ai une bonne tête avec mes habits, mais cela vient de ce que je n'en ai pas l'habitude. La belle malice! On s'y fera bien vite. S'il le faut, je me payerai des leçons d'un maître de danse pour ressembler à quelqu'un de très chic.

--Voilà une pose!... fit un des messieurs. Dis donc Chupin, quand tu iras au bois en voiture, tu m'emmèneras?

--Tiens! pourquoi pas! Qu'est-ce qu'il faut pour avoir une voiture? de l'argent. Quels sont ceux qui gagnent de l'argent? Ceux qui ont un «truc». Eh bien! moi j'en ai un qui a crânement réussi à ceux qui me l'ont appris. Pourquoi ne me réussirait-il pas?

C'est avec une réelle terreur que le père Tantaine venait de s'apercevoir que Toto était ivre. Que savait-il au juste, qu'allait-il dire?

Le bonhomme se tenait sur ses gardes, prêt à renfoncer d'un bon coup de poing dans la gorge du garnement la première parole compromettante.

Les deux invités de Toto, eux aussi, savaient bien qu'il avait trop bu.

Depuis qu'il semblait disposé à leur livrer le secret de ses intentions, ils étaient devenus fort attentifs et échangeaient des regards d'intelligence.

Pourquoi, en effet, ce précoce gredin n'aurait-il pas, ainsi qu'il le prétendait un «truc» ingénieux?

Ses habits neufs, sa suffisance, ses libéralités prouvaient en tout cas qu'il possédait de l'argent. Où l'avait-il pris? Le lui faire confesser pour puiser aux mêmes sources était indiqué. Il avait le vin si expansif que lui arracher les dernières confidences ne pouvait pas être bien difficile.

D'un coup d'œil, ces messieurs à accroche-cœurs s'entendirent mieux que larrons en foire et se distribuèrent les rôles.

Le plus jeune secoua la tête d'un air incrédule et ironique à la fois.

--Toi, un «truc» jamais de la vie.

L'autre, aussitôt, prit le parti du jeune garnement, ce qui était le sûr moyen de caresser sa vanité et de lui délier la langue.

--Pourquoi donc pas? dit-il.

--J'en ai un, affirma Toto.

--Dis-le donc, si tu ne veux pas que l'on croie que tu te vantes.

--C'est simple comme bonjour, fit-il enfin, seulement il s'agissait d'inventer la chose. Je vais vous en donner une preuve. Supposons que j'aie vu Polyte, que voilà, «lever» deux paires de bottes à un étalage.

Le susdit Polyte protesta avec une telle énergie, que le bon Tantaine, qui ne perdait pas un mot de la conversation, ne douta pas qu'il n'eût sur la conscience quelque méfait de ce genre.

--Ce n'est pas la peine de «t'enlever,» continua Toto, puisqu'on te dit que c'est une supposition. Mettons que ce soit arrivé et que je le sache. Savez-vous ce que je fais? Je vais tout droit trouver mon Polyte, et je lui dis dans le tuyau de l'oreille: «Part à deux, ou je vends la mèche.»

--Possible, mais alors, moi, pour ta part, je te casserais la figure.

Oubliant le rôle d'homme distingué, Toto eût le geste narquois des gamins de Paris.

--Tu ne casserais rien, dit-il, parce que tu n'es pas une bête. Tu te dirais: «Si je fais mal à ce garçon, il criera comme un aveugle, cela donnera l'éveil et on m'arrêtera.» Et au lieu de cela tu tâcherais de t'en tirer au meilleur marché possible; tu marchanderais et nous finirions par nous arranger très bien.

--Et c'est là ce que tu nommes un «truc?»

--Mais oui. Est-ce qu'il n'est pas bon? On laisse les imbéciles courir seuls tous les risques, et ensuite on les force à partager les bénéfices.

--Connu, le système! C'est tout simplement du chantage.

--Précisément, je m'en flatte.

Et, sur cette fière déclaration, Toto empoigna un mooss vide et se mit à frapper sur la table de toutes ses forces, criant qu'il avait soif et qu'on apportât à boire pour lui et ses deux amis.

Les deux messieurs, pendant ce temps, se regardaient d'un air passablement penaud. La comparaison de Toto ne leur apprenait rien de neuf, rien de pratique surtout.

Le chantage est une spéculation d'une simplicité primitive, à la portée de toutes les intelligences; le difficile est de trouver quelqu'un à faire chanter, et quelqu'un ayant de la voix, c'est-à-dire de l'argent.

L'objection de Polyte trahit immédiatement cette préoccupation.

--Je ne dis pas qu'il n'y a pas de bons coups à faire dans cette partie, remarqua-t-il, mais il doit y avoir du chômage, dans cet état-là. On n'est pas réveillé tous les matins par un filou qui vous dit: «Viens-t-en voir un peu comment je décroche les bottes aux étalages!»

--Cette idée exclama Chupin en haussant les épaules, c'est dans ce métier-là comme dans les autres: il faut se remuer pour gagner de l'argent. Certainement, si on attend les clients à domicile, ils ne viennent guère; mais on les cherche, et on les trouve!

--Où?

--Ah! voilà!...

Il y eut un silence dont le doux Tantaine eut envie de profiter pour se montrer. Il était certain ainsi de couper court aux confidences. Mais d'un autre côté il jugeait utile de connaître les idées du garnement. Il se rapprocha donc encore, au point qu'il n'était plus séparé du trio que par un pilier.

Toto, lui, oubliant l'harmonie de sa frisure, se grattait la tête avec cette mine si plaisamment grave que prennent les ivrognes quand ils vont à la pêche de leurs idées.

--Bast!... prononça-t-il enfin, pourquoi pas?

Il se pencha vers ses invités, et mystérieusement, il ajouta:

--On est entre amis, on peut parler?

--N'aie pas peur.

--Eh bien! c'est aux Champs-Élysées que je trouve mon affaire, et deux fois par jour plutôt qu'une.

--Pourtant, je ne vois pas d'étalage à dégarnir par là.

Chupin haussa dédaigneusement les épaules.

--Pensez-vous donc, reprit-il, que je m'adresse aux voleurs? Mauvaise affaire? Parlez-moi des honnêtes gens, voilà des pratiques qui aiment à chanter! les honnêtes gens, c'est doux, c'est généreux.

Le père Tantaine frémit. Il se souvenait d'avoir entendu B. Mascarot prononcer une phrase dans ce genre. Il fallait que Toto eût écouté aux portes.

--Allons donc!... exclama Polyte, les honnêtes gens n'ont pas de raisons pour chanter.

Toto faillit briser sa chope, tant il la posa rudement sur la table.

--Me laisserez-vous parler? fit-il.

--Cause, Toto, répondirent les autres.

--M'y voilà. Donc, quand on a besoin de monnaie, on file aux Champs-Élysées, les mains dans ses poches, et on va s'asseoir sur un banc, le long d'une des avenues qui sont entre la grande allée et le quai. Sur son banc, on fait ce qu'on veut; on peut en «griller une ou deux,» mais en même temps on guigne les fiacres qui marchent doucement. Dès qu'il s'en arrête un, on court voir qui en descend. Si c'est une honnête femme, on a gagné sa journée.

--Et tu sais reconnaître une honnête femme, toi!

--Un peu! Est-ce que cela ne se voit pas! Une honnête femme qui descend d'une voiture où elle ne devrait pas être fait une drôle de figure, je vous le promets. Elle est à la portière, qui allonge la tête, qui guette de droite à gauche, qui baisse son voile si elle en a un. Dès qu'elle croit que personne ne le regarde, elle saute à terre, et elle part comme si elle avait le diable à ses trousses...

--Et ensuite?

--Ensuite!... On prend le numéro de la voiture et on «file» la dame jusque chez elle.

Pour le coup, le bon Tantaine n'en pouvait douter, Toto intéressait prodigieusement ses auditeurs.

Pour lors, continua-t-il, on pose à la porte pour donner à la dame le temps de monter chez elle. Dès qu'on la suppose arrivée, on se précipite chez le concierge en disant: «Excusez! je désirerais savoir le nom de la dame qui vient de rentrer?»

--Et tu crois que les portiers disent les noms comme cela?

--Pas du tout. Aussi a-t-on toujours sur soi une ficelle, qui consiste en un joli petit portefeuille de treize ou vingt-cinq. Quand le pipelet vous a répondu d'un ton rogue: «Connais pas!» On sort le calepin de sa poche, et on dit d'un air de n'y pas toucher: «C'est vexant, car elle vient de laisser tomber ceci devant la maison, sur le trottoir, je voulais le lui rendre.»

Ravi de l'effet qu'il produisait, Toto vida, comme le plus vieil Allemand du Grand Turc, un énorme verre de bière, et poursuivit:

--Là-dessus, le portier devient aimable et poli, il dit le nom, il indique l'appartement, et l'on monte. Pour cette première fois, il s'agit de s'informer si la femme est mariée ou non, ce qui n'est pas malin. Si elle ne l'est pas, on a perdu son temps. Si elle l'est tout va bien!...

--Que dit-on dans ce cas?

--Rien. Seulement on va aux renseignements; puis, le lendemain, de bonne heure, on vient se mettre en faction devant la maison pour guetter la première sortie du mari. Dès qu'il s'est éloigné, on ne fait ni une ni deux, on va sonner chez lui, et on demande à parler à son épouse: c'est là qu'il faut de l'aplomb! «Madame, lui dit-on, j'ai pris hier, dans la journée, le fiacre numéro tant,--on indique le numéro de son fiacre à elle,--et j'ai eu le malheur d'y oublier mon porte-monnaie, qui contenait cinq cents francs. Comme je vous ai vue monter dans cette voiture immédiatement après moi, je viens vous demander, si, par hasard, vous ne l'auriez pas trouvé.»

Vous pensez bien que voilà une femme pas contente. Elle nie, elle se défend, elle se fâche, elle menace. Mais on ajoute poliment:

«Puisque c'est ainsi, madame, je m'adresserai à votre mari.»

Aussitôt, la peur la prend, et... elle chante.

--Et le tour est fait?

--Pour ce jour-là, oui, mais non pour toujours. Plus tard, dès que les fonds baissent; on retourne visiter la dame, et on joue le même jeu: «C'est moi, madame, qui suis ce pauvre jeune homme dont l'argent s'est trouvé perdu dans le fiacre nº..., etc..., etc.»

Et quand on a une douzaine de pratiques pareilles, on vit de ses rentes. Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je tiens à être si bien mis? Autrefois, quand j'avais ma blouse, on m'aurait offert cent sous; tandis que maintenant, je peux demander carrément mon billet de mille.

La verve railleuse des invités de Toto-Chupin peu à peu s'était éteinte. Ils réfléchissaient.

Il parut au père Tantaine que chacun d'eux, à part soi, tirait les dernières conséquences de ce qu'il venait d'entendre.

Pourtant leur physionomie n'exprimait qu'un ironique dédain.

--Pas neuf le «truc!» déclara Polyte au bout d'un moment.

--Non, pas neuf du tout! approuva l'autre.

C'est vrai. Cette abominable spéculation est vieille comme le mariage, comme la trahison, comme la jalousie.

Et il semble qu'elle doive durer et se perpétuer, tant qu'il y aura des maris jaloux de leur honneur et des femmes oublieuses de leurs devoirs.

Hélas! qui saurait compter, à Paris seulement, combien il est de malheureuses qu'un instant d'égarement, amèrement regretté quelquefois, livre sans défense à tous les caprices de la plus lâche et de la plus affreuse des tyrannies.

Un jour, lorsque heureuses et palpitantes, elles couraient à un rendez-vous d'amour, elles ont été épiées et suivies par un misérable. Et quelques jours après, en même temps que le remords, souvent, ce misérable est venu, bien autrement impitoyable, la prière aux lèvres et la menace dans les yeux, demander le prix de son silence, le prix d'une sorte de monstrueuse complicité.

Et depuis, pour ces esclaves infortunées du «chantage», l'existence n'a été qu'une longue angoisse. Plus de calme, plus de paix, de contentement, de repos d'esprit. A chaque coup de timbre de leur porte d'entrée, elles tressaillent et pâlissent. Qui vient? Serait-ce encore lui, l'être exécrable et vil, qui veut présenter quelque requête formidable, dans le goût de celle imaginée par Toto:

«Madame ne refusera pas un petit secours à un pauvre jeune homme qui a eu le malheur de perdre son porte-monnaie dans une voiture où madame est montée après lui! madame se souvient sans doute...»

Parfois la Gazette des Tribunaux révèle au public quelque turpitude de ce genre, mais qui donc y prend garde?

Pour bien des gens encore LE CHANTAGE, ce détestable crime qu'on retrouve partout, du premier au dernier degré de l'échelle sociale, n'est qu'un mot, un vain mot. On rit, on ne se croit pas menacé.

Qui n'a connu, cependant, l'histoire de la pauvre Mme de V...?

Un matin, elle se résout à une démarche horriblement compromettante et périlleuse; innocente, pourtant.

Elle se détermine à aller visiter, chez lui, dans la chambre qu'il occupe dans une maison meublée près de l'École-Militaire, un jeune chef d'escadron de hussards, qui tout l'hiver a été son courtisan assidu, qui lui a écrit trois ou quatre lettres qui l'ont touchée.

Si elle ose ainsi aller chez lui, c'est qu'il est dangereusement malade, qu'il voudrait la voir une dernière fois avant de mourir.

Elle prend une toilette de circonstance: robe sombre, chapeau à voile très épais. Elle sort, elle monte dans la voiture d'un de ces cochers marrons, qui sortent on ne sait d'où, et se fait conduire avenue de Lowendal.

Elle avait bien les allures effarouchées, l'air effrayé, les mouvements inquiets que Toto-Chupin décrivait à ses amis. Comme autant de preuves infaillibles d'honnêteté.

Même, ces signes étaient si visibles, que le cocher les remarqua. Il se promit qu'il saurait qui était cette femme, se jurant bien qu'il tirerait parti de sa faute, si faute il y avait.

Les moyens d'investigation ne lui manquaient pas.

Après être restée une demi-heure environ près du malade, qui ne la reconnut même pas, Mme de V... descendit toute en larmes, remonta en voiture, et se fit reconduire non devant sa maison, mais à une certaine distance.

Précautions vaines. Le misérable donna sa voiture à garder à un commissionnaire, et s'attacha aux pas de la pauvre femme.

Le soir même, il savait son nom, qu'elle était mariée et avait deux petites filles, que son mari était fort soupçonneux sans avoir raison de l'être, et enfin qu'ils passaient pour être riches. Il sut enfin où elle était allée.

Le lendemain, il se présentait, en l'absence du maître de la maison, et réclamait à Mme de V... 500 francs de pourboire.

Elle eut l'imprudence, la faiblesse de les donner.

Quelle misère! Elle se disait que d'un mot cet homme pouvait la perdre, briser sa vie, ruiner son honneur à elle, et aussi le bonheur et l'honneur de son mari et de ses enfants.

L'homme vit bien quelle terreur il produisit et projeta d'en abuser. Huit jours plus tard il reparut, implorant la petite charité de 1,000 francs, qui lui furent accordés. Cette somme dura peu. Il revint une troisième fois, puis une quatrième, une dixième, une vingtième, toutes les semaines, sans cesse, sans trêve.

Et si Mme de V... hésitait, se plaignait, marchandait, protestait qu'elle était sans ressources, qu'il la ruinait, il répétait avec son cynique sourire:

--Il faudra donc que je m'adresse à M. de V..., il sera plus généreux, lui; que ne donnerait-il pas pour savoir...

Et jamais le vil gredin ne se retira les mains vides.

Il ne conduisait plus de voitures, il s'amusait, vivait bien, buvait outre mesure. Il entretenait une maîtresse, et quand cette fille le tourmentait pour quelque fantaisie coûteuses, il courait chez Mme de V...

Comme à la longue il s'était accoutumé à l'ignominie, qu'il finissait par croire à l'impunité, il ne prenait plus de précautions. Il venait le matin, le soir, à toute heure, sans demander seulement si M. de V... était absent ou non. Plusieurs fois il se présenta complètement ivre, jurant, balbutiant des menaces incohérentes. Et les domestiques entre eux ne pouvaient expliquer qui était cet homme ni comment leur maîtresse ne lui parlait qu'à mains jointes.

Cela en vint au point que Mme de V... se trouva complètement dépouillée. Tout ce dont elle pouvait disposer avait passé aux mains du brigand. Elle en était à envoyer de l'argenterie de la maison au Mont-de-Piété, à n'oser plus s'acheter une robe, à économiser sur les dépenses du ménage, à faire danser--extrémité flétrissante!--l'anse du panier conjugal.

C'est dans ces circonstances que le cocher s'avisa d'exiger d'un seul coup une somme considérable, afin, disait-il, de s'épargner des démarches désagréables.

Mme de V... ne pouvant la lui remettre, il s'emporta, il jura, il fit dans le salon une scène révoltante, atroce.

Ne pouvant rien obtenir d'une femme qui n'avait plus rien, il sortit en déclarant qu'il accordait vingt-quatre heures de réflexion, et que c'était trop de bonté de sa part.

Il était à peine sorti, qu'il fallut porter Mme de V... à son lit. Elle était en proie à une violente crise de nerfs, la fièvre la prit, et ses jours furent en danger.

Ce fut un bonheur pour elle. Son délire révéla la vérité à son mari, et quand le misérable se présenta pour réclamer «son dû,» il trouva un officier de paix qui le pria de le suivre au dépôt.

Aujourd'hui ce cocher doit réfléchir dans quelque maison centrale, sur les dangers qu'il y a de trop «tirer sur la ficelle.»

C'est que la justice ne plaisante pas, lorsqu'il s'agit du «chantage,» une plaie hideuse où il faut porter le fer et le feu. Quant à la police, partout où elle le soupçonne, elle le poursuit, le cerne, le traque et venge les victimes. Cependant les auditeurs de Toto-Chupin, en dépit de leurs mines dédaigneuses, étaient excessivement surpris.

Eux qui avaient pratiqué tant de métiers honteux, ils ignoraient celui-là, dont la simplicité les séduisait. Raison de plus pour le déprécier en apparence, afin de tirer de Chupin des renseignements plus exacts.

--Ces choses-là, commença Polyte, ça se dit, mais ça ne se fait pas.

--Ça se fait, soutint Toto.

--As-tu essayé?

En tout autre moment, le vaniteux garnement eût répondu bravement: Oui! Mais en ce moment, les fumées de son ivresse s'épaississaient de plus en plus, et la vérité sortait des mooss de bière.

--Pas précisément, répondit-il, mais j'ai vu manœuvrer le «truc.» Beaucoup plus en grand, c'est vrai, raison de plus pour que je réussisse en petit.

--Tu as vu, tu as vu!...

--Comme je te vois remplir ta chope.

--Tu étais donc de l'affaire?

--J'en étais, et je mettais la main au pétrin. Ah! j'en ai suivi de ces voitures!... J'en ai filé, de ces beaux messieurs et de ces belles dames! Seulement, je ne travaillais pas à mon compte. J'étais comme qui dirait le chien qui attrape le gibier et ne le mange pas. Quel malheur!... Si encore on m'eût jeté un os, de temps en temps! Mais rien! du pain sec, des injures avec, des coups au dessert! Il n'en faut plus. Je vais m'établir.

--Et pour qui travaillais-tu comme cela?

Chupin se redressa avec une fierté extraordinaire. Loin de songer à dire du mal de B. Mascarot, il ne pensait qu'à exalter ses mérites, comme si de la gloire de ses maîtres il eût rejaillit quelque chose sur lui.

--Pour des gens, répondit-il, qui n'ont pas leurs pareils à Paris. Ah!... ils ne s'amusent pas à la bagatelle de la porte, ceux-là!... Aussi sont-ils riches à faire trembler. Tout ce qu'ils veulent, ils le peuvent, et si je vous contais...

Il s'arrêta court, la bouche béante, la pupille dilatée par la surprise et par la peur...

Il venait de voir se dresser devant lui le bon père Tantaine.

En apparence, l'épouvante de Chupin ne s'expliquait pas.

Jamais la physionomie du vieux clerc d'huissier n'était arrivée à une si parfaite expression de benignité niaise.

C'est d'une voix toute paternelle qu'il s'écria:

--Enfin, voici Toto, ce mauvais sujet que je cherche depuis plus d'une demi-heure. Sac à papier!... est-il assez beau! On dirait un fils de prince.

Mais le garnement demeura insensible à ce compliment, qui eût dû l'enchanter. Cette indulgence inaccoutumée le déconcertait.

Il est vrai que la seule vue du bonhomme avait suffi pour dissiper, comme par magie, les brouillards de bière et de vin qui obscurcissaient sa cervelle.

A mesure qu'il reprenait son sang-froid, il se rappelait vaguement tout ce qu'il venait de raconter. Il était navré de sa sottise et accablé du pressentiment d'un malheur indéterminé et pourtant certain.

C'est que la naïveté ne comptait pas au nombre des défauts de cet enfant de Paris. Sans cesse aiguisée aux meules de la nécessité, son intelligence était bien au-dessus de son âge.

Sa foi aux apparences doucereuses du père Tantaine était fort chancelante.

Il se sentait en face d'un problème, comprenant que de sa prompte résolution dépendait en quelque sorte son existence. Avait-il ou non été entendu? Tout était là, pour lui.

--Si ce vieux coquin m'a écouté, pensait-il, je suis perdu.

Et il l'examinait avec toute l'attention dont il était capable, comme s'il eût espéré déchiffrer cette vivante énigme.

Il était trop adroit cependant pour ne pas dissimuler ses inquiétudes. Le moindre silence d'angoisse devait le trahir.

C'est donc avec une gaîté trop bruyante pour n'être pas forcée, qu'il répondit:

--Je vous attendais, bourgeois, et c'est pour vous faire honneur que je me suis mis sur mon trente et un.

--A la bonne heure. C'est gentil, cela.

--Mais oui. Aussi j'espère bien que vous me permettrez de vous offrir quelque chose: un bock, un petit verre, un rien, histoire de trinquer...

Toto s'enhardissait jusqu'à proposer «une politesse» à son bourgeois, cela était prodigieux. Mais il eût osé bien d'autres énormités pour se grandir dans l'opinion des deux amis qu'il croyait avoir écrasés de sa supériorité.

Il s'attendait à voir son invitation rejetée bien loin; il se trompait. C'est fort honnêtement que le vieux clerc s'excusa, et comme d'une offre toute naturelle.

--Je sors de table, répondit-il.

--Raison de plus pour avoir soif, insista Chupin.

Il montra d'un geste fier les mooss vides restés sur la table, et ajouta:

--Voici ce que nous avons bu, mes amis et moi, depuis le dîner.

C'était une présentation. Le père Tantaine souleva légèrement son chapeau gras, et les messieurs à accroche-cœurs s'inclinèrent profondément.

Ces messieurs ne laissaient pas que d'être effarouchés par la présence de ce vieux.

En outre, estimant que le quart d'heure de Rabelais ne pouvait tarder à sonner, ils jugèrent prudent de s'esquiver, pour le cas où Toto se fût avisé de revenir sur sa générosité. Au Grand-Turc, comme ailleurs, c'est parfois l'invité qui est obligé de s'exécuter et de payer la carte.

L'instant leur était propice. Une valse venait de finir, et le maître des cérémonies hurlait son éternel «En place! en place!»

Les messieurs serrèrent la main de Toto, saluèrent le bonhomme et se perdirent dans la foule.

--Bons garçons! exclama Toto, qui ne rougit pas de ses amitiés.

Le vieux clerc modula du bout des lèvres un petit sifflement fort méprisant.

--Tu fréquentes des sociétés déplorables, Toto, fit-il, qui te gâteront...

--Oh!... c'est fait, bourgeois.

--Je le crains pour toi. Enfin, cela te regarde; tu sais ce que je t'ai répété maintes fois, tu finiras mal.

Cette prédiction à laquelle il est si bien accoutumé rendit à Toto presque toute sa tranquillité d'esprit.

--Si le vieux coquin se doutait de quelque chose, se dit-il, certainement il ne me menacerait pas.

Infortuné Chupin, c'est au moment même où son impudence rassurée reprenait le dessus, que le péril était le plus imminent.

Définitivement, pensait le père Tantaine, ce garnement a trop d'esprit, il ne vivra pas. Ah!... si je devais continuer les affaires, je me l'attacherais; il me rendrait de grands services. Mais, au moment de fermer boutique, laisser après soi un gredin si bien instruit serait une impardonnable imprudence de la part de gens qui sont payés pour savoir ce que peut coûter un secret envolé.

Cependant Toto avait appelé le garçon. Il jeta sur la table une pièce de dix francs en criant d'un air superbe: «Payez-vous!»

Mais le vieux clerc s'opposa à cette dépense, et c'est de sa poche que sortirent les dix francs qui étaient dus.

Cette générosité ne pouvait manquer de mettre le garnement en belle humeur.

--Autant d'économisé! fit-il. Allons maintenant trouver Caroline Schimel.

--Es-tu sûr qu'elle soit ici? Je n'ai pu la découvrir.

--C'est que vous n'avez pas su chercher. Elle fait son piquet dans la salle du café. Arrivez, bourgeois.

Le père Tantaine ne s'empressa pas de suivre le jeune drôle.

--Un instant, fit-il, convenons de nos faits. Tu as bien répété à cette fille tout ce que je t'avais dit?

--Mot pour mot, bourgeois.

--Répète, car il s'agit de ne pas se couper.

Chupin qui était déjà debout se rassit.

--Donc, commença-t-il, voilà cinq jours qu'il n'y a plus que Toto pour votre Caroline. J'ai trouvé le joint. Nous jouons au piquet des cinq heures d'horloge, et à tout coup je lui donne quatorze d'as. Pour lors, tout en battant le carton, je lui ai glissé la chose en douceur, je lui ai confié que j'ai un brave homme d'oncle, dans les prix de cinquante ans, encore bien propre, garanti bon teint, allant au feu et à l'eau, un peu bête si on veut, mais bien aimable, veuf, sans enfants, et grillant de se remarier avec une personne... très bien, qu'elle connaissait, vu que l'ayant aperçue il en était tombé amoureux...

--Pas mal, Toto, pas mal!... Et qu'a-t-elle répondu?

--Dame! elle a souri, cette fille, ça la flattait. Seulement, comme elle est plus défiante que notre chat, j'ai bien vu qu'elle craignait qu'on n'en voulût qu'à sa monnaie. Alors, moi, bien vite, sans avoir l'air d'y toucher, je me suis mis à chanter que mon oncle est un vrai oncle, un solide fait sur mesure, ayant le sac, propriétaire et gagnant au moins quatre mille francs par an.

--Et tu m'as nommé?

--Oui, à la fin. Sachant qu'elle vous connaît, ce n'est pas pour vous flatter, je me disais: Ce sera dur. Au contraire, dès que j'ai eu prononcé votre nom, ses yeux ont flambé: «Ché lé gônnais, a-t-elle dit dans son langage, ché lé gônnais peaugoub!» C'est chez le patron qu'elle vous a remarqué; vous lui allez... A quand la noce, bourgeois? J'en suis. Elle vous attend ce soir...

Le vieux clerc assura ses lunettes d'un geste décidé, se leva et dit:

--Marchons.

Le jeune garnement ne s'était pas trompé. L'ancienne fille de service du duc de Champdoce était attablée à son éternelle partie.

Mais dès qu'elle aperçut le soi-disant oncle de Toto, et bien qu'elle eût une quinte au roi et un quatorze de dix, elle jeta ses cartes pour faire à cet amoureux le plus gracieux et le plus encourageant accueil.

Il s'en montra digne. Toto-Chupin négociateur de mariages par occasion, n'avait jamais vu son «bourgeois» si empressé, si aimable, si causeur.

Il avait, ce bon Tantaine, des grâces de roquentin passionné qui parurent faire une vive impression sur le cœur de Caroline Schimel.

Jamais, non jamais, elle n'avait entendu chanter à son oreille des phrases si tendres d'une voix si harmonieuse. C'était à en perdre la tête.

Oui, on l'eût perdue à moins, car le vieux clerc faisait noblement les choses, il avait demandé un bol de punch au kirsch, et doux propos et verres de dur se succédaient et alternaient.

Tantaine n'avait plus que vingt ans; il but, il chanta, il dansa. Oui, sur un mot de Caroline, il la saisit par la taille et l'entraîna dans la salle de bal, et Toto, stupide d'étonnement, les vit se lancer dans le tourbillon de valseurs.

Mais aussi, quelle récompense! A dix heures, le mariage était arrêté, et Caroline, subjugée, sortait au bras de son futur époux. Elle venait de lui permettre de lui offrir au restaurant le souper des fiançailles.

* * * * *

Le lendemain, au petit jour, des balayeurs descendant des hauteur de Montmartre, trouvaient sur le boulevard, étendue à terre, inanimée, une femme.

Ils eurent la charité de la porter au poste. Elle n'était pas morte, comme on le crut d'abord, mais seulement étourdie.

Revenue à elle, cette malheureuse déclara qu'elle se nommait Caroline Schimel, qu'elle était rentrée dans un restaurant pour souper avec son fiancé, et que de ce moment elle ne se rappelait plus rien.

Sur sa demande, on la reconduisit à son domicile, rue Marcadet.

XXVII

«Il n'est, pour voir, que l'œil du maître,» a dit La Fontaine, et une fois de plus on pouvait vérifier l'exactitude du proverbe, au bureau de placement de la rue Montorgueil.

Depuis huit jours à peine, B. Mascarot avait cessé de prendre place, tous les matins, au confessionnal, et déjà l'agence et l'hôtel des domestiques sans place, son annexe, souffraient. La clientèle se plaignait; on trouvait Beaumarchef charmant, mais insuffisant.

L'ancien sous-off, qu'effrayait sa responsabilité, avait risqué de timides observations, mais il avait été rembarré si durement qu'il ne soufflait plus mot, et se contentait de gémir tout bas.

Mais qu'importait à B. Mascarot son agence! Se soucie-t-on du moyen, quand on touche le but?

Ainsi, le lendemain de l'expédition du bon Tantaine au Grand-Turc, pendant que Beaumar répondait à tous ses clients: «Monsieur est sorti,» monsieur était enfermé dans son cabinet.

Ce jour-là, sa physionomie portait les traces de fatigues écrasantes. A plusieurs reprises, il souleva ses lunettes pour essuyer ses yeux; ses paupières étaient rouges et enflammées. Sur sa cheminée était posée une tasse de tisane, et de temps en temps il y trempait ses lèvres comme pour éteindre un feu intérieur.

Lui, toujours froid et calme d'ordinaire, si maître des mouvements de sa passion, il était en proie à une agitation terrible.

Les grands capitaines, la veille d'une bataille décisive, peuvent paraître impassibles à leurs familiers, mais ils n'échappent pas pour cela à l'accès de fièvre qui précède l'action.

Or, pour B. Mascarot, l'heure de la lutte suprême sonnait. Il allait faire ce pas après lequel on ne peut plus reculer.

Il attendait Catenac, Hortebize et Paul pour leur révéler son plan tout entier. Le premier au rendez-vous fut le docteur Hortebize.

--J'ai reçu les instructions, Baptistin, dit-il dès le seuil, et je t'ai obéi. J'arrive en droiture de l'hôtel de Mussidan.

--Quelle figure y fait-on?

--Triste, mais résignée. Mlle Sabine n'a jamais été d'une gaîté folle; elle est plus grave et plus pâle qu'avant sa maladie, voilà tout.

--As-tu pu te trouver seul avec la comtesse?

--Parfaitement. Je lui ai dit que j'étais harcelé par les gens qui détiennent sa correspondance, qu'elle devait prendre garde. A quoi elle a répondu, avec un soupir à fendre l'âme, que Croisenois épouserait, puisqu'il le fallait; qu'elle était au désespoir, mais qu'elle était assurée du consentement de son mari et de la docilité de sa fille.

Autant le doux Tantaine était démonstratif, autant l'honorable placeur l'était peu. Bien qu'il dût être ravi de ces nouvelles, c'est presque froidement qu'il répondit:

--Ce que j'ai décidé sera. J'ai vu Croisenois ce matin, et s'il m'obéit, et il ne peut faire autrement, nous gagnerons en vitesse André et M. de Breulh. Le marquis sera le mari de Sabine qu'ils en seront encore à guetter la publication des bancs. La noce faite, je me moque d'eux. Quant à notre grande râfle finale, j'ai mûri l'idée de la Société dont Croisenois sera le directeur, et dans huit jours les prospectus seront lancés. Mais aujourd'hui, il ne s'agit que de l'affaire de Champdoce...

Il fut interrompu par l'entrée de Paul, qui arrivait fort timidement, appréhendant fort une fâcheuse réception, après le singulier adieu du père Tantaine...

Contre toute attente, l'accueil fut aussi amical que possible, soit que le vieux clerc d'huissier n'eût rien dit, soit que l'honorable placeur eût une autre manière de voir.

--Tous mes compliments, fit-il, de vos succès chez M. Martin-Rigal. Outre que vous plaisez à la fille, vous avez séduit le père...

--Je l'ai bien peu vu, cependant; hier soir encore il était absent...

--Nous le savons. Il dînait chez un de nos amis, qui a sondé ses intentions à votre endroit. Si demain Hortebize va lui demander, pour vous, la main de Mlle Flavie, il ne dira pas: non.

Paul chancela. Le million de dot de Mlle Rigal venait de passer devant ses yeux plus éblouissant que l'éclair...

--Attention!... interrompit Hortebize, j'entends dans le corridor le pas trottinant de Catenac.

Le digne docteur ne s'était pas trompé; c'était bien l'avocat qui arrivait en retard, selon sa coutume, voilant sa contrariété sous le plus amical sourire.

Rien qu'à sa vue, B. Mascarot parut hors de soi, et s'avança d'un air si menaçant que prudemment Catenac fit un saut en arrière.

--Qu'est-ce que cela signifie? balbutia-t-il.

--Ne le devines-tu pas? répondit le placeur d'une voix terrible. J'ai mesuré la profondeur de ton infamie. Je t'avais ramené à nous l'autre jour, mais à peine seul, tu n'as plus songé qu'à nous vendre. Je croyais à ton concours sincère, et tu me tendais le piège où je devais tomber à l'heure du triomphe.

--Je te jure, Baptistin...

--Oh! pas de serment. Un mot de Perpignan m'a éclairé. Ignores-tu que le duc de Champdoce peut reconnaître sûrement l'enfant qu'il cherche, à des cicatrices ineffaçables?

--J'avais oublié...

Il s'arrêta court, déconcerté, malgré son aplomb, par le regard du placeur.

--Tiens, poursuivit Mascarot, veux-tu que je te dise, tu n'es qu'un lâche et un traître! Les forçats, entre eux, ne se manquent pas de parole. Je te savais vil, mais pas à ce point...

--Pourquoi m'employer malgré moi, alors?

Cette velléité de révolte transporta B. Mascarot d'une telle fureur, que saisissant Catenac au collet, il le secoua comme s'il eût voulut l'étrangler.

--Je me sers de toi, bête venimeuse, continua-t-il, parce que je t'ai mis hors d'état de nuire. Et tu me serviras quand il te sera prouvé que ta réputation volée, ton argent, ta liberté, et peut-être ta vie, dépendent de notre succès. Ah! je sais où est le cadavre, heureusement! Les preuves irrécusables de ton crime, entends-moi bien, sont entre les mains d'une personne sûre. Que j'échoue, pour quelque cause que se puisse être, et ces preuves seront adressées au procureur impérial.

Il y eut un silence qui parut formidable à Paul.

--Et prie Dieu, ajouta le placeur d'un ton glacé, de nous préserver de tout accident, Hortebize, Paul et moi. Si l'un de nous venait à mourir un peu rapidement, la condamnation serait jetée à la poste le jour même. C'est dit, un bon averti en vaut deux... Je compte sur ton intelligence.

Catenac demeurait la tête basse, immobile, foudroyé.

Sa physionomie, contractée par la rage, n'annonçait certes rien de bon, mais qui s'en inquiétait? On le lui avait dit, et il ne le sentait que trop, il était lié, enchaîné, hors d'état d'essayer même un mouvement.

Plus de tergiversations possibles; nul espoir de vengeance.

Sa position, qu'il devait au chantage, le chantage la menaçait.

B. Mascarot, lui, avala un verre de tisane, et tranquillement, comme s'il ne se fût rien passé que d'ordinaire, il revint s'asseoir dans son fauteuil, au coin du feu, rajustant ses lunettes dérangées par la véhémence de ses mouvements.

--Je dois te dire aussi, maître Catenac, qu'à ce détail près, que tu me cachais, je connais un peu mieux que toi l'affaire de Champdoce. Qu'en sais-tu, toi? Juste ce qu'il a plu au duc de vous confier, à toi et à Perpignan. T'imaginerais-tu qu'il vous a dit la vérité? Par bonheur, je suis un peu mieux informé. Cela ne te surprendra pas, quand je t'avouerai qu'il y a des années que je suis cette affaire...

--Oui, il y a longtemps, affirma le digne docteur.

--Du reste, il faut que vous sachiez comment j'ai été mis sur la trace de cette opération. Il vous souvient peut-être de cet écrivain public qui avait son échoppe près du Palais de Justice, et qui s'avisait de faire chanter le monde. Une spéculation maladroite le conduisit en police correctionnelle et il attrapa deux ans de prison.

--En effet je me rappelle...

--C'était un gaillard intelligent. Il achetait au poids des papiers manuscrits de toutes sortes, et ces montagnes de paperasses, il les triait, les dépouillait, les épluchait et les lisait.

Dire quelles trouvailles on peut faire dans des correspondances abandonnées au chiffonnier est impossible.

Songez qu'il n'est pas un homme qui, une fois dans sa vie au moins, n'ait regretté d'avoir su écrire à un moment donné. Avez-vous une cause célèbre sans quelque lettre accablante déterrée par la police?

Ces faits m'ont si souvent frappé, que je me demande comment les gens prudents n'écrivent pas avec ces encres particulières qui, au bout de trois quatre, huit jours, s'effacent et s'évaporent sans laisser trace sur le papier.

Bref, je fis comme l'écrivain public. J'achetai des vieux papiers, et entre autres choses curieuses, je découvris ceci...

Il prit sur son bureau un fragment de papier chiffonné, sali, maculé, et le tendit à Hortebize et à Paul en leur disant:

--Regardez.

En haut de ce fragment, une main tremblante avait écrit:

tnafneertoniomzedneréitipzeyaetneconnisiusejecarg.

Et au-dessous de ces deux lignes de lettres se trouvait ce seul mot, d'une grosse écriture:

Jamais!

--Il était évident que j'avais sous les yeux un cryptogramme, c'est-à-dire une lettre composée selon des conventions particulières, conventions destinées à mettre à l'abri d'une indiscrétion certaines communications compromettantes.

Ceci démontré par la nature même des choses, je me dis qu'on emploie guère des précautions si gênantes pour les relations ordinaires de la vie. Je conclus donc que ce chiffon recélait quelque aveu dangereux...

C'était avec un parti bien pris de dénigrement que Catenac écoutait.

Il était de ces entêtés et inintelligents lutteurs qui jamais ne consentent à reconnaître que leurs épaules ont touché le sable de l'arène, et qui vaincus et à terre, s'obstinent encore à nier leur défaite.

--La conclusion était indiquée, fit-il d'un ton railleur.

--Elle était élémentaire, c'est vrai, mais encore fallait-il la trouver. Ces choses sont celles dont on ne s'avise jamais, tant ce qui est naturel répugne à la vanité humaine. Témoin l'œuf cassé de Colomb. Pour moi, je me croyais d'autant plus intéressé à pénétrer le sens de l'énigme qui m'était offerte, que je suis le chef d'une association dont les membres doivent à l'habile exploitation des secrets d'autrui, non seulement l'argent qu'ils prêtent à la petite semaine, mais encore la fausse considération dont ils se drapent.

Hortebize lança à Catenac un regard moqueur.

--Empoche, murmura-t-il, on te tient quitte du reçu.

D'un geste, l'honorable placeur remercia son ami.

--C'était un matin, poursuivit-il, je fermai ma porte, et je me jurai que je ne sortirais de mon cabinet qu'après avoir traduit cet hiéroglyphe.

L'un après l'autre, Paul, le docteur Hortebize et même Catenac, examinèrent avec la plus scrupuleuse attention la lettre que leur tendait B. Mascarot.

Ces caractères assemblés comme au hasard ne présentaient aucun sens à leur esprit.

--Ma foi! fit le docteur impatienté, je donne ma langue aux chiens. De ma vie je n'ai su deviner un logogriphe.

L'honorable placeur souriait. Il ne péchait pas précisément par le manque d'amour-propre, et il avait ses raisons pour prolonger, tout en en jouissant, l'étonnement de ses auditeurs.

--Vous ne devinez pas? demanda-t-il en retirant des mains de Paul le fragment de lettre.

--Oh! pas du tout, répondit l'avocat d'un ton rogue.

--Eh bien! je le confesse, reprit B. Mascarot, à première vue, je n'ai pas plus compris que vous en ce moment. Pourtant je ne jetai pas au panier ce chiffon qui m'arrivait après avoir traîné partout, ainsi que le prouvaient les taches et les maculatures dont il était couvert. A la couleur jaunâtre du papier, à la pâleur de l'encre, il était aisé de voir que ce document était ancien déjà. Puis, au fond de moi-même, une voix secrète parlait, qui m'assurait que je tenais là, entre mes doigts l'instrument de notre fortune à tous.

--Tous les prédestinés ont comme cela leur voix, murmura l'avocat.

B. Mascarot ne jugea pas à propos de relever cette raillerie.

--Dans les replis de l'esprit de tout homme, poursuivit-il, se cachent un besoin irraisonné de savoir, un inexplicable instinct de curiosité. C'est à cela que doivent leur succès les rébus et les charades, futiles aliments jetés à la curiosité désœuvrée.

Et notez que je n'avais pas, pour m'exciter, l'enthousiasme d'une puérile confiance. Je pouvais arriver à une niaiserie aussi bien qu'à une découverte immense. Les chances étaient égales, et je ne m'abusais pas.

Tout d'abord, en étudiant attentivement cet énigmatique fragment, j'y reconnus deux écritures parfaitement distinctes. Si c'est une femme qui a composé le rébus, c'est certainement un homme qui, au-dessous, a ajouté ce mot: Jamais.

Ce «jamais», cela tombe sous le sens, est une conséquence forcée des incompréhensibles lignes qui précèdent.

Donc, le tout est comme un dialogue entre ces deux personnes. La femme demande une grâce, l'homme la refuse.

Maintenant, pourquoi cet emploi de deux langues, pour ainsi dire? Pourquoi cette phrase mystérieuse, pourquoi ce mot écrit selon les règles de l'alphabet usuel?

De courtes réflexions me donnèrent les raisons de cette apparente anomalie.

La demande de la femme, dangereuse de sa nature, pouvait révéler des faits qu'on avait un intérêt puissant à dissimuler, tandis que cette laconique réponse «Jamais» ne compromettait rien.

Mais comment se fait-il, me demanderez-vous, que prière et refus se trouvent sur la même feuille de papier, sur la même page. Cette question que je me posai, aussi, moi, fut vite résolue.

La lettre dont nous tenons les fragments, n'était pas destinée à la poste et n'y a jamais été mise. Elle a été échangée entre deux maisons voisines, entre deux étages de la même maison, et, qui sait? peut-être entre deux pièces du même appartement.

Sous l'empire d'émotions terribles, de circonstances urgentes, une femme a écrit ces deux lignes et les a fait porter par un domestique à l'homme dont elle implorait la pitié. Lui, transporté de colère en ce moment, a saisi une plume, a écrit ce refus impitoyable et a rendu le papier au domestique en lui disant: «Retournez ceci à votre maîtresse!» Ces préliminaires posés, restait à déchiffrer le cryptogramme. Fort neuf à cette besogne, j'éprouvai, je ne vous le cacherai pas, d'horribles difficultés. C'est que par suite de cette rage si commune de supposer à autrui une finesse supérieure, je cherchais midi à quatorze heures.

C'est le hasard qui me livra la clé que je cherchais vainement.

Ayant machinalement élevé au jour ce fragment, le verso tourné de mon côté, je lus couramment ce qui était écrit sur le recto.

J'étais en face d'un échantillon de cryptographie véritablement enfantine. Lettres et mots, au lieu d'aller de gauche à droite, allaient de droite à gauche, et pour obtenir le sens, il ne s'agissait que de les replacer dans leur ordre.

Vite je pris un crayon, et sur mon sous-main, je reproduisis toutes les lettres en commençant par la fin, g, r, a, c, e, j, e, s, etc... Je divisai les mots confondus avec intention, et j'obtins cette phrase significative:

«Grâce, je suis innocente, ayez pitié, rendez-moi notre enfant!...»

Le digne M. Hortebize s'était déjà emparé du chiffon resté sur le bureau, et il répétait la manœuvre indiquée.

--C'est pourtant vrai, s'écria-t-il, c'est l'enfance de l'art.

L'honorable placeur poursuivait:

--J'avais donc lu, mais c'était la moindre des choses. Ce fragment de lettre avait été trouvé parmi cinq ou six cents livres de paperasses achetées lors de la vente d'un château des environs de Vendôme; comment remonter jusqu'à ses auteurs?

Je désespérais d'y parvenir, lorsque, dans l'angle de ce chiffon, tenez, là, j'aperçus ces traces d'une devise. Illisible pour moi, elle ne le fut pas pour un de mes amis, ancien élève de l'École des chartes. Cette devise est celle de la fière et noble maison de Champdoce...

Il se leva, comme pour laisser tomber ses paroles de plus haut, s'adossa à la cheminée et continua:

--Tel fut, messieurs, mon point de départ. L'idée était faible. Chétive était la lueur qui devait me guider. Un autre eût été découragé; moi, non. Je suis patient et je sais me réveiller chaque matin avec l'idée de la veille.

Six mois plus tard, je savais que cette phrase suppliante avait été adressée par la duchesse de Champdoce à son mari, comment et en quelles circonstances.

Puis, le temps aidant, j'ai pénétré le mystère que cette lettre m'avait fait soupçonner.

Si je n'ai pas agi plus tôt, c'est qu'un point, un seul, restait encore obscur pour moi. Depuis hier il ne l'est plus...

--Ah!... fit le docteur, Caroline Schimel a parlé.

--Oui, l'ivresse lui a arraché le secret qu'elle gardait depuis vingt-trois ans.

Sur ces mots, l'honorable placeur ouvrit un des tiroirs de son bureau et en tira un volumineux manuscrit qu'il brandit d'un air de triomphe.

--Voici mon chef-d'œuvre, s'écria-t-il, l'explication de mes manœuvres depuis quinze jours. Après ce récit vous comprendrez comment, sous le même filet, je tiens le duc et la duchesse de Champdoce et Diane de Sauvebourg, comtesse de Mussidan. Écoute, docteur, toi qui a eu en moi une aveugle confiance; écoute aussi, Catenac, toi qui a voulu me trahir; vous me direz ensuite si je m'abuse lorsque j'affirme que je suis sûr du succès.

Il tendit le cahier à Paul et ajouta:

--Et vous, mon cher enfant, lisez. C'est pour vous surtout que j'ai écrit ceci. Lisez avec toute l'attention dont vous êtes capable, c'est l'histoire d'une grande maison. Et pénétrez-vous bien de ceci qu'il n'est pas un détail, si futile qu'il puisse vous paraître, qui n'ai pour votre avenir une énorme importance...

Paul avait ouvert le cahier, et c'est d'une voix tremblante d'abord, mais qui alla en s'affermissant, qu'il lut la douloureuse histoire rédigée par Mascarot:

LE SECRET DE LA MAISON DE CHAMPDOCE

FIN DE LA PREMIERE PARTIE

DEUXIÈME PARTIE

LE SECRET DES CHAMPDOCE

I

Quand de Poitiers on veut se rendre à Loudun, le plus court est encore d'aller retenir une place à la diligence qui fait le service entre le chef-lieu du département de la Vienne et Saumur, la plus coquette des cités qui se mirent aux flots bleus de la Loire.

Le bureau de cette diligence est à deux pas de l'hôtel de France, entre le restaurant du Coq-Hardi et le café Castille.

Un employé fort poli y reçoit les voyageurs. On lui donne cinq francs d'arrhes, et en échange il garantit une bonne place de coupé pour le lendemain matin.

--Surtout, recommande-t-il, arrivez à six heures, six heures très précises.

Le lendemain donc, on se fait tirer du lit dès l'aurore, on s'habille en deux temps, et on arrive au pas de course. Hâte inutile!

Tout dort encore dans le bureau, à l'exception d'un garçon, juste assez éveillé pour répondre une grossièreté aux questions qu'on lui adresse.

S'indigner? A quoi bon! En face, un débit s'ouvre où on vend du café au lait, mieux vaut s'y réfugier.

Ce n'est guère que vingt-cinq minutes plus tard que le «buraliste» se montre, bâillant à se démettre les mâchoires.

Presque aussitôt, le conducteur apparaît, sacrant, donnant des ordres, jurant que jamais il n'a été si en retard.

Vite on tire de la cour la vieille diligence qui sonne la ferraille. Le postillon et un palefrenier surviennent, traînant par leur longe les trois chevaux endormis. On attelle et les facteurs hissent sur l'impériale les bagages et les colis.

--En voiture!... crie le buraliste, en voiture!...

Fausse alerte! Pas un des voyageurs de la ville n'a montré le bout de son nez. On attend M. de Rocheposay, qui demeure rue Saint-Porchaire, maître Nadal, qui habite près de Blossac et aussi M. Richaud, de Loudun, venu la veille pour ses affaires, et descendu à l'hôtel des Trois-Pilliers, et d'autres encore.

Un à un ils se présentent, se hâtant lentement, portant force boîtes dont ils embarrassent les compartiments.

Enfin le compte y est. Sept heures et demie sonnent, le conducteur lâche un dernier juron, le fouet du postillon claque; hue! on part; on est parti.

C'est au galop de ses rosses fourbues, que la voiture descend les rampes de la ville; elle traverse comme un trait le pont du Clain, elle brûle le pavé du faubourg, elle atteint la grande route et les chevaux emboîtent le trot somnolent qu'ils garderont jusqu'au relai.

Sur l'impériale, le conducteur bourre sa pipe.

Bons voyageurs, penchez-vous à la portière pour regarder le paysage.

Regardez, voici le haut Poitou, tout entrecoupé de plaines fertiles, de vastes pâturages et de grandes forêts. Les vallées succèdent aux vallées et à perte de vue se déroulent les champs à la terre rougeâtre, plantés çà et là de châtaigniers dont les branches pendent jusque sur les sillons.

Regardez, voici les landes et les taillis de Bivron.

Si le gibier foisonne, c'est que leur propriétaire, le comte de Mussidan, n'y a pas tiré un coup de fusil depuis qu'il eut le malheur de tuer à la chasse un de ses domestiques. Il y a de cela vingt-trois ans.

Le château de Mussidan est plus loin, sur la droite. Il y aura deux ans, à la Noël, que la douairière de Chevauché, une rude et brave femme, disent les paysans, y est morte, en laissant tout son bien à sa nièce Mlle Sabine.

De l'autre côté de la route on aperçoit, à demi caché par ses hautes futaies, le haut castel de Sauvebourg. Un des artistes aimés de François Ier a sculpté ses balcons et entouré ses fenêtres de guirlandes précieuses respectées par le temps.

Plus loin, enfin, au sommet d'un coteau aux pentes raides, comme une forteresse sur un roc, apparaît une masse imposante de constructions anciennes.

C'est le vieux manoir de Champdoce.

Rien de triste comme cette immense habitation, jadis une des plus magnifiques du Poitou.

Abandonnée, oubliée de ses maîtres depuis un quart de siècle, elle va perdant de jour en jour de sa valeur, tombant en ruine.

Déjà l'aile gauche est à demi écroulée. Les tempêtes ont emporté les toitures et les girouettes. La pluie et le soleil ont émietté les contrevents, dont les ferrures pendent misérablement le long des murs lézardés.

Là, vers 1840, vivait, avec son fils unique, l'héritier d'un des noms illustres de France, César-Guillaume de Dompair, duc de Champdoce.

Dans le pays il passait pour un original.

On le rencontrait par les chemins, vêtu comme le plus pauvre des paysans, portant une méchante veste rapiécée, coiffé d'une casquette de cuir à oreillettes, les pieds dans d'énormes sabots, invariablement armé d'un gros bâton terminé en fourche.

L'hiver il jetait sur ses épaules une peau de bique toute pelée, dont n'eût pas voulu le dernier toucheur de bœufs.

C'était alors un homme de soixante ans, d'une puissante carrure, d'une force herculéenne, bâti à chaux et à sable, un des survivants de la grande génération de 89, dont la robuste constitution suffisait à tous les travaux comme à tous les excès.

Son regard seul trahissait une volonté de fer, comme ses muscles.

Il avait, sous ces gros sourcils en broussailles, de petits yeux d'un gris clair qui devenaient absolument noirs lorsqu'ils s'irritait et que le sang affluait à son cerveau.

Quand il servait à l'armée de Condé, un coup de sabre lui avait fendu la lèvre supérieure, et la cicatrice donnait à sa physionomie une expression terrible de dureté.

Il n'était pas méchant, cependant, mais d'un entêtement qui touchait à la folie, d'un despotisme odieux et d'une violence extraordinaire.

Heureusement pour ceux qui l'entouraient, trois jurons indiquaient le degré de sa colère.

Mécontent, il disait: Jarnicoton! Irrité, il criait: Jarnidieu! Jusque-là, rien à craindre. Mais quand de sa puissante voix il hurlait: Jarnitonnerre! il était bon de se mettre prestement hors de portée de son bâton fourchu.

On le redoutait extrêmement.

C'est avec un respect mêlé de crainte qu'on se découvrait sur son passage, le dimanche, lorsque suivi de son fils il traversait le bourg de Bivron pour se rendre à l'église où il avait un banc, le premier devant le chœur.

Tant que durait la messe, il lisait à demi-voix dans son gros paroissien ou accompagnait les chantres. A la quête, il donnait régulièrement une pièce de cinq francs.

Cette offrande hebdomadaire, le prix d'un abonnement à la Gazette de France, cinq écus par an qu'il octroyait au barbier qui venait le raser deux fois la semaine, constituaient toute sa dépense personnelle.

Ce n'est pas qu'on vécût mal chez lui. Volailles dodues, gibiers, légumes savoureux, fruits exquis abondaient. Mais rien, jamais, ne paraissait sur sa table qui n'eût été récolté ou tué sur ses domaines. La viande de boucherie en était sévèrement exclue parce qu'il faut la payer.

Fréquemment invité à des dîners ou à des fêtes, par les châtelains du voisinage qui, bien qu'il pût faire, le considéraient un peu comme leur chef, il refusait régulièrement, disant qu'un gentilhomme ne saurait accepter sans rendre, et que rendre coûte de l'argent.

Certes ce n'était pas la pauvreté qui contraignait le duc de Champdoce à cette sévère économie.

On lui connaissait, tant dans le Poitou que dans l'Angoumois et dans la Saintonge, pour plus de douze cents mille francs de terres au soleil, sans compter la forêt de Champdoce qui, habilement aménagée, rapportait bon an mal an de huit à dix mille écus en sacs.

On prétendait encore, et on avait raison, que sa fortune en portefeuille dépassait sa fortune territoriale.

Naturellement, on le taxait d'avarice, en quoi on se trompait. Il n'était pas avare dans le sens qu'on attache à ce mot.

Cet entêté gentilhomme poursuivait simplement l'exécution d'un plan longuement médité et fortement arrêté.

Son passé pouvait, jusqu'à un certain point expliquer sa conduite.

Né en 1780, le duc de Champdoce avait émigré et servi dans l'armée de Condé. Ennemi implacable de la Révolution, il habita Londres tant que dura l'Empire, réduit, pour vivre, à donner des leçons d'escrime.

Revenu en France avec les Bourbons, il dut à un prodigieux hasard d'être remis en possession d'une portion des immenses domaines de sa maison.

Mais qu'était cette portion pour lui? Rien. Comparant la richesse présente à l'opulence princière de ses aïeux, il se trouvait misérable.

Pour comble de douleur, à coté de la vieille aristocratie, oisive et énervée, il voyait surgir du commerce et de l'industrie, une aristocratie nouvelle, jeune, ambitieuse, remuante, fière de ses richesses, fatalement destinée à enlever à l'ancienne son influence et jusqu'à son prestige.

C'est alors que cet homme, que l'orgueil de son nom exaltait jusqu'au délire, conçut le projet auquel il devait consacrer sa vie.

Il crut découvrir un moyen de rendre à l'antique maison de Champdoce sa splendeur et sa puissance passées. Trois ou quatre générations devaient se sacrifier au profit de la postérité.

--Ainsi, se disait-il, je puis en vivant comme un paysan, en me refusant toute satisfaction, tripler en trente ans mes capitaux. Que mon fils m'imite, et dans cent ans, les ducs de Champdoce reprendront, grâce à une fortune royale, le rang auquel leur naissance leur donne droit.

Vers 1820, fidèle à son plan d'enrichissement, il épousa, bien contre son inclination, une jeune fille aussi laide que noble, mais bien dotée, et il vint avec elle s'établir au château de Champdoce.

Cette union ne fut pas heureuse.

On alla jusqu'à accuser le duc de brutalités inouïes envers une jeune femme incapable d'admettre ses idées, et qui ne pouvait comprendre que l'homme auquel elle avait apporté 500,000 francs, lui refusât une robe dont elle avait besoin.

Pourtant, après un an de ménage, elle lui donna un fils baptisé sous les noms de Louis-Norbert.

Mais six mois plus tard, elle mourait des suites d'une frayeur que lui avait causée son mari.

Loin de s'affliger de cette mort, le duc intérieurement s'en réjouit. Il avait un héritier bien constitué, robuste, la fortune de la mère était acquise à la maison de Champdoce; que lui importait le reste!

Même son veuvage fut le prétexte d'économies nouvelles. Il condamna tous les étages supérieurs du château et adopta définitivement le costume comme les mœurs des métayers, ses voisins.

Faisant valoir lui-même, l'œil ouvert aux moindres détails d'une immense exploitation, il ne se ménagea plus.

Levé avant le jour, il suivait ses ouvriers aux champs et travaillait comme eux. Puis il courait les marchés et les foires pour vendre ses grains et ses bestiaux, âpre au grain comme le paysan qui, ayant épousé la terre, la voudrait tout entière pour lui seul.

Son fils, il ne s'en occupait que pour se demander s'il serait assez robuste pour continuer l'œuvre.

Norbert était élevé comme les enfants des fermiers, ni mieux ni pis. On le laissait errer en liberté le long des haies, se rouler sur la litière, barboter au bord des mares, pieds nus l'été, l'hiver chaussé de galoches garnies de paille.

Quand il eut neuf ans, son éducation rurale commença.

Tout d'abord il garda les vaches dans les pâtures ou sur la lisière des bois, armé d'une grande gaule pour empêcher les bêtes d'aller brouter les jeunes pousses. Il partait au jour, avec la pitance de la journée dans un panier pendu à l'épaule.

Puis, successivement, à mesure qu'il avança en âge, il apprit à tracer un sillon profond et droit, à faucher, à semer à la volée, à évaluer d'un coup d'œil le rapport d'une pièce de terre, à soigner l'enfle et la clavelée, enfin à débattre un marché.

Longtemps le duc de Champdoce avait hésité avant de faire apprendre à lire à son fils.

Puisqu'il prétendait le condamner à la rude vie des gens de la campagne, à quoi bon? D'un autre côté, l'homme qui ne sait pas au moins lire, écrire et compter, ne saurait mener à bien une lourde exploitation.

S'il s'était décidé pour l'affirmative, c'est que certainement il avait été influencé par les observations du curé lors de la première communion de Norbert.

Cependant, tout alla bien jusqu'au jour où Norbert eut seize ans, ou plutôt jusqu'au jour où son père le conduisit pour la première fois à la ville, c'est-à-dire à Poitiers.

A seize ans, Louis-Norbert de Champdoce en paraissait dix-neuf, et était bien le plus bel adolescent qu'on puisse imaginer.

Il avait cette physionomie pensive des humbles travailleurs de la terre accoutumés à vivre seuls, repliés sur eux-mêmes, face à face avec la nature.

Le hâle donnait à son teint la richesse de tons des vieux bronzes. Il avait les cheveux noirs, légèrement ondulés, et de grands yeux bleus mélancoliques, les yeux de sa mère! Pauvre femme! c'était sa seule beauté.

Les durs travaux auxquels il était astreint avaient donné à ses muscles une rare vigueur, sans pourtant altérer l'élégance de sa taille, et ses mains, sous leurs callosités, gardaient une rare perfection de formes.

C'était d'ailleurs un parfait sauvage.

Tenu par son père dans la dépendance la plus étroite, il ne s'était jamais éloigné d'une lieue du château.

Pour lui, le bourg de Bivron, avec soixante maisons, sa mairie, sa petite église et sa grande auberge, était un séjour de délices, de tumulte et de bruit.

Il n'avait pas en sa vie parlé à trois étrangers, et les nombreux ouvriers qu'employait le duc de Champdoce le redoutaient bien trop pour oser prononcer devant son fils un mot capable de l'éclairer ou de le faire réfléchir.

Ainsi élevé, Norbert ne pouvait concevoir une existence autre que la sienne. S'éveiller au chant du coq, travailler jusqu'à la nuit courbé sur le sillon, dormir à poings fermés après un bon souper, devait lui paraître la seule fin de l'homme ici-bas.

Pour lui, le bonheur c'était d'obtenir de belles récoltes; le malheur c'était d'avoir ses blés versés ou ses vignes gelées.

Cependant il avait ses distractions.

La grand'messe, chaque dimanche, était presque une fête pour lui. Il en rapportait des petits morceaux du pain bénit qui se distribue parcimonieusement, haché menu dans une grande corbeille proprement entourée d'une serviette.

Il prenait plaisir à voir sur la place, à la sortie, les groupes endimanchés; il s'arrêtait devant quelque jeu de tourniquet ou s'émerveillait du casque emplumé d'un charlatan débitant son boniment du haut de sa voiture.

Depuis plus d'un an déjà les jeunes paysannes le lorgnaient du coin de l'œil et rougissaient jusqu'aux oreilles quand il leur adressait la parole, mais il était bien trop naïf pour s'en apercevoir.

Après la messe, il accompagnait son père qui allait inspecter les travaux de la semaine, ou il obtenait la permission de tendre des pièges aux oiseaux.

Chez lui, pas la moindre notion de la vie réelle, du monde, de la société, nulle idée des rapports des hommes entre eux, de la valeur de l'argent, rien.

Un peu effrayé de la vivacité de son intelligence, son père s'était ingénié à épaissir les ténèbres autour de sa pensée.

Tel était exactement Norbert, quand un soir son père lui commanda de s'apprêter à le suivre le lendemain à Poitiers.

Le duc de Champdoce avait reçu la veille le prix d'une coupe et touché des fermages importants, et il s'agissait de placer cet argent, car il ne laissait guère ses capitaux oisifs.

S'il se faisait accompagner de son fils, c'est qu'il commençait à sentir l'impérieuse nécessité de l'initier au maniement de l'immense fortune qu'il lui laisserait, à la charge de la tripler.

Ils partirent de bon matin, dans une de ces petites charrettes suspendues qu'on rencontre sur toutes les routes du Poitou, véhicules incommodes dont le siège mobile se balance à l'extrémité de quatre fortes courroies.

Ils avaient sous leurs pieds près de quarante mille francs en argent, charge si lourde que les ressorts pliaient et qu'à toutes les côtes il fallait descendre pour soulager le cheval. Norbert était radieux.

Il y avait plus d'un an qu'il brûlait de voir Poitiers, dont Champdoce, cependant, n'est éloigné que de cinq lieues.

Si souvent et si diversement il avait entendu parler de la «tant belle ville,» comme dit la vieille chanson huguenote, qu'il éprouvait comme une vague terreur à mesure qu'il en approchait.

Poitiers n'est pas précisément la cité la plus gaie de France. Plus d'un étudiant de l'École de droit y bâille, soupirant lorsqu'il songe à Paris. Le pavé est détestable, les rues sont étroites et tortueuses, les maisons, hautes et noires, semblent dater de dix siècles. Cependant, Norbert fut ébloui.

Pendant que la charrette traversait la ville au pas, crainte d'accident, il crut voir aux devantures des boutiques toutes les merveilles des Mille et une Nuits.

C'était jour de foire, et il était stupéfait du mouvement, étourdi du brouhaha de cette cohue. Peut-être ne s'imaginait-il pas que la terre eût tant d'habitants.

Telle était sa préoccupation qu'il ne s'aperçut pas que le cheval s'arrêtait de lui-même devant une maison ornée des panonceaux d'un notaire. Son père dut le secouer comme s'il eût été endormi.

--Nous sommes arrivés! lui criait-il.

Ils descendirent, mais la pensée de Norbert courait la ville.

C'est machinalement qu'il aida à décharger les sacs. Il ne remarqua pas l'empressement presque respectueux du notaire à leur entrée. Il n'entendit pas un mot de l'interminable conversation qu'eurent son père et l'officier ministériel, cherchant ensemble l'emploi le plus avantageux des fonds.

Enfin, le duc sortit de l'étude, emmenant son fils.

Ils allèrent remiser charrette et cheval à une grande auberge près du champ de foire, et déjeunèrent d'un morceau de lard et d'un verre de vin aigre, sur un coin de la table de la salle commune, entre des valets de charrue qui débattaient un marché et deux toucheurs de bœufs qui achevaient de se griser.

Mais M. de Champdoce n'était pas venu seulement pour son placement. Il comptait profiter de la foire pour chercher un meunier de Châtellerault, son débiteur depuis près d'un an.

Le frugal repas terminé, il ordonna donc à son fils de l'attendre, et s'éloigna.

Norbert restait planté sur ses jambes devant l'auberge, un peu ému d'être abandonné au milieu de tant de gens inconnus, lorsqu'il se sentit frapper sur l'épaule.

Il tressaillit, et se retournant brusquement, il se trouva en face d'un garçon de son âge, qui lui dit en riant aux éclats:

--Eh bien! on ne reconnaît donc plus les amis?

Il fallut à Norbert un moment pour remettre cet ami. Enfin, il s'écria:

--Montlouis.

Ce Montlouis, fils d'un des métayers de M. de Champdoce, était un camarade de Norbert.

Souvent, autrefois, ils s'étaient entendus pour conduire leurs vaches aux mêmes pâtis, et ils avaient passé des journées à jouer ensemble, à faire tourner aux cours d'eau des moulins de joncs ou à dénicher des oiseaux.

Il n'y avait guère que cinq ans qu'ils s'étaient perdus de vue.

L'hésitation première de Norbert était venue du costume de Montlouis. Ce garçon portait un habit à boutons de métal et un chapeau à haute forme. C'était l'uniforme du collège où il achevait sa seconde.

Pendant que le grand seigneur s'efforçait de faire de son fils un paysan, le paysan prétendait faire du sien un «monsieur.»

Norbert fut si choqué de la différence des vêtements qu'il ne trouva pas un mot.

--Que fais-tu là? interrogea Montlouis.

--J'attends mon père.

--Moi de même. Cependant nous avons bien le temps de prendre une tasse de café ensemble.

Et sans attendre l'assentiment de son ancien camarade, il l'entraîna jusqu'à un petit estaminet, à une cinquantaine de pas de l'auberge. La supériorité de Montlouis était manifeste, il en abusa.

--Si le billard n'était pas retenu, dit-il, je te proposerais une partie. Il est vrai que cela coûte de l'argent, et ton père ne doit pas t'en donner beaucoup.

De sa vie Norbert n'avait eu en sa possession seulement une pièce de dix sous. Cette fois il se sentit sérieusement humilié et devint cramoisi.

--Mon père à moi, poursuivit le collégien, ne me refuse rien. Par exemple, je travaille énormément. Je suis sûr de deux prix à la distribution. Quand je serai reçu bachelier, le comte de Mussidan me prendra pour secrétaire, j'irai à Paris, je m'amuserai. Et toi que feras-tu?...

--Moi! je ne sais pas.

--Oh! on le sait. Tu piocheras la terre comme ton père. Est-ce que cela t'amuse? Dire que tu es le fils d'un grand seigneur, de l'homme le plus riche du Poitou, et que tu n'es pas si heureux que moi, le fils de son fermier! Enfin...

Ils se séparèrent, et quand le duc de Champdoce revint à l'auberge, il retrouva son fils à la place où il l'avait laissé, et n'aperçut rien en lui d'extraordinaire.

--Allons, attelons, lui dit-il.

Le retour à Champdoce fut silencieux. La conversation de Montlouis était tombée dans l'esprit de Norbert comme une goutte d'un poison subtil dans un vase d'eau pure.

Vingt paroles inconsidérées d'un enfant allaient détruire l'œuvre de seize années de patience et d'obstination.

De ce jour, une révolution complète s'opéra dans le caractère de Norbert, révolution dont personne ne surprit le secret.

C'est au fond des campagnes que les diplomates devraient aller étudier la dissimulation.

Cet adolescent, qui ignorait tout, savait du moins commander à son humeur. Jamais sa physionomie souriante ne trahit l'orage terrible qui grondait au fond de son cœur. C'est avec son entrain accoutumé qu'il remplissait sa tâche quotidienne, qu'il aimait autrefois et que maintenant il avait en horreur.

Pour saisir un indice de ses pensées, il eût fallu le suivre, l'épier.

Souvent alors, on l'eût vu, lorsqu'il se croyait seul, rester des heures entières immobile, appuyé sur le manche de sa bêche, les sourcils froncés, réfléchissant, lui, jadis insoucieux autant que l'oiseau chantant dans les buissons.

Éveillée par Montlouis, son intelligence était maintenant aux aguets, et il découvrait quantité de circonstances autrefois inaperçues et qui étaient, pour lui, autant de révélations.

Par exemple, observant les relations de son père avec les paysans du voisinage, il mesura vite, en dépit de l'apparente familiarité, l'abîme qui les séparait.

Ses égaux, il le comprit, il devait les chercher parmi les châtelains qui l'été habitaient leurs terres et se rendaient le dimanche à l'église de Bivron.

Le vieux comte de Mussidan, si imposant avec ses cheveux blancs, le marquis de Sauvebourg, si fier et que les campagnards saluaient jusqu'à terre, mettaient un empressement marqué à tendre la main au duc de Champdoce et à son fils.

Autre signe: les plus belles et les plus dédaigneuses dames de la noblesse, qui avaient une démarche de reine, quand elles traversaient la place, balayant la poussière avec leurs robes superbes, oui, les plus imposantes semblaient toutes heureuses quand le duc de Champdoce, qui sous ses habits grossiers gardait des façons de l'ancienne cour, leur baisait galamment la main.

Tout cela devait éclairer Norbert. Il se sentit l'égal de ces gens si hautains. Quelle différence, cependant, entre eux et lui!

Pendant que son père et lui se rendaient à la messe à pied, chaussés d'énormes souliers ferrés, les autres arrivaient dans des voitures superbes, traînées par des chevaux de prix, entourés de laquais magnifiques prêts à obéir au moindre de leurs gestes.

Pourquoi cette différence; d'où venait-elle?

Il savait qu'elle ne venait pas de leur pauvreté à eux.

Il connaissait assez la valeur de la terre, pour savoir que son père était plus riche que tous ces gens dont il enviait le sort.

Il fallait donc que tout ce qu'il entendait depuis qu'il ouvrait l'oreille et pénétrait les allusions fut vrai.

Entre eux, les ouvriers de Champdoce disaient que le duc était un vieil avare, et plutôt que de jouir de son or ou de le distribuer aux pauvres, qu'il l'enterrait dans les souterrains du château. On assurait que toutes les nuits il se levait pour aller voir et adorer ses trésors.

--Norbert est bien malheureux, ajoutaient-ils, d'avoir un père comme celui-là. Lui qui devrait avoir toutes les aises et tous les plaisirs de la vie, il est traité plus durement que nos enfants à nous qui n'avons rien.

Et d'autres, d'un ton de menace murmuraient:

--Ah! si j'étais à sa place!...

Les ouvriers n'étaient pas seuls à le plaindre.

Il se rappelait parfaitement qu'une fois, pendant que son père parlait avec le marquis de Sauvebourg, une vieille dame qui l'accompagnait, la marquise, sans doute, avait arrêté sur lui des regards empreints de la plus tendre compassion.

Même emportée sans doute par la violence de ses sentiments, elle avait ajouté:

--Pauvre enfant! il a perdu sa mère bien jeune!

Qu'est-ce que cela signifiait sinon qu'on était pris de pitié en le voyant soumis au despotisme sans contrôle de cet homme qui était son père?

Pour comble, tous ces heureux du monde étaient entourés de jeunes gens de son âge, leurs fils. Toutes les tortures de la jalousie le poignaient jusqu'aux larmes lorsqu'il se comparait à eux. Parfois, lorsqu'il revenait du labour, marchant devant les bœufs, l'aiguillon sur l'épaule, il se croisait avec quelqu'un d'entre eux monté sur un joli cheval.

Dans ces rencontres, ceux qui le connaissaient lui criaient:

--Bonjour, Norbert!

Et ce salut amical lui paraissait insultant.

Ces jeunes gens lui semblaient insolents comme le bonheur, il les haïssait.

Quelle pouvait bien être leur existence, à la ville, où ils retournaient aux premiers froids, pendant que lui s'employait aux semailles? comment s'écoulait leurs heures oisives; que faisaient-ils? Voilà ce qu'il ne pouvait imaginer, et son ignorance se perdait en conjectures absurdes.

Ce que jusqu'alors il avait entendu appeler le plaisir ne représentait à son imagination rien qu'il enviât. Les campagnards appelaient s'amuser, aller s'enfermer dans une salle d'auberge; ils y buvaient des quantités énormes de vin, criaient, se disputaient et souvent, à la fin, se battaient.

Les autres, il le comprenait fort bien, devaient avoir d'autres distractions bien plus raffinées, une gaîté toute différente que celle de l'ivrogne regagnant son logis en chantant. Mais quoi?

Derrière ce désert tracé autour de lui par la volonté paternelle, il sentait s'agiter un monde, pour lui merveilleux comme l'inconnu. Que s'y passait-il? Cela ne se devine pas.

Mais qui interroger? à qui se confier?

C'est alors qu'il s'indigna de l'ignorance affreuse où on l'avait tenu, pendant que Montlouis, le fils du fermier allait au collège.

Et lui, que la vue seule d'une page imprimée faisait bâiller, qui avait besoin d'épeler tous les mots de plus de trois syllabes, il se mit à la lecture avec acharnement.

Mais cette passion ne pouvait convenir au duc de Champdoce, qui un soir, à la veillée, lui déclara qu'il n'aimait pas les «lisards.»

L'ardeur de Norbert s'en accrut, aiguillonnée par les obstacles et par des transes perpétuelles. Il se cacha.

Il savait vaguement qu'une des salles hautes du château était pleine de livres. Il enfonça la porte et fut ébloui des richesses qu'il allait avoir à sa disposition. Il s'y trouvait bien trois mille volumes, dont cinq cents au moins de romans, qui avaient occupé la dernière année de la vie de sa mère.

Norbert se jeta sur ces livres comme un affamé sur du pain. Il lut de tout, indistinctement, sans discernement, sans raison.

A la longue, tout se confondait et se mêlait dans son cerveau, le roman et l'histoire, le passé et le présent.

Cependant de ce chaos deux idées nettes et distinctes se dégagèrent.

Il s'estimait l'être le plus misérable de la terre, et il détestait son père.

Oui, il le haïssait d'une haine froide et avec toute la violence des convoitises inexprimables qui le brûlaient. Et s'il eût osé...

Mais il n'osait pas. Le duc de Champdoce lui inspirait une invincible terreur.

Depuis plus de dix-huit mois cette situation se prolongeait, lorsque le duc de Champdoce pensa que le moment était venu de révéler enfin ses pensées et ses espérances à ce fils qui devait être le continuateur de son œuvre de restauration.

C'était un dimanche, après le souper dans la salle commune, dont il avait fait sortir tous les serviteurs.

Jamais Norbert n'avait vu à son père cet air solennel. Il redressait sa haute taille courbée par le travail des champs. Tout l'orgueil de sa race qu'il dissimulait depuis des années éclatait dans ses yeux. Il lui apprit l'histoire de la maison de Champdoce dont l'origine se perd dans les légendes de nos annales. Il lui conta la vie de tous les héros qui l'ont illustrée. Il lui dit de quels honneurs elle a été comblée, combien elle compte d'alliances souveraines, quelle était sa richesse et sa puissance au temps où les Dompair de Champdoce, véritables souverains, levaient des impôts, avaient des places fortes et une armée, et lassaient un cheval avant d'être sortis de leurs domaines.

--Voilà ce que nous avons été, disait-il d'une voix forte. Que nous reste-t-il de tant de splendeurs? Un hôtel à Paris, rue de Varennes, ce château, quelques terres, quelques maigres valeurs, deux cent mille livres de rentes au plus, pas cinq millions!...

Norbert savait son père riche, mais non tant que cela.

Ce chiffre prestigieux, cinq millions, le frappait de stupeur.

Puis, en moins d'une seconde, mille pensées traversèrent son cerveau.

Cinq millions!... Et on le condamnait à l'écrasant labeur de l'homme qui a besoin pour manger des trente sous de sa journée. Deux cent mille livres de rentes!... et cette salle commune où il était en ce moment avec son père ressemblait à l'unique pièce de la plus misérable chaumière. Ses aïeux avaient eu une armée de serviteurs, et tous les gars du pays le tutoyaient.

Comment accepter tant d'humiliations et une pareille pauvreté, étant si noble, si riche.

Emporté hors de sa timidité accoutumée par un premier mouvement de rage, il se leva à demi pour reprocher à son père son avarice et sa cruauté.

Mais ses forces trahirent son audace; si forte était son émotion qu'il retomba sur son escabeau, sans avoir pu prononcer une parole, et fondant en larmes.

Le duc de Champdoce n'avait rien vu.

A son exaltation, lorsqu'il disait les grandeurs de Champdoce, avait succédé un profond accablement.

Il marchait de long en long, dans la salle, d'un pas lourd, la tête inclinée sur sa poitrine.

--C'est peu, murmura-t-il, bien peu.

Bien peu!... Et Norbert savait que pas une des familles réputées riches dans la contrée, ne possédait la moitié de cette somme énorme.

Les Mussidan avaient-ils seulement soixante mille livres de rentes? Les Sauvebourg, à coup sûr, n'en possédaient pas cent.

Il y avait bien, aux environs, un certain M. de Puymadour qu'on disait archi-millionnaire, mais sa noblesse n'était rien moins qu'authentique, et de plus, il ne fallait pas, assurait-on, examiner de trop près son argent, si on ne voulait pas y découvrir les taches de boue de l'origine.

C'est avec une physionomie furieuse que Norbert suivait de l'œil son père, continuant sa promenade monotone et laissant échapper çà et là quelques inintelligibles exclamations.

Il fallait à Norbert toute sa raison, toute l'énergie d'une conscience honnête, pour écarter les épouvantables pensées qui assiégeaient son esprit.

A la fin, le duc de Champdoce s'arrêta devant son fils.

--Ma fortune n'est rien, reprit-il d'un ton amer, non, rien, à une époque où triomphe le bourgeois enrichi, insolent et vaniteux. Ces gens-là, parce qu'ils ont acheté nos châteaux et mis un nom de terre au bout de leur nom ridicule, se croient nobles et s'exercent à copier non nos qualités, mais nos vices. La vraie noblesse, faute d'avoir compris son époque, râle et finira par mourir de faim. On n'est plus que par ou pour l'argent. Pour lutter contre tous ces enrichis d'hier, princes de finances dont le blason est un écu volé, il faut à un Champdoce un million au moins, de revenu. Vous l'entendez, mon fils, un million!...

Norbert ouvrait de grands yeux surpris; malgré l'attention la plus soutenue, son intelligence ne pouvait suivre les explications de son père.

--Ni vous ni moi, mon fils, poursuivait le duc, ne verrons dans nos coffres le capital d'un tel revenu. Mais nos descendants, s'il plaît à Dieu, l'y trouveront. C'est par le courage et l'épée que nos aïeux ont fondé la puissance de notre maison, à nous de nous montrer dignes d'eux et de la consolider par les privations et le travail.

Le vieux gentilhomme s'interrompit, singulièrement ému de développer ainsi le sujet habituel de ses méditations.

--J'ai fait mon devoir, reprit-il d'un ton plus calme, à vous de faire le vôtre. Je n'avais pas quinze cent mille francs, quand résolûment je me suis mis à l'œuvre, je viens de vous dire ce que j'ai maintenant. Vous m'imiterez. Vous épouserez quelque jeune fille riche qui vous donnera un fils que vous élèverez à la dure, comme je vous ai élevé. En vivant comme moi, vous devrez léguer à ce fils de douze à quinze millions. Qu'il nous imite et il laissera lui-même à ses fils une fortune royale. Voici ce qui doit être, ce qui sera, il le faut, je le veux.

Cette fois, Norbert comprenait, et s'il se taisait, c'est qu'il était tout étourdi de cette confidence étrange.

--C'est une pénible tâche que j'offre à votre dévouement, continuait le duc, mais c'est celle de tous les chefs d'illustres familles. Qui veut fonder une grande maison doit vivre dans l'avenir et non dans le présent, s'oublier pour ne songer qu'à sa postérité.

Certes, il est des moments où les instincts mauvais ou frivoles se réveillent et se révoltent; on les étouffe et on les dompte en se représentant sans cesse la grandeur du but où on tend. Ainsi ai-je fait. C'est pour mes descendants et par eux, pour ainsi dire, que j'existe. Je vis par la pensée la vie de splendeurs qu'ils nous devront.

En vérité, Norbert croyait rêver.

--Vous m'avez vu, poursuivait M. de Champdoce, disputer des heures entières pour un misérable louis, c'est que je disais que ce louis, mes descendants, quelque jour, le jetteraient noblement à un pauvre, du haut de leur carrosse. De tout ce que j'amasse, je fais ainsi emploi pour eux. L'an prochain, je vous conduirai à Paris, et vous visiterez l'hôtel que nous y avons. Là, vous verrez des tapisseries comme on n'en trouve plus, des meubles uniques, des chefs-d'œuvre des plus grands maîtres. Cet hôtel, je le garde, je le soigne, je l'embellis, comme l'amoureux le logis qu'il destine à sa fiancée. C'est que je le destine à nos enfants, Norbert, aux Dompair de Champdoce de l'avenir.

C'est avec l'accent du triomphe qu'il s'exprimait; tout ce qu'il dépeignait, il le voyait réellement.

--Si je vous ai parlé ainsi, reprit-il d'un ton qui ne souffrait pas de réplique, c'est que vous êtes en âge d'entendre la vérité. Je viens de vous dicter la règle de conduite de votre vie. Vous voici un homme, mon fils, et vous devez vous accoutumer à agir volontairement, comme vous avez agi jusqu'ici pour me complaire. J'ai dit. Demain matin, vous chargerez vingt-cinq pochées de blé que j'ai vendues à la minoterie de Bivron... Vous pouvez vous retirer.

Norbert se retira en chancelant.

Comme tous les despotes déshabitués de la contradiction, le terrible gentilhomme n'admettait pas que sa volonté pût être l'objet, non d'une résistance, mais seulement d'une hésitation.

Il n'entrevoyait nul obstacle, et cependant, à ce moment même, Norbert se jurait avec d'horribles serments qu'il n'obéirait pas.

Sa colère, contenue par la crainte, tant qu'il avait été sous les yeux de son père, éclatait enfin librement.

Il avait gagné la grande allée des noyers qui est derrière le château, et là, marchant à grands pas, il jetait au vent de la nuit d'injurieuses menaces et des imprécations de rage.

Il se voyait condamné et condamné sans appel.

Tant qu'il avait cru son père un avare il avait espéré: les passions ont leurs retours. Maintenant, malgré son inexpérience, il comprenait qu'on ne détruit pas des imaginations comme celle du duc de Champdoce.

--Mon père est fou!... répéta-t-il, mon père est fou!

Tout ce qu'il avait entendu lui paraissait monstrueux et absurde.

Certes, il était bien résolu, pour l'instant du moins, à se soustraire à tout prix à cette tyrannie insupportable; mais comment, par quel moyen, que faire?

Hélas! on ne trouve que trop aisément les mauvais conseillers. Norbert devait en rencontrer un, dès le lendemain, à Bivron, un certain Dauman, un ennemi du duc de Champdoce.

II

Ce Dauman n'était pas du pays, et même on ne savait trop d'où il venait, ni quels étaient ses antécédents.

Il prétendait avoir été huissier autrefois, à Barbezieux, ce qui était possible après tout; personne n'y était allé voir.

Ce qui est sûr, c'est qu'il avait dû vivre longtemps à Paris, car il en parlait en homme qui en connaît les détours et qui en a exploité les ressources.

C'était un petit homme de plus de cinquante ans, à visage, il faudrait dire à museau de fouine. Tout d'abord, on était frappé de son long nez pointu, de ses yeux mobiles et fuyants, de ses lèvres plates et minces. Son seul aspect eût dû éveiller la défiance.

Il y avait une quinzaine d'années qu'il était arrivé à Bivron, chaussé, comme on dit dans le Poitou, d'une botte et d'un sabot, portant au bout d'un bâton, dans un mouchoir noué, tout son saint-frusquin.

Mais il avait une envie endiablée de gagner de l'argent; il était prêt à tout.

Il avait donc prospéré et possédait des champs et des vignes, et même une maison à la Croix-du-Pâtre, qui est le point de jonction du chemin communal de Bivron et de la grande route. On lui supposait des économies assez rondes.

Sa profession était surtout de n'en pas avoir, de se mêler de tout, de se faufiler partout.

Sans lui, point de vente ni d'expertise. Il se livrait surtout au courtage rural. Il achetait les récoltes sur pied aux besogneux et se donnait pour bon géomètre arpenteur. Ceux qui avaient besoin d'argent ou de grains pour les semailles l'allaient trouver, et s'ils présentaient des garanties solides, ma foi! il les obligeait volontiers, à raisons de cinquante pour cent.

Enfin, il était le conseil juré de tous les gens véreux et l'inspirateur de tous les mauvais gars, à cinq lieues à la ronde.

Il passait pour excessivement adroit, capable de tirer n'importe qui d'un mauvais pas. Était-il «ferré sur la loi», comme on le disait? Le fait est qu'il ne pouvait parler une minute sans citer quelque article du Code.

Améliorer le sort des gens de la campagne était sa marotte, à ce qu'il assurait: c'est pourquoi, tout en exigeant d'eux des intérêts affreusement usuraires, il les excitait contre les nobles, les bourgeois et les prêtres.

Sa facilité d'élocution, sa science de juriste et la longue redingote noire qu'il portait habituellement lui avaient valu les surnoms de «l'homme de loi» et de «président».

S'il en voulait cruellement à M. de Champdoce, c'est que le duc s'était ouvertement déclaré contre lui, lors de certaine aventure qui l'avait conduit jusqu'au seuil de la cour d'assises, et dont il ne s'était tiré qu'en subornant quatre ou cinq témoins.

Il avait juré qu'il se vengerait, et depuis cinq ans il guettait une occasion favorable.

Tel est, au moral et au physique, l'homme que le lendemain des confidences de son père, Norbert rencontra à la minoterie de Bivron.

Se conformant aux ordres reçus, il venait d'y amener vingt pochées de blé, et seul il les avait déchargées et montées au grenier.

Il remettait sa veste et faisait ses dispositions pour reprendre avec sa lourde charrette, attelée de deux chevaux vigoureux, la route du château, lorsque maître Dauman s'avança vers lui, saluant jusqu'à terre, le priant de lui accorder une petite place jusqu'à sa maison.

--J'espère, disait-il, que monsieur le marquis excusera mon indiscrétion; j'ai des coquins de rhumatismes qui m'empêchent de marcher, je me fais vieux, je n'ai plus l'âge heureux de monsieur le marquis.

Il savait ce Dauman, donner à chacun un titre congruant. Il avait lu quelque part que l'aîné d'un duc est marquis.

C'était la première fois que Norbert s'entendait nommer ainsi. Quelques jours plus tôt, son bon sens l'eût mis en garde contre cette flatterie et il eût haussé les épaules. Mais, maintenant, sa vanité affamée cherchait pâture.

--A vos désirs, président, répondit-il; j'attends pour partir qu'on m'ait descendu un sac vide oublié à la dernière livraison.

Dauman s'inclina en grimaçant un sourire bas.

Mais tout en se confondant en remerciements, il guignait Norbert du coin de l'œil, trouvant à sa physionomie une expression qui ne lui était pas habituelle.

--Évidemment, se disait le «président,» il s'est passé au château de Champdoce quelque chose d'extraordinaire.

Était-ce enfin l'occasion tant et si ardemment attendue d'assouvir sa haine, qui se présentait? Il en eut le pressentiment.

Il y avait bien longtemps que pour la première fois il s'était dit que l'héritier de ce vieux noble serait entre ses mains un terrible instrument de rancune, et qu'il serait beau et digne de lui de frapper le père par le fils.

Cependant, un ouvrier venait de rapporter le sac. Maître Dauman avait escaladé la charrette et s'y était installé sur un peu de paille. Norbert s'assit lestement sur un des limons, les jambes pendantes, et mit ses chevaux au marche.

Le «président» gardait le silence. Il cherchait pour entrer on conversation, quelque phrase banale qui n'éveillai pas la prudence du jeune Champdoce.

--Il faut que vous vous soyez levé bien matin, monsieur le marquis, commença-t-il enfin, pour avoir fini à cette heure.

Le jeune homme ne répondit pas.

Monsieur le duc votre père, continua Dauman, a une fière chance d'avoir un fils comme vous. Ah! j'en sais qui voudraient être aussi heureux que lui. J'en connais plus d'un dans Bivron, qui souvent ont dit à leurs enfants: «Prenez donc exemple sur monsieur le marquis. Regardez s'il boude le travail et s'il a peur de se durcir les mains. Et pourtant il est noble, lui, il a de bonnes rentes, il ne tiendrait qu'à lui de se croiser les bras.»

Un cahot de la charrette coupa la parole à «l'homme de loi», mais il ne tarda pas à reprendre:

--C'est qu'il n'y a pas à dire, il n'en est point qui vous vaillent. Tout à l'heure, je vous regardais monter vos poches de blé, elles n'avaient pas l'air de peser sur votre dos plus qu'une plume. A part moi, je me disais: «Quelles épaules! quelle poigne!...»

A une autre époque, Norbert eût été très sensible à cet éloge d'une vigueur dont il aimait à faire montre. En ce moment elle lui déplut et l'irrita autant qu'une insulte.

Le brutal et inutile coup de fouet dont il sangla son limonier trahit sa colère.

--Allons, monsieur le marquis, poursuivit Dauman, le proverbe a bien raison: «Bonne vie fait bonne santé et bourse pleine.» C'est ce que je réponds à ceux qui essayent de vous railler, parce que vous êtes sage comme une demoiselle. Cela vaut un peu mieux que d'imiter un tas de godelureaux et de jolis cœurs de ma connaissance, amis du billard, de la ribote et du reste, qui jouent, qui ont des maîtresses, qui font la vie, quoi! qui s'amusent!

Tout ce verbiage, débité d'une voix fade, exaspérait Norbert.

--Eh!... je ferais comme eux, si je pouvais, s'écria-t-il.

--Plaît-il?... interrogea le président, qui avait parfaitement entendu.

--Je dis qu'on vit comme on peut et non pas comme on veut, et que si j'étais libre, si j'étais mon maître, si j'avais de l'argent...

Il n'acheva pas, mais il en avait dit précisément assez pour éclairer Dauman.

Un éclair de joie brilla dans son œil terne.

--Je sais à présent, pensa-t-il, où le bât le blesse. Je puis le mener loin, ce joli garçon, et faire maudire et pleurer au duc de Champdoce l'idée qu'il a eue de se mêler de ma vie privée. Mais voyons si je ne m'égare pas.

Et, entre haut et bas, d'un ton de commisération hypocrite, il murmura:

--Ah! il y a des parents qui sont aussi par trop sévères.

Un geste brusque de Norbert lui apprit qu'il n'avait pas fait fausse route; aussi est-ce avec plus d'assurance qu'il poursuivit:

--C'est comme cela dans ce bas monde. Quand le diable devient vieux, il se fait ermite. Le crâne se pèle, le sang se refroidit dans les veines, et on ne se souvient plus du temps ou on avait des cheveux et du feu à revendre. On oublie qu'il faut que jeunesse se passe et qu'il est bon pour la santé des gars de s'amuser, de se dissiper, de jeter leur gourme. Votre père, à vingt-cinq ans, n'était pas ce qu'il est aujourd'hui.

--Mon père!...

--Lui-même. On ne s'en douterait guère... Eh bien! interrogez ses amis, ils vous en conteront de drôles.

La charrette atteignait la grande route.

--Nous voici arrivés, monsieur le marquis, dit Dauman; comment vous remercier? Ah! si vous vouliez me permettre de vous offrir un verre de vrai cognac, quel honneur pour moi!...

Norbert hésita un moment. Une voix secrète lui disait qu'il faisait mal, qu'il devait refuser, il ne l'écouta pas. Il arrêta ses chevaux et suivit le «président.»

La maison de maître Dauman annonçait l'aisance.

Il y était servi par une vieille femme, étrangère comme lui au pays, dont le rôle près de lui n'était pas nettement défini, et qui jouissait d'une exécrable réputation, malgré ses apparences.

Son cabinet, car il disait: «mon cabinet,» ni plus ni moins qu'un avocat ou un notaire, avait quelque chose de l'ambiguïté du maître.

Si d'un côté on voyait un bureau chargé de cartons verts, de l'autre on apercevait, rangés le long du mur, des sacs de blé, de seigle et de légumes secs.

Il s'y trouvait une bibliothèque bondée de livres de jurisprudence, aux solives du plafond pendaient à des ficelles des paquets de fleurs sèches conservées pour la graine.

C'est, d'ailleurs, avec les démonstrations du respect le plus servile que le Président accueillait le fils du duc de Champdoce.

C'est dans son propre fauteuil, garni de cuir, qu'il le fit asseoir, et après avoir échangé son chapeau contre un bonnet grec, il descendit de sa personne à la cave pour chercher derrière les fagots «ce qu'il avait de mieux».

--Goûtez-moi ça, monsieur le marquis, disait-il après avoir empli deux verres, c'est un propriétaire d'Archiac qui m'a donné cette eau-de-vie lorsque j'étais dans les affaires, pour me remercier d'un grand service que je venais de lui rendre. Car j'en ai rendu, allez, des services, sans me vanter, quand j'étais huissier, et aussi depuis.

Il gardait son verre à la main, y trempait ses lèvres, faisait claquer sa langue, et répétait:

--Est-ce bon, hein? Quel bouquet! On n'en trouve pas à acheter de pareille.

Tant d'obséquiosités, de prévenances ne devaient pas être perdues.

Une demi-heure ne s'était pas écoulée que déjà le maître hypocrite avait confessé Norbert.

Jusqu'à un certain point, le malheureux garçon était excusable.

Il traversait de ces crises où se confier à quelqu'un est un besoin, un ineffable soulagement. De plus, il ignorait de quelle déconsidération était frappé le Président.

Il dit donc tout, sans restriction.

Et pendant qu'il livrait ainsi ses plus secrètes pensées, les pires, Dauman, en dedans, jubilait, mais il gardait la tristesse grave du médecin qui, appelé en consultation, reconnaît une maladie dangereuse.

--Tout cela est affreux, répétait-il, terrible. Jeune homme infortuné! N'était le respect que je dois à M. le duc de Champdoce,--il porta la main à son bonnet grec,--je dirais qu'il ne jouit pas de la plénitude de ses facultés intellectuelles...

Un enfant tel que Norbert pouvait-il se défier de preuves si manifestes de la plus sincère commisération?

--Et voilà où j'en suis, disait-il avec des larmes de rage dans les yeux. Ma destinée est écrite; mes efforts n'y changeraient rien. Je dois me résigner à mon sort, à moins...

Il s'interrompit un instant, et d'une voix sourde, les dents serrées, il ajouta:

--A moins que je n'en finisse avec la vie! Ne vaut-il pas mieux pourrir dans la terre que de végéter ainsi? Ne vaut-il pas...

De nouveau il s'arrêta, profondément étonné du bon sourire qui, épanouissant les lèvres minces du sieur Dauman, découvrit ses dents noires.

--Ah! s'écria-t-il, vous pensez que ce sont là des propos d'enfant?

--Dieu m'en préserve! monsieur le marquis. Vous avez trop souffert pour ne pas songer aux partis les plus désespérés. Seulement on ne doit pas parler ainsi quand on a dix-huit ans, quand a devant soi le plus magnifique avenir!

--L'avenir! interrompit Norbert que ce seul mot mettait hors de lui, que me parlez-vous d'avenir, quand mon supplice peut durer dix ans, vingt ans...

--Monsieur le marquis exagère.

--En quoi? Mon père est jeune...

--D'accord, vous ne vivrez pas près de lui, voilà tout. Ne serez-vous pas majeur dans trois ans? N'aurez-vous pas alors le droit de réclamer l'héritage de votre mère?

A l'air stupéfait de Norbert, le Président vit bien que le jeune homme était plus «innocent» encore qu'il ne l'avait supposé, et qu'il venait de lui apprendre une chose dont il n'avait pas même l'idée.

Il regretta d'avoir été si prompt, mais il s'était trop avancé pour ne pas continuer.

--Un homme, à sa majorité, monsieur le marquis, peut disposer de sa personne et de sa légitime. C'est la loi. Or, il vous reviendra de feu madame la duchesse--il salua--assez de bien pour mener une belle vie.

Norbert semblait n'entendre plus.

--Jamais je n'oserai rien réclamer à mon père, murmura-t-il.

--Cela je le conçois. Monsieur le duc, quand il est en colère, ne se connaît plus. Mais on ne fait pas ces commissions-là soi-même. On donne des pouvoirs à un notaire qui se charge des démarches et reçoit, s'il y a lieu, les coups du bâton fourchu. Les coups se comptent à part; c'est prévu par le Code, livre III, article 222, un mois à deux ans. C'est donc au plus trois ans que vous avez à patienter.

--Jamais je n'attendrai jusque-là, répondit Norbert, et j'en finirai si je ne trouve un moyen de me soustraire à cette tyrannie.

--Heureusement, il y a des moyens...

--Vous croyez, Président?

--J'en suis sûr, monsieur le marquis, et je me permettrai de vous les indiquer. Que n'êtes-vous majeur! ce serait simple comme bonjour. Vous iriez trouver un avoué qui vous rédigerait une requête en interdiction; coût... selon le succès.

--Oh!...

--Pardon, monsieur le marquis, mais cela se fait tous les jours. On a un papa qui ne peut se décider à laisser jouir ses enfants de ce qu'il a, alors, dame! on tâche de l'y contraindre légalement. Rien de si commun dans les grandes familles.

Il avala une gorgée d'eau-de-vie, et ajouta:

--Mais dans l'espèce, il faut songer à autre chose, nous ne sommes pas majeur.

Maître Dauman embrassait toujours avec une telle chaleur la cause de ses clients, que confondant leur personnalité et la sienne, il disait: Nous.

--Nous avons dix-huit ans, et nous voulons échapper à un père dont la folie nous opprime. D'abord, nous pouvons nous engager comme soldat.

--C'est toujours une ressource.

--Pitoyable, monsieur le marquis, croyez-moi. En second lieu, nous pouvons adresser une plainte à monsieur le procureur du roi--il souleva son bonnet grec.

--Une plainte!

--Certainement. Pensez-vous que le législateur n'a pas prévu le cas où un père abuserait de son autorité? Détrompez-vous.

Après un moment de silence calculé, Dauman reprit:

--Nous pourrions dans une plainte que je rédigerais et que vous recopieriez, exposer au juge que nous ne sommes pas élevé selon notre condition, qu'on nous a privé des bienfaits de l'instruction, qu'on nous utilise comme domestique. Votre père vous a-t-il frappé quelquefois?

--Jamais.

--N'importe, nous le mettrons tout de même. Ah! nos conclusions seraient écrasantes pour les défendeurs. «Desquels faits, dirions-nous, patents et notoires, toute la contrée déposera, car, bien que notre père y possède pour plus de deux millions de propriétés, nous y étions l'objet de la pitié de tous, à ce point que, dans la commune de Bivron, on ne nous désigne guère que sous la dénomination du «petit sauvage de Champdoce...»

Norbert, à ces mots, bondit comme un poulain sous un coup de cravache.

--Qui a osé m'appeler ainsi, s'écria-t-il d'une voix terrible, qui?.... nommez!...

Cette explosion qu'il avait provoquée à dessein ne surprit pas le Président.

--Vos ennemis, répondit-il, ou du moins les ennemis de votre père, et il en a beaucoup. Ce n'est pas à vous seulement que pèse son despotisme...

--Cependant, moi...

--Oh! vous, monsieur le marquis, vous n'avez que des amis, et plus que vous ne croyez, même surtout parmi les personnes du sexe. Tenez, pas plus tard que jeudi dernier, on parlait de vous devant Mlle Diane de Sauvebourg, et rien qu'en entendant votre nom elle est devenue plus rouge que la crête de mon coq. Vous la connaissez, Mlle Diane.

Le jeune homme sentant ses joues s'empourprer, baissa la tête et ne répondit pas.

--Sufficit! fit le sieur Dauman, nous serons libre quelque jour, et nous ferons nos farces. Revenons donc à cette plainte...

Mais Norbert, dont les yeux venaient de s'arrêter sur le coucou qui décorait le cabinet du Président, se dressa brusquement.

--Midi! s'écria-t-il, on va se mettre à table chez nous! Que dira mon père!...

--Quoi! vous le craignez tant que cela!...

Mais Norbert n'entendit pas cette raillerie, il avait rejoint son attelage, et déjà s'éloignait au grand trot. Du seuil de sa maison, le Président le suivait du regard.

--Cours, disait-il, cours, mon garçon. Tu ne m'as pas dit au revoir, mais tu me reviendras. J'ai un troisième moyen à t'offrir, le bon, et tu l'adopteras parce que je le veux. Cours, j'ai déposé dans ta cervelle une graine qui germera et portera fruit. Ah! monsieur le duc de Champdoce, pour une pécadille amoureuse vous voulez envoyer les gens aux galères!... Nous verrons où j'enverrai votre héritier.

III

Le sieur Dauman ne mentait pas, lorsque pour attiser la colère de Norbert, il lui disait:

--On ne vous appelle jamais autrement que «le sauvage de Champdoce.»

Seulement on n'attachait à ce surnom aucune intention injurieuse.

Offenser le fils d'un homme qui possédait en réalité deux cent mille livres de rentes, mais qu'on gratifiait du double, c'eût été manquer au respect qu'on doit à l'argent.

Or, en Poitou,--à cette époque,--l'argent était Dieu.

Il est vrai de dire que les sentiments de la noblesse poitevine, à l'égard du duc de Champdoce, avaient subi en vingt ans de singulières modifications.

Tout d'abord, quand pour la première fois il était apparu en veste ronde et en sabots, on s'était prodigieusement égayé.

Lui, laissa railler, se souciant peu du qu'en dira-t-on, persuadé que l'opinion et les rieurs finissent toujours par se ranger du côté des plus gros sacs d'écus.

L'événement lui donna raison.

Tous ses bons amis, les gentilshommes ses voisins, se prirent à réfléchir, quand ils le virent, sans trêve ni relâche, ajouter à ses bois une vigne, une prairie, s'accroître, s'arrondir, gagner incessamment du terrain, comme la mer quand elle porte son effort sur une côte.

Dès lors, le point de vue changea.

Les ridicules du duc de Champdoce furent célébrés comme autant d'excentricités; le fou devint un original, sa dureté fut acceptée pour une mâle énergie; on appela prudence et remarquable entente de l'administration son âpreté au gain.

On se serra autour de lui; on fut fier de lui. Les rayonnements de ses millions donnaient à la bure de sa veste des reflets plus splendides que ceux du satin ou du velours.

Après cela comment s'apitoyer sur le sort de son fils? La certitude d'hériter d'une fortune colossale ne devait-elle pas suffire à tous ses désirs?

Plus que les hommes, les femmes s'occupaient de Norbert.

Les mères qui avaient une fille à placer rêvaient pour elle un mariage avec le «sauvage de Champdoce.» Quelle alliance!

Malheureusement, son père avait pour le garder la sollicitude jalouse d'une duègne. Comment arriver jusqu'à lui ou l'attirer jusqu'à soi?

Cette œuvre de séduction, que pas une maman n'osait essayer, une toute jeune fille résolut de la tenter.

Cette audacieuse n'était autre que Mlle Diane de Sauvebourg.

Certes, elle avait bien des chances pour elle.

A dix-huit ans qu'elle allait avoir, Mlle Diane passait pour une des plus belles personnes du Poitou, et c'était justice.

Elle était assez grande et très blonde. Son teint blanc et uni avait un éclat sans pareil, sa chevelure lumineuse était abondante jusqu'à l'importuner; on ne résistait pas au charme de son sourire.

En elle, cependant, quelque chose eût inquiété un observateur.

Ses yeux, dès qu'elle s'oubliait à ses secrètes pensées, brillaient d'un feu sombre et trahissaient l'ambition et l'énergie qui faisaient le fond de son caractère.

Elle avait été élevée dans une communauté de Niort, où ses parents souhaitaient qu'elle prît le voile.

Ils venaient de la rappeler près d'eux sur ses prières réitérées d'abord, puis sur la demande de la supérieure, singulièrement embarrassée et inquiète d'une pensionnaire qui sans cesse menaçait de s'enfuir en escaladant les murs de la communauté, et dont l'indépendance était du plus fâcheux exemple.

Son père était fort riche, mais elle avait un frère plus âgé qu'elle de dix ans, et le vieux gentilhomme ne se gênait pas pour déclarer qu'il laisserait tout son bien à l'héritier du nom.

Pour sa fille, sa paternelle munificence allait jusqu'à promettre, si elle se mariait jamais, le trousseau, quarante mille francs comptant, et pas un sou avec.

--Ainsi, ma pauvre enfant, disait-il au retour de Diane, à toi d'aller avec tes armes, c'est-à-dire tes beaux yeux, à la chasse au mari. Mais, si avisée que tu sois, tu risques fort de revenir bredouille.

Bercée avec cette idée qu'elle serait déshéritée au profit de son frère, Mlle de Sauvebourg en avait pris gaîment son parti.

--Laisse-moi du moins essayer, cher père, répondit-elle. Si j'échoue, eh bien! il sera toujours temps de m'emprisonner, et j'aurai, en tout cas, passé près de toi, que j'aime tant, quelques bonnes années.

--A ton aise, ma fille, essaye, tu verras.

M. de Sauvebourg avait autrefois blâmé très énergiquement la conduite de M. de Champdoce, lequel, à l'entendre, sacrifiait son fils.

Sacrifier sa fille lui paraissait tout naturel.

Je réussirai, répétait l'entêtée, j'en suis sûre.

Mlle Diane était dans ces honnêtes dispositions, quand pour la première fois elle entendit parler du «sauvage de Champdoce».

Un ami de son père venait d'énumérer devant elle les grandes espérances de ce malheureux jeune homme.

--Pourquoi ne serait-il pas mon mari! se dit-elle.

Dès le lendemain, avec la merveilleuse finesse des femmes en pareille occasion, elle alla aux renseignements. Ils furent brillants et tels qu'elle osait à peine les rêver. Elle se mit à étudier le fort et le faible de la situation.

Le fort, c'était d'être duchesse, de posséder deux cent mille livres de rente, d'habiter Paris, d'avoir une loge aux Italiens, d'éblouir le faubourg Saint-Germain.

Le faible, c'était la difficulté de rencontrer Norbert et, plus encore, l'avarice du duc.

--Mais bast! pensait-elle, il n'est pas éternel. Que peut-il bien vivre encore? Six ou sept ans. J'aurai donc vingt-cinq ans à sa mort.

Cependant, avant de rien décider en elle-même, elle voulut voir Norbert. Elle se le fit montrer le dimanche suivant à l'église, et ressentit à première vue une impression vive et profonde. Elle était frappée de sa mâle beauté, de l'expression ardente de ses yeux, de son attitude pleine de noblesse sous ses pauvres vêtements.

Sa pénétration féminine découvrait quelque chose des sentiments de Norbert. Elle devina qu'il était malheureux et irrité, qu'il souffrait.

Elle le plaignit et sentit qu'elle l'aimerait. Elle l'aimait déjà...

Lorsque, la messe achevée, on sortit de l'église, elle s'était juré qu'elle serait la femme de Norbert. Cependant elle ne dit rien de ses dessins à ses parents.

Sans savoir au juste ce qu'elle ferait, il lui semblait qu'on gênerait sa liberté d'action. Réussir seule, sans appui, sans aide, sans conseils, n'était-ce pas plus beau!

D'ailleurs, elle ne doutait pas du succès.

Mlle Diane de Sauvebourg était fort romanesque, et plus d'une fois au couvent, on lui avait reproché son exaltation, mais elle était en même temps très positive.

Les femmes seules ont assez de puissance pour associer ces deux dispositions si opposées; elles savent garder la tête froide quand le cœur flambe.

Cette toute jeune fille pouvait, tout en s'éprenant de chimères, rester prudente et calculer. Elle avait appris beaucoup de choses au couvent, et son maintien de vierge, son air candide, dissimulaient une notable expérience et surtout une parfaite entente des intérêts sociaux.

Avant tout, il fallait rencontrer Norbert et le rencontrer par le plus grand des hasards. Comment?

Tout à coup elle parut prise d'un accès extraordinaire de charité. Porter des secours aux malades, aux vieillards, aux petits enfants, devint sa grande et unique préoccupation.

Sans cesse on la rencontrait par la campagne, parfois suivie d'un domestique chargé d'un panier de provisions, le plus souvent seule, portant du bouillon dans une grande bouteille revêtue d'osier.

--On se trompe souvent sur sa vocation, disait M. de Sauvebourg. Diane, décidément, était née pour être sœur de charité.

Il ne remarquait pas, le digne gentilhomme, et personne ne remarquait non plus que lui, que les protégés de Mlle Diane se trouvaient tous demeurer du côté de Bivron, particulièrement dans les environs du château de Champdoce.

On ne la soupçonnait guère non plus d'établir ainsi des précédents, et de conquérir le droit de se montrer où et quand bon lui semblerait sans qu'on en jasât.

Mais c'est en vain qu'elle multipliait ses courses, changeait ses heures, prenait tantôt la traverse et tantôt la grande route, le «sauvage de Champdoce» était invisible.

Même, on ne le voyait plus régulièrement à la messe le dimanche. Souvent le duc venait seul.

C'est qu'un événement insignifiant pour tout autre, immense pour lui et absolument inattendu, venait de bouleverser la vie de Norbert.

Une huitaine de jours après lui avoir confié ce qu'il nommait la «raison d'État» de la maison de Champdoce, son père le retint après le dîner, qui avait lieu vers midi dans la salle commune, et où mangeaient à la même table que les maîtres les quarante serviteurs du château. On était alors à la fin d'août, et tous les gens étaient employés au battage de la récolte.

--Il est inutile, mon fils, commença le vieux gentilhomme, de vous déranger pour rejoindre les ouvriers.

--C'est que, mon père...

--Laissez-moi parler, je vous prie. Ma confiance de l'autre soir a dû vous avertir que notre position était sur de point de changer. A dater d'aujourd'hui, vous ne travaillerez plus comme vous l'avez fait jusqu'ici. Je vous destine une tâche moins pénible, peut-être, mais plus difficile. Vous surveillerez. Vous donnerez des ordres sous ma direction.

On eût dit, à l'air de Norbert, qu'il ne pouvait croire que son père parlât sérieusement.

--Vous n'êtes plus un enfant, continua le duc, je veux de mon vivant vous habituer à l'exercice de l'indépendance, afin qu'à ma mort vous ne soyez pas enivré de votre liberté.

Il se leva, alla prendre dans un coin un fort beau nécessaire de chasse, et le plaçant devant son fils il ajouta:

--Je suis content de vous, et en voici la preuve. Vous trouverez dans ce nécessaire un fusil et un port d'armes. Mon garde, Thomas, a ce matin amené pour vous un chien d'arrêt qui est attaché sous le hangar. Vous chasserez. Il faut à un jeune homme quelques distractions. De plus, comme un chasseur est exposé à des dépenses imprévues, voici, pour faire le garçon, de l'argent que je vous exhorte à ménager, vous souvenant qu'une prodigalité inconsidérée peut retarder, ne fût-ce que d'un jour, le moment où nos descendants reprendront leur rang.

Le vieux gentilhomme eût pu parler longtemps. Son fils écoutait, bouche béante, n'allongeant seulement pas la main pour prendre les six pièces de cinq francs qu'il lui tendait, si ébahi qu'il ne songeait même pas à ouvrir le nécessaire.

Cette apparence d'impassibilité déplut au duc qui s'attendait à des transports de joie.

--Jarniton! fit-il, vous le prenez bien froidement, je pensais vous être agréable.

Norbert comprit qu'il ne pouvait plus longtemps garder le silence, et faisant un effort il balbutia:

--Je vous remercie de votre bonté, je vous suis bien reconnaissant.

Mais le duc, impatienté, lui tourna le dos et sortit en grondant:

--Jarnibleu! Qu'est-ce que cela signifie? Ce garçon aurait-il conçu quelque fâcheux dessein? Notre curé aurait-il raison?

C'est qu'en effet, ces idées d'émancipation et de munificence, si contraires à ses grands principes, n'étaient pas venues naturellement à M. de Champdoce. L'honneur en revenait au curé de Bivron, qui les lui avait soufflées.

Mais ce relâchement de discipline qui, un an plus tôt, eût empli de joie le cœur de Norbert, ne lui causa aucun plaisir. Il venait trop tard.

Son haine contre son père qu'il appelait son tyran, était trop terrible pour être ainsi désarmée.

D'ailleurs, quelle si grande grâce lui accordait-on? On lui donnait un fusil, la belle affaire! Trente francs, quelle dérision!

En serait-il moins mal vêtu, moins gauche, moins ridicule, moins ignorant, moins seul? Ne continuerait-on pas à l'appeler le «Sauvage?»

Quelles perspectives lui offrait-on, et approchaient-elles seulement de l'idéal du bonheur tel qu'il se le représentait?

Car il ne cessait d'essayer d'ajuster à ses convoitises tout ce qu'il avait retenu de ses lectures désordonnées.

Cependant, la chasse était ouverte. Norbert chassa, prenant moins de plaisir à brûler de la poudre qu'à être suivi de son chien, un épagneul magnifique répondant au nom de Bruno. Il avait un compagnon, enfin, un ami qui lisait dans ses yeux et qui, selon qu'il était triste ou gai, marchait la tête basse ou sautait à ses côtés.

Mais il ne pouvait cesser de songer à Dauman.

Il avait interrogé plusieurs ouvriers, et tous lui avaient répondu que «le président» était un homme dangereux, capable de tout.

Norbert n'en était que plus déterminé à retourner lui demander conseil. Pourtant il hésitait, il n'osait. Une dernière lueur de raison éclairait le précipice où il allait rouler.

IV

Dauman, lui, attendait, tout aussi rassuré que l'oiseleur qui, ayant habilement disposé dans les chaumes son perfide miroir, se croise les bras, sûr que les alouettes s'y viendront prendre.

N'avait-il pas fait briller aux yeux de Norbert l'éblouissant espoir de la liberté?

Comme tous ces hommes qui, dans les campagnes, exploitent alternativement la cupidité et la misère, maître Dauman avait des espions partout.

Heure par heure, pour ainsi dire, il savait tout ce qui se passait au château de Champdoce.

On lui avait rapporté presque textuellement le dernier entretien du duc et de son fils. Il était informé des conditions nouvelles faites à Norbert.

Il n'en fut ni inquiet, ni affecté, persuadé qu'en se relâchant de son despotisme, M. de Champdoce hâtait la révolte de son fils.

Souvent, le soir, quand après son dîner il allait, selon sa coutume, se promener sur la grande route en fumant sa pipe de bruyère fabriquée par lui, il s'arrêtait au bas des taillis de Bivron d'où l'on apercevait le château de Champdoce.

Il montrait le poing au vieil édifice, et d'une voix sourde il répétait:

--Il y viendra, il y viendra...

Il y vint.

Après une semaine de luttes intérieures, après de cruels combats, après s'être mis deux fois en route et deux fois être revenu sur ses pas, Norbert osa venir frapper à la porte de l'ennemi de son père.

De sa fenêtre, Dauman l'avait aperçu descendant lentement la côte, le fusil sur l'épaule, suivi de son bel épagneul Bruno.

Le maître hypocrite avait donc eu le loisir de préparer sa physionomie, et de prendre une contenance toute différente de celle de la première entrevue.

C'est encore avec toutes les démonstrations d'un respect outré qu'il reçut «Monsieur le marquis,» comme il l'appelait avec une grotesque emphase; mais il sut paraître gêné, affectant précisément assez de contrainte pour que Norbert ne pût ne la point remarquer.

Lui, si beau parleur d'ordinaire, et qui avait un gros répertoire de formules banales qu'il débitait à ses clients, il semblait s'entortiller à n'en pouvoir sortir dans ses phrases respectueuses, ne sachant que répéter:

--Bien à votre disposition, monsieur le marquis, tout à votre service.

Norbert, qui comptait sur le chaud accueil de l'autre jour, fut si décontenancé de cette surprenante froideur, qu'un moment il eut l'idée de se retirer.

Une puérile vanité le retint, et il se dit qu'ayant fait tant que de venir, il se devait de prendre son courage à deux mains et de parler.

--Je voudrais vous consulter, Président, commença-t-il, pour ce que vous savez; n'ayant nulle expérience, je me décide à profiter de la vôtre.

L'autre avait l'air de tomber des nues. Il renversait la tête en arrière, les yeux au plafond, comme s'il eût attendu une inspiration des solives où pendaient ses paquets de graines.

--Ce que je sais, murmurait-il, ce que je sais...

Une fois engagés dans une voie qu'ils savent périlleuse, les plus timides ferment les yeux et vont droit au danger.

--Eh oui! fit Norbert, ne deviez-vous pas me donner le moyen de changer contre une meilleure l'existence qui m'excède?

--En effet il me semble...

--Vous m'avez offert deux expédients et vous m'en avez fait entrevoir un troisième, plus sûr, affirmiez-vous; quel est-il?

L'embarras si admirablement joué du sieur Dauman sembla redoubler à cette question, trop précise pour qu'il pût l'éluder.

--Comment, répondit-il avec le plus niais sourire qu'il put trouver, comment, vous vous souvenez encore de cela?

--Je n'ai cessé d'y penser.

Le maître coquin intérieurement était ravi.

C'est pourtant avec le même sourire forcé qu'il reprit:

--Oh! vous savez, monsieur le marquis, on dit comme cela tant de choses!... Entre l'intention et le fait, il y a un bout de chemin, la loi le reconnaît. Je suis si franc de mon naturel, que je ne sais pas toujours tenir ma maudite langue. J'aurai parlé en l'air.

Norbert était un pauvre garçon fort ignorant; ce n'était pas un être faible et mou. Son père avait pu plier les ressorts de son énergie, mais non les briser. D'ailleurs, c'était bien le sang rouge et chaud des Dompair de Champdoce qui courait dans ses veines.

Du coup il se dressa, frappa violemment le parquet de la crosse de son fusil.

--C'est-à-dire, s'écria-t-il, que vous m'avez pris pour un niais...

--Oh! monsieur le marquis!...

--Et que vous avez pensé qu'on pouvait se jouer de moi impunément. Il vous a paru plaisant de m'arracher mes secrets. Qu'en comptez-vous faire? Les colporter pour en rire pourrait vous coûter cher, Président!...

Il s'interrompit, surpris de l'air navré du sieur Dauman, et il eut presque regret de son emportement lorsqu'il l'entendit s'écrier du ton le plus douloureusement ému:

--Me juger ainsi, moi! monsieur le marquis; me supposer capable d'une pareille infamie!...

--Alors, que signifient vos façons d'aujourd'hui?

La physionomie traîtresse du sieur Dauman exprima la plus vive anxiété.

Il hésitait, il paraissait délibérer afin de décider lequel était le plus convenable de parler ou de se taire.

Enfin, il se dressa, il avait pris son parti.

--Tenez, monsieur le marquis, fit-il résolûment, puisque vous m'avez deviné, tant pis! je vous dirai la vérité. Vous vous fâcherez si vous voulez...

--Je ne me fâcherai pas. Parlez sans crainte, Président.

--Eh bien! j'ai réfléchi.

--Ah?

--C'est comme cela. Je ne suis qu'un pauvre homme, moi, monsieur le marquis, et il n'en faudrait guère pour me compromettre. La moindre de mes imprudences peut être punie par le manque de pain. Que fais-je en vous assistant de mes conseils? Évidemment, je contrecarre les projets de monsieur votre père. Me voyez-vous, moi, Dauman, luttant contre le tout-puissant et richissime duc de Champdoce?--Il salua.--Qu'arriverait-il, s'il apprenait jamais mon audace? Il irait tout droit trouver monsieur le procureur du roi.--Il souleva son bonnet.--Et dès demain, les gendarmes viendraient chercher mon Dauman pour le conduire en prison.

Norbert n'apercevait pas la relation.

--Les gendarmes demanda-t-il, pourquoi?

--Comment, pourquoi! Vous n'avez donc jamais ouvert un code, monsieur le marquis? Mon Dieu! que les parents sont négligents! vous n'avez pas dix-neuf ans, et je connais un certain article 354 d'où on peut tirer tout ce qu'on veut, même cinq ans de réclusion pour votre serviteur. Peste! la loi ne badine pas quand il s'agit d'un mineur qui est fils d'un duc millionnaire. Et dire que votre père pourrait apprendre que je vous ai fait connaître vos droits! Je tremble rien que d'y songer...

--Comment l'apprendrait-il?

Le sieur Dauman ne répondit pas, et ce silence significatif parut à Norbert si injurieux, que tapant du pied, il insista:

--Je vous demande, Président, comment il l'apprendrait?

--Hélas! monsieur le marquis, vous respectez et surtout vous craignez votre père, ce qui est votre devoir...

--C'est-à-dire que vous me croyez assez simple pour aller tout lui dire.

--Non, mais il peut concevoir un soupçon et vous interroger; vous-même m'avez appris que, lorsqu'il vous regarde d'une certaine façon, il obtient tout de vous.

Tout s'expliquait pour Norbert. Sa colère tomba; c'est d'un ton amer, mais presque froidement qu'il dit:

--Je puis être un «sauvage,» je ne serai jamais un dénonciateur. Quand j'ai promis de garder un secret, il n'est ni menaces ni tortures qui puissent me l'arracher. Je redoute mon père, ma terreur en sa présence est plus forte que ma volonté, mais je suis Champdoce, je ne crains personne autre; entendez-vous, Président?

--Ah! comme cela...

--Nul jamais ne saura par moi que vous m'avez seulement dit un mot, je vous en donne ma parole d'honneur.

La physionomie du Président reprenait peu à peu cette expression de sympathique intérêt qui inspirait tant de confiance à Norbert.

--En vérité, reprit-il, on dirait, à voir mes hésitations, que mon dessein est de vous pousser au mal, monsieur le marquis, tandis qu'au contraire... C'est que l'expérience rend prudent. Moi donner un mauvais conseil! Jamais. Est-ce que je ne connais pas mon code? Voilà mon bréviaire, à moi, ma règle de conduite, ma foi, ma conscience.

Il avait pris, sur la tablette de son bureau, un gros petit livre à tranches multicolores, encrassé par un long usage, et le brandissant fièrement, il ajouta:

--Mais il faut savoir tout ce qui est là-dedans.

Ce panégyrique agaçait singulièrement Norbert.

--Enfin, interrogea-t-il, que dois-je faire?

Maître Dauman cligna de l'œil et répondit:

--Rien, monsieur le marquis. Trois ans à peine vous séparent de votre majorité, il faut patienter, attendre...

--Eh! si je m'en étais senti le courage, je ne serais pas ici.

--C'est pourtant le seul expédient raisonnable. Votre père est un vieillard, pourquoi le chagriner? Laissez-lui donc encore ces trois années de répit pour caresser ses chimères...

D'un coup de poing violemment appliqué sur le bureau, Norbert lui coupa la parole.

--Si c'est là tout ce que vous avez à me dire, fit-il, je regrette d'être venu.

Il se leva, siffla Bruno comme s'il voulait se retirer, et ajouta:

--J'aurais fort bien trouvé cet expédient sans le secours du votre expérience: bonsoir!

Le Président ne bougea pas, sûr que d'un mot il retiendrait Norbert.

--Vous êtes vif, monsieur le marquis, fit-il, que ne me laissez-vous achever?

--Alors, finissez vite, dit le jeune homme sans se rasseoir.

Maître Dauman n'en parla ni plus ni moins vite.

--Remarquez, monsieur le marquis, reprit-il, que si je vous exhorte à ménager votre père, je ne vous engage pas, pour cela, à endurer comme par le passé toutes ses fantaisies. Qu'est-ce que je veux, moi? vous voir heureux l'un et l'autre. Je suis en ce moment comme un bonhomme de juge de paix qui s'efforce de mettre deux adversaires d'accord. Il est des accommodements avec les situations les plus difficiles. Ne pouvez-vous, tout en restant en apparence le plus dévoué des fils, agir en réalité à votre guise? Il ne faut jamais résister ouvertement à ses parents. Combien de jeunes gens sont dans votre cas! Devant papa et maman, on leur donnerait le bon Dieu sans confession, et derrière ils font le diable à quatre. Quand on n'est pas le plus fort, on doit être le plus fin.

A la mine de son «client,» le Président jugeait l'effet de son allocution; il était grand, et tel qu'il le souhaitait.

Norbert qui jusque-là avait gardé la main sur le loquet de la porte, le lâcha et se rapprocha.

--N'avez-vous pas une certaine liberté maintenant, monsieur le marquis? poursuivit Dauman. C'est l'essentiel. Votre père saura-t-il si vous l'employez à chasser ou à toute autre chose?

--A quoi?

Dauman partit d'un franc éclat de rire.

--Dame!... je ne sais pas, cela dépend des goûts. Je ne puis parler que de ce que je ferais si j'étais à votre place.

--Dites-le, Président.

--Pour lors, je ne resterais au château que juste assez pour ne pas inquiéter papa. Ah! je n'y ferais pas grande poussière. Le reste de mon temps, le bon, je le passerais à Poitiers, qui est une belle ville où on a tout sous la main. J'y louerais un petit appartement, et j'y vivrais comme un joli garçon qui est son maître. A Champdoce, je garderais ma veste et mes sabots, mais à Poitiers j'aurais de fins escarpins et des habits achetés chez les meilleurs tailleurs. Puis, je me faufilerais dans la société des étudiants, de joyeux vivants, qui passent toutes les nuits à boire du punch, à jouer au billard et à chanter la mère Godichon. Voilà qui est vivre. J'aurais des amis, des maîtresses; j'irais au spectacle, au bal, dans les cafés. J'en ai tâté, moi, quand j'étudiais pour entrer dans les affaires...

Il s'interrompit et brusquement demanda:

--Il doit y avoir de bons coureurs parmi les chevaux que votre père élève, et qui sont parqués en bas des prés Juron?

--Oui certes!

--Eh bien! quoi de plus facile que d'en dresser un à votre usage? Je suppose que vous avez envie d'aller à Poitiers, que faites-vous? Le soir, quand on vous croit endormi, vous filez doucement, avec votre fusil, emmenant le bel épagneul que voici; vous bridez un cheval, et hop! en deux temps de galop vous êtes à la ville. Vous mettez le bidet à l'auberge, vous vous habillez en grand soigneur que vous êtes et vous rejoignez vos amis. S'il vous plaît de rester là-bas, ici on se dit, en ne voyant ni votre fusil ni votre chien: «Il est à la chasse.» Et ni vu, ni connu!...

Norbert avait naturellement un caractère droit et ferme. L'idée d'une existence de tromperies continuelles, de ruses, de mensonges, lui répugnait singulièrement.

C'est là cependant que conduisent fatalement l'oppression et la crainte.

D'un autre côté, ce tableau grossier de plaisirs faciles et vulgaires que lui présentait maître Dauman répondait si bien à ses imaginations secrètes qu'il pâlissait tant son émotion était vive, et que la flamme des plus ardentes convoitises brillait dans ses yeux.

--Oui, balbutia-t-il, c'est bien là ce que je pensais.

--Alors qui vous empêche?...

Le pauvre garçon ne put retenir un gros soupir, et bien bas il murmura:

--Il faut de l'argent, pour cela, beaucoup, et je n'en ai pas. Si j'en demandais à mon père, il me refuserait, et d'ailleurs, je n'oserais jamais...

--Quoi! monsieur le marquis, vous qui serez si riche dans trois ans, vous n'avez pas un ami qui puisse vous obliger?

--Je n'ai personne!

Et, écrasé sous le sentiment de son impuissance, Norbert se laissa lourdement retomber sur sa chaise. Le sieur Dauman, lui, les sourcils froncés, paraissait réfléchir. On eût juré qu'au dedans de lui un combat violent se livrait entre deux idées absolument opposées.

--Eh bien, non! s'écria-t-il, non, monsieur le marquis, il ne sera pas dit que j'aurai eu la dureté, vous voyant malheureux, de ne pas m'employer à votre service. On a tort de mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce, mais tant pis! je me risque. On vous prêtera ce qu'il vous faut.

--Vous, Président?

--Malheureusement, non! Je ne suis qu'un pauvre diable, moi, je n'ai rien de côté, et ce n'est qu'à grand'peine et à force de privations que je joins les deux bouts; mais j'ai la confiance de plusieurs fermiers aisés d'ici, qui m'apportent leurs économies pour les faire valoir. Qui m'empêche d'en disposer en votre faveur?

C'est à peine si Norbert respirait, tant l'espérance et l'anxiété lui serraient le cœur.

--Oh! si cela se pouvait! murmura-t-il.

--Cela se peut, monsieur le marquis. Seulement, il vous en coûtera cher. On vous demandera, comme de juste, des intérêts proportionnés aux risques de pertes qui sont considérables.

--Que m'importe!

--C'est que, voyez-vous, le Code ne reconnaît pas ces transactions, et, en m'en mêlant, je manque aux principes de toute ma vie. C'est de l'usure, me dira-t-on. Possible. Moi, je répondrai que le bénéfice, quand il est aléatoire, doit être grand. Mon devoir était de vous avertir; vous êtes prévenu, réfléchissez. Je vous le déclare, à votre place je ne consentirais pas cet emprunt, j'attendrais une occasion.

--Je ne veux plus attendre.

Maître Dauman eut ce geste des épaules, qui signifie si clairement: «Comme vous voudrez, j'ai fait ce que j'ai pu.»

--A votre aise, monsieur le marquis, poursuivit-il. Je m'explique votre insouciance. Vous serez si riche à votre majorité, que quelques milliers de francs à rembourser ne vous gêneront en rien.

Et aussitôt, pour l'acquit de sa conscience, comme il disait, car Norbert ne l'écoutait pas, il se mit à expliquer les «clauses et conditions» de l'emprunt, appuyant à dessin sur ce qu'elles avaient d'exorbitant, insistant sur ce fait qu'il était étranger à des prétentions assez ridicules, qu'il ne faisait que remplir le mandat de ses commettants.

--Vous comprenez? répétait-il à chaque phrase, vous comprenez?

Norbert comprenait si bien, que c'est avec une véritable explosion de joie qu'en échange de deux mille francs il signa deux obligations de quatre mille francs chacune,--il en eût signé dix,--au profit d'un sieur Besson et d'un sieur Lantoine, deux cultivateurs du pays, gens absolument tarés et entièrement à la discrétion de Dauman, leur créancier.

Il s'était d'ailleurs engagé, sur l'honneur, à ne jamais avouer, quoi qu'il pût arriver, que le Président s'était mêlé de cette affaire.

--Surtout, monsieur le marquis, de la prudence, beaucoup de prudence!... Ne parlez à âme qui vive de nos relations, et cachez-vous pour venir me visiter.

Ce fut le suprême conseil de Dauman, quand «son client» s'éloigna.

Il était seul dans son «cabinet,» il triomphait; il se mit à relire les titres que Norbert laissait entre ses mains en échange de deux billets de banque. Étaient-ils en règle, ne s'y trouvait-il rien qui pût les frapper de nullité entre ses mains?

Non. Il connaissait la loi, il n'avait rien oublié. Hormis le cas où Norbert viendrait à mourir, il avait tout prévu.

Et certes, Dauman espérait bien que l'opération ne se bornerait pas à ce prêt insignifiant. Il comptait que Norbert aurait vite dissipé cette somme de deux mille francs, énorme lorsqu'il s'agit de la gagner, insignifiante pendant qu'on la jette par toutes les fenêtres de ses fantaisies.

Devançant l'avenir, il se voyait plaçant toutes ses économies, c'est-à-dire une quarantaine de mille francs, sur la tête de cet écervelé, et, à sa majorité, lui réclamant une fortune. Sans compter que d'ici là...

Il est vrai que tous ces beaux projets dépendaient de la discrétion de Norbert. Sur un soupçon, le duc ne manquerait pas d'apparaître et romprait tout.

Cependant, Dauman ne comptait que sur quatre ou cinq jours d'anxiété, car, bien évidemment, si le jeune homme ne se trahissait pas sur le moment même, il aurait vite acquis l'habitude de la dissimulation.

Le Président avait raison de ne pas trop craindre.

La passion a des ressources et des roueries inattendues. La peur extrême que Norbert avait de son père lui tint lieu de dix ans de diplomatie.

Par moments il doutait, et il se demandait si c'était bien à lui, si misérable jusqu'ici, qu'arrivait cette bouffée de bonheur extraordinaire, et pour être bien sûr qu'il n'était pas le jouet d'un rêve, il froissait dans sa poche le papier soyeux des billets de banque.

La nuit lui parut éternelle. Dévoré de la fièvre aiguë de l'impatience, il se tournait et se retournait sur son lit, appelant vainement le sommeil qui lui eût fait perdre conscience des heures trop lentes.

Et au jour, il était sur la route de Poitiers, le fusil sous le bras, marchant à grandes enjambées, sifflant à tout moment Bruno qui s'attardait dans les champs.

Son plan était bien arrêté.

--J'arrive, se disait-il, je loue un gentil petit appartement; je cours chez un tailleur, je me lie avec tous les étudiants, etc., etc.

C'était là, juste ce que le Président avait dit qu'il ferait.

Quel homme que ce Dauman et quel ami précieux!

Le malheur est que, toujours, entre le désir et sa réalisation, se glisse quelque empêchement d'autant plus imprévu qu'il est plus simple.

Arrivé à Poitiers, où il n'était venu qu'une fois, Norbert se trouva effaré, perdu, comme l'oiseau qui, né et élevé en cage, s'échappe et ne sait pas se servir de ses ailes.

Il marchait tout penaud par les rues, regardant les maisons, lorgnant les boutiques, mortellement embarrassé pour en venir à ses fins.

Enfin, après mille hésitations, mille résolutions prises et abandonnées, mourant de faim, pleurant presque, maudissant sa timidité, il gagna non sans peine le champ de foire et entra déjeuner dans l'auberge où il avait mangé un morceau avec son père.

Puis, désespéré, il regagna Champdoce aussi triste qu'il était gai le matin.

Mais Dauman était là.

Consulté par Norbert, après avoir bien ri de sa singulière déconvenue, il le mit en rapport avec un sien ami, lequel, moyennant une bonne commission, comme de raison, pilota le jeune «sauvage», lui loua un petit appartement meublé rue Saint-François, et enfin le conduisit chez un tailleur où il se commanda pour 500 francs d'habits.

Alors il croyait que ses vœux allaient être comblés à point. Après avoir eu la fringale pendant des années, se trouvant enfin à table, il ne put pas manger.

Il lui arriva ce qui toujours advient à ceux qui ont trop vécu de rêves.

Comparée aux mensonges de son imagination, la réalité lui parut froide, repoussante, affreuse.

Sa timidité, d'ailleurs, sa sauvagerie, le sentiment de son ignorance de la vie le paralysaient et l'empêchaient de goûter aucune des jouissances qu'il s'était promises. Il lui eût fallu un ami; où le prendre?

Un soir, il osa entrer au café Castille. Bien qu'on fût à l'époque des vacances, quelques étudiants s'y trouvaient. Leur gaîté bruyante l'effaroucha et le fit fuir.

Il vécut donc seul à Poitiers, comme à Champdoce, et plus désolé.

Ses heures de liberté volée, il les passait tristement dans son appartement, en compagnie de Bruno, qui certes eût préféré battre la campagne. Ou bien, quittant la veste, il revêtait ses beaux habits et il allait se promener sur Blossac.

En tout, il n'eut pas plus de cinq bonnes soirées qu'il passa au théâtre.

Et que de risques pour de si maigres satisfactions, que de peines, de précautions! Combien de mensonges entassés!

Puis, que de terreurs! Son père ne pouvait-il ouvrir les yeux?

M. de Champdoce, en effet, s'était aperçu des sorties et des absences de son fils; mais, à cent lieues de la vérité, il les attribuait à d'autres causes qui ne lui déplaisaient pas trop.

Un matin, cependant, il railla doucement Norbert de sa maladresse à la chasse. Il n'avait pas rapporté trois pièces de gibier depuis qu'il avait un port d'arme.

--Aujourd'hui, du moins, lui dit le duc, tâchez de revenir le carnier plein, car nous aurons demain un ami à dîner.

--Un ami! ici?

--Oui, répondit M. de Champdoce, qui ne put s'empêcher de sourire, nous recevrons M. de Puymandour. Même pour cette circonstance, je fais ouvrir et disposer la salle à manger du second étage; nous y dînerons.

Norbert s'éloigna, aussi intrigué que possible.

Ce dîner, ces préparatifs étaient des événements extraordinaires. Cependant, le choix du convive était plus surprenant encore.

--N'importe, se dit Norbert, je veux tuer quelque chose.

Mais il ne suffit pas toujours de vouloir. Il était fort inexpérimenté.

C'est donc en vain qu'il fit plus de six lieues dans sa matinée et brûla beaucoup de poudre. Il était furieux.

Cependant, vers les deux heures, comme il arrivait aux bruyères de Bivron, il crut apercevoir à vingt pas, près d'une haie, un imprudent lapin tout occupé de brouter une touffe de luzerne. Quelle occasion!

Avec des précautions extrêmes, il épaula, ajusta et fit feu.

A l'explosion de l'arme, un cri de douleur ou d'effroi, un cri terrible, répondit, et Bruno s'élança vers la haie, en aboyant avec fureur.

V

Les hommes, assez volontiers, vantent leur esprit de suite, leur fermeté, leur persévérance. Pure fatuité de leur part.

C'est chez la femme seulement que la persévérance se trouve, mais opiniâtre, inflexible, intraitable, poussée jusqu'à la folie.

Sous ce rapport, Mlle Diane de Sauvebourg était dix fois femme.

Cette belle et naïve jeune fille, toute préoccupée en apparence de futilités, que son père appelait en riant sa «chère girouette,» cachait sous ses dehors frivoles une volonté de fer, et fût morte avant de renoncer volontairement au projet qu'elle avait conçu d'être un jour duchesse de Champdoce.

Cependant, ses longues promenades à travers champs, toutes savamment choisies pour amener une rencontre qu'elle jugeait devoir être décisive, étaient restées inutiles.

Bien que le temps fût souvent mauvais, que les sentiers détrempés fussent devenus moins praticables, qu'il fît froid, elle continuait ses charitables visites autour du château de Champdoce.

--Un jour viendra bien, pensait-elle, où je l'apercevrai, cet invisible.

Le jour tant souhaité vint.

C'était vers la mi-novembre, un jeudi, et, depuis le commencement de la semaine, la température s'était tout à coup radoucie.

Le ciel était bleu, les dernières feuilles frémissaient à la brise, les merles sifflaient dans les haies dépouillées.

Mlle de Sauvebourg, seule, un petit panier au bras, suivait le sentier qui conduit à Mussidan en longeant les bois de Bivron, dont il n'est séparé que par un fossé et une haie épaisse et haute.

Elle marchait lentement, au beau soleil tiède, lorsqu'un bruit de branches brisées sous des pas lui fit lever la tête.

Elle regarda, et tout son sang afflua à son cœur.

A travers une éclaircie de la haie, de l'autre côté, elle venait de reconnaître celui qui, depuis plus de deux mois, occupait toute sa pensée, Norbert.

Il s'avançait fort lentement, avec les précautions minutieuses d'un chasseur sous bois, l'œil et l'oreille au guet, le doigt sur la détente de son fusil.

Une insurmontable émotion cloua sur place Mlle Diane. Elle se sentait défaillir; ses idées devenaient confuses. Elle mesurait l'abîme qui sépare du fait les intentions les plus formelles, et toute la belle fantasmagorie de ses projets s'évanouissait.

L'occasion si ardemment désirée, si patiemment épiée se présentait, et si grand était son trouble qu'elle comprenait bien qu'elle n'en pourrait profiter. Articuler une seule parole lui eût été impossible.

Qu'allait-il arriver?

Norbert allait passer près d'elle; il la saluerait, elle répondrait par une inclination de tête, il s'éloignerait et ce serait tout, et elle attendrait peut-être des mois une seconde rencontre.

Toutes ces réflexions traversèrent son esprit en moins de temps que n'en met l'éclair à rayer le ciel.

Cependant, elle faisait pour rassembler son courage d'héroïques efforts, quand elle vit le fusil de Norbert s'abaisser vers elle.

Le double canon la menaçait. Elle voulut avertir, elle ne le put...

Une douleur aiguë, comme le serait la piqûre d'une aiguille rougie, mordit sa chair, un peu au-dessus de la cheville. Elle battit l'air de ses deux mains, poussa un grand cri, et s'affaissa sur le sentier.

Pourtant, elle n'avait pas perdu entièrement connaissance, car elle entendit l'explosion de l'arme, un cri terrible qui répondit au sien, et ensuite des aboiements furieux et un grand froissement de branchages.

Presque aussitôt elle sentit sur son visage comme une haleine chaude, puis quelque chose d'humide et de froid dont le contact la fit frémir.

Elle ouvrit les yeux. Bruno, le bel épagneul, était près d'elle, s'agitant, lui léchant les mains.

Au même instant, la haie s'écarta sous un énergique effort, et Norbert apparut, pâle, éperdu, les cheveux hérissés par la terreur.

Sa vue eut cet effet admirable de rendre subitement à Mlle de Sauvebourg sa présence d'esprit et son sang-froid. Elle eut conscience des avantages de sa position, résolut d'en tirer parti et referma les yeux.

Norbert, lui, en présence de cette femme étendue à terre, immobile, plus blanche que marbre, se sentait devenir fou. Il la reconnaissait, il avait tué Mlle de Sauvebourg.

Son premier mouvement fut de s'enfuir, de courir devant lui tant qu'il aurait de forces. Le sentiment inné du devoir l'arrêta.

Il s'approcha secoué par un horrible tremblement; il se pencha et reconnut qu'elle ne pouvait être morte.

Alors, il s'agenouilla près de cette jeune fille que souvent il avait admiré à l'église, et bien doucement souleva cette tête charmante et l'appuya au pli de son bras. Il cherchait où il pouvait l'avoir frappée.

--Mademoiselle, disait-il d'une voix que l'angoisse rendait à peine intelligible, de grâce, parlez-moi, un seul mot!

Elle ne répondait pas, elle se recueillait, elle bénissait l'événement.

Enfin, elle fit un mouvement qui arracha une exclamation de joie à Norbert; puis, bien lentement, elle souleva ses paupières ombragées de longs cils et promena autour d'elle le regard surpris d'une personne qui s'éveille.

--C'est moi, mademoiselle, balbutiait le pauvre garçon, Norbert de Champdoce; ne me connaissez-vous pas? Grand Dieu! quel affreux malheur! C'est moi qui vous ai blessée. Me pardonnerez-vous jamais! Sans doute vous souffrez beaucoup...

Son anxiété était si poignante, que Mlle Diane en eut pitié et n'abusa pas. D'un geste d'une douceur infinie, elle repoussa le bras qui la soutenait et se redressa.

--Rassurez-vous, monsieur, dit-elle; c'est à moi de vous demander pardon de m'évanouir comme une femmelette, et pour rien, car j'ai eu bien plus de peur que de mal.

Elle souriait si délicieusement en disant cela, que Norbert crut voir le ciel s'entr'ouvrir. Il respira.

--Je puis courir chercher des secours, proposa-t-il.

--A quoi bon! Si j'ai quelque chose, ce ne peut être qu'une égratignure insignifiante.

En même temps elle allongea un pied à faire tourner une tête plus solide que celle de Norbert, et ajouta:

--Tenez, c'est là.

En effet, un peu au-dessus de la bottine, une tache de sang assez large rougissait le bas fin et blanc.

A cette vue, l'effroi de Norbert le reprit. Il se releva vivement:

--Je cours jusqu'au château, fit-il, et avant une heure...

--Je vous le défends bien, interrompit la jeune fille, ce n'est rien, je vous l'affirme. Regardez, je remue très bien le pied dans tous les sens.

Elle le remuait, en effet, d'un geste mutin et gracieux.

--Cependant, je vous en prie...

--Taisez-vous, nous allons voir ce que c'est.

Sur ces mots, elle sortit de sa poche un petit canif, et, fendant son bas, elle découvrit ce qu'elle appelait en riant «l'horrible blessure.»

A vrai dire, c'était une plaisanterie. Deux grains de plomb l'avaient atteinte. L'un avait éraflé la face interne de la cheville qui saignait un peu; l'autre s'était logé dans la chair, mais il était resté à fleur de peau et on le distinguait très bien.

--Il faudrait un médecin, fit Norbert.

--Pour cela... Ah! ce n'est vraiment pas la peine.

Et fort adroitement, de la pointe de son canif, elle dégagea le grain de plomb, qui roula à terre.

Debout au milieu du sentier, immobile, retenant son souffle, comme l'enfant qui arrive au troisième étage de son château de carton, Norbert contemplait d'un œil surpris et ravi cette belle jeune fille assise à ses pieds.

Jamais il ne s'était imaginé qu'une créature humaine pût réunir tant de divines perfections. Il n'avait nulle idée d'un tel accueil, si amical, si bon et si gai à la fois. De sa vie, il n'avait entendu une voix comme celle-là douce et sonore, et qui allait droit au cœur.

Puis, comme elle était jolie, encore mal remise de son émotion! Une larme tremblait encore dans ces beaux yeux, retenue par les cils, et cependant ses lèvres roses souriaient. Son teint était si transparent qu'on croyait voir le sang courir plus vite dans ses veines. Avec quelle grâce étrange ses cheveux, à demi dénoués dans sa chute, retombaient en grappes dorées sur ses épaules!

Et lui, si facile à effaroucher, il ne se sentait aucunement déconcerté.

Cependant, Mlle de Sauvebourg avait déchiré son mouchoir de fine batiste et en avait fait quatre bandes dont elle entoura son égratignure, et qu'elle assujettit avec des épingles.

--Voilà qui est fait, dit-elle gaiement, le mal est réparé.

Elle tendait en même temps sa main fine et délicate à Norbert pour qu'il l'aidât à se relever.

Une fois debout, elle essaya de marcher et fit quelques pas en boitant légèrement,--un peu volontairement peut-être.

--Ah! je ne le vois que trop, s'écria Norbert désespéré, vous souffrez, mademoiselle!

--Mais non, je vous le promets. Cela me cuit bien un peu en ce moment, mais ce soir je n'y penserai plus.

Elle eut un petit éclat de rire franc et sonore, vrai rire de pensionnaire, et, d'un ton d'amicale ironie, elle ajouta:

--Et quand même, monsieur le marquis, ce serait un souvenir de notre première rencontre.

Norbert ne songea pas à se demander si c'était un reproche. Il était surtout frappé de ce que Mlle Diane l'appelait monsieur le marquis. Jusqu'ici, Dauman seul lui avait donné ce titre. Cette attention fut comme un baume versé sur les plaies toujours saignantes de son orgueil.

--Du moins, pensait-il, elle ne me méprise pas.

Mlle de Sauvebourg poursuivait:

--Cette aventure tragi-comique devrait être une leçon pour moi. Maman me recommande toujours de suivre le grand chemin, mais je ne puis le souffrir; il m'ennuie. Combien je préfère cet étroit sentier où on marche à l'ombre et d'où on découvre toute notre vallée...

Elle étendait la main, en disant cela, et il parut à Norbert qu'à ce geste un rideau se levait comme sur un théâtre, et que, pour la première fois, il voyait ce paysage familier où il avait vécu.

--C'est vrai que cela est beau! murmura-t-il.

--Je passe donc tous les jours par ici, continuait Mlle Diane, quoique ce soit bien laid de désobéir à sa mère, lorsque je vais chez la Besson, dont la maison est au bas de la côte. Pauvre femme! elle se meurt d'une maladie de poitrine, et le médecin croit bien qu'elle ne passera pas l'hiver. Je fais ce que je peux pour la secourir: je lui porte du pain blanc, du bouillon, un peu de viande...

C'est avec l'onction attendrie d'une fille de Saint-Vincent-de-Paul qu'elle s'exprimait. La femme s'effaçait, faisant place à l'ange. Dans la pensée de Norbert, il ne lui manquait que les ailes.

--Et ce n'est pas tout, disait-elle, cette pauvre Besson a trois petits enfants qui manquent de tout. Où prendrait-elle de quoi les vêtir, quand elle n'a pas toujours assez de pain pour leur faim? Le père de ces malheureux est bon ouvrier, dit-on, mais mauvais sujet et fainéant. Le peu qu'il gagne, il le dépense dans les cabarets, et quand il rentre chez lui ayant bu, il bat sa femme.

C'était justement à ce Besson, un ivrogne dont la femme était à la mendicité, que Norbert se trouvait avoir souscrit une obligation de 4,000 francs.

C'était là un des deux clients qui, à entendre maître Dauman, lui confiaient pour les faire valoir, leurs économies.

Mais Norbert ne fit pas attention à ce détail.

Il ne comprenait qu'une chose, c'est que Mlle Diane allait le quitter, regagner Sauvebourg, et qu'il ne la verrait plus.

Déjà elle avait ramassé le panier qu'elle avait laissé échapper en tombant.

--Avant de vous dire adieu, monsieur le marquis, commença-t-elle avec une véritable hésitation, je désirerais... je voudrais... si j'osais... vous demander un service.

--A moi, mademoiselle? Oh! je vous en supplie, parlez!...

Elle ne put s'empêcher de sourire de l'enthousiasme de Norbert.

--Vous m'obligerez beaucoup, reprit-elle, en ne parlant à personne du petit accident de tout à l'heure. Si le bruit en arrivait aux oreilles de mes parents, ils s'inquiéteraient et me priveraient peut-être de la petite liberté qu'ils me laissent et qui profite tant à mes pauvres.

--Je me tairai, mademoiselle; personne ne saura l'horrible malheur qui a failli...

--Merci, monsieur le marquis, interrompit Mlle Diane, merci!...

Et dessinant une coquette révérence, elle ajouta gaiement:

--Par exemple, une autre fois, avant de tirer, vous ferez bien de vous assurer qu'il ne passe personne dans le sentier.

Ce fut tout, elle s'éloigna.

Mais elle ne boitait plus; elle était si heureuse qu'il semblait que ses pieds ne touchaient plus la terre.

C'est qu'elle n'avait pu se méprendre aux regards de Norbert, au tremblement de sa voix, à ses gestes, à son attitude. Elle avait lu sur sa physionomie comme dans son cœur même ses pensées les plus secrètes, et elle ne pouvait douter de l'impression profonde que gardait cet adolescent.

Les femmes, d'ailleurs, ont comme un sixième sens qui leur révèle cela.

--Maintenant, se disait-elle, plus d'incertitudes, je serai duchesse de Champdoce.

Oh! comme elle le bénissait, ce bienheureux coup de fusil qui pouvait la tuer!

En moins de cinq phrases, et avec toutes les apparences du plus candide abandon, elle avait appris à Norbert tout ce qu'il importait qu'il sût.

Lui dire qu'elle passait tous les jours par ce sentier, ce n'était certes pas lui donner à entendre qu'elle espérait l'y revoir, mais c'était avouer qu'elle ne serait pas bien surprise de l'y rencontrer.

Parler de la petite liberté dont elle jouissait, cela ne signifiait-il pas, ou à peu près, que, le cas échéant, elle ne serait pas réduite à compter les minutes d'un entretien?

Elle était bien sûre que Norbert n'était pas de force à la deviner, mais elle était certaine aussi que pas une de ses paroles ne serait perdue.

Donc, elle n'apercevait pas d'obstacles.

Ah? si, pourtant. Le duc de Champdoce!...

Elle rejoignait en ce moment la route, elle se retourna cherchant si elle n'apercevrait pas encore Norbert.

Elle l'aperçut à la même place où elle l'avait quitté, dans la même attitude, ne bougeant non plus que les arbres qui l'entouraient.

Le pauvre garçon, lorsque Mlle Diane s'était éloignée, avait senti quelque chose se déchirer en lui. Longtemps il l'avait suivie des yeux, et longtemps après l'avoir perdue de vue, il restait sous le charme et comme en extase.

Quel événement!... Mais ne rêvait-il pas? Etait-elle bien là, tout à l'heure, près de lui, le regardant, lui parlant?...

Une inspiration lui vint qu'il jugea divine. Il pouvait se procurer une preuve de la réalité de ses impressions, et quelle preuve!...

Il s'agenouilla sur le sentier et après de minutieuses recherches, sous un brin d'herbe, il découvrit ce grain de plomb qui avait blessé Mlle Diane. Même, un peu de sang s'était caillé autour...

C'est lentement, perdu dans une rêverie d'une douceur infinie, qu'il regagna le château.

A sa grande surprise, quand il entra dans la cour, il vit la grande porte ouverte, et, sur le perron, son père qui lui cria dès qu'il parut:

--Enfin, vous voici; vite, hâtez-vous, que je vous présente à notre hôte.

VI

Depuis la mort de l'infortunée duchesse de Champdoce, les étages supérieurs du château restaient rigoureusement fermés.

Les appartements n'en demeuraient pas moins habitables. Le duc en prenait soin, de même qu'il se plaisait à embellir son hôtel de Paris, non pour lui, mais pour ses petits-enfants.

La salle à manger, par exemple, était splendide, avec ses grands dressoirs de chêne noir sculpté, rehaussés d'incrustations d'acier, chargés de montagnes de vaisselle plate, aux armes des Dompair de Champdoce. Tout y était grandiose, les buffets et les consoles, les sièges larges et bas, recouverts d'une précieuse tapisserie; la table, si pesante que deux hommes la remuaient à peine.

Lorsque Norbert, à l'appel de son père, pénétra dans la salle, il aperçut tout d'abord, au fond, près d'une fenêtre, un gros petit homme, haut en couleur, à la lèvre épaisse et lippue, aux yeux à fleur de tête, un peu chauve, portant moustache et royale.

Sa mise était soignée, recherchée, même. Il avait à coup sûr un homme de goût pour tailleur, mais sa tournure était commune et mesquine.

Humble et mesquine à la fois était sa mine. On eût dit un subalterne de la veille mal initié aux relations de l'égalité, s'exerçant timidement à l'insolence.

A l'entrée de Norbert, M. de Champdoce le prit par la main et, doucement, l'attira vers ce personnage.

--Monsieur le comte, fit-il, le marquis de Champdoce, mon fils.

Il se retourna ensuite vers Norbert, et dit:

--Marquis, M. le comte de Puymandour.

Norbert tout en s'inclinant un peu trop, était stupéfait et le laissait voir. Ce titre de marquis, jamais son père ne le lui avait donné.

Cet étranger soudainement introduit, contre toutes les habitudes du château, ce dîner dans la grande salle, cette cérémonie d'une présentation dans les règles de l'étiquette, la physionomie singulière du duc, tout cela était pour lui matière à réflexion.

Il n'était pas remis encore de son émotion du tantôt, et déjà un nouvel événement extraordinaire se présentait.

Une inquiétude vague l'agitait, comme s'il eût pressenti confusément que cette journée allait avoir sur sa destinée une influence décisive, et qu'elle serait comme le point de départ d'une vie toute différente de l'ancienne.

Cependant, la grosse cloche du perron, immobile depuis quinze ans sur ses gonds rouilles, sonna une volée.

Presque aussitôt, un valet de chambre parut, qui portait gauchement, avec les plus respectueuses précautions, une énorme soupière d'argent qu'il déposa sur la table.

Les convives s'assirent.

Ce dîner à trois, dans cette salle immense, eût été lugubre sans M. de Puymandour. Mais ce gros homme, outre qu'il avait la parole abondante et facile, possédait un fonds inépuisable de souvenirs, d'aventures, d'anecdotes et de balivernes, qu'il débitait d'une grosse voix vulgaire, riant d'un large rire de ses plaisanteries.

Tout en causant, il mangeait ferme et s'extasiait sur l'excellence du vin que le duc était allé chercher dans ses caves, où il en tenait en réserve des quantités considérables, destinées à égayer les repas de ses descendants.

Et le duc de Champdoce, si grave d'ordinaire, presque morose, silencieux comme les gens qu'obsède une idée fixe, M. de Champdoce souriait bonnement, paraissait prendre un plaisir extrême au bavardage de son hôte.

Etait-ce pure politesse d'amphitryon? Son approbation était-elle sincère? Sa gracieuseté ne cachait-elle pas une arrière-pensée? Le discerner était difficile.

Toujours est-il que Norbert n'en revenait pas.

Sans être doué d'une grande pénétration, il avait étudié son père comme l'esclave étudie son maître, et il le connaissait. Il avait retenu son opinion exacte sur quantité de choses, et savait précisément quels sujets avaient le don de lui plaire ou de l'irriter.

Or, M. de Puymandour eût parié de froisser toutes les idées du duc de Champdoce, de heurter tous ses préjugés, qu'il ne s'y fût pas pris autrement.

Mais il n'avait rien parié de semblable, le digne homme. Une telle pensée était bien loin de son esprit, cela sautait aux yeux. Sa figure n'exprimait que le parfait contentement de soi et des autres; il s'épanouissait, il triomphait en dehors, il jouissait.

Ces manières d'être n'avaient rien de surprenant pour qui était au fait de sa position dans le pays.

Il y jouissait d'une exécrable réputation.

M. de Puymandour habitait avec sa fille unique, Mlle Marie, une ravissante maison moderne, éloignée de moins d'une lieue de Champdoce. Recevoir était son plus grand bonheur, et il recevait magnifiquement.

Mais les hobereaux du voisinage, qui acceptaient de la meilleure grâce du monde ses bons dîners, ne se gênaient pas pour le déchirer à belles dents, tout en digérant. On disait très nettement: «Ce voleur de Puymandour,» ou encore: «Puymandour, ce coquin.» Il eût été prouvé qu'il s'était enrichi à arrêter des diligences sur les grands chemins, qu'on ne l'eût pas traité beaucoup plus mal.

C'est qu'en effet, il était riche. Il ne possédait pas moins de cinq millions, assuraient les bien informés. De là, certainement, la haine.

La vérité est que M. de Puymandour était un galant homme, avait fort honnêtement gagné ses millions, à faire le commerce des laines sur les frontières d'Espagne.

Son grand, son seul tort était de s'appeler simplement Palouzat.

Hélas! il vivait heureux et estimé à Orthez, sa ville natale, quand un matin la tarentule nobiliaire le piqua, et sa vie fut empoisonnée.

Son nom de Puymandour, il l'avait emprunté à une de ses terres; son titre de comte, il l'avait acheté à l'étranger; ses armes, il les avait commandées chez le meilleur faiseur de Paris.

Dès lors, il n'avait plus eu qu'une préoccupation: être, ou du moins paraître noble.

Chassé d'Orthez par les plaisanteries béarnaises, il vint s'établir en Poitou, espérant y trouver la noblesse moins exclusive et plus clémente. Funeste erreur!

Il fut toléré dès le premier jour; reconnu jamais. Et depuis douze ans, une moyenne de cinq allusions par jour lui prouvait qu'on oubliait pas son origine.

C'est dire quels sentiments de gratitude profonde il apportait au château de Champdoce.

Dîner chez ce terrible duc, qui jamais n'admettait personne à table, c'était recevoir un indiscutable brevet de noblesse.

Aussi, lorsqu'on eut servi le café,--le duc en avait envoyé acheter à Bivron,--la reconnaissance de M. de Puymandour, déborda en actions de grâces et en promesses d'absolu dévouement.

Mais dix heures sonnaient, il parla de se retirer, et bientôt il sortit, fier d'offrir son bras au duc de Champdoce, qui avait insisté pour l'accompagner jusqu'à la route. Ils allaient lentement, s'arrêtant de temps à autre, et Norbert qui marchait derrière eux, pouvait saisir quelques brides de leur conversation.

--Je n'ai qu'une parole, faisait M. de Puymandour, j'irai jusqu'au million tout rond, c'est une somme cela.

--Trop faible de moitié, répétait le duc.

--Songez que ce sera comptant.

--Jarnicoton! mon cher comte, vous irez bien jusqu'à quinze cent mille francs.

--Ah!... monsieur le duc, vous m'égorgez...

Mais qu'importait à Norbert cette discussion d'intérêts mesquins!

Il était à cent lieues de la situation présente. Depuis que cette jeune fille si belle lui était apparue comme une vierge miraculeuse à un mystique, sa pensée ne lui appartenait plus.

Sa préoccupation était si profonde, que c'est par un instinct purement machinal qu'il s'arrêta quand s'arrêtèrent son père et M. de Puymandour.

Et certes, il n'entendit rien des phrases qu'ils échangèrent avant de se séparer, tout en se prodiguant les poignées de main.

--Vous avez mon dernier mot, disait le duc de Champdoce.

--Oh! jamais, c'est impossible.

--Laissez donc, vous y viendrez... dans votre intérêt.

--Enfin, je réfléchirai. Nous avons du temps devant nous et nous sommes gens de revue. Sans adieu, monsieur le duc!...

--Sans adieu, cher comte. Mes respectueux hommages à Mlle de Puymandour.

Il était déjà loin, ce «cher comte,» et le duc de Champdoce restait en place, écoutant le bruit de ses pas qui devenait de moins en moins distinct.

Quand il fut certain qu'on ne pourrait l'entendre:

--Jarnicoton! s'écria-t-il, ce sire de Puymandour peut s'estimer heureux que j'aie besoin de lui. Vit-on jamais faquin plus outrecuidant!...

Sur cet amical adieu, il prit le bras de Norbert pour regagner le château. Mais sa contrainte de la soirée avait été trop forte pour qu'il n'éprouvât pas le besoin d'exhaler sa colère dissimulée.

--Voilà pourtant, disait-il, un des représentants de la nouvelle aristocratie. Et des meilleurs, notez-le. Car enfin, s'il est du dernier bouffon, et pitoyablement vaniteux, il a de l'intelligence et de la probité. Dans cent ans les fils de ces gens-là, mieux éduqués que messieurs leurs pères, constitueront une noblesse nouvelle tout aussi avide de prérogatives et d'influence que l'ancienne.

Pendant plus d'une heure encore, M. de Champdoce parla sur ce sujet, texte habituel de ses méditations. Il eût pu parler toute la nuit sans contradiction.

D'abord, son fils n'eût jamais osé l'interrompre; ensuite, il ne l'écoutait même pas.

Norbert en était à s'efforcer de ressaisir les plus minutieux détails de l'aventure du matin, et telle était la puissance de son désir, qu'il arrivait à la sensation intense de la réalité. Il revoyait Mlle de Sauvebourg, il touchait son bas taché de sang, sa voix harmonieuse vibrait à son oreille.

Mais n'avait-il pas été un peu niais et même ridicule?

Cette question, surtout, le préoccupait et l'inquiétait.

Après avoir failli tuer Mlle Diane, il s'était excusé avec autant d'à-propos, à peu près, que s'il lui eût simplement marché sur le pied ou déchiré la robe.

Quelle opinion avait-elle pu emporter de lui?

A cette idée, que sans doute elle le jugeait un être grossier et mal élevé, absolument indigne d'elle, il lui montait au cerveau des bouffées de rage folle.

A qui devait-il s'en prendre de n'être, par les façons et par l'éducation, qu'un paysan, un rustre? A son père. Ah! si le duc l'eût élevé selon sa condition, il connaîtrait les usages de la belle compagnie et saurait comment on parle aux jeunes filles pour s'en faire aimer. Et cette raison s'ajoutant à toutes celles qu'il croyait avoir de haïr son père, sa haine redoublait.

Cependant, ce que Mlle Diane avait préparé et prévu, se réalisa.

Norbert ne pouvait oublier qu'elle lui avait dit que tous les jours elle passait par ce sentier où il l'avait rencontrée.

Donc, il pouvait se trouver sur son passage, réparer sa maladresse.

En ce moment, il lui semblait qu'il avait mille choses à lui dire, et que si elle était là il trouverait des paroles pour l'émouvoir.

N'importe, il pouvait être trahi par sa timidité, et il passa la nuit à méditer et à écrire une lettre qu'il se proposait de lui remettre.

Ah! il eut du mal. Il déchira et brûla plus de quarante brouillons.

Écrire: «Je vous aime» tout simplement, lui semblait hardi et malséant, et il s'épuisa à chercher l'équivalent de cette phrase sublime.

Enfin, sur le matin, il crut avoir composé un chef-d'œuvre.

Il se jeta sur son lit, dormit mal, et aussitôt après le premier déjeuner, il prit son fusil, siffla Bruno, et alla se poster à l'endroit précis où la veille il avait vu Mlle Diane gisant à terre, évanouie.

Hélas! c'est vainement qu'il attendit.

Les heures se traînaient lentes, éternelles, toutes pleines de fébriles impatiences. Elle ne vint pas.

Un instant, il eut la pensée d'aller s'informer d'elle chez la Besson, il n'osa.

Il y avait longtemps que le soleil était couché quand Norbert se décida à rentrer. Les plus cruelles angoisses l'obsédaient.

On l'eût certes bien surpris si on lui eût dit qu'en ne se montrant pas, Mlle de Sauvebourg obéissait à un calcul.

Cela était ainsi cependant.

Et même, pendant que Norbert, en proie aux plus affreuses incertitudes, l'attendait et se désespérait, par deux fois elle était venue l'observer en prenant bien des précautions pour ne pas être vue.

C'était là le trait d'une coquette expérimentée, et Mlle Diane sortait du couvent. Mais au couvent, on apprend surtout ce qu'on n'y enseigne pas.

Le lendemain, après s'être assurée que Norbert l'attendait encore, elle se serait peut-être retirée comme la veille, sans une circonstance fortuite.

Norbert, en effet, était revenu à cette place qu'il considérait comme sacrée, et il s'était juré qu'il y reviendrait tous les jours, tant qu'il n'aurait pas revu Mlle Diane.

Il s'était assis tristement sur le rebord du fossé, et son chien Bruno était couché à ses pieds.

Au moment où Mlle de Sauvebourg arrivait au coin du bois de Bivron d'où on apercevait le sentier, le bel épagneul la devina. Il se dressa, aboya joyeusement et s'élança vers elle.

Il n'y avait pas à hésiter, elle avança rapidement.

Tiré à l'improviste de ses rêveries, d'un bond Norbert se releva.

Mais si prompt que fut son mouvement, il lui prit dix secondes, et quand il sauta sur le sentier, il se trouva en face de Mlle de Sauvebourg.

Ils devinrent fort rouges tous deux, elle plus encore que lui, toute bouleversée de cette idée que peut-être elle avait été surprise se cachant pour observer.

Pendant un moment, ils restèrent immobiles l'un devant l'autre, silencieux, affreusement troublés, si rapprochés que leur haleine se confondait presque.

Instinctivement, ils baissaient les yeux, chacun redoutant que l'autre y pût lire les secrets de sa pensée.

Le cœur de Norbert battait à rompre sa poitrine, sa raison s'égarait.

Il tenait la main sur sa fameuse lettre. La remettrait-il?

Au dernier moment, il eut peur. C'était là une de ces démarches sur lesquelles on ne peut plus revenir. Le péril l'éclaira.

Il revit, comme en traits de feu, sa lettre entière et la jugea ce qu'elle était, puérile et ridicule.

L'inspiration devait le servir mieux que toutes les peines qu'il avait prises. Rassemblant toute son énergie, il eut le courage de rompre le premier le silence.

--Si j'ose me présenter ainsi devant vous, mademoiselle, commença-t-il de cette voix rauque et voilée que donne l'extrême émotion, c'est qu'une inquiétude insoutenable me déchirait. Aviez-vous seulement pu regagner Sauvebourg, blessée comme vous l'étiez!

Il s'arrêta, espérant un mot d'encouragement qui ne vint pas. Il poursuivit donc:

--Je brûlais de courir au château demander de vos nouvelles, mais vous m'aviez défendu de parler du malheureux accident... pour rien au monde je ne vous aurais désobéi.

--Je vous remercie, monsieur le marquis, balbutia enfin Mlle Diane.

--Hier, poursuivit Norbert, j'ai passé la journée ici, comptant les minutes. Me pardonnerez-vous ma folie? Je me disais que peut-être, ayant vu ma douleur, vous devineriez mes anxiétés, que vous en auriez pitié, et qu'alors, vous daigneriez...

Il n'acheva pas, effrayé de sa hardiesse, confondu de l'apparence d'impertinente présomption de ce qu'il allait ajouter.

Mlle de Sauvebourg, pourtant, ne parut point choquée.

--Hier, répondit-elle de son air le plus candide, j'ai été retenue par ma mère.

C'était tout dire... ou rien.

C'était, selon qu'on le prendrait, la reconnaissance d'un rendez-vous tacite où elle n'avait pu venir, ou simplement une formule de banale politesse.

Le secret des réponses équivoques, elle ne l'avait pas appris au couvent, toute femme le possède de naissance. Mais Norbert était trop naïf encore pour saisir la nuance.

--Depuis deux jours, reprit-il, j'ai perdu la possession de moi-même et mon libre arbitre. Dépend-il de moi de cesser de penser que j'ai failli commettre un horrible crime, et que je vous ai vue où nous sommes, étendue à terre, sans mouvement, plus blanche qu'une morte!

Comment oublier que, penché vers vous, j'ai épié votre réveil, que je vous ai soulevée, que votre tête s'est appuyée ici, sur mon bras!... Elle n'y a reposé qu'un instant, et pourtant il me semble que vos cheveux y ont laissé comme un parfum pénétrant et délicieux qui m'enivre, et qui ne saurait s'évaporer, quand je vivrais des siècles!...

--Monsieur le marquis!... murmura Mlle Diane, monsieur le marquis!...

Ce fut dit si bas qu'il ne l'entendit pas; il poursuivit:

--Ah! si vous saviez... si vous saviez!... J'étais si éperdu, l'autre jour, que je n'ai pu trouver une parole pour exprimer ce que je ressentais. Comment l'aurais-je osé, d'ailleurs! Mais lorsque vous avez disparu, là-bas, au détour de l'allée, quand j'ai cessé d'apercevoir votre robe bleue, il m'a semblé que la nuit, tout à coup, se faisait, et que mon cœur cessait de battre...

Il frissonnait, en disant cela, au souvenir de la sensation éprouvée.

--C'est alors, reprit-il avec une exaltation croissante, que je songeai à ce grain de plomb si petit, qui pouvait vous donner la mort, qui avait pénétré dans votre chair... Longtemps, courbé sur le sol, je l'ai cherché dans la poussière!... Non, vous ne saurez jamais quels transports ont été les miens, quand je l'ai découvert sous un brin d'herbe! Vous ne pouvez savoir avec quelle sollicitude respectueuse je l'ai recueilli, humide encore et rouge de votre sang... Que seraient pour moi tous les trésors de la terre, comparés à cette relique sainte et précieuse qui est quelque chose de vous!...

Mlle de Sauvebourg détournait la tête; elle ne se sentait pas assez maîtresse de sa physionomie pour empêcher d'y briller un rayon de la joie céleste qui inondait son âme.

Jamais elle n'avait espéré un si prompt, un si éclatant triomphe.

Et pourtant c'est bien ainsi qu'elle avait rêvé d'être aimée par Norbert.

Lui se méprit au geste de la jeune fille.

--Oh! pardon, mademoiselle, fit-il, véritablement désespéré, pardon si, sans le vouloir, je vous ai offensée. Vous auriez pitié de moi, si vous pouviez seulement concevoir l'idée de la vie qui, jusqu'à ce moment, a été la mienne.

Hélas! plaignez-moi. Lorsque vous m'êtes apparue, me souvenant de votre regard si bon, de votre voix si douce, j'avais rêvé qu'enfin je venais de trouver une femme qui s'intéressait à mon sort, et je me disais qu'en échange de sa compassion, ce serait peu que de lui donner tout mon sang, mon dévouement absolu, ma vie entière!

Sa voix vibrante avait des sonorités étranges, l'enthousiasme de la passion brillait dans ses yeux et enflammait ses joues.

Involontairement, Mlle de Sauvebourg recula d'un pas.

--J'étais donc fou, s'écria Norbert avec un accent déchirant, j'étais fou, je ne le vois que trop! Je l'ai bien lu dans mes livres, il est des destinées fatales qui s'accomplissent quand même. Je puis défier le malheur!

C'en était trop pour Mlle Diane. Elle était capable de calculs habiles jusqu'à l'odieux, mais elle était femme, mais elle avait dix-huit ans.

L'émotion fut plus forte que sa volonté; un sanglot monte à sa gorge, des larmes jaillissent de ses yeux.

--De grâce, monsieur le marquis, murmura-t-elle, ne parlez pas ainsi! Ce n'est pas à notre âge qu'on désespère...

Le regard qui accompagnait ces quelques mots était assez significatif pour rendre courage à Norbert.

Le pauvre garçon chancela, fléchissant sous le poids du bonheur entrevu.

--Par grâce, murmura-t-il, mademoiselle, ne vous jouez pas de moi, ce serait mal, ce serait cruel!... Ne m'abusez pas d'espérances irréalisables... ma misère après serait trop grande.

Elle baissa la tête sans répondre, et lui, alors, tomba à genoux, s'empara de ses mains, qu'il couvrit de baisers.

Pâle, toute frémissante, les lèvres serrées, Mlle Diane se sentait emportée dans le tourbillon de cette passion si jeune et si puissante. Ses tempes battaient avec une violence inouïe, sa respiration devenait haletante, ses mains tremblaient.

Elle était prise au piège qu'elle était venue tendre, et elle n'eut pas trop de toute son énergie pour se dégager mollement.

--Vous aviez raison, balbutia-t-elle avec un rire forcé, bien raison, vous êtes fou, vraiment fou!

Cependant, elle sentait la nécessité de rompre brusquement l'entretien.

--Et mes pauvres, s'écria-t-elle, mes pauvres que vous me faites oublier!

Norbert, qui s'était relevé, la regardait d'un œil suppliant.

--Oh! s'il m'était permis de vous accompagner, mademoiselle!

--Soit! mais il vous faudra marcher vite.

Il n'est que trop vrai que souvent l'existence entière dépend d'une circonstance frivole.

Si ce jour là Mlle Diane se fût rendue chez la Besson, Norbert, en l'y suivant, y eût été mis en garde contre maître Dauman.

Malheureusement, c'est chez une vieille femme d'une commune voisine qu'elle portait des secours. Norbert l'y vit remplir avec un dévouement et une grâce admirables sa mission de sœur de charité, et comme il avait encore de l'argent de son emprunt, en sortant il déposa deux louis sur la table.

L'excursion avait duré bien près de deux heures. Ils avaient pris le plus long. Cependant le moment vint où il fallut se séparer; ils arrivaient aux premières maisons de Bivron.

De son doigt placé sur ses lèvres, Mlle Diane ordonna le silence, puis elle s'élança sur la route en jetant à Norbert ce seul mot:

--Demain!

Alors seulement Norbert recouvra en partie son sang froid, et put recueillir ses idées, éparpillées comme les feuilles aux tempêtes d'automne, par cette bourrasque de passion qui venait de fondre sur lui.

La destinée, enfin, se lassait de le persécuter; il allait apprendre le bonheur,--un mot vide de sens jusqu'ici pour lui.

Car elle l'aimait, cette jeune fille si jolie, pour laquelle il était prêt à verser tout son sang.

Il comprenait, en dépit de son inexpérience, que ce fait d'abandonner entre ses mains un souvenir comme ce grain de plomb, teint de son sang, constituait un aveu, presque un engagement.

Aussi, est-ce avec un beau geste de triomphe qu'il déchira sa lettre si laborieusement écrite, et qu'il en jeta les morceaux au vent.

En ce moment, nulle inquiétude de l'avenir ne l'agitait. Il se tenait pour assuré de la protection de la Providence, qui avait évidemment manifesté ses dessins, en ménageant les circonstances étranges de sa rencontre avec Mlle de Sauvebourg.

Il ne pouvait lui venir à l'esprit que cette jeune fille au regard si candide avait fait au moins une bonne moitié de la besogne de cette Providence qu'il bénissait du fond de l'âme.

Il fut si gai, ce soir-là au souper, sa joie débordait si visiblement que son père en fut frappé.

Mais comment le duc de Champdoce en eût-il soupçonné les motifs!

--Jarnicoton! mon fils, dit-il, je gagerais bien une bonne pistole que vous avez été adroit à la chasse, aujourd'hui.

--C'est vrai, mon père, répondit audacieusement Norbert.

Par extraordinaire, on ne lui demanda pas à visiter son carnier. Mais on pouvait avoir cette curiosité une autre fois; aussi le lendemain, avant de se rendre au sentier de Bivron, il passa chez un braconnier qu'il connaissait, et lui acheta quelques perdreaux et un lièvre.

Il n'eut pas à attendre, à désespérer comme la veille.

Il n'était pas au rendez-vous depuis une demi-heure quand Bruno, par ses aboiements joyeux, signala l'arrivée de Mlle de Sauvebourg.

Contre son ordinaire elle était fort pale et le cercle de bistre qui entourait ses yeux témoignait des poignantes angoisses qui la torturaient depuis vingt-quatre heures.

Tant que la partie n'avait pas été engagée, elle s'était interdit de réfléchir.

Mais en quittant Norbert, sa raison lui avait représenté son imprudence et les risques qu'elle courait.

C'était sa vie entière qu'elle allait jouer, son avenir, et ce qu'une jeune fille a de plus précieux, sa réputation, son honneur.

Un instant, elle eut la pensée de se confier à ses parents.

--Non, se dit-elle, rejetant cette salutaire inspiration, non, ils ne me comprendraient pas. Mon père me prouverait que jamais l'avare duc de Champdoce ne donnera son consentement. On me retiendrait au château, on me mettrait peut-être au couvent.

Cette dernière crainte mit fin à ses hésitations et la détermina à persister dans sa résolution d'agir seule et sans conseils.

Cependant, au moment de courir à ce rendez-vous qu'elle avait donné, un sinistre pressentiment l'arrêta sur le seuil du château: elle le repoussa.

--Ah! c'est trop de faiblesse, murmura-t-elle, je veux... je veux!... Le pis qui me puisse arriver est d'être enfermée au couvent avec ma réputation perdue. Eh bien! j'aime mieux cela que d'y rentrer tant qu'il reste une lueur d'espoir.

Elle partit donc, et, à mesure qu'elle avançait, la confiance lui revenait, et la vue de Norbert acheva de dissiper sa tristesse.

Comment craindre, en voyant dans les yeux de cet adolescent cet enthousiasme de pur amour prêt à braver tous les périls, et cette foi que ne rebute aucun obstacle?

Elle fut donc ce qu'elle avait été la veille, enjouée et bienveillante, avec plus de réserve toutefois, instruite à se tenir en garde contre les surprises de son cœur.

Longtemps ils restèrent à causer à cette place qui leur était si chère, il ne fallut rien moins que le bruit des pas d'un paysan qui passait au bout du sentier pour rappeler Mlle Diane au sentiment de la situation.

N'avait-elle pas ses pauvres à visiter? Négliger en ce moment ce prétexte de sa liberté eût été une insigne folie...

Comme la veille, Norbert l'accompagna. Il s'était enhardi jusqu'à lui offrir son bras, elle avait accepté, et aux passages difficiles, quand le sentier devenait glissant elle s'appuyait légèrement sur lui.

Il en fut ainsi le lendemain et les jours suivants.

Ils se retrouvaient au même endroit, à une heure convenue, causaient quelques moments, puis se mettaient en marche.

On les rencontrait par les chemins, se donnant le bras, penchés l'un vers l'autre comme des amoureux, et les paysans qui les apercevaient interrompaient leur travail pour les suivre des yeux. On est aussi médisant qu'ailleurs, en Poitou.

C'était là une horrible imprudence, Mlle de Sauvebourg ne s'abusait pas; mais il entrait dans ses vues de se laisser compromettre. Puis, pas plus que Norbert, elle ne savait se défendre du charme de ces promenades.

Il était avec elle la confiance même, et au bout d'une semaine, il n'avait plus un secret pour son amie. Et à mesure qu'elle apprenait à mieux le connaître, sa résolution lui semblait meilleure.

Elle ne doutait pas qu'il ne lui obéît en tout quand elle le voudrait, et elle calculait que bientôt il serait majeur, libre de ses actions, maître de la fortune de sa mère.

Ce furent les plus belles heures de leurs amours.

Malheureusement on était à la fin de novembre, et le répit accordé par l'hiver ne pouvait durer.

Un matin, en se levant, Norbert trouva le temps changé. Plus de soleil. Un vent glacé tordait les branches noires des arbres, et chassait des torrents de pluie.

Il dut reconnaître et s'avouer qu'on ne laisserait pas Mlle Diane sortir par un temps pareil, et tristement il alla s'installer avec un livre sous la haute cheminée de la salle commune.

Mlle de Sauvebourg était sortie cependant, mais en voiture, pour se rendre chez une pauvre veuve qui habitait une misérable masure à l'entrée du bourg du Bivron.

Cette malheureuse, la semaine précédente, s'était cassé la jambe en allant à l'herbe pour ses deux vaches, et ce n'est pas avec les douze sous que sa fille Françoise gagnait à aller en journée qu'elles pouvaient se suffire.

Quand Mlle Diane pénétra dans l'unique chambre de cette triste demeure, elle trouva la veuve en larmes, et sa fille qui sanglotait, agenouillée au pied du lit, la tête cachée dans la couverture.

--Quel malheur vous arrive? demanda-t-elle, qu'avez-vous?

La veuve lui montra une feuille du papier timbré, placée sur le lit, et avec une volubilité lamentable, lui apprit qu'elle devait cent trente écus, qu'elle n'avait pu les payer à l'échéance, qu'on la poursuivait, qu'on la ruinait en frais, qu'on allait saisir ses deux vaches et les vendre, qu'ensuite elle serait sans pain et que ce serait la fin de tout.

C'était le Président, ajoutait-elle, ce coquin de Dauman, qui était la cause de tout, encore qu'il parût n'agir pas pour son compte, mais elle savait à quoi s'en tenir sur ce gueux, ce brigand, ce voleur...

Et alors, avec la crudité des gens de campagne, qui n'habillent pas leur pensée moins simplement qu'eux-mêmes, et qui appellent un chat du chat, la veuve raconta qu'elle avait envoyé implorer un délai, que ce «gredin» de Dauman l'avait refusé, mais qu'il avait bien en le front de dire qu'il changerait peut-être d'avis, si la fille de la veuve venait le lui demander...

Cette fille n'était pas jolie, il s'en faut, mais c'était une robuste et plantureuse Poitevine, ayant sur la joue un pouce de fard nature; bonne travailleuse, et qui ne pouvait manquer de trouver un mari.

Elle accompagnait sa mère de cris aussi déchirants que si on l'eût écorchée.

Ce récit révolta Mlle de Sauvebourg.

--C'est une indignité, s'écria-t-elle, je vais aller lui parler, à cet homme; attendez-moi, je reviens.

Elle remonta vivement en voiture, ordonnant au cocher de presser les chevaux, et dix minutes après elle entrait chez le «Président.»

Maître Dauman était occupé à colorier un plan destiné à une expertise, quand l'équivoque vieille qu'il appelait sa ménagère, introduisit Mlle de Sauvebourg dans son «cabinet.»

A son entrée, il repoussa brusquement son fauteuil et se leva, son bonnet de velours à la main, s'inclinant jusqu'à terre, affectant un trouble respectueux qu'il était fort loin d'éprouver réellement.

La vérité est que, mieux informé de ce qui se passait dans le pays que le brigadier de gendarmerie, il n'ignorait pas les relations de Mlle de Sauvebourg et de Norbert, et qu'en lui-même il se demandait:

--Que diable vient chercher chez moi cette jolie fille?

Mais Mlle Diane, sans connaître précisément le Président, n'était pas, comme Norbert, naïve au point de se laisser prendre à tout ce patelinage de mauvais aloi.

C'est du geste le plus dédaigneux qu'elle repoussa la chaise que lui tendait Dauman, se faisant, par cela seul, un ennemi de ce dangereux et rancunier personnage.

--Monsieur Dauman, commença-t-elle, de cette voix sèche et brève qu'affectent les plus jeunes filles de la haute classe, quand elles s'adressent à des subalternes, Monsieur Dauman, je sors à l'instant de chez la veuve Rouleau.

--Ah! mademoiselle connaît cette pauvre femme?

--Oui, je m'intéresse à elle.

--Mademoiselle est bien bonne, fit le Président en souriant bassement.

--Cette malheureuse est dans la plus profonde misère. Elle est clouée sur son grabat, sans ressources, sans pain, avec une jambe cassée.

--En effet, j'ai appris son accident.

--Et cependant on la poursuit, on la ruine en papiers timbrés, on la menace de lui saisir ses deux vaches, tout ce qu'elle possède au monde...

Dauman était arrivé a donner à sa figure louche l'expression de la plus sincère compassion.

--Pauvre mère Rouleau! fit-il; le proverbe a bien raison de dire qu'un malheur ne vient jamais seul!

Mlle Diane resta tout interdite de cette impudence.

--Mais il me semble, reprit-elle, que ce nouveau malheur ne peut être attribué qu'à vous. On me l'a dit du moins...

C'est de l'air pénétré de l'innocence calomniée que le Président leva les yeux au ciel en murmurant:

--Si c'est, Dieu, possible!

--Qui donc persécute cette pauvre veuve, si non vous?

Cette fois, «l'homme de loi» de Bivron parut exaspéré.

--Moi! s'écria-t-il, frappant sa poitrine de son poing fermé, moi! Ah! les langues de vipère! moi!... C'est comme si je vous disais, mademoiselle... Mais non, vous ne comprendriez pas. Enfin, c'est égal. Le fin de la chose, le voilà; la mère Rouleau emprunte à un homme de Mussidan deux pochées de blé et une de pommes de terre; bon! Un mois après, elle achète à ce même homme, à crédit, trois ouailles; bien! Puis encore je ne sais quoi. Tout cela monte à... je ne sais plus combien.

--Cent trente écus, je crois.

--Possible. Tant il y a qu'elle devait, qu'elle disait toujours: «je paierai, je paierai,» et qu'on ne voyait pas la couleur de son argent. A la fin, l'homme de Mussidan s'est lassé. Dame! il a ses affaires aussi, cet homme; vous savez: charité bien ordonnée!... Bref, comme je suis son conseil, il est venu me trouver avec les pièces. Voici, m'a-t-il dit, assez longtemps qu'on me lanterne, faites des frais. Je lui ai parlé de patienter; ah bien ouitche! ça été comme si je chantais... Même il m'a menacé, si je n'agissais pas de rigueur, de porter sa pratique ailleurs... J'ai obéi. D'ailleurs, il a la loi pour lui...

Qu'y avait-il de vrai dans tout ce verbiage? Mlle de Sauvebourg ne savait trop que croire...

--Si encore, murmura-t-il, comme se parlant à soi-même, si seulement je voyais un moyen de la sortir de là, cette malheureuse! Mais non, l'autre veut de l'argent. Où en prendre? Si j'en avais, tout serait vite arrangé. Mais je n'en ai pas. Que j'aille à Bivron, avouer cela, on ne me croira pas. On dit: «Le Président, le Président!... il a du pain cuit, celui-là!» Du pain! c'est-à-dire que j'aime mieux faire envie que pitié. Mais quand à de l'argent, bonsoir!

Il ouvrit un tiroir où traînaient quelques pièces de monnaie, une cinquantaine de francs, et les montrant:

--Voilà, ajouta-t-il, tout ce qu'il y a à la maison.

Ton, geste, regards, tout était si parfait, qu'il était bien difficile de douter de sa sincérité.

--Mais que je suis bête! s'écria-t-il tout à coup; la mère Rouleau est sauvée, elle ne sera pas vendue, du moment où une demoiselle noble comme mademoiselle s'intéresse à elle.

Le malheur est que Mlle Diane n'avait pas d'argent. Elle avait tant étendu le cercle de ses charités, pour étendre le rayon de ses promenades, que non-seulement toutes ses économies étaient dévorées, mais qu'elle avait, tour à tour, importuné de ses demandes le marquis et la marquise de Sauvebourg.

--J'en parlerai, en effet, à mon père, dit-elle d'un ton qui annonçait qu'elle doutait du succès de sa démarche.

La mine du Président redevint toute triste.

--A M. le marquis de Sauvebourg, fit-il, oh! alors nous n'en avons pas fini. Il ira aux informations, il hésitera, il marchandera, et pendant ce temps, la veuve sera vendue. Si j'osais donner un conseil à mademoiselle, je lui dirais qu'au cas où elle n'aurait pas ces cent trente écus, elle ferait mieux de les demander à quelqu'un des amis de sa famille, à M. Norbert de Champdoce, par exemple.

Il prononça ce nom avec une insistance méchante. C'était un commencement de vengeance pour le mépris qu'on lui avait témoigné.

--Je sais bien, poursuivit-il, que monsieur le duc n'emplit pas d'or les poches de son fils, mais le jeune homme ne doit pas être embarrassé pour s'en procurer, n'étant pas éloigné de sa majorité. Sans compter que, même avant, un mariage peut mettre une immense fortune entre ses mains.

Mlle de Sauvebourg donna dans le piège qui lui était tendu.

--Un mariage!... fit-elle.

--Dame!... je ne sais pas; je dis mariage, comme je dirais héritage... au hasard. Il est vrai que si M. Norbert prétend se marier à son gré et non à celui de son père, il a encore au moins six bonnes années à attendre.

--Six ans!... Mais il sera majeur dans quinze mois.

--Qu'est-ce que cela prouve? Pour se marier sans le consentement de ses parents, il faut avoir non vingt et un ans, mais vingt-cinq accomplis.

Le coup était si rude, si inattendu, que Mlle Diane changea de couleur. Tout son sang-froid disparut.

--Est-ce possible? s'écria-t-elle d'un ton d'affreuse anxiété, ne vous trompez-vous pas? Mais alors...

Le Président eut un sourire de triomphe.

--Je ne fais jamais erreur, prononça-t-il, quand il s'agit de la loi. Je la connais, Dieu merci! Mademoiselle en veut-elle une preuve?

Il atteignit son «bréviaire» à tranches multicolores, et, l'ouvrant à l'endroit où il est traité du mariage, il le plaça sous les yeux de la jeune fille.

Elle lut avidement, et, pendant qu'elle lisait, il la regardait de côté, comme un chat qui guigne un oiseau sur un arbre.

--Avais-je raison? murmurait-il. Pas de «sommations respectueuses» avant vingt et un ans pour une jeune fille et vingt-cinq ans pour un homme, le texte est formel. Ainsi M. Norbert attendra. Car espérer que son père s'en ira ad patres avant cela, ce serait folie, ces vieux-là, ça dure autant que des chênes...

Mlle Diane n'était que trop convaincue. Elle se redressa, pâle, l'œil égaré.

--C'est bien, balbutia-t-elle sans savoir ce qu'elle disait, que m'importe! Très bien! je parlerai à mon père pour la mère Rouleau. Merci... tout ira bien... Je suis très pressée...

Elle sortit, faisant un effort terrible, car ses jambes fléchissaient; mais elle ne voulait pas se trahir, se livrer davantage...

Pour lui, toujours saluant, il l'accompagna jusqu'à sa voiture, et respectueusement ouvrit la portière.

--Ça va chauffer! se disait-il en se frottant les mains, ça chauffe!...

Hormis ce qu'il pouvait logiquement déduire de l'attitude de Mlle de Sauvebourg et des paroles incohérentes arrachées à son trouble, maître Dauman ne savait rien des intentions de cette jeune fille.

Mais ce peu devait suffire à un homme doué d'un flair exercé tel que le «Président,» pour l'éclairer, pour lui faire prévoir un antagonisme terrible, une lutte où, des deux côtés, on aurait recours aux dernières extrémités.

Ces perspectives le ravissaient.

Seulement, pour tirer vraiment parti de la situation, il lui importait d'être exactement renseigné. Mais cela, il se le disait, n'était pas la mer à boire.

Ne pouvait-il pas attirer Norbert sous n'importe quel prétexte et le confesser?

Bien mieux, en faisant la leçon à l'huissier qui poursuivait la veuve Rouleau, il lui était aisé de se ménager une entrevue avec Mlle de Sauvebourg. Adroit comme il l'était, il saurait bien jouer un beau rôle, poser en homme généreux et calomnié et mériter, ne fût-ce qu'à titre de conseil, les confidences d'une pauvre enfant ignorante.

--Dès ce soir, se disait-il, je passerai chez l'huissier, car elle doit être dans ses petits souliers, la chère demoiselle.

Il raisonnait juste.

Une fois en sûreté sur les coussins de sa voiture, Mlle Diane s'abandonna au plus violent désespoir.

Cette fatale prévoyance du législateur rendait vains tous ses calculs.

Elle s'était dit, se croyant bien forte: «Avec mes quarante mille francs de dot, jamais le duc de Champdoce, si riche, ne voudra de moi pour belle-fille. Je m'en moque! Dès que Norbert sera majeur, il m'épousera malgré son père. C'est un peu plus d'un an à attendre.»

Au lieu de cela, elle entrevoyait six années de luttes, d'angoisses, et la possibilité, la probabilité d'un échec à la fin.

Et nulle présomption d'un malheur heureux pour elle. Les paroles de Dauman, à propos de M. de Champdoce, lui revenaient en mémoire:

«Ces vieux entêtés-là durent autant que les chênes!»

Comment ne pas le haïr, ce redoutable vieillard, seul obstacle entre elle et ce qu'elle croyait le bonheur!

Avec quelles armes lutter contre sa volonté armée de la loi?

Faillirait-elle donc à ses devoirs? Quitterait-elle la maison paternelle avec Norbert maître de sa fortune, mais non de sa main? Cette seule idée la glaçait d'horreur.

Et elle sanglotait. Comme un palais de verre sous le marteau brutal, l'édifice entier de ses espérances s'écroulait, brisé en mille pièces.

Mais son énergie était trop robuste pour plier. Elle n'était pas de ces faibles qui, poursuivant un but, s'arrêtent à la première barrière et reviennent sur leurs pas.

Ce qu'elle ferait, elle l'ignorait, mais plus que jamais elle s'affermissait dans la résolution de combattre et de vaincre. L'important était de voir Norbert le plus tôt possible.

En arrivant chez la veuve Rouleau, son parti était pris.

--J'ai vu le Président, lui dit-elle; rassurez-vous, tout s'arrangera, grâce à quelqu'un qui m'aidera...

Les bénédictions commencèrent, mais elle y coupa court.

--Seulement, ajouta-t-elle, il me faudrait de quoi écrire.

En mettant la masure à l'envers, on trouva un chiffon de papier assez malpropre, une plume qui servait à défunt Rouleau, et un vieil encrier dont on délaya la boue avec quelques gouttes de vin.

Alors, d'une main ferme, Mlle de Sauvebourg traça ces quatre lignes:

«Elle serait peut-être allée là-bas, en dépit de la tempête, si elle n'avait dû s'occuper des affaires d'une pauvre malade. Le devoir la retiendra encore demain et même la forcera, quelque temps qu'il fasse, de se rendre, vers les deux heures, chez un nommé Dauman.

«D...»

Cette lettre écrite, elle la relut deux fois lentement.

A qui la veille lui eût prédit qu'elle risquerait une telle démarche, si compromettante, hardiment elle eût répondu: Jamais.

Cependant, c'est ainsi. Du moment où on a quitté le droit chemin de la vérité pour s'engager dans les voies tortueuses du calcul et de la duplicité, on ne peut plus dire sûrement: Je ne ferai pas cela.

Après que Mlle Diane eut plié son billet:

--Il s'agirait, mère Rouleau, reprit-elle, de faire tenir ceci, aujourd'hui même, à M. Norbert du Champdoce, mais secrètement, de telle sorte que ni son père, ni âme qui vive au château n'en sache rien.

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