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Le vicomte de Bragelonne, Tome IV. (part 3 of 3)

Part 3 of 3 · Dumas, Alexandre, Maquet, Auguste · Public domain text

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Le vicomte de Bragelonne, Tome IV. (part 3 of 3)

Alors, pendant que son regard errait dans la plaine, se tournant de tous les côtés, il vit une forme blanche apparaître derrière les myrtes résineux.

Cette figure était vêtue d’un costume d’officier: elle tenait en main une épée brisée; elle s’avança lentement vers Athos, qui, s’arrêtant tout à coup et fixant son regard sur elle, ne parlait pas, ne remuait pas, et qui voulait ouvrir ses bras, parce que dans cet officier silencieux et pâle, il venait de reconnaître Raoul.

Le comte essaya un cri, qui demeura étouffé dans son gosier. Raoul, d’un geste, lui indiquait de se taire en mettant un doigt sur sa bouche et en reculant peu à peu, sans qu’Athos vit ses jambes se mouvoir.

Le comte, plus pâle que Raoul, plus tremblant, suivit son fils en traversant péniblement bruyères et buissons, pierres et fossés. Raoul ne paraissait pas toucher la terre, et nul obstacle n’entravait la légèreté de sa marche.

Le comte, que les accidents de terrain fatiguaient, s’arrêta bientôt épuisé. Raoul lui faisait toujours signe de le suivre. Le tendre père, auquel l’amour redonnait des forces, essaya un dernier mouvement et gravit la montagne à la suite du jeune homme, qui l’attirait par son geste et son sourire.

Enfin, il toucha la crête de cette colline, et vit se dessiner en noir, sur l’horizon blanchi par la lune, les formes aériennes, poétiques de Raoul. Athos étendait la main pour arriver près de son fils bien-aimé, sur le plateau, et celui-ci lui tendait aussi la sienne; mais soudain, comme si le jeune homme eût été entraîné malgré lui, reculant toujours, il quitta la terre, et Athos vit le ciel briller entre les pieds de son enfant et le sol de la colline.

Raoul s’élevait insensiblement dans le vide, toujours souriant, toujours appelant du geste; il s’éloignait vers le ciel.

Athos poussa un cri de tendresse effrayée; il regarda en bas. On voyait un camp détruit, et, comme des atomes immobiles, tous ces blancs cadavres de l’armée royale.

Et puis, en relevant la tête, il voyait toujours, toujours, son fils qui l’invitait à monter avec lui.

Chapitre CCLXIV — L’ange de la mort

Athos en était là de sa vision merveilleuse, quand le charme fut soudain rompu par un grand bruit parti des portes extérieures de la maison.

On entendit un cheval galoper sur le sable durci de la grande allée, et les rumeurs des conversations les plus bruyantes et les plus animées montèrent jusqu’à la chambre où rêvait le comte.

Athos ne bougea pas de la place qu’il occupait; à peine tourna-t-il sa tête du côté de la porte pour percevoir plus tôt les bruits qui arrivaient jusqu’à lui.

Un pas alourdi monta le perron; le cheval, qui galopait naguère avec tant de rapidité, partit lentement du côté de l’écurie. Quelques frémissements accompagnaient ces pas qui, peu à peu, se rapprochaient de la chambre d’Athos.

Alors une porte s’ouvrit, et Athos, se tournant un peu du côté où venait le bruit, cria d’une voix faible:

— C’est un courrier d’Afrique, n’est-ce pas?

— Non, monsieur le comte, répondit une voix qui fit tressaillir sur son lit le père de Raoul.

— Grimaud! murmura-t-il.

Et la sueur commença de glisser le long de ses joues amaigries.

Grimaud apparut sur le seuil. Ce n’était plus le Grimaud que nous avons vu, jeune encore par le courage et par le dévouement, alors qu’il sautait le premier dans la barque destinée à porter Raoul de Bragelonne aux vaisseaux de la flotte royale.

C’était un sévère et pâle vieillard, aux habits couverts de poudre, aux rares cheveux blanchis par les années. Il tremblait en s’appuyant au chambranle de la porte, et faillit tomber en voyant de loin, et à la lueur des lampes, le visage de son maître.

Ces deux hommes, qui avaient tant vécu l’un avec l’autre en communauté d’intelligence et dont les yeux, habitués à économiser les expressions, savaient se dire silencieusement tant de choses; ces deux vieux amis, aussi nobles l’un que l’autre par le cœur, s’ils étaient inégaux par la fortune et la naissance, demeurèrent interdits en se regardant. Ils venaient, avec un seul coup d’œil, de lire au plus profond du cœur l’un de l’autre.

Grimaud portait sur son visage l’empreinte d’une douleur déjà vieillie d’une habitude lugubre. Il semblait n’avoir plus à son usage qu’une seule traduction de ses pensées.

Comme jadis il s’était accoutumé à ne plus parler, il s’habituait à ne plus sourire.

Athos lut d’un coup d’œil toutes ces nuances sur le visage de son fidèle serviteur, et, du même ton qu’il eût pris pour parler à Raoul dans son rêve:

— Grimaud, dit-il, Raoul est mort, n’est-ce pas?

Derrière Grimaud, les autres serviteurs écoutaient palpitants, les yeux fixés sur le lit du malade.

Ils entendirent la terrible question, et un silence effrayant la suivit.

— Oui, répondit le vieillard en arrachant ce monosyllabe de sa poitrine avec un rauque soupir.

Alors s’élevèrent des voix lamentables qui gémirent sans mesure et emplirent de regrets et de prières la chambre où ce père agonisant cherchait des yeux le portrait de son fils.

Ce fut pour Athos comme la transition qui le conduisit à son rêve.

Sans pousser un cri, sans verser une larme, patient, doux et résigné comme les martyrs, il leva les yeux au ciel afin d’y revoir, s’élevant au-dessus de la montagne de Djidgelli, l’ombre chère qui s’éloignait de lui au moment où Grimaud était arrivé.

Sans doute, en regardant au ciel, en reprenant son merveilleux songe, il repassa par les mêmes chemins où la vision à la fois si terrible et si douce l’avait conduit naguère; car, après avoir fermé doucement les yeux; il les rouvrit et se mit à sourire: il venait de voir Raoul qui lui souriait à son tour.

Les mains jointes sur sa poitrine, le visage tourné vers la fenêtre, baigné par l’air frais de la nuit qui apportait à son chevet les arômes des fleurs et des bois, Athos entra pour n’en plus sortir, dans la contemplation de ce paradis que les vivants ne voient jamais.

Dieu voulut sans doute ouvrir à cet élu les trésors de la béatitude éternelle, à l’heure où les autres hommes tremblent d’être sévèrement reçus par le Seigneur, et se cramponnent à cette vie qu’ils connaissent, dans la terreur de l’autre vie qu’ils entrevoient aux sombres et sévères flambeaux de la mort.

Athos était guidé par l’âme pure et sereine de son fils, qui aspirait l’âme paternelle. Tout pour ce juste fut mélodie et parfum, dans le rude chemin que prennent les âmes pour retourner dans la céleste patrie.

Après une heure de cette extase, Athos éleva doucement ses mains blanches comme la cire; le sourire ne quitta point ses lèvres, et il murmura, si bas, si bas qu’à peine on l’entendit, ces deux mots adressés à Dieu ou à Raoul:

— Me voici!

Et ses mains retombèrent lentement comme si lui-même les eût reposées sur le lit.

La mort avait été commode et caressante à cette noble créature. Elle lui avait épargné les déchirements de l’agonie, les convulsions du départ suprême; elle avait ouvert d’un doigt favorable les portes de l’éternité à cette grande âme digne de tous ses respects.

Dieu l’avait sans doute ordonné ainsi, pour que le souvenir pieux de cette mort si douce restât dans le cœur des assistants et dans la mémoire des autres hommes, trépas qui fit aimer le passage de cette vie à l’autre à ceux dont l’existence sur cette terre ne peut faire redouter le jugement dernier.

Athos garda même dans l’éternel sommeil ce sourire placide et sincère, ornement qui devait l’accompagner dans le tombeau. La quiétude de ses traits, le calme de son néant, firent douter longtemps ses serviteurs qu’il eût quitté la vie.

Les gens du comte voulurent emmener Grimaud, qui, de loin, dévorait ce visage pâlissant et n’approchait point, dans la crainte pieuse de lui apporter le souffle de la mort. Mais Grimaud, tout fatigué qu’il était, refusa de s’éloigner. Il s’assit sur le seuil, gardant son maître avec la vigilance d’une sentinelle, et jaloux de recueillir son premier regard au réveil, son dernier soupir à la mort.

Les bruits s’éteignaient dans toute la maison, et chacun respectait le sommeil du seigneur. Mais Grimaud, en prêtant l’oreille, s’aperçut que le comte ne respirait plus.

Il se souleva, ses mains appuyées sur le sol, et, de sa place, regarda s’il ne s’éveillerait pas un tressaillement dans le corps de son maître.

Rien! la peur le prit; il se leva tout à fait, et, au même moment, il entendit marcher dans l’escalier; un bruit d’éperons heurtés par une épée, son belliqueux, familier à ses oreilles, l’arrêta comme il allait marcher vers le lit d’Athos. Une voix plus vibrante encore que le cuivre et l’acier retentit à trois pas de lui.

— Athos! Athos! mon ami! criait cette voix émue jusqu’aux larmes.

— Monsieur le chevalier d’Artagnan! balbutia Grimaud.

— Où est-il? continua le mousquetaire.

Grimaud lui saisit le bras dans ses doigts osseux, et lui montra le lit, sur les draps duquel tranchait déjà la teinte livide du cadavre.

Une respiration haletante, le contraire d’un cri aigu, gonfla la gorge de d’Artagnan.

Il s’avança sur la pointe du pied, frissonnant, épouvanté du bruit que faisaient ses pas sur le parquet, et le cœur déchiré par une angoisse sans nom. Il approcha son oreille de la poitrine d’Athos, son visage de la bouche du comte. Ni bruit ni souffle. D’Artagnan recula.

Grimaud, qui l’avait suivi des yeux et pour qui chacun de ses mouvements avait été une révélation, vint timidement s’asseoir au pied du lit, et colla ses lèvres sur le drap que soulevaient les pieds roidis de son maître.

Alors on vit de larges pleurs s’échapper de ses yeux rougis.

Ce vieillard au désespoir, qui larmoyait courbé sans proférer une parole, offrait le plus émouvant spectacle que d’Artagnan, dans sa vie d’émotions, eût jamais rencontré.

Le capitaine resta debout en contemplation devant ce mort souriant, qui semblait avoir gardé sa dernière pensée pour faire à son meilleur ami, à l’homme qu’il avait le plus aimé après Raoul, un accueil gracieux, même au-delà de la vie, et, comme pour répondre à cette suprême flatterie de l’hospitalité, d’Artagnan alla baiser Athos au front et, de ses doigts tremblants, lui ferma les yeux.

Puis il s’assit au chevet du lit, sans peur de ce mort qui lui avait été si doux et si bienveillant pendant trente-cinq années; il se nourrit avidement des souvenirs que le noble visage du comte lui ramenait en foule à l’esprit, les uns fleuris et charmants comme ce sourire, les autres sombres, mornes et glacés, comme cette figure aux yeux clos pour l’éternité.

Tout à coup, le flot amer qui montait de minute en minute envahit son cœur, et lui brisa la poitrine. Incapable de maîtriser son émotion, il se leva, et, s’arrachant violemment de cette chambre, où il venait de trouver mort celui auquel il venait apporter la nouvelle de la mort de Porthos, il poussa des sanglots si déchirants, que les valets, qui semblaient n’attendre qu’une explosion de douleur, y répondirent par leurs clameurs lugubres, et les chiens du seigneur par leurs lamentables hurlements.

Grimaud fut le seul qui n’éleva pas la voix. Même dans le paroxysme de sa douleur, il n’eût pas osé profaner la mort, ni pour la première fois troubler le sommeil de son maître. Athos, d’ailleurs, l’avait habitué à ne parler jamais.

Au point du jour, d’Artagnan, qui avait erré dans la salle basse en se mordant les poings pour étouffer ses soupirs, d’Artagnan monta encore une fois l’escalier, et, guettant le moment où Grimaud tournerait la tête de son côté, il lui fit signe de venir à lui, ce que le fidèle serviteur exécuta sans faire plus de bruit qu’une ombre.

D’Artagnan redescendit suivi de Grimaud.

Une fois au vestibule, prenant les mains du vieillard:

— Grimaud, dit-il, j’ai vu comment le père est mort: dis-moi maintenant comment est mort le fils.

Grimaud tira de son sein une large lettre, sur l’enveloppe de laquelle était tracée l’adresse d’Athos. Il reconnut l’écriture de M. de Beaufort, brisa le cachet et se mit à lire en arpentant, aux premiers rayons du jour bleuâtre, la sombre allée de vieux tilleuls foulée par les pas encore visibles du comte qui venait de mourir.

Chapitre CCLXV — Bulletin

Le duc de Beaufort écrivait à Athos. La lettre destinée à l’homme n’arrivait qu’au mort. Dieu changeait l’adresse.

«Mon cher comte, écrivait le prince avec sa grande écriture d’écolier malhabile, un grand malheur nous frappe au milieu d’un grand triomphe. Le roi perd un soldat des plus braves. Je perds un ami. Vous perdez M. de Bragelonne.

«Il est mort glorieusement, et si glorieusement, que je n’ai pas la force de pleurer comme je voudrais.

«Recevez mes tristes compliments, mon cher comte. Le Ciel nous distribue les épreuves selon la grandeur de notre cœur. Celle-là est immense, mais non au-dessus de votre courage.

«Votre bon ami,

«Le duc de Beaufort.»

Cette lettre renfermait une relation écrite par un des secrétaires du prince. C’était le plus touchant récit et le plus vrai de ce lugubre épisode qui dénouait deux existences.

D’Artagnan, accoutumé aux émotions de la bataille, et le cœur cuirassé contre les attendrissements, ne put s’empêcher de tressaillir en lisant le nom de Raoul, le nom de cet enfant chéri, devenu, comme son père, une ombre.

«Le matin, disait le secrétaire du prince, M. le duc commanda l’attaque. Normandie et Picardie avaient pris position dans les roches grises dominées par le talus de la montagne, sur le versant de laquelle s’élèvent les bastions de Djidgelli.

«Le canon, commençant à tirer, engagea l’action; les régiments marchèrent pleins de résolution; les piquiers avaient la pique haute; les porteurs de mousquets avaient l’arme au bras. Le prince suivait attentivement la marche et le mouvement des troupes, qu’il était prêt à soutenir avec une forte réserve.

«Auprès de Monseigneur étaient les plus vieux capitaines et ses aides de camp. M. le vicomte de Bragelonne avait reçu l’ordre de ne pas quitter Son Altesse.

«Cependant le canon de l’ennemi, qui d’abord avait tonné indifféremment contre les masses, avait réglé son feu, et les boulets, mieux dirigés, étaient venus tuer quelques hommes autour du prince. Les régiments formés en colonne, et qui s’avançaient contre les remparts, furent un peu maltraités. Il y avait hésitation de la part de nos troupes, qui se voyaient mal secondées par notre artillerie. En effet, les batteries qu’on avait établies la veille n’avaient qu’un tir faible et incertain, en raison de leur position. La direction de bas en haut nuisait à la justesse des coups et de la portée.

«Monseigneur, comprenant le mauvais effet de cette position de l’artillerie de siège, commanda aux frégates embossées dans la petite rade de commencer un feu régulier contre la place.

«Pour porter cet ordre, M. de Bragelonne s’offrit tout d’abord; mais Monseigneur refusa d’acquiescer à la demande du vicomte.

«Monseigneur avait raison, puisqu’il aimait et voulait ménager ce jeune seigneur; il avait bien raison, et l’événement se chargea de justifier sa prévision et son refus; car, à peine le sergent que Son Altesse avait chargé du message sollicité par M. de Bragelonne fut-il arrivé au bord de la mer, que deux gros coups de longue escopette partirent des rangs de l’ennemi et vinrent l’abattre.

«Le sergent tomba sur le sable mouillé qui but son sang.

«Ce que voyant, M. de Bragelonne sourit à Monseigneur, lequel lui dit:

«— Vous voyez, vicomte, je vous sauve la vie. Rapportez-le plus tard à M. le comte de La Fère, afin que, l’apprenant de vous, il m’en sache gré, à moi.

«Le jeune seigneur sourit tristement et répondit au duc:

«— Il est vrai, monseigneur, sans votre bienveillance, j’aurais été tué là-bas où est tombé ce pauvre sergent, et en un fort grand repos.

«M. de Bragelonne fit cette réponse d’un tel air, que Monseigneur répliqua vivement:

«— Vrai Dieu! jeune homme, on dirait que l’eau vous en vient à la bouche: mais, par l’âme de Henri IV! j’ai promis à votre père de vous ramener vivant, et, s’il plaît au Seigneur, je tiendrai ma parole.

«M. de Bragelonne rougit, et, d’une voix plus basse:

«— Monseigneur, dit-il, pardonnez-moi, je vous en prie; c’est que j’ai toujours eu le désir d’aller aux occasions, et qu’il est doux de se distinguer devant son général, surtout quand le général est M. le duc de Beaufort.

«Monseigneur s’adoucit un peu, et, se tournant vers ses officiers qui se pressaient autour de lui, donna différents ordres.

«Les grenadiers des deux régiments arrivèrent assez près des fossés et des retranchements pour y lancer leurs grenades, qui firent peu d’effet.

«Cependant, M. d’Estrées, qui commandait la flotte, ayant vu la tentative du sergent pour approcher des vaisseaux, comprit qu’il fallait tirer sans ordres et ouvrir le feu.

«Alors les Arabes, se voyant frappés par les boulets de la flotte et par les ruines et les éclats de leurs mauvaises murailles, poussèrent des cris effrayants.

«Leurs cavaliers descendirent la montagne au galop, courbés sur leurs selles, et se lancèrent à fond de train sur les colonnes d’infanterie, qui, croisant les piques, arrêtèrent cet élan fougueux. Repoussés par l’attitude ferme du bataillon, les Arabes vinrent de grande furie se rejeter vers l’état-major qui n’était point gardé en ce moment.

«Le danger fut grand: Monseigneur tira l’épée; ses secrétaires et ses gens l’imitèrent; les officiers de sa suite engagèrent un combat avec ces furieux.

«Ce fut alors que M. de Bragelonne put contenter l’envie qu’il manifestait depuis le commencement de l’action. Il combattit près du prince avec une vigueur de Romain, et tua trois Arabes avec sa petite épée.

«Mais il était visible que sa bravoure ne venait pas d’un sentiment d’orgueil, naturel à tous ceux qui combattent. Elle était impétueuse, affectée, forcée même; il cherchait à s’enivrer du bruit et du carnage.

«Il s’échauffa de telle sorte, que Monseigneur lui cria d’arrêter.

«Il dut entendre la voix de Son Altesse, puisque nous l’entendions, nous qui étions à ses côtés. Cependant il ne s’arrêta pas, et continua de courir vers les retranchements.

«Comme M. de Bragelonne était un officier fort soumis, cette désobéissance aux ordres de Monseigneur surprit fort tout le monde, et M. de Beaufort redoubla d’instances, en criant:

«— Arrêtez, Bragelonne! Où allez-vous? Arrêtez! reprit Monseigneur, je vous l’ordonne.

«Nous tous, imitant le geste de M. le duc, nous avions levé la main. Nous attendions que le cavalier tournât bride; mais M. de Bragelonne courait toujours vers les palissades.

«— Arrêtez, Bragelonne! répéta le prince d’une voix très forte; arrêtez au nom de votre père!

«À ces mots, M. de Bragelonne se retourna, son visage exprimait une vive douleur, mais il ne s’arrêtait pas; nous jugeâmes alors que son cheval l’emportait.

«Quand M. le duc eut deviné que le vicomte n’était plus maître de son cheval, et qu’il l’eut vu dépasser les premiers grenadiers, Son Altesse cria:

«— Mousquetaires, tuez-lui son cheval! Cent pistoles à qui mettra bas le cheval!

«Mais de tirer sur la bête sans atteindre le cavalier, qui eut pu l’espérer? Aucun n’osait. Enfin il s’en présenta un, c’était enfin tireur du régiment de Picardie, nommé La Luzerne, qui coucha en joue l’animal, tira et l’atteignit à la croupe, car on vit le sang rougir le pelage blanc du cheval; seulement, au lieu de tomber, le maudit genet s’emporta plus furieusement encore.

«Tout Picardie, qui voyait ce malheureux jeune homme courir à la mort, criait à tue-tête: <Jetez-vous en bas, monsieur le vicomte! en bas, en bas, jetez-vous en bas!> M. de Bragelonne était un officier fort aimé dans toute l’armée.

«Déjà le vicomte était arrivé à portée de pistolet du rempart; une décharge partit et l’enveloppa de feu et de fumée. Nous le perdîmes de vue; la fumée dissipée, on le revit à pied, debout; son cheval venait d’être tué.

«Le vicomte fut sommé de se rendre par les Arabes; mais il leur fit un signe négatif avec sa tête, et continua de marcher aux palissades.

«C’était une imprudence mortelle. Cependant toute l’armée lui sut gré de ne point reculer, puisque le malheur l’avait conduit si près. Il marcha quelques pas encore, et les deux régiments lui battirent des mains.

«Ce fut encore à ce moment que la seconde décharge ébranla de nouveau les murailles, et le vicomte de Bragelonne disparut une seconde fois dans le tourbillon; mais, cette fois, la fumée eut beau se dissiper, nous ne le vîmes plus debout. Il était couché, la tête plus bas que les jambes, sur les bruyères, et les Arabes commencèrent à vouloir sortir de leurs retranchements pour venir lui couper la tête ou prendre son corps, comme c’est la coutume chez les infidèles.

«Mais Son Altesse M. le duc de Beaufort avait suivi tout cela du regard, et ce triste spectacle lui avait arraché de grands et douloureux soupirs. Il se mit donc à crier, voyant les Arabes courir comme des fantômes blancs parmi les lentisques:

«— Grenadiers, piquiers, est-ce que vous leur laisserez prendre ce noble corps?

«En disant ces mots et en agitant son épée, il courut lui-même vers l’ennemi. Les régiments, s’élançant sur ses traces, coururent à leur tour en poussant des cris aussi terribles que ceux des Arabes étaient sauvages.

«Le combat commença sur le corps de M. de Bragelonne, et fut si acharné, que cent soixante Arabes y demeurèrent morts, à côté de cinquante au moins des nôtres.

«Ce fut un lieutenant de Normandie qui chargea le corps du vicomte sur ses épaules, et le rapporta dans nos lignes.

«Cependant l’avantage se poursuivait; les régiments prirent avec eux la réserve, et les palissades des ennemis furent renversées.

«À trois heures, le feu des Arabes cessa; le combat à l’arme blanche dura deux heures; ce fut un massacre.

«À cinq heures, nous étions victorieux sur tous les points; l’ennemi avait abandonné ses positions, et M. le duc avait fait planter le drapeau blanc sur le point culminant du monticule.

«Ce fut alors que l’on put songer à M. de Bragelonne, qui avait huit grands coups au travers du corps, et dont presque tout le sang était perdu.

«Toutefois, il respirait encore, ce qui donna une joie inexprimable à Monseigneur, lequel voulut assister, lui aussi, au premier pansement du vicomte et à la consultation des chirurgiens.

«Il y en eut deux d’entre eux qui déclarèrent que M. de Bragelonne vivrait. Monseigneur leur sauta au cou, et leur promit mille louis chacun s’ils le sauvaient.

«Le vicomte entendit ces transports de joie, et, soit qu’il fût désespéré, soit qu’il souffrît de ses blessures, il exprima par sa physionomie une contrariété qui donna beaucoup à penser, surtout à l’un de ses secrétaires, quand il eut entendu ce qui va suivre.

«Le troisième chirurgien qui vint était le frère Sylvain de Saint-Cosme, le plus savant des nôtres. Il sonda les plaies à son tour et ne dit rien.

«M. de Bragelonne ouvrait des yeux fixes et semblait interroger chaque mouvement, chaque pensée du savant chirurgien.

«Celui-ci, questionné par Monseigneur, répondit qu’il voyait bien trois plaies mortelles sur huit, mais que si forte était la constitution du blessé, si féconde la jeunesse, si miséricordieuse la bonté de Dieu, que peut-être M. de Bragelonne en reviendrait-il, si toutefois il ne faisait pas le moindre mouvement.

«Frère Sylvain ajouta, en se retournant vers ses aides:

«— Surtout, ne le remuez pas même du doigt, ou vous le tuerez.

«Et nous sortîmes tous de la tente avec un peu d’espoir.

«Ce secrétaire, en sortant, crut voir un sourire pâle et triste glisser sur les lèvres du vicomte, lorsque M. le duc lui dit d’une voix caressante:

«— Oh! vicomte, nous te sauverons!

«Mais le soir, quand on crut que le malade devait avoir reposé, l’un des aides entra dans la tente du blessé, et en ressortit en poussant de grands cris.

«Nous accourûmes tous en désordre, M. le duc avec nous, et l’aide nous montra le corps de M. de Bragelonne par terre, en bas du lit, baigné dans le reste de son sang.

«Il y a apparence qu’il avait eu quelque nouvelle convulsion, quelque mouvement fébrile, et qu’il était tombé; que la chute qu’il avait faite avait accéléré sa fin, selon le pronostic de frère Sylvain.

«On releva le vicomte; il était froid et mort. Il tenait une boucle de cheveux blonds à la main droite, et cette main était crispée sur son cœur.»

Suivaient les détails de l’expédition et de la victoire remportée sur les Arabes.

D’Artagnan s’arrêta au récit de la mort du pauvre Raoul.

— Oh! murmura-t-il, malheureux enfant, un suicide!

Et, tournant les yeux vers la chambre du château où dormait Athos d’un sommeil éternel:

— Ils se sont tenu parole l’un à l’autre, dit-il tout bas. Maintenant, je les trouve heureux: ils doivent être réunis.

Et il reprit à pas lents le chemin du parterre.

Toute la rue, tous les environs se remplissaient déjà de voisins éplorés qui se racontaient les uns aux autres la double catastrophe et se préparaient aux funérailles.

Chapitre CCLXVI — Le dernier chant du poème

Dès le lendemain, on vit arriver toute la noblesse des environs, celle de la province, partout où les messagers avaient eu le temps de porter la nouvelle.

D’Artagnan était resté enfermé sans vouloir parler à personne. Deux morts aussi lourdes tombant sur le capitaine, après la mort de Porthos, avaient accablé pour longtemps cet esprit jusqu’alors infatigable.

Excepté Grimaud, qui entra dans sa chambre une fois, le mousquetaire n’aperçut ni valets ni commensaux.

Il crut deviner au bruit de la maison, à ce train des allées et des venues, qu’on disposait tout pour les funérailles du comte. Il écrivit au roi pour lui demander un surcroît de congé.

Grimaud, nous l’avons dit, était entré chez d’Artagnan, s’était assis sur un escabeau, près de la porte, comme un homme qui médite profondément, puis, se levant, avait fait signe à d’Artagnan de le suivre.

Celui-ci obéit en silence. Grimaud descendit jusqu’à la chambre à coucher du comte, montra du doigt au capitaine la place du lit vide, et leva éloquemment les yeux au ciel.

— Oui, reprit d’Artagnan, oui, bon Grimaud, auprès du fils qu’il aimait tant.

Grimaud sortit de la chambre et arriva au salon, où, selon l’usage de la province, on avait dû disposer le corps en parade avant de l’ensevelir à jamais.

D’Artagnan fut frappé de voir deux cercueils ouverts dans ce salon; il approcha, sur l’invitation muette de Grimaud, et vit dans l’un d’eux Athos, beau jusque dans la mort, et, dans l’autre Raoul, les yeux fermés, les joues nacrées comme le Pallas de Virgile, et le sourire sur ses lèvres violettes.

Il frissonna de voir le père et le fils, ces deux âmes envolées, représentés sur terre par deux mornes cadavres incapables de se rapprocher, si près qu’ils fussent l’un de l’autre.

— Raoul ici! murmura-t-il. Oh! Grimaud, tu ne me l’avais pas dit!

Grimaud secoua la tête et ne répondit pas, mais, prenant d’Artagnan par la main, il le conduisit au cercueil et lui montra, sous le fin suaire, les noires blessures par lesquelles avait dû s’envoler la vie.

Le capitaine détourna la vue, et, jugeant inutile de questionner Grimaud qui ne répondrait pas, il se rappela que le secrétaire de M. de Beaufort en avait écrit plus que lui, d’Artagnan, n’avait eu le courage d’en lire.

Reprenant cette relation de l’affaire qui avait coûté la vie à Raoul, il trouva ces mots qui formaient le dernier paragraphe de la lettre:

«M. le duc a ordonné que le corps de M. le vicomte fût embaumé, comme cela se pratique chez les Arabes lorsqu’ils veulent que leurs corps soient portés dans la terre natale, et M. le duc a destiné des relais pour qu’un valet de confiance, qui avait élevé le jeune homme, pût ramener son cercueil à M. le comte de La Fère.»

— Ainsi, pensa d’Artagnan, je suivrai tes funérailles mon cher enfant, moi, déjà vieux, moi, qui ne vaut plus rien sur la terre, et je répandrai la poussière sur ce front que je baisais encore il y a deux mois. Dieu l’a voulu. Tu l’as voulu toi-même. Je n’ai plus même le droit de pleurer; tu as choisi ta mort; elle t’a semblé préférable à la vie.»

Enfin, arriva le moment où les froides dépouilles de ces deux gentilshommes devaient être rendues à la terre.

Il y eut une telle affluence de gens de guerre et de peuple, que, jusqu’au lieu de la sépulture, qui était une chapelle dans la plaine, le chemin de la ville fut rempli de cavaliers et de piétons en habits de deuil.

Athos avait choisi pour sa dernière demeure le petit enclos de cette chapelle, érigée par lui aux limites de ses terres. Il en avait fait venir les pierres, sculptées en 1550, d’un vieux manoir gothique situé dans le Berri, et qui avait abrité sa première jeunesse.

La chapelle, ainsi réédifiée, ainsi transportée, riait sous un massif de peupliers et de sycomores. Elle était desservie chaque dimanche par le curé du bourg voisin, à qui Athos faisait une rente de deux cents livres à cet effet, et tous les vassaux de son domaine, au nombre d’environ quarante, les laboureurs et les fermiers avec leurs familles y venaient entendre la messe, sans avoir besoin de se rendre à la ville.

Derrière la chapelle s’étendait, enfermé dans deux grosses haies de coudriers, de sureaux et d’aubépines, ceintes d’un fossé profond, le petit clos inculte, mais joyeux dans sa stérilité, parce que les mousses y étaient hautes, parce que les héliotropes sauvages et les ravenelles y croisaient leurs parfums; parce que sous les marronniers venait sourdre une grosse source, prisonnière dans une citerne de marbre, et que, sur des thyms, tout autour s’abattaient des milliers d’abeilles, venues de toutes les plaines voisines, tandis que les pinsons et les rouges-gorges chantaient follement sur les fleurs de la haie.

Ce fut là qu’on amena les deux cercueils, au milieu d’une foule silencieuse et recueillie.

L’office des morts célébré, les derniers adieux faits à ces nobles morts, toute l’assistance se dispersa, parlant par les chemins des vertus et de la douce mort du père, des espérances que donnait le fils et de sa triste fin sur le rivage d’Afrique.

Et peu à peu les bruits s’éteignirent comme les lampes allumées dans l’humble nef. Le desservant salua une dernière fois l’autel et les tombes fraîches encore; puis, suivi de son assistant, qui sonnait une rauque clochette, il regagna lentement son presbytère.

D’Artagnan, demeuré seul, s’aperçut que la nuit venait.

Il avait oublié l’heure en songeant aux morts.

Il se leva du banc de chêne sur lequel il s’était assis dans la chapelle, et voulut, comme le prêtre, aller dire un dernier adieu à la double fosse qui renfermait ses amis perdus.

Une femme priait agenouillée sur cette terre humide.

D’Artagnan s’arrêta au seuil de la chapelle pour ne pas troubler cette femme, et aussi pour tâcher de voir quelle était l’amie pieuse qui venait remplir ce devoir sacré avec tant de zèle et de persévérance.

L’inconnue cachait son visage sous ses mains, blanches comme des mains d’albâtre. À la noble simplicité de son costume on devinait la femme de distinction. Au-dehors, plusieurs chevaux montés par des valets et un carrosse de voyage attendaient cette dame. D’Artagnan cherchait vainement à deviner ce qui la regardait.

Elle priait toujours; elle passait souvent son mouchoir sur son visage. D’Artagnan comprit qu’elle pleurait.

Il la vit frapper sa poitrine avec la componction impitoyable de la femme chrétienne. Il l’entendit proférer à plusieurs reprises ce cri parti d’un cœur ulcéré: «Pardon! pardon!»

Et comme elle semblait s’abandonner tout entière à sa douleur, comme elle se renversait, à demi évanouie, au milieu de ses plaintes et de ses prières, d’Artagnan, touché par cet amour pour ses amis tant regrettés, fit quelques pas vers la tombe, afin d’interrompre le sinistre colloque de la pénitente avec les morts.

Mais aussitôt que son pied eut crié sur le sable, l’inconnue releva la tête et laissa voir à d’Artagnan un visage inondé de larmes, un visage ami.

C’était Mlle de La Vallière!

— M. d’Artagnan! murmura-t-elle.

— Vous! répondit le capitaine d’une voix sombre, vous ici! Oh! madame, j’eusse aimé mieux vous voir parée de fleurs dans le manoir du comte de La Fère. Vous eussiez moins pleuré, eux aussi, moi aussi!

— Monsieur! dit-elle en sanglotant.

— Car c’est vous, ajouta l’impitoyable ami des morts, c’est vous qui avez couché ces deux hommes dans la tombe.

— Oh! épargnez-moi!

— À Dieu ne plaise, mademoiselle, que j’offense une femme ou que je la fasse pleurer en vain; mais je dois dire que la place du meurtrier n’est pas sur la tombe des victimes.

Elle voulut répondre.

— Ce que je vous dis là, ajouta-t-il froidement, je le disais au roi.

Elle joignit les mains.

— Je sais, dit-elle, que j’ai causé la mort du vicomte de Bragelonne.

— Ah! vous le savez?

— La nouvelle en est arrivée à la Cour hier. J’ai fait, depuis cette nuit à deux heures, quarante lieues pour venir demander pardon au comte, que je croyais encore vivant, et pour supplier Dieu, sur la tombe de Raoul, qu’il m’envoie tous les malheurs que je mérite, excepté un seul. Maintenant, monsieur, je sais que la mort du fils a tué le père; j’ai deux crimes à me reprocher; j’ai deux punitions à attendre de Dieu.

— Je vous répéterai, mademoiselle, dit M. d’Artagnan, ce que m’a dit de vous, à Antibes, M. de Bragelonne, quand déjà il méditait sa mort:

«Si l’orgueil et la coquetterie l’ont entraînée, je lui pardonne en la méprisant. Si l’amour l’a fait succomber, je lui pardonne en lui jurant que jamais nul ne l’eût aimée autant que moi.»

— Vous savez, interrompit Louise, que, pour mon amour, j’allais me sacrifier moi-même; vous savez si j’ai souffert quand vous me rencontrâtes perdue, mourante, abandonnée. Eh bien! jamais je n’ai autant souffert qu’aujourd’hui, parce qu’alors j’espérais, je désirais, et qu’aujourd’hui je n’ai plus rien à souhaiter; parce que ce mort entraîne toute ma joie dans sa tombe; parce que je n’ose plus aimer sans remords, et que, je le sens, celui que j’aime, oh! c’est la loi, me rendra les tortures que j’ai fait subir à d’autres.

D’Artagnan ne répondit rien; il sentait trop bien qu’elle ne se trompait point.

— Eh bien! ajouta-t-elle, cher monsieur d’Artagnan, ne m’accablez pas aujourd’hui, je vous en conjure encore. Je suis comme la branche détachée du tronc, je ne tiens plus à rien en ce monde, et un courant m’entraîne je ne sais où. J’aime follement, j’aime au point de venir le dire, impie que je suis, sur les cendres de ce mort, et je n’en rougis pas, et je n’en ai pas de remords. C’est une religion que cet amour. Seulement, comme plus tard vous me verrez seule, oubliée, dédaignée; comme vous me verrez punie de ce que vous êtes destiné à punir, épargnez-moi dans mon éphémère bonheur; laissez-le moi pendant quelques jours, pendant quelques minutes. Il n’existe peut-être plus à l’heure où je vous parle. Mon Dieu! ce double meurtre est peut-être déjà expié.

Elle parlait encore; un bruit de voix et de pas de chevaux fit dresser l’oreille au capitaine.

Un officier du roi, M. de Saint-Aignan, venait chercher La Vallière de la part du roi, que rongeaient, dit-il, la jalousie et l’inquiétude.

De Saint-Aignan ne vit pas d’Artagnan, caché à moitié par l’épaisseur d’un marronnier qui versait l’ombre sur les deux tombeaux.

Louise le remercia et le congédia d’un geste. Il retourna hors de l’enclos.

— Vous voyez, dit amèrement le capitaine à la jeune femme, vous voyez, madame, que votre bonheur dure encore.

La jeune femme se releva d’un air solennel:

— Un jour, dit-elle, vous vous repentirez de m’avoir si mal jugée. Ce jour-là, monsieur, c’est moi qui prierai Dieu d’oublier que vous avez été injuste pour moi. D’ailleurs, je souffrirai tant, que vous serez le premier à plaindre mes souffrances. Ce bonheur, monsieur d’Artagnan, ne me le reprochez pas: il me coûte cher, et je n’ai pas payé toute ma dette.

En disant ces mots, elle s’agenouilla encore doucement et affectueusement.

— Pardon, une dernière fois, mon fiancé Raoul, dit-elle. J’ai rompu notre chaîne; nous sommes tous deux destinés à mourir de douleur. C’est toi qui pars le premier: ne crains rien, je te suivrai. Vois seulement que je n’ai pas été lâche, et que je suis venue te dire ce suprême adieu. Le Seigneur m’est témoin, Raoul, que, s’il eût fallu ma vie pour racheter la tienne, j’eusse donné sans hésiter ma vie. Je ne pourrais donner mon amour. Encore une fois, pardon!

Elle cueillit un rameau et l’enfonça dans la terre, puis essuya ses yeux trempés de larmes, salua d’Artagnan et disparut.

Le capitaine regarda partir chevaux, cavaliers et carrosse, puis, croisant les bras sur sa poitrine gonflée:

— Quand sera-ce mon tour de partir? dit-il d’une voix émue. Que reste-t-il à l’homme après la jeunesse, après l’amour, après la gloire, après l’amitié, après la force, après la richesse?... Ce rocher sous lequel dort Porthos, qui posséda tout ce que je viens de dire; cette mousse sous laquelle reposent Athos et Raoul, qui possédèrent bien plus encore!

Il hésita un moment, l’œil atone; puis, se redressant:

— Marchons toujours, dit-il. Quand il en sera temps, Dieu me le dira comme il l’a dit aux autres.

Il toucha du bout des doigts la terre mouillée par la rosée du soir, se signa comme s’il eût été au bénitier d’une église et reprit seul, seul à jamais, le chemin de Paris.

Chapitre CCLXVII — Épilogue

Quatre ans après la scène que nous venons de décrire, deux cavaliers bien montés traversèrent Blois au petit jour et vinrent tout ordonner pour une chasse à l’oiseau que le roi voulait faire dans cette plaine accidentée que coupe en deux la Loire, et qui confine d’un côté à Meung, de l’autre à Amboise.

C’était le capitaine des levrettes du roi et le gouverneur des faucons, personnages fort respectés du temps de Louis XIII, mais un peu négligés par son successeur.

Ces deux cavaliers, après avoir reconnu le terrain, s’en revenaient, leurs observations faites, quand ils aperçurent des petits groupes de soldats épars que des sergents plaçaient de loin en loin, aux débouchés des enceintes. Ces soldats étaient les mousquetaires du roi.

Derrière eux venait, sur un bon cheval, le capitaine, reconnaissable à ses broderies d’or. Il avait des cheveux gris, une barbe grisonnante. Il semblait un peu voûté, bien que maniant son cheval avec aisance, et regardait tout autour de lui pour surveiller.

— M. d’Artagnan ne vieillit pas, dit le capitaine des levrettes à son collègue le fauconnier; avec dix ans de plus que nous, il paraît un cadet, à cheval.

— C’est vrai, répondit le capitaine des faucons, voilà vingt ans que je le vois toujours le même.

Cet officier se trompait: d’Artagnan, depuis quatre ans, avait pris douze années.

L’âge imprimait ses griffes impitoyables à chaque angle de ses yeux; son front s’était dégarni, ses mains, jadis brunes et nerveuses, blanchissaient comme si le sang commençait à s’y refroidir.

D’Artagnan aborda les deux officiers avec la nuance d’affabilité qui distingue les hommes supérieurs. Il reçut en échange de sa courtoisie deux saluts pleins de respect.

— Ah! quelle heureuse chance de vous voir ici, monsieur d’Artagnan! s’écria le fauconnier.

— C’est plutôt à moi de vous dire cela, messieurs, répliqua le capitaine, car, de nos jours, le roi se sert plus souvent de ses mousquetaires que de ses oiseaux.

— Ce n’est pas comme au bon temps, soupira le fauconnier. Vous rappelez-vous, monsieur d’Artagnan, quand le feu roi volait la pie dans les vignes au-delà de Beaugency? Ah! dame! vous n’étiez pas capitaine des mousquetaires dans ce temps-là, monsieur d’Artagnan.

— Et vous n’étiez qu’anspessades des tiercelets, reprit d’Artagnan avec enjouement. Il n’importe, mais c’était le bon temps, attendu que c’est toujours le bon temps quand on est jeune... Bonjour, monsieur le capitaine des levrettes!

— Vous me faites honneur, monsieur le comte, dit celui-ci.

D’Artagnan ne répondit rien. Ce titre de comte ne l’avait pas frappé: d’Artagnan était devenu comte depuis quatre ans.

— Est-ce que vous n’êtes pas bien fatigué de la longue route que vous venez de faire, monsieur le capitaine? continua le fauconnier. C’est deux cents lieues, je crois qu’il y a d’ici à Pignerol?

— Deux cent soixante pour aller et autant pour revenir, dit tranquillement d’Artagnan.

— Et, fit l’oiseleur tout bas, il va bien?

— Qui? demanda d’Artagnan.

— Mais ce pauvre M. Fouquet, continua tout bas le fauconnier.

Le capitaine des levrettes s’était écarté par prudence.

— Non, répondit d’Artagnan, le pauvre homme s’afflige sérieusement; il ne comprend pas que la prison soit une faveur, il dit que le Parlement l’avait absous en le bannissant, et que le bannissement c’est la liberté. Il ne se figure pas qu’on avait juré sa mort, et que, sauver sa vie des griffes du Parlement, c’est avoir trop d’obligation à Dieu.

— Ah! oui, le pauvre homme a frisé l’échafaud, répondit le fauconnier; on dit que M. Colbert avait déjà donné des ordres au gouverneur de la Bastille, et que l’exécution était commandée.

— Enfin! fit d’Artagnan d’un air pensif et comme pour couper court à la conversation.

— Enfin! répéta le capitaine des levrettes, en se rapprochant, voilà M. Fouquet à Pignerol, il l’a bien mérité; il a eu le bonheur d’y être conduit par vous; il avait assez volé le roi.

D’Artagnan lança au maître des chiens un de ses mauvais regards, et lui dit:

— Monsieur, si l’on venait me dire que vous avez mangé les croûtes de vos levrettes, non seulement je ne le croirais pas, mais encore, si vous étiez condamné pour cela au cachot, je vous plaindrais, et je ne souffrirais pas qu’on parlât mal de vous. Cependant, monsieur, si fort honnête homme que vous soyez, je vous affirme que vous ne l’êtes pas plus que ne l’était le pauvre M. Fouquet.

Après avoir essuyé cette verte mercuriale, le capitaine des chiens de Sa Majesté baissa le nez et laissa le fauconnier gagner deux pas sur lui auprès de d’Artagnan.

— Il est content, dit le fauconnier bas au mousquetaire; on voit bien que les lévriers sont à la mode aujourd’hui; s’il était fauconnier, il ne parlerait pas de même.

D’Artagnan sourit mélancoliquement de voir cette grande question politique résolue par le mécontentement d’un intérêt si humble; il pensa encore un moment à cette belle existence du surintendant, à l’écroulement de sa fortune, à la mort lugubre qui l’attendait, et, pour conclure:

— M. Fouquet, dit-il, aimait les volières?

— Oh! monsieur, passionnément, reprit le fauconnier avec un accent de regret amer et un soupir qui fut l’oraison funèbre de Fouquet.

D’Artagnan laissa passer la mauvaise humeur de l’un et la tristesse de l’autre, et continua de s’avancer dans la plaine.

On voyait déjà au loin les chasseurs poindre aux issues du bois, les panaches des écuyères passer comme des étoiles filantes les clairières, et les chevaux blancs couper de leurs lumineuses apparitions les sombres fourrés des taillis.

— Mais, reprit d’Artagnan, nous ferez-vous une longue chasse? Je vous prierai de nous donner l’oiseau bien vite, je suis très fatigué. Est-ce un héron, est-ce un cygne?

— L’un et l’autre, monsieur d’Artagnan, dit le fauconnier; mais ne vous inquiétez pas, le roi n’est pas connaisseur; il ne chasse pas pour lui; il veut seulement donner le divertissement aux dames.

Ce mot aux dames fut accentué de telle sorte qu’il fit dresser l’oreille à d’Artagnan.

— Ah! fit-il en regardant le fauconnier d’un air surpris.

Le capitaine des levrettes souriait, sans doute pour se raccommoder avec le mousquetaire.

— Oh! riez, dit d’Artagnan; je ne sais plus rien des nouvelles, moi; j’arrive hier après un mois d’absence. J’ai laissé la Cour triste encore de la mort de la reine mère. Le roi ne voulait plus s’amuser depuis qu’il avait recueilli le dernier soupir d’Anne d’Autriche; mais tout finit en ce monde. Eh bien! il n’est plus triste, tant mieux!

— Et tout commence aussi, dit le capitaine des levrettes avec un gros rire.

— Ah! fit pour la seconde fois d’Artagnan qui brûlait de connaître, mais à qui la dignité défendait d’interroger au-dessous de lui; il y a quelque chose qui commence, à ce qu’il paraît?

Le capitaine fit un clignement d’œil significatif. Mais d’Artagnan ne voulait rien savoir de cet homme.

— Verra-t-on le roi de bonne heure? demanda-t-il au fauconnier.

— Mais, à sept heures, monsieur, je fais lancer les oiseaux.

— Qui vient avec le roi? Comment va Madame? Comment va la reine?

— Mieux, monsieur.

— Elle a donc été malade?

— Monsieur, depuis le dernier chagrin qu’elle a eu, Sa Majesté est demeurée souffrante.

— Quel chagrin? Ne craignez pas de m’instruire, mon cher monsieur. J’arrive.

— Il paraît que la reine, un peu négligée depuis que sa belle-mère est morte, s’est plainte au roi, qui lui aurait répondu: «Est-ce que je ne couche pas chez vous toutes les nuits, madame? Que vous faut-il de plus?»

— Ah! dit d’Artagnan, pauvre femme! Elle doit bien haïr Mlle de La Vallière.

— Oh! non, pas Mlle de La Vallière, répondit le fauconnier.

— Qui donc, alors?

Le cor interrompit cet entretien. Il appelait les chiens et les oiseaux. Le fauconnier et son compagnon piquèrent aussitôt et laissèrent d’Artagnan seul au milieu du sens suspendu.

Le roi apparaissait au loin entouré de dames et de cavaliers.

Toute cette troupe s’avançait au pas, en bel ordre, les cors et les trompes animant les chiens et les chevaux.

C’était un mouvement, un bruit, un mirage de lumière dont maintenant rien ne donnera plus une idée, si ce n’est la menteuse opulence et la fausse majesté des jeux de théâtre.

D’Artagnan, d’un œil un peu affaibli, distingua derrière le groupe trois carrosses; le premier était celui destiné à la reine. Il était vide.

D’Artagnan, qui ne vit pas Mlle de La Vallière à côté du roi, la chercha et la vit dans le second carrosse.

Elle était seule avec deux femmes qui semblaient s’ennuyer comme leur maîtresse.

À la gauche du roi, sur un cheval fougueux, maintenu par la main habile, brillait une femme de la plus éclatante beauté.

Le roi lui souriait, et elle souriait au roi.

Tout le monde riait aux éclats quand elle avait parlé.

«Je connais cette femme, pensa le mousquetaire; qui donc est-elle?»

Et il se pencha vers son ami le fauconnier, à qui il adressa cette question.

Celui-ci allait répondre, quand le roi, apercevant d’Artagnan:

— Ah! comte, dit-il, vous voilà donc revenu. Pourquoi ne vous ai-je pas vu?

— Sire, répondit le capitaine, parce que Votre Majesté dormait quand je suis arrivé, et qu’elle n’était pas éveillée quand j’ai pris mon service ce matin.

— Toujours le même, dit à haute voix Louis satisfait. Reposez-vous, comte, je vous l’ordonne. Vous dînerez avec moi aujourd’hui.

Un murmure d’admiration enveloppa d’Artagnan comme une immense caresse. Chacun s’empressait autour de lui. Dîner avec le roi, c’était un honneur que Sa Majesté ne prodiguait pas comme Henri IV. Le roi fit quelques pas en avant, et d’Artagnan se sentit arrêté par un nouveau groupe au milieu duquel brillait Colbert.

— Bonjour, monsieur d’Artagnan, lui dit le ministre avec une affable politesse; avez-vous fait bonne route?

— Oui, monsieur, dit d’Artagnan en saluant sur le cou de son cheval.

— J’ai entendu le roi vous inviter à sa table pour ce soir, continua le ministre, et vous y trouverez un ancien ami à vous.

— Un ancien ami à moi? demanda d’Artagnan, plongeant avec douleur dans les flots sombres du passé, qui avaient englouti pour lui tant d’amitiés et tant de haines.

— M. le duc d’Alaméda, qui est arrivé ce matin d’Espagne, reprit Colbert.

— Le duc d’Alaméda? fit d’Artagnan en cherchant.

— Moi! fit un vieillard blanc comme la neige et courbé dans son carrosse, qu’il faisait ouvrir pour aller au-devant du mousquetaire.

— Aramis! cria d’Artagnan, frappé de stupeur.

Et il laissa, inerte qu’il était, le bras amaigri du vieux seigneur se pendre en tremblant à son cou.

Colbert, après avoir observé un instant en silence, poussa son cheval et laissa les deux anciens amis en tête à tête.

— Ainsi, dit le mousquetaire en prenant le bras d’Aramis, vous voilà, vous, l’exilé, le rebelle, en France?

— Et je dîne avec vous chez le roi, fit en souriant l’évêque de Vannes. Oui, n’est-ce pas, vous vous demandez à quoi sert la fidélité en ce monde? Tenez, laissons passer le carrosse de cette pauvre La Vallière. Voyez comme elle est inquiète! comme son œil flétri par les larmes suit le roi qui va là-bas à cheval!

— Avec qui?

— Avec Mlle de Tonnay-Charente, devenue Mme de Montespan, répondit Aramis.

— Elle est jalouse, elle est donc trompée?

— Pas encore, d’Artagnan, mais cela ne tardera pas.

Ils causèrent ensemble tout en suivant la chasse, et le cocher d’Aramis les conduisit si habilement, qu’ils arrivèrent au moment où le faucon, pillant l’oiseau, le forçait à s’abattre et tombait sur lui.

Le roi mit pied à terre, Mme de Montespan l’imita. On était arrivé devant une chapelle isolée, cachée de gros arbres dépouillés déjà par les premiers vents de l’automne. Derrière cette chapelle était un enclos fermé par une porte de treillage.

Le faucon avait forcé la proie à tomber dans l’enclos attenant à cette petite chapelle, et le roi voulut y pénétrer pour prendre la première plume selon l’usage.

Chacun fit cercle autour du bâtiment et des haies, trop petits pour recevoir tout le monde.

D’Artagnan retint Aramis, qui voulait descendre du carrosse comme les autres, et, d’une voix brève:

— Savez-vous, Aramis, dit-il, où le hasard nous a conduits?

— Non, répondit le duc.

— C’est ici que reposent des gens que j’ai connus, dit d’Artagnan, ému par un triste souvenir.

Aramis, sans rien deviner et d’un pas tremblant, pénétra dans la chapelle par une petite porte que lui ouvrit d’Artagnan.

— Où sont-ils ensevelis? dit-il.

— Là, dans l’enclos. Il y a une croix, vous voyez, sous ce petit cyprès. Le petit cyprès est planté sur leur tombe; n’y allez pas; le roi s’y rend en ce moment, le héron y est tombé.

Aramis s’arrêta et se cacha dans l’ombre. Ils virent alors, sans être vus, la pâle figure de La Vallière, qui, oubliée dans son carrosse, avait d’abord regardé mélancoliquement à sa portière; puis, emportée par la jalousie, s’était avancée dans la chapelle, où, appuyée sur un pilier, elle contemplait dans l’enclos le roi souriant, qui faisait signe à Mme de Montespan d’approcher et de ne pas avoir peur.

Mme de Montespan s’approcha; elle prit la main que lui offrait le roi, et celui-ci, arrachant la première plume du héron que le faucon venait d’étrangler, l’attacha au chapeau de sa belle compagne.

Elle, alors, souriant à son tour, baisa tendrement la main qui lui faisait ce présent.

Le roi rougit de plaisir; il regarda Mme de Montespan avec le feu du désir et de l’amour.

— Que me donnerez-vous en échange? dit-il.

Elle cassa un des panaches du cyprès et l’offrit au roi, enivré d’espoir.

— Mais, dit tout bas Aramis à d’Artagnan, le présent est triste, car ce cyprès ombrage une tombe.

— Oui, et cette tombe est celle de Raoul de Bragelonne, dit d’Artagnan tout haut; de Raoul, qui dort sous cette croix auprès d’Athos son père.

Un gémissement retentit derrière eux. Ils virent une femme tomber évanouie. Mlle de La Vallière avait tout vu, et elle venait de tout entendre.

— Pauvre femme! murmura d’Artagnan, qui aida ses femmes à la déposer dans son carrosse, à elle désormais de souffrir.

Le soir, en effet, d’Artagnan s’asseyait à la table du roi auprès de M. Colbert et de M. le duc d’Alaméda.

Le roi fut gai. Il fit mille politesses à la reine, mille tendresses à Madame, assise à sa gauche et fort triste. On se fut cru au temps calme, alors que le roi guettait dans les yeux de sa mère l’aveu ou le désaveu de ce qu’il venait de dire.

De maîtresse, à ce dîner, il n’en fut pas question. Le roi adressa deux ou trois fois la parole à Aramis, en l’appelant M. l’ambassadeur, ce qui augmenta la surprise que ressentait déjà d’Artagnan de voir son ami le rebelle si merveilleusement bien en cour.

Le roi, en se levant de table, offrit la main à la reine, et fit un signe à Colbert, dont l’œil épiait celui du maître.

Colbert prit à part d’Artagnan et Aramis. Le roi se mit à causer avec sa sœur, tandis que Monsieur, inquiet, entretenait la reine d’un air préoccupé, sans quitter sa femme et son frère du coin des yeux.

La conversation entre Aramis, d’Artagnan et Colbert roula sur des sujets indifférents. Ils parlèrent des ministres précédents; Colbert raconta Mazarin et se fit raconter Richelieu.

D’Artagnan ne pouvait revenir de voir cet homme au sourcil épais, au front bas, contenir tant de bonne science et de joyeuse humeur. Aramis s’étonnait de cette légèreté d’esprit qui permettait à un homme grave de retarder avec avantage le moment d’une conversation plus sérieuse, à laquelle personne ne faisait allusion, bien que les trois interlocuteurs en sentissent l’imminence.

On voyait, aux mines embarrassées de Monsieur, combien la conversation du roi et de Madame le gênait. Madame avait presque les yeux rouges; allait-elle se plaindre? allait-elle faire un petit scandale en pleine cour?

Le roi la prit à part, et, d’un ton si doux, qu’il dut rappeler à la princesse ces jours où on l’aimait pour elle:

— Ma sœur, lui dit-il, pourquoi ces beaux yeux ont-ils pleuré?

— Mais, Sire... dit-elle.

— Monsieur est jaloux, n’est-ce pas, ma sœur?

Elle regarda du côté de Monsieur, signe infaillible qui avertit le prince qu’on s’occupait de lui.

— Oui... fit-elle.

— Écoutez-moi, reprit le roi, si vos amis vous compromettent, ce n’est pas la faute de Monsieur.

Il dit ces mots avec une telle douceur, que Madame, encouragée, elle qui avait tant de chagrins depuis longtemps, faillit éclater en pleurs, tant son cœur se brisait.

— Voyons, voyons, chère sœur, dit le roi, contez-nous ces douleurs-là; foi de frère! j’y compatis; foi de roi! j’y mettrai un terme.

Elle releva ses beaux yeux; et, avec mélancolie:

Ce ne sont pas mes amis qui me compromettent, dit-elle, ils sont absents ou cachés; on les a fait prendre en disgrâce à Votre Majesté, eux si dévoués, si bons, si loyaux.

— Vous me dites cela pour Guiche, que j’avais exilé sur la demande de Monsieur?

— Et qui, depuis cet exil injuste, cherche à se faire tuer une fois par jour!

— Injuste, dites-vous, ma sœur?

— Tellement injuste, que si je n’eusse pas eu pour Votre Majesté le respect mêlé d’amitié que j’ai toujours...

— Eh bien?

— Eh bien! j’eusse demandé à mon frère Charles, sur qui je puis tout...

Le roi tressaillit.

— Quoi donc?

— Je lui eusse demandé de vous faire représenter que Monsieur et son favori, M. le chevalier de Lorraine, ne doivent pas impunément se faire les bourreaux de mon honneur et de mon bonheur.

— Le chevalier de Lorraine, dit le roi, cette sombre figure?

— Est mon mortel ennemi. Tant que cet homme vivra dans ma maison, où Monsieur le retient et lui donne tout pouvoir, je serai la dernière femme de ce royaume.

— Ainsi, dit le roi avec lenteur, vous appelez votre frère d’Angleterre un meilleur ami que moi?

— Les actions sont là, Sire.

— Et vous aimiez mieux aller demander secours à...

— À mon pays! dit-elle avec fierté; oui, Sire.

Le roi lui répondit:

— Vous êtes petite-fille de Henri IV comme moi, mon amie. Cousin et beau-frère, est-ce que cela ne fait pas bien la monnaie du titre de frère germain?

— Alors, dit Henriette, agissez.

— Faisons alliance.

— Commencez.

— J’ai, dites-vous, exilé injustement Guiche?

— Oh! oui, fit-elle en rougissant.

— Guiche reviendra.

— Bien.

— Et, maintenant, vous dites que j’ai tort de laisser dans votre maison le chevalier de Lorraine, qui donne contre vous de mauvais conseils à Monsieur?

— Retenez bien ce que je vous dis, Sire; le chevalier de Lorraine, un jour... Tenez, si jamais je finis mal, souvenez-vous que d’avance j’accuse le chevalier de Lorraine... c’est une âme capable de tous les crimes!

— Le chevalier de Lorraine ne vous incommodera plus, c’est moi qui vous le promets.

— Alors ce sera un vrai préliminaire d’alliance, Sire; je le signe... Mais, puisque vous avez fait votre part, dites-moi quelle sera la mienne?

— Au lieu de me brouiller avec votre frère Charles, il faudrait me faire son ami plus intime que jamais.

— C’est facile.

— Oh! pas autant que vous croyez; car, en amitié ordinaire, on s’embrasse, on se fête, et cela coûte seulement un baiser ou une réception, frais faciles; mais en amitié politique...

— Ah! c’est une amitié politique?

— Oui, ma sœur, et alors, au lieu d’accolades et de festins, ce sont des soldats qu’il faut servir tout vivants et tout équipés à son ami; des vaisseaux qu’il faut lui offrir tout armés avec canons et vivres. Il en résulte qu’on n’a pas toujours ses coffres disposés à faire de ces amitiés là.

— Ah! vous avez raison, dit Madame... les coffres du roi d’Angleterre sont un peu sonores depuis quelque temps.

— Mais vous, ma sœur, vous qui avez tant d’influence sur votre frère, vous obtiendrez peut-être ce qu’un ambassadeur n’obtiendra jamais.

— Il faut pour cela que j’allasse à Londres, mon cher frère.

— J’y avais bien pensé, repartit vivement le roi, et je m’étais dit qu’un voyage semblable vous donnerait un peu de distraction.

— Seulement, interrompit Madame, il est possible que j’échoue. Le roi d’Angleterre a des conseillers dangereux.

— Des conseillères, voulez-vous dire?

— Précisément. Si, par hasard, Votre Majesté avait l’intention, je ne fais que supposer, de demander à Charles II son alliance pour une guerre...

— Pour une guerre?

— Oui. Eh bien! alors, les conseillères du roi, qui sont au nombre de sept, Mlle Stewart, Mlle Wells, Mlle Gwyn, miss Orchay, Mlle Zunga, miss Daws et la comtesse de Castelmaine, représenteront au roi que la guerre coûte beaucoup d’argent; qu’il vaut mieux donner des bals et des soupers dans Hampton-Court que d’équiper des vaisseaux de ligne à Portsmouth et à Greenwich.

— Et alors, votre négociation manquera?

— Oh! ces dames font manquer toutes les négociations qu’elles ne font pas elles-mêmes.

— Savez-vous l’idée que j’ai eue, ma sœur?

— Non. Dites.

— C’est qu’en cherchant bien autour de vous, vous eussiez peut-être trouvé une conseillère à emmener près du roi, et dont l’éloquence eût paralysé le mauvais vouloir des sept autres.

— C’est, en effet, une idée, Sire, et je cherche.

— Vous trouverez.

— Je l’espère.

— Il faudrait une jolie personne: mieux vaut un visage agréable qu’un difforme, n’est-ce pas?

— Assurément.

— Un esprit vif, enjoué, audacieux?

— Certes.

— De la noblesse... autant qu’il en faut pour s’approcher sans gaucherie du roi. Assez peu pour n’être pas embarrassée de sa dignité de race.

— Très juste.

— Et... qui sût un peu l’anglais.

— Mon Dieu! mais quelqu’un, s’écria vivement Madame, comme Mlle de Kéroualle, par exemple.

— Eh! mais oui, dit Louis XIV, vous avez trouvé... c’est vous qui avez trouvé, ma sœur.

— Je l’emmènerai. Elle n’aura pas à se plaindre, je suppose.

— Mais non, je la nomme séductrice plénipotentiaire d’abord, et j’ajouterai les douaires au titre.

— Bien.

— Je vous vois déjà en route, chère petite sœur, et consolée de tous vos chagrins.

— Je partirai à deux conditions. La première, c’est que je saurai sur quoi négocier.

— Le voici. Les Hollandais, vous le savez, m’insultent chaque jour dans leurs gazettes et par leur attitude républicaine. Je n’aime pas les républiques.

— Cela se conçoit, Sire.

— Je vois avec peine que ces rois de la mer, ils s’appellent ainsi, tiennent le commerce de la France dans les Indes, et que leurs vaisseaux occuperont bientôt tous les ports de l’Europe; une pareille force m’est trop voisine, ma sœur.

— Ils sont vos alliés, cependant?

— C’est pourquoi ils ont eu tort de faire frapper cette médaille que vous savez, qui représente la Hollande arrêtant le soleil, comme Josué, avec cette légende: Le soleil s’est arrêté devant moi. C’est peu fraternel, n’est-ce pas?

— Je croyais que vous aviez oublié cette misère?

— Je n’oublie jamais rien, ma sœur. Et si mes amis vrais, tels que votre frère Charles, veulent me seconder...

La princesse resta pensive.

— Écoutez: il y a l’empire des mers à partager, fit Louis XIV. Pour ce partage que subissait l’Angleterre, est-ce que je ne représenterai pas la seconde part aussi bien que les Hollandais?

— Nous avons Mlle de Kéroualle pour traiter cette question-là, repartit Madame.

— Votre seconde condition, je vous prie, pour partir, ma sœur?

— Le consentement de Monsieur, mon mari.

— Vous l’allez avoir.

— Alors, je suis partie, mon frère.

En écoutant ces mots, Louis XIV se retourna vers le coin de la salle où se trouvaient Colbert et Aramis avec d’Artagnan, et il fit avec son ministre un signe affirmatif.

Colbert brisa alors la conversation au point où elle se trouvait et dit à Aramis:

— Monsieur l’ambassadeur, voulez-vous que nous parlions affaires?

D’Artagnan s’éloigna aussitôt par discrétion.

Il se dirigea vers la cheminée, à portée d’entendre ce que le roi allait dire à Monsieur, lequel, plein d’inquiétude, venait à sa rencontre.

Le visage du roi était animé. Sur son front se lisait une volonté dont l’expression redoutable ne rencontrait déjà plus de contradiction en France, et ne devait bientôt plus en rencontrer en Europe.

— Monsieur, dit le roi à son frère, je ne suis pas content de M. le chevalier de Lorraine. Vous, qui lui faites l’honneur de le protéger, conseillez-lui de voyager pendant quelques mois.

Ces mots tombèrent avec le fracas d’une avalanche sur Monsieur, qui adorait ce favori et concentrait en lui toutes les tendresses.

Il s’écria:

— En quoi le chevalier a-t-il pu déplaire à Votre Majesté?

Il lança un furieux regard à Madame.

— Je vous dirai cela quand il sera parti, répliqua le roi impassible. Et aussi quand Madame, que voici, aura passé en Angleterre.

— Madame en Angleterre! murmura Monsieur saisi de stupeur.

— Dans huit jours, mon frère, continua le roi, tandis que, nous deux, nous irons où je vous dirai.

Et le roi tourna les talons après avoir souri à son frère pour adoucir l’amertume de ces deux nouvelles.

Pendant ce temps-là, Colbert causait toujours avec M. le duc d’Alaméda.

— Monsieur, dit Colbert à Aramis, voici le moment de nous entendre. Je vous ai raccommodé avec le roi, et je devais bien cela à un homme de votre mérite; mais, comme vous m’avez quelquefois témoigné de l’amitié, l’occasion s’offre de m’en donner une preuve. Vous êtes d’ailleurs plus Français qu’Espagnol. Aurons-nous, répondez-moi franchement, la neutralité de l’Espagne, si nous entreprenons contre les Provinces-Unies?

— Monsieur, répliqua Aramis, l’intérêt de l’Espagne est bien clair. Brouiller avec l’Europe les Provinces-Unies contre lesquelles subsiste l’ancienne rancune de leur liberté conquise, c’est notre politique; mais le roi de France est allié des Provinces-Unies. Vous n’ignorez pas ensuite que ce serait une guerre maritime, et que la France n’est pas, je crois, en état de la faire avec avantage.

Colbert, se retournant à ce moment, vit d’Artagnan qui cherchait un interlocuteur pendant les apartés du roi et de Monsieur.

Il l’appela.

Et tout bas à Aramis:

— Nous pouvons causer avec M. d’Artagnan, dit-il.

— Oh! certes, répondit l’ambassadeur.

— Nous étions à dire, M. d’Alaméda et moi, fit Colbert, que la guerre avec les Provinces-Unies serait une guerre maritime.

— C’est évident, répondit le mousquetaire.

— Et qu’en pensez-vous, monsieur d’Artagnan?

— Je pense que, pour faire cette guerre maritime, il nous faudrait une bien grosse armée de terre.

— Plaît-il? fit Colbert qui croyait avoir mal entendu.

— Pourquoi une armée de terre? dit Aramis.

— Parce que le roi sera battu sur mer s’il n’a pas les Anglais avec lui, et que, battu sur mer, il sera vite envahi, soit par les Hollandais dans les ports, soit par les Espagnols sur terre.

— L’Espagne neutre? dit Aramis.

— Neutre tant que le roi sera le plus fort, repartit d’Artagnan.

Colbert admira cette sagacité, qui ne touchait jamais à une question sans l’éclairer à fond.

Aramis sourit. Il savait trop que, en fait de diplomates, d’Artagnan ne reconnaissait pas de maître.

Colbert, qui, comme tous les hommes d’orgueil, caressait sa fantaisie avec une certitude de succès, reprit la parole:

— Qui vous dit, monsieur d’Artagnan, que le roi n’a pas de marine?

— Oh! je ne me suis pas occupé de ces détails, répliqua le capitaine. Je suis un médiocre homme de mer. Comme tous les gens nerveux, je hais la mer, j’ai idée qu’avec des vaisseaux, la France étant un port de mer à deux cents têtes, on aurait des marins.

Colbert tira de sa poche un petit carnet oblong, divisé en deux colonnes. Sur la première, étaient des noms de vaisseaux; sur la seconde, des chiffres résumant le nombre de canons et d’hommes qui équipaient ces vaisseaux.

— J’ai eu la même idée que vous, dit-il à d’Artagnan, et je me suis fait faire un relevé des vaisseaux, que nous avons additionnés. Trente-cinq vaisseaux.

— Trente-cinq vaisseaux! C’est impossible! s’écria d’Artagnan.

— Quelque chose comme deux mille pièces de canon, fit Colbert. C’est ce que le roi possède en ce moment. Avec trente-cinq vaisseaux on fait trois escadres, mais j’en veux cinq.

— Cinq! s’écria Aramis.

— Elles seront à flot avant la fin de l’année, messieurs; le roi aura cinquante vaisseaux de ligne. On lutte avec cela, n’est-ce pas?

— Faire des vaisseaux, dit d’Artagnan, c’est difficile, mais possible. Quant à les armer, comment faire? En France, il n’y a ni fonderies, ni chantiers militaires.

— Bah! répondit Colbert d’un air épanoui, depuis un an et demi, j’ai installé tout cela, vous ne savez donc pas? Connaissez-vous M. d’Infreville?

— D’Infreville? répliqua d’Artagnan; non.

— C’est un homme que j’ai découvert. Il a une spécialité, il sait faire travailler des ouvriers. C’est lui qui, à Toulon, fait fondre des canons et tailler des bois de Bourgogne. Et puis, vous n’allez peut-être pas croire ce que je vais vous dire, monsieur l’ambassadeur: j’ai eu encore une idée.

— Oh! monsieur, fit Aramis civilement, je vous crois toujours.

— Figurez-vous que, spéculant sur le caractère des Hollandais nos alliés, je me suis dit: Ils sont marchands, ils sont amis avec le roi, ils seront heureux de vendre à Sa Majesté ce qu’ils fabriquent pour eux-mêmes. Donc, plus on achète... Ah! il faut que j’ajoute ceci: J’ai Forant... Connaissez-vous Forant, d’Artagnan?

Colbert s’oubliait. Il appelait le capitaine d’Artagnan tout court, comme le roi. Mais le capitaine sourit.

— Non, répliqua-t-il, je ne le connais pas.

— C’est encore un homme que j’ai découvert, une spécialité pour acheter. Ce Forant m’a acheté trois-cent cinquante mille livres de fer en boulets, deux-cent mille livres de poudre, douze chargements de bois du Nord, des mèches, des grenades, du brai, du goudron, que sais-je, moi? avec une économie de sept pour cent sur ce que me coûteraient toutes ces choses fabriquées en France.

— C’est une idée, répondit d’Artagnan, de faire fondre des boulets hollandais qui retourneront aux Hollandais.

— N’est-ce pas? avec perte.

Et Colbert se mit à rire d’un gros rire sec. Il était ravi de sa plaisanterie.

— De plus, ajouta-t-il, ces mêmes Hollandais font au roi, en ce moment, six vaisseaux sur le modèle des meilleurs de leur marine. Destouches... Ah! vous ne connaissez pas Destouches, peut-être?

— Non, monsieur.

— C’est un homme qui a le coup d’œil assez singulièrement sûr pour dire, quand il sort un navire sur l’eau, quels sont les défauts et les qualités de ce navire. C’est précieux cela, savez-vous! La nature est vraiment bizarre. Eh bien! ce Destouches m’a paru devoir être un homme utile dans un port, et il surveille la construction de six vaisseaux de soixante-dix-huit que les Provinces font construire pour Sa Majesté. Il résulte de tout cela, mon cher monsieur d’Artagnan, que le roi, s’il voulait se brouiller avec les Provinces, aurait une bien jolie flotte. Or, vous savez mieux que personne si l’armée de terre est bonne.

D’Artagnan et Aramis se regardèrent, admirant le mystérieux travail que cet homme avait opéré depuis peu d’années.

Colbert les comprit, et fut touché par cette flatterie, la meilleure de toutes.

— Si nous ne le savions pas en France, dit d’Artagnan, hors de France on le sait encore moins.

— Voilà pourquoi je disais à M. l’ambassadeur, fit Colbert, que l’Espagne promettant sa neutralité, l’Angleterre nous aidant...

— Si l’Angleterre vous aide, dit Aramis, je m’engage pour la neutralité de l’Espagne.

— Touchez là, se hâta de dire Colbert avec sa brusque bonhomie. Et, à propos de l’Espagne, vous n’avez pas la Toison d’or, monsieur d’Alaméda. J’entendais le roi dire l’autre jour qu’il aimerait à vous voir porter le grand cordon de Saint-Michel.

Aramis s’inclina.

«Oh! pensa d’Artagnan, et Porthos qui n’est plus là! Que d’aunes de rubans pour lui dans ces largesses! Bon Porthos!»

— Monsieur d’Artagnan, reprit Colbert, à nous deux. Vous aurez, je le parie, du goût pour mener les mousquetaires en Hollande. Savez-vous nager?

Et il se mit à rire comme un homme agité de belle humeur.

— Comme une anguille, répliqua d’Artagnan.

— Ah! c’est qu’on a de rudes traversées de canaux et de marécages, là-bas, monsieur d’Artagnan, et les meilleurs nageurs s’y noient.

— C’est mon état, répondit le mousquetaire, de mourir pour Sa Majesté. Seulement, comme il est rare qu’à la guerre on trouve beaucoup d’eau sans un peu de feu, je vous déclare à l’avance que je ferai mon possible pour choisir le feu. Je me fais vieux, l’eau me glace; le feu réchauffe, monsieur Colbert.

Et d’Artagnan fut si beau de vigueur et de fierté juvénile en prononçant ces paroles, que Colbert, à son tour, ne put s’empêcher de l’admirer.

D’Artagnan s’aperçut de l’effet qu’il avait produit. Il se rappela que le bon marchand est celui qui fait priser haut sa marchandise lorsqu’elle a de la valeur. Il prépara donc son prix d’avance.

— Ainsi, dit Colbert, nous allons en Hollande?

— Oui, répliqua d’Artagnan; seulement...

— Seulement?... fit Colbert.

— Seulement, répéta d’Artagnan, il y a dans tout la question d’intérêt et la question d’amour-propre. C’est un beau traitement que celui de capitaine de mousquetaires; mais, notez ceci: nous avons maintenant les gardes du roi et la maison militaire du roi. Un capitaine des mousquetaires doit, ou commander à tout cela, et alors il absorberait cent mille livres par an pour frais de représentation et de table...

— Supposez-vous, par hasard, que le roi marchande avec vous? dit Colbert.

— Eh! monsieur, vous ne m’avez pas compris, répliqua d’Artagnan, sûr d’avoir emporté la question d’intérêt; je vous disais que moi, vieux capitaine, autrefois chef de la garde du roi, ayant le pas sur les maréchaux de France, je me vis, un jour de tranchée, deux égaux, le capitaine des gardes et le colonel commandant les Suisses. Or, à aucun prix, je ne souffrirais cela. J’ai de vieilles habitudes, j’y tiens.

Colbert sentit le coup. Il y était préparé, d’ailleurs.

— J’ai pensé à ce que vous me disiez tout à l’heure, répondit-il.

— À quoi, monsieur?

— Nous parlions des canaux et des marais où l’on se noie.

— Eh bien?

— Eh bien! si l’on se noie, c’est faute d’un bateau, d’une planche, d’un bâton.

— D’un bâton si court qu’il soit, dit d’Artagnan.

— Précisément, fit Colbert. Aussi, je ne connais pas d’exemple qu’un maréchal de France se soit jamais noyé.

D’Artagnan pâlit de joie, et, d’une voix mal assurée:

— On serait bien fier de moi dans mon pays, dit-il, si j’étais maréchal de France; mais il faut avoir commandé en chef une expédition pour obtenir le bâton.

— Monsieur, lui dit Colbert, voici dans ce carnet, que vous méditerez, un plan de campagne que vous aurez à faire observer au corps de troupes que le roi met sous vos ordres pour la campagne, au printemps prochain.

D’Artagnan prit le livre en tremblant, et ses doigts rencontrant ceux de Colbert, le ministre serra loyalement la main du mousquetaire.

— Monsieur, lui dit-il, nous avions tous deux une revanche à prendre l’un sur l’autre. J’ai commencé; à votre tour!

— Je vous fais réparation, monsieur, répondit d’Artagnan, et vous supplie de dire au roi que la première occasion qui me sera offerte comptera pour une victoire, ou verra ma mort.

— Je fais broder dès à présent, dit Colbert, les fleurs de lis d’or de votre bâton de maréchal.

Le lendemain de ce jour, Aramis, qui partait pour Madrid afin de négocier la neutralité de l’Espagne, vint embrasser d’Artagnan à son hôtel.

— Aimons-nous pour quatre, dit d’Artagnan, nous ne sommes plus que deux.

— Et tu ne me verras peut-être plus, cher d’Artagnan, dit Aramis; si tu savais comme je t’ai aimé! Je suis vieux, je suis éteint, je suis mort.

— Mon ami, dit d’Artagnan, tu vivras plus que moi, la diplomatie t’ordonne de vivre; mais, moi, l’honneur me condamne à mort.

— Bah! les hommes comme nous, monsieur le maréchal, dit Aramis, ne meurent que rassasiés, de joie et de gloire.

— Ah! répliqua d’Artagnan avec un triste sourire, c’est qu’à présent je ne me sens plus d’appétit, monsieur le duc.

Ils s’embrassèrent encore, et, deux heures après, ils étaient séparés.

Chapitre CCLXVIII — La mort de M. d’Artagnan

Contrairement à ce qui arrive toujours, soit en politique, soit en morale, chacun tint ses promesses et fit honneur à ses engagements.

Le roi appela M. de Guiche et chassa M. le chevalier de Lorraine; de telle façon que Monsieur en fit une maladie.

Madame partit pour Londres, où elle s’appliqua si bien à faire goûter à Charles II, son frère, les conseils politiques de Mlle de Kéroualle, que l’alliance entre la France et l’Angleterre fut signée, et que les vaisseaux anglais lestés par quelques millions d’or français, firent une terrible campagne contre les flottes des Provinces-Unies.

Charles II avait promis à Mlle de Kéroualle un peu de reconnaissance pour ses bons conseils: il la fit duchesse de Portsmouth.

Colbert avait promis au roi des vaisseaux, des munitions et des victoires. Il tint parole, comme on sait.

Enfin Aramis, celui de tous sur les promesses duquel on pouvait le moins compter, écrivit à Colbert la lettre suivante, au sujet des négociations dont il s’était chargé à Madrid:

«Monsieur Colbert,

«J’ai l’honneur de vous expédier le R. P. d’Oliva, général par intérim de la Société de Jésus, mon successeur provisoire.

«Le révérend père vous expliquera, monsieur Colbert, que je garde la direction de toutes les affaires de l’ordre qui concernent la France et l’Espagne; mais que je ne veux pas conserver le titre de général, qui jetterait trop de lumière sur la marche des négociations dont Sa Majesté Catholique veut bien me charger. Je reprendrai ce titre par l’ordre de Sa Majesté quand les travaux que j’ai entrepris, de concert avec vous, pour la plus grande gloire de Dieu et de son Église, seront menés à bonne fin.

«Le R. P. d’Oliva vous instruira aussi, monsieur, du consentement que donne Sa Majesté Catholique à la signature d’un traité qui assure la neutralité de l’Espagne, dans le cas d’une guerre entre la France et les Provinces-Unies.

«Ce consentement serait valable, même si l’Angleterre, au lieu de se porter active, se contentait de demeurer neutre.

«Quant au Portugal, dont nous avions parlé vous et moi, monsieur, je puis vous assurer qu’il contribuera de toutes ses ressources à aider le roi Très Chrétien dans sa guerre.

«Je vous prie, monsieur Colbert, de me vouloir garder votre amitié, comme aussi de croire à mon profond attachement, et de mettre mon respect aux pieds de Sa Majesté Très Chrétienne.

Signé: Duc d’Alaméda.»

Aramis avait donc tenu plus qu’il n’avait promis; il restait à savoir comment le roi, M. Colbert et M. d’Artagnan seraient fidèles les uns aux autres.

Au printemps, comme l’avait prédit Colbert, l’armée de terre entra en campagne.

Elle précédait, dans un ordre magnifique, la Cour de Louis XIV, qui, parti à cheval, entouré de carrosses pleins de dames et de courtisans, menait à cette fête sanglante l’élite de son royaume.

Les officiers de l’armée n’eurent, il est vrai, d’autre musique que l’artillerie des forts hollandais; mais ce fut assez pour un grand nombre, qui trouvèrent dans cette guerre les honneurs, l’avancement, la fortune ou la mort.

M. d’Artagnan partit, commandant un corps de douze mille hommes, cavalerie et infanterie, avec lequel il eut ordre de prendre les différentes places qui sont les nœuds de ce réseau stratégique qu’on appelle la Frise.

Jamais armée ne fut conduite plus galamment à une expédition. Les officiers savaient que le maître, aussi prudent, aussi rusé qu’il était brave, ne sacrifierait ni un homme ni un pouce de terrain sans nécessité.

Il avait les vieilles habitudes de la guerre: vivre sur le pays, tenir le soldat chantant, l’ennemi pleurant.

Le capitaine des mousquetaires du roi mettait sa coquetterie à montrer qu’il savait l’état. On ne vit jamais occasions mieux choisies, coups de main mieux appuyés, fautes de l’assiégé mieux mises à profit. L’armée de d’Artagnan prit douze petites places en un mois.

Il en était à la treizième, et celle-ci tenait depuis cinq jours. D’Artagnan fit ouvrir la tranchée sans paraître supposer que ces gens-là pussent jamais se prendre.

Les pionniers et les travailleurs étaient, dans l’armée de cet homme, un corps rempli d’émulation, d’idées et de zèle, parce qu’il les traitait en soldats, savait leur rendre la besogne glorieuse, et ne les laissait jamais tuer que quand il ne pouvait faire autrement.

Aussi fallait-il voir l’acharnement avec lequel se retournaient les marécageuses glèbes de la Hollande. Ces tourbières et ces glaises fondaient, aux dires des soldats, comme le beurre aux vastes poêles des ménagères frisonnes.

M. d’Artagnan expédia un courrier au roi pour lui donner avis des derniers succès; ce qui redoubla la belle humeur de Sa Majesté et ses dispositions à bien fêter les dames.

Ces victoires de M. d’Artagnan donnaient tant de majesté au prince, que Mme de Montespan ne l’appela plus que Louis l’Invincible.

Aussi, Mlle de La Vallière, qui n’appelait le roi que Louis le Victorieux, perdit-elle beaucoup de la faveur de Sa Majesté. D’ailleurs, elle avait souvent les yeux rouges, et, pour un invincible, rien n’est aussi rebutant qu’une maîtresse qui pleure, alors que tout sourit autour de lui. L’astre de Mlle de La Vallière se noyait à l’horizon dans les nuages et les larmes.

Mais la gaieté de Mme de Montespan redoublait avec les succès du roi, et le consolait de toute autre disgrâce.

C’était à d’Artagnan que le roi devait cela.

Sa Majesté voulut reconnaître ces services; il écrivit à M. Colbert:

«Monsieur Colbert, nous avons une promesse à remplir envers M. d’Artagnan, qui tient les siennes. Je vous fais savoir qu’il est l’heure de s’y exécuter. Toutes provisions à cet égard vous seront fournies en temps utile.

«Louis.»

En conséquence, Colbert, qui retenait près de lui l’envoyé de d’Artagnan, remit à cet officier une lettre de lui, Colbert, pour d’Artagnan, et un petit coffre de bois d’ébène incrusté d’or, qui n’était pas fort volumineux en apparence, mais qui sans doute, était bien lourd, puisqu’on donna au messager une garde de cinq hommes pour l’aider à le porter.

Ces gens arrivèrent devant la place qu’assiégeait M. d’Artagnan vers le point du jour, et ils se présentèrent au logement du général.

Il leur fut répondu que M. d’Artagnan, contrarié d’une sortie que lui avait faite la veille le gouverneur, homme sournois, et dans laquelle on avait comblé les ouvrages, tué soixante-dix-sept hommes et commencé à réparer une brèche, venait de sortir avec une dizaine de compagnies de grenadiers pour faire relever les travaux.

L’envoyé de M. Colbert avait ordre d’aller chercher M. d’Artagnan partout où il serait, à quelque heure que ce fût du jour ou de la nuit. Il s’achemina donc vers les tranchées, suivi de son escorte, tous à cheval.

On aperçut en plaine découverte M. d’Artagnan avec son chapeau galonné d’or, sa longue canne et ses grands parements dorés. Il mâchonnait sa moustache blanche, et n’était occupé qu’à secouer, avec sa main gauche, la poussière que jetaient sur lui en passant les boulets qui effondraient le sol.

Aussi, dans ce terrible feu qui remplissait l’air de sifflements, voyait-on les officiers manier la pelle, les soldats rouler les brouettes, et les vastes fascines, s’élevant portées ou traînées par dix à vingt hommes, couvrir le front de la tranchée, rouverte jusqu’au cœur par cet effort furieux du général animant ses soldats.

En trois heures, tout avait été rétabli. D’Artagnan commençait à parler plus doucement. Il fut tout à fait calmé quand le capitaine des pionniers vint lui dire, le chapeau à la main, que la tranchée était logeable.

Cet homme eut à peine achevé de parler, qu’un boulet lui coupa une jambe et qu’il tomba dans les bras de d’Artagnan. Celui-ci releva son soldat, et, tranquillement, avec toutes sortes de caresses, il le descendit dans la tranchée, aux applaudissements enthousiastes des régiments.

Dès lors, ce ne fut plus une ardeur, mais un délire; deux compagnies se dérobèrent et coururent jusqu’aux avant-postes, qu’elles eurent culbutés en un tour de main. Quand leurs camarades, contenus à grand-peine par d’Artagnan, les virent logés sur les bastions, ils s’élancèrent aussi, et bientôt un assaut furieux fut donné à la contrescarpe, d’où dépendait le salut de la place.

D’Artagnan vit qu’il ne lui restait qu’un moyen d’arrêter son armée, c’était de la loger dans la place; il poussa tout le monde sur deux brèches que les assiégés s’occupaient à réparer; le choc fut terrible. Dix-huit compagnies y prirent part, et d’Artagnan se porta avec le reste à une demi-portée de canon de la place, pour soutenir l’assaut par échelons.

On entendait distinctement les cris des Hollandais poignardés sur leurs pièces par les grenadiers de d’Artagnan; la lutte grandissait de tout le désespoir du gouverneur, qui disputait pied à pied sa position.

D’Artagnan, pour en finir et faire éteindre le feu qui ne cessait point, envoya une nouvelle colonne, qui troua comme une vrille les portes encore solides, et l’on aperçut bientôt sur les remparts, dans le feu, la course effarée des assiégés poursuivis par les assiégeants.

C’est à ce moment que le général, respirant et plein d’allégresse, entendit, à ses côtés, une voix qui lui disait:

— Monsieur, s’il vous plaît, de la part de M. Colbert.

Il rompit le cachet d’une lettre qui renfermait ces mots:

«Monsieur d’Artagnan, le roi me charge de vous faire savoir qu’il vous a nommé maréchal de France en récompense de vos bons services et de l’honneur que vous faites à ses armes.

«Le roi est charmé, monsieur, des prises que vous avez faites; il vous commande, surtout, de finir le siège que vous avez commencé, avec bonheur pour vous et succès pour lui.»

D’Artagnan était debout, le visage échauffé, l’œil étincelant. Il leva les yeux pour voir les progrès de ses troupes sur ces murs tout enveloppés de tourbillons rouges et noirs.

— J’ai fini, répondit-il au messager. La ville sera rendue dans un quart d’heure.

Il continua sa lecture.

«Le coffret, monsieur d’Artagnan, est mon présent à moi. Vous ne serez pas fâché de voir que, tandis que vous autres, guerriers, vous tirez l’épée pour défendre le roi, j’anime les arts pacifiques à vous orner des récompenses dignes de vous.

«Je me recommande à votre amitié, monsieur le maréchal, et vous supplie de croire à toute la mienne.

«Colbert.»

D’Artagnan, ivre de joie, fit un signe au messager qui s’approcha, son coffret dans les mains. Mais au moment où le maréchal allait s’appliquer à le regarder, une forte explosion retentit sur les remparts et appela son attention du côté de la ville.

— C’est étrange, dit d’Artagnan, que je ne voie pas encore le drapeau du roi sur les murs et qu’on n’entende pas battre la chamade.

Il lança trois cents hommes frais, sous la conduite d’un officier plein d’ardeur, et ordonna qu’on battît une autre brèche.

Puis, plus tranquille, il se retourna vers le coffret que lui tendait l’envoyé de Colbert. C’était son bien; il l’avait gagné.

D’Artagnan allongeait le bras pour ouvrir ce coffret, quand un boulet, parti de la ville, vint broyer le coffre entre les bras de l’officier, frappa d’Artagnan en pleine poitrine, et le renversa sur un talus de terre, tandis que le bâton fleurdelisé, s’échappant des flancs mutilés de la boîte, venait en roulant se placer sous la main défaillante du maréchal.

D’Artagnan essaya de se relever. On l’avait cru renversé sans blessures. Un cri terrible partit du groupe de ses officiers épouvantés: le maréchal était couvert de sang; la pâleur de la mort montait lentement à son noble visage.

Appuyé sur les bras qui, de toutes parts, se tendaient pour le recevoir, il put tourner une fois encore ses regards vers la place, et distinguer le drapeau blanc à la crête du bastion principal; ses oreilles, déjà sourdes aux bruits de la vie, perçurent faiblement les roulements du tambour qui annonçaient la victoire.

Alors serrant de sa main crispée le bâton brodé de fleurs de lis d’or, il abaissa vers lui ses yeux qui n’avaient plus la force de regarder au ciel, et il tomba en murmurant ces mots étranges, qui parurent aux soldats surpris autant de mots cabalistiques, mots qui avaient jadis représenté tant de choses sur la terre, et que nul, excepté ce mourant, ne comprenait plus:

— Athos, Porthos, au revoir. — Aramis, à jamais, adieu!

Des quatre vaillants hommes dont nous avons raconté l’histoire, il ne restait plus qu’un seul corps: Dieu avait repris les âmes.

FIN

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