Le vicomte de Bragelonne, Tome IV. (part 2 of 3)
— Marchiali. Si Monseigneur vient ici pour me l’enlever tant mieux; car j’allais écrire encore à son sujet.
— Que fait-il donc?
— Depuis ce matin, il me mécontente extrêmement; il a des accès de rage à faire croire que la Bastille s’écroulera par son fait.
— Je vais vous en débarrasser, en effet, dit Fouquet.
— Ah! tant mieux.
— Conduisez-moi à sa prison.
— Monseigneur me donnera bien l’ordre...
— Quel ordre?
— Un ordre du roi.
— Attendez que je vous en signe un.
— Cela ne suffirait pas, monseigneur; il me faut l’ordre du roi.
— Vous qui êtes si scrupuleux, dit-il, pour faire sortir les prisonniers, montrez-moi donc l’ordre avec lequel on avait délivré celui-ci.
Baisemeaux montra l’ordre de délivrer Seldon.
— Eh bien! fit Fouquet, Seldon, ce n’est pas Marchiali.
— Mais Marchiali n’est pas libéré, monseigneur; il est ici.
— Puisque vous dites que M. d’Herblay l’a emmené et ramené.
— Je n’ai pas dit cela.
— Vous l’avez si bien dit, qu’il me semble encore l’entendre.
— La langue m’a fourché.
— Monsieur de Baisemeaux, prenez garde!
— Je n’ai rien à craindre, monseigneur, je suis en règle.
— Osez-vous le dire?
— Je le dirais devant un apôtre. M. d’Herblay m’a apporté un ordre de libérer Seldon, et Seldon est libéré.
— Je vous dis que Marchiali est sorti de la Bastille.
— Il faut me prouver cela, monseigneur.
— Laissez-le-moi voir?
— Monseigneur, qui gouverne en ce royaume, sait trop bien que nul n’entre auprès des prisonniers sans un ordre exprès du roi.
— M. d’Herblay est bien entré lui.
— C’est ce qu’il faudrait prouver, monseigneur.
— Monsieur de Baisemeaux, encore une fois, faites attention à vos paroles.
— Les actes sont là.
— M. d’Herblay est renversé.
— Renversé, M. d’Herblay? Impossible!
— Vous voyez qu’il vous a influencé.
— Ce qui m’influence, monseigneur, c’est le service du roi; je fais mon devoir; donnez-moi un ordre de lui, et vous entrerez.
— Tenez, monsieur le gouverneur, je vous engage ma parole que, si vous me laissez pénétrer près du prisonnier, je vous donne un ordre du roi à l’instant.
— Donnez-le tout de suite, monseigneur.
— Et que, si vous me refusez, je vous fais arrêter sur-le-champ avec tous vos officiers.
— Avant de commettre cette violence, monseigneur, vous réfléchirez, dit Baisemeaux fort pâle, que nous n’obéirons qu’à un ordre du roi, et qu’il sera aussitôt fait à vous d’en avoir un pour voir M. Marchiali, que d’en obtenir un pour me faire tant de mal, à moi innocent.
— C’est vrai! s’écria Fouquet furieux, c’est vrai! Eh bien! monsieur de Baisemeaux, ajouta-t-il d’une voix sonore, en attirant à lui le malheureux, savez-vous pourquoi je veux avec tant d’ardeur parler à ce prisonnier?
— Non, monseigneur, et daignez observer combien vous me causez de frayeur; j’en tremble, je vais tomber en défaillance.
— Vous tomberez encore mieux en défaillance tout à l’heure, monsieur Baisemeaux, quand je reviendrai ici avec dix mille hommes et trente pièces de canon.
— Mon Dieu! voilà Monseigneur qui devient fou!
— Quand j’ameuterai contre vous et vos maudites tours tout le peuple de Paris, et que je forcerai vos portes et que je vous ferai pendre aux créneaux de la tour du coin!
— Monseigneur, monseigneur, par grâce!
— Je vous donne dix minutes pour vous résoudre, ajouta Fouquet d’une voix calme; je m’assieds ici, dans ce fauteuil, et vous attends. Si dans dix minutes vous persistez, je sors, et croyez-moi fou tant qu’il vous plaira; mais vous verrez!
Baisemeaux frappa du pied comme un homme au désespoir, mais ne répliqua rien.
Ce que voyant, Fouquet saisit une plume, de l’encre, et écrivit:
«Ordre à M. le prévôt des marchands de rassembler la garde bourgeoise et de marcher sur la Bastille, pour le service du roi.»
Baisemeaux haussa les épaules; Fouquet écrivit:
«Ordre à M. le duc de Bouillon et à M. le prince de Condé de prendre le commandement des suisses et des gardes, et de marcher sur la Bastille, pour le service de Sa Majesté...»
Baisemeaux réfléchit. Fouquet écrivit:
«Ordre à tout soldat, bourgeois ou gentilhomme, de saisir et d’appréhender au corps, partout où ils se trouveront, le chevalier d’Herblay, évêque de Vannes, et ses complices qui sont: 1° M. de Baisemeaux, gouverneur de la Bastille, suspect des crimes de trahison, rébellion et lèse-majesté...»
— Arrêtez, monseigneur, s’écria Baisemeaux; je n’y comprends absolument rien; mais tant de maux, fussent-ils déchaînés par la folie même, peuvent arriver d’ici à deux heures, que le roi, qui me jugera, verra si j’ai eu tort de faire fléchir la consigne devant tant de catastrophes imminentes. Allons au donjon, monseigneur; vous verrez Marchiali.
Fouquet s’élança hors de la chambre, et Baisemeaux le suivit, en essuyant la sueur froide qui ruisselait de son front.
— Quelle affreuse matinée! disait-il; quelle disgrâce!
— Marchez vite! répondait Fouquet.
Baisemeaux fit signe au porte-clefs de les précéder. Il avait peur de son compagnon. Celui-ci s’en aperçut.
— Trêve d’enfantillages! dit-il rudement. Laissez là cet homme; prenez les clefs vous-même et me montrez le chemin. Il ne faut pas que personne, comprenez-vous, puisse entendre ce qui va se passer ici.
— Ah! fit Baisemeaux indécis.
— Encore! s’écria Fouquet. Ah! dites tout de suite non et je vais sortir de la Bastille pour porter moi-même mes dépêches.
Baisemeaux baissa la tête, prit les clefs et gravit, seul avec le ministre, l’escalier de la tour.
À mesure qu’ils s’avançaient dans cette tourbillonnante spirale, certains murmures étouffés devenaient des cris distincts et d’affreuses imprécations.
— Qu’est-ce que cela? demanda Fouquet.
— C’est votre Marchiali, fit le gouverneur; voilà comment hurlent les fous!
Il accompagna cette réponse d’un coup d’œil plus rempli d’allusions blessantes que de politesse pour Fouquet.
Celui-ci frissonna. Il venait, dans un cri plus terrible que les autres, de reconnaître la voix du roi.
Il s’arrêta au palier, prit le trousseau des mains de Baisemeaux. Celui-ci crut que le nouveau fou allait lui rompre le crâne avec l’une de ces clefs.
— Ah! cria-t-il, M. d’Herblay ne m’avait point parlé de cela.
— Ces clefs donc! dit Fouquet en les lui arrachant. Où est celle de la porte que je veux ouvrir?
— Celle-ci.
Un cri effrayant, suivi d’un coup terrible dans la porte, vint faire écho dans l’escalier.
— Retirez-vous! dit Fouquet à Baisemeaux d’une voix menaçante.
— Je ne demande pas mieux, murmura celui-ci. Voilà deux enragés qui vont se trouver face à face. L’un mangera l’autre, j’en suis assuré.
— Partez, répéta Fouquet. Si vous mettez le pied dans cet escalier avant que je vous appelle, souvenez-vous que vous prendrez la place du plus misérable des prisonniers de la Bastille.
— J’en mourrai, c’est sûr! grommela Baisemeaux en se retirant d’un pas chancelant.
Les cris du prisonnier retentissaient, de plus en plus formidables. Fouquet s’assura que Baisemeaux arrivait au bas des degrés. Il mit la clef dans la première serrure.
Ce fut alors qu’il entendit clairement la voix étranglée au roi qui criait avec rage:
— Au secours! je suis le roi! au secours!
La clef de la seconde porte n’était pas la même que celle de la première. Fouquet fut obligé de chercher dans le trousseau.
Cependant, le roi ivre, fou, forcené, criait à tue-tête:
— C’est M. Fouquet qui m’a fait conduire ici! Au secours contre M. Fouquet! je suis le roi! au secours pour le roi contre M. Fouquet!
Ces vociférations déchiraient le cœur du ministre. Elles étaient suivies de coups effrayants, frappés dans la porte avec cette chaise dont le roi se servait comme d’un bélier. Fouquet réussit à trouver la clef. Le roi était à bout de ses forces: il n’articulait plus, il rugissait.
— Mort à Fouquet! hurlait-il, mort au scélérat Fouquet!
La porte s’ouvrit.
Chapitre CCXXIX — La reconnaissance du roi
Les deux hommes qui allaient se précipiter l’un vers l’autre s’arrêtèrent soudain en s’apercevant, et poussèrent alors un cri d’horreur.
— Venez-vous pour m’assassiner, monsieur? dit le roi en reconnaissant Fouquet.
— Le roi dans cet état! murmura le ministre.
Rien de plus effrayant, en effet, que l’aspect du jeune prince au moment où le surprit Fouquet. Ses habits étaient en lambeaux; sa chemise, ouverte et déchirée, buvait à la fois la sueur et le sang qui s’échappaient de sa poitrine et de ses bras déchirés.
Hagard, pâle, écumant, les cheveux hérissés, Louis XIV offrait l’image la plus vraie du désespoir, de la faim et de la peur réunis en une seule statue. Fouquet fut si touché, si troublé, qu’il courut au roi les bras ouverts et les larmes aux yeux.
Louis leva sur Fouquet le tronçon de bois dont il avait fait un si furieux usage.
— Eh bien! dit Fouquet d’une voix tremblante, ne reconnaissez-vous pas le plus fidèle de vos amis?
— Un ami, vous? répéta Louis avec un grincement de dents où sonnaient la haine et la soif d’une prompte vengeance.
— Un serviteur respectueux, ajouta Fouquet en se précipitant à genoux.
Le roi laissa tomber son arme. Fouquet, s’approchant, lui baisa les genoux, et le prit tendrement entre ses bras.
— Mon roi, mon enfant, dit-il, avez-vous dû souffrir!
Louis, rappelé à lui-même par le changement de la situation, se regarda, et, honteux de son désordre, honteux de sa folie, honteux de la protection qu’il recevait, il recula.
Fouquet ne comprit point ce mouvement. Il ne sentit pas que l’orgueil du roi ne lui pardonnerait jamais d’avoir été témoin de tant de faiblesse.
— Venez, Sire, vous êtes libre, dit-il.
— Libre? répéta le roi. Oh! vous me rendez libre après avoir osé porter la main sur moi?
— Vous ne le croyez pas! s’écria Fouquet indigné; vous ne croyez pas que je sois coupable en cette circonstance!
Et, rapidement, chaleureusement même, il lui raconta toute l’intrigue dont on connaît les détails.
Tant que dura le récit, Louis supporta les plus horribles angoisses, et, le récit terminé, la grandeur du péril qu’il avait couru le frappa bien plus encore que l’importance du secret relatif à son frère jumeau.
— Monsieur, dit-il soudain à Fouquet, cette double naissance est un mensonge; il est impossible que vous en ayez été la dupe.
— Sire!
— Il est impossible, vous dis-je, que l’on soupçonne l’honneur, la vertu de ma mère. Et mon premier ministre n’a pas déjà fait justice des criminels?
— Réfléchissez bien, Sire, avant de vous emporter, répondit Fouquet. La naissance de votre frère...
— Je n’ai qu’un frère: c’est Monsieur. Vous le connaissez comme moi. Il y a complot, vous dis-je, à commencer par le gouverneur de la Bastille.
— Prenez garde, Sire; cet homme a été trompé, comme tout le monde, par la ressemblance du prince.
— La ressemblance? Allons donc!
— Il faut cependant que ce Marchiali soit bien semblable à Votre Majesté, pour que tous les yeux s’y laissent prendre, insista Fouquet.
— Folie!
— Ne dites pas cela, Sire; les gens qui s’apprêtent à affronter le regard de vos ministres, de votre mère, de vos officiers, de votre famille, ces gens-là doivent être bien sûrs de la ressemblance.
— En effet, murmura le roi; ces gens-là, où sont-ils?
— Mais à Vaux.
— À Vaux! Vous souffrez qu’ils y restent?
— Le plus pressé, ce me semble, était de délivrer Votre Majesté. J’ai accompli ce devoir. Maintenant, faisons ce qu’ordonnera le roi. J’attends.
Louis réfléchit un moment.
— Rassemblons des troupes à Paris, dit-il.
— Les ordres sont donnés à cet effet, répliqua Fouquet.
— Vous avez donné des ordres? s’écria le roi.
— Pour cela, oui, Sire. Votre Majesté sera à la tête de dix mille hommes dans une heure.
Pour toute réponse, le roi prit la main de Fouquet avec une telle effusion, qu’il était aisé de voir combien il avait jusqu’à cette parole, conservé de défiance contre son ministre, malgré l’intervention de ce dernier.
— Et avec ces troupes, poursuivit le roi, nous irons assiéger, dans votre maison, les rebelles, qui doivent déjà s’y être établis ou retranchés.
— Cela m’étonnerait, répliqua Fouquet.
— Pourquoi?
— Parce que leur chef, l’âme de l’entreprise, ayant été démasqué par moi, tout le plan me semble avorté.
— Vous avez démasqué ce faux prince, lui?
— Non, je ne l’ai pas vu.
— Qui donc, alors?
— Le chef de l’entreprise, ce n’est point ce malheureux. Celui-là n’est qu’un instrument destiné pour toute sa vie au malheur, je le vois bien.
— Absolument!
— C’est M. l’abbé d’Herblay, l’évêque de Vannes.
— Votre ami?
— Il était mon ami, Sire, répliqua noblement Fouquet.
— Voilà qui est malheureux pour vous, dit le roi d’un ton moins généreux.
— De pareilles amitiés n’avaient rien de déshonorant, tant que j’ignorais le crime, Sire.
— Il fallait le prévoir.
— Si je suis coupable, je me remets aux mains de Votre Majesté.
— Ah! monsieur Fouquet, ce n’est point là ce que je veux dire, repartit le roi, fâché d’avoir ainsi montré l’aigreur de sa pensée. Eh bien! je vous le déclare, malgré le masque dont ce misérable se couvrait la face, j’ai eu comme un vague soupçon que ce pouvait être lui. Mais, avec ce chef de l’entreprise, il y avait un homme de main. Celui qui me menaçait de sa force herculéenne, quel est-il?
— Ce doit être son ami, le baron du Vallon, l’ancien mousquetaire.
— L’ami de d’Artagnan? l’ami du comte de La Fère? Ah! s’écria le roi sur ce dernier nom, ne négligeons pas cette relation entre les conspirateurs et M. de Bragelonne.
— Sire, Sire, n’allez pas trop loin. M. de la Fère est le plus honnête homme de France. Contentez-vous de ce que je vous livre.
— De ce que vous me livrez? Bien! car vous me livrez les coupables, n’est-ce pas?
— Comment Votre Majesté l’entend-elle? demanda Fouquet.
— J’entends, répliqua le roi, que nous allons arriver à Vaux avec des forces, que nous ferons main basse sur ce nid de vipères, et qu’il n’échappera rien; rien, n’est-ce pas?
— Votre Majesté fera tuer ces hommes? s’écria Fouquet.
— Jusqu’au dernier!
— Oh! Sire!
— Entendons-nous bien, monsieur Fouquet, dit le roi avec hauteur. Je ne vis plus dans un temps où l’assassinat soit la seule, la dernière raison des rois. Non, Dieu merci! J’ai des parlements, moi, qui jugent en mon nom, et j’ai des échafauds où l’on exécute mes volontés suprêmes!
Fouquet pâlit.
— Je prendrai la liberté, dit-il, de faire observer à Votre Majesté que tout procès sur ces matières est un scandale mortel pour la dignité du trône. Il ne faut pas que le nom auguste d’Anne d’Autriche passe par les lèvres du peuple, entrouvertes pour un sourire.
— Il faut que justice soit faite, monsieur.
— Bien, Sire; mais le sang royal ne peut couler sur l’échafaud!
— Le sang royal! vous croyez cela? s’écria le roi avec fureur en frappant du pied sur le carreau. Cette double naissance est une invention. Là, surtout, dans cette invention, je vois le crime de M. d’Herblay. C’est ce crime que je veux punir, bien plus que leur violence, leur insulte.
— Et punir de mort?
— De mort, oui, monsieur.
— Sire, dit avec fermeté le surintendant, dont le front, longtemps baissé, se releva superbe, Votre Majesté fera trancher la tête, si elle le veut, à Philippe de France, son frère; cela la regarde, et elle consultera là-dessus Anne d’Autriche, sa mère. Ce qu’elle ordonnera sera bien ordonné. Je ne m’en veux donc plus mêler, pas même pour l’honneur de votre couronne; mais j’ai une grâce à vous demander: je vous la demande.
— Parlez, dit le roi fort troublé par les dernières paroles du ministre. Que vous faut-il?
— La grâce de M. d’Herblay et celle de M. du Vallon.
— Mes assassins?
— Deux rebelles, Sire, voilà tout.
— Oh! je comprends que vous me demandiez grâce pour vos amis.
— Mes amis! fit Fouquet blessé profondément.
— Vos amis, oui; mais la sûreté de mon État exige une exemplaire punition des coupables.
— Je ne ferai pas observer à Votre Majesté que je viens de lui rendre la liberté, de lui sauver la vie.
— Monsieur!
— Je ne lui ferai pas observer que, si M. d’Herblay eût voulu faire son rôle d’assassin, il pouvait simplement assassiner Votre Majesté, ce matin, dans la forêt de Sénart et que tout était fini.
Le roi tressaillit.
— Un coup de pistolet dans la tête, poursuivit Fouquet, et le visage de Louis XIV, devenu méconnaissable, était à jamais l’absolution de M. d’Herblay.
Le roi pâlit d’épouvante à l’aspect du péril évité.
— M. d’Herblay, continua Fouquet, s’il eût été un assassin, n’avait pas besoin de me conter son plan pour réussir. Débarrassé du vrai roi, il rendait le faux roi impossible à deviner. L’usurpateur eût-il été reconnu par Anne d’Autriche, c’était toujours un fils pour elle. L’usurpateur, pour la conscience de M. d’Herblay, c’était toujours un roi du sang de Louis XIII. De plus, le conspirateur avait la sûreté, le secret, l’impunité. Un coup de pistolet lui donnait tout cela. Grâce, pour lui, au nom de votre salut, Sire!
Le roi, au lieu d’être touché par cette peinture si vraie de générosité d’Aramis, se sentait cruellement humilié. Son indomptable orgueil ne pouvait s’accoutumer à l’idée qu’un homme avait tenu, suspendu au bout de son doigt, le fil d’une vie royale. Chacune des paroles que Fouquet croyait efficaces pour obtenir la grâce de ses amis portait une nouvelle goutte de venin dans le cœur déjà ulcéré de Louis XIV. Rien ne put donc le fléchir, et, s’adressant impétueusement à Fouquet:
— Je ne sais vraiment pas, monsieur, dit-il, pourquoi vous me demandez grâce pour ces gens-là! À quoi bon demander ce qu’on peut avoir sans le solliciter?
— Je ne vous comprends pas, Sire.
— C’est aisé, pourtant. Où suis-je ici?
— À la Bastille, Sire.
— Oui, dans un cachot. Je passe pour un fou, n’est-ce pas?
— C’est vrai, Sire.
— Et nul ne connaît ici que Marchiali?
— Assurément.
— Eh bien! ne changez rien à la situation. Laissez le fou pourrir dans un cachot de la Bastille, et MM. d’Herblay et du Vallon n’ont pas besoin de ma grâce. Leur nouveau roi les absoudra.
— Votre Majesté me fait injure, Sire, et elle a tort, répliqua sèchement Fouquet. Je ne suis pas assez enfant, M. d’Herblay n’est pas assez inepte, pour avoir oublié de faire toutes ces réflexions, et, si j’eusse voulu faire un nouveau roi, comme vous dites, je n’avais aucun besoin de venir forcer les portes de la Bastille pour vous en tirer. Cela tombe sous le sens. Votre Majesté a l’esprit troublé par la colère. Autrement, elle n’offenserait pas sans raison, celui de ses serviteurs qui lui a rendu le plus important service.
Louis s’aperçut qu’il avait été trop loin, que les portes de la Bastille étaient encore fermées sur lui, tandis que s’ouvraient peu à peu les écluses derrière lesquelles ce généreux Fouquet contenait sa colère.
— Je n’ai pas dit cela pour vous humilier. À Dieu ne plaise! monsieur! répliqua-t-il. Seulement, vous vous adressez à moi pour obtenir une grâce, et je vous réponds selon ma conscience; or, suivant ma conscience, les coupables dont nous parlons ne sont pas dignes de grâce ni de pardon.
Fouquet ne répliqua rien.
— Ce que je fais là, ajouta le roi, est généreux comme ce que vous avez fait; car je suis en votre pouvoir. Je dirai même que c’est plus généreux, attendu que vous me placez en face de conditions d’où peuvent dépendre ma liberté, ma vie, et que refuser, c’est en faire le sacrifice.
— J’ai tort, en effet, répondit Fouquet. Oui, j’avais l’air d’extorquer une grâce; je me repens, je demande pardon à Votre Majesté.
— Et vous êtes pardonné, mon cher monsieur Fouquet, fit le roi avec un sourire qui acheva de ramener la sérénité sur son visage, que tant d’événements avaient altéré depuis la veille.
— J’ai ma grâce, reprit obstinément le ministre; mais MM. d’Herblay et du Vallon?
— N’obtiendront jamais la leur, tant que je vivrai, répliqua le roi inflexible. Rendez-moi le service de ne m’en plus parler.
— Votre Majesté sera obéie.
— Et vous ne m’en conserverez pas rancune?
— Oh! non, Sire; car j’avais prévu le cas.
— Vous aviez prévu que je refuserais la grâce de ces messieurs?
— Assurément, et toutes mes mesures étaient prises en conséquence.
— Qu’entendez-vous dire? s’écria le roi surpris.
— M. d’Herblay venait, pour ainsi dire, se livrer en mes mains. M. d’Herblay me laissait le bonheur de sauver mon roi et mon pays. Je ne pouvais condamner M. d’Herblay à la mort. Je ne pouvais non plus l’exposer au courroux très légitime de Votre Majesté. C’eût été la même chose que de le tuer moi-même.
— Eh bien! qu’avez-vous fait?
— Sire, j’ai donné à M. d’Herblay mes meilleurs chevaux, et ils ont quatre heures d’avance sur tous ceux que Votre Majesté pourra envoyer après lui.
— Soit! murmura le roi; mais le monde est assez grand pour que mes coureurs gagnent sur vos chevaux les quatre heures de gain que vous avez données à M. d’Herblay.
— En lui donnant ces quatre heures, Sire, je savais lui donner la vie. Il aura la vie.
— Comment cela?
— Après avoir bien couru, toujours en avant de quatre heures sur vos mousquetaires, il arrivera dans mon château de Belle-Île, où je lui ai donné asile.
— Soit! mais vous oubliez que vous m’avez donné Belle-Île.
— Pas pour faire arrêter mes amis.
— Vous me le reprenez, alors?
— Pour cela oui, Sire.
— Mes mousquetaires le reprendront, et tout sera dit.
— Ni vos mousquetaires ni même votre armée, Sire, dit froidement Fouquet. Belle-Île est imprenable.
Le roi devint livide, un éclair jaillit de ses yeux. Fouquet se sentit perdu; mais il n’était pas de ceux qui reculent devant la voix de l’honneur. Il soutint le regard envenimé du roi. Celui-ci dévora sa rage, et, après un silence:
— Allons-nous à Vaux? dit-il.
— Je suis aux ordres de Votre Majesté, répliqua Fouquet en s’inclinant profondément; mais je crois que Votre Majesté ne peut se dispenser de changer d’habits avant de paraître devant sa cour.
— Nous passerons par le Louvre, dit le roi. Allons.
Et ils sortirent devant Baisemeaux effaré, qui, une fois encore, regarda sortir Marchiali, et s’arracha le peu de cheveux qui lui restaient.
Il est vrai que Fouquet lui donna décharge du prisonnier et que le roi écrivit au-dessous: Vu et approuvé: Louis; folie que Baisemeaux, incapable d’assembler deux idées, accueillit par un héroïque coup de poing qu’il se bourra dans les mâchoires.
Chapitre CCXXX — Le faux roi
Cependant, à Vaux, la royauté usurpatrice continuait bravement son rôle.
Philippe donna ordre qu’on introduisît pour son petit lever les grandes entrées, déjà prêtes à paraître devant le roi. Il se décida à donner cet ordre, malgré l’absence de M. d’Herblay, qui ne revenait pas, et nos lecteurs savent pour quelle raison. Mais le prince, ne croyant pas que cette absence pût se prolonger, voulait, comme tous les esprits téméraires, essayer sa valeur et sa fortune, loin de toute protection, de tout conseil.
Une autre raison l’y poussait. Anne d’Autriche allait paraître; la mère coupable allait se trouver en présence de son fils sacrifié. Philippe ne voulait pas, s’il avait une faiblesse, en rendre témoin l’homme envers lequel il était désormais tenu de déployer tant de force.
Philippe ouvrit les deux battants de la porte, et plusieurs personnes entrèrent silencieusement. Philippe ne bougea point tant que ses valets de chambre l’habillèrent. Il avait vu, la veille, les habitudes de son frère. Il fit le roi, de manière à n’éveiller aucun soupçon.
Ce fut donc tout habillé, avec l’habit de chasse, qu’il reçut les visiteurs. Sa mémoire et les notes d’Aramis lui annoncèrent tout d’abord Anne d’Autriche, à laquelle Monsieur donnait la main, puis Madame avec M. de Saint-Aignan.
Il sourit en voyant ces visages, et frissonna en reconnaissant sa mère.
Cette figure noble et imposante, ravagée par la douleur, vint plaider dans son cœur la cause de cette fameuse reine qui avait immolé un enfant à la raison d’État. Il trouva que sa mère était belle. Il savait que Louis XIV l’aimait, il se promit de l’aimer aussi, et de ne pas être pour sa vieillesse un châtiment cruel.
Il regarda son frère avec un attendrissement facile à comprendre. Celui-ci n’avait rien usurpé, rien gâté dans sa vie. Rameau écarté, il laissait monter la tige, sans souci de l’élévation et de la majesté de sa vie. Philippe se promit d’être bon frère, pour ce prince auquel suffisait l’or, qui donne les plaisirs.
Il salua d’un air affectueux Saint-Aignan, qui s’épuisait en sourires et révérences, et tendit la main en tremblant à Henriette, sa belle-sœur, dont la beauté le frappa. Mais il vit dans les yeux de cette princesse un reste de froideur qui lui plut pour la facilité de leurs relations futures.
«Combien me sera-t-il plus aisé, pensait-il, d’être le frère de cette femme que son galant, si elle me témoigne une froideur que mon frère ne pouvait avoir pour elle, et qui m’est imposée comme un devoir.»
La seule visite qu’il redoutât en ce moment était celle de la reine; son cœur, son esprit venaient d’être ébranlés par une épreuve si violente, que, malgré leur trempe solide, ils ne supporteraient peut-être pas un nouveau choc. Heureusement, la reine ne vint pas.
Alors commença, de la part d’Anne d’Autriche, une dissertation politique sur l’accueil que M. Fouquet avait fait à la maison de France. Elle entremêla ses hostilités de compliments à l’adresse du roi, de questions sur sa santé, de petites flatteries maternelles, et de ruses diplomatiques.
— Eh bien! mon fils, dit-elle, êtes-vous revenu sur le compte de M. Fouquet.
— Saint-Aignan, dit Philippe, veuillez aller savoir des nouvelles de la reine.
À ces mots, les premiers que Philippe eût prononcés tout haut, la légère différence qu’il y avait entre sa voix et celle de Louis XIV fut sensible aux oreilles maternelles; Anne d’Autriche regarda fixement son fils.
De Saint-Aignan sortit. Philippe continua.
— Madame, je n’aime pas qu’on me dise du mal de M. Fouquet, vous le savez, et vous m’en avez dit du bien vous-même.
— C’est vrai; aussi ne fais-je que vous questionner sur l’état de vos sentiments à son égard.
— Sire, dit Henriette, j’ai, moi, toujours aimé M. Fouquet. C’est un homme de bon goût, un brave homme.
— Un surintendant qui ne lésine jamais, ajouta Monsieur, et qui paie en or toutes les cédules que j’ai sur lui.
— On compte trop ici chacun pour soi, dit la vieille reine. Personne ne compte pour l’État: M. Fouquet, c’est un fait, M. Fouquet ruine l’État.
— Allons, ma mère, repartit Philippe d’un ton plus bas, est-ce que, vous aussi, vous vous faites le bouclier de M. Colbert?
— Comment cela? fit la vieille reine surprise.
— C’est que, en vérité, reprit Philippe, je vous entends parler là comme parlerait votre vieille amie, Mme de Chevreuse.
À ce nom, Anne d’Autriche pâlit et pinça ses lèvres. Philippe avait irrité la lionne.
— Que venez-vous me parler de Mme de Chevreuse, fit-elle, et quelle humeur avez-vous aujourd’hui contre moi?
Philippe continua:
— Est-ce que Mme de Chevreuse n’a pas toujours une ligue à faire contre quelqu’un? est-ce que Mme de Chevreuse n’a pas été vous rendre une visite, ma mère?
— Monsieur, vous me parlez ici d’une telle sorte, repartit la vieille reine, que je crois entendre le roi votre père.
— Mon père n’aimait pas Mme de Chevreuse, et il avait raison, dit le prince. Moi, je ne l’aime pas non plus, et, si elle s’avise de venir, comme elle y venait autrefois, semer les divisions et les haines sous prétexte de mendier de l’argent, eh bien!...
— Eh bien? dit fièrement Anne d’Autriche provoquant elle-même l’orage.
— Eh bien! repartit avec résolution le jeune homme, je chasserai du royaume Mme de Chevreuse, et avec elle tous les artisans de secrets et de mystères.
Il n’avait pas calculé la portée de ce mot terrible, ou peut-être avait-il voulu en juger l’effet, comme ceux qui, souffrant d’une douleur chronique et cherchant à rompre la monotonie de cette souffrance appuient sur leur plaie pour se procurer une douleur aiguë.
Anne d’Autriche faillit s’évanouir; ses yeux ouverts, mais atones, cessèrent de voir pendant un moment; elle tendit les bras à son autre fils, qui aussitôt l’embrassa sans crainte d’irriter le roi.
— Sire, murmura-t-elle, vous traitez cruellement votre mère.
— Mais en quoi, madame? répliqua-t-il. Je ne parle que de Mme de Chevreuse, et ma mère préfère-t-elle Mme de Chevreuse à la sûreté de mon État et à la sécurité de ma personne? Eh bien! je vous dis que Mme de Chevreuse est venue en France pour emprunter de l’argent, qu’elle s’est adressée à M. Fouquet pour lui vendre certain secret.
— Certain secret? s’écria Anne d’Autriche.
— Concernant de prétendus vols que M. le surintendant aurait commis; ce qui est faux, ajouta Philippe. M. Fouquet l’a fait chasser avec indignation, préférant l’estime du roi à toute complicité avec des intrigants. Alors, Mme de Chevreuse a vendu le secret à M. Colbert, et, comme elle est insatiable, et qu’il ne lui suffit pas d’avoir extorqué cent mille écus à ce commis, elle a cherché plus haut si elle ne trouverait pas des sources plus profondes... Est ce vrai, madame?
— Vous savez tout, Sire, dit la reine, plus inquiète qu’irritée.
— Or, poursuivit Philippe, j’ai bien le droit d’en vouloir à cette furie qui vient tramer à ma Cour le déshonneur des uns et la ruine des autres. Si Dieu a souffert que certains crimes fussent commis, et s’il les a cachés dans l’ombre de sa clémence, je n’admets pas que Mme de Chevreuse ait le pouvoir de contrecarrer les desseins de Dieu.
Cette dernière partie du discours de Philippe avait tellement agité la reine mère, que son fils en eut pitié. Il lui prit et lui baisa tendrement la main; elle ne sentit pas que, dans ce baiser donné malgré les révoltes et les rancunes du cœur, il y avait tout un pardon de huit années d’horribles souffrances.
Philippe laissa un instant de silence engloutir les émotions qui venaient de se produire; puis avec une sorte de gaieté:
— Nous ne partirons pas encore aujourd’hui, dit-il; j’ai un plan.
Et il se tourna vers la porte, où il espérait voir Aramis, dont l’absence commençait à lui peser.
La reine mère voulut prendre congé.
— Demeurez, ma mère, dit-il; je veux vous faire faire la paix avec M. Fouquet.
— Mais je n’en veux pas à M. Fouquet; je craignais seulement ses prodigalités.
— Nous y mettrons ordre, et ne prendrons du surintendant que les bonnes qualités.
— Que cherche donc Votre Majesté? dit Henriette voyant le roi regarder encore vers la porte, et désirant lui décocher un trait au cœur; car elle supposait qu’il attendait La Vallière ou une lettre d’elle.
— Ma sœur, dit le jeune homme, qui venait de la deviner, grâce à cette merveilleuse perspicacité dont la fortune lui allait désormais permettre l’exercice, ma sœur, j’attends un homme extrêmement distingué, un conseiller des plus habiles que je veux vous présenter à tous, en le recommandant à vos bonnes grâces. Ah! entrez donc, d’Artagnan.
D’Artagnan parut.
— Que veut Sa Majesté?
— Dites donc, où est M. l’évêque de Vannes, votre ami?
— Mais, Sire...
— Je l’attends et ne le vois pas venir. Qu’on me le cherche.
D’Artagnan demeura un instant stupéfait, mais bientôt, réfléchissant qu’Aramis avait quitté Vaux secrètement avec une mission du roi, il en conclut que le roi voulait garder le secret.
— Sire, répliqua-t-il, est-ce que Votre Majesté veut absolument qu’on lui amène M. d’Herblay?
— Absolument n’est pas le mot, répliqua Philippe; je n’en ai pas un tel besoin; mais si on me le trouvait...
«J’ai deviné», se dit d’Artagnan.
— Ce M. d’Herblay, dit Anne d’Autriche, c’est l’évêque de Vannes?
— Oui, madame.
— Un ami de M. Fouquet?
— Oui, madame, un ancien mousquetaire.
Anne d’Autriche rougit.
— Un de ces quatre braves qui, jadis, firent tant de merveilles.
La vieille reine se repentit d’avoir voulu mordre; elle rompit l’entretien pour y conserver le reste de ses dents.
— Quel que soit votre choix, Sire, dit-elle, je le tiens pour excellent.
Tous s’inclinèrent.
— Vous verrez, continua Philippe, la profondeur de M. de Richelieu, moins l’avarice de M. de Mazarin.
— Un premier ministre, Sire? demanda Monsieur effrayé...
— Je vous conterai cela, mon frère; mais c’est étrange que M. d’Herblay ne soit pas ici!
Il appela.
— Qu’on prévienne M. Fouquet, dit-il, j’ai à lui parler... Oh! devant vous, devant vous; ne vous retirez point.
M. de Saint-Aignan revint, apportant des nouvelles satisfaisantes de la reine, qui gardait le lit seulement par précaution, et pour avoir la force de suivre toutes les volontés du roi.
Tandis que l’on cherchait partout M. Fouquet et Aramis, le nouveau roi continuait paisiblement ses épreuves, et tout le monde, famille, officiers, valets, reconnaissait le roi à son geste, à sa voix, à ses habitudes.
De son côté, Philippe, appliquant sur tous les visages la note et le dessin fidèles fournis par son complice Aramis, se conduisait de façon à ne pas même soulever un soupçon dans l’esprit de ceux qui l’entouraient.
Rien désormais ne pouvait inquiéter l’usurpateur. Avec quelle étrange facilité la Providence ne venait-elle pas de renverser la plus haute fortune du monde, pour y substituer la plus humble!
Philippe admirait cette bonté de Dieu à son égard, et la secondait avec toutes les ressources de son admirable nature. Mais il sentait parfois comme une ombre se glisser sur les rayons de sa nouvelle gloire. Aramis ne paraissait pas.
La conversation avait langui dans la famille royale; Philippe, préoccupé, oubliait de congédier son frère et Madame Henriette. Ceux-ci s’étonnaient et perdaient peu à peu patience. Anne d’Autriche se pencha vers son fils et lui adressa quelques mots en espagnol.
Philippe ignorait complètement cette langue; il pâlit devant cet obstacle inattendu. Mais, comme si l’esprit de l’imperturbable Aramis l’eût couvert de son infaillibilité, au lieu de se déconcerter, Philippe se leva.
— Eh bien! quoi? Répondez, dit Anne d’Autriche.
— Quel est tout ce bruit? demanda Philippe en se tournant vers la porte de l’escalier dérobé.
Et l’on entendait une voix qui criait:
— Par ici, par ici! Encore quelques degrés, Sire!
— La voix de M. Fouquet? dit d’Artagnan placé près de la reine mère.
— M. d’Herblay ne saurait être loin, ajouta Philippe. Mais il vit ce qu’il était bien loin de s’attendre à voir si près de lui.
Tous les yeux s’étaient tournés vers la porte par laquelle allait entrer M. Fouquet; mais ce ne fut pas lui qui entra.
Un cri terrible partit de tous les coins de la chambre, cri douloureux poussé par le roi et les assistants.
Il n’est pas donné aux hommes, même à ceux dont la destinée renferme le plus d’éléments étranges et d’accidents merveilleux, de contempler un spectacle pareil à celui qu’offrait la chambre royale en ce moment.
Les volets, à demi clos, ne laissaient pénétrer qu’une lumière incertaine tamisée par de grands rideaux de velours doublés d’une épaisse soie.
Dans cette pénombre moelleuse s’étaient peu à peu dilatés les yeux, et chacun des assistants voyait les autres plutôt avec la confiance qu’avec la vue. Toutefois, on en arrive, dans ces circonstances, à ne laisser échapper aucun des détails environnants et le nouvel objet qui se présente apparaît lumineux comme s’il était éclairé par le soleil.
C’est ce qui arriva pour Louis XIV, lorsqu’il se montra pâle et le sourcil froncé sous la portière de l’escalier secret.
Fouquet laissa voir, derrière, son visage empreint de sévérité et de tristesse.
La reine mère, qui aperçut Louis XIV, et qui tenait la main de Philippe, poussa le cri dont nous avons parlé, comme elle eût fait en voyant un fantôme.
Monsieur eut un mouvement d’éblouissement et tourna la tête, de celui des deux rois qu’il apercevait en face, vers celui aux côtés duquel il se trouvait.
Madame fit un pas en avant, croyant voir se refléter, dans une glace, son beau-frère.
Et, de fait, l’illusion était possible.
Les deux princes, défaits l’un et l’autre, car nous renonçons à peindre l’épouvantable saisissement de Philippe, et tremblants tous deux, crispant l’un et l’autre une main convulsive, se mesuraient du regard et plongeaient leurs yeux comme des poignards dans l’âme l’un de l’autre. Muets, haletants, courbés, ils paraissaient prêts à fondre sur un ennemi.
Cette ressemblance inouïe du visage, du geste, de la taille, tout, jusqu’à une ressemblance de costume décidée par le hasard, car Louis XIV était allé prendre au Louvre un habit de velours violet, cette parfaite analogie des deux princes acheva de bouleverser le cœur d’Anne d’Autriche.
Elle ne devinait pourtant pas encore la vérité. Il y a de ces malheurs que nul ne veut accepter dans la vie. On aime mieux croire au surnaturel, à l’impossible.
Louis n’avait pas compté sur ces obstacles. Il s’attendait, en entrant seulement, à être reconnu. Soleil vivant, il ne souffrait pas le soupçon d’une parité avec qui que ce fût. Il n’admettait pas que tout flambeau ne devînt ténèbres à l’instant où il faisait luire son rayon vainqueur.
Aussi, à l’aspect de Philippe, fut-il plus terrifié peut-être qu’aucun autre autour de lui, et son silence son immobilité, furent ce temps de recueillement et de calme qui précède les violentes explosions de la colère.
Mais Fouquet, qui pourrait peindre son saisissement et sa stupeur, en présence de ce portrait vivant de son maître? Fouquet pensa qu’Aramis avait raison, que ce nouveau venu était un roi aussi pur dans sa race que l’autre, et que, pour avoir répudié toute participation à ce coup d’État si habilement fait par le général des jésuites, il fallait être un fol enthousiaste indigne à jamais de tremper ses mains dans une œuvre politique.
Et puis c’était le sang de Louis XIII que Fouquet sacrifiait au sang de Louis XIII; c’était à une ambition égoïste qu’il sacrifiait une noble ambition; c’était au droit de garder qu’il sacrifiait le droit d’avoir. Toute l’étendue de sa faute lui fut révélée par le seul aspect du prétendant.
Tout ce qui se passa dans l’esprit de Fouquet fut perdu pour les assistants. Il eut cinq minutes pour concentrer ses méditations sur ce point du cas de conscience; cinq minutes, c’est-à-dire cinq siècles, pendant lesquels les deux rois et leur famille trouvèrent à peine le temps de respirer d’une si terrible secousse.
D’Artagnan, adossé au mur, en face de Fouquet, le poing sur son front, l’œil fixe, se demandait la raison d’un si merveilleux prodige. Il n’eût pu dire sur-le-champ pourquoi il doutait; mais il savait, assurément, qu’il avait eu raison de douter, et que, dans cette rencontre des deux Louis XIV, gisait toute la difficulté qui, pendant ces derniers jours, avait rendu la conduite d’Aramis si suspecte au mousquetaire.
Toutefois, ces idées étaient enveloppées de voiles épais. Les acteurs de cette scène semblaient nager dans les vapeurs d’un lourd réveil.
Soudain Louis XIV, plus impatient et plus habitué à commander, courut à un des volets, qu’il ouvrit en déchirant les rideaux. Un flot de vive lumière entra dans la chambre et fit reculer Philippe jusqu’à l’alcôve.
Ce mouvement, Louis le saisit avec ardeur, et, s’adressant à la reine:
— Ma mère, dit-il, ne reconnaissez-vous pas votre fils, puisque chacun ici a méconnu son roi?
Anne d’Autriche tressaillit et leva les bras au ciel sans pouvoir articuler un mot.
— Ma mère, dit Philippe avec une voix calme, ne reconnaissez-vous pas votre fils?
Et, cette fois, Louis recula à son tour.
Quant à Anne d’Autriche, elle perdit l’équilibre, frappée à la tête et au cœur par le remords. Nul ne l’aidant, car tous étaient pétrifiés, elle tomba sur son fauteuil en poussant un faible soupir.
Louis ne put supporter ce spectacle et cet affront. Il bondit vers d’Artagnan, que le vertige commençait à gagner, et qui chancelait en frôlant la porte, son point d’appui.
— À moi, dit-il, mousquetaire! Regardez-nous au visage, et voyez lequel, de lui ou de moi, est plus pâle.
Ce cri réveilla d’Artagnan et vint remuer en son cœur la fibre de l’obéissance. Il secoua son front, et, sans hésiter désormais, il marcha vers Philippe, sur l’épaule duquel il appuya la main en disant: Monsieur, vous êtes mon prisonnier!
Philippe ne leva pas les yeux au ciel, ne bougea pas de la place où il se tenait comme cramponné au parquet, l’œil profondément attaché sur le roi son frère. Il lui reprochait, dans un sublime silence, tous ses malheurs passés, toutes ses tortures de l’avenir. Contre ce langage de l’âme, le roi ne se sentit plus de force; il baissa les yeux, entraîna précipitamment son frère et sa belle-sœur, oubliant sa mère étendue sans mouvement à trois pas du fils qu’elle laissait une seconde fois condamner à la mort. Philippe s’approcha d’Anne d’Autriche, et lui dit d’une voix douce et noblement émue:
— Si je n’étais pas votre fils, je vous maudirais, ma mère, pour m’avoir rendu si malheureux.
D’Artagnan sentit un frisson passer dans la moelle de ses os. Il salua respectueusement le jeune prince, et lui dit à demi courbé:
— Excusez-moi, monseigneur, je ne suis qu’un soldat, et mes serments sont à celui qui sort de cette chambre.
— Merci, monsieur d’Artagnan. Mais qu’est devenu M. d’Herblay?
— M. d’Herblay est en sûreté, monseigneur, dit une voix derrière eux, et nul, moi vivant ou libre, ne fera tomber un cheveu de sa tête.
— Monsieur Fouquet! dit le prince en souriant tristement.
— Pardonnez-moi, monseigneur, dit Fouquet en s’agenouillant; mais celui qui vient de sortir d’ici était mon hôte.
— Voilà, murmura Philippe avec un soupir, de braves amis et de bons cœurs. Ils me font regretter ce monde. Marchez, monsieur d’Artagnan, je vous suis.
Au moment où le capitaine des mousquetaires allait sortir, Colbert apparut, remit à d’Artagnan un ordre du roi et se retira.
D’Artagnan le lut et froissa le papier avec rage.
— Qu’y a-t-il? demanda le prince.
— Lisez, monseigneur, repartit le mousquetaire.
Philippe lut ces mots tracés à la hâte de la main de Louis XIV:
«M. d’Artagnan conduira le prisonnier aux îles Sainte-Marguerite. Il lui couvrira le visage d’une visière de fer, que le prisonnier ne pourra lever sous peine de vie.»
— C’est juste, dit Philippe avec résignation. Je suis prêt.
— Aramis avait raison, dit Fouquet, bas, au mousquetaire; celui-ci est roi bien autant que l’autre.
— Plus! répliqua d’Artagnan. Il ne lui manque que moi et vous.
Chapitre CCXXXI — Où Porthos croit courir après un duché
Aramis et Porthos, ayant profité du temps accordé par Fouquet, faisaient, par leur rapidité, honneur à la cavalerie française.
Porthos ne comprenait pas bien pour quel genre de mission on le forçait à déployer une vélocité pareille: mais comme il voyait Aramis piquant avec rage, lui, Porthos, piquait avec fureur.
Ils eurent ainsi bientôt mis douze lieues entre eux et Vaux; puis il fallut changer de chevaux et organiser une sorte de service de poste. C’est pendant un relais que Porthos se hasarda discrètement à interroger Aramis.
— Chut! répliqua celui-ci; sachez seulement que notre fortune dépend de notre rapidité.
Comme si Porthos eût été le mousquetaire sans sou ni maille de 1626, il poussa en avant. Ce mot magique de fortune signifie toujours quelque chose à l’oreille humaine. Il veut dire assez, pour ceux qui n’ont rien; il veut dire trop, pour ceux qui ont assez.
— On me fera duc, dit Porthos tout haut.
Il se parlait à lui-même.
— Cela est possible, répliqua en souriant à sa façon Aramis, dépassé par le cheval de Porthos.
Cependant la tête d’Aramis était en feu; l’activité du corps n’avait pas encore réussi à surmonter celle de l’esprit. Tout ce qu’il y a de colères rugissantes, de douleurs aux dents aiguës, de menaces mortelles, se tordait, et mordait, et grondait dans la pensée du prélat vaincu.
Sa physionomie offrait les traces bien visibles de ce rude combat. Libre, sur le grand chemin, de s’abandonner au moins aux impressions du moment, Aramis ne se privait pas de blasphémer à chaque écart du cheval, à chaque inégalité de la route. Pâle, parfois inondé de sueurs bouillantes, tantôt sec et glacé, il battait les chevaux et leur ensanglantait les flancs.
Porthos en gémissait, lui dont le défaut dominant n’était pas la sensibilité. Ainsi coururent-ils pendant huit grandes heures, et ils arrivèrent à Orléans.
Il était quatre heures de l’après-midi. Aramis, en interrogeant ses souvenirs, pensa que rien ne démontrait la poursuite possible.
Il eût été sans exemple qu’une troupe capable de prendre Porthos et lui fût fournie de relais suffisants pour faire quarante lieues en huit heures. Ainsi, en admettant la poursuite, ce qui n’était pas manifeste, les fuyards avaient cinq bonnes heures d’avance sur les poursuivants.
Aramis pensa que se reposer n’était pas imprudence, mais que continuer était un coup de partie. En effet, vingt lieues de plus fournies avec cette rapidité, vingt lieues dévorées, et nul, pas même d’Artagnan, ne pourrait rattraper les ennemis du roi.
Aramis fit donc à Porthos le chagrin de remonter à cheval. On courut jusqu’à sept heures du soir; on n’avait plus qu’une poste pour arriver à Blois.
Mais, là, un contretemps diabolique vint alarmer Aramis. Les chevaux manquaient à la poste.
Le prélat se demanda par quelle machination infernale ses ennemis étaient arrivés à lui ôter le moyen d’aller plus loin, lui qui ne reconnaissait pas le hasard pour un dieu, lui qui trouvait à tout résultat sa cause; il aimait mieux croire que le refus du maître de poste, à une pareille heure, dans un pareil pays, était la suite d’un ordre émané de haut; ordre donné en vue d’arrêter court le faiseur de majesté dans sa fuite.
Mais, au moment où il allait s’emporter pour avoir, soit une explication, soit un cheval, une idée lui vint. Il se rappela que le comte de La Fère logeait dans les environs.
— Je ne voyage pas, dit-il, et je ne fais pas poste entière. Donnez-moi deux chevaux pour aller rendre visite à un seigneur de mes amis qui habite près d’ici.
— Quel seigneur? demanda le maître de poste.
— M. le comte de La Fère.
— Oh! répondit cet homme en se découvrant avec respect, un digne seigneur. Mais, quel que soit mon désir de lui être agréable, je ne puis vous donner deux chevaux; tous ceux de ma poste sont retenus par M. le duc de Beaufort.
— Ah! fit Aramis désappointé.
— Seulement, continua le maître de poste, s’il vous plaît de monter dans un petit chariot que j’ai, j’y ferai mettre un vieux cheval aveugle qui n’a plus que des jambes, et qui vous conduira chez M. le comte de La Fère.
— Cela vaut un louis, dit Aramis.
— Non, monsieur, cela ne vaut jamais qu’un écu; c’est le prix que me paie M. Grimaud, l’intendant du comte, toutes les fois qu’il se sert de mon chariot, et je ne voudrais pas que M. le comte eût à me reprocher d’avoir fait payer trop cher un de ses amis.
— Ce sera comme il vous plaira, dit Aramis, et surtout comme il plaira au comte de La Fère, que je me garderai bien de désobliger. Vous aurez votre écu; seulement, j’ai bien le droit de vous donner un louis pour votre idée.
— Sans doute, répliqua le maître tout joyeux.
Et il attela lui-même son vieux cheval à la carriole criarde.
Pendant ce temps-là, Porthos était curieux à voir. Il se figurait avoir découvert le secret; il ne se sentait pas d’aise: d’abord, parce que la visite chez Athos lui était particulièrement agréable; ensuite, parce qu’il était dans l’espérance de trouver à la fois un bon lit et un bon souper.
Le maître, ayant fini d’atteler, proposa un de ses valets pour conduire les étrangers à La Fère.
Porthos s’assit dans le fond avec Aramis et lui dit à l’oreille:
— Je comprends.
— Ah! ah! répondit Aramis; et que comprenez-vous, cher ami?
— Nous allons, de la part du roi, faire quelque grande proposition à Athos.
— Peuh! fit Aramis.
— Ne me dites rien, ajouta le bon Porthos en essayant de contrepeser assez solidement pour éviter les cahots; ne me dites rien, je devinerai.
— Eh bien! c’est cela, mon ami, devinez, devinez.
On arriva vers neuf heures du soir chez Athos, par un clair de lune magnifique.
Cette admirable clarté réjouissait Porthos au-delà de toute expression; mais Aramis s’en montra incommodé à un degré presque égal. Il en témoigna quelque chose à Porthos, qui lui répondit:
— Bien! je devine encore. La mission est secrète.
Ce furent ses derniers mots en voiture.
Le conducteur les interrompit par ceux-ci:
— Messieurs, vous êtes arrivés.
Porthos et son compagnon descendirent devant la porte du petit château.
C’est là que nous allons retrouver Athos et Bragelonne, disparus tous deux depuis la découverte de l’infidélité de La Vallière.
S’il est un mot plein de vérité, c’est celui-ci: les grandes douleurs renferment en elles-mêmes le germe de leur consolation.
En effet, cette douloureuse blessure faite à Raoul avait rapproché de lui son père, et Dieu sait si elles étaient douces, les consolations qui coulaient de la bouche éloquente et du cœur généreux d’Athos.
La blessure ne s’était point cicatrisée; mais Athos, à force de converser avec son fils, à force de mêler un peu de sa vie à lui dans celle du jeune homme, avait fini par lui faire comprendre que cette douleur de la première infidélité est nécessaire à toute existence humaine, et que nul n’a aimé sans la connaître.
Raoul écoutait souvent, il n’entendait pas. Rien ne remplace, dans le cœur vivement épris, le souvenir et la pensée de l’objet aimé. Raoul répondait alors à son père:
— Monsieur, tout ce que vous me dites est vrai; je crois que nul n’a autant souffert que vous par le cœur; mais vous êtes un homme trop grand par l’intelligence, trop éprouvé par les malheurs, pour ne pas permettre la faiblesse au soldat qui souffre pour la première fois. Je paie un tribut que je ne paierai pas deux fois; permettez-moi de me plonger si avant dans ma douleur, que je m’y oublie moi-même, que j’y noie jusqu’à ma raison.
— Raoul! Raoul!
— Écoutez, monsieur; jamais je ne m’accoutumerai à cette idée que Louise, la plus chaste et la plus naïve des femmes, a pu tromper aussi lâchement un homme aussi honnête et aussi aimant que je le suis; jamais je ne pourrai me décider à voir ce masque doux et bon se changer en une figure hypocrite et lascive. Louise perdue! Louise infâme! Ah! monsieur, c’est bien plus cruel pour moi que Raoul abandonné, que Raoul malheureux!
Athos employait alors le remède héroïque. Il défendait Louise contre Raoul, et justifiait sa perfidie par son amour.
— Une femme qui eût cédé au roi parce qu’il est le roi, disait-il, mériterait le nom d’infâme; mais Louise aime Louis. Jeunes tous deux, ils ont oublié, lui son rang, elle ses serments. L’amour absout tout, Raoul. Les deux jeunes gens s’aiment avec franchise.
Et, quand il avait donné ce coup de poignard, Athos voyait en soupirant Raoul bondir sous la cruelle blessure, et s’enfuir au plus épais du bois ou se réfugier dans sa chambre d’où, une heure après, il sortait pâle, tremblant, mais dompté. Alors, revenant à Athos avec un sourire, il lui baisait la main, comme le chien qui vient d’être battu caresse un bon maître pour racheter sa faute. Raoul, lui, n’écoutait que sa faiblesse, et il n’avouait que sa douleur.
Ainsi se passèrent les jours qui suivirent cette scène dans laquelle Athos avait si violemment agité l’orgueil indomptable du roi. Jamais, en causant avec son fils, il ne fit allusion à cette scène; jamais il ne lui donna les détails de cette vigoureuse sortie qui eût peut-être consolé le jeune homme en lui montrant son rival abaissé. Athos ne voulait point que l’amant offensé oubliât le respect dû au roi.
Et quand Bragelonne, ardent, furieux, sombre, parlait avec mépris des paroles royales, de la foi équivoque que certains fous puisent dans la promesse tombée du trône; quand, passant deux siècles avec la rapidité d’un oiseau qui traverse un détroit pour aller d’un monde à l’autre, Raoul en venait à prédire le temps où les rois sembleraient plus petits que les hommes, Athos lui disait de sa voix sereine et persuasive:
— Vous avez raison, Raoul; tout ce que vous dites arrivera: les rois perdront leur prestige, comme perdent leurs clartés les étoiles qui ont fait leur temps. Mais, lorsque ce moment viendra, Raoul, nous serons morts; et rappelez-vous bien ce que je vous dis: en ce monde, il faut pour tous, hommes, femmes et rois, vivre au présent; nous ne devons vivre selon l’avenir que pour Dieu.
Voilà de quoi s’entretenaient, comme toujours, Athos et Raoul, en arpentant la longue allée de tilleuls dans le parc, lorsque retentit soudain la clochette qui servait à annoncer au comte soit l’heure du repas, soit une visite. Machinalement et sans y attacher d’importance, il rebroussa chemin avec son fils, et tous les deux se trouvèrent, au bout de l’allée, en présence de Porthos et d’Aramis.
Chapitre CCXXXII — Les derniers adieux
Raoul poussa un cri de joie et serra tendrement Porthos dans ses bras. Aramis et Athos s’embrassèrent en vieillards. Cet embrassement même était une question pour Aramis, qui, aussitôt:
— Ami, dit-il, nous ne sommes pas pour longtemps avec vous.
— Ah! fit le comte.
— Le temps, interrompit Porthos, de vous conter mon bonheur.
— Ah! fit Raoul.
Athos regarda silencieusement Aramis, dont déjà l’air sombre lui avait paru bien peu en harmonie avec les bonnes nouvelles dont parlait Porthos.
— Quel est le bonheur qui vous arrive? Voyons, demanda Raoul en souriant.
— Le roi me fait duc, dit avec mystère le bon Porthos, se penchant à l’oreille du jeune homme; duc à brevet!
Mais les apartés de Porthos avaient toujours assez de vigueur pour être entendus de tout le monde; ses murmures étaient au diapason d’un rugissement ordinaire.
Athos entendit et poussa une exclamation qui fit tressaillir Aramis.
Celui-ci prit le bras d’Athos, et, après avoir demandé à Porthos la permission de causer quelques moments à l’écart:
— Mon cher Athos, dit-il au comte, vous me voyez navré de douleur.
— De douleur? s’écria le comte. Ah! cher ami!
— Voici, en deux mots: j’ai fait, contre le roi, une conspiration; cette conspiration a manqué, et, à l’heure qu’il est, on me cherche sans doute.
— On vous cherche!... une conspiration!... Eh! mon ami, que me dites vous là?
— Une triste vérité. Je suis tout bonnement perdu.
— Mais Porthos... ce titre de duc... qu’est-ce que tout cela?
— Voilà le sujet de ma plus vive peine; voilà le plus profond de ma blessure. J’ai, croyant à un succès infaillible, entraîné Porthos dans ma conjuration. Il y a donné, comme vous savez qu’il donne, de toutes ses forces, sans rien savoir, et, aujourd’hui, le voilà si bien compromis avec moi, qu’il est perdu comme moi.
— Mon Dieu!
Et Athos se retourna vers Porthos, qui leur sourit agréablement.
— Il faut vous faire tout comprendre. Écoutez-moi, continua Aramis.
Et il raconta l’histoire que nous connaissons.
Athos sentit plusieurs fois, durant le récit, son front se mouiller de sueur.
— C’est une grande idée, dit-il; mais c’était une grande faute.
— Dont je suis puni, Athos.
— Aussi ne vous dirai-je pas ma pensée entière.
— Dites.
— C’est un crime.
— Capital, je le sais. Lèse-majesté!
— Porthos! pauvre Porthos!
— Que voulez-vous que je fasse? Le succès, je vous l’ai dit, était certain.
— M. Fouquet est un honnête homme.
— Et moi, je suis un sot, de l’avoir si mal jugé, fit Aramis. Oh! la sagesse des hommes! oh! meule immense qui broie un monde, et qui, un jour, est arrêtée par le grain de sable qui tombe, on ne sait comment, dans ses rouages!
— Dites par un diamant, Aramis. Enfin, le mal est fait. Que comptez-vous devenir?
— J’emmène Porthos. Jamais le roi ne voudra croire que le digne homme ait agi naïvement; jamais il ne voudra croire que Porthos ait cru servir le roi en agissant comme il a fait. Sa tête paierait ma faute. Je ne le veux pas.
— Vous l’emmenez, où?
— À Belle-Île, d’abord. C’est un refuge imprenable. Puis j’ai la mer et un navire pour passer, soit en Angleterre, où j’ai beaucoup de relations...
— Vous? en Angleterre?
— Oui. Ou bien en Espagne, où j’en ai davantage encore...:
— En exilant Porthos, vous le ruinez, car le roi confisquera ses biens.
— Tout est prévu. Je saurai, une fois en Espagne, me réconcilier avec Louis XIV et faire rentrer Porthos en grâce.
— Vous avez du crédit, à ce que je vois, Aramis! dit Athos d’un air discret.
— Beaucoup, et au service de mes amis, ami Athos.
Ces mots furent accompagnés d’une sincère pression de main.
— Merci, répliqua le comte.
— Et, puisque nous en sommes là, dit Aramis, vous aussi vous êtes un mécontent; vous aussi, Raoul aussi, vous avez des griefs contre le roi. Imitez notre exemple. Passez à Belle-Île. Puis nous verrons... Je vous garantis sur l’honneur que, dans un mois, la guerre aura éclaté entre la France et l’Espagne, au sujet de ce fils de Louis XIII, qui est un infant aussi, et que la France détient inhumainement. Or, comme Louis XIV ne voudra pas d’une guerre faite pour ce motif, je vous garantis une transaction dont le résultat donnera la grandesse à Porthos et à moi, et un duché en France à vous, qui êtes déjà grand d’Espagne. Voulez-vous?
— Non; moi, j’aime mieux avoir quelque chose à reprocher au roi; c’est un orgueil naturel à ma race que de prétendre à la supériorité sur les races royales. Faisant ce que vous me proposez, je deviendrais l’obligé du roi; j’y gagnerais certainement sur cette terre, j’y perdrais dans ma conscience. Merci.
— Alors, donnez-moi deux choses, Athos: votre absolution...
— Oh! je vous la donne, si vous avez réellement voulu venger le faible et l’opprimé contre l’oppresseur.
— Cela me suffit, répondit Aramis avec une rougeur qui s’effaça dans la nuit. Et maintenant donnez-moi vos deux meilleurs chevaux pour gagner la seconde poste, attendu que l’on m’en a refusé sous prétexte d’un voyage que M. de Beaufort fait dans ces parages.
— Vous aurez mes deux meilleurs chevaux, Aramis, et je vous recommande Porthos.
— Oh! soyez sans crainte. Un mot encore: trouvez-vous que je manœuvre pour lui comme il convient?
— Le mal étant fait, oui; car le roi ne lui pardonnerait pas, et puis vous avez toujours, quoi qu’il en dise, un appui dans M. Fouquet, lequel ne vous abandonnera pas, étant, lui aussi, fort compromis, malgré son trait héroïque.
— Vous avez raison. Voilà pourquoi, au lieu de gagner tout de suite la mer, ce qui déclarerait ma peur et m’avouerait coupable, voilà pourquoi je reste sur le sol français. Mais Belle-Île sera pour moi le sol que je voudrai: anglais, espagnol ou romain; le tout consiste pour moi dans le pavillon que j’arborerai.
— Comment cela?
— C’est moi qui ai fortifié Belle-Île, et nul ne prendra Belle-Île, moi la défendant. Et puis, comme vous l’avez dit tout à l’heure, M. Fouquet est là. On n’attaquera pas Belle-Île sans la signature de M. Fouquet.
— C’est juste. Néanmoins, soyez prudent. Le roi est rusé et il est fort.
Aramis sourit.
— Je vous recommande Porthos, répéta le comte avec une sorte de froide insistance.
— Ce que je deviendrai, comte, répliqua Aramis avec le même ton, notre frère Porthos le deviendra.
Athos s’inclina en serrant la main d’Aramis, et alla embrasser Porthos avec effusion.
— J’étais né heureux, n’est-ce pas? murmura celui-ci, transporté, en s’enveloppant de son manteau.
— Venez, très cher, dit Aramis.
Raoul était allé devant pour donner des ordres et faire seller les deux chevaux.
Déjà le groupe s’était divisé. Athos voyait ses deux amis sur le point de partir; quelque chose comme un brouillard passa devant ses yeux et pesa sur son cœur.
«C’est étrange! pensa-t-il. D’où vient cette envie que j’ai d’embrasser Porthos encore une fois?»
Justement Porthos s’était retourné, et il venait à son vieil ami les bras ouverts.
Cette dernière étreinte fut tendre comme dans la jeunesse, comme dans les temps où le cœur était chaud, la vie heureuse.
Et puis Porthos monta sur son cheval. Aramis revint aussi pour entourer de ses bras le cou d’Athos.
Ce dernier les vit sur le grand chemin s’allonger dans l’ombre avec leurs manteaux blancs. Pareils à deux fantômes, ils grandissaient en s’éloignant de terre, et ce n’est pas dans la brume, dans la pente du sol qu’ils se perdirent: à bout de perspective, tous deux semblèrent avoir donné du pied un élan qui les faisait disparaître évaporés dans les nuages.
Alors Athos, le cœur serré, retourna vers la maison en disant à Bragelonne:
— Raoul, je ne sais quoi vient de me dire que j’avais vu ces deux hommes pour la dernière fois.
— Il ne m’étonne pas, monsieur, que vous ayez cette pensée, répondit le jeune homme, car je l’ai en ce moment même, et moi aussi, je pense que je ne verrai plus jamais MM. du Vallon et d’Herblay.
— Oh! vous, reprit le comte, vous me parlez en homme attristé par une autre cause, vous voyez tout en noir; mais vous êtes jeune; et s’il vous arrive de ne plus voir ces vieux amis, c’est qu’ils ne seront plus du monde où vous avez bien des années à passer. Mais, moi...
Raoul secoua doucement la tête, et s’appuya sur l’épaule du comte, sans que ni l’un ni l’autre trouvât un mot de plus en son cœur, plein à déborder.
Tout à coup, un bruit de chevaux et de voix, à l’extrémité de la route de Blois, attira leur attention de ce côté.
Des porte-flambeaux à cheval secouaient joyeusement leurs torches sur les arbres de la route, et se retournaient de temps en temps pour ne pas distancer les cavaliers qui les suivaient.
Ces flammes, ce bruit, cette poussière d’une douzaine de chevaux richement caparaçonnés, firent un contraste étrange au milieu de la nuit avec la disparition sourde et funèbre des deux ombres de Porthos et d’Aramis.
Athos rentra chez lui.
Mais il n’avait pas gagné son parterre, que la grille d’entrée parut s’enflammer; tous ces flambeaux s’arrêtèrent et embrasèrent la route. Un cri retentit:
— M. le duc de Beaufort!
Et Athos s’élança vers la porte de sa maison.
Déjà le duc était descendu de cheval et cherchait des yeux autour de lui.
— Me voici, monseigneur, fit Athos.
— Eh! bonsoir, cher comte, répliqua le prince avec cette franche cordialité qui lui gagnait tous les cœurs. Est-il trop tard pour un ami?
— Ah! mon prince, entrez, dit le comte.
Et, M. de Beaufort s’appuyant sur le bras d’Athos, ils entrèrent dans la maison, suivis de Raoul, qui marchait respectueusement et modestement parmi les officiers du prince, au nombre desquels il comptait plusieurs amis.
Chapitre CCXXXIII — M. de Beaufort
Le prince se retourna au moment où Raoul, pour le laisser seul avec Athos, fermait la porte et s’apprêtait à passer avec les officiers dans une salle voisine.
— C’est là ce jeune garçon que j’ai tant entendu vanter par M. le prince? demanda M. de Beaufort.
— C’est lui, oui, monseigneur.
— C’est un soldat! Il n’est pas de trop, gardez-le, comte.
— Restez, Raoul, puisque Monseigneur le permet, dit Athos.
— Le voilà grand et beau, sur ma foi! continua le duc. Me le donnerez vous, monsieur, si je vous le demande?
— Comment l’entendez-vous, monseigneur, dit Athos.
— Oui, je viens ici pour vous faire mes adieux.
— Vos adieux, monseigneur?
— Oui, en vérité. N’avez-vous aucune idée de ce que je vais devenir?
— Mais ce que vous avez toujours été, monseigneur, un vaillant prince et un excellent gentilhomme.
— Je vais devenir un prince d’Afrique, un gentilhomme bédouin. Le roi m’envoie pour faire des conquêtes chez les Arabes.
— Que dites-vous là, monseigneur?
— C’est étrange, n’est-ce pas? Moi, le Parisien par essence, moi qui ai régné sur les faubourgs et qu’on appelait le roi des Halles, je passe de la place Maubert aux minarets de Djidgelli; je me fais de frondeur aventurier!
— Oh! monseigneur, si vous ne me disiez pas cela...
— Ce ne serait pas croyable, n’est-il pas vrai? Croyez moi cependant, et disons-nous adieu. Voilà ce que c’est que de rentrer en faveur.
— En faveur?
— Oui. Vous souriez? Ah! Cher comte, savez-vous pourquoi j’aurais accepté? le savez-vous bien?
— Parce que Votre Altesse aime la gloire avant tout.
— Oh! non, ce n’est pas glorieux, voyez-vous, d’aller tirer le mousquet contre ces sauvages. La gloire, je ne la prends pas par là, moi, et il est plus probable que j’y trouverai autre chose... Mais j’ai voulu et je veux, entendez-vous bien, mon cher comte? que ma vie ait cette dernière facette après tous les bizarres miroitements que je me suis vu faire depuis cinquante ans. Car enfin, vous l’avouerez, c’est assez étrange d’être né fils de roi, d’avoir fait la guerre à des rois, d’avoir compté parmi les puissances dans le siège, d’avoir bien tenu son rang, de sentir son Henri IV, d’être grand amiral de France, et d’aller se faire tuer à Djidgelli, parmi tous ces Turcs, Sarrasins et Mauresques.
— Monseigneur, vous insistez étrangement sur ce sujet, dit Athos troublé. Comment supposez-vous qu’une si brillante destinée ira se perdre sous ce misérable éteignoir?
— Est-ce que vous croyez, homme juste et simple, que, si je vais en Afrique pour ce ridicule motif, je ne chercherai pas à en sortir sans ridicule? Est-ce que je ne ferai pas parler de moi? Est-ce que, pour faire parler de moi aujourd’hui quand il y a M. le prince, M. de Turenne et plusieurs autres, mes contemporains, moi, l’amiral de France, le fils de Henri IV, le roi de Paris, j’ai autre chose à faire que de me faire tuer? Cordieu! on en parlera, vous dis-je; je serais tué envers et contre tous. Si ce n’est pas là, ce sera ailleurs.
— Allons, monseigneur, répondit Athos, voilà de l’exagération, et vous n’en avez jamais montré qu’en bravoure.
— Peste! cher ami, c’est bravoure que s’en aller au scorbut, aux dysenteries, aux sauterelles, aux flèches empoisonnées, comme mon aïeul saint Louis. Savez-vous qu’ils ont encore des flèches empoisonnées, ces drôles-là? Et puis, vous me connaissez, j’y pense depuis longtemps et, vous le savez, quand je veux une chose, je la veux bien.
— Vous avez voulu sortir de Vincennes, monseigneur.
— Oh! vous m’y avez aidé, mon maître; et, à propos, je me tourne et retourne sans apercevoir mon vieil ami, M. Vaugrimaud. Comment va-t-il?
— M. Vaugrimaud est toujours le très respectueux serviteur de Votre Altesse, dit en souriant Athos.
— J’ai là cent pistoles pour lui que j’apporte comme legs. Mon testament est fait, comte.
— Ah! monseigneur! monseigneur!
— Et vous comprenez que, si l’on voyait Grimaud sur mon testament...
Le duc se mit à rire; puis, s’adressant à Raoul qui, depuis le commencement de cette conversation, était tombé dans une rêverie profonde:
— Jeune homme, dit-il, je sais ici un certain vin de Vouvray, je crois...
Raoul sortit précipitamment pour faire servir le duc. Pendant ce temps, M. de Beaufort prenait la main d’Athos.
— Qu’en voulez-vous faire? demanda-t-il.
— Rien, quant à présent, monseigneur.
— Ah! oui, je sais; depuis la passion du roi pour... La Vallière.
— Oui, monseigneur.
— C’est donc vrai, tout cela?... Je l’ai connue, moi, je crois, cette petite La Vallière. Elle n’est pas belle, il me semble...
— Non, monseigneur, dit Athos.
— Savez-vous qui elle me rappelle?
— Elle rappelle quelqu’un à Votre Altesse?
— Elle me rappelle une jeune fille assez agréable, dont la mère habitait les Halles.
— Ah! ah! fit Athos en souriant.
— Le bon temps! ajouta M. de Beaufort. Oui La Vallière me rappelle cette fille.
— Qui eut un fils, n’est-ce pas?
— Je crois que oui, répondit le duc avec une naïveté insouciante, avec un oubli complaisant, dont rien ne saurait traduire le ton et la valeur vocale. Or, voilà le pauvre Raoul, qui est bien votre fils, hein?...
— C’est mon fils, oui, monseigneur.
— Voilà que ce pauvre garçon est débouté par le roi, et l’on boude?
— Mieux que cela, monseigneur, on s’abstient.
— Vous allez laisser croupir ce garçon-là? C’est un tort. Voyons, donnez-le moi.
— Je veux le garder, monseigneur. Je n’ai plus que lui au monde, et, tant qu’il voudra rester...
— Bien, bien, répondit le duc. Cependant, je vous l’eusse bientôt raccommodé. Je vous assure qu’il est d’une pâte dont on fait les maréchaux de France, et j’en ai vu sortir plus d’un d’une étoffe semblable.
— C’est possible, monseigneur, mais c’est le roi qui fait les maréchaux de France, et jamais Raoul n’acceptera rien du roi.
Raoul brisa cet entretien par son retour. Il précédait Grimaud, dont les mains, encore sûres, portaient le plateau chargé d’un verre et d’une bouteille du vin favori de M. le duc.
En voyant son vieux protégé, le duc poussa une exclamation de plaisir.
— Grimaud! Bonsoir, Grimaud, dit-il; comment va?
Le serviteur s’inclina profondément, aussi heureux que son noble interlocuteur.
— Deux amis! dit le duc en secouant d’une façon vigoureuse l’épaule de l’honnête Grimaud.
Autre salut plus profond et encore plus joyeux de Grimaud.
— Que vois-je là, comte? Un seul verre!
— Je ne bois avec Votre Altesse que si Votre Altesse m’invite, dit Athos avec une noble humilité.
— Cordieu! vous avez raison de n’avoir fait apporter qu’un verre, nous y boirons tous deux comme deux frères d’armes. À vous, d’abord, comte.
— Faites-moi la grâce tout entière, dit Athos en repoussant doucement le verre.
— Vous êtes un charmant ami, répliqua le duc de Beaufort, qui but et passa le gobelet d’or à son compagnon. Mais ce n’est pas tout, continua-t-il: j’ai encore soif et je veux faire honneur à ce beau garçon qui est là debout. Je porte bonheur, vicomte, dit-il à Raoul; souhaitez quelque chose en buvant dans mon verre, et la peste m’étouffe, si ce que vous souhaitez n’arrive pas.
Il tendit le gobelet à Raoul, qui y mouilla précipitamment ses lèvres, et dit avec la même promptitude:
— J’ai souhaité quelque chose, monseigneur.
Ses yeux brillaient d’un feu sombre, le sang avait monté à ses joues; il effraya Athos, rien que par son sourire.
— Et qu’avez-vous souhaité? reprit le duc en se laissant aller dans le fauteuil, tandis que d’une main il remettait la bouteille et une bourse à Grimaud.
— Monseigneur, voulez-vous me promettre de m’accorder ce que j’ai souhaité?
— Pardieu! puisque c’est dit.
— J’ai souhaité, monsieur le duc, d’aller avec vous à Djidgelli.
Athos pâlit et ne put réussir à cacher son trouble.
Le duc regarda son ami, comme pour l’aider à parer ce coup imprévu.
— C’est difficile, mon cher vicomte, bien difficile, ajouta-t-il un peu bas.
— Pardon, monseigneur, j’ai été indiscret, reprit Raoul d’une voix ferme; mais, comme vous m’aviez vous-même invité à souhaiter...
— À souhaiter de me quitter, dit Athos.
— Oh! monsieur... le pouvez-vous croire?
— Eh bien! mordieu! s’écria le duc, il a raison le petit vicomte; que fera-t-il ici? Il pourrira de chagrin.
Raoul rougit; le prince, emporté, continua:
— La guerre, c’est une destruction; on y gagne tout, on n’y perd qu’une chose, la vie; alors, tant pis!
— C’est-à-dire la mémoire, fit vivement Raoul, c’est-à-dire tant mieux!
Il se repentit d’avoir parlé si vite, en voyant Athos se lever et ouvrir la fenêtre.
Ce geste cachait sans doute une émotion. Raoul se précipita vers le comte. Mais Athos avait déjà dévoré son regret, car il reparut aux lumières avec une physionomie sereine et impassible.
— Eh bien! fit le duc, voyons! part-il ou ne part-il pas? S’il part, comte, il sera mon aide de camp, mon fils.
— Monseigneur! s’écria Raoul en ployant le genou.
— Monseigneur, s’écria le comte en prenant la main du duc, Raoul fera ce qu’il voudra.
— Oh! non, monsieur, ce que vous voudrez, interrompit le jeune homme.
— Par la corbleu! fit le prince à son tour, ce n’est le comte ni le vicomte qui fera sa volonté, ce sera moi. Je l’emmène. La marine, c’est un avenir superbe, mon ami.
Raoul sourit encore si tristement, que, cette fois; Athos en eut le cœur navré, et lui répondit par un regard sévère.
Raoul comprenait tout; il reprit son calme et s’observa si bien, que plus un mot ne lui échappa.
Le duc se leva, voyant l’heure avancée, et dit très vite:
— Je suis pressé, moi; mais, si l’on me dit que j’ai perdu mon temps à causer avec un ami, je répondrai que j’ai fait une bonne recrue.
— Pardon, monsieur le duc, interrompit Raoul, ne dites pas cela au roi, car ce n’est pas le roi que je servirai.
— Eh! mon ami, qui donc serviras-tu? Ce n’est plus le temps où tu eusses pu dire: «Je suis à M. de Beaufort.» Non, aujourd’hui, nous sommes tous au roi, grands et petits. C’est pourquoi, si tu sers sur mes vaisseaux, pas d’équivoque mon cher vicomte, c’est bien le roi que tu serviras.
Athos attendait, avec une sorte de joie impatiente, la réponse qu’allait faire, à cette embarrassante question, Raoul, l’intraitable ennemi du roi, son rival. Le père espérait que l’obstacle renverserait le désir. Il remerciait presque M. de Beaufort, dont la légèreté ou la généreuse réflexion venait de remettre en doute le départ d’un fils, sa seule joie.
Mais Raoul, toujours ferme et tranquille:
— Monsieur le duc, répliqua-t-il, cette objection que vous me faites, je l’ai déjà résolue dans mon esprit. Je servirai sur vos vaisseaux, puisque vous me faites la grâce de m’emmener; mais j’y servirai un maître plus puissant que le roi, j’y servirai Dieu.
— Dieu! comment cela? firent à la fois Athos et le prince.
— Mon intention est de faire profession et de devenir chevalier de Malte, ajouta Bragelonne, qui laissa tomber une à une ces paroles, plus glacées que les gouttes descendues des arbres noirs après les tempêtes de l’hiver.
Sous ce dernier coup, Athos chancela et le prince fut ébranlé lui-même.
Grimaud poussa un sourd gémissement et laissa tomber la bouteille, qui se brisa sur le tapis sans que nul y fît attention.
M. de Beaufort regarda en face le jeune homme, et lut sur ses traits, bien qu’il eût les yeux baissés, le feu d’une résolution devant laquelle tout devait céder.
Quant à Athos, il connaissait cette âme tendre et inflexible; il ne comptait pas la faire dévier du fatal chemin qu’elle venait de se choisir. Il serra la main que lui tendait le duc.
— Comte, je pars dans deux jours pour Toulon, fit M. de Beaufort. Me viendrez-vous retrouver à Paris pour que je sache votre résolution?
— J’aurai l’honneur d’aller vous y remercier de toutes vos bontés, mon prince, répliqua le comte.
— Et amenez-moi toujours le vicomte, qu’il me suive ou ne me suive pas, ajouta le duc; il a ma parole, et je ne lui demande que la vôtre.
Ayant ainsi jeté un peu de baume sur la blessure de ce cœur paternel, le duc tira l’oreille au vieux Grimaud qui clignait des yeux plus qu’il n’est naturel, et il rejoignit son escorte dans le parterre.
Les chevaux, reposés et frais par cette belle nuit mirent l’espace entre le château et leur maître. Athos et Bragelonne se retrouvèrent seuls face à face.
Onze heures sonnaient.
Le père et le fils gardèrent l’un vis-à-vis de l’autre un silence que tout observateur intelligent eût deviné plein de cris et de sanglots.
Mais ces deux hommes étaient trempés de telle sorte, que toute émotion s’enfonçait, perdue à jamais, quand ils avaient résolu de la comprimer dans leur cœur.
Ils passèrent donc silencieux et presque haletants l’heure qui précède minuit. L’horloge, en sonnant, leur indiqua seule combien de minutes avait duré ce voyage douloureux fait par leurs âmes, dans l’immensité des souvenirs du passé et des craintes de l’avenir.
Athos se leva le premier en disant:
— Il est tard... À demain, Raoul!
Raoul se leva à son tour et vint embrasser son père.
Celui-ci le retint sur sa poitrine, et lui dit d’une voix altérée:
— Dans deux jours, vous m’aurez donc quitté, quitté à jamais, Raoul?
— Monsieur, répliqua le jeune homme, j’avais fait un projet, celui de me percer le cœur avec mon épée, mais vous m’eussiez trouvé lâche; j’ai renoncé à ce projet, et puis il fallait nous quitter.
— Vous me quittez en partant, Raoul.
— Écoutez-moi encore, monsieur, je vous en supplie. Si je ne pars pas, je mourrai ici de douleur et d’amour. Je sais combien j’ai encore de temps à vivre ici. Renvoyez-moi vite, monsieur, ou vous me verrez lâchement expirer sous vos yeux, dans votre maison; c’est plus fort que ma volonté, c’est plus fort que mes forces; vous voyez bien que, depuis un mois, j’ai vécu trente ans, et que je suis au bout de ma vie.
— Alors, dit Athos froidement, vous partez avec l’intention d’aller vous faire tuer en Afrique? oh! dites-le... ne mentez pas.
Raoul pâlit et se tut pendant deux secondes, qui furent pour son père deux heures d’agonie, puis tout à coup:
— Monsieur, dit-il, j’ai promis de me donner à Dieu. En échange de ce sacrifice que je fais de ma jeunesse et de ma liberté, je ne lui demanderai qu’une chose: c’est de me conserver pour vous, parce que vous êtes le seul lien qui m’attache encore à ce monde. Dieu seul peut me donner la force pour ne pas oublier que je vous dois tout, et que rien ne me doit être avant vous.
Athos embrassa tendrement son fils et lui dit:
— Vous venez de me répondre une parole d’honnête homme; dans deux jours, nous serons chez M. de Beaufort, à Paris: et c’est vous qui ferez alors ce qu’il vous conviendra de faire. Vous êtes libre, Raoul. Adieu!
Et il gagna lentement sa chambre à coucher.
Raoul descendit dans le jardin, où il passa la nuit dans l’allée des tilleuls.
Chapitre CCXXXIV — Préparatifs de départ
Athos ne perdit plus le temps à combattre cette immuable résolution. Il mit tous ses soins à faire préparer, pendant les deux jours que le duc lui avait accordés, tout l’équipage de Raoul. Ce travail regardait le bon Grimaud, lequel s’y appliqua sur-le-champ, avec le cœur et l’intelligence qu’on lui connaît.
Athos donna ordre à ce digne serviteur de prendre la route de Paris quand les équipages seraient prêts, et, pour ne pas s’exposer à faire attendre le duc ou, tout au moins, à mettre Raoul en retard si le duc s’apercevait de son absence, il prit, dès le lendemain de la visite de M. de Beaufort, le chemin de Paris avec son fils.
Ce fut pour le pauvre jeune homme une émotion bien facile à comprendre que celle d’un retour à Paris, au milieu de tous les gens qui l’avaient connu et qui l’avaient aimé.
Chaque visage rappelait, à celui qui avait tant souffert une souffrance, à celui qui avait tant aimé, une circonstance de son amour. Raoul, en se rapprochant de Paris, se sentait mourir. Une fois à Paris, il n’exista réellement plus. Lorsqu’il arriva chez M. de Guiche, on lui expliqua que M. de Guiche était chez Monsieur.
Raoul prit le chemin du Luxembourg, et, une fois arrivé, sans s’être douté qu’il allait dans un endroit où La Vallière avait vécu, il entendit tant de musique et respira tant de parfums, il entendit tant de rires joyeux et vit tant d’ombres dansantes, que, sans une charitable femme qui l’aperçut morne et pâle sous une portière, il fût demeuré là quelques moments, puis serait parti sans jamais revenir.
Mais comme nous l’avons dit, aux premières antichambres il avait arrêté ses pas uniquement pour ne point se mêler à toutes ces existences heureuses qu’il sentait s’agiter dans les salles voisines.
Et, comme un valet de Monsieur, le reconnaissant, lui avait demandé s’il comptait voir Monsieur ou Madame, Raoul lui avait à peine répondu et était tombé sur un banc près de la portière de velours, regardant une horloge qui venait de s’arrêter depuis une heure.
Le valet avait passé; un autre était arrivé alors plus instruit encore, et avait interrogé Raoul pour savoir s’il voulait qu’on prévînt M. de Guiche.
Ce nom n’avait pas éveillé l’attention du pauvre Raoul.
Le valet, insistant, s’était mis à raconter que de Guiche venait d’inventer un jeu de loterie nouveau, et qu’il l’apprenait à ces dames.
Raoul, ouvrant de grands yeux comme le distrait de Théophraste, n’avait plus répondu; mais sa tristesse en avait augmenté de deux nuances.
La tête renversée, les jambes molles, la bouche entrouverte pour laisser passer les soupirs, Raoul restait ainsi oublié dans cette antichambre, quand tout à coup une robe passa en frôlant les portes d’un salon latéral qui débouchait sur cette galerie.
Une femme jeune, jolie et rieuse, gourmandant un officier de service, arrivait par là et s’exprimait avec vivacité.
L’officier répondait par des phrases calmes mais fermes; c’était plutôt un débat d’amants qu’une contestation de gens de cour, qui finit par un baiser sur les doigts de la dame.
Soudain, en apercevant Raoul, la dame se tut, et, repoussant l’officier:
— Sauvez-vous, Malicorne, dit-elle; je ne croyais pas qu’il y eût quelqu’un ici. Je vous maudis si l’on nous a entendus ou vus!
Malicorne s’enfuit en effet; la jeune dame s’avança derrière Raoul, et, allongeant sa moue enjouée:
— Monsieur est galant homme, dit-elle, et, sans doute...
Elle s’interrompit pour proférer un cri.
— Raoul! dit-elle en rougissant.
— Mademoiselle de Montalais! fit Raoul plus pâle que la mort.
Il se leva en trébuchant et voulut prendre sa course sur la mosaïque glissante; mais elle comprit cette douleur sauvage et cruelle, elle sentit que, dans la fuite de Raoul, il y avait une accusation ou, tout au moins, un soupçon sur elle. Femme toujours vigilante, elle ne crut pas devoir laisser passer l’occasion d’une justification; mais Raoul, arrêté par elle au milieu de cette galerie, ne semblait pas vouloir se rendre sans combat.
Il le prit sur un ton tellement froid et embarrassé que, si l’un ou l’autre eût été surpris ainsi, toute la Cour n’eût plus eu de doutes sur la démarche de Mlle de Montalais.
— Ah! monsieur, dit-elle avec dédain, c’est peu digne d’un gentilhomme, ce que vous faites. Mon cœur m’entraîne à vous parler; vous me compromettez par un accueil presque incivil; vous avez tort, monsieur, et vous confondez vos amis avec vos ennemis. Adieu!
Raoul s’était juré de ne jamais parler de Louise, de ne jamais regarder ceux qui auraient pu voir Louise; il passait dans un autre monde pour n’y jamais rencontrer rien que Louise eût vu, rien qu’elle eût touché. Mais après le premier choc de son orgueil, après avoir entrevu Montalais, cette compagne de Louise, Montalais, qui lui rappelait la petite tourelle de Blois et les joies de sa jeunesse, toute sa raison s’évanouit.
— Pardonnez-moi, mademoiselle; il n’entre pas, il ne peut pas entrer dans ma pensée d’être incivil.
— Vous voulez me parler? dit-elle avec le sourire d’autrefois. Eh bien! venez autre part; car ici, nous pourrions être surpris.
— Où? fit-il.
Elle regarda l’horloge avec indécision; puis, s’étant consultée:
— Chez moi, continua-t-elle; nous avons une heure à nous.
Et prenant sa course, plus légère qu’une fée, elle monta dans sa chambre, et Raoul la suivit.
Là, fermant la porte, et remettant aux mains de sa camériste la mante qu’elle avait tenue jusque-là sous son bras:
— Vous cherchez M. de Guiche? dit-elle à Raoul.
— Oui, mademoiselle.
— Je vais le prier de monter ici, tout à l’heure, quand je vous aurai parlé.
— Faites, mademoiselle.
— M’en voulez-vous?
Raoul la regarda un moment; puis, baissant les yeux:
— Oui, dit-il.
— Vous croyez que j’ai trempé dans ce complot de votre rupture?
— Rupture! dit-il avec amertume. Oh! mademoiselle il n’y a pas rupture là où jamais il n’y eut amour.
— Erreur, répliqua Montalais; Louise vous aimait.
Raoul tressaillit.
— Pas d’amour, je le sais; mais elle vous aimait, et vous eussiez dû l’épouser avant de partir pour Londres.
Raoul poussa un éclat de rire sinistre, qui donna le frisson à Montalais.
— Vous me dites cela bien à votre aise, mademoiselle!... Épouse-t-on celle que l’on veut? Vous oubliez donc que le roi gardait déjà pour lui sa maîtresse, dont nous parlons.
— Écoutez, reprit la jeune femme en serrant les mains froides de Raoul dans les siennes, vous avez eu tous les torts; un homme de votre âge ne doit pas laisser seule une femme du sien.
— Il n’y a plus de foi au monde, alors, dit Raoul.
— Non, vicomte, répliqua tranquillement Montalais. Cependant je dois vous dire que si, au lieu d’aimer froidement et philosophiquement Louise, vous l’eussiez éveillée à l’amour...
— Assez, je vous prie, mademoiselle, dit Raoul. Je sens que vous êtes toutes et tous d’un autre siècle que moi. Vous savez rire et vous raillez agréablement. Moi, j’aimais Mlle de...
Raoul ne put prononcer son nom.
— Je l’aimais; eh bien! je croyais en elle; aujourd’hui, j’en suis quitte pour ne plus l’aimer.
— Oh! vicomte! dit Montalais en lui montrant un miroir.
— Je sais ce que vous voulez dire, mademoiselle; je suis bien changé, n’est-ce pas? Eh bien! savez-vous pour quelle raison? C’est que mon visage à moi est le miroir de mon cœur: le dedans a changé comme le dehors.
— Vous êtes consolé? dit aigrement Montalais.
— Non, je ne me consolerai jamais.
— On ne vous comprendra point, monsieur de Bragelonne.
— Je m’en soucie peu. Je me comprends trop bien, moi.
— Vous n’avez même pas essayé de parler à Louise?
— Moi! s’écria le jeune homme avec des yeux étincelants, moi! En vérité, pourquoi ne me conseillez-vous pas de l’épouser? Peut-être le roi y consentirait-il aujourd’hui!
Et il se leva plein de colère.
— Je vois, dit Montalais, que vous n’êtes pas guéri, et que Louise a un ennemi de plus.
— Un ennemi de plus?
— Oui, les favorites sont mal chéries à la cour de France.
— Oh! tant qu’il lui reste son amant pour la défendre, n’est-ce pas assez? Elle l’a choisi de qualité telle, que les ennemis ne prévaudront pas contre lui.
Mais, s’arrêtant tout à coup:
— Et puis elle vous a pour amie, mademoiselle, ajouta-t-il avec une nuance d’ironie qui ne glissa point hors de la cuirasse.
— Moi? oh! non: je ne suis plus de celles que daigne regarder Mlle de La Vallière; mais...
Ce mais, si gros de menaces et d’orages, ce mais qui fit battre le cœur de Raoul, tant il présageait de douleurs à celle que jadis il aimait tant, ce terrible mais, significatif chez une femme comme Montalais, fut interrompu par un bruit assez fort que les deux interlocuteurs entendirent dans l’alcôve, derrière la boiserie.
Montalais dressa l’oreille et Raoul se levait déjà, quand une femme entra, toute tranquille, par cette porte secrète, qu’elle referma derrière elle.
— Madame! s’écria Raoul en reconnaissant la belle-sœur du roi.
— Oh! malheureuse! murmura Montalais en se jetant, mais trop tard, devant la princesse. Je me suis trompée d’une heure.
Elle eut cependant le temps de prévenir Madame, qui marchait sur Raoul.
— M. de Bragelonne, madame.
Et, sur ces mots, la princesse recula en poussant un cri à son tour.
— Votre Altesse Royale, dit Montalais avec volubilité est donc assez bonne pour penser à cette loterie, et...
La princesse commençait à perdre contenance.
Raoul pressa à la hâte sa sortie sans deviner tout encore, et il sentait cependant qu’il gênait.
Madame préparait un mot de transition pour se remettre, lorsqu’une armoire s’ouvrit en face de l’alcôve et que M. de Guiche sortit tout radieux aussi de cette armoire. Le plus pâle des quatre, il faut le dire, ce fut encore Raoul. Cependant, la princesse faillit s’évanouir et s’appuya sur le pied du lit.
Nul n’osa la soutenir. Cette scène occupa quelques minutes dans un terrible silence.
Raoul le rompit; il alla au comte, dont l’émotion inexprimable faisait trembler les genoux, et, lui prenant la main:
— Cher comte, dit-il, dites bien à Madame que je suis trop malheureux pour ne pas mériter mon pardon; dites-lui bien aussi que j’ai aimé dans ma vie, et que l’horreur de la trahison qu’on m’a faite me rend inexorable pour toute autre trahison qui se commettrait autour de moi. Voilà pourquoi, mademoiselle, dit-il en souriant à Montalais, je ne divulguerai jamais le secret des visites de mon ami chez vous. Obtenez de Madame, Madame qui est si clémente et si généreuse, obtenez qu’elle vous les pardonne aussi, elle qui vous a surprise tout à l’heure. Vous êtes libres l’un et l’autre, aimez vous, soyez heureux!
La princesse eut un mouvement de désespoir qui ne se peut traduire; il lui répugnait, malgré l’exquise délicatesse dont venait de faire preuve Raoul, de se sentir à la merci d’une indiscrétion.
Il lui répugnait également d’accepter l’échappatoire offerte par cette délicate supercherie. Vive, nerveuse, elle se débattait contre la double morsure de ces deux chagrins.
Raoul la comprit et vint encore une fois à son aide. Fléchissant le genou devant elle:
— Madame, lui dit-il tout bas, dans deux jours, je serai loin de Paris, et, dans quinze jours, je serai loin de la France, et jamais plus on ne me reverra.
— Vous partez? pensa-t-elle joyeuse.
— Avec M. de Beaufort.
— En Afrique! s’écria de Guiche à son tour. Vous, Raoul? oh! mon ami, en Afrique où l’on meurt!
Et, oubliant tout, oubliant que son oubli même compromettait plus éloquemment la princesse que sa présence: Ingrat, dit-il, vous ne m’avez pas même consulté!
Et il l’embrassa.
Pendant ce temps, Montalais avait fait disparaître Madame, elle était disparue elle-même.
Raoul passa une main sur son front et dit en souriant:
— J’ai rêvé!
Puis, vivement à de Guiche, qui l’absorbait peu à peu:
— Ami, dit-il, je ne me cache pas de vous, qui êtes l’élu de mon cœur: je vais mourir là-bas, votre secret ne passera pas l’année.
— Oh! Raoul! un homme!
— Savez-vous ma pensée, de Guiche? La voici: c’est que je vivrai plus, étant couché sous la terre, que je ne vis depuis un mois. On est chrétien, mon ami, et, si une pareille souffrance continuait, je ne répondrais plus de mon âme.
De Guiche voulut faire ses objections.
— Plus un mot sur moi, dit Raoul, un conseil à vous cher ami; c’est d’une bien autre importance, ce que je vais vous dire.
— Comment cela?
— Sans doute, vous risquez bien plus que moi, vous, puisqu’on vous aime.
— Oh!...
— Ce m’est une joie si douce que de pouvoir vous parler ainsi! Eh bien! de Guiche, défiez-vous de Montalais.
— C’est une bonne amie.
— Elle était amie de... celle que vous savez... elle l’a perdue par l’orgueil.
— Vous vous trompez.
— Et aujourd’hui qu’elle l’a perdue, elle veut lui ravir la seule chose qui rende cette femme excusable à mes yeux.
— Laquelle?
— Son amour.
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire qu’il y a un complot formé contre celle qui est la maîtresse du roi, complot formé dans la maison même de Madame.
— Le pouvez-vous croire?
— J’en suis certain.
— Par Montalais?
— Prenez-la comme la moins dangereuse des ennemies que je redoute pour... l’autre!
— Expliquez-vous bien, mon ami, et, si je puis vous comprendre...
— En deux mots: Madame a été jalouse du roi.
— Je le sais...
— Oh! ne craignez rien, on vous aime, on vous aime, de Guiche; sentez-vous tout le prix de ces deux mots? Ils signifient que vous pouvez lever le front, que vous pouvez dormir tranquille, que vous pouvez remercier Dieu à chaque minute de votre vie! on vous aime, cela signifie que vous pouvez tout entendre, même le conseil d’un ami qui veut vous ménager votre bonheur. On vous aime, de Guiche, on vous aime! Vous ne passerez point ces nuits atroces, ces nuits sans fin que traversent, l’œil aride et le cœur dévoré, d’autres gens destinés à mourir. Vous vivrez longtemps, si vous faites comme l’avare qui, brin à brin, miette à miette, caresse et entasse diamants et or. On vous aime! permettez-moi de vous dire ce qu’il faut faire pour qu’on vous aime toujours.
De Guiche regarda quelque temps ce malheureux jeune homme à moitié fou de désespoir, et il lui passa dans l’âme comme un remords de son bonheur.
Raoul se remettait de son exaltation fiévreuse pour prendre la voix et la physionomie d’un homme impassible.
— On fera souffrir, dit-il, celle dont je voudrais encore pouvoir dire le nom. Jurez-moi, non seulement que vous n’y aiderez en rien, mais encore que vous la défendrez quand il se pourra, comme je l’eusse fait moi-même.
— Je le jure! répliqua de Guiche.
— Et, dit Raoul, un jour que vous lui aurez rendu quelque grand service, un jour qu’elle vous remerciera, promettez-moi de lui dire ces paroles: «Je vous ai fait ce bien, madame, sur la recommandation de M. de Bragelonne, à qui vous avez fait tant de mal.»
— Je le jure! murmura de Guiche attendri.
— Voilà tout. Adieu! Je pars demain ou après pour Toulon. Si vous avez quelques heures, donnez-les-moi.
— Tout! tout! s’écria le jeune homme.
— Merci!
— Et qu’allez-vous faire de ce pas?
— Je m’en vais retrouver M. le comte chez Planchet, où nous espérons trouver M. d’Artagnan.
— M. d’Artagnan?
— Je veux l’embrasser avant mon départ. C’est un brave homme qui m’aimait. Adieu, cher ami; on vous attend sans doute, vous me retrouverez, quand il vous plaira, au logis du comte. Adieu!
Les deux jeunes gens s’embrassèrent. Ceux qui les eussent vus ainsi l’un et l’autre n’eussent pas manqué de dire en montrant Raoul: «C’est celui-là qui est l’homme heureux.»
Chapitre CCXXXV — L’inventaire de Planchet
Athos, pendant la visite faite au Luxembourg par Raoul, était allé, en effet, chez Planchet pour avoir des nouvelles de d’Artagnan.
Le gentilhomme, en arrivant rue des Lombards, trouva la boutique de l’épicier fort encombrée; mais ce n’était pas l’encombrement d’une vente heureuse ou celui d’un arrivage de marchandises.
Planchet ne trônait pas comme d’habitude sur les sacs et les barils. Non. Un garçon, la plume à l’oreille, un autre, le carnet à la main, inscrivaient force chiffres, tandis qu’un troisième comptait et pesait.
Il s’agissait d’un inventaire. Athos, qui n’était pas commerçant, se sentit un peu embarrassé par les obstacles matériels et la majesté de ceux qui instrumentaient ainsi.
Il voyait renvoyer plusieurs pratiques et se demandait si lui, qui ne venait rien acheter, ne serait pas à plus forte raison importun.
Aussi demanda-t-il fort poliment aux garçons comment on pourrait parler à M. Planchet.
La réponse, assez négligente, fut que M. Planchet achevait ses malles.
Ces mots firent dresser l’oreille à Athos.
— Comment, ses malles? dit-il; M. Planchet part-il?
— Oui, monsieur, sur l’heure.
— Alors, messieurs, veuillez le faire prévenir que M. le comte de La Fère désire lui parler un moment.
Au nom du comte de La Fère, un des garçons, accoutumé sans doute à n’entendre prononcer ce nom qu’avec respect, se détacha pour aller prévenir Planchet.
Ce fut le moment où Raoul, libre enfin, après sa cruelle scène avec Montalais, arrivait chez l’épicier.
Planchet, sur le rapport de son garçon, quitta sa besogne et accourut.
— Ah! monsieur le comte, dit-il, que de joie! et quelle étoile vous amène?
— Mon cher Planchet, dit Athos en serrant les mains de son fils, dont il remarquait à la dérobée l’air attristé, nous venons savoir de vous... Mais dans quel embarras je vous trouve! vous êtes blanc comme un meunier, où vous êtes-vous fourré?
— Ah! diable! prenez garde, monsieur, et ne m’approchez pas que je ne me sois bien secoué.
— Pourquoi donc? farine ou poudre ne font que blanchir?
— Non pas, non pas! ce que vous voyez là, sur mes bras, c’est de l’arsenic.
— De l’arsenic?
— Oui. Je fais mes provisions pour les rats.
— Oh! dans un établissement comme celui-ci, les rats jouent un grand rôle.
— Ce n’est pas de cet établissement que je m’occupe, monsieur le comte: les rats m’y ont plus mangé qu’ils ne me mangeront.
— Que voulez-vous dire?
— Mais, vous avez pu le voir, monsieur le comte, on fait mon inventaire.
— Vous quittez le commerce?
— Eh! mon Dieu, oui; je cède mon fonds à un de mes garçons.
— Bah! vous êtes donc assez riche?
— Monsieur, j’ai pris la ville en dégoût; je ne sais si c’est parce que je vieillis, et que, comme le disait un jour M. d’Artagnan, quand on vieillit, on pense plus souvent aux choses de la jeunesse; mais, depuis quelque temps, je me sens entraîné vers la campagne et le jardinage: j’étais paysan, moi, autrefois.
Et Planchet ponctua cet aveu d’un petit rire un peu prétentieux pour un homme qui eût fait profession d’humilité.
Athos approuva du geste.
— Vous achetez des terres? dit-il ensuite.
— J’ai acheté, monsieur.
— Ah! tant mieux.
— Une petite maison à Fontainebleau et quelque vingt arpents aux alentours.
— Très bien, Planchet, mon compliment.
— Mais, monsieur, nous sommes bien mal ici; voilà que ma maudite poussière vous fait tousser. Corbleu! je ne me soucie pas d’empoisonner le plus digne gentilhomme de ce royaume.
Athos ne sourit pas à cette plaisanterie, que lui décochait Planchet pour s’essayer aux facéties mondaines.
— Oui, dit-il, causons à l’écart; chez vous, par exemple. Vous avez un chez-vous, n’est-ce pas?
— Certainement, monsieur le comte.
— Là-haut, peut-être?
Et Athos, voyant Planchet embarrassé, voulut le dégager en passant devant.
— C’est que... dit Planchet en hésitant.
Athos se méprit au sens de cette hésitation, et, l’attribuant à une crainte qu’aurait l’épicier d’offrir une hospitalité médiocre:
— N’importe, n’importe! dit-il en passant toujours, le logement d’un marchand, dans ce quartier, a le droit de ne pas être un palais. Allons toujours.
Raoul le précéda lestement et entra.
Deux cris se firent entendre simultanément; on pourrait dire trois.
L’un de ces cris domina les autres: il était poussé par une femme.
L’autre sortit de la bouche de Raoul. C’était une exclamation de surprise. Il ne l’eût pas plutôt poussée qu’il ferma vivement la porte.
Le troisième était de l’effroi. Planchet l’avait proféré.
— Pardon, ajouta-t-il, c’est que Madame s’habille.
Raoul avait vu sans doute que Planchet disait vrai, car il fit un pas pour redescendre.
— Madame?... dit Athos. Ah! pardon, mon cher, j’ignorais que vous eussiez là-haut...
— C’est Trüchen, ajouta Planchet un peu rouge.
— C’est ce qu’il vous plaira, mon bon Planchet; pardon de notre indiscrétion.
— Non, non; montez à présent, messieurs.
— Nous n’en ferons rien, dit Athos.
— Oh! Madame étant prévenue, elle aura eu le temps...
— Non, Planchet. Adieu!
— Eh! messieurs, vous ne voudriez pas me désobliger ainsi en demeurant sur l’escalier, ou en sortant de chez moi sans vous être assis?
— Si nous eussions su que vous aviez une dame là-haut, répondit Athos avec son sang-froid habituel, nous eussions demandé à la saluer.
Planchet fut si décontenancé par cette exquise impertinence, qu’il força le passage et ouvrit lui-même la porte pour faire entrer le comte et son fils.
Trüchen était tout à fait vêtue: costume de marchande riche et coquette; œil d’Allemande aux prises avec des yeux français. Elle céda la place après deux révérences, et descendit à la boutique.
Mais ce ne fut pas sans avoir écouté aux portes pour savoir ce que diraient d’elle à Planchet les gentilshommes ses visiteurs.
Athos s’en doutait bien, et ne mit pas la conversation sur ce chapitre.
Planchet, lui, grillait de donner des explications devant lesquelles fuyait Athos.
Aussi, comme certaines ténacités sont plus fortes que toutes les autres, Athos fut-il forcé d’entendre Planchet raconter ses idylles de félicité, traduites en un langage plus chaste que celui de Longus.
Ainsi Planchet raconta-t-il que Trüchen avait charmé son âge mur et porté bonheur à ses affaires, comme Ruth à Booz.
— Il ne vous manque plus que des héritiers de votre prospérité, dit Athos.
— Si j’en avais un, celui-là aurait trois cent mille livres, répliqua Planchet.
— Il faut l’avoir, dit flegmatiquement Athos, ne fût-ce que pour ne pas laisser perdre votre petite fortune.
Ce mot: petite fortune, mit Planchet à son rang, comme autrefois la voix du sergent quand Planchet n’était que piqueur dans le régiment de Piémont, où l’avait placé Rochefort.
Athos comprit que l’épicier épouserait Trüchen, et que, bon gré mal gré, il ferait souche.
Cela lui apparut d’autant plus évidemment, qu’il apprit que le garçon auquel Planchet vendait son fonds était un cousin de Trüchen.
Athos se souvint que ce garçon était rouge de teint comme une giroflée, crépu de cheveux et carré d’épaules.
Il savait tout ce qu’on peut, tout ce qu’on doit savoir sur le sort d’un épicier. Les belles robes de Trüchen ne payaient pas seules l’ennui qu’elle éprouverait à s’occuper de nature champêtre et de jardinage en compagnie d’un mari grisonnant.
Athos comprit donc, comme nous l’avons dit, et, sans transition:
— Que fait M. d’Artagnan? dit-il. On ne l’a pas trouvé au Louvre.
— Ah! monsieur le comte, M. d’Artagnan a disparu.
— Disparu? fit Athos avec surprise.
— Oh! monsieur, nous savons ce que cela veut dire.
— Mais, moi, je ne le sais pas.
— Quand M. d’Artagnan disparaît, c’est toujours pour quelque mission ou quelque affaire.
— Il vous en aurait parlé?
— Jamais.
— Vous avez su autrefois cependant son départ pour l’Angleterre?
— À cause de la spéculation, fit étourdiment Planchet.
— La spéculation?
— Je veux dire... interrompit Planchet gêné.
— Bien, bien, vos affaires, non plus que celles de notre ami, ne sont en jeu; l’intérêt qu’il nous inspire m’a poussé seul à vous questionner. Puisque le capitaine des mousquetaires n’est pas ici, puisque l’on ne peut obtenir de vous aucun renseignement sur l’endroit où on pourrait rencontrer M. d’Artagnan, nous allons prendre congé de vous. Au revoir, Planchet! au revoir! Partons, Raoul.
— Monsieur le comte, je voudrais pouvoir vous dire...
— Nullement, nullement; ce n’est pas moi qui reproche à un serviteur la discrétion.
Ce mot: serviteur, frappa rudement le demi-millionnaire Planchet; mais le respect et la bonhomie naturels l’emportèrent sur l’orgueil.
— Il n’y a rien d’indiscret à vous dire, monsieur le comte, que M. d’Artagnan est venu ici l’autre jour.
— Ah! ah!
— Et qu’il y est resté plusieurs heures à consulter une carte géographique.
— Vous avez raison, mon ami, n’en dites pas davantage.
— Et cette carte, la voici comme preuve, ajouta Planchet, qui alla la chercher sur la muraille voisine, où elle était suspendue par une tresse formant triangle avec la traverse à laquelle était cloué le plan consulté par le capitaine lors de sa visite à Planchet.
Il apporta, en effet, au comte de La Fère, une carte de France, sur laquelle, l’œil exercé de celui-ci découvrit un itinéraire pointé avec de petites épingles; là où l’épingle manquait, le trou faisait foi et jalon.
Athos, en suivant du regard les épingles et les trous vit que d’Artagnan avait dû prendre la direction du Midi et marcher jusqu’à la Méditerranée, du côté de Toulon. C’était auprès de Cannes que s’arrêtaient les marques et les endroits ponctués.
Le comte de La Fère se creusa pendant quelques instants la cervelle pour deviner ce que le mousquetaire allait faire à Cannes, et quel motif il pouvait avoir pour aller observer les rives du Var.
Les réflexions d’Athos ne lui suggérèrent rien. Sa perspicacité accoutumée resta en défaut. Raoul ne devina pas plus que son père.
— N’importe! dit le jeune homme au comte, qui, silencieusement et du doigt, lui avait fait comprendre la marche de d’Artagnan, on peut avouer qu’il y a une providence toujours occupée de rapprocher notre destinée de celle de M. d’Artagnan. Le voilà du côté de Cannes, et vous, monsieur, vous me conduisez au moins jusqu’à Toulon. Soyez sûr que nous le retrouverons bien plus aisément sur notre route que sur cette carte.
Puis, prenant congé de Planchet, qui gourmandait ses garçons, même le cousin de Trüchen, son successeur, les gentilshommes se mirent en chemin pour aller rendre visite à M. le duc de Beaufort.
À la sortie de la boutique de l’épicier, ils virent un coche, dépositaire futur des charmes de Mlle Trüchen et des sacs d’écus de M. Planchet.
— Chacun s’achemine au bonheur par la route qu’il choisit, dit tristement Raoul.
— Route de Fontainebleau! cria Planchet à son cocher.
Chapitre CCXXXVI — L’inventaire de M. de Beaufort
Avoir causé de d’Artagnan avec Planchet, avoir vu Planchet quitter Paris pour s’ensevelir dans la retraite, c’était pour Athos et son fils comme un dernier adieu à tout ce bruit de la capitale, à leur vie d’autrefois.
Que laissaient-ils, en effet, derrière eux, ces gens, dont l’un avait épuisé tout le siècle dernier avec la gloire, et l’autre tout l’âge nouveau avec le malheur? Évidemment ni l’un ni l’autre de ces deux hommes n’avaient rien à demander à leurs contemporains.
Il ne restait plus qu’à rendre une visite à M. de Beaufort et à régler les conditions de départ.
Le duc était logé magnifiquement à Paris. Il avait le train superbe des grandes fortunes que certains vieillards se rappelaient avoir vues fleurir du temps des libéralités de Henri III.
Alors, réellement, certains grands seigneurs étaient plus riches que le roi. Ils le savaient, en usaient, et ne se privaient pas du plaisir d’humilier un peu Sa Majesté Royale. C’était cette aristocratie égoïste que Richelieu avait contrainte à contribuer de son sang, de sa bourse et de ses révérences à ce qu’on appela dès lors le service du roi.
Depuis Louis XI, le terrible faucheur des grands, jusqu’à Richelieu, combien de familles avaient relevé la tête! Combien, depuis Richelieu jusqu’à Louis XIV l’avaient courbée, qui ne la relevèrent plus! Mais M. de Beaufort était né prince et d’un sang qui ne se répand point sur les échafauds, si ce n’est par sentence des peuples.
Ce prince avait donc conservé une grande habitude de vivre. Comment payait-il ses chevaux, ses gens et sa table? Nul ne le savait, lui moins que les autres. Seulement, il y avait alors le privilège pour les fils de roi, que nul ne refusait de devenir leur créancier, soit par respect, soit par dévouement, soit par la persuasion que l’on serait payé un jour.
Athos et Raoul trouvèrent donc la maison du prince encombrée à la façon de celle de Planchet.
Le duc aussi faisait son inventaire, c’est-à-dire qu’il distribuait à ses amis, tous ses créanciers, chaque valeur un peu considérable de sa maison.
Devant deux millions à peu près, ce qui était énorme alors, M. de Beaufort avait calculé qu’il ne pourrait partir pour l’Afrique sans une belle somme, et, pour trouver cette somme, il distribuait aux créanciers passés vaisselle, armes, joyaux et meubles, ce qui était plus magnifique que de vendre, et lui rapportait le double.
En effet, comment un homme auquel on doit dix mille livres refuse-t-il d’emporter un présent de six mille, rehaussé du mérite d’avoir appartenu au descendant de Henri IV, et comment, après avoir emporté ce présent, refuserait-il dix mille autres livres à ce généreux seigneur?
C’est donc ce qui était arrivé. Le prince n’avait plus de maison, ce qui devient inutile à un amiral dont l’appartement est son navire. Il n’avait plus d’armes superflues, depuis qu’il se plaçait au milieu de ses canons; plus de joyaux que la mer eût pu dévorer; mais il avait trois ou quatre cent mille écus dans ses coffres.
Et partout, dans la maison, il y avait un mouvement joyeux de gens qui croyaient piller Monseigneur.
Le prince possédait au suprême degré l’art de rendre heureux les créanciers les plus à plaindre. Tout homme pressé, toute bourse vide rencontraient chez lui patience et intelligence de sa position.
Aux uns il disait:
— Je voudrais bien avoir ce que vous avez; je vous le donnerais.
Et aux autres:
— Je n’ai que cette aiguière d’argent, elle vaut toujours bien cinq cents livres; prenez-la.
Ce qui fait, tant la bonne mine est un paiement courant, que le prince trouvait sans cesse à renouveler ses créanciers.
Cette fois, il n’y mettait plus de cérémonie, et l’on eût dit un pillage; il donnait tout.
La fable orientale de ce pauvre Arabe qui enlève du pillage d’un palais une marmite au fond de laquelle il a caché un sac d’or, et que tout le monde laisse passer librement et sans le jalouser, cette fable était devenue chez le prince une vérité. Bon nombre de fournisseurs se payaient sur les offices du duc.
Ainsi l’état de bouche, qui pillait les vestiaires et les selleries, trouvait peu de prix dans ces riens que prisaient bien fort les selliers ou les tailleurs.
Jaloux de rapporter chez leurs femmes des confitures données par Monseigneur, on les voyait bondir joyeux sous le poids des terrines et des bouteilles glorieusement estampillées aux armes du prince.
M. de Beaufort finit par donner ses chevaux et le foin des greniers. Il fit plus de trente heureux avec ses batteries de cuisine, et trois cents avec sa cave.
De plus, tous ces gens s’en allaient avec la conviction que M. de Beaufort n’agissait de la sorte qu’en prévision d’une nouvelle fortune cachée sous les tentes arabes.
On se répétait, tout en dévastant son hôtel, qu’il était envoyé à Djidgelli par le roi pour reconstituer sa richesse perdue; que les trésors d’Afrique seraient partagés par moitié entre l’amiral et le roi de France; que ces trésors consistaient en des mines de diamants ou d’autres pierres fabuleuses; les mines d’argent ou d’or de l’Atlas n’obtenaient pas même l’honneur d’une mention.
Outre les mines à exploiter, ce qui n’arriverait qu’après la campagne, il y aurait le butin fait par l’armée.
M. de Beaufort mettrait la main sur tout ce que les riches écumeurs de mer avaient volé à la chrétienté depuis la bataille de Lépante. Le nombre des millions ne se comptait plus.
Or, pourquoi aurait-il ménagé les pauvres ustensiles de sa vie passée, celui qui allait être en quête des plus rares trésors? Et, réciproquement, comment aurait-on ménagé le bien de celui qui se ménageait si peu lui-même?
Voilà quelle était la situation. Athos, avec son regard investigateur, s’en rendit compte du premier coup d’œil.
Il trouva l’amiral de France un peu étourdi, car il sortait de table, d’une table de cinquante couverts, où l’on avait bu longtemps à la prospérité de l’expédition; où, au dessert, on avait abandonné les restes aux valets et les plats vides aux curieux.
Le prince s’était enivré de sa ruine et de sa popularité tout ensemble. Il avait bu son ancien vin à la santé de son vin futur.
Quand il vit Athos avec Raoul.
— Voilà, s’écria-t-il, mon aide de camp que l’on m’amène. Venez par ici, comte; venez par ici, Vicomte.
Athos cherchait un passage dans la jonchée de linge et de vaisselle.
— Ah! oui, enjambez, dit le duc.
Et il offrit un verre plein à Athos.
Celui-ci accepta; Raoul mouilla ses lèvres à peine.
— Voici votre commission, dit le prince à Raoul. Je l’avais préparée, comptant sur vous. Vous allez courir devant moi jusqu’à Antibes.
— Oui, monseigneur.
— Voici l’ordre.
Et M. de Beaufort donna l’ordre à Bragelonne.
— Connaissez-vous la mer? dit-il.
— Oui, monseigneur, j’ai voyagé avec M. le prince.
— Bien. Tous ces chalands, toutes ces allèges m’attendront pour me faire escorte et charrier mes provisions. Il faut que l’armée puisse s’embarquer dans quinze jours au plus tard.
— Ce sera fait, monseigneur.
— Le présent ordre vous donne le droit de visite et de recherche dans toutes les îles qui longent la côte; vous y ferez les enrôlements et les enlèvements que vous voudrez pour moi.
— Oui, monsieur le duc.
— Et, comme vous êtes un homme actif, comme vous travaillerez beaucoup, vous dépenserez beaucoup d’argent.
— J’espère que non, monseigneur.
— J’espère que si. Mon intendant a préparé des bons de mille livres payables sur les villes du Midi. On vous en donnera cent. Allez, cher vicomte.
Athos interrompit le prince:
— Gardez votre argent, monseigneur; la guerre se fait chez les Arabes avec de l’or autant qu’avec du plomb.
— Je veux essayer du contraire, repartit le duc, et puis vous savez mes idées sur mon expédition: beaucoup de bruit, beaucoup de feu, et je disparaîtrai, s’il le faut, dans la fumée.
Ayant ainsi parlé, M. de Beaufort voulut se remettre à rire; mais il était mal tombé avec Athos et Raoul. Il s’en aperçut aussitôt.
— Ah! dit-il avec l’égoïsme courtois de son rang et de son âge, vous êtes des gens qu’il ne faut pas voir après le dîner, froids, roides et secs, quand je suis tout feu, tout souplesse et tout vin. Non, le diable m’emporte! je vous verrai toujours à jeun, vicomte; et vous, comte, si vous continuez, je ne vous verrai plus.
Il disait cela en serrant la main d’Athos, qui lui répondit en souriant:
— Monseigneur, ne faites pas cet éclat, parce que vous avez beaucoup d’argent. Je vous prédis que, avant un mois, vous serez sec, roide et froid, en présence de votre coffre, et qu’alors, ayant Raoul à vos côtés, vous serez surpris de le voir gai, bouillant et généreux, parce qu’il aura des écus neufs à vous offrir.
— Dieu vous entende! s’écria le duc enchanté. Je vous garde, comte.
— Non, je pars avec Raoul; la mission dont vous le chargez est pénible, difficile. Seul, il aurait trop de peine à la remplir. Vous ne faites pas attention, monseigneur, que vous venez de lui donner un commandement de premier ordre.
— Bah!
— Et dans la marine!
— C’est vrai. Mais ne fait-on pas tout ce qu’on veut, quand on lui ressemble?
— Monseigneur, vous ne trouverez nulle part autant de zèle et d’intelligence, autant de réelle bravoure que chez Raoul; mais, s’il vous manquait votre embarquement, vous n’auriez que ce que vous méritez.
— Le voilà qui me gronde!
— Monseigneur, pour approvisionner une flotte, pour rallier une flottille, pour enrôler votre service maritime, il faudrait un an à un amiral. Raoul est un capitaine de cavalerie, et vous lui donnez quinze jours.
— Je vous dis qu’il s’en tirera.
— Je le crois bien; mais je l’y aiderai.
— J’ai bien compté sur vous, et je compte bien même qu’une fois à Toulon, vous ne le laisserez pas partir seul.
— Oh! fit Athos en secouant la tête.
— Patience! patience!
— Monseigneur, laissez-nous prendre congé.
— Allez donc, et que ma fortune vous aide!
— Adieu, monseigneur, et que votre fortune vous aide aussi!
— Voilà une expédition bien commencée, dit Athos à son fils. Pas de vivres, pas de réserves, pas de flottille de charge; que fera-t-on ainsi?
— Bon! murmura Raoul, si tous y vont faire ce que j’y ferai, les vivres ne manqueront pas.
— Monsieur, répliqua sévèrement Athos, ne soyez pas injuste et fou dans votre égoïsme ou dans votre douleur, comme il vous plaira. Dès que vous partez pour cette guerre avec l’intention d’y mourir, vous n’avez besoin de personne, et ce n’était pas la peine de vous faire recommander à M. de Beaufort. Dès que vous approchez du prince commandant, dès que vous acceptez la responsabilité d’une charge dans l’armée, il ne s’agit plus de vous, il s’agit de tous ces pauvres soldats qui, comme vous, ont un cœur et un corps, qui pleureront la patrie et souffriront toutes les nécessités de la condition humaine. Sachez, Raoul, que l’officier est un ministre aussi utile qu’un prêtre, et qu’il doit avoir plus de charité qu’un prêtre.
— Monsieur, je le savais et je l’ai pratiqué, je l’eusse fait encore... mais...
— Vous oubliez aussi que vous êtes d’un pays fier de sa gloire militaire; allez mourir si vous voulez, mais ne mourez pas sans honneur et sans profit pour la France. Allons, Raoul, ne vous attristez pas de mes paroles; je vous aime et voudrais que vous fussiez parfait.
— J’aime vos reproches, monsieur, dit doucement le jeune homme; ils me guérissent, ils me prouvent que quelqu’un m’aime encore.
— Et maintenant, partons, Raoul; le temps est si beau, le ciel est si pur, ce ciel que nous trouverons toujours au-dessus de nos têtes, que vous reverrez plus pur encore à Djidgelli, et qui vous parlera de moi là-bas comme ici il me parle de Dieu.
Les deux gentilshommes, après s’être accordés sur ce point, s’entretinrent des folles façons du duc, convinrent que la France serait servie d’une manière incomplète dans l’esprit et la pratique de l’expédition, et, ayant résumé cette politique par le mot vanité, ils se mirent en marche pour obéir à leur volonté plus encore qu’au destin.
Le sacrifice était accompli.
Chapitre CCXXXVII — Le plat d’argent
Le voyage fut doux. Athos et son fils traversèrent toute la France en faisant une quinzaine de lieues par jour, quelquefois davantage, selon que le chagrin de Raoul redoublait d’intensité.
Ils mirent quinze jours pour arriver à Toulon, et perdirent tout à fait les traces de d’Artagnan à Antibes.
Il faut croire que le capitaine des mousquetaires avait voulu garder l’incognito dans ces parages; car Athos recueillit de ses informations l’assurance qu’on avait vu le cavalier qu’il dépeignit changer ses chevaux contre une voiture bien fermée à partir d’Avignon.
Raoul se désespérait de ne point rencontrer d’Artagnan, il manquait à ce cœur tendre l’adieu et la consolation de ce cœur d’acier.
Athos savait par expérience que d’Artagnan devenait impénétrable lorsqu’il s’occupait d’une affaire sérieuse, soit pour son compte, soit pour le service du roi.
Il craignit même d’offenser son ami ou de lui nuire en prenant trop d’informations. Cependant, quand Raoul commença son travail de classement pour la flottille, et qu’il rassembla les chalands et allèges pour les envoyer à Toulon, l’un des pêcheurs apprit au comte que son bateau était en radoub depuis un voyage qu’il avait fait pour le compte d’un gentilhomme très pressé de s’embarquer.
Athos, croyant que cet homme mentait pour rester libre et gagner plus d’argent à pêcher quand tous ses compagnons seraient partis, insista pour avoir des détails.
Le pêcheur lui apprit que, environ six jours en deçà, un homme était venu louer son bateau pendant la nuit pour rendre une visite à l’île Saint-Honorat. Le prix fut convenu; mais le gentilhomme était arrivé avec une grande caisse de voiture qu’il avait voulu embarquer malgré les difficultés de toute nature que présentait cette opération. Le pêcheur avait voulu se dédire. Il avait menacé, et sa menace n’avait abouti qu’à lui procurer un grand nombre de coups de canne rudement appliqués par ce gentilhomme, qui frappait fort et longtemps. Tout maugréant, le pêcheur avait eu recours au syndic de ses confrères d’Antibes, lesquels entre eux font la justice et se protègent; mais le gentilhomme avait exhibé certain papier à la vue duquel le syndic, saluant jusqu’à terre avait enjoint au pêcheur d’obéir, en le gourmandant d’avoir été récalcitrant. Alors on était parti avec le chargement.
— Mais tout cela ne nous dit pas, reprit Athos, comment vous avez échoué.
— Le voici. J’allais sur Saint-Honorat, ainsi que me l’avait dit le gentilhomme; mais il changea d’avis et prétendit que je ne pourrais passer au sud de l’abbaye.
— Pourquoi pas?
— Parce que, monsieur, il y a, en face de la tour carrée des Bénédictins, vers la pointe du sud, le banc des Moines.
— Un écueil? fit Athos.
— À fleur d’eau et sous l’eau, passage dangereux, mais que j’ai franchi mille fois; le gentilhomme demanda que je le déposasse à Sainte-Marguerite.
— Eh bien?
— Eh bien! monsieur, s’écria le pêcheur avec son accent provençal, on est marin ou on ne l’est pas, on connaît sa passe ou l’on n’est qu’une pluie d’eau douce. Je m’obstinais à vouloir passer. Le gentilhomme me prit au cou et m’annonça tranquillement qu’il allait m’étrangler. Mon second s’arma d’une hache, et moi aussi. Nous avions à venger l’affront de la nuit. Mais le gentilhomme mit l’épée à la main, avec des mouvements si vifs, que nous ne pûmes approcher ni l’un ni l’autre. J’allais lui lancer ma hache à la tête, et j’étais dans mon droit, n’est-ce pas, monsieur? car un marin sur son bord est maître, comme un bourgeois dans sa chambre; j’allais donc, pour me défendre couper en deux le gentilhomme, lorsque tout à coup, vous me croirez si vous voulez, monsieur, ce coffre de carrosse s’ouvrit je ne sais comment, et il en sortit une manière de fantôme, coiffé d’un casque noir, avec un masque noir, quelque chose d’effrayant à voir qui nous menace du poing.
— C’était? dit Athos.
— C’était le diable, monsieur! car le gentilhomme, joyeux, s’écria en le voyant: «Ah! merci, monseigneur.»
— C’est étrange! murmura le comte en regardant Raoul.
— Que fîtes-vous? demanda celui-ci au pêcheur.
— Vous comprenez bien, monsieur, que deux pauvres hommes comme nous étaient déjà trop peu contre deux gentilshommes; mais contre le diable! ah bien! oui! Nous ne nous consultâmes pas, mon compagnon et moi, mais nous ne fîmes qu’un saut à la mer: nous étions à sept ou huit cents pieds de la côte.
— Et alors?
— Et alors, monsieur, comme il faisait un petit vent sud-ouest, la barque fila toujours et alla se jeter dans les sables de Sainte-Marguerite.
— Oh!... mais les deux voyageurs?
— Bah! n’ayez donc pas d’inquiétudes. Voilà bien la preuve que l’un était le diable et protégeait l’autre; car, lorsque nous regagnâmes le bateau à la nage, au lieu de trouver ces deux créatures brisées par le choc, nous ne trouvâmes plus rien, pas même le carrosse.
— Étrange! étrange! répéta le comte. Mais, depuis, mon ami, qu’avez-vous fait?
— Ma plainte au gouverneur de Sainte-Marguerite, qui m’a mis le doigt sous le nez en m’annonçant que, si je cherchais à lui conter des sornettes pareilles, il me les paierait en coups d’étrivières.
— Le gouverneur?
— Oui, monsieur; et cependant mon bateau était brisé, bien brisé, puisque la proue est restée sur la pointe de Sainte-Marguerite, et que le charpentier me demande cent vingt livres pour la réparation.
— C’est bon, répliqua Raoul, vous serez exempté de service. Allez.
— Nous irons à Sainte-Marguerite, voulez-vous? dit ensuite Athos à Bragelonne.
— Oui, monsieur; car il y a là quelque chose à éclaircir et cet homme ne me fait pas l’effet d’avoir dit la vérité.
— Ni à moi non plus, Raoul. Cette histoire du gentilhomme masqué et du carrosse disparu me fait l’effet d’une manière de cacher la violence que ce rustre aurait peut-être commise en pleine mer sur son passager, pour le punir de l’insistance qu’il avait mise à s’embarquer.
— J’en ai conçu le soupçon, et le carrosse aurait contenu des valeurs bien plutôt qu’un homme.
— Nous verrons cela, Raoul. Très certainement, ce gentilhomme ressemble à d’Artagnan; je reconnais ses façons. Hélas! nous ne sommes plus les jeunes invincibles d’autrefois. Qui sait si la hache ou la barre de ce mauvais caboteur n’a pas réussi à faire ce que les plus fines épées de l’Europe, les balles et les boulets n’ont pas fait depuis quarante ans.
Le jour même, ils partirent pour Sainte-Marguerite, à bord d’un chasse marée venu de Toulon sur ordre.
L’impression qu’ils ressentirent en abordant fut un bien-être singulier. L’île était pleine de fleurs et de fruits, elle servait de jardin au gouverneur dans sa partie cultivée. Les orangers, les grenadiers, les figuiers courbaient sous le poids de leurs fruits d’or et d’azur. Tout autour de ce jardin, dans sa partie inculte, les perdrix rouges couraient par bandes dans les ronces et dans les touffes de genévriers, et, à chaque pas que faisaient Raoul et le comte, un lapin effrayé quittait les marjolaines et les bruyères pour rentrer dans son terrier.
En effet, cette bienheureuse île était inhabitée. Plate, n’offrant qu’une anse pour l’arrivée des embarcations, et sous la protection du gouverneur, qui partageait avec eux, les contrebandiers s’en servaient comme d’un entrepôt provisoire, à la charge de ne point tuer le gibier ni dévaster le jardin. Moyennant ce compromis, le gouverneur se contentait d’une garnison de huit hommes pour garder sa forteresse, dans laquelle moisissaient douze canons. Ce gouverneur était donc un heureux métayer, récoltant vins, figues, huiles et oranges, faisant confire ses citrons et ses cédrats au soleil de ses casemates.
La forteresse, ceinte d’un fossé profond, son seul gardien, levait comme trois têtes ses trois tourelles, liées l’une à l’autre par des terrasses de mousse.
Athos et Raoul longèrent pendant quelque temps les clôtures du jardin sans trouver quelqu’un qui les introduisît chez le gouverneur. Ils finirent par entrer dans le jardin. C’était le moment le plus chaud de la journée.
Alors tout se cache sous l’herbe et sous la pierre. Le ciel étend ses voiles de feu comme pour étouffer tous les bruits, pour envelopper toutes les existences. Les perdrix sous les genêts, la mouche sous la feuille, s’endorment comme le flot sous le ciel.
Athos aperçut seulement sur la terrasse, entre la deuxième et la troisième cour, un soldat qui portait comme un panier de provisions sur sa tête. Cet homme revint presque aussitôt sans son panier, et disparut dans l’ombre de la guérite.
Athos comprit que cet homme portait à dîner à quelqu’un et que, après avoir fait son service, il revenait dîner lui-même.
Tout à coup il s’entendit appeler, et, levant la tête, aperçut dans l’encadrement des barreaux d’une fenêtre quelque chose de blanc, comme une main qui s’agitait, quelque chose d’éblouissant, comme une arme frappée des rayons du soleil.
Et, avant qu’il se fût rendu compte de ce qu’il venait de voir, une traînée lumineuse, accompagnée d’un sifflement dans l’air, appela son attention du donjon sur la terre.
Un second bruit mat se fit entendre dans le fossé, et Raoul courut ramasser un plat d’argent qui venait de rouler jusque dans les sables desséchés.
La main qui avait lancé ce plat fit un signe aux deux gentilshommes, puis elle disparut.
Alors Raoul et Athos, s’approchant l’un de l’autre, se mirent à considérer attentivement le plat souillé de poussière, et ils découvrirent, sur le fond, des caractères tracés avec la pointe d’un couteau:
«Je suis, disait l’inscription, le frère du roi de France, prisonnier aujourd’hui, fou demain. Gentilshommes français et chrétiens, priez Dieu pour l’âme et la raison du fils de vos maîtres!»
Le plat tomba des mains d’Athos, pendant que Raoul cherchait à pénétrer le sens mystérieux de ces mots lugubres.
Au même instant, un cri se fit entendre du haut du donjon. Raoul, prompt comme l’éclair, courba la tête et força son père à se courber aussi. Un canon de mousquet venait de reluire à la crête du mur. Une fumée blanche jaillit comme un panache à l’orifice du mousquet, et une balle vint s’aplatir sur une pierre, à six pouces des deux gentilshommes. Un autre mousquet parut encore et s’abaissa.
— Cordieu! s’écria Athos, assassine-t-on les gens, ici? Descendez, lâches que vous êtes!
— Oui, descendez! dit Raoul furieux en montrant le poing au château.
L’un des deux assaillants, celui qui allait tirer le coup de mousquet, répondit à ces cris par une exclamation de surprise, et, comme son compagnon voulait continuer l’attaque et ressaisissait le mousquet tout armé, celui qui venait de s’écrier releva l’arme, et le coup partit en l’air.
Athos et Raoul, voyant qu’on disparaissait de la plate-forme pensèrent qu’on allait venir à eux, et ils attendirent de pied ferme.
Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, qu’un coup de baguette sur le tambour appela les huit soldats de la garnison, lesquels se montrèrent sur l’autre bord du fossé avec leurs mousquets. À la tête de ces hommes se tenait un officier que le vicomte de Bragelonne reconnut pour celui qui avait tiré le premier coup de mousquet.
Cet homme ordonna aux soldats d’apprêter les armes.
— Nous allons être fusillés! s’écria Raoul. L’épée à la main, du moins, et sautons le fossé! Nous tuerons bien chacun un de ces coquins quand leurs mousquets seront vides.
Et déjà Raoul, joignant le mouvement au conseil s’élançait, suivi d’Athos, lorsqu’une voix bien connue retentit derrière eux.
— Athos! Raoul! criait cette voix.
— D’Artagnan! répondirent les deux gentilshommes.
— Armes bas, mordioux! s’écria le capitaine aux soldats. J’étais bien sûr de ce que je disais, moi!
Les soldats relevèrent leurs mousquets.
— Que nous arrive-t-il donc? demanda Athos. Quoi! on nous fusille sans nous avertir?
— C’est moi qui allais vous fusiller, répliqua d’Artagnan; et, si le gouverneur vous a manqués, je ne vous eusse pas manqués, moi, chers amis. Quel bonheur que j’aie pris l’habitude de viser longtemps, au lieu de tirer d’instinct en visant! J’ai cru vous reconnaître. Ah! mes chers amis, quel bonheur!
Et d’Artagnan s’essuyait le front, car il avait couru vite, et l’émotion chez lui n’était pas feinte.
— Comment! fit le comte, ce monsieur qui a tiré sur nous est le gouverneur de la forteresse?
— En personne.
— Et pourquoi tirait-il sur nous? que lui avons-nous fait?
— Pardieu! vous avez reçu ce que le prisonnier vous a jeté.
— C’est vrai!
— Ce plat... le prisonnier a écrit quelque chose dessus, n’est-ce pas?
— Oui.
— Je m’en étais douté. Ah! mon Dieu!
Et, d’Artagnan, avec toutes les marques d’une inquiétude mortelle, s’empara du plat pour en lire l’inscription. Quand il eut lu, la pâleur couvrit son visage.
— Oh! mon Dieu! répéta-t-il. Silence! Voici le gouverneur qui vient.
— Et que nous fera-t-il? Est-ce notre faute?...
— C’est donc vrai? dit Athos à demi-voix, c’est donc vrai?
— Silence! vous dis-je, silence! Si l’on croit que vous savez lire, si l’on suppose que vous avez compris, je vous aime bien, chers amis, je me ferais tuer pour vous... mais...
— Mais... dirent Athos et Raoul.
— Mais je ne vous sauverais pas d’une éternelle prison, si je vous sauvais de la mort. Silence, donc! silence encore!
Le gouverneur arrivait, ayant franchi le fossé sur une passerelle de planche.
— Eh bien! dit-il à d’Artagnan, qui vous arrête?
— Vous êtes des Espagnols, vous ne comprenez pas un mot de français, dit vivement le capitaine, bas, à ses amis. Eh bien! reprit-il en s’adressant au gouverneur, j’avais raison, ces messieurs sont deux capitaines espagnols que j’ai connus à Ypres, l’an passé... Ils ne savent pas un mot de français.
— Ah! fit le gouverneur avec attention.
Et il chercha à lire l’inscription du plat.
D’Artagnan le lui ôta des mains, en effaçant les caractères à coups de pointe d’épée.
— Comment! s’écria le gouverneur, que faites-vous? Je ne puis donc pas lire?
— C’est le secret de l’État, répliqua nettement d’Artagnan, et, puisque vous savez, d’après l’ordre du roi, qu’il y a peine de mort contre quiconque le pénétrera, je vais, si vous le voulez, vous laisser lire et vous faire fusiller aussitôt après.
Pendant cette apostrophe, moitié sérieuse moitié ironique, Athos et Raoul gardaient un silence plein de sang-froid.
— Mais il est impossible, dit le gouverneur, que ces messieurs ne comprennent pas au moins quelques mots.
— Laissez donc! quand bien même ils comprendraient ce qu’on parle, ils ne liraient pas ce que l’on écrit. Ils ne le liraient même pas en espagnol. Un noble espagnol, souvenez-vous-en, ne doit jamais savoir lire.
Il fallut que le gouverneur se contentât de ces explications, mais il était tenace.
— Invitez ces messieurs à venir au fort, dit-il.
— Je le veux bien, et j’allais vous le proposer, répliqua d’Artagnan.
Le fait est que le capitaine avait une tout autre idée, et qu’il eût voulu voir ses amis à cent lieues. Mais force lui fut de tenir bon.
Il adressa en espagnol aux deux gentilshommes une invitation que ceux-ci acceptèrent.
On se dirigea vers l’entrée du fort, et, l’incident étant vidé, les huit soldats retournèrent à leurs doux loisirs, un moment troublés par cette aventure inouïe.
Chapitre CCXXXVIII — Captif et geôliers
Une fois entrés dans le fort, et tandis que le gouverneur faisait quelques préparatifs pour recevoir ses hôtes:
— Voyons, dit Athos, un mot d’explication pendant que nous sommes seuls.
— Le voici simplement, répondit le mousquetaire. J’ai conduit à l’île un prisonnier que le roi défend qu’on voie; vous êtes arrivés, il vous a jeté quelque chose par son guichet de fenêtre; j’étais à dîner chez le gouverneur, j’ai vu jeter cet objet, j’ai vu Raoul le ramasser. Il ne me faut pas beaucoup de temps pour comprendre, j’ai compris, et je vous ai crus d’intelligence avec mon prisonnier. Alors...
— Alors vous avez commandé qu’on nous fusillât.
— Ma foi! je l’avoue; mais, si j’ai le premier sauté sur un mousquet, heureusement j’ai été le dernier à vous mettre en joue.
— Si vous m’eussiez tué, d’Artagnan, il m’arrivait ce bonheur de mourir pour la maison royale de France; et c’est un signe d’honneur de mourir par votre main, à vous, son plus noble et son plus loyal défenseur.
— Bon! Athos, que me contez-vous là de la maison royale? balbutia d’Artagnan. Comment! vous, comte, un homme sage et bien avisé, vous croyez à ces folies écrites par un insensé?
— Avec d’autant plus de raison, mon cher chevalier, que vous avez ordre de tuer ceux qui y croiraient, continua Raoul.
— Parce que, répliqua le capitaine de mousquetaires, parce que toute calomnie, si elle est bien absurde, a la chance presque certaine de devenir populaire.
— Non, d’Artagnan, reprit tout bas Athos, parce que le roi ne veut pas que le secret de sa famille transpire dans le peuple et couvre d’infamie les bourreaux du fils de Louis XIII.
— Allons, allons, ne dites pas de ces enfantillages-là, Athos, ou je vous renie pour un homme sensé. D’ailleurs, expliquez-moi comment Louis XIII aurait un fils aux îles Sainte-Marguerite?
— Un fils que vous auriez conduit ici, masqué, dans le bateau d’un pêcheur, fit Athos, pourquoi pas?
D’Artagnan s’arrêta.
— Ah! ah! dit-il, d’où savez-vous qu’un bateau pêcheur?...
— Vous a amené à Sainte-Marguerite avec le carrosse qui renfermait le prisonnier; avec le prisonnier que vous appelez monseigneur? oh! je le sais, reprit le comte.
D’Artagnan mordit ses moustaches.
— Fût-il vrai, dit-il, que j’aie amené ici dans un bateau et avec un carrosse un prisonnier masqué, rien ne prouve que ce prisonnier soit un prince... un prince de la maison de France.
— Oh! demandez cela à Aramis, répondit froidement Athos.
— À Aramis? s’écria le mousquetaire interdit. Vous avez vu Aramis?
— Après sa déconvenue à Vaux, oui; j’ai vu Aramis fugitif, poursuivi, perdu, et Aramis m’en a dit assez pour que je croie aux plaintes que cet infortuné a gravées sur le plat d’argent.
D’Artagnan laissa pencher sa tête avec accablement.
— Voilà, dit-il, comme Dieu se joue de ce que les hommes appellent leur sagesse! Beau secret que celui dont douze ou quinze personnes tiennent en ce moment les lambeaux!... Athos, maudit soit le hasard qui vous a mis en face de moi dans cette affaire! car maintenant...
— Eh bien! dit Athos avec sa douceur sévère, votre secret est-il perdu parce que je le sais? n’en ai-je pas porté d’aussi lourds en ma vie? Ayez donc de la mémoire, mon cher.
— Vous n’en avez jamais porté d’aussi périlleux, repartit d’Artagnan avec tristesse. J’ai comme une idée sinistre que tous ceux qui auront touché à ce secret mourront, et mourront mal.
— Que la volonté de Dieu soit faite, d’Artagnan! Mais voici votre gouverneur.
D’Artagnan et ses amis reprirent aussitôt leurs rôles.
Ce gouverneur, soupçonneux et dur, était pour d’Artagnan d’une politesse allant jusqu’à l’obséquiosité. Il se contenta de faire bonne chère aux voyageurs et de les bien regarder.
Athos et Raoul remarquèrent qu’il cherchait souvent à les embarrasser par de soudaines attaques, ou à les saisir au dépourvu d’attention; mais ni l’un ni l’autre ne se déconcerta. Ce qu’avait dit d’Artagnan put paraître vraisemblable, si le gouverneur ne le crut pas vrai.
On sortit de table pour aller se reposer.
— Comment s’appelle cet homme? Il a mauvaise mine, dit Athos en espagnol à d’Artagnan.
— De Saint-Mars, répliqua le capitaine.
— Ce sera donc le geôlier du jeune prince?
— Eh! le sais-je? Me voici peut-être à Sainte-Marguerite à perpétuité.
— Allons donc! vous?
— Mon ami, je suis dans la situation d’un homme qui trouve un trésor au milieu d’un désert. Il voudrait l’enlever, il ne peut; il voudrait le laisser, il n’ose. Le roi ne me fera pas revenir, craignant qu’un autre ne surveille moins bien que moi; il regrette de ne m’avoir plus, sentant bien que nul ne le servira de près comme moi. Au reste, il arrivera ce qu’il plaira à Dieu.
— Mais, fit observer Raoul, par cela même que vous n’avez rien de certain, c’est que votre état ici est provisoire, et vous retournerez à Paris.
— Demandez donc à ces messieurs, interrompit Saint-Mars, ce qu’ils venaient faire à Sainte-Marguerite.
— Ils venaient, sachant qu’il y avait un couvent de bénédictins à Saint-Honorat, curieux à voir, et dans Sainte-Marguerite une belle chasse.
— À leur disposition, répliqua Saint-Mars, comme à la vôtre.
D’Artagnan remercia.
— Quand partent-ils? ajouta le gouverneur.
— Demain, répondit d’Artagnan.
M. de Saint-Mars alla faire sa ronde et laissa d’Artagnan seul avec les prétendus Espagnols.
— Oh! s’écria le mousquetaire, voilà une vie et une société qui me conviennent peu. Je commande à cet homme, et il me gêne, mordioux!... Tenez, voulez-vous que nous fassions un coup de mousquet sur les lapins? La promenade sera belle et peu fatigante. L’île n’a qu’une lieue et demie de longueur, sur une demi-lieue de large; un vrai parc. Amusons-nous.
— Allons où vous voudrez, d’Artagnan, non pour nous divertir, mais pour causer librement.
D’Artagnan fit un signe à un soldat qui comprit et apporta des fusils de chasse aux gentilshommes, et rentra au fort.
— Et maintenant, fit le mousquetaire, répondez un peu à la question que faisait ce noir Saint-Mars: Qu’êtes-vous venus faire aux îles Lerins?
— Vous dire adieu.
— Me dire adieu? Comment cela? Raoul part?
— Oui.
— Avec M. de Beaufort, je parie?
— Avec M. de Beaufort. Oh! vous devinez toujours cher ami.
— L’habitude...
Pendant que les deux amis commençaient leur entretien, Raoul, la tête lourde, le cœur chargé, s’était assis sur des roches moussues, son mousquet sur les genoux, et, regardant la mer, regardant le ciel, écoutant la voix de son âme, il laissait peu à peu s’éloigner de lui les chasseurs.
D’Artagnan remarqua son absence.
— Il est toujours frappé, n’est-ce pas? dit-il à Athos.
— À mort!
— Oh! vous exagérez, je pense. Raoul est bien trempé. Sur tous les cœurs si nobles, il y a une seconde enveloppe qui fait cuirasse. La première saigne, la seconde résiste.
— Non, répondit Athos, Raoul en mourra.
— Mordioux! fit d’Artagnan sombre.
Et il n’ajouta pas un mot à cette exclamation. Puis, un moment après:
— Pourquoi le laissez-vous partir?
— Parce qu’il le veut.
— Et pourquoi n’allez-vous pas avec lui?
— Parce que je ne veux pas le voir mourir.
D’Artagnan regarda son ami en face.
— Vous savez une chose, continua le comte en s’appuyant au bras du capitaine, vous savez que, dans ma vie, j’ai eu peur de bien peu de choses. Eh bien! j’ai une peur incessante, rongeuse, insurmontable; j’ai peur d’arriver au jour où je tiendrai le cadavre de cet enfant dans mes bras.
— Oh! répondit d’Artagnan, oh!
— Il mourra, je le sais, j’en ai la conviction; je ne veux pas le voir mourir.
— Comment! Athos, vous venez vous poser en présence de l’homme le plus brave que vous dites avoir connu, de votre d’Artagnan, de cet homme sans égal, comme vous l’appeliez autrefois, et vous venez lui dire, en croisant les bras, que vous avez peur de voir votre fils mort, vous qui avez vu tout ce que l’on peut voir en ce monde? Eh bien! pourquoi avez-vous peur de cela, Athos? L’homme, sur cette terre, doit s’attendre à tout, affronter tout.
— Écoutez, mon ami: après m’être usé sur cette terre dont vous parlez, je n’ai plus gardé que deux religions: celle de la vie, mes amitiés, mon devoir de père; celle de l’éternité, l’amour et le respect de Dieu. Maintenant, j’ai en moi la révélation que, si Dieu souffrait qu’en ma présence mon ami ou mon fils rendît le dernier soupir... oh! non, je ne veux même pas vous dire cela, d’Artagnan.
— Dites! dites!
— Je suis fort contre tout, hormis contre la mort de ceux que j’aime. À cela seulement il n’y a pas de remède. Qui meurt gagne, qui voit mourir perd. Non. Tenez: savoir que je ne rencontrerai plus jamais, jamais, sur la terre, celui que j’y voyais avec joie; savoir que nulle part ne sera plus d’Artagnan, ne sera plus Raoul, oh!... je suis vieux, voyez-vous, je n’ai plus de courage; je prie Dieu de m’épargner dans ma faiblesse; mais, s’il me frappait en face, et de cette façon, je le maudirais. Un gentilhomme chrétien ne doit pas maudire son Dieu, d’Artagnan; c’est bien assez d’avoir maudit un roi!
— Hum!... fit d’Artagnan, un peu bouleversé par cette violente tempête de douleurs.
— D’Artagnan, mon ami, vous qui aimez Raoul, voyez-le, ajouta-t-il en montrant son fils; voyez cette tristesse qui ne le quitte jamais. Connaissez-vous rien de plus affreux que d’assister, minute par minute, à l’agonie incessante de ce pauvre cœur?
— Laissez-moi lui parler, Athos. Qui sait?
— Essayez; mais, j’en ai la conviction, vous ne réussirez pas.
— Je ne lui donnerai pas de consolation, je le servirai.
— Vous?
— Sans doute. Est-ce la première fois qu’une femme serait revenue sur une infidélité? Je vais à lui, vous dis-je.
Athos secoua la tête et continua la promenade seul. D’Artagnan, coupant à travers les broussailles, revint à Raoul et lui tendit la main.
— Eh bien! dit d’Artagnan à Raoul, vous avez donc à me parler?
— J’ai à vous demander un service, répliqua Bragelonne.
— Demandez.
— Vous retournerez quelque jour en France?
— Je l’espère.
— Faut-il que j’écrive à Mlle de La Vallière?
— Non, il ne le faut pas.
— J’ai tant de choses à lui dire!
— Venez les lui dire, alors.
— Jamais!
— Eh bien! quelle vertu attribuez-vous à une lettre que votre parole n’ait point?
— Vous avez raison.
— Elle aime le roi, dit brutalement d’Artagnan; c’est une honnête fille.
Raoul tressaillit.
— Et vous, vous qu’elle abandonne, elle vous aime plus que le roi peut-être, mais d’une autre façon.
— D’Artagnan, croyez-vous bien qu’elle aime le roi?
— Elle l’aime à l’idolâtrie. C’est un cœur inaccessible à tout autre sentiment. Vous continueriez à vivre auprès d’elle, que vous seriez son meilleur ami.
— Ah! fit Raoul avec un élan passionné vers cette espérance douloureuse.
— Voulez-vous?
— Ce serait lâche.
— Voilà un mot absurde et qui me conduirait au mépris de votre esprit. Raoul, il n’est jamais lâche, entendez-vous, de faire ce qui est imposé par la violence majeure. Si votre cœur vous dit: «Va là, ou meurs»; allez-y donc, Raoul. A-t-elle été lâche ou brave, elle qui vous aimait, en vous préférant le roi, que son cœur lui commandait impérieusement de vous préférer? Non, elle a été la plus brave de toutes les femmes. Faites donc comme elle, obéissez à vous-même. Savez-vous une chose dont je suis sûr, Raoul?
— Laquelle?
— C’est qu’en la voyant de près avec les yeux d’un homme jaloux...
— Eh bien?
— Eh bien! vous cesserez de l’aimer.
— Vous me décidez, mon cher d’Artagnan.
— À partir pour la revoir?
— Non, à partir pour ne la revoir jamais. Je veux l’aimer toujours.
— Franchement, reprit le mousquetaire, voilà une conclusion à laquelle j’étais loin de m’attendre.
— Tenez, mon ami, vous irez la revoir, vous lui donnerez cette lettre, qui, si vous la jugez à propos, lui expliquera comme à vous ce qui se passe dans mon cœur. Lisez-la, je l’ai préparée cette nuit. Quelque chose me disait que je vous verrais aujourd’hui.
Il tendit cette lettre à d’Artagnan, qui la lut:
«Mademoiselle, vous n’avez pas tort à mes yeux en ne m’aimant pas. Vous n’êtes coupable que d’un tort, celui de m’avoir laissé croire que vous m’aimiez. Cette erreur me coûtera la vie. Je vous la pardonne, mais je ne me la pardonne pas. On dit que les amants heureux sont sourds aux plaintes des amants dédaignés. Il n’en sera point ainsi de vous, qui ne m’aimiez pas, sinon avec anxiété. Je suis sûr que, si j’eusse insisté près de vous pour changer cette amitié en amour, vous eussiez cédé par crainte de me faire mourir ou d’amoindrir l’estime que j’avais pour vous. Il m’est bien doux de mourir en vous sachant libre et satisfaite.
«Aussi, combien vous m’aimerez quand vous ne craindrez plus mon regard ou mon reproche! Vous m’aimerez, parce que, si charmant que vous paraisse un nouvel amour, Dieu ne m’a fait en rien l’inférieur de celui que vous avez choisi, et que mon dévouement, mon sacrifice, ma fin douloureuse m’assurent à vos yeux une supériorité certaine sur lui. J’ai laissé échapper, dans la crédulité naïve de mon cœur, le trésor que je tenais. Beaucoup de gens me disent que vous m’aviez aimé assez pour en venir à m’aimer beaucoup. Cette idée m’enlève toute amertume et me conduit à ne regarder comme ennemi que moi seul.
«Vous accepterez ce dernier adieu, et vous me bénirez de m’être réfugié dans l’asile inviolable où s’éteint toute haine, où dure tout amour.
«Adieu, mademoiselle. S’il fallait acheter de tout mon sang votre bonheur, je donnerais tout mon sang. J’en fais bien le sacrifice à ma misère!
«Raoul, vicomte de Bragelonne.»
— La lettre est bien, dit le capitaine. Je n’ai qu’une chose à lui reprocher.
— Dites-moi laquelle, s’écria Raoul.
— C’est qu’elle dit toute chose, hormis la chose qui s’exhale comme un poison mortel de vos yeux, de votre cœur; hormis l’amour insensé qui vous brûle encore.
Raoul pâlit et se tut.
— Pourquoi n’avez-vous pas écrit seulement ces mots:
«Mademoiselle,
«Au lieu de vous maudire, je vous aime et je meurs.»
— C’est vrai, dit Raoul avec une joie sinistre.
Et, déchirant sa lettre, qu’il venait de reprendre, il écrivit ces mots sur une feuille de ses tablettes:
«Pour avoir le bonheur de vous dire encore que je vous aime, je commets la lâcheté de vous écrire, et, pour me punir de cette lâcheté, je meurs.»
Et il signa.
— Vous lui remettrez ces tablettes, n’est-ce pas, capitaine? dit-il à d’Artagnan.
— Quand cela? répliqua celui-ci.
— Le jour, dit Bragelonne en montrant la dernière phrase, le jour où vous écrirez la date sous ces mots.
Et il s’échappa soudain et courut joindre Athos, qui revenait à pas lents.
Comme ils rentraient, la mer grossit, et, avec cette véhémence rapide des grains qui troublent la Méditerranée, la mauvaise humeur de l’élément devint une tempête.
Quelque chose d’informe et de tourmenté apparut à leurs regards sur le bord de la côte.
— Qu’est-ce cela? dit Athos. Une barque brisée?
— Ce n’est point une barque, dit d’Artagnan.
— Pardonnez-moi, fit Raoul, c’est une barque qui gagne rapidement le port.
— Il y a, en effet, une barque dans l’anse, une barque qui fait bien de s’abriter ici; mais ce que montre Athos dans le sable... échoué...
— Oui, oui, je vois.
— C’est le carrosse que je jetai à la mer en abordant avec le prisonnier.
— Eh bien! dit Athos, si vous m’en croyez, d’Artagnan, vous brûlerez le carrosse, afin qu’il n’en reste point de vestige; sans quoi, les pêcheurs d’Antibes, qui ont cru avoir affaire au diable, chercheront à prouver que votre prisonnier n’était qu’un homme.
— Je loue votre conseil, Athos, et je vais cette nuit le faire exécuter, ou plutôt l’exécuter moi-même. Mais rentrons, car la pluie va tomber et les éclairs sont effrayants.
Comme ils passaient sur le rempart dans une galerie dont d’Artagnan avait la clef, ils virent M. de Saint-Mars se diriger vers la chambre habitée par le prisonnier.
Ils se cachèrent dans l’angle de l’escalier sur un signe de d’Artagnan.
— Qu’y-a-t-il? dit Athos.
— Vous allez voir. Regardez. Le prisonnier revient de la chapelle.
Et l’on vit, à la lueur des rouges éclairs, dans la brume violette qu’estompait le vent sur le fond du ciel, on vit passer gravement, à six pas derrière le gouverneur, un homme vêtu de noir et masqué par une visière d’acier bruni, soudée à un casque de même nature, et qui lui enveloppait toute la tête. Le feu du ciel jetait de fauves reflets sur cette surface polie, et ces reflets, voltigeant capricieusement, semblaient être les regards courroucés que lançait ce malheureux à défaut d’imprécations.
Au milieu de la galerie, le prisonnier s’arrêta un moment à contempler l’horizon infini, à respirer les parfums sulfureux de la tempête à boire avidement la pluie chaude, et il poussa un soupir semblable à un rugissement.
— Venez, monsieur, dit de Saint-Mars brusquement au prisonnier, car il s’inquiétait déjà de le voir regarder longtemps au-delà des murailles. Monsieur, venez donc!
— Dites: «Monseigneur», cria de son coin Athos à Saint-Mars d’une voix tellement solennelle et terrible, que le gouverneur en frissonna des pieds à la tête.
Athos voulait toujours le respect pour la majesté tombée.
Le prisonnier se retourna.
— Qui a parlé? demanda de Saint-Mars.
— Moi, répliqua d’Artagnan, qui se montra aussitôt. Vous savez bien que c’est l’ordre.
— Ne m’appelez ni monsieur ni monseigneur, dit à son tour le prisonnier avec une voix qui remua Raoul jusqu’au fond des entrailles; appelez-moi Maudit!
Et il passa.
La porte de fer cria derrière lui.
— Voilà un homme malheureux! murmura sourdement le mousquetaire, en montrant la chambre habitée par le prince.
Chapitre CCXXXIX — Les promesses
À peine d’Artagnan rentrait-il dans son appartement avec ses amis, qu’un des soldats du fort vint le prévenir que le gouverneur le cherchait.
La barque que Raoul avait aperçue à la mer, et qui semblait si pressée de gagner le port, venait à Sainte-Marguerite avec une dépêche importante pour le capitaine des mousquetaires.
En ouvrant le pli, d’Artagnan reconnut l’écriture du roi.
«Je pense, disait Louis XIV, que vous avez fini d’exécuter mes ordres, monsieur d’Artagnan; revenez donc sur-le-champ à Paris me trouver dans mon Louvre.»
— Voilà mon exil fini! s’écria le mousquetaire avec joie; Dieu soit loué, je cesse d’être geôlier!
Et il montra la lettre à Athos.
— Ainsi, vous nous quittez? répliqua celui-ci avec tristesse.
— Pour nous revoir, cher ami, attendu que Raoul est un grand garçon qui partira bien seul avec M. de Beaufort et qui aimera mieux laisser revenir son père en compagnie de M. d’Artagnan que de le forcer à faire seul deux cents lieues pour regagner La Fère, n’est-ce pas, Raoul?
— Certainement, balbutia celui-ci avec l’expression d’un tendre regret.
— Non, mon ami, interrompit Athos, je ne quitterai Raoul que le jour où son vaisseau aura disparu à l’horizon. Tant qu’il est en France, il n’est pas séparé de moi.
— À votre guise, cher ami; mais nous quitterons du moins Sainte-Marguerite ensemble; profitez de la barque qui va me ramener à Antibes.
— De grand cœur; nous ne serons jamais assez tôt éloignés de ce fort et du spectacle qui nous a attristés tout à l’heure.
Les trois amis quittèrent donc la petite île, après les derniers adieux faits au gouverneur, et, dans les dernières lueurs de la tempête qui s’éloignait, ils virent pour la dernière fois blanchir les murailles du fort.
D’Artagnan prit congé de ses amis dans la nuit même, après avoir vu sur la côte de Sainte-Marguerite le feu du carrosse incendié par les ordres de M. de Saint-Mars, sur la recommandation que le capitaine lui avait faite.
Avant de monter à cheval, et comme il sortait des bras d’Athos:
— Amis, dit-il, vous ressemblez trop à deux soldats qui abandonnent leur poste. Quelque chose m’avertit que Raoul aurait besoin d’être maintenu par vous à son rang. Voulez-vous que je demande à passer en Afrique avec cent bons mousquets? Le roi ne me refusera pas, je vous emmènerai avec moi.
— Monsieur d’Artagnan, répliqua Raoul en lui serrant la main avec effusion, merci de cette offre, qui nous donnerait plus que nous ne voulons, M. le comte et moi. Moi qui suis jeune, j’ai besoin d’un travail d’esprit et d’une fatigue de corps; M. le comte a besoin du plus profond repos. Vous êtes son meilleur ami: je vous le recommande. En veillant sur lui, vous tiendrez nos deux âmes dans votre main.
— Il faut partir; voilà mon cheval qui s’impatiente, dit d’Artagnan, chez qui le signe le plus manifeste d’une vive émotion était le changement d’idées dans un entretien. Voyons, comte, combien de jours Raoul a-t-il encore à demeurer ici?
— Trois jours au plus.
— Et combien mettez-vous de temps pour rentrer chez vous?
— Oh! beaucoup de temps, répondit Athos. Je ne veux pas me séparer trop promptement de Raoul. Le temps le poussera bien assez vite de son côté, pour que je n’aide pas à la distance. Je ferai seulement des demi-étapes.
— Pourquoi cela, mon ami? on s’attriste à marcher lentement, et la vie des hôtelleries ne sied plus à un homme comme vous.
— Mon ami, je suis venu sur les chevaux de la poste, mais je veux acheter deux chevaux fins. Or, pour les ramener frais, il ne serait pas prudent de leur faire faire plus de sept à huit lieues par jour.
— Où est Grimaud?
— Il est arrivé avec les équipages de Raoul, hier au matin, et je l’ai laissé dormir.
— C’est à n’y plus revenir, laissa échapper d’Artagnan. Au revoir, donc, cher Athos, et, si vous faites diligence, eh bien! je vous embrasserai plus tôt.
Cela dit, il mit son pied à l’étrier, que Raoul vint lui tenir.
— Adieu! dit le jeune homme en l’embrassant.
— Adieu! fit d’Artagnan, qui se mit en selle.
Son cheval fit un mouvement qui écarta le cavalier de ses amis.
Cette scène avait lieu devant la maison choisie par Athos aux portes d’Antibes, et où d’Artagnan, après le souper, avait commandé qu’on lui amenât ses chevaux.
La route commençait là, et s’étendait blanche et onduleuse dans les vapeurs de la nuit. Le cheval respirait avec force l’âpre parfum salin qui s’exhale des marécages.
D’Artagnan prit le trot, et Athos commença à revenir tristement avec Raoul.
Tout à coup ils entendirent se rapprocher le bruit des pas du cheval, et d’abord ils crurent à une de ces répercussions singulières qui trompent l’oreille à chaque circonflexion des chemins.
Mais c’était bien le retour du cavalier. D’Artagnan revenait au galop vers ses amis. Ceux-ci poussèrent un cri de joyeuse surprise, et le capitaine, sautant à terre comme un jeune homme, vint prendre dans ses deux bras les deux têtes chéries d’Athos et de Raoul.
Il les tint longtemps embrassés sans dire un mot, sans laisser échapper un soupir qui brisait sa poitrine. Puis, aussi rapidement qu’il était venu, il repartit en appuyant les deux éperons aux flancs du cheval furieux.
— Hélas! dit le comte tout bas, hélas!
«Mauvais présage! se disait de son côté d’Artagnan en regagnant le temps perdu. Je n’ai pu leur sourire. Mauvais présage!»
Le lendemain, Grimaud était remis sur pied. Le service commandé par M. de Beaufort s’accomplissait heureusement. La flottille, dirigée sur Toulon par les soins de Raoul, était partie, traînant après elle, dans de petites nacelles presque invisibles, les femmes et les amis des pêcheurs et des contrebandiers, mis en réquisition pour le service de la flotte.
Le temps si court qui restait au père et au fils pour vivre ensemble semblait avoir doublé de rapidité, comme s’accroît la vitesse de tout ce qui penche à tomber dans le gouffre de l’éternité.
Athos et Raoul revinrent à Toulon, qui s’emplissait du bruit des chariots, du bruit des armures, du bruit des chevaux hennissants. Les trompettes sonnaient leurs marches, les tambours signalaient leur vigueur, les rues regorgeaient de soldats, de valets et de marchands.
Le duc de Beaufort était partout, activant l’embarquement avec le zèle et l’intérêt d’un bon capitaine. Il caressait ses compagnons jusqu’aux plus humbles; il gourmandait ses lieutenants; même les plus considérables.
Artillerie, provisions, bagages, il voulut tout voir par lui-même; il examina l’équipement de chaque soldat, s’assura de la santé de chaque cheval. On sentait que, léger, vantard, égoïste dans son hôtel, le gentilhomme redevenait soldat, le grand seigneur capitaine, vis-à-vis de la responsabilité qu’il avait acceptée.
Cependant, il faut bien le dire, quel que fût le soin qui présida aux apprêts du départ, on y reconnaissait la précipitation insouciante et l’absence de toute précaution qui font du soldat français le premier soldat du monde, parce qu’il en est le plus abandonné à ses seules ressources physiques et morales.
Toutes choses ayant satisfait ou paru satisfaire l’amiral, il fit à Raoul ses compliments et donna les derniers ordres pour l’appareillage, qui fut fixé au lendemain à la pointe du jour.
Il invita le comte et son fils à dîner avec lui. Ceux-ci prétextèrent quelques nécessités du service et se mirent à l’écart. Gagnant leur hôtellerie, située sous les arbres de la grande place, ils prirent leur repas à la hâte, et Athos conduisit Raoul sur les rochers qui dominent la ville, vastes montagnes grises d’où la vue est infinie, et embrasse un horizon liquide qui semble, tant il est loin, de niveau avec les rochers eux-mêmes.
La nuit était belle comme toujours en ces heureux climats. La lune, se levant derrière les rochers, déroulait comme une nappe argentée sur le tapis bleu de la mer. Dans la rade, manœuvraient silencieusement les vaisseaux qui venaient prendre leur rang pour faciliter l’embarquement.
La mer, chargée de phosphore, s’ouvrait sous les carènes des barques qui transbordaient les bagages et les munitions; chaque secousse de la proue fouillait ce gouffre de flammes blanches, et de chaque aviron dégouttaient les diamants liquides.
On entendait les marins, joyeux des largesses de l’amiral, murmurer leurs chansons lentes et naïves. Parfois le grincement des chaînes se mêlait au bruit sourd des boulets tombant dans les cales. Ce spectacle et ces harmonies serraient le cœur comme la crainte, et le dilataient comme l’espérance. Toute cette vie sentait la mort.
Athos s’assit avec son fils sur les mousses et les bruyères du promontoire. Autour de leur tête passaient et repassaient les grandes chauves-souris, emportées dans l’effrayant tourbillon de leur chasse aveugle. Les pieds de Raoul dépassaient l’arête de la falaise et baignaient dans ce vide que peuple le vertige et qui provoque au néant.
Quand la lune fut levée en son entier, caressant de sa lumière les pitons voisins, quand le miroir de l’eau fut illuminé dans toute son étendue, et que les petits feux rouges eurent fait leur trouée dans les masses noires de chaque navire, Athos, rassemblant toutes ses idées, tout son courage, dit à son fils:
— Dieu a fait tout ce que nous voyons, Raoul; il nous a faits aussi, pauvres atomes mêlés à ce grand univers; nous brillons comme ces feux et ces étoiles, nous soupirons comme ces flots, nous souffrons comme ces grands navires qui s’usent à creuser la vague, en obéissant au vent qui les pousse vers un but, comme le souffle de Dieu nous pousse vers un port. Tout aime à vivre, Raoul, et tout est beau dans les choses vivantes.
— Monsieur, répliqua le jeune homme, nous avons là, en effet, un beau spectacle.
— Comme d’Artagnan est bon! interrompit tout de suite Athos, et comme c’est un rare bonheur que de s’être appuyé toute une vie sur un ami comme celui-là! Voilà ce qui vous a manqué, Raoul.
— Un ami? s’écria le jeune homme; j’ai manqué d’un ami, moi!
— M. de Guiche est un charmant compagnon, reprit le comte froidement; mais je crois qu’au temps où vous vivez, les hommes se préoccupent plus de leurs affaires et de leurs plaisirs que de notre temps. Vous avez cherché la vie isolée; c’est un bonheur; mais vous y avez perdu la force. Nous autres quatre, un peu sevrés de ces délicatesses qui font votre joie, nous avons trouvé bien plus de résistance quand paraissait le malheur.
— Je ne vous ai point arrêté, monsieur, pour dire que j’avais un ami, et que cet ami est M. de Guiche. Certes, il est bon et généreux, pourtant, et il m’aime. J’ai vécu sous la tutelle d’une autre amitié, aussi précieuse, aussi forte que celle dont vous parlez, puisque c’est la vôtre.
— Je n’étais pas un ami pour vous, Raoul, dit Athos.
— Eh! monsieur, pourquoi?
— Parce que je vous ai donné lieu de croire que la vie n’a qu’une face, parce que, triste et sévère, hélas! j’ai toujours coupé pour vous, sans le vouloir, mon Dieu! les bourgeons joyeux qui jaillissent incessamment de l’arbre de la jeunesse; en un mot, parce que, dans le moment où nous sommes, je me repens de ne pas avoir fait de vous un homme très expansif, très dissipé, très bruyant.
— Je sais pourquoi vous me dites cela, monsieur. Non, vous avez tort, ce n’est pas vous qui m’avez fait ce que je suis; c’est cet amour qui m’a pris au moment où les enfants n’ont que des inclinations; c’est la constance naturelle à mon caractère, qui, chez les autres créatures, n’est qu’une habitude. J’ai cru que je serais toujours comme j’étais; j’ai cru que Dieu m’avait jeté sur une route toute défrichée, toute droite, bordée de fruits et de fleurs. J’avais au-dessus de moi votre vigilance, votre force. Je me suis cru vigilant et fort. Rien ne m’a préparé: je suis tombé une fois, et cette fois m’a ôté le courage pour toute ma vie. Il est vrai de dire que je m’y suis brisé. Oh! non, monsieur, vous n’êtes dans mon passé que pour mon bonheur: vous n’êtes dans mon avenir que comme un espoir. Non, je n’ai rien à reprocher à la vie telle que vous me l’avez faite; je vous bénis et je vous aime ardemment.
— Mon cher Raoul, vos paroles me font du bien. Elles me prouvent que vous agirez un peu pour moi, dans le temps qui va suivre.
— Je n’agirai que pour vous, monsieur.
— Raoul, ce que je n’ai jamais fait à votre égard, je le ferai désormais. Je serai votre ami, non plus votre père. Nous vivrons en nous répandant, au lieu de vivre en nous tenant prisonniers, lorsque vous serez revenu. Ce sera bientôt, n’est-ce pas?
— Certes, Monsieur, car une expédition pareille ne saurait être longue...
— Bientôt alors, Raoul, bientôt, au lieu de vivre modiquement sur mon revenu, je vous donnerai le capital mes terres. Il vous suffira pour vous lancer dans le monde jusqu’à ma mort, et vous me donnerez, je l’espère, avant ce temps, la consolation de ne pas laisser s’éteindre ma race.
— Je ferai tout ce que vous me commanderez, reprit Raoul fort agité.
— Il ne faudrait pas, Raoul, que votre service d’aide de camp vous conduisît à des tentatives trop hasardeuses. Vous avez fait vos preuves, on vous sait bon au feu. Rappelez-vous que la guerre des Arabes est une guerre de pièges, d’embuscades et d’assassinats.
— On le dit, oui, monsieur.
— Il y a toujours peu de gloire à tomber dans un guet-apens. C’est une mort qui accuse toujours un peu de témérité ou d’imprévoyance. Souvent même on ne plaint pas celui qui a succombé. Ceux qu’on ne plaint pas, Raoul, sont morts inutiles. De plus, le vainqueur rit, et, nous autres, nous ne devons pas souffrir que ces infidèles stupides triomphent de nos fautes. Vous comprenez bien ce que je veux vous dire, Raoul? À Dieu ne plaise que je vous exhorte à demeurer loin des rencontres!
— Je suis prudent naturellement, monsieur, et j’ai beaucoup de bonheur, dit Raoul avec un sourire qui glaça le cœur du pauvre père; car, se hâta d’ajouter le jeune homme, pour vingt combats où je me suis trouvé, n’ai encore compté qu’une égratignure.
— Il y a, en outre, dit Athos, le climat qu’il faut craindre: c’est une laide fin que la fièvre. Le roi saint Louis priait Dieu de lui envoyer une flèche ou la peste avant la fièvre.
— Oh! monsieur, avec de la sobriété, avec un exercice raisonnable...
— J’ai déjà obtenu de M. de Beaufort, interrompit Athos, que ses dépêches partiraient tous les quinze jours pour la France. Vous, son aide de camp, vous serez chargé de les expédier; vous ne m’oublierez sans doute pas?
— Non, monsieur, dit Raoul d’une voix étranglée.
— Enfin, Raoul, comme vous êtes bon chrétien, et que je le suis aussi, nous devons compter sur une protection plus spéciale de Dieu ou de nos anges gardiens. Promettez-moi que, s’il vous arrivait malheur en une occasion, vous penseriez à moi tout d’abord.
— Tout d’abord, oh! oui.
— Et que vous m’appelleriez.
— Oh! sur-le-champ.
— Vous rêvez à moi quelquefois, Raoul?
— Toutes les nuits, monsieur. Pendant ma première jeunesse, je vous voyais en songe, calme et doux, une main étendue sur ma tête, et voilà pourquoi j’ai toujours si bien dormi... autrefois!
— Nous nous aimons trop, dit le comte, pour que, à partir de ce moment où nous nous séparons, une part de nos deux âmes ne voyage pas avec l’un et l’autre de nous et n’habite pas où nous habiterons. Quand vous serez triste, Raoul, je sens que mon cœur se noiera de tristesse, et, quand vous voudrez sourire en pensant à moi, songez bien que vous m’enverrez de là-bas un rayon de votre joie.
— Je ne vous promets pas d’être joyeux, répondit le jeune homme; mais soyez certain que je ne passerai pas une heure sans songer à vous; pas une heure, je vous le jure, à moins que je ne sois mort.
Athos ne put se contenir plus longtemps; il entoura de son bras le cou de son fils, et le tint embrassé de toutes les forces de son cœur.
La lune avait fait place au crépuscule; une bande dorée montait à l’horizon, annonçant l’approche du jour.
Athos jeta son manteau sur les épaules de Raoul et l’emmena vers la ville, où fardeaux et porteurs, tout remuait déjà comme une vaste fourmilière.
À l’extrémité du plateau que quittaient Athos et Bragelonne, ils virent une ombre noire se balançant avec indécision et comme honteuse d’être vue. C’était Grimaud qui, inquiet, avait suivi son maître à la piste et qui les attendait.
— Oh! bon Grimaud, s’écria Raoul, que veux-tu? Tu viens nous dire qu’il faut partir, n’est-ce pas?
— Seul? fit Grimaud en montrant Raoul à Athos d’un ton de reproche qui montrait à quel point le vieillard était bouleversé.
— Oh! tu as raison! s’écria le comte. Non, Raoul ne partira pas seul; non, il ne restera pas sur une terre étrangère sans quelqu’un d’ami qui le console et lui rappelle tout ce qu’il aimait.
— Moi? dit Grimaud.
— Toi? oui! oui! s’écria Raoul touché jusqu’au fond du cœur.
— Hélas! dit Athos, tu es bien vieux, mon bon Grimaud!
— Tant mieux, répliqua celui-ci avec une profondeur de sentiment et d’intelligence inexprimable.
— Mais voilà que l’embarquement se fait, dit Raoul, et tu n’es point préparé.
— Si! dit Grimaud en montrant les clefs de ses coffres mêlées à celles de son jeune maître.
— Mais, objecta encore Raoul, tu ne peux laisser M. le comte ainsi seul: M. le comte que tu n’as jamais quitté?
Grimaud tourna son regard obscurci vers Athos, comme pour mesurer la force de l’un et de l’autre.
Le comte ne répondait rien.
— M. le comte aimera mieux cela, dit Grimaud.
— Oui, fit Athos avec sa tête.
En ce moment, les tambours roulèrent tous à la fois et les clairons emplirent l’air de chants joyeux.
On vit déboucher de la ville les régiments qui devaient prendre part à l’expédition.
Ils s’avançaient au nombre de cinq, composés chacun de quarante compagnies. Royal marchait le premier, reconnaissable à son uniforme blanc à parements bleus. Les drapeaux d’ordonnance écartelés en croix, violet et feuille morte, avec un semis de fleurs de lis d’or, laissaient dominer le drapeau colonel blanc avec la croix fleurdelisée.
Mousquetaires aux ailes, avec leurs bâtons fourchus à la main et les mousquets sur l’épaule; piquiers au centre avec leurs lances de quatorze pieds, marchaient gaiement vers les barques de transport qui les portaient en détail vers les navires.
Les régiments de Picardie, Navarre, Normandie et Royal-Vaisseau venaient ensuite.
M. de Beaufort avait su choisir. On le voyait lui-même au loin fermant la marche avec son état-major.
Avant qu’il pût atteindre la mer, une bonne heure devait s’écouler.
Raoul se dirigea lentement avec Athos vers le rivage, afin de prendre sa place au moment du passage du prince.
Grimaud, bouillonnant d’une ardeur de jeune homme, faisait porter au vaisseau amiral les bagages de Raoul.
Athos, son bras passé sous celui du fils qu’il allait perdre, s’absorbait dans la plus douloureuse méditation, s’étourdissant du bruit et du mouvement.
Tout à coup un officier de M. de Beaufort vint à eux pour leur apprendre que le duc manifestait le désir de voir Raoul à ses côtés.
— Veuillez dire au prince, monsieur, s’écria le jeune homme, que je lui demande encore cette heure pour jouir de la présence de M. le comte.
— Non, non, interrompit Athos, un aide de camp ne peut ainsi quitter son général. Veuillez dire au prince, monsieur, que le vicomte va se rendre auprès de lui.
L’officier partit au galop.
— Nous quitter ici, nous quitter là-bas, ajouta le comte, c’est toujours une séparation.
Il épousseta soigneusement l’habit de son fils, et lui passa la main sur les cheveux tout en marchant.
— Tenez, Raoul, dit-il, vous avez besoin d’argent; M. de Beaufort mène grand train, et je suis certain que vous vous plairez, là-bas, à acheter des chevaux et des armes, qui sont choses précieuses en ce pays. Or, comme vous ne servez pas le roi ni M. de Beaufort, et que vous ne relevez que de votre libre arbitre, vous ne devez compter ni sur solde ni sur largesses. Je veux donc que vous ne manquiez de rien à Djidgelli. Voici deux cents pistoles. Dépensez-les, Raoul, si vous tenez à me faire plaisir.
Raoul serra la main de son père, et, au détour d’une rue, ils virent M. de Beaufort monté sur un magnifique genet blanc, qui répondait par de gracieuses courbettes aux applaudissements des femmes de la ville.
Le duc appela Raoul et tendit la main au comte. Il lui parla longtemps, avec de si douces expressions, que le cœur du pauvre père s’en trouva un peu réconforté.
Il semblait pourtant à tous deux, au père et au fils, que leur marche aboutissait au supplice. Il y eut un moment terrible, celui où, pour quitter le sable de la plage, les soldats et les marins échangèrent, avec leurs familles et leur amis, les derniers baisers: moment suprême où, malgré la pureté du ciel, la chaleur du soleil, malgré les parfums de l’air et la douce vie qui circule dans les veines, tout paraît noir, tout paraît amer, tout fait douter de Dieu, en parlant par la bouche même de Dieu.
Il était d’usage que l’amiral s’embarquât le dernier avec sa suite; le canon attendait, pour lancer sa formidable voix, que le chef eût mis un pied sur le plancher de son navire.
Athos, oubliant et l’amiral, et la flotte, et sa propre dignité d’homme fort, ouvrit les bras à son fils et l’étreignit convulsivement sur sa poitrine.
— Accompagnez-nous à bord, dit le duc ému; vous gagnerez une bonne demi-heure.
— Non, fit Athos, non, mon adieu est dit. Je ne veux pas en dire un second.
— Alors, vicomte, embarquez, embarquez vite! ajouta le prince voulant épargner les larmes à ces deux hommes dont le cœur se gonflait.
Et, paternellement, tendrement, fort comme l’eût été Porthos, il enleva Raoul dans ses bras et le plaça sur la chaloupe dont les avirons commencèrent à nager aussitôt sur un signe.
Lui-même, oubliant le cérémonial, sauta sur le plat bord de ce canot, et le poussa, d’un pied vigoureux, en mer.
— Adieu! cria Raoul.
Athos ne répliqua que par un signe; mais il sentit quelque chose de brûlant sur sa main: c’était le baiser respectueux de Grimaud, le dernier adieu du chien fidèle.
Ce baiser donné, Grimaud sauta de la marche du môle sur l’avant d’une yole à deux avirons, qui vint se faire remorquer par un chaland servi de douze rames de galères.
Athos s’assit sur le môle, éperdu, sourd, abandonné.
Chaque seconde lui enleva un des traits, une des nuances du teint pâle de son fils. Les bras pendants, l’œil fixe, la bouche ouverte, il resta confondu avec Raoul dans un même regard, dans une même pensée, dans une même stupeur.
La mer emporta, peu à peu, chaloupes et figures jusqu’à cette distance où les hommes ne sont plus que des points, les amours des souvenirs.
Athos vit son fils monter l’échelle du vaisseau amiral, il le vit s’accouder au bastingage et se placer de manière à être toujours un point de mire pour l’œil de son père. En vain le canon tonna, en vain des navires s’élança une longue rumeur répondue sur terre par d’immenses acclamations, en vain le bruit voulut-il étourdir l’oreille du père, et la fumée noyer le but chéri de toutes ses aspirations: Raoul lui apparut jusqu’au dernier moment, et l’imperceptible atome, passant du noir au pâle, du pâle au blanc, du blanc à rien, disparut pour Athos, disparut bien longtemps après que, pour tous les yeux des assistants, avaient disparu puissants navires et voiles enflées.
Vers midi, quand déjà le soleil dévorait l’espace et qu’à peine l’extrémité des mâts dominait la ligne incandescente de la mer, Athos vit s’élever une ombre douce, aérienne, aussitôt évanouie que vue: c’était la fumée d’un coup de canon que M. de Beaufort venait de faire tirer pour saluer une dernière fois la côte de France.
La pointe s’enfonça à son tour sous le ciel, et Athos rentra péniblement à son hôtellerie.
Chapitre CCXL — Entre femmes
D’Artagnan n’avait pu se cacher à ses amis aussi bien qu’il l’eût désiré.
Le soldat stoïque, l’impassible homme d’armes, vaincu par la crainte et les pressentiments, avait donné quelques minutes à la faiblesse humaine.
Aussi, quand il eut fait taire son cœur et calmé le tressaillement de ses muscles, se tournant vers son laquais, silencieux serviteur toujours aux écoutes pour obéir plus vite:
— Rabaud, dit-il, tu sauras que je dois faire trente lieues par jour.
— Bien, mon capitaine, répondit Rabaud.
Et, à partir de ce moment, d’Artagnan, fait à l’allure du cheval, comme un véritable centaure, ne s’occupa plus de rien, c’est-à-dire qu’il s’occupa de tout.
Il se demanda pourquoi le roi le rappelait; pourquoi le Masque-de-Fer avait jeté un plat d’argent aux pieds.
Quant au premier sujet, la réponse fut négative: il savait trop que, le roi l’appelant, c’était par nécessité; il savait encore que Louis XIV devait éprouver l’impérieux besoin d’un entretien particulier avec celui qu’un si grand secret, mettait au niveau des plus hautes puissances du royaume. Mais, quant à préciser le désir du roi, d’Artagnan ne s’en trouvait pas capable.
Le mousquetaire n’avait plus de doutes non plus sur la raison qui avait poussé l’infortuné Philippe à dévoiler son caractère et sa naissance. Philippe, enseveli à jamais sous son masque de fer, exilé dans un pays où les hommes semblaient servir les éléments; Philippe, privé même de la société de d’Artagnan, qui l’avait comblé d’honneurs et de délicatesses, n’avait plus à voir que des spectres et des douleurs en ce monde, et le désespoir commençant à le mordre, il se répandait en plaintes, croyant que les révélations lui susciteraient un vengeur.
La façon dont le mousquetaire avait failli tuer ses deux meilleurs amis, la destinée qui avait si étrangement amené Athos en participation du secret d’État, les adieux de Raoul, l’obscurité de cet avenir qui allait aboutir à une triste mort; tout cela renvoyait incessamment d’Artagnan à de lamentables prévisions, que la rapidité de la marche ne dissipait pas comme jadis.
D’Artagnan passait de ces considérations au souvenir de Porthos et d’Aramis proscrits. Il les voyait fugitifs, traqués, ruinés l’un et l’autre, laborieux architectes d’une fortune qu’il leur faudrait perdre; et, comme le roi appelait son homme d’exécution en un moment de vengeance et de rancune, d’Artagnan tremblait de recevoir quelque commission dont son cœur eût saigné.
Parfois, montant les côtes, quand le cheval essoufflé enflait ses naseaux et développait ses flancs, le capitaine, plus libre de penser, songeait à ce prodigieux génie d’Aramis, génie d’astuce et d’intrigue, comme en avaient produit deux la Fronde et la guerre civile. Soldat, prêtre et diplomate, galant, avide et rusé, Aramis n’avait jamais pris les bonnes choses de la vie que comme marchepied pour s’élever aux mauvaises. Généreux esprit, sinon cœur d’élite, il n’avait jamais fait le mal que pour briller un peu plus. Vers la fin de sa carrière, au moment de saisir le but, il avait fait comme le patricien Fiesque, un faux pas sur une planche, et était tombé dans la mer.
Mais Porthos, ce bon et naïf Porthos! Voir Porthos affamé, voir Mousqueton sans dorures, emprisonné peut-être; voir Pierrefonds, Bracieux, rasés quant aux pierres, déshonorés quant aux futaies, c’étaient là autant de douleurs poignantes pour d’Artagnan, et, chaque fois qu’une de ces douleurs le frappait, il bondissait comme son cheval à la piqûre du taon sous les voûtes de feuillage.
Jamais l’homme d’esprit ne s’est ennuyé s’il a le corps occupé par la fatigue; jamais l’homme sain de corps n’a manqué de trouver la vie légère si quelque chose a captivé son esprit. D’Artagnan, toujours courant, toujours rêvant, descendit à Paris, frais et tendre de muscles, comme l’athlète qui s’est préparé pour le gymnase.
Le roi ne l’attendait pas si tôt et venait de partir pour chasser du côté de Meudon. D’Artagnan, au lieu de courir après le roi comme il eût fait au temps jadis, se débotta, se mit au bain et attendit que Sa Majesté fût revenue bien poudreuse et bien lasse. Il occupa les cinq heures d’intervalle à prendre, comme on dit, l’air de la maison, et à se cuirasser contre toutes les mauvaises chances.
Il apprit que le roi, depuis quinze jours, était sombre; que la reine mère était malade et fort accablée; que Monsieur, frère du roi, tournait à la dévotion; que Madame avait des vapeurs, et que M. de Guiche était parti pour une de ses terres.
Il apprit que M. Colbert était rayonnant que M. Fouquet consultait tous les jours un nouveau médecin, qui ne le guérissait point, et que sa principale maladie n’était pas de celles que les médecins guérissent, sinon les médecins politiques.
Le roi, dit-on à d’Artagnan, faisait à M. Fouquet la plus tendre mine, et ne le quittait plus d’une semelle; mais le surintendant, touché au cœur comme ces beaux arbres qu’un ver a piqués, dépérissait malgré le sourire royal, ce soleil des arbres de cour.
D’Artagnan apprit que Mlle de La Vallière était devenue indispensable au roi; que le prince, durant ses chasses, s’il ne l’emmenait point, lui écrivait plusieurs fois, non plus des vers, mais, ce qui était bien pis, de la prose, et par pages.
Aussi voyait-on le premier roi du monde, comme disait la pléiade poétique d’alors, descendre de cheval d’une ardeur sans seconde, et, sur la forme de son chapeau, crayonner des phrases en phébus, que M. de Saint-Aignan, aide de camp à perpétuité, portait à La Vallière, au risque de crever ses chevaux.
Pendant ce temps les daims et les faisans prenaient leurs ébats, chassés si mollement, que, disait-on, l’art de la vénerie courait risque de dégénérer à la Cour de France.
D’Artagnan alors pensa aux recommandations du pauvre Raoul, à cette lettre de désespoir destinée à une femme qui passait sa vie à espérer, et, comme d’Artagnan aimait à philosopher, il résolut de profiter de l’absence du roi pour entretenir un moment Mlle de La Vallière.
C’était chose aisée: Louise, pendant la chasse royale, se promenait avec quelques dames dans une galerie du Palais-Royal, où précisément le capitaine des mousquetaires avait quelques gardes à inspecter.
D’Artagnan ne doutait pas que, s’il pouvait entamer la conversation sur Raoul, Louise ne lui donnât quelque sujet d’écrire une bonne lettre au pauvre exilé; or, l’espoir, ou du moins la consolation pour Raoul, en une disposition du cœur comme celle où nous l’avons vu, c’était le soleil, c’était la vie de deux hommes qui étaient bien chers à notre capitaine.
Il s’achemina donc vers l’endroit où il savait trouver Mlle de La Vallière.
D’Artagnan trouva La Vallière fort entourée. Dans son apparente solitude, la favorite du roi recevait, comme une reine, plus que la reine peut-être, un hommage dont Madame avait été si fière, alors que tous les regards du roi étaient pour elle et commandaient tous les regards des courtisans.
D’Artagnan, qui n’était pas un muguet, ne recevait pourtant que caresses et gentillesses des dames; il était poli comme un brave, et sa réputation terrible lui avait concilié autant d’amitié chez les hommes que d’admiration chez les femmes.
Aussi, en le voyant entrer, les filles d’honneur lui adressèrent-elles la parole. Elles débutèrent par des questions.
Où avait-il été? Qu’était-il devenu? Pourquoi ne l’avait-on pas vu faire, avec son beau cheval, toutes ces belles voltes qui émerveillaient les curieux au balcon du roi?
Il répliqua qu’il arrivait du pays des oranges.
Ces demoiselles se mirent à rire. On était au temps où tout le monde voyageait, et où, pourtant, un voyage de cent lieues était un problème résolu souvent par la mort.
— Du pays des oranges? s’écria Mlle de Tonnay-Charente; de l’Espagne?
— Eh! eh! fit le mousquetaire.
— De Malte? dit Montalais.
— Ma foi! vous approchez, mesdemoiselles.
— C’est d’une île? demanda La Vallière.
— Mademoiselle, dit d’Artagnan, je ne veux pas vous faire chercher: c’est du pays où M. de Beaufort s’embarque à l’heure qu’il est pour passer en Alger.
— Avez-vous vu l’armée? demandèrent plusieurs belliqueuses.
— Comme je vous vois, répliqua d’Artagnan.
— Et la flotte?
— J’ai tout vu.
— Avons-nous des amis par-là? fit Mlle de Tonnay-Charente froidement, mais de manière à attirer l’attention sur ce mot, d’une portée calculée.
— Mais, répliqua d’Artagnan, nous avons M. de La Guillotière, M. de Mouchy, M. de Bragelonne.
La Vallière pâlit.
— M. de Bragelonne? s’écria la perfide Athénaïs. Eh quoi! il est parti en guerre... lui?
Montalais lui marcha sur le pied, mais vainement.
— Savez-vous mon idée? continua-t-elle sans pitié en s’adressant à d’Artagnan.
— Non, mademoiselle, et je voudrais bien la savoir.
— Mon idée, c’est que tous les hommes qui vont faire cette guerre sont des désespérés que l’amour a traités mal, et qui vont chercher des Noires moins cruelles que ne l’étaient les Blanches.
Quelques dames se mirent à rire; La Vallière perdait son maintien; Montalais toussait à réveiller un mort.
— Mademoiselle, interrompit d’Artagnan, vous faites erreur quand vous parlez des femmes noires de Djidgelli; les femmes, là-bas, ne sont pas noires; il est vrai qu’elles ne sont pas blanches: elles sont jaunes.
— Jaunes!
— Eh! n’en dites pas de mal; je n’ai jamais vu de plus belle couleur à marier avec des yeux noirs et une bouche de corail.
— Tant mieux pour M. de Bragelonne! fit Mlle de Tonnay-Charente avec insistance, il se dédommagera, le pauvre garçon.
Il se fit un profond silence sur ces paroles.
D’Artagnan eut le temps de réfléchir que les femmes, ces douces colombes, se traitent entre elles beaucoup plus cruellement que les tigres et les ours.
Ce n’était pas assez pour Athénaïs d’avoir fait pâlir La Vallière; elle voulut la faire rougir.
Reprenant la conversation sans mesure:
— Savez-vous, Louise, dit-elle, que vous voilà un gros péché sur la conscience!
— Quel péché, mademoiselle? balbutia l’infortunée en cherchant un appui autour d’elle sans le trouver.
— Eh! mais, poursuivit Athénaïs, ce garçon vous était fiancé. Il vous aimait. Vous l’avez repoussé.
— C’est un droit qu’on a quand on est honnête femme, reprit Montalais d’un air précieux. Lorsqu’on sait ne devoir pas faire le bonheur d’un homme, mieux vaut le repousser.
Louise ne put pas comprendre si elle devait un blâme ou un remerciement à celle qui la défendait ainsi.
— Repousser! repousser! c’est fort bon, dit Athénaïs, mais là n’est pas le péché que Mlle de La Vallière aurait à se reprocher. Le vrai péché, c’est d’envoyer ce pauvre Bragelonne à la guerre; à la guerre, où l’on trouve la mort.
Louise passa une main sur son front glacé.
— Et s’il meurt, continua l’impitoyable, vous l’aurez tué: voilà le péché.
Louise, à demi morte elle-même, vint en chancelant prendre le bras du capitaine des mousquetaires, dont le visage trahissait une émotion inaccoutumée.
— Vous aviez à me parler, monsieur d’Artagnan, dit-elle d’une voix altérée par la colère et la douleur. Qu’aviez-vous à me dire?
D’Artagnan fit plusieurs pas dans la galerie, tenant Louise sous son bras; puis, lorsqu’ils furent assez loin des autres:
— Ce que j’avais à vous dire, mademoiselle, répliqua-t-il, Mlle de Tonnay-Charente vient de vous l’exprimer brutalement, mais en entier.
Elle poussa un petit cri, et, navrée par cette nouvelle blessure, prit sa course comme ces pauvres oiseaux frappés à mort, qui cherchent l’ombre du hallier pour mourir.
Elle disparut par une porte, au moment où le roi entrait par une autre.
Le premier regard du prince fut pour le siège vide de sa maîtresse; n’apercevant pas La Vallière, il fronça le sourcil; mais aussitôt il vit d’Artagnan qui le saluait.
— Ah! monsieur, dit-il, vous avez fait bonne diligence et je suis content de vous.
C’était l’expression superlative de la satisfaction royale. Bien des hommes devaient se faire tuer pour obtenir ce mot-là du roi.
Les filles d’honneur et les courtisans, qui avaient fait un cercle respectueux autour du roi à son entrée, s’écartèrent en le voyant chercher le secret avec son capitaine de mousquetaires.
Le roi prit les devants et emmena d’Artagnan hors de la salle, après avoir encore une fois cherché des yeux La Vallière, dont il ne comprenait point l’absence.
Une fois hors de la portée des oreilles curieuses:
— Eh bien! dit-il, monsieur d’Artagnan, le prisonnier?
— Dans sa prison, Sire.
— Qu’a-t-il dit en chemin?
— Rien, Sire.
— Qu’a-t-il fait?
— Il y a eu un moment où le pêcheur à bord duquel je passais à Sainte-Marguerite s’est révolté, et m’a voulu tuer. Le... le prisonnier m’a défendu au lieu d’essayer à s’enfuir.
Le roi pâlit.
— Assez, dit-il.
D’Artagnan s’inclina.
Louis se promena de long en large dans son cabinet.
— Vous étiez à Antibes, dit-il, quand M. de Beaufort y est venu?
— Non, Sire, je partais quand le duc est arrivé.
— Ah!
Nouveau silence.
— Qu’avez-vous vu là-bas?
— Beaucoup de gens, répliqua d’Artagnan avec froideur.
Le roi vit que d’Artagnan ne voulait pas parler.
— Je vous ai fait venir, monsieur le capitaine, pour vous dire d’aller préparer mes logements à Nantes.
— À Nantes? s’écria d’Artagnan.
— En Bretagne.
— Oui, Sire, en Bretagne. Votre Majesté fait ce long voyage de Nantes?
— Les États s’y assemblent, répondit le roi. J’ai deux demandes à leur faire: j’y veux être.
— Quand partirai-je? dit le capitaine.
— Ce soir... demain... demain au soir, car vous avez besoin de repos.
— Je suis reposé, Sire.
— À merveille... Alors, entre ce soir et demain, à votre gré.
D’Artagnan salua comme pour prendre congé; puis, voyant le roi très embarrassé:
— Le roi, dit-il, et il fit deux pas en avant, le roi emmène-t-il la Cour?
— Mais oui.
— Alors le roi aura besoin des mousquetaires, sans doute?
Et l’œil pénétrant du capitaine fit baisser le regard du roi.
— Prenez-en une brigade, répliqua Louis.
— Voilà tout?... Le roi n’a pas d’autres ordres à me donner?
— Non... Ah!... Si fait!...
— J’écoute.
— Au château de Nantes, qui est fort mal distribué, dit-on, vous prendrez l’habitude de mettre des mousquetaires à la porte de chacun des principaux dignitaires que j’emmènerai.
— Des principaux?
— Oui.
— Comme, par exemple, à la porte de M. de Lyonne?
— Oui.
— De M. Le Tellier?
— Oui.
— De M. de Brienne?
— Oui.
— Et de M. le surintendant?
— Sans doute.
— Fort bien, Sire. Je serai parti demain.
— Oh! encore un mot, monsieur d’Artagnan. Vous rencontrerez à Nantes M. le duc de Gesvres, capitaine des gardes. Ayez soin que vos mousquetaires soient placés avant que ses gardes n’arrivent.
— Oui, Sire.
— Et si M. de Gesvres vous questionnait?
— Allons donc, Sire! est-ce que M. de Gesvres me questionnera?
Et cavalièrement, le mousquetaire tourna sur ses talons et disparut.
«À Nantes! se dit-il en descendant les degrés. Pourquoi n’a-t-il pas osé dire tout de suite à Belle-Île?»
Comme il touchait à la grande porte, un commis de M. de Brienne courut après lui.
— Monsieur d’Artagnan! dit-il, pardon...
— Qu’y a-t-il, monsieur Ariste?
— C’est un bon que le roi m’a chargé de vous remettre.
— Sur votre caisse? demanda le mousquetaire.
— Non, monsieur, sur la caisse de M. Fouquet.
D’Artagnan, surpris, lut le bon, qui était de la main du roi, et pour deux cents pistoles.
«Quoi! pensa-t-il après avoir remercié gracieusement le commis de M. Brienne, c’est par M. Fouquet qu’on fera payer ce voyage-là! Mordioux! voilà du pur Louis XI. Pourquoi n’avoir pas fait ce bon sur la caisse de M. Colbert? Il eût payé avec tant de joie!»
Et d’Artagnan, fidèle à son principe de ne laisser jamais refroidir un bon à vue, s’en alla chez M. Fouquet pour toucher ses deux cents pistoles.
Chapitre CCXLI — La cène
Le surintendant avait sans doute reçu avis du prochain départ pour Nantes, car il donnait un dîner d’adieu à ses amis.
Du bas de la maison jusqu’en haut, l’empressement des valets portant des plats, et l’activité des registres, témoignaient d’un bouleversement prochain dans la caisse et dans la cuisine.
D’Artagnan, son bon à la main, se présenta dans les bureaux, où cette réponse lui fut faite qu’il était trop tard pour toucher, que la caisse était fermée.
Il répondit par ce seul mot:
— Service du roi.
Le commis, un peu troublé, tant la mine du capitaine était grave, répliqua que c’était une raison respectable, mais que les habitudes de la maison étaient respectables aussi; qu’en conséquence, il priait le porteur de repasser le lendemain.
D’Artagnan demanda qu’on lui fît voir M. Fouquet.
Le commis riposta que M. le surintendant ne se mêlait point de ces sortes de détails, et, brusquement, il ferma sa dernière porte au nez de d’Artagnan.
Celui-ci avait prévu le coup, et mis sa botte entre la porte et le chambranle, de sorte que la serrure ne joua point, et que le commis se rencontra encore nez à nez avec son interlocuteur. Aussi changea-t-il de thème pour dire à d’Artagnan, avec une politesse effrayée:
— Si Monsieur veut parler à M. le surintendant, qu’il aille aux antichambres; ici sont les bureaux, où Monseigneur ne vient jamais.
— À la bonne heure! dites donc cela! répliqua d’Artagnan.
— De l’autre côté de la cour, fit le commis, enchanté d’être libre.
D’Artagnan traversa la cour, et tomba au milieu des valets.
— Monseigneur ne reçoit pas à cette heure, lui fut-il répondu par un drôle qui portait sur un plat de vermeil trois faisans et douze cailles.
— Dites-lui, fit le capitaine en arrêtant le valet par le bout de son plat, que je suis M. d’Artagnan, capitaine-lieutenant des mousquetaires de Sa Majesté.
Le valet poussa un cri de surprise et disparut.
D’Artagnan l’avait suivi à pas lents. Il arriva juste à temps pour trouver dans l’antichambre M. Pélisson, qui, un peu pâle, venait de la salle à manger et accourait aux renseignements.
D’Artagnan sourit.
— Ce n’est rien de fâcheux, monsieur Pélisson, rien qu’un petit bon à toucher.
— Ah! fit en respirant l’ami de Fouquet.
Et il prit le capitaine par la main, l’attira derrière lui, et le fit entrer dans la salle, où bon nombre d’amis intimes entouraient le surintendant, placé au centre et enseveli dans un fauteuil à coussins.
Là se trouvaient réunis tous les épicuriens, qui, naguère, à Vaux, faisaient les honneurs de la maison, de l’esprit et de l’argent de M. Fouquet.
Amis joyeux, tendres pour la plupart, ils n’avaient pas fui leur protecteur à l’approche de l’orage, et, malgré les menaces du ciel, malgré le tremblement de terre, ils se tenaient là, souriants, prévenants, dévoués à l’infortune comme ils l’avaient été à la prospérité.
À la gauche du surintendant, Mme de Bellière; à sa droite, Mme Fouquet: comme si, bravant la loi du monde et faisant taire toute raison des convenances vulgaires, les deux anges protecteurs de cet homme se réunissaient pour lui prêter, à un moment de crise, l’appui de leurs bras entrelacés.
Mme de Bellière était pâle, tremblante et pleine de respectueuses intentions pour Mme la surintendante, qui, une main sur la main de son mari, regardait anxieusement la porte par laquelle Pélisson allait amener d’Artagnan.
Le capitaine entra plein de courtoisie d’abord, et d’admiration ensuite, quand, de son regard infaillible, il eut deviné en même temps qu’embrassé la signification de toutes les physionomies.
Fouquet, se soulevant sur son fauteuil:
— Pardonnez-moi, dit-il, monsieur d’Artagnan, si je n’ai pas été vous recevoir comme venant au nom du roi.
Et il accentua ces derniers mots avec une sorte de fermeté triste qui pénétra d’effroi le cœur de ses amis.
— Monseigneur, répliqua d’Artagnan, je ne viens pas chez vous au nom du roi, si ce n’est pour réclamer le paiement d’un bon de deux cents pistoles.
Tous les fronts se déridèrent; celui de Fouquet resta seul obscurci.
— Ah! dit-il, monsieur, vous partez aussi pour Nantes, peut-être?
— Je ne sais pas où je pars, monseigneur.
— Mais, dit Mme Fouquet rassérénée, vous ne partez pas si vite, monsieur le capitaine, que vous ne nous fassiez l’honneur de vous asseoir avec nous.
— Madame, ce serait un bien grand honneur pour moi; mais je suis tellement pressé, que, vous le voyez, j’ai dû me permettre d’interrompre votre repas pour faire payer ma cédule.
— À laquelle il sera fait réponse par de l’or, dit Fouquet en faisant un signe à son intendant, qui aussitôt partit avec le bon que lui tendait d’Artagnan.
— Oh! fit celui-ci, je n’étais pas inquiet du paiement: la maison est bonne.
Un douloureux sourire se dessina sur les traits pâlis de Fouquet.
— Vous souffrez? demanda Mme de Bellière.
— Votre accès? demanda Mme Fouquet.
— Rien, merci! répliqua le surintendant.
— Votre accès? fit à son tour d’Artagnan. Est-ce que vous êtes malade, monseigneur?
— J’ai une fièvre tierce qui m’a pris après la fête de Vaux.
— Quelque fraîcheur dans les grottes, la nuit?
— Non, non; une émotion, voilà tout.
— Le trop de cœur que vous avez mis à recevoir le roi, dit La Fontaine tranquillement, sans se douter qu’il lançait un sacrilège.
— On ne saurait mettre trop de cœur à recevoir le roi, dit doucement Fouquet à son poète.
— Monsieur a voulu dire le trop d’ardeur, interrompit d’Artagnan avec une franchise parfaite et beaucoup d’aménité. Le fait est, monseigneur, que jamais l’hospitalité ne fut pratiquée comme à Vaux.
Mme Fouquet laissa son visage exprimer clairement que, si Fouquet s’était bien conduit envers le roi, le roi ne rendait pas la pareille au ministre.
Mais d’Artagnan savait le terrible secret. Il le savait seul avec Fouquet; ces deux hommes n’avaient pas, l’un le courage de plaindre l’autre, l’autre le droit d’accuser.
Le capitaine, à qui l’on apporta les deux cents pistoles, allait prendre congé, quand Fouquet, se levant, prit un verre et en fit donner un à d’Artagnan.
— Monsieur, dit-il, à la santé du roi, quoi qu’il arrive!
— Et à votre santé, monseigneur, quoi qu’il arrive! dit d’Artagnan en buvant.
Il salua, sur ces paroles de mauvais augure, toute la compagnie, qui se leva dès qu’il eut fait son salut, et on entendit ses éperons et ses bottes jusque dans les profondeurs de l’escalier.
— J’ai cru un moment que c’était à moi et non à mon argent qu’il en voulait, dit Fouquet en essayant de rire.
— À vous! s’écrièrent ses amis, et pourquoi, mon Dieu?
— Oh! fit le surintendant, ne nous abusons pas, mes chers frères en Épicure; je ne veux pas faire de comparaison entre le plus humble pêcheur de la terre et le Dieu que nous adorons, mais, voyez-vous, il donna un jour à ses amis un repas qu’on appelle la Cène, et qui n’était qu’un dîner d’adieu comme celui que nous faisons en ce moment.
Un cri, douloureuse dénégation, partit de tous les coins de la table.
— Fermez les portes, dit Fouquet.
Et les valets disparurent.
— Mes amis, continua Fouquet en baissant la voix, qu’étais-je autrefois? que suis-je aujourd’hui? Consultez-vous et répondez. Un homme comme moi baisse, par cela même qu’il ne s’élève plus; que dira-t-on, quand il s’abaisse réellement? Je n’ai plus d’argent, je n’ai plus de crédit, je n’ai plus que des ennemis puissants et des amis sans puissance.
— Vite! s’écria Pélisson en se levant, puisque vous vous expliquez avec cette franchise, c’est à nous d’être francs aussi. Oui, vous êtes perdu; oui, vous courez à votre ruine, arrêtez-vous. Et, tout d’abord, que nous reste-t-il en argent?
— Sept cent mille livres, dit l’intendant.
— Du pain, murmura Mme Fouquet.
— Des relais, dit Pélisson, des relais, et fuyez.
— Où cela?
— En Suisse, en Savoie, mais fuyez.
— Si Monseigneur fuit, dit Mme de Bellière, on dira qu’il était coupable et qu’il a eu peur.
— On dira plus, on dira que j’ai emporté vingt millions avec moi.
— Nous ferons des mémoires pour vous justifier, dit La Fontaine; fuyez.
— Je resterai dit Fouquet, et, d’ailleurs, tout ne me sert-il pas?
— Vous avez Belle-Île! cria l’abbé Fouquet.
— Et j’y vais naturellement, en allant à Nantes, répondit le surintendant; patience, donc, patience!
— Avant Nantes, que de chemin! dit Mme Fouquet.
— Oui, je le sais bien, répliqua Fouquet; mais qu’y faire? Le roi m’appelle aux États. Je sais bien que c’est pour me perdre; mais refuser de partir, c’est montrer de l’inquiétude.
— Eh bien! j’ai trouvé le moyen de tout concilier, s’écria Pélisson. Vous allez partir pour Nantes.
Fouquet le regarda d’un air surpris.
— Mais avec des amis, mais dans votre carrosse jusqu’à Orléans, dans votre gabare jusqu’à Nantes; toujours prêt à vous défendre si l’on vous attaque, à échapper si l’on vous menace; en un mot, vous emporterez votre argent pour toute chance, et, tout en fuyant, vous n’aurez fait qu’obéir au roi; puis, touchant la mer quand vous voudrez, vous embarquerez pour Belle-Île, et, de Belle-Île, vous vous élancerez où vous voudrez, pareil à l’aigle qui sort et prend l’espace quand on l’a débusqué de son aire.
Un assentiment unanime accueillit les paroles de Pélisson.
— Oui, faites cela, dit Mme Fouquet à son mari.
— Faites cela, dit Mme de Bellière.
— Faites! faites! s’écrièrent tous les amis.
— Je le ferai, répliqua Fouquet.
— Dès ce soir.
— Dans une heure.
— Sur-le-champ.
— Avec sept cent mille livres, vous recommencerez une fortune, dit l’abbé Fouquet. Qui nous empêchera d’armer des corsaires à Belle-Île?
— Et, s’il le faut, nous irons découvrir un nouveau monde, ajouta La Fontaine, ivre de projets et d’enthousiasme.
Un coup frappé à la porte interrompit ce concours de joie et d’espérance.
— Un courrier du roi! cria le maître des cérémonies. Alors il se fit un profond silence, comme si le message qu’apportait ce courrier n’était qu’une réponse à tous les projets enfantés l’instant d’avant.
Chacun attendit ce que ferait le maître, dont le front ruisselait de sueur, et qui, véritablement, souffrait de sa fièvre.
Fouquet passa dans son cabinet pour recevoir le message de Sa Majesté.
Il y avait, nous l’avons dit, un tel silence dans les chambres et dans tout le service, que l’on entendait la voix de Fouquet qui répondait:
— C’est bien, monsieur.
Cette voix était pourtant brisée par la fatigue, altérée par l’émotion.
Un instant après, Fouquet appela Gourville, qui traversa la galerie au milieu de l’attente universelle.
Enfin il reparut lui-même parmi ses convives, mais ce n’était plus le même visage, pâle et défait, qu’on lui avait vu au départ; de pâle, il s’était fait livide, et, de défait, décomposé. Spectre vivant, il s’avançait les bras étendus, la bouche desséchée, comme l’ombre qui vient de saluer des amis d’autrefois.
À cette vue chacun se leva, chacun s’écria, chacun courut à Fouquet.
Celui-ci, regardant Pélisson, s’appuya sur la surintendante, et serra la main glacée de la marquise de Bellière.
— Eh bien! fit-il d’une voix qui n’avait plus rien d’humain.
— Qu’arrive-t-il, mon Dieu? lui dit-on.
Fouquet ouvrit sa main droite, qui était crispée, humide; on y vit un papier sur lequel Pélisson se jeta épouvanté.
Il y lut les lignes suivantes de la main du roi:
«Cher et aimé Monsieur Fouquet, donnez-nous, sur ce qui vous reste à nous, une somme de sept cent mille livres dont nous avons besoin ce jourd’hui pour notre départ.
«Et, comme nous savons que votre santé n’est pas bonne, nous prions Dieu qu’il vous remette en santé et vous ait en sa sainte et digne garde.
«Louis.
«La présente lettre est pour reçu.»
Un murmure d’effroi circula dans la salle.
— Eh bien! s’écria Pélisson à son tour, vous avez cette lettre?
— J’ai le reçu, oui.
— Que ferez-vous, alors?
— Rien, puisque j’ai le reçu.
— Mais...
— Si j’ai le reçu, Pélisson, c’est que j’ai payé, fit le surintendant avec une simplicité qui arracha le cœur aux assistants.
— Vous avez payé? s’écria Mme Fouquet au désespoir. Alors nous sommes perdus!
— Allons, allons, plus de mots inutiles, interrompit Pélisson. Après l’argent, la vie. Monseigneur, à cheval, à cheval!
— Nous quitter! crièrent à la fois les deux femmes, ivres de douleur.
— Eh! monseigneur, en vous sauvant, vous nous sauvez tous. À cheval!
— Mais il ne peut se tenir! Voyez.
— Oh! si l’on réfléchit... dit l’intrépide Pélisson.
— Il a raison, murmura Fouquet.
— Monseigneur! monseigneur! cria Gourville en montant l’escalier par quatre degrés à la fois; Monseigneur!
— Eh bien! quoi?
— J’escortais, comme vous savez, le courrier du roi avec l’argent.
— Oui.
— Eh bien! arrivé au Palais-Royal, j’ai vu...
— Respire un peu, mon pauvre ami, tu suffoques.
— Qu’avez-vous vu? crièrent les amis impatients.
— J’ai vu les mousquetaires monter à cheval, dit Gourville.
— Voyez-vous! s’écria-t-on, voyez-vous! Y a-t-il un instant à perdre?
Mme Fouquet se précipita par les montées en demandant ses chevaux.
Mme de Bellière s’élança pour la prendre dans ses bras et lui dit:
— Madame, au nom de son salut, ne témoignez rien, ne manifestez aucune alarme.
Pélisson courut pour faire atteler les carrosses.
Et, pendant ce temps, Gourville recueillit dans son chapeau ce que les amis pleurants et effarés purent y jeter d’or et d’argent, dernière offrande, pieuse aumône faite au malheur par la pauvreté.
Le surintendant, entraîné par les uns, porté par les autres, fut enfermé dans son carrosse. Gourville monta sur le siège et prit les rênes; Pélisson contint Mme Fouquet évanouie.
Mme de Bellière eut plus de force; elle en fut bien payée: elle recueillit le dernier baiser de Fouquet.
Pélisson expliqua facilement ce départ précipité par un ordre du roi qui appelait les ministres à Nantes.
Chapitre CCXLII — Dans le carrosse de M. Colbert
Ainsi que l’avait vu Gourville, les mousquetaires du roi montaient à cheval et suivaient leur capitaine.
Celui-ci, qui ne voulait pas avoir de gêne dans ses allures, laissa sa brigade aux ordres d’un lieutenant, et partit de son côté, sur des chevaux de poste, en recommandant à ses hommes le plus grande diligence.
Si rapidement qu’ils allassent, ils ne pouvaient arriver avant lui.
Il eut le temps, en passant devant la rue Croix-des-Petits-Champs, de voir une chose qui lui donna beaucoup à penser. Il vit M. Colbert sortant de sa maison pour entrer dans un carrosse qui stationnait devant la porte.
Dans ce carrosse, d’Artagnan aperçut des coiffes de femme, et, comme il était curieux, il voulut savoir le nom des femmes cachées par les coiffes.
Pour parvenir à les voir, car elles faisaient gros dos et fine oreille, il poussa son cheval si près du carrosse, que sa botte à entonnoir frotta le mantelet et ébranla tout, contenant et contenu.
Les dames, effarouchées, poussèrent, l’une un petit cri, auquel d’Artagnan reconnut une jeune femme, l’autre une imprécation à laquelle il reconnut la vigueur et l’aplomb que donne un demi-siècle.
Les coiffes s’écartèrent: l’une des femmes était Mme Vanel, l’autre était la duchesse de Chevreuse.
D’Artagnan eut plus vite vu que les dames. Il les reconnut et elles ne le reconnurent pas; et, comme elles riaient de leur frayeur en se pressant affectueusement les mains:
«Bien! se dit d’Artagnan, la vieille duchesse n’est plus aussi difficile qu’autrefois en amitiés; elle fait la cour à la maîtresse de M. Colbert! Pauvre M. Fouquet! cela ne lui présage rien de bon.»
Et il s’éloigna. M. Colbert prit place dans le carrosse, et ce noble trio commença un pèlerinage assez lent vers le bois de Vincennes.
En chemin, Mme de Chevreuse déposa Mme Vanel chez M. son mari, et, restée seule avec Colbert, elle poursuivit sa promenade en causant d’affaires. Elle avait un fonds de conversation inépuisable, cette chère duchesse, et, comme elle parlait toujours pour le mal d’autrui, toujours pour son bien à elle, sa conversation amusait l’interlocuteur et ne laissait pas d’être pour elle d’un bon rapport.
Elle apprit à Colbert, qui l’ignorait, combien il était un grand ministre, et combien Fouquet allait devenir peu de chose.
Elle lui promit de rallier à lui, quand il serait surintendant toute la vieille noblesse du royaume, et lui demanda son avis sur la prépondérance qu’il faudrait laisser prendre à La Vallière.
Elle le loua, elle le blâma, elle l’étourdit. Elle lui montra le secret de tant de secrets, que Colbert craignit un moment d’avoir affaire au diable.
Elle lui prouva qu’elle tenait dans sa main le Colbert d’aujourd’hui, comme elle avait tenu le Fouquet d’hier.
Et, comme, naïvement, il lui demandait la raison de cette haine qu’elle portait au surintendant:
— Pourquoi le haïssez-vous vous-même? dit-elle.
— Madame, en politique, répliqua-t-il, les différences de systèmes peuvent amener des dissidences entre les hommes. M. Fouquet m’a paru pratiquer un système opposé aux vrais intérêts du roi.
Elle l’interrompit.
— Je ne vous parle plus de M. Fouquet. Le voyage que le roi fait à Nantes nous en rendra raison. M. Fouquet, pour moi, c’est un homme passé. Pour vous aussi.
Colbert ne répondit rien.
— Au retour de Nantes, continua la duchesse, le roi, qui ne cherche qu’un prétexte, trouvera que les États se sont mal comportés, qu’ils ont fait trop peu de sacrifices. Les États diront que les impôts sont trop lourds et que la surintendance les a ruinés. Le roi s’en prendra à M. Fouquet, et alors...
— Et alors? dit Colbert.
— Oh! on le disgraciera. N’est-ce pas votre sentiment?
Colbert lança vers la duchesse un regard qui voulait dire: «Si on ne fait que disgracier M. Fouquet, vous n’en serez pas la cause.»
— Il faut, se hâta de dire Mme de Chevreuse, il faut que votre place soit toute marquée, monsieur Colbert. Voyez-vous quelqu’un entre le roi et vous, après la chute de M. Fouquet?
— Je ne comprends pas, dit-il.
— Vous allez comprendre. Où vont vos ambitions?
— Je n’en ai pas.
— Il était inutile alors de renverser le surintendant, monsieur Colbert. C’est oiseux.
— J’ai eu l’honneur de vous dire, madame...
— Oh! oui, l’intérêt du roi, je sais; mais, enfin, parlons du vôtre.
— Le mien, c’est de faire les affaires de Sa Majesté.
— Enfin, perdez-vous ou ne perdez-vous pas M. Fouquet? Répondez sans détour.
— Madame, je ne perds personne.
— Je ne comprends pas alors pourquoi vous m’avez acheté si cher les lettres de M. Mazarin concernant M. Fouquet. Je ne conçois pas non plus pourquoi vous avez mis ces lettres sous les yeux du roi.
Colbert, stupéfait, regarda la duchesse, et, d’un air contraint:
— Madame, dit-il, je conçois encore moins comment, vous qui avez touché l’argent, vous me le reprochez.
— C’est que, fit la vieille duchesse, il faut vouloir ce qu’on veut, à moins qu’on ne puisse ce qu’on veut.
— Voilà, dit Colbert, démonté par cette logique brutale.
— Vous ne pouvez? hein? Dites.
— Je ne puis, je l’avoue, détruire auprès du roi certaines influences.
— Qui combattent pour M. Fouquet? Lesquelles? Attendez, que je vous aide.
— Faites, madame.
— La Vallière?
— Oh! peu d’influence, aucune connaissance des affaires et pas de ressort. M. Fouquet lui a fait la cour.
— Le défendre, ce serait l’accuser elle-même, n’est-ce pas?
— Je crois que oui.
— Il y a encore une autre influence, qu’en dites-vous?
— Considérable.
— La reine mère, peut-être?
— Sa Majesté la reine mère a pour M. Fouquet une faiblesse bien préjudiciable à son fils.
— Ne croyez pas cela, fit la vieille en souriant.
— Oh! fit Colbert avec incrédulité, je l’ai si souvent éprouvé!
— Autrefois?
— Récemment encore, madame, à Vaux. C’est elle qui a empêché le roi de faire arrêter M. Fouquet.
— On n’a pas tous les jours le même avis, cher monsieur. Ce que la reine a pu vouloir récemment, elle ne le voudrait peut-être plus aujourd’hui.
— Pourquoi? fit Colbert étonné.
— Peu importe la raison.
— Il importe beaucoup, au contraire; car, si j’étais certain de ne pas déplaire à Sa Majesté la reine mère, tous mes scrupules seraient levés.
— Eh bien! vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de certain secret?
— Un secret?
— Appelez cela comme vous voudrez. Bref, la reine mère a pris en horreur tous ceux qui ont participé, d’une façon ou d’une autre, à la découverte de ce secret, et M. Fouquet, je crois, est un de ceux-là.
— Alors, fit Colbert, on pourrait être sûr de l’assentiment de la reine mère?
— Je quitte à l’instant Sa Majesté, qui me l’a assuré.
— Soit, madame.
— Il y a plus: vous connaissez peut-être un homme qui était l’ami intime de M. Fouquet, M. d’Herblay, un évêque, je crois?
— Évêque de Vannes.
— Eh bien! ce M. d’Herblay, qui connaissait aussi ce secret, la reine mère le fait poursuivre avec acharnement.
— En vérité!
— Si bien poursuivre, que, fût-il mort, on voudrait avoir sa tête pour être assuré qu’elle ne parlera plus.
— C’est le désir de la reine mère?
— Un ordre.
— On cherchera ce M. d’Herblay, madame.
— Oh! nous savons bien où il est.
Colbert regarda la duchesse.
— Dites, madame.
— Il est à Belle-Île-en-Mer.
— Chez M. Fouquet?
— Chez M. Fouquet.
— On l’aura!
Ce fut au tour de la duchesse à sourire.
— Ne croyez pas cela si facilement, dit-elle, et ne le promettez pas si légèrement.
— Pourquoi donc, madame?
— Parce que M. d’Herblay n’est pas de ces gens qu’on prend quand on veut.
— Un rebelle, alors?
— Oh! nous autres, monsieur Colbert, nous avons passé toute notre vie à faire les rebelles, et, pourtant, vous le voyez bien, loin d’être pris, nous prenons les autres.
Colbert attacha sur la vieille duchesse un de ces regards farouches dont rien ne traduisait l’expression, et, avec une fermeté qui ne manquait point de grandeur:
— Le temps n’est plus, dit-il, où les sujets gagnaient des duchés à faire la guerre au roi de France. M. d’Herblay, s’il conspire, mourra sur un échafaud. Cela fera ou ne fera pas plaisir à ses ennemis, peu nous importe.
Et ce nous, étrange dans la bouche de Colbert, fit un instant rêver la duchesse. Elle se surprit à compter intérieurement avec cet homme.
Colbert avait ressaisi la supériorité dans l’entretien; il voulut la garder.
— Vous me demandez, dit-il, madame, de faire arrêter ce M. d’Herblay?
— Moi? Je ne vous demande rien.
— Je croyais, madame; mais, puisque je me suis trompé, laissons faire. Le roi n’a encore rien dit.
La duchesse se mordit les ongles.
— D’ailleurs, continua Colbert, quelle pauvre prise que celle de cet évêque! Gibier de roi, un évêque! oh! non, non, je ne m’en occuperai même point.
La haine de la duchesse se découvrit.
— Gibier de femme, dit-elle, et la reine est une femme. Si elle veut qu’on arrête M. d’Herblay, c’est qu’elle a ses raisons. D’ailleurs, M. d’Herblay n’est-il pas ami de celui qui va tomber en disgrâce?
— Oh! qu’à cela ne tienne! dit Colbert. On ménagera cet homme, s’il n’est pas l’ennemi du roi. Cela vous déplaît?
— Je ne dis rien.
— Oui... vous le voulez voir en prison, à la Bastille, par exemple?
— Je crois un secret mieux caché derrière les murs de la Bastille que derrière ceux de Belle-Île.
— J’en parlerai au roi, qui éclaircira le point.
— En attendant l’éclaircissement, monsieur, l’évêque de Vannes se sera enfui. J’en ferais autant.
— Enfui! lui! et où s’enfuirait-il? L’Europe est à nous, de volonté, sinon de fait.
— Il trouvera toujours un asile, monsieur. On voit bien que vous ignorez à qui vous avez affaire. Vous ne connaissez pas M. d’Herblay, vous n’avez pas connu Aramis. C’était un de ces quatre mousquetaires qui, sous le feu roi, ont fait trembler le cardinal de Richelieu, et qui, pendant la Régence, ont donné tant de souci à M. de Mazarin.
— Mais, madame, comment fera-t-il, à moins qu’il n’ait un royaume à lui?
— Il l’a, monsieur.
— Un royaume à lui, M. d’Herblay?
— Je vous répète, monsieur, que, s’il lui faut un royaume, il l’a ou il l’aura.
— Enfin, du moment que vous prenez un intérêt si grand à ce qu’il n’échappe pas, madame, ce rebelle, je vous assure, n’échappera pas.
— Belle-Île est fortifiée, monsieur Colbert, et fortifiée par lui.
— Belle-Île fût-elle aussi défendue par lui, Belle-Île n’est pas imprenable, et, si M. l’évêque de Vannes est enfermé dans Belle-Île, eh bien! madame, on fera le siège de la place et on le prendra.
— Vous pouvez être bien certain, monsieur, que le zèle que vous déployez pour les intérêts de la reine mère touchera vivement Sa Majesté, et que vous en aurez une magnifique récompense; mais que lui dirai-je de vos projets sur cet homme?
— Qu’une fois pris il sera enfoui dans une forteresse d’où jamais son secret ne sortira.
— Très bien, monsieur Colbert, et nous pouvons dire qu’à dater de cet instant nous avons fait tous deux une alliance solide, vous et moi, et que je suis bien à votre service.
— C’est moi, madame, qui me mets au vôtre. Ce chevalier d’Herblay, c’est un espion de l’Espagne, n’est-ce pas?
— Mieux que cela.
— Un ambassadeur secret?
— Montez toujours.
— Attendez... le roi Philippe III est dévot. C’est... le confesseur de Philippe III?
— Plus haut encore.
— Mordieu! s’écria Colbert, qui s’oublia jusqu’à jurer en présence de cette grande dame, de cette vieille amie de la reine mère, de la duchesse de Chevreuse enfin. C’est donc le général des jésuites?
— Je crois que vous avez deviné, répondit la duchesse.
— Ah! madame, alors cet homme nous perdra tous si nous ne le perdons, et encore faut-il se hâter!
— C’est mon avis, monsieur; mais je n’osais vous le dire.
— Et nous avons eu du bonheur qu’il se soit attaqué au trône, au lieu de s’attaquer à nous.
— Mais notez bien ceci, monsieur Colbert: jamais M. d’Herblay ne se décourage, et, s’il a manqué son coup, il recommencera. S’il a laissé échapper l’occasion de se faire un roi pour lui, il en fera tôt ou tard un autre, dont, à coup sûr, vous ne serez pas le premier ministre.
Colbert fronça le sourcil avec une expression menaçante.
— Je compte bien que la prison nous réglera cette affaire-là d’une manière satisfaisante pour tous deux, madame.
La duchesse sourit.
— Si vous saviez, dit-elle, combien de fois Aramis est sorti de prison!
— Oh! reprit Colbert, nous aviserons à ce qu’il n’en sorte pas cette fois-ci.
— Mais vous n’avez donc pas entendu ce que je vous ai dit tout à l’heure? Vous ne vous rappelez donc pas qu’Aramis était un des quatre invincibles que redoutait Richelieu? Et, à cette époque, les quatre mousquetaires n’avaient point ce qu’ils ont aujourd’hui: l’argent et l’expérience.
Colbert se mordit les lèvres.
— Nous renoncerons à la prison, dit-il d’un ton plus bas. Nous trouverons une retraite dont l’invincible ne puisse pas sortir.
— À la bonne heure, notre allié! répondit la duchesse. Mais voici qu’il se fait tard; est-ce que nous ne rentrons pas?
— D’autant plus volontiers, madame, que j’ai mes préparatifs à faire pour partir avec le roi.
— À Paris! cria la duchesse au cocher.
Et le carrosse retourna vers le faubourg Saint-Antoine après la conclusion de ce traité qui livrait à la mort le dernier ami de Fouquet, le dernier défenseur de Belle-Île, l’ancien ami de Marie Michon, le nouvel ennemi de la duchesse.
Chapitre CCXLIII — Les deux gabares
D’Artagnan était parti: Fouquet aussi était parti, et lui avec une rapidité que doublait le tendre intérêt de ses amis.
Les premiers moments de ce voyage, ou, pour mieux dire, de cette fuite, furent troublés par la crainte incessante de tous les chevaux, de tous les carrosses qu’on apercevait derrière le fugitif.
Il n’était pas naturel, en effet, que Louis XIV, s’il en voulait à cette proie, la laissât échapper; le jeune lion savait déjà la chasse, et il avait des limiers assez ardents pour s’en reposer sur eux.
Mais, insensiblement, toutes les craintes s’évanouirent; le surintendant, à force de courir, mit une telle distance entre lui et les persécuteurs, que, raisonnablement, nul ne le pouvait atteindre. Quant à la contenance, ses amis la lui avaient faite excellente. Ne voyageait-il pas pour aller joindre le roi à Nantes, et la rapidité même ne témoignait-elle pas de son zèle.
Il arriva fatigué mais rassuré, à Orléans, où il trouva, grâce aux soins d’un courrier qui l’avait précédé, une belle gabare à huit rameurs.
Ces gabares, en forme de gondoles, un peu larges, un peu lourdes, contenant une petite chambre couverte en forme de tillac et une chambre de poupe formée par une tente, faisaient alors le service d’Orléans à Nantes par la Loire; et ce trajet, long de nos jours, paraissait alors plus doux et plus commode que la grande route avec ses bidets de poste ou ses mauvais carrosses à peine suspendus. Fouquet monta dans cette gabare, qui partit aussitôt. Les rameurs, sachant qu’ils avaient l’honneur de mener le surintendant des finances, s’escrimaient de leur mieux, et ce mot magique, les finances, leur promettait quelque bonne gratification dont ils voulaient se rendre dignes.
La gabare vola sur les flots de la Loire. Un temps magnifique, un de ces soleils levants qui empourprent les paysages, laissait au fleuve toute sa sérénité limpide. Le courant et les rameurs portèrent Fouquet comme les ailes portent l’oiseau; il arriva devant Beaugency sans qu’aucun accident eût signalé le voyage.
Fouquet espérait arriver le premier de tous à Nantes; là, il verrait les notables et se donnerait un appui parmi les principaux membres des États; il se rendrait nécessaire, chose facile à un homme de son mérite, et retarderait la catastrophe, s’il ne réussissait pas à l’éviter entièrement.
— D’ailleurs, lui disait Gourville, à Nantes vous devinerez ou nous devinerons les intentions de vos ennemis; nous aurons les chevaux prêts pour gagner l’inextricable Poitou, une barque pour gagner la mer, et, une fois en mer, Belle-Île est le port inviolable. Vous voyez, en outre, que nul ne vous guette et que nul ne nous suit.
Il achevait à peine, que l’on découvrit de loin, derrière un coude formé par le fleuve, la mâture d’une gabare importante qui descendait.
Les rameurs du bateau de Fouquet poussèrent un cri de surprise en voyant cette gabare.
— Qu’y a-t-il? demanda Fouquet.
— Il y a, monseigneur, répondit le patron de la barque, que c’est une chose vraiment extraordinaire, et que cette gabare marche comme un ouragan.
Gourville tressaillit et monta sur le tillac pour mieux voir.
Fouquet ne monta pas, lui; mais il dit à Gourville avec une défiance contenue:
— Voyez donc ce que c’est, mon cher.
La gabare venait de dépasser le coude. Elle nageait si vite, que, derrière elle, on voyait frémir la blanche traînée de son sillage, illuminé des feux du jour.
— Comme ils vont! répéta le patron, comme ils vont! il paraît que la paie est bonne. Je ne croyais pas, ajouta le patron, que des avirons de bois pussent se comporter mieux que les nôtres; mais, en voici là-bas qui me prouvent le contraire.
— Je crois bien! s’écria un des rameurs; ils sont douze et nous ne sommes que huit.
— Douze! fit Gourville, douze rameurs? Impossible!
Le chiffre de huit rameurs, pour une gabare, n’avait jamais été dépassé, même pour le roi.
On avait fait cet honneur à M. le surintendant bien plus encore par hâte que par respect.
— Que signifie cela? dit Gourville en cherchant à distinguer, sous la tente, qu’on apercevait déjà, les voyageurs, que l’œil le plus subtil n’eût pas encore réussi à reconnaître.
— Faut-il qu’ils soient pressés! Car ce n’est pas le roi, dit le patron.
Fouquet frissonna.
— À quoi voyez-vous que ce n’est pas le roi? dit Gourville.
— D’abord, parce qu’il n’y a pas de pavillon blanc aux fleurs de lis, que la gabare royale porte toujours.
— Et ensuite, dit M. Fouquet, parce qu’il est impossible que ce soit le roi, Gourville, attendu que le roi était encore hier à Paris.
Gourville répondit au surintendant par un regard qui signifiait: «Vous y étiez bien vous-même.»
— Et à quoi voit-on qu’ils sont pressés? ajouta-t-il pour gagner du temps.
— À ce que, monsieur, dit le patron, ces gens-là ont dû partir longtemps après nous, et qu’ils nous ont rejoints, ou à peu près.
— Bah! fit Gourville, qui vous dit qu’ils ne sont point partis de Beaugency ou de Niort même?
— Nous n’avons vu aucune gabare de cette force, si ce n’est à Orléans. Elle vient d’Orléans, monsieur, et se dépêche.
M. Fouquet et Gourville échangèrent un coup d’œil.
Le patron remarqua cette inquiétude. Gourville aussitôt pour lui donner le change:
— Quelque ami, dit-il qui aura gagé de nous rattraper; gagnons le pari, et ne nous laissons pas atteindre.
Le patron ouvrait la bouche pour répondre que c’était impossible, lorsque M. Fouquet, avec hauteur:
— Si c’est quelqu’un qui veut nous joindre, dit-il, laissons-le venir.
— On peut essayer, monseigneur, dit le patron timidement. Allons, vous autres, du nerf! nagez!
— Non, dit M. Fouquet, arrêtez tout court, au contraire.
— Monseigneur, quelle folie! interrompit Gourville en se penchant à son oreille.
— Tout court! répéta M. Fouquet. Les huit avirons s’arrêtèrent, et, résistant à l’eau, imprimèrent un mouvement rétrograde à la gabare. Elle était arrêtée.
Les douze rameurs de l’autre ne distinguèrent pas d’abord cette manœuvre, car ils continuèrent à lancer l’esquif si vigoureusement, qu’il arriva tout au plus à portée de mousquet. M. Fouquet avait la vue mauvaise; Gourville était gêné par le soleil, qui frappait ses yeux; le patron seul, avec cette habitude et cette netteté que donne la lutte contre les éléments, aperçut distinctement les voyageurs de la gabare voisine.
— Je les vois! s’écria-t-il, ils sont deux.
— Je ne vois rien, dit Gourville.
— Vous n’allez pas tarder à les distinguer; en quelques coups d’aviron, ils seront à vingt pas de nous.
Mais ce qu’annonçait le patron ne se réalisa pas; la gabare imita le mouvement commandé par M. Fouquet, et, au lieu de venir joindre ses prétendus amis, elle s’arrêta tout net sur le milieu du fleuve.
— Je n’y comprends plus rien, dit le patron.
— Ni moi, dit Gourville.
— Vous qui voyez si bien les gens qui mènent cette gabare, reprit M. Fouquet, tâchez de nous les peindre, patron, avant que nous en soyons trop loin.
— Je croyais en voir deux, répondit le batelier, je n’en vois plus qu’un sous la tente.
— Comment est-il?
— C’est un homme brun, large d’épaules, court de cou.
Un petit nuage passa dans l’azur du ciel, et vint, à ce moment, masquer le soleil.
Gourville, qui regardait toujours, une main sur les yeux, put voir ce qu’il cherchait, et, tout à coup, sautant du tillac dans la chambre où l’attendait Fouquet:
— Colbert! lui dit-il d’une voix altérée par l’émotion.
— Colbert? répéta Fouquet. Oh! voilà qui est étrange; mais non, c’est impossible!
— Je le reconnais, vous dis-je, et lui-même m’a si bien reconnu, qu’il vient de passer dans la chambre de poupe. Peut-être le roi l’envoie-t-il pour nous faire revenir.
— En ce cas, il nous joindrait au lieu de rester en panne. Que fait-il là?
— Il nous surveille sans doute, monseigneur?
— Je n’aime pas les incertitudes, s’écria Fouquet; marchons droit à lui.
— Oh! monseigneur, ne faites pas cela! la gabare est pleine de gens armés.
— Il m’arrêterait donc, Gourville? Pourquoi ne vient-il pas, alors?
— Monseigneur, il n’est pas de votre dignité d’aller au devant même de votre perte.
— Mais souffrir que l’on me guette comme un malfaiteur?
— Rien ne dit qu’on vous guette, monseigneur; soyez patient.
— Que faire, alors?
— Ne vous arrêtez pas; vous n’alliez aussi vite que pour paraître obéir avec zèle aux ordres du roi. Redoublez de vitesse. Qui vivra, verra!
— C’est juste. Allons! s’écria Fouquet, puisque l’on demeure coi là-bas, marchons nous autres.
Le patron donna le signal, et les rameurs de Fouquet reprirent leur exercice avec tout le succès qu’on pouvait attendre de gens reposés.
À peine la gabare eut-elle fait cent brasses, que l’autre, celle aux douze rameurs, se remit en marche également.
Cette course dura tout le jour, sans que la distance grandît ou diminuât entre les deux équipages.
Vers le soir, Fouquet voulut essayer les intentions de son persécuteur. Il ordonna aux rameurs de tirer vers la terre comme pour opérer une descente.
La gabare de Colbert imita cette manœuvre et cingla vers la terre en biaisant.
Par le plus grand des hasards, à l’endroit où Fouquet fit mine de débarquer, un valet d’écurie du château de Langeais suivait la berge fleurie en menant trois chevaux à la longe. Sans doute les gens de la gabare à douze rameurs crurent-ils que Fouquet se dirigeait vers des chevaux préparés pour sa fuite; car on vit quatre ou cinq hommes, armés de mousquets, sauter de cette gabare à terre et marcher sur la berge, comme pour gagner du terrain sur les chevaux et le cavalier.
Fouquet, satisfait d’avoir forcé l’ennemi à une démonstration, se le tint pour dit, et recommença de faire marcher son bateau.
Les gens de Colbert remontèrent aussitôt dans le leur, et la course entre les deux équipages reprit avec une nouvelle persévérance.
Ce que voyant, Fouquet se sentit menacé de près, et, d’une voix prophétique:
— Eh bien! Gourville dit-il très bas, que disais-je à notre dernier repas, chez moi? vais-je ou non à ma ruine?
— Oh! monseigneur.
— Ces deux bateaux qui se suivent avec autant d’émulation que si nous nous disputions, M. Colbert et moi, un prix de vitesse sur la Loire, ne représentent-ils pas bien nos deux fortunes, et ne crois-tu pas, Gourville que l’un des deux fera naufrage à Nantes?
— Au moins, objecta Gourville, il y a encore incertitude; vous allez paraître aux États, vous allez montrer quel homme vous êtes; votre éloquence et votre génie dans les affaires sont le bouclier et l’épée qui vous serviront à vous défendre, sinon à vaincre. Les Bretons ne vous connaissent point, et, quand ils vous connaîtront, votre cause est gagnée. Oh! que M. Colbert se tienne bien, car sa gabare est aussi exposée que la vôtre à chavirer. Les deux vont vite, la sienne plus que la vôtre, c’est vrai; on verra laquelle arrivera la première au naufrage.
Fouquet, prenant la main de Gourville:
— Ami, dit-il, c’est tout jugé; rappelle-toi le proverbe: Les premiers vont devant. Eh bien! Colbert n’a garde de me passer! C’est un prudent, Colbert.
Il avait raison; les deux gabares voguèrent jusqu’à Nantes, se surveillant l’une l’autre; quand le surintendant aborda, Gourville espéra qu’il pourrait chercher tout de suite son refuge et faire préparer des relais.
Mais, au débarquer, la seconde gabare rejoignit la première, et Colbert, s’approchant de Fouquet, le salua sur le quai avec les marques du plus profond respect.
Marques tellement significatives, tellement bruyantes, qu’elles eurent pour résultat de faire accourir toute une population sur la Fosse.
Fouquet se possédait complètement; il sentait qu’en ses derniers moments de grandeur il avait des obligations envers lui-même.
Il voulait tomber de si haut, que sa chute écrasât quelqu’un de ses ennemis.
Colbert se trouvait là, tant pis pour Colbert.
Aussi le surintendant, se rapprochant de lui, répondit-il avec ce clignement d’yeux arrogant qui lui était particulier:
— Quoi! c’est vous, monsieur Colbert?
— Pour vous rendre mes hommages, monseigneur, dit celui-ci.
— Vous étiez dans cette gabare?
Il désigna la fameuse barque à douze rameurs.
— Oui, monseigneur.
— À douze rameurs? dit Fouquet. Quel luxe, monsieur Colbert! Un moment, j’ai cru que c’était la reine mère ou le roi.
— Monseigneur...
Et Colbert rougit.
— Voilà un voyage qui coûtera cher à ceux qui le paient, monsieur l’intendant, dit Fouquet. Mais, enfin, vous êtes arrivé. Vous voyez bien, ajouta-t-il un moment après, que, moi qui n’avais pas plus de huit rameurs, je suis arrivé avant vous.
Et il lui tourna le dos, le laissant indécis de savoir réellement si toutes les tergiversations de la seconde gabare avaient échappé à la première.
Au moins ne lui donnait-il pas la satisfaction de montrer qu’il avait eu peur.
Colbert, si fâcheusement secoué, ne se rebuta pas; il répondit:
— Je n’ai pas été vite, monseigneur, parce que je m’arrêtais chaque fois que vous vous arrêtiez.
— Et pourquoi cela, monsieur Colbert? s’écria Fouquet irrité de cette basse audace; pourquoi puisque vous aviez un équipage supérieur au mien, ne me joigniez-vous ou ne me dépassiez-vous pas?
— Par respect, fit l’intendant, qui salua jusqu’à terre.
Fouquet monta dans un carrosse que la ville lui envoyait, on ne sait pourquoi ni comment, et il se rendit à la Maison de Nantes, escorté d’une grande foule qui, depuis plusieurs jours, bouillonnait dans l’attente d’une convocation des États.
À peine fut-il installé, que Gourville sortit pour aller faire préparer les chevaux sur la route de Poitiers et de Vannes et un bateau à Paimbœuf.
Il fit avec tant de mystère, d’activité, de générosité ces différentes opérations, que jamais Fouquet, alors travaillé par son accès de fièvre, ne fut plus près du salut, sauf la coopération de cet agitateur immense des projets humains: le hasard.
Le bruit se répandit en ville, cette nuit, que le roi venait en grande hâte sur des chevaux de poste, et qu’il arriverait dans dix ou douze heures.
Le peuple, en attendant le roi, se réjouissait fort de voir les mousquetaires, fraîchement arrivés avec M. d’Artagnan, leur capitaine, et casernés dans le château, dont ils occupaient tous les postes en qualité de garde d’honneur.
M. d’Artagnan, qui était fort poli, se présenta vers dix heures chez le surintendant, pour lui offrir ses respectueux hommages, et, bien, que le ministre eût la fièvre bien qu’il fût souffrant et trempé de sueur, il voulut recevoir M. d’Artagnan, lequel fut charmé de cet honneur, comme on le verra par l’entretien qu’ils eurent ensemble.
Chapitre CCXLIV — Conseils d’ami
Fouquet s’était couché, en homme qui tient à la vie et qui économise le plus possible ce mince tissu de l’existence, dont les chocs et les angles de ce monde usent si vite l’irréparable ténuité.
D’Artagnan parut sur le seuil de la chambre et fut salué par le surintendant d’un bonjour très affable.
— Bonjour, monseigneur, répondit le mousquetaire; comment vous trouvez-vous de ce voyage?
— Assez bien. Merci.
— Et de la fièvre?
— Assez mal. Je bois, comme vous voyez. À peine arrivé, j’ai frappé sur Nantes une contribution de tisane.
— Il faut dormir d’abord, monseigneur.
— Eh! corbleu! cher monsieur d’Artagnan, je dormirais bien volontiers...
— Qui vous en empêche?
— Mais vous, d’abord.
— Moi? Ah! Monseigneur!...
— Sans doute. Est-ce que, à Nantes comme à Paris, vous ne venez pas au nom du roi?
— Pour Dieu! monseigneur, répliqua le capitaine, laissez donc le roi en repos! Le jour où je viendrai de la part du roi pour ce que vous voulez me dire, je vous promets de ne pas vous faire languir. Vous me verrez mettre la main à l’épée, selon l’ordonnance, et vous m’entendrez dire du premier coup, de ma voix de cérémonie: «Monseigneur, au nom du roi, je vous arrête»
Fouquet tressaillit malgré lui, tant l’accent du Gascon spirituel avait été naturel et vigoureux. La représentation du fait était presque aussi effrayante que le fait lui-même.
— Vous me promettez cette franchise? dit le surintendant.
— Sur l’honneur! Mais nous n’en sommes pas là, croyez-moi.
— Qui vous fait penser cela, monsieur d’Artagnan? Moi, je crois tout le contraire.
— Je n’ai entendu parler de quoi que ce soit, répliqua d’Artagnan.
— Eh! eh! fit Fouquet.
— Mais non, vous êtes un agréable homme, malgré votre fièvre. Le roi ne peut, ne doit s’empêcher de vous aimer au fond du cœur.
Fouquet fit la grimace.
— Mais M. Colbert? dit-il. M. Colbert m’aime-t-il aussi autant que vous le dites?
— Je ne parle point de M. Colbert, reprit d’Artagnan. C’est un homme exceptionnel, celui-là! Il ne vous aime pas, c’est possible; mais mordioux! l’écureuil peut se garer de la couleuvre, pour peu qu’il le veuille.
— Savez-vous que vous me parlez en ami, répliqua Fouquet, et que, sur ma vie! je n’ai jamais trouvé un homme de votre esprit et de votre cœur?
— Cela vous plaît à dire, fit d’Artagnan. Vous attendez à aujourd’hui pour me faire un compliment pareil?
— Aveugles que nous sommes! murmura Fouquet.
— Voilà votre voix qui s’enroue, dit d’Artagnan. Buvez, monseigneur, buvez.
Et il lui offrit une tasse de tisane avec la plus cordiale amitié; Fouquet la prit et le remercia par un bon sourire.
— Ces choses-là n’arrivent qu’à moi, dit le mousquetaire. J’ai passé dix ans sous votre barbe quand vous remuiez des tonnes d’or; vous faisiez quatre millions de pension par an, vous ne m’avez jamais remarqué; et voilà que vous vous apercevez que je suis au monde, précisément au moment...
— Où je vais tomber, interrompit Fouquet. C’est vrai cher monsieur d’Artagnan.
— Je ne dis pas cela.
— Vous le pensez, c’est tout. Eh bien! si je tombe, prenez ma parole pour vraie, je ne passerai pas un jour sans me dire, en me frappant la tête: «Fou! fou! stupide mortel! Tu avais M. d’Artagnan sous la main, et tu ne t’es pas servi de lui! et tu ne l’as pas enrichi!»
— Vous me comblez! dit le capitaine; je raffole de vous.
— Encore un homme qui ne pense pas comme M. Colbert, fit le surintendant.
— Que ce Colbert vous tient aux côtes! C’est pis que votre fièvre.
— Ah! j’ai mes raisons, dit Fouquet. Jugez-les.
Et il lui raconta les détails de la course des gabares et l’hypocrite persécution de Colbert.
— N’est-ce pas le meilleur signe de ma ruine?
D’Artagnan devint sérieux.
— C’est juste, dit-il. Oui, cela sent mauvais, comme disait M. de Tréville.
Et il attacha sur Fouquet son regard intelligent et significatif.
— N’est-ce pas, capitaine, que je suis bien désigné? N’est-ce pas que le roi m’amène bien à Nantes pour m’isoler de Paris, où j’ai tant de créatures, et pour s’emparer de Belle-Île?
— Où est M. d’Herblay, ajouta d’Artagnan.
Fouquet leva la tête.
— Quant à moi, monseigneur, poursuivit d’Artagnan, je puis vous assurer que le roi ne m’a rien dit contre vous.
— Vraiment?
— Le roi m’a commandé de partir pour Nantes, c’est vrai; de n’en rien dire à M. de Gesvres.
— Mon ami.
— À M. de Gesvres, oui, monseigneur, continua le mousquetaire, dont les yeux ne cessaient de parler un langage opposé au langage des lèvres. Le roi m’a commandé encore de prendre une brigade des mousquetaires, ce qui est superflu en apparence, puisque le pays est calme.
— Une brigade? dit Fouquet en se levant sur un coude.
— Quatre-vingt-seize cavaliers, oui, monseigneur, le même nombre qu’on avait pris pour arrêter MM. de Chalais, de Cinq-Mars et Montmorency.
Fouquet dressa l’oreille à ces mots, prononcés sans valeur apparente.
— Et puis? dit-il.
— Et puis d’autres ordres insignifiants, tels que ceux-ci: «Garder le château; garder chaque logis; ne laisser aucun garde de M. de Gesvres prendre faction.» De M. de Gesvres, votre ami.
— Et pour moi, s’écria Fouquet, quels ordres?
— Pour vous, monseigneur, pas le plus petit mot.
— Monsieur d’Artagnan, il s’agit de me sauver l’honneur et la vie, peut être! Vous ne me tromperiez pas?
— Moi!... et dans quel but? Est-ce que vous êtes menacé? Seulement, il y a bien, touchant les carrosses et les bateaux, un ordre...
— Un ordre?
— Oui; mais qui ne saurait vous concerner. Simple mesure de police.
— Laquelle, capitaine? laquelle?
— C’est d’empêcher tous chevaux ou bateaux de sortir de Nantes sans un sauf-conduit signé du roi.
— Grand-Dieu! mais...
D’Artagnan se mit à rire.
— Cela n’aura d’exécution qu’après l’arrivée du roi à Nantes; ainsi, vous voyez bien, monseigneur, que l’ordre ne vous concerne en rien.
Fouquet devint rêveur, et d’Artagnan feignit de ne pas remarquer sa préoccupation.
— Pour que je vous confie la teneur des ordres qu’on m’a donnés, il faut que je vous aime et que je tienne à vous prouver qu’aucun n’est dirigé contre vous.
— Sans doute, dit Fouquet distrait.
— Récapitulons, dit le capitaine avec son coup d’œil chargé d’insistance: Garde spéciale et sévère du château dans lequel vous aurez votre logis, n’est-ce pas? Connaissez-vous ce château?... Ah! monseigneur, une vraie prison! Absence totale de M. de Gesvres, qui a l’honneur d’être de vos amis... Clôture des portes de la ville et de la rivière, sauf une passe, mais seulement quand le roi sera venu... Savez-vous bien, monsieur Fouquet, que si, au lieu de parler à un homme comme vous, qui êtes un des premiers du royaume, je parlais à une conscience troublée, inquiète, je me compromettrais à jamais? La belle occasion pour quelqu’un qui voudrait prendre le large! Pas de police, pas de gardes, pas d’ordres; l’eau libre, la route franche, M. d’Artagnan obligé de prêter ses chevaux si on les lui demandait! Tout cela doit vous rassurer, monsieur Fouquet; car le roi ne m’eût pas laissé ainsi indépendant, s’il eût eu de mauvais desseins. En vérité, monsieur Fouquet, demandez-moi tout ce qui pourra vous être agréable: je suis à votre disposition; et seulement, si vous y consentez, vous me rendrez un service; celui de souhaiter le bonjour à Aramis et à Porthos, au cas où vous embarqueriez pour Belle-Île, ainsi que vous avez le droit de le faire, sans désemparer, tout de suite, en robe de chambre, comme vous voilà.
Sur ces mots, et avec une profonde révérence, le mousquetaire, dont les regards n’avaient rien perdu de leur intelligente bienveillance, sortit de l’appartement et disparut.
Il n’était pas aux degrés du vestibule, que Fouquet, hors de lui, se pendit à la sonnette et cria:
— Mes chevaux! ma gabare!
Personne ne répondit.
Le surintendant s’habilla lui-même de tout ce qu’il trouva sous sa main.
— Gourville!... Gourville!... cria-t-il tout en glissant sa montre dans sa poche.
Et la sonnette joua encore, tandis que Fouquet répétait:
— Gourville!... Gourville!...
Gourville parut, haletant, pâle.
— Partons! partons! cria le surintendant dès qu’il le vit.
— Il est trop tard! fit l’ami du pauvre Fouquet.
— Trop tard! pourquoi?
— Écoutez!
On entendit des trompettes et un bruit de tambour devant le château.
— Quoi donc, Gourville?
— Le roi qui arrive, monseigneur.
— Le roi?
— Le roi, qui a brûlé étapes sur étapes; le roi, qui a crevé des chevaux et qui avance de huit heures sur votre calcul.
— Nous sommes perdus! murmura Fouquet. Brave d’Artagnan, va! tu m’as parlé trop tard!
Le roi arrivait, en effet, dans la ville; on entendit bientôt le canon du rempart et celui d’un vaisseau qui répondait du bas de la rivière.
Fouquet fronça le sourcil, appela ses valets de chambre et se fit habiller en cérémonie.
De sa fenêtre, derrière les rideaux, il voyait l’empressement du peuple et le mouvement d’une grande troupe qui avait suivi le prince sans que l’on pût deviner comment.
Le roi fut conduit au château en grande pompe, et Fouquet le vit mettre pied à terre sous la herse et parler bas à l’oreille de d’Artagnan, qui tenait l’étrier.
D’Artagnan, le roi étant passé sous la voûte, se dirigea vers la maison de Fouquet, mais si lentement, si lentement, en s’arrêtant tant de fois pour parler à ses mousquetaires, échelonnés en haie, que l’on eût dit qu’il comptait les secondes ou les pas avant d’accomplir son message.
Fouquet ouvrit la fenêtre pour lui parler dans la cour.
— Ah! s’écria d’Artagnan en l’apercevant, vous êtes encore chez vous, monseigneur.
Et ce encore suffit pour prouver à M. Fouquet combien d’enseignements et de conseils utiles renfermait la première visite du mousquetaire.
Le surintendant se contenta de soupirer.
— Mon Dieu, oui, monsieur, répondit-il; l’arrivée du roi m’a interrompu dans les projets que j’avais.
— Ah! vous savez que le roi vient d’arriver?
— Je l’ai vu, oui, monsieur; et, cette fois, vous venez de sa part?...
— Savoir de vos nouvelles, monseigneur, et, si votre santé n’est pas trop mauvaise, vous prier de vouloir bien vous rendre au château.
— De ce pas, monsieur d’Artagnan, de ce pas.
— Ah! dame! fit le capitaine, à présent que le roi est là, il n’y a plus de promenade pour personne, plus de libre arbitre; la consigne gouverne à présent, vous comme moi, moi comme vous.
Fouquet soupira une dernière fois, monta en carrosse, tant sa faiblesse était grande, et se rendit au château, escorté par d’Artagnan, dont la politesse n’était pas moins effrayante cette fois qu’elle n’avait été naguère consolante et gaie.
Chapitre CCXLV — Comment le roi Louis XIV joua son petit rôle
Comme Fouquet descendait de carrosse pour entrer dans le château de Nantes, un homme du peuple s’approcha de lui avec tous les signes du plus grand respect et lui remit une lettre.
D’Artagnan voulut empêcher cet homme d’entretenir Fouquet, et l’éloigna, mais le message avait été remis au surintendant. Fouquet décacheta la lettre et la lut; en ce moment, un vague effroi que d’Artagnan pénétra facilement se peignit sur les traits du premier ministre.
M. Fouquet mit le papier dans le portefeuille qu’il avait sous son bras, et continua son chemin vers les appartements du roi.
D’Artagnan, par les petites fenêtres pratiquées à chaque étage du donjon, vit, en montant derrière Fouquet, l’homme au billet regarder autour de lui sur la place et faire des signes à plusieurs personnes qui disparurent dans les rues adjacentes, après avoir elles-mêmes répété ces signes faits par le personnage que nous avons indiqué.
On fit attendre Fouquet un moment sur cette terrasse dont nous avons parlé, terrasse qui aboutissait au petit corridor après lequel on avait établi le cabinet du roi.
D’Artagnan alors passa devant le surintendant, que, jusque-là, il avait accompagné respectueusement, et entra dans le cabinet royal.
— Eh bien? lui demanda Louis XIV, qui, en l’apercevant, jeta sur la table couverte de papiers une grande toile verte.
— L’ordre est exécuté, Sire.
— Et Fouquet?
— M. le surintendant me suit, répliqua d’Artagnan.
— Dans dix minutes, on l’introduira près de moi, dit le roi en congédiant d’Artagnan d’un geste.
Celui-ci sortit, et, à peine arrivé dans le corridor à l’extrémité duquel Fouquet l’attendait, fut rappelé par la clochette du roi.
— Il n’a pas paru étonné? demanda le roi.
— Qui, Sire?
— Fouquet, répéta le roi sans dire monsieur, particularité qui confirma le capitaine des mousquetaires dans ses soupçons.
— Non, Sire, répliqua-t-il.
— Bien.
Et, pour la seconde fois, Louis renvoya d’Artagnan.
Fouquet n’avait pas quitté la terrasse où il avait été laissé par son guide; il relisait son billet ainsi conçu:
«Quelque chose se trame contre vous. Peut-être n’osera-t-on au château; ce serait à votre retour chez vous. Le logis est déjà cerné par les mousquetaires. N’y entrez pas; un cheval blanc vous attend derrière l’esplanade.»
M. Fouquet avait reconnu l’écriture et le zèle de Gourville. Ne voulant point que, s’il lui arrivait malheur ce papier pût compromettre un fidèle ami, le surintendant s’occupait à déchirer ce billet en des milliers de morceaux éparpillés au vent hors du balustre de la terrasse.
D’Artagnan le surprit, regardant voltiger les dernières miettes dans l’espace.
— Monsieur, dit-il, le roi vous attend.
Fouquet marcha d’un pas délibéré dans le petit corridor où travaillaient MM. de Brienne et Rose, tandis que le duc de Saint-Aignan, assis sur une petite chaise, aussi dans le corridor, semblait attendre des ordres et bâillait d’une impatience fiévreuse, son épée entre les jambes.
Il sembla étrange à Fouquet que MM. de Brienne, Rose et de Saint-Aignan, d’ordinaire si attentifs, si obséquieux, se dérangeassent à peine lorsque lui, le surintendant, passa. Mais comment eût-il trouvé autre chose chez des courtisans, celui que le roi n’appelait plus que Fouquet?
Il releva la tête, et, bien décidé à tout braver en face, entra chez le roi après qu’une clochette qu’on connaît déjà l’eut annoncé à Sa Majesté.
Le roi, sans se lever, lui fit un signe de tête, et, avec intérêt:
— Eh! comment allez-vous, monsieur Fouquet? dit-il.
— Je suis dans mon accès de fièvre, répliqua le surintendant mais tout au service du roi.
— Bien; les États s’assemblent demain: avez-vous un discours prêt?
Fouquet regarda le roi avec étonnement.
— Je n’en ai pas, Sire, dit-il; mais j’en improviserai un. Je sais assez à fond les affaires pour ne pas demeurer embarrassé. Je n’ai qu’une question à faire: Votre Majesté me le permettra-t-elle?
— Faites.
— Pourquoi Sa Majesté n’a-t-elle pas fait l’honneur à son premier ministre de l’avertir à Paris?
— Vous étiez malade; je ne veux pas vous fatiguer.
— Jamais un travail, jamais une explication ne me fatigue, Sire, et, puisque le moment est venu pour moi de demander une explication à mon roi...
— Oh! monsieur Fouquet! et sur quoi une explication?
— Sur les intentions de Sa Majesté à mon égard.
Le roi rougit.
— J’ai été calomnié, repartit vivement Fouquet, et je dois provoquer la justice du roi à des enquêtes.
— Vous me dites cela bien inutilement, monsieur Fouquet; je sais ce que je sais.
— Sa Majesté ne peut savoir les choses que si on les lui a dites, et je ne lui ai rien dit, moi, tandis que d’autres ont parlé maintes et maintes fois à...
— Que voulez-vous dire? fit le roi, impatient de clore cette conversation embarrassante.
— Je vais droit au fait, Sire, et j’accuse un homme de me nuire auprès de Votre Majesté.
— Personne ne vous nuit, monsieur Fouquet.
— Cette réponse, Sire, me prouve que j’avais raison.
— Monsieur Fouquet, je n’aime pas qu’on accuse.
— Quand on est accusé!
— Nous avons déjà trop parlé de cette affaire.
— Votre Majesté ne veut pas que je me justifie?
— Je vous répète que je ne vous accuse pas.
Fouquet fit un pas en arrière en faisant un demi-salut.
«Il est certain, pensa-t-il, qu’il a pris un parti. Celui qui ne peut reculer a seul une pareille obstination. Ne pas voir le danger dans ce moment, ce serait être aveugle; ne pas l’éviter, ce serait être stupide.»
Il reprit tout haut:
— Votre Majesté m’a demandé pour un travail?
— Non, monsieur Fouquet, pour un conseil que j’ai à vous donner.
— J’attends respectueusement, Sire.
— Reposez-vous, monsieur Fouquet; ne prodiguez plus vos forces: la session des États sera courte, et, quand mes secrétaires l’auront close, je ne veux plus que l’on parle affaires de quinze jours en France.
— Le roi n’a rien à me dire au sujet de cette assemblée des États?
— Non, monsieur Fouquet.
— À moi, surintendant des finances?
— Reposez-vous, je vous prie; voilà tout ce que j’ai à vous dire.
Fouquet se mordit les lèvres et baissa la tête. Il couvait évidemment quelque pensée inquiète.
Cette inquiétude gagna le roi.
— Est-ce que vous êtes fâché d’avoir à vous reposer, monsieur Fouquet? dit-il.
— Oui, Sire, je ne suis pas habitué au repos.
— Mais vous êtes malade; il faut vous soigner.
— Votre Majesté me parlait d’un discours à prononcer demain?
Le roi ne répondit pas; cette question brusque venait de l’embarrasser.
Fouquet sentit le poids de cette hésitation. Il crut lire dans les yeux du jeune prince un danger qui précipiterait sa défiance.
«Si je parais avoir peur, pensa-t-il, je suis perdu.»
Le roi, de son côté, n’était inquiet que de cette défiance de Fouquet.
— A-t-il éventé quelque chose? murmurait-il.
«Si son premier mot est dur, pensa encore Fouquet, s’il s’irrite ou feint de s’irriter pour prendre un prétexte, comment me tirerai-je de là? Adoucissons la pente. Gourville avait raison»
— Sire, dit-il tout à coup, puisque la bonté du roi veille à ma santé à ce point qu’elle me dispense de tout travail, est-ce que je ne serai pas libre du conseil pour demain? J’emploierais ce jour à garder le lit, et je demanderais au roi de me céder son médecin pour essayer un remède contre ces maudites fièvres.
— Soit fait comme vous désirez, monsieur Fouquet. Vous aurez le congé pour demain, vous aurez le médecin, vous aurez la santé.
— Merci, dit Fouquet en s’inclinant.
Puis, prenant son parti:
— Est-ce que je n’aurai pas, dit-il, le bonheur de mener le roi à Belle-Île, chez moi?
Et il regardait Louis en face pour juger de l’effet d’une pareille proposition.
Le roi rougit encore.
— Vous savez, répliqua-t-il en essayant de sourire, que vous venez de dire: À Belle-Île, chez moi?
— C’est vrai, Sire.
— Eh bien! ne vous souvient-il plus, continua le roi du même ton enjoué, que vous me donnâtes Belle-Île?
— C’est encore vrai, Sire. Seulement, comme vous ne l’avez pas prise, vous en viendrez prendre possession.
— Je le veux bien.
— C’était, d’ailleurs, l’intention de Votre Majesté autant que la mienne, et je ne saurais dire à Votre Majesté combien j’ai été heureux et fier en voyant toute la maison militaire du roi venir de Paris pour cette prise de possession.
Le roi balbutia qu’il n’avait pas amené ses mousquetaires pour cela seulement.
— Oh! je le pense bien, dit vivement Fouquet; Votre Majesté sait trop bien qu’il lui suffit de venir seule une badine à la main, pour faire tomber toutes les fortifications de Belle-Île.
— Peste! s’écria le roi, je ne veux pas qu’elles tombent, ces belles fortifications qui ont coûté si cher à élever. Non! qu’elles demeurent contre les Hollandais et les Anglais. Ce que je veux voir à Belle-Île, vous ne le devineriez pas, monsieur Fouquet: ce sont les belles paysannes, filles et femmes, des terres ou des grèves, qui dansent si bien et sont si séduisantes avec leurs jupes d’écarlate! on m’a fort vanté vos vassales, monsieur le surintendant. Tenez, faites-les-moi voir.
— Quand Votre Majesté voudra.
— Avez-vous quelque moyen de transport? Ce serait demain si vous vouliez.
Le surintendant sentit le coup, qui n’était pas adroit, et il répondit:
— Non, Sire: j’ignorais le désir de Votre Majesté, j’ignorais surtout sa hâte de voir Belle-Île, et je ne me suis précautionné en rien.
— Vous avez un bateau à vous, cependant?
— J’en ai cinq; mais ils sont tous, soit au Port, soit à Paimbœuf, et, pour les rejoindre ou les faire arriver, il faut au moins vingt-quatre heures. Ai-je besoin d’envoyer un courrier? faut-il que je le fasse?
— Attendez encore; laissez finir la fièvre; attendez à demain.
— C’est vrai... Qui sait si demain nous n’aurons pas mille autres idées? répliqua Fouquet, désormais hors de doute et fort pâle.
Le roi tressaillit et allongea la main vers sa clochette; mais Fouquet le prévint.
— Sire, dit-il, j’ai la fièvre; je tremble de froid. Si je demeure un moment de plus, je suis capable de m’évanouir. Je demande à Votre Majesté la permission de m’aller cacher sous les couvertures.
— En effet, vous grelottez; c’est affligeant à voir. Allez, monsieur Fouquet, allez. J’enverrai savoir de vos nouvelles.
— Votre Majesté me comble. Dans une heure, je me trouverai beaucoup mieux.
— Je veux que quelqu’un vous reconduise, dit le roi.
— Comme il vous plaira; je prendrais volontiers le bras de quelqu’un.
— Monsieur d’Artagnan! cria le roi en sonnant de sa clochette.
— Oh! Sire, interrompit Fouquet en riant d’un air qui fit froid au prince, vous me donnez un capitaine de mousquetaires pour me conduire à mon logis? Honneur bien équivoque, Sire! Un simple valet de pied, je vous prie.
— Et pourquoi, monsieur Fouquet? M. d’Artagnan me reconduit bien, moi!
— Oui; mais, quand il vous reconduit, Sire, c’est pour vous obéir, tandis que moi...
— Eh bien?
— Moi, s’il me faut rentrer chez moi avec votre chef des mousquetaires, on dira que vous me faites arrêter.
— Arrêter? répéta le roi, qui pâlit plus que Fouquet lui-même, arrêter? oh!...
— Eh? que ne dit-on pas! poursuivit Fouquet toujours riant; et je gage qu’il se trouverait des gens assez méchants pour en rire?
Cette saillie déconcerta le monarque. Fouquet fut assez habile ou assez heureux pour que Louis XIV reculât devant l’apparence du fait qu’il méditait.
M. d’Artagnan, lorsqu’il parut, reçut l’ordre de désigner un mousquetaire pour accompagner le surintendant.
— Inutile, dit alors celui-ci: épée pour épée, j’aime autant Gourville, qui m’attend en bas. Mais cela ne m’empêchera pas de jouir de la société de M. d’Artagnan. Je suis bien aise qu’il voie Belle-Île, lui qui se connaît si bien en fortifications.
D’Artagnan s’inclina, ne comprenant plus rien à la scène.
Fouquet salua encore, et sortit affectant toute la lenteur d’un homme qui se promène.
Une fois hors du château:
— Je suis sauvé! dit-il. Oh! oui, tu verras Belle-Île, roi déloyal, mais quand je n’y serai plus.
Et il disparut.
D’Artagnan était demeuré avec le roi.
— Capitaine, lui dit Sa Majesté, vous allez suivre M. Fouquet à cent pas.
— Oui, Sire.
— Il rentre chez lui. Vous irez chez lui.
— Oui, Sire.
— Vous l’arrêterez en mon nom, et vous l’enfermerez dans un carrosse.
— Dans un carrosse? Bien.
— De telle façon qu’il ne puisse, en route, ni converser avec quelqu’un, ni jeter des billets aux gens qu’il rencontrera.
— Oh! voilà qui est difficile, Sire.
— Non.
— Pardon, Sire; je ne puis étouffer M. Fouquet, et, s’il demande à respirer, je n’irai pas l’en empêcher en fermant glaces et mantelets. Il jettera par les portières tous les cris et les billets possibles.
— Le cas est prévu, monsieur d’Artagnan; un carrosse avec un treillis obviera aux deux inconvénients que vous signalez.
— Un carrosse à treillis de fer? s’écria d’Artagnan. Mais on ne fait pas un treillis de fer pour carrosse en une demi-heure, et Votre Majesté me recommande d’aller tout de suite chez M. Fouquet.
— Aussi le carrosse en question est-il tout fait.
— Ah! c’est différent, dit le capitaine. Si le carrosse est tout fait, très bien, on n’a qu’à le faire aller.
— Il est tout attelé.
— Ah!
— Et le cocher, avec les piqueurs, attend dans la cour basse du château.
D’Artagnan s’inclina.
— Il ne me reste, ajouta-t-il, qu’à demander au roi en quel endroit on conduira M. Fouquet.
— Au château d’Angers, d’abord.
— Très bien.
— Nous verrons ensuite.
— Oui, Sire.
— Monsieur d’Artagnan, un dernier mot: vous avez remarqué que, pour faire cette prise de Fouquet, je n’emploie pas mes gardes, ce dont M. de Gesvres sera furieux.
— Votre Majesté n’emploie pas ses gardes, dit le capitaine un peu humilié, parce qu’elle se défie de M. de Gesvres. Voilà!
— C’est vous dire, monsieur, que j’ai confiance en vous.
— Je le sais bien, Sire! et il est inutile de le faire valoir.
— C’est seulement pour arriver à ceci, monsieur, qu’à partir de ce moment, s’il arrivait que, par hasard, un hasard quelconque, M. Fouquet s’évadât... on a vu de ces hasards-là, monsieur...
— Oh! Sire, très souvent, mais pour les autres, pas pour moi.
— Pourquoi pas pour vous?
— Parce que moi, Sire, j’ai un instant voulu sauver M. Fouquet.
Le roi frémit.
— Parce que, continua le capitaine j’en avais le droit ayant deviné le plan de Votre Majesté sans qu’elle m’en eût parlé, et que je trouvais M. Fouquet intéressant. Or j’étais libre de lui témoigner mon intérêt, à cet homme.
— En vérité, monsieur, vous ne me rassurez point sur vos services!
— Si je l’eusse sauvé alors, j’étais parfaitement innocent: je dis plus, j’eusse bien fait, car M. Fouquet n’est pas un méchant homme. Mais il n’a pas voulu; sa destinée l’a entraîné; il a laissé fuir l’heure de la liberté. Tant pis! Maintenant, j’ai des ordres, j’obéirai à ces ordres, et M. Fouquet, vous pouvez le considérer comme un homme arrêté. Il est au château d’Angers, M. Fouquet.
— Oh! vous ne le tenez pas encore, capitaine!
— Cela me regarde; à chacun son métier, Sire; seulement, encore une fois, réfléchissez. Donnez-vous sérieusement l’ordre d’arrêter M. Fouquet, Sire?
— Oui, mille fois oui!
— Écrivez alors.
— Voici la lettre.
D’Artagnan la lut, salua le roi et sortit.
Du haut de la terrasse, il aperçut Gourville qui passait l’air joyeux, et se dirigeait vers la maison de M. Fouquet.
Chapitre CCXLVI — Le cheval blanc et le cheval noir
«Voilà qui est surprenant, se dit le capitaine: Gourville très joyeux et courant les rues, quand il est à peu près certain que M. Fouquet est en danger; quand il est à peu près certain que c’est Gourville qui a prévenu M. Fouquet par le billet de tout à l’heure, ce billet qui a été déchiré en mille morceaux sur la terrasse, et livré aux vents par M. le surintendant.
«Gourville se frotte les mains, c’est qu’il vient de faire quelque habileté. D’où vient Gourville?
«Gourville vient de la rue aux Herbes. Où va la rue aux Herbes?»
Et d’Artagnan suivit, sur le faîte des maisons de Nantes dominées par le château, la ligne tracée par les rues, comme il eût fait sur un plan topographique; seulement au lieu de papier mort et plat, vide et désert, la carte vivante se dressait en relief avec des mouvements, les cris et les ombres des hommes et des choses.
Au-delà de l’enceinte de la ville, les grandes plaines verdoyantes s’étendaient bordant la Loire, et semblaient courir vers l’horizon empourpré, que sillonnaient l’azur des eaux et le vert noirâtre des marécages.
Immédiatement après les portes de Nantes, deux chemins blancs montaient en divergeant comme les doigts écartés d’une main gigantesque.
D’Artagnan, qui avait embrassé tout le panorama d’un coup d’œil en traversant la terrasse, fut conduit par la ligne de la rue aux Herbes à l’aboutissement d’un de ces chemins qui prenait naissance sous la porte de Nantes.
Encore un pas, et il allait descendre l’escalier de la terrasse pour rentrer dans le donjon, prendre son carrosse à treillis, et marcher vers la maison de Fouquet.
Mais le hasard voulut que, au moment de se replonger dans l’escalier, il fût attiré par un point mouvant qui gagnait du terrain sur cette route.
«Qu’est cela? se demanda le mousquetaire. Un cheval qui court, un cheval échappé sans doute; comme il détale!»
Le point mouvant se détacha de la route, et entra dans les pièces de luzerne.
«Un cheval blanc, continua le capitaine, qui venait de voir la couleur ressortir lumineuse sur le fond sombre, et il est monté; c’est quelque enfant dont le cheval a soif, et l’emporte vers l’abreuvoir en diagonale.»
Ces réflexions, rapides comme l’éclair, simultanées avec la perception visuelle, d’Artagnan les avait déjà oubliées quand il descendit les premières marches de l’escalier.
Quelques parcelles de papier jonchaient les marches et étincelaient sur la pierre noircie des degrés.
«Eh! eh! se dit le capitaine, voici quelques-uns des fragments du billet déchiré par M. Fouquet. Pauvre homme! il avait donné son secret au vent; le vent n’en veut plus et le rapporte au roi. Décidément, pauvre Fouquet, tu joues de malheur! la partie n’est pas égale; la fortune est contre toi. L’étoile de Louis XIV obscurcit la tienne; la couleuvre est plus forte ou plus habile que l’écureuil.»
D’Artagnan ramassa un de ces morceaux de papier toujours en descendant.
— Petite écriture de Gourville!! s’écria-t-il en examinant un des fragments du billet, je ne m’étais pas trompé.
Et il lut le mot cheval.
— Tiens! fit-il.
Et il en examina un autre, sur lequel pas une lettre n’était tracée.
Sur un troisième, il lut le mot blanc.
— Cheval blanc, répéta-t-il, comme l’enfant qui épelle. Ah! mon Dieu! s’écria le défiant esprit, cheval blanc!
Et, semblable à ce grain de poudre qui, brûlant, se dilate en un volume centuple, d’Artagnan, gonflé d’idées et de soupçons, remonta rapidement vers la terrasse.
Le cheval blanc courait, courait toujours dans la direction de la Loire, à l’extrémité de laquelle, fondue dans les vapeurs de l’eau, une petite voile apparaissait, balancée comme un atome.
— Oh! oh! cria le mousquetaire, il n’y a qu’un homme qui fuit pour courir aussi vite dans les terres labourées. Il n’y a qu’un Fouquet, un financier, pour courir ainsi en plein jour sur un cheval blanc... Il n’y a que le seigneur de Belle-Île pour se sauver du côté de la mer, quand il y a des forêts si épaisses dans les terres... Et il n’y a qu’un d’Artagnan au monde pour rattraper M. Fouquet, qui a une demi-heure d’avance, et qui aura joint son bateau avant une heure.
Cela dit, le mousquetaire donna ordre que l’on menât grand train le carrosse aux treillis de fer dans un bouquet de bois situé hors de la ville. Il choisit son meilleur cheval, lui sauta sur le dos, et courut par la rue aux Herbes, en prenant, non pas le chemin qu’avait pris Fouquet, mais le bord même de la Loire, certain qu’il était de gagner dix minutes sur le total du parcours, et de joindre, à l’intersection des deux lignes, le fugitif qui ne soupçonnerait pas d’être poursuivi de ce côté.
Dans la rapidité de la course, et avec l’impatience du persécuteur, s’animant comme à la chasse, comme à la guerre, d’Artagnan, si doux, si bon pour Fouquet, se surprit à devenir féroce et presque sanguinaire.
Pendant longtemps, il courut sans apercevoir le cheval blanc; sa fureur prenait les teintes de la rage, il doutait de lui, il supposait que Fouquet s’était abîmé dans un chemin souterrain, ou qu’il avait relayé le cheval blanc par un de ces fameux chevaux noirs, rapides comme le vent, dont d’Artagnan, à Saint-Mandé, avait tant de fois admiré, envié la légèreté vigoureuse.
À ces moments-là, quand le vent lui coupait les yeux et en faisait jaillir des larmes, quand la selle brûlait, quand le cheval, entamé dans sa chair vive, rugissait de douleur et faisait voler sous ses pieds de derrière une pluie de sable fin et de cailloux, d’Artagnan, se haussant sur l’étrier, et ne voyant rien sur l’eau, rien sous les arbres, cherchait en l’air, comme un insensé. Il devenait fou. Dans le paroxysme de sa convoitise, il rêvait chemins aériens, découverte du siècle suivant; il se rappelait Dédale et ses vastes ailes, qui l’avaient sauvé des prisons de la Crète.
Un rauque soupir s’exhalait de ses lèvres. Il répétait, dévoré par la crainte du ridicule:
— Moi! moi! dupé par un Gourville, moi!... on dira que je vieillis, on dira que j’ai reçu un million pour laisser fuir Fouquet!
Et il enfonçait ses deux éperons dans le ventre du cheval; il venait de faire une lieue en deux minutes. Soudain, à l’extrémité d’un pacage, derrière des haies, il vit une forme blanche qui se montra, disparut, et demeura enfin visible sur un terrain plus élevé.
D’Artagnan tressaillit de joie; son esprit se rasséréna aussitôt. Il essuya la sueur qui ruisselait de son front, desserra ses genoux, libre desquels le cheval respira plus largement, et, ramenant la bride, modéra l’allure du vigoureux animal, son complice dans cette chasse à l’homme. Il put alors étudier la forme de la route, et sa position quant à Fouquet.
Le surintendant avait mis son cheval blanc hors d’haleine, en traversant les terres molles. Il sentait le besoin de gagner un sol plus dur, et tendait vers la route par la sécante la plus courte.
D’Artagnan, lui, n’avait qu’à marcher droit sous la rampe d’une falaise qui le dérobait aux yeux de son ennemi; de sorte qu’il le couperait à son arrivée sur la route. Là s’entamerait la course réelle; là s’établirait la lutte.
D’Artagnan fit respirer son cheval à pleins poumons.
Il remarqua que le surintendant prenait le trot, c’est-à-dire qu’il faisait aussi souffler sa monture.
Mais on était trop pressé, de part et d’autre, pour demeurer longtemps à cette allure. Le cheval blanc partit comme une flèche quand il toucha un terrain plus résistant.
D’Artagnan baissa la main, et son cheval noir prit le galop. Tous deux suivaient la même route; les quadruples échos de la course se confondaient; M. Fouquet n’avait pas encore aperçu d’Artagnan.
Mais, à la sortie de la rampe, un seul écho frappa l’air, c’était celui des pas de d’Artagnan, qui roulait comme un tonnerre.
Fouquet se retourna; il vit à cent pas derrière lui, en arrière, son ennemi, penché sur le cou de son coursier. Plus de doute; le baudrier reluisant, la casaque rouge, c’était un mousquetaire; Fouquet baissa la tête aussi, et son cheval blanc mit vingt pieds de plus entre son adversaire et lui.
«Oh! mais, pensa d’Artagnan inquiet, ce n’est pas un cheval ordinaire que monte là Fouquet, attention!» Et, attentif, il examina, de son œil infaillible, l’allure et les moyens de ce coursier.
Croupe ronde, queue maigre et tendue, jambes maigres et sèches comme des fils d’acier, sabots plus durs que du marbre.
Il éperonna le sien, mais la distance entre les deux resta la même.
D’Artagnan écouta profondément: pas un souffle du cheval ne lui parvenait, et, pourtant, il fendait le vent.
Le cheval noir, au contraire, commençait à râler comme un accès de toux.
«Il faut crever mon cheval, mais arriver», pensa le mousquetaire.
Et il se mit à scier la bouche du pauvre animal, tandis qu’avec ses éperons il fouillait sa peau sanglante.
Le cheval, désespéré, gagna vingt toises, et arriva sur Fouquet à la portée du pistolet.
«Courage! se dit le mousquetaire, courage! le blanc s’affaiblira peut-être; et, si le cheval ne tombe pas, le maître finira par tomber.»
Mais cheval et homme restèrent droits, unis, prenant peu à peu l’avantage.
D’Artagnan poussa un cri sauvage qui fit retourner Fouquet, dont la monture s’animait encore.
— Fameux cheval! enragé cavalier, gronda le capitaine. Holà! mordioux, monsieur Fouquet, holà! de par le roi!
Fouquet ne répondit pas.
— M’entendez-vous? hurla d’Artagnan.
Le cheval venait de faire un faux pas.
— Pardieu! répliqua laconiquement Fouquet.
Et de courir.
D’Artagnan faillit devenir fou; le sang afflua bouillant à ses tempes, à ses yeux.
— De par le roi! s’écria-t-il encore, arrêtez, ou je vous abats d’un coup de pistolet.
— Faites, répondit M. Fouquet volant toujours.
D’Artagnan saisit un de ses pistolets et l’arma, espérant que le bruit de la platine arrêterait son ennemi.
— Vous avez des pistolets aussi, dit-il, défendez-vous.
Fouquet se retourna effectivement au bruit, et, regardant d’Artagnan bien en face, ouvrit, de sa main droite, l’habit qui lui serrait le corps; il ne toucha pas à ses fontes.
Il y avait vingt pas entre eux deux.
— Mordioux! dit d’Artagnan, je ne vous assassinerai pas; si vous ne voulez pas tirer sur moi, rendez-vous! Qu’est-ce que la prison?
— J’aime mieux mourir, répondit Fouquet; je souffrirai moins.
D’Artagnan, ivre de désespoir, jeta son pistolet sur la route.
— Je vous prendrai vif, dit-il.
Et, par un prodige dont cet incomparable cavalier était seul capable, il mena son cheval à dix pas du cheval blanc; déjà il étendait la main pour saisir sa proie.
— Voyons, tuez-moi c’est plus humain, dit Fouquet.
— Non! vivant, vivant! murmura le capitaine.
Son cheval fit un faux pas pour la seconde fois; celui de Fouquet prit l’avance.
C’était un spectacle inouï, que cette course entre deux chevaux qui ne vivaient que par la volonté de leurs cavaliers.
Au galop furieux avaient succédé le grand trot, puis le trot simple.
Et la course paraissait aussi vive à ces deux athlètes harassés. D’Artagnan, poussé à bout, saisit le second pistolet et ajusta le cheval blanc.
— À votre cheval! pas à vous! cria-t-il à Fouquet.
Et il tira. L’animal fut atteint dans la croupe; il fit un bond furieux et se cabra.
Le cheval de d’Artagnan tomba mort.
«Je suis déshonoré, pensa le mousquetaire, je suis un misérable; par pitié, monsieur Fouquet, jetez-moi un de vos pistolets, que je me brûle la cervelle!»
Fouquet se remit à courir.
— Par grâce! par grâce! s’écria d’Artagnan, ce que vous ne voulez pas en ce moment, je le ferai dans une heure; mais ici, sur cette route, je meurs bravement, je meurs estimé; rendez-moi ce service, monsieur Fouquet.
Fouquet ne répondit pas et continua de trotter.
D’Artagnan se mit à courir après son ennemi.
Successivement il jeta par terre son chapeau, son habit, qui l’embarrassaient, puis son fourreau d’épée, qui battait entre ses jambes.
L’épée à la main lui devint trop lourde, il la jeta comme le fourreau.
Le cheval blanc râlait; d’Artagnan gagnait sur lui.
Du trot, l’animal, épuisé, passa au petit pas avec des vertiges qui secouaient sa tête; le sang venait à sa bouche avec l’écume.
D’Artagnan fit un effort désespéré, sauta sur Fouquet, et le prit par la jambe en disant d’une voix entrecoupée, haletante:
— Je vous arrête au nom du roi: cassez-moi la tête, nous aurons tous deux fait notre devoir.
Fouquet lança loin de lui, dans la rivière, les deux pistolets dont d’Artagnan eût pu se saisir, et, mettant pied à terre:
— Je suis votre prisonnier, monsieur, dit-il; voulez-vous prendre mon bras, car vous allez vous évanouir?
— Merci, murmura d’Artagnan, qui effectivement, sentit la terre manquer sous lui et le ciel fondre sur sa tête.
Et il roula sur le sable, à bout d’haleine et de forces.
Fouquet descendit le talus de la rivière, puisa de l’eau dans son chapeau, vint rafraîchir les tempes du mousquetaire, et lui glissa quelques gouttes fraîches entre les lèvres.
D’Artagnan se releva, cherchant autour de lui d’un œil égaré.
Il vit Fouquet agenouillé, son chapeau humide à la main et souriant avec une ineffable douceur.
— Vous ne vous êtes pas enfui! cria-t-il. Oh! monsieur, le vrai roi par la loyauté, par le cœur, par l’âme, ce n’est pas Louis du Louvre, ni Philippe de Sainte-Marguerite, c’est vous, le proscrit, le condamné!
— Moi qui ne suis perdu aujourd’hui que par une seule faute, monsieur d’Artagnan.
— Laquelle, mon Dieu?
— J’aurais dû vous avoir pour ami. Mais comment allons-nous faire pour retourner à Nantes? Nous en sommes bien loin.
— C’est vrai, fit d’Artagnan pensif et sombre.
— Le cheval blanc reviendra peut-être; c’était un si bon cheval! Montez dessus, monsieur d’Artagnan; moi, j’irai à pied jusqu’à ce que vous soyez reposé.
— Pauvre bête! blessée! dit le mousquetaire.
— Il ira, vous dis-je, je le connais; faisons mieux, montons dessus tous deux.
— Essayons, dit le capitaine.
Mais ils n’eurent pas plutôt chargé l’animal de ce poids double, qu’il vacilla, puis se remit et marcha quelques minutes, puis chancela encore et s’abattit à côté du cheval noir, qu’il venait de joindre.
— Nous irons à pied, le destin le veut; la promenade sera superbe, reprit Fouquet en passant son bras sous celui de d’Artagnan.
— Mordioux! s’écria celui-ci, l’œil fixe, le sourcil froncé, le cœur gros. Vilaine journée!
Ils firent lentement les quatre lieues qui les séparaient du bois, derrière lequel les attendait le carrosse avec une escorte.
Lorsque Fouquet aperçut cette sinistre machine, il dit à d’Artagnan, qui baissait les yeux, comme honteux pour Louis XIV:
— Voilà une idée qui n’est pas d’un brave homme, capitaine d’Artagnan, elle n’est pas de vous. Pourquoi ces grillages? dit-il.
— Pour vous empêcher de jeter des billets au-dehors.
— Ingénieux!
— Mais vous pouvez parler si vous ne pouvez pas écrire, dit d’Artagnan.
— Parler à vous!
— Mais... si vous voulez.
Fouquet rêva un moment; puis, regardant le capitaine en face:
— Un seul mot, dit-il, le retiendrez-vous?...
— Je le retiendrai.
— Le direz-vous à qui je veux?
— Je le dirai.
— Saint-Mandé! articula tout bas Fouquet.
— Bien. Pour qui?
— Pour Mme de Bellière ou Pélisson.
— C’est fait.
Le carrosse traversa Nantes et prit la route d’Angers.
Chapitre CCXLVII — Où l’écureuil tombe, où la couleuvre vole
Il était deux heures de l’après-midi. Le roi, plein d’impatience, allait de son cabinet à la terrasse et quelquefois ouvrait la porte du corridor pour voir ce que faisaient ses secrétaires.
M. Colbert, assis à la place même où M. de Saint-Aignan était resté si longtemps le matin, causait à voix basse avec M. de Brienne.
Le roi ouvrit brusquement la porte, et, s’adressant à eux:
— Que dites-vous? demanda-t-il.
— Nous parlons de la première séance des États, dit M. de Brienne en se levant.
— Très bien! repartit le roi.
Et il rentra.
Cinq minutes après, le bruit de la clochette rappela Rose, dont c’était l’heure.
— Avez-vous fini vos copies? demanda le roi.
— Pas encore, Sire.
— Voyez donc si M. d’Artagnan est revenu.
— Pas encore, Sire.
— C’est étrange! murmura le roi. Appelez M. Colbert.
Colbert entra; il attendait ce moment depuis le matin.
— Monsieur Colbert, dit le roi très vivement, il faudrait pourtant savoir ce que M. d’Artagnan est devenu.
Colbert, de sa voix calme:
— Où le roi veut-il que je le fasse chercher? dit-il.
— Eh! monsieur, ne savez-vous à quel endroit je l’avais envoyé? répondit aigrement Louis.
— Votre Majesté ne me l’a pas dit.
— Monsieur, il est de ces choses que l’on devine, et vous surtout, vous les devinez.
— J’ai pu supposer, Sire; mais je ne me serais pas permis de deviner tout à fait.
Colbert finissait à peine ces mots, qu’une voix bien plus rude que celle du roi interrompit la conversation commencée entre le monarque et le commis.
— D’Artagnan! cria le roi tout joyeux.
D’Artagnan, pâle et de furieuse humeur, dit au roi:
— Sire, est-ce que c’est Votre Majesté qui a donné des ordres à mes mousquetaires?
— Quels ordres? fit le roi.
— Au sujet de la maison de M. Fouquet?
— Aucun! répliqua Louis.
— Ah! ah! dit d’Artagnan en mordant sa moustache. Je ne m’étais pas trompé; c’est Monsieur.
Et il désignait Colbert.
— Quel ordre? Voyons! dit le roi.
— Ordre de bouleverser toute une maison, de battre les domestiques et officiers de M. Fouquet, de forcer les tiroirs, de mettre à sac un logis paisible; mordioux! ordre de sauvage!
— Monsieur! fit Colbert très pâle.
— Monsieur, interrompit d’Artagnan, le roi seul, entendez-vous, le roi seul a le droit de commander à mes mousquetaires; mais, quant à vous, je vous le défends, et je vous le dis devant Sa Majesté; des gentilshommes qui portent l’épée ne sont pas des bélîtres qui ont la plume à l’oreille.
— D’Artagnan! d’Artagnan! murmura le roi.
— C’est humiliant, poursuivit le mousquetaire; mes soldats sont déshonorés. Je ne commande pas à des reîtres, moi, ou à des commis de l’intendance, mordioux!
— Mais qu’y a-t-il? Voyons! dit le roi avec autorité.
— Il y a, Sire, que Monsieur, Monsieur, qui n’a pu deviner les ordres de Votre Majesté, et qui, par conséquent, n’a pas su que j’arrêtais M. Fouquet, Monsieur, qui a fait faire la cage de fer à son patron d’hier, a expédié M. de Roncherat dans le logis de M. Fouquet, et que, pour enlever les papiers du surintendant, on a enlevé tous les meubles. Mes mousquetaires étaient autour de la maison depuis le matin. Voilà mes ordres. Pourquoi s’est-on permis de les faire entrer dedans? Pourquoi, en les forçant d’assister à ce pillage, les en a-t-on rendus complices? Mordioux! nous servons le roi, nous autres, mais nous ne servons pas M. Colbert!
— Monsieur d’Artagnan, dit le roi sévèrement, prenez garde, ce n’est pas en ma présence que de pareilles explications, faites sur ce ton, doivent avoir lieu.
— J’ai agi pour le bien du roi, dit Colbert d’une voix altérée; il m’est dur d’être traité de la sorte par un officier de Sa Majesté, et cela sans vengeance, à cause du respect que je dois au roi.
— Le respect que vous devez au roi! s’écria d’Artagnan, dont les yeux flamboyèrent, consiste d’abord à faire respecter son autorité, à faire chérir sa personne. Tout agent d’un pouvoir sans contrôle représente ce pouvoir, et, quand les peuples maudissent la main qui les frappe, c’est à la main royale que Dieu fait reproche, entendez-vous? Faut-il qu’un soldat endurci depuis quarante années aux plaies et au sang vous donne cette leçon, monsieur? faut-il que la miséricorde soit de mon côté, la férocité du vôtre? Vous avez fait arrêter, lier, emprisonner des innocents!
— Les complices peut-être de M. Fouquet, dit Colbert.
— Qui vous dit que M. Fouquet ait des complices, et même qu’il soit coupable? Le roi seul le sait, sa justice n’est pas aveugle. Quand il dira: «Arrêtez, emprisonnez telles gens», alors on obéira. Ne me parlez donc plus du respect que vous portez au roi, et prenez garde à vos paroles, si par hasard elles semblent renfermer quelques menaces, car le roi ne laisse pas menacer ceux qui le servent bien par ceux qui le desservent, et, au cas où j’aurais, ce qu’à Dieu ne plaise! un maître aussi ingrat, je me ferais respecter moi-même.
Cela dit, d’Artagnan se campa fièrement dans le cabinet du roi, l’œil allumé, la main sur l’épée, la lèvre frémissante, affectant bien plus de colère encore qu’il n’en ressentait.
Colbert, humilié, dévoré de rage, salua le roi, comme pour lui demander la permission de se retirer.
Le roi, contrarié dans son orgueil et dans sa curiosité, ne savait encore quel parti prendre. D’Artagnan le vit hésiter. Rester plus longtemps eût été une faute; il fallait obtenir un triomphe sur Colbert, et le seul moyen était de piquer si bien et si fort au vif le roi, qu’il ne restât plus à Sa Majesté d’autre sortie que de choisir entre l’un ou l’autre antagoniste.
D’Artagnan, donc, s’inclina comme Colbert; mais le roi qui tenait, avant toute chose, à savoir des nouvelles bien exactes, bien détaillées, de l’arrestation du surintendant des finances, de celui qui l’avait fait trembler un moment, le roi, comprenant que la bouderie de d’Artagnan allait l’obliger à remettre à un quart d’heure au moins les détails qu’il brûlait de connaître; Louis, disons-nous, oublia Colbert, qui n’avait rien à dire de bien neuf, et rappela son capitaine des mousquetaires.
— Voyons, monsieur, dit-il, faites d’abord votre commission, vous vous reposerez après.
D’Artagnan, qui allait franchir la porte, s’arrêta à la voix du roi, revint sur ses pas, et Colbert fut contraint de partir. Son visage prit une teinte de pourpre; ses yeux noirs et méchants brillèrent d’un feu sombre sous leurs épais sourcils; il allongea le pas, s’inclina devant le roi, se redressa à demi en passant devant d’Artagnan, et partit la mort dans le cœur.
D’Artagnan, demeuré seul avec le roi, s’adoucit à l’instant même, et, composant son visage:
— Sire, dit-il, vous êtes un jeune roi. C’est à l’aurore que l’homme devine si la journée sera belle ou triste. Comment, Sire, les peuples que la main de Dieu a rangés sous votre loi augureront-ils de votre règne, si, entre vous et eux, vous laissez agir des ministres de colère et de violence? Mais, parlons de moi, Sire; laissons une discussion qui vous paraît oiseuse, inconvenante, peut-être. Parlons de moi. J’ai arrêté M. Fouquet.
— Vous y avez mis le temps, fit le roi avec aigreur.
D’Artagnan regarda le roi.
— Je vois que je me suis mal exprimé, dit-il. J’ai annoncé à Votre Majesté que j’avais arrêté M. Fouquet?
— Oui; eh bien?
— Eh bien! j’aurais dû dire à Votre Majesté que M. Fouquet m’avait arrêté, ç’aurait été plus juste. Je rétablis donc la vérité: j’ai été arrêté par M. Fouquet.
Ce fut le tour de Louis XIV d’être surpris. D’Artagnan, de son coup d’œil si prompt, apprécia ce qui se passait dans l’esprit du maître. Il ne lui donna pas le temps de questionner. Il raconta avec cette poésie, avec ce pittoresque que lui seul possédait peut-être à cette époque, l’évasion de M. Fouquet, la poursuite, la course acharnée, enfin cette générosité inimitable du surintendant, qui pouvait fuir dix fois, qui pouvait tuer vingt fois l’adversaire attaché à sa poursuite, et qui avait préféré la prison, et pis encore, peut-être, à l’humiliation de celui qui voulait lui ravir sa liberté.
À mesure que le capitaine des mousquetaires parlait, le roi s’agitait, dévorant ses paroles et faisant claquer l’extrémité de ses ongles les uns contre les autres.
— Il en résulte donc, Sire, à mes yeux du moins, qu’un homme qui se conduit ainsi est un galant homme et ne peut être un ennemi du roi. Voilà mon opinion, je le répète à Votre Majesté. Je sais que le roi va me dire, et je m’incline: «La raison d’État.» Soit! c’est à mes yeux bien respectable. Mais je suis un soldat, j’ai reçu ma consigne; la consigne est exécutée, bien malgré moi, c’est vrai; mais elle l’est. Je me tais.
— Où est M. Fouquet en ce moment? demanda Louis après un moment de silence.
— M. Fouquet, Sire, répondit d’Artagnan, est dans la cage de fer que M. Colbert lui a fait préparer, et roule au galop de quatre vigoureux chevaux sur la route d’Angers.
— Pourquoi l’avez-vous quitté en route?
— Parce que Sa Majesté ne m’avait pas dit d’aller à Angers. La preuve, la meilleure preuve de ce que j’avance, c’est que le roi me cherchait tout à l’heure... Et puis j’avais une autre raison.
— Laquelle?
— Moi étant là, ce pauvre M. Fouquet n’eût jamais tenté de s’évader.
— Eh bien? s’écria le roi avec stupéfaction.
— Votre Majesté doit comprendre, et comprend certainement, que mon plus vif désir est de savoir M. Fouquet en liberté. Je l’ai donné à un de mes brigadiers, le plus maladroit que j’aie pu trouver parmi mes mousquetaires, afin que le prisonnier se sauve.
— Êtes-vous fou, monsieur d’Artagnan? s’écria le roi en croisant les bras sur sa poitrine; dit-on de pareilles énormités quand on a le malheur de les penser?
— Ah! Sire, vous n’attendez pas sans doute de moi que je sois l’ennemi de M. Fouquet, après ce qu’il vient de faire pour moi et pour vous? Non, ne me le donnez jamais à garder si vous tenez à ce qu’il reste sous les verrous; si bien grillée que soit la cage, l’oiseau finirait par s’envoler.
— Je suis surpris, dit le roi d’une voix sombre, que vous n’ayez pas tout de suite suivi la fortune de celui que M. Fouquet voulait mettre sur mon trône. Vous aviez là tout ce qu’il vous faut: affection et reconnaissance. À mon service, monsieur, on trouve un maître.
— Si M. Fouquet ne vous fût pas allé chercher à la Bastille, Sire, répliqua d’Artagnan d’une voix fortement accentuée, un seul homme y fût allé, et, cet homme, c’est moi; vous le savez bien, Sire.
Le roi s’arrêta. Devant cette parole si franche, si vraie, de son capitaine des mousquetaires, il n’y avait rien à objecter. Le roi, en entendant d’Artagnan, se rappela le d’Artagnan d’autrefois, celui qui, au Palais-Royal, se tenait caché derrière les rideaux de son lit, quand le peuple de Paris, conduit par le cardinal de Retz, venait s’assurer de la présence du roi; d’Artagnan qu’il saluait de la main à la portière de son carrosse, lorsqu’il se rendait à Notre-Dame en rentrant à Paris; le soldat qui l’avait quitté à Blois; le lieutenant qu’il avait appelé près de lui, quand la mort de Mazarin lui rendait le pouvoir; l’homme qu’il avait toujours trouvé loyal, courageux et dévoué.
Louis s’avança vers la porte, et appela Colbert.
Colbert n’avait pas quitté le corridor où travaillaient les secrétaires. Colbert parut.
— Colbert, vous avez fait faire une perquisition chez M. Fouquet?
— Oui, Sire.
— Qu’a-t-elle produit?
— M. de Roncherat, envoyé avec les mousquetaires de Votre Majesté, m’a remis des papiers, répliqua Colbert.
— Je les verrai... Vous allez me donner votre main.
— Ma main, Sire!
— Oui, pour que je la mette dans celle de M. d’Artagnan. En effet, d’Artagnan, ajouta-t-il avec un sourire en se tournant vers le soldat, qui, à la vue du commis avait repris son attitude hautaine, vous ne connaissez pas l’homme que voici; faites connaissance.
Et il lui montrait Colbert.
— C’est un médiocre serviteur dans les positions subalternes, mais ce sera un grand homme si je l’élève au premier rang.
— Sire! balbutia Colbert, éperdu de plaisir et de crainte.
— J’ai compris pourquoi, murmura d’Artagnan à l’oreille du roi: il était jaloux?
— Précisément, et sa jalousie lui liait les ailes.
— Ce sera désormais un serpent ailé, grommela le mousquetaire avec un reste de haine contre son adversaire de tout à l’heure.
Mais Colbert, s’approchant de lui, offrit à ses yeux une physionomie si différente de celle qu’il avait l’habitude de lui voir; il apparut si bon, si doux, si facile, ses yeux prirent l’expression d’une si noble intelligence, que d’Artagnan, connaisseur en physionomies, fut ému, presque changé dans ses convictions.
Colbert lui serrait la main.
— Ce que le roi vous a dit, monsieur, prouve combien Sa Majesté connaît les hommes. L’opposition acharnée que j’ai déployée, jusqu’à ce jour, contre des abus, non contre des hommes, prouve que j’avais en vue de préparer à mon roi un grand règne; à mon pays, un grand bien-être. J’ai beaucoup d’idées, monsieur d’Artagnan; vous les verrez éclore au soleil de la paix publique; et, si je n’ai pas la certitude et le bonheur de conquérir l’amitié des hommes honnêtes, je suis au moins certain, monsieur, que j’obtiendrai leur estime. Pour leur admiration, monsieur, je donnerais ma vie.
Ce changement, cette élévation subite, cette approbation muette du roi, donnèrent beaucoup à penser au mousquetaire. Il salua fort civilement Colbert, qui ne le perdait pas de vue.
Le roi, les voyant réconciliés, les congédia, ils sortirent ensemble.
Une fois hors du cabinet, le nouveau ministre arrêtant le capitaine, lui dit:
— Est-il possible, monsieur d’Artagnan, qu’avec un œil comme le vôtre, vous n’ayez pas, du premier coup, à la première inspection, reconnu qui je suis?
— Monsieur Colbert, reprit le mousquetaire, le rayon de soleil qu’on a dans l’œil empêche de voir les plus ardents brasiers. L’homme au pouvoir rayonne, vous le savez, et, puisque vous en êtes là, pourquoi continueriez-vous à persécuter celui qui vient de tomber en disgrâce et tomber de si haut?
— Moi, monsieur? dit Colbert. Oh! monsieur, je ne le persécuterai jamais. Je voulais administrer les finances, et les administrer seul, parce que je suis ambitieux, et que surtout j’ai la confiance la plus entière dans mon mérite; parce que je sais que tout l’or de ce pays va me tomber sous la vue, et que j’aime à voir l’or du roi; parce que, si je vis trente ans, en trente ans, pas un denier ne me restera dans la main; parce qu’avec cet or, moi, je bâtirai des greniers, des édifices, des villes, je creuserai des ports; parce que je créerai une marine, j’équiperai des navires qui iront porter le nom de la France aux peuples les plus éloignés; parce que je créerai des bibliothèques, des académies; parce que je ferai de la France le premier pays du monde et le plus riche. Voilà les motifs de mon animosité contre M. Fouquet, qui m’empêchait d’agir. Et puis, quand je serai grand et fort, quand la France sera grande et forte, à mon tour, je crierai: «Miséricorde!»
— Miséricorde! avez-vous dit? Alors demandons au roi sa liberté. Le roi ne l’accable aujourd’hui qu’à cause de vous.
Colbert releva encore une fois la tête.
— Monsieur, dit-il, vous savez bien qu’il n’en est rien, et que le roi a des inimitiés personnelles contre M. Fouquet; ce n’est pas à moi de vous l’apprendre.
— Le roi se lassera, il oubliera.
— Le roi n’oublie jamais, monsieur d’Artagnan... Tenez, le roi appelle et va donner un ordre; je ne l’ai pas influencé, n’est-ce pas? Écoutez.
Le roi appelait en effet ses secrétaires.
— Monsieur d’Artagnan? dit-il.
— Me voilà, Sire.
— Donnez vingt de vos mousquetaires à M. de Saint-Aignan, pour qu’ils fassent garde à M. Fouquet.
D’Artagnan et Colbert échangèrent un regard.
— Et d’Angers, continua le roi, on conduira le prisonnier à la Bastille de Paris.
— Vous aviez raison, dit le mousquetaire au ministre.
— Saint-Aignan, continua le roi, vous ferez passer par les armes quiconque parlera bas, chemin faisant, à M. Fouquet.
— Mais moi, Sire? dit le duc.
— Vous, monsieur, vous ne parlerez qu’en présence des mousquetaires.
Le duc s’inclina et sortit pour faire exécuter l’ordre.
D’Artagnan allait se retirer aussi; le roi l’arrêta.
— Monsieur, dit-il, vous irez sur-le-champ prendre possession de l’île et du fief de Belle-Île-en-Mer.
— Oui, Sire. Moi seul?
— Vous prendrez autant de troupes qu’il en faut pour ne pas rester en échec, si la place tenait.
Un murmure d’incrédulité adulatrice se fit entendre dans le groupe des courtisans.
— Cela s’est vu, dit d’Artagnan.
— Je l’ai vu dans mon enfance, reprit le roi, et je ne veux plus le voir. Vous m’avez entendu? Allez, monsieur et ne revenez ici qu’avec les clefs de la place.
Colbert s’approcha de d’Artagnan.
— Une commission qui, si vous la faites bien, dit-il, vous dégrossit le bâton de maréchal.
— Pourquoi dites-vous ces mots: Si vous la faites bien?
— Parce qu’elle est difficile.
— Ah! en quoi?
— Vous avez des amis dans Belle-Île, monsieur d’Artagnan, et ce n’est pas facile, aux gens comme vous, de marcher sur le corps d’un ami pour parvenir.
D’Artagnan baissa la tête, tandis que Colbert retournait auprès du roi.
Un quart d’heure après, le capitaine reçut l’ordre écrit de faire sauter Belle-Île en cas de résistance, et le droit de justice haute et basse sur tous les habitants ou réfugiés, avec injonction de n’en pas laisser échapper un seul.
«Colbert avait raison, pensa d’Artagnan; mon bâton de maréchal de France coûterait la vie à mes deux amis. Seulement, on oublie que mes amis ne sont pas plus stupides que les oiseaux, et qu’ils n’attendent pas la main de l’oiseleur pour déployer leurs ailes. Cette main, je la leur montrerai si bien, qu’ils auront le temps de la voir. Pauvre Porthos! pauvre Aramis! Non, ma fortune ne vous coûtera pas une plume de l’aile.»
Ayant ainsi conclu, d’Artagnan rassembla l’armée royale, la fit embarquer à Paimbœuf, et mit à la voile sans perdre un moment.
Chapitre CCXLVIII — Belle-Île-en-Mer
À l’extrémité du môle, sur la promenade que bat la mer furieuse au flux du soir, deux hommes, se tenant par le bras, causaient d’un ton animé et expansif, sans que nul être humain pût entendre leurs paroles, enlevées qu’elles étaient une à une par les rafales du vent, avec la blanche écume arrachée aux crêtes des flots.
Le soleil venait de se coucher dans la grande nappe de l’océan, rougi comme un creuset gigantesque.
Parfois, l’un des hommes se tournait vers l’est, interrogeant la mer avec une sombre inquiétude.
L’autre, interrogeant les traits de son compagnon, semblait chercher à deviner dans ses regards. Puis, tous deux muets, tous deux agitant de sombres pensées, ils reprenaient leur promenade.
Ces deux hommes, tout le monde les a déjà reconnus, étaient nos proscrits, Porthos et Aramis, réfugiés à Belle-Île depuis la ruine des espérances, depuis la déconfiture du vaste plan de M. d’Herblay.
— Vous avez beau dire, mon cher Aramis, répétait Porthos en aspirant vigoureusement l’air salin dont il gonflait sa puissante poitrine; vous avez beau dire, Aramis, ce n’est pas une chose ordinaire que cette disparition, depuis deux jours, de tous les bateaux de pêche qui étaient partis. Il n’y a pas d’orage en mer. Le temps est resté constamment calme, pas la plus légère tourmente, et, eussions-nous essuyé une tempête, toutes nos barques n’auraient pas sombré. Je vous le répète, c’est étrange, et cette disparition complète m’étonne, vous dis-je.
— C’est vrai, murmura Aramis; vous avez raison, ami Porthos. C’est vrai, il y a quelque chose d’étrange là-dessous.
— Et, de plus, ajouta Porthos, auquel l’assentiment de l’évêque de Vannes semblait élargir les idées, de plus, avez-vous remarqué que, si les barques avaient péri, il n’est revenu aucune épave au rivage?
— Je l’ai remarqué comme vous.
— Remarquez-vous, en outre, que les deux seules barques qui restaient dans toute l’île et que j’ai envoyées à la recherche des autres...
Aramis interrompit ici son compagnon par un cri et par un mouvement si brusque, que Porthos s’arrêta comme stupéfait.
— Que dites-vous là, Porthos! Quoi! vous avez envoyé les deux barques...
— À la recherche des autres; mais oui, répondit tout simplement Porthos.
— Malheureux! qu’avez-vous fait? Alors, nous sommes perdus! s’écria l’évêque.
— Perdus!... Plaît-il? fit Porthos effaré. Pourquoi perdus, Aramis? pourquoi sommes-nous perdus?
Aramis se mordit les lèvres.
— Rien, rien. Pardon, je voulais dire...
— Quoi?
— Que, si nous voulions, s’il nous prenait fantaisie de faire une promenade en mer, nous ne le pourrions pas.
— Bon! Voilà qui vous tourmente? Beau plaisir, ma foi! Quant à moi, je ne le regrette pas. Ce que je regrette ce n’est pas, certes, le plus ou moins d’agrément que l’on peut prendre à Belle-Île; ce que je regrette, Aramis, c’est Pierrefonds, c’est Bracieux, c’est le Vallon, c’est ma belle France: ici, l’on n’est pas en France, mon cher ami; on est je ne sais où. Oh! je puis vous le dire dans toute la sincérité de mon âme, et votre affection excusera ma franchise; mais je vous déclare que je ne suis pas heureux à Belle-Île; non, vraiment, je ne suis pas heureux, moi!
Aramis soupira tout bas.
— Cher ami, répondit-il, voilà pourquoi il est bien triste que vous ayez envoyé les deux barques qui nous restaient à la recherche des bateaux disparus depuis deux jours. Si vous ne les eussiez pas expédiées pour faire cette découverte, nous fussions partis.
— Partis! Et la consigne, Aramis?
— Quelle consigne?
— Parbleu! la consigne que vous me répétiez toujours et à tout propos: que nous gardions Belle-Île contre l’usurpateur; vous savez bien.
— C’est vrai, murmura encore Aramis.
— Vous voyez donc bien, mon cher, que nous ne pouvons pas partir, et que l’envoi des barques à la recherche des bateaux ne nous préjudice en rien.
Aramis se tut, et son vague regard, lumineux comme celui d’un goéland, plana longtemps sur la mer, interrogeant l’espace et cherchant à percer l’horizon.
— Avec tout cela, Aramis, continua Porthos, qui tenait à son idée, et qui y tenait d’autant plus que l’évêque l’avait trouvée exacte, avec tout cela, vous ne me donnez aucune explication sur ce qui peut être arrivé aux malheureux bateaux. Je suis assailli de cris et de plaintes partout où je passe; les enfants pleurent en voyant les femmes se désoler, comme si je pouvais rendre les pères, les époux absents. Que supposez-vous, mon ami, et que dois-je leur répondre?
— Supposons tout, mon bon Porthos, et ne disons rien.
Cette réponse ne satisfit point Porthos. Il se retourna en grommelant quelques mots de mauvaise humeur.
Aramis arrêta le vaillant soldat.
— Vous souvenez-vous, dit-il avec mélancolie, en serrant les deux mains du géant dans les siennes avec une affectueuse cordialité; vous souvenez-vous, ami, qu’aux beaux jours de notre jeunesse, alors que nous étions forts et vaillants, les deux autres et nous, vous souvenez-vous, Porthos, que, si nous eussions eu bonne envie de retourner en France, cette nappe d’eau salée ne nous eût pas arrêtés?
— Oh! fit Porthos, six lieues!
— Si vous m’eussiez vu monter sur une planche, fussiez-vous resté à terre, Porthos?
— Non, par Dieu point, Aramis! Mais aujourd’hui, quelle planche nous faudrait, cher ami, à moi surtout!
Et le seigneur de Bracieux jeta, en riant d’orgueil, un coup d’œil sur sa colossale rotondité.
— Est-ce que, sérieusement, vous ne vous ennuyez pas aussi un peu à Belle-Île? et ne préféreriez-vous pas les douceurs de votre demeure, de votre palais épiscopal de Vannes? Allons, avouez-le.
— Non, répondit Aramis, sans oser regarder Porthos.
— Restons, alors, dit son ami avec un soupir qui, malgré les efforts qu’il fit pour le contenir, s’échappa bruyamment de sa poitrine. Restons, restons! Et cependant, ajouta-t-il, et cependant, si on voulait bien, mais, là, bien nettement, si l’on avait une idée bien fixe, bien arrêtée de retourner en France, et que l’on n’eût pas de bateaux...
— Avez-vous remarqué une autre chose, mon ami? c’est que, depuis la disparition de nos barques, depuis ces deux jours que nos pêcheurs ne sont pas revenus, il n’est pas abordé un seul canot sur les rivages de l’île?
— Oui, certes, vous avez raison. Je l’ai remarqué aussi, moi, et l’observation était facile à faire; car, avant ces deux jours funestes, nous voyions arriver ici barques et chaloupes par douzaines.
— Il faudra s’informer, fit tout à coup Aramis avec attention. Quand je devrais faire construire un radeau...
— Mais il y a des canots, cher ami; voulez-vous que j’en monte un?
— Un canot... un canot!... Y pensez-vous, Porthos? Un canot pour chavirer? Non, non, répliqua l’évêque de Vannes, ce n’est pas notre métier, à nous, de passer sur les lames. Attendons, attendons.
Et Aramis continuait de se promener avec tous les signes d’une agitation toujours croissante.
Porthos, qui se fatiguait à suivre chacun des mouvements fiévreux de son ami, Porthos, qui, dans son calme et sa croyance, ne comprenait rien à cette sorte d’exaspération qui se trahissait par des soubresauts continuels, Porthos l’arrêta.
— Asseyons-nous sur cette roche, lui dit-il; placez-vous là, près de moi, Aramis, et, je vous en conjure une dernière fois, expliquez-moi, de manière à me le faire bien comprendre, expliquez-moi ce que nous faisons ici.
— Porthos... dit Aramis embarrassé.
— Je sais que le faux roi a voulu détrôner le vrai roi. C’est dit, c’est compris. Eh bien?...
— Oui, fit Aramis.
— Je sais que le faux roi a projeté de vendre Belle-Île aux Anglais. C’est encore compris.
— Oui.
— Je sais que, nous autres ingénieurs et capitaines, nous sommes venus nous jeter dans Belle-Île, prendre la direction des travaux et le commandement des dix compagnies levées, soldées et obéissant à M. Fouquet, ou plutôt des dix compagnies de son gendre. Tout cela est encore compris.
Aramis se leva impatienté. On eût dit un lion importuné par un moucheron.
Porthos le retint par le bras.
— Mais je ne comprends pas, ce que, malgré tous mes efforts d’esprit, toutes mes réflexions, je ne puis comprendre, et ce que je ne comprendrai jamais, c’est que, au lieu de nous envoyer des troupes, au lieu de nous envoyer des renforts en hommes, en munitions et en vivres, on nous laisse sans bateaux, on laisse Belle-Île, sans arrivages, sans secours; c’est qu’au lieu d’établir avec nous une correspondance, soit par des signaux, soit par des communications écrites ou verbales, on intercepte toutes relations avec nous. Voyons, Aramis, répondez-moi, ou plutôt, avant de me répondre, voulez-vous que je vous dise ce que j’ai pensé moi? Voulez-vous savoir quelle a été mon idée, quelle imagination m’est venue?
L’évêque leva la tête.
— Eh bien! Aramis, continua Porthos, j’ai pensé, j’ai eu l’idée, je me suis imaginé qu’il s’était passé en France un événement. J’ai rêvé de M. Fouquet toute la nuit, j’ai rêvé de poissons morts, d’œufs cassés, de chambres mal établies, pauvrement installées. Mauvais rêves, mon cher d’Herblay! malencontres que ces songes!
— Porthos, qu’y a-t-il là-bas? interrompit Aramis en se levant brusquement et montrant à son ami un point noir sur la ligne empourprée de l’eau.
— Une barque! dit Porthos; oui, c’est bien une barque. Ah! nous allons enfin avoir des nouvelles.
— Deux! s’écria l’évêque en découvrant une autre mâture, deux! trois! quatre!
— Cinq! fit Porthos à son tour. Six! Sept! Ah! mon Dieu! c’est une flotte! mon Dieu! mon Dieu!
— Nos bateaux qui rentrent probablement, dit Aramis inquiet malgré l’assurance qu’il affectait.
— Ils sont bien gros pour des bateaux de pêcheurs, fit observer Porthos; et puis ne remarquez-vous pas, cher ami, qu’ils viennent de la Loire?
— Ils viennent de la Loire... oui.
— Et, tenez, tout le monde ici les a vus comme moi; voici que les femmes et les enfants commencent à monter sur les jetées.
Un vieux pêcheur passait.
— Sont-ce nos barques? lui demanda Aramis.
Le vieillard interrogea les profondeurs de l’horizon.
— Non, monseigneur, répondit-il; ce sont des bateaux-chalands du service royal.
— Des bateaux du service royal! répondit Aramis en tressaillant. À quoi reconnaissez-vous cela?
— Au pavillon.
— Mais, dit Porthos, le bateau est à peine visible; comment, diable, mon cher, pouvez-vous distinguer le pavillon?
— Je vois qu’il y en a un, répliqua le vieillard; nos bateaux à nous, et les chalands du commerce n’en ont pas. Ces sortes de péniches qui viennent là, monsieur, servent ordinairement au transport des troupes.
— Ah! fit Aramis.
— Vivat! s’écria Porthos, on nous envoie du renfort, n’est-ce pas, Aramis?
— C’est probable.
— À moins que les Anglais n’arrivent.
— Par la Loire? Ce serait avoir du malheur, Porthos; ils auraient donc passé par Paris?
— Vous avez raison, ce sont des renforts, décidément, ou des vivres.
Aramis appuya sa tête dans ses mains et ne répondit pas.
Puis, tout à coup:
— Porthos, dit-il, faites sonner l’alarme.
— L’alarme?... y pensez-vous?
— Oui, et que les canonniers montent à leurs batteries; que les servants soient à leurs pièces; qu’on veille surtout aux batteries de côte.
Porthos ouvrit de grands yeux. Il regarda attentivement son ami, comme pour se convaincre qu’il était dans son bon sens.
— Je vais y aller, mon bon Porthos, continua Aramis de sa voix la plus douce; je vais faire exécuter ces ordres, si vous n’y allez pas, mon cher ami.
— Mais j’y vais à l’instant même! dit Porthos, qui alla faire exécuter l’ordre, tout en jetant des regards en arrière pour voir si l’évêque de Vannes ne se trompait point, et si, revenant à des idées plus saines, il ne le rappellerait pas.
L’alarme fut sonnée; les clairons, les tambours retentirent, la grosse cloche du beffroi s’ébranla.
Aussitôt les digues, les moles se remplirent de curieux, de soldats; les mèches brillèrent entre les mains des artilleurs, placés derrière les gros canons couchés sur leurs affûts de pierre. Quand chacun fut à son poste, quand les préparatifs de défense furent faits:
— Permettez-moi, Aramis, de chercher à comprendre, murmura timidement Porthos à l’oreille de l’évêque.
— Allez, mon cher, vous ne comprendrez que trop tôt, murmura d’Herblay à cette question de son lieutenant.
— La flotte qui vient là-bas, la flotte qui, voiles déployées, a le cap sur le port de Belle-Île, est une flotte royale, n’est-il pas vrai?
— Mais, puisqu’il y a deux rois en France, Porthos, auquel des deux rois cette flotte appartient-elle?
— Oh! vous m’ouvrez les yeux, repartit le géant, arrêté par cet argument.
Et Porthos, auquel cette réponse de son ami venait d’ouvrir les yeux, ou plutôt d’épaissir le bandeau qui lui couvrait la vue, se rendit au plus vite dans les batteries pour surveiller son monde et exhorter chacun à faire son devoir.
Cependant Aramis, l’œil toujours fixé à l’horizon, voyait les navires s’approcher. La foule et les soldats, montés sur toutes les sommités et les anfractuosités des rochers, pouvaient distinguer la mâture, puis les basses voiles, puis enfin le corps des chalands, portant à la corne le pavillon royal de France.
Il était nuit close lorsqu’une de ces péniches, dont la présence avait mis si fort en émoi toute la population de Belle-Île, vint s’embosser à portée de canon de la place.
On vit bientôt, malgré l’obscurité, une sorte d’agitation régner à bord de ce navire, du flanc duquel se détacha un canot, dont trois rameurs, courbés sur les avirons, prirent la direction du port, et, en quelques instants, vinrent atterrir aux pieds du fort.
Le patron de cette yole sauta sur le môle. Il tenait une lettre à la main, l’agitait en l’air et semblait demander à communiquer avec quelqu’un.
Cet homme fut bientôt reconnu par plusieurs soldats pour un des pilotes de l’Île. C’était le patron d’une des deux barques conservées par Aramis, et que Porthos, dans son inquiétude sur le sort des pêcheurs disparus depuis deux jours, avait envoyées à la découverte des bateaux perdus.
Il demanda à être conduit à M. d’Herblay.
Deux soldats, sur le signe d’un sergent, le placèrent entre eux et l’escortèrent.
Aramis était sur le quai. L’envoyé se présenta devant l’évêque de Vannes. L’obscurité était presque complète, malgré les flambeaux que portaient à une certaine distance les soldats qui suivaient Aramis dans sa ronde.
— Eh quoi! Jonathas, de quelle part viens-tu?
— Monseigneur, de la part de ceux qui m’ont pris.
— Qui t’a pris?
— Vous savez, monseigneur, que nous étions partis à la recherche de nos camarades?
— Oui. Après?
— Eh bien! monseigneur, à une petite lieue, nous avons été capturés par un chasse-marée du roi.
— De quel roi? fit Porthos.
Jonathas ouvrit de grands yeux.
— Parle, continua l’évêque.
— Nous fûmes donc capturés, monseigneur, et réunis à ceux qui avaient été pris hier au matin.
— Qu’est-ce que cette manie de vous prendre tous? interrompit Porthos.
— Monsieur, pour nous empêcher de vous le dire, répliqua Jonathas.
Porthos à son tour ne comprit pas.
— Et on vous relâche aujourd’hui? demanda-t-il.
— Pour que je vous dise, monsieur, qu’on nous avait pris.
«De plus en plus trouble», pensa l’honnête Porthos.
Aramis pendant ce temps, réfléchissait.
— Voyons, dit-il, une flotte royale bloque donc les côtes?
— Oui, monseigneur.
— Qui la commande?
— Le capitaine des mousquetaires du roi.
— D’Artagnan?
— D’Artagnan! dit Porthos.
— Je crois que c’est ce nom-là.
— Et c’est lui qui t’a remis cette lettre?
— Oui, monseigneur.
— Approchez les flambeaux.
— C’est son écriture, dit Porthos. Aramis lut vivement les lignes suivantes:
«Ordre du roi de prendre Belle-Île; «Ordre de passer au fil de l’épée la garnison, si elle résiste; «Ordre de faire prisonniers tous les hommes de la garnison;
«Signé: D’Artagnan, qui, avant-hier, a arrêté M. Fouquet pour l’envoyer à la Bastille.»
Aramis pâlit et froissa le papier en ses mains.
— Quoi donc? demanda Porthos.
— Rien, mon ami! rien! Dis-moi, Jonathas?
— Monseigneur!
— As-tu parlé à M. d’Artagnan?
— Oui, monseigneur.
— Que t’a-t-il dit?
— Que, pour des informations plus amples, il causerait avec Monseigneur.
— Où cela?
— À son bord.
— À son bord?
Porthos répéta:
— À son bord?
— M. le mousquetaire, continua Jonathas, m’a dit de vous prendre tous deux, vous et monsieur l’ingénieur, dans mon canot, et de vous mener à lui.
— Allons-y, dit Porthos. Ce cher d’Artagnan!
Aramis l’arrêta.
— Êtes-vous fou? s’écria-t-il. Qui vous dit que ce n’est pas un piège?
— De l’autre roi? riposta Porthos avec mystère.
— Un piège enfin! C’est tout dire, mon ami.
— C’est possible; alors, que faire? Si d’Artagnan nous appelle, cependant...
— Qui vous dit que c’est d’Artagnan?
— Ah! alors... Mais son écriture...
— On contrefait une écriture. Celle-ci est contrefaite, tremblée.
— Vous avez toujours raison; mais, en attendant, nous ne savons rien.
Aramis se tut.
— Il est vrai, dit le bon Porthos, que nous n’avons besoin de rien savoir.
— Que ferai-je, moi? demanda Jonathas.
— Tu retourneras près de ce capitaine.
— Oui, monseigneur.
— Et tu lui diras que nous le prions de venir lui-même dans l’île.
— Je comprends, dit Porthos.
— Oui, monseigneur, répondit Jonathas; mais, si ce capitaine refuse de venir à Belle-Île?...
— S’il refuse, comme nous avons des canons, nous en ferons usage.
— Contre d’Artagnan?
— Si c’est d’Artagnan, Porthos, il viendra. Pars, Jonathas, pars.
— Ma foi! je ne comprends plus rien du tout, murmura Porthos.
— Je vais tout vous faire comprendre, cher ami, le moment en est venu. Asseyez-vous sur cet affût, ouvrez vos oreilles et écoutez-moi bien.
— Oh! j’écoute pardieu! n’en doutez pas.
— Puis-je partir, monseigneur? cria Jonathas.
— Pars, et reviens avec une réponse. Laissez passer le canot vous autres!
Le canot partit pour aller rejoindre le navire.
Aramis prit la main de Porthos et commença les explications.
Chapitre CCXLIX — Les explications d’Aramis
— Ce que j’ai à vous dire, ami Porthos, va probablement vous surprendre, mais vous instruire aussi.
— J’aime à être surpris, dit Porthos avec bienveillance; ne me ménagez donc pas, je vous prie. Je suis dur aux émotions; ne craignez donc rien, parlez.
— C’est difficile, Porthos, c’est... difficile; car, en vérité, je vous en préviens une seconde fois, j’ai des choses bien étranges, bien extraordinaires à vous dire.
— Oh! vous parlez si bien, cher ami, que je vous écouterais pendant des journées entières. Parlez donc, je vous en prie, et, tenez, il me vient une idée: je vais, pour vous faciliter la besogne, je vais, pour vous aider à me dire ces choses étranges, vous questionner.
— Je le veux bien.
— Pourquoi allons-nous combattre, cher Aramis?
— Si vous me faites beaucoup de questions semblables à celle-là, si c’est ainsi que vous voulez faciliter ma besogne, mon besoin de révélation, en m’interrogeant ainsi, Porthos, vous ne me faciliterez en rien. Bien au contraire, c’est précisément là le nœud gordien. Tenez, ami, avec un homme bon, généreux et dévoué comme vous l’êtes, il faut, pour lui et pour soi-même, commencer la confession avec bravoure. Je vous ai trompé, mon digne ami.
— Vous m’avez trompé?
— Mon Dieu, oui.
— Était-ce pour mon bien, Aramis?
— Je l’ai cru, Porthos; je l’ai cru sincèrement, mon ami.
— Alors, fit l’honnête seigneur de Bracieux, vous m’avez rendu service, et je vous en remercie; car, si vous ne m’aviez pas trompé, j’aurais pu me tromper moi-même. En quoi donc m’avez-vous trompé? Dites.
— C’est que je servais l’usurpateur, contre lequel Louis XIV dirige en ce moment tous ses efforts.
— L’usurpateur, dit Porthos en se grattant le front, c’est... Je ne comprends pas trop bien.
— C’est l’un des deux rois qui se disputent la couronne de France.
— Fort bien!... Alors, vous serviez celui qui n’est pas Louis XIV?
— Vous venez de dire le vrai mot, du premier coup.
— Il en résulte que...
— Il en résulte que nous sommes des rebelles, mon pauvre ami.
— Diable! diable!... s’écria Porthos désappointé.
— Oh! mais, cher Porthos, soyez calme, nous trouverons encore bien moyen de nous sauver, croyez-moi.
— Ce n’est pas cela qui m’inquiète, répondit Porthos; ce qui me touche seulement, c’est ce vilain mot de rebelles.
— Ah! voilà!...
— Et, de cette façon, le duché qu’on m’a promis...
— C’est l’usurpateur qui le donnait.
— Ce n’est pas la même chose, Aramis, fit majestueusement Porthos.
— Ami, s’il n’eût tenu qu’à moi, vous fussiez devenu prince.
Porthos se mit à mordre ses ongles avec mélancolie.
— Voilà, continua-t-il, en quoi vous avez eu tort de me tromper; car ce duché promis, j’y comptais. Oh! j’y comptais sérieusement, vous sachant homme de parole, mon cher Aramis.
— Pauvre Porthos! Pardonnez-moi, je vous en supplie.
— Ainsi donc, insista Porthos sans répondre à la prière de l’évêque de Vannes, ainsi donc, je suis bien brouillé avec le roi Louis XIV?
— J’arrangerai cela, mon bien bon ami, j’arrangerai cela. Je prendrai tout sur moi seul.
— Aramis!
— Non, non, Porthos, je vous en conjure, laissez-moi faire. Pas de fausse générosité! pas de dévouement inopportun! Vous ne saviez rien de mes projets. Vous n’avez rien fait par vous-même. Moi, c’est différent. Je suis seul l’auteur du complot. J’avais besoin de mon inséparable compagnon; je vous ai appelé et vous êtes venu à moi, en vous souvenant de notre ancienne devise: «Tous pour un, un pour tous». Mon crime, cher Porthos, est d’avoir été égoïste.
— Voilà une parole que j’aime, dit Porthos, et dès que vous avez agi uniquement pour vous, il me serait impossible de vous en vouloir. C’est si naturel!
Et, sur ce mot sublime, Porthos serra cordialement la main de son ami.
Aramis, en présence de cette naïve grandeur d’âme, se trouva petit. C’était la deuxième fois qu’il se voyait contraint de plier devant la réelle supériorité du cœur bien plus puissante que la splendeur de l’esprit.
Il répondit par une muette et énergique pression à la généreuse caresse de son ami.
— Maintenant, dit Porthos, que nous nous sommes parfaitement expliqués, maintenant que je me suis parfaitement rendu compte de notre situation vis-à-vis du roi Louis, je crois, cher ami, qu’il est temps de me faire comprendre l’intrigue politique dont nous sommes les victimes; car je vois bien qu’il y a une intrigue politique là-dessous.
— D’Artagnan, mon bon Porthos, d’Artagnan va venir, et vous la détaillera dans toutes ses circonstances: mais, excusez-moi: je suis navré de douleur, accablé par la peine, et j’ai besoin de toute ma présence d’esprit, de toute ma réflexion, pour vous sortir du mauvais pas où je vous ai si imprudemment engagé; mais rien de plus clair désormais, rien de plus net que la position. Le roi Louis XIV n’a plus maintenant qu’un seul ennemi: cet ennemi, c’est moi, moi seul. Je vous ai fait prisonnier, vous m’avez suivi, je vous libère aujourd’hui, vous revolez vers votre prince, Vous le voyez, Porthos, il n’y a pas une seule difficulté dans tout ceci.
— Croyez-vous? fit Porthos.
— J’en suis bien sûr.
— Alors pourquoi, dit l’admirable bon sens de Porthos, alors pourquoi, si nous sommes dans une aussi facile position, pourquoi, mon bon ami, préparons-nous des canons, des mousquets et des engins de toute sorte? Plus simple, il me semble, est de dire au capitaine d’Artagnan: «Cher ami, nous nous sommes trompés, c’est à refaire; ouvrez-nous la porte, laissez nous passer, et bonjour!»
— Ah! voilà! dit Aramis en secouant la tête.
— Comment, voilà? Est-ce que vous n’approuvez pas ce plan cher ami?
— J’y vois une difficulté.
— Laquelle?
— L’hypothèse où d’Artagnan viendrait avec de tels ordres, que nous soyons obligés de nous défendre.
— Allons donc! nous défendre contre d’Artagnan? Folie! Ce bon d’Artagnan!...
Aramis secoua encore une fois la tête.
— Porthos, dit-il, si j’ai fait allumer les mèches et pointer les canons, si j’ai fait retentir le signal d’alarme, si j’ai appelé tout le monde à son poste sur les remparts, ces bons remparts de Belle-Île que vous avez si bien fortifiés, c’est pour quelque chose. Attendez pour juger, ou plutôt, non, n’attendez pas...
— Que faire?
— Si je le savais, ami, je l’eusse dit.
— Mais il y a une chose bien plus simple que de se défendre: un bateau, et en route pour la France, où...
— Cher ami, dit Aramis en souriant avec une sorte de tristesse, ne raisonnons pas comme des enfants; soyons hommes pour le conseil et pour l’exécution. Tenez, voici qu’on hèle du port une embarcation quelconque. Attention, Porthos, sérieuse attention!
— C’est d’Artagnan, sans doute, dit Porthos d’une voix de tonnerre en s’approchant du parapet.
— Oui, c’est moi; répondit le capitaine des mousquetaires en sautant légèrement les degrés du môle.
Et il monta rapidement jusqu’à la petite esplanade où l’attendaient ses deux amis.
Une fois en chemin Porthos et Aramis distinguèrent un officier qui suivait d’Artagnan, emboîtant le pas dans chacun des pas du capitaine.
Le capitaine s’arrêta sur les degrés du môle, à moitié route. Son compagnon l’imita.
— Faites retirer vos gens, cria d’Artagnan à Porthos et à Aramis; faites-les retirer hors de la portée de la voix.
L’ordre, donné par Porthos, fut exécuté à l’instant même.
Alors d’Artagnan, se tournant vers celui qui le suivait:
— Monsieur, lui dit-il, nous ne sommes plus ici sur la flotte du roi, où, en vertu de vos ordres, vous me parliez si arrogamment tout à l’heure.
— Monsieur, répondit l’officier, je ne vous parlais pas arrogamment; j’obéissais simplement, mais rigoureusement, à ce qui m’a été commandé. On m’a dit de vous suivre, je vous suis. On m’a dit de ne pas vous laisser communiquer avec qui que ce soit sans prendre connaissance de ce que vous feriez: je me mêle à vos communications.
D’Artagnan frémit de colère, et Porthos et Aramis qui entendaient ce dialogue, frémirent aussi, mais d’inquiétude et de crainte.
D’Artagnan, mâchant sa moustache avec cette vivacité qui décelait en lui l’état d’une exaspération la plus voisine d’un éclat terrible, se rapprocha de l’officier.
— Monsieur, dit-il d’une voix plus basse et d’autant plus accentuée, qu’elle affectait un calme profond et se gonflait de tempête, monsieur, quand j’ai envoyé un canot ici, vous avez voulu savoir ce que j’écrivais aux défenseurs de Belle-Île. Vous m’avez montré un ordre; à l’instant même, à mon tour, je vous ai montré le billet que j’écrivais. Quand le patron de la barque envoyée par moi fut de retour, quand j’ai reçu la réponse de ces deux messieurs et il désignait de la main à l’officier Aramis et Porthos, vous avez entendu jusqu’au bout le discours du messager. Tout cela était bien dans vos ordres; tout cela est bien suivi, bien exécuté, bien ponctuel, n’est-ce pas?
— Oui, monsieur, balbutia l’officier; oui, sans doute, monsieur... mais...
— Monsieur, continua d’Artagnan en s’échauffant, monsieur, quand j’ai manifesté l’intention de quitter mon bord pour passer à Belle-Île, vous avez exigé de m’accompagner; je n’ai point hésité: je vous ai emmené. Vous êtes bien à Belle-Île, n’est-ce pas?
— Oui, monsieur; mais...
— Mais... il ne s’agit plus de M. Colbert, qui vous a fait tenir cet ordre, ou de qui que ce soit au monde, dont vous suivez les instructions: il s’agit ici d’un homme qui gêne M. d’Artagnan, et qui se trouve avec M. d’Artagnan seul, sur les marches d’un escalier, que baignent trente pieds d’eau salée; mauvaise position pour cet homme, mauvaise position, monsieur! je vous en avertis.
— Mais, monsieur, si je vous gêne, dit timidement et presque craintivement l’officier, c’est mon service qui...
— Monsieur vous avez eu le malheur, vous ou ceux qui vous envoient, de me faire une insulte. Elle est faite. Je ne peux m’en prendre à ceux qui vous cautionnent; ils me sont inconnus, ou sont trop loin. Mais vous vous trouvez sous ma main, et je jure Dieu que, si vous faites un pas derrière moi, quand je vais lever le pied pour monter auprès de ces messieurs... je jure mon nom que je vous fends la tête d’un coup d’épée, et que je vous jette à l’eau. Oh! il arrivera ce qu’il arrivera. Je ne me suis jamais mis que six fois en colère dans ma vie, monsieur, et les cinq fois qui ont précédé celle-ci, j’ai tué mon homme.
L’officier ne bougea pas; il pâlit sous cette terrible menace, et répondit avec simplicité:
— Monsieur, vous avez tort d’aller contre ma consigne.
Porthos et Aramis, muets et frissonnants en haut du parapet, crièrent au mousquetaire:
— Cher d’Artagnan, prenez garde!
D’Artagnan les fit taire du geste, leva son pied avec un calme effrayant pour gravir une marche, et se retourna l’épée à la main, pour voir si l’officier le suivrait.
L’officier fit un signe de croix et marcha.
Porthos et Aramis, qui connaissaient leur d’Artagnan, poussèrent un cri et se précipitèrent pour arrêter le coup qu’ils croyaient déjà entendre.
Mais d’Artagnan, passant l’épée dans la main gauche:
— Monsieur, dit-il à l’officier d’une voix émue, vous êtes un brave homme. Vous devez mieux comprendre ce que je vais vous dire maintenant, que ce que je vous ai dit tout à l’heure.
— Parlez, monsieur d’Artagnan, parlez, répondit le brave officier.
— Ces messieurs que nous venons voir, et contre lesquels vous avez des ordres, sont mes amis.
— Je le sais, monsieur.
— Vous comprenez si je dois agir avec eux comme vos instructions vous le prescrivent.
— Je comprends vos réserves.
— Eh bien! permettez-moi de causer avec eux sans témoin.
— Monsieur d’Artagnan, si je cédais à votre demande, si je faisais ce dont vous me priez, je manquerais à ma parole; mais, si je ne le fais pas, je vous désobligerai. J’aime mieux l’un que l’autre. Causez avec vos amis, et ne me méprisez pas, monsieur, de faire par amour pour vous, que j’estime et que j’honore, ne me méprisez pas de faire pour vous, pour vous seul, une vilaine action.
D’Artagnan, ému, passa rapidement ses bras au cou de ce jeune homme, et monta près de ses amis.
L’officier, enveloppé dans son manteau, s’assit sur les marches, couvertes d’algues humides.
— Eh bien! dit d’Artagnan à ses amis, voilà la position; jugez.
Ils s’embrassèrent tous trois. Tous trois se tinrent serrés dans les bras l’un de l’autre, comme aux beaux jours de la jeunesse.
— Que signifient toutes ces rigueurs? demanda Porthos.
— Vous devez en soupçonner quelque chose, cher ami, répliqua d’Artagnan.
— Pas trop, je vous l’assure, mon cher capitaine; car, enfin, je n’ai rien fait, ni Aramis non plus, se hâta d’ajouter l’excellent homme.
D’Artagnan lança au prélat un regard de reproche, qui pénétra ce cœur endurci.
— Cher Porthos! s’écria l’évêque de Vannes.
— Vous voyez ce qu’on a fait, dit d’Artagnan: interception de tout ce qui vient de Belle-Île, de tout ce qui s’y rend. Vos bateaux sont tous saisis. Si vous aviez essayé de fuir, vous tombiez entre les mains des croiseurs qui sillonnent la mer et qui vous guettent. Le roi vous veut et vous prendra.
Et d’Artagnan s’arracha furieusement quelques poils de sa moustache grise.
— Mon idée était celle-ci, continua d’Artagnan: vous faire venir à mon bord tous deux, vous avoir près de moi, et puis vous rendre libres. Mais, à présent, qui me dit qu’en retournant sur mon navire je ne rencontrerai pas un supérieur, que je ne trouverai pas des ordres secrets qui m’enlèvent mon commandement pour le donner à quelque autre que moi, et qui disposeront de moi et de vous sans nul espoir de secours?
— Il faut demeurer à Belle-Île, dit résolument Aramis, et je vous réponds, moi, que je ne me rendrai qu’à bon escient.
Porthos ne dit rien. D’Artagnan remarqua le silence de son ami.
— J’ai à essayer encore de cet officier, de ce brave qui m’accompagne, et dont la courageuse résistance me rend bien heureux; car elle accuse un honnête homme, lequel, encore que notre ennemi, vaut mille fois mieux qu’un lâche complaisant. Essayons, et sachons de lui ce qu’il a le droit de faire, ce que sa consigne lui permet ou lui défend.
— Essayons, dit Aramis.
D’Artagnan vint au parapet, se pencha vers les degrés du môle, et appela l’officier, qui monta aussitôt.
— Monsieur, lui dit d’Artagnan, après l’échange des courtoisies les plus cordiales, naturelles entre gentilshommes qui se connaissent et s’apprécient dignement; monsieur, si je voulais emmener ces messieurs d’ici, que feriez vous?
— Je ne m’y opposerais pas, monsieur; mais, ayant ordre direct, ordre formel, de les prendre sous ma garde, je les garderais.
— Ah! fit d’Artagnan.
— C’est fini! dit Aramis sourdement.
Porthos ne bougea pas.
— Emmenez toujours Porthos, dit l’évêque de Vannes; il saura prouver au roi, je l’y aiderai, et vous aussi, monsieur d’Artagnan, qu’il n’est pour rien dans cette affaire.
— Hum! fit d’Artagnan. Voulez-vous venir? voulez-vous me suivre, Porthos? le roi est clément.
— Je demande à réfléchir, dit Porthos noblement.
— Vous restez ici, alors?
— Jusqu’à nouvel ordre! s’écria Aramis avec vivacité.
— Jusqu’à ce que nous ayons eu une idée, reprit d’Artagnan, et je crois maintenant que ce ne sera pas long, car j’en ai déjà une.
— Disons-nous adieu, alors, reprit Aramis; mais, en vérité, cher Porthos, vous devriez partir.
— Non! dit laconiquement celui-ci.
— Comme il vous plaira, reprit Aramis, un peu blessé dans sa susceptibilité nerveuse, du ton morose de son compagnon. Seulement, je suis rassuré par la promesse d’une idée de d’Artagnan; idée que j’ai devinée, je crois.
— Voyons, fit le mousquetaire en approchant son oreille de la bouche d’Aramis.
Celui-ci dit au capitaine plusieurs mots rapides, auxquels d’Artagnan répondit:
— Précisément cela.
— Immanquable, alors, s’écria Aramis joyeux.
— Pendant la première émotion que causera ce parti pris, arrangez-vous, Aramis.
— Oh! n’ayez pas peur.
— Maintenant, monsieur, dit d’Artagnan à l’officier, merci mille fois! Vous venez de vous faire trois amis à la vie, à la mort.
— Oui, répliqua Aramis.
Porthos seul ne dit rien et acquiesça de la tête.
D’Artagnan, ayant tendrement embrassé ses deux vieux amis, quitta Belle-Île, avec l’inséparable compagnon que M. Colbert lui avait donné.
Ainsi, à part l’espèce d’explication dont le digne Porthos avait bien voulu se contenter, rien n’était changé en apparence au sort des uns et des autres.
— Seulement, dit Aramis, il y a l’idée de d’Artagnan.
D’Artagnan ne retourna point à son bord sans creuser profondément l’idée qu’il venait de découvrir.
Or, on sait que, lorsque d’Artagnan creusait, d’habitude il perçait à jour.
Quant à l’officier, redevenu muet, il lui laissa respectueusement le loisir de méditer.
Aussi, en mettant le pied sur son navire, embossé à une portée de canon de Belle-Île, le capitaine des mousquetaires avait-il déjà réuni tous ses moyens offensifs et défensifs.
Il assembla immédiatement son conseil.
Ce conseil se composait des officiers qui servaient sous ses ordres.
Ces officiers étaient au nombre de huit:
Un chef des forces maritimes, Un major dirigeant l’artillerie, Un ingénieur, L’officier que nous connaissons, Et quatre lieutenants.
Les ayant donc réunis dans la chambre de poupe, d’Artagnan se leva, ôta son feutre, et commença en ces termes:
— Messieurs, je suis allé reconnaître Belle-Île-en-Mer et j’y ai trouvé bonne et solide garnison; de plus, les préparatifs tout faits pour une défense qui peut devenir gênante. J’ai donc l’intention d’envoyer chercher deux des principaux officiers de la place pour que nous causions avec eux. Les ayant séparés de leurs troupes et de leurs canons, nous en aurons meilleur marché, surtout avec de bons raisonnements. Est-ce votre avis, messieurs?
Le major de l’artillerie se leva.
— Monsieur, dit-il avec respect, mais avec fermeté je viens de vous entendre dire que la place prépare une défense gênante. La place est donc, que vous sachiez, déterminée à la rébellion?
D’Artagnan fut visiblement dépité par cette réponse, mais il n’était pas homme à se laisser abattre pour si peu, et reprit la parole:
— Monsieur, dit-il, votre réponse est juste. Mais vous n’ignorez pas que Belle-Île-en-Mer est un fief de M. Fouquet, et les anciens rois ont donné aux seigneurs de Belle-Île le droit de s’armer chez eux.
La major fit un mouvement.
— Oh! ne m’interrompez point, continua d’Artagnan. Vous allez me dire que ce droit de s’armer contre les Anglais n’est pas le droit de s’armer contre son roi. Mais ce n’est pas M. Fouquet, je suppose, qui tient en ce moment Belle-Île, puisque, avant-hier, j’ai arrêté M. Fouquet. Or, les habitants et défenseurs de Belle-Île ne savent rien de cette arrestation. Vous la leur annonceriez vainement. C’est une chose si inouïe, si extraordinaire, si inattendue, qu’ils ne vous croiraient pas. Un Breton sert son maître et non pas ses maîtres; il sert son maître jusqu’à ce qu’il l’ait vu mort. Or, les Bretons, que je sache, n’ont pas vu le cadavre de M. Fouquet. Il n’est donc pas surprenant qu’ils tiennent contre tout ce qui n’est pas M. Fouquet ou sa signature.
Le major s’inclina en signe d’assentiment.
— Voilà pourquoi, continua d’Artagnan, voilà pourquoi je me propose de faire venir ici, à mon bord, deux des principaux officiers de la garnison. Ils vous verront, messieurs; ils verront les forces dont nous disposons; ils sauront, par conséquent, à quoi s’en tenir sur le sort qui les attend en cas de rébellion. Nous leur affirmerons sur l’honneur que M. Fouquet est prisonnier, et que toute résistance ne lui saurait être que préjudiciable. Nous leur dirons que, le premier coup de canon tiré, il n’y a aucune miséricorde à attendre du roi. Alors, je l’espère du moins, ils ne résisteront plus. Ils se livreront sans combat, et nous aurons à l’amiable une place qui pourrait bien nous coûter cher à conquérir.
L’officier qui avait suivi d’Artagnan à Belle-Île s’apprêtait à parler, mais d’Artagnan l’interrompit.
— Oui, je sais ce que vous allez me dire, monsieur; je sais qu’il y a ordre du roi d’empêcher toute communication secrète avec les défenseurs de Belle-Île, et voilà justement pourquoi j’offre de ne communiquer qu’en présence de tout mon état-major.
Et d’Artagnan fit à ses officiers un signe de tête qui avait pour but de faire valoir cette condescendance.
Les officiers se regardèrent comme pour lire leur opinion dans les yeux des uns des autres, avec intention de faire évidemment, après qu’ils se seraient mis d’accord, selon le désir de d’Artagnan. Et déjà celui-ci voyait avec joie que le résultat de leur consentement serait l’envoi d’une barque à Porthos et à Aramis, lorsque l’officier du roi tira de sa poitrine un pli cacheté qu’il remit à d’Artagnan.
Ce pli portait sur sa suscription le n° 1.
— Qu’est-ce encore? murmura le capitaine surpris.
— Lisez, monsieur, dit l’officier avec une courtoisie qui n’était pas exempte de tristesse.
D’Artagnan, plein de défiance, déplia le papier et lut:
«Défense à M. d’Artagnan d’assembler quelque conseil que ce soit, ou de délibérer d’aucune façon avant que Belle-Île soit rendue, et que les prisonniers soient passés par les armes.
Signé: Louis.»
D’Artagnan réprima le mouvement d’impatience qui courait par tout son corps; et avec un gracieux sourire.
— C’est bien, monsieur, dit-il, on se conformera aux ordres du roi.
Chapitre CCL — Suite des idées du roi et des idées de M. d’Artagnan
Le coup était direct, il était rude, mortel. D’Artagnan furieux d’avoir été prévenu par une idée du roi, ne désespéra cependant pas, et, songeant à cette idée que lui aussi avait rapportée de Belle-Île, il en augura un nouveau moyen de salut pour ses amis.
— Messieurs, dit-il subitement, puisque le roi a chargé un autre que moi de ses ordres secrets, c’est que je n’ai plus sa confiance, et j’en serais réellement indigne si j’avais le courage de garder un commandement sujet à tant de soupçons injurieux. Je m’en vais donc sur-le-champ porter ma démission au roi. Je la donne devant vous tous, en vous enjoignant de vous replier avec moi sur la côte de France, de façon à ne rien compromettre des forces que Sa Majesté m’a confiées. C’est pourquoi, retournez tous à vos postes, et commandez le retour; d’ici à une heure, nous avons le flux. À vos postes, messieurs! Je suppose, ajouta-t-il en voyant que tous obéissaient, excepté l’officier surveillant, que vous n’aurez pas d’ordres à objecter cette fois-ci?
Et d’Artagnan triomphait presque en disant ces mots-là. Ce plan était le salut de ses amis. Le blocus levé, ils pouvaient s’embarquer tout de suite et faire voile pour l’Angleterre ou pour l’Espagne, sans crainte d’être inquiétés. Tandis qu’ils fuyaient, d’Artagnan arrivait auprès du roi, justifiait son retour par l’indignation que les défiances de Colbert avaient soulevée contre lui; on le renvoyait en pleins pouvoirs, et il prenait Belle-Île, c’est-à-dire la cage, sans prendre les oiseaux envolés.
Mais, à ce plan, l’officier opposa un deuxième ordre du roi. Il était ainsi conçu:
«Du moment où M. d’Artagnan aura manifesté le désir de donner sa démission, il ne comptera plus comme chef de l’expédition, et tout officier placé sous ses ordres sera tenu de ne lui plus obéir. De plus, M. d’Artagnan, ayant perdu cette qualité de chef de l’armée envoyée contre Belle-Île, devra partir immédiatement pour la France, en compagnie de l’officier qui lui aura remis le message, et qui le regardera comme un prisonnier dont il répond.»
D’Artagnan pâlit, lui si brave et si insouciant. Tout avait été calculé avec une profondeur qui, pour la première fois depuis trente ans, lui rappela la solide prévoyance et la logique inflexible du grand cardinal.
Il appuya sa tête sur sa main, rêvant, respirant à peine.
«Si je mettais cet ordre dans ma poche, pensa-t-il, qui le saurait ou qui m’en empêcherait? Avant que le roi en eût été informé, j’aurais sauvé ces pauvres gens là-bas. De l’audace, allons! Ma tête n’est pas de celles qu’un bourreau fait tomber par désobéissance. Désobéissons!»
Mais, au moment où il allait prendre ce parti, il vit les officiers autour de lui lire des ordres pareils, que venaient de leur distribuer cet infernal agent de la pensée de Colbert.
Le cas de désobéissance était prévu comme les autres.
— Monsieur, lui vint dire l’officier, j’attends votre bon plaisir pour partir.
— Je suis prêt, monsieur, répliqua le capitaine en grinçant des dents.
L’officier commanda sur-le-champ un canot qui vint recevoir d’Artagnan.
Il faillit devenir fou de rage à cette vue.
— Comment, balbutia-t-il, fera-t-on ici pour diriger les différents corps?
— Vous parti, monsieur, répliqua le commandant des navires, c’est à moi que le roi confie sa flotte.
— Alors, monsieur, riposta l’homme de Colbert en s’adressant au nouveau chef, c’est pour vous ce dernier ordre qui m’avait été remis. Voyons vos pouvoirs?
— Les voici, dit le marin en exhibant une signature royale.
— Voici vos instructions, répliqua l’officier en lui remettant le pli.
Et, se tournant vers d’Artagnan:
— Allons, monsieur, dit-il d’une voix émue, tant il voyait de désespoir chez cet homme de fer, faites-moi la grâce de partir.
— Tout de suite, articula faiblement d’Artagnan, vaincu, terrassé par l’implacable impossibilité.
Et il se laissa glisser dans la petite embarcation, qui cingla vers la France avec un vent favorable, et menée par la marée montante. Les gardes du roi s’étaient embarqués avec lui.
Cependant, le mousquetaire conservait encore l’espoir d’arriver à Nantes assez vite, et de plaider assez éloquemment la cause de ses amis pour fléchir le roi.
La barque volait comme une hirondelle. D’Artagnan voyait distinctement la terre de France se profiler en noir sur les nuages blancs de la nuit.
— Ah! monsieur, dit-il bas à l’officier, auquel, depuis une heure, il ne parlait plus, combien je donnerais pour connaître les instructions du nouveau commandant! Elles sont toutes pacifiques, n’est-ce pas?... et...
Il n’acheva pas; un coup de canon lointain gronda sur la surface des flots, puis un autre, et deux ou trois plus forts.
— Le feu est ouvert sur Belle-Île, répondit l’officier.
Le canot venait de toucher la terre de France.
Chapitre CCLI — Les aïeux de Porthos
Lorsque d’Artagnan eut quitté Aramis et Porthos, ceux-ci rentrèrent au fort principal pour s’entretenir avec plus de liberté.
Porthos, toujours soucieux, gênait Aramis, dont l’esprit ne s’était jamais trouvé plus libre.
— Cher Porthos, dit celui-ci tout à coup, je vais vous expliquer l’idée de d’Artagnan.
— Quelle idée, Aramis?
— Une idée à laquelle nous devrons la liberté avant douze heures.
— Ah! vraiment, fit Porthos étonné. Voyons!
— Vous avez remarqué, par la scène que notre ami a eue avec l’officier, que certains ordres le gênent relativement à nous?
— Je l’ai remarqué.
— Eh bien! d’Artagnan va donner sa démission au roi, et pendant la confusion qui résultera de son absence, nous gagnerons au large, ou plutôt vous gagnerez au large, vous, Porthos, s’il n’y a possibilité de fuite que pour un.
Ici, Porthos secoua la tête, et répondit:
— Nous nous sauverons ensemble, Aramis, ou nous resterons ici ensemble.
— Vous êtes un généreux cœur, dit Aramis, seulement votre sombre inquiétude m’afflige...
— Je ne suis pas inquiet, dit Porthos.
— Alors, vous m’en voulez?
— Je ne vous en veux pas.
— Eh bien! cher ami, pourquoi cette mine lugubre?
— Je m’en vais vous le dire: je fais mon testament. Et, en disant ces mots, le bon Porthos regarda tristement Aramis.
— Votre testament? s’écria l’évêque. Allons donc! vous croyez-vous perdu?
— Je me sens fatigué. C’est la première fois, et il y a une habitude dans ma famille.
— Laquelle, mon ami?
— Mon grand-père était un homme deux fois fort comme moi.
— Oh! oh! dit Aramis. C’était donc Samson, votre grand-père?
— Non. Il s’appelait Antoine. Eh bien! il avait mon âge, lorsque, partant pour la chasse un jour, il se sentit les jambes faibles, lui qui n’avait jamais connu ce mal.
— Que signifiait cette fatigue, mon ami?
— Rien de bon, comme vous l’allez voir; car, étant parti se plaignant toujours de ses jambes molles, il trouva un sanglier qui lui fit tête, le manqua de son coup d’arquebuse, et fut décousu par la bête. Il en est mort sur le coup.
— Ce n’est pas une raison pour que vous vous alarmiez, cher Porthos.
— Oh! vous allez voir. Mon père était une fois fort comme moi. C’était un rude soldat de Henri III et de Henri IV, il ne s’appelait pas Antoine, mais Gaspard, comme M. de Coligny. Toujours à cheval, il n’avait jamais su ce que c’est que la lassitude. Un soir qu’il se levait de table, ses jambes lui manquèrent.
— Il avait bien soupé, peut-être? dit Aramis; et voilà pourquoi il chancelait.
— Bah! un ami de M. de Bassompierre? Allons, donc! Non, vous dis-je. Il s’étonna de cette lassitude, et dit à ma mère, qui le raillait: «Ne croirait-on pas que je vais voir un sanglier, comme défunt M. du Vallon, mon père?»
— Eh bien? fit Aramis.
— Eh bien! bravant cette faiblesse, mon père voulut descendre au jardin au lieu de se mettre au lit; le pied lui manqua dès la première marche; l’escalier était roide; mon père alla tomber sur un angle de pierre dans lequel un gond de fer était scellé. Le gond lui ouvrit la tempe: il resta mort sur la place.
Aramis, levant les yeux sur son ami:
— Voilà deux circonstances extraordinaires, dit-il; n’en inférons pas qu’il puisse s’en présenter une troisième. Il ne convient pas à un homme de votre force d’être superstitieux, mon brave Porthos; d’ailleurs, où est-ce qu’on voit vos jambes fléchir? Jamais vous n’avez été si roide et si superbe; vous porteriez une maison sur vos épaules.
— En ce moment, dit Porthos, je me sens bien dispos; mais, il y a un moment, je vacillais, je m’affaissais, et, depuis tantôt, ce phénomène, comme vous dites, s’est présenté quatre fois. Je ne vous dirai pas que cela me fit peur; mais cela me contrariait; la vie est une agréable chose. J’ai de l’argent; j’ai de belles terres; j’ai des chevaux que j’aime; j’ai aussi des amis que j’aime: d’Artagnan, Athos, Raoul et vous.
L’admirable Porthos ne prenait pas même la peine de dissimuler à Aramis le rang qu’il lui donnait dans ses amitiés.
Aramis lui serra la main.
— Nous vivrons encore de nombreuses années, dit-il, pour conserver au monde des échantillons d’hommes rares. Fiez-vous à moi, cher ami: nous n’avons aucune réponse de d’Artagnan, c’est bon signe; il doit avoir donné des ordres pour masser la flotte et dégarnir la mer. J’ai ordonné, moi, tout à l’heure, qu’on roulât une barque sur des rouleaux jusqu’à l’issue du grand souterrain de Locmaria, vous savez, où nous avons tant de fois fait l’affût pour les renards.
— Oui, et qui aboutit à la petite anse par un boyau que nous avons découvert le jour où ce superbe renard s’échappa par là.
— Précisément. En cas de malheur, on nous cachera une barque dans ce souterrain; elle doit y être déjà. Nous attendrons le moment favorable, et, pendant la nuit, en mer!
— Voilà une bonne idée, nous y gagnons quoi?
— Nous y gagnons que nul ne connaît cette grotte, ou plutôt son issue, à part nous et deux ou trois chasseurs de l’île; nous y gagnons que, si l’île est occupée, les éclaireurs, ne voyant pas de barque au rivage, ne soupçonneront pas qu’on puisse s’échapper et cesseront de surveiller.
— Je comprends.
— Eh bien! les jambes?
— Oh! excellentes en ce moment.
— Vous voyez donc bien, tout conspire à nous donner le repos et l’espoir. D’Artagnan débarrasse la mer et nous fait libres. Plus de flotte royale ni de descente à craindre. Vive Dieu! Porthos, nous avons encore un demi-siècle de bonnes aventures, et, si je touche la terre d’Espagne, je vous jure, ajouta l’évêque avec une énergie terrible, que votre brevet de duc n’est pas aussi aventuré qu’on veut bien le dire.
— Espérons, fit Porthos un peu ragaillardi par cette nouvelle chaleur de son compagnon.
Tout à coup, un cri se fit entendre:
— Aux armes!
Ce cri, répété par cent voix, vint, dans la chambre où les deux amis se tenaient, porter la surprise chez l’un et l’inquiétude chez l’autre.
Aramis ouvrit la fenêtre; il vit courir une foule de gens avec des flambeaux. Les femmes se sauvaient, les gens armés prenaient leurs postes.
— La flotte! la flotte! cria un soldat qui reconnut Aramis.
— La flotte? répéta celui-ci.
— À demi-portée de canon, continua le soldat.
— Aux armes! cria Aramis.
— Aux armes! répéta formidablement Porthos.
Et tous deux s’élancèrent vers le môle, pour se mettre à l’abri derrière les batteries.
On vit s’approcher des chaloupes chargées de soldats; elles prirent trois directions pour descendre sur trois points à la fois.
— Que faut-il faire? demanda un officier de garde.
— Arrêtez-les; et, si elles poursuivent, feu! dit Aramis.
Cinq minutes après, la canonnade commença.
C’étaient les coups de feu que d’Artagnan avait entendus en abordant en France.
Mais les chaloupes étaient trop près du môle pour que les canons tirassent juste; elles abordèrent; le combat commença presque corps à corps.
— Qu’avez-vous, Porthos? dit Aramis à son ami.
— Rien... les jambes... c’est vraiment incompréhensible... elles se remettront en chargeant.
En effet, Porthos et Aramis se mirent à charger avec une telle vigueur, ils animèrent si bien leurs hommes, que les royaux se rembarquèrent précipitamment sans avoir eu autre chose que des blessés qu’ils emportèrent.
— Eh! mais Porthos, cria Aramis, il nous faut un prisonnier, vite, vite.
Porthos s’abaissa sur l’escalier du môle, saisit par la nuque un des officiers de l’armée royale qui attendait, pour s’embarquer, que tout son monde fût dans la chaloupe. Le bras du géant enleva cette proie, qui lui servit de bouclier pour remonter sans qu’un coup de feu fût tiré sur lui.
— Voici un prisonnier, dit Porthos à Aramis.
— Eh bien! s’écria celui-ci en riant, calomniez donc vos jambes!
— Ce n’est pas avec mes jambes que je l’ai pris, répliqua Porthos tristement, c’est avec mon bras.
Chapitre CCLII — Le fils de Biscarrat
Les Bretons de l’île étaient tout fiers de cette victoire; Aramis ne les encouragea pas.
— Ce qui arrivera, dit-il à Porthos, quand tout le monde fut rentré, c’est que la colère du roi s’éveillera avec le récit de la résistance, et que ces braves gens seront décimés ou brûlés quand l’île sera prise; ce qui ne peut manquer d’advenir.
— Il en résulte, dit Porthos, que nous n’avons rien fait d’utile?
— Pour le moment, si fait, répliqua l’évêque; car nous avons un prisonnier duquel nous saurons ce que nos ennemis préparent.
— Oui, interrogeons ce prisonnier, fit Porthos, et le moyen de le faire parler est simple: nous allons souper, nous l’inviterons; en buvant, il parlera.
Ce qui fut fait. L’officier, un peu inquiet d’abord, se rassura en voyant les gens auxquels il avait affaire.
Il donna, n’ayant pas peur de se compromettre, tous les détails imaginables sur la démission et le départ de d’Artagnan.
Il expliqua comment, après ce départ, le nouveau chef de l’expédition avait ordonné une surprise sur Belle-Île. Là s’arrêtèrent ses explications.
Aramis et Porthos échangèrent un coup d’œil qui témoignait de leur désespoir.
Plus de fonds à faire sur cette brave imagination de d’Artagnan, plus de ressource, par conséquent, en cas de défaite.
Aramis, continuant son interrogatoire, demanda au prisonnier ce que les royaux comptaient faire des chefs de Belle-Île.
— Ordre, répliqua celui-ci, de tuer pendant le combat et de pendre après.
Aramis et Porthos se regardèrent encore.
Le rouge monta au visage de tous deux.
— Je suis bien léger pour la potence, répondit Aramis; les gens comme moi ne se pendent pas.
— Et moi, je suis bien lourd, dit Porthos; les gens comme moi cassent la corde.
— Je suis sûr, fit galamment le prisonnier, que nous vous eussions procuré la faveur d’une mort à votre choix.
— Mille remerciements, dit sérieusement Aramis.
Porthos s’inclina.
— Encore ce coup de vin à votre santé, fit-il en buvant lui-même.
De propos en propos, le souper se prolongea; l’officier, qui était un spirituel gentilhomme, se laissa doucement aller au charme de l’esprit d’Aramis et de la cordiale bonhomie de Porthos.
— Pardonnez-moi, dit-il, si je vous adresse une question; mais des gens qui en sont à leur sixième bouteille ont bien le droit de s’oublier un peu.
— Adressez, dit Porthos, adressez.
— Parlez, fit Aramis.
— N’étiez-vous pas, messieurs, vous deux, dans les mousquetaires du feu roi?
— Oui, monsieur, et des meilleurs, s’il vous plaît, répliqua Porthos.
— C’est vrai: je dirais même les meilleurs de tous les soldats, messieurs, si je ne craignais d’offenser la mémoire de mon père.
— De votre père? s’écria Aramis.
— Savez-vous comment je me nomme?
— Ma foi! non, monsieur; mais vous me le direz, et...
— Je m’appelle Georges de Biscarrat.
— Oh! s’écria Porthos à son tour, Biscarrat! vous rappelez-vous ce nom, Aramis?
— Biscarrat?... rêva l’évêque. Il me semble...
— Cherchez bien, monsieur, dit l’officier.
— Pardieu! ce ne sera pas long, fit Porthos. Biscarrat, dit Cardinal... un des quatre qui vinrent nous interrompre le jour où nous entrâmes dans l’amitié de d’Artagnan, l’épée à la main.
— Précisément, messieurs.
— Le seul, dit Aramis vivement, que nous ne blessâmes pas.
— Une rude lame, par conséquent, fit le prisonnier.
— C’est vrai, oh! bien vrai, dirent les deux amis ensemble. Ma foi! monsieur de Biscarrat, enchanté de faire la connaissance d’un aussi brave homme.
Biscarrat serra les deux mains que lui tendaient les deux anciens mousquetaires.
Aramis regarda Porthos, comme pour lui dire: «Voilà un homme qui nous aidera.» Et, sur-le-champ:
— Avouez, dit-il, monsieur, qu’il fait bon d’avoir été honnête homme.
— Mon père me l’a toujours dit, monsieur.
— Avouez, de plus, que c’est une triste circonstance que celle où vous vous trouvez de rencontrer des gens destinés à être arquebusés ou pendus, et de s’apercevoir que ces gens-là sont d’anciennes connaissances, de vieilles connaissances héréditaires.
— Oh! vous n’êtes pas réservés à ce sort affreux, messieurs et amis, dit vivement le jeune homme.
— Bah! vous l’avez dit.
— Je l’ai dit tout à l’heure, quand je ne vous connaissais pas; mais, maintenant que je vous connais, je dis: Vous éviterez ce destin funeste, si vous le voulez.
— Comment, si nous le voulons? s’écria Aramis, dont les yeux brillèrent d’intelligence en regardant alternativement son prisonnier et Porthos.
— Pourvu, continua Porthos en regardant à son tour, avec une noble intrépidité, M. de Biscarrat et l’évêque, pourvu qu’on ne nous demande pas de lâchetés.
— On ne vous demandera rien du tout, messieurs reprit le gentilhomme de l’armée royale; que voulez-vous qu’on vous demande? Si l’on vous trouve, on vous tue, c’est chose arrêtée; tâchez donc, messieurs, qu’on ne vous trouve pas.
— Je crois ne pas me tromper, fit Porthos avec dignité, mais il me semble bien que, pour nous trouver, il faut que l’on vienne nous quérir ici.
— En cela vous avez parfaitement raison, mon digne ami, reprit Aramis en interrogeant toujours du regard la physionomie de Biscarrat, silencieux et contraint. Vous voulez, monsieur de Biscarrat, nous dire quelque chose, nous faire quelque ouverture et vous n’osez pas, n’est-il pas vrai?
— Ah! messieurs et amis, c’est qu’en parlant je trahis la consigne; mais, tenez, j’entends une voix qui dégage la mienne en la dominant.
— Le canon! fit Porthos.
— Le canon et la mousqueterie! s’écria l’évêque.
On entendait gronder au loin, dans les roches, ces bruits sinistres d’un combat qui ne dura point.
— Qu’est-ce que cela? demanda Porthos.
— Eh! pardieu! s’écria Aramis, c’est ce dont je me doutais.
— Quoi donc?
— L’attaque faite par vous n’était qu’une feinte, n’est-il pas vrai, monsieur? et, pendant que vos compagnies se laissaient repousser, vous aviez la certitude d’opérer un débarquement de l’autre côté de l’île.
— Oh! plusieurs, monsieur.
— Nous sommes perdus, alors, fit paisiblement l’évêque de Vannes.
— Perdus! cela est possible, répondit le seigneur de Pierrefonds; mais nous ne sommes pas pris ni pendus.
Et, en disant ces mots, il se leva de la table, s’approcha du mur et en détacha froidement son épée et ses pistolets, qu’il visita avec ce soin du vieux soldat qui s’apprête à combattre, et qui sent que sa vie repose en grande partie sur l’excellence et la bonne tenue de ses armes.
Au bruit du canon, à la nouvelle de la surprise qui pouvait livrer l’île aux troupes royales, la foule éperdue se précipita dans le fort. Elle venait demander assistance et conseil à ses chefs.
Aramis, pâle et vaincu, se montra entre deux flambeaux à la fenêtre qui donnait sur la grande cour, pleine de soldats qui attendaient des ordres, et d’habitants éperdus qui imploraient secours.
— Mes amis, dit d’Herblay d’une voix grave et sonore, M. Fouquet, votre protecteur, votre ami, votre père, a été arrêté par ordre du roi et jeté à la Bastille.
Un long cri de fureur et de menace monta jusqu’à la fenêtre où se tenait l’évêque, et l’enveloppa d’un fluide vibrant.
— Vengeons M. Fouquet! crièrent les plus exaltés. À mort les royaux!
— Non, mes amis, répliqua solennellement Aramis, non, mes amis, pas de résistance. Le roi est maître dans son royaume. Le roi est le mandataire de Dieu. Le roi et Dieu ont frappé M. Fouquet. Humiliez-vous devant la main de Dieu. Aimez Dieu et le roi, qui ont frappé M. Fouquet. Mais ne vengez pas votre seigneur, ne cherchez pas à le venger. Vous vous sacrifieriez en vain, vous, vos femmes et vos enfants, vos biens et votre liberté. Bas les armes, mes amis! bas les armes! puisque le roi vous le commande, et retirez-vous paisiblement dans vos demeures. C’est moi qui vous le demande, c’est moi qui vous en prie, c’est moi qui, au besoin, vous le commande au nom de M. Fouquet.
La foule, amassée sous la fenêtre, fit entendre un long frémissement de colère et d’effroi.
— Les soldats de Louis XIV sont entrés dans l’île, continua Aramis. Désormais, ce ne serait plus entre eux et vous un combat, ce serait un massacre. Allez, allez et oubliez; cette fois, je vous le commande au nom du Seigneur.
Les mutins se retirèrent lentement, soumis et muets.
— Ah çà! mais que venez-vous donc de dire là, mon ami? dit Porthos.
— Monsieur, dit Biscarrat à l’évêque, vous sauvez tous ces habitants, mais vous ne sauvez ni votre ami ni vous.
— Monsieur de Biscarrat, dit avec un accent singulier de noblesse et de courtoisie l’évêque de Vannes, monsieur de Biscarrat, soyez assez bon pour reprendre votre liberté.
— Je le veux bien, monsieur; mais...
— Mais cela nous rendra service; car, en annonçant au lieutenant du roi la soumission des insulaires, vous obtiendrez peut-être quelque grâce pour nous, en l’instruisant de la manière dont cette soumission s’est opérée.
— Grâce! répliqua Porthos avec des yeux flamboyants, grâce! qu’est-ce que ce mot-là!
Aramis toucha rudement le coude de son ami, comme il faisait aux beaux jours de leur jeunesse, alors qu’il voulait avertir Porthos qu’il avait fait ou qu’il allait faire quelque bévue. Porthos comprit et se tut soudain.
— J’irai, messieurs, répondit Biscarrat, un peu surpris aussi de ce mot de grâce prononcé par le fier mousquetaire dont, quelques instants auparavant, il racontait et vantait avec tant d’enthousiasme les exploits héroïques.
— Allez donc, monsieur de Biscarrat, dit Aramis en le saluant, et, en partant, recevez l’expression de toute notre reconnaissance.
— Mais vous, messieurs, vous que je m’honore d’appeler mes amis, puisque vous avez bien voulu recevoir ce titre, que devenez-vous pendant ce temps? reprit l’officier tout ému, en prenant congé des deux anciens adversaires de son père.
— Nous, nous attendons ici.
— Mais, mon Dieu!... l’ordre est formel!
— Je suis évêque de Vannes, monsieur de Biscarrat, et l’on ne passe pas plus par les armes un évêque que l’on ne pend un gentilhomme.
— Ah! oui, monsieur, oui, monseigneur, reprit Biscarrat; oui, c’est vrai, vous avez raison, il y a encore pour vous cette chance. Donc, je pars, je me rends auprès du commandant de l’expédition, du lieutenant du roi. Adieu donc, messieurs; ou plutôt, au revoir!
En effet, le digne officier, sautant sur un cheval que lui fit donner Aramis, courut dans la direction des coups de feu qu’on avait entendus et qui, en amenant la foule dans le fort, avait interrompu la conversation des deux amis avec leur prisonnier.
Aramis le regarda partir, et demeura seul avec Porthos:
— Eh bien! comprenez-vous? dit-il.
— Ma foi, non.
— Est-ce que Biscarrat ne vous gênait pas ici?
— Non, c’est un brave garçon.
— Oui; mais la grotte de Locmaria, est-il nécessaire que tout le monde la connaisse?
— Ah! c’est vrai, c’est vrai, je comprends. Nous nous sauvons par le souterrain.
— S’il vous plaît, répliqua joyeusement Aramis. En route, ami Porthos! Notre bateau nous attend, et le roi ne nous tient pas encore.
Chapitre CCLIII — La grotte de Locmaria
Le souterrain de Locmaria était assez éloigné du môle pour que les deux amis dussent ménager leurs forces avant d’y arriver.
D’ailleurs, la nuit s’avançait; minuit avait sonné au fort; Porthos et Aramis étaient chargés d’argent et d’armes.
Ils cheminaient donc dans la lande qui sépare le môle de ce souterrain, écoutant tous les bruits et tâchant d’éviter toutes les embûches.
De temps en temps, sur la route qu’ils avaient soigneusement laissée à leur gauche, passaient des fuyards venant de l’intérieur des terres, à la nouvelle du débarquement des troupes royales.
Aramis et Porthos, cachés derrière quelque anfractuosité de rocher, recueillaient les mots échappés aux pauvres gens qui fuyaient tout tremblants, portant avec eux leurs effets les plus précieux, et tâchaient, en entendant leurs plaintes, d’en conclure quelque chose pour leur intérêt.
Enfin, après une course rapide, mais fréquemment interrompue par des stations prudentes, ils atteignirent ces grottes profondes dans lesquelles le prévoyant évêque de Vannes avait eu soin de faire rouler sur des cylindres une bonne barque capable de tenir la mer dans cette belle saison.
— Mon bon ami, dit Porthos après avoir respiré bruyamment, nous sommes arrivés, à ce qu’il me paraît; mais je crois que vous m’avez parlé de trois hommes, de trois serviteurs qui devaient nous accompagner. Je ne les vois pas; où sont-ils donc?
— Pourquoi les verriez-vous, cher Porthos? répondit Aramis. Ils nous attendent certainement dans la caverne, et sans nul doute, ils se reposent un moment après avoir accompli ce rude et difficile travail.
Aramis arrêta Porthos, qui se préparait à entrer dans le souterrain.
— Voulez-vous, mon bon ami, dit-il au géant, me permettre de passer le premier? Je connais le signal que j’ai donné à nos hommes, et nos gens, ne l’entendant pas, seraient dans le cas de faire feu sur vous ou de vous lancer leur couteau dans l’ombre.
— Allez, cher Aramis, allez le premier, vous êtes tout sagesse et tout prudence, allez. Aussi bien, voilà cette fatigue dont je vous ai parlé qui me reprend encore une fois.
Aramis laissa Porthos s’asseoir à l’entrée de la grotte, et, courbant la tête, il pénétra dans l’intérieur de la caverne en imitant le cri de la chouette.
Un petit roucoulement plaintif, un cri à peine distinct, répondit dans la profondeur du souterrain.
Aramis continua sa marche prudente, et bientôt il fut arrêté par le même cri qu’il avait le premier fait entendre, et ce cri était lancé à dix pas de lui.
— Êtes-vous là, Yves? fit l’évêque.
— Oui, monseigneur. Goennec est là aussi. Son fils nous accompagne.
— Bien. Toutes choses sont-elles prêtes?
— Oui, monseigneur.
— Allez un peu à l’entrée des grottes, mon bon Yves, et vous y trouverez le seigneur de Pierrefonds, qui se repose, fatigué qu’il est de sa course. Et si, par hasard, il ne peut pas marcher, enlevez-le et l’apportez ici près de moi.
Les trois Bretons obéirent. Mais la recommandation d’Aramis à ses serviteurs était inutile. Porthos, rafraîchi, avait déjà lui-même commencé la descente, et son pas pesant résonnait au milieu des cavités formées et soutenues par les colonnes de silex et de granit.
Dès que le seigneur de Bracieux eut rejoint l’évêque, les Bretons allumèrent une lanterne dont ils s’étaient munis, et Porthos assura son ami qu’il se sentait désormais fort comme à l’ordinaire.
— Visitons le canot, dit Aramis, et assurons-nous d’abord de ce qu’il renferme.
— N’approchez pas trop la lumière, dit le patron Yves; car, ainsi que vous avez bien voulu me le recommander, monseigneur, j’ai mis sous le banc de poupe, dans le coffre, vous savez, le baril de poudre et les charges de mousquet que vous m’aviez envoyés du fort.
— Bien, fit Aramis.
Et, prenant lui-même la lanterne, il visita minutieusement toutes les parties du canot avec les précautions d’un homme qui n’est ni timide ni ignorant en face du danger.
Le canot était long, léger, tirant peu d’eau, mince de quille, enfin de ceux que l’on a toujours si bien construits à Belle-Île, un peu haut de bord, solide sur l’eau, très maniable, muni de planches qui, dans les temps incertains, forment une sorte de pont sur lequel glissent les lames, et qui peuvent protéger les rameurs.
Dans deux coffres bien clos, placés sous les bancs de proue et de poupe, Aramis trouva du pain, du biscuit, des fruits secs, un quartier de lard, une bonne provision d’eau dans des outres; le tout formant des rations suffisantes pour des gens qui ne devaient jamais quitter la côte, et se trouvaient à même de se ravitailler si le besoin le commandait.
Les armes, huit mousquets et autant de pistolets de cavalier, étaient en bon état et toutes chargées. Il avait des avirons de rechange en cas d’accident et cette petite voile appelée trinquette, qui aide la marche du canot en même temps que les rameurs nagent, qui est si utile lorsque la brise se fait sentir, et qui ne charge pas l’embarcation.
Lorsque Aramis eut reconnu toutes ces choses, et qu’il se fut montré content du résultat de son inspection:
— Consultons-nous, dit-il, cher Porthos, pour savoir s’il faut essayer de faire sortir la barque par l’extrémité inconnue de la grotte, en suivant la pente et l’ombre du souterrain, ou s’il vaut mieux, à ciel découvert, la faire glisser sur les rouleaux, par les bruyères, en aplanissant le chemin de la petite falaise, qui n’a pas vingt pieds de haut, et donne à son pied, dans la marée, trois ou quatre brasses de bonne eau sur un bon fond.
— Qu’à cela ne tienne, monseigneur, répliqua le patron Yves respectueusement; mais je ne crois pas que par la pente du souterrain et dans l’obscurité où nous serons obligés de manœuvrer notre embarcation, le chemin soit aussi commode qu’en plein air. Je connais bien la falaise, et je puis vous certifier qu’elle est unie comme un gazon de jardin; l’intérieur de la grotte, au contraire, est raboteux; sans compter encore, monseigneur, que, à l’extrémité, nous trouverons le boyau qui mène à la mer, et peut-être le canot n’y passera pas.
— J’ai fait mes calculs, répondit l’évêque, et j’ai la certitude qu’il passerait.
— Soit; je le veux bien, monseigneur, insista le patron; mais Votre Grandeur sait bien que, pour le faire atteindre à l’extrémité du boyau, il faut lever une énorme pierre, celle sous laquelle passe toujours le renard, et qui ferme le boyau comme une porte.
— On la lèvera, dit Porthos; ce n’est rien.
— Oh! je sais que Monseigneur a la force de dix hommes, répliqua Yves; seulement, c’est bien du mal pour Monseigneur.
— Je crois que le patron pourrait avoir raison, dit Aramis. Essayons du ciel ouvert.
— D’autant plus, monseigneur, continua le pêcheur, que nous ne saurions nous embarquer avant le jour, tant il y a de travail, et que, aussitôt que le jour paraîtra, une bonne vedette, placée sur la partie supérieure de la grotte, nous sera nécessaire, indispensable même, pour surveiller les manœuvres des chalands ou des croiseurs qui nous guetteraient.
— Oui, Yves, oui, votre raison est bonne; on va passer sur la falaise.
Et les trois robustes Bretons allaient, plaçant leurs rouleaux sous la barque, la mettre en mouvement, lorsque des aboiements lointains de chiens se firent entendre dans la campagne. Aramis s’élança hors de la grotte; Porthos le suivit.
L’aube teignait de pourpre et de nacre les flots et la plaine; dans le demi-jour, on voyait les petits sapins mélancoliques se tordre sur les pierres, et de longues volées de corbeaux rasaient de leurs ailes noires les maigres champs de sarrasin.
Un quart d’heure encore et le jour serait plein; les oiseaux, réveillés, l’annonçaient joyeusement par leurs chants à toute la nature.
Les aboiements qu’on avait entendus, et qui avaient arrêté les trois pêcheurs prêts à remuer la barque, et fait sortir Aramis et Porthos, se prolongeaient dans une gorge profonde, à une lieue environ de la grotte.
— C’est une meute, dit Porthos; les chiens sont lancés sur une piste.
— Qu’est cela? qui chasse en un pareil moment? pensa Aramis.
— Et par ici, surtout, continua Porthos, par ici où l’on craint l’arrivée des royaux!
— Le bruit se rapproche. Oui, vous avez raison Porthos, les chiens sont sur une trace.
— Eh! mais! s’écria tout à coup Aramis, Yves, Yves, venez donc!
Yves accourut, laissant là le cylindre qu’il tenait encore et qu’il allait placer sous la barque quand cette exclamation de l’évêque interrompit sa besogne.
— Qu’est-ce que cette chasse, patron? dit Porthos.
— Eh! monseigneur, répliqua le Breton, je n’y comprends rien. Ce n’est pas en un pareil moment que le seigneur de Locmaria chasserait. Non; et, pourtant, les chiens...
— À moins qu’ils ne se soient échappés du chenil.
— Non, dit Goennec, ce ne sont pas là les chiens du seigneur de Locmaria.
— Par prudence, reprit Aramis, rentrons dans la grotte; évidemment les voix approchent, et, tout à l’heure, nous saurons à quoi nous en tenir.
Ils rentrèrent; mais ils n’avaient pas fait cent pas dans l’ombre qu’un bruit, semblable au rauque soupir d’une créature effrayée, retentit dans la caverne; et, haletant, rapide, effrayé, un renard passa comme un éclair devant les fugitifs, sauta par-dessus la barque et disparut laissant après lui son fumet âcre, conservé quelques secondes sous les voûtes basses du souterrain.
— Le renard! crièrent les Bretons avec la joyeuse surprise du chasseur.
— Maudits soyons-nous! cria l’évêque, notre retraite est découverte.
— Comment cela? dit Porthos; avons-nous peur d’un renard?
— Eh! mon ami, que dites-vous donc, et que vous inquiétez-vous du renard? Ce n’est pas de lui qu’il s’agit, pardieu! Mais ne savez-vous pas, Porthos, qu’après le renard viennent les chiens, et qu’après les chiens viennent les hommes?
Porthos baissa la tête.
On entendit, comme pour confirmer les paroles d’Aramis, la meute grondeuse arriver avec une effrayante vitesse sur la piste de l’animal.
Six chiens courants débouchèrent au même instant dans la petite lande, avec un bruit de voix qui ressemblait à la fanfare d’un triomphe.
— Voilà bien les chiens, dit Aramis, posté à l’affût derrière une lucarne pratiquée entre deux rochers; quels sont les chasseurs, maintenant?
— Si c’est le seigneur de Locmaria, répondit le patron, il laissera les chiens fouiller la grotte; car il les connaît, et il n’y pénétrera pas lui-même, assuré qu’il sera que le renard sortira de l’autre côté; c’est là qu’il ira l’attendre.
— Ce n’est pas le seigneur de Locmaria qui chasse, répondit l’évêque en pâlissant malgré lui.
— Qui donc, alors? dit Porthos.
— Regardez.
Porthos appliqua son œil à la lucarne et vit, au sommet du monticule, une douzaine de cavaliers qui poussaient leurs chevaux sur la trace des chiens, en criant: «Taïaut!»
— Les gardes! dit-il.
— Oui, mon ami, les gardes du roi.
— Les gardes du roi, dites-vous, monseigneur? s’écrièrent les Bretons en pâlissant à leur tour.
— Et Biscarrat à leur tête, monté sur mon cheval gris, continua Aramis.
Les chiens, au même moment, se précipitèrent dans la grotte comme une avalanche, et les profondeurs de la caverne s’emplirent de leurs cris assourdissants.
— Ah! diable! fit Aramis reprenant tout son sang-froid à la vue de ce danger, certain, inévitable. Je sais bien que nous sommes perdus; mais, au moins, il nous reste une chance: si les gardes qui vont suivre leurs chiens, viennent à s’apercevoir qu’il y a une issue aux grottes, plus d’espoir; car, en entrant ici, ils découvriront la barque et nous-mêmes. Il ne faut pas que les chiens sortent du souterrain. Il ne faut pas que les maîtres y entrent.
— C’est juste, dit Porthos.
— Vous comprenez, ajouta l’évêque avec la rapide précision du commandement: il y a là six chiens, qui seront forcés de s’arrêter à la grosse pierre sous laquelle le renard s’est glissé, mais à l’ouverture trop étroite de laquelle ils seront, eux, arrêtés et tués.
Les Bretons s’élancèrent, le couteau à la main.
Quelques minutes après, un lamentable concert de gémissements, de hurlements mortels; puis, plus rien.
— Bien, dit Aramis froidement. Aux maîtres, maintenant!
— Que faire? dit Porthos.
— Attendre l’arrivée, se cacher et tuer.
— Tuer? répéta Porthos.
— Ils sont seize, dit Aramis, du moins pour le moment.
— Et bien armés, ajouta Porthos avec un sourire de consolation.
— Cela durera dix minutes, dit Aramis. Allons!
Et, d’un air résolu, il prit un mousquet et mit son couteau de chasse entre ses dents.
— Yves, Goennec et son fils, continua Aramis, vont nous passer les mousquets. Vous Porthos, vous ferez feu à bout portant. Nous en aurons abattu huit avant que les autres s’en doutent, c’est certain; puis tous, nous sommes cinq, nous dépêcherons les huit derniers le couteau à la main.
— Et ce pauvre Biscarrat? dit Porthos.
Aramis réfléchit un moment.
— Biscarrat le premier, répliqua-t-il froidement. Il nous connaît.
Chapitre CCLIV — La grotte
Malgré l’espèce de divination qui était le côté remarquable du caractère d’Aramis, l’événement, subissant les chances des choses soumises au hasard, ne s’accomplit pas tout à fait comme l’avait prévu l’évêque de Vannes.
Biscarrat, mieux monté que ses compagnons, arriva le premier à l’ouverture de la grotte, et comprit que, renard et chiens, tout s’était engouffré là. Seulement, frappé de cette terreur superstitieuse qu’imprime naturellement à l’esprit de l’homme toute voie souterraine et sombre, il s’arrêta à l’extérieur de la grotte, et attendit que ses compagnons fussent réunis autour de lui.
— Eh bien? lui demandèrent les jeunes gens tout essoufflés, et ne comprenant rien à son inaction.
— Eh bien! on n’entend plus les chiens; il faut que renard et meute soient engloutis dans ce souterrain.
— Ils ont trop bien mené, dit un des gardes, pour avoir perdu tout à coup la voie. D’ailleurs, on les entendrait rabâcher d’un côté ou de l’autre. Il faut, comme le dit Biscarrat, qu’ils soient dans cette grotte.
— Mais alors, dit un des jeunes gens, pourquoi ne donnent-ils plus de voix?
— C’est étrange, dit un autre.
— Eh bien! mais, fit un quatrième, entrons dans cette grotte. Est-ce qu’il est défendu d’y entrer, par hasard?
— Non, répliqua Biscarrat. Seulement, il y fait noir comme dans un four, et l’on peut s’y rompre le cou.
— Témoins nos chiens, dit un garde, qui se le sont rompu, à ce qu’il paraît.
— Que diable sont-ils devenus? se demandèrent en chœur les jeunes gens.
Et chaque maître appela son chien par son nom, le siffla de sa fanfare favorite, sans qu’un seul répondît, ni à l’appel, ni au sifflet.
— C’est peut-être une grotte enchantée, dit Biscarrat. Voyons.
Et mettant pied à terre, il fit un pas dans la grotte.
— Attends, attends, je t’accompagne, dit un des gardes voyant Biscarrat prêt à disparaître dans la pénombre.
— Non, répondit Biscarrat, il faut qu’il y ait quelque chose d’extraordinaire; ne nous risquons donc pas tous à la fois. Si, dans dix minutes, vous n’avez point de mes nouvelles, vous entrerez, mais tous ensemble, alors.
— Soit, dirent les jeunes gens, qui ne voyaient point, d’ailleurs, pour Biscarrat grand danger à tenter l’entreprise; nous l’attendons.
Et, sans descendre de cheval, ils firent un cercle autour de la grotte.
Biscarrat entra donc seul, et avança dans les ténèbres jusque sous le mousquet de Porthos.
Cette résistance que rencontrait sa poitrine l’étonna; il allongea la main et saisit le canon glacé.
Au même instant, Yves levait sur le jeune homme un couteau, qui allait retomber sur lui de toute la force d’un bras breton, lorsque le poignet de fer de Porthos l’arrêta à moitié chemin.
Puis, comme un grondement sourd, cette voix se fit entendre dans l’obscurité:
— Je ne veux pas qu’on le tue, moi.
Biscarrat se trouvait pris entre une protection et une menace, presque aussi terribles l’une que l’autre.
Si brave que fût le jeune homme, il laissa échapper un cri, qu’Aramis comprima aussitôt, en lui menant un mouchoir sur la bouche.
— Monsieur de Biscarrat, lui dit-il à voix basse, nous ne vous voulons pas de mal, et vous devez le savoir si vous nous avez reconnus; mais, au premier mot, au premier soupir, au premier souffle, nous serons forcés de vous tuer comme nous avons tué vos chiens.
— Oui, je vous reconnais, messieurs, dit tout bas le jeune homme. Mais pourquoi êtes-vous ici? qu’y faites-vous? Malheureux! malheureux! je vous croyais dans le fort.
— Et vous, monsieur, vous deviez nous obtenir des conditions, ce me semble?
— J’ai fait ce que j’ai pu, messieurs; mais...
— Mais?...
— Mais il y a des ordres formels.
— De nous tuer?
Biscarrat ne répondit rien. Il lui en coûtait de parler de corde à des gentilshommes.
Aramis comprit le silence de son prisonnier.
Monsieur Biscarrat, dit-il, vous seriez déjà mort si nous n’avions eu égard à votre jeunesse et à notre ancienne liaison avec votre père; mais vous pouvez encore échapper d’ici en nous jurant que vous ne parlerez pas à vos compagnons de ce que vous avez vu.
— Non seulement je jure que je n’en parlerai point, dit Biscarrat, mais je jure encore que je ferai tout au monde pour empêcher mes compagnons de mettre le pied dans cette grotte.
— Biscarrat! Biscarrat! crièrent du dehors plusieurs voix qui vinrent s’engouffrer comme un tourbillon dans le souterrain.
— Répondez, dit Aramis.
— Me voici! cria Biscarrat.
— Allez, nous nous reposons sur votre loyauté.
Et il lâcha le jeune homme.
Biscarrat remonta vers la lumière.
— Biscarrat! Biscarrat! crièrent les voix plus rapprochées.
Et l’on vit se projeter à l’intérieur de la grotte les ombres de plusieurs formes humaines.
Biscarrat s’élança au-devant de ses amis pour les arrêter, et les rejoignit comme ils commençaient à s’aventurer dans le souterrain.
Aramis et Porthos prêtèrent l’oreille avec l’attention de gens qui jouent leur vie sur un souffle de l’air.
Biscarrat avait regagné l’entrée de la grotte, suivi de ses amis.
— Oh! oh! dit l’un d’eux en arrivant au jour, comme tu es pâle!
— Pâle! s’écria un autre; tu veux dire livide?
— Moi? fit le jeune homme essayant de rappeler toute sa puissance sur lui même.
— Mais, au nom du Ciel, que t’est-il donc arrivé? demandèrent toutes les voix.
— Tu n’as pas une goutte de sang dans les veines, mon pauvre ami, fit un autre en riant.
— Messieurs, c’est sérieux, dit un autre; il va se trouver mal; avez-vous des sels?
Et tous éclatèrent de rire. Toutes ces interpellations, toutes ces railleries se croisaient autour de Biscarrat, comme se croisent au milieu du feu les balles dans une mêlée.
Il reprit ses forces sous ce déluge d’interrogations.
— Que voulez-vous que j’aie vu? demanda-t-il. J’avais très chaud quand je suis entré dans cette grotte, j’y ai été saisi par le froid; voilà tout.
— Mais les chiens, les chiens, les as-tu revus? en as-tu entendu parler? en as-tu eu des nouvelles?
— Il faut croire qu’ils ont pris une autre voie, dit Biscarrat.
— Messieurs, dit un des jeunes gens, il y a, dans ce qui se passe, dans la pâleur et dans le silence de notre ami, un mystère que Biscarrat ne veut pas, ou ne peut sans doute pas révéler. Seulement, et c’est chose sûre, Biscarrat a vu quelque chose dans la grotte. Eh bien! moi, je suis curieux de voir ce qu’il a vu, fût-ce le diable. À la grotte, messieurs! à la grotte!
— À la grotte! répétèrent toutes les voix.
Et l’écho du souterrain alla porter comme une menace à Porthos et à Aramis ces mots: «À la grotte! à la grotte!»
Biscarrat se jeta au-devant de ses compagnons.
— Messieurs! messieurs! s’écria-t-il, au nom du Ciel n’entrez pas!
— Mais qu’y a-t-il donc de si effrayant dans ce souterrain? demandèrent plusieurs voix.
— Voyons, parle, Biscarrat.
— Décidément, c’est le diable qu’il a vu, répéta celui qui avait déjà avancé cette hypothèse.
— Eh bien! mais, s’il l’a vu, s’écria un autre, qu’il ne soit pas égoïste, et qu’il nous le laisse voir à notre tour.
— Messieurs! messieurs! de grâce! insista Biscarrat.
— Voyons, laisse-nous passer.
— Messieurs, je vous en supplie, n’entrez pas!
— Mais tu es bien entré, toi?
Alors, un des officiers qui, d’un âge plus mûr que les autres, était resté en arrière jusque-là et n’avait rien dit, s’avança:
— Messieurs, dit-il d’un ton calme qui contrastait avec l’animation des jeunes gens, il y a là-dedans quelqu’un ou quelque chose qui n’est pas le diable, mais qui, quel qu’il soit, a eu assez de pouvoir pour faire taire nos chiens. Il faut savoir quel est ce quelqu’un ou ce quelque chose.
Biscarrat tenta un dernier effort pour arrêter ses amis; mais ce fut un effort inutile. Vainement il se jeta au-devant des plus téméraires; vainement il se cramponna aux roches pour barrer le passage, la foule des jeunes gens fit irruption dans la caverne, sur les pas de l’officier qui avait parlé le dernier, mais qui, le premier, s’était élancé l’épée à la main pour affronter le danger inconnu.
Biscarrat, repoussé par ses amis, ne pouvant les accompagner, sous peine de passer aux yeux de Porthos et d’Aramis pour un traître et un parjure, alla, l’oreille tendue et les mains encore suppliantes, s’appuyer contre les parois rugueuses d’un rocher, qu’il jugeait devoir être exposé au feu des mousquetaires.
Quant aux gardes, ils pénétraient de plus en plus avec des cris qui s’affaiblissaient à mesure qu’ils s’enfonçaient dans le souterrain.
Tout à coup, une décharge de mousqueterie, grondant comme un tonnerre, éclata sous les voûtes.
Deux ou trois balles vinrent s’aplatir sur le rocher auquel s’appuyait Biscarrat.
Au même instant, des soupirs, des hurlements et des imprécations s’élevèrent, et cette petite troupe de gentilshommes reparut, quelques-uns pâles, quelques-uns sanglants, tous enveloppés d’un nuage de fumée que l’air extérieur semblait aspirer du fond de la caverne.
— Biscarrat! Biscarrat! criaient les fuyards, tu savais qu’il y avait une embuscade dans cette caverne, et tu ne nous as pas prévenus!
— Biscarrat! tu es cause que quatre de nous sont tués; malheur à toi, Biscarrat!
— Tu es cause que je suis blessé à mort, dit un des jeunes gens en recueillant son sang dans sa main, et en le jetant au visage de Biscarrat; que mon sang retombe sur toi!
Et il roula agonisant aux pieds du jeune homme.
— Mais, au moins, dis-nous qui est là! s’écrièrent plusieurs voix furieuses.
Biscarrat se tut.
— Dis-le ou meurs! s’écria le blessé en se relevant sur un genou, et en levant sur son compagnon un bras armé d’un fer inutile.
Biscarrat se précipita vers lui, ouvrant sa poitrine au coup; mais le blessé retomba pour ne plus se relever, en poussant un soupir, le dernier.
Biscarrat, les cheveux hérissés, les yeux hagards, la tête perdue, s’avança vers l’intérieur de la caverne, en disant:
— Vous avez raison, mort à moi qui ai laissé assassiner mes compagnons! je suis un lâche!
Et, jetant loin de lui son épée, car il voulait mourir sans se défendre, il se précipita, tête baissée, dans le souterrain.
Les autres jeunes gens l’imitèrent.
Onze, qui restaient de seize, plongèrent avec lui dans le gouffre.
Mais ils n’allèrent pas plus loin que les premiers: une seconde décharge en coucha cinq sur le sable glacé, et comme il était impossible de voir d’où partait cette foudre mortelle, les autres reculèrent avec une épouvante qui peut mieux se peindre que s’exprimer.
Mais, loin de fuir comme les autres, Biscarrat, demeuré sain et sauf, s’assit sur un quartier de roc et attendit.
Il ne restait plus que six gentilshommes.
— Sérieusement, dit un des survivants, est-ce le diable?
— Ma foi! c’est bien pis, dit un autre.
— Demandons à Biscarrat; il le sait, lui.
— Où est Biscarrat?
Les jeunes gens regardèrent autour d’eux, et virent que Biscarrat manquait à l’appel.
— Il est mort! dirent deux ou trois voix.
— Non pas, répondit un autre, je l’ai vu, moi, au milieu de la fumée, s’asseoir tranquillement sur un rocher; il est dans la caverne, il nous attend.
— Il faut qu’il connaisse ceux qui y sont.
— Et comment les connaîtrait-il?
— Il a été prisonnier des rebelles.
— C’est vrai. Eh bien! appelons-le, et sachons par lui à qui nous avons affaire.
Et toutes les voix crièrent:
— Biscarrat! Biscarrat!
Mais Biscarrat ne répondit point.
— Bon! dit l’officier qui avait montré tant de sang-froid dans cette affaire, nous n’avons plus besoin de lui, voilà des renforts qui nous arrivent.
En effet, une compagnie des gardes, laissée en arrière par leurs officiers, que l’ardeur de la chasse avait emportés, soixante-quinze à quatre-vingts hommes à peu près, arrivait en bel ordre, guidée par le capitaine et le premier lieutenant. Les cinq officiers coururent au-devant de leurs soldats et, dans un langage dont l’éloquence est facile à concevoir, ils expliquèrent l’aventure et demandèrent secours.
Le capitaine les interrompit.
— Où sont vos compagnons? demanda-t-il.
— Morts!
— Mais vous étiez seize!
— Dix sont morts, Biscarrat est dans la caverne, et nous voilà cinq.
— Biscarrat est donc prisonnier?
— Probablement.
— Non, car le voici; voyez.
En effet, Biscarrat apparaissait à l’ouverture de la grotte.
— Il nous fait signe de venir, dirent les officiers. Allons!
— Allons! répéta toute la troupe.
— Monsieur, dit le capitaine s’adressant à Biscarrat, on m’assure que vous savez quels sont les hommes qui sont dans cette grotte et qui font cette défense désespérée. Au nom du roi, je vous somme de déclarer ce que vous savez.
— Mon capitaine, dit Biscarrat, vous n’avez plus besoin de me sommer, ma parole m’a été rendue à l’instant même, et je viens au nom de ces hommes.
— Me dire qu’ils se rendent?
— Vous dire qu’ils sont décidés à se défendre jusqu’à la mort, si on ne leur accorde pas bonne composition.
— Combien sont-ils donc?
— Ils sont deux, dit Biscarrat.
— Ils sont deux, et veulent nous imposer des conditions?
— Ils sont deux, et nous ont déjà tué dix hommes, dit Biscarrat.
— Quels gens est-ce donc? des géants?
— Mieux que cela. Vous rappelez-vous l’histoire du bastion Saint-Gervais, mon capitaine?
— Oui, où quatre mousquetaires du roi ont tenu contre toute une armée?
— Eh bien! ces deux hommes étaient de ces mousquetaires.
— Vous les appelez?...
— À cette époque, on les appelait Porthos et Aramis. Aujourd’hui, on les appelle M. d’Herblay et M. du Vallon.
— Et quel intérêt ont-ils dans tout ceci?
— Ce sont eux qui tenaient Belle-Île pour M. Fouquet.
Un murmure courut parmi les soldats à ces deux mots. «Porthos et Aramis.»
— Les mousquetaires! les mousquetaires! répétaient-ils.
Et, chez tous ces braves jeunes gens, l’idée qu’ils allaient avoir à lutter contre deux des plus vieilles gloires de l’armée faisait courir un frisson, moitié d’enthousiasme, moitié de terreur.
C’est qu’en effet ces quatre noms, d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis, étaient vénérés par tout ce qui portait une épée, comme dans l’Antiquité étaient vénérés les noms d’Hercule, de Thésée, de Castor et de Pollux.
— Deux hommes! s’écria le capitaine, et ils nous ont tué dix officiers en deux décharges. C’est impossible, monsieur Biscarrat.
— Eh! mon capitaine, répondit celui-ci, je ne vous dis point qu’ils n’ont pas avec eux deux ou trois hommes comme les mousquetaires du bastion Saint-Gervais avaient avec eux trois ou quatre domestiques; mais croyez-moi, capitaine, j’ai vu ces gens-là, j’ai été pris par eux, je les connais; ils suffiraient à eux seuls pour détruire tout un corps d’armée.
— C’est ce que nous allons voir, dit le capitaine, et cela dans un moment. Attention, messieurs!
Sur cette réponse, personne ne bougea plus, et chacun s’apprêta à obéir.
Biscarrat seul risqua une dernière tentative.
— Monsieur, dit-il à voix basse, croyez-moi, passons notre chemin; ces deux hommes, ces deux lions que l’on va attaquer se défendront jusqu’à la mort. Ils nous ont déjà tué dix hommes; ils en tueront encore le double, et finiront par se tuer eux-mêmes plutôt que de se rendre. Que gagnerons-nous à les combattre?
— Nous y gagnerons, monsieur, la conscience de n’avoir pas fait reculer quatre-vingts gardes du roi devant deux rebelles. Si j’écoutais votre conseil, monsieur, je serais un homme déshonoré, et, en me déshonorant, je déshonorerais l’armée. En avant, vous autres!
Et il marcha le premier jusqu’à l’ouverture de la grotte.
Arrivé là, il fit halte.
Cette halte avait pour but de donner à Biscarrat et à ses compagnons le temps de lui dépeindre l’intérieur de la grotte. Puis, quand il crut avoir une connaissance suffisante des lieux, il divisa la compagnie en trois corps, qui devaient entrer successivement en faisant un feu nourri dans toutes les directions. Sans doute, à cette attaque, on perdrait cinq hommes encore, dix peut-être; mais certes, on finirait par prendre les rebelles, puisqu’il n’y avait pas d’issue, et que, à tout prendre, deux hommes n’en pouvaient pas tuer quatre-vingts.
— Mon capitaine, demanda Biscarrat, je demande à marcher à la tête du premier peloton.
— Soit! répondit le capitaine. Vous en avez tout l’honneur. C’est un cadeau que je vous fais.
— Merci! répondit le jeune homme avec toute la fermeté de sa race.
— Prenez votre épée, alors.
— J’irai ainsi que je suis, mon capitaine, dit Biscarrat; car je ne vais pas pour tuer, mais pour être tué.
Et, se plaçant à la tête du premier peloton, le front découvert et les bras croisés:
— Marchons, messieurs! dit-il.
Chapitre CCLV — Un chant d’Homère
Il est temps de passer dans l’autre camp et de décrire à la fois les combattants et le champ de bataille.
Aramis et Porthos s’étaient engagés dans la grotte de Locmaria pour y trouver le canot tout amarré, ainsi que les trois Bretons leurs aides, et ils espéraient d’abord faire passer la barque par la petite issue du souterrain, en dérobant de cette façon leurs travaux et leur fuite. L’arrivée du renard et des chiens les avait contraints de rester cachés.
La grotte s’étendait l’espace d’à peu près cent toises, jusqu’à un petit talus dominant une crique. Jadis temple des divinités païennes, alors que Belle-Île s’appelait encore Calonèse, cette grotte avait vu s’accomplir plus d’un sacrifice humain dans ses mystérieuses profondeurs.
On pénétrait dans le premier entonnoir de cette caverne par une pente douce, au-dessus de laquelle des roches entassées formaient une arcade basse; l’intérieur mal uni quant au sol, dangereux par les inégalités rocailleuses de la voûte, se subdivisait en plusieurs compartiments, qui se commandaient l’un l’autre et se dominaient moyennant quelques degrés raboteux, rompus, soudés de droite et de gauche dans d’énormes piliers naturels.
Au troisième compartiment, la voûte était si basse, le couloir si étroit, que la barque eût à peine passé en touchant les deux murs; néanmoins, dans un moment de désespoir, le bois s’assouplit, la pierre devient complaisante sous le souffle de la volonté humaine.
Telle était la pensée d’Aramis, lorsque, après avoir engagé le combat, il se décidait à la fuite, fuite assurément dangereuse, puisque tous les assaillants n’étaient pas morts, et que, en admettant la possibilité de mettre la barque en mer on se fût enfui au grand jour, devant les vaincus, si intéressés, en reconnaissant leur petit nombre, à faire poursuivre leurs vainqueurs.
Quand les deux décharges eurent tué dix hommes, Aramis, habitué aux détours du souterrain, les alla reconnaître un à un, les compta, car la fumée l’empêchait de voir au-dehors, et sur-le-champ il commanda que le canot fût roulé jusqu’à la grosse pierre, clôture de l’issue libératrice.
Porthos rassembla ses forces, prit le canot dans ses deux bras et le souleva, tandis que les Bretons faisaient courir les rouleaux avec rapidité.
On était descendu dans le troisième compartiment, on était arrivé à la pierre qui murait l’issue.
Porthos saisit cette pierre gigantesque à sa base, appuya dessus sa robuste épaule, et donna un coup qui fit craquer cette muraille. Une nuée de poussière tomba de la voûte avec les cendres de dix mille générations d’oiseaux de mer, dont les nids s’accrochaient comme un ciment à ce rocher.
Au troisième choc, la pierre céda, elle oscilla une minute. Porthos, s’adossant aux roches voisines, fit de son pied un arc-boutant qui chassa le bloc hors des entassements calcaires qui lui servaient de gonds et de scellements.
La pierre tombée, on aperçut le jour, radieux, qui se précipita dans ce souterrain par l’encadrement de la sortie, et la mer bleue apparut aux Bretons enchantés.
On commença dès lors à monter la barque sur cette barricade. Vingt toises encore et elle pouvait glisser dans l’océan.
C’est pendant ce temps que la compagnie arriva, fut rangée par le capitaine et disposée pour l’escalade ou pour l’assaut.
Aramis surveillait tout pour favoriser les travaux de ses amis.
Il vit ce renfort, il compta les hommes, il se convainquit avec un seul coup d’œil de l’infranchissable péril où un nouveau combat les allait engager.
S’enfuir sur la mer au moment où le souterrain allait être envahi, impossible!
En effet, le jour, qui venait d’éclairer les deux derniers compartiments, eût montré aux soldats la barque roulant vers la mer, les deux rebelles à portée de mousquet et une de leurs décharges criblait le bateau, si elle ne tuait pas les cinq navigateurs.
En outre, en supposant tout, si la barque échappait avec les hommes qui la montaient, comment l’alarme ne serait-elle pas donnée? comment un avis ne serait-il pas envoyé aux chalands royaux? comment le pauvre canot, traqué sur mer et guetté sur terre, ne succomberait-il pas avant la fin du jour? Aramis, fouillant avec rage ses cheveux grisonnants, invoqua l’assistance de Dieu et l’assistance du démon.
Appelant Porthos, qui travaillait à lui seul plus que rouleaux et rouleurs:
— Ami, dit-il tout bas, il vient d’arriver un renfort à nos adversaires.
— Ah! fit tranquillement Porthos; que faire alors?
— Recommencer le combat, fit Aramis, c’est encore chanceux.
— Oui, dit Porthos, car il est difficile que, sur deux, on ne tue pas l’un de nous, et certainement, si l’un de nous était tué, l’autre se ferait tuer aussi.
Porthos dit ces mots avec ce naturel héroïque qui, chez lui, grandissait de toutes les forces de la matière.
Aramis sentit comme un coup d’éperon à son cœur.
— Nous ne serons tués ni l’un ni l’autre si vous faites ce que je vais vous dire, ami Porthos.
— Dites.
— Ces gens vont descendre dans la grotte.
— Oui.
— Nous en tuerons une quinzaine, mais pas davantage.
— Combien sont-ils en tout? demanda Porthos.
— Il leur est arrivé un renfort de soixante-quinze hommes.
— Soixante-quinze et cinq, quatre-vingts... Ah! ah! fit Porthos.
— S’ils font feu ensemble, ils nous cribleront de balles.
— Assurément.
— Sans compter, ajouta Aramis, que les détonations peuvent occasionner des éboulements dans la caverne.
— Tout à l’heure, en effet, dit Porthos, un éclat de roche m’a un peu déchiré l’épaule.
— Voyez-vous!
— Mais ce n’est rien.
— Prenons vite un parti. Nos Bretons vont continuer de rouler le canot vers la mer.
— Très bien.
— Nous deux, nous garderons ici la poudre, les balles et les mousquets.
— Mais à deux, mon cher Aramis, nous ne tirerons jamais trois coups de mousqueterie ensemble, dit naïvement Porthos; le moyen de la mousqueterie est mauvais.
— Trouvez-en donc un autre.
— Je l’ai trouvé! fit tout à coup le géant. Je vais me mettre en embuscade derrière le pilier avec cette barre de fer, et, invisible, inattaquable, lorsqu’ils seront entrés par flots, je laisse tomber ma barre sur les crânes trente fois par minute! Hein! qu’en dites-vous, du projet? vous sourit-il?
— Excellent, cher ami, parfait! j’approuve fort; seulement, vous les effraierez, et la moitié restera dehors pour nous prendre par la famine. Ce qu’il nous faut, mon bon ami, c’est la destruction entière de la troupe; un seul homme resté debout nous perd.
— Vous avez raison, mon ami; mais comment les attirer, je vous prie?
— En ne bougeant pas, mon bon Porthos.
— Ne bougeons pas; mais, quand il seront tous bien réunis?...
— Alors, laissez-moi faire, j’ai une idée.
— S’il en est ainsi, et que votre idée soit bonne... et elle doit être bonne, votre idée... je suis tranquille.
— En embuscade, Porthos, et comptez tous ceux qui entreront.
— Mais vous, que ferez-vous?
— Ne vous inquiétez pas de moi; j’ai ma besogne.
— J’entends des voix, ce me semble.
— Ce sont eux. À votre poste!... Tenez-vous à la portée de ma voix et de ma main.
Porthos se réfugia dans le second compartiment qui était absolument noir.
Aramis se glissa dans le troisième; le géant tenait en main une barre de fer du poids de cinquante livres. Porthos maniait avec une facilité merveilleuse ce levier qui avait servi à faire rouler la barque.
Pendant ce temps, les Bretons poussaient le canot jusqu’à la falaise.
Dans le compartiment éclairé, Aramis, baissé, caché, s’occupait à une manœuvre mystérieuse.
On entendit un commandement proféré à voix haute. C’était le dernier ordre du capitaine commandant. Vingt-cinq hommes sautèrent des roches supérieures dans le premier compartiment de la grotte, et, ayant pris terre, ils se mirent à faire feu.
Les échos grondèrent, des sifflements sillonnèrent la voûte, une fumée opaque emplit l’espace.
— À gauche! à gauche! cria Biscarrat, qui, dans son premier assaut, avait vu le passage de la seconde chambre, et qui, animé par l’odeur de la poudre, voulait guider ses soldats de ce côté.
La troupe se précipita effectivement à gauche; le couloir allait se rétrécissant; Biscarrat, les mains étendues, dévoué à la mort, marchait en avant des mousquets.
— Venez! venez! cria-t-il, je vois du jour!
— Frappez, Porthos! cria la voix sépulcrale d’Aramis.
Porthos poussa un soupir, mais il obéit.
La barre de fer tomba d’aplomb sur la tête de Biscarrat, qui fut tué sans avoir achevé son cri. Puis le levier formidable se leva et s’abaissa dix fois en dix secondes et fit dix cadavres.
Les soldats ne voyaient rien; ils entendaient des cris, des soupirs; ils foulaient des corps, mais n’avaient pas encore compris, et montaient en trébuchant les uns sur les autres.
L’implacable barre, tombant toujours, anéantit le premier peloton sans qu’un seul bruit eût averti le deuxième, qui s’avançait tranquillement.
Seulement, ce second peloton, commandé par le capitaine, avait brisé un maigre sapin qui poussait sur la falaise, et de ses branches résineuses, tordues ensemble, le capitaine s’était fait un flambeau.
En arrivant à ce compartiment où Porthos, pareil à l’ange exterminateur, avait détruit tout ce qu’il avait touché, le premier rang recula d’épouvante. Nulle fusillade n’avait répondu à la fusillade des gardes, et cependant on heurtait un monceau de cadavres, on marchait littéralement dans le sang.
Porthos était toujours derrière son pilier.
Le capitaine, en éclairant, avec la lumière tremblante du sapin enflammé, cet effroyable carnage dont il cherchait vainement la cause, recula jusqu’au pilier derrière lequel était caché Porthos.
Alors une main gigantesque sortit de l’ombre, se colla à la gorge du capitaine, qui poussa un sourd râlement; ses bras s’étendirent battant l’air, la torche tomba et s’éteignit dans le sang.
Une seconde après, le corps du capitaine tombait près de la torche éteinte, et ajoutait un cadavre de plus au monceau de cadavres qui barrait le chemin.
Tout cela s’était fait mystérieusement comme une chose magique. Au râlement du capitaine, les hommes qui l’accompagnaient s’étaient retournés; ils avaient vu ses bras ouverts, ses yeux sortant de leur orbite; puis, la torche tombée, ils étaient restés dans l’obscurité.
Par un mouvement irréfléchi, instinctif, machinal, le lieutenant cria:
— Feu!
Aussitôt une volée de coups de mousquet crépita, tonna, hurla dans la caverne en arrachant d’énormes morceaux aux voûtes.
La caverne s’éclaira un instant à cette fusillade, puis rentra immédiatement dans une obscurité rendue plus profonde encore par la fumée.
Il se fit alors un grand silence, troublé seulement par les pas de la troisième brigade, qui entrait dans le souterrain.
Chapitre CCLVI — La mort d’un titan
Au moment où Porthos, plus habitué à l’obscurité que tous ces hommes venant du jour, regardait autour de lui pour voir si, dans cette nuit, Aramis ne lui ferait pas quelque signal, il se sentit doucement toucher le bras, et une voix faible comme un souffle murmura tout bas à son oreille:
— Venez.
— Oh! fit Porthos.
— Chut! dit Aramis encore plus bas.
Et, au milieu du bruit de la troisième brigade qui continuait d’avancer, au milieu des imprécations des gardes restés debout, des moribonds râlant leur dernier soupir, Aramis et Porthos glissèrent inaperçus le long des murailles granitiques de la caverne.
Aramis conduisit Porthos dans l’avant-dernier compartiment, et lui montra, dans un enfoncement de la muraille, un baril de poudre pesant soixante à quatre-vingts livres, auquel il venait d’attacher une mèche.
— Ami, dit-il à Porthos, vous allez prendre ce baril, dont je vais, moi allumer la mèche, et vous le jetterez au milieu de nos ennemis: le pouvez-vous?
— Parbleu! répliqua Porthos.
Et il souleva le petit tonneau d’une seule main.
— Allumez.
— Attendez, dit Aramis, qu’ils soient bien tous massés, et puis, mon Jupiter, lancez votre foudre au milieu d’eux.
— Allumez, répéta Porthos.
— Moi, continua Aramis, je vais joindre nos Bretons et les aider à mettre le canot à la mer. Je vous attendrai au rivage; lancez ferme et accourez à nous.
— Allumez, dit une dernière fois Porthos.
— Vous avez compris? dit Aramis.
— Parbleu! dit encore Porthos, en riant d’un rire qu’il n’essayait pas même d’éteindre; quand on m’explique, je comprends; allez, et donnez-moi le feu.
Aramis donna l’amadou brûlant à Porthos, qui lui tendit son bras à serrer à défaut de la main.
Aramis serra de ses deux mains le bras de Porthos et se replia jusqu’à l’issue de la caverne, où les trois rameurs attendaient.
Porthos, demeuré seul, approcha bravement l’amadou de la mèche.
L’amadou, faible étincelle, principe premier d’un immense incendie, brilla dans l’obscurité comme une luciole volante, puis vint se souder à la mèche qu’il enflamma, et dont Porthos activa la flamme avec son souffle.
La fumée s’était un peu dissipée, et, à la lueur de cette mèche pétillante, on put, pendant une ou deux secondes, distinguer les objets.
Ce fut un court mais splendide spectacle, que celui de ce géant, pâle, sanglant et le visage éclairé par le feu de la mèche qui brûlait dans l’ombre.
Les soldats le virent. Ils virent ce baril qu’il tenait dans sa main. Ils comprirent ce qui allait se passer.
Alors, ces hommes, déjà pleins d’effroi à la vue de ce qui s’était accompli, pleins de terreur en songeant à ce qui allait s’accomplir, poussèrent tous à la fois, un hurlement d’agonie.
Les uns essayèrent de s’enfuir, mais ils rencontrèrent la troisième brigade qui leur barrait le chemin; les autres, machinalement, mirent en joue et firent feu avec leurs mousquets déchargés; d’autres enfin tombèrent à genoux.
Deux ou trois officiers crièrent à Porthos pour lui promettre la liberté s’il leur donnait la vie.
Le lieutenant de la troisième brigade criait de faire feu; mais les gardes avaient devant eux leurs compagnons effarés qui servaient de rempart vivant à Porthos.
Nous l’avons dit, cette lumière produite par le souffle de Porthos sur l’amadou et la mèche ne dura que deux secondes; mais, pendant ces deux secondes, voici ce qu’elle éclaira: d’abord le géant grandissant dans l’obscurité; puis, à dix pas de lui, un amas de corps sanglants, écrasés, broyés, au milieu desquels vivait encore un dernier frémissement d’agonie, qui soulevait la masse, comme une dernière respiration soulève les flancs d’un monstre informe expirant dans la nuit. Chaque souffle de Porthos, en ravivant la mèche, envoyait sur cet amas de cadavres un ton sulfureux, coupé de larges tranches de pourpre.
Outre ce groupe principal, semé dans la grotte, selon que le hasard de la mort ou la surprise du coup les avait étendus, quelques cadavres isolés semblaient menacer par leurs blessures béantes.
Au-dessus de ce sol pétri d’une fange de sang, montaient, mornes et scintillants, les piliers trapus de la caverne, dont les nuances, chaudement accentuées, poussaient en avant les parties lumineuses.
Et tout cela était vu au feu tremblotant d’une mèche correspondant à un baril de poudre, c’est-à-dire à une torche, qui, en éclairant la mort passée, montrait la mort à venir.
Comme je l’ai dit, ce spectacle ne dura qu’une ou deux secondes. Pendant ce court espace de temps, un officier de la troisième brigade réunit huit gardes armés de mousquets, et, par une trouée, leur ordonna de faire feu sur Porthos.
Mais ceux qui recevaient l’ordre de tirer tremblaient tellement qu’à cette décharge trois hommes tombèrent, et que les cinq autres balles allèrent en sifflant rayer la voûte, sillonner la terre ou creuser les parois de la caverne.
Un éclat de rire répondit à ce tonnerre; puis le bras du géant se balança, puis on vit passer dans l’air, pareille à une étoile filante, la traînée de feu.
Le baril, lancé à trente pas, franchit la barricade de cadavres, et alla tomber dans un groupe hurlant de soldats qui se jetèrent à plat ventre.
L’officier avait suivi en l’air la brillante traînée; il voulut se précipiter sur le baril pour en arracher la mèche avant qu’elle n’atteignit la poudre qu’il recélait.
Dévouement inutile: l’air avait activé la flamme attachée au conducteur; la mèche, qui, en repos, eût brûlé cinq minutes, se trouva dévorée en trente secondes, et l’œuvre infernale éclata.
Tourbillons furieux, sifflements du soufre et du nitre, ravages dévorants du feu qui creuse, tonnerre épouvantable de l’explosion, voilà ce que cette seconde, qui suivit les deux secondes que nous avons décrites, vit éclore dans cette caverne, égale en horreurs à une caverne de démons.
Les rochers se fendaient comme des planches de sapin sous la cognée. Un jet de feu, de fumée, de débris, s’élança du milieu de la grotte, s’élargissant à mesure qu’il montait. Les grands murs de silex s’inclinèrent pour se coucher dans le sable, et le sable lui-même, instrument de douleur lancé hors de ses couches durcies, alla cribler les visages avec ses myriades d’atomes blessants.
Les cris, les hurlements, les imprécations et les existences, tout s’éteignit dans un immense fracas; les trois premiers compartiments devinrent un gouffre dans lequel retomba un à un, suivant sa pesanteur, chaque débris végétal, minéral ou humain.
Puis le sable et la cendre, plus légers, tombèrent à leur tour, s’étendant comme un linceul grisâtre et fumant sur ces lugubres funérailles.
Et maintenant, cherchez dans ce brûlant tombeau, dans ce volcan souterrain, cherchez les gardes du roi aux habits bleus galonnés d’argent.
Cherchez les officiers brillants d’or, cherchez les armes sur lesquelles ils avaient compté pour se défendre, cherchez les pierres qui les ont tués; cherchez le sol qui les portait.
Un seul homme a fait de tout cela un chaos plus confus, plus informe, plus terrible que le chaos qui existait une heure avant que Dieu eût eu l’idée de créer le monde.
Il ne resta rien des trois premiers compartiments, rien que Dieu lui-même pût reconnaître pour son ouvrage.
Quant à Porthos, après avoir lancé le baril de poudre au milieu des ennemis, il avait fui, selon le conseil d’Aramis, et gagné le dernier compartiment, dans lequel pénétraient, par l’ouverture, l’air, le jour et le soleil.
Aussi, à peine eut-il tourné l’angle qui séparait le troisième compartiment du quatrième, qu’il aperçut à cent pas de lui la barque balancée par les flots; là étaient ses amis; là était la liberté; là était la vie après la victoire.
Encore six de ses formidables enjambées, et il était hors de la voûte; hors de la voûte, deux ou trois vigoureux élans, et il touchait au canot.
Soudain, il sentit ses genoux fléchir: ses genoux semblaient vides, ses jambes mollissaient sous lui.
— Oh! oh! murmura-t-il étonné, voilà que ma fatigue me reprend; voilà que je ne peux plus marcher. Qu’est-ce à dire?
À travers l’ouverture, Aramis l’apercevait et ne comprenait pas pourquoi il s’arrêtait ainsi.
— Venez, Porthos! criait Aramis, venez! venez vite!
— Oh! répondit le géant en faisant un effort qui tendit inutilement tous les muscles de son corps, je ne puis.
En disant ces mots, il tomba sur ses genoux; mais, de ses mains robustes, il se cramponna aux roches et se releva.
— Vite! vite! répéta Aramis en se courbant vers le rivage, comme pour attirer Porthos avec ses bras.
— Me voici, balbutia Porthos en réunissant toutes ses forces pour faire un pas de plus.
— Au nom du Ciel! Porthos, arrivez! arrivez! le baril va sauter!
— Arrivez, monseigneur, crièrent les Bretons à Porthos, qui se débattait comme dans un rêve.
Mais il n’était plus temps: l’explosion retentit, la terre se crevassa, la fumée, qui s’élança par les larges fissures, obscurcit le ciel, la mer reflua comme chassée par le souffle du feu qui jaillit de la grotte comme de la gueule d’une gigantesque chimère; le reflux emporta la barque à vingt toises, toutes les roches craquèrent à leur base, et se séparèrent comme des quartiers sous l’effort des coins; on vit s’élancer une portion de la voûte enlevée au ciel comme par des fils rapides; le feu rose et vert du soufre, la noire lave des liquéfactions argileuses, se heurtèrent et se combattirent un instant sous un dôme majestueux de fumée; puis on vit osciller d’abord, puis se pencher, puis tomber successivement les longues arêtes de rocher que la violence de l’explosion n’avait pu déraciner de leurs socles séculaires; ils se saluaient les uns les autres comme des vieillards graves et lents, puis se prosternaient couchés à jamais dans leur poudreuse tombe.
Cet effroyable choc parut rendre à Porthos les forces qu’il avait perdues; il se releva, géant lui-même entre ces géants. Mais, au moment où il fuyait entre la double haie de fantômes granitiques, ces derniers, qui n’étaient plus soutenus par les chaînons correspondants, commencèrent à rouler avec fracas autour de ce Titan qui semblait précipité du ciel au milieu des rochers qu’il venait de lancer contre lui.
Porthos sentit trembler sous ses pieds le sol ébranlé par ce long déchirement. Il étendit à droite et à gauche ses vastes mains pour repousser les rochers croulants. Un bloc gigantesque vint s’appuyer à chacune de ses paumes étendues; il courba la tête, et une troisième masse granitique vint s’appesantir entre ses deux épaules.
Un instant, les bras de Porthos avaient plié; mais l’hercule réunit toutes ses forces, et l’on vit les deux parois de cette prison dans laquelle il était enseveli s’écarter lentement et lui faire place. Un instant, il apparut dans cet encadrement de granit comme l’ange antique du chaos; mais, en écartant les roches latérales, il ôta son point d’appui au monolithe qui pesait sur ses fortes épaules, et le monolithe, s’appuyant de tout son poids précipita le géant sur ses genoux. Les roches latérales, un instant écartées, se rapprochèrent et vinrent ajouter leur poids au poids primitif, qui eût suffi pour écraser dix hommes.
Le géant tomba sans crier à l’aide; il tomba en répondant à Aramis par des mots d’encouragement et d’espoir, car un instant, grâce au puissant arc-boutant de ses mains, il put croire que, comme Encelade, il secouerait ce triple poids. Mais, peu à peu, Aramis vit le bloc s’affaisser; les mains crispées un instant, les bras roidis par un dernier effort, plièrent, les épaules tendues s’affaissèrent déchirées, et la roche continua de s’abaisser graduellement.
— Porthos! Porthos! criait Aramis en s’arrachant les cheveux, Porthos, où es-tu? Parle!
— Là! là! murmurait Porthos d’une voix qui s’éteignait; patience! patience!
À peine acheva-t-il ce dernier mot l’impulsion de la chute augmenta la pesanteur; l’énorme roche s’abattit, pressée par les deux autres qui s’abattirent sur elle et engloutit Porthos dans un sépulcre de pierres brisées.
En entendant la voix expirante de son ami, Aramis avait sauté à terre. Deux des Bretons le suivirent un levier à la main, un seul suffisant pour garder la barque. Les derniers râles du vaillant lutteur les guidèrent dans les décombres.
Aramis, étincelant, superbe, jeune comme à vingt ans, s’élança vers la triple masse, et de ses mains délicates, comme des mains de femme, leva par un miracle de vigueur un coin de l’immense sépulcre de granit. Alors, il entrevit dans les ténèbres de cette fosse l’œil brillant de son ami, à qui la masse soulevée un instant venait de rendre la respiration. Aussitôt les deux hommes se précipitèrent, se cramponnèrent au levier de fer, réunissant leur triple effort, non pas pour le soulever, mais pour le maintenir. Tout fut inutile: les trois hommes plièrent lentement avec des cris de douleur, et la rude voix de Porthos, les voyant s’épuiser dans une lutte inutile, murmura d’un ton railleur ces mots suprêmes venus jusqu’aux lèvres avec la suprême respiration:
— Trop lourd!
Après quoi, l’œil s’obscurcit et se ferma, le visage devint pâle, la main blanchit, et le Titan se coucha, poussant un dernier soupir.
Avec lui s’affaissa la roche, que, même dans son agonie, il avait soutenue encore!
Les trois hommes laissèrent échapper le levier qui roula sur la pierre tumulaire.
Puis, haletant, pâle, la sueur au front, Aramis écouta, la poitrine serrée, le cœur à se rompre.
Plus rien! Le géant dormait de l’éternel sommeil, dans le sépulcre que Dieu lui avait fait à sa taille.
Chapitre CCLVII — L’épitaphe de Porthos
Aramis, silencieux, glacé, tremblant comme un enfant craintif se releva en frissonnant de dessus cette pierre.
Un chrétien ne marche pas sur des tombes.
Mais, capable de se tenir debout, il était incapable de marcher. On eût dit que quelque chose de Porthos mort venait de mourir en lui.
Ses Bretons l’entourèrent; Aramis se laissa aller à leurs étreintes, et les trois marins, le soulevant, l’emportèrent dans le canot.
Puis, l’ayant déposé sur le banc, près du gouvernail ils forcèrent de rames, préférant s’éloigner en nageant à hisser la voile, qui pouvait les dénoncer.
Sur toute cette surface rasée de l’ancienne grotte de Locmaria, sur cette plage aplatie, un seul monticule attirait le regard. Aramis n’en put détacher ses yeux, et, de loin, en mer, à mesure qu’il gagnait le large, la roche menaçante et fière lui semblait se dresser, comme naguère se dressait Porthos, et lever au ciel une tête souriante et invincible comme celle de l’honnête et vaillant ami, le plus fort des quatre et cependant le premier mort.
Étrange destinée de ces hommes d’airain! Le plus simple du cœur, allié au plus astucieux; la force du corps guidée par la subtilité de l’esprit; et, dans le moment décisif, lorsque la vigueur seule pouvait sauver esprit et corps, une pierre, un rocher, un poids vil et matériel, triomphait de la vigueur, et, s’écroulant sur le corps, en chassait l’esprit.
Digne Porthos! né pour aider les autres hommes, toujours prêt à se sacrifier au salut des faibles, comme si Dieu ne lui eût donné la force que pour cet usage; en mourant, il avait cru seulement remplir les conditions de son pacte avec Aramis, pacte qu’Aramis cependant avait rédigé seul, et que Porthos n’avait connu que pour en réclamer la terrible solidarité.
Noble Porthos! À quoi bon les châteaux regorgeant de meubles, les forêts regorgeant de gibier, les lacs regorgeant de poissons, et les caves regorgeant de richesses? à quoi bon les laquais aux brillantes livrées, et, au milieu d’eux, Mousqueton, fier du pouvoir délégué par toi? Ô noble Porthos! soucieux entasseur de trésors, fallait-il tant travailler à adoucir et dorer ta vie pour venir, sur une plage déserte, aux cris des oiseaux de l’océan, t’étendre, les os écrasés sous une froide pierre! fallait-il, enfin, noble Porthos, amasser tant d’or pour n’avoir pas même le distique d’un pauvre poète sur ton monument!
Vaillant Porthos! Il dort sans doute encore, oublié, perdu, sous la roche que les pâtres de la lande prennent pour la toiture gigantesque d’un dolmen.
Et tant de bruyères frileuses, tant de mousse, caressées par le vent amer de l’océan, tant de lichens vivaces ont soudé le sépulcre à la terre, que jamais le passant ne saurait imaginer qu’un pareil bloc de granit ait pu être soulevé par l’épaule d’un mortel.
Aramis, toujours pâle, toujours glacé, le cœur aux lèvres, Aramis regarda, jusqu’au dernier rayon du jour, la plage s’effaçant à l’horizon.
Pas un mot ne s’exhala de sa bouche, pas un soupir ne souleva sa poitrine profonde.
Les Bretons, superstitieux, le regardaient en tremblant. Ce silence n’était pas d’un homme, mais d’une statue.
Cependant, aux premières lignes grises qui descendirent du ciel, le canot avait hissé sa petite voile, qui, s’arrondissant au baiser de la brise et s’éloignant rapidement de la côte, s’élança bravement, le cap sur l’Espagne, à travers ce terrible golfe de Gascogne si fécond en tempêtes.
Mais, une demi-heure à peine après que la voile eut été hissée, les rameurs, devenus inactifs, se courbèrent sur leurs bancs, et, se faisant un garde-vue de leur main, se montrèrent les uns aux autres, un point blanc qui apparaissait à l’horizon, aussi immobile que l’est en apparence une mouette bercée par l’insensible respiration des flots.
Mais ce qui eût semblé immobile à des yeux ordinaires marchait d’un pas rapide pour l’œil exercé du marin; ce qui semblait stationnaire sur la vague rasait les flots.
Pendant quelque temps, voyant la profonde torpeur dans laquelle était plongé le maître, ils n’osèrent le réveiller, et se contentèrent d’échanger leurs conjectures d’une voix basse et inquiète. Aramis, en effet, si vigilant, si actif, Aramis, dont l’œil, comme celui du lynx, veillait sans cesse et voyait mieux la nuit que le jour, Aramis s’endormait dans le désespoir de son âme.
Une heure se passa ainsi, pendant laquelle le jour baissa graduellement, mais pendant laquelle aussi le navire en vue gagna tellement sur la barque, que Goennec, un des trois marins, se hasarda de dire assez haut:
— Monseigneur, on nous chasse!
Aramis ne répondit rien, le navire gagnait toujours.
Alors, d’eux-mêmes, les deux marins, sur l’ordre du patron Yves, abattirent la voile, afin que ce seul point, qui apparaissait sur la surface des flots, cessât de guider l’œil ennemi qui les poursuivait.
De la part du navire en vue, au contraire, la poursuite s’accéléra de deux nouvelles petites voiles que l’on vit monter à l’extrémité des mâts.
Malheureusement, on était aux plus beaux et aux plus longs jours de l’année, et la lune, dans toute sa clarté succédait à ce jour néfaste. La balancelle qui poursuivait la petite barque, vent arrière, avait donc une demi-heure encore de crépuscule, et toute une nuit de demi-clarté.
— Monseigneur! monseigneur! nous sommes perdus! dit le patron; regardez, ils nous voient quoique nous ayons cargué nos voiles.
— Ce n’est pas étonnant, murmura un des matelots, puisqu’on dit que avec l’aide du diable, les gens des villes ont fabriqué des instruments avec lesquels ils voient aussi bien de loin que de près, la nuit que le jour.
Aramis prit au fond de la barque une lunette d’approche, la mit silencieusement au point, et, la passant au matelot:
— Tenez, dit-il, regardez!
Le matelot hésita.
— Tranquillisez-vous, dit l’évêque, il n’y a point péché et, s’il y a péché, je le prends sur moi.
Le matelot porta la lunette à son œil, et jeta un cri.
Il avait cru que, par un miracle, le navire, qui lui apparaissait à une portée de canon à peine, avait subitement et d’un seul bond franchi la distance.
Mais en retirant l’instrument de son œil, il vit que, sauf le chemin que la balancelle avait pu faire pendant ce court instant, il était encore à la même distance.
— Ainsi, murmura le matelot, ils nous voient comme nous les voyons?
— Ils nous voient, dit Aramis.
Et il retomba dans son impassibilité.
— Comment! ils nous voient? fit le patron Yves. Impossible!
— Tenez, patron, regardez, dit le matelot.
Et il lui passa la lunette d’approche.
— Monseigneur m’assure, demanda le patron, que le diable n’a rien à faire dans tout ceci?
Aramis haussa les épaules.
Le patron porta la lunette à son œil.
— Oh! monseigneur, dit-il, il y a miracle: ils sont là; il me semble que je vais les toucher. Vingt-cinq hommes au moins! Ah! je vois le capitaine à l’avant. Il tient une lunette comme celle-ci, et nous regarde... Ah! il se retourne, il donne un ordre; ils roulent une pièce de canon à l’avant; ils la chargent, ils la pointent... Miséricorde! ils tirent sur nous!
Et, par un mouvement machinal, le patron écarta sa lunette et les objets, repoussés à l’horizon, lui apparurent sous leur véritable aspect.
Le bâtiment était encore à la distance d’une lieue à peu près; mais la manœuvre annoncée par le patron n’en était pas moins réelle.
Un léger nuage de fumée apparut au-dessous des voiles, plus bleu qu’elles et s’épanouissant comme une fleur qui s’ouvre; puis, à un mille à peu près du petit canot, on vit le boulet découronner deux ou trois vagues, creuser un sillon blanc dans la mer, et disparaître au bout de ce sillon, aussi inoffensif encore que la pierre avec laquelle, en jouant, un écolier fait des ricochets.
— Que faire? demanda le patron.
— Ils vont nous couler, dit Goennec; donnez-nous l’absolution, monseigneur.
Et les marins s’agenouillèrent devant l’évêque.
— Vous oubliez qu’ils vous voient, dit celui-ci.
— C’est vrai, dirent les marins honteux de leur faiblesse. Ordonnez, monseigneur, nous sommes prêts à mourir pour vous.
— Attendons, dit Aramis.
— Comment, attendons?
— Oui; ne voyez-vous pas, comme vous le disiez tout à l’heure, que, si nous essayons de fuir, ils vont nous couler?
— Mais peut-être, hasarda le patron, peut-être qu’à la faveur de la nuit nous pourrons leur échapper?
— Oh! dit Aramis, ils ont bien quelque feu grégeois pour éclairer leur route et la nôtre.
Et, en même temps, comme si le petit bâtiment eût voulu répondre à l’appel d’Aramis, un second nuage de fumée monta lentement au ciel, et du sein de ce nuage jaillit une flèche enflammée qui décrivit sa parabole pareille à un arc-en-ciel, et vint tomber dans la mer, où elle continua de brûler, éclairant l’espace à un quart de lieue de diamètre.
Les Bretons se regardèrent épouvantés.
— Vous voyez bien, dit Aramis, que mieux vaut les attendre.
Les rames échappèrent aux mains des matelots, et la petite barque, cessant d’avancer, se berça immobile à l’extrémité des vagues.
La nuit venait, mais le bâtiment avançait toujours.
On eût dit qu’il redoublait de vitesse avec l’obscurité. De temps en temps, comme un vautour au cou sanglant dresse la tête hors de son nid, le formidable feu grégeois s’élançait de ses flancs et jetait au milieu de l’océan sa flamme comme une neige incandescente.
Enfin, il arriva à la portée du mousquet.
Tous les hommes étaient sur le pont, l’arme au bras, les canonniers à leurs pièces; les mèches brûlaient.
On eût dit qu’il s’agissait d’aborder une frégate et de combattre un équipage supérieur en nombre, et non de prendre un canot monté par quatre hommes.
— Rendez-vous! s’écria le commandant de la balancelle, à l’aide de son porte-voix.
Les matelots regardèrent Aramis.
Aramis fit un signe de tête.
Le patron Yves fit flotter un chiffon blanc au bout d’une gaffe.
C’était une manière d’amener le pavillon.
Le bâtiment avançait comme un cheval de course.
Il lança une nouvelle fusée grégeoise, qui vint tomber à vingt pas du petit canot, et qui le mit en lumière mieux que n’eût fait un rayon du plus ardent soleil.
— Au premier signe de résistance, cria le commandant de la balancelle, feu!
Les soldats abaissèrent leurs mousquets.
— Puisqu’on vous dit qu’on se rend! cria le patron Yves.
— Vivants! vivants, capitaine! crièrent quelques soldats exaltés; il faut les prendre vivants.
— Eh bien! oui, vivants, dit le capitaine.
Puis, se tournant vers les Bretons:
— Vous avez tous la vie sauve, mes amis! cria-t-il, sauf M. le chevalier d’Herblay.
Aramis tressaillit imperceptiblement.
Un instant son œil se fixa sur les profondeurs de l’océan, éclairé à sa surface par les dernières lueurs du feu grégeois, lueurs qui couraient aux flancs des vagues jouaient à leurs cimes comme des panaches, et rendaient plus sombres, plus mystérieux et plus terribles encore les abîmes qu’elles couvraient.
— Vous entendez, monseigneur? firent les matelots.
— Oui.
— Qu’ordonnez-vous?
— Acceptez.
— Mais vous, monseigneur?
Aramis se pencha plus avant, et joua du bout de ses doigts blancs et effilés avec l’eau verdâtre de la mer, à laquelle il souriait comme à une amie.
— Acceptez! répéta-t-il.
— Nous acceptons, répétèrent les matelots; mais quel gage aurons-nous?
— La parole d’un gentilhomme, dit l’officier. Sur mon grade et sur mon nom, je jure que tout ce qui n’est point M. le chevalier d’Herblay aura la vie sauve. Je suis lieutenant de la frégate du roi la Pomone, et je me nomme Louis-Constant de Pressigny.
D’un geste rapide, Aramis, déjà courbé vers la mer déjà à demi penché hors de la barque, d’un geste rapide, Aramis releva la tête, se dressa tout debout, et, l’œil ardent, enflammé, le sourire sur les lèvres:
— Jetez l’échelle, messieurs, dit-il, comme si c’eût été à lui qu’appartint le commandement.
On obéit.
Alors Aramis, saisissant la rampe de corde, monta le premier; mais, au lieu de l’effroi que l’on s’attendait à voir paraître sur son visage, la surprise des marins de la balancelle fut grande, lorsqu’ils le virent marcher au commandant d’un pas assuré, le regarder fixement, et lui faire de la main un signe mystérieux et inconnu, à la vue duquel l’officier pâlit, trembla et courba le front.
Sans dire un mot, Aramis alors leva la main jusque sous les yeux du commandant, et lui fit voir le chaton d’une bague qu’il portait à l’annulaire de la main gauche.
Et, en faisant ce signe, Aramis, drapé dans une majesté froide, silencieuse et hautaine, avait l’air d’un empereur donnant sa main à baiser.
Le commandant, qui, un instant, avait relevé la tête, s’inclina une seconde fois avec les signes du plus profond respect.
Puis, étendant à son tour la main vers la poupe, c’est-à-dire vers sa chambre, il s’effaça pour laisser Aramis passer le premier.
Les trois Bretons, qui avaient monté derrière leur évêque, se regardaient stupéfaits.
Tout l’équipage faisait silence.
Cinq minutes après, le commandant appela le lieutenant en second, qui remonta aussitôt, en ordonnant de mettre le cap sur la Corogne.
Pendant qu’on exécutait l’ordre donné, Aramis reparut sur le pont et vint s’asseoir contre le bastingage.
La nuit était arrivée, la lune n’était point encore venue, et cependant Aramis regardait opiniâtrement du côté de Belle-Île. Yves s’approcha alors du commandant, qui était revenu prendre son poste à l’arrière, et, bien bas, bien humblement:
— Quelle route suivons-nous donc, capitaine? demanda-t-il.
— Nous suivons la route qu’il plaît à Monseigneur, répondit l’officier.
Aramis passa la nuit accoudé sur le bastingage.
Yves, en s’approchant de lui, remarqua, le lendemain, que cette nuit avait dû être bien humide, car le bois sur lequel s’était appuyée la tête de l’évêque était trempé comme d’une rosée.
Qui sait! cette rosée, c’était peut-être les premières larmes qui fussent tombées des yeux d’Aramis!
Quelle épitaphe eût valu celle-là, bon Porthos?
Chapitre CCLVIII — La ronde de M. de Gesvres
D’Artagnan n’était pas accoutumé à des résistances comme celle qu’il venait d’éprouver. Il revint à Nantes profondément irrité.
L’irritation, chez cet homme vigoureux, se traduisait par une impétueuse attaque, à laquelle peu de gens, jusqu’alors, fussent-ils rois, fussent-ils géants, avaient su résister.
D’Artagnan, tout frémissant alla, droit au château et demanda à parler au roi. Il pouvait être sept heures du matin, et, depuis son arrivée à Nantes, le roi était matinal.
Mais, en arrivant au petit corridor que nous connaissons, d’Artagnan trouva M. de Gesvres, qui l’arrêta fort poliment, en lui recommandant de ne pas parler haut, pour laisser reposer le roi.
— Le roi dort? dit d’Artagnan. Je le laisserai donc dormir. Vers quelle heure supposez-vous qu’il se lèvera?
— Oh! dans deux heures, à peu près: le roi a veillé toute la nuit.
D’Artagnan reprit son chapeau, salua M. de Gesvres et retourna chez lui.
Il revint à neuf heures et demie. On lui dit que le roi déjeunait.
— Voilà mon affaire, répliqua-t-il, je parlerai au roi tandis qu’il mange.
M. de Brienne fit observer à d’Artagnan que le roi ne voulait recevoir personne pendant ses repas.
— Mais, dit d’Artagnan en regardant Brienne de travers, vous ne savez peut-être pas, monsieur le secrétaire, que j’ai mes entrées partout et à toute heure.
Brienne prit doucement la main du capitaine, et lui dit:
— Pas à Nantes, cher monsieur d’Artagnan; le roi, en ce voyage, a changé tout l’ordre de sa maison.
D’Artagnan, radouci, demanda vers quelle heure le roi aurait fini de déjeuner.
— On ne sait, fit Brienne.
— Comment, on ne sait? Que veut dire cela? on ne sait combien le roi met à manger? C’est une heure, d’ordinaire, et, si j’admets que l’air de la Loire donne appétit, nous mettrons une heure et demie; c’est assez, je pense; j’attendrai donc ici.
— Oh! cher monsieur d’Artagnan, l’ordre est de ne plus laisser personne dans ce corridor; je suis de garde pour cela.
D’Artagnan sentit la colère monter une seconde fois à son cerveau. Il sortit bien vite, de peur de compliquer l’affaire par un coup de mauvaise humeur.
Comme il était dehors, il se mit à réfléchir.
«Le roi, dit-il, ne veut pas me recevoir, c’est évident; il est fâché, ce jeune homme; il craint les mots que je puis lui dire. Oui; mais, pendant ce temps, on assiège Belle-Île et l’on prend ou tue peut-être mes deux amis... Pauvre Porthos! Quant à maître Aramis, celui-là est plein de ressources, et je suis tranquille sur son compte... Mais, non, non, Porthos n’est pas encore invalide, et Aramis n’est pas un vieillard idiot. L’un avec ses bras, l’autre avec son imagination, vont donner de l’ouvrage aux soldats de Sa Majesté. Qui sait! si ces deux braves allaient refaire, pour l’édification de Sa Majesté Très Chrétienne, un petit bastion Saint-Gervais?... Je n’en désespère pas. Ils ont canon et garnison.
Cependant, continua d’Artagnan en secouant la tête, je crois qu’il vaudrait mieux arrêter le combat. Pour moi seul, je ne supporterais ni morgue ni trahison de la part du roi; mais, pour mes amis, rebuffades, insultes, je dois subir tout. Si j’allais chez M. Colbert? reprit-il. En voilà un auquel il va falloir que je prenne l’habitude de faire peur. Allons chez M. Colbert.
Et d’Artagnan se mit bravement en route. Il apprit là que M. Colbert travaillait avec le roi au château de Nantes.
— Bon! s’écria-t-il, me voilà revenu au temps où j’arpentais les chemins de chez M. Tréville au logis du cardinal du logis du cardinal chez la reine, de chez la reine chez Louis XIII. On a raison de dire qu’en vieillissant les hommes redeviennent enfants. Au château.
Il y retourna. M. de Lyonne sortait. Il donna ses deux mains à d’Artagnan et lui apprit que le roi travaillerait tout le soir, toute la nuit même, et que l’ordre était donné de ne laisser entrer personne.
— Pas même, s’écria d’Artagnan, le capitaine qui prend l’ordre? C’est trop fort!
— Pas même, dit M. de Lyonne.
— Puisqu’il en est ainsi, répliqua d’Artagnan blessé jusqu’au cœur, puisque le capitaine des mousquetaires, qui est toujours entré dans la chambre à coucher du roi, ne peut plus entrer dans le cabinet ou dans la salle à manger, c’est que le roi est mort ou qu’il a pris son capitaine en disgrâce. Dans l’un et l’autre cas, il n’en a plus besoin. Faites-moi le plaisir de rentrer, vous, monsieur de Lyonne, qui êtes en faveur, et dites tout nettement au roi que je lui envoie ma démission.
— D’Artagnan, prenez garde! s’écria de Lyonne.
— Allez, par amitié pour moi.
Et il le poussa doucement vers le cabinet.
— J’y vais, dit M. de Lyonne.
D’Artagnan attendit en arpentant le corridor.
Lyonne revint.
— Eh bien! qu’a dit le roi? demanda d’Artagnan.
— Le roi a dit que c’était bien, répondit de Lyonne.
— Que c’était bien! fit le capitaine avec explosion, c’est-à-dire qu’il accepte? Bon! me voilà libre. Je suis bourgeois, monsieur de Lyonne; au plaisir de vous revoir! Adieu, château, corridor, antichambre! un bourgeois qui va enfin respirer vous salue.
Et, sans plus attendre, le capitaine sauta hors de la terrasse dans l’escalier où il avait retrouvé les morceaux de la lettre de Gourville. Cinq minutes après, il rentrait dans l’hôtellerie où, suivant l’usage de tous les grands officiers qui ont logement au château, il avait pris ce qu’on appelait sa chambre de ville.
Mais là, au lieu de quitter son épée et son manteau, il prit des pistolets, mit son argent dans une grande bourse de cuir, envoya chercher ses chevaux à l’écurie du château, et donna des ordres pour gagner Vannes pendant la nuit.
Tout se succéda selon ses vœux. À huit heures du soir, il mettait le pied à l’étrier, lorsque M. de Gesvres apparut à la tête de douze gardes devant l’hôtellerie.
D’Artagnan voyait tout du coin de l’œil; il vit nécessairement ces treize hommes et ces treize chevaux; mais il feignit de ne rien remarquer et continua d’enfourcher son cheval. Gesvres arriva sur lui.
— Monsieur d’Artagnan! dit-il tout haut.
— Eh! monsieur de Gesvres, bonsoir!
— On dirait que vous montez à cheval?
— Il y a plus, je suis monté, comme vous voyez.
— Cela se trouve bien que je vous rencontre.
— Vous me cherchiez?
— Mon Dieu, oui.
— De la part du roi, je parie?
— Mais oui.
— Comme moi, il y a deux ou trois jours, je cherchais M. Fouquet?
— Oh!
— Allons, vous allez me faire des mignardises, à moi? Peine perdue, allez! dites-moi vite que vous venez m’arrêter.
— Vous arrêter? Bon Dieu, non!
— Eh bien! que faites-vous à m’aborder avec douze hommes à cheval?
— Je fais une ronde.
— Pas mal! Et vous me ramassez dans cette ronde?
— Je ne vous ramasse pas, je vous trouve et vous prie de venir avec moi.
— Où cela?
— Chez le roi.
— Bon! dit d’Artagnan d’un air goguenard. Le roi n’a donc plus rien à faire?
— Par grâce, capitaine, dit M. de Gesvres bas au mousquetaire, ne vous compromettez pas; ces hommes vous entendent!
D’Artagnan se mit à rire et répliqua:
— Marchez. Les gens qu’on arrête sont entre les six premiers et les six derniers.
— Mais, comme je ne vous arrête pas, dit M. de Gesvres, vous marcherez derrière moi, s’il vous plaît.
— Eh bien! fit d’Artagnan, voilà un beau procédé, duc, et vous avez raison; car, si jamais j’avais eu à faire des rondes du côté de votre chambre de ville, j’eusse été courtois envers vous, je vous l’assure, foi de gentilhomme! Maintenant, une faveur de plus. Que veut le roi?
— Oh! le roi est furieux!
— Eh bien! le roi, qui s’est donné la peine de se rendre furieux, prendra la peine de se calmer, voilà tout. Je n’en mourrai pas, je vous jure.
— Non; mais...
— Mais on m’enverra tenir société à ce pauvre M. Fouquet? Mordioux! c’est un galant homme. Nous vivrons de compagnie, et doucement, je vous le jure.
— Nous voici arrivés, dit le duc. Capitaine, par grâce! soyez calme avec le roi.
— Ah çà? mais, comme vous êtes brave homme avec moi, duc! fit d’Artagnan en regardant M. de Gesvres. On m’avait dit que vous ambitionniez de réunir vos gardes à mes mousquetaires; je crois que c’est une fameuse occasion, celle-ci!
— Je ne la prendrai pas, Dieu m’en garde! capitaine.
— Et pourquoi?
— Pour beaucoup de raisons d’abord; puis pour celle-ci, que, si je vous succédais aux mousquetaires après vous avoir arrêté...
— Ah! vous avouez que vous m’arrêtez?
— Non, non!
— Alors, dites rencontré. Si, dites-vous, vous me succédiez après m’avoir rencontré?
— Vos mousquetaires, au premier exercice à feu, tireraient de mon côté par mégarde.
— Ah! quant à cela, je ne dis pas non. Ces drôles m’aiment fort.
Gesvres fit passer d’Artagnan le premier, le conduisit directement au cabinet où le roi attendait son capitaine des mousquetaires, et se plaça derrière son collègue dans l’antichambre. On entendait très distinctement le roi parler haut avec Colbert, dans ce même cabinet où Colbert avait pu entendre, quelques jours auparavant, le roi parler haut avec M. d’Artagnan.
Les gardes restèrent, en piquet à cheval, devant la porte principale, et le bruit se répandit peu à peu dans la ville que M. le capitaine des mousquetaires venait d’être arrêté par ordre du roi.
Alors, on vit tous ces hommes se mettre en mouvement, comme au bon temps de Louis XIII et de M. de Tréville; des groupes se formaient, les escaliers s’emplissaient; des murmures vagues, partant des cours, venaient en montant rouler jusqu’aux étages supérieurs, pareils aux rauques lamentations des flots à la marée.
M. de Gesvres était inquiet. Il regardait ses gardes, qui, d’abord, interrogés par les mousquetaires qui venaient se mêler à leur rang, commençaient à s’écarter d’eux en manifestant aussi quelque inquiétude.
D’Artagnan était, certes, bien moins inquiet que M. de Gesvres, le capitaine des gardes. Dès son entrée, il s’était assis sur le rebord d’une fenêtre, voyait toutes choses de son regard d’aigle, et ne sourcillait pas.
Aucun des progrès de la fermentation qui s’était manifestée au bruit de son arrestation ne lui avait échappé. Il prévoyait le moment où l’explosion aurait lieu; et l’on sait que ses prévisions étaient certaines.
«Il serait assez bizarre, pensait-il, que, ce soir, mes prétoriens me fissent roi de France. Comme j’en rirais!»
Mais, au moment le plus beau, tout s’arrêta. Gardes, mousquetaires, officiers, soldats, murmures et inquiétudes se dispersèrent, s’évanouirent, s’effacèrent; plus de tempête, plus de menace, plus de sédition.
Un mot avait calmé les flots.
Le roi venait de faire crier par Brienne:
— Chut! messieurs, vous gênez le roi.
D’Artagnan soupira.
— C’est fini, dit-il, les mousquetaires d’aujourd’hui ne sont pas ceux de Sa Majesté Louis XIII. C’est fini.
— Monsieur d’Artagnan chez le roi! cria un huissier.
Chapitre CCLIX — Le roi Louis XIV
Le roi se tenait assis dans son cabinet, le dos tourné à la porte d’entrée. En face de lui était une glace dans laquelle, tout en remuant ses papiers, il lui suffisait d’envoyer un coup d’œil pour voir ceux qui arrivaient chez lui.
Il ne se dérangea pas à l’arrivée de d’Artagnan, et replia sur ses lettres et sur ses plans la grande toile de soie verte qui lui servait à cacher ses secrets aux importuns.
D’Artagnan comprit le jeu et demeura en arrière; de sorte qu’au bout d’un moment le roi, qui n’entendait rien et qui ne voyait que du coin de l’œil, fut obligé de crier:
— Est-ce qu’il n’est pas là, M. d’Artagnan?
— Me voici, répliqua le mousquetaire en s’avançant.
— Eh bien! monsieur, dit le roi en fixant son œil clair sur d’Artagnan, qu’avez-vous à me dire?
— Moi, Sire? répliqua celui-ci, qui guettait le premier coup de l’adversaire pour faire une bonne riposte; moi? Je n’ai rien à dire à Votre Majesté, sinon qu’elle m’a fait arrêter et que me voici.
Le roi allait répondre qu’il n’avait pas fait arrêter d’Artagnan; mais cette phrase lui parut être une excuse et il se tut.
D’Artagnan garda un silence obstiné.
— Monsieur, reprit le roi, que vous avais-je chargé d’aller faire à Belle-Île? Dites-le-moi, je vous prie.
Le roi, en prononçant ces mots, regardait fixement son capitaine.
Ici, d’Artagnan était trop heureux; le roi lui faisait la partie si belle!
— Je crois, répliqua-t-il, que Votre Majesté me fait l’honneur de me demander ce que je suis allé faire à Belle-Île?
— Oui, monsieur.
— Eh bien! Sire, je n’en sais rien; ce n’est pas à moi qu’il faut demander cela, c’est à ce nombre infini d’officiers de toute espèce, à qui l’on avait donné un nombre infini d’ordres de tous genres, tandis qu’à moi, chef de l’expédition, l’on n’avait ordonné rien de précis.
Le roi fut blessé; il le montra par sa réponse.
— Monsieur, répliqua-t-il, on n’a donné des ordres qu’aux gens qu’on a jugés fidèles.
— Aussi m’étonné-je, Sire, riposta le mousquetaire, qu’un capitaine comme moi, qui a valeur de maréchal de France, se soit trouvé sous les ordres de cinq ou six lieutenants ou majors, bons à faire des espions, c’est possible, mais nullement bons à conduire des expéditions de guerre. Voilà sur quoi je venais demander à Votre Majesté des explications, lorsque la porte m’a été refusée; ce qui, dernier outrage fait à un brave homme, m’a conduit à quitter le service de Votre Majesté.
— Monsieur, repartit le roi, vous croyez toujours vivre dans un siècle où les rois étaient, comme vous vous plaignez de l’avoir été, sous les ordres et à la discrétion de leurs inférieurs. Vous me paraissez trop oublier qu’un roi ne doit compte qu’à Dieu de ses actions.
— Je n’oublie rien du tout, Sire, fit le mousquetaire, blessé à son tour de la leçon. D’ailleurs, je ne vois pas en quoi un honnête homme, quand il demande au roi en quoi il l’a mal servi, l’offense.
— Vous m’avez mal servi, monsieur, en prenant le parti de mes ennemis contre moi.
— Quels sont vos ennemis, Sire?
— Ceux que je vous envoyais combattre.
— Deux hommes! ennemis de l’armée de Votre Majesté! Ce n’est pas croyable, Sire.
— Vous n’avez point à juger mes volontés.
— J’ai à juger mes amitiés, Sire.
— Qui sert ses amis ne sert pas son maître.
— Je l’ai si bien compris, Sire, que j’ai offert respectueusement ma démission à Votre Majesté.
— Et je l’ai acceptée, monsieur, dit le roi. Avant de me séparer de vous, j’ai voulu vous prouver que je savais tenir ma parole.
— Votre Majesté a tenu plus que sa parole; car Votre Majesté m’a fait arrêter, dit d’Artagnan de son air froidement railleur; elle ne me l’avait pas promis.
Le roi dédaigna cette plaisanterie, et, venant au sérieux:
— Voyons, monsieur, dit-il, à quoi votre désobéissance m’a forcé.
— Ma désobéissance? s’écria d’Artagnan rouge de colère.
— C’est le nom le plus doux que j’ai trouvé, poursuivit le roi. Mon idée, à moi, était de prendre et de punir des rebelles; avais-je à m’inquiéter si les rebelles étaient vos amis?
— Mais j’avais à m’en inquiéter, moi, répondit d’Artagnan. C’était une cruauté à Votre Majesté de m’envoyer prendre mes amis pour les amener à vos potences.
— C’était, monsieur, une épreuve que j’avais à faire sur les prétendus serviteurs qui mangent mon pain et doivent défendre ma personne. L’épreuve a mal réussi, monsieur d’Artagnan.
— Pour un mauvais serviteur que perd Votre Majesté, dit le mousquetaire avec amertume, il y en a dix qui ont, ce même jour, fait leurs preuves. Écoutez-moi, Sire; je ne suis pas accoutumé à ce service-là, moi. Je suis une épée rebelle quand il s’agit de faire le mal. Il était mal à moi d’aller poursuivre, jusqu’à la mort, deux hommes dont M. Fouquet, le sauveur de Votre Majesté, vous avait demandé la vie. De plus, ces deux hommes étaient mes amis. Ils n’attaquaient pas Votre Majesté; ils succombaient sous le poids d’une colère aveugle. D’ailleurs, pourquoi ne les laissait-on pas fuir? Quel crime avaient-ils commis? J’admets que vous me contestiez le droit de juger leur conduite. Mais, pourquoi me soupçonner avant l’action? pourquoi m’entourer d’espions? pourquoi me déshonorer devant l’armée! pourquoi, moi, dans lequel vous avez jusqu’ici montré la confiance la plus entière, moi qui, depuis trente ans, suis attaché à votre personne et vous ai donné mille preuves de dévouement car, il faut bien que je le dise, aujourd’hui que l’on m’accuse, pourquoi me réduire à voir trois mille soldats du roi marcher en bataille contre deux hommes?
— On dirait que vous oubliez ce que ces hommes m’ont fait? dit le roi d’une voix sourde, et qu’il n’a pas tenu à eux que je ne fusse perdu.
— Sire, on dirait que vous oubliez que j’étais là!
— Assez, monsieur d’Artagnan, assez de ces intérêts dominateurs qui viennent ôter le soleil à mes intérêts. Je fonde un État dans lequel il n’y aura qu’un maître, je vous l’ai promis autrefois; le moment est venu de tenir ma promesse. Vous voulez être, selon vos goûts et vos amitiés, libre d’entraver mes plans et de sauver mes ennemis? Je vous brise ou je vous quitte. Cherchez un maître plus commode. Je sais bien qu’un autre roi ne se conduirait point comme je le fais, et qu’il se laisserait dominer par vous, risque à vous envoyer un jour tenir compagnie à M. Fouquet et aux autres; mais j’ai bonne mémoire, et, pour moi, les services sont des titres sacrés à la reconnaissance, à l’impunité. Vous n’aurez, monsieur d’Artagnan, que cette leçon pour punir votre indiscipline, et je n’imiterai pas mes prédécesseurs dans leur colère, ne les ayant pas imités dans leur faveur. Et puis d’autres raisons me font agir doucement envers vous: c’est que, d’abord, vous êtes un homme de sens, homme de grand sens, homme de cœur, et que vous serez un bon serviteur pour qui vous aura dompté; c’est ensuite que vous allez cesser d’avoir des motifs d’insubordination. Vos amis sont détruits ou ruinés par moi. Ces points d’appui sur lesquels, instinctivement, reposait votre esprit capricieux, je les ai fait disparaître. À l’heure qu’il est, mes soldats ont pris ou tué les rebelles de Belle-Île.
D’Artagnan pâlit.
— Pris ou tué? s’écria-t-il. Oh! Sire, si vous pensiez ce que vous me dites là, et si vous étiez sûr de me dire la vérité, j’oublierais tout ce qu’il y a de juste, tout ce qu’il y a de magnanime dans vos paroles, pour vous appeler un roi barbare et un homme dénaturé. Mais je vous les pardonne, ces paroles, dit-il en souriant avec orgueil; je les pardonne au jeune prince qui ne sait pas, qui ne peut pas comprendre ce que sont des hommes tels que M. d’Herblay, tels que M. du Vallon, tels que moi. Pris ou tué? Ah! ah! Sire, dites-moi, si la nouvelle est vraie, combien elle vous coûte d’hommes et d’argent. Nous compterons après si le gain a valu l’enjeu.
Comme il parlait encore, le roi s’approcha de lui en colère, et lui dit:
— Monsieur d’Artagnan, voilà des réponses de rebelle? Veuillez donc me dire, s’il vous plaît, quel est le roi de France? En savez-vous un autre?
— Sire, répliqua froidement le capitaine des mousquetaires, je me souviens qu’un matin vous avez adressé cette question, à Vaux, à beaucoup de gens qui n’ont pas su y répondre, tandis que moi j’y ai répondu. Si j’ai reconnu le roi ce jour-là, quand la chose n’était pas aisée, je crois qu’il serait inutile de me le demander, aujourd’hui que Votre Majesté est seule avec moi.
À ces mots, Louis XIV baissa les yeux. Il lui sembla que l’ombre du malheureux Philippe venait de passer entre d’Artagnan et lui, pour évoquer le souvenir de cette terrible aventure.
Presque au même moment, un officier entra, remit une dépêche au roi, qui, à son tour, changea de couleur en la lisant.
D’Artagnan s’en aperçut. Le roi resta immobile et silencieux, après avoir lu pour la seconde fois. Puis, prenant tout à coup son parti:
— Monsieur, dit-il, ce qu’on m’apprend, vous le sauriez plus tard; mieux vaut que je vous le dise et que vous l’appreniez par la bouche du roi. Un combat a eu lieu à Belle-Île.
— Ah! ah! fit d’Artagnan d’un air calme, pendant que son cœur battait à faire rompre sa poitrine. Eh bien! Sire?
— Eh bien! monsieur, j’ai perdu cent six hommes.
Un éclair de joie et d’orgueil brilla dans les yeux de d’Artagnan.
— Et les rebelles? dit-il.
— Les rebelles se sont enfuis, dit le roi.
D’Artagnan poussa un cri de triomphe.
— Seulement, ajouta le roi, j’ai une flotte qui bloque étroitement Belle-Île, et j’ai la certitude que pas une barque n’échappera.
— En sorte que, dit le mousquetaire rendu à ses sombres idées, si l’on prend ces deux messieurs?...
— On les pendra, dit le roi tranquillement.
— Et ils le savent? répliqua d’Artagnan, qui réprima un frisson.
— Ils le savent, puisque vous avez dû le leur dire, et que tout le pays le sait.
— Alors, Sire, on ne les aura pas vivants, je vous en réponds.
— Ah! fit le roi avec négligence et en reprenant sa lettre. Eh bien! on les aura morts, monsieur d’Artagnan, et cela reviendra au même, puisque je ne les prenais que pour les faire pendre.
D’Artagnan essuya la sueur qui coulait de son front.
— Je vous ai dit, poursuivit Louis XIV, que je vous serais un jour maître affectionné, généreux et constant. Vous êtes aujourd’hui le seul homme d’autrefois qui soit digne de ma colère ou de mon amitié. Je ne vous ménagerai ni l’une ni l’autre selon votre conduite. Comprendriez-vous, monsieur d’Artagnan, de servir un roi qui aurait cent autres rois, ses égaux, dans le royaume?
«Pourrais-je, dites-le moi, faire avec cette faiblesse les grandes choses que je médite? Avez-vous jamais vu l’artiste pratiquer des œuvres solides avec un instrument rebelle? Loin de nous, monsieur, ces vieux levains des abus féodaux! La Fronde, qui devait perdre la monarchie, l’a émancipée. Je suis maître chez moi, capitaine d’Artagnan, et j’aurai des serviteurs qui, manquant peut-être de votre génie, pousseront le dévouement et l’obéissance jusqu’à l’héroïsme. Qu’importe, je vous le demande, qu’importe que Dieu n’ait pas donné du génie à des bras et à des jambes? C’est à la tête qu’il le donne, et à la tête, vous le savez, le reste obéit. Je suis la tête, moi!
D’Artagnan tressaillit. Louis continua comme s’il n’avait rien vu, quoique ce tressaillement ne lui eût point échappé.
— Maintenant, concluons entre nous deux ce marché que je vous promis de faire, un jour que vous me trouviez bien petit, à Blois. Sachez-moi gré, monsieur, de ne faire payer à personne les larmes de honte que j’ai versées alors. Regardez autour de vous: les grandes têtes sont courbées. Courbez-vous comme elles, ou choisissez-vous l’exil qui vous conviendra le mieux. Peut-être, en y réfléchissant, trouverez-vous que ce roi est un cœur généreux qui compte assez sur votre loyauté pour vous quitter, vous sachant mécontent, quand vous possédez le secret de l’État. Vous êtes brave homme, je le sais. Pourquoi m’avez-vous jugé avant terme? Jugez-moi à partir de ce jour, d’Artagnan, et soyez sévère tant qu’il vous plaira.
D’Artagnan demeurait étourdi, muet, flottant pour la première fois de sa vie. Il venait de trouver un adversaire digne de lui. Ce n’était plus de la ruse, c’était du calcul; ce n’était plus de la violence, c’était de la force; ce n’était plus de la colère, c’était de la volonté; ce n’était plus de la jactance, c’était du conseil. Ce jeune homme, qui avait terrassé Fouquet, et qui pouvait se passer de d’Artagnan, dérangeait tous les calculs un peu entêtés du mousquetaire.
— Voyons, qui vous arrête? lui dit le roi avec douceur. Vous avez donné votre démission; voulez-vous que je vous la refuse? Je conviens qu’il sera dur à un vieux capitaine de revenir sur sa mauvaise humeur.
— Oh! répliqua mélancoliquement d’Artagnan, ce n’est pas là mon plus grave souci. J’hésite à reprendre ma démission, parce que je suis vieux en face de vous et que j’ai des habitudes difficiles à perdre. Il faut, désormais, des courtisans qui sachent vous amuser, des fous qui sachent se faire tuer pour ce que vous appelez vos grandes œuvres. Grandes, elles le seront, je le sens; mais, si par hasard j’allais ne pas les trouver telles? J’ai vu la guerre, Sire; j’ai vu la paix; j’ai servi Richelieu et Mazarin; j’ai roussi avec votre père au feu de La Rochelle, troué de coups comme un crible, ayant fait peau neuve plus de dix fois, comme les serpents. Après les affronts et les injustices, j’ai un commandement qui était autrefois quelque chose, parce qu’il donnait le droit de parler comme on voulait au roi. Mais votre capitaine des mousquetaires sera désormais un officier gardant les portes basses. Vrai, Sire, si tel doit être désormais l’emploi, profitez de ce que nous sommes bien ensemble pour me l’ôter. N’allez pas croire que j’aie gardé rancune; non, vous m’avez dompté, comme vous dites; mais, il faut l’avouer, en me dominant, vous m’avez amoindri, en me courbant, vous m’avez convaincu de faiblesse. Si vous saviez comme cela va bien de porter haut la tête, et comme j’aurai piteuse mine à flairer la poussière de vos tapis! oh! Sire, je regrette sincèrement, et vous regretterez comme moi, ce temps où le roi de France voyait dans ses vestibules tous ces gentilshommes insolents, maigres, maugréant toujours, hargneux, mâtins qui mordaient mortellement les jours de bataille. Ces gens-là sont les meilleurs courtisans pour la main qui les nourrit, ils la lèchent; mais, pour la main qui les frappe, oh! le beau coup de dent! Un peu d’or sur les galons de ces manteaux, un peu de ventre dans les hauts-de-chausse, un peu de gris dans ces cheveux secs, et vous verrez les beaux ducs et pairs, les fiers maréchaux de France! Mais pourquoi dire tout cela? Le roi est mon maître, il veut que je fasse des vers, il veut que je polisse, avec des souliers de satin, les mosaïques de ses antichambres; mordioux! c’est difficile, mais j’ai fait plus difficile que cela. Je le ferai. Pourquoi le ferai-je? Parce que j’aime l’argent? J’en ai. Parce que je suis ambitieux? Ma carrière est bornée. Parce que j’aime la Cour? Non. Je resterai, parce que j’ai l’habitude, depuis trente ans, d’aller prendre le mot d’ordre du roi, et de m’entendre dire: «Bonsoir, d’Artagnan», avec un sourire que je ne mendiais pas. Ce sourire, je le mendierai. Êtes-vous content, Sire?
Et d’Artagnan courba lentement sa tête argentée, sur laquelle le roi, souriant, posa sa blanche main avec orgueil.
— Merci, mon vieux serviteur, mon fidèle ami, dit-il. Puisque, à compter d’aujourd’hui, je n’ai plus d’ennemi, en France, il me reste à t’envoyer sur un champ étranger ramasser ton bâton de maréchal. Compte sur moi pour trouver l’occasion. En attendant, mange mon meilleur pain et dors tranquille.
— À la bonne heure! dit d’Artagnan ému. Mais ces pauvres gens de Belle-Île? l’un surtout, si bon et si brave?
— Est-ce que vous me demandez leur grâce?
— À genoux, Sire.
— Eh bien! allez la leur porter, s’il en est temps encore. Mais vous vous engagez pour eux!
— J’engage ma vie!
— Allez. Demain, je pars pour Paris. Soyez revenu; car je ne veux plus que vous me quittiez.
— Soyez tranquille, Sire, s’écria d’Artagnan en baisant la main du roi.
Et il s’élança, le cœur gonflé de joie, hors du château, sur la route de Belle-Île.
Chapitre CCLX — Les amis de M. Fouquet
Le roi était retourné à Paris, et avec lui d’Artagnan, qui, en vingt-quatre heures, ayant pris avec le plus grand soin toutes ses informations à Belle-Île, ne savait rien du secret que gardait si bien le lourd rocher de Locmaria, tombe héroïque de Porthos.
Le capitaine des mousquetaires savait seulement ce que ces deux hommes vaillants, ce que ces deux amis, dont il avait si noblement pris la défense et essayé de sauver la vie, aidés de trois fidèles Bretons, avaient accompli contre une armée entière. Il avait pu voir, lancés dans la lande voisine, les débris humains qui avaient taché de sang les silex épars dans les bruyères.
Il savait aussi qu’un canot avait été aperçu bien loin en mer, et que, pareil à un oiseau de proie, un vaisseau royal avait poursuivi, rejoint et dévoré ce pauvre petit oiseau qui fuyait à tire-d’aile.
Mais là s’arrêtaient les certitudes de d’Artagnan. Le champ des conjectures s’ouvrait à cette limite. Maintenant, que fallait-il penser? Le vaisseau n’était pas revenu. Il est vrai qu’un coup de vent régnait depuis trois jours; mais la corvette était à la fois bonne voilière et solide dans ses membrures; elle ne craignait guère les coups de vent, et celle qui portait Aramis eût dû, selon l’estime de d’Artagnan, être revenue à Brest, ou rentrer à l’embouchure de la Loire.
Telles étaient les nouvelles ambiguës, mais à peu près rassurantes pour lui personnellement, que d’Artagnan rapportait à Louis XIV, lorsque le roi, suivi de toute la Cour, revint à Paris.
Louis, content de son succès, Louis, plus doux et plus affable depuis qu’il se sentait plus puissant, n’avait pas cessé un seul instant de chevaucher à la portière de Mlle de La Vallière.
Tout le monde s’était empressé de distraire les deux reines pour leur faire oublier cet abandon du fils et de l’époux. Tout respirait l’avenir; le passé n’était plus rien pour personne. Seulement, ce passé venait comme une plaie douloureuse et saignante aux cœurs de quelques âmes tendres et dévouées. Aussi, le roi ne fut pas plutôt installé chez lui, qu’il en reçut une preuve touchante.
Louis XIV venait de se lever et de prendre son premier repas, quand son capitaine des mousquetaires se présenta devant lui. D’Artagnan était un peu pâle et semblait gêné.
Le roi s’aperçut, au premier coup d’œil, de l’altération de ce visage, ordinairement si égal.
— Qu’avez-vous donc, d’Artagnan? dit-il.
— Sire, il m’est arrivé un grand malheur.
— Mon Dieu! quoi donc?
— Sire, j’ai perdu un de mes amis, M. du Vallon, à l’affaire de Belle-Île.
Et, en disant ces mots, d’Artagnan attachait son œil de faucon sur Louis XIV, pour deviner en lui le premier sentiment qui se ferait jour.
— Je le savais, répliqua le roi.
— Vous le saviez et vous ne me l’avez pas dit? s’écria le mousquetaire.
— À quoi bon? Votre douleur, mon ami, est si respectable! J’ai dû, moi, la ménager. Vous instruire de ce malheur qui vous frappait, d’Artagnan, c’était en triompher à vos yeux. Oui, je savais que M. du Vallon s’était enterré sous les rochers de Locmaria; je savais que M. d’Herblay m’a pris un vaisseau avec son équipage pour se faire conduire à Bayonne. Mais j’ai voulu que vous appreniez vous-même ces événements d’une manière directe, afin que vous fussiez convaincu que mes amis sont pour moi respectables et sacrés, que toujours en moi l’homme s’immolera aux hommes, puisque le roi est si souvent forcé de sacrifier les hommes à sa majesté, à sa puissance.
— Mais, Sire, comment savez-vous?...
— Comment savez-vous vous-même, d’Artagnan?
— Par cette lettre, Sire, que m’écrit de Bayonne, Aramis, libre et hors de péril.
— Tenez, fit le roi en tirant de sa cassette, placée sur un meuble voisin du siège où d’Artagnan était appuyé, une lettre copiée exactement sur celle d’Aramis, voici la même lettre, que Colbert m’a fait passer huit heures avant que vous receviez la vôtre... Je suis bien servi, je l’espère.
— Oui, Sire, murmura le mousquetaire, vous étiez le seul homme dont la fortune fût capable de dominer la fortune et la force de mes deux amis. Vous avez usé, Sire; mais vous n’abuserez point, n’est-ce pas?
— D’Artagnan, dit le roi, avec un sourire plein de bienveillance, je pourrais faire enlever M. d’Herblay sur les terres du roi d’Espagne et me le faire amener ici vivant pour en faire justice. D’Artagnan, croyez-le bien, je ne céderai pas à ce premier mouvement, bien naturel. Il est libre, qu’il continue d’être libre.
— Oh! Sire, vous ne resterez pas toujours aussi clément, aussi noble, aussi généreux que vous venez de vous le montrer à mon égard et à celui de M. d’Herblay; vous trouverez auprès de vous des conseillers qui vous guériront de cette faiblesse.
— Non, d’Artagnan, vous vous trompez, quand vous accusez mon conseil de vouloir me pousser à la rigueur. Le conseil de ménager M. d’Herblay vient de Colbert lui-même.
— Ah! Sire, fit d’Artagnan stupéfait.
— Quant à vous, continua le roi avec une bonté peu ordinaire, j’ai plusieurs bonnes nouvelles à vous annoncer, mais vous les saurez, mon cher capitaine, du moment où j’aurai terminé mes comptes. J’ai dit que je voulais faire et que je ferais votre fortune. Ce mot va devenir une réalité.
— Merci mille fois, Sire; je puis attendre, moi. Je vous en prie, pendant que je vais et puis prendre patience, que Votre Majesté daigne s’occuper de ces pauvres gens, qui, depuis longtemps, assiègent votre antichambre, et viennent humblement déposer une supplique aux pieds du roi.
— Qui cela?
— Des ennemis de Votre Majesté.
Le roi leva la tête.
— Des amis de M. Fouquet, ajouta d’Artagnan.
— Leurs noms?
— M. Gourville, M. Pélisson et un poète, M. Jean de La Fontaine.
Le roi s’arrêta un moment pour réfléchir.
— Que veulent-ils?
— Je ne sais.
— Comment sont-ils?
— En deuil.
— Que disent-ils?
— Rien.
— Que font-ils?
— Ils pleurent.
— Qu’ils entrent, dit le roi en fronçant le sourcil.
D’Artagnan tourna rapidement sur lui-même, leva la tapisserie qui fermait l’entrée de la chambre royale, et cria dans la salle voisine:
— Introduisez!
Bientôt parurent à la porte du cabinet, où se tenaient le roi et son capitaine, les trois hommes que d’Artagnan avait nommés.
Sur leur passage régnait un profond silence. Les courtisans, à l’approche des amis du malheureux surintendant des finances, les courtisans, disons-nous, reculaient comme pour n’être pas gâtés par la contagion de la disgrâce et de l’infortune.
D’Artagnan, d’un pas rapide, vint lui-même prendre par la main ces malheureux qui hésitaient et tremblaient à la porte du cabinet royal; il les amena devant le fauteuil du roi, qui, réfugié dans l’embrasure d’une fenêtre, attendait le moment de la présentation et se préparait à faire aux suppliants un accueil rigoureusement diplomatique.
Le premier des amis de Fouquet qui s’avança fut Pélisson. Il ne pleurait plus; mais ses larmes n’avaient uniquement tari que pour que le roi pût mieux entendre sa voix et sa prière.
Gourville se mordait les lèvres pour arrêter ses pleurs par respect du roi. La Fontaine ensevelissait son visage dans son mouchoir, et l’on n’eût pas dit qu’il vivait, sans le mouvement convulsif de ses épaules soulevées par ses sanglots.
Le roi avait gardé toute sa dignité. Son visage était impassible. Il avait même conservé le froncement de sourcil qui avait paru quand d’Artagnan lui avait annoncé ses ennemis. Il fit un geste qui signifiait: «Parlez», et il demeura debout, couvant d’un regard profond ces trois hommes désespérés.
Pélisson se courba jusqu’à terre, et La Fontaine s’agenouilla comme on fait dans les églises.
Cet obstiné silence, troublé seulement par des soupirs et des gémissements si douloureux, commençait à émouvoir chez le roi, non pas la compassion, mais l’impatience.
— Monsieur Pélisson, dit-il d’une voix brève et sèche, monsieur Gourville, et vous, monsieur...
Et il ne nomma pas La Fontaine.
— Je verrais, avec un sensible déplaisir, que vous vinssiez me prier pour un des plus grands criminels que doive punir ma justice. Un roi ne se laisse attendrir que par les larmes ou par les remords: larmes de l’innocence, remords des coupables. Je ne croirai ni aux remords de M. Fouquet ni aux larmes de ses amis, parce que l’un est gâté jusqu’au cœur et que les autres doivent redouter de me venir offenser chez moi. C’est pourquoi, monsieur Pélisson, monsieur Gourville, et vous, monsieur... je vous prie de ne rien dire qui ne témoigne hautement du respect que vous avez pour ma volonté.
— Sire, répondit Pélisson tremblant à ces terribles paroles, nous ne sommes rien venus dire à Votre Majesté qui ne soit l’expression la plus profonde du plus sincère respect et du plus sincère amour qui sont dus au roi par tous ses sujets. La justice de Votre Majesté est redoutable; chacun doit se courber sous les arrêts qu’elle prononce. Nous nous inclinons respectueusement devant elle. Loin de nous la pensée de venir défendre celui qui a eu le malheur d’offenser Votre Majesté. Celui qui a encouru votre disgrâce peut être un ami pour nous, mais c’est un ennemi de l’État. Nous l’abandonnerons en pleurant à la sévérité du roi.
— D’ailleurs, interrompit le roi, calmé par cette voix suppliante et ces persuasives paroles, mon Parlement jugera. Je ne frappe pas sans avoir pesé le crime. Ma justice n’a pas l’épée sans avoir eu les balances.
— Aussi avons-nous toute confiance dans cette impartialité du roi, et pouvons-nous espérer de faire entendre nos faibles voix, avec l’assentiment de Votre Majesté, quand l’heure de défendre un ami accusé aura sonné pour nous.
— Alors, messieurs, que demandez-vous? dit le roi de son air imposant.
— Sire, continua Pélisson, l’accusé laisse une femme et une famille. Le peu de bien qu’il avait suffit à peine à payer ses dettes, et Mme Fouquet, depuis la captivité de son mari, est abandonnée par tout le monde. La main de Votre Majesté frappe à l’égal de la main de Dieu. Quand le Seigneur envoie la plaie de la lèpre ou de la peste à une famille, chacun fuit et s’éloigne de la demeure du lépreux ou du pestiféré. Quelquefois, mais bien rarement, un médecin généreux ose seul approcher du seuil maudit, le franchit avec courage et expose sa vie pour combattre la mort. Il est la dernière ressource du mourant; il est l’instrument de la miséricorde céleste. Sire, nous vous supplions, à mains jointes, à deux genoux, comme on supplie la Divinité; Mme Fouquet n’a plus d’amis, plus de soutiens; elle pleure dans sa maison, pauvre et déserte, abandonnée par tous ceux qui en assiégeaient la porte au moment de la faveur; elle n’a plus de crédit, elle n’a plus d’espoir! Au moins, le malheureux sur qui s’appesantit votre colère reçoit de vous, tout coupable qu’il est, le pain que mouillent chaque jour ses larmes. Aussi affligée, plus dénuée que son époux, Mme Fouquet, celle qui eut l’honneur de recevoir Votre Majesté à sa table, Mme Fouquet, l’épouse de l’ancien surintendant des finances de Votre Majesté, Mme Fouquet n’a plus de pain!
Ici, le silence mortel qui enchaînait le souffle des deux amis de Pélisson fut rompu par l’éclat des sanglots, et d’Artagnan dont la poitrine se brisait en écoutant cette humble prière, tourna sur lui-même, vers l’angle du cabinet, pour mordre en liberté sa moustache et comprimer ses soupirs.
Le roi avait conservé son œil sec, son visage sévère: mais la rougeur était montée à ses joues, et l’assurance de ses regards diminuait visiblement.
— Que souhaitez-vous? dit-il d’une voix émue.
— Nous venons demander humblement à Votre Majesté, répliqua Pélisson, que l’émotion gagnait peu à peu, de nous permettre, sans encourir sa disgrâce, de prêter à Mme Fouquet deux mille pistoles, recueillies parmi tous les anciens amis de son mari, pour que la veuve ne manque pas des choses les plus nécessaires à la vie.
À ce mot de veuve, prononcé par Pélisson, quand Fouquet vivait encore, le roi pâlit extrêmement; sa fierté tomba; la pitié lui vint du cœur aux lèvres. Il laissa tomber un regard attendri sur tous ces gens qui sanglotaient à ses pieds.
— À Dieu ne plaise, répondit-il, que je confonde l’innocent avec le coupable! Ceux-là me connaissent mal qui doutent de ma miséricorde envers les faibles. Je ne frapperai jamais que les arrogants. Faites, messieurs, faites tout ce que votre cœur vous conseillera pour soulager la douleur de Mme Fouquet. Allez, messieurs, allez.
Les trois hommes se relevèrent silencieux, l’œil aride. Les larmes s’étaient taries au contact brûlant de leurs joues et de leurs paupières. Ils n’eurent pas la force d’adresser un remerciement au roi, lequel, d’ailleurs, coupa court à leurs révérences solennelles en se retranchant vivement derrière son fauteuil.
D’Artagnan demeura seul avec le roi.
— Bien! dit-il en s’approchant du jeune prince, qui l’interrogeait du regard; bien, mon maître! Si vous n’aviez pas la devise qui pare votre soleil, je vous en conseillerais une, quitte à la faire traduire en latin par M. Conrart: «Doux au petit, rude au fort!»
Le roi sourit et passa dans la salle voisine, après avoir dit à d’Artagnan:
— Je vous donne le congé dont vous devez avoir besoin pour mettre en ordre les affaires de feu M. du Vallon, votre ami.
Chapitre CCLXI — Le testament de Porthos
À Pierrefonds, tout était en deuil. Les cours étaient désertes, les écuries fermées, les parterres négligés.
Dans les bassins, s’arrêtaient d’eux-mêmes les jets d’eau, naguère épanouis, bruyants et brillants.
Sur les chemins, autour du château, venaient quelques graves personnages sur des mules ou sur des bidets de ferme. C’étaient les voisins de campagne, les curés et les baillis des terres limitrophes.
Tout ce monde entrait silencieusement au château, remettait sa monture à un palefrenier morne, et se dirigeait, conduit par un chasseur vêtu de noir, vers la grande salle, où, sur le seuil, Mousqueton recevait les arrivants.
Mousqueton avait tellement maigri depuis deux jours, que ses habits remuaient sur lui, pareils à ces fourreaux trop larges, dans lesquels dansent les fers des épées.
Sa figure couperosée de rouge et de blanc, comme celle de la Madone de Van Dyck, était sillonnée par deux ruisseaux argentés qui creusaient leur lit dans ses joues, aussi pleines jadis qu’elles étaient flasques depuis son deuil.
À chaque nouvelle visite, Mousqueton trouvait de nouvelles larmes, et c’était pitié de le voir étreindre son gosier par sa grosse main pour ne pas éclater en sanglots.
Toutes ces visites avaient pour but la lecture du testament de Porthos, annoncée pour ce jour, et à laquelle voulaient assister toutes les convoitises ou toutes les amitiés du mort, qui ne laissait aucun parent après lui.
Les assistants prenaient place à mesure qu’ils arrivaient, et la grande salle venait d’être fermée quand sonna l’heure de midi, heure fixée pour la lecture.
Le procureur de Porthos, et c’était naturellement le successeur de maître Coquenard, commença par déployer lentement le vaste parchemin sur lequel la puissante main de Porthos avait tracé ses volontés suprêmes.
Le cachet rompu, les lunettes mises, la toux préliminaire ayant retenti, chacun tendit l’oreille. Mousqueton s’était blotti dans un coin pour mieux pleurer, pour moins entendre.
Tout à coup, la porte à deux battants de la grande salle, qui avait été refermée, s’ouvrit comme par un prodige, et une figure mâle apparut sur le seuil, resplendissant dans la plus vive lumière du soleil.
C’était d’Artagnan, qui était arrivé seul jusqu’à cette porte, et, ne trouvant personne pour lui tenir l’étrier, avait attaché son cheval au heurtoir, et s’annonçait lui-même.
L’éclat du jour envahissant la salle, le murmure des assistants, et, plus que tout cela, l’instinct du chien fidèle, arrachèrent Mousqueton à sa rêverie. Il releva la tête, reconnut le vieil ami du maître, et, hurlant de douleur, vint lui embrasser les genoux en arrosant les dalles de ses larmes.
D’Artagnan releva le pauvre intendant, l’embrassa comme un frère, et ayant salué noblement l’assemblée, qui s’inclinait tout entière en chuchotant son nom, il alla s’asseoir à l’extrémité de la grande salle de chêne sculpté tenant toujours la main de Mousqueton qui suffoquait et s’asseyait sur le marchepied.
Alors le procureur, qui était ému comme les autres commença la lecture.
Porthos, après une profession de foi des plus chrétiennes, demandait pardon à ses ennemis du tort qu’il avait pu leur causer.
À ce paragraphe, un rayon d’inexprimable orgueil glissa des yeux de d’Artagnan. Il se rappelait le vieux soldat. Tous ces ennemis de Porthos, terrassés par sa main vaillante, il en supputait le nombre, et se disait que Porthos avait fait sagement de ne pas détailler ses ennemis ou les torts causés à ceux-ci; sans quoi, le besogne eût été trop rude pour le lecteur.
Venait alors l’énumération suivante:
«Je possède à l’heure qu’il est, par la grâce de Dieu:
«1° Le domaine de Pierrefonds, terres, bois, prés, eaux, forêts, entourés de bons murs;
«2° Le domaine de Bracieux, château, forêts, terres labourables, formant trois fermes;
«3° La petite terre du Vallon, ainsi nommée, parce qu’elle est dans le vallon...»
— Brave Porthos!
«4° Cinquante métairies dans la Touraine, d’une contenance de cinq cents arpents;
«5° Trois moulins sur le Cher, d’un rapport de six cents livres chacun;
«6° Trois étangs dans le Berri, d’un rapport de deux cents livres chacun.
«Quant aux biens mobiliers, ainsi nommés, parce qu’ils ne peuvent se mouvoir, comme l’explique si bien mon savant ami l’évêque de Vannes...»
D’Artagnan frissonna au souvenir lugubre de ce nom.
Le procureur continua imperturbablement:
«Ils consistent:
«1° En des meubles que je ne saurais détailler ici faute d’espace, et qui garnissent tous mes châteaux ou maisons, mais dont la liste est dressée par mon intendant...»
Chacun tourna les yeux vers Mousqueton, qui s’abîma dans sa douleur.
«2° En vingt chevaux de main et de trait que j’ai particulièrement dans mon château de Pierrefonds et qui s’appellent: Bayard, Roland, Charlemagne, Pépin, Dunois, La Hire, Ogier, Samson, Milon, Nemrod, Urgande, Armide, Falstrade, Dalila, Rébecca, Yolande, Finette, Grisette, Lisette et Musette. _ _ «3° En soixante chiens, formant six équipages, répartis comme il suit: le premier, pour le cerf; le second, pour le loup; le troisième, pour le sanglier; le quatrième, pour le lièvre, et les deux autres, pour l’arrêt ou la garde;
«4° En armes de guerre et de chasse renfermées dans ma galerie d’armes;
«5° Mes vins d’Anjou, choisis pour Athos, qui les aimait autrefois; mes vins de Bourgogne, de Champagne, de Bordeaux et d’Espagne, garnissant huit celliers et douze caves en mes diverses maisons;
«6° Mes tableaux et statues qu’on prétend être d’une grande valeur, et qui sont assez nombreux pour fatiguer la vue.
«7° Ma bibliothèque, composée de six mille volumes tout neufs, et qu’on n’a jamais ouverts;
«8° Ma vaisselle d’argent, qui s’est peut-être un peu usée, mais qui doit peser de mille à douze cents livres, car je pouvais à grand-peine soulever le coffre qui la renferme, et ne faisais que six fois le tour de ma chambre en le portant.
«9° Tous ces objets, plus le linge de table et de service, sont répartis dans les maisons que j’aimais le mieux...»
Ici, le lecteur s’arrêta pour reprendre haleine. Chacun soupira, toussa et redoubla d’attention. Le procureur reprit:
«J’ai vécu sans avoir d’enfants, et il est probable que je n’en aurai pas, ce qui m’est une cuisante douleur. Je me trompe cependant, car j’ai un fils en commun avec mes autres amis: c’est M. Raoul Auguste-Jules de Bragelonne, véritable fils de M. le comte de La Fère.
«Ce jeune seigneur m’a paru digne de succéder aux trois vaillants gentilshommes dont je suis l’ami et le très humble serviteur.»
Ici, un bruit aigu se fit entendre. C’était l’épée de d’Artagnan, qui, glissant du baudrier, était tombée sur la planche sonore. Chacun tourna les yeux de ce côté, et l’on vit qu’une grande larme avait coulé des cils épais de d’Artagnan sur son nez aquilin, dont l’arête lumineuse brillait ainsi qu’un croissant enflammé au soleil.
«C’est pourquoi, continua le procureur, j’ai laissé tous mes biens, meubles et immeubles, compris dans l’énumération ci-dessus faite, à M. le vicomte Raoul-Auguste-Jules de Bragelonne, fils de M. le comte de La Fère, pour le consoler du chagrin qu’il paraît avoir, et le mettre en état de porter glorieusement son nom...»
Un long murmure courut dans l’auditoire.
Le procureur continua, soutenu par l’œil flamboyant de d’Artagnan, qui, parcourant l’assemblée, rétablit le silence interrompu.
«À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de donner à M. le chevalier d’Artagnan, capitaine des mousquetaires du roi, ce que ledit chevalier d’Artagnan lui demandera de mes biens.
«À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de faire tenir une bonne pension à M. le chevalier d’Herblay, mon ami, s’il avait besoin de vivre en exil.
«À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, d’entretenir ceux de mes serviteurs qui ont fait dix ans de service chez moi, et de donner cinq cents livres à chacun des autres.
«Je laisse à mon intendant Mousqueton tous mes habits de ville, de guerre et de chasse, au nombre de quarante-sept, dans l’assurance qu’il les portera jusqu’à les user pour l’amour et par souvenir de moi.
«De plus, je lègue à M. le vicomte de Bragelonne mon vieux serviteur et fidèle ami Mousqueton, déjà nommé, à la charge par ledit vicomte de Bragelonne d’agir en sorte que Mousqueton déclare en mourant qu’il n’a jamais cessé d’être heureux.»
En entendant ces mots, Mousqueton salua, pâle et tremblant; ses larges épaules frissonnaient convulsivement; son visage, empreint d’une effrayante douleur, sortit de ses mains glacées, et les assistants le virent trébucher, hésiter, comme si, voulant quitter la salle, il cherchait une direction.
— Mousqueton, dit d’Artagnan, mon bon ami, sortez d’ici; allez faire vos préparatifs. Je vous emmène chez Athos, où je m’en vais en quittant Pierrefonds.
Mousqueton ne répondit rien. Il respirait à peine, comme si tout, dans cette salle, lui devait être désormais étranger. Il ouvrit la porte et disparut lentement.
Le procureur acheva sa lecture, après laquelle s’évanouirent déçus, mais pleins de respect, la plupart de ceux qui étaient venus entendre les dernières volontés de Porthos.
Quant à d’Artagnan, demeuré seul après avoir reçu la révérence cérémonieuse que lui avait faite le procureur il admirait cette sagesse profonde du testateur qui venait de distribuer si justement son bien au plus digne, au plus nécessiteux, avec des délicatesses que nul, parmi les plus fins courtisans et les plus nobles cœurs, n’eût pu rencontrer aussi parfaites.
En effet, Porthos enjoignait à Raoul de Bragelonne de donner à d’Artagnan tout ce que celui-ci demanderait. Il savait bien, ce digne Porthos, que d’Artagnan ne demanderait rien; et, au cas où il eût demandé quelque chose, nul, excepté lui-même, ne lui faisait sa part.
Porthos laissait une pension à Aramis, lequel, s’il eût eu l’envie de demander trop, était arrêté par l’exemple de d’Artagnan; et ce mot exil, jeté par le testateur sans intention apparente, n’était-il la plus douce, la plus exquise critique de cette conduite d’Aramis qui avait causé la mort de Porthos?
Enfin, il n’était pas fait mention d’Athos dans le testament du mort. Celui-ci, en effet, pouvait-il supposer que le fils n’offrirait pas la meilleure part au père? Le gros esprit de Porthos avait jugé toutes ces causes, saisi toutes ces nuances, mieux que la loi, mieux que l’usage, mieux que le goût.
«Porthos était un cœur», se dit d’Artagnan avec un soupir.
Et il lui sembla entendre un gémissement au plafond. Il pensa tout de suite à ce pauvre Mousqueton, qu’il fallait distraire de sa douleur.
À cet effet, d’Artagnan quitta la salle avec empressement pour aller chercher le digne intendant, puisque celui-ci ne revenait pas.
Il monta l’escalier qui conduisait au premier étage, et aperçut dans la chambre de Porthos un amas d’habits de toutes couleurs et de toutes étoffes, sur lesquels Mousqueton s’était couché après les avoir entassés lui-même.
C’était le lot du fidèle ami. Ces habits lui appartenaient bien; ils lui avaient été bien donnés. On voyait la main de Mousqueton s’étendre sur ces reliques, qu’il baisait de toutes ses lèvres, de tout son visage, qu’il couvrait de tout son corps.
D’Artagnan s’approcha pour consoler le pauvre garçon.
— Mon Dieu, dit-il, il ne bouge plus; il est évanoui!
D’Artagnan se trompait: Mousqueton était mort.
Mort, comme le chien qui, ayant perdu son maître, revient mourir sur son habit.
Chapitre CCLXII — La vieillesse d’Athos
Pendant que tous ces événements séparaient à jamais les quatre mousquetaires, autrefois liés d’une façon qui paraissait indissoluble, Athos, demeuré seul après le départ de Raoul, commençait à payer son tribut à cette mort anticipée qu’on appelle l’absence des gens aimés.
Revenu à sa maison de Blois, n’ayant plus même Grimaud pour recueillir un pauvre sourire quand il passait dans les parterres, Athos sentait de jour en jour s’altérer la vigueur d’une nature qui, depuis si longtemps semblait infaillible.
L’âge, reculé pour lui par la présence de l’objet chéri, arrivait avec ce cortège de douleurs et de gênes qui grossit à mesure qu’il se fait attendre. Athos n’avait plus là son fils pour s’étudier à marcher droit, à lever la tête, à donner le bon exemple; il n’avait plus ces yeux brillants de jeune homme, foyer toujours ardent où se régénérait la flamme de ses regards.
Et puis, faut-il le dire? cette nature, exquise par sa tendresse et sa réserve, ne trouvant plus rien qui contînt ses élans, se livrait au chagrin avec toute la fougue des natures vulgaires, quand elles se livrent à la joie.
Le comte de La Fère, resté jeune jusqu’à sa soixante-deuxième année, l’homme de guerre qui avait conservé sa force malgré les fatigues, sa fraîcheur d’esprit malgré les malheurs, sa douce sérénité d’âme et de corps malgré Milady, malgré Mazarin, malgré La Vallière, Athos était devenu un vieillard en huit jours, du moment qu’il avait perdu l’appui de son arrière jeunesse.
Toujours beau, mais courbé, noble, mais triste, doux et chancelant sous ses cheveux blanchis, il recherchait, depuis sa solitude, les clairières par lesquelles le soleil venait trouer le feuillage des allées.
Le rude exercice de toute sa vie, il le désapprit quand Raoul ne fut plus là. Les serviteurs, accoutumés à le voir levé dès l’aube en toute saison, s’étonnèrent d’entendre sonner sept heures en été sans que leur maître eût quitté le lit.
Athos demeurait couché, un livre sous son chevet, et il ne dormait pas, et il ne lisait pas. Couché pour n’avoir plus à porter son corps, il laissait l’âme et l’esprit s’élancer hors de l’enveloppe et retourner à son fils ou à Dieu.
On fut bien effrayé quelquefois de le voir, pendant des heures, absorbé dans une rêverie muette, insensible; il n’entendait plus le pas du valet plein de crainte qui venait au seuil de la chambre épier le sommeil ou le réveil du maître. Il lui arrivait d’oublier que le jour était à moitié écoulé, que l’heure des deux premiers repas était passée. Alors on l’éveillait, il se levait, descendait sous son allée sombre, puis revenait un peu au soleil comme pour en partager une minute la chaleur avec l’enfant absent. Et puis la promenade lugubre, monotone, recommençait jusqu’à ce que, épuisé, il regagnât la chambre et le lit, son domicile préféré.
Pendant plusieurs jours, le comte ne dit pas une parole. Il refusa de recevoir les visites qui lui arrivaient, et, pendant la nuit, on le vit rallumer sa lampe et passer de longues heures à écrire ou à feuilleter des parchemins.
Athos écrivit une de ces lettres à Vannes, une autre à Fontainebleau: elles demeurèrent sans réponse. On sait pourquoi: Aramis avait quitté la France; d’Artagnan voyageait de Nantes à Paris, de Paris à Pierrefonds. Son valet de chambre remarqua qu’il diminuait chaque jour quelques tours de sa promenade. La grande allée de tilleuls devint bientôt trop longue pour les pieds qui la parcouraient jadis mille fois en un jour. On vit le comte aller péniblement aux arbres du milieu, s’asseoir sur le banc de mousse qui échancrait une allée latérale, et attendre ainsi le retour des forces ou plutôt le retour de la nuit.
Bientôt cent pas l’exténuèrent. Enfin, Athos ne voulut plus se lever; il refusa toute nourriture, et ses gens épouvantés, bien qu’il ne se plaignit pas, bien qu’il eût toujours le sourire aux lèvres, bien qu’il continuât à parler de sa douce voix, ses gens allèrent à Blois chercher l’ancien médecin de feu Monsieur, et l’amenèrent au comte de La Fère, de telle façon qu’il pût voir celui-ci sans être vu.
À cet effet, ils le placèrent dans un cabinet voisin de la chambre du malade et le supplièrent de ne pas se montrer dans la crainte de déplaire au maître, qui n’avait pas demandé de médecin.
Le docteur obéit; Athos était une sorte de modèle pour les gentilshommes du pays; le Blaisois se vantait de posséder cette relique sacrée des vieilles gloires françaises; Athos était un bien grand seigneur, comparé à ces noblesses comme le roi en improvisait en touchant de son sceptre jeune et fécond les troncs desséchés des arbres héraldiques de la province.
On respectait, disons-nous, et l’on aimait Athos. Le médecin ne put souffrir de voir pleurer ses gens et de voir s’attrouper les pauvres du canton, à qui Athos donnait la vie et la consolation par ses bonnes paroles et ses aumônes. Il examina donc du fond de sa cachette les allures du mal mystérieux qui courbait et mordait de jour en jour plus mortellement un homme naguère encore plein de vie et d’envie de vivre.
Il remarqua sur les joues d’Athos la pourpre de la fièvre qui s’allume et se nourrit, fièvre lente, impitoyable, née dans un pli du cœur, s’abritant derrière ce rempart grandissant de la souffrance qu’elle engendre, cause à là fois et effet d’une situation périlleuse.
Le comte ne parlait à personne, disons-nous, il ne parlait pas même seul. Sa pensée craignait le bruit, elle touchait à ce degré de surexcitation qui confine à l’extase. L’homme ainsi absorbé, quand il n’appartient pas encore à Dieu, n’appartient déjà plus à la terre.
Le docteur demeura plusieurs heures à étudier cette douloureuse lutte de la volonté contre une puissance supérieure. Il s’épouvanta de voir ces yeux toujours fixes, toujours attachés sur le but invisible; il s’épouvanta de voir battre du même mouvement ce cœur dont jamais un soupir ne venait varier l’habitude; quelquefois l’acuité de la douleur fait l’espoir du médecin.
Une demi-journée se passa ainsi. Le docteur prit son parti en homme brave, en esprit ferme: il sortit brusquement de sa retraite et vint droit à Athos, qui le vit sans témoigner plus de surprise que s’il n’eût rien compris à cette apparition.
— Monsieur le comte, pardon, dit le docteur en venant au malade les bras ouverts, mais j’ai un reproche à vous faire; vous allez m’entendre.
Et il s’assit au chevet d’Athos, qui sortit à grand-peine de sa préoccupation.
— Qu’y a-t-il, docteur? demanda le comte après un silence.
— Il y a que vous êtes malade, monsieur, et que vous ne vous faites pas traiter.
— Moi, malade! dit Athos en souriant.
— Fièvre, consomption, affaiblissement, dépérissement, monsieur le comte!
— Affaiblissement! répondit Athos. Est-ce possible? Je ne me lève pas.
— Allons, allons, monsieur le comte, pas de subterfuges! Vous êtes un bon chrétien.
— Je le crois, dit Athos.
— Vous donneriez-vous la mort?
— Jamais, docteur.
— Eh bien! monsieur, vous vous en allez mourant; demeurer ainsi, c’est un suicide; guérissez, monsieur le comte, guérissez!
— De quoi? Trouvez le mal d’abord. Moi, jamais je ne me suis trouvé mieux, jamais le ciel ne m’a paru plus beau, jamais je n’ai plus chéri mes fleurs.
— Vous avez un chagrin caché.
— Caché?... Non pas, j’ai l’absence de mon fils, docteur; voilà tout mon mal; je ne le cache pas.
— Monsieur le comte, votre fils vit, il est fort, il a tout l’avenir des gens de son mérite et de sa race; vivez pour lui...
— Mais je vis, docteur. Oh! soyez bien tranquille, ajouta-t-il en souriant avec mélancolie, tant que Raoul vivra, on le saura bien; car, tant qu’il vivra, je vivrai.
— Que dites-vous?
— Une chose bien simple. En ce moment, docteur, je laisse la vie suspendue en moi. Ce serait une tâche au-dessus de mes forces que la vie oublieuse, dissipée, indifférente, quand je n’ai pas là Raoul. Vous ne demandez point à la lampe de brûler quand l’étincelle n’y a pas attaché la flamme; ne me demandez pas de vivre au bruit et à la clarté. Je végète, je me dispose, j’attends. Tenez, docteur, rappelez-vous ces soldats que nous vîmes tant de fois ensemble sur les ports où ils attendaient d’être embarqués; couchés, indifférents, moitié sur un élément, moitié sur l’autre, ils n’étaient ni à l’endroit où la mer allait les porter, ni à l’endroit où la terre allait les perdre; bagages préparés, esprit tendu, regard fixe, ils attendaient. Je le répète, ce mot, c’est celui qui peint ma vie présente. Couché comme ces soldats, l’oreille tendue vers ces bruits qui m’arrivent, je veux être prêt à partir au premier appel. Qui me fera cet appel? la vie, ou la mort? Dieu, ou Raoul? Mes bagages sont prêts, mon âme est disposée, j’attends le signal... J’attends, docteur, j’attends!
Le docteur connaissait la trempe de cet esprit, il appréciait la solidité de ce corps; il réfléchit un moment, se dit à lui-même que les paroles étaient inutiles, les remèdes absurdes, et il partit en exhortant les serviteurs d’Athos à ne le point abandonner un moment.
Athos, le docteur parti, ne témoigna ni colère ni dépit de ce qu’on l’avait troublé; il ne recommanda même pas qu’on lui remit promptement les lettres qui viendraient: il savait bien que toute distraction qui lui arrivait était une joie, une espérance que ses serviteurs eussent payée de leur sang pour la lui procurer.
Le sommeil était devenu rare. Athos, à force de songer, s’oubliait quelques heures au plus dans une rêverie plus profonde, plus obscure, que d’autres eussent appelée un rêve. Ce repos momentané donnait cet oubli au corps, que fatiguait l’âme; car Athos vivait doublement pendant ces pérégrinations de son intelligence. Une nuit, il songea que Raoul s’habillait dans une tente, pour aller à l’expédition commandée par M. de Beaufort en personne. Le jeune homme était triste, il agrafait lentement sa cuirasse, lentement il ceignait son épée.
— Qu’avez-vous donc? lui demanda tendrement son père.
— Ce qui m’afflige, c’est la mort de Porthos, notre si bon ami, répondit Raoul; je souffre d’ici de la douleur que vous en ressentirez là-bas.
Et la vision disparut avec le sommeil d’Athos.
Au point du jour, un des valets entra chez son maître, et lui remit une lettre venant d’Espagne.
L’écriture d’Aramis, pensa le comte.
Et il lut.
— Porthos est mort! s’écria-t-il après les premières lignes. Ô Raoul, Raoul, merci! tu tiens ta promesse, tu m’avertis!
Et Athos, pris d’une sueur mortelle, s’évanouit dans son lit sans autre cause que sa faiblesse.
Chapitre CCLXIII — Vision d’Athos
Quand cet évanouissement d’Athos eut cessé, le comte, presque honteux d’avoir faibli devant cet événement surnaturel, s’habilla et demanda un cheval, bien décidé à se rendre à Blois, pour nouer des correspondances plus sûres, soit avec l’Afrique, soit avec d’Artagnan ou Aramis.
En effet, cette lettre d’Aramis instruisait le comte de La Fère du mauvais succès de l’expédition de Belle-Île. Elle lui donnait, sur la mort de Porthos, assez de détails pour que le cœur si tendre et si dévoué d’Athos fût ému jusqu’en ses dernières fibres.
Athos voulut donc aller faire à son ami Porthos une dernière visite. Pour rendre cet honneur à son ancien compagnon d’armes, il comptait prévenir d’Artagnan, l’amener à recommencer le pénible voyage de Belle-Île, accomplir en sa compagnie ce triste pèlerinage au tombeau du géant qu’il avait tant aimé, puis revenir dans sa maison, pour obéir à cette influence secrète qui le conduisait à l’éternité par ces chemins mystérieux.
Mais, à peine les valets, joyeux, avaient-ils habillé leur maître, qu’ils voyaient avec plaisir se préparer à un voyage qui devait dissiper sa mélancolie, à peine le cheval le plus doux de l’écurie du comte était-il sellé et conduit devant le perron, que le père de Raoul sentit sa tête s’embarrasser, ses jambes se rompre, et qu’il comprit l’impossibilité où il était de faire un pas de plus.
Il demanda à être porté au soleil; on l’étendit sur son banc de mousse, où il passa une grande heure avant de reprendre ses esprits.
Rien n’était plus naturel que cette atonie après le repos inerte des derniers jours. Athos prit un bouillon pour se donner des forces, et trempa ses lèvres desséchées dans un verre plein du vin qu’il aimait le mieux, ce vieux vin d’Anjou, mentionné par le bon Porthos dans son admirable testament.
Alors, réconforté, libre d’esprit, il se fit amener son cheval; mais il lui fallut l’aide des valets pour monter péniblement en selle.
Il ne fit point cent pas: le frisson s’empara de lui au détour du chemin.
— Voilà qui est étrange, dit-il à son valet de chambre, qui l’accompagnait.
— Arrêtons-nous, monsieur, je vous en conjure! répondit le fidèle serviteur. Voilà que vous pâlissez.
— Cela ne m’empêchera pas de poursuivre ma route, puisque je suis en chemin, réplique le comte.
Et il rendit les rênes à son cheval.
Mais soudain l’animal, au lieu d’obéir à la pensée de son maître, s’arrêta. Un mouvement dont Athos ne se rendit pas compte avait serré le mors.
— Quelque chose, dit Athos, veut que je n’aille pas plus loin. Soutenez-moi, ajouta-t-il en étendant les bras; vite, approchez! je sens tous mes muscles qui se détendent, et je vais tomber de cheval.
Le valet avait vu le mouvement fait par son maître en même temps qu’il avait reçu l’ordre. Il s’approcha vivement, reçut le comte dans ses bras, et, comme on n’était pas encore assez éloigné de la maison pour que les serviteurs, demeurés sur le seuil de la porte pour voir partir M. de La Fère, n’aperçussent pas ce désordre dans la marche ordinairement si régulière de leur maître, le valet de chambre appela ses camarades du geste et de la voix; alors tous accoururent avec empressement.
À peine Athos eut-il fait quelques pas pour retourner vers sa maison, qu’il se trouva mieux. Sa vigueur sembla renaître, et la volonté lui revint de pousser vers Blois. Il fit faire une volte à son cheval. Mais, au premier mouvement de celui-ci, il retomba dans cet état de torpeur et d’angoisse.
— Allons, décidément, murmura-t-il, on veut que je reste chez moi.
Ses gens s’approchèrent; on le descendit de cheval; et tous le portèrent en courant vers sa maison. Tout fut bientôt préparé dans sa chambre; ils le couchèrent dans son lit.
— Vous ferez bien attention, leur dit-il en se disposant à dormir, que j’attends aujourd’hui même des lettres d’Afrique.
— Monsieur apprendra sans doute avec plaisir que le fils de Blaisois est monté à cheval pour gagner une heure sur le courrier de Blois, répondit le valet de chambre.
— Merci! répondit Athos avec son sourire de bonté.
Le comte s’endormit; son sommeil anxieux ressemblait à une souffrance. Celui qui le veillait vit sur ses traits poindre, à plusieurs reprises l’expression d’une torture intérieure. Peut-être Athos rêvait-il. La journée se passa; le fils de Blaisois revint; le courrier n’avait pas apporté de nouvelles. Le comte calculait avec désespoir les minutes, il frémissait quand ces minutes avaient formé une heure. L’idée qu’on l’avait oublié là-bas lui vint une fois et lui coûta une atroce douleur au cœur.
Personne, dans la maison, n’espérait plus que le courrier arrivât, son heure était passée depuis longtemps. Quatre fois, l’exprès envoyé à Blois avait réitéré son voyage, et rien n’était venu à l’adresse du comte.
Athos savait que ce courrier n’arrivait qu’une fois par semaine. C’était donc un retard de huit mortels jours à subir.
Il commença la nuit avec cette douloureuse persuasion.
Tout ce qu’un homme malade et irrité par la souffrance peut ajouter de sombres suppositions à des probabilités déjà tristes, Athos l’entassa pendant les premières heures de cette mortelle nuit.
La fièvre monta; elle envahit la poitrine, où le feu prit bientôt, suivant l’expression du médecin qu’on avait ramené de Blois au dernier voyage du fils de Blaisois.
Bientôt elle gagna la tête. Le médecin pratiqua successivement deux saignées qui la dégagèrent, mais qui affaiblirent le malade et ne laissèrent la force d’action qu’à son cerveau.
Cependant cette fièvre redoutable avait cessé. Elle assiégeait de ses derniers battements les extrémités engourdies; elle finit par céder tout à fait lorsque minuit sonna.
Le médecin, voyant ce mieux incontestable, regagna Blois après avoir ordonné quelques prescriptions et déclaré que le comte était sauvé.
Alors commença, pour Athos, une situation étrange, indéfinissable. Libre de penser, son esprit se porta vers Raoul, vers ce fils bien-aimé. Son imagination lui montra les champs de l’Afrique aux environs de Djidgelli, où M. de Beaufort avait dû débarquer avec son armée.
C’étaient des roches grises toutes verdies en certains endroits par l’eau de la mer, quand elle vient fouetter la plage pendant les tourmentes et les tempêtes.
Au-delà du rivage, diapré de ces roches semblables à des tombes, montait en amphithéâtre, parmi les lentisques et les cactus, une sorte de bourgade pleine de fumée, de bruits obscurs et de mouvements effarés.
Tout à coup, du sein de cette fumée se dégagea une flamme qui parvint, bien qu’en rampant, à couvrir toute la surface de cette bourgade, et qui grandit peu à peu, englobant tout dans ses tourbillons rouges; pleurs, cris, bras étendus au ciel. Ce fut, pendant un moment, un pêle-mêle affreux de madriers s’écroulant, de lames tordues, de pierres calcinées, d’arbres grillés, disparus.
Chose étrange! dans ce chaos où Athos distinguait des bras levés, où il entendait des cris, des sanglots, des soupirs, il ne vit jamais une figure humaine.
Le canon tonnait au loin, la mousqueterie pétillait, la mer mugissait, les troupeaux s’échappaient en bondissant sur les talus verdoyants. Mais pas un soldat pour approcher la mèche auprès des batteries de canon, pas un marin pour aider à la manœuvre de cette flotte, pas un pasteur pour ces troupeaux.
Après la ruine du village et la destruction des forts qui le dominaient, ruine et destruction opérées magiquement, sans la coopération d’un seul être humain, la flamme s’éteignit, la fumée recommença de monter, puis diminua d’intensité, pâlit et s’évapora complètement.
La nuit alors se fit dans ce paysage; une nuit opaque sur terre, brillante au firmament; les grosses étoiles flamboyantes qui scintillent au ciel africain brillaient sans rien éclairer qu’elles-mêmes autour d’elles.
Un long silence s’établit qui servit à reposer un moment l’imagination troublée d’Athos, et, comme il sentait que ce qu’il avait à voir n’était pas terminé, il appliqua plus attentivement les regards de son intelligence sur le spectacle étrange que lui réservait son imagination.
Ce spectacle continua bientôt pour lui.
Une lune douce et pâle se leva derrière les versants de la côte, et moirant d’abord des plis onduleux de la mer, qui semblait s’être calmée après les mugissements qu’elle avait fait entendre pendant la vision d’Athos, la lune, disons-nous, vint attacher ses diamants et ses opales aux broussailles et aux halliers de la colline.
Les roches grises, comme autant de fantômes silencieux et attentifs, semblèrent dresser leurs têtes verdâtres pour examiner aussi le champ de bataille à la clarté de la lune, et Athos s’aperçut que ce champ, entièrement vide pendant le combat, était maintenant jonché de corps abattus.
Un inexplicable frisson de crainte et d’horreur saisit son âme, quand il reconnut l’uniforme blanc et bleu des soldats de Picardie, leurs longues piques au manche bleu et leurs mousquets marqués de la fleur de lis à la crosse.
Quand il vit toutes les blessures béantes et froides regarder le ciel azuré, comme pour lui redemander les âmes auxquelles elles avaient livré passage.
Quand il vit les chevaux, éventrés, mornes, la langue pendante de côté hors des lèvres, dormir dans le sang glacé répandu autour d’eux, et qui souillait leurs housses et leurs crinières.
Quand il vit le cheval blanc de M. de Beaufort étendu, la tête fracassée, au premier rang sur-le-champ des morts.
Athos passa une main froide sur son front, qu’il s’étonna de ne pas trouver brûlant. Il se convainquit, par cet attouchement, qu’il assistait, comme un spectateur sans fièvre, au lendemain d’une bataille livrée sur le rivage de Djidgelli par l’armée expéditionnaire, qu’il avait vue quitter les côtes de France et disparaître à l’horizon, et dont il avait salué, de la pensée et du geste, la dernière lueur du coup de canon envoyé par le duc, en signe d’adieu à la patrie.
Qui pourra peindre le déchirement mortel avec lequel son âme, suivant comme un œil vigilant la trace de ces cadavres, les alla tous regarder les uns après les autres, pour reconnaître si parmi eux ne dormait pas Raoul? Qui pourra exprimer la joie enivrante, divine, avec laquelle Athos s’inclina devant Dieu, et le remercia de n’avoir pas vu celui qu’il cherchait avec tant de crainte parmi les morts?
En effet, tombés morts à leur rang, roidis, glacés, tous ces morts, bien reconnaissables, semblaient se tourner avec complaisance et respect vers le comte de La Fère, pour être mieux vus de lui pendant son inspection funèbre.
Cependant il s’étonnait voyant tous ces cadavres, de ne pas apercevoir les survivants.
Il en était venu à ce point d’illusion, que cette vision était pour lui un voyage réel fait par le père en Afrique, pour obtenir des renseignements plus exacts sur le fils.
Aussi, fatigué d’avoir tant parcouru de mers et de continents, il cherchait à se reposer sous une des tentes abritées derrière un rocher, et sur le sommet desquelles flottait le pennon blanc fleurdelisé. Il chercha un soldat pour être conduit vers la tente de M. de Beaufort.