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Le juif errant - Tome II (part 3 of 4)

Part 3 of 4 · Eugène Sue · Public domain text

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Contents (4)

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Le juif errant - Tome II (part 3 of 4)

De tout ceci, même pour une personne beaucoup moins pénétrante qu'Adrienne et beaucoup moins intéressée qu'elle à démêler la vérité, il résultait évidemment que Mlle Rose-Pompon, malgré ses airs triomphants à l'endroit de _celui _qui perdait la tête pour elle et voulait l'épouser, il résultait que Mlle Rose-Pompon était complètement désappointée, qu'elle faisait un énorme mensonge, qu'on ne l'aimait pas, et qu'un violent dépit amoureux lui avait fait désirer de rencontrer Mlle de Cardoville, afin de lui faire, pour se venger, ce qu'en termes vulgaires on appelle une _scène, _regardant Adrienne (on saura tout à l'heure pourquoi) comme son heureuse rivale; mais le bon naturel de Rose-Pompon ayant repris le dessus, elle se trouvait fort empêchée pour continuer sa _scène. _Adrienne, pour les raisons qu'on a dites, lui imposant de plus en plus.

Quoiqu'elle se fût attendue, sinon à la singulière sortie de la grisette, du moins à ce résultat: qu'il était impossible que le prince eût pour cette fille aucun attachement sérieux... Mlle de Cardoville, malgré la bizarrerie de cette rencontre, fut d'abord ravie de voir ainsi sa _rivale _confirmer une partie de ses prévisions; mais tout à coup, à ces espérances devenues presque des réalités, succéda une appréhension cruelle... Expliquons-nous.

Ce que venait d'entendre Adrienne aurait dû la satisfaire complètement. Selon ce qu'on appelle les usages et les coutumes du monde, sûre désormais que le coeur de Djalma n'avait pas cessé de lui appartenir, il devait peu lui importer que le prince, dans toute l'effervescence d'une ardente jeunesse, eût ou non cédé à un caprice éphémère pour cette créature, après tout fort jolie et fort désirable, puisque, dans le cas même où il eût cédé à ce caprice, rougissant de cette erreur des sens, il se séparait de Rose-Pompon. Malgré de si bonnes raisons, cette _erreur des sens _ne pouvait être pardonnée par Adrienne. Elle ne comprenait pas cette séparation absolue du corps et de l'âme, qui fait que l'une ne partage pas la souillure de l'autre. Elle ne trouvait pas qu'il fût indifférent de se donner à celle-ci en pensant à celle-là; son amour, jeune, chaste, passionné, était d'une exigence absolue, exigence aussi juste aux jeux de la nature et de Dieu que ridicule et niaise aux yeux des hommes. Par cela même qu'elle avait la religion des sens, par cela même qu'elle les raffinait, qu'elle les vénérait comme une manifestation adorable et divine, Adrienne avait, au sujet des sens, des scrupules, des délicatesses, des répugnances inouïes, invincibles, complètement inconnues de ces austères spiritualistes, de ces prudes ascétiques, qui, sous prétexte de la vitalité, de l'indignité de la matière, en regardent les écarts comme absolument sans conséquence et en font litière, pour lui bien prouver, à cette honteuse, à cette boueuse, tout le mépris qu'elles en font.

Mlle de Cardoville n'était pas de ces créatures farouches, pudibondes, qui mourraient de confusion plutôt que d'articuler nettement qu'elles veulent un mari jeune et beau, ardent et pur: aussi en épousent-elles de laids, de très blasés, de très corrompus, quitte à prendre, six mois après, deux ou trois amants. Non, Adrienne sentait instinctivement tout ce qu'il y a de fraîcheur virginale et céleste dans l'égale innocence de deux beaux êtres amoureux et passionnés, tout ce qu'il y a même de garanties pour l'avenir dans les tendres et ineffables souvenirs que l'homme conserve d'un premier amour qui est aussi sa première possession. Nous l'avons dit, Adrienne n'était donc qu'à moitié rassurée... bien qu'il lui fût confirmé par le dépit même de Rose- Pompon que Djalma n'avait pas eu pour la grisette le moindre attachement sérieux.

La grisette avait terminé sa péroraison par ce mot d'une hostilité flagrante et significative:

-- Enfin, madame, je vous déteste!

-- Et pourquoi me détestez-vous, mademoiselle? dit doucement Adrienne.

-- Oh! mon Dieu! madame, reprit Rose-Pompon, oubliant tout à fait son rôle de conquérante, et cédant à la sincérité naturelle de son caractère, faites donc comme si vous ne saviez pas à propos de qui et de quoi je vous déteste!... Avec cela... que l'on va ramasser des bouquets jusque dans la gueule d'une panthère pour des personnes qui ne vous sont rien du tout!... Et si ce n'était que cela encore! ajouta Rose-Pompon, qui s'animait peu à peu, et dont la jolie figure, jusqu'alors contractée par une petite moue hargneuse, prit une expression de chagrin réel, pourtant quelquefois comique. Et si ce n'était que l'histoire du bouquet! reprit-elle. Quoique mon sang n'ait fait qu'un tour en voyant le prince Charmant sauter comme un cabri sur le théâtre... je me serais dit: «Bah! ces Indiens, ça a des politesses à eux; ici... une femme laisse tomber son bouquet, un monsieur bien appris le ramasse et le tend, mais dans l'Inde, c'est pas ça: l'homme ramasse le bouquet, ne le rend pas à la femme et lui tue une panthère sous les yeux. Voilà le bon genre du pays, à ce qu'il paraît... Mais ce qui n'est bon genre nulle part, c'est de traiter une femme comme on m'a traitée... et cela, j'en suis sûre, grâce à vous, madame.

Ces plaintes de Rose-Pompon, à la fois amères et plaisantes, se conciliaient peu avec ce qu'elle avait dit précédemment du fol amour de Djalma pour elle, mais Adrienne se garda bien de lui faire remarquer ses contradictions, et lui dit doucement:

-- Mademoiselle, vous vous trompez, je crois, en prétendant que je suis pour quelque chose dans vos chagrins; mais, en tous cas, je regretterais sincèrement que vous ayez été maltraitée par qui que ce fût.

-- Si vous croyez qu'on m'a battue... vous faites erreur, s'écria Rose-Pompon. Ah bien! par exemple!... Non, ce n'est pas cela... mais enfin... je suis sûre que, sans vous, le prince Charmant aurait fini par m'aimer un peu; j'en vaux bien la peine, après tout. Et puis, enfin... il y a aimer... et aimer... je ne suis pas exigeante, moi; mais pas seulement ça!... et Rose-Pompon mordit l'ongle rose de son pouce. Ah! quand Nini-Moulin est venu me chercher ici, en m'apportant des bijoux, des dentelles pour me décider à le suivre, il avait raison de me dire qu'il ne m'exposerait à rien... que de très honnête...

-- Nini-Moulin? demanda Mlle de Cardoville, de plus en plus intéressée; qu'est-ce que Nini-Moulin, mademoiselle?

-- Un écrivain religieux, répondit Rose-Pompon d'un ton boudeur, l'âme damnée d'un tas de vieux sacristains dont il empoche l'argent, soi-disant pour écrire sur la morale et sur la religion. Elle est gentille, sa morale!

À ces mots d'écrivain religieux, de sacristains, Adrienne se vit sur la voie d'une nouvelle trame de Rodin ou du père d'Aigrigny, trame dont elle et Djalma avaient encore failli être les victimes; elle commença d'entrevoir vaguement la vérité et reprit:

-- Mais, mademoiselle, sous quel prétexte cet homme vous a-t-il emmenée d'ici?

-- Il est venu me chercher en me disant qu'il n'y avait rien à craindre pour ma vertu, qu'il ne s'agissait que de me faire bien gentille; alors, moi je me suis dit: «Philémon est à son pays, je m'ennuie toute seule, ça m'a l'air drôle, qu'est-ce que je risque?...» Oh! non, je ne savais pas ce que je risquais, ajouta Rose-Pompon en soupirant. Enfin, Nini-Moulin m'emmène dans une jolie voiture; nous nous arrêtons sur la place du Palais-Royal; un homme à l'air sournois et au teint jaune monte avec moi à la place de Nini-Moulin, et me conduit chez le prince Charmant, où l'on m'établit. Quand je l'ai vu, dame! il est si beau, mais si beau, que j'en suis d'abord restée toute éblouie; avec ça l'air si doux, si bon... Aussi, je me suis dit tout de suite: «C'est pour le coup que ça serait joliment bien à moi de rester sage...» Je ne croyais pas si bien dire... Je suis restée sage... hélas! plus que sage...

-- Comment, mademoiselle, vous regrettez de vous être montrée si vertueuse?...

-- Tiens... je regrette de n'avoir pas eu au moins l'agrément de refuser quelque chose... Mais refusez donc quand on ne vous demande rien... mais rien de rien; quand on vous méprise assez pour ne pas vous dire un pauvre petit mot d'amour.

-- Mais, mademoiselle... permettez-moi de vous faire observer que l'indifférence qu'on vous a témoignée ne vous a pas empêchée de faire, ce me semble, un assez long séjour dans la maison dont vous me parlez.

-- Est-ce que je sais pourquoi le prince Charmant me gardait auprès de lui; pourquoi il me promenait en voiture et au spectacle? Que voulez-vous! c'est peut-être aussi bon ton, dans son pays de sauvages, d'avoir auprès de soi une petite fille bien gentille, à cette fin de n'y pas faire attention du tout, du tout...

-- Mais alors pourquoi restiez-vous dans cette maison, mademoiselle?

-- Eh! mon Dieu! je restais, dit Rose-Pompon en frappant du pied avec dépit, je restais parce que, sans savoir comment cela s'est fait, malgré moi, je me suis mise à aimer le prince Charmant; et, ce qu'il y a de drôle, c'est que moi, qui suis gaie comme un pinson... je l'aimais parce qu'il était triste, preuve que je l'aimais sérieusement. Enfin, un jour, je n'y ai pas tenu... j'ai dit: «Tant pis! il arrivera ce qui pourra; Philémon doit me faire des traits dans son pays, j'en suis sûre;» ça m'encourage, et un matin je m'arrange à ma manière, si gentiment, si coquettement, qu'après m'être regardée dans ma glace, je me dis: «Oh! c'est sûr... il ne résistera pas...» Je vais chez lui; je perds la tête, je lui dis tout ce qui me passe de tendre dans l'esprit; je ris, je pleure; enfin je lui déclare que je l'adore... Qu'est-ce qu'il me répond à cela de sa voix douce et pas plus émue qu'un marbre: «Pauvre enfant!...» Pauvre enfant, reprit Rose-Pompon avec indignation... ni plus ni moins que si j'étais venue me plaindre à lui d'un mal de dent, parce qu'il me poussait une dent de sagesse... Mais ce qu'il y a d'affreux, c'est que je suis sûre que, s'il n'était pas malheureux d'autre part en amour, ce serait un vrai salpêtre; mais il est si triste, si abattu!

Puis, s'interrompant un moment, Rose-Pompon ajouta:

-- Au fait... non... je ne veux pas vous dire cela... vous seriez trop contente... Enfin, après une pause d'une autre seconde:

-- Ah bien! ma foi! tant pis! je vous le dis, reprit cette drôle de petite fille en regardant Mlle de Cardoville avec attendrissement et déférence; pourquoi me taire, après tout! J'ai commencé par vous dire, en faisant la fière, que le prince Charmant voulait m'épouser, et j'ai fini, malgré moi, par vous avouer qu'il m'avait environ mise à la porte. Dame! ce n'est pas ma faute, quand je veux mentir, je m'embrouille toujours. Aussi, tenez, madame, voilà la vérité pure: quand je vous ai rencontrée chez cette pauvre Mayeux, je me suis d'abord sentie colère contre vous comme un petit dindon... mais quand je vous ai eu entendue vous, si belle, si grande dame, traiter cette pauvre ouvrière comme votre soeur, j'ai eu beau faire, ma colère s'en est allée... Une fois ici, j'ai fait ce que j'ai pu pour la rattraper... impossible... plus je voyais la différence qu'il y a entre nous deux, plus je comprenais que le prince Charmant avait raison de ne songer qu'à vous... car c'est de vous, pour le coup, madame, qu'il est fou... allez... et bien fou... Ce n'est pas seulement à cause de l'histoire du tigre qu'il a tué pour vous à la Porte-Saint- Martin que je dis cela; mais depuis, si vous saviez mon Dieu! toutes les folies qu'il faisait avec votre bouquet. Et puis, vous ne savez pas! toutes les nuits il les passait sans se coucher, et bien souvent à pleurer dans un salon, où, m'a-t-on dit, il vous a vue pour la première fois... vous savez... près de la serre... Et votre portrait donc, qu'il a fait de souvenir sur la glace à la mode de son pays! et tant d'autres choses! Enfin, moi qui l'aimais et qui voyais cela, ça commençait d'abord par me mettre hors de moi; et puis ça devenait si touchant, si attendrissant, que je finissais par en avoir les larmes aux yeux. Mon Dieu!... oui... madame... tenez... comme maintenant rien qu'en y pensant, à ce pauvre prince. Ah! madame, ajouta Rose-Pompon, ses jolis yeux bleus baignés de pleurs, et avec une expression d'intérêt si sincère qu'Adrienne fut profondément émue; ah! madame... vous avez l'air si doux, si bon! ne le rendez donc pas malheureux, aimez-le donc un peu, ce pauvre prince... Voyons, qu'est-ce que cela vous fait de l'aimer!...

Et Rose-Pompon, d'un geste sans doute trop familier, mais rempli de naïveté, prit avec effusion la main d'Adrienne comme pour accentuer davantage sa prière.

Il avait fallu à Mlle de Cardoville un grand empire sur elle-même pour contenir, pour refouler l'élan de sa joie, qui du coeur lui montait aux lèvres, pour arrêter le torrent de questions qu'elle brûlait d'adresser à Rose-Pompon, pour retenir enfin les douces larmes de bonheur qui depuis quelques instants tremblaient sous ses paupières; et puis, chose bizarre! lorsque Rose-Pompon lui avait pris la main, Adrienne, au lieu de la retirer, avait affectueusement serré celle de la grisette, puis, par un mouvement machinal, l'avait attirée près de la fenêtre, comme si elle eût voulu examiner plus attentivement encore la délicieuse figure de Rose-Pompon. La grisette, en entrant, avait jeté son châle et son bibi sur le lit, de sorte qu'Adrienne put admirer les épaisses et soyeuses nattes de beaux cheveux blond cendré qui encadraient à ravir le frais minois de cette charmante fille, aux joues roses et fermes, à la bouche vermeille comme une cerise, aux grands yeux d'un bleu si gai; Adrienne put enfin remarquer, grâce au décolleté un peu risqué de Rose-Pompon, la grâce et les trésors de sa taille de nymphe.

Si étrange que cela paraisse, Adrienne était ravie de trouver cette jeune fille encore plus jolie qu'elle ne lui avait paru d'abord... L'indifférence stoïque de Djalma pour cette ravissante créature disait assez toute la sincérité de l'amour dont il était dominé.

Rose-Pompon, après avoir pris la main d'Adrienne, fut aussi confuse que surprise de la bonté avec laquelle Mlle de Cardoville accueillit sa familiarité. Enhardie par cette indulgence et par le silence d'Adrienne, qui depuis quelques instants la considérait avec une bienveillance presque reconnaissante, la grisette reprit:

-- Oh!... n'est-ce pas, madame, que vous aurez pitié de ce pauvre prince?

Nous ne savons ce qu'Adrienne allait répondre à la demande indiscrète de Rose-Pompon, lorsque soudain une sorte de glapissement sauvage, aigu, strident, criard, mais qui semblait évidemment prétendre à imiter le chant du coq, se fit entendre derrière la porte.

Adrienne tressaillit, effrayée; mais tout à coup la physionomie de Rose-Pompon, d'une expression naguère si touchante, s'épanouit joyeusement; et, reconnaissant ce signal, elle s'écria en frappant dans ses mains:

-- C'est Philémon!

-- Comment! Philémon? dit vivement Adrienne.

-- Oui... mon amant... Ah! le monstre, il sera monté à pas de loup... pour faire le coq... c'est bien lui!

Un second _co-co-rico _des plus retentissants se fit entendre de nouveau derrière la porte.

-- Mon Dieu, cet être-là est-il bête et drôle! il fait toujours la même plaisanterie, et elle m'amuse toujours! dit Rose-Pompon.

Et elle essuya ses dernières larmes du revers de sa main en riant comme une folle de la plaisanterie de Philémon, qui lui semblait toujours neuve et réjouissante, quoiqu'elle la connût déjà.

-- N'ouvrez pas, dit tout bas Adrienne, de plus en plus embarrassée; ne répondez pas, je vous en supplie.

-- La clef est sur la porte, et le verrou est mis: Philémon voit bien qu'il y a quelqu'un.

-- Il n'importe.

-- Mais c'est ici sa chambre, madame; nous sommes ici chez lui... dit Rose-Pompon.

En effet, Philémon, se lassant probablement du peu d'effet de ses deux imitations ornithologiques, tourna la clef dans la serrure, et ne pouvant l'ouvrir, dit à travers la porte, d'une voix de formidable basse taille:

-- Comment_, chat chéri... _de mon coeur, nous sommes enfermée... Est-ce que nous prions _saint Flambard _pour le retour de _Mon-mon _(lisez Philémon)?

Adrienne, ne voulant pas augmenter l'embarras et le ridicule de cette situation en la prolongeant davantage, alla droit à la porte, et l'ouvrit aux regards ébahis de Philémon, qui recula de deux pas. Mlle de Cardoville, malgré sa vive contrariété, ne put s'empêcher de sourire à la vue de l'amant de Rose-Pompon et des objets qu'il tenait à la main et sous son bras.

Philémon, grand gaillard très brun et haut en couleur, arrivant de voyage, portait un béret basque blanc; sa barbe noire et touffue tombait à flots sur un large gilet bleu clair à la Robespierre, une courte redingote de velours olive et un immense pantalon à carreaux écossais d'une grandeur extravagante complétaient le costume de Philémon. Quant aux accessoires qui avaient fait sourire Adrienne, ils se composaient: 1° d'une valise d'où sortaient la tête et les pattes d'une oie, valise que Philémon portait sous le bras; 2° d'un énorme lapin blanc, bien vivant, renfermé dans une cage que l'étudiant tenait à la main.

-- Ah! l'amour de lapin blanc! a-t-il de beaux yeux rouges! Il faut l'avouer, telles furent les premières paroles de Rose-Pompon, et Philémon, à qui elles ne s'adressaient pas, revenait pourtant après une longue absence; mais l'étudiant, loin d'être choqué de se voir complètement sacrifié à son compagnon aux longues oreilles et aux yeux rubis, sourit complaisamment, heureux de voir la surprise qu'il ménageait à sa maîtresse si bien accueillie. Ceci s'était passé très rapidement. Pendant que Rose-Pompon, agenouillée devant la cage, s'extasiait d'admiration pour le lapin, Philémon, frappé du grand air de Mlle de Cardoville, portant à la main son béret, avait respectueusement salué en s'effaçant le long de la muraille. Adrienne lui rendit son salut avec une grâce remplie de politesse et de dignité, descendit légèrement l'escalier et disparut.

Philémon, aussi ébloui de sa beauté que frappé de son air noble et distingué, et surtout très curieux de savoir comment diable Rose- Pompon avait de pareilles connaissances, lui dit vivement dans son argot amoureux et tendre.

-- _Chat chéri _à son Mon-mon, qu'est-ce que cette belle dame?

-- Une de mes amies de pension... grand satyre... dit Rose-Pompon en agaçant le lapin.

Puis, jetant un coup d'oeil de côté sur une caisse que Philémon avait posée près de la cage et de la valise:

-- Je parie que c'est encore du raisiné de famille que tu m'apportes là-dedans?

-- _Mon-mon _apporte mieux que ça à son chat chéri, dit l'étudiant, et il appuya deux vigoureux baisers sur les joues fraîches de Rose-Pompon, qui s'était enfin relevée_, Mon-mon _lui apporte son coeur.

-- Connu... dit la grisette en posant délicatement le pouce de sa main gauche sur le bout de son nez rose et ouvrant sa petite main, qu'elle agita légèrement.

Philémon riposta à cette agacerie de Rose-Pompon en lui prenant amoureusement la taille, et le joyeux ménage ferma sa porte.

XXV. Consolations.

Pendant l'entretien d'Adrienne et de Rose-Pompon, une scène touchante s'était passée entre Agricol et la Mayeux, restés fort surpris de la condescendance de Mlle de Cardoville à l'égard de la grisette.

Aussitôt après le départ d'Adrienne, Agricol s'agenouilla devant la couche de la Mayeux, et lui dit avec une émotion profonde:

-- Nous sommes seuls... je puis enfin te dire ce que j'ai sur le coeur. Tiens... vois-tu!... c'est affreux, ce que tu as fait... mourir de misère... de désespoir... et ne pas m'appeler auprès de toi?

-- Agricol... écoute-moi...

-- Non... tu n'as pas d'excuse... À quoi sert donc, mon Dieu! de nous être appelés frère et soeur, de nous être donné pendant quinze ans les preuves de la plus sincère affection, pour qu'au jour du malheur tu te décides ainsi à quitter la vie sans t'inquiéter de ceux que tu laisses... sans songer que te tuer, c'est leur dire: «Vous n'êtes rien pour moi!»

-- Pardon, Agricol... c'est vrai... je n'avais pas pensé à cela, dit la Mayeux en baissant les yeux; mais... la misère... le manque de travail!...

-- La misère... le manque de travail! et moi donc, est-ce que je n'étais pas là?

-- Le désespoir!...

-- Et pourquoi le désespoir? Cette généreuse demoiselle te recueille chez elle; appréciant ce que tu vaux, elle te traite comme son amie, et c'est au moment où tu n'as jamais eu plus de garantie de bonheur... pour l'avenir, pauvre enfant... que tu abandonnes brusquement la maison de Mlle de Cardoville... nous laissant tous dans une horrible anxiété sur ton sort!

-- Je... je... craignais d'être à charge... à ma bienfaitrice... dit la Mayeux en balbutiant.

-- Toi à charge... à Mlle de Cardoville... elle si riche, si bonne!...

-- J'avais peur d'être indiscrète... dit la Mayeux, de plus en plus embarrassée...

Au lieu de répondre à sa soeur adoptive, Agricol garda le silence, la contempla pendant quelques instants avec une expression indéfinissable, puis s'écria tout à coup, comme s'il eût répondu à une question qu'il se posait à lui-même:

-- Elle me pardonnera de lui avoir désobéi; oui, j'en suis sûr.

Alors, s'adressant à la Mayeux, qui le regardait de plus en plus étonnée, il lui dit d'une voix brève et émue:

-- Je suis trop franc; cette position n'est pas tenable; je te fais des reproches, je te blâme... et je ne suis pas à ce que je te dis... je pense à autre chose...

-- À quoi donc, Agricol?

-- J'ai le coeur navré en songeant au mal que je t'ai fait...

-- Je ne comprends pas... mon ami... tu ne m'as jamais fait de mal...

-- Non... n'est-ce pas?... jamais... pas même dans les petites choses? lorsque, par exemple, cédant à une détestable habitude d'enfance, moi qui pourtant t'aimais, te respectais comme ma soeur... je t'injuriais cent fois par jour...

-- Tu m'injuriais?

-- Et que faisais-je donc, en te donnant sans cesse un sobriquet odieusement ridicule... au lieu de t'appeler par ton nom.

À ces mots, la Mayeux regarda le forgeron avec effroi, tremblant qu'il ne fût instruit de son triste secret, malgré l'assurance contraire qu'elle avait reçue de Mlle de Cardoville; pourtant elle se calma en pensant qu'Agricol avait pu réfléchir à l'humiliation qu'elle devait éprouver à s'entendre sans cesse appeler la Mayeux. Aussi répondit-elle en s'efforçant de sourire:

-- Peux-tu te chagriner pour si peu de chose? C'était, comme tu le dis, Agricol, une habitude d'enfance... Ta bonne et tendre mère, qui me traitait comme sa fille... m'appelait aussi la Mayeux, tu le sais bien.

-- Et ma mère... est-elle aussi allée te consulter sur mon mariage, te parler de la rare beauté de ma fiancée, te prier de voir cette fille, d'étudier son caractère, dans l'espoir que l'instinct de ton attachement pour moi t'avertirait... si je faisais un mauvais choix? Dis, ma mère a-t-elle eu cette cruauté? Non... c'est moi qui ainsi te déchirais le coeur.

Les craintes de la Mayeux se réveillèrent; plus de doute, Agricol savait son secret. Elle se sentit mourir de confusion; pourtant, faisant un dernier effort pour ne pas croire à cette découverte, elle murmura d'une voix faible:

-- En effet... Agricol... ce n'est pas ta mère qui m'a priée de cela... c'est toi... et... et... je t'ai su gré de cette preuve de confiance.

-- Tu m'en as su gré... malheureuse enfant! s'écria le forgeron les yeux remplis de larmes; non, ce n'est pas vrai car je te faisais un mal affreux... j'étais impitoyable... sans le savoir... mon Dieu!

-- Mais... dit la Mayeux d'une voix à peine intelligible, pourquoi penses-tu cela?

-- Pourquoi? parce que tu m'aimais! s'écria le forgeron d'une voix palpitante d'émotion, en serrant fraternellement la Mayeux entre ses bras.

-- Oh! mon Dieu!... murmura l'infortunée en tâchant de cacher son visage entre ses mains, il sait tout.

-- Oui... je sais tout, reprit le forgeron avec une expression de tendresse et de respect indicible, oui, je sais tout... et je ne veux pas, moi, que tu rougisses d'un sentiment qui m'honore et dont je m'enorgueillis; oui, je sais tout, et je me dis avec bonheur, avec fierté, que le meilleur, que le plus noble coeur qu'il y ait au monde a été à moi, est à moi... sera toujours à moi... Allons Madeleine, laissons la honte aux passions mauvaises; allons, le front haut, relève les yeux, regarde-moi... Tu sais si mon visage a jamais menti... tu sais si une émotion feinte s'y est jamais réfléchie... eh bien, regarde-moi, te dis-je, regarde... et tu liras sur mes traits combien je suis fier, oui, entends-tu Madeleine, légitimement fier de ton amour...

La Mayeux, éperdue de douleur, écrasée de confusion, n'avait pas jusqu'alors osé lever les yeux sur Agricol; mais la parole du forgeron exprimait une conviction si profonde, sa voix vibrante révélait une émotion si tendre, que la pauvre créature sentit malgré elle sa honte s'effacer peu à peu, surtout lorsque Agricol eut ajouté avec une exaltation croissante: Va, sois tranquille, ma noble et douce Madeleine, de ce digne amour... j'en serai digne: crois-moi, il te causera autant de bonheur qu'il t'a causé de larmes... Pourquoi donc cet amour serait-il désormais pour toi un sujet d'éloignement, de confusion ou de crainte? qu'est-ce donc que l'amour, ainsi que le comprend ton adorable coeur? Un continuel échange de dévouement, de tendresse, une estime profonde et partagée, une mutuelle, une aveugle confiance? Eh bien, Madeleine, ce dévouement, cette tendresse, cette confiance, nous les aurons l'un pour l'autre, oui, plus encore que par le passé. Dans mille occasions, ton secret m'inspirait de la crainte, de la défiance... à l'avenir, au contraire, tu me verras si radieux de remplir ainsi ton bon et vaillant coeur, que tu seras heureuse de tout le bonheur que tu me donnes... Ce que je te dis là est égoïste... c'est possible; tant pis!... je ne sais pas mentir.

Plus le forgeron parlait, plus la Mayeux s'enhardissait... Ce qu'elle avait surtout redouté dans la révélation de son secret, c'était de le voir accueilli par la raillerie, le dédain, ou une compassion humiliante; loin de là, la joie et le bonheur se peignaient véritablement sur la mâle et loyale figure d'Agricol; la Mayeux le savait incapable de feinte; aussi s'écria-t-elle, cette fois sans confusion, et au contraire, elle aussi... avec une sorte d'orgueil:

-- Toute passion sincère et pure a donc cela de beau, de bien, de consolant, mon Dieu! qu'elle finit toujours par mériter un touchant intérêt lorsqu'on a pu résister à ses premiers orages! elle honorera donc toujours et le coeur qui l'inspire et le coeur qui l'éprouve! grâce à toi, Agricol, grâce à tes bonnes paroles qui me relèvent à mes propres yeux, je sens qu'au lieu de rougir de cet amour, je dois m'en glorifier... Ma bienfaitrice a raison... tu as raison; pourquoi donc aurais-je honte? N'est-il donc pas saint et vrai, mon amour? Être toujours dans ta vie, t'aimer, te le dire, et le prouver par une affection de tous les instants, qu'ai-je espéré de plus? et pourtant la honte, la crainte, jointe au vertige que donne le malheur arrivé à son comble, m'ont poussé jusqu'au suicide? C'est qu'aussi, vois-tu, mon ami, il faut pardonner quelque chose aux mortelles défiances d'une pauvre créature vouée au ridicule depuis son enfance. Et puis, enfin... ce secret devait mourir avec moi, à moins qu'un hasard impossible à prévoir ne te le révélât... Alors, dans ce cas, tu as raison, sûre de moi-même, sûre de toi... je n'aurais rien dû redouter; mais il faut m'être indulgent: la méfiance, la cruelle méfiance de soi... Tiens, Agricol, mon généreux frère, je te dirai ce que tu me disais tout à l'heure: Regarde-moi bien, jamais non plus, tu le sais, mon visage n'a menti; eh bien, regarde... vois si mes yeux fuient les tiens... vois, si de ma vie, j'ai eu l'air aussi heureuse... et pourtant tout à l'heure j'allais mourir.

La Mayeux disait vrai... Agricol lui-même n'eût pas espéré un effet si prompt de ses paroles; malgré les traces profondes que la misère, que le chagrin, que la maladie avaient imprimées sur le visage de la jeune fille, il rayonnait alors d'un bonheur rempli d'élévation, de sérénité, tandis que ses yeux bleus, doux et purs comme son âme, s'attachaient sans embarras sur ceux d'Agricol.

-- Oh! merci, merci! s'écria le forgeron avec ivresse. En te voyant si calme, si heureuse, Madeleine... c'est de la reconnaissance que j'éprouve.

-- Oui, calme, oui, heureuse, car maintenant... mes plus secrètes pensées tu les sauras... Oui, heureuse, car ce jour, commencé d'une manière si funeste, finit comme un songe divin; loin d'avoir peur, je te regarde avec ivresse; j'ai retrouvé ma généreuse bienfaitrice, et je suis tranquille sur le sort de ma pauvre soeur... Oh! tout à l'heure, n'est-ce pas? nous la verrons, car cette joie, il faut qu'elle la partage.

La Mayeux était si heureuse que le forgeron n'osa ni ne voulut lui apprendre encore la mort de Céphyse, dont il se réservait de l'instruire avec ménagements; il répondit:

-- Céphyse, par cela même qu'elle est plus robuste que toi, a été si rudement ébranlée, qu'il sera prudent, m'a-t-on dit tout à l'heure, de la laisser pendant toute cette journée dans le plus grand calme.

-- J'attendrai donc; j'ai de quoi distraire mon impatience, j'ai tant à dire...

-- Chère et douce Madeleine...

-- Tiens, mon ami, s'écria la Mayeux en interrompant Agricol et en pleurant de joie, je ne puis te dire, vois-tu, ce que j'éprouve quand tu m'appelles Madeleine... C'est quelque chose de si suave, de si doux, de si bienfaisant, que j'en ai le coeur tout épanoui.

-- Malheureuse enfant, elle a donc bien souffert, mon Dieu! s'écria le forgeron avec un attendrissement inexprimable, qu'elle montre tant de bonheur, tant de reconnaissance, en s'entendant appeler de son modeste nom...

-- Mais, pense donc, mon ami, que ce mot dans ta bouche résume pour moi toute une vie nouvelle! Si tu savais les espérances, les délices qu'en un instant j'entrevois pour l'avenir! si tu savais toutes les chères ambitions de ma tendresse... Ta femme, cette charmante Angèle... avec sa figure d'ange et son âme d'ange... oh! à mon tour, je te dis: Regarde-moi, et tu verras que ce doux nom m'est doux aux lèvres et au coeur... oui, ta charmante et bonne Angèle m'appellera aussi Madeleine... et tes enfants!! chers petits êtres adorés, pour eux aussi... je serai Madeleine... leur bonne Madeleine; par l'amour que j'aurai pour eux, ne seront-ils pas à moi aussi bien qu'à leur mère? car je veux ma part des soins maternels; ils seront à nous trois, n'est-ce pas, Agricol?... Oh! laisse-moi pleurer... laisse-moi, c'est si bon des larmes sans amertume, des larmes qu'on ne cache pas!... Dieu soit béni! grâce à toi, mon ami... la source de celles-là est à jamais tarie.

Depuis quelques instants, cette scène attendrissante avait un témoin invisible. Le forgeron et la Mayeux, trop émus, ne pouvaient apercevoir Mlle de Cardoville, debout au seuil de la porte.

Ainsi que l'avait dit la Mayeux, ce jour, commencé pour tous sous de funestes auspices, était devenu pour tous un jour d'ineffable félicité. Adrienne aussi était radieuse: Djalma l'aimait avec passion. Ces odieuses apparences dont elle avait été dupe et victime étaient évidemment une nouvelle trame de Rodin, et il ne restait plus à Mlle de Cardoville qu'à découvrir le but de ces machinations. Une dernière joie lui était réservée... En fait de bonheur... rien ne rend pénétrant... comme le bonheur: Adrienne devina, aux dernières paroles de la Mayeux, qu'il n'y avait plus de secret entre l'ouvrière et le forgeron; aussi ne put-elle s'empêcher de crier en entrant:

-- Ah! ce jour est le plus beau de ma vie, car je ne suis pas seule à être heureuse. Agricol et la Mayeux se retournèrent vivement.

-- Mademoiselle, dit le forgeron, malgré la promesse que je vous ai faite, je n'ai pu cacher à Madeleine que je savais qu'elle m'aimait.

-- Maintenant que je ne rougis plus de cet amour devant Agricol, comment en rougirais-je devant vous, mademoiselle, devant vous qui, tout à l'heure encore, me disiez: «Soyez fière de cet amour... car il est noble et pur!...» dit la Mayeux; et le bonheur lui donna la force de se lever, et de s'appuyer sur le bras d'Agricol.

-- Bien! bien! mon amie, lui dit Adrienne en allant à elle et l'entourant d'un de ses bras afin de la soutenir aussi; un moment seulement pour excuser une indiscrétion que vous pourriez me reprocher... Si j'ai dit votre secret à M. Agricol.

-- Sais-tu pourquoi, Madeleine? s'écria le forgeron en interrompant Adrienne. Encore une preuve de cette délicate générosité de coeur qui ne se dément jamais chez mademoiselle. «J'ai hésité longtemps à vous confier ce secret, m'a-t-elle dit ce matin, mais je m'y décide; nous allons retrouver votre soeur adoptive; vous êtes pour elle le meilleur des frères, mais, sans le savoir, sans y songer, bien des fois vous la blessiez cruellement; maintenant vous savez son secret... je me repose sur votre coeur pour le garder fidèlement, et pour épargner mille douleurs à cette pauvre enfant... douleurs d'autant plus amères qu'elles viennent de vous, et qu'elle doit souffrir en silence. Ainsi, quand vous parlerez de votre femme, de votre bonheur, mettez-y assez de ménagements pour ne pas froisser ce coeur noble, bon et tendre...» Oui, Madeleine, voilà pourquoi mademoiselle a commis ce qu'elle appelle une indiscrétion.

-- Les termes me manquent, mademoiselle... pour vous remercier encore et toujours, dit la Mayeux.

-- Voyez donc un peu, mon amie, reprit Adrienne, combien les ruses des méchants tournent souvent contre eux; on redoutait votre dévouement pour moi, on avait ordonné à cette malheureuse Florine de vous dérober votre journal.

-- Afin de m'obliger de quitter votre maison à force de honte, mademoiselle, quand je saurais mes plus secrètes pensées livrées aux railleries de tous... Maintenant, je n'en doute pas, dit la Mayeux.

-- Et vous avez raison, mon enfant. Eh bien, cette horrible méchanceté, qui a failli causer votre mort, tourne, à cette heure, à la confusion des méchants; leur trame est dévoilée... celle-là, et heureusement bien d'autres encore, dit Adrienne en songeant à Rose-Pompon.

Puis elle reprit avec une joie profonde:

-- Enfin, nous voici plus unies, plus heureuses que jamais, et retrouvant dans notre félicité même de nouvelles forces contre nos ennemis; je dis nos ennemis, car tout ce qui m'aime est odieux à ces misérables... Mais, courage! l'heure est venue, les gens de coeur vont avoir leur tour...

-- Dieu merci! mademoiselle... dit le forgeron, et, pour ma part, ce n'est pas le zèle qui me manque; quel bonheur de leur arracher leur masque!

-- Laissez-moi vous rappeler, monsieur Agricol, que vous avez demain une entrevue avec M. Hardy.

-- Je ne l'ai pas oublié, mademoiselle, non plus que vos offres généreuses.

-- C'est tout simple, il est des miens; répétez-lui bien ce que je vais d'ailleurs lui écrire ce soir, que tous les fonds qui lui sont nécessaires pour rétablir sa fabrique sont à sa disposition; ce n'est pas seulement pour lui que je parle, mais pour cent fabriques réduites à un sort précaire... Suppliez-le surtout d'abandonner au plus tôt la funeste maison où il a été conduit; pour mille raisons, il doit se défier de tout ce qui l'entoure.

-- Soyez tranquille, mademoiselle... la lettre qui m'a été écrite, en réponse à celle que j'étais parvenu à lui faire remettre secrètement, était courte, affectueuse, quoique bien triste; il m'accorde une entrevue; je suis sûr de le décider... à quitter cette triste demeure, et peut-être à l'emmener avec moi; il a toujours eu tant de confiance dans mon dévouement!

-- Allons, bon courage, monsieur Agricol, dit Adrienne en mettant son manteau sur les épaules de la Mayeux et en l'enveloppant avec soin. Partons, car il se fait tard. Aussitôt arrivée chez moi, je vous donnerai une lettre pour M. Hardy, et demain vous viendrez me dire, n'est-ce pas? le résultat de votre visite.

Puis, se reprenant, Adrienne rougit légèrement et dit:

-- Non... pas demain... Écrivez-moi seulement, et après-demain, sur le midi, venez.

* * * * *

Quelques instants après, la jeune ouvrière, soutenue par Agricol et Adrienne, avait descendu l'escalier de la triste maison, et, étant montée en voiture avec Mlle de Cardoville, elle demanda avec les plus vives instances à voir Céphyse; en vain Agricol avait répondu à la Mayeux que cela était impossible, qu'elle la verrait le lendemain.

* * * * *.

Grâce aux renseignements que lui avait donnés Rose-Pompon, Mlle de Cardoville, se défiant avec raison de tout ce qui entourait Djalma, crut avoir trouvé le moyen de faire remettre, le soir même, et sûrement, une lettre d'elle entre les mains du prince.

XXVI. Les deux voitures.

C'est le soir même du jour où Mlle de Cardoville a empêché le suicide de la Mayeux.

Onze heures sonnent, la nuit est profonde, le vent souffle avec violence et chasse de gros nuages noirs qui interceptent complètement la pâle clarté de la lune. Un fiacre monte lentement, péniblement, au pas de ses deux chevaux essoufflés, la pente de la rue Blanche, assez rapide aux abords de la barrière, non loin de laquelle est située la maison occupée par Djalma. La voiture s'arrête; le cocher, maugréant de la longueur d'une course interminable aboutissant à cette montée difficile, se retourne sur son siège, se penche vers la glace du devant de la voiture, et dit d'un ton bourru à la personne qu'il conduisait:

-- Ah çà! est-ce ici, à la fin? Du haut de la rue de Vaugirard à la barrière Blanche, ça peut compter pour une course; avec ça que la nuit est si noire, qu'on ne voit pas à quatre pas devant soi, puisqu'on n'allume pas les réverbères eu égard au clair de lune... qu'il ne fait pas...

-- Cherchez une petite porte avec un auvent... passez-la... d'une vingtaine de pas, et ensuite arrêtez-vous... le long du mur, répondit une voix criarde et impatiente avec un accent italien des plus prononcés.

-- Voilà un bigre d'Allemand qui me fera tourner en bourrique, se dit le cocher, courroucé; puis il ajouta:

-- Mais, mille tonnerres! puisque je vous dis qu'on n'y voit pas... comment diable voulez-vous que je l'aperçoive, moi, votre petite porte!

-- Vous n'avez donc pas la moindre intelligence!... Longez le mur à droite... de façon à le raser; la lumière de vos lanternes vous aidera... et vous reconnaîtrez facilement cette petite porte; elle se trouve après le numéro 50... Si vous ne la trouvez pas, c'est que vous êtes ivre, répondit avec une aigreur croissante la voix à l'accent italien.

Le cocher, pour toute réponse, jura comme un païen, fouetta ses chevaux épuisés; puis, longeant le mur de très près, il écarquilla ses yeux, afin de lire les numéros de la rue à l'aide de la lueur de ses lanternes.

Au bout de quelques moments de marche, la voiture s'arrêta de nouveau.

-- J'ai dépassé le numéro 50, et voilà une petite porte à auvent, dit le cocher; est-ce celle-là!

-- Oui... dit la voix. Maintenant, avancez une vingtaine de pas, puis vous arrêterez.

-- Allons, bon, encore...

-- Ensuite, vous descendrez de votre siège et vous irez frapper deux fois trois coups à la petite porte que nous allons dépasser... Vous comprenez bien! deux fois trois coups.

-- C'est donc ça que vous me donnez comme pourboire! s'écria le cocher exaspéré.

-- Quand vous m'aurez reconduit au faubourg Saint-Germain, où je demeure, vous aurez un bon pourboire, si vous êtes intelligent.

-- Bon... maintenant au faubourg Saint-Germain... Plus que cela de ruban de queue, merci! dit le cocher avec une colère contenue. Moi qui avais épouffé mes chevaux pour être sur le boulevard à la sortie du spectacle, non!... de non...

Puis, faisant contre fortune bon coeur, et comptant sur le dédommagement du pourboire, il reprit:

-- Je vais donc aller frapper six coups à la petite porte!

-- Oui, d'abord trois coups, puis un silence, puis encore trois coups... Comprenez-vous!

-- Et après!

-- Vous direz à la personne qui vous ouvrira: «On vous attend,» et vous la conduirez ici à la voiture.

-- Que le diable te brûle! dit le cocher en se retournant sur son siège, et il ajouta, en fouettant ses chevaux:

-- Ce gredin d'Allemand-là a des manigances avec des francs-maçons ou peut-être bien avec des contrebandiers, vu que nous sommes près de la barrière... il mériterait bien que je le dénonce, pour me faire venir de la rue de Vaugirard ici.

À une vingtaine de pas au-delà de la petite porte, la voiture s'arrêta de nouveau, le cocher descendit de son siège pour exécuter les ordres qu'il avait reçus. Arrivant bientôt auprès de la petite porte, il y heurta, ainsi qu'il lui avait été recommandé, d'abord trois coups, puis, après une pause, trois autres coups.

Quelques nuages moins opaques, moins foncés que ceux qui avaient jusqu'alors obscurci le disque de la lune, formèrent alors éclaircie, et lorsqu'au signal donné la porte s'ouvrit, le cocher vit sortir un homme de taille moyenne, enveloppé d'un manteau et coiffé d'un bonnet de couleur.

Cet homme fit deux pas dans la rue, après avoir fermé la porte à clef.

-- On vous attend, lui dit le cocher, je vais vous conduire à la voiture.

Et, marchant devant l'homme au manteau qui lui avait répondu par un signe de tête, il le mena jusqu'au fiacre. Il se préparait à ouvrir la portière et à baisser le marchepied, lorsque la voix de l'intérieur s'écria:

-- C'est inutile... Monsieur ne montera pas... je causerai avec lui par la portière... on vous avertira lorsqu'il faudra partir.

-- Ça fait que j'aurai le temps de t'envoyer à tous les diables, murmura le cocher; mais ça ne m'empêchera pas de me promener pour me dégourdir les jambes.

Et il se mit à marcher de long en large le long du mur où était percée la petite porte. Au bout de quelques secondes, il entendit le roulement lointain et de plus en plus rapproché d'une voiture qui, gravissant rapidement la montée, s'arrêta à quelque distance et en deçà de la porte du jardin.

-- Tiens! une voiture bourgeoise, dit le cocher; crânes chevaux, tout de même, pour monter à ce trot-là ce roidillon de rue Blanche.

Le cocher terminait cette réflexion, lorsqu'à la faveur de l'éclaircie momentanée, il vit un homme descendre de cette voiture, s'avancer rapidement, s'arrêter un instant à la petite porte, l'ouvrir, entrer, et disparaître après l'avoir refermée sur lui.

-- Tiens, tiens, ça se complique, dit le cocher; l'un est sorti, en voilà un autre qui rentre.

Ce disant, il se dirigea vers la voiture; elle était brillamment attelée de deux beaux et vigoureux chevaux; le cocher, immobile dans son carrick à dix collets, tenait son fouet dressé, le manche appuyé sur son genou droit, ainsi qu'il convient.

-- Voilà un chien de temps pour faire faire le pied de grue à de superbes chevaux comme les vôtres, camarade, dit l'humble cocher de fiacre à l'automédon bourgeois, qui resta muet et impassible, sans paraître seulement se douter qu'on lui parlait. Il n'entend pas le français... c'est un Anglais... cela se reconnaît tout de suite à ses cheveux, dit le cocher, interprétant ainsi le silence de celui à qui il venait de parler; puis, avisant à quelques pas une sorte de valet de pied géant, debout contre la portière, vêtu d'une longue et ample redingote de livrée d'un gris jaunâtre, à collet bleu clair et à boutons d'argent, le cocher, s'adressant à lui en manière de compensation, et sans varier de beaucoup son thème:

-- Voilà un chien de temps pour faire le pied de grue, camarade. Même imperturbable silence de la part du valet de pied.

-- C'est deux Anglais, reprit philosophiquement le cocher, et, quoique assez étonné de l'incident de la petite porte, il recommença sa promenade en se rapprochant de son fiacre.

Pendant que se passaient les faits dont nous venons de parler, l'homme au manteau et l'homme à l'accent italien continuaient de s'entretenir; l'un toujours dans la voiture, l'autre debout, en dehors, la mains appuyée au bord de la portière.

La conversation durait depuis quelque temps et avait lieu en italien; il s'agissait d'une personne absente, ainsi qu'on en jugera par les paroles suivantes:

-- Ainsi, disait la voix qui sortait du fiacre, cela est bien convenu?

-- Oui, monseigneur, reprit l'homme au manteau, mais seulement dans le cas où l'aigle deviendrait serpent.

-- Et, dans le cas contraire, dès que vous recevrez l'autre moitié du crucifix d'ivoire que je viens de vous remettre...

-- Je saurai ce que cela veut dire, monseigneur.

-- Continuez toujours de mériter et de conserver sa confiance.

-- Je la mériterai, je la conserverai, monseigneur, parce que j'admire et respecte cet homme, plus fort par l'esprit, par le courage et par la volonté... que les hommes les plus puissants de ce monde... Je me suis agenouillé devant lui avec humilité comme devant une des trois sombres idoles qui sont entre Bohwanie et ses adorateurs... car lui, comme moi, a pour religion de changer la vie en néant.

-- Hum! hum! dit la voix d'un ton assez embarrassé, ce sont là des rapprochements inutiles et inexacts... Songez seulement à lui obéir... Sans raisonner votre obéissance...

-- Qu'il parle, et j'agis; je suis entre ses mains comme un cadavre, ainsi qu'il aime à le dire... Il a vu, il voit toujours mon dévouement par les services que je lui rends auprès du prince Djalma... Il me dirait: _Tue... _que ce fils de roi...

-- N'ayez pas, pour l'amour du ciel, des idées pareilles! s'écria la voix en interrompant l'homme au manteau. Grâce à Dieu, on ne vous demandera jamais de telles preuves de soumission.

-- Ce que l'on m'ordonne... je le fais... Bohwanie me regarde.

-- Je ne doute pas de votre zèle... je sais que vous êtes une barrière vivante et intelligente mise entre le prince et bien des intérêts coupables; et c'est parce que l'on m'a parlé de votre zèle, de votre habileté à circonvenir ce jeune Indien, et surtout de la cause de votre aveugle dévouement à exécuter les ordres que l'on vous donne, que j'ai voulu vous instruire de tout. Vous êtes fanatique de celui que vous servez... c'est bien... l'homme doit être l'esclave obéissant du dieu qu'il se choisit.

-- Oui, monseigneur... tant que le dieu... reste dieu.

-- Nous nous entendons parfaitement. Quant à votre récompense, vous savez... mes promesses...

-- Ma récompense... je l'ai déjà, monseigneur.

-- Comment?

-- Je m'entends.

-- À la bonne heure... Quant au secret...

-- Vous avez des garanties, monseigneur.

-- Oui... suffisantes.

-- Et d'ailleurs, l'intérêt de la cause que je sers vous répond de mon zèle et de ma discrétion, monseigneur.

-- C'est vrai... vous êtes un homme de ferme et ardente conviction.

-- J'y tâche, monseigneur.

-- Et, après tout, fort religieux... à votre point de vue. Or, c'est déjà très louable d'avoir un point de vue quelconque en ces matières, par l'impiété qui court, et, surtout, lorsque à votre point de vue vous pouvez m'assurer de votre aide.

-- Je vous l'assure, monseigneur, par cette raison qu'un chasseur intrépide préfère un chacal à dix renards, un tigre à dix chacals, un lion à dix tigres, et l'ouelmis à dix lions.

-- Qu'est-ce, l'ouelmis?

-- C'est ce que l'esprit est à la matière, la lame au fourreau, le parfum à la fleur, la tête au corps.

-- Je comprends... jamais comparaison n'a été plus juste... Vous êtes homme de bon jugement. Rappelez-vous toujours ce que vous venez de me dire là, et rendez-vous de plus en plus digne de la confiance de votre idole, de votre dieu...

-- Sera-t-il bientôt en état de m'entendre, monseigneur?

-- Dans deux ou trois jours au plus; hier une crise providentielle l'a sauvé... et il est doué d'une volonté si énergique, que sa guérison sera rapide.

-- Le reverrez-vous demain, monseigneur?

-- Oui, avant mon départ, pour lui faire mes adieux.

-- Alors, dites-lui ceci, qui est étrange, et dont je n'ai pu l'instruire, car cela s'est passé hier.

-- Parlez.

-- J'étais allé au jardin des morts... partout des funérailles, des torches enflammées au milieu de la nuit noire... éclairant des tombes... Bohwanie souriait dans le ciel d'ébène. En songeant à cette sainte divinité du néant, je regardais avec joie vider une voiture remplie de cercueils. La fosse immense béait comme une bouche de l'enfer... on lui jetait... morts sur morts; elle béait toujours. Tout à coup je vois à côté de moi, à la lueur d'une torche, un vieillard... je l'avais déjà vu... c'est un juif... il est gardien de cette maison... de la... rue Saint-François... que vous savez...

Et l'homme au manteau tressaillit et s'arrêta.

-- Oui... je sais... mais qu'avez-vous... à vous interrompre ainsi?

-- C'est que, dans cette maison... se trouve depuis cent cinquante ans... le portrait d'un homme... d'un homme... que j'ai rencontré jadis au fond de l'Inde, sur les bords du Gange...

Et l'homme au manteau ne put s'empêcher de tressaillir et de s'arrêter encore.

-- Une ressemblance singulière, sans doute?

-- Oui, monseigneur, une ressemblance... singulière... pas autre chose...

-- Mais ce vieux juif?... ce vieux juif?

-- M'y voici, monseigneur. Toujours pleurant, il a dit à un fossoyeur: «Eh bien! le cercueil? -- Vous aviez raison; je l'ai trouvé dans la seconde rangée de l'autre fosse, a répondu le fossoyeur; il portait bien, pour signe, une croix formée de sept points noirs. Mais comment avez-vous pu savoir et la place et la marque de ce cercueil? -- Hélas! peu vous importe, a dit le vieux juif avec une amère tristesse. Vous voyez que je ne suis que trop bien instruit; il est caché à fleur de terre; mais dépêchez-vous vite. -- À travers le tumulte, on ne s'apercevra de rien, a repris le fossoyeur. Vous m'avez bien payé, je désire que vous réussissiez dans ce que vous voulez faire.»

-- Et ce vieux juif, qu'a-t-il fait de ce cercueil marqué de sept points noirs?

-- Deux hommes l'accompagnaient, monseigneur, portant une civière garnie de rideaux; il a allumé une lanterne et, suivi de ces deux hommes, il s'est dirigé vers l'endroit désigné par le fossoyeur... Un embarras de voitures de morts m'a fait perdre le vieux juif, sur les traces duquel je m'étais mis à travers les tombeaux; il m'a été impossible de le retrouver...

-- Cela est étrange, en effet... Ce juif, que voulait-il faire de ce cercueil?

-- On dit qu'ils emploient des cadavres pour composer des charmes magiques, monsieur.

-- Ces mécréants sont capables de tout... même du commerce avec l'ennemi des hommes... Du reste, on avisera... cette découverte est peut-être importante...

Minuit sonna à cet instant dans le lointain.

-- Minuit!... déjà!...

-- Oui, monseigneur.

-- Il faut que je parte... Adieu... Ainsi, une dernière fois, vous me le jurez: la circonstance convenue arrivant, dès que vous recevrez l'autre moitié du crucifix d'ivoire que je vous ai donné tout à l'heure, vous tiendrez votre promesse?

-- Par Bohwanie, je vous l'ai juré, monseigneur.

-- N'oubliez pas non plus que, pour plus de sûreté, la personne qui vous remettra l'autre moitié du crucifix devra vous dire... Voyons, que devra-t-on vous dire... Vous souvenez-vous?

-- On devra me dire, monseigneur: De la coupe aux lèvres, il y a loin.

_-- _Très bien... Adieu. Secret et fidélité.

-- Secret et fidélité, monseigneur, répondit l'homme au manteau.

Quelques secondes après, le fiacre se remettait en marche, emmenant le cardinal Malipieri. Tel était l'interlocuteur de l'homme au manteau. Ce dernier (on a sans doute reconnu Faringhea) regagna la petite porte du jardin de la maison occupée par Djalma. Au moment où il allait mettre la clef dans la serrure, à sa profonde surprise, il vit la porte s'ouvrir devant lui et un homme en sortir. Faringhea, se précipitant sur cet inconnu, le saisit violemment au collet, en s'écriant:

-- Qui êtes-vous? d'où sortez-vous? Sans doute l'inconnu trouva le ton dont cette question était faite très peu rassurant, car, au lieu d'y répondre, il fit tous ses efforts pour se dégager de l'étreinte de Faringhea, en criant d'une voix retentissante:

-- Pierre... à moi!... Aussitôt la voiture, qui stationnait à quelques pas, arrivant au grand trot, Pierre, le valet de pied géant, saisit le métis par les épaules, le rejeta quelques pas en arrière, et opéra ainsi une diversion fort utile à l'inconnu.

-- Maintenant, monsieur, dit ce dernier à Faringhea en se rajustant, toujours protégé par le géant, je suis en mesure de répondre à vos questions... quoique vous traitiez fort brutalement une ancienne connaissance... Oui, je suis M. Dupont, ex-régisseur de la terre de Cardoville... à telle enseigne que c'est moi qui ai aidé à vous repêcher lors du naufrage du bâtiment où vous étiez embarqué.

En effet, à la vive lueur des deux lanternes, le métis reconnut la bonne et loyale figure de M. Dupont, jadis régisseur et alors, ainsi qu'on l'a dit, intendant de la maison de Mlle de Cardoville. L'on n'a peut-être pas oublié que ce fut M. Dupont qui, le premier, écrivit à Mlle de Cardoville pour réclamer son intérêt en faveur de Djalma, retenu au château de Cardoville par une blessure reçue pendant le naufrage.

-- Mais, monsieur... que venez-vous faire ici? Pourquoi vous introduire ainsi clandestinement dans cette maison? dit Faringhea d'un ton brusque et soupçonneux.

-- Je vous ferai observer qu'il n'y a rien du tout de clandestin dans ma conduite; je viens ici dans une voiture aux livrées de Mlle de Cardoville, ma chère et digne maîtresse, chargé par elle, très ostensiblement... très évidemment, de remettre une lettre de sa part au prince Djalma, son cousin, répondit M. Dupont avec dignité.

À ces mots, Faringhea frémit de rage muette, et reprit:

-- Pourquoi, monsieur... venir à cette heure tardive? pourquoi vous introduire par cette petite porte?

-- Je viens à cette heure, mon cher monsieur, parce que c'est l'ordre de Mlle de Cardoville, et je suis entré par cette petite porte parce qu'il y a tout lieu de croire qu'en m'adressant à la grande porte... il m'eût été impossible de parvenir jusqu'au prince...

-- Vous vous trompez, monsieur, répondit le métis.

-- C'est possible... mais, comme on savait que le prince passait presque habituellement une partie de la nuit dans le petit salon... qui communique à la serre chaude dont voici la porte, et dont Mlle de Cardoville a conservé une double clef depuis qu'elle a loué cette maison, j'étais à peu près certain, en prenant ce chemin, de pouvoir remettre entre les mains du prince la lettre de Mlle de Cardoville, sa cousine... et c'est ce que j'ai eu l'honneur de faire, mon cher monsieur, et j'ai été profondément touché de la bienveillance avec laquelle le prince a daigné me recevoir, et même se souvenir de moi.

-- Et qui vous a si bien instruit, monsieur, des habitudes du prince? dit Faringhea, ne pouvant maîtriser son dépit courroucé.

-- Si j'ai été exactement renseigné sur ses habitudes, mon cher monsieur, je n'ai pas été aussi bien instruit sur les vôtres, que je ne comptais pas plus vous rencontrer dans ce passage... que vous ne vous attendiez à m'y voir.

Ce disant, M. Dupont fit un salut passablement narquois au métis, et remonta dans la voiture, s'éloigna rapidement, laissant Faringhea aussi surpris que courroucé.

XXVII. Le rendez-vous.

Le lendemain de la mission remplie par Dupont auprès de Djalma, celui-ci se promenait à pas impatients et précipités dans le petit salon indien de la rue Blanche; cette pièce communiquait, on le sait, avec la serre chaude où Adrienne lui avait apparu pour la première fois. Il avait voulu, en souvenir de ce jour, s'habiller comme il était lors de cette entrevue: il portait donc une tunique de cachemire blanc, avec un turban cerise et une ceinture de la même couleur; ses guêtres de velours incarnat, brodées d'argent, dessinaient le galbe fin et pur de sa jambe, et s'échancraient sur une petite mule de maroquin blanc à talon rouge.

Le bonheur a une action si instantanée, et pour ainsi dire tellement matérielle, sur les organisations jeunes, vivaces et ardentes, que Djalma, la veille encore morne, abattu, désespéré, n'était plus reconnaissable. Une teinte livide ne ternissait plus l'or pâle de son teint mat et transparent. Ses larges prunelles, naguère voilées comme le seraient des diamants noirs par une vapeur humide, brillaient alors d'un doux éclat au milieu de leur orbe nacré; ses lèvres, longtemps pâlies, étaient devenues d'un coloris aussi vif, aussi velouté, que les plus belles fleurs de son pays.

Tantôt, interrompant sa marche précipitée, il s'arrêtait tout à coup, tirant de son sein un petit papier soigneusement plié, et le portait à ses lèvres avec une folle ivresse; alors, ne pouvant contenir les élans de son bonheur, une espèce de cri de joie mâle et sonore s'échappait de sa poitrine, et d'un bond le prince était devant la glace sans tain qui séparait le salon de la serre chaude où, pour la première fois, il avait vu Mlle de Cardoville. Singulière puissance du souvenir, merveilleuse hallucination d'un esprit dominé, envahi, par une pensée unique, fixe, incessante: bien des fois Djalma avait cru voir, ou plutôt il avait réellement vu l'image adoré d'Adrienne lui apparaître à travers cette nappe de cristal; et bien plus, l'illusion avait été si complète que, les yeux ardemment fixés sur la vision qu'il évoquait, il avait pu, à l'aide d'un pinceau imbibé de carmin[27], suivre et tracer avec une étonnante exactitude la silhouette de l'idéale figure que le délire de son imagination présentait à sa vue. C'était devant ces lignes charmantes, rehaussées du carmin le plus vif, que Djalma venait de se mettre en contemplation profonde, après avoir lu et relu, porté et reporté vingt fois à ses lèvres la lettre qu'il avait reçue la veille au soir des mains de Dupont.

Djalma n'était pas seul, Faringhea suivait tous les mouvements du prince d'un regard subtil, attentif et sombre; se tenant respectueusement debout dans un coin du salon, le métis semblait occupé à déplier et étendre le bedej de Djalma, espèce de burnous en étoffe de l'Inde, de tissu léger et soyeux, dont le fond brun disparaissait presque entièrement sous des broderies d'or ou d'argent d'une délicatesse exquise. La figure du métis était soucieuse, sinistre. Il ne pouvait s'y méprendre; la lettre de Mlle de Cardoville, remise la veille par M. Dupont à Djalma devait causer seule son enivrement, car, sans doute, il se savait aimé; dans ce cas, son silence obstiné envers Faringhea, depuis que celui-ci était entré dans le salon, l'alarmait fort, et il ne savait comment l'interpréter.

La veille, après avoir quitté M. Dupont dans un état d'anxiété facile à comprendre, le métis était revenu en hâte vers le prince, afin de juger l'effet produit par la lettre de Mlle de Cardoville; mais il trouva le salon fermé. Il frappa, personne ne lui répondit. Alors, quoique la nuit fût avancée, il expédia en toute hâte une note à Rodin, dans laquelle il lui annonçait et la visite de M. Dupont et le but probable de cette visite. Djalma avait, en effet, passé la nuit dans des emportements de bonheur et d'espoir, dans une fièvre d'impatience impossible à rendre. Au matin seulement, rentrant dans sa chambre à coucher, il avait pris quelques moments de repos et s'était habillé seul.

Plusieurs fois, mais en vain, le métis avait discrètement frappé à la porte de l'appartement de Djalma; vers les midi et demi seulement, celui-ci avait sonné pour demander que sa voiture fût prête à deux heures et demie. Faringhea s'étant présenté, le prince lui avait donné cet ordre sans le regarder et comme s'il eût parlé à tout autre de ses serviteurs. Était-ce défiance, éloignement ou distraction de la part du prince? telles étaient les questions que se posait le métis avec une angoisse croissante, car les desseins dont il était l'instrument le plus actif, le plus immédiat, pouvaient être ruinés au moindre soupçon de Djalma.

-- Oh!... les heures... les heures... qu'elles sont lentes!... s'écria tout à coup le jeune Indien d'une voix basse et palpitante.

-- Mes heures sont bien longues, disiez-vous avant-hier encore, monseigneur...

Et, en prononçant ces mots, Faringhea s'approcha de Djalma, afin d'attirer son attention. Voyant qu'il n'y réussissait pas, il fit quelques pas de plus, et reprit:

-- Votre joie semble bien grande, monseigneur; faites-en connaître le sujet à votre pauvre et fidèle serviteur, afin qu'il puisse s'en réjouir avec vous.

S'il avait entendu les paroles du métis, Djalma n'en avait écouté aucune, il ne répondit pas; ses grands yeux noirs nageaient dans le vide, il semblait sourire avec adoration à une vision enchanteresse, les deux mains croisées sur la poitrine, ainsi que les placent, pour prier, les gens de son pays. Après quelques instants de cette sorte de contemplation, il dit:

-- Quelle heure est-il?

Mais il semblait plutôt se faire cette demande à lui-même qu'à un tiers.

-- Il est bientôt deux heures, monseigneur, dit Faringhea. Djalma, après avoir entendu cette réponse, s'assit et cacha sa figure dans ses mains, comme pour se recueillir et s'absorber complètement dans une ineffable méditation. Faringhea, poussé à bout par ses inquiétudes croissantes et voulant à tout prix attirer l'attention de Djalma, s'approcha de lui, et presque certain de l'effet des paroles qu'il allait prononcer, il lui dit d'une voix lente et pénétrante:

-- Monseigneur... ce bonheur qui vous transporte, vous le devez, j'en suis sûr, à Mlle de Cardoville.

À peine ce nom fut-il prononcé que Djalma tressaillit, bondit sur son fauteuil, se leva, et regardant le métis en face, il s'écria comme s'il n'eût fait que de l'apercevoir:

-- Faringhea... tu es ici!... Que veux-tu?

-- Votre fidèle serviteur partage votre joie, monseigneur.

-- Quelle joie?

-- Celle que vous cause la lettre de Mlle de Cardoville, monseigneur.

Djalma ne répondit pas, mais son regard brillait de tant de bonheur, de tant de sécurité, que le métis se sentit complètement rassuré; aucun nuage de défiance ou de doute, si léger qu'il fût, n'obscurcissait les traits radieux du prince. Celui-ci, après quelques moments de silence, releva sur le métis ses yeux à demi voilés d'une larme de joie, et répondit avec l'expression d'un coeur qui déborde d'amour et de félicité:

-- Oh! le bonheur... le bonheur... c'est grand et bon comme Dieu... c'est Dieu...

-- Ce bonheur vous était dû, monseigneur, après tant de souffrances...

-- Quand cela!... Ah! oui, autrefois, j'ai souffert; autrefois aussi j'ai été à Java... Il y a des années de cela...

-- D'ailleurs, monseigneur, cet heureux succès ne m'étonne pas. Que vous ai-je toujours dit? ne vous désolez pas... feignez un violent amour pour une autre, et cette orgueilleuse jeune fille...

À ces mots, Djalma jeta un coup d'oeil si perçant sur le métis que celui-ci s'arrêta court; mais le prince lui dit avec la plus affectueuse bonté:

-- Continue... je t'écoute... Puis, appuyant son menton dans sa main et son coude sur son genou, il attacha sur Faringhea un regard profond, mais d'une douceur tellement ineffable, tellement pénétrante, que Faringhea, cette âme de fer, se sentit un instant troublé par un léger remords.

-- Je disais, monseigneur, reprit-il, qu'en suivant les conseils de votre esclave... qui vous engageait à feindre un amour passionné pour une autre femme, vous avez amené Mlle de Cardoville, si fière, si orgueilleuse, à venir à vous... Ne vous l'avais-je pas prédit?

-- Oui... tu l'avais prédit, répondit Djalma, toujours accoudé, toujours examinant le métis avec la même attention, avec la même expression de suave bonté.

La surprise de Faringhea augmentait; ordinairement le prince, sans le traiter avec moins de dureté, conservant du moins avec lui les traditions quelque peu hautaines et impérieuses de leur pays commun, ne lui avait jamais parlé avec cette douceur; sachant tout le mal qu'il avait fait au prince, défiant comme tous les méchants, le métis crut un moment que la bienveillance de son maître cachait un piège, aussi continua-t-il avec moins d'assurance:

-- Croyez-moi, monseigneur, ce jour, si vous savez profiter de vos avantages, ce jour vous consolera de toutes vos peines, et elles ont été grandes, car hier encore... bien que vous ayez la générosité de l'oublier, et c'est un tort, hier encore vous souffriez affreusement; mais vous n'étiez pas seul à souffrir... cette fière jeune fille aussi... a souffert.

-- Tu crois! dit Djalma.

-- Oh! bien sûr, monseigneur; jugez donc, en vous voyant au théâtre avec une autre femme, ce qu'elle a dû ressentir... Si elle vous aimait faiblement, elle a été cruellement frappée dans son amour-propre... Si elle vous aimait avec passion, elle a été frappée au coeur... Aussi, lasse de souffrir, elle vient à vous...

-- De sorte que, de toutes façons, tu es certain qu'elle a souffert... beaucoup souffert. Et cela ne t'apitoie pas! dit Djalma d'une voix contrainte, mais toujours avec un accent rempli de douceur...

-- Avant de songer à plaindre les autres, monseigneur, je songe... à vos peines... et elles me touchent trop pour qu'il me reste quelque pitié pour autrui... ajouta hypocritement Faringhea: l'influence de Rodin avait déjà modifié le phansegar.

-- Cela est étrange... dit Djalma en se parlant à lui-même et jetant sur le métis un regard plus profond encore, mais toujours rempli de bonté.

-- Qu'est-ce qui est étrange, monseigneur?

-- Rien. Mais, dis-moi, puisque tes avis m'ont si bien réussi pour le passé... que penses-tu de l'avenir?...

-- De l'avenir, monseigneur?

-- Oui... Dans une heure... je vais être auprès de Mlle de Cardoville.

-- Cela est grave, monseigneur... l'avenir dépend de cette première entrevue.

-- C'est à quoi je pensais tout à l'heure.

-- Croyez-moi, monseigneur... les femmes ne se passionnent jamais que pour l'homme hardi qui leur épargne l'embarras de refus.

-- Explique-toi mieux.

-- Eh bien, monseigneur, elles méprisent l'amant timide et langoureux qui, d'une voix humble, demande ce qu'il doit ravir...

-- Mais je vois aujourd'hui Mlle de Cardoville pour la première fois.

-- Vous l'avez vue mille fois dans vos rêves, monseigneur, et elle aussi vous a vu dans ses rêves, puisqu'elle vous aime... Il n'y a pas une de vos pensées d'amour qui n'ait eu de l'écho dans son coeur... Toutes vos ardentes adorations pour elle, elle les a ressenties pour vous. L'amour n'a pas deux langages, et, sans vous voir, vous vous êtes dit... tout ce que vous aviez à vous dire... Maintenant... aujourd'hui même, agissez en maître... elle est à vous.

-- Cela est étrange... étrange, dit Djalma une seconde fois en ne quittant pas des yeux Faringhea.

Se méprenant sur le sens que le prince attachait à ces mots, le métis reprit:

-- Croyez-moi, monseigneur, si étrange que cela vous semble, cela est sage... Rappelez-vous le passé... Est-ce en jouant le rôle d'un amoureux timide... que vous avez amené à vos pieds cette orgueilleuse jeune fille, monseigneur? Non, c'est en feignant de la dédaigner pour une autre femme... Ainsi, pas de faiblesse... le lion ne soupire pas comme le faible tourtereau; ce fier sultan du désert n'a pas souci de quelques mugissements plaintifs de la lionne... encore moins courroucée que reconnaissante de ses rudes et sauvages caresses; aussi, bientôt soumise, heureuse et craintive, elle rampe sur la trace de son maître. Croyez-moi, monseigneur, osez... osez... et aujourd'hui vous serez le sultan adoré de cette jeune fille dont tout Paris admire la beauté...

Après quelques minutes de silence, Djalma, secouant la tête avec une expression de tendre commisération, dit au métis... de sa voix douce et sonore:

-- Pourquoi me trahir ainsi? Pourquoi me conseiller ainsi méchamment d'employer la violence, la terreur, la surprise... envers un ange de pureté... que je respecte comme ma mère? N'est- ce donc pas assez pour toi de t'être dévoué à mes ennemis, à ceux qui m'ont poursuivi jusqu'à Java?

Djalma, l'oeil sanglant, le front terrible, le poignard levé, se fût précipité sur le métis, que celui-ci eût été moins surpris, peut-être moins effrayé qu'en entendant Djalma lui parler de sa trahison avec cet accent de doux reproche.

Faringhea recula vivement d'un pas, comme s'il eût cherché à se mettre en défense. Djalma reprit avec la même mansuétude:

-- Ne crains rien... hier, je t'aurais tué... je te l'assure... mais aujourd'hui, l'amour heureux me rend équitable et clément; j'ai pour toi de la pitié sans fiel, je te plains. Tu dois avoir été bien malheureux... pour être devenu si méchant.

-- Moi, monseigneur! dit le métis avec une stupeur croissante.

-- Mais tu as donc bien souffert, on a donc bien été impitoyable envers toi, pauvre créature, que tu es impitoyable dans ta haine, et que la vue d'un bonheur comme le mien ne te désarme pas!... Vrai... en t'écoutant tout à l'heure, j'éprouvais pour toi une commisération sincère, en voyant la triste persévérance de ta haine.

-- Monseigneur, je ne sais...

Et le métis, balbutiant, ne trouvait pas une parole à répondre.

-- Voyons, quel mal t'ai-je fait?

-- Mais... aucun, monseigneur... répondit le métis.

-- Alors pourquoi me haïr ainsi? pourquoi me vouloir du mal avec tant d'acharnement?... N'était-ce pas assez de me donner le perfide conseil de feindre un honteux amour pour cette jeune fille que tu as amenée ici... et qui, lasse du misérable rôle qu'elle jouait près de moi, a quitté cette maison?

-- Votre feint amour pour cette jeune fille... monseigneur, reprit Faringhea en reprenant peu à peu son sang-froid, a vaincu la froideur de...

-- Ne dis pas cela, reprit le prince avec la même douceur en l'interrompant; si je jouis de cette félicité qui me rend compatissant envers toi, qui m'élève au-dessus de moi-même, c'est que Mlle de Cardoville sait maintenant que je n'ai pas un moment cessé de l'aimer, comme elle doit être aimée... avec adoration, avec respect; toi, au contraire, en me conseillant comme tu l'as fait... ton dessein était de l'éloigner de moi à jamais; tu as failli réussir.

-- Monseigneur... si vous pensez cela de moi... vous devez me regarder comme votre plus mortel ennemi...

-- Ne crains rien, te dis-je... je n'ai pas le droit de te blâmer... Dans le délire du chagrin, je t'ai écouté... j'ai suivi tes avis... je n'ai pas été ta dupe, mais ton complice...

-- Seulement, avoue-le, me voyant à ta merci, abattu, désespéré, n'était-ce pas cruel à toi de me conseiller ce qui pouvait m'être le plus funeste au monde?

-- L'ardeur de mon zèle m'aura égaré, monseigneur.

-- Je veux te croire... Mais pourtant aujourd'hui?... encore des excitations mauvaises... tu as été sans pitié pour mon malheur... Ces délices du coeur où tu me vois plongé ne t'inspirent qu'un désir... celui de changer cette ivresse en désespoir.

-- Moi, monseigneur?

-- Oui, toi... tu as pensé qu'en suivant tes conseils, je me perdrais, je me déshonorerais pour toujours aux yeux de Mlle de Cardoville... Voyons? dis? cette haine acharnée... pourquoi? Encore une fois... que t'ai-je fait?

-- Monseigneur, vous me jugez mal, et je...

-- Écoute-moi, je ne veux plus que tu sois méchant et traître; je veux te rendre bon... Dans notre pays, on charme les serpents les plus dangereux, on apprivoise les tigres; eh bien, je veux aussi te dompter, à force de douceur, toi qui es un homme... toi qui as un esprit pour te guider et un coeur pour aimer... Ce jour me donne un bonheur divin, tu béniras ce jour... Que puis-je pour toi? que veux-tu? de l'or?... Tu auras de l'or... Veux-tu plus que de l'or... veux-tu un ami, dont l'amitié tendre te consolera, et, te faisant oublier les chagrins qui t'ont rendu méchant, te rendra bon?... Quoique fils de roi, veux-tu que je sois cet ami? je le serai... oui... malgré le mal... non... à cause du mal que tu m'as fait... je serai pour toi un ami sincère, heureux de me dire:

-- Le jour où l'ange m'a dit qu'elle aimait, mon bonheur a été bien grand: le matin j'avais un ennemi implacable; le soir, sa haine s'était changée en amitié... Va, crois-moi, Faringhea, le malheur fait les méchants, le bonheur fait les bons: sois heureux.

À ce moment, deux heures sonnèrent.

Le prince tressaillit; c'était le moment de partir pour son rendez-vous avec Adrienne. L'admirable figure de Djalma encore embellie par la douce et ineffable expression dont elle s'était animée en parlant au métis, sembla s'illuminer d'un rayon divin. S'approchant de Faringhea, il lui tendit la main avec un geste rempli de mansuétude et de grâce, en lui disant:

-- Ta main... Le métis, dont le front était baigné d'une sueur froide, dont les traits étaient pâles, altérés, presque décomposés, hésita un instant; puis, dominé, vaincu, fasciné, il tendit en frissonnant sa main au prince, qui la serra et lui dit à la mode de son pays:

-- Tu mets loyalement ta main dans la main d'un ami loyal... cette main sera toujours ouverte pour toi... Adieu, Faringhea... je me sens maintenant plus digne de m'agenouiller devant l'ange.

Et Djalma sortit, afin de se rendre chez Adrienne. Malgré sa férocité, malgré la haine impitoyable qu'il portait à l'espèce humaine, bouleversé par les nobles et clémentes paroles de Djalma, le sombre sectateur de Bohwanie se dit avec terreur:

-- J'ai touché sa main, il est maintenant sacré pour moi...

Puis, après un moment de silence, et la réflexion lui venant sans doute, il s'écria:

-- Oui; mais il n'est pas sacré pour celui qui, selon ce qu'on m'a répondu cette nuit, doit l'attendre à la porte de cette maison...

Ce disant, le métis courut dans une chambre voisine qui donnait sur la rue, souleva un coin du rideau, et dit avec anxiété:

-- Sa voiture sort... l'homme s'approche... Enfer!... la voiture a marché, je ne vois plus rien.

XXVIII. L'attente.

Par une singulière coïncidence de pensée, Adrienne avait voulu, ainsi que Djalma, être vêtue comme elle l'était lors de sa première entrevue avec lui dans la maison de la rue Blanche.

Pour le lieu de cette entrevue, si solennelle au point de vue de son bonheur, Mlle de Cardoville, avec son tact naturel, avait choisi le grand salon de réception de l'hôtel de Cardoville, où se voyaient plusieurs portraits de famille. Les plus apparents étaient ceux de son père et de sa mère. Ce salon, fort vaste et d'une grande élévation, était, ainsi que ceux qui le précédaient, meublé avec le luxe imposant du siècle de Louis XV; le plafond, peint par Lebrun, ayant pour sujet le triomphe d'Apollon, étalait l'ampleur de son dessin, la vigueur de son coloris, au milieu d'une large corniche magnifiquement sculptée et dorée, supportée dans ses angles par quatre pendentifs composés de grandes figures aussi dorées, représentant les quatre saisons; des panneaux recouverts de damas cramoisi, entourés d'encadrements, servaient de fonds aux grands portraits de famille qui ornaient cette pièce.

Il est plus facile de concevoir que de peindre les mille émotions diverses dont était agitée Mlle de Cardoville à mesure qu'approchait le moment de son entretien avec Djalma. Leur réunion avait été jusqu'alors empêchée par tant de douloureux obstacles, Adrienne savait ses ennemis si vigilants, si actifs, si perfides, qu'elle doutait encore de son bonheur. À chaque instant, presque malgré elle, son regard interrogeait la pendule; quelques minutes encore, et l'heure du rendez-vous allait sonner... Enfin cette heure sonna. Chaque coup du timbre retentit longuement au fond du coeur d'Adrienne. Elle pensa que Djalma, sans doute par réserve, ne s'était pas permis de devancer l'instant fixé par elle; loin de le blâmer de cette discrétion, elle lui en sut gré; mais, de ce moment, au moindre bruit qu'elle entendait dans les salons voisins, suspendant sa respiration, elle prêtait l'oreille avec espérance. Pendant les premières minutes qui suivirent l'heure où elle attendait Djalma, Mlle de Cardoville ne conçut aucune crainte sérieuse, et calma son impatience un peu inquiète par ce calcul, très puéril, très niais, aux yeux des gens qui n'ont jamais connu la fiévreuse agitation d'une attente heureuse, en se disant que la pendule de la maison de la rue Blanche pouvait retarder de quelque peu sur la pendule de la rue d'Anjou. Mais à mesure que cette différence supposée, d'ailleurs fort concevable, se changea en un retard d'un quart d'heure... de vingt minutes... et plus, Adrienne ressentit une angoisse croissante; deux ou trois fois, la jeune fille, se levant le coeur palpitant, alla sur la pointe du pied écouter à la porte du salon... Elle n'entendit plus rien... La demie de trois heures sonna. Ne pouvant surmonter sa frayeur naissante, et se rattachant à un dernier espoir, elle revint auprès de la cheminée, puis sonna, après avoir, pour ainsi dire, composé son visage, afin qu'il ne trahît aucune émotion.

Au bout de quelques secondes, un valet de chambre à cheveux gris, vêtu de noir, ouvrit la porte et attendit dans un respectueux silence les ordres de sa maîtresse; celle-ci lui dit d'une voix calme:

-- André, priez Hébé de vous donner un flacon que j'ai oublié sur la cheminée de ma chambre, et apportez-le-moi.

André s'inclina; au moment où il allait sortir du salon pour exécuter l'ordre d'Adrienne, ordre qu'elle n'avait donné que pour pouvoir faire une autre question dont elle voulait dissimuler l'importance aux yeux de ses gens instruits de la prochaine venue du prince, Mlle de Cardoville ajouta d'un air indifférent en montrant la pendule:

-- Cette pendule... va-t-elle bien? André tira sa montre, y jeta les yeux et répondit:

-- Oui, mademoiselle; je me suis réglé sur les Tuileries; il est aussi trois heures et demie passées à ma montre.

-- C'est bien... je vous remercie... dit Adrienne avec bonté. André s'inclina, et, avant de sortir, il dit à Adrienne:

-- J'oubliais de prévenir mademoiselle que M. le maréchal Simon est venu il y a une heure; comme la porte de mademoiselle était fermée pour tout le monde, excepté pour monsieur le prince, on a dit que mademoiselle ne recevait pas.

-- C'est bien, dit Adrienne. André s'inclina de nouveau, quitta le salon, et tout retomba dans le silence. Par cela même que jusqu'à la dernière minute de l'heure de son entrevue avec Djalma, l'espérance d'Adrienne n'avait pas été troublée par le plus léger doute, la déception dont elle commençait à souffrir était d'autant plus affreuse; jetant alors un regard navré sur l'un des portraits placés au-dessus d'elle et latéralement à la cheminée, elle murmura avec un accent plaintif et désolé:

-- Ô ma mère! À peine Mlle de Cardoville avait-elle prononcé ces mots, que le roulement sourd d'une voiture qui entrait dans la cour de l'hôtel ébranla légèrement les vitres. La jeune fille tressaillit et ne put retenir un léger cri de joie; son coeur bondit au-devant de Djalma: car, cette fois, elle sentait, pour ainsi dire, que c'était lui. Elle en était aussi certaine que si de ses yeux elle avait vu le prince. Elle se rassit en essuyant une larme suspendue à ses longs cils; sa main tremblait comme la feuille. Le bruit assez retentissant de plusieurs portes dont on ouvrait successivement les battants prouva bientôt à la jeune fille la certitude de ses prévisions. Les deux vantaux dorés de la porte du salon roulèrent sur leurs gonds, et le prince parut. Pendant qu'un second valet de chambre refermait la porte, André, entrant quelques secondes après Djalma, pendant que celui-ci s'approchait d'Adrienne, alla déposer, sur une table dorée à portée de la jeune fille, un petit plateau de vermeil où se trouvait un flacon de cristal; puis la porte se referma. Le prince et Mlle de Cardoville restèrent seuls.

XXIX. Adrienne et Djalma.

Le prince s'était lentement approché de Mlle de Cardoville.

Malgré l'impétuosité des passions du jeune Indien, sa démarche mal assurée, timide, mais d'une timidité charmante, trahissait sa profonde émotion. Il n'avait pas encore osé lever les yeux sur Adrienne; il était subitement devenu très pâle, et ses belles mains, religieusement croisées sur sa poitrine selon les habitudes d'adoration de son pays, tremblaient beaucoup; il restait à quelques pas d'Adrienne, la tête légèrement inclinée. Cet embarras, ridicule chez tout autre, était touchant chez ce prince de vingt ans, d'une intrépidité presque fabuleuse, d'un caractère si héroïque, si généreux, que les voyageurs ne parlaient du fils du roi Kadja-Sing qu'avec admiration et respect. Doux émoi, chaste réserve plus intéressante encore, si l'on songe que les brûlantes passions de cet adolescent étaient d'autant plus inflammables qu'elles avaient été jusqu'alors toujours contenues.

Mlle de Cardoville, non moins embarrassée, non moins troublée, était restée assise; ainsi que Djalma, elle tenait ses yeux baissés, mais la brûlante rougeur de ses joues, les battements précipités de son sein virginal, révélaient une émotion qu'elle ne pensait pas, d'ailleurs, à cacher... Adrienne malgré la fermeté de son esprit tour à tour si fin et si gai, si gracieux et si incisif; malgré la décision de son caractère indépendant et fier; malgré sa grande habitude du monde, Adrienne montrant, ainsi que Djalma, une gaucherie naïve, un trouble enchanteur, partageait cette sorte d'anéantissement passager, ineffable, sous lequel semblaient fléchir ces deux beaux êtres, amoureux, ardents et purs, comme s'ils eussent été impuissants à supporter à la fois le bouillonnement de leurs sens palpitants et l'enivrante exaltation de leur coeur.

Et pourtant leurs yeux ne s'étaient pas encore rencontrés. Tous deux redoutaient ce premier choc électrique du regard, cette invisible attraction de deux êtres aimants et passionnés l'un vers l'autre, feu sacré qui, plus rapide que la foudre, allume, embrase leur sang, et quelquefois, presque à leur insu, les enlève à la terre et les ravit au ciel: car c'est se rapprocher de Dieu que de se livrer avec une religieuse ivresse au plus noble, au plus irrésistible des penchants qu'il a mis en nous, le seul penchant enfin que, dans son adorable sagesse, le dispensateur de toutes choses ait voulu sanctifier en le douant d'une étincelle de sa divinité créatrice.

Djalma leva les yeux; ils étaient à la fois humides et étincelants; la fougue d'un amour exalté, la brûlante ardeur de l'âge, si longtemps comprimée, l'admiration exaltée d'une beauté idéale, se lisaient dans ce regard, empreint cependant d'une timidité respectueuse, et donnaient aux traits de cet adolescent une expression indéfinissable... irrésistible... Irrésistible!... car Adrienne... rencontrant le regard du prince, frémit de tout son corps, se sentit comme attirée dans un tourbillon magnétique. Déjà ses yeux s'appesantissaient sous une lassitude enivrante, lorsque, par un suprême effort de vouloir et de dignité, elle surmonta ce trouble délicieux, se leva de son fauteuil, et, d'une voix tremblante, elle dit à Djalma:

-- Prince, je suis heureuse de vous recevoir ici. Puis, d'un geste, lui montrant un des portraits suspendus derrière elle, Adrienne ajouta, comme s'il s'était agi d'une présentation:

-- Prince, ma mère... Par une pensée d'une rare délicatesse, Adrienne faisait ainsi, pour ainsi dire, assister sa mère à son entretien avec Djalma. C'était se sauvegarder, elle et le prince, contre les séductions d'une première rencontre d'autant plus entraînante que tous deux se savaient éperdument aimés; que tous deux étaient libres... et n'avaient à répondre qu'à Dieu des trésors de bonheur et de volupté dont il les avait si magnifiquement doués. Le prince comprit la pensée d'Adrienne; aussi, lorsque la jeune fille lui eut indiqué le portrait de sa mère, Djalma, par un mouvement spontané, rempli de charme et de simplicité, s'inclina, en pliant un genou devant le portrait, et dit d'une voix douce et mâle, en s'adressant à cette peinture:

-- Je vous aimerai, je vous bénirai comme ma mère, et ma mère aussi, dans ma pensée, sera là, comme vous, à côté de votre enfant.

On ne pouvait mieux répondre au sentiment qui avait engagé Mlle de Cardoville à se mettre pour ainsi dire sous la protection de sa mère; aussi, de ce moment, rassurée sur Djalma, rassurée sur elle- même, la jeune fille se trouvant pour ainsi dire à son aise, le délicieux enjouement du bonheur vint remplacer peu à peu les émotions et le trouble qui l'avaient d'abord agitée. Alors, se rasseyant, elle dit à Djalma, en lui montrant un siège en face d'elle:

-- Veuillez vous asseoir... mon cher cousin... et laissez-moi vous appeler ainsi, car je trouve un peu trop d'étiquette dans le mot _prince; _et, quant à vous, appelez-moi votre cousine, car je trouve aussi _mademoiselle _trop grave. Ceci réglé, causons d'abord en bons amis.

-- Oui, ma cousine, répondit Djalma, qui avait rougi au mot d'abord.

_-- _Comme la franchise est de mise entre amis, répondit Adrienne, je vous ferai d'abord un reproche... ajouta-t-elle avec un demi-sourire en regardant le prince.

Celui-ci, au lieu de s'asseoir, restait debout, accoudé à la cheminée, dans une attitude remplie de grâce et de respect.

-- Oui, mon cousin... reprit Adrienne, un reproche que vous me pardonnerez peut-être... en un mot, je vous attendais... un peu plus tôt...

-- Peut-être, ma cousine, me blâmerez-vous de n'être pas venu plus tard.

-- Que voulez-vous dire?

-- Au moment où je sortais... de chez moi, un homme que je ne connaissais pas s'est approché de ma voiture, et m'a dit avec tant de sincérité que je l'ai cru: «Vous pouvez sauver la vie d'un homme qui a été un père pour vous... le maréchal Simon est en grand péril; mais, pour lui venir en aide, il faut me suivre à l'instant...»

-- C'était un piège, s'écria vivement Adrienne, le maréchal Simon, il y a une heure à peine... est venu ici...

-- Lui!... s'écria Djalma avec joie, et comme s'il eût été soulagé d'un pénible poids, ah! du moins, ce beau jour ne sera pas attristé.

-- Mais, mon cousin, reprit Adrienne, comment ne vous êtes-vous pas défié de cet émissaire?

-- Quelques mots qui lui sont échappés plus tard m'ont alors inspiré des doutes, répondit Djalma; mais je l'ai d'abord suivi, craignant que le maréchal ne fût en danger... car je sais qu'il a aussi des ennemis.

-- Maintenant que je réfléchis, vous avez eu raison, mon cousin, quelque nouvelle trame contre le maréchal était vraisemblable... Au moindre doute, vous deviez courir à lui.

-- Je l'ai fait... cependant vous m'attendiez.

-- C'est là un généreux sacrifice, et mon estime pour vous s'accroîtrait encore si elle pouvait augmenter... dit Adrienne avec émotion. Mais qu'est-il advenu de cet homme?

-- Sur mon ordre, il est monté dans la voiture. À la fois inquiet du maréchal et désespéré de voir ainsi s'écouler le temps que je devais passer auprès de vous, ma cousine, je pressai cet homme de questions, et plusieurs fois il me répondit avec embarras. L'idée me vint alors qu'on me tendait peut-être un piège. Me rappelant tout ce que l'on avait déjà tenté pour me perdre auprès de vous... aussitôt j'ai changé de chemin. Le dépit de l'homme qui m'accompagnait est alors devenu si visible qu'il aurait dû m'éclairer; cependant, pensant au maréchal Simon, j'éprouvais encore un vague remords, que vous venez enfin de calmer, ma cousine.

-- Ces gens sont implacables, dit Adrienne, mais notre bonheur sera plus fort que leur haine.

Après un moment de silence, elle reprit, avec sa franchise habituelle:

-- Mon cher cousin, il m'est impossible de taire et de cacher ce que j'ai dans le coeur... Causons encore quelques instants (toujours en amis), causons d'un passé qu'on nous a rendu si cruel, ensuite nous l'oublierons à jamais, comme un mauvais rêve.

-- Je vous répondrai avec sincérité, au risque de me nuire à moi- même, dit le prince.

-- Comment avez-vous pu vous résoudre à vous montrer en public avec...

-- Avec cette jeune fille? dit Djalma en interrompant Adrienne.

-- Oui, mon cousin, répondit Mlle de Cardoville, attendant la réponse de Djalma avec une curiosité inquiète.

-- Étranger aux habitudes de ce pays, répondit Djalma sans embarras parce qu'il disait vrai, l'esprit affaibli par le désespoir, égaré par les funestes conseils d'un homme dévoué à nos ennemis, j'ai cru, ainsi qu'il me le disait, qu'en affichant devant vous un autre amour, j'excitais votre jalousie, et que...

-- Assez, mon cousin, je comprends tout, dit vivement Adrienne en interrompant à son tour Djalma pour lui épargner un aveu pénible; il a fallu que, moi aussi, je fusse bien aveuglée par le désespoir pour n'avoir pas deviné ce méchant complot, surtout après votre folle et intrépide action: risquer la mort... pour ramasser mon bouquet, ajouta Adrienne en frissonnant encore à ce souvenir. Un dernier mot, reprit-elle, quoique je sois sûre de votre réponse: N'avez-vous pas reçu une lettre que je vous ai écrite le matin même du jour où je vous ai vu au théâtre?

Djalma ne répondit rien; un sombre nuage passa rapidement sur ses beaux traits, et, pendant une demi-seconde, ils prirent une expression si menaçante, qu'Adrienne en fut effrayée. Mais bientôt cette violente agitation s'apaisa comme par réflexion: le front de Djalma redevint calme et serein.

-- J'ai été plus clément que je ne le pensais, dit le prince à Adrienne, qui le contemplait avec étonnement. J'ai voulu venir près de vous digne de vous, ma cousine. J'ai pardonné à celui qui, pour servir mes ennemis, m'avait donné, me donnait encore de funestes conseils... Cet homme, j'en suis certain, m'a dérobé votre lettre... Tout à l'heure, en pensant à tous les maux qu'il m'a ainsi causés, j'ai un instant regretté ma clémence... Mais j'ai pensé à votre lettre d'hier... et ma colère s'est évanouie.

-- C'en est donc fait de ce passé funeste, de ces craintes, de ces défiances, de ces soupçons qui nous ont tourmentés si longtemps, qui ont fait que j'ai douté de vous et que vous avez douté de moi. Oh! oui, loin de nous ce passé funeste! s'écria Mlle de Cardoville avec une joie profonde. Et comme si elle eût délivré son coeur des dernières pensées qui auraient pu l'attrister, elle reprit:

-- À nous l'avenir maintenant, l'avenir tout entier... l'avenir radieux, sans nuages... sans obstacles, un horizon si beau... si pur dans son immensité, que ses limites échappent à la vue...

Il est impossible de rendre l'exaltation ineffable, l'accent d'espérance entraînante qui accompagna ces paroles d'Adrienne; tout à coup ses traits exprimèrent une mélancolie touchante et elle ajouta d'une voix profondément émue:

-- Et dire... qu'à cette heure... il y a pourtant des malheureux qui souffrent!

Ce retour de commisération naïve envers l'infortune, au moment même où cette noble jeune fille atteignait le comble d'un bonheur idéal, impressionna si vivement Djalma qu'involontairement il tomba aux genoux d'Adrienne, joignit les mains et tourna vers elle son visage enchanteur, où se lisait une adoration presque divine...

Puis, cachant sa figure entre ses mains, il baissa la tête sans dire un seul mot.

Il y eut un moment de silence profond. Adrienne l'interrompit la première en voyant une larme rouler à travers les doigts effilés de Djalma.

-- Qu'avez-vous, mon ami?... s'écria-t-elle. Et, par un mouvement plus rapide que la pensée, elle se pencha vers le prince et abaissa ses mains, qu'il tenait toujours sur son visage. Son visage était baigné de larmes.

-- Vous pleurez!... s'écria Mlle de Cardoville, si émue qu'elle garda les mains de Djalma entre les siennes; aussi, ne pouvant essuyer ses larmes, le jeune Indien les laissa couler comme autant de gouttes de cristal sur l'or pâle de ses joues.

-- Il n'est pas en ce moment un bonheur comme le mien, dit le prince de sa voix suave et vibrante, avec une sorte d'accablement indicible... et je ressens une grande tristesse; cela doit être... vous me donnez le ciel... moi je vous donnerais la terre... que je serais encore ingrat envers vous... Hélas! que peut l'homme pour la Divinité? La bénir, l'adorer... mais jamais lui rendre les trésors dont elle le comble; il n'en souffre pas dans son orgueil, mais dans son coeur...

Djalma n'exagérait pas; il disait ce qu'il éprouvait réellement, et la forme un peu hyperbolique, familière aux Orientaux, pouvait seule rendre sa pensée.

L'accent de son regret fut si sincère, son humilité si naïve, si douce, qu'Adrienne, aussi touchée jusqu'aux larmes, lui répondit avec une expression de sérieuse tendresse:

-- Mon ami, nous sommes tous deux au comble du bonheur... L'avenir de notre félicité n'a pas de limites, et pourtant, quoique de sources différentes, des pensées tristes nous sont venues... C'est que, voyez-vous, il est des bonheurs dont l'immensité même étourdit... Un moment, le coeur... l'esprit... l'âme... ne suffisent pas à les contenir... ils nous débordent... ils nous accablent... Les fleurs aussi se courbent par instants, comme anéanties sous les rayons trop ardents du soleil, qui est pourtant leur vie et leur amour... Oh! mon ami, cette tristesse est grande, mais elle est douce!

En disant ces mots, la voix d'Adrienne baissa de plus en plus, et sa tête s'inclina doucement, comme si en effet elle se fût affaissée sous le poids de son bonheur...

Djalma était resté agenouillé devant elle, ses mains dans ses mains... de sorte qu'en s'abaissant, le front d'ivoire et les cheveux d'or d'Adrienne effleurèrent le front couleur d'ambre et les boucles d'ébène de Djalma...

Et les larmes douces, silencieuses, des deux amants tombaient lentement et se confondaient sur leurs belles mains entrelacées.

* * * * *

Pendant que cette scène se passait à l'hôtel de Cardoville, Agricol se rendait rue de Vaugirard, auprès de M. Hardy, avec une lettre d'Adrienne.

XXX. L'imitation.

M. Hardy occupait, on l'a dit, un pavillon dans la maison de retraite annexée à la demeure occupée rue de Vaugirard par bon nombre de révérends pères de la compagnie de Jésus. Rien de plus calme, de plus silencieux, que cette demeure; on y parlait toujours à voix basse, les serviteurs eux-mêmes avaient quelque chose de mielleux dans leurs paroles, de béat dans leur démarche.

Ainsi que dans tout ce qui, de près ou de loin, subit l'action compressive et annihilante de ces hommes, l'animation, la vie, manquaient dans cette maison d'une tranquillité morne. Ses pensionnaires y menaient une existence d'une monotonie pesante, d'une régularité glaciale, coupée çà et là, pour quelques-uns, par des pratiques dévotieuses; aussi, bientôt, et selon les prévisions intéressées des révérends pères, l'esprit, sans aliment, sans commerce extérieur, sans excitation, s'alanguissait dans la solitude; les battements du coeur semblaient se ralentir, l'âme s'engourdissait, le moral s'affaiblissait peu à peu; enfin, tout libre arbitre, toute volonté s'éteignait, et les pensionnaires, soumis aux mêmes procédés de complet anéantissement que les novices de la compagnie, devenaient aussi des _cadavres _entre les mains des congréganistes.

De ces manoeuvres, le but était clair et simple: elles assuraient le bon succès des _captations _de toutes natures, termes incessants de la politique et de l'impitoyable cupidité de ces prêtres; au moyen des sommes énormes dont ils devenaient ainsi maîtres ou détenteurs, ils poursuivaient et assuraient la réussite de leurs projets, dussent le meurtre, l'incendie, la révolte, enfin toutes les horreurs de la guerre civile, excitée et soudoyée par eux, ensanglanter les pays dont ils convoitaient le ténébreux gouvernement.

Comme levier, l'argent acquis par tous les moyens possibles, des plus honteux aux plus criminels; comme but, la domination despotique des intelligences et des consciences, afin de les exploiter fructueusement au profit de la compagnie de Jésus, tels ont été, tels seront toujours les moyens et les fins de ces religieux. Ainsi, entre autres moyens de faire affluer l'argent dans leurs caisses toujours béantes, les révérends pères avaient fondé la maison de retraite où se trouvait alors M. Hardy.

Les personnes à esprit malade, au coeur brisé, à l'intelligence affaiblie, égarées par une fausse dévotion, et trompées d'ailleurs par les recommandations des membres les plus influents du parti prêtre, étaient attirées, choyées, puis insensiblement isolées, séquestrées, puis finalement dépouillées dans ce religieux repaire, le tout le plus benoîtement du monde, et ad majorem Dei gloriam, selon la devise de l'honorable société. En argot jésuitique, ainsi qu'on peut le voir dans d'hypocrites prospectus destinés aux bonnes gens, dupes de ces piperies, ces pieux coupe- gorges s'appellent généralement de saints asiles ouverts aux âmes fatiguées des vains bruissements du monde.

Ou bien encore ils s'intitulent de calmes retraites où le fidèle, heureusement délivré des attachements périssables d'ici-bas et des liens terrestres de la famille, peut enfin, seul à seul avec Dieu, travailler efficacement à son salut, etc.

Ceci posé, et malheureusement prouvé par mille exemples de captations indignes, opérées dans un grand nombre de maisons religieuses, au préjudice de la famille de plusieurs pensionnaires: ceci, disons-nous, posé, admis, prouvé... qu'un esprit droit vienne reprocher à l'État de ne pas surveiller suffisamment ces endroits hasardeux, il faut entendre les cris du parti prêtre, les invocations à la liberté individuelle... les désolations, les lamentations, à propos de la tyrannie qui veut opprimer les consciences.

À ceci ne pourrait-on pas répondre que, ces singulières prétentions accueillies comme légitimes, les teneurs de biribi et de roulette auraient aussi le droit d'invoquer la liberté individuelle, et d'appeler des décisions qui ont fermé leurs tripots? Après tout, on a aussi attenté à la liberté des joueurs qui venaient librement, allègrement, engloutir leur patrimoine dans ces repaires, on a tyrannisé leur conscience, qui leur permettait de perdre sur une carte les dernières ressources de leur famille. Oui, nous le demandons positivement, sincèrement, sérieusement, quelle différence y a-t-il entre un homme qui ruine ou qui dépouille les siens à force de jouer _rouge _ou noir, et l'homme, qui ruine et dépouille les siens dans l'espoir douteux d'être heureux ponte à ce jeu d'_enfer _ou de _paradis _que certains prêtres ont eu la sacrilège audace d'imaginer afin de s'en faire les croupiers?

Rien n'est plus opposé au véritable et divin esprit du christianisme que ces spoliations effrontées; c'est le repentir des fautes, c'est la pratique de toutes les vertus, c'est le dévouement à qui souffre, c'est l'amour du prochain, qui méritent le ciel, et non pas une somme d'argent, plus ou moins forte, engagée comme enjeu dans l'espoir de _gagner _le paradis, et subtilisée par de faux prêtres qui font _sauter la coupe _et qui exploitent les faibles d'esprit à l'aide de prestidigitations infiniment lucratives.

Tel était donc l'asile de _paix _et _d'innocence _où se trouvait M. Hardy. Il occupait le rez-de-chaussée d'un pavillon donnant sur une partie du jardin de la maison; cet appartement avait été judicieusement choisi, car l'on sait la profonde et diabolique habileté avec laquelle les révérends pères emploient les moyens et les aspects matériels pour impressionner vivement les esprits qu'ils _travaillent. _Que l'on se figure pour unique perspective un mur énorme d'un gris noir et à demi recouvert de lierre, cette plante des ruines; une sombre allée de vieux ifs, ces arbres des tombeaux à la verdure sépulcrale, aboutissant d'un côté à ce mur sinistre, et, de l'autre, à un petit hémicycle pratiqué devant la chambre ordinairement habitée par M. Hardy; deux ou trois massifs de terre bordés de buis symétriquement taillé complétaient l'agrément de ce jardin, de tous points pareil à ceux qui entourent les cénotaphes. Il était environ deux heures après midi; quoiqu'il fit un beau soleil d'avril, ses rayons, arrêtés par la hauteur du grand mur dont on a parlé, ne pénétraient déjà plus dans cette partie du jardin, obscure, humide, froide comme une cave, et sur laquelle s'ouvrait la chambre où se tenait M. Hardy. Cette chambre était meublée avec une parfaite entente du confortable; un moelleux tapis couvrait le plancher; d'épais rideaux de casimir vert sombre, de même nuance que la tenture, drapaient un excellent lit, ainsi que la porte-fenêtre donnant sur le jardin... Quelques meubles d'acajou, très simples, mais brillants de propreté, garnissaient l'appartement. Au-dessus du secrétaire, placé en face du lit, on voyait un grand christ d'ivoire sur un fond de velours noir; la cheminée était ornée d'une pendule à cartel d'ébène avec de sinistres emblèmes incrustés, en ivoire, tels que sablier, faux du temps, tête de mort, etc., etc.

Maintenant, que l'on voile ce tableau d'un triste demi-jour, que l'on songe que cette solitude était incessamment plongée dans un morne silence, seulement interrompu à l'heure des offices par le lugubre tintement des cloches de la chapelle des révérends pères, et l'on reconnaîtra l'infernale habileté avec laquelle ces dangereux prêtres savent tirer parti des objets extérieurs, selon qu'ils désirent impressionner, d'une façon ou d'une autre, l'esprit de ceux qu'ils veulent capter.

Et ce n'était pas tout. Après s'être adressé aux yeux, il fallait s'adresser aussi à l'intelligence. Voici de quelle manière avaient procédé les révérends pères.

Un seul livre... un seul... fut laissé comme par hasard à la disposition de M. Hardy. Ce livre était l'Imitation.

Mais comme il se pouvait que M. Hardy n'eût pas le courage ou l'envie de le lire, des pensées, des réflexions empruntées à cette oeuvre d'impitoyable désolation, et écrites en très gros caractères, étaient placées dans les cadres noirs, accrochés soit dans l'intérieur de l'alcôve de M. Hardy, soit aux panneaux les plus à portée de sa vue, de sorte qu'involontairement, et dans les tristes loisirs de son accablante oisiveté, ses yeux devaient presque forcément s'y attacher.

Quelques citations, parmi les maximes dont les révérends pères entouraient ainsi leur victime, sont nécessaires; l'on verra dans quel cercle fatal et désespérant ils enfermaient l'esprit affaibli de cet infortuné, depuis quelque temps brisé par des chagrins atroces.[28]

Voici ce qu'il lisait machinalement à chaque instant du jour ou de la nuit, lorsqu'un sommeil bienfaisant fuyait ses paupières rougies par les larmes:

«Celui-là est bien vain qui met son espérance dans les hommes ou dans quelque créature que ce soit.[29]

«Ce sera bientôt fait de vous ici-bas... voyez en quelle disposition vous êtes.

«L'homme qui vit aujourd'hui ne paraît plus demain... et, quand il a disparu à nos yeux, il s'efface bientôt de notre pensée.

«Quand vous êtes au matin, pensez que vous n'irez peut-être pas jusqu'au soir.

«Quand vous êtes au soir, ne vous flattez pas de voir le matin.

«Qui se souviendra de vous après votre mort?

«Qui priera pour vous?

«Vous vous trompez si vous recherchez autre chose que des souffrances.

«Toute cette vie mortelle est pleine de misères et environnée de croix; portez ces croix, châtiez et asservissez votre corps, méprisez vous vous-même et souhaitez d'être méprisé par les autres.

«Soyez persuadé que votre vie doit être une mort continuelle.

«Plus un homme meurt à lui-même, plus il commence à vivre à Dieu.»

Il ne suffisait pas de plonger ainsi l'âme de la victime dans un désespoir incurable, à l'aide de ces maximes désolantes, il fallait encore la façonner à l'obéissance _cadavérique _de la société de Jésus; aussi les révérends pères avaient-ils judicieusement choisi quelques autres passages de _l'Imitation, _car on trouve dans ce livre effrayant mille terreurs pour épouvanter les esprits faibles, mille maximes d'esclavage pour enchaîner et asservir l'homme pusillanime.

Ainsi on lisait encore:

«C'est un grand avantage de vivre dans l'obéissance, d'avoir un supérieur et de n'être pas le maître de ses actions.

«Il est beaucoup plus sûr d'obéir que de commander.

«On est heureux de ne dépendre que de Dieu dans la personne des supérieurs qui tiennent sa place.»

Et ce n'était pas assez: après avoir désespéré, terrifié la victime, après l'avoir déshabitué de toute liberté, après l'avoir rompue à une obéissance aveugle, abrutissante, après l'avoir persuadée, avec un incroyable cynisme d'orgueil clérical, que se soumettre passivement au premier prêtre venu c'était se soumettre à Dieu même, il fallait retenir la victime dans la maison où l'on voulait à tout jamais river sa chaîne.

On lisait aussi parmi ces maximes:

«Courez d'un côté ou d'un autre: vous ne trouverez de repos qu'en vous soumettant humblement à la condition d'un supérieur.

«Plusieurs ont été trompés par l'espérance d'être mieux ailleurs, et par le désir de changer.»

Maintenant, que l'on se figure M. Hardy transporté blessé dans cette maison, lui dont le coeur meurtri, déchiré par d'affreux chagrins, par une trahison horrible, saignait bien plus que les plaies de son corps.

D'abord entouré de soins empressés, prévenants, et grâce à l'habileté connue du docteur Baleinier, M. Hardy fut bientôt guéri des blessures qu'il avait reçues en se précipitant au milieu de l'incendie auquel sa fabrique était en proie.

Cependant, afin de favoriser les projets des révérends pères, une certaine médication, assez innocente d'ailleurs, mais destinée à agir sur le moral, souvent employée, ainsi qu'on l'a dit, par le révérend docteur dans d'autres circonstances importantes, avait été appliquée à M. Hardy, et l'avait maintenu assez longtemps dans une sorte d'assoupissement de la pensée.

Pour une âme brisée par d'atroces déceptions, c'est en apparence un bienfait inestimable que d'être plongée dans cette torpeur, qui, du moins, vous empêche de songer à un passé désespérant; M. Hardy, s'abandonnant à cette apathie profonde, arriva insensiblement à regarder l'engourdissement de l'esprit comme un bien suprême... Ainsi les malheureux que torturent des maladies cruelles acceptent avec reconnaissance le breuvage opiacé qui les tue lentement, mais qui du moins endort leur souffrance.

En esquissant précédemment le portrait de M. Hardy, nous avons tâché de faire comprendre la délicatesse exquise de cette âme si tendre, sa susceptibilité douloureuse à l'endroit de ce qui était bas ou méchant, sa bonté ineffable, sa droiture, sa générosité. Nous rappelons ces adorables qualités, parce qu'il nous faut constater que chez lui, comme chez presque tous ceux qui les possèdent, elles ne s'alliaient pas, elles ne pouvaient s'allier à un caractère énergique et résolu. D'une admirable persévérance dans le bien, l'action de cet homme excellent était pénétrante, irrésistible, mais elle ne s'imposait pas; ce n'était pas avec la rude énergie, la volonté un peu âpre, particulière à d'autres hommes de grand et noble coeur, que M. Hardy avait réalisé les prodiges de sa _maison commune; _c'était à force d'affectueuse persuasion: chez lui, l'onction remplaçait la force. À la vue d'une bassesse, d'une injustice, il ne se révoltait pas irrité, menaçant: il souffrait. Il n'attaquait pas le méchant corps à corps, il détournait la vue avec amertume et tristesse. Et puis surtout, ce coeur, aimant d'une délicatesse toute féminine, avait un irrésistible besoin du bienfaisant contact des plus chères affections de l'âme; seules, elles le vivifiaient. Ainsi un frêle et pauvre oiseau meurt glacé de froid lorsqu'il ne peut plus se presser contre ses frères et recevoir d'eux, comme ils la recevaient de lui, cette douce chaleur qui les réchauffait tous dans le nid maternel.

Et voilà que cette organisation toute sensitive, d'une susceptibilité si extrême, est frappée coup sur coup par des déceptions, par des chagrins dont un seul suffirait, sinon à abattre tout à fait, du moins à profondément ébranler le caractère le plus fermement trempé.

Le plus fidèle ami de M. Hardy le trahit d'une manière infâme...

Une maîtresse adorée l'abandonne...

La maison qu'il avait fondée pour le bonheur de ses ouvriers, qu'il aimait en frère, n'est plus que ruines et cendres!

Alors qu'arrive-t-il?

Tous les ressorts de cette âme se brisent. Trop faible pour se raidir contre tant d'affreuses atteintes, trop cruellement désabusé par la trahison pour chercher d'autres affections... trop découragé pour songer à reposer la première pierre d'une nouvelle maison commune, ce pauvre coeur, isolé d'ailleurs de tout contact salutaire, cherche l'oubli de tout et de soi-même dans une torpeur accablante. Si pourtant quelques instincts de vie et d'affection cherchent à se réveiller en lui à de longs intervalles, et qu'ouvrant à demi les yeux de l'esprit, qu'il tient fermés pour ne voir ni le présent, ni le passé, ni l'avenir, M. Hardy regarde autour de lui... que trouve-t-il? ces sentences, empreintes du plus farouche désespoir:

«Tu n'es que cendre et poussière.

«Tu es né pour la douleur et pour les larmes.

«Ne crois à rien sur la terre.

«Il n'y a ni parents ni amis.

«Toutes les affections sont menteuses.

«Meurs ce matin... on t'oubliera ce soir.

«Humilie-toi, méprise-toi, sois méprisé des autres.

«Ne pense pas, ne raisonne pas, ne vis pas, remets tes tristes destinées aux mains d'un supérieur; il pensera, il raisonnera pour toi.

«Toi... pleure, souffre, pense à la mort.

«Oui, la mort... toujours la mort, voilà quel doit être le terme, le but de toutes tes pensées... si tu penses... Mieux est de ne pas penser.

«Aie seulement le sentiment d'une douleur incessante, voilà tout ce qu'il faut pour gagner le ciel.

«On n'est bien venu du Dieu terrible, implacable, que nous adorons, qu'à force de misères et de tortures.»

Telles étaient les consolations offertes à cet infortuné... Alors, épouvanté, il refermait les yeux et retombait dans sa morne léthargie. Sortir de cette sombre maison de retraite, il ne le pouvait pas, ou plutôt il ne le désirait pas... la volonté lui manquait; et puis, il faut le dire... il avait fini par s'accoutumer à cette demeure et même par s'y trouver bien; on avait pour lui tant de soins discrets; on le laissait si seul avec sa douleur; il régnait dans cette maison un silence de tombe si bien d'accord avec le silence de son coeur, qui n'était plus qu'une tombe où dormaient ensevelis son dernier amour, sa dernière amitié, ses dernières espérances d'avenir pour les travailleurs! Toute énergie était morte en lui.

Alors il commença de subir une transformation lente, mais inévitable, et judicieusement prévue par Rodin, qui dirigeait cette machination dans ses moindres détails.

M. Hardy, d'abord épouvanté des sinistres maximes dont on l'entourait, s'était peu à peu habitué à les lire presque machinalement, de même que le prisonnier compte durant sa triste oisiveté les clous de la porte de la prison, ou les carreaux de sa cellule...

C'était déjà un grand résultat obtenu par les révérends pères.

Bientôt son esprit affaibli fut frappé de l'apparente justesse de quelques-uns de ces menteurs et désolants aphorismes. Ainsi il lisait:

«Il ne faut pas compter sur l'affection d'aucune créature sur la terre.»

Et il avait été, en effet, indignement trahi.

«L'homme est né pour vivre dans la désolation.»

Et il vivait dans la désolation.

«Il n'y a de repos que dans l'abnégation de la pensée.»

Et le sommeil de son esprit apportait seul quelque trêve à ses douleurs.

Deux couvertures, habilement ménagées sous les tentures et dans les boiseries des chambres de cette maison, permettaient à toute heure de voir ou d'entendre les pensionnaires, et surtout d'observer leur physionomie, leurs habitudes, toutes choses si révélatrices lorsque l'homme se croit seul.

Quelques exclamations douloureuses échappées à M. Hardy dans sa sombre solitude furent rapportées au père d'Aigrigny par un mystérieux surveillant. Le révérend père, suivant scrupuleusement les instructions de Rodin, n'avait d'abord visité que très rarement son pensionnaire. On a dit que le père d'Aigrigny, lorsqu'il le voulait, déployait un charme de séduction presque irrésistible; mettant dans ses entrevues un tact, une réserve remplis d'adresse, il se présenta seulement de temps à autre pour s'informer de la santé de M. Hardy. Bientôt le révérend père, renseigné par son espion, et aidé de sa sagacité naturelle, vit tout le parti qu'on pouvait tirer de l'affaissement physique et moral du pensionnaire; certain d'avance que celui-ci ne se rendrait pas à ses insinuations, il lui parla plusieurs fois de la tristesse de la maison, l'engageant affectueusement, soit à la quitter si la monotonie de l'existence qu'on y menait lui pesait, soit à rechercher du moins au dehors quelques distractions, quelques plaisirs.

Dans l'état où se trouvait cet infortuné, lui parler de distractions, de plaisirs, c'était sûrement provoquer un refus; ainsi en arriva-t-il. Le père d'Aigrigny n'essaya pas d'abord de surprendre la confiance de M. Hardy, il ne lui dit pas mot de ses chagrins; mais, chaque fois qu'il le vit, il parut lui témoigner un tendre intérêt par quelques mots simples, profondément sentis. Peu à peu ces entretiens, d'abord assez rares, devinrent plus fréquents, plus longs: d'une éloquence mielleuse, insinuante, persuasive, le père d'Aigrigny prit naturellement pour thème les désolantes maximes sur lesquelles se fixait souvent la pensée de M. Hardy.

Souple, prudent, habile, sachant que jusqu'alors ce dernier avait professé cette généreuse religion naturelle qui prêche une reconnaissante adoration pour Dieu, l'amour de l'humanité, le culte du juste et du bien, et qui, dédaigneuse du dogme, professe la même vénération pour Marc Aurèle que pour Confucius, pour Platon, que pour le Christ, pour Moïse que pour Lycurgue, le père d'Aigrigny ne tenta pas tout d'abord de _convertir _M. Hardy; il commença par rappeler sans cesse à la pensée de ce malheureux, chez qui il voulait tuer toute espérance, les abominables déceptions dont il avait souffert; au lieu de montrer ces trahisons comme des exceptions dans la vie; au lieu de tâcher de calmer, d'encourager, de ranimer cette âme abattue; au lieu d'engager M. Hardy à chercher l'oubli, la consolation de ses chagrins dans l'accomplissement de ses devoirs envers l'humanité, envers ses frères, qu'il avait déjà tant aimés et secourus, le père d'Aigrigny aviva les plaies saignantes de cet infortuné, lui peignit les hommes sous les plus atroces couleurs, les lui montra fourbes, ingrats, méchants, et parvint à rendre son désespoir incurable.

Ce but atteint, le jésuite fit un pas de plus. Sachant l'adorable bonté du coeur de M. Hardy, profitant de l'affaiblissement de son esprit, il lui parla de la consolation qu'il y aurait pour un homme accablé de chagrins désespérés à croire fermement que chacune de ses larmes, au lieu d'être stérile, était agréable à Dieu, et pouvait aider au salut des autres hommes; à croire enfin, ajoutait habilement le révérend père, qu'il était donné au _fidèle _seul d'_utiliser sa douleur _en faveur d'aussi malheureux que lui et de la rendre _douce _au Seigneur.

Tout ce qu'il y a de désespérant et d'impie, tout ce qui se cache d'atroce machiavélisme politique dans ces maximes détestables qui font du Créateur, si magnifiquement bon et paternel, un Dieu impitoyable, incessamment altéré des larmes de l'humanité, se trouvait ainsi habilement sauvé aux yeux de M. Hardy, dont les généreux instincts subsistaient toujours. Bientôt cette âme aimante et tendre, que ces prêtres indignes poussaient à une sorte de suicide moral, trouva un charme amer à cette fiction: que, du moins, ses chagrins profiteraient à d'autres hommes. Ce ne fut d'abord, il est vrai, qu'une fiction; mais un esprit affaibli qui se complaît dans une pareille fiction l'admet tôt ou tard comme réalité, et en subit peu à peu toutes les conséquences.

Tel était donc l'état moral et physique de M. Hardy, lorsque, par l'intermédiaire d'un domestique gagné, il avait reçu d'Agricol Baudoin une lettre qui lui demandait une entrevue.

Le jour de cette entrevue était arrivé. Deux ou trois heures avant le moment fixé pour la visite d'Agricol, le père d'Aigrigny entra dans la chambre de M. Hardy.

XXXI. La visite.

Lorsque le père d'Aigrigny entra dans la chambre de M. Hardy, celui-ci était assis dans un grand fauteuil; son attitude annonçait un accablement inexprimable; à côté de lui, sur une petite table, se trouvait une potion ordonnée par le docteur Baleinier, car la frêle constitution de M. Hardy avait été rudement atteinte par de cruelles secousses; il semblait n'être plus que l'ombre de lui-même; son visage, très pâle, très amaigri, exprimait à ce moment une sorte de tranquillité morne. En peu de temps, ses cheveux étaient devenus complètement gris; son regard voilé errait çà et là languissant, presque éteint; il appuyait sa tête au dossier de son siège, et ses mains effilées, sortant des larges manches de sa robe de chambre brune, reposaient sur les bras de son fauteuil.

Le père d'Aigrigny avait donné à sa physionomie, en s'approchant de son pensionnaire, l'apparence la plus bénigne, la plus affectueuse; son regard était rempli de douceur et d'aménité, jamais l'inflexion de sa voix n'avait été plus caressante.

-- Eh bien! mon cher fils, dit-il à M. Hardy en l'embrassant avec une hypocrite effusion (le jésuite embrasse beaucoup), comment vous trouvez-vous aujourd'hui?

-- Comme d'habitude, mon père.

-- Continuez-vous à être satisfait du service des gens qui vous entourent, mon cher fils?

-- Oui, mon père.

-- Ce silence que vous aimez tant, mon cher fils, n'a pas été troublé, je l'espère?

-- Non... je vous remercie.

-- Votre appartement vous plaît toujours?

-- Toujours...

-- Il ne vous manque rien?

-- Rien, mon père.

-- Nous sommes si heureux de voir que vous vous plaisez dans notre pauvre maison, mon cher fils, que nous voudrions aller au-devant de vos désirs.

-- Je ne désire rien... mon père... rien que le sommeil... C'est si bienfaisant, le sommeil, ajouta M. Hardy avec accablement.

-- Le sommeil... c'est l'oubli... et ici-bas, mieux vaut oublier que se souvenir, car les hommes sont si ingrats, si méchants, que presque tout souvenir est amer, n'est-ce pas, mon cher fils?

-- Hélas! il n'est que trop vrai, mon père.

-- J'admire toujours votre pieuse résignation, mon cher fils. Ah! combien cette constante douceur dans l'affliction est agréable à Dieu! Croyez-moi, mon tendre fils, vos larmes et votre intarissable douceur sont une offrande qui, auprès du Seigneur, méritera pour vous et pour vos frères... Oui, car, l'homme n'étant né que pour souffrir en ce monde, souffrir avec reconnaissance envers Dieu qui nous envoie nos peines..., c'est prier... et qui prie ne prie pas pour soi seul... mais pour l'humanité tout entière.

-- Fasse du moins le ciel... que mes douleurs ne soient pas stériles!... Souffrir, c'est prier, répéta M. Hardy en s'adressant à lui-même, comme pour réfléchir sur cette pensée. Souffrir, c'est prier... et prier pour l'humanité tout entière... Pourtant... il me semblait autrefois... ajouta-t-il en faisant un effort sur lui- même, que la destinée de l'homme...

-- Continuez, mon cher fils... dites votre pensée tout entière, dit le père d'Aigrigny voyant que M. Hardy s'interrompait.

Après un moment d'hésitation, celui-ci, qui, en parlant, s'était un peu avancé et redressé sur son fauteuil, se rejeta en arrière avec découragement, et, affaissé, replié sur lui-même, murmura:

-- À quoi bon penser?... cela fatigue... et je ne me sens plus la force...

-- Vous dites vrai, mon cher fils; à quoi bon penser?... Il vaut mieux croire...

-- Oui, mon père, il vaut mieux croire, souffrir; il faut surtout oublier... oublier...

M. Hardy n'acheva pas, renversa languissamment sa tête sur le dossier de son siège, et mit sa main sur ses yeux.

-- Hélas! mon cher fils, dit le père d'Aigrigny avec des larmes dans le regard, dans la voix, et cet excellent comédien se mit à genoux auprès du fauteuil de M. Hardy; hélas! comment l'ami qui vous a si abominablement trahi a-t-il pu méconnaître un coeur comme le vôtre?... Mais il en est toujours ainsi, quand on recherche l'affection des créatures, au lieu de ne penser qu'au Créateur... et cet indigne ami...

-- Oh! par pitié, ne me parlez pas de cette trahison... dit M. Hardy en interrompant le révérend père d'une voix suppliante.

-- Eh bien, non, je n'en parlerai pas, mon tendre fils. Oubliez cet ami parjure... oubliez cet infâme, que tôt ou tard la vengeance de Dieu atteindra, car il s'est joué d'une manière odieuse de votre noble confiance... Oubliez aussi cette malheureuse femme, dont le crime a été bien grand, car, pour vous, elle a foulé aux pieds des devoirs sacrés, et le Seigneur lui réserve un châtiment terrible... et un jour...

M. Hardy, interrompant de nouveau le père d'Aigrigny, lui dit avec un accent contenu, mais qui trahissait une émotion déchirante.

-- C'est trop... vous ne savez pas, mon père, le mal que vous me faites... non... vous ne le savez pas...

-- Pardon! oh! pardon, mon fils... mais hélas! vous le voyez... le seul souvenir de ces attachements terrestres vous cause encore, à cette heure, un ébranlement douloureux... Cela ne vous prouve-t-il pas que c'est au-dessus de ce monde corrupteur et corrompu qu'il faut chercher des consolations toujours assurées?

-- Oh! mon Dieu!... les trouverai-je jamais? s'écria le malheureux avec un abattement désespéré.

-- Si vous les trouverez, mon bon et tendre fils! s'écria le père d'Aigrigny avec une émotion admirablement jouée; pouvez-vous en douter?... Oh! quel beau jour pour moi que celui où, ayant fait de nouveaux pas dans cette religieuse voie du salut que vous creusez par vos larmes, tout ce qui, à cette heure, vous semble encore entouré de quelques ténèbres s'éclaircira d'une lumière ineffable et divine!... Oh! le saint jour! l'heureux jour! où les derniers liens qui vous attachent à cette terre immonde et fangeuse étant détruits, vous deviendrez l'un des nôtres, et, comme nous, vous n'aspirerez plus qu'aux délices éternelles!...

-- Oui!... à la mort!...

-- Dites donc à la vie immortelle! au paradis, mon tendre fils... et vous y aurez une glorieuse place non loin du Tout-Puissant... mon coeur paternel le désire autant qu'il l'espère... car votre nom se trouve chaque jour dans toutes mes prières et celles de nos bons pères.

-- Je fais du moins ce que je peux pour arriver à cette foi aveugle, à ce détachement de toutes choses où je dois, m'assurez- vous, mon père, trouver le repos.

-- Mon pauvre cher fils, si votre modestie chrétienne vous permettait de comparer ce que vous étiez lors des premiers jours de votre arrivée ici à ce que vous êtes à cette heure... et cela seulement grâce à votre sincère désir d'avoir la foi, vous seriez confondu... Quelle différence, mon Dieu! À votre agitation, à vos gémissements désespérés, a succédé un calme religieux... est-ce vrai?...

-- Oui... c'est vrai; par moments, quand j'ai bien souffert, mon coeur ne bat plus... je suis calme... les morts aussi sont calmes... dit M. Hardy en laissant tomber sa tête sur sa poitrine.

-- Ah! mon cher fils... mon cher fils... vous me brisez le coeur lorsque quelquefois je vous entends parler ainsi. Je crains toujours que vous ne regrettiez cette vie mondaine... si fertile en abominables déceptions... Du reste... aujourd'hui même... vous subirez heureusement à ce sujet une épreuve décisive.

-- Comment cela, mon père?

-- Ce brave artisan, un des meilleurs ouvriers de votre fabrique, doit venir vous voir.

-- Ah! oui, dit M. Hardy après une minute de réflexion, car sa mémoire, ainsi que son esprit, s'était considérablement affaiblie; en effet... Agricol va venir; il me semble que je le verrai avec plaisir.

-- Eh bien, mon cher fils, votre entrevue avec lui sera l'épreuve dont je parle... la présence de ce digne garçon vous rappellera cette vie si active, si occupée, que vous meniez naguère, peut- être ces souvenirs vous feront prendre en grande pitié le pieux repos dont vous jouissez maintenant; peut-être voudrez-vous de nouveau vous lancer dans une carrière pleine d'émotions de toutes sortes, renouer d'autres amitiés, chercher d'autres affections, revivre enfin, comme par le passé, d'une existence bruyante, agitée. Si ces désirs s'éveillent en vous, c'est que vous ne serez pas encore mûr pour la retraite... obéissez-leur, mon cher fils; recherchez de nouveau les plaisirs, les joies, les fêtes; mes voeux vous suivront toujours, même au milieu du tumulte mondain; mais soyez certain, mon fils, que si, un jour, votre âme était déchirée par de nouvelles trahisons, ce paisible asile vous sera encore ouvert, et que vous m'y trouverez toujours prêt à pleurer avec vous sur la douloureuse vanité des choses terrestres...

À mesure que le père d'Aigrigny avait parlé, M. Hardy l'avait écouté presque avec effroi. À la seule pensée de se rejeter encore au milieu des tourments d'une vie si douloureusement expérimentée, cette pauvre âme se repliait sur elle-même, tremblante et énervée; aussi le malheureux s'écria-t-il d'un ton presque suppliant:

-- Moi, mon père, retourner dans ce monde où j'ai tant souffert... où j'ai laissé mes dernières illusions!... moi... me mêler à ses fêtes, à ses plaisirs!... ah!... c'est une raillerie cruelle...

-- Ce n'est pas une raillerie, mon cher fils... il faut vous attendre à ce que la vue, les paroles de ce loyal artisan réveillent en vous des idées qu'à cette heure même vous croyez à jamais anéanties. Dans ce cas, mon cher fils, essayez encore une fois de la vie mondaine. Cette retraite ne vous sera-t-elle pas toujours ouverte après de nouveaux chagrins, de nouvelles déceptions!...

-- Et à quoi bon, grand Dieu!... aller m'exposer à de nouvelles souffrances! s'écria M. Hardy avec une expression déchirante; c'est à peine si je puis supporter celles que j'endure. Oh! jamais, jamais! l'oubli de tout, de moi-même, le néant de la tombe, jusqu'à la tombe... voilà tout ce que je veux désormais...

-- Cela vous paraît ainsi, mon cher fils, parce qu'aucune voix du dehors n'est jusqu'ici venue troubler votre calme solitude, ou affaiblir vos saintes espérances, qui vous disent qu'au-delà de la tombe vous serez avec le Seigneur; mais cet ouvrier, pensant moins à votre salut qu'à son intérêt et à celui des siens, va venir...

-- Hélas! mon père, dit M. Hardy en interrompant le jésuite, j'ai été assez heureux pour pouvoir faire pour mes ouvriers tout ce que, humainement, un homme de bien peut faire; la destinée ne m'a pas permis de continuer plus longtemps. J'ai payé ma dette à l'humanité, mes forces sont à bout; je ne demande maintenant que l'oubli, que le repos. Est-ce donc trop exiger, mon Dieu? s'écria le malheureux avec une indicible expression de lassitude et de désespoir.

-- Sans doute, mon cher et bon fils, votre générosité a été sans égale... mais c'est au nom même de cette générosité que cet artisan va venir vous imposer de nouveaux sacrifices; oui... car, pour des coeurs comme le vôtre, le passé oblige, et il vous sera presque impossible de vous refuser aux instances de vos ouvriers... Vous allez être forcé de retrouver une activité incessante, afin de relever un édifice de ses ruines, de recommencer à fonder aujourd'hui ce qu'il y a vingt ans vous avez fondé dans toute la force, dans toute l'ardeur de votre jeunesse; de renouer ces relations commerciales dans lesquelles votre scrupuleuse loyauté a été si souvent blessée; de reprendre ces chaînes de toutes sortes qui enchaînent le grand industriel à une vie d'inquiétude et de travail... Mais aussi, quelles compensations!... dans quelques années vous arriverez, à force de labeurs, au même point où vous étiez lors de cette horrible catastrophe... Et puis enfin, ce qui doit vous encourager encore, c'est que, du moins, pendant ces rudes travaux, vous ne serez plus, comme par le passé, dupe d'un ami indigne, dont la feinte amitié vous semblait si douce et charmait votre vie... Vous n'aurez plus à vous reprocher une liaison adultère, où vous croyiez puiser chaque jour de nouvelles forces, de nouveaux encouragements pour faire le bien... comme si, hélas! ce qui est coupable pouvait jamais avoir une heureuse fin... Non! non! arriver au déclin de votre carrière, désenchanté de l'amitié, reconnaissant le néant des passions coupables, seul, toujours seul, vous allez courageusement affronter encore les orages de la vie. Sans doute, en quittant ce calme et pieux asile, où aucun bruit ne trouble votre recueillement, votre repos, le contraste sera grand d'abord... mais ce contraste même...

-- Assez!... oh!... de grâce!... assez!... s'écria M. Hardy en interrompant d'une voix faible le révérend père; rien qu'à vous entendre parler des agitations d'une pareille vie, mon père, j'éprouve de cruels vertiges... ma tête... peut à peine y résister... Oh! non... non... le calme... oh! avant tout... le calme... je vous le répète, quand ce serait celui du tombeau...

-- Mais alors, comment résisterez-vous aux instances de cet artisan?... Les obligés ont des droits sur leurs bienfaiteurs... Vous ne saurez échapper à ses prières.

-- Eh bien... mon père... s'il le faut... je ne le verrai pas... Je me faisais une sorte de plaisir de cette entrevue... maintenant, je le sens... il est plus sage d'y renoncer...

-- Mais il n'y renoncera pas, lui; il insistera pour vous voir.

-- Vous aurez la bonté, mon père, de lui faire dire... que je suis souffrant, qu'il m'est impossible de le recevoir.

-- Écoutez, mon cher fils, de nos jours il règne de grands, de malheureux préjugés sur les pauvres serviteurs du Christ. Par cela même que vous êtes volontairement resté au milieu de nous, après avoir été par hasard apporté mourant dans cette maison... en vous voyant refuser un entretien que vous avez d'abord accordé, on pourrait croire que vous subissez une influence étrangère; quoique ce soupçon soit absurde, il peut naître, et nous ne voulons pas le laisser s'accréditer... Il vaut donc mieux recevoir ce jeune artisan...

-- Mon père, ce que vous me demandez est au-dessus de mes forces... À cette heure, je me sens anéanti... cette conversation m'a épuisé.

-- Mais, mon cher fils, cet ouvrier va venir; je lui dirai que vous ne voulez pas le voir, soit; il ne me croira pas...

-- Hélas! mon père... ayez pitié de moi; je vous assure qu'il m'est impossible de voir personne... je souffre trop.

-- Eh bien... voyons... cherchons un moyen... Si vous lui écriviez... on lui remettrait votre lettre tout à l'heure... vous lui assigneriez un autre rendez-vous... demain... je suppose.

-- Ni demain, ni jamais, s'écria le malheureux poussé à bout; je ne veux voir qui que ce soit... je veux être seul, toujours seul... cela ne nuit à personne pourtant... n'aurai-je pas du moins cette liberté?

-- Calmez-vous, mon fils; suivez mes conseils, ne voyez pas ce digne garçon aujourd'hui, puisque vous redoutez cet entretien; mais n'engagez pas pour cela l'avenir: demain vous pouvez changer d'avis... que votre refus de le recevoir soit vague...

-- Comme vous le voudrez, mon père.

-- Mais, quoique l'heure à laquelle doit venir cet ouvrier soit encore éloignée, dit le révérend, autant vaut lui écrire tout de suite.

-- Je n'en aurais pas la force, mon père.

-- Essayez.

-- Impossible... je me sens trop faible...

-- Voyons... un peu de courage, dit le révérend père. Et il alla prendre sur un bureau ce qu'il fallait pour écrire; puis, en revenant, il plaça un buvard et une feuille de papier sur les genoux de M. Hardy, tenant l'encrier et la plume, qu'il lui présentait.

-- Je vous assure, mon père... que je ne pourrai pas écrire, dit M. Hardy d'une voix épuisée.

-- Quelques mots seulement, dit le père d'Aigrigny avec une persistance impitoyable, et il mit la plume entre les doigts presque inertes de M. Hardy.

-- Hélas! mon père... ma vue est si troublée que je n'y vois plus.

Et l'infortuné disait vrai: il avait les yeux remplis de larmes, tant les émotions que le jésuite venait de réveiller en lui étaient douloureuses.

-- Soyez tranquille, mon fils, je guiderai votre chère main... dictez seulement...

-- Mon père, je vous en prie, écrivez vous-même... je signerai.

-- Non, mon cher fils... pour mille raisons... il faut que tout soit écrit de votre main; quelques lignes suffiront.

-- Mais, mon père...

-- Allons... il le faut, ou sans cela je laisse entrer cet ouvrier, dit sèchement le père d'Aigrigny, voyant, à l'affaiblissement de plus en plus marqué de l'esprit de M. Hardy, qu'il pouvait, dans cette grave circonstance, essayer de la fermeté, quitte à revenir ensuite à des moyens plus doux.

Et de ses larges prunelles grises, rondes et brillantes comme celles d'un oiseau de proie, il fixa M. Hardy d'un air sévère. L'infortuné tressaillit sous ce regard presque fascinateur, et répondit en souriant:

-- J'écrirai... mon père... j'écrirai... mais, je vous en supplie... dictez... ma tête est trop faible... dit M. Hardy en essuyant des pleurs de sa main brûlante et fiévreuse.

Le père d'Aigrigny dicta les lignes suivantes: «Mon cher Agricol, j'ai réfléchi qu'un entretien avec vous serait inutile... il ne servirait qu'à réveiller des chagrins cuisants, que je suis parvenu à oublier avec l'aide de Dieu et des douces consolations que m'offre la religion...» Le révérend père s'interrompit un moment; M. Hardy pâlissait davantage, et sa main défaillante pouvait à peine tenir la plume; son front était baigné d'une sueur froide. Le père d'Aigrigny tira un mouchoir de sa poche et, essuyant le visage de sa victime, il lui dit avec un retour d'affectueuse sollicitude:

-- Allons, mon cher et tendre fils... un peu de courage, ce n'est pas moi qui vous ai engagé à refuser cet entretien... n'est-ce pas!... au contraire... mais puisque, pour votre repos, vous le voulez ajourner, tâchez de terminer cette lettre... car, enfin, qu'est-ce que je désire, moi! vous voir désormais jouir d'un calme ineffable et religieux après tant de pénibles agitations.

-- Oui... mon père... je le sais, vous êtes bon... répondit M. Hardy d'une voix reconnaissante, pardonnez-moi ma faiblesse...

-- Pouvez-vous continuer cette lettre... mon cher fils!

-- Oui... mon père.

-- Écrivez donc. Et le révérend père continua de dicter:

«Je jouis d'une paix profonde, je suis entouré de soins, et, grâce à la miséricorde divine, j'espère faire une fin toute chrétienne loin d'un monde dont je reconnais la vanité... Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir, mon cher Agricol... car je tiens à vous dire à vous-même les voeux que je fais et que je ferai toujours pour vous et pour vos dignes camarades. Soyez mon interprète auprès d'eux; dès que je jugerai à propos de vous recevoir, je vous l'écrirai; jusque-là, croyez-moi toujours votre bien affectionné...»

Puis le révérend père, s'adressant à M. Hardy:

-- Trouvez-vous cette lettre convenable, mon cher fils!

-- Oui, mon père...

-- Veuillez donc la signer.

-- Oui, mon père...

Et le malheureux, après avoir signé, sentant ses forces épuisées, se rejeta en arrière avec lassitude.

-- Ce n'est pas tout, mon cher fils, ajouta le père d'Aigrigny en tirant un papier de sa poche, il faut que vous ayez la bonté de signer ce nouveau pouvoir accordé par vous à notre révérend père procureur pour terminer les affaires en question.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu!... encore!!! s'écria M. Hardy avec une sorte d'impatience fiévreuse et maladive. Mais, vous le voyez bien, mon père, mes forces sont à bout...

-- Il s'agit seulement de signer après avoir lu, mon cher fils.

Et le père d'Aigrigny présenta à M. Hardy un grand papier timbré rempli d'une écriture presque indéchiffrable.

-- Mon père... je ne pourrai pas lire cela... aujourd'hui.

-- Il le faut pourtant, mon cher fils; pardonnez-moi cette indiscrétion... mais nous sommes bien pauvres... et...

-- Je vais signer... mon père.

-- Mais il faut lire ce que vous signez, mon fils.

-- À quoi bon!... Donnez... donnez, dit M. Hardy, pour ainsi dire harassé de l'inflexible opiniâtreté du révérend père.

-- Puisque vous le voulez absolument, mon cher fils... dit celui- ci en lui présentant le papier.

M. Hardy signa et retomba dans son accablement.

À cet instant, un domestique, après avoir frappé, entra et dit au père d'Aigrigny:

-- M. Agricol Baudoin demande à parler à M. Hardy; il a, dit-il, un rendez-vous.

-- C'est bon... qu'il attende, répondit le père d'Aigrigny avec autant de dépit que de surprise, et d'un geste il fit signe au domestique de sortir; puis, cachant la vive contrariété qu'il ressentait, il dit à M. Hardy:

-- Ce digne artisan a bien hâte de vous voir, mon cher fils, car il devance de plus de deux heures le moment de l'entrevue. Voyons, il en est temps encore, voulez-vous le recevoir?

-- Mais, mon père, dit M. Hardy avec une sorte d'irritation, vous voyez dans quel état de faiblesse je suis... ayez donc pitié de moi... Je vous en supplie, du calme... je vous le répète, quand ce serait le calme de la tombe; mais, pour l'amour du ciel... du calme...

-- Vous jouirez un jour de la paix éternelle des élus, mon cher fils, dit affectueusement le père d'Aigrigny, car vos larmes et vos misères sont agréables au Seigneur. Ce disant, il sortit.

M. Hardy, resté seul, joignit les mains avec désespoir, et, fondant en larmes, s'écria en se laissant glisser de son fauteuil à genoux:

-- Ô mon Dieu!... mon Dieu! retirez-moi de ce monde... je suis trop malheureux. Puis, courbant le front sur le siège de son fauteuil, il cacha sa figure dans ses mains et continua de pleurer amèrement.

Soudain on entendit un bruit de voix qui allait toujours croissant, puis celui d'une espèce de lutte; bientôt la porte de l'appartement s'ouvrit avec violence sous le choc du père d'Aigrigny, qui fit quelques pas à reculons en trébuchant. Agricol venait de le pousser d'un bras vigoureux.

-- Monsieur... osez-vous bien employer la force et la violence? s'écria le révérend père d'Aigrigny, blême de colère.

-- J'oserai tout pour voir M. Hardy, dit le forgeron.

Et il se précipita vers son ancien patron, qu'il vit agenouillé au milieu de la chambre.

XXXII. Agricol Baudoin.

Le père d'Aigrigny, contenant à peine son dépit, sa colère, jetait non seulement des regards courroucés et menaçants sur Agricol, mais, de temps à autre, il jetait aussi un oeil inquiet et irrité du côté de la porte, comme s'il eût craint, à chaque instant, de voir entrer un autre personnage dont il aurait aussi redouté la venue.

Le forgeron, lorsqu'il put envisager son ancien patron, recula frappé d'une douloureuse surprise à la vue des traits de M. Hardy ravagés par le chagrin. Pendant quelques secondes, les trois acteurs de cette scène gardèrent le silence. Agricol ne se doutait pas encore de l'affaiblissement moral de M. Hardy, habitué qu'était l'artisan à trouver autant d'élévation d'esprit que de bonté de coeur chez cet excellent homme.

Le père d'Aigrigny rompit le premier le silence, et dit à son pensionnaire en pesant chacune de ses paroles:

-- Je conçois, mon cher fils, qu'après la volonté si positive, si spontanée, que vous m'avez manifestée tout à l'heure, de ne pas recevoir... monsieur... je conçois, dis-je, que sa présence vous soit maintenant pénible... J'espère donc que, par déférence, ou au moins par reconnaissance pour vous... monsieur (il désigna le forgeron d'un geste) mettra, en se retirant, un terme à cette situation inconvenante, déjà trop prolongée.

Agricol ne répondit pas au père d'Aigrigny, lui tourna le dos, et s'adressant à M. Hardy, qu'il contemplait depuis quelques moments avec une profonde émotion, pendant que de grosses larmes roulaient dans ses yeux:

-- Ah! monsieur... comme c'est bon de vous voir, quoique vous ayez encore l'air bien souffrant! Comme le coeur se calme, se rassure, se réjouit. Mes camarades seraient si heureux d'être à ma place!... Si vous saviez tout ce qu'ils m'ont dit pour vous... car, pour vous chérir, vous vénérer, nous n'avons à nous tous... qu'une seule âme...

Le père d'Aigrigny jeta sur M. Hardy un coup d'oeil qui signifiait:

-- Que vous avais-je dit?

Puis, s'adressant à Agricol avec impatience, en se rapprochant de lui:

-- Je vous ai déjà fait observer que votre présence ici était déplacée.

Mais Agricol, sans lui répondre, et sans se tourner vers lui:

-- Monsieur Hardy, ayez donc la bonté de dire à cet homme de s'en aller... Mon père et moi nous le connaissons; il le sait bien.

Puis, se retournant seulement alors vers le révérend père, le forgeron ajouta durement, en le toisant avec une indignation mêlée de dégoût:

-- Si vous tenez à entendre ce que j'ai à dire à M. Hardy, sur vous... monsieur, revenez tout à l'heure; mais à présent, j'ai à parler à mon ancien patron de choses particulières, et à lui remettre une lettre de Mlle de Cardoville, qui vous connaît aussi... malheureusement pour elle.

Le jésuite resta impassible et répondit:

-- Je me permettrai, monsieur, de vous dire que vous intervertissez un peu les rôles... Je suis ici chez moi, où j'ai l'honneur de recevoir M. Hardy. C'est donc moi qui aurais le droit et le pouvoir de vous faire sortir à l'instant d'ici, et...

-- Mon père, de grâce, dit M. Hardy avec déférence, excusez Agricol. Son attachement pour moi l'entraîne trop loin; mais puisque le voici et qu'il a des choses particulières à me confier, permettez-moi, mon père, de m'entretenir quelques instants avec lui.

-- Que je vous le permette! mon cher fils, dit le père d'Aigrigny en feignant la surprise, et pourquoi me demander cette permission? N'êtes-vous donc pas parfaitement libre de faire ce que bon vous semble? N'est-ce pas vous qui, tout à l'heure, et malgré moi, qui vous engageais à recevoir monsieur, vous êtes formellement refusé à cette entrevue?

-- Il est vrai, mon père. Après ces mots, le père d'Aigrigny ne pouvait insister davantage sans maladresse; il se leva donc et alla serrer la main de M. Hardy en lui disant avec un geste expressif:

-- À bientôt, mon cher fils... Mais souvenez-vous... de notre entretien de tout à l'heure et de ce que je vous ai prédit.

-- À bientôt, mon père... Soyez tranquille, répondit tristement M. Hardy.

Le révérend père sortit. Agricol, étourdi, confondu, se demandait si c'était bien son ancien patron qu'il entendait appeler le père d'Aigrigny _mon père _avec tant de déférence et d'humilité. Puis, à mesure que le forgeron examinait plus attentivement les traits de M. Hardy, il remarquait dans sa physionomie éteinte une expression d'affaissement, de lassitude, qui le navrait et l'effrayait à la fois; aussi lui dit-il, en tâchant de cacher son pénible étonnement:

-- Enfin, monsieur... vous allez nous être rendu... nous allons bientôt vous voir au milieu de nous... Ah! votre retour va faire bien des heureux... apaisera bien des inquiétudes!... car, si cela était possible, nous vous aimerions davantage encore depuis que nous avons un instant craint de vous perdre.

-- Brave et digne garçon, dit M. Hardy avec un sourire de bonté mélancolique en tendant sa main à Agricol, je n'ai jamais douté un moment ni de vous ni vos camarades; leur reconnaissance m'a toujours récompensé du bien que j'ai pu leur faire.

-- Et que vous leur ferez encore, monsieur... car vous...

M. Hardy interrompit Agricol et lui dit:

-- Écoutez-moi, mon ami; avant de continuer cet entretien, je dois vous parler franchement, afin de ne laisser ni à vous ni à vos camarades des espérances qui ne peuvent plus se réaliser... Je suis décidé à vivre désormais, sinon dans le cloître, du moins dans la plus profonde retraite; car je suis las, voyez-vous, mon ami!... oh! bien las...

-- Mais nous ne sommes pas las de vous aimer, nous, monsieur, s'écria le forgeron, de plus en plus effrayé des paroles et de l'accablement de M. Hardy. C'est à notre tour maintenant de nous dévouer pour vous, de venir à votre aide à force de travail, de zèle, de désintéressement, afin de relever la fabrique, votre noble et généreux ouvrage.

M. Hardy secoua tristement la tête.

-- Je vous le répète, mon ami, reprit-il, la vie active est finie pour moi; en peu de temps, voyez-vous, j'ai vieilli de vingt ans; je n'ai plus ni la force, ni la volonté, ni le courage de recommencer à travailler comme par le passé; j'ai fait, et je m'en félicite, ce que j'ai pu pour le bien de l'humanité... j'ai payé ma dette... Mais à cette heure je n'ai plus qu'un désir, le repos... qu'une espérance... les consolations et la paix que procure la religion.

-- Comment! monsieur, dit Agricol, au comble de la stupeur, vous aimez mieux vivre ici dans ce lugubre isolement, que de vivre au milieu de nous qui vous aimons tant!... Vous croyez que vous serez plus heureux ici, parmi ces prêtres, que dans votre fabrique relevée de ses ruines, et redevenue plus florissante que jamais.

-- Il n'est pas de bonheur possible ici-bas, dit M. Hardy avec amertume.

Après un moment d'hésitation, Agricol reprit vivement d'une voix très altérée:

-- Monsieur... on vous trompe, on vous abuse d'une manière infâme.

-- Que voulez-vous dire, mon ami!

-- Je vous dis, monsieur Hardy, que ces prêtres qui vous entourent ont de sinistres desseins... Mais, mon Dieu! monsieur, vous ne savez donc pas où vous êtes, ici!

-- Chez de bons religieux de la compagnie de Jésus.

-- Oui, vos plus mortels ennemis.

-- Des ennemis!... Et M. Hardy sourit avec une douloureuse indifférence. Je n'ai pas à craindre d'ennemis... où pourraient-ils me frapper, mon Dieu! il n'y a plus de place...

-- Ils veulent vous déposséder de votre part à un immense héritage, monsieur, s'écria le forgeron; c'est un plan conçu avec une infernale habileté; les filles du maréchal Simon, Mlle de Cardoville, vous, Gabriel, mon frère adoptif... tout ce qui appartient à votre famille enfin a déjà failli être victime de leurs machinations: je vous dis que ces prêtres n'ont pas d'autre but que d'abuser de votre confiance... C'est pour cela que après l'incendie de la fabrique, ils sont parvenus à vous faire transporter blessé, presque mourant, dans cette maison, et à vous soustraire à tous les yeux... C'est pour cela que...

M. Hardy interrompit Agricol.

-- Vous vous trompez sur le compte de ces religieux, mon ami; ils ont eu pour moi de grands soins... et quant à ce prétendu héritage... ajouta M. Hardy avec une morne insouciance, que me font à cette heure les biens de ce monde, mon ami!... Les choses, les affections de cette vallée de misères et de larmes... ne sont plus rien pour moi... J'offre mes souffrances au Seigneur, et j'attends qu'il m'appelle à lui dans sa miséricorde...

-- Non... non... monsieur... il est impossible que vous soyez changé à ce point, dit Agricol qui ne pouvait se résoudre à croire ce qu'il entendait. Vous, monsieur, vous... croire à ces maximes désolantes! vous, qui nous faisiez toujours admirer, aimer l'inépuisable bonté d'un Dieu paternel... Et nous vous croyions, car il vous avait envoyé parmi nous...

-- Je dois me soumettre à sa volonté, puisqu'il m'a retiré d'au milieu de vous, mes amis, sans doute parce que, malgré mes bonnes intentions, je ne le servais pas comme il voulait être servi... j'avais toujours en vue la créature plus que le Créateur.

-- Et comment pouviez-vous mieux servir, mieux honorer Dieu, monsieur, s'écria le forgeron, de plus en plus désolé; encourager et récompenser le travail, la probité, rendre les hommes meilleurs en assurant leur bonheur, traiter vos ouvriers en frères, développer leur intelligence, donner le goût du beau, du bien, augmenter leur bien-être, propager chez eux, par votre exemple, les sentiments d'égalité, de fraternité, de communauté évangélique... Ah! monsieur, pour vous rassurer, rappelez-vous donc seulement le bien que vous avez fait, les bénédictions quotidiennes de tout un petit peuple qui vous devait le bonheur inespéré dont il jouissait.

-- Mon ami, à quoi bon rappeler le passé! reprit doucement M. Hardy. Si j'ai bien agi aux yeux du Seigneur, peut-être il m'en saura gré... Loin de me glorifier... je dois m'humilier dans la poussière, car j'ai été, je le crains, dans une voie mauvaise et en dehors de son Église... Peut-être l'orgueil m'a égaré, moi infime, obscur, tandis que tant de grands génies se sont soumis humblement à cette Église... C'est dans les larmes, dans l'isolement, dans la mortification, que je dois expier mes fautes, oui... dans l'espoir que ce Dieu vengeur me les pardonnera un jour... et que mes souffrances ne seront pas du moins perdues pour ceux qui sont encore plus coupables que moi.

Agricol ne trouva pas un mot à répondre; il contemplait M. Hardy avec une frayeur muette; à mesure qu'il l'entendait prononcer ces désolantes banalités d'une voix épuisée, à mesure qu'il examinait cette physionomie abattue, il se demandait avec un secret effroi par quelle fascination ces prêtres, exploitant les chagrins et l'affaiblissement moral de ce malheureux, étaient parvenus à isoler de tout et de tous, à stériliser, annihiler ainsi une des plus généreuses intelligences, un des esprits les plus bienfaisants, les plus éclairés qui se fussent jamais voués au bonheur de l'espèce humaine. La stupeur du forgeron était si profonde qu'il ne se sentait ni le courage ni la volonté de continuer une discussion d'autant plus poignante pour lui qu'à chaque mot son regard plongeait davantage dans l'abîme de désolation incurable où les révérends pères avaient plongé M. Hardy.

Celui-ci, de son côté, retombant sur sa morne apathie, gardait le silence, pendant que ses yeux erraient çà et là sur les sinistres maximes de l'Imitation.

Enfin Agricol rompit le silence, et tirant de sa poche la lettre de Mlle de Cardoville, lettre dans laquelle il mettait son dernier espoir, il la présenta à M. Hardy en lui disant:

-- Monsieur... une de vos parentes, que vous ne connaissez que de nom sans doute, m'a chargé de vous remettre cette lettre...

-- À quoi bon... cette lettre... mon ami?

-- Je vous en supplie, monsieur... prenez-en connaissance. Mlle de Cardoville attend votre réponse, monsieur; il s'agit de graves intérêts.

-- Il n'y a plus pour moi... qu'un grave intérêt... mon ami... dit M. Hardy en levant vers le ciel ses yeux rougis par les larmes.

-- Monsieur Hardy... reprit le forgeron, de plus en plus ému, lisez cette lettre, lisez-la au nom de votre reconnaissance à tous et dans laquelle nous élèverons nos enfants... qui n'auront pas eu comme nous le bonheur de vous connaître... oui... lisez cette lettre... et si, après, vous ne changez pas d'avis... monsieur Hardy... eh bien! que voulez-vous? tout sera fini... pour nous... pauvres travailleurs... nous aurons à tout jamais perdu notre bienfaiteur... celui qui nous traitait en frères... celui qui nous aimait en amis... celui qui prêchait généreusement un exemple que d'autres bons coeurs auraient suivi tôt ou tard... de sorte que, peu à peu, de proche en proche, et grâce à vous, l'émancipation des prolétaires aurait commencé... Enfin, n'importe, pour nous autres, enfants du peuple, votre mémoire sera toujours sacrée... oh! oui... et nous ne prononcerons jamais votre nom qu'avec respect, qu'avec attendrissement... car nous ne pourrons nous empêcher de vous plaindre.

Depuis quelques moments, Agricol parlait d'une voix entrecoupée; il ne put achever; son émotion atteignit à son comble; malgré la mâle énergie de son caractère, il ne put retenir ses larmes et s'écria:

-- Pardon, pardon, si je pleure; mais ce n'est pas sur moi seul, allez; car, voyez-vous, j'ai le coeur brisé en pensant à toutes les larmes qui seront versées par bien des braves gens qui se diront: «Nous ne verrons plus M. Hardy, plus jamais.»

L'émotion, l'accent d'Agricol, étaient si sincères, sa noble et franche figure, baignée de larmes, avait une expression de dévouement si touchante, que M. Hardy, pour la première fois depuis son séjour chez les révérends pères, se sentit pour ainsi dire le coeur un peu réchauffé, ranimé; il lui sembla qu'un vivifiant rayon de soleil perçait enfin les ténèbres glacées au milieu desquelles il végétait depuis si longtemps.

M. Hardy tendit la main à Agricol et lui dit d'une voix altérée:

-- Mon ami... merci!... Cette nouvelle preuve de votre dévouement... ces regrets... tout cela m'émeut... mais d'une émotion douce... et sans amertume; cela me fait du bien.

-- Ah!... monsieur! s'écria le forgeron avec une lueur d'espoir, ne vous contraignez pas; écoutez la voix de votre coeur... elle vous dira de faire le bonheur de ceux qui vous chérissent; et pour vous... voir des gens heureux... c'est être heureux. Tenez... lisez cette lettre de cette généreuse demoiselle... Elle achèvera peut-être ce que j'ai commencé... et si cela ne suffit pas... nous verrons...

Ce disant, Agricol s'interrompit en jetant un regard d'espoir vers la porte, puis il ajouta, en présentant de nouveau la lettre à M. Hardy:

-- Oh! je vous en supplie, monsieur, lisez... Mlle de Cardoville m'a dit de vous confirmer tout ce qu'il y a dans cette lettre...

-- Non... non... je ne dois pas... je ne devrais pas lire, dit M. Hardy avec hésitation: À quoi bon... me donner des regrets?... Car, hélas! c'est vrai... je vous aimais bien tous, j'avais bien fait des projets pour vous dans l'avenir... ajouta M. Hardy avec un attendrissement involontaire. Puis il reprit, luttant contre le mouvement de son coeur: Mais à quoi bon songer à cela?... le passé ne peut revenir.

-- Qui sait, monsieur Hardy, qui sait? reprit Agricol, de plus en plus heureux de l'hésitation de son ancien patron; lisez d'abord la lettre de Mlle de Cardoville.

M. Hardy, cédant aux instances d'Agricol, prit cette lettre presque malgré lui, la décacheta et la lut; peu à peu sa physionomie exprima tour à tour l'attendrissement, la reconnaissance et l'admiration. Plusieurs fois il s'interrompit pour dire à Agricol avec une expansion dont il semblait lui-même étonné:

-- Oh! c'est bien!... c'est beau!...

Puis, la lecture terminée, M. Hardy, s'adressant au forgeron avec un soupir mélancolique:

-- Quel coeur que celui de Mlle de Cardoville! Que de bonté! que d'esprit!... que d'élévation dans la pensée!... Je n'oublierai jamais la noblesse de sentiments qui lui dicte ses offres si généreuses... envers moi... Du moins, puisse-t-elle être heureuse... dans ce triste monde!

-- Ah! croyez-moi, monsieur, reprit Agricol avec entraînement, un monde qui renferme de telles créatures, et tant d'autres encore qui, sans avoir l'inappréciable valeur de cette excellente demoiselle, sont dignes de l'attachement des honnêtes gens, un pareil monde n'est pas que fange, corruption et méchanceté... il prouve, au contraire, en faveur de l'humanité... C'est ce monde qui vous attend, qui vous appelle. Allons, monsieur Hardy, écoutez les avis de Mlle de Cardoville, acceptez les offres qu'elle vous fait, revenez à nous... revenez à la vie... car c'est la mort que cette maison!

-- Rentrer dans un monde où j'ai tant souffert... quitter le calme de cette retraite, répondit M. Hardy en hésitant; non, non... je ne pourrais... je ne le dois pas...

-- Oh! je n'ai pas compté sur moi seul pour vous décider! s'écria le forgeron, avec une espérance croissante... j'ai là un puissant auxiliaire (il montra la porte) que j'ai gardé pour frapper le grand coup... et qui paraîtra quand vous le voudrez.

-- Que voulez-vous dire, mon ami? demanda M. Hardy.

-- Oh! c'est encore une bonne pensée de Mlle de Cardoville; elle n'en a pas d'autres. Sachant entre quelles dangereuses mains vous étiez tombé, connaissant aussi la ruse perfide des gens qui veulent s'emparer de vous, elle m'a dit: «Monsieur Agricol, le caractère de M. Hardy est si loyal et si bon qu'il se laissera peut-être facilement abuser... car les coeurs droits répugnent toujours à croire aux indignités... mais il est un homme dont le caractère sacré devra, dans cette circonstance, inspirer toute confiance à M. Hardy... car ce prêtre admirable est notre parent, et il a failli être aussi victime des implacables ennemis de notre famille.»

-- Et ce prêtre... quel est-il? demanda M. Hardy.

-- L'abbé Gabriel de Rennepont, mon frère adoptif! s'écria le forgeron avec orgueil. C'est là un noble prêtre... Ah! monsieur... si vous l'aviez connu plus tôt, au lieu de désespérer... vous auriez espéré. Votre chagrin n'aurait pas résisté à ses consolations.

-- Et ce prêtre... où est-il? demanda M. Hardy avec autant de surprise que de curiosité.

-- Là, dans votre antichambre. Quand le père d'Aigrigny l'a vu avec moi, il est devenu furieux, il nous a ordonné de sortir; mais mon brave Gabriel lui a répondu qu'il pourrait avoir à s'entretenir avec vous de graves intérêts, et qu'ainsi il resterait... Moi, moins patient, j'ai donné une bourrade à l'abbé d'Aigrigny, qui voulait me barrer le passage, et je suis accouru, tant j'avais hâte de vous voir... Maintenant... monsieur... vous allez recevoir Gabriel... n'est-ce pas? Il n'aurait pas voulu entrer sans vos ordres... Je vais aller le chercher... Vous parlez de religion... c'est la sienne qui est la vraie, car elle fait du bien; elle encourage, elle console... vous verrez... Enfin, grâce à Mlle de Cardoville et à lui, vous allez nous être rendu! s'écria le forgeron, ne pouvant plus contenir son joyeux espoir.

-- Mon ami... non... je ne sais... je crains... dit M. Hardy avec une hésitation croissante, mais se sentant malgré lui ranimé, réchauffé par les paroles cordiales du forgeron.

Celui-ci, profitant de l'heureuse hésitation de son ancien patron, courut à la porte, l'ouvrit et s'écria:

-- Gabriel... mon frère... mon bon frère... viens, viens... M. Hardy désire te voir...

-- Mon ami, reprit M. Hardy, encore hésitant, mais néanmoins semblant assez satisfait de voir son assentiment un peu forcé, mon ami... que faites-vous?...

-- J'appelle votre sauveur et le nôtre, répondit Agricol, ivre de bonheur et certain du bon succès de l'intervention de Gabriel auprès de M. Hardy.

Se rendant à l'appel du forgeron, Gabriel entra aussitôt dans la chambre de M. Hardy.

XXXIII. Le réduit.

Nous l'avons dit: aux abords de plusieurs des chambres occupées par les pensionnaires des révérends pères, certaines petites cachettes étaient pratiquées, dans le but de donner toute facilité à l'espionnage incessant dont on entourait ceux que la compagnie voulait surveiller. M. Hardy se trouvant parmi ceux-là, on avait ménagé auprès de son appartement un réduit mystérieux où pouvaient tenir deux personnes; une sorte de large tuyau de cheminée aérait et éclairait ce cabinet, où aboutissait l'orifice d'un conduit acoustique disposé avec tant d'art, que les moindres paroles arrivaient de la pièce voisine dans cette cachette aussi distinctes que possible; enfin, plusieurs trous ronds, adroitement ménagés et masqués en différents endroits, permettaient de voir tout ce qui se passait dans la chambre.

Le père d'Aigrigny et Rodin occupaient alors le réduit. Aussitôt après la brusque entrée d'Agricol et la ferme réponse de Gabriel, qui déclara vouloir parler à M. Hardy si celui-ci le faisait mander, le père d'Aigrigny, ne voulant faire aucun éclat pour conjurer les suites de l'entrevue de M. Hardy avec le forgeron et le jeune missionnaire, entrevue dont les suites pouvaient être si funestes aux projets de la compagnie, le père d'Aigrigny était allé consulter Rodin.

Celui-ci, pendant son heureuse et rapide convalescence, habitait la maison voisine, réservée aux révérends pères; il comprit l'extrême gravité de la position; tout en reconnaissant que le père d'Aigrigny avait habilement suivi ses instructions relatives au moyen d'empêcher l'entrevue d'Agricol et de M. Hardy, manoeuvre dont le succès était assuré sans l'arrivée trop hâtée du forgeron, Rodin, voulant voir, entendre, juger et aviser par lui-même, alla aussitôt s'embusquer dans la cachette en question avec le père d'Aigrigny, après avoir dépêché immédiatement un émissaire à l'archevêché de Paris; on verra plus tard dans quel but.

Les deux révérends pères y étaient arrivés vers le milieu de l'entretien d'Agricol et de M. Hardy.

D'abord assez rassurés par la morne apathie dans laquelle il était plongé et dont les généreuses incitations du forgeron n'avaient pu le tirer, les révérends pères virent le danger s'accroître peu à peu et devenir des plus menaçants, du moment où M. Hardy, ébranlé par les instances de l'artisan, consentit à prendre connaissance de la lettre de Mlle de Cardoville, jusqu'au moment où Agricol amena Gabriel, afin de porter le dernier coup aux hésitations de son ancien patron.

Rodin, grâce à l'indomptable énergie de son caractère, qui lui avait donné la force de supporter la terrible et douloureuse médication du docteur Baleinier, ne courait plus aucun danger; sa convalescence touchait à son terme; néanmoins il était encore d'une maigreur effrayante. Le jour, venant d'en haut et tombant d'aplomb sur son crâne jaune et luisant, sur ses pommettes osseuses et sur son nez anguleux, accusait ces saillies par des touches de vive lumière, tandis que le reste du visage était sillonné d'ombres dures et sans transparence. On eût dit le modèle vivant d'un de ces moines ascétiques de l'école espagnole, sombres peintures où l'on aperçoit, sous quelque capuchon brun à demi rabattu, un crâne de couleur de vieil ivoire, une pommette livide, un oeil éteint au fond de son orbite, tandis que le reste du visage disparaît dans une pénombre obscure, à travers laquelle on distingue à peine une forme humaine, agenouillée et enveloppée d'un froc à ceinture de corde. Cette ressemblance paraissait d'autant plus frappante que Rodin, descendant de chez lui à la hâte, n'avait pas quitté sa longue robe de chambre de laine noire; de plus, étant encore très sensible au froid, il avait jeté sur ses épaules un camail de drap noir à capuchon, afin de se préserver de la bise du nord.

Le père d'Aigrigny, ne se trouvant pas placé verticalement sous la lumière qui éclairait la cachette, restait dans la demi-teinte.

Au moment où nous présentons les deux jésuites au lecteur, Agricol venait de sortir de la chambre pour appeler Gabriel et l'amener auprès de son ancien patron.

Le père d'Aigrigny, regardant Rodin avec une angoisse à la fois profonde et courroucée, lui dit à voix basse:

-- Sans la lettre de Mlle de Cardoville, les instances du forgeron restaient vaines. Cette maudite jeune fille sera donc toujours et partout l'obstacle contre lequel viendront échouer nos projets! Quoi qu'on ait pu faire, la voici réunie à cet Indien; si maintenant l'abbé Gabriel vient combler la mesure, et que, grâce à lui, M. Hardy nous échappe, que faire!... que faire!... Ah! mon père... c'est à désespérer de l'avenir!

-- Non, dit sèchement Rodin, si à l'archevêché on ne met aucune lenteur à exécuter mes ordres.

-- Et dans ce cas!

-- Je réponds encore de tout... mais il faut qu'avant une demi- heure j'aie les papiers en question.

-- Cela doit être prêt et signé depuis deux ou trois jours, car, d'après vos ordres, j'ai écrit le jour même des moxas... et...

Rodin, au lieu de continuer cet entretien à voix basse, colla son oeil à l'une des ouvertures qui permettaient de voir ce qui se passait dans la chambre voisine, puis de la main fit signe au père d'Aigrigny de garder le silence.

XXXIV. Un prêtre selon le Christ.

À cet instant Rodin voyait Agricol rentrer dans la chambre de M. Hardy tenant Gabriel par la main.

La présence de ces deux jeunes gens, l'un d'une figure si mâle, si ouverte, l'autre d'une beauté si angélique, offrait un contraste tellement frappant avec les physionomies hypocrites des gens dont M. Hardy était habituellement entouré, que, déjà ému par la chaleureuse parole de l'artisan, il lui sembla que son coeur, comprimé depuis si longtemps, se dilatait sous une salutaire influence.

Gabriel, quoiqu'il n'eût jamais vu M. Hardy, fut frappé de l'altération de ses traits; il reconnaissait sur cette figure souffrante, abattue, le fatal cachet de soumission énervante, d'anéantissement moral dont restent toujours stigmatisées les victimes de la compagnie de Jésus, lorsqu'elles ne sont pas délivrées à temps de son influence homicide. Rodin, l'oeil collé à son trou, et le père d'Aigrigny, l'oreille au guet, ne perdirent donc pas un mot de l'entretien suivant, auquel ils assistèrent invisibles.

-- Le voilà... mon brave frère, monsieur, dit Agricol à M. Hardy en lui présentant Gabriel; le voilà, le meilleur, le plus digne des prêtres... Écoutez-le, vous renaîtrez à l'espérance, au bonheur, et vous nous serez rendu. Écoutez-le, vous verrez comme il démasquera les fourbes qui vous abusent par de fausses apparences religieuses; oui, oui, il les démasquera, car il a été aussi victime de ces misérables, n'est-ce pas, Gabriel?

Le jeune missionnaire fit un mouvement de la main pour modérer l'exaltation du forgeron, et dit à M. Hardy, de sa voix douce et vibrante:

-- Si, dans les pénibles circonstances où vous vous trouvez, monsieur, les conseils d'un de vos frères en Jésus-Christ peuvent vous être utiles, disposez de moi... D'ailleurs, permettez-moi de vous le dire, je vous suis déjà bien respectueusement attaché.

-- À moi, monsieur l'abbé? dit M. Hardy.

-- Je sais, monsieur, reprit Gabriel, vos bontés pour mon frère adoptif; je sais votre admirable générosité envers vos ouvriers; ils vous chérissent, ils vous vénèrent, monsieur, que la conscience de leur gratitude, que la conviction d'avoir été agréable à Dieu, dont l'éternelle bonté se réjouit dans tout ce qui est bon, soient votre récompense pour le bien que vous avez fait, soient votre encouragement pour le bien que vous ferez encore...

-- Je vous remercie, monsieur l'abbé, répondit M. Hardy, touché de ce langage, si différent de celui du père d'Aigrigny; dans la tristesse où je suis plongé, il est doux au coeur d'entendre parler d'une manière si consolante, et, je l'avoue, ajouta M. Hardy d'un air pensif, l'élévation, la gravité de votre caractère donnent un grand poids à vos paroles.

-- Voilà ce qu'il y avait à craindre, dit tout bas le père d'Aigrigny à Rodin, qui restait toujours à son trou, l'oeil pénétrant, l'oreille au guet; ce Gabriel va tout faire pour arracher M. Hardy à son apathie et le rejeter dans la vie active.

-- Je ne crains pas cela, répondit Rodin de sa voix brève et tranchante. M. Hardy s'oubliera peut-être un moment; mais, s'il essaye de marcher, il verra bien qu'il a les jambes cassées...

-- Que craint donc Votre Révérence?

-- La lenteur de notre révérend père de l'archevêché.

-- Mais qu'espérez-vous de... Mais Rodin, dont l'attention était de nouveau excitée, interrompit d'un signe le père d'Aigrigny, qui resta muet. Un silence de quelques secondes avait succédé au commencement de l'entretien de Gabriel et de M. Hardy, celui-ci étant resté un instant absorbé par les réflexions que faisait naître en lui le langage de Gabriel. Pendant ce moment de silence, Agricol avait machinalement jeté les yeux sur quelques-unes des lugubres sentences dont étaient pour ainsi dire tapissés les murs de la chambre de M. Hardy; tout à coup, prenant Gabriel par le bras, il s'écria avec un geste expressif:

-- Ah! mon frère... lis ces maximes... tu comprendras tout... Quel homme, mon Dieu, restant dans la solitude seul à seul avec d'aussi désolantes pensées ne tomberait pas dans le plus affreux désespoir... n'irait pas jusqu'au suicide peut-être?... Ah! c'est horrible, c'est infâme, ajouta l'artisan avec indignation; mais c'est un assassinat moral!!!

-- Vous êtes jeune, mon ami, reprit M. Hardy en secouant tristement la tête, vous avez toujours été heureux, vous n'avez éprouvé aucune déception... ces maximes peuvent vous paraître trompeuses; mais, hélas! pour moi... et le plus grand nombre des hommes, elles ne sont que trop vraies; ici-bas, tout est néant, misère, douleur, car l'homme est né pour souffrir!... N'est-il pas vrai, monsieur l'abbé? ajouta-t-il en s'adressant à Gabriel.

Celui-ci avait aussi jeté les yeux sur différentes maximes que le forgeron venait de lui indiquer; le jeune prêtre ne put s'empêcher de sourire avec amertume en songeant au calcul odieux qui avait dicté le choix de ces réflexions.

Aussi répondit-il à M. Hardy d'une voix émue:

-- Non, non, monsieur, tout n'est pas néant, mensonge, misères, déceptions, vanité, ici-bas... Non, l'homme n'est pas né pour souffrir; non, Dieu, dont la suprême essence est une bonté paternelle, ne se complaît pas aux douleurs de ses créatures, qu'il a faites pour être aimantes et heureuses en ce monde...

-- Oh! l'entendez-vous, monsieur Hardy, l'entendez-vous? s'écria le forgeron; c'est aussi un prêtre, lui... mais un vrai, un sublime prêtre, et il ne parle pas comme les autres...

-- Hélas! pourtant, monsieur l'abbé, dit M. Hardy, ces maximes si tristes sont extraites d'un livre que l'on met presque à l'égal d'un livre divin.

-- De ce livre, monsieur, dit Gabriel, on peut abuser comme de toute oeuvre humaine! Écrit pour enchaîner de pauvres moines dans le renoncement, dans l'isolement, dans l'obéissance aveugle d'une vie oisive, stérile, ce livre, en prêchant le détachement de tout, le mépris de soi, la défiance de ses frères, un servilisme écrasant, avait pour but de persuader ces malheureux moines que les tortures de cette vie qu'on leur imposait, de cette vie en tout opposée aux vues éternelles de Dieu sur l'humanité... seraient douces au Seigneur...

-- Ah! ce livre me paraît, ainsi expliqué, plus effrayant encore, dit M. Hardy.

-- Blasphème! impiété!... poursuivit Gabriel, qui ne pouvait contenir son indignation; oser sanctifier l'oisiveté, l'isolement, la défiance de tous, lorsqu'il n'y a de divin au monde que le saint travail, que le saint amour de ses frères, que la sainte communion avec eux! Sacrilège!!! oser dire qu'un père d'une bonté immense, infinie, se réjouit dans les douleurs de ses enfants... lui! lui! juste ciel! lui qui n'a de souffrances que celles de ses enfants, lui qui les a magnifiquement doués de tous les trésors de la création, lui enfin qui les a reliés à son immortalité par l'immortalité de leur âme!

-- Oh! vos paroles sont belles, sont consolantes, s'écria M. Hardy, de plus en plus ébranlé; mais, hélas! pourquoi tant de malheureux sur la terre malgré la bonté providentielle du Seigneur?

-- Oui... oh! oui... il y a dans ce monde de bien horribles misères, reprit Gabriel avec attendrissement et tristesse. Oui, bien des pauvres, déshérités de toute joie, de toute espérance, ont faim, ont froid, manquent de vêtements et d'abri, au milieu des richesses immenses que le Créateur a dispensées, non pour la félicité de quelques hommes, mais pour la félicité de tous; car il a voulu que le partage fût fait avec équité[30] mais quelques-uns se sont emparés du commun héritage par l'astuce, par la force... et c'est de cela que Dieu s'afflige. Oh! oui, s'il souffre, c'est de voir que, pour satisfaire au cruel égoïsme de quelques-uns, des masses innombrables de créatures sont vouées à un sort déplorable. Aussi les oppresseurs de tous les temps, de tous les pays, osant prendre Dieu pour complice, se sont unis pour proclamer en son nom cette épouvantable maxime: L'homme est né pour souffrir... ses humiliations, ses souffrances, sont agréables à Dieu... Oui, ils ont proclamé cela; de sorte que plus le sort de la créature qu'ils exploitaient était rude, humiliant, douloureux, plus la créature versait de sueurs, de larmes, de sang, plus, selon ces homicides, le Seigneur était satisfait et glorifié...

-- Ah! je vous comprends... je revis... je me souviens, s'écria tout à coup M. Hardy comme s'il sortait d'un songe, comme si la lumière eût tout à coup brillé à sa pensée obscurcie. Oh! oui... voilà ce que j'ai toujours cru... ce que je croyais... avant que d'affreux chagrins eussent affaibli mon intelligence.

-- Oui, vous avez cru cela, noble et grand coeur! s'écria Gabriel, et alors vous ne pensiez pas que tout était misère ici-bas, puisque, grâce à vous, vos ouvriers vivaient heureux; tout n'était donc pas déception, vanité, puisque chaque jour votre coeur jouissait de la reconnaissance de vos frères, tout n'était donc pas larmes, désolation, puisque vous voyiez sans cesse autour de vous des visages souriants... La créature n'était donc pas inexorablement vouée au malheur, puisque vous la combliez de félicité... Ah! croyez-moi, lorsque l'on entre plein de coeur, d'amour et de foi dans les véritables vues de Dieu... du Dieu sauveur qui a dit: Aimez-vous les uns les autres, on voit, on sent, on sait que la fin de l'humanité est le bonheur de tous, et que l'homme est né pour être heureux... Ah! mon frère, ajouta Gabriel, ému jusqu'aux larmes en montrant les maximes dont la chambre était entourée, ce livre terrible vous a fait bien du mal... ce livre qu'ils ont eu l'audace d'appeler _l'Imitation de Jésus-Christ... _ajouta Gabriel avec indignation, ce livre!!!, l'imitation de la parole du Christ!! ce livre désolant, qui ne contient que des pensées de vengeance, de mépris, de mort, de désespoir, lorsque le Christ n'a eu que des paroles de paix, de pardon, d'espérance et d'amour...

-- Oh! je vous crois... s'écria M. Hardy dans un doux ravissement, je vous crois, j'ai besoin de vous croire.

-- Ô mon frère! reprit Gabriel de plus en plus ému, mon frère!... croyez à un Dieu toujours bon, toujours miséricordieux, toujours aimant; croyez à un Dieu qui bénit le travail, à un Dieu qui souffrirait cruellement pour ses enfants, si, au lieu d'employer pour le bien tous les dons qu'il vous a prodigués, vous vous isoliez à jamais dans un désespoir énervant et stérile!... Non, non, Dieu ne le veut pas!... Debout, mon frère... ajouta Gabriel en prenant cordialement la main de M. Hardy, qui se leva comme s'il eût obéi à un généreux magnétisme, debout... mon frère! tout un monde de travailleurs vous bénit et vous appelle; quittez cette tombe... venez... venez au grand air... au grand soleil, au milieu de coeurs chaleureux, sympathiques; quittez cet air étouffant pour l'air salubre et vivifiant de la liberté; quittez cette morne retraite pour l'asile animé par les chants des travailleurs; venez, venez retrouver ce peuple d'artisans laborieux dont vous êtes la providence; soulevé par leurs bras robustes, pressé sur leurs coeurs généreux, entouré de femmes, d'enfants, de vieillards pleurant de joie à votre retour, vous serez régénéré; vous sentirez que la volonté, que la puissance de Dieu est en vous... puisque vous pouvez tant pour le bonheur de vos frères.

-- Gabriel... tu dis vrai... c'est à toi... c'est à Dieu... que notre pauvre petit peuple de travailleurs devra le retour de son bienfaiteur, s'écria Agricol en se jetant dans les bras de Gabriel et le serrant avec attendrissement contre son coeur. Ah! je ne crains plus rien maintenant... M. Hardy nous sera rendu!

-- Oui, vous avez raison, ce sera à lui... à cet admirable prêtre selon le Christ, que je devrai ma résurrection... car ici j'étais enseveli vivant dans un sépulcre, dit M. Hardy, qui s'était levé, droit, ferme, les joues légèrement colorées, l'oeil brillant, lui jusqu'alors si pâle, si abattu, si courbé!

-- Enfin... vous êtes à nous, s'écria le forgeron; je n'en doute plus à cette heure.

-- Je l'espère, mon ami, dit M. Hardy.

-- Vous acceptez les offres de Mlle de Cardoville?

-- Tantôt je lui écrirai à ce sujet... mais avant... ajouta-t-il d'un air grave et sérieux, je désire m'entretenir seul avec mon frère, et il offrit avec effusion sa main à Gabriel. Il me permettra de lui donner ce nom de frère... lui, le généreux apôtre de la fraternité...

-- Oh!... je suis tranquille... dès que je vous laisse avec lui, dit Agricol; moi, pendant ce temps-là, je cours chez Mlle de Cardoville lui annoncer cette bonne nouvelle... Mais j'y pense, si vous sortez aujourd'hui de cette maison, monsieur Hardy, où irez- vous?... Voulez-vous que je m'occupe?

-- Nous parlerons de tout cela avec votre digne et excellent frère, répondit M. Hardy; allez, je vous en prie, remercier Mlle de Cardoville, et lui dire que ce soir j'aurai l'honneur de lui répondre.

-- Ah! monsieur, il faut que je tienne mon coeur et ma tête à quatre pour ne pas devenir fou de joie! dit le bon Agricol en portant alternativement ses mains à sa tête et à son coeur dans son ivresse de bonheur; puis, revenant auprès de Gabriel, il le serra encore une fois contre son coeur, et il lui dit à l'oreille:

-- Dans une heure... je reviens... mais pas seul... une levée en masse... tu verras... ne dis rien à M. Hardy; j'ai mon idée. Et le forgeron sortit dans une ivresse indicible. Gabriel et M. Hardy restèrent seuls.

* * * * *

Rodin et le père d'Aigrigny avaient, on le sait, invisiblement assisté à cette scène.

-- Eh bien! que pense Votre Révérence? dit le père d'Aigrigny à Rodin avec stupeur.

-- Je pense que l'on a trop tardé à revenir de l'archevêché, et que ce missionnaire hérétique va tout perdre, dit Rodin en se rongeant les ongles jusqu'au sang.

XXXV. La confession.

Lorsque Agricol eut quitté la chambre, M. Hardy, s'approchant de Gabriel, lui dit:

-- Monsieur l'abbé...

-- Non... dites votre frère; vous m'avez donné ce nom... et j'y tiens, reprit affectueusement le jeune missionnaire en tendant sa main à M. Hardy.

Celui-ci la serra cordialement et reprit:

-- Eh bien, mon frère, vos paroles m'ont ranimé, m'ont rappelé à des devoirs que, dans mon chagrin, j'avais méconnus; maintenant, puisse la force ne pas me manquer dans la nouvelle épreuve que je vais tenter... car, hélas! vous ne savez pas tout.

-- Que voulez-vous dire!... reprit Gabriel avec intérêt.

-- J'ai de pénibles aveux à vous faire, reprit M. Hardy après un moment de silence et de réflexion. Voulez-vous entendre ma confession!...

-- Je vous en prie... dites votre confidence... mon frère, répondit Gabriel.

-- Ne pouvez-vous donc pas m'entendre comme confesseur!...

-- Autant que je le peux, reprit Gabriel, j'évite la confession... officielle, si cela peut se dire; elle a, selon moi, de tristes inconvénients; mais je suis heureux, quand j'inspire cette confiance grâce à laquelle un ami vient ouvrir son coeur à son ami... et lui dire: «Je souffre, consolez-moi... je doute... conseillez-moi... je suis heureux... partagez ma joie...» Oh! voyez-vous, pour moi cette confession est la plus sainte; c'est ainsi que le Christ la voulait en disant: «Confessez-vous les uns aux autres...» Bien malheureux celui qui, dans sa vie, n'a pas trouvé un coeur fidèle et sûr pour se confesser ainsi... n'est-ce pas, mon frère! Pourtant, comme je suis soumis aux lois de l'Église en vertu de voeux volontairement prononcés, dit le jeune prêtre, sans pouvoir retenir un soupir, j'obéis aux lois de l'Église... et, si vous le désirez... mon frère, ce sera le confesseur qui vous entendra.

-- Vous obéissez même aux lois... que vous n'approuvez pas? dit M. Hardy étonné de cette soumission.

-- Mon frère, quoi que l'expérience nous apprenne, quoi qu'elle nous dévoile... reprit tristement Gabriel, un voeu formé librement... sciemment... est pour le prêtre un engagement sacré... est, pour l'homme d'honneur, une parole jurée... Tant que je resterai dans l'Église... j'obéirai à sa discipline, si pesante que soit quelquefois pour nous cette discipline.

-- Pour vous, mon frère!

-- Oui, pour nous, prêtres de campagne ou desservants des villes; pour nous tous, humbles prolétaires du clergé, simples ouvriers de la vigne du Seigneur. Oui, l'aristocratie qui s'est peu à peu introduite dans l'Église est souvent envers nous d'une rigueur un peu féodale; mais telle est la divine essence du christianisme, qu'il résiste aux abus qui tendent à le dénaturer, et c'est encore dans les rangs obscurs du bas clergé que je puis servir mieux que partout ailleurs la sainte cause des déshérités, et prêcher leur émancipation avec une certaine indépendance... C'est pour cela, mon frère, que je reste dans l'Église, et, y restant, je me soumets à sa discipline. Je vous dis cela, mon frère, ajouta Gabriel, avec expansion, parce que, vous et moi, nous prêchons la même cause: les artisans que vous avez conviés à partager avec vous le fruit de vos travaux ne sont plus déshérités... ainsi donc, plus efficacement que moi, par le bien que vous faites vous servez le Christ...

-- Et je continuerai de le servir, pourvu, je vous le répète, que j'en aie la force.

-- Pourquoi cette force vous manquerait-elle!

-- Si vous saviez combien je suis malheureux!... si vous saviez tous les coups qui m'ont frappé!...

-- Sans doute, la ruine et l'incendie qui a détruit votre fabrique sont déplorables...

-- Ah! mon frère, dit M. Hardy en interrompant Gabriel, qu'est-ce que cela, grand Dieu!... Mon courage ne faillirait pas en présence d'un sinistre que l'argent seul répare. Mais, hélas! il est des pertes que rien ne répare... il est des ruines dans le coeur que rien ne relève... Non, et pourtant, tout à l'heure, cédant à l'entraînement de votre généreuse parole, l'avenir, si sombre jusqu'alors pour moi, s'était éclairci; vous m'aviez encouragé, ranimé, en me rappelant la mission que j'avais encore à remplir en ce monde...

-- Eh bien, mon frère!

-- Hélas! de nouvelles craintes viennent m'assaillir... quand je songe à rentrer dans cette vie agitée, dans ce monde où j'ai tant souffert...

-- Mais ces craintes, qui les fait naître? dit Gabriel avec un intérêt croissant.

-- Écoutez-moi, mon frère, reprit M. Hardy. J'avais concentré tout ce qui me restait de tendresse, de dévouement dans le coeur, sur deux êtres... sur un ami que je croyais sincère, et sur une affection plus tendre: l'ami m'a trompé d'une manière atroce... la femme... après m'avoir sacrifié ses devoirs, a eu le courage, et je ne puis que l'en honorer davantage, a eu le courage de sacrifier notre amour au repos de sa mère, et elle a quitté pour jamais la France... Hélas! je crains que ces chagrins ne soient incurables et qu'ils ne viennent m'écraser au milieu de la nouvelle voie que vous m'engagez à parcourir. J'avoue ma faiblesse... elle est grande... et elle m'effraye d'autant plus que je n'ai pas le droit de rester oisif, isolé, tant que je puis encore quelque chose pour l'humanité; vous m'avez éclairé sur ce devoir, mon frère... seulement toute ma crainte, malgré ma bonne résolution... est, je vous le répète, de sentir les forces m'abandonner lorsque je vais me retrouver dans ce monde à tout jamais, pour moi froid et désert.

-- Mais ces braves artisans qui vous attendent, qui vous bénissent, ne le peupleront-ils pas, ce monde?

-- Oui... mon frère, dit M. Hardy avec amertume; mais autrefois... à ce doux sentiment de faire le bien se joignaient pour moi deux affections qui se partageaient ma vie... elles ne sont plus, et laissent dans mon coeur un vide immense. J'avais compté sur la religion... pour le remplir; mais hélas!... pour remplacer ce qui me cause de si amers regrets, on m'a donné pour pâture à mon âme désolée que mon seul désespoir... en me disant que plus je le creuserais, plus je trouverais de tortures... plus je serais méritant aux yeux du Seigneur...

-- Et l'on vous a trompé, mon frère, je vous l'assure; c'est le bonheur, et non la douleur, qui est, aux yeux de Dieu, la fin de l'humanité; il veut l'homme heureux, parce qu'il le veut juste et bon.

-- Oh! si j'avais entendu plus tôt ces paroles d'espérance! reprit M. Hardy, mes blessures se seraient guéries, au lieu de devenir incurables; j'aurais recommencé plus tôt l'oeuvre de bien que vous m'engagez à poursuivre, j'y aurais trouvé la consolation, l'oubli de mes maux peut-être; tandis qu'à présent... oh! tenez... cela est horrible à avouer... on m'a rendu la douleur si familière, qu'il me semble qu'elle doit à jamais paralyser ma vie.

Puis, ayant honte de cette rechute d'abattement, M. Hardy ajouta d'une voix navrante, en cachant son visage dans ses mains:

-- Oh! pardon... pardon de ma faiblesse... Mais si vous saviez ce que c'est qu'une pauvre créature qui ne vivait que par le coeur, et à qui tout a manqué à la fois! Que voulez-vous?... elle cherche de tout côté à se rattacher à quelque chose, et ses hésitations, ses craintes, ses impuissances mêmes... sont, croyez-moi, plus dignes de compassion que de dédain.

Il y avait quelque chose de si déchirant dans l'humilité de cet aveu, que Gabriel en fut touché jusqu'aux larmes. À ces accès d'accablement presque maladifs, le jeune missionnaire reconnaissait avec effroi les terribles effets des manoeuvres des révérends pères, si habiles à envenimer, à rendre mortelles les blessures des âmes tendres et délicates (qu'ils veulent isoler et capter), en distillant longtemps, goutte à goutte, l'âcre poison des maximes les plus désolantes.

Sachant encore que l'abîme du désespoir exerce une sorte d'attraction vertigineuse, ces prêtres creusent cet abîme autour de leur victime, jusqu'à ce qu'éperdue... fascinée... elle plonge incessamment son regard fixe et ardent au fond de ce précipice qui doit l'engloutir... sinistre naufrage dont leur cupidité recueille les épaves... En vain l'azur de l'éther, les rayons d'or du soleil brillent au firmament; en vain l'infortuné sent qu'il serait sauvé en levant les yeux vers le ciel... en vain il y jette même quelquefois un coup d'oeil furtif; bientôt, cédant à la toute- puissance du charme infernal jeté sur lui par ces prêtres malfaisants, il replonge ses regards au fond du gouffre béant qui l'attire...

Il en était ainsi de M. Hardy. Gabriel comprit tout le danger de la position de ce malheureux, et, réunissant toutes ses forces pour l'arracher à cet accablement, il s'écria:

-- Que parlez-vous, mon frère, de pitié, de dédain? Qu'y a-t-il donc de plus sacré, de plus saint au monde, aux yeux de Dieu et des hommes, qu'une âme qui cherche la foi pour s'y fixer après la tourmente des passions? Rassurez-vous, mon frère, vos blessures ne sont pas incurables... une fois hors de cette maison... croyez- moi, elles guériront rapidement.

-- Hélas! comment l'espérer?

-- Croyez-moi, mon frère... elles guériront du moment où vos chagrins passés, loin d'éveiller en vous des pensées de désespoir... éveilleront des pensées consolantes, presque douces.

-- De pareilles pensées... consolantes, presque douces!... s'écria M. Hardy, ne pouvant croire ce qu'il entendait.

-- Oui, reprit Gabriel en souriant avec une bonté angélique; car il est, voyez-vous, de grandes douceurs, de grandes consolations dans la pitié... dans le pardon. Dites... dites, mon frère, la vue de ceux qui l'avaient trahi a-t-elle jamais inspiré au Christ des pensées de haine, de désespoir, de vengeance?... Non, non... il a trouvé dans son coeur des paroles remplies de mansuétude et de pardon... il a souri dans ses larmes avec une indulgence ineffable, puis il a prié pour ses ennemis. Eh bien, au lieu de souffrir avec tant d'amertume de la trahison d'un ami... plaignez- le, mon frère... priez tendrement pour lui... car, de vous deux... le plus malheureux... n'est pas vous... Dites? dans votre généreuse amitié... quel trésor n'a pas perdu cet infidèle ami?... qui vous dit qu'il ne se repent pas, qu'il ne souffre pas? Hélas! il est vrai, si vous pensez toujours au mal que vous a fait cette trahison, votre coeur se brisera dans une désolation incurable... pensez, au contraire, au charme du pardon, à la douceur de la prière, et votre coeur s'allégera, et votre âme sera heureuse, car elle sera selon Dieu.

Ouvrir soudain à cette nature si généreuse, si délicate, si aimante, les voies adorables et infinies du pardon et de la prière, c'était répondre à ses instincts, c'était sauver ce malheureux; tandis que l'enchaîner à un sombre et stérile désespoir, c'était le tuer, ainsi que l'avaient espéré les révérends pères.

M. Hardy resta un moment comme ébloui à la vue du radieux horizon que pour la seconde fois, la parole évangélique de Gabriel évoquait tout à coup à ses yeux.

Alors, le coeur palpitant d'émotions si contraires, il s'écria:

-- Ô mon frère! de quelle sainte puissance sont donc vos paroles! Comment pouvez-vous changer ainsi presque subitement l'amertume en douceur? Il me semble déjà que le calme renaît dans mon âme en songeant, ainsi que vous le dites, au pardon, à la prière... à la prière remplie de mansuétude... et d'espérance.

-- Oh! vous verrez, reprit Gabriel avec entraînement, quelles douces joies vous attendent! Prier pour ce qu'on aime... prier pour ce qu'on a aimé; mettre Dieu, par nos prières, en communion avec ce que nous chérissons... Et cette femme dont l'amour vous était si précieux... pourquoi vous rendre ainsi son souvenir douloureux? pourquoi le fuir? Ah! mon frère, au contraire, songez- y, mais pour l'épurer, pour le sanctifier par la prière... Faites succéder à un amour terrestre un amour divin... un amour chrétien, l'amour céleste d'un frère pour sa soeur en Jésus-Christ... Et puis, si cette femme a été coupable aux yeux de Dieu, quelle douceur de prier pour elle!... quelle joie ineffable de pouvoir chaque jour parler à Dieu, à Dieu qui, toujours clément et bon, touché de vos prières, lui pardonnera; car il lit au fond des coeurs... et il sait que souvent, hélas! bien des chutes sont fatales... Le Christ n'a-t-il pas intercédé auprès de son père, pour la Madeleine pécheresse et pour la femme adultère? Pauvres créatures, il ne les a pas repoussées, il ne les a pas maudites, il a prié pour elles... _parce qu'elles avaient beaucoup aimé..., _a dit le Sauveur des hommes.

-- Oh! je vous comprends enfin! s'écria M. Hardy; la prière... c'est encore aimer... la prière, c'est pardonner au lieu de maudire... c'est espérer au lieu de désespérer; la prière... enfin, ce sont des larmes qui retombent sur le coeur comme une rosée bienfaisante... au lieu de ces pleurs qui le brûlent... Oui! je vous comprends, vous... car vous ne me dites pas:

Souffrir... c'est prier... Non, non, je le sens... vous dites vrai en disant: Espérer, pardonner, c'est prier... oui, et grâce à vous maintenant... je rentrerai dans la vie sans crainte...

Puis, les yeux humides de larmes, M. Hardy tendit les bras à Gabriel, en s'écriant:

-- Ah! mon frère... pour la seconde fois, vous me sauvez! Et ces deux bonnes et vaillantes créatures se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.

* * * * *

Rodin et le père d'Aigrigny avaient, on le sait, assisté, invisibles, à cette scène; Rodin, écoutant avec une attention dévorante, n'avait pas perdu une parole de cet entretien. Au moment où Gabriel et M. Hardy se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, Rodin retira soudain son oeil de reptile du trou par lequel il regardait. La physionomie du jésuite avait une expression de joie et de triomphe diabolique. Le père d'Aigrigny, que le dénouement de cette scène avait, au contraire, abattu, consterné, ne comprenant rien à l'air glorieux de son compagnon, le contemplait avec un étonnement indicible.

-- J'ai le joint! lui dit brusquement Rodin de sa voix brève et tranchante.

-- Que voulez-vous dire? reprit le père d'Aigrigny, stupéfait.

-- Y a-t-il ici une voiture de voyage, reprit Rodin, sans répondre à la question du révérend père.

Celui-ci, abasourdi par cette demande, ouvrit des yeux effarés et répéta machinalement:

-- Une voiture de voyage?

-- Oui... oui, dit Rodin avec impatience, est-ce que je parle hébreu? Y a-t-il ici une voiture de voyage? Est-ce clair?

-- Sans doute... j'ai ici la mienne, dit le révérend père.

-- Alors, envoyez chercher des chevaux de poste à l'instant même.

-- Et pourquoi faire?

-- Pour emmener M. Hardy.

-- Emmener M. Hardy! reprit le père d'Aigrigny, croyant que Rodin délirait.

-- Oui, reprit celui-ci, vous l'emmènerez ce soir à Saint-Herem.

-- Dans cette triste et profonde solitude... lui... M. Hardy! Et le père d'Aigrigny croyait rêver.

-- Lui, M. Hardy, répondit Rodin affirmativement en haussant les épaules.

-- Emmener M. Hardy... maintenant... lorsque ce Gabriel vient de...

-- Avant une demi-heure, M. Hardy me suppliera à genoux de l'emmener hors de Paris, au bout du monde, dans un désert, si je puis.

-- Et Gabriel?

-- Et la lettre qu'on vient de m'apporter de l'archevêché, il n'y a qu'un instant?

-- Mais vous disiez tout à l'heure qu'il était trop tard.

-- Tout à l'heure je n'avais pas le _joint... _Maintenant je l'ai, répondit Rodin de sa voix brève.

Ce disant, les deux révérends pères quittèrent précipitamment le mystérieux réduit.

XXXVI. La visite.

Il est inutile de faire remarquer que, par une réserve remplie de dignité, Gabriel s'était contenté de recourir aux moyens les plus généreux pour arracher M. Hardy à l'influence meurtrière des révérends pères; il répugnait à la grande et belle âme du jeune missionnaire de descendre jusqu'à la révélation des odieuses machinations de ces prêtres. Il n'aurait eu recours à ce moyen extrême que si sa parole pénétrante et sympathique eût échoué contre l'aveuglement de M. Hardy.

-- Travail, prière et pardon! disait avec ravissement M. Hardy, après avoir serré Gabriel entre ses bras. Avec ces trois mots, vous m'avez rendu à la vie, à l'espérance...

Il venait de prononcer ces paroles, lorsque la porte s'ouvrit; un domestique entra et remit silencieusement au jeune prêtre une large enveloppe, puis sortit. Assez étonné, Gabriel prit l'enveloppe et la regarda d'abord machinalement; puis, apercevant à l'un des angles un timbre particulier, il la décacheta précipitamment, en tira et lut un papier plié en forme de dépêche ministérielle, à laquelle pendait un sceau de cire rouge.

-- Ô mon Dieu!... s'écria involontairement Gabriel d'une voix douloureusement émue. Puis, s'adressant à M. Hardy:

-- Pardon... monsieur...

-- Qu'y a-t-il? apprenez-vous quelque fâcheuse nouvelle?... dit M. Hardy avec intérêt.

-- Oui... bien triste... reprit Gabriel avec accablement. Puis il ajouta en se parlant à lui même:

-- Ainsi... c'était pour cela qu'on m'avait mandé à Paris; l'on n'a pas même daigné m'entendre, l'on me frappe sans me permettre de me justifier...

Après un nouveau silence, il dit avec un soupir de résignation profonde:

-- Il n'importe... je dois obéir... j'obéirai... mes voeux m'y obligent.

M. Hardy, regardant le jeune prêtre avec autant de surprise que d'inquiétude, lui dit affectueusement:

-- Quoique mon amitié, ma reconnaissance, vous soient bien récemment acquises... ne puis-je vous être bon à quelque chose! Je vous dois tant... que je serais heureux de pouvoir m'acquitter un peu...

-- Vous aurez fait beaucoup pour moi, mon frère, en me laissant un bon souvenir de ce jour... vous me rendrez plus facile la résignation à un chagrin cruel.

-- Vous avez un chagrin!... dit vivement M. Hardy.

-- Ou plutôt, non... une surprise pénible, dit Gabriel.

Et, détournant la tête, il essuya une larme qui coulait sur sa joue, et reprit:

-- Mais, en m'adressant au Dieu bon, au Dieu juste, les consolations ne me manqueront pas... elles commencent déjà, puisque je vous laisse dans une bonne et généreuse voie... Adieu donc, mon frère... à bientôt...

-- Vous me quittez!...

-- Il le faut. Je désire d'abord savoir comment cette lettre m'est parvenue ici... puis je dois obéir à l'instant à un ordre que je reçois... Mon bon Agricol va venir prendre vos ordres; il me dira votre résolution, la demeure où je pourrai vous rencontrer... et, quand vous le voudrez, nous nous reverrons.

Par discrétion, M. Hardy n'osa pas insister pour connaître la cause du chagrin subit de Gabriel, et lui répondit:

-- Vous me demandez quand nous nous reverrons! mais demain, car je quitte aujourd'hui cette maison.

-- À demain donc, mon cher frère, dit Gabriel en serrant la main de M. Hardy.

Celui-ci, par un mouvement involontaire, peut-être instinctif, au moment où Gabriel retirait sa main, la serra, et la garda entre les siennes comme si, craignant de le voir partir, il eût voulu le retenir auprès de lui.

Le jeune prêtre, surpris, regarda M. Hardy; celui-ci dit en souriant doucement, et en abandonnant sa main qu'il tenait:

-- Pardon, mon frère, mais, vous le voyez, grâce à ce que j'ai souffert ici... je suis devenu comme les enfants, qui ont peur... lorsqu'on les laisse seuls.

-- Et moi, je suis rassuré sur vous... Je vous laisse avec des pensées consolantes, avec des espérances certaines. Elles suffiront à occuper votre solitude jusqu'à l'arrivée de mon bon Agricol... qui ne peut tarder à revenir... Encore adieu, et à demain, mon frère.

-- Adieu... et à demain, mon cher sauveur. Oh! ne manquez pas de venir, car j'aurai encore grand besoin de votre bienfaisant appui pour faire mes premiers pas au grand soleil... moi qui suis resté si longtemps immobile dans les ténèbres.

-- À demain donc, dit Gabriel, et jusque-là, courage, espoir et prière.

-- Courage, espoir et prière, dit M. Hardy; avec ces mots là on est bien fort. Et il resta seul.

Chose étrange, l'espèce de crainte involontaire qu'il avait ressentie au moment où Gabriel s'était disposé à sortir se reproduisait à l'esprit de M. Hardy sous une autre forme: aussitôt après le départ du jeune prêtre, le pensionnaire des révérends pères crut voir une ombre sinistre et croissante succéder au pur et doux rayonnement de la présence de Gabriel... cette sorte de réaction était d'ailleurs concevable après une journée d'émotions profondes et diverses, surtout si l'on songe à l'état d'affaiblissement physique et moral où se trouvait M. Hardy depuis si longtemps.

Un quart d'heure environ s'était passé depuis le départ de Gabriel, lorsque le domestique affecté au service du pensionnaire des révérends pères entra et lui remit une lettre.

-- De qui cette lettre? demanda M. Hardy.

-- D'un pensionnaire de la maison, monsieur, répondit le domestique en s'inclinant.

Cet homme avait une figure sournoise et béate, des cheveux plats, parlait tout bas et tenait toujours les yeux baissés; en attendant la réponse de M. Hardy, il croisa ses mains et fit tourner benoîtement ses pouces.

M. Hardy décacheta la lettre qu'on venait de lui remettre, et lut ce qui suit:

«Monsieur,

«J'apprends seulement aujourd'hui, à l'instant et par hasard, que je me trouve avec vous dans cette respectable maison; une longue maladie que j'ai faite, la profonde retraite dans laquelle je vis, vous expliqueront assez mon ignorance de notre voisinage. Bien que nous ne nous soyons rencontrés qu'une fois, monsieur, la circonstance qui m'a récemment procuré l'honneur de vous voir a été pour vous tellement grave que je ne puis croire que vous l'ayez oubliée...»

M. Hardy fit un mouvement de surprise, rassembla ses souvenirs, et, ne trouvant rien qui pût le mettre sur la voie, continua de lire:

«Cette circonstance a d'ailleurs éveillé en moi une si profonde et si respectueuse sympathie pour vous, monsieur, que je ne puis résister à mon vif désir de vous présenter mes hommages, surtout en apprenant que vous quittez aujourd'hui cette maison, ainsi que vient de me le dire à l'instant même l'excellent et digne abbé Gabriel, un des hommes que j'aime, que j'admire et que je vénère le plus au monde.

«Puis-je croire, monsieur, qu'au moment de quitter notre paisible retraite pour rentrer dans le monde, vous daignerez accueillir favorablement cette prière, peut-être indiscrète, d'un pauvre vieillard voué désormais à une profonde solitude, et qui ne peut espérer de vous rencontrer au milieu du tourbillon de la société, qu'il a quittée pour toujours?

«En attendant l'honneur de votre réponse, monsieur, veuillez recevoir l'assurance des sentiments de profonde estime de celui qui a l'honneur d'être, «Monsieur, «Avec la plus haute considération, votre très humble et très obéissant serviteur,

«RODIN.»

Après la lecture de cette lettre et le nom de celui qui la signait, M. Hardy rassembla de nouveau ses souvenirs, chercha longtemps, et ne put se rappeler ni le nom de Rodin, ni à quelle grave circonstance celui-ci faisait allusion.

Après un assez long silence, il dit au domestique:

-- C'est M. Rodin qui vous a remis cette lettre?

-- Oui, monsieur.

-- Et... qu'est-ce que M. Rodin?

-- Un bon vieux monsieur qui relève d'une longue maladie qui a failli l'emporter. Depuis quelques jours à peine il est convalescent; mais il est toujours si triste et si faible qu'il fait peine à voir; ce qui est grand dommage, car il n'y a pas de plus digne, de plus brave homme dans la maison... si ce n'est monsieur, qui vaut bien M. Rodin, ajouta le domestique en s'inclinant d'un air respectueusement flatteur.

-- M. Rodin? dit M. Hardy pensif, cela est singulier, je ne me rappelle pas ce nom, ni aucun événement qui s'y rattache.

-- Si monsieur veut me donner sa réponse, reprit le domestique, je la porterai à M. Rodin; il est chez le père d'Aigrigny, à qui il est allé faire ses adieux.

-- Ses adieux?

-- Oui, monsieur, les chevaux de poste viennent d'arriver.

-- Pour qui? demanda M. Hardy.

-- Pour le père d'Aigrigny, monsieur.

-- Il va donc en voyage? dit M. Hardy assez étonné.

-- Oh! ce n'est sans doute pas pour rester bien longtemps absent, dit le domestique d'un air confidentiel, car le révérend père n'emmène personne et n'emporte qu'un léger bagage. D'ailleurs le révérend père viendra sans doute faire ses adieux à monsieur... Mais que faut-il répondre à M. Rodin?

La lettre que M. Hardy venait de recevoir du révérend père était conçue en termes si polis, on y parlait de Gabriel avec tant de considération, que M. Hardy, poussé d'ailleurs par une curiosité naturelle, et ne voyant aucun motif de refuser cette entrevue, au moment de quitter la maison, répondit au domestique:

-- Veuillez dire à M. Rodin que, s'il veut se donner la peine de venir, je l'attends ici.

-- Je vais à l'instant le prévenir, monsieur, dit le domestique en s'inclinant, et il sortit.

Resté seul, M. Hardy, tout en se demandant quel pouvait être M. Rodin, s'occupa de quelques menus préparatifs de départ; pour rien au monde il n'eût voulu passer la nuit dans cette maison, et, afin d'entretenir son courage, il se rappelait à chaque instant l'évangélique et doux langage de Gabriel, ainsi que les croyants récitent quelques litanies pour ne pas succomber à la tentation.

Bientôt le domestique rentra et dit à M. Hardy:

-- M. Rodin est là, monsieur.

-- Priez-le d'entrer.

Rodin entra, vêtu de sa robe de chambre noire, et tenant à la main son vieux bonnet de soie.

Le domestique disparut. Le jour commençait à baisser.

M. Hardy se leva pour aller à la rencontre de Rodin, dont il ne distinguait pas encore bien les traits; mais, lorsque le révérend père fut arrivé dans la zone plus lumineuse qui avoisinait la porte-fenêtre, M. Hardy, ayant un instant contemplé le jésuite, ne put retenir un léger cri arraché par la surprise et par un souvenir cruel. Ce premier mouvement d'étonnement et de douleur passé, M. Hardy, revenant à lui, dit à Rodin d'une voix altérée:

-- Vous ici... monsieur?... Ah! vous avez raison... la circonstance dans laquelle je vous ai vu pour la première fois était bien grave...

-- Ah! mon cher monsieur, dit Rodin d'une voix paterne et satisfaite, j'étais sûr que vous ne m'aviez pas oublié.

XXXVII. La prière.

On se souvient sans doute que Rodin était allé, quoiqu'il fût alors inconnu à M. Hardy, le trouver à sa fabrique pour lui dévoiler l'indigne trahison de M. de Blessac, coup affreux qui n'avait précédé que de quelques moments un second malheur non moins horrible, car c'est en présence de Rodin que M. Hardy avait appris le départ inattendu de la femme qu'il adorait. D'après les scènes précédentes, l'on comprend combien devait lui être cruelle la présence inopinée de Rodin. Pourtant, grâce à la salutaire influence des conseils de Gabriel, il se rasséréna peu à peu. À la contraction de ses traits succéda un calme triste, et il dit à Rodin:

-- Je ne m'attendais pas, en effet, monsieur, à vous rencontrer dans cette maison.

-- Hélas! mon Dieu, monsieur, répondit Rodin en soupirant, je ne croyais pas non plus devoir y venir probablement finir mes tristes jours, lorsque je suis allé, sans vous connaître, mais seulement dans le but de rendre service à un honnête homme... vous dévoiler une grande indignité.

-- En effet, monsieur, vous m'avez alors rendu un véritable service... et peut-être, dans ce moment pénible, vous aurai-je mal exprimé ma gratitude... car, à l'instant même où vous veniez me révéler la trahison de M. de Blessac...

-- Vous avez été accablé, par une nouvelle bien douloureuse pour vous, dit Rodin en interrompant M. Hardy; je n'oublierai jamais la brusque arrivée de cette pauvre dame, pâle, effarée, qui, sans s'inquiéter de ma présence, est venue vous apprendre qu'une personne dont l'affection vous était bien chère venait tout à coup de quitter Paris.

-- Oui, monsieur, et, sans songer à vous remercier, je suis parti précipitamment, reprit M. Hardy avec mélancolie.

-- Savez-vous, monsieur, dit Rodin après un moment de silence, qu'il y a quelquefois des rapprochements étranges?

-- Que voulez-vous dire, monsieur?

-- Pendant que je venais vous avertir qu'on vous trahissait d'une manière infâme... moi-même... je...

Rodin s'interrompit comme s'il eût été vaincu par une vive émotion, sa physionomie exprima une douleur si accablante que M. Hardy lui dit avec intérêt:

-- Qu'avez-vous, monsieur?...

-- Pardon, reprit Rodin en souriant avec amertume. Grâce aux religieux conseils de l'angélique abbé Gabriel, je suis parvenu à comprendre la résignation; pourtant, parfois encore, à de certains souvenirs, j'éprouve une douleur aiguë... Je vous disais donc, reprit Rodin d'une voix assurée, que le lendemain du jour où j'étais allé vous dire: «On vous trompe...» j'étais moi-même victime d'une horrible déception... Un fils adoptif, un malheureux enfant abandonné que j'avais recueilli...

Puis, s'interrompant encore, il passa sa main tremblante sur ses yeux et dit:

-- Pardon, monsieur... de vous parler de peines qui vous sont indifférentes... Excusez l'indiscrète douleur d'un pauvre vieillard bien abattu...

-- Monsieur, j'ai trop souffert pour qu'aucun chagrin me soit indifférent, répondit M. Hardy. D'ailleurs, vous n'êtes pas un étranger pour moi... vous m'avez rendu un véritable service... et nous ressentons tous deux une vénération commune pour un jeune prêtre...

-- L'abbé Gabriel! s'écria Rodin en interrompant M. Hardy; ah! monsieur, c'est mon sauveur... mon bienfaiteur... Si vous saviez ses soins, son dévouement pour moi pendant ma longue maladie, qu'une affreuse douleur avait causée... si vous saviez la douceur ineffable des conseils qu'il me donnait!...

-- Si je le sais!... monsieur, s'écria M. Hardy, oh! oui, je sais combien son influence est salutaire.

-- N'est-ce pas, monsieur, que, dans sa bouche, les préceptes de la religion sont remplis de mansuétude? reprit Rodin avec exaltation; n'est-ce pas qu'ils consolent? n'est-ce pas qu'ils font aimer, espérer, au lieu de craindre et trembler?

-- Hélas! monsieur, dans cette maison même, dit M. Hardy, j'ai pu faire cette comparaison...

-- Moi, dit Rodin, j'ai été assez heureux pour avoir tout de suite l'angélique abbé Gabriel pour mon confesseur... ou plutôt pour confident...

-- Oui... reprit M. Hardy, car il préfère la confiance... à la confession...

-- Comme vous le connaissez bien! fit Rodin avec un accent de bonhomie et de naïveté inexprimable; et il reprit: Ce n'est pas un homme... c'est un ange; sa parole pénétrante convertirait les plus endurcis. Tenez, moi, par exemple, je vous l'avoue, sans être impie, j'avais vécu dans des sentiments de religion prétendue naturelle; mais l'angélique abbé Gabriel a peu à peu fixé mes vagues croyances, leur a donné un corps, une âme... enfin... il m'a donné la foi.

-- Ah!... c'est que c'est un prêtre selon le Christ, lui, un prêtre tout amour et pardon! s'écria M. Hardy.

-- Ce que vous dites là est si vrai, reprit Rodin, que j'étais arrivé ici presque furieux de chagrin: tantôt, pensant à ce malheureux qui avait payé mes bontés paternelles par la plus monstrueuse ingratitude, je me livrais à tous les emportements du désespoir; tantôt je tombais dans un anéantissement morne, glacé comme celui de la tombe... mais tout à coup l'abbé Gabriel paraît... les ténèbres disparaissent, et le jour luit pour moi.

-- Vous avez raison, monsieur, il y a des rapprochements étranges, dit M. Hardy, cédant de plus en plus à la confiance et à la sympathie que faisaient naître nécessairement en lui tant de rapports entre sa position et la prétendue position de Rodin. Et, tenez, franchement, ajouta-t-il, je me félicite maintenant de vous avoir vu avant de quitter cette maison. Si j'avais été capable encore de retomber dans des accès de lâche faiblesse, votre exemple seul m'en empêcherait... Depuis que je vous entends, je me sens plus affermi dans la noble voie que m'a ouverte l'angélique abbé, comme vous le dites si bien...

-- Le pauvre vieillard n'aura donc pas à regretter d'avoir écouté le premier mouvement de son coeur qui l'attirait vers vous, dit Rodin avec une expression touchante. Vous me garderez donc un souvenir dans ce monde où vous allez retourner?

-- Soyez-en certain, monsieur; mais permettez-moi une question: Vous restez, m'a-t-on dit, dans cette maison?

-- Que voulez-vous? on y jouit d'un calme si profond, on y est si peu distrait dans ses prières! C'est que, voyez-vous, ajouta Rodin d'un ton rempli de mansuétude, on m'a fait tant de mal... on m'a fait tant souffrir... la conduite de l'infortuné qui m'a trompé a été si horrible, il s'est jeté dans de si graves désordres, que Dieu doit être bien irrité... contre lui; je suis si vieux, que c'est à peine si, en passant dans de ferventes prières le peu de jours qui me restent, je puis espérer de désarmer le juste courroux du Seigneur. Oh! la première, la prière... c'est l'abbé Gabriel qui m'en a révélé toute la puissance, toute la douceur... mais aussi les redoutables devoirs qu'elle impose.

-- En effet... ces devoirs sont grands et sacrés... répondit M. Hardy d'un air pensif.

-- Connaissez-vous la vie de Rancé? dit tout à coup Rodin en jetant sur M. Hardy un regard d'une expression étrange.

-- Le fondateur de l'abbaye de la Trappe?... dit M. Hardy, surpris de la question de Rodin; j'ai très vaguement, et il y a bien longtemps, entendu parler des motifs de sa conversion.

-- C'est qu'il n'y a pas, voyez-vous, d'exemple plus saisissant de la toute-puissance de la prière... et de l'état d'extase presque divin où elle peut conduire les âmes religieuses... En quelques mots, voici cette instructive histoire: M. de Rancé... Mais, pardon... je crains d'abuser de vos moments.

-- Non... non... reprit vivement M. Hardy; vous ne sauriez croire, au contraire, combien tout ce que vous me dites m'intéresse... Mon entretien avec l'abbé Gabriel a été brusquement interrompu, et en vous écoutant il me semble entendre continuer le développement de ses pensées... Parlez donc, je vous en conjure.

-- De tout mon coeur; car je voudrais que l'enseignement que j'ai puisé, grâce à notre angélique abbé, dans la conversion de M. Rancé vous fût aussi profitable qu'il me l'a été.

-- C'est aussi l'abbé Gabriel...

-- Qui, à l'appui de ses exhortations, m'a cité cette espèce de parabole, répondit Rodin. Eh! mon Dieu, monsieur, tout ce qui a retrempé, raffermi, rassuré mon pauvre vieux coeur à moitié brisé... n'est-ce pas à la consolante parole de ce jeune prêtre que je le dois?

-- Alors je vous écoute avec un double intérêt.

-- M. de Rancé était un homme du monde, reprit Rodin en observant attentivement M. Hardy, un homme d'épée, jeune, ardent et beau; il aimait une jeune fille de haute condition. Quels empêchements s'opposaient à leur union, je l'ignore; mais cet amour était demeuré caché et il était heureux: chaque soir, par un escalier dérobé, M. de Rancé se rendait auprès de sa maîtresse. C'était, dit-on, un de ces amours passionnés que l'on éprouve une seule fois dans la vie. Le mystère, le sacrifice même que faisait la malheureuse jeune fille en oubliant tous ses devoirs, semblaient donner à cette passion coupable un charme de plus. Ainsi, tapis dans l'ombre et le silence du secret, les deux amants passèrent deux années dans un délire de coeur, dans une ivresse de volupté qui tenait de l'extase.

À ces mots, M. Hardy tressaillit... pour la première fois depuis bien longtemps, son front se couvrit d'une rougeur brûlante; son coeur battit avec force malgré lui; il se souvenait que naguère encore il avait connu l'ardente ivresse d'un amour coupable et mystérieux.

Quoique le jour baissât de plus en plus, Rodin, jetant un coup d'oeil oblique et pénétrant sur M. Hardy, s'aperçut de l'impression qu'il lui causait, et continua:

-- Quelquefois, pourtant, songeant aux dangers que courait sa maîtresse, si leur liaison était découverte, M. de Rancé voulait rompre ces liens si chers; mais la jeune fille, enivrée d'amour, se jetait au cou de son amant, le menaçait, dans le langage le plus passionné, de tout révéler, de tout braver, s'il pensait encore la quitter... Trop faible, trop amoureux pour résister aux prières de sa maîtresse... M. de Rancé cédait encore, et tous deux, s'abandonnant au torrent de délice qui les entraînait, enivrés d'amour, oubliaient le monde et jusqu'à Dieu même.

M. Hardy écoutait Rodin avec une avidité fiévreuse, dévorante. L'insistance du jésuite à s'appesantir à dessein sur la peinture presque sensuelle d'un amour ardent et caché ravivait de plus en plus dans l'âme de M. Hardy de brûlants souvenirs jusqu'alors noyés dans les larmes; au calme bienfaisant où les suaves paroles de Gabriel avaient laissé M. Hardy succédait une agitation sourde, profonde, qui, se combinant avec la réaction des secousses de cette journée, commençait à jeter son esprit dans un trouble étrange.

Rodin, ayant atteint le but qu'il poursuivit, continua de la sorte:

-- Un jour fatal arriva: M. de Rancé, obligé d'aller à la guerre, quitte cette jeune fille; mais après une courte campagne, il revient plus passionné que jamais. Il avait écrit secrètement qu'il arriverait presque en même temps que sa lettre; il arrive en effet; c'était la nuit; il monte, selon l'habitude, l'escalier dérobé qui conduisait à la chambre de sa maîtresse, entre, le coeur palpitant de désir et d'espoir... Sa maîtresse... était morte depuis le matin.

-- Ah!... s'écria M. Hardy en cachant son visage dans ses mains avec terreur.

-- Elle était morte, reprit Rodin. Deux cierges brûlaient auprès de sa couche funèbre; M. de Rancé ne croit pas, ne veut pas croire, lui, qu'elle est morte; il se jette à genoux auprès du lit; dans son délire, il prend cette jeune tête si belle, si chérie, si adorée, pour la couvrir de baisers... Cette tête charmante se détache du cou... et lui reste entre les mains... Oui, reprit Rodin en voyant M. Hardy reculer pâle et muet de terreur... oui, la jeune fille avait succombé à un mal si rapide, si extraordinaire, qu'elle n'avait pu recevoir les derniers sacrements. Après sa mort, les médecins, pour tâcher de découvrir la cause de ce mal inconnu, avaient dépecé ce beau corps...

À ce moment du récit de Rodin, le jour tirait à sa fin; il ne régnait plus dans cette chambre silencieuse qu'une faible clarté crépusculaire au milieu de laquelle se détachait vaguement la sinistre et pâle figure de Rodin, vêtu de sa longue robe noire; ses yeux semblaient étinceler d'un feu diabolique.

M. Hardy, sous le coup des violentes émotions dont le frappait ce récit, si étrangement mélangé de pensées de mort, de volupté, d'amour et d'horreur, restait atterré, immobile, attendant la parole de Rodin avec un inexprimable mélange de curiosité, d'angoisse et d'effroi.

-- Et M. de Rancé? dit-il enfin d'une voix altérée en essuyant son front inondé d'une sueur froide.

-- Après deux jours d'un délire insensé, reprit Rodin, il renonçait au monde, il s'enfermait dans une solitude impénétrable... Les premiers temps de sa retraite furent affreux... dans son désespoir il poussait des cris de douleur et de rage qu'on entendait au loin... deux fois il tenta de se tuer pour échapper à de terribles visions...

-- Il avait des visions? dit M. Hardy avec un redoublement de curiosité pleine d'angoisse.

-- Oui, reprit Rodin d'une voix solennelle, il avait des visions effrayantes... Cette jeune fille, morte pour lui en état de péché mortel, il la voyait plongée au milieu des flammes éternelles! Sur son beau visage, défiguré par les tortures infernales, éclatait le rire désespéré des damnés... Ses dents grinçaient de rage; ses bras se tordaient de douleur. Elle pleurait du sang, et d'une voix agonisante et vengeresse elle criait à son séducteur: «Toi qui m'as perdue, sois maudit... maudit... maudit!...»

En prononçant ces trois derniers mots, Rodin s'avança trois pas vers M. Hardy, accompagnant chaque pas d'un geste menaçant. Si l'on songe à l'état d'affaissement, de trouble, d'épouvante, où se trouvait M. Hardy; si l'on songe que le jésuite venait de remuer et d'agiter au fond de l'âme de cet infortuné tous les ferments sensuels et spirituels d'un amour refroidi par les larmes, mais non pas éteint; si l'on songe, enfin, que M. Hardy se reprochait aussi d'avoir séduit une femme que l'oubli de ses devoirs pouvait, selon la religion des catholiques, condamner aux flammes éternelles, on comprendra l'effet terrifiant de cette fantasmagorie évoquée dans cette silencieuse solitude, à la tombée du jour, par ce prêtre à figure sinistre. Aussi cet effet fut-il pour M. Hardy saisissant, profond, et d'autant plus dangereux que le jésuite, avec une astuce diabolique, ne faisait que développer, pour ainsi dire, quoiqu'à un autre point de vue, les idées de Gabriel.

Le jeune prêtre n'avait-il pas convaincu M. Hardy que rien n'était plus doux, plus ineffable que de demander à Dieu le pardon de ceux qui nous ont fait du mal ou que nous avons égarés?... Or, le pardon implique l'idée du châtiment, et c'est ce châtiment que Rodin s'efforçait de peindre à sa victime sous de si terribles couleurs.

M. Hardy, les mains jointes, la prunelle fixe et dilatée par l'effroi, tressaillant de tous ses membres, semblait écouter encore Rodin, quoique celui-ci eût cessé de parler... et répétait machinalement: Maudit!... maudit!... maudit!...

Puis, tout à coup, il s'écria dans une sorte d'égarement:

-- Et moi aussi... je serai maudit! Cette femme à qui j'ai fait oublier des devoirs sacrés aux yeux des hommes, que j'ai rendue mortellement coupable aux yeux de Dieu... cette femme, un jour aussi plongée dans les flammes éternelles, les bras tordus par le désespoir... pleurant du sang... me criera du fond de l'abîme: Maudit!... maudit!... maudit!... Un jour, ajouta-t-il avec un redoublement de terreur, un jour... et qui sait? à cette heure peut-être, elle me maudit... car ce voyage à travers l'Océan... s'il lui avait été fatal!!! si un naufrage!!! Ô! mon Dieu!... elle aussi... morte en péché mortel... à jamais damnée!!! Oh! pitié... pour elle... mon Dieu!... accablez-moi de votre courroux; mais pitié pour elle... je suis le seul coupable!...

Et le malheureux, presque en délire, tomba à genoux les mains jointes.

-- Monsieur, s'écria Rodin d'une voix affectueuse et pénétrée, en s'empressant de le relever, mon cher monsieur, mon cher ami... calmez-vous... rassurez-vous; je serais désolé de vous désespérer... Hélas! mon intention est toute contraire...

-- Maudit! maudit!... Elle me maudira aussi... elle que j'ai tant aimée!... Livrée aux flammes de l'enfer... murmura M. Hardy en frémissant et ne paraissant pas entendre Rodin.

-- Mais, mon cher monsieur, écoutez-moi donc, je vous en supplie, reprit celui-ci; laissez-moi finir cette parabole, et alors vous la trouverez aussi consolante qu'elle vous paraît effrayante... Au nom du ciel, rappelez-vous donc les adorables paroles de notre angélique abbé Gabriel sur la douceur de la prière...

Au doux nom de Gabriel, M. Hardy revint à lui, et s'écria navré:

-- Ah! ses paroles étaient douces et bienfaisantes!... où sont- elles? Oh! par pitié... répétez-les-moi, ces saintes paroles.

-- Notre angélique abbé Gabriel, reprit Rodin, parlait de la douceur de la prière...

-- Oh! oui... la prière...

-- Eh bien, mon bon monsieur, écoutez-moi, et vous allez voir que c'est la prière qui a sauvé M. de Rancé... qui en a fait un saint. Oui, ces tourments affreux que je viens de vous dépeindre, ces visions menaçantes... c'est la prière qui les a conjurés, qui les a changés en célestes délices.

-- Je vous en supplie, dit M. Hardy d'une voix accablée, parlez- moi de Gabriel... parlez-moi du ciel... oh! mais plus de ces flammes... de cet enfer... où des femmes coupables pleurent du sang...

-- Non, non, ajouta Rodin; et autant, dans la peinture de l'enfer, son accent avait été dur et menaçant, autant il devint tendre et chaleureux en prononçant les paroles suivantes: Non, plus de ces images du désespoir... car, je vous l'ai dit, après avoir souffert des tortures infernales, grâce à la prière, comme vous disait l'abbé Gabriel, M. de Rancé a goûté les joies du paradis.

-- Les joies du paradis! répéta M. Hardy en écoutant avec avidité.

-- Un jour, au plus fort de sa douleur, un prêtre... un bon prêtre... un abbé Gabriel, parvient jusqu'à M. de Rancé. Ô bonheur!... ô Providence!... en peu de jours, il initie cet infortuné aux saints mystères de la prière... de cette pieuse intercession de la créature vers le Créateur en faveur d'une âme exposée au courroux céleste. Alors M. de Rancé semble transformé... ses douleurs s'apaisent, il prie, et plus il prie, plus sa ferveur, plus son espoir augmentent... il sent que Dieu l'écoute... Au lieu d'oublier cette femme si chérie, il passe les heures à songer à elle, en priant pour son salut à elle... Oui, renfermé avec bonheur au fond de sa cellule obscure, seul à seul avec ce souvenir adoré, il passe les jours, les nuits, à prier pour elle... dans une extase ineffable, brûlante, je dirais presque... amoureuse.

Il est impossible de rendre l'accent d'une énergie presque sensuelle avec lequel Rodin prononça ce mot: amoureuse.

M. Hardy tressaillit d'un frisson à la fois ardent et glacé; pour la première fois, son esprit, affaibli, fut frappé de l'idée des funestes voluptés de l'ascétisme, de l'extase, cette déplorable catalepsie, souvent érotique, de sainte Thérèse, de sainte Aubierge, etc.

Rodin, pénétrant la pensée de M. Hardy, continua:

-- Oh! ce n'est pas M. de Rancé qui se serait contenté, lui, d'une prière vague, distraite, faite çà et là au milieu des agitations mondaines qui l'absorbent et l'empêchent d'arriver à l'oreille du Seigneur... Non... non... au plus profond même de sa solitude, il cherche encore à rendre sa prière plus efficace, tant il désire ardemment le salut éternel de cette maîtresse d'au delà du tombeau!

-- Que fait-il encore?... oh! que fait-il donc encore dans sa solitude? s'écrie M. Hardy, dès lors livré sans défense à l'obsession du jésuite.

-- D'abord, dit Rodin en accentuant lentement ses paroles, il se fait... religieux...

-- Religieux!... répéta M. Hardy d'un air pensif.

-- Oui, reprit Rodin, il se fait religieux, parce qu'ainsi sa prière est bien plus favorablement accueillie du ciel... et puis... comme, au milieu de la plus profonde solitude, sa pensée est encore quelquefois distraite par la matière, il jeûne, il se mortifie, il dompte, il macère tout ce qu'il y a de charnel en lui, afin de devenir tout esprit, et que la prière sorte de son sein brillante, pure comme une flamme, et monte vers le Seigneur ainsi que le parfum de l'encens...

-- Oh!... quel rêve enivrant! s'écria M. Hardy, de plus en plus sous le charme; afin de prier plus efficacement pour une femme adorée... devenir esprit... parfum... lumière!...

-- Oui, esprit, parfum, lumière... dit Rodin en appuyant sur ces mots; mais ce n'est pas un rêve... Que de religieux, que de moines reclus sont, comme M. de Rancé, arrivés à une divine extase à force de prières, d'austérités, de macérations! Et si vous connaissiez les célestes voluptés de ces extases!... Ainsi aux visions enchanteresses... Que de fois, après une journée de jeûne et une nuit passée en prières et en macérations, il tomba épuisé, évanoui, sur les dalles de sa cellule!... Alors, à l'anéantissement de la matière succédait l'essor des esprits... Un bien-être inexprimable s'emparait de ses sens... de divins concerts arrivaient à son oreille ravie... une lueur à la fois éblouissante et douce, qui n'est pas de ce monde, pénétrait à travers ses paupières fermées; puis, aux vibrations harmonieuses des harpes d'or des séraphins, au milieu d'une auréole de lumière auprès de laquelle le soleil est pâle, le religieux voyait apparaître cette femme si adorée.

-- Cette femme que, par ses prières, il avait enfin arrachée aux flammes éternelles, dit M. Hardy d'une voix palpitante.

-- Oui, elle-même, reprit Rodin avec une véritable et suave éloquence; car ce monstre parlait tous les langages. Et alors, grâce aux prières de son amant, que le Seigneur avait exaucées, cette femme ne pleurait plus du sang... elle ne tordait plus ses beaux bras dans des convulsions infernales. Non, non... toujours belle... oh! mille fois plus belle encore qu'elle ne l'était sur la terre... belle de l'éternelle beauté des anges... elle souriait à son amant avec une ardeur ineffable; et, ses yeux rayonnant d'une flamme humide, elle lui disait d'une voix tendre et passionnée: «Gloire au Seigneur, gloire à toi, ô mon amant bien- aimé!... Tes prières ineffables, tes austérités m'ont sauvée; le Seigneur m'a placée parmi ses élus... Gloire à toi, mon amant bien-aimé...» Alors, radieuse dans sa félicité, elle se baissait et effleurait de ses lèvres parfumées d'immortalité les lèvres du religieux en extase... et bientôt leur âme s'exhalait dans un baiser d'une volupté brûlante comme l'amour, chaste comme la grâce, immense comme l'éternité[31].

-- Oh!... s'écria M. Hardy en proie à un complet égarement... oh! toute une vie de prières... de jeûnes, de tortures, pour un pareil moment avec celle que je pleure, avec celle que j'ai damnée peut- être...

-- Que dites-vous, un pareil moment! s'écria Rodin, dont le crâne jaune était baigné de sueur comme celui d'un magnétiseur.

Et prenant M. Hardy par la main afin de lui parler de plus près encore, comme s'il eût voulu lui insuffler le délire brûlant où il voulait le plonger:

-- Ce n'est pas une fois dans sa vie religieuse... mais presque chaque jour, que M. de Rancé, plongé dans l'extase d'un divin ascétisme, goûtait ces voluptés profondes, ineffables, inouïes, surhumaines, qui sont aux voluptés terrestres... ce que l'éternité est à la vie humaine.

Voyant sans doute M. Hardy au _point _où il le voulait, et la nuit étant d'ailleurs presque entièrement venue, le révérend père toussa deux ou trois fois d'une manière significative en regardant du côté de la porte. À ce moment, M. Hardy, au comble de l'égarement, s'écria d'une voix suppliante, insensée:

-- Une cellule... une tombe... et l'extase avec elle!... La porte de la chambre s'ouvrit, et le père d'Aigrigny entra portant un manteau sur son bras. Un domestique le suivait portant une lumière à la main.

* * * * *

Environ dix minutes après cette scène, une douzaine d'hommes robustes, à figure franche et ouverte, et conduits par Agricol, entraient dans la rue de Vaugirard et se dirigeaient d'un pas joyeux vers la porte des révérends pères. C'était une députation des anciens ouvriers de M. Hardy; ils venaient le chercher et le remercier de son prochain retour parmi eux. Agricol marchait à leur tête. Tout à coup il vit de loin une voiture de poste sortir de la maison de retraite; les chevaux, lancés et vivement fouettés par le postillon, arrivaient au grand trot. Hasard ou instinct, plus cette voiture s'approchait du groupe dont il faisait partie, plus le coeur d'Agricol se serrait... Cette impression devint si vive, qu'elle se changea bientôt en une prévision terrible; et au moment où ce coupé, dont tous les stores étaient baissés, allait passer devant lui, le forgeron obéissant à un pressentiment insurmontable, s'écria en s'élançant à la tête des chevaux:

-- Amis... à moi!

-- Postillon!... dix louis!... au galop!... écrase-le sous tes roues! cria, derrière le store, la voix militaire du père d'Aigrigny.

On était en plein choléra; le postillon avait entendu parler des massacres des empoisonneurs; déjà fort effrayé de la brusque agression d'Agricol, il lui asséna sur la tête un vigoureux coup de manche de fouet, qui étourdit et renversa le forgeron; puis, piquant son porteur à l'éventrer, le postillon mit ses trois chevaux au triple galop, et la voiture disparut rapidement, pendant que les compagnons d'Agricol, qui n'avaient compris ni son action ni le sens de ces paroles, s'empressaient autour du forgeron et tâchaient de le ranimer.

XXXVIII. Les souvenirs.

D'autres événements se passèrent quelques jours après la funeste soirée où M. Hardy, égaré jusqu'à la folie par la déplorable exaltation mystique que Rodin était parvenu à lui inspirer, avait supplié à mains jointes le père d'Aigrigny de le conduire loin de Paris, dans une profonde solitude, afin de pouvoir s'y livrer, loin du monde à une vie de prières et d'austérités ascétiques.

Le maréchal Simon, depuis son arrivée à Paris, occupait avec ses deux filles une maison de la rue des Trois-Frères.

Avant d'introduire le lecteur dans cette modeste demeure, nous sommes obligé de rappeler sommairement quelques faits à la mémoire du lecteur.

Le jour de l'incendie de la fabrique de M. Hardy, le maréchal Simon était venu consulter son père sur une question de la plus haute gravité, et lui confier les pénibles appréhensions que lui causait la tristesse croissante de ses deux filles, tristesse dont il ne pouvait pénétrer les causes. On se souvient que le maréchal Simon professait pour la mémoire de l'empereur un culte religieux; sa reconnaissance envers son héros avait été sans bornes, son dévouement aveugle, son enthousiasme appuyé sur le raisonnement, son affection aussi profonde que l'amitié la plus sincère, la plus passionnée. Ce n'était pas tout. Un jour l'empereur, dans une effusion de joie et de tendresse paternelle, conduisant le maréchal auprès du berceau du roi de Rome endormi, lui avait dit en lui faisant orgueilleusement admirer la suave beauté de l'enfant: «Mon vieil ami, jure-moi de te dévouer au fils comme tu t'es dévoué au père.»

Le maréchal Simon avait fait et tenu ce serment. Pendant la Restauration, chef d'une conspiration militaire tentée au nom de Napoléon II, il avait essayé, mais en vain, d'enlever un régiment de cavalerie alors commandé par le marquis d'Aigrigny; trahi, dénoncé, le maréchal, après un duel acharné avec le futur jésuite, était parvenu à se réfugier en Pologne, et à échapper ainsi à une condamnation à mort. Il est inutile de rappeler les événements qui, de la Pologne, conduisirent le maréchal dans l'Inde et le ramenèrent à Paris après la révolution de juillet, époque à laquelle plusieurs de ses anciens compagnons d'armes sollicitèrent et obtinrent à son insu la confirmation du titre et du grade que l'empereur lui avait décernés avant Waterloo.

De retour à Paris après son long exil, le maréchal Simon, malgré tout le bonheur qu'il éprouvait d'embrasser enfin ses deux filles, avait été profondément frappé, en apprenant la mort de leur mère, qu'il adorait; jusqu'au dernier moment, il avait espéré la retrouver à Paris; sa déception fut affreuse, et il la ressentit cruellement, quoiqu'il cherchât de douces consolations dans la tendresse de ses enfants.

Bientôt un ferment de trouble, d'agitation, fut jeté dans sa vie par les machinations de Rodin. Grâce aux secrètes menées du révérend père à la cour de Rome et à Vienne, un de ses émissaires, capable d'inspirer toute confiance par ses antécédents, et appuyant d'abord ses paroles et ses propositions de témoignages, de preuves, de faits irrécusables, alla trouver le maréchal Simon et lui dit:

-- Le fils de l'empereur se meurt victime de la crainte que le nom de Napoléon inspire encore à l'Europe. À cette lente agonie, vous, maréchal Simon, vous, un des plus fidèles amis de l'empereur, vous pouvez peut-être arracher ce malheureux prince. La correspondance que voici prouve que l'on pourra sûrement et secrètement nouer à Vienne des intelligences avec une personne des plus influentes parmi celles qui entourent le roi de Rome, et cette personne serait disposée à favoriser l'évasion du prince. Il est donc possible, grâce à une tentative imprévue, hardie, d'enlever Napoléon II à l'Autriche, qui le laisse peu à peu s'éteindre dans une atmosphère mortelle pour lui. L'entreprise est téméraire, mais elle a des chances de réussite, que vous, plus que tout autre, maréchal Simon, pouvez assurer; car votre dévouement à l'empereur est connu, et l'on sait avec quelle aventureuse audace, en 1815, vous avez déjà conspiré au nom de Napoléon II.

L'état de langueur, de dépérissement du roi de Rome était alors en France de notoriété publique; on allait même jusqu'à affirmer que le fils du héros était soigneusement élevé par des prêtres dans la complète ignorance de la gloire et du nom paternels; et que, par une exécrable machination, on tentait chaque jour de comprimer, d'éteindre les instincts vaillants et généreux qui se manifestaient chez ce malheureux enfant; les âmes les plus froides étaient alors émues, attendries, au récit de sa touchante et fatale destinée.

En se rappelant le caractère héroïque, la loyauté chevaleresque du maréchal Simon, en acceptant son culte passionné pour l'empereur, on comprend que le père de Rose et de Blanche devait plus que personne s'intéresser ardemment au sort du jeune prince, et que, si l'occasion se présentait, le maréchal devait se regarder comme obligé à ne pas se borner à de stériles regrets.

Quant à la réalité de la correspondance exhibée par l'émissaire de Rodin, cette correspondance avait été indirectement soumise par le maréchal à une épreuve contradictoire, grâce aux relations d'un de ses anciens compagnons d'armes longtemps en mission à Vienne du temps de l'empire; il résulta de cette investigation, faite d'ailleurs avec autant de prudence que d'adresse, afin de ne rien ébruiter, il résulta que le maréchal pouvait écouter sérieusement les ouvertures qu'on lui faisait. Dès lors, cette proposition jeta le père de Rose et de Blanche dans une cruelle perplexité; car, pour tenter une entreprise aussi hardie, aussi dangereuse, il lui fallait encore abandonner ses filles; si, au contraire, effrayé de cette séparation, il renonçait à tenter de sauver le roi de Rome, dont la douloureuse agonie était réelle et connue de tous, le maréchal se regardait comme parjure à la promesse faite à l'empereur.

Pour mettre un terme à ces pénibles hésitations, plein de confiance dans l'inflexible droiture du caractère de son père, le maréchal alla lui demander conseil; malheureusement le vieil ouvrier républicain, blessé mortellement pendant l'attaque de la fabrique de M. Hardy, mais préoccupé, même durant ses derniers instants, des graves confidences de son fils, expira en lui disant: «Mon fils, tu as un grand devoir à remplir; sous peine de ne pas agir en homme d'honneur, sous peine de méconnaître ma dernière volonté, tu dois... sans hésiter...»

Mais, par une déplorable fatalité, les derniers mots, qui devaient compléter la pensée du vieil ouvrier, furent prononcés d'une voix éteinte, complètement inintelligible; il mourut donc, laissant le maréchal Simon dans une anxiété d'autant plus funeste, que l'un des deux seuls partis qu'il eût à prendre était formellement flétri par son père, dans le jugement duquel il avait la foi la plus absolue, la plus méritée.

En un mot, son esprit se torturait à deviner si son père avait eu la pensée de lui conseiller, au nom de l'honneur et du devoir, de ne pas quitter ses filles, et de renoncer à une entreprise trop hasardeuse; ou s'il avait, au contraire, voulu lui conseiller de ne pas hésiter à abandonner ses enfants pendant quelque temps, afin d'accomplir le serment fait à l'empereur, et d'essayer au moins d'arracher Napoléon II à une captivité mortelle. Cette perplexité, rendue plus cruelle par certaines circonstances que l'on dira plus tard; la profonde douleur causée au maréchal Simon par la fin tragique de son père, mort entre ses bras; le souvenir incessant et douloureux de sa femme, morte sur une terre d'exil; enfin le chagrin dont il était chaque jour affecté en voyant la tristesse croissante de Rose et de Blanche, avaient porté des coups douloureux au maréchal Simon; disons enfin que, malgré son intrépidité naturelle, si vaillamment éprouvée par vingt ans de guerre, les ravages du choléra, de cette maladie terrible dont sa femme avait été victime en Sibérie, causaient au maréchal une involontaire épouvante. Oui, cet homme de fer, qui dans tant de batailles avait froidement bravé la mort, sentait quelquefois faillir la fermeté habituelle de son caractère à la vue des scènes de désolation et de deuil que Paris offrait à chaque pas.

Cependant, lorsque Mlle de Cardoville avait réuni autour d'elle les membres de sa famille, afin de les prémunir contre les trames de leurs ennemis, l'affectueuse tendresse d'Adrienne pour Rose et pour Blanche parut exercer sur leur mystérieux chagrin une si heureuse influence, que le maréchal, oubliant un instant de bien funestes préoccupations, ne songea qu'à jouir de cet heureux changement, hélas, de trop courte durée!

Ces faits expliqués et rappelés au lecteur, nous continuerons ce récit.

XXXIX. Jocrisse.

Le maréchal Simon occupait, nous l'avons dit, une modeste maison dans la rue des Trois-Frères; deux heures de relevée venaient de sonner à la pendule de la chambre à coucher du maréchal, chambre meublée avec une simplicité toute militaire: dans la ruelle du lit, on voyait une panoplie composée des armes dont le maréchal s'était servi pendant ses campagnes; sur le secrétaire, placé en face du lit, était un petit buste de l'empereur en bronze, seul ornement de l'appartement.

Au dehors, la température était loin d'être tiède; le maréchal, pendant son long séjour dans l'Inde, était devenu très sensible au froid; un assez grand feu brûlait dans la cheminée.

Une porte dissimulée dans la tenture, et donnant sur le palier d'un escalier de service, s'ouvrit lentement; un homme parut; il portait un panier de bois à brûler et s'avança lentement auprès de la cheminée, devant laquelle il s'agenouilla, commençant de ranger symétriquement des bûches dans une caisse placée près du foyer; après quelques minutes occupées de la sorte, ce domestique, toujours agenouillé, s'approchant insensiblement d'une autre porte, placée à peu de distance de la cheminée, parut prêter l'oreille avec une profonde attention, comme s'il eût voulu tâcher d'entendre si l'on parlait dans la pièce voisine. Cet homme, employé comme domestique subalterne dans la maison, avait l'air le plus ridiculement stupide que l'on puisse imaginer; ses fonctions consistaient à porter le bois, à faire les commissions, etc., etc.; il servait, du reste, de jouet et de risée aux autres domestiques. Dans un moment de bonne humeur, Dagobert, qui remplissait à peu près les fonctions de majordome, avait baptisé cet imbécile du nom de _Jocrisse; _ce surnom lui était resté, surnom mérité, d'ailleurs, de tous points, par la maladresse, par la sottise de ce personnage, et par sa plate figure au nez grotesquement épaté, au menton fuyant, aux yeux bêtes et écarquillés; que l'on joigne à ce signalement une veste de serge rouge sur laquelle se découpait le triangle d'un tablier blanc, et l'on conviendra que ce niais était parfaitement digne de son sobriquet.

Néanmoins, au moment où Jocrisse prêtait une si curieuse attention à ce qui pouvait se dire dans la pièce voisine, une étincelle de vive intelligence vint animer ce regard ordinairement terne et stupide. Après avoir écouté un instant à la porte, Jocrisse revint auprès de la cheminée, toujours en se traînant sur ses genoux; puis, se relevant, il prit son panier à demi rempli de bois, s'approcha de nouveau de la porte à travers laquelle il venait d'écouter et frappa discrètement. Personne ne lui répondit.

Il frappa une seconde fois, et plus fort. Même silence.

Alors, il dit d'une voix enrouée, aigre, glapissante et grotesque au possible:

-- Mesdemoiselles, avez-vous besoin de bois, s'il vous plaît, dans la cheminée?

Ne recevant aucune réponse, Jocrisse posa son panier à terre, ouvrit doucement la porte, entra dans la pièce voisine, après y avoir jeté un coup d'oeil rapide, et en ressortit au bout de quelques secondes, en regardant de côté et d'autres avec anxiété, comme un homme qui viendrait d'accomplir quelque chose d'important et de mystérieux. Reprenant alors son panier, il se disposait à sortir de la chambre du maréchal Simon, lorsque la porte de l'escalier dérobé s'ouvrit de nouveau lentement et avec précaution. Dagobert parut.

Le soldat, évidemment surpris de la présence de Jocrisse, fronça les sourcils et s'écria brusquement:

-- Que fais-tu là? À cette soudaine interpellation, accompagnée d'un grognement hargneux dû à la mauvaise humeur de Rabat-Joie, qui s'avançait sur les talons de son maître, Jocrisse poussa un cri de frayeur réelle ou feinte; ce dernier cas échéant, afin de donner sans doute plus de vraisemblance à son émoi; le niais supposé laissa tomber sur le plancher son panier à demi rempli de bois, comme si l'étonnement et la peur le lui eussent arraché des mains.

-- Que fais-tu là... imbécile? reprit Dagobert, dont la physionomie était alors profondément triste, et qui paraissait peu disposé à rire de la poltronnerie de Jocrisse.

-- Ah! monsieur Dagobert... quelle peur!... Mon Dieu!... quel dommage que je n'aie pas eu entre les bras une pile d'assiettes pour prouver que ça n'aurait pas été de ma faute si je les avais cassées!...

-- Je te demande ce que tu fais là... reprit Dagobert.

-- Vous voyez bien, monsieur Dagobert, répondit Jocrisse en montrant son panier, je venais d'apporter du bois dans la chambre de M. le duc, pour le brûler, s'il avait froid... parce qu'il le fait.

-- C'est bon, ramasse ton panier et file...

-- Ah! monsieur Dagobert, j'en ai encore les jambes toutes bistournées... Quelle peur!... quelle peur!... quelle peur!

-- T'en iras-tu, brute que tu es! reprit le vétéran. Et prenant Jocrisse par le bras, il le poussa vers la porte, tandis que Rabat-Joie, couchant ses oreilles pointues et se hérissant comme un porc-épic, paraissait disposé à accélérer la retraite de Jocrisse.

-- On y va, monsieur Dagobert, on y va, répondit le niais en ramassant son panier à la hâte, dites seulement à Rabat-Joie de...

-- Va-t'en donc au diable, imbécile bavard! s'écria Dagobert en mettant Jocrisse dehors.

Alors Dagobert poussa le verrou de la porte de l'escalier dérobé, alla vers celle qui communiquait à l'appartement des deux soeurs, et donna un tour de clef à sa serrure. Ceci fait, le soldat, s'approchant rapidement de l'alcôve, passa dans la ruelle, décrocha de la panoplie une paire de pistolets de guerre, désarmés, mais chargés, ôta soigneusement les capsules des batteries, et, ne pouvant retenir un profond soupir, il remit ces armes à la place qu'elles occupaient; il allait quitter la ruelle, lorsque, par réflexion sans doute, il prit encore dans la panoplie un kanjiar indien, à lame très aiguë, le tira de son fourreau de vermeil et cassa la pointe de cette arme meurtrière en l'introduisant sous une des roulettes qui supportaient le lit.

Dagobert alla ensuite rouvrir les deux portes et revint lentement auprès de la cheminée, sur le marbre de laquelle il s'accouda d'un air sombre, pensif; Rabat-Joie, accroupi devant le foyer, suivait d'un oeil attentif les moindres mouvements de son maître; le digne chien fit même preuve d'une rare et prévenante intelligence: le soldat, ayant tiré son mouchoir de sa poche, avait laissé tomber sans s'en apercevoir un papier renfermant un petit rouleau de tabac à chiquer; Rabat-Joie, qui rapportait comme un _retriver _de la race Rutland, prit le papier entre ses dents et, se dressant sur ses pattes de derrière, le présenta respectueusement à Dagobert. Mais celui-ci reçut machinalement le papier et parut indifférent à la dextérité de son chien. La physionomie de l'ancien grenadier à cheval révélait autant de tristesse que d'anxiété. Après être resté quelques instants debout devant la cheminée, le regard fixe, méditatif, il commença de se promener dans la chambre de long en large avec agitation, une de ses mains passée entre les revers de sa longue redingote bleue boutonnée jusqu'au col, l'autre enfoncée dans une de ses poches de derrière. De temps à autre, Dagobert s'arrêtait brusquement, et, répondant tout haut à ses pensées intérieures, laissant çà et là échapper quelque exclamation de doute ou d'inquiétude, puis, se tournant vers le trophée d'armes, il secouait tristement la tête en murmurant:

-- C'est égal... cette crainte est folle... mais _il _est si extraordinaire depuis deux jours... Enfin... c'est plus prudent...

Et se remettant à marcher, Dagobert disait, après un nouveau et long silence:

-- Oui, il faudra qu'il me dise... il m'inquiète trop... Et ces pauvres petites!... Ah! c'est à fendre le coeur.

Et Dagobert passait vivement sa moustache entre son pouce et son index, mouvement presque convulsif, symptôme évident chez lui d'une vive agitation.

Quelques minutes après le soldat reprit, répondant toujours à ses pensées intérieures:

-- Qu'est-ce que ça peut être?... Ce ne sont pas ces lettres... c'est trop infâme... il les méprise... et pourtant... mais non, non... il est au-dessus de cela.

Et Dagobert recommençait sa promenade d'un pas précipité. Soudain Rabat-Joie dressa les oreilles, tourna la tête du côté de la porte de l'escalier et grogna sourdement. Quelques instants après on frappait à la porte.

-- Qui est là? dit Dagobert. On ne répondit pas, mais on frappa de nouveau.

Impatienté, le soldat alla rapidement ouvrir: il vit la figure stupide de Jocrisse.

-- Pourquoi ne réponds-tu pas, quand je demande qui frappe? fit le soldat irrité.

-- Monsieur Dagobert, comme vous m'aviez renvoyé tout à l'heure, je ne me nommais pas de peur de vous fâcher en vous disant que c'était encore moi.

-- Que veux-tu? parle donc. Mais avance donc... animal! s'écria Dagobert, exaspéré en attirant dans la chambre Jocrisse, qui restait sur le seuil.

-- Monsieur Dagobert, voilà... m'y voilà tout de suite... ne vous fâchez pas; je vas vous dire... c'est un jeune homme...

-- Après?...

-- Il dit qu'il veut vous parler tout de suite, monsieur Dagobert.

-- Son nom?

-- Son nom? monsieur Dagobert... reprit Jocrisse en se dandinant et en ricanant d'un air niais.

-- Oui, son nom, imbécile; parle donc!

-- Ah! par exemple... monsieur Dagobert, c'est pour de rire, que vous me le demandez, son nom?

-- Mais, misérable, tu as donc juré de me mettre hors de moi, s'écria le soldat en saisissant Jocrisse au collet; le nom de ce jeune homme?

-- Monsieur Dagobert, ne vous fâchez pas, écoutez-moi donc; ce n'est pas la peine de vous dire le nom de ce jeune homme, puisque vous le savez.

-- Oh! la triple brute! dit Dagobert en serrant les poings.

-- Mais, oui, vous le savez, monsieur Dagobert, puisque ce jeune homme, c'est votre fils... il est en bas qui veut vous parler tout de suite.

La stupidité de Jocrisse était si parfaitement jouée, que Dagobert en fut dupe; plus apitoyé que courroucé d'une imbécillité pareille, il regarda le domestique fixement; puis, haussant les épaules, il se dirigea vers l'escalier en lui disant:

-- Suis-moi... Jocrisse obéit; mais avant de fermer la porte, il fouilla dans sa poche, en tira mystérieusement une lettre et la jeta derrière lui, sans détourner la tête, disant, au contraire, à Dagobert, sans doute pour occuper son attention:

-- Votre fils est dans la cour, monsieur Dagobert... Il n'a pas voulu monter; c'est pour cela qu'il est resté en bas... Ce disant, Jocrisse ferma la porte, croyant la lettre bien en évidence sur le plancher de la chambre du maréchal Simon. Mais Jocrisse comptait sans Rabat-Joie.

Soit qu'il regardât comme plus prudent de former l'arrière-garde, soit respectueuse déférence pour un bipède, le digne chien n'était sorti de la chambre que le dernier, et comme il rapportait merveilleusement bien (ainsi qu'il venait de le prouver), voyant tomber la lettre jetée par Jocrisse, il la prit délicatement entre ses dents et sortit de la chambre sur les talons du domestique sans que celui-ci s'aperçût de cette nouvelle preuve de l'intelligence du savoir-faire de Rabat-Joie.

XL. Les anonymes.

Nous dirons tout à l'heure ce qu'il advint de la lettre que Rabat- Joie tenait entre ses dents, et pourquoi il quitta son maître lorsque celui-ci courut au-devant d'Agricol.

Dagobert n'avait pas vu son fils depuis plusieurs jours; l'embrassant d'abord cordialement, il le conduisit ensuite dans une des deux pièces du rez-de-chaussée qui composaient son appartement.

-- Et ta femme, comment va-t-elle! dit le soldat à son fils.

-- Elle va bien, mon père, je te remercie.

S'apercevant alors de l'altération des traits d'Agricol, Dagobert reprit:

-- Tu as l'air chagrin! T'est-il arrivé quelque chose depuis que je ne t'ai vu!

-- Mon père... tout est fini... il est perdu pour nous, dit le forgeron avec un accent désespéré.

-- De qui parles-tu!

-- De M. Hardy.

-- Lui!... mais, il y a trois jours, tu devais, m'as-tu dit, aller le voir!...

-- Oui, mon père, je l'ai vu; mon digne frère Gabriel aussi l'a vu... et lui a parlé, comme il parle... avec la voix du coeur; aussi l'avait-il si bravement ranimé, encouragé, que M. Hardy s'était décidé à revenir auprès de nous; alors, moi, fou de bonheur, je cours apprendre cette bonne nouvelle à quelques camarades qui m'attendaient pour savoir le résultat de notre entrevue; j'accours avec eux pour le remercier. Nous étions à cent pas de la porte de la maison des robes noires...

-- Les robes noires! dit Dagobert d'un air sombre. Alors... quelque malheur doit arriver... je les connais...

-- Tu ne te trompes pas, mon père, répondit Agricol avec un soupir; j'accourais donc avec mes camarades, lorsque je vois de loin arriver une voiture; je ne sais quel pressentiment me dit que c'était M. Hardy qu'on emmenait.

-- De force! dit vivement Dagobert.

-- Non, répondit amèrement Agricol, non; ces prêtres sont trop adroits pour ça... ils savent toujours vous rendre complices du mal qu'ils vous font; ne sais-je pas comment ils s'y sont pris avec ma bonne mère!

-- Oui... digne femme... encore une pauvre créature qu'ils ont enlacée dans leur toile... Mais cette voiture dont tu parles!

-- En la voyant sortir de la maison des robes noires, reprit Agricol, mon coeur se serre et, par un mouvement plus fort que moi, je me jette à la tête des chevaux, en appelant à l'aide; mais le postillon me renverse d'un coup de fouet qui m'étourdit, je tombe... Quand je revins à moi, la voiture était loin.

-- Tu n'as pas été blessé? s'écria vivement Dagobert en examinant son fils.

-- Non, mon père... une égratignure.

-- Qu'as-tu fait alors, mon garçon?

-- J'ai couru chez le bon ange, chez Mlle de Cardoville; je lui ai tout conté. «Il faut, m'a-t-elle dit, suivre à l'instant la trace de M. Hardy. Vous allez prendre une voiture à moi, des chevaux de poste; M. Dupont vous accompagnera, vous suivrez M. Hardy de relais en relais, et si vous parvenez à le revoir, peut-être votre présence, vos prières vaincront la funeste influence que ces prêtres ont su prendre sur lui.

-- C'était ce qu'il y avait de mieux à faire; cette digne demoiselle avait raison.

-- Une heure après, nous étions sur la voie de M. Hardy; car nous avions su par les postillons de retour qu'il tenait la route d'Orléans; nous le suivons jusqu'à Étampes; là on nous dit qu'il avait pris la traverse pour gagner une maison isolée dans une vallée, à quatre lieues de toute grande route; que cette maison, appelée le Val-de-Saint-Hérem, appartient à des prêtres; mais que la nuit est si noire, les chemins si mauvais, que nous ferions mieux de coucher à l'auberge et de repartir de grand matin; nous suivons ce conseil. Au point du jour, nous montons en voiture; un quart d'heure après, nous quittons la grande route pour une traverse montueuse et déserte; ce n'était partout que des rocs de grès avec quelques bouleaux. À mesure que nous avancions, le site devenait de plus en plus sauvage; on se serait cru à cent lieues de Paris. Enfin nous nous arrêtons devant une grande et vieille maison noirâtre, à peine percée de quelques petites fenêtres, et bâtie au pied d'une haute montagne toute couverte de ces roches de grès. De ma vie je n'ai rien vu de plus désert, de plus triste. Nous descendons de voiture, je sonne à une porte; un homme vient m'ouvrir. «L'abbé d'Aigrigny est arrivé ici, cette nuit, avec un monsieur, dis-je à cet homme avec un air d'intelligence; prévenez tout de suite ce monsieur que je viens pour quelque chose de très important, et qu'il faut que je le voie à l'instant.» Cet homme, me croyant d'accord avec l'abbé, nous fait entrer; au bout d'un instant, l'abbé d'Aigrigny ouvre la porte, me voit, recule et disparaît; mais, cinq minutes après, j'étais en présence de M. Hardy.

-- Eh bien? dit Dagobert avec intérêt. Agricol secoua tristement la tête et reprit:

-- Rien qu'à la physionomie de M. Hardy, j'ai vu que tout était fini. M. Hardy, s'adressant à moi d'une voix douce, mais ferme, me dit: «Je conçois, j'excuse même le motif qui vous amène ici; mais je suis décidé à vivre désormais dans la retraite et dans la prière; je prends cette résolution librement, volontairement, parce que je songe au salut de mon âme; du reste, dites à vos camarades que mes dispositions sont telles qu'ils conserveront de moi un bon souvenir.» Et comme j'allais parler, M. Hardy m'a interrompu en me disant: «C'est inutile, mon ami, ma détermination est inébranlable; ne m'écrivez pas, vos lettres resteraient sans réponse... La prière m'absorbera désormais tout entier... Adieu; excusez-moi si je vous quitte, mais le voyage m'a fatigué.» Il disait vrai, car il était pâle comme un spectre, il avait même, ce me semble, quelque chose d'égaré dans les yeux et, depuis la veille, il était à peine reconnaissable, sa main, qu'il m'a donnée en nous quittant, était sèche et brûlante. L'abbé d'Aigrigny est rentré. «Mon père, lui a dit M. Hardy, voulez-vous avoir la bonté de reconduire M. Agricol Baudoin?» En disant ces mots, il m'a fait de la main un signe d'adieu, et il est rentré dans la chambre voisine. Tout était fini, il était à jamais perdu pour nous.

-- Oui, dit Dagobert, ces robes noires l'ont ensorcelé comme tant d'autres.

-- Alors, reprit Agricol, désespéré, je suis revenu ici avec M. Dupont. Voilà donc que les prêtres sont parvenus à faire de M. Hardy... de cet homme généreux, qui faisait vivre près de trois cents ouvriers laborieux dans l'ordre et dans le bonheur, développant leur intelligence, améliorant leur coeur, se faisant enfin bénir par ce petit peuple, dont il était la providence... Au lieu de cela, M. Hardy est maintenant à jamais voué à une vie contemplative, sinistre et stérile.

-- Oh! les robes noires... dit Dagobert en frissonnant sans pouvoir cacher un effroi indéfinissable, plus je vais... plus j'en ai peur... Tu as vu ce que ces gens-là ont fait de ta pauvre mère... tu vois ce qu'ils viennent de faire de M. Hardy; tu sais leurs complots contre mes deux pauvres orphelines, contre cette généreuse demoiselle... Oh! ces gens-là sont bien puissants... J'aimerais mieux affronter un carré de grenadiers russes qu'une douzaine de ces soutanes. Mais ne parlons plus de ça, j'ai bien d'autres sujets de chagrin et de crainte.

Puis, voyant l'air surpris d'Agricol, le soldat, ne pouvant contenir son émotion, se jeta dans les bras de son fils en s'écriant d'une voix oppressée:

-- Je n'y tiens plus, mon coeur déborde; il faut que je parle... et à qui me confier, sinon à toi?...

-- Mon père... vous m'effrayez! dit Agricol, que se passe-t-il donc?

-- Tiens, vois-tu... sans toi et ces deux pauvres petites, je me serais vingt fois brûlé la cervelle... plutôt que de voir ce que je vois... et surtout de craindre ce que je crains.

-- Que crains-tu donc... mon père?

-- Depuis quelques jours, je ne sais pas ce qu'a le maréchal, mais il m'épouvante.

-- Cependant, ses derniers entretiens avec Mlle de Cardoville...

-- Oui... il y avait un peu de mieux... Par ses bonnes paroles, cette généreuse demoiselle avait répandu comme un baume sur ses blessures; la présence du jeune Indien l'avait aussi distrait... il ne paraissait presque plus soucieux, et ses pauvres petites filles s'en étaient ressenties... Mais depuis quelques jours... je ne sais quel démon s'est de nouveau déchaîné contre la famille... c'est à en perdre la tête. Je suis sûr d'abord que les lettres anonymes, qui avaient cessé, ont recommencé[32].

-- Quelles lettres, mon père?

-- Les lettres anonymes...

-- Et ces lettres... à quel propos?

-- Tu sais la haine que le maréchal avait déjà contre ce renégat d'abbé d'Aigrigny; quand il a su que ce traître était ici et qu'il avait poursuivi les deux orphelines, comme il avait poursuivi leur mère... jusqu'à la mort... mais qu'il s'était fait prêtre, j'ai cru que le maréchal allait devenir fou d'indignation et de fureur... Il voulait aller trouver le renégat... d'un mot je l'ai calmé. «Il est prêtre, lui ai-je dit; vous aurez beau faire, l'injurier, le crosser, il ne se battra pas; il a commencé par servir contre son pays, il finit par être un mauvais prêtre; c'est tout simple; ça ne vaut pas la peine de cracher dessus. -- Mais il faut bien pourtant que je le punisse du mal qu'il a fait à mes enfants; et que je venge la mort de ma femme! s'écriait le maréchal exaspéré. -- Vous savez bien qu'on dit qu'il n'y a que les tribunaux qui peuvent vous venger, lui ai-je dit. Mlle de Cardoville a déposé une plainte contre le renégat pour avoir voulu séquestrer vos enfants dans un couvent... il faut ronger son frein... attendre...»

-- Oui, dit tristement Agricol; et malheureusement les preuves manquent contre l'abbé d'Aigrigny... L'autre jour, lorsque j'ai été interrogé par l'avocat de Mlle de Cardoville sur notre escalade du couvent, il m'a dit que l'on rencontrait des obstacles à chaque instant, faute de preuves matérielles, et que ces prêtres avaient si bien pris leurs mesures, que la plainte n'aboutirait peut-être pas.

-- C'est ce que croit aussi le maréchal... mon enfant, et son irritation contre une telle injustice augmente encore.

-- Il devrait mépriser ces misérables.

-- Et les lettres anonymes?

-- Comment cela, mon père?

-- Apprends donc tout: brave et loyal comme l'est le maréchal, son premier mouvement d'indignation passé, il a reconnu qu'insulter le renégat depuis que ce lâche s'était déguisé en prêtre, ce serait comme s'il insultait une femme ou un vieillard; il a donc méprisé, oublié autant de fois qu'il l'a pu; mais alors, presque chaque jour, par la poste sont venues des lettres anonymes et dans ces lettres on tâchait, par tous les moyens possibles, de réveiller, d'exciter la colère du maréchal contre le renégat, en rappelant tout le mal que l'abbé d'Aigrigny lui avait fait, à lui ou aux siens. Enfin on reprochait au maréchal d'être assez lâche pour ne pas tirer vengeance de ce prêtre, le persécuteur de sa femme et de ses enfants, qui chaque jour, se raillait insolemment de lui.

-- Et ces lettres... de qui les soupçonnes-tu, mon père?

-- Je n'en sais rien... c'est à en devenir fou... Elles viennent sans doute des ennemis du maréchal, et il n'a d'ennemis que les robes noires.

-- Mais, mon père, ces lettres excitant la colère du maréchal contre l'abbé d'Aigrigny, elles ne peuvent être écrites par ces prêtres.

-- C'est ce que je me suis dit...

-- Mais quel peut donc être le but de ces anonymes?

-- Le but! mais il n'est que trop clair! s'écria Dagobert. Le maréchal est vif, ardent, il a mille fois raison de vouloir se venger du renégat; mais il ne veut pas se faire justice lui-même, et l'autre justice lui manque... alors il prend sur lui, il tâche d'oublier, il oublie. Mais voilà que, chaque jour, des lettres insolemment provocantes viennent ranimer, exaspérer cette haine si légitime, par des moqueries, par des injures... Mille tonnerres!... je n'ai pas la tête plus faible qu'un autre, mais à ce jeu-là je deviendrais fou...

-- Ah! mon père, cette combinaison serait horrible et digne de l'enfer!

-- Et ce n'est pas tout.

-- Que dites-vous?

-- Le maréchal a encore reçu d'autres lettres; mais celles-là... il ne me les a pas montrées; seulement, lorsqu'il a lu la première, il est resté comme atterré sous le coup, et il a dit à voix basse: «Ils ne respectent même pas cela... Oh!... c'est trop... c'est trop», et, cachant son visage entre ses mains... il a pleuré.

-- Lui... le maréchal, pleurer! s'écria le forgeron, ne pouvant croire ce qu'il entendait.

-- Oui, reprit Dagobert, lui... il a pleuré... comme un enfant.

-- Et que pouvaient contenir ces lettres, mon père?

-- Je n'ai pas osé le lui demander... tant il a paru malheureux et accablé.

-- Mais, ainsi harcelé, tourmenté sans cesse, le maréchal doit mener une vie atroce...

-- Et ses pauvres petites filles donc! qu'il voit de plus en plus tristes, abattues, sans qu'il soit possible de deviner la cause de leurs chagrins! et la mort de son père!... qu'il a vu expirer dans ses bras! Tu croirais que c'est assez comme ça, n'est-ce pas? Eh bien, non... j'en suis sûr... le maréchal éprouve quelque chose de plus pénible encore: depuis quelque temps il n'est plus reconnaissable; maintenant, pour un rien, il s'irrite, il s'emporte, il entre dans des accès de colère tels... que... Après un moment d'hésitation, le soldat reprit: Après tout, je puis bien te dire ceci à toi... mon pauvre enfant; eh bien, tout à l'heure je suis monté chez le maréchal... et j'ai ôté les capsules de ses pistolets...

-- Ah!... mon père... s'écria Agricol, tu craindrais!...

-- Dans l'état d'exaspération où je l'ai vu hier, il faut tout craindre.

-- Que s'est-il donc passé?

-- Depuis quelque temps, il a souvent de longs entretiens secrets avec un monsieur qui a l'air d'un ancien militaire, d'un brave et digne homme; j'ai remarqué que l'agitation, que la tristesse du maréchal, redoublent toujours après ces visites; deux ou trois fois je lui ai parlé là-dessus; j'ai vu à son air que cela lui déplaisait, je n'ai pas insisté. Hier, ce monsieur est revenu le soir; il est resté ici jusqu'à près de onze heures, et sa femme est venue le chercher et l'attendre dans un fiacre; après son départ, je suis monté pour voir si le maréchal avait besoin de quelque chose; il était très pâle, mais calme; il m'a remercié; je suis redescendu. Tu sais que ma chambre, qui est à côté, se trouve juste au-dessous de la sienne; une fois chez moi, j'entends d'abord le maréchal aller et venir, comme s'il avait marché avec agitation; mais bientôt il me semble qu'il pousse et renverse des meubles avec fracas. Effrayé, je monte; il me demande d'un air irrité ce que je veux, et m'ordonne de sortir. Alors, le voyant dans cet état, je reste; il s'emporte, je reste toujours; mais, apercevant une chaise et une table renversées, je les lui montre d'un air si triste, qu'il me comprend; et comme il est aussi bon que ce qu'il y a de meilleur au monde, il me prend la main, et me dit: «Pardon de t'inquiéter ainsi, mon bon Dagobert; mais tout à l'heure, j'ai eu un moment d'emportement absurde; je n'avais pas la tête à moi; je crois que je me serais jeté par la fenêtre, si elle eût été ouverte. Pourvu que mes pauvres chères petites ne m'aient pas entendu...» ajouta-t-il en allant sur la pointe du pied ouvrir la porte de la pièce qui communique à la chambre à coucher de ses filles. Après avoir écouté un instant à cette porte avec angoisse, n'entendant rien, il est revenu près de moi: «Heureusement, elles dorment,» m'a-t-il dit. Alors je lui ai demandé ce qui causait son agitation, s'il avait reçu, malgré mes précautions, quelque nouvelle lettre anonyme. «Non... m'a-t-il répondu d'un air sombre; mais laisse-moi, mon ami, je me sens mieux; cela m'a fait du bien de te voir; bonsoir, mon vieux camarade; descends chez toi, va te reposer.» Moi, je me garde bien de m'en aller; je fais semblant de descendre et je remonte m'asseoir sur la dernière marche de l'escalier, l'oreille au guet; sans doute, pour se calmer tout à fait, le maréchal a été embrasser ses filles, car j'ai entendu ouvrir et refermer la porte qui conduit chez elles. Puis, il est revenu, s'est encore promené longtemps dans sa chambre, mais d'un pas plus calme; enfin, je l'ai entendu se jeter sur son lit, et je ne suis redescendu chez moi qu'au jour... Heureusement le reste de sa nuit m'a paru tranquille.

-- Mais que peut-il avoir, mon père?

-- Je ne sais... Lorsque je suis monté, j'ai été frappé de l'altération de sa figure, de l'éclat de ses yeux... il aurait eu le délire ou une fièvre chaude, qu'il n'eût pas été autrement... aussi, lui entendant dire que si la fenêtre avait été ouverte, il s'y serait jeté, j'ai cru prudent d'ôter les capsules de ses pistolets.

-- Je n'en reviens pas! dit Agricol. Le maréchal... un homme si ferme, si intrépide, si calme... avoir de ces emportements!...

-- Je te dis qu'il se passe en lui quelque chose d'extraordinaire: depuis deux jours il n'a pas une seule fois vu ses enfants, ce qui pour lui est toujours mauvais signe, sans compter que les pauvres petites sont désolées, car alors ces deux anges se figurent avoir donné à leur père quelque sujet de mécontentement, et alors leur tristesse redouble... Elles... le mécontenter... si tu savais leur vie... chères enfants... une promenade à pied ou en voiture avec moi et leur gouvernante, car je ne les laisse jamais aller seules, et puis elles rentrent et se mettent à étudier, à lire ou à broder; toujours ensemble... et puis elles se couchent; leur gouvernante, qui est, je crois, une digne femme, m'a dit que quelquefois la nuit elles les avait vues pleurer en dormant. Pauvres enfants! jusqu'ici elles n'ont guère connu le bonheur, dit le soldat avec un soupir.

À ce moment, entendant marcher précipitamment dans la cour, Dagobert leva les yeux et vit le maréchal Simon, la figure pâle, l'air égaré, tenant de ses deux mains une lettre qu'il semblait lire avec une anxiété dévorante.

XLI. La ville d'or.

Pendant que le maréchal Simon traversait le jardin d'un air si agité en lisant la lettre anonyme qu'il avait reçue par l'étrange intermédiaire de Rabat-Joie, Rose et Blanche se trouvaient seules dans le salon qu'elles occupaient habituellement et dans lequel, pendant leur absence, Jocrisse était entré un instant. Les pauvres enfants semblaient vouées à des deuils successifs: au moment où le deuil de leur mère touchait à sa fin, la mort tragique de leur grand-père les avait de nouveau enveloppées de crêpes lugubres. Toutes deux étaient complètement vêtues de noir et assises sur un canapé auprès de leur table à ouvrage.

Le chagrin produit souvent l'effet des années: il vieillit. Aussi en peu de mois Rose et Blanche étaient devenues tout à fait jeunes filles. À la grâce enfantine de leurs ravissants visages, autrefois si ronds et si roses, et alors pâles et amaigris, avait succédé une expression de tristesse grave et touchante; leurs grands yeux d'un azur limpide et doux, mais toujours rêveurs, n'étaient plus jamais baignés de ces joyeuses larmes qu'un bon rire frais et ingénu suspendait à leurs cils soyeux, alors que le sang-froid comique de Dagobert ou quelque muette facétie du vieux Rabat-Joie venait égayer leur pénible et long pèlerinage. En un mot, ces charmantes figures, que la palette fleurie de Greuze aurait seule pu rendre dans toute leur fraîcheur veloutée, étaient dignes alors d'inspirer le pinceau si mélancoliquement idéal du peintre immortel de _Mignon _regrettant le ciel, et de _Marguerite _songeant à Faust[33].

Rose, appuyée au dossier du canapé, avait la tête un peu inclinée sur sa poitrine où se croisait un fichu de crêpe noir; la lumière, venant d'une fenêtre qui lui faisait face, brillait doucement sur son front pur et blanc, couronné de deux épais bandeaux de cheveux châtains; son regard était fixe, et l'arc délié de ses sourcils légèrement contractés annonçait une préoccupation pénible; ses deux petites mains blanches, aussi amaigries, étaient retombées sur ses genoux, tenant encore la tapisserie dont elle s'occupait.

Blanche, tournée de profil, la tête un peu penchée vers sa soeur avec une expression de tendre et inquiète sollicitude, la regardait, ayant encore machinalement son aiguille passée dans son canevas, comme si elle eût travaillé.

-- Ma soeur, dit Blanche d'une voix douce au bout de quelques instants pendant lesquels on aurait pu voir, pour ainsi dire, les larmes lui monter aux yeux, ma soeur... à quoi songes-tu donc? Tu as l'air bien triste.

-- Je pense... à la ville d'or de nos rêves, dit Rose d'une voix lente, basse, après un moment de silence.

Blanche comprit l'amertume de ces paroles; sans dire un seul mot, elle se jeta au cou de sa soeur en laissant couler ses larmes.

Pauvres jeunes filles... la ville d'or de leurs rêves... c'était Paris... et leur père... Paris, la merveilleuse cité de joies et de fêtes au-dessus desquelles, souriante, radieuse, apparaissait aux orphelines la figure paternelle.

Mais, hélas! la belle ville d'or s'est changée pour elles en ville de larmes, de mort et de deuil; le terrible fléau qui a frappé leur mère entre leurs bras au fond de la Sibérie semble les avoir suivies comme un nuage sinistre et sombre qui, planant toujours sur elles, leur a caché sans cesse le doux bleu du ciel et le réjouissant éclat du soleil.

La ville d'or de leurs rêves! c'était encore la ville où peut-être un jour leur père leur aurait dit, en leur présentant deux prétendants bons et charmants comme elles: «Ils vous aiment... leur âme est digne de la vôtre: faites que chacune de vous ait un frère... et moi deux fils.» Alors quel trouble chaste et enchanteur pour les orphelines, dont le coeur pur comme le cristal n'avait jamais réfléchi que la céleste image de Gabriel, archange envoyé du ciel par leur mère pour les protéger.

L'on comprendra donc l'émotion pénible de Blanche lorsqu'elle entendit sa soeur dire avec une tristesse amère ces mots, qui résumaient leur position commune:

-- Je pense... à la ville d'or de nos rêves...

-- Qui sait? reprit Blanche en essuyant les larmes de sa soeur, peut-être le bonheur nous viendra-t-il plus tard.

-- Hélas! puisque, malgré la présence de notre père, nous ne sommes pas heureuses... le serons-nous jamais?

-- Oui... quand nous serons réunies à notre mère, dit Blanche en levant les yeux vers le ciel.

-- Alors, ma soeur... c'est peut-être un avertissement que ce rêve... ce rêve que nous avons eu comme autrefois... en Allemagne.

-- La différence... c'est qu'alors l'ange Gabriel descendait du ciel pour venir vers nous, et que cette fois il nous emmenait de cette terre pour nous conduire là-haut... à notre mère.

-- Ce rêve s'accomplira peut-être comme l'autre, ma soeur... Nous avions rêvé que l'ange Gabriel nous protégerait... et il nous a sauvées pendant le naufrage...

-- Cette fois... nous avons rêvé qu'il nous conduirait au ciel... pourquoi cela n'arriverait-il pas aussi?

-- Mais pour cela... ma soeur... il faudra donc qu'il meure aussi, notre Gabriel qui nous a sauvées pendant la tempête?... Alors, non, non, cela n'arrivera pas; prions que pour lui cela n'arrive pas.

-- Non, cela n'arrivera pas; vois-tu, c'est seulement le bon ange de Gabriel qui lui ressemble, que nous avons vu en rêve.

-- Ma soeur, ce rêve... comme il est singulier! Cette fois encore, ainsi qu'en Allemagne, nous avons eu le même songe... et trois fois le même songe.

-- C'est vrai. L'ange Gabriel s'est penché vers nous en nous regardant d'un air doux et triste, en nous disant: «Venez, mes enfants... venez, mes soeurs, votre mère vous attend... Pauvres enfants venues de si loin, a-t-il ajouté de sa voix pleine de tendresse, vous aurez traversé cette terre, innocentes et douces comme deux colombes, pour aller vous reposer à jamais dans le nid maternel...»

-- Oui... ce sont bien les paroles de l'archange, dit l'autre orpheline d'un air pensif; nous n'avons fait de mal à personne, nous avons aimé ceux qui nous ont aimées... pourquoi craindre de mourir?

-- Aussi, ma soeur, nous avons plutôt souri que pleuré, lorsque, nous prenant par la main, il a déployé ses belles ailes blanches et nous a emmenées avec lui dans le bleu du ciel...

-- Au ciel, où notre bonne mère nous tendait les bras... la figure toute baignée de larmes.

-- Oh! vois-tu, ma soeur, on n'a pas des rêves comme cela pour rien... Et puis, ajouta-t-elle en regardant Rose avec un sourire navrant et d'un air d'intelligence, cela ferait peut-être cesser un grand chagrin dont nous sommes cause... tu sais...

-- Hélas! mon Dieu! ce n'est pas notre faute: nous l'aimions tant... Mais nous sommes devant lui si craintives, si tristes, qu'il croit peut-être que nous ne l'aimons pas...

En disant ces mots, Rose, voulant essuyer ses larmes, prit son mouchoir dans son panier à ouvrage; un papier plié en forme de lettre en tomba.

À cette vue, les deux soeurs tressaillirent, se serrèrent l'une contre l'autre, et Rose dit à Blanche d'une voix tremblante:

-- Encore une de ces lettres!... Oh!... j'ai peur... Elle est comme les autres... bien sûr...

-- Il faut vite la ramasser... qu'on ne la voie pas; tu sais bien, dit Blanche en se baissant et prenant le papier avec précipitation; sans cela ces personnes qui s'intéressent tant à nous courraient peut-être de grands dangers.

-- Mais comment cette lettre se trouve-t-elle là?

-- Comment les autres se sont-elles trouvées toujours sous notre main en l'absence de notre gouvernante?

-- C'est vrai... à quoi bon chercher l'explication de ce mystère? nous ne la trouverions pas... Voyons la lettre, peut-être sera-t- elle pour nous meilleure que les autres.

Et les soeurs lurent ce qui suit:

«Continuez à adorer votre père, chères enfants, car il est bien malheureux, et c'est vous qui, involontairement, causez tous ses chagrins; vous ne saurez jamais les terribles sacrifices que votre présence lui impose; mais, hélas! il est victime de son devoir paternel; ses peines sont plus cruelles que jamais; épargnez-lui surtout des démonstrations de tendresse qui lui causent encore plus de chagrin que de bonheur; chacune de vos caresses est un coup de poignard pour lui, car il voit en vous la cause innocente de ses douleurs.

«Chères enfants, il ne faut cependant pas désespérer, si vous avez assez d'empire sur vous pour ne pas le mettre à la douloureuse épreuve d'une tendresse trop expansive; soyez réservées quoique affectueuses, et vous allégerez ainsi de beaucoup ses peines. Gardez toujours le secret, même pour le brave et bon Dagobert, qui vous aime tant; sans cela, lui, vous, votre père et l'ami inconnu qui vous écrit, courriez de grands dangers, puisque vous avez des ennemis terribles.

«Courage et espoir, car on désire rendre bientôt pure de tout chagrin la tendresse de votre père pour vous, et alors quel beau jour!... Peut-être n'est-il pas loin...

«Brûlez ce billet comme les autres.»

Cette lettre était écrite avec tant d'adresse, qu'en supposant même que les orphelines l'eussent communiquée à leur père ou à Dagobert, ces lignes eussent été tout au plus considérées comme une indiscrétion étrange, fâcheuse, mais presque excusable, d'après la manière dont elle était conçue; rien, en un mot, n'était plus perfidement combiné, si l'on songe à la perplexité cruelle où se trouvait placé le maréchal Simon, luttant sans cesse entre le chagrin d'abandonner de nouveau ses filles et la honte de manquer à ce qu'il regardait comme un devoir sacré. La tendresse, la susceptibilité de coeur des deux orphelines, étant mises en éveil par ces avis diaboliques, les deux soeurs s'aperçurent bientôt qu'en effet leur présence était à la fois douce et cruelle à leur père; car, quelquefois, à leur aspect, il se sentait incapable de les abandonner, et alors, malgré lui, la pensée d'un devoir inaccompli attristait son visage. Aussi les pauvres enfants ne pouvaient manquer d'interpréter ces nuances dans le sens funeste des lettres anonymes qu'elles recevaient. Elles s'étaient persuadées que, par un mystérieux motif qu'elles ne pouvaient pénétrer, leur présence était souvent importune, pénible pour leur père. De là venait la tristesse croissante de Rose et de Blanche; de là, une sorte de crainte, de réserve, qui, malgré elles, comprimait l'expansion de leur tendresse filiale; embarras douloureux que le maréchal aussi abusé par ces apparences inexplicables pour lui, prenait à son tour pour de la tiédeur; alors son coeur se brisait, sa loyale figure trahissait une peine amère, et souvent, pour cacher ses larmes, il quittait brusquement ses enfants... Et les orphelines, atterrées, se disaient:

-- Nous sommes cause des chagrins de notre père; c'est notre présence qui le rend si malheureux.

Que l'on juge maintenant du ravage qu'une telle pensée, fixe, incessante, devait apporter dans ces deux jeunes coeurs aimants, timides et naïfs. Comment les orphelines se seraient-elles défiées de ces avertissements anonymes, qui parlaient avec vénération de tout ce qu'elles aimaient, et qui d'ailleurs semblaient chaque jour justifiés par la conduite de leur père envers elles? Déjà victimes de trames nombreuses, ayant entendu dire qu'elles étaient environnées d'ennemis, on conçoit que, fidèles aux recommandations de leur ami inconnu, elles n'avaient jamais fait confidence à Dagobert de ces écrits où le soldat était si justement apprécié.

Quant au but de cette manoeuvre, il était fort simple: en harcelant ainsi le maréchal de tous côtés, en le persuadant de la tiédeur de ses enfants, on devait naturellement espérer vaincre l'hésitation qui l'empêchait encore d'abandonner de nouveau ses filles pour se jeter dans une aventureuse entreprise. Rendre au maréchal la vie même si amère, qu'il regardât comme un bonheur de chercher l'oubli de ses tourments dans les violentes émotions d'un projet téméraire, généreux et chevaleresque, telle était la fin que se proposait Rodin, et cette fin ne manquait ni de logique ni de possibilité.

Après avoir lu cette lettre les deux jeunes filles restèrent un instant silencieuses, accablées; puis Rose, qui tenait le papier, se leva vivement, s'approcha de la cheminée, et jeta la lettre au feu en disant d'un air craintif:

-- Il faut bien vite brûler cette lettre... Sans cela il arriverait peut-être de grands malheurs.

-- Pas de plus grands que celui qui nous arrive... dit Blanche avec abattement: causer de grands chagrins à notre père, quelle peut en être la cause?

-- Peut-être, vois-tu, Blanche, dit Rose, dont les larmes coulèrent lentement, peut-être qu'il ne nous trouve pas telles qu'il nous aurait désirées; il nous aime bien comme les filles de notre pauvre mère qu'il adorait... mais, pour lui, nous ne sommes pas les filles qu'il avait rêvées. Me comprends-tu, ma soeur?

-- Oui... oui... c'est peut-être cela qui le chagrine tant... Nous sommes si peu instruites, si sauvages, si gauches, qu'il a sans doute honte de nous, et comme il nous aime malgré cela... il souffre.

-- Hélas! ce n'est pas notre faute... Notre bonne mère nous a élevées dans ce désert de Sibérie comme elle a pu.

-- Oh! notre père, en lui-même, ne nous le reproche pas, sans doute; mais, comme tu dis, il en souffre.

-- Surtout s'il a des amis dont les filles soient bien belles, remplies de talent et d'esprit; alors, il regrette amèrement que nous ne soyons pas ainsi.

-- Te rappelles-tu, lorsqu'il nous a menées chez notre cousine, Mlle Adrienne, qui a été si tendre, si bonne pour nous, comme il nous disait avec admiration: «Avez-vous vu, mes enfants? Qu'elle est belle, Mlle Adrienne, quel esprit, quel noble coeur, et avec cela quelle grâce, quel charme!»

-- Oh! c'est bien vrai... Mlle de Cardoville était si belle, sa voix était si douce, qu'en la regardant, qu'en l'écoutant, il nous semblait que nous n'avions plus de chagrin.

-- Et c'est à cause de cela, vois-tu, Rose, que notre père, en nous comparant à notre cousine et à tant d'autres belles demoiselles, ne doit pas être fier de nous... et lui, si aimé, si honoré, il aurait tant aimé être fier de ses filles?

Tout à coup Rose, mettant sa main sur le bras de sa soeur, lui dit avec anxiété:

-- Écoute... écoute... on parle bien haut dans la chambre de notre père.

-- Oui... dit Blanche en prêtant l'oreille à son tour; et puis on marche... c'est son pas...

-- Ah! mon Dieu... comme il élève la voix! il a l'air bien en colère... il va peut-être venir...

Et à la pensée de l'arrivée de leur père... de leur père qui pourtant les adorait, les deux malheureuses enfants se regardèrent avec crainte.

Les éclats de voix devenant de plus en plus distincts, plus courroucés, Rose, toute tremblante, dit à sa soeur:

-- Ne restons pas ici... viens dans notre chambre...

-- Pourquoi?

-- Nous entendrions malgré nous, les paroles de notre père, et il ignore sans doute que nous sommes là...

-- Tu as raison... viens, viens, répondit Blanche en se levant précipitamment.

-- Oh! j'ai peur... je ne l'ai jamais entendu parler d'un ton si irrité.

-- Ah! mon Dieu!... dit Blanche en pâlissant et en s'arrêtant involontairement, c'est à Dagobert qu'il parle ainsi...

-- Que se passe-t-il donc alors pour qu'il lui parle de la sorte...?

-- Hélas! c'est quelque malheur...

-- Oh!... ma soeur... ne restons pas ici... cela fait trop de peine d'entendre parler ainsi à Dagobert.

Le bruit retentissant d'un objet lancé ou brisé avec fureur dans la pièce voisine épouvanta tellement les orphelines, que, pâles, tremblantes d'émotion, elles se précipitèrent dans leur chambre, dont elles fermèrent la porte.

Expliquons maintenant la cause du violent courroux du maréchal Simon.

XLII. Le lion blessé.

Telle était la scène dont le retentissement avait si fort effrayé Rose et Blanche. D'abord, seul chez lui, le maréchal Simon, alors dans un état d'exaspération difficile à rendre, s'était mis à marcher précipitamment, sa belle et mâle figure enflammée de colère, ses yeux étincelant d'indignation, tandis que sur son large front couronné de cheveux grisonnants, coupés très court, quelques veines, dont on aurait pu compter les battements, semblaient gonflées à se rompre; parfois son épaisse moustache noire s'agitait par un mouvement convulsif, assez semblable à celui qui tord la face du lion en fureur. Et de même aussi qu'un lion blessé, harcelé, torturé par mille piqûres invisibles, va et vient avec un courroux sauvage dans la loge où il est retenu, le maréchal Simon, haletant, courroucé, allait et venait dans sa chambre, pour ainsi dire par bonds; tantôt il marchait un peu courbé comme s'il eût fléchi sous le poids de sa colère; tantôt, au contraire, s'arrêtant brusquement, se redressant ferme sur ses reins, croisant ses bras sur sa robuste poitrine, le front haut, menaçant, le regard terrible, il semblait défier un ennemi invisible en murmurant quelques exclamations confuses; c'était alors l'homme de guerre et de bataille dans toute sa fougue intrépide. Bientôt le maréchal s'arrêta, frappa du pied avec colère, s'approcha de la cheminée et sonna si violemment que le cordon lui resta dans la main. Un domestique accourut à ce tintement précipité.

-- Vous n'avez donc pas dit à Dagobert que je voulais lui parler? s'écria le maréchal.

-- J'ai exécuté les ordres de monsieur le duc; mais M. Dagobert accompagnait son fils jusqu'à la porte de la cour, et...

-- C'est bon, dit le maréchal Simon en faisant de la main un geste impérieux et brusque.

Le domestique sortit, et son maître continua de marcher à grands pas, en froissant avec rage une lettre qu'il tenait dans sa main gauche. Cette lettre lui avait été innocemment remise par Rabat- Joie qui, le voyant rentrer, était accouru lui faire fête.

Enfin la porte s'ouvrit, Dagobert parut.

-- Voilà bien longtemps que je vous ai fait demander, monsieur, s'écria le maréchal d'un ton irrité.

Dagobert, plus peiné que surpris de ce nouvel accès d'emportement, qu'il attribuait avec raison à l'état de surexcitation presque continuelle où se trouvait le maréchal, répondit doucement:

-- Mon général, excusez-moi, mais je reconduisais mon fils... et...

-- Lisez cela, monsieur, dit brusquement le maréchal en l'interrompant et lui tendant la lettre.

Puis, pendant que Dagobert lisait, le maréchal reprit avec une colère croissante, en renversant du pied une chaise qui se trouvait sur son passage:

-- Ainsi, jusque chez moi, jusque dans ma maison, il est des misérables sans doute gagnés par ceux qui me harcèlent avec un incroyable acharnement... Eh bien! avez-vous lu, monsieur?

-- C'est une nouvelle infamie... à ajouter aux autres, dit froidement Dagobert. Et il jeta la lettre dans la cheminée.

-- Cette lettre est infâme... mais elle dit vrai, reprit le maréchal.

Dagobert le regarda sans le comprendre. Le maréchal continua:

-- Et cette lettre infâme, savez-vous qui l'a remise entre mes mains? Car on dirait que le démon s'en mêle: c'est votre chien!

-- Rabat-Joie?... dit Dagobert au comble de la surprise.

-- Oui, reprit amèrement le maréchal; c'est sans doute une plaisanterie de votre invention?...

-- Je n'ai guère le coeur à la plaisanterie, mon général, reprit Dagobert, de plus en plus attristé de l'état d'irritation où il voyait le maréchal; je ne m'explique pas comment cela est arrivé... Rabat-Joie rapporte très bien, il aura sans doute trouvé la lettre dans la maison, et alors...

-- Et cette lettre, qui l'avait laissée ici? Je suis donc entouré de traîtres? vous ne surveillez donc rien, vous en qui j'ai toute confiance!

-- Mon général... écoutez-moi... Mais le maréchal reprit sans vouloir l'entendre:

-- Comment, mordieu! j'ai fait vingt-cinq ans de guerre, j'ai tenu tête à des armées, j'ai victorieusement lutté contre les plus mauvais temps de l'exil et de la proscription, j'ai résisté à des coups de massue... et je serais tué à coups d'épingle! Comment! poursuivi jusque chez moi, je serai impunément harcelé, obsédé, torturé à chaque instant, par suite de je ne sais quelle misérable haine! Quand je dis je ne sais... je me trompe... d'Aigrigny, le renégat, est au fond de tout cela, j'en suis sûr, je n'ai au monde qu'un ennemi... et c'est cet homme; il faut que j'en finisse avec lui, je suis las... c'est trop.

-- Mais, mon général, songez donc que c'est un prêtre, et...

-- Et que m'importe qu'il soit prêtre? Je l'ai vu manier l'épée; je saurai bien faire monter à la face de ce renégat son sang de soldat!...

-- Mais, mon général...

-- Je vous dis, moi, qu'il faut que je m'en prenne à quelqu'un, s'écria le maréchal en proie à une violente exaspération; je vous dis qu'il faut que je mette un nom et une figure à ces lâchetés ténébreuses, pour pouvoir en finir avec elles!... Elles m'enserrent de toutes parts, elles font de ma vie un enfer... vous le savez bien... et l'on ne tente rien pour épargner ces colères qui me tuent à petit feu. Je ne puis compter sur personne!...

-- Mon général, je ne peux pas laisser passer cela, dit Dagobert d'une voix calme, mais ferme et pénétrée.

-- Que signifie?...

-- Mon général, je ne peux pas vous laisser dire que vous ne comptez sur personne; vous finiriez par le croire, et ça serait encore plus dur pour vous que pour ceux qui savent à quoi s'en tenir sur leur dévouement et qui se jetteraient dans le feu pour vous, et... je suis de ceux-là... moi... vous le savez bien.

Ces simples paroles, dites par Dagobert avec un accent profondément ému, rappelèrent le maréchal à lui-même; car ce caractère loyal et généreux pouvait bien de temps à autre s'aigrir par l'irritation et le chagrin, mais il reprenait bientôt sa droiture première; aussi, s'adressant à Dagobert, il reprit d'un ton moins brusque, mais qui décelait toujours une vive agitation:

-- Tu as raison, je ne dois pas douter de toi; l'irritation m'emporte; cette lettre infâme m'a mis hors de moi... c'est à devenir fou. Je suis injuste, bourru... ingrat... oui, ingrat... et envers qui!... envers toi... encore...

-- Ne parlons plus de moi, mon général; avec des mots pareils au bout de l'an, vous pourriez me brutaliser toute l'année... Mais que vous est-il arrivé?...

La physionomie du maréchal redevint sombre, il dit d'une voix brève et rapide:

-- Il m'est arrivé... qu'on me méprise, qu'on me dédaigne.

-- Vous... vous!...

-- Oui, moi, et après tout, reprit le maréchal avec amertume, pourquoi te cacher cette nouvelle blessure? J'ai douté de toi, et je te dois un dédommagement; apprends donc tout: depuis quelque temps, je m'en aperçois, lorsque je les rencontre, mes anciens compagnons d'armes s'éloignent peu à peu de moi...

-- Comment... cette lettre anonyme de tout à l'heure... c'était à cela...

-- Qu'elle faisait allusion... oui... et elle disait vrai, reprit le maréchal avec un soupir de rage et d'indignation.

-- Mais c'est impossible, mon général, vous si aimé, si respecté...

-- Tout cela, ce sont des mots; je te parle de faits, moi. Quand je parais, souvent l'entretien commencé cesse tout à coup; au lieu de me traiter en camarade de guerre, on affecte envers moi une politesse rigoureusement froide; ce sont enfin mille nuances, mille riens qui blessent le coeur, et dont on ne peut se formaliser...

-- Ce que vous me dites là... mon général, me confond, reprit Dagobert atterré. Vous me l'assurez... je dois vous croire...

-- C'est intolérable. J'ai voulu en avoir le coeur net; ce matin je vais chez le général d'Havrincourt; il était avec moi colonel de la garde impériale: c'est l'honneur et la loyauté même. Je viens à lui le coeur ouvert. «Je m'aperçois, lui dis-je, de la froideur qu'on me témoigne; quelque calomnie doit circuler contre moi; dites-moi tout; connaissant les attaques, je me défendrai hautement, loyalement.»

-- Eh bien, mon général?

-- D'Havrincourt est resté impassible, cérémonieux; à mes questions, il m'a répondu froidement: «Je ne sache pas, monsieur le maréchal, qu'aucun bruit calomnieux ait été répandu sur vous. - - Il ne s'agit pas de m'appeler monsieur le maréchal, mon cher d'Havrincourt; nous sommes de vieux soldats, de vieux amis; j'ai l'honneur inquiet, je l'avoue, car je trouve que vous et nos camarades ne m'accueillez plus cordialement comme par le passé. Ce n'est pas à nier... je le vois, je le sais, je le sens...» À cela, d'Havrincourt me répond avec la même froideur: «Jamais je n'ai vu qu'on ait manqué d'égards envers vous. -- Je ne vous parle pas d'égards, me suis-je écrié en serrant affectueusement sa main, qui a faiblement répondu à mon étreinte; je vous parle de la cordialité, de la confiance qu'on me témoignait, tandis que maintenant l'on me traite en étranger. Pourquoi cela? Pourquoi ce changement?» Toujours froid et réservé, il me répond: «Ce sont là des réserves si délicates, monsieur le maréchal, qu'il m'est impossible de vous donner un avis à ce sujet.» Mon coeur a bondi de colère, de douleur. Que faire? Provoquer d'Havrincourt, c'était fou; par dignité, j'ai rompu cet entretien, qui n'a que trop confirmé mes craintes... Ainsi, ajouta le maréchal en s'animant de plus en plus, ainsi je suis sans doute déchu de l'estime à laquelle j'ai droit, méprisé peut-être, sans en savoir seulement la cause! Cela n'est-il pas odieux? Si du moins on articulait un fait, un bruit quelconque, j'aurais prise au moins pour me défendre, pour me venger ou pour répondre. Mais rien, rien, pas un mot; une froideur polie aussi blessante qu'une insulte... Oh! encore une fois, c'est trop... c'est trop... car tout ceci se joint encore à d'autres soucis. Quelle vie est la mienne, depuis la mort de mon père?... Trouvé-je du moins quelques repos, quelque bonheur dans sa maison? Non. J'y rentre, c'est pour y lire des lettres infâmes... et de plus, ajouta le maréchal d'un ton déchirant après un moment d'hésitation, et de plus, je trouve mes enfants de plus en plus indifférentes pour moi... Oui, ajouta le maréchal en voyant la stupeur de Dagobert, et elles ne savent pourtant pas combien elles me sont chères.

-- Vos filles... indifférentes! reprit Dagobert avec stupeur, vous leur faites ce reproche?

-- Eh! mon Dieu! je ne les blâme pas; à peine si elles ont eu le temps de me connaître.

-- Elles n'ont pas eu le temps de vous connaître! reprit le soldat d'un ton de reproche en s'animant à son tour. Ah! et de quoi leur mère leur parlait-elle, si ce n'est de vous? Et moi donc, est-ce qu'à chaque instant vous n'étiez pas en tiers avec nous? Et qu'aurions-nous donc appris à vos enfants, sinon à vous connaître, à vous aimer?

-- Vous les défendez... c'est justice... elles vous aiment mieux que moi, dit le maréchal avec une amertume croissante.

Dagobert se sentit si péniblement ému, qu'il regarda le maréchal sans lui répondre.

-- Eh bien, oui, s'écria le maréchal avec une douloureuse expansion, oui, cela est lâche et ingrat, soit; mais il n'importe!... Vingt fois j'ai été jaloux de l'affectueuse confiance que mes enfants vous témoignaient, tandis qu'auprès de moi elles semblent toujours craintives. Si leurs figures mélancoliques s'animent quelquefois d'une expression un peu plus gaie que d'habitude, c'est en vous parlant, c'est en vous voyant; tandis que pour moi il n'y a que respect, contrainte, froideur... et ce calme me tue. Sûr de l'affection de mes enfants, j'aurais tout bravé... tout surmonté.

Puis, voyant Dagobert s'élancer vers la porte qui communiquait dans la chambre de Rose et de Blanche, le maréchal lui dit:

-- Où vas-tu?

-- Chercher vos filles, mon général.

-- Pourquoi faire?

-- Pour les mettre en face de vous, pour leur dire: «Mes enfants, votre père croit que vous ne l'aimez pas...» Je ne leur dirai que cela, et vous verrez...

-- Dagobert! je vous le défends, s'écria vivement le père de Rose et de Blanche.

-- Il n'y a pas de Dagobert qui tienne... Vous n'avez pas le droit d'être injuste envers ces pauvres petites. Et le soldat fit de nouveau un pas vers la porte.

-- Dagobert, je vous ordonne de rester ici, s'écria le maréchal.

-- Écoutez, mon général: je suis votre soldat, votre inférieur, votre serviteur, si vous voulez, dit rudement l'ex-grenadier à cheval, mais, il n'y a ni rang, ni grade qui tienne quand il s'agit de défendre vos filles... Tout va s'expliquer... mettre les braves gens en face, je ne connais que ça.

Et si le maréchal ne l'eût arrêté par le bras, Dagobert entrait dans l'appartement des orphelines.

-- Restez, dit si impérieusement le maréchal, que le soldat, habitué à l'obéissance, baissa la tête et ne bougea pas. Qu'allez- vous faire? reprit le maréchal: dire à mes filles que je crois qu'elles ne m'aiment pas? provoquer ainsi des affectations de tendresse que ces pauvres enfants ne ressentent pas... ce n'est pas leur faute... c'est la mienne sans doute.

-- Ah! mon général, dit Dagobert avec un accent navré, ce n'est pas de la colère que j'éprouve... en vous entendant parler ainsi de vos enfants... c'est de la douleur... Vous me brisez le coeur...

Le maréchal, touché de l'expression de la physionomie du soldat, reprit moins brusquement:

-- Allons, soit, j'ai encore tort; et pourtant... voyons, je vous le demande... sans amertume... sans jalousie... mes enfants ne sont-elles pas plus confiantes, plus familières avec vous qu'avec moi?

-- Eh! mordieu! mon général, s'écria Dagobert, si vous le prenez par là... elles sont encore plus familières avec Rabat-Joie qu'avec moi!... Vous êtes leur père... et si bon que soit un père, il impose toujours... Elles sont familières avec moi! pardieu! la belle histoire! Que diable de respect voulez-vous qu'elles aient pour moi, qui, sauf mes moustaches et ces six pieds, suis environ comme une vieille _mie _qui les aurait bercées... Et puis, il faut aussi tout dire: dès avant la mort de votre brave père, vous étiez triste... préoccupé... ces enfants ont remarqué cela... et ce que vous prenez pour de la froideur... de leur part, je suis sûr que c'est de l'inquiétude pour vous... Tenez, mon général, vous n'êtes pas juste... vous vous plaignez de ce qu'elles vous aiment trop...

-- Je me plains... de ce que je souffre, dit le maréchal avec un emportement douloureux; moi seul... je connais mes souffrances.

-- Il faut qu'elles soient vives... mon général, dit Dagobert, entraîné plus loin qu'il ne le voulait peut-être par son attachement pour les orphelines; oui, il faut que vos souffrances soient vives, car ceux qui vous aiment s'en ressentent cruellement.

-- Encore des reproches, monsieur!...

-- Eh bien! oui, mon général, oui, des reproches, s'écria Dagobert; ce sont vos enfants qui auraient plutôt à se plaindre de vous, à vous accuser de froideur, puisque vous les méconnaissez ainsi.

-- Monsieur... dit le maréchal en se contenant avec peine. Monsieur... c'est assez... c'est trop...

-- Oh! oui, c'est assez... reprit Dagobert avec une émotion croissante; au fait, à quoi bon défendre de malheureuses enfants qui ne savent que se résigner et vous aimer? à quoi bon les défendre contre votre malheureux aveuglement?

Le maréchal fit un mouvement d'impatience et de colère, puis il reprit avec un sang-froid forcé:

-- J'ai besoin de me rappeler tout ce que je vous dois... et je ne l'oublierai pas... quoi que vous fassiez...

-- Mais, mon général, s'écria Dagobert, pourquoi ne voulez-vous pas que j'aille chercher vos enfants?

-- Mais vous ne voyez donc pas que cette scène me brise, me tue! s'écria le maréchal exaspéré. Vous ne comprenez donc pas que je ne veux pas rendre mes enfants témoins de ce que j'endure!... Le chagrin d'un père a sa dignité, monsieur; vous devriez le sentir et le respecter.

-- Le respecter?... non... car c'est une injustice qui le cause.

-- Assez... monsieur... assez.

-- Et non content de vous tourmenter ainsi, s'écria Dagobert, ne se contraignant plus, savez-vous ce que vous ferez? vous ferez mourir vos filles de chagrin, entendez-vous?... et ce n'est pas pour cela que je vous les ai amenées du fond de la Sibérie...

-- Des reproches!...

-- Oui; car la véritable ingratitude envers moi, c'est de rendre vos filles malheureuses...

-- Sortez à l'instant, sortez, monsieur! s'écria le maréchal, complètement hors de lui, et si effrayant de colère et de douleur, que Dagobert, regrettant d'avoir été trop loin, reprit:

-- Mon général, j'ai tort. Je vous ai peut-être manqué de respect... pardonnez-moi... mais...

-- Soit, je vous pardonne, et je vous prie de me laisser seul, répondit le maréchal en se contenant avec peine.

-- Mon général... un mot...

-- Je vous demande en grâce de me laisser seul... je vous le demande comme un service... Est-ce assez? dit le maréchal en redoublant d'efforts pour se contraindre.

Et une grande pâleur succédait à la vive rougeur qui, pendant cette scène pénible, avait enflammé les traits du maréchal. Dagobert, effrayé de ce symptôme, redoubla d'instances.

-- Je vous en supplie, mon général, dit-il d'une voix altérée, permettez-moi... pour un moment, de...

-- Puisque vous l'exigez, ce sera donc moi qui sortirai, monsieur, dit le maréchal en faisant un pas vers la porte.

Ces mots furent dits de telle sorte que Dagobert n'osa pas insister; il baissa la tête, accablé, désespéré, regarda encore un instant le maréchal en silence et d'un air suppliant; mais à un nouveau mouvement d'emportement que ne put retenir le père de Rose et de Blanche, le soldat sortit à pas lents...

* * * * *

Quelques minutes s'étaient à peine écoulées depuis le départ de Dagobert lorsque le maréchal, qui, après un sombre silence, s'était plusieurs fois approché de la porte de l'appartement de ses filles avec une hésitation remplie d'angoisse, fit un violent effort sur lui-même, essuya la sueur froide qui baignait son front, tâcha de dissimuler son agitation, et entra dans la chambre où s'étaient réfugiées Rose et Blanche.

XLIII. L'épreuve.

Dagobert avait eu raison de défendre ses enfants, ainsi qu'il appelait paternellement Rose et Blanche; et cependant les appréhensions du maréchal au sujet de la tiédeur d'affection qu'il reprochait à ses filles étaient malheureusement justifiées par les apparences. Ainsi qu'il l'avait dit à son père, ne pouvant s'expliquer l'embarras triste, presque craintif, que ses enfants éprouvaient en sa présence, il cherchait en vain la cause de ce qu'il appelait leur indifférence. Tantôt, se reprochant amèrement de n'avoir pu assez cacher la douleur que la mort de leur mère lui avait causée, il craignait de leur avoir ainsi laissé croire qu'elles étaient incapables de le consoler; tantôt il craignait de ne pas s'être montré assez tendre, assez expansif envers elles, de les avoir glacées par sa rudesse militaire; tantôt enfin il se disait, avec un regret navrant, qu'ayant toujours vécu loin d'elles, il devait leur être presque étranger. En un mot, les suppositions les moins fondées se présentaient en foule à son esprit, et dès que de pareils germes de doute, de défiance ou de crainte sont jetés dans une affection, tôt ou tard ils se développent avec une ténacité funeste. Pourtant, malgré cette froideur dont il souffrait tant, l'affection du maréchal pour ses filles était si profonde, que le chagrin de les quitter encore causait seul les hésitations qui désolaient sa vie, lutte incessante entre son amour paternel et un devoir qu'il regardait comme sacré.

Quant au fatal effet des calomnies assez habilement répandues sur le maréchal pour que des gens d'honneur, ses anciens compagnons d'armes, pussent y ajouter quelque créance, elles avaient été propagées par des amis de la princesse de Saint-Dizier avec une effrayante adresse. On aura plus tard et le sens et le but de ces bruits odieux, qui, joints à d'autres blessures vives faites à son coeur, comblaient l'exaspération du maréchal.

Emporté par la colère, par la surexcitation que lui causaient ces _coups d'épingle _incessants, comme il disait, choqué de quelques paroles de Dagobert, il l'avait rudoyé; mais après le départ du soldat, dans le silence de la réflexion, le maréchal, se rappelant l'expression convaincue, chaleureuse, du défenseur de ses filles, avait senti s'éveiller dans son esprit quelque doute sur la froideur qu'il lui reprochait; et, après avoir pris une résolution terrible, dans le cas où cette épreuve confirmerait ses doutes désolants, il entra, nous l'avons dit, chez ses filles.

Le bruit de sa discussion avec Dagobert avait été tel, que l'éclat de sa voix, traversant le salon, était confusément arrivé jusqu'aux oreilles des deux soeurs, réfugiées dans leur chambre à coucher. Aussi, à l'arrivée de leur père, leurs figures pâles trahissaient l'anxiété. À la vue du maréchal, dont les traits étaient également altérés, les deux jeunes filles se levèrent respectueusement, mais restèrent serrées l'une contre l'autre et toutes tremblantes.

Et pourtant ce n'était pas la colère, la dureté, qui se lisaient sur la figure de leur père; c'était une douleur profonde, presque suppliante, qui semblait dire:

-- Mes enfants... je souffre... je viens à vous, rassurez-moi!... ou je meurs...

L'expression de la physionomie du maréchal fut à ce moment pour ainsi dire si parlante, que, le premier mouvement de crainte surmonté, les orphelines furent sur le point de se jeter dans ses bras; mais se rappelant les recommandations de l'écrit anonyme qui leur disait combien l'effusion de leur tendresse était pénible à leur père, elles échangèrent un coup d'oeil rapide et se continrent.

Par une fatalité cruelle, à ce moment aussi, le maréchal brûlait d'envie d'ouvrir ses bras à ses enfants. Il les contemplait avec idolâtrie; il fit un léger mouvement comme pour les appeler à lui, n'osant tenter davantage, de crainte de n'être point compris. Mais les pauvres enfants, paralysées par de perfides avis, restèrent muettes, immobiles et tremblantes.

À cette apparente insensibilité, le maréchal sentit son coeur lui manquer; il ne pouvait plus en douter: ses filles ne comprenaient ni sa terrible douleur ni sa tendresse désespérée.

-- Toujours la même froideur, pensa-t-il, je ne m'étais pas trompé. Tâchant pourtant de cacher ce qu'il ressentait, s'avançant vers elles, il leur dit d'une voix qu'il essaya de rendre calme:

-- Bonjour, mes enfants...

-- Bonjour, mon père, répondit Rose, moins craintive que sa soeur.

-- Je n'ai pu vous voir... hier, dit le maréchal d'une voix altérée; j'ai été si occupé... voyez-vous... il s'agissait d'affaires graves... de choses... relatives au service... Enfin, vous ne m'en voulez pas... de vous avoir négligées? Et il tâcha de sourire, n'osant pas leur dire que, pendant la nuit dernière, après un terrible emportement, il était allé, pour calmer ses angoisses, les contempler endormies. N'est-ce pas, reprit-il, vous me pardonnez de vous avoir ainsi oubliées?...

-- Oui, mon père... dit Blanche en baissant les yeux.

-- Et si j'étais forcé de partir pour quelque temps, reprit lentement le maréchal, vous me le pardonneriez aussi... vous vous consoleriez de mon absence, n'est-ce pas?

-- Nous serions bien chagrines... si vous vous contraigniez le moins du monde pour nous... dit Rose en se souvenant de l'écrit anonyme qui parlait des sacrifices que leur présence causait à leur père.

À cette réponse, faite avec autant d'embarras que de timidité, et où le maréchal crut voir une indifférence naïve, il ne douta plus du peu d'affection de ses filles pour lui.

-- C'est fini, pensa le malheureux père en contemplant ses enfants. Rien ne vibre en elles... Que je parte... que je reste... peu leur importe! Non... non... je ne suis rien pour elles, puisqu'en ce moment suprême, où elles me voient peut-être pour la dernière fois... l'instinct filial ne leur dit pas que leur tendresse me sauverait...

Pendant cette réflexion accablante, le maréchal n'avait pas cessé de contempler ses filles avec attendrissement, et sa mâle figure prit alors une expansion si touchante et si déchirante, son regard disait si douloureusement les tortures de son âme au désespoir, que Rose et Blanche, bouleversées, épouvantées, cédant à un mouvement spontané, irréfléchi se jetèrent au cou de leur père; et le couvrirent de larmes et de caresses. Le maréchal Simon n'avait pas dit un mot, ses filles n'avaient pas prononcé une parole, et tous trois s'étaient enfin compris... Un choc sympathique avait tout à coup électrisé et confondu ces trois coeurs...

Vaines craintes, faux doutes, avis mensongers, tout avait cédé devant cet élan irrésistible qui jetait les filles dans les bras du père; une révélation soudaine leur donnait la foi au moment fatal où une défiance incurable allait à jamais les séparer.

En une seconde, le maréchal sentit tout cela, mais les expressions lui manquèrent... Palpitant, égaré, baisant le front, les cheveux, les mains de ses filles, pleurant, soupirant, souriant tour à tour, il était fou, il délirait, il était ivre de bonheur; puis enfin il s'écria:

-- Je les ai retrouvées... ou plutôt... non, non, je ne les ai jamais perdues. Elles m'aimaient... Oh! je n'en doute plus à cette heure... Elles m'aimaient... elles n'osaient pas... me le dire... je leur imposais... Et moi qui croyais... mais c'est ma faute... Ah! mon Dieu! que cela fait de bien, que cela donne de force, de coeur et d'espoir! Ha! ha! s'écria-t-il, riant, pleurant à la fois, et couvrant ses filles de nouvelles caresses, qu'ils viennent donc me dédaigner, me harceler! je défie tout maintenant. Voyons, mes beaux yeux bleus, regardez-moi bien, oh! bien en face... que cela me fasse revivre tout à fait.

-- Oh mon père... vous nous aimez donc autant que nous vous aimons? s'écria Rose avec une naïveté enchanteresse.

-- Nous pourrons donc souvent, bien souvent, tous les jours, nous jeter à votre cou, vous embrasser, vous dire notre joie d'être auprès de vous?

-- Vous montrer, mon père, les trésors de tendresse et d'amour que nous amassions pour vous au fond de notre coeur, hélas! bien tristes de ne pouvoir les dépenser.

-- Nous pourrons vous dire tout haut ce que nous pensions tout bas?

-- Oui... vous le pourrez... vous le pourrez, dit le maréchal Simon en balbutiant de joie. Et qui vous en empêchait... mes enfants?... Mais non, non, ne me répondez pas... assez du passé... je sais tout, je comprends tout: mes préoccupations... vous les avez interprétées d'une façon... cela vous a attristées... moi, de mon côté... votre tristesse, vous concevez... je l'ai interprétée... parce que... Mais tenez, je ne fais pas attention à un mot de ce que je vous dis. Je ne pense qu'à vous regarder; cela m'étourdit... cela m'éblouit... c'est le vertige de la joie.

-- Oh! regardez-nous, mon père... regardez bien au fond de nos yeux, bien au fond de notre coeur, s'écria Rose avec ravissement.

-- Et vous y lirez bonheur pour nous... et amour pour vous, mon père, ajouta Blanche.

-- Vous... vous... dit le maréchal d'un ton d'affectueux reproche, qu'est-ce que cela signifie?... Voulez-vous bien me dire _toi... _Je dis vous, moi, parce que vous êtes deux.

-- Mon père... ta main, dit Blanche en prenant la main de son père, et le mettant sur son coeur.

-- Mon père, ta main, dit Rose en prenant l'autre main du maréchal.

-- Crois-tu à notre amour, à notre bonheur, maintenant? reprit Rose.

Il est impossible de rendre tout ce qu'il y avait d'orgueil charmant et filial dans la divine physionomie de ces deux jeunes filles pendant que leur père, ses vaillantes mains légèrement appuyées sur leur sein virginal, en comptait avec ivresse les pulsations joyeuses et précipitées.

-- Ah! oui... le bonheur et la tendresse peuvent seuls faire battre ainsi le coeur, s'écria le maréchal.

Une sorte de soupir rauque, oppressé, qu'on entendit à la porte de la chambre, restée ouverte, fit retourner les deux têtes brunes et la tête grise, qui aperçurent alors la grande figure de Dagobert, accosté du museau noir de Rabat-Joie, pointant à la hauteur des genoux de son maître.

Le soldat, s'essuyant les yeux et la moustache avec son petit mouchoir à carreaux bleus, restait immobile comme le dieu Terme; lorsqu'il put parler, s'adressant au maréchal, il secoua la tête et articula d'une voix enrouée, car le digne homme avalait ses larmes:

-- Je vous... le disais... bien, moi!...

-- Silence... lui dit le maréchal en lui faisant un signe d'intelligence. Tu étais meilleur père que moi, mon vieil ami; viens vite les embrasser. Je ne suis plus jaloux.

Et le maréchal tendit sa main au soldat, qui la serra cordialement, pendant que les deux orphelines se jetaient à son cou, et que Rabat-Joie voulant, selon sa coutume, prendre part à la fête, se dressant sur ses pattes de derrière, appuyait familièrement ses pattes de devant sur le dos de son maître.

Il y eut un instant de profond silence. La félicité céleste dont le maréchal, ses filles et le soldat jouissaient dans ce moment d'expansion ineffable fut interrompue par un jappement de Rabat- Joie, qui venait de quitter sa position de bipède. L'heureux groupe se désunit, regarda, et vit la stupide face de Jocrisse. Il avait l'air encore plus bête, plus béat que de coutume; il restait coi dans l'embrasure de la porte ouverte, les yeux écarquillés, tenant à la main son éternel panier de bois, et sous son bras un plumeau.

Rien ne met plus en gaieté que le bonheur; aussi, quoique son arrivée fût assez inopportune, un éclat de rire frais et charmant, sortant des lèvres fleuries de Rose et de Blanche, accueillit cette apparition grotesque. Jocrisse faisant rire les filles du maréchal, depuis si longtemps attristées, Jocrisse eut droit à l'instant à l'indulgence du maréchal, qui lui dit avec bonne humeur:

-- Que veux-tu, mon garçon?

-- Monsieur le duc, ce n'est pas moi! répondit Jocrisse en mettant la main sur sa poitrine, comme s'il eût fait un serment. De sorte que son plumeau s'échappa de dessous son bras.

Les rires des deux jeunes filles redoublèrent.

-- Comment, ce n'est pas toi? dit le maréchal.

-- Ici, Rabat-Joie! cria Dagobert, car le digne chien semblait avoir un secret et mauvais pressentiment à l'endroit du niais supposé, et s'approchait de lui d'un air fâcheux.

-- Non, monsieur le duc, ça n'est pas moi, reprit Jocrisse, c'est le valet de chambre qui m'a dit de dire à M. Dagobert, en montant du bois, de dire à monsieur le duc, puisque j'en montais dans un panier, que M. Robert le demandait.

À cette nouvelle bêtise de Jocrisse, les éclats de rire des deux jeunes filles redoublèrent.

Au nom de M. Robert, le maréchal Simon tressaillit. M. Robert était le secret émissaire de Rodin au sujet de l'entreprise possible, quoique aventureuse, qu'il s'agissait de tenter pour enlever Napoléon II.

Après un moment de silence, le maréchal, dont la figure rayonnait toujours de bonheur et de joie, dit à Jocrisse:

-- Prie M. Robert d'attendre un moment en bas, dans mon cabinet.

-- Oui, monsieur le duc, répondit Jocrisse en s'inclinant jusqu'à terre.

Le niais sorti, le maréchal dit à ses filles d'une voix enjouée:

-- Vous sentez bien qu'en un jour, qu'en un moment comme celui-ci, on ne quitte pas ses enfants... même pour M. Robert.

-- Oh! tant mieux, mon père!... s'écria gaiement Blanche, car M. Robert me déplaisait déjà beaucoup.

-- Avez-vous là de quoi écrire? demanda le maréchal.

-- Oui, mon père... là... sur la table, dit vivement Rose en indiquant au maréchal un petit bureau placé à côté de l'une des croisées de leur chambre, vers lequel le maréchal se dirigea rapidement.

Par discrétion, les deux jeunes filles restèrent auprès de la cheminée où elles étaient, et s'embrassèrent tendrement, comme pour se réjouir de soeur à soeur, seule à seule, de cette journée inespérée.

Le maréchal s'assit devant le bureau de ses filles et fit signe à Dagobert d'approcher. Tout en écrivant rapidement quelques mots d'une main ferme, il dit au soldat en souriant, et assez bas pour qu'il fût impossible à ses filles de l'entendre:

-- Sais-tu à quoi j'étais presque décidé tout à l'heure, avant d'entrer ici?

-- À quoi étiez-vous décidé, mon général?

-- À me brûler la cervelle... C'est à mes enfants que je dois la vie... Et le maréchal continua d'écrire.

À cette confidence, Dagobert fit un mouvement, puis il reprit, toujours à voix basse:

-- Ça n'aurait toujours pas été avec vos pistolets... J'avais ôté les capsules... Le maréchal se retourna vivement vers lui en le regardant d'un air surpris. Le soldat baissa la tête affirmativement et ajouta:

-- Dieu merci!... c'est fini de ces idées-là... Pour toute réponse, le maréchal lui montra ses filles d'un regard humide de tendresse, étincelant de bonheur; puis, cachetant le billet de quelques lignes qu'il venait d'écrire, il le donna au soldat et lui dit:

-- Remets cela à M. Robert... je le verrai demain. Dagobert prit la lettre et sortit. Le maréchal revenant auprès de ses filles, leur dit joyeusement en leur tendant les bras:

-- Maintenant, mesdemoiselles, deux beaux baisers pour avoir sacrifié le pauvre M. Robert... Les ai-je bien gagnés?

Rose et Blanche se jetèrent au cou de leur père.

* * * * *

À peu près au moment où ces choses se passaient à Paris, deux voyageurs étrangers, quoique séparés l'un de l'autre, échangeaient à travers l'espace de mystérieuses pensées.

XLIV. Les ruines de l'abbaye de Saint-Jean le Décapité.

Le soleil est à son déclin. Au plus profond d'une immense forêt de sapins, au milieu d'une sombre solitude, s'élèvent les ruines d'une abbaye autrefois vouée à saint Jean le Décapité.

Le lierre, les plantes parasites, la mousse, couvrent presque entièrement les pierres noires de vétusté; quelques arceaux démantelés, quelques murailles percées de fenêtres ogivales restent encore debout et se découpent sur l'obscur rideau de ces grands bois. Dominant ces amas de décombres, dressée sur son piédestal écorné, à demi caché sous les lianes, une statue de pierre colossale, çà et là mutilée, est restée debout. Cette statue est étrange, sinistre. Elle représente un homme décapité. Vêtu de la toge antique, entre ses mains il tient un plat; dans ce plat est une tête... Cette tête est la sienne. C'est la statue de saint Jean, martyr, mis à mort par ordre d'Hérodiade.

Le silence est solennel. De temps à autre on entend seulement le sourd bruissement du branchage des pins énormes que la brise agite.

Des nuages cuivrés, rougis par le couchant, voguent lentement au- dessus de la forêt, et se reflètent dans le courant d'un petit ruisseau d'eau vive, qui, traversant les ruines de l'abbaye, prend sa source plus loin, au milieu d'une masse de roches. L'onde coule, les nuages passent, les arbres séculaires frémissent, la brise murmure...

Soudain, à travers la pénombre formée par la cime épaisse de cette futaie, dont les innombrables troncs se perdent dans des profondeurs infinies apparaît une forme humaine...

C'est une femme.

Elle s'avance lentement vers les ruines... elle les atteint... elle foule ce sol autrefois béni... Cette femme est pâle, son regard est triste, sa longue robe flottante, et ses pieds sont poudreux; sa démarche est pénible, chancelante.

Un bloc de pierre est placé au bord de la source, presque au- dessous de la statue de saint Jean le Décapité. Sur cette pierre, cette femme tombe épuisée, haletante de fatigue.

Et pourtant, depuis bien des jours, bien des ans, bien des siècles, elle marche... marche... infatigable...

Mais, pour la première fois... elle ressent une lassitude invincible...

Pour la première fois... ses pieds sont endoloris...

Pour la première fois, celle-là, qui traversait d'un pas égal, indifférent et sûr, la lave mouvante des déserts torrides, tandis que des caravanes entières s'engloutissaient sous ces vagues de sable incandescent...

Celle-là qui, d'un pas ferme et dédaigneux, foulait la neige éternelle des contrées boréales, solitude glacée où nul être humain ne peut vivre...

Celle-là qu'épargnaient les flammes dévorantes de l'incendie ou les eaux impétueuses du torrent...

Celle-là enfin qui, depuis tant de siècles, n'avait plus rien de commun avec l'humanité... celle-là en éprouvait pour la première fois les douleurs...

Ses pieds saignent, ses membres sont brisés par la fatigue, une soif brûlante la dévore...

Elle ressent ces infirmités... elle souffre... et elle ose à peine y croire...

Sa joie serait trop immense...

Mais son gosier, de plus en plus desséché, se contracte; sa gorge est en feu... Elle aperçoit la source, et se précipite à genoux pour se désaltérer à ce courant cristallin et transparent comme un miroir.

Que se passe-t-il donc? À peine ses lèvres enflammées ont-elles effleuré cette eau fraîche et pure, que, toujours agenouillée au bord du ruisseau, et appuyée sur ses deux mains, cette femme cesse brusquement de boire et se regarde avidement dans la glace limpide...

Tout à coup, oubliant la soif qui la dévore encore, elle pousse un grand cri... un cri de joie profonde, immense, religieuse, comme une action de grâces infinie envers le Seigneur.

Dans ce miroir profond... elle vient de s'apercevoir qu'elle a vieilli... En quelques jours, en quelques heures, en quelques minutes, à l'instant peut-être... elle a atteint la maturité de l'âge...

Elle qui, depuis plus de dix-huit siècles, avait vingt ans, et traînait à travers les mondes et les générations cette impérissable jeunesse...

Elle avait vieilli... Elle pouvait enfin aspirer à la mort...

Chaque minute de sa vie la rapprochait de la tombe...

Transportée de cet espoir ineffable, elle se redresse, lève la tête vers le ciel et joint ses mains dans une attitude de prière fervente...

Alors ses yeux s'arrêtent sur la grande statue de pierre qui représente saint Jean le Décapité...

La tête que le martyr porte entre ses mains... semble, à travers sa paupière de granit à demi close par la mort, jeter sur la juive errante un regard de commisération et de pitié...

Et c'est elle, Hérodiade, qui, dans la cruelle ivresse d'une fête païenne, a demandé le supplice de ce saint!...

Et c'est au pied de l'image du martyr que, pour la première fois... depuis tant de siècles... l'immortalité qui pesait sur Hérodiade semble s'adoucir!...

«Ô mystère impénétrable! ô divine espérance! s'écrie-t-elle, le courroux céleste s'apaise enfin... La main du Seigneur me ramène aux pieds de ce saint martyr... c'est à ses pieds que je commence à être une créature humaine... Et c'est pour venger sa mort que le Seigneur m'avait condamnée à une marche éternelle...

«Ô mon Dieu! faites que je ne sois pas la seule pardonnée... Celui-là, l'artisan qui, comme moi, la fille du roi... marche aussi depuis des siècles... celui-là... comme moi, peut-il espérer d'atteindre le terme de sa course éternelle?

«Où est-il, Seigneur... où est-il?... Cette puissance que vous m'aviez donnée de le voir, de l'entendre à travers les espaces, me l'avez-vous retirée? Oh! dans ce moment suprême, ce don divin, rendez-le-moi... Seigneur... car, à mesure que je ressens ces infirmités humaines, que je bénis comme la fin de mon éternité de maux, ma vue perd le pouvoir de traverser l'immensité, mon oreille le pouvoir d'entendre l'homme errant d'un bout du monde à l'autre...»

La nuit était venue... obscure... orageuse...

Le vent s'était élevé au milieu des grands sapins.

Derrière leur cime noire, commençait à monter lentement à travers de sombres nuées, le disque argenté de la lune...

L'invocation de la juive errante fut peut-être entendue...

Tout à coup ses yeux se fermèrent, ses mains se joignirent, et elle resta agenouillée au milieu des ruines... immobile comme une statue des tombeaux... Et elle eut alors une vision étrange!!!

XLV. Le calvaire.

Telle était la vision d'Hérodiade:

Au sommet d'une haute montagne, nue, rocailleuse, escarpée, s'élève un calvaire.

Le soleil décline ainsi qu'il déclinait lorsque la juive s'est traînée, épuisée de fatigue, au milieu des ruines de Saint-Jean le Décapité.

Le grand Christ en croix qui domine le calvaire, la montagne et la plaine aride, solitaire, infinie; le grand Christ en croix se détache blanc et pâle sur les nuages d'un noir bleu qui couvrent partout le ciel et deviennent d'un violet sombre en se dégradant à l'horizon...

À l'horizon... où le soleil couchant a laissé de longues traînées d'une lueur sinistre... d'un rouge de sang. Aussi loin que la vue peut s'étendre, aucune végétation n'apparaît sur ce morne désert, couvert de sable et de cailloux comme le lit séculaire de quelque océan desséché.

Un silence de mort plane sur cette contrée désolée. Quelquefois de gigantesques vautours noirs, au cou rouge et pelé, à l'oeil jaune et lumineux, abattent leur grand vol au milieu de ces solitudes, viennent faire la sanglante curée de la proie qu'ils ont enlevée dans un pays moins sauvage.

Comment ce calvaire, ce lieu de prière, a-t-il été élevé si loin, si loin de la demeure des hommes?

Ce calvaire a été élevé à grand frais par un pécheur repentant; il avait fait beaucoup de mal aux autres hommes... et, pour mériter le pardon de ses crimes, il a gravi cette montagne à genoux et, devenu cénobite, il a vécu jusqu'à sa mort au pied de cette croix, à peine abrité sous un toit de chaume depuis longtemps balayé par les vents.

Le soleil décline toujours...

Le ciel devient de plus en plus sombre... les raies lumineuses de l'horizon, naguère empourprées, commencent à s'obscurcir lentement, ainsi que les barres de fer rougies au feu, dont l'incandescence s'éteint peu à peu.

Soudain l'on entend, derrière l'un des versants du calvaire opposé au couchant, le bruit de quelques pierres qui se détachent et tombent en bondissant jusqu'au bas de la montagne.

Le pied d'un voyageur qui, après avoir traversé la plaine, gravit depuis une heure cette pente escarpée, a fait rouler ces cailloux au loin.

Ce voyageur ne paraît pas encore, mais l'on distingue son pas lent, égal et ferme. Enfin... il atteint le sommet de la montagne, et sa haute taille se dessine sur le ciel orageux.

Ce voyageur est aussi pâle que le Christ en croix: sur son large front, de l'une à l'autre tempe, s'étend une ligne noire.

Celui-là est l'artisan de Jérusalem... L'artisan rendu méchant par la misère, par l'injustice et par l'oppression, celui qui, sans pitié pour les souffrances de l'homme divin portant sa croix, l'avait repoussé de sa demeure... en lui criant durement:

-- MARCHE... MARCHE... MARCHE...

Et depuis ce jour, un Dieu vengeur a dit à son tour à l'artisan de Jérusalem:

-- MARCHE... MARCHE... MARCHE... Et il a marché... éternellement marché... Ne bornant pas là sa vengeance, le Seigneur a voulu quelquefois attacher la mort aux pas de l'homme errant, et que les tombes innombrables fussent les bornes militaires de sa marche homicide à travers les mondes.

Et c'était pour l'homme errant des jours de repos dans sa douleur infinie, lorsque la main invisible du Seigneur le poussait dans de profondes solitudes... telles que le désert où il traînait alors ses pas; du moins, en traversant cette plaine désolée, en gravissant ce rude calvaire, il n'entendait plus le glas funèbre des cloches des morts, qui toujours, toujours, tintaient derrière lui... dans les contrées habitées.

Tout le jour, et encore à cette heure, plongé dans le noir abîme de ses pensées, suivant sa route fatale... allant où le menait l'invisible main, la tête baissée sur sa poitrine, les yeux fixés à terre, l'homme errant avait traversé la plaine, monté la montagne sans regarder le ciel... sans apercevoir le calvaire, sans voir le Christ en croix.

L'homme errant pensait aux derniers descendants de sa race; il sentait, au déchirement de son coeur, que de grands périls les menaçaient encore...

Et dans un désespoir amer, profond comme l'Océan, l'artisan de Jérusalem s'assit au pied du calvaire.

À ce moment un dernier rayon de soleil, perçant à l'horizon le sombre amoncellement des nuages, jeta sur la crête de la montagne, sur le calvaire, une lueur ardente comme le reflet d'un incendie.

Le juif appuyait alors sur sa main son front penché... Sa longue chevelure, agitée par la brise crépusculaire, venait de voiler sa pâle figure, lorsque, écartant ses cheveux de son visage, il tressaillit de surprise... lui qui ne pouvait plus s'étonner de rien...

D'un regard avide, il contemplait la longue mèche de cheveux qu'il tenait à la main... Ses cheveux, naguère noirs comme la nuit... étaient devenus gris.

Lui aussi, comme Hérodiade, il avait vieilli.

Le cours de son âge, arrêté depuis dix-huit siècles... reprenait sa marche...

Ainsi que la juive errante, lui aussi pouvait donc dès lors aspirer à la tombe... Se jetant à genoux, il tendit les mains, le visage vers le ciel... pour demander à Dieu l'explication de ce mystère qui le ravissait d'espérance.

Alors, pour la première fois, ses yeux s'arrêtèrent sur le Christ en croix qui dominait le calvaire, de même que la juive errante avait fixé son regard sur la paupière de granit du saint martyr.

Le Christ, la tête inclinée sous le poids de sa couronne d'épines, semblait du haut de sa croix contempler avec douceur et pardon l'artisan qu'il avait maudit depuis tant de siècles... et qui, à genoux, renversé en arrière, dans une attitude d'épouvante et de prière, tendait vers lui ses mains suppliantes.

-- Ô Christ!... s'écria le juif, le bras vengeur du Seigneur me ramène au pied de cette croix si pesante que tu portais, brisé de fatigue... ô Christ! lorsque tu voulus t'arrêter pour te reposer au seuil de ma pauvre demeure, et que, dans ma dureté impitoyable, je te repoussai en te disant: «Marche!... marche!...» et voici qu'après ma vie errante je me retrouve devant cette croix... et voici qu'enfin mes cheveux blanchissent... Ô Christ! dans ta bonté divine, m'as-tu donc pardonné? Suis-je donc arrivé au terme de ma course éternelle! Ta céleste clémence m'accordera-t-elle enfin ce repos du sépulcre qui, jusqu'ici, hélas! m'a toujours fui!... Oh! si ta clémence descend sur moi... qu'elle descende aussi sur cette femme... dont le supplice est égal au mien!... Protège aussi les derniers descendants de ma race! Quel sera leur sort? Seigneur, déjà l'un d'eux, le seul de tous que le malheur eût perverti, a disparu de cette terre. Est-ce pour cela que mes cheveux ont blanchi! Mon crime ne sera-t-il donc expié que lorsque, dans ce monde, il ne restera plus un seul des rejetons de notre famille maudite! Ou bien cette preuve de votre toute-puissante bonté, ô Seigneur! qui me rend à l'humanité, annonce-t-elle votre clémence et la félicité des miens! Sortiront-ils enfin triomphants des périls qui les menacent! Pourront-ils, accomplissant tout le bien dont leur aïeul voulait combler l'humanité, mériter ainsi leur grâce et la mienne! ou bien, inexorablement condamnés par vous, Seigneur, comme les rejetons maudits de ma race maudite, doivent- ils expier leur tache originelle et mon crime! Oh! dites, Seigneur, serai-je pardonné avec eux? seront-ils punis avec moi!

En vain le crépuscule avait fait place à une nuit orageuse et noire... le juif priait toujours, agenouillé au pied du calvaire.

XLVI. Le conseil.

La scène suivante se passe à l'hôtel de Saint-Dizier, le surlendemain du jour où a eu lieu la réconciliation du maréchal Simon et de ses filles.

La princesse écoute les paroles de Rodin avec la plus profonde attention. Le révérend père est, selon son habitude, debout et adossé à la cheminée, tenant ses mains plongées dans les poches de derrière de sa vieille redingote brune; ses gros souliers boueux ont laissé leur empreinte sur le tapis d'hermine qui garnit le devant de la cheminée du salon. Une satisfaction profonde se lit sur la face cadavéreuse du jésuite. Mme de Saint-Dizier, mise avec cette sorte de coquetterie discrète qui convenait à une mère d'Église de sa sorte, ne quittait pas Rodin des yeux, car celui-ci avait complètement supplanté le père d'Aigrigny dans l'esprit de la dévote. Le flegme, l'audace, la haute intelligence, le caractère rude et dominateur de l'ex-socius, imposaient à cette femme altière, la subjuguaient et lui inspiraient une admiration sincère, presque de l'attrait; il n'était pas même jusqu'à la saleté cynique, jusqu'à la repartie souvent brutale de ce prêtre, qui ne lui agréât, et qui ne fût pour elle une sorte de ragoût dépravé, qu'elle préférait alors de beaucoup aux formes exquises, à l'élégance musquée du beau révérend père d'Aigrigny.

-- Oui, madame, disait Rodin d'un ton convaincu et pénétré, car ces gens-là ne se démasquent pas, même entre complices, oui, madame, les nouvelles de notre maison de retraite de Saint-Hérem sont excellentes. M. Hardy... l'esprit fort... le libre penseur, est enfin entré dans le giron de notre Église catholique, apostolique et romaine.

Rodin ayant hypocritement nasillé ces derniers mots... la dévote inclina la tête avec respect.

-- La grâce a touché cet impie... reprit Rodin, et l'a touché si fort, que, dans son enthousiasme ascétique, il a voulu déjà prononcer les voeux qui l'attachent à notre sainte compagnie.

-- Si tôt, mon père? dit la princesse étonnée.

-- Nos instituts s'opposent à cette précipitation, à moins cependant qu'il ne s'agisse d'un pénitent qui, se voyant _in articulo mortis _(à l'article de la mort), considère comme souverainement efficace pour son salut de mourir dans notre habit, et de nous abandonner ses biens... pour la plus grande gloire du Seigneur.

-- Est-ce que M. Hardy se trouve dans une position aussi désespérée, mon père?

-- La fièvre le dévore; après tant de coups successifs qui l'ont miraculeusement poussé dans la voie du salut, reprit Rodin avec componction, cet homme, d'une nature si frêle et si délicate, est à cette heure presque entièrement anéanti, moralement et physiquement. Aussi les austérités, les macérations, les joies divines de l'extase vont-elles lui frayer on ne peut plus promptement le chemin de la vie éternelle, et il est probable qu'avant quelques jours...

Et le prêtre secoua la tête d'un air sinistre.

-- Si tôt que cela, mon père?

-- C'est presque certain; j'ai donc pu, usant de mes dispenses, faire recevoir ce cher pénitent_, in articulo mortis_, membre de notre sainte compagnie, à laquelle, selon la règle, il a abandonné tous ses biens, présents et futurs... de sorte qu'à cette heure il n'a plus à songer qu'au salut de son âme... Encore une victime du philosophisme arrachée aux griffes de Satan.

-- Ah! mon père, s'écria la dévote avec admiration, c'est une miraculeuse conversion... Le père d'Aigrigny m'a dit combien vous aviez eu à lutter contre l'influence de l'abbé Gabriel.

-- L'abbé Gabriel, reprit Rodin, a été puni de s'être mêlé de ce qui ne le regardait point et d'autres choses encore... J'ai exigé son interdiction... et il a été interdit par son évêque et révoqué de sa cure... On dit qu'afin de passer le temps, il court les ambulances de cholériques pour y distribuer des consolations chrétiennes; on ne peut s'opposer à cela... Mais ce consolateur ambulant sent son hérétique d'une lieue...

-- C'est un esprit dangereux, reprit la princesse, car il a une assez grande action sur les hommes; aussi n'a-t-il pas fallu moins que votre éloquence admirable, irrésistible, pour ruiner les détestables conseils de cet abbé Gabriel, qui s'était imaginé de vouloir ramener M. Hardy à la vie mondaine... En vérité, mon père, vous êtes un saint Chrysostome.

-- Bon, bon, madame, dit brusquement Rodin, très peu sensible aux flatteries, gardez cela pour d'autres.

-- Je vous dis que vous êtes un saint Chrysostome, mon père, répéta la princesse avec feu; car, comme lui vous méritez le surnom de saint Jean Bouche d'or.

-- Allons donc, madame! dit Rodin avec brutalité en haussant les épaules, moi une bouche d'or!... j'ai les lèvres trop livides et les dents trop noires... Vous plaisantez, avec votre bouche d'or.

-- Mais, mon père...

-- Mais, madame, on ne me prend pas à cette glu-là, moi, reprit durement Rodin; je hais les compliments, je n'en fais point.

-- Que votre modestie me pardonne, mon père, dit humblement la dévote, je n'ai pu résister au bonheur de vous témoigner mon admiration; car, ainsi que vous l'aviez presque prédit... ou prévu il y a peu de mois, voici déjà deux membres de la famille Rennepont désintéressés dans la question de l'héritage...

Rodin regarda Mme de Saint-Dizier d'un air radouci et approbatif en l'entendant formuler ainsi la position des deux défunts héritiers. Car, selon Rodin, M. Hardy, par sa donation et son ascétisme homicide, n'appartenait plus au monde.

La dévote continua:

-- L'un de ces hommes, misérable artisan, a été conduit à sa perte par l'exaltation de ses vices... vous avez conduit l'autre dans la voie du salut en exaltant ses qualités aimantes et tendres. Soyez donc glorifié dans vos prévisions, mon père, car, vous l'avez dit: «C'est aux passions que je m'adresserai pour arriver à mon but.»

-- Ne glorifiez pas si vite, je vous prie, dit impatiemment Rodin. Et votre nièce? et les deux filles du maréchal Simon? Ces personnes-là ont-elles fait aussi une fin chrétienne, ou sont- elles désintéressées de la question de l'héritage, pour nous glorifier sitôt?

-- Non, sans doute.

-- Eh bien, donc! vous le voyez, madame ne perdons point de temps à nous congratuler du passé; songeons à l'avenir... Le grand jour approche, le 1er juin n'est pas loin... fasse le ciel que nous ne voyons pas les quatre membres de la famille qui survivent continuer de vivre dans l'impénitence jusqu'à cette époque et posséder cet énorme héritage... objet de nouvelles perditions entre leurs mains, objet de gloire pour le Seigneur et pour son Église entre les mains de notre compagnie.

-- Il est vrai, mon père...

-- À propos de cela, vous devriez voir des gens d'affaires au sujet de votre nièce?

-- Je les ai vus, mon père; et, si incertaine que soit la chance dont je vous ai parlé, elle est à tenter; je saurai aujourd'hui, je l'espère, si légalement cela est possible...

-- Peut-être alors, dans le milieu où cette nouvelle condition la placerait, trouverait-on... moyen d'arriver... à... sa _conversion! _dit Rodin avec un étrange et hideux sourire; car jusqu'ici, depuis qu'elle s'est fatalement rapprochée de cet Indien, le bonheur de ces deux païens paraît inaltérable et étincelant comme le diamant; rien n'y peut mordre... pas même la dent de Faringhea... Mais espérons que le Seigneur fera justice de ces vaines et coupables félicités.

Cet entretien fut interrompu par le père d'Aigrigny; il entra dans le salon d'un air triomphant et s'écria de la porte:

-- Victoire!

-- Que dites-vous? demanda la princesse.

-- Il est parti... cette nuit, dit le père d'Aigrigny.

-- Qui cela?... fit Rodin.

-- Le maréchal Simon, répondit le père d'Aigrigny.

-- Enfin... dit Rodin, qui ne put cacher sa joie profonde.

-- C'est sans doute son entretien avec le général d'Havrincourt qui aura comblé la mesure, s'écria la dévote; car, je le sais, il a eu une entrevue avec le général, qui, comme tant d'autres, a cru aux bruits plus ou moins fondés que j'avais fait répandre... Tout moyen est bon pour atteindre l'impie, ajouta la princesse en manière de correctif.

-- Avez-vous quelques détails? dit Rodin.

-- Je quitte Robert, dit le père d'Aigrigny; son signalement, son âge, peuvent se rapporter à l'âge et au signalement du maréchal; celui-ci est parti avec ses papiers. Seulement une chose a profondément surpris votre émissaire.

-- Laquelle? dit Rodin.

-- Jusqu'alors, il avait eu sans cesse à combattre les hésitations du maréchal; il avait, en outre, remarqué son air sombre, désespéré... Hier, au contraire, il lui a trouvé un air si heureux, si rayonnant, qu'il n'a pu s'empêcher de lui demander la cause de ce changement.

-- Eh bien! dirent à la fois Rodin et la princesse, étrangement surpris.

--» Je suis en effet l'homme le plus heureux du monde, a répondu le maréchal, car je vais avec joie et bonheur remplir un devoir sacré.»

Les trois acteurs de cette scène se regardèrent en silence.

-- Et qui a pu amener ce brusque changement dans l'esprit du maréchal? dit la princesse d'un air pensif; on comptait au contraire sur des chagrins, sur des irritations de toute sorte pour le jeter dans cette aventureuse entreprise.

-- Je m'y perds, dit Rodin en réfléchissant; mais il m'importe, il est parti: il ne faut pas perdre un moment pour agir sur ses filles... A-t-il emmené ce maudit soldat?

-- Non... dit le père d'Aigrigny, malheureusement non... mis en défiance et instruit par le passé, il va redoubler de précautions, et un homme qui aurait pu, dans un cas désespéré, nous servir contre lui... vint d'être frappé par la contagion.

-- Qui donc cela? demanda la princesse.

-- Morok... Je pouvais compter sur lui en tout, pour tout, partout... et il est perdu, car, s'il échappe à la contagion, il est à craindre qu'il ne succombe à un mal horrible et incurable.

-- Que dites-vous?...

-- Il y a peu de jours, il a été mordu par un des molosses de sa ménagerie, et le lendemain la rage s'est déclarée chez le chien.

-- Ah! c'est affreux! s'écria la princesse. Et où est ce malheureux?

-- On l'a transporté dans une des ambulances provisoires établies à Paris, car le choléra seul s'est déclaré chez lui jusqu'à présent... et, je le répète, c'est un double malheur, car c'était un homme dévoué, décidé et prêt à tout... Or, le soldat, gardien des orphelines, sera d'un abord presque impossible, et par lui seul cependant on peut arriver aux filles du maréchal Simon.

-- C'est évident, dit Rodin d'un air pensif.

-- Surtout depuis que les lettres anonymes ont de nouveau éveillé ses soupçons, ajouta le père d'Aigrigny et...

-- À propos de lettres anonymes, dit tout à coup Rodin en interrompant le père d'Aigrigny, il est un fait qu'il est bon que vous sachiez; je vous dirai pourquoi.

-- De quoi s'agit-il?

-- Outre les lettres que vous savez, le maréchal Simon en a reçu nombre d'autres que vous ignorez, et dans lesquelles, par tous les moyens possibles, on tâchait d'exaspérer son irritation contre vous, en lui rappelant toutes les raisons qu'il avait de vous haïr, et en le raillant de ce que votre caractère sacré vous mettait à l'abri de sa vengeance.

Le père d'Aigrigny regarda Rodin avec stupeur, et s'écria en rougissant malgré lui:

-- Mais dans quel but... Votre Révérence a-t-elle agi ainsi?

-- D'abord, afin de détourner de moi les soupçons qui pouvaient être éveillés par ces lettres; puis, afin d'exalter la rage du maréchal jusqu'au délire, en lui rappelant sans cesse et les justes motifs de sa haine contre vous, et l'impossibilité où il était de vous atteindre. Ceci, joint aux autres ferments de chagrins, de colère, d'irritation, que les brutales passions de cet homme de bataille faisaient bouillonner en lui, devait le pousser à cette folle entreprise, qui est la conséquence et la punition de son idolâtrie pour un misérable usurpateur.

-- Soit, dit le père d'Aigrigny d'un air contraint; mais je ferai observer à Votre Révérence qu'il était un peu dangereux d'exciter ainsi le maréchal Simon contre moi.

-- Pourquoi? demanda Rodin en attachant un coup d'oeil perçant sur le père d'Aigrigny.

-- Parce que le maréchal, poussé hors des bornes, ne se souvenant que de notre haine mutuelle... pouvait me chercher, me rencontrer...

-- Eh bien! après? fit Rodin.

-- Eh il pouvait oublier... que je suis prêtre... et...

-- Ah! vous avez peur?... dit dédaigneusement Rodin en interrompant le père d'Aigrigny.

À ces mots de Rodin: «Vous avez peur» le révérend père bondit sur sa chaise; puis, reprenant son sang-froid, il ajouta:

-- Votre Révérence ne se trompe pas; oui, j'aurais peur... oui... Dans une circonstance pareille... J'aurais peur d'oublier que je suis prêtre... et de trop me souvenir que j'ai été soldat.

-- Vraiment? dit Rodin avec un souverain mépris... vous en êtes encore là... à ce niais et sauvage point d'honneur? Votre soutane n'a pas éteint ce beau feu? Ainsi, ce sabreur, dont j'étais bien sûr de détraquer la pauvre cervelle, vide et sonore comme un tambour, en prononçant quelques mots magiques pour ces batailleurs stupides: Honneur militaire... serment... Napoléon II, ainsi, ce sabreur, s'il se fût porté contre vous à quelque acte de violence, il vous eût fallu faire un grand effort pour rester calme?

Et Rodin attacha de nouveau son regard pénétrant sur le révérend père.

-- Il est inutile, je crois, à Votre Révérence, de faire des suppositions semblables, dit le père d'Aigrigny en contenant difficilement son agitation.

-- Comme votre supérieur, reprit sévèrement Rodin, j'ai le droit de vous demander ce que vous eussiez fait si le maréchal Simon avait levé la main sur vous...

-- Monsieur! s'écria le révérend père.

-- Il n'y a pas de _messieurs _ici, il y a des prêtres, dit durement Rodin. Le père d'Aigrigny baissa la tête, contenant difficilement sa colère.

-- Je vous demande, reprit obstinément Rodin, quelle aurait été votre conduite si le maréchal Simon vous eût frappé? Est-ce clair?

-- Assez! de grâce, dit le père d'Aigrigny, assez!

-- Ou, si vous l'aimez mieux, s'il vous eût souffleté sur les deux joues? reprit Rodin avec un flegme opiniâtre.

Le père d'Aigrigny, blême, les dents serrées, les poings crispés, était en proie à une sorte de vertige à la seule pensée d'un outrage, tandis que Rodin, qui n'avait pas sans doute fait en vain cette question, soulevant ses flasques paupières, semblait profondément attentif aux symptômes significatifs qui se trahissaient sur la physionomie bouleversée de l'ancien colonel.

La dévote, de plus en plus sous le charme de _l'ex-socius, _trouvant la position du père d'Aigrigny aussi pénible que fausse, sentait s'augmenter son admiration pour Rodin.

Enfin le père d'Aigrigny, reprenant peu à peu son sang-froid, répondit à Rodin d'un ton calme et contraint:

-- Si j'avais à subir un pareil outrage, je prierais le Seigneur de me donner la résignation de l'humilité.

-- Et certainement le Seigneur écouterait vos voeux, dit froidement Rodin, satisfait de l'épreuve qu'il venait de tenter sur le père d'Aigrigny. D'ailleurs, vous voici prévenu, et il est peu probable, ajouta-t-il avec un sourire affreux, que le maréchal Simon revienne ici afin d'éprouver si rudement votre humilité... Mais s'il revenait, et Rodin attacha de nouveau un regard long et perçant sur le révérend père, s'il revenait... vous sauriez, je n'en doute pas, montrer à ce brutal traîneur de sabre, malgré ses violences, tout ce qu'il y a de résignation et d'humilité dans une âme vraiment chrétienne.

Deux coups, discrètement frappés à la porte de l'appartement interrompirent un moment la conversation. Un valet de chambre entra portant sur un plateau une large enveloppe cachetée, qu'il remit à la princesse, après quoi il sortit.

Mme de Saint-Dizier, ayant d'un regard demandé à Rodin la permission de décacheter cette lettre, la parcourut, et bientôt une satisfaction cruelle éclata sur son visage.

-- Il y a de l'espoir, s'écria-t-elle en s'adressant à Rodin; la demande est rigoureusement légale, elle se renforce de l'instance en interdiction; les conséquences peuvent être celles que nous souhaitons. En un mot, ma nièce peut, du jour au lendemain, être menacée de la plus complète misère... Elle si prodigue... quel bouleversement dans toute sa vie!...

-- Il y aurait sans doute alors quelque prise sur ce caractère indomptable... dit Rodin d'un air méditatif; car jusqu'ici tout a échoué. On dirait que certains bonheurs rendent invulnérable, murmura le jésuite en rongeant ses ongles plats et noirs.

-- Mais, pour obtenir le résultat que je désire, il faut exaspérer l'orgueil de ma nièce; il est donc absolument indispensable que je la voie et que je cause avec elle, dit Mme de Saint-Dizier en réfléchissant.

-- Mlle de Cardoville refusera cette entrevue, dit le père d'Aigrigny.

-- Peut-être, dit la princesse. Elle est si heureuse!... que son audace doit être à son comble; oui... oui... je la connais. Je lui écrirai de telle sorte... qu'elle viendra.

-- Vous croyez? demanda Rodin d'un air dubitatif.

-- N'en doutez pas, mon père, reprit la princesse, elle viendra. Et, une fois sa fierté en jeu... on peut beaucoup espérer.

-- Il faut donc agir, madame, reprit Rodin, agir promptement, le moment approche, les haines, les défiances sont éveillées... il n'y a pas un moment à perdre.

-- Quant aux haines, reprit la princesse, Mlle de Cardoville a pu voir où aboutit le procès qu'elle a tenté de faire à propos de ce qu'elle appelle sa détention dans une maison de santé, et la séquestration des demoiselles Simon dans le couvent de Sainte- Marie. Dieu merci, nous avons des amis partout; je sais de bonne part qu'il sera passé outre sur ces criailleries, faute de preuves suffisantes, malgré l'acharnement de certains magistrats parlementaires qui seront notés, et bien notés...

-- Dans ces circonstances, reprit Rodin, le départ du maréchal donne toute latitude; il faut agir immédiatement sur ses filles.

-- Mais comment? dit la princesse.

-- Il faut d'abord les voir, reprit Rodin, causer avec elles, les étudier... ensuite on agira en conséquence.

-- Mais le soldat ne les quittera pas d'une seconde, dit le père d'Aigrigny.

-- Alors, reprit Rodin, il faudra causer avec elles devant le soldat et le mettre des nôtres.

-- Lui!... Cet espoir est insensé! s'écria le père d'Aigrigny; vous ne connaissez pas cet homme.

-- Je ne le connais pas! dit Rodin en haussant les épaules. Mlle de Cardoville ne m'a-t-elle pas présenté à lui comme son libérateur, lorsque je vous ai eu dénoncé comme l'âme de cette machination? n'est-ce pas moi qui lui ai rendu sa ridicule relique impériale... sa croix d'honneur, chez le docteur Baleinier?... n'est-ce pas moi enfin qui lui ai ramené les jeunes filles du couvent, et qui les ai mises aux bras de leur père?

-- Oui, reprit la princesse; mais, depuis ce temps, ma nièce maudite a tout deviné, tout découvert. Elle vous a dit, à vous- même, mon père...

-- Qu'elle me considérait comme son plus mortel ennemi, dit Rodin. Soit. Mais a-t-elle dit cela au maréchal? M'a-t-elle nommé à lui? et si elle l'a fait, le maréchal a-t-il appris cette circonstance à son soldat? Cela se peut, mais cela n'est pas certain; en tous cas, il faut s'en assurer: si le soldat me traite en ennemi dévoilé... nous verrons... mais je tenterai d'abord d'être accueilli en ami.

-- Quand cela? dit la dévote.

-- Demain matin, répondit Rodin.

-- Grand Dieu! mon cher père, s'écria Mme de Saint-Dizier avec crainte, si ce soldat voit en vous un ennemi? Prenez garde...

-- Je prends toujours garde, madame... J'ai eu raison de compagnons plus terribles que lui... du choléra, par exemple. Et le jésuite sourit en montrant ses dents noires...

-- Mais, s'il vous traite en ennemi... il refusera de vous recevoir; de quelle manière parviendrez-vous jusqu'aux filles du maréchal Simon? dit le père d'Aigrigny.

-- Je n'en sais rien du tout, dit Rodin; mais, comme je veux y parvenir... j'y parviendrai.

-- Mon père, dit tout à coup la princesse en réfléchissant, ces jeunes filles ne m'ont jamais vue... si, sans me nommer... je pouvais m'introduire auprès d'elles?

-- Cela serait, madame, parfaitement inutile, car il faut d'abord que je sache à quoi me résoudre à l'égard de ces orphelines... À tout prix, je veux donc les voir, les entretenir longtemps... alors seulement, une fois mon plan bien arrêté, votre concours pourra m'être utile... En tous cas... veuillez être prête demain matin, afin de m'accompagner, madame.

-- Où cela, mon père?

-- Chez le maréchal Simon.

-- Chez lui?

-- Pas précisément chez lui; vous monterez dans votre voiture, moi je prendrai un fiacre: je tenterai de m'introduire auprès des jeunes filles; pendant ce temps-là, vous m'attendrez à quelques pas de la maison du maréchal; si je réussis, si j'ai besoin de votre aide, j'irai vous trouver dans votre voiture; vous recevrez mes instructions, et rien n'aura paru concerté entre nous.

-- Soit, mon révérend père; mais, en vérité, je tremble en songeant à votre entrevue avec ce soldat brutal, dit la princesse.

-- Le seigneur veillera sur son serviteur, madame, répondit Rodin. Quant à vous, mon père, ajouta-t-il en s'adressant au père d'Aigrigny, faites à l'instant partir pour Vienne la note qui était prête, afin d'annoncer à qui vous savez le départ et la prochaine arrivée du maréchal. Tout est prévu. Ce soir, j'écrirai plus amplement.

Le lendemain matin, sur les huit heures, Mme de Saint-Dizier, dans sa voiture, et Rodin dans son fiacre, se dirigeaient vers la maison du maréchal Simon.

XLVII. Le bonheur.

Depuis deux jours le maréchal Simon est parti. Il est huit heures du matin. Dagobert, marchant avec de grandes précautions sur la pointe du pied, afin de ne pas faire crier le parquet, traverse le salon qui conduit à la chambre à coucher de Rose et de Blanche, et va discrètement coller son oreille à la porte de l'appartement des jeunes filles; Rabat-Joie suit exactement son maître, et semble marcher avec autant de précaution que lui.

La figure du soldat est inquiète, préoccupée; tout en s'approchant, il dit à demi-voix:

-- Pourvu que ces chères enfants n'aient rien entendu... cette nuit! Cela les effrayerait, il vaut mieux qu'elles ne sachent cet événement que le plus tard possible. Cela serait capable de les attrister cruellement; pauvres petites, elles sont si gaies, si heureuses, depuis qu'elles savent l'amour de leur père pour elles!... Elles ont si bravement supporté son départ... Aussi, pourvu qu'elles ne soient pas instruites de l'accident de cette nuit! elles en seraient trop affligées!

Puis, prêtant encore l'oreille, le soldat reprit:

-- Je n'entends rien... rien... Elles toujours éveillées de si bonne heure... c'est peut-être le chagrin.

Les réflexions de Dagobert furent interrompues par deux éclats de rire d'une fraîcheur charmante qui retentirent tout à coup dans l'intérieur de la chambre à coucher des jeunes filles.

-- Allons! elles ne sont pas si tristes que je croyais, dit Dagobert en respirant plus à l'aise; probablement elles ne savent rien.

Bientôt les éclats de rires redoublèrent tellement, que le soldat, ravi de cet accès de gaieté si rare chez ses enfants, se sentit d'abord tout attendri; un instant ses yeux devinrent humides en pensant que les orphelines avaient retrouvé l'heureuse sérénité de leur âge; puis, passant de l'attendrissement à la joie, l'oreille toujours collée contre la porte, le corps à demi penché, les mains appuyées sur ses genoux, Dagobert, épanoui, rayonnant, les lèvres relevées par une expression de jovialité muette, hochant un peu la tête, accompagna de son rire muet les éclats d'hilarité croissante des jeunes filles... Enfin, comme rien n'est plus contagieux que la gaieté, et que le digne soldat se pâmait d'aise, il finit par rire tout haut, et de toutes ses forces, sans savoir pourquoi, et seulement parce que Rose et Blanche riaient de tout leur coeur. Rabat-Joie n'avait jamais vu son maître dans un tel accès de jovialité; il regarda d'abord avec un profond et silencieux étonnement, puis il se mit à japper d'un air interrogatif.

À cet _accent _bien connu, le rire des jeunes filles s'arrêta tout à coup, et une voix fraîche, encore un peu tremblante de joyeuse émotion, s'écria:

-- C'est donc toi, Rabat-Joie, qui viens nous éveiller?

Rabat-Joie comprit, remua la queue, coucha ses oreilles et, rasant près de la porte comme un chien couchant, répondit par un léger grognement à l'appel de sa jeune maîtresse.

-- Monsieur Rabat-Joie, dit la voix de Rose, qui contenait à peine un nouvel accès d'hilarité, vous êtes bien matinal!

-- Alors, pourrez-vous nous dire l'heure, s'il vous plaît, monsieur Rabat-Joie? ajouta Blanche.

-- Oui, mesdemoiselles: il est huit heures passées, dit tout à coup la grosse voix de Dagobert, qui accompagna cette facétie d'un immense éclat de rire.

Un léger cri de gaie surprise se fit entendre, puis Rose reprit:

-- Bonjour Dagobert.

-- Bonjour, mes enfants... Vous êtes bien paresseuses aujourd'hui, sans reproche.

-- Ce n'est pas notre faute, notre chère Augustine n'est pas encore entrée chez nous, dit Rose; nous l'attendons.

-- Nous y voilà, se dit Dagobert, dont les traits redevinrent soucieux.

Puis il reprit tout haut avec un accent assez embarrassé, car le digne homme savait mal mentir:

-- Mes enfants, votre gouvernante est sortie ce matin... de très bonne heure... elle est allée à la campagne pour... pour affaires... elle ne reviendra que dans quelques jours... ainsi, pour aujourd'hui, vous ferez bien de vous lever toutes seules.

-- Cette bonne madame Augustine... reprit la voix de Blanche avec intérêt. Ce n'est pas quelque chose de fâcheux pour elle qui l'a fait s'en aller si vite, n'est-ce pas, Dagobert?

-- Non, non, pas du tout, c'est pour affaires, répondit le soldat; pour voir... un de ses parents...

-- Ah! tant mieux, dit Rose. Eh bien, Dagobert, quand nous t'appellerons, tu pourras entrer.

-- Je reviens dans un quart d'heure, dit le soldat en s'éloignant; puis il pensa:

-- Il faut que je chapitre cet animal de Jocrisse, car il est si bête et si bavard, qu'il peut tout éventer.

Le nom du niais supposé servira de transition naturelle pour faire connaître la cause de la folle gaieté des deux soeurs; elles riaient des nombreuses jeannoteries de ce lourdaud.

Les deux jeunes filles s'étaient levées et habillées, se servant mutuellement de femme de chambre; Rose avait coiffé et peigné Blanche; c'était au tour de Blanche de coiffer Rose; les deux jeunes filles, ainsi groupées, offraient un tableau rempli de grâce. Rose était assise devant une toilette; sa soeur, debout derrière elle, lissait ses beaux cheveux bruns. Âge heureux et charmant, encore si voisin de l'enfance, que la joie présente fait vite oublier les chagrins passés. Et puis, les orphelines éprouvaient plus que de la joie, c'était du bonheur, oui, un bonheur profond désormais inaltérable; leur père les adorait; leur présence, loin de lui être pénible, le ravissait. Enfin rassuré lui-même sur la tendresse de ses enfants, il n'avait non plus, grâce à elles, aucun chagrin à redouter. Pour les trois êtres, ainsi certains de leur mutuelle et ineffable affection, que pouvait être une séparation momentanée?

Ceci dit et compris, on concevra l'innocente gaieté des deux soeurs, malgré le départ de leur père et l'expression enjouée, heureuse, qui animait leurs ravissantes figures, sur lesquelles refleurissaient déjà leurs couleurs naguère mourantes; leur foi dans l'avenir donnait à leur physionomie quelque chose de résolu, de décidé qui ajoutait un charme piquant à leurs traits enchanteurs.

Blanche, en lissant les cheveux de sa soeur, laissa tomber son peigne; comme elle se baissait pour le ramasser, Rose la prévint et le lui rendit en disant:

-- S'il s'était cassé, tu l'aurais mis dans le panier aux anses.

Et les deux jeunes filles de rire comme des folles, à ces mots qui faisaient allusion à une admirable jeannoterie de Jocrisse.

Le niais supposé avait cassé l'anse d'une tasse et, la gouvernante des jeunes filles le réprimandant, il avait répondu: «Soyez tranquille, madame, j'ai mis l'anse dans le panier aux anses.

_-- _Le panier aux anses?

-- Oui, madame c'est là où je serre toutes les anses que je casse et que je casserai.»

-- Mon Dieu, dit Rose en essuyant ses yeux humides de larmes de joie, que c'est donc ridicule de rire de pareilles sottises!

-- C'est que c'est si drôle aussi! reprit Blanche; comment y résister?

-- Tout ce que je regrette... c'est que notre père ne nous entende pas rire ainsi.

-- Il était si heureux de nous voir gaies!

-- Il faudra lui écrire aujourd'hui l'histoire du panier aux anses.

-- Et celle du plumeau, afin de lui montrer que, selon notre promesse, nous n'avons pas de chagrin pendant son absence.

-- Lui écrire... Ma soeur... mais non... tu le sais bien, il nous écrira, lui... mais nous ne pouvons pas lui répondre.

-- C'est vrai... Alors... une idée. Écrivons-lui toujours, à son adresse ici. Dagobert mettra les lettres à la poste et, à son retour, notre père lira notre correspondance.

-- Tu as raison, c'est charmant. Que de folies nous allons lui conter, puisqu'ils les aime!...

-- Et nous aussi... Il faut l'avouer, nous ne demandons pas mieux que d'être gaies.

-- Oh! certes... les dernières paroles de notre père nous ont donné tant de courage, n'est-ce pas, soeur?

-- Moi, en l'écoutant, je me sentais intrépide au sujet de son départ.

-- Et quand il nous a dit: «Mes enfants, je vais vous confier... ce que je puis vous confier... J'avais à remplir un devoir sacré... pour cela il me fallait vous quitter pendant quelque temps; et quoique je fusse assez aveugle pour douter de votre tendresse, je ne pouvais me résoudre à vous abandonner... cependant ma conscience était inquiète, agitée; le chagrin abat tellement que je n'avais pas la force de prendre une décision, et les jours se passaient ainsi dans les hésitations remplies d'angoisses; mais, une fois certain de votre tendresse, tout à coup ces irrésolutions ont cessé, j'ai compris qu'il ne s'agissait pas de sacrifier un devoir à un autre et de me préparer ainsi un remords, mais qu'il fallait accomplir deux devoirs à la fois, devoirs sacrés tous deux, et c'est ce que je fais avec joie, avec coeur, avec bonheur.»

-- Oh! dis, dis, ma soeur, continue, s'écria Blanche en se levant pour se rapprocher de Rose, il me semble entendre notre père; rappelons-nous-les souvent, ces paroles; elles nous soutiendraient, si nous avions l'envie de nous attrister de son absence.

-- N'est-ce pas, soeur? Mais, comme notre père nous le disait encore: «Au lieu d'être chagrines de mon départ, mes enfants, soyez-en joyeuses, soyez-en fières. Je vous quitte pour accomplir quelque chose de bien, de généreux. Tenez, figurez-vous qu'il y ait quelque part un pauvre orphelin, souffrant, opprimé, abandonné de tous; que le père de cet orphelin ait été mon bienfaiteur, que je lui aie juré de me dévouer à son fils... et que les jours de son fils soient menacés!... Dites, mes enfants, seriez-vous tristes de me voir vous quitter pour aller au secours de cet orphelin?

-- Oh! non, non, brave père, avons-nous répondu, nous ne serions pas tes filles, alors! reprit Rose avec exaltation. Va, sois sûr de nous. Nous serions trop malheureuses de penser que notre tristesse pourrait affaiblir ton courage; va, pars, et chaque jour nous nous dirons avec orgueil: «C'est pour accomplir un noble et grand devoir que notre père nous a quittées; aussi il nous est doux de l'attendre.»

-- Comme c'est beau, comme cela soutient, l'idée du devoir... du dévouement, ma soeur! reprit Rose avec exaltation! vois donc, cela donne à notre père le courage de nous quitter sans chagrin, et à nous le courage d'attendre gaiement son retour.

-- Et puis, de quel calme nous jouissons à cette heure! Ces rêves affligeants qui nous présageaient de si tristes événements ne nous tourmentent plus.

-- Je te le dis, soeur, cette fois nous sommes pour toujours en plein bonheur...

-- Et puis, es-tu comme moi? Il me semble maintenant que je me sens plus forte, plus courageuse, et que je braverais tous les malheurs possibles.

-- Je le crois bien; vois donc comme nous sommes fortes maintenant; notre père au milieu de nous, toi d'un côté, moi de l'autre, et...

-- Dagobert à l'avant-garde, Rabat-Joie à l'arrière-garde: donc l'armée sera complète. Aussi qu'on vienne l'attaquer, mille escadrons! ajouta une grosse et joyeuse voix en interrompant la jeune fille, et Dagobert parut à la porte du salon, qu'il entrebâilla. Heureux, radieux, il fallait voir; car le vieil indiscret avait quelque peu écouté les jeunes filles avant de se montrer.

-- Ah! tu nous écoutais, curieux! dit gaiement Rose en sortant de sa chambre avec sa soeur, et entrant dans le salon, où toutes deux embrassèrent affectueusement le soldat.

-- Je crois bien, que je vous écoutais, et je ne regrettais qu'une chose, c'était de ne pas avoir les oreilles aussi grandes que celles de Rabat-Joie, pour entendre davantage. Braves, braves filles, voilà comme je vous aime... un peu crânes, mordieu! et disant au chagrin: Allons, demi-tour à gauche... assez causé... fichtre!

-- Bon... tu vas voir qu'il va nous dire de jurer maintenant, dit Rose à sa soeur en riant.

-- Eh! eh! ma foi, de temps en temps... je ne dis pas non, reprit le soldat; ça soulage, ça calme; car si, pour supporter des tremblements de misère, on ne pouvait pas jurer les cinq cent mille noms de...

-- Mais veux-tu bien te taire, dit Rose en mettant sa jolie main sur la moustache grise de Dagobert pour lui couper la parole, si Mme Augustine t'entendait...

-- Pauvre gouvernante, si douce, si timide!... reprit Blanche.

-- Quelle peur tu lui ferais!

-- Oui, dit Dagobert en tâchant de cacher son embarras renaissant; mais elle ne nous entend pas, puisqu'elle est... partie pour la campagne.

-- Bonne et digne femme, reprit Blanche avec intérêt, elle nous a dit, à propos de toi, un mot bien touchant qui peint son excellent coeur.

-- Certainement, reprit Rose; en nous parlant de toi, elle nous disait: «Ah! mesdemoiselles, auprès de l'affection de M. Dagobert, je sais que mon attachement si récent doit vous paraître bien peu de chose, que vous n'en avez pas besoin, et pourtant je me _sens le droit _de me dévouer aussi pour vous.»

-- Sans doute, sans doute, c'était... c'est un coeur d'or, dit Dagobert puis il ajouta tout bas:

-- C'est comme un fait exprès, voilà qu'elles mettent la conversation sur cette pauvre femme...

-- Du reste, mon père l'a bien choisie, reprit Rose, elle est veuve d'un ancien militaire qui a fait la guerre avec lui...

-- Du temps que nous étions tristes, dit Blanche, il fallait voir ses inquiétudes; et son chagrin, tout ce qu'elle tentait bien timidement pour nous consoler.

-- Vingt fois j'ai vu rouler de grosses larmes dans ses yeux en nous regardant, reprit Rose; oh! elle nous aime tendrement, et nous le lui rendons bien... et, à ce sujet, tu ne sais pas, Dagobert? nous avons un projet dès que notre père sera de retour...

-- Tais-toi donc, ma soeur... reprit Blanche en riant, Dagobert ne nous gardera pas le secret.

-- Lui?

-- N'est-ce pas tu nous le garderas, Dagobert?

-- Tenez, dit le soldat de plus en plus embarrassé, vous ferez bien de ne rien dire...

-- Tu ne peux donc rien cacher à Mme Augustine?

-- Ah! monsieur Dagobert, monsieur Dagobert, dit Blanche gaiement en menaçant le soldat du bout du doigt, je vous soupçonne d'avoir fait le coquet auprès de notre bonne gouvernante.

-- Moi... coquet? dit le soldat. Le ton, l'expression de Dagobert en prononçant ces mots furent si puissants, que les deux soeurs partirent d'un grand éclat de rire. Leur hilarité était au comble lorsque la porte s'ouvrit.

Jocrisse fit quelques pas dans le salon, en annonçant à haute voix:

-- Monsieur Rodin. En effet, le jésuite se glissa précipitamment dans l'appartement comme pour prendre possession du terrain; une fois entré, il crut la partie gagnée, et ses yeux de reptile étincelèrent. Il serait difficile de peindre la surprise des deux soeurs et la colère du soldat à cette visite imprévue. Courant à Jocrisse, Dagobert le prit au collet, et s'écria:

-- Qui t'a permis d'introduire quelqu'un ici... sans me prévenir?

-- Grâce, monsieur Dagobert! dit Jocrisse en se jetant à genoux, et joignant les mains d'un air aussi niais que suppliant.

-- Va-t'en... sors d'ici, et vous aussi... et vous surtout! ajouta le soldat d'un air menaçant en se retournant vers Rodin, qui déjà s'approchait des jeunes filles en souriant d'un air paterne.

-- Je suis à vos ordres, mon cher monsieur... dit humblement le prêtre en s'inclinant, mais sans bouger de place.

-- T'en iras-tu, criait le soldat à Jocrisse, toujours agenouillé, car, grâce à l'avantage de cette position, cet homme savait pouvoir dire un certain nombre de paroles avant que Dagobert pût le mettre à la porte.

-- Monsieur Dagobert, disait Jocrisse d'une voix dolente, pardon d'avoir conduit ici monsieur sans vous prévenir; mais, hélas! j'ai la tête perdue à cause du malheur qui est arrivé à Mme Augustine...

-- Quel malheur? s'écrièrent aussitôt Rose et Blanche, en s'approchant vivement de Jocrisse avec inquiétude.

-- T'en iras-tu! reprit Dagobert en secouant Jocrisse par le collet pour le forcer à se relever.

-- Parlez... parlez... reprit Blanche en s'interposant entre le soldat et Jocrisse, qu'est-il donc arrivé à Mme Augustine?

-- Mademoiselle, se hâta de dire Jocrisse, malgré les bourrades du soldat, Mme Augustine a été attaquée cette nuit du choléra, et on l'a...

Jocrisse ne put achever, Dagobert lui asséna dans la mâchoire le plus glorieux coup de poing qu'il eût donné depuis longtemps; et puis, usant de sa force encore redoutable pour son âge, l'ancien grenadier à cheval, d'un poignet vigoureux, redressa Jocrisse sur ses jambes et, d'un violent coup de pied au bas des reins, l'envoya rouler dans la pièce voisine. Se retournant alors vers Rodin, les joues animées, l'oeil étincelant de colère, Dagobert lui montra la porte d'un geste expressif en lui disant d'une voix courroucée:

-- À votre tour... si vous ne filez pas... et rondement...

-- À vous rendre mes devoirs, mon cher monsieur, dit Rodin en se dirigeant à reculons vers la porte, tout en saluant les jeunes filles.

XLVIII. Le devoir.

Rodin, opérant lentement sa retraite sous le feu des regards courroucés de Dagobert, gagnait la porte à reculons en jetant des regards obliques et pénétrants sur les orphelines visiblement émues par l'indiscrétion calculée de Jocrisse (Dagobert lui avait ordonné de ne pas parler devant les jeunes filles de la maladie de leur gouvernante; le niais supposé avait, à tout hasard, fait le contraire de l'ordre qu'on lui avait donné).

Rose, se rapprochant vivement du soldat, lui dit:

-- Est-il vrai, mon Dieu! que cette pauvre Mme Augustine soit attaquée du choléra?

-- Non... je ne sais pas... je ne crois pas... répondit le soldat avec hésitation; d'ailleurs, que vous importe?...

-- Dagobert... tu veux nous cacher... un malheur, dit Blanche: je me souviens maintenant de ton embarras lorsque, tout à l'heure, tu nous parlais de notre gouvernante.

-- Si elle est malade... nous ne devons pas l'abandonner, elle a eu pitié de nos chagrins, nous devons avoir pitié de ses souffrances.

-- Viens, ma soeur... allons dans sa chambre, dit Blanche en faisant un pas vers la porte, où Rodin s'était arrêté prêtant une attention croissante à cette scène imprévue, qui semblait le faire si profondément réfléchir.

-- Vous ne sortirez pas d'ici, dit sévèrement le soldat s'adressant aux deux soeurs.

-- Dagobert, dit Blanche avec fermeté, il s'agit d'un devoir sacré, il y aurait lâcheté à y manquer.

-- Je vous dis que vous ne sortirez pas... dit le soldat en frappant du pied avec impatience.

-- Mon ami, reprit Blanche d'un air non moins résolu que sa soeur, et avec une sorte d'exaltation qui colora son charmant visage d'un vif incarnat, notre père, en nous quittant, nous a donné un admirable exemple de dévouement au devoir... il ne nous pardonnerait pas d'avoir oublié sa leçon.

-- Comment! s'écria Dagobert hors de lui en s'avançant vers les deux soeurs pour les empêcher de sortir, vous croyez que si votre gouvernante avait le choléra, je vous laisserais aller près d'elle sous prétexte de devoir?... Votre devoir est de vivre, et de vivre heureuses pour votre père... et pour moi, par-dessus le marché... Ainsi, plus un mot de cette folie.

-- Nous ne courons aucun danger à aller auprès de notre gouvernante dans sa chambre, dit Rose.

-- Eh, y eût-il danger, ajouta Blanche, nous ne devrions pas non plus hésiter. Ainsi, Dagobert, sois bon... laisse-nous passer.

Tout à coup Rodin, qui avait écouté ce qui précède avec une attention méditative, tressaillit; son oeil brilla, et un éclair de joie sinistre illumina son visage.

-- Dagobert, ne nous refuse pas, dit Blanche; tu ferais pour nous ce que tu nous reproches de faire pour une autre.

Dagobert avait, jusque-là, pour ainsi dire barré le passage au jésuite et aux deux soeurs, en se mettant devant la porte; après un moment de réflexion, il haussa les épaules, s'effaça et dit avec calme:

-- J'étais un vieux fou. Allez, mesdemoiselles... allez... si vous trouvez Mme Augustine dans la maison... je vous permets de rester auprès d'elle...

Interdites de l'assurance et des paroles de Dagobert, les deux jeunes filles restèrent immobiles et indécises.

-- Si notre gouvernante n'est pas ici... où est-elle donc? dit Rose.

-- Vous croyez peut-être que je vais vous le dire, après l'exaltation où je vous vois!

-- Elle est morte!... s'écria Rose en pâlissant.

-- Non, non, calmez-vous, dit vivement le soldat; non... sur votre père, je vous jure que non... seulement, à la première atteinte de la maladie, elle a demandé à être transportée hors de la maison... craignant la contagion pour ceux qui l'habitent.

-- Bonne et courageuse femme... dit Rose avec attendrissement, et tu ne veux pas...

-- Je ne veux pas que vous sortiez d'ici, et vous n'en sortirez pas, quand je devrais vous enfermer dans cette chambre, s'écria le soldat en frappant du pied avec colère; puis se rappelant que la malheureuse indiscrétion de Jocrisse causait seule ce fâcheux incident, il ajouta avec une fureur concentrée:

-- Oh! il faudra que je casse ma canne sur le dos de ce gredin- là...

Ce disant, il se retourna vers la porte, où Rodin se tenait silencieusement attentif, dissimulant sous son impassibilité habituelle les funestes espérances qu'il venait de concevoir.

Les deux jeunes filles, ne doutant plus du départ de leur gouvernante, et persuadées que Dagobert ne leur apprendrait pas où on l'avait transportée, restèrent pensives et attristées.

À la vue du prêtre, qu'il avait un moment oublié, le courroux du soldat augmenta, et il lui dit brutalement:

-- Vous êtes encore là?

-- Je vous ferai observer, mon cher monsieur, dit Rodin avec l'air de bonhomie parfaite qu'il savait prendre dans l'occasion, que vous vous teniez devant la porte, ce qui m'empêchait naturellement de sortir.

-- Eh bien! maintenant... rien ne vous empêche, filez...

-- Je m'empresserai donc de... _filer... _mon cher monsieur, quoique j'aie, je crois, le droit de m'étonner d'une réception pareille...

-- Il ne s'agit pas de réception, mais de départ... Allez-vous-en.

-- J'étais venu, mon cher monsieur, pour vous parler...

-- Je n'ai pas le temps de causer.

-- Il s'agit d'affaires graves...

-- Je n'ai pas d'autre affaire grave que celle de rester avec ces enfants...

-- Soit, mon cher monsieur, dit Rodin en touchant au seuil de la porte, je ne vous importunerai pas plus longtemps; excusez mon indiscrétion... porteur de nouvelles... d'excellentes nouvelles du maréchal Simon... je venais...

-- Des nouvelles de notre père! dit vivement Rose en s'approchant de Rodin.

-- Oh! parlez... parlez, monsieur, ajouta Blanche.

-- Vous avez des nouvelles du maréchal, vous! dit Dagobert en jetant sur Rodin un regard soupçonneux. Et quelles sont-elles, ces nouvelles?

Mais Rodin, sans d'abord répondre à cette question, quitta le seuil de la porte, rentra dans le salon et, contemplant tour à tour Rose et Blanche avec admiration, il reprit:

-- Quel bonheur pour moi de venir encore apporter quelque joie à ces chères demoiselles! Les voilà bien comme je les ai laissées, toujours gracieuses et charmantes, quoique moins tristes que le jour où j'ai été les chercher dans ce vilain couvent où on les retenait prisonnières... Avec quel bonheur... je les ai vues se jeter dans les bras de leur glorieux père!...

-- C'était là leur place, et la vôtre n'est pas ici... dit rudement Dagobert en tenant toujours le battant de la porte ouvert derrière Rodin.

-- Avouez au moins que ma place était chez le docteur Baleinier... dit le jésuite en regardant le soldat d'un air fin, vous savez, dans cette maison de santé... ce jour où je vous ai rendu cette noble croix impériale que vous regrettiez si fort... ce jour où cette bonne Mlle de Cardoville, en vous disant que j'étais son libérateur, vous a empêché de m'étrangler, un peu... mon cher monsieur... Ah! mais, c'est que c'est ainsi que j'ai l'honneur de vous le dire, mesdemoiselles, ajouta Rodin en souriant, ce brave soldat commençait à m'étrangler; car, soit dit, sans le fâcher, il a, malgré son âge, un poignet de fer. Eh! eh! eh! les Prussiens et les Cosaques doivent le savoir encore mieux que moi...

Ce peu de mots rappelaient à Dagobert et aux jeunes filles les services que Rodin leur avait véritablement rendus.

Quoique le maréchal eût entendu parler de Rodin par Mlle de Cardoville comme d'un homme fort dangereux, dont elle avait été dupe, le père de Rose et de Blanche, sans cesse tourmenté, harcelé, n'avait pas fait part de cette circonstance à Dagobert; mais celui-ci, instruit par l'expérience, et malgré tant d'apparences favorables au jésuite, éprouvait à son endroit un éloignement insurmontable; aussi reprit-il brusquement:

-- Il ne s'agit pas de savoir si j'ai le poignet rude ou non, mais...

-- Si je fais allusion à cette innocente vivacité de votre part, mon cher monsieur, dit Rodin d'un ton doucereux en interrompant Dagobert et se rapprochant davantage des deux soeurs par une sorte de circonlocution de reptile qui lui était particulière, si j'y fais allusion, c'est en me souvenant involontairement des petits services que j'ai été trop heureux de vous rendre.

Dagobert regarda fixement Rodin, qui aussitôt abaissa sur sa prunelle fauve sa flasque paupière.

-- D'abord, dit le soldat après un moment de silence, un homme de coeur ne parle jamais des services qu'il a rendus... et voilà trois fois que vous revenez là-dessus...

-- Mais, Dagobert, lui dit tout bas Rose, s'il s'agit de nouvelles de notre père...

Le soldat fit un geste de la main comme pour prier la jeune fille de le laisser parler, et reprit en regardant toujours Rodin entre les deux yeux:

-- Vous êtes malin... mais je ne suis pas un conscrit.

-- Je suis malin, moi? dit Rodin d'un air béat.

-- Beaucoup... Vous croyez m'entortiller avec vos belles phrases, mais ça ne prend pas... Écoutez-moi bien: Quelqu'un de votre bande de robes noires m'avait volé ma croix... vous me l'avez restituée... soit... quelqu'un de votre bande avait enlevé ces enfants... vous les avez été chercher... soit... Vous avez dénoncé le renégat d'Aigrigny... c'est encore vrai... mais tout cela ne prouve que deux choses: la première, c'est que vous avez été assez misérable pour être le complice de ces gueux-là... la seconde, c'est que vous avez été assez misérable pour les dénoncer; or, ces deux choses-là sont ignobles... vous m'êtes suspect. Filez, et filez vite, votre vue n'est pas sainte pour ces enfants.

-- Mais, mon cher monsieur...

-- Il n'y a pas de mais, reprit Dagobert d'une voix irritée; quand un homme bâti comme vous fait le bien, ça cache quelque chose de mauvais... il faut se défier... et je me défie.

-- Je conçois, dit froidement Rodin en cachant son désappointement croissant, car il avait cru facilement amadouer le soldat; on n'est pas maître de cela... pourtant... si vous réfléchissez... quel intérêt puis-je avoir à vous tromper, et sur quoi vous tromperais-je?

-- Vous avez un intérêt quelconque à vous entêter à rester là malgré moi... quand je vous dis de vous en aller.

-- J'ai eu l'honneur de vous dire le but de ma visite, mon cher monsieur.

-- Des nouvelles du maréchal Simon, n'est-ce pas?

-- C'est cela même; je suis assez heureux pour avoir des nouvelles de M. le maréchal, répondit Rodin en se rapprochant de nouveau des jeunes filles comme pour regagner le terrain qu'il avait perdu, et il leur dit:

-- Oui, mes chères demoiselles, j'ai des nouvelles de votre glorieux père.

-- Alors, venez tout de suite chez moi, vous me les direz, reprit Dagobert.

-- Comment!... vous avez la cruauté de priver ces chères demoiselles... d'entendre... les nouvelles que...

-- Mordieu! monsieur, s'écria Dagobert d'une voix tonnante, vous ne voyez donc pas qu'il me répugne de jeter un homme de votre âge à la porte! Ça finira-t-il!

-- Allons, allons, dit doucement Rodin, ne vous emportez pas contre un vieux bonhomme comme moi... Est-ce que j'en vaux la peine?... Allons chez vous... soit... Je vous conterai ce que j'ai à vous conter... et vous vous repentirez de ne m'avoir pas laissé parler devant ces chères demoiselles, ce sera votre punition, méchant homme!

Ce disant, Rodin, après s'être de nouveau incliné, cachant son dépit et sa colère, passa devant Dagobert, qui ferma la porte après avoir fait un signe d'intelligence aux deux soeurs, qui restèrent seules.

-- Dagobert, quelles nouvelles de notre père? dit vivement Rose au soldat en le voyant rentrer un quart d'heure après être sorti en accompagnant Rodin.

-- Eh bien... ce vieux sorcier sait, en effet, que le maréchal est parti et qu'il est parti joyeux; il connaît, m'a-t-il dit, M. Robert. Comment est-il instruit de tout cela?... je l'ignore, ajouta le soldat d'un air pensif; mais c'est une raison de plus pour me défier de lui.

-- Et les nouvelles de notre père, quelles sont-elles? demanda Rose.

-- Un des amis de ce vieux misérable (je ne m'en dédis pas!) connaît, m'a-t-il dit, votre père, et l'a rencontré à vingt-cinq lieues d'ici; sachant que cet homme revenait à Paris, le maréchal l'aurait chargé de vous dire ou de vous faire dire qu'il était en parfaite santé, et qu'il espérait bientôt vous revoir...

-- Ah! quel bonheur! s'écria Rose.

-- Tu vois bien, tu avais tort de le soupçonner... ce pauvre vieillard, ajouta Blanche, tu l'as traité si durement!...

-- C'est possible... mais je ne m'en repens pas...

-- Pourquoi cela?

-- J'ai mes raisons... et une des meilleures, c'est que lorsque je l'ai vu entrer, tourner, virer autour de vous, je me suis senti froid jusque dans la moelle des os, sans savoir pourquoi... j'aurais vu un serpent s'avancer vers vous en rampant, que je n'aurais pas été plus effrayé... Je sais bien que, devant moi, il ne pouvait pas vous faire de mal; mais, que voulez-vous que je vous dise, mes enfants!... malgré les services qu'après tout il nous a rendus, je me tenais à quatre pour ne pas le jeter par la fenêtre... Or, cette manière de lui prouver ma reconnaissance n'est pas naturelle... Il faut donc se défier des gens qui vous inspirent ces idées-là.

-- Bon Dagobert, c'est ton affection pour nous qui te rend si soupçonneux, dit Rose d'un ton caressant; cela prouve combien tu nous aimes.

-- Combien tu aimes tes enfants, ajouta Blanche en s'approchant de Dagobert et en jetant un coup d'oeil d'intelligence à sa soeur comme si toutes deux allaient réaliser quelque complot fait en l'absence du soldat...

Celui-ci, qui était dans un de ces jours de défiance, regarda tour à tour les orphelines, puis, secouant la tête, il reprit:

-- Hum!... vous me câlinez bien... vous avez quelque chose à me demander...

-- Eh bien!... oui... tu sais que nous ne mentons jamais... dit Rose.

-- Voyons, Dagobert, sois juste... voilà tout, ajouta Blanche.

Et chacune d'elles s'approchant du soldat, qui était resté debout, joignit et appuya ses mains sur son épaule en le regardant et lui souriant de l'air le plus séducteur.

-- Allons, parlez, voyons... dit Dagobert en les regardant l'une après l'autre, je n'ai qu'à me bien tenir. Il s'agit de quelque chose de difficile à arracher, j'en suis sûr...

-- Écoute, toi qui es si brave, si bon, si juste, toi qui nous as louées quelquefois d'être courageuses comme des filles de soldat...

-- Au fait... au fait... dit Dagobert, qui commençait à s'inquiéter de ces précautions oratoires.

La jeune fille allait parler lorsqu'on frappa discrètement à la porte (la leçon que Dagobert avait donnée à Jocrisse avait été d'un exemple salutaire, il venait de le chasser à l'instant même de la maison).

-- Qui est là! dit Dagobert.

-- Moi, Justin, monsieur Dagobert, dit une voix.

-- Entrez.

Un domestique de la maison, homme honnête et fidèle, parut à la porte.

-- Qu'est-ce? lui dit le soldat.

-- Monsieur Dagobert, répondit Justin, il y a en bas une dame en voiture. Elle a envoyé son valet de pied s'informer si l'on pouvait parler à M. le duc et à mesdemoiselles... On lui a dit que M. le duc n'y était pas, mais que mesdemoiselles y étaient; alors elle a demandé à les voir... disant que c'était pour une quête.

-- Et cette dame... l'avez-vous vue?... a-t-elle dit son nom?

-- Elle ne l'a pas dit, monsieur Dagobert, mais ça a l'air d'une grande dame... une voiture superbe... des domestiques en grande livrée.

-- Cette dame vient pour une quête, dit Rose à Dagobert, sans doute pour des pauvres; on lui a dit que nous y étions: nous ne pouvons nous empêcher de la recevoir... il me semble!

-- Qu'en penses-tu, Dagobert? dit Blanche.

-- Une dame... à la bonne heure... ce n'est pas comme ce vieux sorcier de tout à l'heure, dit le soldat, et d'ailleurs je ne vous quitte pas.

Puis s'adressant à Justin:

-- Fais monter cette dame. Le domestique sortit.

-- Comment, Dagobert... tu te défies aussi de cette dame que tu ne connais pas?

-- Écoutez, mes enfants, je n'avais aucune raison de me défier de ma brave et digne femme, n'est-ce pas? ça n'empêche pas que c'est elle qui vous a livrées entre les mains des robes noires... et cela... sans savoir faire mal... et seulement pour obéir à son gredin de confesseur.

-- Pauvre femme! c'est vrai. Elle nous aimait bien pourtant, dit Rose pensive.

-- Quand as-tu eu de ses nouvelles? dit Blanche.

-- Avant-hier. Elle va de mieux en mieux; l'air du petit pays où est la cure de Gabriel lui est favorable, et elle garde le presbytère en l'attendant.

À ce moment les deux battants de la porte du salon s'ouvrirent, et la princesse de Saint-Dizier entra après une respectueuse révérence. Elle tenait à la main une de ces bourses de velours rouge employées dans les églises par les quêteuses.

XLIX. La quête.

Nous l'avons dit, la princesse de Saint-Dizier savait prendre, lorsqu'il le fallait, les dehors les plus attrayants, le masque le plus affectueux; ayant d'ailleurs conservé des habitudes galantes de sa jeunesse, une coquetterie câline singulièrement insinuante, elle l'appliquait à la réussite de ses intrigues dévotes, comme elle l'avait autrefois appliquée au bon succès de ses intrigues amoureuses. Un air de grande dame, tempéré, nuancé çà et là de retours de simplicité cordiale, pendant lesquels Mme de Saint- Dizier jouait merveilleusement bien la bonne femme, se joignait à ces séduisantes apparences. Telle était la princesse lorsqu'elle se présenta devant les filles du maréchal Simon et devant Dagobert. Bien corsée dans sa robe de moire grise, qui dissimulait autant que possible sa taille trop replète, un chaperon de velours noir et de nombreuses boucles de cheveux blonds encadraient son visage à trois mentons grassouillets, encore fort agréable, et auquel un regard d'une aménité charmante, un gracieux sourire qui mettait en valeur des dents très blanches, donnaient l'expression de la plus aimable bienveillance.

Dagobert, malgré sa mauvaise humeur, Rose et Blanche, malgré leur timidité, se sentirent tout d'abord prévenus en faveur de Mme de Saint-Dizier; celle-ci, s'avançant vers les jeunes filles, leur fit une demi-révérence du meilleur air, et leur dit de sa voix onctueuse et pénétrante:

-- C'est à mesdemoiselles de Ligny que j'ai l'honneur de parler?

Rose et Blanche, peu habituées à s'entendre donner le nom honorifique de leur père, rougirent et se regardèrent avec embarras sans répondre.

Dagobert, voulant venir à leur secours, dit à la princesse:

-- Oui, madame, ces demoiselles sont les filles du maréchal Simon... Mais d'habitude on les appelle tout bonnement mesdemoiselles Simon.

-- Je ne m'étonne pas, monsieur, répondit la princesse, de ce que la plus aimable modestie soit une des qualités habituelles aux filles de M. le maréchal; elles voudront donc bien m'excuser de les avoir nommées du glorieux nom qui rappelle l'immortel souvenir d'une des plus brillantes victoires de leur père.

À ces mots flatteurs et bienveillants, Rose et Blanche jetèrent un regard reconnaissant sur Mme de Saint-Dizier, tandis que Dagobert, heureux et fier de cette louange à la fois adressée au maréchal et à ses filles, se sentit comme elles de plus en plus en confiance avec la quêteuse.

Celle-ci reprit d'un ton touchant et pénétré:

-- Je viens vers vous, mesdemoiselles, pleine de confiance dans les exemples de noble générosité que vous a donnés M. le maréchal, implorer votre charité en faveur des victimes du choléra; je suis l'une des dames patronnesses d'une oeuvre de secours et, quelle que soit votre offrande, mesdemoiselles, elle sera accueillie avec une vive reconnaissance...

-- C'est nous, madame, qui vous remercions d'avoir voulu songer à nous pour cette bonne oeuvre, dit Blanche avec grâce.

-- Permettez-moi, madame, ajouta Rose, d'aller chercher tout ce dont nous pouvons disposer pour vous l'offrir.

Et, ayant échangé un regard avec sa soeur, la jeune fille sortit du salon et entra dans la chambre à coucher qui l'avoisinait.

-- Madame, dit respectueusement Dagobert, de plus en plus séduit par les paroles et les manières de la princesse, faites-nous donc l'honneur de vous asseoir en attendant que Rose revienne avec son boursicaut...

Puis le soldat reprit vivement, après avoir avancé un siège à la princesse, qui s'assit:

-- Pardon, madame, si je dis Rose... tout court, en parlant d'une des filles du maréchal Simon... mais j'ai vu naître ces enfants...

-- Et, après mon père, nous n'avons pas d'ami meilleur, plus tendre, plus dévoué que Dagobert, madame, ajouta Blanche en s'adressant à la princesse.

-- Je le crois sans peine, mademoiselle, répondit la dévote, car vous et votre charmante soeur paraissez bien dignes d'un pareil dévouement... dévouement, ajouta la princesse en se tournant vers Dagobert, aussi honorable pour ceux qui l'inspirent que pour celui qui le ressent...

-- Ma foi, oui, madame, dit Dagobert, je m'en honore et je m'en flatte, car il y a de quoi... Mais, tenez, voilà Rose avec son magot.

En effet, la jeune fille sortit de la chambre tenant à la main une bourse de soie verte assez remplie. Elle la remit à la princesse, qui avait déjà deux ou trois fois tourné la tête vers la porte avec une secrète impatience, comme si elle eût attendu la venue d'une personne qui n'arrivait pas. Ce mouvement ne fut pas remarqué par Dagobert.

-- Nous voudrions, madame, dit Rose à Mme de Saint-Dizier, vous offrir davantage; mais c'est là tout ce que nous possédons...

-- Comment!... de l'or? dit la dévote en voyant plusieurs louis briller à travers les maillons de la bourse. Mais votre _modeste _offrande, mesdemoiselles, est d'une générosité rare.

Puis la princesse ajouta en regardant les jeunes filles avec attendrissement:

-- Cette somme était sans doute destinée à vos plaisirs, à votre toilette. Ce don n'en est que plus touchant... Ah! je n'avais pas trop présumé de votre coeur... Vous imposer de ces privations souvent si pénibles pour les jeunes filles!

-- Madame, dit Rose avec embarras, croyez que cette offrande n'est nullement une privation pour nous...

-- Oh! je vous crois, reprit gracieusement la princesse, vous êtes trop jolies pour avoir besoin des ressources superflues de la toilette, et votre âme est trop belle pour ne pas préférer les jouissances de la charité à tout autre plaisir...

-- Madame...

-- Allons, mesdemoiselles, dit Mme de Saint-Dizier en souriant et en prenant son air de bonne femme, ne soyez pas confuses de ces louanges. À mon âge on ne flatte guère, et je vous parle en mère... que dis-je! en grand'mère, je suis bien assez vieille pour cela...

-- Nous serions bien heureuses si notre aumône pouvait alléger quelques-uns des maux pour le soulagement desquels vous quêtez, madame, dit Rose; car ces maux sont affreux sans doute.

-- Oui, bien affreux, reprit tristement la dévote; mais ce qui console un peu de tels malheurs, c'est de voir l'intérêt, la pitié qu'ils inspirent dans toutes les classes de la société... En ma qualité de quêteuse, je suis plus à même que personne d'apprécier tant de nobles dévouements, qui ont aussi, pour ainsi dire, leur contagion... car...

-- Entendez-vous, mesdemoiselles, s'écria Dagobert triomphant, et en interrompant la princesse afin d'interpréter les paroles de celle-ci dans un sens favorable à l'opposition qu'il apportait au désir des orphelines, qui voulaient aller visiter leur gouvernante malade; entendez-vous ce que dit si bien madame? Dans certains cas, le dévouement devient une espèce de contagion... or, il n'y a rien de pire que la contagion... et...

Le soldat ne put continuer, un domestique entra et l'avertit que quelqu'un voulait à l'instant lui parler. La princesse dissimula parfaitement le contentement que lui causait cet incident auquel elle n'était pas étrangère, et qui éloignait momentanément Dagobert des deux jeunes filles.

Dagobert, assez contrarié d'être obligé de sortir, se leva et dit à la princesse en la regardant d'un air d'intelligence:

-- Merci, madame, de vos bons avis sur la contagion du dévouement! aussi, avant de vous en aller, dites encore, je vous prie, quelques mots comme ceux-là à ces jeunes filles; vous rendrez grand service à elles, à leur père et à moi... Je reviens à l'instant, madame, car il faut que je vous remercie encore.

Puis, passant auprès des deux soeurs, Dagobert leur dit tout bas:

-- Écoutez bien cette brave dame, mes enfants, vous ne pouvez mieux faire; et il sortit en saluant respectueusement la princesse.

Le soldat sorti, la dévote dit aux jeunes filles d'une voix calme et d'un air parfaitement dégagé, quoiqu'elle brûlât du désir de profiter de l'absence momentanée de Dagobert, afin d'exécuter les instructions qu'elle venait de recevoir à l'instant de Rodin:

-- Je n'ai pas bien compris les dernières paroles de votre vieil ami... ou plutôt il a, je crois, mal interprété les miennes... Quand je vous parlais tout à l'heure de la généreuse contagion du dévouement, j'étais loin de jeter le blâme sur ce sentiment, pour lequel j'éprouve, au contraire, la plus profonde admiration...

-- Oh! n'est-ce pas, madame? dit vivement Rose, et c'est ainsi que nous avions compris vos paroles.

-- Puis, si vous saviez, madame, combien ces paroles viennent à propos pour nous!... ajouta Blanche en regardant sa soeur d'un air d'intelligence.

-- J'étais sûre que des coeurs comme les vôtres me comprendraient, reprit la dévote; sans doute le dévouement a sa contagion, mais c'est une généreuse, une héroïque contagion!... Si vous saviez de combien de traits touchants, adorables, je suis chaque jour témoin, combien d'actes de courage m'ont fait tressaillir d'enthousiasme! Oui, oui, gloire et grâces soient rendues au Seigneur! ajouta Mme de Saint-Dizier avec componction. Toutes les classes de la société, toutes les conditions rivalisent de zèle, de charité chrétienne.

Ah! si vous voyiez dans ces ambulances établies pour donner les premiers soins aux personnes atteintes de la contagion, quelle émulation de dévouement! Pauvres et riches, jeunes gens et vieillards, femmes de tout âge, s'empressent autour des malheureux malades, et regardent comme une faveur d'être admis au pieux honneur de soigner... d'encourager... de consoler tant d'infortunes...

-- Et c'est à des étrangers pour elles que tant de personnes courageuses témoignent un si vif intérêt, dit Rose en s'adressant à sa soeur d'un ton pénétré d'admiration.

-- Sans doute, reprit la dévote. Tenez, hier encore, j'ai été émue jusqu'aux larmes: je visitais l'ambulance provisoire établie... justement à quelques pas d'ici... tout près de votre maison. Une des salles était presque entièrement remplie de pauvres créatures du peuple apportées là mourantes; tout à coup je vois entrer une femme de mes amies accompagnée de ses deux filles, jeunes, charmantes et charitables comme vous, et bientôt toutes trois, la mère et ses deux filles, se mettent, ainsi que d'humbles servantes du Seigneur, aux ordres des médecins pour soigner ces infortunées.

Les deux soeurs échangèrent un regard impossible à rendre en entendant ces paroles de la princesse, paroles perfidement calculées pour exalter jusqu'à l'héroïsme les penchants généreux des jeunes filles; car Rodin n'avait pas oublié leur émotion profonde en apprenant la maladie subite de leur gouvernante; la pensée rapide, pénétrante du jésuite, avait aussitôt tiré parti de cet incident, et aussitôt il avait enjoint à Mme de Saint-Dizier d'agir en conséquence.

La dévote continua donc en jetant sur les orphelines un regard attentif, afin de juger de l'effet de ses paroles:

-- Vous pensez bien qu'au premier rang de ceux qui accomplissent cette mission de charité, l'on compte les ministres du Seigneur... Ce matin même, dans cet établissement de secours dont je vous parle... et qui est situé près d'ici... j'ai été, comme bien d'autres, frappée d'admiration à la vue d'un jeune prêtre... que dis-je!... d'un ange! qui semblait descendu du ciel pour apporter à toutes ces pauvres femmes les ineffables consolations de la religion... Oh! oui, ce jeune prêtre est un être angélique... car si, comme moi, dans ces tristes circonstances, vous saviez ce que l'abbé Gabriel...

-- L'abbé Gabriel! s'écrièrent les jeunes filles en échangeant un regard de surprise et de joie.

-- Vous le connaissez? demanda la dévote en feignant la surprise.

-- Si nous le connaissons, madame... Il nous a sauvé la vie...

-- Lors du naufrage où nous périssions sans son secours.

-- L'abbé Gabriel vous a sauvé la vie? dit Mme de Saint-Dizier en paraissant de plus en plus étonnée; mais ne vous trompez-vous pas?

-- Oh! non, non, madame; vous parlez de dévouement courageux, admirable: ce doit être lui...

-- D'ailleurs, ajouta Rose ingénument, Gabriel est bien reconnaissable, il est beau comme un archange...

-- Il a de longs cheveux blonds, ajouta Blanche.

-- Et des yeux bleus si doux, si bons, qu'on se sent tout attendrie en le regardant, ajouta Rose.

-- Plus de doute... c'est bien lui, reprit la dévote; alors vous comprendrez l'adoration qu'on lui témoigne et l'incroyable ardeur de charité que son exemple inspire à tous. Ah! si vous aviez entendu, ce matin encore, avec quelle tendre admiration il parlait de ces femmes généreuses qui avaient le noble courage, disait-il, de venir soigner, consoler d'autres femmes, leurs soeurs, dans cet asile de souffrances!... Hélas! je l'avoue, le Seigneur nous commande l'humilité, la modestie; pourtant, je le confesse, en écoutant ce matin l'abbé Gabriel, je ne pouvais me défendre d'une sorte de pieuse fierté; oui, malgré moi, je prenais ma faible part des louanges qu'il adressait à ces femmes, qui, selon sa touchante expression, semblaient reconnaître une soeur bien-aimée dans chaque pauvre malade auprès de laquelle elles s'agenouillaient pour lui prodiguer leurs soins.

-- Entends-tu, ma soeur? dit Blanche à Rose avec exaltation: comme l'on doit être fière de mériter de pareilles louanges!

-- Oui, oui! s'écria la princesse avec un entraînement calculé, on peut en être fière, car c'est au nom de l'humanité, c'est au nom du Seigneur qu'il les accorde, ces louanges, et l'on dirait que Dieu parle par sa bouche inspirée.

-- Madame, dit vivement Rose, dont le coeur battait d'enthousiasme aux paroles de la dévote, nous n'avons plus notre mère; notre père est absent... vous avez une si belle âme, un si noble coeur, que nous ne pouvons mieux nous adresser qu'à vous... pour demander conseil...

-- Quel conseil, ma chère enfant? dit Mme de Saint-Dizier d'une voix insinuante; oui... ma chère enfant, laissez-moi vous donner ce nom, plus en rapport avec votre âge et le mien...

-- Il nous sera doux aussi de recevoir ce nom de vous, madame, reprit Blanche; puis elle ajouta: Nous avions une gouvernante: elle nous a toujours témoigné le plus vif attachement; cette nuit, elle a été frappée du choléra.

-- Oh! mon Dieu! dit la dévote, feignant le plus touchant intérêt; et comment va-t-elle?

-- Hélas, madame, nous l'ignorons.

-- Comment! vous ne l'avez pas encore vue?

-- Ne nous accusez pas d'indifférence ou d'ingratitude, madame, dit tristement Blanche; ce n'est pas notre faute, si nous ne sommes pas déjà auprès de notre gouvernante.

-- Et qui vous empêche de vous y rendre?

-- Dagobert... notre vieil ami, que vous avez vu ici tout à l'heure.

-- Lui!... pourquoi s'oppose-t-il à ce que vous remplissiez un devoir de reconnaissance?

-- Il est donc vrai, madame, que notre devoir est de nous rendre auprès d'elle?

Mme de Saint-Dizier regarda tour à tour les deux jeunes filles comme si elle eût été au comble de l'étonnement, et dit:

-- Vous me demandez si c'est votre devoir; c'est vous... vous dont l'âme est si généreuse, qui me faites une pareille question!

-- Notre première pensée a été de courir auprès de notre gouvernante, madame, je vous l'assure; mais Dagobert nous aime tant, qu'il tremble toujours pour nous...

-- Et puis, ajouta Rose, mon père nous a confiées à lui; aussi, dans sa tendre sollicitude pour nous, il s'exagère le danger auquel nous nous exposerions peut-être en allant voir notre gouvernante.

-- Les scrupules de cet excellent homme sont excusables, dit la dévote; mais ses craintes sont, ainsi que vous dites, exagérées; depuis nombre de jours je vais visiter les ambulances, plusieurs de mes amies font comme moi, et jusqu'à présent nous n'avons pas ressenti la moindre atteinte de la maladie... qui d'ailleurs n'est pas contagieuse; cela est maintenant prouvé... aussi, rassurez- vous...

-- Qu'il y ait ou non du danger, madame, dit Rose, notre devoir nous appelle auprès de notre gouvernante.

-- Je le crois, mes enfants; sinon elle vous accuserait peut-être d'ingratitude et de lâcheté; puis, ajouta Mme de Saint-Dizier avec componction, il ne s'agit pas seulement de mériter l'estime du monde, il faut songer à mériter la grâce du Seigneur... pour soi... et pour les siens... Ainsi, vous avez eu le malheur de perdre votre mère, n'est-ce pas?

-- Hélas! oui, madame.

-- Eh bien, mes enfants, quoiqu'il n'y ait pas à douter qu'elle soit placée... au paradis, parmi les élus, car elle est morte en chrétienne, n'est-ce pas? elle a reçu les derniers sacrements de notre sainte mère l'Église? ajouta la princesse en manière de parenthèse.

-- Nous vivions au fond de la Sibérie, dans un désert... madame, répondit tristement Rose. Notre mère est morte du choléra... il n'y avait pas de prêtres aux environs... pour l'assister...

-- Serait-il possible? s'écria la princesse d'un air alarmé. Votre pauvre mère est morte sans l'assistance d'un ministre du Seigneur?

-- Ma soeur et moi nous avons veillé auprès d'elle après l'avoir ensevelie, en priant Dieu pour elle... comme nous savions le prier... dit Rose les yeux baignés de larmes; puis Dagobert a creusé la fosse où elle repose.

-- Ah! mes chères enfants, dit la dévote en feignant un accablement douloureux.

-- Qu'avez-vous, madame? s'écrièrent les orphelines effrayées.

-- Hélas!... votre digne mère, malgré toutes ses vertus, n'est pas encore montée au paradis parmi les élus.

-- Que dites-vous, madame?

-- Malheureusement, elle est morte sans avoir reçu les sacrements; de sorte que son âme reste errante parmi les âmes du purgatoire, attendant ainsi l'heure de la clémence du Seigneur... délivrance qui peut être hâtée, grâce à l'intercession de prières que l'on prononce chaque jour dans les églises pour le rachat des âmes en peine.

Mme de Saint-Dizier prit un air si désolé, si convaincu, si pénétré, en prononçant ces paroles; les jeunes filles avaient un sentiment filial si profond, que, dans leur ingénuité, elles crurent aux frayeurs de la princesse à l'endroit de leur mère, se reprochant avec une tristesse naïve d'avoir ignoré jusqu'alors la particularité du purgatoire. La dévote, voyant, à l'expression de douloureuse tristesse qui se répandit aussitôt sur la physionomie des jeunes filles, que sa fourberie hypocrite avait produit l'effet qu'elle attendait, ajouta:

-- Il ne faut pas vous désespérer, mes enfants; tôt ou tard le Seigneur appellera votre mère dans son saint paradis; d'ailleurs, ne pouvez-vous pas hâter l'heure de la délivrance de cette âme chérie?

-- Nous, madame!... Oh! dites, dites, car vos paroles nous effrayent pour notre mère.

-- Pauvres enfants, comme elles sont intéressantes! dit la princesse avec attendrissement, en pressant les mains des orphelines dans les siennes. Rassurez-vous, vous dis-je, reprit- elle; vous pouvez beaucoup pour votre mère: oui, mieux que personne vous obtiendrez du Seigneur qu'il retire cette pauvre âme du purgatoire et qu'il la fasse monter dans son saint paradis.

-- Nous, madame! Mon Dieu! et comment donc?

-- En méritant les bontés du Seigneur par une conduite édifiante. Ainsi, par exemple, vous ne pouvez lui être plus agréables qu'en accomplissant cet acte de dévouement et de reconnaissance envers votre gouvernante: oui, j'en suis certaine, cette preuve de zèle tout chrétien, comme dit le saint abbé Gabriel, compterait efficacement auprès du Seigneur pour la délivrance de votre mère; car dans sa bonté, le Seigneur accueille surtout favorablement les prières des filles qui prient pour leur mère et qui, pour obtenir sa grâce, offrent au ciel de nobles et saintes actions.

-- Ah! ce n'est plus seulement de notre gouvernante qu'il s'agit maintenant, s'écria Blanche.

-- Voilà Dagobert, dit tout à coup Rose en prêtant l'oreille et en entendant à travers la cloison le pas du soldat, qui montait l'escalier.

-- Remettez-vous... Calmez-vous... Ne dites rien de tout ceci à cet excellent homme... dit vivement la princesse; il s'inquiéterait à tort et mettrait peut-être des obstacles à votre généreuse résolution.

-- Mais comment faire madame, pour découvrir où est notre gouvernante? dit Rose.

-- Nous saurons tout cela... fiez-vous à moi, dit tout bas la dévote; je reviendrai vous voir... et nous conspirerons ensemble... oui, nous conspirerons pour le prochain rachat de l'âme de votre pauvre mère...

À peine la dévote avait-elle prononcé ces derniers mots avec componction que le soldat rentra, l'air épanoui, rayonnant. Dans son contentement, il ne s'aperçut pas de l'émotion que les deux soeurs ne parvinrent pas à dissimuler tout d'abord.

Mme de Saint-Dizier, voulant distraire l'attention du soldat, lui dit en se levant et allant vers lui:

-- Je n'ai pas voulu prendre congé de ces demoiselles, monsieur, sans vous adresser sur leurs rares qualités toutes les louanges qu'elles méritent.

-- Ce que vous me dites là, madame, ne m'étonne pas... mais je n'en suis pas moins heureux. Ah çà, vous avez, je l'espère, chapitré ces mauvaises petites têtes sur la contagion du dévouement...

-- Soyez tranquille, monsieur, dit la dévote en échangeant un regard d'intelligence avec les deux jeunes filles, je leur ai dit tout ce qu'il fallait leur dire; nous nous entendons maintenant.

Ces mots satisfirent complètement Dagobert; et Mme de Saint- Dizier, après avoir pris affectueusement congé des orphelines, regagna sa voiture et alla retrouver Rodin, qui l'attendait à quelques pas de là dans un fiacre, afin de savoir l'issue de l'entrevue.

L. L'ambulance.

Parmi un grand nombre d'ambulances provisoires ouvertes à l'époque du choléra dans tous les quartiers de Paris, on en avait établi une dans un vaste rez-de-chaussée d'une maison de la rue du Mont- Blanc; et cet appartement, alors vacant, avait été généreusement mis, par son propriétaire, à la disposition de l'autorité. Dans cet endroit l'on transportait les malades indigents qui, subitement atteints de la contagion, étaient jugés dans un état trop alarmant pour pouvoir être immédiatement conduits aux hôpitaux.

Il faut le dire, à la louange de la population parisienne, non seulement les dons volontaires de toute nature affluaient dans ces succursales, mais des personnes de toutes conditions, gens du monde, ouvriers, industriels, artistes, s'y organisaient en service de jour et de nuit, afin de pouvoir établir l'ordre, exercer une active surveillance dans ces hôpitaux improvisés, et venir en aide aux médecins pour exécuter les prescriptions à l'égard des cholériques. Des femmes de toutes conditions partageaient cet élan de généreuse fraternité pour le malheur, et si rien n'était plus respectable que les susceptibilités de la modestie, nous pourrions citer, entre mille, deux jeunes et charmantes femmes dont l'une appartenait à l'aristocratie et l'autre à la riche bourgeoisie, qui, pendant cinq ou six jours durant lesquels l'épidémie sévit avec le plus de violence, vinrent chaque matin partager, avec d'admirables soeurs de charité, les périlleux et humbles soins que celles-ci donnaient aux malades indigentes que l'on amenait dans l'ambulance provisoire de l'un des quartiers de Paris.

Ces faits de charité fraternelle, et tant d'autres qui se passent de nos jours, montrent combien sont vaines et intéressées les prétentions effrontées de certains ultramontains. À les entendre, eux ou leurs moines, en vertu de leur détachement de toutes les affections terrestres, sont seuls capables de donner au monde ces merveilleux exemples d'abnégation, d'ardente charité, qui font l'orgueil de l'humanité; à les entendre, il n'est, par exemple, dans la société, rien de comparable au courage et au dévouement du prêtre qui va administrer un mourant; rien n'est plus admirable que le trappiste qui, le croirait-on! pousse l'abnégation évangélique jusqu'à défricher, jusqu'à cultiver des terres appartenant à son ordre!... N'est-ce pas idéal? n'est-ce pas divin? Labourer, ensemencer _la terre dont les produits sont _à _vous! _En vérité, c'est héroïque; aussi nous admirons la chose de toutes nos forces.

Seulement, tout en reconnaissant ce qu'il y a de bon dans un bon prêtre, nous demanderons humblement s'ils sont moines, clercs ou prêtres:

Ces médecins des pauvres qui, à toute heure du jour ou de la nuit, accourent au misérable chevet de l'infortune?

Ces médecins qui, pendant le choléra, ont risqué mille fois leur vie avec autant de désintéressement que d'intrépidité?

Ces savants, ces jeunes praticiens qui, par amour de la science et de l'humanité, ont sollicité comme une grâce, comme un honneur, d'aller braver la mort en Espagne lorsque la fièvre jaune décimait la population?

Était-ce donc le célibat, le renoncement qui faisait la force de tant d'hommes généreux? Hésitaient-ils à sacrifier leur vie, préoccupés qu'ils étaient de leurs plaisirs ou des doux devoirs de la famille? Non, aucun d'eux ne renonçait pour cela aux joies du monde. La plupart d'entre eux avaient des femmes, des enfants; et c'est parce qu'ils connaissaient les joies de la paternité, qu'ils avaient le courage de s'exposer à la mort pour sauver la femme, les enfants de leur frères; s'ils faisaient enfin si vaillamment le bien, c'est qu'ils vivaient selon les vues éternelles du Créateur, qui a fait l'homme pour la famille et non pour le stérile isolement du cloître.

Sont-ils trappistes, ces millions de cultivateurs, de prolétaires des campagnes, qui défrichent et arrosent de leurs sueurs des terres qui ne sont pas les leurs, et cela pour un salaire insuffisant aux premiers besoins de leurs enfants?

Enfin (ceci paraîtra peut-être puéril, mais nous le tenons pour incontestable), sont-ils moines, clercs ou prêtres, ces hommes intrépides qui, à toute heure du jour ou de la nuit, s'élancent avec une fabuleuse intrépidité au milieu des flammes et de la fournaise, escaladant des poutres embrasées, des décombres brûlants, pour préserver des biens qui ne sont pas à eux, pour sauver des gens qui leur sont inconnus, et cela simplement, sans fierté, sans privilège, sans morgue, sans autre rémunération que le pain de munition qu'ils mangent, sans autre signe honorifique que l'habit de soldat qu'ils portent, et cela surtout sans prétendre le moins du monde à monopoliser le courage, le dévouement, et à être un jour quelque peu canonisés et enchâssés? Et pourtant, nous pensons que tant de hardis sapeurs qui ont risqué leur vie dans vingt incendies, qui ont arraché aux flammes des vieillards, des femmes, des enfants, qui ont préservé des villes entières des ravages du feu, ont _au moins _autant mérité de Dieu et de l'humanité que saint Polycarpe, saint Fructueux, saint Privé, et autres plus ou moins sanctifiés.

Non, non, grâce aux doctrines morales de tous les siècles; de tous les peuples, de toutes les philosophies, grâce à l'émancipation progressive de l'humanité, les sentiments de charité, de dévouement, de fraternité, sont presque devenus des instincts naturels, et se développent merveilleusement chez l'homme lorsqu'il se trouve dans la condition de bonheur relatif pour lequel Dieu l'a doué et créé.

Non, non, certains ultramontains intrigants et tapageurs ne conservent pas seuls, comme ils le voudraient faire croire, la tradition du dévouement de l'homme à l'homme, de l'abnégation de la créature: en théorie et en pratique, MarcAurèle vaut bien saint Jean; Platon, saint Augustin; Confucius, saint Chrysostome; depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, la _maternité, l'amitié, l'amour, _la science, la gloire, la liberté, ont, en dehors de toute orthodoxie, une armée de glorieux noms, d'admirables martyrs à opposer aux saints et aux martyrs du calendrier; oui, nous le répétons, jamais les ordres monastiques qui se sont le plus piqués de dévouement à l'humanité n'ont fait pour leurs frères plus que n'ont fait, pendant les terribles journées du choléra, tant de jeunes gens libertins, tant de femmes coquettes et charmantes, tant d'artistes païens, tant de lettrés panthéistes, tant de médecins matérialistes.

* * * * *

Deux jours s'étaient passés depuis la visite de Mme de Saint- Dizier aux orphelines; il était environ dix heures du matin. Les personnes qui avaient volontairement fait le service de nuit auprès des malades à l'ambulance établie rue du Mont-Blanc allaient être relevées par d'autres servants volontaires.

-- Eh bien! messieurs, dit l'un des nouveaux arrivants, où en sommes-nous? y a-t-il eu décroissance cette nuit dans le nombre des malades?

-- Malheureusement non..., mais les médecins croient que la contagion a atteint son plus haut degré d'intensité.

-- Il reste du moins l'espérance de la voir décroître...

-- Et parmi ces messieurs que nous remplaçons, aucun n'a-t-il été atteint?

-- Nous sommes venus onze hier; ce matin nous ne sommes plus que neuf.

-- C'est triste... Et ces deux personnes ont été rapidement frappées?

-- Une des victimes... jeune homme de vingt-cinq ans, officier de cavalerie en congé... a été pour ainsi dire foudroyé... en moins d'un quart d'heure il est mort; quoique de pareils faits soient fréquents, nous sommes tous restés dans la stupeur.

-- Pauvre jeune homme!...

-- Il avait un mot d'encouragement cordial et d'espoir pour chacun; il était parvenu à remonter tellement le moral de plusieurs malades, que plusieurs d'entre eux, qui avaient moins le choléra que la peur du choléra, sont sortis à peu près guéris de l'ambulance...

-- Quel dommage!... un si brave jeune homme!... Enfin, il est mort glorieusement; il y a autant de courage à mourir ainsi qu'à la bataille...

-- Il n'y avait pour rivaliser de zèle, de courage avec lui, qu'un jeune prêtre d'une figure angélique; on le nomme l'abbé Gabriel; il est infatigable; à peine prend-il quelques heures de repos, courant de l'un à l'autre, se faisant tout à tous; il n'oublie personne; ses consolations, qu'il donne partout du plus profond de son coeur, ne sont pas des banalités qu'il débite par métier; non, non, je l'ai vu pleurer la mort d'une pauvre femme à qui il avait fermé les yeux après une déchirante agonie. Ah! si tous les prêtres lui ressemblaient!...

-- Sans doute, c'est si vénérable, un bon prêtre!... Et quelle est l'autre victime de cette nuit parmi vous?

-- Oh! cette mort-là a été affreuse... N'en parlons pas, j'ai encore cet horrible tableau devant les yeux.

-- Une attaque de choléra foudroyante?

-- Si ce malheureux n'était mort que de la contagion, vous ne me verriez pas si effrayé à ce souvenir.

-- De quoi est-il donc mort?

-- C'est toute une histoire sinistre... Il y a trois jours, on a amené ici un homme que l'on croyait seulement atteint du choléra... vous avez sans doute entendu parler de ce personnage, c'est un dompteur de bêtes féroces qui a fait courir tout Paris à la Porte-Saint-Martin.

-- Je sais de qui vous voulez parler... un nommé Morok; il jouait une espèce de scène avec une panthère noire apprivoisée!

-- Précisément, j'étais même à une représentation singulière, à la fin de laquelle un étranger, un Indien, par suite d'un pari, dit- on, a sauté sur le théâtre et a tué la panthère... Eh bien, figurez-vous que chez Morok, amené d'abord ici comme cholérique, et en effet il offrait les symptômes de la contagion, une maladie affreuse s'est tout à coup déclarée.

-- Et cette maladie?

-- L'hydrophobie.

-- Il est devenu enragé?

-- Oui!... il a avoué avoir été mordu, il y a peu de jours, par l'un des molosses qui gardent sa ménagerie; malheureusement, il n'a fait cet aveu qu'après le terrible accès qui a coûté la vie au malheureux que nous regrettons.

-- Comment cela s'est-il donc passé?

-- Morok occupait une chambre avec trois autres malades. Tout à coup, saisi d'une espèce de délire furieux, il se lève en poussant des cris féroces... et se précipite comme un fou dans le corridor... Le malheureux que nous regrettons se présente à lui et veut l'arrêter. Cette espèce de lutte exalte la frénésie de Morok, et il se jette sur celui qui s'opposait à son passage, le mord, le déchire... et tombe enfin dans d'horribles convulsions.

-- Ah! vous avez raison, c'est affreux... Et malgré tous les secours, la victime de Morok?...

-- Est morte cette nuit, au milieu de souffrances atroces; car l'émotion avait été si violente, qu'une fièvre cérébrale s'est aussitôt déclarée.

-- Et Morok, est-il mort?

-- Je ne sais pas... On a dû le transporter hier dans un hôpital, après l'avoir garrotté pendant l'état d'affaissement qui succède ordinairement à ces crises violentes; mais en attendant qu'il pût être emmené d'ici, on l'a enfermé dans une chambre haute de cette maison.

-- Mais il est perdu?

-- Il doit être mort... Les médecins ne lui donnaient pas vingt- quatre heures à vivre.

Les interlocuteurs de cet entretien se tenaient dans une antichambre située au rez-de-chaussée où se réunissaient ordinairement les personnes qui venaient offrir volontairement leur aide et leurs concours. D'un côté, cette pièce communiquait avec les salles de l'ambulance; de l'autre, avec le vestibule, dont la fenêtre s'ouvrait sur la cour.

-- Ah! mon Dieu! dit l'un des interlocuteurs en regardant à travers la croisée, voyez donc quelles charmantes jeunes personnes viennent de descendre de cette belle voiture; comme elles se ressemblent! En vérité, une pareille ressemblance est extraordinaire.

-- Sans doute, ce sont deux jumelles... Pauvres jeunes filles! elles sont vêtues de deuil... Peut-être ont-elles à regretter un père ou une mère.

-- L'on dirait qu'elles viennent de ce côté.

-- Oui, elles montent le perron... Bientôt, en effet, Rose et Blanche entrèrent dans l'antichambre, l'air timide, inquiet, quoique une sorte d'exaltation fébrile et résolue brillât dans leurs regards.

L'un des deux hommes qui causaient ensemble, touché de l'embarras des jeunes filles, s'avança vers elle et leur dit d'un ton de politesse prévenante:

-- Désirez-vous quelque chose, mesdemoiselles?

-- N'est-ce pas ici, monsieur, reprit Rose, l'ambulance de la rue du Mont-Blanc?

-- Oui, mademoiselle.

-- Une dame nommée Mme Augustine du Tremblay a été, nous a-t-on dit, amenée ici il y a deux jours, monsieur. Pourrions-nous la voir?

-- Je dois vous faire observer, mademoiselle, qu'il y a quelque danger... à pénétrer dans les salles des malades.

-- C'est une amie bien chère que nous désirons voir, répondit Rose d'un ton doux et ferme qui disait assez son mépris du danger.

-- Je ne puis d'ailleurs, vous assurer, mademoiselle, reprit son interlocuteur, que la personne que vous cherchez soit ici; mais si vous voulez vous donner la peine d'entrer dans cette pièce, à main gauche, vous trouverez la bonne soeur Marthe dans son cabinet: elle est chargée de la salle des femmes, et vous donnera tous les renseignements que vous pourrez désirer.

-- Merci, monsieur, dit Blanche en s'inclinant gracieusement, et elle entra avec sa soeur dans l'appartement que l'on venait de lui indiquer.

-- En vérité, elles sont charmantes, dit l'homme en suivant du regard les deux soeurs, qui disparurent bientôt. Ce serait dommage si...

Il ne put achever... Tout à coup un tumulte effroyable mêlé de cris d'horreur et d'épouvante, retentit dans les pièces voisines; presque aussitôt deux portes qui communiquaient à l'antichambre s'ouvrirent violemment, et un grand nombre de malades, la plupart demi-nus, hâves, décharnés, les traits altérés par la terreur, se précipitèrent dans cette pièce en criant: «Au secours! au secours! l'enragé!...»

Il est impossible de peindre la mêlée désespérée furieuse, qui suivit cette panique de gens effarés se ruant sur l'unique porte de l'antichambre afin d'échapper au péril qu'ils redoutaient, et là, luttant, se battant, se foulant aux pieds, afin de fuir par cette étroite issue. Au moment où le dernier de ces malheureux parvenait à gagner la porte, se traînant épuisé sur ses mains ensanglantées, car il avait été renversé et presque écrasé durant la mêlée, Morok, l'objet de tant d'épouvante... Morok apparut.

Il était horrible... un lambeau de couverture ceignait ses reins; son torse blafard et meurtri était nu ainsi que ses jambes, autour desquelles se voyaient encore les débris des liens qu'il venait de briser; son épaisse chevelure jaunâtre se roidissait sur son front; sa barbe semblait se hérisser, par la même horripilation; ses yeux, roulant égarés, sanglants dans leurs orbites, brillaient illuminés d'un éclat vitreux; l'écume inondait ses lèvres: de temps à autre il poussait des cris rauques, gutturaux; les veines de ses membres de fer étaient tendues à se rompre; il bondissait par saccades, comme une bête fauve, en étendant devant lui ses doigts osseux et crispés.

Au moment où Morok allait atteindre l'issue par laquelle ceux qu'il poursuivait venaient de s'échapper, des personnes valides, accourues au bruit, parvinrent à fermer au dehors et cette porte et celles qui communiquaient aux salles de l'ambulance. Morok se vit prisonnier. Il courut alors à la fenêtre pour la briser et se précipiter dans la cour; mais s'arrêtant tout à coup, il recula devant l'éclat miroitant des carreaux, saisi de l'horreur invincible que tous les hydrophobes éprouvent à la vue des objets luisants, et surtout des glaces.

Bientôt les malades qu'il avait poursuivis, ameutés dans la cour, le virent, à travers la fenêtre, s'épuiser en efforts furieux pour ouvrir les portes que l'on venait de fermer sur lui. Puis, reconnaissant l'inutilité de ses tentatives; il poussa des cris sauvages et se mit à tourner rapidement autour de cette salle, comme un animal féroce qui cherche en vain l'issue de sa cage. Mais ceux des spectateurs de cette scène qui collaient leurs visages aux vitres de la fenêtre poussèrent une grande clameur d'angoisse et d'épouvante.

Morok venait d'apercevoir la petite porte qui communiquait au cabinet occupé par la soeur Marthe, et dans lequel Rose et Blanche venaient d'entrer quelques instants auparavant. Morok, espérant sortir par cette issue, tira violemment à lui le bouton de cette porte, et parvint à l'entr'ouvrir, malgré la résistance qu'il éprouvait à l'intérieur...

Un instant, la foule, effrayée vit, de la cour, les bras roidis de la soeur Marthe et des orphelines cramponnés à la porte et la retenant de tout leur pouvoir.

LI. L'hydrophobie.

Lorsque les malades rassemblés dans la cour virent l'acharnement des tentatives de Morok pour forcer la porte de la chambre où étaient renfermées soeur Marthe et les orphelines, la terreur redoubla.

-- La soeur est perdue! s'écriait-on avec horreur.

-- Cette porte va céder...

-- Et ce cabinet n'a pas d'autre issue!

-- Il y a deux jeunes filles en deuil avec elle...

-- On ne peut pourtant laisser de pauvres femmes aux prises avec ce furieux!... À moi, mes amis! dit généreusement un spectateur valide en courant vers le perron pour rentrer dans l'antichambre.

-- Il est trop tard, c'est vous exposer en vain, dirent plusieurs personnes en le retenant malgré lui. À ce moment, on entendit des voix crier:

-- Voici l'abbé Gabriel!

-- Il descend du premier... il accourt au bruit.

-- Il demande ce que c'est.

-- Que va-t-il faire?

En effet, Gabriel, occupé près d'un mourant dans une salle voisine, venait d'apprendre que Morok, brisant ses liens, était parvenu à s'échapper par une étroite lucarne de la chambre où on l'avait enfermé provisoirement. Prévoyant les terribles dangers qui pouvaient résulter de l'évasion du dompteur de bêtes, le jeune missionnaire, ne consultant que son courage, accourut dans l'espoir de conjurer de plus grands malheurs. D'après ses ordres, un infirmier le suivait tenant à la main un réchaud portatif rempli d'une braise ardente, au milieu de laquelle chauffaient à blanc plusieurs fers à cautériser, dont les médecins se servaient dans quelques cas de choléra désespérés.

L'angélique figure de Gabriel était pâle; mais une calme intrépidité éclatait sur son noble front. Traversant précipitamment le vestibule, écartant de droite et de gauche la foule pressée sur son passage, il se dirigeait, en hâte, vers l'antichambre. Au moment où il s'en approchait, un des malades lui dit d'une voix lamentable:

-- Oh! monsieur l'abbé... c'est fini; ceux qui sont dans la cour et qui voient à travers les vitres, disent que la soeur Marthe est perdue...

Gabriel ne répondit rien, mit vivement la main sur la clef de la porte; mais avant de pénétrer dans cette pièce où était renfermé Morok, il se retourna vers l'infirmier et lui dit d'une voix ferme.

-- Vos fers sont chauffés à blanc?

-- Oui, monsieur l'abbé.

-- Attendez-moi là... et tenez-vous prêt. Quant à vous, mes amis, ajouta-t-il en s'adressant à quelques malades frissonnant d'effroi, dès que je serai entré... fermez la porte sur moi... Je réponds de tout; et vous, infirmier, ne venez que lorsque j'appellerai...

Puis le jeune missionnaire fit jouer le pêne dans la serrure. À ce moment, un cri de terreur, de pitié, d'admiration, sortit de toute les poitrines, et les spectateurs de cette scène, rassemblés autour de la porte, s'en éloignèrent en hâte par un mouvement d'épouvante involontaire.

Après avoir levé les yeux au ciel comme pour invoquer Dieu à cet instant terrible, Gabriel poussa la porte et la referma aussitôt sur lui. Il se trouva seul avec Morok.

Le dompteur de bêtes, par un dernier effort de fureur, était parvenu à ouvrir presque entièrement la porte à laquelle la soeur Marthe et les orphelines se cramponnaient agonisantes de frayeur, en poussant des cris désespérés. Au bruit des pas de Gabriel, Morok se retourna brusquement. Alors loin de persister à entrer dans le cabinet, d'un bond il s'élança en rugissant sur le jeune missionnaire.

Pendant ce temps, la soeur Marthe et les orphelines, ignorant la cause de la retraite de leur agresseur, et profitant de ce moment de répit, poussèrent un verrou et se mirent ainsi à l'abri d'une nouvelle attaque.

Morok, l'oeil hagard, les dents convulsivement serrées, s'était rué sur Gabriel, les mains étendues en avant afin de le saisir à la gorge; le missionnaire reçut vaillamment le choc; ayant, d'un coup d'oeil rapide, deviné le mouvement de son adversaire, à l'instant où celui-ci s'élança sur lui, il le saisit par les deux poignets... et, le contenant ainsi, les abaissa violemment d'une main vigoureuse.

Pendant une seconde, Morok et Gabriel restèrent muets, haletants, immobiles, se mesurant du regard; puis, le missionnaire, arc-bouté sur ses reins, le haut du corps renversé en arrière, tâcha de vaincre les efforts de l'hydrophobe, qui, par de violents soubresauts, tentait de lui échapper et de se jeter sur lui, la tête en avant, pour le déchirer.

Tout à coup le dompteur de bêtes sembla défaillir, ses genoux fléchirent; sa tête, livide, violacée, se pencha sur ses épaules; ses yeux se fermèrent... Le missionnaire, pensant qu'une faiblesse passagère succédait à l'accès de rage de ce misérable, et qu'il allait tomber, cessa de le maintenir pour lui prêter secours... Se sentant libre, grâce à sa ruse, Morok se releva tout à coup pour se jeter avec rage sur Gabriel. Surpris par cette brusque attaque, celui-ci chancela et se sentit saisir et enlacer dans les bras de fer de ce furieux.

Redoublant pourtant d'énergie et d'efforts, luttant poitrine contre poitrine, pied contre pied, le missionnaire fit à son tour trébucher son adversaire, d'un élan vigoureux parvint à le renverser, à lui saisir de nouveau les mains, et à le tenir presque immobile sous son genou... L'ayant ainsi complètement maîtrisé, Gabriel tournait la tête pour appeler à l'aide, lorsque Morok, par un effort désespéré, parvint à se redresser sur son séant et à saisir entre ses dents le bras gauche du missionnaire. À cette morsure aiguë, profonde, horrible, qui entama les chairs, le missionnaire ne put retenir un cri de douleur et d'effroi... il voulut en vain se dégager; son bras restait serré comme dans un étau entre les mâchoires convulsives de Morok, qui ne lâchait pas prise...

Cette scène effrayante avait duré moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, lorsque tout à coup la porte donnant sur le vestibule s'ouvrit violemment; plusieurs hommes de coeur, ayant appris par les malades terrifiés le danger que courait le jeune prêtre, accouraient à son secours, malgré la recommandation qu'il avait faite de n'entrer que lorsqu'il appellerait.

L'infirmier portant son réchaud et ses fers rougis à blanc était au nombre des nouveaux arrivants; Gabriel, l'apercevant, lui cria d'une voix altérée:

-- Vite, vite, mon ami, vos fers; j'y avais pensé, grâce à Dieu...

L'un des hommes qui venait d'entrer s'était heureusement précautionné d'une couverture de laine; au moment où le missionnaire parvenait à arracher son bras d'entre les dents de Morok, qu'il tenait toujours sous son genou, on jeta la couverture sur la tête de l'hydrophobe, qui fut aussitôt enveloppé et garrotté sans danger, malgré sa résistance désespérée.

Gabriel alors se releva, déchira la manche de sa soutane, et mettant à nu son bras gauche, où l'on voyait une profonde morsure, saignante et bleuâtre, il fit signe à l'infirmier d'approcher, saisit un des fer rougis à blanc et, par deux fois, d'une main ferme et sûre, il appliqua l'acier incandescent sur sa plaie avec un calme héroïque qui frappa tous les assistants d'admiration. Mais bientôt tant d'émotions diverses, si intrépidement combattues, eurent une réaction inévitable: le front de Gabriel se perla de grosses gouttes de sueur, ses longs cheveux blonds se collèrent à ses tempes, il pâlit... chancela... perdit connaissance, et fut transporté dans une pièce voisine pour y recevoir les premiers secours.

* * * * *

Un hasard, concevable d'ailleurs, avait fait, à l'insu de Mme de Saint-Dizier, une vérité de l'un de ses mensonges. Afin d'engager encore davantage les orphelines à se rendre à l'ambulance provisoire, elle avait imaginé de leur dire que Gabriel s'y trouvait ce qu'elle était loin de croire; car elle eût, au contraire, tenté d'empêcher cette rencontre, qui pouvait nuire à ses projets, l'attachement du jeune missionnaire pour les jeunes filles lui étant connu.

Peu de temps après la scène terrible que l'on a racontée, Rose et Blanche entrèrent, accompagnées de soeur Marthe, dans une vaste salle d'un aspect étrange, sinistre, où l'on avait transporté un grand nombre de femmes subitement frappées du choléra. Cet immense appartement généreusement prêté pour établir une ambulance temporaire, était décoré avec un luxe excessif; la pièce alors occupée par les femmes malades dont nous parlons avait servi de salon de réception; les boiseries blanches étincelaient de somptueuses dorures: des glaces magnifiquement encadrées séparaient les trumeaux de fenêtres à travers lesquelles on apercevait les fraîches pelouses d'un riant jardin que les premières pousses de mai verdissaient déjà. Au milieu de ce luxe, de ces lambris dorés, sur un parquet de bois précieux, richement incrusté, l'on voyait symétriquement disposées quatre files de lits de toute formes, provenant aussi de dons volontaires, depuis l'humble lit de sangle jusqu'à la riche couchette d'acajou sculpté.

Cette longue salle avait été partagée en deux, dans toute sa longueur, par une cloison provisoire de quatre à cinq pieds de hauteur; l'on s'était ainsi ménagé la faculté d'établir quatre rangées de lits; cette séparation s'arrêtait à quelque distance des deux extrémités de ce salon: à cet endroit, il conservait toute sa largeur; dans cet espace réservé l'on ne voyait point de lits; là se tenaient les servants volontaires, lorsque les malades n'avaient pas besoin de leurs soins; à l'une de ces extrémités était une haute et magnifique cheminée de marbre, ornée de bronze doré; là chauffaient différents breuvages; enfin, comme dernier trait à ce tableau d'un si singulier aspect, des femmes, appartenant aux conditions les plus diverses, se chargeaient volontairement de soigner tout à tour ces malades, dont les sanglots, les gémissements, étaient toujours accueillis par elles avec de consolantes paroles de commisération et d'espérance. Tel était l'endroit à la fois bizarre et lugubre dans lequel Rose et Blanche, se tenant par la main, entrèrent quelque temps après que Gabriel eut déployé un courage si héroïque dans sa lutte contre Morok.

La soeur Marthe accompagnait les filles du maréchal Simon; après leur avoir dit quelques mots tout bas, elle indiqua à chacune d'elles un des côtés de la cloison où étaient rangés des lits, puis se dirigea vers l'autre extrémité de la salle afin de donner quelques ordres.

Les orphelines, sous le coup de la terrible émotion causée par le péril dont Gabriel les avait sauvées à leur insu, étaient d'une excessive pâleur; néanmoins une ferme résolution se lisait dans leurs yeux. Il s'agissait non seulement pour elles d'accomplir un impérieux devoir de reconnaissance, et de se montrer ainsi dignes de leur valeureux père; il s'agissait encore pour elles du salut de leur mère, dont la félicité éternelle pouvait dépendre, leur avait-on dit, des preuves de dévouement chrétien qu'elles donneraient au Seigneur. Est-il besoin d'ajouter que la princesse de Saint-Dizier, suivant les avis de Rodin, dans une seconde entrevue habilement ménagée entre elle et les deux soeurs, à l'insu de Dagobert, avait tour à tour abusé, exalté, fanatisé ces pauvres âmes confiantes, naïves et généreuses, en poussant jusqu'à l'exagération la plus funeste tout ce qu'il y avait en elles de sentiments élevés et courageux? Les orphelines ayant demandé à la soeur Marthe si Mme Augustine du Tremblay avait été amenée dans cet asile de secours depuis trois jours, la soeur leur avait répondu qu'elle l'ignorait... mais qu'en parcourant les salles des femmes il leur serait très facile de s'assurer si la personne qu'elles cherchaient s'y trouvait. Car l'abominable dévote qui, complice de Rodin, jetait ces deux enfants au milieu d'un péril mortel, avait menti effrontément en leur affirmant qu'elle venait d'apprendre que leur gouvernante avait été transportée dans cette ambulance.

Les filles du maréchal Simon avaient, et pendant l'exil et durant leur pénible voyage avec Dagobert, été exposées à de bien rudes épreuves; mais jamais un spectacle aussi désolant que celui qui s'offrait tout à coup à leurs yeux n'avait frappé leurs regards... Cette longue file de lits, où tant de créatures étaient gisantes, où celles-ci se tordaient en poussant des gémissements de douleur, où celles-là faisaient entendre les sourds râlements de l'agonie, où d'autres, enfin, dans le délire de la fièvre, éclataient en sanglots ou appelaient à grands cris les êtres dont la mort allait les séparer; ce spectacle effrayant, même pour des hommes aguerris, devait presque inévitablement, selon l'exécrable prévision de Rodin et de ses complices, causer une impression fatale à ces deux jeunes filles, qu'une exaltation de coeur aussi généreuse qu'irréfléchie poussait à cette funeste visite. Puis, circonstance funeste, qui pour ainsi dire ne se révéla dans toute la poignante et profonde amertume de leur souvenir qu'au chevet des premières malades qu'elles virent, c'était aussi du choléra... de cette mort affreuse, qu'était morte la mère des orphelines...

Que l'on se figure donc les deux soeurs arrivant dans ces vastes salles d'un aspect si effrayant, déjà affreusement émues par la terreur que leur avait inspirée Morok, et commençant leur triste recherche parmi ces infortunées dont les souffrances, dont l'agonie, dont la mort, rappelaient à chaque instant aux orphelines la souffrance, l'agonie, la mort de leur mère.

Un moment, pourtant, à l'aspect de cette salle funèbre, Rose et Blanche sentirent leur résolution faiblir: un noir pressentiment leur fit regretter leur héroïque imprudence; enfin, depuis quelques minutes, elles commençaient à ressentir les sourds tressaillements d'un frisson fébrile, glacé; puis, de douloureux élancements faisaient parfois battre leurs tempes; mais attribuant ces symptômes, dont elles ignoraient le danger, aux suites de l'effroi que venait de leur causer Morok, tout ce qu'il y avait de bon, de valeureux en elles étouffa bientôt ces craintes; et toutes deux, Rose d'un côté de la cloison, Blanche de l'autre, commencèrent séparément leur pénible recherche.

Gabriel, transporté dans la chambre des médecins de service, avait bientôt repris ses sens. Grâce à sa présence d'esprit et à son courage, sa blessure, cicatrisée à temps, ne pouvait plus avoir de suites dangereuses; sa plaie pansée, il voulut retourner dans la salle des femmes; car c'était là qu'il donnait de pieuses consolations à une mourante quand l'on était venu le prévenir des affreux dangers qui pouvaient résulter de l'évasion de Morok.

Peu d'instants avant que le missionnaire entrât dans cette salle, Rose et Blanche arrivaient presque ensemble au terme de leur triste recherche, l'une ayant parcouru la ligne gauche des lits, l'autre la ligne droite, séparées par la cloison qui traversait toute la salle...

Les deux soeurs ne s'étaient pas encore rejointes. Leurs pas devenaient de plus en plus chancelants; à mesure qu'elles s'avançaient, elles étaient obligées de s'appuyer de temps à autre sur les lits auprès desquels elles passaient; les forces commençaient à leur manquer. En proie à une sorte de vertige, de douleur et d'épouvante, elles ne paraissaient plus agir que machinalement. Hélas! les orphelines venaient d'être frappées presque ensemble des terribles symptômes du choléra. Par suite de cette espèce de phénomène physiologique dont nous avons déjà parlé, phénomène fréquent chez les êtres jumeaux, et qui déjà plusieurs fois s'était révélé lors de deux ou trois maladies dont les jeunes filles avaient été pareillement atteintes; cette fois encore, une cause mystérieuse soumettant leur organisation à des sensations, à des accidents simultanés, semblaient les assimiler à deux fleurs d'une même tige, qui tour à tour renaissent et se flétrissent ensemble. Puis, l'aspect de toutes les souffrances, de toutes les agonies auxquelles les orphelines venaient d'assister en traversant cette longue salle, avait encore accéléré le développement de cette effroyable maladie. Rose et Blanche portaient déjà sur leur visage bouleversé, méconnaissable, la mortelle empreinte de la contagion, lorsque chacune d'elles sortit de son côté des subdivisions de la salle qu'elles venaient de parcourir sans trouver leur gouvernante.

Rose et Blanche, séparées jusqu'alors par la haute cloison qui régnait dans toute la longueur du salon, n'avaient pu s'apercevoir... mais lorsqu'enfin elles jetèrent les yeux l'une sur l'autre, il se passa une scène déchirante.

LII. L'ange gardien.

À la fraîcheur charmante de Rose et de Blanche avait succédé une pâleur livide; leurs grands yeux bleus devenus caves, commençant à se retirer au fond de leurs orbites, paraissaient énormes; leurs lèvres, naguère si vermeilles, se couvraient déjà d'une teinte violette... comme celle qui remplaçait peu à peu la transparence carminée de leurs joues et de leurs doigts effilés. On eût dit que tout ce qu'il y avait de rose et de pourpre dans leur ravissant visage se ternissait ainsi peu à peu sous le souffle bleuâtre et glacé de la mort.

Lorsque les orphelines se trouvèrent face à face, défaillantes, se soutenant à peine... un cri de mutuel effroi sortit de leur sein; chacune, à la vue de l'épouvantable altération des traits de sa soeur, s'écria:

-- Ma soeur... toi aussi, tu souffres!...

Et toutes deux se précipitèrent dans les bras l'une de l'autre en fondant en larmes; puis, s'interrogeant du regard:

-- Mon Dieu, Rose... tu es bien pâle!

-- Comme toi, ma soeur...

-- Tu ressens aussi un frisson glacé?...

-- Oui, je suis brisée... ma vue se trouble...

-- Moi, j'ai la poitrine en feu...

-- Ma soeur, nous allons peut-être mourir...

-- Pourvu que cela soit ensemble...

-- Et notre pauvre père?...

-- Et Dagobert?

-- Ma soeur... notre rêve... était vrai! s'écria tout à coup Rose délirante, en jetant ses bras autour du cou de sa soeur. Regarde... regarde... l'ange Gabriel vient nous chercher...

À ce moment, en effet, Gabriel entrait dans l'espèce d'hémicycle réservé à chaque extrémité du salon.

-- Ciel!... que vois-je!... les filles du maréchal Simon, s'écria le jeune prêtre.

Et, s'élançant, il reçut les orphelines entre ses bras; elles n'avaient plus la force de se soutenir; déjà leurs têtes alanguies, leurs yeux mourants, leur souffle péniblement oppressé annonçaient les approches de la mort...

La soeur Marthe n'était qu'à quelques pas, elle accourut à l'appel de Gabriel; aidé de cette sainte femme, il put transporter les orphelines sur le lit réservé au médecin de garde. De peur que le spectacle de cette déchirante agonie n'impressionnât trop vivement les malades voisines, la soeur Marthe tira un grand rideau, et les deux soeurs furent séparées, de la sorte, du reste de la salle.

Leurs mains s'étaient si étroitement entrelacées pendant un accès de paroxysme nerveux, que l'on ne put disjoindre leurs doigts crispés; ce fut ainsi que les premiers secours leurs furent donnés... secours impuissants à vaincre le mal, mais qui du moins calmèrent pour quelques instants l'atroce violence de leurs douleurs et jetèrent une faible lueur au milieu de leur raison obscurcie et troublée.

À ce moment Gabriel, debout à leur chevet et penché vers elles, les contemplait avec une douleur inexprimable; le coeur brisé, la figure baignée de larmes, il songeait avec épouvante au sort étrange qui le rendait témoin de la mort de ces deux jeunes filles, ses parentes, que peu de mois auparavant il avait arrachées aux horreurs de la tempête... Malgré la fermeté d'âme du missionnaire, il ne pouvait s'empêcher de frémir en réfléchissant à la destinée des orphelines, à la mort de Jacques Rennepont, à l'effrayante captation qui, après avoir jeté M. Hardy dans la solitude claustrale de Saint-Hérem, en avait fait, presque à l'agonie, un membre de la société de Jésus; le missionnaire se disait que déjà quatre membres de la famille Rennepont... de sa famille à lui, Gabriel, venaient d'être successivement frappés par un concours de circonstances funestes; il se demandait enfin avec effroi comment les détestables intérêts de la société d'Ignace de Loyola étaient servis par une fatalité si providentielle!... L'étonnement du jeune missionnaire eût fait place à l'horreur la plus profonde, s'il eût connu la part que Rodin et ses complices avaient à la mort de Jacques Rennepont, en faisant surexciter par Morok les mauvais penchants de cet artisan, et à la fin prochaine de Rose et de Blanche, en faisant exalter par la princesse de Saint-Dizier les inspirations généreuses des orphelines jusqu'à un héroïsme homicide.

Rose et Blanche, sortant un moment du douloureux anéantissement où elles étaient plongées, ouvrirent à demi leurs grands yeux déjà troublés, éteints; et puis toutes deux, de plus en plus délirantes, attachèrent un regard fixe, extatique, sur l'angélique figure de Gabriel...

-- Ma soeur, dit Rose d'un voix affaiblie, vois-tu l'archange... comme dans notre rêve... en Allemagne?...

-- Oui... il y a trois jours, il nous est encore apparu.

-- Il vient... nous chercher.

-- Hélas! notre mort... sauvera-t-elle notre pauvre mère... du purgatoire -- Archange... saint archange... priez Dieu pour notre mère... et pour nous...

Jusqu'alors, Gabriel, stupéfait d'étonnement et de douleur, presque suffoquant par les sanglots, n'avait pu trouver une parole; mais à ces mots des orphelines, il s'écria:

-- Chères enfants, pourquoi douter du salut de votre mère?... Ah!... jamais âme plus pure, plus sainte, n'est remontée vers le Créateur... Votre mère!... mais je le sais par mon père adoptif, ses vertus, son courage ont fait l'admiration de ceux qui la connaissaient... aussi, croyez-moi... Dieu l'a bénie...

-- Oh! tu l'entends... ma soeur, s'écria Rose, et un éclat céleste illumina un instant la figure livide des orphelines. Notre mère est bénie de Dieu!...

-- Oui, oui, reprit Gabriel; écartez ces idées funestes... pauvres enfants... reprenez courage, vous ne mourrez pas... Songez à votre père...

-- Notre père! dit Blanche en tressaillant; et elle reprit avec un mélange de raison et d'exaltation délirante qui eût déchiré l'âme la plus indifférente:

-- Hélas! il ne nous retrouvera plus à son retour... Pardonne- nous, mon père... nous n'avons pas cru mal agir... Nous avons, comme toi, voulu faire quelque chose de généreux, en tâchant d'aller secourir notre gouvernante...

-- Et puis nous ne savions pas mourir si vite et si tôt... Hier encore nous étions gaies, heureuses...

-- Ô bon archange! vous apparaîtrez en rêve à notre père, comme vous nous êtes apparu; vous lui direz qu'en mourant, la dernière pensée... de ses enfants... a été pour lui...

-- C'est sans avertir Dagobert que nous sommes... venues ici... que notre père ne le gronde pas.

-- Saint archange, reprit l'autre orpheline d'une voix de plus en plus affaiblie, à Dagobert aussi... vous apparaîtrez... pour lui dire que nous lui demandons pardon du chagrin que notre mort lui aura causé...

-- Que notre vieil ami donne... une bonne caresse pour nous au pauvre Rabat-Joie, notre gardien fidèle, ajouta Blanche et tâchant de sourire.

-- Et puis... enfin... reprit Rose d'une voix plus faible, promettez-nous d'apparaître aussi à deux personnes... qui ont été si affectueuses pour nous... portez-leur notre dernier souvenir... à cette bonne Mayeux... et à cette belle mademoiselle Adrienne.

-- Nous n'oublions... personne de ceux qui nous ont aimées, dit Blanche avec un suprême effort; maintenant... que le bon Dieu... fasse... que nous allions rejoindre notre mère... pour ne plus jamais la quitter.

-- Vous nous l'avez promis... vous savez... bon archange, dans le rêve... vous nous avez dit: «Pauvres enfants, venues... de si loin... vous aurez... traversé cette terre... pour aller vous reposer à jamais dans le sein maternel...»

-- Oh! c'est affreux... affreux! si jeunes... et aucun espoir de les sauver... murmura Gabriel en cachant dans ses mains sa figure altérée. Seigneur, Seigneur, tes vues sont impénétrables... Hélas! pourquoi frapper ces enfants d'une mort si cruelle?

Rose poussa un grand soupir et dit d'une voix expirante:

-- Que nous soyons... ensevelies... ensemble... afin d'être, après notre mort... comme pendant notre vie... ensemble.

Et les deux soeurs tournèrent leurs regards expirants et tendirent leurs mains suppliantes vers Gabriel.

-- Ô saintes martyres du plus généreux dévouement! s'écria le missionnaire en levant au ciel ses yeux baignés de larmes, âmes angéliques... trésors d'innocence et de candeur, remontez, remontez au ciel!... puisque, hélas! Dieu vous rappelle à lui, comme si la terre n'était pas digne de vous posséder.

-- Ma soeur!... mon père!... Tels furent les mots suprêmes que les orphelines prononcèrent d'une voix mourante... Puis, les deux soeurs, par un dernier mouvement instinctif, semblèrent vouloir se serrer l'une contre l'autre, leurs paupières appesanties se soulevèrent à demi, comme pour échanger encore un regard; alors elles frissonnèrent deux ou trois fois, leurs membres s'affaissèrent... et un profond soupir s'exhala de leurs lèvres violettes faiblement entrouvertes... Rose et Blanche étaient mortes!... Gabriel et la soeur Marthe, après avoir fermé la paupière des orphelines, s'agenouillèrent pour prier auprès de la couche funèbre. Tout à coup un grand tumulte se fit entendre dans la salle. Bientôt des pas précipités, mêlés d'imprécations, retentirent; le rideau qui environnait cette scène lugubre s'ouvrit et Dagobert entra précipitamment, pâle, égaré, les habits en désordre...

À la vue de Gabriel et de la soeur de charité agenouillés auprès du corps de ses enfants, le soldat, pétrifié, poussa un cri terrible, essaya de faire un pas... mais en vain, car avant que Gabriel eût pu courir à lui, Dagobert tomba à la renverse, et sa tête grise rebondit sur le parquet.

* * * * *

Il fait... nuit... une nuit sombre, orageuse.

Une heure du matin vient de sonner à l'église de Montmartre. C'est au cimetière de Montmartre que, le même jour, on a transporté le cercueil qui, selon le voeu de Rose et de Blanche, les contenait toutes deux...

À travers l'ombre épaisse qui enveloppe le champ des morts, on voit errer une pâle lumière. C'est le fossoyeur. Il marche avec précaution, une lanterne sourde à la main. Un homme, enveloppé d'un manteau, l'accompagne; sa tête est baissée, il pleure. C'est Samuel.

Samuel... vieux juif... le gardien de la maison de la rue Saint- François.

La nuit des funérailles de Jacques Rennepont, le premier mort des sept héritiers, enterré dans un autre cimetière, Samuel est aussi venu s'entretenir mystérieusement avec le fossoyeur... pour en obtenir à prix d'or... une faveur...

Étrange et effrayante faveur!!!

Après avoir traversé bien des sentiers bordés de cyprès, côtoyé bien des tombes, le juif et le fossoyeur arrivèrent à une petite clairière située près de la muraille occidentale du cimetière.

La nuit était toujours si noire, que l'on y voyait à peine.

Après avoir promené çà et là sa lanterne à terre et autour de lui, le fossoyeur, montrant à Samuel, au pied d'un grand if aux longs rameaux noirs, une éminence de terre fraîchement remuée, il dit:

-- C'est là...

-- Vous en êtes sûr?...

-- Oui, oui... deux corps dans une même bière... ça ne se rencontre pas tous les jours.

-- Hélas! toutes deux dans le même cercueil... dit le juif en gémissant.

-- Maintenant que vous savez l'endroit... que voulez-vous de plus? demanda le fossoyeur.

Samuel ne répondit pas. Il tomba à genoux, baisa pieusement la terre qui recouvrait la fosse, puis se relevant, les yeux baignés de larmes, il s'approcha du fossoyeur et lui parla quelques instants tout bas... à l'oreille, tout bas... quoiqu'ils fussent seuls, au fond de ce cimetière désert.

Alors entre ces deux hommes commença un mystérieux entretien que la nuit enveloppait de son ombre, de son silence.

Le fossoyeur, épouvanté de ce que Samuel lui demandait, refusa d'abord. Mais le juif, employant tour à tour la persuasion, les prières, les larmes, et enfin la séduction de l'or, que l'on entendit tinter, le fossoyeur, après une longue résistance, parut vaincu... Quoique frémissant à la pensée de ce qu'il promettait à Samuel, il lui dit d'une voix altérée:

-- Dans la nuit de demain... à deux heures.

-- Je serai derrière ce mur, dit Samuel en montrant, à l'aide de la lanterne, la clôture peu élevée; pour signal... je jetterai trois pierres dans le cimetière.

-- Oui... pour signal, trois pierres, répondit le fossoyeur en frissonnant et en essuyant la sueur froide qui coulait sur son front.

Retrouvant un reste de vigueur, Samuel, malgré son grand âge, s'aidant des anfractuosités des pierres, escalada le mur peu élevé à cet endroit et disparut.

Le fossoyeur regagna sa maison à grands pas... regardant de temps à autre avec effroi derrière lui, comme s'il eût été poursuivi par quelque sinistre vision.

* * * * *

Le soir des funérailles de Rose et de Blanche, Rodin écrivit deux billets. Le premier, adressé à son mystérieux correspondant de Rome, faisait allusion à la mort de Jacques Rennepont, à la mort de Rose et de Blanche Simon, à la captation de M. Hardy et à la donation de Gabriel, événements qui réduisaient le nombre des héritiers à deux... à Mlle de Cardoville et à Djalma. Ce premier billet, écrit par Rodin et adressé à Rome, contenait ces seuls mots: «Qui de sept ôte cinq, reste DEUX. -- Faites connaître ce résultat au cardinal-prince, et qu'il marche... car moi j'avance... j'avance... j'avance...» Le second billet, d'une écriture contrefaite, fut adressé et devait parvenir sûrement au maréchal Simon. Il contenait ce peu de mots:

«S'il en est temps encore, revenez en hâte, vos filles sont mortes.

«On vous dira qui les a tuées.»

LIII. La ruine.

C'est le lendemain de la mort des filles du maréchal Simon.

Mlle de Cardoville ignore encore la funeste fin de ses jeunes parentes; sa figure est rayonnante de bonheur. Jamais elle n'a été plus jolie; jamais ses yeux n'ont été plus brillants, son teint d'une blancheur plus éblouissante, ses lèvres d'un corail plus humide. Selon son habitude un peu excentrique de se vêtir chez elle d'une manière pittoresque, Adrienne porte, quoiqu'il soit environ trois heures de l'après-midi, une robe de moire d'un vert pâle, à jupe très ample, dont les manches et le corsage, largement tailladés de rose, sont rehaussés de passementeries de jais blanc d'une exquise délicatesse; un léger réseau de perles, aussi de jais blanc, cachant la natte épaisse qui se tord derrière la tête d'Adrienne, forme une sorte de coiffure orientale d'une originalité charmante accompagnant à merveille les longues boucles de cheveux de la jeune fille qui encadrent son visage et tombent presque jusque sur son sein arrondi. À l'expression de bonheur ineffable qui épanouit les traits de Mlle de Cardoville se joint certain air résolu, railleur incisif, qui ne lui est pas habituel; sa ravissante tête semble se redresser plus vaillante encore sur un cou gracieux et blanc comme celui d'un cygne: on dirait qu'une ardeur mal contenue dilate ses petites narines roses et sensuelles, et qu'elle attend avec une impatience hautaine le moment d'une lutte agressive et ironique...

Non loin d'Adrienne est la Mayeux; elle a repris dans la maison la place qu'elle y avait d'abord occupée; la jeune ouvrière porte le deuil de sa soeur; son visage exprime une tristesse douce et calme. Elle regarde Mlle de Cardoville avec surprise, car jamais jusqu'alors elle n'a vu la physionomie de la belle patricienne empreinte de cette expression d'audace et d'ironie.

Mlle de Cardoville n'avait pas la moindre coquetterie, dans le sens étroit et vulgaire de ce mot; pourtant elle jetait un regard interrogatif sur la glace devant laquelle elle se tenait debout; puis, après avoir rendu sa souplesse élastique à une boucle de ses longs cheveux d'or, en l'enroulant un moment sur son doigt d'ivoire, elle effaça du plat de sa main quelques plis imperceptibles formés par le froncement de l'épaisse étoffe autour de son élégant corsage. Ce mouvement et celui qu'elle fit en tournant à demi le dos à la glace pour voir si sa robe s'ajustait parfaitement de tout point, révélèrent par une ondulation serpentine tout le charme voluptueux, tous les divins trésors de cette taille souple, fine et cambrée; car malgré la richesse sculpturale du contour de ses hanches et de ses épaules blanches, fermes et lustrées comme un beau marbre pentélique, Adrienne était aussi l'une de ces heureuses privilégiées du Seigneur... qui peuvent se faire une ceinture de leur jarretière. Ces charmantes évolutions de coquetterie féminine accomplies avec une grâce indicible, Adrienne se tournant vers la Mayeux, dont la surprise allait croissant, lui dit en souriant:

-- Ma douce Madeleine, ne vous moquez pas trop de ma question: Que diriez-vous d'un tableau... qui me représenterait comme me voilà?

-- Mais, mademoiselle...

-- Comment! encore mademoiselle! dit Adrienne d'un ton de doux reproche -- Mais... Adrienne... reprit la Mayeux, je dirais que je vois un charmant tableau... et que, comme toujours, vous êtes mise avec un goût parfait...

-- Vous ne me trouvez pas mieux aujourd'hui... que les autres jours? Cher poète... je commence par vous déclarer que ce n'est pas pour moi que je vous demande cela... ajoute gaiement Adrienne.

-- Je m'en doute, répondit la Mayeux en souriant un peu; eh bien, à vrai dire, il est impossible d'imaginer une toilette plus à votre avantage. Cette robe d'un vert tendre et d'un rose pâle, relevée par le doux éclat de ces garnitures de jais blanc qui s'harmonisent si merveilleusement avec l'or de vos cheveux, tout cela fait que de ma vie, je vous le répète, je n'ai vu un aussi gracieux tableau...

Ce que la Mayeux disait, elle le sentait, et elle se trouvait heureuse de pouvoir l'exprimer, car nous avons dit la vive admiration de cette âme poétique pour tout ce qui était beau.

-- Eh bien, reprit gaiement Adrienne, je suis ravie de ce que vous me trouvez mieux aujourd'hui qu'un autre jour, mon amie.

-- Seulement... reprit la Mayeux en hésitant.

-- Seulement? dit Adrienne en regardant la jeune ouvrière d'un regard interrogatif.

-- Seulement, mon amie, reprit la Mayeux, si je ne vous ai jamais vue plus jolie... jamais je n'ai vu non plus sur vos traits l'expression résolue, ironique que vous aviez tout à l'heure... C'était comme un air d'impatient défi.

-- C'est cela même, ma douce petite Madeleine, dit Adrienne en se jetant au cou de la Mayeux, avec une joyeuse tendresse; il faut que je vous embrasse pour m'avoir si bien devinée; car si j'ai, voyez-vous, cet air un peu agressif... c'est que j'attends ma chère tante.

-- Mme la princesse de Saint-Dizier! s'écria la Mayeux avec crainte, cette grande dame si méchante qui vous a fait tant de mal?

-- Justement; elle m'a demandé un moment d'entretien, et je me fais une joie de la recevoir...

-- Une joie!...

-- Une joie... un peu moqueuse, un peu ironique... un peu méchante, il est vrai, reprit gaiement Adrienne... Jugez donc... Elle regrette ses galanteries, sa beauté, sa jeunesse; enfin, son embonpoint même la désole, cette sainte femme!... et elle va me voir belle, aimée, amoureuse, et mince... oui, surtout mince... ajouta Mlle de Cardoville, en riant comme une folle; puis elle reprit:

-- Or, vous ne pouvez vous imaginer, mon amie, l'envie forcenée, le désespoir atroce que cause aux ridicules prétentions d'une grosse femme mûre... la vue d'une jeune femme... mince...

-- Mon amie... dit sérieusement la Mayeux, vous plaisantez... et pourtant, je ne sais pourquoi la venue de la princesse m'effraye...

-- Cher et tendre coeur, rassurez-vous donc, reprit affectueusement Adrienne; cette femme, je ne la crains pas... je ne la crains plus... pour le lui bien prouver, et aussi pour la désoler beaucoup, je vais la traiter, elle, un monstre d'hypocrisie, de noirceur... elle, qui vient sans doute ici dans quelque dessein affreux... je vais la traiter en femme inoffensive et ridicule... pour tout dire, en grosse femme...

Et Adrienne se prit à rire de nouveau.

Un valet de chambre, entra, interrompit l'accès de folle gaieté d'Adrienne et lui dit:

-- Mme la princesse de Saint-Dizier fait demander si mademoiselle peut la recevoir.

-- Certainement, dit Mlle de Cardoville. Le domestique sortit. La Mayeux allait, par discrétion, se lever et quitter la chambre, Adrienne la retint et lui dit avec un accent de sérieuse tendresse en lui prenant la main:

-- Mon amie... restez... je vous en prie...

-- Vous voulez...

-- Oui... je veux... toujours par vengeance, reprit Adrienne en souriant, montrer à Mme de Saint-Dizier... que j'ai une tendre amie... qu'enfin je jouis de tous les bonheurs à la fois...

-- Mais, Adrienne, reprit timidement la Mayeux, pensez donc... que...

-- Silence! Voici la princesse, restez... Je vous le demande en grâce et comme un service. Votre rare instinct de coeur... devinera peut-être le but caché de sa visite... les pressentiments de votre affection ne m'ont-ils pas éclairée sur les trames de cet odieux Rodin?

Devant une telle prière, la Mayeux ne pouvait hésiter; elle resta, mais fit quelques pas pour se reculer de la cheminée.

Adrienne la prit par la main, la fit se rasseoir dans le fauteuil qu'elle occupait au coin du foyer, et lui dit:

-- Ma chère Madeleine, gardez votre place; vous ne devez rien à Mme de Saint-Dizier; moi, c'est différent: elle vient chez moi.

À peine Adrienne avait-elle prononcé ces mots, que la princesse entra, la tête haute, l'air imposant (et elle avait, on l'a dit, le plus grand air du monde), le pas ferme, la démarche altière.

Les caractères les plus entiers, les esprits les plus réfléchis, cèdent presque toujours par quelque endroit à de puériles faiblesses; une envie féroce, excitée par l'élégance, par la beauté, par l'esprit d'Adrienne, avait toujours eu une large part dans la haine de la princesse contre sa nièce; quoiqu'il lui fût impossible de songer à rivaliser avec Adrienne, et qu'elle n'y songeât même pas sérieusement, Mme de Saint-Dizier n'avait pu s'empêcher, pour se rendre à l'entrevue qu'elle lui avait demandée, de mettre plus de recherche dans sa toilette et de se faire corser, serrer, sangler à triple tour, dans sa robe de taffetas changeant; compression qui lui rendait le visage beaucoup plus coloré qu'elle ne l'avait habituellement. En un mot, la foule de haineux sentiments qui l'animaient contre Adrienne avait, à la seule pensée de cette rencontre, jeté une telle perturbation dans l'esprit ordinairement calme et mesuré de la princesse, qu'au lieu de ces toilettes simples et peu voyantes qu'en femme de tact et de goût elle portait d'ordinaire, elle avait commis la maladresse d'une robe gorge de pigeon et d'un chapeau grenat orné d'un magnifique oiseau de paradis.

La haine, l'envie, et l'orgueil du triomphe (la dévote songeait à l'habileté perfide avec laquelle elle avait envoyé à une mort presque assurée les filles du maréchal Simon), l'exécrable espérance mal dissimulée de réussir dans de nouvelles trames, se partageaient, pour ainsi dire, l'expression de la physionomie de la princesse de Saint-Dizier lorsqu'elle entra chez sa nièce.

Adrienne, sans faire un pas au-devant de sa tante, se leva néanmoins très poliment du sofa où elle était assise, fit une demi-révérence remplie de grâce et de dignité, puis elle se rassit; montrant alors du geste à la princesse un fauteuil placé en face de la cheminée dont la Mayeux occupait un angle, et elle, Adrienne, un autre côté, elle dit:

-- Donnez-vous la peine de vous asseoir, madame. La princesse devint très rouge, resta debout, et jeta un regard de dédaigneuse et insolente surprise sur la Mayeux, qui, fidèle à la recommandation d'Adrienne, s'était légèrement inclinée à l'entrée de Mme de Saint-Dizier sans lui offrir sa place. La jeune ouvrière avait agi de la sorte et par réflexion de dignité, et en écoutant aussi la voix de sa conscience qui lui disait que la véritable supériorité de position n'appartenait pas à cette princesse lâche, hypocrite et méchante, mais à elle, la Mayeux, si admirablement bonne et dévouée.

-- Ayez donc la bonté de vous asseoir, madame, reprit Adrienne de sa voix douce en désignant à sa tante le siège vacant.

-- L'entretien que je vous ai demandé, mademoiselle, dit la princesse, doit être secret.

-- Je n'ai pas de secret, madame, pour ma meilleure amie; vous pouvez donc parler devant mademoiselle.

-- Je sais depuis longtemps, reprit Mme de Saint-Dizier avec une ironie amère, qu'en toutes choses vous vous souciez fort peu du secret et que vous êtes facile sur le choix de ce que vous appelez vos amis... mais vous me permettrez d'agir autrement que vous. Si vous n'avez pas de secrets, mademoiselle, j'en ai... moi... et je n'entends pas en faire confidence à la première venue...

Et la dévote jeta un nouveau coup d'oeil de mépris sur la Mayeux. Celle-ci, blessée du ton insolent de la princesse, répondit doucement et simplement.

-- Je ne vois pas jusqu'ici, madame, la différence si humiliante qui peut exister entre la première... et la dernière venue chez Mlle de Cardoville.

-- Comment!... _ça _parle! s'écria la princesse d'un ton de pitié superbe et insolente.

-- Du moins, madame... _ça _répond, reprit la Mayeux de sa voix calme.

-- Je veux vous entretenir seule; est-ce clair, mademoiselle? dit impatiemment la dévote à sa nièce.

-- Pardon... je ne vous comprends pas, madame, fit Adrienne d'un air étonné; mademoiselle, qui m'honore de son amitié, veut bien consentir à assister à l'entretien que vous m'avez demandé. Je dis qu'elle le veut bien... parce qu'il lui faut, en effet, une très affectueuse condescendance pour se résigner à entendre... pour l'amour de moi... toutes les choses gracieuses, bienveillantes... charmantes... dont vous venez sans doute me faire part...

-- Mais, mademoiselle... dit vivement la princesse.

-- Permettez-moi de vous interrompre, madame, reprit Adrienne avec l'accent d'une aménité parfaite, et comme si elle eût adressé à la dévote des compliments les plus flatteurs. Afin de vous mettre tout de suite en confiance avec mademoiselle, je m'empresse de vous apprendre qu'elle est instruite de toutes les pieuses noirceurs... de toutes les dévotes dignités... dont vous avez voulu, et failli me rendre victime... elle sait enfin que vous êtes une mère de l'Église... comme on en voit peu... Puis-je espérer maintenant, madame, voir cesser votre délicate et intéressante réserve?

-- En vérité, dit la princesse avec une sorte d'ébahissement courroucé, je ne sais si je veille ou si je rêve...

-- Ah! mon Dieu! dit Adrienne d'un air alarmé, ce doute que vous manifestez sur l'état de vos facultés est inquiétant, madame. Le sang vous monte sans doute à la tête... car votre visage est très coloré... vous semblez oppressée... comprimée... déprimée... peut- être (l'on peut se dire cela entre femmes)... peut-être êtes-vous un peu serrée... madame?

Ces mots, dits par Adrienne avec un adorable semblant d'intérêt et de naïveté, manquèrent de faire suffoquer la princesse qui, malgré elle, devint cramoisie et s'écria en s'asseyant brusquement:

-- Eh bien, soit, mademoiselle... Je préfère cet accueil à tout autre, il me met à l'aise... en confiance, comme vous dites...

-- N'est-ce pas madame? dit Adrienne en souriant; au moins l'on peut franchement dire tout ce que l'on a sur le coeur... ce qui doit avoir pour vous le charme de la nouveauté... Voyons, entre nous, avouez que vous nous savez gré de vous mettre ainsi à même de déposer un instant ce fâcheux masque de dévotion, de douceur et de bonté qui doit tant vous peser...

En entendant les sarcasmes d'Adrienne, innocente vengeance, bien excusable si l'on songe à tout le mal que la princesse avait voulu faire à sa nièce, la Mayeux sentait son coeur se serrer, car plus qu'Adrienne, et avec raison, elle redoutait la princesse, qui reprit avec plus de sang-froid:

-- Mille grâces, mademoiselle, de vos excellentes intentions et de vos sentiments pour moi; je les apprécie tels qu'ils sont, et comme je dois, j'espère, sans plus attendre, vous le prouver.

-- Voyons, voyons, madame, répondit Adrienne avec enjouement. Contez-nous donc cela tout de suite... Je suis d'une impatience... d'une curiosité...

-- Et pourtant, dit la princesse en feignant à son tour un enjouement ironique et amer, vous êtes à mille lieues de vous douter de ce que je vais vous annoncer...

-- Vraiment!... Moi je crains, madame, que votre candeur, que votre modestie ne vous abusent, reprit Adrienne avec la même affabilité railleuse; car il est bien peu de choses qui, de votre part, puissent me surprendre, madame, ne savez-vous pas... que, de vous... je m'attends à tout?

-- Peut-être, mademoiselle... dit la dévote en articulant lentement ses paroles; si, par exemple... je vous disais... qu'en vingt-quatre heures, d'ici à demain... je suppose... vous allez être réduite à la misère?...

Ceci était si imprévu, que Mlle de Cardoville fit malgré elle un vif mouvement de surprise, et que la Mayeux tressaillit.

-- Ah!... mademoiselle, dit la princesse avec une joie triomphante et d'un ton doucereusement cruel en voyant la surprise croissante de sa nièce, avouez maintenant que je vous étonne... quoique peu de chose de ma part, disiez-vous, dût avoir le droit de vous surprendre. Combien vous avez eu raison de donner à notre entretien le tour qu'il a pris... Il m'aurait fallu toutes sortes de périphrases pour vous dire: Mademoiselle, demain vous serez aussi pauvre que vous êtes riche aujourd'hui... tandis que je vous apprends cela tout simplement... tout bonnement... tout naïvement...

Son premier étonnement passé, Adrienne reprit en souriant avec un calme qui stupéfia la dévote:

-- Eh bien, je vous l'avoue franchement, madame, oui, j'ai été surprise... car je m'attendais, de votre part, à quelqu'une de ces noires méchancetés où vous excellez, à quelque perfidie bien ourdie, bien cruelle... mais pouvais-je croire que vous feriez un si grand éclat d'une pareille insignifiance?...

-- Être ruinée... complètement ruinée... s'écria la dévote, ruinée d'ici à demain, vous si audacieusement prodigue; voir non seulement vos revenus, mais cet hôtel, mais vos meubles, vos chevaux, vos bijoux, voir tout enfin, jusqu'à ces ridicules parures dont vous êtes si vaine... mis sous le séquestre, vous appelez cela une insignifiance? Vous dépensez indifféremment des milliers de louis, vous voir réduite à une pension alimentaire bien inférieure aux gages que vous donnez à une de vos femmes, vous appelez cela une insignifiance?...

Au plus cruel désappointement de sa tante, Adrienne, qui paraissait de plus en plus rassérénée, allait répondre à la princesse, lorsque la porte du salon s'ouvrit et, sans qu'il eût été annoncé, le prince Djalma entra.

Une folle et orgueilleuse tendresse resplendit sur le front radieux d'Adrienne à la vue du prince et il est impossible de rendre le regard de bonheur triomphant et dédaigneux qu'elle jeta sur Mme de Saint-Dizier.

Jamais non plus Djalma n'avait été plus idéalement beau, jamais bonheur plus ineffable n'avait rayonné sur un visage humain. L'Indien portait une longue robe de cachemire blanc à mille raies de pourpre et d'or; son turban était de même couleur et de même étoffe; un magnifique châle à palmes lui servait de ceinture.

À la vue de l'Indien, qu'elle n'avait pas espéré rencontrer chez Mlle de Cardoville, la princesse de Saint-Dizier ne put cacher d'abord son profond étonnement.

Ce fut donc entre Mme de Saint-Dizier, Adrienne, la Mayeux et Djalma que se passa la scène suivante.

LIV. Souvenirs.

Djalma, n'ayant jamais jusqu'alors rencontré chez Adrienne Mme de Saint-Dizier, avait d'abord paru assez surpris de sa présence. La princesse, gardant un morne silence, contemplait tour à tour avec une haine sourde et une envie implacable ces deux êtres si beaux, si jeunes, si amoureux, si heureux; tout à coup elle tressaillit comme si un souvenir d'une grande importance s'offrait à son esprit, et, durant quelques secondes, elle resta profondément absorbée.

Adrienne et Djalma profitèrent de ce moment pour se _couver _des yeux, avec une sorte d'idolâtrie ardente qui remplissait leurs yeux d'une flamme humide; puis, à un mouvement de Mme de Saint- Dizier qui parut sortir de sa préoccupation momentanée, Mlle de Cardoville dit en souriant au jeune Indien:

-- Mon cher cousin, je vais réparer un oubli, je vous l'avoue, très volontaire (vous en saurez la cause) en vous parlant pour la première fois d'une de mes parentes à laquelle j'ai l'honneur de vous présenter... Mme la princesse de Saint-Dizier.

Djalma s'inclina. Mlle de Cardoville reprit vivement, au moment où sa tante allait répondre:

-- Mme de Saint-Dizier venait me faire très gracieusement part d'un événement on ne peut plus heureux pour moi... et dont je vous instruirai plus tard, mon cousin, à moins que cette bonne princesse ne veuille me priver du plaisir de vous faire cette confidence.

L'arrivée inattendue de Djalma, les souvenirs qui venaient subitement frapper l'esprit de la princesse, modifièrent sans doute beaucoup ses premiers projets, car, au lieu de poursuivre l'entretien au sujet de la ruine d'Adrienne, Mme de Saint-Dizier répondit en souriant d'un air doucereux, qui cachait une odieuse arrière-pensée:

-- Je serais désolée, prince, de priver mon aimable et chère nièce du plaisir de vous annoncer bientôt l'heureuse nouvelle dont elle parle, et dont, en bonne parente... je me suis hâtée de venir l'instruire... Voici à ce sujet quelques notes, et la princesse remit un papier à Adrienne, qui, je l'espère, lui démontreront jusqu'à la plus entière évidence... la réalité de ce que je lui annonce.

-- Mille grâces, ma chère tante, dit Adrienne en prenant le papier avec une souveraine indifférence; cette précaution, cette preuve étaient superflues; vous le savez, je vous crois toujours sur parole... lorsqu'il s'agit de votre bienveillance envers moi.

Malgré son ignorance des perfidies raffinées, des cruautés perlées de la civilisation, Djalma, doué d'un tact très fin comme toutes les natures un peu sauvages et violemment impressionnables, ressentait une sorte de malaise moral en entendant cet échange de fausses aménités; il n'en devinait pas le sens détourné; mais, pour ainsi dire, elles sonnaient faux à son oreille; puis, instinct ou pressentiment, il éprouvait une vague répulsion pour Mme de Saint-Dizier. En effet, la dévote, songeant à la gravité de l'incident qu'elle s'apprêtait à soulever, contenait à peine son agitation intérieure, que trahissaient la coloration croissante de son visage, son sourire amer et l'éclat méchant de son regard; aussi, à la vue de cette femme, Djalma, ne pouvant vaincre une antipathie croissante, resta silencieux, attentif, et ses traits charmants perdirent même de leur sérénité première.

La Mayeux se sentait aussi sous le coup d'une impression de plus en plus pénible; elle jeta tour à tour des regards craintifs sur la princesse, implorant vers Adrienne, comme pour supplier celle- ci de cesser un entretien dont la jeune ouvrière pressentait les suites funestes.

Mais, malheureusement, Mme de Saint-Dizier avait alors trop d'intérêt à prolonger cette entrevue, et Mlle de Cardoville, puisant un nouveau courage, une nouvelle et audacieuse confiance dans la présence de l'homme qu'elle adorait, ne voulait que trop jouir du cruel dépit que causait à la dévote la vue d'un amour heureux, malgré tant de complots infâmes tramés par elle et par ses complices.

Après un instant de silence, Mme de Saint-Dizier prit la parole et dit d'un ton doucereux et insinuant:

-- Mon Dieu, prince, vous ne sauriez croire combien j'ai été ravie d'apprendre par le bruit public (car on ne parle pas d'autre chose, et pour raison), d'apprendre, dis-je, votre adorable affection pour ma chère nièce, car sans vous en douter, vous me tirez d'un furieux embarras.

Djalma ne répondit pas; mais il regarda Mlle de Cardoville d'un air surpris et presque attristé, comme pour lui demander ce que voulait dire sa tante.

Celle-ci, s'étant aperçue de cette muette interrogation, reprit:

-- Je vais être plus claire, prince; en un mot, vous comprenez que, me trouvant la plus proche parente de cette chère et mauvaise petite tête... elle désigna Adrienne du regard, j'étais plus ou moins responsable de son avenir aux yeux de tous... et voici, prince, que vous arrivez justement de l'autre monde pour vous charger candidement de cet avenir qui m'effrayait si fort... C'est charmant, c'est excellent; aussi, en vérité, l'on se demande ce qu'il y a de plus à admirer en vous, de votre bonheur ou de votre courage.

Et la princesse, jetant un regard d'une méchanceté diabolique sur Adrienne, attendit sa réponse d'un air de défi.

-- Écoutez bien ma bonne tante, mon cher cousin, se hâta de dire la jeune fille en souriant avec calme, depuis un instant que cette tendre parente nous voit, vous et moi, réunis et heureux, son âme est tellement inondée de joie, qu'elle a besoin de s'épancher; et vous ne pouvez vous imaginer ce que sont les épanchements d'une si belle âme... Un peu de patience... et vous en jugerez...

Puis Adrienne ajouta le plus naturellement du monde:

-- Je ne sais pourquoi, à propos de ces épanchements de ma chère tante, car cela y a peu de rapport, je me souviens de ce que vous me disiez, mon cousin, de certaines espèces de vipères de votre pays: souvent dans une morsure impuissante elles se brisent les dents qui filtrent le venin, et l'absorbent ainsi mortellement; de sorte qu'elles sont elles-mêmes victimes du poison qu'elles distillent... Voyons, ma chère tante, vous qui avez un si bon, un si noble coeur... je suis sûre que vous vous intéressez tendrement à ces pauvres vipères...

La dévote jeta un regard implacable à sa nièce et reprit d'une voix altérée:

-- Je ne vois pas beaucoup le but de cette histoire naturelle; et vous prince?

Djalma ne répondit pas; accoudé à la cheminée, il jetait un regard de plus en plus sombre et pénétrant sur la princesse; une haine involontaire pour cette femme lui montait au coeur.

-- Ah! ma chère tante, reprit Adrienne d'un ton de doux reproche, aurais-je donc trop présumé de votre coeur?... Vous n'avez pas de sympathie, même... pour les vipères!... Pour qui en aurez-vous donc, mon Dieu? Après tout, cela se conçoit, ajouta Adrienne comme se parlant à elle-même par réflexion, elles sont si _minces... _Mais laissons ces folies, reprit-elle gaiement en voyant la rage contenue de la dévote. Dites-nous donc vite, bonne tante, toutes les tendres choses que vous inspire la vue de notre bonheur.

-- Mais, je l'espère bien, mon aimable nièce: d'abord, je ne saurais trop féliciter ce cher prince d'être venu du fond de l'Inde pour se charger de vous... en toute confiance... les yeux fermés... le digne nabab... de vous, pauvre chère enfant, que l'on a été obligé de renfermer comme folle (afin de donner un nom décent à vos débordements), vous savez bien... à cause de ce beau garçon que l'on a trouvé caché chez vous... mais aidez-moi donc... est-ce que vous auriez déjà oublié jusqu'à son nom, vilaine petite infidèle?... un très beau garçon et poète, s'il vous plaît, un certain Agricol Baudoin, que l'on a découvert dans un réduit secret attenant à votre chambre à coucher... ignoble scandale dont tout Paris s'est occupé... car vous n'épousez pas une femme inconnue, cher prince... le nom de la vôtre est dans toutes les bouches.

Et comme, à ces paroles imprévues, effrayantes, Adrienne, Djalma et la Mayeux, quoique obéissant à des ressentiments divers, restèrent un moment muets de surprise, la princesse, ne jugeant pas nécessaire de contenir et sa joie infernale et sa haine triomphante, s'écria en se levant, les joues enflammées, les yeux étincelants, s'adressant à Adrienne:

-- Oui, je vous défie de me démentir; a-t-on été forcé de vous enfermer sous prétexte de folie? a-t-on, oui ou non, trouvé cet artisan... votre amant d'alors, caché dans votre chambre à coucher?

À cette horrible accusation, le teint de Djalma, transparent et doré comme de l'ambre, devint subitement mat et couleur de plomb; sa lèvre supérieure, rouge comme du sang, se relevant par une sorte de rictus sauvage, laissa voir ses petites dents blanches convulsivement serrées; enfin sa physionomie devint à ce moment si épouvantablement menaçante et féroce, que la Mayeux frissonna d'effroi.

Le jeune Indien, emporté par l'ardeur, par la violence du sang, éprouvait un vertige de rage irréfléchie, involontaire, une commotion fulgurante, pareille à celle qui de son coeur fait jaillir le sang à ses yeux qu'il trouble, à son cerveau qu'il égare, lorsque l'homme d'honneur se sent frappé au visage... Si pendant ce moment terrible, rapide comme la clarté de la foudre qui sillonne la nue, l'action avait remplacé la pensée de Djalma, la princesse, Adrienne, la Mayeux et lui-même eussent été anéantis par une explosion aussi effroyable, aussi soudaine que celle d'une mine qui éclate.

Il eût tué la princesse, parce qu'elle accusait Adrienne d'une trahison infâme; Adrienne, parce qu'on pouvait la soupçonner de cette infamie; la Mayeux, parce qu'elle était témoin de cette accusation; lui-même enfin se fût tué pour ne pas survivre à une si horrible déception.

Mais, ô prodige!... son regard sanglant, insensé, a rencontré le regard d'Adrienne, regard rempli de dignité calme et de sereine assurance, et voilà que l'expression de rage féroce qui transportait l'Indien a passé... fugitive comme l'éclair.

Bien plus, à la profonde stupeur de la princesse et de la jeune ouvrière, à mesure que les regards que Djalma jetait sur Adrienne devenaient plus profonds, plus pénétrants et, pour ainsi dire, plus intelligents de cette âme si belle, si pure, non seulement l'Indien s'apaisa, mais se transfigurant, sa physionomie, d'abord si violemment troublée, se rasséréna, et bientôt refléta comme un miroir la noble sécurité du visage de la jeune fille.

Maintenant, traduisons pour ainsi dire physiquement cette révolution morale, si charmante pour la Mayeux, d'abord si épouvantée, si désespérante pour la dévote.

À peine la princesse venait-elle de distiller son atroce calomnie de sa lèvre venimeuse, que Djalma, alors debout devant la cheminée, avait, dans le paroxysme de sa fureur, fait brusquement un pas vers la princesse; puis, comme s'il eût voulu se modérer dans sa rage, il s'était, pour ainsi dire, retenu au marbre de la cheminée, qu'il semblait pétrir de sa main d'acier, un tressaillement convulsif agitait tout son corps; ses traits, contractés, méconnaissables, étaient devenus effrayants.

De son côté, en entendant la princesse, Adrienne, cédant à un premier mouvement d'indignation courroucée, de même que Djalma avait cédé à un premier mouvement de fureur aveugle, Adrienne s'était brusquement levée, le regard étincelant de fierté révoltée; mais, presque aussitôt apaisée par la conscience de sa pureté, son charmant visage était redevenu d'une adorable sérénité...

Ce fut alors que ses yeux rencontrèrent ceux de Djalma. Pendant une seconde la jeune fille fut encore plus affligée qu'effrayée de l'expression menaçante, formidable de la physionomie de l'Indien... «Une stupide indignité l'exaspère à ce point! s'était dit Adrienne; il me soupçonne donc?...» Mais à cette réflexion, aussi rapide que cruelle succéda une joie folle lorsque, les yeux d'Adrienne s'étant longuement arrêtés sur ceux de l'Indien, elle vit instantanément ces traits si farouches s'adoucir comme par magie, et redevenir radieux et enchanteurs comme ils l'étaient naguère.

Ainsi l'abominable trame de Mme de Saint-Dizier tombait devant l'expression digne, confiante et sincère de la physionomie d'Adrienne.

Ce ne fut pas tout. Au moment où, témoin de cette scène muette si expressive qui prouvait la merveilleuse sympathie de ces deux êtres, qui, sans prononcer une parole et grâce à quelques regards muets, s'étaient compris, expliqués et mutuellement rassurés, la princesse suffoquait de dépit et de colère.

Adrienne, avec un sourire adorable et un geste d'une coquetterie charmante, tendit sa belle main à Djalma, qui, s'agenouillant, y imprima un baiser de feu dont l'ardeur fit monter un léger nuage rose au front de la jeune fille.

L'Indien se plaçant alors sur le tapis d'hermine aux pieds de Mlle de Cardoville, dans une attitude remplie de grâce et de respect, appuya son menton sur la paume de l'une de ses mains et, plongé dans une adoration muette, il se mit à contempler silencieusement Adrienne qui, penchée vers lui, souriante, heureuse, mirait, comme dit la chanson_, dans ses yeux ses yeux _avec autant d'amoureuse complaisance que si la dévote, étouffant de haine, n'eût pas été là.

Mais bientôt Adrienne, comme si quelque chose eût manqué à son bonheur, appela d'un signe la Mayeux et la fit asseoir auprès d'elle; alors, une main dans la main de cette excellente amie, Mlle de Cardoville, souriant à Djalma en adoration devant elle, jeta sur la princesse, de plus en plus stupéfaite, un regard à la fois si suave, si ferme, et qui peignait si noblement l'invincible quiétude de sa félicité et l'inabordable hauteur de ses dédains pour la calomnie, que Mme de Saint-Dizier, bouleversée, hébétée, balbutia quelques paroles à peine intelligibles d'une voix frémissant de colère, puis, perdant complètement la tête, se dirigea précipitamment vers la porte.

Mais à ce moment, la Mayeux, qui redoutait quelque embûche, quelque complot ou quelque perfide espionnage, se résolut, après avoir échangé un coup d'oeil avec Adrienne, de suivre la princesse jusqu'à sa voiture.

Le désappointement de Mme de Saint-Dizier, lorsqu'elle se vit ainsi accompagnée et surveillée par la Mayeux, parut si comique à Mlle de Cardoville, qu'elle ne put s'empêcher de rire aux éclats; ce fut donc au bruit de cette dédaigneuse hilarité que la dévote, éperdue de rage et de désespoir, quitta cette maison, où elle avait espéré apporter le trouble et le malheur.

Adrienne et Djalma restèrent seuls.

Avant de poursuivre la scène qui se passe entre eux, quelques mots rétrospectifs sont indispensables.

L'on croira sans peine que, du moment où Mlle de Cardoville et l'Indien furent rapprochés l'un de l'autre après tant de traverses, leurs jours s'écoulèrent dans un bonheur indicible; Adrienne s'appliqua surtout à faire naître l'occasion de mettre en lumière et pour ainsi dire une à une les généreuses qualités de Djalma, dont elle avait lu, dans les livres des voyageurs, de si brillants récits.

La jeune fille s'était imposé cette tendre et patiente étude du caractère de Djalma, non seulement pour justifier l'amour exalté qu'elle éprouvait, mais encore parce que cette espèce de temps d'épreuve, auquel elle avait assigné un terme, l'aidait à tempérer, à distraire les emportements de l'amour de Djalma... tâche d'autant plus méritoire pour Adrienne, qu'elle ressentait les mêmes impatients enivrements, les mêmes ardeurs passionnées... Chez ces deux êtres, les brûlants désirs des sens et les aspirations de l'âme les plus élevées s'équilibraient, se soutenaient merveilleusement dans leur mutuel essor, Dieu ayant doué ces deux amants de la plus rare beauté du corps et de la plus adorable beauté du coeur, comme pour légitimer l'irrésistible attrait qui les attachait l'un à l'autre.

Quel devait être le terme de cette épreuve si pénible qu'Adrienne imposait à Djalma et à elle-même! C'est ce que Mlle de Cardoville projette d'apprendre à Djalma dans l'entretien qu'elle va avoir avec lui, après le brusque départ de Mme de Saint-Dizier.

LV. L'épreuve.

Mlle de Cardoville et Djalma restèrent seuls.

Telle était la noble confiance qui avait succédé dans l'esprit de l'Indien à son premier mouvement de fureur irréfléchie, en entendant l'infâme calomnie de Mme de Saint-Dizier, qu'une fois seul avec Adrienne, il ne lui dit pas un mot de cette accusation indigne.

De son côté, touchante et admirable entente de ces deux coeurs! la jeune fille était trop fière, elle avait trop la conscience de la pureté de son amour, pour descendre à une justification envers Djalma. Elle aurait cru l'offenser et s'offenser elle-même.

Les deux amants commencèrent donc leur entretien, comme si l'incident soulevé par la dévote n'avait pas eu lieu.

Le même dédain s'étendit aux notes, qui, selon la princesse, devaient prouver l'imminence de la ruine d'Adrienne.

La jeune fille avait posé, sans le lire, ce papier sur un guéridon placé à sa portée. D'un geste rempli de grâces, elle fit signe à Djalma de venir s'asseoir auprès d'elle; celui-ci, obéissant à ce désir, quitta, non sans regret, la place qu'il occupait aux pieds de la jeune fille.

-- Mon ami, lui dit Adrienne d'un ton grave et tendre, vous m'avez souvent... et impatiemment demandé quand arriverait le terme de l'épreuve que nous nous imposions: cette épreuve touche à sa fin.

Djalma tressaillit et ne put retenir un léger cri de bonheur et de surprise; mais cette exclamation presque tremblante fut si suave, si douce, qu'elle semblait plutôt le premier cri d'une ineffable reconnaissance, que l'accent passionné du bonheur.

Adrienne continua -- Séparés... environnés d'embûches, de mensonges, mutuellement trompés sur nos sentiments, pourtant nous nous aimions, mon ami... En cela, nous suivions un irrésistible et sûr attrait, plus fort que les événements contraires, mais depuis, durant ces jours passés dans une longue retraite où nous venons de vivre isolés de tout et de tous, nous avons appris à nous estimer, à nous honorer davantage... Livrés à nous-mêmes, libres tous deux... nous avons eu le courage de résister à tous les brûlants enivrements de la passion, afin de nous acquérir le droit de nous y livrer plus tard sans regrets. Pendant ces jours où nos coeurs sont demeurés ouverts l'un à l'autre, nous y avons lu... tout lu... Aussi, Djalma... je crois en vous et vous croyez en moi... Je trouve en vous ce que vous trouvez en moi, n'est-ce pas?... toutes les garanties possibles, désirables, humaines, pour notre bonheur. Mais à cet amour il manque une consécration... et aux yeux du monde où nous sommes appelés à vivre, il n'en est qu'une seule... une seule... le mariage, et il enchaîne la vie entière.

Djalma regarda la jeune fille avec surprise.

-- Oui, la vie entière... et pourtant, quel est celui qui peut répondre à jamais des sentiments de toute sa vie? reprit la jeune fille. Un Dieu... qui saurait l'avenir des coeurs pourrait seul lier irrévocablement certains êtres... pour le bonheur; mais, hélas! aux yeux des créatures humaines, l'avenir est impénétrable: aussi, lorsqu'on ne peut répondre sûrement que de la sincérité d'un sentiment présent, accepter des liens indissolubles, n'est-ce pas commettre une action folle, égoïste, impie?

-- Cela est triste à penser, dit Djalma après un moment de réflexion, mais cela est juste... Puis il regarda la jeune fille avec une expression de surprise croissante. Adrienne se hâta d'ajouter tendrement d'un ton pénétré:

-- Ne vous méprenez pas sur ma pensée, mon ami; l'amour de deux êtres qui, comme nous, après mille patientes expériences de coeur, d'âme et d'esprit, ont trouvé l'un dans l'autre toutes les assurances de bonheur désirables; un amour comme le nôtre enfin est si noble, si grand, si divin, qu'il ne saurait se passer de consécration divine... Je n'ai pas la religion de la messe, comme ma tante, mais j'ai la religion de Dieu; de lui nous est venu notre brûlant amour, il doit en être pieusement glorifié: c'est donc en l'invoquant avec une profonde reconnaissance que nous devons, non pas jurer de nous aimer toujours, non pas d'être à jamais l'un à l'autre...

-- Que dites-vous? s'écria Djalma.

-- Non, reprit Adrienne, car personne ne peut prononcer un tel serment sans mensonge ou sans folie... mais nous pouvons, dans la sincérité de notre âme, jurer de faire l'un et l'autre loyalement tout ce qui est humainement possible pour que notre amour dure toujours et que nous soyons ainsi l'un à l'autre: nous ne devons pas accepter des liens indissolubles; car, si nous nous aimons toujours, à quoi bon ces liens? Si notre amour cesse, à quoi bon ces chaînes, qui ne seront plus alors qu'une horrible tyrannie?... Je vous le demande, mon ami.

Djalma ne répondit pas, mais d'un geste presque respectueux, il fit signe à la jeune fille de continuer.

-- Et puis, enfin, reprit-elle avec un mélange de tendresse et de fierté, par respect pour votre dignité et pour la mienne, mon ami, jamais je ne ferai serment d'observer une loi faite par l'homme _contre la femme avec un égoïsme dédaigneux et brutal, une loi qui semble nier l'âme, l'esprit, le coeur de la femme, une loi qu'elle ne saurait accepter sans être esclave ou parjure, une loi qui, fille_, lui retire son nom; épouse, la déclare à l'état d'imbécillité incurable, en lui imposant une dégradante tutelle; mère, lui refuse tout droit, tout pouvoir sur ses enfants, et _créature humaine _enfin, l'asservit, l'enchaîne à jamais au bon plaisir d'une autre créature humaine, sa pareille et son égale devant Dieu.

-- Vous savez, mon ami... ajouta la jeune fille avec une exaltation passionnée, vous savez combien je vous honore, vous dont le père a été nommé le père du Généreux; je ne crains donc pas, noble et valeureux coeur, de vous voir user contre moi de ces droits tyranniques... mais de ma vie je n'ai menti, et notre amour est trop saint, trop céleste, pour être soumis à une consécration achetée par un double parjure... non, jamais je ne ferai serment d'observer une loi que ma dignité, que ma raison repoussent; demain le divorce serait rétabli... demain les droits de la femme seraient reconnus, j'observerais ces usages, parce qu'ils seraient d'accord avec mon esprit, avec mon coeur, avec ce qui est juste, avec ce qui est possible, avec ce qui est humain...

Puis s'interrompant, Adrienne ajouta, avec une émotion si profonde, si douce, qu'une larme d'attendrissement voila ses beaux yeux:

-- Oh! si vous saviez, mon ami... ce que votre amour est pour moi; si vous saviez combien votre félicité m'est précieuse, sacrée, vous excuseriez, vous comprendriez ces superstitions généreuses d'un coeur aimant et loyal, qui verrait un présage funeste dans une consécration mensongère et parjure; ce que je veux... c'est vous fixer par l'attrait, vous enchaîner par le bonheur, et vous laisser libre pour ne vous devoir qu'à vous-même.

Djalma avait écouté la jeune fille avec une attention passionnée. Fier et généreux, il idolâtrait ce caractère fier et généreux. Après un moment de silence méditatif, il lui dit de sa voix suave et sonore, et d'un ton presque solennel:

-- Comme vous, le mensonge, le parjure, l'iniquité me révoltent... comme vous, je pense qu'un homme s'avilit en acceptant le droit d'être tyrannique et lâche. Quoique résolu de ne pas user de ce droit... comme vous il me serait impossible de penser que ce n'est pas à votre coeur seulement, mais à l'éternelle contrainte d'un lien indissoluble que je dois tout ce que je ne veux tenir que de vous; comme vous, je pense qu'il n'y a de dignité que dans la liberté... Mais, vous l'avez dit, à cet amour si grand, si saint vous voulez une consécration divine... et si vous repoussez des serments que vous ne sauriez faire sans folie, sans parjure, il en est d'autres que votre raison, que votre coeur accepteraient. Cette consécration divine... qui nous la donnera? Ces serments, entre les mains de qui les prononcerons-nous?

-- Dans bien peu de jours, mon ami... je pourrai, je crois, vous le dire... Chaque soir... après votre départ... je n'avais pas d'autre pensée que celle-là: trouver le moyen de nous engager, vous et moi, aux yeux de Dieu, mais en dehors des lois, et dans les seules limites que la raison approuve; ceci sans heurter les exigences, les habitudes d'un monde dans lequel il peut nous convenir de vivre plus tard... et dont il ne faut pas blesser les susceptibilités apparentes; oui, mon ami, lorsque vous saurez entre quelles nobles mains je vous offrirai de joindre les nôtres, quel est celui qui remerciera et glorifiera Dieu de cette union... union sacrée qui pourtant nous laissera libres pour nous laisser dignes... vous direz comme moi, j'en suis certaine, que jamais mains plus pures n'auraient pu nous être imposées... Pardonnez, mon ami... tout ceci est grave... grave comme le bonheur... grave comme notre amour... Si mes paroles vous semblent étranges, mes pensées déraisonnables... dites... dites, mon ami, nous chercherons, nous trouverons un meilleur moyen de concilier ce que nous devons à Dieu, ce que nous devons au monde, avec ce que nous nous devons à nous-mêmes... On prétend que les amoureux sont fous, ajouta la jeune fille en souriant, je prétends, moi, qu'il n'y a rien de plus sensé que les vrais amoureux.

-- Quand je vous entends parler ainsi de notre bonheur, dit Djalma profondément ému, en parler avec cette sérieuse et calme tendresse, il me semble voir une mère sans cesse occupée de l'avenir de son enfant adoré... tâchant de l'entourer de tout ce qui peut le rendre vaillant, robuste et généreux, tâchant d'écarter de sa route tout ce qui n'est pas noble et digne... Vous me demandez de vous contredire si vos pensées me semblent étranges, Adrienne. Mais vous oubliez donc que ce qui fait ma foi, ma confiance dans notre amour, c'est que je l'éprouve avec les mêmes nuances que vous? Ce qui vous blesse me blesse; ce qui vous révolte, me révolte; tout à l'heure, quand vous me citiez les lois de ce pays, qui, dans la femme, ne respectent pas même la mère... je pensais avec orgueil que dans nos contrées barbares où la femme est esclave, du moins elle devient libre quand elle devient mère... Non, non, ces lois ne sont faites ni pour vous ni pour moi. N'est-ce pas prouver le saint respect que vous portez à notre amour que de vouloir l'élever au-dessus de tous ces indignes servages qui l'auraient souillé? Et... voyez-vous, Adrienne j'entendais souvent dire aux prêtres de mon pays qu'il y avait des êtres inférieurs aux divinités, mais supérieurs aux autres créatures, je ne croyais pas ces êtres; ici, je les crois.

Ces derniers mots furent prononcés, non pas avec l'accent de la flatterie, mais avec l'accent de la conviction la plus sincère, avec cette sorte de vénération passionnée, de ferveur presque intimidée qui distingue le croyant lorsqu'il parle de la croyance... Mais ce qu'il est impossible de rendre, c'est l'ineffable harmonie de ces paroles presque religieuses et du timbre doux et grave de la voix du jeune Indien; ce qu'il est impossible de peindre, c'est l'expression d'amoureuse et brûlante mélancolie qui donnait un charme irrésistible à ses traits enchanteurs.

Adrienne avait écouté Djalma avec un indicible mélange de joie, de reconnaissance et d'orgueil. Bientôt, posant sa main sur son sein, comme pour en comprimer les violentes pulsations, elle reprit en regardant le prince avec enivrement:

-- Le voilà bien... toujours bon, toujours juste, toujours grand!... Oh! mon coeur... mon coeur, comme il bat!... fier et radieux... Soyez béni, mon Dieu! de m'avoir créée pour cet amant adoré. Vous voulez donc étonner le monde par les prodiges de tendresse et la charité qu'un pareil amour peut enfanter! L'on ne sait pas encore la toute-puissance souveraine de l'amour heureux, ardent et libre!... Oh! grâce à nous deux, n'est-ce pas, Djalma, le jour où nos mains seront jointes, que d'hymnes de bonheur, de reconnaissance, monteront de toutes parts vers le ciel!... Non, non, l'on ne sait pas de quel immense, de quel insatiable besoin de joie et d'allégresse deux amants comme nous sont possédés... L'on ne sait pas tout ce qui rayonne d'inépuisable bonté de la céleste auréole de leur coeur embrasé!... Oh! oui, oui, je le sens, bien des larmes seront séchées! Bien des coeurs glacés par le chagrin seront ravivés par le feu divin de notre amour!... Et c'est aux bénédictions de ceux que nous aurons sauvés que l'on connaîtra la sainte ivresse de nos voluptés!

Aux regards éblouis de Djalma, Adrienne devenait de plus en plus un être idéal, participant de la Divinité par les inépuisables trésors de sa bonté... de la créature sensuelle par l'ardeur... car Adrienne, cédant malgré elle à l'entraînement de la passion, attachait sur Djalma des regards étincelants d'amour.

Alors éperdu, insensé, l'Indien, se jetant aux pieds de la jeune fille, s'écria d'une voix suppliante:

-- Grâce!... je n'ai plus de courage!... pitié! ne parle plus ainsi... Oh! ce jour... que d'années de ma vie... je donnerais pour le hâter!...

-- Tais-toi... tais-toi... pas de blasphème... tes années... m'appartiennent...

-- Adrienne!... tu m'aimes? La jeune fille ne répondit pas... mais son regard profond, brûlant, à demi voilé... porta le dernier coup à la raison de Djalma.

Saisissant les deux mains d'Adrienne dans les siennes, il s'écria d'une voix palpitante:

-- Ce jour... ce jour suprême... ce jour, où nous toucherons au ciel... ce jour qui nous fera dieux par le bonheur et par la bonté... ce jour, pourquoi l'éloigner encore?

-- Parce que notre amour, pour être sans réserve, doit être consacré par la bénédiction de Dieu.

-- Ne sommes-nous pas libres?

-- Oui, oui, mon amant, mon idole, nous sommes libres; mais soyons dignes de notre liberté.

-- Adrienne... grâce!

-- Et toi aussi je demande grâce et pitié... oui, pitié pour la sainteté de notre amour... ne le profane pas dans sa fleur... Crois mon coeur, crois mes pressentiments; ce serait le flétrir... ce serait le tuer que l'avilir... Courage, mon ami, amant doré, quelques jours encore... et le ciel... sans remords, sans regrets!...

-- Mais, jusque-là, l'enfer... des tortures sans nom; car tu ne sais pas que ton souvenir me suit, qu'il m'entoure, qu'il me brûle; il me semble que c'est ton souffle qui m'embrase; tu ne sais pas ce que sont mes insomnies... Je ne te disais pas cela... mais, vois-tu, dans mon égarement, chaque nuit, je t'appelle, je pleure, j'éclate en sanglots... comme je t'appelais, comme je pleurais, quand je croyais que tu ne m'aimais pas... et pourtant je sais que tu m'aimes, et que tu es à moi! Mais aussi te voir... te voir chaque jour plus belle, plus adorée... et chaque jour te quitter plus enivré... non, tu ne sais pas...

Djalma ne put continuer.

Ce qu'il disait de ses tortures dévorantes, Adrienne l'avait aussi ressenti, peut-être encore plus vivement que lui; aussi, troublé, enivrée par l'accent électrique de Djalma si beau, si passionné, elle sentit son courage faiblir... Déjà une langueur irrésistible paralysait ses forces, sa raison, lorsque tout à coup, par un suprême effort de chaste volonté, elle se leva brusquement, et se précipitant vers une porte qui communiquait à la chambre de la Mayeux, elle s'écria:

-- Ma soeur!... ma soeur!... sauvez-moi!... sauvez-nous!... Une seconde à peine s'était écoulée, et Mlle de Cardoville, le visage inondé de larmes, toujours belle, toujours pure, serrait entre ses bras la jeune ouvrière, tandis que Djalma était respectueusement agenouillé au seuil de la porte, qu'il n'osait franchir.

LVI. L'ambition.

Très peu de jours après l'entrevue de Djalma et d'Adrienne que nous avons racontée, Rodin se promenait seul dans sa chambre à coucher de la maison de la rue de Vaugirard, où il avait si vaillamment subi les moxas du docteur Baleinier.

Les deux mains plongées dans les poches de derrière de sa redingote, la tête baissée sur sa poitrine, le jésuite réfléchissait profondément. Son pas, tantôt lent, tantôt précipité, trahissait son agitation.

-- Du côté de Rome, se disait Rodin, je suis tranquille, tout marche... l'abdication est pour ainsi dire consentie... et si je peux les payer... le prix convenu... le cardinal-prince m'assure neuf voix de majorité au prochain conclave... Notre GÉNÉRAL est à moi... les doutes que le cardinal Malipieri avait conçus sont dissipés... ou n'ont pas d'écho là-bas!... Néanmoins... je ne suis pas sans inquiétude sur la correspondance que le père d'Aigrigny a, dit-on, avec le Malipieri... il m'a été impossible de rien surprendre... Il n'importe... cet ancien sabreur est un homme... _jugé; _son affaire est dans le sac; un peu de patience, il est exécuté...

Et les lèvres livides de Rodin se contractèrent par un de ces sourires affreux qui donnaient à sa figure une expression diabolique.

Après une pause, il reprit:

-- Les funérailles du libre-penseur... du philanthrope ami de l'artisan, ont eu lieu avant-hier à Saint-Hérem... François Hardy s'est éteint dans un accès de délire extatique... J'avais sa donation; mais ceci est plus sûr... tout se plaide... les morts ne plaident point...

Rodin resta quelques minutes pensif; puis il dit avec un accent concentré:

-- Restent cette rousse et son mulâtre... nous sommes au 27 mai; le 1er juin approche... et ces deux étourneaux amoureux semblent invulnérables... La princesse avait cru trouver un bon point; je l'aurais cru comme elle... C'était excellent de rappeler la découverte d'Agricol Baudoin chez cette folle... car le tigre indien a rugi de jalousie féroce; oui, mais à peine la colombe amoureuse a-t-elle eu roucoulé du bout de son bec rose... que le tigre imbécile... est venu se tortiller à ses pieds... en rentrant les griffes; c'est dommage... il y avait quelque chose là...

Et la marche de Rodin devint de plus en plus agitée.

-- Rien n'est plus étrange, reprit-il, que la succession génératrice des idées. En comparant cette péronnelle rousse à une colombe, pourquoi est-ce qu'il me vient à l'esprit le souvenir de cette infâme vieille appelée Sainte-Colombe, que ce gros drôle de Jacques Dumoulin courtise, et que l'abbé Corbinet finira par exploiter à notre profit, je l'espère? oui, pourquoi le souvenir de cette mégère me revient-il à l'esprit?... J'ai souvent remarqué que, de même que les hasards les plus incroyables apportent d'excellentes rimes aux rimeurs, le germe de meilleures idées se trouve quelquefois dans un mot, dans un rapprochement absurde comme celui-ci... la Sainte-Colombe, abominable sorcière... et la belle Adrienne de Cardoville... Cela, en effet... va ensemble comme une bague à un chat, comme un collier à un poisson... Allons... il n'y a rien là...

À peine Rodin avait-il prononcé ces mots qu'il tressaillit; sa figure rayonna d'abord d'une joie sinistre; puis elle prit bientôt une expression d'étonnement méditatif ainsi que cela arrive lorsque le hasard apporte au savant, surpris et charmé, quelque découverte imprévue.

Bientôt, le front haut, l'oeil découvert, étincelant, ses joues flasques et creuses palpitantes sous une sorte de gonflement orgueilleux, Rodin se redressa, croisa ses bras avec une indicible expression de triomphe, et s'écria:

-- Oh! c'est quelque chose de beau, d'admirable, de merveilleux, que les mystérieuses évolutions de l'esprit... que les incompréhensibles enchaînements de la pensée humaine... qui partent souvent d'un mot absurde pour aboutir à une idée splendide, lumineuse, immense... Est-ce infirmité! est-ce grandeur! Étrange... étrange... étrange... Voici que je compare cette rousse à une colombe... cette comparaison me rappelle cette mégère qui a trafiqué du corps et de l'âme de tant de créatures... De vulgaires dictons me viennent à l'esprit, une bague à un chat... un collier à un poisson... Et tout à coup de ce mot COLLIER... la lumière jaillit à ma vue et éclaire les ténèbres où je m'agitais en vain depuis longtemps en songeant à ces amoureux invulnérables... Oui, ce seul mot, COLLIER, a été la clef d'or qui vient d'ouvrir une case de mon cerveau, bêtement bouchée depuis je ne sais quand...

Et, après avoir marché avec une nouvelle précipitation, Rodin reprit:

-- Oui... c'est à tenter... plus j'y réfléchis, plus ce projet me semble possible... Seulement cette mégère de Sainte-Colombe... par quel intermédiaire?... Mais ce gros drôle... ce Jacques Dumoulin... bien... l'autre!... l'autre... où la trouver?... puis comment la décider?... là est la pierre d'achoppement... Allons, je m'étais trop hâté de crier victoire.

Et Rodin se mit à se promener çà et là, en rongeant ses ongles d'un air violemment préoccupé; pendant quelques moments, la tension de son esprit fut telle que de grosses gouttes de sueur perlèrent son front jaune et sordide; et le jésuite allait, venait, s'arrêtait, frappait du pied... tantôt levant les yeux au ciel pour y chercher une inspiration; tantôt, pendant qu'il rongeait les ongles de sa main droite grattant son crâne de sa main gauche; enfin, de temps à autre il laissait échapper des exclamations de dépit, de colère, ou d'espoir tour à tour naissant et déçu.

Si la cause de la préoccupation de ce monstre n'avait pas été horrible, c'eût été un spectacle curieux, intéressant, que d'assister invisible à l'enfantement de ce puissant cerveau en travail... que de suivre pour ainsi dire une à une toutes le péripéties bonnes ou mauvaises de l'éclosion du projet sur lequel il concentrait toutes les ressources, toute la puissance de sa forte intelligence.

Enfin, l'oeuvre parut avancer et devoir bientôt s'accomplir, car Rodin reprit:

-- Oui... oui... c'est risqué, c'est hardi, c'est aventureux: mais c'est prompt... et les conséquences peuvent être incalculables... Qui peut prévoir les suites de l'explosion d'une mine?

Puis, cédant à un mouvement d'enthousiasme qui lui était peu naturel, le jésuite s'écria, le regard rayonnant:

-- Oh! les passions!... les passions!... quel magnifique clavier... pour qui sait promener sur ses touches une main légère, habile et vigoureuse! Mais que c'est beau, le pouvoir de la pensée!... mon Dieu! que c'est donc beau!... Que l'on vienne, après cela, parler des merveilles du gland qui devient chêne, du grain de blé qui devient épi; mais, au grain de blé, il faut des mois pour se développer; mais au gland il faut des siècles pour acquérir sa splendeur; tandis que ce seul mot, composé de sept lettres, COLLIER... oui, ce seul mot, ce seul germe, est tombé il y a quelques minutes dans mon cerveau, et grandissant, grandissant tout à coup, il est devenu, à cette heure, quelque chose d'aussi immense qu'un chêne; oui, ce seul mot a été le germe d'une idée qui, comme le chêne, a mille rameaux souterrains... qui, comme le chêne, s'élance vers le ciel... car c'est pour la plus grande gloire du Seigneur que j'agis... oui, du Seigneur... tels qu'ils le font, tel qu'ils le donnent, tel que je le maintiendrai... si j'arrive... et j'arriverai... car ces misérables Rennepont auront passé comme des ombres. Et que fait, après tout, à l'ordre moral, dont je serai le messie, que ces gens-là vivent ou meurent? qu'est-ce qu'auraient pesé de pareilles vies dans les balances des grandes destinées du monde?... tandis que cet héritage que je vais y jeter, moi, dans la balance, d'une main audacieuse, me fera monter jusqu'à une sphère, d'où l'on domine encore bien des rois, bien des peuples, quoi qu'on fasse, quoi qu'on crie... Les niais... les doubles crétins!... non, non, au contraire, les bons, les saints, les adorables crétins!... ils croient nous écraser, nous autres gens d'Église, en nous disant... d'une grosse voix: «Vous aurez le _spirituel... _mais nous, morbleu! nous gardons le temporel!...» Oh! que leur conscience et leur modestie les inspirent bien en leur disant de ne rien revendiquer du _spirituel... _d'abandonner le spirituel, de mépriser le _spirituel! _ça se voit, du reste, qu'ils ne doivent avoir rien de commun avec le spirituel... Ô les vénérables ânes! ils ne voient pas que, de même qu'ils vont, eux, tout droit au moulin, c'est par le spirituel... qu'on va tout droit au temporel; comme si ce n'était pas par l'esprit qu'on domine le corps... Ils nous laissent le _spirituel... _ils dédaignent le _spirituel... _c'est- à-dire la domination des consciences, des âmes, des esprits, des coeurs, des jugements; le _spirituel... _c'est-à-dire le pouvoir de dispenser au nom du ciel le châtiment, le pardon, la récompense et la rémission... et cela sans contrôle, et cela dans l'ombre et le secret du confessionnal, et cela sans que ce lourdaud de _Temporel _ait rien à y voir... À lui tout ce qui est corps et matière; et, de joie, le bonhomme s'en frotte la panse. Seulement, de temps à autre, il s'aperçoit, un peu tard, que, s'il prétend avoir les corps, nous avons les âmes, et que, les âmes dirigeant les corps, les corps finissent par venir avec nous; le tout, au naturel hébétement du bonhomme _Temporel. _qui reste béant, les mains sur sa panse, ses gros yeux éparpillés, en disant: «Ah bah!... c'est-y Dieu possible!...»

Puis, poussant un éclat de rire de dédain sauvage, Rodin reprit en marchant à grands pas:

-- Oh! que j'arrive... que j'arrive... à la fortune de Sixte- Quint... et le monde verra... un jour à son réveil... ce que c'est que le pouvoir spirituel entre des mains comme les miennes, entre les mains d'un prêtre qui, jusqu'à cinquante ans, est resté crasseux, frugal et vierge, et qui, même s'il devient pape, mourra crasseux, frugal et vierge!

Rodin devenait effrayant en parlant ainsi.

Tout ce qu'il y a eu d'ambition sanguinaire, sacrilège, exécrable, dans quelques papes trop célèbres, semblait éclater en traits sanglants sur le front de ce fils d'Ignace; un éréthisme de domination dévorante brassait le sang impur du jésuite, une sueur brûlante l'inondait, et une sorte de vapeur nauséabonde s'épandait autour de lui.

Tout à coup, le bruit d'une voiture de poste qui entrait dans la cour de la maison de Vaugirard attira l'attention de Rodin; regrettant de s'être laissé emporter à tant d'exaltation, il tira de sa poche son sale mouchoir à carreaux blancs et rouges, le trempa dans un verre et s'en imbiba le front, les joues et les tempes, tout en s'approchant de sa fenêtre pour regarder à travers la persienne entrouverte quel voyageur venait d'arriver. La projection d'un auvent dominant la porte près de laquelle la voiture était arrêtée intercepta le regard de Rodin.

-- Peu importe... dit-il en reprenant son sang-froid peu à peu, tout à l'heure, je saurai qui vient d'arriver... Écrivons d'abord à ce drôle de Jacques Dumoulin de se rendre ici immédiatement; il m'a déjà bien et fidèlement servi à propos de cette misérable petite fille, qui, rue Clovis, me faisait horripiler avec ses refrains de cet infernal Béranger... Cette fois Dumoulin peut me servir encore. Je le tiens dans ma main... il obéira.

Rodin se mit à son bureau et écrivit. Au bout de quelques secondes, on frappa à la porte, fermée à double tour, contre la règle; mais, de temps à autre, sûr de son influence et de son importance, Rodin, qui avait obtenu de son _général _d'être débarrassé, pendant un certain temps, de l'incommode compagnie d'un socius, sous prétexte des intérêts de la société, Rodin s'échappait souvent jusqu'à d'assez nombreuses infractions aux ordonnances de l'ordre.

Un servant entra et remit une lettre à Rodin. Celui-ci la prit et, avant de l'ouvrir, dit à cet homme:

-- Quelle est cette voiture qui vient d'arriver?

-- Cette voiture vient de Rome, mon père, répondit le servant en s'inclinant.

-- De Rome!... dit vivement Rodin et, malgré lui, une vague inquiétude se peignit sur ses traits; puis, plus calme, il ajouta, en tenant toujours, sans l'ouvrir, la lettre qu'il avait entre les mains:

-- Et qui est dans cette voiture?

-- Un révérend père de notre sainte compagnie, mon père...

Malgré son ardente curiosité, il savait qu'un révérend père voyageant en poste est toujours chargé d'une mission importante et hâtée, Rodin ne fit pas une question de plus à ce sujet, et dit en montrant la lettre qu'il tenait:

-- D'où vient cette lettre?

-- De notre maison de Saint-Hérem, mon père. Rodin regarda plus attentivement l'écriture et reconnut celle du père d'Aigrigny, qui avait été chargé d'assister M. Hardy à ses derniers moments. Cette lettre contenait ces mots:

«Je dépêche un exprès à Votre Révérence pour lui apprendre un fait peut-être plus étrange qu'important. Après les funérailles de M. François Hardy, le cercueil contenant ses restes avait été provisoirement déposé dans un caveau de notre chapelle, en attendant qu'il fût possible de conduire le corps au cimetière de la ville voisine; ce matin, au moment où nos gens sont descendus dans le caveau pour faire les apprêts nécessaires à la translation du corps... le cercueil avait disparu...»

Rodin fit un mouvement de surprise, et dit:

-- En effet, cela est étrange... Puis il continua. «Toutes recherches ont été vaines pour découvrir les auteurs ou les traces de cet enlèvement sacrilège; la chapelle étant isolée de notre maison, ainsi que vous le savez, et n'étant pas gardée, on a pu s'y introduire sans donner l'éveil; nous avons seulement remarqué, sur un terrain détrempé par la pluie, les traces récentes d'une voiture à quatre roues; mais à quelque distance de la chapelle, ces traces se sont perdues dans les sables, et il a été impossible de rien découvrir.»

-- Qui a pu enlever ce corps, dit Rodin d'un air pensif, et qui peut avoir intérêt à l'enlèvement de ce corps? Il continua:

«Heureusement l'acte de décès est en règle et parfaitement légalisé; un médecin d'Étampes est venu, à ma demande, constater le décès; la mort est donc parfaitement et régulièrement établie, et conséquemment la substitution des droits à nous accordés par la donation et l'abandon des biens, valable et irrécusable de tous points. En tout état de cause, j'ai cru devoir vous envoyer un exprès pour instruire Votre Révérence de cet événement, afin qu'elle avise, etc.»

Après un moment de réflexion, Rodin se dit:

-- D'Aigrigny a raison, c'est plus étrange qu'important; néanmoins, cela me donne à penser... Nous songerons à cela.

Se retournant vers le servant qui lui avait apporté cette lettre, Rodin lui dit en lui remettant le mot qu'il venait d'écrire à Nini-Moulin:

-- Faites porter à l'instant cette lettre à son adresse, on attendra la réponse.

-- Oui, mon père.

À l'instant où le servant quittait la chambre de Rodin, un révérend père y entra et lui dit:

-- Le révérend père Caboccini, de Rome, arrive à l'instant, chargé d'une mission pour Votre Révérence de la part de notre révérendissime général.

À ces mots, le sang de Rodin ne fit qu'un tour, mais il garda un calme imperturbable, et il dit simplement:

-- Où est le révérend père Caboccini?

-- Dans la pièce voisine, mon père.

-- Priez-le d'entrer, et laissez-nous, dit Rodin.

Une seconde après, le révérend père Caboccini, de Rome, entrait et restait seul avec Rodin.

LVII. À socius, socius et demi.

Le révérend père Caboccini, jésuite romain, qui entra chez Rodin, était un petit homme de trente ans au plus, grassouillet, rondelet, et dont l'abdomen gonflait la noire soutanelle.

Ce bon petit père était borgne; mais l'oeil qui lui restait brillait de vivacité; sa figure fleurie souriait, avenante, joyeuse, splendidement couronnée d'une épaisse chevelure châtaine, frisée comme celle d'un enfant Jésus de cire; un geste cordial jusqu'à la familiarité, des manières expansives et pétulantes s'harmonisaient à merveille avec la physionomie de ce personnage.

En une seconde, Rodin eut _dévisagé _l'émissaire italien; et comme il connaissait sa compagnie et les habitudes de Rome sur le bout du doigt, il éprouva tout d'abord une sorte de pressentiment sinistre à la vue de ce bon petit père aux façons si accortes; il eût moins redouté quelque révérend père long et osseux, à la face austère et sépulcrale, car il savait que la compagnie tâchait autant que possible de dérouter les curieux par la physionomie et les dehors de ses agents.

Or, si Rodin pressentait juste, à en juger par les cordiales apparences de cet émissaire, celui-ci devait être chargé de la plus funeste mission. Défiant, attentif, l'oeil et l'esprit au guet, comme un vieux loup qui évente et flaire une attaque ou une surprise, Rodin, selon son habitude, s'était lentement et tortueusement avancé vers le petit borgne, afin d'avoir le temps de bien examiner et de pénétrer sûrement sous cette joviale écorce; mais le Romain ne lui en laissa pas le temps; dans l'élan de son impétueuse affectuosité, il s'élança presque de la porte au cou de Rodin, en le serrant entre ses bras avec effusion, l'embrassant, le réembrassant encore, et toujours sur les deux joues, et si plantureusement, et si bruyamment, que ses baisers monstres retentissaient d'un bout de la chambre à l'autre.

De sa vie Rodin ne s'était trouvé à pareille fête; de plus en plus inquiet de la fourbe que devaient cacher de si chaudes embrassades, sourdement irrité d'ailleurs par ses mauvais pressentiments, le jésuite français faisait tous ses efforts pour se soustraire aux marques de la tendresse assez exagérée du jésuite romain; mais ce dernier tenait bon et ferme; ses bras, quoique courts, étaient vigoureux, et Rodin fut baisé et rebaisé par le gros petit borgne jusqu'à ce que celui-ci manquât d'haleine.

Il est inutile de dire que ces accolades enragées étaient accompagnées des exclamations les plus amicales, les plus affectueuses, les plus fraternelles; le tout en assez bon français, mais avec un accent italien des plus prononcés, dont nous ferons grâce au lecteur en le priant de suppléer par la pensée cette espèce de patois assez comique, après que nous en aurons donné une phrase comme spécimen.

On se souvient peut-être que, comprenant les dangers que pouvaient attirer ses machinations ambitieuses, et sachant par l'histoire que l'usage du poison avait été souvent considéré à Rome comme nécessité d'État et de politique, Rodin, mis en défiance par l'arrivée du cardinal Malipieri, et brusquement attaqué du choléra, mais ignorant que les douleurs atroces qu'il ressentait étaient les symptômes de la contagion, s'était écrié en lançant un regard furieux sur le prélat romain:

-- _Je suis empoisonné!... _Les mêmes appréhensions vinrent involontairement au jésuite pendant qu'il tâchait, par d'inutiles efforts, d'échapper aux embrassades de l'émissaire de son général, et il se disait à part soi:

-- Ce borgne me paraît bien tendre... Pourvu qu'il n'y ait pas de poison sous ces baisers de Judas!

Enfin, le bon petit père Caboccini, soufflant d'ahan, fut obligé de s'arracher du cou de Rodin, qui, rajustant son collet graisseux, sa cravate et son vieux gilet, de plus en plus incommodé par cet ouragan de caresses, dit d'un ton bourru:

-- Serviteur, mon père, serviteur... il n'est point besoin de me baiser si fort...

Mais, sans répondre à ce reproche, le bon petit père, attachant sur Rodin son oeil unique avec une expression d'enthousiasme et accompagnant ces mots de gestes pétulants, s'écria dans son patois:

-- Enfin ze la vois, cette soupârbe loumière de noutre sinte compagnie; ze pouis la sarrer contre mon cûr... Si... encoûre... encoûre...

Et, comme le bon petit père avait suffisamment repris haleine, il s'apprêtait à s'élancer, afin d'accoler de nouveau Rodin; celui-ci recula vivement en étendant les bras en avant comme pour se garantir, et dit à cet impitoyable embrasseur, en faisant allusion à la comparaison illogiquement employée par le père Caboccini:

-- Bon, bon, mon père; d'abord, on ne serre pas une lumière contre son coeur; puis je ne suis pas une lumière... je suis un humble et obscur travailleur de la vigne du Seigneur.

Le Romain reprit avec exaltation (nous traduirons désormais le patois, dont nous ferons grâce au lecteur après l'échantillon ci- dessus), le Romain reprit donc avec emphase:

-- Vous avez raison, mon père, on ne serre pas une lumière contre son coeur, mais on se prosterne devant elle pour admirer son éclat resplendissant, éblouissant.

Et le père Caboccini allait joindre l'action à la parole, et s'agenouiller devant Rodin, si celui-ci n'eût prévenu ce mouvement d'adulation, en retenant le Romain par le bras, et lui disant avec impatience:

-- Voici qui devient de l'idolâtrie, mon père; passons, passons sur mes qualités, et arrivons au but de votre voyage: quel est-il?

-- Ce but, mon cher père, me remplit de joie, de bonheur, de tendresse; j'ai tâché de vous témoigner cette tendresse par mes caresses et mes embrassades, car mon coeur déborde; c'est tout ce que j'ai pu faire que de le retenir pendant toute la route, car il s'élançait toujours ici vers vous, mon cher père; ce but, il me transporte, il me ravit; ce but... il...

-- Mais ce but qui vous ravit, s'écria Rodin exaspéré par ces exagérations méridionales, interrompant le Romain, ce but, quel est-il?

-- Ce rescrit de notre révérendissime et excellentissime général vous en instruira, mon très cher père...

Et le père Caboccini tira de son portefeuille un pli cacheté de trois sceaux, qu'il baisa respectueusement avant de le remettre à Rodin, qui le prit et, après l'avoir baisé de même, le décacheta avec une vive anxiété.

Pendant qu'il lut, les traits du jésuite demeurèrent impassibles; le seul battement précipité des artères de ses tempes annonçait son agitation intérieure.

Néanmoins, mettant froidement la lettre dans sa poche, Rodin regarda le Romain et lui dit:

-- Il en sera fait ainsi que l'ordonne notre excellentissime général.

-- Ainsi, mon père, s'écria le père Caboccini avec une recrudescence d'effusion et d'admiration de toute sorte, c'est moi qui vais être l'ombre de votre lumière, votre second vous-même; j'aurai le bonheur de ne vous quitter ni le jour ni la nuit, d'être votre socius, en un mot, puisque, après vous avoir accordé la faculté de n'en point avoir pendant quelque temps, selon votre désir, et dans le meilleur intérêt des affaires de notre sainte compagnie, notre excellentissime général juge à propos de m'envoyer de Rome auprès de vous pour remplir cette fonction; faveur inespérée, immense, qui me remplit de reconnaissance pour notre général et de tendresse pour vous, mon cher et digne père.

-- C'est bien joué, pensa Rodin, mais, moi, on ne me prend sans vert, et ce n'est que dans le royaume des aveugles que les borgnes sont rois.

* * * * *

Le soir du jour même où cette scène s'était passée entre le jésuite et son nouveau socius, Nini-Moulin, après avoir reçu en présence de Caboccini les instructions de Rodin, s'était rendu chez Mme de la Sainte-Colombe.

LVIII. Madame de la Sainte-Colombe.

Mme de la Sainte-Colombe qui, au commencement de ce récit, était venue visiter la terre et le château de Cardoville dans l'intention d'acheter cette propriété, avait fondé sa fortune en tenant un magasin de modes sous les galeries de bois du Palais- Royal, lors de l'entrée des alliés à Paris. Singulier magasin, dans lequel les ouvrières étaient toujours plus jolies et beaucoup plus fraîches que les chapeaux qu'elles accommodaient.

Il serait assez difficile de dire par quels moyens cette créature était parvenue à se créer une fortune considérable, sur laquelle les révérends pères, parfaitement insoucieux de l'origine de ces biens, pourvu qu'ils les puissent empocher (ad majorem Dei gloriam), avaient de sérieuses visées. Ils avaient procédé selon l'ABC de leur métier. Cette femme était d'un esprit faible, vulgaire, grossier.

Les révérends pères, parvenant à s'introduire auprès d'elle, ne l'avaient pas trop blâmée de ses abominables antécédents. Ils avaient même trouvé moyen d'atténuer ses peccadilles, car leur morale est facile et complaisante; mais ils lui avaient déclaré que, de même qu'un veau devient taureau avec l'âge, les peccadilles grandissaient dans l'impénitence et que, croissant avec la vieillesse, elles finissaient par atteindre les proportions de péchés énormes; et alors, comme punition redoutable de ces péchés énormes, était venue la fantasmagorie obligée du diable et de ses cornes, de ses flammes et de ses fourches; dans le cas, au contraire, où la répression de ces peccadilles arriverait en temps utile et se formulerait par quelque belle et bonne donation à leur compagnie, les révérends pères se faisaient fort de renvoyer Lucifer à ses fourneaux, et de garantir à la Sainte-Colombe, toujours moyennant valeur mobilière ou immobilière, une bonne place parmi les élus. Malgré l'efficacité ordinaire de ces moyens, cette conversion avait présenté de nombreuses difficultés. La Sainte-Colombe, sujette, de temps à autre, à de terrible retours de jeunesse, avait usé deux ou trois directeurs.

Enfin, brodant sur le tout, Nini-Moulin, qui convoitait sérieusement la fortune et forcément la main de cette créature, avait quelque peu nui aux projets des révérends pères.

Au moment où l'écrivain religieux se rendait auprès de la Sainte- Colombe comme mandataire de Rodin, elle occupait un appartement au premier, rue Richelieu, car, malgré ses velléités de retraite, cette femme trouvait un plaisir infini au tapage assourdissant, à l'aspect tumultueux d'une rue passante et populeuse.

Ce logis était richement meublé, mais presque toujours en désordre, malgré les soins, ou à cause des soins de deux ou trois domestiques, avec qui la Sainte-Colombe fraternisait tour à tour de la façon la plus touchante ou se querellait avec furie.

Nous introduirons le lecteur dans le sanctuaire où cette créature était depuis quelque temps en conférence secrète avec Nini-Moulin.

La néophyte ambitionnée des révérends pères trônait sur un canapé d'acajou recouvert de soie cramoisie. Elle avait deux chats sur ses genoux et un chien caniche à ses pieds, tandis qu'un gros vieux perroquet gris allait et venait, perché sur le dos du canapé; une perruche verte, moins privée ou moins favorisée, glapissait de temps à autre, enchaînée à un bâton, près de l'embrasure d'une fenêtre; le perroquet ne criait pas, mais parfois il intervenait brusquement dans la conversation en faisant entendre d'une voix retentissante les jurements les plus effroyables, ou en grasseyant le plus distinctement du monde un vocabulaire digne des halles ou des lieux déshonnêtes où s'était passée son enfance; pour tout dire, cet ancien commensal de la Sainte-Colombe, avant sa conversion, avait reçu de sa maîtresse cette éducation peu édifiante, et avait même été baptisé par elle d'un nom des plus malsonnants, auquel la Sainte-Colombe, abjurant ses premières erreurs, avait depuis substitué le nom modeste de Barnabé.

Quant au portrait de la Sainte-Colombe, c'était une robuste femme de cinquante ans environ, au visage large, coloré, quelque peu barbu, et à la voix virile; elle portait ce soir-là une manière de turban orange et une robe de velours violâtre, quoiqu'on fût à la fin de mai; elle avait en outre des bagues à tous les doigts et sur le front une ferronnière de diamants.

Nini-Moulin avait abandonné le paletot-sac quelque peu sans façon qu'il portait habituellement pour un habillement noir complet et un large gilet blanc à la Robespierre; ses cheveux étaient aplatis autour de son crâne bourgeonné, et il avait pris une physionomie des plus béates, dehors qui lui semblaient devoir mieux servir ses projets matrimoniaux et contrebalancer l'influence de l'abbé Corbinet que les allures de _Roger-Bontemps _qu'il avait d'abord affectées. Dans ce moment, l'écrivain religieux, laissant de côté ses intérêts, ne s'occupait que de réussir dans la délicate mission dont il avait été chargé par Rodin, mission qui, d'ailleurs, lui avait été adroitement présentée par le jésuite sous des apparences parfaitement acceptables, et dont le but, à tout prendre honorable, faisait excuser les moyens quelque peu hasardeux.

-- Ainsi, disait Nini-Moulin en continuant un entretien commencé depuis quelque temps, elle a vingt ans?

-- Tout au plus, répondit la Sainte-Colombe qui paraissait en proie à une vive curiosité; mais c'est tout de même bien farce ce que vous me dites là... mon gros bibi (la Sainte-Colombe était, on le sait, déjà sur un pied de douce familiarité avec l'écrivain religieux).

-- Farce... n'est peut-être pas le mot tout à fait propre, ma digne amie, fit Nini-Moulin d'un air confit; c'est touchant... intéressant, que vous voulez dire... car si vous pouvez retrouver d'ici à demain la personne en question...

-- Diable!... d'ici à demain, mon fiston, s'écria cavalièrement la Sainte-Colombe, comme vous y allez! voilà plus d'un an que je n'ai entendu parler d'elle... Ah! si... pourtant; Antonia, que j'ai rencontrée il y a un mois, m'a dit où elle était.

-- Alors... par le moyen auquel vous aviez d'abord pensé, ne pourrait-on pas la découvrir?

-- Oui... gros bibi! mais c'est joliment sciant, ces démarches-là, quand on n'en a pas l'habitude...

-- Comment! ma belle amie, vous si bonne, vous qui travaillez si fort à votre salut... vous hésitez devant quelques démarches... désagréables... surtout lorsqu'il s'agit d'une action exemplaire, lorsqu'il s'agit d'arracher une jeune fille à Satan et à ses pompes?...

Ici le perroquet Barnabé fit entendre deux effroyables jurons, admirablement bien articulés.

Dans son premier mouvement d'indignation, la Sainte-Colombe s'écria en se retournant vers Barnabé d'un air courroucé et révolté:

-- Ce... (un mot aussi gros que celui prononcé par Barnabé) ne se corrigera jamais... Veux-tu te taire?... (Ici une kyrielle d'autres mots du vocabulaire de Barnabé.) C'est comme un fait- exprès... Hier encore il a fait rougir l'abbé Corbinet jusqu'aux oreilles... Te tairas-tu?

-- Si vous reprenez toujours Barnabé de ses écarts avec cette sévérité-là, dit Nini-Moulin conservant un imperturbable sérieux, vous finirez par le corriger. Mais, pour en revenir à notre affaire, voyons, soyez ce que vous êtes naturellement, ma respectable amie, obligeante au possible; concourez à une double bonne action: d'abord à arracher, je vous le disais, une jeune fille à Satan et à ses pompes, en lui assurant un sort honnête, c'est-à-dire le moyen de revenir à la vertu; et ensuite, chose non moins capitale, le moyen de rendre ainsi peut-être à la raison une pauvre mère devenue folle de chagrin... Pour cela, que faut-il faire?... quelques démarches... voilà tout.

-- Mais pourquoi cette fille-là plutôt qu'une autre, mon gros bibi? C'est donc parce qu'elle est comme une espèce de rareté?

-- Certainement, ma respectable amie... sans cela, cette pauvre mère folle... que l'on veut ramener à la raison, ne serait pas, à sa vue, frappée comme il faut qu'elle le soit.

-- Ça c'est juste.

-- Allons, voyons, un petit effort, ma digne amie.

-- Farceur... allez! dit Sainte-Colombe avec un mol abandon; il faut faire tout ce que vous voulez...

-- Ainsi, dit vivement Nini-Moulin, vous promettez...

-- Je promets... et je fais mieux que ça... je vais tout de suite... aller où il faut; ça sera plus tôt fait. Ce soir... je saurai de quoi il retourne, et si ça se peut ou non.

Ce disant, la Sainte-Colombe se leva avec effort, déposa ses deux chats sur le canapé, repoussa son chien du bout du pied et sonna vigoureusement.

-- Vous êtes admirable... dit Nini-Moulin avec dignité. Je n'oublierai de ma vie...

-- Faut pas vous gêner... mon gros, dit la Sainte-Colombe en interrompant l'écrivain religieux, c'est pas à cause de vous que je me décide.

-- Et à cause de qui! ou de quoi!... demanda Nini-Moulin.

-- Ah! c'est mon secret, dit la Sainte-Colombe.

Puis, s'adressant à sa femme de chambre, qui venait d'entrer, elle ajouta:

-- Ma biche, dis à Ratisbonne d'aller me chercher un fiacre, et donne-moi mon chapeau de velours coquelicot à plumes.

Pendant que la suivante allait exécuter les ordres de sa maîtresse, Nini-Moulin s'approcha de la Sainte-Colombe et lui dit à mi-voix d'un ton modeste et pénétré:

-- Vous remarquerez du moins, ma belle amie, que je ne vous ai pas dit ce soir un seul mot de mon amour... me tiendrez-vous compte de ma discrétion!

À ce moment, la Sainte-Colombe venait d'enlever son turban; elle se retourna brusquement et planta cette coiffure sur le crâne chauve de Nini-Moulin, en riant d'un gros rire.

L'écrivain religieux parut ravi de cette preuve de confiance et, au moment où la suivante rentrait avec le châle et le chapeau de sa maîtresse, il baisa passionnément le turban, en regardant la Sainte-Colombe à la dérobée.

* * * * *

Le lendemain de cette scène, Rodin dont la physionomie paraissait triomphante, mettait lui-même une lettre à la poste. Cette lettre portait pour adresse:

À monsieur Agricol Baudoin, _Rue Brise-Miche, n° _2. PARIS.

(Très pressée.)

LIX. Les amours de Faringhea.

Djalma, on s'en souvient peut-être, lorsqu'il eut appris pour la première fois qu'il était aimé d'Adrienne, avait, dans l'enivrement de son bonheur, dit à Faringhea, dont il pénétrait la trahison:

-- Tu t'es ligué avec mes ennemis, et je ne t'avais fait aucun mal... Tu es méchant parce que tu es sans doute malheureux... je veux te rendre heureux pour que tu sois bon; veux-tu de l'or! tu auras de l'or... veux-tu un ami! tu es esclave, je suis fils de roi, je t'offre mon amitié.

Faringhea avait refusé l'or et paru accepter l'amitié du fils de Kadja-Sing.

Doué d'une intelligence remarquable, d'une dissimulation profonde, le métis avait facilement persuadé de la sincérité de son repentir, de sa reconnaissance et de son attachement un homme d'un caractère aussi confiant, aussi généreux que Djalma; d'ailleurs, quels motifs celui-ci aurait-il eus de se défier désormais de son esclave devenu son ami!

Certain de l'amour de Mlle de Cardoville auprès de laquelle il passait chaque jour, il eût été défendu par la salutaire influence de la jeune fille contre les perfides conseils ou contre les calomnies du métis, fidèle et secret instrument de Rodin qui l'avait affilié à sa compagnie; mais Faringhea, dont le tact était parfait, n'agissait pas légèrement; ne parlait jamais au prince de Mlle de Cardoville, et attendait discrètement les confidences qu'amenait parfois la joie expansive de Djalma.

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