Le juif errant - Tome II (part 2 of 4)
Une bande de ces misérables, surexcitée et entraînée par le petit homme à mine de furet, secret émissaire du baron Tripeaud, se portait en masse aux ateliers de M. Hardy. Alors commença une dévastation lamentable: ces gens, frappés de vertige par la rage de la destruction, brisèrent sans pitié des machines du plus grand prix, des métiers d'une délicatesse extrême; des objets à demi fabriqués furent impitoyablement détruits; une émulation sauvage exaltant ces barbares, ces ateliers, naguère modèle d'ordre et d'économie, de travail, n'offrirent plus bientôt que des débris; les cours furent jonchées d'objets de toutes sortes que l'on jetait par les fenêtres avec des cris féroces, avec des éclats de rire farouches. Puis, toujours grâce aux incitations du petit homme à mine de furet, les livres de commerce de M. Hardy, ces archives industrielles si indispensables au commerçant, furent jetés au vent, lacérés, foulés aux pieds par une espèce de ronde infernale composée de tout ce qu'il y avait de plus impur dans ce rassemblement, hommes et femmes, sordides, déguenillés, sinistres, qui s'étaient pris par la main et tournoyaient en poussant d'horribles clameurs.
Contraste étrange et douloureux! Au bruit étourdissant de ces horribles scènes de tumulte et de dévastation, une scène d'un calme imposant et lugubre se passait dans la chambre du père du maréchal Simon, à laquelle veillaient quelques hommes dévoués. Le vieil ouvrier était étendu sur son lit, la tête enveloppée d'un bandeau qui laissait voir ses cheveux blancs ensanglantés; ses traits étaient livides, sa respiration oppressée, ses yeux fixes, presque sans regard. Le maréchal Simon, debout au chevet du lit, courbé sur son père épiait avec une angoisse désespérée le moindre signe de connaissance du moribond... dont un médecin tâtait le pouls défaillant. Rose et Blanche, amenées par Dagobert, étaient agenouillées devant le lit, les mains jointes, les yeux baignés de larmes; un peu plus loin, à demi caché dans l'ombre de la chambre, car les heures s'étaient écoulées et la nuit arrivait, se tenait Dagobert, les bras croisés sur sa poitrine, les traits douloureusement contractés. Il régnait dans cette pièce un silence profond, solennel, interrompu çà et là par les sanglots étouffés de Rose et de Blanche, ou par les aspirations pénibles du père Simon. Les yeux du maréchal étaient secs, sombres et ardents... il ne les détachait de la figure de son père que pour interroger le médecin du regard.
Il y a des fatalités étranges... ce médecin était M. Baleinier. La maison de santé du docteur se trouvant assez proche de la barrière la plus voisine de la fabrique, et étant renommée dans les environs, c'était chez lui qu'on avait d'abord couru pour chercher des secours.
Tout à coup, le docteur Baleinier fit un mouvement; le maréchal Simon, qui ne le quittait pas des yeux, s'écria:
-- De l'espoir!...
-- Du moins, monsieur le duc, le pouls se ranime un peu...
-- Il est sauvé! dit le maréchal.
-- Pas de fausses espérances, monsieur le duc, répondit gravement le docteur, le pouls se ranime... c'est l'effet de violents topiques que j'ai fait appliquer aux pieds... mais je ne sais quelle sera l'issue de cette crise...
-- Mon père! mon père! m'entendez-vous? s'écria le maréchal en voyant le vieillard faire un léger mouvement de tête et agiter faiblement ses paupières.
En effet, bientôt il ouvrit les yeux... cette fois l'intelligence y brillait.
-- Mon père... tu vis... tu me reconnais! s'écria le maréchal ivre de joie et d'espérance.
-- Pierre... tu es là?... dit le vieillard d'une voix faible; ta main... donne... Et il fit un léger mouvement.
-- La voilà... mon père... s'écria le maréchal en serrant la main du vieillard dans la sienne.
Puis, cédant à un mouvement d'ivresse involontaire, il se précipita sur son père, et couvrit ses mains, sa figure, ses cheveux, de baisers en s'écriant:
-- Il vit!... mon Dieu!... il vit... il est sauvé!... À cet instant, les cris de la lutte qui s'engageait de nouveau entre les vagabonds, les _Loups _et les Dévorants, arrivèrent aux oreilles du moribond.
-- Ce bruit... bruit... dit-il; on se bat donc?...
-- Cela s'apaise... je crois... dit le maréchal pour ne pas inquiéter son père.
-- Pierre... dit le vieillard d'une voix entrecoupée, je n'en ai pas... pour longtemps...
-- Mon père...
-- Mon enfant... laisse-moi parler... pourvu que... je puisse te... dire... tout...
-- Monsieur, dit le docteur Baleinier au vieil ouvrier avec componction, le ciel va peut-être opérer un miracle en votre faveur, montrez-vous reconnaissant... et qu'un prêtre...
-- Un prêtre, merci... monsieur... j'ai mon fils... dit le vieillard; c'est entre ses bras... que je rendrai... cette âme qui a toujours été honnête et droite...
-- Mourir... toi... s'écria le maréchal; oh! non... non.
-- Pierre... dit le vieillard d'une voix qui, d'abord assez soutenue, s'affaiblit peu à peu, tu m'as... demandé... tout à l'heure conseil... pour une chose bien... grave... il me semble... que... le désir... de t'éclairer sur ton devoir... m'a pour un instant rappelé... à la vie... car... je mourrais bien malheureux... si... je te savais... dans une voie... indigne de toi... et de moi... Écoute donc... mon fils... mon loyal fils... à ce moment suprême, un père... ne se trompe pas... tu as un grand devoir à remplir... sous peine de ne pas agir en homme d'honneur, de méconnaître ma... dernière volonté... tu dois sans... sans hésiter...
La voix du vieillard s'était de plus en plus affaiblie... lorsqu'il prononça ces dernières paroles, elle devint absolument inintelligible. Les seuls mots que le maréchal Simon put distinguer furent ceux-ci:
Napoléon II... Serment... déshonneur... mon fils...
Puis le vieil ouvrier agita encore machinalement les lèvres... et ce fut tout...
Au moment où il expirait, la nuit était tout à fait venue, et ces cris terribles retentissaient tout à coup au dehors:
-- Au feu!... au feu!... L'incendie éclatait au milieu de l'un des bâtiments des ateliers, rempli d'objets inflammables et dans lequel s'était glissé le petit homme à mine de furet. En même temps on entendait au loin le roulement des tambours qui annonçaient l'arrivée d'un détachement de troupes venant de la barrière.
* * * * *
Depuis une heure, et malgré tous les efforts, le feu dévore la fabrique. La nuit est claire, froide; le vent du nord est violent, il souffle, il mugit. Un homme, marchant à travers champs, et à l'abri d'un pli de terrain assez élevé qui lui cache l'incendie, un homme s'avance à pas lents et inégaux. Cet homme est M. Hardy. Il a voulu revenir chez lui à pied, par la campagne, espérant que la marche apaiserait sa fièvre... fièvre glacée comme le frisson d'un mourant. On ne l'avait pas trompé, cette maîtresse adorée, cette noble femme auprès de laquelle il aurait pu trouver un refuge ensuite de l'épouvantable déception qui venait de le frapper... cette femme a quitté la France. Il ne peut en douter: Marguerite est partie pour l'Amérique; sa mère a exigé d'elle, pour expiation de sa faute, qu'elle ne lui écrivît pas un seul mot d'adieu, à lui pour qui elle avait sacrifié ses devoirs d'épouse. Marguerite a obéi... Elle lui avait dit, d'ailleurs, souvent:
-- Entre ma mère et vous, je n'hésiterais pas. Elle n'a pas hésité... Il n'y a donc plus d'espoir; l'océan ne le séparerait pas de Marguerite qu'il la sait assez aveuglement soumise à sa mère pour être certain que, de même, tout serait rompu... à tout jamais rompu.
-- C'est bien... il ne compte plus sur ce coeur... ce coeur... son dernier refuge. Voilà donc les deux racines les plus vivantes de sa vie, arrachées, brisées du même coup, le même jour, presque à la fois.
-- Que te reste-t-il donc, pauvre _Sensitive? _ainsi que t'appelait ta tendre mère; que te reste-t-il pour te consoler de ce dernier amour perdu... de cette amitié que l'infamie a tuée dans ton coeur?
Oh! il te reste ce coin de monde créé à ton image, cette petite colonie si paisible, si florissante, où, grâce à toi, le travail porte avec soi sa joie et sa récompense; ces dignes artisans que tu as faits si heureux, si bons, si reconnaissants... ne te manqueront pas... eux... C'est là aussi une affection sainte et grande... qu'elle soit ton abri au milieu de cet affreux bouleversement de tes croyances les plus sacrées... Le calme de cette riante et douce retraite, l'aspect du bonheur sans pareil que tes créatures y goûtent, reposeront ta pauvre âme, si endolorie, si saignante, qu'elle ne vit plus que par la souffrance.
Allons!... te voilà bientôt au faîte de la colline, d'où tu peux apercevoir, au loin, dans la plaine, ce paradis des travailleurs dont tu es le dieu béni et adoré.
M. Hardy était arrivé au sommet de la colline.
À ce moment, l'incendie, contenu pendant quelque temps, éclatait avec une furie nouvelle dans la maison commune, qu'il avait gagnée. Une vive lueur, blanchâtre, puis rousse... puis cuivrée, illumina au loin l'horizon.
M. Hardy regardait cela... avec une sorte de stupeur incrédule, presque hébétée. Tout à coup une immense gerbe de flamme jaillit au milieu d'un tourbillon de fumée accompagnée d'une nuée d'étincelles, s'élança vers le ciel en jetant sur toute la campagne et jusqu'aux pieds de M. Hardy des reflets ardents. La violence du vent du nord, chassant et touchant les flammes qui ondoyaient sous la bise, apporta bientôt aux oreilles de M. Hardy les sons pressés de la cloche d'alarme de sa fabrique embrasée.
Quinzième partie Rodin démasqué
I. Le négociateur.
Peu de jours se sont écoulés depuis l'incendie de la fabrique de M. Hardy. La scène suivante se passe rue Clovis, dans la maison où Rodin avait eu un pied-à-terre alors abandonné, maison aussi habitée par Rose-Pompon, qui, sans le moindre scrupule, usait du ménage de son _ami _Philémon.
Il était environ midi; Rose-Pompon, seule dans la chambre de l'étudiant, toujours absent, déjeunait fort gaiement au coin de son feu, mais quel déjeuner singulier, quel feu étrange, quelle chambre bizarre?
Que l'on s'imagine une assez vaste pièce, éclairée par deux fenêtres sans rideaux; car ses croisées donnant sur des terrains vagues, le maître du logis n'avait à craindre aucun regard indiscret. L'un des côtés de la chambre servait de vestiaire: l'on y voyait appendu à un portemanteau le galant costume de débardeur de Rose-Pompon, non loin de la vareuse de canotier de Philémon et de ses larges culottes de grosse toile grise, aussi goudronnées, mille sabords! mille requins! mille baleines! que si cet intrépide matelot avait habité la grande hune d'une frégate pendant un voyage de circumnavigation. Une robe de Rose-Pompon se drapait gracieusement au-dessus des jambes d'un pantalon à pieds, qui semblaient sortir de dessous la jupe. Placée sur la dernière tablette d'une petite bibliothèque singulièrement poudreuse et négligée, on voyait, à côté de trois vieilles bottes (pourquoi trois bottes?) et de plusieurs bouteilles vides, on voyait une tête de mort, souvenir d'ostéologie et d'amitié laissé à Philémon par un sien ami, étudiant en médecine. Par suite d'une plaisanterie fort goûtée dans le pays latin, cette tête tenait entre ses dents, magnifiquement blanches, une pipe de terre au fourneau noirci; de plus, son crâne luisant disparaissait à demi sous un vieux chapeau de fort, résolument posé de côté et tout couvert de fleurs et de rubans fanés. Quand Philémon était ivre, il contemplait longuement cet ossuaire, et s'échappait jusqu'aux monologues les plus dithyrambiques, à propos de ce rapprochement philosophique entre la mort et les folles joies de la vie. Deux ou trois masques de plâtre aux nez et aux mentons plus ou moins ébréchés, cloués au murs, témoignaient de la curiosité passagère de Philémon à l'endroit de la science phrénologique, études patientes et réfléchies, dont il avait tiré cette conclusion rigoureuse: «Qu'ayant à un point extraordinaire la bosse de la dette, il devait se résigner à la facilité de son organisation, qui lui imposait le créancier comme une nécessité vitale». Sur la cheminée se dressait intact et dans sa majesté le gigantesque verre _grande tenue _du canotier, accosté d'une théière de porcelaine veuve du goulot, et d'un encrier de bois noir à l'orifice à demi caché sous une couche de végétation verdâtre et moussue.
De temps à autre, le silence de cette retraite était interrompu par le roucoulement des pigeons auxquels Rose-Pompon avait donné une hospitalité cordiale dans le cabinet de travail de Philémon.
Frileuse comme une caille, Rose-Pompon se tenait au coin de cette cheminée, semblant ainsi s'épanouir à la douce chaleur d'un vif rayon de soleil qui l'inondait d'une lumière dorée. Cette drôle de petite créature avait un costume des plus baroques, et qui, pourtant, faisait singulièrement valoir la fraîcheur fleurie de ses dix-sept ans, sa physionomie piquante et son ravissant minois couronné de jolis cheveux blonds, toujours dès le matin soigneusement lissés et peignés. En manière de robe de chambre, Rose-Pompon avait ingénument passé par-dessus sa chemise la grande chemise de laine écarlate de Philémon, distraite de son costume officiel de canotier; le collet, ouvert et rabattu, laissait voir la blancheur de la toile du premier vêtement de la jeune fille, ainsi que son cou, la naissance de son sein arrondi et ses épaules à fossettes, doux trésor d'un satin si ferme et si poli, que la chemise écarlate semblait se refléter sur la peau en une teinte rosée; les bras frais et potelés de la grisette sortaient à demi des larges manches retroussées; et l'on voyait aussi à demi, et croisées l'une sur l'autre, ses jambes charmantes, maintenant chaussées d'un bas blanc bien tiré, coupé à la cheville par un petit brodequin. Une cravate de soie noire serrant la chemise écarlate à taille de guêpe de Rose-Pompon, au-dessus de ses hanches, dignes du religieux enthousiasme d'un moderne Phidias, donnait à ce vêtement, peut-être un peu trop voluptueusement accusateur, une grâce très originale. Nous avons prétendu que le feu auquel se chauffait Rose-Pompon était étrange... qu'on en juge: l'effrontée, la prodigue, se trouvant à court de bois, se chauffait économiquement avec des embauchoirs de Philémon qui, du reste, offraient à l'oeil un combustible d'une admirable régularité.
Nous avons prétendu que le déjeuner de Rose-Pompon était singulier... qu'on en juge: sur une petite table placée devant elle était une cuvette où elle avait récemment plongé son frais minois dans une eau non moins fraîche que lui. Au fond de cette cuvette, complaisamment changée en saladier, Rose-Pompon prenait, il faut bien l'avouer, du bout de ses doigts, de grandes feuilles de salade verte comme un pré, vinaigrée à étrangler; puis elle croquait ses verdures de toutes les forces de ses petites dents blanches, d'un émail trop inaltérable pour s'agacer. Pour boisson, elle avait préparé un verre d'eau et de sirop de groseilles, dont elle activait le mélange avec une petite cuiller de moutardier en bois. Enfin, comme hors-d'oeuvre, on voyait une douzaine d'olives dans un de ces baguiers de verre bleu et opaque à vingt-cinq sous. Son dessert se composait de noix qu'elle s'apprêtait à faire à demi griller sur une pelle rougie au feu des embauchoirs de Philémon. Que Rose-Pompon, avec une nourriture d'un choix si incroyable et si sauvage, fût digne de son nom par la fraîcheur de son teint, c'est un de ces divins miracles qui révèlent la toute- puissance de la jeunesse et de la santé.
Rose-Pompon, après avoir croqué sa salade, allait croquer ses olives, lorsque l'on frappa discrètement à sa porte, modestement verrouillée à l'intérieur.
-- Qui est là? dit Rose-Pompon.
-- Un ami... un vieux de la vieille, répondit une voix sonore et joyeuse. Vous vous enfermez donc?
-- Tiens!... c'est vous, Nini-Moulin?
-- Oui, ma pupille chérie... Ouvrez-moi donc tout de suite... Ça presse!
-- Vous ouvrir?... Ah bien, par exemple!... faite comme je suis, ça serait gentil!
-- Je crois bien... que faite comme vous l'êtes ça serait gentil, et très gentil encore, ô la plus rose de tous les pompons dont l'Amour ait jamais orné son carquois!!!
-- Allez donc prêcher le carême et la morale dans votre journal... gros apôtre! dit Rose-Pompon en allant restituer la chemise écarlate au costume de Philémon.
-- Ah çà! est-ce que nous allons converser longtemps ainsi à travers la porte, pour la plus grande édification des voisins? dit Nini-Moulin. Songez que j'ai des choses très graves à vous apprendre, des choses qui vont vous renverser.
-- Donnez-moi donc le temps de passer une robe... gros tourment!
-- Si c'est à cause de ma pudeur, ne vous exagérez pas la susceptibilité; je ne suis pas bégueule, je vous accepterai très bien comme vous êtes.
-- Et dire qu'un monstre pareil est le chéri de toutes les sacristies! dit Rose-Pompon en ouvrant la porte et en finissant d'agrafer une robe à sa taille de nymphe.
-- Ah! vous voilà donc enfin revenu au colombier, gentil oiseau voyageur! dit Nini-Moulin en croisant les bras et en toisant Rose- Pompon avec un sérieux comique. Et d'où sortez-vous, s'il vous plaît? Voilà trois jours que vous n'avez pas niché ici, vilaine petite colombe.
-- C'est vrai... je suis de retour seulement depuis hier soir. Vous êtes donc venu pendant mon absence?
-- Je suis venu tous les jours... et plutôt deux fois qu'une, mademoiselle, car j'ai des choses très graves à vous dire.
-- Des choses graves! Alors, nous allons joliment rire.
-- Pas du tout, c'est très sérieux, dit Nini-Moulin en s'asseyant. Mais d'abord, qu'est-ce que vous avez fait pendant ces trois jours que vous avez déserté le domicile... conjugal et philémonique?... Il faut que je sache cela avant de vous en apprendre davantage.
-- Voulez-vous des olives? dit Rose-Pompon en grignotant une de ces oléagineuses.
-- Voilà votre réponse... je comprends... Malheureux Philémon!
-- Il n'y a pas de malheureux Philémon là-dedans, mauvaise langue. Clara a eu un mort dans sa maison, et pendant les premiers jours qui ont suivi l'enterrement, elle a eu peur de passer les nuits toute seule.
-- Je croyais Clara très suffisamment pourvue... contre ces craintes-là...
-- C'est ce qui vous trompe, énorme vipère! puisque je suis allée chez cette pauvre fille pour lui tenir compagnie.
À cette affirmation, l'écrivain religieux chantonna entre ses dents d'un air parfaitement incrédule et narquois.
-- C'est-à-dire que j'ai fait des traits à Philémon! s'écria Rose- Pompon en cassant une noix avec l'indignation de la vertu injustement soupçonnée.
-- Je ne dis pas des traits, mais un seul petit mignon et couleur de rose... Pompon.
-- Je vous dis que ce n'était point pour mon plaisir que je me suis absentée d'ici... au contraire, car pendant ce temps là... cette pauvre Céphyse a disparu...
-- Oui, la reine Bacchanal est en voyage, la mère Arsène m'a dit cela; mais quand je vous parle Philémon vous me répondez Céphyse... ça n'est pas clair.
-- Que je sois mangée par la panthère noire que l'on montre à la Porte-Saint-Martin, si je ne dis pas vrai!... Et à propos de ça, il faudra que vous louiez deux stalles pour me mener voir ces animaux, mon petit Nini-Moulin. On dit que c'est des amours de bêtes féroces.
-- Ah çà! êtes-vous folle?
-- Comment?
-- Que je guide votre jeunesse comme une aïeul chicard au milieu des tulipes plus ou moins orageuses, à la bonne heure, je ne risque pas d'y trouver mes religieux bourgeois; mais vous mener justement à un spectacle de carême, puisqu'il n'y a que la représentation des bêtes... je n'aurais qu'à rencontrer là mes sacristains, je serais gentil avec vous sous le bras!
-- Vous mettrez un faux nez... et des sous-pieds à votre pantalon, mon gros Nini, on ne vous reconnaîtra pas...
-- Il ne s'agit pas de faux nez, mais de ce que j'ai à vous apprendre, puisque vous m'assurez que vous n'avez aucune intrigue.
-- Je le jure, dit solennellement Rose-Pompon en étendant horizontalement sa main gauche, pendant que de la droite elle portait une noix à ses dents; puis elle ajouta d'un air surpris en considérant le paletot-sac de Nini-Moulin:
-- Ah! mon Dieu! comme vous avez de grosses poches... Qu'est-ce qu'il y a donc là-dedans?
-- Il y a des choses qui vous concernent, Rose-Pompon, dit gravement Dumoulin.
-- Moi?
-- Rose-Pompon, dit tout à coup Nini-Moulin d'un air majestueux, voulez-vous avoir équipage? voulez-vous au lieu d'habiter cet affreux taudis, avoir un charmant appartement? voulez-vous enfin être mise comme une duchesse!
-- Allons... encore des bêtises... Voyons, prenez-vous des olives?... sinon je mange tout... il n'en reste qu'une...
Nini-Moulin fouilla, sans répondre à cette offre gastronomique, dans l'une de ses poches, en retira un écrin renfermant un fort joli bracelet, et le fit miroiter aux yeux de la jeune fille.
-- Ah! le délicieux bracelet! s'écria-t-elle en frappant dans ses petites mains. Un serpentin vert qui se mord la queue... l'emblème de mon amour pour Philémon.
-- Ne me parlez pas de Philémon... ça me gêne, dit Nini-Moulin en agrafant le bracelet au poignet de Rose-Pompon, qui le laissa faire en riant comme une folle et lui dit:
-- C'est un achat dont on vous a chargé, gros apôtre, et vous en voulez voir l'effet. Eh bien, il est charmant, ce bijou.
-- Rose-Pompon, reprit Nini-Moulin, voulez-vous, oui ou non, des domestiques, une loge à l'Opéra et mille francs par mois pour votre toilette!
-- Toujours la même plaisanterie? Bon... allez, dit la jeune fille en faisant scintiller le bracelet tout en mangeant ses noix; pourquoi toujours la même farce et n'en pas trouver d'autres!
Nini-Moulin plongea de nouveau sa main dans sa poche et en tira cette fois une ravissante chaîne châtelaine qu'il passa au cou de Rose-Pompon.
-- Oh! la belle chaîne! s'écria la jeune fille en regardant tour à tour l'étincelant bijou et l'écrivain religieux. Si c'est encore vous qui avez choisi cela... vous avez joliment bon goût... Mais avouez que je suis bonne fille de vous servir ainsi de _montre _à bijoux.
-- Rose-Pompon! reprit Nini-Moulin de plus en plus majestueux, ces bagatelles ne sont rien du tout auprès de ce que vous pouvez prétendre si vous écoutez les conseils de votre vieil ami...
Rose-Pompon commença à regarder Dumoulin avec surprise et lui dit:
-- Qu'est-ce que cela signifie, Nini-Moulin! Expliquez-vous donc; quels sont ces conseils?
Dumoulin ne répondit rien, replongea sa mains dans ses intarissables poches; en tira cette fois un paquet qu'il développa soigneusement: c'était une magnifique mantille de dentelle noire.
Rose-Pompon s'était levée, saisie d'une admiration nouvelle. Dumoulin jeta prestement la riche mantille sur les épaules de la jeune fille.
-- Mais c'est superbe! Je n'ai jamais rien vu de pareil!... Quels dessins!... quelles broderies! dit Rose-Pompon en examinant tout avec une curiosité naïve et, il faut le dire, parfaitement désintéressée; puis elle ajouta: Mais c'est donc une boutique que votre poche! Comment avez-vous tant de belles choses!... Puis partant d'un éclat de rire qui rendit vermeil son joli visage, elle s'écria: J'y suis... j'y suis: c'est la corbeille de noce de Mme Sainte-Colombe! Je vous en fais mon compliment, c'est choisi!
-- Et où diable voulez-vous que je pêche de quoi acheter toutes ces merveilles! dit Nini-Moulin. Tout ceci, je vous le répète... est à vous si vous voulez, et si vous m'écoutez!
-- Comment! dit Rose-Pompon avec une sorte de stupeur, ce que vous me dites est sérieux!
-- Très sérieux.
-- Ces propositions de vivre en grande dame!...
-- Ces bijoux vous sont garants de la réalité de ces offres.
-- Et c'est vous... qui me proposez cela pour un autre, mon pauvre Nini-Moulin!
-- Un instant... s'écria l'écrivain religieux avec une pudeur comique; vous devez me connaître assez, ô ma pupille chérie, pour être certaine que je serais incapable de vous engager à une action malhonnête... ou indécente... Je me respecte trop pour cela... sans compter que ce serait agaçant pour Philémon, qui m'a confié la garde de vos vertus.
-- Alors, Nini-Moulin, dit Rose-Pompon de plus en plus stupéfaite, je n'y comprends plus rien, ma parole d'honneur.
-- C'est pourtant bien simple... je...
-- Ah! j'y suis... s'écria Rose-Pompon en interrompant Nini- Moulin, c'est un monsieur qui veut m'offrir sa main, son coeur et quelque chose pour mettre avec... Vous ne pouviez pas me dire ça tout de suite?
-- Un mariage? ah bien oui! dit Dumoulin en haussant les épaules.
-- Il ne s'agit pas de mariage? dit Rose-Pompon en retombant dans sa première surprise.
-- Non.
-- Et les propositions que vous me faites sont honnêtes, mon gros apôtre?
-- On ne peut plus honnêtes. (Et Dumoulin disait vrai.)
-- Je n'aurai pas à être infidèle à Philémon.
-- Non.
-- Ou fidèle à quelqu'un.
-- Pas davantage. Rose-Pompon resta confondue; puis elle reprit:
-- Ah çà! voyons, ne plaisantons pas. Je ne suis pas assez sotte pour me figurer que l'on me fera vivre en duchesse, le tout pour mes beaux yeux... s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, ajouta la sournoise avec une hypocrite modestie.
-- Vous pouvez parfaitement vous exprimer ainsi.
-- Mais enfin, dit Rose-Pompon de plus en plus intriguée, qu'est- ce qu'il faudra que je donne en retour?
-- Rien du tout.
-- Rien?
-- Pas seulement ça, et Nini-Moulin mordit le bout de son ongle.
-- Mais qu'est-ce qu'il faudra que je fasse, alors?
-- Il faudra vous faire aussi gentille que possible; vous dorloter, vous amuser, vous promener en voiture. Vous le voyez, ça n'est pas bien fatigant... sans compter que vous contribuerez à une bonne action.
-- En vivant en duchesse?
-- Oui... ainsi, décidez-vous; ne me demandez pas plus de détails, je ne pourrais vous les donner... du reste, vous ne serez pas retenue malgré vous... essayez... de la vie que je vous propose; si elle vous convient... vous la continuerez, sinon, vous reviendrez dans votre philémonique ménage.
-- Au fait.
-- Essayez toujours, que risquez-vous?
-- Rien; mais je ne puis croire que tout cela soit vrai. Et puis, ajouta-t-elle en hésitant, je ne sais si je dois...
Nini-Moulin alla à la fenêtre, l'ouvrit et dit à Rose-Pompon, qui accourut: -- Regardez... à la porte de la maison.
-- Une très jolie petite voiture, ma foi! Dieu! qu'on doit être bien là-dedans!
-- Cette voiture est la vôtre. Elle vous attend.
-- Comment! elle m'attend? dit Rose-Pompon, il faudrait me décider aussitôt que ça?
-- Ou pas du tout...
-- Aujourd'hui?
-- À l'instant.
-- Mais où me conduisez-vous!
-- Est-ce que je le sais!
-- Vous ne savez pas où vous me conduisez?
-- Non... (et Dumoulin disait encore vrai) le cocher a des ordres.
-- Savez-vous que c'est joliment drôle tout cela, Nini-Moulin!
-- Je l'espère bien... si ce n'était pas drôle... où serait le plaisir!
-- Vous avez raison.
-- Ainsi vous acceptez. À la bonne heure; j'en suis ravi pour vous et pour moi.
-- Pour vous!
-- Oui, parce qu'en acceptant vous me rendez un grand service...
-- À vous!... et comment!
-- Peu vous importe, pourvu que je sois votre obligé.
-- C'est juste...
-- Allons... partons-nous!
-- Bah!... après tout... on ne me mangera pas, dit résolument Rose-Pompon.
Et elle alla prendre en sautillant un _bibi _rose comme sa jolie figure, et s'avança devant une glace fêlée, la posa extrêmement _à la chien _sur ses bandeaux de cheveux blonds; ce qui, en découvrant son cou blanc ainsi que la soyeuse racine de son épais chignon, donnait en même temps la physionomie la plus lutine, nous ne voudrions pas dire la plus libertine, à sa jolie petite mine.
-- Mon manteau! dit-elle à Nini-Moulin, qui semblait être délivré d'une grande inquiétude depuis qu'elle avait accepté.
-- Fi donc!... un manteau, répondit le sigisbée, qui, fouillant une dernière fois dans une dernière poche, véritable bissac, en retira un beau châle de cachemire, qu'il jeta sur les épaules de Rose-Pompon.
-- Un cachemire!!! s'écria la jeune fille, toute palpitante d'aise et de joyeuse surprise. Puis elle ajouta avec une contenance héroïque:
-- C'est fini... je me risque...
Et elle descendit légèrement, suivie de Nini-Moulin. La brave fruitière-charbonnière était à sa boutique.
-- Bonjour, mademoiselle; vous êtes matinale aujourd'hui, dit-elle à la jeune fille.
-- Oui, mère Arsène... voilà ma clef.
-- Merci, mademoiselle.
-- Ah! mon Dieu!... mais j'y pense, dit soudain Rose-Pompon à voix basse, en se retournant vers Nini-Moulin et s'éloignant de la portière, et Philémon!
-- Philémon!
-- S'il arrive...
-- Ah! diable!... dit Nini-Moulin en se grattant l'oreille.
-- Oui, si Philémon arrive... que lui dira-t-on, car je serai peut-être longtemps absente?
-- Trois ou quatre mois, je suppose.
-- Pas davantage?
-- Je ne crois pas.
-- Alors, c'est bon, dit Rose-Pompon; puis revenant auprès de la charbonnière, après un moment de réflexion, elle lui dit:
-- Mère Arsène, si Philémon arrivait, vous lui diriez que... je suis sortie... pour affaires...
-- Oui, mademoiselle.
-- Et qu'il n'oublie pas de donner à manger à mes pigeons, qui sont dans son cabinet.
-- Oui, mademoiselle.
-- Adieu, mère Arsène.
-- Adieu, mademoiselle.
Et Rose-Pompon monta triomphalement en voiture avec Nini-Moulin.
-- Que le diable m'emporte si je sais tout ce que cela va devenir! se dit Jacques Dumoulin pendant que la voiture s'éloignait de la rue Clovis. J'ai réparé ma sottise; maintenant je me moque du reste.
II. Le secret.
La scène suivante se passait peu de jours après l'enlèvement de Rose-Pompon par Nini-Moulin.
Mlle de Cardoville était assise, rêveuse, dans son cabinet de travail, tendu de lampas vert et meublé d'une bibliothèque rehaussée de grandes cariatides bronze doré. À quelques indices significatifs, on devinait que Mlle de Cardoville avait cherché dans les arts des distractions à de graves et tristes préoccupations. Auprès d'un piano ouvert était une harpe placée devant un pupitre de musique; plus loin, sur une table chargée de boîtes, de pastels et d'aquarelles, on voyait plusieurs feuilles de vélin couvertes d'ébauches très vivement colorées. La plupart représentaient des esquisses de sites asiatiques, enflammés de tous les feux du soleil d'Orient. Fidèle à sa fantaisie de s'habiller chez elle d'une manière pittoresque, Mlle de Cardoville ressemblait ce jour-là à l'un de ces fiers portraits de Velasquez à la tournure si noble et si sévère... Sa robe était de moire noire à jupe largement étoffée, à taille très longue et à manches garnies de crevés de satin rose lisérés de passequilles de jais. Une fraise à l'espagnole, bien empesée, montait presque jusqu'au menton, et était comme assujettie autour du cou par un large ruban rose. Cette guimpe, doucement agitée, s'échancrait sur les élégantes rondeurs d'un devant de corsage en satin rose lacé de fils de perles de jais, et se terminant en pointe à la ceinture. Il est impossible de dire combien ce vêtement noir, à plis amples et lustrés, relevé de rose et de jais brillant, s'harmonisait avec l'éblouissante blancheur de la peau d'Adrienne et les flots d'or de sa belle chevelure, dont les soyeux et long anneaux tombaient jusque sur son sein. La jeune fille était à demi couchée et accoudée sur une causeuse recouverte en lampas vert; le dossier, assez élevé du côté de la cheminée, s'abaissait insensiblement jusqu'au pied de ce meuble. Une sorte de léger treillage de bronze doré, demi-circulaire, élevé de cinq pieds environ, tapissé de lianes fleuries (admirable passiflores quadrangulatae, plantées dans une profonde jardinière en bois d'ébène, d'où sortait ce treillis), entourait ce canapé d'une sorte de paravent de feuillage, diapré de larges fleurs vertes en dehors, pourpres au dedans et d'un émail aussi éclatant que ces fleurs de porcelaine que la Saxe nous envoie. Un parfum suave et léger comme un faible mélange de violette et de jasmin s'épandait de la corolle de ces admirables passiflores.
Chose assez étrange, une grande quantité de livres tout neufs (Adrienne les avait achetés depuis deux ou trois jours), et tout fraîchement coupés, étaient éparpillés autour d'elle, les uns sur la causeuse, les autres sur un petit guéridon, ceux-là, enfin, au nombre desquels se trouvaient plusieurs grands atlas avec gravures, gisaient sur le somptueux tapis de martre qui s'étendait au pied du divan. Chose plus étrange encore, ces livres, de formats et d'auteurs différents, traitaient tous du même sujet.
La pose d'Adrienne révélait une sorte d'abattement mélancolique; ses joues étaient pâles; une légère auréole bleuâtre, cernant ses grands yeux noirs à demi voilés, leur donnait une expression de tristesse profonde. Bien des motifs causaient cette tristesse, entre autres la disparition de la Mayeux. Sans croire positivement aux perfides insinuations de Rodin, qui donnait à entendre que dans sa crainte d'être démasquée par lui, celle-ci n'avait pas osé rester dans la maison, Adrienne éprouvait un cruel serrement de coeur en songeant que cette jeune fille, en qui elle avait eu tant de foi, avait fui son hospitalité presque fraternelle, sans lui adresser une parole de reconnaissance. On s'était en effet bien gardé de montrer les quelques lignes écrites à la hâte à sa bienfaitrice par la pauvre ouvrière au moment de partir; l'on n'avait parlé que du billet de cinq cents francs trouvé sur son bureau, et cette dernière circonstance, pour ainsi dire inexplicable, avait aussi contribué à éveiller de cruels soupçons dans l'esprit de Mlle de Cardoville. Déjà elle ressentait les funestes effets de cette défiance, de tout et de tous, que lui avait recommandée Rodin; ce sentiment de défiance, de réserve, tendait à devenir d'autant plus puissant, que, pour la première fois de sa vie, Mlle de Cardoville, jusqu'alors étrangère au mensonge, avait un secret à cacher... un secret qui faisait à la fois son bonheur, sa honte et son tourment.
À demi couchée sur son divan, pensive, accablée, Adrienne parcourait, souvent distraite, un de ces ouvrages récemment achetés; tout à coup elle poussa un léger cri de surprise; sa main qui tenait le livre trembla comme la feuille, et de ce moment elle parut lire avec une attention passionnée, une curiosité dévorante. Bientôt ses yeux brillèrent d'enthousiasme; son sourire devint d'une douceur ineffable; elle semblait à la fois fière, heureuse et charmée... mais, au moment où elle venait de tourner un dernier feuillet, ses traits exprimèrent le désappointement et le chagrin. Alors elle recommença cette lecture qui lui avait causé un si doux enivrement; mais cette fois ce fut avec une lenteur calculée qu'elle relut chaque page, épelant pour ainsi dire chaque ligne, chaque mot; puis, de temps en temps, elle s'interrompait, et alors, pensive, le front penché et appuyé sur sa belle main, elle semblait commenter, dans une rêverie profonde, les passages qu'elle venait de lire avec un tendre et religieux amour. Arrivant bientôt à un passage qui l'impressionna tellement qu'une larme brilla dans ses yeux, elle retourna brusquement le volume pour voir sur sa couverture le nom de son auteur. Pendant quelques secondes, elle contempla ce nom avec une expression de singulière reconnaissance, et ne put s'empêcher de porter vivement à ses lèvres vermeilles la page où il se trouvait imprimé. Après avoir relu plusieurs fois les lignes dont elle avait été si frappée, oubliant sans doute la _lettre _pour l'esprit, elle se prit à réfléchir si profondément, que le livre glissa de ses mains et tomba sur le tapis...
Durant le cours de cette rêverie, le regard de la jeune fille s'était arrêté d'abord machinalement sur un admirable bas-relief supporté par un chevalet d'ébène, et placé près de l'une des croisées. Ce magnifique bronze récemment fondu d'après un plâtre moulé sur l'antique, représentait le triomphe du Bacchus indien. Jamais l'art grec n'était peut-être arrivé à une si rare perfection.
Le jeune conquérant, à demi vêtu d'une peau de lion qui laissait admirer la pureté juvénile et charmante de ses formes, rayonnait d'une beauté divine. Debout dans un char traîné par deux tigres, l'air doux et fier à la fois, il s'appuyait d'une main sur un thyrse, et de l'autre il guidait avec une majesté tranquille son farouche attelage... À ce rare mélange de grâce, de vigueur et de sérénité, on reconnaissait le héros qui avait livré de si rudes combats aux hommes et aux monstres des forêts. Grâce au ton fauve du relief, la lumière, en frappant cette sculpture de côté, faisait admirablement ressortir la figure du jeune dieu, qui, fouillée presque en ronde bosse, et ainsi éclairée, resplendissait comme une magnifique statue d'or pâle sur le fond obscur et tourmenté du bronze.
Lorsque Adrienne avait d'abord arrêté son regard sur ce rare assemblage de perfections divines, ses traits étaient calmes, rêveurs; mais cette contemplation, d'abord presque machinale, devenant de plus en plus attentive et réfléchie, la jeune fille se leva tout à coup de son siège et s'approcha lentement du bas- relief, paraissant céder à l'indicible attraction d'une ressemblance extraordinaire. Alors une légère rougeur commença à poindre sur les joues de Mlle de Cardoville, envahit peu à peu son visage et s'étendit rapidement sur son front et sur son cou. Elle s'approcha davantage encore du bas-relief, et après avoir jeté autour d'elle un coup d'oeil furtif, presque honteux, comme si elle eût craint d'être surprise dans une action blâmable, par deux fois elle approcha sa main tremblante d'émotion afin d'effleurer seulement du bout de ses doigts charmants le front du bronze du Bacchus indien.
Mais, par deux fois, une sorte d'hésitation pudique la retint.
Enfin, la tentation devint trop forte. Elle y succomba... et son doigt d'albâtre, après avoir délicatement caressé le visage d'or pâle du jeune dieu, s'appuya plus hardiment pendant une seconde sur son front noble et pur... À cette pression, bien légère pourtant, Adrienne sembla ressentir une sorte de choc électrique; elle frissonna de tout son corps; ses yeux s'alanguirent, et, après avoir un instant nagé dans leur nacre humide et brillante, ils s'élevèrent vers le ciel, et appesantis, se fermèrent à demi... alors la tête de la jeune fille se renversa quelque peu en arrière; ses genoux fléchirent insensiblement; ses lèvres vermeilles s'entr'ouvrirent pour laisser échapper son haleine embrasée, car son sein se soulevait avec force comme si la sève de la jeunesse et de la vie eût accéléré les battements de son coeur et fait bouillonner son sang; bientôt enfin le brûlant visage d'Adrienne trahit malgré elle une sorte d'extase à la fois timide et passionnée, chaste et sensuelle, dont l'expression était on ne peut plus ineffable et touchante.
Ineffable et touchant spectacle, en effet, que celui d'une jeune vierge dont le front pudique rougit au premier feu d'un secret désir... Le Créateur de toutes choses n'anime-t-il pas le corps ainsi que l'âme de sa divine étincelle? Ne doit-il pas être religieusement glorifié dans l'intelligence comme dans les sens, dont il a si paternellement doué ses créatures? Impies, blasphémateurs sont donc ceux-là qui cherchent à étouffer ces sens célestes, au lieu de guider, d'harmoniser leur divin essor.
Soudain Mlle de Cardoville tressaillit, redressa la tête, ouvrit les yeux comme si elle sortait d'un rêve, se recula brusquement, s'éloigna du bas-relief, et fit quelques pas dans la chambre avec agitation, en portant ses mains brûlantes à son front. Puis, retombant pour ainsi dire anéantie sur un siège, ses larmes coulèrent avec abondance; la plus amère douleur éclata sur ses traits, qui révélèrent alors les profonds déchirements de la funeste lutte qui se livrait en elle-même. Puis ses larmes tarirent peu à peu. Et à cette crise d'accablement si pénible succéda une sorte de dépit violent, d'indignation courroucée contre elle-même, qui se traduisit par ces mots qui lui échappèrent:
-- Pour la première fois de ma vie, je me sens faible et lâche... oh! oui... lâche!... bien lâche!...
* * * * *
Le bruit d'une porte qui s'ouvrit et se referma tira Mlle de Cardoville de ses réflexions amères. Georgette rentra et dit à sa maîtresse:
-- Mademoiselle peut-elle recevoir M. le comte de Montbron?
Adrienne sachant trop vivre pour témoigner devant ses femmes l'espèce d'impatience que lui causait une venue inopportune, dit à Georgette:
-- Vous avez dit à M. de Montbron que j'étais chez moi?
-- Oui, mademoiselle.
-- Priez-le d'entrer. Quoique Mlle de Cardoville ressentît à ce moment une assez vive contrariété de l'arrivée de M. de Montbron, hâtons-nous de dire qu'elle avait pour lui une affection presque filiale, une estime profonde, et pourtant, par un contraste assez fréquent d'ailleurs, elle se trouvait presque toujours d'un avis opposé au sien, et il en résultait, lorsque Mlle de Cardoville avait toute sa liberté d'esprit, les discussions les plus follement gaies ou les plus animées; discussions dans lesquelles, malgré sa verve moqueuse et sceptique, sa vieille expérience, sa rare connaissance des hommes et des choses, disons enfin le mot, malgré sa _rouerie de bonne compagnie, M. de Montbron n'avait pas toujours l'avantage et il avouait très gaiement sa défaite. Ainsi, pour ne donner qu'une idée des dissentiments du comte et d'Adrienne, il avait, avant de se faire, ainsi qu'il disait gaiement, son complice_, il avait toujours combattu (pour d'autres motifs que ceux allégués par Mme de Saint-Dizier) sa volonté de vivre seule et à sa guise, tandis qu'au contraire Rodin, en donnant aux résolutions de la jeune fille à ce sujet un but rempli de grandeur, avait acquis sur elle une sorte d'influence.
Âgé alors de soixante ans passés, le comte de Montbron avait été l'un des hommes les plus brillants du directoire, du consulat et de l'empire: ses prodigalités, ses bons mots, ses impertinences, ses duels, ses amours, ses pertes au jeu, avaient presque toujours défrayé les entretiens de la société de son temps. Quant à son caractère, à son coeur et à son commerce, nous dirons qu'il était resté dans les termes de la plus sincère amitié presque avec toutes ses anciennes maîtresses. À l'heure où nous le présentons au lecteur, il était encore fort gros joueur et fort beau joueur; il avait, comme on disait autrefois, une très grande mine, l'air décidé, fin et moqueur; ses façons étaient celles du meilleur monde, avec une pointe d'impertinence agressive lorsqu'il n'aimait pas les gens; il était grand, très mince et d'une tournure encore svelte, presque juvénile; il avait le front haut et chauve, les cheveux blancs et courts, des favoris gris taillés en croissant, la figure longue, le nez aquilin, des yeux bleus très pénétrants et des dents encore fort belles.
-- Monsieur le comte de Montbron! dit Georgette en ouvrant la porte.
Le comte entra, et alla baiser la main d'Adrienne avec une sorte de familiarité paternelle.
-- Allons! se dit M. de Montbron, tâchons de savoir la vérité que je viens chercher, afin d'éviter peut-être un grand malheur.
III. Les aveux.
Mlle de Cardoville, ne voulant pas laisser pénétrer la cause des violents sentiments qui l'agitaient, accueillit M. de Montbron avec une gaieté feinte et forcée; de son côté, celui-ci, malgré sa grande habitude du monde, se trouvant fort embarrassé d'aborder le sujet dont il désirait conférer avec Adrienne, résolut, comme on dit vulgairement, de _tâter le terrain _avant d'engager sérieusement la conversation.
Après avoir regardé la jeune fille pendant quelques secondes, M. de Montbron secoua la tête, et dit avec un soupir de regret:
-- Ma chère enfant, je ne suis pas content...
-- Quelque peine de coeur... ou de creps, mon cher comte? dit Adrienne en souriant.
-- Une peine de coeur, dit M. de Montbron.
-- Comment, vous si beau joueur, vous auriez plus de souci d'un coup de tête féminin... que d'un coup de dé?
-- J'ai une peine de coeur, et c'est vous qui me la causez, ma chère enfant.
-- Monsieur de Montbron, vous allez me rendre très orgueilleuse, dit Adrienne en souriant.
-- Et vous auriez grand tort... car ma peine de coeur vient justement, je vous le dis brutalement, de ce que vous négligez votre beauté... Oui, voyez vos traits pâles, abattus, fatigués... depuis quelques jours vous êtes triste... vous avez quelque chagrin... j'en suis sûr.
-- Mon cher monsieur de Montbron, vous avez tant de pénétration qu'il vous est permis d'en manquer une fois... et cela vous arrive... aujourd'hui. Je ne suis pas triste, je n'ai aucun chagrin... et je vais vous dire une bien énorme, une bien orgueilleuse impertinence: jamais je ne me suis trouvée si jolie.
-- Il n'y a rien de plus modeste, au contraire, que cette prétention... Et qui vous a dit ce mensonge-là? une femme?
-- Non... c'est mon coeur, et il a dit vrai, reprit Adrienne avec une légère émotion; puis elle ajouta:
-- Comprenez... si vous pouvez.
-- Prétendez-vous par là que vous êtes fière de l'altération de vos traits, parce que vous êtes fière des souffrances de votre coeur? dit M. de Montbron en examinant Adrienne avec attention.
-- Soit, j'avais donc raison, vous avez un chagrin... J'insiste... ajouta le comte d'un ton vraiment pénétré, parce que cela m'est pénible...
-- Rassurez-vous; je suis on ne peut plus heureuse, car à chaque instant je me contemplais dans cette pensée: qu'à mon âge je suis libre... absolument libre.
-- Oui... libre... de vous tourmenter... libre... d'être malheureuse tout à votre aise.
-- Allons, allons, mon cher comte, dit Adrienne, voici notre vieille querelle qui se ranime... je trouve en vous l'allié de ma tante... et de l'abbé d'Aigrigny.
-- Moi? oui... à peu près comme les républicains sont les alliés des légitimistes: ils s'entendent pour se dévorer plus tard... À propos de votre abominable tante, on dit que depuis quelque jours il se tient chez elle une manière de concile qui s'agite fort; véritable émeute mitrée. Votre tante est en bonne voie.
-- Pourquoi pas? Vous l'eussiez vue autrefois ambitionner le rôle de la déesse Raison... aujourd'hui nous la verrons peut-être canonisée... N'a-t-elle pas déjà accompli la première partie de la vie de sainte Madeleine?
-- Vous ne direz jamais autant de mal d'elle qu'elle en fait, ma chère enfant. Néanmoins, quoique pour des raisons bien opposées... je pensais comme elle au sujet de votre caprice de vivre seule...
-- Je le sais.
-- Oui, et par cela même que je désirais vous voir mille fois plus libre encore que vous ne l'êtes... moi, je vous conseillais... tout bonnement.
-- De me marier.
-- Sans doute; de cette façon, votre chère liberté... avec ses conséquences, au lieu de s'appeler Mlle de Cardoville... se serait appelée Mme de... qui vous voudrez... Nous vous aurions trouvé un excellent mari qui eût été responsable... de votre indépendance...
-- Et qui aurait été responsable de ce ridicule mari? et qui se serait dégradé jusqu'à porter un nom moqué, bafoué par tous?... Moi, peut-être? dit Adrienne en s'animant légèrement. Non, non, mon cher comte; en bien ou en mal, je répondrai toujours seule de mes actions; à mon nom s'attachera, bonne ou mauvaise, une opinion que, seule du moins, j'aurai formée, car il me serait aussi impossible de déshonorer lâchement un nom qui ne serait pas le mien, que de le porter s'il n'était pas continuellement entouré de la profonde estime qu'il me faut. Or, comme on ne répond que de soi... je garderai mon nom.
-- Il n'y a que vous au monde pour avoir des idées pareilles.
-- Pourquoi? dit Adrienne en riant, parce qu'il me paraît disgracieux de voir une pauvre jeune fille pour ainsi dire s'incarner et disparaître dans quelque homme très laid et très égoïste, et devenir, comme on le dit sans rire... elle, douce et jolie, devenir tout à coup la _moitié _de cette vilaine chose... oui... ainsi, elle fraîche et charmante rose, je suppose, la _moitié _d'un affreux chardon! Allons, mon cher comte, avouez- le... c'est quelque chose de fort odieux que cette métempsycose... conjugale, ajouta Adrienne avec un éclat de rire.
La gaieté factice, un peu fébrile, d'Adrienne, contrastait d'une manière si navrante avec la pâleur et l'altération de ses traits; il était si facile de voir qu'elle cherchait à étourdir un profond chagrin par ses rires forcés, que M. de Montbron en fut douloureusement touché; mais, dissimulant son émotion, il parut réfléchir un instant et prit machinalement un des livres tout récemment achetés et coupés dont Adrienne était entourée. Après avoir jeté un regard distrait sur ce volume, il continua en dissimulant la pénible émotion que lui causait le rire forcé de Mlle de Cardoville:
-- Voyons, chère tête folle que vous êtes... une fois de plus... Supposons que j'aie vingt ans et que vous me fassiez l'honneur de m'épouser... on vous appellerait Mme de Montbron, je suppose?
-- Peut-être...
-- Comment, peut-être? quoique mariés vous ne porteriez pas mon nom?
-- Mon cher comte, dit Adrienne en souriant, ne poursuivons pas une hypothèse qui ne peut me laisser que... des regrets.
Tout à coup, M. de Montbron fit un brusque mouvement et regarda Mlle de Cardoville, avec une expression de surprise profonde... Depuis quelques moments, tout en causant à Adrienne, le comte avait pris machinalement deux ou trois des volumes çà et là épars sur la causeuse, et machinalement encore il avait jeté les yeux sur ces ouvrages. Le premier portait pour titre: Histoire moderne de l'Inde, le deuxième: Voyage dans l'Inde, le troisième: _Lettre sur l'Inde. _De plus en plus surpris, M. de Montbron avait continué son investigation et avait vu se compléter cette nomenclature indienne par le quatrième volume des _Promenades dans l'Inde; _le cinquième, des _Souvenirs de l'Hindoustan; le sixième, Notes d'un voyageur aux Indes orientales. _De là une surprise que, pour plusieurs motifs fort graves, M. de Montbron n'avait pu cacher plus longtemps et que ses regards témoignèrent à Adrienne.
Celle-ci ayant complètement oublié la présence des volumes accusateurs dont elle était entourée, cédant à un mouvement de dépit involontaire, rougit légèrement; puis, son caractère ferme et résolu reprenant le dessus, elle dit à M. de Montbron en le regardant en face:
-- Eh bien!... mon cher comte... de quoi vous étonnez-vous?
Au lieu de répondre, M. de Montbron semblait de plus en plus absorbé, pensif, en contemplant la jeune fille, et il ne put s'empêcher de dire en se parlant à soi-même:
-- Non... non... c'est impossible... et pourtant...
-- Il serait peut-être indiscret à moi... d'assister à votre monologue, mon cher comte, dit Adrienne.
-- Excusez-moi, ma chère enfant... mais ce que je vois me surprend à un point...
-- Et que voyez-vous, je vous prie?
-- Des traces d'une préoccupation aussi vive... aussi grande... que nouvelle... pour tout ce qui a rapport... à l'Inde, dit M. de Montbron en accentuant lentement ses paroles et attachant un regard pénétrant sur la jeune fille.
-- Eh bien? dit bravement Adrienne.
-- Eh bien, je cherche la cause de cette soudaine passion...
-- Géographique, dit Mlle de Cardoville en interrompant M. de Montbron... Vous trouvez cette passion peut-être un peu sérieuse pour mon âge... mon cher comte... mais il faut bien occuper ses loisirs... et puis enfin, ayant pour cousin un Indien quelque peu prince, il m'a pris envie d'avoir une idée du fortuné pays... d'où m'est arrivée cette sauvage parenté.
Ces derniers mots furent prononcés avec une amertume dont M. de Montbron fut frappé; aussi, observant attentivement Adrienne, il reprit:
-- Il me semble que vous parlez du prince... avec un peu d'aigreur.
-- Non... j'en parle avec indifférence...
-- Il mériterait pourtant... un sentiment tout autre...
-- D'une toute autre personne peut-être, répondit sèchement Adrienne.
-- Il est si malheureux!... dit M. de Montbron d'un ton sincèrement pénétré. Il y a deux jours encore, je l'ai vu... il m'a déchiré le coeur.
-- Et que me font, à moi... ces déchirements? s'écria Adrienne avec une impatience douloureuse, presque courroucée.
-- Je désirerais que de si cruels tourments vous fissent au moins pitié... répondit gravement le comte.
-- À moi... pitié! s'écria Adrienne d'un air de fierté révoltée. Puis, se contenant, elle ajouta froidement:
-- Ah çà... monsieur de Montbron, c'est une plaisanterie?... Ce n'est pas sérieusement que vous me demandez de m'intéresser aux tourments amoureux de votre prince?
Il y eut un dédain si glacial dans ces derniers mots d'Adrienne, ses traits péniblement contractés trahirent une hauteur si amère, que M. de Montbron dit tristement:
-- Ainsi... cela est vrai... on ne m'avait pas trompé... Moi qui, par ma vieille et constante amitié, avais, je crois, quelques droits à votre confiance, je n'ai rien su... tandis que vous avez tout dit à un autre... Cela m'est pénible... très pénible...
-- Je ne vous comprends pas, monsieur de Montbron.
-- Eh! mon Dieu!... maintenant je n'ai plus de ménagements à garder!... s'écria le comte. Il n'y a plus, je le vois, aucun espoir pour ce malheureux enfant... vous aimez quelqu'un.
Et comme Adrienne fit un mouvement.
-- Oh! il n'y a pas à le nier, reprit le comte; votre pâleur... votre tristesse depuis quelques jours... votre implacable indifférence pour le prince, tout me le prouve... vous aimez...
Mlle de Cardoville, blessée de la façon dont le comte parlait du sentiment qu'il lui supposait, reprit avec une dignité hautaine:
-- Vous devez savoir, monsieur de Montbron, qu'un secret surpris... n'est pas une confidence, et votre langage m'étonne...
-- Eh! ma chère amie, si j'use du triste privilège de l'expérience... si je devine, si je vous dis que vous aimez... si je vais même presque jusqu'à vous reprocher cet amour... c'est qu'il s'agit pour ainsi dire de la vie ou de la mort de ce pauvre jeune prince, qui, vous le savez, m'intéresse maintenant autant que s'il était mon fils, car il est impossible de le connaître sans lui porter le plus tendre intérêt!
-- Il serait singulier, reprit Adrienne avec un redoublement de froideur et d'ironie amère, que mon amour... en admettant que j'eusse un amour dans le coeur... eût une si étrange influence sur le prince Djalma... Que lui importe que j'aime! ajouta-t-elle avec un dédain presque douloureux.
-- Que lui importe!!! Mais, en vérité, ma chère amie, permettez- moi de vous le dire, c'est vous qui plaisantez cruellement... Comment!... ce malheureux enfant vous aime avec toute l'ardeur d'un premier amour; deux fois déjà il a voulu, par le suicide, mettre fin à l'horrible torture que lui cause sa passion pour vous... et vous trouvez étrange que votre amour pour un autre... soit une question de vie ou de mort pour lui!...
-- Mais il m'aime donc! s'écria la jeune fille avec un accent impossible à rendre.
-- À en mourir... vous dis-je, je l'ai vu... Adrienne fit un mouvement de stupeur; de pâle qu'elle était elle devint pourpre, puis cette rougeur disparut, ses lèvres blanchirent et tremblèrent: son émotion fut si vive qu'elle resta quelques moments sans pouvoir parler, et mit la main sur son coeur comme pour en comprimer les battements. M. de Montbron, presque effrayé du changement subit de la physionomie d'Adrienne, de l'altération croissante de ses traits, se rapprocha vivement d'elle et s'écria:
-- Mon Dieu! ma pauvre enfant, qu'avez-vous! Au lieu de lui répondre, Adrienne lui fit un signe de la main comme pour le rassurer; le comte, en effet, se rassura, car le visage de la jeune fille, naguère contracté par la douleur, l'ironie et le dédain, semblait renaître au milieu des émotions les plus douces, les plus ineffables; l'impression qu'elle éprouvait était si enivrante, qu'elle semblait s'y complaire et craindre d'en perdre le moindre sentiment; puis la réflexion lui disant que peut-être elle était la dupe d'une illusion ou d'un mensonge, elle s'écria tout à coup avec angoisse, en s'adressant à M. de Montbron:
-- Mais ce que vous me dites... est vrai... au moins...
-- Ce que je vous dis!
-- Oui... que le prince Djalma...
-- Vous aime comme un insensé!... Hélas!... cela n'est que trop vrai.
-- Non... non... s'écria Adrienne, avec une expression ravissante de naïveté, cela ne saurait être jamais trop vrai.
-- Que dites-vous!... s'écria le comte.
-- Mais cette... femme!... demanda Adrienne, comme si ce mot lui eût brûlé les lèvres.
-- Quelle femme!
-- Celle qui était la cause de ces déchirements si douloureux.
-- Cette femme!... qui voulez-vous que ce fût, sinon vous!
-- Moi!... oh! oui, c'était moi, n'est-ce pas? rien que moi!
-- Sur l'honneur... croyez-en mon expérience... jamais je n'ai vu une passion plus sincère et plus touchante.
-- Oh! n'est-ce pas, jamais il n'a eu dans le coeur un autre amour que le mien?
-- Lui?... jamais.
-- On me l'a dit... pourtant...
-- Qui?
-- M. Rodin...
-- Que Djalma?...
-- Deux jours après m'avoir vue s'était épris d'un fol amour.
-- M. Rodin... vous a dit cela? s'écria M. de Montbron en paraissant frappé d'une idée subite. Mais c'est aussi lui qui a dit à Djalma... que vous étiez éprise de quelqu'un...
-- Moi!...
-- Et c'est cela qui causait l'affreux désespoir de ce malheureux enfant...
-- Et c'est cela qui causait mon affreux désespoir, à moi!
-- Mais vous l'aimez donc autant qu'il vous aime? s'écria M. de Montbron transporté de joie.
-- Si je l'aime?... dit Mlle de Cardoville.
Quelque coups frappés discrètement à la porte interrompirent Adrienne.
-- Vos gens... sans doute... Remettez-vous, dit le comte.
-- Entrez, dit Adrienne d'une voix émue. Florine parut.
-- Qu'est-ce? dit Mlle de Cardoville.
-- M. Rodin vient de venir. Craignant de déranger mademoiselle, il n'a pas voulu entrer; mais il reviendra dans une demi-heure... Mademoiselle voudra-t-elle le recevoir?
-- Oui, oui, dit le comte à Florine, et lors même que je serais encore avec mademoiselle, introduisez-le... N'est-ce pas votre avis? demanda M. de Montbron à Adrienne.
-- C'est mon avis... répondit la jeune fille.
Et un éclair d'indignation brilla dans ses yeux en songeant à cette perfidie de Rodin.
-- Ah! le vieux drôle!... dit de M. de Montbron. Je m'étais toujours défié de ce coutors. Florine sortit, laissant le comte avec sa maîtresse.
IV. Amour.
Mlle de Cardoville était transfigurée: pour la première fois sa beauté éclatait dans tout son lustre; jusqu'alors voilée par l'indifférence ou assombrie par la douleur, un éblouissant rayon de soleil l'illuminait tout à coup. La légère irritation causée par la perfidie de Rodin avait passé comme une ombre imperceptible sur le front de la jeune fille. Que lui importaient maintenant ces mensonges, ces perfidies? N'étaient-elles pas déjouées? Et à l'avenir... quel pouvoir humain pourrait se mettre entre elle et Djalma, si sûrs l'un de l'autre? Qui oserait lutter contre ces deux êtres résolus et forts de la puissance irrésistible de la jeunesse, de l'amour et de la liberté? Qui oserait tenter de les suivre dans cette sphère embrasée où ils allaient, eux si beaux, eux si heureux, se confondre dans un amour si inextinguible, protégés et défendus par leur bonheur, armure à toute épreuve?
À peine Florine sortie, Adrienne s'approcha de M. de Montbron d'un pas rapide; elle semblait grandie: à la voir légère, triomphante et radieuse, on eût dit une divinité marchant sur des nuées.
-- Quand le verrai-je? Tel fut son premier mot à M. de Montbron.
-- Mais... demain; il faut le préparer à tant de bonheur; chez une nature si ardente... une joie si soudaine, si inattendue... peut être terrible.
Adrienne resta un moment pensive, et dit tout à coup:
-- Demain... oui... pas avant demain... j'ai une superstition du coeur.
-- Laquelle?
-- Vous le saurez, IL M'AIME... ce mot dit tout, renferme tout, comprend tout... est tout... et pourtant j'ai mille questions sur les lèvres... à propos de lui... je ne vous en ferai aucune avant demain... non, parce que, par une adorable fatalité... demain est, pour moi... un anniversaire sacré... D'ici là, je vivrai un siècle... Heureusement... je puis attendre... Tenez...
Puis, faisant un signe à M. de Montbron, elle le conduisit près du Bacchus indien.
-- Comme il lui ressemble!... dit-elle au comte.
-- En effet, s'écria celui-ci, c'est étrange!
-- Étrange?... reprit Adrienne en souriant avec une douce fierté, étrange qu'un héros, qu'un demi-dieu, qu'un idéal de beauté ressemble à Djalma?...
-- Combien vous l'aimez!... dit M. de Montbron profondément ému et presque ébloui de la félicité qui resplendissait sur le visage d'Adrienne.
-- Je devais bien souffrir, n'est-ce pas? lui dit-elle après un moment de silence.
-- Mais si je ne m'étais pas décidé à venir ici aujourd'hui, en désespoir de cause, que serait-il arrivé?
-- Je n'en sais rien... je serais morte peut-être... car je suis frappée là... d'une manière incurable (et elle mit la main à son coeur). Mais ce qui eût été ma mort... sera ma vie...
-- C'était horrible! dit le comte en tressaillant, une passion pareille concentrée en vous-même, fière comme vous l'êtes...
-- Oui, fière!... mais non orgueilleuse... Aussi, en apprenant son amour pour une autre... en apprenant que l'impression que j'avais cru lui causer lors de notre première entrevue s'était aussitôt effacée... j'ai renoncé à tout espoir, sans pouvoir renoncer à mon amour; au lieu de fuir son souvenir, je me suis entourée de ce qui pouvait me le rappeler... À défaut de bonheur, il y a encore une amère jouissance à souffrir par ce qu'on aime.
-- Je comprends maintenant votre bibliothèque indienne. Adrienne, sans répondre au comte, alla prendre sur le guéridon un des livres fraîchement coupés, et, l'apportant à M. de Montbron, lui dit en souriant, avec une expression de joie et de bonheur célestes:
-- J'avais tort de nier; je suis orgueilleuse. Tenez... lisez cela... tout haut... je vous en prie... je vous dis que je puis attendre à demain.
Et du bout de son doigt charmant, elle indiqua au comte le passage, en lui présentant le livre. Puis elle alla, pour ainsi dire, se blottir au fond de la causeuse, et là, dans une attitude profondément attentive, recueillie, le corps penché en avant, ses mains croisées sur le coussin, son menton appuyé sur ses mains, ses grands yeux attachés, avec une sorte d'adoration, sur le Bacchus indien qui lui faisait face, elle sembla, dans cette contemplation passionnée, se préparer à entendre la lecture de M. de Montbron.
Celui-ci, très étonné, commença après avoir regardé Adrienne, qui lui dit de sa voix la plus caressante:
-- Et bien, doucement... je vous en conjure...
M. de Montbron lut le passage suivant du journal d'un voyageur dans l'Inde:
«... Lorsque je me trouvais à Bombay, en 1829, on ne parlait, dans toute la société anglaise, que d'un jeune héros, fils de...»
Le comte s'étant interrompu une seconde, à cause de la prononciation barbare du nom du père de Djalma, Adrienne lui dit vivement de sa douce voix:
-- Fils de Kadja-Sing.
_-- _Quelle mémoire! dit le comte en souriant. Et il reprit: «... Un jeune héros, le fils de Kadja-Sing, roi de Mundi. Au retour d'une expédition lointaine et sanglante dans les montagnes contre ce roi indien, le colonel Drake était revenu rempli d'enthousiasme pour le fils de Kadja-Sing, nommé Djalma. Sortant à peine de l'adolescence, ce jeune prince a, dans cette guerre implacable, fait preuve d'une intrépidité si chevaleresque, d'un caractère si noble, que l'on a nommé son père le Père du Généreux.»
-- Cette coutume est touchante... dit le comte. Récompenser pour ainsi dire le père en lui donnant un surnom glorieux pour son fils, cela est grand... Mais quelle rencontre bizarre que ce livre! dit le comte surpris; il y a de quoi, je le comprends, exalter la tête la plus froide...
-- Oh!... vous allez voir... vous allez voir!... dit Adrienne. Le comte poursuivit la lecture: «Le colonel Drake, l'un des plus valeureux et des meilleurs officiers de l'armée anglaise, disait hier devant moi que, blessé grièvement et fait prisonnier par le prince Djalma, après une résistance énergique, il avait été emmené au camp établi dans le village de...»
Ici, même hésitation de la part du comte, à l'endroit d'un nom bien autrement sauvage que le premier; aussi, ne voulant pas tenter l'aventure, il s'interrompit et dit à Adrienne:
-- Quant à celui-ci... j'y renonce.
-- C'est pourtant facile! reprit Adrienne, et elle prononça avec une inexprimable douceur le nom suivant, d'ailleurs fort doux:
-- Dans le village de Shumshabad.
_-- _Voilà un procédé mnémonique infaillible pour retenir les noms géographiques, dit le comte, et il continua:
«Une fois arrivé au camp, le colonel Drake reçut l'hospitalité la plus touchante, et le prince Djalma eut pour lui les soins d'un fils. Ce fut là que le colonel eut connaissance de quelques faits qui portèrent à son comble son enthousiasme pour le prince Djalma. Il a raconté devant moi les deux suivants:
«À l'un des combats, le prince était accompagné d'un jeune Indien d'environ douze ans, qu'il aimait tendrement et qui lui servait de page, le suivant à cheval pour porter ses armes de rechange. Cet enfant était idolâtré par sa mère; au moment de l'expédition, elle avait confié son fils au prince Djalma en lui disant avec un stoïcisme digne de l'antiquité: Qu'il soit votre frère. Il sera mon frère, avait répondu le prince. Au milieu d'une sanglante déroute, l'enfant est brièvement blessé, son cheval tué; le prince, au péril de sa vie, malgré la précipitation d'une retraite forcée, le dégage, le prend en croupe et fuit; on les poursuit; un coup de feu atteint leur cheval; mais il peut atteindre un massif de jungles, au milieu duquel, après quelques vains efforts, il tombe épuisé. L'enfant était incapable de marcher: le prince l'emporte, se cache avec lui au plus épais du taillis. Les Anglais arrivent, fouillent les jungles; les deux victimes échappent. Après une nuit et un jour de marches, de contremarches, de ruses, de fatigues, de périls inouïs, le prince, portant toujours l'enfant, dont l'une des jambes était à demi brisée, parvient à gagner le camp de son père, et dit simplement: J'avais promis à sa mère qu'il serait mon frère, j'ai agi en frère.»
-- C'est admirable! s'écria le comte.
-- Continuez... oh! continuez, dit Adrienne en essuyant une larme, sans détourner ses yeux du bas-relief, qu'elle continuait de contempler avec une admiration croissante.
Le comte poursuivit: «Une autre fois le prince Djalma, suivi de deux esclaves noirs, se rend, avant le lever du soleil, dans un endroit très sauvage, pour s'emparer d'une portée de deux petits tigres âgés de quelques jours. Le repaire avait été signalé. Le tigre et sa femelle étaient encore au dehors à la curée. L'un des noirs s'introduit dans la tanière par une étroite ouverture; l'autre, aidé de Djalma, abat à coups de hache un assez gros tronçon d'arbre afin de disposer un siège pour prendre le tigre ou sa femelle. Du côté de l'ouverture, la caverne était presque à pic. Le prince y monte avec agilité afin de disposer le piège, avec l'autre noir; tout à coup un rugissement effroyable retentit; en quelques bonds la femelle, revenant de curée, atteint l'ouverture de la tanière. Le noir qui tendait le piège avec le prince a le crâne ouvert d'un coup de dent, l'arbre tombe en travers de l'étroite entrée du repaire et empêche la femelle d'y pénétrer, et barre en même temps le passage au noir qui accourait avec les petits tigres...
«Au-dessus, à vingt pieds environ, sur une plate-forme de roches, le prince, couché à plat ventre, considérait cet affreux spectacle. La tigresse, rendue furieuse par le cris de ses petits, dévorait les mains du noir, qui, de l'intérieur du repaire, tâchait de maintenir le tronc d'arbre, son seul rempart, et poussait des cris lamentables.
-- C'est horrible! dit le comte.
-- Oh! continuez... continuez... s'écria Adrienne avec exaltation, vous allez voir ce que peut l'héroïsme de la bonté.
Le comte poursuivit: «Tout à coup, le prince met son poignard entre ses dents, attache sa ceinture à un bloc de roc, prend la hache d'une main, de l'autre se laisse glisser le long de ce cordage improvisé, tombe à quelques pas de la bête féroce, bondit jusqu'à elle, et, rapide comme l'éclair, lui porte coup sur coup, deux atteintes mortelles, au moment où le noir, perdant ses forces, abandonnant le tronc d'arbre, allait être mis en pièces.»
-- Et vous vous étonniez de sa ressemblance avec ce demi-dieu, à qui la Fable même ne prête pas un dévouement aussi généreux! s'écria la jeune fille avec une exaltation croissante.
-- Je ne m'étonne plus, j'admire, dit le comte d'une voix émue, et, à ces nobles traits, mon coeur bat d'enthousiasme comme si j'avais vingt ans.
-- Et le noble coeur de ce voyageur a battu comme le vôtre à ce récit, dit Adrienne; vous allez voir.
«Ce qui rend admirable l'intrépidité du prince, c'est que, selon les principes des castes indiennes, la vie d'un esclave n'a aucune importance; aussi un fils de roi, en risquant sa vie pour le salut d'une pauvre créature si infime, obéissait à un héroïque instinct de charité véritablement chrétienne, jusqu'alors inouïe dans ce pays.
«Deux traits pareils, disait avec raison le colonel Drake, suffisent à peindre un homme; c'est donc avec un sentiment de respect profond et d'admiration touchante que moi, voyageur inconnu, j'ai écrit le nom du prince Djalma sur ce livre de voyage, éprouvant toutefois une sorte de tristesse en me demandant quel sera l'avenir de ce prince perdu au fond de ce pays sauvage, toujours dévasté par la guerre. Si modeste que soit l'hommage que je rends à ce caractère digne des temps héroïques, son nom du moins sera répété avec un généreux enthousiasme par tous les coeurs sympathiques à ce qui est généreux et grand.»
-- Et tout à l'heure, en lisant ces lignes si simples, si touchantes, reprit Adrienne, je n'ai pu m'empêcher de porter à mes lèvres le nom de ce voyageur.
-- Oui..., le voilà bien tel que je l'avais jugé, dit le comte de plus en plus ému, en rendant le livre à Adrienne, qui se levant grave et touchante, lui dit:
-- Le voilà tel que je voulais vous le faire connaître, afin que vous compreniez... mon adoration pour lui; car ce courage, cette héroïque bonté, je les avais devinés, lors d'un entretien surpris malgré moi, avant de me montrer à lui... De ce jour, je le savais aussi généreux qu'intrépide, aussi tendre, aussi sensible qu'énergique et résolu; mais lorsque je le vis si merveilleusement beau... et si différent, par le noble caractère de sa physionomie, par ses vêtements même, de tout ce que j'avais rencontré jusqu'alors... quand je vis l'impression que je lui causai... et que j'éprouvai plus violente encore peut-être... je sentis ma vie attachée à cet amour.
-- Et maintenant, vos projets?...
-- Divins, radieux comme mon coeur... En apprenant son bonheur, je veux que Djalma éprouve ce même éblouissement dont je suis frappée et qui ne me permet pas encore de regarder... mon soleil en face... car, je vous le répète... d'ici à demain j'ai un siècle à vivre. Oui, chose étrange! j'aurais cru après une telle révélation, sentir le besoin de rester seule plongée dans cet océan de pensées enivrantes. Eh bien, non, d'ici à demain, je redoute la solitude... J'éprouve je ne sais quelle impatience fébrile... inquiète... ardente... Oh! bénie serait la fée qui, me touchant de sa baguette, m'endormirait à cette heure jusqu'à demain.
-- Je serai cette bienfaisante fée, dit tout à coup le comte en souriant.
-- Vous?
-- Moi.
-- Et comment?
-- Voyez la puissance de ma baguette; je veux vous distraire d'une partie de vos pensées en vous les rendant matériellement visibles...
-- Expliquez-vous, de grâce.
-- Et de plus mon projet aura encore pour vous un autre avantage. Écoutez-moi: vous êtes si heureuse, que vous pouvez tout entendre... votre odieuse tante et ses odieux amis répandent le bruit que votre séjour chez M. Baleinier...
-- A été nécessité par la faiblesse de mon esprit, dit Adrienne en souriant, je m'y attendais.
-- C'est stupide; mais comme votre résolution de vivre seule vous fait des envieux et des ennemis, vous sentez pourquoi il ne manquera pas des gens parfaitement disposés, à donner créance à toutes les stupidités possibles.
-- Je l'espère bien... Passer pour folle aux yeux des sots... c'est très flatteur.
-- Oui, mais prouver aux sots qu'ils sont des sots, et cela à la face de tout Paris, c'est amusant; or, on commence à s'inquiéter de votre disparition; vous avez interrompu vos promenades habituelles en voiture; ma nièce paraît seule depuis longtemps dans notre loge aux Italiens. Vous voulez tuer, brûler le temps jusqu'à demain... voici une occasion excellente: il est deux heures; à trois heures et demie ma nièce est ici en voiture; la journée est splendide... il y aura un monde fou au bois de Boulogne, vous faites une charmante promenade; on vous voit déjà là... puis, le grand air, le mouvement, calmeront votre fièvre de bonheur... Et ce soir, c'est là que commence ma magie, je vous conduis dans l'Inde.
-- Dans l'Inde?...
-- Au milieu de ces forêts sauvages où l'on entend rugir les lions, les panthères et les tigres. Ce combat héroïque qui vous a tant émue tout à l'heure... nous l'aurons sous nos yeux, réel et terrible...
-- Franchement, mon cher comte, c'est une plaisanterie.
-- Pas du tout, je vous promets de vous faire voir de véritables bêtes farouches, redoutables hôtes du pays de notre demi-dieu... tigres grondants... lions rugissants... Cela ne vaudra-t-il pas vos livres?
-- Mais encore...
-- Allons, il faut vous donner le secret de mon pouvoir surnaturel: au retour de votre promenade, vous dînez chez ma nièce, et nous allons ensuite à un spectacle fort curieux qui se donne à la Porte-Saint-Martin... Un dompteur de bêtes des plus extraordinaires y montre des animaux parfaitement féroces au milieu d'une forêt (ici seulement comme l'illusion) et simule avec eux, tigres, lions et panthères, des combats formidables. Tout Paris court à ces représentations, et tout Paris vous y verra plus belle et plus charmante que jamais.
-- J'accepte, j'accepte, dit Adrienne avec une joie d'enfant. Oui... vous avez raison... j'éprouverai un plaisir étrange à voir ces monstres farouche qui me rappelleront ceux que mon demi-dieu a si héroïquement combattus. J'accepte encore, parce que, pour la première fois de ma vie, je brûle du désir d'être trouvée belle... même par tout le monde... J'accepte... enfin... parce que...
Mlle de Cardoville fut interrompue, d'abord par un léger coup frappé à la porte, puis par Florine, qui entra en annonçant M. Rodin.
V. Exécution.
Rodin entra. D'un coup d'oeil rapide jeté sur Mlle de Cardoville et sur M. de Montbron, il devina qu'il allait se trouver dans une position difficile. En effet rien ne semblait moins _rassurant _pour lui que la contenance d'Adrienne et du comte.
Celui-ci, lorsqu'il n'aimait pas les gens, manifestait, nous l'avons dit, son antipathie par des façons d'une impertinence agressive, d'ailleurs soutenue par bon nombre de duels; aussi, à la vue de Rodin, ses traits prirent soudain une expression insolente et dure. Accoudé à la cheminée et causant avec Adrienne, il tourna dédaigneusement la tête par-dessus son épaule sans répondre au profond salut du jésuite.
À la vue de cet homme, Mlle de Cardoville se sentit presque surprise de n'éprouver aucun mouvement d'irritation ou de haine. La brillante flamme qui brûlait dans son coeur le purifiait de tout sentiment vindicatif. Elle sourit au contraire, car jetant un fier et doux regard sur le Bacchus indien, puis sur elle-même, elle se demandait ce que deux êtres si jeunes, si beaux, si libres, si amoureux, pouvaient avoir à cette heure à redouter de ce vieux homme crasseux, à mine ignoble et basse, qui s'avançait tortueusement avec ses circonvolutions de reptile. En un mot, loin de ressentir de la colère ou de l'aversion contre Rodin, la jeune fille n'éprouva qu'un accès de gaieté moqueuse, et ses grands yeux, déjà étincelants de félicité, pétillèrent bientôt de malice et d'ironie.
Rodin se sentit mal à l'aise. Les gens de sa robe préfèrent de beaucoup les ennemis violents aux ennemis moqueurs; tantôt ils échappent aux colères décharnées contre eux en se jetant à genoux, en pleurant, gémissant, en se frappant la poitrine; tantôt, au contraire, ils les bravent en se redressant armés et implacables; mais devant la raillerie mordante ils se déconcertent aisément. Ainsi fut-il de Rodin; il pressentit que, placé entre Adrienne de Cardoville et M. de Montbron, il allait avoir, ainsi qu'on dit vulgairement, un fort _mauvais quart d'heure _à passer.
Le comte ouvrit le feu. Tournant la tête par-dessus son épaule, il dit à Rodin:
-- Ah!... ah!... vous voici, monsieur l'homme de bien?
-- Approchez... monsieur, approchez donc, reprit Adrienne avec un sourire moqueur; vous, la perle des amis, vous, le modèle des philosophes... vous, l'ennemi déclaré de toute fourberie, de tout mensonge, j'ai mille compliments à vous faire...
-- J'accepte tout de vous, ma chère demoiselle... même des compliments immérités, dit le jésuite en s'efforçant de sourire, et découvrant ainsi ses vilaines dents jaunes et déchaussées; mais, puis-je savoir ce qui me mérite vos compliments?
-- Votre pénétration, monsieur, car elle est rare, dit Adrienne.
-- Et moi, monsieur, dit le comte, je rends hommage à votre véracité... non moins rare... trop rare... peut-être.
-- Moi, pénétrant! en quoi, ma chère demoiselle? dit froidement Rodin; moi, véridique! en quoi, monsieur le comte? ajouta-t-il en se tournant ensuite vers M. de Montbron.
-- En quoi... monsieur? dit Adrienne, mais vous avez deviné un secret entouré de difficultés, de mystères sans nombre. En un mot, vous avez su lire au plus profond du coeur d'une femme...
-- Moi, ma chère demoiselle?...
-- Vous-même, monsieur; et réjouissez-vous... votre pénétration a eu les plus heureux résultats.
-- Et votre véracité a fait merveille... ajouta le comte.
-- Il est doux au coeur de bien agir, même sans le savoir, dit Rodin se tenant toujours sur la défensive et épiant tour à tour d'un oeil oblique le comte et Adrienne: mais pourrai-je savoir ce dont on me loue?
-- La reconnaissance m'oblige à vous en instruire, monsieur, dit Adrienne avec malice: vous avez découvert et dit au prince Djalma que j'aimais passionnément... quelqu'un; eh bien... glorifiez votre pénétration, mon cher monsieur... c'est vrai.
-- Vous avez découvert et dit à mademoiselle que le prince Djalma aimait passionnément... quelqu'un, reprit le comte; eh bien, glorifiez votre pénétration, mon cher monsieur... c'est vrai.
Rodin resta confondu, interdit.
-- Ce quelqu'un que j'aimais si passionnément, dit Adrienne, c'était le prince.
-- Cette personne que le prince aimait passionnément, reprit le comte, c'était mademoiselle.
Ces révélations, gravement inquiétantes et faites coup sur coup, abasourdirent Rodin; il resta muet, effrayé, songeant à l'avenir.
-- Comprenez-vous, maintenant, monsieur, notre gratitude envers vous? reprit Adrienne d'un ton de plus en plus railleur. Grâce à votre sagacité, grâce au touchant intérêt que vous nous portiez, nous vous devons, le prince et moi, d'être éclairés sur nos sentiments mutuels.
Le jésuite reprit peu à peu son sang-froid, et son calme apparent irrita fort M. de Montbron, qui, sans la présence d'Adrienne, eût donné un tout autre tour au persiflage.
-- Il y a erreur, dit Rodin, dans tout ce que vous me faites l'honneur de m'apprendre, ma chère demoiselle. Je n'ai de ma vie parlé du sentiment, on ne peut plus convenable et respectable, d'ailleurs, que vous auriez pu avoir pour le prince Djalma...
-- Il est vrai, reprit Adrienne; par un scrupule de discrétion exquise, lorsque vous me parliez du profond amour que le prince Djalma ressentait... vous poussiez la réserve, la délicatesse, jusqu'à me dire que... ce n'était pas moi qu'il aimait...
-- Et le même scrupule vous faisait dire au prince que Mlle de Cardoville aimait passionnément quelqu'un... qui n'était pas lui...
-- Monsieur le comte, reprit sèchement Rodin, je ne devrais pas avoir besoin de vous dire que j'éprouve assez peu le besoin de me mêler d'intrigues amoureuses.
-- Allons donc! c'est modestie ou amour-propre, dit insolemment le comte. Dans votre intérêt, de grâce, pas de maladresse pareille... Si on vous prenait au mot?... si ça se répandait?... Soyez donc meilleur ménager des honnêtes petits métiers que vous faites sans doute...
-- Il en est un, du moins, dit Rodin en se redressant aussi agressif que M. de Montbron, dont je vous devrai le rude apprentissage, monsieur le comte, c'est le pesant métier d'être votre auditeur.
-- Ah çà! cher monsieur, reprit le comte avec dédain, est-ce que vous ignorez qu'il y a toutes sortes de moyens de châtier les impertinents et les fourbes?...
-- Mon cher comte!... dit Adrienne à M. de Montbron d'un ton de reproche. Rodin reprit avec un flegme parfait:
-- Je ne vois pas trop, monsieur le compte 1° ce qu'il y a de courageux à menacer et à appeler impertinent un pauvre vieux bonhomme comme moi; 2°...
-- Monsieur Rodin, dit le comte en interrompant le jésuite, 1° un pauvre vieux bonhomme comme vous, qui fait le mal en se retranchant derrière la vieillesse qu'il déshonore, est à la fois lâche et méchant; il mérite un double châtiment; 2° quant à l'âge, je ne sache pas que les louvetiers et les gendarmes s'inclinent avec respect devant le pelage gris des vieux loups et les cheveux blancs des vieux coquins; qu'en pensez-vous, cher monsieur?
Rodin, toujours impassible, souleva sa flasque paupière, attacha une seconde à peine son petit oeil de reptile sur le comte, et lui lança un regard rapide, froid et aigu comme un dard... puis la paupière livide retomba sur la morne prunelle de cet homme à face de cadavre.
-- N'ayant pas l'inconvénient d'être un vieux loup, et encore moins un vieux coquin, reprit paisiblement Rodin, vous me permettez, monsieur le comte, de ne pas trop m'inquiéter des poursuites des louvetiers et des gendarmes; quant aux reproches que l'on me fait, j'ai une manière bien simple de répondre, je ne dis pas de me justifier... je ne me justifie jamais.
-- Vraiment! dit le comte.
-- Jamais, reprit froidement Rodin; mes actes se chargent de cela; je répondrai donc simplement que, voyant l'impression profonde, violente, presque effrayante, causée par mademoiselle sur le prince...
-- Que cette assurance que vous me donnez de l'amour du prince, dit Adrienne avec un sourire enchanteur et en interrompant Rodin, vous absolve du mal que vous avez voulu me faire... La vue de notre prochain bonheur sera votre seule punition.
-- Peut-être n'ai-je pas besoin d'absolution ou de punition, car, ainsi que j'ai eu l'honneur de le faire observer à monsieur le comte, ma chère demoiselle, l'avenir justifiera mes actes... Oui, j'ai dû dire au prince que vous aimiez une autre personne que lui, de même que j'ai dû vous dire qu'il aimait une autre personne que vous... et cela dans votre intérêt mutuel... Que mon attachement pour vous m'ait égaré... cela se peut, je ne suis pas infaillible... mais après ma conduite passée envers vous, ma chère demoiselle, j'ai peut-être le droit de m'étonner d'être traité ainsi... Ceci n'est pas une plainte... Si je ne me justifie jamais... je ne me plains jamais non plus...
-- Voilà, parbleu, quelque chose d'héroïque, mon cher monsieur, dit le comte; vous daignez ne pas vous plaindre ni vous justifier du mal que vous faites.
-- Du mal que je fais? Et Rodin regarda fixement le comte. Jouons- nous aux énigmes?
-- Et qu'est-ce donc, monsieur, s'écria le comte avec indignation, que d'avoir, par vos mensonges, plongé le prince dans un désespoir si affreux, qu'il a voulu deux fois attenter à ses jours! qu'est- ce donc d'avoir aussi, par vos mensonges, jeté mademoiselle dans une erreur si cruelle et si complète que, sans la résolution que j'ai prise aujourd'hui, cette erreur durerait encore et aurait eu des suites les plus funestes!
-- Et pourriez-vous me faire l'honneur de me dire, monsieur le comte, quel intérêt j'ai, moi, à ces désespoirs, à ces erreurs, en admettant même que j'aie voulu les causer!
-- Un grand intérêt, sans doute, dit durement le comte, et d'autant plus dangereux, qu'il est caché; car vous êtes de ceux, je le vois, à qui le malheur d'autrui doit rapporter plaisir et profit.
-- C'est trop, monsieur le comte; je me contenterai du profit, dit Rodin en s'inclinant.
-- Votre impudent sang-froid ne me donnera pas le change; tout ceci est grave, reprit le comte. Il est impossible qu'une si perfide fourberie soit un acte isolé... Qui sait si ce n'est pas un des effets de la haine que Mme de Saint-Dizier porte à Mlle de Cardoville!
Adrienne avait écouté la discussion précédente avec une attention profonde. Tout à coup, elle tressaillit comme éclairée par une révélation soudaine. Après un moment de silence, elle dit à Rodin, sans amertume, sans colère, mais avec un calme rempli de douceur et de sérénité:
-- On dit, monsieur, que l'amour heureux fait des prodiges... Je serais tentée de le croire; car après quelques minutes de réflexion, et en me rappelant certaines circonstances, voici que votre conduite m'apparaît sous un jour nouveau.
-- Quelle serait donc cette nouvelle perspective, ma chère demoiselle?
-- Pour que vous soyez à mon point de vue, monsieur, permettez-moi d'insister sur quelques faits: la Mayeux m'était généreusement dévouée; elle m'avait donné des preuves irrécusables d'attachement; son esprit valait son noble coeur... mais elle ressentait pour vous un éloignement invincible; tout à coup elle disparaît mystérieusement de chez moi... et il n'a pas tenu à vous que j'aie sur elle d'odieux soupçons. M. de Montbron a pour moi une affection paternelle, mais je dois vous l'avouer, peu de sympathie pour vous; ainsi vous avez tâché de jeter la défiance entre lui et moi... Enfin, le prince Djalma éprouve un sentiment profond pour moi... et vous employez la fourberie la plus perfide pour tuer ce sentiment. Dans quel but agissez-vous ainsi!... je l'ignore... mais à coup sûr il m'est hostile.
-- Il me semble, mademoiselle, dit sévèrement Rodin, qu'à votre ignorance se joint l'oubli des service rendus.
-- Je ne veux pas nier, monsieur, que vous m'ayez retirée de la maison de M. Baleinier; mais en définitive, quelques jours plus tard, j'étais infailliblement délivrée par M. de Montbron que voici...
-- Vous avez raison, ma chère enfant, dit le comte; il se pourrait bien que l'on ait voulu se donner le mérite de ce qui devait bientôt forcément arriver, grâce à vos amis.
-- Vous vous noyez, je vous sauve, vous m'êtes reconnaissante!... Erreur, dit Rodin avec amertume; un autre passant vous aurait sans doute sauvée plus tard.
-- La comparaison manque un peu de justesse, dit Adrienne en souriant; une maison de santé n'est pas un fleuve, et quoique je vous croie maintenant très capable, monsieur, de nager entre deux eaux, la natation vous a été inutile en cette circonstance... et vous m'avez simplement ouvert une porte... qui devait inévitablement s'ouvrir plus tard.
-- Très bien, ma chère enfant, dit le comte en riant aux éclats de la réponse d'Adrienne.
-- Je sais, monsieur, que vos excellents soins ne se sont pas étendus qu'à moi... Les filles de M. le maréchal Simon lui ont été ramenées par vous... mais il est à croire que les réclamations de M. le maréchal duc de Ligny, au sujet de ses enfants, n'eussent pas été vaines. Vous avez été jusqu'à rendre à un vieux soldat sa croix impériale, véritable relique sacrée pour lui; c'est très touchant... Vous avez enfin démasqué l'abbé d'Aigrigny et M. Baleinier... mais j'étais moi-même décidée à les démasquer... du reste, tout ceci prouve que vous êtes, monsieur, un homme d'infiniment d'esprit...
-- Ah! mademoiselle... fit humblement Rodin.
-- Rempli de ressources et d'invention...
-- Ah! mademoiselle...
-- Ce n'est pas ma faute si dans notre long entretien chez M. Baleinier vous avez trahi cette supériorité qui m'a frappée, je l'avoue, profondément frappée... et dont vous semblez assez embarrassé à cette heure... Que voulez-vous, monsieur, il est bien difficile à un rare esprit comme le vôtre de garder l'incognito. Cependant, comme il se pourrait que, par des voies différentes, oh! très différentes, ajouta la jeune fille avec malice, nous concourions au même but... (toujours selon notre entretien de chez M. Baleinier) je veux dans l'intérêt de notre _communion future, _comme vous disiez, vous donner un conseil... et vous parler franchement.
Rodin avait écouté Mlle de Cardoville avec une apparente impassibilité, tenant son chapeau sous son bras, ses mains croisées sur son gilet et faisant tourner ses pouces. La seule marque extérieure du trouble terrible où le jetaient les calmes paroles d'Adrienne fut que les paupières livides du jésuite, hypocritement abaissées, devinrent peu à peu très rouges, tant le sang y affluait violemment. Il répondit néanmoins à Mlle de Cardoville d'une voix assurée et en s'inclinant profondément:
-- Un bon conseil et une franche parole sont choses toujours excellentes...
-- Voyez-vous, monsieur, reprit Adrienne avec une légère exaltation, l'amour heureux donne une telle pénétration, une telle énergie, un tel courage, que les périls, on s'en joue... les embûches, on les découvre... les haines, on les brave. Croyez-moi, la divine clarté qui rayonne autour de deux coeurs bien aimants suffit à dissiper toutes les ténèbres, à éclairer tous les pièges. Tenez... dans l'Inde... excusez cette faiblesse... j'aime beaucoup à parler de l'Inde, ajouta la jeune fille avec un sourire d'une grâce et d'une finesse indicibles, dans l'Inde les voyageurs, pour assurer leur tranquillité pendant la nuit, allument un grand feu autour de leur _ajoupa _(pardon encore de cette teinte de couleur locale), et aussi loin que s'étend l'auréole lumineuse, elle met en fuite par sa seule clarté tous les reptiles impurs, venimeux, que la lumière effraye et qui ne vivent que dans les ténèbres.
-- Le sens de la comparaison m'a jusqu'ici échappé, dit Rodin en continuant de faire tourner ses pouces et en soulevant à demi ses paupières de plus en plus injectées.
-- Je vais parler plus clairement, dit Adrienne en souriant. Supposez, monsieur, que le dernier... service que vous venez de rendre à moi et au prince, car vous ne procédez que par services rendus... cela est fort neuf et fort habile... je le reconnais...
-- Bravo, ma chère enfant, dit le comte avec joie, l'exécution sera complète.
-- Ah!... c'est une exécution? dit Rodin toujours impassible.
-- Non, monsieur, reprit Adrienne en souriant, c'est une simple conversation entre une pauvre jeune fille et un vieux philosophe ami du bien. Supposez donc que les fréquents... _services _que vous avez rendus à moi et aux miens m'aient tout à coup ouvert les yeux ou plutôt, ajouta la jeune fille d'un ton grave, supposez que Dieu, qui donne à la mère l'instinct de défendre son enfant... m'ait donné à moi, avec mon bonheur, l'instinct de conservation de ce bonheur, et que je ne sais quel pressentiment, en éclairant mille circonstances jusqu'alors obscures, m'ait tout à coup révélé qu'au lieu d'être mon ami, vous êtes peut-être l'ennemi le plus dangereux de moi et de ma famille...
-- Ainsi, nous passons de l'exécution aux suppositions, dit Rodin toujours imperturbable.
-- Et de la supposition... monsieur, puisqu'il faut le dire, à la certitude, reprit Adrienne avec une fermeté digne et sereine. Oui, maintenant, je le crois, j'ai été quelque temps votre dupe... et je vous le dis sans haine, sans colère, mais avec regret, il est pénible de voir un homme de votre intelligence, de votre esprit... s'abaisser à de telles machinations... et, après avoir fait jouer tant de ressorts diaboliques, n'arriver enfin qu'au ridicule, pour un homme comme vous, d'être vaincu par une jeune fille qui n'a pour arme, pour défense, pour lumières... que son amour!... En un mot, monsieur, je vous regarde dès aujourd'hui comme un ennemi implacable et dangereux; car j'entrevois votre but sans deviner par quels moyens vous voulez l'atteindre: sans doute ces moyens seront dignes du passé. Eh bien! malgré tout cela, je ne vous crains pas; dès demain ma famille sera instruite de tout, et cette union active, intelligente, résolue, nous tiendra bien en garde; car il s'agit nécessairement de cet énorme héritage qu'on a déjà failli nous ravir. Maintenant, quels rapports peut-il y avoir entre les griefs que je vous reproche et la fin toute pécuniaire que l'on se propose?... Je l'ignore absolument... mais, vous me l'avez dit vous-même, mes ennemis sont si dangereusement habiles, leurs ruses toujours si détournées, qu'il faut s'attendre à tout, prévoir tout: je me souviendrai de la leçon... Je vous ai promis de la franchise, monsieur; en voilà, je suppose.
-- Cela serait du moins imprudent... comme la franchise, si j'étais votre ennemi, dit Rodin toujours impassible. Mais vous m'aviez promis un conseil, ma chère demoiselle.
-- Le conseil sera bref. N'essayez pas de lutter contre moi, parce qu'il y a, voyez-vous, quelque chose de plus fort que vous et les vôtres: une femme qui défend son bonheur.
Adrienne prononça ces derniers mots avec une confiance si souveraine, son beau regard étincelait, pour ainsi dire, d'une félicité si intrépide, que Rodin, malgré sa flegmatique audace, fut un moment effrayé. Cependant il ne parut nullement déconcerté, et, après un moment de silence, il reprit avec un air de compassion presque dédaigneuse:
-- Ma chère demoiselle, nous ne nous reverrons jamais, c'est probable... rappelez-vous seulement une chose que je vous répète: Je ne me justifie jamais; l'avenir se charge de cela... Sur ce, ma chère demoiselle, je suis, nonobstant, votre très dévoué serviteur... Et il salua. Monsieur le comte... à vous rendre mes respectueux devoirs, ajouta-t-il en s'inclinant devant M. de Montbron plus humblement encore, et il sortit.
À peine Rodin fut-il sorti, qu'Adrienne courut à son bureau et écrivit quelques mots à la hâte, cacheta son billet, et dit à M. de Montbron:
-- Je ne verrai pas le prince avant demain... autant par superstition de coeur que parce qu'il est nécessaire pour mes projets que cette entrevue soit entourée de quelque solennité... Vous saurez tout... mais je veux lui écrire à l'instant... car avec un ennemi tel que M. Rodin, il faut tout prévoir...
-- Vous avez raison, ma chère enfant... cette lettre vite... Adrienne la lui donna.
-- Je lui en dis assez pour calmer sa douleur... et pas assez pour m'ôter le délicieux bonheur de la surprise que je lui ménage demain.
-- Tout cela est rempli de raison et de coeur; je cours chez le prince lui remettre votre billet... Je ne le verrai pas; je ne pourrais répondre de moi... Ah çà! notre promenade de tantôt, notre spectacle de ce soir, tiennent toujours?
-- Certainement, je n'ai plus besoin de m'étourdir jusqu'à demain; puis, je le sens, le grand air me fera du bien; cet entretien avec M. Rodin m'a un peu animée.
-- Le vieux misérable!... Mais... nous en reparlerons... Je cours chez le prince... et je reviens vous prendre avec Mme de Morinval pour aller aux Champs-Élysées.
Et le comte de Montbron sortit précipitamment, aussi joyeux qu'il était entré triste et désolé.
VI. Les Champs-Élysées.
Deux heures environ s'étaient passées depuis l'entretien de Rodin et de Mlle de Cardoville. De nombreux promeneurs, attirés aux Champs-Élysées par la sérénité d'un beau jour de printemps (le mois de mars touchait à sa fin), s'arrêtaient pour admirer un ravissant attelage.
Qu'on se figure une calèche bleu-lapis, à train blanc aussi réchampi de bleu, attelée de quatre superbes chevaux de sang bai doré, à crins noirs, aux harnais étincelants d'ornements d'argent et menés en Daumont par deux petits postillons de taille parfaitement égale, portant cape de velours noir, veste de casimir bleu clair à collet blanc, culotte de peau et bottes à revers; deux grands valets de pied poudrés, à livrée également bleu clair, à collet et parements blancs, étaient assis sur le siège de derrière. On ne pouvait rien voir de mieux conduit, de mieux attelé; les chevaux, pleins de race, de vigueur et de feu, habilement menés par les postillons, marchaient d'un pas singulièrement égal, se cadençant avec grâce, mordant leur frein couvert d'écume, et secouant de temps à autre leurs cocardes de soie bleue et blanche à rubans flottants, au centre desquelles s'épanouissait une belle rose. Un homme à cheval, mis avec une élégante simplicité, suivant l'autre côté de l'avenue, contemplait avec une sorte d'orgueilleuse satisfaction cet attelage qu'il avait pour ainsi dire créé; cet homme était M. de Bonneville, l'écuyer d'Adrienne, comme disait M. de Montbron, car cette voiture était celle de la jeune fille.
Un changement avait eu lieu dans le _programme _de la journée magique. M. de Montbron n'avait pu remettre à Djalma le billet de Mlle de Cardoville, le prince était parti dès le matin à la campagne avec le maréchal Simon, avait dit Faringhea; mais il devait être de retour dans la soirée, et la lettre lui serait remise à son arrivée.
Complètement rassurée sur Djalma, sachant qu'il trouverait quelques lignes qui, sans lui apprendre le bonheur qu'il attendait, le lui feraient du moins pressentir, Adrienne, écoutant le conseil de M. de Montbron, était allée à la promenade dans sa voiture à elle, afin de bien constater aux yeux du monde qu'elle était bien décidée, malgré les bruits perfides répétés par Mme de Saint-Dizier, à ne rien changer dans sa résolution de vivre seule et d'avoir sa maison. Adrienne portait une petite capote blanche à demi-voile de blonde, qui encadrait sa figure rose et ses cheveux d'or; sa robe montante de velours grenat disparaissait presque sous un grand châle de cachemire vert. La jeune marquise de Morinval, aussi fort jolie, fort élégante, était assise à sa droite; M. de Montbron occupait, en face d'elles deux, le devant de la calèche.
Ceux qui connaissent le monde parisien, ou plutôt cette imperceptible fraction du monde parisien qui, pendant une heure ou deux, s'en va par chaque beau jour de soleil aux Champs-Élysées pour voir et pour être vue, comprendront que la présence de Mlle de Cardoville sur cette brillante promenade dut être un événement extraordinaire, quelque chose d'inouï. Ce que l'on appelle le _monde _ne pouvait en croire ses yeux en voyant cette jeune fille de dix-huit ans, riche à millions, appartenant à la plus haute noblesse, venir pour ainsi dire constater aux yeux de tous, en se montrant dans sa voiture, qu'en effet elle vivait entièrement libre et indépendante, contrairement à tous les usages, à toutes les convenances. Cette sorte d'émancipation semblait quelque chose de monstrueux, et l'on était presque étonné de ce que le maintien de la jeune fille, rempli de grâce et de dignité, démentît complètement les calomnies répandues par Mme de Saint-Dizier et ses amis à propos de la folie prétendue de sa nièce.
Plusieurs beaux, profitant de ce qu'ils connaissaient la marquise de Morinval ou M. de Montbron, vinrent tour à tour la saluer et marchèrent pendant quelques minutes au pas de leurs chevaux à côté de la calèche, afin d'avoir l'occasion de voir, d'admirer et peut-être d'entendre Mlle de Cardoville; celle-ci combla tous ces voeux en parlant avec son charme et son esprit habituels; alors la surprise, l'enthousiasme, furent à leur comble, ce que l'on avait d'abord taxé de bizarrerie presque insensée devint une originalité charmante, et il n'eût tenu qu'à Mlle de Cardoville d'être, de ce jour, déclarée la reine de l'élégance et de la mode.
La jeune fille se rendait très bien compte de l'impression qu'elle produisait, elle en était heureuse et fière en songeant à Djalma; lorsqu'elle le comparait à ces hommes à la mode, son bonheur augmentait encore. Et de fait, ces jeunes gens, dont la plupart n'avaient jamais quitté Paris, ou qui s'étaient au plus aventurés jusqu'à Baden, lui semblaient _bien pâles _auprès de Djalma, qui, à son âge, avait tant de fois commandé et combattu dans de sanglantes guerres, et dont la réputation de courage et d'héroïque générosité, citée avec admiration par les voyageurs, arrivait du fond de l'Inde jusqu'à Paris. Et puis, enfin, les plus charmants élégants, avec leurs petits chapeaux, leurs redingotes étriquées et leurs grandes cravates, pouvaient-ils approcher du prince indien, dont la gracieuse et mâle beauté était encore rehaussée par l'éclat d'un costume à la fois si riche et si pittoresque!
Tout était donc, en ce jour de bonheur, joie et amour pour Adrienne; le soleil, se couchant dans un ciel d'une sérénité splendide, inondait la promenade de ses rayons dorés; l'air était tiède; les voitures se croisaient en tous sens, les chevaux des cavaliers passaient et repassaient rapides et fringants; une brise légère agitait les écharpes des femmes, les plumes de leurs chapeaux; partout enfin le bruit, le mouvement, la lumière. Adrienne, du fond de sa voiture, s'amusait à voir miroiter sous ses yeux ce tourbillon étincelant de tout le luxe parisien; mais, au milieu de ce brillant chaos, elle voyait par la pensée se dessiner la mélancolique et douce figure de Djalma, lorsque quelque chose tomba sur ses genoux... elle tressaillit. C'était un bouquet de violettes un peu fanées. Au même instant, elle entendit une voix enfantine qui disait, en suivant la calèche:
-- Pour l'amour de Dieu... ma bonne dame... un petit sou! Adrienne tourna la tête et vit une pauvre petite fille pâle et hâve, d'une figure douce et triste, à peine vêtue de haillons et qui tendait sa main en levant des yeux suppliants. Quoique ce contraste si frappant de l'extrême misère au sein même de l'extrême luxe fût si commun qu'il n'était plus remarquable, Adrienne en fut doublement affectée; le souvenir de la Mayeux, peut-être alors en proie à la plus affreuse misère, lui vint à la pensée.
-- Ah! du moins, pensa la jeune fille, que ce soir ne soit pas pour moi seule un jour de radieux bonheur.
Se penchant un peu en dehors de la voiture, elle dit à la petite fille:
-- As-tu ta mère, mon enfant?
-- Non, madame; je n'ai plus ni mère ni père...
-- Qui prend soin de toi?
-- Personne, madame... On me donne des bouquets à vendre; il faut que je rapporte des sous... sans cela... on me bat.
-- Pauvre petite!
-- Un sou... ma bonne dame, un sou, pour l'amour de Dieu! dit l'enfant en continuant d'accompagner la calèche, qui marchait alors au pas.
-- Mon cher comte, dit Adrienne en souriant et s'adressant à M. de Montbron, vous n'en êtes malheureusement pas à votre premier enlèvement... penchez-vous en dehors de la portière, tendez vos deux mains à cette enfant, enlevez-la prestement... nous la cacherons vite entre Mme de Morinval et moi... et nous quitterons la promenade sans que personne ne se soit aperçu de ce rapt audacieux.
-- Comment! dit le comte avec surprise, vous voulez...
-- Oui... je vous en prie.
-- Quelle folie!
-- Hier peut-être vous auriez pu traiter ce caprice de folie, mais aujourd'hui, et Adrienne appuya sur ce mot en regardant M. de Montbron d'un air d'intelligence, mais _aujourd'hui _vous devez comprendre... que c'est presque un devoir.
-- Oui, je le comprends, bon et noble coeur, dit le comte d'un air ému pendant que Mme de Morinval, qui ignorait complètement l'amour de Mlle de Cardoville pour Djalma, regardait avec autant de surprise que de curiosité le comte et la jeune fille.
M. de Montbron, s'avançant alors au dehors de la portière et tendant ses mains à l'enfant, lui dit:
-- Donne-moi tes deux mains, petite. Quoique bien étonnée, l'enfant obéit machinalement et tendit ses deux petits bras; alors le comte la prit par les poignets et l'enleva très adroitement, avec d'autant plus de facilité que la voiture était fort basse et, nous l'avons dit, allait au pas. L'enfant, plus stupéfaite encore qu'effrayée, ne dit mot, Adrienne et Mme de Morinval laissèrent un vide entre elles; on y blottit la petite fille qui disparut aussitôt sous les pans des châles des deux jeunes femmes.
Tout ceci fut exécuté si rapidement qu'à peine quelques personnes, passant dans les contre-allées, s'aperçurent de cet enlèvement.
_-- _Maintenant, mon cher comte, dit Adrienne radieuse, sauvons- nous vite avec notre proie.
M. de Montbron se leva à demi et dit aux postillons:
-- À l'hôtel.
Et les quatre chevaux partirent à la fois d'un trot rapide et égal.
-- Il me semble que cette journée de bonheur est maintenant consacrée, et que mon luxe est excusé, pensait Adrienne; en attendant que je puisse retrouver cette pauvre Mayeux en faisant faire dès aujourd'hui mille recherches, sa place du moins ne sera pas vide.
Il y a souvent des rapprochements étranges... Au moment où cette bonne pensée pour la Mayeux venait à l'esprit d'Adrienne, un grand mouvement de foule se manifestait dans l'une des contre-allées; plusieurs passants s'attroupèrent, bientôt d'autres personnes coururent se joindre au groupe.
-- Voyez donc, mon oncle, dit Mme de Morinval, comme la foule s'assemble là-bas! Qu'est-ce que cela peut être? Si l'on faisait arrêter la voiture pour envoyer savoir la cause de ce rassemblement?
-- Ma chère, j'en suis désolé, mais votre curiosité ne sera pas satisfaite, dit le comte en tirant sa montre; il est bientôt six heures; la représentation des bêtes féroces commencera à huit heures; nous avons juste le temps de rentrer et de dîner... Est-ce votre avis, ma chère enfant? dit-il à Adrienne.
-- Est-ce le vôtre, Julie? dit Mlle de Cardoville à la marquise.
-- Sans doute, répondit la jeune femme.
-- Je vous saurai d'ailleurs d'autant plus de gré de ne pas vous attarder, reprit le comte, qu'après vous avoir conduites à la Porte-Saint-Martin, je serai obligé d'aller au club pour une demi- heure, afin d'y voter pour lord Campbell, que je présente.
-- Nous resterons donc seules, Adrienne et moi, au spectacle, mon oncle?
-- Mais votre mari vient avec vous, je suppose.
-- Vous avez raison, mon oncle; ne nous abandonnez pas trop pour cela.
-- Comptez-y, car je suis au moins aussi curieux que vous de voir ces terribles animaux, et le fameux Morok, l'incomparable dompteur de bêtes.
Quelques minutes après, la voiture de Cardoville avait quitté les Champs-Élysées, emportant la petite fille et se dirigeant vers la rue d'Anjou. Au moment où le brillant attelage disparaissait, l'attroupement dont on a parlé avait encore augmenté; une foule compacte se pressait autour de l'un des grands arbres des Champs- Élysées, et l'on entendait sortir çà et là de ce groupe des exclamations de pitié. Un promeneur, s'approchant d'un jeune homme placé aux derniers rangs de l'attroupement, lui dit:
-- Qu'est-ce qu'il y a donc là?
-- On dit que c'est une pauvresse... une jeune fille bossue qui vient de tomber d'inanition...
-- Une bossue... beau dommage!... il y en a toujours assez de bossues... dit brutalement le promeneur avec un rire grossier.
-- Bossue ou non... si elle meurt de faim... répondit le jeune homme en contenant à peine son indignation, ça n'en est pas moins triste; et il n'y a pas là de quoi rire, monsieur!
-- Mourir de faim, bah! dit le promeneur en haussant les épaules. Il n'y a que la canaille qui ne veut pas travailler qui meurt de faim... et c'est bien fait.
-- Et moi, je parie, monsieur, qu'il y a une mort dont vous ne mourrez jamais, vous! s'écria le jeune homme indigné de la cruelle insolence du promeneur.
-- Que voulez-vous dire? reprit le promeneur avec hauteur.
-- Je veux dire, monsieur, que ce n'est jamais le coeur qui vous étouffera.
-- Monsieur! s'écria le promeneur d'un ton courroucé.
-- Eh bien! quoi, monsieur? reprit le jeune homme en regardant son interlocuteur en face.
-- Rien... dit le promeneur; et, tournant brusquement les talons, il alla tout grondant rejoindre un cabriolet à caisse orange sur laquelle on voyait un énorme blason surmonté d'un tortil de baron. Un domestique, ridiculement galonné d'or sur vert et orné d'une énorme aiguillette qui lui battait les mollets, était debout à côté du cheval, et n'aperçut pas son maître.
-- Tu bayes donc aux corneilles, animal? lui dit le promeneur en le poussant du bout de sa canne. Le domestique se retourna confus.
-- Monsieur... c'est que...
-- Tu ne sauras donc jamais dire monsieur le baron, gredin! s'écria le promeneur courroucé. Allons, ouvre la portière.
Le promeneur était M. Tripeaud, baron industriel, loup-cervier, agioteur.
La pauvre bossue était la Mayeux, qui venait en effet de tomber exténuée de misère et de besoin au moment où elle se rendait chez Mlle de Cardoville. La malheureuse créature avait trouvé le courage de braver la honte et les atroces railleries qu'elle redoutait en venant dans cette maison dont elle s'était volontairement exilée; cette fois il ne s'agissait pas d'elle, mais de sa soeur Céphyse... la reine Bacchanal, de retour à Paris depuis la veille, et que la Mayeux voulait, grâce à Adrienne, arracher au sort le plus épouvantable.
* * * * *
Deux heures après ces différentes scènes, une foule énorme se pressait aux abords de la Porte-Saint-Martin afin d'assister aux exercices de Morok, qui devait simuler un combat avec la fameuse panthère noire de Java, nommée la Mort.
Bientôt Adrienne, M. et Mme de Morinval, descendirent de voiture devant l'entrée du théâtre; ils devaient y être rejoints par le comte de Montbron, qu'ils avaient en passant laissé au club.
VII. Derrière la toile.
La salle immense de la Porte-Saint-Martin était remplie d'une foule impatiente. Ainsi que M. de Montbron l'avait dit à Mlle de Cardoville_, tout Paris _se pressait avec une vive et ardente curiosité aux représentations de Morok; il est inutile de dire que le dompteur de bêtes avait complètement abandonné le petit commerce de bimbeloteries dévotieuses auquel il se livrait si fructueusement à l'auberge du Faucon blanc, près de Leipzig; il en était de même des grandes enseignes sur lesquelles les effets surprenants de la soudaine conversion de Morok étaient traduits en peintures si bizarres; ces roueries surannées n'eussent pas été de mise à Paris. Morok finissait de s'habiller dans une des loges d'acteur qu'on lui avait donnée; par-dessus sa cotte de mailles, ses jambards et ses brassards, il portait un ample pantalon rouge que des cercles de cuivre doré attachaient à ses chevilles. Son long cafetan d'étoffe brochée noir, or et pourpre, était serré à sa taille et à ses poignets par d'autres larges cercles de métal aussi doré. Ce sombre costume donnait au dompteur de bêtes une physionomie plus sinistre encore. Sa barbe épaisse et jaunâtre tombait à grands flots sur sa poitrine, et il enroulait gravement une longue pièce de mousseline blanche autour de sa calotte rouge. Dévot prophète en Allemagne, comédien à Paris, Morok savait, comme ses protecteurs, parfaitement s'accommoder aux circonstances.
Assis dans un coin de la loge, et le contemplant avec une sorte d'admiration stupide, était Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu. Depuis ce jour où l'incendie avait dévoré la fabrique de M. Hardy, Jacques n'avait pas quitté Morok, passant chaque nuit dans des orgies dont l'organisation de fer du dompteur de bêtes bravait la funeste influence. Les traits de Jacques commençaient, au contraire, à s'altérer profondément: ses joues creuses, sa pâleur marbrée, son regard parfois hébété, parfois éclatant d'un sombre feu, trahissaient les ravages de la débauche; une sorte de sourire amer et sardonique effleurait presque continuellement ses lèvres desséchées. Cette intelligence, autrefois vive et gaie, luttait encore quelque peu contre le lourd hébétement d'une ivresse presque continuelle. Déshabitué du travail, ne pouvant se passer de plaisirs grossiers, cherchant à noyer dans le vin un reste d'honnêteté qui se révoltait en lui, Jacques en était venu à accepter sans honte la large aumône des sensualités abrutissantes que lui faisait Morok, celui-ci soldant les frais assez considérables de leurs orgies, mais ne lui donnant jamais d'argent, afin de le garder toujours dans sa dépendance. Après avoir pendant quelque temps contemplé Morok avec ébahissement, Jacques lui dit:
-- C'est égal, c'est un fier métier que le tien (ils se tutoyaient alors); tu peux te vanter qu'il n'y a pas, à l'heure qu'il est, deux hommes comme toi, dans le monde entier... et c'est flatteur... C'est dommage que tu ne te bornes pas à ce beau métier-là.
-- Que veux-tu dire?
-- Et cette conspiration aux frais de laquelle tu me fais _noce, _tous les jours et toutes les nuits?
-- Ça chauffe, mais le moment n'est pas encore venu; c'est pour cela que je veux t'avoir toujours sous la main jusqu'au grand jour... Te plains-tu?
-- Non, mordieu! dit Jacques; qu'est-ce que je ferais? Brûlé par l'eau-de-vie, comme je le suis, j'aurais la volonté de travailler que je n'en aurais pas la force... je n'ai pas, comme toi, une tête de marbre et un corps de fer... mais, pour me griser avec de la poudre au lieu de me griser avec autre chose... ça me va, je ne suis plus bon qu'à cet ouvrage-là... et puis, ça m'empêche de penser.
-- À quoi?
-- Tu sais bien... que quand je pense... je ne pense qu'à une chose... dit Jacques d'un air sombre.
-- La reine Bacchanal, encore? dit Morok avec dédain.
-- Toujours... un peu; quand je n'y penserai plus du tout, c'est que je serai mort... ou tout à fait abruti... Démon!
-- Tu ne t'es jamais mieux porté... et tu n'as jamais eu plus d'esprit... niais! répondit Morok en attachant son turban. L'entretien fut interrompu... Goliath entra précipitamment dans la loge.
La taille gigantesque de cet Hercule avait encore augmenté de carrure; il était costumé en Alcide: ses membres énormes, sillonnés de veines grosses comme le pouce, se gonflaient sous un maillot couleur de chair sur lequel tranchait un caleçon rouge.
-- Qu'as-tu à entrer ici comme une tempête? lui dit Morok.
-- Il y a bien une autre tempête dans la salle; ils commencent à s'impatienter et crient comme des possédés; mais si ce n'était que ça!
-- Qu'y a-t-il encore?
-- La Mort ne pourra pas jouer ce soir... Morok se retourna brusquement, presque avec inquiétude.
-- Pourquoi cela? s'écria-t-il.
-- Je viens de la voir... elle se tient rasée au fond de sa loge... ses oreilles sont si couchées sur sa tête qu'on dirait qu'on les lui a coupées... Vous savez ce que cela veut dire.
-- Est-ce là tout? dit Morok en se retournant vers la glace pour achever sa coiffure.
-- C'est bien assez, puisqu'elle est dans un de ses accès de rage. Depuis cette nuit où, en Allemagne, elle a éventré cette rosse de cheval blanc, je ne lui ai pas vu l'air si féroce; ses yeux luisent comme deux chandelles.
-- Alors on lui mettra sa belle collerette, dit simplement Morok.
-- Sa belle collerette?
-- Oui, son collier à ressort.
-- Et il faudra que je vous aide comme une femme de chambre, dit le géant; jolie toilette à faire...
-- Tais-toi...
-- Ce n'est pas tout... reprit Goliath d'un air embarrassé.
-- Quoi encore?...
-- J'aime autant vous le dire... tout de suite...
-- Parleras-tu?
-- Eh bien... il est ici.
-- Qui, bête brute?
-- L'Anglais! Morok tressaillit, ses bras tombèrent le long de son corps.
Jacques fut frappé de la pâleur et de la contraction des traits du dompteur de bêtes.
-- L'Anglais... tu l'as vu! s'écria Morok en s'adressant à Goliath; tu en es sûr?
-- Très sûr... Je regardais par le trou de la toile, je l'ai vu dans une petite loge presque sur le théâtre; il veut voir les choses de près... il est bien facile à reconnaître à son front pointu, à son grand nez et à ses yeux ronds.
Morok tressaillit encore. Cet homme, ordinairement d'une impassibilité farouche, parut de plus en plus troublé et si effrayé que Jacques lui dit:
-- Qu'est-ce donc que cet Anglais?
-- Il me suivait depuis Strasbourg, où il m'avait rencontré, répondit Morok sans pouvoir cacher son abattement; il voyageait à petites journées comme moi, avec ses chevaux, s'arrêtant où je m'arrêtais, afin de ne jamais manquer une de mes représentations. Mais deux jours avant d'arriver à Paris il m'avait abandonné... je m'en croyais délivré, ajouta Morok en soupirant.
-- Délivré... comme tu dis cela!... reprit Jacques surpris; une si bonne pratique, un admirateur pareil!
-- Oui, dit Morok de plus en plus morne et accablé, ce misérable- là a parié une somme énorme que je serais dévoré devant lui pendant un de mes exercices, il espère gagner son pari... voilà pourquoi il ne me quitte pas.
Couche-tout-nu trouva l'idée de l'Anglais d'une excentricité si réjouissante que, pour la première fois depuis longtemps, il partit d'un rire des plus francs.
Morok, devenant blême de rage, se précipita sur lui d'un air si menaçant que Goliath fut obligé de s'interposer.
-- Allons... allons, dit Jacques, ne te fâche pas; puisque c'est sérieux. Je ne ris plus...
Morok se calma et dit à Couche-tout-nu d'une voix sourde:
-- Me crois-tu lâche?
-- Non, pardieu!
-- Eh bien, pourtant, cet Anglais à figure grotesque m'épouvante plus que mon tigre ou ma panthère...
-- Tu me le dis... je te crois, répondit Jacques; mais je ne comprends pas en quoi la présence de cet homme t'épouvante...
-- Mais songe donc, misérable! s'écria Morok, qu'obligé d'épier sans cesse le moindre mouvement de la bête féroce que je tiens domptée sous mon geste et mon regard, il y a pour moi quelque chose d'effrayant à savoir que deux yeux sont là... toujours là... fixes... attendant que la moindre distraction me livre aux dents des animaux!
-- Maintenant je comprends, reprit Jacques, et il tressaillit à son tour. Ça fait peur.
-- Oui... car... une fois là... j'ai beau ne pas l'apercevoir, cet Anglais de malheur, il me semble voir toujours devant moi ses deux yeux ronds, fixes et grands ouverts... Mon tigre Caïn a déjà failli une fois me dévorer le bras... pendant une distraction que me causait cet Anglais que l'enfer confonde!... Tonnerre et sang! s'écria Morok, cet homme me sera fatal...
Et Morok marcha dans la loge avec agitation.
-- Sans compter que la Mort a ce soir ses oreilles aplaties sur son crâne, reprit brutalement Goliath. Si vous vous obstinez... c'est moi qui vous le dis... l'Anglais gagnera son pari ce soir.
-- Sors d'ici, brute... ne me romps pas la tête de tes prédictions de malheur, s'écria Morok, et va préparer le collier de la Mort.
-- Allons, chacun son goût... vous voulez que la panthère vous goûte, dit le géant en sortant pesamment après cette plaisanterie.
-- Mais, puisque tu as ces craintes, dit Couche-tout-nu, pourquoi ne dis-tu pas que la panthère est malade?
Morok haussa les épaules, et répondit avec une sorte d'exaltation farouche:
-- As-tu entendu parler de l'âpre désir du joueur qui met son honneur, sa vie sur une carte? Eh bien! moi aussi... dans ces exercices de chaque jour où ma vie est en jeu, je trouve un sauvage et âpre plaisir à braver la mort devant une foule frémissante, épouvantée de mon audace... Enfin, jusque dans l'effroi que m'inspire cet Anglais, je trouve quelquefois malgré moi je ne sais quel terrible excitant que j'abhorre et que je subis.
Le régisseur, entrant dans la loge du dompteur de bêtes, l'interrompit.
-- Peut-on frapper les trois coups, monsieur Morok? lui dit-il. L'ouverture ne durera pas dix minutes.
-- Frappez, dit Morok.
-- M. le commissaire de police vient de faire examiner de nouveau la double chaîne destinée à la panthère et le piton rivé au plancher du théâtre, au fond de la caverne du premier plan, ajouta le régisseur. Tout a été trouvé d'une solidité très rassurante.
-- Oui... rassurante... excepté pour moi, murmura le dompteur de bêtes.
-- Ainsi, monsieur Morok, on peut frapper?
-- On peut frapper, répondit Morok. Et le régisseur sortit.
VIII. Le lever du rideau.
Les trois coups d'usage retentirent solennellement derrière la toile, l'ouverture commença et, il faut l'avouer, fut peu écoutée.
À l'intérieur, la salle offrait un coup d'oeil très animé. Sauf deux avant-scènes des premières, l'une à droite, l'autre à gauche du spectateur, toutes les places étaient occupées. Un grand nombre de femmes très élégantes, attirées comme toujours par l'étrangeté sauvage du spectacle, garnissaient les loges. Aux stalles se pressaient la plupart des jeunes gens, qui, le matin, avaient parcouru les Champs-Élysées, au pas de leurs chevaux. Quelques mots échangés d'une stalle à l'autre donneront une idée de leur entretien.
-- Savez-vous, mon cher, qu'il n'y aurait pas une foule pareille et une salle si bien composée pour voir Athalie?
_-- _Certainement. Que sont les pauvres hurlements d'un comédien, auprès du rugissement d'un lion?...
-- Moi, je ne comprends pas qu'on permette à ce Morok d'attacher sa panthère dans un coin du théâtre avec une chaîne à un anneau de fer... Si la chaîne cassait?
-- À propos de chaîne brisée... voilà la petite Mme de Blinville, qui n'est pas une tigresse... La voyez-vous aux secondes de face...
-- Ça lui va très bien d'avoir brisé, comme vous dites, la chaîne conjugale; elle est très en beauté cette année.
-- Ah! voici la belle duchesse de Saint-Prix... Mais tout ce qu'il y a d'élégant est ici ce soir... Je ne dis par ça pour nous.
-- C'est une véritable salle des Italiens... quel air de joie et de fête!
-- Après tout, on fait bien de s'amuser, on ne s'amusera peut-être pas longtemps.
-- Pourquoi donc?
-- Et si le choléra vient à Paris?
-- Ah! bah!
-- Est-ce que vous croyez au choléra, vous?
-- Parbleu! il arrive du Nord, en se promenant la canne à la main.
-- Que le diable l'emporte en chemin, et que nous ne voyions pas ici sa figure verte!
-- On dit qu'il est à Londres.
-- Bon voyage!
-- Moi j'aime autant parler d'autre chose; c'est une faiblesse si vous voulez; moi, je trouve cela triste.
-- Je crois bien.
-- Ah! messieurs... je ne me trompe pas... non... c'est elle!...
-- Qui donc?
-- Mlle de Cardoville! Elle entre à l'avant-scène avec Morinval et sa femme. C'est une résurrection complète: ce matin aux Champs- Élysées, ce soir ici...
-- C'est, ma foi, vrai! C'est bien Mlle de Cardoville.
-- Mon Dieu! qu'elle est belle!...
-- Prêtez-moi votre lorgnette.
-- Hein!... qu'en dites-vous?
-- Ravissante... Éblouissante!
-- Et avec cette beauté, de l'esprit comme un démon, dix-huit ans, trois cent mille livres de rente, une grande naissance, et... libre comme l'air.
-- Oui, dire enfin que, pourvu que ça lui plût, je pourrais être demain, ou même aujourd'hui, le plus heureux des hommes.
-- C'est à vous rendre fou ou enragé!
-- On assure que son hôtel de la rue d'Anjou est quelque chose de féerique; on parle d'une salle de bains et d'une chambre à coucher dignes des Mille et une Nuits.
_-- _Et libre comme l'air... J'en reviens toujours là.
-- Ah! si j'étais à sa place!
-- Moi, je serai d'une légèreté effrayante.
-- Ah! messieurs, quel heureux mortel que celui qui sera aimé le premier!
-- Vous croyez donc qu'elle en aimera plusieurs?
-- Étant libre comme l'air...
-- Voilà toutes les loges remplies, sauf l'avant-scène qui fait face à celle de Mlle de Cardoville; heureux les locataires de cette loge!
-- Avez-vous vu aux premières l'ambassadrice d'Angleterre?
-- Et la princesse d'Alvimar... quel bouquet monstre!
-- Je voudrais bien savoir le nom... de ce bouquet-là.
-- Parbleu! C'est Germigny.
-- Comme c'est flatteur pour les lions et les tigres d'attirer si belle compagnie!
-- Remarquez-vous, messieurs, comme toutes les élégantes lorgnent Mlle de Cardoville?
-- Elle fait événement...
-- Elle a bien raison de se montrer: on la faisait passer pour folle.
-- Ah! messieurs... la bonne... l'excellente figure!...
-- Où donc, où donc?
-- Là... dans cette petite loge au-dessus de celle de Mlle de Cardoville.
-- C'est un casse-noisette de Nuremberg.
-- C'est un homme de bois.
-- A-t-il les yeux fixes et ronds!
-- Et ce nez!
-- Et ce front!
-- C'est un grotesque.
-- Ah! messieurs, silence! voici la toile qui se lève. En effet, la toile se leva. Quelques mots d'explication sont nécessaires pour l'intelligence de ce qui va suivre. L'avant-scène du rez-de- chaussée à gauche du spectateur était coupée en deux loges; dans l'une se trouvaient plusieurs personnes désignées par les jeune gens placés aux stalles. L'autre compartiment, plus rapproché du théâtre, était occupé par l'Anglais, cet excentrique et sinistre parieur qui inspirait tant d'épouvante à Morok. Il faudrait être doué du rare et fantastique génie d'Hoffmann pour dignement peindre cette physionomie à la fois grotesque et effrayante qui se détachait des ténèbres du fond de la loge. Cet Anglais avait cinquante ans environ, un front complètement chauve et allongé en cône; au-dessous de ce front, surmonté de sourcils affectant la forme de deux accents circonflexes, brillaient deux gros yeux verts, singulièrement ronds et fixes, très rapprochés d'un nez à courbure très saillante et très tranchante; un menton, ainsi qu'on le dit vulgairement, en casse-noisette, disparaissait à demi dans une haute et ample cravate de batiste blanche non moins roidement empesée que le col de chemise à coins arrondis, qui atteignait presque le lobe de l'oreille. Le teint de cette figure extrêmement maigre et osseuse était pourtant fort coloré, presque pourpre, ce qui faisait valoir ce vert étincelant des prunelles et le blanc du globe de l'oeil. La bouche, fort grande, tantôt sifflotait imperceptiblement un air de gigue écossaise (toujours le même air), tantôt se relevait légèrement vers ses coins, contractée par un sourire sardonique. L'Anglais était d'ailleurs mis avec une exquise recherche: son habit bleu à boutons de métal laissait voir son gilet de piqué blanc, d'une blancheur aussi irréprochable que son ample cravate; deux magnifiques rubis formaient les boutons de sa chemise, et il appuyait sur le bord de la loge ses mains patriciennes soigneusement gantées de gants glacés. Lorsque l'on savait le bizarre et cruel désir qui amenait ce parieur à toutes ces représentations, sa grotesque figure, au lieu d'exciter un rire moqueur, devenait presque effrayante. L'on comprenait alors l'espèce d'épouvantable cauchemar causé à Morok par ces deux gros yeux ronds et fixes qui semblaient patiemment attendre la mort du dompteur de bêtes (et quelle horrible mort!) avec une confiance inexorable.
Au-dessus de la loge ténébreuse de l'Anglais, et offrant un gracieux contraste, se trouvaient dans l'avant-scène des premières M. et Mme de Morinval et Mlle de Cardoville. Celle-ci avait pris place du côté du théâtre. Elle était coiffée en cheveux et portait une robe de crêpe de Chine d'un bleu céleste, rehaussée au corsage d'une broche à pendeloques de perles du plus bel orient, rien de plus; et Adrienne était charmante ainsi. À la main elle tenait un énorme bouquet composé des plus rares fleurs de l'Inde; le stéphanotis, le gardénia, mélangeaient leur blancheur mate à la pourpre des hibiscus et des amaryllis de Java. Mme de Morinval, placée de l'autre côté de la loge, était mise aussi avec goût et simplicité. M. de Morinval, fort beau jeune homme blond, très élégant, se tenait derrière les deux femmes. M. de Montbron devait venir d'un moment à l'autre.
Rappelons enfin au lecteur qu'à droite du spectateur, l'avant- scène des premières qui faisait face à la loge d'Adrienne était restée jusqu'alors complètement vide.
Le théâtre représentait une gigantesque forêt de l'Inde; au fond de grands arbres exotiques se découpaient en ombelles ou en flèches sur des masses anguleuses de roches à pic, laissant à peine voir quelques coins d'un ciel rougeâtre. Chaque coulisse formait un massif d'arbres entrecoupés de rocs; enfin, à gauche du spectateur, et absolument au-dessous de la loge d'Adrienne, on voyait l'échancrure irrégulière d'une noire et profonde caverne, qui semblait à demi écrasée sous un amas de blocs de granit jetés là par quelque éruption volcanique. Ce site, d'une âpreté, d'une grandeur sauvage, était merveilleusement composé, l'illusion aussi complète que possible; la rampe baissée garnie d'un réflecteur pourpré, jetait sur ce sinistre paysage des tons ardents et voilés qui en augmentaient encore l'aspect lugubre et saisissant. Adrienne, un peu penchée en dehors de sa loge, les joues légèrement animées, les yeux brillants, le coeur palpitant, cherchait à retrouver dans ce tableau la forêt solitaire dépeinte dans le récit de ce voyageur qui racontait avec quelle intrépidité généreuse Djalma s'était précipité sur une tigresse en furie pour sauver la vie d'un pauvre esclave noir réfugié dans une caverne. Et de fait, le hasard servait merveilleusement le souvenir de la jeune fille. Tout absorbée par la contemplation de ce site et par les idées qu'il éveillait en son coeur, elle ne songeait nullement à ce qui se passait dans la salle. Il se passait pourtant quelque chose d'assez curieux à l'avant-scène qui, restée vide jusqu'alors, faisait face à la loge d'Adrienne.
La porte de cette loge s'était ouverte. Un homme de quarante ans environ, au teint bistré, y était entré; vêtu à l'indienne, une longue robe d'étoffe de soie orange, serrée à sa taille par une ceinture verte, il portait son petit turban blanc; après avoir disposé deux chaises sur le devant de la loge et regardé un instant de côté et d'autre dans la salle, il tressaillit; ses yeux noirs étincelèrent, et il ressortit vivement. Cet homme était Faringhea.
Cette apparition causait déjà dans la salle une surprise mêlée de curiosité; la majorité des spectateurs n'avait pas, comme Adrienne, mille raisons d'être absorbée par la seule contemplation d'un décor pittoresque. L'attention publique augmenta en voyant entrer dans la loge d'où venait de sortir Faringhea un jeune homme d'une rare beauté, aussi vêtu à l'indienne d'une longue robe de cachemire blanc à manches flottantes, et coiffé d'un turban rayé d'or comme sa ceinture, où brillait un long poignard étincelant de pierreries... Ce jeune homme était Djalma.
Un instant il se tint debout à la porte, jetant, du fond de la loge, un regard presque indifférent sur cette salle, où se pressait une foule immense... Bientôt, faisant quelques pas avec une sorte de majesté gracieuse et tranquille, le prince s'assit nonchalamment sur une des chaises, puis, tournant la tête vers la porte au bout de quelques secondes, il parut s'étonner de ne pas voir entrer une personne qu'il attendait sans doute.
Celle-ci parut enfin, l'ouvreuse finissait de la débarrasser de son manteau... Cette personne était une charmante jeune fille blonde, vêtue avec plus d'éclat que de goût, d'une robe de soie blanche à larges raies cerise, effrontément décolletée et à manches courtes; deux gros noeuds de rubans cerise placés de chaque côté de ses cheveux blonds encadraient la plus jolie, la plus mutine, la plus éveillée de toutes les petites mines.
On a déjà reconnu Rose-Pompon, gantée de gants blancs, longs, ridiculement surchargés de bracelets, mais qui du moins ne cachaient qu'à demi ses jolis bras; elle tenait à la main un énorme bouquet de roses. Loin d'imiter la calme démarche de Djalma, Rose-Pompon entra en sautillant dans la loge, remua bruyamment les chaises, se trémoussa quelque temps sur son siège avant de s'asseoir, afin d'étaler sa belle robe; puis, sans être le moins du monde intimidée par cette brillante assemblée, elle fit d'un petit geste agaçant respirer l'odeur de son bouquet de roses à Djalma, et elle parut définitivement s'équilibrer sur la chaise qu'elle occupait.
Faringhea rentra, ferma la porte de la loge et s'assit derrière le prince.
Adrienne, toujours profondément absorbée dans la contemplation de la forêt indienne et dans ses doux souvenirs, n'avait fait aucune attention aux nouveaux arrivants... Comme elle tournait complètement la tête du côté du théâtre et que Djalma ne pouvait, pour ainsi dire, l'apercevoir à ce moment que de profil perdu, il n'avait pas non plus reconnu Mlle de Cardoville...
IX. La mort.
L'espèce de _libretto _dans lequel se trouvait intercalé le combat de Morok et de la panthère noire était si insignifiant, que la majorité du public n'y prêtait aucune attention, réservant tout son intérêt pour la scène dans laquelle devait paraître le dompteur de bêtes. Cette indifférence du public explique la curiosité produite dans la salle par l'arrivée de Faringhea et de Djalma, curiosité qui se traduisit (comme naguère de nos jours lors de la présence des Arabes dans quelque lieu public) par une légère rumeur et un mouvement général de la foule.
La mine si éveillée, si gentille de Rose-Pompon, toujours charmante, malgré sa toilette singulièrement voyante et surtout d'une prétention ridicule pour un pareil théâtre, ses façons très légères et plus que familières à l'égard du bel Indien qui l'accompagnait, augmentaient et avivaient encore la surprise; car, à ce moment même, Rose-Pompon, cédant, l'effrontée qu'elle était, à un mouvement d'agaçante coquetterie, avait, on l'a dit, approché son gros bouquet de roses de la figure de Djalma pour le lui faire sentir. Mais le prince, à la vue de ce paysage qui lui rappelait son pays, au lieu de paraître sensible à cette gentille provocation, resta quelques minutes rêveur, les yeux attachés sur le théâtre; alors Rose-Pompon se mit à battre la mesure avec son bouquet sur le devant de sa loge, tandis que le balancement un peu trop cadencé de ses jolies épaules annonçait que cette danseuse endiablée commençait à être possédée d'idées chorégraphiques plus ou moins orageuses, en entendant un pas redoublé fort animé que l'orchestre jouait alors.
Placée absolument en face de la loge où venait de s'établir Faringhea, Djalma et Rose-Pompon, Mme de Morinval s'était bien aperçue de l'arrivée de ces nouveaux personnages, et surtout des coquettes excentricités de Rose-Pompon: aussi la jeune marquise, se penchant vers Mlle de Cardoville, toujours absorbée dans ses ineffables souvenirs, lui avait dit en riant:
-- Ma chère, ce qu'il y a de plus amusant ici n'est pas sur le théâtre... Regardez donc en face de nous.
-- En face de nous! répéta machinalement Adrienne. Et après s'être retournée vers Mme de Morinval d'un air surpris, elle jeta les yeux du côté qu'on lui indiquait... Elle regarda...
Que vit-elle!... Djalma assis à côté d'une jeune fille qui lui faisait familièrement respirer le parfum de son bouquet. Étourdie, frappée presque physiquement au coeur d'un coup électrique profond, aigu, Adrienne devint d'une pâleur mortelle... Par instinct elle ferma les yeux pendant une seconde, afin _de ne pas voir... _de même que l'on tâche de détourner le poignard qui, vous ayant déjà frappé, vous menace encore... Puis tout à coup, à sa sensation de douleur, pour ainsi dire matérielle, succéda une pensée terrible pour son amour et sa juste fierté.
-- Djalma est ici avec cette femme... et il a reçu ma lettre, se disait-elle, ma lettre... où il a pu lire le bonheur qui l'attendait!
À l'idée de ce sanglant outrage, la rougeur de la honte, de l'indignation, remplaça la pâleur d'Adrienne, qui, anéantie devant la réalité, se disait encore:
-- Rodin ne m'avait pas trompée!... Il faut renoncer à rendre la foudroyante rapidité de ces émotions qui vous torturent, qui vous tuent dans l'espace d'une minute... Ainsi Adrienne avait été précipitée du plus radieux bonheur au fond d'un abîme de douleurs atroces en moins d'une seconde... car elle fut à peine une seconde avant de répondre à Mme de Morinval:
-- Qu'y a-t-il donc de si curieux en face de nous, ma chère Julie?
Cette réponse évasive permettait à Adrienne de reprendre son sang- froid. Heureusement, grâce à ses longues boucles de cheveux, qui, de profil, cachaient presque entièrement ses joues, sa pâleur et sa rougeur subites échappèrent à Mme de Morinval, qui reprit gaiement:
-- Comment, ma chère, vous ne voyez pas ces Indiens qui viennent d'entrer dans cette loge d'avant-scène... tenez... là... justement en face de la nôtre?
-- Ah! oui... très bien... je les vois, répondit Adrienne d'une voix ferme.
-- Et vous ne les trouvez pas très curieux? reprit la marquise.
-- Allons, mesdames, dit en riant M. de Morinval, un peu d'indulgence pour de pauvres étrangers: ils ignorent nos usages, sans cela s'afficheraient-ils en si mauvaise compagnie à la face de tout Paris?
-- En effet, dit Adrienne avec un sourire amer, leur ingénuité est si touchante!... Il faut les plaindre.
-- Mais c'est qu'elle est malheureusement charmante, cette petite, avec sa robe décolletée et ses bras nus, dit la marquise; _cela _doit avoir seize ou dix-sept ans au plus. Regardez-la donc, ma chère Adrienne; quel dommage!...
-- Vous êtes dans un jour de charité, vous et votre mari, ma chère Julie, répondit Adrienne; il faut plaindre ces Indiens, plaindre cette créature... Voyons, qui plaindrons-nous encore?
-- Nous ne plaindrons pas ce bel Indien au turban rouge et or, dit la marquise en riant, car, si cela dure... la petite aux rubans cerise va l'embrasser... Par ma foi! voyez comme elle se penche vers son sultan... Ils sont très amusants, continua-t-elle en partageant l'hilarité de son mari et en lorgnant Rose-Pompon.
Puis elle reprit au bout d'une minute, en s'adressant à Adrienne:
-- Je suis certaine d'une chose, moi... c'est que, malgré ses mines évaporées, cette petite est folle de cet Indien... Je viens de surprendre un regard qui dit beaucoup de choses.
-- À quoi bon tant de pénétration, ma bonne Julie? dit doucement Adrienne; quel intérêt avons-nous à lire dans le coeur de cette jeune fille?...
-- Si elle aime son sultan... elle a bien raison, dit le marquis en lorgnant à son tour, car de ma vie je n'ai rencontré quelqu'un de plus admirablement beau que cet Indien. Je ne le vois que de profil, mais ce profil est pur et fin comme un camée antique... Ne trouvez-vous pas, mademoiselle? ajouta le marquis en se penchant vers Adrienne. Il est bien entendu que c'est une simple question d'art... que je me permets de vous adresser...
-- Comme objet d'art? répondit Adrienne; en effet, c'est fort beau.
-- Ah çà! dit la marquise, elle est impertinente, cette petite! Ne voilà-t-il pas qu'elle nous lorgne!...
-- Bien! dit le marquis, et la voilà qui met sans façon sa main sur l'épaule de son Indien pour lui faire sans doute partager l'admiration que vous lui inspirez, mesdames...
En effet, Djalma, jusqu'alors distrait par la vue du décor qui lui rappelait son pays, était resté insensible aux agaceries de Rose- Pompon, et n'avait pas encore aperçu Adrienne.
-- Ah bien, par exemple! disait Rose-Pompon en s'agitant sur le devant de sa loge et continuant de lorgner Mlle de Cardoville, car c'était elle, et non la marquise qui attirait alors son attention, voilà qui est joliment rare... une délicieuse femme avec des cheveux roux, mais d'un bien joli roux, faut le dire. Regardez donc_, prince Charmant!_
Et, on l'a dit, elle frappa légèrement sur l'épaule de Djalma, qui, à ces mots, tressaillit, tourna la tête, et, pour la première fois, aperçut Mlle de Cardoville.
Quoiqu'on l'eût presque préparé à cette rencontre, le prince éprouva un saisissement si violent, qu'éperdu, il allait involontairement se lever, mais il sentit peser vigoureusement sur son épaule la main de fer de Faringhea, qui, placé derrière lui, s'écria rapidement à voix basse et en langue hindoue:
-- Du courage... et demain cette femme sera à vos pieds.
Et comme Djalma faisait un nouvel effort, le métis ajouta pour le contenir:
-- Tout à l'heure, elle a pâli, rougi de jalousie... pas de faiblesse, ou tout est perdu.
-- Ah çà! vous voilà encore à parler votre affreux patois, dit Rose-Pompon à Faringhea en se retournant. D'abord, ce n'est pas poli; et puis ce langage est si baroque, qu'on dirait, quand vous le parlez, que vous cassez des noix.
-- Je parle de vous à monseigneur, dit le métis. Il s'agit d'une surprise qu'il vous ménage.
-- Une surprise... c'est différent. Alors, dépêchez, entendez- vous, prince Charmant?... ajouta-t-elle en regardant tendrement Djalma.
-- Mon coeur se brise, dit Djalma d'une voix sourde à Faringhea en employant toujours la langue hindoue.
-- Et demain il bondira de joie et d'amour, reprit le métis. Ce n'est qu'à force de mépris qu'on réduit une femme fière. Demain... vous dis-je, tremblante et confuse, elle sera suppliante à vos pieds.
-- Demain... elle me haïra... à la mort! répondit le prince avec accablement.
-- Oui... si maintenant elle vous voit faible et lâche... À cette heure, il n'y a plus à reculer... regardez-la donc bien en face, et ensuite prenez le bouquet de cette petite pour le porter à vos lèvres... Aussitôt vous verrez cette femme si fière rougir et pâlir comme tout à l'heure; alors me croirez-vous?
Djalma, réduit par le désespoir à tout tenter, subissant malgré lui la fascination des conseils diaboliques de Faringhea, regarda pendant une seconde Mlle de Cardoville bien en face, prit d'une main tremblante le bouquet de Rose-Pompon, puis jetant de nouveau les yeux sur Adrienne, il effleura le bouquet de ses lèvres.
À cette outrageante bravade, Mlle de Cardoville ne put retenir un tressaillement si brusque, si douloureux, que le prince en fut frappé.
-- Elle est à vous... lui dit le métis. «Voyez-vous, monseigneur, comme elle a frémi... de jalousie... elle est à vous; courage! et bientôt elle vous préférera à ce beau jeune homme qui est derrière elle... car _c'est lui... _qu'elle croyait aimer jusqu'ici. Et comme si le métis eût deviné le soulèvement de rage et de haine que cette révélation devait exciter dans le coeur du prince, il ajouta rapidement:
-- Du calme... du dédain!... N'est-ce pas cet homme qui maintenant doit vous haïr?
Le prince se contint et passa la main sur son front, que la colère avait rendu brûlant.
-- Mon Dieu! qu'est-ce que vous lui contez donc qui l'agace comme ça? dit Rose-Pompon à Faringhea d'un ton boudeur; puis s'adressant à Djalma: Voyons, prince Charmant, comme on dit dans les contes de fées, rendez-moi mon bouquet. Et elle le reprit. Vous l'avez porté à vos lèvres, j'aurais presque envie de le croquer... Et elle ajouta tout bas en soupirant et en jetant un regard passionné sur Djalma: ce monstre de Nini-Moulin ne m'a pas trompée... Tout ça est très honnête, je n'ai pas seulement... _ça _à me reprocher.
Et du bout de ses petites dents blanches elle mordit le bout de l'ongle rose de sa main droite, qu'elle avait dégantée.
Est-il besoin de dire que la lettre d'Adrienne n'avait pas été remise au prince, et qu'il n'était nullement allé passer la journée à la campagne avec le maréchal Simon? Depuis trois jours que M. de Montbron n'avait vu Djalma, Faringhea lui avait persuadé qu'en affichant un autre amour, il réduirait Mlle de Cardoville. Quant à la présence de Djalma au théâtre, Rodin avait su par Florine que sa maîtresse allait le soir à la Porte-Saint-Martin.
Avant que Djalma l'eût reconnue, Adrienne, sentant ses forces défaillir, avait été sur le point de quitter le théâtre. L'homme qu'elle avait jusqu'alors porté si haut dans son coeur, celui qu'elle avait admiré à l'égal d'un héros et d'un dieu, celui qu'elle avait cru plongé dans un désespoir si affreux, qu'entraînée par la plus tendre pitié, elle lui avait loyalement écrit, afin qu'une douce espérance calmât ses douleurs... celui-là enfin répondait à une généreuse preuve de franchise et d'amour en se donnant ridiculement en spectacle avec une créature indigne de lui. Pour la fierté d'Adrienne, que d'incurables blessures! Peu lui importait que Djalma crût ou non la rendre témoin de cet indigne affront. Mais lorsqu'elle se vit reconnue par le prince, mais lorsqu'il poussa l'outrage jusqu'à la regarder en face, jusqu'à la braver en portant à ses lèvres le bouquet de la créature qui l'accompagnait, Adrienne, saisie d'une noble indignation, se sentit le courage de rester. Loin de fermer les yeux à l'évidence, elle éprouva une sorte de plaisir barbare à assister à l'agonie, à la mort de son pur et divin amour. Le front haut, l'oeil fier et brillant, la joue colorée, la lèvre dédaigneuse, à son tour elle regarda le prince avec une méprisante fermeté; un sourire sardonique effleura ses lèvres, et elle dit à la marquise, tout occupée, ainsi que bon nombre de spectateurs, de ce qui se passait à l'avant-scène:
-- Cette révoltante exhibition de moeurs sauvages est du moins parfaitement d'accord avec le reste du programme.
-- Certes, dit la marquise, et mon cher oncle aura perdu ce qu'il y aura peut-être de plus amusant à voir.
-- M. de Montbron? dit vivement Adrienne avec une amertume à peine contenue, oui... il regrettera de ne pas avoir _tout vu... _Il me tarde qu'il arrive... N'est-ce pas à lui que je dois cette charmante soirée?
Peut-être Mme de Morinval eût remarqué l'expression de sanglante ironie qu'Adrienne n'avait pu complètement dissimuler, si tout à coup un rugissement rauque, prolongé, retentissant, n'eût attiré son attention et celle de tous les spectateurs, restés, nous l'avons dit, jusqu'alors fort indifférents aux scènes de remplissage destinées à amener l'apparition de Morok sur le théâtre. Tous les yeux se tournèrent instinctivement vers la caverne située à gauche du théâtre, au-dessous de la loge de Mlle de Cardoville; un frisson de curiosité ardente parcourut toute la salle...
Un second rugissement encore plus sonore, plus profond, et qui semblait plus irrité que le premier, sortit cette fois du souterrain dont l'ouverture disparaissait à demi sous des broussailles artificielles, faciles à écarter. À ce rugissement, l'Anglais se leva debout de sa petite loge, en sortit presque à mi-corps et se frotta vivement les mains; puis, complètement immobile, ses gros yeux verts, fixes et brillants, ne quittèrent plus l'entrée de la caverne.
À ces hurlements féroces, Djalma avait tressailli, malgré toutes les excitations d'amour, de jalousie, de haine, auxquelles il était en proie. La vue de cette forêt, les rugissements de la panthère lui causèrent une émotion profonde en réveillant de nouveau le souvenir de son pays et de ces chasses meurtrières qui, comme la guerre, ont des enivrements terribles; il eût tout à coup entendu des clairons et les gongs de l'armée de son père sonner l'attaque, qu'il n'eût pas été transporté d'une ardeur plus sauvage. Bientôt des grondements sourds, comme un tonnerre lointain, couvrirent presque les râlements stridents de la panthère: le lion et le tigre, Judas et Caïn, lui répondaient du fond du théâtre, où étaient leurs cages... À cet effrayant concert, dont ses oreilles avaient été tant de fois frappées au milieu des solitudes de l'Inde, lorsqu'il y campait pour la chasse ou pour la guerre, le sang de Djalma bouillonna dans ses veines, ses yeux étincelèrent d'une ardeur farouche, la tête un peu penchée en avant, les deux mains crispées sur le rebord de la loge, tout son corps frémissait d'un tremblement convulsif. Les spectateurs, le théâtre, Adrienne n'existaient plus pour lui: il était dans une forêt de son pays... et il sentait le tigre...
Il se mêlait alors à sa beauté une expression si intrépide, si farouche, que Rose-Pompon le contemplait avec une sorte de frayeur et d'admiration passionnée. Pour la première fois de sa vie, peut- être ses jolis yeux bleus, ordinairement si gais, si malins, peignaient une émotion sérieuse, elle ne pouvait se rendre compte de ce qu'elle ressentait. Son coeur se serrait, battait avec force, comme si quelque malheur allait arriver. Cédant à un mouvement de crainte involontaire elle saisit le bras de Djalma et lui dit:
-- Ne regardez donc pas ainsi cette caverne, vous me faites peur...
Le prince ne l'entendit pas.
-- Ah! le voilà! murmura la foule presque tout d'une voix. Morok paraissait au fond du théâtre... Morok, costumé comme nous l'avons dépeint, portait de plus un arc et un long carquois rempli de flèches. Il descendit lentement la rampe de rochers simulés qui allaient en s'abaissant jusque vers le milieu du théâtre; de temps à autre il s'arrêtait court, feignant de prêter l'oreille et de ne s'avancer qu'avec circonspection; en jetant ses regards de côté et d'autre, involontairement sans doute il rencontra les deux gros yeux verts de l'Anglais, dont la loge avoisinait justement la caverne. Aussitôt les traits du dompteur de bêtes se contractèrent d'une manière si effrayante que Mme de Morinval qui l'examinait curieusement à l'aide d'une excellente lorgnette, dit vivement à Adrienne:
-- Ma chère, cet homme a peur... il lui arrivera malheur...
-- Est-ce qu'il arrive des malheurs? répondit Adrienne avec un sourire sardonique, des malheurs au milieu de cette foule si brillante, si parée, si animée... des malheurs... ici ce soir? Allons donc, ma chère Julie... vous n'y songez pas... c'est dans l'ombre, c'est dans la solitude, qu'un malheur arrive... jamais au milieu d'une foule joyeuse, à l'éclat des lumières.
-- Ciel! Adrienne... prenez garde! s'écria la marquise, ne pouvant retenir un cri d'effroi et saisissant le bras de Mlle de Cardoville comme pour l'attirer à elle:
-- La voyez-vous? Et la marquise, de sa main tremblante, désignait l'ouverture de la caverne. Adrienne avança vivement la tête et regarda.
-- Prenez garde!... ne vous avancez pas tant, lui dit vivement Mme de Morinval.
-- Vous êtes folle avec vos terreurs, ma chère amie, dit le marquis à sa femme. La panthère est parfaitement bien enchaînée, et brisât-elle sa chaîne, ce qui est impossible, nous serions ici hors de sa portée.
Une grande rumeur de curiosité palpitante courut alors dans la salle, tous les regards étaient invinciblement attachés sur la caverne. Entre les broussailles artificielles qu'elle écarta brusquement avec son large poitrail, la panthère noire apparut tout à coup; par deux fois elle allongea sa tête aplatie, illuminée de ses deux yeux jaunes et flamboyants... puis, ouvrant à demi sa gueule rouge... elle poussa un nouveau rugissement en montrant deux rangées de crocs formidables. Une double chaîne de fer et un collier aussi de fer peint en noir, se confondant avec son pelage d'ébène et l'ombre de la caverne, l'illusion était complète; le terrible animal semblait être en liberté dans son repaire.
-- Mesdames, dit tout à coup le marquis, regardez donc les Indiens... ils sont superbes d'émotion.
En effet, à la vue de la panthère, l'ardeur farouche de Djalma était arrivée à son comble... ses yeux étincelaient dans leur orbite nacrée comme deux diamants noirs; sa lèvre supérieure se retroussait convulsivement avec une expression de férocité animale, comme s'il eût été dans un violent paroxysme de colère.
Faringhea, alors accoudé sur le bord de la loge, était aussi en proie à une émotion profonde, causée par un hasard étrange.
«Cette panthère noire d'une si noire espèce, pensait-il, que je vois ici, à Paris, sur un théâtre, doit être celle que le Malais (le _thug _ou étrangleur qui avait tatoué Djalma à Java pendant son sommeil) a enlevée toute petite dans son repaire, et vendue à un capitaine européen... Le pouvoir de Bohwanie est partout,» ajoutait le _thug _dans sa superstition sanguinaire.
-- Ne trouvez-vous pas, repris le marquis s'adressant à Adrienne, que ces Indiens sont superbes à voir ainsi?...
-- Peut-être... ils auront assisté à une chasse pareille dans leur pays, dit Adrienne comme si elle eût voulu évoquer et braver ce qu'il y avait de plus cruel dans ses souvenirs.
-- Adrienne..., dit tout à coup la marquise à Mlle de Cardoville d'une voix altérée, maintenant voilà le dompteur de bêtes assez près de vous... sa figure n'est-elle pas effrayante à voir? Je vous dis que cet homme a peur.
-- Le fait est, ajouta le marquis très sérieusement cette fois, que sa pâleur est affreuse et qu'elle semble augmenter de minute en minute... à mesure qu'il s'approche de ce côté... On dit que s'il perdait son sang-froid une minute il courrait le plus grand péril.
-- Ah!... ce serait horrible, s'écria la marquise en s'adressant à Adrienne là, sous nos yeux... s'il était blessé...
-- Est-ce qu'on meurt d'une blessure!... répondit Adrienne à la marquise avec un accent d'une si froide indifférence que la jeune femme regarda Mlle de Cardoville avec surprise et lui dit:
-- Ah! ma chère... ce que vous dites là est cruel!...
-- Que voulez-vous? c'est l'atmosphère qui nous entoure qui réagit sur moi, dit la jeune fille avec un sourire glacé.
-- Voyez... voyez... le dompteur de bêtes va tirer sa flèche sur la panthère, dit tout à coup le marquis; c'est sans doute après qu'il simulera le combat corps à corps.
Morok était à ce moment sur le devant du théâtre, mais il lui fallait le traverser dans sa largeur pour arriver jusqu'à l'entrée de la caverne. Il s'arrêta un moment, ajusta une flèche sur la corde de son arc, se mit à genoux derrière un bloc de rocher, visa longtemps... le trait siffla et alla se perdre dans la profondeur de la caverne, où la panthère s'était retirée après avoir un instant montré sa tête menaçante.
À peine la flèche eut-elle disparu, que la Mort, irritée à dessein par Goliath alors invisible, poussa un rugissement de colère comme si elle eût été frappée... La pantomime de Morok devint si expressive, il exprima si naturellement sa joie d'avoir atteint la bête féroce, que les bravos frénétiques éclatèrent dans toute la salle. Jetant alors son arc loin de lui, il tira un poignard de sa ceinture, le prit entre ses dents, et se mit à ramper sur ses mains et sur ses genoux, comme s'il eût voulu surprendre dans son repaire la panthère blessée. Pour rendre l'illusion plus parfaite, la Mort, irritée de nouveau par Goliath, qui la frappait avec une barre de fer, la Mort poussa du fond du souterrain des rugissements effroyables.
Le sombre aspect de la forêt, à peine éclairée de reflets rougeâtres, était d'un effet si saisissant, les hurlements de la panthère si furieux, les gestes, l'attitude, la physionomie de Morok si empreints de terreur... que la salle, attentive, frémissante, restait dans un silence profond; toutes les respirations étaient suspendues; on eût dit qu'un frisson d'épouvante gagnait tous les spectateurs, comme s'ils se fussent attendus à quelque horrible événement.
Ce qui rendait la pantomime de Morok d'une vérité si effrayante, c'est qu'en s'approchant ainsi pas à pas de la caverne, il approchait aussi de la loge de l'Anglais... Malgré lui, le dompteur de bêtes, fasciné par la peur, ne pouvait détacher ses yeux des deux gros yeux verts de cet homme; on eût dit que chacun des brusques mouvements qu'il faisait en rampant répondait à une secousse d'attraction magnétique causée par le regard fixe du sinistre parieur... Aussi, plus Morok se rapprochait de lui, plus sa figure se décomposait et devenait livide. Une fois encore, à la vue de cette pantomime, qui n'était plus un jeu, mais l'expression vraie de l'épouvante, le silence profond, palpitant qui régnait dans la salle, fut interrompu par des acclamations et des transports auxquels se joignirent les rugissements de la panthère et les grondements du lion et du tigre.
L'Anglais, presque hors de la loge, les lèvres relevées par son effrayant sourire sardonique, ses gros yeux toujours fixes, était haletant, oppressé. La sueur coulait de son front chauve et rouge, comme s'il eût véritablement dépensé une incroyable force magnétique pour attirer Morok, qu'il voyait bientôt à l'entrée de la caverne.
Le moment était décisif. Accroupi, ramassé sur lui-même, son poignard à la main, suivant du geste et de l'oeil tous les mouvements de la Mort, qui, rugissante, irritée, ouvrant sa gueule énorme, semblait vouloir défendre l'entrée de son repaire, Morok attendait le moment de se jeter sur elle.
Il y a une telle fascination dans le danger qu'Adrienne partagea malgré elle le sentiment de curiosité poignante mêlée d'effroi qui faisait palpiter tous les spectateurs: penchée comme la marquise, plongeant du regard sur cette scène d'un intérêt effrayant, la jeune fille tenait machinalement à la main son bouquet indien qu'elle avait toujours conservé.
Tout à coup Morok jeta un cri sauvage en s'élançant sur la Mort, qui répondit à ce cri par un rugissement éclatant en se précipitant sur son maître avec tant de furie, qu'Adrienne, épouvantée, croyant voir cet homme perdu, se rejeta en arrière cachant sa figure dans ses deux mains.
Son bouquet lui échappa, tomba sur la scène, et roula dans la caverne où luttaient la panthère et Morok.
Prompt comme la foudre, souple et agile comme un tigre, cédant à l'emportement de son amour et à l'ardeur farouche excitée en lui par les rugissements de la panthère, Djalma fut d'un bond sur le théâtre, tira son poignard et se précipita dans la caverne pour y saisir le bouquet d'Adrienne. À cet instant, un cri épouvantable de Morok blessé appelait à l'aide... La panthère, plus furieuse encore à la vue de Djalma, fit un effort désespéré pour rompre sa chaîne; n'y pouvant parvenir, elle se dressa sur ses pattes de derrière afin d'enlacer Djalma, alors à la portée de ses griffes tranchantes. Baisser la tête, se jeter à genoux et en même temps lui plonger à deux reprises son poignard dans le ventre avec la rapidité de l'éclair, ce fut ainsi que Djalma échappa à une mort certaine; la panthère rugit en retombant de tout son poids sur le prince... Pendant une seconde que dura sa terrible agonie, on ne vit qu'une masse confuse et convulsive de membres noirs, de vêtement blancs ensanglantés... puis enfin Djalma se releva pâle, sanglant, blessé; alors, debout, l'oeil étincelant d'un orgueil sauvage, le pied sur le cadavre de la panthère... tenant à la main le bouquet d'Adrienne, il jeta sur elle un regard qui disait son amour insensé.
Alors seulement aussi Adrienne sentit ses forces l'abandonner, car un courage surhumain lui avait donné la puissance d'assister aux effroyables péripéties de cette lutte.
Seizième partie Le choléra
I. Le voyageur.
Il est nuit.
La lune brille, les étoiles scintillent au milieu d'un ciel d'une mélancolique sérénité; les aigres sifflements d'un vent du nord, brise funeste, sèche, glacée, se croisent, serpentent, éclatent en violentes rafales; de leur souffle âpre et strident... elles balayent les hauteurs de Montmartre.
Au sommet le plus élevé de cette colline, un homme est debout. Sa grande ombre se projette sur le terrain pierreux éclairé par la lune... Ce voyageur regarde la ville immense qui s'étend à ses pieds... PARIS..., dont la noire silhouette découpe ses tours, ses coupoles, ses dômes, ses clochers, sur la limpidité bleuâtre de l'horizon, tandis que du milieu de cet océan de pierre s'élève une vapeur lumineuse qui rougit l'azur étoilé du zénith... C'est la lueur lointaine des mille feux qui, le soir, à l'heure des plaisirs, éclairent joyeusement la bruyante capitale.
-- Non, disait le voyageur, cela ne sera pas... le Seigneur ne le voudra pas. C'est assez de deux fois. Il y a cinq siècles, la main vengeresse du Tout-Puissant m'avait poussé du fond de l'Asie jusqu'ici... Voyageur solitaire, j'avais laissé derrière moi plus de deuil, plus de désespoir, plus de désastres, plus de morts... que n'en auraient laissé les armées de cent conquérants dévastateurs... Je suis entré dans cette ville... et elle a été aussi décimée... Il y a deux siècles, cette main inexorable qui me conduit à travers le monde m'a encore amené ici; et cette fois comme l'autre, ce fléau que de loin en loin le Tout-Puissant attache à mes pas a ravagé cette ville et atteint d'abord mes frères, déjà épuisés par la fatigue et par la misère.
Mes frères à moi... l'artisan de Jérusalem, l'artisan maudit du Seigneur qui, dans ma personne, a maudit la race des travailleurs, race toujours souffrante, toujours déshéritée, toujours esclave, et qui, comme moi, marche, marche, sans trêve ni repos, sans récompense ni espoir, jusqu'à ce que les femmes, hommes, enfants, vieillards, meurent sous un joug de fer... joug homicide que d'autres reprennent à leur tour, et que les travailleurs portent ainsi d'âge en âge sur leur épaule docile et meurtrie. Et voici que, pour la troisième fois depuis cinq siècles, j'arrive au faîte d'une des collines qui dominent cette ville. Et peut-être j'apporte avec moi l'épouvante, la désolation, et la mort. Et cette ville, enivrée du bruit de ses joies, de ses fêtes nocturnes, ne sait pas... oh! ne sait pas que je suis à sa porte...
Mais non, non, ma présence ne sera pas une calamité nouvelle... Le Seigneur, dans ses vues impénétrables, m'a conduit jusqu'ici à travers la France, en me faisant éviter sur ma route jusqu'au plus humble hameau; aussi aucun redoublement de glas funèbre n'a signalé mon passage. Et puis le spectre m'a quitté... ce spectre livide... et vert... aux yeux profonds et sanglants... Quand j'ai foulé le sol de la France... sa main humide et glacée a abandonné la mienne... il a disparu.
Et pourtant... je le sens... l'atmosphère de mort m'entoure encore. Ils ne cessent pas, les sifflements aigus de ce vent sinistre qui, m'enveloppant de son tourbillon, semblait de son souffle empoisonné propager le fléau. Sans doute la colère du Seigneur s'apaise... Peut-être ma présence ici est une menace dont il donnera conscience à ceux qu'il doit intimider... Oui, car sans cela il voudrait donc, au contraire, frapper un coup d'un retentissement plus épouvantable... en jetant tout d'abord la terreur et la mort au coeur du pays, au sein de cette ville immense! Oh non! non! le Seigneur aura pitié... Non... il ne me condamnera pas à ce nouveau supplice...
Hélas! dans cette ville, mes frères sont plus nombreux et plus misérables qu'ailleurs... Et c'est moi... qui leur apporterais la mort!...
Non, le Seigneur aura pitié; car hélas! les sept descendants de ma soeur sont enfin réunis dans cette ville... Et c'est moi qui leur apporterais la mort!... la mort... au lieu du secours qu'ils réclament!...
Car cette femme qui comme moi erre d'un bout du monde à l'autre, après avoir une fois brisé les trames de leurs ennemis... cette femme a poursuivi sa marche éternelle... En vain elle a pressenti que de grands malheurs menaçaient de nouveau ceux-là qui me tiennent par le sang de ma soeur... La main invisible qui m'amène... chasse devant moi la femme errante... Comme toujours emportée par l'irrésistible tourbillon, en vain elle s'est écriée, suppliante, au moment d'abandonner les miens:
-- Qu'au moins Seigneur... je finisse ma tâche!
-- MARCHE!!!
-- Quelques jours, par pitié! rien que quelques jours!
-- MARCHE!!!
-- Je laisse ceux que je protège au bord de l'abîme.
-- MARCHE!... MARCHE!!... Et l'astre errant s'est élancé de nouveau dans sa route éternelle... Et sa voix a traversé l'espace, m'appelant au secours des miens...
-- Quand sa voix est arrivée jusqu'à moi, je le sentais... les rejetons de ma soeur étaient encore exposés à d'effrayants périls... Ces périls augmentent encore...
-- Oh! dites, dites, Seigneur! les descendants de ma soeur échapperont-ils à la fatalité qui depuis tant de siècles s'appesantit sur ma race? Me pardonnerez-vous en eux? me punirez- vous en eux?
Oh! faites qu'ils obéissent aux dernières volontés de leur aïeul! Faites qu'ils puissent unir leurs coeurs charitables, leurs vaillantes forces, leurs grandes richesses! Ainsi ils travailleront au bonheur futur de l'humanité... Ainsi ils rachèteront peut-être ma vie éternelle!
Ces mots de l'Homme-Dieu: AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES... seraient leur seule fin, leurs seuls moyens... À l'aide de ces paroles toutes puissantes ils combattraient, ils vaincraient ces faux ancêtres qui ont renié les préceptes d'amour, de paix et d'espérance de l'Homme-Dieu, pour des enseignements remplis de haine, de violence et de désespoir...
Ces faux prêtres... qui, soudoyés par les puissants et par les heureux de ce monde... leurs complices de tous les temps... au lieu de demander ici-bas un peu de bonheur pour mes frères qui souffrent, qui gémissent depuis tant de siècles, osent dire en votre nom, Seigneur, que le pauvre est à jamais voué aux tortures de ce monde... et que le désir ou l'espérance de moins souffrir sur cette terre est un crime à vos yeux... _parce que le bonheur du petit nombre... et le malheur de presque toute l'humanité... _telle est votre volonté. Ô blasphème!... N'est-ce pas le contraire de ces paroles homicides qui est digne de la volonté divine?
Par pitié! écoutez-moi, Seigneur... Arrachez à leurs ennemis les descendants de ma soeur... depuis l'artisan jusqu'au fils de roi... Ne laissez pas détruire le germe d'une puissante et féconde association, qui, grâce à vous, datera peut-être dans les fastes du bonheur de l'humanité. Laissez-moi, Seigneur, les réunir, puisqu'on les divise; les défendre, puisqu'on les attaque... laissez-moi faire espérer ceux-là qui n'espèrent plus, donner du courage à ceux qui sont abattus, relever ceux dont la chute menace, soutenir ceux qui persévèrent dans le bien...
Et peut-être leur lutte, leur dévouement, leur vertu, leurs douleurs expieront ma faute... à moi que le malheur, oh! que le malheur seul avait rendu injuste et méchant.
Seigneur! puisque votre main toute-puissante m'a conduit ici... dans un but que j'ignore, désarmez enfin votre colère; que je ne sois plus l'instrument de vos vengeances!... Assez de deuil sur la terre! Depuis deux années, vos créatures tombent par milliers sur mes pas...
Le monde est décimé, un voile de deuil s'étend par tout le globe... Depuis l'Asie jusqu'aux glaces du pôle... j'ai marché... et l'on est mort... N'entendez-vous pas ce long sanglot qui de la terre monte vers vous, Seigneur?... Miséricorde pour tous et pour moi... Qu'un jour, qu'un seul jour... je puisse réunir les descendants de ma soeur... et ils sont sauvés...
En disant ces paroles, le voyageur tomba à genoux... il levait vers le ciel ses mains suppliantes.
Tout à coup le vent rugit avec plus de violence; ses sifflements aigus se changèrent en tourmente... Le voyageur tressaillit. D'une voix épouvantée, il s'écria:
-- Seigneur, le vent de mort mugit avec rage... Il me semble que son tourbillon me soulève Seigneur, vous n'exaucez donc pas ma prière! Le spectre... oh! le spectre... le voilà encore... sa face verdâtre est agitée de mouvements convulsifs... ses yeux rouges tournent dans leur orbite... Va-t'en!... va-t'en... Sa main!... oh! sa main glacée a saisi la mienne...
-- MARCHE!
-- Oh! Seigneur... ce fléau, ce terrible fléau, le porter encore dans cette ville!... Mes frères vont périr les premiers!... eux, si misérables... Grâce!...
-- MARCHE!
-- Et les descendants de ma soeur... grâce, grâce!
-- MARCHE!
-- Oh!... Seigneur, pitié!... Je ne peux plus me retenir au sol... le spectre m'entraîne sur le penchant de cette colline... ma marche est rapide comme le vent de mort qui souffle derrière moi... Déjà je vois les murailles de la ville... Oh! pitié, Seigneur, pitié pour les descendants de ma soeur! Épargnez-les... faites que je ne sois pas leur bourreau, et qu'ils triomphent de leurs ennemis!
-- MARCHE!... MARCHE!!
-- Le sol fuit toujours derrière moi... Déjà la porte de la ville... oh! déjà... Seigneur... Il est temps encore... Oh! grâce pour cette ville endormie!... Que tout à l'heure elle ne se réveille pas à des cris d'épouvante, de désespoir et de mort!!... Seigneur, je touche au seuil de la porte... vous le voulez donc... C'en est fait... Paris!!... le fléau est dans ton sein!... Ah! maudit, toujours maudit!
-- MARCHE!... MARCHE!!... MARCHE!!![17]
II. La collation.
Le lendemain du jour où le sinistre voyageur, descendant des hauteurs de Montmartre, était entré dans Paris, une assez grande activité régnait à l'hôtel de Saint-Dizier. Quoiqu'il fût à peine midi, la princesse, sans être parée, elle avait trop bon goût pour cela, était cependant mise avec plus de recherche qu'à l'ordinaire; ses cheveux blonds, au lieu d'être simplement aplatis en bandeaux, formaient deux touffes crêpées, qui seyaient fort bien à ses joues grasses et fleuries. Son bonnet était garni de frais rubans roses; enfin, en voyant Mme de Saint-Dizier se cambrer, presque svelte, dans sa robe de moire grise, on devinait que Mme Grivois avait dû requérir l'assistance et les efforts d'une autre des femmes de la princesse pour entreprendre et pour obtenir ce remarquable amincissement de la taille replète de leur maîtresse.
Nous dirons bientôt la cause édifiante de cette légère recrudescence de coquetterie mondaine. La princesse, suivie de Mme Grivois, sa femme de charge, donnait ses derniers ordres relativement à quelques préparatifs qui se faisaient dans un vaste salon. Au milieu de cette pièce était une grande table ronde, recouverte d'un tapis de velours cramoisi et entourée de plusieurs chaises, au milieu desquelles on remarquait, à la place d'honneur, un fauteuil de bois doré. Dans un des angles du salon, non loin de la cheminée, où brûlait un excellent feu, se dressait une sorte de buffet improvisé; l'on y voyait les éléments variés de la plus friande, de la plus exquise collation. Ainsi, sur des plats d'argent, là s'élevaient en pyramides des sandwichs de laitance de carpe au beurre d'anchois, émincés de thon mariné et de truffes de Périgord (on était en carême); plus loin, sur des réchauds d'argent à l'esprit-de-vin afin de les conserver bien chaudes, des _bouchées _de queues d'écrevisses de la Meuse à la crème cuite fumaient dans leur pâte feuilletée, croustillante et dorée et semblaient défier en excellente, en succulence, de petit pâtés aux huîtres de Marennes étuvées dans le vin de Madère et _aiguisées _d'un hachis d'esturgeon aux quatre épices. À côté de ces oeuvres _sérieuses _venaient des oeuvres plus légères, de petits biscuits soufflés à l'ananas, des _fondants _aux fraises, primeur alors fort rare; des gelées d'oranges servies dans l'écorce entière de ces fruits, artistement vidés à cet effet; rubis et topazes, les vins de Bordeaux, de Madère et d'Alicante étincelaient dans de larges flacons de cristal, tandis que le vin de Champagne et deux aiguières de porcelaine de Sèvres, remplies l'une de café à la crème et l'autre de chocolat à la vanille ambrée, arrivaient presque à l'état de sorbets, plongés qu'ils étaient dans un grand rafraîchissoir d'argent ciselé, rempli de glace. Mais ce qui donnait à cette friande collation un caractère singulièrement apostolique et romain, c'étaient certains produits de l'_office _religieusement élaborés. Ainsi on remarquait de charmants petits calvaires en pâte d'abricot, des mitres sacerdotales pralinées, des crosses épiscopales en massepain auxquelles la princesse avait joint, par une attention toute pleine de délicatesse, un petit chapeau de cardinal en sucre de cerises, orné de cordelières en fils de caramel; la pièce la plus importante de ces sucreries catholiques, le chef-d'oeuvre du chef d'office de Mme de Saint- Dizier, était un superbe crucifix en angélique avec sa couronne d'épine-vinette candie.[18]
Ce sont là d'étranges profanations dont s'indignent avec raison les gens même peu dévots. Mais, depuis l'impudente jonglerie de la tunique de Trèves jusqu'à la plaisanterie effrontée de la châsse d'Argenteuil, les gens pieux à la façon de la princesse de Saint- Dizier semblent prendre à tâche de ridiculiser à force de zèle des traditions respectables.
Après avoir jeté un coup d'oeil des plus satisfaits sur la collation ainsi préparée, Mme de Saint-Dizier dit à Mme Grivois, en lui montrant le fauteuil doré qui semblait destiné au président de cette réunion:
-- A-t-on mis ma chancelière sous la table, pour que son Éminence puisse y reposer ses pieds? elle se plaint toujours du froid...
-- Oui, madame, dit Mme Grivois après avoir regardé sous la table; la chancelière est là...
-- Dites aussi que l'on remplisse d'eau bouillante une boule d'étain, dans le cas où son Éminence n'aurait pas assez de la chancelière pour réchauffer ses pieds...
-- Oui, madame.
-- Mettez encore du bois dans le feu.
-- Mais, madame... c'est déjà un vrai brasier... voyez donc! Et puis, si Son Éminence a toujours froid, Mgr l'évêque d'Halfagen a toujours trop chaud; il est continuellement en nage.
La princesse haussa les épaules et dit à Mme Grivois:
-- Est-ce que Son Éminence Mgr le cardinal de Malipieri n'est pas le supérieur de Mgr l'évêque d'Halfagen?
-- Si madame.
-- Eh bien! selon la hiérarchie, c'est à monseigneur à souffrir de la chaleur, et non pas à Son Éminence de souffrir du froid... Ainsi donc, faites ce que je vous dis, remettez du bois dans le feu. Du reste, rien de plus simple. Son Éminence est Italienne, monseigneur appartient au nord de la Belgique; il est fort naturel qu'ils soient habitués à des températures différentes.
-- Comme madame voudra, dit Mme Grivois en mettant deux énormes bûches au feu; mais, à la chaleur qu'il fait ici, monseigneur est capable de tomber suffoqué.
-- Eh! mon Dieu! moi aussi, je trouve qu'il fait trop chaud ici; mais notre sainte religion ne nous enseigne-t-elle pas le sacrifice et la mortification? dit la princesse avec une touchante expression de dévouement.
On connaît maintenant la cause de la toilette un peu coquette de la princesse de Saint-Dizier. Il s'agissait de recevoir dignement des prélats qui, réunis au père d'Aigrigny, à d'autres dignitaires de l'Église, avaient déjà tenu chez la princesse une espèce de concile au petit pied. Une jeune mariée qui donne son premier bal, un mineur émancipé qui donne son premier dîner de garçon, une femme d'esprit qui fait la première lecture de sa première oeuvre inédite ne sont pas plus radieux, plus fiers et en même temps plus soigneusement empressés auprès de leurs hôtes que ne l'était Mme de Saint-Dizier auprès de _ses _prélats. Voir de très graves intérêts s'agiter, se débattre chez elle et devant elle; entendre des gens fort capables lui demander son avis sur certaines dispositions pratiques relatives à l'influence des congrégations de femmes, c'était pour la princesse à en mourir d'orgueil, car leurs _Éminences _et leurs _Grandeurs _consacraient ainsi à jamais sa prétention d'être considérée... environ comme une sainte mère de l'Église. Aussi, pour ces prélats indigènes ou exotiques, avait-elle déployé une foule d'onctueuses câlineries, et de benoîtes coquetteries. Rien de plus logique, d'ailleurs, que les transfigurations successives de cette femme sans coeur mais aimant sincèrement, passionnément, l'intrigue et la domination de coterie. Elle avait, selon les progrès de l'âge, naturellement passé de l'intrigue amoureuse à l'intrigue politique, et de l'intrigue politique à l'intrigue religieuse.
Au moment où Mme de Saint-Dizier terminait l'inspection de ses préparatifs, un bruit de voitures, retentissant dans la cour de l'hôtel, l'avertit de l'arrivée des personnes qu'elle attendait; sans doute ces personnes étaient du rang le plus élevé, car, contre tous les usages, elle alla les recevoir à la porte de son premier salon.
C'étaient en effet le cardinal Malipieri qui avait toujours froid, et l'évêque belge Halfagen, qui avait toujours chaud; le père d'Aigrigny les accompagnait. Le cardinal romain était un grand homme plus osseux que maigre et à la physionomie hautaine et rusée, à la figure jaunâtre et bouffie; il louchait beaucoup, et ses yeux étaient profondément cernés d'un cercle brun. L'évêque belge était un petit homme court, gros, trapu, à l'abdomen proéminent, au teint apoplectique, au regard délibéré, à la main potelée, molle et douillette.
Bientôt la compagnie fut rassemblée dans le grand salon; le cardinal alla se coller à la cheminée, tandis que l'évêque, qui commençait à suer et à souffler, lorgnait de temps à autre le chocolat et le café glacés qui devaient l'aider à supporter les ardeurs de cette canicule artificielle.
Le père d'Aigrigny, s'approchant de la princesse, lui dit à demi- voix:
-- Voulez-vous donner l'ordre que l'on introduise ici l'abbé Gabriel de Rennepont, qui viendra vous demander?
-- Ce jeune prêtre est donc ici? demanda la princesse avec une vive surprise.
-- Depuis avant-hier. Nous l'avons fait mander à Paris par ses supérieurs... Vous saurez tout... Quant au père Rodin, Mme Grivois ira, comme l'autre jour, le faire entrer par la petite porte de l'escalier dérobé.
-- Il viendra aujourd'hui?
-- Il a des choses fort importantes à nous apprendre. Il a désiré que monseigneur le cardinal et monseigneur l'évêque soient présents à l'entretien, car ils ont été mis à Rome au fait de tout par le père général, en leur qualité d'affiliés...
La princesse sonna, donna ses ordres, et, revenant auprès du cardinal, lui dit avec l'accent de la sollicitude la plus empressée:
-- Votre Éminence commence-t-elle à se réchauffer un peu? Votre Éminence veut-elle une boule d'eau chaude sous ses pieds? Votre Éminence désire-t-elle que l'on fasse encore plus de feu?...
À cette proposition, l'évêque, qui étanchait son front ruisselant, poussa un soupir désespéré.
-- Mille grâces, madame la princesse, répondit le cardinal à Mme de Saint-Dizier, en fort bon français, mais avec un accent italien intolérable; je suis vraiment confus de tant de bontés.
-- Monseigneur n'acceptera-t-il rien? dit la princesse à l'évêque en lui indiquant le buffet.
-- Je prendrai, madame la princesse, si vous voulez le permettre, un peu de café à la glace.
Et le prélat fit un prudent circuit afin d'approcher de la collation sans passer devant la cheminée.
-- Et Votre Éminence ne prendra-t-elle pas un de ces petits pâtés aux huîtres? Ils sont brûlants, dit la princesse.
-- Je les connais déjà, madame la princesse, dit le cardinal en chafriolant d'un air gourmet; ils sont exquis, et je ne résiste pas.
-- Quel vin aurai-je l'honneur d'offrir à Votre Éminence? reprit gracieusement la princesse.
-- Un peu de vin de Bordeaux, madame, si vous le voulez bien.
Et comme le père d'Aigrigny s'apprêtait à verser à boire au cardinal, la princesse lui disputa ce plaisir.
-- Votre Éminence m'approuvera sans doute, dit le père d'Aigrigny au cardinal pendant que celui-ci dégustait gravement les petits pâtés aux huîtres; je n'ai pas cru devoir convoquer pour aujourd'hui Mgr l'évêque de Mogador, non plus que Mgr l'archevêque de Nanterre et notre sainte mère Perpétue, supérieure du couvent de Sainte-Marie, l'entretien que nous devons avoir avec Sa Révérence le père Rodin et avec l'abbé Gabriel étant tout à fait particulier et confidentiel.
-- Notre très cher père a eu parfaitement raison, dit le cardinal, car, bien que par ses conséquences possibles cette affaire Rennepont intéresse toute l'Église apostolique et romaine, il est certaines choses qu'il faut tenir dans le secret.
-- Aussi je saisirai cette occasion pour remercier encore Votre Éminence d'avoir daigné faire une exception en faveur d'une très obscure et très humble servante de l'Église, dit la princesse en faisant au cardinal une respectueuse et profonde révérence.
-- C'était chose juste et due, madame la princesse, répondit le cardinal en s'inclinant après avoir déposé son verre vide sur la table, nous savons combien l'Église vous doit pour la direction salutaire que vous imprimez aux oeuvres religieuses dont vous êtes la patronne.
-- Quant à cela, Votre Éminence peut être certaine que je fais refuser tout secours à l'indigent qui ne peut pas justifier d'un billet de confession.
-- Et c'est seulement ainsi, madame, reprit le cardinal en se laissant tenter cette fois par l'appétissante tournure d'une _bouchée _aux queues d'écrevisses, c'est seulement ainsi que la charité a un sens... Je me soucie peu que l'impiété ait faim... la piété... c'est différent. Et le prélat avala prestement la _bouchée. _Du reste, reprit-il, nous savons aussi avec quel zèle ardent vous poursuivez inexorablement les impies et les rebelles à l'autorité de notre saint-père.
-- Votre Éminence peut être convaincue que je suis Romaine de coeur, d'âme et de conviction; je ne fais aucune différence entre un gallican et un Turc, dit bravement la princesse.
-- Madame la princesse a raison, dit l'évêque belge; je dirai plus: un gallican doit être plus odieux à l'Église qu'un païen, et je suis à ce sujet de l'avis de Louis XIV. On lui demandait une faveur pour un homme de sa cour:
«-- Jamais, dit le grand roi; cet homme-là est janséniste. «-- Lui, sire! il est athée. «-- Alors, c'est différent, j'accorde la faveur,» dit le roi. Cette petite plaisanterie épiscopale fit assez rire. Après quoi le père d'Aigrigny reprit sérieusement, en s'adressant au cardinal:
-- Malheureusement, ainsi que je le dirai tout à l'heure à Votre Éminence, à propos de l'abbé Gabriel, si l'on n'y veillait fort, le bas clergé s'infecterait de gallicanisme et d'idée de rébellion contre ce qu'ils appellent le despotisme des évêques.
-- Pour obvier à cela, reprit durement le cardinal, il faut que les évêques redoublent de sévérité et qu'ils se souviennent toujours qu'ils sont Romains avant d'être Français, car en France ils représentent Rome, le saint-père et les intérêts de l'Église, comme un ambassadeur représente à l'étranger son pays, son maître et les intérêts de sa nation.
-- C'est évident, dit le père d'Aigrigny; aussi nous espérons que, grâce à l'impulsion vigoureuse que Votre Éminence vient de donner à l'épiscopat, nous obtiendrons la liberté d'enseignement. Alors, au lieu de jeunes Français infectés de philosophie et de sot patriotisme, nous aurons de bons catholiques romains, bien obéissants, bien disciplinés, qui deviendront ainsi les respectueux sujets de notre saint-père.
-- Et de la sorte, dans un temps donné, reprit l'évêque belge en souriant, si notre saint-père voulait, je suppose, délier les catholiques de France de leur obéissance au pouvoir existant, il pourrait, en reconnaissant un autre pouvoir, lui assurer ainsi un parti catholique considérable et tout formé.
Ce disant, l'évêque s'essuya le front et alla chercher un peu de _sibérie _au fond d'une des aiguières remplies de chocolat glacé.
-- Or, un pouvoir se montre toujours reconnaissant d'un pareil cadeau, dit la princesse en souriant à son tour, et il accorde alors de grandes immunités à l'Église.
-- Et ainsi l'Église reprend la place qu'elle doit occuper, et qu'elle n'occupe malheureusement pas en France, dans ces temps d'impiété et d'anarchie, dit le cardinal. Heureusement j'ai vu sur ma route bon nombre de prélats dont j'ai gourmandé la tiédeur et ranimé le zèle... leur enjoignant au nom du saint-père, d'attaquer ouvertement, hardiment, la liberté de la presse et des cultes, quoiqu'elle soit reconnue par d'abominables lois révolutionnaires.
-- Hélas! Votre Éminence n'a donc pas reculé devant les terribles dangers... devant les cruels martyres auxquels seront exposés nos prélats en lui obéissant? dit gaiement la princesse. Et ces redoutables appels comme d'abus, monseigneur; car enfin, Votre Éminence résiderait en France, elle attaquerait les lois du pays... comme dit cette race d'avocats et de parlementaires... eh bien! chose terrible... le conseil d'État déclarerait qu'il y a _abus _dans votre mandement... monseigneur. Il y a abus! Votre Éminence comprend-elle ce qu'il y a d'effrayant pour un prince de l'Église qui, assis sur son trône pontifical, entouré de ses dignitaires et de son chapitre, entend au loin quelques douzaines de bureaucrates athées, à livrée noire et bleue, crier sur tous les tons, depuis le fausset jusqu'à la basse: _Il y a abus! il y a abus! _En vérité, s'il y a abus quelque part, c'est abus de ridicule... chez ces gens-là.
Cette plaisanterie de la princesse fut accueillie par une hilarité générale.
L'évêque belge reprit:
-- Moi je trouve que ces fiers défenseurs des lois, tout en faisant les fanfarons, agissent avec une humilité parfaitement chrétienne; un prélat soufflette rudement leur impiété, et ils répondent modestement en faisant la révérence: «Ah! monseigneur, il y a abus...»
De nouveaux rires accueillirent cette plaisanterie.
-- Il faut bien les laisser s'amuser à ces innocentes criailleries d'écoliers incommodés par la rude férule du maître, dit en souriant le cardinal. Nous serons toujours chez eux, malgré eux et contre eux... d'abord, parce que plus qu'eux-mêmes nous tenons à leur salut, et ensuite parce que les pouvoirs auront toujours besoin de nous pour les consacrer et pour brider le populaire. Du reste, pendant que les avocats, les parlementaires et les athées universitaires poussent des cris d'une haine impuissante, les âmes vraiment chrétiennes se rallient et se liguent contre l'impiété... À mon passage à Lyon, j'ai été profondément touché... Mais comme c'est une véritable ville romaine: confréries, pénitents, oeuvres de toutes sortes... rien n'y manque... et qui mieux est, plus de trois cent mille écus de donation au clergé en une année... Ah! Lyon est la digne capitale de la France catholique... Trois cent mille écus de donation... voilà de quoi confondre l'impiété... trois cent mille écus!!! Que répondront à cela messieurs les philosophes?
-- Malheureusement, monseigneur, reprit le père d'Aigrigny, toutes les villes de France ne ressemblent pas à Lyon; je dois même prévenir Votre Éminence qu'un fait très grave se manifeste; quelques membres du bas clergé prétendent faire cause commune avec le populaire, dont ils partagent la pauvreté, les privations, et se préparent à réclamer, au nom de l'égalité évangélique, contre ce qu'ils appellent la despotique aristocratie des évêques.
-- S'ils avaient cette audace, s'écria le cardinal, il n'y aurait pas d'interdiction, pas de peines assez sévères pour une pareille rébellion!
-- Ils osent plus encore, monseigneur; quelques-uns songent à faire un schisme, à demander que l'Église française soit absolument séparée de Rome, sous le prétexte que l'ultramontanisme a dénaturé, corrompu la pureté primitive des préceptes du Christ. Un jeune prêtre, d'abord missionnaire, puis curé de campagne, l'abbé Gabriel de Rennepont, que j'ai fait mander à Paris par ses supérieurs, s'est fait le centre d'une sorte de propagande; il a rassemblé plusieurs desservants des communes voisines de la sienne, et, tout en leur recommandant une obéissance absolue à leurs évêques, tant que rien ne serait changé dans la hiérarchie existante, il les a engagés à user de leurs droits de citoyens français pour arriver légalement à ce qu'ils appellent l'affranchissement du bas clergé. Car, selon lui, les prêtres de paroisse sont livrés au bon plaisir des évêques, qui les interdisent et leur ôtent leur pain sans appel ni contrôle[19].
-- Mais c'est un Luther catholique que ce jeune homme! dit l'évêque.
Et, marchant sur ses pointes, il alla se verser un glorieux verre de vin de Madère, dans lequel il humecta lentement un massepain en forme de crosse épiscopale.
Invité par l'exemple, le cardinal, sous le prétexte d'aller réchauffer au feu de la cheminée ses pieds toujours glacés, jugea à propos de s'offrir un verre d'excellent vin vieux de Malaga, qu'il huma par gorgées avec un air de méditation profonde; après quoi il reprit:
-- Ainsi, cet abbé se pose en réformateur. Ce doit être un ambitieux. Est-il dangereux?
-- Sur nos avis, ses supérieurs l'ont jugé tel; on lui a ordonné de se rendre ici: il viendra tout à l'heure, et je dirai à Votre Éminence pourquoi je l'ai mandé; mais auparavant voici une note qui, en quelques lignes, expose les funestes tendances de l'abbé Gabriel. On lui a adressé les questions suivantes sur plusieurs de ses actes; il y a répondu de la sorte, et c'est en suite de ses réponses que ses supérieurs l'ont rappelé.
Ce disant le père d'Aigrigny prit dans son portefeuille un papier qu'il lut en ces termes:
Demande: Est-il vrai que vous ayez rendu les devoirs religieux à un habitant de votre paroisse, mort dans l'impénitence finale la plus détestable, puisqu'il s'était suicidé?
Réponse de l'abbé Gabriel: Je lui ai rendu les derniers devoirs, parce que plus que, tout autre, en raison de sa fin coupable, il avait besoin des prières de l'Église; pendant la nuit qui a suivi son enterrement, j'ai encore imploré pour lui la miséricorde divine.
Demande: Est-il vrai que vous ayez refusé des vases sacrés en vermeil et divers embellissements dont une de vos ouailles, obéissant à un zèle pieux, voulait doter votre paroisse?
Réponse: J'ai refusé ces vases de vermeil et ces embellissements parce que la maison du Seigneur doit toujours être humble et sans faste, afin de rappeler sans cesse au fidèle que le divin Sauveur est né dans une étable; j'ai engagé la personne qui voulait faire à ma paroisse ces inutiles présents à employer cet argent en aumônes judicieuses, l'assurant que cela serait plus agréable au Seigneur.
_-- _Mais c'est une amère et une violente déclaration contre l'ornement des temples! s'écria le cardinal. Ce jeune prêtre est des plus dangereux... Continuez, mon très cher père.
Et, dans son indignation, Son Éminence avala coup sur coup plusieurs _fondantes _aux fraises. Le père d'Aigrigny continua:
Demande: Est-il vrai que vous ayez retiré dans votre presbytère et soigné pendant plusieurs jours un habitant du village, Suisse de naissance et appartenant à la communion protestante? Est-il vrai que non seulement vous n'ayez pas tenté de le convertir à la religion catholique, apostolique et romaine, mais que vous ayez poussé l'oubli de vos devoirs jusqu'à enterrer cet hérétique dans le champ du repos consacré à ceux de notre sainte communion?
Réponse: Un de mes frères était sans asile. Sa vie avait été honnête et laborieuse. Vieillard, les forces lui ont manqué pour le travail, puis la maladie est venue; alors, presque mourant, il a été chassé de sa misérable demeure par un homme impitoyable auquel il devait une année de loyer; j'ai recueilli ce vieillard dans ma maison, j'ai consolé ses derniers jours. Cette pauvre créature avait toute sa vie souffert et travaillé, au moment de mourir, elle n'a pas prononcé une parole d'amertume contre son sort; elle s'est recommandée à Dieu, elle a pieusement baisé le crucifix. Et son âme, simple et pure, s'est exhalée dans le sein du Créateur... J'ai fermé ses paupières avec respect, je l'ai enseveli moi-même, j'ai prié pour lui, et, quoique mort dans la foi protestante, je l'ai cru digne d'entrer dans le champ du repos.
_-- _De mieux en mieux, dit le cardinal, c'est une tolérance monstrueuse, c'est une attaque horrible contre cette maxime qui est le catholicisme tout entier: Hors l'Église pas de salut.
_-- _Tout ceci est d'autant plus grave, monseigneur, reprit le père d'Aigrigny, que la douceur, la charité, le dévouement tout chrétien de l'abbé Gabriel ont exercé, non seulement dans sa commune, mais dans les communes environnantes, un véritable enthousiasme. Les desservants des paroisses ont cédé à l'entraînement général, et, il faut l'avouer, sans sa modération, un véritable schisme eût commencé.
-- Mais qu'espérez-vous en l'amenant ici devant nous? dit le prélat.
-- La position de l'abbé Gabriel est complexe: d'abord comme héritier de la famille Rennepont...
-- Mais il a fait cession de ses droits? demanda le cardinal.
-- Oui, monseigneur, et cette cession, d'abord entachée de vices de formes, a été depuis peu, et de son consentement, il faut le dire encore, parfaitement régularisée; car il avait fait serment, quoi qu'il arrivât, de faire abandon à la compagnie de Jésus de sa part de ces biens. Néanmoins, Sa Révérence le père Rodin croit que si Votre Éminence, après avoir montré à l'abbé Gabriel qu'il allait être révoqué par ses supérieurs, lui proposait une position éminente à Rome... on pourrait peut-être lui faire quitter la France et éveiller en lui des sentiments d'ambition qui sommeillent sans doute; car, Votre Éminence l'a dit fort judicieusement, tout réformateur doit être ambitieux.
-- J'approuve cette idée, dit le cardinal après un moment de réflexion; avec son mérite, avec sa puissance d'action sur les hommes, l'abbé Gabriel peut arriver très haut... s'il est docile; et s'il ne l'est pas... il vaut mieux pour le salut de l'Église qu'il soit à Rome qu'ici... car, à Rome... nous avons, vous le savez, mon très cher père... des garanties que vous n'avez malheureusement pas en France.
Après quelques instants de silence, le cardinal dit tout à coup au père d'Aigrigny:
-- Puisque nous parlons du père Rodin... franchement, qu'en pensez-vous?...
-- Votre Éminence connaît sa capacité... dit le père d'Aigrigny d'un air contraint et défiant; notre révérend père général...
-- Lui a donné mission de vous remplacer, dit le cardinal; je sais cela; il me l'a dit à Rome. Mais que pensez-vous... du caractère du père Rodin?... Peut-on avoir en lui une foi complètement aveugle?
-- C'est un esprit si tranchant, si entier, si secret, si impénétrable... dit le père d'Aigrigny avec hésitation, qu'il est difficile de porter sur lui un jugement certain...
-- Le croyez-vous ambitieux? dit le cardinal après un nouveau moment de silence... Ne le supposez-vous pas capable d'avoir d'autres visées... que celle de la plus grande gloire de sa compagnie?... Oui... j'ai des raisons pour vous parler ainsi... ajouta le prélat avec intention.
-- Mais, reprit le père d'Aigrigny, non sans méfiance, car entre gens de même sorte on joue toujours au fin, que Votre Éminence en pense-t-elle, soit par elle-même, soit par les rapports du père général?
-- Mais je pense que si son apparent dévouement à son ordre cachait quelque arrière-pensée, il faudrait à tout prix la pénétrer... car avec les influences qu'il s'est ménagées à Rome depuis longtemps... et que j'ai surprises... il pourrait être un jour, et dans un temps donné... bien redoutable.
-- Eh bien!... s'écria le père d'Aigrigny, emporté par sa jalousie contre Rodin, je suis, quant à cela, de l'avis de Votre Éminence; car quelquefois j'ai surpris en lui des éclairs d'ambition aussi effrayante que profonde, et puisqu'il faut tout dire... à Votre Éminence...
Le père d'Aigrigny ne put continuer.
À ce moment, Mme Grivois, après avoir frappé, entrebâilla la porte et fit un signe à sa maîtresse.
La princesse répondit par un mouvement de tête.
Mme Grivois ressortit.
Une seconde après Rodin entra dans le salon.
III. Le bilan.
À la vue de Rodin, les deux prélats et le père d'Aigrigny se levèrent spontanément, tant la supériorité réelle de cet homme imposait; leurs visages, naguère contractés par la défiance et par la jalousie, s'épanouirent tout à coup et semblèrent sourire au révérend père avec une affectueuse déférence; la princesse fit quelques pas à sa rencontre.
Rodin, toujours sordidement vêtu, laissant sur le moelleux tapis les traces boueuses de ses gros souliers, mit son parapluie dans un coin, et s'avança vers la table, non plus avec son humilité accoutumée, mais d'un pas délibéré, la tête haute, le regard assuré; non seulement il se sentait au milieu des siens, mais il avait la conscience de les dominer par l'intelligence.
-- Nous parlions de Votre Révérence, mon très cher père, dit le cardinal avec une affabilité charmante.
-- Ah!... fit Rodin en regardant fixement le prélat; et que disait-on?
-- Mais... reprit l'évêque belge en s'essuyant le front, tout le bien que l'on peut dire de Votre Révérence...
-- N'accepterez-vous pas quelque chose, mon très cher père? dit la princesse à Rodin en lui montrant le buffet splendide.
-- Merci, madame, j'ai mangé ce matin mes radis.
-- Mon secrétaire, l'abbé Berlini, qui a assisté ce matin à votre repas, m'a, en effet, fort édifié sur la frugalité de Votre Révérence, dit le prélat, elle est digne d'un anachorète.
-- Si nous parlions d'affaires? dit brusquement Rodin en homme habitué à dominer, à conduire la discussion.
-- Nous serons toujours très heureux de vous entendre, dit le prélat. Votre Révérence a fixé elle-même ce jour pour nous entretenir de cette grande affaire Rennepont... si grande, qu'elle entre pour beaucoup dans mon voyage en France... car soutenir les intérêts de la très glorieuse compagnie de Jésus, à laquelle je tiens à honneur d'être affilié, c'est soutenir les intérêts de Rome, et j'ai promis au révérend père général que je me mettrais entièrement à vos ordres.
-- Je ne puis que répéter ce que vient de dire Son Éminence, dit l'évêque. Partis de Rome ensemble, nos idées sont les mêmes.
-- Certes, dit Rodin en s'adressant au cardinal, Votre Éminence peut servir notre cause... et beaucoup... Je lui dirai tout à l'heure comment... Puis s'adressant à la princesse: -- J'ai fait dire au docteur Baleinier de venir ici, madame, car il sera bon de l'instruire de certaines choses.
-- On le fera entrer, comme d'habitude, dit la princesse. Depuis l'arrivée de Rodin, le père d'Aigrigny avait gardé le silence. Il semblait sous le coup d'une amère préoccupation et subir une lutte intérieure assez violente; enfin, se levant à demi, il dit d'une voix aigre-douce en s'adressant au prélat:
-- Je ne viens pas prier Votre Éminence d'être juge entre Sa Révérence le père Rodin et moi; notre général a parlé: j'ai obéi. Mais Votre Éminence devant bientôt revoir notre supérieur, je désirerais, si elle m'accordait cette grâce, qu'elle pût lui reporter fidèlement les réponses de Sa Révérence le père Rodin à quelques-unes de mes questions.
Le prélat s'inclina. Rodin regarda le père d'Aigrigny d'un air étonné et lui dit sèchement:
-- C'est chose jugée... à quoi bon ces questions?
-- Non pas à m'innocenter, reprit le père d'Aigrigny, mais à bien préciser l'état des choses aux yeux de Son Éminence.
-- Alors parlez... et surtout pas de paroles inutiles... Puis Rodin tirant sa grosse montre d'argent, la consulta, et ajouta:
-- Il faut qu'à deux heures je sois à Saint-Sulpice.
-- Je serai aussi bref que possible, dit le père d'Aigrigny avec un ressentiment contenu, et il reprit, en s'adressant à Rodin:
-- Lorsque Votre Révérence a cru devoir substituer son action à la mienne, en blâmant... bien sévèrement peut-être, la manière dont j'avais conduit les intérêts qui m'avaient été confiés... ces intérêts, je l'avoue loyalement, étaient compromis...
-- Compromis? reprit Rodin avec ironie. Dites donc... perdus... puisque vous m'aviez ordonné d'écrire à Rome qu'il fallait renoncer à tout espoir.
-- C'est la vérité, dit le père d'Aigrigny.
-- C'est donc un malade désespéré, abandonné des... meilleurs médecins, continua Rodin avec ironie, que j'ai entrepris de faire vivre. Poursuivez...
Et plongeant ses deux mains dans les goussets de son pantalon, il regarda le père d'Aigrigny en face.
-- Votre Révérence m'a durement blâmé, reprit le père d'Aigrigny, non pas d'avoir cherché, par tous les moyens possibles, à rentrer dans des biens odieusement dérobés à notre compagnie...
-- Tous nos casuistes vous y autorisent avec raison, dit le cardinal; les textes sont clairs, positifs; vous avez parfaitement le droit de récupérer _per fas aut nefas _un bien traîtreusement dérobé.
-- Aussi, reprit le père d'Aigrigny, Sa Révérence le père Rodin m'a seulement reproché la brutalité militaire de mes moyens, leur violence, en dangereux désaccord, disait-il, avec les moeurs du temps... Soit... Mais d'abord... je ne pouvais être légalement l'objet d'aucune poursuite, et enfin, sans une circonstance d'une fatalité inouïe, le succès consacrait la marche que j'avais suivie, si brutale, si grossière qu'elle fût... Maintenant... puis-je demander à Votre Révérence ce qu'elle...
-- Ce que j'ai fait de plus que vous? dit Rodin au père d'Aigrigny en cédant à son impertinente habitude d'interruption; ce que j'ai fait de mieux que vous? quel pas j'ai fait faire à l'affaire Rennepont, après l'avoir reçue de vous absolument désespérée? Est- ce cela que vous voulez savoir?
-- Positivement, dit sèchement le père d'Aigrigny.
-- Eh bien, je l'avoue, reprit Rodin d'un air sardonique, autant vous avez fait de grandes choses, de grosses choses, de turbulentes choses... autant moi, j'en ai fait de petites, de puériles, de cachées! Mon Dieu, oui! moi qui osais me donner pour un homme à larges vues, vous ne sauriez imaginer le sot métier que je fais depuis six semaines.
-- Je ne me serais jamais permis d'adresser un tel reproche à Votre Révérence... si mérité qu'il parût, dit le père d'Aigrigny avec un sourire amer.
-- Un reproche? dit Rodin en haussant les épaules, un reproche? vous voilà jugé. Savez-vous ce que j'écrivais de vous il y a six semaines? le voici: «Le père d'Aigrigny a d'excellentes qualités, il me servira», et dès demain je vous emploierai très activement, dit Rodin en manière de parenthèse; mais, ajoutai-je, «il n'est pas assez grand pour savoir à l'occasion se faire petit...» Comprenez-vous?
-- Pas très bien, dit le père d'Aigrigny en rougissant.
-- Tant pis pour vous, reprit Rodin; cela prouve que j'avais raison. Eh bien, puisqu'il faut vous le dire, j'ai eu, moi, assez d'esprit pour faire le plus sot métier du monde pendant six semaines... Oui, tel que vous me voyez, j'ai fait la causette avec une grisette; j'ai parlé progrès, humanité, liberté, émancipation de la femme... avec une jeune fille à tête folle; j'ai parlé grand Napoléon, fétichisme bonapartiste, avec un vieux soldat imbécile; j'ai parlé gloire impériale, humiliation de la France, espérance dans le roi de Rome, avec un brave homme de maréchal de France qui, s'il a le coeur plein d'adoration pour ce voleur de trônes qui a tiré le boulet à Sainte-Hélène, a la tête aussi creuse, aussi sonore qu'une trompette de guerre... aussi, soufflez dans cette boîte sans cervelle quelques notes guerrières ou patriotiques, et voilà que ça donne des fanfares ahuries sans savoir pour qui, pour quoi, ni comment. J'ai bien fait plus, sur ma foi!... j'ai parlé amourette avec un jeune tigre sauvage. Quand je vous le disais, que c'était lamentable de voir un homme un peu intelligent s'amoindrir, comme je l'ai fait, par tous ces petits moyens; s'abaisser à nouer si laborieusement les mille fils de cette trame obscure! Beau spectacle, n'est-ce pas? voir l'araignée tisser opiniâtrement sa toile... comme c'est intéressant, un vilain petit animal noirâtre tendant fil sur fil, renouant ceux- ci, renforçant ceux-là, en allongeant d'autres; vous haussez les épaules, soit... mais revenez deux heures après; que trouvez-vous? le petit animal noirâtre bien gorgé, bien repu, et dans sa toile une douzaine de folles mouches si enlacées, si garrottées, que le petit animal noirâtre n'a plus qu'à choisir à son aise l'heure et le moment de sa pâture...
En disant ces mots, Rodin sourit d'une manière étrange; ses yeux, ordinairement à demi voilés par ses flasques paupières, s'ouvrirent tout grands et semblèrent briller plus que de coutume; le jésuite sentait en lui depuis quelques instants une sorte d'excitation fébrile; il l'attribuait à la lutte qu'il soutenait devant ces éminents personnages, qui subissaient déjà l'influence de sa parole originale et tranchante.
Le père d'Aigrigny commençait à regretter d'avoir engagé cette lutte; pourtant il reprit avec une ironie mal contenue:
-- Je ne conteste pas la ténuité de vos moyens. Je suis d'accord avec vous, ils sont très puérils, ils sont très vulgaires; mais cela ne suffit pas absolument pour donner une haute idée de votre mérite... Je me permettrai donc de vous demander...
-- Ce que ces moyens ont produit? reprit Rodin avec une exaltation qui ne lui était pas habituelle. Regardez dans ma toile d'araignée, et vous y verrez cette belle et insolente jeune fille, si fière, il y a six semaines, de sa beauté, de son esprit, de son audace... à cette heure, pâle, défaite, elle est mortellement blessée au coeur.
-- Mais cet élan d'intrépidité chevaleresque du prince indien dont tout Paris s'est ému, dit la princesse, Mlle de Cardoville en a dû être touchée?...
-- Oui, mais j'ai paralysé l'effet de ce dévouement stupide et sauvage en démontrant à cette jeune fille qu'il ne suffit pas de tuer des panthères noires pour prouver que l'on est un amant sensible, délicat et fidèle.
-- Soit, dit le père d'Aigrigny. Ceci est un fait acquis; voici Mlle de Cardoville blessée au coeur.
-- Mais qu'en résulte-t-il pour les intérêts de l'affaire Rennepont? reprit le cardinal avec curiosité en s'accoudant sur la table.
-- Il en résulte d'abord, dit Rodin, que, lorsque le plus dangereux ennemi que l'on puisse avoir est dangereusement blessé, il quitte le champ de bataille; c'est déjà quelque chose, ce me semble?
-- En effet, dit la princesse, l'esprit, l'audace de Mlle de Cardoville pouvaient en faire l'âme de la coalition dirigée contre nous.
-- Soit, reprit obstinément le père d'Aigrigny; sous ce rapport elle n'est plus à craindre, c'est un avantage. Mais cette blessure au coeur ne l'empêchera pas d'hériter?
-- Qui vous l'a dit? demanda froidement Rodin avec assurance. Savez-vous pourquoi j'ai tant fait pour la rapprocher, d'abord malgré elle, de Djalma, et ensuite pour l'éloigner de lui, encore malgré elle?
-- Je vous le demande, dit le père d'Aigrigny, en quoi cet orage de passions empêchera-t-il Mlle de Cardoville et le prince d'hériter?
-- Est-ce d'un ciel serein ou d'un ciel d'orage que part la foudre qui éclate et qui frappe? Soyez tranquille, je saurai où placer le paratonnerre. Quant à M. Hardy, cet homme vivait pour trois choses: pour ses ouvriers, pour un ami, pour une maîtresse! il a reçu trois traits en plein coeur. Je vise toujours au coeur, moi; c'est légal, et c'est sûr.
-- C'est légal, c'est sûr et c'est louable, dit l'évêque; car, si j'ai bien entendu, ce fabricant avait une concubine... or, il est bien de faire servir une passion mauvaise à la punition du méchant...
-- Ceci est évident, ajouta le cardinal, ils ont de mauvaises passions... on s'en sert... c'est leur faute...
-- Notre sainte mère Perpétue, dit la princesse, a concouru de tous ses moyens à la découverte de cet abominable adultère.
-- Voici M. Hardy frappé dans ses plus chères affections, je l'admets, dit le père d'Aigrigny, qui ne cédait le terrain que pied à pied, le voilà frappé dans sa fortune... mais il en sera d'autant plus âpre à la curée de cet immense héritage...
Cet argument parut sérieux aux deux prélats et à la princesse; tous regardèrent Rodin avec une vive curiosité; au lieu de répondre, celui-ci alla vers le buffet, et, contre son habitude de sobriété stoïque, et malgré sa répugnance pour le vin, il examina les flacons et dit:
-- Qu'est-ce qu'il y a là-dedans?
-- Du vin de Bordeaux et de Xérès... dit madame de Saint-Dizier, fort étonnée de ce goût subit de Rodin.
Celui-ci prit un flacon au hasard, et il se versa un verre de vin de Madère qu'il but d'un trait. Depuis quelques moments, il s'était senti plusieurs fois frissonner d'une façon étrange. À ce frisson avait succédé une sorte de faiblesse, il espéra que le vin le ranimerait. Après avoir essuyé ses lèvres du revers de sa main crasseuse, il revint auprès de la table, et s'adressant au père d'Aigrigny:
-- Qu'est-ce que vous me disiez à propos de M. Hardy?
-- Qu'étant frappé dans sa fortune, il n'en serait que plus âpre à la curée de cet immense héritage, répéta le père d'Aigrigny, intérieurement outré du ton impérieux de son supérieur.
-- M. Hardy, penser à l'argent! dit Rodin en haussant les épaules, est-ce qu'il pense, seulement? tout est brisé en lui. Indifférent aux choses de la vie, il est plongé dans une stupeur dont il ne sort que pour fondre en larmes; alors il parle avec une bonté machinale à ceux qui l'entourent des soins les plus empressés (je l'ai mis entre bonnes mains). Il commence cependant à se montrer sensible à la tendre commisération qu'on lui témoigne sans relâche... Car il est bon... excellent autant que faible, et c'est à cette excellence... que je vous adresserai, père d'Aigrigny, afin que vous accomplissiez ce qui me reste à faire.
-- Moi? dit le père d'Aigrigny, fort étonné.
-- Oui, et alors vous reconnaîtrez si le résultat que j'ai obtenu... n'est pas considérable... et... Puis, s'interrompant, Rodin, passant la main sur son front, se dit à lui-même:
-- Cela est étrange!
-- Qu'avez-vous? lui dit la princesse avec intérêt.
-- Rien, madame, reprit Rodin en tressaillant; c'est sans doute ce vin que j'ai bu... je n'y suis pas accoutumé... Je ressens un peu de mal de tête, cela passera.
-- Vous avez, en effet... les yeux bien injectés, mon cher père, dit la princesse.
-- C'est que j'ai regardé trop fixement dans ma toile, reprit le jésuite avec son sourire sinistre, et il faut que j'y regarde encore pour faire bien voir au père d'Aigrigny, qui fait le myope... mes autres mouches... les deux filles du général Simon, par exemple, de jour en jour plus tristes, plus abattues, et sentant une barrière glacée s'élever entre elles et le maréchal... Et celui-ci, depuis la mort de son père, il faut l'entendre, il faut le voir, tiraillé, déchiré, entre deux pensées contraires; aujourd'hui se croyant déshonoré s'il fait ceci... demain déshonoré s'il ne le fait pas: ce soldat, ce héros de l'Empire, est à présent plus faible, plus irrésolu qu'un enfant. Voyons... que reste-t-il encore de cette famille impie?... Jacques Rennepont? Demandez à Morok dans quel état d'hébétement l'orgie a jeté ce misérable et vers quel abîme il roule!... Voilà mon bilan... voilà dans quel état d'isolement, d'anéantissement, se trouvent aujourd'hui tous les membres de cette famille qui réunissaient, il y a six semaines, tant d'éléments puissants, énergiques, dangereux, s'ils eussent été concentrés!... voilà donc ces Rennepont qui, d'après le conseil de leur hérétique aïeul, devaient unir leurs forces pour nous combattre et nous écraser... et ils étaient grandement à craindre... Qu'avais-je dit? que j'agirais sur leurs passions. Qu'ai-je fait? j'ai agi sur leurs passions. Aussi en vain à cette heure ils se débattent dans ma toile... qui les enlace de toutes parts... ils sont à moi, vous dis-je... ils sont à moi...
Depuis quelques moments, et à mesure qu'il parlait, la physionomie et la voix de Rodin subissaient une altération singulière: son teint, toujours si cadavéreux, s'était de plus en plus coloré, mais inégalement et comme par marbrures; puis, phénomène étrange! ses yeux, en devenant de plus en plus brillants, avaient paru se creuser davantage. Sa voix vibrait, saccadée, brève, stridente. L'altération des traits de Rodin, dont il ne paraissait pas avoir conscience, était si remarquable que les autres acteurs de cette scène le regardaient avec une sorte d'effroi.
Se trompant sur la cause de cette impression, Rodin, indigné, s'écria d'une voix çà et là entrecoupée par des élans d'aspiration profonde et embarrassée:
-- Est-ce de la pitié pour cette race impie, que je lis sur vos visages!... de la pitié... pour cette jeune fille qui ne met jamais le pied dans une église, et qui élève chez elle des autels païens!... de la pitié pour ce Hardy, ce blasphémateur sentimental, cet athée philanthrope qui n'avait pas une chapelle dans sa fabrique, et qui osait accoler le nom de Socrate, de Marc- Aurèle et de Platon à celui de notre Sauveur, qui appelait _Jésus le divin philosophe?... _de la pitié pour cet Indien sectateur de Brahma!... de la pitié pour ces deux soeurs qui n'ont pas reçu le baptême!... de la pitié pour cette brute de Jacques Rennepont!... de la pitié pour ce stupide soldat impérial, qui a pour dieu Napoléon et pour évangile les bulletins de la grande armée!... de la pitié pour cette famille de renégats dont l'aïeul, relaps infâme, non content de nous avoir volé notre bien, excite encore du fond de sa tombe, au bout d'un siècle et demi, sa race maudite à relever la tête contre nous!... Comment! pour nous défendre de ces vipères, nous n'aurions pas le droit de les écraser dans le venin qu'elles distillent!... Et je vous dis, moi, que c'est servir Dieu, que c'est donner un salutaire exemple, que de vouer, à la face de tous, et par le déchaînement même de ses passions... cette famille impie à la douleur, au désespoir, à la mort!...
Rodin était effrayant de férocité en parlant ainsi; le feu de ses yeux devenait plus éclatant encore; ses lèvres étaient sèches et arides, une sueur froide baignait ses tempes, dont on remarquait les battements précipités; de nouveaux frissons glacés coururent par tout son corps. Attribuant ce malaise croissant à un peu de courbature, car il avait écrit une partie de la nuit, et voulant remédier à une nouvelle défaillance, il alla droit au buffet, se versa un autre verre de vin qu'il avala d'un trait, puis il revint au moment où le cardinal lui disait:
-- Si la marche que vous suivez à l'égard de cette famille avait besoin d'être justifiée, mon très cher père, vous l'eussiez justifiée victorieusement par vos dernières paroles... Non seulement, selon nos casuistes, je le répète, vous êtes dans votre plein droit, mais il n'y a là rien de répréhensible aux yeux des lois humaines; quant aux lois divines, c'est plaire au Seigneur que de combattre et de terrasser l'impie par les armes qu'il donne contre lui-même.
Vaincu, ainsi que les autres assistants, par l'assurance diabolique de Rodin, et ramené à une sorte d'admiration craintive, le père d'Aigrigny lui dit:
-- Je le confesse, j'ai eu tort de douter de l'esprit de Votre Révérence; trompé par l'apparence des moyens que vous avez employés; les considérant isolément, je n'avais pu juger de leur ensemble redoutable et surtout les résultats qu'ils ont, en effet, produits. Maintenant, je le vois, le succès, grâce à vous, n'est pas douteux.
-- Et ceci est une exagération, reprit Rodin avec une impatience fiévreuse, toutes ces passions sont à cette heure en ébullition; mais le moment est critique... comme l'alchimiste penché sur son creuset, où bouillonne une mixture qui peut lui donner des trésors ou la mort... moi seul je puis, à cette heure...
Rodin n'acheva pas, il porta brusquement ses deux mains à son front avec un cri de douleur étouffé.
-- Qu'avez-vous? dit le père d'Aigrigny; depuis quelques instants... vous pâlissez d'une manière effrayante.
-- Je ne sais ce que j'ai, dit Rodin d'une voix altérée: ma douleur de tête augmente, une sorte de vertige m'a un instant étourdi.
-- Asseyez-vous, dit la princesse avec intérêt.
-- Prenez quelque chose, ajouta l'évêque.
-- Ce ne sera rien, reprit Rodin en faisant un effort sur lui- même; je ne suis pas douillet, Dieu merci!... J'ai peu dormi cette nuit... c'est de la fatigue... rien de plus. Je disais donc que moi seul pouvais à cette heure diriger cette affaire... mais non l'exécuter... il me faut disparaître... mais veiller incessamment dans l'ombre, d'où je tiendrai tous les fils, que moi seul... puis... faire agir... ajouta Rodin d'une voix oppressée.
-- Mon très cher père, dit le cardinal avec inquiétude, je vous assure que vous êtes assez gravement indisposé... Votre pâleur devient livide.
-- C'est possible, répondit courageusement Rodin; mais je ne m'abats pas pour si peu... Revenons à notre affaire... Voici l'heure, père d'Aigrigny, où vos qualités, et vous en avez de grandes, je ne les jamais niées... me peuvent être d'un grand secours... Vous avez de la séduction... du charme... une éloquence pénétrante... il faudra...
Rodin s'interrompit encore. Son front ruisselait d'une sueur froide, il sentit ses jambes se dérober sous lui, et il dit, malgré son opiniâtre énergie:
-- Je l'avoue... je ne me sens pas bien... cependant, ce matin, je me portais aussi bien que jamais... je tremble malgré moi... je suis glacé...
-- Rapprochez-vous du feu... c'est un malaise subit, dit l'évêque en lui offrant le bras avec un dévouement héroïque, cela n'aura pas de suite.
-- Si vous preniez quelque boisson chaude, une tasse de thé, dit la princesse. M. Baleinier doit venir bientôt heureusement, il nous rassurera... sur cette indisposition...
-- En vérité... c'est inexplicable, dit le prélat. À ces mots du cardinal, Rodin, qui s'était péniblement approché du feu, tourna les yeux vers le prélat et le regarda fixement d'une façon étrange pendant une seconde; puis, fort de son indomptable énergie, malgré l'altération de ses traits, qui se décomposaient à vue d'oeil, Rodin dit d'une voix brisée qu'il tâcha de rendre ferme:
-- Ce feu m'a réchauffé, ce ne sera rien... j'ai bien, par ma foi! le temps de me dorloter... Quel à-propos!... tomber malade au moment où l'affaire Rennepont ne peut réussir que par moi seul!... Revenons donc à notre affaire... Je vous disais, père d'Aigrigny, que vous pourriez beaucoup nous servir... et vous aussi, madame la princesse, car vous avez épousé cette cause comme si elle était la vôtre; et...
Rodin s'interrompit encore... Cette fois il poussa un cri aigu, tomba sur une chaise placée près de lui, se rejeta convulsivement en arrière, et, appuyant ses deux mains sur sa poitrine, il s'écria:
-- Oh! que je souffre!... Alors, chose effroyable! à l'altération des traits de Rodin succéda une décomposition cadavéreuse presque aussi rapide que la pensée... ses yeux, déjà caves, s'injectèrent de sang et semblèrent se retirer au fond de leur orbite, dont l'ombre ainsi agrandie forma comme deux trous noirs du creux desquels luisaient deux prunelles de feu; des tiraillements nerveux saccadés tendirent et collèrent sur les moindres saillies des os du visage la peau flasque, humide, glacée, qui devint instantanément verdâtre; de ses lèvres, bridées par le rictus d'une douleur atroce, s'échappait un souffle haletant, de temps à autre interrompu par ces mots:
-- Oh!... je souffre... je brûle... Puis, cédant à un transport furieux, Rodin, du bout de ses ongles, labourait sa poitrine nue, car il avait fait sauter les boutons de son gilet et à demi déchiré sa chemise noire et crasseuse, comme si la pression de ces vêtements eût augmenté la violence des douleurs sous lesquelles il se tordait. L'évêque, le cardinal et le père d'Aigrigny se rapprochèrent vivement de Rodin et l'entourèrent pour le contenir; il éprouvait d'horribles convulsions; tout à coup, rassemblant ses forces, il se dressa sur ses pieds, droit et roide comme un cadavre; alors, ses vêtements en désordre, ses rares cheveux gris hérissés autour de sa face verte, attachant ses yeux rouges et flamboyants sur le cardinal, qui à ce moment se penchait vers lui, il le saisit de ses deux mains convulsives, et avec un accent terrible il s'écria d'une voix étranglée:
-- Cardinal Malipieri... cette maladie est trop subite; on se défie de moi à Rome... vous êtes de la race des Borgia... et votre secrétaire... était chez moi ce matin...
-- Malheureux!... qu'ose-t-il dire?... s'écria le prélat aussi stupéfait qu'indigné de cette accusation.
Ce disant, le cardinal tâchait de se débarrasser de l'étreinte du jésuite, dont les doigts crispés avaient la roideur du fer.
-- On m'a empoisonné... murmura Rodin. Et, s'affaissant sur lui- même, il retomba dans les bras du père d'Aigrigny.
Malgré son effroi, le cardinal eut le temps de dire tout bas à celui-ci:
-- Il croit qu'on veut l'empoisonner... il machine donc quelque chose de bien dangereux! La porte du salon s'ouvrit: c'était le docteur Baleinier.
-- Ah! docteur! s'écria la princesse, pâle, effrayée, en courant à lui, le père Rodin vient d'être attaqué subitement de convulsions affreuses... venez... venez.
-- Des convulsions... ce n'est rien, calmez-vous, madame, dit le docteur en jetant son chapeau sur un meuble et en s'approchant à la hâte du groupe qui entourait le moribond.
-- Voici le docteur... s'écria la princesse.
Tous s'écartèrent, moins le père d'Aigrigny, qui soutenait Rodin affaissé sur une chaise.
-- Ciel!... quel symptôme!... s'écria le docteur Baleinier en examinant avec une terreur croissante la face de Rodin, qui de verte devenait bleuâtre.
-- Qu'y a-t-il donc? demandèrent les spectateurs tout d'une voix.
-- Ce qu'il y a?... reprit le docteur en se rejetant en arrière comme s'il eût marché sur un serpent; c'est le choléra, et c'est contagieux.
À ce mot effrayant, magique, le père d'Aigrigny abandonna Rodin, qui roula sur le tapis.
-- Il est perdu! s'écria le docteur Baleinier, pourtant je cours chercher ce qu'il faut pour tenter un dernier effort.
Et il se précipita vers la porte. La princesse de Saint-Dizier, le père d'Aigrigny, l'évêque et le cardinal se précipitèrent éperdus à la suite du docteur Baleinier. Tous se pressaient à la porte, que personne, tant le trouble était grand, ne pouvait ouvrir.
Elle s'ouvrit pourtant, mais du dehors... et Gabriel parut, Gabriel, le type du vrai prêtre, du saint prêtre, du prêtre évangélique, que l'on ne saurait assez environner de respect, d'ardente sympathie, de tendre admiration. Sa figure d'archange, d'une sérénité si douce, offrit un contraste singulier avec tous ces visages contractés, bouleversés par l'épouvante... Le jeune prêtre faillit être renversé par les fuyards, qui, se précipitant par l'issue qu'il venait d'ouvrir, s'écriaient:
-- N'entrez pas... il meurt du choléra... sauvez-vous!
-- À ces mots, repoussant dans le salon l'évêque, qui, resté le dernier de tous, tâchait de forcer la porte, Gabriel courut à Rodin pendant que le prélat s'échappait par la porte laissée libre.
Rodin, couché sur le tapis, les membres contournés par des crampes affreuses, se tordait dans des douleurs intolérables; la violence de sa chute avait sans doute réveillé ses esprits, car il murmurait d'une voix sépulcrale:
-- Ils me laissent... mourir... là... comme un chien... Oh! les lâches!... au secours!... personne...
Et le moribond, s'étant renversé sur le dos par un mouvement convulsif, tournant vers le plafond sa face de damné, où éclatait un espoir infernal, répétait encore:
-- Personne... personne... Ses yeux, tout à coup flamboyants et féroces, rencontrèrent les grands yeux bleus de l'angélique et blonde figure de Gabriel, qui, s'agenouillant auprès de lui, lui dit de sa voix douce et grave:
-- Me voici, mon père... je viens vous secourir, si vous pouvez être secouru... priez pour vous, si le Seigneur vous rappelle à lui.
-- Gabriel!... murmura Rodin d'une voix éteinte, pardon... pour le mal... que je vous ai fait... Pitié!... ne m'abandonnez pas!... ne...
Rodin ne put achever; il était parvenu à se soulever sur son séant, il poussa un cri et retomba sans mouvement.
* * * * *
Le même jour, dans les journaux du soir, on lisait:
«Le choléra est à Paris... le premier cas s'est déclaré aujourd'hui, à trois heures et demie, rue de Babylone, à l'hôtel de Saint-Dizier.»
IV. Le parvis Notre-Dame.
Huit jours se sont écoulés depuis que Rodin a été atteint du choléra, dont les ravages vont toujours croissant.
Terrible temps que celui-là! Un voile de deuil s'est étendu sur Paris, naguère si joyeux. Jamais, pourtant, le ciel n'a été d'un azur plus pur, plus constant; jamais le soleil n'a rayonné plus radieux. Cette inexorable sérénité de la nature durant les ravages du fléau mortel offrait un étrange et mystérieux contraste. L'insolente lumière d'un soleil éblouissant rendait plus visible encore l'altération des traits causée par les mille angoisses de la peur. Car chacun tremblait, celui-ci pour soi, celui-là pour les êtres aimés; les physionomies trahissaient quelque chose d'inquiet, d'étonné, de fébrile. Les pas étaient précipités comme si, en marchant plus vite, il avait chance d'échapper au péril; et puis aussi on se hâtait de rentrer chez soi. On laissait la vie, la santé, le bonheur dans sa maison; deux heures après, on y retrouvait souvent l'agonie, la mort, le désespoir. À chaque instant des choses nouvelles et sinistres frappaient votre vue: tantôt passaient par les rues des charrettes remplies de cercueils symétriquement empilés. Elles s'arrêtaient devant chaque demeure: des hommes vêtus de gris et de noir attendaient sous la porte; ils tendaient les bras, et à ceux-ci l'on jetait un cercueil, à ceux- là deux, souvent trois ou quatre, dans la même maison; si bien que, parfois, la provision étant vite épuisée, bien des morts de la rue n'étaient pas servis, et la charrette, arrivée pleine, s'en allait vide.
Dans presque toutes les maisons, de bas en haut, de haut en bas, c'était un bruit de marteaux assourdissant: on clouait des bières; on en clouait tant et tant que, par intervalles, les cloueurs s'arrêtaient fatigués. Alors éclataient toutes sortes de cris de douleur, de gémissements plaintifs, d'imprécations désespérées. C'étaient ceux à qui les hommes gris et noirs avaient pris quelqu'un pour remplir les bières. On remplissait donc incessamment des bières, et on les clouait jour et nuit, plutôt le jour que la nuit; car, dès le crépuscule, à défaut des corbillards insuffisants, arrivait une lugubre file de voitures mortuaires improvisées: tombereaux, charrettes, tapissières, fiacres, haquets, venaient servir au funèbre transport; à l'encontre des autres qui, dans les rues, entraient pleines et sortaient vides, ces dernières entraient vides et bientôt sortaient pleines.
Pendant ce temps-là les vitres des maisons s'illuminaient, et souvent les lumières brûlaient jusqu'au jour. C'était la saison des bals; ces clartés ressemblaient assez aux rayonnements lumineux des folles nuits de fête, si ce n'est que les cierges remplaçaient la bougie, et la psalmodie des prières des morts le joyeux bourdonnement du bal; puis, dans les rues, au lieu des bouffonneries transparentes de l'enseigne des costumiers pour les mascarades, se balançaient de loin en loin de grandes lanternes d'un rouge de sang portant ces mots en lettres noires:
SECOURS AUX CHOLÉRIQUES
Où il y avait véritablement fête... pendant la nuit, c'était aux cimetières... Ils se débauchaient... Eux, toujours si mornes, si muets, à ces heures nocturnes, heures silencieuses où l'on entend le léger frissonnement des cyprès agités par la brise... eux, si solitaires que nul pas humain n'osait pendant la nuit troubler leur silence funèbre... ils étaient tout à coup devenus animés, bruyants, tapageurs et brillants de lumières. À la lueur fumeuse des torches qui jetaient de grandes clartés rougeâtres sur les sapins noirs et sur les pierres blanches des sépulcres, bon nombre de fossoyeurs fossoyaient allègrement en fredonnant. Ce dangereux et rude métier se payait alors presque à prix d'or; on avait tant besoin de ces bonnes gens, qu'il fallait, après tout, les ménager; s'ils buvaient souvent, ils buvaient beaucoup; s'ils chantaient toujours, ils chantaient fort, et ce, pour entretenir leurs forces et leur bonne humeur, puissant auxiliaire d'un tel travail. Si quelques-uns ne finissaient pas d'aventure la fosse commencée, d'obligeants compagnons la finissaient _pour _eux (c'était le mot), et les y plaçaient amicalement.
Aux joyeux refrains des fossoyeurs répondaient d'autres flonflons lointains; des cabarets s'étaient improvisés aux environs des cimetières, et les cochers des morts, une fois leurs pratiques descendues à leur adresse, comme ils disaient ingénieusement, les cochers des morts, riches d'un salaire extraordinaire, banquetaient, rigolaient en seigneurs; souvent l'aurore les surprit le verre à la main et la gaudriole aux lèvres... Observation bizarre; chez ces gens de funérailles, vivant dans les entrailles du fléau, la mortalité fut presque nulle.
Dans les quartiers sombres, infects, où, au milieu d'une atmosphère morbide, vivaient entassés une foule de prolétaires déjà épuisés par les plus dures privations, et, ainsi que l'on disait énergiquement alors_, tout mâchés _pour le choléra, il ne s'agissait plus d'individus, mais de familles entières enlevées en quelques heures; pourtant, parfois, ô clémence providentielle! un ou deux petits enfants restaient seuls dans la chambre froide et délabrée, après que père et mère, frère et soeur étaient partis en cercueil. Souvent aussi on fut obligé de fermer, faute de locataires, plusieurs de ces maisons, pauvres ruches de laborieux travailleurs, complètement déshabitées en un jour par le fléau, depuis la cave, où, selon l'habitude, couchaient sur la paille de petits ramoneurs, jusqu'aux mansardes, où, hâves et demi-nus, se roidissaient sur le carreau glacé quelques malheureux sans travail et sans pain.
De tous les quartiers de Paris, celui qui, pendant la période croissante du choléra, offrit peut-être le spectacle le plus effrayant, fut le quartier de la Cité, et, dans la Cité, le parvis de Notre-Dame était presque chaque jour le théâtre de scènes terribles, la plupart des malades des rues voisines que l'on transportait à l'Hôtel-Dieu affluant sur cette place.
Le choléra n'avait pas une physionomie... il en avait mille. Ainsi, huit jours après que Rodin avait été subitement atteint, plusieurs événements, où l'horrible le disputait à l'étrange, se passaient sur le parvis de Notre-Dame. Au lieu de la rue d'Arcole, qui conduit aujourd'hui directement sur cette place, on y arrivait alors d'un côté par une ruelle sordide comme toutes les rues de la Cité; une voûte sombre et écrasée la terminait. En entrant dans le parvis on avait à gauche le portail de l'immense cathédrale, et en face de soi les bâtiments de l'Hôtel-Dieu. Un peu plus loin, une échappée de vue permettait d'apercevoir le parapet du quai Notre- Dame.
Sur la muraille noirâtre et lézardée de l'arcade on pouvait lire un placard récemment appliqué; il portait ces mots tracés au moyen d'un poncis et de lettres de cuivre[20]:
Vengeance!... vengeance!...
Les gens du peuple qui se font porter dans les hôpitaux y sont empoisonnés, parce qu'on trouve le nombre des malades trop considérable; chaque nuit des bateaux remplis de cadavres descendent la Seine.
Vengeance! et mort aux assassins du peuple!
Deux hommes enveloppés de manteaux et à demi cachés dans l'ombre de la voûte écoutaient avec une curiosité inquiète une rumeur qui s'élevait de plus en plus menaçante du milieu d'un rassemblement tumultueusement groupé aux abords de l'Hôtel-Dieu.
Bientôt ces cris: _Mort aux médecins! Vengeance! _arrivèrent jusqu'aux deux hommes embusqués sous l'arcade.
-- Les placards font leur effet, dit l'un; le feu est aux poudres... Une fois la populace en délire... on la lancera sur qui l'on voudra.
-- Dis donc, reprit l'autre homme, regarde là-bas... cet hercule dont la taille gigantesque domine toute cette canaille. Est-ce que ce n'était pas un des plus enragés meneurs lors de la destruction de la fabrique de M. Hardy?
-- Pardieu, oui... Je le reconnais; partout où il y a un mauvais coup à faire on trouve ce gredin-là.
-- Maintenant, crois-moi, ne restons pas sous cette arcade, dit l'autre homme; il y fait un vent glacé, et quoique je sois matelassé de flanelle...
-- Tu as raison, le choléra est brutal en diable. D'ailleurs tout se prépare bien de ce côté; on assure aussi que l'émeute républicaine va soulever en masse le faubourg Saint-Antoine. Chaud! chaud! ça nous sert, et la sainte cause de la religion triomphera de l'impiété révolutionnaire... Allons rejoindre le père d'Aigrigny.
-- Où le trouverons-nous?
-- Ici près, viens... viens. Et les deux hommes disparurent précipitamment. Le soleil, commençant à décliner, jetait ses rayons dorés sur les noires sculptures du portail de Notre-Dame et sur la masse imposante de ses deux tours, qui se dressaient au milieu d'un ciel parfaitement bleu, car depuis plusieurs jours un vent de nord-est, sec et glacé, balayait les moindres nuages. Un rassemblement assez nombreux, encombrant, nous l'avons dit, les abords de l'Hôtel-Dieu, se pressait aux grilles dont le péristyle de l'hospice est entouré; derrière la grille on voyait rangé un piquet d'infanterie; car les cris de Mort aux médecins! étaient devenus de plus en plus menaçants. Les gens qui vociféraient ainsi appartenaient à une populace oisive, vagabonde et corrompue... à la lie de Paris: aussi, chose effrayante, les malheureux que l'on transportait, traversant forcément ces groupes hideux, entraient à l'Hôtel-Dieu au milieu de clameurs sinistres et de cris de mort. À chaque instant, des civières, des brancards apportaient de nouvelles victimes; les civières, souvent garnies de rideaux de coutil, cachaient les malades; mais les brancards n'ayant aucune couverture, quelquefois les mouvements convulsifs d'un agonisant écartaient le drap, qui laissait voir une face cadavéreuse.
Au lieu d'épouvanter les misérables rassemblés devant l'hospice, de pareils spectacles devenaient pour eux le signal de plaisanteries de cannibales ou de prédictions atroces sur le sort de ces malheureux une fois au pouvoir des médecins.
Le carrier et Ciboule, accompagnés d'un bon nombre de leurs acolytes, se trouvaient mêlés à la populace. Après le désastre de la fabrique de M. Hardy, le carrier, solennellement chassé du compagnonnage par les Loups, qui n'avaient voulu conserver aucune solidarité avec ce misérable, le carrier, disons-nous, se plongeant depuis lors dans la plus basse crapule et spéculant sur sa force herculéenne, s'était établi, moyennant salaire, le défenseur officieux de Ciboule et de ses pareilles.
Sauf quelques passants amenés par hasard sur le parvis Notre-Dame, la foule déguenillée dont il était couvert se composait donc du rebut de la population de Paris, misérables non moins à plaindre qu'à blâmer, car la misère, l'ignorance et le délaissement engendrent fatalement le vice et le crime. Pour ces sauvages de la civilisation, il n'y avait ni pitié, ni enseignement, ni terreur, dans les effrayants tableaux dont ils étaient entourés à chaque instant; insoucieux d'une vie qu'ils disputaient chaque jour à la faim ou aux tentations du crime, ils bravaient le fléau avec une audace infernale, ou ils succombaient le blasphème à la bouche. La haute stature du carrier dominait les groupes: l'oeil sanglant, les traits enflammés, il vociférait de toutes ses forces:
-- Mort aux carabins!... ils empoisonnent le peuple!
-- C'est plus aisé que de le nourrir, ajoutait Ciboule. Puis, s'adressant à un vieillard agonisant que deux hommes, perçant à grand'peine cette foule compacte, apportaient sur une chaise, la mégère reprit:
-- N'entre donc pas là-dedans, eh! moribond; crève ici, au grand air, au lieu de crever dans cette caverne, où tu seras empoisonné comme un vieux rat.
-- Oui, ajouta le carrier, après, on te jettera à l'eau pour régaler les ablettes, dont tu ne mangeras pas, encore...
À ces atroces plaisanteries, le vieillard roula des yeux égarés et fit entendre de sourds gémissements. Ciboule voulut arrêter la marche des porteurs, et ils ne se débarrassèrent qu'à grand'peine de cette mégère.
Le nombre des cholériques arrivant à l'Hôtel-Dieu augmentait de minute en minute; les moyens de transport habituels ayant manqué, à défaut de civières et de brancards, c'était à bras que l'on apportait les malades.
Çà et là des épisodes effrayants témoignaient de la rapidité foudroyante du fléau. Deux hommes portaient un brancard recouvert d'un drap taché de sang; l'un d'eux se sent tout à coup atteint violemment, il s'arrête court; ses bras défaillants abandonnent le brancard, il pâlit, chancelle, tombe à demi renversé sur le malade, et devient aussi livide que lui... l'autre porteur, effrayé, fuit éperdu, laissant son compagnon et le mourant au milieu de la foule. Les uns s'éloignent avec horreur, d'autres éclatent d'un rire sauvage.
-- L'attelage s'est effarouché, dit le carrier; il a laissé la carriole en plan...
-- Au secours! criait le moribond d'une voix dolente; par pitié, portez-moi à l'hospice.
-- Il n'y a plus de place au parterre, dit une voix railleuse.
-- Et tu n'as pas assez de jambes pour monter au paradis, ajouta un autre.
Le malade fit un effort pour se soulever; mais ses forces le trahirent: il retomba épuisé sur le matelas. Tout à coup la multitude reflua violemment, renversa le brancard; le porteur et le vieillard sont foulés aux pieds, et leurs gémissements sont couverts par ces cris:
-- Mort aux carabins! Et les hurlements recommencèrent avec une nouvelle furie. Cette bande farouche, qui, dans son délire féroce, ne respectait rien, fut cependant obligée, quelques instants après, d'ouvrir ses rangs devant plusieurs ouvriers qui frayaient vigoureusement le passage à deux de leurs camarades apportant entre leurs bras entrelacés un artisan jeune encore; sa tête, appesantie et déjà livide, s'appuyait sur l'épaule de l'un de ses compagnons; un petit enfant suivait en sanglotant, tenant le pan de la blouse d'un des artisans. Depuis quelques moments on entendait résonner au loin, dans les rues tortueuses de la Cité, le bruit sonore et cadencé de plusieurs tambours: on battait le rappel, car l'émeute grondait au faubourg Saint-Antoine; les tambours, débouchant par l'arcade, traversaient la place du parvis Notre-Dame; un de ces soldats, vétéran à moustaches grises, ralentit subitement les roulements sonores de sa caisse, et resta un pas en arrière; ses compagnons se retournèrent surpris... il était vert; ses jambes fléchissent, il balbutie quelques mots inintelligibles et tombe foudroyé sur le pavé avant que les tambours du premier rang eussent cessé de battre. La rapidité fulgurante de cette attaque effraya un moment les plus endurcis; surprise de la brusque interruption du rappel, une partie de la foule courut par curiosité vers les tambours. À la vue du soldat mourant que deux de ses compagnons soutenaient entre leurs bras, l'un des deux hommes qui, sous la voûte du parvis, avaient assisté au commencement de l'émotion populaire, dit aux autres tambours:
-- Votre camarade a peut-être bu en route à quelque fontaine?
-- Oui, monsieur, répondit le soldat; il mourait de soif, il a bu deux gorgées d'eau sur la place du Châtelet.
-- Alors il a été empoisonné, dit l'homme.
-- Empoisonné? s'écrièrent plusieurs voix.
-- Il n'y aurait rien d'étonnant, reprit l'homme d'un air mystérieux; on jette du poison dans les fontaines publiques; ce matin on a massacré un homme rue Beaubourg; on l'avait surpris vidant un paquet d'arsenic dans le broc d'un marchand de vin[21].
Après avoir prononcé ces paroles, l'homme disparut dans la foule.
Ce bruit, non moins stupide que le bruit qui courait sur ces empoisonnements des malades de l'Hôtel-Dieu, fut accueilli par une explosion de cris d'indignation: cinq ou six hommes en guenilles, véritables bandits, saisirent le corps du tambour expirant, l'élevèrent sur leurs épaules, malgré les efforts de ses camarades, et, portant ce sinistre trophée, ils parcoururent le parvis, précédés du carrier et de Ciboule, qui criaient partout sur leur passage:
-- Place aux cadavres! voilà comment on empoisonne le peuple!...
Un nouveau mouvement fut imprimé à la foule par l'arrivée d'une berline de poste à quatre chevaux; n'ayant pu passer sur le quai Napoléon, alors en partie dépavé, cette voiture s'était aventurée à travers les rues tortueuses de la Cité, afin de gagner l'autre rive de la Seine par le parvis Notre-Dame. Ainsi que bien d'autres, ces émigrants fuyaient Paris pour échapper au fléau qui le décimait. Un domestique et une femme de chambre assis sur le siège de derrière échangèrent un coup d'oeil d'effroi en passant devant l'Hôtel-Dieu, tandis qu'un jeune homme, placé dans l'intérieur et sur le devant de la voiture, baissa la glace pour recommander aux postillons d'aller au pas, de crainte d'accident, la foule étant alors très compacte. Ce jeune homme était M. de Morinval: dans le fond de la voiture se trouvaient M. de Montbron et sa nièce, Mme de Morinval. La pâleur et l'altération des traits de la jeune femme disaient assez son épouvante; M. de Montbron, malgré sa fermeté d'esprit, semblait fort inquiet et aspirait de temps à autre, ainsi que sa nièce, un flacon rempli de camphre.
Pendant quelques minutes la voiture s'avança lentement; les postillons conduisaient leurs chevaux avec précaution. Soudain une rumeur, d'abord sourde et lointaine, circula dans les rassemblements, et bientôt se rapprocha; elle augmentait à mesure que devenait plus distinct ce son retentissant de chaînes et de ferraille, son bruyant généralement particulier aux fourgons d'artillerie; en effet, une de ces voitures, arrivant par le quai Notre-Dame en sens inverse de la berline, la croisa bientôt.
Chose étrange! la foule était compacte, la marche de ce fourgon rapide; pourtant, à l'approche de cette voiture, les rangs pressés s'ouvraient comme par enchantement. Ce prodige s'expliqua bientôt par ces mots répétés de bouche en bouche:
-- Le fourgon des morts!... le fourgon des morts! Le service des pompes funèbres ne suffisant plus au transport des corps, on avait mis en réquisition un certain nombre de fourgons d'artillerie, dans lesquels on entassait précipitamment les cercueils. Si un grand nombre de passants regardaient cette sinistre voiture avec épouvante, le carrier et sa bande redoublèrent d'horribles lazzi.
-- Place à l'omnibus des trépassés! cria Ciboule.
-- Dans cet omnibus-là, il n'y a pas de danger qu'on vous y marche sur les pieds, dit le carrier.
-- C'est des voyageurs commodes qui sont là-dedans.
-- Ils ne demandent jamais à descendre, au moins.
-- Tiens! Il n'y a qu'un soldat du train pour postillon!
-- C'est vrai, les chevaux de devant sont menés par un homme en blouse.
-- C'est que l'autre soldat aura été fatigué; le câlin... il sera monté dans l'omnibus de la mort avec les autres... qui ne descendent qu'au grand trou.
-- Et la tête en avant, encore.
-- Oui, ils piquent une tête dans un lit de chaux.
-- Où ils font la planche, c'est le cas de le dire.
-- Ah! c'est pour le coup qu'on la suivrait les yeux fermés... la voiture de la mort... C'est pire qu'à Montfaucon.
-- C'est vrai... ça sent le mort qui n'est plus frais, dit le carrier en faisant allusion à l'odeur infecte et cadavéreuse que ce funèbre véhicule laissait après lui.
-- Ah bon!... reprit Ciboule, voilà l'omnibus de la mort qui va accrocher la belle voiture; tant mieux!... Ces riches, ils sentiront la mort.
En effet, le fourgon se trouvait alors à peu de distance et absolument en face de la berline, qu'il croisait; un homme en blouse et en sabots conduisait les deux chevaux de volée, un soldat du train menait l'attelage de timon. Les cercueils étaient en si grand nombre dans ce fourgon, que son couvercle demi- circulaire ne fermait qu'à moitié; de sorte qu'à chaque soubresaut de la voiture, qui, lancée rapidement, cahotait rudement sur le pavé très inégal, on voyait les bières se heurter les unes contre les autres. Aux yeux ardents de l'homme en blouse, à son teint enflammé, on devinait qu'il était à moitié ivre; il excitait ses chevaux de la voix, des talons et du fouet, malgré les recommandations impuissantes du soldat du train, qui, contenant à peine ses chevaux, suivait malgré lui l'allure désordonnée que le charretier donnait à l'attelage. Aussi, l'ivrogne, ayant dévié de sa route, vint droit sur la berline, et l'accrocha. À ce choc, le couvercle du fourgon se renversa, et, lancé en dehors par cette violente secousse, un des cercueils, après avoir endommagé la portière de la berline, retomba sur le pavé avec un bruit sourd et mat. Cette chute disjoignit les planches de sapin clouées à la hâte, et au milieu des éclats du cercueil on vit rouler un cadavre bleuâtre, à demi enveloppé d'un suaire. À cet horrible spectacle, Mme de Morinval, qui avait machinalement avancé la tête à la portière, perdit connaissance en poussant un grand cri. La foule recula avec frayeur; les postillons de la berline, non moins effrayés, profitant de l'espace qui s'était formé devant eux par la brusque retraite de la multitude, lors du passage du fourgon, fouettèrent leurs chevaux, et la voiture se dirigea vers le quai.
Au moment où la berline disparaissait derrière les derniers bâtiments de l'Hôtel-Dieu on entendit au loin les fanfares retentissantes d'une musique joyeuse, et ces cris répétés de proche en proche: La mascarade du choléra!
Ces mots annonçaient un de ces épisodes moitié bouffons moitié terribles et à peines croyables, qui signalèrent la période croissante de ce fléau. En vérité, si les témoignages contemporains n'étaient pas complètement d'accord avec les relations des papiers publics au sujet de cette mascarade, on croirait qu'au lieu d'un fait réel il s'agit de l'élucubration de quelque cerveau délirant.
La mascarade du choléra se présenta donc sur le parvis Notre-Dame au moment où la voiture de M. de Morinval disparaissait du côté du quai après avoir été accrochée par le fourgon des morts.
V. La mascarade du choléra[22].
Un flot de peuple précédant la mascarade fit brusquement irruption par l'arcade du parvis en poussant de grands cris; des enfants soufflaient dans des cornets à bouquin, d'autres huaient, d'autres sifflaient.
Le carrier, Ciboule et leur bande, attirés par ce nouveau spectacle, se précipitèrent en masse du côté de la voûte.
Au lieu des deux traiteurs qui existent aujourd'hui de chaque côté de la rue d'Arcole, il n'y en avait alors qu'un seul, situé à gauche de l'arcade, et fort renommé dans le joyeux monde des étudiants pour l'excellence de ses vins et pour sa cuisine provençale. Au premier bruit des fanfares sonnées par des piqueurs en livrée précédant la mascarade, les fenêtres du grand salon du restaurant s'ouvrirent, et plusieurs garçons, la serviette sous le bras, se penchèrent aux croisées, impatients de voir l'arrivée des singuliers convives qu'ils attendaient.
Enfin, le grotesque cortège parut au milieu d'une clameur immense. La mascarade se composait d'un quadrige escorté d'hommes et de femmes à cheval; cavaliers et amazones portaient des costumes de fantaisie à la fois élégants et riches.
La plupart de ces masques appartenaient à la classe moyenne et aisée.
Le bruit avait couru qu'une mascarade s'organisait afin de narguer le choléra, et de remonter, par cette joyeuse démonstration, le moral de la population effrayée; aussitôt artistes, jeunes gens du monde, étudiants, commis, etc., etc., répondirent à cet appel, et quoique jusqu'alors inconnus les uns aux autres, ils fraternisèrent immédiatement; plusieurs, pour compléter la fête, amenèrent leurs maîtresses; une souscription avait couvert les frais de la fête, et le matin, après un déjeuner splendide fait à l'autre bout de Paris, la troupe joyeuse s'était mise bravement en marche pour venir terminer la journée par un dîner au parvis Notre-Dame. Nous disons bravement, parce qu'il fallait à ces jeunes femmes une singulière trempe d'esprit, une rare fermeté de caractère, pour traverser ainsi cette grande ville plongée dans la consternation et dans l'épouvante, pour se croiser presque à chaque pas sans pâlir avec des brancards chargés de mourants et des voitures remplies de cadavres, pour s'attaquer enfin, par la plaisanterie la plus étrange, au fléau qui décimait Paris. Du reste, à Paris seulement, et seulement dans une certaine classe de la population, une pareille idée pouvait naître et se réaliser.
Deux hommes, grotesquement déguisés en postillons des pompes funèbres, ornés de faux nez formidables, portant à leur chapeau des pleureuses en crêpe rose, et à leur boutonnière de gros bouquets de roses et des bouffettes de crêpe, conduisaient le quadrige. Sur la plate-forme de ce char étaient groupés des personnages allégoriques représentant:
Le Vin, la Folie, l'Amour, le Jeu.
Ces êtres symboliques avaient pour mission providentielle de rendre, à force de lazzi, de sarcasmes et de nasardes, la vie singulièrement dure au_ bonhomme Choléra_, manière de funèbre et burlesque Cassandre qu'ils bafouaient, qu'ils turlupinaient de cent façons.
La moralité de la chose était celle-ci: Pour braver sûrement le choléra, il faut boire, rire, jouer et faire l'amour.
Le _Vin _avait pour représentant un gros Silène pansu, ventru, trapu, cornu, portant couronne de lierre au front, peau de panthère à l'épaule, et à la main une grande coupe dorée, entourée de fleurs. Nul autre que Nini-Moulin, l'écrivain moral et religieux, ne pouvait offrir aux spectateurs étonnés et ravis une oreille plus écarlate, un abdomen plus majestueux, une trogne plus triomphante et plus enluminée. À chaque instant, Nini-Moulin faisait mine de vider sa coupe, après quoi il venait insolemment éclater de rire aux nez du bonhomme Choléra.
Le bonhomme Choléra, cadavéreux Géronte, était à demi enveloppé d'un suaire; son masque de carton verdâtre, aux yeux rouges et creux, semblait incessamment grimacer la mort d'une manière des plus réjouissantes; sous sa perruque à trois marteaux, congrûment poudrée et surmontée d'un bonnet de coton pyramidal, son cou et un de ses bras, sortant aussi du linceul, étaient teints d'une belle couleur verdâtre; sa main décharnée, presque toujours agitée d'un frisson fiévreux (non feint, mais naturel), s'appuyait sur une canne à bec de corbin; il portait enfin, comme il convient à tout Géronte, des bas rouges à jarretières bouclées et de hautes mules de castor noir. Ce grotesque représentant du choléra était Couche- tout-Nu. Malgré une fièvre lente et dangereuse, causée par l'abus de l'eau-de-vie et par la débauche, fièvre qui le minait sourdement, Jacques avait été engagé par Morok à concourir à cette mascarade.
Le dompteur de bêtes, vêtu en roi de carreau, figurait le _Jeu. _Le front ceint d'un diadème de carton doré, sa figure implacable et blafarde entourée d'une longue barbe jaune qui retombait sur le devant de sa robe écartelée de couleurs tranchantes, Morok avait parfaitement la physionomie de son rôle. De temps à autre, d'un air parfaitement narquois, il agitait aux yeux du bonhomme Choléra un grand sac rempli de jetons bruyants, sur lequel étaient peintes toutes sortes de cartes à jouer. Certaine gêne dans le mouvement de son bras droit annonçait que le dompteur se ressentait encore un peu de la blessure que lui avait faite la panthère noire avant d'être éventrée par Djalma.
La _Folie _symbolisant le rire venait à son tour secouer classiquement sa marotte à grelots sonores et dorés aux oreilles du bonhomme Choléra; la Folie était une jeune fille alerte et preste, portant sur ses cheveux noirs un bonnet phrygien couleur écarlate; elle remplaçait auprès de Couche-tout-Nu la pauvre reine Bacchanal, qui n'eût pas manqué à une fête pareille, elle si vaillante et si gaie, elle qui, naguère encore, avait fait partie d'une mascarade d'une portée peut-être moins philosophique, mais aussi amusante.
Une autre jolie créature, Mlle Modeste Bornichoux, qui _posait _le torse chez un peintre en renom (un des cavaliers du cortège), représentait l'Amour, et le représentait à merveille; on ne pouvait prêter à l'Amour un plus charmant visage et des formes plus gracieuses. Vêtue d'une tunique bleue pailletée, portant un bandeau bleu et argent sur ses cheveux châtains, et deux petites ailes transparentes derrière ses blanches épaules, l'Amour, croisant sur son index gauche son index droit, faisant de temps à autre (qu'on excuse cette trivialité), faisait très gentiment et très impertinemment _ratisse _au bonhomme Choléra.
Autour du groupe principal, d'autres masques plus ou moins grotesques agitaient des bannières sur lesquelles on lisait ces inscriptions très anacréontiques pour la circonstance:
ENTERRÉ, LE CHOLÉRA! COURTE ET BONNE! IL FAUT RIRE... RIRE, ET TOUJOURS RIRE! LES FLAMBARDS FLAMBERONT LE CHOLÉRA! VIVE L'AMOUR! VIVE LE VIN! MAIS VIENS-Y DONC, MAUVAIS FLÉAU!!!
Il y avait réellement tant d'audacieuse gaieté dans cette mascarade, que le plus grand nombre des spectateurs, au moment où elle défila sur le parvis pour se rendre chez le restaurateur où le dîner l'attendait, applaudirent à plusieurs reprises; cette sorte d'admiration qu'inspire toujours le courage, si fou, si aveugle qu'il soit, parut à d'autres spectateurs (en petit nombre, il est vrai) une sorte de défi jeté au courroux céleste; aussi accueillirent-ils le cortège par des murmures irrités.
Ce spectacle extraordinaire et les diverses impressions qu'il causait étaient trop en dehors des faits habituels pour pouvoir être justement appréciés: l'on ne sait en vérité si cette courageuse bravade mérite la louange ou le blâme. D'ailleurs, l'apparition de ces fléaux qui, de siècle en siècle, déciment les populations, a presque toujours été accompagnée d'une sorte de surexcitation morale à laquelle n'échappait aucun de ceux que la contagion épargnait; vertige fiévreux et étrange qui tantôt met en jeu les préjugés les plus stupides, les passions les plus féroces, tantôt inspire, au contraire, les dévouements les plus magnifiques, les actions les plus courageuses, exalte enfin chez les uns la peur de la mort jusqu'aux plus folles terreurs, tandis que chez d'autres le dédain de la vie se manifeste par les plus audacieuses bravades.
Songeant assez peu aux louanges ou au blâme qu'elle pouvait mériter, la mascarade arriva jusqu'à la porte du restaurateur, et y fit son entrée au milieu des acclamations universelles.
Tout semblait d'accord pour compléter cette bizarre imagination par les contrastes les plus singuliers... Ainsi, la taverne où devait avoir lieu cette surprenante bacchanale étant justement située non loin de l'antique cathédrale et du sinistre hospice, les choeurs religieux de la vieille basilique, les cris des mourants et les chants bachiques des banquetants devaient se couvrir et s'entendre tour à tour.
Les masques, ayant descendu de voiture et de cheval, allèrent prendre place au repas qui les attendait.
* * * * *
Les acteurs de la mascarade sont attablés dans une grande salle du restaurant. Ils sont joyeux, bruyants, tapageurs, cependant leur gaieté a un caractère étrange... Quelquefois, les plus résolus se rappellent involontairement que c'est leur vie qu'ils jouent dans cette folle et audacieuse lutte contre le fléau. Cette pensée sinistre est rapide comme le frisson fiévreux qui vous glace en un instant; aussi, de temps à autre, de brusques silences, durant à peine une seconde, trahissent ces préoccupations passagères, bientôt effacées, d'ailleurs, par de nouvelles explosions de cris joyeux, car chacun se dit:
-- Pas de faiblesse, mon compagnon, ma maîtresse me regarde. Et chacun rit et trinque de plus belle, tutoie son voisin et boit de préférence dans le verre de sa voisine.
Couche-tout-nu avait déposé le masque et la perruque du bonhomme Choléra; la maigreur de ses traits plombés, leur pâleur maladive, le sombre éclat de ses yeux caves, accusaient les progrès incessants de la maladie lente qui consumait ce malheureux, arrivé, par les excès, au dernier degré de l'épuisement: quoiqu'il sentît un feu sourd dévorer ses entrailles, il cachait ses douleurs sous un rire factice et nerveux.
À la gauche de Jacques était Morok, dont la domination fatale allait toujours croissant, et à sa droite la jeune fille déguisée en Folie; on la nommait Mariette; à côté de celle-ci, Nini-Moulin se prélassait dans son majestueux embonpoint, et feignait souvent de chercher sa serviette sous la table, afin de serrer les genoux de son autre voisine, Mlle Modeste, qui représentait l'Amour.
La plupart des convives s'étaient groupés selon leurs goûts, chacun à côté de sa chacune, et les _célibataires _où ils avaient pu. On était au second service; l'excellence des vins, la bonne chère, les gais propos, l'étrangeté même de la disposition avaient exalté singulièrement les esprits, ainsi que l'on pourra s'en convaincre par les incidents extraordinaires de la scène suivante.
VI. Le combat singulier.
Deux ou trois fois, un des garçons du restaurant était venu, sans que les convives l'eussent remarqué, parler à voix basse à ses camarades, en leur montrant d'un geste expressif le plafond de la salle du festin; mais ses camarades n'avaient nullement tenu compte de ses observations ou de ses craintes, ne voulant pas sans doute déranger les convives, dont la folle gaieté semblait aller toujours croissant.
-- Qui doutera maintenant de la supériorité de notre manière de traiter cet impertinent choléra? A-t-il osé atteindre notre bataillon sacré? dit un magnifique Turc-saltimbanque, l'un des porte-bannière de la mascarade.
-- Voilà tout le mystère, reprit un autre. C'est bien simple. Éclatez de rire au nez du bonhomme fléau, et il vous tourne aussitôt les talons.
-- Il se rend justice, car c'est joliment bête ce qu'il fait, ajouta une jolie petite Pierrette en vidant lestement son verre.
-- Tu as raison, Chouchoux, c'est bête, et archibête, reprit le Pierrot de la Pierrette; car enfin vous êtes là, bien tranquille, jouissant du bonheur de la vie et tout d'un coup, après une atroce grimace, vous mourez... Eh bien! après? comme c'est malin! comme c'est drôle! Je vous demande un peu ce que ça prouve.
-- Ça prouve, reprit un illustre peintre romantique, déguisé en Romain de l'école de David, ça prouve que le choléra est un pitoyable coloriste, car sa palette n'a qu'un ton, un mauvais ton verdâtre... Évidemment le drôle a étudié cet assommant Jacobus, le roi des peintres classiques, fléau d'une autre espèce...
-- Pourtant, maître, ajouta respectueusement un élève du grand peintre, j'ai vu des cholériques dont les convulsions avaient assez de _tournure _et dont l'agonie ne manquait pas de chic!
_-- _Messieurs! s'écria un sculpteur non moins célèbre, résumons la question. Le choléra est un détestable coloriste. Mais c'est un crâne dessinateur... il vous anatomise la charpente d'une rude façon. Tudieu! comme il vous décharne! Auprès de lui Michel-Ange ne serait qu'un écolier.
-- Accordé... cria-t-on tout d'une voix. Le choléra peu coloriste... mais crâne dessinateur!
-- Du reste, messieurs, reprit Nini-Moulin avec une gravité comique, il y a dans ce fléau une polissonne de leçon providentielle... comme dirait le grand Bossuet...
-- La leçon! la leçon!
-- Oui, messieurs... Il me semble entendre une voix d'en haut qui nous crie: «Buvez du meilleur, videz votre bourse et embrassez la femme de votre prochain... car vos heures sont peut-être comptées... malheureux!!!»
Ce disant, la Silène orthodoxe profita d'un moment de distraction de Mlle Modeste, sa voisine, pour cueillir sur la joue fleurie de l'Amour un gros et bruyant baiser.
L'exemple fut contagieux, un vrai cliquetis de baisers vint se mêler aux éclats de rire.
-- Tubleu! vertubleu! ventredieu! s'écria le grand peintre en menaçant gaiement Nini-Moulin, vous êtes bien heureux que ce soit peut-être demain la fin du monde, sans cela je vous chercherais querelle pour avoir embrassé l'Amour, qui est mes amours.
-- C'est ce qui vous démontre, ô Rubens, ô Raphaël que vous êtes, les mille avantages du choléra, que je proclame essentiellement sociable et caressant.
-- Et philanthrope donc! dit un convive; grâce à lui, les créanciers soignent la santé de leurs débiteurs... Ce matin, un usurier, qui s'intéresse particulièrement à mon existence, m'a apporté toutes sortes de drogues anticholériques.
-- Et moi donc! dit l'élève du grand peintre, mon tailleur voulait me forcer à porter une ceinture de flanelle sur la peau parce que je lui dois mille écus; à cela je lui ai répondu: «Ô tailleur, donnez-moi quittance, et je _m'enflanelle _pour vous conserver ma pratique, puisque vous y tenez tant.»
-- Ô Choléra! je bois à toi, reprit Nini-Moulin en manière d'invocation grotesque; tu n'es pas le désespoir; au contraire, tu symbolises l'espérance... oui, l'espérance. Combien de maris, combien de femmes ne comptaient que sur un numéro, hélas! trop incertain, de la loterie du veuvage! Tu parais, et les voilà ragaillardis; grâce à toi, ô complaisant fléau, ils voient centupler leurs chances de liberté.
-- Et les héritiers donc, quelle reconnaissance! Un refroidissement, un lest, un rien... et crac, en une heure, voilà un oncle ou un collatéral passé à l'état de bienfaiteur vénéré.
-- Et les gens qui ont le tic d'en vouloir toujours aux places des autres! quel fameux compère ils vont trouver dans le choléra!
-- Et comme ça va rendre vrais bien des serments de constance! dit sentimentalement Mlle Modeste; combien de gredins ont juré à une douce et faible femme de l'aimer pour la vie, et qui ne s'attendaient pas, les Bédouins, à être aussi fidèles à leur parole!
-- Messieurs, s'écria Nini-Moulin, puisque nous voilà peut-être à la veille de la fin du monde, comme dit le célèbre peintre que voici, je propose de jouer au monde renversé: je demande que ces dames nous agacent, qu'elles nous provoquent, qu'elles nous lutinent, qu'elles nous dérobent des baisers, qu'elles prennent toutes sortes de licences avec nous, et à la rigueur, ma foi, tant pis!... on n'en meurt pas, à la rigueur, je demande qu'elles nous insultent; oui, je déclare que je me laisse insulter, que j'invite à m'insulter... Ainsi donc, l'Amour, vous pouvez me favoriser de l'insulte la plus grossière que l'on puisse faire à un célibataire vertueux et pudibond, ajouta l'écrivain religieux en se penchant vers Mlle Modeste, qui le repoussa en riant comme une folle.
Une hilarité générale accueillit la proposition saugrenue de Nini- Moulin, et l'orgie prit un nouvel élan.
Au milieu de ce tumulte assourdissant, le garçon qui était déjà entré plusieurs fois pour parler bas et d'un air inquiet à ses camarades en leur montrant le plafond, reparut, la figure pâle, altérée; s'approchant de celui qui remplissait les fonctions de maître d'hôtel, il lui dit tout bas d'une voix émue:
-- Ils viennent d'arriver...
-- Qui?
-- Vous savez... pour là-haut... et il montra le plafond.
-- Ah!... dit le maître d'hôtel en devenant soucieux; et où sont- ils?
-- Ils viennent de monter... ils y sont maintenant, ajouta le garçon en secouant la tête d'un air effrayé; ils y sont.
-- Que dit le patron?
-- Il est désolé... à cause de... et le garçon jeta un coup d'oeil circulaire sur les convives; il ne sait que faire... il m'envoie vers vous...
-- Et que diable veut-il que je fasse... moi? dit l'autre en s'essuyant le front; il fallait s'y attendre, il n'y a pas moyen d'échapper à cela...
-- Moi, je ne reste pas ici, ça va commencer.
-- Tu feras aussi bien, car avec ta figure bouleversée tu attires déjà l'attention; va-t'en, et dis au patron qu'il faut attendre l'événement.
Cet incident passa presque inaperçu au milieu du tumulte croissant du joyeux festin.
Cependant, parmi les convives, un seul ne riait pas, ne buvait pas, c'était Couche-tout-nu; l'oeil sombre, fixe, il regardait dans le vide; étranger à ce qui se passait autour de lui, le malheureux songeait à la reine Bacchanal, qui eût été si brillante, si gaie dans une pareille saturnale. Le souvenir de cette créature, qu'il aimait toujours d'un amour extravagant, était la seule pensée qui vînt de temps à autre le distraire de son abrutissement. Chose bizarre! Jacques n'avait consenti à faire partie de cette mascarade que parce que cette folle journée lui rappelait le dernier jour de fête passé avec Céphyse: ce réveille- matin, à la suite d'une nuit de bal masqué, joyeux repas au milieu duquel la reine Bacchanal, par un étrange pressentiment, avait porté ce toast lugubre à propos du fléau qui, disait-on, se rapprochait de la France:
«Au choléra! avait dit Céphyse: qu'il épargne ceux qui ont envie de vivre, et qu'il fasse mourir ensemble ceux qui ne veulent pas se quitter!»
À ce moment même, songeant à ces tristes paroles, Jacques était péniblement absorbé. Morok, s'apercevant de sa préoccupation, lui dit tout haut:
-- Ah çà!... tu ne bois plus, Jacques? Tu as donc assez de vin? Est-ce de l'eau-de-vie qu'il te faut?... je vais en demander.
-- Il ne me faut ni vin ni eau-de-vie... répondit brusquement Jacques. Et il retomba dans une sombre rêverie.
-- Au fait, tu as raison, reprit Morok d'un ton sardonique, en élevant de plus en plus la voix, tu fais bien de te ménager... j'étais fou de parler d'eau-de-vie... par le temps qui court... il y aurait autant de témérité à se mettre en face d'une bouteille d'eau-de-vie que devant la gueule d'un pistolet chargé.
En entendant mettre en doute son courage de buveur, Couche-tout-nu regarda Morok d'un air irrité.
-- Ainsi, c'est par poltronnerie que je n'ose pas boire d'eau-de- vie? s'écria ce malheureux, dont l'intelligence, à demi éteinte, se réveillait pour défendre ce qu'il appelait sa _dignité; _c'est par poltronnerie que je refuse de boire, hein, Morok?... Réponds donc.
-- Allons, mon brave, tous tant que nous sommes, nous avons fait aujourd'hui nos preuves, dit un des convives à Jacques, et vous surtout, qui, étant un peu malade, avez eu le courage d'accepter le rôle du bonhomme Choléra.
-- Messieurs, reprit Morok, voyant l'attention générale fixée sur lui et sur Couche-tout-nu, je plaisantais, car si le camarade (il montra Jacques) avait eu l'imprudence d'accepter mon offre, il aurait été, non pas intrépide, mais fou... Heureusement il a la sagesse de renoncer à cette forfanterie si dangereuse à cette heure, et je...
-- Garçon! dit Couche-tout-nu en interrompant Morok avec une impatience courroucée, deux bouteilles d'eau-de-vie... et deux verres.
-- Que veux-tu faire? dit Morok. en feignant une surprise inquiète. Pourquoi ces deux bouteilles d'eau-de-vie?
-- Pour un duel! dit Jacques d'un ton froid et résolu.
-- Un duel! s'écria-t-on avec surprise.
-- Oui... reprit Jacques, un duel... au cognac... Tu prétends qu'il y a autant de danger à se mettre devant une bouteille d'eau- de-vie que devant la gueule d'un pistolet... Prenons chacun une bouteille pleine, l'on verra qui de nous deux reculera.
Cette étrange proposition de Couche-tout-nu fut accueillie par les uns avec des cris de joie, par d'autres avec une véritable inquiétude.
-- Bravo! les champions de la bouteille! criaient ceux-ci.
-- Non! non! il y aurait trop de danger dans une pareille lutte, disaient ceux-là.
-- Ce défi, par le temps qui court... est aussi sérieux qu'un duel... à mort, ajoutait un autre.
-- Tu entends? dit Morok avec un sourire diabolique, tu entends, Jacques?... vois maintenant si tu veux reculer devant le danger?
À ces mots, qui lui rappelaient encore le péril auquel il allait s'exposer, Jacques tressaillit, comme si une idée soudaine lui fût venue à l'esprit; il redressa fièrement la tête, ses joues se colorèrent légèrement, son regard éteint brilla d'une sorte de satisfaction sinistre, et il s'écria d'une voix ferme:
-- Mordieu! garçon, es-tu sourd? est-ce que je ne t'ai pas demandé deux bouteilles d'eau-de-vie?
-- Voilà, monsieur, dit le garçon en sortant presque effrayé de ce qui allait se passer pendant cette lutte bachique. Néanmoins, la folle et périlleuse résolution de Jacques fut applaudie par la majorité.
Nini-Moulin se démenait sur une chaise, trépignait et criait à tue-tête:
-- Bacchus et ma soif!! mon verre et ma pinte!!... les gosiers sont ouverts? cognac à la rescousse!... Largesse! largesse!...
Et il embrassa Mlle Modeste, en vrai champion de tournoi, ajoutant pour excuser cette liberté:
-- L'Amour, vous serez la reine de beauté... j'essaye le bonheur du vainqueur!...
-- Cognac à la rescousse! répéta-t-on en choeur. Largesse!...
-- Messieurs, ajouta Nini-Moulin avec enthousiasme, resterons-nous indifférents au noble exemple que nous donne le bonhomme Choléra? (Il montra Jacques). Il a fièrement dit _cognac... _répondons-lui glorieusement punch!...
-- Oui, oui, punch!...
-- Punch à la rescousse!...
-- Garçon! cria l'écrivain religieux d'une voix de stentor, garçon! avez-vous ici une bassine, un chaudron, une cuve, une immensité quelconque... afin d'y confectionner un punch monstre?
-- Un punch babylonien.
-- Un punch lac!
-- Un punch océan!...
Tel fut l'ambitieux crescendo qui suivit la proposition de Nini- Moulin.
-- Monsieur, répondit le garçon d'un air triomphant, nous avons justement une marmite de cuivre tout fraîchement étamée, elle n'a pas servi, elle tiendrait au moins trente bouteilles.
-- Apportez la marmite!... dit Nini-Moulin avec majesté.
-- Vive la marmite! cria-t-on en choeur.
-- Mettez dedans vingt bouteilles de kirsch, six pains de sucre, douze citrons, une livre de cannelle, et feu... et feu partout!... feu!... ajouta l'écrivain religieux, en poussant des cris inhumains.
-- Oui, oui, feu partout! répéta-t-on en choeur. La proposition de Nini-Moulin donnait un nouvel élan à la gaieté générale; les propos les plus fous se croisaient et se mêlaient au doux bruit des baisers surpris ou donnés sous le prétexte que l'on n'aurait peut-être pas de lendemain, qu'il fallait se résigner, etc., etc. Soudain, au milieu de l'un de ces moments de silence qui surviennent parfois parmi les plus grands tumultes, on entendit plusieurs coups sourds et mesurés retentir au-dessus de la salle du festin. Tout le monde se tut, et l'on prêta l'oreille.
VII. Cognac à la rescousse!
Au bout de quelques secondes, le bruit singulier dont les convives avaient été si surpris retentit de nouveau, mais plus fort et plus continu.
-- Garçon! dit un convive, quel diable de bruit est-ce là? Le garçon, échangeant avec ses camarades des regards inquiets et effarés, répondit en balbutiant:
-- Monsieur... c'est... c'est...
-- Eh pardieu!... c'est quelque locataire malfaisant et bourru, quelque animal ennemi de la joie, qui cogne à son plancher pour nous dire de chanter moins haut, dit Nini-Moulin.
-- Alors, règle générale, reprit sentencieusement l'élève du grand peintre, un locataire ou propriétaire quelconque demande-t-il du silence, la tradition veut qu'on lui réponde à l'instant par un charivari infernal, destiné, s'il se peut, à rendre immédiatement sourd le réclamant. Telles sont du moins, ajouta modestement le rapin, telles sont du moins les relations étrangères que j'ai toujours vu pratiquer entre puissances plafonitrophes.
Ce néologisme un peu risqué fut accueilli par des rires et des bravos universels.
Pendant ce tumulte, Morok interrogea un des garçons, reçut sa réponse et s'écria d'une voix perçante qui domina le tapage:
-- Je demande la parole.
-- Accordé! cria-t-on gaiement.
Pendant le silence qui suivit l'allocution de Morok, le bruit s'entendit de nouveau: il était cette fois plus précipité.
-- Le locataire est innocent, dit Morok avec un sourire sinistre; il est incapable de s'opposer en rien aux élans de notre joie.
-- Alors, pourquoi frappe-t-il comme un sourd? dit Nini-Moulin en vidant son verre.
-- Comme un sourd qui a perdu son bâton? ajouta le rapin.
-- Ce n'est pas le locataire qui frappe, dit Morok de sa voix tranchante et brève, c'est sa bière que l'on cloue... Un brusque et morne silence suivit ces paroles.
-- Sa bière... non... je me trompe, reprit Morok, c'est leur bière qu'il faut dire... car, le temps pressant, on a mis l'enfant avec la mère dans le même cercueil.
-- Une femme!... s'écria la Folie en s'adressant au garçon... c'est une femme qui est morte?
-- Oui, madame, une pauvre jeune femme de vingt ans, répondit tristement le garçon; sa petite fille, qu'elle nourrissait, est morte un peu après elle... tout cela en moins de deux heures... Le patron est bien fâché à cause du trouble que ça peut mettre dans votre repas... Mais il ne pouvait pas prévoir ce malheur, car hier matin cette jeune femme n'était pas du tout malade; au contraire, elle chantait à pleine voix: il n'y avait personne de plus gai qu'elle.
À ces mots, on eût dit qu'un crêpe funèbre s'étendait tout à coup sur cette scène naguère si joyeuse; toutes ces faces rubicondes et épanouies se contristèrent subitement; personne n'eut le courage de plaisanter sur cette mère et son enfant que l'on clouait dans le même cercueil. Le silence devint si profond que l'on entendait quelques respirations oppressées par la terreur; les derniers coups de marteau semblèrent douloureusement retentir dans tous les coeurs; on eût dit que tant de sentiments tristes et pénibles, jusqu'alors refoulés, allaient remplacer cette animation, cette gaieté plus factice que sincère. Le moment était décisif. Il fallait à l'instant même frapper un grand coup, remonter l'esprit des convives, qui commençaient à se démoraliser; car plusieurs jolies figures pâlissaient déjà, quelques oreilles écarlates devenaient subitement blanches: celles de Nini-Moulin étaient du nombre.
Couche-tout-nu, au contraire, redoublait d'audace et d'entrain; redressant sa taille voûtée par l'épuisement, le visage légèrement coloré, il s'écria:
-- Eh bien, garçon! et ces bouteilles d'eau-de-vie, mordieu! et ce punch! Par le diable! est-ce donc aux morts à faire trembler les vivants?
-- Il a raison; arrière la tristesse; oui, oui, le punch! crièrent plusieurs convives qui sentaient le besoin de se rassurer.
-- En avant le punch!...
-- Nargue le chagrin!...
-- Vive la joie!
-- Messieurs, voilà le punch, dit un garçon en ouvrant la porte.
À la vue du flamboyant breuvage qui devait ranimer les esprits affaiblis, des bravos frénétiques se firent entendre.
Le soleil venait de se coucher, le salon de cent couverts où se donnait le festin était profond, les fenêtres rares, étroites et à demi voilées de rideaux de cotonnade rouge. Et quoiqu'il ne fit pas encore nuit, la partie la plus reculée de cette vaste salle était presque plongée dans l'obscurité: deux garçons apportèrent le punch monstre au moyen d'une barre de fer passée dans l'anse d'une immense bassine de cuivre brillante comme de l'or, et couronnée de flammes aux couleurs changeantes. Le brûlant breuvage fut placé sur la table, à la grande joie des convives, qui commençaient à oublier leurs alarmes passées.
-- Maintenant, dit Couche-tout-nu à Morok d'un ton de défi, en attendant que le punch ait brûlé... en avant notre duel; la galerie jugera. Puis, montrant à son adversaire les deux bouteilles d'eau-de-vie apportées par le garçon, Jacques ajouta:
-- Choisis les armes.
-- Choisis toi-même, répondit Morok.
-- Eh bien!... voilà ta fiole... et ton verre... Nini-Moulin jugera les coups.
-- Je ne refuse pas d'être juge du champ clos, répondit l'écrivain religieux; seulement je dois vous prévenir que vous jouez gros jeu, mon camarade... et que, dans ce temps-ci, comme l'a dit un de ces messieurs, s'introduire le goulot d'une bouteille d'eau-de-vie entre les dents est peut-être encore plus dangereux que de s'y insinuer le canon d'un pistolet chargé, et...
-- Commandez le feu, mon vieux, dit Jacques en interrompant Nini- Moulin, ou je le commande moi-même.
-- Puisque vous le voulez... soit.
-- Le premier qui renonce est vaincu, dit Jacques.
-- C'est convenu, répondit Morok.
-- Allons, messieurs, attention... et jugeons les coups, c'est le cas de le dire, reprit Nini-Moulin; mais voyons d'abord si les bouteilles sont pareilles: avant tout, l'égalité des armes.
Pendant ces préparatifs, un profond silence régnait dans la salle. Le moral de la plupart des assistants, un moment remonté par l'arrivée du punch, retombait de nouveau sous le poids de tristes préoccupations; on pressentait vaguement le danger du défi porté par Morok à Jacques. Cette impression, jointe aux sinistres pensées éveillées par l'incident du cercueil, assombrissait plus ou moins les physionomies. Cependant plusieurs convives faisaient encore bonne contenance; mais leur gaieté paraissait forcée. Certaines circonstances données, les plus petites choses ont souvent des effets assez puissants. Nous l'avons dit: après le coucher du soleil, l'obscurité avait envahi une partie de cette grande salle; aussi les convives placés à son extrémité la plus reculée ne furent bientôt plus éclairés que par la clarté du punch, qui flambait toujours. Cette flamme spiritueuse, on le sait, jette sur les visages une teinte livide... bleuâtre; c'était donc un spectacle étrange, presque effrayant, que de voir, selon qu'ils étaient plus éloignés des fenêtres, un grand nombre de convives seulement éclairés par ces reflets fantastiques.
Le peintre, plus frappé que personne de cet effet de coloris, s'écria:
-- Regardons-nous donc, nous autres du bout de la table, on dirait que nous festoyons entre cholériques, tant nous voilà verdelets et bleuets.
Cette plaisanterie fut médiocrement goûtée. Heureusement, la voix retentissante de Nini-Moulin, qui réclamait l'attention, vint un moment distraire l'assemblée.
-- Le champ clos est ouvert! cria l'écrivain religieux, plus sincèrement inquiet et effrayé qu'il ne le laissait paraître. Êtes-vous prêts, braves champions? ajouta-t-il.
-- Nous sommes prêts, dirent Morok et Jacques.
-- Joue... feu!... cria Nini-Moulin en frappant dans ses mains.
Les deux buveurs vidèrent chacun d'un trait un verre ordinaire rempli d'eau-de-vie. Morok ne sourcilla pas, sa face de marbre resta impassible; il replaça d'une main ferme son verre sur la table. Mais Jacques, en déposant son verre, ne put cacher un léger tremblement convulsif causé par une souffrance intérieure.
-- Voici qui est bravement bu... cria Nini-Moulin; avaler d'un seul trait le quart d'une bouteille d'eau-de-vie, c'est triomphant!... Personne ici ne serait capable d'une telle prouesse... et si vous m'en croyez, dignes champions, vous en resterez là.
-- Commandez le feu! reprit intrépidement Couche-tout-nu.
Et de sa main fiévreuse et agitée, il saisit la bouteille... mais soudain, au lieu de verser dans son verre, il dit à Morok:
-- Bah! plus de verre... à la régalade... c'est plus crâne... oseras-tu!
Pour toute réponse, Morok porta le goulot de la bouteille à ses lèvres en haussant les épaules.
Jacques se hâta de l'imiter.
Le verre jaunâtre, mince et transparent des bouteilles permettait de parfaitement suivre la diminution progressive du liquide.
Le visage pétrifié de Morok et la pâle et maigre figure de Jacques, déjà sillonnée de grosses gouttes d'eau froide, étaient alors, ainsi que les traits des autres convives, éclairés par la lueur bleuâtre du punch; tous les yeux étaient attachés sur Morok et sur Jacques avec cette curiosité barbare qu'inspirent involontairement les spectacles cruels.
Jacques buvait en tenant la bouteille de sa main gauche; soudain il ferma et serra les doigts de la main droite par un mouvement de crispation involontaire, ses cheveux se collèrent à son front glacé, et pendant une seconde, sa physionomie révéla une douleur aiguë: pourtant il continua de boire; seulement, ayant toujours ses lèvres attachées au goulot de la bouteille, il l'abaissa un instant comme s'il eût voulu reprendre haleine. Jacques rencontra le regard sardonique de Morok, qui continuait de boire avec son impassibilité accoutumée. Croyant lire l'expression d'un triomphe insultant dans le coup d'oeil de Morok, Jacques releva brusquement le coude et but encore quelques gorgées... Ses forces étaient à bout, un feu inextinguible lui dévorait la poitrine, la souffrance était atroce... il ne put résister... sa tête se renversa... ses mâchoires se serrèrent convulsivement, il brisa le goulot entre ses dents, son cou se roidit... des soubresauts spasmodiques tordirent ses membres, et il perdit presque connaissance.
-- Jacques... mon garçon... ce n'est rien! s'écria Morok, dont le regard féroce étincelait d'une joie diabolique.
Puis, remettant sa bouteille sur la table, il se leva pour venir en aide à Nini-Moulin, qui tâchait en vain de retenir Couche-tout- nu.
Cette crise subite n'offrait aucun symptôme de choléra, cependant une terreur panique s'empara des assistants; une des femmes eut une violente attaque de nerfs, une autre s'évanouit en poussant des cris perçants.
Nini-Moulin, laissant Jacques aux mains de Morok, courait à la porte pour demander du secours, lorsque cette porte s'ouvrit soudainement. L'écrivain religieux recula stupéfait à la vue du personnage inattendu qui s'offrait à ses yeux.
VIII. Souvenirs.
La personne devant laquelle Nini-Moulin s'était arrêté avec un si grand étonnement était la reine Bacchanal. Hâve, le teint pâle, les cheveux en désordre, les joues creuses, les yeux renfoncés, vêtue presque en haillons, cette brillante et joyeuse héroïne de tant de folles orgies n'était plus que l'ombre d'elle-même; la misère, la douleur avait flétri ses traits autrefois charmants.
À peine entrée dans la salle, Céphyse s'arrêta; son regard sombre et inquiet tâchait de pénétrer la demi-obscurité de la salle, afin d'y trouver celui qu'elle cherchait... Soudain, la jeune fille tressaillit et poussa un grand cri... Elle venait d'apercevoir, de l'autre côté de la longue table, à la clarté bleuâtre du punch, Jacques, dont Morok et un des convives pouvaient à peine contenir les mouvements convulsifs. À cette vue, Céphyse, dans un premier mouvement d'effroi, emportée par son affection, fit ce qu'autrefois elle avait si souvent fait dans l'ivresse de la joie et du plaisir. Agile et preste, au lieu de perdre à un long détour un temps précieux, elle sauta sur la table, passa légèrement à travers les bouteilles, les assiettes, et d'un bond fut auprès de Couche-tout-nu.
-- Jacques! s'écria-t-elle, sans remarquer encore le dompteur de bêtes et en se jetant au cou de son amant, Jacques! c'est moi... Céphyse...
Cette voix si connue, ce cri déchirant parti de l'âme parut être entendu de Couche-tout-nu; il tourna machinalement la tête du côté de la reine Bacchanal, sans ouvrir les yeux, et poussa un profond soupir; bientôt ses membres roidis s'assouplirent, un léger tremblement remplaça les convulsions, et, au bout de quelques instants, ses lourdes paupières, péniblement relevées, laissèrent voir son regard éteint.
Muets et surpris, les spectateurs de cette scène éprouvaient une curiosité inquiète.
Céphyse, agenouillée devant son amant, couvrait ses mains de larmes, de baisers, et s'écriait d'une voix entrecoupée de sanglots:
-- Jacques... c'est moi... Céphyse... Je te retrouve... Ce n'est pas ma faute si je t'ai abandonné... Pardonne-moi...
-- Malheureuse! s'écria Morok irrité de cette rencontre peut-être funeste à ses projets, vous voulez donc le tuer!... dans l'état où il se trouve, ce saisissement lui sera fatal... retirez-vous.
Et il prit rudement Céphyse par le bras, pendant que Jacques, semblant sortir d'un rêve pénible, commençait à distinguer ce qui se passait autour de lui.
-- Vous... c'est vous! s'écria la reine Bacchanal avec stupeur en reconnaissant Morok, vous qui m'avez séparé de Jacques...
Elle s'interrompit, car le regard voilé de Couche-tout-nu, s'arrêtant sur elle, avait paru se ranimer.
-- Céphyse... c'est toi... murmura Jacques.
-- Oui, c'est moi... ajouta-t-elle d'une voix profondément émue, c'est moi... je viens... je vais te dire...
Elle ne put continuer, joignit ses deux mains avec force, et sur son visage pâle, défait, inondé de larmes, on put lire l'étonnement désespéré que lui causait l'altération mortelle des traits de Jacques.
Il comprit la cause de cette surprise; en contemplant à son tour la figure souffrante et amaigrie de Céphyse, il lui dit:
-- Pauvre fille... tu as donc eu aussi bien du chagrin... bien de la misère... je ne te reconnais pas... non plus... moi.
-- Oui, dit Céphyse, bien du chagrin... bien de la misère... et pis que de la misère, ajouta-t-elle en frémissant, pendant qu'une vive rougeur colorait ses traits pâles.
-- Pis que la misère!... dit Jacques étonné.
-- Mais c'est toi... c'est toi... qui as souffert, se hâta de dire Céphyse sans répondre à son amant.
-- Moi... tout à l'heure, j'étais en train d'en finir... Tu m'as appelé... je suis revenu pour un instant, car... ce que je ressens là, et il mit la main à sa poitrine, ne pardonne pas. Mais c'est égal... maintenant... je t'ai vue... je mourrai content.
-- Tu ne mourras pas... Jacques... me voici...
-- Écoute, ma fille... j'aurais là, vois-tu... dans l'estomac... un boisseau de charbon ardent, que ça ne me brûlerait pas davantage... Voilà plus d'un mois que je me sens consumer à petit feu. Du reste, c'est monsieur... et d'un signe de tête il désigna Morok, c'est ce cher ami... qui s'est toujours chargé d'attiser le feu... Après ça... je ne regrette pas la vie... J'ai perdu l'habitude du travail et pris celle... de l'orgie... Je finirais par être un mauvais gueux; j'aime mieux laisser mon ami s'amuser à m'allumer un brasier dans la poitrine... Depuis ce que je viens de boire tout à l'heure, je suis sûr que ça y flambe comme le punch que voilà...
-- Tu es un fou et un ingrat, dit Morok en haussant les épaules, tu as tendu ton verre, et j'ai versé... Et pardieu, nous trinquerons encore longtemps et souvent ensemble.
Depuis quelques moments, Céphyse ne quittait pas Morok du regard.
-- Je dis que depuis longtemps tu souffles le feu où j'aurai brûlé ma peau, reprit Jacques d'une voix faible en s'adressant à Morok, pour que l'on ne pense pas que je meurs du choléra... On croirait que j'ai eu peur de mon rôle. Ça n'est donc pas un reproche que je te fais, mon tendre ami, ajouta-t-il avec un sourire sardonique; tu as gaiement creusé ma fosse... Quelquefois, il est vrai... voyant ce grand trou où j'allais tomber, je reculais d'un pas... mais toi, tendre ami, tu me poussais rudement sur la pente en me disant: «Va donc, farceur... va donc...» et j'allais, oui... et me voici arrivé...
Ce disant Couche-tout-nu éclata d'un rire strident qui glaça l'auditoire, de plus en plus ému de cette scène.
-- Mon garçon... dit froidement Morok, écoute-moi... suis mon conseil... et...
-- Merci... je les connais, tes conseils... et, au lieu de t'écouter... j'aime mieux parler à ma pauvre Céphyse... avant de descendre chez les taupes, je lui dirai ce que j'ai sur le coeur.
-- Jacques, tais-toi, tu ne sais pas le mal que tu me fais, reprit Céphyse: je te dis que tu ne mourras pas.
-- Alors, ma brave Céphyse... c'est à toi que je devrai mon salut, dit Jacques d'un ton grave et pénétré qui surprit profondément les spectateurs. Oui, reprit Couche-tout-nu, lorsque, revenu à moi... je t'ai vue si pauvrement vêtue... j'ai senti quelque chose de bon au coeur; sais-tu pourquoi?... C'est que je me suis dit: «Pauvre fille!... elle m'a tenu courageusement parole, elle a mieux aimé travailler, souffrir, se priver... que de prendre un autre amant qui lui aurait donné ce que je lui ai donné, moi... tant que je l'ai pu...» Et cette pensée-là, vois-tu, Céphyse, m'a rafraîchi l'âme... j'en avais besoin... car je brûlais...; et je brûle encore, ajouta-t-il les poings crispés par la douleur; enfin, j'ai été heureux, ça m'a fait du bien; aussi... merci... ma brave et bonne Céphyse... oui, tu as été bonne et brave... tu as eu raison... car je n'ai jamais aimé que toi au monde... et si, dans mon abrutissement, j'avais une idée qui me sortît un peu de la fange... qui me fit regretter de n'être pas meilleur... cette pensée-là me venait toujours à propos de toi... merci donc, ma pauvre amie, dit Jacques dont les yeux ardents et secs devinrent humides, merci, encore, et il tendit sa main déjà froide à Céphyse. Si je meurs... je mourrai content... si je vis je vivrai heureux aussi... Ta main... ma brave Céphyse, ta main... tu as agi en honnête et loyale créature...
Au lieu de prendre la main que Jacques lui tendait, Céphyse, toujours agenouillée, courba la tête et n'osa pas lever les yeux sur son amant.
-- Tu ne réponds pas, dit celui-ci en se penchant vers la jeune fille; tu ne prends pas ma main... pourquoi cela?
La malheureuse créature ne répondit que par des sanglots étouffés; écrasée de honte, elle se tenait dans une attitude si humble, si suppliante, que son front touchait presque les pieds de son amant.
Jacques, stupéfait du silence et de la conduite de la reine Bacchanal, la regardait avec une surprise croissante; soudain, les traits de plus en plus altérés, les lèvres tremblantes, il dit presque en balbutiant:
-- Céphyse... je te connais... si tu ne prends pas ma main... c'est que... puis, la voix lui manquant, il ajouta sourdement, après un instant de silence:
-- Quand, il y a six semaines, on m'a emmené en prison, tu m'as dit: «Jacques, je te le jure sur ma vie... je travaillerai, je vivrai, s'il le faut, dans une misère horrible... mais je vivrai honnête...» Voilà ce que tu m'as promis... Maintenant, je le sais, tu n'as jamais menti... dis-moi que tu as tenu ta parole... et je te croirai.
Céphyse ne répondit que par un sanglot déchirant en serrant les genoux de Jacques contre sa poitrine haletante.
Contradiction bizarre et plus commune qu'on ne le pense... cet homme, abruti par l'ivresse et par la débauche, cet homme qui, depuis sa sortie de prison, avait, d'orgie en orgie, brutalement cédé à toutes les meurtrières incitations de Morok, cet homme ressentait pourtant un coup affreux en apprenant par le muet aveu de Céphyse l'infidélité de cette créature qu'il avait aimée malgré la dégradation dont elle ne s'était pas d'ailleurs cachée. Le premier mouvement de Jacques fut terrible; malgré son accablement et sa faiblesse, il parvint à se lever debout; alors, le visage contracté par la rage et par le désespoir, il saisit un couteau avant qu'on eût pu s'y opposer, et le leva sur Céphyse. Mais, au moment de la frapper, reculant devant un meurtre, il jeta le couteau loin de lui, et retomba défaillant sur son siège, la figure cachée entre ses deux mains.
Au cri de Nini-Moulin, qui s'était tardivement précipité sur Jacques pour lui enlever le couteau, Céphyse releva la tête; le douloureux abattement de Couche-tout-nu lui brisa le coeur; elle se releva, et se jetant à son cou, malgré sa résistance, elle s'écria d'une voix entrecoupée de sanglots:
-- Jacques... si tu savais... mon Dieu!... si tu savais... Écoute... ne me condamne pas sans m'entendre... je vais te dire tout... je te le jure, tout... sans mentir; cet homme (elle montra Morok) n'osera pas nier... il est venu... il m'a dit: «Ayez le courage de...»
-- Je ne te fais pas de reproches... je n'en ai pas le droit... laisse-moi mourir en repos... je... ne demande plus que ça... maintenant, dit Jacques d'une voix de plus en plus faible en repoussant Céphyse; puis il ajouta avec un sourire navrant et amer:
-- Heureusement... j'ai mon compte... je savais... bien... ce que je faisais... en acceptant... le duel... au cognac.
-- Non... tu ne mourras pas, et tu m'entendras, s'écria Céphyse d'un air égaré, tu m'entendras... et tout le monde aussi m'entendra; on verra si c'est de ma faute... N'est-ce pas... messieurs... si je mérite pitié... vous prierez Jacques de me pardonner... car enfin... si, poussée par la misère... ne trouvant pas de travail, j'ai été forcée de me vendre... non pour du luxe, vous voyez mes haillons... mais pour avoir du pain et procurer un abri à ma pauvre soeur malade... mourante, et encore plus misérable que moi... il y aurait pourtant, à cause de cela, de quoi avoir pitié de moi... car on dirait que c'est pour son plaisir qu'on se vend, s'écria la malheureuse avec un éclat de rire effrayant; puis elle ajouta d'une voix basse, avec un frémissement d'horreur:
-- Oh! si tu savais... Jacques... cela est si infâme, si horrible, vois-tu, de se vendre ainsi... que j'ai mieux aimé la mort que de recommencer une seconde fois. J'allais me tuer, quand j'ai appris que tu étais ici.
Puis, voyant Jacques, qui, sans lui répondre, secouait tristement la tête en s'affaissant sur lui-même, quoique soutenu par Nini- Moulin, Céphyse s'écria en joignant vers lui ses mains suppliantes:
-- Jacques! un mot, un seul mot de pitié... de pardon!
-- Messieurs, de grâce, chassez cette femme! s'écria Morok; sa vue cause une émotion trop pénible à mon ami.
-- Voyons, ma chère enfant, soyez raisonnable, dirent plusieurs convives, profondément émus, en tâchant d'entraîner Céphyse; laissez-le... venez chez nous, il n'y a pas de danger pour lui.
-- Messieurs, ah! messieurs, s'écria la misérable créature en fondant en larmes et en levant des mains suppliantes, écoutez-moi, laissez-moi vous dire... je ferai ce que vous voudrez... je m'en irai... mais, au nom du ciel, envoyez chercher des secours, ne le laissez pas mourir ainsi. Mais regardez donc... mon Dieu! il souffre des douleurs atroces... ses convulsions sont horribles!
-- Elle a raison, dit un des convives en courant vers la porte, il faudrait envoyer chercher un médecin.
-- On ne trouvera pas de médecins maintenant, dit un autre; ils sont trop occupés.
-- Faisons mieux que cela, reprit un troisième, l'Hôtel-Dieu est en face, transportons-y ce pauvre garçon; on lui donnera les premiers secours: une rallonge de la table servira de brancard, et la nappe servira de drap.
-- Oui, oui, c'est cela, dirent plusieurs voix, transportons-le, et quittons la maison.
Jacques, corrodé par l'eau-de-vie, bouleversé par son entrevue avec Céphyse, était retombé dans une violente crise nerveuse. C'était l'agonie de ce malheureux... Il fallut l'attacher au moyen des longs bouts de la nappe, afin de l'étendre sur la rallonge qui devait servir de brancard, et que deux des convives s'empressèrent d'emporter. On céda aux supplications de Céphyse, qui avait demandé, comme grâce dernière, d'accompagner Jacques jusqu'à l'hospice.
Lorsque ce sinistre convoi quitta la grande salle du restaurateur, ce fut un sauve-qui-peut général parmi les convives; hommes et femmes s'empressaient de s'envelopper de leurs manteaux afin de cacher leurs costumes. Les voitures que l'on avait demandées en assez grand nombre pour le retour de la mascarade se trouvaient heureusement déjà arrivées. Le défi avait été jusqu'au bout. L'audacieuse bravade accomplie, on pouvait donc se retirer avec les honneurs de la guerre. Au moment où une partie des assistants se trouvaient encore dans la salle, une clameur d'abord lointaine, mais qui bientôt se rapprocha, éclata sur le parvis Notre-Dame avec une furie incroyable.
Jacques avait été descendu jusqu'à la porte extérieure de la taverne; Morok et Nini-Moulin, tâchant de se frayer un passage à travers la foule afin d'arriver jusqu'à l'Hôtel-Dieu, précédaient le brancard improvisé. Bientôt un violent reflux de la foule les força de s'arrêter, et un redoublement de clameurs sauvages retentit à l'autre extrémité de la place, à l'angle de l'église.
-- Qu'y a-t-il donc? demanda Nini-Moulin à un homme à figure ignoble qui sautait devant lui. Quels sont ces cris?
-- C'est encore un empoisonneur que l'on écharpe comme celui dont on vient de jeter le corps à l'eau... reprit l'homme. Si vous voulez JOUIR, suivez-moi, ajouta-t-il, et jouez des coudes... sans cela nous arriverons trop tard.
À peine ce misérable avait-il prononcé ces mots, qu'un cri affreux retentit au-dessus du bruissement de la foule que traversaient à grand'peine les porteurs du brancard de Couche-tout-nu, précédé de Morok. Céphyse avait jeté cette clameur déchirante... Jacques, l'un des sept héritiers de la famille Rennepont, venait d'expirer entre ses bras...
Rapprochement fatal... Au moment même de l'exclamation désespérée de Céphyse, qui annonçait la mort de Jacques... un autre cri s'éleva de l'endroit du parvis Notre-Dame où l'on mettait à mort un empoisonneur... Ce cri lointain, suppliant, et tout palpitant d'une horrible épouvante, comme le dernier appel d'un homme qui se débat sous les coups de ses meurtriers, vint glacer Morok au milieu de son exécrable triomphe.
-- Enfer! s'écria cet habile assassin, qui avait pris pour armes homicides, mais légales, l'ivresse et l'orgie, enfer!... c'est la voix de l'abbé d'Aigrigny que l'on massacre.
IX. L'empoisonneur.
Quelques lignes rétrospectives sont nécessaires pour arriver au récit des événements relatifs au père d'Aigrigny, dont le cri de détresse avait si vivement impressionné Morok, au moment où Jacques Rennepont venait de mourir.
Les scènes que nous allons dépeindre sont atroces... S'il nous était permis d'espérer qu'elles eussent jamais leur enseignement, cet effrayant tableau tendrait, par l'horreur même qu'il inspirera peut-être, à prévenir ces excès d'une monstrueuse barbarie auxquels se porte parfois la multitude ignorante et aveugle, lorsque, imbue des erreurs les plus funestes, elle se laisse égarer par des meneurs d'une férocité stupide.
Nous l'avons dit, les bruits les plus absurdes, les plus alarmants, circulaient dans Paris; non seulement on parlait de l'empoisonnement des malades et des fontaines publiques, mais on disait encore que des misérables avaient été surpris jetant de l'arsenic dans les brocs que les marchands de vin conservent ordinairement tout prêts et tout remplis sur leurs comptoirs.
Goliath devait venir retrouver Morok après avoir rempli un message auprès du père d'Aigrigny, qui l'attendait dans une maison de la place de l'Archevêché. Goliath était entré chez un marchand de vin de la rue de la Calandre pour se rafraîchir: après avoir bu deux verres de vin, il les paya. Pendant que la cabaretière cherchait la monnaie qu'elle devait lui rendre, Goliath appuya machinalement et très innocemment sa main sur l'orifice d'un broc placé à sa portée.
La grande taille de cet homme, sa figure repoussante, sa physionomie sauvage, avaient déjà inquiété la cabaretière, prévenue et alarmée par la rumeur publique au sujet des empoisonneurs; mais lorsqu'elle vit Goliath poser sa main sur l'orifice de l'un des brocs, effrayée, elle s'écria:
-- Ah! mon Dieu! vous venez de jeter quelque chose dans ce broc!
À ces mots, prononcés très haut avec un accent de frayeur, deux ou trois buveurs attablés dans le cabaret se levèrent brusquement, coururent au comptoir, et l'un d'eux s'écria étourdiment:
-- C'est un empoisonneur! Goliath, ignorant les bruits sinistres répandus dans le quartier, ne comprit pas d'abord ce dont on l'accusait. Les buveurs élevèrent de plus en plus la voix en l'interpellant; lui, confiant dans sa force, haussa les épaules avec dédain et demanda grossièrement la monnaie que la marchande, pâle et épouvantée, ne songeait pas à lui rendre...
-- Brigand!... s'écria l'un des buveurs avec tant de violence que plusieurs passants s'arrêtèrent, on te rendra ta monnaie quand tu auras dit ce que tu as jeté dans ce broc!
-- Comment! il a jeté quelque chose dans un broc? dit un passant.
-- C'est peut-être un empoisonneur, reprit l'autre.
-- Il faudrait alors l'arrêter... ajouta un troisième.
-- Oui, oui, dirent les buveurs, honnêtes gens peut-être, mais subissant l'influence de la panique générale; oui, il faut l'arrêter... on l'a surpris jetant du poison dans un des brocs du comptoir.
Ces mots: C'est un empoisonneur! circulèrent aussitôt dans le groupe qui, d'abord formé de trois ou quatre personnes, grossissait à chaque instant à la porte du marchand de vin; de sourdes et menaçantes clameurs commencèrent à s'élever; le buveur, voyant ainsi ses craintes partagées et presque justifiées, crut faire acte de bon et courageux citoyen en prenant Goliath au collet en lui disant:
-- Viens t'expliquer au corps de garde, brigand. Le géant, déjà fort irrité des injures dont il ignorait le véritable sens, fut exaspéré par cette brusque attaque; cédant à sa brutalité naturelle, il renversa son adversaire sur le comptoir et l'assomma à coups de poing. Pendant cette collision, plusieurs bouteilles et deux ou trois carreaux furent brisés avec fracas, tandis que la cabaretière, de plus en plus effrayée, criait de toutes ses forces:
-- Au secours!... à l'empoisonneur!... à l'assassin!... à la garde!...
Au bruit retentissant des vitres cassées, à ces cris de détresse, les passants attroupés, dont un grand nombre croyaient aux empoisonneurs, se précipitèrent dans la boutique pour aider les buveurs à s'emparer de Goliath. Grâce à sa force herculéenne, celui-ci, après quelques moments de lutte contre sept ou huit personnes, terrassa deux des assaillants les plus furieux, écarta les autres, se rapprocha du comptoir, et, prenant un élan vigoureux, se rua, le front baissé, comme un taureau de combat, sur la foule qui obstruait la porte; puis, achevant cette trouée en s'aidant de ses énormes épaules et de ses bras d'athlète, il se fraya un passage à travers l'attroupement et prit sa course à toutes jambes du côté du parvis Notre-Dame, ses vêtements déchirés, la tête nue et la figure pâle et courroucée. Aussitôt un grand nombre de personnes qui composaient l'attroupement se mirent à la poursuite de Goliath, et cent voix crièrent:
-- Arrêtez... arrêtez l'empoisonneur! Entendant ces cris, voyant accourir un homme à l'air sinistre et égaré, un garçon boucher, qui passait et portait sur sa tête une grande manne vide, jeta ce panier entre les jambes de Goliath; celui-ci, surpris par cet obstacle, fit un faux pas et tomba... Le garçon boucher, croyant faire une action aussi héroïque que s'il se fût jeté à la rencontre d'un chien enragé, se précipita sur Goliath et se roula avec lui sur le pavé en criant:
-- Au secours! c'est un empoisonneur... au secours! Cette scène se passait à peu de distance de la cathédrale, mais assez loin de la foule qui se pressait à la porte de l'Hôtel-Dieu et de la maison du restaurateur où était entrée la mascarade du choléra (ceci avait lieu à la tombée du jour); aux cris perçants du boucher, plusieurs groupes, à la tête desquels se trouvaient Ciboule et le carrier, coururent vers le lieu de la lutte, pendant que les passants qui poursuivaient le prétendu empoisonneur depuis la rue de la Calandre arrivaient de leur côté sur le parvis.
À l'aspect de cette foule menaçante qui venait à lui, Goliath, tout en continuant de se défendre contre le garçon boucher qui le combattait avec la ténacité d'un bouledogue, sentit qu'il était perdu s'il ne se débarrassait pas de cet adversaire; d'un coup de poing furieux, il cassa la mâchoire du boucher, qui à ce moment avait le dessus, parvint à se dégager de ses étreintes, se releva, et, encore étourdi, fit quelques pas en avant.
Soudain, il s'arrêta. Il se voyait cerné. Derrière lui s'élevaient les murailles de la cathédrale; à droite, à gauche, en face de lui, accourait une multitude hostile.
Les cris de douleur atroce poussés par le boucher, que l'on venait de relever tout sanglant, augmentaient encore le courroux populaire. Il y eut pour Goliath un moment terrible, ce fut celui où, seul encore au milieu d'un espace qui se rétrécissait de seconde en seconde, il vit de toutes parts des ennemis courroucés se précipitant vers lui en poussant des cris de mort. Ainsi qu'un sanglier tourne une ou deux fois sur lui-même avant de se décider à faire tête à la meute acharnée, Goliath, hébété par la terreur, fit çà et là quelques pas brusques, indécis; puis, renonçant à une fuite impossible, l'instinct lui disait qu'il n'avait à attendre ni merci ni pitié d'une foule en proie à une fureur aveugle et sourde, fureur d'autant plus impitoyable qu'elle se croit légitime, Goliath voulut du moins vendre chèrement sa vie; il chercha son couteau dans sa poche; ne l'y trouvant pas, il s'arc- bouta sur sa jambe gauche, dans une pose athlétique, tendit en avant et à demi dépliés ses deux bras musculeux, durs et raides comme deux barres de fer, et de pied ferme il attendit vaillamment le choc.
La première personne qui arriva auprès de Goliath fut Ciboule. La mégère, essoufflée, au lieu de se précipiter sur lui, s'arrêta, se baissa, prit un des gros sabots qu'elle portait, et le lança à la tête du géant avec tant de vigueur, tant d'adresse, qu'elle l'atteignit en plein dans l'oeil qui, sanglant, sortit à demi de l'orbite.
Goliath porta les deux mains à son visage en poussant un cri de douleur atroce.
-- Je l'ai fait loucher, dit Ciboule en éclatant de rire. Goliath, rendu furieux par la souffrance, au lieu d'attendre les premiers coups que l'on hésitait encore à lui porter, tant son apparence de force herculéenne imposait aux assaillants (le carrier, adversaire digne de lui, ayant été repoussé par un mouvement de la foule), Goliath, dans sa rage, se précipita sur le groupe qui se trouvait à sa portée. Une pareille lutte était trop inégale pour durer longtemps; mais le désespoir doublant les forces du géant, le combat fut un moment terrible. Le malheureux ne tomba pas d'abord... Pendant quelques secondes, disparaissant presque entièrement sous un essaim d'assaillants acharnés, on vit tantôt un de ses bras d'Hercule se lever dans le vide et retomber en martelant des crânes et des visages; tantôt sa tête énorme, livide et sanglante, était renversée en arrière par un combattant cramponné à sa chevelure crépue. Çà et là, les brusques écarts, les violentes oscillations de la foule témoignaient de l'incroyable énergie de la défense de Goliath. Pourtant, le carrier étant parvenu à le joindre, Goliath fut renversé. Une longue clameur de joie féroce annonça cette chute, car, en pareille circonstance, tomber... c'est mourir. Aussi mille voix haletantes et courroucées répétèrent ce cri:
-- Mort à l'empoisonneur!
Alors commença une de ces scènes de massacre et de tortures dignes de cannibales, horribles excès, d'autant plus incroyables qu'ils ont toujours pour témoins passifs, ou même pour complices, des gens souvent honnêtes, humains, mais qui, égarés par des croyances ou par des préjugés stupides, se laissent entraîner à toutes sortes de barbaries, croyant accomplir un acte d'inexorable justice. Ainsi que cela arrive, la vue du sang qui coulait à flots des plaies de Goliath enivra ses assaillants, redoubla leur rage. Cent bras s'appesantirent sur ce misérable; on le foula aux pieds; on lui écrasa le visage; on lui défonça la poitrine. Çà et là, au milieu de ces cris furieux: -- À mort l'empoisonneur! on entendait de grands coups sourds suivis de gémissements étouffés; c'était une effroyable curée: chacun, cédant à un vertige sanguinaire, voulait frapper son coup, arracher son lambeau de chair, des femmes... oui, jusqu'à des femmes, jusqu'à des mères... s'acharnèrent avec rage sur ce corps mutilé.
Il y eut un moment de terreur épouvantable, Goliath, le visage meurtri, souillé de boue, ses vêtements en lambeaux, la poitrine nue, rouge, ouverte; Goliath, profitant d'un instant de lassitude de ses bourreaux, qui le croyaient achevé, parvint, par un de ces soubresauts convulsifs fréquents dans l'agonie, à se dresser sur ses jambes pendant quelques secondes; alors, aveuglé par ses blessures, agitant ses bras dans le vide comme pour parer des coups qu'on ne lui portait pas, il murmura ces mots qui sortirent de sa bouche avec des flots de sang:
-- Grâce... je n'ai pas empoisonné... grâce.
Cette sorte de résurrection produisit un effet si saisissant sur la foule, qu'un instant elle se recula avec effroi: les clameurs cessèrent, on laissa un peu d'espace autour de la victime, quelques coeurs commençaient même à s'apitoyer, lorsque le carrier, voyant Goliath, aveuglé par le sang, étendre devant lui ses mains çà et là, fit une allusion féroce à un jeu connu et s'écria:
-- Casse-cou! Puis, d'un violent coup de pied dans le ventre, il renversa de nouveau la victime, dont la tête rebondit deux fois sur le pavé...
Au moment où le géant tomba, une voix dans la foule s'écria:
-- C'est Goliath!... Arrêtez... ce malheureux est innocent. Et le père d'Aigrigny (c'était lui), cédant à un sentiment généreux, fit de violents efforts pour arriver au premier rang des acteurs de cette scène, y parvint, et alors, pâle, indigné, menaçant, il s'écria:
-- Vous êtes des lâches, des assassins! Cet homme est innocent, je le connais... vous répondrez de sa vie...
Une grande rumeur accueillit ces paroles véhémentes du père d'Aigrigny.
-- Tu connais cet empoisonneur! s'écria le carrier en saisissant le jésuite au collet; tu es peut-être aussi un empoisonneur!
-- Misérable! s'écria le père d'Aigrigny, en tâchant d'échapper aux étreintes du carrier, tu oses porter la main sur moi!
-- Oui... j'ose tout, moi... répondit le carrier.
-- Il le connaît... ça doit être un empoisonneur... comme l'autre! criait-on déjà dans la foule qui se pressait autour des deux adversaires, pendant que Goliath, qui, dans sa chute, s'était ouvert le crâne, faisait entendre un râle agonisant.
À un brusque mouvement du père d'Aigrigny, qui s'était débarrassé du carrier, un assez grand flacon de cristal, très épais, d'une forme particulière et rempli d'une liqueur verdâtre, tomba de sa poche et roula près du corps de Goliath.
À la vue de ce flacon, plusieurs voix s'écrièrent:
-- C'est du poison... Voyez-vous... il a du poison sur lui. À cette accusation, les cris redoublèrent, et l'on commença de serrer l'abbé d'Aigrigny de si près, qu'il s'écria:
-- Ne me touchez pas! ne m'approchez pas!...
-- Si c'est un empoisonneur, dit une voix, pas plus de grâce pour lui que pour l'autre...
-- Moi... un empoisonneur! s'écria l'abbé, frappé de stupeur.
Ciboule s'était précipitée sur le flacon; le carrier le saisit, le déboucha, et dit au père d'Aigrigny en le lui tendant:
-- Et ça!... qu'est-ce que c'est?
-- Cela n'est pas du poison... s'écria le père d'Aigrigny.
-- Alors... bois-le... repartit le carrier.
-- Oui... oui... qu'il le boive! cria la foule.
-- Jamais! reprit le père d'Aigrigny avec épouvante. Et il recula en repoussant vivement le flacon de la main.
-- Voyez-vous!... c'est du poison... il n'ose pas boire! cria-t- on.
Et déjà serré de très près, le père d'Aigrigny trébuchait sur le corps de Goliath.
-- Mes amis! s'écria le jésuite, qui, sans être empoisonneur, se trouvait dans une terrible alternative, car son flacon renfermait des sels préservatifs d'une grande force, aussi dangereux à boire que du poison, mes braves amis, vous vous méprenez; au nom de Notre Seigneur, je vous jure que...
-- Si ce n'est pas du poison... bois donc, reprit le carrier en présentant de nouveau le flacon au jésuite.
-- Si tu ne bois pas, à mort! comme ton camarade, puisque, comme lui, tu empoisonnes le peuple!
-- Oui... à mort!... à mort!...
-- Mais, malheureux... s'écria le père d'Aigrigny, les cheveux hérissés de terreur, vous voulez donc m'assassiner!
-- Et tous ceux que toi et ton camarade vous avez empoisonnés, brigands!
-- Mais cela n'est pas vrai... et...
-- Bois, alors... répéta l'inflexible carrier; une dernière fois... décide-toi.
-- Boire... cela... mais c'est la mort[23]... s'écria le père d'Aigrigny.
-- Ah! voyez-vous le brigand! répondit la foule en se resserrant davantage, il avoue... il avoue...
-- Il s'est trahi!
-- Il l'a dit: «Boire ça... c'est la mort!...» Des cris furieux interrompirent le père d'Aigrigny.
-- Mais... écoutez-moi donc! s'écria l'abbé en joignant les mains, ce flacon, c'est...
-- Ciboule, achève celui-là, cria le carrier en poussant du pied Goliath, moi je vais commencer celui-ci. Et il saisit le père d'Aigrigny à la gorge.
À ces mots, deux groupes se formèrent: l'un, conduit par Ciboule, acheva Goliath à coups de pieds, à coups de sabots: bientôt le corps ne fut plus qu'une chose horrible, mutilée, sans nom, sans forme, une masse inerte pétrie de boue et de chairs broyées. Ciboule donna son tartan, on le noua à l'un des pieds disloqués du cadavre, et on le traîna ainsi jusqu'au parapet du quai, et là, au milieu des cris d'une joie féroce, on précipita ces débris sanglants dans la rivière...
Maintenant, ne frémit-on pas en songeant que, dans un temps d'émotion populaire, il suffit d'un mot, d'un seul mot dit imprudemment par un homme honnête, et même sans haine, pour provoquer un si effroyable meurtre!
-- C'est peut-être un empoisonneur!... Voilà ce qu'avait dit le buveur du cabaret de la Calandre... rien de plus... et Goliath avait été impitoyablement massacré... Que d'impérieuses raisons pour faire pénétrer l'instruction, les lumières dans les dernières profondeurs des masses... et mettre ainsi bien des malheureux à même de se défendre de tant de préjugés stupides, de tant de superstitions funestes, de tant de fanatismes implacables!... Comment demander le calme, la réflexion, l'empire de soi-même, le sentiment de la justice, à des êtres abandonnés, que l'ignorance abrutit, que la misère déprave, que les souffrances courroucent, et dont la société ne s'occupe que lorsqu'il s'agit de les enchaîner au bagne ou de les garrotter pour le bourreau!
* * * * *
Le cri terrible dont Morok avait été épouvanté était celui que poussa le père d'Aigrigny lorsque le carrier appesantit sur lui sa main formidable, disant à Ciboule en lui montrant Goliath expirant:
-- Achève celui-là... je vais commencer celui-ci.
X. La cathédrale.
La nuit était presque entièrement venue, lorsque le cadavre mutilé de Goliath fut précipité dans la rivière.
Les oscillations de la foule avaient refoulé jusque dans la rue qui longe le côté gauche de la cathédrale le groupe au pouvoir duquel restait le père d'Aigrigny, qui, parvenu à se dégager de la puissante étreinte du carrier, mais toujours pressé par la multitude qui l'enserrait en criant: _Mort à l'empoisonneur! _reculait pas à pas, tâchant de parer les coups qu'on lui portait. À force de présence d'esprit, d'adresse, de courage, retrouvant dans ce moment critique son ancienne énergie militaire, il avait pu jusqu'alors résister et demeurer debout, sachant, par l'exemple de Goliath, que tomber c'était mourir. Quoiqu'il espérât peu d'être utilement entendu, l'abbé appelait de toutes ses forces: «À l'aide! au secours!...» Cédant le terrain pied à pied, manoeuvrant de façon à se rapprocher de l'un des murs de l'église, il parvint enfin à s'acculer dans une encoignure formée par la saillie d'un pilastre et tout près de la baie d'une petite porte.
Cette position était assez favorable; le père d'Aigrigny, adossé au mur, se trouvait ainsi à l'abri d'une partie des attaques. Mais le carrier, voulant lui ôter cette dernière chance de salut, se précipita sur lui, afin de le saisir et de l'entraîner au milieu du cercle, où il eût été foulé aux pieds. La terreur de la mort donnant au père d'Aigrigny une force extraordinaire, il put encore repousser rudement le carrier et rester comme incrusté dans l'angle où il s'était réfugié. La résistance de la victime redoubla la rage des assaillants, les cris de mort retentirent avec une nouvelle violence. Le carrier se jeta de nouveau sur le père d'Aigrigny en disant:
-- À moi, mes amis!... Celui-là dure trop, finissons-le... Le père d'Aigrigny se vit perdu... Ses forces étaient à bout, il se sentit défaillir... ses jambes tremblèrent... un nuage passa devant sa vue, les hurlements de ces furieux commençaient à arriver presque voilés à son oreille. Le contrecoup de plusieurs violentes contusions reçues, pendant la lutte, à la tête et surtout à la poitrine, se faisait déjà ressentir... Deux ou trois fois une écume sanglante vint aux lèvres de l'abbé, sa position était désespérée... «Mourir assommé par ces brutes, après avoir tant de fois, à la guerre, échappé à la mort!» Telle était la pensée du père d'Aigrigny, lorsque le carrier s'élança vers lui. Soudain, et au moment où l'abbé, cédant à l'instinct de sa conservation, appelait une dernière fois au secours d'une voix déchirante, la porte à laquelle il s'adossait s'ouvrit derrière lui... une main ferme le saisit et l'attira vivement dans l'église. Grâce à ce mouvement, exécuté avec la rapidité de l'éclair, le carrier, lancé en avant pour saisir le père d'Aigrigny, ne put retenir son élan, et se trouva face à face avec le personnage qui venait, pour ainsi dire, de se substituer à la victime. Le carrier s'arrêta court, puis recula de deux pas, stupéfait, comme la foule, de cette brusque apparition, et, comme la foule, frappé d'un vague sentiment d'admiration et de respect à la vue de celui qui venait de secourir si miraculeusement le père d'Aigrigny.
Celui-là était Gabriel.
Le jeune missionnaire restait debout au seuil de la porte... Sa longue soutane noire se dessinait sur les profondeurs à demi lumineuses de la cathédrale, tandis que son adorable figure d'archange, encadrée de longs cheveux blonds, pâle, émue de commisération et de douleur, était doucement éclairée par les dernières lueurs du crépuscule. Cette physionomie resplendissait d'une beauté si divine, elle exprimait une compassion si touchante et si tendre, que la foule se sentit remuée lorsque Gabriel, ses grands yeux bleus humides de larmes, les mains suppliantes, s'écria d'une voix sonore et palpitante:
-- Grâce... mes frères!... Soyez humains... soyez justes. Revenu de son premier mouvement de surprise et de son émotion involontaire, le carrier fit un pas vers Gabriel et s'écria:
-- Pas de grâce pour l'empoisonneur!... il nous le faut... qu'on nous le rende... ou nous allons le prendre.
-- Y songez-vous, mes frères?... répondit Gabriel; dans cette église... un lieu sacré... un lieu de refuge... pour tout ce qui est persécuté!...
-- Nous empoignerons notre empoisonneur jusque sur l'autel, répondit brutalement le carrier; ainsi, rendez-le-nous.
-- Mes frères, écoutez-moi... dit Gabriel en tendant les bras vers lui.
-- À bas la calotte! cria le carrier; l'empoisonneur se cache dans l'église... entrons dans l'église.
-- Oui!... oui!... cria la foule, entraînée de nouveau par la violence de ce misérable; à bas la calotte!
-- Ils s'entendent.
-- À bas les calotins!
-- Entrons là comme à l'archevêché!...
-- Comme à Saint-Germain l'Auxerrois!...
-- Qu'est-ce que cela nous fait, à nous, une église?
-- Si les calotins défendent les empoisonneurs... à l'eau les calotins!...
-- Oui!... Oui!...
-- Et je vais vous montrer le chemin, moi! Ce disant, le carrier, suivi de Ciboule et de bon nombre d'hommes déterminés, fit un pas vers Gabriel. Le missionnaire, voyant depuis quelques secondes le courroux de la foule se ranimer, avait prévu ce mouvement; se rejetant brusquement dans l'église, il parvint, malgré les efforts des assaillants, à maintenir la porte presque fermée et à la barricader de son mieux au moyen d'une barre de bois qu'il appuya d'un bout sur les dalles et de l'autre sous la saillie d'un des ais transversaux; grâce à cette espèce d'arc-boutant, la porte pouvait résister quelques minutes.
Gabriel, tout en défendant ainsi l'entrée, criait au père d'Aigrigny:
-- Fuyez, mon père... fuyez par la sacristie; les autres issues sont fermées...
Le jésuite, anéanti, couvert de contusions, inondé d'une sueur froide, sentant les forces lui manquer tout à fait, et se croyant enfin en sûreté, s'était jeté sur une chaise, à demi évanoui... À la voix de Gabriel, l'abbé se leva péniblement, et d'un pas chancelant et hâté, il tâcha de gagner le choeur, séparé par une grille du reste de l'église.
-- Vite, mon père!... ajouta Gabriel avec effroi, en maintenant de toutes ses forces la porte vigoureusement assiégée, hâtez-vous, mon Dieu! hâtez-vous!... Dans quelques minutes... il sera trop tard.
Puis le missionnaire ajouta avec désespoir:
-- Et être seul... seul pour arrêter l'invasion de ces insensés...
Il était seul en effet. Au premier bruit de l'attaque, trois ou quatre sacristains et autres employés de la fabrique se trouvaient dans l'église; mais ces gens, épouvantés, se rappelant le sac de l'archevêché et de Saint-Germain l'Auxerrois, avaient aussitôt pris la fuite; les uns se réfugièrent et se cachèrent dans les orgues, où ils montèrent rapidement; les autres se sauvèrent par la sacristie dont ils fermèrent la porte en dedans, enlevant ainsi tout moyen de retraite à Gabriel et au père d'Aigrigny.
Ce dernier, courbé en deux par la douleur, écoutant les pressantes paroles du missionnaire, s'aidant des chaises qu'il rencontrait sur son passage, faisait de vains efforts pour atteindre la grille du choeur... au bout de quelques pas, vaincu par l'émotion, par la souffrance, il chancela, s'affaissa sur lui-même, tomba sur les dalles, et ses sens l'abandonnèrent.
À ce moment même, Gabriel, malgré l'énergie incroyable que lui inspirait le désir de sauver le père d'Aigrigny, sentit la porte s'ébranler enfin sous une formidable secousse et près de céder. Tournant alors la tête pour s'assurer que le jésuite avait au moins pu quitter l'église, Gabriel, à sa grande épouvante, le vit étendu sans mouvement à quelques pas du choeur... Abandonner la porte à demi brisée, courir au père d'Aigrigny, le soulever et le traîner en dedans de la grille du choeur... ce fut pour Gabriel une action aussi rapide que la pensée, car il refermait la grille à l'instant même où le carrier et sa bande, après avoir défoncé la porte, se précipitaient dans l'église.
Debout et en dehors du choeur, les bras croisés sur sa poitrine, Gabriel attendit, calme et intrépide, cette foule encore exaspérée par une résistance inattendue.
La porte enfoncée, les assaillants firent une violente irruption, mais à peine eurent-ils mis le pied dans l'église, qu'il se passa une scène étrange.
La nuit était venue... quelques lampes d'argent jetaient seules une pâle clarté au milieu du sanctuaire, dont les bas côtés disparaissaient noyés dans l'ombre. À leur brusque entrée dans cette immense cathédrale, sombre, silencieuse et déserte, les plus audacieux restèrent interdits, presque craintifs devant la grandeur imposante de cette solitude de pierre. Les cris, les menaces expirèrent aux lèvres de ces furieux. On eût dit qu'ils redoutaient de réveiller les échos de ces voûtes énormes... de ces voûtes noires, d'où suintait une humidité sépulcrale qui glaça leurs fronts enflammés de colère, et tomba sur leurs épaules comme une froide chape de plomb. La tradition religieuse, la routine, les habitudes ou les souvenirs d'enfance ont tant d'action sur certains hommes, qu'à peine entrés, plusieurs compagnons du carrier se découvrirent respectueusement, inclinèrent leur tête nue, et marchèrent avec précaution, afin d'amortir le bruit de leurs pas sur les dalles sonores.
Puis ils échangèrent quelques mots d'une voix basse et craintive.
D'autres, cherchant timidement des yeux, à une hauteur incommensurable, les derniers arceaux de ce vaisseau gigantesque alors perdus dans l'obscurité, se sentaient presque effrayés de se voir si petits au milieu de cette immensité remplie de ténèbres...
Mais, à la première plaisanterie du carrier, qui rompit ce respectueux silence, cette émotion passa bientôt.
-- Ah çà, mille tonnerres! s'écria-t-il, est-ce que nous prenons haleine pour chanter vêpres! S'il y avait du vin dans le bénitier, à la bonne heure.
Quelques éclats de rire sauvages accueillirent ces paroles.
-- Pendant ce temps-là, le brigand nous échappe, dit l'un.
-- Et nous sommes volés, reprit Ciboule.
-- On dirait qu'il y a des poltrons ici, et qu'ils ont peur des sacristains, ajouta le carrier.
-- Jamais... cria-t-on en choeur, jamais; on ne craint personne...
-- En avant!
-- Oui!... oui!... en avant! cria-t-on de toutes parts. Et l'animation, un moment calmée, redoubla au milieu d'un nouveau tumulte. Quelques instants après, les yeux des assaillants, habitués à cette pénombre, distinguèrent, au milieu de la pâle auréole de lumière projetée par une lampe d'argent, la figure imposante de Gabriel, debout en dehors de la grille du choeur.
-- L'empoisonneur est ici caché dans un coin! cria le carrier. Il faut forcer ce curé à nous le rendre, le brigand...
-- Il en répond.
-- C'est lui qui l'a fait se sauver dans l'église.
-- Il payera pour tous les deux, si on ne trouve pas l'autre. À mesure que s'effaçait la première impression de respect involontairement ressentie par la foule, les voix s'élevaient davantage et les visages devenaient d'autant plus farouches, d'autant plus menaçants que chacun avait honte d'un moment d'hésitation et de faiblesse.
-- Oui!... oui!... s'écrièrent plusieurs voix tremblantes de colère; il nous faut la vie de l'un ou de l'autre.
-- Ou de tous les deux...
-- Tant pis! pourquoi ce calotin veut-il nous empêcher d'écharper notre empoisonneur!
-- À mort! à mort! À cette explosion de cris féroces, qui retentit d'une façon effrayante au milieu des gigantesques arceaux de la cathédrale, la foule, ivre de rage, se précipita vers la grille du choeur, à la porte duquel se tenait Gabriel. Le jeune missionnaire, qui, mis en croix par les sauvages des montagnes Rocheuses, priait encore le Seigneur de pardonner à ses bourreaux, avait trop de courage dans le coeur, trop de charité dans l'âme pour ne pas risquer mille fois sa vie afin de sauver le père d'Aigrigny... cet homme qui l'avait trompé avec une si lâche et si cruelle hypocrisie.
XI. Les meurtriers.
Le carrier, suivi de la bande, courant vers Gabriel, qui avait fait quelques pas de plus en avant de la grille du choeur, s'écria les yeux étincelants de rage:
-- Où est l'empoisonneur! il nous le faut...
-- Et qui vous a dit qu'il fût empoisonneur, mes frères! reprit Gabriel, de sa voix pénétrante et sonore. Un empoisonneur!... et où sont les preuves!... les témoins!... les victimes!...
-- Assez!... nous ne sommes pas ici à confesse... répondit brutalement le carrier d'un air menaçant.
-- Rendez-nous notre homme, il faut qu'il y passe... sinon, vous payerez pour lui...
-- Oui!... oui!... crièrent plusieurs voix.
-- Ils s'entendent!...
-- Il nous faut l'un ou l'autre!
-- Eh bien, me voici, dit Gabriel en relevant la tête et s'avançant avec un calme rempli de résignation et de majesté.
-- Moi ou lui, ajouta-t-il, que vous importe? Vous voulez du sang: prenez le mien, mes frères, car un funeste délire trouble votre raison.
Ces paroles de Gabriel, son courage, la noblesse de son attitude, la beauté de ses traits avaient impressionné quelques assaillants, lorsque soudain une voix s'écria:
-- Eh! les amis!... l'empoisonneur est là, derrière la grille...
-- Où ça?... où ça?... cria-t-on.
-- Tenez... là... voyez-vous... étendu sur le carreau... À ces mots, les gens de cette bande qui jusque-là s'étaient à peu près tenus en masse compacte dans l'espèce de couloir qui sépare les deux côtés de la nef, où sont rangées les chaises, ces gens se dispersèrent de tous côtés afin de courir à la grille du choeur, dernière et seule barrière qui défendît le père d'Aigrigny. Pendant cette manoeuvre, le carrier, Ciboule et d'autres s'avancèrent droit vers Gabriel en criant avec une joie féroce:
-- Cette fois, nous le tenons... À mort l'empoisonneur! Pour sauver le père d'Aigrigny, Gabriel se fût laissé massacrer à la porte de la grille; mais plus loin, cette grille, haute de quatre pieds au plus, allait être en un instant abattue ou escaladée.
Le missionnaire perdit tout espoir d'arracher le jésuite à une mort affreuse. Pourtant il s'écria:
-- Arrêtez!... pauvres insensés! Et il se jeta au-devant de la foule, en étendant les mains vers elle. Son cri, son geste, sa physionomie exprimèrent une autorité à la fois si tendre et si fraternelle, qu'il y eut un moment d'hésitation dans la foule; mais à cette hésitation succédèrent bientôt ces cris de plus en plus furieux:
-- À mort! à mort!
-- Vous voulez sa mort! dit Gabriel en pâlissant encore.
-- Oui!... oui!...
-- Eh bien! qu'il meure... s'écria le missionnaire saisi d'une inspiration subite, oui, qu'il meure à l'instant...
Ces mots du jeune prêtre frappèrent la foule de stupeur. Pendant quelques secondes, ces hommes, muets, immobiles, et pour ainsi dire paralysés, regardèrent Gabriel avec une surprise ébahie.
-- Cet homme est coupable, dites-vous? reprit le jeune missionnaire d'une voix tremblante d'émotion, vous l'avez jugé sans preuves, sans témoins; qu'importe!... il mourra... Vous lui reprochez d'être un empoisonneur?... et ses victimes, où sont- elles? Vous l'ignorez... qu'importe! il est condamné... Sa défense, ce droit sacré de tout accusé... vous refusez de l'entendre... qu'importe encore! son arrêt est prononcé. Vous n'avez jamais vu cet infortuné, il ne vous a fait aucun mal, vous ne savez s'il en a fait à quelqu'un... et, devant les hommes, vous prenez la responsabilité de sa mort... vous entendez bien... de sa mort. Qu'il en soit donc ainsi, votre conscience vous absoudra... je le veux croire... Le condamné mourra... il va mourir, la sainteté de la maison de Dieu ne le sauvera pas...
-- Non!... non!... crièrent plusieurs voix avec acharnement.
-- Non... reprit Gabriel avec une chaleur croissante, non. Vous voulez répandre le sang, et vous le répandrez jusque dans le temple du Seigneur... C'est, dites-vous, votre droit... Vous faites acte de terrible justice... Mais alors, pourquoi tant de bras robustes pour achever cet homme expirant? Pourquoi ces cris, ces fureurs, ces violences? Est-ce donc ainsi que s'exercent les jugements du peuple, du peuple équitable et fort? Non, non, lorsque, sûr de son droit, il frappe son ennemi... il le frappe avec le calme du juge qui, en son âme et conscience, rend un arrêt... Non, le peuple équitable et fort ne frappe pas en aveugle, en furieux, en poussant des cris de rage, comme s'il voulait s'étourdir sur quelque lâche et horrible assassinat... Non, ce n'est pas ainsi que doit s'accomplir le redoutable droit que vous voulez exercer à cette heure... car vous le voulez.
-- Oui, nous le voulons, s'écrièrent le carrier, Ciboule et plusieurs des plus impitoyables, tandis qu'un grand nombre restaient muets, frappés des paroles de Gabriel, qui venait de leur peindre sous de si vives couleurs l'acte affreux qu'ils voulaient commettre. Oui, reprit le carrier, c'est notre droit, nous voulons tuer l'empoisonneur...
Ce disant, le misérable, l'oeil sanglant, la joue enflammée, s'avança à la tête d'un groupe résolu, et, marchant en avant, il fit un geste comme s'il eût voulu repousser et écarter de son passage Gabriel debout et toujours en avant de la grille.
Mais, au lieu de résister au bandit, le missionnaire fit vivement deux pas à sa rencontre, le prit par le bras, et lui dit d'une voix ferme:
-- Venez... Et entraînant pour ainsi dire à sa suite le carrier stupéfait, que ses compagnons abasourdis par ce nouvel incident n'osèrent suivre tout d'abord... Gabriel parcourut rapidement l'espace qui le séparait du choeur, en ouvrit la grille, et amenant le carrier, qu'il tenait toujours par le bras, jusqu'au corps du père d'Aigrigny étendu sur les dalles, il cria:
-- Voici la victime... elle est condamnée... frappez-la!...
-- Moi! s'écria le carrier en hésitant, moi... tout seul...
-- Oh! reprit Gabriel avec amertume, il n'y a aucun danger, vous l'achèverez facilement... il est anéanti par la souffrance... il lui reste à peine un souffle de vie... il ne fera aucune résistance... Ne craignez rien!!!
Le carrier restait immobile, pendant que la foule, étrangement impressionnée par cet incident, se rapprochait peu à peu de la grille, sans oser la franchir.
-- Frappez donc! reprit Gabriel en s'adressant au carrier, et lui montrant la foule d'un geste solennel, voici les juges... et vous êtes le bourreau...
-- Non, s'écria le carrier en se reculant et détournant les yeux, je ne suis pas le bourreau... moi!!!
La foule resta muette... Pendant quelques secondes, pas un mot, pas un cri ne troubla le silence de l'imposante cathédrale.
Dans un cas désespéré, Gabriel avait agi avec une profonde connaissance du coeur humain. Lorsque la multitude, égarée par une rage aveugle, se rue sur une victime en poussant des clameurs féroces, et que chacun frappe son coup, cette espèce d'épouvantable meurtre en commun semble à tous moins horrible, parce que tous en partagent la solidarité... puis les cris, la vue du sang, la défense désespérée de l'homme que l'on massacre, finissent par causer une sorte d'ivresse féroce; mais que, parmi ces fous furieux qui ont trempé dans cet homicide, on en prenne un, qu'on le mette seul en face d'une victime incapable de se défendre, et qu'on lui dise: «Frappe!», presque jamais il n'osera frapper. Il en était ainsi du carrier; ce misérable tremblait à l'idée d'un meurtre commis _par lui seul _et de sang-froid.
La scène précédente s'était passée très rapidement; parmi les compagnons du carrier les plus rapprochés de la grille, quelques- uns ne comprirent pas une impression qu'ils eussent ressentie comme cet homme indomptable, si comme à lui on leur avait dit: «Faites l'office du bourreau.» Plusieurs hommes de sa bande murmurèrent donc en le blâmant hautement de sa faiblesse.
-- Il n'ose pas achever l'empoisonneur, disait l'un.
-- Le lâche!
-- Il a peur.
-- Il recule. En entendant ces rumeurs, le carrier courut à la grille, l'ouvrit toute grande, et, montrant du geste le corps du père d'Aigrigny, il s'écria:
-- S'il y en a un plus hardi que moi, qu'il aille l'achever... qu'il fasse le bourreau... voyons.
À cette proposition, les murmures cessèrent. Un silence profond régna de nouveau dans la cathédrale: toutes ces physionomies, naguère irritées, devinrent mornes, confuses, presque effrayées; cette foule égarée commençait surtout à comprendre la lâcheté féroce de l'acte qu'elle voulait commettre. Personne n'osait plus aller frapper isolément cet homme expirant.
Tout à coup, le père d'Aigrigny poussa une sorte de râle d'agonie; sa tête et l'un de ses bras se relevèrent par un mouvement convulsif, puis retombèrent aussitôt sur la dalle comme s'il eût expiré...
Gabriel poussa un cri d'angoisse et se jeta à genoux auprès du père d'Aigrigny en disant:
-- Grand Dieu! il est mort...
Singulière mobilité de la foule si impressionnable pour le mal comme pour le bien. Au cri déchirant de Gabriel, ces gens, qui, un instant auparavant, demandaient à grands cris le massacre de cet homme, se sentirent presque apitoyés... Ces mots_, il est mort! _circulèrent à voix basse dans la foule, avec un léger frémissement, pendant que Gabriel soulevait d'une main la tête appesantie du père d'Aigrigny, et de l'autre cherchait son pouls à travers son épiderme glacé.
-- Monsieur le curé, dit le carrier en se penchant vers Gabriel, vraiment, est-ce qu'il n'y a plus de ressource?...
La réponse de Gabriel fut attendue avec anxiété au milieu d'un silence profond; à peine si l'on osait échanger quelques paroles à voix basse...
-- Soyez béni, mon Dieu! s'écria tout à coup Gabriel, son coeur bat...
-- Son coeur bat... répéta le carrier en retournant la tête vers la foule pour lui apprendre cette bonne nouvelle.
-- Ah! son coeur bat, redit tout bas la foule.
-- Il y a de l'espoir... nous pourrons le sauver... ajouta Gabriel avec une expression de bonheur indicible.
-- Nous pourrons le sauver, répéta machinalement le carrier.
-- On pourra le sauver, murmura doucement la foule.
-- Vite, vite, reprit Gabriel en s'adressant au carrier, aidez- moi, mon frère; transportons-le dans une maison voisine... on lui donnera là les premiers soins...
Le carrier obéit avec empressement. Pendant que le missionnaire soulevait le père d'Aigrigny par-dessous les bras, le carrier prit par les jambes ce corps presque inanimé; à eux deux ils le transportèrent en dehors du choeur...
À la vue du redoutable carrier aidant le jeune prêtre à secourir cet homme qu'elle poursuivait naguère de cris de mort, la multitude éprouva un soudain revirement de pitié. Ces hommes, subissant la pénétrante influence de la parole et de l'exemple de Gabriel, se sentirent attendris; ce fut alors à qui offrirait ses services.
-- Monsieur le curé, il serait mieux sur une chaise que l'on porterait à bras, dit Ciboule.
-- Voulez-vous que j'aille chercher un brancard à l'Hôtel-Dieu? dit un autre.
-- Monsieur le curé, j'vas vous remplacer, ce corps est trop lourd pour vous.
-- Ne vous donnez pas la peine, dit un homme vigoureux en s'approchant respectueusement du missionnaire; je le porterai bien, moi.
-- Si je filais chercher une voiture, monsieur le curé? dit un affreux gamin en ôtant sa calotte grecque.
-- Tu as raison, dit le carrier; cours vite, moutard.
-- Mais, avant, demande donc à monsieur le curé s'il veut que tu ailles chercher une voiture, dit Ciboule en arrêtant l'impatient messager.
-- C'est juste, reprit un des assistants, nous sommes ici dans une église, c'est monsieur le curé qui commande. Il est chez lui.
-- Oui, oui, allez vite, mon enfant, dit Gabriel à l'obligeant gamin. Pendant que celui-ci perçait la foule, une voix dit:
-- J'ai une bouteille d'osier avec de l'eau-de-vie dedans, ça peut-il servir?
-- Sans doute, répondit vivement Gabriel; donnez, donnez... on frottera les tempes du malade avec ce spiritueux, et on le lui fera respirer...
-- Passez la bouteille... cria Ciboule, et surtout ne mettez pas le nez dedans... La bouteille, passant de mains en mains avec précaution, parvint intacte jusqu'à Gabriel.
En attendant l'arrivée de la voiture, le père d'Aigrigny avait été momentanément assis sur une chaise; pendant que plusieurs hommes de bonne volonté soutenaient soigneusement l'abbé, le missionnaire lui faisait aspirer un peu d'eau-de-vie; au bout de quelques minutes, ce spiritueux agit puissamment sur le jésuite; il fit quelques mouvements, et un profond soupir souleva sa poitrine oppressée.
-- Il est sauvé... il vivra, s'écria Gabriel d'une voix triomphante; il vivra... mes frères.
-- Ah! tant mieux!... dirent plusieurs voix.
-- Oh! oui, tant mieux! mes frères, reprit Gabriel, car, au lieu d'être accablés par les remords d'un crime, vous vous souviendrez d'une action charitable et juste... Remercions Dieu de ce qu'il a changé votre fureur aveugle en un sentiment de compassion. Invoquons-le... pour que vous-mêmes et tous ceux que vous aimez tendrement ne courent jamais l'affreux danger auquel cet infortuné vient d'échapper... Ô mes frères! ajouta Gabriel en montrant le Christ avec une émotion touchante et rendue plus communicative encore par l'expression de sa figure angélique, ô mes frères, n'oublions jamais que celui qui est mort sur cette croix pour la défense des opprimés, obscurs enfants du peuple comme nous, a dit ces tendres paroles si douces au coeur: Aimons-nous les uns les autres!... Ne les oublions jamais! aimons-nous, mes frères! secourons-nous, et nous autres, pauvres gens, nous en deviendrons meilleurs, plus heureux et plus justes! Aimons-nous!... aimons- nous, mes frères, et prosternons-nous devant le Christ, ce Dieu de tout ce qui est opprimé, faible et souffrant en ce monde!
Ce disant, Gabriel s'agenouilla. Tous l'imitèrent respectueusement tant sa parole simple, convaincue, était puissante.
À ce moment, un singulier incident vint ajouter à la grandeur de cette scène.
Nous l'avons dit, peu d'instants avant que la bande du carrier eût fait irruption dans l'église, plusieurs personnes qui s'y trouvaient avaient pris la fuite; deux d'entre elles s'étaient réfugiées dans l'orgue, et de cet abri avaient assisté, invisibles, à la scène précédente. L'une de ces personnes était un jeune homme chargé de l'entretien des orgues, assez bon musicien pour en jouer; profondément ému du dénouement inespéré de cet événement d'abord si tragique, cédant enfin à une inspiration d'artiste, ce jeune homme, au moment où il vit le peuple s'agenouiller comme Gabriel, ne put s'empêcher de se mettre au clavier... Alors, une sorte d'harmonieux soupir, d'abord presque insensible, sembla s'exhaler du sein de l'immense cathédrale, comme une aspiration divine... puis, aussi suave, aussi aérienne que la vapeur embaumée de l'encens, elle monta et s'épandit jusqu'aux voûtes sonores; peu à peu ces faibles et doux accords, quoique toujours voilés, se changèrent en une mélodie d'un charme indéfinissable, à la fois religieux, mélancolique et tendre, qui s'élevait au ciel comme un chant ineffable de reconnaissance et d'amour... Ces accords avaient d'abord été si faibles, si voilés, que la multitude agenouillée s'était, sans surprise, peu à peu abandonnée à l'irrésistible influence de cette harmonie enchanteresse... Alors bien des yeux, jusque-là secs et farouches, se mouillèrent de larmes... bien des coeurs endurcis battirent doucement, en se rappelant les mots prononcés par Gabriel avec un accent si tendre: Aimons-nous les uns les autres.
Ce fut à ce moment que le père d'Aigrigny revint à lui... et ouvrit les yeux. Il se crut sous l'impression d'un rêve... Il avait perdu les sens à la vue d'une populace en furie, qui, l'injure et le blasphème aux lèvres, le poursuivait de cris de mort jusque dans le saint temple... le jésuite rouvrait les yeux... et à la pâle clarté des lampes du sanctuaire, aux sons religieux de l'orgue, il voyait cette foule naguère si menaçante, si implacable, alors agenouillée, silencieuse, émue, recueillie et courbant humblement le front devant la majesté du saint lieu.
Quelques minutes après, Gabriel, porté presque en triomphe sur les bras de la foule, montait dans la voiture au fond de laquelle était étendu le père d'Aigrigny, qui avait peu à peu complètement repris ses esprits. Cette voiture, d'après l'ordre du jésuite, s'arrêta devant la porte d'une maison de la rue de Vaugirard; il eut la force et le courage d'entrer seul dans cette demeure, où Gabriel ne fut pas introduit et où nous conduirons le lecteur.
XII. La promenade.
À l'extrémité de la rue de Vaugirard, on voyait alors un mur fort élevé, seulement percé dans toute sa longueur par une petite porte à guichet. Cette porte ouverte, on traversait une cour entourée de grilles doublées de panneaux de persiennes, qui empêchaient de voir à travers l'intervalle des barreaux; l'on entrait ensuite dans un vaste et beau jardin, symétriquement planté, au fond duquel s'élevait un bâtiment à deux étages d'un aspect parfaitement confortable, et construit sans luxe, mais avec une simplicité _cossue _(que l'on excuse cette vulgarité), signe évident de l'opulence discrète.
Peu de jours s'étaient passés depuis que le père d'Aigrigny avait été si courageusement arraché par Gabriel à la fureur populaire. Trois ecclésiastiques portant des robes noires, des rabats blancs et des bonnets carrés, se promenaient dans le jardin d'un pas lent et mesuré; le plus jeune de ces trois prêtres semblait avoir trente ans; sa figure était pâle, creuse et empreinte d'une certaine rudesse ascétique; ses deux compagnons, âgés de cinquante à soixante ans, avaient, au contraire, une physionomie à la fois béate et rusée; leurs joues luisaient au soleil, vermeilles et rebondies, tandis que leurs trois mentons, grassement étagés, descendaient mollement jusque sur la fine batiste de leurs rabats. Selon les règles de leur ordre (ils appartenaient à la société de Jésus), qui leur défendent de se promener seulement deux ensemble, ces trois congréganistes ne se quittaient pas d'une seconde.
-- Je crains bien, disait l'un des deux en continuant une conversation commencée et parlant d'une personne absente, je crains bien que la continuelle agitation à laquelle le révérend père a été en proie depuis que le choléra l'a frappé, n'ait usé ses forces... et causé la dangereuse rechute qui aujourd'hui fait craindre pour ses jours.
-- Jamais, dit-on, reprit l'autre révérend père, on n'a vu d'inquiétudes et d'angoisses pareilles aux siennes.
-- Aussi, dit amèrement le plus jeune prêtre, est-il pénible de penser que Sa Révérence le père Rodin a été un sujet de scandale en raison de ses refus obstinés de faire avant-hier une confession publique, lorsque son état parut si désespéré, qu'entre deux accès de son délire on crut devoir lui proposer les derniers sacrements.
-- Sa Révérence a prétendu n'être pas aussi mal qu'on le supposait, reprit un des pères, et qu'il accomplirait ses derniers devoirs lorsqu'il en sentirait la nécessité.
-- Le fait est que depuis trois jours qu'on l'a amené ici mourant... sa vie n'a été, pour ainsi dire, qu'une longue et douloureuse agonie, et pourtant il vit encore.
-- Moi, je l'ai veillé pendant les trois premiers jours de sa maladie, avec M. Rousselet, l'élève du docteur Baleinier, reprit le plus jeune père; il n'a presque pas eu un moment de connaissance, et lorsque le Seigneur lui accordait quelques instants lucides, il les employait en emportements détestables contre le sort qui le clouait sur son lit.
-- On affirme, reprit l'autre révérend père, que le père Rodin aurait répondu à Mgr le cardinal Malipieri, qui était venu l'engager à faire une fin exemplaire, digne d'un fils de Loyola, notre saint fondateur (à ces mots, les trois jésuites s'inclinèrent simultanément comme s'ils eussent été mus par un même ressort), on affirme, dis-je, que le père Rodin aurait répondu à Son Éminence: _Je n'ai pas besoin de me confesser publiquement... _JE VEUX VIVRE ET JE VIVRAI.
-- Je n'ai pas été témoin de cela... mais si le père Rodin a osé prononcer de telles paroles... dit vivement le jeune père indigné, c'est un...
Puis la réflexion lui venant sans doute à propos, il jeta un regard oblique sur ses deux compagnons muets, impassibles, et il ajouta:
-- C'est un grand malheur pour son âme... mais je suis certain qu'on a calomnié Sa Révérence.
-- C'est aussi seulement comme bruit calomnieux que je rapportais ces paroles, dit l'autre prêtre en échangeant un regard avec son compagnon.
Un assez long silence suivit cet entretien. En conversant ainsi, les trois congréganistes avaient parcouru une longue allée aboutissant à un quinconce. Au milieu de ce rond-point, d'où rayonnaient d'autres avenues, on voyait une grande table ronde en pierre; un homme, aussi vêtu du costume ecclésiastique, était agenouillé sur cette table; on lui avait attaché sur le dos et sur la poitrine deux grands écriteaux.
L'un portait ce mot écrit en grosses lettres: INSOUMIS.
L'autre: CHARNEL.
Le révérend père qui subissait, selon la règle, à l'heure de la promenade, cette niaise et humiliante punition d'écolier, était un homme de quarante ans, à la carrure d'Hercule, au cou de taureau, aux cheveux noirs et crépus, au visage basané; quoique, selon l'usage, il tînt constamment et humblement les yeux baissés, on devinait, à la rude et fréquente contraction de ses gros sourcils, que son ressentiment intérieur était peu d'accord avec son apparente résignation, surtout lorsqu'il voyait s'approcher de lui les révérends pères qui, en assez grand nombre et toujours trois par trois ou isolément, se promenaient dans les allées aboutissant au rond-point où il était exposé.
Lorsqu'ils passèrent devant ce vigoureux pénitent, les trois révérends pères dont nous avons parlé, obéissant à un mouvement d'une régularité, d'un ensemble admirable, levèrent simultanément les yeux au ciel comme pour lui demander pardon de l'abomination et de la désolation dont un des leurs était cause; puis, d'un second regard, non moins mécanique que le premier, ils foudroyèrent, toujours simultanément, le pauvre diable aux écriteaux, robuste gaillard qui semblait réunir tous les droits possibles à se montrer insoumis et charnel; après quoi, poussant comme un seul homme trois profonds soupirs d'indignation sainte, d'une intonation exactement pareille, les révérends pères recommencèrent leur promenade avec une précision automatique.
Parmi les autres pères qui se promenaient aussi dans le jardin, on apercevait çà et là plusieurs laïques, et voici pourquoi: les révérends pères possédaient une maison voisine, séparée seulement de la leur par une charmille; dans cette maison, bon nombre de dévots venaient, à certaines époques, se mettre en pension afin de faire ce qu'ils appellent dans leur jargon des _retraites. _C'était charmant; on trouvait ainsi réunis l'agrément d'une charmante petite chapelle, nouvelle et heureuse combinaison du confessionnal et du logement garni, de la table d'hôte et du sermon. Précieuse imagination de cette sainte hôtellerie où les aliments corporels et spirituels étaient aussi appétissants que délicatement choisis et servis; où l'on restaurait l'âme et le corps à tant par tête; où l'on pouvait faire gras le vendredi en toute sécurité de conscience moyennant une _dispense de Rome, _pieusement portée sur la carte à payer, immédiatement après le café et l'eau-de-vie. Aussi, disons-le, à la louange de la profonde habileté financière des révérends pères et à leur insinuante dextérité, la pratique abondait... Et comment n'aurait- elle pas abondé? le gibier était faisandé avec tant d'à-propos, la route du paradis si facile, la marée si fraîche, la rude voie du salut si bien déblayée d'épines et si gentiment sablée de sable couleur de rose, les primeurs si abondantes, les pénitences si légères, sans compter les excellents saucissons d'Italie et les indulgences du saint-père qui arrivaient directement de Rome, et de première main, et de premier choix, s'il vous plaît! Quelles tables d'hôte auraient pu affronter une telle concurrence? On trouvait dans cette calme, grasse et opulente retraite tant d'accommodements avec le ciel! Pour bon nombre de gens à la fois riches et dévots, craintifs et douillets, qui, tout en ayant une peur atroce des cornes du diable, ne peuvent renoncer à une foule de péchés mignons fort délectables, la direction complaisante et la morale élastique des révérends pères était inappréciable.
En effet, quelle profonde reconnaissance un vieillard corrompu, personnel et poltron, ne devait-il pas avoir pour ces prêtres qui l'assuraient contre les coups de fourche de Belzébuth, et lui garantissaient les béatitudes éternelles, le tout sans lui demander le sacrifice d'un seul de ses goûts vicieux, des appétits dépravés ou des sentiments de hideux égoïsme dont il s'était fait une si douce habitude! Aussi, comment récompenser ces confesseurs si gaillardement indulgents, ces guides spirituels d'une complaisance si égrillarde? Hélas, mon Dieu! cela se paye tout benoîtement par l'abandon futur de beaux et bons immeubles, de brillants écus bien trébuchants, le tout au détriment des héritiers du sang, souvent pauvres, honnêtes, laborieux, et ainsi pieusement dépouillés par les révérends pères.
Un des vieux religieux dont nous avons parlé, faisant allusion à la présence des laïques dans le jardin de la maison, et voulant rompre sans doute un silence devenu assez embarrassant, dit au jeune religieux d'une figure sombre et fanatique:
-- L'avant-dernier pensionnaire que l'on a amené blessé dans notre maison de retraite continue sans doute de se montrer aussi sauvage, car je ne le vois pas avec nos autres pensionnaires.
-- Peut-être, dit l'autre religieux, préfère-t-il se promener seul dans le jardin du bâtiment neuf.
-- Je ne crois pas que cet homme, depuis qu'il habite notre maison de retraite, soit même descendu dans le petit parterre contigu au pavillon isolé qu'il occupe au fond de l'établissement; le père d'Aigrigny, qui seul communiquait avec lui, se plaignait dernièrement de la sombre apathie de ce pensionnaire... que l'on n'a pas encore vu une seule fois à la chapelle, ajouta sévèrement le jeune père.
-- Peut-être n'est-il pas en état de s'y rendre, reprit un des révérends pères.
-- Sans doute, répondit l'autre, car j'ai entendu dire au docteur Baleinier que l'exercice eût été fort salutaire à ce pensionnaire encore convalescent, mais qu'il se refusait obstinément à sortir de sa chambre.
-- On peut toujours se faire porter à la chapelle, dit le jeune père d'une voix brève et dure; puis, restant dès lors silencieux, il continua de marcher à côté de ses deux compagnons, qui continuèrent l'entretien suivant:
-- Vous ne connaissez pas le nom de ce pensionnaire?
-- Depuis quinze jours que je le sais ici, je ne l'ai jamais entendu appeler autrement que le monsieur du pavillon.
_-- _Un de nos servants, qui est attaché à sa personne, et qui ne le nomme pas autrement, m'a dit que c'était un homme d'une extrême douceur, paraissant affecté d'un profond chagrin; il ne parle presque jamais, souvent il passe des heures entières le front entre ses deux mains; du reste, il paraît se plaire assez dans la maison; mais, chose étrange, il préfère au jour une demi- obscurité; et, par une autre singularité, la lueur du feu lui cause un malaise tellement insupportable, que malgré le froid des dernières journées de mars, il n'a pas souffert que l'on allumât du feu dans sa chambre.
-- C'est peut-être un maniaque.
-- Non, le servant me disait au contraire que le _monsieur du pavillon _était d'une raison parfaite, mais que la clarté du feu lui rappelait probablement quelque pénible souvenir.
-- Le père d'Aigrigny doit être, mieux que personne, instruit de ce qui regarde le monsieur du pavillon, puisque tel est son nom, car il passe presque chaque jour en longue conférence avec lui.
-- Le père d'Aigrigny a, du moins, depuis trois jours, interrompu ces conférences; car il n'est pas sorti de sa chambre depuis que l'autre soir on l'a ramené en fiacre, gravement indisposé, dit-on.
-- C'est juste; mais j'en reviens à ce que disait tout à l'heure notre cher frère, reprit l'autre en montrant du regard le jeune père qui marchait les yeux baissés, semblant compter les grains de sable de l'allée: il est singulier que ce convalescent, cet inconnu, n'ait pas encore paru à la chapelle... Nos autres pensionnaires viennent surtout ici pour faire des retraites dans un redoublement de ferveur religieuse... comment le _monsieur du pavillon _ne partage-t-il pas ce zèle?
-- Alors, pourquoi a-t-il choisi pour séjour notre maison plutôt qu'une autre?
-- Peut-être est-ce une conversion, peut-être est-il venu pour s'instruire dans notre sainte religion.
Et la promenade continua entre ces trois prêtres.
À entendre cette conversation vide, puérile et remplie de caquetages sur des tiers (d'ailleurs personnages importants de cette histoire), on aurait pris ces trois révérends pères pour des hommes médiocres ou vulgaires, et l'on se serait gravement trompé; chacun, selon le rôle qu'il était appelé à jouer dans la troupe dévote, possédait quelque rare et excellent mérite, toujours accompagné de cet esprit audacieux et insinuant, opiniâtre et madré, flexible et dissimulé, particulier à la majorité des membres de la société. Mais, grâce à l'obligation de mutuel espionnage imposé à chacun, grâce à la haineuse défiance qui en résultait et au milieu de laquelle vivaient ces prêtres, ils n'échangeaient entre eux que des banalités insaisissables à la délation, réservant toutes les facultés de leur esprit pour exécuter passivement la volonté du chef, joignant alors, dans l'accomplissement des ordres qu'ils en recevaient, l'obéissance la plus absolue, la plus aveugle quant au fond, et la dextérité la plus inventive, la plus diabolique quant à la forme.
Ainsi, l'on nombrerait difficilement les riches successions, les dons opulents que les deux révérends pères, à figures si débonnaires et si fleuries, avaient fait entrer dans le sac toujours ouvert, toujours béant, toujours aspirant, de la congrégation, employant, pour exécuter ces prodigieux tours de gibecière opérés sur des esprits faibles, sur des malades et sur des mourants, tantôt la benoîte séduction, la ruse pateline, les promesses de bonnes petites places dans le paradis, etc., etc., tantôt la calomnie, les menaces et l'épouvante.
Le plus jeune des trois révérends pères, précieusement doué d'une figure pâle et décharnée, d'un regard sombre et fanatique, d'un ton acerbe et intolérant, était une manière de prospectus ascétique, une sorte d'échantillon vivant, que la compagnie lançait en avant dans certaines circonstances, lorsqu'il lui fallait persuader à des _simples _que rien n'était plus rude, plus austère que les fils de Loyola, et qu'à force d'abstinences et de mortifications, ils devenaient osseux et diaphanes comme des anachorètes, créance que les pères à larges panses et à joues rebondies auraient difficilement propagée: en un mot, comme dans une troupe de vieux comédiens, on tâchait, autant que possible, que chaque rôle eût le physique de l'emploi.
En devisant ainsi que nous l'avons dit, les révérends pères étaient arrivés auprès d'un bâtiment contigu à l'habitation principale et disposé en manière de magasin; on communiquait dans cet endroit par une entrée particulière qu'un mur assez élevé rendait invisible; à travers une fenêtre ouverte et grillée on entendait le tintement métallique d'un maniement d'écus presque continuel; tantôt ils semblaient ruisseler comme si on les eût vidés d'un sac sur une table, tantôt ils rendaient ce bruit sec des piles que l'on entasse.
Dans ce bâtiment se trouvait la caisse commerciale où l'on venait acquitter le prix des gravures, des chapelets, etc., fabriqués par la congrégation et répandus à profusion en France par la complicité de l'Église, livres presque toujours stupides, insolents, licencieux[24] ou menteurs, ouvrages détestables, dans lesquels tout ce qu'il y a de beau, de grand, d'illustre, dans la glorieuse histoire de notre république immortelle, est travesti ou insulté en langage des halles. Quant aux gravures représentant les miracles modernes, elles étaient annotées avec une effronterie burlesque qui dépasse de beaucoup les affiches les plus bouffonnes des saltimbanques de la foire.
Après avoir complaisamment écouté le bruissement métallique d'écus, un des révérends pères dit en souriant:
-- Et c'est seulement aujourd'hui jour de petite recette. Le père économe disait dernièrement que les bénéfices du premier trimestre avaient été de quatre-vingt-trois mille francs.
-- Du moins, dit âprement le jeune père, ce sera autant de ressources et de moyens de mal faire enlevés à l'impiété.
-- Les impies auront beau se révolter, les gens religieux sont avec nous, reprit l'autre révérend père; il n'y a qu'à voir, malgré les préoccupations que donne le choléra, comme les numéros de notre pieuse loterie sont rapidement enlevés... Et chaque jour, on nous apporte de nouveaux lots... Hier la récolte a été bonne: 1° une petite copie de la Vénus Callipyge en marbre blanc (un autre don eût été plus modeste, mais la fin justifie les moyens); 2° un morceau de la corde qui a servi à garrotter sur l'échafaud cet infâme Robespierre, et à laquelle on voit encore un peu de son sang maudit; 3° une dent canine de saint Fructueux, enchâssée dans un petit reliquaire d'or; 4° une boîte à rouge du temps de la régence, en magnifique laque du Coromandel, ornée de perles fines.
-- Ce matin, reprit l'autre prêtre, on a apporté un admirable lot. Figurez-vous, mes chers pères, un magnifique poignard à manche de vermeil; la lame, très large, est creuse, et au moyen d'un mécanisme vraiment miraculeux, dès que la lame est plongée dans le corps, la force même du coup fait sortir plusieurs petites lames transversales très aiguës qui, pénétrant dans les chairs, empêchent complètement d'en tirer la mère lame, si l'on peut s'exprimer ainsi; je ne crois pas qu'on puisse imaginer une arme plus meurtrière; la gaine est en velours superbement orné de plaques de vermeil ciselé.
-- Oh! oh! dit l'autre prêtre, voilà un lot qui sera fort envié.
-- Je le crois bien, répondit le révérend père; aussi on le met, avec la Vénus et la boîte à rouge, parmi les gros lots du tirage de la Vierge.
-- Que voulez-vous dire? reprit l'autre avec étonnement; quel est le tirage de la Vierge?
-- Comment, vous ignorez...
-- Parfaitement.
-- C'est une charmante invention de la mère Sainte-Perpétue. Figurez-vous, mon cher père, que les gros lots seront tirés par une petite figure de la Vierge à ressort, que l'on montera sous sa robe avec une clef de montre; cela lui donnera un mouvement circulaire de quelques instants, de sorte que le numéro sur lequel s'arrêtera la sainte mère du Sauveur sera le gagnant.[25]
-- Ah! c'est vraiment charmant! dit l'autre père, l'idée est remplie d'à-propos, j'ignorais ce détail... Mais savez-vous combien coûtera l'ostensoir, dont cette loterie est destinée à payer les frais?
-- Le père procureur m'a dit que l'ostensoir, y compris les pierreries, ne reviendrait pas à moins de trente-cinq mille francs, sans compter le vieux, que l'on a repris seulement pour le poids de l'or... évalué, je crois, à neuf mille francs.
-- La loterie doit rapporter quarante mille francs, nous sommes en mesure, reprit l'autre révérend père. Au moins, notre chapelle ne sera pas éclipsée par le luxe insolent de celle de _messieurs _les Lazaristes.
-- Ce sont eux, au contraire, qui maintenant nous envieront, car leur bel ostensoir d'or massif, dont ils étaient si fiers, ne vaut pas la moitié de celui que notre loterie nous donnera, puisque le nôtre est non seulement plus grand, mais encore couvert de pierres précieuses.
Cette intéressante conversation fut malheureusement interrompue. Cela était si touchant! ces prêtres d'une religion toute de pauvreté et d'humilité, de modestie et de charité, recourant aux jeux de hasard prohibés par la loi, et tendant la main au public pour parer leurs autels avec un luxe révoltant, pendant que des milliers de leurs frères meurent de faim et de misère, à la porte de leurs éblouissantes chapelles; misérables rivalités de reliques qui n'ont pas d'autre cause qu'un vulgaire et bas sentiment d'envie: on ne lutte pas à qui secourra plus de pauvres, mais à qui étalera plus de richesses sur la table de l'autel.
* * * * *
L'une des portes de la grille du jardin s'ouvrit, et l'un des trois révérends pères dit, à la vue d'un nouveau personnage qui entrait:
-- Ah! voici Son Éminence le cardinal Malipieri qui vient visiter le père Rodin.
-- Puisse cette visite de Son Éminence, dit le jeune père d'un air rogue, être plus profitable au père Rodin que la dernière!
En effet, le cardinal Malipieri passa dans le fond du jardin, se rendant à l'appartement occupé par Rodin.
XIII. Le malade.
Le cardinal Malipieri, que l'on a vu assister à l'espèce de concile tenu chez la princesse de Saint-Dizier, et qui se rendait alors à l'appartement occupé par Rodin, était vêtu en laïque et enveloppé d'une ample douillette de satin puce, exhalant une forte odeur de camphre, car le prélat s'était entouré de tous les préservatifs anticholériques imaginables.
Arrivé à l'un des paliers du second étage de la maison, le cardinal frappa à une porte grise; personne ne lui répondant, il l'ouvrit, et, en homme qui connaissait parfaitement les êtres, il traversa une espèce d'antichambre et se trouva dans une pièce où était dressé un lit de sangle; sur une table de bois noir à casiers on voyait plusieurs fioles ayant contenu des médicaments.
La physionomie du prélat semblait inquiète, morose; son teint était toujours jaunâtre et bilieux; le cercle brun qui cernait ses yeux noirs et louches paraissait encore plus charbonné que de coutume. S'arrêtant un instant, il regarda autour de lui presque avec crainte, et à plusieurs reprises aspira fortement la senteur d'un flacon anticholérique; puis, se voyant seul, il s'approcha d'une glace placée sur la cheminée, et observa très attentivement la couleur de sa langue. Après quelques minutes de ce consciencieux examen, dont il parut du reste assez satisfait, il prit dans une bonbonnière d'or quelques pastilles préservatrices, qu'il laissa fondre dans sa bouche en fermant les yeux avec componction. Ces précautions sanitaires prises, collant de nouveau son flacon à son nez, le prélat se préparait à entrer dans la pièce voisine, lorsque, entendant à travers la mince cloison qui l'en séparait un bruit assez violent, il s'arrêta pour écouter, car tout ce qui se disait dans l'appartement voisin arrivait très facilement à son oreille.
-- Me voici pansé... je peux me lever, disait une voix faible, mais brève et impérieuse.
-- Vous n'y songez pas, mon révérend père, répondit une voix plus forte, c'est impossible.
-- Vous allez voir si cela est impossible, reprit l'autre voix.
-- Mais, mon révérend père... vous vous tuerez... vous êtes hors d'état de vous lever... c'est vous exposer à une rechute mortelle... je n'y consentirai pas.
À ces mots succéda de nouveau le bruit d'une faible lutte mêlée de quelques gémissements plus irrités que plaintifs, et la voix reprit:
-- Non, non, mon père, et pour plus de sûreté, je ne laisserai pas vos habits à votre portée... Voici bientôt l'heure de votre potion, je vais aller vous la préparer.
Et presque aussitôt, une porte s'ouvrant, le prélat vit entrer un homme de vingt-cinq ans environ, portant sous son bras une vieille redingote olive et un pantalon noir non moins râpé qu'il jeta sur une chaise. Ce personnage était M. Ange-Modeste Rousselet, premier élève du docteur Baleinier. La physionomie du jeune praticien était humble, douceâtre et réservée; ses cheveux, presque ras sur le devant, flottaient derrière son cou; il fit un léger mouvement de surprise à la vue du cardinal, et le salua profondément à deux reprises sans lever les yeux sur lui.
-- Avant toute chose, dit le prélat avec son accent italien très prononcé, et en se tenant sous le nez son flacon de camphre, les symptômes cholériques sont-ils revenus?
-- Non, monseigneur, la fièvre pernicieuse qui a succédé à l'attaque de choléra suit son cours.
-- À la bonne heure... Mais le révérend père ne veut donc pas être raisonnable? Quel est ce bruit que je viens d'entendre?
-- Sa Révérence voulait absolument se lever et s'habiller, monseigneur; mais sa faiblesse est si grande qu'elle n'aurait pu faire deux pas hors de son lit. L'impatience la dévore... on craint toujours que cette excessive agitation ne cause une rechute mortelle.
-- Le docteur Baleinier est-il venu ce matin?
-- Il sort d'ici, monseigneur.
-- Que pense-t-il du malade?
-- Il le trouve dans un état on ne peut plus alarmant, monseigneur... La nuit a été si mauvaise que M. Baleinier avait ce matin de grandes inquiétudes! le révérend père Rodin est dans l'un de ces moments critiques où une crise peut décider en quelques heures de la vie ou de la mort du malade... M. Baleinier est allé chercher ce qu'il lui fallait pour une opération réactive très douloureuse, et il va venir la pratiquer sur le malade.
-- Et a-t-on fait prévenir le père d'Aigrigny?
-- Le père d'Aigrigny est fort souffrant lui-même, ainsi que Votre Éminence le sait... et il n'a pas encore pu quitter son lit depuis trois jours.
-- Je me suis informé de lui en montant, reprit le prélat, et je le verrai tout à l'heure. Mais, pour en revenir au père Rodin, a- t-on fait avertir son confesseur, puisqu'il est dans un état presque désespéré, et qu'il doit subir une opération si grave?
-- M. Baleinier lui en a touché deux mots, ainsi que des derniers sacrements; mais le père Rodin s'est écrié avec irritation qu'on ne lui laissait pas un moment de repos, qu'on le harcelait sans cesse, qu'il avait autant que personne souci de son âme, et que...
-- _Per Bacco!... _il ne s'agit pas de lui! dit le cardinal en interrompant par cette exclamation païenne M. Ange-Modeste Rousselet, et en élevant sa voix, déjà très aiguë et très criarde, il ne s'agit pas de lui, il s'agit de l'intérêt de sa compagnie. Il est indispensable que le révérend père reçoive les sacrements avec la plus éclatante solennité, et qu'il fasse, non seulement une fin chrétienne, mais une fin d'un effet retentissant... Il faut que tous les gens de cette maison, des étrangers même, soient conviés à ce spectacle, afin que sa mort édifiante produise une excellente sensation.
-- C'est ce que le révérend père Grison et le révérend père Brunet ont déjà voulu faire entendre à Sa Révérence, monseigneur; mais Votre Éminence sait avec quelle impatience le père Rodin a reçu ces conseils, et M. Baleinier, de peur de provoquer une crise dangereuse, peut-être mortelle, n'a pas osé insister.
-- Eh bien, moi, j'oserai; car dans ce temps d'impiété révolutionnaire, une fin solennellement chrétienne produira un effet très salutaire sur le public. Il serait même fort à propos, en cas de mort, de se préparer à embaumer le révérend père; on le laisserait ainsi exposé pendant quelques jours en chapelle ardente, selon la coutume romaine. Mon secrétaire donnera le dessin du catafalque; c'est très splendide, très imposant. Par sa position dans l'ordre, le père Rodin aura droit à quelque chose d'on ne peut plus somptueux: il lui faudra au moins six cents cierges ou bougies et environ une douzaine de lampes funéraires à l'esprit-de-vin placées au-dessus de son corps pour l'éclairer d'en haut, cela fait à merveille; on pourrait ensuite distribuer au peuple de petits écrits concernant la vie pieuse et ascétique du révérend père, et...
Un bruit brusque, sec comme celui d'un objet métallique que l'on jetterait à terre avec colère, se fit entendre dans la pièce voisine, où se trouvait le malade, et interrompit le prélat.
-- Pourvu que le père Rodin ne vous ait pas entendu parler de son embaumement... monseigneur, dit à voix basse M. Ange-Modeste Rousselet, son lit touche cette cloison, et l'on entend tout ce qui se dit ici.
-- Si le père Rodin m'a écouté, reprit le cardinal à voix basse et allant se placer à l'autre bout de la chambre, cette circonstance me servira à entrer en matière... mais, en tout état de cause, je persiste à croire que l'embaumement et l'exposition seraient très nécessaires pour frapper un bon coup sur l'esprit public. Le peuple est déjà très effrayé par le choléra, une pareille pompe mortuaire produirait un grand effet sur l'imagination de la population.
-- Je me permettrai de faire observer à Votre Éminence qu'ici les lois s'opposent à ces expositions, et que...
-- Les lois... toujours les lois, dit le cardinal avec courroux. Est-ce que Rome n'a pas aussi ses lois? Est-ce que tout prêtre n'est pas sujet de Rome? Est-ce qu'il n'est pas temps de...
Mais ne voulant pas sans doute entrer dans une conversation plus explicite avec le jeune médecin, le prélat reprit:
-- Plus tard, on s'occupera de ceci. Mais dites-moi: depuis ma dernière visite, le révérend père a-t-il eu de nouveaux accès de délire?
-- Oui, monseigneur, cette nuit il a déliré pendant une heure et demie au moins.
-- Avez-vous, ainsi qu'il vous l'a été recommandé, continué de tenir une note exacte de toutes les paroles qui ont échappé au malade pendant ce nouvel accès?
-- Oui, monseigneur; voici cette note, ainsi que Votre Éminence me l'a commandé. Ce disant, M. Ange-Modeste Rousselet prit dans le casier une note qu'il remit au prélat.
Nous rappelons au lecteur que cette partie de l'entretien de M. Rousselet et du cardinal ayant été tenue hors de portée de la cloison, Rodin n'avait pu rien entendre, tandis que la conversation relative à l'embaumement présumé avait pu parfaitement parvenir jusqu'à lui.
Le cardinal ayant reçu la note de M. Rousselet, la prit avec une expression de vive curiosité. Après l'avoir parcourue, il froissa le papier, et il se dit sans dissimuler son dépit:
-- Toujours des mots incohérents... pas deux paroles dont on puisse tirer une induction... raisonnable; on croirait vraiment que cet homme a le pouvoir de se posséder même pendant son délire, et de n'extravaguer qu'à propos de choses insignifiantes.
Puis, s'adressant à M. Rousselet:
-- Vous êtes bien sûr d'avoir rapporté tout ce qui lui échappait dans son délire?
-- À l'exception des phrases qu'il répétait sans cesse et que je n'ai écrites qu'une fois, Votre Éminence peut être persuadée que je n'ai pas omis un seul mot, même si déraisonnable qu'il me parût...
-- Vous allez m'introduire auprès du père Rodin, dit le prélat après un moment de silence.
-- Mais... monseigneur... répondit l'élève avec hésitation, son accès l'a quitté il y a seulement une heure, et le révérend père est bien faible en ce moment.
-- Raison de plus, répondit assez indiscrètement le prélat. Puis, se ravisant, il ajouta:
-- Raison de plus... il appréciera davantage les consolations que je lui apporte... S'il s'est endormi, éveillez-le et annoncez-lui ma visite.
-- Je n'ai que des ordres à recevoir de Votre Éminence, dit Rousselet en s'inclinant.
Et il entra dans la chambre voisine. Resté seul, le cardinal se dit d'un air pensif:
-- J'en reviens toujours là... lors de la soudaine attaque de choléra dont il a été frappé... le père Rodin s'est cru empoisonné par ordre du saint-siège; il machinait donc contre Rome quelque chose de bien redoutable, pour avoir conçu une crainte si abominable? Nos soupçons seraient-ils donc fondés? Agirait-il souterrainement et puissamment, comme on le craint, sur une notable partie du sacré collège?... mais alors dans quel but? Voilà ce qu'il a été impossible de pénétrer, tant son secret est fidèlement gardé par ses complices... J'avais espéré que, pendant son délire, il lui échapperait quelque mot qui me mettrait sur la trace de ce que nous avons tant d'intérêt à savoir, car presque toujours le délire, et surtout chez un homme d'un esprit si inquiet, si actif, le délire n'est que l'exagération d'une idée dominante; cependant, voilà cinq accès que l'on m'a pour ainsi dire fidèlement sténographiés... et rien, non... rien que des phrases vides ou sans suite.
Le retour de M. Rousselet mit un terme aux réflexions du prélat.
-- Je suis désolé d'avoir à vous apprendre, monseigneur, que le révérend père refuse opiniâtrement de voir personne; il prétend avoir besoin d'un repos absolu... Quoique très abattu, il a l'air sombre, courroucé... Je ne serais pas étonné qu'il eût entendu Votre Éminence parler de le faire embaumer... et...
Le cardinal, interrompant M. Rousselet, lui dit:
-- Ainsi le père Rodin a eu son dernier accès de délire cette nuit?
-- Oui, monseigneur, de trois à cinq heures et demie du matin.
-- De trois à cinq heures du matin, répéta le prélat, comme s'il eût voulu fixer ce détail dans sa mémoire, et cet accès n'a offert rien de particulier?
-- Non, monseigneur! ainsi que Votre Éminence a pu s'en convaincre par la lecture de cette note, il est impossible de rassembler plus de paroles incohérentes.
Puis, voyant le prélat se diriger vers la porte de l'autre chambre, M. Rousselet ajouta:
-- Mais, monseigneur, le révérend père ne veut absolument voir personne... il a besoin d'un repos absolu avant l'opération qu'on va lui faire tout à l'heure... et il serait dangereux peut-être de...
Sans répondre à cette observation, le cardinal entra dans la chambre de Rodin.
Cette pièce, assez vaste, éclairée par deux fenêtres, était simplement, mais commodément meublée: deux tisons brûlaient lentement dans les cendres de l'âtre, envahi par une cafetière, un pot de faïence et un poêlon, où grésillait un épais mélange de farine de moutarde; sur la cheminée on voyait épars plusieurs morceaux de linge et des bandes de toile. Il régnait dans cette chambre cette odeur pharmaceutique émanant de médicaments, particulière aux endroits occupés par les malades, mélangée d'une senteur si âcre, si putride, si nauséabonde, que le cardinal s'arrêta un moment auprès de la porte sans avancer.
Ainsi que les révérends pères l'avaient prétendu dans leur promenade, Rodin vivait parce qu'il s'était dit: «Il faut que je vive et je vivrai.» Car de même que de faibles imaginations, de lâches esprits, succombent souvent à la seule terreur du mal, de même aussi, mille faits le prouvent, la vigueur de caractère et l'énergie morale peuvent lutter opiniâtrement contre le mal et triompher de positions quelquefois désespérées.
Il en avait été ainsi du jésuite... L'inébranlable fermeté de son caractère, et l'on dirait presque la redoutable ténacité de sa volonté (car la volonté acquiert parfois une toute-puissance mystérieuse dont on est effrayé), venant en aide à l'habile médication du docteur Baleinier, Rodin avait échappé au fléau dont il avait été si rapidement atteint. Mais à cette foudroyante perturbation physique, avait succédé une fièvre des plus pernicieuses, qui mettait en grand péril la vie de Rodin. Ce redoublement de danger avait causé les plus vives alarmes au père d'Aigrigny, qui, malgré sa rivalité et sa jalousie, sentait qu'au point où en étaient arrivées les choses, Rodin tenant tous les fils de la trame, pouvait seul la conduire à bien.
Les rideaux de la chambre du malade, étant à demi fermés, ne laissaient arriver qu'un jour douteux autour du lit où gisait Rodin. La face du jésuite avait perdu cette teinte verdâtre particulière aux cholériques, mais elle était restée d'une lividité cadavéreuse; sa maigreur était telle, que sa peau, sèche, rugueuse, se collait aux moindres aspérités des os; les muscles et les veines de son long cou, pelé, décharné, comme celui d'un vautour, ressemblaient à un réseau de cordes; sa tête, couverte d'un bonnet de soie noire roux et crasseux, d'où s'échappaient quelques mèches de cheveux d'un gris terne, reposait sur un sale oreiller, Rodin ne voulant absolument pas qu'on le changeât de linge. La barbe, rare, blanchâtre, n'ayant pas été rasée depuis longtemps, pointait çà et là, comme les crins d'une brosse, sur cette peau terreuse; par-dessous sa chemise, il portait un vieux gilet de laine troué à plusieurs endroits. Il avait sorti un de ses bras de son lit, et de sa main osseuse et velue, aux ongles bleuâtres, il tenait un mouchoir à tabac d'une couleur impossible à rendre.
On eût dit un cadavre, sans deux ardentes étincelles qui brillaient dans l'ombre formée par la profondeur des orbites. Ce regard où semblaient concentrées, réfugiées, toute la vie, toute l'énergie qui restaient encore à cet homme, trahissait une inquiétude dévorante; tantôt ses traits révélaient une douleur aiguë; tantôt la crispation de ses mains et les brusques tressaillements dont il était agité disaient assez son désespoir d'être cloué sur ce lit de douleur, tandis que les graves intérêts dont il s'était chargé réclamaient toute l'activité de son esprit; aussi sa pensée, ainsi continuellement tendue, surexcitée, faiblissait souvent, les idées lui échappaient: alors il éprouvait des moments d'absence, des accès de délire dont il sortait comme d'un rêve pénible et dont le souvenir l'épouvantait.
D'après les sages conseils du docteur Baleinier, qui le trouvait hors d'état de s'occuper de choses importantes, le père d'Aigrigny avait jusqu'alors évité de répondre aux questions de Rodin sur la marche de l'affaire Rennepont, si doublement capitale pour lui, et qu'il tremblait de voir compromise ou perdue par suite de l'inaction forcée à laquelle la maladie le condamnait. Ce silence du père d'Aigrigny au sujet de cette trame dont lui, Rodin, tenait les fils, l'ignorance complète où il était des événements qui avaient pu se passer depuis sa maladie, augmentaient encore son exaspération.
Tel était l'état moral et physique de Rodin, lorsque, malgré sa volonté, le cardinal Malipieri était entré dans sa chambre.
XIV. Le piège.
Pour faire mieux comprendre les tortures de Rodin réduit à l'inaction par la maladie, et pour expliquer l'importance de la visite du cardinal Malipieri, rappelons en deux mots les audacieuses visées de l'ambition du jésuite, qui se croyait l'émule de Sixte-Quint, en attendant qu'il fût devenu son égal. Arriver par le succès de l'affaire Rennepont au généralat de son ordre, puis, dans le cas d'une abdication presque prévue, s'assurer, par une splendide corruption, la majorité du sacré- collège, afin de monter sur le trône pontifical, et alors, au moyen d'un changement dans les statuts de la compagnie de Jésus, inféoder cette puissante société au saint-siège au lieu de la laisser, dans son indépendance, égaler et presque toujours dominer le pouvoir papal, tels étaient les secrets projets de Rodin.
Quant à leur possibilité, elle était consacrée par de nombreux antécédents; car plusieurs simples moines ou prêtres avaient été soudainement élevés à la dignité pontificale. Quant à la moralité de la chose, l'avènement des Borgia, de Jules II, et de bien d'autres étranges vicaires du Christ, auprès desquels Rodin était un vénérable saint, excusait, autorisait les prétentions du jésuite.
Quoique le but des menées souterraines de Rodin à Rome eût été jusqu'alors enveloppé du plus profond mystère, l'éveil avait été néanmoins donné sur ses intelligences secrètes avec un grand nombre de membres du sacré-collège. Une fraction de ce collège, à la tête de laquelle se trouvait le cardinal Malipieri, s'étant inquiétée, le cardinal profitait de son voyage en France pour tâcher de pénétrer les ténébreux desseins du jésuite. Si dans la scène que nous venons de peindre, le cardinal s'était tant opiniâtré à vouloir conférer avec le révérend père malgré le refus de ce dernier, c'est que le prélat espérait, ainsi qu'on va le voir, arriver par la ruse à surprendre un secret jusqu'alors trop bien caché au sujet des intrigues qu'il lui supposait à Rome. C'est donc au milieu de circonstances si importantes, si capitales, que Rodin se voyait en proie à une maladie qui paralysait ses forces, lorsque plus que jamais il aurait eu besoin de toute l'activité, de toutes les ressources de son esprit.
* * * * *
Après être resté quelques instants immobile auprès de la porte, le cardinal, tenant toujours son flacon sous son nez, s'approcha lentement du lit de Rodin. Celui-ci, irrité de cette persistance, et voulant échapper à un entretien qui pour beaucoup de raisons lui était singulièrement odieux, tourna brusquement la tête du côté de la ruelle, et feignit de dormir. S'inquiétant peu de cette feinte, et bien décidé à profiter de l'état de faiblesse où il savait Rodin, le prélat prit une chaise, et, malgré sa répugnance, s'établit au chevet du jésuite.
-- Mon révérend et très cher père... comment vous trouvez-vous! lui dit-il d'une voix mielleuse que son accent italien semblait rendre plus hypocrite encore.
Rodin fit le sourd, respira bruyamment et ne répondit pas. Le cardinal, quoiqu'il eût des gants, approcha, non sans dégoût, sa main de celle du jésuite, la secoua quelque peu, en répétant d'une voix plus élevée:
-- Mon révérend et très cher père, répondez-moi, je vous en conjure. Rodin ne put réprimer un mouvement d'impatience courroucée, mais il continua de rester muet.
Le cardinal n'était pas homme à se rebuter de si peu; il secoua de nouveau et un peu plus fort le bras du jésuite, en répétant avec une ténacité flegmatique qui eût mis hors de ses gonds l'homme le plus patient du monde:
-- Mon révérend et très cher père, puisque vous ne dormez pas... Écoutez-moi, je vous en prie...
Aigri par la douleur, exaspéré par l'opiniâtreté du prélat, Rodin retourna brusquement la tête, attacha sur le Romain ses yeux caves, brillants d'un feu sombre, et, les lèvres contractées par un sourire sardonique, il dit avec amertume:
-- Vous tenez donc bien, monseigneur, à me voir embaumé... comme vous disiez tout à l'heure, et exposé en chapelle ardente, pour venir ainsi tourmenter mon agonie et hâter ma fin.
-- Moi, mon cher père!... Grand Dieu!... que me dites-vous là!
Et le cardinal leva les mains au ciel, comme pour le prendre à témoin du tendre intérêt qu'il portait au jésuite.
-- Je dis ce que j'ai entendu tout à l'heure, monseigneur, Car cette cloison est mince, ajouta Rodin avec un redoublement d'amertume.
-- Si, par là, vous voulez dire que de toutes les forces de mon âme je vous ai désiré... je vous désire une fin tout chrétienne et exemplaire... oh! vous ne vous trompez pas, mon très cher père!... vous m'avez parfaitement entendu, car il me serait très doux de vous voir, après une vie si bien remplie, un sujet d'adoration pour les fidèles.
-- Et moi, je vous dis, monseigneur, s'écria Rodin d'une voix faible et saccadée, je vous dis qu'il y a de la férocité à émettre de pareils voeux en présence d'un malade dans un état désespéré... Oui, reprit-il avec une animation croissante qui contrastait avec son accablement, qu'on y prenne garde, entendez-vous, car... si l'on m'obsède... si l'on me harcèle sans cesse... si l'on ne me laisse pas râler tranquillement mon agonie... on me forcera de mourir d'une façon peu chrétienne... je vous en avertis... et si l'on compte sur un spectacle édifiant pour en tirer profit, on a tort...
Cet accent de colère ayant douloureusement fatigué Rodin, il laissa retomber sa tête sur son oreiller, et essuya ses lèvres gercées et saignantes avec son mouchoir à tabac.
-- Allons, allons, calmez-vous, mon très cher père, reprit le cardinal d'un air paterne; n'ayez pas ces idées funestes. Sans doute, la Providence a sur vous de grands desseins, puisqu'elle vous a délivré d'un grand péril... Espérons qu'elle vous sauvera encore de celui qui vous menace à cette heure.
Rodin répondit par un rauque murmure en se retournant vers la ruelle. L'imperturbable prélat continua:
-- À votre salut ne se sont pas bornées les vues de la Providence, mon très cher père, elle a encore manifesté sa puissance d'une autre façon... Ce que je vais vous dire est de la plus haute importance; écoutez-moi bien attentivement.
Rodin, sans se retourner, dit d'un ton amèrement courroucé qui trahissait une souffrance réelle:
-- Ils veulent ma mort... j'ai la poitrine en feu... la tête brisée... et ils sont sans pitié... Oh! je souffre comme un damné.
-- Déjà... dit tout bas le Romain en souriant malicieusement de ce sarcasme; puis il reprit tout haut:
-- Permettez-moi d'insister, mon très cher père... Faites un petit effort pour m'écouter, vous ne le regretterez pas.
Rodin, toujours étendu sur son lit, leva au ciel sans mot dire, mais d'un geste désespéré, ses deux mains jointes et crispées sur son mouchoir à tabac; puis ses bras retombèrent affaissés le long de son corps.
Le cardinal haussa légèrement les épaules et accentua lentement les paroles suivantes, afin que Rodin n'en perdît aucune:
-- Mon cher père, la Providence a voulu que, pendant votre accès de délire, vous fissiez à votre insu des révélations très importantes.
Et le prélat attendit avec une inquiète curiosité le résultat du pieux guet-apens qu'il tendait à l'esprit affaibli du jésuite. Mais celui-ci, toujours tourné vers la ruelle, ne parut pas l'avoir entendu et resta muet.
-- Vous réfléchissez sans doute à mes paroles, mon cher père, reprit le cardinal. Vous avez raison, car il s'agit d'un fait bien grave; oui, je vous le répète, la Providence a permis que, pendant votre délire, votre parole trahît vos pensées les plus secrètes, en me révélant, heureusement à moi seul... des choses qui vous compromettent de la manière la plus grave... Bref, pendant vos accès de délire de cette nuit, qui a duré près de deux heures, vous avez dévoilé le but caché de vos intrigues à Rome avec plusieurs membres du sacré-collège.
Et le cardinal, se levant doucement, allait se pencher sur le lit afin d'épier l'expression de la physionomie de Rodin...
Celui-ci ne lui en donna pas le temps. Ainsi qu'un cadavre soumis à l'action de la pile voltaïque se meut par soubresauts brusques et étranges, ainsi Rodin bondit dans son lit, se retourna et se redressa droit sur son séant en entendant les derniers mots du prélat.
-- Il s'est trahi... dit le cardinal à voix basse et en italien. Puis, se rasseyant brusquement, il attacha sur le jésuite des yeux étincelants d'une joie triomphante. Quoiqu'il n'eût pas entendu l'exclamation de Malipieri, quoiqu'il n'eût pas remarqué l'expression glorieuse de sa physionomie, Rodin, malgré sa faiblesse, comprit la grave imprudence de son premier mouvement trop significatif... Il passa lentement sa main sur son front, comme s'il eût éprouvé une sorte de vertige; puis il jeta autour de lui des regards confus, effarés, en portant à ses lèvres tremblantes son vieux mouchoir à tabac, qu'il mordit machinalement pendant quelques secondes.
-- Votre vive émotion, votre effroi, me confirment, hélas! la triste découverte que j'ai faite, reprit le cardinal de plus en plus triomphant du succès de sa ruse, et se voyant sur le point de pénétrer enfin un secret si important; aussi maintenant, mon très cher père, ajouta-t-il, vous comprendrez qu'il est pour vous d'un intérêt capital d'entrer dans les plus minutieux détails sur vos projets et sur vos complices à Rome: de la sorte, mon cher père, vous pouvez espérer en l'indulgence du saint-siège, surtout si vos aveux sont assez explicites, assez circonstanciés pour remplir quelques lacunes, d'ailleurs inévitables, dans une révélation faite durant l'ardeur d'un délire fiévreux.
Rodin, revenu de sa première émotion, s'aperçut, mais trop tard, qu'il avait été joué et qu'il s'était gravement compromis, non par ses paroles, mais par un mouvement de surprise et d'effroi dangereusement significatif. En effet, le jésuite avait craint un instant de s'être trahi pendant son délire en s'entendant accuser d'intrigues ténébreuses avec Rome; mais, après quelques minutes de réflexion, le jésuite, malgré l'affaiblissement de son esprit, se dit avec beaucoup de sens:
-- Si ce rusé Romain avait mon secret, il se garderait bien de m'en avertir; il n'a donc que des soupçons, aggravés par le mouvement involontaire que je n'ai pu réprimer tout à l'heure.
Et Rodin essuya la sueur froide qui coulait de son front brûlant. L'émotion de cette scène augmentait ses souffrances et empirait encore son état, déjà si alarmant. Brisé de fatigue, il ne put rester plus longtemps assis dans son lit, et se rejeta en arrière sur son oreiller.
-- _Per Bacco! _se dit tout bas le cardinal effrayé de l'expression de la figure du jésuite, s'il allait trépasser avant d'avoir rien dit, et échapper ainsi à mon piège si habilement tendu?
Et se penchant vivement vers Rodin, le prélat lui dit:
-- Qu'avez-vous donc, mon très cher père?
-- Je me sens affaibli, monseigneur... ce que je souffre... ne peut s'exprimer...
-- Espérons, mon très cher père, que cette crise n'aura rien de fâcheux... mais le contraire pouvant arriver, il y va du salut de votre âme de me faire à l'instant les aveux les plus complets... les plus détaillés: dussent ces aveux épuiser vos forces... la vie éternelle... vaut mieux que cette vie périssable.
-- De quels aveux voulez-vous parler, monseigneur? dit Rodin d'une voix faible et d'un ton sardonique.
-- Comment! de quels aveux! s'écria le cardinal stupéfait, mais de vos aveux sur les dangereuses intrigues que vous avez nouées à Rome.
-- Quelles intrigues! demanda Rodin.
-- Mais les intrigues que vous avez révélées pendant votre délire, reprit le prélat avec une impatience de plus en plus irritée. Vos aveux n'ont-ils pas été assez explicites! Pourquoi donc maintenant cette coupable hésitation à les compléter!
-- Mes aveux ont été... explicites!... vous m'en assurez!... dit Rodin en s'interrompant presque après chaque mot, tant il était oppressé. Mais l'énergie de sa volonté, se présence d'esprit ne l'abandonnaient pas encore.
-- Oui, je vous le répète, reprit le cardinal, sauf quelques lacunes, vos aveux ont été des plus explicites.
-- Alors... à quoi bon... vous les répéter!
Et le même sourire ironique effleura les lèvres bleuâtres de Rodin.
-- À quoi bon! s'écria le prélat courroucé. À mériter le pardon: car, si l'on doit indulgence et rémission au pécheur repentant qui avoue ses fautes, on ne doit qu'anathème et malédiction au pécheur endurci.
-- Oh!... quelle torture!... c'est mourir à petit feu, murmura Rodin; et il reprit: -- Puisque j'ai tout dit... je n'ai plus rien à vous apprendre... vous savez tout.
-- Je sais tout... Oui, sans doute, je sais tout, reprit le prélat d'une voix foudroyante; mais comment ai-je été instruit! Par des aveux que vous faisiez sans avoir seulement la conscience de votre action, et vous pensez que cela vous sera compté!... Non... non... croyez-moi, le moment est solennel, la mort vous menace, oui! elle vous menace; tremblez donc... de faire un mensonge sacrilège, s'écria le prélat de plus en plus courroucé et secouant rudement le bras de Rodin; redoutez les flammes éternelles si vous osez nier ce que vous savez être la vérité... Le niez-vous!...
-- Je ne nierai rien, articula péniblement Rodin; mais laissez-moi en repos.
-- Enfin, Dieu vous inspire, dit le cardinal avec un sourire de satisfaction. Et, croyant toucher à son but il reprit:
-- Écoutez la voix du Seigneur; elle vous guidera sûrement, mon cher père; ainsi vous ne niez rien?
-- J'avais... le délire... je... ne... puis... donc... nier... (Oh! que je souffre!) ajouta Rodin en forme de parenthèse. Je ne puis donc nier... les folies que j'aurais dites... pendant mon délire...
-- Mais quand ces prétendues folies sont d'accord avec la réalité, s'écria le prélat... furieux d'être de nouveau trompé dans son attente, mais quand le délire est une révélation involontaire... providentielle...
-- Cardinal Malipieri... votre ruse... n'est pas même à la hauteur de mon agonie, reprit Rodin d'une voix éteinte. La preuve que je n'ai pas dit mon secret... si j'ai un secret... c'est que vous voudriez... me... le faire dire...
Et le jésuite, malgré ses douleurs, malgré sa faiblesse croissante, eut la force de se lever à demi sur son lit, de regarder le prélat bien en face, et de le narguer par un sourire d'une ironie diabolique. Après quoi, Rodin retomba étendu sur son oreiller en portant ses deux mains crispées à sa poitrine et poussant un long soupir d'angoisse.
-- Malédiction!... Cet infernal jésuite m'a deviné, se dit le cardinal en frappant du pied avec rage; il s'est aperçu que son premier mouvement l'avait compromis, il est maintenant sur ses gardes... je n'en obtiendrai rien... À moins de profiter de la faiblesse où le voilà, et à force d'obsessions... de menaces... d'épouvante...
Le prélat ne put achever; la porte s'ouvrit brusquement, et le père d'Aigrigny entra en s'écriant avec une explosion de joie indicible:
-- Excellente nouvelle!...
XV. La bonne nouvelle.
À l'altération des traits du père d'Aigrigny; à sa pâleur, à la faiblesse de sa démarche, on voyait que la terrible scène du parvis Notre-Dame avait eu sur sa santé une réaction violente. Néanmoins, sa physionomie devint radieuse et triomphante lorsque, entrant dans la chambre de Rodin, il s'écria:
-- Excellente nouvelle! À ces mots, Rodin tressaillit; malgré son accablement, il redressa brusquement la tête; ses yeux brillèrent, curieux, inquiets, pénétrants; de sa main décharnée faisant signe au père d'Aigrigny d'approcher de son lit, il lui dit d'une voix si entrecoupée, si faible, qu'on l'entendait à peine:
-- Je me sens très mal... Le cardinal m'a presque achevé... Mais si cette excellente nouvelle... avait trait à l'affaire Rennepont... dont la pensée me dévore... et dont on ne me parle pas... il me semble... que je serais sauvé.
-- Soyez donc sauvé! s'écria le père d'Aigrigny, oubliant les recommandations du docteur Baleinier, qui s'était jusqu'alors opposé à ce que l'on entretînt Rodin de graves intérêts. Oui, répéta le père d'Aigrigny, soyez sauvé... lisez... et glorifiez- vous: ce que vous aviez annoncé commence à se réaliser.
Ce disant, il tira de sa poche un papier et le remit à Rodin, qui le saisit d'une main avide et tremblante. Quelques minutes auparavant, Rodin eût été réellement incapable de poursuivre son entretien avec le cardinal, lors même que la prudence lui eût permis de le continuer; il eût été aussi incapable de lire une seule ligne, tant sa vue était troublée, voilée... Pourtant, aux paroles du père d'Aigrigny, il ressentit un tel élan, un tel espoir, que, par un tout-puissant effort d'énergie et de volonté, il se dressa sur son séant, et, l'esprit libre, le regard intelligent, animé, il lut rapidement le papier que le père d'Aigrigny venait de lui remettre.
Le cardinal, stupéfait de cette transfiguration soudaine, se demandait s'il voyait bien le même homme qui, quelques minutes auparavant, venait de tomber gisant sur son lit, presque sans connaissance.
À peine Rodin eut-il lu, qu'il poussa un cri de joie étouffé, en disant avec un accent impossible à rendre:
-- Et d'UN!... Ça commence... ça va!... Et, fermant les yeux dans une sorte de ravissement extatique, un sourire d'orgueilleux triomphe épanouit ses traits et les rendit plus hideux encore en découvrant ses dents jaunes et déchaussées. Son émotion fut si vive, que le papier qu'il venait de lire tomba de sa main frémissante.
-- Il perd connaissance, s'écria le père d'Aigrigny avec inquiétude en se penchant vers Rodin. C'est ma faute, j'ai oublié que le docteur m'avait défendu de l'entretenir d'affaires sérieuses.
-- Non... non... ne vous reprochez rien, dit Rodin à voix basse, en se relevant à demi sur son séant, afin de rassurer le révérend père. Cette joie si inattendue causera... peut-être... ma guérison; oui... je ne sais ce que j'éprouve... mais tenez, regardez mes joues; il me semble que, pour la première fois depuis que je suis cloué sur ce lit de misère, elles se colorent un peu... j'y sens presque de la chaleur.
Rodin disait vrai. Une moite et légère rougeur se répandit tout à coup sur ses joues livides et glacées; sa voix même, quoique toujours bien faible, devint moins chevrotante, et il s'écria avec un accent de conviction si exalté, que le père d'Aigrigny et le prélat en tressaillirent:
-- Ce premier succès répond à d'autres... je lis dans l'avenir... oui, oui... ajouta Rodin d'un air de plus en plus inspiré, notre cause triomphera... tous les membres de l'exécrable famille Rennepont seront écrasés, et cela avant peu... vous verrez... vous...
Puis, s'interrompant, Rodin se rejeta sur son oreiller en disant:
-- Oh! la joie me suffoque... la voix me manque.
-- De quoi s'agit-il donc? demanda le cardinal au père d'Aigrigny. Celui-ci répondit d'un ton hypocritement pénétré:
-- Un des héritiers de la famille Rennepont, un misérable artisan, usé par les excès et par la débauche, est mort, il y a trois jours, à la suite d'une abominable orgie, dans laquelle on avait bravé le choléra avec une impiété sacrilège... Aujourd'hui seulement, à cause de l'indisposition qui m'a retenu chez moi... et d'une autre circonstance, j'ai pu avoir en ma possession l'acte de décès bien en règle de cette victime de l'intempérance et de l'irréligion. Du reste je le proclame, à la louange de Sa Révérence (il montra Rodin), qui avait dit: «Les pires ennemis que peuvent avoir les descendants de cet infâme renégat sont leurs passions mauvaises... Qu'elles soient donc nos auxiliaires contre cette race impie.» Il vient d'en être ainsi pour ce Jacques Rennepont.
-- Vous le voyez, reprit Rodin d'une voix si épuisée qu'elle devint bientôt presque inintelligible, la punition commence déjà... un... des Rennepont est mort... et... songez-y bien... cet acte de décès... ajouta le jésuite en montrant le papier que le père d'Aigrigny tenait à la main, vaudra un jour quarante millions à la compagnie de Jésus... et cela... parce que... je vous... ai...
Les lèvres de Rodin achevèrent seules sa phrase. Depuis quelques instants le son de sa voix s'était tellement voilé, qu'il finit par n'être plus perceptible et s'éteignit complètement; son larynx, contracté par une émotion violente, ne laissa sortir aucun accent. Le jésuite, loin de s'inquiéter de cet incident, acheva pour ainsi dire sa phrase par une pantomime expressive; redressant fièrement la tête, la face hautaine et fière, il frappa deux ou trois fois son front du bout de son index, exprimant ainsi que c'était à son esprit, à sa direction, que l'on devait ce premier résultat si heureux.
Mais bientôt Rodin retomba brisé sur sa couche, épuisé, haletant, affaissé, en portant son mouchoir à ses lèvres desséchées; cette heureuse nouvelle, ainsi que disait le père d'Aigrigny, n'avait pas guéri Rodin; pendant un moment seulement il avait eu le courage d'oublier ses douleurs: aussi la légère rougeur dont ses joues s'étaient quelque peu colorées disparut bientôt; son visage redevint livide; ses souffrances, un moment suspendues, redoublèrent tellement de violence, qu'il se tordit convulsivement sous ses couvertures, se mit le visage à plat sur son oreiller en étendant au-dessus de sa tête ses bras crispés, roides comme des barres de fer.
Après cette crise aussi intense que rapide, pendant laquelle le père d'Aigrigny et le prélat s'empressèrent autour de lui, Rodin, dont la figure était baignée d'une sueur froide, leur fit signe qu'il souffrait moins, et qu'il désirait boire d'une potion qu'il indiqua du geste sur sa table de nuit. Le père d'Aigrigny alla la chercher, et pendant que le cardinal, avec un dégoût très évident, soutenait Rodin, le père d'Aigrigny administra au malade quelques cuillerées de potion dont l'effet immédiat fut assez calmant.
-- Voulez-vous que j'appelle M. Rousselet? dit le père d'Aigrigny à Rodin, lorsque celui-ci fut de nouveau étendu dans son lit.
Rodin secoua négativement la tête; puis, faisant un nouvel effort, il souleva sa main droite, l'ouvrit toute grande, y promena son index gauche; il fit signe au père d'Aigrigny, en lui montrant du regard un bureau placé dans un coin de la chambre, que, ne pouvant plus parler, il désirait écrire.
-- Je comprends toujours Votre Révérence, lui dit le père d'Aigrigny; mais d'abord, calmez-vous. Tout à l'heure, si besoin est, je vous donnerai ce qu'il vous faut pour écrire.
Deux coups frappés fortement, non pas à la porte de la chambre de Rodin, mais à la porte extérieure de la pièce voisine, interrompirent cette scène; par prudence, et pour que son entretien avec Rodin fût plus secret, le père d'Aigrigny avait prié M. Rousselet de se tenir dans la première des trois chambres. Le père d'Aigrigny, après avoir traversé la seconde pièce, ouvrit la porte de l'antichambre, où il trouva M. Rousselet, qui lui remit une enveloppe assez volumineuse en lui disant:
-- Je vous demande pardon de vous avoir dérangé, mon père, mais l'on m'a dit de vous remettre ces papiers à l'instant même.
-- Je vous remercie, monsieur Rousselet, dit le père d'Aigrigny; puis il ajouta: -- Savez-vous à quelle heure M. Baleinier doit revenir?
-- Mais il ne tardera pas, mon père... car il veut faire avant la nuit l'opération si douloureuse qui doit avoir un effet décisif sur l'état du père Rodin, et je prépare ce qu'il faut pour cela, ajouta M. Rousselet en montrant un appareil étrange, formidable, que le père d'Aigrigny considéra avec une sorte d'effroi.
-- Je ne sais si ce symptôme est grave, dit le jésuite, mais le révérend père vient d'être subitement frappé d'une extinction de voix.
-- C'est la troisième fois depuis huit jours que cet accident se renouvelle, dit M. Rousselet, et l'opération de M. Baleinier agira sur le larynx comme sur les poumons.
-- Et cette opération est-elle bien douloureuse? demanda le père d'Aigrigny.
-- Je ne crois pas qu'il y en ait de plus cruelle dans la chirurgie, dit l'élève; aussi M. Baleinier en a caché l'importance au père Rodin.
-- Veuillez continuer d'attendre ici M. Baleinier, et nous l'envoyer dès qu'il arrivera, reprit le père d'Aigrigny.
Et il retourna dans la chambre du malade. S'asseyant alors à son chevet, il lui dit en lui montrant la lettre:
-- Voici plusieurs rapports contradictoires relatifs à différentes personnes de la famille Rennepont qui m'ont paru mériter une surveillance spéciale... mon indisposition ne m'ayant pas permis de rien voir par moi-même depuis quelques jours... car je me lève aujourd'hui pour la première fois... Mais je ne sais, mon père, ajouta-t-il en s'adressant à Rodin, si votre état vous permet d'entendre...
Rodin fit un geste à la fois si suppliant et si désespéré, que le père d'Aigrigny sentit qu'il y aurait au moins autant de danger à se refuser au désir de Rodin qu'à s'y rendre; se tournant donc vers le cardinal, toujours inconsolable de n'avoir pu utiliser le secret du jésuite, il lui dit avec une respectueuse déférence en lui montrant la lettre:
-- Votre Éminence permet-elle? Le prélat inclina la tête et répondit:
-- Vos affaires sont aussi les nôtres, mon cher père, et l'Église doit toujours se réjouir de ce qui réjouit votre glorieuse compagnie.
Le père d'Aigrigny décacheta l'enveloppe; plusieurs notes d'écritures différentes y étaient renfermées. Après avoir lu la première, ses traits se rembrunirent tout à coup, et il dit d'une voix grave et pénétrée:
-- C'est un malheur... un grand malheur...
Rodin tourna vivement la tête vers lui, et le regarda d'un air inquiet et interrogatif...
-- Florine est morte du choléra, reprit le père d'Aigrigny.
-- Et ce qu'il y a de fâcheux, ajouta le révérend père en froissant la note entre ses mains, c'est qu'avant de mourir cette misérable créature a avoué à Mlle de Cardoville que depuis longtemps elle l'espionnait d'après les ordres de Votre Révérence...
Sans doute la mort de Florine et les aveux qu'elle avait faits à sa maîtresse contrariaient les projets de Rodin, car il fit entendre une sorte de murmure inarticulé, et, malgré leur abattement, ses traits exprimèrent une violente contrariété.
Le père d'Aigrigny, passant à une autre note, la lut et dit:
-- Cette note, relative au maréchal Simon, n'est pas absolument mauvaise; mais elle est loin d'être satisfaisante, car, somme toute, elle annonce quelque amélioration dans sa position. Nous verrons d'ailleurs, par des renseignements d'une autre source, si cette note mérite toute créance.
Rodin, d'un geste impatient et brusque, fit signe au père d'Aigrigny de se hâter de lire. Et le révérend père lut ce qui suit:
«On assure que, depuis peu de jours, l'esprit du maréchal paraît moins inquiet, moins agité: il a passé dernièrement deux heures avec ses filles, ce qui, depuis assez longtemps, ne lui était pas arrivé. La dure physionomie de son soldat Dagobert se déridant de plus en plus... on peut regarder ce symptôme comme la preuve certaine d'une amélioration sensible dans l'état du maréchal... Reconnues à leur écriture, les dernières lettres anonymes ayant été rendues au facteur par le soldat Dagobert sans avoir été ouvertes par le maréchal, on avisera au moyen de les faire parvenir d'une autre manière.»
Puis, regardant Rodin, le père d'Aigrigny lui dit:
-- Votre Révérence juge sans doute comme moi que cette note pourrait être plus satisfaisante...
Rodin baissa la tête. On lisait sur sa physionomie crispée combien il souffrait de ne pouvoir parler; par deux fois il porta la main à son gosier en regardant le père d'Aigrigny avec angoisse.
-- Ah!... s'écria le père d'Aigrigny avec colère et amertume après avoir parcouru une autre note, pour une heureuse chance, ce jour en a de bien funestes!
À ces mots, se tournant vivement vers le père d'Aigrigny, étendant vers lui ses mains tremblantes, Rodin l'interrogea du geste et du regard.
Le cardinal, partageant la même inquiétude, dit au père d'Aigrigny:
-- Que vous apprend donc cette note, mon cher père?
-- On croyait le séjour de M. Hardy dans notre maison complètement ignoré, reprit le père d'Aigrigny, et l'on craint qu'Agricol Baudoin n'ait découvert la demeure de son ancien patron, et qu'il ne lui ait fait tenir une lettre par l'entremise d'un homme de la maison... Ainsi, ajouta le père d'Aigrigny avec colère, pendant ces trois jours où il m'a été impossible d'aller voir M. Hardy dans le pavillon qu'il habite, un de ses servants se serait donc laissé corrompre... Il y a parmi eux un borgne dont je me suis toujours défié... le misérable... Mais non, je ne veux pas croire à cette trahison; ses suites seraient trop déplorables, car je sais mieux que personne où en sont les choses, et je déclare qu'une pareille correspondance pourrait tout perdre, en réveillant chez M. Hardy des souvenirs, des idées à grand'peine endormies; on ruinerait peut-être ainsi en un seul jour tout ce que j'ai fait depuis qu'il habite notre maison de retraite... mais heureusement il s'agit seulement dans cette note de doutes, de craintes, et les autres renseignements, que je crois plus certains, ne les confirmeront pas, je l'espère.
-- Mon cher père, dit le cardinal, il ne faut pas encore désespérer... la bonne cause a toujours l'appui du Seigneur.
Cette assurance semblait médiocrement rassurer le père d'Aigrigny, qui restait pensif, accablé, pendant que Rodin, étendu sur son lit de douleur, tressaillait convulsivement, dans un accès de colère muette, en songeant à ce nouvel échec.
-- Voyons cette dernière note, dit le père d'Aigrigny, après un moment de silence méditatif. J'ai assez de confiance dans la personne qui me l'envoie pour ne pas douter de la rigoureuse exactitude des renseignements qu'elle contient. Puissent-ils contredire absolument les autres!
Afin de ne pas interrompre l'enchaînement des faits contenus dans cette dernière note, qui devait si terriblement impressionner les acteurs de cette scène, nous laisserons le lecteur suppléer par son imagination à toutes les exclamations de surprise, de rage, de haine, de crainte du père d'Aigrigny, et à l'effrayante pantomime de Rodin, pendant la lecture de ce document redoutable, résultat des observations d'un agent fidèle et secret des révérends pères.
XVI. La note secrète.
Le père d'Aigrigny lut donc ce qui suit:
«Il y a trois jours, l'abbé Gabriel de Rennepont, qui n'était jamais allé chez Mlle de Cardoville, est arrivé à l'hôtel de cette demoiselle à une heure et demie de l'après-midi; il y est resté jusqu'à près de cinq heures. Presque aussitôt après le départ de l'abbé, deux domestiques sont sortis de l'hôtel; l'un s'est rendu chez M. le maréchal Simon, l'autre chez Agricol Baudoin, l'ouvrier forgeron, et ensuite chez le prince Djalma...
«Hier, sur le midi, le maréchal Simon et ses deux filles sont venus chez Mlle de Cardoville; peu de temps après, l'abbé Gabriel s'y est aussi rendu, accompagné d'Agricol Baudoin. Une longue conférence a eu lieu entre ces différents personnages et Mlle de Cardoville; ils sont restés chez elle jusqu'à trois heures et demie.
«Le maréchal Simon, qui était venu en voiture, s'en est allé à pied avec ses deux filles; tous trois semblaient très satisfaits, et on a même vu, dans une des allées écartées des Champs-Élysées, le maréchal Simon embrasser ses deux filles avec expansion et attendrissement.
«L'abbé Gabriel de Rennepont et Agricol Baudoin sont sortis les derniers.
«L'abbé Gabriel est rentré chez lui, ainsi qu'on l'a su plus tard; le forgeron, que l'on avait plusieurs motifs de surveiller, s'est rendu chez le marchand de vin de la rue de la Harpe. On y est entré sur ses pas; il a demandé une bouteille de vin, et s'est assis dans un coin reculé du cabinet du fond, à main gauche; il ne buvait pas et semblait vivement préoccupé; on a supposé qu'il attendait quelqu'un. En effet, au bout d'une demi-heure est arrivé un homme de trente ans environ, brun, de taille élevée, borgne de l'oeil gauche, vêtu d'une redingote marron et d'un pantalon noir; il avait la tête nue. Il devait venir d'un endroit voisin. Cet homme s'est attablé avec le forgeron. Une conversation assez animée, mais dont on n'a pu malheureusement rien entendre, s'est engagée entre ces deux individus. Au bout d'une demi-heure environ, Agricol Baudoin a mis dans la main de l'homme borgne un petit paquet qui a paru devoir contenir de l'or, vu son peu de volume et l'air de profonde gratitude de l'homme borgne qui a reçu ensuite, d'Agricol Baudoin, avec beaucoup d'empressement, une lettre que celui-ci paraissait lui recommander très instamment, et que l'homme borgne a mise soigneusement dans sa poche; après quoi, tous deux se sont séparés, et le forgeron a dit: «À demain».
«Après cette entrevue, on a cru devoir particulièrement suivre l'homme borgne; il a quitté la rue de la Harpe, a traversé le Luxembourg et est entré dans la maison de retraite de la rue de Vaugirard.
«Le lendemain, on s'est rendu de très bonne heure aux environs de la rue de la Harpe; car on ignorait l'heure du rendez-vous donné la veille à l'homme borgne par Agricol; on a attendu jusqu'à une heure et demie, le forgeron est arrivé.
«Comme l'on s'était rendu à peu près méconnaissable, dans la crainte d'être remarqué, on a pu, ainsi que la veille, entrer dans le cabaret et s'attabler assez près du forgeron sans lui donner d'ombrage; bientôt l'homme borgne est venu, il lui a remis une lettre cachetée en noir. À la vue de cette lettre, Agricol Baudoin a paru si ému, qu'avant même de la lire on a vu distinctement une larme tomber sur ses moustaches.
«La lettre était fort courte, car le forgeron n'a pas mis dix minutes à la lire; mais, néanmoins, il en a paru si content, qu'il en a bondi de joie sur son banc, et a cordialement serré la main de l'homme borgne; mais il parut lui demander instamment quelque chose, que celui-ci refusait. Enfin il a semblé céder, et tous deux sont sortis du cabaret.
«On les a suivis de loin; comme hier, l'homme borgne est entré dans la maison signalée rue de Vaugirard. Agricol, après l'avoir accompagné jusqu'à la porte, a longtemps rôdé autour des murs, semblant étudier les localités; de temps à autre, il écrivait quelques mots sur un carnet. Le forgeron s'est ensuite dirigé en toute hâte vers la place de l'Odéon, où il a pris un cabriolet. On l'a imité, on l'a suivi, et il s'est rendu rue d'Anjou, chez Mlle de Cardoville.
«Par un heureux hasard, au moment où l'on venait de voir Agricol entrer dans l'hôtel, une voiture à la livrée de Mlle de Cardoville en sortait; l'écuyer de cette demoiselle s'y trouvait avec un homme de fort mauvaise mine, misérablement vêtu et très pâle. Cet incident, assez extraordinaire, méritant quelque attention, on n'a pas perdu de vue cette voiture; elle s'est directement rendue à la préfecture de police. L'écuyer de Mlle de Cardoville est descendu de voiture avec l'homme de mauvaise mine; tous deux sont entrés au bureau des agents de surveillance; au bout d'une demi-heure, l'écuyer de Mlle de Cardoville est ressorti seul, et, montant en voiture, s'est fait conduire au Palais de justice, où il est entré au parquet du procureur du roi; il est resté là environ une demi- heure, après quoi il est revenu rue d'Anjou, à l'hôtel de Cardoville.
«On a su, par une voie parfaitement sûre, que le même jour, sur les huit heures du soir, MM. d'Ormesson et de Valbelle, avocats très distingués, et le juge d'instruction qui a reçu la plainte en séquestration de Mlle de Cardoville, lorsqu'elle était retenue chez M. le docteur Baleinier, ont eu avec cette demoiselle, à l'hôtel de Cardoville, une conférence qui s'est prolongée jusqu'à près de minuit, et à laquelle assistaient Agricol Baudoin et deux autres ouvriers de la fabrique de M. Hardy.
«Aujourd'hui le prince Djalma s'est rendu chez le maréchal Simon; il y est resté trois heures et demie; au bout de ce temps, le maréchal et le prince se sont rendus, selon toute apparence, chez Mlle de Cardoville, car leur voiture s'est arrêtée rue d'Anjou; un accident imprévu a empêché de compléter ce dernier renseignement.
«On vient d'apprendre qu'un mandat d'amener vient d'être lancé contre le nommé Léonard, ancien factotum de M. le baron Tripeaud. Ce Léonard est soupçonné d'être l'auteur de l'incendie de la fabrique de M. François Hardy, Agricol Baudoin et deux de ces camarades ayant signalé un homme qui offre une ressemblance frappante avec Léonard.
«De tout ceci il résulte évidemment que, depuis peu de jours, l'hôtel de Cardoville est le foyer où aboutissent et d'où rayonnent les démarches les plus actives, les plus multipliées, qui semblent toujours graviter autour de M. le maréchal Simon, de ses filles et de M. François Hardy, démarches dont Mlle de Cardoville, l'abbé Gabriel, Agricol Baudoin, sont les agents les plus infatigables, et, on le craint, les plus dangereux.»
En rapprochant cette note des autres renseignements et en se rappelant le passé, il en résultait des découvertes accablantes pour les révérends pères. Ainsi Gabriel avait eu de fréquentes et longues conférences avec Adrienne, qui jusqu'alors lui était inconnue.
Agricol Baudoin s'était mis en rapport avec M. François Hardy, et la justice était sur la trace des fauteurs et incitateurs de l'émeute qui avait ruiné et incendié la fabrique du concurrent du baron Tripeaud.
Il paraissait presque certain que Mlle de Cardoville avait eu une entrevue avec le prince Djalma.
Cet ensemble de faits prouvait évidemment que, fidèle à la menace qu'elle avait faite à Rodin, lorsque la double perfidie du révérend père avait été démasquée, Mlle de Cardoville s'occupait activement de réunir autour d'elle les membres dispersés de sa famille, afin de les engager à se liguer contre l'ennemi dangereux dont les détestables projets, étant ainsi dévoilés et hardiment combattus, ne devaient plus avoir aucune chance de réussite.
On comprend maintenant quel dut être le foudroyant effet de cette note sur le père d'Aigrigny et sur Rodin... Rodin agonisant, cloué sur un lit de douleur et réduit à l'impuissance, alors qu'il voyait tomber pièce à pièce son laborieux échafaudage.
XVII. L'opération.
Nous avons renoncé à peindre la physionomie, l'attitude, le geste de Rodin pendant la lecture de la note qui semblait ruiner ses espérances depuis si longtemps caressées; tout allait lui manquer à la fois, au moment où une confiance presque surhumaine dans le succès de la trame lui donnait assez d'énergie pour dompter encore la maladie. Sortant à peine d'une agonie douloureuse, une seule pensée, fixe, dévorante, l'avait agité jusqu'au délire. Quel progrès en mal ou en bien avait fait pendant sa maladie cette affaire si immense pour lui? On lui annonçait tout d'abord une nouvelle heureuse, la mort de Jacques; mais bientôt les avantages de ce décès, qui réduisaient de sept à six le nombre des héritiers Rennepont, étaient anéantis. À quoi bon cette mort, puisque cette famille, dispersée, frappée isolément avec une persévérance si infernale, se réunissait, connaissant enfin les ennemis qui depuis si longtemps l'atteignaient dans l'ombre? Si tous ces coeurs blessés, meurtris, brisés, se rapprochaient, se consolaient, s'éclairaient en se prêtant un ferme et mutuel appui, leur cause était gagnée, l'énorme héritage échappait aux révérends pères... Que faire? que faire?
Étrange puissance de la volonté humaine! Rodin a encore un pied dans la tombe; il est presque agonisant; la voix lui manque, et pourtant cet esprit opiniâtre et plein de ressources ne désespère pas encore; qu'un miracle lui rende aujourd'hui la santé, et cette inébranlable confiance dans la réussite de ses projets, qui lui a donné le pouvoir de résister à une maladie à laquelle tant d'autres eussent succombé, cette confiance lui dit qu'il pourra encore remédier à tout... mais il lui faut la santé, la vie...
La santé... la vie!!! et son médecin ignore s'il survivra ou non à tant de secousses... s'il pourra supporter une opération terrible. La santé... la vie... et tout à l'heure encore Rodin entendait parler des funérailles solennelles qu'on lui allait faire...
Eh bien, la santé, la vie, il les aura, il se le dit. Oui, il a voulu vivre jusque-là... et il a vécu. Pourquoi ne vivrait-il pas plus longtemps encore?
Il vivra donc!... il le veut!... Tout ce que nous venons d'écrire, Rodin, lui, l'avait pensé pour ainsi dire en une seconde.
Il fallait que ses traits, bouleversés par cette espèce de tourmente morale, révélassent quelque chose de bien étrange, car le père d'Aigrigny et le cardinal le regardaient silencieux et interdits.
Une fois résolu de vivre afin de soutenir une lutte désespérée contre la famille Rennepont, Rodin agit en conséquence; aussi, pendant quelques instants le père d'Aigrigny et le prélat se crurent sous l'obsession d'un rêve. Par un effort de volonté d'une énergie inouïe et comme s'il eût été mu par un ressort, Rodin se précipita hors de son lit, emportant avec lui un drap qui traînait comme un suaire, derrière son corps livide et décharné... La chambre était froide; la sueur inondait le visage du jésuite; ses pieds nus et osseux laissaient leur moite empreinte sur le carreau.
-- Malheureux... que faites-vous? c'est la mort! cria le père d'Aigrigny, en se précipitant sur Rodin pour le forcer à se recoucher.
Mais celui-ci, étendant un de ses bras de squelette, dur comme du fer, repoussa au loin le père d'Aigrigny avec une vigueur inconcevable, si l'on songe à l'état d'épuisement où il était depuis longtemps.
-- Il a la force d'un épileptique pendant son accès!... dit au prélat le père d'Aigrigny en se raffermissant sur ses jambes.
Rodin, d'un pas grave, se dirigea vers le bureau où se trouvait ce qui était journellement nécessaire au docteur Baleinier pour formuler ses ordonnances; puis, s'asseyant devant cette table, le jésuite prit du papier, une plume, et commença d'écrire d'une main ferme... Ses mouvements, calmes, lents et sûrs, avaient quelque chose de la mesure réfléchie que l'on remarque chez les somnambules.
Muets, immobiles, ne sachant s'ils rêvaient ou non, à la vue de ce prodige, le cardinal et le père d'Aigrigny restèrent béants devant l'incroyable sang-froid de Rodin, qui, demi-nu, écrivait avec une tranquillité parfaite.
Pourtant le père d'Aigrigny s'avança vers lui et lui dit:
-- Mais, mon père... cela est insensé... Rodin haussa les épaules, tourna la tête vers lui, et l'interrompant d'un geste, lui fit signe de s'approcher et de lire ce qu'il venait d'écrire. Le révérend père, s'attendant à voir les folles élucubrations d'un cerveau délirant, prit la feuille de papier pendant que Rodin commençait une autre note.
-- Monseigneur!... s'écria le père d'Aigrigny, lisez ceci...
Le cardinal lut le feuillet, et, le rendant au révérend père dont il partageait la stupeur:
-- C'est rempli de raison, d'habileté, de ressources; on neutralisera ainsi le dangereux concert de l'abbé Gabriel et de Mlle de Cardoville, qui semblent, en effet, les meneurs de cette coalition.
-- En vérité, c'est miraculeux, dit le père d'Aigrigny.
-- Ah! mon cher père, dit tout bas le cardinal, frappé de ces mots du jésuite et en secouant la tête avec une expression de triste regret, quel dommage que nous soyons seuls témoins de ce qui se passe! quel excellent MIRACLE on aurait pu tirer de ceci!... Un homme à l'agonie... ainsi transformé subitement!... En présentant la chose d'une certaine façon... ça vaudrait presque le Lazare.
-- Quel idée, monseigneur! dit le père d'Aigrigny à mi-voix, elle est parfaite, il n'y faut pas renoncer... c'est très acceptable, et...
Cet innocent petit complot thaumaturgique fut interrompu par Rodin, qui, tournant la tête, fit signe au père d'Aigrigny de s'approcher et lui remit un autre feuillet accompagné d'un petit papier où étaient écrits ces mots: À exécuter avant une heure.
Le père d'Aigrigny lut rapidement la nouvelle note et s'écria:
-- C'est juste, je n'avais pas songé à cela... de la sorte, au lieu d'être funeste, la correspondance d'Agricol Baudoin et de M. Hardy peut avoir, au contraire, les meilleurs résultats. En vérité, ajouta le révérend père à voix basse en se rapprochant du prélat pendant que Rodin continuait à écrire, je reste confondu... je vois... je lis... et c'est à peine si je puis en croire mes yeux... tout à l'heure, brisé, mourant, et maintenant l'esprit aussi lucide, aussi pénétrant que jamais... Sommes-nous donc témoins d'un de ces phénomènes de somnambulisme pendant lesquels l'âme seule agit et domine le corps?
Soudain la porte s'ouvrit; M. Baleinier entra vivement.
À la vue de Rodin, assis à son bureau demi-nu, les pieds sur les carreaux, le docteur s'écria d'un ton de reproche et d'effroi:
-- Mais, monseigneur... mais, mon père... c'est un meurtre que de laisser ce malheureux là dans cet état; s'il est possédé d'un accès de fièvre chaude, il faut l'attacher dans son lit, et lui mettre la camisole de force.
Ce disant, le docteur Baleinier s'approcha vivement de Rodin et lui saisit le bras: il s'attendait à trouver l'épiderme sec et glacé; au contraire, la peau était flexible, presque moite.
Le docteur, au comble de la surprise, voulut lui tâter le pouls de la main gauche, que Rodin lui abandonna tout en continuant d'écrire de la main droite.
-- Quel prodige! s'écria le docteur Baleinier, qui comptait les pulsations du pouls de Rodin; depuis huit jours, et ce matin encore, le pouls était brusque, intermittent, presque insensible, et le voici qui se relève, qui se règle... Je m'y perds... Qu'est- il donc arrivé?... Je ne puis croire à ce que je vois, demanda-t- il en se tournant du côté du père d'Aigrigny et du cardinal.
-- Le révérend père, d'abord frappé d'une extinction de voix, a éprouvé ensuite un accès de désespoir si violent, si furieux, causé par de déplorables nouvelles, dit le père d'Aigrigny, qu'un moment nous avons craint pour sa vie... tandis qu'au contraire le révérend père a eu la force d'aller jusqu'à ce bureau, où il écrit depuis dix minutes avec une clarté de raisonnement, une netteté d'expression dont vous nous voyez confondus, monseigneur et moi.
-- Plus de doute! s'écria le docteur, le violent accès de désespoir qu'il a éprouvé a causé chez lui une perturbation violente qui prépare admirablement bien la crise réactive que je suis maintenant presque sûr d'obtenir par l'opération.
-- Persistez-vous donc à la faire! dit tout bas le père d'Aigrigny au docteur Baleinier pendant que Rodin continuait d'écrire.
-- J'aurais pu hésiter ce matin encore; mais, disposé comme le voilà, je vais profiter à l'instant de cette surexcitation, qui, je le prévois, sera suivie d'un grand abattement.
-- Ainsi, dit le cardinal, sans l'opération...
-- Cette crise si heureuse, si inespérée, avorte... et sa réaction peut le tuer, monseigneur.
-- Et l'avez-vous prévenu de la gravité de l'opération!...
-- À peu près... monseigneur.
-- Mais il serait temps... de le décider.
-- C'est ce que je vais faire, monseigneur, dit le docteur Baleinier.
Et, s'approchant de Rodin, qui, continuant d'écrire et de songer, était resté étranger à cet entretien tenu à voix basse:
-- Mon révérend père, lui dit le docteur d'une voix ferme, voulez- vous dans huit jours être sur pied! Rodin fit un geste rempli de confiance qui signifiait:
-- Mais j'y suis sur pied.
-- Ne vous méprenez pas, répondit le docteur, cette crise est excellente, mais elle durera peu; et si nous n'en profitons pas... à l'instant... pour procéder à l'opération dont je vous ai touché deux mots, ma foi!... je vous le dis brutalement... après une telle secousse... je ne réponds de rien.
Rodin fut d'autant plus frappé de ces paroles qu'il avait, une demi-heure auparavant, expérimenté le peu de durée du _mieux _éphémère que lui avait causé la bonne nouvelle du père d'Aigrigny, et qu'il commençait à sentir un redoublement d'oppression à la poitrine.
M. Baleinier, voulant décider son malade et le croyant irrésolu, ajouta:
-- En un mot, mon révérend père, voulez-vous vivre, oui ou non!
Rodin écrivit rapidement ces mots, qu'il donna rapidement au docteur: «Pour vivre... je me ferais couper les quatre membres. Je suis prêt à tout.» Et il fit un mouvement pour se lever.
-- Je dois vous déclarer, non pour vous faire hésiter, mon révérend père, mais pour que votre courage ne soit pas surpris, ajouta M. Baleinier, que cette opération est cruellement douloureuse...
Rodin haussa les épaules, et d'une main ferme écrivit: «Laissez- moi la tête... prenez le reste...»
Le docteur avait lu ces mots à voix haute; le cardinal et le père d'Aigrigny se regardèrent, frappés de ce courage indomptable.
-- Mon révérend père, dit le docteur Baleinier, il faudrait vous recoucher... Rodin écrivit: «Préparez-vous... j'ai à écrire des ordres très pressés, vous m'avertirez au moment».
Puis, ployant un papier qu'il cacheta avec une oublie, Rodin fit signe au père d'Aigrigny de lire les mots qu'il allait tracer, et qui furent ceux-ci: «Envoyez à l'instant cette note à l'agent qui a adressé les lettres anonymes au maréchal Simon.»
-- À l'heure même, mon révérend père, dit le père d'Aigrigny; je vais charger de ce soin une personne sûre.
-- Mon révérend père, dit Baleinier à Rodin, puisque vous tenez à écrire... recouchez-vous; vous écrirez sur votre lit pendant nos petits préparatifs.
Rodin fit un geste approbatif, et se leva. Mais déjà le pronostic du docteur se réalisait: le jésuite put à peine rester une seconde debout, et retomba sur sa chaise... Alors il regarda le docteur Baleinier avec angoisse, et sa respiration s'embarrassa de plus en plus. Le docteur, voulant le rassurer, lui dit:
-- Ne vous inquiétez pas... Mais il faut nous hâter... Appuyez- vous sur moi et sur le père d'Aigrigny.
Aidé de ces deux soutiens, Rodin put regagner son lit; s'y étant assis sur son séant, il montra du geste l'écritoire et le papier afin qu'on les lui apportât; un buvard lui servit de pupitre, et il continua d'écrire sur ses genoux, s'interrompant de temps à autre pour aspirer à grand'peine comme s'il eût étouffé, mais restant étranger à ce qui se passait autour de lui.
-- Mon révérend père, dit M. Baleinier au père d'Aigrigny, êtes- vous capable d'être un de mes aides et de m'assister dans l'opération que je vais faire? Avez-vous cette sorte de courage- là?
-- Non, dit le révérend père; à l'armée, je n'ai, de ma vie, pu assister à une amputation; à la vue du sang ainsi répandu, le coeur me manque.
-- Il n'y a pas de sang, dit le docteur Baleinier; mais, du reste, c'est pis encore... Veuillez donc m'envoyer trois de nos révérends pères, ils me serviront d'aides; ayez aussi l'obligeance de prier M. Rousselet de venir avec ses appareils.
Le père d'Aigrigny sortit. Le prélat s'approcha du docteur Baleinier, et lui dit à voix basse en lui montrant Rodin:
-- Il est hors de danger?
-- S'il résiste à l'opération, oui, monseigneur.
-- Et... êtes-vous sûr qu'il y résiste?
-- À lui, je dirais oui; à vous, monseigneur, je dis: il faut l'espérer.
-- Et s'il succombe, aura-t-on le temps de lui administrer les sacrements en public avec une certaine pompe, ce qui entraîne toujours quelques petites lenteurs.
-- Il est probable que son agonie durera au moins un quart d'heure, monseigneur.
-- C'est court... mais enfin il faudra s'en contenter, dit le prélat.
Et il se retira auprès d'une des croisées, sur les vitres de laquelle il se mit à tambouriner innocemment du bout des doigts, en songeant aux effets de lumière de catafalque qu'il désirait tant devoir élever à Rodin.
À ce moment, M. Rousselet entra tenant une grande boîte carrée sous le bras; il s'approcha d'une commode, et sur le marbre de la tablette, il disposa ses appareils.
-- Combien en avez-vous préparé? lui dit le docteur.
-- Six, monsieur.
-- Quatre suffiront, mais il est bon de se précautionner. Le coton n'est pas trop foulé?
-- Voyez, monsieur.
-- Très bien.
-- Et comment va le révérend père? demanda l'élève à son maître.
-- Hum... hum... répondit tout bas le docteur, la poitrine est terriblement embarrassée, la respiration sifflante... la voix toujours éteinte... mais enfin il y a une chance...
-- Tout ce que je crains, monsieur, c'est que le révérend père ne résiste pas à une si affreuse douleur.
-- C'est encore une chance... mais, dans une position pareille, il faut tout risquer... Allons, mon cher, allumez une bougie, car j'entends nos aides.
En effet, bientôt entrèrent dans la chambre, accompagnant le père d'Aigrigny, les trois congréganistes qui, dans la matinée, se promenaient dans le jardin de la maison de la rue de Vaugirard.
Les deux vieux, à figures rubicondes et fleuries, le jeune à figure ascétique, tous trois, comme d'habitude, vêtus de noir, portant bonnets carrés, rabats blancs, et paraissant parfaitement disposés, d'ailleurs, à venir en aide au docteur Baleinier pendant la redoutable opération.
XVIII. La torture.
-- Mes révérends pères, dit gracieusement le docteur Baleinier aux trois congréganistes, je vous remercie de votre bon concours... ce que vous aurez à faire sera bien simple, et, avec l'aide du Seigneur, cette opération sauvera notre cher père Rodin.
Les trois robes noires levèrent les yeux au ciel avec componction, après quoi elles s'inclinèrent comme un seul homme.
Rodin, fort indifférent à ce qui se passait autour de lui, n'avait pas un instant cessé soit d'écrire, soit de réfléchir... Cependant, de temps à autre, malgré ce calme apparent, il avait éprouvé une telle difficulté de respirer, que le docteur Baleinier s'était retourné avec une grande inquiétude en entendant l'espèce de sifflement étouffé qui s'échappait du gosier de son malade; aussi, après avoir fait un signe à son élève, le docteur s'approcha de Rodin et lui dit:
-- Allons, mon révérend père... voici le grand moment... courage!...
Aucun signe de terreur ne se manifesta sur les traits du jésuite, sa figure resta impassible comme celle d'un cadavre; seulement ses petits yeux de reptile étincelèrent plus brillants encore au fond de leur sombre orbite; un instant il promena un regard assuré sur les témoins de cette scène; puis, prenant sa plume entre ses dents, il plia et cacheta un nouveau feuillet, le plaça sur la table de nuit, et fit ensuite au docteur Baleinier un signe qui semblait dire: Je suis prêt.
-- Il faudrait d'abord ôter votre gilet de laine et votre chemise, mon père.
Honte ou pudeur, Rodin hésita un instant... seulement un instant... car lorsque le docteur eut repris:
-- Il le faut, mon révérend père! Rodin, toujours assis dans son lit, obéit, avec l'aide de M. Baleinier, qui ajouta, pour consoler sans doute la pudeur effarouchée du patient:
-- Nous n'avons absolument besoin que de votre poitrine, mon cher père, côté gauche et côté droit.
En effet, Rodin, étendu sur le dos et toujours coiffé de son bonnet de soie noir crasseux, laissa voir la partie antérieure d'un torse livide et jaunâtre, ou plutôt la cage osseuse d'un squelette, car les ombres portées par la vive arête des côtes et des cartilages cerclaient la peau de profonds sillons noirs circulaires. Quant aux bras, on eût dit des os enroulés de grosses cordes et recouverts de parchemin tanné, tant l'affaissement musculaire donnait de relief à l'ossature et aux veines.
-- Allons, monsieur Rousselet, les appareils, dit le docteur Baleinier. Puis s'adressant aux trois congréganistes:
-- Messieurs, approchez... je vous l'ai dit... ce que vous avez à faire est excessivement simple, comme vous allez le voir.
Et M. Baleinier procéda à l'installation de la chose. Ce fut fort simple, en effet. Le docteur remit à chacun de ses quatre aides une espèce de petit trépied d'acier environ de deux pouces de diamètre sur trois de hauteur; le centre circulaire de ce trépied était rempli de coton tassé très épais; cet instrument se tenait de la main gauche au moyen d'un manche de bois. De la main droite, chaque aide était armé d'un petit tube de fer-blanc de dix-huit pouces de longueur; à l'une de ses extrémités était pratiquée une embouchure destinée à recevoir les lèvres du praticien, l'autre bout se recourbait et s'évasait, de façon à pouvoir servir de couvercle au petit trépied.
Ces préparatifs n'offraient rien d'effrayant. Le père d'Aigrigny et le prélat, qui regardaient de loin, ne comprenaient pas comment cette opération pouvait être si douloureuse.
Ils comprirent bientôt. Le docteur Baleinier, ayant ainsi armé ses quatre aides, les fit s'approcher de Rodin, dont le lit avait été roulé au milieu de la chambre. Deux aides se placèrent d'un côté, deux de l'autre.
-- Maintenant, messieurs, leur dit le docteur Baleinier, allumez le coton... placez la partie allumée sur la peau de Sa Révérence au moyen du trépied qui contient la mèche... recouvrez le trépied avec la partie évasée de vos tuyaux, puis soufflez par l'embouchure afin d'aviver le feu... C'est très simple, comme vous le voyez.
C'était en effet d'une ingénuité patriarcale et primitive. Quatre mèches de coton enflammé, mais disposé de façon à ne brûler qu'à petit feu, furent appliquées à droite et à gauche de la poitrine de Rodin... Ceci s'appelle vulgairement des moxas. Le tour est fait, lorsque toute l'épaisseur de la peau est ainsi lentement brûlée... cela dure de sept à huit minutes. On prétend qu'une amputation n'est rien auprès de cela.
Rodin avait suivi les préparatifs de l'opération avec une intrépide curiosité; mais, au premier contact de ces quatre brasiers dévorants, il se dressa et se tordit comme un serpent, sans pouvoir pousser un cri, car il était muet; l'expansion de la douleur lui était même interdite.
Les quatre aides ayant nécessairement dérangé leurs appareils au brusque mouvement de Rodin, ce fut à recommencer.
-- Du courage, mon cher père! offrez ces souffrances au Seigneur... il les agréera, dit le docteur Baleinier d'un ton patelin; je vous ai prévenu... cette opération est très douloureuse, mais aussi salutaire que douloureuse, c'est tout dire. Allons... vous qui avez montré jusqu'ici tant de résolution, n'en manquez pas au moment décisif.
Rodin avait fermé les yeux; vaincu par cette première surprise de la douleur, il les rouvrit, et regarda le docteur d'un air presque confus de s'être montré si faible. Et pourtant, à droite et à gauche de sa poitrine, on voyait déjà quatre larges escarres d'un roux saignant... tant les brûlures avaient été aiguës et profondes...
Au moment où il allait se replacer sur le lit de douleur, Rodin fit signe, en montrant l'encrier, qu'il voulait écrire. On pouvait lui passer ce caprice. Le docteur tendit le buvard, et Rodin écrivit ce qui suit, comme par réminiscence:
«Il vaut mieux ne pas perdre de temps... Faites tout de suite prévenir le baron Tripeaud du mandat d'amener lancé contre son factotum Léonard, afin qu'il avise.»
Cette note écrite, le jésuite la donna au docteur Baleinier, en lui faisant signe de la remettre au père d'Aigrigny; celui-ci, aussi frappé que le docteur et le cardinal d'une pareille présence d'esprit au milieu de si atroces douleurs, resta un moment stupéfait. Rodin, les yeux impatiemment fixés sur le révérend père, semblait attendre avec impatience qu'il sortît de la chambre pour aller exécuter ses ordres. Le docteur, devinant la pensée de Rodin, dit un mot au père d'Aigrigny, qui sortit.
-- Allons, mon révérend père, dit le docteur à Rodin, c'est à recommencer; cette fois ne bougez pas, vous êtes au fait... Rodin ne répondit pas, joignit ses mains sur sa tête, offrit sa poitrine et ferma les yeux.
C'était un spectacle étrange, lugubre, presque fantastique. Ces trois prêtres, vêtus de longues robes noires, penchés sur ce corps réduit presque à l'état de cadavre, leurs lèvres collées à ces trompes qui aboutissaient à la poitrine du patient, semblaient pomper son sang ou l'infibuler par quelque charme magique... Une odeur de chair brûlée, nauséabonde, pénétrante, commença à se répandre dans la chambre silencieuse... et chaque aide entendit sous le trépied fumant une légère crépitation... C'était la peau de Rodin qui se fendait sous l'action du feu et se crevassait en quatre endroits différents de sa poitrine. La sueur ruisselait de son visage livide, qu'elle rendait luisant; quelques mèches de cheveux gris, raides et humides, se collaient à ses tempes. Parfois telle était la violence de ses spasmes, que sur ses bras raides ses veines se gonflaient et se tendaient comme des cordes prêtes à se rompre. Endurant cette torture affreuse avec autant d'intrépide résignation que le sauvage dont la gloire consiste à mépriser la douleur, Rodin puisait son courage et sa force dans l'espoir... nous dirions presque dans la certitude de vivre... Telle était la trempe de ce caractère indomptable, la toute- puissance de cet esprit énergique, qu'au milieu même de tourments indicibles son idée fixe ne l'abandonna pas... Pendant les rares intermittences que lui laissait la souffrance, souvent inégale, même à ce degré d'intensité, Rodin songeait à l'affaire Rennepont, calculait ses chances, combinait les mesures les plus promptes, sentant qu'il n'y avait pas une minute à perdre.
Le docteur Baleinier ne le quittait pas du regard, épiait avec une profonde attention et les effets de la douleur et la réaction salutaire de cette douleur sur le malade, qui semblait, en effet, respirer déjà un peu plus librement.
Soudain Rodin porta sa main à son front comme frappé d'une inspiration subite, tourna vivement sa tête vers M. Baleinier, et lui demanda par signe de faire un moment suspendre l'opération.
-- Je dois vous avertir, mon révérend père, répondit le docteur, qu'elle est plus d'à moitié terminée, et que, si on l'interrompt, la reprise vous paraîtra plus douloureuse encore...
Rodin fit signe que peu lui importait et qu'il voulait écrire.
-- Messieurs... suspendez un moment, dit le docteur Baleinier; ne retirez pas les moxas... mais n'avivez plus le feu.
C'est-à-dire que le feu allait brûler doucement sur la peau du patient, au lieu de brûler vif. Malgré cette douleur moins atroce, mais toujours aiguë, profonde, Rodin, resté couché sur le dos, se mit en devoir d'écrire; par sa position, il fut forcé de prendre le buvard de la main gauche; de l'élever à la hauteur de ses yeux, et d'écrire de la main droite pour ainsi dire en plafonnant. Sur un premier feuillet, il traça quelques signes alphabétiques d'un chiffre qu'il s'était composé pour lui seul afin de noter certaines choses secrètes. Peu d'instants auparavant, au milieu de ses tortures, une idée lumineuse lui était soudain venue; il la croyait bonne, et il la notait, craignant de l'oublier au milieu de ses souffrances, quoiqu'il se fût interrompu deux ou trois fois; car si la peau ne brûlait plus qu'à petit feu, elle n'en brûlait pas moins; Rodin continua d'écrire; sur un autre feuillet, il traça les mots suivants, qui, sur un signe de lui, furent aussitôt remis au père d'Aigrigny.
«Envoyez à l'instant B. auprès de Faringhea, dont il recevra le rapport sur les événements de ces derniers jours, au sujet du prince Djalma; B. reviendra immédiatement ici avec ce renseignement.»
Le père d'Aigrigny s'empressa de sortir pour donner ce nouvel ordre. Le cardinal se rapprocha un peu du théâtre de l'opération, car, malgré la mauvaise odeur de cette chambre, il se complaisait fort à voir partiellement rôtir le jésuite, auquel il gardait une rancune de prêtre italien.
-- Allons, mon révérend père, dit le docteur à Rodin, continuez d'être aussi admirablement courageux; votre poitrine se dégage... Vous allez avoir encore un rude moment à passer... et puis après, bon espoir...
Le patient se remit en place. Au moment où le père d'Aigrigny rentra, Rodin l'interrogea du regard; le révérend père lui répondit par un signe affirmatif.
Au signe du docteur, les quatre aides approchèrent leurs lèvres des tubes et recommencèrent à aviver le feu d'un souffle précipité. Cette recrudescence de torture fut si féroce que, malgré son empire sur lui-même, Rodin grinça des dents à se les briser, fit un soubresaut convulsif, et gonfla si fort sa poitrine qui palpitait sous le brasier, qu'ensuite d'un spasme violent il s'échappa enfin de ses poumons un cri de douleur terrible... mais libre... mais sonore, mais retentissant.
-- La poitrine est dégagée, s'écria le docteur Baleinier triomphant: il est sauvé... les poumons fonctionnent... la voix revient... la voix est revenue... Soufflez, messieurs, soufflez... et vous, mon révérend père, dit-il joyeusement à Rodin, si vous le pouvez, criez... hurlez... ne vous gênez pas... je serai ravi de vous entendre, et cela vous soulagera... Courage, maintenant... je réponds de vous, c'est une cure merveilleuse... je la publierai, je la crierai à son de trompe!...
-- Permettez, docteur, dit tout bas le père d'Aigrigny en se rapprochant vivement de M. Baleinier; monseigneur est témoin que j'ai retenu d'avance la publication de ce fait, qui passera... comme il le peut véritablement... pour un miracle.
-- Eh bien, ce sera une cure miraculeuse, répondit sèchement le docteur Baleinier, qui tenait à ses oeuvres.
En entendant dire qu'il était sauvé, Rodin, quoique ses souffrances fussent peut-être les plus vives qu'il eût encore ressenties, car le feu arrivait à la dernière couche de l'épiderme, Rodin fut réellement beau, d'une beauté infernale. À travers la pénible contraction de ses traits éclatait l'orgueil d'un farouche triomphe; on voyait que ce monstre se sentait redevenir fort et puissant, et qu'il avait conscience des maux terribles que sa funeste résurrection allait causer...
Aussi, tout en se tordant sous la fournaise qui le dévorait, il prononça ces mots, les premiers qui sortirent de sa poitrine, de plus en plus libre et dégagée:
-- Je le disais... bien... moi, que je vivrais!...
-- Et vous disiez vrai! s'écria le docteur en tâtant le pouls de Rodin. Voici maintenant votre pouls plein, ferme, réglé, les poumons libres. La réaction est complète; vous êtes sauvé...
À ce moment, les derniers brins de coton avaient brûlé; on retira les trépieds, et l'on vit sur la poitrine osseuse et décharnée de Rodin quatre larges escarres arrondies. La peau, carbonisée, fumante encore, laissait voir la chair rouge et vive... Par suite de l'un des brusques soubresauts de Rodin, qui avait dérangé le trépied, une de ces brûlures s'était plus étendue que les autres et offrait pour ainsi dire un double cercle noirâtre et brûlé.
Rodin baissa les yeux sur ses plaies; après quelques secondes de contemplation silencieuse, un étrange sourire brida ses lèvres. Alors, sans changer de position, mais jetant de côté sur le père d'Aigrigny un regard d'intelligence impossible à peindre, il lui dit, en comptant lentement une à une ses plaies du bout de son doigt à ongle plat et sordide:
-- Père d'Aigrigny... quel présage!... voyez donc!... Un Rennepont... deux Rennepont... trois Rennepont... quatre Rennepont... Puis, s'interrompant: Où est donc le cinquième? Ah!... ici... cette plaie compte pour deux... elle est jumelle.[26]
Et il fit entendre un petit rire sec et aigu.
Le père d'Aigrigny, le cardinal et le docteur Baleinier comprirent le sens de ces mystérieuses et sinistres paroles, que Rodin compléta bientôt par une allusion terrible en s'écriant d'une voix prophétique et d'un air inspiré:
-- Oui, je le dis, la race de l'impie sera réduite en poussière, comme les lambeaux de ma chair viennent d'être réduits en cendres... Je le dis... cela sera... car j'ai voulu vivre... je vis.
XIX. Vice et vertu.
Deux jours se sont passés depuis que Rodin a été miraculeusement rappelé à la vie. Le lecteur n'a peut-être pas oublié la maison de la rue Clovis, où le révérend père avait un pied-à-terre, et où se trouvait aussi le logement de Philémon, habité par Rose-Pompon.
Il est environ trois heures de l'après-midi; un vif rayon de lumière, pénétrant à travers un trou rond pratiqué au battant de la porte de la boutique demi-souterraine occupée par la mère Arsène, la fruitière-charbonnière, forme un brusque contraste avec les ténèbres de cette espèce de cave. Ce rayon tombe sur un objet sinistre... Au milieu des falourdes, des légumes flétris, tout à côté d'un grand tas de charbon, est un mauvais grabat; sous le drap qui le recouvre se dessine la forme anguleuse et raide d'un cadavre. C'est le corps de la mère Arsène; atteinte de choléra, elle a succombé depuis la surveille: les enterrements étant très nombreux, ses restes n'ont pas encore pu être enlevés.
La rue Clovis est alors presque déserte; il règne au dehors un silence morne, souvent interrompu par les aigres sifflements du vent du nord-est; entre deux rafales, on entend parfois un petit fourmillement sec et brusque... ce sont des rats énormes qui vont et viennent sur le monceau de charbon.
Soudain, un bruit léger se fait entendre; aussitôt ces animaux immondes se sauvent et se cachent dans leurs trous. On tâchait de forcer la porte qui de l'allée communiquait dans la boutique; cette porte offrait d'ailleurs peu de résistance; au bout d'un instant, sa mauvaise serrure céda, une femme entra et resta quelques moments immobile au milieu de l'obscurité de cette cave humide et glacée. Après une minute d'hésitation, cette femme s'avança; le rayon lumineux éclaire les traits de la reine Bacchanal; elle s'approche peu à peu de la couche funèbre.
Depuis la mort de Jacques, l'altération des traits de Céphyse avait encore augmenté; d'une pâleur effrayante, ses beaux cheveux noirs en désordre, les jambes et les pieds nus, elle était à peine vêtue d'un mauvais jupon rapiécé et d'un mouchoir de cou en lambeaux. Arrivée auprès du lit, la reine Bacchanal jeta un regard d'une assurance presque farouche sur le linceul... Tout à coup elle se recula en poussant un cri de frayeur involontaire. Une ondulation rapide avait couru et agité le drap mortuaire, en remontant depuis les pieds jusqu'à la tête de la morte... Bientôt la vue d'un rat qui s'enfuyait le long des ais vermoulus du grabat expliqua l'agitation du suaire. Céphyse, rassurée, se mit à chercher et à rassembler précipitamment divers objets, comme si elle eût craint d'être surprise dans cette misérable boutique. Elle s'empara d'abord d'un panier, et le remplit de charbon; après avoir encore regardé de côté et d'autre, elle découvrit dans un coin un fourneau de terre, dont elle se saisit avec un élan de joie sinistre.
-- Ce n'est pas tout... ce n'est pas tout, disait Céphyse en cherchant de nouveau autour d'elle d'un air inquiet.
Enfin elle avisa auprès du petit poêle de fonte une boîte de fer blanc contenant un briquet et des allumettes. Elle plaça ces objets sur le panier, le souleva d'une main, et de l'autre emporta le fourneau. En passant auprès du corps de la pauvre charbonnière, Céphyse dit avec un sourire étrange: Je vous vole, ma pauvre mère Arsène, mais mon vol ne me profitera guère.
Céphyse sortit de la boutique, rajusta la porte du mieux qu'elle put, suivit l'allée et traversa la petite cour qui séparait ce corps de logis dans lequel Rodin avait eu son pied-à-terre.
Sauf les fenêtres de l'appartement de Philémon, sur l'appui desquelles Rose-Pompon, perchée comme un oiseau, avait tant de fois gazouillé _son _Béranger, les autres croisées de cette maison étaient ouvertes; au premier et au second étage il y avait des morts; comme tant d'autres, ils attendaient la charrette où l'on entassait les cercueils.
La reine Bacchanal gagna l'escalier qui conduisait aux chambres naguère occupées par Rodin; arrivée à leur palier, elle monta un petit escalier délabré, raide comme une échelle, auquel une vieille corde servait de rampe, et atteignit enfin la porte à demi pourrie d'une mansarde située sous les combles.
Cette maison était tellement délabrée, qu'en plusieurs endroits, la toiture, percée à jour, laissait, lorsqu'il pleuvait, pénétrer la pluie dans ce réduit à peine large de dix pieds carrés, et éclairé par une fenêtre mansardée. Pour tout mobilier, on voyait, au long du mur dégradé, sur le carreau, une vieille paillasse éventrée, d'où sortaient quelques brins de paille; à côté de cette couche, une petite cafetière de faïence égueulée, contenant un peu d'eau.
La Mayeux, vêtue de haillons, était assise au bord de la paillasse, ses coudes sur ses genoux, son visage caché entre ses mains fluettes et blanches. Lorsque Céphyse rentra, la soeur adoptive d'Agricol releva la tête; son pâle et doux visage semblait encore amaigri, encore creusé par la souffrance, par le chagrin, par la misère: ses yeux caves, rougis par les larmes, s'attachèrent sur sa soeur avec une expression de mélancolique tendresse.
-- Soeur... j'ai ce qu'il nous faut, dit Céphyse d'une voix sourde et brève. Dans ce panier, il y a la fin de nos misères.
Puis, montrant à la Mayeux les objets qu'elle venait de déposer sur le carreau, elle ajouta:
-- Pour la première fois de ma vie... j'ai... volé... et cela m'a fait honte et peur... Décidément, je ne suis faite ni pour être voleuse ni pour être pis encore. C'est dommage, ajouta-t-elle en se prenant à sourire d'un air sardonique.
Après un moment de silence, la Mayeux dit à sa soeur avec une expression navrante:
-- Céphyse... ma bonne Céphyse... tu veux donc absolument mourir?
-- Comment hésiter! répondit Céphyse d'une voix ferme. Voyons, soeur, si tu veux, faisons encore une fois mon compte: quand même je pourrais oublier ma honte et le mépris de Jacques mourant, que me reste-t-il? Deux partis à prendre: le premier, redevenir honnête et travailler. Eh bien, tu le sais, malgré ma bonne volonté, le travail me manquera souvent, comme il nous manque depuis quelques jours, et, quand il ne manquera pas, il me faudra vivre avec quatre ou cinq francs par semaine. Vivre... c'est-à- dire mourir à petit feu à force de privations, je connais ça... j'aime mieux mourir tout d'un coup... L'autre parti serait de continuer, pour vivre, le métier infâme dont j'ai essayé une fois... et je ne veux pas... c'est plus fort que moi... Franchement, soeur entre une affreuse misère, l'infamie ou la mort, le choix peut-il être douteux? réponds.
Puis se reprenant aussitôt sans laisser parler la Mayeux, Céphyse ajouta d'une voix brève et saccadée:
-- D'ailleurs, à quoi bon discuter?... je suis décidée; rien au monde ne m'empêcherait d'en finir, puisque toi... toi... soeur chérie, tout ce que tu as pu obtenir... de moi... c'est un retard de quelques jours... espérant que le choléra nous épargnerait la peine... Pour te faire plaisir, j'y consens: le choléra vient... tue tout dans la maison... et nous laisse... Tu vois bien, il vaut mieux faire ses affaires soi-même, ajouta-t-elle en souriant de nouveau d'un air sardonique.
Puis elle reprit:
-- Et d'ailleurs, toi qui parles, pauvre soeur... tu en as aussi envie que moi... d'en finir... avec la vie.
-- Cela est vrai, Céphyse, répondit la Mayeux, qui semblait accablée. Mais... seule... on n'est responsable que de soi... et il me semble que mourir avec toi, ajouta-t-elle en frissonnant, c'est être complice de ta mort.
-- Aimes-tu mieux en finir... moi de mon côté... toi du tien?... Ce sera gai... dit Céphyse, montrant dans ce moment terrible cette espèce d'ironie amère, désespérée, plus fréquente qu'on ne le croit au milieu des préoccupations mortelles.
-- Oh! non... non... dit la Mayeux avec effroi, pas seule... Oh! je ne veux pas mourir seule.
-- Tu le vois donc bien, soeur chérie... nous avons raison de ne pas nous quitter, et pourtant, ajouta Céphyse d'une voix émue, j'ai parfois le coeur brisé quand je songe que tu veux mourir comme moi...
-- Égoïste! dit la Mayeux avec un sourire navrant, quelles raisons ai-je plus que toi d'aimer la vie? quel vide laisserai-je après moi?
-- Mais toi, soeur, reprit Céphyse, tu es une pauvre martyre... Les prêtres parlent de saintes! en est-il seulement une qui te vaille?... et pourtant, tu veux mourir comme moi... qui ai toujours été aussi oisive, aussi insouciante, aussi coupable... que tu as été laborieuse et dévouée à tout ce qui souffrait... Qu'est-ce que tu veux que je te dise? c'est vrai, pourtant, cela! toi... un ange sur la terre, tu vas mourir aussi désespérée que moi... qui suis maintenant aussi dégradée qu'une femme peut l'être, ajouta la malheureuse en baissant les yeux.
-- Cela est étrange, reprit la Mayeux, pensive. Parties du même point, nous avons suivi des routes opposées... et nous voici arrivées au même but: le dégoût de l'existence... Pour toi, pauvre soeur, il y a quelques jours encore; si belle, si vaillante, si folle de plaisirs et de jeunesse, la vie est, à cette heure, aussi pesante qu'elle l'est pour moi, triste et chétive créature... Après tout, j'ai accompli jusqu'à la fin ce qui était pour moi un devoir, ajouta la Mayeux avec douceur; Agricol n'a plus besoin de moi... il est marié... il aime, il est aimé... son bonheur est certain. Mlle de Cardoville n'a rien à désirer. Belle, riche, heureuse, j'ai fait pour elle ce qu'une pauvre créature de ma sorte pouvait faire... Ceux qui ont été bons pour moi sont heureux; qu'est-ce que cela fait maintenant que j'aille me reposer!... je suis si lasse!...
-- Pauvre soeur, dit Céphyse avec une émotion touchante qui détendit ses traits contractés, quand je songe que, sans m'en prévenir, et malgré ta résolution de ne jamais retourner chez cette généreuse demoiselle, ta protectrice, tu as eu le courage de te traîner, mourante de fatigue et de besoin, jusque chez elle pour tâcher de l'intéresser à mon sort... oui, mourante... puisque les forces t'ont manqué aux Champs-Élysées!
-- Et quand j'ai pu me rendre enfin à l'hôtel de Mlle de Cardoville, elle était malheureusement absente!... oh! bien malheureusement, répéta la Mayeux en regardant Céphyse avec douleur, car, le lendemain, voyant cette dernière ressource nous manquer... pensant encore plus à moi qu'à toi, voulant à tout prix nous procurer du pain...
La Mayeux ne put achever et cacha son visage dans ses mains en frémissant.
-- Eh bien! j'ai été me vendre comme tant d'autres malheureuses se vendent quand le travail manque ou que le salaire ne suffit pas... et que la faim crie trop fort... répondit Céphyse d'une voix saccadée; seulement au lieu de vivre de ma honte... comme tant d'autres en vivent... moi, j'en meurs...
-- Hélas! cette terrible honte, dont tu mourras, pauvre Céphyse, parce que tu as du coeur... tu ne l'aurais pas connue si j'avais pu voir Mlle de Cardoville, ou si elle avait répondu à la lettre que j'avais demandé la permission de lui écrire chez son concierge; mais, son silence me le prouve, elle est justement blessée de mon brusque départ de chez elle... je le conçois... elle a dû l'attribuer à une noire ingratitude... oui... car, pour qu'elle n'ait pas daigné me répondre... il faut qu'elle soit bien blessée... et elle a le droit de l'être... Aussi n'ai-je pas eu le courage d'oser lui écrire une seconde fois... cela eût été inutile, j'en suis sûre... Bonne et équitable comme elle l'est... ses refus sont inexorables lorsqu'elle les croit mérités... et puis, d'ailleurs, à quoi bon!... il était trop tard... tu étais décidée à en finir...
-- Oh! bien décidée!... car mon infamie me rongeait le coeur... et Jacques était mort dans mes bras en me méprisant... et je l'aimais, vois-tu, ajouta Céphyse avec une exaltation passionnée, je l'aimais comme on n'aime qu'une fois dans la vie!...
-- Que notre sort s'accomplisse donc!... dit la Mayeux, pensive...
-- Et la cause de ton départ de chez Mlle de Cardoville, soeur, tu ne me l'as jamais dite... reprit Céphyse après un moment de silence.
-- Ce sera le seul secret que j'emporterai avec moi, ma bonne Céphyse, dit la Mayeux en baissant les yeux.
Et elle songeait avec une joie amère que bientôt elle serait délivrée de cette crainte qui avait empoisonné les derniers jours de sa triste vie:
Se retrouver en face d'Agricol... instruit du funeste et ridicule amour qu'elle ressentait pour lui...
Car, il faut le dire, cet amour fatal, désespéré, était une des causes du suicide de cette infortunée; depuis la disparition de son journal, elle croyait que le forgeron connaissait le triste secret de ces pages navrantes; quoiqu'elle ne doutât pas de la générosité, du bon coeur d'Agricol, elle se défiait tant d'elle- même, elle ressentait une telle honte de cette passion, pourtant bien noble, bien pure, que, dans l'extrémité où elle et Céphyse s'étaient trouvées réduites, manquant toutes deux de travail et de pain, aucune puissance humaine ne l'aurait forcée d'affronter le regard d'Agricol... pour lui demander aide et secours.
Sans doute, la Mayeux eût autrement envisagé sa position si son esprit n'eût pas été troublé par cette sorte de vertige dont les caractères les plus fermes sont souvent atteints lorsque le malheur qui les frappe dépasse toutes les bornes; mais la misère, mais la faim, mais l'influence, pour ainsi dire contagieuse dans un tel moment, des idées de suicide de Céphyse; mais la lassitude d'une vie depuis si longtemps vouée à la douleur, aux mortifications, portèrent le dernier coup à la raison de la Mayeux; après avoir longtemps lutté contre le funeste dessein de sa soeur, la pauvre créature, accablée, anéantie, finit par vouloir partager le sort de Céphyse, voyant du moins dans la mort le terme de tant de maux...
-- À quoi penses-tu, soeur? dit Céphyse, étonnée du long silence de la Mayeux. Celle-ci tressaillit et répondit:
-- Je pense à la cause qui m'a fait si brusquement sortir de chez Mlle de Cardoville et passer à ses yeux pour une ingrate... Enfin, puisse cette fatalité qui m'a chassée de chez elle n'avoir pas d'autres victimes que nous; puisse mon dévouement, si obscur, si infime qu'il eût été, ne jamais manquer à celle qui a tendu sa noble main à la pauvre ouvrière et l'a appelée sa _soeur... _puisse-t-elle être heureuse, oh! à tout jamais heureuse! dit la Mayeux en joignant les mains avec l'ardeur d'une invocation sincère.
-- Cela est beau... soeur... un tel voeu dans ce moment! dit Céphyse.
-- Oh! c'est que, vois-tu, reprit vivement la Mayeux, j'aimais, j'admirais cette merveille d'esprit, de coeur et de beauté idéale, avec un pieux respect, car jamais la puissance de Dieu ne s'est révélée dans une oeuvre plus adorable et plus pure... une de mes dernières pensées aura du moins été pour elle.
-- Oui... tu auras aimé et respecté ta généreuse protectrice jusqu'à la fin...
-- Jusqu'à la fin... dit la Mayeux après un moment de silence. C'est vrai... tu as raison... c'est la fin... bientôt... dans un instant, tout sera terminé... Vois donc avec quel calme nous parlons de... de ce qui en épouvante tant d'autres!
-- Soeur, nous sommes calmes, parce que nous sommes décidées.
-- Bien décidées, Céphyse? dit la Mayeux en jetant de nouveau un regard profond et pénétrant sur sa soeur.
-- Oh! oui... puisses-tu l'être autant que moi!...
-- Sois tranquille... si je retardais de jour en jour le moment d'en finir, répondit la Mayeux, c'est que je voulais toujours te laisser le temps de réfléchir... car, pour moi...
La Mayeux n'acheva pas, mais elle fit un signe de tête d'une tristesse désespérée.
-- Eh bien... soeur... embrassons-nous, dit Céphyse, et du courage!
La Mayeux, se levant, se jeta dans les bras de sa soeur... Toutes deux se tinrent longtemps embrassées... Il y eut quelques secondes d'un silence profond, solennel, seulement interrompu par les sanglots des deux soeurs, car alors seulement elles se mirent à pleurer.
-- Oh! mon Dieu! s'aimer ainsi... et se quitter... pour jamais, dit Céphyse, c'est bien cruel!... pourtant.
-- Se quitter!... s'écria la Mayeux... et son pâle et doux visage inondé de larmes resplendit tout à coup d'une divine espérance; se quitter, soeur, oh! non, non. Ce qui me rend calme... vois-tu... c'est que je sens là, au fond du coeur, une aspiration profonde, certaine, vers ce monde meilleur où une vie meilleure nous attend! Dieu... si grand, si clément, si prodigue, si bon, n'a pas voulu, lui, que ses créatures fussent à jamais malheureuses, mais quelques hommes égoïstes, dénaturant son oeuvre, réduisent leurs frères à la misère et au désespoir... Plaignons les méchants et laissons-les... Viens là-haut, soeur... les hommes n'y sont rien, Dieu y règne... viens là-haut, soeur; on y est mieux... partons vite... car il est tard.
Ce disant, la Mayeux montra les rouges lueurs du couchant qui commençaient à empourprer les carreaux de la fenêtre.
Céphyse, entraînée par la religieuse exaltation de sa soeur, dont les traits, pour ainsi dire transfigurés par l'espoir d'une délivrance prochaine, brillaient doucement colorés par les rayons du soleil couchant, Céphyse saisit les deux mains de sa soeur, et, la regardant avec un profond attendrissement, s'écria:
-- Oh! ma soeur, comme tu es belle ainsi!
-- La beauté me vient un peu tard, dit la Mayeux en souriant tristement.
-- Non, soeur, car tu parais si heureuse... que les derniers scrupules que j'avais encore pour toi s'effacent tout à fait.
-- Alors, dépêchons-nous, dit la Mayeux en montrant le réchaud à sa soeur.
-- Sois tranquille, soeur, ce ne sera pas long, dit Céphyse. Et elle alla prendre le réchaud rempli de charbon qu'elle avait placé dans un coin de la mansarde, et l'apporta au milieu de cette petite pièce.
-- Sais-tu... comment cela... s'arrange... toi!... lui demanda la Mayeux en s'approchant.
-- Oh!... mon Dieu!... c'est bien simple, répondit Céphyse: On ferme la porte... la fenêtre, et l'on allume le charbon...
-- Oui, soeur; mais il me semble avoir entendu dire qu'il fallait bien exactement boucher toutes les ouvertures, afin qu'il n'entre pas d'air.
-- Tu as raison: justement cette porte joint si mal!
-- Et le toit... vois donc ces crevasses.
-- Comment faire... soeur!
-- Mais, j'y songe, dit la Mayeux, la paille de notre paillasse, bien tordue, pourra nous servir.
-- Sans doute, reprit Céphyse, nous en garderons pour allumer notre feu, et du reste nous ferons des tampons pour les crevasses du toit, et des bourrelets pour la porte et les fenêtres...
Puis, souriant avec cette ironie amère, fréquente, nous le répétons, dans ces lugubres moments, Céphyse ajouta:
-- Dis donc... soeur, des bourrelets aux portes et aux fenêtres pour empêcher l'air... quel luxe... nous sommes douillettes comme des personnes riches.
-- À cette heure... nous pouvons bien prendre un peu nos aises, dit la Mayeux en tâchant de plaisanter comme la reine Bacchanal.
Et les deux soeurs, avec un incroyable sang-froid, commencèrent à tordre des brins de paille en espèce de bourrelets assez menus pour pouvoir être placés entre les ais de la porte et le plancher, puis elles façonnèrent d'assez gros tampons destinés à boucher les crevasses de la toiture. Tant que dura cette sinistre occupation, le calme et la morne résignation de ces deux infortunées ne se démentirent pas.
XX. Suicide.
Céphyse et la Mayeux continuaient avec calme les préparatifs de leur mort.
Hélas! combien de pauvres jeunes filles, ainsi que les deux soeurs, ont été et seront encore fatalement poussées à chercher dans le suicide un refuge contre le désespoir, contre l'infamie ou contre une vie trop misérable.
Et cela doit être... et sur la société pèsera aussi la terrible responsabilité de ces morts désespérées, tant que des milliers de créatures humaines_, ne pouvant pas matériellement vivre _du salaire dérisoire qu'on leur accorde, seront forcées de choisir entre ces trois abîmes de maux, de hontes et de douleurs:
Une vie de travail énervant et des privations meurtrières, causes d'une mort précoce...
La prostitution, qui tue aussi, mais lentement, par les mépris, par les brutalités, par les maladies immondes...
Le suicide, qui tue tout de suite...
Céphyse et la Mayeux symbolisent moralement deux fractions de la classe ouvrière chez les femmes.
Ainsi que la Mayeux, les unes, sages, laborieuses, infatigables, luttent énergiquement avec une admirable persévérance contre les tentations mauvaises, contre les mortelles fatigues d'un labeur au-dessus de leurs forces, contre une affreuse misère... Humbles, douces, résignées, elles vont... les bonnes et vaillantes créatures, elles vont... tant qu'elles peuvent aller, quoique bien frêles, quoique bien étiolées, quoique bien endolories... car elles ont presque toujours faim et froid, et presque jamais de repos, d'air et de soleil. Elles vont enfin bravement jusqu'à la fin... jusqu'à ce qu'affaiblies par un travail exagéré, minées par une pauvreté homicide, les forces leur manquent tout à fait... Alors, presque toujours atteintes de maladies d'épuisement, le plus grand nombre va s'éteindre douloureusement à l'hospice et alimenter les amphithéâtres... exploitées pendant leur vie, exploitées après leur mort... toujours utiles aux vivants. Pauvres femmes, saints martyrs!
Les autres, moins patientes, allument un peu de charbon, et_, bien lasses_, comme dit la Mayeux, oh! bien lasses de cette vie terne, sombre, sans joies, sans souvenirs, sans espérances, elles se reposent enfin, et s'endorment du sommeil éternel, sans songer à maudire un monde qui ne leur laisse que le choix du suicide... Oui, le choix du suicide... car, sans parler des métiers dont l'insalubrité mortelle décime périodiquement les classes ouvrières, la misère, en un temps donné, tue comme l'asphyxie.
D'autres femmes, au contraire, douées, ainsi que Céphyse, d'une organisation vivace et ardente, d'un sang riche et chaud, d'appétits exigeants, ne peuvent se résigner à vivre seulement d'un salaire qui ne leur permet pas même de manger à leur faim. Quant à quelques distractions, si modestes qu'elles soient, quant à des vêtements, non pas coquets mais propres, besoin aussi impérieux que la faim chez la majorité de l'espèce, il n'y faut pas songer...
Qu'arrive-t-il? Un amant se présente; il parle de fêtes, de bals, de promenades aux champs, à une malheureuse fille toute palpitante de jeunesse et clouée sur sa chaise dix-huit heures par jour... dans quelques taudis sombre et infect; le tentateur parle de vêtements élégants et frais, et la robe mauvaise qui couvre l'ouvrière ne la défend même pas du froid; le tentateur parle de mets délicats... et le pain qu'elle dévore est loin de rassasier chaque soir son appétit de dix-sept ans. Alors elle cède à ces offres pour elle irrésistibles. Et bientôt vient le délaissement, l'abandon de l'amant: mais l'habitude de l'oisiveté est prise, la crainte de la misère a grandi à mesure que la vie s'est un peu raffinée; le travail, même incessant, ne suffirait plus aux dépenses accoutumées... alors, par faiblesse, par peur... par insouciance... on descend d'un degré de plus dans le vice; puis enfin l'on tombe au plus profond de l'infamie... et, ainsi que le disait Céphyse, les unes vivent de l'infamie... d'autres en meurent.
Meurent-elles comme Céphyse, on doit les plaindre plus encore que les blâmer. La société ne perd-elle pas ce droit de blâme dès que toute créature humaine, d'abord laborieuse et honnête, n'a pas trouvé, disons-le toujours, en retour de son travail assidu, un logement salubre, un vêtement chaud, des aliments suffisants, quelques jours de repos et toute facilité d'étudier, de s'instruire, parce que le pain de l'âme est dû à tous, comme le pain du corps, en échange de leur travail et de leur probité?
Oui, une société égoïste et marâtre est responsable de tant de vices, de tant d'actions mauvaises, qui ont eu pour seule cause première:
L'impossibilité matérielle de vivre sans faillir.
Oui, nous le répétons, un nombre effrayant de femmes n'ont que le choix entre: une misère homicide, la prostitution, le suicide.
Et cela, disons-le encore, on nous entendra peut-être, et cela parce que le salaire de ces infortunées est insuffisant, dérisoire... non que leurs patrons soient généralement durs ou injustes, mais parce que, souffrant cruellement eux-mêmes des continuelles réactions d'une concurrence anarchique, parce que, écrasés sous le poids d'une implacable féodalité industrielle (état de choses maintenu, imposé par l'inertie, l'intérêt ou le mauvais vouloir des gouvernements), ils sont forcés d'amoindrir chaque jour les salaires pour éviter une ruine complète.
Et tant de déplorables infortunes sont-elles au moins quelquefois allégées par une lointaine espérance d'un avenir meilleur? Hélas! on n'ose le croire...
Supposons qu'un homme sincère, sans aigreur, sans passion, sans amertume, sans violence, mais le coeur douloureusement navré de tant de misère, vienne simplement poser cette question à nos législateurs:
«Il résulte de faits évidents, prouvés, irrécusables, que des milliers de femmes sont obligées de vivre de Paris avec CINQ FRANCS au plus par semaine... entendez-vous bien: CINQ FRANCS PAR SEMAINE... pour se loger, se vêtir, se chauffer, se nourrir. Et beaucoup de ces femmes sont veuves et ont de petits enfants; je ne ferai pas, comme on dit_, de phrases! _Je vous conjure seulement de penser à vos filles, à vos soeurs, à vos femmes, à vos mères... Comme elles, pourtant, ces milliers de pauvres créatures, vouées à un sort affreux et forcément démoraliseur, sont mères, filles, soeurs, épouses. Je vous le demande au nom de la charité, au nom du bon sens, au nom de l'intérêt de tous, au nom de la dignité humaine, un tel état de choses, qui va d'ailleurs toujours en s'aggravant, est-il tolérable? est-il possible? Le souffrirez- vous, surtout si vous songez aux maux effroyables, aux vices sans nombre qu'engendre une telle misère?»
Que se passerait-il parmi nos législateurs?
Sans doute ils répondraient... douloureusement, navrés (il faut le croire) de leur impuissance:
-- Hélas! c'est désolant, nous gémissons de si grandes misères; mais nous ne pouvons rien. NOUS NE POUVONS RIEN!!!
De tout ceci la morale est simple, la conclusion facile et à la portée de tous... de ceux qui souffrent surtout... et ceux-là, en nombre immense, concluent souvent... concluent beaucoup, à leur manière... et ils attendent.
Aussi un jour viendra peut-être où la société regrettera bien amèrement sa déplorable insouciance; alors les heureux de ce monde auront de terribles comptes à demander aux gens qui, à cette heure, nous gouvernent, car ils auraient pu, sans crises, sans violences, sans secousse, assurer le bien-être du travailleur et la tranquillité du riche.
Et, en attendant une solution quelconque à ces questions si douloureuses, qui intéressent l'avenir de la société... du monde peut-être, bien des pauvres créatures, comme la Mayeux, comme Céphyse, mourront de misère et de désespoir.
* * * * *
En quelques minutes, les deux soeurs eurent achevé de confectionner avec la paille de leur couche les bourrelets et les tambours destinés à intercepter l'air et à rendre l'asphyxie plus rapide et plus sûre.
La Mayeux dit à sa soeur:
-- Toi qui es la plus grande, Céphyse, tu te chargeras du plafond, moi de la fenêtre et de la porte.
-- Sois tranquille, soeur... j'aurai fini avant toi, répondit Céphyse.
Et les deux jeunes filles commencèrent à intercepter soigneusement les courants d'air qui jusque-là sifflaient dans cette mansarde délabrée.
Céphyse, grâce à sa taille élevée, atteignit aux crevasses du toit, qui furent hermétiquement bouchées.
Cette triste besogne accomplie, les deux soeurs revinrent l'une auprès de l'autre et se regardèrent en silence. Le moment fatal approchait; leurs physionomies, quoique toujours calmes, semblaient légèrement animées par cette surexcitation étrange qui accompagne toujours les doubles suicides.
-- Maintenant, dit la Mayeux, vite le fourneau... Et elle s'agenouilla devant le petit réchaud rempli de charbon; mais Céphyse, prenant sa soeur par-dessous les bras, l'obligea de se relever, en lui disant:
-- Laisse-moi allumer le feu... cela me regarde...
-- Mais, Céphyse...
-- Tu sais, pauvre soeur, combien l'odeur du charbon te fait mal à la tête!
À cette naïveté, car la reine Bacchanal parlait sérieusement, les deux soeurs ne purent s'empêcher de sourire tristement.
-- C'est égal, reprit Céphyse. À quoi bon te donner une souffrance de plus... et plus tôt?
Puis, montrant à sa soeur la paillasse encore un peu garnie, Céphyse ajouta:
-- Tu vas te coucher là, bonne petite soeur, lorsque le fourneau sera allumé, je viendrai m'asseoir à côté de toi.
-- Ne sois pas longtemps... Céphyse.
-- Dans cinq minutes, c'est fait. Le bâtiment élevé sur la rue était séparé par une cour étroite du corps de logis où se trouvait le réduit des deux soeurs, et le dominait tellement, qu'une fois le soleil disparu derrière de hauts pignons, la mansarde devint assez obscure, le jour voilé de la fenêtre aux carreaux presque opaques, tant ils étaient sordides, éclairait faiblement la vieille paillasse à carreaux bleus et blancs sur laquelle la Mayeux, vêtue d'une robe en lambeaux, se tenait à demi couchée. S'accoudant alors sur son bras gauche, le menton appuyé dans la paume de sa main elle se mit à regarder sa soeur avec une expression déchirante, Céphyse, agenouillée devant le réchaud, le visage penché vers le noir charbon au-dessus duquel voltigeait déjà çà et là une petite flamme bleuâtre... Céphyse soufflait avec force sur un peu de braise allumée, qui jetait sur la pâle figure de la jeune fille des reflets ardents. Le silence était profond... L'on n'entendait pas d'autre bruit que celui du souffle haletant de Céphyse, et, par intervalles, la légère crépitation du charbon qui, commençant à s'embraser, exhalait déjà une odeur fade à soulever le coeur.
Céphyse, voyant le réchaud complètement allumé et se sentant déjà un peu étourdie, se releva et dit à sa soeur en s'approchant d'elle:
-- C'est fait...
-- Ma soeur, reprit la Mayeux en se mettant à genoux sur la paillasse, pendant que Céphyse était encore debout, comment allons-nous nous placer? Je voudrais bien être tout près de toi... jusqu'à la fin...
-- Attends, dit Céphyse en exécutant à mesure les mouvements dont elle parlait, je vais m'asseoir au chevet de la paillasse, adossée au mur. Maintenant, petite soeur, viens, couche-toi là... Bon... appuie ta tête sur mes genoux... et donne-moi ta main. Es-tu bien ainsi?
-- Oui, mais je ne peux pas te voir.
-- Cela vaut mieux... Il paraît qu'il y a un moment, bien court... il est vrai... où l'on souffre beaucoup... Et... ajouta Céphyse d'une voix émue, autant ne pas nous voir souffrir.
-- Tu as raison, Céphyse...
-- Laisse-moi baiser une dernière fois tes beaux cheveux, dit Céphyse en pressant contre ses lèvres la chevelure soyeuse qui couronnait le pâle et mélancolique visage de la Mayeux, et puis après, nous nous tiendrons tranquilles...
-- Soeur... ta main... dit la Mayeux; une dernière fois, ta main... et après comme tu le dis, nous ne bougerons plus... et nous n'attendrons pas longtemps, je crois, car je commence à me sentir étourdie... et toi... soeur?
-- Moi?... pas encore, dit Céphyse, je ne m'aperçois que de l'odeur du charbon.
-- Tu ne prévois pas à quel cimetière on nous mènera? dit la Mayeux après un moment de silence.
-- Non; pourquoi cette question?
-- Parce que je préférerais le Père-Lachaise... j'y ai été une fois avec Agricol et sa mère... Quel beau coup d'oeil... partout des arbres... des fleurs... du marbre... sais-tu que les morts... sont mieux logés... que les vivants et...
-- Qu'as-tu, soeur?... dit Céphyse à la Mayeux, qui s'était interrompue après avoir parlé d'une voix plus lente.
-- J'ai comme des vertiges... les tempes me bourdonnent... répondit la Mayeux. Et toi, comment te sens-tu!
-- Je commence seulement à être un peu étourdie; c'est singulier, chez moi... l'effet est plus tardif que chez toi.
-- Oh! c'est que moi, dit la Mayeux en tâchant de sourire, j'ai toujours été si précoce... Te souviens-tu... à l'école des soeurs, on disait que j'étais toujours plus avancée que les autres... Cela m'arrive encore, comme tu vois.
-- Oui... mais j'espère te rattraper tout à l'heure, dit Céphyse.
Ce qui étonnait les deux soeurs était naturel; quoique très affaiblie par les chagrins et par la misère, la reine Bacchanal, d'une constitution aussi robuste que celle de la Mayeux était frêle et délicate, devait ressentir beaucoup moins promptement que sa soeur les effets de l'asphyxie.
Après un instant de silence, Céphyse reprit en posant sa main sur le front de la Mayeux, dont elle supportait toujours la tête sur ses genoux:
-- Tu ne me dis rien... soeur!... tu souffres, n'est-ce pas?
-- Non, dit la Mayeux d'une voix affaiblie; mes paupières sont pesantes comme du plomb... l'engourdissement me gagne... je m'aperçois... que je parle plus lentement... mais je ne sens encore aucune douleur vive... Et toi, soeur?
-- Pendant que tu me parlais, j'ai éprouvé un vertige; maintenant mes tempes battent avec force.
-- Comme elles me battaient tout à l'heure; on croirait que c'est plus douloureux et plus difficile que cela... de mourir...
Puis après un moment de silence, la Mayeux dit soudain à sa soeur:
-- Crois-tu qu'Agricol me regrette beaucoup et pense longtemps à moi?
-- Peux-tu demander cela!... dit Céphyse d'un ton de reproche.
-- Tu as raison... reprit doucement la Mayeux. Il y a un mauvais sentiment dans ce doute... mais si tu savais...
-- Quoi, soeur? La Mayeux hésita un instant et dit avec accablement:
-- Rien... Puis elle ajouta:
-- Heureusement, je meurs bien convaincue qu'il n'aura jamais besoin de moi; il est marié à une jeune fille charmante; ils s'aiment... je suis sûre... qu'elle fera son bonheur.
En prononçant ces derniers mots, l'accent de la Mayeux s'était de plus en plus affaibli. Tout à coup elle tressaillit, et dit à Céphyse, d'une voix tremblante, presque craintive:
-- Ma soeur, serre-moi dans tes bras... oh! j'ai peur: je vois tout d'un bleu sombre, et les objets tourbillonnent autour de moi.
Et la malheureuse créature, se relevant un peu, cacha son visage dans le sein de sa soeur, toujours assise, et l'entoura de ses deux bras languissants.
-- Courage... soeur!... dit Céphyse en la serrant contre sa poitrine; et d'une voix qui s'affaiblissait aussi:
-- Ça va finir... Et Céphyse ajouta, avec un mélange d'envie et d'effroi:
-- Pourquoi donc ma soeur est-elle si vite défaillante?... J'ai encore toute ma tête et je souffre moins qu'elle... Oh! mais cela ne durera pas; si je pensais qu'elle dût mourir avant moi, j'irais me mettre le visage au-dessus du réchaud... oui... et j'y vais.
Au mouvement que fit Céphyse pour se relever, une faible étreinte de sa soeur la retint.
-- Tu souffres, pauvre petite?... dit Céphyse en tremblant.
-- Ah!... oui... à cette heure... beaucoup... ne me quitte pas... je t'en prie...
-- Et moi... rien... presque rien encore... se dit Céphyse en jetant un coup d'oeil farouche sur le réchaud... Ah!... si... pourtant, ajouta-t-elle avec une sorte de joie sinistre, je commence à étouffer, et il... me semble... que ma tête va se fendre.
En effet, le gaz délétère remplissait alors la petite chambre dont il avait peu à peu chassé tout l'air respirable... le jour s'avançait; la mansarde, devenue assez obscure, était éclairée par la réverbération du fourneau, qui jetait ses reflets rougeâtres sur le groupe des deux soeurs étroitement embrassées. Soudain la Mayeux fit quelques légers mouvements convulsifs, en prononçant ces mots d'une voix éteinte:
-- Agricol... mademoiselle de Cardoville... Oh! adieu... Agricol... je te...
Puis elle murmura quelques autres paroles inintelligibles; ses mouvements convulsifs cessèrent, et ses bras, qui enlaçaient Céphyse, retombèrent inertes sur la paillasse.
-- Ma soeur!... s'écria Céphyse effrayée, en soulevant la tête de la Mayeux entre ses deux mains pour la regarder, toi... déjà, ma soeur... mais moi?
La douce figure de la Mayeux n'était pas plus pâle que de coutume, seulement ses yeux, à demi fermés, n'avaient plus de regard; un demi-sourire rempli de tristesse et de bonté erra encore un instant sur ses lèvres violettes, d'où s'échappait un souffle imperceptible... puis sa bouche devint immobile: l'expression du visage était d'une grande sérénité.
-- Mais tu ne dois pas mourir avant moi... s'écria Céphyse d'une voix déchirante en couvrant de baisers les joues de la Mayeux, qui se refroidirent sous ses lèvres. Ma soeur... attends-moi... attends-moi...
La Mayeux ne répondit pas; sa tête, que Céphyse abandonna un moment, retomba doucement sur la paillasse.
-- Mon Dieu! je te le jure... ce n'est pas ma faute si nous ne mourrons pas ensemble!... s'écria avec désespoir Céphyse agenouillée devant la couche où était étendue la Mayeux. Morte!... murmura Céphyse épouvantée, la voilà morte... avant moi... c'est peut-être que je suis la plus forte... Ah!... heureusement... je commence... comme elle... tout à l'heure... à voir d'un bleu sombre... oh!... je souffre... quel bonheur!... Oh! l'air me manque... Soeur, ajouta-t-elle en jetant ses bras autour du cou de la Mayeux, me voilà... je viens...
Soudain, un bruit de pas et de voix se fit entendre dans l'escalier. Céphyse avait encore assez de présence d'esprit pour que ces sons arrivassent jusqu'à elle. Toujours étendue sur le corps de sa soeur, elle redressa la tête. Le bruit se rapprocha de plus en plus; bientôt une voix s'écria au dehors, à peu de distance de la porte:
-- Grand Dieu!... quelle odeur de charbon!...
Et au même instant les ais de la porte furent ébranlés, tandis qu'une autre voix s'écriait:
-- Ouvrez!... ouvrez!
-- On va entrer... me sauver... moi!... et ma soeur morte... Oh! non... je n'aurai pas la lâcheté de lui survivre.
Telle fut la dernière pensée de Céphyse. Usant de tout ce qui lui restait de forces pour courir à la fenêtre, elle l'ouvrit... et au moment où la porte, à demi brisée, cédait sous un vigoureux effort... la malheureuse créature se précipita dans la cour, du haut de ce troisième étage. À cet instant, Adrienne et Agricol paraissaient au seuil de la chambre.
Malgré l'odeur suffocante du charbon, Mlle de Cardoville se précipita dans la mansarde, et, voyant le réchaud, s'écria:
-- La malheureuse enfant!... elle s'est tuée!...
-- Non... elle s'est jetée par la fenêtre, s'écria Agricol, car il avait vu, au moment où la porte se brisait, une forme humaine disparaître par la croisée où il courut. Ah!... c'est affreux! s'écria-t-il bientôt, et poussant un cri déchirant, il mit sa main devant ses yeux et se retourna pâle, terrifié, vers Mlle de Cardoville.
Mais se méprenant sur la cause de l'épouvante d'Agricol, Adrienne, qui venait d'apercevoir la Mayeux à travers l'obscurité, répondit:
-- Non... la voici... Et elle montra au forgeron la pâle figure de la Mayeux étendue sur la paillasse, auprès de laquelle Adrienne se jeta à genoux... Saisissant les mains de la pauvre ouvrière, elle les trouva glacées... lui posant vite la main sur le coeur, elle ne le sentit plus battre... Cependant, au bout d'une seconde, l'air frais entrant à flots par la porte, par la fenêtre, Adrienne crut remarquer une pulsation presque imperceptible et s'écria:
-- Son coeur bat, vite du secours... monsieur Agricol, courez! du secours... Heureusement j'ai mon flacon.
-- Oui... oui... du secours pour elle... et pour l'autre... s'il en est temps encore! dit le forgeron désespéré en se précipitant vers l'escalier, laissant Mlle de Cardoville agenouillée devant la paillasse où était étendue la Mayeux.
XXI. Les aveux.
Pendant la scène pénible que nous venons de raconter, une vive émotion avait coloré les traits de Mlle de Cardoville, pâlie, amaigrie par le chagrin. Ses joues, naguère d'une rondeur si pure, s'étaient déjà légèrement creusées, tandis qu'un cercle d'un faible et transparent azur cernait ses yeux noirs, tristement voilés, au lieu d'être vifs et brillants comme par le passé; ses lèvres charmantes, quoique contractées par une inquiétude douloureuse, avaient cependant conservé leur incarnat humide et velouté.
Pour donner plus aisément ses soins à la Mayeux, Adrienne avait jeté au loin son chapeau, et les flots soyeux de sa belle chevelure d'or cachaient presque son visage baissé vers la paillasse, auprès de laquelle elle se tenait agenouillée, serrant entre ses mains d'ivoire les mains fluettes de la pauvre ouvrière, complètement rappelée à la vie depuis quelques minutes, et par la salubre fraîcheur de l'air, et par l'activité des sels dont Adrienne portait sur elle un flacon; heureusement, l'évanouissement de la Mayeux avait été causé plus par son émotion et par sa faiblesse que par l'action de l'asphyxie, le gaz délétère du charbon n'ayant pas encore atteint son dernier degré d'intensité lorsque l'infortunée avait perdu connaissance.
Avant de poursuivre le récit de cette scène entre l'ouvrière et la patricienne, quelques mots rétrospectifs sont nécessaires.
Depuis l'étrange aventure du théâtre de la porte Saint-Martin, alors que Djalma, au péril de sa vie, s'était précipité sur la panthère noire sous les yeux de Mlle de Cardoville, la jeune fille avait été diversement affectée. Oubliant et sa jalousie et son humiliation à la vue de Djalma... de Djalma s'affichant aux yeux de tous avec une femme qui semblait si peu digne de lui, Adrienne, un moment éblouie par l'action à la fois héroïque et chevaleresque du prince, s'était dit: Malgré d'odieuses apparences, Djalma m'aime assez pour avoir bravé la mort afin de ramasser mon bouquet.
Mais chez cette jeune fille d'une âme délicate, d'un caractère si généreux, d'un esprit si juste et si droit, la réflexion, le bon sens devaient bientôt démontrer la vanité de pareilles consolations, bien impuissantes à guérir les cruelles blessures de son amour et de sa dignité si cruellement atteints.
Que de fois, se disait Adrienne avec raison, le prince a affronté, à la chasse, par pur caprice et sans raison, un danger pareil à celui qu'il a bravé pour ramasser mon bouquet! et encore... qui me dit que ce n'était pas, pour l'offrir à la femme dont il était accompagné?
Étranges peut-être aux yeux du monde, mais justes et grandes aux yeux de Dieu, les idées qu'Adrienne avait sur l'amour, jointes à sa légitime fierté, étaient un obstacle invincible à ce qu'elle pût jamais songer à _succéder _à cette femme (quelle qu'elle fût d'ailleurs) que le prince avait affichée en public comme sa maîtresse.
Et pourtant, Adrienne osait à peine se l'avouer, elle ressentait une jalousie d'autant plus pénible, d'autant plus humiliante, contre sa rivale, que celle-ci semblait moins digne de lui être comparée.
D'autres fois, au contraire, malgré la conscience qu'elle avait de sa propre valeur, Mlle de Cardoville, se rappelant des traits charmants de Rose-Pompon, se demandait si le mauvais goût, si les manières libres et inconvenantes de cette jolie créature étaient l'effet d'une effronterie précoce et dépravée ou de l'ignorance complète des usages; dans ce dernier cas, cette ignorance même, résultant peut-être d'un naturel naïf, ingénu, pouvait avoir un grand attrait enfin, si à ce charme et à celui d'une incontestable beauté se joignaient un amour sincère et une âme pure, peu importaient l'obscurité de la naissance et la mauvaise éducation de cette jeune fille; elle pouvait inspirer à Djalma une passion profonde.
Si Adrienne hésitait souvent à voir dans Rose-Pompon, malgré tant de fâcheuses apparences, une créature perdue, c'est que, se souvenant de ce que tant de voyageurs racontaient de l'élévation d'âme de Djalma, se souvenant surtout de la conversation qu'elle avait un jour surprise entre lui et Rodin, elle se refusait à croire qu'un homme doué d'un esprit si remarquable, d'un coeur si tendre, d'une âme si poétique, si rêveuse, si enthousiaste de l'idéal, fût capable d'aimer une créature dépravée, vulgaire, et de se montrer audacieusement en public avec elle... Là était un mystère qu'Adrienne s'efforçait en vain de pénétrer.
Ces doutes navrants, cette curiosité cruelle, alimentaient encore le funeste amour d'Adrienne, et l'on doit comprendre son incurable désespoir en reconnaissant que l'indifférence, que les mépris mêmes de Djalma ne pouvaient tuer cet amour plus brûlant, plus passionné que jamais; tantôt, se rejetant dans des idées de fatalité de coeur, elle se disait qu'elle _devait _éprouver cet amour, que Djalma le méritait, et qu'un jour ce qu'il y avait d'incompréhensible dans la conduite du prince s'expliquerait à son avantage à lui; tantôt, au contraire, honteuse d'excuser Djalma, la conscience de cette faiblesse était pour Adrienne un remords, une torture de chaque instant; victime enfin de ces chagrins inouïs, elle vécut dès lors dans une solitude profonde.
Bientôt le choléra éclata comme la foudre. Trop malheureuse pour craindre le fléau, Adrienne ne s'émut que du malheur des autres. L'une des premières, elle concourut à ces dons considérables qui affluèrent de toutes parts avec un admirable sentiment de charité. Florine avait été subitement frappée par l'épidémie; sa maîtresse, malgré le danger, voulut la voir et remonter son courage abattu. Florine, vaincue par cette nouvelle preuve de bonté, ne put cacher plus longtemps la trahison dont elle s'était jusqu'alors rendue complice: la mort devant la délivrer sans doute de l'odieuse tyrannie des gens dont elle subissait le joug, elle pouvait enfin tout révéler à Adrienne.
Celle-ci apprit ainsi et l'espionnage incessant de Florine, et la cause du brusque départ de la Mayeux. À ces révélations, Adrienne sentit son affection, sa tendre pitié pour la pauvre ouvrière, augmenter encore. Par son ordre, les plus actives démarches furent faites pour retrouver les traces de la Mayeux. Les aveux de Florine eurent un résultat plus important encore: Adrienne, justement alarmée de cette nouvelle preuve des machinations de Rodin, se rappela les projets formés alors que, se croyant aimée, l'instinct de son amour lui révélait les périls que couraient Djalma et les autres membres de la famille Rennepont. Réunir ceux de sa race, les rallier contre l'ennemi commun, telle fut la pensée d'Adrienne après les révélations de Florine; cette pensée, elle regarda comme un devoir de l'accomplir; dans cette lutte contre des adversaires aussi dangereux, aussi puissants que Rodin, le père d'Aigrigny, la princesse de Saint-Dizier et leurs affiliés, Adrienne vit non seulement la louable et périlleuse tâche de démasquer l'hypocrisie et la cupidité, mais encore, sinon une consolation, du moins une généreuse distraction à d'affreux chagrins.
De ce moment, une activité inquiète, fébrile, remplaça la morne et douloureuse apathie où languissait la jeune fille. Elle convoqua autour d'elle toutes les personnes de sa famille capables de se rendre à son appel, et, ainsi que l'avait dit la note secrète remise au père d'Aigrigny, l'hôtel de Cardoville devint bientôt le foyer de démarches actives, incessantes, le centre de fréquentes réunions de famille, où les moyens d'attaque et de défense étaient vivement débattus.
Parfaitement exacte sur tous les points, la note secrète dont on a parlé (et encore l'indication suivante était-elle énoncée sous la forme du doute), la note secrète supposait que Mlle de Cardoville avait accordé une entrevue à Djalma; le fait était faux; l'on saura plus tard la cause qui avait pu accréditer ce soupçon; loin de là, Mlle de Cardoville trouvait à peine dans la préoccupation des grands intérêts de famille dont on a parlé, une distraction passagère au funeste amour qui la minait sourdement, et qu'elle se reprochait avec tant d'amertume.
Le matin même de ce jour où Adrienne, apprenant enfin la demeure de la Mayeux, venait l'arracher si miraculeusement à la mort, Agricol Baudoin, se trouvant en ce moment à l'hôtel de Cardoville pour y conférer au sujet de M. François Hardy, avait supplié Adrienne de lui permettre de l'accompagner rue Clovis, et tous deux s'y étaient rendus en hâte.
Ainsi, cette fois encore, noble spectacle, touchant symbole... Mlle de Cardoville et la Mayeux, les deux extrêmes de la chaîne sociale, se touchaient et se confondaient dans une attendrissante égalité... car l'ouvrière et la patricienne se valaient par l'intelligence, l'âme et par le coeur... elles se valaient encore parce que celle-ci était un idéal de richesse, de grâce et de beauté... celle-là un idéal de résignation et de malheur immérité; hélas! le malheur souffert avec courage et dignité n'a-t-il pas aussi son auréole?
La Mayeux, étendue sur la paillasse, paraissait si faible, que, lors même qu'Agricol n'eût pas été retenu au rez-de-chaussée de la maison, auprès de Céphyse, alors expirante d'une mort horrible, Mlle de Cardoville eût encore attendu quelque temps avant d'engager la Mayeux à se lever et à descendre jusqu'à sa voiture.
Grâce à la présence d'esprit et au pieux mensonge d'Adrienne, l'ouvrière était persuadée que Céphyse avait pu être transportée dans une ambulance voisine, où on lui donnait les soins nécessaires, et qui semblaient devoir être couronnés du succès. Les facultés de la Mayeux ne se réveillant pour ainsi dire que peu à peu de leur engourdissement, elle avait accepté cette fable sans le moindre soupçon, ignorant aussi qu'Agricol eût accompagné Mlle de Cardoville.
-- Et c'est à vous, mademoiselle, que Céphyse et moi devons la vie! disait la Mayeux, son mélancolique et touchant visage tourné vers Adrienne, vous, agenouillée dans cette mansarde... auprès de ce lit de misère, où ma soeur et moi nous voulions mourir!... car Céphyse... vous me l'assurez, n'est-ce pas, mademoiselle!... a été, comme moi, secourue à temps!
-- Oui, rassurez-vous, tout à l'heure on est venu m'annoncer qu'elle avait repris ses sens.
-- Et on lui a dit que je vivais, n'est-ce pas, mademoiselle!... Sans cela, elle regretterait peut-être de m'avoir survécu.
-- Soyez tranquille, chère enfant, dit Adrienne en serrant les mains de la Mayeux entre les siennes et en attachant sur elle ses yeux humides de larmes. On a dit tout ce qu'il fallait dire. Ne vous inquiétez pas, ne songez qu'à revenir à la vie... et... je l'espère... au bonheur... que, jusqu'à présent, vous avez si peu connu, pauvre petite!
-- Que de bontés, mademoiselle!... après ma fuite de chez vous... quand vous devez me croire si ingrate!
-- Tout à l'heure, lorsque vous serez moins faible... je vous dirai bien des choses... qui maintenant fatigueraient peut-être votre attention, mais comment vous trouvez-vous!
-- Mieux... mademoiselle... ce bon air... et puis la pensée que, puisque vous voilà... ma pauvre soeur ne sera plus réduite au désespoir... car, moi aussi, je vous dirai tout, et, j'en suis sûre, vous aurez pitié de Céphyse, n'est-ce pas, mademoiselle!
-- Comptez toujours sur moi, mon enfant, répondit Adrienne en dissimulant son pénible embarras, vous le savez, je m'intéresse à tout ce qui vous intéresse... Mais, dites-moi, ajouta Mlle de Cardoville émue, avant de prendre cette résolution désespérée, vous m'avez écrit, n'est-ce pas!
-- Oui, mademoiselle.
-- Hélas! reprit tristement Adrienne, en ne recevant pas de réponse de moi, combien vous avez dû me trouver oublieuse... cruellement ingrate!...
-- Ah! jamais je ne vous ai accusée, mademoiselle; ma pauvre soeur vous le dira. Je vous ai été reconnaissante jusqu'à la fin.
-- Je vous crois... je connais votre coeur; mais enfin... mon silence... comment pouviez-vous donc l'expliquer!
-- Je vous ai crue justement blessée de mon brusque départ, mademoiselle...
-- Moi... blessée!... Hélas! votre lettre... je ne l'ai pas reçue!
-- Et pourtant vous savez que je vous l'ai adressée, mademoiselle!
-- Oui, ma pauvre amie: je sais encore que vous l'avez écrite chez mon portier; malheureusement, il a remis votre lettre à une de mes femmes nommée Florine, en lui disant que cette lettre venait de vous.
-- Mademoiselle Florine! cette jeune personne si bonne pour moi!
-- Florine me trompait indignement; vendue à mes ennemis, elle leur servait d'espion.
-- Elle!... mon Dieu! s'écria la Mayeux. Est-il possible!
-- Elle-même, répondit amèrement Adrienne; mais il faut, après tout, la plaindre autant que la blâmer: elle était forcée d'obéir à une nécessité terrible, et ses aveux, son repentir, lui ont assuré mon pardon avant sa mort.
-- Morte aussi, elle... si jeune!... si belle!...
-- Malgré ses torts, sa fin m'a profondément émue; car elle a avoué ses fautes avec des regrets déchirants. Parmi ses aveux, elle m'a dit avoir intercepté cette lettre dans laquelle vous me demandiez une entrevue qui pouvait sauver la vie de votre soeur.
-- Cela est vrai, mademoiselle... Tels étaient les termes de ma lettre; mais quel intérêt avait-on à vous le cacher?
-- On craignait de vous voir revenir auprès de moi, mon bon ange gardien... vous m'aimez si tendrement... Mes ennemis ont redouté votre fidèle affection, merveilleusement servie par l'admirable instinct de votre coeur... Ah! je n'oublierai jamais combien était méritée l'horreur que vous inspirait un misérable que je défendais contre vos soupçons.
-- M. Rodin?... dit la Mayeux en frémissant.
-- Oui... répondit Adrienne; mais ne parlons pas maintenant de ces gens-là... Leur odieux souvenir gâterait la joie que j'éprouve à vous voir renaître... car votre voix est moins faible, vos joues se colorent un peu. Dieu soit béni; je suis si heureuse de vous retrouver!... Si vous saviez tout ce que j'espère, tout ce que j'attends de notre réunion! car nous ne nous quitterons plus, n'est-ce pas? Oh! promettez-le-moi... au nom de notre amitié!
-- Moi... mademoiselle... votre amie! dit la Mayeux en baissant timidement les yeux...
-- Il y a quelques jours, avant votre départ de chez moi, ne vous appelais-je pas mon amie, ma soeur? Qu'y a-t-il de changé? Rien... rien, ajouta Mlle de Cardoville avec un profond attendrissement; on dirait, au contraire, qu'un fatal rapprochement dans nos positions me rend votre amitié plus chère... plus précieuse encore; et elle m'est acquise, n'est-ce pas?... Oh! ne me refusez pas, j'ai tant besoin d'une amie...
-- Vous... mademoiselle... vous auriez besoin de l'amitié d'une pauvre créature comme moi?
-- Oui, répondit Adrienne en regardant la Mayeux avec un expression de douleur navrante -- et bien plus... vous êtes peut- être la seule personne à qui je pourrais... à qui j'oserais confier des chagrins... biens amers...
Et les joues de Mlle de Cardoville se colorèrent vivement.
-- Et qui me mérite une pareille marque de confiance, mademoiselle? demanda la Mayeux de plus en plus surprise.
-- La délicatesse de votre coeur, la sûreté de votre caractère, répondit Adrienne avec une légère hésitation... puis, vous êtes femme... et, j'en suis certaine, mieux que personne, vous comprendrez ce que je souffre, et vous me plaindrez...
-- Vous plaindre... mademoiselle! dit la Mayeux, dont l'étonnement augmentait encore, vous si grande dame et si enviée... moi si humble et si infime, je pourrais vous plaindre.
-- Dites, ma pauvre amie, reprit Adrienne après quelques instants de silence, les douleurs les plus poignantes ne sont-ce pas celles que l'on n'ose avouer à personne, de crainte des railleries ou du mépris?... Comment oser demander de l'intérêt ou de la pitié pour les souffrances que l'on n'ose s'avouer à soi-même, parce qu'on en rougit à ses propres yeux?
La Mayeux pouvait à peine croire ce qu'elle entendait; sa bienfaitrice eût, comme elle, éprouvé un amour malheureux, qu'elle n'aurait pas tenu un autre langage. Mais l'ouvrière ne pouvait admettre une supposition pareille; aussi attribuant à une autre cause les chagrins d'Adrienne, elle répondit tristement en songeant à son fatal amour pour Agricol:
-- Oh! oui, mademoiselle, une peine dont on a honte... cela doit être affreux!... Oh! bien affreux!...
-- Mais aussi quel bonheur de rencontrer, non seulement un coeur assez noble pour vous inspirer une confiance entière, mais encore assez éprouvé par mille chagrins pour être capable de vous offrir pitié, appui, conseil!... Dites, ma chère enfant, ajouta Mlle de Cardoville en regardant attentivement la Mayeux, si vous étiez accablée par une de ces souffrances dont on rougit, ne seriez-vous pas heureuse, bien heureuse de trouver une âme soeur de la vôtre où vous pourriez épancher vos chagrins et les alléger de moitié par une confiance entière et méritée?
Pour la première fois de sa vie, la Mayeux regarda Mlle de Cardoville avec un sentiment de défiance et de tristesse. Les dernières paroles de la jeune fille lui semblaient significatives.
-- Sans doute elle sait mon secret, se disait la Mayeux; sans doute mon journal est tombé entre ses mains; elle connaît mon amour pour Agricol, ou elle le soupçonne; ce qu'elle m'a dit jusqu'ici a eu pour but de provoquer des confidences afin de s'assurer si elle est bien informée.
Ces pensées ne soulevaient dans l'âme de la Mayeux aucun sentiment amer ou ingrat contre sa bienfaitrice, mais le coeur de l'infortunée était d'une si ombrageuse délicatesse, d'une si douloureuse susceptibilité à l'endroit de son funeste amour, que, malgré sa profonde et tendre affection pour Mlle de Cardoville, elle souffrit cruellement en la croyant maîtresse de son secret.
XXII. Suite des aveux.
Cette pensée d'abord si pénible: que Mlle de Cardoville était instruite de son amour pour Agricol, se transforma bientôt dans le coeur de la Mayeux, grâce aux généreux instincts de cette rare et excellente créature, en un regard touchant, qui montrait son attachement, toute sa vénération pour Adrienne.
-- Peut-être, se disait la Mayeux, vaincue par l'influence que l'adorable bonté de ma protectrice exerce sur moi, je lui aurais fait un aveu que je n'aurais fait à personne, un aveu que, tout à l'heure encore, je croyais emporter dans ma tombe... C'eût été du moins une preuve de ma reconnaissance pour Mlle de Cardoville, mais malheureusement me voici privée du triste bonheur de confier à ma bienfaitrice le seul secret de ma vie. Et d'ailleurs, si généreuse que soit sa pitié pour moi, si intelligente que soit son affection, il ne lui est pas donné, à elle si belle, si admirée, il ne lui est pas donné de jamais comprendre ce qu'il y a d'affreux dans la position d'une créature comme moi, cachant au plus profond de son coeur meurtri un amour aussi désespéré que ridicule. Non... non; et malgré la délicatesse de son attachement pour moi, tout en me plaignant, ma bienfaitrice me blessera sans le savoir, car les _maux frères _peuvent seuls se consoler... Hélas! pourquoi ne m'a-t-elle pas laissée mourir?
Ces réflexions s'étaient présentées à l'esprit de la Mayeux aussi rapides que la pensée. Adrienne l'observait attentivement: elle remarqua soudain que les traits de la jeune ouvrière, jusqu'alors de plus en plus rassérénés, s'attristaient à nouveau, et exprimaient un sentiment d'humiliation douloureuse. Effrayée de cette rechute de sombre accablement, dont les conséquences pouvaient devenir funestes, car la Mayeux, encore bien faible, était pour ainsi dire sur le bord de la tombe, Mlle de Cardoville reprit vivement:
-- Mon amie... ne pensez-vous donc pas comme moi... que le chagrin le plus cruel... le plus humiliant même, est allégé... lorsqu'on peut l'épancher dans un coeur fidèle et dévoué?
-- Oui... mademoiselle, dit amèrement la jeune ouvrière; mais le coeur qui souffre, et en silence, devrait être seul juge du moment d'un pénible aveu... Jusque-là il serait plus humain peut-être de respecter son douloureux secret... si on l'a surpris.
-- Vous avez raison, mon enfant, dit tristement Adrienne; si je choisis ce moment presque solennel pour vous faire une bien pénible confidence... c'est que, quand vous m'aurez entendue, vous vous rattacherez, j'en suis sûre, d'autant plus à l'existence, que vous saurez que j'ai un plus grand besoin de votre tendresse... de vos consolations... de votre pitié...
À ces mots, la Mayeux fit un effort pour se relever à demi, s'appuya sur sa couche et regarda Mlle de Cardoville avec stupeur.
Elle ne pouvait croire à ce qu'elle entendait; loin de songer à forcer ou à surprendre sa confiance, sa protectrice venait, disait-elle, lui faire un aveu pénible et implorer ses consolations, sa pitié... à elle... la Mayeux.
-- Comment! s'écria-t-elle en balbutiant, c'est vous, mademoiselle, qui venez...
-- C'est moi qui viens vous dire: «Je souffre... et j'ai honte de ce que je souffre...» Oui... ajouta la jeune fille avec une expression déchirante, oui... de tous les aveux, je viens vous faire le plus pénible... j'aime!... et je rougis... de mon amour.
-- Comme moi... s'écria involontairement la Mayeux en joignant les mains.
-- J'aime... reprit Adrienne avec une explosion de douleur longtemps soutenue; oui, j'aime... et on ne m'aime pas... et mon amour est misérable, est impossible... il me dévore... il me tue... et je n'ose le confier à personne... ce fatal secret...
-- Comme moi... répéta la Mayeux, le regard fixe. Elle... reine... par la beauté, par le rang, par la richesse, par l'esprit... elle souffre comme moi, reprit-elle. Et comme moi, pauvre malheureuse créature... elle aime... et on ne l'aime pas...
-- Eh bien!... oui... comme vous... j'aime... et l'on ne m'aime pas, s'écria Mlle de Cardoville; avais-je donc tort de vous dire qu'à vous seule je pouvais me confier... parce qu'ayant souffert des mêmes maux, vous seule pouviez y compatir?
-- Ainsi... mademoiselle, dit la Mayeux en baissant les yeux et revenant de sa profonde surprise, vous saviez...
-- Je savais tout, pauvre enfant... mais jamais je ne vous aurais parlé de votre secret si moi-même... je n'avais pas eu à vous en confier un plus pénible encore... Le vôtre est cruel, le mien est humiliant!... Oh! ma soeur, vous le voyez, ajouta Mlle Cardoville avec un accent impossible à rendre, le malheur efface, rapproche, confond ce que l'on appelle... les distances... Et souvent ces heureux du monde, que l'on envie tant, tombent, par d'affreuses douleurs, hélas! bien au-dessous des plus humbles et des plus misérables, puisqu'à ceux-là ils demandent pitié... consolation.
Puis, essuyant ses larmes, qui coulaient abondamment, Mlle de Cardoville reprit d'une voix émue:
-- Allons, soeur, courage, courage... aimons-nous, soutenons-nous; que ce triste et mystérieux lien nous unisse à jamais.
-- Ah! mademoiselle, pardonnez-moi. Mais, maintenant que vous savez le secret de ma vie, dit la Mayeux en baissant les yeux et ne pouvant vaincre sa confusion, il me semble que je ne pourrai plus vous regarder sans rougir.
-- Pourquoi? parce que vous aimez passionnément M. Agricol, dit Adrienne; mais alors il faudra donc que je meure de honte à vos yeux, car, moins courageuse que vous, je n'ai pas eu la force de souffrir, de me résigner, de cacher mon amour au plus profond de mon coeur! Celui que j'aime, d'un amour désormais impossible, l'a connu, cet amour... et il l'a méprisé... pour me préférer une femme dont le choix seul serait un nouvel et sanglant affront pour moi... si les apparences ne me trompent pas sur elle... Aussi, quelquefois j'espère qu'elles me trompent. Maintenant, dites... est-ce à vous de baisser les yeux?
-- Vous, dédaignée... pour une femme indigne de vous être comparée?... Ah! mademoiselle, je ne puis le croire! s'écria la Mayeux.
-- Et moi aussi, quelquefois je ne puis le croire, et cela sans orgueil, mais parce que je sais ce que vaut mon coeur... Alors je me dis: «Non, celle que l'on me préfère a sans doute de quoi toucher l'âme, l'esprit et le coeur de celui qui me dédaigne pour elle.»
-- Ah! mademoiselle, si tout ce que j'entends n'est pas un rêve... si de fausses apparences ne vous égarent pas, votre douleur est grande!
-- Oui, ma pauvre amie... grande... oh! bien grande; et pourtant, maintenant, grâce à vous, j'ai l'espoir que peut-être elle s'affaiblira, cette passion funeste; peut-être trouverai-je la force de la vaincre... car, lorsque vous saurez tout, absolument tout, je ne voudrai pas rougir à vos yeux... vous, la plus noble, la plus digne des femmes... vous... dont le courage, la résignation, sont et seront toujours pour moi un exemple.
-- Ah! mademoiselle... ne parlez pas de mon courage, lorsque j'ai tant à rougir de ma faiblesse.
-- Rougir! mon Dieu! toujours cette crainte! Est-il, au contraire, quelque chose de plus touchant, de plus héroïquement dévoué que votre amour? Vous, rougir! Et pourquoi? Est-ce d'avoir montré la plus grande affection pour le royal artisan que vous avez appris à aimer depuis votre enfance? Rougir, est-ce d'avoir enduré, sans jamais vous plaindre, pauvre petite, mille souffrances, d'autant plus poignantes que les personnes qui vous les faisaient subir n'avaient pas conscience du mal qu'elles vous faisaient? Pensait- on à vous blesser, lorsque, au lieu de vous donner votre modeste nom de Madeleine, disiez-vous, on vous donnait toujours, sans y songer, un surnom ridicule et injurieux? Et pourtant pour vous, que d'humiliations, que de chagrins dévorés en secret!...
-- Hélas! mademoiselle, qui a pu vous dire...
-- Ce que vous n'aviez confié qu'à votre journal, n'est-ce pas? Eh bien, sachez donc tout... Florine, mourante, m'a avoué ses méfaits. Elle avait eu l'indignité de vous dérober ces papiers, forcée d'ailleurs à cet acte odieux par les gens qui la dominaient... mais ce journal, elle l'avait lu... et comme tout bon sentiment n'était pas éteint en elle, cette lecture où se révélaient votre admirable résignation, votre triste et pieux amour, cette lecture l'avait si profondément frappée, qu'à son lit de mort elle a pu m'en citer quelques passages, m'expliquant ainsi la cause de votre disparition subite, car elle ne doutait pas que la crainte de voir divulguer votre amour pour Agricol n'eût causé votre fuite.
-- Hélas! il n'est que trop vrai, mademoiselle.
-- Oui, oui, reprit amèrement Adrienne; ceux qui faisaient agir cette malheureuse savaient bien où portait le coup... ils n'en sont pas à leur essai... ils vous réduisaient au désespoir... ils vous tuaient... Mais, aussi... pourquoi m'étiez-vous si dévouée? pourquoi les aviez-vous devinés? Oh! ces robes noires sont implacables, et leur puissance est grande, dit Adrienne en frissonnant.
-- Cela épouvante, mademoiselle.
-- Rassurez-vous, chère enfant; vous le voyez, les armes des méchants tournent souvent contre eux: car, du moment où j'ai su la cause de votre fuite, vous m'êtes devenue plus chère encore. Dès lors, j'ai fait tout au monde pour vous retrouver; enfin, après de longues démarches, ce matin seulement, la personne que j'avais chargée du soin de découvrir votre retraite est parvenue à savoir que vous habitiez cette maison. M. Agricol se trouvait chez moi, il m'a demandé à m'accompagner.
-- Agricol! s'écria la Mayeux en joignant les mains; il est venu...
-- Oui, mon enfant; calmez-vous... Pendant que je vous donnais les premiers soins... il s'est occupé de votre soeur; vous le verrez bientôt.
-- Hélas!... mademoiselle, reprit la Mayeux avec effroi, il sait sans doute...
-- Votre amour? Non, non, rassurez-vous, ne songez qu'au bonheur de vous retrouver auprès de ce bon et loyal frère.
-- Ah!... mademoiselle... qu'il ignore toujours... ce qui me causait tant de honte que j'en voulais mourir... Soyez béni, mon Dieu! il ne sait rien...
-- Non; ainsi, plus de tristes pensées, chère enfant; pensez à ce digne frère, pour vous dire qu'il est arrivé à temps pour nous épargner des regrets éternels... et à vous... une grande faute... Oh! je ne vous parle pas des préjugés du monde, à propos du droit que possède une créature de rendre à Dieu une vie qu'elle trouve trop pesante... je vous dis seulement que vous ne deviez pas mourir, parce que ceux qui vous aiment et que vous aimez avaient encore besoin de vous.
-- Je vous croyais heureuse, mademoiselle; Agricol était marié à la jeune fille qu'il aime et qui fera, j'en suis sûre, son bonheur... À qui pouvais-je être utile?
-- À moi d'abord, vous le voyez... et puis, qui donc vous dit que M. Agricol n'aura jamais besoin de vous? Qui vous dit que son bonheur ou celui des siens durera toujours, ou ne sera pas éprouvé par de rudes atteintes? Et alors même que ceux qui vous aiment auraient dû être à tout jamais heureux, leur bonheur était-il complet sans vous? Et votre mort, qu'ils se seraient peut-être reprochée, ne leur aurait-elle pas laissé des regrets sans fin?
-- Cela est vrai, mademoiselle, répondit la Mayeux, j'ai eu tort... un vertige de désespoir m'a saisie, et puis... la plus affreuse misère nous accablait... nous n'avions pas pu trouver de travail depuis quelques jours... nous vivions de la charité d'une pauvre femme que le choléra a enlevée... Demain ou après, il nous aurait fallu mourir de faim.
-- Mourir de faim... et vous saviez ma demeure...
-- Je vous avais écrit, mademoiselle; ne recevant pas de réponse, je vous ai crue blessée de mon brusque départ.
-- Pauvre chère enfant, vous étiez, ainsi que vous le dites, sous l'influence d'une sorte de vertige dans ce moment affreux. Aussi n'ai-je pas le courage de vous reprocher d'avoir un seul instant douté de moi. Comment vous blâmerais-je? N'ai-je pas aussi eu la pensée d'en finir avec la vie?
-- Vous, mademoiselle! s'écria la Mayeux.
-- Oui... j'y songeais... lorsqu'on est venu me dire que Florine, agonisante, voulait me parler... je l'ai écoutée; ses révélations ont tout à coup changé mes projets; cette vie sombre, morne, qui m'était insupportable, s'est éclairée tout à coup; la conscience du devoir s'est éveillée en moi; vous étiez sans doute en proie à la plus horrible misère, mon devoir était de vous chercher, de vous sauver. Les aveux de Florine me dévoilaient de nouvelles trames des ennemis de ma famille isolée, dispersée, par des chagrins navrants, par des pertes cruelles; mon devoir était d'avertir les miens du danger qu'ils ignoraient peut-être, de les rallier contre l'ennemi commun. J'avais été victime d'odieuses manoeuvres; mon devoir était d'en poursuivre les auteurs, de peur qu'encouragées par l'impunité, ces robes noires ne fissent de nouvelles victimes... Alors, la pensée du devoir m'a donné des forces, j'ai pu sortir de mon anéantissement; avec l'aide de l'abbé Gabriel, prêtre sublime, oh! sublime... l'idéal du vrai chrétien... le digne frère adoptif de M. Agricol, j'ai entrepris courageusement la lutte. Que vous dirai-je, mon enfant! l'accomplissement de ces devoirs, l'espérance incessante de vous retrouver, ont apporté quelque adoucissement à ma peine; si je n'en ai pas été consolée, j'en ai été distraite... votre tendre amitié, l'exemple de votre résignation feront le reste, je le crois... j'en suis sûre... et j'oublierai ce fatal amour...
Au moment où Adrienne disait ces mots, on entendit des pas rapides dans l'escalier, et une voix jeune et fraîche qui disait:
-- Ah! mon Dieu! cette pauvre Mayeux!... comme j'arrive à propos! Si je pouvais au moins lui être bonne à quelque chose!
Et presque aussitôt, Rose-Pompon entra précipitamment dans la mansarde.
Agricol suivit bientôt la grisette, et, montrant à Adrienne la fenêtre ouverte, tâcha par un signe de lui faire comprendre qu'il ne fallait pas parler à la jeune fille de la fin déplorable de la reine Bacchanal. Cette pantomime fut perdue pour Mlle de Cardoville. Le coeur d'Adrienne bondissait de douleur, d'indignation, de fierté, en reconnaissant la jeune fille qu'elle avait vue à la Porte-Saint-Martin, accompagnant Djalma, et qui seule était la cause des maux affreux qu'elle endurait depuis cette funeste soirée.
Puis... sanglante raillerie de la destinée! c'était au moment même où Adrienne venait de faire l'humiliant et cruel aveu de son amour dédaigné, qu'apparaissait à ses yeux la femme à qui elle se croyait sacrifiée. Si la surprise de Mlle de Cardoville avait été profonde, celle de Rose-Pompon ne fut pas moins grande. Non seulement elle reconnaissait dans Adrienne la belle jeune fille aux cheveux d'or qui se trouvait en face d'elle au théâtre lors de l'aventure de la panthère noire, mais elle avait de graves raisons de désirer ardemment cette rencontre, si imprévue, si improbable; aussi est-il impossible de peindre le regard de joie maligne et triomphante qu'elle affecta de jeter sur Adrienne.
Le premier mouvement de Mlle de Cardoville fut de quitter la mansarde; mais non seulement il lui coûtait d'abandonner la Mayeux dans ce moment, et de donner, devant Agricol, une raison à ce brusque départ, mais une inexplicable et fatale curiosité la retint malgré sa fierté révoltée. Elle resta donc. Elle allait enfin voir, si cela se peut dire_, de près_, entendre et juger cette _rivale _pour qui elle avait failli mourir, cette rivale à qui, dans les angoisses de la jalousie, elle avait prêté tant de physionomies différentes afin de s'expliquer l'amour de Djalma pour cette créature.
XXIII. Les rivales.
Rose-Pompon, dont la présence causait une si vive émotion à Mlle de Cardoville, était mise avec le mauvais goût le plus coquet et le plus crâne. Son _bibi de satin rose, à passe très étroite, posé en avant, et, comme elle disait, à la chien_, descendait presque jusqu'au bout de son petit nez, et découvrait en revanche la moitié de son soyeux et blond chignon; sa robe écossaise, à carreaux extravagants, était ouverte par devant, et c'est à peine si sa guimpe transparente, peu hermétiquement fermée, et pas assez jalouse des rondeurs charmantes qu'elle accusait avec trop de probité, gazait suffisamment l'échancrure effrontée de son corsage. La grisette s'était hâtée de monter l'escalier, tenait les deux coins de son grand châle bleu à palmes, qui, ayant quitté ses épaules, avait glissé jusqu'au bas de sa taille de guêpe, où il s'était enfin trouvé arrêté par un obstacle naturel.
Si nous insistons sur ces détails, c'est qu'à la vue de cette gentille créature mise d'une façon très impertinente et très débraillée, Mlle de Cardoville, retrouvant en elle une rivale qu'elle croyait heureuse, sentit redoubler son indignation, sa douleur et sa honte... Mais que l'on juge de la surprise et de la confusion d'Adrienne, lorsque Mlle Rose-Pompon lui dit d'un air leste et dégagé:
-- Je suis ravie de vous trouver ici, madame; nous aurons à causer ensemble... Seulement, je veux auparavant embrasser cette pauvre Mayeux, si vous le permettez... madame.
Pour s'imaginer le ton et l'accent dont fut articulé le mot madame, il faut avoir assisté à des discussions plus ou moins orageuses entre deux Rose-Pompon, jalouses et rivales; alors on comprendra tout ce que ce mot madame, prononcé dans ces grandes circonstances, renferme de provocante hostilité.
Mlle de Cardoville, stupéfaite de l'impudence de Mlle Rose-Pompon, restait muette, pendant qu'Agricol, distrait par l'attention qu'il portait à la Mayeux, dont les regards ne quittaient pas les siens depuis son arrivée, distrait aussi par le souvenir de la scène douloureuse à laquelle il venait d'assister, disait tout bas à Adrienne, sans remarquer l'effronterie de la grisette:
-- Hélas! mademoiselle... c'est fini... Céphyse vient de rendre le dernier soupir... sans avoir repris connaissance.
-- Malheureuse fille! dit Adrienne avec émotion, oubliant un moment Rose-Pompon.
-- Il faudra cacher cette triste nouvelle à la Mayeux, et la lui apprendre plus tard avec les plus grands ménagements, reprit Agricol; heureusement, la petite Rose-Pompon n'en sait rien.
Et du regard il montra à Mlle de Cardoville la grisette qui s'était accroupie auprès de la Mayeux.
En entendant Agricol traiter si familièrement Rose-Pompon, la stupeur d'Adrienne redoubla; ce qu'elle ressentit est impossible à rendre... car, chose qui semble fort étrange, il lui sembla qu'elle souffrait moins... et que ses angoisses diminuaient à mesure qu'elle entendait dans quels termes s'exprimait la grisette.
-- Ah! ma bonne Mayeux, disait celle-ci avec autant de volubilité que d'émotion, car ses jolis yeux bleus se mouillèrent de larmes, c'est-y donc possible de faire une bêtise pareille!... Est-ce qu'entre pauvres gens on ne s'entr'aide pas?... Vous ne pouviez donc pas vous adresser à moi?... Vous saviez bien que ce qui est à moi est aux autres... j'aurais fait une dernière rafle sur le bazar de Philémon, ajouta cette singulière fille avec un redoublement d'attendrissement, sincère, à la fois touchant et grotesque; j'aurais vendu ses trois bottes, ses pipes culottées, son costume de canotier flambard, son lit et jusqu'à son verre de grande tenue, et au moins vous n'auriez pas été réduite... à une si vilaine extrémité... Philémon ne m'en aurait pas voulu, car il est bon enfant; après ça, il m'en aurait voulu, que ça aurait été tout de même: Dieu merci! nous ne sommes pas mariés... C'est seulement pour vous dire qu'il fallait penser à la petite Rose- Pompon...
-- Je sais que vous êtes obligeante et bonne, mademoiselle, dit la Mayeux, car elle avait appris par sa soeur que Rose-Pompon, comme tant de ses pareilles, avait le coeur généreux.
-- Après cela, reprit la grisette en essuyant du revers de sa main le bout de son petit nez rose, où une larme avait roulé, vous me direz que vous ignoriez où je _perchais _depuis quelque temps... Drôle d'histoire, allez; quand je dis drôle... au contraire. Et Rose-Pompon poussa un gros soupir. Enfin, c'est égal, reprit-elle, je n'ai pas à vous parler de ça; ce qui est sûr, c'est que vous allez mieux... Vous ne recommencerez pas, ni Céphyse non plus, une pareille chose... On dit qu'elle est bien faible... et qu'on ne peut pas encore la voir, n'est-ce pas, monsieur Agricol?
-- Oui, dit le forgeron avec embarras, car la Mayeux ne détachait pas ses yeux des siens, il faut prendre patience...
-- Mais je pourrai la voir, aujourd'hui, n'est-ce pas, Agricol?... reprit la Mayeux.
-- Nous parlerons de cela; mais calme-toi, je t'en prie...
-- Agricol a raison, il faut être raisonnable, ma bonne Mayeux, reprit Rose-Pompon; nous attendrons... J'attendrai aussi en causant tout à l'heure avec madame (et Rose-Pompon jeta sur Adrienne un regard sournois de chatte en colère); oui, j'attendrai, car je veux dire à cette pauvre Céphyse qu'elle peut, comme vous, compter sur moi. Et Rose-Pompon se rengorgea gentiment. Soyez tranquilles. Tiens, c'est bien le moins, quand on se trouve dans une heureuse passe, que vos amies qui ne sont pas heureuses s'en ressentent; ça serait encore gracieux de garder le bonheur pour soi toute seule! C'est ça... Empaillez-le donc tout de suite, votre bonheur; mettez-le donc sous verre ou dans un bocal pour que personne n'y touche!... Après ça... quand je dis mon bonheur... c'est encore une manière de parler; il est vrai que, sous un rapport... Ah bien, oui! mais aussi sous l'autre, voyez-vous! ma bonne Mayeux, voilà la chose... Mais bah!... après tout, je n'ai que dix-sept ans... Enfin, c'est égal... je me tais, car je vous parlerais comme ça jusqu'à demain que vous n'en sauriez pas davantage... Laissez-moi donc encore une fois vous embrasser de bon coeur... et ne soyez plus chagrine... non plus... entendez-vous... car maintenant je suis là...
Et Rose-Pompon, assise sur ses talons, embrassa cordialement la Mayeux.
Il faut renoncer à exprimer ce qu'éprouva Mlle de Cardoville pendant l'entretien... ou plutôt pendant le monologue de la grisette, à propos de la tentative de suicide de la Mayeux; le jargon excentrique de Mlle Rose-Pompon, sa libérale facilité à l'endroit du _bazar _de Philémon, avec qui, disait-elle, elle n'était heureusement pas mariée; la bonté de son coeur, qui se révélait çà et là dans ses offres de service à la Mayeux; ces contrastes, ces impertinences, ces drôleries, tout cela était si nouveau, si incompréhensible pour Mlle de Cardoville, qu'elle resta d'abord muette et immobile de surprise.
Telle était donc la créature à qui Djalma l'avait sacrifiée? Si le premier mouvement d'Adrienne avait été horriblement pénible à la vue de Rose-Pompon, la réflexion ne tarda pas à éveiller chez elle des doutes qui devinrent bientôt d'ineffables espérances; se rappelant de nouveau l'entretien qu'elle avait surpris entre Rodin et Djalma, lorsque, cachée dans la serre chaude, elle venait s'assurer de la fidélité du jésuite, Adrienne ne se demandait plus s'il était possible et raisonnable de croire que le prince, dont les idées sur l'amour semblaient si poétiques, si élevées, si pures, eût pu trouver le moindre charme au babil impudent et saugrenu de cette petite fille... Adrienne, cette fois, n'hésitait plus; elle regardait avec raison la chose comme impossible, alors qu'elle voyait pour ainsi dire _de près _cette étrange rivale, alors qu'elle l'entendait s'exprimer en termes si vulgaires, façons et langage qui, sans nuire à la gentillesse de ses traits, leur donnaient un caractère trivial et peu attrayant.
Les doutes d'Adrienne au sujet du profond amour du prince pour une Rose-Pompon se changèrent donc bientôt en une incrédulité complète: douée de trop d'esprit, de trop de pénétration pour ne pas pressentir que cette apparente liaison, si inconcevable de la part du prince, devait cacher quelque mystère, Mlle de Cardoville se sentit renaître à l'espoir.
À mesure que cette consolante pensée se développait dans l'esprit d'Adrienne, son coeur, jusqu'alors si douloureusement oppressé, se dilatait; de vagues aspirations vers un meilleur avenir s'épanouissaient en elle; et pourtant, cruellement avertie par le passé, craignant de céder à une illusion trop facile, elle se rappelait les faits malheureusement avérés: le prince s'affichant en public avec cette jeune fille; mais par cela même que Mlle de Cardoville pouvait alors complètement apprécier cette créature, elle trouvait la conduite du prince de plus en plus incompréhensible. Or, comment juger sainement, sûrement, ce qui est environné de mystères? Et puis elle se rassurait; malgré elle, un secret pressentiment lui disait que ce serait peut-être au chevet de la pauvre ouvrière qu'elle venait d'arracher à la mort que, par un hasard providentiel, elle apprendrait une révélation d'où dépendait le bonheur de sa vie.
Les émotions dont était agité le coeur d'Adrienne devenaient si vives, que son beau visage se colora d'un rose vif, son sein battit violemment, et ses grands yeux noirs, jusqu'alors tristement voilés, brillèrent doux et radieux à la fois; elle attendait avec une impatience inexprimable. Dans l'entretien dont Rose-Pompon l'avait menacée, dans cette conversation que quelques instants auparavant, Adrienne eût repoussée de toute la hauteur de sa fière et légitime indignation, elle espérait trouver enfin l'explication d'un mystère qu'il lui était si important de pénétrer.
Rose-Pompon, après avoir encore tendrement embrassé la Mayeux, se releva, et se retournant vers Adrienne, qu'elle toisa d'un air des plus dégagés, lui dit d'un petit ton impertinent:
-- À nous deux, maintenant_, madame _(le mot madame, toujours prononcé avec l'expression que l'on sait); nous avons quelque chose à débrouiller ensemble.
-- Je suis à vos ordres, mademoiselle, répondit Adrienne avec beaucoup de douceur et de simplicité.
À la vue du minois conquérant et décidé de Rose-Pompon, en entendant sa provocation à Mlle de Cardoville, le digne Agricol, après quelques mots échangés avec la Mayeux, ouvrit des oreilles énormes et resta un moment interdit de l'effronterie de la grisette; puis, s'avançant vers elle, il lui dit tout bas en la tirant par la manche:
-- Ah çà, est-ce que vous êtes folle? Savez-vous à qui vous parlez?
-- Eh bien, après? est-ce qu'une jolie femme n'en vaut pas une autre?... Je dis cela pour madame... On ne me mangera pas, je suppose, répondit tout haut et crânement Rose-Pompon; j'ai à causer avec madame... je suis sûre qu'elle sait de quoi et pourquoi... Sinon, je vais le lui dire: ça ne sera pas long.
Adrienne, craignant quelque explosion ridicule au sujet de Djalma en présence d'Agricol, fit un signe à ce dernier, et répondit à la grisette:
-- Je suis prête à vous entendre, mademoiselle, mais pas ici... Vous comprenez pourquoi...
-- C'est juste, madame... j'ai ma clef... si vous voulez... allons chez moi...
Ce _chez moi _fut dit d'un air glorieux.
-- Allons donc chez vous, mademoiselle, puisque vous voulez bien me faire l'honneur de m'y recevoir... répondit Mlle de Cardoville, de sa voix douce et perlée, en s'inclinant légèrement avec un air de politesse si exquise, que Rose-Pompon, malgré son effronterie, demeura tout interdite.
-- Comment, mademoiselle, dit Agricol à Adrienne, vous êtes assez bonne pour...
-- Monsieur Agricol, dit Mlle de Cardoville en l'interrompant, veuillez rester auprès de ma pauvre amie... je reviendrai bientôt.
Puis, se rapprochant de la Mayeux, qui partageait l'étonnement d'Agricol, elle lui dit:
-- Excusez-moi, si je vous laisse pendant quelques instants... Reprenez encore un peu vos forces... et je reviens vous chercher pour vous emmener chez nous, chère et bonne soeur...
Se retournant alors vers Rose-Pompon, de plus en plus surprise d'entendre cette belle dame appeler la Mayeux sa soeur, elle lui dit:
-- Quand vous le voudrez, nous descendrons, mademoiselle...
-- Pardon, excuse, madame, si je passe la première pour vous montrer le chemin; mais c'est un vrai casse-cou que cette baraque, répondit Rose-Pompon en collant ses coudes à son corps et en pinçant ses lèvres, afin de prouver qu'elle n'était nullement étrangère aux belles manières et au beau langage.
Et les deux rivales quittèrent la mansarde, où Agricol et la Mayeux restèrent seuls.
Heureusement les restes sanglants de la reine Bacchanal avaient été transportés dans la boutique souterraine de la mère Arsène; ainsi les curieux, toujours attirés par les événements sinistres, se pressèrent à la porte de la rue, et Rose-Pompon, ne rencontrant personne dans la petite cour qu'elle traversa avec Adrienne, continua d'ignorer la mort tragique de Céphyse, son ancienne amie.
Au bout de quelques instants, la grisette et Mlle de Cardoville se trouvèrent dans l'appartement de Philémon. Ce singulier logis était resté dans le pittoresque désordre où Rose-Pompon l'avait abandonné lorsque Nini-Moulin vint la chercher pour être l'héroïne d'une aventure mystérieuse.
Adrienne, complètement ignorante des moeurs excentriques des étudiants et des étudiantes, ne put, malgré sa préoccupation, s'empêcher d'examiner avec un étonnement curieux ce bizarre et grotesque chaos des objets les plus disparates: déguisements de bals masqués, têtes de mort fumant des pipes, bottes errantes sur des bibliothèques, verres monstres, vêtements de femmes, pipes culottées, etc. À l'étonnement d'Adrienne succéda une impression de répugnance pénible: la jeune fille se sentait mal à l'aise, déplacée, dans cet asile, non de la pauvreté, mais du désordre, tandis que la misérable mansarde de la Mayeux ne lui avait causé aucune répulsion.
Rose-Pompon, malgré ses airs délibérés, ressentait une assez vive émotion depuis qu'elle se trouvait tête à tête avec Mlle de Cardoville; d'abord la rare beauté de la jeune patricienne, son grand air, la haute distinction de ses manières, la façon à la fois digne et affable avec laquelle elle avait répondu aux impertinentes provocations de la grisette, commençaient à imposer beaucoup à celle-ci; et de plus, comme elle était, après tout, bonne fille, elle avait été profondément touchée d'entendre Mlle de Cardoville appeler la Mayeux _sa soeur, son amie. _Rose-Pompon, sans savoir aucune particularité sur Adrienne, n'ignorait pas qu'elle appartenait à la classe la plus riche et la plus élevée de la société; elle ressentait donc déjà quelques remords d'avoir agi si cavalièrement: aussi ses intentions, d'abord fort hostiles à l'endroit de Mlle de Cardoville, se modifiaient peu à peu. Pourtant, Mlle Rose-Pompon, étant très mauvaise tête et ne voulant pas paraître subir une influence dont se révoltait son amour- propre, tâcha de reprendre son assurance; et, après avoir fermé la porte au verrou, elle dit:
-- _Faites-vous _la peine de vous asseoir, madame. Toujours pour montrer qu'elle n'était pas étrangère au beau langage. Mlle de Cardoville prenait machinalement une chaise, lorsque Rose-Pompon, bien digne de pratiquer cette antique hospitalité qui regardait même un ennemi comme un hôte sacré, s'écria vivement:
-- Ne prenez pas cette chaise-là, madame: elle a un pied de moins. Adrienne mit la main sur un autre siège.
-- Ne prenez pas celui-là non plus, le dossier ne tient à rien du tout, s'écria de nouveau Rose-Pompon.
Et elle disait vrai, car le dossier de cette chaise (il représentait une lyre) resta entre les mains de Mlle de Cardoville, qui le replaça discrètement sur le siège en disant:
-- Je crois, mademoiselle, que nous pourrons causer tout aussi bien debout.
-- Comme vous voudrez, madame, répondit Rose-Pompon, en se campant d'autant plus crânement sur la hanche, qu'elle se sentait plus troublée.
Et l'entretien de Mlle de Cardoville et de la grisette commença de la sorte.
XXIV. L'entretien.
Après une minute d'hésitation, Rose-Pompon dit à Adrienne, dont le coeur battait vivement:
-- Je vais, madame, vous dire tout de suite ce que j'ai sur le coeur; je ne vous aurais pas cherchée; puisque je vous trouve, il est bien naturel que je profite de la circonstance.
-- Mais, mademoiselle, dit doucement Adrienne... pourrais-je du moins savoir le sujet de l'entretien que nous devons avoir ensemble?
-- Oui, madame, dit Rose-Pompon avec un redoublement de crânerie alors plus affectée que naturelle. D'abord, il ne faut pas croire que je me trouve malheureuse et que je veuille vous faire une scène de jalousie ou pousser des cris de délaissée... Ne vous flattez pas de ça... Dieu merci! je n'ai pas à me plaindre du _prince Charmant _(c'est le petit nom que je lui ai donné); au contraire, il m'a rendue très heureuse; si je l'ai quitté, c'est malgré lui, et parce que cela m'a plu.
Ce disant, Rose-Pompon qui, malgré ses airs dégagés, avait le coeur très gros, ne put retenir un soupir.
-- Oui, madame, reprit-elle, je l'ai quitté parce que cela m'a plu, car il était fou de moi, madame... même que si j'avais voulu, il m'aurait épousée, oui, madame, épousée; tant pis si ce que je vous dis là vous fait de la peine... Du reste, quand je dis tant pis, c'est vrai que je voulais vous en causer... de la peine... Oh! bien sûr; mais lorsque tout à l'heure, je vous ai vue si bonne pour la pauvre Mayeux, quoique j'étais bien certainement dans mon droit... j'ai éprouvé quelque chose... Enfin, ce qu'il y a de plus clair, c'est que je vous déteste, et que vous le méritez bien... ajouta Rose-Pompon en frappant du pied.