La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès (part 3 of 3)
--Et tout cela, observa gravement Mme de Fondège, nous coûtera moins cher que l’exécrable voiture que nous avions la niaiserie de louer à l’année!... Oh! je sais ce que je dis, j’ai fait mes calculs... Tous les mois, avec les pourboires et les suppléments, j’en avais pour bien près de mille francs... trois chevaux et un cocher ne nous reviendront pas à cela... Et quelle différence!... Au moins nous tiendrons notre rang et ne serons pas écrasés par des gens de rien... Je n’aurai plus à rougir des rosses exténuées que le loueur me fournissait, ni à endurer l’insolence des gens qu’il employait... J’avais jusqu’ici reculé devant la première dépense... elle est faite... j’en suis contente. Nous regagnerons cela sur autre chose.
--Sur les dentelles, sans doute!... pensait Mlle Marguerite, qui toute la soirée eut à subir des projets d’économie pour le moins aussi ingénieux.
Elle était exaspérée, quand vers minuit elle regagna sa chambre, et pour la dixième fois elle répétait:
--Mais pour qui donc me prennent-ils!... Me supposent-ils donc idiote, qu’ils étalent devant moi ce qu’ils ont volé à mon père, ce qu’ils m’ont volé!... Que des filous vulgaires se fassent prendre faute de pouvoir se tenir de dépenser follement le produit de leurs vols, on le comprend, mais eux!... Ils ont perdu la tête.
Depuis un moment déjà Mme Léon était couchée, Mlle Marguerite s’assura qu’elle dormait, et reprenant la lettre au vieux juge de paix, elle y ajouta ce post-scriptum:
P. S. «Impossible de conserver l’ombre d’un doute... D’après mon calcul, M. et Mme de Fondège ont aujourd’hui jeté au vent plus de 20,000 francs...
«Cette impudence ne viendrait-elle pas de la certitude où ils sont qu’il n’existe aucune preuve du crime et qu’on ne peut les attaquer?...
«Cependant, ils m’ont encore parlé de leur fils, le lieutenant Gustave de Fondège, on me le présentera demain...
«Demain, aussi, entre trois et quatre heures, je me rendrai chez l’homme qui peut me découvrir la retraite de Pascal, chez M. Isidore Fortunat... J’espère pouvoir m’esquiver assez facilement, parce qu’à ce moment-là Mme Léon sera chez le marquis de Valorsay.--M...»
IX
La vieille histoire du talon d’Achille sera éternellement vraie.
Humble ou puissant, fort ou faible, il n’est personne qui n’ait un défaut à sa cuirasse, un endroit vulnérable par excellence, une certaine place secrète où les blessures sont plus terribles et plus cuisantes.
L’endroit faible de M. Isidore Fortunat, c’était sa caisse.
Le frapper là, c’était l’atteindre aux sources mêmes de la vie. C’était le toucher au point où s’était retiré tout ce qu’il avait de sensibilité.
C’est dans cette bienheureuse caisse, et non dans sa poitrine, que palpitait véritablement son cœur... Par elle, il jouissait ou souffrait, heureux quand elle se gonflait à la suite de quelque brillante opération bien conduite, désespéré s’il la voyait se vider après quelque mauvaise affaire imprudemment engagée.
Cela explique ses tortures, ce dimanche maudit où, congédié brutalement par le spirituel M. Wilkie, il regagnait son logis en compagnie de son employé Victor Chupin.
Cela dit aussi ce qu’il y avait de profondément réel dans cette haine qu’il vouait au marquis de Valorsay et au vicomte de Coralth...
L’un, le marquis, d’un seul coup de filet, lui raflait quarante mille francs en beaux écus vivants et frétillants...
L’autre, le vicomte, venait de lui couper subitement l’herbe sous le pied et lui enlevait la prime magnifique de l’héritage de Chalusse, prime qu’il avait considérée comme acquise et déjà en sac.
Et non-seulement il était volé, dépouillé, escroqué,--il employait ces expressions,--mais il était joué, dupé, roulé, berné!... Et par qui?... par des gens qui ne faisaient pas comme lui profession d’être habiles... Lui, l’homme d’affaires impeccable, être victime de vulgaires «amateurs!»
Comme du vitriol versé sur une plaie vive, le fiel de l’amour-propre déchiré exaspérait la blessure saignante de sa cupidité.
En pareille occurrence, les menaces d’un tel homme avaient une effrayante portée... L’argent est froid, dit-on, mais il est dur, et c’est pour cela que ses vengeances sont implacables.
Et c’est en ce moment, lorsque M. Isidore Fortunat venait de jurer avec d’épouvantables blasphèmes la perte du marquis de Valorsay et du vicomte de Coralth, c’est à cette heure précise que sa gouvernante, l’austère Mme Dodelin lui remit la lettre de Mlle Marguerite...
Il la lut avec un sentiment d’immense stupeur, par trois fois, en se frottant les yeux, et tout haut comme s’il eût eu besoin de se prouver qu’il était bien éveillé.
«--Mardi, répétait-il, après-demain... chez vous... entre trois et quatre heures... il faut que je vous parle!...»
Si étrange était son attitude, tant de passions diverses et violentes bouleversaient son visage habituellement impassible, que Mme Dodelin, brûlant de curiosité, restait plantée devant lui, bouche béante, sans haleine, regardant de tous ses yeux, écoutant à pleines oreilles...
Il s’en aperçut, et d’un ton furieux:
--Que faites-vous là?... C’est se moquer! Vous m’épiez, je crois! Retournez donc voir à votre cuisine si j’y suis...
Elle s’enfuit, effrayée et lui-même passa dans son cabinet.
La réflexion faisant son œuvre, son cœur bondissait de joie, et il ricanait méchamment à l’espoir d’une revanche prochaine.
--Elle a du flair, grommelait-il, cette petite, et aussi de la chance... Elle choisit pour s’adresser à moi le jour où j’ai résolu de la défendre et de réhabiliter son amoureux, cet imbécile d’honnête homme qui s’est laissé déshonorer par les plus vils gredins... Je me proposais de me mettre à sa recherche, elle vient à moi... J’allais lui écrire, elle m’écrit... Qu’on dise donc après qu’il n’y a pas une Providence!...
Comme beaucoup de gens, M. Fortunat croyait pieusement à la Providence, quand les événements tournaient à son gré...
Dans le cas contraire, il la niait.
--Si la petite a de l’aplomb, poursuivit-il, et elle me paraît n’en pas manquer, si son amoureux a de la «poigne,» le Valorsay et le Coralth seront en liquidation fin courant, au plus tard... Et dame!... pas de concordat!... Et s’il faut dépenser dix mille francs pour les couler, et que ni Mlle Marguerite, ni M. Férailleur ne les aient, eh bien!... je les leur avancerai... à cinq,... sans commission... Je les dépenserais de ma poche, au besoin!... Ah!... mes fistons, nous avons voulu rire!... Doucement!... Je demande la remise à huitaine pour voir qui rira le dernier!...
Il s’interrompit; Victor Chupin, qui était resté en arrière pour payer la voiture, venait d’entrer dans le cabinet.
--Vous m’avez remis vingt francs, m’sieu, dit-il à son patron, j’ai donné quatre francs vingt-cinq centimes au cocher, voici le reste...
--Gardez cela pour vous, Victor, fit M. Fortunat.
Quoi! quinze francs soixante-quinze centimes!
En tout autre circonstance, cette magnificence insolite eût arraché à Chupin une prodigieuse grimace de satisfaction...
Ce jour-là, il n’eut pas un sourire; il glissa distraitement l’argent dans sa poche, et c’est à peine si du ton le plus froid il balbutia:
--Merci!...
Tout à son idée, le dénicheur d’héritages ne remarqua pas ce détail:
--Nous les tenons, Victor, reprit-il... Je vous ai dit que Coralth et Valorsay me payeraient leur trahison, l’échéance est proche... tenez, lisez cette lettre...
Il la lut attentivement d’un air capable, et quand il eut achevé:
--Eh bien!... demanda M. Fortunat.
Mais Chupin n’était pas un garçon à émettre un avis à la légère.
--Excusez-moi, m’sieu, dit-il, mais pour vous répondre, il faudrait connaître l’affaire. Je n’en sais que ce que vous m’en avez dit, ce n’est guère, et ce que j’ai deviné, pas grand chose, total, rien du tout...
M. Fortunat se recueillit un moment.
--Votre réflexion est juste, Victor, prononça-t-il enfin... Jusqu’ici, ce que je vous avais expliqué suffisait; maintenant que j’attends de vous des services plus sérieux, je dois tout vous apprendre, tout ce que je crois savoir, du moins, de cette affaire... Cela vous donnera la mesure de ma confiance en vous...
Et aussitôt, en effet, il raconta à Chupin ce qu’il connaissait de l’histoire de M. de Chalusse, du marquis de Valorsay et de Mlle Marguerite... C’était, à bien peu de chose près, la vérité...
Mais s’il avait pensé que ces confidences le hausseraient dans l’estime de son employé, il s’était singulièrement abusé.
Chupin avait assez d’expérience et de bon sens pour juger les choses... Il discerna fort bien que le beau mouvement d’honnêteté de M. Fortunat venait surtout d’une déception et d’une pique d’amour-propre, et que, s’il n’eût pas été lésé, il eût laissé sans le moindre soulèvement de conscience le marquis de Valorsay accomplir en paix son œuvre d’infamie...
Cependant son mobile visage garda le secret de ses impressions... D’abord il n’avait pas mission de dire à M. Fortunat son fait, et en second lieu il estima le moment peu opportun pour une déclaration de principes.
Lors donc que son patron s’arrêta:
--Comme cela, s’écria-t-il vivement, il s’agit de pincer les coquins... j’en suis! Et ce n’est pas pour me flatter, m’sieu, mais je puis vous être crânement utile... Est-ce des détails sur le passé du vicomte de Coralth, qu’il vous faut?... Voilà!... C’est que je le connais, le brigand, et à fond!... Il est marié, je vous l’ai dit, avant huit jours je vous amènerai sa femme... je ne sais pas où elle est, mais elle tient un bureau de tabac, cela me suffit... Elle vous contera comment il est vicomte... Lui, vicomte!... Oh! là, là... as-tu fini tes manières!... Vicomte! comme moi... Je vous en apprendrai de drôles, allez, je vous le promets...
--Soit!... mais le plus pressé serait de savoir comment il vit en ce moment, et de quoi?
--Pour sûr, ce n’est pas de son travail... Mais, minute, on s’informera... Le temps de rentrer chez moi me changer et me «faire une tête,» et je me mets après lui... Et que je sois pendu si, avant mardi, je ne vous reviens pas avec un rapport complet.
Un sourire satisfait errait sur les lèvres de M. Fortunat.
--Bien, Victor, approuva-t-il, très-bien! Je vois que vous me servirez avec votre zèle et votre intelligence ordinaires... Comptez que vous serez payé comme jamais vous ne l’avez été. Tant que vous vous occuperez de cette affaire, vous aurez dix francs par jour, et je vous réglerai à part votre nourriture, vos voitures et tous vos frais...
La proposition était superbe, et cependant, loin de paraître ravi, Chupin hocha la tête d’un air grave.
--Vous savez si je tiens à la monnaie, m’sieu, commença-t-il...
--Trop, Victor, mon garçon, trop...
--Pardon, c’est que j’ai des charges, m’sieu... Vous connaissez mon intérieur--il disait ce mot superbement--vous avez vu ma bonne femme de mère, tout cela coûte...
--Bref, vous trouvez que je ne vous offre pas assez...
--Au contraire, m’sieu... mais vous ne me laissez pas finir!... J’aime l’argent, n’est-ce pas? Eh bien!... pour cette affaire, je ne veux pas être payé... Je ne veux ni appointements ni frais, ni un centime, ni rien... Je vous servirai, mais pour moi, pour mon plaisir, gratis... «à l’œil.»
M. Fortunat ne put retenir une exclamation de surprise... Littéralement les bras lui tombaient...
Chupin, qui avait au gain l’âpreté d’un vieil usurier, Chupin l’avidité même, refuser de l’argent!... cela ne s’était jamais vu et ne se reverrait plus...
Lui, cependant s’animait peu à peu, des rougeurs fugitives montèrent à ses joues plombées et d’une voix rauque, il poursuivait:
--C’est mon idée, comme cela!... J’ai huit cents «balles» sous un carreau de ma chambre, en or... un an de sueur... je les mangerai s’il faut jusqu’au dernier centime. Et quand je verrai le Coralth tombé plus bas que la boue, je dirai: «Voilà qui est bien!» et je jouirai pour plus de cent mille francs... Si vous aviez un «embêtement» qui vous revînt la nuit, quand vous ne dormez pas, vous donneriez bien quelque chose, pas vrai, m’sieu, pour vous en débarrasser... Eh bien! c’est mon cauchemar, ce brigand-là... Il faut voir à en finir.
M. de Coralth qui avait beaucoup d’expérience, eût été certainement effrayé, s’il eût vu ce singulier ennemi qu’il ne connaissait pas... Ses yeux, d’un bleu pâle et indécis, habituellement, avaient en ce moment l’éclat de l’acier, et ses poings se crispaient dans le vide...
--C’est lui, continua-t-il d’un air sombre, qui est cause de tout... Je vous l’ai conté, m’sieu, j’ai fait un mauvais coup dans le temps... Sans un miracle du bon Dieu, je tuais un homme, le roi des hommes!... Eh bien! si M. André s’était cassé les reins en tombant de son cinquième, mon Coralth serait aujourd’hui le duc de Champdoce à la place du vrai!... Et on le laisserait «se la couler douce,» rouler carrosse et «épater» le monde!... Ah! ce ne serait pas à faire!... Des gars comme ça, il n’y en a que trop, qui font du tort à la salubrité publique... Minute, Coralth, mon vieux, je suis à toi, je te vais servir!... D’abord, je lui dois ça et je paye mes dettes, moi!... Quand M. André m’a tiré du pétrin, et vrai comme il fait jour, je méritais d’avoir le coup {cou?} coupé, il ne m’a pas fait de conditions... Il m’a seulement dit: «Si tu n’es pas pourri jusqu’aux moëlles, tu seras honnête, désormais!...» Et il fallait le voir, disant cela, tout démoli encore de sa chute, l’épaule entortillée et pâle comme une guenille... Cré nom!... je me sentais petit devant lui, comme un ver de terre!... Alors je me suis juré que je lui ferais honneur... Et quand il me vient de mauvaises idées, car il m’en vient, ou quand «la soif me galope,» je me dis: «De quoi! attends un peu, je vais te payer une chopine, moi, et... et m’sieu André, donc!» Et ça me coupe la soif comme avec la main. J’ai son portrait à la maison, et, tous les soirs, avant de me mettre dans les toiles, je lui raconte ma journée... et, vrai, il y a des fois où je crois qu’il me rit... C’est bête comme tout, peut-être bien, mais je ne suis pas honteux... M’sieu André et ma pauvre bonne femme de mère, voilà mes deux béquilles, et je ne crains plus les faux pas!...
Schébel, le philosophe allemand, qui a écrit une théorie de la volonté en quatre tomes, était moins fort que Chupin.
--C’est pour dire, m’sieu, reprit-il, que vous pouvez garder votre argent... Je suis honnête, moi, et les honnêtes gens doivent se prêter la main gratis, comme les compagnons d’un même devoir... Il ne s’agirait pas de Coralth que cela m’irait encore de trimer pour ce pauvre mâtin qu’on voudrait faire passer pour un filou... Comment l’appelez-vous déjà?... Férailleur... drôle de nom!... Mais c’est égal, on le tirera d’affaire et il épousera sa particulière... D’abord, moi je suis de la noce, je passe chez mon tailleur, la main aux dames et... en place pour le quadrille!...
Et il ricanait d’un rire inquiétant, qui découvrait ses dents aiguës à trancher du fer.
Mais l’énergie des plus terribles rancunes vibrait sous son âpre ironie, et M. Fortunat ne conçut aucune appréhension.
Il était sûr que ce volontaire de la haine le seconderait mieux «à l’œil,» comme il disait, que l’auxiliaire le plus chèrement payé...
--Voilà donc qui est convenu, dit-il, je puis compter sur vous, Victor...
--Comme sur vous-même, m’sieu, à l’heure ou à la course.
--Et vous espérez avoir des renseignements positifs mardi?
--Avant... si le guignon ne s’en mêle pas.
--Très-bien... Je vais de mon côté me préoccuper de M. Pascal Férailleur... Quant aux petites affaires de Valorsay, je les sais mieux que lui-même... Il faut que nous soyons prêts à entrer en campagne quand Mlle Marguerite viendra, et selon ce qu’elle nous apprendra, nous agirons...
Chupin avait déjà pris son chapeau, mais au moment de sortir:
--Bêta! s’écria-t-il, j’oubliais le principal... Où demeure le Coralth?
--Malheureusement je l’ignore...
Selon sa coutume, dans les circonstances épineuses, Chupin se mit à gratter furieusement ses cheveux jaunes.
--Mauvaise affaire... grommelait-il. Des vicomtes comme celui-là ne se font pas afficher sur le Bottin... Enfin, je le trouverai toujours...
Ce qui n’empêche pas qu’il se retira très-contrarié.
--Pas de chance au bâtonnet, pensait-il, tout en gagnant d’un bon pas son domicile. Je vais perdre ma soirée à chercher l’adresse de mon brigand... A qui la demander?... Au concierge de Mme d’Argelès?... La connaît-il?... Au domestique de M. Wilkie?... Ce serait dangereux.
Il songeait à aller rôder autour de l’hôtel de M. de Valorsay, et à offrir quelque chose adroitement à l’un des valets, quand en traversant le boulevard, la vue du restaurant Brébant fit jaillir dans sa cervelle l’idée qu’il cherchait en vain.
--A moi la pose! gronda-t-il, mon homme est pincé!...
Et aussitôt, sûr de son projet, il entra dans le café le plus voisin.
--Un bock, garçon!... commanda-t-il, et tout ce qu’il faut pour écrire.
C’était un souvenir de certaine industrie inavouable qu’il avait jadis exercée, qui venait de fournir à Victor Chupin un moyen de sortir d’embarras.
En tout autre occasion, il eût hésité à employer un expédient aussi hasardé, mais le caractère de ses adversaires justifiait tout, le temps pressait et il n’avait pas le choix des ressources...
Dès que le garçon l’eut servi, il avala son verre de bière pour aider l’inspiration, et prenant la plume, il écrivit de sa plus belle écriture qui n’était pas belle:
«Mon cher vicomte.
«Voici les cent francs que j’ai perdus hier soir au piquet... A quand ma revanche?...
«Ton ami, VALORSAY.»
Cette lettre achevée, il la relut par trois fois, très-inquiet de savoir si c’était bien là le style qu’emploient des gens «très-chic» qui se renvoient de l’argent... Franchement, il doutait... Ainsi sur le brouillon, il avait écrit «bezigue,» et sur la copie, il l’avait remplacé par «piquet,» qui lui avait paru un jeu aristocratique.
--Mais bast!... se dit-il, on n’y regardera pas de si près!
Et comme la lettre était sèche, il la plia et la glissa dans une enveloppe en y joignant un billet de cent francs qu’il tira d’un vieux portefeuille.
Sur l’enveloppe, il écrivit:
A Monsieur le vicomte de Coralth, En Ville.
Ces mesures prises, il paya sa consommation, et d’un pied fiévreux courut jusqu’au restaurant Brébant. Deux garçons flânaient devant la porte, et leur montrant la lettre:
--Connaissez-vous ce nom?... demanda-t-il poliment. Un monsieur qui sortait de chez vous a laissé tomber cela, j’ai couru après lui pour le lui rendre... impossible de le rejoindre...
Les deux garçons examinèrent l’adresse.
--Coralth... répondirent-ils, nous ne connaissons que lui... ce n’est pas un client, mais il vient ici quelquefois...
--Et où demeure-t-il?
--Pourquoi?
--Pour lui porter cette lettre, donc!
Les garçons haussèrent les épaules...
--Laissez donc, firent-ils, ce n’est pas la peine de vous déranger.
C’était là que Chupin, qui avait prévu l’objection, les attendait...
--Excusez, fit-il, c’est qu’il y a de l’argent dans la lettre.
Et entre-bâillant l’enveloppe, il montra le billet de cent francs.
Dès lors, pour les garçons, la question changea.
--C’est différent, prononça l’un d’eux, du moment qu’il y a de l’argent, vous devez rendre... Mais vous seriez bien bon de courir... Remettez cela ici, au comptoir, et la première fois que le vicomte viendra, on le lui rendra...
Un frisson courut le long de l’échine de Chupin, il vit son billet perdu.
--Ah! je la trouve mauvaise, s’écria-t-il. Laisser ma trouvaille ici?... Jamais de la vie!... Et cette petite récompense honnête, qui donc l’aurait?... Un vicomte, c’est toujours généreux, celui-là est capable de me mettre vingt francs dans la main... C’est pourquoi je veux son adresse.
L’objection était de nature à toucher les garçons, ils trouvèrent que le «jeune homme» avait raison, mais ils ignoraient l’adresse de M. de Coralth et ne voyaient nul moyen de se la procurer.
--A moins cependant, observa l’un d’eux, que le chasseur ne la sache...
Le chasseur, appelé, se souvint qu’une fois il était allé chercher un pardessus chez M. de Coralth.
--J’ai oublié son numéro, déclara-t-il, mais je suis sûr qu’il demeure rue d’Anjou, presque au coin de la rue de la Ville-l’Évêque...
Le renseignement ne brillait pas par sa précision, mais il devait suffire à un Parisien pur sang tel que Victor Chupin.
--Bien des merci de l’obligeance, m’sieu, dit-il au chasseur... Avec vos indications, un aveugle de naissance n’irait peut-être pas tout droit chez M. de Coralth, mais, moi, j’y vois clair, et j’ai une langue... Et vous savez, s’il y a une récompense, comptez sur moi, je repasserai payer une tournée...
--Et si vous ne dénichez pas votre individu, ajoutèrent les garçons, rapportez le billet de banque ici, on le lui rendra.
--Naturellement!... répondit Chupin, qui prononçait «turellement».... Jusqu’au plaisir, messieurs...
Et il s’éloigna à grandes enjambées.
--Revenir... grommelait-il, plus souvent! Tas de farceurs, j’ai vu le moment où ils posaient la main sur mon «image de changeur!»
Mais la frayeur qu’il avait eue s’était dissipée, et tout en prenant au plus court pour gagner le faubourg Saint-Denis, il s’applaudissait du succès de son stratagème.
--Car voilà mon vicomte pincé, pensait-il... La rue d’Anjou-Saint-Honoré n’a pas cent numéros, et quand je devrais aller de porte en porte, ce serait vite fait!...
Il trouva sa mère en train de tricoter, comme toujours, quand il rentra.
C’était le seul travail que sa cécité, presque complète, lui permît, et elle s’y employait avec acharnement.
--Ah!... te voilà, Toto, fit-elle joyeusement; je ne t’espérais pas sitôt... Sens-tu la bonne odeur?... Comme tu dois être très-fatigué, ayant passé la nuit, je t’ai mis le pot-au-feu...
Comme toutes les fois lorsqu’il rentrait, Chupin embrassa la digne femme avec cette tendresse respectueuse qui avait si fort surpris M. Fortunat.
--Tu es toujours trop bonne!... fit-il. Et moi, malheureusement, je ne puis rester dîner avec toi.
--Tu me l’avais promis, cependant.
--C’est vrai, m’man, mais les affaires, vois-tu, les affaires...
La brave femme hocha la tête.
--Toujours des affaires!... fit-elle.
--Dame!... quand on n’a pas dix mille francs de rentes!...
--Oui, tu es devenu travailleur, Toto, et cela me rend bien heureuse, mais tu es trop ardent après l’argent, et cela me fait peur...
--C’est-à-dire que tu crains que je fasse quelque chose qui ne soit pas honnête... Eh bien! et toi donc, m’man, et m’sieu André... crois-tu que je vous oublie?
La brave femme se taisant, il passa dans la soupente qu’il appelait pompeusement sa chambre, et rapidement il échangea son costume,--le plus neuf et le plus beau qu’il eût,--contre un vieux pantalon à carreaux, une blouse de laine noire et une casquette de toile cirée.
Et quand il eut achevé et donné à ses cheveux un certain tour, véritablement il fut méconnaissable.
Au lieu et place de l’employé de M. Fortunat apparaissait un de ces louches garnements qui font leur journée de six heures du soir à minuit, autour des cafés et des théâtres, et qui, tant que le jour dure, battent des cartes grasses dans les bouges des barrières.
C’était l’ancien Chupin qui ressuscitait... Toto Chupin tel qu’on l’avait connu avant sa conversion.
Et lui-même, se donnant un dernier coup d’œil dans le petit miroir suspendu au-dessus de sa table, fut étonné de sa physionomie...
--Cristi! murmura-t-il, je marquais mal, dans ce temps-là!
Il avait pris toutes sortes de précautions pour ne faire aucun bruit en s’habillant, mais en vain. Sa mère, avec cette prodigieuse acuité d’ouïe des aveugles, avait suivi tous ses mouvements aussi sûrement que si elle eût été près de lui, y voyant...
--Tu viens de te changer, Toto? demanda-t-elle.
--Oui, m’man...
--Pourquoi as-tu mis ta blouse, mon fils?
Si accoutumé qu’il fût à l’étrange perspicacité de sa mère, il fut stupéfait... Mais il ne songea pas à nier... Elle n’eût eu qu’à étendre la main pour s’assurer qu’il mentait.
--C’est pour une course que j’ai à faire, répondit-il.
Le visage si doux de l’aveugle était devenu sévère.
--Tu as donc besoin de te déguiser?... prononça-t-elle.
--Mais, m’man...
--Tais-toi, mon fils!... Quand on veut n’être pas reconnu, c’est qu’on va faire quelque chose de mal... Depuis que ton patron est venu ici, tu me caches quelque chose... Ne sais-tu donc pas que je ressens tout ce qui se passe en toi!... Prends garde, Toto!... Depuis que j’ai entendu la voix de cet homme, je suis sûre qu’il est capable de te pousser à quelque crime, comme les autres, autrefois...
L’aveugle prêchait un converti.
Depuis deux jours, le «pisteur d’héritages» se montrait sous un aspect si étrange, que Chupin, à part soi, s’était promis de changer de patron.
--Je te jure de le «lâcher,» m’man, déclara-t-il, ainsi, rassure-toi.
--Bien!... Mais en ce moment, où vas-tu?
Il n’était qu’un moyen de rassurer complétement la digne femme, c’était de lui tout confier.
Ainsi fit Chupin, avec la dernière franchise.
--Eh bien!... reprit-elle, quand il eut fini, tu vois avec quelle facilité tu te laisserais entraîner!... Comment as-tu pu te charger de faire ce honteux métier d’espion, toi qui sais où il peut conduire!... C’est la protection du bon Dieu qui t’a sauvé cette fois-ci d’une action que tu te serais reprochée toute la vie... Les intentions de ton patron sont bonnes, maintenant; elles étaient criminelles, quand il t’a commandé de suivre cette Mme d’Argelès... Pauvre femme!... elle s’était sacrifiée pour son fils, elle se cachait de lui, et tu travaillais à la trahir!... Pauvre créature... Ah! qu’elle a dû souffrir et comme je la plains!... Être ce qu’elle est et se voir dénoncée à son fils!... Moi qui ne suis qu’une malheureuse, je serais morte de honte!...
Chupin se mouchait à faire trembler les vitres, ce qui était sa manière de dissimuler son émotion quand elle allait jusqu’aux larmes...
--Tu parles comme une bonne femme de mère que tu es, s’écria-t-il enfin, et je suis plus fier de toi que si tu étais la plus belle dame et la plus riche de Paris, parce-que tu es la plus honnête et la plus vertueuse, et je ne serais qu’un lâche, «un feignant,» le dernier des propre-à-rien, si je te causais un chagrin... Et si jamais on me prend «à filer» quelqu’un d’un pied, je veux qu’on me coupe l’autre... Mais pour cette fois...
--Pour cette fois, va, Toto, je suis tranquille...
Il partit le cœur plus léger, et bientôt ne songea plus qu’à la mission dont il était chargé.
Ce n’était pas par pure fantaisie qu’il avait changé de costume. Son imprudence de la nuit précédente, chez Brébant, devait avoir fixé sa physionomie dans la mémoire du vicomte de Coralth, et au moment de s’attacher à ses pas, il importait de dérouter autant que possible ses investigations...
Cependant, il arrivait à la rue d’Anjou-Saint-Honoré, il commença bravement ses recherches.
Elles ne furent pas heureuses tout d’abord. Partout où il entrait pour demander le vicomte, on lui répondait qu’on ne le connaissait pas.
Il avait déjà visité la moitié de la rue, lorsqu’il arriva à une des plus belles maisons, devant laquelle stationnait, toute pleine de pots de fleurs, une de ces voitures basses et plates qu’emploient les jardiniers...
Un vieux homme, qui parut à Chupin être le concierge de la maison, et un domestique en gilet rouge déchargeaient les pots du fleurs et les rangeaient en ligne sous la porte cochère. La voiture vide, elle partit. Aussitôt Chupin s’avança, et, s’adressant au concierge:
--M. le vicomte de Coralth? demanda-t-il.
--C’est ici... Que lui voulez-vous?...
Ayant prévu cette question, Chupin avait préparé une réponse.
--Bien sûr, fit-il, je ne viens pas le chercher pour lui payer la goutte... Mais voilà la chose: Je traversais le passage de la Madeleine, une femme superbe m’appelle et me dit: «M. de Coralth demeure dans la rue d’Anjou, mais je ne sais pas son numéro. Je ne peux pas aller le demander de porte en porte, allez-y, et si vous me rapportez ici son adresse, vous aurez cent sous!...» Voilà les cent sous gagnés.
Servi par sa vieille expérience parisienne, Chupin avait si bien choisi le prétexte qu’il fallait, que ses deux auditeurs éclatèrent de rire...
--Eh bien!... père Moulinet, s’écria le domestique à gilet rouge, qu’en dites vous? Est-ce pour avoir votre adresse que des femmes superbes donneraient cent sous?...
--Pour ça, non!... Mais ce n’est pas à vous non plus qu’une femme enverrait des fleurs comme celles que voilà... toutes fleurs rarissimes!...
Chupin se retirait en saluant; le concierge l’arrêta.
--Vous qui faites si bien les commissions, lui dit-il, nous épargneriez-vous la peine de monter tous ces pots au second, si on vous offrait un bon verre de vin?...
Nulle proposition ne pouvait être plus agréable à Chupin...
Si porté qu’il fût à s’exagérer ses moyens et la fécondité de ses ressources, jamais il ne s’était flatté de l’espoir de franchir le seuil de M. de Coralth.
Or, il avait compris, sans grands efforts d’imaginative, que le domestique à gilet rouge était au service du vicomte, et que c’était chez le vicomte qu’il s’agissait de monter les fleurs...
Cependant, il sut dissimuler sa satisfaction, qui eût pu paraître singulière.
--Un verre de vin!... fit-il d’un ton maussade... Vous en mettrez bien deux...
--Eh!... je mettrai la bouteille entière, mon garçon, si le cœur vous en dit, répondit le domestique, avec cette facilité charmante des gens qui font leurs générosités aux dépens d’autrui.
--Alors, s’écria Chupin, j’en suis!...
Et se chargeant de plusieurs pots, avec cette dextérité des gamins qui gagnent leur vie au marché aux fleurs, il ajouta:
--Montrez-moi le chemin.
Le domestique et le concierge le précédèrent dans l’escalier, sans rien porter, comme de raison, et arrivés au second étage, ayant ouvert une porte, ils dirent:
--C’est ici, entrez!...
Chupin se doutait bien que M. de Coralth devait être mieux logé qu’il ne l’était, lui, rue du Faubourg-Saint-Denis, mais c’est à peine s’il avait l’idée du luxe qui éclatait dans l’antichambre.
La lanterne, pendue au plafond lui parut une pure merveille, et les banquettes lui semblaient bien autrement superbes que le canapé de M. Fortunat.
--Le brigand ne s’amuse pas à des coquineries de deux sous... pensa-t-il. Monsieur travaille dans le grand genre... Décidément, ça ne pouvait pas durer, cette vie-là!
Il s’agissait de renouveler les fleurs des jardinières de toutes les pièces, et aussi celles d’une petite serre très-habilement prise moitié sur le balcon, moitié sur une jolie pièce tendue de soie à grands ramages, qui servait de fumoir. Or, le concierge et le domestique se bornant à surveiller Chupin et à lui donner des ordres, il se trouva visiter tout l’appartement.
Il admira le salon encombré de précieux bibelots; la salle à manger en vieux chêne; la chambre à coucher, toute capitonnée, avec son lit monté sur une estrade comme un trône, et une sorte de bibliothèque avec de grandes armoires pleines de livres richement reliés.
Tout cela était beau, somptueux, magnifique; Chupin admirait mais n’enviait pas ce luxe. Il se disait que si jamais il arrivait à amasser honnêtement une grande fortune, son appartement serait tout autre. Il eût souhaité plus de simplicité, quelque chose de plus mâle, moins de velours et de satin, de tapis, de tentures, de glaces, de capitons...
Ce sentiment ne l’empêchait pas de se récrier à chaque pièce où il entrait, et il avait l’art de donner tant de naïveté à son admiration, que le domestique, flatté comme s’il eût été le propriétaire, mit une sorte de vanité à lui tout faire examiner.
Il lui montra la cible devant laquelle tous les matins, pendant une heure, M. le vicomte s’exerçait avec un pistolet de salon... car M. le vicomte était de première force au pistolet, et, à vingt pas, logeait huit balles sur dix dans le goulot d’une bouteille.
Il lui exhiba les épées de combat de M. le vicomte, car à l’épée M. le vicomte était aussi fort qu’au pistolet, il prenait tous les jours une leçon d’une heure d’un des meilleurs maîtres d’armes de Paris et ses duels avaient toujours été heureux.
Il lui fit voir encore le costume de chambre de velours bleu de M. le vicomte, ses pantoufles fourrées et jusqu’aux chemises soutachées de soie qu’il mettait pour se coucher...
Mais ce fut le cabinet de toilette qui émerveilla et stupéfia Chupin.
Il resta béant, lorsqu’il vit l’immense table de marbre blanc, avec ses trois cuvettes, ses éponges, ses boîtes, ses pots, ses flacons, ses godets de toutes sortes; quand il compta les brosses par douzaines, molles ou dures, pour la tête, la barbe, les mains, pour les frictions et pour oindre de cosmétique la moustache et les sourcils...
Jamais il n’avait vu rassemblés tant d’instruments bizarres, d’argent ou d’acier, pinces, couteaux, canifs, ciseaux, grattoirs, limes, bistouris...
--On se croirait chez un pédicure ou chez un dentiste, dit-il au domestique... Est-ce que votre bourgeois se sert de cela tous les jours?...
--Certainement... et plutôt deux fois qu’une... pour sa toilette.
Chupin ne put dissimuler une grimace, et d’un ton d’ébahissement narquois:
--Eh bien! fit-il, excusez!... il doit avoir la peau propre!
Les autres éclatèrent de rire, et le concierge, après un regard d’intelligence jeté au domestique, dit entre haut et bas:
--Dame! c’est son état à cet homme d’être joli garçon.
Le grand mot était lâché!
Désormais Chupin était sûr de ce que lui avait fait soupçonner ce logis voluptueusement coquet et ouaté de toutes les recherches délicates et exquises comme le sanctuaire d’une idole.
Pendant qu’on changeait les jardinières, d’ailleurs, et dans l’intervalle des neuf ou dix voyages qu’il avait faits de la porte cochère à l’appartement, Chupin avait écouté sournoisement et surpris entre le domestique et le concierge des lambeaux de phrases qui l’avaient singulièrement éclairé.
Sans compter qu’à tout moment, dès qu’il s’agissait de placer une plante dans un endroit plutôt que dans un autre, le domestique prononçait, comme un argument péremptoire, que la baronne tenait à ce que cela fût ainsi, ou que la baronne serait plus contente de tel arrangement, ou encore qu’il se conformait aux ordres que lui avait donnés la baronne.
D’où Chupin, forcément, avait conclu que ces fleurs étaient envoyées par une baronne, et qu’elle n’était pas sans quelques droits sur l’appartement...
Mais comment se nommait-elle?...
Il manœuvrait assez adroitement pour le savoir, tout en dégustant un verre de vin qu’on lui avait servi, quand on entendit dans la cour le roulement d’une voiture...
--Parions que voici Monsieur qui arrive, s’écria le domestique en se précipitant à la fenêtre...
Chupin s’élança pour regarder aussi, et aperçut un très-élégant coupé bleu attelé d’un cheval de prix... mais il ne vit pas le vicomte.
M. de Coralth montait déjà l’escalier quatre à quatre, et la seconde d’après, il entra en criant d’une voix irritée:
--Florent!... Eh bien, qu’est-ce que cela signifie? Vous laissez toutes les portes ouvertes?...
Florent, c’était le domestique à gilet rouge.
Il haussa légèrement les épaules, en serviteur trop avant dans les secrets de son maître pour avoir rien à en craindre, et du ton le plus calme:
--Si la porte est ouverte, répondit-il, c’est que Mme la baronne vient d’envoyer des fleurs... un dimanche!... drôle d’idée... Et même--ajouta-t-il en montrant Chupin, j’offre un verre de vin à ce brave garçon et au père Moulinet, qui m’ont aidé.
Chupin, tant qu’il pouvait, se dissimulait et se faisait petit, tremblant d’être reconnu.
M. de Coralth ne fit seulement pas attention à lui... Sa charmante physionomie, toujours si souriante, était bouleversée, et la symétrie de ses beaux cheveux blonds était dérangée. Évidemment, quelque désagrément lui survenait.
--Je vais ressortir, dit-il à son domestique, mais avant j’ai deux lettres à écrire que vous porterez immédiatement.
Il passa dans le salon, sur ces mots, et Florent n’attendit pas que la porte fût refermée pour lâcher un maître juron.
--Que le diable t’emporte! s’écria-t-il... Chien de métier!... Voici qu’il faut me mettre en course, maintenant... Il est cinq heures et j’ai rendez-vous à cinq heures et demie!...
Une soudaine espérance fit battre le cœur de Chupin.
Il toucha du doigt le bras du domestique, et de l’air et du ton les plus engageants:
--Je n’ai rien à faire, moi, m’sieu, dit-il, et votre vin est si bon que si vous vouliez seulement me payer l’usure de mes souliers, je me chargerais de vos commissions...
La tournure de Chupin n’était pas de nature à inspirer grande confiance, de là vient probablement que le domestique répondit:
--Ce n’est pas de refus, mais... vous comprenez, cela dépendra.
Le vicomte n’en avait pas long à écrire.
Il ne tarda pas à reparaître, tenant à la main deux lettres qu’il jeta sur la table en disant:
--L’une de ces lettres est pour Mme la baronne. Vous ne la remettrez qu’à elle-même ou à sa femme de chambre... il n’y a pas de réponse... Vous porterez ensuite l’autre à son adresse, et vous attendrez qu’on vous donne un mot que vous mettrez sur mon bureau... et hâtez-vous.
Ayant dit, M. le vicomte de Coralth sortit comme il était entré, tout courant, et bientôt retentit le roulement de son coupé...
Florent, le domestique à gilet rouge, était cramoisi de colère...
--Là!... fit-il, s’adressant plus à Chupin qu’au concierge, que vous disais-je?... Une lettre à remettre à la baronne en mains propres ou à la femme de chambre... et en cachette, comme de juste, sans que le baron, qui est le jobard de la chose, s’en doute... Il n’y a que moi pour faire cette commission-là...
--Celle-là, bon!... objecta Chupin, mais l’autre?...
Le domestique n’avait pas encore examiné la seconde lettre.
Il la prit sur la table, et tout en examinant l’adresse:
--Celle-ci, mon garçon, répondit-il, on peut vous la confier... et c’est fort heureux, vraiment, car elle n’est pas pour la maison d’à côté... Les maîtres, ma parole, sont prodigieux!... Vous arrangez vos petites affaires pour vous donner un peu de bon temps, et au moment où vous vous croyez libre, paf!... ils vous envoient aux cinq cents diables, sans vous demander seulement si cela vous convient... Sans votre bonne volonté, je ratais un dîner avec des femmes charmantes... Mais surtout, ne flânez pas en route... je me «fends» de l’impériale de l’omnibus... Et vous avez entendu, il y a une réponse... Vous la remettrez à M. Moulinet, qui, en échange, vous donnera quinze sous pour la course et six sous pour l’omnibus, total: un franc zéro cinq... autrement dit en chiffres ronds, une belle pièce de vingt sous... Après cela, vous savez, si vous pouvez extirper un pourboire aux gens chez qui vous allez... je vous le donne.
--Compris, m’sieu!... Le temps de rendre une réponse à la femme superbe qui m’attend au passage de la Madeleine, et je file... Passez-moi le poulet.
--Voilà!... dit le domestique au gilet rouge en tendant la lettre.
Mais au premier regard qu’il jeta sur l’adresse, Chupin devint tout pâle et ses yeux s’écarquillèrent prodigieusement.
Voici ce qu’il avait lu:
Madame Paul--débitante de tabac--quai de la Seine, à la Villette.
Quelque grand que fût son empire sur lui, son émotion avait été trop visible pour n’être pas remarquée des autres.
--Qu’avez-vous?... lui demandèrent-ils ensemble, qu’est-ce qui vous prend?
Un puissant effort de volonté lui avait déjà rendu son sang-froid, et prompt à couvrir sa faute d’un prétexte:
--J’ai, répondit-il d’un ton maussade, que je me dédis... Me donner quinze sous pour mesurer le trottoir d’ici à La Villette... vous ne le voudriez pas. Ce n’est pas une course, ça, m’sieu; c’est un voyage...
Son explication passa sans difficulté; on crut simplement qu’il abusait du besoin qu’on avait de lui... c’était si naturel!
--Une carotte, quoi! fit le domestique à gilet rouge; eh bien, soit! vous aurez trente sous... mais en route!
--On part! s’écria Chupin; à tantôt...
Et imitant avec une perfection désolante pour les oreilles le sifflet d’une locomotive, il s’élança dehors avec une rapidité du meilleur augure...
Seulement, dès qu’il fut à vingt pas de la maison, il s’arrêta court.
D’un œil expérimenté, il examina le terrain autour de lui, et avisant un coin obscur il courut s’y blottir.
--Cet imbécile à gilet rouge va sortir, pensait-il, pour porter la lettre à cette fameuse baronne, je le suis, je regarde où il entre, et... v’lan dans le noir!... Je découvre le nom de la bonne... dame charitable un petit sou, s’il vous plaît... qui fleurit si bien ce brigand de vicomte.
L’heure et le jour servaient ses intentions. La nuit venait, hâtée par un brouillard assez épais, les réverbères n’étaient pas encore allumés et comme on était dimanche, presque toutes les boutiques étaient fermées.
Même, il faisait si sombre, qu’il s’en fallut de rien que Chupin ne reconnût pas Florent, lorsqu’il sortit.
Il ne ressemblait en rien, il est vrai, au domestique à gilet rouge de tantôt.
Ce garçon avait la clef de l’armoire aux vêtements de son maître, et il l’utilisait à l’occasion, cela sautait aux yeux... Il s’était adjugé, ce soir-là, un de ces pantalons de couleur tendre, dont M. de Coralth avait la spécialité, une redingote à revers immenses, un peu étroite pour lui, et un délicieux chapeau plat...
--Et voilà! grommelait Chupin, qui s’était élancé sur ses traces... Où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir...
Ce n’est pas à moi que mes domestiques la feront, celle-là, quand j’en aurai....
Mais il s’interrompit, s’effaçant prudemment contre une porte cochère.
Le brillant Florent sonnait à la porte d’une des plus somptueuses habitations de la rue de la Ville-l’Évêque.
On lui ouvrit, il entra.
--Eh bien! pensa Chupin, ça n’a pas été long... Pas bêtes, le vicomte et la baronne... Quand on a des fleurs à s’envoyer, c’est commode d’être voisins...
Déjà, il avait exploré les environs et aperçu un vieux bonhomme qui fumait sa pipe sur le seuil de sa boutique. Il s’en approcha, et très-poliment:
--Pourriez-vous me dire, m’sieu, interrogea-t-il, à qui cette grande bâtisse?...
--C’est l’hôtel du baron Trigault, répondit l’inconnu sans quitter sa pipe.
--Merci, m’sieu, fit gravement Chupin, et excusez... si je vous ai demandé ça, c’est que je cherche une maison à acheter...
Et sur ce, après avoir répété quatre ou cinq fois le nom de Trigault pour bien l’enfoncer dans sa mémoire, il se mit à jouer des jambes consciencieusement, dans la direction de la Villette.
Tout marchait comme sur des roulettes, mieux et mille fois plus vite qu’il n’eût osé seulement le souhaiter; il eût dû être ravi... Eh bien! non, tant il est vrai que le succès rend exigeant.
La lettre qu’il portait le brûlait comme s’il eût eu un fer rouge dans la poche.
--Mme Paul... grommelait-il. Pour sûr, cette dame est la légitime de mon brigand... D’abord, Paul, c’est son prénom à lui... Ensuite, on m’avait dit qu’elle avait acheté la gérance d’un bureau de tabac... c’est donc bien cela, en plein!... Moi qui les croyais brouillés à mort, le mari et la femme, les voilà qui s’écrivent...
Pour connaître le contenu de cette missive, Chupin eût donné, ainsi qu’il le disait, une chopine de son sang... L’idée de l’ouvrir lui était bien venue, et ce n’était pas, il faut en convenir, d’honorables scrupules de délicatesse qui l’avaient arrêté...
Ce qui l’avait arrêté, c’était un coquin de cachet de cire grenat, pailletée d’or, très-soigneusement appliqué, et qui eût infailliblement trahi la moindre tentative d’effraction.
Chupin portait la peine des défauts de Florent. Ce cachet était une précaution du vicomte contre l’incurable curiosité de son domestique.
Le brave garçon en était donc réduit à lire et à relire la suscription, et à flairer le papier qui embaumait la verveine et l’iris.
Mais son esprit prompt et hardi aux soupçons s’égarait en conjectures inouïes...
Entre cette lettre destinée à la femme de M. de Coralth et la lettre portée à la baronne, Chupin croyait entrevoir une relation... Et pourquoi non?... N’avaient-elles pas été écrites ensemble et sous l’empire d’un même sentiment: une contrariété?
Il est vrai qu’il s’épuisait à chercher un rapport vraisemblable entre la débitante de tabac de la Villette et la baronne millionnaire de la rue de la Ville-l’Evêque...
Cependant, si l’imagination de Chupin trottait, ses jambes ne restaient pas inactives... Il remonta l’interminable rue Lafayette, déboucha au haut du faubourg Saint-Martin, traversa le boulevard extérieur et enfin reprit haleine à la rue de Flandre.
--M’y voici!... murmura-t-il, et un peu plus vite qu’un omnibus...
Le quai de la Seine, où il se rendait, est une large voie qui se prolonge entre la rue de Flandre et le canal de l’Ourcq.
A gauche, elle est bordée de bicoques, d’affreuses petites masures, de chantiers et d’immenses dépôts de charbon.
A droite, du côté du canal, ce ne sont que pauvres échoppes et magasins provisoires, bâtis de boue et de plâtras, laids, sales, enfumés...
Dans le jour, pas de quartier plus vivant et plus bruyant que ce quai, où se concentre l’immense mouvement du port de la Villette...
Rien de plus lugubre le soir, quand les chantiers sont fermés, quand les rares becs de gaz ajoutent à l’horreur des ténèbres, lorsqu’il n’y a, pour rompre le silence, que le clapotement de l’eau troublée par quelque marinier écopant son bateau...
--Sûr, le vicomte se sera trompé, pensait Chupin, il n’y a pas de débit sur ce quai.
Si, cependant... Ayant dépassé la rue de Soissons, il aperçut au loin, expirant dans la brume, la lueur rougeâtre d’une lanterne de marchand de tabac...
X
Touchant au but, Chupin ralentit le pas, et c’est avec les plus savantes précautions qu’il s’approcha de la boutique, jusqu’à coller son museau futé contre le vitrage...
Il jugeait utile de voir, avant de se montrer, et d’étudier l’intérieur du dehors pour composer son entrée.
Et certes, rien ne l’empêchait d’observer à son aise, et longuement.
La nuit était noire, le quai désert. Personne, pas un bruit, rien... Le brouillard épais et puant étouffait jusqu’aux joyeuses rumeurs de la barrière voisine.
C’était sinistre à donner le frisson à ce vieux gamin de Paris, qui n’était guère impressionnable, cependant, et qui dans les coins les plus perdus de «sa ville» se sentait chez lui autant qu’un bourgeois dans les différentes pièces de son appartement.
--Il faut, pensait-il, que la légitime de ce scélérat de Coralth ait moins de cent mille livres de rente pour être venue s’établir ici...
Et en effet, rien d’affreux comme la maison où était installé le débit de tabac... C’était une bicoque à un seul étage, bâtie, selon l’expression populaire, de boue et de crachat, toute branlante et tout en ruines, étayée de deux côtés, et dont on avait masqué les lézardes en clouant des vieilles planches de bateaux contre la façade...
--Positivement, se dit Chupin, je ne serais pas tranquille là-dedans, les jours de grand vent...
La boutique elle-même, assez grande, mais sordide et repoussante de malpropreté, criait misère... Le long des murs, dont le crépi s’écaillait, l’humidité suintait en larmes verdâtres...
Le carreau disparaissait sous une couche épaisse et inégale, de cette boue de charbon noire et gluante, qui est le sol même du quai de la Seine...
Un marchand de démolitions avait vendu au hasard le mobilier: le comptoir, avec ses quatre pots de grès, et ses deux paires de balances, et aussi les vitrines dépareillées où on apercevait des pipes et des papiers à cigarettes, des petits verres et plusieurs bouteilles à étiquettes bariolées, cinq ou six boîtes de cigares et quelques paquets de tabac, mouillé, on le devinait, autant qu’une éponge qu’on retire de l’eau...
Comparant ce bouge lugubre au voluptueux intérieur du vicomte de Coralth, Chupin se sentait le cœur serré, et la colère bouillait dans ses veines...
--Rien que pour ça, grondait-il, les dents serrées, on devrait le fusiller, le propre-à-rien!... Laisser crever sa femme de faim!...
Car c’était bien la femme de M. de Coralth qui tenait ce débit.
Chupin, qui l’avait vue autrefois, la reconnaissait derrière son comptoir, encore qu’elle fût cruellement changée et à peine reconnaissable.
--C’est bien elle, murmurait-il... C’est bien Mlle Flavie.
Il lui donnait son nom de jeune fille.--Pauvre femme!...
Pauvre créature!... en effet!... Sans doute, elle était jeune encore; mais le malheur, les chagrins, les regrets, les privations horribles, les jours employés à se procurer sa chétive existence, les nuits consumées dans les larmes, l’avaient, bien avant l’âge, vieillie, fanée, flétrie, détruite...
La chétive clarté d’une lampe au schiste, accrochée au plafond, tombant d’aplomb sur son visage, en accentuait encore la pâleur et la maigreur, projetant des ombres noires sous ses sourcils, et faisant saillir, comme ceux d’un squelette, les os de ses tempes et de ses mâchoires...
De sa beauté, qui avait été saisissante, rien ne restait que ses cheveux, encore magnifiques, mais ternes et emmêlés, comme si le peigne ne les eût pas touchés depuis des semaines, et aussi ses grands yeux noirs démesurés, qui brillaient d’un éclat phosphorescent, l’éclat de la fièvre qui couve comme un incendie, qui mine sourdement, brûle et tue...
En elle, d’ailleurs, tout trahissait d’horribles revers, portés sans dignité.
Si elle avait lutté, autrefois, dans les commencements, elle ne luttait plus, on le voyait...
Son costume, sa robe de soie honteusement délabrée, sa capeline crasseuse, révélaient la plus profonde incurie, l’abandon complet de soi, cette indifférence morbide qui suivent les grandes catastrophes dont on n’espère pas se relever...
--Ce que c’est que de nous!... songeait philosophiquement Chupin. Une fille élevée comme une reine, à faire ses quatre volontés... Hein!... si on lui avait prédit cela, dans le temps, si on lui avait dit qu’il y a des hauts et des bas... comme elle vous aurait ri au nez!... C’est que je la vois encore, au temps où elle conduisait elle-même ses petits chevaux gris... Et hue!... et hop!... et clic et clac!... Et gare dessous, tant pis pour le monde!... Paris, c’était comme une grande boutique, où elle n’avait qu’à choisir... Elle disait: «Je veux ça,» et elle l’avait... Mais voilà!... Un joli garçon passe, on le demande pour mari; papa, qui ne sait rien refuser, le donne... Et maintenant: «Pour deux sous en carotte, bourgeoise, et bon poids!...»
Ce qui l’attardait au vitrage, c’est qu’il distinguait fort bien que la jeune femme causait avec une personne qui se trouvait dans une seconde pièce dont la porte était grande ouverte, juste derrière le comptoir.
Cette personne, Chupin eût donné bonne chose pour l’apercevoir seulement... il n’y parvint pas.
En désespoir de cause, il allait entrer, quand il vit la jeune femme se dresser tout à coup et prononcer quelques mots d’un air mécontent.
Et ses regards, au lieu de se tourner vers la porte de la seconde pièce, se dirigeaient en face d’elle, vers un coin de la boutique...
--Il y a donc quelqu’un là? se dit Chupin intrigué.
Il changea de place, se haussa sur la pointe des pieds, pour regarder, et en effet, il aperçut un petit garçon de trois à quatre ans, maigre, au teint blafard, vêtu de haillons, qui jouait avec les débris d’un cheval de carton.
Cette vue le fit bondir...
--Il y a un enfant!... gronda-t-il. Non-seulement le brigand «lâche» sa femme, mais il laisse son moutard en plan!... Encore ça à mettre sur la note, mon bonhomme, et nous compterons nous deux, et il faudra payer!...
Sur cette menace, il entra brusquement.
--Que faut-il vous servir, monsieur? demanda la jeune femme.
--Rien, madame; je vous apporte une lettre.
--A moi? Vous devez vous tromper.
--Pardonnez-moi: vous êtes bien madame Paul?
--Oui.
--Alors, ceci est bien pour vous.
Et il tendait la lettre que lui avait confiée Florent.
La jeune femme, non sans hésitation, avançait la main, toisant le commissionnaire d’un air surpris, lorsqu’enfin, apercevant l’écriture, elle poussa un cri:
--Ah! mon Dieu!...
Et aussitôt, se retournant vers la porte ouverte derrière elle:
--M. Mouchon, cria-t-elle, M. Mouchon! C’est de lui, c’est de mon mari, c’est de Paul! Venez, venez!...
Un homme d’une cinquantaine d’années, ventru, au crâne chauve et déprimé, à l’air à la fois bête, égrillard et sournois, se montra timidement, sa casquette à la main...
--Eh bien! chère enfant, fit-il d’une voix flûtée, que vous disais-je: tout vient à point à qui sait attendre...
Elle avait brisé le cachet, elle lut d’un trait, avidement, puis tout à coup, battant joyeusement des mains:
--Il consent, s’écria-t-elle... Il a eu peur, il me prie seulement d’attendre un peu, tenez, lisez!...
Mais M. Mouchon ne pouvait pas lire sans ses lunettes, et il perdit bien deux minutes à explorer ses poches avant de les trouver...
Puis, quand il les eut chaussées, la lumière était si chétive, qu’il lui fallut trois minutes encore pour déchiffrer la missive.
Pendant ce temps, Chupin le détaillait et l’évaluait:
--Qu’est-ce que ce vieux papa? pensait-il. Un rentier, cela se voit à son linge... à moitié cossu, ses lunettes ne sont pas en or... marié, il a une alliance au doigt... qui a une fille, les coins de sa cravate sont brodés... qui demeure dans les environs, puisque bien mis comme il est il a une casquette... Mais que faisait-il, dans la pièce à côté, sans chandelle?...
M. Mouchon avait achevé.
--Que vous avais-je dit, prononça-t-il... A bon conseil, prompt succès...
--Oui, c’est vrai, vous avez raison!
Elle avait repris sa lettre et, l’œil brillant de joie, la relisait, comme pour bien s’en prouver la réalité.
--Et maintenant, interrogea-t-elle, que faire?... Attendre, n’est-ce pas?...
Le vieux monsieur eut un soubresaut.
--Jamais!... déclara-t-il, jamais!... Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud.
--Cependant il me promet...
--Promettre et tenir sont deux, et un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras...
--C’est qu’il demande une réponse...
--Répondez-lui que qui paye ses dettes s’enrichit; payez, et vous serez considéré...
Mais il s’arrêta court, montrant à la jeune femme le commissionnaire dont les yeux brillaient de la plus ardente curiosité...
Elle comprit. Vivement elle emplit de liqueur un petit verre qu’elle plaça devant Chupin, et lui offrit un cigare en disant:
--Asseyez-vous, voici de quoi prendre patience en nous attendant.
Et elle suivit le vieux monsieur dans la seconde pièce dont elle ferma la porte.
--Ça va bien! pensait Chupin, qui ne se sentait pas de joie; ça se corse, on va commencer à rire...
N’eût-il pas eu la précoce pénétration qu’il devait à sa vie accidentée, la jeune femme, en dix mots, et le vieux monsieur, en six proverbes, en avaient dit assez pour le mettre au courant de la situation.
Il connaissait maintenant, croyait-il, le contenu de la lettre qu’il venait d’apporter aussi parfaitement que s’il l’eût lue.
Il s’expliquait l’air furieux de M. de Coralth, et l’ordre qu’il avait donné de se hâter...
Enfin, il voyait distinctement et comprenait la relation qu’il avait tout d’abord vaguement soupçonnée entre la lettre à la baronne Trigault et la lettre à l’épouse légitime, et que l’une était la conséquence de l’autre...
Et toutes les circonstances de cette affaire s’enchaînaient, estimait-il, logiquement et comme fatalement.
Abandonnée par son mari, Mme Paul avait fini par se lasser de la misère et des privations... Elle s’était mise un beau matin à la recherche de ce lâche, l’avait retrouvé et lui avait écrit:
«Je consens à ne pas embarrasser ta vie, mais à la condition que tu nous donneras le nécessaire, à moi, qui suis ta femme, à mon enfant qui est le tien... Je veux tant, pour telle époque... Si tu me refuses, j’apparais et je te perds... Le scandale ne me servira pas de grand chose, c’est vrai, mais du moins je n’aurai plus à endurer ce supplice de te savoir entouré de toutes les recherches du luxe, pendant que je meurs de faim...»
Oui, évidemment, elle lui avait écrit cela. Ce n’était pas le texte, sans doute, c’était à coup sûr le sens.
Et au reçu de sa lettre, Coralth, ainsi qu’elle venait de le dire, avait été terrifié... Il n’avait que trop senti que du jour où sa femme se montrerait et crierait sur les toits son vrai nom et son passé, c’en serait fait de lui...
Mais il n’avait pas d’argent... Les honnêtes jeunes messieurs comme le vicomte de Coralth n’ont pas de réserve ni d’économies. C’est une des fatalités de leur industrie d’être condamnés à une dépense constante.
Alors, en cette périlleuse extrémité, le couteau sur la gorge, pour ainsi dire, le brillant vicomte avait répondu à sa femme de prendre patience, et écrit à la baronne pour la prier ou pour lui commander, selon les termes où ils en étaient, de lui prêter la somme qu’on exigeait de lui...
Une particularité cependant intriguait Chupin.
Il se rappelait avoir ouï dire, autrefois, que Mlle Flavie était la fierté même, et qu’elle adorait son mari jusqu’à la folie... Ce grand amour s’était donc évanoui!... La misère l’avait donc à ce point détrempée et brisée, qu’elle se résignait à descendre aux plus honteuses concessions.
Si elle connaissait l’existence de son mari, comment ne préférait-elle pas la faim, l’hôpital, la fosse commune, à un secours de lui?
Qu’en un moment de rage, elle fût allée droit à lui, qu’elle l’eût souffleté de toutes les infamies de son passé, en présence de ses brillants amis... qu’elle l’eût perdu, ruiné, précipité dans la boue, qu’elle se fût vengée enfin, Chupin eût admis cela...
Il ne pouvait comprendre qu’une femme si jeune descendît jusqu’à tirer parti de l’ignominie de l’homme qu’elle avait aimé, jusqu’à pratiquer le chantage le plus déshonorant...
--Le plan n’est pas d’elle, se dit Chupin, après avoir réfléchi... C’est l’autre, le vieux «déplumé» qui aura machiné la chose...
De cette façon, tout lui parut clair et comme prouvé, et il eût parié son cou à couper, un enjeu sérieux, que rien ne lui échappait...
Un moyen, du reste, s’offrait à lui de vérifier ses conjectures...
La jeune femme, en se retirant dans la pièce voisine, n’avait pas emmené son petit garçon. Il était toujours là, assis sur le pavé boueux de la boutique, jouant avec son cheval de carton, sans bruit, comme les enfants habitués à être rudoyés.
Chupin l’appela.
--Viens, mon petit, viens...
Il se leva et timidement s’approcha, regardant cet étranger avec de gros yeux remplis de défiance et d’étonnement.
La repoussante malpropreté de ce pauvre petit était contre la mère une terrible accusation... Ne l’aimait-elle donc pas?... L’incurie du malheur a des bornes... Depuis combien de temps ne lui avait-on lavé ni le visage ni les mains?... Ses vêtements tout souillés de taches tombaient en loques...
Il était gentil, cependant, et, malgré son air farouche, paraissait intelligent... Il était blond et ressemblait à M. de Coralth d’une façon frappante.
Chupin le prit sur ses genoux, et après s’être assuré que la porte de communication était bien fermée:
--Comment t’appelles-tu, petit? demanda-t-il.
--Paul.
--Connais-tu ton papa?
--Non.
--Ta maman ne t’en parle donc jamais?
--Oh! si!...
--Que t’en dit-elle?
--Qu’il est bien riche, bien riche!...
--Et après?...
L’enfant ne répondit pas, soit que sa mère ne lui eût rien dit autre chose, soit que cet instinct qui précède l’intelligence comme l’aurore le jour, l’avertît que devant un inconnu il devait se taire.
--Il ne vient donc jamais vous voir, ton papa? insista Chupin.
--Jamais.
--Pourquoi?...
--Maman est très-pauvre!
--Et tu n’as pas envie d’aller le voir?
--Je ne sais pas... Mais il viendra, lui, et il nous emmènera dans une grande maison... Il faudra bien qu’il vienne, maman l’a dit, et il lui donnera beaucoup d’argent et des belles robes, moi j’aurai des jouets tout plein...
Fixé de ce côté, Chupin continua:
--Et ce vieux monsieur, qui est avec ta maman, de l’autre côté, tu le connais...
--Oh! oui... c’est Mouchon.
--Qui ça, Mouchon?
--C’est ce monsieur qui a ce beau jardin, vous savez bien, au coin de la rue Riquet, où il y a des raisins si bons, j’irai avec lui en manger...
--Vient-il vous voir souvent?...
--Tous les soirs... Tiens, il a toujours des bonnes choses à manger dans sa poche pour maman et pour moi.
--Pourquoi donc se met-il dans la chambre à côté, sans lumière?...
--Ah!... il dit comme cela qu’il ne faut pas que les pratiques le voient...
Poursuivre cet interrogatoire, faire de cet enfant l’innocent dénonciateur de sa mère, eût été un acte abominable... Chupin sentit qu’il avait déjà abusé.
Il embrassa donc le petit garçon à la place la moins barbouillée de son visage, et le posa à terre, en lui disant:
--Va jouer.
Avec une précision cruelle, le pauvre petit avait révélé le caractère de sa mère... Que savait-il par elle de son père?... Qu’il était riche et que, s’il revenait, il apporterait beaucoup d’argent et de belles robes... Toute la jeune femme était là.
Chupin pouvait s’enorgueillir de sa perspicacité: toutes ses suppositions se trouvaient confirmées.
Il n’était pas jusqu’au sieur Mouchon qu’il n’eût pénétré d’un coup d’œil... Il avait reconnu un de ces vieux drôles ladres et vicieux qui utilisent leurs loisirs au profit de leur dépravation, hypocrites patients qui font de la misère leur pourvoyeuse, et dont la passion n’est prodigue que de conseils.
--Sûr, pensa Chupin, il fait la cour à Mme Paul.. Si ce n’est pas honteux! Vieux grigou! nourris-la, au moins...
Jusqu’alors, ses préoccupations lui avaient fait oublier son petit verre et son cigare. Il avala d’un trait la liqueur qui lui avait été versée... Allumer le cigare devait être plus difficile...
--Allons, bon! grogna-t-il, encore un incombustible!... Vrai, quand je fumerai des havanes à dix sous, ce n’est pas ici que je viendrai les acheter...
Il usait force allumettes, et tirait sur ce malheureux cigare à se crever la poitrine, quand la porte du fond s’ouvrit, et Mme Paul reparut tenant une lettre fermée à la main...
Elle était affreusement troublée, et son anxiété était visible.
--Je ne puis me décider, disait-elle au sieur Mouchon, dont on apercevait dans l’ombre le profil sournois, non, je ne puis... Envoyer cette lettre, c’est renoncer à tout jamais à un retour de mon mari... Quoi qu’il arrive, il ne me la pardonnera pas.
--Et après, répondit le vieux monsieur, se conduira-t-il plus mal avec vous?... Allez donc, chat ganté n’a jamais pris de souris...
--Il va me haïr.
--Mais non!... qui veut des caresses bat son chien... et d’ailleurs le vin est tiré, n’est-ce pas, il faut le boire...
Cette singulière logique la décida. Elle remit la lettre à Chupin, et tirant de sa poche une pièce de vingt sous, elle la lui tendit.
--Voilà pour votre peine.
Lui, d’un mouvement machinal, allongea vivement la main, mais il la retira plus vite encore, en disant:
--Non, merci, gardez... je suis payé.
Et il sortit...
Assurément, la mère de Chupin,--la pauvre bonne femme, pour parler son langage,--eût été heureuse et fière du désintéressement de son fils.
Le matin même, il avait refusé les dix francs par jour que lui proposait M. Fortunat; le soir, il refusait les vingt sous que lui offrait Mme Paul.
Ce n’était rien en apparence, c’était énorme en réalité, et bien significatif de la part de ce pauvre garçon, réduit, faute d’éducation, à demander son pain quotidien aux hasards de ces mille métiers inconnus qui s’agitent et intriguent dans les bas-fonds de la civilisation parisienne.
Et tout en regagnant la rue de Flandre, il marmottait:
--Prendre les vingt sous de cette pauvre créature, qui n’a peut-être pas mangé son content, jamais de la vie! On est un homme ou on ne l’est pas!...
Il faut le dire: en aucune occasion, l’argent ne lui avait procuré de jouissance comparable à l’intime satisfaction qu’il éprouvait.
Il se sentait grandir dans sa propre estime, en songeant qu’il mettait au service du bien toutes les facultés et toute l’énergie qu’il dépensait jadis au profit du mal...
Être l’artisan du salut de Pascal Férailleur, cette pure victime des plus lâches coquins, n’était-ce pas, jusqu’à un certain point, racheter le crime qu’il avait commis autrefois!
Et cependant il était une circonstance qui dépassait son entendement.
Comment un de ces aventuriers qui tout à coup surgissent dans le beau monde de Paris, qu’on accepte parce qu’ils s’imposent, sans qu’on sache qui ils sont ni d’où ils viennent, comment un misérable tel que le vicomte de Coralth avait-il pu seulement entamer l’honneur de Pascal Férailleur?
Eh quoi!... la réputation d’un honnête homme est donc en quelque sorte à la merci du premier intrigant qu’il gêne!...
Le monde est-il donc si mal fait, qu’une ignoble comédie de cinq minutes pèse plus, dans les balances faussées de l’opinion, que toute une vie de courage, d’honneur et de probité!...
On voit de ces exemples aux époques où les plus gens de bien, loin de s’affirmer hardiment en face des coquins, descendent, sous prétexte de sociabilité, à toutes sortes de concessions, qui sont autant de dangereuses lâchetés...
Quand les hommes honnêtes ce tiennent cois, le monde est aux impudents!...
Tout entier à ces réflexions, Chupin n’était point tenté d’ouvrir la réponse qu’il portait pour en prendre connaissance.
Les mêmes sentiments s’agitaient en lui, qui l’avaient empêché de tirer du fils de Mme Paul des renseignements plus précis...
Arriver à la vérité par la seule force de sa pénétration!... Il y avait là de quoi tenter sa jeune vanité.
Or, qu’avait-il besoin de recourir à un acte qui peut se justifier, sans doute, que l’intérêt de la légitime défense excuse et absout, mais qui n’en est pas moins fâcheux en lui-même et hasardé?...
Lui était-il indispensable de violer le sceau de cette lettre pour en connaître le contenu?
Les quelques mots échangés entre Mme Paul et le sieur Mouchon, le conseiller aux proverbes, ne lui avaient-ils pas appris, à n’en pouvoir douter, qu’il portait un ultimatum et qu’il y était signifié au vicomte de Coralth d’avoir à l’exécuter dans les délais indiqués, sous peine d’un scandale mortel pour lui?
Les certitudes de Chupin à cet égard étaient si positives, que déjà il se creusait la cervelle à imaginer comment tirer parti de ces découvertes pour le plus grand profit de Pascal et de Mlle Marguerite...
Mettre aux prises la jalousie de Flavie, la femme abandonnée, et l’orgueil offensé de la baronne Trigault, évoquer l’infamant passé de Coralth et l’en écraser, cela semblait à Chupin indiqué par les événements mêmes.
Mais par quelles combinaisons amener un dénoûment bruyant, terrible, affreusement scandaleux, qui fût l’éclatante réhabilitation de Pascal, voilà ce qu’il cherchait avec l’ardeur d’un dramaturge qui, ayant trouvé le sujet d’une pièce, le tourne et le retourne dans son esprit, pour en tirer tout ce qu’il peut donner.
Avec de telles pensées, la route, au retour, devait lui paraître plus courte qu’à l’aller, et c’est presque sans s’en apercevoir qu’il arriva rue d’Anjou-Saint-Honoré, devant la maison de M. de Coralth.
Ayant à comparaître devant M. Moulinet, le concierge, il éteignit tant qu’il put la flamme de son regard, et c’est grimé de son air le plus candide qu’il entra.
O surprise! M. Moulinet et son épouse n’étaient pas seuls dans leur loge.
Florent était là, en train de prendre le café avec eux.
Et même, le digne valet s’était dépouillé des élégances empruntées à son maître, et avait revêtu son gilet rouge.
Il semblait d’une humeur massacrante, et son dépit était réellement bien légitime.
De chez M. de Coralth chez la baronne, il n’y avait qu’un saut; mais il est des fatalités!... La baronne, en recevant la lettre des mains de sa femme de chambre, avait fait courir après Florent pour lui dire d’attendre, qu’elle voulait lui parler... et elle avait eu l’inconvenance de lui laisser croquer le marmot plus d’une heure...
Si bien que de fil en aiguille, comme il disait, il avait manqué le dîner des femmes charmantes qui lui avaient donné rendez-vous, et que de désespoir il était revenu partager la soupe de ses amis les concierges...
--Vous avez la réponse? demanda-t-il à Chupin.
--La voici.
Ayant glissé la lettre de Mme Paul dans la poche d’estomac de son tablier, Florent venait de compter à son commissionnaire les trente sous stipulés, quand on entendit au dehors le cri traditionnel...
--Porte, s’il vous plaît!...
C’était le coupé bleu de M. de Coralth.
Le vicomte descendit légèrement, sous le porche, et apercevant son domestique, dévoré d’impatience, il s’approcha en disant:
--Mes commissions?
--Elles sont faites.
--Vous avez vu Mme la baronne?...
--Elle m’a fait attendre deux heures pour me dire que M. le vicomte ne devait pas s’inquiéter, qu’elle avait un moyen sûr pour demain...
M. de Coralth parut respirer plus librement.
--Et la... débitante de tabac? poursuivit-il.
--Voici ce qu’elle m’a donné pour monsieur...
D’une main fiévreuse, le vicomte prit la lettre, l’ouvrit, la parcourut d’un regard, et aussitôt, saisi d’une colère folle, furieuse à ce point de lui faire oublier qu’il se donnait en spectacle, il se mit à la froisser rageusement, cette lettre, à la mordre, à la déchirer en menus morceaux en mugissant des blasphèmes à étonner un charretier...
Puis, soudain, la conscience de son imprudence lui revenant, il se maîtrisa, et éclata de rire, d’un rire forcé, en disant:
--Ah!... les femmes!... Les coquines! Elles vous feraient perdre la tête!...
Et jugeant l’explication suffisante:
--Venez me déshabiller, dit-il à Florent; il faut que je sorte de bonne heure demain...
Cet ordre ne devait pas être perdu pour Chupin, et dès sept heures le lendemain, il montait la garde devant la porte de M. de Coralth...
Et ainsi, pendant la journée du lundi, il put le suivre chez M. de Valorsay, puis chez un homme d’affaires, puis chez M. Wilkie, chez la baronne Trigault dans l’après-midi, et enfin, le soir, chez Mme d’Argelès...
Là, mêlé aux domestiques, empressé à ouvrir les portières des voitures qui s’arrêtaient devant l’hôtel, il recueillit quelque chose de l’affreuse scène qui venait d’avoir lieu entre la mère et le fils...
Il vit sortir M. Wilkie, les vêtements en désordre, puis le vicomte de Coralth dont il reprit la trace et qu’il vit courir chez le marquis de Valorsay d’abord, puis une fois encore chez M. Wilkie, où il resta presque jusqu’au jour.
De la sorte, quand le lendemain, mardi, sur les deux heures, il se présenta chez M. Fortunat, Chupin tenait presque tous les fils--croyait-il--des honteuses intrigues que menait de front le vicomte...
Le «dénicheur d’héritages» savait son employé intelligent, mais non tant que cela, certainement, et ce n’est pas sans une secrète envie qu’il écouta le rapport circonstancié et parfaitement clair qu’il lui fit...
--C’est que j’ai été moins heureux que vous, lui dit-il, quand il eut terminé...
Mais il n’eut pas le temps de dire en quoi ni comment...
Juste comme il commençait, Mme Dodelin parut, annonçant que la jeune dame que monsieur attendait était là...
--Faites entrer!...s’écria M. Fortunat en se levant vivement. Qu’elle entre!...
Pour s’échapper de chez M. de Fondège et accourir au rendez-vous qu’elle avait donné à M. Fortunat, Mlle Marguerite n’avait pas eu besoin de mentir, ni même de chercher des prétextes.
Dès le matin, «le général» avait décampé pour essayer ses chevaux et ses voitures, et il avait annoncé qu’il déjeunerait à son cercle.
A l’issue du déjeuner, Mme de Fondège, que ses couturières et son tapissier réclamaient, s’était pareillement envolée, en prévenant qu’elle ne serait pas de retour avant l’heure du dîner.
Enfin, sur les midi, Mme Léon s’était tout à coup rappelé que sa noble famille la réclamait impérieusement... Elle s’était habillée en hâte, et était sortie, pour se rendre évidemment chez le docteur Jodon, et, de là, chez M. le marquis de Valorsay...
Les domestiques, à leur tour, se sentant débarrassés pour quelques heures de toute surveillance, avaient tiré chacun de son côté, laissant la maison seule, peu préoccupés des visiteurs qui pouvaient venir sonner...
De la sorte, Mlle Marguerite avait pu s’esquiver sans que personne s’en aperçût, ce qui lui laissait cette latitude, pour le cas où on la verrait rentrer, de dissimuler la durée de son absence...
Un fiacre remontait la rue Pigalle au moment où elle sortit, elle le prit...
Certes, la démarche qu’elle faisait lui coûtait cruellement.
N’allait-elle pas être forcée, elle jeune fille, elle si réservée naturellement, de se confier à un étranger, de lui révéler ses sentiments les plus intimes, de lui ouvrir son âme, toute pleine de son amour pour Pascal Férailleur!...
Et cependant, elle se sentait plus calme et plus maîtresse de soi que la veille, quand elle se présentait à la photographie Carjat pour demander un fac-simile de la lettre de M. de Valorsay.
C’est que les événements l’entraînaient dans leur évolution rapide, que l’implacable nécessité ne lui laissait pas la faculté d’hésiter, et qu’elle s’animait à la lutte, à mesure qu’elle voyait s’accroître les chances de succès...
Certaines considérations, d’abord inaperçues, contribuaient à la rassurer...
Ce M. Fortunat, cet agent secret de M. le comte de Chalusse, la connaissait déjà, puisque c’était lui qui, après des mois d’investigations, avait fini par la découvrir à l’hospice des Enfants-Trouvés...
Un vague pressentiment lui disait que cet homme en savait sur son passé plus long qu’elle-même, et qu’il pourrait, s’il le voulait, lui apprendre le nom de sa mère, le nom de cette femme que le comte redoutait, et qui sans pitié l’avait abandonnée...
Enfin, il est un fait positif, c’est que l’esprit se familiarise avec les situations les plus excessives, jusqu’à trouver presque naturels les événements les plus en dehors de toutes prévisions et même de toute vraisemblance.
N’importe! Son cœur battit plus vite, et elle se sentit pâlir quand, sur l’invitation de Mme Dodelin, elle pénétra dans le cabinet du «traqueur d’héritages.» D’un rapide coup d’œil, elle embrassa le cadre et les personnages.
Le confortable cossu du bureau la surprit, elle avait compté sur un bouge... La distinction relative et les façons d’homme du monde de M. Fortunat la déconcertèrent; elle s’attendait à rencontrer une manière d’intrigant subalterne crasseux et grossier. Enfin, Victor Chupin, debout près de la cheminée, en blouse, avec ses pantalons effiloqués, tortillant sa casquette pour se donner une contenance, l’inquiéta.
Mais aucune de ses impressions ne se fit jour... Pas un des muscles de son noble et beau visage ne bougea, son œil resta fier et clair...
Et c’est d’une voix dont l’émotion intérieure n’altérait en rien le timbre sonore et pur, qu’elle dit:
--Je suis la pupille de M. le comte de Chalusse, monsieur, Mlle Marguerite... Vous avez, je le suppose, reçu ma lettre?
Lui s’inclinait, déployant toutes les grâces qu’il portait dans le monde où il cherchait à se marier, et d’un geste plus prétentieux qu’élégant, il avançait un fauteuil et invitait Mlle Marguerite à s’asseoir...
--Votre lettre m’est parvenue, en effet, mademoiselle, répondit-il, et je vous attendais, flatté et honoré de votre confiance... Pour tout autre que vous, ma porte était même défendue...
La jeune fille s’assit, et il y eut un moment de silence, chacun observant l’autre, et cherchant à s’en faire une opinion. Lui, un peu troublé, et ayant peine à comprendre que cette belle jeune fille si imposante pût être la petite apprentie qu’il avait vue autrefois chez le relieur, avec son grand sarrau de serge, les cheveux ébouriffés et tout poudrés de rognures de papier.
Elle, fâchée d’avoir à s’adresser à cet homme, car plus elle l’examinait, plus il lui semblait découvrir dans toute sa personne quelque chose de louche et de suspect, et elle eût préféré quelque cynique gredin à cette espèce de gentleman doucereux, verni d’hypocrisie...
Ce qu’elle attendait, avant de rien dire, c’était que M. Fortunat congédiât ce jeune garçon en blouse, dont elle ne s’expliquait pas la présence, et qui, pétrifié par une sorte d’extase muette, attachait obstinément sur elle des yeux où se peignaient un ébahissement énorme et la plus vive admiration...
Mais bientôt, lasse d’attendre en vain:
--Je suis venue, monsieur, commença-t-elle, pour vous entretenir de choses graves et qui exigent le plus profond secret.
Chupin comprit, car il rougit jusqu’aux oreilles, et fit un pas pour sortir.
D’un geste cordial son patron le retint.
--Restez, Victor...
Et se retournant vers Mlle Marguerite:
--Vous n’avez rien à craindre de la discrétion de ce brave garçon, mademoiselle, prononça-t-il... J’ai dû le mettre au courant de tout; et déjà il s’est employé fort activement, et non sans d’heureux résultats, à votre service.
--Je ne vous comprends pas, monsieur, balbutia la jeune fille.
Le plus agréable sourire voltigeait sur les lèvres du «dénicheur d’héritiers.»
--C’est que je me suis déjà occupé de vous, mademoiselle, dit-il. Une heure après la réception de votre lettre, j’étais déjà en campagne.
--Cependant je ne vous disais rien...
--De ce que vous attendiez de moi, c’est vrai. Mais je me suis permis de le soupçonner...
--Ah!...
--C’est ainsi... J’ai cru deviner que vous comptez sur mon expérience, sur mes faibles talents, pour réhabiliter un innocent odieusement calomnié, M. Pascal Férailleur, avocat...
Elle se dressa tout d’une pièce, et véritablement bouleversée et effrayée:
--Comment savez-vous cela!... s’écria-t-elle.
M. Fortunat avait quitté son fauteuil, et debout, adossé à la cheminée, dans la pose qu’il estimait lui être le plus avantageuse, le pouce dans l’entournure de son gilet, d’un ton de prestidigitateur expliquant ses merveilles, il répondit:
--Eh! mon Dieu!... Rien de si simple... Pénétrer les intentions des personnes qui daignent m’honorer de leur confiance, est l’essence même de la difficile et délicate profession que j’exerce... Ainsi donc, mes hypothèses sont justes, vous ne dites pas le contraire?...
Elle ne disait rien. Le premier saisissement passé, elle s’épuisait à chercher une explication plausible des informations de M. Fortunat... Car pour être dupe de son étalage de perspicacité, elle ne l’était aucunement.
Et lui, enchanté de l’effet qu’il produisait, continuait:
--Réservez votre surprise pour ce qu’il me reste à vous apprendre, mademoiselle, car j’ai découvert bien d’autres choses encore...
Tenez, c’est votre bon ange qui vous a inspiré l’idée de recourir à moi... Vous frémirez quand vous saurez de quels dangers vous avez été menacée... Mais, maintenant, plus rien à craindre: je veille... Je suis là, et je tiens tous les fils de l’audacieuse intrigue ourdie contre vous... Car c’est à vous, à votre personne, à votre fortune qu’on en voulait... C’est à cause de vous seule que M. Férailleur a été lâchement frappé... Et je puis vous dire, moi, le nom des misérables qui l’ont perdu... L’idée du crime vient de celui qui y avait le plus puissant intérêt, le marquis de Valorsay... L’instrument a été un scélérat qui se fait appeler le vicomte de Coralth, et dont Chupin que voilà, vous dira le vrai nom et le passé honteux... Vous aviez distingué M. Férailleur, il fallait qu’il disparût... M. de Chalusse n’avait-il pas promis votre main à M. de Valorsay?... Ce mariage était la ressource suprême du marquis, la planche qui sauve l’homme qui se noie... car il en est à ses dernières gorgées, le misérable!... On le croit riche, il est ruiné... Oui, ruiné de fond en comble, ruiné à ce point qu’il songeait à se brûler la cervelle le jour où l’espoir lui vint de vous épouser...
--Allons, bon!... pensa Chupin, voilà le patron parti.
C’était vrai.
Il suffisait de ce nom de Valorsay pour mettre en mouvement toute la bile de M. Fortunat. Au souvenir seul de cet ancien client, il perdait absolument son sang-froid, c’est-à-dire sa qualité maîtresse.
Sa passion venait de trahir ses calculs... Que se proposait-il au début?... De surprendre Mlle Marguerite, de frapper son imagination, puis de la laisser venir, de la faire parler sans rien dire, et de rester quand même le maître de la situation.
Et pas du tout, il se livrait...
Il s’en aperçut, mais il était trop tard pour reculer, il le comprit bien à l’ardent regard que la jeune fille dardait sur lui.
--Comment le marquis de Valorsay n’a-t-il pas encore fait le plongeon?... C’est pour moi un prodige... Déjà, il y a six mois, ses créanciers menaçaient de l’exécuter... De quelles espérances les berce-t-il, depuis la mort de M. de Chalusse?... C’est ce que je ne puis pénétrer... Ce qui est certain, mademoiselle, c’est que le marquis n’a pas renoncé à la prétention d’être votre mari, et que pour y arriver, tous les moyens lui seront bons, tous, vous m’entendez...
Parfaitement maîtresse d’elle-même, désormais, Mlle Marguerite écoutait d’un visage aussi impassible que s’il se fût agi d’un autre...
Et M. Fortunat s’étant arrêté:
--Je savais tout cela, fit-elle d’un ton glacé...
--Quoi!... vous saviez...
--Oui. Seulement, il est une circonstance qui passe mon entendement... Ma dot seule tentait M. de Valorsay, n’est-ce pas? Pourquoi persiste-t-il à vouloir m’épouser, maintenant que je n’ai plus de dot?
Peu à peu, le «traqueur d’héritages» avait perdu sa pose avantageuse.
--Voilà, répondit-il, ce que je me suis demandé tout d’abord... Et j’ai, je le crois, trouvé la raison... Oui, je parierais que le marquis a entre les mains une lettre de feu M. de Chalusse, un acte, un testament, une pièce quelconque, enfin, établissant votre naissance, et par suite vos droits à la succession...
--Et ces droits, il les ferait valoir s’il était mon mari?...
--Naturellement...
De même que M. Fortunat, le vieux juge de paix n’avait trouvé que cette explication plausible de la conduite le M. de Valorsay.
Mais Mlle Marguerite se garda bien d’en rien dire... Payée pour être défiante, elle n’était pas sans s’inquiéter du grand intérêt que paraissait lui porter cet homme... Cela ne dissimulait-il pas quelque piége?... Et elle prenait la résolution que lui n’avait pas su tenir, de le laisser parler et de taire tout ce qu’elle savait.
--Peut-être avez-vous raison, fit-elle, mais ce que vous avancez il faudrait le prouver.
--Je prouverai que Valorsay n’a plus un sou vaillant, qu’il ne vit depuis un an que d’expédients justiciables de la police correctionnelle.
--Oh!...
--J’établirai qu’il a tenté de surprendre la bonne foi de M. de Chalusse par des actes qui constituent de véritables faux... Je démontrerai son entente avec M. de Coralth pour perdre M. Férailleur. Ne sera-ce pas quelque chose, mademoiselle?...
Elle souriait d’une façon vraiment irritante pour la vanité du «chasseur d’héritages.» Et d’un ton d’indulgente incrédulité:
--On dit ces choses-là, murmura-t-elle.
--Et on les fait, reprit vivement M. Fortunat... Quand je promets, moi, c’est que j’ai les moyens de tenir. On devrait se défendre de toucher une plume, quand on médite un mauvais coup... Assurément, personne n’est assez bête pour écrire tout au long le détail de son infamie... Mais on n’est pas toujours sur le qui-vive... On lâche un mot dans une lettre, une phrase dans une autre, une allusion dans une troisième... Et de ces allusions, de ces phrases, de ces mots réunis, coordonnés, ajustés, comparés, on arrive à faire un petit acte d’accusation absolument complet et écrasant d’évidence...
Mais il s’arrêta, béant, averti par la physionomie de Mlle Marguerite de sa nouvelle imprudence.
Elle s’était reculée, et le toisant:
--Vous étiez donc bien avant dans les confidences de M. de Valorsay, monsieur! prononça-t-elle. Jureriez-vous que jamais vous n’avez servi ses desseins?
Témoin muet et oublié de cette scène, Victor Chupin, intérieurement, jubilait.
--Touché!... pensait-il, dans le noir, en plein. Cristi! voilà une femme!... Pincé, le patron, enfoncé, roulé!
Le fait est que le «dénicheur d’héritiers» se sentit si bien pris, qu’il n’essaya pas de nier, de nier complétement, du moins...
--J’avoue, répondit-il, que j’ai été assez longtemps le conseil de M. de Valorsay... Tant qu’il m’a parlé de se marier richement pour rétablir sa fortune et de mettre dedans son futur beau-père... Ma foi!... je n’y ai pas vu grand mal... Ce n’est peut-être pas strictement honnête, mais cela se fait tous les jours... Qu’est-ce qu’un mariage aujourd’hui?... Une affaire, n’est-ce pas... Or, qu’appelle-t-on une affaire, sinon une opération où chacune des parties cherche à flouer l’autre?... Le beau-père est dupé, ou le gendre, ou la femme, ils le sont parfois tous les trois, je ne vois pas qu’il y ait là de quoi fouetter un chat... Mais quand j’ai vu poindre l’idée de perdre M. Férailleur, halte-là!... Ma conscience s’est révoltée... Déshonorer un innocent!... C’est lâche, c’est bas, c’est sale, c’est canaille!... Et n’ayant pu empêcher l’infamie, je me suis juré que je la vengerais...
Mlle Marguerite allait-elle accepter cette explication? Chupin en eut peur. C’est pourquoi, s’avançant vivement vers son patron:
--Sans compter, m’sieu, interrompit-il, que ce beau marquis vous a joliment refait, vous un homme si fort... Hein!... ces quarante mille francs que vous lui avez prêtés, et qui devaient vous en rapporter quatre-vingt mille, comme il vous les a «ratissés!»
M. Fortunat foudroya son employé du regard... Mais quoi! il était trahi, et il n’y avait plus à y revenir... Il était dit que, dans toute cette affaire, il entasserait sottises sur sottises... Mal emmanchée, elle devait mal finir.
--Eh bien!... Oui, déclara-t-il, c’est vrai, Valorsay m’a indignement volé, j’ai juré que je me vengerais et je me venge... Je n’aurai de repos que le jour où je verrai ce misérable plus bas que la boue...
En vérité, il ne se doutait pas du bien que lui faisait dans l’esprit de Mlle Marguerite, la dénonciation de son employé... Elle fut en partie rassurée, s’expliquant son concours... Elle ne méprisa pas beaucoup plus l’homme, mais elle fut persuadée qu’il la servirait presque loyalement.
--J’aime mieux cela, dit-elle... Au moins nous jouerons cartes sur table, monsieur... Que souhaitez-vous? la perte de M. de Valorsay. Je veux, moi, la réhabilitation de M. Férailleur... Nos intérêts sont donc communs... Seulement, avant de rien entreprendre, l’avis de M. Férailleur est indispensable...
--Il nous faudra pourtant nous en passer.
--Et pourquoi?...
--Parce qu’on ne sait ce qu’il est devenu. Parbleu! c’est à lui que j’ai songé tout d’abord, quand j’ai voulu me venger... Je me suis procuré son adresse et j’ai couru rue d’Ulm... Personne!... Le lendemain même de son malheur, M. Férailleur a vendu ses meubles et est parti avec sa mère.
--Je le sais... et je venais, monsieur, vous demander de vous mettre à sa recherche... Découvrir sa retraite doit être un jeu pour vous...
--Eh! croyez-vous donc que je n’y ai pas songé! Ma journée d’hier s’est consumée en investigations... A force de questionner les gens du quartier, j’ai fini par apprendre que Mme Férailleur est partie de la rue d’Ulm dans le fiacre qui porte le Nº 5,709. Je suis allé attendre le cocher de ce fiacre à son dépôt, et il était une heure du matin quand, il est rentré... Il se souvenait parfaitement de Mme Férailleur, à cause de la quantité de ses bagages... Savez-vous où il l’a conduite?... A la gare du Havre. Savez-vous ce qu’elle a dit aux employés qui lui ont demandé pour quelle destination étaient ses malles? Elle a répondu qu’elles étaient pour Londres... M. Férailleur, à l’heure qu’il est, est en route pour l’Amérique, et jamais nous n’entendrons parler de lui...
Mlle Marguerite hochait la tête.
--Vous vous trompez, monsieur, fit-elle.
--Je vous rapporte ce que j’ai appris...
--Aussi, je ne discute pas... Ce sont là les apparences... Mais j’ai mieux que des apparences, moi, j’ai la connaissance profonde du caractère de M. Férailleur... Un homme comme lui ne se laisse pas écraser par une calomnie infâme... Il peut sembler fuir, disparaître, se cacher pour un temps... mais c’est afin de mieux assurer la vengeance... Quoi! Pascal, l’énergie même, l’incarnation de la volonté, renoncerait lâchement à son honneur, à la femme qu’il aime et à son avenir!... Il n’y avait de lui qu’une chose à redouter: un coup de pistolet... S’il ne s’est pas tué, c’est qu’il espère... Il n’a pas quitté Paris, je le sens, j’en suis sûre...
Tout cela ne persuadait pas M. Fortunat, c’était, selon lui, «du sentiment.»
Mais il était là un adolescent dont le cœur s’ouvrait aux espérances de cette belle jeune fille, la plus belle qu’il eût vue, et dont le dévouement et l’énergie le frappaient d’admiration: Chupin.
Il s’avança, l’œil brillant d’enthousiasme; et d’une voix émue:
--Je comprends votre idée, déclara-t-il, oui, M. Férailleur est à Paris. Et que je perde mon nom, qui est Chupin, si avant quinze jours je ne l’ai pas retrouvé!
XI
Mlle Marguerite connaissait Pascal Férailleur...
Foudroyé en plein bonheur par une catastrophe inouïe, il avait eu des heures de délire et d’horrible défaillance, mais il était incapable du lâche abandon de soi dont l’accusait M. Fortunat.
Elle lui rendait justice, la généreuse fille, quand elle disait:
--S’il est résigné à vivre, ce ne peut être qu’à cette condition de consacrer sa vie, tout ce qu’il a d’intelligence, de force et de volonté à confondre l’infâme calomnie...
Et cependant, elle ne connaissait pas toute l’étendue du malheur de Pascal...
Pouvait-elle supposer qu’il se croyait peut-être abandonné par elle, et renié, le malheureux, depuis ce billet que l’estimable Mme Léon lui avait porté à la porte du jardin de l’hôtel de Chalusse?...
Comment eût-elle su de quels doutes, de quels soupçons poignants l’âme de Pascal avait été déchirée, après les flétrissantes insinuations de la Vantrasson?
Il est vrai de dire qu’à sa mère seule il devait d’avoir échappé au suicide, sombre folie qui obsède les désespérés...
Et c’est encore à sa mère, cette incomparable gardienne de l’honneur, qu’il dut sa résolution, le matin où il alla frapper à la porte du baron Trigault.
Là, son courage devait rencontrer sa première récompense.
Aussi n’était-il plus le même homme, quand il sortit de cet hôtel princier de la rue de la Ville l’Évêque, où il était entré le cœur serré par l’angoisse.
Il était tout étourdi encore des scènes étranges dont il avait été l’involontaire témoin... Les secrets qu’il avait surpris, les confidences qui lui avaient été faites, tourbillonnaient dans son esprit... mais il espérait.
Une lueur de salut brillait à l’horizon, chétive encore et vacillante, mais enfin une lueur... Peut-être tenait-il le fil précieux qui le guiderait hors du dédale d’iniquité et d’ignominie où on l’avait enfermé.
D’ailleurs, il ne serait plus seul à combattre.
Un honnête homme, rompu aux luttes de la vie, expérimenté et vaillant, puissant par sa réputation, par ses relations et par sa fortune, venait de lui promettre solennellement son concours.
Grâce à cet homme, que le malheur faisait un ami plus sûr que les années, l’accès lui était ouvert près du misérable qui lui avait pris l’honneur pour lui prendre après la femme qu’il aimait...
Il savait maintenant les défauts de la cuirasse du marquis de Valorsay, où le frapper, et comment; et c’est cent mille francs à la main qu’il comptait se glisser dans son intimité pour y surprendre des preuves irrécusables de son infamie.
Grande était la hâte de Pascal d’apprendre à sa mère l’heureuse issue de sa visite. Mais diverses démarches, indispensables pour ses projets ultérieurs, le réclamaient impérieusement, et il était près de cinq heures quand il put regagner son pauvre logis de la route de la Révolte.
Lorsqu’il arriva, Mme Férailleur rentrait, ce qui ne le surprit pas médiocrement, car il ne savait pas qu’elle eût à sortir... Le fiacre qu’elle avait pris pour ses courses était encore devant la porte et elle n’avait pas eu le temps de retirer son châle et son chapeau...
A la vue de son fils, elle eut une exclamation de joie... Elle avait trop l’habitude de lire sur sa physionomie le secret de ses pensées pour qu’il eût besoin de lui rien dire, et avant qu’il eût ouvert la bouche:
--Tu as réussi!... s’écria-t-elle.
--Oh!... mère, bien au-delà de mes espérances.
--Je l’avais donc bien jugé, ce digne homme, qui était venu t’offrir ses services rue d’Ulm?...
--Oui, certes, oui!... Jamais, quoi que je fasse, je ne pourrai reconnaître sa générosité et son abnégation. Si tu savais, mère chérie, si tu savais...
--Quoi?...
Il l’embrassa, comme s’il eût voulu s’excuser de ce qu’il allait dire, prévoyant qu’elle en serait affectée, et vivement:
--Eh bien!... Marguerite est la fille de la baronne Trigault...
Mme Férailleur se rejeta en arrière aussi violemment que si elle eût vu se dresser un reptile.
--La fille de la baronne!... bégaya-t-elle. Mon Dieu!... que dis-tu là... Deviens-tu fou, Pascal?...
--Je te dis la vérité, mère... écoute-moi:
Et rapidement, d’une voix profondément troublée, il raconta tout ce qu’il avait appris rue de la Ville-l’Evêque, adoucissant toutefois, autant qu’il le pouvait sans altérer la vérité, ce que la conduite de Mme Trigault avait de trop décidément odieux...
Atténuations inutiles... L’indignation et le dégoût de Mme Férailleur n’en étaient pas moins manifestes.
--Cette femme est une abominable créature!... prononça-t-elle froidement, lorsque son fils eut terminé.
Pascal ne répondit pas. Il sentait bien que sa mère n’avait que trop raison, et cependant il souffrait cruellement de l’entendre s’exprimer ainsi.
La baronne était la mère de Marguerite, après tout.
--Ainsi donc, poursuivit Mme Férailleur qui s’animait peu à peu, cela est bien vrai, il existe de telles créatures qui n’ont rien de leur sexe, pas même l’instinct de la maternité des bêtes... Je suis une honnête femme, moi... je ne dis pas cela pour me glorifier, je n’y ai pas de mérite... Ma mère était une sainte et j’aimais mon mari... Ce qu’on appelle le devoir a été pour moi le bonheur... Je puis parler. Je n’excuse pas une faute, mais je me l’explique. Oui, je puis comprendre qu’une femme jeune, belle, courtisée, seule au milieu de Paris, perde la tête et oublie l’honnête homme qui s’est expatrié et qui brave mille dangers pour lui conquérir une fortune... Le mari est un imprudent, qui expose à ce péril terrible son honneur et son bonheur. Mais que cette femme ayant faibli, ayant eu un enfant, l’abandonne lâchement, le perde comme il en coûterait de perdre un chien, voilà ce qui passe mon entendement... Je concevrais plutôt l’infanticide... Il faut que cette femme n’ait ni cœur, ni entrailles, ni rien d’humain... pour avoir pu vivre, pour avoir pu dormir avec cette pensée, qu’il y avait, de par le monde, un enfant à elle, la chair de sa chair, perdu de par le monde, en butte à toutes les horreurs de la misère, de la honte et de l’abandon... Et elle a des millions... et elle habite un palais... et elle ne songe qu’à la toilette et au plaisir!... Comment, à toute seconde du jour, ne se demande-t-elle pas: «Où est ma fille, à cette heure, et que fait-elle?... De quoi vit-elle?... A-t-elle un asile, des vêtements, du pain? Au fond de quels cloaques a-t-elle roulé? Peut-être jusqu’ici a-t-elle vécu de son travail, et peut-être en ce moment même, l’ouvrage lui manquant et le pain, s’abandonne-t-elle!...» Grand Dieu!... comment osait-elle sortir?... Comment à chacune de ces malheureuses que la faim souvent livre à la débauche, et qu’elle voyait passer, ne se disait-elle pas: «Celle-là peut-être est ma fille...»
Pascal se sentait blêmir, remué jusqu’au fond de lui-même par la véhémence extraordinaire de sa mère... Il frémissait à cette idée que peut-être elle allait s’écrier:
--Et toi, mon fils, tu épouserais la fille d’une telle femme!...
Car il n’ignorait pas les opinions de sa mère et qu’elle s’était attachée d’une invincible étreinte à ces austères traditions qui, dans les vieilles familles de la bourgeoisie, se transmettaient de mère en fille, comme le mot d’ordre de l’honneur du foyer, traditions impitoyables et aveugles...
--La baronne se savait adorée de son mari, hasarda-t-il... Apprenant son retour, elle a été terrifiée, elle est devenue folle...
--La défendrais-tu donc!... s’écria Mme Férailleur... Penses-tu véritablement qu’on puisse racheter une faute par un crime...
--Non, certes, mais...
--Peut-être jugerais-tu plus sévèrement la baronne si tu savais ce qu’a souffert sa fille, si tu savais quels ont été ses misères et ses périls depuis le moment où sa mère l’a furtivement exposée sous une porte, près des Halles, jusqu’au jour où son père, M. de Chalusse, l’a recueillie... C’est un miracle de Dieu qu’elle n’ait pas péri...
D’où Mme Férailleur tenait-elle ces détails? Voilà ce que se demandait Pascal sans trouver une réponse seulement admissible.
--Je ne te comprends pas, mère, balbutia-t-il.
Elle le regarda dans les yeux, et plus doucement:
--Il est donc vrai, interrogea-t-elle, que tu ne sais rien du passé de Mlle Marguerite, qu’elle ne t’en a rien dit?
--Je sais qu’elle a été très-malheureuse.
--Jamais elle ne t’a parlé du temps où elle était apprentie...
--Je lui ai entendu dire qu’elle avait travaillé de ses mains pour vivre...
--Eh bien! moi, je suis mieux instruite.
La stupeur de Pascal devenait presque de l’effroi.
--Toi! ma mère, fit-il, toi!...
--Oui, moi... Je reviens de l’hospice où elle a été recueillie et élevée, et j’y ai parlé à deux religieuses qui se souviennent encore d’elle... Il n’y a pas une heure que j’ai quitté ses anciens maîtres d’apprentissage...
Debout, en face de sa mère, la main convulsivement crispée au dossier de la chaise sur laquelle il s’appuyait, Pascal semblait se roidir à l’avance contre la douleur de quelque coup terrible...
Le passé avec ses émotions poignantes s’effaçait... Toutes ses facultés exaltées jusqu’au délire s’absorbaient dans l’angoisse présente...
Sa vie n’était-elle pas en jeu!... Selon ce qu’allait dire Mme Férailleur, il serait sauvé ou condamné sans appel, sans recours en grâce, sans espoir...
--Voilà pourquoi tu es sortie, mère?... balbutia-t-il.
--Oui.
--Sans me prévenir...
--Était-ce donc utile?... Quoi! tu aimes une jeune fille, toi, mon fils, tu lui as juré à mon insu qu’elle serait ta femme, et tu trouves surprenant que je fasse tout au monde pour savoir qui elle est et si elle n’est pas indigne de nous... C’est le contraire qui serait étrange...
--L’idée de ces démarches t’est venue si subitement!...
D’un mouvement imperceptible, Mme Férailleur haussait les épaules, comme si elle se fût étonnée d’avoir à répondre à des objections puériles.
--Ne te rappelles-tu donc plus, prononça-t-elle, les flétrissantes allusions de la mégère qui nous sert, de la Vantrasson?...
--Mon Dieu!...
--De même que toi, j’avais pénétré ses odieuses insinuations, et pour m’être efforcée de te rassurer, je n’en étais pas moins bouleversée... C’est pourquoi, dès que tu as été parti, j’ai interrogé ou plutôt j’ai laissé parler cette mauvaise femme, et j’ai appris que Mlle Marguerite a été apprentie chez un beau-frère de son mari, un nommé Greloux, qui était relieur autrefois, rue Saint-Denis, et qui maintenant vit de ses rentes... C’est chez ce relieur que Vantrasson a connu Mlle Marguerite, et sa surprise en la revoyant à l’hôtel de Chalusse a été immense...
Pascal ne respirait plus; il lui semblait que le battement de ses artères s’arrêtait...
--Avec un peu d’adresse, continuait Mme Férailleur, j’ai obtenu de la Vantrasson l’adresse des Greloux, j’ai envoyé chercher un fiacre et je m’y suis fait conduire...
--Et tu les as vus...
--Grâce à un mensonge que je ne me reproche pas trop, j’ai pénétré près d’eux et j’y suis restée une heure.
Ce qui épouvantait Pascal, c’était le ton glacé de sa mère. Sa lenteur le torturait, et cependant il n’osait la presser...
--Ces Greloux, poursuivit-elle, m’ont semblé ce qu’on est convenu d’appeler d’assez braves gens, incapables je le crois d’une action que punit le code, et très-fiers de leurs sept mille livres de rente... Il se peut qu’ils aient été attachés à Mlle Marguerite, ce qui est sûr c’est que dès que j’ai eu prononcé son nom ils se sont répandus en protestations d’affection... Le mari, particulièrement, m’a paru garder d’elle un souvenir ressemblant à de la reconnaissance...
--Ah!... tu vois, mère, tu vois!...
--Quant à la femme, on eût dit qu’elle regrettait surtout la meilleure apprentie, la plus honnête fille, et la plus robuste travailleuse qu’elle eût rencontrée en sa vie... Et même, d’après ses récits, j’affirmerais qu’elle n’était pas sans abuser de la pauvre enfant, et qu’elle en faisait sa servante autant que son ouvrière...
Des larmes brillaient dans les yeux de Pascal, mais il respirait.
--Quant à Vantrasson, reprit Mme Férailleur, il est certain qu’il avait jeté les yeux sur l’apprentie de sa sœur...
--Oh!...
--Cet homme, devenu depuis un redoutable scélérat, n’était encore qu’un mauvais sujet, c’est-à-dire un ivrogne et un débauché sans foi ni loi... Il crut que la pauvre petite ouvrière, elle avait alors treize ans, serait trop heureuse de devenir la maîtresse du frère de sa patronne... Repoussé vaillamment, il fut blessé dans son amour-propre, et obséda si indignement l’infortunée, qu’elle dut se plaindre à sa patronne... laquelle, il faut le dire à sa honte, traita ces infamies d’enfantillages... puis à Greloux lui-même qui, ravi sans doute de se débarrasser d’un beau-frère qui le grugeait, le chassa.
A cette idée qu’un être vil et bas, tel que ce Vantrasson, avait osé offenser de ses odieuses poursuites la femme qui était dans son cœur comme une madone dans un sanctuaire, Pascal était transporté de rage...
--Le misérable! grondait-il, le misérable!
Mme Férailleur, sans paraître remarquer la colère de son fils, continuait:
--Les Greloux ont prétendu que depuis que leur ancienne apprentie est «dans les grandeurs,» selon leur expression, ils ne l’ont plus revue... En quoi ils m’ont menti... Ils l’ont revue au moins une fois, le jour où elle est allée leur porter 20,000 francs qui ont été le noyau de leur fortune... Ils ne se sont pas vantés de cela...
--Chère Marguerite, murmurait Pascal, chère Marguerite!...
Puis, tout haut:
--Mais où as-tu appris ces détails, chère mère? demanda-t-il.
--A l’hospice où Mlle Marguerite a été élevée et où les Greloux l’avaient prise... Là aussi, je n’ai recueilli que des éloges... «Jamais, m’a dit la supérieure, je n’ai eu une enfant si bien douée, d’un meilleur cœur, d’une si vive intelligence.» On n’avait à lui reprocher qu’une réserve précoce, et un respect de soi qui avait les façons du plus farouche orgueil... Cependant, elle n’a pas plus oublié l’hospice qu’elle n’avait oublié ses anciens patrons... Une première fois, la supérieure a reçu d’elle une somme de 25,000 fr., et, il n’y a pas un an, 100,000 francs dont le revenu doit être, chaque année, consacré à doter une orpheline...
Pascal triomphait.
--Eh bien!... ma mère, s’écria-t-il, eh bien!... Ai-je raison de l’aimer!...
Mais Mme Férailleur ne répondant pas, une douloureuse appréhension le saisit...
--Tu gardes le silence, fit-il; pourquoi? Le jour béni où il me sera permis d’épouser Marguerite, t’opposeras-tu à notre mariage?...
--Non, mon fils, rien de ce que j’ai appris ne me donne ce droit...
--Ce droit!... Ah! vous êtes injuste, ma mère!...
--Injuste, moi!... Ne t’ai-je donc pas fidèlement rapporté tout ce qu’on m’a dit, alors même que cela devait, je le sentais bien, enflammer ta passion!...
--C’est vrai, mais cependant...
Mme Férailleur hochait tristement la tête.
--Penses-tu donc, interrompit-elle, que je puisse sans un chagrin cuisant te voir choisir la compagne de ta vie hors du cercle de la famille et des conventions sociales!... Ne comprends-tu pas mes inquiétudes quand je pense que tu vas épouser la fille d’une femme telle que la baronne Trigault, une malheureuse que sa mère ne peut ni reconnaître ni avouer, puisque sa mère est mariée.
--Eh! ma mère, est-ce sa faute?...
--Ai-je dit que ce fût sa faute? Non... Je prie Dieu, seulement, que jamais tu ne te repentes d’avoir choisi une femme dont le passé restera toujours un impénétrable mystère!...
Pascal était devenu fort pâle...
--Ma mère!... fit-il d’une voix tremblante, ma mère!...
--Je veux dire, poursuivit l’impassible vieille femme, que tu ne sauras jamais du passé de Mlle Marguerite que ce qu’elle t’en apprendra. Tu sais les ignobles allégations de Vantrasson... On a dit qu’elle était la maîtresse, et non la fille du comte de Chalusse... Qui sait quelles immondes perfidies te préparent les méchants... Et quel serait ton recours si jamais un doute te venait?... La parole de Mlle Marguerite... Est-ce assez?... Maintenant, oui... mais plus tard! Je voudrais que la femme de mon fils ne pût pas même être soupçonnée... et elle, il n’est pas une circonstance de sa vie qui n’offre prise aux calomnies les plus atroces...
--Eh!... que m’importe la calomnie! elle n’effleurera jamais ma foi... Les malheurs que tu reproches à Marguerite sont à mes yeux sa glorification...
--Pascal!...
--Quoi! parce qu’elle a été malheureuse, je la repousserais... je lui ferais un crime de sa naissance... je la mépriserais parce que sa mère est méprisable! Non, Dieu merci, nous ne sommes plus au temps de ces préjugés barbares, où les enfants naturels, victimes des fautes de leur mère, étaient voués à la réprobation...
Mais les idées de Mme Férailleur étaient de celles que nul raisonnement n’ébranle.
--Je ne discute pas, mon fils, interrompit-elle, mais prends garde... A force de vouloir rendre les enfants irresponsables, tu briseras le lien le plus fort qui attache les femmes au devoir... Si le fils de la chaste et vertueuse épouse n’a sur le fils de la femme adultère aucun avantage, celles que la pensée seule de leur enfant maintient dans le devoir finiront par se dire: «A quoi bon!...»
C’était la première fois qu’un nuage s’élevait entre le fils et la mère...
Atteint dans le vif de ses sentiments les plus intimes et de ses plus chères croyances, Pascal était bien près de se révolter, et des flots de paroles amères montaient à ses lèvres.
Il eut cependant assez de raison pour se contenir.
--Marguerite seule, pensa-t-il, peut triompher de ces préjugés implacables. Que ma mère la voie, et elle reconnaîtra son injustice!...
Et comme il avait peur de ne pas rester maître de lui, il balbutia quelques vagues excuses, et brusquement gagna sa chambre; brisé de corps et d’esprit, il se jeta tout habillé sur son lit...
Il eût été mal venu, il ne le sentait que trop, de maudire les principes arriérés de Mme Férailleur... Quelle mère jamais s’était élevée aux hauteurs de son dévouement! Et qui sait!... c’était peut-être dans les rigides préjugés dont elle était imbue, que cette simple et héroïque bourgeoise puisait son énergie, son enthousiasme du bien et ses haines vigoureuses du mal, et cette virilité d’esprit que nul malheur ne déconcertait...
Elle lui avait promis qu’elle ne s’opposerait pas à son mariage... N’était-ce pas déjà de sa part une concession immense, un sacrifice qui avait dû lui coûter cruellement!
Et dans le fait, où trouver une mère qui ne compte pas parmi les jouissances sublimes de la maternité, le soin de chercher une épouse pour son fils, et de lui choisir entre toutes, la jeune fille qui sera la compagne de sa vie, la gardienne fidèle de l’honneur du foyer, l’ange des bons et des mauvais jours!
Ainsi il songeait, quand sa porte s’ouvrant bruyamment, il sauta à terre d’un bond.
--Qu’est-ce?
C’était la Vantrasson qui venait annoncer à Monsieur que le dîner était servi, un dîner qu’elle avait confectionné elle-même, car Mme Férailleur, au moment de sortir, lui avait commandé de rester.
A la seule vue de l’hôtesse du «Garni modèle,» Pascal sentit monter à son cerveau des bouffées de rage folle, et il lui fut donné de mesurer la portée de certaines observations de sa mère.
Il souhaita le pouvoir de Dieu pour anéantir cette affreuse mégère... Et pourquoi?... Hélas!... parce qu’elle était la femme de Vantrasson, et que disposée naturellement à trouver simple et naturel tout ce qui était lâche et infâme, elle avait dû ajouter foi aux ignobles vanteries de son mari.
Vantrasson n’était qu’un abject calomniateur, Pascal en était sûr, mais ce misérable rencontrait des êtres aussi avilis que lui pour le croire... Et se sentir impuissant à punir!... Le malheureux connut le plus atroce supplice que puisse endurer l’homme qui aime...
Tout entier à ces sombres pensées, Pascal, tant que dura le repas, garda un farouche silence...
Il était à table, il mangea machinalement parce que sa mère emplissait son assiette, mais il eût été bien embarrassé à la fin de dire ce qui lui avait été servi... Et cependant, ce modeste dîner était excellent. La mégère du «Garni modèle» était véritablement une cuisinière remarquable, et, pour la première fois, elle s’était surpassée...
Même, elle fut piquée dans sa vanité de cordon-bleu de ne pas recevoir les compliments qu’elle espérait... A quatre ou cinq reprises, impatientée, elle demanda: «N’est-ce donc pas bon, cela?» et comme on lui répondit tout sèchement: «Très-bon...» elle se jura qu’elle ne prodiguerait plus ses talents pour de si pitoyables connaisseurs...
C’est que Mme Férailleur, de même que son fils, se taisait, et se hâtait de manger...
Visiblement, il lui tardait d’être débarrassée de la Vantrasson... Aussi, dès que le maigre dessert fut servi:
--Vous pouvez vous retirer, lui dit-elle, je rangerai tout.
Fort irritée du caractère taciturne de «ces gens-là,» l’hôtesse du «Garni modèle» sortit, et bientôt on l’entendit tirer brutalement sur elle la porte de la rue...
Alors Pascal respira longuement; comme si sa poitrine eût été soulagée d’un poids énorme... Tant que la Vantrasson avait été là, il n’avait pour ainsi dire pas osé lever les yeux, tant il avait peur de rencontrer le regard de cette mégère dont la doucereuse hypocrisie voilait mal l’impudente méchanceté! Il craignait de ne pouvoir résister à la tentation de l’étrangler.
Mais Mme Férailleur devait se méprendre à la physionomie bouleversée de son fils, et dès qu’ils furent seuls:
--Tu ne m’as pas pardonné ma franchise? commença-t-elle.
--Eh!... puis-je t’en vouloir, chère mère, lorsque je sais que tu ne songes qu’à mon bonheur... Mais comment ne serais-je pas attristé de tes prétentions!...
D’un geste, Mme Férailleur interrompit son fils.
--Ne revenons pas sur cette discussion! prononça-t-elle. Mlle Marguerite aura été la cause innocente d’un des grands chagrins de ma vie, mais je n’ai aucune raison de la haïr... J’ai d’ailleurs toujours su rendre justice aux personnes même que j’aime le moins... Je te l’ai déjà montré, je vais peut-être t’en donner une preuve éclatante...
--Une preuve?...
--Oui!...
Elle sembla se recueillir, et après un moment:
--Ne m’as-tu pas dit, mon fils, reprit-elle, que l’éducation de Mlle Marguerite n’a pas eu à souffrir de l’abandon de son enfance?...
--Et c’est la vérité, ma mère...
--Elle a eu le courage de se donner une certaine instruction?...
--Marguerite sait tout ce qu’une jeune fille d’une intelligence supérieure peut apprendre en quatre ans, quand elle est extraordinairement malheureuse, et que l’étude est son seul refuge et son unique consolation...
--Si elle t’adressait un billet, il serait écrit en français, il ne fourmillerait pas de fautes d’orthographe?
--Oh!... par exemple!... s’écria Pascal.
Une inspiration soudaine l’arrêta, court... Il se précipita vers sa chambre, et la minute d’après, il reparut, tenant à la main un paquet de lettres qu’il jeta sur la table en disant:
--Tiens, ma mère, lis!...
Lentement, Mme Férailleur tira ses lunettes de leur étui, et après en avoir fixé les branches sous les épais rouleaux de ses cheveux gris, elle se mit à lire à voix basse...
Cela dura longtemps...
Les coudes sur la table, le front entre ses mains, Pascal appliquait tout ce qu’il avait de pénétration à épier sur la physionomie de sa mère la manifestation fugitive de ses impressions...
Évidemment elle était étonnée... Non, elle ne s’attendait pas à trouver dans les lettres de Mlle Marguerite cette hauteur de sentiments, l’expression d’une énergie égale à la sienne, et jusqu’à un écho de ses préjugés...
Car cette jeune fille étrange partageait les idées étroites de Mme Férailleur... Souvent elle s’était demandé si sa naissance et son passé ne creusaient pas un abîme entre elle et Pascal... Et elle ne s’était sentie rassurée que le jour où le vieux juge de paix, après avoir entendu le récit de sa vie, lui avait dit:
«--Si j’avais un fils, je serais fier qu’il fût aimé de vous!»
Bientôt, il fut clair que Mme Férailleur était émue, elle s’attendrissait, et même, à un moment, soulevant ses lunettes, elle essuya une larme furtive qui fit bondir de joie le cœur de Pascal.
--Ces lettres sont admirables, prononça-t-elle, et jamais jeune fille élevée par une sainte mère n’a mieux exprimé de plus nobles sentiments... Seulement...
Elle s’interrompit, ne voulant pas sans doute blesser son fils, mais comme il la pressait:
--Seulement, ajouta-t-elle, ces lettres ont le tort irrémissible de t’avoir été adressées, Pascal!
Mais ce fut le dernier cri de son intraitable obstination.
--Maintenant, reprit-elle, attends avant de juger ta mère!...
Elle se leva, ouvrit vivement un tiroir, et en sortit un papier sali et froissé qu’elle présenta à son fils en lui disant:
--Lis ceci attentivement.
Ceci, c’était le billet au crayon que Mme Léon avait remis à Pascal, qu’il avait deviné plutôt que lu, à la lueur d’un réverbère, qu’il avait jeté à sa mère, en rentrant, et qu’elle avait gardé...
Il n’avait pas sa tête à lui, le soir où il avait été foudroyé par ce billet si cruel, tandis qu’en ce moment, il jouissait du libre exercice de toutes ses facultés...
Il n’eut pas plus tôt jeté les yeux sur ces quelques lignes, qu’il se dressa tout d’une pièce, pâle et roide, et, d’une voix profondément altérée, dit:
--Ce n’est pas Marguerite qui a écrit cela!...
L’étrangeté de la découverte devait stupéfier Pascal...
--J’étais donc fou, murmura-t-il, fou à lier!... La fraude est grossière et saute aux yeux... Comment ai-je pu m’y laisser prendre?...
Et comme s’il eût senti le besoin de se démontrer qu’il ne s’abusait pas, il poursuivit, se parlant à lui-même plutôt qu’il ne s’adressait à sa mère:
--L’écriture est assez celle de Marguerite, c’est vrai, on ne l’a pas trop maladroitement contrefaite... Mais qui ne sait que toutes les écritures au crayon se ressemblent plus ou moins... Ce qui est manifeste, par exemple, c’est que jamais Marguerite, qui est la simplicité même, n’eût employé des phrases aussi prétentieusement boursoufflées que les tirades d’un mauvais mélodrame... Quoi! j’ai pu admettre qu’elle avait pensé et écrit ceci: «On ne trahit pas les serments faits aux mourants, je tiendrai le mien, dût mon cœur se briser...» C’est trop bête, en vérité!... Et ceci encore: «Oubliez donc celle qui vous aima tant autrefois: elle est maintenant la fiancée d’un autre, et l’honneur lui commande d’oublier jusqu’à votre nom!»
Il déclamait cela, avec une emphase burlesque, qui en faisait mieux ressortir l’absurdité... Il y avait un peu de folie, dans son fait, de cette exaltation, du moins, que communique au cerveau un bonheur inespéré qui, du moins, passe tout ce qu’on pouvait raisonnablement espérer...
--Et que dire des fautes d’orthographe, reprit-il... Tu as vu, mère... commander est écrit avec un seul m, supplier avec un seul p, solennel avec deux l et un seul n... Assurément ce ne sont pas là des oublis qu’on puisse attribuer à la rapidité de la rédaction. L’ignorance est prouvée, puisque la faute est presque toujours la même... Il est clair que c’est une habitude chez le faussaire de ne pas doubler les lettres...
Mme Férailleur écoutait d’un visage impassible...
Toutes ces objections elle les avait tournées et retournées dans son esprit, depuis trois jours qu’elle étudiait ce billet avec l’espoir d’en faire jaillir une lueur.
--Et ces fautes sont d’autant plus remarquables, appuya-t-elle, que cette lettre est tout simplement copiée...
--Oh!...
--Textuellement... Hier soir, pendant que je l’examinais pour la vingtième fois, il me sembla que je l’avais déjà lue quelque part... Où, et en quelle circonstance? C’est ce que j’ai cherché une partie de la nuit inutilement... Mais ce matin, tout à coup, la mémoire m’est revenue, et je me suis rappelée très-nettement un ouvrage dont les ouvrières de notre fabrique faisaient leurs délices, et dont j’avais ri très-souvent... C’est pourquoi ce tantôt, pendant que j’étais en courses, je suis entrée chez un libraire et j’ai acheté ce livre... C’est lui que tu vois là, sur le coin de la cheminée... Prends-le.
Pascal obéit et fut singulièrement étonné de ce volume, dont le titre était ainsi disposé:
INDISPENSABLE SECRÉTAIRE
UNIVERSEL ET COMPLET
des deux sexes
POUR TOUTES LES POSITIONS DE LA VIE
--Regarde à la page que j’ai marquée, dit Mme Férailleur à son fils...
Il regarda, et lut:
«(MODÈLE 198).--LETTRE D’UNE JEUNE DEMOISELLE AYANT JURÉ A SON PÈRE MOURANT DE RENONCER A CELUI QU’ELLE AIME ET D’ACCORDER SA MAIN A UN AUTRE.
«Monsieur,
«Suppliée par M... par mon père à l’agonie, je n’ai pas eu le courage de résister... etc., etc.»
Et cela continuait ainsi, de ligne en ligne, le billet étant la copie exacte, aux fautes d’orthographe près, de la prose idiote, de «l’indispensable secrétaire.»
Le doute, désormais, n’était plus possible.
Il semblait à Pascal que les écaillés lui tombaient des yeux et qu’il voyait se dérouler admirablement distincte et logique en son infamie, la double intrigué ourdie pour creuser un abîme entre Mlle Marguerite et lui...
On l’avait déshonoré, lui, avec l’espoir qu’elle le repousserait et le renierait, on s’était trompé sans doute, et on avait imaginé cette fausse rupture pour le cas où il serait tenté de venir se justifier.
Ainsi, son amour, en dépit de quelques défaillances de courte durée, avait été plus clairvoyant que tous les raisonnements et plus fort que les apparences...
Ainsi, il avait eu raison de dire à sa mère:
--Que Marguerite m’abandonne au moment où je suis si malheureux... Que, avant que je me sois défendu, elle n’ait pas foi en moi plus qu’en tous les misérables qui m’accusent, c’est ce que jamais on ne me persuadera... L’évidence semble être contre moi, la vraisemblance me condamne, peu importe...
Maintenant, certaines circonstances s’accordaient, qui lui avaient paru absolument contradictoires.
Quelques instants plus tôt, il se disait encore: Comment, Marguerite m’écrit que son père, avant de mourir, lui a arraché ce serment qui me désespère, et d’un autre côté le marquis de Valorsay affirme que le comte de Chalusse est mort trop subitement pour avoir seulement le temps de reconnaître sa fille et de lui léguer son immense fortune...
Une de ces allégations, certainement, était mensongère... Laquelle?... Celle du billet, très-probablement...
Quant au faux, en lui-même, il ne pouvait pas n’être pas l’œuvre de Mme Léon... La certitude à cet égard était complète, indiscutable, absolue...
Et quand il n’y eût pas eu déjà des preuves irrécusables, la circonstance de «l’indispensable secrétaire» l’eût trahie...
Cette infamie expliquait d’ailleurs à Pascal le trouble et le malaise de l’estimable femme de charge, à la petite porte du jardin. Elle frémissait à cette idée qu’elle avait peut-être été épiée et suivie, et que d’un moment à l’autre, Mlle Marguerite pouvait survenir et tout découvrir...
--Mon avis, objecta Mme Férailleur, est qu’il serait prudent et habile de faire savoir à cette malheureuse jeune fille que sa dame de compagnie est une créature de Valorsay, chargée de l’espionner.
Pascal ouvrait la bouche pour approuver, mais réfléchissant:
--Marguerite doit être surveillée de très-près, répondit-il, et si je cherchais à la voir, si même je me hasardais à lui écrire, nos ennemis en seraient sans doute informés... Et alors, adieu les chances les plus favorables de la partie que je joue en ce moment, et que je gagnerai.
--Tu préfères la laisser exposée à toutes sortes d’embûches?...
--Oui... en admettant toutefois qu’elle y soit exposée, ce qui n’est rien moins que certain... Marguerite doit à son passé une expérience bien au-dessus de son âge et de sa situation, et on me dirait qu’elle a pénétré Mme Léon, que je n’en serais pas bien surpris.
Il importait cependant de savoir ce que devenait Mlle Marguerite, et Pascal se creusait la tête, quand tout à coup:
--Et la Vantrasson!... s’écria-t-il... Nous l’avons, utilisons-la... Trouver un prétexte pour l’envoyer à l’hôtel de Chalusse ne doit pas être la mer à boire... Elle fera bavarder les domestiques, nous la laisserons causer, et ainsi nous serons au courant de tout...
C’était une héroïque résolution que prenait là Pascal, et qui, la veille, l’eût fait reculer... Mais l’héroïsme est facile, à qui espère, et il voyait, d’heure en heure, pour ainsi dire, croître ses chances de succès, et s’aplanir des obstacles que tout d’abord il avait jugés presque insurmontables.
L’opposition même de sa mère, qu’il avait considérée d’abord comme un immense malheur, avait cessé de le préoccuper.
Comment s’inquiéter et que craindre après la surprenante preuve d’équité que venait de donner cette rigide bourgeoise en établissant la fausseté du billet, c’est-à-dire en déchargeant Mlle Marguerite du soupçon d’avoir abandonné Pascal...
Il dormit peu et mal pourtant, cette nuit-là et de toute la journée du lendemain il ne bougea pas de la maison et ne desserra pas les dents...
C’est qu’il avait à mûrir le plan d’attaque qu’il projetait contre M. le marquis de Valorsay...
Ses avantages étaient considérables, grâce au baron Trigault, qui mettait à sa disposition cent mille francs... L’important était de se servir de cette somme assez habilement pour capter la confiance du marquis et l’amener à se livrer.
Du moins, ses méditations ne furent pas perdues...
Et le moment de se rendre chez son ennemi venu:
--J’ai trouvé, dit-il à sa mère, et si le baron me permet d’agir à ma guise... Valorsay est à moi!
XII
Douter de l’empressement du baron Trigault à se mettre à ses ordres et à accepter les yeux fermés toutes les mesures qu’il lui proposerait, était, de la part de Pascal, un pur enfantillage...
Il eût dû se rappeler que leurs intérêts étaient les mêmes, qu’ils haïssaient d’une haine pareille les mêmes ennemis, qu’ils étaient semblablement altérés de vengeance.
Et certes, les événements survenus depuis leur entrevue n’étaient pas de nature à modifier les intentions du baron.
Depuis, il avait assisté à la scène qui avait eu lieu entre Mme d’Argelès et le spirituel M. Wilkie, scène honteuse et abominable où il avait reconnu la scélératesse du vicomte de Coralth.
Mais le malheur rend timide et soupçonneux...
Les dernières défiances de Pascal ne s’évanouirent qu’à la rue de la Ville-l’Évêque.
A la façon dont le reçurent les domestiques, il put comprendre en quelle estime le tenait le baron Trigault... car il serait plus simple qu’il ne convient, celui qui, au seul accueil des valets, ne saurait pas exactement à quoi s’en tenir sur les dispositions du maître à son égard.
--Que Monsieur prenne la peine de me suivre, lui dit, après un respectueux salut, le domestique auquel il remit sa carte, M. le baron est en affaires, mais peu importe, M. le baron a recommandé d’introduire Monsieur dès qu’il se présenterait.
Pascal, sans mot dire, suivit...
La physionomie de l’hôtel Trigault était toujours celle qu’il lui avait vue, et qui l’avait frappé... C’était toujours le même luxe, éclatant en toutes choses, prodigue, insoucieux, royal... Les gens,--une véritable armée--allaient et venaient, s’empressant lentement... Une paire de chevaux de mille louis, attelés à un léger coupé trois quarts, le coupé de la baronne--piaffait au milieu de la cour... Les fleurs du vestibule renouvelées du matin embaumaient...
Seulement, à sa première visite, Pascal n’avait vu que le rez-de-chaussée de l’hôtel. Cette fois, son guide lui annonça qu’il allait le conduire au premier étage, au cabinet de M. le baron.
Il gravissait lentement l’escalier de marbre, à rampe de bronze doré, admirant le tapis magnifique, les fresques, les précieuses statues, quand un grand frou frou de soie retentit au-dessus de lui... Il n’eut que le temps de se jeter de côté, et une femme passa rapidement, sans détourner la tête, sans daigner le voir...
Elle paraissait à peine quarante ans, et était très-belle encore, avec ses cheveux d’un blond ardent, relevés très-haut sur la nuque en un énorme chignon... Son costume, voyant à faire cabrer les chevaux de fiacre, et de la coupe la plus excentrique et la plus hasardée, seyait admirablement à son genre de beauté...
--C’est Mme la baronne, souffla le domestique à l’oreille de Pascal.
Il n’avait pas besoin qu’on le lui dît... Il ne l’avait vue qu’une fois, l’espace d’une seconde, mais en de telles circonstances qu’il ne devait l’oublier de sa vie...
En ce moment, d’ailleurs, et après ce qu’il savait, il s’expliqua l’impression terrible et jusqu’alors inexpliquée qu’il avait ressentie en la voyant...
Mlle Marguerite était comme un portrait vivant de cette femme, à la couleur des cheveux près...
Qu’eût-ce donc été, si la baronne eût consenti à rester telle qu’elle était! Car ses cheveux étaient noirs naturellement, comme ceux de Mlle Marguerite, et noirs elle les avait portés jusqu’à trente-cinq ans. Elle, n’était rousse que depuis que la mode de cette couleur sévit avec la violence d’une épidémie... Et même, tous les quatre jours, son coiffeur venait lui enduire la tête d’une certaine préparation, après quoi elle avait la patience de rester plusieurs heures à sécher au soleil, ce qui donne une nuance plus dorée...
N’importe! Pascal était encore tout bouleversé de cette rencontre, quand le domestique lui ouvrit la porte du cabinet du baron, une pièce immense, grande à elle seule comme un appartement de trois mille francs, et meublée avec le faste particulier des gens assez riches pour satisfaire sur-le-champ toutes leurs fantaisies...
Là était le baron, fort affairé au milieu de plusieurs messieurs très-occupés à mettre en ordre des montagnes de paperasses...
Dès que parut Pascal, il se leva vivement, et s’avançant vers lui, la main largement tendue:
--Ah!... vous voici, monsieur Mauméjan!... dit-il.
Ainsi, il n’avait pas oublié le nom sous lequel se cachait Pascal!... Ce détail était du plus favorable augure.
--Je viens, monsieur... commença le jeune homme...
--Oui, je sais, je sais, interrompit le baron... arrivez, nous avons à causer ensemble...
Et, lui prenant le bras, il l’entraîna dans sa chambre à coucher, séparée de son cabinet par une porte double, dont les battants avaient été enlevés et remplacés par une portière...
Une fois là, et après avoir fait signe qu’on pouvait être entendu de la pièce voisine et qu’il fallait parler bas:
--Vous venez, dit-il, chercher les cent mille francs que j’ai promis à ce cher marquis de Valorsay...
--En effet, monsieur...
--Eh bien!... je vais vous les remettre... Je vous attendais et je les ai préparés; ils sont là...
Il ouvrit son secrétaire, en effet, et en retira une liasse de trente billets de mille francs et un bon de soixante-dix mille francs sur la Banque de France, qu’il tendit à Pascal en disant:
--Voilà!... Regardez si le compte y est bien...
Mais Pascal, devenu tout à coup plus rouge que le feu, se taisait...
C’est qu’au contact de ces valeurs une idée lui était venue, toute simple, toute naturelle, et qui pourtant ne s’était point encore présentée à son esprit.
--Qu’est-ce? interrogea le baron, surpris de cet embarras si soudain et si visible, qu’est-ce qui vous prend?
--Rien, monsieur, rien! Seulement, je me demande... je ne sais trop... si je dois, si je puis accepter cette somme...
--Bah! Et pourquoi?...
--C’est que, si vous la prêtez à M. de Valorsay, elle est peut-être perdue.
--Peut-être?... Vous êtes poli!
--Oui, vous avez raison, monsieur, c’est perdue certainement que j’aurais dû dire. De là le trouble où vous me voyez... N’est-ce pas uniquement à cause de moi que vous sacrifiez cette somme qui serait une fortune pour bien des gens, pour moi tout le premier?... Évidemment si... Eh bien! je me demande s’il m’est bien permis d’accepter un tel sacrifice, ne sachant pas si je pourrai le reconnaître... Aurai-je jamais cent mille francs à vous rendre?...
--Cependant cet argent vous est indispensable pour pénétrer dans l’intimité de Valorsay et forcer sa confiance...
--C’est vrai... et s’il m’appartenait, je n’hésiterais pas...
Le baron estimait singulièrement le caractère de Pascal, et cependant cet excès d’une délicatesse ombrageuse, ces scrupules d’une probité parfaite l’émurent...
Comme tous les gens effroyablement riches, il ne connaissait guère de pauvres que ceux qui portent leur pauvreté sans honneur ni dignité, et qui volontiers ramassent les pièces de vingt francs où elles se trouvent, même dans le ruisseau, et au besoin avec leurs dents...
--Eh bien!... cher monsieur Férailleur, prononça-t-il, rassurez-vous, ce n’est pas à votre intention que je fais ce sacrifice.
--Oh!...
--Je vous en donne ma parole d’honneur... Sans vous, je prêterais encore les cent mille francs à Valorsay, et si vous ne vouliez pas les lui porter, je les lui enverrais par un autre...
Après cela, Pascal eût eu mauvaise grâce à discuter...
Il prit la main que lui tendait le baron et la serra énergiquement en prononçant ce seul mot, qui par son accent valait toutes les protestations:
--Merci!...
Le baron, lui, haussa les épaules, d’un mouvement cordial, en homme qui ne voit à ce qu’il fait aucun mérite, ni que cela vaille même le moindre remercîment...
Puis, de ce ton un peu bourru qui allait si bien à sa large carrure:
--Et vous savez, cher monsieur, reprit-il, vous emploierez cette somme à votre guise, et au mieux de vos intérêts qui sont les miens... Vous la remettrez à M. de Valorsay quand et comme vous le jugerez utile, dans une heure ou dans un mois, en une fois ou en cinquante et aux conditions que vous voudrez... Servez-vous de ces cent mille francs comme de la corde qu’on passe autour du cou d’un chien qu’on veut noyer...
Sous sa triviale bonhomie, le baron dissimulait la plus habile pénétration. Pascal le comprit en se sentant deviné.
--Vous me comblez, monsieur! fit-il.
--Bien!... bien!...
--Ce que vous m’offrez là, je venais vous le demander.
--Vraiment!... Alors tout est pour le mieux!
--Souffrez du moins que je vous explique mes intentions...
--Inutile, cher monsieur...
--Permettez!... Pour suivre mon plan, je vais être forcé d’invoquer votre volonté, de vous attribuer des sentiments, des paroles, des actes même que vous désavoueriez peut-être, et pour ma tranquillité...
D’un geste insouciant, accompagné d’un claquement de doigts, le baron lui coupa la parole...
--Marchez toujours, prononça-t-il, et ne vous inquiétez de rien... Tout ce que vous ferez sera bien fait, qui aura pour but de démasquer ce cher marquis et Coralth, son digne acolyte... Mettez-moi en scène comme vous voudrez, je m’en bats l’œil... Qui serez-vous pour Valorsay? Le sieur Mauméjan, un de mes hommes d’affaires, n’est-ce pas? Je puis toujours vous désavouer...
Et comme s’il eût tenu à prouver qu’il devinait jusqu’en ses détails le plan de son «jeune ami»:
--D’ailleurs, ajouta-t-il, on sait bien ce qu’est l’homme d’affaires d’un millionnaire. C’est le morne revers d’une médaille éblouissante... Un millionnaire qui n’est pas un sot, doit toujours, et à n’importe quelle demande d’argent, sourire et répondre: «Oui, certes, comment donc, trop heureux!...» Seulement il ajoute, «Entendez-vous avec mon homme d’affaires...» C’est ce dernier, qui est chargé de discuter, d’avouer que son client est gêné pour le moment, et finalement de répondre: «Non...»
Pascal insistait encore, mais le baron était têtu...
--Oh! assez!... fit-il. Ne gaspillons pas un temps précieux en discussions oiseuses... Les jours n’ont que vingt-quatre heures, et tel que vous me voyez, je suis si pressé que depuis avant-hier je n’ai pas touché une carte... C’est que je prépare à Mme Trigault, à ma fille et à M. mon gendre une surprise assez délicate, si j’ose dire, et que je crois réussie.
Il riait, le malheureux homme, mais de quel rire!...
--C’est que, voyez-vous, poursuivit-il, j’en ai assez de payer tous les ans des centaines de mille francs pour être berné par ma femme, bafoué par ma fille, «jobardé» par mon gendre et brutalisé et vilipendé par tous les trois... Je veux bien payer encore, «casquer,» comme dit mon gendre, mais à la condition qu’on me donnera pour mon argent, sinon la réalité, du moins les apparences de l’amour, du dévouement, de l’affection, du respect, de tout ce qui m’eût rendu heureux, enfin!... Et ces apparences, sacrebleu! je les aurai... Oui, moi, Trigault, je serai choyé, cajolé, dorloté ou... bernique, je suspens mes payements... C’est un de mes vieux amis, un parvenu comme moi, dont j’ai envié pendant des années le bonheur domestique, qui m’a enfin donné sa recette...
«Moi, mon cher, m’a-t-il dit, je suis dans ma maison, entre ma femme, mes enfants et mes gendres, comme un mylord dans une auberge... Je me suis commandé un bonheur de première qualité à tant par mois... Si on me le sert, je paye... si on ne me le sert pas, bonsoir, je ferme le guichet aux pièces de cent sous... Quand on m’invente des gâteries de supplément, je les règle à part, sans marchander... Donnant donnant... Fais comme moi, mon vieux camarade, tu t’en trouveras bien... Un tarif! il n’y a plus que cela.»
--Et je ferai comme lui, M. Férailleur, car je vois que son système est bon, qu’il est pratique et bien «dans le mouvement,» comme on dit... Et, pour en arriver là, j’ai mon idée.... J’ai assez joué les père Dindon, comme cela!... J’aurai pour mes derniers jours une existence de patriarche, ou par le saint nom de Dieu, je laisse tous les miens crever de faim!...
Sa face s’empourprait et les veines de son front se gonflaient, autant de colère que par suite de la contrainte qu’il s’imposait en parlant presque bas.
Il respira longuement, puis d’un ton plus calme:
--Mais il faut que vous réussissiez, M. Férailleur, reprit-il, et vite... et que la... jeune fille que vous aimez, recueille l’héritage de son père... Vous ne savez pas en quelles mains indignes l’héritage du comte de Chalusse est près de tomber...
Sans doute il allait apprendre à Pascal l’histoire de Mme Lia d’Argelès et de l’aimable M. Wilkie, lorsqu’il fut interrompu par le bruit d’une assez vive discussion dans le vestibule.
--Oh!... commença-t-il, qui est-ce qui se permet chez moi...
Mais il entendit s’ouvrir la porte de son cabinet, et aussitôt une voix flûtée et enrouée crier:
--Quoi!... personne, c’est trop fort!...
Le baron eut un geste de colère.
--C’est Kami-Bey, fit-il, ce Turc avec qui j’ai lié cette grosse partie... Le diable l’emporte!... Mais il viendrait nous relancer ici... rejoignons-le, monsieur Férailleur...
De retour dans le cabinet, Pascal vit un gros homme à barbe rare, au nez aplati, très-rouge, avec de fort petits yeux en biais et d’énormes lèvres sensuelles ou plutôt bestiales...
Il était vêtu d’une manière de tunique noire boutonnée et coiffé d’un fez, ce qui lui donnait l’aspect d’une bouteille pansue cachetée de cire rouge...
Tel était Kami-Bey, le type accompli de ces étrangers chargés d’or comme un galion, barbares à peine frottés de civilisation parfois, qu’attirent à Paris, non les splendeurs et les gloires de la grande ville, mais ses corruptions et ses hontes, qui arrivent persuadés que tout y est à vendre, et qui s’en retournent souvent avec la même conviction...
Seulement, celui-ci était plus impudent, plus cynique et plus arrogant que les autres... qui le sont prodigieusement d’ordinaire. Étant plus riche, il avait été plus entouré, plus fêté, plus flatté, plus caressé... Il avait été plus exploité aussi, par toute cette tourbe d’intrigants et de filles de la haute vie, pour qui tout étranger est une proie.
Il parlait passablement le français, ou plutôt l’argot des cabinets particuliers et des tripots, mais avec un accent abominable.
--Enfin, vous voilà, vous!... s’écria-t-il, quand entra le baron, j’étais inquiet...
--Et de quoi, prince!...
On appelait Kami prince sans que personne sût pourquoi... ni lui non plus. Peut-être, parce que le laquais qui avait ouvert sa voiture à son arrivée au Grand-Hôtel l’avait salué de ce nom...
--Comment de quoi?... répondit-il... Vous me gagnez en ce moment plus de 300,000 fr.... je me suis dit: Ferait-il Charlemagne!...
Le baron fronça le sourcil et du coup supprimant le titre de prince...
--Il me semble, cher monsieur, fit-il, que d’après nos conventions, nous devons jouer jusqu’à ce que l’un de nous gagne à l’autre 500,000 fr.
--C’est vrai... mais nous devions jouer tous les jours...
--Possible... mais je suis occupé... Je vous l’ai fait dire, n’est-ce pas?... Si cela vous inquiète, déchirons le livre où sont inscrits les résultats des séances et qu’il ne soit plus question de la partie... Vous y gagnerez cent mille écus, cher monsieur...
Kami-Bey sentit bien que le baron ne tolérerait pas ses arrogances, et d’un ton beaucoup plus humble:
--C’est que je deviens méfiant, fit-il... On se moque beaucoup de moi... Parce que je suis étranger et immensément riche, c’est à qui me volera... Hommes, femmes, gentilshommes, marchands, tout le monde s’en mêle... Si j’achète des tableaux, on me vend des croûtes un prix fou... Des chevaux, on m’extorque des sommes ridicules et on ne me livre que des rosses... Dès que je m’asseois à une table de bac, il se trouve un grec pour me voler... Tout le monde m’emprunte de l’argent, personne ne me le rend... Je finirai par me fâcher...
Il s’était assis, le baron vit bien qu’il ne s’en débarrasserait pas de sitôt; aussi s’approchant de Pascal:
--Partez, lui dit-il à l’oreille, ou vous manqueriez Valorsay... Et tenez-vous bien, car il est fin, le mâtin... Allons, courage et bonne chance...
Du courage!...
Ah! il n’était pas besoin d’en souhaiter à Pascal... Comment en aurait-il manqué, lui qui avait triomphé des lâches suggestions du désespoir en ces heures terribles où il avait pu supposer que Mlle Marguerite, le jugeant indigne, l’abandonnait...
Tant qu’il avait été condamné à l’inaction ou réduit à s’agiter dans le vide, fatalement il avait été en proie à tous les flottements de l’incertitude...
Mais maintenant qu’il savait où attaquer et comment, et que l’instant d’engager la lutte était venu, d’indomptables énergies s’éveillaient en lui, il devenait de bronze, sûr qu’il n’était plus désormais d’événements capables de le déconcerter ou seulement de le troubler.
Semblable à ces rudes capitaines qui ne jouissent de la plénitude de leurs facultés que là où les autres, les faibles, perdent leur sang-froid, c’est-à-dire au moment de la bataille, Pascal sentait se dissiper les brouillards qui avaient obscurci son cerveau, et son intelligence se dégageait, acquérant une lucidité nouvelle et extraordinaire...
Les armes dont il allait se servir, lui répugnaient c’est vrai, mais ce n’était pas lui qui les avait choisies... Et puisque ses ennemis ne connaissaient que l’astuce ignoble et la duplicité, il était résolu à les dépasser et à les vaincre en ruses et en fourberies...
Aussi, tout en gagnant d’un pas rapide la demeure du marquis de Valorsay, inventoriait-il ses chances, récapitulant ses ressources, cherchant bien s’il n’oubliait rien, si par imprévoyance, il ne laissait pas quelque porte ouverte aux hasards contraires...
S’il échouait,--car il admettait la possibilité d’un premier échec sans y croire,--il ne voulait pas avoir à s’adresser de reproches.
Les imbéciles, seuls, se consolent en se répétant:
--Qui pouvait prévoir cela!...
Les forts prévoient... Et Pascal pensait bien avoir tout prévu.
Le matin, avant de sortir, il avait composé sa toilette avec un soin extrême.
Il avait compris que le costume subalterne qu’il avait revêtu la première fois n’était plus de mise. Un homme d’affaires du baron Trigault ne pouvait avoir l’air besogneux, car on se dore, à se frotter aux millionnaires, comme on se réchauffe en approchant du feu.
Strictement habillé de noir, ni trop élégant ni trop peu, le menton posé sur une haute cravate blanche, le visage glabre et les cheveux courts, il avait précisément cette gravité fûtée que l’imagination prête aux conseillers des remueurs d’argent.
De chance contre lui, immédiate et décisive, il n’en apercevait qu’une...
M. de Valorsay le connaissait peut-être physiquement.
Il était persuadé que non, mais il n’était pas sûr, il pouvait se tromper...
Songeant à cela, et inquiet, il avait d’abord eu la pensée de déguiser son visage... La réflexion le fit renoncer à cet expédient... Un déguisement imparfait attire l’attention et éveille les soupçons... Saurait-il véritablement déguiser sa physionomie?... Assurément non... Combien d’hommes sont capables de ce tour de force, et encore après bien des expériences... On cite deux ou trois policiers et une demi-douzaine d’acteurs.
Evaluant les probabilités pour et contre, il s’était déterminé à se présenter tel quel chez le marquis...
Il risquait, il est vrai, de rencontrer dans la rue des personnes de sa connaissance, ou quelqu’un des gens qu’on devait avoir mis en campagne pour retrouver ses traces, mais il estimait que, grâce au sacrifice qu’il avait fait de sa barbe,--ce qui le changeait beaucoup,--grâce aussi à la rapidité de sa marche, on ne le reconnaîtrait pas...
Cependant, lorsqu’il approcha de l’hôtel de M. de Valorsay, vers le haut de l’avenue des Champs-Élysées, prudemment il ralentit le pas, et même il s’arrêta pour explorer de l’œil les abords.
L’hôtel, entre cour et jardin, élevé de deux étages, lui parut très-vaste et très-beau. Les écuries et les remises occupaient d’élégants pavillons de chaque côté de la cour... Devant la grille entr’ouverte, cinq ou six domestiques en tenue du matin causaient et s’amusaient à agacer un gros chien terrier.
Bien en prit à Pascal de s’être attardé à cet examen.
Juste comme il se disait qu’il n’apercevait rien de suspect, il vit le groupe des domestiques s’écarter et se découvrir; la grille s’ouvrit tout à fait, et M. de Coralth en personne sortit, donnant le bras à un tout jeune homme très-blond, aux moustaches retroussées et à l’air singulièrement impertinent.
Ces deux messieurs se dirigèrent du côté de l’Arc-de-Triomphe...
Pascal eut un tressaillement de joie.
--La fortune est pour moi!... se dit-il. Sans ce Kami-Bey, qui m’a retenu un grand quart-d’heure chez le baron, je me trouvais ici nez à nez avec ce misérable vicomte, et tout était perdu...
C’est avec cette encourageante pensée qu’il s’avança vers l’hôtel.
--M. le marquis est très-occupé ce matin, lui répondit un des domestiques, debout devant la grille, et qui était le propre valet de chambre de M. de Valorsay, je doute qu’il puisse vous recevoir.
Mais lorsqu’il eut remis une de ses cartes de visite au nom de MAUMÉJAN, avec cette mention au crayon: De la part de M. le baron Trigault, la figure rogue du valet s’adoucit comme par enchantement.
--Oh! fit-il, c’est une autre paire de manches!... Du moment où vous êtes envoyé par M. Trigault, bigre!... On vous attend comme le messie... Arrivez, je vais vous annoncer moi-même...
Et en effet, il daigna interrompre sa conversation et précéder Pascal...
De même que chez le baron, tout chez M. de Valorsay annonçait une grande, une immense fortune... Et cependant, l’œil d’un observateur y eût découvert cette différence qu’on reconnaît entre l’argenterie et le ruolz. Le luxe, rue de la Ville-l’Evêque, avait un caractère réel et massif qu’on ne trouvait pas avenue des Champs-Élysées... Le logis d’un homme, quoi qu’il fasse, le reflète... Chez le marquis, un des princes de la haute vie, tout portait ce cachet de précipitation, que notre époque imprime à ses moindres œuvres...
--Entrez là, dit le valet à Pascal, en lui ouvrant une porte, je vais voir où est monsieur...
Pascal entra dans un salon très-vaste, magnifique, mais dont la magnificence manquait de fraîcheur... Le tapis, une merveille d’ailleurs, était taché par places... On n’avait pas toujours eu soin de tenir les persiennes closes, l’été, et le soleil avait altéré la couleur des rideaux...
Ce qui tirait l’œil, dans ce salon, c’était une quantité de coupes, de vases, de statuettes, de groupes, soit en argent, soit en or... Il y en avait sur toutes les tables...
Une inscription sur chacun de ces objets d’art annonçait qu’il avait été gagné par un cheval appartenant au marquis de Valorsay, et disait où, en quelles circonstances, quel jour de quelle année, et le nom du cheval vainqueur...
C’étaient là les titres de gloire du marquis... Ils lui avaient coûté la moitié de l’immense fortune qu’il avait dévorée...
Tout cela offrait peu d’intérêt à Pascal; aussi ne tarda-t-il pas à s’ennuyer d’attendre.
--Le Valorsay, pensa-t-il, joue au diplomate... Il ne veut pas avoir l’air pressé... Le malheur est que son domestique l’a trahi.
Enfin, il reparut, le domestique.
--Monsieur le marquis vous attend, monsieur, dit-il.
Cette voix remua Pascal comme le premier roulement du tambour battant la charge pour l’assaut d’une batterie.
Mais son sang-froid ne fut en rien altéré.
--Voici le moment décisif!... pensa-t-il, pourvu qu’il ne me connaisse pas!...
Et d’un pas ferme, il suivit le valet de chambre...
Comme toujours, lorsqu’il restait chez lui, M. de Valorsay se tenait dans une sorte de petit fumoir contigu à sa chambre à coucher. Assis devant une table, il semblait très-occupé à mettre en ordre des journaux de sport... Près de lui étaient une bouteille de vin de Madère et un verre aux trois quarts vide...
Quand son domestique annonça:
--Monsieur Mauméjan!...
Il leva la tête et son regard rencontra celui de Pascal.
Mais son œil ne vacilla pas, aucun des muscles de son visage ne bougea, sa physionomie garda sa froideur hautaine et railleuse...
Il était clair qu’il ne soupçonnait pas que là, devant lui, il avait le malheureux dont il avait essayé si lâchement de se défaire, son plus mortel et son plus redoutable ennemi.
--M. Mauméjan, fit-il, l’homme d’affaires du baron Trigault...
--Oui, monsieur le marquis.
--Veuillez donc vous asseoir... Je termine quelque chose... Je suis à vous à l’instant...
Pascal s’assit.
Une de ses frayeurs avait été de ne pas rester maître de lui quand il se trouverait en présence du misérable qui avait brisé son existence, détruit son bonheur et son avenir, qui lui avait pris plus que la vie en lui prenant l’honneur, et qui, en ce moment même, s’efforçait, par les plus infâmes manœuvres, de lui arracher la femme qu’il aimait, Mlle Marguerite...
--Si le sang me monte à la tête, pensait-il, je suis capable de sauter sur lui et de l’étrangler...
Eh bien!... non.
Ses artères ne battirent pas plus vite, et c’est avec un calme parfait,--le flegme des forts,--qu’il se mit à observer sournoisement M. de Valorsay...
S’il l’eût connu depuis seulement huit jours, il eût été stupéfié du changement qui s’était opéré en ce brillant gentilhomme, le type achevé des viveurs de la haute vie... Il n’était plus que l’ombre de lui-même.
A cette heure, surtout, où il n’avait pas reçu encore les soins intelligents et discrets de son valet de chambre, où nulle supercherie de toilette ne masquait sa précoce décrépitude, il était effrayant.
Son visage ravagé, son teint terreux marbré de plaques livides, ses paupières rougies et gonflées trahissaient de dures insomnies... Sa lèvre, d’ordinaire sarcastique et fière, pendait; des rides profondes sillonnaient son front crispé, et ses rares cheveux, en désordre, roides encore des cosmétiques de la vieille, ne suffisaient pas à dissimuler sa calvitie...
Mais, plus que tout le reste, son œil morne et sans chaleur accusait une écrasante lassitude, dont il essayait peut-être de triompher à grands coups de vin de Madère.
C’est qu’il avait eu d’effrayantes réflexions depuis une semaine.
On est viveur, «noceur,» on n’a,--et on s’en vante,--ni foi, ni loi, ni conscience, ni moralité; on se moque de Dieu et du diable... Il n’en est pas moins vrai que ce n’est pas sans d’horribles déchirements que, pour la première fois, on va jusqu’au crime positif, prévu par le Code, qualifié, justiciable du jury et punissable des galères...
Et qui eût pu dire combien M. le marquis de Valorsay avait commis de ces crimes, depuis le jour où il avait armé de cartes biseautés son complice, le vicomte de Coralth?
Sans cela, même, n’avait-elle pas quelque chose d’atroce et de poignant, la situation de ce millionnaire ruiné, qui disputait à ses créanciers ses dernières apparences de splendeur avec l’âpre énergie d’un naufragé disputant une épave. N’endurait-il pas les tortures de l’enfer, ainsi qu’il l’avait avoué à M. Fortunat, à vivre, sans un sou vaillant parfois, au milieu de ce grand luxe, et à soutenir cet étonnant mensonge sous l’œil sans pitié de trente valets?
Ses angoisses, enfin, lorsqu’il songeait à combien peu tenait sa position, ne pouvaient-elles pas être comparées à celles du mineur, qui au moment où on le monte du fond de la mine, voit se détendre, éclater brin à brin, le câble où est suspendue sa vie, et qui se demande si les quelques fils qui le soutiennent seront assez forts pour le hisser jusqu’à l’orifice du puits...
Pascal eut la perception très-nette et très-distincte de cette effroyable agonie de son ennemi, et il en éprouva un sentiment de bien-être, comme si une rosée céleste fût descendue sur ses propres douleurs... C’était le commencement de sa vengeance...
Mais le «petit moment» réclamé par M. de Valorsay durait depuis plus d’un quart d’heure, et il n’en finissait pas...
--Que diable fait-il?... se demandait Pascal, qui suivait curieusement ses moindres mouvements...
Le marquis avait tout autour de lui, sur sa table, sur des chaises, et jusque par terre, des collections de journaux de sport... Il les prenait les uns après les autres, les dépliait, les parcourait d’un regard rapide et exercé, et selon qu’ils contenaient ou non ce qu’il souhaitait, il les jetait ou les plaçait en tas, devant lui, après les avoir annotés au crayon rouge.
Ce ne fut pourtant qu’après plusieurs minutes encore qu’il parut s’apercevoir du temps écoulé, et aussitôt, craignant sans doute que Pascal ne s’impatientât:
--Je suis véritablement fâché, monsieur, prononça-t-il, de vous faire droguer ainsi, mais on attend le travail que j’achève...
--Oh!... continuez, monsieur le marquis, répondit Pascal, continuez... Par extraordinaire j’ai un peu de temps à moi... J’en serai quitte, d’ailleurs, pour déjeuner plus vite.
C’était une politesse... Le marquis crut devoir y répondre, et tout en lisant et en annotant tour à tour, il daigna expliquer sa besogne.
--C’est un métier de rogne-papier que je fais là, reprit-il... J’ai vendu, il y a quelques jours, sept de mes chevaux de courses, dont deux hors ligne, et l’acquéreur, comme de raison, en me versant le prix convenu, a reçu l’état exact et légalisé des performances de chacun d’eux... leur biographie, autrement dit... Mais voici que ce monsieur n’est pas satisfait, et il s’est mis en tête d’exiger de moi la collection des journaux de sport qui relatent les engagements, les victoires, ou les défaites de ceux de mes chevaux qu’il a achetés... On n’est pas stupide à ce point... Il est vrai que j’ai affaire à un étranger, à un de ces nababs, à peine barbouillés de civilisation, qui tous les ans viennent à Paris fondre leurs lingots et qui, par leurs prodigalités idiotes, font hausser le prix du toutes choses jusqu’à nous rendre la vie impossible, à nous autres Parisiens, qui ne voulons pas comme eux flamber notre fortune en deux ans... C’est la peste de notre ville et de notre temps, ces gens-là qui, à de rares exceptions près, ne savent employer leurs millions qu’à enrichir une douzaine de drôlesses cosmopolites, des escrocs, des restaurateurs et des maquignons.
C’est d’une mine approbative que Pascal écoutait cette sortie; mais il ne songeait, en vérité, qu’à cet étranger, Kami-Bey, qu’il avait vu chez le baron, il n’y avait pas une demi-heure, et qu’il avait entendu se plaindre amèrement de n’avoir que des rosses, alors qu’il pensait avoir acheté des chevaux de prix... Et il se disait:
--Kami-Bey serait-il cet acquéreur exigeant?... Pourquoi le marquis, acculé comme il l’est, n’aurait-il pas hasardé quelqu’une de ces bonnes escroqueries qui conduisent leur homme droit en police correctionnelle?...
En matière de sport, on pouvait soupçonner Valorsay d’une grande indépendance de conscience... N’était-il pas accusé déjà d’avoir, par une fraude indigne, fait perdre l’argent de ceux qui pariaient pour son cheval Domingo?
Enfin, après un moment de silence, le marquis poussa un grand soupir.
--C’est fini! murmura-t-il en liant avec une ficelle les journaux qu’il avait mis de côté.
Il sonna ensuite, et un domestique étant accouru:
--Tenez, lui dit-il, portez ceci au prince Kami, au Grand-Hôtel, et hâtez-vous...
Les pressentiments de Pascal ne l’avaient pas trompé. Il ne sourcilla pas, cependant...
Mais en lui-même:
--Voilà qui est bon à savoir, pensa-t-il. Avant ce soir j’aurai ouvert une petite enquête de ce côté...
Décidément, l’orage se massait au-dessus de la tête du marquis de Valorsay... Le savait-il? Assurément il en avait le soupçon... Mais il s’était juré qu’il tiendrait bon jusqu’à la fin... Il ne voyait pas, du reste, que tout fût perdu, et, comme tous les grands joueurs, il se disait que, tant qu’il aurait un enjeu à exposer, il pouvait espérer ramener la fortune...
Il s’était levé, en s’étirant, comme après une tâche désagréable, et s’adossant à la cheminée:
--Maintenant, monsieur Mauméjan, commença-t-il, abordons l’affaire qui vous amène...
Son air dégagé, son ton léger, étaient admirablement joués... mais un observateur ne s’y fût pas trompé, non plus qu’à la façon dont il ajouta négligemment:
--Vous m’apportez des fonds de la part de M. le baron Trigault?
Pascal hocha la tête, et d’un accent contrarié:
--J’ai le regret de vous apprendre que non, monsieur le marquis, répondit-il.
Ce fut comme une lourde pierre, tombant sur le crâne dégarni de M. de Valorsay... Il devint plus blanc que sa chemise, et même chancela, comme si sa mauvaise jambe, celle dont il souffrait aux changements de temps, eût refusé tout service.
--Comment, non! balbutia-t-il, c’est une plaisanterie, sans doute!...
--Ce n’est que trop sérieux!
--J’avais la parole du baron...
--Oh!... la parole!...
--Enfin, j’avais toujours une promesse formelle!...
--Il est quelquefois impossible de tenir ce que l’on promet, monsieur le marquis...
Les conséquences de ce manque de parole devaient être terribles; pour M. de Valorsay, ce pouvait être la fin de tout.
Il n’en essaya pas moins de dissimuler... Il se dit que laisser voir à cet homme d’affaires combien le coup était effroyable, ce serait lui livrer le secret de sa profonde détresse, confesser sa ruine absolue, renoncer à la lutte, désarmer, s’avouer vaincu, terrassé, perdu...
Rassemblant donc en un effort exorbitant toute son énergie, il maîtrisa ses émotions, et réussit à paraître, non désespéré, mais seulement irrité et très-contrarié...
--Bref, reprit-il d’une voix altérée, pas de fonds! Je comptais sur cent mille francs ce matin... Rien!... Comme c’est gracieux... Ah! le baron ne se doute guère de l’embarras où il me met...
--Pardonnez-moi, monsieur, il s’en doute si bien, qu’au lieu de vous prévenir par un simple billet, il m’envoie pour vous présenter ses sincères regrets... Véritablement, lorsque je l’ai quitté, il y a une heure, il était désolé... Il m’a surtout recommandé de vous bien expliquer qu’il n’y a eu rien de sa faute... Il comptait sur deux rentrées très-importantes, qui toutes deux, comme par un fait exprès, lui ont manqué... Hier, il a couru toute la soirée sans parvenir à rassembler les fonds.
Un peu remis du premier étourdissement, bien que fort pâle encore, le marquis dardait sur Pascal un regard soupçonneux.
Il n’était pas sans savoir de quelles doucereuses excuses les gens bien élevés enveloppent leurs refus pour en masquer l’amertume.
--Ainsi, fit-il d’un ton où perçait l’ironie, le baron est gêné.
--Franchement, je le crois.
--Pauvre baron!... Ah!... je le plains... oui considérablement.
Grave et froid comme un article du Code, Pascal semblait n’avoir point vu l’effet du message qu’il apportait, le trouble affreux du marquis et la contrainte qu’il s’était imposée.
--Vous pensez railler, monsieur, prononça-t-il, moi je jurerais que le baron est en ce moment très à court d’argent...
--Allons donc!... Un homme qui a sept ou huit millions...
--Je parierais pour dix, au moins.
--Raison de plus.
Pascal haussa dédaigneusement les épaules.
--Il m’étonne, monsieur le marquis, fit-il d’un ton dogmatique, de vous entendre parler ainsi... L’énormité du revenu ne constitue pas l’aisance, mais bien la façon dont on l’emploie... Par le temps de folies qui court, tous les gens riches sont gênés... Que donnent au baron ses dix millions? Cinq cent mille livre de rentes au plus! C’est un joli denier et je m’en contenterais... Mais le baron joue, et Mme la baronne est la femme la plus élégante de Paris... Ils aiment la grande vie l’un et l’autre, et leur maison est montée comme celle d’un prince... Chez eux, du premier janvier à la saint Sylvestre la chandelle brûle par les deux bouts... Que sont cinq cent mille francs avec un train pareil!... Leur situation doit être celle de plusieurs millionnaires de ma connaissance, qui, vers les fin du trimestre et en attendant l’échéance de leurs rentes, portent bravement leur argenterie au Mont-de-Piété...
L’excuse pouvait n’être pas vraie; elle était vraisemblable. N’est-il pas prouvé qu’à cette heure, grâce à la rage de luxe, de plaisirs et de toilettes qui brouille les cervelles, presque tous les ménages de la haute vie parisienne sont au-dessous de leurs affaires...
Un procès récent n’a-t-il pas révélé ce fait étrange, fantastique, inouï, que des gens notoirement riches de plus de cent mille livres de rentes avaient gardé six mois un cocher qui les volait effrontément, parce qu’en six mois ils n’avaient pas trouvé le moyen de disposer de huit cents francs qu’ils lui devaient et qu’il fallait payer avant de le mettre à la porte...
M. de Valorsay connaissait cela, mais une inquiétude terrible le poignait.
Avait-on eu vent de sa déconfiture, le bruit en courait-il? Était-il arrivé jusqu’aux oreilles du baron Trigault?...
Voilà ce qu’il lui importait d’éclaircir.
--Résumons-nous, monsieur Mauméjan, dit-il. Le baron n’a pu me procurer pour ce matin les fonds qu’il m’avait promis, quand me les procurera-t-il?
Pascal ouvrit des yeux démesurés, comme s’il eût entendu une question de l’autre monde, et de l’air le plus innocent:
--Mais je présume, répondit-il, que M. le baron ne s’occupe plus de ces cent mille francs... Cette opinion résulte pour moi de ses dernières paroles... «Ce qui me console un peu, m’a-t-il dit, c’est que le marquis de Valorsay est très-riche et très-répandu... Je lui connais dix amis qui seront ravis de lui rendre ce petit service...»
Jusqu’à ce moment, et c’était là surtout ce qui l’avait soutenu, M. de Valorsay s’était bercé de cet espoir qu’il ne s’agissait que d’un retard...
La certitude que le refus était bien définitif, l’accabla.
--On sait ma ruine!... pensa-t-il.
Et se sentant défaillir, machinalement il se versa un grand verre de vin de Madère, qu’il avala d’un trait...
Le vin, pour un moment, lui prêta une énergie factice... Mais avec le sang, la colère folle, furieuse, envahit son cerveau, il perdit toute mesure, et se dressant la face empourprée:
--C’est une infamie, s’écria-t-il, une ignoble lâcheté, et le sieur Trigault mériterait une sévère correction... On ne tient pas un galant homme trois jours dans l’eau, pour après le payer d’une grimace de singe... S’il m’eût répondu: non, carrément, je me serais mis en mesure, et ne me trouverais pas dans un embarras d’où je ne sais comment sortir... Jamais un gentilhomme n’eût osé cette vilenie, qui pue le comptoir, le boutiquier, le rogneur de vieux sous... Voilà ce qu’il en coûte d’admettre dans la société ces ridicules parvenus, sous prétexte qu’ils ont de l’argent... les marchands de cochons en ont eux aussi!... On les décrasse, on leur apprend à se laver les mains, à se moucher et à marcher sur un parquet, on les croit éduqués à demi, et pas du tout!... A la première occasion le fabricant de cirage reparaît...
Certes il en coûtait à Pascal d’entendre toutes ces injures adressées au baron... Elles l’irritaient d’autant plus que c’était lui qui y avait exposé ce digne homme...
Mais un geste, un froncement de sourcil pouvaient compromettre le succès de son entreprise; il sut rester impassible.
--J’avoue, monsieur le marquis, prononça-t-il froidement, que je ne m’explique pas votre emportement... Que vous soyez mécontent, je le conçois, mais de là à vous mettre si fort en colère...
--Ah! c’est que vous ne savez pas...
Il s’arrêta court. Il était temps. La vérité lui montait aux lèvres.
--Quoi? interrogea Pascal.
Mais déjà M. de Valorsay était retombé en garde.
--J’ai, ce soir, une dette à payer, répondit-il à tout hasard, sacrée, qui ne peut se remettre... enfin, une dette de jeu.
--De cent mille francs?
--Non, elle n’est que de vingt-cinq mille...
--Et c’est vous, monsieur le marquis, un homme riche, qui vous inquiétez pour cette bagatelle que le premier venu vous prêtera...
D’un sifflement ironique, M. de Valorsay l’interrompit.
--Croyez cela et buvez de l’eau!... ricana-t-il. Vous-même venez de le dire, monsieur Mauméjan, nous vivons à une époque où personne n’a d’argent que ceux qui en font le commerce... Les plus riches de mes amis n’en ont pas de trop pour eux, si même ils en ont assez... Ah! le temps est passé des bas de laine qu’on gonflait sournoisement de ses économies... Ils sont murés les vieux placards où on empilait des louis... M’adresserai-je à un banquier?... Il me demandera deux jours pour réfléchir, il exigera la signature de deux ou trois de mes amis... Si je vais trouver mon notaire, ce sera, ma foi, bien d’autres cérémonies, sans compter les remontrances.
Depuis un moment, Pascal s’agitait sur sa chaise, en homme qui a une proposition en poche, et qui n’attend qu’un joint pour la glisser.
Aussi, dès que M. de Valorsay s’arrêta pour reprendre haleine:
--Ma foi! dit-il, si j’osais...
--Eh bien!...
--Je vous offrirais, monsieur le marquis, de vous trouver ces 25,000 francs.
--Vous?...
--Moi-même.
--Avant ce soir six heures?
--Naturellement...
Le verre d’eau glacée offert au voyageur près d’expirer de soif au milieu des sables du Sahara ne lui procure pas la délicieuse, l’enivrante sensation qu’éprouva le marquis à la proposition de Pascal...
Littéralement, il se sentit revenir à la vie... et de loin.
Faute de vingt-cinq mille francs, ce jour-là même, il sombrait... Les lui trouver, c’était lui obtenir un sursis à un moment où gagner du temps était pour lui le point capital.
Cette offre était de plus une preuve évidente et indiscutable que rien encore n’avait transpiré des inextricables difficultés de sa situation...
--Ah! je l’aurai échappée belle, pensa-t-il, si je m’en tire...
Et cependant son visage sut garder à demi le secret de la joie qui intérieurement l’inondait... Il resta maussade autant qu’il le put, il minauda, il fit des façons... Il tremblait, s’il répondait: «oui» trop vite, de se trahir et de se mettre ainsi complétement à la merci de l’envoyé du baron.
--J’accepterais volontiers vos services, monsieur Mauméjan, prononça-t-il, si je n’y découvrais un inconvénient...
--Et lequel?
--Est-il convenable, quand le baron me joue un tour pendable, que je me rabatte sur son homme de confiance, sur un de ses employés?...
Mais Pascal vigoureusement regimba...
--Permettez, interrompit-il vivement, je ne suis l’employé de personne. M. Trigault est mon client comme trente ou quarante autres, rien de plus... Il me charge de certaines négociations délicates et épineuses, je les conduis de mon mieux, il me paye, et nous sommes quittes et libres chacun de notre côté...
--Ah! comme cela, vous m’en direz tant!...
Au regard dont il enveloppait Pascal, on eût juré qu’un soupçon lui venait... Point.
C’était simplement une idée bizarre, biscornue, et cependant non absolument invraisemblable en soi, qui traversait son esprit.
--Oh!... pensait-il, le prêteur inconnu dont ce Mauméjan s’offre d’être l’intermédiaire, ne serait-il pas, par hasard, le baron en personne?... Le digne homme aurait-il imaginé cet ingénieux moyen de m’obliger et de m’extirper en même temps un intérêt plus qu’honnête, qu’il n’eût jamais osé me réclamer en face?
Et pourquoi non! Ne sait-on pas des exemples!
N’est-il pas connu que jamais, au grand jamais, les frères N..., les plus austères des financiers, n’ont obligé directement un de leurs amis... Leur père, dont ils ne parlent qu’avec vénération, leur demanderait cent écus pour un mois, qu’ils lui répondraient comme aux autres: «Nous sommes gênés, mais voyez de notre part ce coquin de B...» Et ce coquin de B..., qui est le plus charmant des hommes de paille, si le père N... lui présentait de sérieuses garanties, lui prêterait, comme aux autres, de l’argent de ses fils moyennant douze ou quinze pour cent et «oune minouscoule commissioun.»
Ces idées et ces souvenirs ne contribuèrent pas peu à rendre à M. le marquis de Valorsay son aisance accoutumée...
--Voilà donc qui est dit, fit-il du ton léger de don Juan bernant M. Dimanche, j’accepte, et très-volontiers... Seulement...
--Ah! il y a un seulement!...
--Il y en a toujours un... Je dois vous prévenir que rendre ces vingt-cinq mille francs avant deux mois me serait difficile...
C’était le temps qu’il jugeait nécessaire pour arriver à ses fins...
--Qu’importe!... répondit Pascal, et même, si vous souhaitez un délai plus long...
--Inutile, merci!... Mais il y a autre chose encore.
--Quoi donc?...
--Que me coûtera cette... négociation?
Cette question, Pascal l’avait prévue, et il avait préparé une réponse dans l’esprit du rôle qu’il avait adopté.
--Cela vous coûtera le prix ordinaire, répondit-il, six pour cent, plus un et demi pour cent de commission...
--Bah!...
--Plus la rémunération de mes peines et soins...
--Allons donc!... Et à combien la fixez-vous, cette rémunération?...
--A mille francs... Est-ce trop?
Si le marquis eût conservé l’ombre d’un soupçon, il se fût évanoui.
--Eh!... ricana-t-il, mille francs me semblent honnête!...
Mais il eût bien voulu retirer son rire narquois, lorsqu’il vit comment l’accueillait celui qu’il prenait pour un coureur d’affaires.
Pascal se redressa sur sa cravate blanche, de l’air le plus blessé, et du ton froid d’un homme bien près de reprendre sa parole:
--Il n’y a rien de fait, monsieur le marquis, prononça-t-il, et puisque vous trouvez l’opération onéreuse, renoncez-y.
--Je suis loin de dire cela, interrompit vivement M. de Valorsay, je n’ai même rien pensé de pareil...
L’occasion qu’attendait Pascal d’exposer son programme se présentait enfin, il la saisit...
--D’aucuns prétendent obliger les gens pour leurs beaux yeux seuls, poursuivit-il... Moi, je suis plus franc... Pour que je m’occupe d’une affaire, il faut que j’y trouve mon bénéfice, et selon que je suis plus ou moins indispensable, j’exige des honoraires... Il ne saurait y avoir de tarif fixe pour des services comme les miens... Quand, à deux reprises, j’ai sauvé du plongeon final un gentilhomme que vous devez connaître, je lui ai demandé dix mille francs la première fois, et quinze mille la seconde... Était-ce exagéré?... J’ai assuré, je puis le dire, le mariage d’un brillant vicomte, en maintenant ses créanciers pendant les trois mois qu’il a fait sa cour... Le lendemain de la noce, il ma remis vingt mille francs... Ne me les devait-il pas?... Si au lieu d’être simplement un peu à court, vous étiez ruiné, ce n’est pas mille francs que je vous réclamerais... J’étudierais votre situation, et quand j’en aurais reconnu le fort et le faible, selon le parti que je verrais à en tirer, je traiterais avec vous à forfait...
De cette déclaration cynique, il n’était pas une phrase qui ne fût calculée, pas un mot qui ne fût comme un appât tendu aux instincts mauvais du marquis de Valorsay... Et même, Pascal pressé d’arriver vite, s’était peut-être avancé plus que ne l’eût voulu la prudence...
Cependant le marquis ne sourcilla pas.
--Je vois que vous êtes un homme précieux, monsieur Mauméjan, dit-il, et si jamais j’étais ruiné, c’est à vous que je m’adresserais...
Pascal s’inclina d’un air de fausse modestie, radieux au dedans de lui, car il se disait que fatalement à cette heure son ennemi viendrait se prendre au piége...
--Et pour en finir, reprit le marquis, quand aurai-je les fonds?...
--Avant quatre heures.
--Et je n’ai pas à redouter une plaisanterie dans le goût de celle du baron?
--Évidemment non. Quel intérêt avait M. Trigault à vous prêter cent mille francs? Aucun. Moi, c’est autre chose... Le profit que je dois réaliser vous répond de moi... En affaires, monsieur le marquis, défiez-vous des amis... Ayez recours aux usuriers, plutôt... Interrogez tous les gens en déconfiture, et sur cent, quatre-vingt-quinze vous répondront: «Ce qu’il y a de pis, c’est que j’ai été mis dedans par mon meilleur ami.»
Il se levait pour prendre congé quand la porte du fumoir s’ouvrit, et un domestique parut qui dit à demi-voix:
--Mme Léon est là, dans le salon, avec M. le docteur Jodon; ils désireraient parler à M. le marquis...
Si bien armé que fût Pascal contre l’imprévu, il changea de couleur au nom de l’estimable femme de charge...
--Tout est perdu, pensa-t-il, si cette créature me voit et me reconnaît.
Par bonheur, le marquis fut trop bouleversé lui-même pour remarquer le trouble, d’ailleurs aussitôt maîtrisé, de l’envoyé du baron Trigault.
--Il est prodigieux, s’écria-t-il, qu’on ne puisse me laisser en repos cinq minutes... J’avais dit que je n’y étais pour personne.
--Cependant, monsieur...
--C’est bien!... Assez!... Que ce monsieur et cette dame attendent.
Le domestique sortit, et Pascal, à l’idée de traverser le salon, se sentait défaillir... Comment éviter l’œil perspicace de Mme Léon!
Ce fut M. de Valorsay qui vint à son secours; M. de Valorsay qui se souciait peu des visiteurs qui lui arrivaient.
Et au moment où Pascal s’apprêtait à ouvrir la porte par où il était entré:
--Pas par là! lui dit le marquis. Par ici, venez, ce sera plus court...
Et lui ayant fait traverser sa chambre à coucher, il le guida jusqu’au palier, où il daigna lui tendre la main en disant:
--A bientôt, cher monsieur Mauméjan!
Ce n’est pas sur le moment du péril que les gens de cœur en subissent la pire angoisse; c’est après, quand ils y ont échappé.
Tout en descendant l’escalier de l’hôtel du marquis de Valorsay, Pascal tamponnait de son mouchoir son front moite d’une sueur froide...
--Ah!... je reviens de loin!... pensait-il.
Mais plus le danger avait été imminent, plus sa confiance était grande... N’est-ce pas à ces futiles circonstances, décisives dans la vie, qu’on reconnaît si on a ou non pour soi la destinée!...
Il avait d’ailleurs le droit d’être fier de la façon dont il avait joué son personnage, et soutenu un rôle qui répugnait si fort à sa droiture naturelle... Il s’étonnait un peu d’avoir su mentir d’un tel front, et ne laissait pas que d’être confondu de son audace.
Aussi, quelle récompense!... Il venait, il n’en doutait pas, de passer autour du cou de M. de Valorsay le nœud coulant dont il l’étranglerait plus tard...
Et cependant la visite de Mme Léon l’inquiétait.
--Que vient-elle faire avec un médecin chez le marquis? se demandait-il... Pourquoi ce docteur Jodon?... Qui est-il?... A quelle infamie le destine-t-on?...
Un de ces pressentiments qui naissent de la logique même des événements, lui affirmait que ce médecin avait été ou serait un des comparses de la monstrueuse intrigue nouée autour de Mlle Marguerite et de lui.
Mais il n’avait pas le loisir d’appliquer son attention à cette énigme, ni d’en tirer les dernières conséquences probables... L’heure volait, et avant de revenir chez le marquis, il tenait à savoir au juste ce qu’avaient de fondé les soupçons que lui imposait la vente de ces chevaux dont l’acquéreur exigeait une si exacte biographie...
Par le baron, il était certain d’arriver immédiatement jusqu’à Kami-Bey... c’est donc chez le baron qu’il courut...
Après la réception plus que cordiale du maître, le matin, il était naturel que les domestiques le traitassent en intime de la maison...
C’est à peine si on lui permit d’expliquer ce qu’il souhaitait...
Ce fut M. le valet de chambre en personne qui se dérangea, et qui le fit asseoir dans un des petits salons du rez-de-chaussée en lui disant:
--M. le baron est occupé, mais il m’en voudrait de ne l’avoir pas dérangé pour monsieur, et je cours le prévenir...
L’instant d’après, le baron arriva, tout essoufflé d’avoir descendu vingt marches.
--Ah! vous avez réussi... s’écria-t-il en voyant la physionomie de Pascal.
--Tout marche à souhait, en effet, monsieur le baron, seulement j’aurais besoin de parler à cet étranger que j’ai vu chez vous ce matin...
--A Kami-Bey?...
--Oui.
Et en dix phrases, il exposa très-nettement la position.
--Décidément, la Providence est avec nous, fit le baron devenu songeur, Kami est encore ici...
--Est-ce possible!...
--C’est réel... Croyez-vous qu’il soit aisé de se dépêtrer de ce diable de Turc!... Il s’est sans façon invité à déjeuner, et m’a de plus arraché la promesse de jouer deux heures... Si bien que j’étais enfermé avec lui, les cartes à la main, quand on m’a dit que vous étiez là... Venez, nous allons l’interroger.
Ils trouvèrent l’intéressant étranger d’une humeur massacrante...
Kami-Bey gagnait, quand on était venu chercher le baron, et il craignait qu’une interruption ne déroutât la veine.
--Que le diable vous emporte!... s’écria-t-il de ce ton grossier qu’il avait adopté, et que les flatteurs de ses millions déclaraient le dernier mot du «chic.» On ne devrait pas plus déranger un homme qui joue qu’un homme qui mange...
--Allons, allons, prince, fit doucement le baron, ne vous fâchez pas, je vous donnerai trois heures au lieu de deux. Seulement, j’ai un service à vous demander.
L’étranger, vivement, porta la main à sa poche, d’un mouvement si machinal et si naturel, que ni le baron ni Pascal ne purent garder leur sérieux; et lui-même, comprenant la cause de leur hilarité, éclata de rire.
--Ce que c’est que l’habitude! dit-il. Ah! depuis que je suis à Paris!... Mais voyons ce dont il s’agit.
Le baron s’assit, et d’un air grave:
--Voilà... répondit-il. Vous nous avez dit, il n’y a pas une heure, qu’ayant acheté des chevaux, vous avez été volé...
--Comme sur un grand chemin.
--Serait-il bien indiscret de vous demander par qui?
La pourpre des joues de Kami-Bey pâlit quelque peu.
--Hum!... fit-il d’une voix altérée, c’est délicat ce que vous me demandez là... Mon... voleur est, à ce qu’il paraît, un homme terrible, un spadassin, et si je dis quel tour il m’a joué, il est capable de me chercher querelle... Je n’ai pas peur de lui, croyez le bien, seulement mes principes me défendent de me battre... Quand on a comme moi un million de rentes, on ne s’expose pas aux hasards d’un duel...
--Eh! prince, en France on ne fait pas à un escroc l’honneur de croiser le fer avec lui...
--C’est bien ce que mon intendant, qui est Français, m’a dit, mais n’importe!... D’ailleurs, je ne suis pas assez certain de la chose pour l’ébruiter... Je n’ai pas encore de preuves positives...
Il était clair qu’il avait une peur affreuse, et qu’il importait, avant tout, de le rassurer.
--Voyons, insista le baron, nommez-nous toujours votre homme... Monsieur que voici--et il montrait Pascal--est un de mes bons amis; je vous réponds de lui comme de moi-même; nous allons vous jurer sur l’honneur de ne révéler à personne, sans votre autorisation expresse, le secret que nous vous demandons de nous confier...
--Bien vrai?
--Vous avez notre parole d’honneur, répondirent ensemble le baron et Pascal.
Après avoir, à deux reprises, promené autour de lui un regard inquiet, le digne Turc parut prendre son courage à deux mains:
Mais non!... il réfléchit, et d’un accent résolu:
--Définitivement, déclara-t-il, mes certitudes ne sont pas assez absolues pour que je risque de compromettre un homme qui appartient au meilleur monde, bien posé, très-considéré, fort riche et qui n’entendrait pas raillerie sur ce chapitre...
Il était clair qu’il ne parlerait pas... Le baron haussa les épaules, mais Pascal bravement s’avança...
--Je vais donc vous dire, prince, prononça-t-il, le nom que vous vous obstinez à nous cacher...
--Oh!
--Seulement je vous ferai remarquer que de ce moment, M. le baron et moi sommes dégagés de notre parole...
--Naturellement.
--Alors, votre voleur est M. le marquis de Valorsay.
Kami-Bey eût vu entrer un émissaire de son maître, armé du lacet fatal, qu’il n’eût pas été beaucoup plus troublé.
Il se dressa sur ses grosses petites jambes, la pupille dilatée, agitant les mains d’un geste désespéré.
--Plus bas, donc, malheureux! disait-il d’une voix effrayée, plus bas!
Ainsi, il n’essayait même pas de nier... Le fait devait être considéré comme acquis...
Mais Pascal ne pouvait, avec cela seulement, se tenir pour content.
--Maintenant que nous connaissons le principal, reprit-il, j’espère, prince, que vous serez assez obligeant pour nous apprendre comment la chose est arrivée...
Pauvre Kami!... Ah! il payait cher sa partie!... Il suait sang et eau sous son sempiternel fez rouge.
--Hélas!... répondit-il tristement, rien de si simple... J’avais envie d’une écurie de courses... Ah! ce n’est pas que je sois amateur de sport, croyez-le bien, c’est à peine si je sais distinguer un cheval d’un bourriquet... Seulement, du matin au soir tout le monde me répétait: «Prince, un homme comme vous devrait faire courir...» Je n’ouvrais pas un journal sans y lire: «Un homme comme lui devrait faire courir...» Si bien qu’à la fin, je me suis dit: «C’est vrai, ils ont raison, un homme comme moi doit faire courir...» Là-dessus, me voilà en quête de chevaux... J’en achetais de tous côtés, quand un soir M. de Valorsay me propose de me céder quelques-uns des siens, qui sont connus et qui ont gagné, m’a-t-il dit, dix fois leur valeur... J’accepte, nous prenons rendez-vous pour visiter ses écuries, je les visite, et séance tenante, je choisis et je paye sept chevaux, de ses meilleurs, à ce qu’il me jurait, et pleins d’avenir... Et je les ai payés leur prix, je vous le garantis... Maintenant voilà le tour... Il ne m’a pas livré les chevaux que j’avais achetés... Ceux-là, les vrais, les bons, ont été vendus, à ce qu’il paraît, en Angleterre, sous de faux noms, et moi, je me trouve avoir pour mon argent, des bêtes toutes pareilles aux autres comme taille et comme robe, mais des rosses indignes...
Pascal et le baron Trigault échangeaient des regards stupéfaits...
Le «turf,» il faut bien en convenir, est un admirable champ ouvert à toutes les fraudes. Les âpres convoitises de l’argent s’y mêlant à la fièvre du jeu et aux ardeurs des vanités rivales, y donnent naissance à de prodigieuses manœuvres.
Mais jamais on n’avait ouï parler d’une supercherie aussi audacieuse que celle de Valorsay, ni si impudente...
--Et vous ne vous êtes aperçu de rien, prince?... interrogea Pascal, d’un ton où certainement il y avait du doute.
--Est-ce que je m’occupe de ces choses-là!...
--Et vos gens?...
--Ah!... c’est une autre affaire!... On me dirait que le chef de mes écuries s’est laissé graisser la patte par le marquis, que je n’en serais pas étonné.
--Alors, comment avez-vous découvert la tromperie?...
--Par le plus grand des hasards... Un jockey que je compte m’attacher, a monté autrefois, assez souvent, un des chevaux que je croyais posséder... Naturellement, j’ai voulu lui montrer cette bête... Mais mon homme n’a pas été plus tôt devant la stalle, qu’il s’est écrié: «Ça, tel cheval... jamais de la vie... vous êtes refait, mon prince!» Là-dessus, on a examiné les autres, et la mèche s’est trouvée éventée...
Connaissant mieux que Pascal le caractère de Kami, le baron avait pour suspecter l’exactitude de ses dires des raisons plus fortes.
C’est qu’il n’avait pas pour l’argent le mépris superbe qu’il affectait, ce Turc cousu de millions... La vanité seule déliait les cordons de sa bourse... Il était fort capable d’envoyer à la Fancy un collier de mille louis, sûr que le lendemain le Figaro et le Gaulois enregistreraient sa munificence; il n’eût pas donné secrètement cent sous à une mère de famille mourant de faim...
Sa plus grande prétention, d’ailleurs, était d’être l’homme le plus volé de l’Europe... Mais s’il était, en effet, exploité indignement, scandaleusement, ce n’était pas volontairement... Il n’en avait pas moins le fonds d’avarice et de défiance de l’Arabe. On lui eût vendu deux sous des pièces de vingt francs qu’il eût encore crié au voleur...
--Franchement, prince, déclara le baron, votre récit me fait tout l’effet d’un conte de votre pays... Valorsay n’est pas fou, que je sache... Comment admettre qu’il ait osé hasarder cette fraude si grossière, qui pouvait, qui devait être reconnue dans les vingt-quatre heures, et qui, prouvée, le déshonore?
--Avec un autre, il y eût peut-être regardé à deux fois, mais avec moi!... N’est-il pas connu qu’on ne court point de risques à voler Kami-Bey!...
--N’importe! à votre place je me livrerais sans bruit à une petite enquête.
--A quoi bon?.... Allez, je suis fixé et bien plus positivement que je ne vous l’avouais tout à l’heure... Il est vrai que j’oubliais une circonstance importante... La vente n’a d’abord été faite que conditionnellement, et sous le sceau du secret... Le marquis se réservait le droit de reprendre ses chevaux en me remboursant dans un délai de... Ce n’est que depuis avant-hier que mon acquisition est définitive.
--Eh! que ne disiez-vous cela tout d’abord! s’écria le baron.
De cette façon, en effet, l’inexplicable escroquerie de M. de Valorsay s’expliquait...
Se voyant perdu, croyant à son salut s’il gagnait du temps, il avait agi comme tous les caissiers infidèles, la première fois qu’ils empruntent à leur caisse... Il s’était dit: «Je rembourserai, et personne ne saura rien!...»
Puis, l’échéance arrivée, il s’était trouvé n’avoir pas plus de ressources que le jour du vol, et force lui avait bien été de s’abandonner aux événements.
--Et que comptez-vous faire, prince?... reprit Pascal.
--Ah! je me le demande... J’ai exigé du marquis la collection de tous les journaux où ses chevaux sont désignés... Cela servirait en cas de procès... Seulement, dois-je déposer une plainte? S’il ne s’agissait que d’argent, je rirais, je suis au-dessus de cette misère... Mais il s’est moqué de moi outrageusement, et cela me vexe. D’un autre côté, avouer qu’on peut me duper ainsi, c’est me couvrir de ridicule... Puis, ce diable d’homme est dangereux. Si son cercle allait prendre parti pour lui, que deviendrais-je, moi, étranger?... Je serais forcé de quitter Paris. Ah! je donnerais bien dix mille francs à qui m’arrangerait cette affaire maudite!...
Ses perplexités étaient si affreuses, et si terrible son dépit, que pour cette fois seulement il arracha son éternel fez et le lança violemment sur la table, en jurant comme un charretier...
Mais il ne tarda pas à se remettre, et d’un ton qui jouait assez mal l’insouciance:
--Bast! fit-il, en voici assez là-dessus pour aujourd’hui... Je suis ici pour jouer, jouons, baron... Car nous gaspillons un temps précieux, comme vous disiez autrefois.
Pascal n’avait plus rien à apprendre, il serra la main du baron, prit avec lui rendez-vous pour le soir même et sortit.
La demie de deux heures sonnait, il avait encore devant lui une grande heure et demie.
--Si j’en profitais pour manger quelque chose! se dit-il, forcé par les tiraillements de son estomac de se rappeler qu’il n’avait rien pris de la journée qu’une tasse de chocolat.
Précisément il passait devant un café, il y entra, se fit servir à déjeuner, et se remit en route de façon à arriver chez M. de Valorsay juste à l’heure qu’il lui avait fixée...
Il s’y fût présenté bien plus tôt, s’il n’eût écouté que son impatience, persuadé que cette seconde entrevue serait décisive... Mais la prudence lui commandait de ne se point exposer à rencontrer Mme Léon et ce docteur Jodon qui l’intriguait tant.
--Et bien!... Monsieur Mauméjan... lui cria le marquis dès qu’il parut.
Il y avait peut-être une heure déjà qu’il comptait les secondes, agité d’une indicible angoisse, son accent le disait.
Gravement Pascal tira de sa poche vingt-quatre billets de mille francs et un effet de commerce, qu’il posa sur la table, en disant:
--Voilà, monsieur le marquis. Comme de raison, je me suis appliqué tout d’abord mes cinquante louis de commission... Souscrivez maintenant à mon ordre un billet de vingt-cinq mille francs, à deux mois, et pour aujourd’hui nous serons quittes...
C’est d’une main tremblante d’émotion, que M. de Valorsay libella ce billet... L’instant d’avant, il doutait encore de la promesse de cet homme d’affaires inconnu, survenu si fort à propos... et lorsqu’il eut signé...
--Voilà toujours de quoi payer ma dette de jeu, fit-il, en jetant négligemment les billets de banque dans son tiroir... Mon embarras n’en est pas moins grand... Ces vingt-quatre mille francs ne remplacent pas les cent mille que m’avait promis le baron Trigault...
Et comme Pascal ne répondait pas, il se mit à arpenter le fumoir, pâle, les sourcils froncés, en homme qui avant de prendre un grand parti, en calcule les conséquences...
C’est que depuis sa rupture avec M. Fortunat, M. de Valorsay se heurtait à chaque moment à des difficultés insurmontables... Il se trouvait embarqué dans une affaire où les conseils d’un jurisconsulte habile étaient indispensables, et il ne savait à qui s’adresser... Ce n’était pas à un notaire, à un avoué, à un avocat, honorables et connus, qu’il pouvait confier des desseins tels que les siens... Et, d’un autre côté, s’il consultait le premier venu, n’abuserait-on pas de ses confidences pour le faire «chanter?»
Or, il se demandait pourquoi il n’emploierait pas cet homme d’affaires qui venait de le servir si efficacement... Il lui avait paru le conseiller qu’il souhaitait, délié, avide et léger de scrupules...
N’ayant pas de temps à perdre en hésitations, il se décida, à tous risques, et s’arrêtant devant Pascal:
--Puisque vous venez de me prêter 24,000 francs, dit-il, pourquoi ne me prêteriez-vous pas le reste?...
Mais Pascal hocha la tête.
--On ne court jamais de risques, répondit-il, à avancer à un homme dans votre position vingt-cinq mille francs... Sombrât-il, on retrouverait toujours cela dans les épaves... Mais le double, le triple... diable!... cela demande réflexion, et j’aurais besoin de connaître la situation...
--Et si je vous disais que je suis... presque ruiné, que répondriez-vous?...
--Je ne serais pas surpris outre mesure...
Désormais M. de Valorsay était trop avancé pour reculer.
--Eh bien, reprit-il, la vérité est que ma fortune est terriblement compromise...
--Diable! vous eussiez dû me dire cela plus tôt...
--Oh! attendez... Cette fortune, je puis la rétablir, et même la faire plus considérable qu’elle n’a jamais été... J’ai en vue un mariage qui me rendrait un des hommes les plus riches de Paris... Mais il me faut du temps pour réussir, et l’argent me manque, et mes créanciers me pressent... Une fois déjà, m’avez-vous dit, vous avez tiré d’affaire un homme dans ma situation. Voulez-vous m’aider? Vous fixerez vous-même le prix de vos services...
Moins fort contre la joie qu’il ne l’était contre la douleur, Pascal faillit se trahir... Il touchait le but, croyait-il...
Cependant, il se maîtrisa, et c’est d’une voix pleine et calme qu’il répondit:
--Je ne puis rien dire sans connaître l’opération, monsieur le marquis... Veuillez me l’exposer, je vous écoute...
XIII
.....Il n’était guère plus de minuit lorsque M. Wilkie sortit de l’hôtel d’Argelès, après la scène lamentable où il s’était révélé tout entier.
A le voir passer, les yeux hagards, la lèvre blanche, les vêtements en désordre, les domestiques groupés dans le vestibule le prirent tout d’abord pour un joueur ruiné et désespéré, comme il en sortait parfois de cette maison...
--Encore un qui n’a pas eu de chance!... ricanèrent-ils entre eux.
--Ah!... c’est bien fait... «faillait pas qu’il y aille!...»
Quelques minutes plus tard, seulement, ils apprirent une partie de la vérité par les domestiques chargés du service des salons, qui descendirent tout effarés, criant que Mme d’Argelès se mourait et qu’il fallait courir chercher un médecin.
Mais déjà M. Wilkie était loin, et d’un pied agile gagnait le boulevard.
Tout autre eût été accablé de douleur et de honte, épouvanté de ce qu’il avait fait, et n’eût su où ni comment cacher son ignominie... Lui, point.
De cette épouvantable crise, une seule circonstance l’occupait, c’est qu’au moment où il levait la main sur Mme Lia d’Argelès, sur sa mère, un gros homme était entré comme une trombe, qui l’avait saisi à la gorge, l’avait de force mis à genoux et l’avait obligé à demander pardon...
Lui, Wilkie, réduit à s’humilier!... Voilà ce qu’il ne pouvait digérer... Il s’en estimait amoindri... C’était, dans son jugement, une de ces insultes qui crient vengeance et demandent du sang.
--Ah! il me la payera, ce gros brutal, répétait-il en grinçant des dents. Ce n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là!...
Et s’il courait si vite vers le boulevard, c’est qu’il espérait y rencontrer ses deux intimes, M. Costard et M. le vicomte de Serpillon, les co-propriétaires de Pompier de Nanterre.
C’est qu’il se proposait de remettre à ses «chers bons» le soin de son honneur outragé... Ils seraient ses témoins, et ils iraient de sa part demander une réparation par les armes au manant qui l’avait insulté, après qu’on se serait procuré son adresse, toutefois.
Seule, l’idée d’un bon duel était capable de calmer un peu sa furieuse colère et versait du baume sur les plaies de son noble et intelligent orgueil...
Même, il découvrait là l’occasion d’un gros scandale dont il serait le héros, et dont la chronique s’occuperait deux jours... Quelle source glorieuse de notoriété, à une époque où les journaux deviennent comme des lavoirs publics, où chacun aspire à laver son linge sale au grand soleil de la réclame sous l’œil de milliers de lecteurs...
Il en voyait sa personnalité déjà remarquable, grandie de tout l’intérêt qui s’attache aux gens dont on parle, et il se délectait par avance à entendre, sur son passage, murmurer cette phrase flatteuse: «Vous voyez bien ce jeune homme... c’est à lui qu’est arrivée cette fameuse aventure...»
Et déjà, dans sa tête, il tournait et retournait les termes de la note que ses témoins ne manqueraient pas d’envoyer au Figaro avec prière de l’insérer, hésitant entre ces deux commencements également saisissants: «Encore un duel, à cent nous ferons une croix...» Ou: «Hier, à la suite d’une scène scandaleuse, a eu lieu une inévitable rencontre, etc., etc.»
Malheureusement il ne put rencontrer ni M. Costard, ni M. le vicomte de Serpillon.
Fait bizarre! Ils ne s’étaient montrés, de la soirée, dans aucun de ces cafés du boulevard, où de neuf heures du soir à une heure du matin, s’étale la fine fleur de la jeunesse française, en compagnie de spirituelles demoiselles à chignon beurre frais.
Ce contre-temps était de nature à désoler M. Wilkie, encore qu’il lui procurât l’occasion de recueillir quelques bénéfices de son «aventure.» Partout où il entrait, avec ses habits en désordre, lui toujours si correct en sa mise, les gens qui le connaissaient s’étonnaient...
--D’où sortez-vous, lui demandaient-ils, et que vous est-il arrivé?
A quoi, mystérieusement, il répondait:
--Ne m’en parlez pas!... une affaire épouvantable!... Pourvu qu’elle ne s’ébruite pas... j’en serais au désespoir...
Cependant, les cafés se fermaient un à un; le bruit s’éteignait, les promeneurs devenaient rares... M. Wilkie se décida, bien à regret, à rentrer...
Chez lui, seulement, quand il eut fermé sa porte et passé sa robe de chambre, il essaya de récapituler les événements et de mettre de l’ordre dans ce qu’il appelait un peu fastueusement ses idées...
Ce qui l’inquiétait et le troublait, ce n’était pas l’état où il avait laissé Mme Lia d’Argelès, sa mère, qui peut-être en ce moment même agonisait, frappée aux sources de la vie, et par lui!... Ce n’était pas l’épouvantable sacrifice que, dans l’égarement de son amour maternel, avait fait pour lui cette malheureuse femme!... Ce n’était pas davantage l’origine de l’argent qu’il gaspillait depuis tant d’années!...
Non, M. Wilkie était au-dessus de ces mesquines considérations, bonnes pour des gens vulgaires et arriérés... Il était plus fort que cela, lui, «ah! mais oui!» Il avait plus d’estomac et était «en plein dans le mouvement.»
Si donc il suait à grosses gouttes tout en dressant son bilan, c’est qu’il songeait à cette succession immense qu’il avait cru tenir et qui lui échappait...
C’est qu’il voyait, entre les millions de Chalusse et ses dévorantes convoitises, se dresser, menaçant et cynique, son père, cet homme qu’il ne connaissait pas, et dont Mme d’Argelès ne prononçait le nom qu’en frémissant...
Et ce devait être un redoutable adversaire que cet Américain, cet ancien marin, cet aventurier coureur de tripots, qui depuis plus de vingt ans attendait le prix d’une infâme séduction...
Examinant sa situation actuelle, M. Wilkie était saisi d’épouvante... Qu’allait-il devenir?...
Il était bien certain que Mme d’Argelès, désormais ne lui donnerait plus un centime... Elle ne le pouvait plus, il le reconnaissait, son intelligence allait jusque-là!...
S’il recueillait jamais quelques bribes de l’héritage du comte, ce qui était douteux, ne les lui ferait-on pas attendre longtemps?... C’était probable.
Comment vivrait-il, comment mangerait-il, en attendant?...
Son angoisse était si poignante que les larmes lui en venaient aux yeux, et qu’il déplorait presque sa démarche...
Oui, il en arrivait à regretter le passé, les années où il se plaignait si amèrement de sa destinée...
Alors, assurément, il n’était pas millionnaire, mais du moins rien ne lui manquait. Chaque trimestre, une pension assez considérable lui était exactement servie, et pour les grandes circonstances, il avait le digne M. Patterson, qui ne fût point devenu si rebelle «aux carottes» si on ne lui en eût pas tant «tiré.»
Il se lamentait en ce temps!... Ah! que n’avait-il mieux connu son bonheur!... N’était-il pas encore un des plus opulents de son monde, et n’y brillait-il pas d’un éclat flatteur?... N’avait-il pas été aimé, mieux encore, adoré et flatté!... Enfin n’avait-il pas dû à Pompier de Nanterre les plus fortes et les plus délicates émotions!...
Tandis que maintenant, que lui restait-il?... Rien... le doute, l’anxiété de l’avenir, toutes sortes d’incertitudes et de terreurs!...
--«Quel impair...» répétait-il, «quelle veste!...» Ah!... si c’était à recommencer!... Que le diable emporte le vicomte de Coralth...
Car, dans son désespoir, c’est à son cher vicomte qu’il s’en prenait, il l’accusait, il le maudissait!
Il était au plus fort de cet accès d’ingratitude, quand on sonna à sa porte, rudement, brutalement...
Son domestique ayant sa chambre dans les combles, il se trouvait seul dans son appartement. Il se leva donc, armé de sa lampe, pour aller ouvrir.
A cette heure, au milieu de la nuit, qui pouvait lui venir, sinon M. Costard ou M. le vicomte de Serpillon, ou peut-être tous les deux?...
--Ils auront appris que je les cherchais, ces excellents bons, pensa-t-il, et ils accourent...
Il se trompait... Ce n’était ni l’un ni l’autre de ces gentlemen. Le visiteur était M. Fernand de Coralth en personne.
Retenu des derniers, par la prudence, dans le salon de Mme d’Argelès, il avait couru en sortant chez le marquis de Valorsay pour se concerter avec lui, et, libre enfin, il arrivait, sans se douter, certes, qu’il avait été suivi, et que même, en ce moment, il était attendu en bas, dans la rue, par un auxiliaire de Pascal Férailleur et de Mlle Marguerite, par un ennemi d’autant plus redoutable qu’il était plus humble: Victor Chupin.
A la vue de celui qui si longtemps avait été son modèle, de l’ami qui lui avait conseillé ce qu’il appelait son «impair,» M. Wilkie fut si surpris, qu’il faillit lâcher sa lampe...
Puis toutes ses colères se réveillant:
--Ah!... c’est vous!... s’écria-t-il d’un ton brutal; vous tombez bien!...
Mais M. de Coralth était bien trop exaspéré pour prendre garde à l’étrange accueil de M. Wilkie!...
Il le saisit par le bras, rudement, et refermant la porte d’un coup de pied, le fit reculer jusque dans son salon.
Une fois là:
--Oui, c’est moi!... fit-il d’un accent bref et impérieux. C’est moi qui viens vous demander si vous êtes devenu stupide ou fou, depuis hier.
--Vicomte!
--C’est que je ne sais pas une troisième expression pour qualifier votre conduite!... Quoi! c’est le jour où Mme d’Argelès reçoit, c’est l’heure où elle a cent cinquante personnes dans son salon, que vous choisissez pour vous présenter!...
--Ah!... voilà!... je n’aime pas qu’on me fasse poser. Deux fois déjà j’étais allé chez elle, et j’avais trouvé visage de bois...
--Il fallait y retourner, monsieur, dix fois, cent fois, mille fois, plutôt que de risquer votre équipée idiote...
--Pardon!... pardon!...
--Que vous avais-je recommandé?... une prudence, excessive, beaucoup de calme et de modération, une douceur infinie, du sentiment à haute dose, de l’attendrissement, des larmes, une averse de larmes...
--Possible, mais...
--Mais, au lieu de cela, vous tombez comme une tuile sur la tête de cette femme, et pour débuter, vous mettez l’hôtel sens dessus dessous... Qu’espériez-vous, en faisant une scène absurde, pitoyable, ignoble!... Car vous vocifériez comme un portefaix, à ce point, qu’on vous entendait du salon... Si tout n’est pas complétement perdu, c’est qu’il y a un Dieu pour les imbéciles...
Tout étourdi d’abord, le spirituel Wilkie n’avait su que bégayer des excuses incohérentes, des commencements de phrases, dont la fin lui restait dans le gosier...
Cette violence de M. de Coralth, qu’il avait toujours vu froid et poli comme le marbre, faisait taire sa propre violence.
Pourtant, à la fin, il se cabra sous les injures dont on le cinglait.
--Savez-vous, vicomte, que je commence à ne pas la trouver drôle!... s’écria-t-il. Si tout autre que vous mettait les pieds dans le plat tant que cela, je lui aurais réglé son compte en deux temps.
A demi étendu sur le canapé, M. de Coralth, du bout de sa badine, tapait impatiemment les coussins, lesquels ne s’étant jamais trouvés à pareille fête, laissaient échapper de leurs flancs un nuage de poussière.
Il haussa les épaules, d’un air de pitié, à la menace de M. Wilkie, et durement:
--C’est bon! interrompit-il, vous pourfendriez tout autre que moi, c’est entendu! Arrivons au fait... Que s’est-il passé entre votre mère et vous?
--Permettez, je voudrais avant...
--Sacrebleu!... Me croyez-vous donc l’intention de coucher ici?... Racontez-moi la scène, et soyez bref, et tâchez d’être exact.
Une des prétentions de M. Wilkie était d’être, selon son expression «carré comme un dé,» c’est-à-dire d’avoir un caractère de fer, une nature indomptable...
Mais le vicomte avait sur lui l’irrésistible ascendant du maître sur l’élève; et, pour tout dire, il lui inspirait un certain... émoi, proche parent de la peur...
Puis, une dernière lueur de raison, éclairant sa cervelle brouillée, il comprenait qu’en somme le vicomte avait raison, qu’il avait agi comme un sot, et que maintenant qu’il était dans le pétrin, le plus sage serait encore d’écouter, pour tâcher d’en sortir, les conseils de plus expérimenté que lui.
Cessant donc de récriminer, il entreprit d’exposer ce qu’il appelait «son explication» avec Mme d’Argelès...
Tout alla bien, d’abord, et même il n’osa pas altérer trop la vérité.
Mais quand il en arriva à l’intervention de l’homme qui avait arrêté son bras, il devint tout rouge, et sa fureur le reprit.
--Je regrette, s’écria-t-il, de m’être déshabillé!... Vous auriez vu, vicomte, en quel état il m’avait mis... Le col de ma chemise était arraché, ma cravate pendait en lambeaux... C’est qu’il était plus fort que moi, le gros lâche, sans cela!... Mais j’aurai ma revanche... Oui, il apprendra ce qu’il en coûte de marcher sur le pied du petit que voilà!... Demain, deux témoins, vlan!... Et s’il refuse de me rendre raison ou de faire des excuses... des claques, comme s’il en pleuvait, et des coups de canne... Je suis comme cela, moi...
Il était visible que pour entendre ces beaux projets sans mot dire, M. de Coralth s’imposait une pénible contrainte...
--Je ne saurais trop vous engager, interrompit-il enfin, à parler en d’autres termes d’un homme honorable et honoré.
--Hein!... de quoi!... Vous le connaissez donc?...
--Oui... le défenseur de Mme d’Argelès est le baron Trigault...
L’intelligent M. Wilkie bondit, à ce nom, mais de joie.
--Ah!... elle est bien bonne, s’écria-t-il, et j’en suis comme une petite folle!... Comment, c’est là le baron Trigault, ce joueur si riche, qui a un si bel hôtel rue de la Ville-l’Evêque, le mari de cette toquée qui a tant de chic, vous savez bien, cette cocotte de la haute...
Brusquement le vicomte se dressa, fort pâle, et interrompant M. Wilkie:
--Je vous conseille, prononça-t-il, en scandant ses mots pour leur donner plus de valeur,--dans l’intérêt de votre propre sûreté, de ne jamais prononcer le nom de Mme la baronne Trigault autrement qu’avec le plus profond respect...
Il n’y avait pas à se méprendre à l’accent de M. de Coralth et ses regards disaient clairement qu’il ne laisserait pas s’écouler beaucoup de temps entre une menace et l’exécution...
Ayant toujours vécu dans un monde bien inférieur à celui où la baronne brillait d’un éclat si vif,--inférieur par la fortune, sinon par les mœurs, M. Wilkie ignorait quelles raisons avait son «grand ami» de la défendre si vivement. Ce qu’il comprit, c’est qu’insister ou seulement discuter serait une imprudence insigne.
Aussi, essayant de prendre son air le plus dégagé:
--Laissons donc la femme, dit-il, et parlons du mari... Ah! c’est le baron qui m’a frappé!... Cela me va!... Hein! une rencontre avec lui, quelle veine!... Du coup, je suis posé, et crânement... Il peut dormir; au saut du lit il verra arriver Costard et Serpillon... Je leur recommanderai d’être épatants de chic... D’abord, comme témoin, Serpillon n’a pas son pareil... Il ne se donne pas une giffle à Paris sans qu’il en soit... A lui le plumet pour arranger une affaire aux petits oignons!... D’abord, il connaît les bons endroits comme personne, il prête des armes quand on n’en a pas, il se charge de procurer un médecin, il est bien avec des journalistes qui publient ses procès-verbaux.
Jadis le vicomte pensait avoir estimé M. Wilkie à sa juste valeur... Ce n’est pas sans stupeur qu’il découvrait de combien il était resté au-dessous de la vérité.
--Assez de niaiseries, interrompit-il... Ce duel ne saurait avoir lieu...
--Je voudrais bien savoir qui m’en empêcherait...
--Moi!... qui, si vous persistez dans cette idée absurde, vous campe là... Vous pensez bien que le baron enverrait promener fort loin m’sieu Serpillon, et que vous seriez simplement couvert de ridicule... Ainsi entre votre duel et mon aide, décidez-vous, et vite...
Certes, la perspective d’envoyer des témoins au baron Trigault souriait bien à M. Wilkie... Mais d’un autre côté, comment se passer de l’aide, de M. de Coralth!...
--C’est que le baron m’a insulté, objecta-t-il.
--Eh bien!... vous lui demanderez raison quand vous tiendrez votre succession; le moindre scandale en ce moment la compromettrait encore plus...
--Je remettrai donc la partie, soupira l’intelligent jeune homme; mais au moins conseillez-moi... Que pensez-vous de ma situation?
Durant une minute, M. de Coralth parut se recueillir, puis gravement:
--Je pense, répondit-il, que, seul, vous n’auriez rien... Vous n’avez ni tenants, ni aboutissants, ni état civil, vous n’êtes même pas Français...
--Hélas!... voilà ce que je me suis dit.
--Je suis persuadé, au contraire, qu’avec quelques protections, vous auriez vite raison des résistances de votre mère, et même des prétentions de votre père...
--Oui, mais où trouver des protecteurs?...
La gravité du vicomte redoublait.
--Écoutez, reprit-il, je ferai pour vous ce que je ne ferais pour aucun autre... J’essaierai d’intéresser à votre position un de mes amis, tout-puissant par son nom, par sa fortune et par ses relations... le marquis de Valorsay, enfin...
--Celui qui fait courir?...
--Précisément.
--Et vous me présenterez à lui?
--Oui!... Demain à onze heures, soyez prêt, je viendrai vous prendre et je vous conduirai chez le marquis... S’il s’intéresse à votre partie, elle est gagnée...
Et comme l’autre se confondait en remercîments:
--Mais il faut que je rentre, reprit-il; allons, pas de sottises nouvelles... et à demain!...
Déjà, grâce à cette surprenante mobilité qui était le trait le plus frappant de son aimable caractère, M. Wilkie était presque consolé de son «impair.»
Il avait reçu M. de Coralth en ennemi, le poing sur la hanche; il le reconduisit avec toutes sortes d’attentions obséquieuses, comme un sauveur...
Un mot que le vicomte avait laissé tomber négligemment dans la conversation, n’avait pas peu contribué à ce brusque revirement.
--Vous devez comprendre, avait-il dit, que si le marquis de Valorsay prend votre cause en main, vous ne manquerez de rien. Même, s’il faut soutenir un procès, il vous avancera volontiers les fonds nécessaires...
Comment, après cela, M. Wilkie eût-il pu n’avoir pas confiance!...
Aux sombres pressentiments qui avaient troublé le commencement de sa nuit, succédaient de nouveau des espérances délirantes...
La seule idée, qu’il serait présenté à M. de Valorsay, ce gentleman si célèbre par ses aventures, ses chevaux et sa fortune... eût suffi à lui faire oublier tous ses déboires...
Devenir l’ami de cet homme illustre, quel rêve!... A graviter dans l’orbe d’un tel astre, que de rayons ne lui emprunterait-il pas?... Alors, pour tout de bon, il compterait dans le monde. Il se sentait grandi d’une coudée, et Dieu sait avec quelle hauteur il eût accueilli Costard et Serpillon s’ils se fussent présentés en ce moment.
Inutile, après cela, d’insister sur le soin qu’il mit au matin à composer sa toilette... C’est que ce n’était pas d’une médiocre importance, avec l’intention qu’il avait de se révéler tout entier par son seul extérieur, et de frapper et de séduire le marquis du premier coup.
Comment paraître à la fois très-recherché et un peu négligé en sa mise, excessivement élégant et cependant fort simple, «épatant de chic et de distinction» en un mot?...
Il ne fallait rien moins que ce problème à résoudre pour lui alléger le vol des heures... Mais telle était sa préoccupation qu’en voyant entrer M. de Coralth qui venait le prendre, il s’écria:
--Déjà!...
C’est qu’il lui semblait en vérité qu’il n’y avait pas cinq minutes qu’il étudiait, devant sa glace, son attitude et ses gestes, une façon neuve et élégante de saluer et de s’asseoir, pareil au comédien qui «répète les effets» qui le feront applaudir...
--Comment, déjà!... répondit le vicomte, je suis en retard d’un quart d’heure... Ne seriez-vous pas prêt?...
--Si, certainement.
--En route, alors, et vivement, mon coupé est en bas.
Le trajet fut silencieux.
M. Fernand de Coralth, dont le teint blanc et reposé eût d’ordinaire fait envie à une jeune fille, avait le visage tout couperosé et comme bouffi, et un grand cercle bleuâtre s’élargissait autour de ses yeux... Il paraissait d’ailleurs d’une humeur de dogue...
--C’est qu’il n’a pas assez dormi, pensa M. Wilkie, dont la perspicacité jamais n’était en défaut... Il n’a pas comme moi un tempérament de bronze.
Le fait est qu’il ne sentait aucune fatigue, bien que n’ayant pas fermé l’œil de la nuit, mais seulement cette trépidation intérieure qui précède les débuts et qui sèche si merveilleusement la gorge.
Pour la première fois de sa vie,--et la dernière, sans doute,--M. Wilkie se défia de lui et craignit de n’être pas «à la hauteur.»
Or, l’aspect de l’hôtel du marquis de Valorsay n’était pas de nature à lui rendre son assurance...
Quand il pénétra dans la cour, où attendait tout attelé le phaéton du maître, quand il vit par les portes ouvertes des écuries et des remises les chevaux de prix piaffant dans leurs stalles et les voitures sous leurs grandes housses de toile... lorsqu’il compta les valets rangés dans le vestibule, et qu’il gravit l’escalier à la suite d’une manière d’huissier en habit noir, sérieux comme un notaire... pendant qu’il traversait les salons encombrés de tableaux, d’armes, de statues, de tous les objets d’art gagnés par les chevaux du marquis, M. Wilkie s’avoua qu’il ne savait rien de la «grande vie,» que ce qui lui avait semblé être le luxe n’en était même pas l’ombre, et il se sentait rapetissé jusqu’à avoir honte de lui...
Même, ce sentiment d’infériorité fut si puissant, que la tentation de fuir lui vint au moment où l’homme à l’habit noir, ouvrant une porte, annonça d’une belle voix bien timbrée:
--M. le vicomte de Coralth!... M. Wilkie!...
De l’air le plus aisé et le plus noble,--c’était, en vérité, tout ce qu’il avait gardé de ses aïeux, le marquis de Valorsay se leva, et tendant la main à M. de Coralth:
--Soyez le bienvenu, vicomte, prononça-t-il... Monsieur que voici est sans doute le jeune ami dont me parlait le billet que vous m’avez écrit ce matin?...
--Lui-même... et en vérité, le brave garçon a bien besoin de votre obligeance... Il se trouve dans une situation très-délicate et ne connaît personne qui puisse lui donner un coup d’épaule...
--Eh bien!... je le lui donnerai, moi, et avec plaisir, puisqu’il est votre ami... Mais encore faut-il que je sache ce dont il s’agit... Asseyez-vous, messieurs, et veuillez me mettre au courant...
D’avance, M. Wilkie avait préparé son thème, un récit émouvant et spirituel, tel qu’il était capable de le composer, mais voilà qu’au moment de commencer il ne put... Il ouvrit bien la bouche, mais il n’en sortit aucun son, et il demeura béant, interloqué, stupide...
Ce fut M. de Coralth qui exposa les faits, et cela valut autant; l’histoire y gagna en netteté et en exactitude, et même M. Wilkie remarqua que son «grand ami» savait donner aux événements une meilleure couleur et esquiver ce que sa conduite avait eu de trop odieux.
Il remarqua aussi, et cela lui parut du meilleur augure, que M. de Valorsay écoutait de toute son attention.
Digne marquis! ses intérêts propres eussent été en jeu qu’il n’eût point paru plus intéressé... Et dès que le vicomte eut terminé:
--Voilà, en effet, une situation embrouillée, prononça-t-il, et je crois que, livré à ses seules ressources, votre jeune ami, cher vicomte, y laisserait toute sa laine...
--Mais, c’est entendu, vous l’aiderez, n’est-ce pas?
M. de Valorsay se recueillit quelques secondes, puis s’adressant à M. Wilkie:
--Oui, je consens à vous assister, monsieur, reprit-il... D’abord, parce que votre cause me paraît juste, ensuite parce que vous êtes l’ami de M. de Coralth... Toutefois, je mets à mon assistance une condition: c’est que vous suivrez aveuglément mes avis...
L’intéressant jeune homme étendit la main, et, faisant un effort, réussit à répondre:
--Tout ce que vous voudrez!... parole sacrée!... Voilà comme je suis...
--Vous devez comprendre, poursuivit le marquis, que du moment où je me mêle d’une affaire, il faut qu’elle réussisse... L’opinion a l’œil sur moi et j’ai mon prestige à garder. C’est une grande marque de confiance que je vous donne, monsieur, car, en vous appuyant de mon influence, je deviens en quelque sorte votre parrain... Or, je ne puis accepter la plus grosse part de responsabilité que si j’ai la direction absolue de l’affaire...
--Naturellement...
--Ainsi, j’estime que nous devons ouvrir le feu aujourd’hui même... L’important est de gagner de vitesse votre père, cet homme terrible dont votre mère vous a menacé.
--Ah!... mais oui!...
--Je vais donc m’habiller et me rendre à l’hôtel de Chalusse savoir ce qui s’y est passé... Vous, monsieur, vous allez courir chez Mme d’Argelès, et vous la prierez poliment, mais fermement, de vous fournir les moyens de faire valoir vos droits... Si elle consent, très-bien! Si elle refuse, nous irons demander à un homme de loi la marche à suivre... En tout cas, rendez-vous ici à quatre heures...
Mais cette perspective de revoir Mme d’Argelès ne souriait guère à M. Wilkie...
--C’est que... je passerais volontiers la main, fit-il... N’y aurait-il pas moyen d’envoyer quelqu’un à ma place?...
Heureusement M. de Coralth savait comment la remonter.
--Auriez-vous donc peur?... fit-il.
Peur, lui!... un homme carré comme un dé!... «Jamais de la vie!...» On le vit bien à la façon dont il enfonça résolument son chapeau sur sa tête et dont il sortit en tirant la porte très-fort.
--Quel idiot!... murmura M. de Coralth. Et dire qu’il y en a dix mille à Paris, taillés exactement sur ce joli patron!...
M. de Valorsay hocha gravement la tête:
--Remercions le hasard qu’il soit tel, prononça-t-il... Ce n’est pas un garçon d’esprit et de cœur qui consentirait à jouer le rôle que je lui destine, et qui me livrera la fière Marguerite et ses millions... Ce que je crains, c’est qu’il n’aille pas chez la d’Argelès... Vous avez vu sa répugnance!...
--Oh!... s’il n’y a que cela à vous inquiéter, tenez-vous en repos... il ira... Il irait au diable si le noble marquis de Valorsay le lui commandait...
M. Fernand de Coralth connaissait son Wilkie...
La crainte d’être soupçonné de «manquer d’estomac» par un gentilhomme tel que M. de Valorsay, eût suffi, non-seulement à lever tous les scrupules, mais encore à le pousser aux dernières extravagances, et à pis que cela, au besoin...
Pour lui, dont M. de Coralth avait été l’oracle, le marquis planant dans les sphères les plus hautes de la «grande vie» devait être un dieu.
Aussi, tout en gagnant d’un bon pas l’hôtel de Mme d’Argelès:
--Tiens!... pourquoi donc n’irai-je pas chez elle, se disait-il... Je ne lui ai rien fait, moi! Et d’ailleurs elle ne me mangera pas...
Et songeant qu’il aurait à raconter son entrevue, il s’apprêtait à s’y montrer excessivement supérieur et à rester quand même froid et goguenard, tel qu’il avait vu si souvent M. de Coralth.
--Car il vous a un chic, cet excellent bon, pensait-il, non sans une secrète jalousie. Oh!... mais un chic... et quelle distinction!
Cependant, l’aspect inaccoutumé de la maison ne laissa pas que de le surprendre et de l’intriguer considérablement.
Devant la porte, trois immenses voitures de déménagement, remplies à rompre, stationnaient...
Dans la cour de l’hôtel, on apercevait deux voitures pareilles qu’une douzaine de déménageurs en bras de chemise étaient en train de charger.
--Eh!... eh!... murmura M. Wilkie, j’ai joliment bien fait de venir!... Ça, c’est une vraie veine!... Elle allait filer comme un caissier.
Aussitôt, s’avançant vers un groupe de domestiques, en grande conférence sur le perron, de son accent le plus impérieux, il demanda:
--Mme d’Argelès!...
Les gens tout d’abord échangèrent des regards stupéfaits.
Ce visiteur, ils le remettaient parfaitement, ils savaient à cette heure qui il était, et ils ne comprenaient pas qu’après l’odieuse scène de la nuit il eût l’audace, l’impudeur de se présenter...
--Madame est là, lui répondit enfin l’un d’eux, d’un ton moins que poli, et je vais lui demander si elle consent à vous recevoir... Attendez-moi là...
Il s’éloigna, et M. Wilkie demeura au bas du perron, se redressant dans son faux-col, effilant fièrement sa mince moustache... en réalité très-embarrassé de son personnage....
C’est que les domestiques ne se gênaient aucunement pour le toiser, et il lui était impossible de ne pas lire dans leurs yeux toutes sortes de menaces, et le plus parfait mépris... Ils ricanaient très-haut, se le montraient du doigt, et il put recueillir cinq ou six épithètes d’une énergie toute biblique, lesquelles ne pouvaient s’adresser à d’autres qu’à lui...
--Drôles, pensait-il, bouillant de colère, coquins!... Ah! si j’osais!... Ah! s’il n’était pas défendu à un gentleman tel que moi de se commettre avec cette vile canaille... quels coups de canne!...
Le valet qui était allé prévenir Mme d’Argelès reparaissant, mit fin à son supplice...
--Madame veut bien vous recevoir, lui dit grossièrement cet homme... Ah! si j’étais à sa place!... Enfin, arrivez...
Il s’élança sur les talons du valet, et fut conduit à une pièce dont les tentures, les rideaux et les meubles avaient déjà été enlevés...
Là était Mme d’Argelès, occupée à entasser dans une grande malle du linge et divers effets d’habillement...
Par une sorte de prodige, elle avait survécu, l’infortunée, à l’épouvantable crise qui eût dû la tuer... Mais elle n’en avait pas moins reçu le coup de la mort, il ne fallait que la regarder pour en être sûr...
Elle était si extraordinairement changée, que sur le premier moment M. Wilkie se demanda si c’était bien elle qu’il avait devant les yeux...
C’était une vieille femme, désormais... On lui eût donné plus de cinquante ans, maintenant qu’elle apparaissait telle que l’avaient faite vingt années de tortures, de désillusions et de regrets, les larmes, les nuits sans sommeil, d’incessantes angoisses, et à la fin l’indigne conduite de son fils...
Jamais, sous ses vêtements noirs, on n’eût reconnu cette Lia d’Argelès, qui, la veille encore, mollement étendue sur les coussins de sa victoria, étalait autour du lac l’insolence de ses toilettes.
Rien ne restait de la mondaine fringante, que ses cheveux d’un blond ardent, qu’elle était condamnée à garder tels qu’elle les avait obtenus à force de teintures, comme des stigmates flétrissants de son passé...
Elle se redressa péniblement lorsque entra M. Wilkie, et de cette voix sans expression qui est celle des désespérés:
--Que voulez-vous de moi?... interrogea-t-elle.
Lui, comme toujours, au moment de réaliser ses plus heureuses conceptions, se sentit quelque peu suffoqué.
--Je venais, répondit-il, pour causer de notre affaire, vous savez!... Et puis, v’lan!... voilà que vous déménagez.
--Je ne déménage pas.
--Allons donc! ce n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là... Et ces voitures qui sont dans la cour?
--Elles vont porter tous les meubles qui garnissaient cet hôtel rue Drouot, à la salle des ventes...
L’intelligent jeune homme eut un moment de stupeur.
--Quoi! s’écria-t-il, lessive générale, vous vendez tout?...
--Oui.
--Épatant, parole d’honneur!... Mais après?
--Je quitterai Paris...
--Bah!... Et où irez-vous?...
Elle eut un geste d’insouciance navrante, et doucement:
--Je ne sais, répondit-elle... J’irai là où personne ne me connaîtra, là où il me sera possible de cacher ma honte.
Jugeant l’entretien mal engagé, M. Wilkie n’insista pas.
--Halte-là!... pensa-t-il, si je continue elle va me faire encore la morale, et il n’en faut pas!...
Mais, d’un autre côté, une terrible inquiétude l’agitait:
Cette vente soudaine, ce départ, qui ressemblait à une fuite, cet accueil glacé, quand il s’attendait aux plus violents reproches; tout cela ne trahissait-il pas de la part de Mme d’Argelès l’inébranlable résolution de s’obstiner dans sa résistance.
--Diable! reprit-il, je ne la trouve pas drôle... Qu’est-ce que je vais devenir quand vous ne serez plus là?... Comment réclamerai-je l’héritage du comte de Chalusse?... C’est que je le veux, cet héritage, il m’est dû, j’y tiens, je vous l’ai dit. Et quand il y a quelque chose sous ce front-là...
Il s’interrompit, incapable de supporter plus longtemps les regards dont l’écrasait Mme d’Argelès.
--Rassurez-vous, prononça-t-elle d’un ton amer, je vous laisserai les moyens de faire valoir vos droits à la succession de mes parents...
--Ah!... comme cela...
--Vos menaces m’obligent à prendre ce parti si contraire à mes intentions... J’ai compris que vous ne reculeriez devant aucun scandale...
--Dame!... quand il s’agit de je ne sais combien de millions!...
--J’ai réfléchi ensuite que, sur la pente dangereuse où je vous vois lancé, rien ne peut plus vous arrêter qu’une grande fortune... Pauvre, réduit à gagner votre pain chaque jour, rebelle au travail et peut être incapable, qui sait en quels bourbiers vous rouleriez?... Avec vos goûts, vos ridicules et vos vices, qui peut dire à quelles infamies vous demanderiez de l’argent!... Avant longtemps, on vous verrait sur ces bancs de la police correctionnelle où sont allés s’échouer tant de vos pareils, et c’est par votre flétrissure que j’aurais de vos nouvelles... Riche, au contraire, vous aurez sans doute l’honnêteté des gens qui, ne manquant de rien, ne sont pas exposés aux terribles suggestions du besoin... honnêteté facile, dont il n’y a pas à se glorifier... Qui dit vertu, en effet, suppose la tentation, une lutte et la victoire...
Quoique ne comprenant pas très-bien, M. Wilkie voulait présenter une objection, mais déjà Mme d’Argelès poursuivait:
--Je suis donc allée ce matin même chez mon notaire, je lui ai tout dit, et à cette heure, ma renonciation à la succession du comte de Chalusse doit être enregistrée au greffe du tribunal...
--Comment, votre renonciation!... Ah! mais non... Ah! mais...
--Laissez-moi achever, si vous ne comprenez pas... Du moment où je renonce à cette succession, c’est à vous, mon fils, qu’elle revient...
--Vrai!...
--Oh!... soyez tranquille, je ne veux pas vous tromper... Ce que je voudrais, c’est que le nom de Lia d’Argelès ne fût pas prononcé... Je vous remettrai les pièces qui vous sont nécessaires, mon contrat de mariage et votre extrait de naissance.
C’était la joie, maintenant, qui suffoquait M. Wilkie.
--Et quand me donnerez-vous ces titres? bégaya-t-il.
--Vous les aurez avant de sortir d’ici... Mais il faut que je vous parle...
XIV
Si bouleversé qu’il fût et tout en désordre, M. Wilkie ne cessait de penser à M. de Coralth et au marquis de Valorsay.
Qu’eussent-ils fait, à sa place, et comment modeler son maintien sur l’attitude probable de ces deux parfaits miroirs de la «haute vie?»
Évidemment ils eussent affiché cet air impassible et insolemment ennuyé qui est l’expression la plus sublime et le dernier mot de la distinction.
Tout plein de cette idée, et enflammé de la plus louable émulation, il se campa sur une des malles, les jambes croisées, affectant de comprimer un bâillement et grommelant entre ses dents:
--Bon!... encore des phrases et du mélodrame. C’est ça qui ne va pas être drôle!
Tout entière aux souvenirs qu’elle allait évoquer, Mme d’Argelès ne remarqua pas l’impertinence de M. Wilkie...
--«Oui, il faut que je vous parle, reprit-elle enfin d’une voix haletante, et que pour vous plus que pour moi, je vous dise qui je suis et à travers quelles circonstances douloureuses je suis arrivée jusqu’à ce jour, qui pour moi est la fin de tout...
«Vous connaissez ma famille... Je vous apprendrai, car vous devez l’ignorer, que notre maison allait de pair avec les plus illustres de France, par son ancienneté, par l’éclat de ses alliances et aussi par sa fortune...
«Lorsque j’étais jeune fille, mes parents habitaient le faubourg Saint-Germain, le vieil hôtel de Chalusse, véritable palais, entouré d’un de ces jardins immenses comme il n’y en a plus à Paris, un véritable parc, ombragé d’arbres séculaires...
«Certes, toutes les satisfactions de l’argent et de l’orgueil étaient à ma portée... et cependant, ma jeunesse fut misérable...
«C’est à peine si j’ai connu mon père, que l’ambition dévorait, et qui s’était jeté corps et âme dans le tourbillon de la politique... Ma mère, soit qu’elle ne m’aimât pas, soit qu’elle crut déroger en montrant quelque sensibilité, avait élevé entre elle et moi comme un mur de glace... Mon frère était trop occupé de ses plaisirs pour songer à une fillette sans conséquence...
«Je vivais donc seule, entièrement livrée à moi-même, abandonnée aux dangereuses inspirations de l’isolement, trop fière pour accepter l’intimité des subalternes, sans autres consolations que mes livres, livres sévèrement triés par le directeur de ma mère, et que cependant on eût dit choisis pour exalter mon esprit jusqu’au délire et peupler mon imagination de chimères...
«Et avec cela, je n’entendais parler que des moyens de laisser toute la fortune à mon frère, pour qu’il pût soutenir l’éclat du nom, et de la nécessité de me marier à quelque vieux gentilhomme qui me prendrait sans dot ou de me faire prononcer mes vœux dans un de ces couvents aristocratiques, qui sont le refuge et la prison des filles nobles pauvres ou sacrifiées...
«Je ne prétends pas excuser mon inexcusable faute, je l’explique...
«Je me jugeais la plus à plaindre des créatures, et je l’étais puisque je le croyais, lorsque je rencontrai Arthur Gordon, votre père...
«C’est à une fête chez le comte de Commarin que je l’aperçus pour la première fois.
«Comment lui, qui était un aventurier, avait-il réussi à forcer les barrières dont s’entoure la société la plus exclusive et la plus jalouse de ses relations qui soit au monde, c’est ce que je ne me suis jamais expliqué...
«Ce qui n’est que trop certain malheureusement, c’est qu’au moment où nos regards se rencontrèrent, je fus bouleversée jusqu’au plus profond de moi-même... Je sentis que je ne m’appartenais plus.
«Ah! pourquoi Dieu ne permet-il pas que le visage des hommes reflète quelque chose de leur âme!...
«Lui, si corrompu et si misérablement hypocrite, il avait une de ces physionomies qui respirent la noblesse et la franchise, cette gravité triste et attirante des hommes qui n’ont pas eu à se louer de la destinée, et dans toute sa personne quelque chose de mystérieux et de fatal.
«C’est que déjà les tempêtes furieuses de toutes les passions avaient bouleversé son existence... Il n’avait pas vingt-six ans, et déjà il avait commandé un bâtiment négrier et s’était battu, au Mexique, à la tête d’une de ces bandes qui font de la politique un prétexte de meurtre et de pillage.
«Quelles impressions je ressentis à sa vue, il ne le devina que trop.
«Deux fois encore je le rencontrai dans le monde... Il ne me parla pas, il affecta de me fuir, mais debout à l’écart, il ne cessa de m’obséder de ses regards enflammés, comme s’il eût espéré ainsi me pénétrer de sa volonté et de ses désirs... Enfin, il osa m’écrire...
«Le jour où je reçus furtivement des mains d’une femme de notre service une lettre dont l’écriture m’était inconnue, je compris que cette lettre était de lui... J’eus peur, et ma première pensée fut de la porter, non à ma mère, en qui je voyais une ennemie, mais à mon père...
«Mon père était absent, je gardai la lettre, je la lus, j’y répondis... et il m’écrivit encore...
«Hélas!... c’est à ce moment que je fus inexcusable...
«Je savais bien que continuer cette correspondance clandestine était plus qu’une faute... J’étais sûre que jamais ma famille n’accorderait ma main à un homme qui n’était pas noble, et que ces relations ne pouvaient aboutir qu’à l’abîme... Je sentais que je jouais ma réputation, l’honneur intact de notre maison, mon bonheur et ma vie, que je me perdais, en un mot!...
«N’importe je persistai, en proie à une sorte d’ivresse inconcevable, goûtant à tout braver d’âpres et terribles félicités...
«Il ne me laissait d’ailleurs pas le temps de respirer, ni de me reconnaître... Partout, sans cesse, à tous les instants, il se rappelait à moi... Grâce à des miracles d’adresse, d’audace et de séduction, il avait trouvé le secret de vivre en quelque sorte de ma vie, à mes côtés, dans l’hôtel de mon père... Que de fois, au matin, j’ai trouvé pleins de fleurs rares les vases de ma cheminée, sans pouvoir m’expliquer quelles mains les y avaient placées, à quelle heure ni comment, puisque la veille au soir j’avais fermé à double tour la porte de ma chambre.
«Ah!... le moyen de ne pas croire à une passion qu’on sent incessamment palpiter autour de soi, et dont on se pénètre avec l’air qu’on respire!... Et comment ne pas s’y abandonner...
«Le but d’Arthur Gordon, je ne l’ai su que plus tard...
«Il était venu à Paris avec l’intention irrévocablement arrêtée de séduire quelque riche héritière, et de forcer la famille à la lui donner avec une grosse dot, en provoquant un de ces scandales déshonorants qui rendent un mariage inévitable...
«Il est des hommes dont c’est l’unique spéculation...
«Lui, en même temps que moi, poursuivait deux autres jeunes filles très-riches, persuadé que sur les trois il y en aurait bien une qui succomberait...
«C’est moi qui la première succombai.
«Une de ces circonstances imprévues qui sont les arretês de la Providence, devait décider de mon sort...
«Plusieurs fois déjà, sur les instantes prières d’Arthur, je l’avais reçu, de nuit, dans un pavillon situé au milieu du jardin, où se trouvaient une salle de billard et une grande pièce où mon frère s’exerçait aux armes avec ses professeurs ou avec ses amis.
«Là, grâce à la liberté dont je jouissais, nous avions tout lieu de nous croire en parfaite sûreté, et notre imprudence allait jusqu’à allumer des bougies...
«Une nuit cependant, je venais de rejoindre Arthur au pavillon, lorsqu’il me sembla entendre derrière moi comme le bruit d’une respiration rauque...
«Je me retournai effrayée... Mon frère était debout sur le seuil...
«Oh!... alors je compris combien j’étais coupable!... Je sentis que de ces deux hommes, dont l’un était mon frère et l’autre mon amant, il y en avait un qui ne sortirait pas vivant du pavillon...
«Je voulais parler, dire quelque chose, me jeter entre eux... mais il me fut impossible de faire un mouvement, impossible de prononcer une parole... J’étais comme pétrifiée...
«Ils n’échangèrent d’ailleurs pas un mot.
«Mon frère décrocha deux épées à une panoplie, et il en jeta une aux pieds d’Arthur, en lui disant:
«--Je ne veux pas vous assassiner... défendez votre vie et sauvez-la si vous pouvez!...
«Et comme Arthur Gordon parlementait, et semblait chercher à gagner du temps au lieu de ramasser l’arme qui était à terre devant lui, mon frère le frappa de la sienne au visage, en criant:
«--Maintenant, te battras-tu, lâche!...
«Le reste dura moins qu’un éclair... Arthur se saisit de son épée, et se précipitant sur mon frère la lui enfonça jusqu’à la garde dans la poitrine.
«Je vis cela... Je vis le sang jaillir sur les mains de mon amant. Je vis mon frère chanceler, battre l’air de ses bras et s’affaisser...
«Et moi-même, perdant connaissance, je tombai!...
A voir Mme d’Argelès debout, le buste penché en avant, les traits contractés, la pupille démesurément agrandie, on eût dit que, sa volonté déchirant les brumes du passé, elle percevait distinctement les scènes qu’elle retraçait...
Elle semblait, à vingt ans de distance, en endurer la souffrance et en épuiser l’horreur, et cela donnait à l’émotion de son récit une si poignante intensité, que M. Wilkie se sentait, non précisément touché, mais, ainsi qu’il l’avoua plus tard, «crânement empoigné».
Même il avait cessé de se dandiner gracieusement sur la malle où il s’était assis, et de battre avec ses jambes pendantes une sorte de cadence.
Mais Mme d’Argelès paraissait avoir oublié sa présence.
Elle essuya l’écume rougie de filets de sang qui montait à ses lèvres, et, de la même voix morne, elle reprit:
«--Quand je revins à moi, il faisait jour. J’étais étendue toute habillée sur un lit, dans une chambre, qui m’était inconnue.
«Arthur Gordon se tenait debout au chevet, épiant d’un œil inquiet tous mes mouvements...
«Il ne me laissa pas le temps de l’interroger...
«--Vous êtes ici chez moi, prononça-t-il... Votre frère est mort!...
«Dieu puissant!... je crus que j’allais mourir, moi-même, je l’espérai, je le souhaitai.
«Lui cependant, malgré mes sanglots, impitoyable, poursuivit:
«--C’est un horrible malheur dont je ne me consolerai de ma vie... Et pourtant, il l’a voulu, vous étiez témoin... Vous pouvez voir encore sur ma joue la balafre sanglante du coup de plat d’épée dont il m’a frappé... Je n’ai fait que me défendre... que nous défendre...
«J’ignorais, à cette époque, ce que sont les règles d’un duel loyal... J’ignorais que Arthur Gordon se jetant sur mon frère à l’improviste, avant qu’il ne fût en garde, l’avait véritablement assassiné...
«Lui comptait sur mon ignorance, pour le succès de la comédie sinistre qu’il jouait, car c’était une comédie...
«--Lorsque j’ai vu votre frère à terre, continua-t-il, éperdu de terreur, ne sachant ce que je faisais, je vous ai soulevée entre mes bras et apportée ici... Mais ne tremblez pas... Je ne saurais oublier que ce n’est pas de votre libre volonté que vous êtes chez moi... Une voiture est en bas, à vos ordres, qui va vous reconduire à l’hôtel de Chalusse chez vos parents... On trouvera une explication pour la catastrophe de cette nuit... La médisance ne peut pas mordre sur la réputation d’une fille de votre nom...
Il s’exprimait d’un ton glacé, de cet accent que doit avoir le condamné, dont le bourreau a pris possession et qui dicte ses volontés dernières...
«Je me sentais devenir folle...
«--Et vous, m’écriai-je, vous!... que deviendrez-vous!...
«Il hocha la tête, et avec une expression de tristesse farouche:
«--Moi!... répondit-il, qu’importe!... Je suis sans doute perdu... Tant mieux. Rien ne m’est plus, du moment où je dois vivre sans vous!...
«Ah!... il connaissait bien mon cœur, cet homme pour qui la séduction n’était qu’un moyen de fortune!... Il savait bien quelles cordes sa voix puissante faisait vibrer en moi!...
«Saisie de ce vertige qui est celui de la démence, aussi bien que de l’héroïsme, je me jetai sur lui, et l’étreignant entre mes bras:
«--Je serai donc perdue aussi!... m’écriai-je. Puisque la fatalité nous unit, rien ne nous séparera plus ici-bas que la mort... Je t’aime!... je suis complice du crime!... Que le sang de mon frère retombe sur nous deux!...
«Qui l’eût observé à ce moment eût assurément vu passer sur son visage le sourire d’une joie infernale...
«Cependant il se défendit...
«Il refusait avec une feinte énergie mon sacrifice... Il ne pouvait, jurait-il, enchaîner ma destinée à la sienne, hasardeuse et fatale, car il était maudit, il le savait bien, et ce dernier malheur, plus horrible que tous les autres, ne le prouvait que trop! Ne serait-ce pas nous préparer à moi de mortels regrets et à lui des remords éternels...
«Mais plus il me repoussait, plus je m’attachais à lui résolument, obstinément. Plus il me démontrait l’horreur du sacrifice, plus je croyais qu’il était de mon honneur de le consommer...
«Si bien qu’à la fin il se rendit, c’est-à-dire qu’il parut se rendre, avec des transports de reconnaissance et d’amour qui devaient achever d’égarer ma raison.
--Eh bien! oui, j’accepte! s’écria-t-il. J’accepte, et devant Dieu qui nous voit, nous entend et nous juge, je jure que tout ce qu’un homme peut faire pour reconnaître le plus étonnant et le plus sublime dévouement, je le ferai.
«Et, se penchant vers moi, il me mit au front un baiser, le premier que j’aie reçu de lui...
«--Mais il faut fuir!... reprit-il vivement... j’ai mon bonheur à défendre, désormais, je ne veux pas qu’on nous atteigne et qu’on nous sépare... Il faut fuir, sans perdre une seconde, à l’instant même gagner mon pays, l’Amérique... Là nous serons libres... Soyez sûre qu’on nous cherche... Qui nous dit que déjà on n’est pas sur nos traces... Votre famille est toute-puissante, je ne suis rien, nous serions écrasés... On vous cacherait au fond de quelque couvent, et moi, on essaierait peut-être de me faire passer pour un voleur, pour un vil assassin.
«Je ne répondis qu’un mot:
«--Partons!...
«Ce qui arriverait, il ne l’avait que trop prévu.
«Une voiture, en effet, attendait à la porte, mais elle ne devait pas me conduire à l’hôtel de Chalusse..., et la preuve, c’est que ses malles et ses bagages y étaient chargés, et que le cocher, ayant reçu d’avance ses instructions, nous conduisit tout droit, et sans qu’on lui dît un mot, à la gare du chemin de fer du Havre.
«Ce n’est que bien des mois après que ces détails, se représentant nettement à mon esprit, m’éclairèrent... Je ne les remarquai pas sur le moment... Étais-je en état de les remarquer? J’étais frappée d’aveuglement... Avec la disposition de moi-même, mon libre arbitre m’échappait.
«Lorsque nous arrivâmes au chemin de fer, un train allait partir... Nous y prîmes place.
«Dieu a dit à la femme: «Pour suivre ton mari, tu abandonneras tout, patrie, maison paternelle, famille, amis...» Je m’efforçais de m’étourdir par de misérables sophismes, je me disais qu’il était mon mari celui que mon cœur, instinctivement, avait choisi entre tous, et qu’il était de mon devoir, de le suivre et de partager sa destinée... Et je fuyais, alors que cependant je croyais laisser un cadavre derrière moi, le cadavre de mon frère...»
Très-positivement M. Wilkie éprouvait une sorte de malaise indéfinissable, si extraordinaire qu’il en oubliait de soigner son attitude et qu’il ne pensait plus à M. de Coralth ni au marquis de Valorsay.
Même sur les derniers mots, il se dressa sur ses jambes, un peu étourdi, et dit:
«--Cristi!... Épatant!...
Mais déjà Mme d’Argelès continuait:
«--Telle fut la faute, immense, sans excuse, irréparable... Je vous ai tout dit, sincèrement, sans restrictions, sans allégations vaines... Écoutez ce que fut le châtiment...
«Dès le lendemain de notre arrivée au Havre, Arthur Cordon m’avoua que son embarras était extrême... Dans la précipitation de notre fuite, il n’avait pas eu le temps de rassembler les ressources qu’il possédait, me dit-il, à Paris; un banquier de la ville sur lequel il avait compté venait de lui faire défaut, et il n’avait pas assez d’argent pour payer notre traversée jusqu’à New-York.
«Cette détresse me confondit... Mon éducation, comme celle de toutes les jeunes filles de ma condition, avait été absurde... Je ne savais rien de la vie, de ses exigences, de ses misères, de ses difficultés étroites et implacables... Je n’ignorais pas qu’il y a des riches et des pauvres, qu’il faut de l’argent, et que ceux qui n’en ont pas ne reculent devant aucune bassesse pour s’en procurer... Mais tout cela était très-vague dans mon esprit, et je ne soupçonnais pas qu’une question de plus ou moins d’argent pût avoir une importance capitale.
«Aussi, n’allai-je pas au-devant de la requête dont cet aveu était la préface, et Arthur Gordon fut obligé de me demander, en termes brutalement positifs, si par hasard je n’aurais pas emporté quelques valeurs ou tout au moins des bijoux qu’on pourrait vendre...
«Je lui remis tout ce que j’avais sur moi, ma bourse, qui renfermait quelques louis, une bague et mon collier, où pendait une assez belle croix de brillants...
«C’était peu, et le dépit lui arracha une phrase atroce, qui m’effraya, mais dont je ne pénétrai que plus tard toute l’ignominie:
«--Une femme qui court à un rendez-vous d’amour, s’écria-t-il, devrait toujours se munir de tout ce qu’elle possède... On ne sait jamais ce qui peut arriver!...
«.....Le manque d’argent nous clouait au Havre, quand Arthur Gordon s’étant mis à battre la ville, rencontra sur le port un de ses anciens camarades, qui commandait un trois-mâts américain.
«Il lui exposa son embarras, et l’autre, qui devait mettre à la voile à la fin de la semaine, lui offrit charitablement notre passage gratuit.
«C’est ainsi que nous quittâmes la France.
«La traversée fut pour moi un long supplice... J’y fis mon premier apprentissage de la honte et du mépris.
«A l’offensante galanterie du capitaine, à la familiarité des seconds, aux regards ironiques des hommes de l’équipage dès que je paraissais sur le pont, je compris que ma position n’était un secret pour personne. Tous ces gens grossiers savaient que j’étais la maîtresse et non la femme de l’homme que j’appelais mon mari, et sans en avoir conscience peut-être, ils me le faisaient cruellement expier...
«Pour comble, la raison reprenait son empire, mes yeux peu à peu s’ouvraient à la lumière, et je commençais à pénétrer le caractère véritable du misérable à qui j’avais abandonné ma vie.
«Cependant il n’avait pas encore cessé complètement de se contraindre.
«Mais souvent, après le repas du soir, il restait à fumer et à boire avec son ami le capitaine, et lorsqu’il me rejoignait, échauffé par l’alcool, il se répandait en théories étranges et effrayantes qui me confondaient...
«Jusqu’à ce qu’une fois, ayant bu plus que de coutume, il oublia entièrement son rôle et se révéla...
«Il déplorait amèrement que notre «aventure» eût fini comme un mauvais mélodrame... Un roman d’amour si bien entamé, disait-il, si habilement «filé,» se dénouer dans le sang!... Quelle fatalité! Et quand ce malheur était-il arrivé? Juste au moment où il croyait toucher le but, tenir le succès et la récompense de ses peines...
«Quelques semaines encore, et évidemment il eût pris sur moi assez d’empire pour me décider à quitter furtivement la maison paternelle... Le lendemain, scandale énorme, pourparlers avec ma famille, transaction inévitable, et finalement mariage avec une très-grosse dot pour assoupir l’affaire...
«--Et je serais riche, répétait-il, très-riche, je roulerais carrosse sur le pavé de Paris, au lieu d’être ici, sur ce bateau maudit, à manger deux fois par jour de la morue salée... et par charité, encore!...
«Puis, la colère, dans son cerveau, se mêlant aux fumées de l’ivresse, il criait en blasphémant que j’avais cassé le cou à sa fortune, que je n’étais qu’une bête, ayant pris un amant, de n’avoir pas su le cacher... Il avait tout prévu excepté cela... Entre toutes les femmes, il en était une, la seule probablement, dénuée d’intelligence et de rouerie, et c’était à lui précisément qu’elle était échue... Il reconnaissait bien là sa déveine habituelle...
«Ah! il n’y avait plus à en douter, plus à s’abuser d’illusions vaines: la vérité éclatait, évidente comme le jour... Je n’avais jamais été aimée, pas une heure, pas une minute! Ces lettres qui m’enivraient, ces transports de passion qui m’avaient affolée s’adressaient aux millions de mon père...
«A d’autres jours, je voyais le front d’Arthur Gordon se rembrunir, et il me parlait avec une visible inquiétude de ce qu’il ferait en Amérique pour gagner sa vie et la mienne.
«--Seul, j’avais déjà bien de la peine à me tirer d’affaire, grondait-il. Que sera-ce, maintenant!... M’être embarrassé d’une femme sans le sou!... Quelle stupide folie!... Mais je ne pouvais agir autrement!... Il le fallait!...
«Pourquoi n’avait-il pas pu faire autrement? Voilà ce que je me fatiguais inutilement l’esprit à chercher... Lui-même ne devait pas tarder à me l’expliquer.
«En attendant, ses lugubres prévisions de misère ne se réalisèrent pas... Une surprise délicieuse l’attendait à New-York.
«Un de ses parents était mort, lui léguant cinquante mille dollars--deux cent cinquante mille francs--une fortune.
«J’espérais que ses honteuses doléances cesseraient... elles cessèrent, en effet, mais cet héritage devint le prétexte des récrimination les plus impérieuses.
«--Quelle ironie du sort!... répétait-il. Avec cela je trouverais facilement une fille de cent mille dollars, et je serais enfin riche!
«Après cela, je devais, certes, m’attendre à être abandonnée... Non. Dans le premier mois de notre arrivée, grâce aux facilités du pays, il m’épousa... Avait-il donc du moins le respect de sa parole? Je le crus. Hélas! ce mariage n’était qu’un calcul, comme tout le reste.
«Nous nous étions fixés à New-York, quand, un soir, je le vis rentrer très-pâle et tout effaré. Il tenait à la main un journal français.
«--Tenez, lisez... me dit-il en me le jetant.
«Je lus que mon frère n’avait pas été tué, qu’il se rétablissait et que son entière guérison était sûre...
«Et comme j’étais tombée à genoux, fondant en larmes, et remerciant Dieu qui me délivrait d’un horrible remords...
«--Ah oui! s’écria-t-il, je vous conseille de vous féliciter... Nous voici dans de beaux draps!...
«Très-positivement depuis ce moment je remarquai en lui une singulière agitation, et cette angoisse perpétuelle de l’homme qui se sent menacé d’un grand danger...
«Peu de jours après il me dit:
«--Cela ne peut durer!... Que nos malles soient prêtes demain... nous partons pour le Sud... Nous ne nous appelons plus Gordon... nous voyagerons sous le nom de Grant.
«Je ne l’interrogeai pas... Déjà il m’avait façonnée à son despotisme brutal, et j’étais habituée à obéir, sans une question, en tremblant, comme l’esclave sous le fouet...
«Mais durant les longues journées de notre voyage, le secret de cette fuite et de notre changement de nom lui échappa.
«--C’est une malédiction, me dit-il, votre frère, que Dieu le damne!... me fait chercher partout, il veut me tuer ou me livrer à la justice, je ne sais lequel, il prétend que je l’ai assassiné.
«Chose étrange!... Arthur Gordon, que je croyais la bravoure même, et que j’ai vu se jeter tête baissée dans les plus terribles périls, Arthur Gordon avait de mon frère une peur folle, inconcevable...
«Peut-être aussi redoutait-il la justice, sachant bien ce qu’était en réalité ce qu’il appelait un duel... Et même, c’était cette crainte qui l’avait déterminé à s’embarrasser de moi. Il s’était dit que s’il me laissait près du cadavre, je parlerais, et que sans le savoir je l’accuserais...
«C’est à Richemond que vous êtes né, Wilkie... Il y avait alors près d’un mois que je n’avais vu votre père... Il s’était lié avec plusieurs riches planteurs et passait ses nuits au jeu ou en orgies et ses journées à la chasse...
«Le malheur est qu’à ce train ses cinquante mille dollars ne pouvaient durer longtemps, et si grande que fût son habileté à corriger le hasard des cartes, un matin il me revint ruiné...
«Quinze jours après, il avait vendu notre mobilier, emprunté tout ce qu’il avait pu, et nous nous embarquâmes pour la France.
«A Paris seulement, il me fit connaître les raisons de cette détermination.
«Il avait appris la mort de mon père et de ma mère, et prétendait me contraindre à réclamer leur succession.
«Lui, à cause de mon frère, n’osait paraître...
«L’heure de ma vengeance sonnait enfin.
«Je m’étais fait ce serment, que jamais le misérable qui m’avait perdue ne jouirait de cette fortune, qui avait été le mobile de sa séduction infâme...
«Je m’étais juré que j’épuiserais l’agonie des plus épouvantables tortures, plutôt que de lui livrer un centime des millions de la maison de Chalusse.
«Et je me suis tenu parole.
«Lorsque je lui déclarai que j’étais décidée à ne pas faire valoir mes droits, il parut confondu. Que l’esclave tant humiliée, osât se révolter, cela passait son entendement... Mais quand il comprit que ma résolution était irrévocable, je crus que la colère l’étoufferait...
«N’être séparé de cette fortune immense, le rêve de sa vie, que par un mot de moi et ne pouvoir m’arracher ce mot, il y avait là, pour lui, de quoi devenir fou de rage.
«Alors commença entre nous une lutte qui devenait plus affreuse à mesure que les ressources qu’il avait apportées diminuaient. Mais c’est en vain qu’il eut recours aux plus mauvais traitements, en vain qu’il me frappa, qu’il me meurtrit, qu’il me traîna par les cheveux sanglante et inanimée... L’idée que j’étais vengée, que son supplice égalait le mien, centuplait mon courage et me rendait comme insensible à la douleur physique.
«Il se serait certainement lassé avant moi, quand une idée infernale lui vint.
«Il se dit que s’il n’avait pas eu raison de la femme, il aurait raison de la mère, et il me menaça de tourner ses fureurs contre vous, Wilkie.
«Pour vous sauver, car je le connaissais et je savais ce dont il était capable, je feignis de faiblir, et je lui demandai vingt-quatre heures de réflexion... Il me les accorda.
«Mais le lendemain, je le quittais pour toujours, et je m’enfuyais, vous emportant entre mes bras...»
De blême qu’il était d’abord, M. Wilkie, peu à peu devenait vert...
Un frisson taquin courait le long de sa maigre échine.
Et ce n’était ni pitié pour les souffrances de sa mère, ni honte de l’infamie de son père... Ce qui l’épouvantait, c’était encore et plus que jamais l’idée de voir accourir cet homme terrible à la curée des millions de Chalusse... Parviendrait-il à l’évincer, même avec le concours de M. de Coralth et du marquis de Valorsay?...
Mille questions se pressaient sur ses lèvres, car il eût été avide de détails.
Mais Mme d’Argelès précipitait son débit, comme si elle eût craint d’être trahie par ses forces avant la fin.
«--Me voici donc seule avec vous, Wilkie, reprit-elle, avec une centaine de francs pour toute ressource, au milieu de cet immense Paris...
«Mon premier soin fut de nous chercher un asile... Moyennant seize francs par mois, qu’on me fit payer d’avance, je trouvai rue du Faubourg-Saint-Martin, une chambre petite et misérable, sans air, presque sans jour, mais enfin un abri!...
«Je m’étais dit que je vivrais et que je vous ferais vivre de mon travail, Wilkie... J’étais très-adroite pour tous les ouvrages de femme, j’étais bonne musicienne, je pensais que je gagnerais facilement les quatre ou cinq francs par jour que je jugeais strictement nécessaires à notre existence...
«Je ne reconnus que trop tôt de quelles chimères je m’étais bercée.
«Avant de donner des leçons de musique, il faut des élèves... Où en découvrir? Je n’avais pas de relations, et même je tremblais de me montrer dans les rues, persuadée que votre père nous cherchait avec une dévorante activité.
«Je me rabattis donc sur les travaux d’aiguille, et timidement je me présentai dans plusieurs magasins...
«Hélas! ils ne peuvent savoir ce que c’est que d’aller de porte en porte solliciter de l’ouvrage, ceux qui n’ont pas subi cette douloureuse épreuve... Demander l’aumône ne serait guère plus humiliant... On me riait au nez et on me répondait, quand on daignait me répondre, que «les affaires n’allaient pas, et qu’il n’y avait rien pour le moment...»
«Mon inexpérience évidente et ma gaucherie me valaient ces refus, et plus encore ma toilette, car j’avais encore l’extérieur d’une femme riche... Qui sait pour qui on me prenait...
«Mais votre pensée me soutenait, Wilkie, et rien ne me rebutait...
«C’est ainsi que j’obtins quelques bandes de mousseline à broder et des fonds de tapisserie à remplir... Tâche ingrate, surtout pour moi qui n’avais pas cette habileté de main des ouvrières exercées à faire vite plutôt que bien...
«En me levant avec le jour et en veillant bien tard, c’est à peine si je réussissais à gagner une vingtaine de sous...
«Et encore, ce chétif et insuffisant salaire ne tarda pas à me manquer...
«L’hiver était venu, et le froid... Un matin, je changeai ma dernière pièce de cinq francs... elle nous dura une semaine. Puis, je me défis successivement de tout ce qui ne m’était pas strictement indispensable, jusqu’à rester avec ma misérable robe toute reprisée et un seul jupon...
«Puis il n’y eut plus rien, rien...
«Et enfin, un soir vint, où la propriétaire de notre misérable taudis, que je ne pouvais plus payer, nous mit dehors...
«C’était le dernier coup... Je m’éloignai chancelante, me tenant aux murs, n’ayant pas la force de vous porter... Une pluie fine tombait, qui nous glaçait jusqu’aux os... Vous pleuriez...
«Et toute la nuit, et toute la journée du lendemain, sans but, sans espoir, nous errâmes... Il n’y avait plus qu’à mourir ou à retourner près de votre père... J’aimais mieux mourir...
«Vers le soir, l’instinct m’avait ramenée près de la Seine, et épuisée de lassitude et de besoin, je m’étais assise sur un des bancs du Pont-Neuf, vous tenant sur mes genoux.
«Je regardais tourbillonner la rivière, et irrésistiblement l’eau noire m’attirait...
«Seule, je n’eusse pas délibéré une seconde, mais à cause de vous, Wilkie, j’hésitais...»
Ému à la seule pensée du danger qu’il avait couru, M. Wilkie frissonna.
--Brrr! grommela-t-il, vous avez diablement bien fait d’hésiter.
Elle ne l’entendit pas.
«--Il fallait pourtant en finir, continua-t-elle, et je me dressais péniblement contre le parapet, quand une grosse voix près de nous dit:
«--Que faites-vous là?...
«Je me retournai, croyant que c’était un sergent de ville qui me parlait... Je me trompais... A la lueur du gaz, j’aperçus un homme d’une trentaine d’années, à la physionomie rude et franche.
«Pourquoi cet inconnu m’inspira-t-il soudain une confiance illimitée?... je ne sais. Peut-être était-ce l’horreur de la mort, qui sans que j’en eusse conscience, me poussait à me raccrocher en quelque sorte à sa pitié...
«Quoi qu’il en soit, je lui racontai tout... En changeant les noms toutefois, et en dénaturant les détails.
«Il était assis près de moi, sur le banc, et je pus voir, tandis que je parlais d’une voix expirante, de grosses larmes rouler le long de ses joues...
«--Oui, c’est ainsi, murmura-t-il, c’est bien ainsi... Aimer, c’est courir au-devant du martyre... C’est se livrer désarmé à toutes les perfidies et à toutes les trahisons... C’est tendre son cœur aux poignards...
«L’homme qui s’exprimait ainsi était le baron Trigault...
«Il ne me laissa pas terminer.
«--Assez!... s’écria-t-il tout à coup, suivez-moi!...
«Un fiacre passait, il nous y fit monter, et une heure après, nous étions dans une chambre bien chaude, près d’un bon feu, devant une table abondamment servie. Et le lendemain, nous nous installions dans un confortable appartement...
«Hélas!... pourquoi le baron ne sut-il pas être généreux jusqu’au bout!...
«Vous étiez sauvé, Wilkie... Mais à quel prix!...»
Elle s’interrompit un moment, plus rouge que le feu; puis bientôt, maîtrisant son trouble, d’un accent bref, elle reprit:
«--Mais entre le baron et moi, une cause de dissentiment existait: vous, Wilkie... Je prétendais vous élever comme un fils de famille, lui voulait pour vous l’éducation forte et rude de l’homme qui a tout à conquérir, sa position, sa fortune et jusqu’à son nom... Ah! il avait raison mille fois, l’événement ne l’a que trop prouvé, mais l’amour maternel m’aveuglait, et à la suite d’une discussion amère, il s’éloigna en déclarant que je ne le reverrais pas tant que je ne serais pas plus raisonnable...
«Il espérait ainsi faire fléchir ma volonté. C’était mal connaître l’obstination fatale des Chalusse...
«Je me demandais comment vous créer l’existence que je rêvais, quand deux des amis du baron se présentèrent chez moi avec les propositions que voici:
«Frappés des énormes bénéfices que réalisent les tripots clandestins, ils avaient conçu l’idée d’ouvrir au grand jour une véritable maison de jeu, où seraient admis tous les joueurs de Paris et de l’étranger, à la seule condition d’avoir les apparences d’une éducation libérale et beaucoup d’argent.
«Moyennant certaines précautions, et en établissant ce tripot dans le salon d’une femme à la mode, ils jugeaient l’idée pratique, et venaient me proposer d’être la femme dont ils avaient besoin, leur associée, leur gérante...
«Sans trop savoir, à quoi je m’engageais, j’acceptai, décidée surtout par la situation de ces deux hommes, par la considération dont ils jouissaient, par le grand nom qu’ils portaient...
«Et la même semaine, cet hôtel fut loué, agencé, meublé, et j’y fus installée sous le nom de Lia d’Argelès.
«Mais ce n’était pas tout... Restait à me créer une de ces réputations scandaleuses qui fixent l’attention... Cela fut fait, grâce à mes commanditaires, grâce à la complicité innocente de leurs amis et de quelques journalistes...
«Pour moi, je me prêtai de mon mieux à l’horrible comédie qui devait attacher à ce nom de Lia d’Argelès un éclat infamant... J’eus des équipages, des toilettes extravagantes, je m’affichai dans les théâtres... que sais-je?
«Comme toujours quand on violente sa conscience, j’appelais à mon aide les plus absurdes sophismes... J’essayais de me prouver que l’apparence n’est rien, que la réalité est tout, et que peu importait que mon renom fût celui d’une courtisane, puisque la renommée mentait et que ma vie était chaste...
«Quand le baron accourut et essaya de m’arracher à l’abîme où je me précipitais, il était trop tard... J’avais compris les avantages de «l’idée», et pour vous je devenais avide d’argent jusqu’à la folie...
«L’an dernier, mon salon de jeu a rapporté plus de cent cinquante mille francs, et j’en ai eu pour ma part, trente-cinq que vous avez dissipés.
«Maintenant, vous voyez ce que je suis... Mes associés, eux, à qui j’ai gardé fidèlement le secret que je leur avais juré, se promènent le front haut, parlent fièrement de leur honneur, et en effet, sont honorés de tous.
«Telle est la vérité... Je ne désire point qu’elle soit connue... Je la dirais, d’ailleurs, qu’on ne me croirait pas, sans doute... Mais vous êtes mon fils, je vous la devais!...»
En tout autre temps, en effet, l’histoire de Mme d’Argelès eût pu paraître absolument invraisemblable...
Mais notre époque en a vu bien d’autres!...
Deux hommes, deux privilégiés de la «haute vie,» entourés, selon la formule banale, de la considération publique, s’associant pour ouvrir un tripot à la barbe de la police, et battant monnaie de l’ignominie mensongère d’une pauvre femme... Bagatelle!...
Il est juste de dire que Mme d’Argelès, laissant enfin éclater l’étonnante vérité, avait trouvé de ces accents que le mensonge ne saurait feindre.
Malheureuse!... Elle affectait une froideur glaciale, et cependant, tout au fond d’elle-même, peut-être espérait-elle, en révélant son sacrifice et son long martyre, arracher à son fils une explosion de reconnaissance et de tendresse qui eût payé bien des tortures.
Illusions stériles! On eût plus aisément fait jaillir une source d’un rocher qu’une larme émue des yeux de M. Wilkie.
De ce récit, il ne vit que la bizarrerie, et ce qui le frappa surtout, ce fut l’impudente conception des commanditaires de Mme d’Argelès...
--Pas bête, l’idée!... ricana-t-il, pas bête du tout!
Et tout brûlant d’une intelligente curiosité:
--Je donnerais bien un louis du nom de ces deux messieurs... Vrai, vous devriez me le dire!... Voilà une nouvelle à la main qui aurait du succès!...
Tout autre que l’intéressant jeune homme eût été écrasé du regard que lui jeta sa mère, regard où la plus affreuse souffrance le disputait au plus profond mépris...
--Je pense que vous devenez fou!... prononça-t-elle.
Et comme il se redressait, stupéfait et mécontent qu’on osât douter de la plénitude de son bon sens:
--Terminons!... ajouta-t-elle d’un ton brusque.
Elle passa vivement dans la chambre voisine, et, quand elle reparut l’instant d’après, elle tenait à la main un rouleau de papiers.
--Voici, reprit-elle, mon contrat de mariage, votre extrait de naissance et la copie de ma renonciation,--renonciation parfaitement valable, puisque le tribunal, à défaut de mon mari absent, l’a autorisée...--Toutes ces pièces, je suis prête à vous les remettre, mais à une condition...
Ce seul mot tomba comme une douche d’eau froide sur la joie de M. Wilkie.
--Voyons la condition, demanda-t-il d’un air inquiet.
--C’est que vous me signerez l’acte que voici, préparé par mon notaire, acte par lequel vous vous engagez à me donner deux millions à prendre sur la succession du comte de Chalusse.
Deux millions! L’énormité de la somme consterna M. Wilkie.
C’est qu’il n’oubliait pas qu’il aurait, en outre, à compter à M. le vicomte de Coralth la prime considérable qu’il lui avait promise... par écrit.
--Il ne me restera plus rien, fit-il piteusement, ce n’était pas la peine...
D’un geste dédaigneux, Mme d’Argelès l’interrompit.
--Remettez-vous, dit-elle, vous serez effroyablement riche... Tous ceux qui ont évalué les biens de la maison de Chalusse, sont restés fort au-dessous de la vérité... Lorsque j’étais jeune fille, j’ai souvent entendu mon père dire qu’il possédait plus de huit cent mille livres de rentes... Mon frère a hérité de tout, et je jurerais qu’il n’a jamais dépensé seulement la moitié de son revenu...
Non, jamais les nerfs de M. Wilkie n’avaient été soumis à une épreuve si rude...
Il chancela, ébloui... Il crut voir, en un seul monceau et en pièces d’or, le capital de cette fortune colossale, plus de seize millions et il puisait à même...
--Oh!... bégaya-t-il, oh!...
C’est tout ce qu’il put prononcer.
--Seulement, poursuivit Mme d’Argelès, je dois vous prévenir contre une déception plus que probable... Mon frère, résolu obstinément à me priver même de ma part légitime, a dû, par tous les moyens imaginables, dénaturer sa fortune... Peut-être vous faudra-t-il beaucoup de temps et de peines pour la ressaisir... Je connais, il est vrai, un homme qui ayant eu, paraît-il, la confiance du comte de Chalusse, pourrait vous aider dans cette tâche...
--Et cet homme s’appelle?
--Isidore Fortunat... J’ai mis sa carte de côté à votre intention. La voici.
Fort soigneusement, M. Wilkie serra la carte que sa mère lui tendait, puis d’un ton dégagé:
--Cela, étant, déclara-t-il, je consens à signer... Mais il ne faudra plus me la faire à l’austérité... Deux millions à cinq donnent de quoi se procurer des douceurs.
Mme d’Argelès ne daigna pas relever cette délicate ironie.
--Je puis vous dire d’avance l’emploi de cette somme, dit-elle.
--Ah!...
--Je destine l’un de ces millions à doter une jeune fille qui eût été l’unique héritière du comte de Chalusse s’il n’eût été enlevé par une mort aussi imprévue et si soudaine...
--Et l’autre?...
--L’autre... je me propose de le placer de façon à vous constituer une rente inaliénable, pour que vous ayez du pain, quand vous aurez mangé et fait manger à tous ceux qui encenseront votre vanité, jusqu’au dernier sou de l’héritage des Chalusse...
Cette prophétique précaution ne pouvait manquer de choquer vivement l’intelligent jeune homme.
--Me prenez-vous donc pour un sot!... s’écria-t-il. Ah! mais non!... J’ai l’air bon garçon, comme cela, mais je suis très-roué, au fond... Je cache mon jeu.
--Signez!... interrompit froidement Mme d’Argelès.
Mais il tenait à prouver qu’il n’était pas un étourdi facile à tromper, et ce n’est qu’après avoir lu et relu l’engagement rédigé par le notaire, qu’il consentit à mettre son nom au bas.
Quand cela fut fait, quand il eut enfin dans sa poche les pièces qui lui assuraient la succession tant convoitée:
--Maintenant, reprit Mme d’Argelès, j’ai une prière à vous adresser... Il se peut que votre père se présente pour vous disputer cette fortune, ou plutôt, il se présentera... Évitez, je vous en conjure, l’éclat d’un procès qui ébruiterait encore la honte déjà trop divulguée de votre mère, et du nom, jusqu’ici sans tache des Chalusse... Transigez. Vous allez être assez riche pour qu’il vous soit facile d’étancher les plus dévorantes convoitises sans vous appauvrir.
M. Wilkie se taisait, comme s’il eût délibéré sur la conduite à tenir.
--Si mon père est raisonnable, décida-t-il enfin, je le serai... Je choisirai pour arbitre entre nous deux, un de mes amis, un homme carré, comme moi, le marquis de Valorsay.
--Mon Dieu!... vous le connaissez!...
--C’est-à-dire, qu’il est un de mes intimes, cet excellent bon!...
Mme d’Argelès était devenue très-pâle.
--Malheureux!... s’écria-t-elle, vous ne savez donc pas ce que c’est que le marquis, vous ne savez donc pas...
Elle s’arrêta court... Encore un mot, et elle livrait le secret des projets de Pascal Férailleur, dont elle avait été informée par le baron Trigault... Avait-elle ce droit, même pour mettre son fils en garde contre un homme qu’elle jugeait le plus dangereux des scélérats?... Assurément non.
--Eh bien?... insista M. Wilkie surpris.
Déjà Mme d’Argelès avait repris son sang-froid.
--Je voulais simplement, répondit-elle, vous engager à vous défier un peu du marquis de Valorsay... Sa position est admirable, mais la vôtre va être plus brillante encore... Il est sur son déclin et vous débutez... Tout ce qu’il regrette, vous l’espérez... Peut-être va-t-il vous jalouser secrètement et essayer de vous pousser à quelque fausse démarche...
--Lui!... Ah! vous ne le connaissez guère, ce cher ami...
--Enfin, vous voilà prévenu...
M. Wilkie avait pris son chapeau, mais au moment de sortir l’embarras le clouait sur place; il comprenait confusément qu’il ne pouvait quitter sa mère ainsi.
--J’espère, commença-t-il, que j’aurai bientôt de bonnes nouvelles à vous apporter...
--Avant ce soir j’aurai quitté cet hôtel.
--Naturellement... mais, vous, allez me, donner votre nouvelle adresse...
--Non...
--Comment, non!...
Elle hocha tristement la tête, et d’une voix à peine distincte:
--Nous ne nous reverrons plus, prononça-t-elle.
--Allons donc!... Et les deux millions que j’ai à vous verser!
--M. Patterson vous les réclamera... Quant à moi, dites-vous que je suis morte... Vous avez brisé le seul lien qui m’attachait à la vie, en me prouvant l’inutilité du plus horrible des sacrifices... Mais je suis mère, je vous pardonne...
Et comme il ne bougeait toujours pas, comme elle sentait que ses forces allaient la trahir, elle sortit ou plutôt se traîna dehors, en murmurant:
--Adieu!...
XV
Stupide d’étonnement, M. Wilkie restait debout, les bras pendants, au milieu du salon...
--Permettez!... balbutiait-il, permettez. Je demande à m’expliquer...
Rien! Mme d’Argelès ne détourna point la tête, la porte se referma et il demeura seul.
Si «fort» qu’on soit, on n’est jamais complet: il se sentait bouleversé intérieurement, et «tout chose» comme jamais auparavant...
Non que, se jugeant tout à coup, il se repentit, il en était incapable, mais parce qu’il est des heures où la conscience engourdie s’agite, où les instincts dévoyés reprennent leurs droits...
Même, s’il eût suivi son inspiration, il se fût précipité après sa mère, prêt à tomber à ses genoux.
La réflexion, l’idée du vicomte de Coralth et du marquis de Valorsay arrêtèrent ce premier mouvement, le bon.
--Ils me «blagueraient,» pensa-t-il... Tant pis!... C’est elle qui le veut!...
Et retroussant fièrement sa moustache, il sortit la tête haute, poursuivi jusqu’au seuil de l’hôtel d’Argelès par les murmures des domestiques, bien près de se changer en huées.
Mais que lui importait! l’opinion des subalternes ne montait pas jusqu’à lui... Il n’avait pas fait cent pas dans la rue que son émotion s’était dissipée, et qu’il ne songeait plus qu’aux moyens de distraire son impatience jusqu’à l’heure qui lui avait été fixée par M. de Valorsay.
Il n’avait pas déjeuné, mais son estomac, ainsi qu’il se l’avouait, n’était pas à la hauteur, et il lui eût été impossible d’avaler une bouchée... Ne voulant pas rentrer chez lui, il se mit en quête d’un de ses anciens amis, avec l’intention généreuse de les écraser de ses grandeurs nouvelles. N’en trouvant pas, et comme il fallait à toute force une issue à la vanité qui l’étouffait, il entra chez un graveur, qu’il étourdit de son importance, et se commanda des cartes de visite: W. de Gordon-Chalusse, avec une couronne de comte dans un des angles...
Avec tout cela, le temps passait si bien qu’il arriva un peu en retard au rendez-vous de ce «cher marquis.»
Il le retrouva comme il l’avait quitté, dans son fumoir, causant avec le vicomte de Coralth...
M. de Valorsay était sorti, cependant... Mais il ne lui avait pas fallu plus d’une heure pour mettre en mouvement toutes ses batteries, dressées et prêtes à jouer depuis la veille...
--Victoire!... s’écria dès le seuil M. Wilkie. Ça été dur, mais je me suis montré... J’hérite, je tiens les millions!...
Et sans laisser à ses «excellents bons» le temps de le féliciter, il se mit à raconter son entrevue avec Mme d’Argelès, outrant l’odieux de sa conduite, s’attribuant toutes sortes de propos «très-raides» qu’il n’avait point tenus, posant de son mieux enfin pour l’homme de bronze, et tout d’un bloc, ainsi qu’il disait.
--Décidément vous êtes plus fort que je ne croyais, opina gravement M. de Valorsay quand il eut terminé.
--Hein... n’est-ce pas?...
--Positivement... Et de plus, vous avez toutes les chances. Que votre histoire s’ébruite, et elle s’ébruitera, et vous voilà lancé... Voyez-vous la stupeur de Paris, apprenant que Lia d’Argelès était une honnête femme se dévouant pour son fils, une martyre dont la réputation scandaleuse n’était que l’enseigne mensongère d’un tripot commandité par des hommes du monde... Les journaux en ont pour un mois à s’ébahir de cette aventure étrange... Sur qui rejaillira tout ce bruit? Sur vous, cher monsieur, et vos millions brochant sur le tout, vous voilà le lion de l’hiver...
M. Wilkie ne se sentait pas de joie, et d’un ton de fausse modestie:
--De grâce, cher marquis, bégayait-il, ménagez-moi!... vous me comblez... parole d’honneur!... vous me comblez...
Mais M. de Valorsay ne se déridait point.
--De mon côté, reprit-il, je suis allé, ainsi que je vous l’avais promis, aux informations. Je le regrette presque; tout ce que j’ai découvert est... singulier.
--Bah!...
--Je le disais encore à Coralth, quand vous êtes entré.... C’est à ce point qu’il me serait pénible de me trouver mêlé à cette affaire... Aussi, ai-je donné rendez-vous ici aux gens de qui je tiens mes renseignements... Vous allez les entendre et ensuite vous déciderez...
Il sonna sur ses mots, et un domestique étant accouru:
--Faites entrer M. Casimir, commanda-t-il.
Le domestique se retira pour exécuter l’ordre, et le marquis poursuivit:
--Casimir était le valet de chambre du comte de Chalusse... C’est un brave garçon, probe, intelligent, très-entendu, tel qu’il vous en faut un. Je ne vous cacherai pas que l’espoir d’entrer à votre service a beaucoup contribué à lui délier la langue.
Il s’arrêta.
M. Casimir entrait la bouche en cœur, l’échine en cerceau, ministériellement vêtu de noir, le cou serré dans un carcan de mousseline blanche.
--Mon brave, lui dit M. de Valorsay en lui montrant M. Wilkie, monsieur est l’unique héritier de votre ancien maître... Une preuve de dévouement peut le déterminer à vous garder près de lui... C’est lui qu’intéresse ce que vous m’avez dit; voyez s’il vous convient de le lui répéter...
Très-préoccupé de trouver une bonne place, M. Casimir s’était adresser à M. de Valorsay, il avait beaucoup causé, et le marquis avait eu l’idée d’en faire, sans qu’il l’en doutât, le complice de ses desseins...
--Je ne renie jamais mes paroles, prononça-t-il, et puisque Monsieur est l’héritier, je lui dirai qu’on a détourné des sommes immenses de la succession de défunt M. le comte de Chalusse...
M. Wilkie bondit sur sa chaise.
--Des sommes immenses!... fit-il. Est-ce possible!...
--Dame!... que monsieur soit juge... Le matin de sa mort, M. le comte avait dans son secrétaire plus de deux millions en billets de banque et en valeurs au porteur... Et, quand la justice est venue pour l’inventaire, on n’a plus rien retrouvé... Même, nous autres, les gens de la maison, nous étions dans une colère terrible, craignant d’être inquiétés...
Ah!... si M. Wilkie eût été seul... Mais là, sous l’œil du marquis et de M. de Coralth, pouvait-il ne pas garder un maintien stoïque... Il y réussit presque, et d’une voix qui n’était pas trop altérée:
--Je la trouve mauvaise... fit-il. Deux millions, c’est un joli banco!... Et dites-moi, mon ami, connaît-on le voleur?...
Le regard trouble du valet de chambre trahit l’inquiétude de sa conscience... Mais il s’était trop avancé pour reculer.
--Je ne voudrais pas accuser un innocent, répondit-il, cependant il y a une personne qui a eu toute la journée entre les mains la clef du secrétaire... Même sans moi les gens de l’hôtel lui auraient fait un mauvais parti...
--Et qui est cette personne?...
--Mlle Marguerite...
--Connais pas!...
--C’est une jeune demoiselle qui est, à ce que disent d’aucuns, la fille naturelle de M. le comte... Elle faisait la pluie et le beau temps à l’hôtel...
--Qu’est-elle devenue?...
--Elle s’est retirée chez un ami du défunt, monsieur le «général» de Fondège... Même, elle n’a jamais voulu emporter ses bijoux et ses diamants, ce qui a paru louche, car il y en avait pour plus de cent mille écus. Et même, les Bourigeau me disaient: «Ça, M. Casimir, ce n’est pas naturel...» Les Bourigeau, c’est les concierges de l’hôtel, de braves gens. Monsieur n’en trouverait pas de pareils.
Malheureusement, la réclame qu’en bon camarade il allait faire à ses amis les portiers fut interrompue par un valet de pied, qui, après avoir respectueusement gratté à la porte, entra et dit:
--M. le docteur est là qui désirerait parler à M. le marquis.
--Bien, fit M. de Valorsay; priez-le d’attendre. Quand je sonnerai, vous l’introduirez...
Et s’adressant à M. Casimir:
--Vous pouvez vous retirer, ajouta-t-il, mais ne quittez pas l’hôtel. Monsieur vous fera connaître ses intentions...
Le digne valet de chambre sortit à reculons, et dès qu’il fut dehors:
--Voilà une histoire!... s’écria M. Wilkie... Un vol de deux millions!...
Le marquis branla tristement la tête, et d’un ton grave:
--Ce n’est rien, cela, prononça-t-il. Je soupçonne quelque chose de bien autrement terrible...
--Quoi donc!... Parole sacrée vous m’effrayez...
--Attendez!... Je me trompe peut-être, il se peut que le docteur se soit trompé... Enfin vous allez l’entendre...
Et sans plus écouter M. Wilkie, il tira le cordon de la sonnette, et l’instant d’après le domestique annonça:
--M. le docteur Jodon!...
C’était bien ce même médecin qui, devant le lit de mort du comte de Chalusse, avait obsédé Mlle Marguerite de ses empressements intéressés et de l’impudence de ses questions...
C’était toujours l’ambitieux déçu, au sourire pâle errant sur ses lèvres plates, dévoré de convoitises et prêt à tout pour les assouvir, l’homme selon son siècle, enfin, ayant tout sacrifié aux apparences où il espérait prendre les autres, et crevant de faim et de rage au milieu du clinquant de son faux luxe.
M. Casimir n’était qu’un complice inconscient... Lui, savait ce qu’il faisait.
Mis en rapport par Mme Léon avec le marquis de Valorsay, il l’avait tout d’abord pénétré... Dignes de s’entendre, ils s’étaient entendus... Pas un mot précis n’avait été prononcé entre eux, ils étaient trop forts l’un et l’autre pour qu’il en fût besoin, et cependant un pacte avait été conclu, chacun s’engageant tacitement à servir l’autre selon ses moyens...
Dès que parut le médecin, M. de Valorsay se leva pour lui serrer la main, et après lui avoir avancé un fauteuil:
--Je ne vous cacherai pas, docteur, dit-il, que j’ai préparé monsieur--il désignait M. Wilkie--à vos terribles confidences...
Sous l’attitude roide du docteur, un observateur eût constaté cette trépidation intérieure qui précède une mauvaise action froidement conçue et résolue.
--En vérité, commença-t-il,--cherchant péniblement ses phrases,--au moment de parler, j’hésite presque... Notre profession a des exigences pénibles... Peut-être est-il bien tard... S’il s’était trouvé à l’hôtel de Chalusse un parent du comte, ou seulement un héritier, j’aurais certainement provoqué une autopsie... Tandis que maintenant...
A ce mot d’autopsie, M. Wilkie s’était mis à rouler des yeux effarés...
Il ouvrit la bouche pour interrompre, mais déjà le médecin poursuivait:
--Je n’ai d’ailleurs que des soupçons... basés, il est vrai, sur des circonstances inquiétantes et anormales... Je suis homme, c’est-à-dire, sujet à l’erreur... En l’état actuel de la science, affirmer serait une impardonnable témérité...
--Affirmer quoi? interrompit M. Wilkie.
Le docteur ne parut pas l’entendre, et toujours du même ton dogmatique:
--En apparence, continua-t-il, le comte est mort d’une attaque d’apoplexie... Mais certaines substances toxiques produisent des symptômes analogues et même identiques, très-capables d’abuser l’expérience la plus éclairée... La persistance de l’intelligence de M. de Chalusse, la rigidité musculaire alternant avec un relâchement complet, la dilatation des pupilles et plus que tout l’intensité de ses dernières convulsions m’ont amené à me demander si une main criminelle n’avait pas hâté sa fin...
Plus blanc que sa chemise, et tremblant comme la feuille, M. Wilkie se dressa.
--J’avais donc bien compris!... s’écria-t-il. Le comte est mort assassiné, empoisonné!...
Mais le médecin aussitôt protesta.
--Oh!... pas si vite!... fit-il. Ne changez pas mes conjectures en affirmation... Pourtant, je ne dois pas vous taire les circonstances qui ont éveillé mes soupçons... Dans la matinée du jour où il a été frappé, M. de Chalusse a bu environ deux cuillerées du contenu d’une fiole qu’on n’a pu ou qu’on n’a pas voulu me représenter. Que contenait cette fiole?... On me répond: «Un remède contre l’apoplexie.» Je ne dis pas absolument non, mais prouvez... Quant au mobile qui aurait déterminé le crime, il saute aux yeux... Le secrétaire renfermait deux millions, et ils ont disparu... Montrez-moi la fiole, retrouvez l’argent, et j’avouerai que j’ai tort... Jusque-là je douterai...
Ce n’était pas un médecin qui parlait, c’était un juge d’instruction, et sa menaçante déduction s’enfonçait comme un coin dans la cervelle de M. Wilkie.
--Qui donc, demanda-t-il, aurait commis le crime?
--La personne qui seule pouvait en profiter, puisque seule elle connaissait l’existence des valeurs et que seule elle avait à sa disposition la clef du meuble où elles étaient enfermées...
--Et... cette personne?...
--Est une fille naturelle du comte, qui vivait chez lui, Mlle Marguerite.
M. Wilkie retomba sur sa chaise, écrasé.
Entre la «déposition» du docteur et le témoignage de M. Casimir, les coïncidences étaient trop grossières pour lui échapper. Le doute ne lui semblait pas possible.
--Ah! je passerais bien la main... balbutia-t-il. Quelle déveine!... Ces choses-là n’arrivent qu’à moi! Que faire?...
Et, dans sa détresse, ses regards erraient du docteur au marquis de Valorsay et à M. de Coralth, mendiant une idée...
--Ma profession m’interdit toute espèce de conseil, prononça le médecin... Mais ces messieurs n’ont pas pour se taire les mêmes raisons que moi...
--Pardon!... interrompit vivement le marquis, il est de ces circonstances terribles où un homme doit être abandonné à ses inspirations... Tout au plus puis-je dire ce que je ferais si j’étais le parent et l’héritier du comte de Chalusse.
--Oh!... dites, cher marquis, soupira M. Wilkie, dites... C’est un service immense que vous me rendrez...
M. de Valorsay réfléchit une minute; puis d’un air solennel:
--Je croirais, dit-il, mon honneur intéressé à éclaircir jusqu’en ses moindres détails cette ténébreuse affaire... Avant de recueillir la succession d’un homme, c’est bien le moins qu’on sache de quoi il est mort, et qu’on la venge s’il a été lâchement assassiné...
Pour M. Wilkie, l’oracle avait parlé:
--Tel est exactement mon avis, déclara-t-il... Mais pour éclaircir le mystère, cher marquis, comment vous y prendriez-vous?...
--Je m’adresserais à la justice.
--Ah!...
--Et dès aujourd’hui, sur l’heure, sans perdre une seconde, j’adresserais une plainte au procureur impérial... affirmative quant au vol qui est patent, dubitative pour ce qui est de l’empoisonnement...
--En effet, oui, c’est une idée, cela... Mais il y a un petit inconvénient... Je ne saurais jamais formuler une plainte...
--Je ne le saurais pas plus que vous, mais le premier homme d’affaires venu vous rédigera cela... En avez-vous un?... Voulez-vous que je vous donne l’adresse du mien?... C’est un avocat très-habile et très-entendu, qui a pour clients presque tous les membres de mon cercle...
Cette dernière raison, à elle seule, eût suffi pour fixer le choix de M. Wilkie.
--Où trouver cet homme de bon conseil? interrogea-t-il.
--Chez lui... il y est toujours à cette heure... Tenez, voici un morceau de papier et un crayon, pour prendre son adresse; écrivez: Mauméjan, route de la Révolte... En lui disant que vous venez de ma part, il vous traitera comme moi-même... La course est longue, mais mon coupé est dans la cour, tout attelé, prenez-le, et la consultation terminée, revenez ici me demander à dîner...
--Ah!... c’est trop de bonté, s’écria M. Wilkie... Vous me comblez, cher marquis, parole sacrée... Je vole et je reviens!...
Et il s’éloigna radieux, et presque aussitôt on entendit le roulement de la voiture qui l’emportait chez M. Mauméjan.
Le docteur, lui, avait déjà pris sa canne et son chapeau.
--Vous m’excuserez, M. le marquis, dit-il, de vous quitter si brusquement, mais on m’attend, pour discuter un marché...
--Diable!...
--Tel que vous me voyez, je suis en pourparlers pour acheter un cabinet de dentiste.
--Comment, vous!...
--Moi-même!... Tous me direz: «C’est déchoir...» Je vous répondrai: «Ce sera vivre.» La médecine, de plus en plus, devient un métier maudit... A courir la visite, on ne gagne pas l’eau qu’on dépense à se laver les mains... Je trouve à acheter dans des conditions exceptionnelles un cabinet tout agencé, bien achalandé, dans un bon quartier, pourquoi ne le prendrais-je pas?... Une seule chose peut m’arrêter... le manque de fonds...
Il n’y avait pas à en douter, ayant rendu le service qu’on attendait de lui, le docteur en réclamait le prix... Avant de s’engager davantage, il voulait savoir à quoi s’en tenir.
M. de Valorsay le sentit si bien, que vivement il s’écria:
--Eh!... cher docteur, s’il ne vous fallait qu’une vingtaine de mille francs, je serais trop heureux de vous les offrir...
--Bien vrai?
--Parole d’honneur!
--Et vous me les offririez quand?
--D’ici trois ou quatre jours.
Le marché était conclu. Le médecin était prêt, désormais, à essayer d’extraire un poison quelconque du cadavre exhumé du comte de Chalusse. Il serra la main du marquis en disant:
--Quoi qu’il advienne, comptez sur moi.
Seul enfin avec le vicomte de Coralth, et libre de toute contrainte, M. de Valorsay se leva en respirant bruyamment.
--Quelle séance!... grommela-t-il.
Et comme M. de Coralth, affaissé sur sa chaire, se taisait, il s’approcha, et lui frappant sur l’épaule:
--Êtes-vous malade, fit-il, que vous restez-là comme un terme!...
Le vicomte sursauta comme on dormeur brusquement éveillé.
--Je me porte fort bien, répondit-il d’un ton rude, seulement je réfléchis...
--Point à des choses gaies, à en juger par votre mine.
--En effet... Je pense à la destinée que vous nous préparez et que je prévois...
--Oh!... trève de prophéties désagréables... Il n’y a plus d’ailleurs à délibérer ni à songer à une reculade, le Rubicon est franchi...
--Hélas!... c’est bien là ce qui me désole!... Si ce n’était mon passé maudit, dont vous me menacez comme d’un poignard, il y a longtemps que je vous aurais laissé courir seul à l’abîme... Vous m’avez été utile autrefois, vrai... C’est vous qui m’avez présenté à la baronne Trigault, et je dois à votre patronage les brillantes apparences dont je vis... Mais c’est payer trop cher vos services que d’être l’instrument de vos expédients les plus dangereux!... Qui a aidé à flouer Kami-Bey!... Qui pariait sous-main contre votre cheval Domingo?... Qui a risqué sa peau pour glisser des paquets de cartes préparées entre les mains de Pascal Férailleur?... Coralth, toujours Coralth...
Un geste de colère échappa au marquis, mais résolu à se contenir, il ne répliqua pas et c’est seulement après avoir arpenté cinq on six fois le fumoir que, se sentant plus calme, il revint au vicomte.
--En vérité, reprit-il, je ne vous reconnais plus. Est-ce bien vous que la frayeur égare à ce point? Et quand cela, s’il vous plaît? La veille du succès.
--Je voudrais vous croire...
--Les faits sont là!... Ce matin je pouvais douter encore, mais à cette heure, et grâce à ce vaniteux idiot qui a nom Wilkie, je suis sûr, entendez-vous, rigoureusement, mathématiquement sûr du succès... Que va-t-il arriver?... Mauméjan, qui m’est tout dévoué et qui est bien le gredin le plus avide et le plus roué que je sache, va rédiger une telle plainte que demain soir Marguerite couchera en prison. On citera des témoins. Par ce qu’a dit Casimir, vous savez ce que diront les autres domestiques... La voilà donc presque convaincue de vol. Pour ce qui est de l’empoisonnement, vous avez entendu le docteur Jodon... Puis-je compter sur lui? Évidemment, oui, si je paye sans marchander... Eh bien! je payerai...
Tout cela ne rassurait pas M. de Coralth.
--L’accusation d’empoisonnement tombera, dit-il, dès qu’on retrouvera cette fameuse fiole dont M. de Chalusse a bu deux cuillerées...
--Pardon!... on ne la retrouvera pas.
--Parce que...
--Parce que, cher ami, je sais où elle est, cette fiole... Elle est dans le secrétaire du comte. Après-demain, elle n’y sera plus.
--Et qui l’en retirera?
--Un homme adroit qui m’a déniché Mme Léon, un certain Vantrasson... Tout a été parfaitement combiné et prévu... La nuit prochaine ou la suivante, au plus tard, Mme Léon, introduira son protégé à l’hôtel de Chalusse par la porte du jardin, dont elle a gardé la clef. Le Vantrasson, qui connaît la distribution de l’hôtel, crochètera le secrétaire et s’emparera de la fiole. Il y a les scellés, me direz-vous. C’est juste... Mais l’homme affirme que les enlever et les replacer sans laisser de traces ne sera qu’un jeu pour lui... Pour ce qui est de la serrure, comme elle a déjà été forcée le jour de la mort de M. de Chalusse, un second crochetage ne s’apercevra pas...
Le vicomte, d’un air ironique, approuvait.
--Parfait, dit-il. Seulement l’autopsie révèlera l’inanité de l’accusation.
--Naturellement. Mais l’autopsie demande du temps. Or, qu’est-ce que je veux? Que Mlle Marguerite se voie compromise au point de se croire perdue. Après huit ou dix jours de secret et les tortures de l’instruction, son énergie sera brisée. Que pensez-vous qu’elle réponde alors à un homme qui lui dira: «Je vous aime. Pour vous, je tenterai l’impossible. Jurez-moi de devenir ma femme si je parviens à faire éclater votre innocence?...»
--Je pense qu’elle répondra: «Sauvez-moi, et je vous épouse!...»
M. de Valorsay battit des mains.
--Bravo!... s’écria-t-il, c’est vous qui l’avez dit. Reconnaissez-vous, maintenant, que vos noirs pressentiments sont autant de chimères!... Oui, elle jurera, et je la sais femme à tenir son serment quand elle devrait en mourir de douleur. Et moi, le lendemain, j’irai trouver le juge d’instruction, et je lui dirai: «Marguerite une voleuse!... Ah! monsieur, quelle épouvantable erreur! Un vol a été commis, c’est vrai, mais je connais le coupable, un misérable qui a cru, en anéantissant une lettre, anéantir toute trace du fidéi-commis qu’il avait reçu... Heureusement le comte de Chalusse était défiant, une seconde preuve du dépôt existe, elle est entre mes mains.» Et en effet je montrerai une seconde lettre qui prouve le fidéi-commis...
Nul doute n’assombrissait sa joie, il n’apercevait plus d’obstacles, il triomphait.
--Et le lendemain du jour où Marguerite sera ma femme, poursuivit-il, je retrouverai au fond d’un tiroir certain acte que M. de Chalusse m’avait remis lorsque j’étais sur le point de devenir son gendre, et par lequel il reconnaît sa fille Marguerite, et l’institue sa seule et unique héritière... Et cet acte est parfaitement en règle et inattaquable, Mauméjan, qui l’a examiné, me le garantit. On ne peut pas évaluer à moins de dix millions ce que laisse le comte... Cinq reviennent à la d’Argelès du chef de ses parents dont elle n’a pas recueilli la succession, les cinq autres sont à moi!... Allons, avouez que le plan est admirable!...
--Admirable, soit, mais terriblement compliqué... Quand il y a tant de rouages à une machine, toujours il s’en trouve un qui se détraque...
--Bast!...
--D’autre part, il vous faut je ne sais combien de complices... Mauméjan, le docteur, Mme Léon, Vantrasson... je ne parle pas de moi. Tous ces gens-là manœuvreront-ils avec la précision voulue?...
--Tous sont aussi intéressés que moi au succès...
--Puis, nous avons des ennemis... La d’Argelès, Fortunat...
--La d’Argelès va disparaître. Si Fortunat bouge, je le paye, Mauméjan m’a promis de l’argent.
Mais M. de Coralth avait gardé pour la fin son argument le plus fort.
--Et Pascal Férailleur?... fit-il. Vous l’oubliez...
Non, le marquis de Valorsay ne l’oubliait pas... On n’oublie pas l’homme dont on a brisé la vie en le déshonorant lâchement... Mais c’est d’un ton d’insouciance bien éloignée de son esprit qu’il répondit:
--Le pauvre diable, à cette heure, doit être en route pour l’Amérique.
Le vicomte tristement hocha la tête.
--Voilà ce que je cherche en vain à me persuader, fit-il. Savez-vous que Pascal a été chassé du Palais et rayé du tableau des avocats?... S’il ne s’est pas brûlé la cervelle ce jour-là, marquis, c’est qu’il lui restait un espoir de réhabilitation... Ah! si vous le connaissiez comme moi, vous ne seriez pas si tranquille!...
Le bruit de la porte, s’ouvrant brusquement, lui coupa la parole.
Déjà le marquis fronçait le sourcil; l’inquiétude remplaça la colère, quand il vit apparaître Mme Léon, ronge et tout essoufflée.
--Et pas un fiacre!... gémissait-elle. C’est comme un sort!... Je suis venue à pied, et j’ai couru tout le long de la route... Aussi, je suis crevée...
Sur quoi, elle se laissa tomber sur un fauteuil.
M. de Valorsay était devenu fort pâle.
--Ah! remettez vos simagrées à un autre jour, dit-il brutalement. Qu’y a-t-il? Parlez.
La digne femme de charge leva les bras au ciel, et d’un accent plaintif:
--Des tas d’histoires!... gémit-elle. D’abord, Mlle Marguerite a écrit deux lettres... A qui? impossible de le savoir. Secondement, elle est restée hier plus d’une heure dans le salon, avec le fils du «général,» le lieutenant Gustave, et en se quittant, ils se sont donné une poignée de main, comme une paire d’amis, en disant: «C’est convenu.»
--Si ce n’est que cela!
--Minute, vous allez voir... Ce matin, Mademoiselle est allée avec Mme de Fondège chez la baronne Trigault. Que s’est-il passé? Il faut que ce soit terrible, car on a ramené Mademoiselle comme morte, dans une voiture du baron...
--Vous entendez, vicomte, fit M. de Valorsay.
--Très-bien! j’aurai l’explication demain.
--Enfin, reprit Mme Léon, voilà le bouquet: Ce soir, sur les cinq heures, je revenais de faire une commission, quand il me semble voir mademoiselle sortir et remonter la rue Pigalle... Moi qui la croyais couchée, je me dis: «C’est drôle.» Je hâte le pas... C’était bien elle. Naturellement je la suis... Et qu’est-ce que je vois? Mademoiselle qui s’arrête à causer avec une espèce de vaurien en blouse. Ils ont échangé un billet, et dare dare Mademoiselle est rentrée. Et me voilà... Sûr, elle trame quelque chose... Que faire?...
Si M. de Valorsay fut effrayé, il n’en parut rien sur son visage.
--Merci de votre empressement, chère dame, prononça-t-il; mais tout cela n’est rien... Rentrez bien vite, vous recevrez demain mes instructions...
XVI
Grande avait été la surprise de Mlle Marguerite le jour où, chez M. Isidore Fortunat, elle avait vu tout à coup Victor Chupin s’avancer vers elle, et d’une voix émue s’écrier:
--Que je perde mon nom, mademoiselle, si avant quinze jours je ne vous ai pas retrouvé M. Férailleur.
Il est vrai que, ce jour-là, l’employé de M. Fortunat n’était pas mis à son avantage.
Pour épier plus commodément M. de Coralth, il avait revêtu sa vieille défroque; et, dame!... avec sa blouse et ses chaussures fatiguées, avec ses cheveux ramenés sur les tempes et sa casquette de toile cirée, il avait tout l’air d’un parfait garnement...
Cependant, tel est l’empire de la passion vraie, que Mlle Marguerite ne douta, pas une seconde du dévouement de cet étrange auxiliaire.
Faut-il le dire? Il lui inspira plus de confiance que n’en avait obtenu M. Fortunat avec ses façons obséquieuses et sa voix plus douce que miel.
Le regard de l’employé du moins était franc et direct...
Aussi presque sans hésitation:
--J’accepte vos services, monsieur, répondit-elle.
C’était bien à lui que cette belle jeune fille parlait de sa voix pure et sonore comme le cristal, c’était bien à lui!... Victor Chupin se sentit grandi d’une coudée.
--Ah!... vous avez raison de compter sur moi, reprit-il, en se frappant du poing sur la poitrine à la défoncer, car il y a quelque chose qui bat là-dedans... seulement...
--Quoi, monsieur?...
--Je me demande si vous consentiriez à faire ce que je désirerais... Ce serait bien utile, mais si ça doit vous gêner, n’en parlons plus...
--Et que désireriez-vous?...
--Vous parler tous les jours... Comme cela, je vous dirais mes démarches, et vous me donneriez les renseignements dont j’aurais besoin... Je sais bien que je ne peux pas aller sonner chez M. de Fondège et demander à vous dire deux mots... Mais il y a d’autres moyens... Par exemple, tous les soirs, à cinq heures précises, je passerais rue Pigalle, et, pour vous avertir que je suis là, je donnerais un signal, tenez, comme cela: «pi... ouit!...» Alors, sans faire semblant de rien, vous descendriez dès que vous le pourriez, et je vous débiterais mon petit boniment... sans compter que je vous serais crânement utile pour vos commissions...
Mlle Marguerite réfléchit un moment, puis inclinant la tête:
--Ce que vous me demandez est praticable, prononça-t-elle... A partir de demain, tous les soirs vers cinq heures je serai aux aguets... Si une demi-heure après le signal je n’étais pas descendue, c’est que je serais retenue...
Chupin eût dû être satisfait... Eh bien, non! Il avait une autre requête encore à présenter, et l’instinct, à défaut de l’éducation, lui en disant l’inconvenance, il n’osait...
Même son embarras était si visible, et il tortillait sa casquette si désespérément que la jeune fille, doucement, lui demanda:
--Qu’y a-t-il encore, monsieur?...
Il hésita... puis, prenant son courage à deux mains:
--Voilà!... fit-il. Je ne connais pas M. Férailleur... Est-il grand ou petit, blond, brun, gras, maigre?... Je n’en sais rien. Je me trouverais nez à nez avec lui que je ne pourrais pas dire: «C’est lui!» Ce serait une autre paire de manches si je voyais seulement une photographie de lui...
Mlle Marguerite rougit extrêmement; mais c’est de l’accent le plus simple qu’elle dit:
--Demain, monsieur, je vous remettrai la photographie de M. Férailleur...
--Alors, s’écria Victor Chupin, nous sommes des bons!... N’ayez pas peur, Mademoiselle, à nous deux nous ferons voir le tour aux malins... Je suis là, pour un coup, et je réponds de la casse...
Témoin muet de cette scène, M. Fortunat crut devoir intervenir. Il n’était que médiocrement satisfait de l’importance soudaine dont se grandissait son employé; mais que lui importait, après tout, pourvu qu’il fût vengé de Valorsay.
--Victor est un garçon capable et sûr, mademoiselle, déclara-t-il, c’est moi qui l’ai dressé. Vous vous trouverez bien, je crois, de ses services...
Un «as-tu fini, vieux poseur!...» monta aux lèvres de Chupin... Il le retint par respect pour Mlle Marguerite.
--Voilà donc qui est dit, prononça-t-elle, à demain...
Et, souriante, comme on fait quand on conclut un marché, elle tendit la main à Chupin.
Ah! s’il n’eût écouté que son inspiration, il se fût jeté à genoux pour la baiser, cette main blanche et exquise comme jamais il n’en avait vu... A peine osa-t-il l’effleurer du bout des doigts, et encore il changea deux ou trois fois de couleur...
--Quelle femme! m’sieu, s’écria-t-il dès qu’elle fut sortie. Une reine!... On se ferait hacher pour elle... Et bonne et futée... Vous avez vu, m’sieu, elle ne m’a rien offert... Elle a compris que si je travaille pour elle, c’est pour moi, pour mon contentement, de tout cœur et pour l’honneur... Cristi! aurais-je bisqué si elle m’avait offert de l’argent?... Aurais-je été assez vexé, assez aplati.
Chupin ravi qu’on ne rétribuât pas ses peines!... C’était si bien le monde renversé, que M. Fortunat en demeura abasourdi.
--Deviendriez-vous fou, Victor?... fit-il.
--Fou? moi!... jamais de la vie... Je deviens...
Il s’arrêta court. Il allait dire: «honnête homme.» Mais de même qu’il ne faut point parler de corde dans la maison d’un pendu, il est certains mots qu’on ne doit jamais prononcer devant certaines gens... Chupin savait cela, aussi se reprenant vivement:
--Quand je serai très-riche, m’sieu, ajouta-t-il, quand je serai banquier et que j’aurai des tas d’employés, qui passeront leurs journées à compter mes pièces de cent sous derrière des grillages, je veux une femme comme celle-là... Mais je file, bien au revoir, m’sieu...
Et voici comment et pourquoi l’honnête Mme Léon avait surpris sa «chère demoiselle» en grande conversation avec «un vaurien en blouse.»
C’est que Victor Chupin n’était pas un garçon à promettre et à ne point tenir.
S’il était difficile à émouvoir, comme tous ceux dont l’existence a été pénible, ses émotions durables ne s’évaporaient pas en vaines protestations... Quand l’enthousiasme vibrait en lui, ce n’était pas pour un jour...
Retrouver Pascal Férailleur devint son idée fixe. Tâche difficile, dans les conditions où il l’entreprenait.
Quel était en effet le point de départ de ses investigations?... Il savait que Pascal habitait rue d’Ulm, et qu’il en était parti soudainement avec sa mère, en annonçant qu’il se rendait en Amérique. A cela se bornait le positif. Pour ce qui est des conjectures, Chupin était persuadé, sur la foi de Mlle Marguerite, que Pascal n’avait pas quitté Paris et y attendait l’occasion de se réhabiliter, en se vengeant de M. de Coralth et du marquis de Valorsay...
Avec ces seuls indices, espérer découvrir un homme ayant intérêt à se cacher, dans une ville comme Paris, n’est-ce pas folie?...
Ainsi ne pensait pas Chupin. Lorsqu’il avait déclaré qu’il répondait de tout, c’est qu’il avait, ainsi qu’il le disait, son idée.
C’est pourquoi, en sortant de chez M. Fortunat, il courut tout d’une haleine rue d’Ulm.
Le concierge de l’ancienne maison de Pascal n’était pas poli. C’était ce même homme qui avait répondu si brutalement à Mlle Marguerite. Mais Chupin possédait l’art de dérider les portiers les plus rébarbatifs et de leur arracher les renseignements dont il avait besoin.
Il apprit de celui-ci que c’était le 16 octobre, à neuf heures du soir, que Mme Férailleur, après avoir fait charger ses bagages sur un fiacre, y était montée en disant au cocher: «Place du Havre, au chemin de fer!...»
Chupin eût bien voulu savoir le numéro du fiacre, il ne voulait même que cela... Le concierge l’ignorait, mais il déclara que Mme Férailleur avait envoyé chercher cette voiture par sa femme de ménage, laquelle demeurait à deux pas, rue Mouffetard...
L’instant d’après, Chupin frappait à la porte de cette femme de ménage.
C’était une digne personne, qui regrettait amèrement ses maîtres. Elle confirma les dires du portier, mais elle avait oublié le numéro du fiacre. Tout ce qu’elle put dire, c’est qu’elle l’avait pris à la station de la rue Soufflot et que le cocher était un gros réjoui.
Chupin se rendit rue Soufflot.
Malheureusement le surveillant de la station était d’une humeur massacrante. Il commença par demander de quel droit on le questionnait, pourquoi et si on le prenait pour un mouchard?... Il ajouta que son métier consistait à écrire sur un carnet le numéro de tous les fiacres de la station, à viser à l’arrivée et au départ la feuille des cochers, et qu’il ne pouvait fournir aucune indication...
Évidemment, il n’y avait rien à attendre de ce surveillant farouche... Chupin ne l’en salua pas moins civilement, et une fois hors de sa petite cabine:
--Mauvaise affaire!... grommela-t-il piteusement. Il faudrait voir maintenant à trouver autre chose.
Découragé, il ne l’était aucunement, mais seulement déconcerté et fort perplexe.
Ah!... s’il eût eu en poche une carte de la préfecture de police, si seulement son extérieur eût été de ceux qui imposent, il ne se fût point senti embarrassé... Suivre à la piste, à travers Paris un fiacre chargé de bagages, eût été pour lui aussi facile que de suivre dans la nuit un homme portant un fanal.
Mais, infime, chétif, sans appui ni recommandations, sans autres moyens que son aplomb et son expérience du pavé de «sa» ville, tout pour lui devenait obstacle.
Debout sur le trottoir, devant l’école de droit, il avait retiré sa casquette, et furieusement se grattait la tête, quand tout à coup:
--Suis-je assez bête! s’écria-t-il si haut que plusieurs passants se détournèrent pour voir qui s’adressait cette épithète peu flatteuse.
C’est qu’il venait de se rappeler un des débiteurs de M. Isidore Fortunat, qu’il était allé tourmenter bien souvent pour lui arracher quelques malheureuses pièces de cent sous et qui était employé à l’administration centrale de la Compagnie des Petites-Voitures.
--Si quelqu’un peut me tirer de peine, pensa-t-il, c’est ce gars-là... Pourvu qu’il soit encore à son bureau!... Allons, Victor, mon fils, haut le pied!...
Ce qu’il y avait de pis, c’est qu’il ne pouvait se présenter à ce bureau vêtu comme il l’était... Bon gré mal gré, il lui fallait passer chez lui, rue du Faubourg-Saint-Denis, pour y endosser sa redingote d’employé aux recouvrements de M. Fortunat...
Il prit une voiture «à ses frais,» il se hâta tant qu’il put, mais les courses étaient longues, et dix heures sonnaient lorsqu’il arriva à l’administration centrale, avenue de Ségur.
Bonheur inespéré!... Son homme, chargé d’un travail particulier de pointage, revenait chaque soir après son dîner, et il était là!...
C’était un brave garçon, un pauvre diable qui gagnait quinze cents francs par an, qui en dépensait deux mille et, comme de juste, qui employait le plus clair de son intelligence à défendre contre ses créanciers ses maigres appointements.
Il eut un geste furibond en reconnaissant Chupin, et son premier mot fut:
--Je n’ai pas le sou!
Chupin, lui, avait aux lèvres son meilleur sourire.
--Quoi!... fit-il, vous pensez que je viens vous réclamer de l’argent, ici, à cette heure! Vous me prenez pour un autre!... Je viens simplement vous demander un service...
Le front assombri de l’employé s’éclaira.
--Puisque c’est ainsi, asseyez-vous donc, dit-il, et voyons ce dont il s’agit...
--Voilà: le 16 octobre, à neuf heures du soir, une dame, demeurant rue d’Ulm, a envoyé chercher un fiacre à la station de la rue Soufflot, y a fait charger ses bagages, et s’est fait conduire, on ne sait où... Comme cette dame est parente du patron, il voudrait la rejoindre, et donnerait bien cent francs, plus que vous ne lui devez, pour savoir le numéro du fiacre... Il prétend que ce numéro, vous le lui diriez, si vous le vouliez... C’est impossible, n’est-ce pas?...
Plus encore que la remise de la dette, le doute de Chupin émoustilla l’employé.
--Rien n’est plus simple, au contraire, déclara-t-il, fier d’expliquer à un profane l’ingénieux mécanisme de son administration... Vous ayez bien dix minutes...
--J’aurai dix jours, s’il faut.
--Alors, vous allez voir.
Il se leva, passa dans le bureau voisin, et l’instant d’après reparut portant un énorme carton vert.
--Là dedans, fit-il, sont les feuilles de contrôle que chaque station envoie tous les soirs au bureau central...
Il ouvrit le carton, en examina rapidement le contenu, et d’un ton joyeux:
--Nous y sommes!... dit-il. Voici la feuille du surveillant de la rue Soufflot pour le jour indiqué, 16 octobre... Voyons le mouvement des voitures entre neuf heures moins un quart et neuf heures un quart... Cinq fiacres sont arrivés à la station... Inutile de nous occuper de ceux-là... Trois l’ont quittée, portant les numéros 1781, 3025 et 2140... c’est un de ces trois-là qu’a pris la parente de votre patron...
--C’est trois cochers à interroger...
L’employé haussa les épaules.
--A quoi bon? prononça-t-il. Ah! vous ne connaissez pas tous nos moyens de contrôle! Les cochers sont fins, mais la Compagnie n’est pas bête... Moyennant cent cinquante mille francs que lui coûte annuellement sa police, elle sait heure par heure ce que font ses voitures... Je vais chercher la feuille des cochers des trois numéros, et l’une d’elles, certainement, nous renseignera.
Cette fois, les investigations furent assez longues, et Chupin commençait à s’impatienter, quand l’employé agita triomphalement une feuille de papier sale et toute fripée, en s’écriant:
--Quand je vous disais!... Voici la feuille du fiacre 2140... lisez, tenez, là: «Vendredi, neuf heures dix minutes du soir, chargé rue d’Ulm!...» Que pensez-vous de ça?...
--C’est épatant!... Mais où prendre le cocher?...
--En ce moment, je ne sais, il est dehors. Mais comme il est de ce dépôt, si vous voulez l’attendre, il finira toujours par rentrer...
--Je l’attendrai... Seulement, comme je n’ai pas dîné, il faut que j’aille manger un morceau... A une autre fois!... Je vous promets que M. Fortunat vous renverra votre billet...
Chupin, en effet, avait grand faim, et c’est au pas de course qu’il gagna un petit restaurant qu’il avait remarqué en venant. Là, pour dix-huit sous, il dîna comme un prince; il s’offrit en manière de récompense une tasse de café et un petit verre, et c’est ainsi lesté qu’il retourna au dépôt.
Le fiacre 2140 n’étant pas rentré en son absence, il se mit en faction à la porte.
Ah!... sa patience eût été mise à une rude épreuve, s’il n’eût possédé à fond l’art d’attendre, car c’est un art difficile que de savoir rester en observation sans trop s’ennuyer, sans attirer surtout l’attention...
Il était un peu plus de minuit, lorsque Chupin, non sans un battement de cœur, vit entrer dans la cour la voiture tant désirée...
Lentement le cocher descendit de son siége, passa au bureau du contrôleur verser son gain de la journée et rendre sa «feuille de retour» et sortit...
C’était bien un gros réjoui, ainsi que l’avait annoncé la femme de ménage, et qui ne fit point de façons pour accepter un verre de n’importe quoi chez un marchand de vin resté ouvert...
Il crut ou ne crut pas l’histoire que lui conta Chupin, pour justifier ses questions, le fait est qu’il y répondit sans difficultés.
Il se souvenait si bien d’avoir «chargé» rue d’Ulm, qu’il put donner le signalement de «la bourgeoise,» une vieille dame respectable, dire le nombre des colis, malles ou chapelières, et en décrire la forme.
Il avait conduit «sa pratique» à la gare de l’Ouest, rive droite, et s’était arrêté devant l’entrée de la rue d’Amsterdam. Et quand les facteurs du chemin de fer s’étaient approchés, en demandant, selon l’usage: «Pour où les bagages?» la vieille dame avait répondu: «Pour Londres.»
Chupin, à cette déclaration, faillit tomber de son haut.
Dans son opinion, Mme Férailleur n’avait commandé de la conduire au chemin de fer du Havre que pour dérouter les poursuites. Il eût parié qu’après vingt tours de roue elle avait donné à voix basse au cocher sa véritable adresse...
Et pas du tout...
Mlle Marguerite s’était-elle, donc trompée?... Pascal avait-il réellement fui devant ses ennemis, sans même essayer de lutter?... D’un tel homme, cela n’était pas admissible.
Cette nuit-là, Chupin dormit mal, et le lendemain, dès cinq heures du matin, il rôdait rue d’Amsterdam, collant l’œil aux devantures des marchands de vin, cherchant quelque facteur du chemin de fer...
Il ne tarda pas à en découvrir un, en train «de tuer le ver,» dont il se fit un camarade en moins de rien, grâce à certains procédés qu’il avait pour lier promptement connaissance.
Ce facteur, malheureusement, ne savait rien, mais il conduisit Chupin à un de ses collègues, lequel se souvint parfaitement d’avoir, dans la soirée du 16, aidé à décharger les bagages d’une vieille dame qui se rendait à Londres.
Cependant, ces colis n’étaient pas partis. La vieille dame les avait laissés en consignation, et le surlendemain, une grosse femme aux allures suspectes était venue les réclamer, le bulletin de dépôt à la main, et les avait fait enlever après avoir acquitté les droits de magasinage.
Ce qui fixait les souvenirs de ce digne facteur, c’était que cette grosse femme ne lui avait pas donné un liard de pourboire, quoiqu’il se fût montré plus complaisant que le règlement ne l’ordonne.
Et au moment de s’éloigner, elle lui avait dit de sa voix douceâtre et d’un air impudent:
--«Je vous revaudrai cela, mon garçon... Je tiens un débit de vins route d’Asnières... Si jamais vous passez par là, avec un de vos camarades, entrez chez moi, je vous en paierai une de fameux!...»
Ce qui exaspérait surtout le digne facteur, c’était cette conviction que la grosse femme s’était moquée de lui.
--Car elle ne m’a pas dit son nom, ni son adresse, la vieille scélérate!... grondait-il. Aussi, gare dessous, si je la repince jamais!
Déjà Chupin s’éloignait, peu sensible aux doléances de son donneur de renseignements.
A cette heure, qu’il s’expliquait le stratagème employé par Mme Férailleur pour égarer les recherches, ses conjectures se changeaient en certitude.
Il lui était prouvé que Pascal se cachait quelque part à Paris. Mais où? Il lui était démontré que rejoindre la grosse femme serait retrouver Mme Férailleur et son fils. Comment y arriver?
Cette femme avait dit qu’elle tenait un débit de boissons route d’Asnières; était-ce vrai?... N’était-ce pas probable, plutôt, que cette indication vague n’était qu’une précaution nouvelle?
Ce qu’il y a de sûr, c’est que Chupin, qui connaissait tous les cabarets de la route d’Asnières, ne se rappelait pas avoir jamais vu trôner derrière un comptoir une puissante matrone telle que l’avait décrite le facteur.
Si, cependant, il se souvenait de la Vantrasson.
Mais imaginer une communauté d’intérêts quelconque entre Pascal et la mégère du Garni Modèle, n’était-ce pas folie! Cependant, comme il se trouvait dans une de ces situations où on doit tâter toutes les chances, c’est au Garni Modèle qu’il se rendit.
L’établissement, depuis le soir où il y était venu avec M. Isidore Fortunat, n’avait pas changé... Seulement au plein jour il paraissait plus sordide et plus sinistre... On voyait combien menaçait ruine cette grande maison restée inachevée faute d’argent, et les denrées amoncelées dans la boutique faisaient décidément horreur.
La Vantrasson n’était pas à son poste habituel, c’est-à-dire à son comptoir entre son chat noir, sa dernière affection, et les bouteilles où elle puisait son «mêlé-cassis,» sa consolation suprême ici-bas.
Il n’y avait dans le «débit» que le patron.
Assis tout au fond, devant une table, avec une chandelle allumée près de lui, il se livrait à une occupation bizarre et qui eût étrangement intrigué Chupin s’il l’eût remarquée.
Vantrasson faisait fondre à sa chandelle de la cire à bouteille, la laissait tomber sur la table, y apposait un sou, en manière de cachet, et ensuite, quand elle était refroidie, armé d’un mince couteau de vitrier, il s’évertuait à la détacher du bois sans abîmer l’empreinte...
Chupin ne prit pas garde à cela.
--La bourgeoise est absente, grommela-t-il, fameuse affaire!...
Et comme il avait «son idée,» c’est-à-dire un moyen de s’assurer de la réalité ou de l’inanité de ses suppositions, il entra bravement.
Au grincement de sa porte, Vantrasson se leva si maladroitement, si adroitement, plutôt, que tous ses outils, cire, empreintes et couteau roulèrent à terre.
--Qu’est-ce qu’il faut vous servir? demanda-t-il de sa voix éraillée.
--Rien!... Je voudrais parler à la bourgeoise.
--Sortie!... Elle fait un ménage en ville, le matin.
C’était un trait de lumière... Entre toutes les hypothèses admissibles, Chupin n’avait point songé à celle-là qui expliquait ce qui lui avait paru inexplicable. Mais il sut dissimuler ses tressaillements d’espoir, et d’un air dépité:
--Comme c’est amusant... fit-il. Va falloir que je revienne...
--C’est donc un secret que vous avez à dire à ma femme?
--Jamais de la vie!
--Je suis bon pour vous répondre, alors.
--Je ne vous cache pas que ça m’irait. Je suis employé au chemin de fer de l’Ouest, bureau des consignations, et je voudrais savoir si votre épouse n’est pas venue ces jours passés retirer des colis.
La physionomie du marchand de vin-épicier-logeur trahit cette vague et incessante inquiétude des gens qui comptent les jours par leurs méfaits. Ce n’est qu’après une visible indécision qu’il répondit:
--Oui, ma femme est allée à la gare du Havre, chercher des bagages, l’autre dimanche...
--Parfait... Alors voilà la chose: l’employé du magasin a oublié de lui faire rendre le bulletin de dépôt, ou il l’a perdu, de sorte qu’il ne le retrouve pas... Je venais prier votre femme de voir si elle ne l’aurait pas gardé, par hasard... Quand elle rentrera, faites-lui ma commission, et si elle le retrouvait, renvoyez-le moi par la poste...
La ruse était grossière, mais suffisante pour tromper Vantrasson.
--A quel nom l’adresser, ce bulletin? demanda-t-il.
--Au mien, Victor Chupin.
Imprudent!... Il ne pouvait, il est vrai, soupçonner l’abus qu’avait fait de son nom M. Isidore Fortunat le soir où il avait remis aux époux Vantrasson un billet à ordre signé d’eux en échange d’une reconnaissance.
Mais le patron du Garni Modèle n’avait pas oublié le nom prononcé par M. Fortunat. Il blêmit de colère, croyant voir son prétendu créancier, et passant brusquement entre la porte et lui:
--Ainsi, fit-il, votre nom est bien Chupin, Victor...
--Mais... oui.
--Et vous êtes employé au chemin de fer?
--Je viens de vous le dire.
--Ce qui ne vous empêche pas de vous occuper de recouvrements, n’est-ce pas?
Instinctivement Chupin recula, comprenant qu’il venait de faire une sottise et ne concevant pas laquelle.
--Je m’en occupais autrefois! balbutia-t-il.
Vantrasson ne douta plus.
--Ah! tu avoues donc que tu n’es qu’une canaille!... s’écria-t-il. Tu avoues donc que c’est toi qui as racheté pour quatre sous un vieux billet de moi, et qui m’as envoyé ici un huissier pour me saisir. Ah! tu achètes des créances dans les faillites! Ah! tu veux faire arriver de la peine au pauvre monde... Eh bien! puisque je te tiens, brigand, je vais te régler ton compte... A toi celui-là!
Et d’un terrible coup de poing il envoya rouler à l’autre bout de la boutique son prétendu créancier...
Chupin, par bonheur était leste... D’un bond il fut debout, et franchissant une table la mit entre lui et son dangereux adversaire.
Rompu à ce terrible jeu qu’on appelle «la savate,» Chupin, le vieux gamin de Paris se fût défendu avec avantage s’il eut eu du champ.
Mais là, dans cet étroit espace, acculé dans un angle, il se vit perdu.
--Quelle «tripotée!» pensa-t-il tout en évitant avec une prestigieuse agilité le poing de Vantrasson, un poing à assommer un bœuf.
Il eut bien l’idée de crier à l’aide!... Mais l’entendrait-on, viendrait-on? Et si l’on venait, la police, curieuse, ne s’en mêlerait-elle pas? Or, la police s’en mêlant, il y aurait un commencement d’enquête qui dérangerait peut-être les projets de Pascal.
Avec cette appréhension de nuire à ceux qu’il voulait servir, il se fût fait hacher sur place plutôt que de laisser échapper un cri. Résolu à se tirer seul du guêpier, il changea de tactique et, au lieu de parer comme il avait fait jusqu’alors, il ne songea plus qu’à gagner, coûte que coûte, la porte...
Il y arrivait, non sans dommage, lorsqu’elle s’ouvrit, et un jeune homme vêtu de noir et scrupuleusement rasé entra, qui d’une voix bien timbrée dit:
--Eh bien! qu’est-ce que cela?
La vue de ce nouvel arrivant parut stupéfier Vantrasson.
--Ah!... c’est vous, M. Mauméjan, balbutia-t-il d’un air penaud... Ce n’est rien, nous plaisantions...
M. Mauméjan sembla se contenter de l’explication, et du ton indifférent d’un homme qui exécute une commission sans savoir ce dont il s’agit:
--Comme on sait que votre femme fait mon ménage, reprit-il, on m’a chargé de vous demander si vous seriez prêt pour l’affaire convenue.
--Certainement, et même je m’en occupais encore il n’y a qu’un instant...
Chupin n’en entendit pas davantage.....
Il s’était précipité dehors, les vêtements en désordre et fort meurtri, mais ne sentant pas son mal tant sa joie était grande.
--Celui-là est M. Férailleur, pensait-il. J’en suis sûr et je vais en avoir la preuve...
A vingt pas de là était une bâtisse abandonnée, Chupin s’y blottit et attendit...
Et lorsque M. Mauméjan sortit du Garni Modèle, il le suivit...
Il le vit remonter la route d’Asnières, prendre à droite la route de la Révolte et finalement s’arrêter devant une maison de chétive apparence.
Alors il se rapprocha bien vite, et doucement:
--M’sieu Férailleur?... appela-t-il.
Instinctivement le jeune homme se détourna... Puis, reconnaissant sa faute, et qu’il s’était trahi, il bondit jusqu’à Chupin, et lui saisissant les poignets, qu’il serra à les briser...
--Malheureux!... fit-il; qui es-tu, qui t’a chargé de me suivre, que me veux-tu?...
--Pas si fort, m’sieu, ne serrez pas si fort! Vous me faites mal!... Je vous suis envoyé par Mlle Marguerite...
XVII
--Faites, mon Dieu!... faites que Pascal vienne bientôt à mon aide!
Ainsi, du plus profond de son âme, priait Mlle Marguerite en quittant M. Isidore Fortunat.
C’est que désormais la ténébreuse intrigue dont elle était victime n’avait plus de secrets pour elle. Complétant par les renseignements qu’on venait de lui donner ses informations personnelles et ses conjectures, elle touchait en quelque sorte du doigt la vérité.
Mais loin de la rassurer, le «traqueur d’héritages» l’avait épouvantée en lui dévoilant l’exacte situation du marquis de Valorsay.
Quels ne devaient pas être les transports de rage de ce viveur ruiné, réduit aux derniers expédients, à qui tout manquait, et qui se sentait glisser des sommets de son opulence dans les cloaques de la misère honteuse et méritée... De quoi ne serait-il pas capable, pour conserver un an, un mois, un jour de plus les apparences de sa grande vie!... N’avait-on pas pu déjà mesurer les profondeurs de sa scélératesse?... Reculerait-il devant un meurtre!...
Et la pauvre jeune fille se demandait, toute frissonnante, si Pascal était vivant encore, et comme en une vision funèbre, il lui semblait apercevoir son cadavre étendu sanglant au détour de quelque rué écartée...
Quels dangers ne la menaçaient pas elle-même!... Car si elle connaissait le passé, elle ne pouvait prévoir l’avenir... Que signifiait la lettre de M. Valorsay, et quel sort lui réservait-il, pour chanter ainsi victoire d’avance?...
L’impression fut si terrible, qu’elle hésita un moment à courir chez le vieux juge de paix réclamer sa protection et lui demander un asile...
Mais cet accès d’épouvante dura peu. Perdrait-elle donc son énergie, sa volonté faiblirait-elle au moment décisif?...
--Non, mille fois non! répéta-t-elle. Périr, soit; mais périr en luttant.
Et, en effet, à mesure qu’elle approchait de la rue Pigalle, elle s’efforçait de chasser ses appréhensions sinistres pour ne s’inquiéter plus que du prétexte qu’elle donnerait si on s’était aperçu de sa longue absence.
Préoccupation superflue! De même qu’à son départ, elle trouva la maison livrée aux seuls domestiques, à ces étrangers fournis la veille, au hasard, par le bureau de placement.
C’est que de graves intérêts retenaient dehors le «général» et Mme de Fondège. Le mari avait ses chevaux à montrer, la femme à courir les magasins. Quant à Mme Léon, elle devait être retenue dehors par cette fameuse famille qu’elle s’était si soudainement improvisée...
Seule, libre de tout espionnage, ayant à se défendre du découragement, Mlle Marguerite s’était mise à écrire, quand un valet vint lui annoncer que sa couturière était là, demandant à lui parler...
--Qu’elle entre!... répondit-elle avec une vivacité singulière, faites-la bien vite entrer.
Une femme d’une quarantaine d’années, de l’extérieur le plus simple et le plus distingué, parut.
En fournisseuse bien stylée, elle s’inclina respectueusement tant que le domestique fut là; mais, dès qu’il sortit, elle s’avança vers Mlle Marguerite, et lui prenant les mains:
--Chère demoiselle, dit-elle, je suis la belle-sœur de votre vieil ami le juge de paix. Ayant un avis pressant à vous faire parvenir, il cherchait, selon vos conventions, une personne de confiance pour ce rôle de couturière, quand je me suis offerte, pensant qu’il n’en trouverait pas de plus sûre que moi...
Une larme brilla dans les yeux de Mlle Marguerite... La moindre preuve d’intérêt est si douce au cœur des malheureux abandonnés!...
--Comment vous remercier jamais, Madame! balbutia-t-elle d’une voix émue!...
--En ne me remerciant pas... et en lisant bien vite la lettre que voici.
Cette lettre était ainsi conçue:
«Chère enfant, disait le vieux juge de paix, je suis enfin sur la piste des voleurs. Mis en rapport avec les gens dont M. de Chalusse avait reçu des fonds la surveille de sa mort, j’ai eu l’insigne et l’inespéré bonheur d’obtenir d’eux le détail minutieux des valeurs au porteur et le numéro des billets de banque qui se trouvaient dans le secrétaire... Avec cela, infailliblement, nous atteindrons le ou les coupables et nous les confondrons... Les F... se livrent à de folles dépenses, à ce que vous m’écrivez; tâchez de savoir et de me dire le plus tôt possible où et chez quels fournisseurs. Encore une fois, je réponds du succès; nous les prendrons la main dans le sac... Courage!»
--Eh bien!... demanda la fausse couturière, quand elle vit que Mlle Marguerite avait terminé, que dois-je dire à mon beau-frère?
--Que demain, très-certainement, il aura les renseignements qu’il me demande. Je ne sais aujourd’hui que le nom du carrossier chez qui M. de Fondège a acheté ses voitures.
--Donnez-le moi par écrit, ce sera toujours cela.
Mlle Marguerite le lui remit, et heureuse très-certainement, car elle était femme, de se trouver mêlée honnêtement à une intrigue, elle sortit en répétant le mot du vieux juge:
--Courage!...
Il n’était plus besoin d’en souhaiter à Mlle Marguerite. L’assurance d’être si puissamment secondée centuplait sa vaillance. L’avenir qu’elle voyait si sombre l’instant d’avant s’éclairait. Par la lettre confiée à la photographie Carjat, elle tenait peut-être le marquis de Valorsay; le juge de paix, grâce aux numéros des billets de banque, devait fatalement prendre les Fondège. La protection de la Providence lui parut manifeste.
Aussi, est-ce d’une physionomie placide et presque souriante qu’elle accueillit successivement Mme Léon, qui rentrait exténuée, puis Mme de Fondège, qui revenait suivie de deux garçons de magasin chargés de paquets, et enfin le «général,» qui amenait son fils, le lieutenant Gustave.
C’était, ce lieutenant, un assez beau garçon de vingt-sept ans, à l’air insignifiant et bon enfant, à l’œil riant, fort moustachu, faisant sonner haut ses éperons, et portant crânement l’uniforme un peu théâtral du 13e régiment de hussards.
Il s’inclina devant Mlle Marguerite avec un sourire trop avantageux pour n’être pas déplaisant, et d’un geste non moins triomphant, il lui offrit son bras pour passer dans la salle à manger, quand un domestique vint annoncer que «Madame la comtesse» était servie.
Placée en face de lui, à table, la jeune fille ne pouvait s’empêcher d’observer curieusement, à la dérobée, l’homme qu’on eût voulu lui donner pour mari.
Jamais elle n’avait rencontré un plus parfait contentement de soi uni à une si complète banalité.
Et cependant il était clair qu’il se mettait en frais pour elle, et qu’à l’instigation de ses parents, sans doute, il se posait en prétendant, et en prétendant sûr d’être agréé, qui plus est. Il cherchait à briller, il s’étalait, il se «développait,» pour employer une de ses expressions.
Il est vrai qu’à mesure que s’avançait le dîner, sa conversation peu à peu haussait le ton. De gourmé qu’il semblait au potage, il s’était animé insensiblement, et trois ou quatre aventures de garnison, qu’il conta vers le dessert, malgré les coups d’œil furibonds de sa mère, ne devaient laisser ignorer à personne qu’il avait eu près des femmes les plus grands succès.
C’était la bonne chère qui lui déliait ainsi la langue, il n’y avait pas à en douter, et même, en dégustant un verre de ce Château-Laroze que Mme Léon prisait si fort, il lui échappa d’avouer à sa mère que si elle lui eût donné une «pension» pareille, lors de son dernier congé, eh bien, sacré tonnerre! il eût demandé une prolongation...
Le café une fois servi cependant, la causerie, contre l’ordinaire, se refroidit, languit et tomba presque.
Mme de Fondège, la première, sous prétexte de donner quelques ordres, disparut. Le «général» se leva ensuite et sortit, pour aller fumer, déclara-t-il, un cigare. Finalement, Mme Léon à son tour s’esquiva sans rien dire.
Ainsi, Mlle Marguerite restait seule avec le lieutenant Gustave.
Que cette désertion eût été concertée, elle ne pouvait conserver la moindre incertitude à cet égard... Mais quelle idée M. et Mme de Fondège avaient-ils donc de son esprit!... Le procédé la révolta si fort qu’elle fut sur le point de se lever et de se retirer comme les autres... La raison la retint; elle se dit que peut-être ce jeune homme lui fournirait quelques indications précises, et elle resta...
Lui, fort rouge, semblait plus embarrassé qu’elle; toute sa verve était tombée...
Accoudé sur la table, il tenait de la main droite un petit verre à demi-plein d’eau-de-vie, qu’il fixait avec une obstination singulière, comme s’il eût espéré y trouver quelque sublime inspiration.
Enfin, après un gros moment du plus gênant silence:
--Mademoiselle, commença-t-il, aimeriez-vous à être la femme d’un officier?--Il prononçait «off’cier.»
--Je ne sais...
--Bah!... vraiment!... Mais au moins, j’espère, vous devinez pourquoi je vous fais cette question?
--Non!...
Tout autre que l’agréable lieutenant, décontenancé par le ton sec de Mlle Marguerite, se fût arrêté court.
Lui ne le remarqua pas. L’effort qu’il faisait pour se déclarer et la volonté d’être éloquent et persuasif absorbaient toutes ses facultés.
--Alors, mademoiselle, reprit-il, permettez que je m’explique... Nous nous voyons ce soir pour la première fois, mais sans qu’il y paraisse, ce n’est pas d’aujourd’hui que je vous connais... Voici je ne sais combien de temps que mon père, que ma mère surtout, me chantaient vos louanges... Mlle Marguerite par-ci, Mlle Marguerite par-là... Ils ne tarissaient pas. Cœur, esprit, talent, beauté, vous réunissiez à les entendre tous les dons de la femme... Et ils s’épuisaient à me répéter: «Ah! il ne sera pas à plaindre, celui qu’elle choisira.» Si bien que, moi, flairant un mariage, je me défiais et je vous avais quasi prise en grippe. Oui, d’honneur! j’arrivais avec les plus détestables préventions. Je vous ai vue, tout a été changé. Dès en entrant, j’ai senti au cœur un coup comme jamais de ma vie... et je me suis dit: «Lieutenant, mon ami, c’est fini, vous êtes pincé!»
Pâle de colère, étonnée et humiliée, la jeune fille écoutait, la tête basse, cherchant, sans les trouver, des termes pour traduire les sensations qui l’agitaient.
Lui, au contraire, comprenant bien qu’il produisait un effet, et ne discernant pas lequel, s’enhardissait, et donnant à sa voix les inflexions qu’il jugeait les plus tendres et les plus passionnées, il poursuivait:
--Qui donc, à ma place, n’eût de même subi le charme!... Comment voir, sans être troublé jusqu’au fond de l’âme, ces yeux si beaux, ces merveilleux cheveux noirs, ces lèvres au sourire si doux, cette démarche enchanteresse, toutes ces grâces, toutes ces séductions!... Comment entendre sans une énivrante émotion, cette voix au timbre plus pur que le cristal... Ah! que ma mère était loin de la vérité!... Mais on ne dépeint pas les perfections d’un ange! Pour qui a le bonheur... ou le malheur de vous connaître, il ne saurait y avoir ici-bas d’autre femme que vous!...
Insensiblement il avait rapproché sa chaise, il avança la main pour prendre celle de Mlle Marguerite, et sans doute la porter à ses lèvres...
Mais elle, au contact de cette main, comme à celui d’un fer rouge, se dressa brusquement, l’œil étincelant, et d’une voix frémissant d’indignation:
--Monsieur!... s’écria-t-elle, monsieur!...
Il en fut si interdit, qu’il demeura immobile et comme pétrifié, la pupille dilatée, le bras en l’air, balbutiant:
--Permettez, laissez-moi vous expliquer...
Elle ne l’entendit pas.
--Qui donc vous a dit que l’on pouvait impunément m’adresser de telles paroles? poursuivait-elle. Vos parents, n’est-ce pas? «Ose,» vous ont-ils dit... Et voilà pourquoi ils se sont retirés, et pourquoi pas un domestique ne paraît... Ah!... c’est faire payer cher à une pauvre fille l’hospitalité qu’on lui accorde.
Des larmes près de jaillir tremblaient entre ses longs cils...
--A qui donc avez-vous cru parler? ajoutait-elle encore. Auriez-vous eu cette audace, si j’avais un père ou un frère pour vous demander raison de vos outrages!...
Le lieutenant bondit comme sous un coup de cravache.
--Ah! vous êtes dure!... fit-il...
Et une inspiration heureuse traversant son esprit:
--On n’insulte pas une femme, mademoiselle, prononça-t-il, quand, en lui disant qu’on la trouve belle et qu’on l’aime, on lui offre son nom et sa vie.
Mlle Marguerite haussa les épaules d’un mouvement ironique, et demeura un moment silencieuse.
Elle, si fière, elle était cruellement blessée, mais la raison lui disait que poursuivre cette scène, c’était se rendre impossible une minute de plus le séjour de la maison du «général.» Alors où aller, sans s’exposer aux plus malveillants commentaires, et à qui demander asile?
Cependant, ces considérations seules ne l’eussent pas retenue.
Elle songea que se brouiller avec les Fondège et les quitter, c’était peut-être risquer la partie où elle jouait son avenir et celui de Pascal.
--Je dévorerai donc encore cette humiliation!... se dit-elle.
Puis, tout haut, et d’un accent d’amère tristesse:
--C’est être peu soucieux de son nom, reprit-elle, que de l’offrir ainsi à une femme dont on ignore tout...
--Pardon! vous oubliez que ma mère...
--Il n’y a pas huit jours que votre mère me connaît, monsieur.
La plus vive surprise se peignit sur le visage du lieutenant.
--Est-ce possible!... murmura-t-il.
--Votre père, lui, continua la jeune fille, s’est trouvé cinq ou six fois à table avec moi chez M. le comte de Chalusse, qui était son ami... Mais que sait-il de moi? Que tout à coup, il n’y a pas un an, je suis arrivée à l’hôtel de Chalusse et que M. le comte me traitait comme sa fille... et voilà tout. Qui je suis, où j’ai été élevée et comment, quel est mon passé, M. de Fondège l’ignore autant que vous...
--Mes parents m’ont dit que vous étiez la fille du comte de Chalusse, mademoiselle...
--Et la preuve?... Ils auraient dû vous dire plutôt que je suis une malheureuse enfant trouvée, sans autre nom que mon nom de Marguerite...
--Oh!...
--Ils auraient dû vous dire aussi que je suis pauvre, très-pauvre, que sans eux j’en serais peut-être réduite à travailler pour gagner mon pain...
Un sourire incrédule glissa sur les lèvres du lieutenant...
L’idée lui vint que peut-être Mlle Marguerite voulait l’éprouver, et cela lui rendit quelque aplomb.
--Peut-être exagérez-vous un peu, mademoiselle, fit-il.
--Je n’exagère rien... Je ne possède au monde qu’une dizaine de mille francs, je vous le jure par tout ce que j’ai de plus sacré.
--Ce ne serait pas même la dot réglementaire, murmura le lieutenant.
Raillait-il, son évidente incrédulité était-elle sincère ou jouée?... Que lui avaient dit en réalité M. et Mme de Fondège?... Lui avaient-ils tout avoué et était-il leur complice, ou bien ne l’avaient-ils prévenu de rien, ne pouvant prévoir comment tournerait cette entrevue étrange?
Voilà ce dont Mlle Marguerite crut qu’il lui importait d’avoir la cœur net, et troublée qu’elle était, ne réfléchissant pas à l’incalculable portée de quelques paroles:
--Vous êtes persuadé que je suis riche, monsieur, reprit-elle; je ne le comprends que trop... Si je l’étais, vous devriez vous éloigner de moi comme d’une misérable, car je le serais par un crime...
--Mademoiselle!...
--Oui, par un crime... A la mort de M. de Chalusse, deux millions qui se trouvaient dans son secrétaire ont disparu... Qui les a volés?... On a osé m’accuser... Votre père eût dû vous apprendre cela, monsieur, et aussi quels flétrissants soupçons pèsent encore sur moi...
Elle s’arrêta... Le lieutenant était devenu plus blanc qu’un linge...
--Grand Dieu!... s’écria-t-il, avec un accent d’horreur, et comme si tout à coup une épouvantable lumière se fût faite dans son esprit...
Il eut un mouvement comme pour s’élancer dehors, mais se ravisant, il s’inclina devant Mlle Marguerite, et humblement, d’une voix étranglée:
--Me pardonnez-vous, Mademoiselle... balbutia-t-il. Je ne savais ce que je faisais... On m’avait égaré, en me flattant d’espérances insensées... Je vous en conjure, dites-moi que vous me pardonnez...
--Je vous pardonne, monsieur...
Cependant il ne s’éloigna pas encore:
--Je ne suis qu’un pauvre diable de lieutenant, poursuivit-il, sans autre fortune que mes épaulettes, sans autre avenir qu’un avancement incertain... J’ai été fou et insouciant, j’ai fait bien des sottises, mais il n’est rien dans mon passé que je ne puisse avouer sans rougir...
Il fixait Mlle Marguerite, comme s’il eût essayé de lire au plus profond de sa pensée, et c’est d’un ton solennel, contrastant avec sa légèreté habituelle, qu’il ajouta:
--Si le nom que je porte venait à être... compromis, ma carrière serait brisée, et je n’aurais plus qu’à donner ma démission... Je tenterai tout pour que l’honneur demeure intact aux yeux du monde, et que cependant justice soit rendue à qui on la doit... Promettez-moi de ne pas entraver mes desseins.
Mlle Marguerite tremblait comme la feuille... Maintenant elle comprenait son imprudence énorme... Ce malheureux avait tout deviné... Cependant elle se taisait; alors lui, d’un air égaré:
--Je vous en conjure, insista-t-il, voulez-vous que je me jette à vos genoux...
Ah!... c’était un terrible sacrifice, qu’il lui demandait là...
Mais pouvait-elle demeurer insensible devant cette douleur si poignante...
--Je resterai neutre désormais, murmura-t-elle, c’est tout ce que je puis vous promettre... La Providence décidera...
--Merci!... fit-il tristement, soupçonnant peut-être qu’il était trop tard, merci!...
Il sortait, il avait déjà ouvert la porte, un dernier espoir le ramena près de Mlle Marguerite, et lui prenant la main:
--Nous sommes amis, n’est-ce pas?... demanda-t-il.
Elle ne retira pas sa main inerte et glacée, et d’une voix à peine intelligible elle répéta:
--Nous sommes amis!...
Sentant bien qu’il n’obtiendrait de Mlle Marguerite rien de plus que sa neutralité, le lieutenant se précipita dehors, et elle retomba sur sa chaise plus morte que vive.
--Que va-t-il arriver, grand Dieu! murmurait-elle.
Les intentions de ce malheureux jeune homme, elle pensait les avoir pénétrées, et palpitante, elle prêtait l’oreille, s’attendant entre le «général» et lui, à quelque terrible explication, dont les éclats arriveraient jusqu’à elle.
Presque aussitôt, en effet, sa voix retentit, brève et convulsive:
--Où est mon père?...
--Le «général» vient de partir pour son cercle.
--Et ma mère?...
--Une amie de Mme la comtesse est venue la prier de l’accompagner à l’Opéra.
--Ah!... C’est de la démence!...
Et ce fut tout. La porte d’entrée s’ouvrit et se referma avec une violence inouïe, et on n’entendit plus rien que les ricanements des valets.
N’était-ce pas folie, en effet, de la part de M. et de Mme de Fondège de n’avoir pas attendu pour sortir l’issue de cette entrevue, ménagée par eux, et d’où leur vie dépendait!
Mais le délire s’était emparé d’eux depuis que tout à coup, grâce à un crime encore inexplicable, ils se trouvaient possesseurs d’une fortune immense, où sans compter ni réfléchir ils puisaient à pleines mains... Peut-être en se ruant furieusement au plaisir, en se hâtant d’assouvir toutes leurs convoitises, cherchaient-ils aussi à s’étourdir, à oublier, à étouffer l’implacable voix de la conscience...
Ainsi songeait Mlle Marguerite, mais on ne la laissa pas longtemps seule à ses méditations.
Par le départ du lieutenant, la consigne évidemment imposée aux domestiques se trouvait levée, et ils avaient hâte de relever le couvert...
Ayant obtenu, non sans peine, une bougie de ces serviteurs modèles, Mlle Marguerite gagna sa chambre.
Dans son trouble, elle oubliait Mme Léon, qui ne l’oubliait pas, elle, et qui, en ce moment, blottie contre la porte du salon, se désolait de n’avoir pu, autant dire, rien saisir de l’entretien du lieutenant et de sa chère demoiselle.
Réfléchir... la jeune fille ne le voulait pas. Qu’elle eut ou non commis une grande faute en se laissant deviner, et en ne sachant pas ensuite rester impitoyable, peu importait, puisqu’elle était résolue à tenir la promesse qui lui avait été arrachée... Et cependant, au dedans d’elle-même un pressentiment mystérieux lui affirmait que le châtiment du «général» et de sa femme n’en serait pas moins terrible, et qu’ils trouveraient leur fils plus inexorable que le plus sévère tribunal.
L’essentiel était de prévenir le vieux juge de paix... Rapidement elle résuma en deux pages la scène de la soirée, sûre de trouver le lendemain une occasion de jeter sa lettre à la poste.
Ce devoir accompli, et bien qu’il fût de bonne heure encore, Mlle Marguerite se coucha et prit un livre, espérant ainsi échapper à la douloureuse obsession de ses pensées. Espérance vaine!... Ses yeux lisaient les mots, suivaient les lignes, parcouraient les pages, mais son esprit échappant à sa volonté s’élançait à la suite de ce jeune garçon à physionomie si rusée qui lui avait juré qu’il retrouverait Pascal.
Un peu après minuit seulement, Mme de Fondège rentra du théâtre, et immédiatement se mit à réprimander aigrement sa femme de chambre, qui n’avait pas eu la précaution de lui allumer du feu...
Le «général» ne rentra que bien plus tard, en fredonnant gaiement.
--Ils n’ont pas vu leur fils... se dit Mlle Marguerite.
Cette préoccupation, jointe à toutes les autres, la tourmentait si cruellement, qu’elle ne s’endormit qu’au jour; ce ne fut pas pour longtemps.
Il n’était guère que sept heures et demie, lorsqu’elle fut éveillée par un remue-ménage incompréhensible et par un grand bruit de marteaux...
Elle se demandait la raison de tout ce tapage, quand Mme de Fondège, déjà parée d’une robe mirifique à trois étages et à pouf énorme, entra dans sa chambre.
--Je viens vous enlever, chère fille, déclara-t-elle... Le propriétaire se décide enfin à nous accorder des réparations et ses ouvriers viennent d’envahir notre appartement. Le «général» a déjà décampé, imitons-le... Faites-vous bien belle et sauvons-nous.
Sans mot dire, la jeune fille se hâta d’obéir, pendant que Mme de Fondège lui détaillait toutes les courses qu’elles feraient et aussi le plaisir qu’elles prendraient à essayer le merveilleux coupé acheté l’avant-veille par le «général.»
Du lieutenant Gustave, pas un mot!...
Habituée aux somptueux équipages de l’hôtel de Chalusse, Mlle Marguerite trouva le coupé médiocre... Il était surtout très-voyant et choisi exprès, eût-on dit, pour attirer les regards.
Mme de Fondège ne se fit pas faute de le montrer, ce matin-là...
Visiblement elle était en proie à une exaltation nerveuse qui devait lui enlever le libre exercice de ses facultés...
Elle s’agitait, se remuait, elle semblait ne pouvoir tenir en place... En moins de rien, elle visita dix magasins, demandant à tout voir, trouvant tout affreux, payant sans compter... On eût dit qu’elle voulait acheter Paris entier...
Vers dix heures, elle traîna Mlle Marguerite chez Van Klopen... Reçue en habituée, grâce à ses commandes importantes depuis deux jours, elle put enfin pénétrer dans le salon mystérieux où l’illustre couturier sert à ses clientes de prédilection l’absinthe ou le madère...
En sortant de cette respectable maison, et avant de remonter en voiture:
--Où aller maintenant?... demanda Mme de Fondège à Mlle Marguerite. J’ai donné la volée à mes gens, à cause des ouvriers, il n’y a donc pas de déjeuner à la maison... Pourquoi n’irions-nous pas toutes deux seules au restaurant!... Les femmes du plus grand monde le font... Vous verrez comme on nous regardera... Je suis sûre que nous nous amuserons énormément...
--Ah! madame, vous oubliez qu’il n’y a pas quinze jours que le comte de Chalusse est mort!...
Mme de Fondège eut un mouvement de dépit, mais elle se maîtrisa, et d’un ton d’hypocrite compassion:
--Pauvre enfant! fit-elle, pauvre chatte chérie, c’est vrai, j’oubliais... Cela étant, il nous faut aller demander à déjeuner à la baronne Trigault... Vous verrez quelle femme délicieuse.
Et s’adressant à son cocher:
--Rue de la Ville-l’Évêque, hôtel Trigault, commanda-t-elle...
Debout, au milieu de sa cour, le cigare aux dents, le baron examinait une paire de chevaux qu’on lui proposait, quand le coupé de Mme de Fondège s’arrêta devant le perron...
Il ne l’aimait pas, et d’ordinaire la fuyait.
Mais précisément parce qu’il savait le crime du «général» et les projets de Pascal, il crut politique de se montrer aimable...
Ayant donc reconnu Mme de Fondège à travers les glaces, il s’avança vivement, lui tendant la main pour l’aider à descendre.
--Viendriez-vous me demander à déjeuner, disait-il, ce serait une agréable...
Le reste expira dans sa gorge... Il devint cramoisi, et le cigare qu’il tenait lui échappa des mains.
Il venait d’apercevoir Mlle Marguerite...
Son saisissement était trop manifeste pour que Mme de Fondège ne le remarquât pas, mais elle l’attribua à la surprenante beauté de la jeune fille...
--Mademoiselle, fit-elle, est Mlle de Chalusse, mon cher baron, la fille du noble et respectable ami que nous pleurons.
Ah!... il n’était pas besoin qu’on dît au baron qui était cette jeune fille, il ne l’avait que trop compris.
Foudroyé d’abord, une pensée de vengeance terrible traversa son esprit comme un éclair... Il pensa que c’était la Providence même qui lui offrait le moyen d’en finir avec une situation intolérable qu’il n’avait pas le courage de dénouer...
Reprenant donc son sang-froid, grâce à un puissant effort, il précéda Mme de Fondège à travers les magnifiques appartements de son hôtel, et d’un ton léger:
--Ma femme est dans son petit salon, au bout de la galerie, dit-il... Elle va être ravie... Mais moi, j’aurais un gros secret à vous confier... Permettez que je conduise mademoiselle à la baronne, nous les rejoindrons dans un moment.
Aussitôt, sans attendre une réponse, il s’empara du bras de Mlle Marguerite qu’il entraîna jusqu’à l’extrémité de la galerie...
Là il ouvrit une porte, et d’une voix railleuse:
--Madame Trigault, cria-t-il, je vous présente la fille du comte de Chalusse...
Puis, poussant Mlle Marguerite stupéfaite, et se penchant à son oreille:
--Voilà votre mère, jeune fille, ajouta-t-il tout bas.
Et, refermant la porte, il revint à Mme de Fondège.
Plus blanche que son peignoir de mousseline, la Baronne Trigault s’était dressée tout d’une pièce...
C’était bien toujours la même femme qui, pauvre, et pendant que son mari bravait la mort pour lui conquérir une fortune, avait été éblouie par le luxe du comte de Chalusse, et qui, plus tard, riche à faire envie aux plus riches, était descendue, les mains pleines d’or, jusqu’à la boue, jusqu’à un Coralth.
Belle, la baronne l’avait été à miracle, et maintenant encore, quand elle traversait les Champs-Élysées au grand trot de ses chevaux, vêtue d’un de ces costumes excentriques qu’elle seule osait porter, bien des murmures d’admiration montaient jusqu’à elle.
Celle-là était bien l’épouse telle que la font les mœurs et la «haute vie,» la femme qui croit s’élever quand elle tombe dans le domaine des journaux et des chroniques, sans souci de son foyer désert, tourmentée d’un incessant besoin de mouvement et de bruit, la tête vide, le cœur sec, n’existant que pour et par le monde, dévorée par d’inassouvissables convoitises, trempant ses lèvres flétries à toutes les coupes, malheureuse par l’impossibilité d’étreindre les fantômes de son imagination déréglée, enviant tour à tour l’impudente liberté des femmes de théâtre ou l’avilissement de la fille des rues, toujours en quête de sensations nouvelles et n’en trouvant plus, épuisée, lassée, et se raccrochant désespérément à la jeunesse qui fuit...
Inaccessible à toute émotion qui n’était pas vanité, la baronne n’avait jamais eu une larme pour les atroces souffrances de son mari... Elle était sûre de son empire absolu sur lui; qu’importait le reste! Même son orgueil se délectait de cette certitude, qu’elle pouvait, au gré de son caprice, bouleverser ce malheureux fou, qui l’aimait en dépit de tout, lui arracher des rugissements de douleur et de rage, et l’instant d’après, d’un mot, d’un sourire, d’une caresse, le plonger dans le ravissement d’une extase idiote.
Car c’était ainsi, et bien souvent elle s’était fait un jeu cruel de l’exercice de son pouvoir.
Les jours passés, encore, après la scène affreuse surprise par Pascal, elle était revenue au baron, et elle avait obtenu de la lâcheté de sa passion les trente mille francs dont M. de Coralth avait besoin pour imposer silence à sa femme.
Et cependant, à cette heure, la baronne tremblait.
C’est que la pénétration ne lui manquait pas... Elle comprenait bien tout ce qu’avait d’alarmant la présence de Mlle Marguerite.
Pour que son mari lui amenât cette jeune fille--sa fille--il fallait qu’il sût tout et qu’il eût pris quelque résolution terrible.
Avait-elle donc épuisé une patience qu’elle croyait inépuisable?...
Elle n’ignorait pas que le baron avait placé son immense fortune de façon à pouvoir se dire et paraître ruiné. Si le courage lui était venu de rompre et de demander une séparation, qu’obtiendrait-elle des tribunaux?... Une misérable pension alimentaire, presque rien...
Et alors, comment vivre et de quoi?... Elle entrevoyait pour ses dernières années l’indigence qui avait désolé sa jeunesse: la gêne, la misère hideuse et honteuse... Elle se voyait, chute effroyable, tomber de son hôtel princier à un logement de quatre cents francs par an!
Non moins que Mme Trigault, Mlle Marguerite était atterrée, et elle restait comme clouée au sol, à la place même où le baron l’avait poussée...
Immobiles et muettes, elles demeurèrent ainsi en présence pendant un moment, qui leur parut un siècle...
Leur ressemblance, qui avait surpris Pascal, ne pouvait pas ne les point frapper, plus sensible maintenant qu’elles étaient là, face à face...
Mais tout était préférable au supplice de ce silence, et la baronne, rassemblant ses forces en un suprême effort, le rompit.
--Vous êtes la fille du comte de Chalusse, mademoiselle, commença-t-elle.
--Je le crois, mais je n’en ai pas la preuve.
--Et... votre mère?
--Je ne la connais pas, madame, et j’espère ne la connaître jamais.
Écrasée par cette phrase brève et dure, qui remuait en elle ses plus mauvais souvenirs, Mme Trigault baissait la tête...
--Qu’aurais-je à dire à ma mère? poursuivit la jeune fille. Que je la haïs?... Le courage me manquerait. Et cependant puis-je songer sans amertume à la femme qui, après m’avoir misérablement abandonnée, voulait encore me dérober à la tendresse de mon père! Ah! j’ai été moins résignée que cela autrefois... La loi ne défend pas de rechercher sa mère; je m’étais dit que je découvrirais la mienne et que je me vengerais.
--Les moyens vous ont manqué?
--Non, madame... A la mort du comte de Chalusse, on a trouvé dans un des tiroirs du secrétaire des fleurs desséchées, un gant, un paquet de lettres...
Violemment la baronne se rejeta en arrière, comme si elle eût vu un abîme s’ouvrir sous ses pieds.
--Mes lettres!... s’écria-t-elle. Ah! misérable que je suis, il les avait gardées!... C’est fini, je suis perdue, car on les a lues, n’est-ce pas?...
--On n’a même pas dénoué le ruban qui les attachait.
--Est-ce possible!... Ne me trompez-vous pas? Où sont-elles alors, où sont-elles?
--Sous les scellés.
Mme Trigault chancela.
--Alors, ce n’est qu’un sursis, balbutia-t-elle, et je n’en suis pas moins condamnée. On les lira, ces lettres maudites, lors de l’inventaire, nécessairement, fatalement; et on verra...
L’idée de ce qu’on verrait lui rendit l’énergie du désespoir, et saisissant les poignets de Mlle Marguerite:
--Écoute, lui dit-elle, en s’approchant si près que son souffle, comme une flamme, brûlait le visage de la jeune fille, il ne faut pas que personne voie ces lettres, c’est impossible, je ne le veux pas... Ce qu’elles contiennent, je vais te le dire... J’exécrais mon mari, j’aimais le comte de Chalusse d’une passion folle, et il m’avait juré qu’il m’épouserait si je devenais veuve... Comprends-tu, maintenant?... Le nom du poison, qui me l’avait fourni? Comment je me proposais de l’administrer et quels seraient ses effets? Tout cela est écrit en toutes lettres de mon écriture, et signé, oui signé de mon nom: «femme Trigault...» Le crime a échoué, mais il n’en est pas moins réel, positif, patent, et ces lettres sont une preuve... Mais on ne les lira pas, non, quand il me faudrait pour les anéantir, mettre le feu, de ma main, à l’hôtel de Chalusse...
Désormais s’expliquaient les terreurs du comte, et l’effroi que lui inspirait cette femme...
Complice, il avait sans doute écrit, lui aussi, et de même qu’il avait gardé les lettres de la baronne, elle devait avoir conservé les siennes...
Ils se tenaient; le crime indissolublement les enchaînait l’un à l’autre...
Glacée d’horreur, Mlle Marguerite s’était dégagée de l’étreinte de Mme Trigault.
--Je vous jure, madame, fit-elle, que tout ce qui est humainement possible je le tenterai pour sauver votre correspondance.
--Et avez-vous quelque espoir d’y parvenir?
--Oui... répondit la jeune fille, qui pensait à son vieil ami le juge de paix.
Émue d’une émotion qu’elle ne connaissait pas, bouleversée, hors d’elle-même, la baronne eut une exclamation de joie.
--Ah!... tu es bonne, toi.... s’écria-t-elle. Tu es généreuse et noble, toi qui te venges en me rendant la vie, l’honneur, tout... car tu es ma fille, n’est-ce pas, tu le savais... On t’avait dit, en t’amenant ici, que c’est moi qui, exécrable et dénaturée, t’ai lâchement abandonnée...
Elle s’avançait, les yeux pleins de larmes, les bras ouverts, mais Mlle Marguerite la repoussa froidement:
--Épargnez-vous, madame, épargnez-moi les souffrances d’une inutile explication.
--Marguerite!... Seigneur Dieu!... Tu me repousses!... Après ce que tu me promets de faire pour moi, tu ne me pardonnerais pas!...
--Je tâcherai d’oublier, madame.
Elle fit un pas vers la porte, mais la baronne se jeta à ses genoux, et d’une voix déchirante:
--Grâce! s’écria-t-elle; Marguerite, je suis ta mère... on n’a pas le droit de repousser sa mère...
Mais la jeune fille l’écarta:
--Ma mère est morte, madame; je ne vous connais pas!
Et elle sortit sans détourner la tête, sans voir la baronne s’affaisser évanouie sur le parquet...
XVIII
Dans la galerie, le baron Trigault retenait toujours Mme de Fondège...
Que lui disait-il, pour justifier l’expédient grossier qu’il avait improvisé?... Si grand était son trouble qu’il ne le savait guère, et peu importait, car elle ne l’écoutait pas...
Sans être précisément fine, la bonne dame flairait quelque gros mystère, un bon scandale peut-être, et ses yeux ne quittaient pas la porte du petit salon...
Dès qu’elle s’ouvrit, cette porte, et que Mlle Marguerite parut:
--Ciel, s’écria-t-elle, qu’arrive-t-il à ma pauvre enfant!
C’est qu’elle s’avançait, la malheureuse, d’un pas raide, l’œil fixe, les bras étendus en avant... Il lui semblait que le parquet oscillait sous ses pieds, que les murs tremblaient, que les plafonds allaient s’effondrer.
Mme de Fondège se jeta sur elle.
--Qu’avez-vous, ma chérie?
Hélas! la pauvre fille était anéantie, brisée...
--Ce ne sera rien... balbutia-t-elle.
Et ses yeux se fermèrent; ses mains, cherchant un point d’appui se crispèrent dans le vide, et elle fût tombée, sans le baron qui la retint et la porta sur un canapé.
--Au secours! criait Mme de Fondège; à l’aide! elle se meurt; un médecin!...
Il n’était pas besoin de médecin... Une des femmes de chambre de la baronne arriva avec de l’eau fraîche et des sels, et Mlle Marguerite se redressa, promenant autour d’elle un regard égaré, passant et repassant, d’un mouvement machinal, sa main sur son front moite...
--Vous sentez-vous mieux, chère mignonne? interrogea Mme de Fondège.
--Oui.
--Ah!... vous m’avez fait une belle peur! Voyez comme je tremble.
Mais la frayeur de la digne «générale» n’était rien comparée à la curiosité qui la peignait... Même ce sentiment fut si fort que, n’y tenant plus:
--Enfin, que s’est-il passé? demanda-t-elle.
--Rien, madame, rien...
--Cependant...
--Je suis sujette à ces indispositions... J’avais eu froid, la chaleur du salon m’a saisie...
A l’accent de la jeune fille, encore qu’elle s’exprimât péniblement, le baron comprit qu’elle ne parlerait pas, et sa reconnaissance fut grande.
--Ne fatiguez donc pas cette pauvre enfant, dit-il à Mme de Fondège... Vous feriez mieux de la reconduire chez vous et de la coucher...
--J’y pensais, mais j’ai renvoyé mon coupé, en disant à mon cocher de venir me prendre à une heure chez Van Klopen...
--N’est-ce que cela? On va vous atteler une voiture, chère madame.
Il fit un signe, un domestique s’élança dehors.
Furieuse, Mme de Fondège se tut.
--Le voici qu’il me met à la porte, maintenant, pensait-elle, c’est un peu fort!... Et la baronne qui ne paraît pas!... Elle a dû m’entendre crier, cependant!... Qu’est-ce que cela signifie?... Bast! il faudra bien que Marguerite me l’apprenne, quand nous serons seules.
Erreur! c’est en vain que durant le trajet de la rue de la Ville-l’Évêque à la rue Pigalle, elle martyrisa la jeune fille de ses questions, elle n’en obtint que cette réponse invariable et obstinée:
--Il n’y a rien eu... Que voulez-vous qu’il y ait eu?
De sa vie la «générale» n’avait été plus irritée.
--Pécore!... pensait-elle. Qui a jamais vu un entêtement pareil!... Mademoiselle pose pour la discrétion! Une fille de rien... Je la battrais!
Elle ne la battit pas, mais lorsqu’elles arrivèrent:
--Vous sentez-vous la force de remonter l’escalier seule? demanda-t-elle.
--Oui, madame.
--Alors, je vous quitte... Vous savez que Klopen m’attend à une heure précise, et je n’ai pas déjeuné... Et surtout rappelez-vous que mes gens sont à vos ordres; commandez, vous êtes chez vous...
Non sans peine, non sans être contrainte de s’arrêter plusieurs fois, Mlle Marguerite parvint à l’appartement de la «générale.»
--Où est madame? lui demanda la femme de chambre qui lui ouvrit.
--Elle fait des courses...
--Rentrera-t-elle dîner?
--Je ne sais pas.
--C’est que voilà trois fois que M. Gustave vient, il dit que c’est dégoûtant de ne jamais trouver personne, et il fait une vie, une vie!... Et avec cela, les ouvriers nous mettent dans le gâchis jusqu’au cou!... Baraque, va!...
Déjà Mlle Marguerite avait gagné sa chambre et s’était jetée sur son lit...
Elle souffrait horriblement... L’âme vaillante tenait bon, mais le corps succombait..... Ses artères battaient avec une violence inouïe, elle sentait un froid glacial lui monter des pieds jusqu’au cœur, sa tête brûlait comme si elle y eût eu un brasier...
--Mon Dieu!... pensait-elle, est-ce que je vais tomber malade au dernier moment, et quand j’ai le plus besoin de toutes mes forces...
Elle essaya de dormir.... mais le pouvait-elle? Comment se délivrer de l’odieuse obsession!... Sa mère!... Penser qu’une telle femme était sa mère!... N’était-ce pas à mourir de douleur et de honte! et il fallait la sauver, anéantir avec ses lettres la preuve de son crime... Le pouvoir du vieux juge de paix irait-il jusque-là?...
Et cependant elle se demandait si elle n’avait pas été trop cruelle, trop dure... Criminelle ou non, la baronne était sa mère... De quel droit s’était-elle montrée impitoyable, quand tendre la main à cette misérable femme, c’eût été peut-être l’arracher à son affreuse existence.
Ainsi elle songeait, oubliée dans sa petite chambre... Les heures passaient; et le jour commençait à baisser quand, dans la rue, sous ses fenêtres, un cri strident retentit:
--Pi... ouit!...
Ce fut comme une commotion électrique. D’un bond elle fut sur pied.
Ce cri, c’était le signal dont elle était convenue avec ce jeune garçon qui chez M. Fortunat s’était si soudainement déclaré son auxiliaire.
Pourtant, ne s’abusait-elle pas?... Non... Elle écouta: le cri se fit entendre une seconde fois, plus aigu et plus prolongé.
Il n’y avait pas à hésiter, elle descendit... L’espoir versait comme un sang nouveau dans ses veines et réveillait en elle une toute-puissante énergie...
Arrivée au seuil de la porte de la rue, elle s’arrêta, regardant...
Tout près, à droite, un jeune garçon en blouse semblait examiner attentivement un magasin... Il se rapprocha encore, et vivement:
--Suivez-moi à dix pas, dit-il, jusqu’à ce que je m’arrête.
--C’est bien lui!... pensa Mlle Marguerite.
Et palpitante, elle le suivit...
C’était Victor Chupin, en effet, passablement meurtri de sa lutte du matin, un œil quelque peu poché, mais heureux jusqu’au délire.
Heureux, et cependant inquiet. Et tout en précédant la jeune fille, il murmurait:
--Comment lui annoncer que j’ai réussi? Pas de bêtises?... Si je lui dis la chose tout d’un coup, elle est capable de s’en faire une émotion à en être malade... Il faudrait amener ça insensiblement, en douceur.
Arrivé à la rue Boursault, ayant tourné le coin, il s’arrêta, et Mlle Marguerite le rejoignit, demandant d’une voix troublée:
--Eh bien?...
--Ça marche, répondit-il, petitement, mais néanmoins assez bien...
--Vous savez quelque chose, monsieur!... Parlez!... Ne voyez-vous pas mon angoisse!...
Il ne la voyait que trop, au contraire, son hésitation en redoublait, et furieusement il se grattait la tête...
Enfin prenant son parti:
--Pour lors, mademoiselle, reprit-il, appuyez-vous contre le mur, là, encore un peu... Et maintenant, tenez-vous bien... oui, comme ça... Y êtes-vous?... Eh bien!... j’ai retrouvé M. Férailleur...
Sage avait été la précaution de Chupin, car Mlle Marguerite chancela... Un tel succès, si prompt, c’était inouï!...
--Est-ce bien possible, mon Dieu!... murmura-t-elle...
--Tellement possible, que j’ai là dans ma poche une lettre de M. Férailleur pour vous, mademoiselle... La voici, et il y a une réponse.
Elle la prit, cette lettre, elle brisa le cachet d’une main tremblante et lut:
«Je touche au but, mon amie. Un pas encore, et nous triomphons... Mais il faut que je vous parle aujourd’hui même, à tout prix...
«Ce soir, donc, à partir de huit heures, ma mère vous attendra dans un fiacre rue Boursault, au coin de la rue Pigalle.
«Venez, et que la crainte des soupçons des Fondège ne vous arrête pas... Ils sont désormais hors d’état de vous nuire...
«PASCAL.»
--J’irai! répondit Marguerite.
Mille obstacles pouvaient entraver le dessein de Mlle Marguerite... Il était à craindre que Mme Léon, invisible depuis le matin, ne reparût tout à coup, ou que le «général» et sa femme ne rentrassent diner.
Que répondrait-elle si on lui demandait où elle voulait aller, seule, à pareille heure?...
Et si on s’avisait de s’opposer à ce qu’elle sortît, quel parti prendre?
N’importe, elle ne délibéra ni ne disputa... Pascal avait parlé, cela suffisait pour qu’elle fût déterminée à obéir aveuglément, coûte que coûte... S’il lui conseillait une démarche, c’est qu’il la jugeait bonne et utile, et elle s’estimait heureuse de s’abandonner à la volonté de celui en qui elle avait une confiance sans bornes.
Mais aucune de ses appréhensions fâcheuses ne devait se réaliser. L’heure du dîner vint, passa, et la maison resta déserte... Les ouvriers s’étaient retirés et on n’entendait plus rien qu’un grand bruit de ripaille à l’office.
Même, se sentant faible, car elle n’avait rien pris de la journée, elle eut de la peine à obtenir des domestiques quelque chose à manger, un potage et une tranche de viande froide, qu’on lui servit en rechignant, sur un coin de table, sans nappe.
La demie de sept heures sonnait, comme elle finissait ce dîner sommaire... Elle laissa s’écouler un moment encore, puis, craignant de faire attendre Mme Férailleur, elle descendit.
Rue Boursault, à la place indiquée, un fiacre stationnait. Les glaces en étaient baissées, et, dans l’ombre, vaguement, on distinguait le visage et les cheveux blancs d’une femme âgée.
Rapidement, après un regard autour d’elle, pour s’assurer qu’on ne l’avait pas suivie, Mlle Marguerite s’approcha.
--Montez vite, mademoiselle, lui dit une voix bienveillante.
Elle monta, et la portière n’était pas refermée, que le cocher, enveloppant ses chevaux d’un vigoureux coup de fouet, les lança au galop.
Évidemment, avec ses instructions, il avait reçu d’avance les arrhes d’un magnifique pourboire.
Assises l’une près de l’autre sur la banquette du fond, la vieille femme et la jeune fille gardaient le silence, s’observant à la dérobée, cherchant à se dévisager toutes les fois que la voiture passait devant quelque magasin fortement éclairé.
Elles ne s’étaient jamais vues, et leur anxiété de se connaître était immense, chacune sentant bien que l’autre aurait sur sa vie une influence décisive...
Qui eût été admis à l’intimité de Mme Férailleur eût sans doute trouvé bien surprenante, bien extraordinaire, inouïe, la démarche qu’elle hasardait en ce moment... Elle était cependant tout à fait dans la logique de son caractère.
Tant qu’elle avait espéré détourner Pascal d’épouser Mlle Marguerite, elle avait témoigné hautement et même exagéré ses préventions et ses répugnances... Mais du moment où, vaincue par la passion de son fils, elle se laissa arracher son consentement, le point de vue changea. La jeune fille qui allait être sa bru lui devint sacrée, et veiller sur elle, sur sa conduite, sur sa réputation lui parut le plus strict devoir.
Or, elle avait jugé et décidé qu’il n’était pas convenable que la fiancée de son fils courût seule les rues, le soir. Ne serait-ce pas compromettre son honneur, et plus tard, la venimeuse Mme de Fondège ne calomnierait-elle pas cette sortie? Et elle était venue, la rigide bourgeoise, afin de pouvoir répondre:
--J’étais là!...
Quant à Mlle Marguerite, après les horribles agitations de la journée, elle s’abandonnait sans réserve à la douceur des émotions qui la pénétraient...
Bien des fois Pascal lui avait dit les préjugés de Mme Férailleur, et l’inflexibilité de ses principes... Mais il lui avait dit aussi son énergie, l’élévation de son esprit et de son cœur, et qu’elle était bonne entre les meilleures et les plus dévouées...
Mais pour la jeune fille, une considération qu’elle ne s’avouait peut-être pas, effaçait toutes les autres... Mme Férailleur était la mère de Pascal... Pour cela seul, elle l’eût adorée...
Comment n’eût-elle pas béni cette femme qui, veuve, ruinée par un misérable, s’était vaillamment remise au travail pour élever son fils, et en avait fait un homme... l’homme que, librement, Mlle Marguerite avait choisi entre tous...
Elle se fût agenouillée devant cette bourgeoise si simple et si grande, si elle l’eût osé... elle lui eût baisé les mains!...
Et si son cœur se serra, pendant qu’elle franchissait la distance qui séparait ses espérances de la réalité, c’est que pendant qu’elle admirait cette mère incomparable, le souvenir de sa mère, à elle, de la baronne Trigault, lui revint...
Le fiacre, cependant, avait dépassé les boulevards extérieurs, et il cahotait sur la route d’Asnières, au grand galop des chevaux incessamment fouaillés.
--Nous approchons, dit Mme Férailleur.
Ce que répondit Mlle Marguerite, on ne l’entendit pas; elle étouffait.
Le cocher venait de tourner court la route de la Révolte; il ne tarda pas à ralentir l’allure de ses bêtes.
--Regardez, mademoiselle, dit encore Mme Férailleur, voici notre maison là-bas.
Sur le seuil, la tête nue, les cheveux au vent, haletant d’impatience et d’espoir, un homme était debout, qui comptait les secondes aux battements furieux de ses tempes... Pascal.
Il n’attendit pas que la voiture s’arrêtât...
Bondissant jusqu’à la portière, il l’ouvrit, et Mlle Marguerite se trouvant de son côté, il l’attira à lui, l’enleva entre ses bras, et l’emporta dans la maison en poussant un grand cri de joie...
Elle n’eut pas le temps de se reconnaître. Il la déposa sur un méchant fauteuil, et se laissant tomber à genoux devant elle:
--Enfin je vous revois, ô ma Marguerite bien-aimée!... s’écria-t-il... Vous êtes à moi, rien ne nous séparera plus!...
Ils sanglotaient... Forts contre l’adversité, ils succombaient sous l’excès de leur bonheur... Et ils demeuraient là, penchés l’un vers l’autre, si près que leur souffle se mêlait, les mains enlacées, les yeux dans leurs yeux, troublés jusqu’au plus profond d’eux-mêmes, le visage inondé de larmes, palpitants à croire que leur cœur se brisait... Debout, appuyée à l’huisserie de la porte, Mme Férailleur pleurait.
--Comment vous dire tout ce que j’ai souffert... poursuivait Pascal d’une voix saccadée. Les journaux vous ont tout appris, n’est-ce pas?... qu’on m’a accusé de tricher au jeu; qu’on m’a appelé voleur en face; qu’on a levé la main sur moi pour me fouiller; que mes amis les plus intimes m’ont renié; que j’ai été chassé du Palais... Tout cela est horrible, n’est-ce pas?... Eh bien! non, ce n’est rien, comparé à la douleur atroce, insoutenable que j’ai ressentie en pensant que vous ajoutiez foi à l’abominable calomnie qui me déshonorait.
Mlle Marguerite se dressa.
--Vous avez pensé cela, s’écria-t-elle, vous avez cru que je doutais de vous, moi!... Comme vous, je suis accusée d’un vol ignoble... Me soupçonnez-vous donc?...
--Dieu puissant! moi, vous soupçonner!...
--Alors pourquoi...
--Je n’avais plus ma raison, Marguerite, mon unique amie, j’étais fou!... Qui ne l’eût été à ma place!... C’était le lendemain du guet-apens infâme... J’avais fait demander Mme Léon, et je l’avais chargée pour vous d’une lettre où je vous conjurais de m’accorder cinq minutes...
--Hélas! je ne l’ai pas reçue, cette lettre.
--Je le sais maintenant, mais alors!... Alors, je suis allé vous attendre à la petite porte du jardin... mais c’est Mme Léon qui est venue... Elle m’apportait un billet au crayon, signé de votre nom, et qui était un éternel adieu... Et moi, insensé, je n’ai pas reconnu que ce billet était un faux...
Mlle Marguerite était confondue. Le voile se déchirait, la vérité lui apparaissait plus claire que le jour...
Elle se rappelait la confusion de l’indigne femme de charge, quand le lendemain de la mort du comte de Chalusse, elle l’avait surprise rentrant du jardin tout en désordre...
--Eh bien! reprit-elle, savez-vous ce que je faisais, moi, Pascal, presque au même moment?... Épouvantée de ne pas recevoir de vos nouvelles, je courais rue d’Ulm, et là j’apprenais que vous veniez de vendre votre mobilier et de partir pour l’Amérique... Une autre femme peut-être se serait crue abandonnée... moi, non... J’étais sûre que vous n’aviez pas fui lâchement, et que si vous vous cachiez, c’était pour frapper plus sûrement vos ennemis.
--Ne m’accablez pas, Marguerite... C’est vrai, de nous deux j’ai été le plus faible...
Ils déliraient, ils divaguaient... Perdus dans le ravissement de l’heure présente, ils oubliaient le passé et l’avenir, les angoisses de la veille et les menaces du lendemain; tout, jusqu’à leurs ennemis encore debout.
Mais Mme Férailleur veillait... Elle étendit les bras vers la pendule, et d’une voix vibrante:
--Le temps marche, mon fils, prononça-t-elle, regarde... Chaque minute qui s’écoule, compromet le succès... Qu’un soupçon amène ici la Vantrasson, tout peut être perdu...
--Elle ne nous surprendrait pas, chère mère... Chupin m’a promis de ne pas la perdre de vue... Si elle bougeait de sa boutique, il arriverait vite ici, et en lançant une pierre contre les volets nous préviendrait.
Ce n’était pas assez pour satisfaire Mme Férailleur.
--Tu oublies, Pascal, insista-t-elle, que Mlle Marguerite doit être rentrée à dix heures si elle se résigne au sacrifice que tu attends de son courage...
C’était la voix même du devoir, qui rappelait Pascal au sentiment amer de la réalité. Il se releva lentement, et après s’être recueilli une minute, maîtrisant son émotion:
--Avant tout, Marguerite, ma bien-aimée, commença-t-il, je vous dois la vérité et l’exposé exact de notre situation... Pressé par les événements, j’ai dû agir sans vous consulter et disposer en quelque sorte de votre personne... Ai-je eu tort ou raison?... Soyez juge...
Et, sans s’arrêter aux protestations de la jeune fille, rapidement il lui expliqua comment et par quel concours de circonstances favorables il avait réussi à se glisser dans l’intimité de M. de Valorsay, à pénétrer ses desseins les plus secrets et à devenir en apparence son complice.
--Le but de ce misérable, poursuivait-il, est bien simple... Il prétend vous épouser. Pourquoi?... Parce que, sans vous en douter, vous êtes riche, mon amie, riche de toute la fortune du comte de Chalusse, votre père...
Cela vous surprend, n’est-ce pas? Eh bien! écoutez-moi.
Trompé par le marquis de Valorsay, le comte de Chalusse lui avait promis votre main... Ah! les choses étaient terriblement avancées sans qu’on vous eût prévenue, et tout était réglé et convenu...
Dès le principe, cependant, une grave difficulté s’était présentée. Le marquis voulait que votre père vous reconnût avant le mariage, et lui, résistait. «Cela m’exposerait aux plus sérieux dangers, disait-il... Je reconnaîtrai Marguerite par mon testament, en même temps que je l’instituerai ma seule héritière...» Mais le marquis n’entendait pas de cette oreille: «Je ne doute pas de vos dispositions actuelles, mon cher comte, objectait-il, seulement rien ne m’assure et vous n’êtes pas certain vous-même qu’elles ne changeront pas... Supposez une brouille, votre héritage nous échappe...»
Cette difficulté les arrêtait depuis longtemps, l’un exigeant des garanties, l’autre s’obstinant à n’en point donner, quand enfin M. de Chalusse s’avisa d’un expédient qui conciliait tout.
Il remit à M. de Valorsay un testament par lequel il vous reconnaissait et vous léguait toute sa fortune...
Cet acte inattaquable, le marquis l’a conservé précieusement. Il s’est bien gardé d’en parler et le brûlerait plutôt que de vous le rendre. Mais du jour où vous seriez sa femme, il le produirait et recueillerait ainsi les millions du comte de Chalusse...
--Ah! le vieux juge de paix avait deviné juste... murmura Mlle Marguerite.
Pascal ne l’entendit pas.
Toutes ses facultés étaient absorbées par la nécessité d’être clair, d’être bref surtout, car il avait bien des choses à dire encore et l’heure avançait...
--Pour ce qui est de la somme énorme qu’on vous accuse d’avoir détournée, continuait-il, je sais ce qu’elle est devenue... Elle est entre les mains de M. de Fondège...
--Je le sais, Pascal, j’en suis sûre, mais la preuve, la preuve!
--Elle existe, et c’est le marquis de Valorsay qui l’a.
--Est-ce possible, grand Dieu!... Ne vous abusez-vous pas?
--Je l’ai vue, mon amie, cette preuve accablante, irrécusable, je l’ai touchée, je l’ai tenue... Et elle explique tout ce qui nous avait paru inexplicable, incompréhensible, inouï...
La lettre reçue par M. de Chalusse le jour de sa mort lui était adressée par sa sœur... Elle lui demandait sa part de la succession paternelle, le menaçant d’un scandale terrible, s’il refusait de faire droit à sa juste réclamation...
Le comte était-il décidé à tout braver plutôt que de s’exécuter? Il y a lieu de le croire.
Ce qui est sûr, c’est qu’il haïssait d’une implacable haine non sa sœur, peut-être, mais l’homme qui l’avait séduite et qui, plus tard, inspiré par la cupidité, l’avait épousée. Mille et mille fois il avait juré que jamais le mari ni la femme n’auraient un centime des sommes immenses qu’il leur devait véritablement.
Dans de telles conditions, se croyant à la veille d’un procès, décidé à dissimuler sa fortune, les fonds qu’il venait de réaliser l’embarrassaient... Qu’en faire?
Il résolut de les confier à M. de Fondège, qui passait pour un excentrique, mais dont la probité semblait au-dessus du soupçon...
Lors donc qu’il sortit, le soir vers six heures, il emportait les titres au porteur et les paquets de billets de banque que vous aviez vus le matin dans son secrétaire...
Que se passa-t-il entre votre père et le dépositaire choisi par lui?... On ne peut que le soupçonner...
Ce qui est prouvé pour moi et que je prouverai, c’est que M. de Fondège accepta le fidéicommis et qu’il en donna un reçu en forme de lettre.
Il était ainsi conçu:
«Je reconnais, mon cher comte de Chalusse, avoir reçu de vous, aujourd’hui jeudi, 15 octobre 186..., la somme de DEUX MILLIONS DEUX CENT CINQUANTE MILLE FRANCS, que je déposerai en mon nom à la Banque de France, pour les remettre à Mlle Marguerite, votre fille, le jour où elle me représentera cette lettre.
«Et croyez, mon cher comte, à l’absolu dévouement de votre vieux camarade.
«Gal DE FONDÈGE.»
Mlle Marguerite était confondue.
--Qui donc a pu vous révéler ces détails si précis?... interrogea-t-elle.
--Le marquis de Valorsay, mon amie, et vous allez comprendre comment.
Cette lettre pliée--sans enveloppe--M. de Fondège y écrivit l’adresse de son «vieux camarade.» M. de Chalusse se proposait de la mettre à la poste, afin que le timbre lui donnât une date certaine.
Mais une fois dehors, réfléchissant, il eut peur. Il se dit que c’était chose bien fragile que cette feuille de papier, seule preuve qui existât du dépôt qu’il venait de remettre à l’honneur de M. de Fondège. Elle pouvait s’égarer, cette feuille, se perdre, être brûlée ou volée, que sait-on?... Alors qu’adviendrait-il? Combien de fois n’a-t-on pas vu des fidéicommissaires trahir la confiance dont ils avaient paru dignes!...
Avec de telles idées, M. de Chalusse devait s’inquiéter d’un moyen de se garantir d’un malheur non probable, mais possible. Il le chercha et le trouva.
Passant devant le magasin d’un papetier, il y entra, acheta une de ces presses dont les négociants se servent pour leur correspondance, et, sous prétexte de l’essayer, donna à copier la lettre de M. de Fondège.
L’opération terminée, il prit la feuille où se trouvait reproduit le reçu et la mit sous une enveloppe à l’adresse du marquis de Valorsay.
Et, tranquille désormais, il jeta à la poste et la lettre et la reproduction.
Quelques instants plus tard, il montait en voiture et était frappé d’une attaque d’apoplexie...
Si extraordinaires que dussent paraître les explications de Pascal, Mlle Marguerite ne doutait certes pas de leur exactitude.
--Alors, demanda-t-elle, c’est la reproduction, que vous avez vue entre les mains du marquis de Valorsay?
--Oui.
--Et l’original?
--M. de Fondège seul pourrait dire ce qu’il est devenu. Ce qui est évident, c’est qu’il a réussi à s’en emparer. Se livrerait-il à des dépenses insensées, s’il n’était pas persuadé que toute preuve du fidéicommis est anéantie!... Peut-être, en apprenant la mort si soudaine de M. de Chalusse, a-t-il séduit le concierge, qui a guetté sa lettre et la lui a rendue?... A ce sujet, j’en suis réduit aux conjectures. S’il désire que vous épousiez son fils, c’est que probablement il lui paraît trop affreux de vous laisser dans la misère pendant qu’il jouit de la fortune qu’il vous a volée. Les pires coquins ont de ces scrupules. D’un autre côté, vous marier à son fils serait s’assurer contre toutes les chances de l’avenir...
Il se tut un moment, cherchant s’il n’oubliait rien, et plus lentement:
--Vous le voyez, Marguerite, les preuves de votre innocence existent, palpables, plus claires que le jour, indiscutables... Malheureusement, j’ai été pour moi moins heureux que pour vous... Vainement j’ai essayé de rassembler des preuves matérielles du guet-apens dont j’ai été victime... Je n’ai à fournir que des témoignages, toujours discutables, et c’est seulement en démontrant l’infamie du marquis de Valorsay et du vicomte de Coralth que je puis me réhabiliter...
Une joie immense, sans mélange, illuminait le visage de Mlle Marguerite...
--Enfin, je puis donc vous servir à mon tour, ô mon unique ami! s’écria-t-elle. Ah! que béni soit Dieu qui m’a si bien inspirée, et qui me récompense ainsi d’une heure de courage!... L’idée de mon pauvre père, je l’ai eue, Pascal, oui, la même absolument, n’est-ce pas étrange!... Cette preuve matérielle de votre innocence, que vous avez inutilement cherchée, je l’ai, écrite et signée du marquis de Valorsay... De même que M. de Fondège, il croit anéantie la lettre qui l’accuse et l’accable, il l’a brûlée, et cependant elle existe.
Et tirant de son corsage une des épreuves qui lui avaient été remises par la photographie Carjat, elle la tendit à Pascal, en disant:
--Lisez!...
D’un coup d’œil, Pascal embrassa cette épreuve, fac-simile merveilleux de la lettre adressée par le marquis de Valorsay à Mme Léon.
--Ah!... c’est le coup de grâce du misérable!... s’écria-t-il.
Et s’approchant de Mme Férailleur, toujours immobile et roide, contre la porte:
--Regarde, mère, ajouta-t-il, regarde!...
Et du doigt il lui fit suivre mot à mot, cette phrase accablante, si explicite que le jury le plus scrupuleux n’eût pas demandé plus:
«...J’ai combiné une mesure qui effacera complétement et à tout jamais le souvenir de ce maudit P. F., si tant est qu’on daigne se souvenir de lui, après le petit désagrément que nous lui avons ménagé chez la d’Argelès...»
--Encore, n’est-ce pas tout, continua Mlle Marguerite. D’autres lettres existent, qui complètent celle-ci, et qui, rapprochées, prouvent la froide préméditation, et nomment l’abject complice, Coralth... Et ces foudroyants témoignages sont au pouvoir d’un ancien complice du marquis, un homme d’une honnêteté suspecte, devenu son ennemi... Il s’appelle Isidore Fortunat, et demeure place de la Bourse...
Elle sentait arrêté sur elle, tenace et pénétrant, le regard de Mme Férailleur... Elle eut l’intuition de ce qui se passait dans l’âme de la rigide bourgeoise et comprit que son avenir et le bonheur de son mariage se décidaient en ce moment.
Aussi, vivement, comme si elle eût espéré se dévoiler tout entière:
--Ma conduite n’a peut-être pas été celle d’une jeune fille, Pascal, prononça-t-elle. Timide, inexpérimentée, saintement ignorante de la vie et du mal, une jeune fille pieusement gardée par sa mère se fût abîmée sous la honte et n’eût trouvé que des larmes et des prières... J’ai pleuré aussi, moi, j’ai prié, mais je me suis débattue, j’ai agi... A l’heure du danger, il m’est venu quelque chose de la vaillance et de l’énergie des pauvres femmes du peuple parmi lesquelles j’ai autrefois gagné mon pain... Les misères du passé n’ont pas été perdues...
Et simplement, sans emphase, comme si elle eût conté la chose la plus naturelle du monde, elle dit quelle lutte elle avait acceptée et soutenue, seule contre tous, forte de sa foi en Pascal et de son amour...
--Ah!... tu es une bonne et courageuse fille, toi!... s’écria Mme Férailleur. Tu es digne de mon fils, et tu porteras fièrement notre nom d’honnêtes gens!...
Déjà, depuis un moment, l’obstinée bourgeoise luttait en vain contre l’attendrissement qui la gagnait, et de grosses larmes silencieuses roulaient le long de ses joues ridées...
N’y tenant plus, elle jeta ses deux bras autour du cou de Mlle Marguerite, et l’attirant contre sa poitrine, elle la tint longtemps embrassée, en murmurant:
--Marguerite! ma fille!... Ah! combien elles étaient injustes, mes préventions!
Pascal eût dû être transporté de joie. Non, cependant. Son front de plus en plus se plissait, et c’est d’une voix sourde qu’il dit:
--Voilà donc le bonheur qui est là, là!... Pourquoi faut-il qu’une dernière épreuve, qu’une dernière humiliation nous en sépare!
Mais Mlle Marguerite se sentait des forces à affronter en souriant le martyre...
--Parlez, Pascal, dit-elle, ne voyez-vous pas qu’il va être dix heures!...
Lui hésitait, ses yeux se troublaient, sa respiration haletait, et c’est avec l’empressement du désespoir qu’il reprit:
--Il fallait vaincre, n’est-ce pas, pour vous, pour moi, à tout prix!... Voilà l’excuse de l’horrible expédient que j’ai adopté... M. de Valorsay, vous l’avez vu, se vante à Mme Léon d’avoir un moyen de briser vos résistances... et il croit en effet l’avoir... Comment je ne l’ai pas tué de mes mains, quand il me l’a exposé... c’est que je veux une vengeance bruyante comme l’outrage, plus sûre, plus terrible, plus lente surtout... Ce moyen, un scélérat tel que lui pouvait le concevoir. Par son âme damnée, Coralth, il a attiré chez lui le fils de la sœur du comte de Chalusse, son unique héritier en ce moment... C’est un malheureux, sans cœur, sans intelligence, sans esprit, tout vanité stupide et ridicules prétentions, ni meilleur ni pire que bien d’autres qui font figure... il a nom Wilkie Gordon. Sans peine le marquis s’est emparé de ce pauvre idiot, et lui a persuadé qu’il était de son devoir de vous dénoncer au procureur impérial comme ayant détourné de la succession de M. de Chalusse une somme de deux millions, et comme ayant aussi vous, vous, Marguerite, empoisonné le comte.
La jeune fille haussa les épaules.
--Pour ce qui est du vol, fit-elle, nous avons une réponse... Quant à l’empoisonnement... en vérité l’accusation est trop stupide!...
Mais Pascal restait sombre.
--Pas si stupide... fit-il. Un médecin s’est rencontré, un indigne, un lâche et vil gredin, qui pour de l’argent consent à appuyer la dénonciation...
--Le docteur Jodon, n’est-ce, pas?...
--Oui... Et ce n’est pas tout. Sous les scellés, dans le secrétaire du comte, est le flacon dont il a bu deux gorgées le jour de sa mort... Eh bien!... dans la nuit de demain, Mme Léon doit ouvrir la porte du jardin de l’hôtel de Chalusse à un immonde scélérat qui, sans que les scellés en gardent trace, se charge de faire disparaître le flacon...
La jeune fille frissonna; elle comprenait l’infernale combinaison.
--Je pouvais être perdue!... murmura-t-elle.
Affirmativement, Pascal hocha la tête.
--M. de Valorsay voulait que vous vous vissiez perdue, prononça-t-il, avant de vous proposer de l’épouser s’il vous sauvait... Je dois dire que M. Wilkie ignore quels atroces projets il sert... Il n’y a dans le secret entier du marquis que M. de Coralth, et c’est moi qui, sous le nom de Mauméjan, suis leur conseiller... C’est donc à moi que, sur l’avis de M. de Valorsay, M. Wilkie est venu demander un projet de dénonciation... Je le lui ai rédigé, Marguerite, tel que le souhaitait notre ennemi, terrible, accablant en apparence, groupant avec un art perfide les rapports des valets et les soupçons du médecin, établissant la connexité du meurtre et du vol, demandant une enquête... Et ce projet de dénonciation, M. Wilkie l’a recopié de sa main, signé, mis sous enveloppe... et il a dû le porter lui-même au parquet...
Mlle Marguerite s’affaissa sur un fauteuil.
--Vous avez fait cela! balbutia-t-elle.
--Il le fallait, ma fille! déclara Mme Férailleur.
--Oui, il le fallait, reprit Pascal, indispensablement et vous allez le comprendre... Institution humaine, bornée en ses moyens, la Justice ne saurait sonder les âmes, scruter les pensées, ni poursuivre des projets, si abominables qu’ils soient et si près qu’on les suppose de la réalisation... Pour qu’elle intervienne, la Justice, il lui faut un fait matériel, tangible, tombant sous le sens, ce qu’on appelle un commencement d’exécution... Vous arrêtée, les crimes de M. de Valorsay et des misérables qu’il emploie tombent sous le coup de la loi... Vous arrêtée, je cours prendre votre vieil ami le juge de paix, et ensemble nous nous rendons chez le juge d’instruction à qui nous expliquerons tout... Votre innocence démontrée, et l’infamie des autres, que pensez-vous que fasse la justice?... Prudemment elle attendra que nos ennemis se déclarent, afin de les prendre tous d’un seul coup de filet, et que pas un n’échappe... Dans la nuit de demain des agents habiles surveilleront l’hôtel de Chalusse... et, au moment où Mme Léon et le misérable qu’elle doit guider se croiront sûrs du succès, ils seront pris sur le fait et arrêtés... Interrogés par un magistrat instruit de tout, pourront-ils nier?... Non, évidemment... Leurs aveux détermineront l’action de la justice, et pénétrant à l’improviste chez M. de Valorsay, elle y saisira le testament de votre père, le reçu de M. de Fondège, en un mot toutes les preuves du crime... Et à l’heure de cette perquisition, tous nos ennemis, rassurés par votre arrestation, se trouveront à une grande soirée de jeu que donne le baron Trigault... J’y serai aussi!...
La défaillance de Mlle Marguerite avait peu duré.
Elle se leva, et d’une voix ferme:
--Vous avez agi comme vous deviez, prononça-t-elle.
--Ah!... c’est qu’il n’était pas d’autre expédient... Et encore, si celui-là vous répugnait trop... C’est pour cela que j’ai voulu vous voir...
Du geste elle l’interrompit.
--Quand dois-je être arrêtée? demanda-t-elle.
--Ce soir ou demain...
--Bien... Je n’ai plus qu’une prière à vous adresser... Les Fondège ont un fils qui n’est pas coupable, lui, et qui cependant sera plus cruellement puni qu’eux si nous ne les épargnons. Ne pourriez-vous pas...
--Je ne puis plus rien, Marguerite...
Tout était décidé. Mlle Marguerite tendit son front à Pascal, et sortit suivie de Mme Férailleur qui voulut absolument la reconduire au coin de la rue Boursault.
Le «général» et sa femme étaient enfin rentrés quand rentra Mlle Marguerite. Elle les trouva dans le salon, le visage décomposé et si tremblants que leurs dents claquaient.
Avec eux était un homme à moustache qui, dès qu’elle parut, dit:
--Vous êtes Mlle Marguerite, n’est-ce pas?... Au nom de la loi, je vous arrête... Voici le mandat.....
Et il l’emmena.
XIX
Du soir au lendemain, le tout-puissant Génie qui a remplacé les bonnes fées du vieux temps, l’Argent, avait comblé les convoitises de M. Wilkie.
Sans transition, et comme dans un rêve, il passa de ce qu’il appelait sa situation gênée aux splendeurs d’une fortune princière.
La renonciation de Mme Lia d’Argelès était si bien en règle, que sur la seule production de ses titres, l’intelligent jeune homme fut envoyé en possession de l’héritage du comte de Chalusse.
Quelques difficultés pourtant se présentèrent.
Le vieux juge de paix qui avait apposé les scellés refusa de lever ceux de certains meubles, ceux du secrétaire notamment, sans une ordonnance du tribunal, ce qui devait demander plusieurs jours...
Mais qu’importait à M. Wilkie! L’hôtel de Chalusse était libre, avec son mobilier splendide, ses appartements de réception, ses tableaux, ses statues, ses jardins... Il s’y installa. Vingt chevaux piaffaient dans les écuries, dix voitures dormaient sous les remises. Il s’appliqua chevaux et voitures. Même, sur le conseil de M. Casimir, devenu son valet de chambre et son oracle, il garda toute la maison du comte, depuis M. et Mme Bourigeau, les concierges, jusqu’au dernier marmiton.
Le tout provisoirement, bien entendu, un homme tel que lui, de son siècle, et «en plein dans le mouvement,» ne pouvait se contenter de ce qui avait satisfait le comte de Chalusse.
--Car j’ai mes idées, disait-il à M. Casimir... Paris n’a qu’à bien se tenir!...
Ses anciens amis, il les répudia... Un Costard, un Serpillon, si vicomtes qu’ils se prétendissent, étaient de trop petits sires pour un Gordon-Chalusse, ainsi qu’il était dit sur ses cartes de visites.
Seulement, il leur racheta leurs parts de Pompier de Nanterre, sûr qu’il était, dit-il à M. Casimir, de l’avenir de ce remarquable «steeple-chaser.»
De sa mère, il ne s’inquiéta aucunement. Il sut, comme tout Paris, que la d’Argelès avait disparu--rien de plus. Mais l’idée de son père, le terrible chevalier d’industrie, demeura suspendue comme un crêpe funèbre au-dessus de sa joie.
Quand du fond de son appartement il entendait tinter la grosse cloche d’entrée de l’hôtel, il tressaillait, devenait tout pâle et murmurait:
--C’est peut-être lui!...
Pour cette dernière raison, surtout, il s’accrochait obstinément au marquis de Valorsay... Effaré de ses prospérités nouvelles, il se sentait plus solide, appuyé sur cette haute amitié... Par tempérament, d’ailleurs, il était invinciblement attiré vers les gens à bruyante renommée, et il lui semblait grandir de plusieurs coudées, quand, dans un endroit public, dans la rue ou au restaurant, il criait à pleine voix:
«--Dites donc, Valorsay, mon excellent bon...» ou «Par ma foi! mon très-cher marquis!...»
L’autre, complaisamment, se prêtait à ces effusions, encore qu’il fût terriblement agacé de la platitude et des ridicules du personnage... Il se faisait une fête de l’envoyer aux cinq cents diables plus tard, mais en ce moment il sentait trop l’utilité de M. Wilkie pour souffrir seulement qu’il s’écartât de lui.
Sans se faire tirer l’oreille, il l’avait présenté à son cercle et conduit chez ses amis. Il se montrait avec lui partout; au bois, au restaurant, au théâtre...
D’aucuns demandaient parfois:
--Qui donc est ce drôle de petit bonhomme?...
Mais quand le marquis avait répondu négligemment:
--C’est un pauvre diable qui vient de recueillir une succession de vingt millions!...
Peste!... On devenait sérieux, et c’était à qui aurait le plaisir, l’avantage, l’honneur... de serrer la main d’un garçon de tant de revenus.
C’est ainsi que M. de Valorsay avait offert à M. Wilkie de Gordon-Chalusse, de le présenter à la fête, annoncée chez le baron Trigault.
Ce ne devait être qu’une soirée d’hommes, une séance monstre de jeu, mais on savait le baron magnifique et pour irriter la curiosité, sans doute, il avait dit et le Figaro avait répété qu’il réservait une surprise à ses invités... Oh! mais une surprise!...
C’était le lendemain de l’arrestation de Mlle Marguerite que devait avoir lieu cette fête, et le soir, entre neuf et dix heures, M. de Valorsay et M. de Coralth, habillés et prêts l’un et l’autre, attendaient que M. Wilkie vînt les prendre, ainsi qu’il était convenu.
Ils étaient fort gais l’un et l’autre, les appréhensions du vicomte s’étaient dissipées, le marquis oubliait les douleurs de sa jambe cassée à la Marche.
--Marguerite ne sortira de prison que pour m’épouser, disait M. de Valorsay triomphant.
Ou encore:
--Quel merveilleux instrument que ce Wilkie? Sur un mot en l’air, il a donné congé à tous ses domestiques, l’hôtel de Chalusse va être désert, Mme Léon et Vantrasson pourront opérer à loisir.
Dix heures sonnèrent, M. Wilkie parut.
--Venez-vous, excellents bons, dit-il, mon huit-ressorts est en bas.
Ils partirent, et cinq minutes plus tard, on les annonçait chez le baron Trigault, lequel accueillit M. Wilkie comme s’il ne l’eût jamais vu ailleurs.
Il y avait beaucoup de monde déjà, trois ou quatre cents personnes, la fine fleur de la «haute vie,» du sport et de la table de jeu. Tous les anciens habitués de Mme d’Argelès étaient là, M. de Fondège y retroussait ses moustaches, Kami-Bey s’y étalait, reconnaissable à son ventre piriforme et à son éternel fez rouge.
Puis, parmi tous ces hommes, d’une élégance étudiée, tous connus de M. de Valorsay, d’autres circulaient, plus graves et d’allures toutes différentes... Leur gilet était moins ouvert, leur habit tombait moins correctement, mais leur physionomie ne respirait pas seulement l’idiote satisfaction de soi, et leurs yeux trahissaient autre chose que le néant de la pensée.
--Ah ça, murmura le marquis à l’oreille de M. de Coralth, qu’est-ce que c’est que ces gens-là? On jurerait des avocats et des magistrats...
Il ne croyait pas si bien dire, et sans l’ombre d’une inquiétude, il passait de groupe en groupe, échangeant des poignées de main en présentant M. Wilkie...
Une étrange nouvelle circulait tout bas... On racontait, comment l’avait-on su?... qu’à la suite d’une querelle avec son mari, Mme Trigault avait quitté Paris la veille. On allait jusqu’à citer ses dernières paroles au baron...
--Vous ne me reverrez jamais!... avait-elle dit. Vous êtes bien vengé... Adieu!...
Les bien informés, gens au courant de tous les scandales malpropres, déclaraient l’histoire fausse, soutenant que si la baronne se fût enfuie, comme on le disait, on n’eût point vu le beau comte de Coralth calme et souriant...
L’histoire était vraie, cependant!... Mais M. de Coralth se souciait bien de la baronne, en vérité!... N’avait-il pas en poche la signature de M. Wilkie, laquelle, à cette heure, représentait pour lui plus d’un demi-million?...
Debout, près d’une des fenêtres de la grande galerie, entre le marquis de Valorsay et M. Wilkie, le brillant vicomte pérorait, non sans esprit, non sans plus de méchanceté encore, lorsqu’un valet de pied, d’une voix si éclatante que toutes les conversations en furent interrompues, annonça:
--M. Mauméjan!...
Que Mauméjan, un des hommes d’affaires du baron, fût reçu chez lui, cela parut si simple à M. de Valorsay, qu’il ne bougea pas.
Mais M. de Coralth ayant entendu le nom, voulut voir l’homme qui avait si bien aidé et conseillé le marquis.
Il tourna la tête, et alors les paroles expirèrent dans sa gorge. Il devint livide, ses pupilles s’agrandirent démesurément, et à grand’peine il balbutia:
--Lui!...
--Qui? interrogea le marquis stupéfait.
--Regardez!...
A la suite de l’homme annoncé sous le nom de Mauméjan, apparaissait Mlle Marguerite, donnant le bras au vieux juge de paix, et Mme Férailleur... puis M. Isidore Fortunat... et enfin Chupin, Victor Chupin, resplendissant, mais ne «la menant pas large,» selon son expression, dans un superbe habit noir tout battant neuf.
Le marquis de Valorsay ne pouvait plus ne pas comprendre. Il comprit qui était ce Mauméjan et de quelle audacieuse comédie il avait été dupe...
Son visage si effroyablement se décomposa, que cinq ou six personnes s’avancèrent, disant:
--Qu’avez-vous, marquis?
Il n’avait rien, sinon qu’il se sentait pris au piége, et ses regards affolés cherchaient une porte, une fenêtre, une issue, pour fuir.
Mais un mot d’ordre, évidemment, avait été donné.
Brusquement, tous les invités répandus dans les salons affluèrent dans la galerie, et les portes furent fermées...
Et alors, avec une solennité qu’on ne lui connaissait pas, le baron Trigault alla prendre la main du soi-disant Mauméjan, et le conduisant au centre de la galerie, devant la cheminée:
--Messieurs, prononça-t-il d’un accent irrésistible d’autorité, Monsieur est M. Pascal Férailleur, cet honnête homme qui, chez la d’Argelès, fut accusé d’avoir triché au jeu. Vous vous devez de l’entendre!...
Visiblement, Pascal était extraordinairement ému.
L’étrangeté de la situation, la certitude de l’éclatante réhabilitation, la joie peut-être de la vengeance, le silence, si profond qu’on entendait les respirations haleter, tous les regards obstinément rivés sur lui, le troublaient. Mais ce fut l’affaire d’une seconde.
Il se redressa l’œil plein d’éclairs, et d’une voix ferme et vibrante, il dit, mais sans prononcer le nom de ses ennemis, la ténébreuse intrigue qui s’était agitée autour des millions du comte de Chalusse, et de quelles machinations abominables Mlle Marguerite et lui avaient été victimes...
Quand il eût achevé, enflant encore la voix:
--Maintenant, ajouta-t-il, regardez... Le visage seul des coupables les dénoncera à vos mépris... L’un, est ce misérable qui se fait appeler le vicomte de Coralth, Paul Violaine de son véritable nom, un escroc, l’ex-complice de Mascarot, un lâche qui est marié et qui laisse sa femme mourir de faim...
M. de Coralth eut comme un rugissement.
--L’autre est M. le marquis de Valorsay.
Il en était au troisième, qui eût inspiré dégoût et pitié, si on l’eût remarqué dans le coin où il était affaissé, décomposé par la terreur, bégayant d’un air stupide: «Ce n’est pas moi... Ma femme l’a voulu!...»
Celui-là était le «général» de Fondège...
Pascal ne prononça pas son nom, cependant; ce n’était pas indispensable, et il se souvenait de la prière de Mlle Marguerite...
Mais pendant que parlait Pascal, le marquis avait fait appel à tout ce qu’il avait d’énergie et d’impudence... Si désespérée que fût la partie, il essaya de se débattre.
--C’est un guet-apens indigne, s’écria-t-il. Baron, vous m’en rendrez raison... Cet homme est un imposteur, il ment, tout ce qu’il dit est faux!...
--Oui, c’est faux! appuya M. de Coralth.
Une clameur s’éleva, et de tous côtés les plus injurieuses apostrophes éclatèrent.
--Quelles preuves vous faut-il donc? criait M. Fortunat.
--Il ne faut pas nous la faire, disait Chupin: Vantrasson et la Léon sont «pigés.»
--Qui donc nous a tous floués avec Domingo?...
Et, plus fort que les autres, Kami-Bey glapissait:
--Sans compter que votre vente était une pure filouterie, mon très-cher!...
Autour de Pascal, ses anciens amis, des confrères, des membres du conseil de l’ordre, des magistrats qui jadis avaient aidé ses débuts, se pressaient, lui serrant les mains, l’étreignant à l’étouffer, s’accusant d’avoir pu le soupçonner, lui, l’honneur même, s’excusant sur ce temps troublé où nous vivons, où on voit faillir ceux qu’on croyait les plus purs...
Et plus loin, un murmure de respectueuse admiration montait jusqu’à Mlle Marguerite, dont les yeux pleins de larmes de bonheur brillaient d’un éclat presque surnaturel, dont la beauté empruntait à ses sensations une expression sublimé.
Alors, Valorsay, le misérable, sentit bien que c’était fini, et qu’il était perdu...
La rage, de même qu’une ivresse furieuse, envahit son cerveau, et pareil à la bête acculée qui se retourne et fait tête aux chiens, il se redressa, la face convulsée, l’œil sanglant, la bave à la bouche, effrayant de cynisme, de haine et d’ironie...
--Eh bien! oui... s’écria-t-il... oui! tout ce que vous venez d’entendre est vrai! Je sombrais, je me suis raccroché où j’ai pu! Ce n’est pas quand on boit son dernier bouillon qu’on fait le dégoûté... J’ai joué... Si j’avais gagné, vous seriez à mes genoux... J’ai perdu, vous me repoussez du pied!... Lâches!... Hypocrites!... Injuriez-moi, mais comptez-vous, et dites-moi combien entre vous tous, tant que vous êtes, il y en a d’assez purs pour avoir le droit de me cracher des mépris à la face!... Y en a-t-il cent? Y en a-t-il seulement cinquante?
Une tempête de huées couvrit sa voix.
Dès qu’elle cessa:
--Ah! la vérité vous blesse, mes très-chers, reprit-il en ricanant... Montrez-vous, croyez-moi, d’une vertu moins farouche!... J’étais ruiné, cela dit tout... Mais lequel de vous ne l’est pas quelque peu?... Lequel se suffit avec ses revenus et ne mange pas au sac!... Votre dernier louis venu, vous essaierez de faire ce que j’ai fait ou quelque chose de pis... Et ne dites pas non, car pas plus que moi vous n’avez une conscience étroite, une ferme morale, des croyances sincères ou des aspirations généreuses... Vous poursuivez ce que j’ai poursuivi, rien de plus... Vous voulez ce que j’ai voulu, la vie à outrance, courte et bonne, enragée, enfiévrée, endiablée... Vous voulez le plaisir, le jeu, les chevaux, les filles perdues, la table toujours mise et les verres toujours pleins, toutes les jouissances du luxe, toutes les satisfactions de la vanité... Au bout de tout cela, il y a l’abîme de boue... J’y suis, je vous y attends, car vous y viendrez tous, nécessairement, fatalement... et ce sera justice!... Ah! ah!... vous ne trouvez plus mon aventure si drôle, maintenant! Allons, faites-moi place! s’il vous plaît!
Il s’avança, le front levé, et positivement on s’écartait, quand un domestique effaré parut, qui cria:
--Monsieur... monsieur le baron... La justice!... Elle est en bas!... Elle monte!... Il y a un commissaire avec son écharpe...
Du coup, l’exaltation furibonde du marquis de Valorsay tomba...
Il devint plus pâle, s’il est possible, et trembla sur ses jarrets comme le bœuf manqué par la masse du boucher.
Puis, soudainement, une résolution désespérée se lut sur ses traits, la résolution du condamné qui, sachant qu’il ne peut éviter l’échafaud y monte d’un pas ferme...
Il s’approcha de M. Trigault, et d’une voix rauque:
--Me laisserez-vous arrêter chez vous, baron, dit-il, moi... un Valorsay!...
On eût dit que le baron attendait ce reproche.
Il entraîna le marquis et M. de Coralth, les poussa dans un petit salon au fond de la galerie, et ferma la porte.
Il était temps, le commissaire de police entrait.
--Lequel de vous, messieurs, prononça-t-il, est le marquis de Valorsay? Lequel de vous est Paul Violaine, dit le vicomte...
La détonation d’une arme à feu lui coupa la parole.
On se précipita vers le petit salon.
A terre, sur le dos, gisait le marquis de Valorsay, la tête affreusement fracassée. Sa main droite serrait encore la crosse d’un revolver... Il était mort.
--Et l’autre? cria-t-on, et l’autre?
La fenêtre ouverte, un rideau arraché et attaché à la balustrade, disaient comment avait fui M. de Coralth.
Plus tard seulement on connut les précautions du baron.
Sur la table du salon, il avait placé d’avance deux revolvers et deux paquets de chacun dix billets de mille francs...
Le vicomte n’avait pas hésité!...
XX
* * * * *
C’est à Saint-Etienne-du-Mont, à deux pas de la rue d’Ulm, qu’a été célébré le mariage de Pascal Férailleur et de Mlle Marguerite de Chalusse...
Qui eût connu le mystère de la naissance de la mariée, n’eût pas été peu stupéfait de lui voir pour témoin, avec le vieux juge de paix, le baron Trigault...
Ce fut ainsi, cependant...
De plus en plus maltraité par sa fille et son gendre, séparé de sa femme, devenue presque folle, encore qu’on eût réussi à sauver ses lettres, c’est près de M. et de Mme Pascal que le baron a trouvé une famille...
Il ne joue plus guère, sinon au piquet avec Mme Férailleur, qu’il s’amuse à faire tressauter, en lui criant de sa grosse voix, quand elle est un peu longue à écarter: «Nous gaspillons un temps précieux!...»
Parfois, ils sortent ensemble, et sans doute ils seraient bien surpris, ceux à qui on dirait où se rend, au bras du baron, la rigide bourgeoise.
Elle va visiter et consoler Mme veuve Gordon, autrefois Lia d’Argelès, qui a fondé près de Montrouge un ouvroir pour les pauvres filles séduites et abandonnées... La malheureuse en est encore à recevoir un souvenir de son fils...
Quant à son mari, elle le suppose mort ou au fond de quelque maison centrale...
C’est à elle que les Fondège doivent souvent du pain... Forcés de rendre gorge, sans autres ressources qu’une rente de 50 fr. par mois que leur sert leur fils devenu capitaine, leur misère est affreuse...
Oh! ces Fondège!... M. Fortunat n’en parle qu’avec horreur... Mais il chante haut les louanges de Mme Marguerite, qui lui a rendu les 40,000 francs qu’il avait avancés à Valorsay... Il fait aussi l’éloge de Chupin, mais du bout des lèvres, depuis que Chupin, mis à même par Pascal de «s’établir,» lui a déclaré qu’il ne se mêlerait plus jamais de tripotages.--Tripotages est resté sur le cœur de. M. Fortunat.
Ce qui ne l’a pas empêché, d’ailleurs, d’aider par sa déposition aux malheurs de Vantrasson et de la sensible Mme Léon. Condamnés, l’un aux travaux forcés à perpétuité, l’autre à dix ans de réclusion...
De M. de Coralth, pas de nouvelles; mais sa femme a quitté la Villette, au grand désespoir de M. Mouchon... Comme dentiste, le docteur Jodon réussit...
Quant à M. Wilkie, on sait par les journaux ses faits et gestes...
Les chroniques s’épuisent à décrire ses livrées, ses chevaux, ses voitures, ses écuries... On signale ses déplacements... On enregistre ses mots spirituels... Il a des succès, il est aimé, fêté; célébré, adulé, il fait tapage, scandale, il règne. Le monde est aux impudents!...
FIN.
Paris.--Imprimerie de E. DONNAUD, rue Cassette, 9.