La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès (part 2 of 3)
Il était digne de Mlle Marguerite, il savait que pas un doute n’effleurerait la foi qu’elle avait en son honneur...
Penchée sur l’épaule de son fils, Mme Férailleur avait lu ce qu’il écrivait.
--Songerais-tu à confier cette lettre à la poste? lui demanda-t-elle. Es-tu sûr, parfaitement sûr qu’elle sera remise à Mlle Marguerite et non à une autre personne qui s’en servirait contre toi?
Pascal secoua la tête.
--Je sais comment m’y prendre pour qu’elle parvienne sûrement, répondit-il. Marguerite m’a dit que si jamais quelque grand danger nous menaçait, elle m’autorisait à envoyer demander la femme de confiance de l’hôtel de Chalusse, Mme Léon, et à lui remettre un mot... Le péril est assez pressant pour que j’use de cette ressource... Je passerai rue de Courcelles; je ferai prévenir Mme Léon et je lui donnerai cette lettre. Es-tu rassurée, chère mère?...
Ayant dit, il se mit à entasser dans une grande caisse tous les dossiers qui lui avaient été confiés. Cette caisse devait être portée à un de ses amis d’autrefois, qui les remettrait à qui de droit.
Il prit ensuite quelques papiers précieux et les valeurs qu’il possédait, et, prêt pour le sacrifice, il parcourut une dernière fois ce modeste appartement de la rue d’Ulm, où le succès avait souri à ses efforts, où il avait été heureux, où il s’était bercé de si beaux rêves d’avenir.
Mais bientôt il sentit que l’attendrissement le gagnait; les larmes lui venaient aux yeux... Il embrassa sa mère et sortit d’un pas précipité.
--Pauvre enfant!... murmura Mme Férailleur. Pauvre Pascal!...
Pauvre femme aussi!... C’était la seconde fois, à vingt ans de distance, qu’elle était foudroyée en plein bonheur... Mais en ce jour, comme au lendemain de la mort de son mari, elle trouvait dans son cœur cette robuste énergie, cette constance héroïque des mères, supérieures à toutes les infortunes.
C’est d’une voix ferme qu’elle commanda à sa femme de ménage de courir chercher un marchand de meubles, le plus proche, n’importe lequel, pourvu qu’il eût de l’argent comptant.
Et, cet homme arrivé, elle fut stoïque pendant qu’elle le promenait dans toutes les pièces.
Dieu sait si elle souffrait, cependant!...
Ceux-là seuls qui ont été réduits à cette extrémité affreuse de vendre ce qu’ils possédaient peuvent juger cette angoisse.
A l’heure fatale où le brocanteur arrive, chaque meuble et jusqu’au dernier bibelot acquièrent aux yeux de leur possesseur une valeur extraordinaire. Il semble qu’il passe quelques gouttes du sang qu’on a dans les veines dans chaque objet qu’on va livrer. Et quand le marchand, de ses grosses mains avides, tourne et retourne chaque chose, on croit ressentir l’affront d’une profanation de soi.
Les riches nés au milieu du luxe qui les environne, ne connaissent pas le plus horrible du supplice.
Celui qui souffre effroyablement, c’est l’homme de la classe moyenne, non le parvenu, mais celui qui était en train de parvenir quand il a trébuché.
Le cœur de celui-là saigne, quand l’inexorable nécessité le sépare de tout ce dont il s’était peu à peu entouré.
C’est qu’il n’est pas un objet qui ne lui rappelle une convoitise, une envie longtemps comprimée, et la joie enfantine de la première possession.
Quel plaisir, le jour où on lui apporta son grand fauteuil!... Combien de fois était-il allé admirer à la montre du marchand, avant de les acheter, ses rideaux de velours!... Son tapis lui représente des mois d’économie!... Et cette jolie pendule... Ah! il avait bien cru qu’elle ne sonnerait que des heures prospères!...
Et tout cela, le brocanteur le manie et le tripote, le secoue, le raille, le déprécie... On se croyait dans un louvre, il prouve qu’on était dans un taudis. C’est à peine s’il daignera acheter... Qui est-ce qui voudrait de ces rebuts!... Dame!... il sait qu’on a besoin d’argent et il abuse... C’est son état.
--Combien cela vous a-t-il coûté?... demande-t-il à chaque meuble.
--Tant!...
--Eh bien!... On vous a joliment volé!...
Il est sûr qu’il y a un voleur, et que ce doit être lui!... Mais que dire?... Un autre n’agirait pas autrement que lui.
Le mobilier de Mme Férailleur lui avait coûté une dizaine de mille francs, il en valait au moins le tiers, elle en retira 760 francs. Il est vrai qu’elle était pressée et qu’elle fut payée comptant.
Et comme neuf heures sonnaient, on chargeait ses malles sur un fiacre, et elle criait au cocher; bien haut, comme elle en était convenue avec son fils:
--Place du Havre... au chemin de fer!
Une fois déjà, après avoir été lâchement dépouillée par un misérable, Mme Férailleur en avait été réduite à se défaire de tout ce qu’elle possédait.
Une fois déjà, elle avait abandonné son logis aux brocanteurs et s’était éloignée en emportant sur un fiacre les épaves de sa fortune.
Mais quelle différence! Jadis, l’estime et la sympathie de tous, les amitiés qu’elle avait su se concilier lui faisaient cortége... Il y avait autour d’elle comme un concert d’admirations et d’éloges qui enlevaient au sacrifice une partie de son amertume et doublaient son courage.
Tandis que ce soir, elle fuyait, secrètement, seule, sous un faux nom, tremblant d’être épiée ou reconnue, comme le coupable que poursuit l’idée de son crime et la crainte du châtiment.
Elle souffrait moins, le jour où, affaissée au fond d’une voiture de deuil, avec son fils sur ses genoux, elle suivait au cimetière la dépouille mortelle de l’homme qui avait été tout pour elle, son unique pensée, son amour, son orgueil, son bonheur et ses espérances.
Veuve, anéantie par le sentiment du malheur irréparable, elle s’était humiliée sous la main qui la frappait... Mais, ici, c’était la méchanceté seule des hommes qui l’atteignait dans son fils, et son supplice était celui de l’innocent qui va périr faute de pouvoir prouver son innocence...
La mort de son mari ne lui avait pas arraché des larmes si amères que le déshonneur de son fils...
Tout ce que l’âme humaine peut endurer de douleur sans être brisée, cette mère si humble et si grande le subit pendant le trajet de la rue d’Ulm à la gare de l’Ouest.
Elle si fière, et qui avait de si justes raisons de l’être, elle voyait encore les regards brûlants de mépris dont on l’avait accablée quand elle avait quitté sa maison!... Elle entendait encore les outrageantes paroles qui lui avaient été jetées par quelques-uns de ces voisins comme il s’en trouve trop, dont le misérable bonheur se compose surtout du malheur d’autrui...
--Ses larmes!... avait-on dit, simagrées!... Elle va retrouver son fils, et avec ce qu’il a volé, ils rouleront carrosse en Amérique...
Car la renommée, qui grossit et dénature tout, la haine et l’envie avaient enflé jusqu’à l’absurde la scène déjà inouïe de l’hôtel d’Argelès. Rue d’Ulm, il était avéré que Pascal, depuis cinq ans, passait toutes ses nuits au jeu et que, tricheur incomparable, il avait volé des millions...
Cependant Mme Férailleur approchait du chemin de fer...
Bientôt le fiacre prit le pas pour monter la pente roide de la rue d’Amsterdam, et il ne tarda pas à s’arrêter devant la gare.
Ponctuelle observatrice des conventions arrêtées, l’héroïque femme fit porter ses malles au quai de la ligne de Londres, déclara qu’elle ne partirait que le lendemain, et reçut d’un employé un bulletin de dépôt.
Une vague inquiétude l’obsédait; elle observait le visage de tous les gens qui passaient, sachant bien que le plus profond mystère seul assurait quelque chance de succès aux desseins de Pascal, et redoutant des espions...
Mais elle ne vit pas une figure suspecte. Seuls, quelques Anglais, ces étranges voyageurs, si sottement prodigues et si ridiculement pingres tout à la fois, marchandaient à grands cris les quatre sous de pourboire d’un pauvre facteur.
A demi rassurée, Mme Férailleur traversa rapidement le grand vestibule de l’Horloge et gravit l’escalier qui conduit à l’immense salle des Pas-Perdus des lignes de banlieue.
C’est dans cette salle que Pascal lui avait donné rendez-vous; mais elle eut beau promener son regard de tous côtés, elle ne l’aperçut pas. Ce retard ne l’inquiéta pas trop. Il n’y avait rien de surprenant à ce que Pascal n’eût pu terminer encore tout ce qu’il avait à faire.
Epuisée de lassitude, elle s’était assise sur un banc, le plus dans l’ombre qu’il lui avait été possible, et elle suivait d’un œil morne la foule incessamment renouvelée, quand un homme, en s’arrêtant brusquement devant elle, la fit tressaillir...
Cet homme, c’était Pascal, cependant... Mais il avait fait couper ses cheveux et sa barbe..
Et ainsi tondu, avec son visage glabre, un foulard brun remplaçant sa cravate de mousseline blanche, il était changé à ce point que sa mère, tout d’abord, ne l’avait point reconnu.
--Eh bien!... demanda Mme Férailleur.
--J’ai trouvé... Nous avons un logement tel que je le souhaitais.
--Où?...
--Ah!... bien loin, pauvre mère... à mille lieues de tous les gens que nous avons aimés et connus... dans un quartier désert, sur la route de la Révolte, presque à l’endroit où elle coupe la route d’Asnières... Tu y seras bien mal, sans doute, mais tu auras la jouissance d’un petit jardinet...
Elle se leva, rassemblant toute son énergie:
--Qu’importe le logis! interrompit-elle, avec une gaieté un peu forcée, j’espère bien que nous n’y serons pas longtemps...
Mais lui, comme s’il eût été bien loin de partager cet espoir, restait silencieux et morne. Et sa mère lut dans ses yeux, dont elle connaissait si bien l’expression, qu’une anxiété nouvelle s’était ajoutée à toutes ses angoisses.
--Qu’as-tu? demanda-t-elle, incapable de maîtriser son inquiétude, qu’est-il arrivé?...
--Ah!... un grand malheur.
--Quoi encore, mon Dieu?
--Je suis allé rue de Courcelles; j’ai parlé à Mme Léon...
--Que t’a-t-elle dit?
--Le comte de Chalusse est mort ce matin...
Mme Férailleur respira.
Assurément elle s’attendait à tout autre chose, et en quoi cette mort était un désastre, elle ne le concevait pas. Ce qu’elle comprenait fort bien, par exemple, c’est que cette conversation, debout, dans cette salle où passaient cent personnes par minute, était une insigne imprudence et constituait un véritable danger.
Elle prit donc le bras de son fils, et l’entraîna en disant:
--Viens, sortons...
Pascal avait gardé la voiture qui lui avait servi pour ses courses de la soirée; il y fit monter sa mère et monta lui-même, après avoir donné l’adresse de sa nouvelle demeure.
--Parle, maintenant, dit Mme Férailleur, après que le cocher eut fouetté ses chevaux.
Le malheureux était en un de ces moments d’agonie morale et de défaillance de la pensée, où parler est un véritable supplice...
Mais il ne voulait pas inquiéter sa mère, ni qu’elle pût le soupçonner de manquer de fermeté... D’un effort violent, il secoua la torpeur qui l’envahissait, et d’une voix assez élevée pour dominer le bruit des roues:
--Voici, mère, commença-t-il, l’emploi de mon temps depuis que je t’ai quittée:
Je me rappelais avoir vu, lors d’une expertise, route de la Révolte, trois ou quatre maisons tout à fait convenables pour mes projets... Naturellement, c’est là que j’ai couru tout d’abord. Dans une de ces maisons, un appartement était vacant, je l’ai loué, et pour que rien n’entrave la liberté de mes mouvements, j’ai payé six mois d’avance... Voici la quittance, au nom que nous porterons désormais.
Et il montrait un papier où le propriétaire déclarait avoir reçu de M. Mauméjan la somme de 350 fr., pour deux termes à échoir, etc...
--Mon marché conclu, reprit-il, je suis revenu vers le centre de Paris, et je suis entré chez le premier marchand de meubles que j’ai rencontré... Je me proposais de louer seulement de quoi garnir notre petit logement, mais le marchand a élevé toutes sortes de difficultés... Il tremblait pour ses meubles, il exigeait un cautionnement en argent ou la garantie de trois commerçants patentés... Quand j’ai vu cela, et tout le temps que je perdais, j’ai acheté le strict nécessaire. Une des conditions du marché est que tout sera chez nous, et à peu près en place, à onze heures... Comme j’ai stipulé par écrit un dédit de 300 francs, je suis sûr de l’exactitude de mon homme... Je lui ai confié la clef de notre logement, et il doit m’y attendre en ce moment.
Ainsi, avant de songer à son amour et à Mlle Marguerite, Pascal ne s’était préoccupé que des intérêts de sa réputation perdue.
Et il avait tout terminé en quelques heures avec cette sûreté et cette adresse que donne la connaissance exacte des merveilleuses ressources de Paris.
Mme Férailleur ne lui avait peut-être pas cru tant de courage, et elle l’en récompensa par un serrement de main.
Puis, comme il se taisait:
--Quand donc as-tu vu Mme Léon? interrogea-t-elle.
--Après que toutes mes dispositions pour notre emménagement ont été bien prises, chère mère... Lorsqu’en sortant de la boutique du marchand de meubles, j’ai calculé que j’avais encore cinq quarts d’heure devant moi, je n’y ai plus tenu... et, au risque de t’exposer à m’attendre, je me suis fait conduire rue de Courcelles...
Il était manifeste que Pascal éprouvait à parler de Mlle Marguerite un extrême embarras, presque de la répugnance. Il y a de la dissimulation au fond de toute passion vraie, et les nobles et chastes amours souffrent dans leur pudeur d’écarter les voiles dont ils s’enveloppent.
Ces sentiments, Mme Férailleur était digne de les comprendre. Mais elle était mère, c’est-à-dire jalouse de la tendresse de son fils, et anxieuse de détails sur cette rivale qu’elle voyait tout à coup surgir dans un cœur où elle avait régné seule... Elle était femme aussi, c’est-à-dire défiante et soupçonneuse à l’égard des autres femmes.
Loin donc d’avoir pitié du malaise de Pascal, elle le pressa assez pour qu’il fût obligé de poursuivre:
--J’avais donné cinq francs à mon cocher pour presser ses chevaux, et il marchait grand train, lorsque soudainement, à la hauteur de l’hôtel de Chalusse, il s’opéra dans le mouvement de la voiture un changement étrange...
Je regardai, et je vis qu’elle roulait sur une épaisse couche de paille répandue sur la chaussée...
Ce que je ressentis, je ne saurais l’exprimer... En un moment, je fus trempé d’une sueur glacée... Je crus voir comme aux lueurs d’un éclair, Marguerite à l’agonie... mourant loin de moi, et m’appelant en vain.
Sans attendre l’arrêt de la voiture, je sautai à terre, et j’eus besoin de me faire violence pour ne pas courir demander au concierge de l’hôtel de Chalusse:
--Qui donc se meurt ici?
Un embarras se présentait que je n’avais pas prévu. Pouvais-je aller de ma personne demander Mme Léon? Évidemment non. Qui donc y envoyer? Il n’y avait plus, à l’heure qu’il était, un seul commissionnaire au coin des rues, et pour rien au monde je n’aurais confié cette démarche au garçon de quelque marchand de vin des environs.
Heureusement, mon cocher--le même qui nous conduit--est un brave garçon, et il consentit à se charger de la commission, moyennant que je garderais ses chevaux.
Dix minutes après, Mme Léon sortit et vint à moi.
Je la connaissais pour l’avoir vue cent fois avec Marguerite, quand elles demeuraient près du Luxembourg, et elle-même, qui m’avait vu passer et repasser si souvent, me reconnut malgré ma figure glabre.
Dois-je le dire, son premier mot: «M. de Chalusse est mort» me soulagea d’un poids énorme; je respirai...
Mais elle était si pressée qu’elle ne put me donner aucun détail...
Je lui ai remis ma lettre et elle m’a promis pour bientôt un mot de Marguerite. Tout le monde veillant cette nuit à l’hôtel, il lui sera facile de s’esquiver et de sortir quelques minutes...
Ainsi, quand la demie de minuit sonnera, elle sera à la petite porte du jardin de l’hôtel, et si je suis exact, j’aurai une réponse...
Mme Férailleur semblait attendre quelque chose encore, et comme Pascal se taisait:
--Tu me parlais d’un grand malheur, fit-elle, où donc est-il?... Je ne l’aperçois pas...
Il eut un geste menaçant, et d’une voix sourde:
--Le malheur est, répondit-il, que sans l’abominable traîtrise dont je suis victime, Marguerite serait ma femme avant un mois. La voici libre, maintenant, absolument libre, ne dépendant plus que de sa volonté et de son cœur.
--Et tu te plains!...
--Oh!... ma mère!... Puis-je donc l’épouser!... M’est-il permis même de songer à lui offrir un nom déshonoré!... Il me semble que je commettrais une action vile, plus qu’un crime, si j’osais lui parler de mon amour et de notre avenir, avant d’avoir écrasé les infâmes qui m’ont perdu...
Les regrets, la rage, la conscience de son impuissance momentanée, lui arrachaient des larmes que Mme Férailleur devinait, qui retombaient, sur son cœur comme du plomb en fusion, mais dont elle réussit à ne point paraître émue.
--Raison de plus, prononça-t-elle froidement, pour ne pas perdre une seconde, pour donner à l’œuvre de réhabilitation tout ce que tu as de force, d’intelligence, d’énergie.
--Oh!... je me vengerai, je le veux... Mais elle, en attendant, que deviendra-t-elle?... Songe, mère, qu’elle est seule au monde, sans amis, abandonnée!... C’est à devenir fou!...
--Elle t’aime, dis-tu... Qu’as-tu à craindre? Maintenant elle est débarrassée des obsessions de ce prétendant qu’on voulait lui imposer et dont elle t’avait parlé... Le marquis de Valorsay, n’est-ce pas?...
Ce nom charria au cerveau de Pascal tout le sang de ses veines...
--Ah!... s’écria-t-il, le misérable!... S’il y avait un Dieu au ciel...
--Malheureux! interrompit Mme Férailleur, tu blasphèmes, quand déjà la Providence se déclare pour toi!... Lequel, à cette heure, penses-tu qui souffre le plus, de toi, fort de ton innocence, ou du marquis s’apercevant qu’il a commis un crime inutile?
Une secousse du fiacre l’interrompit.
Abandonnant le chemin d’Asnières, le cocher avait remonté la route de la Révolte, et il venait de s’arrêter devant une maison isolée, de très-modeste apparence, à un seul étage.
--Nous sommes arrivés, mère, dit Pascal.
Sur le seuil de la maison, un homme les attendait qui accourut leur ouvrir la portière. C’était le marchand de meubles.
--Enfin vous voici, M. Mauméjan! dit-il. Tenez, et vous verrez que j’ai strictement rempli les conditions de notre marché.
Il disait presque vrai; on lui remit le prix convenu et il s’éloigna content.
--Maintenant, chère mère, reprit Pascal, permets que je te fasse les honneurs du pauvre logis que je t’ai choisi...
De cette humble maison, il n’avait loué que le rez-de-chaussée. L’étage supérieur, qui avait une entrée et un escalier indépendants, était occupé par un honnête ménage.
Tel quel, ce rez-de-chaussée était étroit, mais propre, et l’architecte avait intelligemment tiré parti du terrain.
Le tout se composait de quatre petites pièces, séparées par un corridor. La cuisine prenait jour sur un petit jardin grand comme quatre fois un drap ordinaire.
Les meubles achetés par Pascal étaient un peu plus que simples, mais faits pour ce pauvre intérieur; ils venaient d’être apportés, et on les eût dit en place depuis des années...
--Nous serons bien ici, déclara Mme Férailleur, oui, très-bien... Demain soir, tu ne t’y reconnaîtras plus... J’ai sauvé bien des choses de notre naufrage: des rideaux, une paire de lampes, une pendule... tu verras. C’est surprenant, tout ce qu’on peut faire tenir dans quatre malles!...
Lorsque sa mère lui donnait un si fier exemple, Pascal eût rougi de ne pas s’élever à sa hauteur. Il se mit donc à expliquer gravement les raisons qui l’avaient déterminé à choisir ce logement: c’est qu’il avait tenu surtout à ne pas avoir de concierge. Ainsi, il assurait la liberté absolue de ses mouvements et se mettait à l’abri des indiscrétions.
--Certes, chère mère, ajoutait-il, le quartier est désert, mais tu y trouveras néanmoins le nécessaire... Au-dessus de nous, demeurent, m’a dit le propriétaire, de très-braves gens... j’ai déjà causé avec la femme, elle te pilotera... Je me suis enquis de quelqu’un pour le gros ouvrage et on m’a indiqué une pauvre marchande nommée Vantrasson, qui cherche de tous côtés un ménage à faire... On doit l’avoir prévenue ce soir, tu la verras demain... Et surtout n’oublie pas que tu es désormais Mme Mauméjan.
Entraîné par la situation, il parlait, il parlait... Lorsque Mme Férailleur, tirant sa montre, lui dit doucement:
--Et ton rendez-vous?... Tu oublies qu’une voiture attend à la porte...
C’était vrai, il avait oublié.
Vivement il prit son chapeau, et après avoir embrassé sa mère, s’élança dehors.
Les chevaux du fiacre n’en pouvaient plus, mais le cocher avait été si bien encouragé qu’il trouva le secret de les faire trotter jusqu’à la rue de Courcelles.
Là, par exemple, il déclara que lui et ses bêtes étaient à bout, et ayant reçu ce qui lui était dû, il s’éloigna au pas...
Le temps était froid, la nuit sombre, la rue déserte... Le silence était lugubre, troublé à de longs intervalles par le claquement d’une porte ou le pas lointain d’un promeneur attardé...
Ayant vingt minutes au moins à attendre, Pascal était allé s’asseoir sur une borne, en face de l’hôtel de Chalusse, et son regard s’attachait obstinément à la façade, comme si par un prodige de volonté il eût pu traverser les murailles, et voir ce qui se passait à l’intérieur.
Une seule fenêtre, celle de la chambre où l’on veillait le corps du comte de Chalusse, était éclairée... Et dans ce cadre lumineux, on distinguait de la rue l’ombre d’une femme, debout, immobile, le front appuyé contre les carreaux...
Et le temps passait...
En proie à l’indicible angoisse de l’homme qui sent que sa vie est en jeu, que son avenir se décide, que son sort va être à tout jamais et irrévocablement fixé, Pascal comptait les secondes.
Réfléchir, délibérer, prévoir, concerter un plan... impossible. Sa pensée échappait à sa volonté... Il perdait jusqu’à la mémoire de ses tortures depuis vingt-quatre heures. Coralth, Valorsay, la d’Argelès, le baron, n’existaient plus. Il oubliait sa position perdue et l’infamie attachée à son nom... Le passé était comme supprimé, et l’avenir pour lui n’allait pas au-delà de quelques minutes... Toute sa vie se résumait en l’instant présent, et il ne concevait ni ne percevait rien, hormis qu’il attendait Mlle Marguerite et qu’elle allait venir...
Sans doute ses dispositions physiques aidaient à cet anéantissement moral... Il n’avait rien pris de la journée et son estomac défaillait... Il ne s’était pas muni d’un pardessus, et le froid de la nuit le pénétrait jusqu’aux moelles... Ses oreilles tintaient, des éblouissements emplissaient ses yeux d’étincelles...
La demie de minuit qui sonnait lugubrement à l’horloge de l’hôpital Beaujon le tira de cet anéantissement.
Il crut entendre une voix dans la nuit, qui lui criait: «Debout, voici l’heure!»
Tout chancelant, et sentant ses jambes se dérober sous lui, il se traîna jusqu’à la petite porte des jardins de l’hôtel de Chalusse.
Bientôt elle s’ouvrit mystérieusement, et Mme Léon parut.
Ah! ce n’était pas elle qu’espérait Pascal.
Le malheureux!... Il avait écouté cet écho mystérieux de nos désirs qui se confond avec le pressentiment, et qui murmurait au-dedans de lui:
--Marguerite elle-même viendra...
Et, avec l’ingénuité du malheur, il ne put se défendre d’exprimer à Mme Léon sa secrète espérance.
Mais la femme de charge, à cette seule idée, recula avec un geste superbe de pudeur effarouchée, et d’un ton de reproche:
--Y pensez-vous, monsieur, prononça-t-elle... Quoi!... vous avez pu croire que Mlle Marguerite abandonnerait le corps de son père pour accourir à un rendez-vous!... Ah! jugez-la mieux, cette chère enfant!...
Il soupira profondément, et d’une voix à peine intelligible:
--Du moins, elle m’a répondu? demanda-t-il.
--Oui, monsieur... et quoique ce soit de ma part une haute inconvenance, je vous apporte sa lettre... Tenez, la voici... Puis, bonsoir, je me sauve... Que deviendrais-je, si les domestiques s’apercevaient de mon absence, et que je suis sortie toute seule...
Elle se retirait en effet, Pascal la retint.
--De grâce, supplia-t-il, attendez-que j’aie vu ce qu’elle m’écrit. J’aurai peut-être quelque chose à lui faire savoir.
Mme Léon obéit, d’assez mauvaise grâce, non sans répéter à deux reprises: «Dépêchez-vous!» et Pascal courut se placer sous un réverbère.
Ce n’était pas une lettre que lui adressait Mlle Marguerite, mais un laconique billet, sur un chiffon de papier tout froissé, plié en quatre et non cacheté.
Il était écrit au crayon, d’une écriture toute confuse.
A la lueur tremblante du gaz, Pascal lut:
«Monsieur...»
Ce seul mot le fit frissonner. Monsieur!... Qu’est-ce que cela signifiait!...
Depuis longtemps, lorsqu’elle écrivait, Mlle Marguerite disait: «Mon cher Pascal,» ou «mon ami...»
Cependant, il continua:
«Supliée par M. le comte de Chalusse, par mon père à l’agonie, je n’ai pas eu le courage de résister...
«J’ai pris l’engagement solanel de devenir la femme du marquis de Valorsay.
«On ne trahit pas les serments faits aux mourants, je tiendrai le mien, dû mon cœur se briser.
«Je remplis un devoir, Dieu me donnera le courage et la résignation...
«Oubliez donc celle qui vous aima tant autrefois... Elle est maintenant la fiancée d’un autre, et l’honneur lui comande d’oublier jusqu’à votre nom.
«Une fois encore, et la dernière, adieu!...
«Si vous m’aimez, vous ne chercherez pas à me revoir... Ce serait ajouter inutilement à l’amertume de mes douleurs...
«Pleurez comme si elle était morte celle qui se dit:
«Votre servante,
«MARGUERITE.»
La contexture prétentieusement banale de cette lettre, les fautes d’orthographe qui s’y enlaçaient, Pascal ne remarqua rien.
Il ne comprit qu’une chose, c’est que Marguerite était perdue pour lui, c’est qu’elle allait devenir la femme du lâche scélérat qui avait organisé le guet-apens de l’hôtel d’Argelès...
Une commotion terrible le secoua de la nuque aux talons, il passa devant ses yeux comme un nuage de sang, et, haletant, éperdu, ivre de rage, il bondit jusqu’à Mme Léon.
--Marguerite!... dit-il d’une voix rauque, où est-elle? je veux la voir!...
--Oh!... monsieur, que me demandez-vous là!... Est-ce possible!... Laissez-moi vous expliquer...
Le reste expira dans sa gorge. Pascal lui avait saisi les poignets, et il les serrait à les briser, en répétant:
--Je veux voir Marguerite, lui parler... Il faut que je lui dise qu’on la trompe, qu’on l’abuse... Je démasquerai le misérable...
Épouvantée, la femme de charge se débattait de toutes ses forces, reculant tant qu’elle pouvait vers la petite porte du jardin restée entr’ouverte.
--Vous me faites mal! criait-elle. Devenez-vous fou?... Lâchez-moi, ou j’appelle au secours, à l’aide!...
Et par deux fois, en effet, à pleine voix elle hurla:
--A moi! à l’assassin...
Ses cris se perdirent dans la nuit. Si quelqu’un les entendit, nul ne vint. Mais ils rappelèrent Pascal au sentiment de la situation, et il eut peur de sa violence.
Il lâcha la femme de charge, et son accent, soudainement, devint aussi humble qu’il avait été menaçant.
--Excusez-moi, supplia-t-il, je souffre tant que je ne sais ce que je fais... Je vous en conjure, conduisez-moi près de Mlle Marguerite, ou courez la prier de descendre, de venir... Je ne lui demande qu’une minute.
Mme Léon paraissait écouter très-attentivement; en réalité, elle manœuvrait doucement pour gagner le jardin. Bientôt il fut à sa portée... Aussitôt, avec une agilité et une précision surprenantes, elle repoussa violemment Pascal, et d’un bond franchit la porte, qu’elle referma sur elle en disant:
--Va donc, canaille!
C’était le dernier coup, et pendant plus d’une minute Pascal demeura immobile devant cette petite porte, stupide de douleur et de colère.
Sa situation atroce était celle de l’homme qui, ayant roulé au fond d’un précipice, s’est relevé sanglant et meurtri... il se jure qu’il se sauvera à force d’énergie, mais une pierre ébranlée par sa chute se détache, tombe et l’achève...
Tout ce qu’avait enduré Pascal n’était rien comparé à cette idée de Valorsay épousant Marguerite!... Était-il possible que cela fût jamais!... Dieu permettrait-il une si monstrueuse iniquité?...
--Oh!... non, cela ne sera pas, grondait Pascal, je le poignarderai plutôt, le misérable, et la justice, après, fera de moi ce qu’elle voudra...
Il comprenait la vengeance, en ce moment, implacable, sans merci, qui, pour s’assouvir ne recule pas même devant le crime. Et elle l’enflammait d’une telle énergie, que lui, si épuisé l’instant d’avant; il ne mit pas une demi-heure à regagner la route de la Révolte.
Sa mère, qui l’attendait, le cœur serré par l’inquiétude, se méprit à son teint animé par la fièvre, et à l’éclat de ses yeux.
--Ah!... tu rapportes une bonne nouvelle... s’écria-telle.
Pour toute réponse, il lui tendit la lettre que Mme Léon lui avait donnée, en disant:
--Lis!...
Le regard de Mme Férailleur tomba sur cette phrase: «Une fois encore et la dernière... adieu!...» Elle comprit, devint fort pâle, et d’une voix émue dit:
--Console-toi, mon fils, cette jeune fille ne t’aimait pas...
--Oh!... mère, si tu savais...
Elle l’arrêta du geste, en redressant fièrement la tête:
--Je sais ce que c’est qu’aimer, Pascal... c’est croire. Est-ce que jamais le soupçon eût effleuré mon esprit, quand même le monde entier eût accusé ton père d’un crime! Cette jeune fille a douté de toi... On lui a dit que tu avais triché au jeu... et elle l’a cru!... Tu n’as donc pas compris que ce serment au lit de mort de M. de Chalusse n’est qu’un prétexte.
C’était vrai, Pascal n’avait pas compris cela...
--Mon Dieu! s’écria-t-il douloureusement, n’y aurait-il donc que toi à croire à mon innocence...
--Sans preuves... oui. A toi d’en trouver pour en accabler tes ennemis...
--Et j’en trouverai, fit-il, de cet accent qui annonce une résolution inébranlable. Je suis bien fort maintenant que j’ai à défendre la vie de Marguerite... car on l’a trompée, ma mère, il est impossible qu’elle m’ait abandonné... Oh! ne hoche pas la tête... je l’aime... donc je crois.
XVII
M. Isidore Fortunat n’était pas de ces gens à chimères, qui s’endorment sur les projets qui leur tiennent le plus au cœur.
Quand il s’était dit: Je ferai ceci, il le faisait le plus promptement possible, la veille, plutôt que le lendemain.
S’étant juré qu’il retrouverait le fils de Mme Lia d’Argelès, l’héritier des millions du comte de Chalusse, il lui tardait de voir celui de ses employés qui devait l’aider à cette tâche difficile.
C’est pourquoi, son premier soin en rentrant chez lui fut de demander à son caissier l’adresse de Victor Chupin.
--Il demeure rue du Faubourg-Saint-Denis, répondit le caissier, au nº...
--Très-bien, murmura M. Fortunat, je pousserai jusque-là dès que j’aurai dîné.
Et en effet, aussitôt son café pris, il demanda son pardessus à Mme Dodelin, et une demi-heure plus tard, il se présentait à la maison de son employé.
C’était un de ces immeubles immenses, où grouille la population d’une sous-préfecture, qui ont trois ou quatre cours, cinq ou six corps de bâtiment, autant d’escaliers que l’alphabet a de lettres, et un concierge qui ne se souvient guère du nom de ses locataires que tous les trois mois, quand il va leur réclamer le terme à échoir, et aussi au premier de l’an.
Cependant, par un de ces bonheurs faits pour M. Fortunat, le concierge du nº... se souvenait de Chupin, le connaissait, et même entretenait avec lui des relations de petits services.
Il indiqua donc clairement comment arriver à son logement. C’était simple. Il s’agissait de traverser la première cour, de prendre à gauche l’escalier D, de monter au sixième, d’enfiler l’escalier en face, etc., etc.
Grâce à cette obligeance particulière, M. Fortunat ne se perdit guère que cinq fois avant d’arriver à une porte où on lisait, sur un petit carré de carton: Victor Chupin, courtier de commerce.
Le long de la porte, une ficelle, terminée par une patte de lièvre, pendait. M. Fortunat la tira, une sonnette tinta, une voix cria: «Entrez!» et il entra.
La pièce où il pénétrait était petite et pauvrement meublée, mais resplendissante de cette propreté qui est un luxe.
Le carreau ciré luisait à l’œil comme un miroir, les meubles étincelaient, les couvertures du lit et les rideaux de calicot étaient plus blancs que neige.
Ce qui frappait, c’était des superfluités: des statuettes de plâtre, de chaque côté d’une pendule dorée, une étagère avec des bibelots et cinq ou six gravures presque passables.
Lorsqu’entra M. Fortunat, Victor Chupin, en manches de chemise, était assis à une petite table, et, à la lueur d’une lampe économique, avec une application qui amenait le rouge à ses joués, il copiait, d’une assez bonne écriture... un dictionnaire français.
Près du lit, hors du cercle de la lumière, une femme d’une quarantaine d’années, pauvrement mais proprement vêtue, armée de longues aiguilles de bois, tricotait...
--M. Victor Chupin?... demanda M. Fortunat.
Cette voix connue fit bondir le jeune garçon.
Il enleva prestement l’abat-jour de sa lampe, et sans chercher à dissimuler sa surprise:
--M’sieu Fortunat!... s’écria-t-il, ici, à cette heure!... Ous qu’est le feu?...
Puis, aussitôt, d’un ton posé, qui contrastait étrangement avec ses façons accoutumées:
--M’man, dit-il, c’est un de mes patrons, m’sieu Isidore Fortunat... tu sais... pour qui je fais des recouvrements.
La femme au tricot se leva, s’inclina gravement et dit:
--J’espère, monsieur, que vous êtes content de mon fils, et qu’il est honnête.
--Assurément, madame, répondit le dénicheur d’héritages, assurément... Victor est un de mes meilleurs employés.
--Alors, je suis contente, dit la femme en se rasseyant.
Chupin, lui aussi, paraissait radieux.
--C’est ma bonne femme de mère, m’sieu, dit-il. Elle est presque aveugle pour le moment; mais il paraît qu’avant six mois elle verra de sa fenêtre une épingle au milieu de la rue... C’est le médecin qui me la soigne qui me l’a promis... Alors, nous serons des bons... Mais asseyez-vous donc, m’sieu, et si on pouvait vous offrir quelque chose?...
Positivement, et quoique son employé plus d’une fois lui eût parlé de «ses charges,» M. Fortunat tombait des nues.
Il était confondu du parfum d’honnêteté qui s’exhalait de ce logis, de la dignité de cette femme du peuple, et de l’affection à la fois protectrice et respectueuse que lui témoignait son fils, ce jeune garçon dont l’accent et les allures semblaient si bien trahir le garnement.
--Merci, Victor, répondit-il, je ne prendrai rien, je sors de table.... Je suis venu pour vous donner mes instructions relativement à une affaire très-sérieuse et surtout très-urgente.
Chupin comprit que son patron souhaitait un tête-à-tête.
Il prit donc la lampe, ouvrit une porte, et du ton important d’un financier invitant quelque gros client à passer dans son cabinet:
--Donnez-vous la peine d’entrer dans ma chambre, m’sieu, dit-il.
Ce que Chupin emphatiquement appelait sa chambre, n’était qu’un trou mansardé, extraordinairement propre, il est vrai, sommairement meublé d’une maigre couchette de fer, d’une malle et d’une chaise.
Il offrit la chaise, posa la lampe sur la malle, et s’assit sur le lit en disant:
--C’est moins dans le grand genre que chez vous, m’sieu; mais je vais demander au propriétaire de faire dorer ma fenêtre à tabatière.
Il est positif que M. Fortunat était touché, ce qui dut faire époque dans sa vie. Il tendit la main à son employé en disant:
--Vous êtes un brave garçon, Victor.
--Dame!... m’sieu, on fait ce qu’on peut, et on ne reste pas vingt-quatre heures par jour les deux pieds dans le même soulier... Mais cristi!... Que ce gueux d’argent est dur à gagner honnêtement!... Si seulement ma bonne femme de mère y voyait clair, elle m’aiderait fameusement; car pour le travail, elle n’a pas sa pareille!... Mais, dans le tricot, voyez-vous, on ne devient pas millionnaire!...
--Votre père ne vit donc pas avec vous?
Un éclair de colère traversa les yeux de Chupin.
--Ah!... ne me parlez pas de cet homme-là, m’sieu... s’écria-t-il, ou je fais un malheur!...
Et comme s’il eût senti le besoin d’expliquer et de justifier son exclamation haineuse:
--Mon père, Polyte Chupin, reprit-il avec une animation singulière, est comme qui dirait un pas grand chose de bon!... En voilà un, pourtant, qui a eu de la chance!... D’abord, il a trouvé, pour l’épouser, une femme comme m’man, qui est l’honnêteté même... au point qu’on l’appelait Toinon-la-Vertu, quand elle était jeune... Elle l’idolâtrait, elle se tuait à travailler pour lui donner de l’argent... Et lui l’a tant tapée et tant fait pleurer, qu’elle en est devenue aveugle...
Mais ce n’est pas tout. Un matin, voilà qu’il lui tombe, je ne sais d’où ni comment, de quoi vivre en bourgeois, la canne à la main... C’était un particulier, tout ce qu’il y a de plus riche, qui lui avait donné ça pour un service qu’on lui avait rendu, du temps que ma défunte grand’m’man vendait du vin à la Poivrière.
Un autre aurait gardé son argent... lui, jamais. Tout de suite il s’est mis à faire une noce à tout casser, le jour, la nuit, toujours saoul, tellement qu’un honnête homme en serait crevé!... Pendant ce temps, ma pauvre bonne femme de mère s’échinait pour me donner la pâtée!... De tout son argent, elle n’a pas seulement vu un sou... et, pour une fois qu’elle est allée lui en demander, pour payer le terme, il l’a tant battue qu’elle est restée une semaine au lit...
Cependant, m’sieu, vous comprenez bien qu’avec cette vie-là on verrait la fin des caves de la banque... Mon père a vu la fin de son sac, et alors il lui a fallu trimer pour manger... Dame? ça ne lui allait pas du tout, à cet homme! Si bien qu’un jour qu’il ne savait pas où casser une croûte, il s’est souvenu de nous, il nous a cherchés et trouvés, et nous l’avons vu arriver... Pour une fois, je lui ai prêté cent sous, puis quarante sous le lendemain, et encore trois francs, et après cinq francs... Et ensuite, c’était tous les jours: Donne-moi ci, donne-moi ça, ou des claques!... Ah! mais non... Et à la fin je lui ai dit: «En voilà assez, la caisse est fermée!...» Alors, savez-vous ce qu’il fait? Il guette un moment où je suis sorti, il tombe ici avec un marchand de meubles, et, sous prétexte qu’il est le maître, il veut tout vendre...
Et ma pauvre bonne femme de mère qui le laissait faire!... Heureusement je suis arrivé... Laisser vendre mes meubles!... Cré nom! Je me serais plutôt laissé hacher en morceaux... Je suis allé me plaindre au commissaire, qui l’a fait venir... et depuis il nous laisse tranquilles... et voilà!...
Assurément, il y avait là dix fois ce qu’il fallait pour expliquer et excuser l’indignation de Victor Chupin...
Et cependant, il taisait prudemment ses griefs les plus sérieux et les raisons décisives de sa haine.
Ce qu’il se gardait de dire, c’est qu’autrefois, lorsqu’il n’était encore qu’un enfant sans volonté ni discernement, son père l’avait enlevé à sa mère et l’avait lancé sur cette pente terrible qui, fatalement et à moins d’une sorte de miracle, aboutit à Cayenne ou à la place de la Roquette.
Pour Chupin, le miracle avait eu lieu, mais il ne s’en vantait pas.
--Allons, allons, mauvaise tête, fit M. Fortunat, ne nous fâchons pas... un père est un père, que diable! et le vôtre reviendra sans doute à de meilleurs sentiments.
Il disait cela comme il eût dit n’importe quelle autre chose, uniquement par politesse et pour donner un témoignage d’intérêt. En réalité, il se souciait des infortunes de la famille Chupin autant que du Grand-Turc. Son émotion première s’était vite dissipée, et il avait fini par trouver un peu longues des confidences qui le détournaient de ses préoccupations.
--Revenons donc à nos moutons, reprit-il, c’est-à-dire à Casimir. Qu’avez-vous fait de ce sot après mon départ?
--D’abord, m’sieu, je l’ai dégrisé, et ce n’était pas facile... Ah! le gredin... en avait-il de cette boisson dans le corps... Enfin, quand j’ai vu qu’il causait comme vous et moi et qu’il était solide sur ses quilles, je l’ai reconduit à l’hôtel de Chalusse...
--Ah! voilà qui est bien pour moi. Mais vous, n’aviez-vous pas une affaire à traiter avec cet imbécile?
--Elle est dans le sac, m’sieu... la commande est signée... Le comte aura tout ce qui se fait de mieux comme enterrement, corbillard premier choix, six chevaux, commissaire en culotte courte, vingt-quatre voitures de deuil, une vraie féerie, quoi!... On payerait pour voir ça!
M. Fortunat souriait bonnement.
--Eh! eh! remarqua-t-il, cela va vous donner un joli bénéfice.
Employé à la commission, Chupin était parfaitement maître de son temps, de son intelligence et de son activité, mais le dénicheur d’héritages n’aimait pas, c’était connu, qu’on cherchât à gagner de l’argent en dehors de chez lui.
Son indulgence approbative était donc assez surprenante pour éveiller l’attention de Chupin.
--Cela me procurera quelque sous, en effet, répondit-il modestement, de quoi aider ma bonne femme de mère à faire bouillir notre marmite.
--Tant mieux! mon garçon, approuva encore M. Fortunat, tant mieux... J’aime à voir gagner de l’argent aux gens qui en font bon usage... Et la preuve, c’est que je vous apporte une affaire qui peut rapporter gros si vous la menez bien et si vous réussissez.
Les yeux de Chupin brillèrent et s’éteignirent aussitôt. Ce ne fut qu’un éclair. A un vif mouvement de joie succédait brusquement un sentiment de défiance.
Il songea qu’il était prodigieux que son patron, toujours si roide, prît la peine de se déranger et d’escalader son sixième, uniquement pour lui emplir les poches. Cela était suspect, devait cacher quelque chose; par conséquent il importait d’ouvrir l’œil.
Mais il savait dissimuler ses impressions, et c’est de l’air le plus joyeux qu’il s’écria:
--Hein!... de quoi?... De la monnaie?... Présent... Qu’est-ce qu’il faut faire pour la gagner?
--Oh!... peu de chose, répondit le guetteur d’héritages, presque rien...
Et machinalement il rapprochait sa chaise de la couchette sur laquelle était assis son employé.
--Avant tout, pourtant, reprit-il, une question, Victor... A la façon dont une femme regarderait un jeune homme, dans la rue, au théâtre, n’importe où, reconnaîtriez-vous si c’est une mère qui regarde son fils?
Chupin haussa les épaules.
--Cette question!... fit-il. Allez, m’sieu, je ne m’y tromperais pas... Je n’aurais qu’à me rappeler les yeux de m’man quand je rentre le soir... Pauvre vieille!... Elle a beau être quasi aveugle, elle me voit... C’est comme ça!... Et même, si vous voulez qu’elle vous offre une prise, il ne faut pas lui dire que je ne suis pas le plus gentil et le plus aimable de tout Paris.
M. Fortunat ne put s’empêcher de se frotter les mains, ravi de voir son idée si bien comprise et si parfaitement traduite.
--Bien! déclara-t-il, très-bien! Voilà de l’intelligence ou je ne m’y connais pas... Je vous avais bien jugé, Victor!
Victor brûlait de curiosité.
--De quoi s’agit-il, m’sieu? interrompit-il.
--Voici: il s’agit de suivre partout, sans jamais la perdre de vue, et assez adroitement pour qu’elle ne s’en doute pas, une femme que je vous désignerai... Tous ses regards, vous les épierez... et quand ses yeux vous diront que c’est son fils qu’elle regarde, votre tâche sera bien près d’être remplie. Il ne restera plus qu’à suivre ce fils et à découvrir son nom, son adresse, ce qu’il fait, comment et de quoi il vit... Je ne sais si je m’explique bien...
Ce doute venait à M. Fortunat de la physionomie de Chupin, où se peignaient la stupeur et le mécontentement.
--Excusez, m’sieu, fit-il; je ne comprends pas tout à fait...
--C’est cependant bien simple: La femme en question a un fils d’une vingtaine d’années, je le sais, j’en suis sûr... Seulement elle le nie, elle le cache, et lui ne la connaît pas. Elle le surveille cependant en secret, elle lui fait passer de quoi vivre, et tous les jours elle s’arrange de façon à le voir... Or, il est de mon intérêt de retrouver ce fils.
D’étonné qu’il était, le masque mobile de Chupin devenait menaçant, ses sourcils se fronçaient et ses lèvres tremblaient.
Ce qui n’empêcha pas M. Fortunat d’ajouter avec l’aplomb de qui ne soupçonne même pas la possibilité d’un refus:
--Cela vous va-t-il?... Quand nous mettons-nous à la besogne?...
--Jamais!... interrompit violemment Chupin.
Et se dressant:
--Ah!... mais non, continua-t-il, je ne ferai pas manger de ce pain-là à ma bonne femme de mère... Il l’étranglerait. Filer quelqu’un, moi!... Merci, je cède mon tour. Qui est-ce qui en veut... pas cher... pour rien.
Il était rouge comme un coquelicot, et dans son indignation, il oubliait sa réserve accoutumée, et l’impénétrable discrétion dont il avait toujours enveloppé ses antécédents.
--Connu, le métier! poursuivait-il, je l’ai fait... Autant prendre son billet pour Poissy, train direct!... Voilà où je serais, en train de fabriquer des chaussons de lisière, sans m’sieu André... Je l’avais autant dire tué, cet homme; on m’avait soûlé d’argent, et comme un brigand que j’étais, j’avais scié l’appui de la fenêtre d’où il est tombé... Lui, pour se venger, m’a tiré du pétrin. Et après cela, je recommencerais mes canailleries d’autrefois?... Cré nom! j’aimerais mieux me couper la jambe!... Je filerais cette pauvre femme, n’est-ce pas? je surprendrais son secret, et après, vous la feriez chanter jusqu’à extinction de voix?... Non, non! je veux être riche, et je le serai, mais honnêtement... Je veux manier mes pièces de cent sous, sans être forcé de me laver les mains après... Ainsi, bien le bonsoir chez vous...
Les bras de M. Fortunat lui tombaient. «Je vous demande un peu, pensait-il, où les scrupules vont se nicher!»
Mais il était en même temps très-inquiet de s’être si légèrement livré. Chupin n’abuserait-il pas de la confidence?... Qui sait!
Aussi se jura-t-il que du moment où il avait confié à Chupin son projet, Chupin l’exécuterait.
Il prit donc son air le plus sévère et le plus digne, et durement:
--Je pense, dit-il, que vous devenez fou!
C’était si juste comme expression et comme intonation, que Chupin s’arrêta un peu penaud.
--Il paraît, insista le dénicheur d’héritages, que vous me croyez capable de vous pousser à des actions condamnables et dangereuses.
--Mais non, m’sieu, je vous assure...
Il y avait beaucoup d’hésitation dans ce «non,» aussi M. Fortunat reprit-il:
--Ignorez-vous donc qu’en dehors de mes recouvrements je m’occupe de rechercher les héritiers des successions vacantes? Non, n’est-ce pas. Eh bien! comment les trouverais-je sans investigations?... Si je fais surveiller la femme dont je vous ai parlé, c’est pour arriver par elle, à un pauvre garçon qu’on veut frustrer de ce qui lui appartient... Et quand je viens vous offrir les moyens de gagner 40 ou 50 francs en deux jours, vous me recevez ainsi!... Vous n’êtes qu’un ingrat et un niais, Victor!...
En Victor Chupin se résumaient à un degré excessif les qualités et les vices du Parisien des faubourgs, qui naît vieux et qui, vieillard, reste gamin.
C’est dire qu’il n’était guère innocent ni crédule, ni confiant surtout.
A peine adolescent, il avait vu d’étranges choses, et il lui en était resté assez d’acquis pour effrayer l’expérience d’un philosophe.
Mais il n’était pas de taille à lutter de rouerie avec M. Fortunat, lequel avait d’ailleurs cet immense avantage de lui imposer par sa qualité de patron, par sa position, sa fortune et sa tenue.
Aussi Chupin fut-il tout d’abord ébranlé par les froides objections du dénicheur d’héritages, et bientôt déconcerté.
Ce qui surtout effaçait ses impressions premières et lui faisait presque regretter ses soupçons, c’était la modicité de la somme offerte: 40 ou 50 francs...
--Belle tripette, ma foi!... pensait-il; juste le prix d’un honnête service; pour une coquinerie on offrirait mieux...
Et après une minute de réflexion, il reprit à haute voix:
--Tant pis!... je suis votre homme, m’sieu...
Intérieurement M. Fortunat s’amusait du succès de sa ruse.
Venu avec l’intention de proposer une jolie somme à son employé, il avait lésiné par calcul, sûr d’avance de l’effet qu’il produirait. Et il trouvait bien plaisant que les honorables scrupules de Chupin lui valussent une économie.
--Si je ne vous avais pas trouvé en train de travailler à votre instruction, Victor, prononça-t-il, je croirais que vous avez bu... Quelle mouche vous a piqué subitement?... Est-ce que vingt fois depuis que vous êtes chez moi, je ne vous ai pas confié des missions semblables?... Qui donc a retourné Paris pour découvrir certains de mes débiteurs qui se cachaient?... Qui donc m’a dépisté Vantrasson?... Victor Chupin. Eh bien!... là, franchement, je ne discerne pas en quoi cette opération diffère des autres, ni pourquoi elle serait blâmable si les autres ne l’étaient pas...
A cela Chupin eût pu répondre que les autres fois on n’était pas venu le relancer chez lui, qu’il n’y avait eu nul mystère, qu’il avait agi en plein soleil, comme a le droit de le faire le représentant d’un créancier reconnu.
Mais si Chupin sentait très-bien la différence, il lui eût été difficile de traduire ce qu’il éprouvait.
C’est pourquoi, prenant son accent le plus résolu:
--Je ne suis qu’un sot, m’sieu, déclara-t-il, mais je saurai réparer ma sottise.
--C’est-à-dire que vous redevenez raisonnable, fit ironiquement M. Fortunat. C’est fort heureux, en vérité... Seulement, un conseil: surveillez-vous, à l’occasion, et bridez votre langue... vous ne me trouveriez pas toujours d’aussi bonne composition que ce soir...
Ayant dit, il se leva gravement, regagna la première pièce, salua fort civilement la mère de son employé et sortit.
Ses dernières paroles, sur le seuil de la porte, furent:
--Ainsi je compte sur vous... Faites un brin de toilette et soyez demain chez moi un peu avant midi.
--C’est entendu, m’sieu.
L’aveugle s’était levée et s’était inclinée respectueusement. Mais dès qu’elle se retrouva seule avec son fils:
--Qu’est-ce que cette affaire pour laquelle on te recommande de te mettre sur ton trente et un? demanda-t-elle.
--Une affaire comme celles de tous les jours, m’man.
L’aveugle hocha la tête.
--Comme vous parliez haut! remarqua-t-elle. Vous vous disputiez donc? C’était donc bien grave qu’il était besoin de se cacher de moi? Je n’ai pas distingué le visage de ton patron, mon fils, mais j’ai entendu sa voix, et elle ne me revient pas... Ce n’est pas celle d’un homme franc. Prends garde à toi, mon Toto, ne te laisse pas enjôler, sois prudent...
Recommander la prudence à Chupin était superflu.
Il avait promis son concours, mais non sans une restriction mentale.
--Pas de danger à voir ce dont il retourne, s’était-il dit. Si la chose, après, me semble louche, bonsoir, je la lâche.
Reste à savoir ce qu’il entendait par «louche»: c’était vague.
Il était revenu en toute sincérité et du meilleur de son cœur à l’honnêteté, et pour rien au monde, lui, si avide, il n’eût commis un acte positif d’improbité... Seulement, la limite qui sépare le bien du mal n’était pas clairement déterminée dans son esprit.
Cela tenait à son éducation, et à ce qu’il avait été longtemps sans savoir que la consigne des sergents de ville ne constitue pas toute la morale. Cela venait des hasards de sa vie, et de l’obligation où il avait été, n’ayant pas de métier, de se rejeter sur ces professions excentriques qui sont à Paris le lot des déclassés d’en haut et d’en bas.
Ce qui n’empêche que le lendemain il endossa sa plus belle redingote, et sur le coup d’onze heures et demie, il sonnait à la porte de son patron.
Déjà M. Fortunat avait expédié ses audiences du matin, et il était habillé de pied en cap. Il prit son chapeau dès qu’entra Chupin, et ne dit que ce mot:
--Venez.
C’est rue de Berry, chez le marchand de vin où, la veille, il avait obtenu des renseignements, que le chercheur d’héritiers conduisit son employé et, généreusement, il lui offrit un modeste déjeuner.
Avant d’entrer, il lui avait fait remarquer de l’autre côté de la rue, le joli hôtel de Mme Lia d’Argelès, et lui avait dit:
--C’est de là, Victor, que sortira la femme que vous aurez à suivre, et dont il importe de découvrir le fils.
En ce moment, après une nuit passée à méditer le prophétique avertissement de sa mère, Chupin se sentait tracassé par les scrupules qui l’avaient si fort agité le soir précédent.
Ils ne tardèrent pas à s’envoler sans retour quand il entendit le marchand de vin, adroitement questionné par M. Fortunat, esquisser la biographie de Mme Lia d’Argelès et conter la chronique scandaleuse de l’hôtel...
--De quoi!... pensait-il, c’est une demoiselle qu’il s’agit de filer!... Ah! mais, j’en suis... Bien sûr, ce n’est pas à sa réputation qu’on en veut...
C’est sur une petite table touchant la devanture qu’on avait servi le dénicheur de successions et son employé, et tout en mangeant, l’un du bout des dents, l’autre avec un appétit de naufragé, le classique beefsteack aux pommes et le bœuf à l’huile, ils surveillaient l’entrée de l’hôtel.
Mme d’Argelès recevait le samedi, et c’était chez elle, ainsi que le fit remarquer Chupin, une vraie procession.
Debout près de M. Fortunat, fier de l’attention qu’un homme si bien mis prêtait à ses discours, curieux et bavard comme un boutiquier désœuvré, le marchand de vin s’empressait de nommer ceux des visiteurs qu’il connaissait. Et il en connaissait un bon nombre, par cette raison que c’était chez lui que venaient se rafraîchir les cochers, les nuits où on jouait chez Mme d’Argelès.
Ainsi il nomma le vicomte de Coralth, qui arriva en phaéton à deux chevaux, et aussi le baron Trigault qui vint à pied, par hygiène, toujours suant, et soufflant comme un phoque.
Même ce nom assombrit le front de M. Fortunat. Ce baron ne lui disait rien qui vaille.
Le marchand de vin apprit aussi à ses deux clients que Mme d’Argelès ne sortait jamais avant deux heures et demie ou trois heures, et toujours en voiture.
Ce dernier détail devait inquiéter Chupin. Aussi, le boutiquier s’étant éloigné pour servir deux pratiques:
--Vous avez entendu, m’sieu, dit-il à M. Fortunat... Comment filer une voiture?...
--Avec une autre voiture, parbleu!...
--Connu, m’sieu, c’est simple comme bonjour... Ce qui ne l’est plus, c’est de dévisager à trente pas une personne qui vous tourne le dos... Il faut que je voie ses yeux à cette femme, pour savoir qui elle regarde et comment...
L’objection, si grave qu’elle parut, ne troubla pas M. Fortunat.
--Ne vous inquiétez pas de cela, Victor, dit-il... Ce n’est pas du haut d’une voiture lancée au grand trot qu’une mère, dans les conditions de celle-ci, cherche à apercevoir son fils... Il est clair qu’elle descend pour le mieux examiner, qu’elle s’arrange de façon à passer à côté de lui, à le frôler, s’il est possible... Toute votre tâche consiste donc à la suivre d’assez près pour être à terre aussitôt qu’elle... Bornez à cela vos efforts, et si vous échouez aujourd’hui, vous réussirez demain ou après-demain... l’essentiel est d’être patient.
Il faisait plus et mieux que de conseiller froidement la patience, il prêchait d’exemple. La journée s’avançait et il ne bougeait pas, et cependant rien ne pouvait lui être plus désagréable que de rester ainsi, en montre, pour ainsi dire, derrière la vitre d’un marchand de vin...
Enfin, un peu avant trois heures, les portes de l’hôtel d’Argelès tournèrent sur leurs gonds, et une victoria bleue parut, où une femme s’étalait.
--Attention! fit M. Fortunat, c’est elle!...
XVIII
C’était, en effet, Mme Lia d’Argelès...
Elle portait une de ces toilettes «épatantes de chic» qui sont le délire du moment, et qui ont cet avantage unique de donner à toutes les femmes qui les adoptent une désinvolture pareille, suspecte et grossièrement provoquante.
Entre une mère de famille et une drôlesse, le plus expert boulevardier ne distingue plus sûrement.
Un ancien tailleur de Rotterdam, nommé Van-Klopen, s’attribue, non sans raisons, l’honneur de ce progrès.
Comment ce personnage qui s’intitule «couturier des reines,» a-t-il pu devenir l’arbitre des élégances parisiennes?... C’est à faire douter du bon sens des femmes qui se ruinent chez lui.
Ce qui est sûr, c’est qu’il règne sur le chiffon. Il a décrété les jupes multicolores, courtes et superposées, les échancrures et les découpures, les ruches qui déforment la taille, les choux qui font une bosse ridicule dans le milieu du dos... On lui a obéi. Si bien que de loin toutes les femmes ressemblent à un baldaquin qui marche.
Mme d’Argelès paraissait sortir des mains d’un tapissier...
Il lui eût plu peut-être d’être moins surchargée de soieries, mais c’était son état d’être à la dernière mode.
Elle avait avec cela un imperceptible chapeau plat en équilibre sur un chignon en pyramide, d’où s’échappaient en cascades des torrents de cheveux...
--Mâtin!... la belle femme!... dit Chupin ébloui.
Il est de fait qu’à cette distance elle ne paraissait pas trente-cinq ans, l’âge où la beauté a les provocations des fruits savoureux de l’automne.
Elle donnait ses ordres pour la promenade, et son cocher, une rose à la boutonnière, écoutait tout en retenant le cheval qui piaffait.
--Le temps est superbe, ajouta Chupin, madame va faire son tour du lac...
--Ah!... la voilà partie!... interrompit M. Fortunat, courez, Victor, courez... et pas d’économies sur vos voitures, tous vos frais seront largement remboursés...
Déjà Chupin était loin.
Le cheval de Mme d’Argelès détalait rapidement, mais l’employé du chercheur d’héritages avait les jambes et l’haleine du cerf, et il suivait sans effort.
Même, tout en «jouant du compas,» selon son expression, il réfléchissait.
--Si je ne prenais pas de voiture, se disait-il, si je filais la dame de mon joli pied... je pourrais empocher légitimement quarante-cinq sous par heure, cinquante avec le pourboire...
Arrivé aux Champs-Élysées, il reconnut, non sans chagrin, que ce projet était impraticable. A courir le long de la contre-allée de l’avenue de l’Impératrice, il s’exposait trop à être remarqué.
Il étouffa un soupir de regret, et avisant à la station un de ces affreux et incommodes fiacres jaunes, légués à Paris par l’Exposition, il courut se camper dedans.
--Où allons-nous, bourgeois? demanda le cocher, en lui tendant son numéro.
--Mon brave, répondit Chupin, il s’agit de suivre cette voiture bleue, là-bas, où il y a une superbe femme.
L’ordre ne surprit pas le cocher, mais bien le «bourgeois» qui le donnait, lequel, malgré sa belle redingote, ne lui semblait pas l’homme d’une telle aventure.
--Excusez!... fit-il d’un ton ironique.
--C’est comme ça!... riposta Chupin blessé. Et puis, pas tant de raisons, marchons ou nous manquons le train.
L’observation était juste. Et si le cocher de Mme d’Argelès n’eût pas modéré l’allure de son cheval à la montée de l’Arc-de-Triomphe, elle échappait pour ce jour-là.
Cette circonstance donna au fiacre jaune le temps de rejoindre, et il conserva assez bien sa distance le long de l’avenue.
Mais, à la porte du bois, Chupin l’arrêta.
--Halte!... dit-il, je descends... Payer le tarif du bois!... jamais de la vie; je marcherais sur mes mains plutôt... Voilà quarante sous pour votre course; bien le bonsoir chez vous...
Et comme la victoria bleue avait marché pendant ce temps, il prit son élan pour la rattraper.
Cette manœuvre était le résultat de ses méditations pendant la route.
--Que fera cette belle dame au bois?... s’était-il dit. Son cocher va prendre la file, et tourner tout doucement autour du lac... J’en ferai autant avec mes simples jambes sans attirer l’attention... et même ce sera très-bon pour ma santé.
Ses prévisions se réalisèrent de point en point. Bientôt la victoria dépassa le chalet où on vend de la bière, et prenant la route à gauche, elle s’engagea parmi les équipages qui circulaient au petit pas.
Ayant gagné le sentier du bord de l’eau réservé aux piétons, Chupin suivait sans peine, les mains dans les poches, tout réjoui de l’idée qu’outre la récompense promise, il gagnait en se promenant le salaire d’un cocher et d’un cheval.
--C’est égal, grommelait-il, c’est encore un drôle de plaisir que de tourner à la queue leu leu autour de ce lac, comme les bonshommes des orgues de Barbarie... Quand je serai riche, je chercherai autre chose pour m’amuser.
Ce pauvre Chupin ignorait qu’on ne vient pas au bois pour s’amuser, mais bien pour essayer d’ennuyer les autres. Cette large route n’est en réalité que le champ de foire des vanités idiotes, un bazar en plein air, pour les exhibitions impudentes et le déballage du luxe. Voir et être vu!... là est tout l’attrait.
C’est-à-dire non, ce «tour du lac» a d’autres séductions encore. Sur ce terrain neutre, se rencontrent, se coudoient, se toisent, s’envient des femmes qu’autrefois séparait un abîme...
Quel délicat plaisir pour une «femme honnête» de se sentir roue à roue avec Jenny Fancy on Ninette Simplon, ou toute autre de ces demoiselles qu’elle appelle des créatures, mais dont elle s’inquiète sans cesse, dont elle parle continuellement, dont elle copie les toilettes, la désinvolture, le jargon, à qui elle a pris les apparences... en attendant de prendre la réalité. On n’est pas le vice encore, mais on l’approche, on s’en imprègne... c’est toujours cela...
Mais Chupin était à mille lieues de ces réflexions.
Ce qui l’occupait, c’était la préoccupation de Mme d’Argelès. Elle regardait de tous côtés, se dressant même parfois à demi dans sa voiture, tournant la tête toutes les fois qu’elle entendait le galop d’un cavalier. Visiblement, elle cherchait ou elle attendait quelqu’un.
Ce quelqu’un ne paraissant pas, et lassée sans doute d’attendre après trois tours, elle fit un signe à son cocher, qui se dégagea de la file des équipages et lança son cheval dans une allée latérale.
--Bon!... pensa Chupin, voilà ma pratique qui rentre, je ne ferai pas mes frais... Cependant, je voudrais bien trouver un sapin...
Il en trouva un, heureusement, et assez passablement attelé pour suivre la victoria.
Seulement, il s’était trompé, Mme d’Argelès ne rentrait pas. Son cocher qui avait ses instructions, descendit les Champs-Élysées, traversa la place de la Concorde, gagna les boulevards et s’arrêta court à l’angle de la rue de la Chaussée-d’Antin.
Aussitôt, elle ramena un voile épais sur sa figure, sauta à terre et s’éloigna...
Ce fut si vivement fait, que Chupin n’eut que le temps de jeter deux francs à son cocher et de prendre sa course. Déjà sa pratique, comme il disait, venait de tourner le coin de la rue du Helder et la remontait d’un bon pas... Il était un peu plus de cinq heures, le jour baissait.
--Je brûle, murmurait Chupin, je brûle, bien sûr!...
Cependant Mme d’Argelès avait pris le trottoir du côté des numéros impairs. Quand elle eût dépassé le Nº 43, où est l’hôtel de Hombourg, elle ralentit sa marche, et avec une attention visible, examina une des maisons d’en face, celle qui portait le Nº 48.
Son examen dura peu, moins d’une minute, et parut la satisfaire.
Elle retourna sur ses pas, alors, et toujours très-rapidement, revint au boulevard. Là, elle traversa la rue, et de nouveau la remonta, mais très-lentement, s’arrêtant devant toutes les boutiques.
Persuadé qu’il touchait au but, Chupin avait traversé lui aussi, et il marchait presque sur les talons de Mme d’Argelès.
Bientôt il la vit tressaillir et reprendre sa marche rapide. Un jeune homme arrivait en sens inverse, si vite qu’elle ne put l’éviter et se jeta presque sur lui.
Le jeune homme jura: sacrée!... et lui crachant au visage une ignoble insulte, il passa.
Chupin en eut froid dans le dos.
--Si c’était son fils! pensait-il...
Et tout en feignant d’admirer un étalage, il observait la pauvre femme... Elle s’était arrêtée, et il en était si près qu’il la touchait presque...
Il la vit soulever son voile et suivre l’insulteur d’un regard où il n’y avait pas à se méprendre...
--Oh!... se dit Chupin saisi d’horreur, oh!... C’est son fils qui l’a appelée...
Et il s’élança sur les traces du jeune homme.
C’était un garçon de vingt-deux à vingt-quatre ans, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, très-blond, avec des yeux clignotants, pâle et n’ayant de barbe qu’une moustache relevée en croc, plus foncée que ses cheveux.
Il était vêtu avec cette recherche de négligence que beaucoup croient être l’élégance suprême et qui en est juste le contre-sens.
Et sa tenue, sa moustache, son chapeau bas de forme, incliné sur l’oreille, lui donnaient l’air arrogant, prétentieux et casseur.
--Cristi!... que ce coco-là me déplaît, grommelait Chupin, tout en trottant à sa suite...
Car Chupin courait presque, tant l’autre, de plus en plus, pressait le pas.
Il est vrai que cette hâte de l’insulteur de Mme d’Argelès ne tarda pas à être expliquée. Il avait une lettre à faire porter, et craignait sans doute de ne plus trouver de commissionnaire. En ayant aperçu un, il l’appela, lui remit sa missive, et dès lors chemina tout doucement.
Il arrivait au boulevard quand un gros gaillard court et rougeaud, qui avait la tournure d’un palefrenier endimanché, vint à lui, les deux mains amicalement étendues, en criant assez haut pour faire retourner les passants:
--Eh! c’est ce cher Wilkie!...
--Mais oui... en personne naturelle, répondit le jeune homme.
--Ah ça!... d’où diable sortez-vous?... Dimanche dernier, aux courses, je vous ai cherché partout... pas plus de Wilkie que sur la main... Du reste, vous avez bien fait de ne point venir. J’en ai été, moi, pour trois cents louis... J’avais tout mis sur le cheval du marquis de Valorsay, Domingo, je me croyais sûr de mon affaire... oui, joliment!... Domingo est arrivé mauvais troisième... concevez-vous cela?... Si on ne savait pas Valorsay millionnaire, on croirait que c’est une tricherie, parole d’honneur!... qu’il pariait contre son cheval et qu’il avait défendu à son jockey d’arriver premier...
Mais il ne croyait pas cela, et plus gaiement il reprit:
--Heureusement, je me referai sûrement demain à Vincennes. Vous y verra-t-on?
--Probablement.
--Alors, à demain!
--A demain!
Ils se serrèrent la main et poursuivirent leur chemin, chacun de son côté.
Chupin, lui, n’avait pas perdu un mot de la conversation.
--Valorsay millionnaire!... se disait-il... elle est bien bonne, celle-là!... Enfin!... voilà que je sais déjà le nom de mon cocodès, et aussi qu’il donne dans les courses... Wilkie!... ce doit être un nom anglais, ça... J’aimerais mieux d’Argelès... Mais où diable va-t-il comme cela?...
M. Wilkie allait simplement renouveler sa provision de cigares à ce bureau du Grand-Hôtel, où la Régie vend elle-même le dessus de ses boîtes.
Il emplit son étui de londrès, et après en avoir allumé un, il sortit et remonta vers le faubourg Montmartre, tout le long du boulevard.
Il ne se hâtait plus, maintenant, il flânait pour tuer le temps, étalant ses grâces et lorgnant impudemment les femmes.
Il allait, se dandinant, les épaules haussées à la hauteur des oreilles, bombant le dos, traînant les pieds comme si ses jambes eussent fléchi, s’exerçant à paraître éreinté, usé, exténué... C’est la mode, le dernier goût, le genre, le chic!...
Cette pose est destinée à éblouir le public, à donner de soi cette idée brillante qu’on est un homme brisé par des excès exorbitants, écrasé de jouissances et de plaisirs, usé, lassé, blasé, fourbu, crevé...
--As-tu fini! grognait Chupin. Tu vas me la payer, méchant demi-mort!...
Il était si indigné que le gamin du faubourg se réveillant sous sa belle redingote, il avait des envies folles de huer M. Wilkie... Il serait allé lui marcher sur les talons et lui chercher querelle, s’il n’eût été retenu par la crainte de manquer sa mission et la récompense promise...
Et il suivait son homme de très-près, car la foule était grande.
La nuit était venue et de tous côtés le gaz s’allumait. Le temps était doux, et il n’y avait pas une table libre devant les cafés. C’était l’heure de l’absinthe, heure unique où le boulevard présente un spectacle comme il n’en est pas au monde.
Comment se fait-il que chaque soir, entre cinq et sept heures, tout ce qui à Paris a un nom, tout ce qui est quelqu’un ou quelque chose, apparaisse, se montre, entre le passage de l’Opéra et le passage Jouffroy?...
Cela doit tenir à ce que là est le marché aux nouvelles fraîches et aux cancans de haut goût, le grand débit de l’anecdote scandaleuse, du canard politique et du mot scabreux. Là se fait la chronique parisienne qui sera le journal du lendemain. Là, on apprend «le cours de la Bourse et de la Rente,» combien coûte le collier de Mlle A... et qui l’a donné, ce que nous a télégraphié la Prusse, quel est le caissier qui a levé le pied dans la journée et combien il emporte...
La cohue s’épaississait à mesure qu’on approchait de cet angle du boulevard et du faubourg Montmartre, qui a été surnommé le «carrefour des écrasés,» mais Wilkie circulait à travers la foule avec l’aisance d’un vieux boulevardier.
Même, il devait avoir des relations fort étendues, car il distribuait quantité de saluts, de droite et de gauche, et il fut accosté par cinq ou six promeneurs.
Cependant, il ne dépassa pas la terrasse Jouffroy. Il acheta un journal, revint sur ses pas, et sur les sept heures, il entrait triomphalement au café Riche.
Il n’avait même pas touché le bord de son chapeau, c’est mauvais genre; mais il appela très-haut le garçon et impérieusement lui ordonna de lui servir à dîner à une table proche du vitrage, d’où il devait voir le boulevard et être vu.
--Et voilà! se dit Chupin, mon cocodès va prendre sa nourriture...
Lui-même eût volontiers cassé une croûte, et il cherchait à se rappeler quelque modeste traiteur aux environs, quand deux jeunes gens s’arrêtèrent près de lui et jetèrent un coup d’œil dans le restaurant.
--Tiens! Wilkie... fit l’un.
--Ma foi, c’est vrai! répondit l’autre. Et il a de l’argent, qui plus est, et la chance lui sourit...
--Tu devines cela, toi?...
--Parbleu! quand on a pratiqué Wilkie, on peut, sans être malin, savoir où en sont ses affaires aussi bien que lui... Est-il décavé?... il se fait apporter ses repas chez lui d’une gargote où il a crédit... ses moustaches pendent, il est avec ses amis humble jusqu’à la servilité et il se coiffe très en avant sur le nez... Dès que les fonds remontent, il mange chez Launay, devient gouailleur, porte ses moustaches droites et se coiffe bien sur le milieu de la tête... Enfin, quand il dîne chez Riche, mon bon, quand il a les moustaches en croc, le chapeau sur l’oreille et la mine arrogante que tu lui vois, c’est qu’il a pour le moins cinq ou six billets de mille devant lui, c’est que tout va bien... très-bien... trop bien!...
--De quoi vit-il?...
--Qui sait!...
--Est-il riche?
--Il a de l’argent... Je lui ai prêté dix louis une fois, et il me les a rendus.
--Peste!... C’est un fort galant homme.
Les deux jeunes gens éclatèrent de rire et passèrent.
Chupin était édifié.
--Toi, maintenant, murmura-t-il, je te connais comme si j’étais ton portier... Et quand je t’aurai reconduit jusque chez toi pour savoir ton numéro, j’aurai gagné haut le pied les jolis cinquante francs de M. Fortunat!...
Autant qu’il en pouvait juger à travers la vitre, le jeune M. Wilkie dînait de bon appétit, en homme qui a le gousset bien garni.
--Mâtin!... grogna-t-il, non sans une certaine envie, il se nourrit bien, le cocodès! Le voilà à table pour une heure... j’ai le temps de courir avaler une bouchée...
Cela dit, il se hâta de gagner la rue la plus voisine, découvrit un petit restaurant, y entra, et magnifiquement dépensa trente-neuf sous.
Une dépense si forte n’était plus dans ses habitudes. Il vivait chichement, depuis qu’il s’était juré qu’il serait riche. Lui, jadis si «porté sur sa bouche,» selon son expression, lui qui avait eu la passion des londrès et des petits verres, il se contentait de l’ordinaire d’un anachorète, ne buvait que de l’eau et ne fumait plus qu’à l’occasion, quand on lui offrait un cigare.
Il n’était pas de privation pénible pour lui, du moment où elle lui rapportait un sou... le sou, c’était un grain de sable ajouté aux fondations de l’édifice de sa fortune à venir.
Et cependant ce soir-là, il ne recula pas devant la dépense d’un «petit bordeaux.»
--Allons-y gaiement! se dit-il, ça fera la pièce ronde, je l’ai bien gagnée...
Mais lorsqu’il revint prendre sa faction devant le café Riche, M. Wilkie n’était plus seul à sa table.
Il achevait de boire son café en compagnie d’un jeune homme de son âge, remarquablement bien de sa personne, trop bien même, et dont la vue arracha à Chupin une exclamation:
--De quoi! de quoi! j’ai vu cette tête-là quelque part...
Pour se rappeler ce nouveau venu, pour mettre un nom sur ce visage inquiétant en sa beauté sculpturale, Chupin se torturait la cervelle... en vain.
Et cependant, tout au fond de ses souvenirs, parmi les fantômes de son passé, s’agitait cette physionomie...
Agacé au dernier point, il délibérait s’il n’entrerait pas, lorsqu’il vit M. Wilkie prendre des mains d’un garçon la carte de son dîner, la parcourir d’un coup d’œil et jeter un louis sur la table.
L’autre avait tiré son porte-monnaie et prétendait payer le café qu’il venait de prendre, mais M. Wilkie, d’un geste cordial, s’y opposa et adressa au garçon ce signe magnifique et impérieux qui dit si clairement:
--N’acceptez rien!... Tout est payé!... Gardez la différence...
Le garçon s’éloigna gravement, en homme qui sait que la vanité seule augmente de plus d’un million par an le chiffre fabuleux des pourboires qui se distribuent à Paris.
--Mes gaillards vont sortir, pensa Chupin, ouvrons l’oreille!...
Et, pour recueillir leur conversation dès leur sortie, il s’approcha de la porte et mit un genou en terre, comme s’il eût été occupé à renouer les cordons de ses souliers.
C’est là un des mille expédients des espions et des curieux.
Et quand on est assez fou pour raconter quelque secret dans la rue, on doit avoir au moins la sagesse de se défier des gens qui, près de soi, paraissent absorbés par une occupation quelconque: ceux-là, neuf fois sur dix, écoutent, soit qu’ils y aient intérêt, soit par plaisir... soit pour la gloire.
Mais les deux jeunes gens qu’épiait Chupin étaient à mille lieues de se supposer l’objet d’une surveillance...
M. Wilkie passa le premier, parlant très-haut, comme il arrive au sortir de table, quand on a bien dîné et qu’on a la digestion heureuse.
--Voyons, Coralth, mon cher bon, disait-il à son compagnon, vous ne me quitterez pas comme cela... J’ai une loge pour les Variétés, il faut que vous veniez... Nous verrons s’il est vrai que Silly imite Thérésa aussi parfaitement qu’on le dit...
--C’est que je suis attendu quelque part...
--Eh bien! on vous attendra!... Allons, vicomte, c’est dit, n’est-ce pas?
--Ah! vous faites de moi tout ce que vous voulez...
--Parbleu!... Mais avant, nous allons prendre un verre de bière pour finir nos cigares!... Et savez-vous qui vous trouverez dans ma loge?
Ils s’éloignaient; le brouhaha de la foule couvrit leur voix... Chupin se releva:
--Coralth!... murmurait-il, vicomte de Coralth... Nous n’avons pas ça dans la maison... Voyez à côté... Coralth!... c’est bien sûr la première fois que j’entends ce nom-là. Est-ce que je me tromperais?... Pas possible!...
Et, après avoir dévisagé ce beau vicomte, il étudiait sa tournure, sa démarche, son geste, et de plus en plus il se pénétrait de son opinion première, se disant qu’un nom après tout ne signifie pas grand chose, s’irritant de l’inconcevable trahison de sa mémoire.
Cette préoccupation eut au moins ce bon côté d’abréger le temps qu’il passa à faire les cent pas sur le trottoir, pendant que les deux amis, installés à la porte d’un café, fumaient et buvaient.
C’était toujours M. Wilkie qui parlait avec une certaine animation, et l’autre, le coude sur la table, écoutait froidement, abaissant seulement la tête, de temps à autre, en signe d’approbation.
Ce qui indignait aussi Chupin, c’était qu’ils restaient là, pendant qu’ils avaient dans leur poche un coupon de loge.
--Méchants crevés! grommelait-il... C’est quand le spectacle sera à moitié, qu’ils entreront, exprès pour déranger le monde, et ils taperont les portes par dessus le marché... Idiots, va!...
Comme s’ils eussent entendu l’invective, ils se levèrent, et l’instant d’après, ils entraient aux Variétés.
Ils entrèrent, et Chupin demeura sur le boulevard, un peu penaud, se grattant furieusement la tête, comme toujours, quand il voulait développer la puissance de son imaginative.
Ce qu’il cherchait, c’était le moyen de se procurer une place sans bourse délier... Il avait vu tout le répertoire des boulevards, sans qu’il lui en coûtât un centime, et véritablement, il eût cru déroger en prenant un billet au bureau.
--Payer pour voir la comédie, pensait-il, plus souvent!... le directeur s’en ferait mourir!... Je dois connaître quelqu’un ici... il faut attendre l’entr’acte.
Son calcul se trouva juste. L’entr’acte venu, il distingua parmi la foule qui sortait du théâtre, un grand gaillard à casquette vernie et à accroche-cœurs collés aux tempes, qu’il avait fréquenté autrefois, qui pour le moment «travaillait dans la claque,» et qui lui obtint d’un marchand de billets une place gratis.
--Et voilà!... il est bon d’avoir des amis partout, murmura-t-il.
C’était en vérité une fort bonne place qu’on lui avait donnée, aux deuxièmes galeries, d’où il voyait au moins la moitié de la salle.
Il ne lui fallut qu’un regard pour découvrir «ses pratiques,» ainsi qu’il disait, dans une loge, en face de lui.
Ces messieurs avaient en leur compagnie deux demoiselles à toilettes excentriques, à cheveux jaunes furieusement ébouriffés, qui, tant qu’elles le pouvaient, s’agitaient, se démenaient, ricanaient et glapissaient, à la seule fin d’attirer sur elles les lorgnettes de toute la salle... Et leur manége réussissait.
Cet aimable scandale paraissait contrarier M. de Coralth, et il se dissimulait de son mieux au fond de la loge, dans l’ombre.
Mais le jeune M. Wilkie était visiblement ravi et manifestement fier de l’attention que forcément le public accordait à sa loge. Il s’offrait le plus possible aux regards, il se penchait en avant, il se montrait, s’étalait, faisait la roue...
--Tout de même, pensait Chupin, il y en a qui sont trop bêtes, ce n’est pas juste... Il faut que le bon Dieu ne leur ait pas donné leur poids d’esprit...
Moins que jamais, en ce moment, il pardonnait à M. Wilkie l’ignoble insulte qu’il avait jetée à la face de Mme Lia d’Argelès... sa mère, vraisemblablement.
Pour ce qui est de la pièce qu’on jouait, il n’en entendit pas vingt mots. Il était à ce point accablé de fatigue qu’il ne tarda pas à s’endormir. Le bruit de chaque entr’acte le tirait quelque peu de son assoupissement, mais il ne s’éveilla complétement qu’à la fin...
Ses «pratiques» étaient encore dans leur loge, et même M. Wilkie, debout, tendait galamment aux dames leur manteau et leur châle...
--On va donc rentrer, se dit-il.
Point. Sous le péristyle, M. Wilkie et M. de Coralth furent rejoints par plusieurs jeunes gens, et tous ensemble ils allèrent s’installer dans un café voisin; les demoiselles à cheveux jaunes avaient suivi.
--Décidément, gronda Chupin, ils ont un grain de sel dans le gosier, ces particuliers-là!... Je vous demande un peu si c’est une vie!...
Lui-même, cependant, ayant mangé très-vite, avait grand soif... et après une longue délibération, le besoin parlant plus haut que l’économie, il s’assit à une table dehors, et demanda un bock où il trempa ses lèvres avec un soupir d’avare...
Il but à petits coups, ce qui n’empêche que son verre était vide depuis longtemps, que M. Wilkie et ses amis buvaient toujours dans le café.
--Il paraît que nous allons coucher ici, pensait-il.
Sa mauvaise humeur s’expliquait. Il était une heure du matin, et après avoir enlevé les chaises et les tables autour de lui, on venait de le prier de se retirer...
Les cafés se fermaient, et on entendait de tous côtés sonner les barres et claquer les targettes des volets... Sur le trottoir, les garçons en bras de chemise, une serviette autour du cou, se détiraient et respiraient avec délices un air relativement pur... Le boulevard se vidait... les hommes s’éloignaient par groupes, et le long des maisons des ombres de femmes glissaient... les sergents de ville surveillaient, la menace de contravention à la bouche, et il n’y avait plus d’ouvertes que ces petites portes honteuses, toutes basses et toutes étroites, par où les limonadiers font écouler leurs derniers consommateurs, les enragés, ceux qui demandent toujours un petit verre pour finir...
C’est par une ouverture de ce genre que M. Wilkie et les siens passèrent... Quand ils parurent, Chupin eut un grognement de plaisir. Enfin il allait, pensait-il, «filer» son homme jusqu’à sa porte, prendre son numéro et regagner son domicile... Mais sa joie fut de courte durée... Sur la proposition de M. Wilkie, il venait d’être décidé qu’on irait souper. M. de Coralth présenta quelques objections; mais les autres l’entraînèrent.
XIX
--Ah! je la trouve mauvaise, à la fin!... grogna Chupin. Ça va cesser, cette vie de Polichinelle, ou je vais chercher le commissaire!...
Ce qui l’exaspérait, outre qu’il était rendu et qu’il tombait de sommeil, c’était l’idée que sa «pauvre bonne femme de mère» l’attendait, mourant d’inquiétude... Car lui, le garnement dont l’existence avait été jadis l’incohérence même, il était devenu rangé et régulier en ses habitudes autant qu’un vieux rentier.
Quel parti prendre cependant?
Rentre, lui disait la raison, tu le retrouveras, ce Wilkie!... N’y a-t-il pas cent à parier contre un qu’il demeure rue du Helder, 48.
Reste, soufflait la cupidité, puisque tu as déjà tant fait, achève... Ce n’est pas une présomption que payera M. Fortunat, mais une certitude...
La passion de l’argent l’emporta...
Et tout en égrenant un interminable chapelet de jurons, il suivit la «société,» et ne tarda pas à la voir entrer au restaurant Brébant, le plus essentiellement Parisien de tous les cabarets qui restent ouverts la nuit.
Il n’était pas loin de deux heures, le boulevard était silencieux et désert, et cependant la façade du restaurant flamboyait de l’entresol au troisième étage, et de toutes les fenêtres entr’ouvertes, s’échappaient des lambeaux de refrains, des éclats de rire, des cliquetis de fourchettes, et des chocs de verres...
--Huit douzaines d’Armoricaines au 6!... cria un garçon à l’écaillère établie à l’entrée...
A cette commande, Chupin de son poing crispé menaça les étoiles.
--Voleur de sort!... murmura-t-il entre ses dents, gueux de guignon!... C’est pour la... bouche de mes imbéciles, ces huîtres, puisqu’ils sont huit en comptant les deux demoiselles à chignon jaune... Les voilà à table pour jusqu’à six heures du matin... Et ils appellent cela s’amuser... Et bon petit Chupin, pendant ce temps, restera à faire le pied de grue sur le boulevard... Ah! ils vont me le payer!...
Ce qui eût dû le consoler un peu, c’est qu’il n’était pas seul à croquer le marmot.
Devant le restaurant, une douzaine de fiacres stationnaient, dont les cochers dormaient, en attendant que leur patron le hasard leur envoyât quelqu’une de ces excellentes pratiques avinées, qui refusent de payer la course plus de quinze sous, mais qui donnent un louis de pourboire.
Tous ces fiacres, d’ailleurs, appartenant à l’étrange catégorie des «fiacres de nuit,» véhicules de rebut, délabrés et sinistres, traînés par des chevaux expirants, qu’on dirait volés à l’équarisseur, et qui gardent, des ivrognes et des joueurs qu’ils charrient chaque nuit, comme une odeur de débauche et de mauvais lieu...
Mais Chupin se souciait bien, vraiment, de ces voitures, de leurs maigres rosses et de leurs cochers.
A sa colère succédait la résignation du philosophe qui accepte de bonne grâce ce qu’il ne peut empêcher. La nuit devenant fraîche, il avait relevé le collet de sa redingote, et mélancoliquement il arpentait le trottoir...
Il avait bien fait une centaine de tours, repassant les événements de la journée, quand une idée jaillit de sa cervelle qui le cloua net sur place.
Il revoyait l’attitude de M. Wilkie et du vicomte de Coralth pendant toute la soirée, et quantité de circonstances qui séparément lui avaient échappé, se représentant en un faisceau, de singuliers soupçons lui venaient.
M. Wilkie, petit à petit, s’était grisé, M. de Coralth, au contraire, de plus en plus était devenu froid et réservé.
M. de Coralth avait paru combattre toutes les idées de M. Wilkie, mais il les avait, en définitive, acceptées toutes, de sorte que les objections avaient produit l’effet d’autant de stimulants.
Que conclure de là, sinon que M. de Coralth avait quelque mystérieux intérêt à troubler l’intelligence de M. Wilkie afin de s’en rendre maître?
Cette conclusion fut celle de Chupin.
--Oh! oh!... murmura-t-il, ce beau gars travaillerait-il aussi dans les successions?... Connaîtrait-il Mme Lia d’Argelès?... Saurait-il qu’il y a quelque part un héritage à recueillir?... On me dirait qu’il veut cuire son pain dans notre four que je ne serais pas bien surpris... Mais c’est le père Fortunat qui ne rirait guère!... Ah! mais non!... il ne rirait même pas du tout...
Planté sur ses jambes devant le restaurant, il réfléchissait, le nez en l’air, quand une des fenêtres de l’entresol s’ouvrit bruyamment, et deux hommes parurent dans le cadre de lumière, qui luttaient amicalement: l’un s’efforçait de saisir quelque chose que l’autre tenait à la main et ne voulait pas lâcher.
Un de ces deux hommes était M. Wilkie, Chupin le reconnut parfaitement.
--Allons bon! dit-il, voilà le commencement de la fin.
Juste comme il disait cela, le chapeau de M. Wilkie tomba sur le rebord de la fenêtre, glissa sur la corniche et fut lancé sur le trottoir...
Machinalement, Chupin le ramassa, et il le tournait et le retournait entre ses mains, lorsque M. Wilkie, se penchant à la fenêtre, cria d’une voix avinée:
--Holà!... eh!... Qui est-ce qui a trouvé mon chapeau?... Récompense honnête... un verre de champagne et un londrès, à qui me le rapportera, cabinet Nº 6.
Chupin hésita...
Monter, c’était risquer de compromettre le succès de sa mission... D’un autre côté, la curiosité l’émoustillait, et il n’eût pas été fâché de voir de ses yeux comment s’amusaient ces jeunes messieurs... Puis, c’était une occasion d’examiner de très-près ce joli vicomte qu’il était positivement sûr d’avoir déjà rencontré sur son chemin sans pouvoir se rappeler où ni comment.
Cependant, M. Wilkie, de sa fenêtre, l’avait aperçu.
--Arrivez donc, farceur!... lui cria-t-il, vous n’avez donc pas soif!
L’idée du vicomte décida Chupin. Il entra, gravit lentement le roide escalier, et il arrivait au palier de l’entresol, quand un monsieur en habit noir, bien rasé, assez gras, blond et très-pâle, lui barra le passage et rudement lui demanda:
--Qu’est-ce que vous voulez?
--M’sieu, c’est un chapeau qui est tombé d’une fenêtre de chez vous, et alors...
--C’est bien, donnez!... dit le monsieur en habit noir, habitué à voir passer bien des choses par ses fenêtres.
Mais Chupin n’entendait pas de cette oreille, et il entamait une explication quand un rideau près de lui se souleva, et M. Wilkie parut, criant:
--Philippe!... hé!... Philippe!... qu’on me serve l’homme qui a ramassé mon chapeau!
--Ah! fit Chupin, vous voyez bien, m’sieu, qu’on me demande...
--C’est exact, prononça Philippe, allez...
Et, soulevant la portière du corridor, il poussa Chupin dans le cabinet Nº 6.
C’était une petite pièce carrée, basse de plafond, où régnait une température de fournaise, où la lumière du gaz éclatait crue, terrible, aveuglante...
Le souper touchait à sa fin, mais on n’avait pas encore desservi, et les assiettes toutes pleines de mets déchiquetés, gâtés, gâchés, trahissaient la satiété...
Du reste, à l’exception de M. Wilkie, tous les convives étaient plus froids que marbre et paraissaient s’ennuyer prodigieusement... Dans un coin, la tête appuyée contre le piano, une des demoiselles à cheveux jaunes dormait.
Assis près de la fenêtre, plus flegmatique encore que les autres, M. le vicomte de Coralth fumait les coudes sur la table.
--Voici donc mon chapeau!... exclama M. Wilkie, dès que parut Chupin... Reste à payer la récompense promise.
Et aussitôt il se pendit à la sonnette, en criant à pleins poumons:
--Henri!... sommelier... un verre blanc et du champagne de la veuve!...
Plusieurs bouteilles étaient encore presque pleines, on le lui fit remarquer, mais il haussa les épaules.
--Vous me prenez sans doute pour un autre!... déclara-t-il. On ne boit pas du vin éventé, quand on a en perspective un héritage comme celui qui va me tomber du ciel...
--Wilkie!... interrompit vivement M. de Coralth. Wilkie!...
Mais il était trop tard, Chupin avait entendu et compris.
Ses hypothèses devenaient certitude. M. Wilkie savait ses droits à une succession, donc M. Fortunat avait été prévenu par le vicomte; donc M. Fortunat en serait pour ses frais.
--Pas de chance, le patron, pensa-t-il... Quel coup, après l’affaire de Valorsay!... Il est capable d’en avoir la jaunisse!...
Pour un garçon de son âge, Chupin était remarquablement maître de ses impressions, mais la révélation avait été si soudaine, qu’il n’avait pu dissimuler un tressaillement, et que même il pâlit un peu.
Cela, M. de Coralth le vit, et bien qu’il fût fort éloigné de se supposer deviné, sa colère qu’il avait contenue éclata.
Il se leva brusquement, prit une bouteille, et remplissant un verre au hasard:
--Allons, avale-moi ça, dit-il à Chupin, dépêche-toi, et défile!...
Très-positivement, depuis sa conversion, Victor Chupin était devenu ombrageux et délicat...
Chez lui, cependant, susceptibilités ni répugnances n’allaient jusqu’à ce point de le mettre hors de lui, pour cela seulement qu’on lui disait: Toi, ou qu’on lui offrait de trinquer avec le premier verre venu...
Mais M. de Coralth lui inspirait une de ces aversions qui ne s’expliquent ni ne se raisonnent, et qui saisissent pour éclater la première occasion.
--Hé! dis donc, toi, fit-il brutalement, est-ce que nous avons bu du Champagne ensemble, que tu me tutoies comme cela?
Ce n’était, à bien prendre, qu’une boutade grossière; néanmoins, le vicomte parut piqué jusqu’au vif.
--Vous entendez, Wilkie, prononça-t-il. Que ceci vous apprenne que le beau temps de lord Seymour, votre compatriote, est passé! Elle est éteinte la race aimable des gens du peuple qui rendaient respectueusement les coups de poing dont les honoraient les gentilshommes après boire... Voilà où conduit, mon cher, la déplorable manie que vous avez de vous encanailler et de payer du vin à tous les voyous qui passent...
Les cheveux plats de Chupin se hérissaient de colère.
--De quoi!... de quoi!... exclama-t-il. Je vais t’apprendre ce que c’est qu’un voyou, méchant crevé!...
Son geste, son attitude, ses yeux, avaient une telle expression de défi et de menace, que deux des convives effrayés se levèrent et lui prirent les bras.
--Allons, retirez-vous, disaient-ils.
Mais lui, se débattant:
--Me retirer!... répondit-il... jamais de la vie!... On m’appelle voyou, et je mettrais ça tranquillement dans ma poche avec mon mouchoir par dessus!... Vous ne le voudriez pas! D’abord je demande des excuses...
C’était exiger un peu trop du vicomte de Coralth.
--Laissez donc ce mauvais drôle, prononça-t-il avec son flegme affecté, et sonnez les garçons, qui le flanqueront à la porte.
Point n’était besoin de cette insulte nouvelle pour jeter décidément Chupin hors de ses gonds.
--A la porte!... s’écria-t-il. Oh! là, là!... Où est-il, celui qui m’y mettra?... Qu’il vienne!... A qui le caleçon?...
D’un brusque mouvement, il s’était dégagé, et il s’était campé à la façon des professeurs de savate, le buste en arrière, tout le poids du corps portant sur le jarret gauche, les bras repliés à hauteur de sa poitrine, pour l’attaque et la parade.
--Voyons... voyons, insistèrent les jeunes gens, sortez...
--Oui, je veux bien, mais que votre ami sorte aussi... Est-il un homme?... Alors, qu’il vienne, on s’expliquera dans la rue...
Et s’apercevant qu’on cherchait à le saisir de nouveau:
--Bas les pattes!... grogna-t-il, ou je cogne... Ah!... c’est comme ça... Il ne fallait pas m’inviter... Ce n’est pas ma partie de donner de l’agrément aux sociétés qui ont trop dîné... Tiens!... pourquoi donc vous laisserai-je vous ficher de moi?... Je n’ai pas de rentes et vous en avez, je travaille et vous nocez, c’est vrai... Mais ce ne sont pas des raisons... Et puis, laissez faire... Les gueux du matin sont quelquefois les riches du soir... A chacun son tour, n’est-ce pas?... J’ai l’idée que j’aurai de l’argent quand vous aurez mangé le vôtre... Alors on rira... et comme je suis bon garçon, je vous jetterai mes cigares à moitié...
M. Wilkie paraissait ravi... En lui, il y avait quelque parcelle de ce grain de folie qui inspire les excentricités anglaises.
Il s’était hissé sur le piano, s’y était assis, les pieds sur le clavier, et de là, comme du haut d’un tribunal, il écoutait, jugeait et applaudissait, prenant tour à tour parti pour Chupin ou pour le vicomte, et criant alternativement:
--Bravo, le gamin!... ou: touché, Coralth!...
Cela devait achever le vicomte.
--Je vois bien, prononça-t-il, que sans les sergents de ville nous n’en finirons pas.
--Les sergents?... hurla Chupin. Ah! ça ne serait pas à faire, méchant...
Il s’arrêta court, la voix expirant dans son gosier, et il demeura béant, interdit, le geste interrompu, la pupille dilatée par la surprise...
Un jeu de physionomie de M. de Coralth avait été pour lui un trait de lumière.
Et il venait de se rappeler soudainement, et alors qu’il ne cherchait plus, où, quand et en quelles circonstances il avait connu le vicomte. Il se souvenait maintenant du nom qu’il portait, lorsqu’il l’avait rencontré.
--Oh! bégaya-t-il sur trois tons différents, oh! oh!
Mais cette découverte eut pour effet sinon de calmer sa colère, au moins de lui rendre comme par magie son sang-froid.
Et c’est avec l’affreux accent gouailleur des purs faubouriens qu’il reprit, s’adressant à M. de Coralth:
--Faut pas vous fâcher, bourgeois, tout ce que j’ai dit, c’était histoire de rire... Je fais ma tête, comme ça, mais je sais bien qu’entre un pauvre diable comme moi et un vicomte comme vous, il y a plus d’une marche d’escalier... Je n’ai pas le sou, voyez-vous, et c’est ce qui m’enrage... Je ne suis pas trop mal de ma personne, heureusement, et j’espère toujours que la fille de quelque banquier tombera amoureuse de moi et m’épousera... C’est ça qui serait de la chance!... Pour lors, il ne me resterait plus qu’à essayer de me faire passer pour l’enfant perdu de quelque grand personnage, d’un duc, par exemple... et si le vrai fils existait, s’il me gênait, dame!... je l’assassinerais un peu pour prendre sa place...
Ni M. Wilkie ni ses amis ne comprenaient un mot à ce bavardage de Chupin, et les deux demoiselles à cheveux jaunes fixaient sur lui leurs gros yeux stupides.
Il était clair cependant que chacune de ces paroles avait une signification pour M. de Coralth, et même une signification terrible.
Exercé depuis longtemps à commander à sa physionomie, il restait impassible en apparence et même souriant, mais un observateur eût lu l’angoisse dans ses yeux, et il blêmissait visiblement...
A la fin, n’y tenant plus, il prit dans son portefeuille un billet de cent francs, le roula entre ses mains, et le lança à Chupin en disant:
--C’est fort joli, mon garçon, tout ce que tu nous contes là, mais en voici assez, paye-toi et laisse-nous...
Malheureusement la boule de papier atteignit Chupin en plein visage...
Il poussa un cri rauque, et à la façon dont il saisit et brandit une bouteille, on put croire que M. de Coralth allait avoir la tête brisée.
Non, cependant... Grâce à un effort héroïque de volonté, Chupin maîtrisa ce mouvement de rage folle, et il reposa la bouteille en disant aux deux demoiselles qui s’étaient mises à pousser des cris de paon:
--Taisez-vous donc, vous autres, ne voyez-vous pas que je plaisante!...
Mais les convives et M. Wilkie lui-même, avaient trouvé la plaisanterie un peu forte et même dangereuse.
Ils se levaient très-décidés, cela se voyait, à jeter Chupin dehors, il les arrêta du geste.
--Ne vous dérangez pas, fit-il, ce n’est pas la peine, je file... Laissez-moi seulement chercher le billet de banque que monsieur, là-bas, m’a jeté...
--C’est trop juste, approuva M. Wilkie, cherchez...
Il se baissa, non sans peine, et le trouva presque sous le piano.
--Maintenant, dit-il encore, je voudrais bien un cigare.
On lui tendit une assiette où il y en avait une vingtaine, et gravement il en choisit un, dont il coupa le bout avec un couteau avant de le mettre à la bouche.
Les autres, d’un air ébahi, le regardaient faire, ne comprenant rien à ce calme ironique succédant à une violence si grande...
Alors, lui, Victor Chupin, qui n’avait plus, ce me semble, qu’un but, devenir riche, lui qui aimait l’argent d’une passion sans égale, qui avait étouffé en son âme toutes les autres passions, lui qui pour cinq francs travaillait quelquefois deux jours, lui qui ne dédaignait pas de réclamer cinq sous quand il allait chercher une voiture à une remise...
Lui, Chupin, il tortilla le billet de banque, l’enflamma au gaz, et s’en servit comme du premier chiffon venu pour allumer son cigare.
--Ah!... il est toqué!... murmurèrent les deux dames à cheveux jaunes, d’un air navré.
Mais M. Wilkie fut enthousiasmé.
--Très-chic!... déclara-t-il. Épatant de chic!...
Chupin ne daigna seulement pas tourner la tête.
Il entr’ouvrit la porte, et, debout sur le seuil, il salua le vicomte de Coralth d’un geste ironique:
--Jusqu’au revoir, M. Paul, prononça-t-il... Et bien le bonjour à Mme Paul de ma part...
Moins stupéfaits, les convives eussent remarqué le prodigieux effet de ce nom sur leur brillant ami...
Il devint livide et vacilla sur sa chaise... Puis tout à coup, il se dressa, comme s’il eût voulu s’élancer après celui qui venait de l’écraser de ce nom de Paul...
Tentative inutile!... Chupin était déjà sur le boulevard.
Le jour commençait à venir, la silhouette des toitures se découpait en noir sur le fond livide du ciel, et les trottoirs, à perte de vue, s’étalaient, blanchâtres comme après une tombée de neige.
Paris bâillait, pour ainsi dire, avant de s’éveiller, les mitrons causaient sur la porte des boulangers, et les garçons des marchands de vin, en bras de chemise, et les yeux bouffis de sommeil, enlevaient lentement les volets des boutiques.
Dans le lointain, pareille à un nuage, montait la poussière des boulevards, soulevée par les balayeurs; des chiffonniers, comme des ombres en peine, erraient, piquant leur butin parmi les immondices... les bruyantes voitures des laitiers passaient au galop, et les ouvriers matineux se rendaient à leur chantier, tenant à la main un gros morceau de pain où ils mordaient à même...
Glaciale était la bise qui se lève avec l’aube, mais Chupin avait si peu froid qu’il alla s’asseoir, de l’autre côté de la chaussée, sur un banc d’où il pouvait, sans être vu, surveiller l’entrée du restaurant.
Il venait d’être secoué par une de ces émotions qui bouleversent l’être jusqu’en ses plus intimes profondeurs, et rendent insensible aux circonstances extérieures quelles qu’elles soient.
Sous les dehors brillants de ce soi-disant vicomte de Coralth, Chupin avait reconnu l’homme qu’il haïssait le plus au monde, ou plutôt le seul qu’il hait; car il n’avait point l’âme méchante.
Impressionnable à l’excès, comme un véritable enfant des faubourgs qu’il était, il avait l’étrange mobilité de sensations du Parisien... si la moindre des choses allumait sa colère, il suffisait d’un rien pour l’éteindre, et il était incapable de rancunes durables... Mais ce beau vicomte!...
--Dieu!... que je lui en veux, à ce gars-là, répétait-il, les dents serrées de rage; Dieu que je le haïs...
C’est qu’une fois en sa vie, ainsi qu’il l’avait avoué à M. Fortunat, Chupin s’était rendu coupable d’une lâche et abominable action, qui avait failli coûter la vie à un homme.
Et le crime, s’il eût réussi, eût profité à ce jeune homme qui, maintenant, cachait les turpitudes de son passé sous le nom sonore de Coralth.
Comment, après cela, Chupin ne l’avait-il pas remis du premier coup d’œil?...
C’est que Chupin avait travaillé pour ce vicomte de fantaisie, sans pour ainsi dire le connaître, conseillé et poussé par des misérables qui exploitaient ses vices précoces... C’est à peine si, en ce temps-là, il l’avait entrevu deux ou trois fois, et jamais il ne lui avait parlé...
Plus tard, seulement,--trop tard--il avait appris de quelle ignoble intrigue il avait été l’instrument...
Et revenu à des sentiments honnêtes, sincèrement repentant, il abhorrait Coralth, cause du crime...
Et ce n’est pas tout:
Coralth, dans ce cabinet particulier, s’était dressé devant lui, effrayant et implacable, comme le remords...
Il avait éveillé dans les profondeurs de sa conscience une voix menaçante qui lui avait crié:
--Que fais-tu en ce moment?... Te voici encore espionnant pour le compte d’un homme dont tu te défies et dont tu ignores les véritables desseins... C’est ainsi que tu as commencé autrefois... As-tu oublié jusqu’où cela t’a conduit? N’est-ce donc pas assez du sang qu’une fois déjà tu as eu sur les mains!... C’est folie que de prétendre rester honnête en faisant le métier des coquins!
C’est cette voix qui avait donné à Chupin le courage d’allumer un cigare à la flamme d’un billet de cent francs.
Et cette voix le torturait encore, pendant que sur son banc il essayait de se résumer la situation.
Eu somme, où en était-il?
Avec un rare bonheur, il avait retrouvé le fils que dissimulait à tous et dont se cachait Mme Lia d’Argelès... Mais ce garçon, contre toute prévision, savait déjà qu’un héritage venait de lui échoir...
Ce que s’était proposé de faire M. Fortunat, M. de Coralth, aussi bien renseigné que lui, l’avait très-probablement déjà fait.
Dès lors, c’était une partie perdue, s’obstiner devenait inutile.
C’était bien cela, et tout eût été dit, s’il ne fût advenu que Chupin connaissait l’inavouable passé du vicomte de Coralth.
Cette circonstance changeait tout, car elle lui permettait de peser sur les événements d’une façon décisive.
Armé du secret qu’il possédait, il pouvait, en intervenant à propos, donner la victoire à M. Fortunat et forcer M. de Coralth à capituler.
Oui, il le pouvait d’autant mieux que Coralth, il en était sûr, ne l’avait pas reconnu, et ignorait peut-être jusqu’à son existence. Il s’était laissé emporter par un mouvement de colère qu’il regrettait, il s’était attribué ironiquement l’histoire de son ennemi, mais cela ne tirait pas à conséquence.
Donc, rien ne l’arrêtait; et il se trouvait qu’en prêtant son concours à M. Fortunat, il ferait d’une pierre deux coups.
Il se vengerait de Coralth, et il assurerait au dénicheur d’héritages, son patron, un bénéfice dont certainement il lui reviendrait quelque chose.
Et cependant, non! L’idée de tirer de cette affaire un profit quelconque lui inspira un invincible sentiment de dégoût, sublime victoire de l’honneur dans une âme si naturellement cupide.
Il lui parut que l’argent provenant d’une pareille entreprise lui salirait les doigts; car il devait y avoir quelque vilenie sous ces manœuvres, quelque grosse perfidie, il n’en doutait plus maintenant que Coralth s’y trouvait mêlé.
--Je servirai le patron pour rien, décida-t-il... Quand on est vengé on est payé!
Chupin décidait cela, parce qu’il ne concevait pas de parti meilleur.
Maître des événements, il eût agi tout autrement.
Il eût purement et simplement supprimé cet héritage dont il ne trouvait pas que M. Wilkie fût digne...
--Le diable sait ce qu’il en fera, pensait-il... Bien sûr il le mangera comme mon père a mangé la fortune qu’on lui avait donnée... Il n’y a que les gredins pour avoir de la chance!...
L’effort de sa méditation ne l’empêchait pas de surveiller fort attentivement l’entrée de la maison Brébant, car il était de la plus haute importance que M. Wilkie ne lui échappât pas...
Il faisait grand jour et le restaurant se vidait...
Paris s’éveillant et se levant, les aimables viveurs, qui avaient passé ce qu’on est convenu d’appeler une joyeuse nuit, se décidaient à regagner leur logis pour se coucher et dormir...
Cela distrayait Chupin de les examiner à leur sortie.
Il y en avait qui titubaient, ou qui, abêtis par la boisson, s’en allaient la tête basse, en rognonnant des phrases incohérentes... D’autres, tout aussi ivres, mais plus nerveux, très-animés encore, chantaient en se retirant, discutaient à pleine voix ou interpellaient les balayeurs... Les plus sobres, honteux d’être surpris par le jour, et rougissant d’eux-mêmes, se sauvaient à toutes jambes, rasant les maisons... Il y en eut un que les garçons durent porter jusqu’à une voiture, il ne tenait plus debout...
Il n’y avait plus alors que cinq ou six voitures de nuit devant la porte, et les cochers se démenaient et criaient, faisant de leur mieux pour racoler quelque pratique avant de regagner leur remise...
--Un bon quatre places!... hurlaient-ils. Un bon quatre places, Monsieur et Madame!
Il fallait vraiment qu’il ne restât pas grand monde, que la caisse fût faite et que les fourneaux fussent éteints, car Chupin vit sortir et passer devant lui le Monsieur en habit noir qui lui avait barré le passage, et que M. Wilkie avait appelé Philippe.
Il marchait d’un bon pas, bien enveloppé dans son paletot, et malgré cela il frissonnait, blême et triste comme un homme condamné à dormir le jour et à rester debout la nuit, véritable martyr du plaisir des autres, qui pourrait dire ce qu’il y a de bêtise et de folie au fond des bouteilles, et qui sait au juste ce qu’il y a de bâillements sous le verbe «s’amuser.»
--Ah çà! pensait Chupin inquiet, M. Wilkie et ses amis auraient-ils filé?...
Mais précisément ils parurent, et, durant un moment, ils causèrent en cercle sur le trottoir.
L’éclat du jour faisait clignoter leurs yeux rougis, leurs lèvres pendaient, et le froid marbrait de taches bleues leurs joues blafardes... Quant aux demoiselles à cheveux jaunes, toutes les peintures de leur visage s’étant quelque peu confondues et mêlées, elles apparaissaient telles qu’elles étaient véritablement, hideuses.
Elles montèrent dans le seul fiacre qui restait, le plus délabré de tous, dont le cocher eut bien du mal à mettre sa misérable rosse en mouvement, et les hommes s’éloignèrent à pied.
--Allons, se dit Chupin, en route!...
Bien des gens eussent été contrariés et même humiliés d’avoir à longer les boulevards, à cette heure matinale, dans une tenue dont l’élégance débraillée trahissait une nuit passée au cabaret.
M. Wilkie, au contraire, et ses amis,--à l’exception du vicomte de Coralth, visiblement gêné,--devaient être fiers et enchantés d’eux-mêmes. Cela se devinait, rien qu’à la façon dont ils accueillaient les regards des passants.
Ils s’estimaient «pleins de chic,» ils produisaient un effet quelconque, ils «épataient le monde...» Que souhaiter de plus?...
Ce qui est positif, c’est qu’ils agaçaient terriblement Chupin, lequel les suivait, mais de l’autre côté de la chaussée et à une assez grande distance, car maintenant qu’il s’était montré, il avait à craindre d’être reconnu.
--Méchants crevés, grommelait-il, on les saignerait à blanc qu’on ne tirerait pas d’eux six une chopine de sang d’homme!... S’ils étaient saoûls, seulement!... Mais plus souvent!... ça leur aurait abîmé l’estomac de boire!... Ah! s’ils savaient ce qu’ils me font mal!...
Du moins, n’eut-il pas très-longtemps à s’impatienter.
A la rue Drouot, deux de ces messieurs quittèrent le groupe et deux autres s’en allèrent par la rue Le Pelletier.
M. Wilkie et le vicomte de Coralth restaient seuls à suivre le boulevard. Ils se prirent le bras, et c’est avec une certaine animation qu’ils s’entretinrent jusqu’à la rue du Helder, où finalement ils se séparèrent après force poignées de main.
Que s’étaient-ils dit en se quittant, quelles conventions avaient-ils arrêtées?... Chupin eût de bon cœur sorti cent sous de sa poche pour le savoir.
Il eût donné bien davantage à qui lui eût enseigné un moyen de se dédoubler; le moyen de «filer» le vicomte de Coralth, qui se dirigeait vers la Madeleine, sans cesser pour cela d’épier et d’accompagner l’autre.
Mais nous ne sommes plus au temps des miracles. L’employé de M. Isidore Fortunat soupira et, s’attachant aux pas de Wilkie, il ne tarda pas à le voir entrer au Nº 48 de la rue du Helder.
Le concierge, qui était devant la porte, fort occupé à nettoyer les cuivres de la sonnette, le salua. Il n’y avait pas à en douter, c’était bien chez lui que rentrait M. Wilkie.
--Enfin!... grommela Chupin, le voilà garé des voitures... Je savais bien qu’il logeait dans cette maison!... Je l’avais deviné rien qu’à la façon dont Mme Lia d’Argelès regardait les fenêtres hier soir... Pauvre femme!... Ah!... son fils est un joli cadet!...
Cette pensée de pitié devait être l’occasion d’un retour sur soi.
--Gueux de sort!... s’écria-t-il, en s’administrant sur le front un maître coup de poing, j’oubliais ma bonne femme de mère!
Et, comme toute la besogne était terminée, qu’il n’y avait plus rien à apprendre, il partit au galop, coupant au plus court pour gagner le faubourg Saint-Denis.
--Pauvre m’man, se disait-il, tout en jouant prodigieusement des jambes, sûr elle n’aura pas été à la noce cette nuit... Canaille d’enfant!... je lui aurai fait pleurer toutes les larmes de son corps.
Il disait vrai. La malheureuse mère avait passé la nuit dans des transes mortelles, comptant les heures, tressaillant à chaque claquement de la porte, annonçant la rentrée d’un locataire...
Et à mesure que marchaient les aiguilles de la pendule, son cœur se serrait, et ses conjectures devenaient sinistres...
Pour que son fils l’abandonnât ainsi à ses inquiétudes, il fallait, pensait-elle, qu’il eût été victime d’un accident, ou qu’il eût retrouvé quelqu’un de ses détestables amis d’autrefois, de ceux qui l’avaient poussé jusqu’à l’abîme...
Peut-être était-ce son père qu’il avait rencontré, Polyte Chupin, cet homme qu’elle aimait toujours, l’infortunée, parce que, malgré tout, c’était son homme... mais qu’elle jugeait et qu’elle savait capable de tout...
Et de tous ces malheurs, c’était encore un accident, même mortel, qu’elle redoutait le moins...
L’honneur, dans l’âme héroïque de cette femme du peuple, parlait plus haut encore que l’instinct impérieux de la maternité, et elle eût mieux aimé retrouver son fils sur les dalles de la Morgue que sur les bancs de la Cour d’assises...
Ses pauvres yeux n’avaient plus de larmes, lorsqu’enfin elle reconnut tout au bout du corridor le pas familier de son Victor.
Précipitamment elle ouvrit la porte, et dès qu’elle le sentit près d’elle, car elle ne pouvait le voir:
--Où as-tu passé la nuit? demanda-t-elle... D’où viens-tu!... Que t’est-il arrivé?...
Pour toute réponse, il lui sauta au cou, suivant en cela l’impulsion de son cœur, et aussi le conseil de son expérience, qui lui disait que c’était là, certainement, la meilleure raison qu’il pût donner.
Cela ne l’empêcha pas d’essayer ensuite de se justifier, et il y parvint, se gardant toutefois de confesser la vérité, redoutant le blâme de sa mère, sachant bien qu’elle serait moins accommodante que sa propre conscience.
--Je te crois, mon fils, prononça gravement la digne femme, tu ne voudrais pas me tromper, n’est-ce pas?...
Et cette malheureuse qui avait été la compagne d’un ivrogne, ajouta:
--Ce qui m’a rassurée, quand tu m’as embrassée, ce qui est sûr, c’est que tu n’as pas bu...
Chupin ne souffla mot: cette confiance le gênait extraordinairement.
--Que je sois pendu, pensa-t-il, si jamais je fais quelque chose que je ne puisse pas lui avouer, à cette pauvre bonne femme!...
Mais il n’avait pas le temps de s’abandonner à son attendrissement.
Il était trop engagé, pensait-il, pour reculer, et il importait qu’il rendît compte, le plus tôt possible, de ses démarches... Puis, sa haine contre le vicomte de Coralth l’aiguillonnait...
Il se dépêcha donc de manger un morceau, car il était exténué de besoin, et il ressortit, en promettant bien de rentrer dîner.
S’il se hâtait tant, c’est que c’était dimanche, c’est que M. Fortunat passait presque tous ses dimanches à la campagne, et qu’il craignait de ne pas le rencontrer.
Et tout en courant vers la place de la Bourse, il arrangeait dans sa tête l’histoire qu’il raconterait, pénétré de cette maxime populaire que «toute vérité n’est pas toujours bonne à dire.»
Devait-il rapporter la scène du restaurant, nommer Coralth, dire qu’il n’y avait plus rien à apprendre à M. Wilkie?... Après mûres réflexions, il décida que non; cela pouvait décider M. Fortunat à renoncer à l’affaire. Mieux valait le laisser courir à une déconvenue, lui tout révéler ensuite, et profiter de sa colère pour en faire un instrument de vengeance...
Ce dimanche-là, justement, M. Fortunat avait arrêté qu’il n’irait pas à la campagne.
Il avait dormi la grasse matinée, et il était encore en robe de chambre lorsque Chupin parut... Il eut un cri de joie à sa vue, devinant bien que s’il lui arrivait sitôt, c’est qu’il apportait d’heureuses nouvelles.
--Vous avez réussi?... lui cria-t-il.
--Oui, m’sieu.
--Vous avez déniché le fils de la d’Argelès?
--Je le tiens!...
--Ah!... je disais bien que vous êtes un garçon d’esprit... Vite, contez-moi tout cela... C’est-à-dire, non, faisons mieux, attendez!...
Il sonna, et Mme Dodelin, sa gouvernante, étant accourue:
--Ajoutez un couvert, commanda-t-il, M. Chupin déjeune avec moi... et servez... Cela vous convient, n’est-ce pas, Victor? Il est dix heures, j’ai faim... nous causerons mieux en buvant une bouteille de vin blanc.
C’était une faveur immense et qui donna à Chupin l’exacte mesure du service qu’il avait rendu. Il n’en fut pas enorgueilli, cependant, mais il regretta d’avoir mangé avant de venir.
Cette faveur, M. Fortunat ne la regretta pas, une fois à table, et même il oubliait son appétit, en écoutant le récit de son employé.
--Très-bien!... interrompait-il à tout moment... parfait!... On n’est pas plus adroit!... Je n’aurais pas mieux fait!... Vous serez content de moi, Victor, si l’affaire réussit!...
Et sa satisfaction débordant en un monologue présomptueux:
--Et pourquoi ne réussirait-elle pas?... poursuivait-il. En fut-il jamais une si simple et si belle!... Je puis tout exiger: cent, deux cent, trois cent mille francs... Ah! le comte de Chalusse a bien fait de mourir... Du coup, je pardonne à Valorsay... Qu’il garde mes quarante mille francs, je les lui donne... Qu’il épouse Mlle Marguerite, je lui souhaite beaucoup d’enfants... Et que la dame d’Argelès soit bénie!
Il voyait si bien sa fortune faite que, dès midi, n’y tenant plus, il monta en fiacre avec Chupin pour se rendre chez M. Wilkie, déclarant qu’au besoin il saurait bien l’éveiller.
Arrivé rue du Helder, il recommanda une fois encore à son employé de l’attendre dans la voiture, et pénétrant dans la maison, il demanda:
--M. Wilkie?...
--Au second, répondit le concierge, la porte à droite.
Le chasseur d’héritages monta lentement.
Il sentait l’absolue nécessité de se remettre, de reprendre son inébranlable aplomb, et c’est seulement quand il se fut composé une figure de circonstance qu’il sonna.
Un petit domestique, souffre-douleur de M. Wilkie, et qui se vengeait en le volant outrageusement, vint ouvrir et commença par déclarer que son maître était absent...
Mais M. Fortunat s’entendait à forcer les consignes. Il manœuvra si bien que le jeune garçon embarrassé finit par le faire entrer dans un petit salon, en lui disant:
--Alors, asseyez-vous, je vais prévenir Monsieur.
--Allez, dit le dénicheur d’héritages.
Seulement, au lieu de s’asseoir, il se mit à examiner la pièce où il se trouvait, et aussi, par une porte entrebâillée, une pièce voisine. Il avait cette opinion qu’un logis reflète le caractère de qui l’habite, aussi sûrement qu’une coquille indique la forme de l’animal qui y vit.
M. Wilkie était confortablement logé, mais son appartement était orné avec une profusion prétentieuse et d’un goût plus que douteux.
Il s’y voyait peu de livres, mais en revanche des cravaches, des fouets de toutes formes, des éperons, des fusils, des carniers et des cartouchières, enfin quantité de ces ustensiles ridicules dont un sportsman ne saurait se passer.
Aux murs, point de tableaux. Des portraits de chevaux célèbres trahissaient immédiatement le gentleman propriétaire pour sa part d’un huitième de rosse qualifiée cheval de courses.
Ayant vu, M. Fortunat sourit.
--Mon gaillard, pensa-t-il, est un de ces petits messieurs qui veulent se moucher plus haut que le nez... Entre mes mains, il ne pèsera pas une once...
Il s’arrêta; le petit domestique rentrait, qui lui dit:
--Monsieur est dans la salle à manger, si monsieur veut passer...
Le guetteur de successions passa et se trouva en face de M. Wilkie, lequel déjeunait d’une tasse de chocolat.
Non-seulement il était levé, mais encore il était habillé de pied en cap pour sortir, et si mirifiquement, qu’on l’eût pris pour un homme d’écurie de bonne maison.
Une couple d’heures de sommeil l’ayant tout à fait remis, il avait repris l’arrogance qui était le trait distinctif de son caractère, et le signe de sa prospérité.
Voyant entrer un visiteur inconnu, il cligna de l’œil pour le toiser, et tout au plus poliment:
--Que désirez-vous? demanda-t-il.
--Monsieur, je viens pour une affaire...
--Eh bien, le moment est mal choisi... On m’attend à Vincennes, pour les courses; j’ai un cheval engagé... Ainsi, vous comprenez...
Intérieurement, M. Fortunat s’amusait de l’outrecuidance de M. Wilkie.
--Mon gaillard, songeait-il, sera moins pressé quand il saura ce dont il retourne.
Et tout haut il reprit:
--La chose, monsieur, peut se dire en quatre mots...
--Alors, allez-y!...
Le dénicheur d’héritiers commença par fermer une porte laissée ouverte à dessein par le domestique, puis revenant tout près de M. Wilkie, et de l’air le plus mystérieux:
--Que donneriez-vous bien, commença-t-il, à l’homme habile qui tout à coup vous mettrait en possession d’une fortune immense, d’un million, de deux millions, peut-être?...
Il avait préparé son effet, il le croyait sûr, il s’attendait à voir M. Wilkie tomber à ses genoux.
Et pas du tout; l’aimable gentleman ne sourcilla pas, et c’est du plus beau calme et la bouche à demi-pleine, qu’il dit:
--Je sais le reste!... Vous venez, n’est-ce pas, cher monsieur, pour me vendre le secret d’une succession vacante en ce moment et qui m’appartient?... Eh bien! vous arrivez mauvais deuxième.
Le plafond s’effondrant sur M. Fortunat, ne l’eût pas mis en si piteux état... Il demeura béant, stupide, écrasé, et ses yeux eurent une telle expression d’ahurissement, que l’autre éclata de rire.
Pourtant il essaya de se débattre, mais en homme qui se noie, qui a bu plus d’une gorgée et qui coule...
--Laissez-moi vous expliquer, balbutia-t-il, permettez-moi...
--Oh!... inutile!... Je sais mes droits. J’ai traité, cher monsieur, ma parole est engagée et demain ou après-demain je signerai mes conventions...
--Avec qui?...
--Ah! permettez, c’est de la vie privée cela!...
Il avait achevé son chocolat, il se versa un verre d’eau glacée, le but, s’essuya les lèvres et se levant de table:
--Vous m’excuserez, cher monsieur, poursuivit-il, si je ne vous reconduis pas... Je vous l’ai dit, on m’attend à Vincennes, j’ai mille louis sur «Pompier de Nanterre,» mon cheval, et mes amis ont dix fois autant... Qui sait ce qui arriverait si je n’étais pas là au départ...
Et aussitôt, sans plus faire attention à M. Fortunat que s’il n’eût pas existé:
--Toby! s’écria-t-il, drôle! maraud! où es-tu?... Ma voiture est-elle en bas?... Allons, ma canne bien vite, mes gants, ma jumelle de courses!... Descends du champagne dans le coffre... N’oublie pas des allumettes!... Cours mettre ta livrée neuve... Dépêche-toi donc, animal, j’arriverai trop tard!...
M. Fortunat sortit...
L’effroyable colère qui succédait à la stupeur idiote, charriait avec une violence inouïe tout son sang à son cerveau... Il avait un nuage pourpre devant les yeux, ses oreilles tintaient, et à chaque pulsation son crâne était ébranlé comme par un coup de marteau...
Ce fut si terrible qu’il eut peur.
--Vais-je donc avoir une attaque d’apoplexie, pensa-t-il.
Et, comme tout, autour de lui, tourbillonnait, comme les planchers semblaient se dérober sous ses pieds, il s’assit au beau milieu de l’escalier, attendant que ce dangereux vertige passât un peu, s’efforçant de s’arraisonner et appelant à son secours toute sa philosophie.
Il fut bien cinq minutes avant de se risquer à descendre, et quand enfin il arriva dans la rue, ses traits étaient si décomposés que Chupin frémit.
--Cristi!... murmura-t-il, le bourgeois a son compte.
Vivement il avait sauté sur le trottoir; il aida M. Fortunat à s’installer dans le fiacre, et avant de monter lui-même:
--Place de la Bourse, 27!... cria-t-il au cocher, qui fouetta son cheval.
Véritablement, c’était pitié de voir quel désespoir remplaçait la confiance si joyeuse du chasseur d’héritages.
--C’est la fin de tout, gémissait-il, je suis volé, dépouillé, ruiné... une affaire sûre... Ces malheurs n’arrivent qu’à moi... Un autre m’a devancé... un autre touchera la prime... Oh!... si je le connaissais, le misérable, si je le connaissais!...
--Minute... interrompit Chupin, je le connais, moi, ce particulier...
M. Fortunat tressauta.
--Impossible! fit-il.
--Pardon, excuse, m’sieu, c’est un mauvais gars qui se fait appeler le vicomte de Coralth...
Ce fut un rugissement plutôt qu’un cri qui sortit de la gorge de M. Fortunat. A un homme de son expérience, il ne fallait qu’une lueur pour éclairer toute une situation.
--Ah!... je comprends, s’écria-t-il, je vois!... Oui, tu as raison, Victor, c’est lui, Coralth, c’est l’âme damnée de Valorsay... Coralth est le traître ignoble et abject qui, sur l’ordre de Valorsay, a lâchement déshonoré l’homme qu’aimait Mlle Marguerite... C’est chez la d’Argelès qu’a eu lieu cette immonde scène de jeu... donc Coralth connaît cette créature, il sait ses secrets!... C’est lui qui m’a devancé.
Il se recueillit une minute, puis d’un tout autre ton:
--Je ne verrai jamais un sou des millions de Chalusse et mes 40,000 francs sont flambés; mais, tonnerre du ciel!... je me donnerai de l’agrément pour mon argent... Ah!... Coralth et Valorsay s’entendent pour me ruiner!... Un moment!... Puisque c’est ainsi, je passe, moi, du côté de Mlle Marguerite et du malheureux dont on a perdu la vie... Ah! mes petits, vous ne connaissez pas encore Fortunat!... Maintenant que je passe aux innocents, nous verrons s’ils n’auront pas raison de vous et s’ils ne vous démasqueront pas... Je vais me mettre à faire du bien, puisque vous m’y forcez, et gratis encore!...
Chupin était radieux c’était sa vengeance qui mitonnait.
--Et moi, m’sieu, dit-il, je vous en apprendrai de drôles sur le Coralth... D’abord il est marié, le gredin, et sa femme doit tenir un bureau de tabac quelque part, dans les environs de la route d’Asnières... je vous la retrouverai, vous verrez...
L’arrêt soudain de la voiture, arrivée à la place de la Bourse, lui coupa la parole. M. Fortunat commanda à Chupin de payer le cocher, et quatre à quatre il monta ses escaliers, ayant hâte, ainsi qu’il le disait, d’arrêter son plan de campagne... En son absence, un commissionnaire avait apporté une lettre que Mme Dodelin lui remit. Il brisa le cachet, et lut:
«Monsieur,
«Je suis la pupille de feu M. le comte de Chalusse... Il faut que je vous parle... Voulez-vous m’attendre chez vous après-demain, mardi, de trois à quatre heures...
«Je vous salue.
«MARGUERITE.»
XX
Lorsque sur les dix heures du soir, frissonnante et tout émue, Mlle Marguerite abandonnait le lit de mort du comte de Chalusse, pour courir rue d’Ulm, chez Pascal Férailleur, elle ne désespérait pas encore de l’avenir...
Vainement le malheur qui l’avait reçue à sa naissance et qui depuis la poursuivait sans relâche, la frappait à coups précipités... Père, ami, rang, position, sécurité, fortune, elle venait de tout perdre en un moment;... n’importe!... Dans le lointain, pareille à la lueur d’un phare obscurci par les brumes, elle entrevoyait encore une promesse de bonheur.
Elle souffrait, mais elle trouvait une sorte d’amère volupté à cette pensée d’unir indissolublement sa vie à celle d’un homme malheureux comme elle, comme elle calomnié, flétri des plus terribles et des plus injustes imputations, repoussé de tous, sans état désormais et sans amis.
Il lui semblait que la réprobation imméritée dont ils seraient l’objet les rapprocherait encore, resserrerait davantage les liens si forts de leur amour, les donnerait mieux l’un à l’autre et achèverait de confondre leurs âmes...
On s’éloignerait d’eux d’un air de mépris; mais qu’auraient-ils besoin de l’approbation du monde, ayant leur conscience pour eux! Ne se suffiraient-ils pas, puisqu’ils s’aimaient?...
Et s’il fallait absolument quitter la France, eh bien! ils la quitteraient; la patrie pour eux serait toujours où ils seraient ensemble.
Et à mesure qu’elle approchait, elle se représentait la douleur de Pascal, mais aussi sa surprise et sa joie, quand il la verrait tout à coup paraître; quand, toute palpitante, elle lui dirait:
--On vous accuse... me voici!... Je sais que vous êtes innocent et je vous aime!...
La voix brutale du portier, lui apprenant en termes injurieux le départ furtif de Pascal, brisa comme une bulle de savon le fragile édifice de ses rêves.
Quel espoir garder, quand il n’en conservait plus, lui!...
Elle fut écrasée, l’infortunée, sous la certitude du désastre définitif, complet, absolu.
Sa pauvre âme, sentant la détresse profonde de l’irréparable, n’aperçut plus une espérance où se reposer, où se réfugier.
Pascal lui manquant, tout lui manqua... Le monde lui parut vide, l’existence sans but, la lutte une folie, le bonheur un vain mot...
Elle souhaita le néant!...
Mme Léon, cependant, qui avait des formules et des expressions congruantes pour toutes les circonstances de la vie, entreprit de la consoler.
--Pleurez, chère demoiselle, soupira-t-elle, pleurez, car cela soulage... Ah!... c’est là, certes, une horrible catastrophe!... Vous êtes jeune, heureusement, et le temps est un grand maître... M. Férailleur n’était pas seul et unique de son espèce, sur la terre... D’autres vous aimeront, d’autres vous aiment déjà!...
--Ah!... taisez-vous!... interrompit-elle, plus révoltée que si elle eût entendu murmurer à son oreille les répugnantes galanteries d’un libertin; taisez-vous! Je vous défends d’ajouter un mot...
Un autre!... quel blasphème... Pauvre jeune fille!... Elle était de celles dont la vie appartient à un amour unique.
Leur échappe-t-il?... C’est la mort.
Ce qui ajoutait encore à l’horreur de ses réflexions, c’était le sentiment accablant de son isolement.
Plus encore que l’homme, la femme a l’épouvante de l’abandon.
Et elle, n’était-elle pas abandonnée, délaissée... Au milieu de ce Paris égoïste, bruyant et affairé, n’était-elle pas plus perdue qu’en un désert...
Sur qui s’appuyer? Sur Mme Léon?... Elle se défiait horriblement de cette doucereuse personne. Sur un des deux hommes qui avaient demandé sa main?... Était-ce possible!... Le marquis de Valorsay lui inspirait un insurmontable dégoût, et elle méprisait M. de Fondège, «le général.»
Ainsi donc, son seul ami, son unique protecteur était un inconnu... Ce vieux juge de paix qui avait pris sa défense, qui avait confondu les calomnies des domestiques, et à qui elle avait ouvert son âme...
Mais il ne tarderait pas à l’oublier, pensait-elle, et alors son imagination lui représentait avec une vivacité extraordinaire l’effrayant tableau de son avenir.
Elle savait, elle, l’ancienne apprentie de la rue Saint-Denis, les humiliations et les périls qui attendent une pauvre fille esseulée et quels piéges ignobles on peut lui tendre...
Ainsi, durant plus d’un quart d’heure, ses idées tourbillonnèrent comme les feuilles mortes au souffle furieux de la tempête, et les plus sinistres pressentiments, les projets les plus impossibles s’entrechoquèrent dans le chaos de son cerveau.
Cependant, elle était trop vaillante pour rester ainsi écrasée.
Elle se roidit contre la douleur, et alors la pensée lui vint que peut-être elle arriverait jusqu’à Pascal, avec l’aide de l’homme employé jadis par le comte de Chalusse, M. Fortunat.
Cet espoir, c’était le salut... Elle s’y attacha d’une étreinte désespérée, comme le naufragé à l’épave, qui, en le soutenant au-dessus du gouffre, lui permet d’attendre un secours problématique...
Retrouver Pascal, le rejoindre n’importe où, partager son sort quel qu’il fût, c’était là une tâche digne du courage de Mlle Marguerite.
Aussi, quand elle rentra à l’hôtel, sa résolution était bien prise, et elle avait recouvré ce calme imposant qui lui était habituel...
Il n’était pas tout à fait onze heures, quand elle revint, suivie de Mme Léon, s’agenouiller dans la chambre mortuaire... Elle n’y était pas depuis dix minutes lorsque M. Bourigeau, le concierge, lui monta une lettre qu’on venait d’apporter. Si tard, c’était au moins surprenant...
L’adresse était ainsi libellée:
A Mademoiselle Marguerite de Durtal de Chalusse, A l’hôtel de Chalusse Rue de Courcelles.
Mlle Marguerite rougit. Qui donc lui donnait ce nom qu’elle n’avait pas le droit de porter!...
Elle étudia un moment l’écriture, mais elle ne se rappela pas l’avoir jamais vue. C’était l’écriture d’une femme, mais elle avait beau évoquer ses souvenirs, il lui semblait qu’elle ne connaissait aucune femme.
Enfin, elle brisa l’enveloppe et lut:
«Chère, bien chère enfant...»
«Chère enfant!...» Qu’est-ce que cela voulait dire!... Il était donc au monde une personne qui s’intéressait à elle, qui l’aimait assez pour l’appeler ainsi.
Vivement, elle tourna le feuillet pour voir la signature, et elle pâlit un peu en la voyant.
--Ah!.. fit-elle involontairement, ah! ah!...
La lettre était signée: «Athénaïs de Fondège.» C’était la femme du «général» qui lui écrivait.
Elle reprit:
«J’apprends à l’instant la perte si cruelle que vous venez de faire, et aussi que ce pauvre comte de Chalusse, faute de dispositions testamentaires, vous laisse, vous sa fille adorée, presque sans ressources.
«Je n’essaierai pas de vous adresser des consolations stériles. A Dieu seul il appartient de calmer certaines douleurs. Je serais allée pleurer avec vous, si je n’étais retenue au lit par la fièvre.
«Mais demain, quoi qu’il arrive, je serai près de vous avant déjeuner.
«C’est aux jours d’épreuve, chère et malheureuse enfant, qu’on compte ses véritables amis... nous sommes les vôtres, j’espère vous le prouver.
«Le général croirait offenser et trahir la mémoire de l’homme dont il fut trente ans l’ami le plus cher, s’il ne le remplaçait pas et s’il ne devenait pas pour vous un second père...
«Il vous a offert notre modeste maison; vous avez refusé... Pourquoi?
«Je vous dirai, moi, avec l’autorité que me donne mon âge et mon titre de mère de famille, je vous dirai, moi, que vous devez accepter.
«A quel autre parti pouvez-vous honorablement et sagement songer? Où iriez-vous, pauvre chère enfant?
«Mais nous causerons de cela demain.
«Je saurai bien vous décider à nous aimer et à vous laisser aimer... Pour moi, vous remplacerez la fille tant aimée et tant pleurée que j’ai perdue, ma belle et douce Bathilde...
«Encore une fois, à demain... et laissez-vous embrasser par votre meilleure amie.
«ATHÉNAIS DE FONDÈGE.»
Mlle Marguerite devait être et fut abasourdie de cette lettre.
Cette femme qui lui écrivait ainsi, c’est tout au plus si elle l’avait vue cinq ou six fois; jamais n’était allée chez elle, et c’est à peine si en tout elles avaient échangé vingt paroles.
Bien plus, elle se rappelait certains regards dont une fois Mme de Fondège avait essayé de l’écraser, regards chargés d’un si cruel mépris, qu’ils lui avaient arraché des larmes de douleur, de honte et de colère.
Et même, à cette occasion, le comte de Chalusse lui avait dit:
--Ne soyez donc pas si enfant, chère Marguerite, que de vous préoccuper de cette sotte et impudente pécore.
Eh bien! c’était cette même «pécore» qui tout à coup composait une épître où débordait une sensibilité brûlante, où elle invoquait les droits de son affection sur le ton d’une amitié ancienne et déjà éprouvée.
Était-il naturel que du matin au soir cette altière personne eût été ainsi métamorphosée?
Mlle Marguerite ne pouvait l’imaginer, n’étant pas ce qui s’appelle crédule, mais très-portée à la défiance, au contraire, et inclinant comme tous les malheureux à supposer le mal plus promptement que le bien.
Il fallait donc que Mme de Fondège eût écrit sous l’empire de quelque raison pressante et décisive... mais laquelle?... Hélas! Mlle Marguerite ne croyait que trop la deviner.
Le «général» la soupçonnant d’avoir détourné des millions de la succession du comte de Chalusse, avait fait partager ses soupçons à sa femme, et celle-ci, cupide autant que son mari et tout aussi peu scrupuleuse, tâchait d’engluer et de confisquer la voleuse, à la seule fin d’assurer à son fils le bénéfice du vol.
Rien de si commun, à notre époque, que ce prudent et honorable calcul... Voler, soi!... Fi!... jamais!... On n’oserait. D’ailleurs on est honnête. Mais profiter d’un détournement... Excusez!... c’est une autre paire de manches, surtout s’il n’y a pas de risques à courir.
Et tout en relisant sa lettre, Mlle Marguerite croyait entendre le «général» et sa femme discuter les moyens d’obtenir leur part de ce magnifique coup de filet de plus de deux millions...
Il lui semblait ouïr Mme de Fondège dire à son mari d’un air avisé:
--Tu n’es qu’on maladroit!... Ta précipitation et ta brusquerie l’ont effarouchée, cette enfant... Heureusement, je suis là... Laisse-moi faire, et je te prouverai que les femmes sont autrement habiles que vous autres, messieurs.
Et là-dessus elle avait pris la plume, et au jugement de Mlle Marguerite la rédaction trahissait la collaboration des deux époux.
Ainsi, elle eût juré que c’était le mari qui avait inspiré ou même dicté cette phrase:
«Le général croirait offenser et trahir la mémoire de l’homme dont il fut trente ans l’ami le plus cher...»
C’étaient bien là les façons de dire de ce grotesque, dont la grosse préoccupation était de rendre ce qu’il appelait la loyauté simple et la rude franchise du vieux soldat. Cette phrase, au contraire: «Je saurai bien vous décider à vous laisser aimer,» était de la femme évidemment.
Enfin, un passage de la lettre trahissait sans doute possible la recherche de l’attendrissement, même aux dépens de la vérité, la comédie, en un mot.
Les convoitises et l’ambition du succès avaient entraîné Mme de Fondège un peu trop loin.
«Vous remplacerez ma fille tant aimée et tant pleurée,» écrivait-elle à Mlle Marguerite. Or, elle avait eu une fille, en effet, la chère dame, mais elle lui avait été enlevée par le croup à l’âge de six mois, et il y avait de cela plus de vingt-cinq ans!...
Ce qui était singulier aussi, c’était l’envoi de cette lettre à dix heures du soir. Mais en y réfléchissant, Mlle Marguerite s’expliquait cette circonstance.
--Avant d’agir, pensait-elle, M. et Mme de Fondège ont tenu à consulter leur fils, et ils n’ont pu le voir que très-tard... Le brillant hussard ayant approuvé l’honnête combinaison de ses parents, on m’a aussitôt dépêché un domestique...
Toutes ces hypothèses, assurément, étaient fort admissibles; seulement, il était très-difficile de les accorder avec l’opinion émise par le vieux juge de paix, que M. de Fondège devait savoir où avaient passé les millions disparus.
Mais Mlle Marguerite n’en était pas à compter les contradictions de son esprit depuis vingt-quatre heures.
Elle perdait d’ailleurs son sang-froid, à l’idée de ces odieux soupçons de détournement qui planaient sur elle, et qu’il lui semblait avoir lu dans les yeux de tous ceux qui l’avaient approchée, depuis le docteur Jodon jusqu’au marquis de Valorsay.
Le juge de paix, il est vrai, avait pris sa défense, il avait imposé silence aux domestiques, mais cela suffisait-il?...
En resterait-elle moins flétrie d’une abominable accusation!...
Et son innocence ne la rassurait pas. L’exemple de Pascal était là pour apprendre ce que peut l’innocence contre l’effort de la calomnie.
Devait-elle espérer se sauver, quand il avait péri, lui!...
Et cependant il avait été torturé par toutes les angoisses qui la déchiraient... Par ce qu’elle endurait, elle comprenait ce qu’il avait dû souffrir avant de fuir, avant de disparaître...
Où était-il maintenant, le malheureux?... Hors de France?... On le lui avait dit, mais elle ne pouvait le croire... Le connaissant comme elle le connaissait, il lui semblait impossible qu’il se fût résigné si vite, sans luttes, ni que tout fût fini... Un secret pressentiment lui disait qu’il ne s’était éloigné qu’en apparence, qu’il veillait et que M. Fortunat n’aurait pas beaucoup de chemin à faire pour arriver jusqu’à lui...
C’est dans la chambre de M. de Chalusse qu’elle réfléchissait ainsi, à deux pas du lit où gisait la dépouille mortelle de cet homme, son père, dont la faiblesse avait fait de sa vie un long martyre, dont l’imprévoyance brisait son avenir, et que cependant elle ne maudissait pas...
Elle se tenait debout devant une fenêtre, appuyant aux carreaux son front brûlant...
C’était l’heure précisément où Pascal, assis sur une borne, en face de l’hôtel, attendait. En ce moment même, il suivait des yeux l’ombre qui se dessinait dans le cadre éclairé de la fenêtre, et il se demandait si ce n’était pas l’ombre de Mlle Marguerite.
Si la nuit eût été claire, apercevant dans la rue cet homme immobile, peut-être eût-elle deviné Pascal... Mais comment eût-elle soupçonné sa présence, et qu’il accourait rue de Courcelles comme elle avait couru rue d’Ulm...
Il n’était pas loin de minuit, quand un léger mouvement dans la chambre, un bruit de pas étouffés, la firent se retourner...
C’était Mme Léon qui sortait, et moins d’une minute après on entendit claquer la grande porte vitrée qui donnait du vestibule dans le jardin...
Certes, il n’y avait rien là que de tout ordinaire et de très-naturel, et cependant Mlle Marguerite en conçut une vague appréhension.
Pourquoi?... Elle n’eût su le dire; mais il lui revenait à la mémoire toutes sortes de petites circonstances futiles qui tout à coup prenaient une signification inquiétante.
Ainsi, elle avait remarqué que toute la soirée Mme Léon avait été inquiète, agitée et comme sur les épines. Elle qui ne se remuait guère, qui restait des heures engourdie sur un fauteuil, elle avait monté et descendu l’escalier au moins dix fois. A tout moment elle consultait la pendule ou sa montre.
Enfin, à deux reprises, le concierge était venu la prévenir que quelqu’un la demandait...
--Où donc va-t-elle encore, se demanda Mlle Marguerite, à minuit, elle... si peureuse?...
S’adresser cette question, c’était avoir envie de la résoudre; mais Mlle Marguerite résista. D’abord, ses inexplicables soupçons lui parurent ridicules; ensuite, épier quelqu’un lui répugnait extrêmement.
Elle prêtait l’oreille, cependant, guettant le bruit que Mme Léon ne manquerait pas de faire lorsqu’elle rentrerait.
Mais il s’écoula bien plus d’un quart d’heure sans que la porte bougeât de nouveau. Ou la femme de charge n’était pas sortie, ou elle était encore dehors.
--C’est vraiment bizarre!... pensa Mlle Marguerite. Me serais-je trompée?... Il faut que j’en aie le cœur net.
Et aussitôt, obéissant à une impulsion mystérieuse, plus forte que sa volonté, elle quitta la chambre à son tour et rapidement descendit...
Elle arrivait dans le vestibule, lorsque la grande porte vitrée s’ouvrit brusquement... Mme Léon rentrait.
Tout le monde veillant à l’hôtel de Chalusse, les candélabres de l’escalier étaient restés allumés, et par suite il était aisé d’observer la femme de charge aussi bien qu’en plein jour.
Elle était essoufflée comme une personne qui a couru très-vite, pâle, émue, tremblante et tout en désordre... Même, les brides de son bonnet s’étant dénouées, il avait glissé de sa tête et pendait dans le milieu de son dos...
--Qu’avez-vous? s’écria Mlle Marguerite, d’où venez-vous?...
En apercevant la jeune fille, Mme Léon s’était vivement rejetée en arrière... Devait-elle fuir ou rester?... Elle hésita une seconde, et son hésitation se lut dans ses yeux...
Elle resta, et c’est avec un sourire contraint et d’une voix altérée qu’elle répondit:
--Comme vous me dites cela, chère demoiselle!... On croirait que vous êtes fâchée!... Vous voyez bien que je viens du jardin...
--A cette heure!...
--Mon Dieu, oui!... Et point pour mon agrément, je vous le jure, oh! pas du tout... Moi, d’abord, dès que je n’y vois plus clair, je suis comme perdue...
Le prétexte à donner, elle ne le tenait pas encore, et elle le cherchait... De sorte que, pendant un moment, elle bredouilla, se répandant en phrases oiseuses pour gagner du temps et implorant du ciel une inspiration.
--Enfin, insista d’un ton impatient Mlle Marguerite, pourquoi étiez-vous sortie?...
--Ah!... voilà!... j’ai cru entendre Mirza aboyer dans le jardin... J’ai pensé qu’on l’avait oubliée au milieu de tout ce remue-ménage, et qu’il ne fallait pas la laisser coucher dehors, la pauvre bête... Là-dessus, j’ai pris mon courage à deux mains, et tant pis!... je me suis risquée...
Mirza, c’était une vieille chienne épagneule, que M. de Chalusse, de son vivant, aimait beaucoup et dont tous les gens de l’hôtel respectaient les caprices.
--C’est singulier, objecta Mlle Marguerite, quand vous avez quitté la chambre, il y a une demi-heure, Mirza dormait à vos pieds.
--Quoi!... Vraiment!... Est-ce possible?...
--C’est sûr!
Mais déjà l’estimable dame reprenait son aplomb et en même temps sa loquacité douceâtre...
--Ah!... chère demoiselle, fit-elle effrontément, j’ai tant de chagrin que j’en perds la tête... Toujours est-il que par bonté d’âme je me suis hasardée dans le jardin... et à peine y étais-je qu’il m’a semblé voir courir quelque chose de blanc, comme Mirza... je me suis élancée après... rien. J’ai appelé: Mirza!... Mirza!... rien encore... J’ai cherché sous les arbres... toujours rien... Il faisait noir comme dans un four, la peur m’a pris, une peur si terrible que je crois bien que j’ai crié au secours et je suis rentrée en courant comme une folle...
Qui l’eût entendue eût juré qu’elle disait la vérité pure.
Malheureusement pour elle, son attitude, au début, avait eu l’accablante signification d’un aveu.
Mlle Marguerite ne s’y était pas trompée, et s’était dit:
--Je suis sur la trace de quelque abominable action.
Seulement, elle restait assez maîtresse d’elle-même pour ne rien laisser paraître de ses soupçons... Opposant à la duplicité de la femme de charge une dissimulation bien permise dans sa situation, elle parut se contenter de la fable qui lui était contée.
--En vérité, ma pauvre Léon, prononça-t-elle bonnement, vous êtes par trop poltronne; c’est honteux!...
La femme de charge hocha la tête.
--Je sais bien que je suis ridicule, répondit-elle, mais que voulez-vous, mademoiselle, on ne se refait pas. La frayeur ne se raisonne point... Qu’est-ce que cette forme blanche que j’ai vue comme je vous vois?...
Persuadée que son mensonge passait comme une lettre à la poste, elle l’enjolivait, et elle osa ajouter:
--Même, chère demoiselle, je tremblerai toute la nuit si on ne visite pas le jardin... Je vous en prie, ordonnez aux domestiques d’y faire une ronde... Il y a tant de mauvais gars à Paris!
En tout autre circonstance, Mlle Marguerite eût rejeté bien loin cette ridicule prière, mais résolue à jouer cette hypocrite qui pensait la duper:
--Soit! répondit-elle.
Et mandant M. Casimir et Bourigeau, le concierge, elle leur commanda de prendre une lanterne et de se livrer aux plus minutieuses investigations...
Ils obéirent d’assez mauvaise grâce, n’étant pas ce qui s’appelle des braves, mais enfin ils obéirent, et comme de raison ne trouvèrent rien.
--N’importe!... déclara Mme Léon, me voici tranquille maintenant.
Tranquille, elle l’était en effet, après avoir eu, selon son expression, une si «fameuse souleur,» qu’elle avait failli lâcher son secret.
--Je l’ai échappée belle, pensait-elle. Que serais-je devenue, mon doux Jésus! entre Mlle Marguerite et l’autre, si la vérité se fût découverte!... On se connaît en malices heureusement, et la pauvre innocente ne se doute de rien...
Mme Léon se hâtait trop de chanter victoire.
Non-seulement Mlle Marguerite soupçonnait une trahison, mais elle en était à chercher par quels moyens se procurer des preuves.
Que la doucereuse femme de charge lui eût nui cruellement en quelque chose, elle n’en doutait pas.
Ce qu’elle ne concevait pas, c’est comment Mme Léon avait pu lui nuire.
Il y avait longtemps qu’elle s’épuisait en conjectures inadmissibles, lorsque tout à coup elle tressaillit de joie. Elle avait trouvé; elle venait de songer à la petite porte du jardin.
--La coquine sera sortie par là, pensa-t-elle.
S’en assurer était aisé. Cette petite porte n’était pas précisément condamnée, mais il y avait des mois, des années peut-être, qu’on ne l’avait utilisée. Rien n’était donc plus simple que de vérifier si elle avait été ou non ouverte depuis peu.
--Et je le vérifierai avant une heure!... se dit Mlle Marguerite.
Cette résolution prise, elle feignit de s’assoupir, observant entre ses longs cils Mlle Léon, qui, après s’être bien tournée et retournée sur son fauteuil, commençait à fermer les yeux.
Bientôt il fut évident que l’estimable femme de charge dormait profondément.
Alors Mlle Marguerite se leva, sortit de la chambre sur la pointe du pied, et gagna le jardin après s’être munie d’allumettes et même d’un bout de bougie.
Du premier coup, elle comprit qu’elle avait deviné juste.
La petite porte venait d’être ouverte et refermée, cela sautait aux yeux. Les toiles d’araignées qui avaient comme scellé les verroux étaient déchirées et arrachées, la rouille qui avait pour ainsi dire soudé la clef dans la serrure était brisée, enfin, sur la poussière amassée le long de la poignée, était visible l’empreinte d’une main...
--Et j’ai confié mes plus chers secrets à cette méchante femme! pensa Mlle Marguerite. Folle que j’étais... imprudente!...
Fixée désormais, elle éteignit sa bougie.
Mais, ayant tant fait, elle voulut pousser jusqu’au bout cette sorte d’enquête, et elle ouvrit la petite porte.
Devant, du côté de la rue alors, il y avait un assez large espace tout couvert de terre détrempée par les dernières pluies, et qui n’était point sèche encore.
Sur cette terre, à la seule lueur du réverbère voisin, Mlle Marguerite distingua des traces de pas, des piétinements fort nettement accusés.
A la seule disposition de ces empreintes, un observateur eût reconnu que là avait eu lien une sorte de lutte; il en eût recherché la cause, et infailliblement fût arrivé à la vérité...
Mlle Marguerite ne pouvait discerner cela.
Seulement elle comprit ce qu’eût compris un enfant, à savoir que deux personnes avaient stationné là, assez longtemps...
Pauvre jeune fille!... Quelques heures plus tôt elle n’avait pas aperçu Pascal assis devant l’hôtel de Chalusse. Nul pressentiment ne lui dit que les pas qu’elle voyait là étaient ceux de Pascal.
Dans sa pensée, l’homme qui était venu causer à cette porte avec Mme Léon ne pouvait être que M. de Fondège, ou le marquis de Valorsay... c’est-à-dire que Mme Léon était chargée de l’espionner et rendait compte de ses moindres paroles...
Son premier mouvement fut tout de colère, et elle se dit qu’elle allait confondre et chasser cette misérable hypocrite.
Mais pendant le temps qu’il lui fallut pour regagner la chambre de M. de Chalusse, une inspiration lui vint, que n’eût pas désavouée un diplomate retors.
Elle se dit que Mme Léon démasquée n’était plus à craindre. Dès lors, pourquoi s’en séparer!... L’espion qu’on connaît peut, sans s’en douter, devenir un utile auxiliaire.
--Pourquoi ne me servirais-je pas de cette malheureuse? pensait Mlle Marguerite. Ce que je ne voudrais pas qu’on sût, je le lui cacherais, et avec un peu d’adresse je lui ferais rapporter à ceux qui l’emploient tout ce que je jugerais utile à mes desseins. En la surveillant, je saurais vite ce qu’on veut de moi... Et qui sait si par elle je n’aurais pas l’explication de cette fatalité qui me poursuit.
Quand Mlle Marguerite revint prendre sa place près du lit du comte de Chalusse, sa résolution était froidement et irrévocablement fixée.
Non-seulement elle ne se séparerait pas de Mme Léon, mais encore elle lui témoignerait, en apparence, plus de confiance que jamais.
Assurément cette comédie répugnait à la loyauté naturelle de son caractère, mais sa raison le lui disait: On ne combat utilement les scélérats qu’avec leurs propres armes, et elle avait à défendre son honneur, sa vie, son avenir...
Et ce plan de conduite qu’elle se traçait, elle était femme à le suivre strictement, patiemment, sans que rien pût l’en distraire ni l’en détourner. Son énergie était de celles que le temps fortifie, loin de les détremper. Elle était capable de s’éveiller chaque matin, durant des années, avec la même volonté que la veille.
Un soupçon, d’ailleurs, étrange et mal défini, s’était emparé de son esprit, et devait suffire à dissiper ses scrupules et à dompter ses défaillances.
Cette nuit-là, pour la première fois, elle crut découvrir une mystérieuse relation entre le malheur de Pascal et le sien.
Était-ce bien le hasard seul qui les frappait ainsi tous deux en même temps et de la même façon?...
Par la seule intensité de ses réflexions, elle découvrit pour ainsi dire, au fond de son intelligence, cette maxime fatale, qui a causé tant d’erreurs judiciaires: «Cherche à qui le crime profite et tu trouveras le coupable.»
Or, à qui eût profité le crime abominable qui avait déshonoré Pascal, sans la mort inattendue de M. de Chalusse, sans la fermeté de Mlle Marguerite?... Au marquis de Valorsay, évidemment, à qui la fuite de Pascal eût laissé le champ libre...
Toutes ces pensées étaient bien faites pour écarter le sommeil des yeux de la pauvre fille, mais elle avait vingt ans, mais la journée lui avait apporté d’écrasantes émotions et c’était la seconde nuit qu’elle passait. La fatigue l’emporta, elle s’endormit.
Et au matin, vers les sept heures, Mme Léon fut obligée de la secouer pour la tirer de l’espèce de léthargie où elle était tombée.
--Mademoiselle, disait la femme de charge de sa voix mielleuse, chère demoiselle, éveillez-vous bien vite!
--Qu’y a-t-il?...
--C’est... Ah!... mon Dieu!... Comment vous dire cela... C’est l’administration des pompes funèbres qui envoie ses employés disposer tout pour le... pour la cérémonie.
En effet, les ouvriers de la suprême besogne venaient d’arriver. Leurs pas lourds retentissaient dans le vestibule, et on les entendait, dans la cour, manœuvrer leur lugubre attirail de traverses et de draperies.
Tout gonflé d’importance, M. Casimir dirigeait le travail, parlant haut, selon sa coutume, indiquant d’un geste impérieux où il voulait qu’on accrochât les tentures noires semées de larmes d’argent et ornées des armes des Durtal de Chalusse.
C’est que le brillant valet de chambre se sentait devenir un personnage, en butte qu’il était depuis la veille aux flagorneries des représentants de toutes ces industries qui, à Paris, vivent de la mort.
Combien elles sont nombreuses, ces industries, on ne se le figure guère.
Un homme meurt-il dans une maison!... Deux heures après, tout le commerce funèbre en est informé, et le défilé commence.
Les courtiers des embaumeurs accourent les premiers avec des prospectus qui donnent le frisson, suivis de près par les commis des marbriers-sculpteurs, porteurs d’albums superbes où se trouvent des projets de monuments de tout genre, enrichis d’inscriptions séantes pour toutes les variétés de la douleur.
C’est un siége en règle. L’un vient pour le terrain et l’autre de la part d’un spéculateur qui céderait volontiers un «bon caveau.» Un troisième demande qu’on lui confie l’impression des lettres qu’il se chargerait se faire porter à domicile. Certains magasins de deuil font pleuvoir des prospectus accompagnés d’échantillons, et il se présente même des messieurs qui offrent des vêtements noirs sur mesure, coupe élégante, tout ce qui se fait de mieux, livrables en vingt-quatre heures...
Et malheur à l’infortuné près de qui pénètrent ces courtiers sinistres... Il vient de perdre un être cher, et son cœur se brise... que leur importe à eux!... Ils ne lui feront pas grâce d’une syllabe de leur boniment... Ne faut-il pas que le commerce marche?...
Avec M. Casimir, le commerce avait marché.
Le juge de paix lui ayant donné carte blanche, il jugea convenable, ainsi qu’il le dit au concierge Bourigeau, de «tailler dans le grand.»
Ce qu’il se garda de dire, par exemple, c’est que de tous les courtiers qu’il favorisa d’une commande, il exigea une commission honnête. Les cent et quelques francs que lui avait fait gagner Chupin l’avaient mis en goût.
Du moins n’épargna-t-il pas sa peine pour que tout fût magnifique, et c’est seulement lorsqu’il jugea tout en place dans la cour qu’il monta près de Mlle Marguerite.
--Je viens prier mademoiselle de se retirer chez elle, dit-il.
--Moi! pourquoi?...
Il ne répondit pas, mais du doigt montra le lit où gisait le corps de M. de Chalusse, et la pauvre jeune fille comprit que l’heure était venue de l’éternelle séparation...
Elle se leva, non sans effort, et lentement, tout d’une pièce, elle s’approcha du lit.
La mort avait rendu au visage de M. de Chalusse son expression accoutumée, et effacé toutes les traces de ses dernières convulsions... on eût dit qu’il dormait.
Longtemps Mlle Marguerite le contempla, bien longtemps, comme si elle eût voulu graver pour toujours dans sa mémoire ces traits qu’elle ne reverrait plus.
--Mademoiselle, insista M. Casimir, mademoiselle!... ne restez pas là...
Elle l’entendit, et aussitôt, rassemblant toutes ses forces, elle se pencha sur le lit, embrassa M. de Chalusse et sortit.
Mais elle avait trop tardé, et lorsqu’elle traversa le palier, elle se heurta presque à des ouvriers qui montaient, portant sur l’épaule une longue caisse de fer-blanc, et deux autres caisses de chêne.
Et au moment où elle arrivait à sa chambre, une odeur de charbon et de résine qui l’y suivit lui apprit qu’on soudait le cercueil renfermant la dépouille mortelle de M. de Chalusse, de son père...
Ainsi, aucun de ces terribles détails qui avivent la douleur, qui sont comme de l’huile bouillante sur une plaie vive, ne lui était épargné!... Mais elle avait tant souffert depuis deux jours qu’elle arrivait à une sorte d’insensibilité morne, et que l’exercice de ses facultés était comme suspendu.
Plus blanche et plus froide qu’une statue, elle se laissa tomber plutôt qu’elle ne s’assit sur un fauteuil, ne s’apercevant seulement pas que Mme Léon, qui l’avait suivie, s’agitait beaucoup autour d’elle et lui parlait.
L’estimable femme de charge était inquiète, et non sans raison.
Il avait été convenu qu’à défaut de parents, M. de Fondège, le plus vieil ami de M. de Chalusse, ferait les honneurs de l’hôtel aux personnes invitées aux funérailles, et il avait juré, sacrebleu! qu’il serait sous les armes de grand matin, et qu’on pouvait compter sur lui...
Or, l’heure fixée pour la cérémonie approchait, déjà quelques personnes étaient arrivées, et M. de Fondège ne paraissait pas.
--C’est inconcevable, répétait Mme Léon, et même inquiétant... Le général qui est l’exactitude même! Lui serait-il arrivé quelque accident!...
Dans son impatience, elle était allée s’établir à la fenêtre, d’où elle dominait la cour, et elle nommait à haute voix tous les gens qu’elle connaissait parmi ceux qui entraient.
Il en entrait beaucoup. M. de Chalusse ne voyait presque plus personne, pendant les dernières années de sa vie, mais il avait été très-répandu autrefois, et il avait laissé dans le monde le meilleur souvenir.
Il portait en outre un trop grand nom pour qu’on ne tînt pas à dire qu’on avait été son ami et à le prouver en l’accompagnant au moins jusqu’à l’église.
Cette dernière considération devait être puissante à une époque où on se fait une notoriété, rien qu’en suivant les enterrements dont les journaux rendent compte.
Enfin, un peu avant la demie de neuf heures, Mme Léon s’écria:
--Le voici!... Vous m’entendez, mademoiselle, voici le général.
La minute d’après, en effet,--juste le temps de monter l’escalier quatre à quatre,--on frappa doucement à la porte de la chambre, la femme de charge ouvrit, et M. de Fondège parut «en grande tenue,» selon son expression.
--Ah!... je suis en retard! s’écria-t-il tout d’abord; mais sacrebleu! ce n’est pas ma faute!...
Et, frappé de l’immobilité de Mlle Marguerite, il s’avança vers elle, et lui prenant la main:
--Mais vous, chère mignonne, poursuivit-il, qu’avez-vous? Seriez-vous souffrante? vous êtes pâle à faire peur...
Elle réussit à secouer la torpeur qui l’avait envahie, et d’une voix faible:
--Je ne suis pas malade, monsieur, répondit-elle.
--Allons, tant mieux, chère enfant, tant mieux!... C’est notre petit cœur qui souffre, n’est-ce pas?... Oui... je comprends cela... Mais vos vieux amis vous consoleront, mille tonnerres!... Vous avez reçu la lettre de ma femme, n’est-ce pas?... Eh bien! ce qu’elle vous a dit qu’elle ferait, elle le fera... Et la preuve, c’est que, malgré la fièvre, elle s’est levée... et elle me suit... et la voici!...
XXI
D’un bond, Mlle Marguerite fut debout, vibrante d’indignation, l’œil étincelant, la lèvre frémissante, secouant la tête d’un geste superbe, qui éparpillait à flots sur ses épaules ses admirables cheveux noirs...
Tous les sentiments qui s’agitaient en elle, les soupçons et la colère, la haine et le mépris, gonflaient sa poitrine à la briser...
--Ah!... voici Mme de Fondège, répéta-t-elle d’un ton d’ironie menaçante, Mme de Fondège, votre femme!...
Recevoir l’hypocrite qui lui avait écrit la lettre de la veille, la complice des misérables qui abusaient de sa détresse et de son isolement, la révoltait...
Son cœur se soulevait de dégoût à la pensée de subir le contact de cette femme, de cette mère, qui sans conscience ni vergogne venait courtiser bassement en elle, pour son fils, les millions qu’elle supposait volés...
Elle allait lui interdire sa porte ou se retirer, quand le souvenir de sa résolution l’arrêta... Ce fut la goutte d’eau froide qui suspend le bouillonnement de la fonte en fusion. Elle comprit son imprudence horrible, qu’elle se perdait, et, grâce à un prodigieux et héroïque effort de volonté, elle se maîtrisa.
--Mme de Fondège est trop bonne, murmura-t-elle d’une voix radoucie, comment lui témoigner jamais toute ma reconnaissance?...
Mme de Fondège dut entendre cela, car elle entrait.
C’était une toute petite femme, courte, épaisse et trop dodue, d’un blond terne, toute marquée de taches de rousseur.
Elle avait de grosses mains, épaisses comme sa taille, le pied large et court, la voix aigre et dans toute sa personne quelque chose de vulgaire qu’accusait davantage sa prétention manifeste aux façons aristocratiques.
Car elle se piquait de grande noblesse, encore que son père eût été marchand de bois, de même qu’elle s’ingéniait et s’épuisait à afficher les dehors du luxe, bien que sa fortune fût problématique et son ménage des plus besogneux.
Et sa mise trahissait ses incessantes préoccupations d’élégance et d’économie, de gêne trop réelle et de feinte prodigalité.
Elle portait un costume de satin noir à trois étages, mais le haut des jupes de dessous, ce qui ne se voit pas, était de bonne et belle lustrine à treize sous le mètre, et ses dentelles n’avaient du Chantilly que l’apparence.
Cependant, sa fureur des chiffons ne l’avait jamais conduite jusqu’à voler dans les magasins de nouveautés, jusqu’à faire, épouse et mère de famille, le métier des filles de la rue, «travers» si commun aujourd’hui que nul ne s’en étonne plus.
Non... Mme de Fondège était une épouse fidèle, dans le sens strict et légal du mot... Mais comme elle s’en vengeait! Elle était «vertueuse,» mais si rageusement qu’on eût juré que c’était contre son gré et qu’elle le regrettait.
Aussi, menait-elle son mari au doigt et à l’œil, durement, brutalement, comme un nègre...
Et lui, si terrible dehors, qui relevait si crânement ses moustaches à la Victor-Emmanuel, qui jurait à faire rougir un hussard ivre, il devenait près de sa femme plus soumis qu’un enfant et résigné comme un mouton.
Il frémissait, quand elle arrêtait sur lui, d’une certaine façon, ses yeux d’un bleu pâle, plus froid que la lame d’un couteau.
Et malheur à lui s’il se hasardait à se rebiffer... Elle le laissait sans un sou en poche, et pendant ces temps de pénitence il en était réduit à emprunter de ci et de là une pièce de vingt francs, qu’il oubliait de rendre généralement.
Un frère de Mme de Fondège, un lieutenant de vaisseau mort au Mexique, l’avait surnommée «Mme Range-à-bord,» et ce sobriquet trivial que les matelots donnent aux officiers despotes et tatillons, peignait merveilleusement son caractère...
Impérieuse, elle l’était à l’excès, et, en outre, irascible, envieuse et rancunière.
Nul autant qu’elle ne fit mentir le proverbe populaire: «Tout gras, tout bon.»
Le fiel et les rages dévorées en secret l’avaient engraissée!...
Mais, en venant à l’hôtel de Chalusse, Mme de Fondège s’était grimée de douceur et de sensibilité; ses yeux avaient des caresses inaccoutumées, et lorsqu’elle entra, elle appuyait son mouchoir sur sa bouche comme pour comprimer des sanglots.
Le général, aussitôt, l’attira vers Mlle Marguerite, et d’un ton à la fois sentimental et solennel:
--Chère Athénaïs, prononça-t-il, voici la fille de mon meilleur et de mon plus vieil ami... Je connais votre cœur... Je sais qu’elle trouvera en vous une seconde mère...
Mlle Marguerite demeurait immobile et glacée... Persuadée que Mme de Fondège allait se précipiter à son cou et l’embrasser, elle s’imposait la plus pénible contrainte pour dissimuler ses sensations.
Elle s’effrayait à tort.
L’hypocrisie de «la générale» était supérieure aux grossières manifestations de Mme Léon.
«La générale» se contenta de lui serrer les mains avec une effusion convulsive, tout en répétant d’un ton pénétré et les yeux levés au ciel:
--Quel malheur!... Si jeune!... Tout à coup!... c’est affreux!...
Et comme elle n’obtenait pas de réponse, d’un air de dignité triste, elle ajouta:
--Je n’ose vous demander toute votre confiance, chère et malheureuse enfant... La confiance ne peut naître que de longues relations et d’une mutuelle estime... Vous apprendrez à me connaître... Ce doux nom de mère, vous me le donnerez quand je l’aurai mérité...
Resté un peu à l’écart, le général écoutait en homme dressé à admirer sa femme et payé pour bien savoir ce dont elle était capable...
--Voilà la glace rompue, pensait-il... ce sera bien le diable si Athénaïs ne fait pas tout ce qu’elle voudra de cette petite sauvage!...
Ses espérances se reflétaient si joyeusement sur sa physionomie, que Mme Léon, qui le guettait du coin de l’œil, en fut toute saisie.
--Ah! doux Jésus!... se dit-elle, que veulent donc ces gens-ci, et que signifient toutes ces tendresses? Ma foi, tant pis! il faut que je prévienne.
Et persuadée que personne ne l’observait, elle se coula sans bruit jusqu’à la porte et sortit vivement.
Mais Mlle Marguerite veillait.
Résolue à pénétrer l’intrigue encore inexplicable qui s’agitait autour d’elle, et à la déjouer, elle avait compris que tout dépendait de son attention à saisir, pour en profiter, les plus futiles indices.
Or, elle avait surpris le triomphant sourire du général et la grimace d’inquiétude que ce sourire avait arraché à Mme Léon.
Voyant s’éloigner cette dernière furtivement, Mlle Marguerite comprit bien que ce n’était pas sans quelque raison grave.
C’est pourquoi, sans s’inquiéter des convenances:
--Excusez-moi une seconde, dit-elle à M. et à Mme de Fondège.
Et les laissant confondus, elle s’élança dehors.
Ah!... elle n’eut pas besoin d’aller loin. S’étant penchée au-dessus de la rampe, elle aperçut dans le vestibule la femme de charge et le marquis de Valorsay qui causaient, lui flegmatique et hautain comme d’ordinaire, elle assez animée...
Il tombait sous le sens que Mme Léon s’était doutée que le marquis serait parmi les gens arrivés des premiers pour le convoi de M. de Chalusse, qu’elle l’avait fait demander et qu’elle l’avertissait de la présence de Mme de Fondège.
Toutes ces circonstances étaient bien peu de chose. Mais ce sont les riens qui, le plus souvent, décident de la vie... Ces riens, d’ailleurs, étaient pour Mlle Marguerite autant de lueurs dans les ténèbres, autant de bouts du fil qui pouvait la conduire à la vérité.
Ils lui prouvaient que les intérêts de M. de Fondège et de M. de Valorsay étaient opposés, qu’ils devaient s’exécrer, par conséquent, et qu’avec un peu de patience on pourrait utiliser chacun d’eux contre l’autre...
Ils lui affirmaient aussi que c’était pour le compte de M. de Valorsay que Mme Léon l’espionnait, et que, par suite, il devait connaître depuis assez longtemps l’existence de Pascal Férailleur...
Mais elle n’avait pas le temps de tirer les dernières conséquences de ce qu’elle venait de découvrir... Son absence pouvait éveiller les soupçons de Mme de Fondège et de son mari, et son succès dépendait du plus ou moins d’adresse qu’elle mettrait à paraître dupe...
Elle se hâta donc de rentrer, s’excusant de son mieux... Seulement elle mentait mal, elle ne savait pas, et son embarras l’eût peut-être trahie, si le général, heureusement, ne l’eût interrompue.
--J’ai moi-même à m’excuser de vous quitter, ma chère enfant, dit-il... Mme de Fondège va rester près de vous... Moi, j’ai à remplir un devoir sacré... On m’attend pour la cérémonie, et sans doute on s’impatiente... C’est la première fois de ma vie que je suis inexact...
Le général avait grandement raison de se hâter de descendre...
Cent cinquante personnes, au moins, venues pour le convoi de M. de Chalusse étaient rassemblées dans les vastes salons de l’hôtel, et commençaient à trouver étrange et choquant qu’on les fît attendre ainsi.
Et pourtant, la curiosité tempérait un peu l’impatience.
Il avait transpiré quelque chose des mystérieuses circonstances de la mort du comte, et les gens bien informés racontaient qu’une somme fabuleuse avait été enlevée par une toute jeune fille, Mlle Marguerite. Il est vrai qu’ils ne lui faisaient pas un crime de ce détournement qui révélait une femme positive et forte, et beaucoup, des plus fiers, eussent pris volontiers la place de Valorsay, lequel, à ce qu’on assurait, allait épouser la jolie voleuse et ses millions...
Le plus désolé du retard était encore M. le commissaire ordonnateur des pompes funèbres...
Vêtu de son uniforme de première classe, le bas de soie bien tiré sur son maigre tibia, le manteau vénitien à l’épaule, le claque sous le bras, cherchant partout la famille, MM. les parents, un ami, quelqu’un enfin à qui jeter la phrase sacramentelle qui décide le départ: «Quand il vous fera plaisir!...»
Il parlait de donner le signal, quand M. de Fondège parut... Les amis de M. de Chalusse qui devaient tenir les cordons du poêle, s’avancèrent... Le char funèbre s’ébranla... il y eut une minute de confusion, et enfin le cortége se mit en marche.
Un grand silence se fit, qui donna quelque chose de lugubre au bruit sourd de la porte de l’hôtel se refermant lourdement.
--Allons!... gémit Mme de Fondège, tout est consommé...
Mlle Marguerite ne répondit que par un geste désolé... Articuler une syllabe lui eût été impossible... les larmes l’étouffaient.
Que n’eût-elle pas donné en ce moment pour être seule, pour s’abandonner sans contrainte à de poignantes émotions.
Hélas!... la prudence la condamnait à une sorte de comédie sinistre.
Le soin de son honneur et le souci de l’avenir lui faisaient une loi de subir d’un visage impénétrable les consolations menteuses d’une femme qu’elle savait sa plus dangereuse ennemie.
Et certes, «la générale» ne les épargnait pas, ces consolations... Nulle mieux qu’elle ne savait jouer la forte et rude commère qui cache un cœur d’une exquise sensibilité sous ses robustes appas... Et ce n’est qu’après d’assez longues considérations sur l’instabilité des choses humaines qu’elle osa revenir au sujet que trahissait sa lettre de la veille...
--Car il faut, malgré tout, en revenir au positif, poursuivait-elle. Il n’est pas de douleur que respectent les mesquines et tristes réalités de la vie... Ainsi vous, chère enfant, tandis que vous trouveriez à pleurer en paix une amère jouissance, il faut que vous songiez à votre avenir... M. de Chalusse n’ayant pas d’héritiers, la justice va s’emparer de cet hôtel... vous n’y pouvez plus rester.
--Je le sais, madame.
--Où irez-vous?
--Hélas!
Mme de Fondège porta son mouchoir à ses yeux comme pour essuyer une larme furtive, puis brusquement:
--Je vous dois la vérité, ma chère fille, écoutez-la. Je ne vois pour vous que deux partis à prendre... Demander la protection d’une famille honorable, ou entrer au couvent... Hors de là, point de salut.
Mlle Marguerite baissa la tête sans mot dure... Laisser «la générale» s’avancer et parler beaucoup était la seule chance qu’elle eût de discerner sa pensée.
Ce silence parut inquiéter Mme de Fondège, qui reprit:
--Songeriez-vous à affronter seule les difficultés et les périls de la vie?... Ah! je ne puis le croire... ce serait une épouvantable démence... Jeune comme vous l’êtes, mon enfant, belle, séduisante, souverainement douée, il est impossible que vous viviez seule et libre. Eussiez-vous assez de force de caractère pour demeurer honnête et pure, le monde ne vous en refuserait pas moins son estime... Le monde ne croit pas aux vertus qui se gardent seules... Préjuges! me direz-vous... Soit!... Il n’en est pas moins vrai qu’une jeune fille qui brave l’opinion est une fille perdue...
A l’exaltation de «la générale,» il était aisé de comprendre qu’avant tout et surtout elle craignait que Mlle Marguerite n’usât de sa liberté.
--Que faire, donc?... demanda la jeune fille.
--Je vous l’ai dit, il y a le couvent. Pourquoi n’y entreriez-vous pas?
--J’aime la vie...
--Alors, frappez à la porte d’une maison honorable.
--L’idée d’être à charge à quelqu’un me révolte.
Fait significatif, Mme de Fondège ne protesta pas, ne parla pas de sa maison... Elle était trop fière pour cela... L’ayant une fois offerte, elle crut qu’insister serait éveiller des défiances.
Elle se contenta d’énumérer les raisons qui militaient en faveur des deux déterminations qu’elle offrait, répétant de temps à autre:
--Décidez-vous!... N’attendez pas le dernier moment!...
Mlle Marguerite était décidée... Cependant, avant de se déclarer, elle eût voulu consulter le seul ami qu’elle se connût au monde, le vieux juge de paix.
La veille, il lui avait dit: «A demain;» elle savait que l’opération de l’apposition des scellés n’était pas terminée, elle s’étonnait de ne pas l’avoir vu encore, et elle l’espérait de minute en minute.
Aussi, évita-t-elle, et non sans adresse, toute réponse formelle, jusqu’à ce qu’enfin, un domestique parut, qui annonça:
--M. le juge de paix.
Il entra lentement, ayant toujours aux lèvres son sourire débonnaire, mais son œil perspicace ne quitta pas Mme de Fondège.
Il salua, prononça quelques mots de politesse, puis s’adressant à Mlle Marguerite:
--Il faut que je vous parle, mademoiselle, dit-il, à l’instant... Mais dites à madame que vous serez de retour près d’elle avant un quart d’heure.
Elle le suivit, et lorsqu’ils furent seuls, les portes fermées, dans le cabinet de feu M. de Chalusse:
--J’ai beaucoup pensé à vous, mon enfant, reprit le vieux juge, oui, beaucoup... et il me semble que je m’explique certaines choses. Mais avant tout, qu’est-il arrivé depuis que je vous ai quittée?
--Ah!... monsieur, beaucoup de choses.
Et aussitôt, brièvement, mais avec une précision extrême, elle lui détailla les événements si petits et si importants qui se succédaient depuis vingt-quatre heures, sa course inutile rue d’Ulm, la sortie mystérieuse de Mme Léon et sa conversation avec le marquis de Valorsay, la lettre de Mme de Fondège et enfin cette insupportable visite et tout ce qui s’y était dit.
Lui écoutait, les yeux attachés au chaton de sa bague, selon sa coutume dans les conjonctures qu’il estimait difficiles.
--Tout cela est grave, prononça-t-il, très-grave... La lumière se fait, peu à peu... Vous aviez peut-être raison... Peut-être M. Férailleur est-il innocent... Et cependant, pourquoi fuir, pourquoi passer à l’étranger?...
--Ah!... monsieur, la fuite de Pascal n’est qu’une feinte, il est à Paris, caché quelque part, un pressentiment me le crie, j’en suis sûre, et je sais un homme qui me le retrouvera... Une seule chose me confond: son silence... Disparaître ainsi sans un mot, sans me donner signe de vie...
D’un geste, le juge de paix l’arrêta.
--Je ne vois rien là de surprenant, fit-il, du moment où votre gouvernante est l’espion du marquis de Valorsay... Qui vous dit qu’elle n’a pas intercepté ou détruit quelque lettre?
Mlle Marguerite pâlit, et ses yeux noirs étincelèrent.
--Grand Dieu! s’écria-t-elle, quelle n’était pas mon aveuglement!... Je n’avais pas songé à cela! Oh! la misérable!... Et ne pouvoir l’interroger et lui arracher l’aveu de son crime!... Être condamnée, si je veux arriver à la vérité, à rester avec elle en apparence ce que j’étais par le passé!...
Mais le juge de paix n’était pas homme à laisser s’égarer une enquête qu’il entreprenait.
--Revenons à Mme de Fondège, dit-il, et résumons sa conversation. Elle redoute extrêmement de vous voir courir le monde... Est-ce par affection? Non. Pourquoi, alors? C’est ce qu’il faudra chercher. Secondement, il paraît lui être indifférent que vous acceptiez son hospitalité ou que vous entriez au couvent.
--Elle me pousserait plutôt vers le couvent...
--Eh bien!... que conclure de là?... que les Fondège ne tiennent aucunement à s’emparer de vous et à vous faire épouser leur fils... S’ils n’y tiennent pas, c’est qu’ils sont sûrs, positivement, indiscutablement, que les valeurs disparues n’ont pas été détournées par vous... Or, je vous le demande, d’où vient cette certitude absolue?... Simplement de ce qu’ils savent où sont les millions... et s’ils le savent...
--Ah!... monsieur, c’est qu’ils les ont volés!...
Le vieux juge se taisait.
Il avait retourné en dedans le chaton de sa bague--signe d’orage, eût dit son greffier--et si maître qu’il fût de l’expression de son visage, on pouvait y suivre les phases d’un violent combat intérieur.
--Eh bien, oui, mon enfant, prononça-t-il enfin, oui ma conviction est que les Fondège ont entre les mains les millions que vous aviez vus dans le secrétaire de M. de Chalusse et que nous n’y avons plus retrouvés... Comment, par quel prodige de ruse et de scélératesse s’en sont-ils emparés?... C’est ce que je ne puis concevoir... Le sûr, c’est qu’ils les ont, ou la logique n’est plus la logique.
Il demeura pensif un moment, les sourcils contractés par l’effort de la réflexion, et plus lentement il reprit:
--En vous découvrant toute ma pensée, je vous donne, à vous, jeune fille, presqu’une enfant, une preuve d’estime et de confiance dont peu d’hommes me sembleraient dignes. C’est que je puis me tromper et qu’un magistrat ne doit pas accuser sans être trois fois sûr... Ce que je viens de vous dire, Mlle Marguerite, vous devez l’oublier...
Toute remuée par l’accent du juge, elle le regardait d’un air de stupeur profonde.
--Vous me conseillez d’oublier! murmura-t-elle, vous voulez que j’oublie!...
--Oui!... Vos légitimes soupçons, vous devez les cacher au plus profond de votre cœur, jusqu’au moment où vous aurez réuni assez de preuves pour confondre les misérables... Certes, découvrir et rassembler d’irrécusables preuves de ce mystérieux détournement est difficile... Ce n’est pas impossible, avec le temps, cet infaillible divulgateur des crimes... Et vous pouvez compter sur moi... je vous aiderai de toutes les forces de ma vieille expérience... Il ne sera pas dit que j’aurai laissé écraser une pauvre fille, lorsque je vois une chance de la sauver...
Des larmes, bien douces cette fois, tremblaient dans les longs cils de Mlle Marguerite. Le monde n’était donc pas composé uniquement de coquins!...
--Ah!... vous êtes bon, vous, monsieur, dit-elle, vous êtes bon!...
--Assurément! interrompit-il avec une bienveillante brusquerie... Mais il faudra, mon enfant, vous aider vous-même... Songez-y bien; si les Fondège se doutent de vos... c’est-à-dire de nos soupçons, tout est perdu. Répétez-vous cela à tout moment de la journée... et soyez impénétrable, car les gens qui n’ont ni la conscience ni les mains nettes sont ombrageux.
Il n’avait nul besoin d’insister sur ce point. Il le comprit, et changeant brusquement de ton:
--Avez-vous quelque projet? demanda-t-il.
A lui, elle pouvait, elle devait tout dire.
Elle se redressa donc, vibrante d’énergie, et d’une voix ferme:
--Ma résolution est prise, monsieur, sauf toutefois votre approbation. D’abord, je garde Mme Léon près de moi... au titre qu’elle voudra, peu m’importe. Par elle, sans qu’elle s’en doute, je saurai les menées de M. de Valorsay et peut-être même ses espérances et son but... En second lieu, j’accepte l’hospitalité que m’offrent le général et sa femme... Près d’eux je serai au centre même de l’intrigue et dans une position unique pour recueillir les preuves de leur infamie.
Le vieux juge eut une exclamation de plaisir.
--Vous êtes une vaillante fille, mademoiselle Marguerite!... s’écria-t-il, et prudente en même temps... Oui, c’est bien ainsi qu’il faut agir.
Il n’y avait plus qu’à régler les conditions du départ de Mlle Marguerite.
Elle possédait de très-beaux diamants et des bijoux du plus grand prix; devait-elle les garder?
--Certes, ils sont bien à moi, dit-elle. Mais après les indignes accusations dont j’ai été l’objet, je ne puis consentir à les emporter, il y en a pour une somme trop considérable... Je vous les laisserai, monsieur, à l’exception de ceux dont je me sers habituellement... Si plus tard le tribunal me les restitue, eh bien!... je les reprendrai... et non sans plaisir, je l’avoue à ma honte.
Et le juge s’inquiétant de la façon dont elle vivrait et de ses ressources:
--Oh!... j’ai de l’argent, répondit-elle. M. de Chalusse était la générosité même, et moi j’ai des goûts assez simples... En moins de six mois, sur ce qu’il me donnait pour ma toilette, j’ai économisé plus de huit mille francs... C’est la sécurité pour plus d’un an.
Le juge de paix lui expliqua alors, que presque certainement le tribunal lui allouerait une certaine somme à prendre sur cette fortune immense, désormais sans possesseur connu.
Le comte, qu’il fût ou non son père,--là n’était pas la question,--se trouvait être en fait, son «tuteur officieux...» et elle, encore qu’elle fût émancipée, pouvait être considérée comme une mineure.
Elle avait donc à invoquer le bénéfice de l’article 367 du Code civil, lequel dit expressément:
«Dans le cas où le tuteur officieux mourrait, sans avoir adopté son pupille, il sera fourni à celui-ci, durant sa minorité, des moyens de subsister dont la quotité et l’espèce... seront réglées, soit aimablement... soit judiciairement.»
--Raison de plus, prononça Mlle Marguerite, pour renoncer à mes parures.
Restait à décider comment elle donnerait de ses nouvelles à son vieil ami. Ils cherchèrent et trouvèrent un moyen de correspondance qui devait déjouer la plus exacte surveillance du général et de sa femme.
--Et maintenant, fit le juge de paix, remontez vite chez vous... Qui sait ce que pense Mme de Fondège de votre absence?...
Mais Mlle Marguerite avait une requête à présenter.
Elle avait vu très-souvent entre les mains de M. de Chalusse, un petit cahier relié où il notait l’adresse des gens avec qui il était en relations. L’adresse de M. Fortunat devait s’y trouver.
Elle demanda donc et obtint du juge de paix la permission de rechercher ce répertoire. Elle le trouva, et à sa grande joie, à la lettre F, elle lut:
Fortunat (Isidore), agent d’affaires, 28, place de la Bourse.
--Ah!... je suis sûre à cette heure de retrouver Pascal, s’écria-t-elle.
Et après avoir une fois encore remercié le juge de paix, dissimulant sous l’air le plus abattu qu’elle put prendre ses grandes espérances, elle regagna sa chambre.
--Comme vous avez été longtemps, bon Dieu! lui dit Mme de Fondège.
--J’ai eu beaucoup d’explications à donner, madame.
--On vous tourmente, ma pauvre petite!
--Oh! indignement...
Ce mot fournissait à «la générale» l’occasion de revenir tout naturellement à ses conseils.
Mais Mlle Marguerite n’était pas si simple que de se laisser convaincre, comme cela, tout à coup; elle éleva bien des objections et discuta longtemps avant d’en arriver à déclarer à Mme de Fondège qu’elle serait trop heureuse d’accepter la protection et l’hospitalité qu’elle lui avait offertes...
Et encore, n’était-ce pas sans conditions... Ainsi, elle prétendait payer une pension, ne voulant pas être une charge... Elle tenait aussi à garder près d’elle sa gouvernante, trop attachée, disait-elle, à cette chère Léon pour s’en séparer.
La digne femme de charge assistait à cette conversation. Un instant, elle avait craint que Mlle Marguerite ne soupçonnât ses honnêtes manœuvres... ses craintes s’envolèrent. Et même, intérieurement, elle se félicita de sa rare habileté.
Tout était entendu, conclu, scellé par un baiser, lorsque, sur les quatre heures, le général reparut.
--Ah!... mon ami, lui cria sa femme, quel bonheur!... Nous avons une fille!...
Il ne fallait rien moins que cette nouvelle pour le remettre. Au bruit sourd des pelletées de terre tombant sur le cercueil de M. de Chalusse, il s’était presque trouvé mal au cimetière, et même cette défaillance d’un homme orné de si terribles moustaches avait beaucoup surpris.
--Oui, c’est un grand bonheur!... répondit-il. Mais, sacré tonnerre!... je n’avais jamais douté du cœur de cette chère mignonne.
Sa femme et lui, néanmoins, dissimulèrent mal une grimace, quand le juge de paix leur apprit que leur «chère fille aimée» n’emportait pas ses diamants.
--Sacrebleu!... gronda le général, je reconnais son père à ce trait!... Voilà de la délicatesse, ou je ne m’y connais pas!... Beaucoup de délicatesse!... trop, peut-être.
Mais le juge de paix lui ayant dit que le tribunal, sans doute, ordonnerait la restitution des diamants, son visage s’éclaira, et il descendit veiller de sa personne aux malles et aux effets de Mlle Marguerite, que M. Casimir faisait charger sur un des fourgons de l’hôtel...
Puis le moment du départ vint.
Mlle Marguerite répondit aux adieux des domestiques, ravis d’être débarrassés de sa présence, et, avant de monter en voiture, elle attacha un long et douloureux regard à cette princière demeure de Chalusse, qu’elle avait eu le droit de croire sienne, et qu’elle quittait sans doute pour toujours!...
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
LA VIE INFERNALE
II
LIA D’ARGELÈS
OUVRAGES DU MEME AUTEUR
=LA VIE INFERNALE=. 6e édition. 2 vol. grand in-18. 7 fr. »
=L’AFFAIRE LEROUGE=. 10e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50
=LE DOSSIER Nº 113=. 9e édit. 1 vol. fr. in-18. 3 fr. 50
=LE CRIME D’ORCIVAL=. 7e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50
=LES ESCLAVES DE PARIS=. 6e édit. 2 vol. gr. in-18. 7 fr. »
=LE 13e HUSSARDS=. 21e édit. 1 vol gr. in-18. 3 fr. 50
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=LES COTILLONS CÉLÈBRES=. 7e édit. ornée de portraits. 2 vol. gr. in-18. 7 fr. »
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=LA CLIQUE DORÉE=. 4e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50
=MARIAGES D’AVENTURE=. Nouvelle édit. 1 vol. in-18. 3 fr. 50
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=LA DEGRINGOLADE=. 5e édit. 3 vol. gr. in-18. 7 fr. »
=L’ARGENT DES AUTRES=. 5e édit. 2 vol. grand in-18. 7 fr. »
=LE PETIT VIEUX DES BATIGNOLLES=. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50
Paris.--Imprimerie de l’Étoile, BOUDET, Directeur, rue Cassette, 1.
LA VIE
INFERNALE
PAR
ÉMILE GABORIAU
II
LIA D’ARGELÈS
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D’ORLÉANS
1882
Tous droits réservés
LA VIE INFERNALE
LIA D’ARGELÈS
I
Se venger!...
Telle est la première, l’unique pensée, lorsqu’on se voit victime d’une injustice atroce, de quelque guet-apens infâme où s’engloutissent l’honneur et la fortune, le présent, l’avenir et jusqu’à l’espérance.
Les tourments qu’on endure ne peuvent être atténués que par l’idée qu’on les rendra au centuple.
Et rien ne semble impossible en ce premier moment, où des flots de haine montent au cerveau en même temps que l’écume de la rage monte aux lèvres, nul obstacle ne semble insurmontable, ou plutôt on n’en aperçoit aucun.
C’est plus tard, quand les facultés ont repris leur équilibre, qu’on mesure l’abîme qui sépare la réalité du rêve, le projet de l’exécution.
Et quand il faut se mettre à l’œuvre, à beaucoup le découragement arrive. La fièvre est passée, on se résigne... On maudit, mais on n’agit pas... On s’engourdit dans son opprobre immérité... On s’abandonne, ou désespère... on se dit: à quoi bon!
Et l’impunité des coquins est une fois de plus assurée.
Un abattement pareil attendait Pascal Férailleur, le matin où, pour la première fois, il s’éveilla dans ce pauvre appartement de la route de la Révolte où il était venu se cacher sous le nom de Mauméjan...
Pour longtemps encore ce devait lui être un moment affreux que celui où, chaque matin, en se réveillant, il rapprenait pour ainsi dire son désastre...
Accoudé sur son oreiller, pâle, la sueur au front, il examinait les côtés politiques et pratiques de sa tâche, et des difficultés se dressaient devant lui, qui lui paraissaient plus difficiles à écarter que des montagnes.
Une effroyable calomnie l’avait terrassé... il pouvait tuer le lâche calomniateur, mais après!... Comment atteindre et étouffer la calomnie elle-même!...
--Autant vaudrait, pensait-il, essayer de serrer dans sa main une poignée d’eau, autant vaudrait essayer d’arrêter, en étendant les bras, le vent empesté qui apporte une épidémie...
C’est qu’aussi l’espérance sublime qui l’avait un moment enflammé, s’était éteinte.
Depuis cette lettre fatale qui lui, avait été remise par Mme Léon, il voyait Marguerite perdue pour lui sans retour... Dès lors, à quoi bon lutter!... Quel serait le prix de sa victoire si, par miracle, à force de patience et d’énergie il triomphait?... Marguerite perdue, que lui importait le reste...
Il se disait cela, et en même temps il se sentait pénétré d’un désespoir d’autant plus profond qu’il était calme, et pour ainsi dire réfléchi.
Ah! s’il eût été seul au monde!... Mais il avait sa mère, il se devait à cette femme énergique dont la voix, une fois déjà, avait fait tomber de ses mains l’arme du suicide.
--Je me débattrai donc, je lutterai puisqu’il le faut, murmura-t-il, en homme qui d’avance prévoit l’inutilité de ses efforts...
Il s’était levé, cependant, et il achevait de s’habiller quand on frappa doucement à la porte de sa chambre.
--C’est moi, mon fils! fit au dehors la voix de Mme Férailleur.
Pascal s’empressa d’ouvrir.
--Je viens te chercher, lui dit sa mère, parce que cette femme de ménage dont tu m’as parlé hier soir, Mme Vantrasson, est en bas, et avant de l’accueillir je désire ton avis.
--Cette femme ne te plaît donc pas, chère mère!...
--Je veux que tu la voies.
Il descendit et se trouva en présence d’une grosse femme, blême, aux lèvres minces et aux yeux fuyants, qui le salua d’une révérence obséquieuse.
C’était bien Mme Vantrasson en personne, l’hôtesse du «Garni-Modèle,» qui demandait à occuper au service d’autrui trois ou quatre heures qu’elle avait de libres, disait-elle, dans la matinée.
Certes, ce n’était pas pour son agrément qu’elle se décidait à entrer en condition, sa dignité de commerçante en souffrait cruellement... mais il faut manger.
Les locataires n’affluaient pas au «Garni-Modèle,» malgré les séductions de ce titre, et ceux qui y couchaient par hasard, réussissaient toujours à voler quelque chose. L’épicerie ne rendait pas, et les quelques sous que laissait de temps à autre un ivrogne, Vantrasson les empochait... pour aller boire chez un concurrent. Il est connu que ce que l’on boit chez soi est amer.
Si bien que n’ayant crédit ni chez le boulanger, ni chez le boucher, ni la fruitière, Mme Vantrasson en était réduite, a certains jours, à se sustenter uniquement des produits de sa boutique, figues moisies ou raisins secs avariés, qu’elle arrosait de torrents de mêlé-cassis... sa seule consolation ici-bas.
Mais ce n’était pas «un régime,» ainsi qu’elle le confessait... De là cette résolution de chercher «un ménage» qui lui assurât le déjeuner quotidien et quelque argent, qu’elle se jurait bien de ne pas laisser voir à son digne époux.
--Quelles seraient vos conditions?... demanda Pascal.
Elle parut se recueillir, compta sur ses doigts, et finalement déclara qu’elle se contenterait du déjeuner et de quinze francs par mois, à la condition toutefois qu’elle irait seule aux provisions.
Car c’est là que nous en sommes.
La première question d’une cuisinière qui se présente dans une maison est invariablement celle-ci: «Ferai-je le marché?» En bon français, cela signifie: «Aurai-je du moins quelques facilités pour voler?» Chacun sait cela, et nul ne s’en étonne... c’est dans les mœurs.
Et c’est là-dessus que se débattent les conditions; la cuisinière proclamant hautement et du plus beau sang-froid qu’elle prétend voler, les maîtres hasardant quelques timides objections.
--Je vais aux provisions moi-même, osa déclarer Mme Férailleur.
--Alors, répliqua Mme Vantrasson, ce sera trente francs.
Pascal et sa mère s’étaient consultés du regard; cette mégère leur déplaisait également, il ne s’agissait plus que de l’éconduire, ce qui était facile.
--Trop cher!... dit Mme Férailleur, je n’ai jamais donné plus de quinze francs.
Mais la Vantrasson n’était pas femme à se décourager ainsi, sachant bien que si elle laissait échapper cette place, elle n’en retrouverait pas facilement une autre.
Des gens étrangers au quartier, des nouveaux venus ignorant la réputation du «Garni-Modèle,» pouvaient seuls introduire chez eux l’hôtesse de cet honorable établissement.
Elle se mit donc à insister, et pour attendrir Pascal et sa mère, entama son histoire, c’est-à-dire une histoire de fantaisie où mêlant assez adroitement le faux au vrai, elle se donnait pour une victime de la concurrence, des démolitions, de la rareté de l’argent, et aussi de la barbarie de ses parents.
Car elle appartenait, affirmait-elle, ainsi que son mari, à une très-honorable famille... on pouvait s’en assurer. La sœur de Vantrasson était mariée à un nommé Greloux, relieur autrefois, rue Saint-Denis, qui s’était retiré des affaires après fortune faite.
Comment les Greloux ne les avaient-ils pas aidés et sauvés de la faillite?... C’est qu’il ne faut rien attendre de bon des parents, gémissait-elle; ils vous jalousent et vous caressent, si vous réussissez; mais si vous échouez, ils vous repoussent...
Loin de rendre la Vantrasson intéressante, ces doléances donnaient à sa physionomie déjà ingrate quelque chose de faux, de suspect et d’inquiétant.
--Je vous l’ai dit, interrompit Mme Férailleur, c’est quinze francs... à prendre ou à laisser.
La mégère se récria. Elle consentait à rabattre cinq francs de ses prétentions, mais plus... impossible.
Fallait-il regarder à dix francs pour s’assurer un trésor comme elle, une femme établie, honnête, qui n’avait pas sa pareille pour la propreté, et comparable au caniche pour le dévouement à ses maîtres.
--Sans compter, ajoutait-elle, que j’ai été une fine cuisinière, dans mon temps, et que je n’ai pas trop perdu... Monsieur et Madame seraient contents de moi, car j’ai vu plus d’un gros seigneur se lécher les doigts de mes sauces quand j’étais au service de M. de Chalusse...
Pascal et sa mère ne purent s’empêcher de tressaillir à ce nom, mais c’est d’un ton d’indifférence bien jouée que Mme Férailleur dit:
--M. de Chalusse?...
--Oui, madame... un comte... et si riche qu’il ne connaissait pas sa fortune... S’il était encore de ce monde, je n’en serais pas réduite à servir les autres... Mais il est mort, et même on l’enterre aujourd’hui...
Elle eut un sourire gros de réticences, et d’un air mystérieux:
--Étant allée hier à l’hôtel de Chalusse, pour solliciter un secours, j’ai appris ce grand malheur... Vantrasson, mon mari, était venu avec moi, et même, pendant que nous causions avec le concierge, il a reconnu... oh! mais très bien, rien qu’en la voyant traverser le vestibule; une personne qui dans le temps jadis... Enfin, cela ne me regarde pas... C’est une belle demoiselle, maintenant, haute comme les nues, et défunt M. le comte la faisait passer pour sa fille... C’est tout de même ont drôle de chose que la vie du monde!...
Pascal était devenu plus blanc que le plâtre de la muraille. Ses yeux flamboyaient. Mme Férailleur frémit.
--Soit! dit-elle à la Vantrasson, vous aurez vos vingt-cinq francs... A cette condition pourtant que si parfois j’ai besoin de vous le soir, vous viendrez sans récriminations... Ces jours-là, je vous donnerai le dîner.
Et sortant cinq francs de sa poche, elle les mit dans la main de l’hôtesse du «Garni-Modèle» et ajouta:
--Voici votre denier à Dieu.
L’autre lestement empocha l’argent; toute surprise, par exemple, de cette brusque décision qu’elle n’espérait guère et ne sachant à quoi l’attribuer.
N’importe!... ce dénoûment l’enchantait si fort qu’elle voulût entrer en fonctions à l’instant même, et pour se débarrasser d’elle, Mme Férailleur fut obligée de l’envoyer chercher ce qui était nécessaire pour le déjeuner...
Puis, dès qu’elle fut seule avec son fils:
--Eh bien!... Pascal!... fit-elle.
Mais l’infortuné semblait changé en statue; voyant qu’il ne répondait ni ne bougeait, elle poursuivit d’un ton sévère:
--Est-ce donc ainsi que tu tiens tes résolutions et tes serments!... Tu prétends mener à bonne fin une tâche toute de patience, de ruse et de dissimulation, et au premier événement imprévu, ton sang-froid t’abandonne et tu perds la tête... Sans moi, tu te trahissais devant cette femme... Renonce à nous venger, résigne-toi au triomphe du marquis de Valorsay, si ton visage doit être comme un livre ouvert où chacun lira le secret de tes pensées et de tes desseins!...
Pascal hochait la tête d’un air désespéré.
--Tu n’as donc pas entendu, mère... balbutia-t-il.
--Quoi?...
--Ce qu’a dit cette mégère!... Cette personne... dont elle parlait... que son mari a reconnut... c’est... ce ne peut être que Marguerite.
--Je le crois.
Il recula, stupéfié.
--Tu le crois!... balbutia-t-il, et tu me le dis ainsi, froidement, sans émotion, comme si c’était une chose naturelle, possible même... Tu n’as donc pas compris le sens honteux des insinuations de cette abjecte vieille!... Tu n’as donc pas vu son sourire hypocrite et l’infernale méchanceté qui éclatait dans ses yeux!... Pourquoi l’avoir interrompue!... Qui sait quelle abominable calomnie montait à ses lèvres!
Malheureux!... Il pressait son front entre ses mains, comme s’il l’eût senti prêt d’éclater.
--Et je n’ai pas écrasé cette infâme vieille, répétait-il, je ne l’ai pas foulée aux pieds!...
Ah! si elle n’eût suivi que les inspirations de son cœur, Mme Férailleur se fût jetée au cou de son fils, elle l’eût pressé entre ses bras, elle eût mêlé ses larmes aux siennes. L’austère raison l’arrêta... Dans le cœur de cette simple bourgeoise parlait haut ce fier sentiment du devoir qui soutient les humbles héroïnes du foyer, bien supérieures aux tapageuses aventurières dont l’histoire enregistre le nom.
Elle comprit que Pascal devait être non consolé mais excité, et s’armant de courage:
--Connais-tu exactement le passé de Mlle Marguerite? demanda-t-elle. Non, n’est-ce pas... Tout ce que tu sais c’est que sa vie a été très-agitée... c’est une raison pour qu’elle prête beaucoup à la calomnie...
Il n’y avait au monde que Mme Férailleur, à pouvoir s’exprimer ainsi impunément devant Pascal.
--En ce cas, ma mère, prononça-t-il, vous avez eu tort d’interrompre Mme Vantrasson, elle vous eût probablement appris beaucoup de choses...
--Je l’ai arrêtée, c’est vrai, et renvoyée... tu sais pourquoi. Mais elle est à notre service, maintenant, et quand tu seras calme, quand tu auras ta raison, rien ne t’empêchera de la faire parler... Il se peut que cela te serve de savoir qui est ce Vantrasson, et où et comment il avait connu Mlle Marguerite.
La honte, la douleur, la rage arrachaient des larmes à Pascal.
--Mon Dieu, répétait-il, mon Dieu! en être réduit à cet excès de misère d’entendre ma mère douter de Marguerite!
Lui ne doutait pas.
Il eût pu entendre les plus monstrueuses accusations, sans que le soupçon l’effleurât seulement de ses ailes de chauve-souris.
Mme Férailleur eut assez de puissance sur elle-même pour hausser les épaules.
--Eh mon Dieu!... fit-elle, confonds la calomnie, je ne demande pas mieux, mais n’oublie pas que nous avons nous-mêmes à nous réhabiliter... Travaille à écraser tes ennemis, cela sera plus profitable à Mlle Marguerite que de vaines menaces et de stériles gémissements... Tu avais juré, ce me semble, de ne plus te plaindre, mais d’agir...
C’en était trop, et le fouet de cette ironie devait imprimer au cerveau de Pascal la secousse dont il avait besoin. Chancelant, il fut remis sur pied, d’aplomb.
Et c’est froidement qu’il dit:
--C’est juste... Je te remercie de m’avoir rappelé à moi-même, ma mère!...
Elle ne dit mot, mais du fond de son âme, remercia Dieu.
Mère incomparable, elle avait su lire dans le cœur de son fils, et apercevant ses hésitations et ses défaillances, elle avait été épouvantée... Maintenant elle le voyait tel qu’elle le souhaitait...
Et, en effet, il en était déjà à se reprocher son découragement et à s’indigner de sa facilité à se laisser émouvoir. Et, pour première épreuve, il s’imposait de ne pas interroger la Vantrasson avant quatre ou cinq jours... Si elle avait eu quelques soupçons, ce temps devait suffire à les dissiper.
Il parla peu pendant le déjeuner, mais c’est qu’il brûlait de commencer la lutte, il voulait agir et il se demandait comment entrer en campagne.
Avant tout, c’était indiqué, il devait étudier la position de l’ennemi, reconnaître les gens à qui il allait avoir affaire, savoir au juste ce qu’étaient le marquis de Valorsay et le vicomte de Coralth.
Où et par quels moyens obtenir des renseignements exacts et minutieux sur le passé de ces deux hommes? Serait-il donc obligé de les épier à tout hasard et à dérober de ci et de là quelques informations au moins douteuses?... Cette façon de procéder entraînerait bien des inconvénients et bien des lenteurs.
Il se torturait l’esprit, quand tout à coup lui revint en mémoire ce joueur étrange de la soirée de Mme d’Argelès, ce gros homme essoufflé qui, le lendemain du guet-apens, était venu le trouver rue d’Ulm et lui avait signé un certificat d’honorabilité... Il se souvint qu’en le quittant, ce singulier personnage lui avait dit: «S’il vous faut jamais un coup d’épaule, venez sonner à ma porte...»
--Je vais me rendre chez le baron Trigault, dit-il à sa mère, si tes pressentiments d’hier ne te trompent pas, il nous aidera...
Moins d’une demi-heure plus tard, il se mettait en route...
Il avait revêtu ses plus vieux habits, et avait réussi à se donner cette indéfinissable tournure des gens sans position précise et qui passent leur vie à solliciter. Cet artifice de toilette et le soin qu’il avait pris de faire couper sa barbe et ses cheveux le changeaient si bien qu’il fallait le regarder plusieurs fois et attentivement avant de le reconnaître.
On ne l’eût pas reconnu non plus aux cartes de visite qu’il avait en poche, cartes écrites à la main, par lui, avant de sortir, et où on lisait:
P. Mauméjan, Homme d’Affaires.
Route de la Révolte.
L’expérience de la vie de Paris lui avait fait choisir la profession qu’exerçait si honorablement M. Fortunat, qui n’en est pas une, à vrai dire, et qui pourtant ouvre presque toutes les portes.
--Je vais entrer dans le premier café venu, se disait-il, j’y demanderai un Bottin, et j’y trouverai certainement l’adresse du baron Trigault...
Le baron demeurait rue de la Ville-l’Évêque.
Son hôtel, un des plus vastes et des plus magnifiques du quartier, trahissait l’industriel heureux, le financier habile, le propriétaire de mines...
Le luxe éclatait au point de surprendre Pascal, qui se demandait comment le possesseur de cette habitation princière pouvait trouver quelque plaisir à la table de jeu de l’hôtel d’Argelès...
Cinq ou six domestiques flânaient dans la cour, lorsqu’il y arriva. Il marcha droit à l’un d’eux, et le chapeau à la main, demanda:
--M. le baron Trigault.
Il eût demandé le Grand-Turc, que le valet ne l’eût pas toisé d’un air plus étonné... A ce point que, craignant de s’être trompé, il ajouta:
--N’est-ce pas ici qu’il demeure?
L’autre éclata de rire.
--C’est bien ici, répondit-il, et même,--vous pouvez vous flatter d’avoir une rude chance... il y est...
--J’aurais à l’entretenir d’une affaire...
Le domestique appela un de ses collègues:
--Eh! Florestan... M. le baron reçoit-il?
--Mme la baronne n’a rien dit.
Cela parut suffire au valet, et se retournant vers Pascal:
--En ce cas, dit-il, arrivez...
II
L’intérieur de l’hôtel Trigault, par sa somptuosité, répondait dignement aux magnificences extérieures...
Dès le seuil, éclatait le luxe du millionnaire insouciant et prodigue, curieux de la difficulté vaincue, jaloux de l’impossible et ne marchandant jamais ses caprices.
Le vestibule, pavé de mosaïques précieuses, était transformé en serre et tout encombré de fleurs renouvelées chaque matin... Des plantes rares ou bizarres grimpaient le long des murs après des treillis d’or ou pendaient du plafond dans des vases de vieux chine authentique... Et de ce fouillis de verdure, surgissaient quelques marbres exquis, signés de noms illustres.
Sur un canapé de joncs vernis, jouant le banc rustique, deux grands diables de valets de pied, luisants et brillants comme des sous neufs, se détiraient et bâillaient à se démettre la mâchoire.
--Dites donc, vous autres, demanda le domestique qui conduisait Pascal, peut-on parler à M. le baron?
--Pourquoi?...
--C’est que monsieur que voici aurait quelque chose à lui dire.
Les deux valets toisèrent ce visiteur inconnu, l’estimèrent un de ces personnages qui n’existent pas pour des laquais de bonne maison, et finalement éclatèrent de rire.
--Ma foi!... fit le plus âgé, en voilà un qui tombe comme marée en carême... Annonce-le, va, et tu feras fièrement plaisir à Madame... Il y a bien une demi-heure que Monsieur la tanne comme il n’est pas possible... Cré nom! est-il tannant, cet homme-là, quand il s’y met!...
La plus intense curiosité brilla dans l’œil de l’introducteur de Pascal, et d’un air mystérieux:
--Pourquoi donc est-ce qu’il la tracasse? demanda-t-il. Toujours à propos de son Fernand, sans doute... ou d’un autre?...
--Non... Ce matin c’est à cause de M. Van Klopen.
--Le tailleur de Madame?
--Tout juste!... Monsieur et Madame étaient en train de déjeuner ensemble,--une fois n’est pas coutume,--quand voilà que M. Van Klopen se présente, la bouche enfarinée et est reçu... A part moi, je me dis: «Aïe!... aïe!... gare le grabuge!...» J’ai un nez, pour ces choses-là, sans pareil... Effectivement, le couturier n’était pas entré depuis cinq minutes, que nous entendons la voix de Monsieur qui montait, qui montait! Je me suis dit en moi-même: «V’lan... c’est le tailleur qui présente sa facture!...» Ça, voyez-vous, ça me connaît... Madame criait bien le plus qu’elle pouvait, mais ouitche!... quand Monsieur s’en mêle, il n’y en a que pour lui... Non, il n’y a pas de cocher de fiacre pour jurer comme lui!...
--Et M. Van Klopen?
--Oh! lui, il est habitué à ces scènes-là... Quand on l’a bien invectivé, il fait comme les caniches qui sortent de l’eau, il se secoue les oreilles et tout est dit... Il se fiche un peu de Monsieur!... Il a fourni sa marchandise, n’est-ce pas?... Il faut bien qu’on la lui paye tôt ou tard...
--Comment!... On ne l’a donc pas payé?
--Je ne sais pas, il est encore là.
Un terrible bruit de vaisselle qu’on brise, interrompit cette édifiante conversation.
--Allons, bon!... fit un des valets de pied, voilà Monsieur qui casse pour deux ou trois cents francs de porcelaines... Il faut être riche, mes enfants, pour se passer des colères de ce prix-là!...
--Dame! observa l’autre, à la place de Monsieur, je ne serais pas content... Est-ce que ça vous irait que votre femme se fit habiller par un monsieur qui la mesurerait en long et en large?... Moi, je dis que c’est indécent. Je ne suis qu’un domestique, mais nom d’un chien!...
--Bast!... c’est la mode!... D’ailleurs M. le baron s’inquiète bien de cela?... Un homme qui passe sa vie à courtiser la dame de pique!...
--Avec cela que Madame, de son côté...
Il s’arrêta court, les autres lui avaient fait signe de se taire.
Le baron Trigault était entouré de domestiques exceptionnels, la présence d’un étranger gênait leurs épanchements.
C’est pourquoi l’un d’eux, après avoir demandé à Pascal sa carte, lui ouvrit une porte et le poussa dans une petite pièce, en disant:
--Je vais prévenir M. le baron; attendez là...
Là... c’était une sorte de fumoir, tendu de cachemire à dessins fantastiques, à couleurs éclatantes, entouré d’un divan très-bas surchargé de coussins, le tout recouvert d’une étoffe pareille à la tenture.
Dans ce fumoir, comme dans le vestibule, l’œil était étonné par une incroyable profusion de choses rares et précieuses: armes, coupes, statues, tableaux...
Mais Pascal, déjà confondu par la conversation des domestiques, n’eut pas le loisir de s’arrêter à inventorier.
Par une porte ouverte, faisant face à celle par où il était entré, de grands éclats de voix dominés par des jurons lui arrivaient.
Le baron Trigault, la baronne et le fameux couturier Van Klopen étaient réunis dans la pièce voisine, cela était clair.
Et avec la meilleure volonté de n’être pas indiscret, Pascal ne devait pas perdre un mot de ce qu’ils disaient.
C’était une femme--la baronne évidemment--qui parlait, et le tremblement de sa voix claire et sèche trahissait une violente irritation péniblement contenue.
--Ce n’est pas la peine d’être la femme d’un des hommes les plus riches de Paris, disait-elle, pour se voir ainsi disputer et marchander le nécessaire.
Une voix d’homme, avec un accent germanique des plus prononcés, celle de Van Klopen, le Hollandais, reprit:
--Oui, le strict nécessaire, on peut l’affirmer... Et si, avant de se mettre en colère, monsieur le baron avait pris la peine d’examiner ma petite note, il aurait vu...
--Rien! Vous m’ennuyez!... Je n’ai pas de temps à gaspiller en sottes discussions: on m’attend au cercle pour le whist.
Cette fois, c’était le maître de la maison, le baron Trigault, qui parlait.
Pascal reconnut et sa voix saccadée et ses façons de dire.
--Que M. le baron me permette seulement de lui lire le détail, reprit le couturier. C’est l’affaire d’une minute.
Et comme si le juron qui lui répondit eût été un consentement, il commença à lire:
--Nous disons en juin: un costume hongrois, avec pardessus et ceinture; deux robes à traîne, avec entre-deux et garnitures de dentelles; une pèlerine Médicis; un costume Jockey; un costume Walk-Over; une amazone; un Retour du Derby, ouaté; deux robes du matin; un costume Velléda; une robe de soirée...
--J’ai été forcée d’aller beaucoup aux courses, au mois de juin, observa la baronne.
Mais déjà l’illustre tailleur pour dames continuait:
--En juillet, nous avons: deux vestes du matin, une Promenade sur la plage, un costume Marinière, une Bergerette Watteau, une Baigneuse Pompadour avec fourniture d’étoffe pour ombrelle et bottines pareilles, un Bain de mer, un Chic de Trouville garni de dentelles, une robe de chambre, une mante Médicis ajustée, deux Soirées du Casino, un costume de bain...
--Et certes, fit la baronne, à Trouville, où j’ai passé le mois de juillet, j’étais loin d’être des plus élégantes...
L’autre poursuivit.
--Le mois d’août est un peu plus chargé; nous avons une robe de matin, un chemin de fer en drap avec garnitures...
Et il allait, il allait, à perdre haleine, estropiant les noms ridicules qu’il donnait à ses élucubrations, interrompu seulement, tantôt par un coup de poing frappé sur la table, tantôt par un jurement qui échappait au baron.
Debout dans le fumoir, Pascal était pétrifié...
Il ne savait qu’admirer le plus de l’impudence de Van Klopen, qui osait lire une telle facture, de la démence de la femme qui avait commandé tout cela, ou de la patience du mari qui sans doute allait payer...
Enfin, après une énumération qui semblait ne pas devoir finir, le couturier dit:
--Et c’est tout!...
--C’est tout, prononça la baronne comme un écho.
--Fort heureux!... s’écria le baron; c’est fort heureux, en vérité. C’est-à-dire qu’en quatre mois il a passé sur le dos de ma femme sept cents mètres environ de soie, de velours, de satin, de mousseline, etc....
--Les robes aujourd’hui exigent beaucoup d’étoffe... M. le baron doit comprendre que les biais, les ruches, les volants...
--Naturellement!... Total: vingt-sept mille francs.
--Pardon!... Vingt-sept mille neuf cent trente-trois francs quatre-vingt-dix centimes.
--Mettons vingt-huit mille... Eh bien! M. Van Klopen, si jamais vous êtes payé de cette fourniture... ce ne sera pas par moi.
Si Van Klopen s’attendait à ce dénoûment, Pascal le pressentait si peu, qu’une exclamation lui échappa, qui à tout autre moment eût trahi sa présence dans le boudoir.
Ce qui lui semblait surtout incompréhensible, c’était le sang-froid gouailleur du baron, succédant sans transition à un accès de fureur dont les violences avaient retenti jusque dans le vestibule.
--Ou il est extraordinairement maître de soi, pensait Pascal, ou cette scène cache un mystère que je ne soupçonne même pas.
Cependant, le couturier insistait... mais le baron, au lieu de lui répondre, se mit à siffler, et blessé de ce manque d’égards:
--J’ai eu affaire, s’écria-t-il, aux gentilshommes du plus grand monde,--il prononçait: ti blis crant monte,--aucun d’eux, jamais, n’a refusé de me payer les toilettes de sa femme.
--Oui dà!... Eh bien! moi, je ne les paye pas... voilà la différence... Vous imagineriez-vous, par hasard, que moi, baron Trigault, j’ai travaillé comme un nègre vingt années durant, à la seule fin de subventionner votre aimable et utile industrie?... Rayez cela de vos papiers, m’sieu le tailleur pour dames et demoiselles!... Qu’il y ait des maris assez bêtes pour se croire engagés vis-à-vis de vous par les folies de leurs femmes... c’est possible... moi je ne suis pas de cette trempe. Je donne à Mme Trigault huit mille francs par mois pour sa toilette... c’est raisonnable... qu’elle s’arrange avec et vous aussi. Que vous ai-je dit, l’an passé, en vous soldant une facture de quarante mille francs? Que je ne reconnaîtrais aucune des dettes de ma femme... Et j’ai fait plus que vous le dire, je vous l’ai fait signifier par mon huissier.
--Je me rappelle, en effet...
--Alors, que me chantez-vous, avec votre facture!... C’est à ma femme que vous avez ouvert un compte, adressez-vous à elle... et flanquez-moi la paix!...
--Madame la baronne m’avait promis...
--Tâchez qu’elle tienne ses promesses.
--Il en coûte cher, pour tenir son rang, et les plus grandes dames, c’est connu, sont forcées de s’endetter...
--C’est leur droit... Mais ma femme n’est pas une grande dame... Elle est tout bonnement Mme Trigault, baronne par la grâce des écus de son mari et d’un digne prince allemand qui avait besoin d’argent... elle n’a en conséquence, aucune espèce de rang à soutenir...
Il fallait que la baronne attachât à ce que Van Klopen fût payé une importance énorme, car, dissimulant le dépit que lui devait causer cette scène humiliante, elle descendit jusqu’à l’excuse, jusqu’à la prière.
--J’ai été un peu vite, peut-être, prononça-t-elle, mais du moment où je le reconnais, payez, monsieur, cette fois encore...
--Non!
--Si ce n’est pour moi, que ce soit pour vous.
--Rien.
Au ton du baron, Pascal comprit que sa femme n’ébranlerait pas une résolution irrévocablement arrêtée.
Tel dut être l’avis de l’illustre couturier, car il revint à la charge, lançant la réserve de ses arguments.
--S’il en est ainsi, fit-il, je me verrai, à mon grand regret, obligé de manquer au respect que je dois à M. le baron et forcé de lui envoyer du papier timbré...
--Envoyez, mon cher, envoyez...
--Je ne puis croire que M. le baron souhaite un procès...
--Erreur!... Un procès m’irait admirablement. Ce me serait enfin une occasion de crier bien haut ce qu’est votre commerce!... Pensez-vous que les maris ne sont pas las d’être considérés par leurs femmes uniquement comme des machines à pièces de cent sous!... Vous tirez trop sur la ficelle, mon cher, elle cassera... Ce que l’on n’ose pas dire, je le clamerai, et nous verrons bien si je ne réussis pas à organiser une petite croisade...
Il s’animait au bruit de ses paroles, la colère lui revenait, et c’est d’une voix de plus en plus haute qu’il poursuivit:
--Ah! vous voulez pratiquer le chantage au scandale... C’est votre système... avec moi il ne réussira pas. Vous me menacez de plaider... plaidons. Pardieu! je me charge d’égayer Paris... C’est que je connais le dessous de vos cartes, m’sieu le tailleur pour dames et... demoiselles... Je sais les parties fines qu’abrite votre enseigne... Ce n’est pas toujours pour causer chiffons que les femmes s’arrêtent chez vous en revenant du bois... Vous vendez des étoffes, mais vous débitez aussi du madère, du porto et d’excellents cigares... et il y en a qui, en sortant de chez vous, ne marchent pas très-droit et empestent le tabac et l’absinthe... Oui, plaidons!... j’aurai un avocat qui saura dire à quels rôles les femmes s’exercent chez vous, et qui révélera, preuves en main, comment, grâce à vos soins, les clientes gênées arrivent à trouver de l’argent ailleurs que dans la caisse de leur mari... On en a condamné pour excitation à la débauche, qui ne l’avaient, sacrebleu! pas mérité tant que vous.
Dame!... quand on le prend sur ce ton avec M. Van Klopen, il n’est pas content du tout.
--Et moi, s’écria-t-il, je dirai partout que le baron Trigault règle ses créanciers en injures, quand il a perdu tout son argent au jeu!...
Le tapage d’une chaise renversée, apprit à Pascal que le baron venait de se dresser et avec violence.
--Tu diras ce que tu voudras, malpropre drôle, cria-t-il, mais non chez moi... Allons dehors, ou je sonne...
--Monsieur!...
--Dehors, dehors!... ou je n’aurai pas la patience d’attendre mes domestiques.
Il dut joindre aussitôt l’action à la parole, saisir Van Klopen au collet et le jeter dans le vestibule, car on entendit comme un trépignement de lutte, des jurements de charretier, deux ou trois cris de femme et de rauques exclamations allemandes.
Puis une porte claqua si violemment que l’hôtel entier en trembla, et que dans le fumoir une magnifique horloge appuyée contre la cloison, sonna...
Cette scène, pour Pascal, tenait du prodige.
Comment imaginer qu’un créancier sortit avec sa facture impayée de cet hôtel princier!...
Mais, de plus en plus, il comprenait qu’entre le baron Trigault et sa femme il devait y avoir tout autre chose que ce compte de vingt-huit mille francs.
Qu’était cette somme pour ce joueur passionné qui, sans sourciller, gagnait ou perdait une fortune dans sa soirée!...
Évidemment, certainement, il y avait dans ce ménage quelque plaie incurable, un de ces secrets flétrissants ou terribles qui fait du mari et de la femme deux ennemis, d’autant plus acharnés qu’ils sont rivés à une chaîne impossible à briser... Et sans doute une bonne partie des injures jetées à la face de Van Klopen avait dû retomber sur la baronne.
Toutes ces réflexions traversant l’esprit de Pascal comme l’éclair, lui montraient vivement l’horrible fausseté de sa situation dans ce fumoir.
Le baron, si bien disposé pour lui, dont il attendait un service immense, ne le repousserait-il pas, ne deviendrait-il pas même son ennemi lorsqu’il saurait que sa conversation avait été surprise, si involontairement que ce fût...
Quel hasard exposait Pascal à ce danger? Comment le valet de pied qui lui avait demandé sa carte ne l’avait-il pas remise?... Voilà ce qu’il ne s’expliquait pas.
Que faire, cependant?
Ah! s’il eût pu se retirer sans bruit; gagner la cour sans être remarqué et disparaître sans laisser de traces, il n’eût pas hésité... Mais était-ce praticable!... Sa carte de visite ne le trahirait-elle pas... Ne saurait-on pas tôt ou tard qu’il s’était trouvé dans le fumoir en même temps que M. Van Klopen dans la salle à manger!...
En tous cas, la délicatesse, d’accord avec son intérêt, lui commandait de ne pas rester plus longtemps le confident involontaire du baron et de sa femme...
Il se mit donc à remuer bruyamment un meuble, et à tousser avec affectation, le plus haut possible, ce qui en tout pays signifie:
--Prenez garde... je suis là!...
Il ne réussit pas à attirer l’attention.
Et cependant, le silence était profond, on entendait distinctement le craquement des bottes du baron Trigault arpentant la pièce voisine, il entendait clairement une main impatiente et nerveuse, tambourinant une marche sur la table.
S’il voulait échapper aux involontaires confidences du baron et de sa femme, ne pas s’exposer à surprendre malgré lui d’autres secrets, Pascal n’avait plus qu’un moyen: se montrer brusquement.
Et il allait s’y résigner, quand il lui sembla qu’on ouvrait la porte qui, du vestibule, donnait dans la salle à manger.
Il prêta l’oreille, mais il n’entendit que des paroles confuses, auxquelles le baron répondit:
--C’est bien, il suffit!... Je suis à lui.
Pascal respira.
--On vient de lui remettre ma carte, pensa-t-il, je puis rester, il va venir...
Le baron dut, en effet, se disposer à sortir, car sa femme lui dit:
--Encore un mot! avez-vous bien réfléchi?
--Oh! parfaitement.
--Vous êtes résolu à me laisser exposée aux avanies de mon tailleur.
--Van Klopen est un homme trop charmant pour vous causer le moindre chagrin.
--Vous braverez l’humiliation d’un procès?...
--Allons donc!... Vous savez bien que votre couturier ne plaidera pas... malheureusement. Et d’ailleurs, où serait l’humiliation, je vous prie?... J’ai une femme qui a perdu la tête... est-ce ma faute?... Je m’oppose à d’absurdes prodigalités... n’ai-je pas raison?... Si tous les maris avaient le courage que je me sens, nous aurions vite fait fermer boutique à tous ces marchands finauds qui exploitent votre vanité, Mesdames, et qui se servent de vous comme de poupées, comme de réclames vivantes, pour propager des modes absurdes qui les enrichissent...
Le baron fit deux ou trois pas pour sortir, Pascal l’entendit fort bien, mais la femme aussitôt reprit avec une extrême vivacité:
--La baronne Trigault, dont le mari a sept ou huit cent mille livres de rentes, ne peut cependant pas aller vêtue comme une simple bourgeoise.
--Je n’y verrais nul inconvénient.
--Oh! je sais... Seulement vos idées ne sont pas les miennes... Je ne me donnerai jamais ce ridicule de me singulariser parmi les femmes de mon monde, parmi mes amies!...
--En effet!... ce serait dommage!... Car il faut en parler de vos amies...
L’exclamation froissa la baronne, car il y avait une emphase extraordinaire dans la façon dont elle répondit:
--Je n’ai pour amies que des femmes de la plus haute société... des grandes dames!
Le baron dut hausser terriblement les épaules, et d’un ton écrasant d’ironie et de mépris:
--Des grandes dames!... s’écria-t-il, qui donc appelez-vous ainsi?... Des écervelées qui ne savent qu’inventer pour se faire montrer du doigt et pour qu’on parle d’elles!... des insensées qui se piquent de dépasser les filles en audace, en extravagance et en effronterie, et qui plument, ma foi, leur mari aussi lestement que les filles plument leurs amants!... Des grandes dames, toutes ces cabotines de haut parage, qui boivent, qui soupent, qui fument, qui courent les bals masqués, qui parlent argot, qui disent: «Il ne faut pas me la faire à la vertu,» ou «à Chaillot les gêneurs,» ou «on la connaît, je me la brise!...» Des grands dames, ces idiotes qui prennent pour un murmure approbateur les huées de la foule et le décri public pour une flatteuse renommée... Une femme n’est grande que par ses vertus... et la première de toutes, la pudeur manque absolument à vos illustres amies...
--Monsieur, interrompit la baronne d’une voix étranglée par la colère, vous vous oubliez... vous me...
Mais le baron était lancé.
--Si c’est le scandale, poursuivit-il, qui sacre grande dame, vous l’êtes... et des plus grandes... Ah! vous êtes célèbre... autant presque que la Fancy... C’est par les journaux que j’apprends vos faits et gestes, vos amusements, vos occupations et les toilettes que vous portez... Impossible de lire le compte rendu d’une première représentation ou d’une course sans y trouver votre nom entre ceux de Fancy, de Cora ou de Ninette Simplon... Je serais, sacrebleu! un mari bien dégoûté si je n’étais pas ravi... et fier surtout! Ah! vous donnez de la besogne aux chroniqueurs...
Avant-hier, la baronne Trigault a patiné, hier elle conduisait elle-même... Aujourd’hui, elle s’est distinguée au tir aux pigeons... Demain, elle se montrera demi-nue dans des tableaux vivants... Après-demain, elle inaugurera une nouvelle nuance de cheveux et jouera la comédie...
C’est encore la baronne Trigault qu’on a remarquée à Vincennes dans l’enceinte du pesage... La baronne Trigault a perdu cinq cents louis... La baronne Trigault se sert du lorgnon avec une adorable impertinence. C’est elle qui a déclaré chic de «boire la goutte» en revenant du bois... Tout ce que fait la baronne est «épatant de chic...» et même les marchands de nouveautés ont donné son nom à une couleur... on dit le bleu Trigault, comble de gloire!... Il y a aussi les costumes Trigault, car la délicieuse, la spirituelle, l’élégante baronne se met comme personne; ses fidèles, c’est-à-dire cette bande de ridicules crevés qui la suivent partout, le déclarent hautement...
Voilà, ce que moi, honnête mari, je lis tous les jours dans les chroniques...
L’univers entier sait par les journaux, non-seulement comment ma femme s’habille, mais encore comment elle se déshabille et comment elle est faite... qu’elle a le pied exquis, la jambe divine, une main enivrante... Nul n’ignore que ma femme a des épaules éblouissantes et même, vers le haut de l’épaule gauche, un signe mignon et provocant... J’ai eu la satisfaction de lire ce détail hier soir... il y avait bien provocant... C’est charmant, parole d’honneur, et je suis un heureux mari, en vérité!...
Du fumoir, Pascal distinguait les trépignements de rage de la baronne.
--C’est une indignité!... s’écria-t-elle, vos journalistes sont des impertinents, des...
--Pourquoi donc?... Les voyez-vous s’occuper des honnêtes mères de famille?...
--Ils ne s’occuperaient pas de moi, si j’avais un mari qui sût me faire respecter.
Le baron eut un éclat de rire nerveux, qui faisait mal à entendre, et trahissait sous son persiflage d’atroces souffrances.
--Est-ce un duel que vous me conseillez?... fit-il. A vingt ans de distance l’idée vous reviendrait-elle de vous débarrasser de moi?... Je ne puis le croire... Vous savez bien que vous n’hériteriez pas, que j’ai pris mes précautions... D’ailleurs, vous seriez désolée si les journaux cessaient un seul jour de parler de vous.
Respectez-vous et on vous respectera... Cette publicité dont vous vous plaignez est la dernière ancre de la société en dérive... Ceux que la voix de l’honneur n’arrêterait pas sont retenus par la crainte d’un petit entrefilet dévoilant leurs turpitudes... Quand personne n’aura plus de conscience, les journaux seront la conscience publique... Je trouve cela très-bien... Sur ce, salut...
D’après le bruit qui arriva jusqu’à Pascal, la baronne dut se placer devant la porte pour empêcher son mari de passer.
--Eh bien, monsieur, prononça-t-elle, je vous déclare qu’il me faut avant ce soir les vingt-huit mille francs de Van Klopen... Je les veux, j’ai mis dans ma tête que je les aurai, vous me les donnerez.
--Oh! oh! gronda le baron, il vous faut, vous voulez...
Il s’arrêta, réfléchissant sans doute, et après un moment:
--Eh bien!... soit!... reprit-il, je vous donnerai cette somme... mais plus tard. Si cependant, ainsi que vous le dites, elle vous est indispensable aujourd’hui même, il est un moyen de vous la procurer... Engagez pour trente mille francs de diamants... je vous y autorise, et je vous donne ma parole d’honneur de les dégager avant huit jours. Voyons, voulez-vous engager vos diamants?...
La baronne se taisant, il continua:
--Vous ne répondez pas... Pourquoi?... Je vais vous le dire. C’est qu’il y a longtemps que presque tous vos diamants sont vendus et remplacés par du strass... C’est que vous êtes criblée de dettes, c’est que vous êtes descendue jusqu’à emprunter les économies de votre femme de chambre, c’est que vous devez trois mille francs à un de mes cochers, c’est que notre maître d’hôtel vous prête de l’argent à trente et quarante pour cent...
--C’est faux...
Le baron eut un petit sifflement dont l’éloquence dut paraître sinistre à sa femme.
--Décidément, fit-il, vous me croyez beaucoup plus bête que je ne le suis réellement... Je ne suis pas souvent ici, c’est vrai... votre vue m’exaspère... mais je sais ce qui s’y passe... Vous me croyez votre éternelle dupe... erreur, j’y vois clair. Ce n’est pas vingt-sept mille et tant de cents francs que vous devez au sieur Van Klopen, c’est cinquante ou soixante mille francs... Mais il se garderait bien de vous les réclamer, le rusé drôle!... S’il m’a présenté une facture ce matin, c’est que vous l’en aviez prié, et il était convenu entre vous qu’il vous remettrait l’argent que je lui donnerais... Enfin, s’il vous faut à tout prix vingt-huit mille francs, c’est que M. Fernand de Coralth vous les a demandés et que vous les lui avez promis!...
Appuyé contre la cloison du fumoir, immobile, retenant son souffle, les mains sur son cœur pour en comprimer les battements, le cou tendu vers la porte de communication, Pascal Férailleur écoutait.
Il ne songeait plus à fuir, maintenant, ni à se reprocher son indiscrétion forcée. Il oubliait la fausseté de sa situation...
Le nom du vicomte de Coralth, ainsi jeté, tout à coup, au milieu de cette scène affreuse, fut pour lui comme une révélation. Il comprit le sens précis de la conduite du baron. Il s’expliqua sa visite rue d’Ulm, ses encouragements et ses promesses d’assistance...
Pour la première fois, depuis trois jours, un rayon d’espérance éclaira les ténèbres où il se débattait.
--Ma mère avait raison, pensa-t-il, le baron hait ce misérable vicomte d’une haine mortelle, il m’aidera de tout son pouvoir...
Cependant, la baronne s’efforçait de repousser de toute son énergie l’accusation de son mari, la plus flétrissante qui puisse atteindre une femme.
Elle ne savait pas ce qu’il voulait dire, jurait-elle... Que faisait en tout ceci M. Fernand de Coralth!... Elle sommait son mari de parler plus clairement, d’expliquer ses odieuses insinuations...
Lui, pendant un moment, la laissa dire; puis, tout à coup, d’une voix saccadée:
--Oh!... assez!... interrompit-il, assez d’hypocrisie... Pourquoi vous défendre, et à quoi bon!... Que vous importe une honte ou même un crime de plus!... Je ne sais que trop ce que je dis, et s’il fallait des preuves... j’en aurais plein les mains avant une heure... Il y a longtemps que je ne suis plus aveugle, il y a vingt ans!... Rien de vous ne m’a échappé, depuis le jour maudit où j’ai découvert la profondeur de votre scélératesse et de votre infamie, depuis cette exécrable soirée, où je vous ai entendue combiner froidement ma mort!...
Vous vous étiez habituée à vivre librement, pendant que moi, parti avec les premiers chercheurs d’or, je bravais en Californie mille dangers pour vous procurer plus vite le bien-être et le luxe... Fou que j’étais!... Il n’était pas pour moi de travaux répugnants ni trop rudes, quand je pensais à vous... et j’y pensais toujours. Et j’étais tranquille, j’avais foi en vous... Nous avions une fille, et si une inquiétude me fût venue, je me serais dit que la vue de son berceau chasserait vos pensées mauvaises... L’adultère de la femme qui n’a pas d’enfants peut s’expliquer, celui d’une mère, non!...
Sot, niais, mari stupide que j’étais! Avec quelle fierté joyeuse, à mon retour, après dix-huit mois d’absence, je vous montrais le trésor que je rapportais!... J’avais deux cent mille francs!... Je vous disais en vous embrassant: «C’est toi, ma bien-aimée, qui m’as porté bonheur!» Mais je vous gênais!... Vous en aimiez un autre!... Et tout en m’abusant de vos feintes caresses, vous prépariez avec un art infernal l’abominable machination qui, si elle eût réussi, me poussait au suicide...
Tenez, je m’estimerais bien vengé si je pouvais vous faire souffrir pendant un seul jour ce que j’ai enduré, moi, durant des mois...
Car ce n’était pas tout!... Vous n’aviez même pas l’excuse, si c’en est une, d’une passion impérieuse et unique!... Désabusé, je voulus savoir tout, et j’appris qu’en mon absence vous étiez devenue mère.
Comment ne vous ai-je pas tuée!... Comment ai-je eu l’effroyable courage de vous taire, de vous dissimuler ce que je savais!... Ah!... c’est que j’espérais, en vous épiant, arriver jusqu’au bâtard maudit et jusqu’à votre complice... C’est que je rêvais une vengeance terrible comme l’offense!... Je m’étais dit qu’un jour viendrait où à tous risques vous voudriez revoir votre enfant, l’embrasser, assurer son avenir!... Imbécile!... Vous l’aviez déjà oublié!... A la nouvelle de mon retour on l’a porté à quelque hospice ou abandonné sous une porte cochère, et tout a été dit... Songez-vous seulement à lui, quelque fois?... Vous êtes-vous jamais demandé ce qu’il devient, ce qu’il fait, tandis que vous jouissez d’un luxe royal, s’il a même du pain, et dans quels cloaques il a peut-être roulé...
--Toujours cette ridicule accusation, s’écria la baronne.
--Oui, toujours!...
--Eh!... vous devriez comprendre pourtant que cette histoire d’enfant n’est qu’une calomnie... Je vous l’ai dit quand vous m’en avez parlé, douze ans après... je vous l’ai répété mille fois...
Le baron eut un soupir qui ressemblait à un sanglot et, sans tenir compte des paroles de sa femme:
--Si je me suis résigné à vous laisser vivre sous mon toit, poursuivit-il, c’était pour notre fille... Je tremblais que le scandale d’une séparation ne retombât sur elle! Supplice inutile... Elle n’en est pas moins perdue autant que vous l’êtes vous-même, et perdue par vous!...
--Quoi! vous vous en prenez à moi!...
--A qui dois-je m’en prendre?... Qui donc l’a entraînée au bal, au théâtre, aux courses, au bois, partout où une jeune fille ne doit pas paraître... Qui donc l’a initiée à ce que vous appelez «la haute vie,» et a même osé s’en faire une sorte de chaperon discret et facile?... Qui donc est cause que j’ai dû la marier avec un misérable qui déshonore le titre qu’il porte, dont elle s’était éprise, et qui a achevé votre œuvre de démoralisation...
Qu’avez-vous fait de votre fille?... Ses extravagances lui ont conquis une célébrité parmi ces dévergondées qui ont la prétention de représenter les grandes dames... Elle n’a pas vingt-deux ans, et il ne lui reste plus un préjugé à braver!...
Son mari s’affiche avec des actrices et des coureuses, et elle, de son côté... Enfin, en moins de deux ans, le million de dot donné par moi a été dissipé, fondu, jeté au vent... il n’en reste plus rien... Et à cette heure, ma fille et mon gendre s’entendent pour me soutirer de l’argent!... Ils appellent cela, entre eux, «carotter papa» ou «taper le beau-père.» Quelle honte!...
Avant-hier, écoutez-bien cela, mon gendre est venu me demander cent mille écus... et comme je les lui refusais, il m’a menacé, si je ne les lui donnais pas, de publier des lettres écrites par ma fille, par sa femme, à je ne sais quel cabotin!... Épouvanté, j’ai payé... Puis, le soir même, j’ai appris que le mari et la femme, ma fille et mon gendre, étaient d’accord pour cet ignoble chantage... Oui, j’en ai eu la preuve irrécusable... Sortant d’ici et ne devant pas rentrer de la journée chez lui, mon gendre a télégraphié à sa femme la bonne nouvelle... Dans sa joie, il s’est trompé d’adresse, et c’est ici que le télégramme a été apporté. Je l’ai ouvert, et j’ai lu: «Bébé chérie, papa beau-père a coupé dans le pont, j’ai décroché la timbale, il a casqué!...» Oui, voilà ce qu’il a osé écrire et remettre aux employés, signé de son nom, à l’adresse de sa femme...
L’épouvante gagnait Pascal...
Il se demandait s’il n’était pas dupe de quelque cauchemar absurde, si c’était bien vrai, ce qu’il entendait, bien réel...
C’est qu’il n’avait pas idée des drames abominables qui se jouent parfois au fond de ces hôtels dont le passant admire et envie les splendeurs...
Du moins, croyait-il la baronne terrassée, et pensait-il qu’il allait l’entendre tomber aux genoux de son mari.
Erreur!... Le son de voix de cette «femme forte» lui apprit que, bien loin de s’humilier, elle se révoltait.
--Que fait donc votre gendre que vous ne fassiez! s’écria-t-elle... C’est bien à vous de le blâmer, vraiment, vous qui traînez votre nom dans tous les tripots de l’Europe, vous...
--Malheureuse!... interrompit le baron, malheureuse!...
Mais se maîtrisant aussitôt:
--C’est vrai, répondit-il, avec une ironie navrante, c’est vrai, je joue... On dit: «Ce gros baron Trigault, quel drôle de corps, toujours les cartes à la main!...» Mais vous savez bien, vous, que j’ai le jeu en horreur, que je l’exècre... Seulement, lorsque je joue, j’arrive quelquefois à oublier... Il faut bien que j’oublie, n’est-ce pas?... J’avais d’abord essayé de boire, mais l’alcool me glaçait... j’avais la nausée sans l’ivresse. Alors j’ai eu recours aux cartes, et quand l’enjeu est considérable et de nature à compromettre ma fortune, je perds la conscience de mon malheur!
La baronne eut un petit ricanement sec comme la détente d’un ressort d’acier, et d’un ton de railleuse commisération:
--Pauvre baron! fit-elle. C’est sans doute aussi pour oublier que vous passez tout le temps où vous ne jouez pas près d’une certaine Lia d’Argelès... Elle est fort bien, cette dame; je l’ai aperçue au bois plusieurs fois...
--Ah! taisez-vous! s’écria le baron, taisez-vous!... N’insultez pas une malheureuse qui vaut mieux que vous...
Et sentant qu’il était à bout, qu’il cessait d’être maître de soi:
--Tenez, poursuivit-il d’une voix rauque, ne me bravez pas davantage... Sortez, ou je ne réponds plus de rien!...
Pascal entendit remuer une chaise, le parquet cria, et presque aussitôt une femme traversa rapidement le fumoir...
Comment ne l’aperçut-elle pas? cela tint à la place où il était, et aussi à ce qu’elle devait être extraordinairement agitée, malgré ses bravades...
Mais il la vit, lui, et il eut comme un éblouissement.
--Quelle ressemblance, mon Dieu!... murmura-t-il.
III
C’était comme une apparition étrange, inconcevable, et Pascal Férailleur se défendait en vain d’un mystérieux effroi, quand des pas pesants et mal assurés firent de nouveau craquer le parquet de la salle à manger.
Ce bruit lui rendit la conscience de la réalité.
--C’est lui, pensa-t-il, c’est le baron... il vient. S’il me trouve ici, je suis perdu: jamais il ne consentira à m’aider... Un homme ne pardonne pas à un autre homme d’avoir entendu ce que je viens d’entendre...
Pourquoi ne pas fuir, disparaître?... La carte portant le nom de Mauméjan, ne serait pas une preuve de sa visite... Il reverrait le baron plus tard, un autre jour, ailleurs qu’à son hôtel, pour n’être pas reconnu par les domestiques...
Toutes ces réflexions traversèrent son esprit comme l’éclair, et déjà il prenait son élan, quand un cri rauque le cloua sur place.
Le baron Trigault était debout dans le cadre de la porte de communication.
Son émotion, comme il arrive à tous les gens de forte corpulence, se trahissait par d’affreux désordres... Son visage était littéralement décomposé, il avait les lèvres plus blanches qu’un linge, et l’œil injecté comme après un coup de sang...
--Comment êtes-vous là?... demanda-t-il d’une voix étranglée.
--Vos domestiques m’ont fait entrer.
--Qui êtes-vous?
--Quoi!... monsieur, vous ne me reconnaissez pas!...
Pascal, dans son trouble, oubliait que le baron ne l’avait vu que deux fois... Il oubliait sa barbe coupée, ses vêtements presque misérables, toutes ses précautions pour se rendre méconnaissable.
--Je n’ai jamais connu personne du nom de Mauméjan, dit le baron.
--Eh!... Monsieur, ce nom n’est pas le mien... Avez-vous donc oublié l’honnête homme qui, chez Mme d’Argelès, est tombé dans le piége infâme que lui avait tendu le vicomte de Coralth?
Le baron se frappa le front.
--C’est vrai, fit-il, c’est vrai, je vous remets maintenant.
Et, torturé par le souvenir de l’affreuse explication qui venait d’avoir lieu:
--Depuis combien de temps êtes-vous ici? interrogea-t-il.
Fallait-il mentir ou confesser la vérité?...
Pascal hésita, mais son hésitation ne dura pas la dixième partie d’une seconde.
--Je suis ici depuis une demi-heure environ, répondit-il.
Un flot de sang empourpra les joues livides du baron, ses yeux étincelèrent et, à son geste menaçant, il fut aisé de voir que la tentation le prenait de se précipiter, pour l’étrangler, sur cet homme qui avait surpris les secrets honteux et terribles de son intérieur.
Mais ce fut le dernier effort de son énergie...
La scène atroce qu’il venait de subir l’avait brisé, et c’est d’une voix défaillante qu’il dit:
--Alors, vous n’avez pas perdu... un mot de ce qui... se disait de l’autre côté?
--Pas un.
Le baron s’affaissa sur le divan.
--Ainsi donc, murmurait-il, je ne suis plus seul à savoir... L’œil d’un étranger a plongé jusqu’au fond de l’abîme où je suis... Le secret de mes misères et de mon désespoir ne m’appartient plus!...
--Oh!... monsieur, interrompit Pascal, monsieur!... Avant de repasser le seuil de votre hôtel, j’aurai tout oublié... sur ce qu’il y a de sacré au monde, je vous le jure!
Il étendait la main comme pour prêter serment, et cette main loyale, le baron la saisit et la pressa avec une effusion douloureuse, en disant:
--Je vous crois!... vous êtes un homme d’honneur, vous... Il ne m’a fallu que vous voir chez vous pour en être sûr... Vous ne rirez pas de mon malheur, vous, ni de mes souffrances.
Il devait souffrir atrocement, en effet, car de grosses larmes roulaient lentement le long de ses joues.
--Que vous ai-je donc fait, ô mon Dieu!... poursuivait-il, pour me châtier si cruellement... J’ai toujours été bon et humain, cependant, et secourable pour qui m’implorait!... Seul, je suis seul!... J’ai une femme et une fille, et elles me fuient, elles me haïssent... Elles souhaitent ma mort, qui leur livrerait la clef de ma caisse... Quelle torture!... Dire que pendant des mois je n’osais pas manger chez moi, ni chez mon gendre, oui, voilà où j’en étais... Je craignais le poison, je ne touchais plus à un plat qu’après avoir vu ma fille ou ma femme y goûter... Pour éviter un crime, j’ai dû avoir recours à des précautions inouïes... J’ai dû placer ma fortune de telle sorte que si je mourais subitement il n’en reviendrait pas un sou à ma famille... Dès lors on a intérêt à ce que je vive!...
Il se dressa d’un air égaré, et saisissant le bras de Pascal qu’il serra à le briser:
--Et ce n’est rien encore! continua-t-il d’une voix rauque. Cette femme, la mienne... vous avez tout entendu, n’est-ce pas... il vous a été donné de mesurer la profondeur de son infamie et de sa scélératesse... Eh bien!... je l’aime.
Pascal recula d’un pas, et la stupeur lui arracha une exclamation...
--Oh!...
--Cela vous confond, n’est-ce pas?... C’est incompréhensible, en effet, inouï, monstrueux... mais c’est ainsi. C’est pour satisfaire ses goûts de luxe que j’ai voulu être riche à millions... Si j’ai acheté un titre qui est pour moi un ridicule de plus, c’est que je voulais contenter sa vanité... Quoi qu’elle ait fait, je ne puis cesser de voir en elle la chaste et belle jeune femme des premiers mois de notre mariage. C’est lâche, absurde, misérable... je le sais bien... mais c’est plus fort que moi, que ma volonté, que ma raison. Je l’aime jusqu’à la passion, jusqu’au délire, on ne peut pas s’arracher le cœur!...
Ayant dit, il se laissa retomber sur le divan et sanglota. Était-ce bien là ce trivial et jovial baron Trigault, que Pascal avait vu chez Mme d’Argelès... l’homme à la mine prospère, à l’aplomb superbe, au verbe haut, à la plaisanterie cynique, le coureur de tripots, l’ami de toutes les femmes faciles!...
Hélas, oui!... Mais le baron que connaissait le monde n’était qu’un comédien, et celui-ci était le véritable...
Au bout de cinq ou six minutes, cependant, il réussit à se maîtriser, et d’un ton relativement calme:
--Mais c’est trop s’occuper d’un mal incurable, fit-il... Parlons de vous, M. Férailleur. A quoi dois-je l’honneur de votre visite?
--A vos offres de l’autre jour, monsieur, à l’espoir que j’ai que vous m’aiderez à confondre la calomnie et à me venger de ceux qui m’ont perdu...
--Oh!... oui, je vous aiderai, s’écria le baron, et de tout mon pouvoir.
Mais l’expérience venait de lui rappeler le danger de parler les portes ouvertes, il se leva, ferma celles du fumoir, et revenant à Pascal:
--Expliquez-vous, monsieur, fit-il; en quoi puis-je vous être utile?
Ce n’est pas sans certaines appréhensions que Pascal s’était présenté chez le baron Trigault; mais, après ce qu’il avait entendu, il ne devait plus hésiter, ni craindre, il pouvait parler en toute sécurité.
--Je ne vous apprendrai rien, monsieur le baron, commença-t-il, en vous disant que M. de Coralth avait glissé dans le jeu les cartes préparées qui m’ont fait gagner... cela est de toute évidence... Quoi qu’il advienne, je me vengerai... Mais avant de le frapper, je veux atteindre l’homme dont il était le vil instrument.
--Quoi!... vous supposez...
--Je ne suppose pas... je suis sûr que M. de Coralth agissait pour le compte d’un misérable qui n’avait pas le courage de son infamie!...
--Possible!... Je ne vois guère de scélératesse qui puisse l’effrayer... Mais qui donc l’a employé à cette œuvre abominable de déshonorer un honnête homme!...
--Le marquis de Valorsay.
A ce nom, le baron bondit sur son divan.
--Impossible! s’écria-t-il, absolument impossible!... M. de Valorsay est incapable de la lâcheté dont vous l’accusez... Que dis-je? il est au-dessus même du soupçon. Voici bien des années que je le vois, et jamais je n’ai connu un homme plus loyal, plus honnête, plus brave. Pour tout dire, il est de mes amis, nous nous voyons presque tous les jours, et je l’attends aujourd’hui même.
--C’est cependant lui qui a poussé M. de Coralth.
--Mais pourquoi?... Dans quel but?...
--Pour épouser une jeune fille que j’aime... Elle... m’aimait, il a reconnu que j’étais un obstacle, il m’a supprimé, plus sûrement que s’il m’eût fait assassiner. Mort, elle m’eût pleuré... déshonoré, elle me repousse.
--Valorsay est donc fou de cette jeune fille?
--Elle lui est, je pense, parfaitement indifférente.
--Eh bien, alors?...
--Seulement, elle possède des millions...
Cette explication, on le voyait, était loin d’ébranler le baron Trigault.
--Le marquis, répondait-il, a cent cinquante ou deux cent mille livres de rentes en beaux biens au soleil; voilà sa justification. Avec cette fortune et son nom, en position de choisir entre toutes les héritières de France, pourquoi irait-il s’adresser à la femme que vous aimez!... Ah! s’il était pauvre, si sa fortune était compromise, s’il sentait, comme mon gendre, le besoin de redorer son blason...
Il s’arrêta; on frappait à la porte... Il cria d’entrer, et un valet parut qui lui dit:
--M. le marquis de Valorsay désirerait entretenir M. le baron.
C’était l’ennemi!... Une convulsion de rage crispa le visage de Pascal, mais ce fut tout. Il ne bougea pas, il ne prononça pas une parole.
--Priez M. le marquis de m’attendre à côté, dans la salle à manger, dit le baron, je le rejoins à l’instant.
Et le domestique s’étant retiré:
--Eh bien!... M. Férailleur, demanda-t-il, devinez-vous mes intentions?
--Je le crois, monsieur... Vous voulez probablement me mettre à même d’entendre l’entretien que vous allez avoir avec M. de Valorsay.
--Juste... Je laisserai la porte ouverte. A vous d’écouter.
Ce mot «écouter» avait été, certes, prononcé sans amertume, sans reproche, et cependant Pascal ne put s’empêcher de rougir et de baisser la tête.
--Je veux vous prouver, poursuivit le baron, que vos soupçons s’égarent. Fiez-vous à mon adresse pour vous le démontrer... Je saurai conduire la conversation comme un interrogatoire, de telle sorte qu’après le départ du marquis vous serez bien forcé de confesser que vous vous trompiez...
--Ou vous reconnaîtrez que j’avais raison, monsieur.
--Soit! Personne n’est à l’abri d’une erreur, et je ne suis pas têtu.
Il se levait, Pascal le retint.
--Je ne sais déjà, monsieur, prononça-t-il, comment vous témoigner ma gratitude, et cependant... si j’osais... si je ne craignais d’abuser, je vous demanderais encore un service.
--Parlez, monsieur Férailleur.
--Alors, voici: Je ne connais pas le marquis de Valorsay... Si, au lieu de laisser la porte grande ouverte, vous la laissiez seulement entre-bâillée, j’entendrais aussi distinctement et je pourrais regarder, voir...
--Entendu!... répondit le baron.
Et ouvrant la porte de communication, il parut dans la salle à manger, la main amicalement tendue, et disant de sa meilleure voix:
--Excusez-moi, cher ami, de vous avoir laissé seul... On m’a remis votre lettre ce matin, et je vous attendais, mais il m’est survenu une affaire... Vous allez bien, d’ailleurs?...
A l’entrée du baron, le marquis de Valorsay s’était vivement avancé vers lui.
Ou il avait imaginé un nouveau plan et l’espoir lui revenait, ou il avait sur lui-même une terrible puissance. Jamais il n’avait paru plus calme. Jamais son visage n’avait mieux exprimé l’insouciance hautaine, la satisfaction de soi et le dédain des autres, qui sont le comble de la distinction.
Il était mis avec plus de recherche encore que d’ordinaire, avec un goût parfait, du reste, et son valet de chambre s’était surpassé en le coiffant... on eût juré qu’il avait encore beaucoup de cheveux.
S’il éprouvait quelque émotion intérieure, elle ne se trahissait que par la roideur de sa coquine de jambe droite, la jambe cassée à la Marche.
--C’est à vous qu’il faut demander comment va la santé, dit-il au baron, vous paraissez tout agité, votre cravate est à demi dénouée...
Et montrant à terre des débris de porcelaines brisées:
--Déjà en voyant cela, je me demandais s’il était arrivé quelque accident.
--La baronne s’est trouvée mal en déjeunant, et cela m’a un peu ému... Mais ce n’est rien... elle est remise déjà, et vous pouvez compter sur elle demain pour applaudir votre victoire aux courses de Vincennes. Elle a je ne sais combien de centaines de louis engagés sur vos chevaux.
Le marquis eut un geste de cordial regret.
--Par ma foi! fit-il, Mme la baronne joue de malheur!... Je ne cours pas à Vincennes, j’ai déclaré forfait. Je ne fais plus courir...
--Allons donc!
--C’est ainsi... J’ai été amené à cette détermination irrévocable par l’infâme calomnie qu’on débite sur mon compte.
Ce n’était rien, cette réponse, et cependant elle troubla en quelque chose l’assurance du baron Trigault.
--On vous calomnie!... murmura-t-il.
--Abominablement!... Dimanche dernier, le meilleur cheval de mon écurie, Domingo est arrivé mauvais troisième... Domingo était grand favori... vous voyez d’ici les déceptions!... Alors, savez-vous ce qu’on a prétendu?... On a dit que je pariais sous-main contre mon propre cheval, que j’avais intérêt à ce qu’il fût battu, par conséquent, et que je m’étais entendu avec mon jockey... Cela se fait tous les jours, je le sais, ce n’en est pas moins une infamie!...
--Qui donc a dit cela?...
--Eh!... le sais-je!... Le sûr, c’est qu’on l’a crié partout et qu’on l’a même imprimé, mais avec des formes si discrètes qu’il n’y avait pas moyen d’en demander raison. C’eût été se reconnaître. On est allé jusqu’à dire que cette supercherie me rapportait une somme énorme, et que, pour parier, j’avais employé comme prête-noms Rochecotte, Kervaulieu, Coralth et deux encore...
Le baron eut un soubresaut si violent que M. de Valorsay le remarqua, mais il n’en comprit pas la cause.
Vivant dans le monde de la baronne Trigault et connaissant ses histoires, il pensa que le nom de Coralth avait irrité le baron, et il s’en voulut de l’avoir prononcé.
--Ainsi, continua-t-il vivement, ne soyez pas surpris si la semaine prochaine vous voyez annoncer la vente de mon écurie de courses...
--Quoi!... vous allez vous défaire...
--De tous mes chevaux, oui, baron... J’en ai dix-neuf, ce sera bien le diable si je n’en tire pas huit ou dix mille louis!... Domingo seul vaut plus de quarante mille francs...
Parler de vendre, de se défaire de quelque chose qu’on possède, parler de l’argent qu’on espère réaliser... voilà qui sonne mal aux oreilles! Qui dit vente, dit besoin d’argent, c’est-à-dire insuffisance du revenu, c’est-à-dire ruine prochaine... Le baron eut mille peines à retenir certain claquement de langue qui lui était habituel quand on lui offrait, au jeu, quelque valeur douteuse.
--Tant que les chevaux de courses n’ont été qu’un luxe de grand seigneur, poursuivait le marquis, je me le suis passé... Du moment où ils deviennent une simple spéculation, un peu moins hasardeuse que celles de la Bourse, je me retire... Une écurie de courses, maintenant, se monte par actions, comme une raffinerie... je n’en suis plus. Un particulier ne lutte pas contre une société... il lui faudrait une fortune comme la vôtre, baron... et encore!...
Était-ce bien M. de Valorsay qui parlait ainsi, de l’air le plus sérieux!... Le baron en était un peu plus que surpris.
--Cela vous fera toujours une économie de cinquante, ou soixante mille francs par an, observa-t-il.
--Dites du double, et vous serez encore au-dessous de la vérité... Eh!... cher baron, en seriez-vous encore à apprendre qu’il n’y a rien de si ruineux qu’une écurie!... C’est pis que le jeu, et les femmes, en comparaison, sont une économie réelle... Ninette me coûte moins cher que Domingo, son cocher, son entraîneur et ses palefreniers. Mon homme d’affaires prétend que les vingt-trois mille francs de prix que j’ai gagnés en 1867 me reviennent à près de cent mille écus.
Se vantait-il, disait-il vrai?... Toujours est-il que le baron, qui connaissait bien sa vie, se livrait à un rapide calcul mental.
--Que dépense donc Valorsay bon an mal an, comptait-il. Mettons pour son écurie, 250,000 francs...; pour Ninette Simplon, 40,000 francs; pour son train de maison, 80,000 francs...; pour les déplacements et le jeu, 30,000 francs...; pour les cigares, les fantaisies et l’imprévu, 30,000 francs... Tout cela, à vue de nez, fait quelque chose comme 430,000 francs par an!... Les avait-il?... Non. Il aurait donc mangé au sac... il serait donc ruiné!... Diable!...
Le marquis, lui, poursuivait gaiement:
--Vous le voyez, je me range!... Hein!... cela vous surprend?... Et moi, donc!... Mais il faut faire une fin, n’est-ce pas?... Je commence à trouver que la vie de garçon n’est pas drôle: il y a des rhumatismes à l’horizon, j’ai l’estomac délabré... bref, je me sens mûr pour le mariage, baron, et... je me marie.
--Vous!...
--Moi-même... Comment!... vous ne l’aviez pas entendu dire? Il y a trois jours que je l’ai annoncé officiellement en plein cercle.
--J’ignorais!... Il est vrai que depuis trois jours je n’ai pas mis les pieds au cercle. J’ai lié une partie avec Kami-Bey, vous savez, ce Turc si riche, et comme nous faisons des séances de huit et dix heures, nous jouons chez lui, au grand hôtel, c’est plus commode!...
--Comme cela, je comprends...
N’importe!... le baron avait l’air d’un homme qui tombe des nues.
--Ah! vous vous mariez, reprit-il... Eh bien!... je connais une personne qui ne doit pas être ravie.
--Qui donc?...
--Ninette Simplon, parbleu!...
M. de Valorsay éclata de rire.
--Bast! fit-il, qui m’empêchera...
Mais il se reprit aussitôt, et d’un ton dégagé:
--Elle sera vite consolée, dit-il. Ninette Simplon est une fille d’ordre, baron, à ce point que je l’ai toujours soupçonnée d’avoir un livre de recettes en place de cœur... Je lui connais 300,000 francs, pour le moins, en bonnes et sûres valeurs; son mobilier et ses diamants valent autant... pourquoi me regretterait-elle!... Ajoutez que je lui ai promis cinquante billets de mille francs pour s’essuyer les yeux le jour de ma noce, et vous comprendrez qu’elle voudrait déjà me voir marié!...
En apparence, le baron Trigault accordait au marquis de Valorsay toute son attention, et la plus bienveillante.
En réalité, il ne songeait qu’à Pascal Férailleur, et son œil, à toute minute, se coulait sournoisement vers la porte de communication.
--Quelles doivent être, pensait-il, les réflexions de ce malheureux jeune homme?
C’est que lui-même se sentait singulièrement troublé.
Entré dans la salle à manger, sans l’ombre d’un soupçon, il ne savait plus maintenant que croire, tant Valorsay, en un quart d’heure de conversation, s’était battu en brèche et démoli lui-même.
Libre et maître de sa conduite, le baron n’eût pas poussé plus loin l’interrogatoire si habilement déguisé, où Valorsay se laissait prendre. Ayant toujours à craindre que le monde ne s’occupât de sa vie privée, jamais il ne s’inquiétait de l’existence des autres. Par principe, et plus encore par nécessité, il professait et pratiquait le système de l’indulgence et de l’absolution quand même. Enfin, il lui répugnait beaucoup de tendre un piége à son hôte.
Mais il avait promis à Pascal de tout faire pour découvrir la vérité, et personnellement, il avait un intérêt énorme à ce qu’elle éclatât.
--Je comprends, dit-il au marquis, Ninette Simplon ne vous tracassera pas... Ce que je conçois moins, c’est que vous parliez d’économie à la veille d’un mariage qui va sans doute doubler, pour le moins, votre fortune... Vous n’aliénez pas, j’en suis bien sûr, votre liberté, sans de bonnes et solides raisons, sonnantes et ayant cours...
--Erreur!...
--Comment, erreur!...
--A vous, cher baron, je puis l’avouer, la jeune fille que j’épouse n’a pas un sou... Ma future n’a d’autre dot que ses yeux noirs... il est vrai qu’ils sont superbes.
Cela, plus que tout le reste, était renversant, et détruisait,--en apparence du moins--les allégations de Pascal.
--Est-ce bien vous qui parlez! fit le baron. Vous, un homme positif et pratique, vous donnez dans les grands sentiments...
--Mon Dieu! oui...
Ne voyant nul inconvénient à laisser paraître sa stupeur, le baron ouvrait des yeux énormes.
--Ah ça, fit-il, vous adorez donc votre future...
--Adorer est faible.
--Il me semble que je rêve!...
Valorsay haussa les épaules de l’air d’un homme qui a pris son parti d’un ridicule qu’on lui découvre, et d’un ton habilement nuancé de sentimentalité et d’ironie:
--Je sais, dit-il, que mon aventure est du dernier bouffon et qu’on se moquera de moi outrageusement au cercle... Ma foi!... tant pis!... j’ai toujours eu le courage de mes opinions. Je suis amoureux, mon cher baron, ni plus ni moins qu’un lycéen... Amoureux à ce point d’aller le soir rôder autour de la maison de ma belle dans l’espoir de l’entrevoir... Comment cela m’a pris, le diable m’emporte si je saurais le dire!... Le sûr, c’est que je suis pris. Je me croyais usé, fané, flétri, blasé, fini, je me vantais d’être invulnérable... Ah bien oui!... Un beau matin je me suis éveillé avec un cœur de vingt ans dans la poitrine, un cœur qui au moindre regard battait la chamade et m’envoyait au visage des flots de pourpre... Naturellement, j’ai essayé de me raisonner, je me suis fait honte... A quoi bon! Mieux je me démontrais ma folie, plus je m’y obstinais... Après cela, peut-être la folie n’est-elle pas si grande... On ne rencontre pas deux fois une beauté si parfaite unie à tant de grâces pudiques, tant de noblesse et de passion, tant de candeur et une intelligence si vive... Je me propose d’abandonner Paris... Ma femme et moi voyagerons d’abord en Italie, nous reviendrons ensuite nous établir à Valorsay, comme deux tourtereaux... Parole d’honneur, je me fais une délicieuse image de la vie calme que nous mènerons là-bas... Un vieux corrompu comme moi ne méritait pas tant de bonheur. Décidément, je suis né sous une heureuse étoile!
Moins préoccupé, il eût distingué le son rauque d’un blasphème étouffé, derrière la porte, et que là s’amassait un orage qui allait voiler cette étoile dont il parlait.
Moins absorbé par le rôle qu’il jouait, il eût vu passer sur le front de son interlocuteur l’ombre de réflexions étranges et périlleuses pour lui.
C’est que le baron savait observer, c’est qu’il ne trouvait pas d’un bien franc aloi cette exaltation passionnée.
--Je vois votre affaire, mon cher marquis, dit-il, vous aurez rencontré la descendante de quelque grande et illustre famille ruinée...
--Vous n’y êtes pas... Ma future n’a d’autre nom que son prénom de Marguerite.
--C’est tout à fait du roman, alors!...
--Vous l’avez dit, du roman. Connaissiez-vous le comte de Chalusse, qui vient de mourir?...
--Non... mais j’en ai ouï parler très-souvent.
--Eh bien! c’est sa fille que j’épouse, sa fille naturelle.
Le baron tressaillit.
--Permettez! fit-il. M. de Chalusse était effroyablement riche, il était garçon. Comment sa fille, encore que ce ne soit que sa fille naturelle, se trouve-t-elle sans le sou?
--Une fatalité!... M. de Chalusse est mort subitement; il n’a pu ni lui léguer sa fortune ni la reconnaître...
--Comment n’avait-il pas pris ses précautions?
--Ah! voilà. Il y avait à une reconnaissance des difficultés de toutes sortes, et même des dangers. Mlle Marguerite avait été abandonnée, je devrais dire perdue, par sa mère, à l’âge de cinq ou six mois, et il n’y a pas bien des années que M. de Chalusse, après mille démarches, l’avait enfin retrouvée...
Ce n’était plus pour le compte de Pascal, c’était pour le sien propre, que le baron Trigault écoutait de toute la force de son attention.
--C’est fort curieux, répétait-il, faute de trouver autre chose à dire, c’est fort curieux!...
--N’est-ce pas?... C’est tout une histoire.
--Et serait-il... indiscret...
--De me la demander? Certes non. M. de Chalusse me l’a racontée, mais fort en gros, vous comprenez, sans détails... Étant jeune, M. de Chalusse s’était épris d’une charmante jeune femme dont le mari, un digne et naïf garçon, était allé tenter fortune en Amérique... Elle résista un peu, étant honnête, mais si peu, que l’année même du départ de son mari, elle mettait au monde une jolie petite fille, qui est Mlle Marguerite... Aussi, pourquoi l’autre s’en allait-il en Amérique?
--Oui!... balbutia le baron, pourquoi?...
--Tout marchait au mieux, quand M. de Chalusse fut forcé de partir à son tour pour l’Allemagne, où on avait découvert, lui écrivait-on, une sœur à lui, qui s’était enfuie de la maison paternelle, avec on ne sait qui... Il y était depuis quatre mois, quand la poste, un matin, lui apporta une lettre où sa jolie maîtresse lui disait: «Nous sommes perdus, mon mari est à Marseille, il sera ici demain; ne cherchez jamais à me revoir... craignez tout de lui... Adieu!...» Sur cette lettre, M. de Chalusse se jeta dans une chaise de poste et reprit avec une foudroyante rapidité la route de Paris... Il voulait sa fille, il la voulait absolument!... Il arriva trop tard. A la nouvelle du retour de son mari, la jeune femme avait perdu la tête; elle n’avait plus eu qu’une idée: cacher sa faute, à tout prix. Et de nuit, déguisée, avec mille précautions, elle était allée déposer sa petite Marguerite sous une porte; aux environs des Halles...
Il s’interrompit tout à coup, et vivement:
--Mais qu’avez-vous, cher baron, s’écria-t-il, qu’avez-vous?... Qu’est-ce qui vous prend?... Vous trouvez-vous mal?... Faut-il que je sonne?...
C’est que le baron, en effet, était plus blême que si on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang; un grand cercle bleuâtre, sanguinolent comme une meurtrissure, s’élargissait de plus en plus autour de ses yeux.
Interpellé, il fit un effort, et d’une voix étranglée:
--Ce n’est rien, fit-il... Oh! rien du tout... Un éblouissement... il passe... il est passé!
Mais il se sentait si faible sur ses jambes qu’il s’assit en murmurant:
--Je vous en prie, marquis... continuez, c’est très-curieux, très-curieux.
M. de Valorsay poursuivit:
--Le mari était un garçon naïf, incontestablement, mais c’était aussi, paraît-il, un homme d’une énergie redoutable... Ayant appris que sa femme avait eu un enfant en son absence, il se mit à remuer ciel et terre pour retrouver non-seulement l’enfant, mais encore le père... Il avait fait serment de les tuer l’un et l’autre, et c’était un gaillard à tenir son serment sans plus se soucier de la guillotine que d’une chiquenaude... Et s’il vous faut une preuve de la force de son caractère, la voici: Il eut le courage inouï de ne rien dire à sa femme, de ne pas lui adresser un reproche et de se montrer pour elle ce qu’il était avant son voyage... Mais il l’épiait ou la faisait épier nuit et jour, persuadé qu’elle finirait par commettre quelque imprudence... Elle était fine, heureusement; elle découvrit que son mari savait tout et prévint M. de Chalusse, dont elle sauva ainsi la vie...
Que le marquis de Valorsay ne comprît pas que son récit était la seule cause du trouble où il voyait le baron, cela s’explique.
Quel rapport concevoir entre le richissime baron Trigault et le pauvre diable qui était allé tenter fortune en Amérique!...
Quel rapprochement imaginer entre le partner de Kami-Bey, l’ami de Mme Lia d’Argelès, le joueur enragé, et ce mari si amoureux que dix années durant, il avait poursuivi l’homme qui, en lui volant sa femme, lui avait volé le bonheur de sa vie entière!...
Ce qui d’ailleurs eût dissipé les soupçons du marquis, s’il en eût eu, c’est qu’en arrivant il avait trouvé le baron très-ému, c’est que depuis un moment il le voyait revenir à soi, petit à petit, et se remettre...
Et il continuait, du ton léger et gouailleur qui lui était habituel... Car ne s’étonner ni ne s’émouvoir de rien, se moquer de tout, afficher un mépris profond des sentiments qui agitent le vulgaire, c’est le genre suprême, le goût, le «chic.»
--Nécessairement, cher baron, disait-il, je vous passe quantité de détails... Ce brave M. de Chalusse n’était pas explicite, il s’en faut, quand il arrivait à cette période de ce qu’il appelait ses malheurs... A travers ses réticences, cependant, j’ai cru comprendre qu’il avait été trompé à son tour et j’ai flairé certaines histoires de papiers volés, de titres rachetés à des créanciers, qui ne sont pas le dernier mot de l’honnêteté...
Ce que je puis vous affirmer, par exemple, c’est que la vie entière de M. de Chalusse a été troublée par le souvenir du mari qu’il avait outragé... C’était chez lui une idée fixe qu’il mourrait de la main de cet homme... il l’apercevait partout. S’il sortait seul, à pied, le soir, ce qui était excessivement rare, il ne tournait le coin des rues qu’avec d’infinies précautions; il lui semblait toujours voir reluire dans l’ombre un poignard ou le canon d’un pistolet...
Jamais je ne croirais à cette inconcevable frayeur d’un homme d’ailleurs très-brave, si lui-même ne me l’avait confessée...
Il est resté dix ou douze ans sans oser faire la moindre démarche pour retrouver sa fille, tant il craignait d’attirer l’attention de son ennemi... Ce n’est qu’au bout de ce temps, et quand il lui fut prouvé que le mari, découragé, avait cessé ses investigations, qu’il commença les siennes... Elles furent longues et laborieuses, mais enfin elles réussirent, et il arriva jusqu’à son enfant, grâce surtout à l’habileté d’un mauvais drôle, sorte de mouchard bourgeois, nommé Fortunat.
Le baron eut un mouvement de vive curiosité, aussitôt réprimé.
--Drôle de nom!... remarqua-t-il.
--Et ajoutez que son prénom est Isidore! Ah! c’est un doucereux et dangereux gredin, un scélérat de la pire espèce, qui a mérité cent fois le bagne... Comment le laisse-t-on exercer ses malpropres industries? C’est ce que je ne m’explique pas. Le positif, c’est qu’il les exerce en plein soleil, en plein Paris, au su et vu de tous, place de la Bourse.
Nom, prénom et adresse se gravèrent dans la mémoire du baron pour ne s’en effacer plus.
Et l’autre poursuivait.
--Mais ce pauvre comte n’avait pas de chance... Le mari l’avait à peine lâché, il commençait tout juste à respirer, que la femme à son tour l’entreprit... C’était, d’après ce que j’en sais, une de ces terribles et obsédantes créatures qui feraient prendre en haine leur sexe tout entier... Sous prétexte que le comte l’avait détournée de son devoir, qu’il avait brisé sa vie et détruit son bonheur, elle prétendait en faire sa proie et s’ingéniait à le torturer avec des raffinements de cruauté que n’auraient pas des sauvages...
Elle ne voulait pas absolument que M. de Chalusse prît leur fille près de lui, ni surtout qu’il l’adoptât... Elle soutenait que ce serait une imprudence qui tôt ou tard mettrait son mari sur leurs traces. Et comme le comte semblait résolu à passer outre, elle lui déclara que plutôt de l’endurer, elle avouerait tout à son mari.
--M. le comte de Chalusse était un homme patient, ricana le baron.
M. de Valorsay eut un petit sifflement ironique.
--Pas tant que vous croyez, répondit-il... Sa soumission devait tenir à quelque raison secrète qu’il ne m’a pas confiée... Il y aurait sous tout cela quelque grosse infamie que je n’en serais pas bien surpris... En tout cas, le pauvre comte avait fait l’impossible pour échapper à cette terrible femme... Il s’était réfugié à Cannes, elle l’y relança... Pendant je ne sais combien de mois, il voyagea en Italie sous un faux nom... peine perdue! Il en était réduit à cacher sa fille dans quelque couvent de province...
Dans les derniers mois de sa vie, cependant, il avait obtenu la paix... c’est-à-dire qu’il l’avait achetée. Le mari de la dame n’est pas riche ou est avare, et elle aime le luxe passionnément, jusqu’à la démence... M. de Chalusse lui faisait une assez grosse pension et payait ses toilettes.
Le baron se dressa tout d’une pièce, comme s’il eût été mû par un ressort. Ça, c’était le comble.
--Oh! la misérable!... gronda-t-il.
Mais il se rassit aussitôt, et l’exclamation étonna si peu M. de Valorsay, qu’il conclut tranquillement:
--Voilà, baron, comment et pourquoi ma bien-aimée Marguerite, la future marquise de Valorsay, n’a pas mille francs de dot...
Ce fut un regard d’angoisse, que le baron jeta vers la porte du fumoir... Il l’avait entendue remuer... Il frémit à l’idée de Pascal, fou de colère et de jalousie, entrant et se précipitant sur le marquis...
Cette situation excessive et périlleuse ne pouvait durer, il le comprit. Lui-même d’ailleurs était à bout de forces et de dissimulation...
Aussi, remettant à un autre moment toutes les questions qu’il avait encore à adresser à M. de Valorsay, se décida-t-il à interrompre brusquement ses confidences.
--Parole d’honneur!... fit-il avec un rire forcé, je m’attendais à mieux... Cela débute comme un roman d’amour et finit platement comme une histoire réelle... par de l’argent! Ah! elles vont bien, les femmes mariées!... Elles vous plument un amoureux et le mettent dans le cas de se brûler la cervelle aussi vivement que la première coquine venue!...
En sa qualité d’archimillionnaire et de gros joueur, le baron Trigault jouissait de toutes sortes d’immunités et de priviléges.
Il était de ces gens adroits qui font profession d’être brutaux en diable, mal élevés, cyniques et effrontés, qui déclarent que ce n’est pas leur faute, qu’il faut les prendre comme ça, et que le monde bêtement accepte «comme ça.»
Cependant sa brusquerie avait eu quelque chose de si offensant qu’en toute autre circonstance le marquis s’en fût formalisé.
Mais il avait toutes sortes de raisons de filer doux; il prit le parti de rire.
--Toujours le même, donc, baron, fit-il. Vous n’avez pas touché une carte de la matinée et les mains vous démangent... Excusez-moi de vous faire gaspiller votre temps, comme vous dites, ce que vous venez d’entendre était une préface nécessaire...
--Ce n’était qu’une préface?...
--Oui, mais rassurez-vous, j’ai fini et j’arrive à l’objet de ma visite...
Il était connu que le baron Trigault jouissait d’au moins huit cent mille livres de rentes... C’est pourquoi, bon an, mal an, il recevait pour plus d’un million de demandes de secours ou de prêts... c’est pourquoi il n’avait pas de rival pour flairer un solliciteur.
--Dieu me pardonne!... pensa-t-il, Valorsay va me demander de l’argent.
Il est sûr que la brillante désinvolture du marquis voilait mal un certain embarras, et que sa langue remuait péniblement les mots.
--Donc, je me marie, disait-il, je romps avec la vie de garçon... je me range. C’est vous dire, mon cher baron, que je vais avoir à nettoyer ma situation... La corbeille, les deux fêtes que je me propose de donner, les restaurations de Valorsay, un voyage avec ma femme... tout cela va me coûter les yeux de la tête.
--Les yeux de la tête, c’est le mot.
--Eh bien!... contrairement à ce qui arrive à ceux qui épousent une dot, je crains de me trouver à court... Cela me tracassait un peu, quand j’ai pensé à vous... Je me suis dit: «le baron qui a toujours des fonds disponibles, me rendra le service de mettre cinq mille louis à ma disposition pour un an...»
Les yeux du baron ne quittaient pas le marquis.
--Sacrebleu!... fit-il d’un ton fâché... c’est que... je ne les ai pas...
Ce ne fut pas un désappointement plus ou moins grand qu’exprima le visage du marquis, ce fut un immense désespoir aussitôt dissimulé.
Mais le baron avait vu, d’autant mieux vu que sa réponse était un de ces piéges familiers aux banquiers... A l’impression que produit une première fin de non recevoir, ils jugent de l’urgence du besoin...
Le baron estima M. de Valorsay complétement ruiné... Néanmoins, comme il n’entrait pas dans ses vues de refuser, il s’empressa d’ajouter:
--Quand je dis que je ne les ai pas, j’entends... là, sous la main... Mais je les aurai avant quarante-huit heures, et si vous voulez vous trouver chez vous, après-demain, vers cette heure-ci, je vous enverrai un de mes hommes d’affaires qui s’entendra avec vous quant aux conditions.
Le marquis avait l’instant d’avant laissé paraître quelque chose de ses nouvelles angoisses... Il sut cette fois garder le secret de la joie immense qui l’inonda. C’est du ton le plus naturel, et comme s’il se fût agi d’une chose toute simple, qu’il remercia le baron... Mais il lui tardait d’être dehors... Il expédia quelques phrases banales et sortit en répétant: «--A après-demain...»
Le baron, lui, s’affaissa sur un fauteuil...
Martyr d’une passion plus forte que sa raison, victime d’un amour indigne et fatal qu’il n’avait pu arracher de son cœur, le baron Trigault avait eu, en sa vie, des instants atroces.
Mais jamais il n’avait été plus écrasé qu’en ce moment, où le hasard lui livrait le secret qu’il avait vainement poursuivi tant d’années.
Toutes les plaies de son âme, dont le temps avait engourdi la douleur, se rouvrirent plus cuisantes, comme une blessure à demi cicatrisée dont on arracherait l’appareil.
Rien n’avait servi, rien, de tout ce qu’il avait tenté pour retenir sur la pente de l’ignominie cette femme qui portait son nom, qu’il aimait et qu’il haïssait avec une égale fureur.
--Elle extorquait de l’argent au comte de Chalusse, pensait-il; elle le faisait chanter! Elle lui vendait le droit d’adopter leur fille!...
Bizarrerie de l’esprit humain!... C’était cette circonstance, presque futile, parmi tant d’autres, vraiment abominables, qui transportait de rage le malheureux baron. A quoi donc lui servait d’être devenu l’un des hommes les plus riches de Paris!... Il donnait à sa femme, uniquement pour sa toilette et ses caprices, 8,000 francs par mois, près de 100,000 francs par an; il n’y avait pas de trimestre où il ne lui payât pour une bonne somme de dettes, et, malgré tout, elle exigeait de l’argent de l’homme qui jadis l’avait aimée...
--Que fait-elle de tout cela? grondait le baron, ivre de douleur et de colère... Par quel miracle de profusion réussit-elle à dissiper les revenus de plusieurs millions!...
Un nom, le nom de Fernand de Coralth, montait à ses lèvres... mais il ne le prononça pas. Il venait de s’apercevoir enfin de la présence de Pascal; il l’avait oublié.
--Eh bien! M. Férailleur, fit-il de l’air d’un homme qui s’éveille en sursaut, après quelque terrible cauchemar.
Pascal essaya de répondre, il ne put, tant ses pensées tourbillonnaient dans son cerveau.
--Vous avez entendu M. de Valorsay? poursuivit le baron. Maintenant nous savons, à n’en pouvoir douter, qui est la mère de Mlle Marguerite... Que faire?... Que feriez-vous à ma place?
--Eh! monsieur, le sais-je!...
--Vrai, votre première pensée ne serait pas une pensée de vengeance?... Ç’a été la mienne... Mais de qui me venger?... Du comte de Chalusse? Il est mort... De ma femme? Oui, je le devrais, mais je n’en aurais pas le courage... Reste Mlle Marguerite...
--Mais elle est innocente, elle, monsieur, mais elle ne vous a jamais offensé...
Cette exclamation, le baron ne sembla pas l’entendre.
--Et que faudrait-il, poursuivit-il, pour que Mlle Marguerite fût, sa vie durant, la plus misérable des créatures... simplement favoriser son mariage avec le marquis... Ah! il lui ferait expier cruellement le crime de sa naissance...
--Mais vous ne ferez pas cela, s’écria Pascal hors de lui, ce serait une effroyable lâcheté, et je ne le permettrais pas... Jamais, je le jure devant Dieu, jamais, moi vivant, Valorsay n’épousera Marguerite... Il se peut que je sois vaincu dans la lutte que j’entreprends; il se peut qu’il la conduise jusqu’au seuil de l’église, mais là, il me trouvera, armé... et je ferai justice... On fera de moi après ce qu’on voudra!...
Le baron le considérait avec une émotion extraordinaire.
--Ah!... vous savez aimer, vous!...
Et d’une voix sourde, il ajouta:
--Voilà comment j’aimais la mère de Marguerite!...
Le déjeuner n’avait pas été desservi, et il restait sur la table une carafe pleine d’eau; le baron s’en versa coup sur coup deux grands verres qu’il but avec une avidité fiévreuse, puis il se mit à marcher, comme au hasard, autour de la salle.
Pascal se taisait...
Il lui semblait que c’était sa destinée qui s’agitait dans l’esprit de cet homme, et que de sa décision dépendait l’avenir...
L’accusé qui attend le verdict du jury n’a pas de pires angoisses.
Enfin, au bout d’une minute, un siècle, le baron s’arrêta.
--Après comme avant, M. Férailleur, prononça-t-il d’un ton brusque, je suis pour vous et avec vous... Donnez-moi la main... bien!... Les honnêtes gens se doivent aide et assistance, quand les coquins triomphent. Nous vous réhabiliterons, monsieur!... Nous démasquerons Coralth, le misérable, nous écraserons Valorsay, s’il a été vraiment l’instigateur de l’infamie qui vous a perdu.
--Quoi! monsieur, après votre conversation avec lui, vous doutez encore!
Le baron hocha la tête.
--Que Valorsay soit ruiné, répondit-il, je n’en doute aucunement... Je gagerais que mes cent mille francs sont perdus si je les lui prête... Je jurerais volontiers qu’ainsi qu’on l’en accuse, il pariait contre son cheval et l’a empêché de gagner.
--Vous voyez donc bien...
--Pardon... tout cela ne m’explique pas la prodigieuse différence de vos allégations et de ses dires... Vous assurez qu’il se soucie fort peu de Mlle Marguerite, lui prétend qu’il l’adore...
--Oui, monsieur, oui, le misérable a osé! Ah!... si je n’avais pas été retenu par la crainte de compromettre ma vengeance!...
--Je comprends, mais laissez-moi finir... Selon vous, Mlle Marguerite a des millions... D’après lui, elle n’a pas cent louis de dot... Qui a raison?.... Je crois que c’est lui, son emprunt de cent mille francs le prouve, et d’ailleurs il n’avancerait pas aujourd’hui un mensonge qui se découvrirait demain... Or, s’il dit vrai, il est impossible d’expliquer par la cupidité et son mariage et le guet-apens dont vous êtes victime...
Cette objection s’était déjà présentée à l’esprit de Pascal, mais il ne s’y était pas arrêté. Il réfléchit et trouva une explication qui lui parut plausible.
--M. de Chalusse n’était pas mort, dit-il, quand M. de Coralth et M. de Valorsay ont arrêté le plan qui devait les débarrasser de moi... par conséquent, Mlle Marguerite avait encore des millions.
--C’est une réponse... Au lendemain du crime, les deux complices ont reconnu qu’il ne leur serait d’aucune utilité, je vous le concède... Mais, en ce cas, comment se fait-il que le marquis ait persisté?
Pascal chercha, ne trouva rien, et se tut.
--Tenez, reprit le baron, il doit y avoir là-dessous quelque mystère d’iniquité que ni vous ni moi ne soupçonnons...
--C’est ce que ma mère me disait, monsieur.
--Ah!... c’est l’opinion de Mme Férailleur!... Alors elle est bonne. Voyons, raisonnons un peu... Mlle Marguerite vous aimait...
--Oui.
--Et elle vous a repoussé, tout à coup.
--Elle m’a écrit que le comte de Chalusse, à son lit de mort, lui avait arraché le serment d’épouser le marquis de Valorsay.
Le baron bondit sur sa chaise.
--Arrêtez! s’écria-t-il, arrêtez... Nous tenons peut-être le bout du fil qui nous conduira jusqu’à la vérité... Ah! Mlle Marguerite vous a écrit que M. de Chalusse, mourant, lui avait ordonné d’épouser le marquis! M. de Chalusse aurait donc eu sa pleine connaissance avant de rendre le dernier soupir!
D’un autre côté, Valorsay prétend que si Mlle Marguerite est sans ressources, c’est que le comte est mort trop subitement pour pouvoir écrire et signer deux lignes... Peut-on concilier ces deux versions, M. Férailleur?... Évidemment non. Donc, l’une des deux est fausse. Laquelle?... C’est ce qu’il faut chercher... Quand reverrez-vous Mlle Marguerite?...
--Elle m’a ordonné, monsieur, de ne jamais chercher à la revoir.
--Eh bien!... il faut lui désobéir, et tâcher d’arriver jusqu’à elle sans que personne le sache... Elle doit être épiée... n’écrivez pas, surtout!...
Il se recueillit, et après un moment:
--Nous arriverons peut-être, reprit-il, à la certitude morale de la complicité de Valorsay et de Coralth... Mais de là à l’établir par des preuves matérielles, il y a un abîme... Deux vils gredins qui s’associent pour égorger un honnête homme ne signent point de contrat par devant notaire... Des preuves! où en prendre?... Il faudrait gagner quelque intime de Valorsay. Mieux vaudrait peut-être tâcher de faire admettre près de lui un homme à nous, qui observerait sa vie, qui s’insinuerait dans sa confiance...
D’un geste brusque, Pascal interrompit le baron; l’espérance maintenant brillait dans ses yeux...
--Oui, monsieur, s’écria-t-il, oui, il faut placer près de M. de Valorsay un homme qui sache voir, assez habile pour se faire employer, capable, au besoin, de lui rendre quelques services... Je puis être cet homme, monsieur le baron, si vous le voulez... Cette idée m’est venue tout à l’heure, en vous écoutant... Vous devez envoyer chez M. de Valorsay. Je vous en conjure, laissez-moi prendre la place de l’homme d’affaires que vous lui avez annoncé... Il ne me connaît pas, et je suis assez sûr de moi pour répondre de ne me pas trahir... Je me présenterai de votre part; il m’accordera sa confiance... Je lui porterai de l’argent ou une bonne promesse, je serai bien reçu... Allez, j’ai tout un plan!...
Il s’interrompit...
On frappait à la porte, et un valet de pied parut, annonçant au baron qu’un domestique était là, qui désirait lui parler pour une affaire urgente.
--Faites entrer, dit le baron.
Ce fut Jobin, l’homme de confiance de Mme Lia d’Argelès, qui entra.
Il salua respectueusement, et d’un air mystérieux:
--J’ai cherché M. le baron partout... J’ai l’ordre de Madame de ne pas rentrer sans ramener M. le baron...
--C’est bien... je vous suis!...
IV
Comment M. Fortunat, cet homme si habile, avait-il choisi un dimanche, et un dimanche de courses de Vincennes, qui plus est, pour se présenter chez M. Wilkie, le séduisant ami du vicomte de Coralth!...
Son anxiété pouvait expliquer cette faute, mais ne la justifiait pas.
Il est sûr que sans cette circonstance, on ne l’eût pas congédié si cavalièrement. On l’eût laissé développer ses propositions, quitte à les refuser, et alors, qui sait ce qu’il fût advenu!...
Mais il y avait des courses! Mais M. Wilkie avait à surveiller «Pompier de Nanterre,» ce fameux «steeple-chaser» dont il était propriétaire pour un tiers, et à donner ses ordres au jockey dont il était--pour un tiers également--le maître et le seigneur.
Devoirs sacrés!... ce fait d’être commanditaire d’une malheureuse rosse, constituait tout l’état social de M. Wilkie. Cela le posait bien, dans son monde. Cela justifiait les trophées de cravaches et d’éperons qui ornaient son appartement de la rue du Helder, et lui permettait de trancher du sportman.
Bien plus; il s’imaginait très-positivement être attendu sur «le turf,» et que, sans lui, la fête ne serait pas complète.
Cependant lorsqu’il se présenta dans l’enceinte du pesage, fièrement, le cigare à la bouche, la carte au chapeau, il dut s’avouer que son entrée ne faisait pas sensation.
Une étonnante nouvelle circulait et donnait aux groupes de parieurs et de turfistes,--M. Wilkie eût dit «au ring,»--un aspect tumultueux.
On discutait à grand renfort de mots anglais la soudaine détermination prise par le marquis de Valorsay de «payer forfait» et de retirer tous ses chevaux engagés. Les mieux informés assuraient même que la veille, au «Betting-Rooms», il avait annoncé hautement l’intention où il était de vendre son écurie de courses.
Si le marquis, en prenant ce parti, avait espéré désarmer la malveillance, l’événement déjouait son calcul.
La rumeur allait grossissant, qui l’accusait d’avoir, aux courses du dimanche précédent, parié sous main contre son cheval «Domingo» et d’avoir ensuite donné des ordres pour qu’il ne gagnât pas.
Il y avait des sommes considérables engagées sur Domingo, qui était «grand favori,» et les perdants n’étaient pas contents.
D’aucuns affirmaient qu’ils avaient vu le jockey de Valorsay «tirer» Domingo, c’est-à-dire le retenir; ils soutenaient qu’il fallait faire un exemple, «disqualifier» à perpétuité le marquis et son jockey, autrement dit les exclure à tout jamais des courses. Cette mesure eût annulé les paris.
Mais une circonstance d’un grand poids plaidait pour le marquis: sa fortune, celle du moins qu’on lui supposait.
--Comment un homme si riche, observaient ses défenseurs, serait-il descendu jusqu’à voler!... car c’est prendre l’argent dans la poche du monde que de faire ce que vous dites, c’est pire que de tricher les cartes à la main!... C’est impossible!... Valorsay est au-dessus de ces misérables allégations!... C’est un parfait gentilhomme.
--Parfait... soit, répondaient les sceptiques. On en disait précisément autant de Croisenois, du duc de H... et du baron P..., lesquels ont été finalement convaincus de l’indigne supercherie dont nous accusons Valorsay.
--C’est une infâme calomnie... S’il eût eu l’idée de tricher, il eût été assez habile pour dérouter les soupçons... Il eût fait arriver Domingo bon second et non pas mauvais troisième!...
--S’il n’était pas coupable, il n’aurait pas peur, il ne retirerait pas aujourd’hui ses chevaux, il ne vendrait pas son écurie...
--S’il renonce aux courses, c’est qu’il se marie, ne le savez-vous pas!
--Eh! ce n’est pas une raison...
Qu’eût-ce donc été si on eût soupçonné la déconfiture jusqu’alors si habilement dissimulée de M. de Valorsay... Mais n’importe, calomnie ou non, c’était une première éclaboussure sur une renommée jusqu’alors intacte et brillante.
Comme tous les joueurs, les «turfistes» sont défiants et rancuniers... Nul n’est à l’abri de leurs soupçons quand ils perdent, de leur colère quand ils se croient dupes... Ils n’ont sans doute besoin que d’interroger leur conscience pour comprendre jusqu’où peut entraîner le jeu... Cette affaire de Domingo réunissait contre Valorsay tous les perdants... Elle armait contre lui un petit bataillon d’ennemis, impuissants pour le moment, mais prêts à prendre une éclatante revanche dès que l’occasion s’en présenterait.
Tout naturellement, M. Wilkie s’était rangé du parti de M. de Valorsay, dont il avait plusieurs fois entendu célébrer les mérites par son ami M. de Coralth.
Il eût agi de même sans cela, rien que pour avoir la satisfaction de crier:
--Accuser ce cher marquis! Ah! je la trouve mauvaise! Lui qui hier soir me disait encore: «Mon excellent bon, la défaite de Domingo me coûte deux mille louis!»
M. de Valorsay ne lui avait rien dit, par cette raison qu’à peine il le connaissait de vue; mais n’importe, cela «faisait bien,» estimait-il, de se déclarer son ami, et quand il disait: «Ce cher marquis,» il en avait plein la bouche.
Cependant, il avait beau s’agiter, on ne prenait pas garde à lui. Cela le dépitait; avisant «son jockey,» il lui fit un signe et l’entraîna hors de l’enceinte réservée.
C’était un grand mauvais drôle ce jockey, ivrogne et paresseux, chassé de toutes les écuries où il avait servi, qui se moquait outrageusement des jeunes messieurs qui l’avaient à leur service et qui les volait sans pudeur ni mesure.
Outre qu’il se faisait payer très-cher--huit mille francs par an,--sous prétexte qu’il lui répugnait d’être à la fois palefrenier, entraîneur et jockey, il présentait chaque mois des factures fabuleuses: du grainetier, du vétérinaire, du maréchal et du sellier.
De plus, il vendait régulièrement, pour en boire le prix, l’avoine de Pompier de Nanterre, lequel crevait de faim, le malheureux, à ce point de tenir à peine sur ses jambes.
La maigreur du cheval, le jockey la mettait sur le compte d’un entraînement habile, et les propriétaires le croyaient.
Il leur en faisait accroire bien d’autres; que Pompier de Nanterre gagnerait la course, par exemple, plaisanterie sinistre en ceci que sur la foi de cette fallacieuse promesse, ils mettaient leur argent sur la misérable rosse... et le perdaient.
Dans le fait, cet honnête jockey eût été le plus heureux des mortels s’il n’y eût jamais eu de courses... D’abord il jugeait, non sans raison, très-dangereux de franchir des obstacles avec un cheval comme le sien. Ensuite, rien ne l’excédait comme d’être obligé de se promener successivement avec ses trois patrons...
Mais le moyen de refuser!... Il savait bien, le rusé drôle, que si les spirituels associés le payaient, c’était surtout, ou plutôt c’était uniquement pour se parer de lui.
Se pavaner sur la piste, devant les tribunes, avec leur jockey en casaque orange à manches vertes et noires, était pour eux une satisfaction de vanité à nulle autre pareille... Leur conviction était qu’il en rejaillissait sur eux une considération énorme, et ils se gonflaient de l’envie qu’ils pensaient inspirer.
C’était à ce point que chacun d’eux accusait les autres d’accaparer le jockey, et qu’il en naissait des disputes terribles, dont une faillit un jour les conduire sur le terrain...
Arrivé le premier, M. Wilkie s’emparait du bourreau de Pompier de Nanterre, c’était dans l’ordre.
Et jamais, pour se montrer, les circonstances ne furent plus favorables. La journée était magnifique, les tribunes craquaient sous le poids des spectateurs, deux cent mille curieux se pressaient le long des cordes qui limitent la piste...
Aussi, M. Wilkie semblait-il se multiplier et jouir du don d’ubiquité, tant il se fit voir promptement sur dix points différents, toujours suivi de son jockey, auquel il donnait ses derniers ordres d’une voix très-haute, en gesticulant beaucoup.
Et quelle joie, quand sur son passage il entendait dire: «Ce monsieur est un de ceux qui font courir!...» Quel ravissement, lorsqu’il recueillait l’exclamation de quelque bourgeoise admirant la soie de la casaque ou les revers des bottes...
Malheureusement, il n’est pas de bonheur durable; les associés arrivèrent, qui réclamèrent le jockey à leur tour...
Dépossédé, M. Wilkie abandonna la piste; et se faufilant à travers les équipages, gagna une voiture, où les deux demoiselles qui lui avaient fait l’honneur d’accepter à souper la veille étalaient les cheveux les plus jaunes qu’elles possédassent...
Là encore il trouva moyen de fixer l’attention sur lui, et de faire preuve de chic!... Ce n’était pas pour rien qu’il avait fait remplir de vin de Champagne le coffre de la voiture...
Et l’instant décisif venu, on put le voir se hisser sur sa banquette en criant:
--Voilà! voilà!... Regardez!... Bravo, Pompier!... Cent louis pour Pompier!
Hélas! le pauvre Pompier de Nanterre tomba épuisé à moitié de la distance à parcourir.
Et le soir, M. Wilkie narrait sa défaite avec un luxe de termes techniques à faire frémir.
--Quel guignon! mes excellents bons... disait-il à ses amis. Pompier de Nanterre, un «steeple-chaser» incomparable, tomber «broken-down» après la banquette... Et battu par qui? Par Mustapha, un «outsider» sans «performance...» Le «ring» en était tout ému... moi, j’en suis comme une folle!
Cette défaite, cependant, ne l’affectait pas trop...
N’avait-il pas en perspective cet héritage dont lui avait parlé son ami le vicomte de Coralth! Il lui apparaissait à l’horizon, tel qu’un nuage gros d’or, près de crever sur lui. Et c’était le lendemain que M. de Coralth devait lui livrer le secret... Il n’avait plus que vingt-quatre heures à attendre!...
--Demain?... se répétait-il, avec un frémissement d’impatience et de joie, demain!...
Il s’endormit dans la pourpre, ce soir-là! Son imagination s’exaltait à cette pensée que tous ses rêves se matérialiseraient, qu’il lui serait donné d’étreindre son idéal devenu réalité... Et quel idéal, quels rêves!...
Il se voyait à la tête d’une écurie pour de bon, et non plus d’un tiers de cheval; l’argent ne manquerait jamais à ses caprices; il éclabousserait les passants et surtout ses «excellents bons» du haut d’une voiture superbe; le meilleur tailleur inventerait pour lui des «coupes» étourdissantes; à toutes les premières représentations, il s’étalerait dans une avant-scène avec les demoiselles les plus connues; Paris s’occuperait de lui; on parlerait de ses petites fêtes dans les journaux; il ferait tapage, esclandre, scandale; il serait chic, très-chic, épatant de chic!...
Tout cela, M. de Coralth le lui avait promis, sans dire son dernier mot, il est vrai, mais n’importe!... Devait-il donc douter de la parole de son ami?... Jamais!... Si le vicomte était son modèle, il était aussi son oracle.
Même, à la façon dont il en parlait, on eût juré qu’ils avaient été élevés ensemble, ou que du moins ils se connaissaient depuis des années.
Il n’en était rien, cependant. Leurs relations dataient de sept ou huit mois au plus, et le hasard, en apparence, les avait nouées. Ce hasard, il faut le dire, M. de Coralth l’avait préparé.
Ayant flairé le secret des promenades de Mme Lia d’Argelès, rue du Helder, le vicomte voulut vérifier ses soupçons. Il épia M. Wilkie, sut où il passait ses soirées, s’y trouva et fut assez adroit pour lui rendre, dès la troisième rencontre, un service d’argent.
De ce moment, la conquête fut faite. M. de Coralth avait vraiment tout ce qu’il fallait pour éblouir et charmer le spirituel commanditaire de Pompier de Nanterre. Il avait son titre, d’abord, puis ses façons impertinentes, le plus impudent aplomb, tous les dehors d’une fortune considérable, et enfin le prestige de nombreuses et grandes relations.
Il ne tarda pas à reconnaître ses avantages et à en profiter.
Et tout en maintenant M. Wilkie à distance, il lui eut promptement tiré assez de confidences pour savoir sa vie mieux qu’il ne la savait lui-même.
A la vérité, M. Wilkie ne connaissait pas grand chose de son origine ni de son passé, et son histoire était vite contée:
Sa plus lointaine impression était celle de la pleine mer... Il était positivement sûr d’avoir fait, étant tout enfant, une longue, une très-longue traversée...
Il se supposait né en Amérique, et le nom qu’il portait justifiait ses suppositions. Certainement la langue française n’était pas celle qu’il avait bégayée la première, car au fond de sa mémoire il retrouvait encore un certain nombre d’expressions anglaises. Le mot que traduit celui de père, entre autres, lui était resté familier, et après vingt ans il le prononçait avec l’intonation exacte.
Ce nom, on le lui avait appris, évidemment, mais nulle souvenance ne lui restait de l’homme à qui il le donnait.
Ses premières sensations bien nettes étaient celles de la faim, de la fatigue et du froid.
Il se rappelait, et cela très-distinctement, que durant toute une interminable nuit d’hiver, une femme l’avait traîné à travers les rues de Paris, sous une pluie glaciale.
Il lui semblait se revoir encore, les pieds demi-nus dans la boue, pleurant de lassitude et demandant à manger... Et alors l’infortunée qui lui donnait la main le prenait entre ses bras et le portait, jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, elle fût forcée de le poser de nouveau à terre.
Une image confuse de cette femme, sa mère vraisemblablement, était restée dans sa mémoire.
Elle était, selon son expression, crânement belle, assez grande et très-blonde... Il avait été surtout frappé de sa pâleur et de la profusion de ses beaux cheveux.
Tout autre que lui, abandonné comme il l’était, eût conservé de cet épisode de son enfance une émotion douloureuse. Lui, qui était un esprit fort, en riait.
--Quelle «dèche,» mes chers bons!... disait-il quand il lui arrivait de raconter cette aventure, quelle «dèche!»
Cette misère cependant n’avait pas duré. Il se souvenait d’avoir été, peu après, installé dans un très-bel appartement. Un homme, assez jeune encore, qu’on appelait M. Jacques,--il avait retenu ce nom,--venait tous les jours et lui apportait des friandises et des jouets.
D’après son estimation, il pouvait avoir quatre ans à cette époque.
Il n’y avait guère plus d’un mois qu’il jouissait de ce bien-être, quand un matin un étranger se présenta qui s’entretint longtemps avec sa mère, ou du moins avec la femme qu’il nommait ainsi. Il ne comprenait rien à ce qu’ils disaient, et cependant il avait peur.
L’événement devait justifier son effroi instinctif. La conversation terminée, sa mère le prit sur ses genoux et se mit à l’embrasser avec une tendresse convulsive. Elle sanglotait, et répétait d’une voix étouffée:
--Pauvre enfant!... mon Wilkie bien-aimé... Ne plus l’embrasser jamais... jamais!... Hélas! il le faut... Donnez-moi du courage, mon Dieu!...
Elle avait dit exactement cela, M. Wilkie en était positivement sûr, il lui semblait encore entendre cet adieu désespéré.
Car c’était bien un adieu. On le remit à cet étranger qui l’emporta malgré ses cris et ses efforts pour lui échapper.
--Car je la trouvais mauvaise!... ne manquait-il jamais d’ajouter, quand il en était là de son récit...
Cet étranger, à qui on le confiait, n’était autre qu’un digne marchand de soupe de Saint-Germain, dont la femme était la meilleure et la plus patiente des créatures... Ce qui n’empêche que dans les premiers temps, il ne cessait de pleurer et de demander sa mère... Peu à peu, il l’oublia...
Il n’était pas malheureux chez ce maître de pension, on le soignait et on le choyait plus que tous les autres élèves. On se gardait bien surtout de le tourmenter pour apprendre quoi que ce fût, et ses journées se passaient à jouer sur la terrasse ou à vagabonder...
Mais cette vie charmante ne pouvait durer éternellement.
Il venait d’avoir dix ans, toujours d’après son calcul, lorsqu’un dimanche, vers la fin d’octobre, il vit arriver un monsieur à physionomie grave, raide, strictement vêtu de noir, étalant de longs favoris roux sur une cravate blanche, lequel lui déclara se nommer M. Patterson, et être chargé par sa famille de le placer dans un lycée pour y continuer son éducation.
Le jeune Wilkie se récria beaucoup et se lamenta. M. Patterson, qui était payé pour remplir un certain mandat, ainsi qu’il le dit, ne l’en conduisit pas moins à Louis-le-Grand, où il fut admis pensionnaire.
Là, pendant des années, il s’ennuya prodigieusement. Ne faisant rien, doué d’une intelligence médiocre, il n’apprit rien.
Tous les dimanches et les jours de fête, à dix heures précises, M. Patterson venait le prendre, le promenait gravement dans Paris ou aux environs, le faisait déjeuner et dîner dans les meilleurs restaurants, lui achetait tout ce dont il avait envie et, à neuf heures sonnant, le reconduisait au lycée.
Pendant les vacances, M. Patterson gardait le lycéen près de lui, ne lui refusant aucune distraction, prévenant ses désirs, mais ne le perdant pas de vue une minute.
Et si Wilkie se révoltait de cette incessante surveillance, M. Patterson avait une façon de répondre:--«J’ai un mandat à remplir,» qui coupait court à toute espèce de discussion.
Ainsi les choses marchèrent, jusqu’au jour où M. Wilkie eut achevé sa philosophie. L’épreuve du baccalauréat lui restait à subir.
Il se présenta à l’examen, et comme de juste fut refusé.
Par bonheur M. Patterson était un homme d’expédients.
Il plaça son élève dans un établissement spécial, et moyennant cinq billets de mille francs, dénicha un pauvre diable qui consentit à risquer trois ans de prison et qui passa l’examen sous le nom et à la place de M. Wilkie.
Maître à ce prix du précieux diplôme qui ouvre toutes les carrières, M. Wilkie espérait qu’on allait garnir amplement ses poches et lui donner la volée... Erreur! M. Patterson le remit aux mains d’un vieux précepteur chargé de lui faire visiter l’Europe et de l’initier à la pratique de la vie et des hommes.
Ce précepteur avait la bourse, force lui fut de le suivre en Allemagne, en Angleterre et en Italie.
Quand il revint à Paris, il avait vingt ans.
Dès le lendemain, M. Patterson le conduisit rue du Helder, à l’appartement qu’il occupait encore, et de son air le plus solennel:
--Vous êtes ici chez vous, M. Wilkie prononça-t-il... Vous êtes en âge de mesurer vos actions, j’espère donc que vous vous conduirez en honnête homme... De ce moment, vous êtes libre... On souhaite que vous fassiez votre droit; à votre place, j’obéirais... Si vous voulez être quelque chose et avoir toujours du pain, travaillez, car vous n’avez rien, je vous en avertis, à attendre de personne... La pension, trop considérable, à mon avis, qu’on vous alloue, peut, je ne vous le cache pas, être supprimée du jour au lendemain... Jusque-là, j’ai ordre de vous remettre, chaque trimestre, 5,000 francs... les voici. Dans trois mois, je vous enverrai pareille somme... Je dis enverrai, parce que mes intérêts m’obligent de retourner en Angleterre et de m’y fixer. Voici mon adresse à Londres, s’il vous survenait quelque embarras sérieux... écrivez-moi. Sur quoi, mon mandat étant rempli... Salut!...
--Eh! va-t-en au diable, vieux serin!... gronda M. Wilkie en refermant la porte sur M. Patterson... A Chaillot, les gêneurs!...
Voilà tout ce que son excellent cœur lui inspira, en se séparant, peut-être pour toujours, de l’homme qui, pendant dix années, lui avait, en définitive, tenu lieu de famille.
C’est que déjà, à cette époque, M. Wilkie était un garçon très-fort, au moins en théorie, et bien au-dessus des préjugés du commun.
S’il avait été rebelle à toutes les études du lycée, il s’y était instruit de quantité de choses que les professeurs n’enseignent pas.
Quelques «cancres,» ses intimes, dont les parents étaient riches, et qui jouissaient de leur liberté aux jours de sortie, l’avaient initié aux grandes façons et lui avaient appris à discerner ce qui est chic de ce qui ne l’est pas.
Il n’y a pas de circulaire de M. Duruy qui tienne, on retrouvera toujours au fond des lycées, à Paris surtout, comme un reflet des mœurs du temps. Le portier peut surveiller la contrebande du tabac et des liqueurs, il ne saurait arrêter à l’entrée les idées bêtes et malsaines que certains élèves rapportent du dehors.
Que les «crevés» actuels se rassurent, les successeurs ne leur manqueront pas.
Des sages conseils de M. Patterson, rien ne resta dans l’esprit de M. Wilkie. Ils lui entrèrent, comme on dit familièrement, par une oreille et sortirent par l’autre.
Un seul fait, pour lui, se dégagea de ce dernier entretien, c’est qu’il était son maître désormais et qu’il avait une fortune... quel rêve!... C’est-à-dire, non, c’était bien une réalité, il y avait là sur la table, pour l’attester, cinq mille francs en beaux louis, vivants, frétillants, grouillants...
S’il eût pris la peine de visiter attentivement cet appartement devenu tout à coup le sien, M. Wilkie eût peut-être reconnu qu’il avait été arrangé avec amour.
Tout y était neuf et cependant tout avait l’empreinte de la vie. Ce n’était pas le froid et morne logis meublé sur commande, bien ou mal selon le prix, par un tapissier.
Les moindres détails trahissaient une main amie, la délicatesse d’une femme, la tendresse prévoyante d’une mère.
Aucune des petites superfluités qui peut flatter un jeune homme n’avait été oubliée. Il y avait des londrès choisis dans une boîte de bois des îles, sur la table et sur la cheminée un pot plein de tabac.
Mais M. Wilkie avait bien le temps de remarquer cela, vraiment!
Il se hâta de couler 500 francs dans son gousset, serra le surplus de ses richesses dans un tiroir et s’élança dehors d’un air aussi fier que si Paris lui eût appartenu ou qu’il eût eu de quoi l’acheter.
C’est qu’il lui fallait quelqu’un pour fêter sa délivrance, et il courait à la recherche de quelqu’un de ses camarades de Louis-le-Grand.
Il en trouva deux. L’un qui était en train de mal tourner, l’autre qui, depuis dix-huit mois qu’ils s’étaient perdus de vue, avait gaspillé le modeste capital qui constituait tout son avoir, une quarantaine de mille francs.
Quoiqu’il en coûtât extraordinairement à son amour-propre, M. Wilkie dut avouer à ses anciens camarades, qu’il jouissait de sa liberté pour la première fois et qu’il en était quelque peu embarrassé.
Eux naturellement, qui avaient le pied marin, à ce qu’ils affirmaient, lui jurèrent qu’ils l’auraient vite mis au fait de la seule vie que puisse mener à Paris un garçon intelligent. Et pour le lui prouver, ils acceptèrent le dîner qu’il s’était empressé de leur offrir.
Ce fut un dîner remarquable. D’autres amis vinrent, on fit au dessert un petit bac de santé, et dans la nuit on dansa...
Et au petit jour, ayant payé son apprentissage au baccarat, M. Wilkie se trouva sans un sou en poche, en face d’une addition de quatre cents et quelques francs qu’il dut courir chercher chez lui sous l’escorte d’un garçon de restaurant.
Cette première épreuve eût dû le dégoûter ou tout au moins lui donner à réfléchir... mais non. Dans ce milieu de crevés besogneux et de... demoiselles plâtrées, il s’était senti dans son élément. Il se jura qu’il y resterait et que même il s’y créerait une réputation et une influence.
C’était plus aisé à concevoir qu’à exécuter.
Il s’en aperçut bien, lorsqu’à la fin du mois il compta ce qu’il avait encore des cinq mille francs qu’on lui avait donnés pour un trimestre... Il lui restait quinze louis et quelque menue monnaie.
C’est que vingt mille francs par an, c’est selon qu’on arrange sa vie, la fortune ou la misère.
Vingt mille francs par an donnent environ trois louis par jour... Or, qu’est-ce que trois louis, pour un aimable viveur qui prétend déjeuner et dîner dans les meilleurs restaurants et se faire habiller par les tailleurs illustres qui ne coupent pas un pantalon à moins de cent francs...
Qu’est-ce que trois louis par jour pour un imbécile, qui loue des loges aux premières représentations, qui joue, qui soupe, qui promène des demoiselles à cheveux jaunes et qui commandite un cheval de courses...
Mesurant son budget et son ambition, M. Wilkie reconnut que jamais il ne nouerait les deux bouts.
--Comment donc font les autres? se demanda-t-il.
Question grave?... Tous les soirs, entre la chaussée-d’Antin et le faubourg Montmartre, mille messieurs se promènent, étincelants de chic, le londrès à la bouche, une fleur à la boutonnière, que tout le monde connaît, qui connaissent tout le monde, et dont l’existence est un insoluble problème.
Comment vivent-ils, et de quoi? Ils n’ont pas de patrimoine, on le sait; ils ne font rien, on le voit, et cependant nulle dépense ne les étonne, ils raillent agréablement le travail et bernent l’économie... De quels filons malpropres tirent-ils leur argent? de quelles industries ténébreuses sont-ils les chevaliers?
M. Wilkie n’en chercha pas si long.
--On veut que je crève de faim, se dit-il. Ah! mais non!... Ce n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là! Il faudra voir...
Et pour voir, en effet, il écrivit à M. Patterson.
Le grave Anglais, par le retour du courrier, envoya mille francs... une goutte d’eau. M. Wilkie devant déjà plus que cela, fut indigné.
--Ah!... il me fait poser, pensa-t-il... Eh bien, je vais lui monter une bonne scie, et nous allons rire...
Et il écrivit de nouveau.
La réponse, cette fois, se fit attendre assez longtemps... Elle vint, cependant. M. Patterson envoyait deux mille francs et une interminable épître où les remontrances n’étaient pas épargnées.
L’intéressant jeune homme jeta l’épître au feu, et s’en alla tout droit retenir une voiture au mois et un domestique.
De ce jour, sa vie se passa à demander et à attendre de l’argent... Petit à petit, il se perfectionnait et il épuisait successivement tous les prétextes qui attendrissent les familles et trouvent le secret des coffres-forts les plus compliqués... Il était malade, il avait perdu au jeu sur parole, il avait imprudemment obligé un ami peu scrupuleux, il était sur le point d’être saisi...
Et selon que les réponses étaient ou non favorables, il se montrait humble ou impertinent, si bien que ses amis, rien qu’à la façon dont il portait sa moustache, savaient à quoi s’en tenir sur l’état de sa bourse...
L’expérience lui venait, cependant. Additionnant toutes les sommes qu’il avait reçues, il ne laissait pas que d’être un peu effrayé du total et il se disait que pour lui donner tant d’argent sa famille devait être bien riche...
De cette réflexion lui vint l’idée d’exploiter, pour éblouir ses amis, le mystère de sa naissance et de ses premières années...
La crédulité des autres aidant, il finit par se persuader, à force de le dire, qu’il était le fils d’un grand seigneur anglais, membre de la chambre haute, et vingt fois millionnaire...
Et il était à moitié de bonne foi quand il affirmait à ses créanciers que son père, le lord, devait arriver d’un jour à l’autre pour payer toutes ses dettes...
Malheureusement, ce ne fut pas son père qui arriva, mais une lettre du digne M. Patterson, ainsi conçue:
«On m’avait confié pour vos besoins imprévus, cher monsieur, une somme considérable. Sur vos sollicitations réitérées, je vous l’ai adressée intégralement, il ne me reste plus un centime à vous... dès lors mon mandat est rempli.
«Évitez-vous la peine et le port de nouvelles demandes, elles resteraient sans réponse. Vous ne recevrez plus un penny au-delà de votre pension, trop considérable déjà, à mon avis, pour un homme de votre âge...»
Cette lettre fut pour M. Wilkie comme un coup de bâton sur la tête.
Que faire? Il savait bien que M. Patterson ne revenait jamais sur une décision prise... Il lui écrivit cependant trois ou quatre lettres éplorées... en vain...
Et jamais ses besoins d’argent n’avaient été si pressants... Ses créanciers s’agitaient, le papier timbré commençait à pleuvoir chez son concierge, l’échéance de son trimestre était encore éloignée, et par le Mont-de-Piété seul il se procurait encore quelque argent de poche...
Il se voyait perdu, réduit à congédier sa voiture, à vendre son tiers de Pompier de Nanterre, déchu dans l’estime de ses spirituels amis.
Son désespoir, enfin, était sans bornes, quand un matin son domestique l’éveilla en lui disant que M. le vicomte de Coralth était là, dans le petit salon, et désirait lui parler pour une affaire très-urgente.
Tirer M. Wilkie du lit, c’était le diable à confesser, ordinairement... Mais le nom que prononçait son domestique avait sur lui un pouvoir qui tenait du prodige.
D’un bond, il fut à terre, et, tout en s’habillant à la hâte:
--Ce cher vicomte, chez moi, à cette heure-ci, murmura-t-il, c’est épatant!... Aurait-il un duel, par hasard, et viendrait-il me demander d’être son témoin?... Bonne affaire!... Cela me poserait un peu bien... Pour sûr, il y a quelque chose...
Deviner cela n’était point de sa part une preuve extraordinaire de perspicacité. Ne se couchant jamais avant deux ou trois heures du matin, M. de Coralth se levait toujours très-tard. Si donc il montrait son coupé bleu dans les rues avant neuf heures du matin--un vrai crime de lèse-chic--c’est qu’il devait y être forcé par des raisons majeures.
Ses raisons étaient graves, en effet.
Depuis plusieurs mois qu’il avait pénétré une partie des secrets de Mme d’Argelès, le brillant vicomte ne les avait communiqués à personne.
Ce n’était pas, assurément, par délicatesse qu’il s’était tu, mais parce qu’il n’avait aucun intérêt à parler.
La mort soudaine de M. de Chalusse changea brusquement la situation.
C’est le lendemain soir de la catastrophe qu’il l’apprit, à son cercle, et l’émotion qu’il en ressentit fut telle qu’il refusa de se mêler à une partie de baccarat qui commençait.
--Diable!... se dit-il, réfléchissons un peu... Voilà la d’Argelès héritière... Se présentera-t-elle pour recueillir les millions? Du caractère dont je la connais, c’est peu probable, la question d’identité l’arrêtera... Quant à aller trouver Wilkie et à lui avouer qu’elle, la d’Argelès, elle est une demoiselle de Chalusse et qu’il est son fils naturel... jamais de la vie. Elle renoncera aux millions pour elle et pour lui, plutôt que de s’y résoudre... Elle est antique, cette femme-là!
Et sur ce, il s’était mis à chercher quel parti tirer de ce qu’il savait.
C’est que M. de Coralth, comme tous les gens dont le présent repose sur une fiction plus ou moins inavouable, avait grand peur de l’avenir... Pour l’instant il avait l’art de se procurer les trente ou quarante mille francs indispensables à son luxe, mais il n’avait pas un rouge liard de côté, et du jour au lendemain le filon qu’il exploitait pouvait tarir...
Que fallait-il pour le précipiter du faîte de ses fausses splendeurs sur le pavé ou plutôt dans la boue?... Un hasard, une indiscrétion, une maladresse. La sueur perlait à la racine de ses cheveux, quand cette idée le poignait, qu’il n’était qu’un acteur, que la moindre défaillance pouvait perdre. C’est avec passion qu’il souhaitait une situation plus solide, un petit capital qui lui assurât du pain jusqu’à la fin de ses jours et qui éloignât de lui le fantôme de la misère.
Et ce fut cet âpre désir qui lui inspira précisément le plan de M. Fortunat.
--Pourquoi ne préviendrais-je pas Wilkie, se dit-il. Si je lui donne une fortune, ce crétin me devra bien une récompense honnête...
A hasarder cette démarche, il risquait l’inimitié et la vengeance de Mme d’Argelès, et c’était grave... S’il savait d’elle beaucoup de choses, elle connaissait tout de lui... Pour qu’il fût honteusement chassé de partout, elle n’avait qu’à le vouloir.
Cependant, pesant les avantages et les périls, il se décida à agir, persuadé d’un autre côté qu’en s’y prenant bien, Mme d’Argelès ignorerait toujours sa trahison...
Et s’il se trouvait si matin dans le petit salon de M. Wilkie, c’est qu’il craignait de n’être pas le seul à savoir la vérité, et qu’il tremblait d’être prévenu.
--Vous, ici, mon excellent bon! dès l’aurore!... Qu’arrive-t-il?
Ainsi s’exprima M. Wilkie en entrant tout effaré dans le petit salon.
--A moi? rien, répondit le vicomte, c’est pour vous que je me suis dérangé.
--Allons donc!... Vous m’effrayez.
--Oh!... rassurez-vous, je n’ai rien à vous dire que d’agréable.
Et d’un ton léger qui dissimulait fort bien son émotion:
--Je suis venu, mon cher Wilkie, prononça-t-il, pour vous demander ce que vous donneriez bien à l’homme qui vous mettrait en possession de plusieurs millions.
En dix secondes, le visage de M. Wilkie passa deux ou trois fois alternativement du blanc au pourpre, et c’est d’une voix altérée qu’il répondit:
--Très-bonne, celle-là!... je la trouve bien bonne!... J’en rirai plusieurs jours, excepté pendant les repas...
Il essayait de railler, mais il était bouleversé... Il s’était bercé de tant de chimères que rien ne devait plus lui paraître invraisemblable.
--De ma vie je n’ai parlé plus sérieusement, insista le vicomte.
L’autre ne répondit pas tout d’abord... Ses regards effarés disaient quel combat se livrait en lui, entre des espérances décevantes et la crainte d’être dupe de quelque mauvaise plaisanterie...
--Voyons, cher, dit-il enfin, voulez-vous me faire poser?... Ce ne serait pas gentil... Un débiteur, c’est sacré, et je vous dois 25 louis... Ce n’est pas le moment de me parler de millions, allez... Ma famille m’a coupé les vivres, mes créanciers me la font au papier timbré... enfin, ça ne boulotte pas...
M. de Coralth l’arrêta, et d’un air solennel:
--Sur l’honneur, prononça-t-il, je ne plaisante pas... Que donneriez-vous à l’homme qui vous...
--Eh!... je lui donnerais la moitié de ce qu’il me ferait avoir...
--C’est trop.
--Non, non!...
Il était de bonne foi, très-certainement. Que ne promet-on pas, dans la sincérité de son âme, au mortel généreux qui promet de l’argent quand on n’en a pas, quand on en veut, quand il en faut... Alors aucune commission ne paraît exorbitante... C’est plus tard, l’échéance venue, au moment de payer, qu’on suppute le taux de l’intérêt...
--Si je vous déclare que la moitié est trop, c’est que c’est vrai... Et mieux que personne j’en puis être juge, puisque l’homme qui peut vous mettre en possession d’une fortune énorme... c’est moi!
M. Wilkie recula d’un pas, abasourdi, hébété de surprise.
--Cela vous étonne!... fit le vicomte, et pourquoi, s’il vous plaît? Serait-ce parce que j’exige une commission?...
--Oh!... pas du tout.
--Ce n’est peut-être pas très... gentilhomme, mais c’est pratique. Je suis dans le mouvement, moi; les affaires sont des affaires. Passé midi, au restaurant, au cercle, chez les petites dames, je suis tout ce qu’il y a de plus vicomte et grand seigneur; les questions d’argent me donnent des nausées, pouah!... je suis insouciant, facile à la poche, obligeant pour mes amis... Mais dans la matinée, je suis tout simplement le sieur Coralth, un bourgeois qui ne paye pas ses fournisseurs avec des noyaux de pêche et qui surveille sa fortune parce qu’il n’a pas envie de faire le plongeon et de terminer sa brillante carrière simple soldat dans une légion étrangère quelconque...
M. Wilkie ne le laissa pas continuer... il croyait, et sa joie débordait, folle, délirante.
--Assez, interrompit-il, assez! Une difficulté entre nous, jamais! C’est à la vie et à la mort, vicomte... vous m’entendez... Combien vous faut-il? Voulez-vous tout?
Mais le vicomte restait de glace.
--Il ne m’appartient pas, répondit-il, de fixer moi-même l’indemnité qui m’est due. Je consulterai un homme du métier... Et je vous fixerai sur ce point après-demain, en vous exposant l’affaire.
--Après-demain! Vous me laisserez quarante-huit heures le bec dans l’eau...
--Il le faut... J’ai à me procurer encore quelques renseignements... Si je suis accouru, si j’ai parlé avant de pouvoir tout dire, c’est que je tenais à vous mettre en garde... Il se peut que quelque écornifleur vous vienne faire des propositions... défiez-vous. Il est de ces gaillards qui si on leur laisse mettre le nez dans une succession l’ont bientôt dévorée.
--Il s’agit donc d’une succession?
--Oui... Ainsi, ne traitez avec personne.
--Oh! soyez tranquille...
--Je le serais bien davantage si j’avais une lettre de vous.
Sans mot dire, M. Wilkie se précipita à une table et rédigea un petit traité par lequel il s’engageait à compter à M. Fernand de Coralth la moitié de l’héritage dont le susdit lui indiquerait l’existence...
Cet engagement, M. de Coralth le lut, et l’ayant glissé dans sa poche:
--Eh bien!... à lundi, dit-il en prenant son chapeau.
Mais déjà l’étourdissement de M. Wilkie se dissipait, et ses défiances revenaient.
--A lundi, soit... fit-il; mais jurez-moi que vous ne vous moquez pas de moi...
--Comment!... vous doutez encore!... Quelle preuve vous faut-il donc?...
M. Wilkie se recueillit un moment, puis tout à coup une triomphante inspiration illuminant sa cervelle:
--Si vous dites vrai, cher, dit-il, je serai riche avant peu... Mais en attendant la vie est dure. Pas le sou!... Et ce n’est pas drôle, allez... J’ai un cheval qui court demain, Pompier de Nanterre, vous le connaissez bien. Il a énormément de chances... De sorte que si cinquante louis ne vous gênaient pas...
--Comment donc, interrompit cordialement le vicomte, bien à votre service...
Et tirant de sa poche un ravissant petit calepin, il en sortit, non pas un, mais deux billets de mille francs qu’il remit à M. Wilkie en lui disant:
--Monsieur me croit-il maintenant?... Oui, n’est-ce pas... Alors, à bientôt!...
Ce n’était pas pour son plaisir, on peut le croire, ni par caprice, que M. de Coralth remettait au surlendemain ses confidences.
Il savait son Wilkie sur le bout du doigt et sentait tout ce qu’il y avait de périlleux à laisser cet intelligent jeune homme errer par la ville avec la moitié d’un secret de cette importance.
Différer, c’est presque toujours fournir au hasard des armes contre soi.
Mais agir autrement lui avait paru impossible...
S’il s’était hâté de faire signer un engagement à M. Wilkie, c’est que sans connaître M. Fortunat, il connaissait l’industrie des dénicheur d’héritages, et qu’il craignait d’être devancé par quelque habile limier...
S’il avait remis au lundi à dire son dernier mot, c’est qu’il n’avait pu rejoindre le marquis de Valorsay depuis qu’il savait la mort du comte de Chalusse et qu’il n’osait rien conclure de définitif sans le consulter...
Car telle était la situation que lui faisait son passé, qu’il était, entre les mains du marquis comme un œuf entre celles d’un fort de la halle... Au moindre soupçon de trahison M. de Valorsay fermait la main, et lui, Coralth, il était écrasé...
C’est donc chez ce redoutable associé qu’il se rendit en sortant de chez M. Wilkie, et tout d’une haleine il lui conta ce qu’il savait, et les projets qu’il avait conçus...
Grande dut être la stupeur du marquis en apprenant que la d’Argelès était une demoiselle de Chalusse, mais il sut rester impassible. Il écouta sans interrompre, et lorsque le vicomte eut achevé:
--Pourquoi, demanda-t-il, avoir attendu si tard pour me dire tout cela?
--Jusqu’ici, cela ne vous intéressait en rien, ce me semble!...
Le marquis l’enveloppa d’un regard perspicace, et d’une voix très-calme:
--En d’autres termes, prononça-t-il, vous vous étiez jusqu’ici demandé quel serait pour vous le plus avantageux d’être avec ou contre moi...
--Oh!... pouvez-vous croire...
--Je ne crois pas, je suis sûr... Tant que j’ai été pour vous un solide appui, vous m’étiez dévoué... je chancelle, vous êtes prêt à me trahir.
--Pardon! la démarche que je fais....
--Eh! pouviez-vous ne pas la faire? interrompit vivement M. de Valorsay.
Puis, haussant les épaules:
--Notez, ajouta-t-il, que je ne vous adresse pas le moindre reproche. Seulement, retenez bien ceci, ou nous surnagerons ou nous périrons ensemble.
A la flamme qui passa devant les yeux de M. de Coralth, le marquis dut comprendre tout ce qu’il y avait de haines et de révoltes dans le cœur de son associé.
Il ne s’en inquiéta pas, et c’est du même ton glacial qu’il poursuivit:
--Du reste, vos projets, loin de contrarier mes desseins, les servent... Oui, il faut que la d’Argelès réclame l’héritage du comte de Chalusse... Si elle hésitait, son fils lui forcerait la main, n’est-ce pas?
--Oh!... soyez-en sûr.
--Et quand il sera riche, garderez-vous sur lui une certaine influence?
--Pauvre garçon! Riche ou pauvre, je le pétrirai toujours comme une cire molle.
--Alors, très-bien! Marguerite m’échappait, je vais la ressaisir... J’ai une idée!... Ah! les Fondège prétendent jouer au plus fin avec moi! Nous verrons bien...
Le vicomte l’observait sournoisement; il s’en aperçut, et d’un ton de brusque cordialité:
--Excusez-moi de ne point vous retenir à déjeuner, dit-il, mais il faut que je sorte... le baron Trigault m’attend chez lui. Allons, sans rancune, au revoir... et surtout tenez-moi au courant...
Entré un peu inquiet chez le marquis de Valorsay, M. de Coralth en sortit frémissant de colère.
--Comme il y va, grondait-il. Nous surnagerons ou nous sombrerons ensemble!... Merci de la préférence... Est-ce ma faute, à moi, s’il a dévoré sa fortune, cet imbécile!... Ah!... je commence à en avoir plein le dos de ses menaces et de ses grands airs!...
Cependant, son irritation n’était pas si grande qu’il en oubliât ses intérêts sérieux. Il avait encore à s’informer de la validité de l’acte qu’il se proposait de faire signer à M. Wilkie.
L’homme d’affaires qu’il consulta lui répondit qu’un traité dans des conditions raisonnables serait très-probablement admis par un tribunal en cas de contestation, et il lui rédigea un petit projet qui dans son genre était un chef-d’œuvre...
Il n’était pas midi et le vicomte était libre d’agir! C’est alors qu’il regretta amèrement le délai qu’il avait demandé...
--Il faut que je retrouve Wilkie, se dit-il.
Mais il ne le retrouva que le soir, au café Riche, et en quel état!... La tête montée par les deux bouteilles de vin qu’il avait bues à son dîner et énumérant à haute voix les fantaisies qu’il se passerait quand il aurait des millions...
--Quelle brute!... pensa M. de Coralth furieux... Si je le lâche, qui sait les sottises qu’il dira ou fera... Allons, il n’y a pas à balancer, il faut le suivre...
Et il le suivit en effet chez Brébant, et il s’y ennuyait prodigieusement lorsque M. Wilkie eut la fâcheuse idée de faire monter Victor Chupin.
La scène qui eut lieu alors était de nature à émouvoir extraordinairement le vicomte.
Qui pouvait être ce jeune garçon qu’il ne se rappelait pas avoir jamais vu et qui le connaissait, qui savait son passé, qui lui avait jeté à la face comme la plus sanglante injure le prénom de Paul?
Assurément, il y avait là de quoi le faire trembler. Comment ce jeune garçon s’était-il trouvé là si à point pour ramasser le chapeau de M. Wilkie?... Était-ce par hasard? Non, il ne le croyait pas... Alors, quoi?... Il «filait» donc, il épiait donc quelqu’un?... Oui, très-probablement... Qui?... Lui, Coralth, sans aucun doute...
A traverser la vie comme il la traversait, on sème des ennemis à chaque pas; il s’en savait une collection imposante, et n’avait, pour les tenir en respect, que sa prodigieuse impudence et sa réputation de spadassin.
N’était-il pas tout simple qu’on lui tendît quelque piége?... C’était miracle qu’on ne lui en eût pas déjà tendu.
Les dangers qu’il entrevoyait étaient si terribles qu’il faillit renoncer à ses desseins sur Mme d’Argelès... Risquer de se faire une ennemie de cette femme, n’était-ce pas trop d’audace?
Toute sa journée du dimanche se consuma en hésitations. Se dégager était bien simple. Il débiterait quelque conte bleu à M. Wilkie et tout serait dit.
Mais d’un autre côté, lâcherait-il ainsi une proie de 500,000 francs pour le moins... Une fortune, l’indépendance, la sécurité de son avenir...
Non, mille fois non, c’était trop tentant!...
C’est pourquoi le lundi, sur les dix heures, un peu pâle par l’émotion, et plus grave que d’ordinaire il se présenta chez M. Wilkie.
--Causons peu et bien, lui dit-il d’une voix brève. Le secret que je vais vous révéler vous fera riche; mais je serais peut-être perdu si on savait que vous le tenez de moi. Vous allez donc me jurer, sur... sur votre honneur, que jamais, en aucune circonstance, pour quelque raison que ce soit, vous ne me trahirez.
M. Wilkie étendit la main, et d’un accent solennel:
--Je le jure! prononça-t-il.
--Parfait! me voilà tranquille... Cela me dispense d’ajouter que si vous parlez vous êtes un homme mort... Vous me connaissez, n’est-ce pas? Vous savez comment je manie une épée, ne l’oubliez pas...
Il était si menaçant que l’autre frissonna.
--On vous interrogera certainement, reprit M. de Coralth; vous répondrez que vous avez tout su par un ami de M. Patterson... Maintenant, signons notre traité.
C’est bien sans voir, assurément, que M. Wilkie signa.
--Au fait, disait-il, au fait... ces millions... cette succession!...
Mais M. de Coralth, une fois encore relisait le traité. Ayant fini:
--La succession qui vous revient, prononça-t-il, est celle de M. le comte de Chalusse, votre oncle... il laisse, assure-t-on, huit ou dix millions...
Au geste convulsif de M. Wilkie, à l’éclat de ses yeux, on eût dit que sa cervelle ne pouvait supporter une chance si prodigieuse et qu’il devenait fou.
--Je savais bien que j’appartenais à une grande famille, s’écria-t-il. Le comte de Chalusse, mon oncle! Je suis très-noble, n’est-ce pas?... C’est les petits camarades qui vont faire un nez! J’aurai une couronne à l’angle de mes cartes de visite. C’est cela qui est chic!
D’un geste, M. de Coralth lui imposa silence.
--Oh!... attendez avant de vous réjouir, fit-il. Oui, votre mère est une demoiselle de Chalusse, et c’est par elle que vous héritez. Seulement... ne vous désolez pas trop... il y a des exemples de malheurs semblables dans les plus grandes familles... les circonstances, la dureté des parents, quelquefois... un amour plus puissant que la raison...
Non, en vérité, M. de Coralth n’avait pas de préjugés, et cependant, au moment d’apprendre à cet intéressant jeune homme ce qu’était sa mère, il hésitait...
--Et alors?... insista M. Wilkie.
--Eh bien!... Votre mère étant jeune fille... à vingt ans... s’est enfuie de la maison paternelle, avec... un homme qu’elle aimait... Abandonnée, elle s’est trouvée dans une misère profonde... il fallait vivre, n’est-ce pas?... Vous aviez faim... Elle a changé de nom... et maintenant elle s’appelle Lia d’Argelès...
M. Wilkie, à ce nom, bondit.
--Lia d’Argelès!... fit-il.
Et éclatant de rire, il ajouta:
--C’est égal, je la trouve raide!...
V
--Cet homme qui sort emporte ton secret, tu es perdue!...
Voilà ce qu’une voix sinistre, la voix du pressentiment criait à Mme Lia d’Argelès au moment où M. Isidore Fortunat, brusquement congédié par elle refermait sur lui la porte du salon.
Cet homme l’avait saluée de cet antique et illustre nom de Chalusse qu’elle n’avait pas entendu prononcer, qu’elle s’était interdit d’articuler depuis plus de vingt ans... Cet homme savait qu’elle, la d’Argelès, comme on disait, elle était une Durtal de Chalusse!
Cette affreuse certitude l’écrasait.
Il lui avait affirmé, ce Fortunat, que sa visite était absolument désintéressée... L’intérêt qu’il portait à la famille de Chalusse, la commisération que lui inspirait le sort d’une malheureuse jeune fille, Mlle Marguerite, étaient, à ce qu’il avait prétendu, les uniques mobiles de sa démarche...
Mais Mme d’Argelès avait de la vie une trop cruelle expérience pour croire à ce beau désintéressement... Les temps sont difficiles, les sentiments chevaleresques sont hors de prix, elle l’avait éprouvé.
--Si cet homme est venu, murmurait-elle, c’est qu’il voit un avantage pour lui à ce que je me présente pour recueillir l’héritage de mon pauvre frère... En repoussant ses sollicitations, je le prive du bénéfice qu’il espérait. C’est un ennemi que je viens de me faire, et ce qu’il sait, il va s’empresser de le publier partout... Ah! j’ai été folle de le renvoyer ainsi... Je devais paraître l’écouter, me l’attacher par toutes sortes de promesses... je devais...
Elle s’arrêta court... Un espoir lui venait. M. Fortunat n’était sans doute pas loin encore, si on le rejoignait, si on le lui ramenait, ne pourrait-elle pas atténuer sinon réparer complétement sa faute?...
Sans perdre une seconde, elle descendit et ordonna à un domestique et à son concierge de courir après le Monsieur qui venait de sortir, de tâcher de le rattraper et de le prier de revenir, qu’elle avait réfléchi...
Ils s’élancèrent dehors et elle les attendit dans la cour, le cœur serré par l’anxiété du résultat...
Trop tard!... Ses émissaires, au bout d’un quart d’heure, reparurent l’un après l’autre, seuls... Ils avaient eu beau se hâter, ils n’avaient aperçu personne ressemblant au visiteur qu’ils poursuivaient... Ils s’étaient informés aux boutiquiers de la rue, aucun d’eux ne l’avait vu...
--C’est un petit malheur!... balbutia Mme d’Argelès d’un ton qui démentait manifestement ce qu’elle disait.
Et pressée de se dérober à la curiosité et aux conjectures de ses gens, elle gagna le petit salon où elle se tenait habituellement.
M. Fortunat lui avait laissé sa carte, c’est-à-dire son adresse, rien n’était si simple que de courir chez lui ou de lui dépêcher un domestique... Elle en eut la tentation... Puis elle se dit que mieux valait attendre, qu’une heure de plus ou de moins importait peu...
Elle avait envoyé un homme de confiance, Jobin, à la rencontre du baron Trigault, il allait le lui ramener d’un moment à l’autre, et le baron la conseillerait... il verrait mieux qu’elle et plus juste quel parti il y avait à prendre...
Et elle attendit...
Et cependant elle sentait le terrain brûlant sous ses pieds, et plus elle réfléchissait, plus le danger lui semblait pressant et terrible.
La conduite de M. Fortunat, qui se représentait à son esprit, qu’elle discernait et jugeait maintenant, lui donnait tout à craindre de cet astucieux personnage.
Car il lui avait tendu un traquenard, elle le reconnaissait, et elle s’y était laissée prendre... Peut-être soupçonnait-il seulement son identité, quand il s’était présenté chez elle... Il lui avait annoncé brusquement la mort du comte de Chalusse, elle s’était trahie et lui n’avait plus douté.
--Que n’ai-je eu la présence d’esprit de nier audacieusement! murmurait-elle. Ah! si j’avais eu l’affreux courage, au lieu de fondre en larmes, d’éclater de rire, de répondre que je ne comprenais absolument rien à ce qu’il me racontait, cet homme se serait retiré, persuadé qu’il s’était trompé...
Et encore, cet agent d’affaires si rusé lui avait-il dit tout ce qu’il avait pénétré du mystère dont elle s’entourait? C’était peu probable.
Il l’avait conjurée d’accepter la succession, sinon pour elle, du moins pour un autre... Et quand elle lui avait demandé pour qui... il avait répondu: Mlle Marguerite; mais c’est à Wilkie certainement qu’il pensait!...
Ainsi, cet homme, cet Isidore Fortunat savait qu’elle avait un fils... Peut-être connaissait-il personnellement M. Wilkie... Il y avait cent à parier contre un que, furieux de sa déconvenue, il irait tout lui révéler...
La malheureuse femme, à cette pensée, se tordait les mains de désespoir... Quoi!... elle n’avait pas assez expié sa faute, il fallait encore qu’elle fût frappée dans son fils!...
Pour la première fois, un doute poignant, douloureux comme un fer rouge, déchirait son âme.
Ce qui lui avait paru l’effort le plus sublime de l’amour maternel, n’était-ce pas une faute, et bien plus grande que la première? Elle avait fait de son honneur de femme la rançon du bonheur de son fils... Avait-elle ce droit? L’argent qu’elle lui avait prodigué, ne portait-il pas en soi, pour ainsi dire, tous les germes du malheur, de la corruption et de la honte!...
Quelles ne seraient pas la douleur et la rage de son Wilkie si jamais la vérité arrivait jusqu’à lui?
Hélas!... il n’admettrait pas de transactions, lui, ni d’excuses!... Il serait impitoyable comme l’honneur!... Il n’aurait que haine et mépris pour une mère tombée des sommets de la société au rang des créatures perdues...
Il lui semblait entendre la voix indignée de ce fils, lui criant:
--Mieux eût valu me laisser mourir de faim que me donner du pain au prix de celui que j’ai mangé! De quel droit m’avoir flétri et déshonoré de vos abominables richesses? Tombée, vous deviez vous relever par le travail, dût-il être manuel et le plus pénible de tous... Il fallait faire de moi un ouvrier, et non pas un désœuvré, incapable de gagner sa vie!... Bâtard d’une pauvre fille séduite et lâchement abandonnée, avec qui je partagerais mon salaire, j’irais le front haut et fier... Où voulez-vous qu’il aille cacher sa honte, le fils de Lia d’Argelès, après avoir pendant vingt ans joué au gentilhomme avec l’argent de Lia d’Argelès!
Oui, ainsi parlerait Wilkie, s’il venait à savoir... et il saurait, elle en était sûre... Comment espérer garder un secret que connaissaient le baron Trigault, M. Patterson, le vicomte de Coralth et M. Fortunat... quatre personnes! Elle se croyait sûre des deux premières, elle pensait tenir le vicomte, mais l’autre, ce Fortunat...
Le temps passait, cependant, et Jobin ne reparaissait pas... Que signifiait ce retard? Ne savait-il pas où trouver le baron?... Avait-il rencontré des amis et était-il allé boire avec eux!...
Décidément, le malheur était sur elle!... Quand la catastrophe est imminente, tout devient contraire, tout manque, tout avorte, tout trahit!...
Au moment où M. Fortunat s’était présenté, Mme d’Argelès causait avec le baron Trigault.
Ce digne homme soupçonnait déjà l’infâme guet-apens dont Pascal Férailleur avait été victime, guet-apens dont elle n’était que trop certaine, hélas!... et il venait lui proposer de s’allier à lui pour démasquer l’infamie du vicomte de Coralth...
Et elle avait refusé... N’était-elle pas à la discrétion du vicomte!... Elle avait sacrifié un innocent à l’intégrité de son secret... Pour n’être pas trahie, elle était devenue la complice du plus odieux et du plus lâche des crimes...
Même, elle avait traité de chimères les soupçons du baron, et elle avait défendu Coralth avec une telle véhémence, que le baron, le seul ami qu’elle eût, s’était retiré blessé et indigné...
Mon Dieu!... que n’était-il là pour la conseiller... Au milieu de l’étrange complication des événements, sa tête se perdait, elle se sentait prise du vertige; elle n’y voyait plus clair...
Et pourtant, en dépit de son trouble, elle comprenait qu’il fallait agir, décider quelque chose, prendre un parti, si désespéré qu’il pût être.
Pouvait-elle tolérer que l’homme préféré par Mlle Marguerite, la fille de son frère, sa nièce par le sang sinon par la loi, que Pascal Férailleur fût sacrifié, égorgé, perdu par M. de Coralth, un misérable, au profit du marquis de Valorsay?
Lui était-il permis d’endurer que Mlle Marguerite devînt contre son gré et contre son cœur la femme du marquis?...
Plus son frère avait été pour elle dur et impitoyable, plus c’était, lui semblait-il, un devoir de protéger Marguerite, de la sauver...
Elle ne savait que trop ce que deviennent les femmes abandonnées... Laisserait-elle Marguerite rouler au fond de l’abîme où elle-même se débattait?...
Mais telle était l’inexorable fatalité qui pesait sur Mme d’Argelès, qu’elle ne pouvait essayer de secourir Pascal et Marguerite sans se perdre sûrement elle-même.
Et encore, les sauverait-elle, en bravant pour eux un malheur qui lui paraissait mille fois pire que la mort!...
La croirait-on, quand elle dénoncerait le crime du vicomte de Coralth et du marquis de Valorsay? Est-ce qu’on ferait seulement attention aux accusations d’une femme comme elle?... Peut-être atteindrait-elle Coralth, n’ayant pour le démasquer qu’un nom à prononcer et un numéro de la Gazette des Tribunaux à montrer... Mais Valorsay!... N’était-il pas au-dessus de ses coups par son nom, par sa fortune, par son passé intact!... Et c’était lui, cependant, qui était le plus coupable, ayant été la tête qui conçoit si l’autre avait été le bras qui exécute; c’était lui qu’il importait surtout de frapper.
Vainement, dans sa détresse, la pauvre femme s’efforçait d’étudier sa situation, elle n’y découvrait aucune issue... C’était comme un cercle de fer qui, de plus en plus, se resserrait autour d’elle... Ce qu’elle apercevait de tous côtés, c’était le mépris, le désespoir, la honte!...
Perdue de douleur et d’épouvante, elle oubliait jusqu’au temps qui s’écoulait, quand le roulement d’une voiture dans la cour la fit tressaillir.
--C’est Jobin, se dit-elle... il ramène le baron...
Hélas! non... Jobin revenait seul.
--Personne!... prononça-t-il d’un ton découragé.
Et cependant le brave domestique n’avait ménagé ni les peines ni les chevaux de sa maîtresse. Partout où il y avait une chance, si faible qu’elle fût, de rencontrer le baron, il s’était présenté; partout on lui avait répondu qu’on ne l’avait pas vu depuis plusieurs jours.
--En ce cas, dit Mme d’Argelès, il faut courir jusque chez lui, rue de la Ville-l’Évêque... il se peut qu’il y soit.
--Madame sait bien qu’on ne trouve jamais M. le baron chez lui.... J’y suis allé, cependant... inutilement.
C’est que depuis trois jours le baron Trigault avait engagé sa fameuse partie avec Kami-Bey, cet ancien ambassadeur si riche. Il avait été convenu qu’ils joueraient jusqu’à ce que l’un d’eux eût perdu 500,000 francs, et pour ne pas gaspiller un temps précieux, ainsi que le disait le baron, ils ne bougeaient plus, en quelque sorte, du Grand-Hôtel, où demeurait Kami-Bey... ils y mangeaient et ils y dormaient.
Même c’était miracle, que le bruit de ce duel au billet de banque ne fût pas venu aux oreilles de Mme d’Argelès... On ne parlait que de cela, dans les cercles... Le Figaro avait déjà publié une description minutieuse du salon où se jouait la partie, et chaque soir il donnait les résultats... Aux dernières nouvelles, le baron avait l’avantage, il gagnait environ 280,000 francs...
--Si je suis rentré, reprit Jobin, c’est que je voulais rassurer madame; je vais me remettre en quête...
--C’est inutile, répondit Mme d’Argelès, le baron viendra ce soir, sans aucun doute... après son dîner... comme tous les soirs...
Elle disait cela, et même elle s’efforçait de le croire, mais la vérité est qu’elle n’osait pas compter, qu’elle ne comptait pas sur le baron...
--Je l’ai blessé, ce matin, pensait-elle. Il est parti fâché comme jamais je ne l’avais vu... il m’en veut, il va me bouder... qui sait combien de jours je serai sans le voir!...
Elle l’attendit cependant, consumée de la fièvre de l’attente, attentive à tous les roulements de la rue, l’oreille au guet, tressaillant chaque fois qu’il lui semblait qu’une voiture s’arrêtait devant son hôtel...
A deux heures du matin, le baron n’avait pas paru.
--Allons, murmura-t-elle, c’est fini, il ne viendra pas!...
A cette heure, cependant, ses souffrances étaient moins intolérables... L’excès même du mal émoussait à la fin sa sensibilité... Une invincible prostration l’envahissait qui paralysait toute son énergie morale et engourdissait sa pensée.
Le désastre lui semblait si certain qu’elle n’avait plus l’idée de l’éviter. Elle l’attendait avec une sorte de résignation idiote, pareille à ces femmes espagnoles qui, dès qu’elles entendent gronder le tonnerre, tombent à genoux, persuadées qu’elle vont être frappées de la foudre...
Elle gagna sa chambre, se soutenant à peine, et sitôt couchée s’endormit.
Oui, elle s’endormit de ce sommeil de plomb qui suit toutes les grandes crises de l’âme, et qui est comme la trève de Dieu de la douleur...
Son premier mouvement, à son réveil, fut de sonner sa femme de chambre pour qu’elle portât à Jobin l’ordre de se remettre à la poursuite du baron.
Mais le digne serviteur avait deviné et prévenu les intentions de sa maîtresse. Il était parti de lui-même, depuis assez longtemps déjà.
Quand il rentra, il était plus de midi, mais sa figure ridée rayonnait, et c’est d’une voix triomphante qu’il annonça:
--M. le baron Trigault!
Quand on se noie, qu’on se sent couler, qu’on en est à la dernière gorgée, le brin d’herbe qui flotte semble une planche de salut et on s’y raccroche...
C’est avec un cri de joie que Mme d’Argelès accueillit le baron, comme s’il eût pu faire que ce qui était ne fût pas...
Elle espéra, elle qui, la minute d’avant, répétait encore: «C’en est bien fait, tout est bien perdu!»
--Ah!... vous êtes bon d’être venu, s’écria-t-elle... Si vous saviez avec quelles angoisses je vous attendais... Ah!... vous êtes bon!...
Il ne répondit pas.
Lui, assez vif d’ordinaire, en dépit de son embonpoint et de sa continuelle oppression, il s’avançait d’un pas roide et lourd, l’œil injecté, la joue blême, tout frémissant encore des horribles scènes qu’il venait de subir à son hôtel.
Et encore, fallait-il qu’il eût sur lui un prodigieux empire, pour ne pas paraître plus bouleversé après l’accès de rage provoqué par la baronne, après les confidences de Pascal Férailleur et les révélations du marquis de Valorsay.
--Si vous saviez, poursuivait Mme d’Argelès, si vous saviez!...
Mais-elle s’interrompit, frappée à la fois, malgré le désordre de son esprit, de l’attitude et de la physionomie du baron.
Il s’était arrêté au milieu du salon, et immobile, il dardait sur elle un regard étrange, persistant, où se reflétaient les sentiments contradictoires qui s’agitaient et s’entrechoquaient en lui: la colère et la haine, la pitié et le pardon...
Mme d’Argelès frissonna...
La mesure n’était-elle donc pas comble, un malheur nouveau allait-il fondre sur elle!... Était-ce une aggravation de peine que lui apportait le baron, et non un soulagement!...
--Pourquoi me regardez-vous ainsi, demanda-t-elle d’une voix altérée par l’anxiété... que vous ai-je fait?...
Il hocha tristement la tête, et doucement:
--Vous! ma pauvre Lia... Rien!...
--Alors... qu’y a-t-il, ô mon Dieu, vous me faites peur!...
Il se rapprocha d’elle et lui prit la main, comme si par ce contact de la chair il eût voulu la pénétrer mieux et plus intimement de ce qu’il ressentait.
--Ce qu’il y a? fit-il, je vais vous le dire. Vous savez, n’est-ce pas, que j’ai été lâchement dupé et joué, que ma vie a été brisée par un misérable qui a séduit la femme que j’aimais de la plus folle passion... ma femme?... Vous avez entendu mes serments de vengeance, si jamais j’arrivais à le connaître... Eh bien! Lia, je le connais maintenant... L’homme qui m’a volé ma part de bonheur ici-bas, c’est le comte de Chalusse, c’est votre frère!...
D’un brusque mouvement, Mme d’Argelès arracha sa main de celle du baron, et, terrifiée comme si elle eût vu devant elle se dresser un spectre, le bras étendu, elle recula jusqu’au mur en poussant un grand cri:
--Mon Dieu!...
Un amer sourire crispa les lèvres du baron.
--Que craignez-vous? fit-il. Votre frère n’est-il pas mort?... Il m’a volé jusqu’au bonheur de la vengeance...
Quand il se fût agi de sauver d’un seul mot la vie de son fils, de son Wilkie, Mme d’Argelès n’eût pu prononcer ce mot.
Elle savait, elle, les horribles déchirements qui avaient conduit le baron à une sorte de suicide moral, qui l’avaient amené à lier des parties de cartes où il risquait un demi-million et qui duraient une semaine à douze heures par jour.
--Mais ce n’est pas tout; reprit-il, écoutez encore... J’étais sûr, je vous l’ai dit souvent, que ma femme, en mon absence, était devenue mère... Je l’ai cherché des années, cet enfant maudit, espérant que par lui j’arriverais jusqu’à son père... Eh bien, je l’ai retrouvé!... Cette enfant est aujourd’hui une belle jeune fille... Elle vivait à l’hôtel de Chalusse, près de votre frère... On l’appelle Mlle Marguerite.
Accotée contre le mur, les bras pendants et inertes, plus tremblante que la feuille, Mme d’Argelès écoutait.
Et c’était à douter qu’elle comprît, tant il y avait dans ses yeux d’égarement et de détresse...
C’est que l’horreur de l’événement dépassait ses appréhensions les plus affreuses...
L’étrangeté de la réalité outrait les plus sinistres caprices du cauchemar...
Sa raison vacillait sous tant de coups répétés, et son fils, son frère, Marguerite, Pascal Férailleur, Coralth, Valorsay, tous ceux qu’elle aimait, craignait ou haïssait, tourbillonnaient comme des spectres dans le chaos de son cerveau...
Ce qui redoublait sa stupeur, c’était le sang-froid du baron.
Tant de fois elle l’avait entendu exhaler en menaces terribles sa douleur et sa haine, qu’elle ne pouvait croire qu’il se résignât ainsi.
Son calme était-il sincère? Ne masquait-il pas plutôt une effroyable colère tout près d’éclater?
Lui cependant poursuivait:
--C’est ainsi que la destinée se joue de nous et se raille de nos desseins... Vous souvient-il, Lia, du jour où je vous rencontrai, errant à travers les rues de Paris, votre enfant sur les bras, pâle, exténuée de fatigue et de besoin, désespérée, sans asile et sans pain... Vous n’aperceviez plus d’autre refuge que la mort, m’avez-vous dit depuis. Comment m’imaginer, quand je vous recueillis, que je sauvais du suicide la sœur de mon ennemi le plus cruel, la sœur de l’homme que je poursuivais en vain avec un acharnement furieux.
Sa respiration devenait haletante, et machinalement il passait et repassait la main sur son front, comme s’il eût pu, par ce geste, chasser une pensée qui l’obsédait.
--Tout ne serait pas dit, cependant, si je le voulais bien, continua-t-il avec un mauvais sourire... Le comte est mort, mais je puis encore lui rendre honte pour honte... Il m’a déshonoré, autrefois!... Qui m’empêche aujourd’hui de flétrir d’un ineffaçable opprobre ce grand nom de Chalusse dont il était si fier!... Il a séduit ma femme, je puis demain apprendre à tout Paris ce qu’a été, ce qu’est devenue sa sœur!...
Ah! c’était là, oui c’était là ce que redoutait Mme d’Argelès.
Elle se laissa glisser à genoux, et les mains jointes, d’une voix suppliante:
--Grâce!... balbutia-t-elle, grâce, pardonnez!... Ayez pitié de moi... N’ai-je donc pas toujours été pour vous une amie fidèle et dévouée. Souvenez-vous de ce passé que vous invoquiez!... Qui donc vous a aidé à porter l’écrasant fardeau de vos chagrins? Ne vous rappelez-vous donc plus que vous aussi, un jour, vous vouliez mourir!... Une femme s’est trouvée dont les douces paroles ont écarté de vous l’idée du suicide, et cette femme, c’est moi!...
Il la considéra un moment d’un œil attendri!... de grosses larmes coulaient le long de ses joues...
Puis, tout à coup, il se pencha vers elle, la releva et l’assit dans un fauteuil en s’écriant:
--Eh!... vous savez bien que je ne ferai pas ce que je dis!... Ne me connaissez-vous donc pas, sacrebleu!... N’êtes-vous donc pas sûre de mon affection et que vous êtes sacrée pour moi!...
Il cherchait à se remonter évidemment, et à maîtriser son émotion.
--D’ailleurs, ajouta-t-il, avant de venir ici, j’avais déjà pardonné... C’est stupide, peut-être, pour rien au monde je ne l’avouerais au cercle, mais c’est ainsi. Je me venge, mais d’une certaine façon... Je n’ai qu’à me tenir coi, et la fille du comte de Chalusse et de Mme Trigault est une femme perdue, n’est-ce pas?... Eh bien! je lui tendrai la main... Que cela soit ou non un ridicule, ajouté à tous ceux dont je suis orné, je m’en moque, j’ai promis!... Eh!... morbleu!... est-ce sa faute, à cette pauvre fille, si son père débauchait les femmes mariées et si sa mère était une coquine! Je me déclare pour elle, moi!...
Mme d’Argelès se dressa, le visage rayonnant d’espérance et de joie.
--Alors, nous sommes peut-être sauvés!... s’écria-telle. Ah! je savais bien, en vous envoyant chercher, que je ne m’adresserais pas en vain à votre cœur!...
Elle lui prit la main qu’elle voulut porter à ses lèvres; mais il la retira doucement en demandant d’un air étonné:
--Que voulez-vous dire?
--Que je suis cruellement punie de n’avoir pas voulu vous aider à défendre ce malheureux qu’on a déshonoré ici, chez moi, au jeu, l’autre nuit...
--M. Pascal Férailleur?...
--Oui... Il est innocent!... Le vicomte de Coralth est un misérable!... C’est lui qui a glissé entre les mains de M. Férailleur les paquets de cartes préparées qui l’ont fait gagner... Et c’est sous la pression du marquis de Valorsay que M. de Coralth a commis cette infamie!...
C’est d’un air stupéfié que le baron examinait Mme d’Argelès...
--Quoi! fit-il, vous saviez et vous avez laissé faire? Vous avez eu le courage de vous taire quand cet honnête homme qu’on égorgeait invoquait votre témoignage!... Vous avez souffert que ce crime atroce s’accomplît chez vous, sous vos yeux?
--J’ignorais alors jusqu’à l’existence de Mlle Marguerite, j’ignorais que ce jeune homme est aimé de la fille de mon frère, j’ignorais...
Le baron l’interrompit, et d’un accent indigné:
--Ah!... n’importe!... s’écria-t-il, c’est une abominable action que vous avez commise!...
Elle baissa la tête, et d’une voix à peine intelligible:
--Étais-je donc libre!... balbutia-t-elle... J’ai subi une volonté plus forte que la mienne... Que n’avez-vous entendu les menaces de M. de Coralth!... Il a surpris mon secret, il connaît Wilkie... Je lui appartiens, je suis à sa discrétion... Ne froncez pas ainsi les sourcils, je ne m’excuse pas, j’explique... Ma position est atroce, je n’ai confiance qu’en vous, seul vous pouvez venir à mon secours, écoutez-moi!...
Et rapidement elle lui apprit sa situation vis-à-vis de M. de Coralth, ce qu’elle avait pénétré des projets du marquis de Valorsay, l’effrayante visite de M. Fortunat, ses conseils, ses insinuations, ce qu’elle craignait et enfin la ferme résolution où elle était maintenant d’arracher Mlle Marguerite aux entreprises de ses ennemis.
Le baron s’était assis, et il écoutait haletant, remué par une émotion bien autrement puissante et irrésistible que celle du «bac» le plus corsé.
Les explications de Mme d’Argelès complétant les confidences de Pascal Férailleur et les aveux involontaires du marquis de Valorsay, le baron ne pouvait douter qu’une ténébreuse intrigue ne s’agitât autour des millions du comte de Chalusse...
S’il en avait tout d’abord compris le but, il commençait, croyait-il, à en discerner les moyens...
Il s’expliquait comment et pourquoi Valorsay, ruiné, persistait à vouloir épouser Mlle Marguerite, même sans dot.
--Ce misérable, pensait-il, sait par Coralth que Mme d’Argelès est une Chalusse... Il compte, quand Mlle Marguerite sera sa femme, obliger Mme d’Argelès à accepter la succession de son frère et à la partager avec lui.
Mme d’Argelès, à ce moment même, achevait son récit.
--Et maintenant, ajouta-t-elle, que faire? Quel parti prendre?...
Le baron se caressait le menton, ce qui était un geste familier quand il demandait quelque effort à son intelligence.
--D’abord, répondit-il, nous démasquons Coralth et Valorsay et nous réhabilitons ce brave M. Férailleur. C’est cent mille francs qu’il m’en coûtera très-probablement; mais, ma foi!... je ne les regretterai pas... Je les perdrais peut-être à un trente et quarante quelconque, l’été prochain, et mieux vaut qu’ils servent à une bonne action qu’à grossir le dividende des actionnaires de mon ami Blanc...
--Malheureusement, M. de Coralth parlera dès qu’il apprendra que j’ai révélé les turpitudes de son passé.
--Soit!... il parlera.
Mme d’Argelès frissonna.
--Mais alors le nom de Chalusse sera flétri, dit-elle, Wilkie saura qui est sa mère...
--Non!...
--Cependant....
--Ah!... laissez-moi finir, chère amie... j’ai mon plan, il est simple comme bonjour... Dès ce soir, vous allez écrire à votre correspondant de Londres... M. Patterson, je crois, de mander votre fils en Angleterre, sous un prétexte quelconque... sous le prétexte de lui donner de l’argent, par exemple... Tout naturellement il s’y rendra, on l’y retiendra. Coralth ne courra certes pas après lui, et nous serons tranquilles de ce côté...
--Mon Dieu!... murmura Mme d’Argelès, comment cette idée ne m’est-elle jamais venue!...
Singulièrement troublé, le baron peu à peu recouvrait son sang-froid...
--Ce qui vous concerne, chère amie, poursuivit-il, est plus simple encore... C’est une comédie à jouer. Que vaut votre mobilier? Une centaine de mille francs, n’est-ce pas... Eh bien! vous allez signer, au nom d’un de mes hommes de paille, pour cent mille francs de traites antidatées... Au jour de l’échéance, lundi, par exemple, on vous présente vos traites... vous ne payez pas. On vous poursuit... vous laissez poursuivre. On vous saisit... vous laissez saisir. Je ne sais si je m’explique bien...
--Oh! très bien!
--Donc vous voilà saisie... Vous ne faites pas opposition, et huit jours après, des affiches superbes apprennent à tout Paris que «par autorité de justice,» on vend rue Drouot, au plus offrant et dernier enchérisseur, le mobilier, la garde-robe, les cachemires, les dentelles et les diamants de Mme Lia d’A..... Vous voyez d’ici l’effet, n’est-ce pas?... Il me semble entendre vos amis et les habitués de votre salon s’abordant sur le boulevard: «--Eh bien!... très cher, et cette pauvre d’Argelès?--Ah! ne m’en parlez pas!...--C’est une lessive volontaire, sans doute?...--Pas du tout, elle est décavée, tout ce qu’il y a de plus décavé...--Tiens, tiens! Cela me fâche... c’était une bonne fille...--Oh! excellente; on s’amusait beaucoup chez elle, seulement, entre nous...--Eh bien?...--Dame! elle n’était plus de la première jeunesse... Enfin, n’importe, tel que vous me voyez, j’irai à sa vente et je pousserai...» Et en effet, chère amie, vos amis ne manqueront pas de se rendre à l’hôtel Drouot, et vos plus intimes s’abandonneront à leur générosité jusqu’à ce point de mettre une enchère de vingt sous sur quelqu’un des minces bibelots de vos étagères...
Écrasée de honte, Mme d’Argelès baissait la tête.
Jamais en si peu de mots on ne lui avait fait sentir toute l’horreur de sa situation... Jamais on ne lui avait si vivement éclairé l’abîme de honte où elle avait roulé.
Et de qui lui venait cette humiliation suprême?... Du seul ami qu’elle eût, de celui qui était son unique espoir... du baron Trigault...
Et ce qu’il y avait d’affreux, c’est qu’il ne semblait pas avoir conscience de la cruauté de ses paroles, et qu’il continuait d’un ton d’amère ironie:
--Comme de juste, vous aurez une exposition avant la vente, et vous verrez accourir toutes ces poupées du monde, que les fournisseurs, les couturiers, et les imbéciles appellent des «grandes dames»... Elles viendront estimer ce que vaut la vie d’une femme connue et voir s’il n’y aurait pas quelque bon marché à faire... c’est le chic! Les grandes dames que je dis se parent sans façon des diamants qu’elles achètent à la vente d’une fille... Oh! soyez sans crainte, vos bibelots auront la visite de ma femme et de ma fille, de la vicomtesse de Bois-d’Ardou, de Mme de Rochecote et de ses cinq demoiselles... Puis les journaux s’empareront de l’histoire, ils publieront votre déconfiture et le prix de vos tableaux, et tout sera dit...
C’est avec une curiosité craintive que Mme d’Argelès examinait le baron... Il y avait bien des années qu’elle ne lui avait vu, à lui le fanfaron du scepticisme, cette exaltation sincère...
--Soit, fit-elle, je suis prête à suivre vos conseils... mais après?
--Quoi!... vous ne voyez pas où j’en veux venir?... Après... vous disparaîtrez. Je connais cinq ou six journalistes, ce sera bien le diable si je ne persuade pas à l’un d’eux que vous êtes morte sur un grabat d’hôpital... Ce sera le sujet d’une chronique touchante et surtout morale... «Encore une étoile qui file! diront les journaux... Ainsi finissent misérablement toutes ces malheureuses dont le luxe scandalise les femmes honnêtes...»
--Et que deviendrai-je?
--Une femme respectée, Lia. Vous passerez en Angleterre, vous vous installerez dans quelque joli cottage des environs de Londres et vous vous y créerez une personnalité nouvelle... Le produit de la vente de votre mobilier suffira bien un an à vos besoins et à ceux de Wilkie... Au bout de ce temps, vous réunirez les actes indispensables, vous ferez constater votre identité et vous réclamerez la succession du comte de Chalusse...
Mme d’Argelès se dressa tout d’une pièce.
--Jamais!... s’écria-t-elle, jamais!...
Évidemment le baron crut qu’il avait mal entendu, qu’il comprenait mal.
--Quoi!... balbutia-t-il, vous voulez abandonner à l’État ces millions qui vous appartiennent légitimement?
--Oui, je le veux... il le faut...
--Vous sacrifierez l’avenir de votre fils...
--Non... ce que je ne puis faire, moi, Wilkie le fera... plus tard.
--Mais c’est de la folie...
A l’abattement de Mme d’Argelès, une agitation fébrile succédait; la colère crispait ses traits, et ses yeux, mornes et éteints d’ordinaire, flamboyaient...
--Ce n’est pas folie, s’écria-t-elle, mais vengeance!...
Et comme le baron stupéfait ouvrait la bouche pour l’interroger:
--Laissez-moi finir, interrompit-elle, et après vous me jugerez... De mon passé, je vous ai tout dit, avec une franchise absolue, oui, tout... sauf ceci: Je suis mariée, monsieur le baron, mariée légitimement, liée par une chaîne que rien ne peut plus briser, et mon mari est un misérable, et vous seriez épouvanté si vous connaissiez sa scélératesse.
Oh!... ne hochez pas la tête... je ne saurais être soupçonnée d’exagération lorsque je parle ainsi de celui que j’ai tant aimé.
Car je l’ai aimé, hélas!... jusqu’à la démence, jusqu’à l’oubli de moi-même, de ma famille, de l’honneur, des devoirs les plus sacrés...
Je l’ai aimé jusqu’à ce point de le suivre, lorsqu’il avait les mains chaudes encore du sang de mon frère!...
Ah!... le châtiment ne devait pas se faire attendre, et il fut effroyable, comme la faute.
Cet homme pour qui j’avais tout abandonné, tout foulé aux pieds, dont j’avais fait mon Dieu, savez-vous ce qu’il me disait, le troisième jour de notre fuite!...
--Il faut, en vérité, que vous soyez plus sotte qu’une oie d’avoir oublié de prendre vos bijoux et vos diamants...
Oui, voilà ce qu’il me dit, brutalement et d’un air furieux... Je le jugeai, dès lors, et je pus mesurer la profondeur du précipice où je devais rouler.
Cet homme, qui m’avait enivrée de passion, ne m’aimait pas... Chez lui, tout avait été calcul et spéculation... C’est froidement qu’il avait employé des mois à me séduire... Il ne voyait de moi que la fortune de ma famille... Oh!... il ne me l’a pas caché.
--Si vos parents ne sont pas des monstres, me répétait-il sans cesse, ils finiront bien par consentir à notre union... Il vous donneront une bonne dot, nous la partagerons, je vous rendrai votre liberté et nous serons très-heureux chacun de notre côté...
Voilà pourquoi il voulut absolument m’épouser... J’y consentis à cause de mon fils... Mon père et ma mère étaient morts, il espérait me déterminer à réclamer la part qui me revenait de la fortune paternelle... Quant à la réclamer lui-même, il n’osait... Il est lâche, il avait peur de mon frère...
Mais moi, j’avais juré que jamais il n’aurait un centime de ces richesses qu’il convoitait, et ni ses menaces... ni les coups ne purent me déterminer à faire valoir mes droits.
Dieu sait de quelles brutalités j’avais été victime, lorsque j’eus le bonheur de lui échapper, ainsi que Wilkie... Il nous a bien cherchés depuis quinze ans, il n’a pas pu retrouver notre trace... Mais il n’a pas cessé de surveiller mon frère, j’en suis sûre, mes pressentiments ne sauraient me tromper.
Que je suive votre conseil, monsieur le baron, que je demande à être envoyée en possession de la fortune de mon frère, mon mari aussitôt reparaît et, notre contrat à la main, il s’empare de tout...
Je l’enrichirais donc! Oh! non, jamais, à aucun prix!... J’aimerais mieux mourir de misère... Je verrais avant Wilkie mourir de faim!...
Mme d’Argelès s’exprimait sans emphase aucune, mais de cet accent de violence contenue qui trahit des années de rages dévorées en secret et les plus inébranlables résolutions...
Qu’on pût modifier ses volontés et la ramener à des avis plus sages et surtout plus pratiques, il ne fallait pas l’espérer...
Le baron n’eut même pas l’idée de le tenter... Ce n’était pas de la veille qu’il connaissait Mme d’Argelès, et il avait éprouvé la trempe de son énergie... Elle outrait encore le trait dominant de sa famille, cet entêtement proverbial des Chalusse que la Vantrasson signalait à M. Fortunat.
Elle garda le silence un moment, comme si elle eût été étouffée des aveux que lui arrachait la nécessité, puis d’un ton ferme:
--Je n’en suivrai pas moins une partie de vos conseils, monsieur le baron, reprit-elle. Dès ce soir je vais écrire à M. Patterson d’appeler Wilkie près de lui... Avant quinze jours j’aurai vendu mon mobilier et disparu. Je resterai pauvre... Mon opulence est bien plus fausse qu’on ne croit... N’importe!... Mon fils est un homme, il apprendra à gagner sa vie.
--Ma caisse est à votre disposition, Lia...
--Merci, mon ami, merci mille fois, je ne saurais accepter vos offres... Quand Wilkie n’était qu’un enfant, je ne dis pas... Maintenant, je gratterais la terre avec mes ongles plutôt que de lui donner un louis venant de vous... il me semblerait toujours qu’il y lirait votre nom... Vous me jugez pleine de contradictions?... Peut-être!... En tout cas je ne suis plus ce que j’étais hier... Le malheur a déchiré l’épais bandeau que j’avais devant les yeux... Je vois ma conduite, maintenant, et je la juge... Pour mon fils comme pour moi, j’ai été coupable et folle... Je pouvais me réhabiliter par lui, il sera peut-être déshonoré par moi...
Elle respira fortement, comme si tout son sang eût afflué à sa poitrine, et d’une voix étouffée:
--Wilkie travaillera pour lui et pour moi. S’il est fort, il nous sauvera!... S’il est faible, eh bien! nous périrons!... Mais c’est assez de lâchetés comme cela et de transactions honteuses... Il ne sera pas dit que j’aurai sacrifié à mon fils l’honneur d’un honnête homme et le bonheur de la fille de mon frère... Je vois où est le devoir, je saurai m’y attacher d’une étreinte invincible...
De la tête et du geste, le baron approuvait.
--Bien! fit-il, très-bien!... Seulement, laissez-moi vous dire que tout n’est pas perdu... Le Code a des armes pour les causes justes... Peut-être y a-t-il un moyen de conquérir votre héritage sans que votre mari en puisse rien toucher...
--Hélas! j’ai consulté autrefois; on m’a répondu que j’étais prise et bien prise... Cependant, voyez, informez-vous... J’ai confiance en vous, je sais que vous ne voudriez pas me forcer la main; mais hâtez-vous... Le pire malheur serait moins affreux que mes angoisses...
--Je me hâterai... M. Férailleur est, m’a-t-on dit, un avocat habile, je lui parlerai.
--Et pour cet homme, qui est venu me voir, ce Fortunat, que faire?
Le baron se recueillit un moment.
--Le plus sûr serait de ne pas bouger, prononça-t-il enfin... S’il a de mauvais desseins, votre visite ou une lettre ne feraient que les précipiter...
A l’air dont Mme d’Argelès secouait la tête, il était aisé de voir qu’elle n’espérait guère...
--Tout cela finira mal! murmura-t-elle.
C’était un peu l’avis du baron; mais est-ce bien charitable de retirer d’avance aux malheureux le courage dont ils auront besoin aux heures décisives.
--Bast! fit-il d’un ton léger, la veine va sans doute tourner... elle tourne toujours! Le bon Dieu, que diable! ne peut pas éternellement favoriser les mêmes, surtout quand ces mêmes sont des coquins! C’est pourquoi je parierais!...
Le timbre de la pendule, lui coupant la parole, le fit bondir hors de son fauteuil.
--Deux heures!... s’écria-t-il avec une expression d’inquiétude visible, et Kami-Bey qui m’attend! Je n’ai pas, certes, gaspillé mon temps ici, mais je devrais être au jeu depuis midi... Kami est capable de me soupçonner de vouloir faire Charlemagne... Ces Turcs sont étonnants! Il est vrai que je lui gagne en ce moment 280,000 francs.
Il assura son chapeau sur sa tête, et ouvrant la porte:
--Allons, à bientôt, chère dame, dit-il, et surtout n’interrompez en rien vos habitudes... notre succès dépend surtout de la sécurité des autres!...
Ce conseil, Mme d’Argelès le trouvait si juste, qu’une demi-heure plus tard elle sortait en voiture et se faisait conduire au bois, bien éloignée de se douter qu’elle traînait après sa victoria l’espion de M. Fortunat, Victor Chupin.
Pousser jusque chez Wilkie au retour était une imprudence... A rôder, telle qu’une ombre honteuse, autour de la maison de son fils, elle risquait d’éveiller des soupçons, la pauvre femme ne s’abusait pas... Mais ses anxiétés furent plus fortes que sa raison...
Elle donna l’ordre à son cocher de toucher rue du Helder, et elle y arriva juste à point pour livrer son secret à Victor Chupin, assez à temps pour recevoir de M. Wilkie la plus grossière insulte.
L’ouragan l’écrasa, et cependant elle essaya d’y voir une preuve des sentiments honnêtes de son fils, une preuve de son mépris pour ces malheureuses dont le flot, chaque soir, grossit sur l’asphalte des boulevards...
Mais si son énergie restait indomptable, ses forces, après tant de secousses, trahissaient sa volonté.
En rentrant à son hôtel, se sentant défaillir, elle fut obligée de se coucher... Elle grelottait de froid, et cependant il circulait dans ses veines comme des bouffées de flammes.
Le médecin, qu’elle fit appeler, lui déclara que cela ne serait rien, mais qu’il importait qu’elle gardât le lit et qu’elle se tînt bien chaudement... Et comme c’était un homme perspicace, il ajouta, non sans un sourire malicieux, que tout excès est nuisible, celui du plaisir comme les autres...
C’était un dimanche, Mme d’Argelès put obéir au médecin et défendre sa porte pour tout le monde, le baron excepté.
Et encore, redoutant que cette défense ne parût extraordinaire, elle commanda à son concierge de répondre à quiconque se présenterait qu’elle était à la campagne et ne serait de retour que le lendemain, pour sa réception accoutumée...
C’est que cette soirée, Mme d’Argelès ne pouvait la remettre.
Qu’eussent dit, en trouvant la porte close, les habitués qui jouaient chez elle tous les lundis depuis des années!... Elle s’appartenait moins encore que la comédienne, elle n’avait pas le droit de pleurer ni de souffrir seule...
Vers sept heures du soir donc, le lundi, défaillante de corps et d’âme, elle se leva, et on l’habilla, on la coiffa, on la para. Elle choisit entre toutes ses robes, cette robe de couleur sombre qu’elle portait à cette soirée où Pascal Férailleur avait été sacrifié... Comme elle était plus pâle que de coutume, elle mit plus de rouge et exagéra l’ombre de ses traits pour que ses yeux parussent moins plombés...
Et à dix heures, les premiers joueurs qui entrèrent dans ses salons illuminés la trouvèrent, comme toujours, pelotonnée dans une chaise longue au coin de la cheminée, son éternel et accueillant sourire figé aux lèvres.
Il y avait une quarantaine de personnes déjà, et le jeu s’animait, quand Mme d’Argelès vit entrer le baron... Rien qu’à ses yeux, elle crut deviner qu’il apportait d’heureuses nouvelles.
Et, en effet, pendant qu’elle lui serrait la main:
--Tout va bien... murmura-t-il. J’ai revu M. Férailleur, c’est un rude mâtin... Je ne donnerais pas dix sous de la partie de Valorsay et de Coralth.
Mieux que toutes les prescriptions, cette phrase devait rendre des forces à Mme d’Argelès. Elle lui donna la liberté d’esprit dont elle fit preuve, quand M. de Coralth vint lui présenter «ses hommages.» Car il eut cette impudence de venir, autant pour dissiper les soupçons que pour voir, ainsi qu’il le disait, l’effet de son brûlot.
Le calme de Mme d’Argelès dut le confondre... Ignorait-elle encore? dissimulait-elle?... Indécis et inquiet, au lieu de se mêler aux groupes de causeurs, il alla s’asseoir au jeu, à une place d’où il ne perdait pas un mouvement de la pauvre femme.
Les deux salons étaient pleins, le baccarat se corsait, tout le monde paraissait en joie, quand un peu après la demie de minuit, un domestique traversa rapidement le salon, murmura quelques mots à l’oreille de Mme d’Argelès et lui remit une carte...
Elle la prit, cette carte, y jeta les yeux, et un cri lui échappa, rauque, terrible, si effrayant, que cinq ou six joueurs en quittèrent le jeu...
--Qu’y a-t-il?...
Elle voulait répondre et ne pouvait... ses mâchoires remuaient, elle ouvrait la bouche, pas un son ne sortait... On la devinait livide, sous son rouge et à l’éclat de ses yeux fixes; on eût dit que la folie dansait dans son cerveau.
Un curieux, sans penser à mal, essaya de prendre la carte qu’elle serrait entre ses mains crispées; elle le repoussa d’un geste si terrible qu’il faillit tomber...
--Qu’a-t-elle? demandait-on de tous côtés, qu’a-t-elle?...
Grâce à un effort suprême, elle put répondre: «Rien!...»
Puis, s’accrochant à la tablette de la cheminée, elle réussit à se dresser...
Et d’un pas raide, se tenant aux murs, elle sortit!...
VI
Ce n’était pas tout que de livrer à M. Wilkie le secret de sa naissance. Encore fallait-il, selon son aimable expression, lui apprendre la manière de s’en servir.
C’est à quoi s’appliqua le vicomte de Coralth, avec un luxe de recommandations qui trahissait le peu de confiance que lui inspirait la perspicacité de son client.
--La d’Argelès, pensait-il, est fine comme l’ambre; elle va jouer à ce jeune idiot une comédie où il ne verrait que du feu, s’il n’était prévenu.
Il le prévint donc, et le styla en associé intéressé au succès pour plus d’un demi-million.
M. Wilkie devait faire ceci ou cela, dire telle chose, répondre telle autre, se défier des larmes, ne pas se laisser décontenancer par les grands airs, prendre, selon les circonstances, telle ou telle attitude...
Le vicomte en eut pour une heure d’explications et de conseils, au grand déplaisir de M. Wilkie, lequel, à la fin, trouvait qu’on le traitait par trop en petit garçon, et protestait qu’il n’était pas un naïf, que diable!... qu’il s’en tirerait admirablement, sachant tout comme un autre conduire sa barque à l’occasion.
Cela n’empêcha pas M. de Coralth de poursuivre, jusqu’à ce qu’enfin, persuadé qu’il avait prévu toutes les éventualités et qu’il n’oubliait rien, il se leva.
--C’est bien tout, fit-il avec une nuance d’inquiétude... J’ai tracé le plan, à vous l’exécution. Et du sang-froid, ou nous sommes joués.
L’autre, fièrement, se redressa.
--Ce n’est pas à moi qu’on en fait voir!... affirma-t-il.
--Surtout, ne perdez pas une minute.
--Pas de danger...
--Et vous savez... quoi qu’il arrive, mon nom ne sera pas prononcé, sinon...
--Bien! bien...
--Enfin, dès qu’il y aura du nouveau...
--Je vous avertirai.
--A mon cercle, n’est-ce pas?...
--Oui... et ne vous tourmentez pas; c’est une affaire dans le sac...
--Ainsi soit-il!...
C’est avec un gros soupir de satisfaction, que M. Wilkie vit enfin s’éloigner son «grand ami.» Il avait besoin d’être seul pour s’abandonner sans vergogne à ses ébahissements, pour cuver à son aise l’ivresse de vanité qui emplissait sa cervelle.
Plus de chétive pension de vingt mille francs! Plus de dettes, de gêne, de convoitises inassouvies... Des millions!... Il lui semblait les voir, les tenir, les sentir glisser en flots d’or entre ses doigts!...
Et les chevaux qu’il aurait, les voitures armoriées, les jockeys, les maîtresses, tout cela dansait dans sa tête une effroyable sarabande.
Un éclair d’envie qu’il lui semblait avoir surpris dans l’œil de M. de Coralth mettait le comble à son bonheur... Être envié déjà par ce brillant vicomte, son modèle et son idéal, quelle gloire! et que serait-ce donc plus tard?...
Le renom de Mme d’Argelès avait d’abord jeté une ombre sur sa joie, mais cette ombre, à la réflexion, s’était dissipée... Il n’avait pas de préjugés et ne souffrait pas personnellement de la situation de cette femme, qui était sa mère... Restait donc le monde... Mais, bast! le monde n’a guère de préjugés non plus, et jamais il ne s’informe des parents des millionnaires... La société ne demande de passeport qu’aux indigents... Enfin, quoi qu’eût fait Mme d’Argelès, elle n’en était pas moins une demoiselle de Chalusse, c’est-à-dire l’héritière d’un des plus grands noms de France...
Ainsi réfléchissait M. Wilkie, tout en s’habillant avec plus de soins encore que de coutume.
Il avait été choqué de cette idée que Mme d’Argelès essaierait peut-être de le renier, et il tenait à paraître devant elle avec tous ses avantages... Sa toilette fut longue.
Cependant, un peu après midi, il était prêt. Il s’adressa dans la glace un dernier sourire, hérissa sa moustache blonde et partit...
Même, il partit à pied, ce qui était une concession aux idées absurdes, selon lui, de M. de Coralth...
L’aspect de l’hôtel d’Argelès, rue de Berry, le disposa bien, mais lui enleva quelque peu de son triomphant aplomb.
--Mâtin! grommela-t-il, c’est très-chic, ici!...
Sur la porte, deux domestiques, le concierge en bas de soie, et Jobin, l’homme de confiance, tout de noir habillé, causaient.
M. Wilkie s’approcha d’eux, et de son plus grand air, mais non sans un léger tremblement dans la voix, demanda:
--Mme d’Argelès?
--Madame est à la campagne, répondit le concierge, et ne sera de retour que ce soir... Si Monsieur veut laisser sa carte...
--Oh! inutile, je repasserai....
C’est que M. de Coralth lui avait surtout recommandé de ne se pas annoncer, d’arriver autant que possible inopinément chez Mme d’Argelès, de ne pas lui laisser surtout le temps de se reconnaître et de se préparer. Et il avait fini par comprendre que c’était peut-être là autant de précautions utiles au succès...
N’importe, cette première déconvenue le dépita extraordinairement... Que faire et comment tuer le temps, pendant tout une après-midi, bouleversé comme il l’était, dévoré d’anxiété et d’impatience, incapable de tenir en place...
Une voiture passait, il la prit et se fit conduire au bois; puis il revint au boulevard, fit une partie de billard avec un des co-propriétaires de Pompier de Nanterre, qui le crut ivre, et finalement, dîna le plus longtemps possible au café Riche...
Il achevait de humer son café quand huit heures sonnèrent. Lestement il prit son chapeau, enfila ses gants et courut à l’hôtel d’Argelès.
--Madame n’est pas encore rentrée, répondit le concierge, qui savait que sa maîtresse venait seulement de se lever; mais je ne crois pas qu’elle tarde... et si Monsieur veut...
--Rien du tout!... répondit brusquement M. Wilkie.
Furieux, cette fois, il se retirait, quand ayant par hasard traversé la rue et levé la tête, il découvrit qu’on allumait les salons du premier étage de l’hôtel... Deux des fenêtres du second étage étaient fortement éclairées.
--Ah!... je la trouve mauvaise!... grogna l’intelligent jeune homme. Ce n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là!... Elle y est!...
L’idée lui venait que Mme d’Argelès l’avait fait connaître à ses gens et qu’il était sévèrement consigné à la porte.
--C’est ce que je saurai, pensa-t-il, quand je devrais monter la garde ici jusqu’à demain matin!...
Sa faction durait depuis longtemps, quand un coupé s’arrêta devant l’hôtel d’Argelès dont la porte s’ouvrit comme par enchantement... Le coupé tourna dans la cour, déposa ceux qui s’y trouvaient, sur le perron, et repartit... Une seconde voiture suivit de près, puis une troisième, puis cinq ou six à la file...
--Et on croit, grommelait M. Wilkie, que je vais faire le pied de grue pendant que tout le monde entre!... Jamais de la vie!... J’ai une idée..
C’est pourquoi, sans réfléchir davantage, il regagna son appartement, revêtit sa tenue de soirée, et envoya chercher sa voiture au mois.
--Vous allez me conduire rue de Berry, nº..., dit-il au cocher; il y a une soirée dans cette maison, vous entrerez dans la cour...
Le cocher obéit, et alors il fut prouvé à M. Wilkie que son idée n’était pas bonne, mais excellente.
Dès qu’il sauta sur le perron, on lui ouvrit la porte vitrée, et il gravit sans encombre un bel escalier recouvert d’un épais tapis et tout garni de fleurs...
Sur le palier du premier étage, devant la porte des salons, plusieurs valets de pied se tenaient... l’un d’eux s’avança pour le débarrasser de son pardessus, mais il le repoussa.
--Je ne veux pas entrer, dit-il durement, je veux seulement parler en particulier à Mme d’Argelès... Elle m’attend, prévenez-la, voici ma carte...
Le domestique hésitait, quand Jobin, l’homme de confiance, flairant peut-être quelque mystère, s’approcha.
--Faites passer la carte de Monsieur, commanda-t-il.
Et ouvrant à gauche de l’escalier un petit salon d’été éclairé par une seule lampe fort grosse, il pria M. Wilkie d’entrer, en disant:
--Que Monsieur prenne la peine de s’asseoir, Madame arrive.
M. Wilkie s’assit, et véritablement il en avait besoin.
Cet hôtel, ce luxe, ces valets, ces lumières, ces fleurs, tout cela l’impressionnait beaucoup plus qu’il ne voulait se l’avouer... Et en dépit de son affectation d’arrogance, il sentait vaciller le superbe aplomb qui lui était habituel, et qui était la fleur la plus délicate de son intelligence...
Même il sentait du côté de la poitrine, à la place du cœur, certains mouvements extraordinaires qui ressemblaient fort à des spasmes et à des palpitations... Pour la première fois, il songeait que cette femme, dont il venait bouleverser l’existence, n’était pas seulement l’héritière des millions du comte de Chalusse, qu’elle était aussi sa mère, c’est-à-dire la bonne fée dont l’invisible protection le suivait partout depuis qu’il était né...
La pensée qu’il commettait une action atroce traversa son esprit... Il la repoussa. Il n’y avait plus, d’ailleurs, à reculer, ni même à réfléchir.
Une porte faisant face à celle par où il était entré s’ouvrit. Mme d’Argelès parut...
Mais déjà ce n’était plus la d’Argelès folle de douleur et de honte dont le trouble mortel avait épouvanté ses hôtes.
Pendant la minute de répit que lui avait laissée la destinée, une de ces inspirations lui était venue, dont l’audace, en cas de succès, rétablit les situations les plus compromises.
Elle crut que son salut dépendait peut-être de son sang-froid.
Rassemblant donc en un suprême et sublime effort tout ce qu’il y avait en elle d’énergie et de volonté, elle maîtrisa son désespoir et dompta le trouble de ses pensées, pareille à celui qui, côtoyant l’abîme, se raidit contre le vertige.
Et elle réussit à paraître calme, railleuse, hautaine, et de marbre.
--C’est vous, monsieur, demanda-t-elle, qui m’avez fait passer cette carte?
Tout décontenancé, M. Wilkie ne sut que s’incliner, en bredouillant une réponse à peine intelligible:
--Excusez-moi! Désolé, parole sacrée!... Je vous dérange peut-être.
--Vous êtes, interrompit Mme d’Argelès, d’un ton où le dédain le disputait à l’ironie, vous êtes M. Wilkie, de... «l’école des haras.»
C’est qu’il y avait cela, en effet, sur les cartes de visite de l’intéressant jeune homme. «Etudiant en droit» lui avait paru bourgeois et mesquin, et après de longues méditations, il avait trouvé ce triomphant qualificatif: «de l’école des haras.» De qui? de quoi? comment? Qu’est-ce-que cela voulait dire? Il ne le savait certes pas. Mais il estimait que cela faisait bien et le posait. École des haras, chevaux, courses, jockey, Pompier de Nanterre... tout cela se tenait. La logique des gens d’esprit tels que M. Wilkie est implacable.
--Mon Dieu, oui, répondit-il en appuyant avec affectation sur son nom, je suis M. Wilkie.
--Vous avez à me parler? fit Mme d’Argelès d’un ton sec.
--En effet, je voudrais...
--Eh bien!... je vous écoute, quoique votre moment soit assez mal choisi, en vérité... J’ai quatre-vingts personnes chez moi. Enfin, parlez!...
Parlez!... c’était facile à dire. Le malheur est que M. Wilkie ne pouvait articuler une syllabe. Sa langue, sèche, était comme paralysée, il lui semblait que c’était du sable qu’il avait dans la bouche en guise de salive.
D’un mouvement machinal, il passait et repassait le doigt entre son cou et son large faux-col; cela donnait du jeu à sa cravate, les paroles n’en sortaient pas plus aisément de son gosier...
C’est qu’il s’était imaginé Mme d’Argelès tout autre... Il s’était figuré qu’il aurait affaire à quelque farceuse à cheveux jaunes comme il en connaissait...
Et pas du tout; il trouvait une femme extraordinairement fière et imposante, qui pour employer son vocabulaire «l’épatait net.»
--Je vais vous dire, répétait-il, je vais vous dire...
Mais la phrase qu’il cherchait ne venait pas, si bien qu’à la fin, s’impatientant contre lui-même, il s’écria:
--Eh!... vous savez aussi bien que moi pourquoi je viens!... Osez donc me dire que vous ne le savez pas!...
Elle le regarda d’un œil, en apparence ébahi, interrogea le plafond, haussa les épaules et dit:
--Décidément, je ne comprends pas... et à moins que ce ne soit une gageure...
Une gageure! M. Wilkie justement se demandait s’il n’était pas dupe d’une forte mystification, si des gens n’étaient pas aux écoutes qui, après s’être bien égayés de sa situation ridicule, apparaîtraient en se tenant les côtes de rire.
Cette inquiétude lui rendit quelque présence d’esprit.
--Eh bien! donc, reprit-il d’une voix étranglée, voilà. Je ne sais rien de mes parents... Ce matin, un homme qui vous connaît bien m’a affirmé que je suis... votre fils. J’ai été comme étourdi sur le premier moment, puis je suis venu dans la journée, mais vous étiez sortie...
Un éclat de rire nerveux de Mme d’Argelès l’interrompit...
Car elle eut l’héroïsme de rire, la malheureuse, tandis qu’elle avait la mort dans l’âme, pendant que les ongles de ses doigts crispés s’enfonçaient jusqu’au sang dans la paume de ses mains...
--Et vous avez cru cela!... monsieur, s’écria-t-elle... Non, c’est trop drôle, vraiment!... Moi, votre mère!... Mais regardez-moi donc, je vous en prie...
Il ne faisait que cela, et de toute la force de sa pénétration...
Le rire de Mme d’Argelès avait été faux au point d’éveiller ses défiances... Toutes les recommandations de Coralth bourdonnèrent à son oreille, et il pensa que le moment était venu de «la faire, comme il le disait, à l’attendrissement.»
Il se grima donc d’une hypocrite douleur, et d’un ton amer:
--Ah!... vous la trouvez drôle, fit-il, eh bien!... moi pas. C’est que vous ne savez pas ce qu’on enrage de vivre tout seul comme une bête galeuse, sans une âme qui s’inquiète de vous!... Les autres ont une mère, des sœurs, une famille, des parents! Moi, rien... personne... Ah! si... J’ai des amis tant que mon argent dure...
Il tamponna de son mouchoir ses yeux parfaitement secs, et d’un accent plus lamentable encore:
--Ce n’est pas que je manque de rien, poursuivit-il, on me fait une pension raisonnable... Mais après qu’ils m’ont donné de quoi ne pas crever de faim, mes parents se croient quittes... Moi, je la trouve mauvaise!... Ce n’est pas moi qui ai demandé à naître, n’est-ce pas?... Si je les gênais tant que cela, quand je suis venu au monde, que ne me jetaient-ils à l’eau? ils seraient bien débarrassés à cette heure... et moi aussi!...
Pétrifié de stupeur, il s’arrêta court... Mme d’Argelès venait de se laisser glisser à genoux, à ses pieds...
--Grâce!... balbutiait-elle; Wilkie, mon fils, pardon!.....
Hélas!... l’infortunée succombait sous un rôle trop lourd pour le cœur d’une mère, elle se perdait...
--Tu as souffert cruellement, mon fils, poursuivait-elle; mais moi... moi!... Va, ce n’est pas sans d’horribles déchirements qu’une mère se sépare de son enfant!... Mais tu n’étais pas abandonné, Wilkie, ne dis pas cela... N’as-tu donc jamais senti le souffle de mon amour circuler dans l’air que tu respirais?... Toi, oublié!... Sache donc que pas un jour depuis des années, ne s’est écoulé sans que je t’aie entrevu... et qu’à toi seul se rapportaient toutes mes pensées et toutes mes espérances... Wilkie!...
Elle s’approchait de lui en se traînant sur les genoux, suppliante, les mains jointes... Mais lui, étonné de cette explosion, étourdi de sa victoire recula...
Et la pauvre femme se méprit à ce mouvement...
--Grand Dieu!... s’écria-t-elle, battant le parquet de son front, il me repousse, je lui fais horreur... Ah!... voilà ce que je prévoyais... Malheureux?... pourquoi es-tu venu? Quel est l’infâme qui t’a envoyé ici, dans cette maison, chez la d’Argelès!... Nomme-le-moi, Wilkie!... Comprends-tu maintenant, pourquoi je me cachais de toi... Je t’ai éloigné le jour où j’ai frémi à cette idée atroce de rougir devant toi, devant mon fils!...
Et c’était pour toi, cependant... Moi, je serais morte, c’eut été le repos, tandis que depuis... Mais ton souffle s’éteignait dans ta poitrine, tes pauvres petits bras n’avait plus la force de se nouer autour de mon cou. Alors je me suis écriée:
--Périssent mon corps et mon âme, mais que mon enfant soit sauvé!... Je croyais ce sacrifice permis à une mère... J’en suis châtiée comme d’un crime!
Je te voulais heureux, mon Wilkie!... Je me disais que toi, mon orgueil et ma joie, tu planerais libre et fier bien au-dessus de mes hontes... J’acceptais l’ignominie, pourvu que ton honneur fût intact... Je savais combien sont basses les portes de la misère, et je ne voulais pas que mon fils eût jamais à courber le front... Pour t’épargner une éclaboussure, j’aurais lapé la boue sur ton chemin! J’avais comme renoncé à moi-même, et en toi vivait tout ce qu’il y avait de noble et de généreux en moi.
Oh!... je saurai quel est le misérable lâche qui t’a livré mon secret, et je me vengerai, je serai sans pitié!...
Tu ne devais rien savoir, Wilkie... En me séparant de toi, j’avais fait le serment de ne te revoir jamais, de mourir même sans cette consolation suprême de sentir tes lèvres sur mon front.
Elle ne put continuer, les sanglots l’étouffaient...
Et pendant plus d’une minute, le silence fut si profond, qu’on put entendre le brouhaha des conversations dans la galerie voisine, les exclamations des joueurs de baccarat saluant un coup inattendu, et par instants, dominant cette basse profonde et continue, quelque voix claire qui criait: «Banco!» ou: «Je pars pour cent louis!»
Debout près de la fenêtre, immobile et comme pétrifié, M. Wilkie considérait d’un œil ahuri Mme d’Argelès, sa mère, qui, affaissée au milieu du petit salon, le visage caché entre ses mains, sanglotait...
Pour se retirer, il eût sans balancer donné son tiers de Pompier de Nanterre.
Ce n’est pas qu’il se rendît exactement compte de ce que la position avait d’extrême et de poignant, mais il en subissait l’étrangeté... Ce n’était pas de l’émotion qu’il éprouvait, mais une sorte d’effroi instinctif mêlé de commisération... Aux cris désespérés que sa présence arrachait à cette malheureuse femme, il n’avait pas compris grand’chose, mais sa voix l’avait remué et bouleversé...
Et tous ces sentiments confus se résumaient en un inexprimable malaise dont il s’irritait comme d’une faiblesse.
--Allons, bon!... pensait-il, des larmes, du mélodrame!... Les femmes sont incroyables!... Il serait si simple de s’expliquer tranquillement, gentiment...
Il n’en perdait pas moins la tête, ne sachant que résoudre, quand des pas sur le palier, près de la porte, le tirèrent de sa torpeur...
L’idée qu’on pouvait entrer et le surprendre le fit frémir... Il entrevit la possibilité du ridicule.
S’armant donc de toute sa résolution, il se pencha vers Mme d’Argelès, et la prenant sous les bras:
--Ne pleurez pas ainsi, lui dit-il... Vous me faites de la peine, parole sacrée! Voyons, levez-vous!... On va venir... entendez-vous?... On vient...
Il la soulevait, sans arrêter de parler, et comme elle n’opposait aucune résistance, qu’elle s’abandonnait, au contraire, toute brisée et inerte, il la redressa et la soutint jusqu’à un fauteuil, où elle tomba lourdement...
--Vlan!... Voilà un évanouissement, maintenant, se dit M. Wilkie... Ah! mais non!... il n’en faut pas...
Que faire, cependant?... Appeler?... Il n’osait... La nécessité l’inspira...
Il s’agenouilla aux pieds de Mme d’Argelès, et la secouant doucement:
--Voyons, voyons, soyons raisonnable, reprit-il... Pourquoi vous monter la tête comme cela?... Je ne vous fais pas de reproches, moi.
Lentement, d’un air humble et craintif qui avait quelque chose de navrant, elle écarta les mains de son visage, et, pour la première fois, ses yeux baignés de larmes osèrent chercher les yeux de son fils.
--Wilkie! murmura-t-elle.
--Madame!
Elle soupira profondément, et d’une voix étouffée:
--Madame!... balbutia-t-elle. Ne veux-tu donc pas m’appeler ma mère?...
--Moi!... pourquoi donc pas!... Seulement, vous comprenez, c’est une habitude à prendre... je la prendrai.
--Vrai!... bien vrai!... Ce n’est pas la pitié seule qui t’arrache cette promesse... Tu devrais me haïr, cependant, me maudire!... Quel supplice!... Ah! dès qu’une femme a l’âge de raison, sans cesse, on devrait lui répéter: «Prends garde!... Ton enfant aura vingt ans un jour et il te faudra affronter ses regards... C’est lui qui te demandera compte de ton honneur devenu le sien!» Mon Dieu! Il n’y aurait plus de fautes avec cette pensée... En être réduite à cet excès d’abjection et de misère de n’oser lever la tête devant son fils!... Malheureuse que je suis!... Hélas! mon Wilkie, je ne sais que trop que tu ne peux pas ne me pas mépriser...
--Ah! mais non... Mais pas du tout!... Voilà une idée!...
--Jure-moi que tu me pardonnes...
--Parole sacrée!...
Pauvre femme! sa figure rayonna... Elle voulait croire... Cela eût-il donc dû suffire à la rassurer, à un moment où le passé se dressait formidable...
Mais son fils était près d’elle, si près d’elle qu’elle sentait son haleine dans ses cheveux... C’était bien lui. Avaient-ils jamais été séparés? Elle en doutait, tant par la pensée elle avait vécu près de lui, avec lui, de sa vie...
C’est avec une sorte d’extase idiote qu’elle le contemplait, ses yeux le suppliaient; ils mendiaient une caresse; ses lèvres s’avançaient frémissantes... Lui ne voyait rien... Longtemps elle avait hésité, tremblant peut-être d’être repoussée... Mais, à la fin, cédant à un mouvement plus fort que tout, elle jeta les bras autour du cou de M. Wilkie, l’attira vers elle et la serra contre sa poitrine dans une étreinte convulsive...
--Mon fils! répétait-elle, t’avoir à moi... après tant d’années!
Malheureusement, il n’était pas au monde de tourbillon de passion capable d’emporter M. Wilkie.
Ayant atteint dès le début son maximum d’émotion, son esprit, bien loin de s’exalter, se rasseyait dans son flegme.
C’était un garçon trempé, ainsi qu’il s’en flattait... Et il restait de glace sous la flamme des baisers de sa mère.
Bien plus, c’était tout juste s’il se laissait faire, s’il daignait s’abandonner de mauvaise grâce, non sans maugréer intérieurement, et faute de savoir comment s’y prendre pour précipiter le dénoûment.
--Elle n’en finira pas!... pensait-il. Voilà une reconnaissance!... Je dois avoir une bonne tête!... Dieu! si Costar et Serpillon me voyaient, riraient-ils!
M. Costard et M. Serpillon étaient des intimes, les co-propriétaires du fameux steeple-chase...
Mais dans le délire de la surprise, et aussi, hélas! de la joie, Mme d’Argelès ne remarquait pas la physionomie au moins singulière de son fils.
Elle l’avait fait asseoir sur une chaise, bien en face d’elle, et avec une volubilité extraordinaire, elle poursuivait:
--Si je me pardonne ce bonheur divin de t’embrasser, Wilkie, c’est que je ne t’ai pas cherché... Je n’ai pas manqué à mon serment de ne jamais me rapprocher de toi... Lorsque je suis entrée ici, j’étais résolue à tout nier, résolue à te persuader, n’importe comment, qu’on t’avait trompé... Dieu m’est témoin que ce n’est pas la volonté qui m’a manqué... Il est de ces renoncements au-dessus des forces humaines...
M. Wilkie daigna sourire.
--Oh!... j’avais bien vu le coup, fit-il d’un air capable... Mais j’étais bien renseigné, et ce n’est pas à moi qu’on en conte...
Mme d’Argelès ne l’entendit pas.
--Peut-être est-ce la destinée qui se lasse, poursuivait-elle... C’est une vie nouvelle à recommencer. Par toi, Wilkie, je puis être heureuse encore, moi qui depuis tant d’années n’espérais plus rien ici-bas. Mais aurais-tu le courage d’oublier?...
--Quoi?
Elle baissa la tête, et d’une voix à peine distincte, répondit:
--Le passé, Wilkie...
Mais lui, de l’air le plus insouciant, fit claquer ses doigts en s’écriant:
--Bast! ce qui est passé est passé!... Est-ce que tout ne s’oublie pas?... Paris en a vu bien d’autres! Vous êtes ma mère, n’est-ce pas?... Votre conduite ne me regarde pas... C’est que je me moque un peu de l’opinion, moi... Je commence par faire ce qui me plaît, et je consulte les autres après... Et à ceux qui ne sont pas contents, je dis: Allez vous asseoir!
C’est avec un saisissement de joie que l’infortunée écoutait son fils... L’étrangeté de ses expressions eût dû la frapper, l’éclairer... mais non. Elle ne voyait, elle ne comprenait qu’une chose, c’est que bien loin de la repousser, il l’acceptait bravement, c’est qu’il était prêt à se dévouer pour elle...
--Mon Dieu! balbutia-t-elle, est-ce bien vrai? tu me permettrais de vivre près de toi?... Oh! ne te hâte pas de répondre... Réfléchis avant tout à ce que cela te coûtera d’efforts et de peines...
--C’est tout réfléchi... ma mère!...
Elle se leva, vibrante d’enthousiasme et d’espoir...
--Alors, s’écria-t-elle, nous sommes sauvés... Qu’il soit béni, celui qui t’a révélé mon secret... Et moi qui doutais de ton courage Wilkie!... Enfin, je puis quitter mon enfer!... Cette nuit même, nous allons fuir cette maison sans détourner la tête... Je ne remettrai pas les pieds dans mes salons... les joueurs exécrés qui s’y pressent ne me reverront plus... De ce moment, Lia d’Argelès est morte.
Positivement, M. Wilkie semblait un homme qui tombe des nues...
--Comment, fuir! bégaya-t-il... pour où aller?...
--Pour gagner un pays où on ne sache rien de nous, Wilkie, un pays où tu n’aies pas à rougir de ta mère...
--Permettez... je vous ai dit...
--Fiez-vous à moi, mon fils... Je sais, près de Londres, un riant village où nous trouverons un asile... J’ai gardé en Angleterre assez de relations pour n’avoir rien à redouter des commencements si rudes aux étrangers... M. Patterson, qui dirige maintenant une manufacture importante, sera heureux, je le sais, de nous être utile... Va, nous ne serons à charge à personne, maintenant que tu es résolu de travailler...
Sur ce mot, par exemple, M. Wilkie se dressa révolté...
--Pardon!... interrompit-il, je n’y suis plus du tout... C’est à moi que vous proposez de travailler dans la fabrique de M. Patterson?... Eh bien!... là, vrai, je la trouve mauvaise!...
Aux paroles de M. Wilkie, à son accent, à son geste, il n’y avait plus à se tromper ni à se faire illusion... Il apparaissait tout entier pour ainsi dire, tel qu’il était vraiment, il se révélait...
Quelle avait été son horrible méprise, Mme d’Argelès le reconnut... Le bandeau tomba de ses yeux... Elle avait pris pour la réalité ses rêves, et pour la voix de son fils la voix de ses désirs à elle-même...
Assommée d’abord, elle se redressa, et toute frémissante de douleur et d’indignation:
--Wilkie!... s’écria-t-elle, malheureux!... Qu’avais-tu donc osé espéré?...
Et sans lui laisser le temps de répondre:
--C’était donc, poursuivit-elle, une curiosité stupide qui te poussait!... Ah! tu as tenu à savoir d’où provenait l’argent que tu répandais comme de l’eau! Sois content! A quel prix tu as vécu et ce qu’il m’en a coûté à moi misérable femme... tu le sais. Ah! tu as voulu voir... Eh bien! vois!... Cet hôtel est une maison de jeu, un de ces tripots de haute compagnie que la police ignore ou ne peut défendre... Ce brouhaha que vous entendez, est celui des joueurs... On se ruine chez moi... Il y a des malheureux qui seront brûlé la cervelle en sortant d’ici, et d’autres y ont laissé les lambeaux de leur honneur... Et je tenais bon... A chaque banco de cent louis il tombait un louis dans la cagnotte, c’était ton opulence, mon fils...
Cette colère, qui succédait à un si profond abattement, tant de hauteur après tant d’humilité étonnaient quelque peu M. Wilkie.
--Permettez, répétait-il, je demande à dire quelque chose...
C’est en vain qu’il s’évertuait à se faire écouter...
--Insensé! continuait Mme d’Argelès, tu n’avais donc pas prévu que venir ici, chez moi, c’était tarir à tout jamais la source de tes revenus... Tu ne t’étais donc pas dit que tout serait fini, du moment où tu m’aurais réduite, moi, Lia d’Argelès, à te dire: «Eh bien, oui! c’est vrai... tu es mon fils!...»
Inconnue de toi, du fond de mon abîme, j’avais le droit d’être mère et de veiller sur toi... je pouvais te venir en aide sans t’avilir, sans te mépriser... Maintenant que tu me connais, je ne puis plus rien pour toi... rien!... Je te laisserais périr de misère plutôt que de te secourir, parce que j’aimerais mieux te voir mort que déshonoré par mon argent...
--Cependant...
--Quoi!... Consentiriez-vous donc à recevoir encore la pension que je vous servais, s’il pouvait me venir à la pensée de vous la continuer!...
Une vipère se dressant devant M. Wilkie ne l’eût pas fait reculer plus vivement.
--Jamais de la vie! s’écria-t-il. Ah! mais non!... Pour qui me prenez-vous?...
C’était bien du fond du cœur que montait cette répugnance qu’il exprimait si singulièrement, cela était visible, manifeste.
Mme d’Argelès en tressaillit d’espoir.
--Mes craintes le calomniaient... pensa-t-elle. Pauvre Wilkie!... les mauvais conseils l’ont égaré: il n’est pas mauvais au fond...
Puis tout haut:
--Mais alors, malheureux enfant, reprit-elle, tu vois bien qu’une vie nouvelle va commencer pour toi... Que comptes-tu faire?... Comment et de quoi vivras-tu?... Il faut se loger, se vêtir, manger... Cela coûte... Où prendras-tu de l’argent, toi que le seul mot de travail révolte!... Ah!... M. Patterson, que ne vous ai-je écouté!... Il n’était pas aveugle comme moi, lui!... Sans cesse il me répétait que te prodiguer l’argent, c’était gâcher ta vie et perdre ton avenir... Sais-tu que depuis deux ans tu as dépensé plus de 50,000 francs!... A quoi les as-tu employés?... A jouer au fils de famille, toi qui n’avais pas de famille et que ta situation précaire eût dû faire trembler... Es-tu allé dix fois seulement à l’École de droit?... Non. Mais on te voyait aux courses, aux premières représentations, dans les restaurants à la mode, partout où on dépense et où on s’amuse... Et quel monde vois-tu?... Des désœuvrés sans intelligence et sans cœur, des dupes et des fripons, des maquignons, des croupiers et des filles perdues...
Un ricanement sec de M. Wilkie lui coupa la parole...
Qu’on osât attaquer ses amis, ses plaisirs, ses goûts... ah! mais non... il ne le tolérait pas...
--Épatant, prononça-t-il, épatant, parole sacrée!... De la morale!... Non, elle est trop bonne, celle-là... Je demande à rire trois minutes, montre en main...
Eut-il conscience de l’atrocité de son ironie?...
Ce qui est sûr, c’est que Mme d’Argelès chancela, tant le coup fut horrible... Elle pouvait tout attendre, l’infortunée, sauf cela... tout, excepté cet outrage de son fils.
Elle but cette honte sans révolte, cependant... Et c’est d’un ton de mortelle tristesse qu’elle répondit:
--Peut-être, en effet, n’ai-je pas le droit de vous dire la vérité... Je souhaite que l’avenir ne me donne pas trop cruellement raison... Vous voilà sans ressources... vous n’avez pas d’état... Fasse le ciel que vous ne sachiez jamais ce que c’est que d’avoir faim et de n’avoir pas de pain!...
Depuis un moment déjà, l’ingénieux jeune homme donnait les signes les plus évidents d’impatience...
Cette prédiction sinistre acheva de l’exaspérer...
--Tout cela, interrompit-il, c’est des mots!... Je ne travaillerai pas, parce que ce n’est pas dans mes cordes, et cependant je ne manquerai de rien du tout... C’est carré, cela, j’espère!...
Mme d’Argelès ne sourcilla pas.
--Que ferez vous donc? demanda-t-elle froidement. Je ne vous comprends pas...
Lui haussa les épaules d’un air prodigieusement ennuyé:
--Est-ce que nous allons encore jouer la comédie? fit-il... Vous avez pourtant vu qu’avec moi cela ne prend pas... Ce que je veux dire, vous le savez aussi bien que moi. Que me parlez-vous de crever de faim!... Eh bien!... et l’héritage, donc!...
--Quel héritage?...
--Eh!... celui de mon oncle, parbleu!... de votre frère, du comte de Chalusse...
Maintenant, la démarche de M. Wilkie, ses façons, son assurance, ses câlineries, ses contradictions, tout s’expliquait...
Cette foi sublime en leur fils, si vivace au cœur des mères, s’évanouit dans le cœur de Mme d’Argelès.
Elle entrevit dans la pensée de Wilkie des profondeurs de calcul et de scélératesse qui l’épouvantèrent...
Voilà donc pourquoi il s’était déclaré si fièrement tout prêt à braver l’opinion, pourquoi il avait réclamé sa part des hontes passées!... Ce n’était pas sa mère qu’il acceptait, c’était l’héritage du comte de Chalusse...
--Ah!... on vous a appris cela, fit la pauvre femme d’un ton d’amère ironie.
Et le souvenir de M. Isidore Fortunat traversant son esprit:
--On a dû vous vendre ce secret très-cher, ajouta-t-elle... Combien devez-vous payer en cas de succès?...
Fort, M. Wilkie se flattait de l’être; diplomate, non, et la preuve c’est qu’il fut tout décontenancé de cette remarque.
Mais il se remit vite....
--Qu’on me l’ait dit pour de l’argent ou pour rien, reprit-il, je sais que vous êtes une demoiselle de Chalusse, que vous êtes la seule héritière du comte et que le comte laisse huit ou dix millions. Nierez-vous cela?
Mme d’Argelès hocha tristement la tête.
--Je ne nie rien, répondit-elle, mais je vais à mon tour vous apprendre une chose qui va renverser tous vos calculs et éteindre votre joie... Je suis résolue, entendez-vous, et ma résolution est irrévocable, à ne jamais faire valoir mes droits... Pour recueillir cette fortune, il me faudrait avouer que Lia d’Argelès est une Chalusse... c’est un aveu que nulle considération ne saurait m’arracher...
Elle pensait que cette déclaration allait étourdir M. Wilkie, l’écraser... Elle se trompait...
Livré à ses seules lumières, il eût été confondu, mais il luttait en ce moment avec les armes qui lui avaient été fournies par M. le vicomte de Coralth.
Il haussa donc les épaules, et du plus beau sang-froid:
--Comme cela, fit-il, nous resterions dans la misère, et l’État s’adjugerait nos millions! Un instant... je suis là!... Que vous renonciez à votre part... bon! quoique ce soit déjà raide... Mais que vous renonciez à la mienne, non... Elle serait trop mauvaise... Je suis votre fils, je réclamerai!
--Même si je vous suppliais à genoux de n’en rien faire?...
--Yes!...
L’œil de Mme d’Argelès étincela...
--Eh bien!... moi, prononça-t-elle, je vous signifie que cet héritage échappera à vos convoitises... De quel droit le réclameriez-vous?... Parce que vous êtes mon fils... Je nierai que vous le soyez... J’affirmerai par serment, s’il le faut, que vous ne m’êtes rien et que je ne vous connais pas...
N’importe!... L’assurance railleuse de M. Wilkie persistait.
Il tira de sa poche un carré de papier, et le brandissant triomphalement:
--Me renier!... dit-il, ce serait méchant. Mais j’avais prévu le cas, et voici ma réponse copiée dans le Code civil: ART. 341. La recherche de la maternité est admise.
Quelle était au juste la portée de la menace de M. Wilkie?
Mme d’Argelès l’ignorait.
Mais elle ne douta pas que ce fatal article 341 ne fût l’anéantissement de toute espérance.
Celui qui était allé chercher cette arme dans le Code pour la mettre aux mains de Wilkie, l’avait choisie sûre...
C’est qu’elle y voyait clair, désormais...
Elle avait de la vie une trop rude et trop cruelle expérience pour ne pas comprendre le triste rôle de son fils en ce moment, et qu’il n’était qu’un pantin dont quelque ténébreux et habile intrigant tenait les fils...
Ce n’était pas lui, assurément, qui avait conçu et préparé l’odieuse machination dont elle allait être victime... Hélas! n’était-ce pas déjà trop qu’il eût consenti à se charger de l’exécution...
Attendrir Wilkie...
Elle l’eût peut-être tenté, encore qu’elle fût confondue de l’étrange absence de tout sens moral qu’elle découvrait en lui.
Mais n’eût-ce pas été folie que de songer seulement à toucher l’autre, l’artisan de l’intrigue, celui qui attendait dans l’ombre le résultat et le prix de son œuvre d’infamie?
Cependant, elle ne se rendit pas encore, elle essaya de se débattre, sans espoir, comme on fait pour l’acquit de sa conscience, pour n’avoir rien à se reprocher plus tard.
--Ainsi, dit-elle à son fils, c’est aux tribunaux que vous vous adresserez pour me contraindre à vous reconnaître?
--Dame!... puisque vous n’êtes pas raisonnable...
--C’est-à-dire que vous ne reculerez devant aucun scandale, et que pour bien affirmer que vous appartenez à la famille de Chalusse, vous commencerez par la déshonorer et la traîner dans la boue...
A poursuivre cette discussion, l’ingénieux jeune homme sentait ses oreilles s’échauffer.
Tant de façons, toutes ses simagrées, pour une affaire, selon lui toute simple, lui paraissaient le comble du ridicule et l’irritaient extraordinairement.
--Ah!... je la trouve par trop mauvaise, à la fin, s’écria-t-il. Me faites-vous poser?... je me le demande... Parole sacrée, on dirait, à vous entendre, que vous avez commis des crimes... C’est bon de la faire à la vertu, mais pas trop! Faites relâche demain, reprenez votre nom, venez vous installer avec moi à l’hôtel de Chalusse, et le diable m’emporte si au bout de huit jours, on se souvient que vous vous êtes appelée Lia d’Argelès. Je parie cent louis... les tenez-vous?... Sapristi!... s’il fallait fouiller dans le passé des gens, on aurait de l’ouvrage!... Qu’on ait fait une chose ou une autre, cela ne regarde personne... l’essentiel, c’est d’avoir des rentes à montrer... Et si jamais quelque imbécile vous disait la moindre des choses, vous répondriez: «--J’ai cinq cent mille livres de rentes!» et il serait cloué...
Mme d’Argelès écoutait, pénétrée jusqu’aux moelles d’un froid glacial... Se pouvait-il que ce fût son fils qui parlât ainsi... et à elle... Et cependant elle eut dû connaître M. Wilkie par ses pareils, puants drôles qu’on ferait expirer sous le bâton sans leur arracher un souffle de passion honnête, vieux éreintés de vingt ans, qui n’ont de sang dans les veines que bien juste ce qu’il faut pour en répandre trois gouttes sur le pré en l’honneur de quelque stupide drôlesse qui se moque d’eux...
Mais M. Wilkie, lui, de la meilleure foi du monde, s’étonna du peu de succès de son éloquence.
--Enfin, reprit-il, je suis las de végéter, de n’avoir pas seulement un nom, et de tirer le diable par la queue... Je suis dans le mouvement, moi!... Avec le peu d’argent que j’avais, je me suis crânement posé. Que j’aie de la fortune, je serai l’homme le plus chic de Paris... L’héritage du comte de Chalusse m’appartient, il me le faut, je l’aurai... Ainsi, croyez-moi, le plus court serait de me reconnaître de bon gré... Voyons, le voulez-vous? Non!... Une fois... deux fois... trois fois?... Toujours non!... Alors adjugé. Demain vous aurez du papier timbré... Et sur ce, je vous salue.
Il saluait, en effet, il se retirait fièrement, il avait déjà la main sur le bouton de la porte... Mme d’Argelès le retint du geste.
--Encore un mot?... fit-elle d’une voix étouffée.
C’est à peine s’il daigna se retourner, sans dissimuler son impatience.
--Quoi?...
--Un dernier avis: Le tribunal, sans doute, vous donnera gain de cause, je serai envoyée en possession de l’héritage de mon frère... mais retenez bien ceci: ni vous ni moi ne disposerons des millions.
--Allons donc! Pourquoi cela?...
--Parce que si cette fortune est bien à moi, son administration appartient à votre père...
M. Wilkie eut un soubresaut...
--A mon père!... fit-il... Impossible!...
--C’est ainsi, cependant. Et vous ne douteriez pas, si votre avidité, si vos préoccupations d’argent ne vous eussent fait oublier de m’interroger... Vous vous croyez enfant naturel, Wilkie, vous vous trompez... vous êtes mon fils légitime, je suis mariée...
--Bah!...
--Et mon mari, votre père n’est pas mort. S’il n’est pas ici, menaçant comme vous, c’est que j’ai réussi à lui faire perdre nos traces, et qu’il ne sait depuis dix-huit ans ce que nous sommes devenus... Mais il veille, soyez-en sûr... Au premier bruit d’un procès autour des millions de Chalusse, vous le verrez arriver armé de ses droits... Il est le chef de la communauté, mon maître, le vôtre... Ah! cela vous inquiète... Vous trouverez en lui d’ardentes convoitises, attisées par vingt ans de misère et d’attente. Laissez faire... votre âpreté au gain sera dépassée... Qui sait si vous ne regretterez pas les pauvres vingt mille francs de votre mère...
M. Wilkie était devenu plus blanc que sa chemise.
--Vous me trompez, bégaya-t-il.
--Demain, je vous montrerai mon contrat de mariage...
--Pourquoi pas ce soir?
--Parce qu’il est serré dans une pièce pleine de monde en ce moment.
--Et comment se nomme mon père?
--Arthur Gordon... Il est Américain.
--Alors, moi, je m’appelle Wilkie Gordon?...
--Oui.
C’est avec une indicible angoisse que Mme d’Argelès épiait la physionomie bouleversée de son fils... Quelle résolution allait sortir de la méditation où elle le voyait plongé?... Aucune. M. Wilkie en était à se désoler de voir lui échapper le nom de Chalusse et cette couronne de comte, qu’il devait faire peindre sur son coupé.
--Et... est-il riche mon père?... reprit-il...
--Non.
--Que fait-il?...
--Tout ce qu’on peut faire quand on a le goût du luxe et l’horreur du travail!
Cette réponse était si explicite en sa concision, elle exprimait tant d’accusation terribles, que M. Wilkie en fut saisi...
--Diable! s’exclama-t-il, et où est-ce qu’il demeure?
--Il habite Bade ou Hombourg l’été, Paris ou Monaco l’hiver...
L’imagination de M. Wilkie lui représenta aussitôt un de ces redoutables chevaliers de tapis vert et de table d’hôte qui dissimulent sous un vernis de bonne compagnie leur immoralité profonde, leur cynisme et leur crapule, leur scélératesse et leur avilissement...
--Oh!... fit-il sur trois tons différents, oh!.... oh!...
Ce qu’il y avait à attendre d’un tel père, il le comprenait...
Aussi à sa stupeur première, la colère succéda, une de ces terribles colères blanches, qui charrient la bile et non le sang... Il vit ses espérances jouées, ses ambitions déçues. Luxe, chevaux, maîtresses à cheveux jaunes, éclat, scandale... plus rien... Il se vit réduit à la portion congrue, tenu en bride, dompté par quelque féroce père «noceur.»
--Ah! je vois votre plan, ma mère... s’écria-t-il en grinçant des dents. Si vous faisiez valoir simplement vos droits, tout se passerait sans bruit, et j’aurais le temps de mettre l’héritage à l’abri avant que mon père ne fût prévenu... Au lieu de cela, comme vous me haïssez, vous me forcez de m’adresser à la justice pour que le scandale attire mon père, qui prendra tout... Mais on ne me la fait pas à moi, celle-là... Vous allez écrire à l’instant pour réclamer la succession de votre frère...
--Non!...
--Ah!... vous ne voulez pas... Ah! vous dites non!...
Menaçant, il marcha sur elle, et lui saisissant le bras qu’il serra à le briser:
--Ecrivez!... vociféra-t-il, prenez garde!... Ne me poussez pas à bout...
Plus froide que le marbre, Mme d’Argelès montrait cette résignation des martyrs dont nulle violence ne triomphe.
--Vous n’obtiendrez rien de moi, prononça-t-elle, rien, rien, rien!...
Ivre de fureur, enragé, fou, M. Wilkie osa lever le bras...
Mais la porte s’ouvrit violemment, et un homme bondit jusqu’à lui, dont la main puissante s’abattant sur son épaule le renversa avant qu’il eût frappé!...
C’était le baron Trigault...
De même que tous les joueurs, il avait vu l’effroyable impression produite sur Mme d’Argelès par une simple carte de visite...
Mais il eut sur les autres cet avantage qu’il crut deviner et s’expliquer les causes de ce soudain et incompréhensible effarement.
--On l’a trahie, la malheureuse, pensa-t-il, son fils est là!...
Néanmoins, tandis que les habitués s’empressaient autour de la pauvre femme, lui n’abandonna pas le tapis vert.
Il avait en face de lui M. de Coralth, et il lui avait semblé voir le brillant vicomte tressaillir et pâlir... Des soupçons lui vinrent, qu’il voulut vérifier.
Plus que jamais, donc, il parut absorbé par les cartes, et on put l’entendre gourmander les joueurs qui s’étaient dérangés.
--Au bac!... messieurs, criait-il, au bac, sacrebleu!... Nous gaspillons un temps précieux!... Nous aurions, pendant que vous flânez là, gagné ou perdu cent louis...
Il n’en était pas moins très-alarmé, et l’absence de Mme d’Argelès se prolongeant, ses alarmes ne firent que croître de minute en minute.
Au bout d’une heure environ, il n’y tint plus...
Profitant adroitement d’un coup presque imperdable qu’il perdit, il se leva en jurant que ce bête d’évanouissement avait dérangé la veine, et, passant dans le second salon, il put sortir sans être remarqué.
--Où est madame?... demanda-t-il au premier valet qu’il trouva.
--Dans le petit salon d’été.
--Seule?...
--Non, avec un jeune homme.
Le baron ne douta plus de la justesse de ses conjectures, et son inquiétude en fut doublée.
Rapidement, alors, en homme qui se sent chez lui et qui connaît les êtres, il courut à la porte du petit salon et écouta.
La rage des convoitises déçues donnait en ce moment d’effrayantes intonations à la voix de M. Wilkie.
Le baron eut peur...
Il se pencha, appliqua son œil à la serrure, vit M. Wilkie la main levée, et enfonça plutôt qu’il n’ouvrit la porte.
Et il arriva juste à temps pour abattre M. Wilkie et sauver Mme d’Argelès de cet épouvantable malheur, de ce suprême outrage d’être battue par son fils.
--Ah!... misérable!... criait le brave baron, transporté d’indignation; brigand! Crevé de deux sous!... C’est ainsi que tu traites une malheureuse femme qui s’est immolée pour toi... Ta mère!... Tu voulais battre ta mère, toi qui devrais baiser les traces de ses pas!...
Livide comme si tout son sang se fût tourné en fiel, la lèvre sèche et tremblante, l’œil injecté, M. Wilkie se relevait péniblement, frottant de la main droite son coude gauche, qui, dans sa chute, avait porté contre l’angle d’un meuble.
--Manant! grondait-il d’un ton farouche, brutal!... butor!...
Et se reculant un peu:
--Qui vous a permis d’entrer ici?... ajouta-t-il. Qui êtes-vous?... De quel droit vous mêlez-vous de mes affaires?...
--Du droit qu’a tout honnête homme de châtier un lâche gredin!...
Les poings de M. Wilkie se crispèrent:
--Lâche vous-même, insolent!... riposta-t-il... Faites donc attention à qui vous parlez!... Il faudrait voir à changer un peu vos manières, espèce de vieux...
Le mot qu’il prononça était ignoble et bas, et de ceux qui ne sauraient être une insulte pour un homme de cœur...
N’importe!... le baron en fut cinglé comme de la lanière d’un fouet... Sa large face s’empourpra comme s’il eût été touché par l’apoplexie...
Un éclair de colère jaillit de ses yeux, si menaçant et si terrible, qu’il tira Mme d’Argelès de l’anéantissement où elle était plongée...
Elle vit son fils broyé, et étendant le bras pour le protéger:
--Jacques!... balbutia-t-elle, d’une voix suppliante, Jacques!...
C’était là le nom qui était resté figé dans la mémoire de M. Wilkie, le nom qu’il avait entendu prononcer quand il était tout enfant...
Jacques!... C’était bien ainsi qu’on appelait l’homme qui lui apportait des gâteaux et des jouets, dans ce bel appartement où il n’était resté que quelques jours...
Il comprit, ou du moins crut comprendre.
--Ah! ah! fit-il avec un rire idiot et féroce à la fois, je la trouve bien bonne!... Monsieur est l’amant! Il fallait donc le dire, il fallait donc...
Il n’eut pas le loisir d’achever.
D’un mouvement prompt comme la pensée, le baron l’empoigna à la poitrine, par les habits, le souleva d’un bras irrésistible, et le planta aux genoux de Mme d’Argelès en criant:
--Demande pardon, misérable!... Demande grâce!... sinon...
Sinon... c’était le poing crispé du baron, levé sur la tête de M. Wilkie, poing énorme, comme une masse d’abattoir.
L’ingénieux jeune homme eut peur... si grand peur que ses dents claquèrent.
--Pardon!... bégaya-t-il.
--Mieux que cela... plus haut... il faut que ta mère te réponde!...
L’infortunée, hélas!... n’entendait même plus.
Elle avait fait depuis une heure de tels prodiges d’énergie que ses forces étaient à bout... la chair avait trahi sa volonté virile et elle s’était affaissée sur un fauteuil, en murmurant quelques paroles inintelligibles, paroles de miséricorde, sans doute...
Le baron attendit une minute, et voyant que les yeux de Mme d’Argelès restaient obstinément fermés:
--Voilà ton œuvre, misérable, dit-il à M. Wilkie.
Et le saisissant de nouveau, aussi aisément qu’il l’avait abattu, il le remit sur ses pieds en disant d’un ton plus calme, bien que n’admettant pas de réplique:
--Réparez le désordre de vos vêtements et hâtez-vous...
La précaution n’était pas superflue.
Le baron Trigault n’y allait pas de main morte quand il s’y mettait, et M. Wilkie était sorti fort dépenaillé de ses redoutables étreintes... Sa cravate était arrachée, sa chemise était toute froissée et déchirée, et son gilet à cœur, un de ces délicieux gilets ouverts jusqu’à la ceinture et retenus par un seul bouton, pendait piteusement. Il obéit sans souffler mot, assez difficilement parce que ses mains tremblaient comme la feuille, mais enfin il obéit.
Et dès qu’il eût achevé:
--Maintenant, prononça le baron, sortez! Ne remettez jamais les pieds ici, vous me comprenez bien, n’est-ce pas, jamais!
Sans répondre, M. Wilkie gagna d’un pas raide celle des deux portes du salon qui donnait sur le palier...
Mais une fois qu’il l’eût entr’ouverte, il recouvra la parole:
--Je ne vous crains pas, prononça-t-il avec une violence frénétique; vous avez abusé de votre force, c’est une lâcheté... Mais cela ne se passera pas ainsi... Ah! mais non!... Vous me rendrez raison... Je découvrirai votre adresse, allez, et demain vous recevrez mes témoins... M. Costard et M. Serpillon... Je suis l’insulté, je choisis l’épée!
Un effroyable juron du baron précipita quelque peu le départ de M. Wilkie...
Il passa lestement sur le palier, et tenant la porte de façon à la tirer sur lui à la moindre alerte:
--Oui, poursuivit-il à pleine voix, et de façon à être entendu de tous les domestiques, oui, il faudra me rendre raison... sinon, des claques!... Costard et Serpillon rédigeront un procès-verbal qu’on enverra au Figaro... On ne me la fait pas celle-là... Tiens!... est-ce ma faute à moi, si Mme d’Argelès est une demoiselle de Chalusse, et si elle veut me voler ma fortune!... A demain... à vous mes témoins... à elle un huissier... Vous ne me faites pas peur, voilà ma carte!...
Et en effet, avant de se retirer et de fermer la porte, il lança au milieu du salon une de ces fameuses cartes où on lisait: Wilkie, de l’école des haras.
Le baron ne songeait guère à la ramasser, tout préoccupé de Mme d’Argelès... Renversée sur son fauteuil, la tête en arrière, les paupières fermées, les bras pendants, elle semblait morte.
Que faire?... Le baron n’osait appeler les domestiques... n’étaient-ils pas déjà trop avant dans la confidence... Il allait s’y résigner pourtant, quand ses regards tombèrent sur le petit aquarium établi dans un des angles du salon...
Il y trempa son mouchoir et se mit alternativement à mouiller les tempes de Mme d’Argelès et à lui frapper dans les mains.
La fraîcheur de l’eau ne tarda pas à la ranimer. Elle tressaillit, une convulsion la secoua, et enfin elle ouvrit les yeux en murmurant:
--Wilkie...
--Je l’ai chassé! répondit le baron.
Pauvre femme!...
En revenant à la vie, elle reprenait conscience de l’horrible réalité.
--C’est là mon fils, prononça-t-elle, mon fils... mon Wilkie!...
D’un geste désespéré, elle étreignait son front, comme si elle eût espéré écraser, anéantir sa pensée dans son cerveau.
--Et je croyais ma faute expiée, poursuivit-elle; je me disais que Dieu m’avait cruellement punie... Pauvre folle... Le châtiment, Jacques, le voilà!... Ah!... les femmes comme moi n’ont pas le droit d’être mères!
Une larme chaude roulait le long de la joue couperosée du baron.
Pauvre millionnaire!... Il n’y avait pas un gémissement de Mme d’Argelès qui ne trouvât en lui un douloureux écho.
Il l’avait suée, l’affreuse agonie qui mouillait le front de cette pauvre mère!... Lui aussi, le fanfaron de vice, le pilier des tripots, Trigault le joueur, comme on disait, il s’était écrié désespéré: «Est-ce donc là mon enfant!...»
Il cacha son émotion, cependant, et d’un ton de fausse gaieté:
--Bast!... fit-il; Wilkie est jeune, il s’amendera!... Nous avons tous été ridicules à vingt ans, que diable!... Nous avons tous posé pour l’homme fort et coûté des nuits cruelles à nos mères!... Laissez passer le temps, il mettra du plomb dans la cervelle de cet étourneau... Sans compter que votre Patterson ne me paraît pas sans reproches... Comme teneur de livres, il n’avait peut-être pas son pareil; comme précepteur, c’était le dernier des niais... Il bourre votre garçon d’avoine, je veux dire d’argent; il lui met la bride sur le cou, et il s’étonne après qu’il ait fait des sottises... Le surprenant serait qu’il n’en eût pas fait... Ainsi, reprenez courage et ne mettez pas les choses au pis, ma chère Lia.
Mais elle, secouant tristement la tête:
--Croyez-vous donc, répondit-elle, que mon cœur n’ait pas plaidé la cause de ce malheureux? Je suis sa mère, il est hors de mon pouvoir de cesser de l’aimer, quoi qu’il fasse... Quoi qu’il ait fait, je suis prête à donner une goutte de sang par larme que je lui épargnerais. Mais je ne suis pas aveugle, hélas!... Je l’ai jugé... Wilkie n’a pas de cœur.
--Eh! chère amie, savez-vous de quels conseils détestables on l’avait grisé avant de vous l’expédier?
Mme d’Argelès se leva à demi, et d’une voix haletante:
--Quoi!... s’écria-t-elle, espéreriez-vous me persuader cela!... Des conseils!... Il se serait donc trouvé un homme pour lui dire: «Tu iras chez cette infortunée, qui est ta mère, tu exigeras qu’elle publie et qu’elle signe son déshonneur et le tien, et si elle refuse, tu l’insulteras et tu la battras!...» Vous savez mieux que moi, baron, que ce n’est pas possible!... Chez les êtres les plus vils, quand tous les sentiments honnêtes se sont abîmés dans la fange, il en est un qui surnage, l’amour pour la mère... On a vu des forçats au bagne économiser sur les centimes de «la fatigue,» se priver de leur quart de vin, vendre leur ration pour envoyer quelques secours à leur mère... tandis que lui...
Elle s’arrêta, non qu’elle fût épouvantée de ce qu’elle allait dire, mais parce qu’elle était épuisée, le souffle lui manquait.
Elle haleta un moment, et plus bas:
--D’ailleurs, ajouta-t-elle, celui qui l’envoyait lui avait recommandé le calme, le sang-froid, la circonspection... je m’en suis bien aperçue au début... Ce n’est qu’à la fin, après une révélation imprévue, qu’il s’est emporté, qu’il a perdu toute mesure... L’idée que les millions de mon frère lui échapperaient l’a rendu fou... Oh!... cet argent fatal et maudit.
Alors elle ne se souvenait plus d’avoir regardé froidement des joueurs se ruiner à sa table de baccarat.
Où étaient-ils les soirs où, harcelée par les lettres de M. Wilkie, trouvant la gagnotte légère, elle avait aiguillonné de ses railleries l’amour-propre des pontes...
N’avait-elle pas été dans «le mouvement!...» Il le fallait bien. Ne s’était-elle pas pliée à ce qui est la convention des viveurs de la haute vie?... Ne lui était-il pas arrivé de demander à l’un de ses habitués: «--Est-il vrai que vous espériez encaisser M. votre père fin courant?» N’avait-elle pas ri quand un autre lui disait: «--Voilà trois fois que je renouvelle maman, c’est ruineux; les pompes funèbres devraient avoir des huissiers spéciaux pour les récalcitrants...» Car il est chic de dire de ces choses et plus chic de les penser, cela montre une âme fière et dégagée de préjugés bourgeois...
Mais Mme d’Argelès oubliait...
--Celui qui a conseillé Wilkie, continua-t-elle, voulait qu’il employât les voies judiciaires... C’est si vrai qu’il lui avait fait copier un article du Code... A ce trait seul, j’ai reconnu l’homme d’affaires...
Le baron la regarda d’un air surpris.
--Quel homme d’affaires?... demanda-t-il.
--Celui qui est venu me trouver, mon ami, cet Isidore Fortunat... Ah! que n’êtes-vous allé lui proposer de l’argent...
Positivement le baron avait oublié jusqu’à l’existence de l’honorable patron de Victor Chupin...
--Vous vous trompez, Lia, répondit-il, M. Fortunat n’est pour rien dans tout ceci...
--Eh!... qui donc aurait parlé!...
--Votre ancien allié, le misérable à qui vous avez laissé sacrifier Pascal Férailleur, M. le vicomte de Coralth.
Au souffle de colère qui l’enflamma à cette seule idée Mme d’Argelès, retrouvant une partie de ses forces, se dressa...
--Oh! si je croyais cela!... s’écria-t-elle.
Puis, toutes les raisons qu’avait le baron de haïr M. de Coralth se présentant à son esprit, elle se rassit en murmurant:
--Non! vos rancunes vous égarent... il n’aurait pas osé.
Ses réflexions, le baron les devina.
--Ainsi, prononça-t-il, vous êtes persuadée que c’est une vengeance personnelle que je poursuis!... Vous croyez que la crainte du ridicule ou de l’odieux m’empêchant de frapper M. de Coralth en mon privé nom, je cherche à l’écraser au nom d’un autre!... Peut-être y a-t-il eu quelque chose comme cela dans le principe... aujourd’hui, non!... Du moment où j’ai eu juré à M. Férailleur de tout tenter pour sauver la jeune fille qu’il aime, Mlle Marguerite... la fille de ma femme!... de ce moment, j’ai fait abnégation de moi... Quant à douter de la trahison de M. de Coralth, pourquoi?... Vous m’avez bien promis de le démasquer, vous? S’il vous a trahie, livrée, vendue, ma pauvre Lia, il n’a fait que prendre les devants.
Elle baissa la tête, sans répondre... Cela aussi, elle l’avait oublié...
--Vous devriez pourtant le savoir, reprit le baron, quand j’affirme, c’est que j’ai mieux que des présomptions. Ce n’est pas pour rien que j’ai observé M. de Coralth en votre absence...
Voyant qu’on vous remettait une carte, il a blêmi... pourquoi? C’est qu’il savait... La conclusion se tire d’elle-même. Ce n’est rien. Après que vous avez été sortie, ses mains tremblaient comme la feuille, et il n’était plus à son jeu... Lui, le joueur circonspect par excellence, il risquait ses louis, ses louis!... à tort et à travers. Plutôt que de rester inoccupé, ce qui eût pu trahir son trouble, il tenait des bancos extravagants... il courait après son argent...
La main lui étant arrivée, ce fut bien pis. La veine le favorisait et il faisait les plus étranges écoles... Ayant un sept en mains, par exemple, et après avoir donné une figure à l’adversaire, il prenait une carte.
Tant et tant qu’on finit par remarquer le désordre de sa cervelle, et que de divers côtés on lui demandait en riant s’il était malade, ou s’il avait un peu trop dîné... C’est ce dont tout le monde témoignerait au besoin...
Encore, ce n’a-t-il pas été tout: il était manifestement sur les charbons, le traître, et malgré une incontestable puissance sur soi, il suait l’angoisse par tous les pores... A chaque claquement de la porte, il devenait vert, comme s’il se fût attendu à vous voir paraître vous ou Wilkie, ou tous deux ensemble...
Enfin, dix fois je l’ai surpris, prêtant l’oreille, comme s’il eût espéré à force d’attention ou par la seule puissance magnétique de sa volonté, entendre ce que vous et votre fils disiez...
D’un seul mot, à ces instants-là, je pouvais lui arracher un aveu!...
Tout cela était si plausible, que Mme d’Argelès paraissait à demi-convaincue...
--Ah! que n’avez-vous prononcé ce mot... murmura-t-elle...
Lui sourit, d’un sourire perspicace et méchant, qui eût épouvanté M. de Coralth, s’il lui eût été donné de le voir...
--Pas si jeune! répondit-il... Ce n’est pas quand les nasses sont tendues qu’on rabouille l’eau pour effaroucher le poisson... Notre nasse, à nous, c’est la succession de Chalusse... laissez faire... le Coralth et le Valorsay viendront s’y prendre... Le plan n’est pas de moi, mais de M. Férailleur... Celui-là, sacrebleu, est un homme... et si Mlle Marguerite est digne de lui, ce sera un fier couple!... Sans s’en douter, votre fils nous a peut-être rendu ce soir un immense service...
--Hélas!... balbutia Mme d’Argelès, je n’en suis pas moins perdue, le nom de Chalusse n’en est pas moins déshonoré...
Elle voulait reparaître dans ses salons... elle dut renoncer à cette idée, sa physionomie seule eût trahi quelque scène terrible.
Mais les domestiques avaient entendu M. Wilkie, et les indiscrétions ont presque l’instantanéité du télégraphe.
Cette nuit-là même, dans les cercles de Paris, cette nouvelle étrange courait qu’on ne jouerait plus chez la d’Argelès, qu’elle était une demoiselle de Chalusse et la tante, par conséquent, de Mlle Marguerite, cette belle jeune fille recueillie par M. et Mme de Fondège.
VII
Se confier à des étrangers... plus encore à des ennemis acharnés...
S’abandonner à de doucereux imposteurs, qu’on sait intéressés à notre perte, dont on a mesuré la scélératesse, et qu’on croit capables de tout...
Se mettre froidement et après mûres réflexions à la discrétion de redoutables hypocrites...
Affronter d’un œil calme et le sourire aux lèvres tout ce que l’inconnu a de mystérieux périls; braver les plus dangereuses séductions, les conseils perfides, les patelinages savamment calculés, des piéges et des embûches de toutes sortes, des violences, peut-être...
Cela exige une force d’âme peu commune, la plus superbe confiance en son énergie, le mépris du danger et l’inébranlable résolution de triompher ou de périr...
Tel est l’héroïsme qu’eut Mlle Marguerite, une jeune fille de vingt ans, le soir où elle quitta l’hôtel de Chalusse, pour accepter l’hospitalité de M. et Mme de Fondège.
Et pour comble, elle emmenait Mme Léon, sachant qu’elle avait tout à craindre de cette douce personne, et que c’était un espion du marquis de Valorsay qu’elle traînait à sa suite.
Pourtant, quelle que fût sa vaillance, au moment de monter dans la voiture du général le cœur faillit lui manquer.
Il y avait de la détresse dans le dernier regard dont elle embrassa la façade de l’hôtel, les objets familiers et le visage connu des domestiques...
Tout, elle regrettait tout de cette maison, la grande cour sablée, le large perron, les deux platanes, le joli pavillon d’entrée, et le vieux chien de garde qui tirait sur sa chaîne pour venir lui lécher les mains...
Il lui semblait découvrir quelque chose d’amical sur la figure de ceux qui lui déplaisaient le plus autrefois, de M. Casimir, le valet de chambre, par exemple, ou des époux Bourigeau, les concierges...
Et personne pour l’encourager!...
Si, cependant!... A la fenêtre du premier étage, le front contre la vitre, elle reconnut le seul ami qui lui restât au monde, celui qui l’avait défendue, encouragée et soutenue... celui qui lui avait promis son appui et ses conseils, celui qui, dans le lointain de l’avenir lui avait montré le succès...
--Serais-je donc lâche?... pensa-t-elle; serais-je donc indigne de Pascal?...
Et elle s’élança dans la voiture en se disant le mot des résolutions décisives:
--Le sort en est jeté!
Le général voulut absolument qu’elle prît une place du fond, près de Mme de Fondège, et lui même s’assit sur la banquette de devant, à côté de Mme Léon.
La route fut lente et triste.
La nuit venait; c’était l’heure où le grand mouvement de Paris commence, la voiture, à chaque coin de rue, était arrêtée par un encombrement.
Mme de Fondège seule maintenait la conversation vivante, et sa voix aigre dominait le bruit des roues.
Elle vantait les grandes qualités du défunt comte de Chalusse et félicitait Mlle Marguerite de sa bonne détermination.
Ce n’étaient guère que des phrases banales qu’elle cousait les unes aux autres, mais il n’était pas un des mots qu’elle prononçait qui ne trahit une satisfaction profonde, presque la joie d’une victoire inespérée...
Par moments, le général se penchait à la portière, pour voir si le fourgon de l’hôtel de Chalusse, qui portait les bagages de Mlle Marguerite suivait...
Enfin, on arriva rue Pigalle, où demeuraient M. et Mme de Fondège...
Le général descendit le premier, présenta la main successivement à sa femme, à Mlle Marguerite et à Mme Léon, et fit signe au cocher qu’il pouvait se retirer...
Mais le cocher ne bougea pas.
--Pardon, excuse, bourgeois, fit-il, mais c’est que le patron m’a dit comme ça... m’a recommandé...
--Quoi?...
--De vous réclamer... vous savez bien... la journée, trente-cinq francs... sans compter le petit pourboire.
--C’est bien... on passera payer demain.
--Faites excuse, bourgeois, mais si ça vous était égal ce soir... le patron dit comme cela, que le compte est assez élevé...
--Comment, drôle?
Mais Mme de Fondège, déjà engagée sous la porte cochère de sa maison, revint vivement sur ses pas, et tirant son porte-monnaie:
--Tenez, dit-elle au cocher, voici trente-cinq francs.
L’homme se pencha vers sa lanterne, pour compter l’argent, et reconnaissant qu’il n’avait que la somme juste:
--Eh bien!... et mon pourboire, demanda-t-il.
--Je ne donne rien aux insolents, répondit le «général».
--Ah! pratique de malheur! jura le cocher. On prend des fiacres, quand on n’a pas de quoi se payer des voitures de grande remise... Je te conduirai encore, va, meurt-de-faim!...
Mlle Marguerite n’en entendit pas davantage: Mme de Fondège l’entraînait par les escaliers en lui disant:
--Vite, hâtons-nous, le fourgon qui apporte vos effets est en bas... Il faut savoir si le logement que je vous destine, à vous et à votre bonne gouvernante, vous convient...
Arrivée devant la porte du second étage, Mme de Fondège chercha dans sa poche son passe-partout; ne le trouvant pas; elle sonna.
Un grand diable de domestique, à l’air remarquablement impudent, vêtu d’une livrée étincelante, vint ouvrir, armé d’un vieux et sale flambeau de fer battu, où agonisait et empestait un bout de chandelle.
--Comment! s’écria Mme de Fondège, l’antichambre n’est pas encore éclairée!... C’est se moquer!... Qu’avez-vous donc fait en mon absence? Allons, dépêchons... Allumez la lanterne!... Dites à la cuisinière que j’ai quelqu’un à dîner! Appelez ma femme de chambre. Qu’on prépare la chambre de M. Gustave... Descendez voir si le «général» n’a pas besoin de vous pour aider à monter les bagages de ces dames...
Embarrassé de choisir entre tant d’ordres contradictoires, le domestique ne choisit pas.
Il posa son chandelier infect sur une des consoles de l’antichambre, et gravement, sans mot dire, gagna le couloir conduisant à la cuisine.
--Évariste!... criait Mme de Fondège, cramoisie de colère, Évariste, insolent!...
Et comme il ne daignait pas répondre, elle s’élança à sa poursuite... Et bientôt des profondeurs de l’appartement, une altercation de la dernière violence s’éleva, le domestique se répandant en injures, la maîtresse exaspérée ne sachant que crier: «Je vous chasse, vous êtes un insolent, je vous chasse.»
Debout dans l’antichambre, près de Mlle Marguerite, la digne Mme Léon semblait aux anges.
--Drôle de maison!... fit-elle. Voilà qui commence bien...
Mais l’estimable femme de charge était la dernière personne du monde à qui Mlle Marguerite eût laissé voir sa pensée:
--Taisez-vous donc, Léon, prononça-t-elle, c’est nous qui sommes cause de ce désordre, et j’en suis toute honteuse...
La gouvernante dut retenir la méchanceté qui lui montait aux lèvres... Mme de Fondège reparaissait suivie d’une grande fille à l’œil provocant, au nez odieusement retroussé, beaucoup trop bien coiffée, et qui tenait un flambeau allumé.
--Comment m’excuser, madame, commença Mlle Marguerite, de toute la peine que je vous donne...
--Eh!... chère enfant, je n’ai jamais été si heureuse... Venez, venez voir votre chambre...
Et pendant qu’on traversait plusieurs pièces à peine meublées:
--Ce serait plutôt à moi, continua Mme de Fondège, de vous faire des excuses. Vous allez regretter, je le crains, les splendeurs de l’hôtel de Chalusse... C’est que nous ne possédons pas des millions comme feu votre pauvre père... Nous avons une grande aisance, rien de plus... Mais tenez, vous voici chez vous.
La femme de chambre venait d’ouvrir une porte, Mlle Marguerite entra dans une assez grande pièce à deux fenêtres, tendue d’un méchant papier passé, garnie de rideaux de perse dont le soleil et la poussière avaient mangé les couleurs.
Tout y était dans un épouvantable désordre, et d’une répugnante malpropreté... Le lit était défait, la toilette n’avait pas été lavée, des chaussons de lisière traînaient sur la descente de lit tout éraillée; sur la cheminée, veuve de pendule, une bouteille de bierre vide et un verre étaient restés... Puis à terre, sur les meubles, dans les coins, partout, en quantité, à foison, comme s’il en eût plu, des bouts de cigarettes traînaient...
--Quoi!... glapit Mme de Fondège, vous n’avez pas fait cette chambre, Justine...
--Ah!... ma foi!... je n’ai pas eu le temps...
--Voici cependant plus d’un mois que M. Gustave n’y a couché...
--Je sais bien?... Mais que Madame se rappelle ce que j’ai couru, depuis un mois... sans compter que j’ai lavé et repassé, puisque la blanchisseuse...
--Il suffit! interrompit Mme de Fondège.
Et se tournant vers Mlle Marguerite:
--Vous me pardonnerez, n’est-ce pas, chère enfant... Demain, à cette heure-ci, nous vous aurons bâti un de ces chastes nids de mousseline et de fleurs comme en rêvent les jeunes filles.
A la suite de cette chambre, qu’on appelait chez le «général» la chambre du lieutenant, se trouvait une pièce plus petite à une seule fenêtre, qui, dans l’ordonnance de l’appartement, avait dû être disposée pour un cabinet de toilette.
C’est cette pièce qu’on destinait à la femme de charge.
Comparant ce réduit au logis charmant qu’elle occupait à l’hôtel de Chalusse, Mme Léon eut quelque peine à dissimuler une grimace.
Mais il n’y avait pas à hésiter ni même à faire la difficile... Les ordres précis de M. de Valorsay la rivaient près de Mlle Marguerite et elle devait s’estimer heureuse qu’on lui eût permis de la suivre... Que le marquis arrivât ou non à ses fins, il lui avait promis une assez magnifique récompense pour passer sur quelques désagréments...
C’est donc de sa voix la plus douceâtre et toute grimée de fausse humilité, qu’elle déclara cette chambrette trop bonne encore pour une pauvre veuve, que ses malheurs avaient réduite à abdiquer son rang dans la société....
Les évidentes attentions de M. et Mme de Fondège ne contribuaient pas peu, d’ailleurs, à lui faire prendre son mal en patience.
Sans savoir précisément ce que «le général» et sa femme attendaient de Mlle Marguerite, elle était trop fûtée pour ne pas flairer qu’ils en espéraient quelque chose d’important, et sa «chère enfant» l’avait posée comme une de ces confidentes subalternes qu’il est indispensable de ménager et beaucoup.
--Ces gens-ci vont me faire une cour assidue, pensait-elle.
Et toute prête à jouer un double rôle entre le marquis de Valorsay et les Fondège, toute disposée même à passer à ces derniers si leurs arguments avaient plus de poids, elle entrevoyait une longue série de prévenances, de cadeaux et de gâteries.
Dès ce premier soir, ses prévisions se réalisèrent et une surprise l’attendait qui la ravit.
Il fut décidé qu’elle mangerait à la table des maîtres, ce qui jamais à l’hôtel de Chalusse ne lui était arrivé.
Mlle Marguerite éleva bien quelques objections qui lui valurent le plus venimeux regard, mais Mme de Fondège tint bon, ne voyant pas, disait-elle gracieusement, pourquoi on se priverait de la société d’une personne aussi distinguée... Que cette faveur lui eût été attirée par son seul mérite, c’est ce dont Mme Léon ne douta pas.
Plus perspicace, Mlle Marguerite crut comprendre que «la Générale» enrageait de prendre ce parti, mais qu’elle y était condamnée par l’impérieuse nécessité de soustraire la femme de charge au contact, c’est-à-dire aux confidences compromettantes de ses gens.
C’est qu’il devait y avoir à cacher dans la maison quantité de ces petits mystères odieux ou ridicules, terribles pour l’honorabilité ou pour l’amour-propre.
Pendant qu’on montait et qu’on installait ses bagages et ceux de Mme Léon, par exemple, Mlle Marguerite surprit Mme de Fondège et sa camériste en grande confidence, chuchotant avec cette volubilité qui trahit un embarras inattendu et pressant...
De quoi donc s’agissait-il?
Sans remords, elle prêta l’oreille, et ces mots: «paire de draps» répétés plusieurs fois, lui donnèrent singulièrement à réfléchir.
--Serait-ce possible!... pensa-t-elle, n’y aurait-il pas de draps à nous donner...
Elle ne tarda pas d’ailleurs à apprendre quelle opinion avait la femme de chambre de la maison où elle servait. Tout en s’escrimant du balai, de l’éponge et du plumeau, cette fille qu’exaspérait le surcroît d’ouvrage qu’elle se voyait en perspective, ne cessait de grommeler entre ses dents, et de maudire la «baraque où on se crevait de travail, où on ne mangeait pas son soûl, et où encore il fallait attendre ses gages...»
Mais Mlle Marguerite ne devait pas avoir beaucoup le loisir de réfléchir.
Elle s’employait de son mieux à aider la camériste, fort étonnée de voir si peu fière cette belle demoiselle qui avait l’air d’une reine, quand le domestique, cet Évariste, chassé par «la Générale,» une demi-heure avant, parut, et d’un ton insolent prononça les paroles sacramentelles:
--Mme la comtesse est servie!...
Car Mme de Fondège, tant qu’elle pouvait, d’autorité ou par ruse, exigeait ce titre...
Elle s’était improvisée comtesse comme son mari s’était établi général, de son autorité privée et sans plus de difficulté. A la suite de fouilles dans les «archives» de sa famille, déclara-t-elle à ses intimes, elle avait retrouvé la preuve qu’elle et les siens étaient «nobles de race,» un de leurs aïeux ayant eu une grande charge à la cour de François Ier ou de Louis XII,--elle confondait parfois.
Ceux qui ne connaissaient pas son père, le marchand de bois, ne trouvaient à cela rien d’impossible.
Évariste d’ailleurs était mis comme il convient pour annoncer le dîner à une personne de cette qualité.
Valet de pied pour ouvrir la porte dans la journée, et doré alors sur toutes les coutures, ce serviteur à plusieurs fins revêtait à l’heure du dîner l’habit noir sévère du maître d’hôtel.
Et véritablement il lui fallait cette tenue, pour ne pas jurer dans le cadre somptueux de la salle à manger.
Car elle était magnifique, cette salle, avec, ses lourds dressoirs chargés de vaisselles et de porcelaines curieuses, qui lui donnaient un peu l’aspect d’un musée...
A ce point, qu’après s’être assise à table, entre «le général» et sa femme, en face de Mme Léon, Mlle Marguerite se demanda si jusqu’à ce moment elle n’avait pas été abusée par la dangereuse optique de la prévention.
Elle remarqua bien qu’on mangeait dans du ruoltz, et que même les couverts manquaient un peu, mais il est des gens économes qui tiennent leur argenterie sous clef. Le service de porcelaine était d’ailleurs très-beau, marqué au chiffre du «général,» et surmonté de la couronne comtale de sa femme...
Le dîner, il est vrai, était détestable, servi avec profusion, mais mal... On eût dit le coup d’essai de quelque infime gâte-sauce.
Tel quel, «le général» le savourait avec délices... Il mangeait gloutonnement de tout, le rouge montait à ses pommettes, et le bien-être de la chair largement satisfaite s’épanouissait sur sa physionomie.
--C’est à croire, pensait Mlle Marguerite, qu’il reste sur son appétit, d’ordinaire, et que ceci lui semble un festin.
Et, de fait, il semblait y avoir en lui comme un trop plein de contentement toujours prêt à déborder.
Il retroussait furieusement ses moustaches à la Victor-Emmanuel, et plus que de coutume encore, il faisait ronfler et vibrer sacrrrrrebleu!... les r de ses jurons terribles.
Il ne pouvait se tenir, évidemment, de se répandre en plaisanteries fort inconvenantes, en présence d’une pauvre fille qui venait de perdre, du même coup, son père et une situation admirable et toutes ses espérances de fortune.
Il lui échappa de dire que la course qu’il avait faite au cimetière avait stimulé son appétit... Il s’émancipa jusqu’à appeler Mme de Fondège du sobriquet dont son frère l’avait affublée autrefois, et qui lui donnait des convulsions: Mme Range-à-bord.
Pourpre de colère jusqu’à la racine de ses rudes cheveux roux, stupéfiée de voir tout-à-coup son mari lui échapper ainsi, suffoquée par la nécessité où elle était de se contraindre, Mme de Fondège avait encore l’héroïsme de sourire, mais ses petits yeux lançaient des éclairs.
Bast!... «le général» y prenait bien garde!...
Il s’en souciait si peu, il se sentait si bien en veine d’indépendance que le dessert ayant été servi, il se retourna vers son domestique et, après un clignement d’œil que Mlle Marguerite surprit au passage:
--Évariste, commanda-t-il, descendez à la cave me chercher une bouteille de vin de bordeaux.
Le valet à qui on venait de «donner ses huit jours,» devait attendre et guetter une occasion de se venger.
Il eut un de ces sourires niais où perçait la méchanceté ravie, et d’un ton traînard:
--Que Monsieur me donne de l’argent, dit-il, Monsieur sait bien que ni l’épicier ni le marchand de vin d’en face ne veulent plus faire crédit...
M. de Fondège se dressa tout pâle... Mais avant qu’il eût le temps de prononcer une parole, sa femme vint à son secours...
--Vous savez bien, mon ami, lui dit-elle, que je ne confie pas les clefs de ma cave à ce garçon. Évariste, appelez Justine.
La camériste à l’air effronté parut et sa maîtresse lui expliqua où elle trouverait la clef de la fameuse cave.
Et un petit quart d’heure après, apparut une de ces bouteilles comme les épiciers et les marchands de vin en préparent, pour le plus grand ébahissement des simples, bouteilles d’apparences trop vénérables, toutes chargées de mousses et de boues, et couvertes de ces toiles d’araignées que les gamins de Paris vont récolter dans les carrières abandonnées, et qu’ils vendent de 75 centimes à 2 francs la livre, selon «la qualité...»
Mais ce bordeaux ne ramena pas la gaieté. «Le général» ne soufflait plus mot, et son plaisir fut manifeste, quand le café pris, sa femme lui dit:
--Ne vous privez pas de votre cercle, mon ami, j’ai à causer avec notre chère enfant!...
Pour congédier ainsi brusquement «le général,» Mme de Fondège souhaitait donc rester seule avec Mlle Marguerite?
Mme Léon le crut ou feignit de le croire, et s’adressant à la jeune fille:
--Je vais être obligée de vous quitter une couple d’heures, chère demoiselle, dit-elle... J’ai une course indispensable à faire... Ma famille m’en voudrait peut-être si je ne la prévenais pas de notre changement de domicile...
C’était la première fois depuis son entrée à l’hôtel de Chalusse, c’est-à-dire depuis des années, que l’estimable femme de charge parlait en termes si positifs de sa famille--et d’une famille habitant Paris, qui plus est.
Elle s’était jusqu’alors tenue dans le vague, donnant à entendre seulement que ses parents n’avaient pas eu ses malheurs, qu’ils étaient restés haut placés, si elle était tombée, et qu’elle avait fort à faire de se dérober à leurs bienfaits...
Peu importe!... Mlle Marguerite était résolue à ne s’étonner de rien.
--Courez avertir vos parents, ma chère Léon, répondit-elle, sans la moindre nuance de raillerie, c’est bien le moins que votre dévouement ne vous cause aucun préjudice...
Mais en elle-même elle pensait:
--Cette affreuse hypocrite va rendre compte de notre journée au marquis de Valorsay... Cette famille, c’est le futur prétexte de ses sorties...
Le général s’était esquivé, les domestiques commençaient à desservir, Mlle Marguerite suivit Mme de Fondège au salon.
C’était une pièce très-vaste, haute de plafond, éclairée par trois fenêtres et plus somptueuse encore que la salle à manger.
Meubles, tapis, tentures, tout était peut-être d’un goût contestable, éclatant, voyant, à effet, mais riche, très-riche, excessivement riche... Si la garniture de la cheminée n’avait pas coûté plus de sept à huit mille francs, elle resplendissait pour vingt-cinq mille... Et le reste était à l’avenant.
Les soirées étaient fraîches, Mme de Fondège avait fait allumer du feu... Elle s’assit au coin de la cheminée, sur une chaise longue, et lorsque Mlle Marguerite eut pris place en face d’elle:
--Ça, ma bien chère enfant, commença-t-elle avec une certaine solennité, causons.
Mlle Marguerite s’attendait à quelque communication importante, aussi ne fut-elle pas médiocrement surprise, quand après une minute employée à recueillir ses idées, «la générale» poursuivit:
--Vous êtes-vous préoccupée de votre deuil?
--De mon deuil, madame?...
--Oui. Je veux dire, avez-vous pensé aux toilettes que vous allez porter?... C’est important, ma chère fille, plus que vous ne pensez... On fait en ce moment des costumes de crêpe, ruchés et bouillonnés, qui sont d’une extrême distinction... J’en ai vu, surtout à la Scabieuse, qui vous iraient à ravir... Après cela, vous me direz peut-être qu’un costume, pour un deuil récent, surtout avec des bouillonnés, est un peu risqué... cela dépend des goûts... La duchesse de Veljo en avait un onze jours après la mort de son mari; elle laissait, avec cela, une partie de ses cheveux, qui sont superbes, tomber sur ses épaules, à la pleureuse, c’était tout à fait touchant... Elle était à croquer!...
Parlait-elle sincèrement?... Il n’y avait pas à en douter. Sa figure, toute bouffie de colère, quand «le général» s’était avisé de demander du vin de bordeaux, avait repris son expression habituelle, et même s’éclairait peu à peu.
--Du reste, chère enfant, poursuivit-elle, je me mets à votre disposition pour courir les magasins... Et si vous ne tenez pas à votre couturière, je vous conduirai chez la mienne, qui travaille comme un ange... Mais que je suis folle! vous vous habillez certainement chez Van Klopen... Moi, je prends peu chez lui, et seulement dans les grandes occasions. Entre nous, je le trouve un peu cher...
Ce n’est pas sans quelque peine que Mlle Marguerite dissimulait un sourire.
--Je dois vous avouer, madame, répondit-elle, que j’ai gardé de mon enfance l’habitude de faire presque toutes mes robes moi-même.
«La générale» leva les bras au ciel.
--Vous-même!... répéta-t-elle plusieurs fois, comme pour se bien convaincre qu’elle n’avait pas mal entendu, vous-même!... C’est incompréhensible... Comment, vous, la fille d’un homme qui possédait cinq ou six cent mille livres de rentes!... Après cela, je sais bien, ce pauvre M. de Chalusse était certes un digne et excellent homme, mais il avait des idées étranges, bizarres...
--Excusez-moi, madame, ce que j’en faisais était pour mon plaisir...
Voilà ce qui dépassait l’entendement de Mme de Fondège.
--Incroyable! murmurait-elle, invraisemblable!... Mais pour les modes, malheureuse enfant; pour les modes, comment faisiez-vous!...
L’énorme importance qu’elle attachait à cela était si manifeste que Mlle Marguerite ne put tenir son sérieux:
--Probablement, répondit-elle, je ne suivais la mode que de fort loin... Ainsi, la robe que je porte en ce moment...
--Est ravissante, mon enfant, et vous va divinement, c’est la vérité... Seulement, pour être franche, je vous dirai que cela ne se porte plus, oh! mais plus du tout... Aussi ferons-nous faire tout autrement les robes que vous allez vous acheter...
--Mais j’en ai plus qu’il ne m’en faut, madame.
--Noires?...
--Je porte presque toujours du noir...
Jamais, évidemment, «la générale» n’avait rien ouï de pareil.
--Soit, dit-elle, cela ira à la rigueur pour vos premiers mois de deuil... mais après? Pensez-vous, pauvre mignonne, que je vous laisserai vous cloîtrer comme au temps où vous viviez à l’hôtel de Chalusse?... Mon Dieu!... avez-vous dû vous ennuyer dans cette grande maison, seule, sans société, sans amis...
Une larme trembla entre les cils de Mlle Marguerite.
--J’étais heureuse en ce temps-là, madame, murmura-t-elle...
--A ce que vous croyez!... Vous reviendrez de cette erreur... Quand on ignore absolument ce qu’est le plaisir, on ne se rend pas compte de l’ennui qu’on éprouve... Je suis sûre que, sans vous en douter, vous avez été très-malheureuse près de M. de Chalusse.
--Oh! madame...
--Chut, chut!... je sais ce que je dis... Attendez que je vous aie présentée dans le monde, avant de me vanter votre solitude... Pauvre mignonne!... Je parierais qu’elle ne sait pas ce que c’est qu’un bal? Non!... J’en étais sûre... et elle a vingt ans!... Heureusement je suis là, moi, et je saurai remplacer votre mère, et nous rattraperons le temps perdu!... Belle comme vous l’êtes, mon enfant, car vous êtes divinement belle, vous serez la reine partout où vous paraîtrez... Voyons, est-ce que cette idée ne fait pas battre ce petit cœur si froid? Ah! le mouvement, les fêtes, le bruit, les toilettes merveilleuses, l’éclat des diamants, l’admiration des hommes, le dépit des rivales, la conscience de sa beauté, il n’y a que cela pour emplir la vie d’une femme. C’est peut-être du vertige, mais ce vertige-là, c’est le bonheur.
Était-elle sincère?...
Entreprenait-elle froidement une séduction?... Espérait-elle, après avoir ébloui cette pauvre jeune fille, la dominer par les goûts qu’elle lui aurait inspirés?...
Par un phénomène fréquent chez les natures cauteleuses, il y avait tout ensemble chez elle une très-réelle franchise et un profond calcul. Ce qu’elle disait, elle le pensait, et il lui était utile de le dire; son intérêt la poussait dans le sens de ses goûts.
Vingt-quatre heures plus tôt la fière et loyale Marguerite lui eût imposé silence. Elle lui eût dit que ces grossières séductions n’atteindraient jamais les hauteurs de son âme, et qu’elle n’aurait jamais que dégoût et mépris pour ces vulgaires bonheurs.
Mais, résolue à paraître dupe, elle dissimulait ses impressions sous une sorte d’attention ébahie, surprise et presque honteuse de trouver tout à coup à son service tant de duplicité.
--D’ailleurs, poursuivait Mme de Fondège, une jeune fille à marier ne doit pas s’enfermer chez elle... Ce n’est pas chez soi qu’on trouve un parti... Et il faut se marier... Le mariage est la seule fin raisonnable de la femme, puisque c’est son émancipation...
«La générale» allait-elle donc remettre en avant son fils?... Mlle Marguerite le crut presque... Mais elle était trop fine pour cela. Elle se garda bien de prononcer le nom du lieutenant Gustave...
--Sans compter, reprit-elle, que l’hiver sera des plus brillants et commencera de bonne heure. Dès le 5 novembre, la comtesse de Commarin donne une fête qui fera courir tout Paris... Le 7, on dansera chez la vicomtesse de Bois-d’Ardon... Le 11, nous aurons concert et ensuite bal, chez la baronne Trigault, vous savez, la femme de cet original si riche qui passe sa vie au jeu...
--C’est la première fois que j’entends prononcer ce nom...
--Vraiment!... et vous habitiez Paris... C’est à n’y pas croire... Sachez donc, chère ignorante, que la baronne Trigault est une des femmes les plus distinguées et les plus spirituelles de Paris, et celle, à coup sûr, qui se met le mieux... Je suis sûre que son compte annuel chez Van Klopen ne se solde pas avec cent mille francs... c’est tout dire, n’est-ce pas?...
Et avec un sentiment d’orgueil très-réel et bien légitime, elle ajoute:
--La baronne est mon amie, je vous présenterai.
Engagée sur ce terrain, Mme de Fondège ne devait pas tarir de sitôt...
Visiblement, c’était une de ses prétentions d’être excessivement lancée, de connaître tout Paris et d’être l’intime de toutes les femmes de la société qui doivent à leur luxe, à leurs extravagances ou à pis encore cette «famosité» qui impose aux imbéciles...
Ce qui est sûr, c’est que nulle mieux qu’elle ne savait le fin mot de toutes les anecdotes qui, chaque jour, amusent le tapis parisien...
L’écouter une heure, c’était être au courant de la chronique scandaleuse...
Incapable de s’intéresser à ces fastidieux commérages, Mlle Marguerite n’osait cependant s’y soustraire, et elle feignait une attention bien loin de son esprit, lorsque la porte du salon s’ouvrit brusquement...
Évariste, le domestique congédié, se montra, souriant de son plus impudent sourire.
--Mme Landoire est là, dit-il, qui désirerait parler à Mme la comtesse...
A ce nom, «la générale» tressauta, comme si elle eût été mordue par un aspic.
--Qu’elle attende, fit-elle vivement, je suis à elle à la minute...
Inutile précaution, la visiteuse parut.
C’était une grande femme brune, sèche comme un cotret, et de façons horriblement communes.
--Enfin, on vous trouve, dit-elle d’une voix rude, et ce n’est pas malheureux... Voilà quatre fois que je viens pour ce billet...
Mme de Fondège l’interrompit du geste, et lui montrant Mlle Marguerite:
--Attendez du moins que je sois seule, prononça-t-elle, pour me parler de vos affaires...
Mme Landoire haussa les épaules.
--Et si vous n’êtes jamais seule!... grogna-t-elle. Je voudrais pourtant en finir, moi.
--Suivez-moi dans ma chambre, et nous terminerons.
Mais c’était une trop favorable occasion d’échapper à «la générale» pour que Mlle Marguerite ne s’empressât pas de la saisir.
Elle demanda la permission de se retirer, assurant, ce qui était la vérité, qu’elle tombait de fatigue.
Et après avoir reçu de Mme de Fondège un baiser maternel, accompagné d’un «dormez bien, ma chère fille aimée,» elle gagna sa chambre.
Par un rare bonheur, grâce à la sortie de Mme Léon, elle se trouvait seule et ne craignait pas d’être épiée...
Elle tira donc d’une de ses malles un buvard de voyage, et lestement elle écrivit à l’ancien agent du comte de Chalusse, à M. Isidore Fortunat pour lui annoncer que le mardi suivant elle se rendrait chez lui.
--Je serais bien maladroite, pensait-elle, si demain, en allant à la messe, je ne trouvais pas moyen de jeter cette lettre à la poste sans être vue...
Elle s’était hâtée, bien lui en prit...
Son buvard était à peine en place, que Mme Léon rentra, l’air aussi contrarié que possible.
--Eh bien!... demanda Mlle Marguerite d’un ton de naïveté admirablement joué, avez-vous vu votre famille?...
--Ne m’en parlez pas, ma chère demoiselle, tous mes parents étaient absents... ils étaient au spectacle.
--Ah!...
--De sorte que dès demain matin, à la première heure, il me faudra courir jusque chez eux... Vous comprenez combien c’est important!...
--Oui, en effet, je comprends...
Mais la digne femme de charge, intarissable d’ordinaire, était peu en train de causer ce soir-là... Elle embrassa sa chère demoiselle et passa dans sa chambre...
--Allons, pensa Mlle Marguerite, elle n’a pas rencontré M. de Valorsay, et comme elle ne sait quel personnage jouer, comme elle est très-embarrassée, elle est furieuse!...
Elle-même eût eu à résumer ses impressions de la soirée, et à se tracer une ligne de conduite, mais véritablement, ainsi qu’elle l’avait assuré, ses forces, après deux nuits passées sur un fauteuil, étaient à bout.
Elle se dit donc que mieux valait prendre du repos, que son esprit le lendemain en serait plus lucide, et après une fervente prière où revint plusieurs fois le nom de Pascal Férailleur, elle se coucha...
Et cependant, avant de s’endormir, elle put recueillir une dernière observation:
Les draps de son lit étaient neufs!...
Si Mlle Marguerite fût née à l’hôtel de Chalusse, si elle eût grandi insouciante et heureuse à l’ombre de la tendresse d’un père et d’une mère, si elle eût toujours été défendue des réalités tristes de la vie par une immense fortune, elle eût été perdue sans ressources... Comment éviter des dangers qu’on ignore!...
Mais elle devait aux hasards de son enfance la science amère de la vie réelle, et son maître avait été le maître cruel des robustes et des forts: le malheur...
Livrée à elle-même, dès l’âge de treize ans, et dans le milieu le plus dissolu, habituée à tout craindre, à tout soupçonner, et à ne compter que sur elle seule, elle était devenue étrangement défiante et perspicace.
Elle savait voir et entendre, délibérer et agir...
Véritablement naïve, elle était cependant capable de ruse, comme tous ceux qui ont eu à se débattre dans des situations infimes.
De craintes, elle n’en avait aucunes, de celles du moins qu’eût eues l’héritière légitime d’une grande maison. Deux hommes, le marquis de Valorsay et le fils de M. de Fondège, le lieutenant Gustave, convoitaient sa main, et l’un d’eux, le marquis, était, croyait-elle, capable de tout... elle ne s’en inquiétait seulement pas...
C’est qu’elle avait été bien autrement en danger, autrefois, lorsqu’elle était apprentie, et que le frère de sa patronne, le sieur Vantrasson, l’obsédait de sa passion... et cependant elle n’avait pas péri!...
Le mensonge était certes ce qui répugnait le plus à sa nature loyale, mais elle y était condamnée... Quelle arme avait-elle, hormis la duplicité, seule contre tant d’ennemis et enlacée par une double intrigue, dont elle ne comprenait même pas encore toute la portée...
C’est dire de quels regards attentifs et profonds, le lendemain, elle étudia le logis de ses hôtes, s’efforçant de reconstruire leur existence et de pénétrer leurs habitudes et leurs mœurs d’après ce qui les entourait.
Et, certes, l’étude était instructive:
La maison du «général» était bien l’intérieur parisien, tel qu’il devient fatalement avec la rage toujours croissante du luxe, la fureur de hausser son train au train des millionnaires, et la passion si noble et si intelligente à la fois d’humilier et d’écraser le voisin!
Bien-être, confort, aisance, tout dans l’appartement avait été impitoyablement sacrifié à l’étalage, à ce que le monde pouvait voir...
La salle à manger était magnifique, le salon superbe, mais c’étaient les seules pièces sérieusement meublées de la maison...
Tout le reste était vide, froid, nu, désolé... La vanité y avait «instrumenté» à la façon des huissiers, enlevant tout ce qui n’était pas strictement indispensable... Et les quelques meubles qui traînaient comme au hasard semblaient moins un mobilier que les épaves dédaignées d’un encan après saisie...
Mme de Fondège avait, il est vrai, dans sa chambre, une assez belle armoire à glace, un meuble dont n’eût pas su se passer l’amie de la fringante baronne Trigault, mais son lit, détail navrant, n’avait pas de rideaux...
Après cela, les mœurs et les habitudes de la femme et du mari s’expliquaient naturellement...
Comment ce dénûment extrême, trop réel sous leur fausse opulence, ne les eût-ils pas épouvantés?... Pouvaient-elles n’être pas sinistres, les réflexions qui les hantaient dans ce logis dévasté!...
De là leur vie en dehors et factice, leur perpétuel besoin de mouvement, d’étourdissement, de bruit... De là cette recherche inquiète de tout ce qui pouvait les arracher à ce «chez soi» maudit où ils n’avaient que bien juste de quoi tromper le monde, et pas assez pour en imposer à leurs créanciers...
--Et ils ont trois domestiques, pensait Mlle Marguerite, trois ennemis qui passent les journées à rire des plaies saignantes de leur vanité, et à les aviver au besoin.
C’est que, dès le premier jour, elle vit clair dans la situation du «général» et de sa femme.
Ils n’avaient même pas eu l’habileté des artistes en vanité, qui, à force de se priver du nécessaire, font honneur à leur superflu.
Il était évident que le soir où Mlle Marguerite avait accepté leur hospitalité, leur situation craquait de toutes parts et qu’ils en étaient aux dernières convulsions de la ruine... Est-ce que tout ne le prouvait pas: la réclamation du cocher, l’impudence des domestiques, le refus des fournisseurs de faire crédit d’une bouteille de vin, l’insistance de cette marchande à la toilette, et enfin ces draps neufs dans le lit?
--Oui, se disait Mlle Marguerite, maintenant j’en suis sûre, les Fondège étaient perdus lorsque je suis arrivée... On ne se laisse pas tomber si bas tant qu’on a une dernière ressource... Donc, s’ils se relèvent, si l’argent et le crédit leur reviennent, c’est que le vieux juge a raison, c’est qu’ils ont mis la main sur les millions de Chalusse...
VIII
Ainsi, de ce côté du moins, se trouvait limité et restreint le champ des investigations de Mlle Marguerite.
Le seul bon sens lui disait désormais sa tâche: observer obstinément l’existence de M. et Mme de Fondège, surveiller sans relâche le train de leur maison, noter exactement toutes leurs dépenses...
C’était une affaire d’attention et de chiffres...
Ce premier succès devait beaucoup l’encourager et redoubler sa confiance en elle... Mais elle ne s’abusait pas sur sa portée... C’était énorme et ce n’était rien...
Elle sentait bien que tout ne serait pas dit le jour où elle aurait acquis la certitude morale que «le général» avait volé les deux millions qu’on n’avait pas retrouvés dans le secrétaire du comte de Chalusse...
De ce moment, les véritables difficultés commenceraient.
Alors, elle aurait à rechercher par quels moyens M. de Fondège avait réussi à s’emparer de cette fortune... Le découvrirait-elle?... Car il fallait bien le reconnaître, ce détournement--si détournement il y avait eu--tenait du prodige...
Et le mystère qui recouvrait cette affaire écarté, tout serait-il fini? Certes, non.
Il lui resterait à recueillir assez de pièces de conviction pour avoir le droit d’accuser hautement et à la face de tous «le général.»
Il lui faudrait des preuves matérielles et indiscutables, avant de dire:
--Un vol a été commis... on m’accusait, j’étais innocente... Le coupable, le voici!...
Que de chemin avant d’en arriver à ce triomphe!
N’importe!
Maintenant qu’elle tenait un point de départ positif et fixé, elle se sentait une assez robuste énergie pour poursuivre pendant des années, lentement, mais incessamment, l’enquête qu’elle s’était imposée...
Ce qui l’inquiétait, c’était de ne pouvoir s’expliquer logiquement la conduite de ses adversaires depuis le moment où Mme de Fondège lui avait demandé sa main pour son fils jusqu’à l’heure actuelle.
Et d’abord, comment avaient-ils eu l’audace ou l’imprudence de l’attirer chez eux, si véritablement ils avaient détourné une de ces sommes immenses qui trahit celui qui les emploie?...
--Ils sont fous à lier, pensait-elle, ou ils me croient aveugle, sourde et plus naïve qu’il n’est permis de l’être.
Secondement, pourquoi paraissaient-ils tant tenir à ce qu’elle épousât leur fils, le lieutenant Gustave?...
--Se prépareraient-ils ainsi, songeait-elle, un moyen de défense pour le cas où tout viendrait à se découvrir?...
Elle avait à redouter aussi la défiance des Fondège.
Habiles, il leur était aisé de se débarrasser à la sourdine de leur passif... Rien ne leur était si facile que d’augmenter leur dépense d’une façon trop insensible pour qu’elle pût le constater.
L’événement ne devait pas tarder à dissiper ses appréhensions.
De ce jour-là même, et quoique ce fût un dimanche, il fut manifeste qu’un nuage d’or avait crevé au-dessus de la demeure du «général.»
Tout l’après-midi, la sonnette ne «refroidit» pas, selon l’expression de Mme Léon, et ce fut une interminable procession de fournisseurs de tous genres, comme si M. de Fondège eût convoqué le ban et l’arrière-ban de ses créanciers.
Ils arrivaient d’un air furieux et arrogant, le chapeau rivé sur la tête, la parole brève, en gens qui ont fait leur deuil de ce qui leur est dû, mais qui prétendent se rembourser en grossièretés.
On les introduisait près de «la générale,» dans le salon, ils y restaient entre cinq et dix minutes, et ils se retiraient la mine ravie, un sourire obséquieux aux lèvres, l’échine arrondie en cerceau, le chapeau traînant à terre.
Donc ils étaient payés...
Et pour que Mlle Marguerite sût bien à quoi s’en tenir, il lui fut donné d’assister au règlement de la facture du loueur de voitures.
Dieu sait de quelles hauteurs Mme de Fondège le reçut...
--Ah! vous voici, s’écria-t-elle de sa voix la plus rude, dès qu’il parut... C’est donc vous qui dressez vos cochers à insulter vos pratiques!... Bon moyen pour attirer une clientèle brillante... Quoi! je loue chez vous au mois une voiture à un cheval, et parce qu’un jour je prends une voiture à deux chevaux, vous me faites réclamer la différence. On fait payer d’avance, mon cher, quand on est si défiant.
Lui, qui avait dans sa poche une facture de près de quatre mille francs, écoutait en homme qui médite une réponse foudroyante.
Elle ne lui laissa pas le temps de répondre.
--Lorsque j’ai à me plaindre des gens que j’emploie, reprit-elle, je les congédie et je les remplace... Il est de ces choses, et l’insolence est du nombre, que je ne pardonne pas... Remettez-moi votre note...
L’homme, aussitôt, d’un visage où se peignaient en traits comiques le doute, la crainte et l’espoir, tira son interminable mémoire de sa poche...
Mais quand il vit les billets de banque, lorsqu’il vit qu’on le payait sans conteste, sans rien vérifier, discuter ni rabattre, il fut saisi d’une respectueuse stupeur et sa voix soudainement devint plus douce que miel.
Une créance douteuse qui rentre, donne, assure-t-on, à un commerçant, plus de joie mille fois que cinquante créances sûres... La vérité de cette observation apparut.
Mlle Marguerite put croire que le loueur allait conjurer «Mme la comtesse» de lui faire la grâce de remettre à plus tard ce «petit payement.»
Le négociant parisien est ainsi fait. Intraitable s’il soupçonne son débiteur gêné, il s’humanise dès qu’il le trouve en mesure, rengaine son mémoire et fait des façons...
Si bien qu’à beaucoup, pour ne pas donner d’argent, il suffit d’en montrer...
L’abnégation du loueur n’alla pas jusque-là, mais il supplia «Mme la comtesse» de ne le pas quitter pour un malentendu, car c’était un malentendu, il le jurait sur la tête de ses enfants; son cocher n’était qu’un imbécile et un butor, un ivrogne et même un mal-appris; il allait le chasser ignominieusement en rentrant...
«La générale» fut inflexible; elle le congédia en disant:
--Je ne m’expose jamais à ce qu’on me manque deux fois!
C’est pour cette raison sans doute qu’elle avait renvoyé le matin le valet qui lui avait si bien manqué la veille, l’intelligent Évariste. Mlle Marguerite ne le revit pas.
Le dîner fut servi par un nouveau domestique envoyé par le bureau de placement et accepté les yeux fermés pour cette raison majeure que les livrées d’Évariste lui allaient comme un gant...
La cuisinière avait-elle été aussi remplacée? C’est ce dont Mlle Marguerite ne put s’assurer... Ce qu’elle reconnut, par exemple, c’est que ce dîner du dimanche ne ressembla en rien à celui de la veille... La qualité avait remplacé la quantité, et le soin, la profusion... Point ne fut besoin de donner l’ordre de descendre chercher du Château-Laroze à la cave, il se trouva servi au bon moment, tiède à point, et parut être du goût de l’excellente Mme Léon.
En vingt-quatre heures, les Fondège s’étaient si bien rassis dans une opulence réelle, que c’était à se demander s’ils avaient jamais connu les angoisses d’un luxe menteur plus horrible mille fois que la plus noire misère...
--Me serais-je donc trompée!... se disait Mlle Marguerite, le soir, lorsqu’elle fut retirée dans sa chambre.
Ce qui la confondait, c’est que Mme Léon, personne perspicace s’il en fut, ne paraissait s’être aperçue de rien... Non, rien ne l’avait frappée de ce qui avait semblé à Mlle Marguerite d’insignes imprudences, presque des aveux. Elle trouvait «le général» et sa femme des gens charmants, d’une distinction admirable, et ne cessait de féliciter sa «chère demoiselle» d’avoir accepté leur hospitalité.
--Je me sens comme chez moi, ici, disait-elle, et bien que ma chambre soit un peu petite, quand elle sera arrangée je n’aurai rien à souhaiter.
Mlle Marguerite dormit mal, cette nuit-là... Au moment où il semblait que ses certitudes eussent dû s’affermir, les doutes les plus inquiétants lui venaient... N’avait-elle pas jugé la situation avec une passion aveugle?... Les Fondège étaient-ils aussi ruinés qu’elle l’avait cru?...
Comme tous les gens qui ont été très-malheureux en leur vie, elle était rebelle aux illusions, et se défiait extrêmement de tout ce qui semblait favoriser ses espérances et ses désirs...
Ce qui la soutenait, c’était le projet d’aller consulter son vieil ami, le juge de paix, et aussi la pensée que l’ancien agent de M. de Chalusse retrouverait Pascal Férailleur...
A cette heure, M. Fortunat devait avoir reçu sa lettre; il l’attendait, sans doute, le mardi, et il ne lui restait plus qu’à imaginer un prétexte pour se procurer deux heures de liberté sans éveiller les soupçons.
Levée de bonne heure, elle achevait sa toilette, quand elle entendit frapper discrètement à celle des portes de la chambre de Mme Léon qui ouvrait sur le corridor.
--Qui est là?... fit la voix de l’honnête gouvernante.
Ce fut la voix impudente de Justine, la femme de chambre de Mme de Fondège qui répondit:
--C’est une lettre, madame, que le concierge vient de monter... elle est adressée à Mme Léon... C’est bien vous, n’est-ce pas?
Mlle Marguerite reçut comme un coup dans le cœur...
--Mon Dieu!... pensa-t-elle, une lettre du marquis de Valorsay!...
Que l’estimable gouvernante connût l’envoi de cette missive et qu’elle l’attendit impatiemment, c’est ce dont ne permirent pas de douter son empressement à sauter à terre, car elle était encore au lit, et sa promptitude à ouvrir sa porte.
Et tout aussitôt, on put l’entendre, à travers la cloison, dire à la femme de chambre de sa voix la plus mielleuse:
--Mille remercîments, mon enfant. Ah! vous me tirez d’une fameuse inquiétude... C’est mon beau-frère qui me donne enfin de ses nouvelles... je reconnais son écriture...
Après quoi, la porte se referma.
Debout au milieu de sa chambre, pâle et la moiteur au front, Mlle Marguerite écoutait, agitée de cette fiévreuse angoisse qui exalte les facultés jusqu’à leur puissance extrême...
Une voix, au-dedans d’elle-même, plus forte que tous les raisonnements, lui affirmait que cette lettre, dont elle entendait le froissement, mettait en question son honneur, son avenir, peut-être sa vie!...
Mais quel moyen de s’assurer de la réalité de ce pressentiment étrange?...
Si elle eût suivi l’impulsion de son caractère, elle fût entrée brusquement chez la Léon, et sur-le-champ, sans phrases, de gré ou de force, elle eût obtenu ce papier...
Oui, mais agir ainsi, c’était se découvrir, c’était dépouiller ces apparences candides de dupe qui constituaient sa seule force et son unique chance de salut.
Si seulement elle eût pu apercevoir Mme Léon, elle eût tiré quelques indications utiles du mouvement de sa physionomie. Mais impossible, le trou de la serrure était obstrué par la clef...
Elle se désolait, quand un fendillement de la cloison fixa son attention... Si cette fissure traversait toute l’épaisseur du plâtre, cependant... On découvrirait ce qui se passait de l’autre côté.
Tout doucement, sur la pointe du pied, retenant son haleine, elle s’approcha, se pencha, regarda et vit.
Dans son impatience de prendre connaissance de la lettre, l’honorable gouvernante ne s’était pas recouchée. Elle avait fait sauter précipitamment le cachet, et debout, en chemise, les pieds nus sur le parquet, juste en face de l’étroite lézarde, elle lisait...
Elle lisait ligne à ligne, mot à mot, et le froncement de ses sourcils et le pli de sa lèvre trahissaient un violent effort de compréhension et un certain mécontentement.
A la fin, elle haussa les épaules, grommela quelques paroles qu’intercepta la cloison et se mit à s’habiller, après avoir posé la lettre toute ouverte sur la méchante commode qui, avec deux chaises et le lit, comprenait tout le mobilier de son cabinet...
--Mon Dieu!... priait Mlle Marguerite, mon Dieu! faites qu’elle l’oublie...
Elle ne l’oublia pas...
Étant prête et parée, elle la relut une fois encore, puis elle la serra précieusement dans le second tiroir de la commode, ferma à double tour et mit la clef dans sa poche.
--Je ne saurais donc rien! pensa Mlle Marguerite. Non, c’est impossible! il faut que je sache, je le veux!...
De ce moment, ce fut une idée qui s’empara despotiquement de son esprit. Et telle était son application obstinée à chercher un expédient, qu’elle ne prononça pas dix paroles, et encore de l’air le plus distrait, pendant le déjeuner.
--Je ne suis qu’une niaise si je n’arrive pas jusqu’à ce maudit papier, se répétait-elle... Là, j’en suis sûre, est le mot de l’intrigue abominable dont Pascal et moi sommes victimes...
Sa préoccupation, par bonheur, ne fut pas remarquée... Chacun des convives avait la sienne.
Mme Léon rêvait aux nouvelles qu’elle venait de recevoir, et d’ailleurs son attention était presque exclusivement sollicitée par des perdreaux truffés et une bouteille de Château-Laroze... Car elle était un peu portée sur sa bouche, la chère dame, et même elle le confessait ingénûment, en ajoutant que personne n’est parfait...
«Le général» ne cessait de parler de certaine paire de chevaux qu’il devait aller voir l’après-midi, et qu’il se proposait d’acheter, dégoûté qu’il était, déclarait-il, des loueurs... C’était une excellente spéculation qu’il comptait faire, cet attelage provenant de la déconfiture d’un jeune et spirituel gentilhomme, que le jeu, l’amour d’une blonde un peu âpre à la curée et la plainte d’un bijoutier venaient de conduire en police correctionnelle...
Quant à Mme de Fondège, elle paraissait avoir la tête tournée par les perspectives de la fête prochaine de la comtesse de Commarin... C’est qu’elle n’avait plus que quinze jours pour ses préparatifs...
Toute la soirée de la veille, une partie de la nuit et depuis son lever, elle n’avait cessé de remuer dans son imagination des «projets de coupe» et des combinaisons de couleurs et d’étoffes... Et au prix d’une grosse migraine, elle avait fini par concevoir une de ces toilettes qui font sensation, dont on parle dans les chroniques, et que décrivent «de chic,» pour la plus grande béatitude de la province, toutes les baronnes de Sainte-Agathe et toutes les vicomtesses de Villaflor des journaux de modes.
--Imaginez, disait-elle toute brûlante de la flamme de l’inspiration, représentez-vous une robe fleur de thé parsemée de petites fleurettes brodées sur un fond de grosse soie chinoise écrue... Un grand volant de Valenciennes la garnira dans le bas. Je poserai dessus une tunique de crêpe de Chine gris-perle bordée d’un effilé de toutes les nuances de la robe et formant panier par derrière.
Mais que de peines, de soins, de tracas, avant de mener à bonne fin un chef-d’œuvre si compliqué!... Que de conférences avec le couturier, avec le fleuriste, avec le passementier... Que de tâtonnements, d’hésitations, d’erreurs inévitables!
Ah!... ce n’était pas s’y prendre trop tôt, et il n’y avait plus une minute à perdre...
Aussi, Mme de Fondège, qui était déjà en toilette et qui même avait envoyé chercher une voiture, offrit-elle à Mlle Marguerite de l’accompagner.
Et assurément, elle estimait la proposition séduisante... Courir les magasins de nouveautés, même quand on ne peut ou qu’on ne veut rien acheter, est un petit supplice de Tantale très à la mode... C’est «un chic» importé d’Amérique par quelques «grandes dames» pour le désespoir des pauvres commis en soierie... Vers une heure, quand le temps est beau, quantité de spirituelles jeunes femmes se répandent dans les boutiques et demandent à voir des étoffes... c’est toujours plus amusant que de surveiller sa maison...
Et quand elles rentrent le soir, après avoir fait déplier inutilement deux cents mètres de soie, elles sont contentes, elles n’ont pas perdu leur journée.
Même, les plus intelligentes ne reviennent pas toujours les mains vides de ces expéditions... Une douzaine de gants ou une pièce de dentelle s’égarent si aisément dans les plis d’un manteau!...
Et cependant, à la grande surprise de «la générale,» Mlle Marguerite refusa.
--J’ai tant de choses à mettre en ordre, ajouta-t-elle, sentant bien qu’un prétexte était indispensable.
Mais Mme Léon qui n’avait pas pour rester les mêmes raisons que sa «chère demoiselle,» s’offrit bravement.
Elle avait des relations dans plusieurs magasins, affirma-t-elle, chez un marchand de dentelles de la rue de Mulhouse, notamment, et avec sa recommandation, on ne pouvait manquer de conclure des marchés très-avantageux...
--Soit, répondit Mme de Fondège, je vous emmène... mais alors courez vite faire un brin de toilette pendant que je mettrai mon chapeau!...
Elles quittèrent la salle en même temps, et derrière elles Mlle Marguerite sortit précipitamment, tout oppressée d’un espoir qu’elle osait à peine s’avouer...
Le front appuyé contre la cloison, l’œil à l’étroite fissure, elle vit sa dévouée gouvernante se hâter de changer de robe, jeter un châle sur ses épaules, choisir son plus joli chapeau, et, après un coup d’œil à la petite glace, s’élancer dehors en criant:
--Me voici, madame la comtesse, je suis prête!...
Et l’instant d’après elles sortirent ensemble...
Au bruit de la porte d’entrée qui se refermait, Mlle Marguerite eut comme un éblouissement...
Si elle avait bien vu, si elle ne se trompait pas, Mme Léon avait oublié la clef de la commode dans la poche de la robe qu’elle venait de quitter...
C’est avec un battement de cœur qui allait jusqu’à suspendre sa respiration qu’elle ouvrit la porte de communication et pénétra dans la chambrette de la gouvernante...
D’un pas rapide, elle s’approcha du lit, où était jetée la robe, la prit, et d’une main frémissante palpa la poche...
La destinée se déclarait pour elle!... La clef y était... La lettre était à sa discrétion.
C’était une répugnante action qu’elle allait commettre... Voler une clef, forcer un meuble, violer le secret d’une correspondance... cela révolta si terriblement sa fierté, qu’un moment elle demeura en suspens.
L’instinct de la conservation devait étouffer ses scrupules... N’y allait-il pas de son honneur et de l’honneur de Pascal, et de leur avenir à tous deux, de leur amour et de leur bonheur!...
--Hésiter serait non plus loyauté mais duperie, murmura-t-elle...
Et d’une main hardie, elle engagea la clef dans la serrure...
Non sans quelques difficultés, car il était tout disloqué, le tiroir s’ouvrit...
Et très en vue, sur les nippes que l’estimable gouvernante avait eu le temps de ranger dans la commode, la lettre apparut.
Mlle Marguerite s’en empara d’un mouvement fiévreux, la déplia et lut:
«Chère Madame Léon...»
--Oh!... murmura-t-elle, le nom en toutes lettres!... Voilà une imprudence qui rendrait les dénégations difficiles.
Et elle reprit:
«Votre lettre, que je reçois à l’instant, me confirme ce que m’avaient déjà appris mes domestiques, c’est-à-dire que deux fois en mon absence, samedi soir et dimanche matin, vous vous êtes présentée à l’hôtel pour me parler...»
Ainsi, la pénétration de Mlle Marguerite l’avait bien servie...
Toute cette histoire de parents haut placés à visiter n’était qu’un prétexte imaginé par l’honnête gouvernante pour assurer sa liberté!...
Le marquis, cependant, continuait:
«Je regrette d’autant plus de ne m’être pas trouvé chez moi, que j’ai à vous donner des instructions de la dernière importance.
«Nous touchons, sachez-le, au moment décisif. J’ai combiné une mesure qui effacera complétement et à tout jamais le souvenir de ce maudit P. F., si tenté qu’on daigne se rappeler de lui après le petit désagrément que nous lui avions ménagé chez la d’Argelès...»
P. F... Ces initiales, manifestement désignaient Pascal Férailleur.
Mlle Marguerite avait donc eu raison de répondre de lui comme d’elle-même!...
Il était innocent et elle tenait une irrécusable preuve de son innocence...
Valorsay, le misérable, avouait, et avec quelle impudente désinvolture, son lâche et abominable crime.
Mais elle poursuivit:
«Le coup de théâtre est monté, qui, à moins d’un contretemps hors de toutes les probabilités, doit jeter l’enfant entre mes bras...»
Un frisson d’horreur secoua les épaules de Mlle Marguerite.
L’enfant... c’était elle, évidemment.
«Grâce au concours d’un de mes amis, ajoutait la lettre, je puis placer cette fière personne dans une position terrible, très-périlleuse, et d’où elle ne sortirait probablement pas seule... Mais, au moment où elle se croira perdue, j’interviendrai, je la sauverai, et ce sera bien le diable si la reconnaissance n’opère pas le miracle qu’il me faut...
«Tout ira bien... Cependant tout irait mieux encore si le médecin qui a soigné M. de C... à ses derniers moments, et dont vous m’avez parlé, le docteur Jodon, si j’ai bonne mémoire, consentait à nous donner un coup d’épaule... Quelle espèce d’homme est-ce?... Si c’était un homme accessible aux séductions de quelques billets de mille francs, je dirais dès aujourd’hui: L’affaire est dans le sac...
«Votre conduite, jusqu’ici, est un chef-d’œuvre qui sera recompensé au-delà de vos espérances... Vous savez, chère dame, si je suis ingrat!... Laissez les F... continuer leur manége, et même ayez l’air de les favoriser... Je ne les crains pas... Je parierais que j’ai vu clair dans leur jeu et que j’ai deviné pourquoi ils veulent que la petite épouse M. leur fils... Le jour où ils me gêneraient, je les briserais comme verre...
«Malgré les explications que je vous donne pour votre gouverne, il est indispensable que je vous voie... Je vous attends donc, après-demain mardi, entre trois et quatre heures. Surtout ne manquez pas de m’apporter les renseignements que je vous demande relativement au docteur Jodon.
«Sur quoi, chère dame, toutes mes amitiés. V...»
Et en post-scriptum il y avait:
«En venant, mardi, rapportez aussi cette lettre: nous la brûlerons ensemble... N’allez pas vous imaginer que je me défie de vous... C’est qu’il n’y a rien de perfide comme les paperasses...»
Durant plus d’une minute, Mlle Marguerite demeura écrasée de l’impudence du marquis de Valorsay, tout étourdie de cette lettre obscure et si claire à la fois et dont chaque ligne était une menace pour l’avenir...
La réalité dépassait ses pires appréhensions.
Mais elle secoua cette torpeur, comprenant toute la gravité de sa situation, combien les instants étaient précieux, et qu’il importait de prendre un parti sur-le-champ. Terrible fut alors son indécision. Que résoudre, que faire?
Remettrait-elle simplement la lettre à sa place, et continuerait-elle, comme si rien n’était, son rôle de dupe?... Non, ce n’était pas possible... Il y eût eu de la démence à se dessaisir ainsi de cette preuve flagrante de l’infamie du marquis.
D’un autre côté, garder la lettre, c’était provoquer une enquête et un esclandre... M. de Valorsay serait atteint mais non terrassé, et on ne saurait rien de ces projets qui nécessitaient l’intervention du médecin.
L’idée lui vint d’abord de courir chez son vieil ami le juge de paix... Mais le trouverait-elle?... Il demeurait fort loin et le temps pressait...
Alors elle songea à se rendre chez un homme d’affaires, chez un notaire, chez un juge... Elle montrerait la lettre, on en prendrait copie... Mais non, ce moyen ne valait rien, le marquis aurait ensuite la ressource de nier...
Elle se désespérait, elle s’accusait d’ineptie, quand une inspiration, soudaine comme l’éclair déchirant la nuit, illumina son cerveau.
--O Pascal! nous sommes sauvés!... s’écria-t-elle.
Aussitôt, sans plus réfléchir, elle jeta un manteau sur ses épaules, noua au hasard un chapeau sur sa tête, et sans rien dire à personne sortit.
Malheureusement elle ne connaissait pas le quartier, et quand elle arriva à l’angle de la rue Pigalle et de la rue Notre-Dame-de-Lorette, l’embarras la prit.
Tremblant de s’égarer, elle entra chez l’épicier dont le magasin occupe le coin, et d’une voix troublée:
--Voudriez-vous, monsieur, demanda-t-elle, m’indiquer un photographe aux environs...
Sa physionomie égarée donnait à cette demande une telle singularité, que l’épicier la toisa pour s’assurer qu’elle ne se moquait pas de lui.
--Vous n’avez qu’à descendre la rue Notre-Dame-de-Lorette, répondit-il enfin, et dans le bas, à main gauche, vous trouverez la photographie Carjat.
--Merci!...
L’épicier s’avança jusque sur le seuil de son magasin pour la suivre des yeux.
--Voilà, pensait-il, une jeune dame qui n’a pas la tête bien solide.
Ses allures, en effet, étaient si extraordinaires et si précipitées, qu’on se retournait sur son passage... Elle le remarqua, et faisant effort sur elle-même ralentit sa marche.
Aussi bien, elle approchait de l’endroit qu’on lui avait indiqué... Bientôt, de chaque côté d’une porte cochère, elle aperçut des cadres pleins de portraits, et au-dessus le nom qu’on lui avait dit: E. Carjat.
Elle entra... A droite de la vaste cour, sur la porte d’un élégant pavillon, un homme était debout, Mlle Marguerite s’approcha de lui, et demanda:
--M. Carjat?
--C’est ici, répondit l’homme. Madame vient pour une photographie?
--Oui.
--Alors que madame prenne la peine de passer, elle n’attendra pas longtemps, il n’y a guère que quatre ou cinq personnes à faire poser.
Quatre ou cinq personnes!... Combien cela exigerait-il de temps, une demi-heure, deux heures? Mlle Marguerite n’en avait même pas l’idée.
Ce qu’elle savait, c’est qu’elle n’avait pas une seconde à perdre, c’est que Mme Léon pouvait rentrer en son absence et tout découvrir... Et pour comble, elle se rappelait maintenant qu’elle n’avait même pas fermé le tiroir de la commode!...
--Je ne puis attendre, fit-elle d’un ton bref, il faut que je parle à M. Carjat, à l’instant...
--Cependant, madame...
--A l’instant, vous dis-je. Allez le prévenir... qu’il vienne!...
Son accent était si impérieux, il y avait tant de despotisme dans son regard, que l’homme n’hésita plus... Il la fit entrer dans un petit salon en lui disant:
--Que madame veuille bien s’asseoir, je vais avertir monsieur...
Elle s’assit... ses jambes fléchissaient. Elle commençait à se rendre compte de l’étrangeté de sa démarche, à douter du résultat et à s’étonner de sa hardiesse.
Mais elle n’eut pas le temps de préparer ce qu’elle voulait dire. Un homme, encore jeune, portant moustache et royale, vêtu d’un veston de velours, entra, et, s’inclinant devant elle, d’un air quelque peu surpris:
--Vous désirez me parler, madame?... fit-il.
--J’ai à vous demander, monsieur, un service immense.
--A moi?
Elle sortit de sa poche la lettre de M. de Valorsay, et la lui montrant:
--Je viens, monsieur, reprit-elle, vous supplier de me photographier la lettre que voici... mais tout de suite, là, devant moi, vite, bien vite!... Il y a l’honneur de deux personnes dans chacune des minutes que je perds!...
La violence était visible, que se faisait pour parler Mlle Marguerite... Ses joues s’empourpraient et elle tremblait comme la feuille...
Cependant, son attitude restait fière, la flamme des inspirations généreuses brillait dans ses grands yeux noirs, et on sentait à son accent la sérénité d’une âme forte, résolue de lutter jusqu’aux plus terribles extrémités pour une cause noble et juste.
Ce contraste frappant, ce combat entre les pudiques timidités de la jeune fille et la virile énergie de l’amante, lui prêtaient un charme étrange et pénétrant dont l’artiste n’essaya même pas de se défendre.
Si insolite que fut la requête, il n’hésita pas.
--Je suis prêt à faire ce que vous désirez, madame, répondit-il en s’inclinant.
--Oh!... monsieur, comment reconnaître jamais...
Il ne l’écoutait plus.
Ne pouvant retourner dans la salle où cinq ou six clients attendaient, non sans impatience, leur tour de poser, il venait d’appeler un de ses employés et lui commandait d’apporter bien vite l’appareil dont il avait besoin.
Mlle Marguerite s’était interrompue, mais dès qu’il eut achevé de donner ses instructions:
--Peut-être vous hâtez-vous trop, monsieur, commença-t-elle... Vous ne m’avez pas permis de m’expliquer, et c’est peut-être l’impossible que je souhaite... Je suis venue au hasard, sans renseignements, m’en remettant à une inspiration... Avant de vous mettre à l’œuvre, il faut savoir si ce que vous ferez peut répondre à mes intentions...
--Parlez, madame.
--Les épreuves que vous obtiendrez seront-elles bien conformes au modèle?...
--En tout.
--L’écriture sera pareille, trait pour trait?
--Ce sera la même, absolument.
--De telle sorte que si on venait à présenter une de vos photographies à la personne qui a écrit la lettre...
--Cette personne ne pourrait pas plus renier son écriture que si on lui présentait sa lettre même...
--Et l’opération ne laissera aucune trace?...
--Aucune.
Un sourire de triomphe passa sur les lèvres de Mlle Marguerite.
C’était bien là ce qu’elle avait pensé. Sur ces conditions reposait le plan de défense qu’elle avait soudainement conçu...
Et pourtant un doute encore faisait ombre à ses espérances... Elle était bien décidée à le lever, mais au moment d’interroger, toutes sortes de scrupules inquiétants la retenaient... C’était le secret de ses projets qu’elle allait livrer...
La nécessité lui fit surmonter les hésitations et d’une voix un peu altérée:
--Encore une question, monsieur, reprit-elle... Je suis une pauvre ignorante, excusez-moi et instruisez-moi... Cette lettre que je tiens sera rendue demain à son auteur, et il la brûlera... Si, plus tard, un... procès survenait et qu’il me fallût prouver certaines choses qu’on nierait et qu’établit cette lettre, les juges admettraient-ils comme preuve une de vos photographies?
L’artiste fut un moment à répondre.
Maintenant, il s’expliquait la démarche de Mlle Marguerite et l’importance qu’elle attachait à un fac-simile... mais cela donnait une gravité imprévue au service qu’il allait rendre et jusqu’à un certain point, estimait-il, engageait, non précisément sa responsabilité, mais sa conscience.
A une époque où le «chantage» de plus en plus, devient une industrie courante, où l’abominable trafic des correspondances compromettantes se fait presque au grand soleil, il était naturel qu’il hésitât à fournir à une inconnue le moyen de conserver une lettre, une preuve, que son auteur--elle-même l’avouait--se proposait de détruire...
Il réfléchissait donc, et en même temps il enveloppait Mlle Marguerite d’un regard perspicace, comme s’il eût espéré lire jusqu’au fond de sa conscience...
Était-il possible qu’avec ce front noble et pur, avec ces yeux où brillait la franchise, cette belle jeune fille méditât quelque lâche et ténébreuse perfidie...
Non, il ne pouvait le croire... A qui donc se fier si une telle physionomie mentait...
Une objection le détermina.
Il songea qu’il resterait forcément maître des épreuves, et il se dit que selon le contenu de la lettre il les livrerait ou les anéantirait...
--Mes fac-simile feraient certainement preuve en justice, madame, répondit-il, et même, ce ne serait pas la première fois qu’un tribunal rendrait un arrêt sur des pièces photographiées par moi...
Cependant l’employé était revenu rapportant l’appareil, et avec son aide le photographe le monta et le déposa dans le petit salon.
Puis, lorsque tout fut prêt:
--Veuillez me donner la lettre, madame, demanda-t-il.
Elle eut une seconde de perplexité, oh! rien qu’une seconde...
La loyale et bienveillante figure de l’artiste lui disait que celui-là ne la trahirait pas, qu’il lui donnerait plutôt secours et assistance...
Elle tendit donc la lettre du marquis de Valorsay, en prononçant, d’un air de dignité triste:
--C’est mon honneur et mon avenir, monsieur, que je remets entre vos mains... Et je suis sans inquiétude, je ne crains rien.
Lui comprit ce qui avait dû se passer en elle, qu’elle n’osait lui demander le secret, ou qu’elle l’avait jugé inutile...
Il eut pitié, et ses derniers soupçons s’envolèrent.
--Je lirai cette lettre, madame, dit-il, mais je serai le seul à la lire, je vous en donne ma parole... Personne que moi ne verra les épreuves.
Émue, elle lui tendit la main, qu’il serra, et dit simplement:
--Merci... c’est m’obliger deux fois que de m’obliger ainsi...
Obtenir d’une lettre un fac-simile absolument parfait, est une opération délicate et parfois assez longue.
Au bout de vingt minutes, cependant, le photographe possédait deux clichés qui lui promettaient des épreuves superbes.
Il les considéra d’un air satisfait; puis, rendant la lettre à Mlle Marguerite:
--Avant trois jours les fac-simile seront prêts, madame, et si vous voulez me dire à quelle adresse je dois les envoyer...
Elle tressaillit à ces mots, et vivement:
--Ne les envoyez pas, monsieur, fit-elle, gardez-vous en bien... Mon Dieu!... tout serait perdu si on venait à savoir... Je viendrai les chercher, ou je les enverrai prendre...
Et, sentant bien que confiance oblige:
--Mais je ne me retirerai pas, monsieur, ajouta-t-elle, sans me faire connaître... Je suis Mlle Marguerite de Chalusse...
Et elle sortit, laissant l’artiste tout surpris de l’aventure et ébloui de sa beauté...
Il y avait à ce moment un peu plus d’une heure qu’elle avait quitté la maison de M. de Fondège...
--Comme le temps passe!... murmurait-elle, en hâtant le pas autant qu’il lui était possible sans se faire remarquer, comme le temps passe!...
Néanmoins, si pressée qu’elle fût de rentrer, elle s’arrêta et perdit cinq minutes dans un magasin de mercerie de la rue Notre-Dame-de-Lorette, où elle acheta des rubans noirs et quelques menus objets de deuil.
Ne lui faudrait-il pas expliquer et justifier sa sortie, si les domestiques, ainsi que c’était possible et même probable, venaient à en parler?...
Elle pensait à tout.
Mais le cœur lui battait à rompre sa poitrine, en montant l’escalier du «général,» et l’angoisse suspendait sa respiration, quand elle sonna...
C’est que le succès de son expédition et de tous ses projets était subordonné à une circonstance indépendante de son action, et contre laquelle toute son habileté ne pouvait rien...
Que Mme de Fondège et Mme Léon fussent rentrées, et la soustraction de la lettre était découverte!
Heureusement, ce n’est pas en une heure qu’on achète les matériaux d’une toilette comme celle que rêvait «la générale...» Ces dames étaient encore dehors et Mlle Marguerite retrouva tout dans l’état où elle l’avait laissé...
Soigneusement elle replaça la lettre dans le tiroir, le referma et remit la clef dans la poche de la robe de Mme Léon.
Alors, elle respira, et, pour la première fois depuis six jours, elle eut un mouvement de joie...
Désormais, sans que le marquis de Valorsay s’en doutât, elle le tenait... Quoi qu’il entreprît contre elle, quelle que fût la trame savante qu’il avait ourdie pour la perdre, et paraître ensuite la sauver, elle ne le craignait plus...
Il brûlerait sa lettre le lendemain, et penserait ainsi anéantir toutes les preuves de son infamie... Et pas du tout, elle, au moment décisif, quand le marquis croirait triompher, elle tirerait pour ainsi dire cette lettre du néant, et l’en écraserait. Et c’était elle, une jeune fille, qui jouait ce fourbe insigne!...
--Je n’ai pas été indigne de Pascal, se disait-elle avec une douce trépidation d’orgueil.
Mais Mlle Marguerite n’était pas de ces faibles qu’un sourire de la destinée enivre et qui, imprudents, s’endorment dans la vanité d’un premier succès...
La fièvre de l’action tombée, elle eût été disposée à s’amoindrir plutôt qu’à s’exagérer l’avantage qu’elle venait de remporter.
C’est qu’elle voulait la victoire complète, éclatante...
C’était peu, à ce qu’il lui semblait, de démasquer le marquis de Valorsay, elle était résolue à pénétrer jusqu’au plus profond de ses desseins, décidée à lui arracher le secret de son acharnement à la poursuivre...
Puis, elle avait beau se sentir une arme formidable, elle ne pouvait se défendre d’appréhensions sinistres en songeant aux menaces de la lettre du marquis.
«Grâce au concours d’un de mes amis, écrivait-il, je puis placer cette fière personne dans une position terrible, très-périlleuse, et d’où elle ne sortirait probablement pas seule...»
Cette phrase ne devait plus sortir de la mémoire de Mlle Marguerite.
Qu’était-ce que ce danger suspendu au-dessus de sa tête, d’où viendrait-il, comment et sous quelle forme?... Quelle machination abominable n’y avait-il pas à attendre du misérable qui avait froidement déshonoré Pascal?... Comment l’attaquerait-il, elle?... S’en prendrait-il à sa réputation de jeune fille ou à sa personne?... Devait-elle trembler d’être attirée dans quelque guet-apens ignoble, et abandonnée aux outrages d’abjects scélérats!...
Mille souvenirs affreux du temps où elle était apprentie charrièrent tout son sang à son cerveau.
--Je ne sortirai plus sans être armée, pensa-t-elle, et malheur à qui porterait la main sur moi!...
Ah!... n’importe, le vague de la menace en doublait l’effroi. Il n’est pas de vaillance capable d’envisager froidement un péril inconnu, mystérieux, toujours imminent et qui ne laisse pas de relâche à la pensée:
Et ce n’était pas tout...
Le marquis n’était pas son seul ennemi... Elle avait tout, de même, à redouter des Fondège, ces dangereux hypocrites qui ne l’avaient attirée chez eux que pour l’y égorger plus sûrement...
M. de Valorsay écrivait que les Fondège ne l’inquiétaient pas et qu’il avait vu clair dans leur jeu... Quel était donc leur jeu?... Ils tenaient à ce qu’elle devînt la femme de leur fils, jusqu’où pousseraient-ils la contrainte?...
Enfin, une suprême terreur achevait de bouleverser son âme, l’instant d’avant pleine de sécurité et d’espérance...
Quand on l’attaquerait, lui laisserait-on le temps de se reconnaître et de faire usage du fac-simile de la lettre!...
--Il faut, pensa-t-elle, que je révèle mon secret à un homme sûr qui me vengerait...
Heureusement, elle avait un ami à qui se confier: le vieux juge de paix...
Déjà elle avait songé à le consulter. Sa conduite, jusqu’ici, avait été à la hauteur des circonstances, mais elle sentait bien qu’à mesure que les événements se précipiteraient, il faudrait pour les dominer une expérience plus mûre que la sienne.
Elle était seule, elle n’avait à se défier d’aucun espionnage immédiat, il y eût eu folie à ne pas profiter des quelques instants de liberté qui lui étaient laissés.
Elle sortit donc son buvard de sa malle, et après s’être barricadée pour éviter une surprise, elle se mit à écrire pour son vieux conseiller le récit des événements qui s’étaient succédé depuis leur dernière entrevue.
Avec une rare précision et une minutieuse abondance de détails, elle lui dit tout. Elle lui transcrivit la lettre de M. de Valorsay en lui donnant assez d’indications pour qu’en cas de malheur il pût en aller retirer les épreuves à la photographie Carjat...
Sa lettre achevée, elle ne la ferma pas.
--S’il survient quelque chose avant que je puisse la jeter à la poste, se disait-elle, je l’ajouterai.
Elle s’était hâtée tant qu’elle avait pu, croyant à tout moment entendre rentrer Mme de Fondège et Mme Léon...
Appréhension bien chimérique, en vérité.
Il était près de six heures, quand les deux «coureuses de magasins» reparurent, harassées à ce qu’elles disaient d’un si étonnant travail, mais rayonnantes...
Outre qu’elle avait acheté tout ce qu’exigeait sa fameuse toilette, «la générale» avait trouvé «un solde» de dentelles d’une rare beauté, et ma foi! elle en rapportait pour quatre mille francs.
--Il est de ces occasions qu’on ne doit pas laisser échapper, disait-elle, en étalant son emplette... Et, d’ailleurs, il en est des dentelles comme des diamants, il est sage d’en acheter tant qu’on peut... cela reste. Ce n’est pas une dépense, c’est un placement.
Raisonnement subtil, qui a coûté cher à plus d’un mari.
La gouvernante, elle, montrait fièrement à sa «chère demoiselle» une superbe confection, dont Mme de Fondège lui avait fait présent!...
--Allons, pensa Mlle Marguerite, l’argent ne coûte guère, dans cette maison!...
C’était même à supposer qu’il ne coûtait rien du tout.
«Le général» étant rentré peu après, amenant à dîner un de ses amis, on se mit à table, et Mlle Marguerite apprit que pas plus que sa femme, le digne homme n’avait perdu sa journée.
Lui aussi il tombait de fatigue, et véritablement il y avait de quoi.
Tout d’abord, il avait acheté les chevaux de cet aimable gentilhomme qui venait de faire «le plongeon,» et il les avait eus pour 5,000 fr., une bouchée de pain, vu leur beauté... Moins d’une heure après, il en avait refusé presque le double d’un amateur célèbre, M. de Breulh-Faverlay... Cette excellente spéculation l’ayant mis en goût, il était allé rôder autour d’un fort beau cheval de selle, et comme on le lui avait laissé pour cent louis, il n’avait pas su résister... Ce n’était pas une folie, certain qu’il était de le revendre avec mille francs au moins de bénéfice quand il voudrait.
--De sorte, remarqua son ami, que si vous achetiez tous les jours un cheval pareil, vous vous feriez, par an, 365,000 livres de rentes...
Était-ce une simple plaisanterie, comme on en fait à ces gens qui ont la manie de se vanter de marchés fabuleux?... Le mot avait-il une portée plus sérieuse et tout à fait blessante?...
C’est ce que Mlle Marguerite ne put discerner.
Le positif, c’est que «le général» prit gaiement l’observation, et n’en continua pas moins allègrement à donner l’emploi de sa journée...
Ayant les chevaux, il s’était inquiété d’une voiture, et il en avait trouvé une toute neuve, qu’un prince Russe avait laissée pour compte et que pour cette raison le carrossier lui avait vendue à perte... Aussi, pour récompenser ce brave homme, avait-il fait, en outre, l’acquisition d’un coupé.
Enfin, il avait loué, rue Pigalle, à deux pas, une écurie et une remise, et il attendait le lendemain un cocher et un palefrenier.