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La dégringolade (part 3 of 4)

Part 3 of 4 · Émile Gaboriau · Public domain text

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Contents (4)

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La dégringolade (part 3 of 4)

«Pour satisfaire une fantaisie, vous greviez une propriété d'hypothèques usuraires. Pour payer une dette de jeu, vous vendiez le tiers de leur valeur les meilleures terres de l'Anjou.

«En une seule nuit, dans un cercle, Philippe perdait, au baccarat, cent soixante mille francs. Une autre fois, aux courses, le chiffre de ses pertes dépassait dix mille louis...

«Et vous, précisément à cette époque, vous en étiez réduite à faire porter vos diamants au Mont-de-Piété.

«Si encore, de tant de prodigalités, eût rejailli sur vous l'éclat que donne un faste noble et intelligent. Mais non. Vous n'en avez jamais recueilli que du ridicule ou de la honte...

--Simone!... criait Mme de Maillefert, Simone, vous devenez folle...

--C'est par les journaux, continuait la jeune fille, qu'on avait ici de vos nouvelles. Je ne les lisais pas, mais les gens du pays prenaient un détestable plaisir à me féliciter de ce qu'ils appelaient vos brillants succès. Par eux, malgré moi, j'étais informée de tout.

«On parlait de mon frère, du duc de Maillefert, comme d'une sorte de palefrenier millionnaire, vaniteux et inintelligent, joueur et débauché, plastron de tous les mauvais plaisants, dupe d'élection de tous les aventuriers qui le flagornaient et vivaient à ses dépens.

«Vous, ma mère, on vous citait toujours parmi les reines de la mode, qui, à ce que prétendent les couturières, donnent le ton, dont on décrit les toilettes, dont on célèbre la beauté, l'élégance, le goût, le luxe, dont on raconte les aventures et les bons mots, femmes folles ou mauvaises femmes, qui payent leur renommée de leur réputation.

«Si bien que je me demandais quelle mère vous étiez, pour souffrir la conduite de votre fils, et quel fils était Philippe, pour tolérer la conduite de sa mère!...

Épouvanté du choc de ces deux colères, l'une indigne, l'autre, trop légitime, hélas! Raymond était presque tenté d'essayer d'arrêter Mlle Simone...

Ne se perdait-elle pas, par cette violence extraordinaire!...

--Ah! je me vengerai! râlait la duchesse, vous me payerez cher cette humiliation!...

Mais loin de paraître s'effrayer de ces menaces, Mlle de Maillefert redressait plus haut la tête, toujours plus haut, provoquant sa mère d'un regard de défi.

Elle l'avait dit, elle se révoltait, et pareille à l'esclave qui vient de briser sa chaîne, elle semblait incapable de garder aucune mesure.

--Enfin, reprit-elle, après avoir respiré fortement, enfin le jour vint, ma mère, où votre dernier louis glissa entre vos mains. Vous étiez ruinés, mon frère et vous. Lambeau par lambeau, vos propriétés avaient été mises à l'encan, ce qui vous restait était écrasé d'hypothèques, les usuriers vous fermaient leur caisse, les marchands vous refusaient crédit, les huissiers assiégeaient votre hôtel.

«Et étourdis de cette ruine, éperdus, en détresse, vous vous débattiez, Philippe et vous, au milieu d'une meute hurlante de créanciers.

«C'est alors que mon souvenir vous revint, car en trois ans vous n'aviez pas répondu à une seule de mes lettres. Et je vous vis arriver ici, un matin...

«C'était en hiver, à cette époque, à peu près, et je me rappelle votre surprise en me revoyant. Vous ne me reconnaissiez pas. Vous me disiez:--Comme tu es changée, ma pauvre enfant!...

De sa place, accoudé à la cheminée, Raymond ne perdait pas un tressaillement de la physionomie bouleversée de Mme de Maillefert, et il voyait s'allumer et flamber dans ses yeux la haine la plus ardente.

--J'étais, en effet, bien changée, poursuivait plus doucement Mlle Simone. Trois mois après la mort de mon père, pénétrée de ses dernières volontés, j'étais venue m'établir dans ce grand château désert, avec ma gouvernante, miss Lydia Dodge, et maître Tardif, le vieil homme d'affaires de notre famille.

«Je n'étais qu'une enfant, j'ignorais jusqu'à la valeur précise de l'argent. J'avais à apprendre le maniement d'une grande fortune territoriale.

«Vous pensez, peut-être, ma mère, que cet exil ne me coûtait pas. Détrompez-vous. Mes goûts étaient alors ceux des jeunes filles de mon âge et de ma condition. J'aimais le monde, les belles choses, les travaux de l'esprit, les récréations délicates et intelligentes, les voyages... Mais j'avais un grand devoir à remplir. J'avais à devenir capable d'être l'intendant des Maillefert.

«Sans arrière-pensée, sinon sans regrets, je rompis avec le passé, et sous la direction de maître Tardif, je commençai à m'initier aux détails sans nombre d'une exploitation agricole.

«Levée avec le jour, vêtue de vêtements grossiers, de toile l'été, de laine l'hiver, je parcourais mes propriétés, visitant les fermiers, comptant avec les métayers, surveillant les ouvriers que j'employais aux travaux du dehors ou à la réparation des bâtiments. J'apprenais à estimer la valeur des terres, à juger le bétail d'un coup d'œil, à évaluer le rendement d'un champ, à distinguer les qualités des grains, des vins, des foins, à discuter un bail, à débattre un marché... Si bien que, lorsque maître Tardif mourut, au bout de dix-huit mois, j'étais presque un fermier passable...

Arrivée à ce point extrême où la colère ne se peut plus traduire que par d'amers sarcasmes, la duchesse de Maillefert levait ses mains au ciel.

--Que je suis donc heureuse! disait-elle. Ma fille, décidément, est un ange!...

C'était bien l'avis de Raymond, ému jusqu'aux larmes de ce dévouement obscur et si grand cependant, et si rare, de Mlle Simone.

--De ma conscience, reprit plus vite la pauvre jeune fille, de ma conscience seule j'attendais ma récompense. Bien m'en prit. Je n'eus pas à me louer des gens de ce pays. Étonnés d'abord de mon genre de vie, et ne pouvant le comprendre, ils essayèrent de l'expliquer par des motifs absurdes et injurieux. Je devins le sujet des contes les plus ridicules. Si les uns voyaient en moi l'héroïne de quelque roman mystérieux, les autres me déclaraient un phénomène d'avarice.

--Ah! vous aviez fait un heureux choix, monsieur Delorge! ricanait Mme de Maillefert...

Mlle Simone haussa le ton:

--C'est vrai, ma mère, poursuivit-elle, j'étais avare, je me refusais sévèrement toute dépense inutile, j'économisais, je thésaurisais... Je vous attendais.

«Vous vîntes, et il doit vous souvenir de ce jour où nous nous revîmes.

«Vous étiez humble, ce jour-là, vous veniez en solliciteuse, et, tremblant d'être refusée, vous m'accabliez de cajoleries.

«Vous ne me parliez pas de ruine complète, mais seulement de gêne momentanée que vous expliquiez par des opérations de Bourse de Philippe, qui avaient tourné mal. Moi, qui savais la vérité, je vous écoutais, silencieuse et triste. Je vous suppliais de réformer, au moins pour un temps, votre train. Je vous conseillais une liquidation, vous disant que des débris de votre opulence on pouvait tirer une fortune encore, comme on tire une chaloupe des épaves d'un vaisseau.

«Alors, vous m'approuviez de tout cœur, vous me promettiez une réforme totale et vous finissiez par me demander quatre cent mille francs, lesquels, me juriez-vous, suffiraient à tout. C'était une somme énorme, le montant de mes économies de deux ans, et ma raison me disait que ce ne serait qu'un grain de sable dans le gouffre de vos prodigalités. Mais vous étiez ma mère, vous pleuriez en me serrant contre votre poitrine... Je faiblis. Je vous remis ces quatre cent mille francs, un soir, en quatre mandats que j'étais allée chercher à Angers...

--Et vous me les avez fait payer cher depuis! ricana la duchesse.

A la grande surprise de Raymond, Mlle Simone semblait s'attendrir.

Des larmes brillaient dans ses yeux.

--Le lendemain, continua-t-elle d'une voix altérée, ayant été obligée de sortir de grand matin, pour une coupe de bois que j'avais à vendre, je ne voulus pas vous éveiller. Quand je revins, vers midi, me faisant une fête de vous trouver un visage riant, on me dit que vous étiez partie... Je ne pouvais le croire. La veille encore, nous faisions des projets pour votre installation à Maillefert, et vous deviez écrire à Philippe de venir nous rejoindre. C'était vrai, pourtant, vous étiez partie.

«A dix heures, vous vous étiez fait conduire au chemin de fer, me laissant pour tout adieu quatre lignes où vous me disiez qu'une dépêche vous mandait à Paris pour un grand bal de bienfaisance.

«A quinze jours de là, mon frère m'écrivait de lui envoyer vingt mille francs par le retour du courrier, pour acquitter une dette d'honneur... J'envoyai les vingt mille francs.

«Le mois suivant, c'était à vous qu'il fallait une bagatelle, cinq cents louis pour donner un acompte à votre couturière...

«Puis, de semaine en semaine, les lettres se succédèrent, tantôt de vous, tantôt de mon frère, dont les prétextes variaient, mais toutes également pressantes, et répétant invariablement: De l'argent! de l'argent! de l'argent!

Obsédée du regard fixe de Raymond, Mme de Maillefert avait fini par lui tourner le dos, et les jambes croisées, les mains jointes sur le genou, elle battait du pied la mesure d'un air improvisé qu'elle chantonnait entre les dents.

--De ce moment, disait Mlle Simone, c'en fut fait de mon repos. La correspondance ne suffisant plus, vous cherchâtes autre chose, et les lettres de change commencèrent à pleuvoir ici. Vous tiriez sur moi pour deux mille, quatre mille, dix mille francs. Des garçons de recette venaient de Saumur et d'Angers, qui me présentaient vos traites d'un air goguenard en me demandant: «Faites-vous honneur?» Je n'osais pas répondre: Non, dans les commencements. Mais je ne tardai pas à reconnaître ma duperie, et que ma fortune entière s'en irait ainsi, petit à petit. Je vous prévins que je ne ferais plus «honneur à votre signature», comme disaient les garçons. Que vous importait! Vous persistâtes, je tins parole; je ne payai plus, et je fus assiégée par les huissiers et accablée de papier timbré...

«Jusqu'à cette époque, du moins, ma mère, Philippe et vous gardiez encore quelques ménagements. Les aigres récriminations, les reproches amers, les dures paroles ne devaient pas se faire attendre. Vous, si humble, ma mère, et suppliante, la première fois, je vous vis arriver un matin, la colère dans les yeux, la menace à la bouche. Vous ne disiez plus: «Je t'en prie,» mais: «Je veux, il faut!...»

«Je tins ferme en mes refus. En moins de quinze mois, je m'étais laissé arracher les revenus de trois années, j'avais été forcée d'emprunter, j'avais mesuré le danger de nouvelles faiblesses.

«Alors, aux menaces, les ruses succédèrent, plus dangereuses pour moi. Je me vis tout à coup entourée de pièges, circonvenue, étourdie...

«Vous avez su gagner à vos vues des gens de ce pays, dont je ne me défiais pas, et ils ne cessaient de me harceler de leurs conseils. J'étais une enfant, prétendaient-ils, de conserver tant de propriétés rapportant si peu, tandis qu'en en vendant seulement le tiers pour acheter de la rente, je doublais, je triplais même mon revenu. Il me fallut un coup d'autorité pour me débarrasser d'eux.

«Et cependant, fidèle à la promesse que je vous avais faite, tous les mois, régulièrement, je vous faisais remettre dix mille francs...

Mme de Maillefert, évidemment, eût voulu paraître ne pas écouter sa fille, mais à tout moment ses exclamations sourdes et ses interjections furibondes prouvaient qu'elle ne perdait pas un mot.

--C'est trop d'audace! disait-elle. Jamais on n'a rien ouï de pareil! Ah! monsieur Delorge, vous êtes resté malgré moi!... Cela pourra vous coûter cher!...

Imperturbable, Mlle Simone poursuivait:

--Mais voici que soudain votre tactique changea encore. La mère tendre et caressante des premiers jours reparut, déployant pour moi ses plus irrésistibles séductions. Être séparée de moi vous désolait, me disiez-vous, et vous devenait insupportable. Lasse de votre existence décousue, vous soupiriez après la douce et paisible vie de famille, et vous prétendiez que, si vous m'aviez à Paris, près de vous, tout changerait.

«Le piège était trop grossier pour m'échapper. Et cependant, je puis bien vous l'avouer à cette heure, j'hésitai longtemps à paraître y donner tête baissée.

«Je me disais qu'à Paris, en tenant votre maison et en réglant la dépense, je ferais plus avec deux cent mille francs que vous avec un million. Deux cent mille francs! c'est une somme, cela. Jamais mon père n'a dépensé plus, et son train était celui d'un grand seigneur.

«Quelques mots, échappés à une des amies que vous aviez amenées pour vous seconder, m'éclairèrent à temps. Je vous déclarai donc que rien au monde ne me ferait quitter Maillefert.

«Votre déception dut être terrible, car votre masque tomba, et votre haine, dissimulée jusqu'alors, se montra ouvertement. Pour Philippe et pour vous, je devins l'ennemi, la proie. A dix-huit ans que j'avais, vous me donniez le spectacle odieux des combats qui se livrent autour du coffre-fort des vieillards. Vous ne songiez qu'à tirer de moi pied ou aile, peu ou beaucoup, pourvu que ce fût quelque chose, et par tous les moyens.

«Vous vous étiez mis à me piller effrontément. Vieux meubles, tapisseries rares, tout ce qui avait une valeur quelconque, vous semblait de bonne prise!--«A quoi cela te sert-il?» me disiez-vous; et vous emportiez.

«Jusqu'à ce qu'un jour j'eus cette douleur de voir Philippe s'emparer des portraits de nos ancêtres, sous ce prétexte qu'ils lui revenaient à lui, l'héritier du nom. Je ne devinais que trop que, beaucoup d'entre eux étant signés de noms illustres, il les vendrait...

Mme de Maillefert bondit.

--Vous en avez menti!... s'écria-t-elle.

--Pardonnez-moi, ma mère, fit froidement Mlle Simone, il les a mis en vente, et la preuve, c'est que je les ai fait racheter... et qu'ils sont là-haut, cachés...

Et plus vite:

--Du reste, poursuivit-elle, vous pouviez bien trafiquer des portraits lorsque déjà vous trafiquiez du nom? Est-ce que Philippe ne le vendait pas, ce nom, aux industriels qui l'imprimaient en tête de leurs prospectus? Est-ce que vous ne l'avez pas vendu, le jour où vous avez accepté la mission que vous remplissez ici? Car votre tournée électorale est payée... ne dites pas non, je le sais, et si jamais les Tuileries étaient envahis par la Révolution, on y trouverait votre reçu!...

Livide, comme si tout son sang eût été changé en fiel, la duchesse de Maillefert s'était dressée d'un bloc:

--C'en est trop, interrompit-elle, et ce serait une honte à moi d'en entendre davantage...

Pour la clouer sur son fauteuil, il n'avait pas fallu moins que l'immense intérêt qu'elle pensait avoir à ne pas laisser seuls ensemble Raymond et Mlle Simone.

Peut-être aussi avait-elle espéré, en restant, arrêter la vérité sur les lèvres de sa fille...

Reconnaissant qu'elle s'était trompée, que c'était inutilement qu'elle s'était condamnée aux plus cruelles humiliations, elle enveloppa Raymond du plus haineux regard, et d'une voix sourde:

--Vous vous obstinez à demeurer ici, monsieur, dit-elle, malgré moi... soit. Je ne suis qu'une femme, je vous cède la place. C'est un homme qui vous demandera compte de ce que vous avez entendu...

Elle se retirait, en effet; elle gagnait la porte de la chambre à coucher.

--Je n'ai pourtant parlé que du passé, prononça Mlle Simone.

Mme de Maillefert s'arrêta court.

--Que voulez-vous dire? fit-elle.

--Qu'il me reste à parler du présent, ma mère...

--Du présent?

--Oui, de ce dernier voyage, de vos projets en arrivant à Maillefert, de vos tentatives depuis six semaines...

--Simone!... s'écria la duchesse, prenez garde, vous ne me connaissez pas encore!...

La jeune fille ne sourcilla pas; elle avait atteint son but: sa mère restait.

--Cette fois, reprit-elle, vous arriviez avec un plan nouveau:

«Le soir même de votre arrivée, m'ayant prise à part, vous me disiez en propres termes, car vous n'en étiez plus à dissimuler l'âpreté de vos convoitises: «Abandonne-nous la moitié de ce que tu as, et en échange nous te rendons le repos.»

«Et vous pensiez que j'aurais hésité, ma mère, sans le serment juré à mon père mourant!... Le repos!... Ah! je ne croirais pas le payer cher au prix de toute cette fortune que je possède, pour mon malheur.

«Mais j'ai juré; je vous refusai.

«Il est vrai que vous obtîntes de moi la promesse de vous avancer cent mille francs pour vos débuts à la cour, cet hiver. Il est vrai que je vous promis, avec plus de regrets encore, d'organiser une grande fête qui faciliterait votre mission ici.

C'était monstrueux, déjà, ce que Raymond avait entendu, et cependant un secret pressentiment lui disait que ce n'était rien encore.

Il voyait, à la fureur convulsive de Mme de Maillefert, succéder une inquiétude de plus en plus manifeste.

--Telle était la situation, ma mère, au lendemain de votre arrivée, disait la jeune fille, quand un événement survint qui devait décider, et qui décidera de ma vie...

Elle s'arrêta... Sa voix s'altérait, ses joues s'empourpraient, et ses yeux s'emplissaient de larmes... Elle parut sur le point de ne pouvoir continuer...

--De grâce, mademoiselle, commença Raymond...

Mais d'un geste triste et doux, elle lui imposa silence. Et s'armant d'une énergie nouvelle, et d'une voix plus forte:

--Un jeune homme des environs, reprit-elle, que ma fortune avait ébloui, qui longtemps m'avait obsédée, dans ses poursuites, de lettres et de déclarations ridicules, qui avait même fini par demander ma main, M. Bizet de Chenehutte m'ayant grossièrement outragée, un inconnu prit ma défense. Cette scène avait eu lieu aux Rosiers, le soir, et une heure après, elle était rapportée à votre amie Clélie, ma mère, à Mme de Maumussy, par sa femme de chambre. C'est par elle que je la connus et que je sus que M. Bizet et mon défenseur devaient se battre eu duel le lendemain matin.

L'imagination vive et romanesque de la duchesse de Maumussy s'exaltait à cette idée d'un jeune homme risquant généreusement sa vie pour l'honneur d'une femme qu'il ne connaissait pas. Elle ne cessait de me répéter que rien n'était plus beau qu'un tel dévouement. Bien plus qu'elle, sans en rien laisser paraître, j'étais émue, touchée, reconnaissante. Il était donc un être au monde, une personne qui s'intéressait à la pauvre abandonnée, à la malheureuse Simone...

Rien d'étrange comme la physionomie de Mme de Maillefert.

--Simone!... disait-elle, ma fille!... La malheureuse perd la tête!...

--Ce soir-là, continuait résolument la jeune fille, ma prière fut plus longue et plus fervente que de coutume. Je ne pus dormir de la nuit. Levée avec le jour, j'envoyai Saint-Jean, mon vieux jardinier, aux renseignements. A neuf heures, il était de retour. Caché derrière des buissons, il avait assisté au duel. M. Bizet, grâce à l'évidente générosité de son adversaire, n'avait été blessé que très légèrement. Quant à mon défenseur, c'était, me dit Saint-Jean, un des ingénieurs que je savais être depuis quelques semaines aux Rosiers...

Mme de Maillefert eut un éclat de rire nerveux.

--Et vous pensez, dit-elle, que votre chevalier ignorait votre fortune!... Demandez-lui donc s'il se fût battu pour une fille sans dot?

Mlle Simone ne daigna pas relever l'insulte.

--Ainsi qu'il n'était que trop naturel, poursuivait-elle, je souhaitais vivement connaître cet ami inconnu qui avait pris ma défense, et le remercier. Votre bal allait avoir lieu, je lui fis adresser une invitation.

D'un air révolté, Mme de Maillefert levait les bras au ciel.

--Simone, disait-elle, malheureuse! Pour vous, pour moi, pour le nom que vous portez... arrêtez-vous!...

Tristement, la jeune fille hocha la tête:

--Oui, je le sais, dit-elle, je passe les bornes de toutes les convenances... Mais qui donc m'y force! Qui donc, sinon vous, ma mère, me réduit à cette extrémité douloureuse de défendre mon honneur au prix de toutes les saintes pudeurs d'une jeune fille!... Mais vous l'avez voulu. Je dirai ce qui est. Je dirai que, la première fois que mon regard rencontra celui de M. Delorge, une voix intérieure me dit qu'il comprendrait, celui-là. Et cette voix me trompait si peu, qu'il devina mes angoisses, pendant que Philippe jouait, qu'il partagea ma douleur lorsqu'on refusa à mon frère, au duc de Maillefert, l'enjeu de sa parole... Mais M. Delorge vous avait déplu, et le dernier de vos invités n'était pas parti que vous me reprochiez amèrement de m'être compromise, donnée en spectacle, d'avoir accepté un quadrille après avoir d'abord refusé de danser... Peut-être aviez-vous raison. Je ne sais rien de la vie, j'ai désappris toutes les conventions du monde, je ne sais pas feindre...

La duchesse de Maillefert trépignait d'impatience.

Il était clair qu'elle n'osait plus se retirer, qu'elle attendait, qu'elle redoutait quelque chose.

--Après, disait-elle, après!... on m'attend; cette explication ne peut durer éternellement...

--Le lendemain, ma mère, toutes vos idées étaient changées, ou plutôt la nuit vous avait inspiré une nouvelle combinaison. Autant M. Delorge vous avait déplu la veille, autant vous le trouviez à votre gré. A vos premières railleries succédaient des éloges qui ne tarissaient pas. Vous vouliez qu'il devînt l'hôte assidu de Maillefert. Vous parliez de l'aller chercher s'il n'acceptait pas vos invitations. Et Philippe disait comme vous, et aussi tous vos hôtes, à l'exception--c'est une justice que je lui dois--de Mme de Maumussy. Quand déjà mon cœur m'entraînait, c'était une conspiration pour me pousser. Jusqu'au jour, ma mère, où me prenant à part, et m'arrachant mon secret à force de caresses, vous osâtes me dire:

--Eh bien! soit! épouse-le. Partage ce que tu as avec ton frère, et je te donne mon consentement...

Les situations excessives ont ceci d'étrange que ceux qui s'y débattent restent naturels dans l'exception, et gardent quand même un sang-froid relatif, qui est comme la lucidité du délire.

Jetés violemment hors du cadre des conventions sociales, Raymond, la duchesse de Maillefert et Mlle Simone finissaient par ne plus discerner les conditions anormales où ils se trouvaient placés.

Et la jeune fille poursuivait en phrases haletantes:

--Ainsi, après avoir trafiqué de tout, vous en arriviez à spéculer sur mes plus intimes, sur mes plus chères affections... Pauvre folle que j'étais, je vous avais laissé lire en moi comme en un livre ouvert. Vous aviez surpris à ma stupide confiance le secret des espérances dont je me berçais. Je vous avais avoué qu'en Raymond Delorge il me semblait reconnaître cette âme dévouée dont m'avait parlé mon père mourant. Vous saviez que, songeant à lui, je me disais: «Celui-là, courageusement, acceptera la moitié d'un fardeau trop lourd pour mes forces; celui-là, pour l'amour de moi, aimera les miens; il sera la raison et l'énergie, tandis que je ne peux être que l'abnégation; celui-là nous sauvera tous.»

De grosses larmes roulaient le long des joues de Raymond, et ému d'une émotion inexprimable:

--Ah! vous m'avez jugé comme je dois l'être... murmurait-il.

Mais Mlle Simone ne semblait pas l'entendre. Elle poursuivait, tenant toujours la duchesse de Maillefert immobile sous son regard:

--Indignée, humiliée, révoltée, je rejetai bien loin jusqu'à l'idée de cette transaction honteuse, de cet abominable marché. Je vous jurai qu'à ce prix, jamais je ne serais la femme de Raymond Delorge.

«Vous ne vouliez pas me croire. L'énergie de mes protestations vous faisait sourire. Vous me disiez d'un air ironique:--Ce n'est pas ton dernier mot. Tu réfléchiras. Tu reconnaîtras que mon consentement t'est indispensable. Un jour viendra où tu me le demanderas à genoux, et prends garde que ce jour-là je ne veuille plus te le donner au même prix!...

--C'est indigne! pensait Raymond, indigne!...

--Il est vrai, continuait Mlle Simone, que, pour m'amener à capituler, vous ne négligiez rien. Dans le temps où vous mettiez à votre consentement d'inacceptables conditions, vous preniez à tâche d'exalter les espérances de M. Delorge. Ah! que n'ai-je parlé, alors! Que n'ai-je su prendre sur moi d'arracher comme aujourd'hui tous les voiles! Mais je ne pouvais pas, je n'osais pas... Accuser ma mère, la montrer telle qu'elle est véritablement, me paraissait un crime. Et je ne savais que fuir M. Raymond Delorge, qui ne comprenait rien à ma soudaine froideur.

«Et ma raison, pourtant, me disait que tout n'était pas fini. Je sentais que, si vous ne fermiez pas votre porte à M. de Boursonne et à M. Delorge, c'est que vous n'aviez pas renoncé à l'espoir de triompher de mes résistances, c'est que vous méditiez quelque chose. Et si mes pressentiments ne m'eussent pas prévenue, votre amie, la duchesse de Maumussy, m'eût avertie...

Mme de Maillefert, instinctivement, se rejeta en arrière, et troublée au delà de toute expression:

--Clélie vous a parlé!... interrompit-elle, Clélie vous a dit...

Mais elle s'arrêta court, comme effrayée de ce qu'elle allait dire.

--Quoi?... interrogea la jeune fille.

Et sa mère gardant le silence:

--Je ne sais donc pas tout! prononça-t-elle. Il y a donc quelque chose encore!...

Puis, plus vite, et d'une voix où vibraient toutes ses colères:

--Et cependant, reprit-elle, ce que je sais est odieux jusqu'à révolter l'imagination... Qu'une mère bassement jalouse de sa fille l'abreuve d'outrages et l'accable de mauvais traitements... cela se voit. Qu'un frère, follement prodigue, ruine sa sœur et lui arrache jusqu'à son dernier louis... cela se comprend. Qu'une mère et un frère, dévorés de convoitises et de besoins, se liguent contre une pauvre fille, et pour s'emparer de son argent l'assassinent... cela peut encore s'expliquer...

«Mais qu'un frère et une mère, lâchement, froidement, méthodiquement, avec une patiente préméditation, s'entendent pour flétrir aux yeux de tous la malheureuse dont ils convoitent la fortune, pour déshonorer publiquement leur sœur, leur fille... Non! cela ne s'est jamais vu et ne peut se concevoir!...

La duchesse de Maillefert essayait de répondre, de protester sans doute, mais les paroles expiraient dans sa gorge.

--Et cependant, continuait Mlle Simone, c'est ce que vous avez fait, ma mère, Philippe et vous... Sûrs que je me laisserais briser le cœur plutôt que d'acheter votre consentement au prix que vous y mettiez, vous n'avez plus songé qu'au moyen de rendre mon mariage avec M. Delorge nécessaire, urgent, indispensable. Vous pensiez qu'entre ma réputation et le serment juré à mon père, je n'hésiterais pas, et que, pour racheter mon honneur perdu par vous, je vous abandonnerais la proie que vous convoitez. Et vous alliez, disant partout, d'un air d'hypocrite douleur, que moi, Simone de Maillefert, votre fille, votre sœur, j'étais la maîtresse de M. Raymond Delorge, et que j'étais enceinte...

Secouée de la nuque aux talons par de véritables convulsions de rage, Mme de Maillefert arrachait à pleines mains les dentelles de son peignoir.

--C'est faux, s'écria-t-elle d'une voix étranglée, c'est une abominable calomnie; jamais Philippe ni moi n'avons dit cela!...

--Vous l'avez dit, interrompit Raymond.

Et marchant sur la duchesse, l'œil enflammé de colère et les poings crispés:

--Vous l'avez dit, insista-t-il, à Mme de Larchère, qui l'a répété...

--Mme de Larchère en a menti!...

D'un geste, Mlle Simone leur imposa silence.

--On ne m'a rien rapporté, à moi, ma mère, prononça-t-elle lentement, je vous ai entendue.

--Et vous n'avez pas protesté!... ricana la duchesse.

La malheureuse jeune fille hocha la tête.

--A quoi bon!... répondit-elle. Fallait-il, ma mère, parce que je suis perdue, vous perdre aussi d'honneur!... M'eût-on écoutée, d'ailleurs! Qui jamais eût voulu croire qu'une mère calomniait ainsi sa fille! Je me suis tue. Et si j'ai parlé aujourd'hui, c'est que vous m'y avez forcée. C'est que je voulais que M. Raymond Delorge nous connût, vous et moi, avant de nous séparer peut-être pour toujours...

Renonçant à discuter, à se défendre, la duchesse de Maillefert enveloppait d'un même regard atroce Raymond et Mlle Simone.

--Ainsi, vous refusez mon consentement, dit-elle, c'est votre dernier mot?... Soit! Ne vous en prenez qu'à vous de ce qui en adviendra...

Et elle sortit, fermant si violemment la porte, qu'une glace suspendue à la boiserie tomba avec fracas, et se brisa en morceaux...

VI

--Ah! c'est maintenant que je suis perdue! balbutia Mlle Simone d'une voix éteinte, irrévocablement perdue!

Et, épuisée par les émotions de cette lutte inouïe, brisée par tant de violences, anéantie, défaillante, elle s'affaissa lourdement sur un fauteuil, cachant entre ses mains son visage baigné de larmes.

--Perdue! répétait Raymond, comme s'il eût prononcé un mot vide de sens, perdue!...

La réalité l'écrasait, terrible, inexorable, et c'est à peine si le malheureux y pouvait croire.

--Quelle femme! murmurait-il, que cette duchesse de Maillefert, quelle femme!...

Le souvenir du dernier regard qu'elle lui avait adressé, en le faisant tressaillir, lui imprima la secousse qui devait lui rendre, avec son énergie, la faculté de penser et de réfléchir. Il comprit que ces quelques minutes qui lui étaient laissées de solitude avec Mlle Simone étaient peut-être le dernier répit de l'implacable destinée, et qu'il fallait en profiter.

S'approchant donc de la jeune fille:

--Mademoiselle! prononça-t-il d'une voix troublée, mademoiselle!...

Elle ne sembla pas l'entendre.

A la voir ainsi effondrée, on eût pu la croire évanouie, morte, sans les sanglots profonds qui, à intervalles inégaux, soulevaient sa poitrine, sans les frissons convulsifs qui, par instants, la secouaient à la briser.

Alors Raymond se penchant vers elle, s'enhardit jusqu'à lui prendre la main:

--Mademoiselle Simone!... dit-il doucement.

Elle le regarda d'un air égaré, comme si elle ne se fût pas expliqué sa présence.

--Vous avez entendu votre mère? poursuivit-il.

L'infortunée tressaillit. Elle revenait au sentiment affreux de la situation.

--J'ai entendu, oui, bégaya-t-elle.

--Mme de Maillefert, reprit Raymond, ne vous pardonnera jamais votre juste, votre légitime indignation... Elle ne me pardonnera jamais de vous avoir entendue, de savoir ce que je sais...

--Jamais!

--Elle voudra se venger...

--Elle se vengera certainement.

--Qui peut savoir à quelles effroyables extrémités la poussera sa haine!...

Tristement la jeune fille hocha la tête.

--Hélas!... murmura-t-elle, qu'ai-je à craindre de pis que ce qui est?...

Après un moment de silence:

--Il n'y a pas à hésiter, reprit Raymond, le temps presse, il faut prendre un parti...

--En est-il donc un à prendre?...

--Peut-être. Si vous aviez confiance en moi...

Elle le regardait d'un air de douloureuse stupeur, ses joues s'empourpraient.

--Mon Dieu! interrompit-elle, après ce qui s'est passé, après ce que j'ai osé dire, moi, devant vous, se peut-il que vous doutiez!... Suis-je donc libre maintenant d'avoir ou de n'avoir pas confiance!...

Raymond croyait entrevoir une lueur d'espérance, et le cœur battant à rompre:

--Alors, s'écria-t-il, au lieu de vous défendre par la seule force d'inertie, attaquez audacieusement. Mme de Maillefert prétend s'emparer de votre capital, refusez-lui jusqu'au revenu...

--Oh!...

--Elle met son consentement à un prix inacceptable, n'est-ce pas? Eh bien! vous, déclarez-lui fermement qu'elle n'aura pas un louis de vous tant qu'elle ne vous l'aura pas accordé.

D'un mouvement brusque, Mlle Simone dégagea sa main de celle de Raymond.

--Je ne ferai pas, je ne puis pas faire cela! prononça-t-elle.

--Ce serait le salut.

--Je n'en sais rien; mais je sais que ce serait répondre à des manœuvres infâmes par une combinaison honteuse et indigne de nous.

--Avons-nous donc le choix?...

--Non, mais moi, je ne suis pas libre... Mes revenus ne sont qu'un dépôt sacré; ils appartiennent, en réalité, à mon frère et à ma mère; je n'ai pas le droit de les en priver...

Cette lueur que Raymond avait entrevue s'évanouissait.

--Vous n'auriez pas à les en priver, mademoiselle, insista-t-il. Si Mme de Maillefert pouvait croire une minute seulement à la réalité de vos menaces, elle céderait immédiatement...

--Peut-être... Vous ne connaissez pas ma mère...

--Je sais qu'il lui faut de l'argent à tout prix...

--C'est vrai, mais son orgueil et son obstination dominent encore ses convoitises.

--Elle céderait!... murmura Raymond.

Un sourire amer crispa les lèvres de Mlle Simone.

--Et d'ailleurs, reprit-elle, jamais je ne saurais prendre sur moi de proposer à ma mère un tel marché... Vous me croyez plus brave que je ne le suis réellement... Jamais je n'ai opposé à ma mère qu'une résistance passive... J'en suis à cette heure à me demander comment j'ai eu le courage de dire tout ce que j'ai dit...

--Ainsi, reprit Raymond, vous allez rester ici?...

--Hélas!...

--Au pouvoir d'une femme qui vous hait, que nulle considération humaine ne peut arrêter...

--Où voulez-vous que j'aille?...

Une inspiration soudaine, et qu'il crut envoyée par le ciel même, illumina Raymond.

--Écoutez-moi, s'écria-t-il. Cette fortune maudite, cause de tous nos malheurs, vous allez l'abandonner à un homme d'affaires, qui l'administrera et qui en servira les intérêts à Mme de Maillefert...

--Et moi?...

--Vous!... répéta Raymond, vous!...

Et se laissant glisser aux genoux de Mlle Simone, et lui prenant les mains, ivre d'espoir et éperdu d'amour:

--Vous, poursuivit-il, vous prendrez mon bras, et sur l'heure, à la face de tous, nous allons sortir du château...

--Sortir!...

--Oui! Et malheur à qui tenterait de s'y opposer! Je vous conduirai à Paris, près de ma mère, qui est une sainte femme et une femme héroïque, près de ma sœur qui est la meilleure et la plus chaste des jeunes filles, et entre ces deux affections tendres et dévouées, vous attendrez l'heure où vous serez libre de disposer de votre main sans le consentement de votre mère...

Il oubliait tout, le malheureux!

Il oubliait que la veille encore il ne songeait pas sans effroi à ce que dirait sa mère, quand elle apprendrait son amour et ses projets de mariage...

--Cela non plus n'est pas possible! murmura Mlle Simone.

--Pourquoi, grand Dieu?...

--Parce que ce serait donner en apparence raison à ma mère... Parce que les calomnies dont on me déshonore ici me poursuivraient dans votre maison... Parce que Mme Delorge, qui donnerait peut-être asile à la fiancée de son fils, refuserait sa porte à une femme qui passe pour être sa maîtresse...

Le bruit d'une porte qui s'ouvrait l'interrompit.

Raymond se dressa d'un bond.

Sur le seuil, une femme de chambre de Mme de Maillefert se tenait debout, qui souriant d'un sourire intraduisible, disait:

--Ah!... pardon! si j'avais su...

--Que voulez-vous? demanda durement Raymond.

--C'est M. le baron de Boursonne qui m'envoie demander à monsieur si monsieur a oublié qu'il l'attend...

D'un geste impérieux, Raymond cloua cette fille sur le seuil.

--Répondez à M. de Boursonne, dit-il, que je descends le rejoindre.

--Cependant, monsieur...

--Sortez!...

Elle sortit après forces révérences. Mais son regard impudent et son sourire équivoque étaient entrés dans l'esprit de Raymond comme des traits empoisonnés.

--Dieu sait ce que va dire cette méchante créature! murmura-t-il.

--C'est ma mère, certainement, qui l'a envoyée, répondit Mlle Simone.

Et laissant tomber ses bras d'un air d'indifférence désespérée:

--Mais qu'importe! ajouta-t-elle.

Ce n'était que trop vrai, hélas! et cette lamentable conviction et le sentiment de son impuissance gonflaient le cœur de Raymond de haine et de colère.

--Et c'est moi, reprit-il d'une voix sourde, qui vous suis le sujet de tant et de si cruelles souffrances! C'est de moi qui donnerais mille fois ma vie pour vous qu'on se sert pour vous faire répandre tant de larmes! Ah! pardonnez-moi!... Je ne suis plus qu'un misérable fou, un égoïste odieux! Le jour où je vous ai vue pour la première fois, le jour où j'ai compris que je vous aimais de toutes les forces de mon être et que je n'aimerais jamais que vous, je devais m'éloigner, fuir. Ne savais-je pas quelle fatalité pèse sur moi! L'expérience ne m'a-t-elle pas appris que je porte malheur?...

Les lèvres pâles et tremblantes, les joues marbrées de taches rouges, palpitante, oppressée, Mlle Simone écoutait...

--Oui, je devais fuir, poursuivait Raymond, je le sentais, et même un soir je me suis dit: «Je partirai demain.» Le lendemain est venu, et je ne me suis plus senti le courage de partir. Je vous aimais. Moi, dont la vie n'avait été jusqu'alors qu'un long supplice, je voyais tout à coup, à l'horizon, se lever l'aube du bonheur. Qu'adviendrait-il? Aurais-je jamais cette joie ineffable d'être aimé de vous? Je ne me le demandais pas. Mon amour, tel qu'un trésor merveilleux, me suffisait. Abîmé dans les extases de l'heure présente, j'oubliais tout, le passé et l'avenir... Sans doute, en ce temps, j'ai dû vous paraître étrange, incompréhensible!... J'avais peur de moi. Je frémissais à l'idée de vous devenir l'occasion d'un propos méchant. Je vous adorais, et il me semblait que mon secret m'échappait malgré moi, qu'on le devinait à mon attitude, qu'on le surprenait sur mes lèvres, qu'on le lisait dans mes yeux!...

Peut-être pour secouer la torpeur dont elle se sentait envahie, Mlle de Maillefert s'était levée. Elle se tenait debout, en face de Raymond, s'appuyant au dossier d'un fauteuil.

Et lui continuait, en phrases enflammées.

--Je vous aimais, et votre seule présence paralysait mon cerveau, brisait ma volonté, anéantissait mon énergie... Sous votre regard, les paroles expiraient dans ma gorge... Au frôlement seul de votre robe, tout mon sang affluait à mon visage... Au contact de votre main s'appuyant sur mon bras, je tressaillais et j'étais secoué de frissons... Ah! que de violence alors j'ai dû me faire, pour ne pas tomber éperdu à vos genoux, pour ne pas vous crier, en battant de mon front la poussière: «Je vous aime, je vous aime!...» Mais vous?... Mon incertitude était affreuse, et non sans douceur, pourtant. Je me disais: «Est-il possible qu'elle ne m'ait pas deviné, qu'elle ne me comprenne pas!...» Parfois, je croyais découvrir dans vos yeux un rayon d'espérance. Alors, je vous quittais enivré, étouffant de joie, et je m'en allais comme un fou, répétant mille et mille fois votre nom, dont les syllabes avaient pour moi des harmonies divines. D'autres fois, au contraire, votre sourire me paraissait n'exprimer que la plus glaciale indifférence, sinon le dédain. Alors je me retirais désespéré.

Toute frissonnante, Mlle Simone essayait doucement de l'interrompre.

--De grâce, balbutia-t-elle, par pitié!...

Mais il poursuivait:

--Un soir, cependant, nous étions allés avec votre mère faire une promenade en voiture, et vous étiez venue me reconduire jusqu'à l'entrée du pont des Rosiers... Je mis pied à terre en face de la maisonnette du gardien... Je m'inclinais, vous saluant une dernière fois, quand tout à coup, à la lueur de la lanterne du pont, je vous vis vous pencher à la portière, en me disant: «A demain! à demain...» Vous me tendiez la main, je la pris, et je crus sentir un de ces tressaillements, une de ces pressions qui sont, tout à la fois, une promesse et un serment!... Vous en souvient-il? Je chancelai, je crus que j'allais m'évanouir, et c'est avec une invincible stupeur, et comme en rêve, que je vis s'éloigner votre voiture... Et vous étiez déjà bien loin, que je restais, moi, à la même place, écrasé sous le poids de ce bonheur immense, inattendu sinon inespéré, et me répétant: «Est-ce bien vrai? n'est-ce pas une illusion qui s'envolera demain?...»

Rougissante, confuse, Mlle Simone baissait la tête, et on eût dit qu'en elle-même se livrait un pénible combat...

Jusqu'à ce que, se redressant tout à coup:

--Non, pas de honte! s'écria-t-elle. Où il n'y a pas de mal, il ne saurait y avoir de honte. Avant de le savoir, je vous aimais, Raymond. Et maintenant pourquoi ne le dirais-je pas fièrement, puisque j'en suis fière: Je vous aime!

Raymond pâlit comme pour mourir.

--Dieu juste!... prononça-t-il, tu me devais ce bonheur!... Ce moment seul efface toutes les misères du passé.

Et délirant de joie, il enlaça de son bras la taille souple de Mlle de Maillefert, l'attira contre son cœur et couvrit de baisers de flamme ses beaux cheveux blonds qui se dénouaient et s'éparpillaient...

--Simone!... balbutia-t-il, ô ma bien-aimée, mon unique amie adorée, Simone!

Mais elle, qui se débattait faiblement d'abord, soudain le repoussa et violemment se rejeta en arrière.

--Ah! malheureux que nous sommes!... s'écria-t-elle.

--Quoi!...

--Nous oublions que nos minutes sont comptées... Nous oublions que, telle qu'une barrière infranchissable, la haine de ma mère se dresse entre nous...

Le visage de Raymond rayonnait d'enthousiasme...

--Il n'y a pas d'obstacles infranchissables, dit-il, pour un amour tel que le nôtre...

Mlle Simone eut un geste douloureux.

--Et cependant, fit-elle, la porte de Maillefert vous est désormais fermée, et nous voilà séparés...

C'était précipiter Raymond des hauteurs de ses espérances.

--C'est vrai, fit-il d'une voix sombre, me voici réduit à vous abandonner seule, dans cette maison peuplée de mes ennemis, de misérables tels que Combelaine, Maumussy et Verdale...

Puis une soudaine réflexion l'éclairant:

--Mais que viennent-ils faire ici? ajouta-t-il.

--Rien. M. de Maumussy vient chercher sa femme, ses deux amis l'accompagnent...

Raymond hocha la tête.

--Votre mère est altérée de vengeance, reprit-il. Quoi qu'elle tente, Combelaine et Maumussy seraient des complices sans scrupules...

--Je suis prévenue, interrompit Mlle Simone, je saurai me tenir sur mes gardes...

Elle s'arrêta.

Dans la pièce voisine retentissaient les voix de Mme de Maillefert et de M. Philippe...

--Fuyez!... dit-elle à Raymond.

Il redressa la tête.

--Moi, dit-il, fuir!...

--Oui, et à l'instant... Voulez-vous me donner cette horrible douleur, de vous voir, les armes à la main, mon frère et vous!... Je vous écrirai, nous nous reverrons... Mais si vous m'aimez, au nom de notre amour... fuyez!...

Mlle Simone avait raison mille fois.

Se trouver en ce moment en face de M. Philippe, stimulé par sa mère, c'était pour Raymond s'exposer à une de ces altercations qui ne se terminent que sur le terrain.

Et cependant il ne bougeait pas.

C'était ce mot: Fuyez! auquel s'attache une idée de peur et de lâcheté, qui clouait ses pieds au parquet.

Le danger pressait, pourtant. De l'autre côté de la cloison, la discussion s'envenimait entre la mère et le fils, et par-dessus la voix âpre et sèche de la duchesse de Maillefert, s'entendait le ricanement aigrelet de M. Philippe.

Plus tremblante que la feuille, Mlle Simone joignait les mains.

--Raymond, supplia-t-elle, je vous en conjure, écoutez ma voix plutôt que celle de votre orgueil...

Il était vaincu.

--Vous l'exigez, prononça-t-il, non sans quelque amertume, je fuis... Je pars déchiré par cette conviction affreuse que votre honneur, que votre vie sont en péril, et que je ne puis rien pour vous. Comment saurai-je ce que vous devenez?...

--Tous les jours vous aurez un mot de moi.

--Vous me le promettez?

--Je vous le jure.

Une larme brilla dans les yeux de Raymond.

--Que Dieu nous protège, dit-il, car seul, désormais, il peut nous sauver!

Et, déposant sur le front de Mlle de Maillefert un dernier baiser, il sortit.

Aussi bien, ses forces étaient à bout. Il chancelait, il en était à se tenir aux murs.

Là, dans cette chambre étroite, en un instant, il s'était trouvé transporté des plus sombres abîmes du désespoir jusqu'aux cimes radieuses de l'espérance.

Et maintenant, la triste et pénible réalité succédant aux enivrements du songe, il s'efforçait de se ressaisir.

Il songeait qu'il allait se retrouver au milieu de ses ennemis les plus exécrés, que son regard allait peut-être croiser les regards des hommes qui avaient assassiné son père.

Enfin, il s'était mis à descendre lentement le grand escalier de marbre, lorsqu'au tournant, tout à coup, il se trouva en face de Mme de Maumussy.

Elle revenait d'une promenade à cheval, son teint avait encore l'animation d'une course rapide, et ses grands yeux noirs brillaient d'un éclat extraordinaire sous les bords légèrement inclinés en avant de son chapeau d'homme.

D'une main, elle relevait la longue jupe de son amazone toute mouchetée de boue, de l'autre elle tenait ses gants et sa cravache.

L'apercevant, Raymond se rangea contre le mur pour la laisser passer.

Mais elle s'arrêta court devant lui, et l'examinant d'un regard profond, et d'un air d'intérêt manifeste:

--Que vous arrive-t-il? lui demanda-t-elle brusquement. Votre figure est bouleversée...

Cette femme était-elle ou non la complice de Mme de Maillefert? Quel avait été, quel était son rôle dans l'intrigue qui se nouait autour de Mlle Simone?...

C'est ce que Raymond ne pouvait discerner.

Ce qu'il savait, par exemple, ce qui lui était prouvé, c'était que Mme de Maumussy était bien informée, qu'elle avait dû recevoir les confidences de Mme de Maillefert, et qu'il n'y avait nul intérêt à lui dissimuler la vérité.

--Il m'arrive, répondit-il, que j'ai demandé à Mme la duchesse de Maillefert la main de Mlle Simone...

Mme de Maumussy tressaillit.

--Vous avez fait cela! dit-elle.

--Oui.

--Et cette chère duchesse vous a refusé?

--Elle a mis des conditions inacceptables.

Un dédaigneux sourire plissait les lèvres pourpres de la jeune femme.

--Mme de Maillefert, reprit-elle, exigeait sans doute la fortune de sa fille.

--Le capital de cette fortune, oui.

--Et vous ne voulez pas le lui abandonner?

--Moi, grand Dieu!

--Alors c'est Simone qui ne veut pas? insista la duchesse de Maumussy.

Et, d'un air de dégoût extraordinaire:

--Cela ne m'étonne pas, continua-t-elle. Ils n'ont qu'une passion, dans cette famille: l'argent. La mère, la fille, le fils, tous tant qu'ils sont, ne pensent qu'à l'argent, ne parlent que d'argent, ne se querellent et ne se réconcilient qu'à propos d'argent... Pouah!... c'est ignoble!...

Raymond ne pouvait supporter cette confusion, sans doute volontaire.

--Vous savez bien, madame la duchesse, prononça-t-il, que Mlle Simone est le désintéressement même.

--Alors que n'abandonne-t-elle sa fortune!

--Elle donne la totalité des revenus, mais pour ce qui est du capital, elle ne peut pas en disposer, elle est liée par un serment...

La jeune duchesse haussa les épaules.

--Dites, reprit-elle, qu'elle veut absolument administrer, gérer, surveiller, calculer, tenir des comptes et des écritures, manier de l'argent, empiler des écus... C'est une passion comme une autre. Un serment!... Une femme qui aime se soucie bien d'un serment, en vérité!... Mais Simone a trop de tête pour qu'il lui reste beaucoup de cœur. C'est une de ces filles qui, selon les hasards de la vie, deviennent des héroïnes ou des martyres, mais des épouses ou des maîtresses, jamais!...

Raymond frémissait, mais il restait en apparence plus froid que glace.

--Vous haïssez Mlle Simone, madame la duchesse, dit-il.

--Moi! Et pourquoi? grand Dieu!

L'idée folle qui lui traversait le cerveau, Raymond ne la pouvait dire.

--Si vous ne la haïssez pas, reprit-il, pourquoi calomnier son cœur? Pourquoi l'accabler? Ne la trouvez-vous pas assez malheureuse!...

--Elle est plus malheureuse que les pierres.

--Eh bien! ne serait-ce pas de votre part une noble et généreuse action que de venir au secours d'une infortunée en butte à d'abominables persécutions! Ah! madame, si vous vouliez!... Vous avez tout pouvoir sur la duchesse de Maillefert, elle vous craint, elle fonde sur vos influences politiques ses projets d'avenir...

Il suppliait... Lui, le fils du général Delorge, il suppliait la femme du duc de Maumussy.

--J'ai peur, poursuivait-il, lorsque je songe à la violence des convoitises de Mme de Maillefert et de son fils.

Mme de Maumussy détournait la tête.

--Peut-être, dit-elle, si vous tenez tant au repos de Mlle Simone, feriez-vous bien de renoncer à elle, franchement, sans arrière-pensée...

--Pourquoi? Vous savez donc quelque chose?...

--Je ne sais rien... Et cependant, croyez-moi, mon conseil est bon.

Raymond attachait sur la jeune duchesse un de ces regards obstinés qui font tressaillir la vérité au fond des âmes.

--Puis-je, fit-il, moi, croire à la sincérité d'un conseil venant de vous?...

--Pourquoi pas!... Ah! parce que je suis la duchesse de Maumussy, et que... Je sais votre histoire, monsieur Delorge...

Et faisant siffler sa cravache d'un air d'impudence superbe:

--Suis-je donc responsable des actes du duc de Maumussy? C'est mon mari, c'est vrai, mais est-ce que je l'ai choisi?... Est-ce que ses haines ou ses affections me touchent?... Je ne suis pas Mlle Simone, moi, je suis Clélie. Le duc de Maumussy!... Que demain se trouve sur ma route un homme que j'aime et qui m'aime, et vous verrez si, toute duchesse que je suis, je ne sais pas prendre son bras, et dire hautement et à la face de tous: Voilà mon amant!...

C'était à être confondu de son imperturbable audace.

Elle parlait très haut, d'une voix claire, insoucieuse d'être ou non entendue des valets qui peuplaient les vestibules.

--Croyez-moi donc, monsieur Delorge, ajouta-t-elle, c'est une amie qui vous parle. Renoncez à Simone. Dans son intérêt, dans le vôtre, oubliez-la...

Et sans vouloir entendre les prières de Raymond, ramenant en avant d'un geste rapide les plis amples de sa jupe, elle franchit en quatre bonds la dernière volée de l'escalier et disparut.

--C'est incompréhensible! pensait le malheureux, abasourdi de cette succession d'événements inattendus, c'est invraisemblable!

La duchesse de Maumussy se moquait-elle de lui?... Ou plutôt ne l'aimait-elle pas et n'était-elle pas jalouse de Mlle Simone?

Mais si plausible que pût paraître cette dernière explication, il ne voulait absolument pas l'admettre, révolté de la ridicule situation qu'elle lui créait vis-à-vis de lui-même.

--Et cependant, se disait-il, je ne le vois que trop, il se trame quelque chose contre Mlle Simone. Mais quoi! Qui peut imaginer les détestables pensées qui s'agitent dans l'âme perverse de Mme de Maillefert...

Et il demeurait immobile à la même place, épuisant son intelligence à explorer le champ infini des probabilités.

Bien des projets lui venaient.

Il se demandait, par exemple, pourquoi il ne combattrait pas ses ennemis avec leurs propres armes.

Qui l'empêchait de promettre et de ne pas tenir? Qui l'empêchait de paraître renoncer à Mlle Simone, de capter la confiance de Mme de Maumussy et de lui arracher son secret?

Oui, mais Mlle Simone, si fière et si digne, consentirait-elle jamais à se prêter à cette comédie dégradante? Et lui-même, capable de concevoir un tel plan, serait-il capable de l'exécuter? Le dégoût ne le prendrait-il pas à la gorge? La honte ne ferait-elle pas tomber son masque avant le temps?

--Ah! mille fois plutôt, soyons dupes!... se dit-il.

Et, pressé désormais de quitter le château, pressé de rejoindre M. de Boursonne, il descendit rapidement, traversa le vestibule, puis la galerie, et arriva au salon où il avait laissé M. de Boursonne, et dont la porte était restée ouverte...

Mais apercevant deux personnes avec le vieil ingénieur, involontairement il s'arrêta sur le seuil...

Dans l'embrasure d'une fenêtre, un homme était assis qui, d'un air distrait et ennuyé, parcourait un journal levant la tête à chaque moment pour regarder le temps qu'il faisait dehors et si la pluie reprenait... C'était le duc de Maumussy.

Il avait vieilli considérablement. Ses cheveux, plus rares, blanchissaient au toupet. Ses yeux avaient perdu leur éclat spirituellement cynique. Les joues flasques pendaient. Les rides profondes de ses tempes et la contraction de ses lèvres flétries trahissaient les soucis amers et les dévorantes inquiétudes de son existence brillante et enviée.

Un flot de haine et de colère monta au cerveau de Raymond, à la vue de cet homme. Celui-là était un des meurtriers du général Delorge.

L'autre, debout au milieu du salon, et causant avec M. de Boursonne, était l'ancien copain de Me Roberjot, M. Verdale.

Mais ce n'était plus le maigre et famélique architecte incompris, qui traînait jadis, dans Paris, ses bottes éculées et son immense portefeuille tout gonflé de plans dédaignés et d'inutiles devis.

Le succès se devinait à sa face rougeaude et luisante, au mouvement de ses larges épaules et à son geste impérieux.

Il crevait de prospérité, comme un sac d'écus trop plein qui craque aux coutures.

M. de Boursonne l'avait entrepris, et de ce ton tranquillement impertinent dont il écrasait les gens qui lui déplaisaient, il continuait une conversation commencée depuis un moment déjà.

--Je vous connaissais beaucoup de réputation, cher monsieur, lui disait-il, comme tout le monde, d'ailleurs, car votre rôle dans la transformation de Paris a été trop considérable pour que vous ne soyez pas très connu. J'ai de plus souvent entendu parler de vous par d'anciens camarades d'école...

L'embarras de M. Verdale était manifeste. Mais il était non moins évident que la qualité de son interlocuteur lui imposait.

--Vous avez surtout beaucoup démoli, poursuivait le vieil ingénieur...

--Ne le fallait-il pas? répondait M. Verdale. N'était-il pas urgent d'ouvrir de larges issues à l'air et au soleil? N'était-ce pas la santé, la gaîté et la richesse, que nous faisions pénétrer avec des flots de lumière dans le dédale étroit des ruelles humides, sombres et malsaines du vieux Paris?

--Je sais. J'ai lu cela dans des rapports.

--Ces rapports étaient l'expression affaiblie de l'indiscutable vérité...

--Et je n'en doute, pardieu, pas! Seulement, dans mon for intérieur, je suis là à me dire que décidément la démolition vaut mieux que la bâtisse. Ainsi, moi, par exemple, qui ai construit je ne sais combien de ponts, de viaducs et de digues, qui ai creusé je ne sais combien de lieues de canaux, qui ai bâti des phares, des églises, des lycées, des casernes... où en suis-je? J'ai gagné bon an mal an de huit à dix mille francs, et dans trois ans j'aurai mille écus de retraite...

--Mais vous êtes officier de la Légion d'honneur, monsieur l'inspecteur...

--Mais vous le serez, cher monsieur. N'êtes-vous pas déjà chevalier?...

--C'est vrai, mais...

--Et de plus, après avoir démoli plus que je n'ai construit, vous avez ce qui est bien autrement positif: une fortune considérable, des millions...

Croyant taquiner simplement M. Verdale, M. de Boursonne le crucifiait.

--Réussir est-il donc un crime? fit amèrement l'ancien copain de Me Roberjot.

Le vieil ingénieur protesta du geste.

--Pas à mes yeux, prononça-t-il, car je ne sais rien de plus respectable qu'une fortune loyalement et laborieusement acquise, une de ces fortunes dont chaque pièce de cent sous représente un travail, un effort ou une privation...

Mais près de lui, dans le corridor, Raymond entendait des allées et des venues, des bruits de pas et de voix...

Avoir cédé aux instances de Mlle Simone et courir les risques de rencontrer M. Philippe, eût été une folie insigne, il le comprit.

Et surmontant l'horreur que lui inspirait M. de Maumussy, il entra dans le salon.

Au craquement de ses bottes sur le parquet, M. de Boursonne se retourna vivement, et abandonnant sans façon M. Verdale:

--Enfin, vous voici, mon cher Delorge, dit-il, je commençais à croire que vous m'aviez oublié et que vous étiez parti sans moi.

--La femme de chambre ne vous a donc pas dit que je vous rejoignais...

--Quelle femme de chambre?

--Celle que vous m'avez envoyée.

Le vieil ingénieur ouvrait de grands yeux.

--Je ne vous ai sacredieu! envoyé personne, dit-il.

Ainsi Mlle Simone avait deviné juste: c'était bien Mme de Maillefert qui avait dépêché cette chambrière impudente.

Mais Raymond n'eut pas le loisir de s'arrêter à cette circonstance. Abandonnant son journal, M. de Maumussy venait de se lever.

Il s'avança, et de ce ton de politesse étudiée qui lui était familier:

--Monsieur Raymond Delorge, si je ne m'abuse?... fit-il.

Involontairement, et de ce mouvement instinctif de l'homme qui voit un serpent se dresser à ses pieds, Raymond recula.

--Le fils du général Delorge, oui, monsieur, répondit-il.

Ce que son accent trahissait de colères et de haines, le duc de Maumussy ne parut pas le remarquer.

--Peut-être ne me reconnaissez-vous pas? insista-t-il doucement.

--Vous êtes l'ami de M. de Combelaine, le duc de Maumussy...

--C'est qu'il y a si longtemps que nous ne nous sommes rencontrés...

--Il y aura dix-sept ans après-demain que je vous ai vu pour la première fois, monsieur le duc, et dans de telles circonstances que je ne devais plus vous oublier. C'était trois jours après l'assassinat de mon père...

Au lieu de se révolter et de se récrier, le duc remua tristement la tête.

--Toujours cette accusation injuste! murmura-t-il.

Raymond ne l'entendit pas.

--Vous aviez eu cette audace inouïe, poursuivit-il, de vous présenter chez ma mère, vous, pour lui offrir une pension. Le prix du sang!

--J'obéissais à ma conscience, monsieur; un grand, un immense malheur vous frappait; je m'efforçais, dans la limite de mes moyens, d'en atténuer les suites. J'aurais été heureux de vous être utile...

--Oui, c'est ce que vous disiez alors. Il était aisé de railler, vous homme, une femme et un enfant sans défense...

Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres de M. de Maumussy.

--Oh! permettez, fit-il, vous aviez un défenseur, au moins, et terrible, un vieux serviteur qui tenait ma vie au bout de ses pistolets, et qui voulait absolument me tuer...

--Et qui, sans ma mère, vous eût tué. C'est vrai, monsieur, vous ne verrez plus jamais la mort d'aussi près qu'une fois...

Ce qui frappait M. de Boursonne, c'est qu'à mesure que montait la colère de Raymond, l'attitude de M. de Maumussy devenait plus conciliante.

--Quoi qu'il en soit, reprit-il, mes dispositions d'alors n'ont pas changé...

--Ni les miennes! interrompit Raymond. Ce que vous a dit l'enfant, l'homme le pense toujours.

M. Verdale se démenait désespérément.

--Messieurs!... répétait-il, messieurs!...

Intervention inutile! Raymond poursuivait:

--Non, je n'ai pas changé et, de même qu'autrefois, je crois en l'avenir. Déjà, la distance qui nous séparait a diminué, monsieur le duc. Vous n'êtes plus si haut que jadis, ni moi si bas...

Du geste, M. de Maumussy protestait.

--Dieu m'est témoin, prononça-t-il, que je venais à vous avec des espérances de conciliation...

Raymond eut un mouvement terrible.

--Des espérances de conciliation!... s'écria-t-il. Vous avez donc tout oublié! Vous oubliez donc que c'est aujourd'hui le 1er décembre 1869. Vous avez donc reposé d'un sommeil paisible, cette nuit, d'un sommeil que nul songe vengeur n'a troublé. Nulle voix ne s'est donc élevée du milieu des ténèbres, pour vous rappeler qu'il y a dix-sept ans, par une nuit pareille, tombait dans le jardin de l'Élysée, sous le fer des meurtriers, le général Delorge!...

M. de Boursonne avait pris le bras de Raymond, et le serrant violemment:

--Venez! lui disait-il, venez, sacrebleu!...

Après s'être un instant débattu faiblement, Raymond finit par se laisser entraîner, mais une fois sur la porte:

--Eh bien! moi, dit-il à M. de Maumussy, je tremblerais toujours de voir reparaître Laurent Cornevin...

Les domestiques avaient-ils entendu quelque chose de cette altercation? Toujours est-il que c'est d'un air singulier qu'ils regardèrent Raymond et M. de Boursonne traverser le vestibule, sortir et s'éloigner.

Le vieil ingénieur était furieux, et tout en descendant l'avenue sous une pluie battante:

--Je suis, sacrebleu! de l'avis de M. de Maumussy, disait-il à Raymond, vous êtes devenu fou. A quel propos cette querelle, ces menaces?...

--Eh! le sais-je!... La vue de cet homme m'a mis hors de moi. Je me suis dit que, peut-être moins lâche que Combelaine, il consentirait à se battre...

M. de Boursonne haussait les épaules.

--Avant tout, interrompit-il, racontez-moi ce qui s'est passé pendant que je vous attendais.

Et lorsque Raymond lui eut exposé les faits:

--Diable!... fit-il, savez-vous qu'une réconciliation avec le duc de Maumussy assurait peut-être votre mariage avec Mlle de Maillefert...

Raymond tressaillit.

--Cette idée m'est venue, dit-il. Mais à ce prix, jamais!... Plutôt mille fois renoncer à Mlle Simone.

VII

M. de Boursonne et Raymond étaient trempés jusqu'aux os et crottés jusqu'à l'échine lorsqu'ils arrivèrent au Soleil levant; à ce point que maître Béru n'en pouvait revenir, ne comprenant pas, jurait-il, que par un temps pareil on n'eût pas retenu ces messieurs au château, ou tout au moins fait atteler pour les reconduire.

--Bien qu'après tout ce soit le temps de la saison, ajoutait-il philosophiquement; de sorte que, si les nouveaux invités de Mme de Maillefert comptent se promener ou chasser, ils en seront pour leurs frais de voyage.

Le digne aubergiste mettait là le doigt sur le sujet des inquiétudes de Raymond et de M. de Boursonne.

Qu'étaient venus faire à Maillefert, en plein mois de décembre, le duc de Maumussy, le comte de Combelaine et M. Verdale?

Ce ne pouvait être pour le platonique plaisir de voyager de compagnie qu'ils avaient abandonné Paris, leurs affaires, leurs intérêts.

Loin d'être si intimes que cela, M. de Maumussy et le comte de Combelaine se détestaient cordialement et ne restaient liés que par leur complicité passée. M. Verdale, de son côté, avait eu trop souvent à leur refuser de l'argent à l'un et à l'autre, pour rechercher bien avidement leur société.

Donc, il fallait de toute nécessité qu'il y eût quelque intrigue sous roche, et que leur présence se liât à quelque combinaison nouvelle imaginée par Mme de Maillefert pour s'emparer de la fortune de sa fille.

Ce qui préoccupait encore M. de Boursonne, c'était la mollesse de M. de Maumussy à repousser les terribles accusations que Raymond lui avait jetées à la face. Et de fait, cette débonnaireté soudaine d'un homme dont l'audace et la violence étaient proverbiales devait étonner.

--Évidemment, disait le vieil ingénieur, il a eu l'idée, l'espérance peut-être d'une réconciliation... Donc, il a de vous craindre des raisons que vous ignorez...

--N'est-ce pas plutôt, objecta Raymond, qu'il sent l'empire moins solide qu'autrefois?

Ils pouvaient avoir raison l'un et l'autre.

Dès le mois de décembre 1869, la dorure de bien des idoles impériales était restée aux mains brutalement hardies de Henri Rochefort. Le duc de Maumussy et le comte de Combelaine avaient eu leur page dans la Lanterne, une page terrible qui ne précisait rien, mais dont chaque phrase était une accusation et chaque mot une menace.

M. de Combelaine avait voulu envoyer des témoins à Rochefort, et on avait eu toutes les peines du monde à l'en empêcher. M. de Maumussy, au contraire, avait affecté de rire beaucoup du «horion», sentant la nécessité de se tenir coi, et combien il serait imprudent de faire parler de soi.

D'un autre côté, les points noirs signalés à l'horizon par l'empereur, en un discours célèbre, étaient devenus de terribles nuages où grondait la foudre.

Une fois encore, le gouvernement se trouvait acculé à la nécessité périodique «de faire quelque chose». Mais quoi?

Les uns auraient voulu un nouveau coup d'État, espérant reprendre en un seul coup, rrrrrran! toutes les libertés concédées en dix-sept ans de luttes.

Les autres, au contraire, voulaient qu'on «couronnât l'édifice», espérant que cet édifice du Second Empire, fondé sur les pavés sanglants du 2 Décembre, serait assez solide pour supporter le couronnement: la liberté.

Ainsi, après leur repas du soir, réfléchissaient M. de Boursonne et son jeune camarade, assis devant un feu bien clair, lorsque le facteur parut dans la salle à manger, apportant une lettre à l'adresse de M. Delorge.

Elle était de Jean Cornevin, datée d'Australie, de Melbourne, et transmise comme les précédentes par l'obligeant Me Roberjot.

--Allons, murmura Raymond, il est dit qu'aujourd'hui aucune émotion ne me sera épargnée...

Mais déjà le vieil ingénieur s'était emparé de la lettre.

--Vous permettez, n'est-ce pas?... dit-il.

Et sans attendre la réponse de Raymond, d'une main fébrile il déchira l'enveloppe, et se mit à lire tout haut, non sans ponctuer chaque paragraphe de mouvements de tête et de grimaces de satisfaction:

* * * * *

«Bien chers amis,

«Enfin, après des milliers de lieues franchies à la poursuite d'un résultat problématique, après des mois d'anxiétés et d'alternatives dévorantes, je tiens quelque chose de positif.

«Lisez et jugez.

«J'en étais, la dernière fois que je vous ai écrit, à attendre, dans un hôtel de Melbourne, le retour de M. Pécheira, le banquier, alors en tournée aux mines, pour ses achats d'or.

«Deux fois par jour, régulièrement, je me présentais chez lui pour savoir s'il était enfin arrivé, mais la réponse était toujours la même:

«--Nous n'avons même pas de ses nouvelles, me disait son employé; il doit être de l'autre côté de Ballarat ou vers Bendigo, où on vient de découvrir de nouveaux gisements.

«Je commençais à songer sérieusement à me mettre en quête de mon homme, lorsque hier matin, tandis que j'étais encore couché, la porte de ma chambre s'ouvre brusquement et je vois entrer le commis de M. Pécheira.

«--Le patron est arrivé cette nuit, me dit ce brave garçon, et maintenant il vous attend, vite, bien vite!...

«En un tour de main je fus prêt.

«Et un quart d'heure après, ayant traversé Melbourne au pas de course, j'arrivais chez M. Pécheira et je montais quatre à quatre son escalier.

«Je trouvai un bel homme d'une quarantaine d'années, à l'œil intelligent, brusque de façons, comme tous les gens de ce pays, mais visiblement bon.

«Dès que j'entrai, il me tendit la main comme à une vieille connaissance.

«--Je suis très heureux de vous voir, me dit-il, très heureux.

«Et tout de suite:

«--Vous êtes un des fils de Cornevin? me demanda-t-il.

«--Oui, répondis-je.

«--Lequel? Jean ou Léon?

«A cette question, je faillis tomber à la renverse. Quoi! cet homme connaissait mon prénom et celui de mon frère!

«--Je suis Jean, monsieur, répondis-je.

«Il souriait, ce diable d'homme.

«--Alors, reprit-il, c'est vous qui êtes le peintre?

«--Comment! vous savez cela! monsieur?...

«--Certainement, me répondit-il, de même que je sais que votre frère aîné, Léon, ancien élève de l'École polytechnique, est ingénieur, de même que je sais que votre brave et digne mère a son établissement de modes et de confections rue de la Chaussée-d'Antin, de même que je sais que vos trois sœurs, qui sont de charmantes jeunes filles, s'appellent Clarisse, Eulalie et Louise.

«Et bien vite, pour me prouver combien exactement il était informé de tout ce qui nous concernait, il se mit à me parler de la noble et courageuse veuve du général Delorge, de Raymond, de l'excellent M. Ducoudray, de Me Roberjot...

«Moi, mes amis, pendant ce temps, je me tâtais pour m'assurer que j'étais bien et dûment éveillé.

«--Vous vous demandez, reprit M. Pécheira, comment je vous connais tous si bien. Eh! mon Dieu! comment ne connaîtrait-on pas la famille de l'homme avec lequel on a vécu des années comme un frère, partageant tout, dangers, privations, espérances, succès, lorsque cet homme, comme votre père, ne vit que pour sa famille?

«J'étais confondu.

«--Monsieur, dis-je, lorsque notre père nous a été enlevé, ma mère était dans une profonde détresse; nous étions cinq enfants, dont l'aîné n'avait pas dix ans.

«M. Pécheira m'interrompit.

«--Je sais cela, me dit-il, et cette idée a failli rendre votre père fou pendant les deux années qu'il est resté sans nouvelles de vous, sans un mot de réponse aux lettres qu'il ne cessait d'adresser à votre mère...

«--Hélas! jamais nous n'en avons reçu une seule...

«--C'est bien ce que pensait Laurent; aussi, dès qu'il le put, prit-il le seul moyen qu'il y eût de savoir ce que vous étiez devenus. Il le sut. Il sut qu'une main providentielle s'était étendue vers vous, et que la veuve du général Delorge vous avait tous sauvés... Aussi, fallait-il l'entendre parler de Mme Delorge: «Tout ce que j'ai de sang dans les veines, m'a-t-il dit souvent, lui appartient.» Et depuis, jamais il ne vous a perdus de vue. Jour par jour, pour ainsi dire, il était informé de ce que vous faisiez. Nous étions séparés, à cette époque, mais il ne se passait guère de fois sans qu'il vînt me rendre visite. «Ma femme gagne de l'argent, me disait-il en se frottant les mains, son commerce prospère, le bon Dieu bénit son travail.» Une autre fois il me disait: «Je suis très content, mon fils Léon vient d'être reçu à l'École polytechnique.» Ou encore: «Décidément, mon fils Jean a du talent, il vient d'exposer un tableau qui obtient un très grand succès.» Vous étiez son unique préoccupation et, tout à l'heure, je vous montrerai vos portraits à tous, qu'il m'a donnés, et aussi le portrait de Mme Delorge et celui de son fils, et celui de M. Ducoudray. Et, enfin, dans mon salon, je vous ferai voir de votre peinture, monsieur Jean; car ce paysage qui avait tant de succès à l'exposition, c'est votre père qui l'a acheté...»

Si grande qu'eût été la stupeur de Jean Cornevin, elle était de beaucoup dépassée par celle de Raymond.

Lui aussi, il se demandait s'il était bien éveillé. Mais c'est en vain qu'à plusieurs reprises il avait essayé une observation.

Sérieusement empoigné, M. de Boursonne ne se laissait pas interrompre, et il lisait, il lisait, avec la hâte d'un homme qui court à un dénoûment qu'il lui semble avoir entrevu:

«Ce qui passait mon intelligence, disait la lettre de Jean Cornevin, c'était surtout ceci:

«Mon père ayant fini par avoir de nos nouvelles, comment n'avions-nous pas eu des siennes! Comment, nous aimant de cette grande affection que dépeignait si bien M. Pécheira, n'avait-il pas cherché à nous revoir?...

«Toutes ces questions, M. Pécheira dut les lire dans mes yeux.

«--Nous avons à causer, me dit-il, et longuement... Malheureusement je suis pris pour plusieurs heures encore. Retournez donc à votre hôtel, et donnez-y des ordres pour qu'on apporte ici vos bagages.

«Je voulais m'excuser:

«--Oh! pas de cérémonies inutiles, me dit-il. A Melbourne, le fils de Laurent Cornevin ne peut pas demeurer ailleurs que chez moi. Ma maison est la vôtre, entendez-vous? Donc faites ce que je vous dis, et hâtez-vous; à onze heures j'aurai expédié toutes mes affaires et nous nous mettrons à table.

«Il était neuf heures, à ce moment.

«A dix heures, j'avais réglé mes comptes à mon hôtel, mon déménagement était terminé, et j'étais installé chez M. Pécheira, dans la plus confortable des chambres.

«A l'heure dite, nous nous mettions à table, et après un déjeuner lestement expédié, les valets congédiés et les portes closes:

«--Maintenant, me dit mon hôte, je vais vous raconter ce que je sais:

«Mon père a dû vous expliquer comment le vôtre, après son étonnante évasion, nous est arrivé à Talcahuana, sous le nom de Boutin.

«Son dénûment était extrême; c'est à peine s'il était vêtu, il mourait de faim, et c'est comme on demande une aumône qu'il demandait du travail.

«En ayant trouvé chez nous, il y resta, et je puis vous affirmer que, de ma vie, je n'ai rencontré un pareil travailleur, si obstiné, si infatigable.

«Retourner en France était alors son unique pensée et la préoccupation de tous ses instants. C'est pour pouvoir retourner en France qu'il travaillait avec cet acharnement, âpre au gain comme à la besogne, se privant de tout, même des choses les plus essentielles, plutôt que de diminuer, ne fût-ce que de quelques centimes, son petit pécule.

«Mais on gagne peu, à Talcahuana; on y est à bien des milliers de lieues de la France, et les occasions y sont rares.

«Jamais, disait ce pauvre Laurent, je n'amasserai assez pour payer mon passage.

«Le désespoir le gagnait, et il songeait, il me l'a avoué depuis, à mettre fin à une existence qui lui devenait insupportable, lorsqu'il m'entendit parler de partir pour l'Australie, où, disaient les journaux de Valparaiso, rien qu'en grattant le sol, on trouvait des pépites d'or plus grosses que le poing.

«Cette idée de partir pour l'Australie, il y avait longtemps que je la ruminais, mais le père Pécheira m'avait toujours empêché de la mettre à exécution.

«Il se défiait considérablement des récits merveilleux qui circulaient, disant que la fortune est partout, et que c'est folie que de courir la chercher si loin.

«Mais quand une fois je me suis mis quelque chose dans la tête, le diable ne l'en ferait pas sortir, le père Pécheira le savait bien.

«Comprenant que, s'il s'obstinait à me refuser son consentement, je finirais par m'en passer:

«--Pars donc, me dit-il, puisque tu ne peux plus vivre près de moi.

«Cinq minutes après, Laurent Cornevin venait me trouver, et me conjurait de le prendre avec moi, à n'importe quelles conditions, et pour n'importe quelle besogne. Je ne me fis pas prier longtemps.

«--Soit! dis-je à Laurent, je vous emmène...

«C'est comme cela que le lundi suivant, après être allés entendre la messe à Notre-Dame des Mines, nous quittâmes Talcahuana. Nous partions dans d'assez tristes conditions.

«Le père Pécheira, au dernier moment, regrettant l'autorisation qu'il m'avait accordée, m'avait plus que médiocrement garni le gousset.

«Il espérait, il me l'a écrit depuis, que je dépenserais tout à Valparaiso, et que je lui reviendrais avant un mois tout penaud et prêt à reprendre mon métier de contrebandier.

«Le fait est qu'à nous deux, Laurent et moi, nous ne possédions pas tout à fait trois cents piastres.

«Aussi, une fois à Valparaiso, eûmes-nous un mal de tous les diables à trouver un navire qui consentît à nous prendre, et plus d'une fois nous crûmes que nous serions obligés de renoncer à notre expédition.

«Mais quand on veut fortement une chose, on finit toujours par réussir.

«Un capitaine anglais, dont la fièvre jaune avait décimé l'équipage, nous admit à son bord, Laurent comme matelot, moi en qualité de cuisinier.

«Il s'en fallait que ce digne marin se rendît directement en Australie, et loyalement parlant il nous en prévint, mais enfin il s'y rendait.

«C'était tout ce que nous demandions.

«Et nous nous estimions ses obligés, malgré les services réels que nous lui avions rendus, lorsque, après six mois de navigation, il nous débarqua sur les quais inachevés de Melbourne.

«Nous foulions donc cette terre d'Australie qui nous paraissait la Terre promise.

«Je voulais m'enrichir. Plus fortement encore que moi, votre père le voulait.

«--Eh bien! me disait-il, dès le premier soir, est-ce que nous allons perdre notre temps à Melbourne? Est-ce que nous ne partons pas pour les mines?

«Nous partîmes le lendemain avant l'aube.

«Je vous y conduirai un de ces jours, et d'avance, je me fais une fête de votre surprise, quand tout à coup, au sortir des forêts, vous apercevrez Ballarat, une ville née d'hier, comme au coup de sifflet d'un machiniste, et qui déjà compte trente mille habitants, et qui a, comme Melbourne, ou bien comme vos vieilles capitales de l'Europe, si mieux vous l'aimez, ses boulevards éclairés au gaz, ses magasins éblouissants, ses squares, sa Bourse, ses théâtres et ses gares de chemins de fer.

«Et tout cela, dans un paysage inouï, bouleversé, torturé, convulsé par la main de l'homme, dans un paysage où les plaines ont été retournées, grattées, émiettées, lavées, dont les collines factices ont été tamisées grain de sable à grain de sable; tout cela au centre d'un mouvement vertigineux de machines gigantesques de roues, de pompes, de marteaux, au milieu d'un dédale de travaux fantastiques et de fouilles infernales.

«Mais, lorsque nous arrivâmes aux mines, Laurent Cornevin et moi, elles n'avaient pas cet aspect.

«Ce n'est pas par le chemin de fer qu'on s'y rendait, mais par une longue route poudreuse de cent cinquante kilomètres, jalonnée d'horribles auberges, où retentissaient incessamment les chants des ivrognes et les vociférations des joueurs.

«Alors, la vallée de Ballarat n'était qu'un camp immense, où se trouvaient réunis tous les mineurs, qui se sont disséminés vers les innombrables centres de mines que les années ont fait découvrir.

«Les pépites d'or se trouvaient à la surface du sol, mêlées à un gravier compact qu'on lavait dans de grandes écuelles, le long des ruisseaux tributaires du Loddon.

«Des groupes d'hommes d'aspect farouche, couverts de boue et ruisselants de sueur, erraient dans la campagne, une pioche d'une main, un revolver de l'autre, à la recherche de trésors nouveaux.

«Ni Laurent Cornevin, ni moi, n'étions certes des délicats. Nous étions rompus à toutes les fatigues et aux plus dures privations. Nous avions, l'un et l'autre, été forcés de vivre parmi ce qu'il y a de pis dans l'espèce humaine.

«Eh bien! telle était l'existence des mines, que nous en fûmes épouvantés.

«Mais la veille même, un pauvre mineur avait trouvé un lingot d'or pesant deux mille six cents onces et valant deux cent soixante mille francs.

«--Il faut rester, nous dîmes-nous, et tâcher d'être aussi heureux que ce gaillard-là.

«Il est vrai que, précisément à la même heure, cent mille mineurs au moins se disaient la même chose, et que cette terrible concurrence compliquait singulièrement la tâche...

«Nos débuts ne furent pas heureux.

«Tout autour de nous, on s'enrichissait, et nous, nous ne découvrions jamais que du gravier au fond de notre sébile.

«Ce fut Laurent qui nous désensorcela.

«Un soir, après la plus pénible et la plus infructueuse des journées, dans des sables déjà dix fois retournés et lavés, il trouva une pépite de cinq mille francs.

«Il était ivre d'espérance.

«--Seulement quatre trouvailles pareilles, répétait-il, et je pars...

«C'est que ses idées n'avaient pas changé, et que retourner en France était toujours son vœu le plus cher.

«Ce qu'il appelait s'enrichir, c'était amasser de quoi payer son voyage, et avoir, en arrivant à Paris, une douzaine de milles francs en poche.

«--Avec cela, me disait-il, j'aurai de quoi faire ce que je veux.

«Il me parlait, du reste, moins souvent de sa famille qu'autrefois.

«Désespéré de ne pas recevoir de réponse aux lettres qu'il ne cessait d'écrire, il pensait que c'en était fait des siens.

«--Ma pauvre femme, disait-il, si courageuse et si bonne, doit être morte à la peine, et mes pauvres petits doivent vagabonder dans Paris, en attendant que la police les mette en prison.

«Et il ajoutait d'un air terrible:

«--Mais cela se payera avec le reste... Il ne me faut maintenant que de l'argent. Travaillons...

«Et nous nous remettions à l'œuvre.

«Nos recherches réussissaient désormais, et trois mois plus tard, nous avions près de vingt mille francs dans la bourse commune, quand un grand malheur nous arriva.

«Notre trésor, qu'il fallait toujours garder sur soi, nous embarrassant, il fut convenu que Laurent irait le mettre en sûreté à Melbourne.

«Il partit. Mais il fut attaqué en route, blessé, dépouillé et laissé sur le chemin nu et à demi mort.

«Nous étions ruinés. Tout était à recommencer.

«Une autre fois, c'est moi qui, m'étant laissé entraîner à une partie de cartes, perdis en une soirée le fruit de notre travail de six semaines.

«Malgré tout, au bout d'un an, nous possédions quarante-trois mille francs.

«Nous partageâmes, et, sur-le-champ, Laurent se mit en quête d'un navire en partance.

«Il s'en trouvait un dans le port de Melbourne, le Moravian.

«Laurent y prit passage.

«Et comme j'étais allé le conduire à bord, après m'avoir embrassé une dernière fois:

«--Lis les journaux de France, me dit-il; avant longtemps il y sera question de Laurent Cornevin.»

Ainsi, peu à peu, grâce à des renseignements recueillis à des milliers de lieues, à la Guyane, au Chili, en Australie, se trouvait reconstituée l'existence de Laurent Cornevin pendant les quatre années qui avaient suivi sa disparition.

--C'est providentiel! murmurait Raymond.

M. de Boursonne ne répondit pas.

Ayant repris haleine, il poursuivait la lecture du récit de M. Pécheira, si vivement traduit par Jean.

«Quels étaient les projets de Laurent Cornevin?

«Il ne me les avait pas confiés, mais il m'en avait assez dit, en diverses occasions, pour qu'il me fût aisé de les deviner.

«Je savais qu'il avait été témoin d'un grand crime, et que les auteurs de ce crime, des gens puissants, redoutant son témoignage, l'avaient fait enlever et déporter à la Guyane. Vingt fois je lui ai entendu dire qu'il se vengerait.

«Et connaissant sa puissante énergie, je me disais qu'il avait dû méditer froidement quelque châtiment, terrible comme le crime, et qu'il fallait s'attendre à quelqu'une de ces vengeances éclatantes, qui, de temps à autre, épouvantent les scélérats, trop souvent impunis.

«C'est donc avec un extrême empressement que je me procurai les journaux français, qui, selon mes calculs, correspondaient avec l'arrivée de Laurent Cornevin à Paris. Je n'y trouvai rien.

«J'en fus surpris d'abord, puis inquiet.

«Je savais que le Moravian avait fait une traversée des plus rapides et des plus heureuses, que pas un de ses passagers n'était mort en route, et que par conséquent Laurent devait être en France.

«Lui était-il donc arrivé malheur?

«Sachant que les gens auxquels il allait s'attaquer étaient riches, puissants, mêlés aux intrigues du gouvernement, je me disais:

«--Mon Laurent aura commis quelque grosse imprudence, il se sera fait reprendre, et peut-être à cette heure est-il de nouveau en route pour l'île du Diable, avec de telles recommandations que certainement il ne s'en échappera pas.

«Je ne puis dire que je l'oubliais, on n'oublie jamais les compagnons de misère, mais, les mois succédant aux mois, je pensais moins souvent à lui.

«Et il y avait près d'un an qu'il était parti, quand tout à coup, un matin, je le vis entrer chez moi. Quel étonnement!

«--Comment! m'écriai-je, toi, Laurent, ici?

«--Moi-même! me répondit-il.

«--Tu n'es donc pas allé en France?

«--J'y suis resté quatre mois.

«--Et ta femme et tes enfants?...

«--Le bon Dieu a eu pitié d'eux.

«--Ah!...

«--Ils sont heureux et bien portants, et ils prospèrent...

«--Tu les ramènes ici avec toi, sans doute...

«--Moi!... je ne leur ai même pas parlé, je ne les ai même pas embrassés...

«Sachant de quel grand amour Laurent Cornevin aimait sa famille, sa femme, dont le seul souvenir le faisait pâlir, ses enfants, dont il ne parlait que les larmes aux yeux, je crus qu'il plaisantait.

«--Ce que tu dis est impossible! m'écriai-je.

«--C'est cependant ainsi, me répondit-il. Tous les miens me croient mort. Ma femme porte toujours des vêtements de veuve.

«Je vis bien qu'il ne plaisantait pas, et alors, je fus saisi de cette crainte affreuse que la douleur n'eût troublé sa raison.

«--Si tu as vraiment fait cela, repris-je, tu es certainement fou.

«--Je ne suis pas fou, répondit Laurent, et cependant j'ai bien fait cela. Oui, j'ai résisté à la tentation presque irrésistible de me montrer aux miens, de leur crier: Je vis, me voici!... J'ai eu le courage de me priver de cette félicité inouïe de presser contre mon cœur ma femme et mes enfants.

«J'étais pétrifié de stupeur.

«--Mais pourquoi? dis-je, pourquoi?...

«--Il le fallait, ami Pécheira, et quand je t'aurai exposé mes raisons, tu me comprendras. Car, à toi, je dirai tout, sûr que ton amitié gardera mon secret.

«C'était la première fois que Laurent Cornevin s'ouvrait ainsi à moi: l'événement me semblait le plus extraordinaire dont j'eusse ouï parler: aussi mon attention était-elle extrême, et puis-je, aujourd'hui, après des années, répéter textuellement les paroles de Laurent.

«--Une nuit, me dit-il, j'ai été témoin d'un lâche assassinat, et l'homme assassiné, avant de rendre le dernier soupir, a eu le temps d'écrire au crayon et de me confier un billet qui doit être la preuve du crime.

«Cette preuve, j'ai essayé de l'utiliser; ma conscience me le commandait.

«Et c'est pour cela que les assassins, après avoir essayé de me faire fusiller, m'ont fait enlever et interner à l'île du Diable, sous un nom qui n'était pas le mien.

«Ils étaient puissants, je n'étais qu'un pauvre palefrenier. Nul ne devait s'inquiéter de ma disparition ou de ma mort.

«Ce nouveau crime condamnait à la misère, peut-être à l'infamie, peut-être à la mort, une pauvre femme et cinq enfants.

«Mais qu'importait aux misérables, pourvu que la preuve du meurtre fût anéantie!

«Lorsque je partis d'ici, j'étais persuadé que ma femme et mes enfants avaient péri. Et je n'avais plus qu'une idée, qu'un désir, qu'un but: me venger, n'importe comment et n'importe à quel prix.

«Je possédais toujours le billet du mourant qui dénonce le crime, mais je suis si bas et les assassins sont si haut, que je ne comptais guère sur cette preuve.

«Je me disais que d'essayer d'en faire usage, c'était peut-être risquer une arrestation nouvelle et une plus dure déportation.

«Je songeais que j'aurais beau crier que je suis Laurent Cornevin, la police prouverait que je suis Boutin, évadé de l'île du Diable.

«Et pour dire la vérité, je comptais bien plus, pour assouvir ma vengeance, sur mon revolver, que sur le billet du général Delorge.

«Mais enfin, toutes ces réflexions eurent du moins cet avantage, de me rendre excessivement défiant et prudent.

«J'avais des moyens de me dissimuler, je les employai.

«On n'est pas resté comme moi plus d'un an au milieu de condamnés politiques, sans avoir reçu beaucoup de leurs confidences, sans être initié aux ressorts de leurs associations secrètes, sans connaître leurs points de réunion, les chefs et les signes mystérieux de reconnaissance.

«Arrivé à Paris à dix heures du soir, j'avais, à onze heures, retrouvé un ancien compagnon de la Guyane, lequel m'offrait l'hospitalité dans sa maison, et mettait à mon service ses amis et ses moyens d'action.

«Dès l'aube du lendemain, le cœur serré d'une inexprimable angoisse, je me mettais en quête de ma femme et de mes enfants.

«Tâche douloureuse, ami Pécheira, ingrate et difficile, que de rechercher de pauvres gens au milieu de ce Paris.

«Si, du moins, il m'eût été permis d'agir ouvertement! Mais non. J'en étais réduit à me cacher, à dissimuler mes investigations.

«Mes ennemis étaient plus puissants que jamais, et je sentais que, si mon existence venait à être révélée, c'en serait fait de moi.

«Heureusement, j'étais méconnaissable.

«Le temps, les privations, la misère et les chagrins avaient fait leur œuvre. Jeune homme, j'avais quitté Paris, j'y revenais vieillard. Et n'en eût-il pas été ainsi, qu'il eût suffi pour me déguiser complètement des vêtements nouveaux que j'avais adoptés, et de ma barbe que j'avais laissée pousser entière pendant la traversée.

«C'est à la maison que j'habitais lors de mon arrestation que je me rendis tout d'abord.

«Le concierge en avait été changé.

«Celui que je trouvai, non seulement ne connaissait pas ma femme, mais n'avait même jamais entendu prononcer le nom de Cornevin.

«De tous les locataires qui, de mon temps, habitaient la maison, pas un seul n'était resté.

«C'était fini.

«Dès le premier pas, le fil qui eût pu me guider se rompait entre mes mains. Et je restais au milieu de Paris, sans un indice, sans rien...

«J'aurais pu certainement m'adresser aux parents de ma femme, mais je ne les ai jamais aimés; je les croyais capables de trahir un proscrit pour quelques sous, et je savais qu'une de mes belles-sœurs était la maîtresse d'un des assassins du général Delorge.

«Recourir à la police eût été me dénoncer moi-même, me jeter bénévolement dans la gueule du loup.

«J'étais donc désespéré.

«Et pendant une semaine, j'errai à l'aventure à travers les rues, recherchant de préférence les quartiers pauvres, soutenu par cette espérance insensée que peut-être, tout à coup, j'allais me trouver en face de ma femme.

«Parfois, dans la foule, j'apercevais une femme qui me semblait avoir sa tournure; je croyais la reconnaître, je me disais: C'est elle!... je m'élançais comme un fou. Je me trompais toujours.

«D'autres fois le désespoir me prenait, et je pensais: A quoi bon chercher sur terre ceux qui dorment dessous.

«Jamais je n'avais tant souffert!

«Jamais, avec tant de rage, je n'ai renouvelé le serment de me venger des misérables qui m'infligeaient de si cruelles tortures.

«C'est qu'ils étaient heureux, eux; c'est qu'ils étaient riches, honorés, redoutés, triomphants. Ils habitaient des palais, ils avaient des laquais, des voitures, des chevaux...

«Le plus terrible, c'est que je ne voyais pas de vengeance à ma portée.

«Certes, il m'était facile de guetter un des misérables, de l'approcher, et de lui loger une balle dans la tête.

«Mais qu'était ce châtiment comparé au crime! Qu'était-ce que cette mort soudaine et sans angoisses, comparée à mes années d'agonie!...

«J'avais bien toujours la lettre du général Delorge, mais au moment d'en faire usage, je ne savais à qui m'adresser. J'étais plein de défiances. Je tremblais, si je la confiais à quelqu'un, que ce quelqu'un ne l'anéantît... Voilà pourtant où j'en étais, lorsque un dimanche, sur les midi, étant entré dans un café pour déjeuner, je m'assis à une table sur laquelle on avait laissé un énorme volume. On tardait à me servir, je le feuilletai. C'était un Annuaire de Paris. Machinalement, j'y cherchai mon nom, et j'eus comme un éblouissement, en lisant: «Mme JULIE CORNEVIN,--modes et confections,--rue de la Chaussée-d'Antin.» Julie!... C'était le prénom de ma femme!...

«D'un autre côté, comment admettre que la malheureuse que j'avais laissée sans ressources eût pu s'établir dans le plus riche quartier de Paris?

«N'importe! Je sortis comme un fou et, sautant dans un fiacre, je me fis conduire à l'adresse indiquée.

«La course était longue, heureusement; j'eus le temps de me remettre en route, et c'est fort prudemment que j'interrogeai la concierge.

«Ses réponses ne me laissèrent aucun doute.

«C'était bien ma femme, ma chère, ma bien-aimée femme qui était la propriétaire de ce riche établissement de la rue de la Chaussée-d'Antin.

«En trois bonds je franchis l'escalier. Je sonnai à la porte.

«Une petite bonne vint m'ouvrir, qui me dit:

«--C'est bien ici que demeure Mme Cornevin, mais madame est sortie avec ses demoiselles.

«Puis, comme j'insistais pour parler sur-le-champ à Mme Cornevin, protestant que c'était pour une affaire urgente et de la plus haute gravité:

«--Eh bien! me dit la bonne, allez la demander rue Blanche, chez son amie, Mme Delorge, c'est là qu'elle passe la journée et qu'elle dîne tous les dimanches.

«Et, un peu effrayée sans doute de mon air égaré et de la véhémence de mes questions, elle me ferma la porte au nez.

«Mais je n'étais plus le même homme.

«Toutes mes prévisions, tous mes calculs se trouvaient renversés par ces quelques mots de la bonne qui m'avait ouvert: Mme Cornevin est chez son amie Mme Delorge.

«Ma femme, la femme du pauvre palefrenier Cornevin, amie de la veuve du général Delorge!... Était-ce possible? Était-ce vraisemblable?...

«Julie, je ne l'ignorais pas, m'était supérieure par l'intelligence, c'était elle qui était la tête de notre ménage, mais elle était, de même que moi, sans éducation, sans instruction; comment donc une dame distinguée pouvait-elle l'admettre dans son intimité à ce point de passer avec elle des journées entières?...

«Puis où ma femme avait-elle pris assez d'argent pour s'établir dans un quartier où les moindres appartements coûtaient trois ou quatre mille francs par an?

«Ces réflexions, et bien d'autres encore, me décidèrent à me renseigner avant de me montrer.

«Ami Pécheira, j'avais été un ingrat de douter de la justice et de la bonté de Dieu. Pour sauver ma femme et mes enfants, il fallait un miracle, n'est-ce pas? Eh bien! le miracle avait eu lieu.

«Le jour où je manquais à ma famille, elle trouvait pour me remplacer la plus noble, la meilleure, la plus généreuse des femmes, la veuve du général Delorge assassiné sous mes yeux.

«Mme Delorge avait recueilli ma femme, l'avait consolée, encouragée, lui avait donné de quoi vivre d'abord, et lui avait fourni ensuite les moyens de s'établir.

«Elle avait pris à sa charge mon fils aîné Léon, et le faisait élever avec son fils et exactement comme son fils.

«Et elle avait découvert pour se charger de l'éducation de mon second fils, Jean, un brave et digne bourgeois, M. Ducoudray.

«De telle sorte que, si la destinée avait épuisé sur moi ses rigueurs, elle avait en quelque sorte comblé les miens, et que de mes misères résultaient pour ma famille des avantages que jamais je n'aurais pu lui donner.

«Ce n'est pas en un jour, ami Pécheira, que je me procurai ces détails.

«M'étant fait une loi de ne pas donner signe de vie, je ne pouvais procéder qu'avec la plus extrême circonspection, domptant les ardeurs de ma curiosité, mettant la plus prudente réserve à interroger les gens, les domestiques, les portiers, les fournisseurs...

«Assurément je souffrais de cette situation étrange, et pourtant elle était parfois la source d'intimes et profondes jouissances.

«Tout le monde me croyait mort, j'étais comme un homme à qui il eût été donné de sortir du tombeau pour venir observer les siens et se rendre compte de leurs sentiments.

«Je saisissais avidement toutes les occasions de me trouver sur le passage de ma femme et de mes enfants, et j'éprouvais à les contempler les plus étonnantes sensations.

«Ah! elles étaient douces, les larmes que j'ai versées, lorsque je vis qu'après quatre ans ma femme, ma Julie bien-aimée, portait encore des vêtements de veuve. Je me disais:

«--Quelle stupeur immense serait la sienne si quelqu'un lui apprenait que cet homme qui vient de la coudoyer, c'est moi, son mari, Laurent Cornevin.

«Mais qu'ils étaient changés tous!

«Guidée, conseillée, instruite par Mme Delorge, ma femme avait su se hausser au niveau de sa position nouvelle et était devenue une vraie dame.

«Lorsque je la voyais marcher, calme et digne, si imposante avec ses toilettes d'une richesse sévère, c'est à peine si je pouvais me persuader que c'était bien là ma pauvre ménagère, celle que tant de fois jadis j'avais vue revenir du lavoir, les manches retroussées jusqu'au coude, portant bravement son linge mouillé sur l'épaule.

«Mes filles, avec leur petite mine éveillée et modeste tout à la fois, et leurs robes gentilles et leurs frais chapeaux, avaient l'air de véritables demoiselles.

«Cependant, mes deux fils, Léon et Jean, m'étonnaient plus encore.

«Je ne pouvais me lasser de les suivre de loin, et de les admirer, quand ils revenaient du collège, leurs livres sous le bras, gais, bien portants, bien vêtus, conduits par un vieux domestique, ni plus ni moins que les fils d'un gros bourgeois.

«J'étais allé aux informations, et j'avais appris que Jean était un démon, et qu'il faisait endiabler tous ses professeurs.

«Léon, au contraire, était un travailleur obstiné, toujours le premier de sa classe, toujours remportant tous les prix dans les concours.

«Même tout ce changement me bouleversait extraordinairement.

«J'étais resté le même, moi.

«J'avais beau avoir une quinzaine de mille francs dans ma ceinture, je n'en étais pas moins le même palefrenier qu'autrefois, honnête homme, certes, et fier de son honnêteté, mais sans éducation ni instruction, brutal en ses façons et grossier en ses propos.

«Et je me demandais si, la première joie de me revoir passée, ma pauvre femme ne souffrirait pas de me retrouver tel, si mes enfants ne seraient pas honteux de l'infériorité de leur père, et si moi-même, enfin, je ne serais pas humilié et irrité de leur supériorité à tous.

«Ces réflexions, injustes peut-être, mais humaines, ne contribuèrent pas peu à modérer l'ardent désir que j'avais de reprendre ma place au milieu de ma famille.

«Puis, d'autres considérations encore me retenaient:

«Grâce à un de ces amis politiques que m'avait donnés mon séjour à l'île du Diable, et qui servait, pour la trahir, la police impériale, j'avais été informé des circonstances qui avaient suivi la mort du général Delorge et ma disparition.

«Je savais que Mme Delorge, altérée de vengeance ou plutôt de justice, avait remué ciel et terre pour atteindre les assassins de son mari.

«Je savais qu'on avait fait tout au monde pour retrouver mes traces.

«Et tous ses efforts avaient échoué, encore bien qu'elle eût pour appui et pour conseil un avocat renommé, un député de l'opposition, Me Roberjot.

«Une enquête avait bien été commencée, mais elle avait abouti à une ordonnance de non-lieu, qui renvoyait les meurtriers, lavés de l'accusation et blancs comme neige.

«Mais j'avais appris aussi, et de source certaine, que Mme Delorge ne renonçait pas à l'espoir de venger son mari.

«Voyant ses ennemis hors de sa portée, et pour le moment assurés de l'impunité, elle attendait, toujours sur le qui-vive et armée pour la lutte, l'occasion ou les événements politiques qui devaient les lui livrer.

«Et tout cela était si parfaitement connu de la police impériale que la maison de Mme Delorge était surveillée, qu'on épiait ses démarches et sa correspondance et qu'on tenait une liste de toutes les personnes qu'elle recevait.

«En de telles circonstances, quelle conduite tenir?

«Évidemment, ce n'était pas en ce moment, où nos ennemis étaient à l'apogée de leur puissance, que je devais songer à me servir contre eux de l'arme que je possédais.

«Devais-je donc, sans parler de la lettre, me montrer simplement? Et après?

«Vivrais-je ouvertement aux crochets de ma femme? Cette idée me faisait horreur. L'homme doit être le maître dans la maison, et pour qu'il ait le droit d'y être le maître, il doit gagner la vie de la famille.

«Me placerais-je donc? Quels ne seraient pas alors le chagrin et l'humiliation de ma femme!...

«A la fin, ces sombres réflexions m'inspirèrent une résolution héroïque.

«Je me dis que puisque Mme Delorge avait su attendre, j'attendrais aussi l'heure propice. Je devais bien cela à celle qui nous avait tous sauvés.

«Je me jurai que j'attendrais, et que j'emploierais les années d'attente à gagner une grosse fortune, et à me faire une éducation.

«En effet, je maîtrisai les élans de mon cœur qui me poussaient vers ma femme et vers mes enfants. Je m'assurai les moyens d'avoir jour par jour de leurs nouvelles, et je quittai Paris comme j'y étais venu, furtivement.

«Et maintenant, ami Pécheira, me voici, te demandant conseil et assistance.

«Il faut qu'avant six ans je sois riche et digne de ma femme.»

VIII

M. de Boursonne s'arrêta.

Un voile se déchirait, en quelque sorte, découvrant le passé de Laurent Cornevin et laissant entrevoir l'avenir.

--Maintenant je comprends, murmurait Raymond confondu.

Et, en effet, ce qu'il y avait d'inexplicable dans la conduite de Laurent s'expliquait.

Le parti qu'il avait pris n'était peut-être ni le meilleur ni le plus sage, ni celui qui devait le conduire plus sûrement à la revanche qu'il rêvait, mais on concevait qu'il l'eût adopté.

On s'expliquait ses précautions, ses défiances, ses craintes, la conscience de son impuissance momentanée, son ardent désir de servir Mme Delorge, et, par-dessus tout, la fierté de l'époux, du père, qui, apercevant tout à coup sa famille bien au-dessus de lui, se résignait à rester caché jusqu'à ce qu'il se fût élevé jusqu'à elle...

Cependant, après une pause de quelques minutes:

--Voyons la suite, fit le vieil ingénieur.

Et il reprit la volumineuse relation de Jean Cornevin.

* * * * *

«D'après vos émotions, mes chers amis, continuait le digne garçon, vous pouvez vous faire une idée des sensations dont j'étais remué en écoutant le récit de M. Pécheira.

«Pauvre père!... Déjà, depuis longtemps, je savais son inflexible honnêteté, et que dans son humble situation il avait un grand cœur et les plus nobles sentiments.

«Mais voici que tout à coup il m'apparaissait sous un jour nouveau et avec des proportions héroïques.

«Je ne pus m'empêcher de l'exprimer à M. Pécheira.

«--Oh! attendez, interrompit-il avec un bon et amical sourire, attendez...

«Et d'un flegme imperturbable il poursuivit:

«--Je fus d'abord saisi de la déclaration de votre père.

«Qu'il comptât s'enricher très vite, cela ne m'étonnait nullement. Jeune ou vieux, intelligent ou stupide, un homme peut toujours s'enrichir. Il ne faut pour cela souvent qu'un heureux hasard.

«Mais qu'il eût la prétention de se faire une éducation, de se métamorphoser, de devenir, selon son expression, un parfait gentleman, cela me paraissait fort.

«Ce n'est pas par un simple effort de volonté qu'on change de peau à quarante ans. Et, pour dire la vérité, votre père avait fort à faire, étant, certes, le plus probe des hommes, le meilleur, le plus dévoué, mais commun en diable, passablement brutal et sans la plus élémentaire instruction.

«J'étais assez son ami pour ne lui point cacher mon opinion.

«--Cela sera, pourtant, me dit-il froidement, il le faut, je le veux.

«Il n'y avait pas à discuter. Je ne songeai plus qu'à le seconder.

«Le plus pressé était de lui trouver un instrument de fortune, les moyens de faire valoir avantageusement les dix mille francs qui lui restaient encore.

«Il ne fallait plus songer à reprendre l'existence qui nous avait donné nos quarante premiers mille francs.

«Tout va vite, dans les pays nouveaux.

«Déjà l'Australie entrait dans une nouvelle phase de son histoire.

«Ce qui était extravagance pure, encore, et fureur, lors du départ de Laurent, rentrait peu à peu dans l'ordre, et prenait un cours régulier.

«Le temps était fini de la fièvre chaude de l'or, des émotions délirantes et des coups de pioche merveilleux.

«Passés et repassés au tamis, grattés, fouillés, lavés, les sables de la surface avaient donné toutes leurs richesses.

«C'était aux entrailles même de la terre, à des centaines de pieds de profondeur qu'il fallait aller arracher l'or.

«La civilisation s'était emparée des mines.

«Des compagnies s'étaient formées, des associations établies, qui, disposant de capitaux importants, de machines, d'outils, avaient stérilisé les efforts individuels.

«Chercher de l'or était devenu un métier comme un autre, plus pénible et moins lucratif qu'un autre, même; car tandis qu'à Melbourne un charpentier ou un forgeron gagnait couramment ses vingt ou vingt-cinq francs par jour, un mineur n'était plus payé que onze francs trente centimes pour un travail de huit heures.

«C'était à la Bourse que s'était réfugié le jeu avec ses émotions, ses fièvres, ses faveurs soudaines et ses retours inattendus.

«C'est à la Bourse que du jour au lendemain on pouvait s'enrichir ou se ruiner, à acheter et à vendre des actions des deux cents compagnies qui exploitaient les mines et qui, selon que la compagnie avait creusé des puits inutiles ou rencontré un bon filon, haussaient ou baissaient de mille à deux mille dollars en cinq minutes.

«C'est même à ces spéculations que j'avais en moins d'un mois quintuplé le capital qui m'était échu lors de mon partage avec Laurent.

«Ensuite de quoi, effrayé de ma chance, et craignant de reperdre en un jour ce que j'avais gagné en trente, je m'étais mis à acheter de l'or pour l'exportation.

«Voilà ce que j'expliquai à Laurent, et grande fut sa déception.

--Serait-ce donc en vain que je suis revenu! me dit-il.

«Mais à côté de ses mines, l'Australie possède une autre source de richesses, aussi féconde et intarissable, celle-là: ses prairies immenses, sans bornes, sans fin...

«Déjà les plus intelligents parmi les émigrants avaient abandonné la recherche de l'or pour l'élevage des bestiaux, pressentant peut-être qu'en moins de dix années l'exportation des laines et des cuirs de l'Australie dépasserait deux cents millions de francs par an.

«--Voilà ton lot, dis-je à Laurent Cornevin. Il me crut.

«Joignant aux dix mille francs qu'il possédait vingt mille francs que je lui prêtai, il obtint du gouvernement la concession d'un «run», c'est-à-dire d'une immense étendue de prairies, sur les bords du Murray, il acheta des moutons et se mit à l'œuvre.

«Œuvre difficile, assurément, et qui exige de celui qui l'entreprend une santé de fer, une invincible énergie, une patience sans bornes, et de rares qualités de prévoyance et d'observation.

«Laurent avait tout cela, et de plus une solide expérience des animaux, qu'il devait à son premier métier.

«Son «run» prospéra. Des spéculations qu'il fit, pour fournir de viande sur pied les grands centres de mines, réussirent à souhait.

«Bref, dès la fin de la première année, il m'avait rendu mes vingt mille francs, et, quatre ans plus tard, il possédait, à ma connaissance, un demi-million.

«Il était donc évident qu'il réaliserait la première partie de son programme, qui était: faire fortune.

«Pour réaliser la seconde, pour acquérir l'instruction qui lui manquait, et devenir un gentleman, voilà ce qu'il avait imaginé.

«Parmi tous les déclassés, attirés en Australie par la découverte de l'or, il s'était mis à chercher un homme appartenant à une grande famille, et instruit.

«Et l'ayant trouvé, il en avait fait son inséparable compagnon.

«C'était un Français d'une quarantaine d'années, que l'inconduite de sa femme avait chassé de son pays, et qui mourait littéralement de misère et de faim quand Laurent le rencontra, et lui offrit, outre la table et le logement, cinquante dollars par mois.

«Jamais ils ne se quittaient, et plus d'une fois j'ai ri devoir Laurent escorté de cet inévitable précepteur, qui toujours et en toute occasion professait, disant: On ne fait pas ceci, on ne dit pas cela... on fait ceci, on dit cela... Prenez garde! vous venez encore de jurer.

«C'était singulier, en effet, presque ridicule.

«Mais insensiblement Laurent se pénétrait des façons, des habitudes, du savoir de l'autre. Son ignorance se dissipait, sa cervelle se meublait, ses mœurs s'adoucissaient. Il apprenait à se tenir, à raisonner, à s'exprimer.

«Séparé de Laurent qui vivait sur son «run», à plus de cent lieues dans l'intérieur, pendant que mes affaires me retenaient à Melbourne, j'étais bien plus frappé de sa transformation que si nous eussions demeuré porte à porte.

«A chacune de ses visites, je constatais un progrès positif.

«Deux ou trois jours après qu'on avait signalé la malle d'Europe, régulièrement, je le voyais arriver suivi de Mentor, ainsi que nous avions surnommé le précepteur.

«Il courait à la poste et ne tardait pas à me revenir chargé des journaux de France, et des lettres et des paquets qui lui étaient adressés.

«Je ne sais qui il avait chargé, à Paris, d'avoir l'œil et l'oreille pour lui, mais je dois constater qu'il était admirablement renseigné.

«Pas une des actions ne lui échappait, de Mme Delorge, de Me Roberjot, de sa femme ni de ses enfants.

«Et non seulement il recevait des nouvelles, mais on lui envoyait jusqu'à des photographies de ceux qu'il aimait.

«Le temps passait cependant, et à mon estime pour Laurent succédait, à mon insu, une admiration réelle, encore bien que nous ne soyons guère disposés à admirer, nous à qui la vieille Europe envoie chaque année ce qu'elle a de meilleur et ce qu'elle a de pire.

«Je me demandais jusqu'où il n'arriverait pas, lorsqu'un matin il entra brusquement chez moi, plus pâle que la mort et la face convulsée.

«Épouvanté:

«--Que t'arrive-t-il? m'écriai-je.

«Un horrible malheur!

«Je crus à une de ces catastrophes qui frappent parfois les propriétaires de «run», à une peste, à une inondation, que sais-je!...

«--Tu es ruiné! dis-je...

«--Si ce n'était que cela!... fit-il d'une voix rauque.

«Étalant une lettre sur la table, d'un mouvement si furieux que la table en craqua.

«--J'ai des nouvelles de France, me dit-il, mon fils Jean vient d'être arrêté.

«--Arrêté, ton fils!...

«--Oui. Ils l'ont jeté en prison, puis conduit à Brest, puis embarqué pour la Guyane, pour Cayenne...

«--Ils?... Qui?

«--Qui? Les misérables qui, après avoir lâchement assassiné le général Delorge, pensent s'être débarrassés de moi, le témoin de leur crime!...

«Si jamais je voyais à un ennemi à moi des regards pareils à ceux de Laurent, je ne me croirais plus en sûreté de ma vie.

«--Mais, par le saint nom de Dieu! clama-t-il, me voici debout, et les misérables vont apprendre ce qu'il en coûte de s'attaquer à mes fils!...

«J'essayais de le calmer, de le raisonner.

«--Que vas-tu faire? lui demandai-je.

«--Partir.

«--Je ne vois pas de navire en partance.

«Laurent sourit de pitié.

«--Il y a dans le port, me dit-il, un grand vapeur anglais, le Duncan...

«--Oui, mais il ne reprendra pas la mer avant quinze jours.

--Tu te trompes, ami Pécheira; il achève en ce moment de prendre son charbon, et à six heures il sera sous pression; à minuit, il sera en mer...

«Je le regardais stupéfié.

«--Tu as affrété ce steamer? dis-je.

«--Oui, et si le capitaine eût refusé de le louer, je l'achetais. Et si celui-là n'eût pas été à vendre, je m'en serais procuré un autre; il n'en manque pas en rade.

«--Il va t'en coûter une somme énorme.

«Dédaigneusement, il haussait les épaules.

«--Qu'importe! répondit-il. Je sais ce qu'on souffre à l'île du Diable, je ne veux pas que Jean meure... Ne suis-je pas riche?

«Il était très riche, en effet, trois ou quatre fois plus que moi, je le savais.

«Au commencement de cette dernière année, il avait reçu en payement un tiers au moins des actions du puits de la Misère, qui ne rapportait rien alors, qu'on avait presque abandonné, et qui tout à coup s'est mis à donner un produit net de deux cent mille francs par jour.

«--Et ton «run», lui dis-je, tu l'abandonnes donc! Tu sacrifies donc ton immense matériel, les troupeaux, plus d'un million...

«Je l'impatientais.

«--Eh! qu'est-ce tout cela me fait? s'écria-t-il.

«Puis, me montrant le précepteur qui l'avait accompagné comme toujours:

«--Monsieur que voici connaît mon exploitation, il la surveillera, et, pour l'indemniser, je lui abandonne la moitié du revenu, qui dépassera, cette année, cinquante mille dollars. Vite du papier, des plumes, nous allons rédiger un contrat...

«Sa colère m'épouvantait.

«--A tout le moins, lui dis-je, confie-moi tes projets.

«--Je n'en ai pas, me répondit-il. Je réfléchirai en route. Je prendrai conseil des circonstances.

«Rien ne put le retenir.

«Le moment de nous séparer venu, il me remit un pli cacheté.

«--Il faut tout prévoir, me dit-il. Si tu étais un an sans recevoir de mes nouvelles, ouvre ce pli, tu y trouveras mon testament et mes dernières instructions.

«Un canot l'attendait le long du quai. Il y descendit. Je lui criai: Bonne chance! et quelques instants plus tard, son steamer se mettait en mouvement.

«C'était un samedi soir, neuf heures sonnaient...»

* * * * *

Raymond se frappait le front.

--Voilà donc, disait-il, l'explication de l'intervention mystérieuse qui a arraché Jean aux souffrances de l'île du Diable!...

--C'est précisément la réflexion que fait le digne garçon, dit M. de Boursonne.

Et mécontent d'être interrompu:

--Laissez-moi donc continuer, ajouta-t-il.

* * * * *

«Et moi, écrivait Jean, moi naïf, qui attribuais à mon seul mérite l'accueil si bienveillant de ce digne négociant de Cayenne, qui m'ouvrait sa maison et sa bourse.

«C'est à mon père que j'avais dû ces protecteurs empressés, ces amateurs qui achetaient si cher mes moindres croquis. Sous la main de ces braves gens qui serraient et secouaient si amicalement la mienne, était la main de mon père.

«Mais comment ne s'était-il pas révélé à moi?

«Comment avait-il eu cet étonnant courage, me voyant si malheureux et si abandonné, désespéré en dépit des vaillantises des lettres que je vous écrivais, comment avait-il eu cette terrible puissance sur soi de ne me pas ouvrir les bras, de ne pas me crier: Je suis ton père, je t'aime et je viens à ton aide!

«--Expliquez-moi cela, disais-je à M. Pécheira.

«Baste!... Rien n'était capable d'émouvoir le flegme de ce diable d'Espagnol cousu dans l'enveloppe glacée d'un Américain.

«--Vos questions me troublent beaucoup, me dit-il gravement, laissez-moi suivre l'ordre chronologique des faits...

«Voilà donc Laurent parti et votre serviteur très inquiet.

«Je le voyais dans une de ces crises de rage froide, où l'homme, dépossédé de son libre arbitre, ne raisonne plus.

«Puis, ce maudit testament qu'il m'avait confié me tourmentait.

«Je tremblais qu'en dépit de ses dénégations, il ne roulât dans sa tête quelque projet de vengeance insensée.

«Il ne fallait rien moins qu'une lettre pour me tranquilliser.

«Elle m'arriva cinq mois après le départ de Laurent.

«Il m'écrivait que ses ennemis, bien que déjà déchus, étaient encore tellement puissants, que les attaquer ouvertement serait, à coup sûr, renouveler le combat du pot de terre et du pot de fer. Ne voulant pas être brisé, il se résignait à attendre. Il différait sa vengeance pour la rendre plus certaine et plus terrible, ne demandant rien à Dieu que de lui conserver ses ennemis vivants.

«Il allait donc, pour le moment, se borner à vous secourir, mon cher monsieur Jean, disait-il, et assez secrètement pour ne vous point laisser soupçonner, si vaguement que ce pût être, son existence.

«Il ajoutait que déjà depuis longtemps il aurait quitté la France lorsque je recevrais ces nouvelles, et que je ne tarderais pas à le revoir...

«Quelques semaines plus tard, en effet, dans une seconde lettre, datée de Cayenne, il me disait seulement:

«--Fin courant, je serai à Melbourne...

«Et il arriva, ma foi! exact comme une lettre de change, et j'eus un bon moment de joyeuse émotion en lui donnant une rude poignée de main.

«Nous n'étions pas ensemble depuis un quart d'heure que déjà il avait lu la curiosité qui me tourmentait. Alors il me dit:

«--Ne m'interroge pas, ami Pécheira, je n'oserais peut-être pas ne point te répondre et je mentirais, ce qui serait honteux pour toi et pour moi. Fie-toi à moi pour te dire tout ce que je puis dire.

«Je dois, en toute humilité, confesser que ce ne fut pas grand'chose.

«Pourtant, il me donna quelques détails de son voyage.

«A son arrivée à Paris, il avait été extrêmement frappé et effrayé d'un fait que lui racontèrent ses amis politiques.

«Un homme, possesseur comme lui de secrets compromettants, poursuivi comme lui par une inimitié puissante, avait été, lui assura-t-on, empoigné un beau soir et séquestré dans une maison de santé.

«--Et certainement, me disait Laurent, il finira par perdre la raison, et tant que j'ai été en France, j'ai craint une aventure pareille. Je suis persuadé que mes ennemis me croient mort, mais je me trompe peut-être... Peut-être ne m'ont-ils jamais perdu de vue, et n'attendent-ils qu'une occasion de prendre leur revanche de mon évasion.

«Si invraisemblable que cela parût, c'était possible, après tout...

«Laurent m'apprit encore ce qu'il avait fait pour vous, monsieur Jean, et comment, après vous avoir tiré de l'île du Diable, il avait pu vous placer à Cayenne dans une famille qui devait vous traiter comme un fils.

«C'était tout ce qu'il avait pu faire secrètement. Mais il était rassuré, ayant constaté que votre santé n'avait pas souffert du climat.

«--Et maintenant, me déclarait-il, la première partie de ma tâche est achevée. Je me suis fait une éducation et j'ai conquis une grande fortune. J'ai mes armes, je puis commencer la lutte. Malheur aux assassins du général Delorge! Dieu, qui m'a si visiblement protégé, m'assistera encore. Ce n'est pas une vengeance vulgaire que je veux. Il faut que justice soit faite. Les misérables verseront des larmes de sang sur leur crime avant de mourir. Je vais donc réaliser ma fortune et aller m'établir en France. L'heure est propice. Le gouvernement impérial n'est plus ce qu'il paraît être. A n'examiner que la surface, rien ne s'est modifié. Au fond tout est changé. L'édifice est toujours debout, imposant, superbe, mais il a été sourdement ébranlé, ruiné. Vienne une secousse, et il s'écroule, et il dégringole, et je veux y aider de mon coup d'épaule. Non que je haïsse le régime. Celui-là ou un autre, que m'importe! Mais ce régime protège mes ennemis, et je le jette bas, sûr qu'ils seront écrasés sous les décombres!...

«...A dater de ce jour, Laurent Cornevin n'eut plus qu'un souci:

«Réaliser sa fortune.

«Toujours délicate partout, cette opération est particulièrement difficile dans les pays nouveaux, où il n'y a que très peu de capitaux inactifs.

«Elle se compliquait encore, pour Laurent, de cette circonstance, qu'il s'était lancé dans un certain nombre d'entreprises aléatoires, toutes excellentes en elles-mêmes, toutes prospères, mais dont les résultats devaient se faire attendre un an ou dix-huit mois.

«Et lui, ne voulait pas attendre.

«Et il exigeait des valeurs liquides, presque de l'argent comptant.

«--Il faut pour mes projets, me disait-il, que tout ce que je possède puisse tenir dans mon portefeuille et soit toujours et entièrement à ma disposition.

«Dans de telles conditions, il devait s'attendre à des sacrifices importants. Il les fit sans sourciller.

«Il avait sur son «run» environ huit mille bêtes à cornes, lui revenant en moyenne à cinquante francs, c'est-à-dire à quatre cent mille francs.

«Il eût pu, en prenant son temps, s'en défaire aisément à raison de cent soixante-quinze francs l'une, et en obtenant ainsi un million quatre cent mille francs.

«Il les céda en bloc moyennant neuf cent mille francs.

«Ses moutons, qui valaient quinze francs la pièce comme un sou, ne furent vendus que huit francs et ne lui rapportèrent que trois cent cinquante mille francs.

«Enfin, pour ses droits à son «run», pour les bâtiments, les barrières, pour la monture, se composant de mille vaches et de cent chevaux, il ne trouva que cent soixante-quinze mille francs, et encore avec beaucoup de peine.

«Total: quatorze cent vingt-cinq mille francs pour ce qui valait au bas mot deux millions.

«J'enrageais positivement de voir s'en aller ainsi une fortune si laborieusement gagnée, et qui, avec le temps, entre les mains d'un homme de la trempe de Laurent, fût devenue une des plus importantes de l'Australie.

«Mais il se moquait de ce qu'il appelait mes jérémiades.

«--Est-ce que ce n'est pas vingt fois plus encore que je n'avais jamais rêvé! disait-il.

«Et là-dessus, il consentait de nouvelles concessions.

«Il vendait à perte tout ce qu'il possédait d'actions et de valeurs industrielles.

«Il donnait pour un morceau de pain, huit cent mille francs, son tiers dans la propriété du puits de la «Misère», dont le rendement avait terriblement diminué, c'est vrai, depuis quelques mois, mais où on pouvait, où on devait même trouver un nouveau filon aussi abondant que le premier.

«--Et malgré tout, me répétait Laurent, que de temps perdu!...

«Il y avait, en effet, près de dix mois qu'il était de retour, quand, un soir, après la Bourse, venant me demander à dîner:

«--C'est fini, me dit-il avec un grand soupir de soulagement: tout est vendu, je ne possède plus rien en Australie.

«Et brandissant un portefeuille volumineux, mais qu'à la rigueur on pouvait porter sur soi:

«--Là, poursuivit-il, est toute ma fortune, en bonnes traites qui valent de l'or en barres sur les principaux banquiers de Vienne, de Londres et de Paris.

«--Et tu pars?

«--Lundi prochain, dans quatre jours.

«Cette séparation que je sentais devoir être éternelle, cette fois, m'attristait étrangement, et sa joie, car il était joyeux, ajoutait à l'amertume de mon chagrin.

«Je le voyais courir au-devant de toutes sortes de dangers inconnus, et je tremblais qu'il n'en sortît pas vainqueur.

«Il devina ce qui se passait en moi, car il me prit la main, et vibrant de cette résolution qui inspire le courage aux plus craintifs:

«--Rassure-toi, mon vieil ami, me dit-il. Voici bientôt un an que tout ce que j'ai d'intelligence, je l'applique à prévoir, pour les éviter, les périls que je puis courir. J'ai évalué toutes les probabilités fâcheuses, et je sais comment parer à toutes...

«--Tes ennemis sont puissants...

«--Je le sais, mais qu'ai-je à craindre d'eux? Tu me répéteras ce que je t'ai dit, que peut-être ils ont pénétré le secret de mon existence, et me font suivre et surveiller. C'est improbable, car en ce cas leur haine se fût trahie par quelque attentat, mais enfin c'est possible. Eh bien! je vais leur faire perdre ma piste. Ce n'est pas avec la malle que je pars. Je prends passage sur un clipper qui se rend à Liverpool, mais qui doit relâcher plusieurs fois en route. A la première relâche, je me déclare mourant et je me fais déposer à terre. Et mon bâtiment parti, j'en cherche un autre. Après cela, qu'on me retrouve si on peut. J'ai tout disposé pour me créer une personnalité nouvelle, sûre et impénétrable. C'est sous le nom de Boutin, que les misérables m'avaient imposé, que je quitte ostensiblement l'Australie. Jamais ce Boutin-là n'abordera en France ni en Angleterre...

«Il frappait gaîment sur son portefeuille.

«--Là sont mes armes, disait-il. Rien n'est impossible à qui peut jeter l'or à pleines mains!

«Et, certes, il le pouvait.

«Je ne lui ai jamais demandé le chiffre exact de sa fortune, il n'a jamais eu l'occasion de me le dire, mais je sais pertinemment qu'il emportait de quatre à cinq millions.

«Les exemples de fortunes pareilles et si rapidement acquises sont rares, même sur cette terre de l'or, mais cependant on pourrait en citer une vingtaine, à Melbourne seulement.

«Les Barclay, les Tidal, les Colt, les Latour et les Davidren se sont trouvés six et sept fois millionnaires en bien moins d'années que Laurent Cornevin.

«Lui, du moins, ne se laissa pas enivrer par la prospérité.

«Jamais il n'oublia qu'il me devait d'avoir pu quitter Talcahuana. Il se souvint toujours que je lui avais prêté les vingt mille francs qui ont été la source de ses richesses.

«Brave et excellent Laurent! Combien de fois, voyant mes affaires moins prospères que les siennes, n'est-il pas venu me dire:

«--Voyons, sacrebleu! associons-nous!

«C'est à une petite propriété que j'ai sur les bords du Murray, que nous passâmes ensemble les quatre dernières journées de son séjour en Australie.

«Il nous était doux, au moment de nous séparer, de repasser les événements de notre vie, et de nous jurer que, de façon ou d'autre, nous nous reverrions...

«Puis l'heure du départ arriva.

«Il me promit que j'aurais de ses nouvelles, il m'indiqua le moyen de lui donner des miennes... Et une dernière fois, sur le pont du clipper, le cœur gros, et des larmes plein les yeux, nous nous embrassâmes..

«C'était le 10 janvier 1869.»

* * * * *

--Et voilà bientôt un an de cela, murmura Raymond, et depuis des mois déjà, Laurent Cornevin devrait avoir entamé la lutte.

Mais M. de Boursonne lui coupa la parole.

--Ah! laissez-moi achever, dit-il.

Et précipitant son débit, il se remit à lire:

* * * * *

«Vous seuls, chers amis, poursuivait Jean, vous seuls pouvez imaginer à quel point m'avait bouleversé le récit de M. Pécheira.

«--Ainsi, me disais-je, au moment où je m'embarquais avec l'espoir de retrouver ses traces à Talcahuana mon père quittait l'Australie... Peut-être nous sommes-nous croisés en route. Peut-être, sans le connaître, l'ai-je aperçu sur la dunette d'un des vaisseaux qui passaient à pleines voiles près du mien!...

«Et qu'est-il devenu? Où est-il à cette heure?...

«Interrogé par moi, et Dieu sait avec quelle anxiété:

«--Tout ce que je puis vous dire, me répondit M. Pécheira, c'est que Laurent Cornevin est arrivé heureusement en Europe.

«--Vous avez eu de ses nouvelles?

«--Oui, une fois. Cinq mois après son départ, c'est-à-dire à la fin de mai, j'ai reçu de lui une lettre datée de Bruxelles. Son voyage avait été très rapide, me disait-il, sa santé était excellente, sa piste devait être perdue, et il avait bon espoir...

«--Il ne vous disait que cela?...

«--Cela seulement. Je vous montrerai sa lettre.

«--Et depuis?...

«--Depuis, rien, plus un mot... Seulement, à votre place, c'est à Paris et non loin de la chaussée d'Antin que je chercherais Laurent.

«Vous l'entendez, mes chers amis. Ici finit ma tâche, et commence la vôtre.

«A vous de poursuivre et d'achever mon œuvre. A vous d'imaginer quelque système d'investigation qui nous conduise jusqu'à mon cher père.

«Seulement, ô mes amis, soyez circonspects.

«Si nous connaissons le but de mon père, nous ignorons par quels cheminements il espère l'atteindre.

«Efforcez-vous de le rejoindre, mais souvenez-vous que la moindre démarche inconsidérée peut donner l'éveil à ses ennemis, révéler son existence, ruiner toutes ses combinaisons, stériliser ses espérances et peut-être enfin le mettre en péril. Voici qui aidera vos recherches:

«1º D'après les instructions de mon père, M. Pécheira lui adresse ses lettres à Londres, bureau restant, à sir F. T.

«2º M. Pécheira possède une très bonne photographie de notre père; je vais la confier aujourd'hui même à un photographe, et dès qu'il m'en aura tiré quelques épreuves, je vous les adresserai par une voie sûre.

«Maintenant devons-nous communiquer à ma mère et à Mme Delorge le résultat de mes recherches?

«Je ne le crois pas.

«A quoi bon troubler leur vie paisible et leur infliger le supplice de nos anxiétés?

«Puis, il faut tout prévoir. Si nous nous abusions? Si nos ennemis, pendant que nous nous berçons d'illusions décevantes, avaient réussi à supprimer, et cette fois sans retour, mon malheureux père?

«Ne serait-ce pas affreux d'avoir ravivé des blessures presque cicatrisées!...

«Il ne me reste plus qu'une minute, si je veux que cette lettre profite de la malle qui part aujourd'hui, et je l'emploie, mes chers amis, à vous serrer les mains et à vous embrasser de toute la force de ma fraternelle amitié.

«Espoir et courage,

«JEAN CORNEVIN.

«P.-S. Ma prochaine lettre vous fixera sur mes intentions.»

* * * * *

--Et c'est tout, fit M. de. Boursonne, comme s'il eût espéré quelque chose encore, et que son attente eût été trompée. C'est tout!...

Puis, après un moment de silence, et soudainement éclairé par une inspiration:

--Ah!... s'écria-t-il, je m'explique peut-être l'attitude de M. de Maumussy, son humilité, ses offres de conciliation.

--Oh!...

--Et pourquoi non? Qui vous dit que M. de Maumussy et M. de Combelaine n'avaient pas pénétré le secret de l'existence de Laurent Cornevin? Tant qu'ils ont pu le faire surveiller, ils ont été tranquilles. Maintenant qu'il a réussi à leur faire perdre sa piste, qu'ils ne savent plus ce qu'il est devenu, ils ont peur. L'Empire chancelle, le pouvoir leur échappe, et c'est à ce moment précisément qu'ils devinent quelque mystérieux danger.... On aurait peur à moins.

Mais à la lettre de Jean était joint un billet de Me Roberjot.

--Voyons ce qu'il pense, dit Raymond.

Et il lut à son tour:

«Après avoir pris connaissance de la lettre de Jean, mon cher Raymond, vous devez être, comme nous, plein d'espoir.

«Oui, assurément, certainement, Cornevin est à Paris, près de nous...

«Mais essayer d'arriver jusqu'à lui serait une insigne folie et une mauvaise action.

«Nous n'avons pas le droit de violenter sa volonté. Si cet homme, qui aime sa famille plus que tout au monde, se prive d'embrasser sa femme et ses enfants, c'est qu'il a pour cela de puissantes raisons.

«Dans mon opinion, qui est celle de tous les gens sensés, la débâcle n'est pas loin.

«Sachons attendre...»

IX

Attendre!...

C'est à cet intolérable supplice que depuis des années Raymond était condamné.

Que toutes les passions tour à tour déchirassent son âme, qu'il haït jusqu'à la fureur ou qu'il aimât jusqu'au délire, qu'il fût écrasé sous le plus sombre désespoir ou enivré des plus merveilleuses espérances, toujours la même obligation fatale lui avait lié les mains.

--Mais cette perpétuelle expectative me tue! s'écriait-il. Heureux ou malheureux, les autres hommes luttent, combattent, attaquent, se défendent, triomphent ou sont vaincus, tandis que moi!... Rien! rien! rien!...

C'est d'un air de commisération sincère que le vieil ingénieur considérait son jeune ami.

--Que voudriez-vous faire? demanda-t-il.

--Eh!... Le sais-je!...

--Chercher Laurent Cornevin, n'est-ce pas?

--Peut-être.

--C'est-à-dire vous exposer à compromettre cet homme si grand et si bon, cet héroïque confident des volontés de votre père! C'est-à-dire risquer de lui faire perdre en une minute le fruit de dix années de travail et de patience...

--Pourquoi donc Jean nous adjure-t-il de poursuivre son œuvre?

--Parce que Jean est absent depuis bien des mois, qu'il est en Australie, à six mille lieues de Paris, qu'il ne sait pas combien le dénouement est proche.

Raymond s'était levé et se promenait par la chambre, en proie à la plus violente agitation.

--Le dénouement, disait-il, le dénouement.... Voici des années qu'on me le promet, qu'on me jure que l'heure va sonner, et que niaisement je reste à l'affût d'une vengeance qui ne vient jamais.

Le visage de M. de Boursonne s'assombrissait.

--Ainsi donc, fit-il, c'est uniquement la soif de vengeance, le désir de punir les meurtriers de votre père, qui vous presse de retrouver Laurent Cornevin?

--Oui.

--C'est que je m'imaginais, moi, que Mlle de Maillefert était pour quelque chose dans votre emportement!... C'est que je me figure encore que votre hâte d'en finir avec le passé n'est que l'espoir de voir dénouée par Laurent Cornevin une situation qui vous paraît insoluble.

Raymond était devenu fort rouge.

--Ah! vous m'accablez, monsieur!... balbutia-t-il.

Assurément il n'avait pas eu les pensées que semblait soupçonner M. de Boursonne, mais l'intérêt de son amour l'égarait.

Ne se voyait-il pas séparé, pour toujours peut-être, de Mlle Simone? Ne reconnaissait-il pas se dressant entre elle et lui les misérables qui avaient assassiné le général Delorge!...

Mais il devait suffire d'un mot pour le rappeler à lui-même.

--Je vous livre ma volonté, monsieur, dit-il. Que dois-je faire? Parlez; j'obéirai.

Le vieil ingénieur souriait à demi.

--Peut-être allez-vous encore vous fâcher, répondit-il, car je ne puis que vous répéter ce qui vous a été dit tant de fois: votre devoir est de prendre patience...

--Hélas! le péril de Mlle Simone est pressant!...

--Je le crois, mais vous avez fait tout ce qui était en votre pouvoir. En demandant, au su et au vu de tout le pays, la main de Mlle Simone, vous avez fait justice des viles calomnies dont on avait essayé de la flétrir.

--Oui, mais Mme de Maillefert va chercher, si elle ne l'a déjà trouvée, quelque nouvelle combinaison.

--C'est probable.

--Eh bien!...

--Eh bien! raison de plus pour attendre, pour la voir venir. Notre grande faiblesse, voyez-vous, est de ne rien connaître des cartes de nos adversaires... Ah! que n'avez-vous su mettre la belle duchesse de Maumussy dans votre jeu!...

Cette idée, lorsqu'elle lui était venue, Raymond l'avait repoussée avec horreur.

--Était-ce possible?... fit-il.

--Possible!... Rien n'était plus facile, avec un peu d'adresse et d'indépendance de cœur. Elle vous a mis le marché à la main, mon cher. S'il y a un complot, elle en est. Agir comme je dis n'eût peut-être pas été, hum!... très chevaleresque, ni même absolument loyal, mais c'eût peut-être été bien habile, et sa conduite, à elle, est plus qu'équivoque... Enfin, l'occasion est passée, il n'y a plus à y revenir.

Et se levant brusquement et changeant de ton:

--Mais en voici assez, continua M. de Boursonne. Ce n'est pas uniquement, j'imagine, pour faire le siège en règle de Mlle Simone de Maillefert que le gouvernement nous paye. Il va falloir demain rattraper la journée que nous venons de perdre...

Et coupant court aux objections de Raymond:

--Bonsoir, bonsoir, dit-il brusquement; dormez bien!...

C'était aisé à conseiller.

Seulement le vieil ingénieur avait, depuis longtemps, soufflé la bougie, que Raymond repassait encore dans son esprit les événements de cette journée, la plus décisive de sa vie.

De cette journée, anniversaire de la mort de son père, commencée par son entrevue avec la duchesse de Maillefert, terminée par la lettre de Jean Cornevin.

Et ce qui le désolait, c'était de ne pouvoir détacher sa pensée de Mlle Simone; de ne pouvoir, quelque effort de volonté qu'il fît, la reporter à Laurent, à cet obscur héros qui venait de lui être révélé.

Sur ce point, dès qu'il entra, le lendemain, dans la petite salle du Soleil levant, il fut édifié.

Maître Béru devait tout savoir; il n'y avait pas à se méprendre à son air finaud, non plus qu'aux attentions exagérées dont il entourait Raymond, et qui étaient l'expression de ses dolentes sympathies.

En homme pour qui le pays n'a pas de mystère, il racontait que, depuis l'arrivée de madame la duchesse et de son fils, Mlle Simone battait le rappel des écus de tous les côtés, qu'elle demandait des avances à ses fermiers, qu'elle vendait des coupes avant le temps, qu'elle avait emprunté de l'argent chez des notaires d'Angers, enfin qu'elle se dépouillait si bien qu'il finirait par ne plus lui rester que les yeux pour pleurer.

Et jetant à Raymond un regard d'intelligence:

--Maintenant, concluait l'hôtelier du Soleil levant, on conçoit que Mme de Maillefert ne veuille pas que sa fille se marie, et que même, pour éloigner les prétendants, elle débite des infamies à faire dresser les cheveux sur la tête. Un mari défendrait la pauvre demoiselle...

M. de Boursonne se frottait les mains:

--Que vous avais-je dit? soufflait-il à l'oreille de Raymond.

Mais voici que maître Béru contait bien autre chose vraiment, et qu'ignoraient Raymond et le vieil ingénieur.

Il pensait que les grands sacrifices qu'avait faits Mlle Simone n'étaient qu'un commencement, et qu'après avoir emprunté, elle allait sans doute vendre.

--Diable! interrompit M. de Boursonne, vous croyez cela, vous?

Le digne hôte regarda autour de lui pour s'assurer que nul n'était aux écoutes, et d'un air mystérieux:

--On sait ce qu'on sait! prononça-t-il.

--Sans doute. Après?...

--Eh bien, une supposition: quand vous voyez des corbeaux tourner au-dessus d'une oseraie, qu'est-ce que vous dites?... Vous dites: Il y a là quelque chose à déchiqueter pour ces bêtes voraces. Pour lors, il tourne des gens autour des terres de Mlle Simone.

Au point où en étaient Raymond et M. de Boursonne, la moindre lueur pouvait leur éclairer la situation.

--Quelles gens? firent-ils vivement.

--D'abord, un de ces messieurs qui sont arrivés l'autre soir au château, un gros, bien nourri, rouge, luisant, avec une chaîne d'or épaisse comme le pouce lui battant la bedaine, respirant comme s'il soufflait des pois et regardant les gens du haut en bas, comme s'il était assis sur une nue...

--M. Verdale! murmura Raymond.

--Enfin, interrogea M. de Boursonne, qu'a-t-il fait?

--Lui personnellement, rien. Mais minute: hier, sur les midi, voilà mon particulier qui arrive aux Rosiers en voiture. S'il se fût promené seul, dans le bourg, on n'y eût pas pris garde; on ne le connaît pas. Mais il avait rendez-vous au Café du commerce avec des gens qu'on connaît, un gaillard de la bande noire, vous savez, un marchand de biens de Saumur, une espèce d'homme d'affaires de Saint-Mathurin, et enfin un ancien garde de Mlle Simone. Pour lors, ils sont allés tous ensemble chez un notaire, pas celui de Mlle Simone, bien entendu, et de là chez le percepteur. Un ancien huissier d'ici les a rejoints et ils sont partis...

M. de Boursonne souriait d'un sourire passablement faux.

--Parbleu!... fit-il, si vous ne savez que cela!...

--Oh! attendez. Quand je dis qu'ils sont partis, je veux dire qu'ils sont allés là où Mlle Simone a des biens, et là, tant que la journée a duré, malgré la pluie et le vent, ils ont trépigné dans les terres labourées, comme des gens en train de conclure un marché, et même on a entendu le gros rouge qui disait: «Ça vaut de l'argent, mais pas tant qu'on croit...»

Là se bornaient les renseignements du digne hôtelier du Soleil levant, mais ils avaient bien leur valeur.

Aussi, dès qu'il se fut retiré:

--Eh bien! s'écria M. de Boursonne, est-ce assez clair!... Nous voilà désormais édifiés sur le but véritable du voyage de M. Verdale et de ses dignes compagnons. Mme de Maillefert a imaginé quelque nouveau moyen de s'emparer de la fortune de Mlle Simone, et ils viennent lui prêter main forte. Et ils se croient si sûrs du succès que déjà ils se partagent les dépouilles de la pauvre fille.

--Elle a juré que jamais sous aucun prétexte elle ne vendrait ses terres, objecta Raymond...

--Sans doute. Aussi est-ce à la réduire à revenir sur son serment que doivent travailler nos honorables associés?...

Évidemment, là était le danger, et Raymond et M. de Boursonne oubliaient leur travail pour chercher comment le conjurer, lorsque sur les trois heures, tout à coup, ils virent apparaître, juché sur un tilbury à roues immenses, M. Bizet de Chenehutte en personne.

Sautant précipitamment à terre il courut à Raymond, dont il se mit à serrer furieusement les mains, lui jurant que depuis le matin il le cherchait par mer et par terre, pour lui offrir ses compliments de condoléance.

Car il savait tout, déclarait-il, absolument tout, et la démarche de Raymond et le refus qui l'avait accueillie. Mme de Larchère avait parlé, et il avait appris, comme tout le pays, la conduite abominable de la duchesse de Maillefert essayant de déshonorer sa fille.

--Mais c'est elle qui est déshonorée, ajoutait-il. La contrée tout entière est soulevée contre elle, on la couvrirait de huées si elle osait se montrer. A Saumur et à Angers toutes les portes lui seront fermées, elle n'a plus qu'à faire ses paquets...

Même le jour mémorable de son duel, Bizet n'était pas plus affairé.

--Cependant il faut que je vous quitte, messieurs, reprit-il. J'ai vingt visites encore à faire aujourd'hui. Je sème la nouvelle, je la répands, je la propage... Si je suis libre assez tôt j'irai vous demander à dîner... Au revoir.

Et avant que Raymond eût le temps d'articuler un mot, M. Bizet de Chenehutte était en voiture et fouettait son cheval.

--Bon jeune homme! murmurait M. de Boursonne. Dieu est puissant. Les imbéciles même ont leur utilité ici-bas. En voici un qui nous rend un service que ne nous rendrait pas un homme d'esprit. Je lui offrirai de grand cœur un verre de Bourgueil, ce soir...

Mais il n'eut pas cette dépense à faire. M. Bizet dut être retenu à Saint-Mathurin. Et ce fut le vieux jardinier de Maillefert qui, sur les neuf heures, se présenta au Soleil levant, demandant M. Delorge.

Il apportait une lettre de Mlle Simone.

Tout ce que Raymond avait d'argent sur lui, il le mit dans la main du bonhomme; puis d'un seul coup d'œil, il lut:

«Tout, après votre départ, s'est mieux passé que je ne l'espérais. Il n'a plus été question de rien. Ma mère est avec moi ce qu'elle était avant l'horrible scène. Quelques ordres que je viens de lui entendre donner me font presque croire qu'elle quittera Maillefert demain...»

Mlle Simone ne se trompait pas.

Le lendemain matin, au moment où M. de Boursonne et Raymond se mettaient à table, un grand bruit les attira à la fenêtre, juste à temps pour voir passer comme l'éclair deux voitures et un fourgon...

Au même instant, maître Béru entrait dans la salle.

--En voici bien d'une autre, disait-il. Mme de Maillefert et M. Philippe s'en vont avec toute leur société. Ils partent, ils sont partis... Ma foi! bon voyage!

M. de Boursonne triomphait.

--Eh bien! disait-il, avais-je raison?...

Et de fait, dans ce départ, si précipité qu'il ressemblait à une déroute, il était difficile de voir autre chose que le résultat de la démarche de Raymond, connue, commentée et enfin comprise.

Pourtant Raymond se défendait de se réjouir. Défiant comme tous les malheureux qu'a toujours trahis la destinée, il se demandait en quoi cet événement imprévu allait, soit en bien soit en mal, modifier la situation.

Fallait-il tirer de ce départ cette conséquence que les dispositions de Mme de Maillefert étaient changées, et qu'elle renonçait à la fortune de sa fille?

C'eût été folie!

Il était clair que ses convoitises restaient aussi âpres, ses besoins aussi pressants, et que, par conséquent, l'intrigue ourdie contre Mlle Simone demeurait toujours aussi menaçante.

Si encore la fuite de la duchesse eût rendu à Raymond l'accès du château!...

Mais il n'en était pas ainsi. Retourner à Maillefert lui était interdit sous peine de provoquer un nouveau revirement d'opinion, et de réhabiliter la mère aux dépens de la fille. Par les convenances désormais, plus sévèrement que par la volonté de la duchesse, il se trouvait séparé de Mlle Simone.

--Non, je ne la reverrai pas, se dit-il.

C'est une justice à lui rendre: il ne chercha pas positivement à la revoir. Seulement il est de ces hasards propices qui jamais ne manquent de servir les amoureux.

Mlle Simone sortait beaucoup, Raymond était toute la journée dehors: dès le lendemain ils se trouvaient en présence, au détour de la route de Gennes, de l'autre côté du pont.

D'un même mouvement ils s'arrêtèrent, interdits, hésitants... Chacun au dedans de soi entendait la voix de la raison lui crier de passer outre.

Mais il est des entraînements trop forts... Ils s'abordèrent en dépit de miss Lydia Dodge, la respectable gouvernante anglaise, et leurs mains frémissantes s'effleurèrent.

Ce jour-là, Raymond sut ce qui, de l'avis de Mlle Simone, avait déterminé le brusque départ de Mme de Maillefert.

Comme elle se présentait chez une dame de la haute noblesse et qui était un peu de ses parentes, cette dame s'était montrée sur le haut de l'escalier et avait crié à ses gens:

--Je n'y suis pas pour la mère de ma pauvre petite Simone.

L'outrage était sanglant, venant d'une femme qui donnait le ton dans le pays.

--Et ce qu'il y a de pis, ajoutait tristement la malheureuse jeune fille, c'est que ma mère s'en prend à vous, monsieur Raymond, à nous, veux-je dire, de ce cruel affront. Jamais elle ne nous le pardonnera.

Mlle Simone n'avait, d'ailleurs, rien surpris qui pût lui donner l'idée même la plus vague de ce qu'allait tenter la duchesse de Maillefert.

Et lorsque Raymond lui parla de l'expédition de M. Verdale et de M. de Combelaine, et des soupçons qu'il en avait conçus:

--Ce n'est pas, répondit-elle, la première fois que ma mère et mon frère amènent ici des gens à qui ils proposent d'acheter mes propriétés... Mais qu'importe! puisque je suis résolue à ne pas vendre...

Raymond et Mlle Simone ne restèrent pas ensemble dix minutes, et personne ne passa sur le chemin pendant qu'ils causaient...

Eh bien! tels sont les petits pays, et la télégraphie labiale y est si perfectionnée, que deux heures plus tard, lorsque Raymond rentra au Soleil levant:

--Vous avez vu Mlle Simone? lui dit M. de Boursonne.

--Oui, répondit-il en rougissant.

--Eh bien! c'est une folie! déclara le vieil ingénieur.

Et après un moment de réflexion:

--Mais baste! ajouta-t-il, je n'y vois pas grand inconvénient, nous ne sommes plus pour longtemps aux Rosiers.

C'était vrai. En dépit des événements de chaque jour, le travail de M. de Boursonne avançait.

Tous les matins, depuis une quinzaine, il annonçait qu'il allait transporter plus loin son quartier général. Puis, tous les soirs, retenu par l'idée du chagrin de Raymond, il remettait le déménagement...

Seulement il n'y avait plus à le remettre sans de graves inconvénients. Le terrain des études s'éloignait de plus en plus, et il fallait maintenant une heure et demie de marche pour s'y rendre.

--Donc, mon cher Delorge, disait le vieil ingénieur, je ne vous accorde plus que quatre jours de répit... Profitez de votre reste...

C'est encouragé par cette certitude d'un éloignement prochain, que Raymond osa se retrouver sur le passage de Mlle Simone.

Telle était alors leur situation que cette séparation n'ajoutait guère à leurs tristesses. Raymond, d'ailleurs, ne devait pas s'éloigner beaucoup. Il pensait s'établir aux Ponts-de-Cé, et comptait bien chaque dimanche accourir aux Rosiers...

Ainsi, il espérait un avenir tolérable, lorsque, la veille du départ des Rosiers, M. de Boursonne aperçut dans son courrier un large pli au timbre du ministère...

--Quoi de nouveau?... fit-il, en rompant l'enveloppe.

Mais au premier coup d'œil jeté sur la lettre, il pâlit légèrement.

--Par le saint nom de Dieu...

Saisi d'une appréhension sinistre, Raymond s'était approché.

--Qu'est-ce encore? demanda-t-il.

D'un geste rageur, le vieil ingénieur avait roulé la lettre entre ses mains.

--Il y a, répondit-il, que vous ne faites plus partie de mon service. Vous êtes nommé ingénieur ordinaire dans le département des Bouches-du-Rhône. On vous donne huit jours pour vous rendre à votre poste. Vous recevrez votre commission demain!...

Immobile de stupeur, Raymond semblait pétrifié. Il avait accoutumé son esprit aux pires éventualités, hormis à celle-là.

--Ce n'est pas possible! bégayait-il. Jamais semblable mesure n'a été prise. A-t-on à se plaindre de moi? En quoi ai-je démérité?...

Imperceptiblement M. de Boursonne haussait les épaules.

--Je suis votre chef de service, mon cher Delorge, dit-il, et je vous ai toujours montré les notes que j'adressais à l'administration; par conséquent...

Au premier étourdissement de Raymond, la colère succédait.

--Par conséquent, reprit-il, je suis victime d'une mesure exceptionnelle...

--Mme de Maumussy vous avait prévenu.

--C'est vrai. J'ai des ennemis, ils sont puissants, et à se faire l'exécuteur de leurs hautes œuvres, on gagne de l'avancement, des places, de l'argent, des croix... Mais nous ne sommes plus en 1852, nous sommes en 1869, la presse a reconquis le droit de parler, je puis écrire aux journaux, dénoncer l'abominable combinaison dont je suis victime...

D'un geste, M. de Boursonne l'arrêta.

--J'en suis fâché, dit-il, mais cette satisfaction même vous est enlevée. On vous déplace brutalement, c'est vrai; contre tous les usages, c'est indiscutable; seulement... relisez la lettre, voyez le poste qui vous est assigné, et vous reconnaîtrez qu'on vous donne de l'avancement...

C'était parfaitement exact. Les précautions étaient prises.

--A ce point, continua le vieil ingénieur, que je me demande si l'administration, que vous accusez, n'est pas parfaitement innocente. Croyez-vous donc qu'on est allé dire brutalement à notre directeur: «Voilà un garçon qui nous gêne beaucoup en Maine-et-Loire, rendez-nous le service de l'envoyer au diable, dans les Bouches-du-Rhône, par exemple!» Non! Vos adversaires ne sont, parbleu! pas si naïfs. Ils auront dit, bien plus vraisemblablement: «Voici un charmant jeune homme, auquel nous nous intéressons vivement, et nous vous serions infiniment obligés de lui donner un emploi dans le Midi, où il a des intérêts.» De telle sorte que, si l'administration a fait un passe-droit, c'est, suppose-t-elle, à votre bénéfice, et non pas à votre détriment.

D'un formidable coup de poing, Raymond ébranla la table.

--C'est-à-dire, s'écria-t-il, que moi, le fils du général Delorge, je semblerais avoir sollicité les faveurs de l'empire!... C'est-à-dire que je serais à jamais déshonoré!... Mais cela ne sera pas. Les misérables qui s'acharnent à ma perte n'ont pas tout prévu. Je puis donner ma démission... Je la donnerai. Oui, c'est résolu, et désormais irrévocable; je ne fais plus partie de l'administration des ponts et chaussées.

Plus attristé certainement que surpris, M. de Boursonne considérait Raymond qui déjà s'était assis devant le bureau et se préparait à écrire.

--Réfléchissez, mon cher Delorge, lui dit-il doucement.

--A quoi bon!...

--Votre démission envoyée, que ferez-vous? de quoi vivrez-vous?...

--Je l'ignore.

--Prenez garde! Un homme de cœur doit avoir une situation à offrir à la femme qu'il aime...

--Oh!... je trouverai toujours à me caser!...

Déjà il avait commencé à rédiger sa démission, le vieil ingénieur l'arrêta.

--Et votre mère!... prononça-t-il.

Raymond pâlit, mais sans poser la plume:

--Pauvre femme, murmura-t-il, si elle savait!... Mais je ne m'appartiens plus, les événements m'emportent, il faut que ma destinée s'accomplisse!...

Il fallait être M. de Boursonne pour insister encore.

--Alors, vous resterez aux Rosiers? ajouta-t-il.

--Oui.

--Que pensera-t-on, dans le pays, quand on vous verra abandonner votre situation pour demeurer près de Mlle de Maillefert? Croyez-vous que sa réputation n'en souffrira pas? A votre place, avant de rien décider, je prendrais son avis...

Mais Raymond en avait assez des angoisses où il se débattait, des indécisions perpétuelles, des énervantes alternatives de crainte et d'espoir.

--A quoi bon consulter Mlle Simone! répondit-il. Peut-elle me conseiller de briser ma carrière? Peut-elle, en me conseillant de rester, me sacrifier toutes ses pudeurs de jeune fille?... Elle me demanderait de céder, cette fois encore, de l'abandonner, de partir... et je ne le veux pas.

Et, d'une main ferme, il signa la démission qu'il venait de libeller, une de ces démissions sur lesquelles il n'y a pas à revenir.

--Qui eût cru, pourtant, mon cher Delorge, disait le vieil ingénieur, que j'achèverais sans vous ces études qui seront l'œuvre capitale et l'honneur de ma vie?...

La soirée qu'ils passèrent ensemble, et qui devait être la dernière, ne fut cependant pas trop triste, chacun d'eux mettant son amour-propre à faire parade d'un stoïcisme bien loin de son cœur.

Mais le lendemain matin, à la gare, le moment de la séparation venu, il n'était plus question de stoïcisme.

C'est les larmes aux yeux, que le vieil ingénieur embrassait son «jeune ami».

--Ah çà! lui disait-il, j'espère bien que vous viendrez me rendre visite. Allons, adieu, et bon courage! Et pas de folies, morbleu! Et si je puis vous être bon à quelque chose, un mot, et j'accours...

Le train était déjà hors de vue, que Raymond demeurait encore sur le quai, immobile, regardant d'un œil morne les derniers tourbillons de fumée rouler en spirales, s'éparpiller et se dissoudre.

Mais deux coups légèrement frappés sur son épaule ne tardèrent pas à l'arracher à ses sombres méditations.

C'était maître Béru qui se permettait cette familiarité, maître Béru qui avait tenu à mettre M. de Boursonne en wagon, et qui maintenant disait à Raymond:

--Rentrons-nous?

--Rentrons...

Ce n'est pas sans intention que l'hôtelier du Soleil levant avait tenu à escorter Raymond. Aussi, après avoir célébré les mérites de M. de Boursonne, après avoir prié Dieu de lui conserver au moins un de ses hôtes:

--Mais est-il vrai, interrogea-t-il, que monsieur ne soit plus ingénieur?

Tressaillant, Raymond s'arrêta.

--Pourquoi me demandez-vous cela? fit-il.

--C'est que... répondit maître Béru embarrassé, c'est que, hier, j'ai entendu les piqueurs dire comme cela que monsieur a donné sa démission... On en parle dans le bourg... et je me disais, à part moi, que ce doit être une plaisanterie.

Fallait-il nier la vérité? nier un fait qui serait reconnu exact vingt-quatre heures plus tard? A quoi bon?...

--Ce n'est pas une plaisanterie, répondit Raymond.

--Ah! fit maître Béru, ah! ah!...

Puis clignant de l'œil d'un air finaud:

--Je comprends, dit-il.

Maître Béru donnait là à Raymond la notion exacte de ce qu'on allait penser de son séjour dans le pays. De même que l'hôtelier du Soleil levant, un millier de braves gens allaient se dire: «Je comprends.»

Et c'est un terrible public, que celui d'une petite ville quand il croit comprendre, quand il croit avoir trouvé pâture pour sa curiosité.

--C'est maintenant qu'il me faut consulter Mlle Simone, pensa Raymond...

C'était sur la route de Trèves qu'il l'avait rencontrée la dernière fois, tout en haut de la côte, à un endroit où le chemin longe le parc de Maillefert, non loin des ruines de l'ancien château...

C'est là qu'il alla se poster...

Depuis deux jours le temps s'était remis au beau. Le ciel était clair et il gelait. Le blanc soleil de décembre faisait scintiller la glace dans les ornières et suspendait comme des girandoles aux branches chargées de givre.

Le visage cinglé par la bise âpre et toute chargée de poussière, Raymond n'avait pas tardé à franchir le fossé de la grande route et s'était abrité derrière un gros chêne.

De cette place, son regard embrassait un des plus beaux paysages de la Loire, un paysage dont une large portion appartenait à Mlle de Maillefert.

C'était à elle, ces immenses prairies, tout au fond de l'horizon, à elle ces plantureuses métairies vers la Ménitrée, à elle encore ces grands bois et toutes ces vignes suspendues aux coteaux.

Et il songeait tristement que c'était cette fortune immense et si ardemment convoitée qui faisait le malheur de Mlle de Maillefert et élevait entre elle et lui une infranchissable barrière.

Ah! que n'était-elle pauvre, comme ces paysannes au visage bleui par le froid, qui passaient, revenant du marché de Trèves, portant leur panier appuyé à la hanche et faisant claquer leurs galoches sur la terre durcie!

--Alors, pensait Raymond, on ne la disputerait pas à mon amour.

Le temps passait, néanmoins, et il commençait à s'inquiéter, quand, tout en bas de la côte, il aperçut deux femmes qui s'avançaient rapidement.

Elles étaient fort loin encore... n'importe!

Il reconnut, il devina plutôt Mlle Simone, enveloppée d'un manteau de drap brun à collet, et miss Lydia Dodge, la gouvernante anglaise, toute empaquetée de châles et de pelisses, les mains plongées jusqu'au coude dans un manchon.

--Enfin!... murmura-t-il.

Mais presque aussitôt une crainte terrible le saisit, qui jusqu'à ce moment ne s'était pas présentée à son esprit.

Si Mlle de Maillefert allait s'étonner de son audace, repousser dédaigneusement cette protection dont il prétendait l'entourer et lui commander de quitter les Rosiers!...

--Comment prévenir ce malheur? se disait-il...

Et cependant Mlle Simone et miss Lydia avançaient, elles approchaient. Quelques pas encore, et elles allaient dépasser Raymond...

Il se décida à sauter sur la route.

--Ah! mon Dieu!... s'écria la gouvernante épouvantée, car elle ne reconnaissait pas cet homme, qui se dressait ainsi soudainement comme une apparition.

Mlle de Maillefert le reconnut bien, elle!

Vivement elle marcha sur lui, et, sans lui laisser le temps d'articuler une syllabe, d'une voix altérée:

--Vous avez laissé le baron de Boursonne partir seul? dit-elle. Vous avez donné votre démission?...

--Oui.

Jamais Mlle Simone et Raymond ne s'étaient rencontrés sans que miss Lydia Dodge protestât, comme c'était son office de gouvernante, contre ce qui lui semblait la plus choquante des inconvenances.

Cette fois, Mlle de Maillefert l'arrêta au premier mot.

--Oh!... grâce, Lydia!

Et s'adressant à Raymond:

--Je croyais, dit-elle, que votre position était votre seule fortune...

--Ce n'est que trop vrai.

Elle rougit extrêmement, et regardant Raymond d'un air singulier, comme si tout à coup quelque soupçon étrange eût tressailli en elle:

--Mais alors, fit-elle, qu'allez-vous devenir?...

A son tour, Raymond était devenu pourpre.

Il frémissait à cette pensée que Mlle de Maillefert pût le croire capable lui aussi d'un honteux calcul.

--Si modestes que soient mes ressources, répondit-il, elles peuvent me suffire pour le présent, et avant qu'elles ne soient épuisées, la destinée se lassera peut-être. L'avenir n'a rien qui doive m'inquiéter. Le jour où il le faudra, je retrouverai sans peine l'équivalent de ce que je perds.

Déjà le soupçon de la jeune fille s'était évanoui, cela se voyait à l'éclat de ses beaux yeux.

--Mais moi, dit-elle, je ne saurais accepter un tel sacrifice...

Cette phrase, c'était la récompense de la décision de Raymond.

--Ah!... que parlez-vous de sacrifice!... s'écria-t-il. Il n'y a d'ailleurs plus à revenir sur ce qui est fait...

--Et c'est pour moi!... pour moi!...

--Il n'y avait pas à hésiter. Nos ennemis voulaient m'éloigner, rester était donc mon devoir...

Cependant, miss Lydia Dodge grelottait sous ses fourrures, et son nez se détachait de plus en plus rouge sur sa large face blême.

--Au moins, marchons, dit-elle.

--Soit, fit Mlle Simone.

Et tout en marchant:

--Ainsi, dit-elle à Raymond, vous comptez rester aux Rosiers!...

Il secoua la tête.

--Je n'ai pas de projet arrêté, répondit-il avec un tremblement dans la voix. Je suis venu vous consulter. Disposez de moi. Votre volonté sera la mienne. Si vous l'ordonnez, je m'éloignerai sans murmure. Mon séjour aux Rosiers peut être mal interprété...

--Il le sera, n'en doutez pas, soupira miss Lydia.

Mlle Simone l'arrêta court.

--Hélas! fit-elle, avec la plus douloureuse expression, n'en est-ce pas fait déjà de ma réputation de jeune fille!... La fleur de l'honneur touchée par la calomnie est flétrie à jamais...

Et brusquement, comme si elle se fût défiée de son émotion:

--Mais une détermination si grave ne saurait être prise sans réflexion, dit-elle... Je réfléchirai... A demain, monsieur Raymond, à la même heure, ici...

Et prenant le bras de miss Lydia Dodge, elle l'entraîna à travers bois dans la direction du château.

--Pourvu, mon Dieu! qu'elle ne me chasse pas! murmurait Raymond.

La veille encore, avant d'avoir reçu l'avis de son changement, il se résignait sans trop de peine à suivre M. de Boursonne à son nouveau quartier général, près des Ponts-de-Cé...

Aujourd'hui, s'éloigner, ne fût-ce que d'une lieue, perdre de vue les girouettes du château de Maillefert, révoltait tout son être, comme la perspective d'un supplice pire que la mort...

C'est dire que le lendemain, bien avant le moment fixé, il arpentait d'un pied fiévreux la route de Trèves, inventant mille plans, les remuant dans sa tête, les adoptant et les rejetant tour à tour...

Deux heures enfin sonnèrent à l'église de Trèves...

Mlle Simone parut, accompagnée, comme la veille, de miss Lydia Dodge.

En trois bonds Raymond fut près d'elle, et haletant d'anxiété, comme s'il eût attendu un arrêt de vie ou de mort:

--Eh bien! demanda-t-il.

Doucement, Mlle de Maillefert remua la tête, et avec un triste sourire:

--Je ne suis pas plus avancée qu'hier, répondit-elle. Je ne me reconnais plus, je ne suis plus moi. Je me trouble, je faiblis, j'hésite, je ne sais pas prendre une résolution...

--Ah! c'est que je ne dois pas m'éloigner, s'écria Raymond.

--Par instants, poursuivait la jeune fille, de sa voix de cristal, j'ai presque peur... je frissonne sans savoir pourquoi. Et cependant, pour le moment au moins, je n'ai rien à redouter. Ma mère a emporté une somme très considérable, et tant qu'elle n'aura besoin de rien, je puis être tranquille... Elle n'est pas méchante, ma mère, Philippe non plus n'est pas méchant... Ce n'est pas leur cœur qui est mauvais, c'est leur pauvre tête qui est folle...

Raymond s'étonnait de tant d'indulgence, ne comprenant pas que c'était pour elle-même autant que pour lui que Mlle Simone plaidait ainsi les circonstances atténuantes.

--Hélas! dit-il, ce n'est ni Mme de Maillefert ni M. Philippe que je crains... C'est de M. de Maumussy que je me défie, de M. de Combelaine et de M. Verdale. Que sont-ils venus faire ici?...

Il hésita une seconde, rougit légèrement et ajouta:

--C'est encore Mme de Maumussy qui m'effraie... Plusieurs fois j'ai lu dans ses yeux et vu monter à ses lèvres comme l'aveu de quelque abominable trahison... Un complot s'ourdit contre vous, et sûrement elle en est la complice...

Le calme de Mlle Simone ne se démentait pas.

--Que voulez-vous qu'on tente contre moi? fit-elle.

Et après une minute de réflexion:

--Cependant, ajouta-t-elle, si réellement vous le croyez utile... restez.

Mais miss Lydia Dodge avait réfléchi, elle aussi, et coupant court aux actions de grâce de Raymond:

--Peut-être, commença-t-elle, est-il un moyen de tout concilier. Un peu de prudence ne gâte jamais rien. M. Delorge pourrait s'éloigner en apparence, et rester en réalité. Il s'établirait dans quelque ferme des environs, sous un nom supposé, et le soir, couvert de vêtements d'emprunt...

Un flot de pourpre inondait le beau visage de Mlle Simone.

--Nous cacher, interrompit-elle, ruser, mentir... jamais! Ce n'est par la fourberie qu'on sort d'une situation fausse. De ce qui est un malheur, ne faisons pas une honte. Si Raymond doit rester, que ce soit ouvertement et en avouant hautement que c'est pour moi qu'il reste. Ma réputation en souffrira, mais moins que de cachotteries indignes. Et c'est à Raymond, seul, que je dois compte de ma réputation, car si je ne suis pas sa femme, je ne me marierai jamais.

Personne jamais ne se vit si interdit que le fut miss Lydia Dodge de la soudaine véhémence de Mlle de Maillefert.

Cette façon d'envisager la situation déroutait absolument ce qu'elle appelait fastueusement ses idées.

C'est qu'avec sa tournure exotique, son grand corps osseux, ses lèvres pincées sur de longues dents jaunes, son teint blême, son nez rouge et ses yeux ronds, cette brave et honnête gouvernante anglaise possédait, pour son malheur, une âme sensible et la plus romanesque des imaginations.

Septième fille d'un pauvre ministre protestant des environs de Londres, aussi disgraciée par la fortune que par la nature, miss Lydia n'en avait pas moins passé sa jeunesse à attendre,--comme les princesses des contes de fées--le héros jeune et beau qui devait réaliser ses rêves.

Il ne s'était pas présenté, ce héros.

Mais la misère était venue.

Le ministre étant mort, sa nombreuse famille avait été réduite à se disperser pour chercher sa vie, et force avait été à miss Lydia d'accepter une place de gouvernante.

Ah! le coup lui avait été rude, et ce n'est pas sans d'horribles déchirements qu'elle avait descendu tout au fond de son âme, comme en un sépulcre inviolable, ses riantes illusions.

Depuis, bien des années s'étaient écoulées fécondes en déceptions. Elle s'était, à la longue, résignée aux tristesses du célibat. Mais en dépit de tout, sous l'enveloppe glacée et raide de la gouvernante anglaise, battait toujours le cœur ardent de la fille du ministre.

Cette vie de poétiques amours qu'elle n'avait pu vivre en réalité, miss Lydia n'avait jamais cessé de la poursuivre en songe.

Le soir venu, lorsqu'elle avait regagné sa chambrette et tiré ses verroux, elle se dédommageait des platitudes et des écœurements de sa besogne d'institutrice, en se précipitant dans une existence nouvelle, la sienne, chimérique et splendide.

Alors, avec une âpre avidité, elle dévorait pêle-mêle tout ce qu'elle avait pu se procurer de romans, se passionnant pour les héros respectueux et tendres, pleurant de vraies larmes avec les héroïnes innocentes et persécutées, s'émouvant d'amours imaginaires et d'émotions frelatées.

De ces lectures nocturnes, elle avait retiré, croyait-elle sincèrement, une connaissance parfaite du monde, la science de la vie, l'expérience des passions, et surtout cette fécondité d'expédients qui ouvre des issues aux situations les plus désespérées...

Dans de telles conditions, et lorsqu'elle se considérait comme une victime des exigences sociales, comment ne se serait-elle pas intéressée à l'amour de Raymond et de Mlle Simone?

Elle leur avait toujours présenté quantité d'observations convenables, parce que c'était son devoir de gouvernante, mais au fond du cœur elle était leur complice dévouée, estimant même qu'ils étaient un peu bien naïfs, et qu'à leur place elle n'eût pas été embarrassée d'imaginer quelque solution comme en trouvaient toujours ses auteurs favoris pour arranger toute chose au gré de tout le monde.

Le pis, c'est que Raymond était absolument de l'avis de Mlle de Maillefert.

--On ne doit se cacher que de ce dont on rougit, déclara-t-il. Dissimuler notre amour serait le déshonorer.

--Et d'ailleurs, ajouta Mlle Simone, tout ceci ne saurait se prolonger... Nous réfléchirons, nous verrons... Dieu m'inspirera... Je trouverai peut-être un moyen de fléchir ma mère, de concilier ses volontés avec mes devoirs...

Le jour baissait, cependant...

Pressés par miss Lydia, Mlle Simone et Raymond se séparèrent, mais non sans s'être promis de se retrouver à la même heure et au même endroit.

Et en effet, les jours suivants, quantité de gens les aperçurent, marchant à pas lents, le long de la route de Trèves.

Dame!... cela parut drôle, selon l'expression de M. Bizet de Chenehutte, et quelques personnes déclarèrent que c'était par trop d'effronterie, que de s'afficher ainsi.

--On se cache, que diable! disaient les austères de l'hypocrisie.

D'autres disaient, et cela surtout dans la société qui avait été celle de la duchesse de Maillefert:

--Ce jeune M. Delorge est aussi par trop bon enfant! C'est moi qui, à sa place, aurais tôt fait d'enlever la jeune personne...

Tous ces propos, et bien d'autres encore, étaient fidèlement rapportés à Raymond par M. Bizet de Chenehutte, lequel, bon gré mal gré, s'était constitué son agent volontaire et son avocat, et courait le pays pour recueillir les on-dit et former, à ce qu'il prétendait, l'opinion publique.

Mlle de Maillefert et Raymond se souciaient bien de cette opinion, vraiment!...

Étourdis de ce répit soudain que leur accordait la destinée, ils se hâtaient d'en profiter, oubliant, pour se concentrer dans le calme de l'heure présente, les orages du passé et les nuages de l'avenir.

Insensiblement, ils en étaient déjà, au bout d'une semaine, à enfreindre les règles qu'ils s'étaient imposées.

Tout d'abord, ils se lassèrent de se promener sur le grand chemin de Trèves, en butte à l'indiscrète curiosité des passants.

Un jour que Mlle Simone avait à faire une course pressée, Raymond lui avait offert son bras, elle l'avait accepté et ils s'en étaient allés, suivis de miss Lydia, jusqu'à Saint-Maur, tantôt par la traverse qui suit les coteaux, tantôt le long du sentier qui côtoie la Loire...

Mais le lendemain, le temps était devenu si mauvais, que rester dehors n'était pas possible.

Et Raymond eut l'idée d'aller demander un abri aux ruines du vieux manoir de Maillefert.

--Autant vaudrait recevoir M. Delorge au château neuf, objectait miss Lydia.

Mieux eût valu même. Seulement... seulement, ce n'était pas l'avis de Raymond ni de Mlle Simone.

Si bien que la pluie persistant, ils s'accoutumèrent à passer leur après-midi dans les ruines. Il s'y trouvait, au rez-de-chaussée, une immense salle voûtée, où on avait accumulé toutes sortes de débris, chapiteaux de colonnes et de pierres sculptées, et c'est là qu'ils se réfugiaient.

Une fois, Mlle Simone ayant eu les pieds mouillés, Raymond se mit en quête et réunit assez de bois sec pour allumer un grand feu clair dans l'immense cheminée.

--Ah! que cette bonne flambée me réjouit! s'était écriée la jeune fille. Que n'en avons-nous toujours une semblable!

Pour Raymond c'était un ordre.

Quand Mlle de Maillefert arriva le lendemain, il y avait un grand brasier dans l'âtre: il en fut de même les jours suivants.

--Le malheur nous oublierait-il donc? se disaient-ils quelquefois.

Raymond ne recevait pas de lettres de Paris. Il n'ouvrait plus un journal.

Il entendait bien dire que les affaires allaient mal, que l'Empire hésitait entre un ministère libéral et un nouveau coup d'État... Mais que lui importait?

Ce qui l'occupait, c'était le projet qu'il avait formé de décider Mlle Simone à acheter le consentement de sa mère en lui abandonnant une portion de sa fortune.

Elle s'était d'abord révoltée lorsqu'il lui en avait parlé.

Mais peu à peu il lui avait exposé un plan grâce auquel il se faisait fort de reconstituer le capital sacrifié en moins de temps que ne mettraient à le dévorer la duchesse et son fils.

Et elle se laissait aller à discuter, tant, aux charmes nouveaux de cette douce existence, se détrempait sa volonté si ferme...

Ainsi, vers la fin de décembre, par une froide journée, ils étaient assis près du foyer, causant à voix basse, pendant que miss Lydia lisait, lorsque tout à coup un grand bruit se fit de pierres qui s'éboulaient, et des pas précipités retentirent dans les ruines.

--Qu'est cela? s'écria Raymond en se dressant d'un bond.

Mais avant qu'il eût le temps de s'élancer dehors, M. Bizet de Chenehutte, pâle, effaré, sans haleine apparut.

--Ah!... c'est ce que je ne saurais souffrir! prononça durement Raymond, pensant que la curiosité amenait M. Bizet.

Alors lui:

--M. Philippe!... dit-il. Prenez garde. Il est arrivé il y a une heure... Je l'ai épié... Il vient, il me suit...

Mlle Simone s'était levée.

--Mon frère!... balbutia-t-elle.

--Moi-même! répondit une voix railleuse. Et M. Philippe se montra, toujours le même, pâle, exténué, ricanant.

C'est le lorgnon à l'œil, qu'il toisait tour à tour les acteurs de cette scène étrange, miss Lydia affaissée sur un fût de colonne, Mlle Simone appuyée contre l'immense cheminée, M. Bizet qu'agitait un frisson nerveux, et enfin Raymond, debout, la tête rejetée en arrière, le défi dans les yeux et la menace aux lèvres.

--Singulier endroit pour donner des rendez-vous, ricana-t-il, quand on possède un des plus beaux châteaux de l'Anjou!...

Puis, s'adressant à Mlle Simone:

--Car nous donnons des rendez-vous, chère sœur, ajouta-t-il. Nous, sans pitié pour les fautes des autres, nous avons aussi nos petites faiblesses.

--Ah! pas un mot de plus! interrompit Raymond d'un accent terrible.

Machinalement, le jeune duc recula.

--Un duel!... fit-il.

D'un geste rapide, Raymond venait de ramasser une lourde branche de chêne.

--Non, pas un duel, dit-il d'une voix sourde. Personne jamais, moi présent, ne manquera au respect dû à Mlle de Maillefert.

M. Philippe comprit. Ivre de douleur et de colère, Raymond était homme, à la moindre offense, à le tuer comme un chien.

--Vous vous méprenez, mon cher Delorge, dit-il. Ma sœur est en âge de savoir ce qu'elle fait, et j'ai trop besoin d'indulgence pour avoir le droit de me montrer sévère... Si je vous ai troublés, c'est que j'arrive de Paris pour parler à Simone, à l'instant même, d'une affaire qui intéresse l'honneur de notre maison, et qu'on m'a dit que je la trouverais ici...

A coup sûr, quelque chose d'extraordinaire se passait... Son attitude, son air, ses paroles conciliantes, tout le prouvait.

--Voulez-vous rentrer au château, Simone, ajouta-t-il, et m'accorder un moment d'entretien?...

La jeune fille, sans mot dire, s'avança...

--Mademoiselle!... supplia Raymond.

Il la suivait. M. Philippe l'arrêta.

--Permettez!... dit-il. Vous n'êtes pas encore de la famille, et nous avons du linge sale à laver...

Et il entraîna Mlle Simone, suivi de miss Lydia qui trébuchait à chaque pas.

--Voilà un événement! répétait M. Bizet, qui avait enfin repris haleine.

Puis vivement:

--Il est clair, mon cher Delorge, continua-t-il, que M. Philippe avait des mouchards à vos trousses. Il est venu ici tout droit, sans parler à personne. Malheureusement, je n'ai pu le devancer assez...

Mais Raymond ne l'écoutait pas.

--Qu'est-il venu faire ici?... Quel dessein sinistre l'amène? Quelle intrigue abominable? Que veulent-ils encore de cette malheureuse?...

Il perdait la tête et M. Bizet eut toutes les peines du monde à le ramener aux Rosiers...

Ce n'était pas un méchant garçon que M. Bizet. Ayant déclaré qu'il était incapable d'abandonner un ami malheureux, il s'était installé près de Raymond, dans sa chambre du Soleil levant, lorsque tout à coup il poussa un cri.

Il venait de voir passer M. Philippe dans une voiture qui gagnait la gare au grand trot.

Arrivé par l'express de midi, il repartait par le train de quatre heures...

--Je vais donc savoir ce qui s'est passé! s'écria Raymond.

Et, sans rien vouloir entendre, il s'élança comme un fou vers Maillefert...

Les portes étaient grandes ouvertes; il entra. Mais il eut beau appeler, personne ne lui répondit. La peur le gagnait: il monta...

Dans le petit salon bleu, éclairé par une seule bougie, Mlle Simone gisait sur un fauteuil, si pâle, si effroyablement changée, qu'il la crut morte.

Elle vivait, mais toute pensée semblait éteinte en elle, c'est d'un œil hagard qu'elle le regardait, et, à ses ardentes questions, elle ne répondait rien, sinon:

--Par pitié! éloignez-vous, laissez-moi! Demain, à demain!...

C'est la mort dans l'âme qu'il se retira. Jamais ses angoisses n'avaient eu cette épouvantable intensité.

Cependant le lendemain à midi il était encore sans nouvelles, et il allait remonter à Maillefert, lorsque maître Béru lui apporta une lettre.

Le cœur serré d'un horrible pressentiment, il rompit le cachet et lut:

«Quand vous parviendront ces lignes, j'aurai pour toujours quitté Maillefert. L'honneur même est perdu. Si vous m'aimez, au nom de notre amour, ne cherchez jamais à me revoir. Je suis la plus malheureuse des créatures. Adieu, ô mon unique ami, adieu!...»

Raymond chancelait comme sous un coup de massue.

--Insensés, murmurait-il. Tandis que nous nous endormions, les autres veillaient, eux!...

Puis, tout à coup, avec un effrayant éclat de colère:

--Voilà donc, s'écria-t-il, ce que complotaient Maumussy et Combelaine... Simone! ils m'ont volé Simone!... Ah! les misérables! C'est Dieu qui me punit d'avoir oublié que j'avais mon père à venger...

Le soir même, Raymond Delorge partait pour Paris.

CINQUIÈME PARTIE

LA COURSE AUX MILLIONS

I

C'est le 29 décembre 1869, un mercredi, que Raymond Delorge arriva à Paris...

Ce qu'il y venait faire, quelles étaient ses espérances positives, il eût été bien embarrassé de le dire. Mlle Simone de Maillefert y avait été attirée, Dieu sait par quels moyens, et il accourait, prêt à tout...

Mais le voyage, un voyage de dix heures, seul, dans un coupé, lui avait été comme une douche, et s'il n'avait pas recouvré sa liberté d'esprit, au moins avait-il repris une sorte de sang-froid relatif.

Neuf heures sonnaient, lorsqu'il frappa à la porte de sa mère, rue Blanche.

--Eh! mille tonnerres! c'est M. Raymond! s'écria le vieux Krauss qui était venu lui ouvrir.

Car le fidèle troupier était toujours au service de Mme Delorge, et les années semblaient n'avoir pas eu de prise sur son maigre corps musclé d'acier.

--Mon frère!... fit presque aussitôt une voix jeune et fraîche.

Et Mlle Pauline Delorge vint se jeter au cou de Raymond.

C'était, à vingt ans qu'elle allait avoir, une grande et belle jeune fille, aux cheveux châtains, aux yeux spirituels, à la bouche toujours souriante.

Après avoir fait sonner une douzaine de bons gros baisers sur les joues pâlies de son frère:

--Ah! tu tombes joliment bien, lui disait-elle. M. Ducoudray vient justement de nous envoyer des huîtres qu'il a reçues de Marennes...

Elle fut interrompue par Mme Delorge, qui, ayant reconnu la voix de son fils, se hâtait d'accourir.

--Que je suis heureuse de te revoir, mon Raymond! répétait-elle toute émue...

Et après l'avoir embrassé, elle l'attirait dans le salon, pour mieux le considérer au grand jour...

Tel Raymond l'avait quitté, ce petit salon, tel il le revoyait. Le portrait du général Delorge occupait toujours le grand panneau en face de la cheminée. Et en travers de la toile, gardant encore la trace des scellés du commissaire de police de Passy, pendait toujours l'épée que le général portait le jour de sa mort.

--Ainsi, reprit Mme Delorge, lorsqu'elle eut fait asseoir son fils près d'elle, bien près, ainsi tu as eu cette bonne pensée de venir passer les fêtes du premier de l'an avec ta mère et ta sœur...

--Ah! quel bonheur! s'écria Mlle Pauline.

Raymond se leva. Cet accueil, cette joie le gênaient.

--Je viens pour longtemps sans doute, répondit-il. J'ai donné ma démission...

Ce fut au tour de Mme Delorge de se dresser.

--Ta démission, interrompit-elle; pourquoi?

Raymond hésita. L'influence de sa réponse sur l'avenir devait être énorme, il le sentait. Pourquoi ne pas tout dire? Une mère est-elle donc si terrible! Mais le courage lui manqua. Il recula devant le chagrin qu'il causerait, il eut peur des larmes encore plus que des reproches.

--Je n'ai pas cru, répondit-il, devoir me soumettre à une mesure exceptionnellement injuste de l'administration...

L'œil de Mme Delorge s'enflamma.

--Cela devait arriver, prononça-t-elle d'une voix sourde, je l'attendais. Souvent je m'étais étonnée de voir les assassins de ton père te laisser suivre paisiblement ta route, tandis qu'ils brisaient la carrière de Léon et qu'ils faisaient déporter Jean Cornevin...

Tout bas, Raymond se félicitait de cette facilité de sa mère à admettre, sans explication, sa parole. Facilité bien explicable d'ailleurs. Il était clair que sa démission, donnée dans les conditions qu'il disait, devait flatter cette haine qui était la vie même de Mme Delorge.

--Mais les misérables se sont lassés de nous laisser en repos, poursuivit-elle. Ils ne veulent pas que nous les oubliions!

Et étendant la main vers le portrait de son mari:

--Comme si nous pouvions oublier!... ajouta-t-elle.

Certes, Raymond haïssait d'une haine mortelle les lâches meurtriers de son père, et pour les punir d'un châtiment proportionné au crime, il eût avec bonheur versé tout son sang. Mais en M. de Maumussy et M. de Combelaine, il exécrait plus encore peut-être les infâmes qui s'étaient faits les complices de la duchesse de Maillefert pour lui enlever Mlle Simone.

--Oh! non, je n'oublie pas, fit-il avec une indicible expression de rage, et il faudra bien que les misérables expient tout ce que j'ai souffert.

Jamais encore Mme Delorge n'avait entendu à son fils cet accent terrible. Elle en tressaillit de joie, et lui prenant la main:

--Bien! mon fils, prononça-t-elle, très bien!... Parfois, te croyant insoucieux et léger, préoccupé, à ce qu'il me semblait, d'intérêts étrangers, j'avais, je te l'avoue, douté, non de ton énergie, mais de ta ténacité, et j'avais tremblé de te voir détourner ta pensée de ce qui doit être le but unique de ta vie. Je m'étais trompée, et je t'en demande pardon.

Raymond baissait la tête.

La honte le prenait, de voir sa mère si aisément dupe, et de s'entendre prodiguer des éloges dont jamais, certes, il n'avait été moins digne.

--Te voilà libre, poursuivait la noble femme, eh bien! tant mieux. C'est au bon moment qu'on te rend la liberté de tes actes. Tu verras Me Roberjot aujourd'hui, et par lui mieux que par moi tu apprendras que l'heure va sonner bientôt de la revanche que nous attendons depuis tant d'années...

Elle s'interrompit.

La porte du salon venait de s'ouvrir, et M. Ducoudray apparaissait sur le seuil, venant partager avec Mme Delorge les huîtres qu'il lui avait envoyées la veille.

Le digne bourgeois n'était pas bien éloigné de ses quatre-vingts ans, mais à le voir droit comme un I, ingambe, l'œil vif et la bouche bien meublée encore, jamais on ne lui eût donné son âge.

Moralement, il restait ce qu'il était en 1852, le bourgeois de Paris par excellence, goguenard et frondeur, sceptique superlativement et crédule encore plus, aventureux et poltron, toujours prêt à dégainer pour une révolution, quitte à se cacher dans sa cave une fois la révolution venue.

--Par ma foi!... voici notre ingénieur, s'écria-t-il gaîment en apercevant Raymond.

Et après lui avoir serré et secoué la main vigoureusement, de toutes ses forces, pour montrer qu'il avait encore du nerf, bien vite il se mit à raconter toutes les courses qu'il avait faites, depuis sept heures qu'il était levé.

Krauss vint annoncer que le déjeuner était servi. On se mit à table. Mais rien n'était capable d'arrêter le bonhomme, lorsqu'il était parti.

Tel qu'on le voyait, il arrivait des Champs-Élysées, et en passant, il était entré chez Mme Cornevin, où il avait admiré un trousseau véritablement royal, qu'elle achevait pour la fille d'un de ces grands seigneurs russes, dont les fabuleuses richesses font pâlir les trésors des Mille et une nuits.

Selon le digne bourgeois, Mme Cornevin gagnerait au moins une douzaine de mille francs sur ce seul trousseau.

Et il partait de là pour célébrer cette femme si laborieuse et si méritante, et pour chiffrer sa fortune, qu'il connaissait mieux que personne, déclarait-il, puisqu'il en était comme l'administrateur général.

Ayant prospéré, elle n'en était du reste pas plus fière. Riche, elle restait toujours l'économe ménagère de la rue Marcadet, ne se permettant d'autre distraction qu'une promenade le dimanche, avec Mme Delorge, et le modeste dîner de famille qui suivait cette promenade.

Dans le fait, Mme Cornevin ne s'était jamais consolée de la perte de son mari. Elle en parlait sans cesse.

M. Ducoudray lui avait entendu dire plusieurs fois que, bien que tout lui prouvât que Laurent était mort depuis des années, elle ne pouvait cesser d'espérer ni s'ôter de l'idée qu'elle le reverrait un jour.

Ainsi Raymond reconnaissait que le secret des lettres de Jean avait été bien gardé par Me Roberjot.

Ni Mme Cornevin, ni Mme Delorge, ni M. Ducoudray ne soupçonnaient l'existence de Laurent, ni à plus forte raison sa présence plus que probable à Paris...

Mais le digne bourgeois n'était pas d'un caractère à s'appesantir longtemps sur une idée, et, gazette fidèle comme autrefois, il passait en revue tout ce qui occupait la badauderie parisienne en ces derniers jours de 1869.

C'était d'abord une grande fête que devait donner la duchesse d'Eljonsen dans son bel hôtel des Champs-Élysées, et dont tous les journaux disaient merveille.

On annonçait encore la vente d'une partie des chevaux de courses du duc de Maumussy, non qu'il fût ruiné, mais parce qu'il finissait par en avoir une trop grande quantité, et que d'ailleurs, à son goût pour les chevaux, avait succédé une passion folle pour les tableaux, les bibelots et les curiosités.

Le bruit courait aussi du mariage de M. de Combelaine et de Mme Flora Misri. C'était bien la vingtième fois qu'on le faisait courir, mais cette fois, d'après M. Ducoudray, la nouvelle était positive.

Et à la suite de tous ces cancans, venaient des détails sur Tropmann, l'assassin sinistre, la bête fauve à face humaine, dont le procès avait commencé la veille...

Pour Raymond, tombant comme des nues à Paris après une longue absence, après s'être si complètement désintéressé de tout ce qui n'était pas son amour que depuis deux mois il n'avait pas ouvert un journal, il n'était pas une phrase de M. Ducoudray qui ne présentât un intérêt immédiat et positif.

Ce n'était, il est vrai, qu'un écho des cancans du boulevard, mais ces cancans résumaient la situation, devant l'opinion, de la princesse d'Eljonsen, du duc de Maumussy et du comte de Combelaine, c'est-à-dire des gens auxquels il brûlait de s'attaquer...

Mais son désarroi était bien trop grand pour qu'il fût frappé de ces considérations.

Non seulement il n'écoutait pas, mais il lui fallait un effort de volonté pour paraître prêter attention.

Il était assis entre sa mère et sa sœur, et c'était miracle que Mme Delorge ne remarquât pas qu'il ne mangeait rien et que ce n'était que par contenance qu'il remuait sa fourchette et son couteau.

Tout ce qu'elle observa ce fut que son front était fort pâle.

--Tu es souffrant, Raymond? demanda-t-elle.

Il protesta que de sa vie il ne s'était si bien porté, et comme enfin le déjeuner était achevé, il se leva en disant qu'il allait s'habiller pour se rendre chez Me Roberjot.

Mais si Mme Delorge ni M. Ducoudray n'avaient rien vu, Raymond avait près de lui des yeux auxquels pas un des mouvements de sa physionomie n'avait échappé.

Il venait à peine de passer dans sa chambre, son ancienne chambre de lycéen, lorsque Mlle Pauline y entra. D'un geste amical elle posa la main sur l'épaule de son frère, et doucement:

--Qu'as-tu? lui demanda-t-elle.

Il tressaillit.

--Que veux-tu que j'aie? répondit-il, en se forçant à sourire, je suis un peu fatigué, voilà tout.

Elle hochait la tête.

--C'est ce que tu as dit à maman, reprit-elle, et maman t'a cru..., mais moi! Je t'ai bien observé pendant le déjeuner. Ton corps était avec nous, c'est vrai, mais ta pensée était bien loin.

Vivement, à deux ou trois reprises, Raymond embrassa sa sœur.

--Ah! cher petit espion!... disait-il avec une sorte de gaîté contrainte.

--Ce n'est pas répondre, fit-elle tristement.

--Cependant... que veux-tu que je te dise?

--Je voudrais savoir quel est l'amer chagrin qui t'a vieilli de dix ans.

--Je n'ai d'autre chagrin que celui d'avoir été forcé de donner ma démission.

Elle attachait sur lui un regard si persistant qu'il se sentait rougir.

--Je voudrais pouvoir te croire, fit-elle... Sans doute, à tes yeux je ne suis encore qu'une petite fille... Plus tard, quand tu auras vécu avec nous, tu reconnaîtras que cette petite fille est de celles qui savent porter un secret.

Et elle sortit.

--Pauvre chère Pauline, pensait Raymond, Simone et elle s'aimeraient comme deux sœurs...

Mais, de bonne foi, pouvait-il se confier à elle?... Il ne savait même pas encore s'il se confierait à Me Roberjot chez lequel il se rendait, et qui demeurait toujours rue Jacob.

Le petit avocat de 1851 était devenu un personnage, député, orateur influent; il n'en avait pas moins conservé son modeste logis, gouverné par le même domestique.

Ce domestique, dès que Raymond se présenta, le reconnut et lui ouvrit immédiatement la porte du cabinet de son maître.

Rien n'y était changé: les mêmes tableaux pendaient aux murs, les mêmes presse-papiers retenaient sur le même bureau les notes et les dossiers. Le temps, seulement, avait noirci le bois des meubles et flétri les tentures.

Mais plus encore que son logis, l'homme avait vieilli. Des masses de cheveux blancs argentaient sa chevelure, jadis d'un noir d'ébène. Les soucis de l'ambition et les agitations de la politique avaient creusé sur son front des rides profondes.

Il s'était alourdi surtout. Son embonpoint tournait à l'obésité. La graisse qui avait triplé son menton avait empâté ses traits si fins et si spirituels autrefois, et déformé sa bouche sensuelle et narquoise.

De l'homme de 1851 il ne restait d'intact que l'œil, toujours pétillant d'esprit, de malice, la voix ironique et mordante, et le geste provocant et effronté parfois comme la nique du gamin de Paris.

--Vous voilà donc! s'écria-t-il dès que parut Raymond. Parbleu! je savais bien que les événements me vaudraient votre visite.

--Les événements!

Un ébahissement comique en son intensité se peignit sur les traits de l'avocat.

--D'où donc arrivez-vous? s'écria-t-il.

--Des Rosiers.

--Eh bien! mais on y reçoit des journaux, ce me semble.

--J'avoue n'en pas avoir lu un depuis deux mois.

Me Roberjot levait les bras au ciel comme s'il eût entendu un blasphème.

--C'est donc cela! fit-il. Alors, écoutez...

Et tout de suite il se mit à expliquer lesdits événements.

Ils étaient de la plus haute gravité.

La veille même avait paru, au Journal officiel, une note ainsi conçue:

«Les ministres ont remis leurs démissions à l'empereur, qui les a acceptées. Ils restent chargés de l'expédition des affaires de leurs départements respectifs jusqu'à la nomination de leurs successeurs.»

A la suite de cette note, venait une lettre de l'empereur qui, «s'adressant avec confiance au patriotisme» de M. Émile Ollivier, le chargeait de former un cabinet.

Me Roberjot était radieux, riant d'un rire sonore qui soulevait par saccades sa large bedaine.

--Et voilà, concluait-il, voilà Émile Ollivier chargé de sauver la dynastie menacée. Croit-il réussir? n'en doutez pas, il le garantirait sur sa tête. Seulement il faudrait d'autres épaules que les siennes pour étayer un édifice qui craque de toutes parts... Il va promettre monts et merveilles, on lui fera crédit d'un mois, de deux, de six, si vous voulez, mais après?... Rappelez-vous ce que je vous dis aujourd'hui 29 décembre 1869: le cabinet Ollivier est le dernier cabinet du second empire...

C'est avec une émotion aisée à comprendre, que Raymond écoutait. Sa destinée n'était-elle pas en quelque sorte liée aux événements politiques?

--Et ensuite?... interrogea-t-il.

Gaîment Me Roberjot fit claquer ses doigts.

--Ensuite, dit-il, ce sera l'heure de la justice, pour ceux qui comme vous l'attendent depuis dix-huit ans. Ensuite, ce ne sera plus un niais solennel, tel que M. Barban-d'Avranchel, qui interrogera le sieur de Combelaine et le sire de Maumussy, et il faudra bien que le jardin de l'Élysée livre son secret...

C'étaient là de trop brillantes perspectives pour que Raymond ne s'en défiât pas.

--Seul Laurent Cornevin peut dire la vérité, prononça-t-il.

--Et il la dira, soyez tranquille.

--Tranquille!... Alors véritablement vous croyez à sa présence à Paris?

La plus vive surprise se peignit sur les trait mobiles de l'avocat.

--Vous n'avez donc pas lu la lettre de Jean!... s'écria-t-il.

--Pardonnez-moi.

--Eh bien!... n'est-elle pas formelle!

Frappé de la certitude de Me Roberjot, l'esprit de Raymond devançait déjà les probabilités de l'avenir.

La présence de Laurent admise, il songeait au précieux concours que lui prêterait cet homme qui avait assez souffert pour tout comprendre, dont rien n'avait brisé l'indomptable énergie, et qui disposait de ce pouvoir presque absolu: l'or.

--Ne serait-il pas possible, hasarda-t-il, de le rechercher? En y mettant beaucoup de circonspection...

L'avocat avait bondi.

--Êtes-vous fou! interrompit-il. Voulez-vous mettre la police sur sa piste? Voulez-vous le dénoncer et le faire prendre, s'il se trouve mêlé à quelqu'un des mille mouvements qui s'organisent? Non, non, laissons-le faire et comptons qu'il apparaîtra au moment opportun. Ce qui jadis était une question d'années, n'est plus aujourd'hui qu'une question de mois, de semaines peut-être...

Eh!... que parlait-on à Raymond de mois, de semaines, de jours même lorsque chacune des minutes qui s'écoulaient décidait peut-être du sort de Mlle Simone, c'est-à-dire de son bonheur et de sa vie?

Il n'insista pas, mais sa physionomie s'assombrit à ce point que Me Roberjot finit par être frappé, et d'un ton d'amicale inquiétude:

--Mais vous avez quelque chose, fit-il... Quoi?... Je suis votre ami, vous le savez. Que vous arrive-t-il?...

--Je n'appartiens plus aux ponts et chaussées, j'ai donné ma démission...

Il était dit que seule Mlle Pauline, servie par son instinct de jeune fille, pénétrerait quelque chose de la vérité. Ni plus ni moins que Mme Delorge, Me Roberjot prit le change.

--On vous taquinait? interrogea-t-il.

--On prétendait me changer de résidence malgré moi...

L'avocat éclata de rire.

--Connu! interrompit-il, le fils de quelque gros personnage avait envie de votre poste... c'est simple comme bonjour. Mais consolez-vous. C'est un vrai quine à la loterie, que votre mésaventure. Tombe l'Empire, et vous avez des droits imprescriptibles au plus magnifique avancement. C'est d'ailleurs au bon moment qu'on vous fait des loisirs: la partie est engagée, il nous faut des hommes...

Il fut interrompu par son domestique qui entrait discrètement.

--C'est moi, monsieur, dit ce brave garçon, qui crois devoir prévenir ces messieurs que je viens d'introduire quelqu'un dans la salle d'attente.

--Qui?

--M. Verdale...

Brusquement la physionomie de Me Roberjot changea.

--Quoi! s'écria-t-il, en haussant la voix, comme s'il eût tenu à être entendu de la pièce voisine, mon excellent ami, le baron Verdale, est là!

--Ce n'est pas l'ami de monsieur. Celui-ci est un jeune homme.

--Son fils, peut-être?

--Je ne sais pas.

Si accoutumé que dût être Me Roberjot à garder le secret de ses impressions, sa curiosité était manifeste.

--Eh bien! dit-il à son domestique, et sans paraître se rappeler la présence de Raymond, priez-le d'entrer.

Ce fut l'affaire d'un instant.

La seconde porte du cabinet, celle qui donnait dans la salle d'attente, s'ouvrit, et un jeune homme de l'âge de Raymond parut sur le seuil.

--Vous êtes le fils du baron Verdale, monsieur? lui demanda brusquement Me Roberjot.

S'il ne l'eût dit, on ne s'en serait pas douté, tant sa personne et ses façons rappelaient peu l'architecte millionnaire.

Grand, mince, très blond, il était élégamment, mais fort simplement vêtu de vêtements de couleur foncée.

--C'est sans doute de la part du baron que vous venez, monsieur, reprit Me Roberjot.

Le jeune homme secoua la tête.

--Mieux que personne, monsieur, dit-il, vous savez que mon père n'a pas le moindre droit à ce titre de baron, qu'il imprime sur ses cartes de visite... C'est une faiblesse...

Il n'acheva pas, mais son geste signifiait clairement: Donc, épargnez-moi l'ironie de ce titre.

--Ensuite, monsieur, reprit-il, ce n'est pas, je vous l'affirme, mon père qui m'envoie. C'est de mon propre mouvement que je viens...

Il s'arrêta court.

Il venait d'apercevoir Raymond qui, par discrétion, se tenait un peu à l'écart...

--Mais vous n'êtes pas seul, monsieur, dit-il vivement... Veuillez donc m'excuser. Ce que j'ai à vous dire est assez long...

Si préoccupé que fût Raymond, il ne pouvait pas ne pas voir que sa présence embarrassait singulièrement l'avocat.

--J'allais me retirer, dit-il à M. Verdale, je me retire...

Et, s'adressant à Me Roberjot:

--Maintenant que me voici à Paris, mon cher maître, ajouta-t-il, je viendrai vous importuner souvent... Permettez-moi donc, pour aujourd'hui, de vous laisser à vos occupations...

II

Dans ce Paris immense, où tant d'intérêts s'agitent, il n'est pas de jour qu'on ne rencontre quelque malheureux que sa passion affole, et qui s'en va le long des trottoirs, d'un pas de somnambule, monologuant à haute voix, égrenant au vent ses plus chers secrets, comme le vase fêlé qui laisse échapper l'eau qu'il contient.

Ainsi, en sortant de chez Me Roberjot, s'en allait Raymond le long de la rue Jacob et de la rue des Saints-Pères.

A l'encontre de la raison, l'instinct victorieux le traînait aux environs de la demeure de la duchesse de Maillefert.

--Dans quel but? lui criait le bon sens.

--Qui sait!... répondait la voix des espérances obstinées, cette voix dont les plus rudes épreuves ne sauraient étouffer le murmure. Peut-être au moment où tu passeras, verras-tu le coin d'un rideau se soulever et le visage de Mlle Simone apparaître.

C'est rue de Grenelle-Saint-Germain, à deux pas de la rue de la Chaise, qu'est situé l'hôtel de Maillefert.

Le large perron déroule ses six marches sur une cour pavée, plus froide que le préau d'une prison cellulaire.

Autour de la cour sont les communs, les remises et les écuries.

Le pavillon du concierge est sur le devant, et ses dimensions exagérées disent qu'il date de ce bon temps où les plus grands seigneurs autorisaient leur suisse à «vendre vin» et à tenir, à l'enseigne de leur nom, une sorte de cabaret.

Ce qui fait la splendeur de l'hôtel de Maillefert, c'est son jardin, qui joint les admirables jardins de l'hôtel de Sairmeuse, qui se prolonge jusqu'à la rue de Varennes, et dont les arbres séculaires dominent le toit des maisons voisines.

Les deux battants de la grande porte étaient ouverts quand arriva Raymond, et jamais certes, à voir le mouvement de cette magnifique demeure, on ne se fût douté que celle qui la possédait, la duchesse de Maillefert, ruinée, compromise, assiégée par ses créanciers, en était réduite aux pires expédients pour soutenir son luxe menteur et recourait aux plus abominables intrigues pour s'emparer de la fortune de sa fille.

Dans la cour, trois ou quatre voitures attelées de bêtes de prix attendaient les visiteurs, pendant que les valets, vêtus de longues pelisses fourrées, se vengeaient de leur longue faction en disant du mal de leurs maîtres.

--Voilà, songeait Raymond, le démenti formel des récits de Me Roberjot. Que me disait-il donc, que tout était fini, que tout ce qui tient à l'Empire était ahuri, consterné?...

Un coupé tournant au grand trot de ses deux chevaux le coin de la rue de la Chaise interrompit brusquement ses réflexions. Il n'eut que le temps de se jeter de côté.

Mais si rapide qu'eût été le mouvement, il avait reconnu la duchesse de Maumussy et, l'instant d'après, il put la revoir, gravissant paresseusement les marches du perron de l'hôtel de Maillefert.

--Elle va voir Simone, elle, pensait-il.

Et ses poings se crispaient à cette idée désolante qu'à lui seul étaient fermées les portes de cet hôtel où tant de gens entraient le sourire aux lèvres, de cet hôtel ou derrière cette façade stupide et inexorable était Mlle Simone.

Que faisait-elle, à cette heure? A quelles impitoyables obsessions était-elle en butte? Que voulait-on d'elle, et par quels moyens?...

--Et ne m'avoir rien dit, murmurait-il, de l'intrigue qui me la ravit!... M'avoir refusé jusqu'à cette joie suprême de mourir avec elle, si je ne puis la sauver!...

Et il se creusait la tête à chercher un moyen d'interroger adroitement quelqu'un de ces valets, qu'il voyait circuler, quand tout à coup, derrière lui:

--Monsieur Raymond Delorge, je crois, dit une voix sardonique.

Il se retourna, et se trouva en face du jeune duc de Maillefert, de M. Philippe, qui, le lorgnon à l'œil, le cigare à la bouche, une badine à la main, d'un air d'impertinence superlative, le toisait...

Un flot de sang empourpra le visage de Raymond. Personne jamais ne s'était permis de le regarder ainsi, et il allait... Une lueur de raison l'arrêta: est-ce que le frère de Mlle Simone ne devait pas lui être sacré!... Se maîtrisant donc:

--Vous avez à me parler? demanda-t-il.

--Ma foi! oui, répondit M. Philippe, et je suis ravi de vous rencontrer, parole d'honneur. Du reste, ce ne sera pas long. Vous avez autrefois recherché Mlle de Maillefert...

--Encouragé par Mme la duchesse, monsieur, et par vous-même...

--Oh! je ne discute pas, j'ai simplement à vous... signifier d'avoir à renoncer à toute espérance...

--Est-ce de la part de Mlle Simone, monsieur?

--Pas du tout. C'est de ma part et de celle de ma mère. Seulement ce que je vous dis là, ma sœur doit vous l'avoir écrit.

Raymond ne répondit pas.

--Ah! vous le voyez, insista le jeune duc, elle vous l'a écrit. Cela étant, il serait de bon goût de cesser vos poursuites, hein, n'est-ce pas?... A Maillefert, c'était sans inconvénient, tandis qu'ici, avec les projets d'alliance que nous avons...

--Des projets d'alliance!...

--Mon Dieu! oui, avec votre permission, fit M. Philippe.

Et saluant Raymond d'un air ironique:

--C'est pourquoi, ajouta-t-il, vous m'éviterez, je l'espère, le déplaisir de vous retrouver encore rôdant autour de mon hôtel.

Le premier mouvement d'indignation passé, c'est à peine si Raymond se sentait le courage d'en vouloir à M. Philippe; et tout en le suivant de l'œil, pendant qu'il s'éloignait:

--Pauvre cerveau fêlé! pensait-il, pauvre fou! non, ce n'est pas toi que je dois frapper.

Il est certain que le dernier des Maillefert était de ceux dont l'absolue nullité n'offre même pas de prise à la haine. Vaniteux de cette vanité puérile des imbéciles, affamé de luxe, de plaisir, d'éclat, dévoré de convoitises malsaines, besoigneux avec les apparences d'une fortune princière, M. Philippe devait fatalement être le complice et la dupe de quiconque ferait miroiter les millions à ses yeux éblouis.

Il y avait mille à parier qu'en agissant comme il venait de le faire, il n'avait pas obéi à ses propres inspirations.

Ici, à l'angle de la rue de Grenelle, aussi bien que dans les ruines du château de Maillefert, il n'était évidemment que l'outil sacrifié d'une intrigue dont les plus clairs bénéfices, en cas de succès, ne seraient pas pour lui.

De ses propos, cependant, de la leçon qu'il venait de débiter, une lueur se dégageait, indécise et vague assurément, mais enfin une lueur qui éclairait les ténèbres jusqu'alors si épaisses de l'avenir.

--Nous avons pour Simone des projets d'alliance, avait dit M. Philippe.

Était-ce donc le mot de l'énigme, le mot des événements qui se succédaient si rapides et si imprévus depuis trois jours? Était-ce l'explication de l'inexplicable conduite de Mlle Simone?

Mais quoi! il ne pouvait y avoir de projets sérieux sans son consentement. Elle n'était pas de celles qu'on traîne à l'autel contre leur volonté, et à qui on arrache à force de caresses ou de menaces l'irrévocable oui. Ce n'était pas, elle l'avait prouvé, l'énergie qui lui manquait.

Elle consentirait donc, elle, après ses promesses, après ses serments... Était-ce possible? était-ce même probable?...

D'un autre côté, pourtant, qui disait que la duchesse de Maillefert, conseillée par Combelaine, aidée par Mme de Maumussy, n'avait pas enfin trouvé une combinaison diabolique pour décider sa fille au plus odieux des sacrifices!

Une phrase de M. Philippe dans les ruines était, en ce sens, une indication.

--Nous avons, avait-il dit en entraînant sa sœur, du linge sale à laver en famille.

Ne pouvait-on pas en conclure qu'il avait quelque aveu pénible et honteux à faire, qu'il avait à s'adresser encore au dévoûment de Mlle Simone?

Or le passé était là pour révéler de quel excès d'abnégation la malheureuse jeune fille était capable, dès qu'on s'adressait à la grande idée qu'elle avait du devoir.

C'était si plausible, cela, que Raymond, en y réfléchissant, tressaillit d'espérance.

Et cependant, à toutes ces conjectures, il y avait une objection terrible.

Comment la duchesse de Maillefert et M. Philippe, vivant uniquement de la fortune personnelle et des revenus de Mlle Simone, pouvaient-ils songer à la marier? Ils ne le voulaient pas, autrefois, absolument pas, à aucun prix. Leurs idées avaient donc bien changé, du jour au lendemain. Pourquoi? Quel calcul abject, quelle infamie nouvelle cachait ce brusque revirement?...

--Ah! n'importe! se disait Raymond, je sauverai Simone en dépit d'elle-même, je la sauverai, je le veux... Mais il me faut arriver jusqu'à elle, la voir, lui parler...

Puis après un moment:

--Peut-être est-il un moyen, ajouta-t-il.

La nuit venait, les boutiques se fermaient... Il remonta la rue de Grenelle jusqu'à la hauteur de l'hôtel de Maillefert.

En face, plusieurs maisons s'élevaient, de celles qu'on appelle des maisons de produit, et à la porte de l'une d'elles pendait un écriteau annonçant aux passants de «jolis appartements fraîchement décorés à louer présentement».

--Voilà mon affaire, se dit Raymond.

Et traversant la rue, il entra bravement.

--Hein! de quoi!... vous voulez visiter des appartements à cette heure-ci!... lui répondit la concierge, à laquelle il s'était poliment adressé. Jamais de la vie!... Demain, je ne dis pas, il fera jour...

Mais Raymond avait en poche de ces arguments qui dissipent la mauvaise humeur des concierges comme un rayon de soleil le brouillard.

Celle-ci, à la vue d'une belle pièce de dix francs toute neuve, se leva, souriante, et, allumant une bougie, elle conduisit l'aspirant locataire à un petit appartement du troisième étage qu'elle lui déclara valoir mille francs.

C'était hors de prix, car l'appartement «fraîchement décoré» était d'une malpropreté rare. Les plafonds enfumés s'écaillaient de tous côtés. Le papier graisseux gardait des traces de tous les locataires qui s'y étaient succédé depuis la première révolution.

Oui, mais il suffit à Raymond d'ouvrir une des fenêtres pour s'assurer que de ce troisième étage il planerait en quelque sorte au-dessus de l'hôtel de Maillefert, et que personne n'y entrerait ni n'en sortirait, qu'il n'aperçût et ne reconnût.

--Décidément l'appartement me convient et je l'arrête, déclara-t-il en tirant de son gousset le denier à Dieu, une belle pièce de vingt francs...

Alors, commencèrent les questions de la portière.

Qui était monsieur? Quel était son nom? Était-il marié? Avait-il des enfants? Où pouvait-on aller aux renseignements afin de s'assurer qu'il possédait assez de meubles pour garantir le payement du loyer?

Toutes ces questions, heureusement, qui se suivaient comme les grains d'un chapelet, avaient laissé à Raymond le temps de préparer ses réponses.

Comprenant bien que le nom de Delorge ne devait pas être prononcé dans les environs de l'hôtel de Maillefert, il s'empara du nom de jeune fille de sa mère et déclara qu'il s'appelait Paul de Lespéran.

Il répondit encore qu'il était employé dans un ministère et garçon; que jusqu'ici il avait habité chez un de ses parents et que par conséquent il ne possédait pas de meubles, mais qu'il allait en acheter qu'on apporterait le lendemain.

Pour plus de sûreté, d'ailleurs, il offrait de payer et il paya, en effet, un terme d'avance...

Restait à se procurer les meubles annoncés.

Sans perdre une minute, Raymond se fit conduire chez un marchand de la rue Jacob, lequel, moyennant une gratification de cent francs qu'il demanda pour ses ouvriers, et qu'il mit généreusement dans sa poche, jura ses grands dieux que le soir même, avant minuit, il aurait mis en place un modeste mobilier de salon et de chambre à coucher qu'il ne s'était fait payer que le double de sa valeur.

--Mais il ne m'aura pas tenu parole, assurément, se disait Raymond, lorsqu'il sortit de chez sa mère, le lendemain matin, pour se rendre rue de Grenelle.

C'était le 30 décembre, vers les huit heures...

Encore bien qu'il ne plût pas, le temps était détestable, il faisait froid, et à chaque pas on glissait sur le pavé boueux.

Pourtant, devant toutes les boutiques de marchands de journaux, des gens stationnaient qui discutaient avec une certaine animation.

Machinalement, Raymond s'arrêta près d'un de ces groupes.

On s'y entretenait de Tropmann, dont le sinistre procès se déroulait devant la cour d'assises de la Seine, mais on s'y préoccupait bien plus de la situation politique.

Il y avait alors quarante-huit heures que l'empereur avait chargé M. Émile Ollivier de constituer un ministère «d'ordre et de liberté», et comme on était sans nouvelles précises de cette mission, dame! on s'inquiétait.

Les bruits les plus saugrenus--de ces bruits comme il n'en éclôt qu'à Paris, aux environs de la Bourse--circulaient. Selon les uns, M. Émile Ollivier avait échoué, toutes ses avances avaient été repoussées, et il venait de donner sa démission. Selon les autres, il avait fait accepter à l'empereur un cabinet composé de ses anciens amis de la gauche. D'autres encore, qui se prétendaient les mieux informés, affirmaient que M. Rouher allait revenir aux affaires avec un ministère à poigne.

Il était manifeste qu'il régnait dans tous les esprits une certaine inquiétude.

Depuis les dernières élections, l'incertitude de l'avenir avait paralysé toutes les grandes affaires, ralenti le mouvement de la haute industrie et intimidé les capitaux, poltrons de leur nature et toujours prêts à rentrer sous terre à la moindre alerte.

Mais cette incertitude n'entravait en rien le petit commerce, le commerce des étrennes surtout.

Jamais premier de l'an ne s'était mieux annoncé.

Si matin qu'il fût encore, Paris était bien éveillé. Les carreaux des boutiques étincelaient. Tous les étalages étaient terminés, étalages merveilleux où, parmi les «articles» du plus haut prix, s'accumulaient les mille produits de l'industrie parisienne, véritables objets d'art qui tirent toute leur valeur de l'habileté de l'ouvrier.

Constatant de ses yeux cette prospérité de surface, comment Raymond eût-il pu ajouter foi aux sombres prophéties de Me Roberjot?

--Toujours les mêmes illusions, pensait-il, tout en suivant la rue Richelieu; toujours les gens prendront leurs désirs pour la réalité, et fou je serais de compter sur la dégringolade de l'Empire pour écraser mes ennemis...

Mais il eut un tressaillement de plaisir, quand, en arrivant rue de Grenelle, il constata que son marchand de meubles lui avait tenu parole. Son appartement était prêt et c'est avec un soupir de satisfaction qu'il s'y enferma, sûr d'y être à l'abri des importuns.

Il savait, pour s'en être assuré la veille, que c'était de la fenêtre de la chambre à coucher qu'il avait sur l'hôtel de Maillefert la vue la plus complète. Il y courut, et après avoir fermé les persiennes, il en arracha bravement une lame, se ménageant ainsi un jour d'où il pouvait voir à l'aise, sans être aperçu du dehors.

Attirant alors une vieille chaise dépaillée, abandonnée par le précédent locataire, il s'assit, et tirant de sa poche une jumelle dont il avait eu le soin de se munir, il regarda.

Plus paresseux que Paris, l'hôtel de Maillefert s'éveillait seulement.

Dans la cour, sous la direction de monsieur le cocher de service, les gens des écuries et des remises allaient et venaient, étrillant les chevaux, lavant les voitures et cirant les harnais...

Au premier étage, toutes les fenêtres étaient ouvertes, et presque à chacune d'elles des valets apparaissaient en veste rouge du matin, avec d'immenses tabliers à pièce, qui secouaient des tapis, battaient des coussins ou époussetaient ces mille bibelots coûteux qui constituaient le luxe du second Empire et qui, par leur fragilité et leur éclat, en étaient comme l'emblème.

--Tout ce luxe est-il payé, seulement! se disait Raymond, songeant au désordre de la duchesse et de M. Philippe, et à ces dettes dont ils ne cessaient de tourmenter Mlle Simone...

Mais les fers d'un cheval sonnant sur le pavé interrompirent brusquement ses réflexions et ramenèrent ses regards du premier étage à la cour de l'hôtel de Maillefert.

Un cavalier y entrait monté sur une bête de prix qu'il maniait avec une rare aisance.

Il sauta lestement à terre, jeta la bride aux mains des valets et entra dans l'hôtel, pendant que le suisse frappait deux coups sur un énorme timbre.

Ce cavalier était le comte de Combelaine.

Que voulait-il si matin, le misérable? quel motif pressant l'attirait? quelle infamie nouvelle tramait-il?

Et Raymond regardait avidement les fenêtres du second étage de l'hôtel, toutes hermétiquement closes, espérant que les persiennes de l'une d'elles allaient s'ouvrir et lui fournir quelque indication.

Son attente ne fut pas déçue.

Moins d'une minute après l'entrée de M. de Combelaine, les deux dernières croisées à gauche de l'hôtel furent ouvertes par un domestique que Raymond reconnut pour l'avoir vu maintes fois aux Rosiers, et qui n'était pas un moindre personnage que le propre valet de chambre du jeune duc de Maillefert.

Et dans le court espace de temps où les fenêtres demeurèrent ouvertes, Raymond distingua nettement, dans la vaste chambre qu'elles éclairaient, M. Philippe, d'abord, en veste du matin de velours noir, debout devant une glace; puis M. de Combelaine étendu sur un immense fauteuil.

Mais Raymond n'eut guère de temps à donner à ses réflexions.

Un grand bruit de roues attirait son attention. C'était un coupé marron, attelé d'un cheval de cinq cents louis, qui entrait dans la cour de l'hôtel de Maillefert, et qui, après le plus savant demi-cercle, venait s'arrêter devant le perron.

De même que l'instant d'avant, le suisse avait frappé deux coups.

Et cette visite devait être attendue, car le timbre vibrait encore, qu'une des fenêtres de l'appartement de M. Philippe s'ouvrait, et que M. de Combelaine y apparaissait, se penchant très en avant pour voir qui arrivait.

Justement, un des valets de pied venait d'ouvrir respectueusement la portière du coupé.

Et un gros homme en descendait, qu'il était impossible de ne pas reconnaître quand on l'avait vu une fois, M. Verdale, c'est-à-dire M. le baron de Verdale.

Il adressa quelques mots à son cocher, et, de même que M. de Combelaine, entra dans l'hôtel.

--Eh quoi! pensait Raymond, M. Verdale aussi!... Allons, M. de Maumussy ne va pas tarder à paraître...

Il se trompait...

Celui qu'il aperçut, dix minutes plus tard, ce fut M. Philippe de Maillefert sortant de l'hôtel.

Contre son ordinaire, le jeune duc était vêtu de noir, des pieds à la tête, et autant qu'en pouvait juger Raymond, de son observatoire, extraordinairement pâle.

Derrière lui, venaient M. de Combelaine et M. Verdale, graves, mais d'une gravité que Raymond jugea plus que suspecte, car il lui sembla les voir échanger un regard d'intelligence, et dissimuler à grand'peine une grimace d'ironique satisfaction.

Ils parlaient, du reste, alternativement, et, à les voir ainsi de loin, debout sur le perron, l'un à droite, l'autre à gauche du jeune duc, on les eût pris pour deux chirurgiens réconfortant un malade et l'exhortant à se résigner à quelque terrible, mais indispensable opération.

--Qu'espèrent-ils de lui? Qu'en veulent-ils obtenir? pensait Raymond, qui eût donné tout ce qu'il possédait pour entendre aussi bien ce qu'il voyait.

Non moins que lui, les vingt domestiques témoins de cette scène paraissaient intrigués et intéressés. Ils se tenaient respectueusement à l'écart, et semblaient absorbés par leur besogne; mais les oreilles étaient tendues et les yeux aux aguets.

--S'agirait-il d'un duel? se disait Raymond. Non, il n'hésiterait pas, car ce mérite, du moins, lui reste, de tenir aussi peu à la vie qu'à l'argent...

Du reste, M. Philippe n'hésitait plus.

A une dernière observation de M. de Combelaine, il se redressa, faisant claquer ses doigts au-dessus de sa tête, geste qui dans tous les pays du monde signifie:

--Le sort en est jeté! Advienne que pourra!

Sur un signe, un valet avait ouvert la portière du coupé. M. Verdale et le jeune duc de Maillefert y prirent place. M. de Combelaine sauta lestement en selle.

Et cheval et voiture sortirent au grand trot de l'hôtel.

Mais c'est inutilement que Raymond épia leur retour...

Une à une les fenêtres du second étage s'ouvrirent, l'hôtel reprit sa physionomie de la veille; de même que la veille les équipages, dans la cour, se succédèrent sans interruption; M. Philippe ne reparut pas; la duchesse de Maillefert et Mlle Simone demeurèrent invisibles...

De guerre lasse, après de longues heures d'observation, et comme déjà la nuit tombait, Raymond songeait à rentrer chez sa mère, lorsque tout à coup, dans la cour de l'hôtel, et se disposant à sortir, il aperçut une femme dont la tournure, plus d'une fois, l'avait fait sourire. Oh! il n'y avait pas à s'y tromper...

--Miss Lydia Dodge!... s'écria-t-il. Ah! si je pouvais lui parler!...

Et il s'élança dehors...

C'était bien miss Lydia, en effet. Seule d'ailleurs, elle pouvait avoir cette grande taille, ces vêtements d'une coupe exotique et cette démarche d'une raideur étrange.

Elle venait de tourner le coin de la rue de la Chaise, lorsqu'elle s'entendit appeler doucement par son nom:

--Miss Lydia! miss Lydia!...

Elle s'arrêta court, se retourna vivement tout d'une pièce, et apercevant Raymond:

--Vous! s'écria-t-elle, d'un air d'immense stupeur.

--Oui, moi, dit-il. Pensiez-vous donc que j'étais resté aux Rosiers!

Et comme elle ne répondait pas:

--Où est Mlle Simone? interrogea-t-il brusquement.

--Ici, à l'hôtel, fit la gouvernante. Mais permettez-moi de vous quitter. Il n'est pas convenable...

Elle saluait, elle allait s'éloigner... Raymond la retint par la manche de son manteau.

--Chère miss Dodge, disait-il d'une voix suppliante, je vous en conjure, ne m'abandonnez pas ainsi...

Mais il avait expérimenté l'ombrageuse susceptibilité de la gouvernante anglaise, et c'est presque timidement qu'il ajouta:

--Ce serait me sauver la vie que de m'apprendre ce qui s'est passé...

Miss Dodge réfléchissait, et la contraction de sa longue figure, et l'expression de ses gros yeux trahissaient un rude combat intérieur.

Parler!... c'était manquer aux principes de toute sa vie.

D'un autre côté, elle avait pour Raymond une sincère affection. Toujours il avait eu pour elle des attentions délicates auxquelles on ne l'avait guère accoutumée. Puis il parlait anglais. C'est en anglais qu'il la suppliait en ce moment.

--Hélas! murmura-t-elle, avec un gros soupir, que voulez-vous que je vous dise?

--Pourquoi Mlle Simone a-t-elle si brusquement quitté Maillefert?

--Je ne le sais pas.

--Elle ne vous l'a pas dit? vous ne l'avez pas deviné?

--Non.

--Venir à Paris devait lui coûter.

--Oh! horriblement.

C'est debout, devant la grande porte d'un vieil hôtel de la rue de la Chaise, que causaient miss Dodge et Raymond. L'endroit leur était propice. Il faisait assez sombre déjà pour qu'on ne les remarquât pas, et d'ailleurs les passants sont rares dans ces parages, où l'herbe pousse entre les pavés.

--Cependant, chère miss, insista doucement Raymond, il a dû y avoir une explication entre M. Philippe et sa sœur, après qu'ils m'ont eu laissé seul dans les ruines...

--Il y en a eu une, en effet, répondit miss Dodge, seulement...

Mais la digne gouvernante venait de prendre une grande résolution.

--Je vais vous dire tout ce que je sais, monsieur Delorge, reprit-elle, et vous allez voir que ce n'est pas grand'chose. En quittant les ruines, monsieur le duc et sa sœur se donnaient le bras. Moi, je marchais derrière eux la tête basse, me sentant en faute. Jusqu'au château, ils n'ont pas échangé une parole. Une fois arrivés, ils sont allés s'enfermer au premier, dans le petit salon de mademoiselle. Ils y sont restés près de deux heures. Que se disaient-ils? De la chambre où j'étais restée, j'entendais les éclats de la voix de M. Philippe, tantôt suppliante, tantôt ironique et menaçante. Mais pour distinguer les paroles, il eût fallu coller son oreille à la serrure. Pour la première fois de ma carrière de gouvernante, la tentation m'en vint.

--Et vous avez entendu?

--Rien. Je résistai à la tentation. Bientôt la porte s'ouvrit et M. Philippe reparut. Il était très pâle. S'arrêtant sur le seuil, il dit à sa sœur: «Je puis compter sur vous, n'est-ce pas?» Elle répondit: «Il me faut vingt-quatre heures de réflexion.» Lui alors reprit: «Soit. Vous nous signifierez votre décision par le télégraphe. Je repars. N'oubliez pas que l'honneur de notre maison est entre vos mains.»

Ce récit confirmait tous les soupçons de Raymond, mais il ne lui apprenait rien de nouveau, rien qui éclairât la situation.

--Et ensuite? interrogea-t-il.

--M. Philippe parti, j'entrai dans le petit salon, et je m'agenouillai devant mademoiselle, lui prenant les mains que j'embrassais, et lui demandant quel grand malheur la frappait... Mon Dieu! jamais je n'oublierai son regard en ce moment. Je tremblai qu'elle n'eût perdu la raison. Alors je lui demandai si elle souhaitait qu'on vous fît prévenir, monsieur. En entendant votre nom, elle se dressa, et ses lèvres remuèrent comme pour donner un ordre. Mais, presque aussitôt, se laissant retomber sur la causeuse: «Non! murmura-t-elle, non! ce n'est plus possible, il n'y faut plus penser!» Puis elle me dit de la laisser, qu'elle avait besoin d'être seule... et je sortis.

A cette obstination à demeurer seule en face de son malheur, comme pour en épuiser plus complètement toutes les amertumes, Raymond reconnaissait bien Mlle de Maillefert.

--C'est donc à ce moment-là que j'arrivai? interrogea-t-il...

--Oh! non, monsieur, vous ne vîntes que plus tard, et lorsque déjà mademoiselle avait sonné pour avoir de la lumière. En entendant appeler dans les escaliers, et reconnaissant votre voix, j'eus un moment d'espoir et je bénis Dieu de vous envoyer. Mais, hélas! vous ne deviez pas réussir mieux que moi. Votre présence, loin de calmer mademoiselle, ne fit que redoubler son agitation, et après votre départ je vis bien que votre douleur s'était ajoutée à la sienne. Plusieurs fois, elle répéta: «Oh! le malheureux! le malheureux!...» Pas plus qu'avant d'ailleurs, elle ne consentit à me garder près d'elle. Je m'installai dans la pièce voisine, et jusqu'à une heure bien avancée de la nuit, je l'entendis marcher et gémir doucement. Vous dire quelle impression cela me faisait est impossible. Il me semblait qu'elle veillait la veillée de sa propre mort. Vers quatre heures et demie, cependant, elle m'appela: «Lydia!» Vite j'accourus, et en la voyant je restai interdite et toute saisie. Elle ne pleurait plus; ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire; son visage resplendissait de la résignation sublime qui soutient les martyrs. Je compris que sa résolution était prise.

«--Lydia, me dit-elle, tu vas tout préparer à l'instant pour notre départ.

«--Quoi! m'écriai-je, nous quittons Maillefert, mademoiselle?

«--Ce matin même par le train de huit heures. Tu vois que tu n'as pas une minute à perdre. Éveille tout le monde pour qu'on t'aide.

«A six heures, cependant, les préparatifs étaient terminés.

«Aussitôt, mademoiselle fit appeler le vieux jardinier, qui était son homme de confiance, et lui dit d'atteler le char-à-bancs pour nous conduire à la gare. Le brave homme, alors, demanda à mademoiselle, ses instructions pour le temps de son absence. Elle lui répondit qu'elle n'avait rien de particulier à lui demander; qu'elle allait cesser, probablement, de s'occuper de ses propriétés, et que sans doute elle ne reviendrait plus à Maillefert.

«Tous les gens du château étaient dans le corridor qui entendaient cela. Elle les fit entrer, et à chacun d'eux elle donna quelque chose, de l'argent d'abord, puis un souvenir. On eût dit une mourante distribuant à ceux qui l'ont servie tout ce qui lui a appartenu et dont elle n'a plus que faire.

«Tout le monde fondait en larmes. Tout le monde perdait la tête... Mademoiselle seule gardait son sang-froid.

«Et sept heures sonnant:

«--Il est temps de partir, dit-elle.

«Les domestiques aussitôt se mirent à descendre nos malles, mais elle retint près de nous le vieux jardinier. Et dès que nous ne fûmes plus que tous les trois, tirant une lettre de sa poche:

«--Voici, lui dit-elle, une lettre pour M. Raymond Delorge, que vous connaissez bien. Je vous la confie. Vous la ferez parvenir, mais seulement après midi, vous m'entendez, pas avant...

«Le jardinier promit d'obéir. Nous descendîmes prendre place dans le char-à-bancs, et, une heure après, nous étions en chemin de fer, et l'express de Paris nous emportait.

A chaque phrase de ce récit, éclatait l'indomptable énergie de Mlle Simone. Le devoir lui ordonnait, croyait-elle, de faire une œuvre, elle la faisait, dût son cœur en être brisé. Seul au monde, peut-être, Raymond pouvait comprendre tout ce qu'elle avait souffert...

--Et en arrivant à Paris, demanda-t-il, c'est à l'hôtel de Maillefert que s'est fait conduire Mlle Simone?

--Oui, monsieur, tout droit, répondit la digne gouvernante et je puis dire que son apparition a été saluée par des transports de joie. Une reine n'eût pas été tant fêtée.

--Et depuis, quelle est son existence?

--Depuis son arrivée, mademoiselle a passé toutes ses après-midi avec des hommes d'affaires, des notaires, des avoués...

--Et le reste du temps?

--Mademoiselle le passe avec madame la duchesse ou avec des amies de madame la duchesse, Mme la baronne Trigault, Mme la duchesse de Maumussy...

--Elle ne sort pas?

--Je l'ai accompagnée hier matin jusqu'à Sainte-Clotilde, entendre la messe...

Ce détail, Raymond le nota soigneusement.

--Sans doute, fit-il, Mlle Simone n'est pas libre.

Miss Dodge leva les bras au ciel.

--Pas libre!... s'écria-t-elle. Mademoiselle est maîtresse de ses actions ici aussi bien qu'à Maillefert. Qui donc se permettrait d'aller contre ses volontés?

--Et... elle ne vous a jamais parlé de moi?

La digne gouvernante tressaillit.

--Jamais! répondit-elle. Mais moi, une fois, j'ai osé lui en parler... Ah! monsieur, pour la première fois de sa vie, mademoiselle m'a traitée durement. «Si tu prononçais encore ce nom, m'a-t-elle dit, je serais forcée de me séparer de toi!»

C'est par un geste désespéré que Raymond accueillit cette réponse.

--Elle vous a dit cela!... balbutia-t-il. Et moi, miss, si vous saviez ce que je voulais vous demander... Je voulais vous prier à genoux, à mains jointes, de dire à Mlle Simone que je vous ai rencontrée, que je suis désespéré, que je donnerais ma vie pour la voir, pour lui parler, ne fût-ce que cinq minutes...

Brusquement, miss Dodge l'arrêta. Elle était émue, la digne fille, sincèrement, et toute bouleversée de cette grande passion, comme elle n'en avait pas, hélas! inspiré.

--Ce soir même, dit-elle, à tous risques, je ferai ce que vous me demandez. Adieu!

III

C'était de la part de miss Dodge une si terrible dérogation à ses principes sévères et un tel acte de courage que Raymond demeurait confondu de la promptitude de sa résolution.

Ce n'était pas précisément le «pain de ses vieux jours» qu'elle allait risquer, car il était clair que jamais Mlle Simone ne laisserait manquer de rien sa dévouée gouvernante, mais elle allait s'exposer à une séparation dont l'idée lui était plus pénible que celle de la mort.

Et Raymond qui ne l'avait seulement pas remerciée, qui l'avait laissée s'éloigner sans savoir où et comment elle lui apprendrait le résultat de sa démarche!...

Mais il ne s'en tourmentait pas outre mesure. Grâce à ce logement, qu'il avait loué, il savait qu'il serait toujours à même de rejoindre la digne institutrice dès qu'elle risquerait un pied dehors.

La décision de Mlle Simone était un bien autre sujet d'angoisses.

Consentirait-elle à cette entrevue que lui faisait demander Raymond, et qu'il eût payée de la moitié de son sang?

Il était persuadé que c'était comme autrefois, comme toujours, à la fortune de la pauvre enfant qu'on en voulait, et rien qu'à sa fortune, et il se disait:

--Que je lui parle, et je la décide à l'abandonner à qui la convoite si ardemment, cette fortune maudite.

C'était l'espérance, la fleur vivace qui résiste à tous les orages, qui refleurissait dans son âme.

Et le bien-être qu'il en ressentait se reflétait si visiblement sur son visage, que lorsqu'il rentra pour dîner:

--Tu es satisfait de ta journée, mon fils? lui demanda Mme Delorge, qui était certes à mille lieues de soupçonner la nature de ses soucis.

--Oui, ma mère, répondit-il.

--Tu as revu nos amis, sans doute? Tu as pu t'assurer par toi-même de la réalité de nos espérances.

--J'ai vu Me Roberjot, dit-il, pour dire quelque chose, car la confiance candide de sa mère le gênait beaucoup.

Mais si Mme Delorge se paya de ses vagues réponses, il n'en devait pas de même être de Mlle Pauline. Se trouvant seule, après le dîner, avec son frère:

--Pauvre Raymond, lui dit-elle, en lui prenant la main, tu es donc moins malheureux!...

Il ne put retenir un mouvement d'impatience, dépité de l'insistance de sa sœur à pénétrer son secret.

--Qu'imagines-tu donc?...

Il la regardait dans les yeux. Elle devint cramoisie, et, essayant de dissimuler son embarras sous un éclat de rire:

--Dame! répondit-elle, je ne sais pas... au juste. Seulement la politique tracasse Me Roberjot bien autrement que toi, et jamais je ne lui ai vu des regards comme les tiens...

Et comme il se taisait:

--Je n'insisterai pas, ajouta sérieusement la jeune fille. Et cependant, j'aurais peut-être des confidences à échanger contre les tiennes.

A tout autre moment, Raymond eût voulu avoir l'explication de cette phrase au moins singulière. L'égoïsme de la passion retint les questions sur ses lèvres.

Il se dit en lui-même:

--Oh! oh! il paraît que Mlle Pauline Delorge aime quelqu'un, et c'est là ce qui la rend si clairvoyante.

Puis il n'y pensa plus du reste de la soirée, qu'il passa entre sa mère et sa sœur. Et lorsqu'il eut regagné sa chambre, il ne songeait qu'à une chose, c'est que le lendemain était le premier jour de l'An, et que très probablement il n'aurait pas deux heures à lui pour courir jusqu'à la rue de Grenelle-Saint-Germain.

Il ne se trompait pas. C'était chez Mme Delorge que, depuis des années, venaient déjeuner, le premier janvier, les rares amis qui lui étaient restés fidèles.

Dès neuf heures, arrivaient Mme Cornevin et ses filles, puis l'excellent M. Ducoudray, l'œil plus brillant que les pierres d'une paire de boucles d'oreilles qu'il apportait à Mlle Pauline.

Me Roberjot ne tarda pas à apparaître, les bras chargés de sacs de bonbons; et dès son entrée:

--Eh bien! s'écria-t-il, le voici donc venu, le premier jour de cette fameuse année de 1870 qui doit donner à la France le bonheur et la liberté!...

--Amen! fit M. Ducoudray. Et en attendant, nous sommes toujours sans ministère.

--Toujours, répondit Me Roberjot, de ce ton de bonne humeur qui avait résisté à tous les tracas et à toutes les déceptions de sa vie. Ah! l'enfantement est laborieux. Mais soyez sans inquiétude, demain l'Officiel parlera, et nous connaîtrons enfin le ministère Ollivier.

Raymond s'était rapproché.

--Et pensez-vous toujours, demanda-t-il, qu'il doit être l'avant-dernier ministère du second Empire!

--Je le pense plus que jamais... s'écria l'avocat.

Et sans soupçonner, certes, quels effroyables malheurs allaient fondre sur la France, en cette sinistre année de 1870:

--Dans un an, ajouta-t-il, à pareil jour, je vous donne rendez-vous. Alors, vous me direz ce que sont devenus tous ceux qui jouissent de leur reste, le comte de Combelaine et le duc de Maumussy, et cette chère princesse d'Eljonsen, et mon excellent ami Verdale!...

Le lendemain, ainsi qu'il l'avait annoncé, le Journal officiel publiait le nom des hommes choisis par Émile Ollivier, et qui allaient constituer avec lui ce ministère fameux qui portera dans l'histoire le nom de ministère du 2 janvier.

Et la vérité vraie, incontestable, sinon incontestée, est que la France eut, ce jour-là, comme un éblouissement d'espérance et de liberté.

En lisant le nom des hommes qui allaient prendre la direction des affaires, on crut que la ruine prochaine, dont les symptômes se multipliaient de plus en plus alarmants depuis quelques mois, allait être conjurée.

On crut qu'une transaction pacifique éviterait les horreurs d'une lutte sanglante sur des décombres.

--On va donc respirer! disait-on. La sécurité va donc renaître! Les affaires vont donc reprendre!...

Que devenaient dans de telles circonstances les théories de Mme Delorge, qui avait toujours attendu, qui attendait encore avec une imperturbable confiance quelque dégringolade effroyable, soudaine, foudroyante, qui livrerait à sa vengeance les assassins, dix-huit ans impunis, de son mari!...

Et Raymond lui-même ne s'était-il pas parfois, dans le secret de son cœur, bercé de ce décevant espoir, que quelque grande commotion politique détacherait Mme de Maillefert de ses amitiés nouvelles et sauverait Mlle Simone?

--Chimères!... se disait-il maintenant. Illusions vaines!... C'est sur soi, sur soi seul, qu'un homme doit compter!...

Ce qui n'était pas une illusion, c'est que, de plus en plus, la situation de Mlle Simone était menacée.

La veille même, une lettre qu'il avait reçue de M. de Boursonne était venue confirmer ses craintes et l'avertir de se hâter.

«Il court ici de singuliers bruits, écrivait le vieil ingénieur, et avec une persistance qui me les fait prendre au sérieux, malgré leur invraisemblance.

«On assure que Mlle Simone, ne devant plus revenir à Maillefert, se décide à vendre toutes ses propriétés, et même le château. D'après M. Bizet de Chenehutte, qui est décidément un brave garçon, la vente aurait lieu dans les premiers jours du mois prochain. Ce qui désole les gens du pays, c'est qu'on annonce que tout est d'avance acheté en bloc par un gros capitaliste de Paris.

«Comme de raison, je vous fais grâce des commentaires.

«Vous, là-bas, vous devez savoir la vérité. Mandez-la-moi donc, s'il vous plaît, pour que je conserve ma réputation d'homme bien informé. Et par la même occasion, dites-moi un peu ce que vous devenez.»

Hélas!... Raymond n'en savait pas plus que son vieil ami.

Aussi, est-ce avec la résolution plus que jamais arrêtée de parvenir, coûte que coûte, jusqu'à Mlle Simone, qu'il arriva vers deux heures à son appartement de la rue de Grenelle-Saint-Germain.

Une surprise immense l'y attendait.

Lorsqu'il entra dans la loge pour prendre sa clef:

--On est venu vous demander ce matin, monsieur, lui dit la concierge.

Sa première idée fut que la vieille femme, dans une intention qui lui échappait, plaisantait.

Qui donc savait qu'il avait loué cet appartement? Personne.

Et l'eût-on su, comment eût-on pu venir l'y demander, puisqu'au lieu de son nom, il avait donné celui de la famille de sa mère?

--Quand donc est-on venu? interrogea-t-il.

--Ce matin.

--Qui?

--Un monsieur, vêtu dans le dernier genre, tout ce qu'il y a de plus comme il faut. J'étais en train de balayer mes escaliers: il appelle, moi je me penche sur la rampe, et je lui crie:

--Qu'est-ce que vous voulez?

Il lève la tête:

--Je voudrais savoir, répond-il, si mon ami est chez lui.

--Quel ami?

--Eh! celui qui a emménagé au troisième avant-hier.

--M. de Lespéran, alors?

--Précisément.

Là-dessus, je lui ai dit que vous étiez absent, et il a paru très contrarié. Il m'a cependant remerciée très poliment, et il est parti en disant qu'il repasserait...

Raymond réfléchissait, et à son premier étonnement l'inquiétude succédait.

Ce mystérieux visiteur ne s'était pas présenté en demandant M. de Lespéran. Il s'était arrangé de telle sorte que c'était la portière qui lui avait appris sous quel nom s'était établi rue de Grenelle son nouveau locataire.

Mais il semblait à Raymond très important que la concierge ne soupçonnât rien.

--Ce doit être, dit-il, quelqu'un de mes amis. Vous a-t-il laissé son nom?...

--Ma foi, non!...

--Et vous ne le lui avez pas demandé? Non. C'est vraiment bien fâcheux. Pourtant, si vous pouviez me donner son signalement exact!... Voyons, comment était-il, jeune, vieux?...

--Ni l'un ni l'autre.

--Grand ou petit? Mince ou gros?...

--Entre les deux.

--Brun ou blond?

--Oh! pour cela, tout ce qu'il y a de plus blond, blond ardent, s'entend.

--Avait-il un accent?

--Je n'ai pas remarqué.

Tout espoir d'être renseigné s'évanouissait. Raymond comprit qu'insister serait inutile.

--Une autre fois, dit-il à la portière, il faudra, je vous prie, demander le nom des gens qui viendront en mon absence.

Mais cette insouciance qu'il affectait, elle était bien loin de son âme.

De ce fait résultait pour lui la certitude qu'il était suivi, épié. Par qui? dans quel but?

Une fois, le souvenir de Laurent Cornevin traversa son esprit. Il le repoussa.

--Si Laurent, se dit-il, avait à me parler, il viendrait me trouver chez ma mère ou m'écrirait pour me donner un rendez-vous...

N'importe, c'était un souci nouveau ajouté à tous ceux de Raymond; souci cuisant s'il en fut, irritant, et de toutes les minutes.

Il cessait de s'appartenir, en quelque sorte. Il ne devait plus faire un pas, désormais, sans être tourmenté de cette idée qu'il traînait à ses talons quelque mouchard immonde, qu'il était incessamment épié, que chacune de ses démarches avait un témoin invisible, tapi dans l'ombre et dressant un rapport...

Une telle infamie était bien digne de M. Philippe, conseillé par M. de Combelaine.

Cette journée, du reste, qui commençait si mal, ne lui devait pas être favorable.

C'est en vain que, jusqu'à la nuit, il demeura l'œil cloué à l'ouverture qu'il avait pratiquée à la persienne, il n'aperçut ni Mlle Simone, ni miss Lydia Dodge.

Et il ne fut pas plus heureux les jours suivants, encore que littéralement il ne bougeât plus de son observatoire; si bien qu'à la fin de la semaine il ne savait plus que croire ni qu'imaginer.

Miss Dodge l'avait-elle donc trompé? N'avait-elle paru céder à ses instances que pour se débarrasser de lui? Avait-elle au contraire tenu sa promesse et avait-elle été impitoyablement renvoyée?

Le désespoir s'emparait de Raymond, lorsqu'enfin le dimanche matin, un peu avant huit heures, juste comme il venait d'arriver, il vit apparaître sur le perron Mlle Simone.

Elle était habillée; elle allait sortir; elle sortait.

Mais ce n'était pas comme d'ordinaire la fidèle Lydia Dodge qui l'accompagnait. C'était une femme de chambre que Raymond ne connaissait pas, qui devait être une des femmes de la duchesse, et qui portait un livre d'heures...

Il n'en descendit pas moins en toute hâte et assez vite pour que Mlle Simone n'eût pas disparu quand il arriva dans la rue.

Mais elle était loin, déjà; elle marchait d'un bon pas... Elle suivait la rue de Grenelle-Saint-Germain, elle tournait la rue Casimir-Périer... Il était clair qu'elle se rendait à Sainte-Clotilde.

Raymond, alors, la devança et se retourna. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle tressaillit et baissa la tête, mais elle ne s'arrêta pas et entra dans l'église...

--Et cependant elle m'a vu, pensait-il, elle m'a reconnu!... Tout espoir est-il donc perdu?...

Ce qui le préoccupait, c'était de savoir par où Mlle Simone sortirait, afin de la devancer et de se trouver sur son passage.

Bientôt il n'eut plus de doute.

La messe terminée, elle resta agenouillée quelques instants encore, puis, se levant, elle traversa la nef, se dirigeant vers la grande porte qui donne sur le square.

Il sortit alors par une des portes latérales, et tournant l'église au pas de course, il arriva au bas des marches, juste comme Mlle Simone les descendait.

Il hésitait à l'aborder, pourtant, à cause de cette femme de chambre étrangère... Mais elle n'hésita pas, elle. Venant droit à lui:

--Ce que vous faites là est mal, monsieur Delorge!... lui dit-elle.

Lui était saisi de douleur de retrouver Mlle Simone si pâle et si amaigrie. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même.

Ce qui n'empêche que c'est d'une voix ferme, et en le regardant fixement, qu'elle ajouta:

--N'avez-vous donc pas reçu ma dernière lettre?

--Pardonnez-moi.

--Ne vous y disais-je pas de m'oublier? qu'il le fallait?...

Raymond hochait la tête.

--Dans cette dernière lettre, répondit-il, vous me disiez: «Je suis la plus misérable des créatures.» Alors moi je viens vous dire: «Mon âme, mon intelligence, ma vie, tout vous appartient. Est-ce que tout entre nous, joie ou malheur, ne doit pas être commun?» Qu'arrive-t-il? J'ai le droit de vous le demander, j'ai le droit de le savoir. Il faut que je vous voie, que je vous parle...

Elle devenait indécise, mais la femme de chambre se rapprochait:

--Eh bien!... soit, dit-elle vivement; à quatre heures, demain, ici...

Certes, il n'y avait rien dans l'attitude de Mlle de Maillefert, dans son accent ni dans ses regards qui pût encourager les espérances de Raymond...

Mais le pire malheur n'était-il pas préférable à ses horribles perplexités?...

Aussi le lendemain, bien avant l'heure indiquée, il était devant Sainte-Clotilde et errait lentement autour du square.

Le ciel était gris, le temps froid, le sol détrempé. Le jardin était désert. Personne ne passait le long des grilles...

Mais la nuit venait, avancée par le brouillard. Quatre heures sonnèrent. L'instant d'après, deux femmes apparurent au coin de la rue Casimir-Périer: miss Lydia et Mlle Simone...

La pauvre gouvernante n'avait donc pas été renvoyée!

Vivement Raymond s'avança... Mais Mlle Simone l'avait aperçu, et venant à lui:

--Offrez-moi votre bras, lui dit-elle d'une voix brève, et marchons...

Il obéit; et tout aussitôt:

--Car vous en êtes venu à vos fins, poursuivit durement la jeune fille. Vous l'exigiez, me voici...

--Je l'exigeais!...

--Assurément, et à ce point que c'était comme une persécution. Mon frère ne vous a-t-il pas rencontré déjà, près de notre hôtel, et n'est-ce pas sa modération seule qui a évité une altercation?...

Un geste de colère, de regret peut-être, échappa à Raymond.

--C'est juste, fit-il. M. Philippe ne m'a même pas frappé.

--Et ce n'est pas tout!... Vous avez circonvenu ma gouvernante et vous l'avez décidée à enfreindre mes ordres et à violenter ma volonté!...

Était-ce bien Mlle Simone qui parlait ainsi!... Était-ce possible!... Était-ce vraisemblable!...

--Je voulais vous voir, commença Raymond, je voulais...

--A quoi bon!... interrompit la jeune fille, d'un accent tranchant et froid comme l'acier. Est-ce pour me contraindre à vous répéter ce que je vous ai écrit? Soit, je vous le répète: Nous sommes à tout jamais séparés, nous devons nous oublier, il le faut, je le veux...

Elle parlait très haut, sans aucune réserve, comme si elle eut été hors d'elle-même... Si bien qu'il était fort heureux que le square fût désert, et que d'ailleurs miss Dodge veillât.

--Eh bien! s'écria Raymond, c'est de cette séparation que j'ai à vous demander compte...

--A moi! prononça la jeune fille, d'un ton que n'eût pas désavoué sa mère. Et de quel droit? Depuis quand ne suis-je plus libre et maîtresse de mes actions? Ce que je fais, il me plaît de le faire...

Heureusement, il est de ces exagérations qui, dépassant le but, le découvrent.

A mesure que Mlle Simone le traitait plus durement, le jour se faisait dans l'esprit de Raymond. Il s'arrêta court, et plongeant dans les yeux de la jeune fille un de ces regards qui remuent la vérité au plus profond de l'âme:

--Ah! ce que vous faites est sublime!... s'écria-t-il.

--Monsieur, balbutia-t-elle, décontenancée. Raymond...

Mais lui, sans se laisser interrompre:

--Me jugez-vous donc si au-dessous de vous, continua-t-il, que je ne puisse vous comprendre?... Détrompez-vous. Croyant que je dois vous perdre, vous essayez d'atténuer mon désespoir. Quand une abominable intrigue vous arrache à mon amour, vous voulez paraître me renier volontairement. Vous élevant pour moi jusqu'à l'héroïsme du sacrifice, vous tâchez de vous perdre dans mon cœur, avec cette pensée que, si je pouvais vous mépriser, je vous regretterais moins et me consolerais...

Sous la flamme de cette parole, elle se débattait, elle essayait de protester.

--Vous oubliez donc, continuait Raymond, le serment que nous avons juré!... C'est ensemble que nous devons lutter la lutte de la vie, ensemble que nous devons périr ou être sauvés...

Visiblement, Mlle de Maillefert avait trop compté sur ses forces: elle faiblissait.

--Je vous en conjure, murmura-t-elle, ne me parlez pas ainsi...

--Il le faut, je le dois, et vous... vous me devez la vérité...

--Eh bien! donc... commença l'infortunée.

Mais elle s'arrêta aussitôt, avec un mouvement d'horreur, et violemment:

--Jamais!... s'écria-t-elle, jamais, c'est impossible...

Raymond sentait la victoire lui échapper.

--Faudra-t-il donc, s'écria-t-il, que je vous sauve malgré vous!...

Elle se redressa sur ce mot, et admirable d'énergie:

--Qui vous dit que je veux être sauvée? prononça-t-elle. Je ne dois pas l'être, je ne le serai pas. Il est trop tard, d'ailleurs. Tout ce que vous tenteriez maintenant ne servirait plus qu'à rendre peut-être inutile un horrible sacrifice librement consenti. Pour vous, j'aurais dû ne pas venir. Pour moi, j'emporte l'espérance que le souvenir de la pauvre Simone ne vous sera pas sans douceur... Car, ne vous abusez pas, c'est la dernière fois que nous nous revoyons...

--Non, je ne vous laisserai pas partir ainsi.

Déjà elle avait repris le bras de miss Lydia.

--N'insistez pas, dit-elle, laissez-moi tout mon courage, j'en ai besoin... Adieu!

Lorsque Raymond revint à lui, après avoir erré toute la soirée par les rues de Paris, il était sur le boulevard, devant un groupe où un homme disait:

--Victor Noir a été tué par le prince Pierre Bonaparte, j'en suis sûr, j'arrive d'Auteuil...

IV

Il était réel, ce bruit, qui, de même qu'une traînéeb de poudre, courait le long des boulevards et se répandait par tout Paris.

Dans l'après-midi de cette journée du lundi, 10 janvier 1870, deux journalistes, MM. Louis Noir et Ulrich de Fonvielle, s'étaient présentés chez le prince Pierre Bonaparte, qui habitait alors à Auteuil l'ancienne maison du philosophe Helvétius.

Ils venaient, envoyés par un de leurs amis, Paschal Grousset, demander raison au prince d'un article publié dans un journal de Bastia, l'Avenir.

Le prince attendant ce jour-là les témoins de Henri Rochefort, ces messieurs avaient été reçus...

Moins de dix minutes après, des coups de feu avaient retenti dans la maison.

Presque aussitôt, un homme en était sorti, blême, la tête nue, trébuchant, les deux mains fortement appuyées sur le cœur.

Arrivé sur le trottoir, il s'était affaissé. Il était mort.

Celui-là était Victor Noir.

L'instant d'après, un autre homme sortait, pâle, effaré, un revolver à la main, qui criait:

--N'entrez pas! On assassine ici!

Cet autre était M. Ulrich de Fonvielle.

Tels étaient les faits qui circulaient de bouche en bouche.

Que s'était-il passé dans la maison? Personne encore ne le savait exactement, et personne, il faut le dire, ne semblait tenir à le savoir. Visiblement les opinions étaient arrêtées.

A la détonation du revolver d'Auteuil, deux partis immédiatement s'étaient dressés, qui là, sur-le-champ, sans informations, avant toute enquête, se disputaient la possession exclusive de la vérité.

A entendre les uns, le prince Pierre Bonaparte, attaqué et provoqué chez lui, n'avait fait, en tuant Victor Noir, qu'user du droit sacré qu'a tout citoyen de se défendre et de faire respecter sa maison.

Selon les autres, et c'était l'immense majorité, il n'y avait même pas eu de provocation, et Victor Noir était tombé victime du plus lâche des attentats.

Entre ces deux camps, quelques gens de bon sens essayaient d'élever la voix.

--Si nous attendions d'être éclairés, proposaient-ils, avant de nous prononcer?...

Ils perdaient leur éloquence... Paris était pris de la fièvre.

Les rues étaient pleines de monde, les cafés regorgeaient. A tous les coins de rue, des groupes se formaient d'où s'élevait une immense clameur de malédiction. Une agitation sourde remuait les faubourgs, plus menaçante à mesure qu'elle se propageait dans les quartiers excentriques.

Lorsque Raymond rentra, tout bouleversé, déjà Mme Delorge était informée de l'événement, et extraordinairement émue.

--Eh bien!... dit-elle à son fils, le doigt de Dieu n'est-il pas visible? Au moment où l'Empire s'applique à faire oublier ses origines, n'y a-t-il pas quelque chose de fatidique dans la mort de ce malheureux jeune homme, dont le nom, inconnu hier, sera peut-être demain le cri de ralliement d'une révolution?

Mais déjà le prince Pierre était arrêté, et l'instruction était commencée.

Paris le sut par les journaux du matin, qui tous publiaient une note du chef du cabinet du ministère de la justice, M. Adelon.

--A quoi bon?... disait à Raymond Me Roberjot. Où est le juge d'instruction capable d'éclairer de la lumière de la vérité cette sinistre affaire?

Puis hochant la tête d'un air sombre:

--Et maintenant, ajoutait-il, croyez-vous que ce soit vraiment le commencement de la fin?... Et cependant, ce n'est rien encore, vous verrez, vous verrez...

Ce que Raymond vit, ce fut que la Marseillaise parut encadrée de noir, ayant à sa première colonne un article de Rochefort, cri de haine et de colère, qui devait retentir au fond des ateliers les plus reculés.

Il n'était pourtant pas besoin d'excitations. Les plus optimistes sentaient souffler au-dessus de Paris le vent brûlant des grands orages populaires.

Toute la journée du 11 fut employée aux préparatifs.

Tout le jour, on vit des groupes se diriger en pèlerinage vers Neuilly, où on avait transporté le corps de Victor Noir.

L'enterrement devait avoir lieu le lendemain, 12.

On avait demandé qu'il se fît au Père-Lachaise. Légalement, il devait avoir lieu à Neuilly.

--C'est ce qu'on verra! disait-on dans bien des groupes.

Le lendemain, il tombait une petite pluie serrée, pénétrante, glaciale.

«Il pleut, il n'y aura rien!» avait dit autrefois Pétion.

Cette fois l'opinion était trop montée pour regarder au temps.

Bien avant le jour, l'armée était sur pied.

On avait fait venir la garnison de Versailles. Des troupes étaient massées au Champ-de-Mars et au palais de l'Industrie. Des sergents de ville étaient groupés des deux côtés de la porte Maillot.

Dès sept heures, de son côté, dans tous les quartiers de Paris, la foule s'était mise en mouvement et roulait vers Neuilly, cohue immense, où tous les âges et toutes les conditions se confondaient.

Des marchands de journaux circulaient à travers tout ce monde, ils vendaient la Marseillaise et l_'Éclipse_, qui représentaient Victor Noir mort, et ils criaient:

--A deux sous, le cadavre, à deux sous!...

Il était une heure alors. L'instant critique approchait.

Allait-on laisser le corbillard se rendre paisiblement au cimetière de Neuilly?

Fallait-il prendre la bière sur les épaules et, le revolver à la main, marcher sur Paris?...

Autour de la dépouille mortelle de Victor Noir, ses amis délibéraient.

Poussé par la foule jusqu'au premier rang, et même, à un moment, jusqu'à l'intérieur de la maison mortuaire, Raymond se trouvait à même de suivre toutes les péripéties de ce drame émouvant et terrible.

Un à un, il avait vu passer près de lui tous les chefs du mouvement, tous ceux qui avaient ou se croyaient une influence, tous ceux dont on attendait des ordres ou un signal.

C'est vers une heure et demie que Rochefort était arrivé.

Il était plus pâle que de coutume, et, sur son visage bouleversé, chacun pouvait lire les effroyables émotions qui l'agitaient.

Sitôt entré dans un petit atelier qui précédait la chambre mortuaire, il s'était laissé tomber lourdement sur une chaise, en disant:

--Donnez-moi un verre d'eau, je n'en puis plus.

Dans la pièce se trouvait un Anglais, froid, raide, impassible. Il tira de sa poche une sorte de gourde recouverte de paille tressée, et, la tendant à Rochefort:

--C'est du rhum, dit-il, buvez.

--Merci, je n'en prends jamais.

Froidement, l'Anglais remit sa bouteille dans sa poche, et haussant les épaules:

--Vous avez tort, dit-il, un coup de rhum fait grand bien quand on est le chef d'un mouvement comme celui-ci, et qu'on est ému comme vous l'êtes.

Et s'adressant à Raymond:

--N'est-ce pas votre avis, monsieur? ajouta-t-il...

Raymond n'eut pas le loisir de répondre à ce singulier personnage; des gens entraient effarés, qui se pressaient autour de Rochefort, répétant:

--Que faut-il faire? Qu'avez-vous décidé?...

Lui, le front moite d'une sueur d'angoisse, hésitait...

Il se disait que si une collision, par malheur, avait lieu, toute cette foule en un moment serait repoussée, éparpillée, sabrée, et qu'un mot de sa bouche pouvait être le signal d'une épouvantable effusion de sang...

Un homme qui entra, maigre, l'œil ardent, les cheveux hérissés, crut qu'il allait le décider.

--Marchons-nous sur Paris, oui ou non? demanda-t-il brusquement.

--Qui vous donne le droit de m'interroger? dit Rochefort.

--Le peuple dont vous êtes le représentant.

--Je n'ai pas d'ordres à recevoir de vous.

--Tant pis!

Et enfonçant son chapeau sur sa tête, il sortit, écartant violemment la foule qui s'était entassée dans l'atelier.

L'instant d'après, Rochefort sortait aussi. Le frère de Victor Noir, Louis, l'était venu chercher, et le conjurait de tout tenter pour éviter à son frère des funérailles sanglantes.

La discussion fut violente, mais enfin, sur l'avis de Delescluze, il fut décidé que le corps serait porté au cimetière de Neuilly.

Placé à une fenêtre, Rochefort annonça à la foule cette résolution, déclarant qu'il considérait comme sacrée la volonté de la famille.

Autour de la maison on applaudit. Mais Raymond entendit près de lui un homme qui disait:

--De quoi se mêle donc la famille! Le corps est à la démocratie, il faut le porter à Paris!...

On descendait la bière, à ce moment, pour la placer sur le char funèbre. Dès qu'elle parut, il y eut une poussée dans la foule; des hommes se ruèrent pour s'en emparer, et on put croire un instant qu'une épouvantable lutte allait s'engager.

Debout près du corbillard, Raymond, de son mieux, prêtait main-forte aux gens qui s'efforçaient de retenir le cercueil, lorsqu'un homme en blouse, d'une carrure herculéenne, le saisit à la gorge et le renversa en arrière contre la roue.

Il allait sans doute rouler à terre, ce qui, en ce moment et en cet endroit pouvait être la mort, lorsqu'à ses côtés surgit cet Anglais qu'il avait vu, dans l'atelier, offrir du rhum à Rochefort.

D'un seul coup de poing en pleine poitrine, il rejeta comme une masse l'homme en blouse dans la mêlée, et tendant la main à Raymond, à demi étranglé:

--Dans une foule comme celle-ci, dit-il froidement, il ne faut jamais se laisser saisir.

--Monsieur, commença Raymond, vous venez probablement de me sauver la vie...

--J'en serais heureux, interrompit l'Anglais; mais il n'en est rien, je vous assure, et ce léger service ne vaut pas un remercîment... Mais pardon de vous quitter, voici le char qui s'éloigne, et je ne veux pas perdre un détail de la cérémonie.

Le char funèbre, en effet, venait de se mettre en marche, et lentement, péniblement, ballotté par les incessants remous de la foule, il cheminait le long de l'avenue, vers le petit cimetière de Neuilly.

Derrière, immédiatement, marchaient Rochefort et M. Ulrich de Fonvielle dont le paletot était littéralement en lambeaux.

Et instinctivement, des milliers et des milliers de gens, poussés, la tête nue et les pieds dans la boue, suivaient.

Le mouvement était d'une lenteur extrême, mais à ce point irrésistible, que Raymond avait été entraîné.

Faute d'avoir pu se dégager, il suivait, lui aussi.

Une poussée l'avait séparé de l'Anglais, mais il ne l'avait pas perdu de l'œil tout de suite, et pendant un bon moment, il l'avait vu circuler dans la cohue.

--Singulier personnage! pensait Raymond intrigué. Que fait-il là?

Un arrêt brusque de ce torrent humain, qui roulait à pleine avenue vers le cimetière, interrompit les réflexions.

--Qu'est-ce que c'est? demandait-on autour de lui. Qu'est-il arrivé?...

Il arrivait que Rochefort, succombant sous tant d'émotions, venait de chanceler et de tomber inanimé entre les bras des amis qui l'entouraient, et qu'on le transportait dans une boutique voisine, la boutique d'un épicier.

--Il est mort, disaient quelques-uns.

Il n'était qu'évanoui, et ne tarda pas à reprendre ses sens.

Mais cet incident enlevait définitivement toute idée de porter le cercueil au Père-Lachaise en traversant Paris.

Aussi bien, la lassitude et le découragement commençaient à s'emparer de toute cette foule, sur pied depuis le matin, dans la boue et sous la pluie, et où beaucoup de gens se trouvaient, qui n'avaient rien pris de la journée.

C'est donc plus vite qu'on se dirigea vers le cimetière de Neuilly, où quelques orateurs, amis ou se disant amis du pauvre Victor Noir, prononcèrent quelques paroles d'adieu et des serments de vengeance.

Le retour commençait.

Revenu à lui, Rochefort était monté dans un fiacre, et venait de donner au cocher l'ordre de reprendre le chemin de Paris.

Alors, ceux qui s'étaient déclarés pour la bataille, ceux qui voulaient la lutte immédiate, reprirent quelque espoir.

Et de fait, le spectacle était assez effrayant et assez étrange pour que l'on pût tout craindre.

La nuit tombait. Le brouillard léger qui succédait à la pluie donnait aux objets des formes indécises. Les nuages, au couchant, se coloraient de rougeurs hivernales, qui semblaient des reflets d'incendie...

Et cependant deux cent mille hommes, au moins, de tout âge, de toute condition, en colonne serrée, interminable, remontaient lentement vers l'arc de l'Étoile, chantant à pleine voix des chants révolutionnaires et poussant des clameurs formidables comme les rugissements d'une fournaise.

Qu'allait-il advenir quand cette masse énorme se heurterait aux sergents de ville massés autour de l'Arc de Triomphe?

Rien... Les sergents de ville se retirèrent un peu à l'écart, et, impassibles, regardèrent s'écouler le noir torrent...

--Où va-t-on? demandaient des gens aux côtés de Raymond; où allons-nous?...

La colonne descendait les Champs-Élysées, et les chants redoublaient... lorsque tout à coup, au rond-point, la tête s'arrêta.

Là étaient rangés les escadrons de cavalerie...

Bientôt, dominant les chants et les chansons, un roulement de tambours se fit entendre...

C'était une première sommation.

Vivement Rochefort se jette à bas de son fiacre, et suivi de deux amis, s'avance vers un commissaire de police qui, ceint de son écharpe, barre l'avenue.

--Je veux passer! lui dit-il.

--Vous ne passerez pas. On va charger, répond le commissaire.

--Mais je suis M. Henri Rochefort, député au Corps législatif.

--C'est vous, alors, qu'on sabrera le premier.

Et sur cette réponse s'élève le roulement de tambours de la seconde sommation, et un escadron s'avance, au pas, le sabre nu...

Mais Rochefort, cette fois, ne devait pas avoir de décision à prendre...

Le vent des paniques, qui balaie les armées comme la poussière des chemins, avait soufflé...

En un clin d'œil, cette foule formidable qui le suivait, et qui semblait devoir tout submerger sur son passage, cette foule dont les imprécations montaient jusqu'aux nues, s'était éparpillée, dispersée, évanouie, fondue...

Et lorsque Raymond traversa Paris pour rentrer chez sa mère, il n'y trouva plus trace de cette terrible agitation.

--Eh bien? lui demanda, dès qu'il parut, le digne M. Ducoudray, qu'un gros rhume, à son grand désespoir, avait empêché de se rendre à Neuilly.

--Paris est calme! répondit-il d'une voix sombre, ce n'était qu'une fausse alerte, tout est fini.

Telle n'était pas l'opinion de Me Roberjot qui, le soir même, vint rendre visite à Mme Delorge, et qui racontait cette séance orageuse de la Chambre, où le nouveau ministère s'était écrié:

«Nous avons été la justice et la modération; nous serons la force, s'il le faut!»

Et là-dessus, il ajoutait qu'une demande en autorisation de poursuites contre Rochefort venait d'être déposée entre les mains du président du Corps législatif, et que certainement elle serait accordée.

--Et nous verrons, disait-il en se frottant les mains, nous verrons bien!...

Raymond écoutait, les sourcils froncés.

Ce n'était pas la seule curiosité qui l'avait conduit aux obsèques de Victor Noir. Il était de ceux qui avaient une arme dans leur poche, et qui étaient prêts à engager la lutte, pour peu qu'elle présentât une chance de succès.

Une révolution eût encore pu le sauver, pensait-il.

Que le régime impérial s'effondrât, M. de Combelaine et M. de Maumussy étaient écrasés du coup, Mme de Maillefert et M. Philippe étaient atterrés, et Mlle Simone lui était peut-être rendue.

Il est vrai que son illusion n'avait pas été de longue durée.

Et loyalement, il s'était rangé du côté de ceux qui voulaient éviter la lutte et conduire le cercueil au cimetière de Neuilly.

Certes, il ne s'en repentait pas, mais en ce moment, à la fin de cette journée d'émotions poignantes, et lorsqu'il voyait évanoui son suprême espoir, il n'essayait plus de réagir contre l'affreux découragement qui l'envahissait.

Mlle de Maillefert n'était-elle pas, à tout jamais, perdue pour lui?...

Il la connaissait assez pour être sûr qu'il n'y avait plus à essayer désormais de la faire revenir sur ses déterminations. Il savait qu'elle irait jusqu'au bout de son sacrifice, héroïquement, sans daigner même chercher à s'en épargner une douleur.

--Je ne veux pas être sauvée, avait-elle dit. Du reste, il est trop tard. Ce qu'on tenterait à cette heure n'aboutirait qu'à rendre mon sacrifice inutile...

Quel sacrifice?

Sous une catastrophe connue, mesurée par lui, il se fût peut-être incliné. Mais plier ainsi sous un malheur mystérieux lui semblait le comble de la misère et de la honte.

C'en était fait. Il adorait Mlle de Maillefert, elle l'aimait, et ils étaient pour toujours séparés. La reverrait-il seulement jamais!...

Il n'avait pas trente ans, et il voyait sa vie finie, le présent sans espoir, l'avenir sans promesses.

Assurément, sans le souvenir de sa mère, c'est d'une main ferme qu'il eût mis fin à une existence devenue intolérable.

Mais avait-il le droit de disposer ainsi de lui-même?...

N'eût-ce pas été une lâcheté horrible que d'abandonner cette noble femme, qui n'avait vécu que pour lui et par lui?

Une nuit, déjà, on lui avait apporté le corps de son mari assassiné. Faudrait-il qu'on lui rapportât de même le cadavre de son fils suicidé!...

--Je dois vivre, pensait Raymond, je le dois!...

N'avait-il pas, d'ailleurs, bien des raisons encore de tenir à la vie?...

Est-ce que le meurtre du général Delorge avait été vengé?

Et les meurtriers de son père n'étaient-ils pas les mêmes misérables qu'il soupçonnait d'avoir ourdi la ténébreuse intrigue où périssait Mlle de Maillefert?

L'Empire avait fait et faisait toujours leur audace et leur impunité. Eh bien! Raymond irait grossir les rangs des ennemis de l'Empire, non plus des ennemis platoniques et discrets qui le combattaient avec les seules forces de la justice et de la pensée, mais des ennemis frénétiques, toujours en guerre ouverte, toujours en armes, toujours prêts à se ruer par n'importe quelle brèche...

Le moment était d'ailleurs propice à de telles résolutions.

Ainsi que l'avait prévu Me Roberjot, l'ébranlement causé par la mort de Victor Noir et par les scènes de ses funérailles, bien loin de s'atténuer, s'accentuait...

C'est que le cabinet du 2 janvier n'avait pas lu cet événement dans l'avenir, le jour où il acceptait la direction des affaires...

La force des choses le lançait sur une pente fatale et il la suivait, sans se rendre compte assurément de ce qu'il y avait au bout.

Ainsi, la Chambre ayant autorisé des poursuites contre Rochefort, en raison de son article de la Marseillaise, il fut poursuivi et condamné à six mois de prison et à 3,000 fr. d'amende. C'était le 22 janvier.

Cependant on ne pensait pas, dans le public, que ce jugement dût être exécuté, du moins immédiatement.

Erreur!...

Le 7 février, Raymond se rendait aux nouvelles, au palais Bourbon, lorsque sur le quai il rencontra Me Roberjot, lequel, tout chaud encore de la discussion, vint à lui.

--C'est voté!... lui dit-il. Une décision de la Chambre autorise l'arrestation.

--C'est terriblement grave! murmura Raymond.

C'était une opération hardie, en effet, que d'arrêter un homme dont la popularité était alors sans bornes. Bien des révolutions, qui ont réussi, ont eu pour point de départ de moindres hardiesses.

Mais le ministère était engagé: l'ordre fut donné.

Le soir même, vers les neuf heures, au moment où Rochefort se présentait rue de Flandres, à la salle de la Marseillaise, il fut entouré par des agents et conduit à une voiture qui partit dès qu'il y eut pris place.

Il avait montré beaucoup de calme, et même, pendant qu'on l'entraînait, il avait recommandé à ses amis de ne pas faire d'appel au peuple.

Recommandation inutile.

C'était Flourens qui présidait cette réunion de la salle de la Marseillaise. Apprenant l'enlèvement de Rochefort, il se dressa sur son banc, adjurant les assistants de prendre les armes.

Après quoi, menaçant d'un revolver le commissaire de police qui assistait à la réunion:

--Vous, lui dit-il, je vous arrête... Pas un ordre à vos agents, pas un geste, ou vous êtes mort!...

Pour la seconde fois depuis un mois, Raymond put croire que l'explosion allait avoir lieu.

Une clameur formidable avait répondu à l'appel de Flourens et salué l'acte désespéré par lequel il pensait engager définitivement l'action.

Dans cette salle de la Marseillaise, sinistre d'aspect, boueuse, délabrée, deux ou trois cents hommes protestaient, avec d'épouvantables blasphèmes, que cela ne se passerait pas ainsi, et qu'on allait apprendre à les connaître.

Au dehors, la foule s'amassait et s'épaississait. Beaucoup de réverbères avaient été éteints aux environs. Des groupes, où les femmes étaient aussi nombreuses que les hommes, se massaient dans les coins sombres.

Toujours prêt à tenir pour réalités les chimères de son imagination, Flourens crut voir Paris entier debout et marchant à sa suite.

Il sortit donc de la salle de la Marseillaise, et, tenant toujours sous son revolver le commissaire de police, il s'engagea dans le faubourg.

Une soixantaine de très jeunes gens le suivaient. Ils n'avaient pas d'armes, mais ils chantaient à pleine gorge pour se donner du cœur.

Devenu le centre d'un groupe, et dupe, lui aussi, de ses colères, Raymond avait pris la parole, et carrément et à tous risques il proposait de marcher sur Sainte-Pélagie et de délivrer Rochefort, lorsqu'une voix, odieusement enrouée, l'interrompit.

--Ah çà! qu'est-ce qu'il nous propose, celui-là?

Vivement Raymond essaya de s'expliquer.

--Il veut nous entraîner hors du faubourg, reprit la voix, pour nous livrer à la police. Mais on la connaît...

Raymond protestait, et certes, bien inutilement. N'avait-il pas contre lui sa tournure élégante, ses vêtements, ses façons, sa voix?

--Qui es-tu? lui demanda brutalement un grand drôle d'une vingtaine d'années, placé près de lui...

--C'est un mouchard, cria un autre.

Il faisait si sombre que Raymond cherchait en vain dans le groupe ses interrupteurs. Tout neuf à ces scènes de tumulte, il prétendait se faire écouter.

Tout à coup:

--Enlevons le mouchard!... hurla la voix.

Et on le saisissait au collet, en même temps, et il sentait se nouer autour de ses jambes, cherchant à lui faire perdre plante, des bras furieux, les bras de quelqu'un de ces odieux gamins au teint verdâtre qui semblent jaillir des pavés partout où se produit une scène de désordre.

--Au canal, le mouchard!... répétait-on.

Il comprit le danger. D'un brusque mouvement, il fit lâcher prise à celui qui le tenait au col, d'un coup de pied il envoya le gamin rouler dans le ruisseau, et s'arc-boutant solidement sur les jarrets, le poing en avant:

--Gare à qui me touche!... dit-il.

Il y eut dans le groupe dix secondes d'hésitation. Mais il est de ces mots qui sont toute une condamnation sans appel; les esprits étaient montés, la victoire n'était que trop facile, et on allait sans nul doute lui faire un mauvais parti, lorsqu'un robuste gaillard en blouse se jeta devant lui en criant:

--Bas les mains! Je connais le citoyen.

--C'est un mouchard! hurla la foule.

--Hein! de quoi! interrompit l'homme en blasphémant. Où donc est-il, le malin qui ose dire qu'un ami à moi est de la police?...

Personne ne répondant, l'homme, brusquement, dégagea Raymond et dès qu'ils furent à quelques pas du groupe:

--Filez, lui dit-il, votre place n'est pas ici.

--Cependant...

--Gardez votre courage pour une meilleure occasion.

--Quoi! lorsque déjà la lutte est commencée...

L'homme haussa les épaules, et d'un ton de mépris indescriptible:

--La lutte!... fit-il. Vous croyez donc à une lutte, vous!

Il s'éloignait. Raymond le retint:

--Au moins, dites-moi à qui je dois d'avoir pu me tirer d'affaire.

L'homme parut trouver l'insistance toute naturelle.

--Je m'appelle Tellier, répondit-il, je suis ouvrier à l'Entrepôt.

--Moi, je m'appelle Raymond Delorge, et je voudrais...

--Payer la goutte? Je comprends ça. Seulement, comme vous pouvez voir, tous les marchands de vin ont fermé. Ce sera pour la prochaine rencontre...

Et il s'esquiva, laissant Raymond fort irrésolu.

L'émotion, dans le faubourg, lui semblait bien trop grande pour devoir se calmer si promptement. A tout moment des groupes d'hommes passaient, qui paraissaient se rendre à quelque rendez-vous. Les cochers de fiacre, fouettant leurs chevaux à tour de bras, s'envolaient dans toutes les directions, comme s'ils eussent tremblé qu'on ne s'emparât de leur voiture pour commencer une barricade.

--Avant de rentrer, pensa-t-il, je puis toujours voir.

Et il marcha au bruit.

C'était la petite troupe de Flourens qui poursuivait sa route en chantant la Marseillaise, et il ne tarda pas à la rejoindre.

Flourens marchait toujours en tête,--et cependant, à mesure qu'il avançait, force lui était bien de reconnaître qu'il s'était abusé d'illusions étranges.

Partout, sur son passage, les fenêtres s'ouvraient bruyamment, et des têtes se montraient, curieuses et effarouchées. Des gens sortaient des maisons dont les imprécations répondaient à sa voix.

Mais c'était tout. Et sa petite troupe, loin de grossir, allait diminuant de tous les bavards qui s'attardaient sous les portes à donner des renseignements.

A Belleville, il espérait trouver une armée. A peine y réunit-il une centaine d'hommes mal équipés.

--Ah! si on avait des armes! disait-on autour de lui.

C'est alors que l'idée lui vint, d'une naïveté folle, qu'au théâtre de Belleville, dans le magasin des accessoires, il trouverait des fusils.

Seulement, lorsqu'il arriva dans les coulisses, réclamant les armes des figurants, il était seul. De tous ses soldats, il ne lui restait qu'un enfant de dix-sept ans.

Désespéré, il regagna la rue, son pardessus sur le bras, un revolver d'une main, une épée de l'autre, et on le vit parcourir le faubourg, cherchant des combattants et des remueurs de pavés...

Il trouva des sergents de ville qui venaient de disperser les derniers groupes, et auxquels il eut de la peine à échapper.

Et lorsque, vers minuit, Raymond regagna la rue Blanche, il put dire à M. Ducoudray:

--Tout est terminé.

Le bonhomme n'en revenait pas.

--De mon temps, disait-il, en 1830, on ne venait pas à bout de nous si facilement!...

V

Cependant, tout n'était pas si complètement fini que cela.

Si la journée du lendemain mardi, 8 février, fut relativement calme, la fièvre parut recommencer à la tombée de la nuit.

Une douzaine de barricades furent élevées rue de Paris, à Belleville, rue Saint-Maur, rue de la Douane et au faubourg du Temple.

Le lendemain soir encore, mercredi, nouvelles scènes de désordre, et combats assez violents autour d'une barricade élevée rue Saint-Maur.

N'importe, il était clair que le mouvement ne se propageait pas. L'émeute restait confinée en deux coins de Paris, à Belleville et au faubourg du Temple.

Et de même que l'été passé, les badauds, après leur dîner, s'en allaient place du Château-d'Eau voir les émeutiers.

Ils n'eurent pas longtemps à y aller.

Dès le 10, à la suite de trois ou quatre cents arrestations, la rue avait repris son calme. Et il parut probable que Rochefort, enfermé à Sainte-Pélagie, ferait bel et bien ses six mois de prison.

--Probable, c'est possible, disait Me Roberjot, certain, non. Ce qui vient d'échouer ces jours-ci réussira fatalement avant longtemps.

Et tout en avouant que de telles scènes détachaient bien des esprits timides de la cause de la liberté, il énumérait avec complaisance tous les orages qui grossissaient à l'horizon de l'Empire: le procès du prince Pierre Bonaparte, qui allait être traduit devant la haute-cour, les grèves qui s'organisaient partout, le malaise du commerce et cette inquiétude générale qui faisait que tout le monde se défiait de l'avenir.

Mais Raymond avait alors de bien autres soucis.

De déductions en déductions, il en était arrivé à soupçonner une relation entre l'étrange visite qui lui était venue rue de Grenelle et certains événements des jours précédents.

A Neuilly, lors de l'enterrement de Victor Noir, il allait être jeté à terre et sans doute écrasé, lorsqu'un inconnu, un Anglais aux allures excentriques, avait surgi tout à point pour le débarrasser de son agresseur.

Non moins à propos, à la Villette, lors de l'arrestation de Rochefort, un ouvrier était survenu pour le dégager d'un groupe de furieux, où certainement on lui eût fait un mauvais parti.

Ces deux circonstances, qui ne l'avaient pas frappé tout d'abord, prenaient maintenant à ses yeux des proportions énormes.

--Non! ce n'est pas naturel! se répétait-il.

Et il se demandait si le mystérieux visiteur, l'Anglais de Neuilly et l'ouvrier de la Villette, n'étaient pas les agents d'un seul et même personnage, qui, sans qu'il s'en doutât, veillait sur lui.

Or, quel pouvait être ce personnage, sinon Laurent Cornevin?

Raymond, à cette idée, se sentait pris éblouissements. Aidé de Laurent, il se voyait regagnant la partie perdue, et reconquérant Mlle Simone...

Il y avait d'ailleurs à sa portée un moyen de vérifier jusqu'à un certain point l'exactitude de ses conjectures.

Ne sachant rien de l'Anglais de Neuilly, il n'y songeait point.

Mais l'ouvrier de la Villette lui avait dit qu'il s'appelait Tellier et qu'il était employé à l'Entrepôt.

--Je vais me mettre à sa recherche, se dit Raymond, et si je le découvre, je saurai bien le faire parler. Mais je ne le retrouverai pas. S'il est ce que je soupçonne, il m'aura donné un faux nom et une fausse adresse...

Une heure plus tard, il descendait de voiture rue de Flandres, et avec la plus industrieuse patience, il commençait ses investigations.

Ce qu'il avait prévu se réalisait.

A l'Entrepôt, Tellier était parfaitement inconnu.

Et c'est en vain qu'il s'en alla tout le long du canal, de chantier en chantier, interrogeant tout le monde, patrons, contremaîtres, ouvriers, payant bouteille pour délier les langues, personne ne connaissait le nommé Tellier ni n'en avait ouï parler.

--Je suis donc sûr de mon affaire! se disait-il le soir en rentrant.

Malheureusement c'était la moindre des choses. L'existence de Laurent constatée, le difficile était de se mettre en communication avec lui.

Pourtant, après de longues méditations, Raymond crut avoir trouvé un expédient.

--Si Laurent veille ainsi sur moi, se dit-il, c'est donc que son affection est profonde et sincère. Donc, s'il savait à quel point je suis malheureux, il ferait tout pour me tirer de peine. Donc, je n'ai qu'à le prévenir pour le voir accourir...

Et sur cette conclusion, il écrivit cette lettre:

«Vous qui venez vous informer de M. de Lespéran, êtes-vous l'homme que je suppose? êtes-vous l'ancien associé de M. Pécheira? Si oui, faites, au nom du ciel, que je puisse vous voir, vous parler. Ai-je besoin de vous jurer le plus profond secret? Mon bonheur, ma vie sont en jeu...»

Cette supplique si pressante, Raymond la mit sous enveloppe, et après l'avoir cachetée de façon à défier la curiosité la plus ingénieuse, il la confia à la concierge de la rue de Grenelle-Saint-Germain, en la priant de la remettre à la première personne qui viendrait le demander.

Assurément, c'était un chétif espoir que celui-là, mais enfin c'était un espoir, et il lui donna le courage de paraître s'intéresser à l'installation que lui préparait sa mère.

Ravie de voir son fils se fixer à Paris, près d'elle, et le trouvant trop à l'étroit dans sa chambrette d'étudiant, Mme Delorge venait de louer, à son intention un petit appartement qui joignait le sien, et qui en fit complètement partie, après qu'on eut ouvert une porte de communication.

Là, elle se plut à décorer deux pièces, une chambre à coucher et un cabinet de travail, dont elle fit une merveille, grâce aux tableaux et aux objets de haute curiosité qui lui restaient de la succession du baron de Glorière.

Dans ce même cabinet, elle fit transporter le portrait du général Delorge.

--Il te revient de droit, dit-elle à son fils. Il te rappellerait le passé et ton devoir, si jamais tu venais à oublier....

Non, il n'était pas de danger qu'il oubliât!

Chaque jour qui s'était écoulé depuis un mois avait ajouté à sa haine une goutte de fiel et exalté sa rage de vengeance. Tenir enfin Combelaine et Maumussy et les écraser, était l'idée fixe qui obsédait son cerveau.

C'est ce but qu'il poursuivait, lorsque mettant en réquisition les influences de Me Roberjot, il s'était fait affilier à une des sociétés sécrètes qui travaillaient au renversement de l'Empire.

La société dont Raymond se trouva faire partie tenait ses séances dans une petite maison de la rue des Cinq-Moulins, à Montmartre et s'intitulait la Société des Amis de la Justice. Un ancien représentant du peuple en était le chef, et elle comptait parmi ses membres un grand nombre d'avocats, quelques artistes et des médecins.

On se réunissait deux ou trois fois la semaine, le soir.

Le but qu'eût avoué l'association, dans le cas où la police eût pénétré son existence, eût été la propagation des livres et des journaux démocratiques.

Son but réel était de recruter et d'armer en province une armée qui, au premier signal, arriverait donner la victoire à une révolution parisienne.

De quelles forces disposait en France la société des Amis de la Justice? Raymond ne le sut jamais exactement. Une seule fois, il entendit le président dire:

--Nous avons plus de cinquante mille fusils.

Disait-il vrai?...

En tout cas, qu'il exagérât ou non, Raymond n'avait pas tardé à reconnaître que ses nouveaux «amis» ne comptaient guère sur un succès prochain, et que, s'il arrivait à temps à son but, ce ne serait pas par eux.

Aussi, toutes ses pensées se tournaient-elles vers cet inconnu, qu'il supposait être Cornevin, et chaque après-midi il courait rue de Grenelle demander à la concierge des nouvelles de sa lettre.

--Je n'ai vu personne, lui répondit-elle quatre jours de suite.

Mais le cinquième, dès que Raymond ouvrit la porte de la loge:

--Il est venu! s'écria-t-elle.

Le choc, bien que prévu, fut si violent, que Raymond pâlit.

--Et vous lui avez remis ma lettre? demanda-t-il.

--Naturellement.

--Qu'a-t-il dit?

--D'abord, il a paru très étonné que vous ayez laissé une lettre pour lui, et il s'est mis à la tourner, à la retourner, à la flairer... A la fin, il l'a ouverte. D'un coup d'œil, oh! d'un seul, il l'a lue. Il est devenu cramoisi, il s'est frappé le front d'un grand coup de poing, il s'est écrié: Tonnerre du ciel! et il est parti en courant.

Troublé jusqu'au fond de l'âme, Raymond affectait cependant une contenance tranquille. Et la plus vulgaire prudence lui recommandait cet effort, car il sentait rivés sur lui les petits yeux gris de la concierge.

--Enfin, reprit-il, c'est bien tout ce que vous a dit mon ami?

--Absolument tout.

--Il n'a pas parlé de me répondre?

--Non.

--Il n'a pas demandé à quelle heure il me trouverait?

--Pas davantage.

--Cependant!...

--Quoi! puisqu'on vous dit qu'après avoir juré comme un enragé, il s'est sauvé comme s'il eût eu le feu après lui!...

Raymond eût eu d'autres questions encore à adresser à la portière, mais c'eût été attiser encore une curiosité qu'il ne voyait que trop enflammée, c'eût été se livrer peut-être; il ignorait s'il avait en cette femme une alliée ou une ennemie, et il n'avait que trop de raisons de se défier.

Affectant donc une superbe insouciance:

--J'arrangerai cela, fit-il.

Et prenant sa clef, il se hâta de gagner son appartement, heureux de n'avoir plus à dissimuler les horribles appréhensions qui venaient l'assaillir.

Si le récit de la concierge était exact, et rien ne lui faisait soupçonner qu'il ne fût pas tel, l'homme à qui sa lettre avait été remise n'était pas, ne pouvait pas être Laurent Cornevin.

Malheureux! il venait peut-être de sauver ses mortels ennemis en leur révélant l'existence de Laurent Cornevin.

--Je suis donc maudit! se disait-il, en se tordant les mains, je serai donc fatal à quiconque s'intéresse à moi!...

C'est à peine si, ce jour-là, il songea à jeter un coup d'œil sur l'hôtel de Maillefert.

Le temps était doux, les fenêtres du salon étaient ouvertes, et dans ce salon, autour d'une table couverte de papiers et de registres, Raymond apercevait très distinctement sept ou huit hommes, presque tous d'un certain âge, graves, chauves et cravatés de blanc.

Qu'était-ce que cette réunion? Il n'en vit pas la fin. La nuit venait, un domestique apporta des lampes, et ferma les fenêtres...

--Je ne reviendrai plus ici, pensa-t-il, vaincu par cet acharnement de la destinée. A quoi bon revenir!...

Il sortit donc, et il n'avait pas fait cent pas dans la rue de Grenelle, lorsqu'il s'entendit appeler doucement.

C'était miss Lydia Dodge.

--Vous!... s'écria-t-il.

Elle semblait épouvantée de sa démarche, la pauvre fille; elle tremblait comme la feuille et jetait autour d'elle des regards effarés.

--Voici trois jours, répondit-elle, que je ne fais que me promener autour de l'hôtel, espérant toujours vous rencontrer...

Un nouveau malheur allait fondre sur lui. Raymond n'en doutait pas.

--C'est Mlle Simone qui vous envoie? demanda-t-il.

--Non, c'est à son insu que je vous guette.

--Que se passe-t-il, mon Dieu!...

--Mademoiselle va se marier... Je l'ai entendue le promettre à madame la duchesse.

Cette nouvelle affreuse, après tout ce que lui avait dit Mlle Simone, est-ce que Raymond n'eût pas dû la prévoir!... Elle l'atterra, pourtant.

--Simone se marie!... balbutia-t-il. Avec qui?...

--Ah! je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'elle en mourra. Après son argent, c'est sa vie qu'on lui prend. Car elle se meurt, monsieur Delorge, elle se meurt, entendez-vous! Alors, moi, voyant cela, je n'ai plus hésité, je vous ai cherché; que faut-il faire?

Que faut-il faire?

Il y avait des semaines, des mois, que le malheureux vivait en face de ce problème, qu'il y appliquait toutes les forces de sa pensée, toute l'énergie de son intelligence, et qu'il ne découvrait aucune solution acceptable.

--Ne rien pouvoir, répétait-il, en proie à une sorte d'égarement, rien, rien, rien!... En être toujours à se débattre, à s'agiter dans les ténèbres, sans un rayon de jour, sans une lueur! Être environné d'ennemis et n'en jamais trouver un en face! Être frappé sans relâche, et ne pas voir d'où viennent les coups! Ah! si Mlle Simone l'eût voulu!... Mais non, c'est elle qui, volontairement, m'a lié les mains, garrotté, réduit à l'impuissance, condamné à cette exécrable situation, à cette existence d'humiliation, à cette lutte sans issue. Il lui a plu de se dévouer, elle se dévoue. Je péris avec elle; que lui importe! Ah! tenez, miss Dodge, Simone jamais ne m'a aimé!...

Du geste, comme si elle eût entendu un blasphème, la digne gouvernante protestait.

--Vous ne m'avez donc pas comprise! interrompit-elle. Il faut donc que je vous répète que mademoiselle ne vivra pas jusqu'à ce mariage!...

Soudainement, Raymond s'arrêta. La violence de ses émotions finissait par lui donner cette lucidité particulière à la folie, et qui prête aux actes des fous une apparence de logique.

--Voyons, fit-il, d'un accent bref et dur, nous sommes là qui perdons notre temps en paroles vaines. Consultons-nous. Avez-vous idée du stratagème qu'on a employé pour attirer Mlle Simone à Paris?...

--On lui a dit que l'honneur de M. Philippe était compromis, et que seule, en consentant aux plus grands sacrifices, elle pouvait le sauver...

--Alors elle a abandonné sa fortune...

--Je le crois.

--Soit, je comprends qu'on lui ait tout pris. Mais ce mariage...

--Il est, à ce qu'il paraît, non moins indispensable que l'argent au salut de M. Philippe...

--Et vous ne savez pas quel est le misérable lâche qui prétend épouser Mlle Simone?...

--Non...

Sans souci des passants, des espions peut-être attachés à ses pas, Raymond parlait très haut avec des gestes furieux. Les circonstances extérieures n'existaient plus pour lui. Il ne remarquait pas un homme d'apparence suspecte, qui était allé se poster tout près, sous une porte cochère, où il paraissait allumer sa pipe.

--Quand a-t-il été question de ce mariage pour la première fois? reprit-il.

--Avant-hier.

--Dans quelles circonstances?

Visiblement, la pauvre Anglaise était au supplice.

--C'est que, balbutiait-elle, je ne sais si je dois, si je puis... Ma profession a des devoirs sacrés, la confiance qu'on m'accorde...

Impatiemment, Raymond frappait du pied.

--Au fait! interrompit-il brusquement.

--Eh bien! donc, avant-hier, M. Philippe sortit le matin, en voiture...

--Avec qui?

--Tout seul. Lorsqu'il rentra sur les onze heures, pour déjeuner, il était si pâle et si défait que, l'ayant rencontré dans l'escalier, j'eus tout de suite un pressentiment. Ayant appelé son valet de chambre: «Allez, lui dit-il, prier ma mère de me recevoir à l'instant.» Je compris qu'une explication allait avoir lieu, et aussitôt, d'instinct, je montai à l'appartement de madame la duchesse, comme si j'avais eu affaire dans le petit salon qui est à côté de sa chambre. J'y étais à peine que j'entendis M. Philippe chez madame. Ses premiers mots furent: «Nous sommes joués abominablement!» Et immédiatement, il se mit à parler, mais si vite, si vite, que je n'entendais presque plus rien, que je distinguais seulement de ci et de là des lambeaux de phrases, où il disait que c'était un abus de confiance inouï, une impudence inimaginable, que tout était perdu, qu'on le tenait, qu'il ne lui restait plus qu'à se brûler la cervelle. Madame la duchesse, pendant ce temps, poussait de véritables cris de rage. Je l'entendais trépigner jusqu'à ce que tout à coup: «Il faut s'exécuter!...» s'écria-t-elle. Et sonnant une de ses femmes: «Allez, lui commanda-t-elle, me chercher Mlle Simone.» L'instant d'après, mademoiselle arrivait. Que se passa-t-il? Je ne sais; on parlait si doucement, que je n'entendais plus rien absolument. Ce qu'il y a de sûr, c'est que c'est en sortant de là, plus pâle qu'une morte, que mademoiselle me dit: «Je me marie... Je n'y survivrai pas!...»

Maintenant que miss Dodge était lancée, il n'y avait plus qu'à la laisser poursuivre. Et cependant brusquement Raymond l'interrompit.

--Vous aimez Mlle Simone, dit-il, vous lui êtes dévouée, vous voulez la sauver?...

--Oh!... monsieur.

--Eh bien! vous allez me conduire près d'elle, à l'instant!...

Épouvantée, miss Lydia se rejeta vivement en arrière, considérant Raymond d'un œil dilaté par la stupeur:

--Moi, bégaya-t-elle, moi vous conduire près de mademoiselle?...

--Oui.

--A l'hôtel?...

--Il le faut.

--Mais c'est impossible, monsieur!

--Rien n'est si aisé, au contraire. Vous allez prendre mon bras, et nous entrerons ensemble, la tête haute. Me voyant avec vous, pas un valet n'aura l'idée de me demander qui je suis ni où je vais.

--Et madame la duchesse?...

--Elle est toujours sortie à cette heure-ci.

--M. Philippe peut être là...

Raymond dissimula mal un geste menaçant:

--Je n'ai plus, dit-il, pour éviter le duc de Maillefert, les raisons que je croyais avoir. S'il est là, tant mieux!...

--Que voulez-vous dire? grand Dieu!... s'écria la pauvre gouvernante.

Et elle, que faisait frémir la seule idée de ce qui n'est pas convenable, oubliant qu'elle était en pleine rue, elle levait au ciel des bras désolés:

--C'est de la folie! répétait-elle.

Peut-être disait-elle vrai. Mais Raymond en arrivait à ce point extrême où on ne calcule plus.

--Il faut que je voie Simone, reprit-il, de cet accent dur et bref qu'ont les hommes aux instants décisifs, et je n'ai pas le choix des moyens...

--Elle ne vous laissera pas achever la première phrase. Votre audace la révoltera, elle commandera de sortir.

--Marchons, miss...

Mais elle reculait, la pauvre fille, elle repoussait Raymond qui s'avançait, elle regardait autour d'elle comme si elle eût songé à s'enfuir.

--Et moi, reprit-elle, moi, mademoiselle me chassera comme une malheureuse...

--Préférez-vous la laisser mourir?...

--Je serai déshonorée, perdue de réputation...

Discuter, c'était bien moins rassurer la digne gouvernante que lui montrer l'étendue des risques qu'elle courait. Raymond le comprit:

--Miss, prononça-t-il, l'heure presse et l'occasion fuit... Prenez mon bras...

Subjuguée, perdant son libre arbitre, elle obéit, elle marcha. Seulement, en arrivant à la porte encore grande ouverte de l'hôtel, dégageant vivement son bras:

--Non, je ne veux pas! s'écria-t-elle.

Raymond ne parlementa pas. D'un brusque mouvement il enleva miss Dodge et l'entraîna dans la cour.

Deux ou trois domestiques qui causaient devant le pavillon du suisse, ayant salué d'un air étonné, il leur rendit leur salut. Il franchit le perron, et une fois dans le vestibule, abandonnant la pauvre gouvernante:

--Maintenant, commanda-t-il, guidez-moi.

Oh! elle n'essaya même pas de résister. Elle s'engagea dans le grand escalier, trébuchant à chaque marche, puis arrivée au palier du second étage:

--Attendez-moi ici, dit-elle à Raymond, je vais prévenir mademoiselle...

--C'est inutile; marchez, je vous suis...

--Cependant...

--Allez, vous dis-je!... Voulez-vous donc lui donner le temps de la réflexion!...

Plus morte que vive, assurément, elle obéit encore... Elle prit à droite un couloir sombre, et ouvrant la porte d'un petit salon qu'éclairait une grosse lampe:

--Mademoiselle, commença-t-elle...

Raymond ne la laissa pas poursuivre, il l'écarta et se montrant:

--C'est moi! dit-il.

Assise devant un petit guéridon, Mlle Simone de Maillefert était occupée à feuilleter une grosse liasse de papiers.

A la voix du Raymond, elle se dressa d'un bloc, si violemment que sa chaise en fut renversée, et reculant jusqu'à la cheminée, les bras étendus en avant:

--Lui! murmurait-elle, Raymond...

Hélas! il ne fallait que la voir pour comprendre les craintes de miss Lydia et pour trembler qu'elle ne fût atteinte aux sources mêmes de la vie. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, ombre désolée. Le marbre de la cheminée était moins blanc que son visage. Ses petites mains amaigries avaient la transparence de la cire. Il n'y avait plus que ses yeux de vivants, ses beaux yeux, si clairs autrefois, et qui maintenant brillaient de l'éclat phosphorescent de la fièvre...

Mais déjà elle était revenue de sa première surprise; ses pommettes se colorèrent légèrement, et d'un ton d'indicible hauteur:

--Vous, prononça-t-elle, chez moi!... De quel droit, et d'où vous vient cette audace?... Vous êtes devenu fou, je pense?...

D'un geste impérieux, elle montrait la porte. Raymond n'en avançait pas moins:

--Peut-être, en effet, suis-je devenu fou, interrompit-il d'un accent amer. On dit que vous allez vous marier...

Elle le regarda en face, et résolûment, d'une voix qui ne tremblait pas:

--On vous a dit vrai, fit-elle.

En entrant à l'hôtel de Maillefert, même après les confidences de l'honnête miss Lydia, Raymond s'obstinait à douter encore. Et en ce moment, c'est à peine s'il ajoutait foi au témoignage de ses sens, à peine s'il pouvait croire qu'il n'était pas le jouet d'un exécrable cauchemar.

--C'est ce que je ne permettrai pas! s'écria-t-il avec une violence inouïe.

Mlle Simone ne sourcilla pas.

--De quel droit? prononça-t-elle froidement.

--Du droit, s'écria Raymond, que me donnent mon amour et vos promesses. Vous avez donc effacé de votre cœur ce jour où, la tête appuyée contre ma poitrine, vous me disiez: «Une fille comme moi n'aime qu'une fois en sa vie; elle est la femme de celui qu'elle aime ou elle meurt fille.»

A peine entrée chez Mlle Simone, miss Lydia Dodge s'était affaissée lourdement sur la chaise la plus rapprochée de la porte.

Peu à peu, elle avait repris ses sens. Puis elle avait écouté, et elle n'avait pas tardé à s'épouvanter de la violence de Raymond, et aussi d'entendre sa voix s'élever si haut qu'elle devait retentir dans tout l'hôtel.

--Monsieur Delorge, supplia-t-elle, monsieur, au nom du ciel!...

Du geste, Mlle Simone lui imposa silence.

--Laisse-le parler, fit-elle, il est dit que pas une douleur ne me sera épargnée.

Mais son accent trahissait un tel excès de souffrance, que Raymond s'interrompit, et étonné de son emportement:

--Vous ne saurez jamais ce que j'ai enduré, murmura-t-il.

--Je sais que vous me torturez inutilement, et qu'il serait généreux à vous de vous éloigner...

--Pas avant de vous avoir parlé.

Il se rapprocha, et baissant le ton, de cette voix étouffée où frémit la passion la plus ardente:

--Je suis venu, reprit-il, pour vous éclairer sur la situation qui nous est faite. Au-dessus des conventions sociales, il y a le droit sacré, il y a le devoir de toute créature humaine de défendre sa vie et son bonheur. Les bornes sont dépassées de ce qui se peut souffrir, nous sommes dégagés. Donnez-moi la main et sortons la tête levée de cette maison maudite. C'est pour s'approprier votre fortune qu'on veut s'emparer de votre personne. Eh bien? abandonnez vos millions à qui les convoite. L'argent!... est-ce que nous y tenons, vous et moi? Est-ce que pour vous, d'ailleurs, je ne saurais pas en gagner des monceaux! Venez! Si vous n'avez pas été la plus fausse des femmes, vous allez venir!...

Le calme de Mlle Simone était celui de ces victimes résignées qui, dans le cirque, sous la griffe des tigres, offraient à Dieu leurs tortures.

--Ma destinée est fixée, dit-elle. Il n'est plus au pouvoir de personne de la changer. Je me dévoue à un intérêt que je juge supérieur à ma vie... Ne soyez pas jaloux, je ne trahis pas mes promesses, ce n'est pas à un autre homme que je suis fiancée, Raymond, c'est à la mort, et mon lit nuptial sera un cercueil. Un abîme de honte s'ouvrait, mon corps le comblera: ne le voyez-vous pas?...

Raymond parut réfléchir. Puis, après un moment de lourd silence, troublé seulement par les sanglots de miss Dodge:

--Eh bien! soit, s'écria-t-il, je m'éloignerai si vous consentez à m'apprendre à quelle cause sacrée vous nous sacrifiez. J'ai le droit de savoir et de juger. Ne donnez-vous pas ma vie en même temps que la vôtre?

--C'est un secret qui doit être enseveli avec moi!

La colère, de nouveau, gagnait Raymond.

--C'est votre dernier mot, prononça-t-il, je sais ce qu'il me reste à faire.

--Quoi?

--J'irai trouver M. Philippe, et il faudra bien qu'il me réponde, lui, et qu'il me rende compte de l'horrible violence qui vous est faite...

Mlle de Maillefert se redressa:

--Vous ne ferez pas cela! s'écria-t-elle.

--Je le ferai, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel! Qui donc m'en empêcherait!

--Moi! prononça la jeune fille.

Et saisissant la main de Raymond, et la serrant avec une force dont on ne l'eût pas crue capable:

--Moi! poursuivit-elle, si ma voix a encore un écho dans votre cœur. Moi, qui vais, s'il le faut, tomber suppliante à vos genoux. Malheureux! voulez-vous donc empoisonner mon agonie de cette idée horrible que je me dévoue inutilement?

Il évita de répondre, il ne voulait pas s'engager.

--Au moins, reprit-il, dites-moi le nom de l'homme que vous allez épouser?...

Elle semblait près de se trouver mal.

--Serez-vous donc plus ou moins malheureux, balbutia-t-elle, selon que j'épouserais celui-ci ou celui-là?...

--N'importe, je veux savoir...

Une voix près de lui l'interrompit qui disait:

--Mlle de Maillefert épouse le comte de Combelaine...

D'un mouvement furieux, comme s'il eût reçu un coup de poignard dans le dos, Raymond se détourna.

Et il se trouva en face de la duchesse de Maillefert et de Philippe.

La mère et le fils rentraient à l'instant même, ensemble.

En montant l'escalier, ils avaient entendu les éclats de colère de Raymond, et ils étaient accourus.

--J'ai bien dit, répéta la duchesse, que c'est M. de Combelaine que ma fille épouse.

Oh!... Raymond n'avait que trop bien entendu, et s'il demeurait comme hébété de stupeur, c'était faute de trouver des expressions pour traduire ses écrasantes sensations.

--C'est un indigne mensonge! dit-il enfin.

--Interrogez Mlle de Maillefert, fit M. Philippe, avec cet odieux ricanement qui était devenu chez lui comme un tic nerveux dont il n'était plus maître.

Ah! c'était plus que de la cruauté, c'était de la démence que de frapper encore cette infortunée, qui se tenait là, défaillante, secouée de tels frissons que ses dents claquaient.

Mais Raymond avait comme un nuage devant les yeux.

--Dites, interrogea-t-il, dois-je croire votre frère?

--Oui, articula-t-elle, faiblement, mais distinctement.

Un cri de douleur et de rage s'étouffa dans la gorge de Raymond. Un monde s'écroulait en lui. Il chancela, et serrant convulsivement entre ses mains ses tempes qui lui semblaient près d'éclater:

--Tu l'entends, s'écria-t-il, ô Dieu qu'on appelle le Dieu de bonté et de justice, elle consent à devenir la femme de Combelaine, elle, Simone!...

Puis, tout à coup, aveuglé de plus en plus par les flots de sang que la fureur charriait à son cerveau, saisissant le poignet de Mlle Simone, fortement, rudement:

--Vous ne savez donc pas, reprit-il, ce qu'est ce misérable?...

--Je le sais... bégaya-t-elle.

--Vous ne savez donc pas que c'est ce misérable qui a lâchement assassiné mon père, le général Delorge...

Lourdement, Mlle de Maillefert se laissa tomber sur son fauteuil.

--Vous m'aviez dit tout cela, murmura-t-elle.

--Et vous l'épousez!

--Oui!...

Éperdu d'horreur, Raymond demeura un moment comme anéanti, puis brusquement revenant à la duchesse:

--Et vous, madame, fit-il, vous donnez votre fille à un tel homme!

La duchesse eut une seconde d'hésitation. Puis:

--Dans les maisons comme les nôtres, prononça-t-elle, il est des nécessités, des... raisons d'état qui priment tout. Ma fille a pu vous apprendre que c'est librement qu'elle se dévoue...

--Librement!... interrompit Raymond, librement...

D'un geste, Mme de Maillefert l'arrêta, et d'un accent dont la sincérité le frappa, malgré le désordre de son esprit:

--Je vous affirme, déclara-t-elle, que s'il était en mon pouvoir de rompre ce mariage, il serait rompu à l'instant!

--En votre pouvoir!... répéta Raymond...

Et s'adressant à M. Philippe:

--Mais, ce que ne peut madame la duchesse, vous le pouvez, vous, monsieur le duc, vous le chef de la glorieuse maison de Maillefert, le dépositaire de l'honneur intact de vingt générations...

--Vous avez entendu ma mère, monsieur...

--Madame la duchesse est femme, monsieur, tandis que vous... L'épée que vous ont léguée vos aïeux est-elle donc à ce point rouillée au fourreau, qu'il vous faille accepter cette humiliation!...

M. Philippe était devenu cramoisi.

--Monsieur!... s'écria-t-il, monsieur!...

--Philippe!... intervint la duchesse effrayée, mon fils!

--Il est vrai, poursuivait Raymond, avec un redoublement d'ironie, que le comte de Combelaine passe pour fort redoutable sur le terrain. Il vivait autrefois de son habileté aux armes...

Le duc de Maillefert eut un si terrible geste, que son lorgnon s'échappa de son œil.

--Voilà une phrase dont vous me rendrez raison, monsieur, s'écria-t-il.

Mais Mlle Simone s'était redressée, et s'avançant telle qu'un spectre entre les deux jeunes gens frémissants de colère:

--Plus un mot! Philippe, prononça-t-elle.

--Quoi!... lorsque je viens d'être outragé chez moi...

--Je le veux... et je paye assez cher le droit de vouloir. Et vous, Raymond, il serait maintenant indigne de vous de provoquer un homme qui ne vous répondra pas...

Raymond se tut. Il commençait à remarquer la patience extraordinaire de la duchesse et à s'en étonner.

--Il ne serait pas généreux, monsieur, prononça-t-elle doucement, d'ajouter à nos épreuves... Votre douleur, je la comprends et je l'excuse si bien, que je ne vous ai pas demandé compte de votre présence ici... Croyez que nous ne souffrons pas moins que vous. Mais la vie a des nécessités inexorables. Dussions-nous en mourir tous, il faut que ce mariage se fasse...

--Il se fera, appuya M. Philippe.

Lentement, à deux ou trois reprises, Raymond secoua la tête, et d'un ton glacé, qui contrastait étrangement avec sa violence de tout à l'heure:

--Et moi, prononça-t-il, par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, par la mémoire de mon père assassiné, je vous jure qu'il ne se fera pas...

--Qu'espérez-vous donc?...

--C'est mon secret... Seulement, ce serment que je viens de jurer, vous pouvez le répéter à M. de Combelaine... Peut-être le fera-t-il réfléchir.

Ayant dit, il alla s'agenouiller devant Mlle Simone, qui gisait inanimée sur son fauteuil, il lui embrassa doucement les mains, et après quelques mots inintelligibles, se redressant, il sortit.

VI

Il fallait qu'il y eût en jeu un intérêt bien puissant pour que la duchesse de Maillefert, cette femme si hautaine et si violente, se contraignit comme elle le faisait depuis vingt minutes. Elle devait suer dans sa robe, tout en se faisant un visage impassible. Telle était d'ailleurs la tension de son esprit qu'elle ne se préoccupait ni de miss Lydia, ni de Mlle Simone qui, brisée par cette dernière crise, venait de se trouver mal.

--Eh bien? fit M. Philippe, après que le bruit des pas de Raymond se fut perdu dans l'escalier, eh bien!...

--Eh bien! répondit la duchesse, ne fallait-il pas que cette scène eût lieu?... ne vous l'avais-je pas annoncée? ne l'attendiez-vous pas?...

--Si. Et j'ai été outragé chez moi, par un homme auquel je ne pouvais m'empêcher de donner raison... Ah! ma mère, pourquoi vous ai-je écoutée!...

Mme de Maillefert eut un geste équivoque.

--C'est vrai, murmura-t-elle, nous sommes joués indignement. Mais qui se serait attendu à tant d'impudence!... Qu'il prenne garde, pourtant, je n'ai pas dit mon dernier mot.

M. Philippe tressaillit.

--Vrai, fit-il, vous avez quelque raison d'espérer?

--Je vous répondrai dans trois ou quatre jours, quand j'aurai vu une personne...

Le jeune duc se permit un petit sifflotement fort irrévérencieux.

--Connu! dit-il. Et d'ici là, M. Delorge finira de tout brouiller. Combelaine est capable de croire que c'est nous qui le lui dépêchons...

--M. Delorge n'exécutera pas ses menaces.

--Erreur, ma mère. Je l'ai toisé, moi, ce garçon, il est naïf, c'est vrai, sentimental en diable, mais rageur... excessivement rageur...

Les mouvements de miss Dodge s'empressant autour de Mlle Simone rappelèrent la duchesse à la circonspection.

--Chut!... fit-elle vivement en baissant le ton. Simone conjurera ce péril.

--Oui, comptez là-dessus.

--J'y compte. Son empire sur M. Delorge est absolu. Elle saura, si je l'en prie, obtenir de lui qu'il quitte Paris. Elle lui écrira, elle lui donnera un rendez-vous s'il le faut.

--Et si Delorge va trouver Combelaine ce soir?

--Il n'ira pas... Cependant laissez-moi, je vais parler à Simone...

Eh bien! la duchesse se trompait.

Raymond, en sortant de l'hôtel de Maillefert, était un autre homme. Il comprenait maintenant que M. de Combelaine et les Maillefert s'exécraient, comme il arrive toujours aux complices, d'accord tant qu'il est question de dépouiller leur victime, et qui en viennent aux coups de couteau dès qu'il s'agit de partager le butin.

Et là-dessus il bâtissait le plan le plus simple, un plan qu'il était bien résolu à exécuter avec cet effrayant sang-froid de l'homme pour qui la vie n'a plus aucune valeur.

Il allait droit au comte de Combelaine, et il lui disait simplement:

--J'aime Mlle de Maillefert, et elle vous est fort indifférente. Je suis aimé d'elle, vous en êtes haï. C'est sa fortune que vous convoitez? Prenez-la. Quant à l'épouser, n'y songez plus, ou vous me forcerez de vous brûler la cervelle.

--Et je la lui brûlerai, pensait-il, comme à un chien enragé, à bout portant!

Ainsi réfléchissant, il avait gagné les Champs-Élysées. Il prit la rue du Cirque, et bientôt arriva à ce charmant hôtel que M. de Combelaine devait à la munificence impériale.

Raymond sonna, et un domestique en habit noir à la française étant venu lui ouvrir:

--M. de Combelaine? demanda-t-il.

--Monsieur le comte n'est pas à la maison, répondit le domestique.

--Ce n'est pas pour une affaire ordinaire que je viens, il faut que je le voie, il y va d'un intérêt pressant...

Le domestique n'eut pas le temps de répondre. Un coupé fort élégant, attelé d'un magnifique cheval, s'arrêtait devant la grille.

Une femme en descendit qui, franchissant lestement le trottoir, s'avança pour entrer comme chez elle.

Seulement, le domestique, respectueusement, mais non moins fermement, lui barra le passage en disant:

--Monsieur le comte est absent, madame.

De son air le plus hautain, elle le toisa, et d'un ton méchant:

--Vous êtes nouveau dans la maison, mon cher, vous ne savez sans doute pas qui je suis...

--Que madame m'excuse, je le sais très bien.

--Alors, rangez-vous que je passe.

--Je ne le puis, madame, ayant l'ordre de monsieur le comte...

Cette visiteuse était placée de telle façon que la lumière des lanternes de la grille tombait d'aplomb sur son visage et l'éclairait comme le plein jour.

C'était une de ces femmes, comme il ne s'en trouve guère qu'à Paris, dans ce monde qu'on appelle «un certain monde» et qui doivent à une hygiène savante, à des soins incessants et à de mystérieuses pratiques de toilette, le privilège de prolonger leur été bien au delà de l'automne.

On voyait bien que celle-ci avait dépassé la trentaine. Mais de combien? De cinq, de dix, de quinze ans? C'est ce qu'il eût été difficile de décider...

Et plus Raymond l'observait, plus il lui semblait retrouver cette physionomie au fond de ses souvenirs.

--Appelez Léonard, commanda-t-elle.

C'était le valet de chambre, l'intime confident de M. de Combelaine.

--M. Léonard ne fait plus partie de la maison de monsieur le comte, répondit le domestique.

--Comment!... Léonard...

--A quitté monsieur pour entrer au service d'un Anglais qui lui donne des gages énormes...

De rage, la visiteuse déchirait ses gants en lambeaux.

--Alors, reprit-elle, allez dire au comte que je suis ici, moi, à sa porte, attendant.

--Mais il est sorti, madame, je vous le jure, répondit le domestique. Lorsque vous êtes arrivée, j'étais en train de le dire à monsieur...

--Il montrait Raymond, tout en parlant. La dame se détourna et, l'apercevant, ne put retenir un léger cri.

--Je reviendrai, fit-elle.

Et s'adressant à Raymond:

--Et vous, monsieur, voulez-vous bien m'aider à monter en voiture?

Raymond obéit. Et quand elle eut pris place sur les coussins de son coupé:

--Un mot, monsieur, fit-elle, assez bas pour n'être entendue que de Raymond. Je ne me trompe pas, vous êtes bien M. Delorge?...

--En effet, madame.

--Le fils du général?

--Oui.

Elle eut une seconde d'indécision, puis vivement:

--Eh bien! reprit-elle, dites à mon cocher de rentrer par les Champs-Elysées, et montez près de moi.

Celui-là devient un joueur terrible, qui n'a plus rien à perdre. La situation de Raymond était à ce point désespérée, qu'il pouvait tout tenter sans craindre de l'empirer. Il fût monté sans sourciller dans le carrosse du diable.

Il fit donc ce que lui demandait cette femme, et lorsqu'il fut assis près d'elle, que la portière fut refermée et que le coupé roula:

--Décidément, commença-t-elle, vous ne me remettez pas, monsieur Delorge?...

--Je suis sûr que vous ne m'êtes pas inconnue, madame.

Il est positif que depuis deux minutes il se mettait l'esprit à la torture pour associer la physionomie de cette femme à un des événements de sa vie.

--Je vois bien, reprit-elle après une courte pause, qu'il faut que je vous mette sur la voie. Oh! il y a bien quinze ou dix-huit ans de cela. Comme le temps passe!... J'étais une toute jeune fille mais vous étiez un enfant, vous. Il a été trop souvent question de moi chez votre mère pour que vous m'ayez oubliée.

--Je n'y suis pas du tout, murmurait Raymond.

--En ce temps-là, vos amis, Me Roberjot surtout, croyaient que je pouvais vous être d'un grand secours... Y êtes-vous?... Pas encore. Voyons, est-ce que la mère de vos camarades n'avait pas une sœur?...

Si haut et si brusquement tressauta Raymond, que son chapeau s'écrasa à demi contre le fond du coupé.

--Flora Misri!... s'écria-t-il.

La dame tressaillit comme si une épingle l'eût piquée.

--On m'appelait effectivement ainsi, autrefois, dit-elle d'un ton pincé, mais maintenant et depuis si longtemps je suis pour mes amis Mme Misri.

Tant bien que mal Raymond essayait de s'excuser, elle l'interrompit vite.

--Il suffit, dit-elle. Si je vous ai prié de monter dans ma voiture, c'est que j'ai à vous entretenir de choses qui vous intéressent au plus haut point...

--Madame...

--Oh! ne vous étonnez pas. Sans que vous vous en doutiez, mes intérêts et les vôtres sont les mêmes, en ce moment. Tenez, causons: vous avez failli vous marier, il y a trois mois?...

Positivement, depuis quelques minutes, Raymond attendait une question de ce genre. Il était sur ses gardes. C'est donc d'un ton raisonnablement froid qu'il répondit:

--Oh!... failli!... C'est peut-être beaucoup dire...

Mme Misri eut un mouvement d'impatience.

--Ne chicanons pas sur les mots, fit-elle. Il a été question pour vous d'un mariage...

Quel intérêt avait-il à nier? Aucun.

--C'est la vérité, répondit-il.

--Avec une jeune fille très riche, dit-on?

--Immensément riche.

--Avec Mlle de Maillefert enfin...

Ce qui augmentait cruellement l'embarras de Raymond, c'était de ne pas voir le visage de Mme Misri. Il n'y a rien de perfide comme une conversation dans l'obscurité. Les interlocuteurs ressemblent à des duellistes qui se battraient à l'épée les yeux bandés.

Autant qu'il en pouvait juger à son accent, elle devait être en proie à une colère d'autant plus violente qu'elle s'efforçait de la contenir.

Il sentait, en tout cas, la gravité de la situation, que la fortune lui revenait peut-être, que tout dépendait de sa prudence et de son habileté. Et, mesurant la portée de chacune de ses paroles:

--J'ai pu espérer, en effet, dit-il, que Mlle de Maillefert serait ma femme.

--Vous aime-t-elle?

--Je le crois.

--Et sa famille vous la refuse?

--Formellement.

--Pour la donner à un homme qu'elle doit haïr?

--Je le crains.

Mme Misri, elle aussi, eût bien voulu pouvoir surprendre sur la figure de Raymond le secret de ses impressions. Ne le pouvant, elle eut une idée qui jamais ne serait venue à un homme, elle lui prit la main, et brusquement:

--Connaissez-vous l'homme qui vous enlève la femme que vous aimez?...

--Non, répondit-il effrontément.

Mais un tressaillement plus fort que sa volonté l'avait trahi.

--Pourquoi mentir? fit Mme Misri. Vous savez aussi bien que moi que votre rival est M. de Combelaine.

Et Raymond ne répondant pas:

--Qu'alliez-vous faire chez lui? insista-t-elle.

Il garda le silence. Il lui semblait voir poindre à l'horizon comme une lueur d'espérance.

--Vous alliez le provoquer? dit Mme Misri.

Elle se frappa le front.

--C'est vrai, fit-elle, je me souviens qu'une fois déjà vous lui avez envoyé des témoins, et qu'il a refusé obstinément de vous suivre sur le terrain.

--Vous voyez...

--Oui. Vous devez le haïr effroyablement.

--Comment ne pas haïr celui qui m'enlève la jeune fille que j'aime?...

Mme Misri hochait la tête.

--Oh! ce n'est pas tout, dit-elle.

--Quoi donc?

--On prétend que ce n'est pas en duel qu'il a tué le général Delorge.

Raymond sentait la sueur de l'angoisse perler à ses tempes.

--Et a-t-on tort de le prétendre? demanda-t-il d'une voix altérée...

Ce fut au tour de Mme Misri à se taire, puis au bout d'un moment, au lieu de répondre:

--Que feriez-vous bien, dit-elle, pour vous venger de cet homme?

Grâce à une toute-puissante projection de volonté, Raymond étouffa l'exclamation de joie qui lui montait aux lèvres.

Cette femme, qui d'une voix frémissante lui parlait de vengeance, qui semblait lui offrir à signer un pacte de haine, c'était Flora Misri, l'âme damnée du comte de Combelaine.

Pour que le misérable fût perdu, cette femme, pensait Raymond, n'avait qu'à le vouloir.

Seulement... était-elle de bonne foi?

--Je ne songe nullement à me venger, prononça-t-il froidement.

Le coupé venait d'atteindre l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile, c'est-à-dire le sommet de la pente, et le cocher lançait son cheval au grand trot dans l'avenue de la Reine-Hortense.

Brusquement Mme Misri rabattit une des glaces de devant de la voiture.

--Retournez, cria-t-elle à son cocher, prenez l'avenue de l'Impératrice et marchez au pas.

Puis, revenant à Raymond dès qu'elle se vit obéie:

--Vous vous défiez de moi, monsieur Delorge, reprit-elle.

--Je vous assure...

--Ne vous défendez pas, ne niez pas, je suis bien informée. Vous vous défiez de moi parce que vous me savez depuis vingt ans l'amie de M. de Combelaine.

Raymond ne répliqua pas.

--Eh bien! c'est pour cela justement, continua Mme Misri, que je hais cet homme plus que vous ne le haïssez vous-même.

--Oh!

--Oui, mille fois plus, car j'ai plus de raison que vous de le haïr. Il m'a trompée, il s'est joué de moi ignoblement. Tenez, savez-vous son passé, à ce misérable, et ce qu'ont été nos relations? J'étais une enfant quand je l'ai connu, il traînait sur le pavé de Paris une existence misérable et méprisée, vivant d'expédients, de trafics abjects, de son épée et du jeu. Tel quel, il me plut. Son impudence m'éblouit, son cynisme m'effraya, je tombai en admiration devant ses vices. En moins de rien, j'en vins à ne penser et à n'agir plus que par lui. Quel temps!... Une à une toutes ses ressources étaient épuisées, et c'est à moi qu'il imposait la tâche de le faire vivre. Il lui fallait de l'argent pour ses cigares, pour son café, pour son jeu; à moi d'en trouver; si je n'en trouvais pas, indignement, lâchement, il me battait. Comment ne l'ai-je pas quitté!... C'était plus fort que moi. Je ne l'aimais plus, je le méprisais comme la boue, je souhaitais sa mort... et je restais.

Mais n'était-ce point pour donner plus de confiance à Raymond, que Mme Misri se roulait ainsi dans sa honte?

--Non, pensait-il, elle est sincère, elle ne me trompe pas...

Et s'animant de plus en plus, elle poursuivait:

--Alors, arrivèrent les événements de Décembre, et tout à coup Combelaine se trouva un gros personnage. Comment ne rompit-il pas avec moi? Je lui sus gré de rester mon ami. Bête que j'étais! S'il me restait, c'est qu'il avait calculé que c'était son intérêt. Oh! ce n'est pas la prévoyance qui lui manque, et il se connaît. Il pensait que cette prospérité inouïe dont il était confondu ne durerait pas, et que de mauvais jours reviendraient peut-être où Flora lui serait encore utile. Certainement il eût pu se mettre de côté des fortunes indépendantes. Ah bien! oui! C'est un gouffre, cet homme-là, un gouffre sans fond. Avec les revenus de la France, il trouverait encore le moyen d'être gêné et de faire des dettes. C'est par centaines de mille francs que se chiffrent les pots-de-vin qu'il a reçus, les commissions qu'il extorquait, les primes et enfin tous ses bénéfices. Autant en emportaient le jeu, les femmes, les chevaux. Ses amis disaient qu'il finirait à l'hôpital. Moi, j'ai toujours pensé qu'il finirait en cour d'assises, sachant qu'il lui faut de l'argent, toujours, absolument, quand même, et lorsqu'il n'en a pas, il n'y a pas d'abomination dont il ne soit capable pour s'en procurer...

De plus en plus, Raymond se pénétrait de la sincérité de Mme Misri.

La cause de sa haine, ne la voyait-il pas venir?...

--A cette époque, disait-elle encore, j'ai tenté l'impossible pour le modérer. Il m'envoyait promener ou me répondait par des plaisanteries. Il me disait: «Baste! pendant que je me ruine, enrichis-toi, et quand tu seras millionnaire, je t'épouserai.» Si bien que cette idée finit par m'entrer dans la tête pour n'en plus sortir. Être madame la comtesse pour de bon, après avoir été... ce que j'ai été, cela me séduisait. C'est pourquoi, moi, l'insouciance même jusqu'à ce moment, j'appris à compter, et je devins avare. Ah! tant pis pour qui me tombait sous la main. Mon bonheur c'était de me répéter, en regardant Combelaine s'enfoncer de plus en plus: «Va, mon bonhomme, va, dépense, joue, achète des chevaux, endette-toi, mon magot grossit, mon secrétaire s'emplit d'actions, d'obligations ou de titres de rentes: le jour n'est pas loin où tu viendras me supplier à genoux de devenir ta femme...»

Une à une, les défiances de Raymond s'envolaient...

Il n'est pas d'art au monde capable de peindre l'accent de Mme Misri, ni les tressaillements de colère qui la secouaient.

--Des années s'écoulèrent, monsieur Delorge, reprit-elle, avant qu'il me fût donné d'apprécier la justesse de mes calculs. M'étais-je donc trompée? Non. Un jour vint où M. de Combelaine se trouva à bout de ressources et d'expédients. Alors, il songea à moi, et je le vis arriver, blême et les yeux injectés de sang, ce qui est chez lui le signe d'une émotion extraordinaire.

«--Tu dois être riche, Flora, me dit-il.

«--J'ai un million, répondis-je.

«Il fit deux ou trois tours dans la chambre, puis tout à coup venant se planter devant moi:

«--Eh bien! moi, me dit-il, je me noie, j'en suis à la dernière gorgée... la moitié de ce que tu as me sauverait.

«A mon tour, je le regardai dans le blanc des yeux, et froidement:

«--En sortant de la mairie, dis-je, tout ce que j'ai sera à toi...

«Dame! il fit un saut de trois pieds.

«--C'est sérieux? interrogea-t-il.

«--Tout ce qu'il y a plus sérieux.

«--Tu veux que je t'épouse?

«--Oui.

«Il faut vous dire, monsieur Delorge, que je ne m'étais jamais abusée. Je savais qu'au dernier moment, quand il faudrait franchir le fossé, mon homme se cabrerait.

«C'est ce qui ne manqua pas d'arriver.

«--Une femme comme toi!... s'écria-t-il.

«--Quel homme donc es-tu! répondis-je.

«Autrefois, quand j'osais lui tenir tête, monsieur me rouait de coups, me prouvant ainsi qu'il avait raison et que j'avais tort. Mais depuis que j'avais de l'argent, il ravalait sa rage.

«--Eh! ma pauvre fille, me dit-il, t'épouser, ce serait te créer une existence abominable.

«--Pourquoi?...

«--Parce que chaque jour t'amènerait une déception et une avanie. Tu aurais beau mettre sur tes cartes de visite: Madame la comtesse de Combelaine, tu n'en serais ni plus ni moins Flora Misri et, pour Flora Misri, toutes les portes seraient fermées...

«J'avais prévu toutes ces objections.

«--Mon cher, lui dis-je, je ne te demanderai jamais l'impossible. Ce que tu as fait pour toi, tu le feras pour moi, voilà tout. Oui ou non, es-tu déconsidéré, méprisé, taré? Oui! S'est-il jamais trouvé quelqu'un pour te le dire en face? Non! Sur le terrain, tu n'as jamais manqué ton homme, on le sait, et on te salue bien bas. Pour la même raison, on saluera ta femme, quelle qu'elle soit, et on la recevra...

«--C'est ton dernier mot? interrompit-il.

«--Oui. Pas de mariage, pas d'argent.

«Il sortit là-dessus, calme en apparence, mais si furieux au fond, qu'il m'eût très volontiers étranglée. J'étais quasi inquiète de l'issue de l'affaire, lorsque son valet de chambre, Léonard, me fit demander à me parler.

«Ce garçon, qui n'a pas son pareil pour l'intelligence la finesse, et sachant son maître et moi en grande conférence, était venu coller son oreille à la serrure de la porte, et n'avait pas perdu un mot de la scène.

«--Bravo! ma petite, me dit-il, bien joué. Votre homme est chambré, serrez le nœud coulant pendant que vous le tenez, et il est à vous.

«Je devinai ce que voulait Léonard.

«--Dix mille francs pour toi! lui dis-je, le jour où je serai comtesse de Combelaine.

«--Alors, c'est fait, ma fille, me dit-il, apprêtez la monnaie.

«Pendant toute la semaine, Victor--Victor, c'est M. de Combelaine--vint passer les soirées avec moi, et travaillé par moi d'un côté, et par Léonard de l'autre, petit à petit, il s'habituait à la chose.

«--Eh bien! je ne dis pas non, me répondait-il à la fin. Seulement, pour le public, nous nous marierons séparés de biens; car pour ce qui est de payer mes créanciers avec ton argent, jamais de la vie, ce serait trop bête.

«Je touchais au but.

«Pour mettre Victor en goût, et aussi pour lui épargner bien des soucis qui le rendaient maussade, je lui avais avancé vingt mille francs... J'avais déjà commandé mes robes de noce à ma couturière... Autant de perdu.

«Un matin, je reçois une enveloppe volumineuse, je l'ouvre... Qu'est-ce que j'y trouve? Vingt billets de mille francs avec un petit mot de Victor, où il me disait qu'il me remerciait beaucoup, mais que la fortune lui souriant de nouveau, décidément il restait garçon. C'était au moment de la guerre du Mexique. Le soir même, je vis Léonard, qui me dit:

«--Pour cette fois, ma petite, nous sommes refaits. Le patron vient de palper huit cent mille livres, dont trois cents comptant et cinq cents en valeurs à six mois. Les créanciers qui ont eu vent de la chose nous offrent des crédits illimités... Mais ce n'est que partie remise.

«Si j'enrageais, il n'est pas besoin de le dire. Je pensai en faire une maladie.

«Et cependant, j'étais de l'avis de Léonard, que ce n'était que partie remise, et que Victor me reviendrait.

«Je n'eus donc plus qu'une idée, doubler ma fortune pendant qu'il mangerait la sienne. Et ce ne devait pas m'être difficile, ayant au nombre de mes amis Coutanceau, le banquier, qui me faisait jouer à la Bourse à coup sûr, et le baron Verdale, qui spéculait pour moi sur les terrains.

Autant Raymond avait maudit d'abord l'obscurité, autant il la bénissait, à cette heure.

Il n'avait du moins pas à laisser paraître sur son visage l'expression d'insurmontable dégoût que lui inspirait cette nauséabonde photographie d'intérieur.

Il n'avait pas à dissimuler l'épouvantable colère dont il était transporté en songeant que ce misérable, dont l'abjection lui était révélée, osait prétendre à la possession de Mlle de Maillefert, de sa Simone bien-aimée.

Arrivé à l'extrémité de l'avenue de l'Impératrice, et ne recevant pas d'ordres, le cocher avait tourné bride, et revenait au pas vers Paris; mais Mme Misri ne s'en apercevait pas.

Avec une véhémence toujours croissante, elle poursuivait:

--En fait d'argent, les premiers cent mille francs seuls sont difficiles à mettre de côté. Gagner un million quand on en a déjà un est une véritable plaisanterie. En moins de dix-huit mois, j'avais la paire. D'un seul coup de filet, sur des maisons situées près du Théâtre-Français, le baron Verdale m'avait fait rafler quatre cent mille francs. C'est un bon homme que ce gros réjoui-là, toujours prêt à obliger ses amis... Bref, j'avais mes cent mille livres de rentes, quand, au commencement de 1869, un soir, je vis reparaitre mon Victor, pâle, maigre, piteux, penaud, rafalé, décavé...

«--Plus le sou, me dit-il en se laissant tomber sur un fauteuil, plus de crédit, plus rien!...

«Il y avait près d'un an qu'il n'était pas venu me voir, le brigand; mais Léonard m'avait toujours tenue au courant de ses faits et gestes.

«Je savais que ses huit cent mille francs avaient fondu entre ses mains comme une poignée de neige, et qu'il lui avait fallu promptement se remettre à vivre d'industrie et d'expédients.

«Les huissiers le traquaient, son hôtel était saisi, un à un ses tableaux avaient pris le chemin de l'hôtel des Ventes.

«S'il gardait encore quelques vestiges de splendeur, il le devait à Léonard, qui avait pris à son nom les chevaux et les voitures, et à moi, qui de temps à autre lui faisais secrètement avancer cent louis, parce qu'il n'entrait pas dans mes vues qu'il tombât au-dessous d'un certain cran.

«En le voyant chez moi, je fus un peu émue.

«Mais depuis deux ans que je rageais, j'avais eu le temps de me préparer à cette revanche, et c'est de mon plus grand air que je lui dis:

«--Ah! vous êtes ruiné!... Eh bien! allez vous plaindre à ceux qui vous ont donné les huit cent mille francs qui vous ont décidé à rester garçon...

«On lui eût versé une carafe frappée dans le dos qu'il n'eût pas fait une pire grimace.

«--Et toi aussi, me dit-il, parce que je suis malheureux, tu m'abandonnes!...

«Et là-dessus, le voilà à s'accuser et à s'excuser, à me dire que c'est vrai, qu'il s'est conduit comme le dernier des gueux, mais qu'il m'aime tout de même, qu'il n'a jamais aimé que moi...

«Il croyait que j'allais me pâmer d'aise. Plus souvent!

«Je partis d'un grand éclat de rire, et, faisant une pirouette:

«--Trop tard, mon bonhomme! lui dis-je.

«Et tandis qu'il me regardait d'un air hébété, je me mis à lui expliquer gaiement que j'avais réfléchi, que je tenais à mon indépendance, que si je venais à être reprise de mes lubies de mariage, je choisirais entre cinq ou six hommes bien autrement posés que lui, qui m'offraient leur nom, que ma fortune valait bien un titre de duchesse, puisque, grâce à mon économie et à mon habile administration, je possédais, non plus un million, mais deux.

«--Deux millions! s'écria-t-il, en levant les bras au ciel, tu possèdes deux millions!...

«Mâtin!... il me toisait avec des yeux si luisants que j'aurais eu peur si je n'avais pas su que je n'avais qu'à tirer ma sonnette pour faire monter mes domestiques.

«--Et tu ne m'aimes plus, répétait-il, tu ne m'aimes plus!...

«Je ne répondis pas. Je ne voulais pas le décourager tout à fait. Il comprit que mon dernier mot n'était pas dit, et avec un art que seul il possède, il entreprit de me conquérir. Ah! c'est le dernier des derniers, mais pour connaître les femmes, oui, il les connaît. Ce n'est pas un naïf d'honnête homme qui saurait jouer la comédie que ce monstre-là m'a jouée pendant un mois. Je savais qu'il mentait, j'en étais sûre! Eh bien! parole d'honneur, il y avait des moments où je me laissais presque prendre.

«Du reste, ma résolution étant arrêtée de céder à ses instances, je cédai, notre mariage fut décidé.

«Le pressé, alors, c'était lui, et c'est lui qui, pour préparer l'opinion, comme il disait, fit annoncer dans les journaux que M. de Combelaine épousait Mme Misri.

«Moi, de mon côté, pour qu'il pût retourner à son cercle, je lui donnai de quoi payer ses dettes de jeu, une soixantaine de mille francs, et je distribuai plus du double à ses créanciers, qui auraient pu le mener en police correctionnelle...

«Tout était si bien convenu que je ne m'inquiétais aucunement lorsque, dans le courant de novembre, Victor me demanda de retarder notre mariage en se disant certain de déterminer une très grande dame à y assister... Au mois de décembre, je le vis faire un voyage avec son ami Maumussy et le papa Verdale, sans en prendre le moindre ombrage...

«J'avais un bandeau sur les yeux, quoi! lorsqu'un matin on me remit une lettre anonyme où on me disait:

«Tu n'es qu'une bête, ma petite Flora. Avec l'argent que tu lui donnes, ton Victor fait sa cour... Avant un mois, il aura épousé une héritière aussi jeune que tu es vieille, aussi noble que tu l'es peu, adorablement jolie et quatre fois riche comme toi... Mlle Simone de Maillefert, enfin.»

Après des semaines, en parlant de cette lettre anonyme, Mme Misri tressaillait encore et sa voix se troublait.

--Ma première idée, continuait-elle, fut qu'un mauvais plaisant voulait se moquer de moi. Comment imaginer, en effet, qu'une grande famille pût consentir jamais à donner son héritière, une jeune fille, belle, sage et riche à millions, à un homme tel que Combelaine, ruiné d'honneur et d'argent, perdu de dettes, méprisé, taré, fini?...

«Ce n'est qu'après que des doutes me vinrent.

«Je songeai à l'étonnante habileté de Victor, à son hypocrisie savante, à l'art merveilleux qu'il possède de se transformer.

«Je réfléchis que c'est un homme très fort, après tout, intrigant comme pas un, à qui ses pires ennemis même reconnaissent une forte tête, le génie de la duplicité et un toupet infernal.

«Je me rappelais que, lors du voyage de Combelaine en Anjou, c'était au château de Maillefert qu'il avait passé trois jours.

«Donc, je résolus d'en avoir le cœur net.

«Et le soir même, m'étant trouvée seule avec Victor, sans préparation, et du ton le plus dégagé qu'il me fut possible:

«--Qu'est-ce que Mlle de Maillefert? lui demandai-je.

«Il faut vous dire, monsieur Delorge, que je n'ai jamais connu d'homme aussi complètement maître de lui que ce brigand-là.

«Quand son intérêt est en jeu, voyez-vous, on lui appliquerait un fer rouge sur la nuque, qu'il ne se détournerait pas, qu'il ne sourcillerait pas, qu'il ne cesserait pas de sourire.

«Mais s'il peut tromper les autres, il ne saurait m'en imposer. Je sais, moi, où saisir la preuve de son émotion ou de son trouble; sa moustache tressaille et ses oreilles, habituellement très rouges, blanchissent.

«Or, comme en le questionnant je le guettais du coin de l'œil, je vis sa moustache frissonner et ses oreilles devenir plus blanches qu'un linge, tandis que tranquille comme Baptiste en apparence, il me répondait:

«--Mlle de Maillefert est l'héritière de la famille de ce nom.

«Moi qui ne suis pas de la force de Victor, quoique d'une jolie force pourtant lorsqu'il s'agit de se tenir, j'eus du mal à cacher mon saisissement.

«--Tu la connais? demandai-je, cette demoiselle?

«--Je l'ai aperçue dans le monde...

«--Est-elle jolie?

«--Ni bien ni mal.

«--Et riche?...

«--Ah! pour cela, je n'en sais rien. Elle a un frère qui est son aîné, et dans ces grandes familles, en dépit de la loi, celui qui porte le nom reçoit toujours la plus grosse part, quand ce n'est pas la totalité de la fortune...

«--Et tu la vois, cette famille?

«--Jamais.

«Ce dernier mensonge était décisif, il devenait pour moi plus clair que le soleil que mon Victor me trahissait ou tout au moins travaillait de son mieux à me trahir, et que si je ne veillais pas au grain, il allait m'échapper, et qu'une fois encore je serais jouée, dupée, bafouée et volée.

«--Oh! non, cela ne sera pas, canaille! pensai-je en lui souriant de mon meilleur sourire.

Depuis un moment, Raymond avait sur les lèvres une question d'une importance capitale, et il attendait pour la placer que Mme Misri reprît haleine.

Voyant qu'elle ne tarissait pas, il lui posa la main sur le bras, et ainsi l'interrompant:

--Une question, de grâce, madame, fit-il.

--Quoi?

--Cette lettre anonyme, vous êtes-vous inquiétée de son origine?...

--Me prenez-vous pour une bête?...

--Et qu'avez-vous découvert?...

--Rien de rien! Combelaine a tant d'ennemis...

--Mais vous l'avez conservée?

--Naturellement...

--Et vous consentiriez à me la communiquer?

--Quand il vous plaira; ce soir même si vous voulez.

VII

Préoccupés, chacun de son côté, d'un intérêt immense, assis d'ailleurs sur les coussins moelleux d'un bon coupé bien clos, ni Raymond ni Mme Misri ne s'apercevaient du vol des heures.

Il n'en était pas de même du cocher qui, sur son siège, exposé à la fraîcheur pénétrante du soir, trouvait le temps long et la promenade fastidieuse.

Après avoir deux fois successivement descendu et remonté au pas l'avenue de l'Impératrice, l'impatience le gagna.

Revenu à l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile, il arrêta court son cheval, et sans façon, ouvrant du dehors, comme tous les cochers savent le faire, la glace de devant de la voiture:

--Ah çà! est-ce que nous ne rentrons pas? demanda-t-il d'un ton à mériter un congé immédiat.

--Pas encore, répondit Mme Misri. Allez...

--Où?

--Où vous voudrez... le long des boulevards extérieurs.

Et elle releva brusquement la glace, tandis que le cocher passait sa mauvaise humeur sur le pauvre cheval.

--Jusqu'à cette lettre anonyme, reprit Mme Misri, j'y allais avec Combelaine bon jeu bon argent. Comme une imbécile que je suis, je me promettais, puisqu'il partageait son nom avec moi, de partager loyalement ma monnaie avec lui. Reconnaissant sa gredinerie, je me promis qu'il ne la porterait pas en paradis. Je me jurai que, si je parvenais à me faire épouser, trois mois après je l'aurais planté là pour reverdir, et sans un sou en poche.

«Comme bien vous l'imaginez, cette idée de vengeance ne me donnait qu'un désir plus enragé de réussir.

«Pour commencer, voulant savoir où en étaient les choses, j'essayai de tirer les vers du nez de Maumussy et du papa Verdale. Peine perdue. L'un me répondit par des plaisanteries, l'autre par des fadeurs. Je compris qu'ils étaient du complot et qu'insister, ce serait avertir Combelaine, qui ne se doutait de rien, car j'étais avec lui aimable comme jamais.

«Je me retournai alors vers Coutanceau, que vous devez bien connaître, l'ancien banquier, qui est à tu et à toi avec Combelaine, mais qui le déteste, au fond. Coutanceau me promit des renseignements exacts.

«Alors moi, en attendant, j'écrivis tout au long la vie de Combelaine, je fis recopier et arranger mon écrit par un journaliste de mes amis, et j'envoyai le poulet à la duchesse de Maillefert, après avoir ajouté au bas: «Pour plus amples renseignements, s'adresser à Mme Flora Misri, telle rue, tel numéro.»

--Mon Dieu! pensait Raymond, pourquoi n'ai-je pas su tout cela plus tôt!... Pourquoi n'ai-je pas rencontré cette femme le lendemain de mon arrivée à Paris!...

Mais elle ne lui laissait pas le loisir de la réflexion...

Il n'avait pas de trop de toute son attention pour la suivre, d'autant que le cocher, impatienté, avait mis son cheval au grand trot et que bien des paroles se perdaient dans le bruit des roues:

--Vous allez me dire, continuait-elle: Comment Léonard ne vous avait-il avertie de rien? Voilà ce qui me confondit tout d'abord. Après avoir trahi son maître pour moi, me trahissait-il pour son maître?

«Brave garçon! Aux premiers mots que je lui dis, il tomba de son haut.

«Pour la première fois de sa vie, Combelaine avait eu un secret pour son valet de chambre.

«--Eh bien! ma petite, me dit-il, ce mariage que mitonne le patron n'aura pas lieu. A nous deux, sachant ce que nous savons, nous ne serions que des imbéciles si nous ne l'empêchions pas. Travaillez de votre côté, je vais agir de mien...

«Alors, je lui dis ce que j'avais fait déjà, et quelle lettre j'avais écrite à la duchesse de Maillefert. Il m'approuva, disant que très probablement mon poulet suffirait pour tout rompre.

«Aussi, pendant les trois jours qui suivirent, je n'osai pas mettre le nez hors de chez moi. A chaque coup de sonnette je tressaillais et je me disais: «C'est la duchesse ou un de ses amis...»

«Ce n'étaient jamais que des ennuyeux, des désœuvrés, des emprunteurs.

«Mes révélations avaient-elles donc manqué leur but et laissé à la duchesse de Maillefert sa confiance en Combelaine? Ce n'est pas là ce que je redoutais. Ce que je craignais, c'était que ma lettre n'eût été interceptée.

«Il est fin, Victor. Faisant la cour à une jeune fille d'une grande famille, il était impossible qu'il n'eût pas établi comme un filet autour de l'hôtel de Maillefert, pour que rien n'y parvînt sans sa permission. J'aurais mis la main au feu qu'il avait acheté le concierge, les valets et les femmes de chambre...

«J'étais en train de chercher le moyen de passer à travers les mailles de ce filet, lorsque le gros père Coutanceau m'arriva.

«--Je suis crevé, me dit-il; voilà cinq jours que je cours comme un chat maigre, faisant de la police à votre intention...

«--Avez-vous découvert quelque chose au moins? demandai-je.

«--Eh!... eh!... j'ai appris de drôles de choses...

«--Parlez, lui dis-je.

«Vous avez, sans doute, monsieur Delorge, entendu dire beaucoup de mal de M. Coutanceau. On prétend que c'est un ci, que c'est un l'autre, un usurier sans pitié, un monteur de banques véreuses, un filou qui a pris les millions qu'il possède, sou à sou, dans la poche du pauvre monde... C'est fort possible. Ce qui est sûr, c'est qu'il est encore le meilleur de la bande, point rancunier, n'ayant jamais fait de mal inutilement, et toujours prêt à rendre un service, quand il le peut sans qu'il lui en coûte rien.

«--Tout d'abord, commença-t-il, vous aviez été bien renseignée; votre infidèle se marie...

«--C'est décidé?

«--Autant que si le maire y avait passé.

«--Pardon!... Il manque encore quelque chose: mon consentement, à moi Flora Misri. Si j'allais ne pas l'accorder...

«--On s'en passerait, ma chère amie.

«--Croyez-vous? Croyez-vous que si je fais savoir à Mme de Maillefert ce qu'est exactement le comte de Combelaine, elle l'acceptera pour gendre?...

«--Parfaitement.

«--Parce qu'elle n'ajoutera pas foi à mes dénonciations, pensez-vous? Mais j'ai des preuves à l'appui de mes dires, mon cher Coutanceau, des preuves irrécusables, matérielles, que j'amasse depuis plus de quinze ans et que je garde plus précieusement que mes titres de rentes. J'ai des papiers et des lettres à envoyer Combelaine au bagne ou à la place de la Roquette, à mon choix.

«Le père Coutanceau haussait les épaules.

«--Envoyez-l'y donc, me dit-il, car c'est le seul et unique moyen que je vous voie d'empêcher son mariage...

«--Oh!

«--C'est comme cela. Je n'ose pas dire que les Maillefert et votre Combelaine se valent, mais ils sont d'accord, ils s'entendent...

«--Vous êtes sûr de ce que vous dites, papa?

«--Sûr?... Vous comprenez, ma belle enfant, que je ne voudrais pas parier ma tête, mais je parierais bien cinq cents louis... Voulez-vous parier cinq cents louis?... C'est de M. Philippe de Maillefert lui-même que me vient ma certitude. Vous me direz que je le connais à peine; c'est vrai, je ne lui ai pas parlé quatre fois en ma vie. Mais je connais très bien une demoiselle des Délassements qui lui coûte les yeux de la tête, et à laquelle il ne cesse de promettre, depuis un mois, un huit-ressorts et des chevaux pour le lendemain du jour où sa sœur, Mlle de Maillefert, sera comtesse de Combelaine. Est-ce un fait, cela? Ce qui n'est pas moins positif, c'est qu'à tous ses créanciers il répond invariablement qu'il les payera quand sa sœur sera mariée. Que conclure de là? Que l'illustre famille de Maillefert, au lieu de se ruiner pour doter sa fille, attend une fortune de son gendre.

«Ce me semblait un conte de l'autre monde, que me débitait là le papa Coutanceau, tellement que, persuadée qu'il se moquait de moi:

«--Combelaine enrichir quelqu'un! m'écriai-je. Et c'est à moi que vous dites cela! Combelaine!... Mais il lui faudrait dix mille francs pour sauver sa tête, qu'à moins de me voler, il ne saurait où les prendre...

«Là-dessus, le père Coutanceau se leva en sifflant, ce qui est un de ses tics, et allant s'adosser à la cheminée:

«--Eh bien! ma fille, me dit-il, je suis certain, moi, que votre Combelaine a un compte ouvert chez Verdale. Pas plus tard qu'avant-hier, j'ai vu le caissier lui verser trente-cinq mille francs sur un simple reçu.

«Jamais aussi énergiquement qu'en ce moment, Raymond n'avait fait appel à toutes les facultés de son intelligence.

«Il s'agissait de profiter de cette chance inespérée de salut qui semblait s'offrir à lui. Il s'agissait, parmi tous les fils de cette intrigue embrouillée, de choisir le bon, celui qui pouvait conduire à la vérité.

«Aussi perdait-il toute conscience du temps et de l'heure, et de la singularité de sa situation...

«Dieu sait pourtant si les allures et les mouvements du coupé étaient étranges.

«Mme Misri non plus ne remarquait rien.

«--De tout autre que du père Coutanceau, poursuivait-elle, je me serais défiée. Mais lui!... Je savais qu'il exécrait Combelaine, Maumussy, Verdale, la princesse d'Eljonsen, enfin toute la séquelle. Dame! vous savez, au moment du coup d'État, Coutanceau ne s'est pas fait tirer l'oreille pour avancer de l'argent. Tout ce qu'il possédait il l'a prêté. A ce point qu'on l'avait surnommé «l'usurier du 2 Décembre.» Eh bien! ce surnom était injuste. En fait d'intérêts, il n'avait stipulé ni cinquante, ni vingt, ni même dix du cent. Il n'avait rien demandé qu'une grande situation, en cas de succès, une de ces situations qui donnent des honneurs. On la lui avait promise. On lui avait juré qu'il serait député, gouverneur de la Banque, ministre, que sais-je!... Le moment de tenir venu, Coutanceau fut déclaré ridiculement prétentieux. On trouva qu'il était bien vieux, que son éducation était insuffisante, qu'il manquait de prestige, on eut l'air de découvrir qu'il avait eu des malheurs à la correctionnelle... Je me rappelle de quel ton il criait aux autres: «Vous dites que je suis véreux, eh bien! et vous, donc!...» Si bien qu'il n'eut pas la place, ce dont il enrage encore tellement que je lui ai entendu dire vingt fois que, pour démolir l'Empire, il donnerait le triple de ce qu'il a prêté pour aider à le fonder.

«Par là, monsieur Delorge, vous pouvez comprendre que j'étais bien sûre que du moment où il s'agissait de nuire à Combelaine, je pouvais compter absolument sur Coutanceau.

«Ayant donc réfléchi un moment:

«--Voyons, gros père, lui dis-je, assez de rébus comme ça, vous devez bien voir que je suis sur le gril.

«--Connu! ma petite, me répondit-il. Quand j'aurai mis le bout de votre joli doigt dans le pot au roses, vite vous irez le montrer à ce cher Victor, lequel viendra faire du tapage chez moi et me mettra aux trousses ce drôle de Verdale, qui ne m'a jamais pardonné la bêtise que j'ai faite de l'enrichir.

«--Moi, vous dénoncer à Combelaine? à un misérable, qui me vole et me bafoue, que je méprise, que je hais?...

«Il éclata de rire, le vieux malin, et me regardant:

«--En ce cas, fit-il, je regrette bien de ne rien savoir de positif.

«Furieuse, je crois que j'allais le battre, quand se reprenant:

«--Seulement, ajouta-t-il, à force de fureter, de regarder, d'écouter, de questionner l'un et l'autre, j'ai fini par apprendre une petite histoire. Attention.

«Il y avait une fois, il y a trois ou quatre mois, en Anjou, une jeune demoiselle bien naïve, bien honnête, bien sage, qui vivait toute seule, au fond d'un grand vieux château. Elle s'appelait Simone.

«Riche, cette demoiselle l'était autant que le défunt marquis de Carabas. Toute la contrée lui appartenait. Ses propriétés étaient évaluées huit ou dix millions, et elle les surveillait et les faisait valoir elle-même, ni plus ni moins qu'un bon vieux propriétaire.

«Ce n'était pas l'affaire de sa maman ni de monsieur son frère, lesquels, ayant depuis longtemps avalé leur saint-frusquin, grillaient de croquer celui de la pauvre demoiselle.

«Ils avaient bien essayé de tous les moyens pour la déposséder, mais elle avait tenu bon, et ils enrageaient, tirant le diable par la queue, quand une idée leur vint.

«C'était de marier Mlle Simone--de gré ou de force--à un homme qui s'engagerait à partager avec eux le gâteau, c'est-à-dire la dot.

«Pour ce, ils cherchaient un gaillard aimable et peu scrupuleux, lorsque Mme la duchesse de Maumussy leur offrit le comte de Combelaine...

«Ils étaient faits pour se comprendre.

«Sur un mot de la duchesse, votre Victor partit pour l'Anjou en compagnie de Maumussy et du baron Verdale.

«Il vit les Maillefert, on s'expliqua et en trois jours tout fut entendu, convenu, conclu. On échangea les paroles comme il convient entre gentilshommes. On prit aussi des sûretés et on se procura de l'argent, grâce à l'honorable M. Verdale, lequel, pour rentrer dans les fonds que lui doit Combelaine, s'est constitué le banquier de l'association. Restait à obtenir le consentement de la jeune fille. Ce n'était pas aisé. Elle avait un amoureux, et elle y tenait encore plus qu'à ses propriétés. Ce fut la duchesse de Maumussy qui imagina un expédient. J'ignore comment elle s'y prit, ce qu'elle dit ou fit; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à la fin de l'année, Mlle Simone quitta son vieux château et vint s'installer rue de Grenelle, chez sa mère. Si bien qu'aujourd'hui tout est arrangé, elle a donné son consentement...

Cent questions, d'une importance décisive, se pressaient sur les lèvres de Raymond. Mme Misri ne souffrit pas qu'il en formulât une seule.

--Ah! attendez que j'aie fini, interrompit-elle d'une voix rauque, attendez!...

C'est qu'à remuer tous ces souvenirs irritants, ses nerfs s'exaspéraient. La colère chassait à flots le sang à sa gorge.

--Le père Coutanceau, reprit-elle, avait vidé son sac du premier coup. Une heure durant, je le tournai et retournai comme un gant, je ne lui arrachai pas un détail de plus.

«Je lui fis jurer de veiller au grain et d'accourir dès qu'il apprendrait quelque chose de neuf, et je le congédiai.

«J'avais hâte d'être seule, pour ne me plus contraindre, pour rager à l'aise, pour trépigner, crier et casser tout ce que j'avais sous la main.

«C'est que, voyez-vous, si j'ai mon amour-propre tout comme une autre, je me connais, moi, et je ne me monte pas le coup. Moi, Flora Misri, née Cochard, ancienne figurante des Délass, âgée de trente-cinq ans, sans compter les mois de nourrice, pouvais-je lutter avec une jeune fille de vingt ans, sage, jolie, et noble comme une reine!...

«Si elle eût été dans la misère, seulement!... Mais elle était riche, si riche, que moi, avec mes deux millions, je me faisais l'effet d'une pauvresse. Donc, c'était clair comme le soleil en plein midi, j'étais une fois de plus trahie, filoutée, lâchée...

«--Oui, pensai-je, à moins d'un de ces coups qui relèvent une partie...

«Je reconnaissais que tout espoir était perdu, et perdu sans retour, du côté des Maillefert, et que je n'avais plus à compter que sur moi seule. Je sentais aussi que le temps pressait, et que, si je m'amusais aux bagatelles de la porte, je trouverais la pièce jouée, un beau matin.

«Montée comme je l'étais, je me décidai sur-le-champ à jouer mon va-tout et à attaquer directement Combelaine...

«Le soir même, il arriva chez moi, sur les dix heures, fumant son cigare, comme d'ordinaire, souriant et insolent comme toujours. J'avais préparé dans ma tête ce que je lui dirais, mais sa vue me fit oublier mes belles phrases; la colère m'emporta, et sans le laisser seulement me souhaiter le bonsoir, lui sautant à la gorge:

«--Lâche, m'écriai-je, misérable brigand! Ose donc me dire encore que tu ne te maries pas!...

«Si vous croyez qu'il fut décontenancé, qu'il essaya de nier, c'est que vous ne le connaissez guère. Il se dégagea, et froidement:

«--Justement, me dit-il, je venais t'annoncer mon mariage...

«Il me poussait à bout, j'éclatai.

«--Eh bien! m'écriai-je, ce mariage n'aura pas lieu!

«--Parce que?...

«--Parce que moi, Flora, je ne le veux pas!...

«La voix de Mme Misri atteignit un tel diapason, que le cocher certainement l'entendait, et que par moments Raymond le voyait se pencher vers les glaces de devant, partagé qu'il était entre l'attention à donner à son cheval et la curiosité de savoir ce qui se passait dans le coupé.

«--Depuis vingt ans, poursuivit-elle, que notre existence est commune, nous n'en étions pas, Victor et moi, à notre première dispute. Et vous ne savez pas, monsieur Delorge, ce que peut être une dispute entre un homme tel que lui et une femme comme moi.

«Mais jamais la situation n'avait été tendue comme ce soir-là.

«--Ah! tu ne veux pas que j'épouse Mlle Simone, fit-il.

«--Non.

«--Et pourquoi, s'il te plaît?

«--Parce que, répondis-je, tu es à moi. Parce que j'ai payé de ma jeunesse le droit d'être ta femme. Parce que j'ai ta parole et que je t'ai donné des arrhes; que notre mariage est annoncé partout; que je suis lasse d'être dupe et que je ne veux pas être ridicule; enfin, parce que je ne supporterais pas de te voir à une autre...

«Monsieur ricanait.

«--Serais-tu donc jalouse? fit-il.

«--Pourquoi pas!...

«Là-dessus, son visage changea brusquement, et de dur et menaçant qu'il était, il devint doux et bon comme à nos meilleurs moments.

«--Eh bien! là, vrai, tu as tort d'être jalouse. Voyons, franchement, puis-je te préférer, à toi, qui es le sourire de ma vie, à toi si gaie, si facile, si dévouée, cette vierge larmoyante qui a nom Simone de Maillefert!... Est-ce qu'elle me comprendrait? est-ce que nous parlons seulement la même langue! Le mariage est un sacrifice à mes projets d'avenir, à mon ambition, à notre bonheur... Nous vieillissons, ma pauvre Flora, il nous faut une fin digne de nous. Je rencontre des millions qui ne demandent qu'à entrer dans ma poche: faut-il que je les repousse! Tu ne le voudrais pas. Tu es trop forte pour avoir des scrupules de sentiment. Ah! si on pouvait avoir l'argent sans la femme! Mais ce n'est pas l'usage. Pour palper la dot, il faut épouser. Avalons donc cette pilule amère. Flora Misri, jalouse! c'est de la folie. Tu ne la connais pas cette pauvre Simone de Maillefert. Combien crois-tu qu'elle ait encore à vivre? Avant la fin de l'année je serai libre, et j'aurai gagné, à aliéner six mois ma liberté, une fortune énorme, de grandes alliances, un regain de considération que mes fredaines rendent nécessaire, et le titre de duc. Alors je reviendrai, et ce ne sera plus le titre de comtesse, mais celui de duchesse que je mettrai dans ta corbeille. Alors, en unissant nos deux fortunes, nous aurons une des maisons les plus considérables de Paris et tout le monde à nos pieds... Oui, tu as raison, je suis à toi, mais quand il y va d'un si grand intérêt, tu peux bien me prêter pour quelques semaines à une pauvre fille qui se passe une fantaisie de malade...

«Voilà, monsieur Delorge, ce que me dit Victor, non comme je vous le rapporte, mais longuement, doucement, avec toutes sortes de caresses dans la voix et de tendresse dans les yeux.

«--A tout cela, dis-je, quatre mots de réponse suffisent: Je-ne-veux-pas!...

«Il parut surpris.

«--Voyons, voyons, fit-il d'un ton dédaigneux, je ne suis pourtant pas, que je sache, votre propriété, la belle!...

«--Si! m'écriai-je.

«Et hors de moi, je me mis à lui reprocher, avec des torrents d'injures et d'insultes, sa vie tout entière, tout ce que je savais de ses hontes, toutes les infamies dont j'avais été la complice volontaire ou forcée...

«Et quand j'eus fini:

«--Alors, ricana-t-il, c'est ta note que tu me présentes?

«--Oui, et je prétends être payée.

«Il haussa les épaules, et sentant grandir son irritation:

«--Tiens, me dit-il, brisons... Ce n'est pas un caprice absurde qui me fera revenir sur ma détermination.

«Mais moi j'avais décidé que j'irais jusqu'au bout.

«--Prends garde, Victor, dis-je.

«Il tressaillit.

«--Que veux-tu dire? fit-il.

«--Rien, sinon que je ne me laisserai pas bafouer sans essayer une revanche. Tu oublies quelque chose...

«--Quoi?

«Je me rapprochai de la cheminée pour être à portée de mon cordon de sonnette, et le regardant bien dans le blanc des yeux, je dis:

«--Et les papiers!...

«Son visage positivement se décomposa, et c'est cependant d'un ton calme qu'il répondit:

«--Quels papiers?...

«J'allais jouer ma dernière carte.

«--Tu le sais aussi bien que moi, répondis-je. Un homme comme toi qui, depuis vingt ans, se mêle à toutes les intrigues et se salit à tous les tripotages, est bien forcé de garder par devers lui des tas de paperasses qui le compromettent terriblement, c'est vrai, mais qui à un moment donné, aussi, peuvent être des armes. Toi qui es prudent, et qui connais tes amis de la rue de Jérusalem, tu n'as jamais rien conservé chez toi. On pouvait, en ton absence, fouiller ta maison, comme on a fouillé celle du père Coutanceau, quand on lui a si subtilement enlevé les pièces dont il menaçait de se servir. C'est à moi que tu confiais tout ce que tu jugeais dangereux. Tu me disais: «Tiens, serre, ce n'est rien, mais j'y tiens.» Moi je serrais fidèlement; seulement, comme j'aime à connaître la valeur de ce que je garde, j'examinais. Je ne suis qu'une bête, mais je sais lire. J'ai lu... cela te suffit-il?

«Il se contenait encore, mais à peine, oh! à grand'peine.

«--Et si je te demandais de me rendre ces papiers? interrogea-t-il.

«--Je te répondrais, dis-je, que je ne les rendrai qu'à mon mari.

«--De sorte que si j'épouse Mlle Simone...

«--Je les utiliserai...

«--Toi!

«Cette fois, bien ostensiblement, je pris le cordon de la sonnette.

«--Oui, moi, répondis-je. Et si tu veux savoir ce que j'en ferai, je vais te le dire. Je commencerai par les trier et les classer. J'adresserai les uns au procureur impérial; les autres à n'importe quel député de l'opposition; d'autres encore à l'empereur lui-même. Il y en a que je donnerai à ma sœur, Mme Cornevin, qui les remettra à Mme Delorge, la veuve du général. Quant à ceux que tu m'as confiés dernièrement, et qui viennent de Berlin, j'aviserai.

«Ah! je croyais bien qu'il allait se jeter sur moi, et essayer de m'étrangler...

«Eh bien! non...

«Posément, il reprit son chapeau, et ouvrant la porte:

«--Vous devez comprendre, prononça-t-il, que de ma vie je ne vous reverrai. Ce que j'ai dit sera... Vous croyez pouvoir me perdre? Essayez... Et il sortit.

Arrivée à ce paroxysme où la colère ne trouve plus d'expression, Mme Flora Misri riait d'un rire nerveux et strident qui, en ce moment, semblait sinistre, et eût presque fait douter de sa raison.

Se penchant vers Raymond, jusqu'à lui effleurer le visage de son haleine:

--Eh bien! interrogea-t-elle, qu'est-ce que vous dites de cela?...

Raymond ne répondit pas. Il était ébloui des perspectives que lui ouvrait le ressentiment de cette femme, et haletant d'espérance et de crainte, il tremblait, par un mot imprudent, de la rappeler à la prudence ou de déranger le cours de ses idées.

--Vous êtes stupéfait du toupet de Victor, reprit-elle. Que serait-ce donc si vous connaissiez les papiers que j'ai en ma possession, si vous saviez où ils le mèneront si je les livre!...

«A la réflexion, cependant, je m'expliquai sa conduite.

«C'est qu'il me connaît, voyez-vous, c'est qu'il me sait, avec lui, faible comme une enfant, lâche autant que le chien qu'on bat et qui revient en rampant lécher la main qui l'a battu.

«J'ai tant de fois tenté inutilement de briser ma chaîne, de m'enfuir, de me reconquérir!... Tant de fois je l'ai menacé de me venger, et terriblement, de tout ce qu'il m'a fait endurer!...

«--Ce sera cette fois comme les autres... devait-il penser en sortant de chez moi. Flora est bien trop bête pour faire ce qu'elle dit...

«Il est vrai que, de mon côté, je pensais:

«--Chante, mon bonhomme, chante bien haut, redresse la crête, fais le fier... Avant la fin de la semaine, ne voyant pas venir de lettre de moi, tu commenceras à avoir la puce à l'oreille...

«Ne pas donner signe de vie, je le pouvais sans danger, certaine que Victor ne passerait pas outre sans une dernière explication. Alors, s'il s'obstinait, il serait temps d'agir.

«Cependant, pour n'être pas prise sans vert, il m'importait d'être informée jour par jour des faits et gestes de Combelaine. J'envoyai chercher Léonard.

«Je lui trouvai l'air fort abattu.

«--Je conçois que vous vous fassiez de la bile, me dit-il, nous sommes volés, le patron épousera Mlle de Maillefert.

«--Comment! à nous deux, et avec les armes que nous avons!...

«--Nous n'empêcherons rien. Si l'affaire eût pu être rompue, elle l'eût été, entendez-vous, par les Maillefert.

«--Des gens qui s'entendent avec lui...

«--Qui s'entendaient, c'est possible; qui sont brouillés, c'est sûr. Ils se voient, ils se visitent, ils sortent ensemble, mais ils se haïssent. Allez, je sais ce que je dis. Pas plus tard qu'avant-hier, voilà M. Philippe de Maillefert qui tombe chez nous, demandant à parler à monsieur, sur-le-champ. Comme de juste, je vais prévenir monsieur, qui me répond: «Que le diable emporte l'imbécile!... Enfin, qu'il entre.» Je le fais entrer, je me retire. Seulement, j'avais flairé quelque chose. Je restai l'oreille collée contre la porte. Mes deux individus étaient à peine seuls, que voilà une discussion qui commence, oh! mais une discussion si abominable, que deux chiffonniers n'en auraient pas une pire. M. Philippe réclamait à monsieur de l'argent qu'il l'accusait de lui avoir volé, de très grosses sommes et aussi des billets, et à tout moment, monsieur répétait: «Tant pis pour vous! Chacun pour soi! Adressez-vous aux tribunaux...»

«Vous devez le comprendre, monsieur Delorge, je tombais de mon haut...

«--Ce que vous me contez là est invraisemblable, dis-je à Léonard...

«--C'est cependant vrai.

«--Et le mariage n'est pas rompu?

«--Il tient plus que jamais...

«--C'est absurde!...

«Léonard haussa les épaules.

«--C'est-à-dire, me répondit-il, que cela me surpasse. Il faut qu'il y ait là-dessous quelque diablerie du patron, que nous ne soupçonnons pas. Laquelle?... Je me suis donné la migraine à force de chercher, et j'ai fini par jeter ma langue aux chiens.

«De plus en plus, la situation se compliquait, si bien que j'en arrivais à ne savoir plus que penser ni que croire, et que malgré toutes les raisons que j'avais de me lier à Léonard, je l'observais en dessous, essayant de reconnaître si, acheté par Victor, il ne se moquait pas de moi.

«--Peut-être, demandai-je, Mlle de Maillefert aime-t-elle quelqu'un?...

«--Parbleu! répondit Léonard.

«Et alors, monsieur Delorge, il me raconta que celui que cette pauvre jeune fille aimait, c'était vous, que tout le monde le savait bien, qu'elle l'avait d'ailleurs avoué hautement, et que même vous deviez l'épouser, lorsque Victor était survenu, protégé par Mme de Maumussy.

«J'étais toute saisie de cette fatalité, moi, qui me rappelais la mort de votre père, et je me disais:

«--Eh bien?... en voilà un qui ne doit pas être le cousin de Combelaine.

Mme Misri supposait-elle qu'il était besoin d'attiser la haine de Raymond avant de lui offrir un sûr moyen de se venger?

Et dans le fait, pourquoi non?

Elle ignorait ses tortures et sa résolution désespérée lorsqu'elle l'avait invité à prendre place dans son coupé.

Et depuis ce moment, il était resté impénétrable, devenant de plus en plus froid et réservé, à mesure qu'elle s'enivrait de sa colère.

C'est qu'il était une considération qui lui commandait le sang-froid qui observe, prévoit et calcule:

Autant il avait foi en la sincérité actuelle de Mme Misri, autant, pour l'avenir, il se défiait d'elle.

Sans être un grand grec en matière de passion, il était trop intelligent pour ne pas comprendre qu'en dépit de ses serments de haine et de vengeance, Mme Misri, plus que jamais, aimait--si ce n'est pas profaner ce mot sacré--le comte de Combelaine.

Elle était en pleine révolte; mais que fallait-il pour qu'elle reprît sa chaîne et qu'elle revînt à ses habitudes d'aveugle soumission? Une visite de Combelaine évidemment, un mot, un regard...

Donc, il fallait profiter de l'occasion pour en tirer tout ce qu'elle savait encore, pour lui arracher surtout les papiers qu'elle possédait...

Après un moment de silence:

--Et ensuite? interrogea-t-il.

--A cela, monsieur Delorge, reprit Mme Misri, se bornaient les renseignements de M. Léonard. Il fut convenu que nous resterions alliés, poursuivant le même but, moi ouvertement, lui en secret.

«Et j'attendis les événements, tenue au courant tous les jours, tantôt par le père Coutanceau, plus animé que moi, certainement, contre Combelaine, tantôt par Léonard.

«Selon Coutanceau, tout espoir était définitivement perdu, et j'avais tort de ne pas utiliser immédiatement mes armes.

«Selon Léonard, au contraire, je devais patienter, parce que, me disait-il, M. de Maillefert et Victor, de plus en plus irrités, ne pouvaient manquer, au premier jour, de vider leur querelle sur le terrain.

«Malheureusement, c'est à Coutanceau que tout semblait donner raison.

«Le mariage de Combelaine et de Mlle de Maillefert était annoncé de divers côtés, et tout en le trouvant inouï, incompréhensible, absurde, on le considérait comme certain.

«En cette extrémité, je songeai à agir sur Combelaine par ses anciens amis.

«Parmi les papiers, il s'en trouvait qui compromettaient terriblement plusieurs personnages haut placés, et entre autres, et plus que tous les autres, le duc de Maumussy.

«C'est donc à lui que je m'adressai d'abord.

«Après lui avoir exposé la situation, qu'il devait d'ailleurs connaître aussi bien sinon mieux que moi, je lui écrivais carrément:

«Il m'est impossible de frapper Victor sans vous atteindre vous-même, je le regrette, mais c'est ainsi. Usez de votre influence sur lui pour le déterminer, non pas à m'épouser, je n'exige pas tant, mais à rompre un mariage que je suis résolue à empêcher à n'importe quel prix.»

«Je m'attendais a voir arriver Maumussy, tout courant. Je comptais, à tout le moins, sur une réponse immédiate... Rien.

«Furieuse, j'écrivis successivement la même chose au baron Verdale et à la princesse d'Eljonsen... Rien toujours.

«On riait de ma colère, on se moquait de mes menaces: c'était si clair que j'aurais douté de la valeur des pièces que j'avais entre les mains, sans le père Coutanceau, qui les avait examinées, et qui même avait profité de la circonstance pour s'emparer de tout ce qui le concernait.

«Ce silence, prétendait-il, était inouï, inexplicable, et très certainement cachait quelque embûche.

«--Défiez-vous, me répétait-il sans cesse, prenez garde!...

«Et moi, qui, mieux que lui, sais ce dont Victor est capable, je frémissais et j'étais travaillée de si affreuses terreurs, qu'il me semblait trouver un goût étrange à tout ce que je mangeais, que le jour j'osais à peine sortir, et que la nuit je me barricadais dans ma chambre comme dans une forteresse.

«Ah! ces papiers maudits!... Vingt fois je les ai mis sous enveloppe pour les adresser à qui de droit, vingt fois j'ai eu horreur de ce que j'allais faire, et je les ai resserrés en me disant:

«--Je ne peux pas, décidément je ne peux pas...

Alors, monsieur Delorge, alors, lâche et indigne créature que je suis, pauvre bête, misérable dupe, savez-vous ce que je fis?

«J'écrivis à Victor pour lui demander une entrevue, lui disant que notre brouille venait d'un malentendu qu'une explication dissiperait.

Si Mme Flora Misri pensait surprendre Raymond, elle se trompait.

Cette défaillance, il l'avait devinée, prévue, et il n'avait qu'à s'applaudir de sa pénétration et de sa réserve.

--Oui, voilà ce que je fis, continua-t-elle, et, allégée de mes angoisses et de mes luttes intérieures, pleine d'espoir, j'attendis.

«Oh!... je n'eus pas à attendre longtemps! Le soir même, Victor me retournait ma lettre avec ces mots au crayon rouge, en travers:

«Assez!... ou je serai forcé de prier le préfet de police de me délivrer d'obsessions et de menaces également ridicules.»

«Il me menaçait de la police, lui!... Quelle amère dérision!...

«--Et j'hésiterais encore, m'écriai-je, à le perdre lorsque je le puis!...

«Eh bien! oui, j'hésitai encore.

«--Il faut, me dis-je, que je le voie, que je lui parle, qu'il m'entende... C'est une dernière chance de salut que je lui offre: s'il la dédaigne, c'est fini, j'agis...

«Et voilà pourquoi, monsieur Delorge, vous m'avez vue, ce soir, à la grille du comte de Combelaine, mendiant la faveur d'un entretien.

«Et vous avez entendu!... Il me ferme sa porte, le misérable qui me doit tout, que j'ai disputé jadis à cette police dont il me menace aujourd'hui, qui a vécu de moi, des hontes qu'il me reproche, qui m'a volée, pillée, ruinée, qui me doit jusqu'à l'argent qu'il donne à ses valets par lesquels il me fait insulter.

«Et Léonard qui n'est plus là.

«Comment, tout à coup, sans me prévenir, a-t-il quitté Combelaine qu'il sert depuis tant d'années, et qui lui doit, il me le disait encore avant-hier, une vingtaine de mille francs?

«Qu'est-ce que cet Anglais, qui lui donne, à ce qu'on prétend, des gages fabuleux?...

Durant dix secondes, Mme Misri reprit haleine, puis tout à coup, et avec une violence convulsive:

--Voilà ce que je me disais, monsieur Delorge, poursuivit-elle, pendant qu'on me refusait la porte. La mesure était comble, cette fois, et je me demandais comment frapper sur-le-champ le misérable, lorsque je vous ai aperçu et reconnu.

«Et maintenant que je vous ai tout raconté, je vous dis:

«--Je ne suis qu'une femme, je ne saurais peut-être pas me servir des armes mortelles que j'ai entre les mains; voulez-vous que je vous les confie? Voulez-vous me venger en vous vengeant vous-même? Êtes-vous prêt à me jurer que vous frapperez impitoyablement Combelaine, que vous l'écraserez!...

Jamais occasion si décisive ne s'était offerte à Raymond, et il n'avait pas trop de toute sa volonté pour garder son calme.

--Ainsi, vous me donnerez ces papiers qui sont en votre pouvoir? demanda-t-il.

--Je vous les donnerai.

--Quand?

Si imperceptible que fût l'indécision de Mme Misri, elle n'échappa pas à Raymond.

--Demain, répondit-elle, dans la matinée...

--Pourquoi pas ce soir?...

--Ce soir!...

--Oui, tout de suite. Dites à votre cocher de rentrer, je monte à votre appartement, vous me remettez ces papiers, je passe la nuit à les examiner et à voir quel parti on peut en tirer, et dès demain j'ouvre le feu...

Une brusque secousse lui coupa la parole.

Le coupé venait de s'arrêter court au milieu de l'avenue d'Eylau.

Le cocher, comme la première fois, rabattit sans façon la glace, et d'un accent inquiet:

--Madame! appela-t-il, madame!

Assurément, elle était à mille lieues de la situation présente, et il lui fallut un instant pour s'en rendre compte. Alors, elle crut que son cocher allait de nouveau se permettre des observations sur la longueur de la promenade.

--Qu'est-ce que ces façons! répondit-elle. Ne vous ai-je pas dit de marcher?...

Elle voulait relever la glace, le cocher l'en empêcha.

--C'est bien, je vais marcher, fit-il, mais avant je dois dire à madame que nous sommes suivis...

Elle tressauta, et, par un mouvement instinctif, se rapprochant de Raymond:

--C'est impossible!... s'écria-t-elle.

--Oh! j'en suis sûr comme de mon existence, insista le cocher. Monsieur et madame n'ont donc pas remarqué les drôles de détours que je leur ai fait faire, et la singulière façon dont je les menais? C'est que je voulais m'assurer de la chose. J'ai commencé à m'en défier dès les Champs-Élysées. Voyant une voiture qui allait du même train que moi, toujours tournant à la même distance, tournant à droite quand j'allais à droite et à gauche quand je tournais à gauche, je me suis dit: «Bien certainement on épie madame.» Alors, je me suis mis à circuler au hasard, de ci et de là, tantôt au pas, tantôt au galop, la voiture ne me lâchait toujours pas, et maintenant que je suis arrêté, elle est arrêtée en arrière à cent pas.

Trop profonde était l'obscurité pour que le cocher, du haut de son siège surtout, pût juger de l'impression que produisait son rapport.

Pendant qu'il parlait, Mme Misri, plus tremblante que la feuille, s'était peu à peu blottie tout contre Raymond.

--Vous entendez? bégaya-t-elle.

--Parfaitement.

--C'est Combelaine qui nous suit, reprit-elle.

--Combelaine ou un autre...

--Non, ce ne peut être que lui. Je sais ses façons, voyez-vous, et combien il est traître. Pendant que je parlementais avec son domestique, il était au guet derrière ses persiennes. Il nous a vus causer et monter ensemble dans mon coupé. Il a demandé qui était cet homme à qui je parlais, on le lui a dit, et aussitôt, sautant en voiture, il s'est lancé sur nos traces...

Raymond sentait la victoire lui échapper, une victoire sûre, décisive, et dont il avait déjà, au dedans de lui-même, escompté la joie.

Car il n'avait pas besoin d'y voir clair pour reconnaître que Mme Flora retombait invinciblement sous l'influence de Combelaine, qu'elle était terrifiée de son audace, que le plus extrême anéantissement succédait à son exaltation nerveuse.

--Peut-être avez-vous raison, lui dit-il, mais que nous importe!...

--Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas que si Combelaine nous a épiés, il est trop fin pour n'avoir pas deviné ce qui s'est passé entre nous! S'il nous a suivis, il sait, à cette heure, que je vous ai tout dit, que je vous ai offert les papiers que j'ai en ma possession, que nous avons signé un traité de vengeance...

Il importait de prendre un parti, évidemment, mais il était bon aussi, avant tout, de vérifier les assertions du cocher. Raymond n'y ajoutait pas absolument foi, l'estimant fort capable d'avoir imaginé cette histoire de poursuite pour déterminer Mme Misri à rentrer.

Revenant donc à cet homme:

--Et où est-elle, maintenant, demanda-t-il, cette voiture qui nous «file» si obstinément?

Le cocher se dressa sur son siège pour regarder.

--Toujours au même endroit, répondit-il, près d'un café très éclairé. En mettant l'œil au petit carreau du fond, monsieur peut l'apercevoir.

Ainsi fit Raymond et, en effet, à une soixantaine de mètres, il distingua les lanternes d'une voiture immobile. Mais qu'est-ce que cela prouvait?

--Mon brave, dit-il au cocher, il ne faut pas toujours se fier aux apparences. Vous allez marcher, pendant que j'observerai, et faites assez de tours et de détours pour lever tous mes doutes!...

--Soit! répondit le cocher.

Et il fouetta son cheval, qui partit au grand trot...

--Eh bien!... demandait de temps à autre Mme Misri à Raymond.

--Eh bien, le cocher ne s'était pas trompé. Voici la voiture suspecte qui se met en marche à son tour... Elle tourne où a tourné la nôtre... Elle se maintient toujours à une cinquantaine de mètres...

Sûr de son fait, Raymond commanda au cocher d'arrêter.

--Ma conviction, dit-il à Mme Misri, est qu'il n'y a que M. de Combelaine pour nous épier ainsi... Cependant, il faut s'en assurer.

--Que voulez-vous faire?

--Je vais descendre et aller demander à la personne qui est dans cette voiture de quel droit elle me suit...

Déjà il ouvrait la portière; Mme Misri le retint.

--Vous ne ferez pas cela! s'écria-t-elle, je ne veux pas rester seule, j'ai peur... Ensuite, si c'est Victor qui est dans la voiture, qu'arrivera-t-il?...

Était-ce pour Raymond qu'elle craignait si fort, ou pour M. de Combelaine? Il eût été hardi de prétendre le décider.

Lui commençait à perdre son sang-froid.

--Que voulez-vous alors? dit-il en jurant. Avez-vous une idée?

--Oui.

--Dites.

--Voilà: mon cheval est fatigué, c'est vrai, mais il a beaucoup de sang, c'est une bête de quatre mille francs, et en le poussant un peu, on obtiendra tout ce qu'on voudra. Il faut le pousser, tout droit, toujours tout droit, sur une grande route, l'autre voiture ne nous suivra pas une lieue...

--Et après?...

--Après, nous reviendrons par un autre chemin, et je rentrerai chez moi, ou j'irai coucher chez une de mes amies...

Ce plan offrait à Raymond cet avantage de ne pas quitter Mme Misri; et cette perspective de l'accompagner chez elle, et d'en obtenir les papiers.

--Oui, c'est une idée, fit-il.

Et, s'adressant au cocher:

--Il faut distancer cette voiture, reprit-il. Vous allez prendra l'avenue de la Grande-Armée, puis l'avenue de Neuilly, et vous lancer à fond de train sur la route de Saint-Germain.

--C'est que le cheval est un peu fatigué...

--Crevez-le, s'il le faut, interrompit Mme Misri...

Le cocher haussait les épaules.

--Drôle de fantaisie, grommela-t-il.

Pourtant, il se mit à rouer de coups son cheval, qui partit dans la direction indiquée.

--Nos espions en seront pour leurs frais, dit Raymond.

Mme Misri ne répondit pas. Il n'y avait plus à en douter, elle se repentait amèrement de ce qu'elle avait fait, et certainement, elle eût donné bonne chose pour reprendre les confidences échappées à sa colère. Était-ce frayeur de Combelaine, ou regret d'avoir compromis cet homme qui avait su faire d'elle sa chose? Il eût été malaisé de le dire. Les relations de gens tels que Mme Misri et M. de Combelaine échappent à l'analyse. La passion s'y complique de circonstances mystérieuses, étranges, inavouables. Ce devient à la longue une association dont les complices se trouvent liés par un lien de honte plus difficile à rompre que ceux que nouent les conventions sociales.

--Nous ne gagnons pas, murmurait-elle.

Raymond regarda; c'était vrai. Les lanternes de l'ennemi brillaient invariablement à la même distance.

Les larmes venaient aux yeux de Mme Misri.

--Maintenant, gémissait-elle, comme si elle eût répondu aux objections de son esprit, maintenant je m'explique la sécurité et le silence de Combelaine et de ses amis. Ils sont puissants, voyez-vous, très puissants, ils ont des relations partout et à la préfecture de police plus qu'ailleurs. Du jour où j'ai menacé de me servir des papiers, j'ai été entourée d'espions. Ah! ils sont forts, les brigands. Voici que je doute de tout. Qui sait si mes domestiques, mon cocher, ma femme de chambre même, à qui je dis tout, ne sont pas payés pour me surveiller? Et Léonard? Ne me trahissait-il pas? Coutanceau lui-même ne se moquait-il pas de moi?

Littéralement, elle s'arrachait les cheveux.

--A cette heure, continuait-elle, je comprends l'obstination de Victor à nous suivre; il sait que, si je vous remets les papiers, il est perdu, et il ne veut pas que je vous les remette. Ah! folle que je suis, de m'être attaquée à lui! Folle surtout de l'avoir prévenu! On ne menace pas des hommes comme lui, on frappe d'abord...

Ainsi, de plus en plus, Raymond sentait lui échapper cette nature de fille, inconsistante et fantasque. Pourtant il ne perdait pas tout espoir.

Arrivé à la minute des résolutions suprêmes, il se jurait qu'il aurait les papiers le soir même, lui fallût-il menacer Mme Misri, lui fallût-il même recourir à la violence.

Mais il fallait dépister la voiture maudite.

--Arrêtez! cria-t-il au cocher.

Il ouvrait la portière, il allait sauter à terre; Mme Misri le retint.

--Que voulez-vous encore?...

--Voir si je ne saurai pas, mieux que votre cocher, pousser votre cheval.

Elle n'osa pas s'y opposer, et l'instant d'après, Raymond, installé sur le siège, s'emparait des rênes.

--Nous échapperons, soyez tranquille, cria-t-il à Mme Misri.

C'est qu'il venait de changer son plan. Au lieu de suivre droit l'avenue de Neuilly, il se jeta à gauche, dans l'avenue de Longchamp, qui traverse en biais tout le bois de Boulogne.

L'autre voiture en avait fait autant, mais il ne s'en inquiétait guère. Habilement poussé et sur un terrain exceptionnellement favorable, le cheval de Mme Misri filait avec une prestigieuse rapidité.

--Une demi-heure de ce train, et la pauvre bête est fourbue! grommelait le cocher.

--Oui, mais dans une demi-heure nous serons loin...

Et, ce disant, Raymond éteignait les lanternes du coupé en murmurant:

--Voilà toujours qui va rendre la poursuite plus difficile!

Il ne devait pas s'en tenir là.

Parvenu à l'endroit où l'allée de la Reine-Marguerite croise l'allée de Longchamp, brusquement, il tourna court dans une allée réservée aux piétons et, en dépit de l'obscurité profonde, au risque de tout briser, il maintint longtemps encore le cheval au galop.

Il s'arrêta pourtant. Et alors, pendant près de cinq minutes, et prêt à reprendre sa course, il prêta l'oreille et regarda dans toutes les directions.

Rien. On n'apercevait pas une lanterne de voiture, on ne percevait pas le moindre bruit de roues.

--Nous l'emportons donc!... s'écria Raymond, en sautant à terre pour annoncer à Mme Misri cette heureuse nouvelle.

Mais c'est en vain qu'il appela, en vain qu'il étendit les bras dans l'intérieur...

Le coupé était vide, Mme Misri avait disparu.

VIII

Stupéfait, furieux, Raymond refusait en quelque sorte d'admettre cette disparition étrange, et c'est avec des imprécations de rage qu'au milieu de l'obscurité profonde du bois il fouillait les alentours...

Le cocher, lui, riait de tout son cœur.

Et tout en bouchonnant avec un lambeau de laine son pauvre cheval, dont les flancs haletaient:

--Monsieur prend une peine bien inutile, dit-il, madame doit être loin, si elle court toujours...

--Loin!... Aurait-elle donc sauté à terre, pendant que nous étions lancés à fond de train?...

--Oh!... non. Madame n'est pas si imprudente que cela. Mais ici, tout à l'heure, quand monsieur a arrêté le cheval pour écouter, j'ai entendu la portière s'ouvrir et se refermer doucement, si bien que je me suis dit: «Tiens, voilà madame qui brûle la politesse à ce monsieur...»

Il poussait du bois vert aux environs, et la tentation de Raymond était grande d'en caresser les épaules de ce cocher si perspicace. Mais à quoi bon!

--Soit, interrompit-il. Seulement, à cette heure et par cette nuit noire, où peut être allée Mme Misri?

--A Paris, donc, et par le plus court. Qui donc, sinon madame, connaîtrait son bois de Boulogne, à toute heure de nuit et de jour, et en toute saison...

C'était une explication.

--Puisqu'il en est ainsi, fit Raymond, rentrons.

Le cocher ne se le fit pas répéter. En un tour de main, il eut rallumé les lanternes, et tandis que Raymond remontait dans le coupé:

--Où dois-je conduire monsieur? demanda-t-il.

--Boulevard des Italiens, au coin de la chaussée d'Antin.

La voiture partit, et c'est bercé par son mouvement monotone que Raymond repassait dans son esprit les étranges événements de la soirée.

Que d'émotions poignantes en quelques heures!... Avoir cru toucher au but, l'avoir touché plutôt, puis tout à coup s'en voir éloigné plus que jamais et sans doute pour toujours!...

L'action de Mme Flora, d'ailleurs, l'irritait plus qu'elle ne le surprenait.

A ce trait de bassesse furtive, il reconnaissait la créature qu'il avait tout d'abord devinée, et qui s'était dévoilée ensuite, la fille accoutumée à trembler et à obéir, incapable de résister en face, subissant la volonté du premier venu, mais toujours prête à se dérober et à trahir.

Où était-elle à cette heure?

Chez elle, peut-être, occupée à réunir ces papiers, qu'elle offrait naguère, pour les porter à Combelaine et obtenir ainsi son pardon.

--Ah!... misérable fille! pensait Raymond. Créature sans intelligence et sans cœur!...

Encore bien qu'il eût été avec elle d'une réserve extrême, il lui avait laissé voir que, s'il ignorait quelle honteuse intrigue livrait Mlle de Maillefert au comte de Combelaine, il connaissait du moins l'existence de cette intrigue, et qu'il était résolu à lutter jusqu'à la fin. C'était trop.

C'était trop, parce que Raymond se rappelait les paroles de Mme Misri:

«On ne prévient pas des hommes tels que Combelaine; on frappe d'abord...»

Or, il allait être prévenu. C'est-à-dire qu'il allait plus que jamais se tenir sur ses gardes, veiller à n'offrir aucune prise, et très probablement, de peur d'accident, presser son mariage avec Mlle Simone.

Conclusion: La rencontre de Mme Misri, loin de servir les projets de Raymond, empirait positivement la situation.

Il en était là de ses réflexions, lorsque le coupé s'arrêta tout à coup sur le boulevard, à l'angle de la chaussée d'Antin, et presque aussitôt le cocher ouvrit la portière en disant:

--Monsieur est arrivé.

Raymond jeta un louis à cet homme et, descendu de voiture, il resta un moment immobile sur le boulevard. Il n'avait eu aucune raison de se faire conduire à cet endroit plutôt qu'ailleurs, et il se demandait où aller et s'il devait rentrer, quand le souvenir de Mme Cornevin, qui demeurait à deux pas, traversa son esprit.

--Il faut que je la voie, se dit-il, que je lui parle!...

Ainsi, brusquement, sans réflexions, se prennent souvent les plus graves déterminations de la vie, celles dont l'influence doit être le plus décisive.

Il y avait des mois déjà que Raymond, la franchise même, se condamnait à une dissimulation de tous les instants pour cacher à sa mère et à ses amis le secret de sa vie, son amour pour Mlle de Maillefert, et voici que, ce secret, il allait le livrer peut-être, ou tout le moins l'exposer à la subtile pénétration d'une femme.

Cette considération ne devait pas l'arrêter. Un seul fait l'éblouissait jusqu'à l'aveugler.

Mme Cornevin était la sœur de Mme Misri.

Mme Cornevin, jadis, avait eu sur cette sœur une certaine influence et avait même essayé d'en user lors de la mort du général Delorge, lorsqu'on en était encore à rechercher ce qu'était devenu Laurent Cornevin.

Alors, c'est vrai, elle avait échoué.

Mais combien les temps étaient changés, depuis!

Flora Misri, à cette époque, était dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, à cet âge où le vice doré a encore de décevantes poésies, ivre de la soudaine et prodigieuse fortune de l'audacieux aventurier auquel elle avait associé sa vie.

Tandis que maintenant!...

Vieillie, trahie, délaissée, ayant vidé toutes les coupes jusqu'à la lie, elle devait être accessible à des considérations qui jadis ne l'eussent guère touchée.

Pourquoi donc ne subirait-elle pas l'ascendant de sa sœur, tentant près d'elle une dernière démarche?

C'était cette démarche que Raymond allait demander à Mme Cornevin.

Il comptait lui dire simplement:

--Je sais, à n'en pouvoir douter, que Mme Flora Misri a entre les mains les papiers de Combelaine. Si nous les possédions, le misérable serait perdu, nous tiendrions enfin la preuve de son infamie, de ses intrigues, de ses crimes: mon père et votre mari seraient vengés. Voyez votre sœur et tâchez d'obtenir qu'elle vous les remette.

C'est avec ces idées que Raymond s'en allait à grands pas le long de la rue de la Chaussée-d'Antin.

Il se faisait tard, toutes les boutiques étaient fermées, les passants se faisaient rares, et les cafés mêmes commençaient à se vider.

Depuis le matin, Raymond n'avait rien pris, mais il ne s'en apercevait pas. Il était dans une de ces crises où toutes les exigences physiques se taisent, où les nerfs, exaltés outre mesure, suffisent à tout.

Ce qu'il craignait, c'était que Mme Cornevin ne fût couchée.

--Et cela pourrait bien être, lui répondit le concierge, qu'il interrogea, car toutes les ouvrières sont parties de très bonne heure, ce soir.

N'importe! Il grimpa l'escalier quatre à quatre, et d'une main fébrile sonna...

Rien. Personne ne vint.

Pourtant, en se penchant à l'une des fenêtres du palier, il voyait de la lumière à des fenêtres qu'il savait être celles de la chambre à coucher de Mme Cornevin.

Elle ne dormait donc pas.

Il sonna une seconde fois, puis une troisième, tirant le cordon plus violemment à chaque fois, et comme c'était toujours en vain il allait renoncer, lorsque enfin il entendit des pas...

Presque aussitôt, à travers la porte, une voix demanda:

--Qui est là?

--Moi, Raymond Delorge.

La porte s'ouvrit, et Mme Cornevin se montra, tenant une bougie.

--Vous, à cette heure! dit-elle. Serait-il arrivé un accident chez vous?

--Non, madame, Dieu merci!...

Elle était pâle et fort troublée, cela eût sauté aux yeux d'un homme moins ému lui-même que ne l'était Raymond, et c'est avec cette volubilité dont on voile d'ordinaire son embarras qu'elle reprit:

--Vous m'excuserez de vous avoir fait attendre si longtemps; mais j'ai renvoyé toutes mes ouvrières à six heures, ma domestique et mes filles sont couchées, j'allais moi-même me mettre au lit...

Elle n'avait pas, néanmoins, commencé à se déshabiller, car elle était aussi correctement vêtue que dans la journée pour recevoir ses clients.

--Il faut que je vous parle, interrompit Raymond.

--Ce soir?

--Oui, tout de suite; il s'agit d'une affaire très grave...

L'embarras de Mme Cornevin fut alors si manifeste, qu'il ne put faire autrement que de le remarquer.

--Mais je vous gêne peut-être beaucoup, commença-t-il.

--Moi!... fit-elle. Et pourquoi, grand Dieu! Vous ne me gênez pas plus que ne me gêneraient Jean et Léon, s'ils étaient ici. Entrez, entrez.

Il entra; seulement, au lieu de le faire passer dans son appartement particulier, c'est dans l'atelier qu'elle l'introduisit.

Posant sa bougie sur un meuble, elle s'assit lourdement, et non sans une nuance très saisissable d'impatience:

--Je vous écoute, dit-elle.

L'attention de Raymond était éveillée. Il observait ces détails et s'en étonnait.

Cependant, c'est de la façon la plus claire qu'il raconta les événements de la soirée, omettant toutefois ce qui concernait Mlle de Maillefert, mettant tout sur le compte de sa haine contre Combelaine.

Il s'attendait à des objections de la part de Mme Cornevin. Elle ne lui en fit pas une.

--C'est bien, dit-elle. Je verrai ma sœur...

--Dès demain!...

--Avant midi, je vous le promets...

--Et quand connaîtrai-je le résultat de votre démarche?

--Venez me le demander demain, à cette heure-ci.

C'était plus que n'osait espérer Raymond. Et, pourtant:

--J'aurais encore quelque chose à vous demander, madame, commença-t-il.

--Quoi?...

--Si vous étiez assez généreuse pour me garder le secret, pour ne parler de rien à ma mère...

--Je vous garderai le secret.

Quand on a hâte de se débarrasser de quelqu'un, c'est ainsi qu'on agit; on répond Amen à tout, et cela abrège. Raymond le comprenait bien, et les plus étranges conjectures lui passaient par la tête, d'autant qu'il lui avait semblé distinguer dans la pièce voisine un bruit de chaise renversée...

--Si nous avions ces papiers, pourtant! reprit-il...

--Oui, ce serait un grand bonheur! acheva Mme Cornevin...

Et elle se levait en disant cela, et c'était une si positive invitation à se retirer, que Raymond n'osa pas rester davantage.

--A demain soir donc, dit-il, en se levant à son tour...

--Oui, oui, dit Mme Cornevin, c'est convenu.

Et elle avait repris sa bougie, et, précédant Raymond, elle lui ouvrit la porte. Et il n'était pas sur le palier que la porte se refermait vivement...

En vérité, s'il se fût agi de toute autre femme, Raymond eût été assailli de doutes singuliers et pénibles. L'inconduite, en définitive, n'a pas d'âge. Mais Mme Cornevin était de celles que ne saurait effleurer l'aile sombre du soupçon.

--Et pourtant, se disait-il en descendant l'escalier à pas comptés, son trouble était manifeste, elle m'a mis dehors littéralement. Puis, qu'est-ce que ce bruit que j'ai entendu? N'était-elle donc pas seule?

Pas seule!... Mais qui donc, à pareille heure, et dans l'appartement où dormaient les trois jeunes filles, pouvait-elle recevoir qu'elle eût intérêt à cacher?

Son mari, Laurent Cornevin?...

A cette idée, traversant son esprit comme un éclair, Raymond tressaillait.

--Et pourquoi non? murmurait-il.

Laurent Cornevin, certes, était un homme d'une prodigieuse énergie, mais c'était un homme, après tout. Qui pouvait garantir qu'il n'y avait pas eu une heure où son courage avait faibli? Qui disait qu'à cette heure d'attendrissement il ne s'était pas révélé à sa femme, à la mère de ses enfants, et qu'il ne venait pas parfois la visiter en secret?...

Plus Raymond étudiait cette hypothèse, plus il la trouvait logique, vraisemblable, probable, et répondant à tout.

A ce point qu'il était presque tenté de remonter chez Mme Cornevin, de sonner jusqu'à ce qu'elle lui ouvrît, et de lui dire brusquement:

--Votre mari est ici, je le sais, il faut que je lui parle à l'instant, il y va de mon bonheur et de ma vie...

S'il devinait juste, Mme Cornevin étourdie n'aurait pas la présence d'esprit de nier...

Oui, mais s'il s'abusait, aussi!...

--Je ne puis risquer cela, pensait-il, je ne le puis absolument pas.

Mais, tout en remontant la rue Blanche:

--Demain, se disait-il, en venant chercher la réponse de Mme Cornevin, je serai bien malheureux ou bien maladroit si je ne parviens pas à saisir quelque indice qui dissipe ou confirme mes présomptions...

Bien qu'il fût plus de minuit lorsqu'il rentra, harassé, l'âme et le corps brisés, sa mère et sa sœur n'étaient pas couchées et l'attendaient.

--J'étais inquiète, lui dit Mme Delorge. Ce tantôt encore Me Roberjot me disait que la résistance s'organise contre l'Empire... Fais ce que tu crois être ton devoir, mais sois prudent. Plus qu'un autre tu dois être surveillé. Songe à la joie de nos ennemis si tu leur fournissais le prétexte de t'impliquer dans quelque procès.

Il rassura sa mère, mais il ne trouva rien à répondre, lorsque sa sœur, lui serrant la main, murmura à son oreille:

--Pauvre Raymond!... Pourquoi te défier de moi!...

Les horribles fatigues de cette journée eurent du moins cela de bon, qu'elles lui procurèrent un sommeil de plomb.

Il dormait encore lorsqu'à dix heures le vieux Krauss entra dans sa chambre, tenant deux lettres que le facteur venait d'apporter.

A la seule vue de l'une d'elles, Raymond frémit.

Il avait reconnu l'écriture chérie de Mlle de Maillefert.

Ses mains tremblaient tellement qu'il eut quelque peine à rompre l'enveloppe, et c'est comme à travers un brouillard qu'il lut:

«J'avais perdu toute conscience de ce qui se passait autour de moi, lorsque--me dit ma mère,--vous vous êtes emporté en menaces terribles contre le comte de Combelaine.

«Il faut donc, ô mon unique ami, que je vous répète ce que je vous ai déjà dit: la violence, à cette heure, rendrait inutiles mes souffrances et ne nous sauverait pas.

«Je viens de promettre à la duchesse de Maillefert que vous sauriez vous résigner à notre douloureuse destinée. C'est un horrible sacrifice, je le sais, mais c'est à genoux que je vous le demande, au nom du passé. Me le refuserez-vous? Ai-je eu tort de compter sur votre affection? Répondez-moi.

«SIMONE.»

Des larmes brûlantes comme du plomb fondu jaillissaient des yeux de Raymond.

--Voilà donc, pensait-il, ce qu'elle en est réduite à écrire. Et moi, je me rendrais à ces prières qu'on lui a dictées!... Ah! plutôt la mort mille fois, la plus affreuse et la plus cruelle!...

L'autre lettre lui venait de cette société des Amis de la justice à laquelle, sur la présentation de Me Roberjot, il avait été affilié et qu'il avait fort négligée depuis quelque temps.

«Ce soir, à neuf heures précises, lui écrivait-on, soyez rue des Cinq-Moulins, à Montmartre. Il s'agit d'une communication de la plus haute gravité.»

Puis venaient les formules connues des seuls sociétaires et qui garantissaient l'authenticité de la lettre.

A neuf heures!... Et c'était seulement vers onze heures que Raymond avait rendez-vous avec Mme Cornevin.

--C'est bien, se dit-il, j'irai...

Et à huit heures et demie, en effet, il se mettait en route, à pied.

Le temps était humide et incertain. Il faisait du brouillard et la boue était épaisse et tenace.

Les boulevards extérieurs n'en avaient pas moins leur animation de tous les soirs.

Cafés, cabarets et brasseries regorgeaient de clients; de partout jaillissaient des cris et des chocs de verres. Et à chaque moment, sur le terre-plein, passaient en riant des groupes de femmes et de jeunes gens, quelque grisette furtive courant au bal ou à un rendez-vous, ou un ivrogne qui regagnait son logis en trébuchant et en mâchonnant un refrain populaire.

Hélas!... cet ivrogne même, Raymond en était presque à l'envier. Ses soucis du jour il les avait laissés au fond des litres frelatés, rien ne le préoccupait plus, tandis que lui!...

--En ce moment, pensait-il, selon que la démarche de Mme Cornevin près de Flora Misri a réussi ou échoué, ma dernière chance de salut me reste plus sûre que jamais ou m'a échappé sans retour.

C'était là sa préoccupation, et non certes cette communication si grave pour laquelle il était mandé rue des Cinq-Moulins.

Il n'y songea qu'en arrivant à la petite maison où se réunissaient les Amis de la justice.

Elle était éclairée. Des rayons de lumière s'échappaient des fentes des volets.

Ayant donné le mot de passe au «frère» qui veillait à la porte, Raymond entra.

Une quinzaine d'affiliés, déjà, étaient réunis dans la salle des séances, et l'un d'eux, un médecin, un gros homme courtaud et rougeaud, plus connu pour ses opinions avancées que pour ses cures, faisait, à grand renfort d'épithètes terribles, un tableau aussi exact, jurait-il, que sinistre, de la situation morale et matérielle de Paris.

Mais déjà, à cet orateur, un autre succédait, qui, une douzaine de journaux des départements à la main, prétendait démontrer, par la lecture de quantité d'articles, que la province n'attendait que le signal de Paris pour se lever comme un seul homme et en finir avec le régime impérial.

Immédiatement divers membres se levèrent pour émettre des vœux ou donner des avis. On discuta, les propos devinrent vifs, on faillit se prendre aux cheveux, malgré les efforts du président, l'ancien représentant du peuple, lequel désespérément tapait sur un timbre...

Alors Raymond demanda à dire quelques mots, et la parole lui ayant été accordée:

--Citoyens, commença-t-il, je vous ferai remarquer que dix heures viennent de sonner, et qu'il serait peut-être temps de nous occuper de cette communication si grave...

--Quelle communication? interrompit le président d'un air surpris.

--Mais... celle pour laquelle j'ai été convoqué...

--Vous avez été convoqué...

--Ce matin même, par une lettre...

Toutes les conversations particulières avaient cessé; on regardait le président, dont la physionomie trahissait une certaine inquiétude.

--Vous avez reçu une lettre, dit-il à Raymond, et de qui?...

--De vous, j'imagine, monsieur le président.

--L'avez-vous conservée?

Raymond la tira de sa poche en disant simplement:

--Voilà!...

Pas un mot ne fut prononcé après que le président eut pris cette lettre.

Il commença par en examiner attentivement le papier, le cachet et le timbre; après quoi, l'ayant ouverte, il resta plus d'une minute à en étudier la contexture et les caractères.

Enfin, d'une voix légèrement altérée:

--Voilà qui est prodigieux, s'écria-t-il.

Vingt questions à la fois partirent de tous les coins de la salle, mais il n'y répondit pas, directement du moins.

--Il n'a été question ces jours-ci, poursuivit-il, d'aucune communication. Ni moi, ni notre secrétaire, ni aucun des membres du bureau n'a écrit...

--Non, personne!

--Et cependant, voici une lettre qui présente tous les caractères de celles que nous adressons dans les cas extraordinaires. Oh! rien n'y manque. Voici en haut les signes de reconnaissance. Voici autour du paraphe qui remplace la signature les traits de convention connus de nous tous...

Le président avait remis la lettre à son plus proche voisin qui la passa à un autre; elle circula de main en main et chacun, après l'avoir regardée, murmurait:

--C'est incroyable, j'y aurais été pris.

--Oui, tout le monde y eût été pris, s'écria le président, et c'est ce qu'il y a d'inquiétant.

Il n'avait, parbleu! pas besoin de le dire; il était visible que chacun le comprenait comme lui.

--D'où donc vient cette lettre? poursuivit-il. N'est-elle qu'une criminelle plaisanterie? Je ne puis le croire. Est-ce un faux frère, un traître glissé parmi nous, qui l'a écrite? Impossible! quel serait son but? Faut-il donc supposer qu'elle est l'œuvre de la police?...

Ce mot tomba sur la réunion comme une douche d'eau glacée. Des visages blêmirent, bien des regards effarés cherchèrent la porte et la fenêtre, une issue quelconque par où fuir. Plus d'un Ami de la justice crut entendre grincer sur ses gonds la porte de Mazas.

--La police, continuait le président, aurait donc surpris le secret de notre association. Pour plusieurs d'entre nous, ce serait la prison et l'exil. Mais, voyons, est-ce admissible? Que se serait proposé la police en écrivant cette lettre?...

Cette dernière phrase devait être le signal de la plus violente discussion, chacun émettant un avis qu'il s'efforçait de faire prévaloir: les uns, rares, demandant qu'on brusquât le mouvement: les autres, nombreux, proposant de dissoudre la société jusqu'à des temps plus heureux...

A minuit et demi, l'assemblée n'avait rien résolu, sinon qu'on se réunirait en aussi grand nombre que possible pour délibérer.

Après quoi, deux membres ayant été envoyés à la découverte, et étant revenus dire qu'ils n'avaient rien aperçu de suspect aux environs, on décida qu'on allait se séparer et un à un, en prenant plus de précautions encore qu'à l'ordinaire.

Une heure sonnait à l'église Saint-Bernard, quand le tour de Raymond vint de sortir.

La nuit était noire et lugubre. Les réverbères dans la brume ne projetaient pas plus de lueurs que le feu d'un cigare.

Regarder autour de soi, essayer de reconnaître si on était épié ou suivi, eût été une pure folie. Raymond n'y songea seulement pas...

Et cependant, s'il n'avait pas les incertitudes qui troublaient ses amis politiques, il avait de bien autres raisons de se défier.

Il reconnaissait à ce coup, il l'eût juré, la main traîtresse de Combelaine. Un de ces pressentiments qui montent du fond de l'âme lui criait que c'était à lui seul qu'on en voulait, et que cette lettre cachait un piège.

Que voulait-on? Se débarrasser de lui, sans doute.

Après les confidences de Flora Misri, il devenait trop dangereux pour ne pas troubler le sommeil de Maumussy, de la princesse d'Eljonsen, du baron Verdale et des autres.

Et alors quoi de plus simple que de le faire prendre en flagrant délit de société secrète, que de le faire arrêter, juger et expédier à Cayenne?...

Mais cette connaissance qu'il avait des événements lui imposait des obligations, et il était trop loyal pour s'y soustraire.

Avant que ne fût levée la séance, il avait dit à ses amis politiques tout ce qu'il pouvait dire pour les mettre sur la voie de la vérité, sans livrer des secrets qui n'étaient pas uniquement les siens.

On n'avait pas trop fait attention à ses avertissements. Il n'était dans la Société des Amis de la justice qu'un assez petit personnage, et on le trouvait quelque peu outrecuidant de prétendre que c'était pour lui seul que la police avait été mise en mouvement et qu'on avait fabriqué cette fausse lettre de convocation.

On croyait même si peu qu'il courût un danger quelconque que personne ne lui avait offert de l'accompagner...

Mais il ne songeait pas au danger.

Et, tout en suivant les boulevards extérieurs, silencieux et déserts, il ne pensait qu'à Mme Cornevin, qui l'aurait attendu inutilement, et au supplice qu'il allait endurer jusqu'à l'heure où, décemment, il lui serait possible de se présenter chez elle...

Il arrivait à l'extrémité du boulevard de la Chapelle, cheminant sur le terre-plein, quand, à la hauteur de la rue de la Goutte-d'Or, trois ou quatre hommes le dépassèrent en courant...

Il n'y fit aucunement attention.

Tout ce qu'il avait d'attention, il l'appliquait à évaluer les chances de succès de la démarche de Mme Cornevin.

Évidemment, elles dépendaient de ce qu'était devenue Mme Flora Misri après sa fuite.

Avait-elle, oui ou non, revu, dans la soirée ou la matinée du lendemain, le comte de Combelaine?

Si oui, plus d'espoir.

Si non... dame, tout pouvait dépendre de l'adresse de Mme Cornevin.

Il marchait lentement, et cependant il était à la moitié du boulevard Rochechouart, lorsque des plaintes assez faibles arrivèrent jusqu'à lui.

Il s'arrêta.

Elles semblaient venir d'un large banc double à dossier très élevé, planté à quelques pas, sur le terre-plein.

Et en regardant de tous ses yeux, il lui semblait, en dépit de l'obscurité, discerner à terre quelque chose de noir, comme un corps qui s'agitait.

Il fit un pas en avant; les plaintes redoublèrent, avec une expression plus déchirante...

La plus vulgaire prudence lui commandait, sinon de passer outre, du moins de n'avancer pas sans d'extrêmes précautions. Il n'est pas un Parisien qui ne sache que c'est là une des ruses qu'emploient les redoutables rôdeurs des barrières et des quartiers excentriques pour attirer leurs victimes.

Mais Raymond n'était pas prudent.

Il s'approcha. C'était bien un homme qui se roulait dans la boue, en proie, eût-on dit, aux effroyables convulsions d'une attaque d'épilepsie.

Saisi de pitié, il se pencha...

Et, à l'instant même, un coup terrible, un coup d'assommoir à jeter bas un bœuf, l'atteignit au cou, un peu au-dessous de la nuque.

Un pouce plus haut, et c'en était fait de lui.

Mais il n'était qu'étourdi. Il se redressa et recula en jetant un appel terrible:

--A moi! Au secours!...

La lettre lui était expliquée... Il se vit perdu...

Ceux-là seuls que la mort a approchés de si près savent quel monde de pensées peut tenir dans la seconde suprême...

--Pauvre mère!... murmura-t-il, songeant à cette femme malheureuse qui sans doute l'attendait pendant qu'on l'assassinait, et à qui, au petit jour, on rapporterait son cadavre...

Puis:

--O ma Simone bien-aimée! pensa-t-il...

Mais il avait dans sa poche une lettre de Mlle de Maillefert, la dernière, celle qu'il avait reçue le matin même...

Il songea qu'on allait le fouiller, qu'on la trouverait, qu'elle serait lue, commentée, profanée, que Mlle Simone serait peut-être compromise, appelée en témoignage...

Alors, il la prit, cette lettre, et vivement la porta à sa bouche pour l'avaler...

Ce fut son dernier mouvement, le dernier acte de son intelligence. Trois hommes l'entouraient. Chancelant du coup qu'il avait reçu, il ne pouvait se défendre.

--A moi! cria-t-il encore. A...

Un effroyable coup de couteau lui coupa la parole... Il sentit entre les épaules un froid terrible, mortel, qui lui glaça le cœur, et il tomba raide, en avant, la face contre terre...

Quand il reprit ses sens, après un évanouissement dont il ne pouvait évaluer la durée, il se trouvait dans un endroit inconnu, dans un café, étendu sur un billard.

On lui avait mis le torse à nu, et un homme de son âge, à la physionomie intelligente et sympathique, lui donnait des soins avec cette sûreté et cette dextérité de main qui trahissent l'ancien interne des hôpitaux.

Trois hommes se penchaient curieusement pour voir de plus près sa blessure.

De l'autre côté, le garçon de café, reconnaissable à sa veste et à son tablier, éclairait le médecin.

Près d'une table, une grosse petite femme taillait en bandes étroites une vieille serviette.

Tout cela, Raymond le vit comme en songe, à travers un brouillard, et si vaguement que bien vite il referma les yeux.

Sa première perception nette était un étonnement profond, immense, de se trouver encore de ce monde.

Si, comme il avait tant de raisons de le croire, si, comme tout le prouvait, il avait été assailli par des assassins payés par le comte de Combelaine, comment ces misérables ne l'avaient-ils pas achevé une fois à terre?

Savaient-ils assez mal leur métier pour l'avoir cru mort?

Car, sans savoir au juste la gravité de sa blessure, il sentait--cela se sent--que sa vie n'était pas en danger. Il entendait d'ailleurs le médecin dire, tout en lui ceignant les reins de bandes de toile:

--Il en reviendra... Avant quinze jours il sera sur pied... On lui a allongé un coup de couteau à traverser un bœuf, mais la lame a glissé sur un os...

Décidément Raymond reprenait possession de soi. Il sentait n'avoir plus à craindre, s'il parlait, de se trahir, de révéler ce qu'il voulait taire à tout prix.

Péniblement, et non sans une vive souffrance, il se dressa sur son séant, balbutiant d'une voix affaiblie des remercîments et interrogeant du regard.

En peu de mots on le mit au courant:

Ce café où il se trouvait était le Café de Périclès, fondé et géré par le plus doux des Prussiens, le sieur Justus Putzenhoffer avec le concours de son épouse et d'un sien cousin surnommé Adonis.

Les assistants étaient des clients: le docteur Valentin Legris d'abord, un brave et digne rentier, M. Rivet, et enfin un journaliste irréconciliable et méridional, M. Aristide Peyrolas.

Ces trois messieurs, insoucieux des règlements de la police, achevaient un wisth, lorsqu'ils avaient entendu un cri de détresse,--un cri très effrayant, après minuit, sur les boulevards extérieurs.

Ils s'étaient précipités dehors. Trop tard... Raymond gisait à terre, et des gens fuyaient dont on entendait, dans le lointain, la course précipitée...

Raymond écoutait, et n'en revenait pas.

S'était-il donc trompé? Les misérables qui l'avaient attaqué n'étaient-ils que de vulgaires rôdeurs de barrières?...

On chercha dans ses vêtements. Sa montre et son porte-monnaie avaient disparu. Il avait été dépouillé...

S'ensuivait-il que les assassins n'étaient pas aux gages de M. de Combelaine et de ses amis?... Pourquoi? Dépouiller l'homme qu'on tue, pour égarer les investigations de la police, est l'A B C du métier.

Puis Raymond se rappelait ces gens qui, au boulevard de la Chapelle, l'avaient dépassé en courant, sans doute pour aller en avant dresser une embuscade...

N'importe; sa certitude était quelque peu troublée.

--Étaient-ce donc des voleurs! fit-il à demi-voix.

C'était peu. C'était assez pour éveiller l'attention d'un esprit subtil.

Aussi, lorsque Raymond eut brièvement raconté comment les choses s'étaient passées:

--Eh bien, lui dit le docteur Legris, d'un ton trop désintéressé pour ne pas dissimuler une intention, eh bien! voilà la déclaration qu'il va falloir faire au commissaire de police.

--Oh! pour cela, s'écria Raymond, non, mille fois non!...

En effet, comment déposer une plainte, et contre qui?...

Provoquer une enquête sans nommer Combelaine, c'était égarer sciemment la police.

Le nommer, c'était mettre en cause la duchesse de Maillefert, M. Philippe, Mlle Simone elle-même; c'était provoquer, sans armes pour se défendre, le duc de Maumussy, M. Verdale, Mme Flora Misri...

D'un autre côté, dès les premiers mots d'une plainte, le commissaire demanderait à Raymond:

--Où aviez-vous passé la soirée? D'où veniez-vous?

Nommer la rue des Cinq-Moulins ne serait-ce pas livrer les Amis de la justice? Et bien que la police connût et surveillât cette association, la fausse lettre de convocation le prouvait, ne serait-ce pas s'exposer à passer pour un traître?...

Toutes ces considérations, d'une logique inexorable, se présentaient à l'esprit de Raymond. Aussi, est-ce du ton dont on demande un grand, un immense service, qu'il conjura ceux qui venaient de le sauver de lui garder le secret, un secret absolu, de l'odieuse agression dont il venait d'être victime.

C'était demander beaucoup,--surtout sans explications. Tous pourtant, habilement encouragés par le docteur Legris, jurèrent de garder le silence.

Alors Raymond respira plus librement. Et après avoir donné son nom et son adresse, et promis de revenir, sitôt rétabli, il annonça que, se sentant mieux, il allait rentrer chez lui.

Tant bien que mal, il remit ses vêtements. Mais lorsqu'on l'eut aidé à descendre du billard et que ses pieds touchèrent terre, il se sentit défaillir, et il serait tombé sans la prévoyante assistance du docteur.

--Je vois bien qu'il me faudrait une voiture, balbutia-t-il.

A toute heure de nuit, il en circule sur les boulevards extérieurs, qui regagnent leur dépôt où se rendent au chemin de fer. Justus, étant sorti, ne tarda pas à en ramener une, dont le cocher avait été séduit par la promesse d'un large pourboire après une course de trois ou quatre minutes.

Lorsque Raymond s'y fut hissé, le docteur s'y installa près de lui, protestant qu'il ne le laisserait pas rentrer seul dans l'état où il était.

De tout autre, Raymond n'eût peut-être pas souffert cette insistance. Mais outre qu'il se sentait instinctivement attiré vers ce médecin, au visage à la fois si ouvert et si fin, n'allait-il pas avoir besoin de lui!...

Résolu à cacher à Mme Delorge son accident, il se proposait de feindre un gros rhume ou une courbature.

Mais qui le soignerait, si, ainsi qu'il le prévoyait, il était forcé de garder le lit quelques jours? Le docteur Legris, parbleu!

Et pour le reste, il n'était pas inquiet, comptant sur l'inviolable discrétion du vieux Krauss.

Aussi tout était-il convenu lorsque le fiacre s'arrêta rue Blanche.

Raymond descendit.

L'air, la fièvre qui le prenait, la nécessité où il allait se trouver, croyait-il, d'abuser sa mère par sa contenance, lui donnaient des forces factices. Il s'excusa donc près du docteur de ne pas l'inviter à monter. A pareille heure--quatre heures venaient de sonner--c'eût été donner trop de soupçons à Mme Delorge.

--La rampe est là, dit-il, qui me soutiendra!

Et, après une dernière poignée de main au docteur, il entra...

Mais autre chose est de traîner les pieds sur un terrain plat, que de lever et de plier les jambes pour gravir un escalier. Dès les premières marches, il s'en aperçut. Mais il fit à son énergie un appel suprême, et maîtrisant une douleur atroce, il continua à monter, lentement, par exemple, et en s'arrêtant à tous les étages.

Seul, par bonheur, le vieux Krauss attendait, et quand, à la lueur de la lampe de l'antichambre, il vit s'avancer Raymond, plus blanc qu'un spectre et les vêtements souillés de boue, il leva les bras au ciel, et d'une voix étranglée:

--Blessé!... fit-il.

Épuisé par les prodigieux efforts qu'il venait de faire, Raymond ne put que répondre d'un signe de tête:

--Oui.

--Par Combelaine ou par Maumussy? interrogea le fidèle serviteur.

--Par des gens à eux, sans doute.

Prenant son jeune maître sous les bras, Krauss le portait plutôt qu'il ne le soutenait jusqu'à sa chambre, et tout en le déshabillant:

--Que de sang sur vos habits! grondait-il... Ah! votre pardessus et votre paletot ont été traversés par la lame d'un couteau. C'est dans le dos que vous avez été frappé... Je reconnais là ceux qui ont tué mon général!...

Mais il venait de découvrir l'appareil placé par le docteur Legris.

--Vous avez donc vu un médecin? reprit-il... Ma foi; oui! et un bon, je m'y connais!... Voilà des bandes serrées comme il faut. Notre major, dans le temps, n'aurait pas fait mieux...

Raymond fut obligé de le prier de se taire, puis de se retirer pour le laisser dormir...

--Cache mes vêtements, lui recommanda-t-il, et quand ma mère sera levée, dis-lui que je suis rentré brisé de fatigue, et qu'il faut me laisser reposer. Mais toi, à neuf heures, viens, et si je dors, éveille-moi. J'ai une commission à te donner, très importante, dont tu ne parleras à personne, pour Mme Cornevin... Allons, va-t-en, tu vois bien que cette blessure n'est rien.

Sa blessure, c'est vrai, ne présentait aucun danger, seulement elle était assez douloureuse pour l'empêcher de clore l'œil.

Et seul, dans le silence et les ténèbres de la nuit, il appliquait toute sa pénétration à tirer de l'événement qui venait de se produire ses dernières conséquences.

Comment M. de Combelaine, cet homme de tant de prudence et de duplicité, qui disposait de tant de ressources, avait-il pu recourir à une attaque à main armée, sur la voie publique, en plein Paris!...

Certes, c'est un expédient décisif que l'assassinat pour se débarrasser d'un ennemi, mais dangereux en diable, qui laisse une terrible pièce de conviction--le cadavre--qui exige des démarches, des complices, et qui enfin, neuf fois sur dix, échoue, et tourne contre son auteur.

--Il faut, concluait Raymond, que sa situation, que je croyais inattaquable, soit horriblement compromise, qu'il se sente menacé, perdu...

Et c'est en un tel moment que Raymond se voyait cloué sur le lit, et pour une semaine, au moins, hors d'état d'agir!...

Que ne ferait pas Combelaine, pendant ces huit jours de répit et de sécurité, alors qu'il devait avoir tout préparé pour un rapide dénoûment!

Huit jours!... Il ne lui fallait pas plus pour épouser Mlle de Maillefert sans que Raymond pût s'y opposer, comme il se l'était juré, même par la violence, même au prix d'un crime.

Une sueur froide lui perlait aux tempes, à cette pensée affreuse, et la fièvre faisant son œuvre, le délire s'emparait de son cerveau et il lui semblait voir se pencher vers lui, en ricanant, la duchesse de Maumussy, Mme de Maillefert, le baron Verdale et jusqu'à Flora Misri...

Le jour qui se levait dissipa cependant les visions de la fièvre, et Raymond commençait à s'assoupir, lorsque Krauss, esclave de la consigne, entra dans sa chambre sur la pointe du pied.

--J'ai conté à madame, dit le vieux soldat, que vous avez pris froid cette nuit, et comme elle m'a cru, elle ne s'étonnera pas de vous voir rester au lit. Maintenant, comment allez-vous?

Raymond souffrait beaucoup.

Il n'en répondit pas moins qu'il se sentait bien mieux, et s'étant fait donner une feuille de papier et un crayon, il écrivit à Mme Cornevin:

«Une circonstance imprévue et bien indépendante de ma volonté m'a empêché, chère madame, de me trouver hier soir au rendez-vous que vous aviez bien voulu me fixer. Aujourd'hui, retenu au lit par une courbature, il m'est impossible d'aller vous demander le résultat de votre démarche près de Mme M... Qu'est-il arrivé? Répondez-moi, je vous en conjure. Vous devez comprendre mes angoisses. Je compte toujours sur la promesse que vous m'avez faite de me garder le secret; il est plus indispensable que jamais.»

Ayant plié et cacheté ce billet:

--Il faut, dit-il à Krauss, que tu cherches un prétexte pour te présenter chez Mme Cornevin.

--Oh! j'en ai un tout trouvé. J'ai à lui reporter des échantillons qu'elle avait envoyés à mademoiselle.

--Très bien. Cela étant, tu t'arrangeras pour remettre cette lettre à Mme Cornevin sans que personne ne te voie. Tu attendras la réponse. Surtout, dépêche-toi...

Cependant, Krauss ne sortait pas.

--Si je suis là que je reste, commença-t-il, c'est qu'il est une chose que je crois devoir dire à monsieur...

--Laquelle?...

--Hier soir, vers minuit, un homme en blouse, un fort homme, très rouge, est venu chez le concierge demander si vous étiez à la maison. Il s'est donné pour un ancien piqueur des ponts et chaussées.

--Qu'a répondu le concierge?

--Que vous étiez sorti, naturellement. L'homme a paru très vexé et a dit qu'il repasserait. En effet, vers une heure du matin on a sonné à la porte; le concierge, qui venait de se coucher, a tiré le cordon, et tout de suite après il a entendu la voix de ce soi-disant piqueur, qui criait en parlant de vous: «Eh bien, est-il rentré?» Comme de juste, le portier s'est mis en colère. «Ah çà! a-t-il répondu, est-ce que vous vous fichez de moi! Est-ce à cette heure-ci qu'on vient demander les gens? Non, M. Delorge n'est pas rentré... et vous, tâchez de filer plus vite que ça!...» Sur quoi l'homme a décampé...

Accoudé sur ses oreillers, Raymond écoutait:

--Dans mon idée, reprit Krauss en hochant gravement la tête, ce lapin-là devait être un espion, un complice des brigands qui vous ont si bien arrangé...

--Peut-être, fit Raymond.

Il disait cela; c'était juste le contraire de ce qu'il pensait.

Éclairé par les événements, il lui semblait discerner, s'agitant autour de lui, dans l'ombre, deux intrigues rivales.

A diverses reprises il avait constaté qu'il était épié et suivi. Était-ce par des espions poursuivant un même but? Non. La surveillance dont il était l'objet était doublé. L'une, protectrice, lui avait sauvé la vie à Neuilly et à la Villette. L'autre, ennemie, avait préparé le guet-apens où il avait failli périr.

Évidemment, Combelaine soldait une de ces surveillances.

Mais l'autre... qui donc l'eût payée, sinon Laurent Cornevin?

Et en lui-même, il songeait que ce prétendu piqueur pouvait fort bien être Laurent en personne. Ce devait être lui, si c'était lui qui, l'autre soir, se trouvait chez Mme Cornevin.

--Il m'attendait, pensait Raymond, et sachant l'immense intérêt que j'avais à être exact, il se sera étonné de ne pas me voir à l'heure dite.

Tout cela lui paraissait si plausible, que brusquement:

--Rends-moi la lettre, dit-il à Krauss.

Et le vieux soldat la lui ayant rendue:

«Je sais, madame, ajouta-t-il, en post-scriptum la cause de votre trouble, avant-hier; je vous jure que je la sais. Au nom du ciel, confiez-vous à moi; là est le salut...»

Qu'il s'égarât ou non en conjectures, il ne voyait nul inconvénient à écrire ainsi qu'il le faisait.

Mais que le temps lui semblait long!

Krauss n'était pas encore certainement à la place de la Trinité, que Raymond s'étonnait qu'il ne fût pas de retour et se disait, énervé par l'impatience:

--Dieu! que ce vieux est donc lent!

Un léger bruit, heureusement, vint le distraire.

C'était Mme Delorge qui, tout doucement et avec mille précautions, dans la crainte d'éveiller son fils, entre-bâillait la porte et allongeait la tête.

--Je ne dors pas, mère, lui cria-t-il.

Elle entra, et après avoir un moment considéré son fils:

--Comme tu es pâle! lui dit-elle. Tu souffres. Peut-être serait-il prudent d'envoyer chercher le médecin...

--A quoi bon! interrompit-il vivement. Ce que j'ai n'est qu'une indisposition. Trois jours de repos et je serai sur pied.

Tristement, Mme Delorge hocha la tête.

--Qu'il soit fait selon ta volonté! prononça-t-elle.

Mais elle disait cela d'un tel accent, que Raymond en fut troublé jusqu'au fond de l'âme. Pour la première fois, le soupçon lui venait que sa mère n'était pas dupe, et que sa facilité à se payer du premier prétexte venu n'était qu'une de ces délicatesses dont les mères ont le secret.

Que supposait-elle donc?

Mais déjà Mme Delorge avait repris sa physionomie impassible.

--Songe, mon fils, murmura-t-elle en se retirant, que je n'ai que toi ici-bas et que sur toi seule reposent toutes mes espérances...

Avec sa sœur, avec Mlle Pauline, Raymond devait avoir de bien autres appréhensions encore.

Ayant regardé son frère d'un œil si perspicace qu'il en détourna la tête:

--Est-ce encore la politique, fit-elle, qui te rend malade?...

On l'appelait, elle sortit, laissant Raymond décidément irrité.

--Il me faut bien reconnaître, pensait-il, que je ne suis qu'un piètre comédien!

Le docteur Legris, dont on annonçait la visite, ne devait pas modifier son opinion.

--Eh bien? demanda-t-il, lorsqu'il fut près du lit de Raymond.

--Docteur, je souffre atrocement.

La porte était fermée, il n'y avait pas d'indiscrétion à craindre.

--Est-ce bien de votre blessure? demanda M. Legris.

--Eh! de quoi donc serait-ce?...

Le docteur ne répondit pas directement.

--On ne saurait croire, dit-il, comme s'il eût émis un axiome d'utilité générale, l'influence que le moral exerce sur les blessures...

De tout autre, Raymond eût peut-être fort mal pris cette réflexion. Mais M. Legris lui inspirait déjà cette confiance qui précède l'amitié.

--Que ne donnerais-je pas pour pouvoir me lever! soupira-t-il.

Le docteur, attentivement, l'examinait.

--Il n'y faut pas songer avant cinq ou six jours, prononça-t-il, et encore, et encore...

Il s'était assis et il rédigeait une ordonnance avec le crayon dont Raymond s'était servi pour écrire à Mme Cornevin, lorsque la porte s'ouvrant brusquement, Krauss parut...

Le vieux soldat croyait Raymond seul, et il avait déjà tiré de sa poche une lettre qu'il y refourra bien vite en apercevant un étranger.

--Est-ce que monsieur n'a pas sonné? demanda-t-il, croyant utile d'expliquer son entrée.

--Non, répondit Raymond, mais tu arrives à propos... Monsieur est un de mes amis, un médecin qui va te dire ce qu'il y a à faire.

C'était peu de chose... Et le docteur, qui était bien trop fin pour ne pas reconnaître qu'il gênait, ne tarda pas à se retirer, en promettant de revenir le lendemain.

Dès qu'il fut dehors:

--Eh bien! mon vieux Krauss, interrogea Raymond, tu as remis ma lettre à Mme Cornevin?

--Dès que je me suis trouvé seul avec elle.

--L'a-t-elle lue devant toi?

--Oui.

--Pendant qu'elle lisait, quel air avait-elle?

Au regard que le vieux soldat jeta à Raymond, on eût pu croire qu'il lui venait une idée, à lui aussi.

--En commençant, répondit-il, elle avait son air ordinaire; mais voilà que tout à coup, sur la fin, elle a tressauté...

--Tu es sûr?

--Parbleu! et en même temps elle devenait plus blanche que sa collerette.

--Et elle n'a rien dit?...

--Non. Elle a seulement fait: «Ah!» en regardant autour d'elle d'un air effrayé... Puis, tout de suite, elle s'est mise à écrire la réponse que voici...

Raymond ne sentait plus sa blessure.

Il avait pris la lettre des mains de Krauss, et il la tournait et la retournait, hésitant à l'ouvrir, persuadé qu'il allait y trouver l'arrêt définitif de la destinée.

«Fidèle à ma promesse, mon cher Raymond, écrivait Mme Cornevin, hier, dès neuf heures, je me suis présentée chez Mme Misri. Je l'ai trouvée à moitié folle, désespérée et s'arrachant les cheveux. Elle venait de rentrer, et pendant la nuit, qu'elle avait passée chez une de mes amies, tous les papiers, qu'elle possédait lui avaient été volés... Ma visite n'ayant ainsi plus de but, je me suis retirée.

«VEUVE CORNEVIN.»

«P.-S. Je ne comprends rien, je l'avoue, à votre étrange post-scriptum. Que voulez-vous dire? Il n'y avait de troublé, l'autre soir, que vous, mon pauvre enfant!...»

Depuis le temps que Raymond voyait s'évanouir une à une toutes les chances sur lesquelles un autre eût compté, il s'était fait une habitude du malheur et une loi de s'épargner les déceptions en mettant tout au pis.

La lettre de Mme Cornevin ne le surprit pas outre mesure.

--Elle se défie de moi! pensa-t-il.

Et sa conviction n'en demeurait pas moins pleine et entière. Autant et plus qu'avant, il restait persuadé de la présence de Laurent chez sa femme.

Mais quelle raison avait Mme Cornevin de se défier? Était-ce son mari qui lui avait dicté cette réponse? Et si oui, pourquoi s'obstinait-il à cet impénétrable incognito? Quelle revanche terrible préparait-il dans l'ombre?...

Ces préoccupations rendaient Raymond presque insensible à l'événement; si grave pourtant, que lui annonçait Mme Cornevin.

Les papiers de Mme Flora Misri avaient été volés.

Que le voleur fût M. de Combelaine, Raymond, n'en doutait pas. Et cependant, une fois maître de ces papiers si dangereux, c'est-à-dire le danger conjuré, comment M. de Combelaine avait-il pu recourir à un assassinat!...

--Enfin, se disait Raymond épuisé de tant de conjectures inutiles, je verrai Mme Cornevin dimanche et il faudra bien qu'elle s'explique...

Vains projets!... Pour la première fois depuis dix-huit ans, Mme Cornevin ne vint point passer son dimanche avec Mme Delorge.

--Donc elle me craint, conclut Raymond, donc mes soupçons étaient fondés. Ah! quand donc me sera-t-il permis de sortir!...

Ce ne devait pas être avant cinq à six jours, encore bien qu'il allât beaucoup mieux, et que les visites de M. Legris fussent celles d'un ami désormais, et non plus d'un médecin.

Il était clair que ce docteur à l'œil si fin avait flairé un mystère, et qu'il eût été ravi de le pénétrer. Mais Raymond ne lui en voulait pas de sa curiosité. Après tant de mois de solitude absolue, il éprouvait un soulagement réel à s'entretenir avec un homme de son âge, d'un esprit évidemment supérieur, d'un rare bon sens pratique, et qui avait de la vie en général, et de la vie de Paris en particulier, cette expérience que donnent certaines professions.

L'heure que M. Legris passait tous les matins près de son lit était pour Raymond la meilleure de sa journée, la seule où il fût un peu distrait de ses sombres préoccupations.

Le reste du temps, il se consumait d'impatience.

Tout le monde cependant avait cru ou paru croire à la maladie qu'il feignait, et Me Roberjot et M. Ducoudray se relayaient, en quelque sorte, pour qu'il ne fût jamais longtemps seul.

Par M. Ducoudray, il savait tous les cancans du boulevard.

Me Roberjot, lui, le tenait au courant des événements politiques et lui rapportait les mille et mille on-dit de l'affaire Pierre Bonaparte.

Mais c'est d'une oreille distraite que Raymond écoutait. Que lui importait le prince Pierre? que lui importait la politique?...

C'est rue de Grenelle, à l'hôtel de Maillefert, que s'envolait sa pensée.

Où en étaient les événements? Qu'était-il advenu de cette querelle qu'il avait vue près d'éclater entre M. Philippe et le comte de Combelaine?

Et personne à envoyer aux renseignements.

Il avait bien eu l'idée de charger Krauss de la commission, ou même de se confier au docteur Legris, mais à qui les adresser? à miss Lydia Dodge? Elle refuserait de les recevoir, ou, s'ils parvenaient jusqu'à elle, ne répondrait pas.

Raymond, enfin, s'inquiétait de cet appartement qu'il avait loué sous le nom de Paul de Lespéran et dont la portière, ne le voyant plus reparaître, devait se répandre dans le quartier en cancans saugrenus.

Malgré tout le temps passait...

Le vendredi, Raymond se leva quelques heures. Le samedi, il resta debout toute la journée. Le dimanche, il se sentait assez remis pour sortir, lorsque, vers les onze heures, Krauss lui remit une lettre qui avait été apportée par un commissionnaire.

L'enveloppe malpropre, l'écriture, l'orthographe, l'encre d'un bleu passé, ces mots écrits dans les angles: «personel très précé», tout trahissait si bien la lettre anonyme, lâche, honteuse, dégoûtante, que Raymond fut sur le point de la jeter au feu sans la lire.

Mais il était dans une situation à ne rien négliger. Il rompit donc le cachet.

C'était bien une lettre anonyme.

Un inconnu, qui se disait son ami, l'adjurait de se trouver, le soir même, à minuit, au bal de la Reine-Blanche. Là, un homme viendrait le prendre, qui le conduirait à un endroit où devait avoir lieu une scène à laquelle il était indispensable qu'il assistât.

--Ce n'est qu'une mystification stupide! murmura Raymond, en froissant la lettre anonyme, et en la jetant à terre avec un geste de dégoût.

Mais cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'il en était à se demander s'il ne s'était pas trop hâté de porter un jugement définitif.

Il ramassa donc la lettre, la lissa, l'étala sur le marbre de la cheminée, et se mit à l'étudier attentivement.

Des choses étranges s'y trouvaient, qu'il n'avait pas remarquées sur le premier moment, et qui, maintenant, le frappaient d'étonnement.

Ceci d'abord:

L'inconnu qui lui donnait rendez-vous à la Reine-Blanche devait, en l'abordant, lui dire, en manière de reconnaissance: «Je viens du jardin de l'Élysée.»

Était-ce le hasard seul qui avait amené cette phrase si terriblement significative au bout de la plume du correspondant anonyme?...

Quelques lignes plus bas on lisait:

«Que M. Delorge vienne pour Elle, sinon pour lui...»

Elle!... Qui, Elle, sinon Simone de Maillefert?

Il eût fallu que Raymond fût frappé de cécité, pour ne pas voir que celui qui lui écrivait n'ignorait rien de son existence, et savait ses angoisses, sa haine et son amour.

Et à qui, parmi ceux qui connaissaient sa vie, eût-il attribué cette lettre anonyme, sinon à Combelaine?... Oui, à Combelaine, ou à Laurent Cornevin.

Si elle était de Laurent, Raymond avait tout à espérer.

Il avait tout à craindre si elle venait du comte de Combelaine.

--N'importe, se dit-il, j'irai.

--Pourtant, faible comme il l'était encore, se rendre seul à ce singulier rendez-vous, n'était-ce pas, comme on dit vulgairement, se jeter dans la gueule du loup, et d'une témérité qui frisait la niaiserie?

Mais de qui se faire accompagner?

De Krauss? C'était certes un rude compagnon encore, malgré son âge.

Il y avait encore le docteur Legris...

--Et pourquoi pas! songea Raymond.

En conséquence, le docteur étant survenu comme tous les jours, sans préambule, il lui donna la lettre à lire.

M. Legris en fut stupéfié, et sa première pensée, qu'il exprima très énergiquement, fut que ce rendez-vous était un guet-apens.

Raymond avoua loyalement que cette idée lui était venue.

Seulement il se hâta d'ajouter qu'il n'en était pas moins inébranlablement résolu à se rendre à la Reine-Blanche, et à s'y rendre seul, qui plus est.

Pour n'être pas directe, l'invitation n'en était pas moins positive.

Le docteur l'accepta, et il y eut d'autant plus de mérite que nulle explication ne lui fut donnée, et qu'il n'en demanda aucune.

A minuit, donc, Raymond et M. Legris entraient à la Reine-Blanche, où il y avait bal masqué, et ils y étaient abordés par un homme qui, après avoir prononcé la phrase sacramentelle: «Je viens du jardin de l'Élysée,» les engageait à le suivre.

Ils le suivaient.

Par lui, ils étaient introduits dans le cimetière Montmartre, et à la clarté douteuse de la lune, ils assistaient à cette scène étrange de cinq personnes--quatre hommes et une femme, que les autres appelaient madame la duchesse, escaladant audacieusement les murs du champ des morts, et violant une sépulture pour constater qu'un cercueil était vide.

Leur guide, cependant, les abandonnait, s'enfuyait, et tous leurs efforts pour le rejoindre, pour découvrir sa personnalité, échouaient. Si bien que, nulle explication ne leur étant donnée, ils demeuraient en face d'un problème véritablement effrayant.

Jamais la curiosité du docteur Legris n'avait été à ce point excitée.

Mais si subtile que fût sa pénétration, ignorant le passé de Raymond, il ne pouvait que s'égarer en conjectures folles.

Et l'eût-il connu, ce passé, qu'il n'eût guère été plus avancé.

C'est en vain que Raymond, de son côté, essayait de rattacher cette scène du cimetière Montmartre à quelque circonstance de sa vie.

Mais il ne tarda pas à rougir de garder pour lui seul ses conjectures et ses doutes. Était-il généreux de laisser se débattre dans les ténèbres le docteur Legris, qui venait de s'exposer pour lui? Accepter le dévouement d'un homme, c'est prendre envers lui des engagements tacites.

Enfin, à l'heure où le dénouement heureux ou tragique devait être si proche, Raymond, plus que jamais, comprenait combien pouvait lui être utile un ami.

Prenant donc son parti, il pria le docteur de venir, le soir même, partager le dîner de sa famille, ajoutant qu'ils causeraient après, et qu'à un homme tel que lui il ne marchanderait pas les confidences.

SIXIÈME PARTIE

LAURENT CORNEVIN

I

Ce n'était pas le premier venu, que le docteur Valentin Legris.

Celui-là n'était pas de ces aimables étudiants qui, après dix ans de bière et d'absinthe comparées, enlèvent leur diplôme d'un coup d'audace ou de hasard.

Fils d'une famille pauvre--son père était un petit menuisier de la banlieue--le docteur Legris devait à son intelligence et à son travail obstiné sa modeste situation.

C'est de ci et de là qu'il avait fait ses études, tantôt externe d'un lycée, tantôt pensionnaire de quelque institution qui lui donnait le vêtement, la pâtée et la niche à la condition expresse de remporter des prix à la fin de l'année. Il était maître d'études, ou plus vulgairement: pion, dans la maison où il fit sa philosophie et où il fut reçu bachelier ès lettres et bachelier ès sciences.

Les années suivantes, c'est avec l'argent qu'il gagnait à donner des répétitions, qu'il se nourrit et se logea, qu'il acheta des livres, qu'il paya ses examens et ses inscriptions à l'École de médecine.

Il eut à souffrir et beaucoup, dans un pays et à une époque où les jeunes imbéciles enrichis par leur famille voudraient bien faire de la pauvreté un vice et un ridicule.

Mais il n'était pas d'une trempe à s'affliger sérieusement des déboires ou des railleries que pouvaient lui valoir l'exiguïté de sa chambre du sixième étage, l'épaisseur de ses souliers ou la coupe arriérée d'un paletot qu'il était allé acheter au Temple.

Loin d'en être altérée, sa gaité naturelle s'y aiguisa de cette pointe de scepticisme ironique qui sied bien aux hommes qui ont conscience de leur valeur et qui l'ont affirmée en surmontant les obstacles.

Ce n'est pas lui qui jamais eût consenti à affecter une gravité pédantesque bien éloignée de son caractère, ni à se faire, comme d'autres, un élément de succès d'une hypocrisie raisonnée et patiemment soutenue...

Il aimait le plaisir, et volontiers le prouvait, lorsque, par grand hasard, quelque louis inattendu tombait dans le vide de son escarcelle et que ses études n'en devaient pas souffrir.

Quelques-uns de ses professeurs même lui trouvaient par trop d'indépendance, et lui reprochaient un certain esprit d'indiscipline et de contradiction.

Ses examens et sa thèse ne lui furent pas moins l'occasion d'un de ces triomphes que la Faculté enregistre et qui font espérer un maître pour l'avenir.

Malheureusement, le diplôme ne lui donnait pas de rentes, et, avant comme après le parchemin, il se trouvait en face de ce problème irritant et inquiétant: vivre...

Les quelques semaines qui suivirent furent des plus pénibles de sa vie.

On le rencontrait alors, la démarche lente et le front soucieux, errant un peu comme une âme en peine sous le portique de l'École de médecine, ou arrêté devant ce tableau qui se trouve à droite en entrant, et où s'affichent les demandes et les offres...

Les formules ne varient guère.

Du côté des demandes, c'est un navire baleinier qui, prêt à mettre à la voile, désire un chirurgien pour une expédition de trois ans dans les mers du pôle;--ou un riche étranger très vieux et très souffrant, qui souhaiterait les soins incessants d'un savant docteur;--ou encore une commune de mille sept cents âmes qui, ayant perdu son médecin, en désirerait un autre.

Du côté des offres, c'est cinq, dix, quinze jeunes gens qui, diplômés de la veille et sans fortune, proposent tout ce qu'ils savent, aussi bien pour accompagner en Italie quelque jeune et intéressante poitrinaire, que pour donner des consultations dans l'arrière-boutique de quelque pharmacie suspecte.

Il faut manger, n'est-ce pas!...

C'est ce que se répétait avec une amertume croissante le docteur Legris, et il était bien près de se décider pour le baleinier, où du moins le couvert serait mis deux fois par jour, lorsqu'un de ses camarades le présenta au célèbre médecin anglais Harvey.

Établi en France pour l'hiver, le docteur Harvey achevait alors son livre fameux et si effrayant: Des poisons.

Il avait besoin d'un aide, le docteur Legris lui plut, il le prit.

Et il s'y attacha si fortement, qu'il voulait absolument, à la fin de l'année, l'emmener avec lui à Londres, lui affirmant qu'il répondait de son avenir, de sa réputation et de sa fortune.

Bien que fort touché de l'offre, Legris refusa.

Tout en apportant tout ce qu'il avait d'intelligence aux travaux si remarquables d'Harvey, il avait travaillé en vue des concours, et quelques mois plus tard, il était interne à la Pitié.

Les années qu'il y passa ne furent, selon son expression, qu'un coup de collier continu.

Il apportait à l'exercice de sa profession cette passion obstinée qui seule fait les hommes supérieurs.

Il dépensait toute son énergie à ces luttes poignantes contre la maladie, la souffrance, la mort, et il y déployait une sagacité et une fécondité de ressources, une hardiesse parfois, qui étonnaient les plus vieux praticiens.

Ce n'était pas une raison pour que tous ses maîtres fussent ses amis.

Ils l'étaient, cependant.

Le sachant pauvre, ils cherchaient les occasions de lui faire gagner quelques honoraires, soit en le signalant à des malades qu'ils ne pouvaient voir, soit même en le faisant appeler en consultation.

Jamais l'illustre professeur B... ne rencontrait dans sa pratique un cas difficile, douteux ou nouveau, sans faire appeler son interne.

Cette situation, près d'un des maîtres de la science, devait valoir et valut en effet au docteur Legris de nombreuses relations, les unes flatteuses simplement et agréables, les autres assez puissantes pour aider sa fortune le jour où il quitterait la Pitié.

C'est ainsi qu'il connut le duc de Maumussy lorsqu'on le crut, lorsqu'il se crut lui-même empoisonné en 1866; la princesse d'Eljonsen lors de son accident de voiture, aux courses de La Marche, et Mme Verdale, après ce fameux bal du baron, où un incendie se déclara et où la pauvre dame fut si cruellement brûlée qu'elle faillit en mourir.

Mais toutes ces relations, le docteur Legris ne sut pas, au dire de ses amis, les utiliser.

La vérité est qu'il ne le voulut pas.

Un de ces amours funestes dont les hommes les plus forts ne savent pas se garer venait de bouleverser son existence.

Follement épris d'une jeune ouvrière d'une rare beauté, la voyant parée comme de juste, puisqu'il l'adorait, de toutes les qualités du cœur et de l'esprit, il voulut l'associer librement à sa vie.

Elle se joua de lui indignement.

Il était pauvre et elle voulait des toilettes, des diamants, des voitures, tout ce luxe brutal et scandaleux qui trouble la cervelle des pauvres filles, et qui les conduit par le plus court à Saint-Lazare ou à l'hôpital.

Le docteur aimait, il essaya de lutter. Son existence, pendant les derniers mois de son internat, fut un enfer.

Menaces et prières échouaient également. On le railla, il tint bon, descendant jusqu'à cette lâcheté suprême de la passion: paraître ne rien voir...

Jusqu'à ce qu'enfin, sentant sa dignité compromise, il rompît...

Mais il conçut un si noir chagrin, et tant de honte aussi de sa faiblesse, qu'il disparut, il se cacha...

Il avait un millier de francs d'économies, il en emprunta autant et vint s'établir à Montmartre, place du Théâtre.

Moins de six mois après, il ne pouvait plus suffire à sa clientèle,--peu aisée, il est vrai, maussade, d'autant plus exigeante qu'elle payait plus mal, mais telle quelle suffisant amplement à ses besoins.

Et le travail et le temps faisant leur œuvre, peu à peu il se remettait de l'horrible secousse, le passé s'effaçant et, ses ambitions d'autrefois le reprenant, il était résolu, dès qu'il aurait économisé quelques billets de mille francs, à renouer ses relations et à transporter son cabinet au centre de Paris.

Tel était l'homme auquel Raymond, en sa détresse extrême, venait de décider qu'il se confierait sans restriction.

Et après l'avoir quitté, en lui répétant: «A ce soir six heures, n'est-ce pas?» tout en regagnant la rue Blanche, il découvrait mille raisons de s'applaudir de sa décision.

Cette fois encore, grâce à la complicité de Krauss, Mme Delorge ignorait que son fils eût passé la nuit dehors, et elle l'accueillit comme s'il fût sorti de grand matin, avant qu'elle ne fût levée.

--Je me suis permis, ma chère mère, lui dit-il en l'embrassant, d'inviter à dîner un de mes amis pour lequel je te demande bon accueil.

C'était la première fois, depuis qu'il était de retour à Paris, qu'il amenait un convive; aussi Mme Delorge en parut-elle un peu surprise.

--Le connais-je, cet ami? interrogea-t-elle.

--Je ne crois pas, ma mère, mais je pense qu'il te plaira; c'est un homme très distingué, de quatre ou cinq ans plus âgé que moi, le docteur Legris...

--Tu ne m'en as jamais parlé, fit Mme Delorge.

Et sonnant:

--N'importe, ajouta-t-elle avec un bon sourire; il est ton ami, cela suffit. Et comme il est médecin aussi, c'est-à-dire un peu gourmand, je vais m'entendre avec Françoise pour le bien recevoir.

Françoise, c'était la cuisinière. Elle ne tarda pas à paraître, et pendant que Mme Delorge lui donnait ses ordres, Mlle Pauline s'approcha de son frère.

Arrêtant sur lui son beau regard clair:

--Le docteur Legris, demanda-t-elle avec une feinte bonhomie, n'est-ce pas ce monsieur qui est venu te voir tous les jours pendant que tu gardais le lit?

--Précisément.

--Alors, tout s'explique.

--Tout, quoi?

--On comprend, veux-je dire, que ce gros rhume qui t'a tant fait souffrir et si peu tousser ait été si promptement guéri.

Raymond dissimula mal un mouvement d'impatience.

--Que cette petite fille est agaçante! pensa-t-il, mécontent de se voir pris, et ce n'était pas la première fois, en flagrant délit de mensonge.

Puis tout haut:

--Qu'y a-t-il d'extraordinaire, fit-il, à ce qu'un de mes amis, qui est médecin, vienne me voir lorsqu'il me sait souffrant?

Il se levait, en disant cela, pour regagner son appartement.

--Comment! tu nous quittes? reprit Mlle Pauline.

--J'ai à travailler.

Déjà il gagnait la porte, mais elle:

--Oh! tu nous accorderas bien un moment encore, nous avons de grandes nouvelles à te donner...

--Des nouvelles!...

--Oui, de Jean...

Raymond se rassit, observant à son tour sa sœur, qu'il lui avait semblé voir tressaillir.

--Ce matin même, continua la jeune fille, Mme Cornevin a reçu de son fils une longue lettre...

--Et elle est venue vous la communiquer?

--Non; elle nous l'a envoyée à lire. Elle a tellement d'ouvrage, et si pressé, qu'il lui est impossible de s'absenter un quart d'heure de ses ateliers.

Les plus singuliers soupçons traversaient l'esprit de Raymond.

--Il faut, en effet, reprit-il en baissant la voix pour n'être pas entendu de sa mère, toujours en conférence avec Françoise, il faut que Mme Cornevin soit écrasée de travail. Déjà, l'autre dimanche, elle n'est pas venue dîner avec nous, elle n'a pas davantage paru hier, aujourd'hui elle se prive de la joie de lire en famille, au milieu de nous, une lettre de Jean... Est-ce que tu ne trouves pas cela extraordinaire, toi?...

Visiblement, Mlle Pauline rougissait.

--Mais non, je t'assure, répondit-elle...

--Tu sais donc quelles sont ces commandes si importantes qui la retiennent?

--Certainement. Est-ce que nous ne sommes pas en plein carnaval? est-ce que ce n'est pas demain le mardi gras! Ne faut-il pas des toilettes, des travestissements?...

Elle s'embarrassait, elle devenait cramoisie, elle eût été peut-être obligée de s'arrêter, sans sa mère qui, Françoise partie, lui vint en aide.

Mme Delorge avait entendu les derniers mots.

--Je suis sûre, dit-elle, que Julie--c'est ainsi qu'elle appelait Mme Cornevin,--a beaucoup à faire; cependant je suis un peu surprise qu'elle n'ait pas, en huit jours, pu trouver une heure à passer avec nous.

Raymond hochait la tête, tout en observant sa sœur du coin de l'œil.

Il pensait que c'était lui qu'évitait Mme Cornevin, et que Mlle Pauline certainement avait surpris quelque chose.

--Quoi qu'il en soit, mon cher fils, reprit Mme Delorge, j'ai conservé la lettre de Jean, pour te la donner à lire.

Cette lettre, Raymond savait d'avance qu'elle ne lui apprendrait rien.

Dans celle-ci pas plus que dans toutes celles qu'il avait écrites à sa mère depuis son départ, Jean, fidèle aux conventions arrêtées, ne soufflait mot du but de son voyage, ni de ses découvertes, ni de son père.

Il y parlait de M. Pécheira, l'ancien associé de Laurent, mais simplement comme d'un homme charmant, d'un ami dont il avait fait la connaissance à Melbourne, et qui l'avait mis à même de voir, et de voir bien, tout ce qu'il y a de curieux en Australie.

Et il terminait en annonçant que son passage pour Liverpool était arrêté sur un navire qui quitterait Melbourne trois semaines après celui qui emportait sa lettre.

--Ainsi, dit Raymond à Mme Delorge, en lui rendant la lettre de Jean, nous pouvons d'un moment à l'autre voir paraître notre voyageur. Il se peut qu'il n'arrive pas avant un mois, mais rien ne prouve qu'il ne sera pas à Paris demain matin.

--Surtout avec un navire à voiles, objecta Mlle Pauline.

C'est de l'air le plus étonné que Raymond considéra sa sœur, de l'air d'un homme qui, tout à coup, découvre quelque chose d'énorme.

--Comment sais-tu que Jean a pris passage sur un navire à voiles? interrogea-t-il.

Elle éclata de rire, de ce petit rire nerveux et sec qui ressemble à une quinte de toux, et qui est la ressource de toutes les femmes embarrassées.

--Ne le dit-il pas dans sa lettre? fit-elle.

--Non.

Elle haussa les épaules, et d'un ton d'insouciance que démentait le nuage de pourpre répandu sur son visage:

--C'est donc, dit-elle, que je l'aurai rêvé.

Mme Delorge put croire cela, mais non pas Raymond.

--Eh! eh! pensa-t-il, mademoiselle ma sœur recevrait-elle donc des nouvelles directes de maître Jean!

Il n'y eût vu aucun mal, nul inconvénient, tant était étroite l'intimité des deux familles.

Seulement, si depuis son départ Jean était en correspondance réglée avec Mlle Pauline, il avait dû nécessairement lui apprendre tout ce qu'il cachait à Mme Cornevin et à Mme Delorge. Un homme de vingt-six ans ne sait pas avoir de secrets pour la femme qu'il aime.

Cela, jusqu'à un certain point, eût donné à Raymond la clef de la conduite un peu singulière de sa sœur, ses airs d'intelligence, ses mots à double entente, son insistance à lui demander de se confier à elle...

--Il est clair, pensait-il, qu'elle sait tout ce que je sais moi-même de l'existence de Laurent Cornevin, sinon plus...

Cependant ce n'était pas le moment de questionner Mlle Pauline.

Il se faisait tard; après les épreuves de la nuit, il était accablé de fatigue, le docteur Legris pouvait devancer l'heure du rendez-vous...

Il se réfugia donc dans son cabinet de travail, et il n'y était pas depuis un quart d'heure, allongé dans son fauteuil et les pieds sur la cheminée, qu'il s'endormit, rêvant que le docteur était assis près de lui et lui parlait.

M. Legris, à ce moment même, était chez lui, place du Théâtre, à Montmartre, où il expédiait sa consultation. Expédiait est bien le mot. Il n'était pas habituellement d'une douceur exagérée, mais jamais ses malades ne l'avaient vu si brusque ni si impatient.

Le fait est qu'il se savait attendu, à six heures, rue Blanche, qu'il avait encore, après sa consultation, huit ou dix visites à faire, et qu'il avait hâte de se trouver seul avec lui-même pour réfléchir en toute liberté aux étranges événements qui venaient de tomber dans sa vie.

--Oui, bien étranges, pensait-il, car jamais on n'a ouï parler de rien qui approche de ce dont j'ai été témoin cette nuit. J'aurais ri au nez de qui fût venu hier me conter une telle histoire; m'assurer qu'un fait de cette nature était possible, en 1870, à Paris, en pleine civilisation, au milieu de cette armée de surveillants, de gardiens, de sergents de ville, d'agents de la sûreté qui, incessamment, ont les yeux ouverts.

Avec tant de préoccupations, c'était miracle que le docteur, en arrivant au chevet du malade, recouvrât la plénitude de son sang-froid.

C'était ainsi, pourtant, tant est puissante cette faculté que Bichat appelait: «l'habitude professionnelle».

Mais après chaque visite, consultant son carnet:

--Allons, plus que cinq, murmurait M. Legris, plus que trois... plus qu'une.

Jusqu'à ce qu'enfin, avec un gros soupir de satisfaction:

--C'est la dernière, se dit-il, me voilà libre!...

Il s'était si fort dépêché qu'il n'était guère plus de six heures, et cinq minutes plus tard il arrivait rue Blanche, et Raymond le présentait à sa mère et à sa sœur.

Le docteur Legris plut à Mme Delorge, à qui peu de gens plaisaient. Elle lui trouva, ainsi qu'elle le dit à son fils le lendemain, l'air à la fois très fin et très franc, ce qui est rare: la finesse, en apparence du moins, excluant presque toujours la franchise.

Quant au docteur, il fut très frappé du grand air de Mme Delorge, et plus encore de la beauté de Mlle Pauline.

Le dîner, cependant, eût été triste, sans la puissance d'abstraction de M. Legris, sans cette faculté si précieuse qu'il possédait, de déposer à un moment donné ses plus pressantes préoccupations, comme d'autres déposent leur cigare avant d'entrer dans un salon.

Il avait trop vu, et avec de trop bons yeux pour que sa conversation n'eût pas cette saveur recherchée que donne la connaissance approfondie de l'existence parisienne. Il voulait plaire, il plut.

Si bien qu'il y avait longtemps que le dîner était fini et le café pris, lorsque Raymond, qui ne le voyait pas près de tarir, se leva en disant:

--Vous oubliez nos affaires, je crois, mon cher docteur. Allons, venez, ma mère et ma sœur vous excuseront...

L'instant d'après, ils étaient dans le cabinet de travail de Raymond, un bon feu dans la cheminée et les portes closes.

Le docteur avait allumé un cigare, et il se tassait dans un bon fauteuil, précisément en face de ce portrait du général Delorge qui l'avait tant intrigué avec cette épée scellée de larges cachets rouges accrochée au travers de la toile.

Enfin allait donc lui être révélé le mystère qu'il avait pressenti, la nuit du guet-apens des boulevards extérieurs, et qui, depuis, ne cessait d'occuper sa pensée.

--Je vous écoute, mon cher ami, dit-il.

Au dîner, tandis que parlait le docteur Legris, Raymond avait eu le loisir de réfléchir et de chercher dans sa tête comment exposer la situation.

Son récit fut donc ce qu'il devait être, d'une remarquable clarté, et précisément assez concis pour ne laisser dans l'ombre aucun détail d'une certaine valeur.

Et lorsqu'il eut achevé:

--Maintenant, docteur, prononça-t-il, vous connaissez mon existence comme moi-même et, d'un esprit plus libre que le mien, vous pouvez juger si ma partie n'est pas irrémissiblement perdue, et si ce n'est pas folie à moi d'espérer toujours et de prétendre lutter encore...

M. Legris ne répondit pas tout d'abord.

Après avoir commencé par fumer à pleins poumons, il n'avait pas tardé à laisser éteindre son cigare, puis à le jeter. Il était «empoigné», c'était manifeste, irrésistiblement. Il s'était attendu à quelque chose d'extraordinaire, mais la réalité dépassait toutes ses conjectures.

Puis, fatalement, il avait été amené à un retour sur lui-même. Il s'était rappelé qu'il avait aimé, lui aussi, qu'il avait eu ses heures de désespoir et de démence... Et pourtant, quelle différence entre la funeste passion qui avait failli flétrir sa vie et les nobles et pures amours dont il venait d'entendre la douloureuse histoire!...

Cependant comme Raymond répétait sa question, il tressaillit, et d'une voix qu'altérait l'émotion:

--Sur mon honneur, prononça-t-il, je crois, mon cher Delorge, que jamais, peut-être, votre situation n'a été meilleure, que jamais vous n'avez été si près du triomphe.

Après les événements des derniers jours et tant de déceptions successives, de telles paroles semblaient presque une raillerie.

--Docteur, fit Raymond, d'un ton de reproche, docteur!...

Mais lui:

--Ce n'est pas, d'ordinaire, par l'optimisme que je pèche, fit-il... mais qu'importe un résultat qui est encore le secret de l'avenir! «L'homme de cœur doit agir comme s'il avait tout à attendre, et se consoler, s'il échoue, comme s'il n'eût rien eu à espérer...» C'est de Maistre qui a dit cela.

Il s'était levé, sur ces mots, et était allé s'adosser à la cheminée. L'énergie resplendissait sur sa physionomie intelligente, ses narines battaient, son œil si fin étincelait.

Tel il devait être au chevet d'un malade, aux prises avec quelque mal terrible, épiant le moment de tenter un expédient héroïque.

Et, dans le fait, n'était-il pas en consultation!...

--A nous deux, mon cher Delorge, s'écria-t-il, nous allons donner du fil à retordre à vos ennemis. Il se peut qu'ils nous écrasent, tout est possible. Ils ne nous écraseront, sacredieu! pas sans combat!...

Si la peur est contagieuse, l'assurance n'est pas moins communicative. A entendre le docteur s'exprimer de cet accent de résolution, Raymond croyait voir ses chances doublées.

--Pour commencer reprit le docteur, quel est l'auteur, l'instigateur de l'intrigue mystérieuse, mais à coup sûr abominable, qui vous a enlevé Mlle Simone pour la livrer à un misérable tel que Combelaine?... Les faits sont là qui nous crient: C'est la duchesse de Maumussy.

--Je le crois...

--Eh bien! moi, j'en suis sûr. Avait-elle un intérêt à empêcher votre mariage? Évidemment, et le plus naturel et le plus puissant de tous. Vous lui aviez plu et elle avait eu l'imprudence de vous le laisser voir...

Raymond était devenu cramoisi.

--Je ne suis pas un fat, murmura-t-il, et cependant je dois avouer...

Le docteur souriait.

--Il est sûr, interrompit-il, qu'un ridicule ineffable s'attache à cette idée d'un homme qu'on aime comme cela, malgré lui... Mais enfin, ici, le fait est patent. Et vous, comment avez-vous répondu à ces avances par trop significatives?... Comme un imbécile d'honnête homme que vous êtes... Ah! un gaillard sans préjugés lui eût fait voir du chemin, à cette chère duchesse. Il fallait... Mais baste! ce qui est passé est passé, et d'ailleurs vous ne la connaissiez pas comme j'ai l'honneur de la connaître!...

La surprise éclatait sur les traits de Raymond.

--Vous connaissez Mme de Maumussy?... interrogea-t-il.

--Mon Dieu oui, tout petit médicastre de banlieue que je suis...

Et tirant quelques bouffées d'un cigare qu'il venait d'allumer:

--Lorsque M. de Maumussy se crut empoisonné, poursuivit le docteur, il y a de cela une couple d'années, j'eus l'honneur insigne de rester trois semaines de planton dans sa chambre. Persuadé qu'on avait essayé de se défaire de lui pour s'emparer de certains documents relatifs aux événements de Décembre, qu'il avait toujours refusé de rendre, ce noble personnage mourait littéralement de peur. Il voyait du poison partout, et suspectait même les œufs à la coque. Ma mission consistait surtout à déguster tous les mets qu'on lui présentait. Quand il me voyait debout et bien portant une heure après l'expérience, il se risquait à manger, en face d'un miroir toutefois, pour s'arrêter s'il se voyait pâlir, et la main sur le ventre pour me demander de l'émétique au plus léger soupçon de colique.

«Au commencement, j'avoue que les frayeurs et les grimaces de ce cher duc m'amusaient considérablement. Mais au bout de quatre jours, j'étais blasé, et j'aurais planté là mon homme si je n'avais été pauvre comme Job, et si mon cher et respecté maître, le professeur B..., n'eût stipulé qu'on me donnerait cinq louis par jour.

«A cause des cent francs, je restai, et pour me distraire, je me mis à observer et à étudier la duchesse de Maumussy.

«Elle s'ennuyait, pour le moins, autant que moi. Les frayeurs de son mari l'écœuraient. Elle ne quittait pas le petit salon qui précédait sa chambre; elle le soignait; elle dégustait ses plats; mais elle ne cessait de se moquer et de lui répéter qu'après tout on ne meurt qu'une fois; ce à quoi il répondait qu'il souhaitait que ce fût le plus tard possible.

«Elle ne me connaissait pas, mais elle n'avait personne à qui causer, et d'ailleurs, un médecin, vous savez, cela ne compte pas. Elle pensait tout haut devant moi, et je vous déclare qu'elle pensait de drôles de choses. Elle m'étonnait, moi qui ai reçu des confidences à faire rougir un agent de la sûreté. Quand elle me parlait de sa beauté, de cette beauté rare et presque fatale que vous connaissez, elle m'effrayait. C'était, disait-elle, une puissance exceptionnelle qui lui avait été départie, et dont elle serait bien folle de ne pas profiter pour récompenser une grande action... ou un crime, selon l'occasion, pour faire tourner la tête des imbéciles, ou tout simplement pour plaire à qui lui plairait.

«De scrupules, jamais je ne lui en ai vu l'ombre. Mais sous cette torpeur langoureuse que vous savez, j'ai deviné une âme de feu, des ardeurs dévorantes et l'imagination excentrique d'un fumeur d'opium.

«Mon cher, voilà la femme qui vous a aimé assez follement pour se jeter en quelque sorte à votre tête... Imaginez maintenant ses sentiments pour vous qui l'avez dédaignée et pour Mlle Simone que vous lui avez préférée...

Raymond se taisait.

N'était-ce pas le langage qu'autrefois aux Rosiers lui tenait M. de Boursonne?...

--Donc, poursuivait le docteur, c'est à Mme de Maumussy qu'il faut attribuer l'idée du mariage de Mlle Simone, et à elle aussi le choix du mari... Ce dernier trait ne trahit-il pas la haine d'une femme qui s'estime outragée?... Qui en effet a-t-elle choisi entre tous? Un misérable, sans foi ni loi, souillé de tous les crimes et de toutes les flétrissures, l'homme du monde qu'elle méprise et qu'elle exècre le plus, Combelaine enfin...

Cette dernière circonstance, Raymond l'ignorait.

--Quoi!... fit-il, Mme de Maumussy déteste M. de Combelaine!...

--Elle me l'a dit, répondit le docteur, en appuyant sur chaque mot. Et savez-vous en quelle circonstance? Lors de la maladie de son mari. Entre tous les gens que le duc de Maumussy soupçonnait de lui avoir administré du poison, était le comte de Combelaine...

--Est-ce possible!...

--Le duc ne m'avait pas caché ses soupçons...

--Oh!...

--Et il m'était recommandé, les jours où venait M. de Combelaine, de redoubler de précautions...

--Il osait venir!...

--Mais oui, et assez souvent, même...

--Et on le recevait!...

--On ne peut mieux. Est-ce que M. de Maumussy et M. de Combelaine peuvent rompre ouvertement? Deux amis si intimes! ce serait scandaleux!

Raymond était confondu.

--Cependant, disait le docteur, choisir un mari et choisir précisément Combelaine n'était rien. Le difficile était de trouver le moyen de forcer Mlle Simone à l'épouser, à lui livrer et sa personne et sa fortune. A cette tâche, la duchesse de Maillefert avait échoué. Mme de Maumussy devait réussir...

Brusquement, Raymond s'était levé.

--Oui, elle a réussi, s'écria-t-il, et voilà ce que je ne puis m'expliquer...

Le docteur haussa les épaules.

--Que nous importe? répondit-il. Nous savons qu'on est arrivé à persuader à Mlle Simone que ce mariage seul pouvait sauver l'honneur de l'illustre maison de Maillefert. Cela nous suffit. Examinons ce qui s'est passé après. Tout d'abord, M. de Combelaine et les Maillefert, éblouis par la magnifique proie qu'ils allaient avoir à se partager, ont été ravis les uns des autres. Lorsqu'il a fallu discuter le partage, la brouille est venue. D'après ce qui vous a été dit, les Maillefert ont été joués. Je n'en suis pas surpris. A cette heure, ils voudraient bien rompre ce mariage, ils ne le peuvent plus. Combelaine le veut, et Combelaine est le maître de la situation.

Le docteur, peu à peu, s'animait.

Il n'en était encore qu'aux conjectures, mais il lui semblait discerner ces lueurs qui annoncent la vérité, comme l'aurore annonce le jour.

--Oui, reprit-il, Combelaine tient les Maillefert. Vous ne pouvez rien contre lui; il ne craint que médiocrement, soyez en persuadé, Mlle Flora Misri... Dès lors, pourquoi ne presse-t-il pas un mariage qui lui tient tant à cœur et qui lui assure, à lui, l'aventurier taré, l'alliance d'une des plus vieilles familles de la noblesse; à lui, ruiné, la possession d'une fortune immense?... Eh bien! moi je vais vous le dire. C'est que Combelaine n'est pas aussi complètement victorieux que nous le supposons. C'est qu'entre lui et le but de ses vœux se dresse quelque obstacle qui nous échappe. C'est qu'il voit quelque chose que nous ne voyons pas...

--Je cherche, commença Raymond...

Mais le docteur l'interrompit, et lui frappant gaiement sur l'épaule:

--Moi, je ne cherche pas, s'écria-t-il. L'obstacle, la menace, c'est, ce ne peut être que Laurent Cornevin...

La conclusion pouvait être erronée; elle était si logique, que Raymond ne trouva rien à répliquer.

--En ce cas, fit-il, Combelaine sait l'existence de Laurent et sa présence à Paris.

--Peut-être, répondit le docteur...

Puis, après un moment de réflexion:

--Ce qui est sûr, poursuivit-il, c'est que Combelaine doit avoir deviné, reconnu un ennemi, et un ennemi puissant et fort, tapi dans l'ombre, prêt à profiter de la moindre de ses fautes pour le perdre. Les aventuriers tels que lui, dont l'existence est un perpétuel défi à la société, ont comme un sixième sens qui les avertit du danger. Il doit avoir senti que le terrain va manquer sous ses pas. Ce valet de chambre, qui depuis si longtemps le servait, qui était son confident, le complice de ses infamies quotidiennes, qu'est-il devenu? Comment a-t-il quitté un maître qui lui devait tant d'argent? Mme Misri s'en étonnait. Je m'en étonne, moi, bien davantage. Et encore, qu'est-ce que cet Anglais qui lui donne tout à coup des gages fabuleux? Cet Anglais ne serait-il pas un Français, comme vous et moi, qui a fait fortune en Australie? Mais ce n'est rien encore. Les lettres que possédait Mme Misri lui ont été volées. Par qui?... Est-il sûr que ce soit par M. de Combelaine? Il me semble, à moi, que, s'il les avait en sa possession, ces fameuses lettres, ces papiers qui pouvaient le perdre, vous n'auriez pas été, vous, Raymond Delorge, assailli l'autre nuit sur les boulevards extérieurs.

Trop de fois, Raymond avait été dupe de décevantes illusions, pour ne se pas obstiner à douter encore.

--Mais alors, reprit-il, en hésitant à chaque mot, celui qui a réussi à enlever les papiers de Flora Misri, ce serait donc... Laurent Cornevin?

--Telle est ma conviction...

--Il savait donc leur existence... Comment avait-il pu savoir?...

M. Legris l'arrêta du geste.

--Vous oubliez donc, fit-il, ce valet de chambre qui possédait tous les secrets de Combelaine et de Flora, Léonard? Pensez-vous que ce soit d'hier qu'il ait été acheté par cet Anglais en qui nous reconnaissons Laurent?...

Ah! cette fois, Raymond eut comme un éblouissement.

--Dieu puissant!... s'écria-t-il, ce serait le salut et la vengeance! Savez-vous bien, docteur, ce que m'a dit Mme Misri? Livrés à la publicité, ces papiers perdent non seulement Combelaine, mais encore les misérables qui ont été ses complices, Maumussy, Verdale, la princesse d'Eljonsen...

Mais une soudaine réflexion glaçant son enthousiasme:

--Si M. de Combelaine, reprit-il, ignore l'existence de Laurent, qui donc soupçonne-t-il de s'être emparé de ses papiers?

--Vous, parbleu!...

--C'est-à-dire qu'il verrait en moi l'insaisissable ennemi qui traverse toutes ses combinaisons...

--Précisément.

--Oh! alors, s'expliquent les assassins dont vous m'avez sauvé, docteur...

--Et aussi les mouchards dont vous êtes entouré, mon cher ami, puisque Laurent, qui sait votre vie en danger, vous fait surveiller de son côté...

Ainsi le système du docteur répondait à toutes les objections.

--Et pourtant, reprit Raymond, il est une chose qui me dépasse, c'est l'obstination de Laurent à se cacher de moi, à m'éviter, à me fuir...

M. Legris souriait.

--C'est ce que je comprends très bien, au contraire, dit-il. Voyons, n'y a-t-il pas pour Laurent un intérêt énorme à détourner sur vous l'attention des gredins qu'il veut frapper? Voyant en vous l'ennemi, ils ne soupçonnent pas l'autre, le vrai, celui qui les guette. Tandis qu'ils vous surveillent, Laurent se meut en liberté. Qu'il consente à vous voir, à s'entendre à vous, et quarante-huit heures après, c'en est fait de son incognito...

Laissant Raymond méditer ses observations, le docteur se versa et but à petites gorgées une tasse de thé que venait d'apporter Krauss.

Après quoi, allumant un nouveau cigare qu'il ne tarda pas à laisser éteindre comme le premier:

--Nous voici, maintenant, reprit-il, à notre aventure du cimetière Montmartre. Cherchons quel peut être l'auteur de la lettre anonyme. Est-ce Combelaine?... Non, très évidemment. C'est au moyen d'un faux que nous avons été introduits au cimetière, et Combelaine, avec ses relations à la préfecture, n'avait qu'un mot à dire pour obtenir le laisser-passer dont notre guide n'avait qu'une contrefaçon. Donc, c'est Laurent Cornevin qui vous a écrit, et c'était un de ses agents qui nous a rejoints à la Reine-Blanche. Mais il nous a traîtreusement abandonnés... C'est que Laurent, toujours résolu à vous éviter, lui avait bien recommandé de nous faire perdre sa piste...

--Oui, peut-être...

--Parbleu!... Reste à savoir quels sont les gens que nous avons vus escalader le mur du cimetière et violer la tombe de Marie-Sidonie. Sont-ils du parti de Combelaine?... Non, puisque l'accord était évident entre notre guide et l'homme qui dirigeait cette expédition. Donc, cet homme qui nous a paru un homme du monde, était un agent de Cornevin, sinon Cornevin lui-même...

L'angoisse serrait la gorge de Raymond, au point de l'empêcher presque de respirer.

--Mais cette femme, interrompit-il, cette femme que les autres appelaient madame la duchesse...

--Je déclare, pour ma part, répondit M. Legris, n'avoir pas reconnu la duchesse de Maumussy. Or, comme pour une telle expédition cette femme, quelle qu'elle soit, a dû se déguiser de son mieux, les indices matériels nous font défaut. Reste le raisonnement: Quel peut être le but de la terrible scène dont nous avons été témoins? J'avoue, sans honte, qu'il m'échappe absolument. Pas plus que vous, je ne découvre rien dans votre passé qui se puisse rapporter à cette violation de sépulture. Et cependant si Laurent vous a convoqué, c'est qu'il jugeait votre présence nécessaire, indispensable. Il n'est pas homme à s'exposer gratuitement. Mais que disait sa lettre anonyme?... «Venez pour Elle, sinon pour vous.» Donc c'est à Elle, c'est à Mlle Simone qu'il faut rapporter cet événement étrange. Donc, fatalement, nécessairement, cette femme que nous n'avons pas reconnue était la duchesse de Maillefert...

Les plus magnifiques espérances illuminaient le visage de Raymond...

La destinée se lassait-elle donc!...

Mais déjà le docteur était redevenu pensif, et la contraction de ses sourcils disait l'effort de son intelligence.

--Doucement, fit-il, doucement, ne nous hâtons pas de chanter victoire...

Et comme Raymond le regardait d'un air étonné:

--Je vois encore un point noir à l'horizon, poursuivit-il. Vous êtes, m'avez-vous dit, affilié à une société secrète.

--Oui, et je revenais d'une de nos réunions, quand j'ai été attaqué...

--Bien. Mais qu'ont pensé vos amis de cette fausse lettre de convocation que vous avez reçue?

--Elle les a terriblement inquiétés.

--Savent-ils de quel guet-apens vous avez été victime en les quittant?

--Je le leur ai écrit le lendemain.

--Et alors?

--Notre président est venu me demander des détails que je lui ai donnés aussi complets que possible, sans toutefois prononcer le nom de la famille de Maillefert. J'ai été jusqu'à lui dire que j'attribuais le faux au comte de Combelaine...

--Et qu'a dit ce président?

--Que du moment où c'était là le résultat d'une haine personnelle, il se sentait un peu rassuré, que néanmoins la police ayant évidemment pénétré le secret de notre association il allait prendre ses mesures en conséquence: changer le lieu des réunions, procéder à une sévère épuration des affiliés, donner de nouveaux mots de passe et de nouveaux signes de reconnaissance...

M. Legris semblait exaspéré.

--Ces gens-là sont tous fous à lier, interrompit-il, qui n'ont pas compris encore que les conspirations n'ont jamais été et ne seront jamais que des traquenards organisés par les gouvernements pour prendre les gens qui les gênent. Si l'empire n'avait pas d'autres ennemis il durerait des siècles...

Puis brusquement:

--Eh bien! mon cher Delorge, prononça-t-il, là est le danger de l'avenir. Votre société secrète, c'est l'arme suprême de M. de Combelaine. Qu'il se voie acculé, il s'en servira...

--Que peut-il?...

--Peu de chose. Vous envoyer voir à Cayenne si Mlle de Maillefert s'y trouve...

Raymond hochait la tête.

--C'est vrai, répondit-il, mais qu'y puis-je?...

--Vous pouvez vous cacher.

--Docteur!...

--Est-ce le mot qui vous répugne? Eh bien! disparaissez, si vous l'aimez mieux, et ce soir plutôt que demain. Qui vous retient? Votre mère? Non, n'est-ce pas? Vous n'avez qu'à lui dire que vous croyez la police sur vos traces, et elle sera la première à approuver votre détermination. Or, voyez-vous d'ici la figure de M. de Combelaine, le matin où ses espions viendront lui dire: «Plus de Delorge, parti, disparu, envolé!...»

Ce parti, c'était clair, ne souriait pas à Raymond.

--Me cacher, objecta-t-il, n'est-ce pas renoncer à la lutte, me condamner à une impuissance absolue?

--Que feriez-vous en ne vous cachant pas?...

--Je ne sais, mais il me semble...

--Il vous semble à tort. Alors même qu'on ne vous arrêterait pas, les événements s'agitent hors de votre portée. C'est entre Combelaine et Cornevin qu'est la lutte désormais. Quel sera le vainqueur?... Moi je parierais pour Cornevin... Qu'il triomphe, et Mlle de Maillefert est à vous. Mais s'il échoue, croyez-moi, ce n'est pas vous qui eussiez triomphé.

Quand même, l'obstiné Raymond cherchait encore des objections.

--Disparaître, fit-il, ce sera peut-être déranger les projets de Laurent...

--Je prétends, au contraire, que ce sera les servir. Pensez-vous donc ne lui pas être un cruel souci? Croyez-vous que, sachant votre vie menacée et qu'une fois déjà vous n'avez que par miracle échappé au couteau des assassins, il ne s'épuise pas en combinaisons incessantes pour vous protéger?...

Que répondre à des raisons si péremptoires?

--Je n'hésiterais pas, dit Raymond, si l'opinion que nous avons de la situation était basée sur autre chose que des conjectures...

M. Legris l'arrêta.

--Et si je vous apportais, prononça-t-il, l'indiscutable preuve que les papiers enlevés à Mme Misri ne sont pas aux mains de Combelaine?

--Oh! alors!... Mais le moyen?...

--Il en est un, peut-être, répondit le docteur.

Et après un instant de réflexions, d'une voix légèrement altérée:

--Autrefois, dit-il, passionnément, follement, j'ai aimé une femme qui a mal tourné... J'ai eu le courage de rompre, je n'ai pas eu la force de cesser de penser à elle... On ne s'arrache pas un amour du cœur comme on se fait tirer une dent... En dépit de ma raison, je m'intéressais... à cette malheureuse, qui s'est fait un nom dans le monde galant, et tout en l'évitant comme la peste, je n'ai jamais cessé de la suivre de l'œil. Son existence, depuis le jour où j'ai rompu, je la connais, et c'est ainsi que je sais qu'elle est devenue une des intimes de Mme Flora Misri. Par elle, nous avons des chances de connaître la vérité.

--Oh! docteur, murmura Raymond.

--Il y a un an, affronter cette femme eût été de ma part une imprudence. Je n'étais pas guéri. Aujourd'hui, je suis sûr de moi. La revoir me fera peut-être un mal affreux, mais je me dois de braver cette souffrance... Quoi que je lui demande, je crois qu'elle le fera... Demain donc, avant midi, je serai chez elle, lui demandant de faire parler Flora Misri.

II

C'est boulevard Malesherbes, au coin de la rue de Suresnes, à deux pas des Champs-Élysées, que demeurait, sous le galant pseudonyme de Lucy Bergam, la femme autrefois tant aimée du docteur Legris.

Dire que le cœur du docteur ne battait pas un peu quand il monta en fiacre pour se faire conduire chez elle, ce serait beaucoup dire.

Mais il avait promis.

Il remplissait un devoir, pensait-il, et d'autant plus sacré, qu'il n'avait pas tout dit à Raymond...

Il ne lui avait pas dit que cette Lucy Bergam se trouvait être précisément cette actrice fantaisiste des Délassements, qui coûtait les yeux de la tête à M. Philippe de Maillefert, et de qui M. Coutanceau tenait les renseignements qu'il avait donnés à Mme Flora Misri.

--Mme Lucy Bergam, lui dit le concierge, c'est au second, la porte à droite... Seulement, elle doit être sortie.

M. Legris monta, néanmoins, lentement, se préparant à la plus pénible impression, s'armant de la ferme volonté de dissimuler l'émotion qu'il pensait ressentir.

Ce n'est pas à son premier coup de sonnette qu'on vint.

Il avait déjà sonné trois fois et très fort, lorsqu'il entendit des chuchotements et des pas.

L'instant d'après, la porte s'entre-bâillait étroitement, avec les précautions que prennent les gens qui redoutent la visite d'un ennemi.

Une sorte de chambrière à la mine futée et à l'œil impudent allongea la tête, et après qu'elle eut toisé le docteur:

--Que voulez-vous? demanda-t-elle.

--Parler à Mme Bergam.

--Elle est sortie.

Assurément elle mentait, cela se voyait, malgré l'habitude qu'elle devait avoir de mentir.

Cependant, M. Legris ne s'avisa ni d'insister ni de parlementer.

Tirant une de ses cartes de son portefeuille:

--Remettez, dit-il, cette carte à Mme Bergam. Je vais descendre assez lentement pour que vous puissiez me rappeler si elle désire me recevoir.

Le calcul était juste.

Il n'avait pas descendu dix marches, que la soubrette s'élançait sur le palier en criant:

--Monsieur, madame y est pour vous...

Il remonta et fut introduit dans un salon très luxueux et du goût le plus détestable, tout encombré de choses incohérentes, les unes précieuses véritablement, les autres tout simplement ridicules.

Ce n'est pas là, cependant, ce qui frappait le docteur.

Ce qui l'étonnait, c'était le désordre de ce salon, où tout trahissait les apprêts d'un départ précipité.

Deux de ces malles immenses que l'on appelle des chapelières étaient là, à demi pleines et entourées de cartons, de nécessaires et de sacs de voyage.

Puis, sur les tables, sur les chaises, sur le tapis, partout s'étalaient et s'empilaient des cachemires et du linge, des robes, des chapeaux, des jupons, enfin tout cet attirail prodigieux qu'une femme à la mode traîne maintenant avec elle.

Mais avant que le docteur Legris eût le temps de réfléchir, une porte s'ouvrit brusquement, et Mme Lucy Bergam en personne parut, vêtue d'un superbe peignoir tout taché, les cheveux en désordre.

--Valentin!... s'écria-t-elle!

Elle avançait, les bras ouverts; mais le docteur recula et, froidement:

--Moi-même, fit-il.

Le fait est que l'émotion qu'il avait redoutée n'était pas venue. C'était bien fini. Mme Lucy était incapable de faire tressaillir en son cœur un souvenir du passé.

--Je savais bien que vous ne m'aviez pas oubliée, continua-t-elle, et que vous viendriez lorsque vous sauriez le malheur qui m'arrive.

--Il vous arrive un malheur, à vous!...

Elle parut stupéfaite.

--Comment! fit-elle, vous ne savez pas?

--Je ne sais rien...

--On ne parle que de cela, cependant, dans tout Paris, et tous les journaux du matin l'annoncent. Philippe est en prison, au secret...

Le docteur tressauta.

--Philippe, répéta-t-il, le duc de Maillefert?...

--Oui. C'est hier soir qu'il a été arrêté, à cinq heures, ici... Nous allions sortir pour dîner avec de ses amis, au café Anglais, quand voilà deux messieurs qui se présentent, demandant à dire deux mots à M. le duc de Maillefert. Eh bien! ils étaient jolis, les deux mots! Naturellement on les fait entrer, et sitôt dans le salon: «Monsieur, disent-ils, au nom de la loi, nous vous arrêtons...»

--C'est inouï, murmurait le docteur.

--Ah! si j'avais été à la place de Philippe, poursuivait Mme Bergam, c'est moi qui leur aurais brûlé la politesse, à ces oiseaux-là!... L'escalier de service n'est pas fait pour les chiens, n'est-ce pas? Mais lui, rien. Il est devenu plus blanc qu'une guenille, et si tremblant, que j'ai cru qu'il allait tomber. Il roulait de gros yeux hébétés, en répétant: «Il y a erreur, je vous donne ma parole d'honneur qu'il y a erreur.» Je t'en moque. Les autres ont déclaré qu'ils savaient bien ce qu'ils faisaient, qu'ils avaient un mandat contre lui, et, en effet, ils le lui ont montré...

--Et il les a suivis...

--Oh! pas tout de suite. Il a commencé par réclamer une voiture. On lui a dit qu'il y avait un fiacre à la porte. Il a demandé à écrire des lettres. On lui a répondu que l'ordre était de ne communiquer avec personne. C'est alors qu'il a dit aux agents: «Eh bien! partons.» Ils sont sortis, mais une fois dans le corridor, Philippe est rentré, et venant à moi, vivement et à l'oreille: «Va-t-en, me dit-il, trouver Verdale et Combelaine, et affirme-leur de ma part que je consens à tout...»

--A tout... quoi?

--Je n'en sais rien.

--Et vous avez fait la commission?...

--J'ai essayé de la faire, du moins. Seulement, je n'ai pas trouvé M. de Combelaine, et chez M. Verdale, je n'ai pu parler qu'à un jeune homme, qui est son fils, à ce qu'il paraît, et qui m'a reçue comme un chien dans un jeu de quilles...

La stupeur du docteur Legris était immense. Toutes ses prévisions se trouvaient déconcertées par ce nouvel et extraordinaire incident.

--Mais enfin, interrompit-il, pourquoi M. Philippe de Maillefert a-t-il été arrêté?

--Est-ce que je sais, moi?... répondit la jeune femme.

Puis, se frappant le front:

--Mais il y a des détails dans les journaux, ajouta-t-elle. Attendez, j'en ai là un qui m'a été envoyé par quelque bonne petite camarade...

Elle le prit et le tendit au docteur, qui, l'ayant ouvert, se mit à lire à demi-voix:

«Hier, à l'heure de la petite Bourse, circulait sur les boulevards la nouvelle de l'arrestation de l'un de nos plus brillants gentilshommes, célèbre par son malheur constant au jeu et ses innombrables chutes sur le turf.

«Renseignements pris, la nouvelle, si invraisemblable qu'elle paraisse, est vraie.

«Arrêté chez une personne de son intimité, le jeune duc de M... a été immédiatement conduit devant M. Barban d'Avranchel, auquel est confiée l'instruction de son affaire, et écroué ensuite à la Conciergerie, au secret...»

--Une personne de son intimité! grommelait Mme Bergam, visiblement offensée, comme s'il n'eût pas été plus simple de me nommer!...

Le docteur poursuivait:

«Président du conseil d'une très importante société financière, M. de M... aurait, assure-t-on, commis ou laissé commettre les plus graves... irrégularités.

«Nous nous abstiendrons, pour aujourd'hui, de rapporter les versions qui circulent et les détails que nous avons recueillis. Nos lecteurs comprendront notre réserve. Plutôt paraître moins bien informés que certains de nos confrères que d'ajouter à la douleur d'une grande famille, victime peut-être, nous l'espérons encore, d'un fatal malentendu...»

--Quelle aventure! murmurait le docteur.

Et lentement et pour lui seul, il relisait l'article, cherchant s'il n'y avait rien entre les lignes, sans souci de Mme Bergam, laquelle donnait un libre cours à sa douleur et à sa colère.

--Voilà ma chance ordinaire! gémissait-elle. Il n'y a qu'à moi que de pareilles choses arrivent! Philippe arrêté! Et à quel moment, s'il vous plaît? Juste quand je suis dans une situation impossible, criblée de dettes et sans le sou. Sous prétexte qu'il allait avoir des millions avant trois mois, Philippe ne payait plus rien ni personne.

Le bruit d'une discussion violente dans l'antichambre l'interrompit.

--Qu'est-ce encore! fit-elle, en devenant plus rouge.

Elle allait sonner, mais la soubrette à l'air impudent parut, et d'un ton narquois dit:

--C'est M. Grollet...

--Le loueur de voitures?

--Oui.

--Qu'il repasse, je suis occupée...

--Eh bien! que madame aille le lui dire; moi, je ne m'en charge pas.

Violemment, Mme Bergam frappait du pied.

--Qu'il entre, alors, dit-elle.

M. Legris avait lâché son journal.

Ce nom de Grollet l'avait fait tressaillir.

N'était-ce pas ainsi que se nommait le palefrenier de l'Élysée, qui s'était audacieusement substitué à Laurent Cornevin disparu, et dont le faux témoignage devant M. Barban d'Avranchel, le juge d'instruction, avait tant contribué à sauver M. de Combelaine?

Il parut à l'instant, type accompli du maquignon enrichi, gouailleur et impudent, vêtu d'habits cossus, le ventre battu par de grosses chaînes d'or, le chapeau sur la tête.

--Est-ce bien vous, monsieur Grollet, commença Mme Lucy d'une voix douce, qui venez me tourmenter?...

--J'ai besoin d'argent...

--Ne savez-vous donc pas ce qui m'arrive?

--M. de Maillefert est en prison?

--Précisément.

Le loueur eut un geste furibond.

--C'est-à-dire que voilà mon argent perdu! s'écria-t-il. Fiez-vous donc après à tous ces nobles, qui vous traitent de haut en bas... Filous, va! Enfin je verrai... Mais en attendant j'arrête les frais, et à partir d'aujourd'hui, plus de voiture...

Il tempêtait, il jurait, et cependant sa colère ne semblait rien moins que réelle au docteur Legris.

--Cher monsieur Grollet, supplia Mme Lucy...

--Quoi?

--Vous me laisserez bien un coupé, au moins, rien qu'un petit coupé à un cheval...

--Avez-vous de l'argent à me donner?...

--Hélas!...

--Alors, serviteur...

--Plus de voiture! Mon Dieu! comment vais-je faire?

Grollet ricanait.

--Vous ferez comme les honnêtes femmes, donc, dit-il, vous irez en omnibus.

Peu soucieuse de cette brutale raillerie, Mme Lucy adressait au docteur des regards éplorés.

Peut-être espérait-elle vaguement qu'il allait tirer de sa poche des billets de banque, et les jeter au nez du loueur.

Elle perdait ses peines. M. Legris n'avait d'attention que pour Grollet. Comment cet entrepreneur si riche, qui possédait un des beaux établissements de Paris, venait-il de sa personne réclamer le montant de ses factures et faire des scènes, métier désagréable, que les plus modestes commerçants laissent à leurs employés ou à leur huissier? Était-ce bien de son propre mouvement qu'il agissait ainsi!

--Eh bien! reprit Mme Lucy, lasse d'attendre en vain un bon mouvement du docteur, soit, j'irai en omnibus. Mais soyez tranquille, je vous revaudrai l'avanie que vous me faites...

--A votre aise, répondit brutalement le loueur. Seulement, qu'on me paye, sinon, gare aux meubles!...

Il sortit, là-dessus. Mme Bergam semblait près de tomber en convulsions.

--Et voilà les gens, s'écriait-elle, dès qu'ils vous savent dans le malheur, ils vous tombent dessus. Tapissier, modiste, couturière, c'est comme une procession, ici, depuis ce matin. Je vais être saisie, c'est sûr. Ah! si Philippe sort de prison, il me le payera. Laisser une femme dans cette position!...

Était-ce bien au seul Philippe que Mme Lucy Bergam adressait ces reproches amers, et n'en devait-il pas rejaillir une partie sur le docteur, qui avait eu la vilenie de ne pas intervenir?

Mais il était fermement résolu à ne rien comprendre, et de l'air le plus désintéressé:

--C'est donc à tous ces tracas, dit-il, que je dois attribuer votre départ?

--Quel départ?

Du geste, il montra le désordre du salon, les sacs de nuit, les malles...

--C'est vrai, répondit la jeune femme, c'est vrai, j'oubliais. Malheureusement, non, ce n'est pas moi qui pars... Est-ce que j'ai d'aussi belles choses que cela, moi, des cachemires de mille écus, des dentelles de vingt-cinq louis le mètre, des diamants qui valent plus de cent mille francs?... Hormis mon mobilier, qui n'est même pas complètement payé, je n'ai rien, moi, que de la pacotille, du rebut, du faux, du «toc»!... On disait que je ruinais Philippe, et je laissais dire, parce que c'est tout de même flatteur, mais va-t-en voir s'ils viennent!... Ruine-t-on qui n'a rien?... Et Philippe n'a rien, que des dettes. Ses quelques louis passaient au jeu. Pour le reste, nous prenions à crédit, toujours, partout... Le lendemain du mariage de sa sœur, nous devions, me jurait-il, rouler sur l'or.... Seulement, sa sœur est toujours fille, le voilà en prison, et je suis seule à tenir tête aux créanciers... Ah! si j'avais su, quand j'étais ouvrière au faubourg Saint-Jacques!...

Peut-être y avait-il beaucoup de vrai dans ce qu'elle disait. Peut-être le docteur Legris était-il plus cruellement vengé qu'il ne le supposait. Mais que lui importait!...

--A qui donc tout ce bagage? interrogea-t-il.

--A une de mes amies, à Flora Misri, qui se cache chez moi depuis douze jours...

Le docteur avait tressailli de joie. La partie, décidément, se présentait plus belle qu'il n'eût osé le souhaiter.

--Qui donc craint-elle si fort, la pauvre femme? fit-il.

--Combelaine, donc! Ah! si elle voulait me croire! Mais non. Cet homme la rend folle. C'est à ce point qu'elle n'ose même pas aller jusque chez elle. Tout ce que vous voyez là, elle l'a envoyé chercher pièce à pièce par ma femme de chambre. Elle qui était si avare et si défiante, qui aurait coupé un liard en quatre et qui croyait toujours qu'on la volait, elle confie maintenant toutes ses clefs, même celle de son secrétaire, à la première venue... Si bien que nous étions en train de faire ses malles quand vous êtes arrivé. Elle compte, ce soir, à la nuit, se faire conduire au chemin de fer et passer en Angleterre, et ensuite en Amérique...

Jusqu'à quel point le récit de Mme Bergam devait être exact, nul mieux que le docteur Legris ne pouvait le savoir.

Et cependant, il souriait d'un air de doute.

--Pas mal imaginé, murmurait-il, pas mal!...

Il voulait piquer Mme Bergam, il y réussit d'autant plus aisément qu'elle se croyait intéressée à lui prouver la réalité de sa détresse.

--Vous croyez que je mens! s'écria-t-elle. Eh bien! attendez, vous allez voir...

Et courant ouvrir une des portes:

--Flora! cria-t-elle, Flora, viens donc, tu n'as rien à craindre.

L'instant d'après Mme Misri entrait.

Elle n'avait plus à nier la quarantaine, désormais. Sa pâleur et les plis de ses tempes disaient ses insomnies, de même que la mobilité de ses yeux et le tremblement de ses mains trahissaient ses perpétuelles frayeurs.

Décidé à brusquer la situation, le docteur s'avança.

--Je suis le plus intime ami de M. Raymond Delorge, madame, prononça-t-il.

A ce nom, une fugitive rougeur colora les joues pâlies de Mme Misri.

--M. Delorge s'est conduit avec moi abominablement, prononça-t-elle.

--Madame!...

--C'est une lâcheté indigne que de trahir une femme comme il m'a trahie... J'avais eu la faiblesse de lui révéler l'existence de certains papiers que je possédais, il en a profité pour s'introduire chez moi et me les voler...

Ce qu'elle disait, elle le croyait, c'était manifeste.

--Vous vous trompez, madame, ce n'est pas mon ami qui vous a enlevé vos papiers; je vous le jure sur l'honneur.

--Qui donc les aurait pris?

--Celui qui avait le plus grand intérêt à les posséder, le comte de Combelaine.

C'est la bouche béante, et stupide d'étonnement, que Mme Bergam écoutait.

Elle commençait à soupçonner qu'elle avait été dupe d'une illusion, et que ce n'était pas uniquement pour ses beaux yeux que le docteur était venu.

--Ce n'est pas par Combelaine que j'ai été volée! déclara Mme Misri.

--Qu'en savez-vous? fit le docteur.

--Il me l'a dit.

--N'a-t-il donc jamais menti!...

Elle frissonna de souvenir, et vivement:

--Il n'a pas menti en cette occasion, dit-elle, je vous le jure. C'était le lendemain de l'affaire du bois de Boulogne. Désolée de ce que j'avais fait, et craignant d'être relancée par M. Delorge, j'étais venue passer la nuit ici, sur ce canapé...

--C'est la vérité, attesta Mme Bergam.

--Dès huit heures du matin, j'envoyai chercher une voiture, et je me fis conduire chez moi. Mon parti était pris. J'étais résolue à rendre à Victor, sans conditions, tout ce que j'avais à lui. Jugez de ma stupeur lorsque, cherchant ces papiers maudits, je ne les trouvai plus. Et nulle trace d'effraction! J'interrogeai mes domestiques, ils n'avaient rien vu, rien entendu. J'en perdais si bien la tête que c'est comme d'un rêve que je me souviens de la visite de ma sœur. J'étais comme folle...

--C'est ce qu'a dit, en effet, Mme Cornevin, approuva le docteur.

--Ma sœur venait de partir, continua Mme Flora, lorsque je vis paraître Victor. Il savait ma promenade avec M. Delorge, et était furieux. Fermant à clef la porte de ma chambre:--«A nous deux, me dit-il; mes papiers, à l'instant!...» Alors, j'espérais que c'était lui qui les avait enlevés.--«Tu sais bien, répondis-je, que je ne les ai plus!» Il devint livide, et sans mot dire il bondit jusqu'à ma cachette, dont il avait, sans que je puisse deviner comment, surpris le secret. Voyant que je disais vrai:--«Ah! misérable femme! s'écria-t-il, tu les as vendus au fils du général Delorge!» Il était si effrayant que je me laissai tomber à genoux, en murmurant: «Je te jure que non!» Mais lui, sans m'écouter: «Tu vas voir comment je punis les traîtres!» cria-t-il. Et me saisissant au cou, il m'eût étranglée, j'étais morte, sans un de mes domestiques, qui, entendant mon râle, fit sauter la porte et m'arracha de ses mains!...

Ce n'est pas sans efforts que le docteur Legris dissimulait, sous une mine grave et froide, l'immense satisfaction dont il était inondé.

--Et après? interrogea-t-il.

--Après, je crus que Victor deviendrait fou de rage.

«--Je t'ai manquée cette fois, me dit-il, mais tu es condamnée sans appel.» Puis, avant de se retirer: «--Tes amis, Raymond Delorge et tous les misérables qui ont payé ton infâme trahison, triomphent sans doute. C'est trop tôt. Je suis perdu, c'est possible, mais ils ne sont pas sauvés. Je ne périrai pas seul, en tout cas. On ne sait pas ce dont un homme tel que moi est capable, une fois acculé au fond d'une situation sans issue...» J'essayai de le détromper, de lui démontrer que j'avais été victime d'un abus de confiance, il refusa de m'écouter: «--Va retrouver ton Delorge, fit-il en ricanant, et qu'il te protège, s'il le peut...» Et il sortit...

Elle s'arrêta; son état était si pitoyable, que Mme Lucy Bergam, dont la sensibilité n'était pas le défaut, en fut touchée.

--Pauvre Flora! murmura-t-elle.

Déjà elle poursuivait:

--Victor parti, je tombai comme une masse, évanouie. Lorsque je repris enfin connaissance, je reconnus, penché au-dessus de moi, le visage pâle et les lèvres serrées, le docteur Buiron... Peut-être le connaissez-vous?

Oui, M. Legris le connaissait.

C'était ce médecin, il s'en souvenait bien, qui, dix-huit ans plus tôt, avait été appelé à l'Élysée, près du général Delorge mort et déjà froid.

--M. Buiron est un confrère, répondit-il simplement.

--C'est un homme très savant, à ce qu'il paraît, reprit, Mme Flora, très riche, qui est dans les places et dans les honneurs... Et cependant lorsque mes yeux rencontrèrent les siens, je frémis comme si j'avais entrevu la mort même... C'est que je le connais, moi, le docteur Buiron. Il venait chez moi quelquefois passer la soirée. C'est un ami intime de Victor. Il y a une lettre de lui parmi les papiers qui m'ont été volés. Ma première idée fut: «--Cet homme a été envoyé pour m'empoisonner!...»

Pauvre Misri!... De grosses larmes roulaient le long de ses joues.

--C'est que je ne m'abusais pas, disait-elle d'une voix étouffée, c'est que je ne sentais que trop combien il serait aisé de se défaire de moi sans danger. Une femme telle que moi, qui donc s'en soucie! On se ruine pour elle, on lui donne des diamants, on lui prodigue les flatteries... Mais quant à paraître mêlé à sa vie, à moins d'être un Combelaine, qui donc le voudrait!...

Sans perdre une syllabe du récit de Mme Flora, le docteur Legris, du coin de l'œil, guettait Mme Bergam.

Elle s'était assise et, toute pâle, elle l'écoutait, épouvantée des misères de cette femme dont elle avait envié la vie.

--Cependant, continuait Mme Misri, vous pensez bien que je ne laissai rien voir au docteur Buiron de mes soupçons.--«S'il voit que je me défie, pensais-je, c'en est fait de moi à l'instant.» Je le remerciai bien, au contraire, de s'être tant hâté de venir, et je lui promis de suivre avec la dernière exactitude toutes ses prescriptions. Mais dès qu'il eut tourné les talons, vite je jetai tout ce qu'il avait envoyé chercher chez le pharmacien, les drogues, et les potions. Après quoi, sortant du lit malgré ma faiblesse, je me fis habiller et conduire ici. Je savais que Lucy a bon cœur, et que ce n'est pas elle qui abandonnerait une amie dans la peine, et qu'elle ne me trahirait pas, quand bien même on lui offrirait gros d'or comme elle.

--J'aimerais mieux mourir que de trahir une amie, affirma Mme Bergam.

--Oh! je le sais, se hâta de reprendre Mme Misri, je le sais très bien. Pauvre mignonne, je t'ai bien gênée, n'est-ce pas? bien ennuyée, bien tracassée, mais sois tranquille, tu n'as pas obligé une ingrate...

--Je ne demande rien, Flora...

--Non certes, mais je n'oublie pas ce que je te dois... Te voici dans l'embarras, par suite de l'arrestation du duc de Maillefert, et tes créanciers abusent de ta position pour te tourmenter... Mais je suis là. Je ne veux pas que mon amie Lucy soit saisie, moi, ni qu'on la fasse pleurer. J'ai de l'argent. Je t'en donnerai pour payer tes créanciers et attendre...

D'un commun mouvement, les deux femmes étaient levées et s'embrassaient avec des effusions qui eussent touché le docteur, s'il n'eût compris le sens vrai de cette scène d'attendrissement.

Il était clair que Mme Bergam, se voyant sans ressources, avait dû songer à tirer parti des secrets de son amie.

Il était évident que Flora en avait eu le soupçon, et que, par cette générosité soudaine et si contraire à ses habitudes, elle espérait prévenir une trahison...

Dès que Mme Misri se fut rassise:

--Et maintenant, chère madame, interrogea le docteur, y aurait-il de l'indiscrétion à vous demander ce que vous comptez faire?...

Elle le regarda d'un air soupçonneux.

--Je ne suis pas encore bien décidée, répondit-elle.

Du pied, négligemment, le docteur poussa une des malles.

--Je pensais, fit-il, que vous alliez partir pour un long voyage...

--Peut-être...

Lui, s'attendait à cette réserve.

--Je vous suis inconnu, madame, commença-t-il...

Mais Mme Bergam l'interrompit.

--Oh! on peut tout dire devant Valentin, s'écria-t-elle, je réponds de lui!

M. Legris ne lui sut aucun gré de cette assistance.

--Madame cessera, je l'espère, de se défier de moi, reprit-il, en se rappelant que je suis l'ami de Raymond Delorge.

--Oui, j'oubliais; vous êtes l'ami de Raymond...

--Le plus intime, madame, ce qui est vous dire que nos intérêts, nos craintes et nos espérances sont les mêmes...

Il fut interrompu par un grand claquement de portes, puis par une voix furibonde qui criait, dans l'antichambre:

--Je vous dis qu'elle y est, moi, sacré tonnerre! et je vous commande d'aller lui dire que c'est moi qui veux lui parler, moi le baron Verdale!...

Entendant ce nom, Mme Flora Misri était devenue plus pâle encore.

--Verdale!... bégaya-t-elle, c'est Victor qui l'envoie, je suis perdue...

Ce dont M. de Combelaine pouvait être capable, il suffisait pour le comprendre de voir la terreur de cette malheureuse qui le connaissait si bien.

--Vous n'avez rien à craindre, madame, prononça le docteur. Ne suis-je pas là?

--Ne peux-tu pas te cacher d'ailleurs? proposa Mme Bergam, aux petits soins désormais pour cette amie qui devait la tirer d'embarras.

Et ouvrant vivement la porte de sa chambre à coucher:

--Va, dit-elle, en y poussant Mme Flora, va et enferme-toi; nous allons le recevoir, nous, ce monsieur.

Il était temps.

Désespérant de vaincre la résistance obstinée de la chambrière, M. Verdale avait pris le parti de s'annoncer lui-même, et il entrait.

C'était toujours le même gros homme, portant partout l'intolérable despotisme du parvenu. Il était seulement beaucoup plus rouge encore que de coutume.

Sans remarquer le docteur, lequel, discrètement, s'était retiré dans un coin:

--Je savais bien, parbleu! que vous y étiez! dit-il grossièrement à Mme Lucy. Depuis quand faut-il violer des consignes, quand on veut vous parler!...

--Vous avez à me parler, monsieur?...

--A vous, oui.

Ainsi, ce n'était pas pour Mme Misri qu'il venait. Si elle l'entendait de la chambre à coucher, comme c'était probable, elle dut respirer plus librement.

Sans daigner s'asseoir, et toujours du même ton rude:

--Vous vous êtes présentée chez moi, vous, commença-t-il.

--Oui, hier soir.

--Et comme j'étais absent, vous avez demandé à voir mon fils.

--Je n'ai rien demandé du tout. C'est votre domestique qui m'a conduite à un jeune homme...

--Eh bien! ce jeune homme est mon fils.

Un geste d'épaules fut la seule réponse de Mme Bergam, geste qui, éloquemment, traduisait cette phrase:

--Je m'en moque pas mal!

La mauvaise humeur de M. Verdale en redoubla.

--Savez-vous, reprit-il, que c'est du toupet de s'introduire dans les maisons...

--Monsieur!...

--Pour y colporter des ragots ridicules.

Sans avoir précisément l'habitude d'être traitée avec un respect exagéré, Mme Lucy s'indignait de la grossièreté de M. Verdale.

--D'abord, je ne fais jamais de ragots, déclara-t-elle, en prenant son grand air de dignité première.

--Qu'avez-vous donc raconté à mon fils? Je l'ai trouvé en rentrant aussi mécontent que possible.

Il était évident, et le docteur Legris le reconnaissait bien, que M. Verdale, de même que beaucoup de pères en sa situation, avait en monsieur son fils un censeur incommode, sinon un maître redouté.

--Je ne lui ai rien raconté, répondit Mme Bergam. Ce jeune homme, qui n'est pas poli du tout, ne m'a seulement pas laissé le temps de lui bien expliquer ce que Philippe m'a chargée de faire savoir à M. de Combelaine et à vous, c'est-à-dire qu'il consent à tout...

--C'est fort heureux, en vérité... Et quand vous a-t-il donné cette commission, M. Philippe?

--Lorsqu'on est venu l'arrêter.

M. Verdale eut un mouvement de dépit.

--Elle est donc vraie, fit-il, cette histoire d'arrestation que je viens de lire dans les journaux du matin?

--Très vraie, malheureusement... Vous n'avez donc pas vu M. de Combelaine?...

--Combelaine!... Est-ce qu'on le voit? est-ce qu'on lui parle? est-ce qu'on sait ce qu'il tripote et ce qu'il devient?...

De plus en plus, la colère montait en flots de pourpre au visage de l'ancien architecte. Il ne se contenait plus. Il oubliait qu'il n'était pas seul.

--Il se cache, parbleu! après le beau coup qu'il vient de faire, poursuivait-il. Faire arrêter le duc de Maillefert!... C'est de la folie, c'est le comble de la démence!... Fourrer le nez de la justice dans nos affaires, comme c'est adroit!... Qu'il aille donc arrêter les poursuites, maintenant, ou limiter seulement les investigations!... Mais c'est bien fait pour moi, je n'ai que ce que je mérite!... Est-ce que je ne connaissais pas Combelaine?... Est-ce que je ne savais pas qu'il incendierait la maison de son meilleur ami pour se faire tiédir un bain de pieds!... Et ne pas me prévenir, ne me rien dire, m'exposer à tout!...

Si le docteur Legris eût encore eu des doutes, il ne lui en fût plus resté un seul après cette explosion.

Une inspiration audacieuse lui vint. Il s'avança brusquement, et d'un ton dégagé:

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