La dégringolade (part 2 of 4)
--Je vous ferai remarquer que vous m'insultez! fit-il.
L'architecte eut un rugissement sourd.
--Mais alors, encore une fois, s'écria-t-il, que prétendez-vous faire de cette lettre?
--Si je la garde, c'est que je sais ce dont vous êtes capable. Ambitieux comme vous l'êtes, rien ne vous arrêterait. Eh bien! le souvenir de cette lettre vous tiendra lieu de conscience et sera votre frein. Vous y songerez au moment de jouer encore quelque partie comme celle que vous venez de gagner, et vous vous arrêterez...
--Eh!... Quelle partie voulez-vous que je joue, désormais! Hier, à la bonne heure, je n'avais pas un sou vaillant...
--Alors rassurez-vous, votre lettre ne sortira pas de mon tiroir.
L'architecte eut un mouvement si terrible que Mme Delorge crut qu'il allait se précipiter sur l'avocat.
Non, cependant. Sa tête retomba sur sa poitrine, et après un moment de méditation:
--C'est votre dernier mot, Roberjot? insista-t-il.
--Oui.
--Vous me laisserez me retirer ainsi?
Me Roberjot garda le silence.
--Adieu donc! dit M. Verdale.
Il avait repris son chapeau et son portefeuille, et il dut faire quelques pas vers la porte, car il sortit du cercle qu'embrassaient les regards de Mme Delorge. Mais il reparut presque aussitôt, comme s'il se fût raccroché à un nouvel et dernier espoir, et d'une voix suppliante:
--Voyons, Sosthène, reprit-il, tutoyant de nouveau son ancien camarade, et lui rendant le nom qu'il lui donnait au collège, que dois-je faire pour mériter cette lettre, pour la gagner? Veux-tu que je donne vingt mille francs aux pauvres, le double, le triple, ta part tout entière?... Veux-tu que je fonde une école, un hôpital?... Parle...
--Je ne veux rien.
L'architecte s'arrachait les cheveux.
--Implacable! s'écriait-il. Mon Dieu! que faire? Sosthène, mon vieil ami, faut-il que je m'humilie devant toi? Ah!... il m'en coûte d'implorer ainsi.
Et en effet, de grosses larmes roulaient dans ses yeux, pendant qu'il disait:
--N'auras-tu donc pas pitié de ma misérable situation?... Eh bien! oui, j'ai failli, mais je suis prêt à tout pour racheter ma faute.
Et se laissant tomber à genoux:
--Tiens, me voici à tes pieds, fit-il. Ta fierté est-elle satisfaite? Au nom de ta mère, Sosthène, cette lettre! cette lettre!...
L'avocat était ému, et Mme Delorge voyait bien qu'il allait céder, quoiqu'il balbutiât encore:
--Je ne puis, non, je ne puis...
Mais déjà l'autre était debout.
L'épouvantable colère qu'il maîtrisait depuis le commencement de cette lutte affreuse éclatait à la fin, centuplée par l'horreur d'inutiles humiliations.
--Eh bien! moi, hurla-t-il, je te dis que tu vas me la rendre!...
Et, bondissant sur l'avocat, il le saisit à la gorge de sa main puissante, et il le renversa en arrière sur le bureau, en criant:
--Cette lettre... où est-elle?... Allons, réponds. Pas de simagrées, ou, par le saint nom de Dieu, tu es mort!...
Bien heureusement, Me Roberjot n'avait pas perdu son sang-froid.
Au lieu d'essayer de se débattre, il s'affaissa sur lui-même, glissa entre les mains de M. Verdale et se redressant tout à coup lui échappa et bondit jusqu'au salon d'attente...
--Ah!... misérable! hurla l'architecte, fou de rage, mais tu ne m'échapperas pas...
Et, saisissant sur le bureau un poignard qui servait de couteau à papier, il se précipita dans la petite salle...
Mais c'est en face de Mme Delorge qu'il se trouva...
Et sa terreur fut si grande, qu'il s'arrêta, tremblant sur ses jarrets.
--Quelqu'un!... balbutiait-il.
Oui, et au même moment, le domestique, qui avait entendu des cris, accourut.
Frappé d'une sorte d'idiotisme, l'architecte promena autour de lui un regard égaré, puis tout à coup lâchant son poignard:
--Je suis perdu! s'écria-t-il.
Et il s'enfuit comme un fou.
Déjà le valet de chambre de Me Roberjot s'empressait autour de son maître, qui venait de s'affaisser sur un fauteuil.
Si furieuse avait été l'étreinte de M. Verdale, que l'avocat en avait perdu la respiration, et que pendant longtemps il devait en porter les marques.
Cependant il ne tarda pas à revenir à lui complètement, et sa première pensée et son premier regard furent pour Mme Delorge, qui, pâle encore d'émotion, se tenait debout près de lui.
--Votre courage m'a sauvé la vie, madame, dit-il d'une voix toute changée...
Et, en disant cela, il poussait du pied l'arme vraiment redoutable échappée aux mains de l'architecte.
--Aussi, s'écria le domestique rouge de colère, j'espère bien que cela ne se passera pas ainsi. Je cours chercher le commissaire.
Il prenait son élan; Me Roberjot l'arrêta.
--Je vous le défends! prononça-t-il. Et même, si vous tenez à m'être agréable, vous ne soufflerez mot à âme qui vive de cette scène.
--C'est cela, pour que le brigand revienne, recommence et réussisse, cette fois...
--Soyez tranquille, il ne reviendra pas, dit l'avocat.
Et souriant:
--Il se contentera d'envoyer, car, dans son trouble, il a laissé ici ce qu'il a de plus cher au monde, son âme même, sa fortune...
Et il montrait du doigt à Mme Delorge le portefeuille de l'architecte incompris, que gonflaient des paquets de billets de banque.
--Pauvre Verdale, dit-il encore. S'il a repris son sang-froid, il doit être à cette heure dans une terrible inquiétude.
Mais Mme Delorge ne souriait pas, elle.
--N'avez-vous pas été bien dur, monsieur, dit-elle, bien impitoyable?...
--Moi!...
--Par suite d'une indiscrétion involontaire, j'ai tout entendu et j'avais pitié de ce malheureux... Sans doute, il a été bien coupable, mais il se repentait...
--Lui!... Ah! vous ne le connaissez pas, s'écria l'avocat. Tel que vous l'avez vu, il recommencerait demain aux mêmes conditions. Vous l'avez cru désespéré? Il n'était que furieux de se sentir bridé. Car je le tiens, ce cher ami qui voulait si bien m'étrangler. Ce sont les gredins, d'ordinaire, qui font chanter les honnêtes gens. Pour cette fois, ce sera le contraire, et ce sera un honnête homme qui fera chanter un coquin au profit de la justice...
Mme Delorge hochait la tête.
--N'importe! fit-elle, le plus sage eût été peut-être de rendre à cet homme sa lettre...
--Et de l'envoyer se faire prendre ailleurs, n'est-ce pas, madame?... acheva l'avocat.
Et plus vivement:
--C'est avec ce joli système que les honnêtes gens sont éternellement dupes... Et ils le seront jusqu'au jour où ils se décideront à pendre eux-mêmes les brigands qu'ils prennent en flagrant délit... Tenez, j'en suis presque à me repentir de n'avoir pas déféré Verdale au parquet. C'est un sentiment misérable qui m'a retenu: j'ai eu peur pour mon argent, j'espérais vaguement qu'il me le rendrait. Vous ne connaissez pas ce gaillard-là. Maintenant qu'il a trouvé sa voie, il ira loin. Avant dix ans, je veux le voir tout en haut de l'échelle sociale, ministre des travaux publics peut-être, et remuant les millions à la pelle. Il va me haïr terriblement, et quand ce ne serait que par prudence, je dois garder cette arme, et pouvoir le menacer de dire de quel bourbier sort son immense fortune...
C'était juste, et cependant Mme Delorge ne semblait pas convaincue.
--Enfin, madame, ajouta Me Roberjot, avec une émotion manifeste, si j'ai su résister aux supplications de ce misérable, c'est que je pensais à vous... Verdale est l'ami de vos ennemis. Verdale a été, je le parierais, l'amant de la baronne d'Eljonsen, et il est encore le confident de M. Coutanceau et du comte de Combelaine...
Mme Delorge était devenue fort rouge, et elle cherchait en vain une réponse, lorsqu'un coup de sonnette retentit à la porte d'entrée, interrompant l'avocat.
--Serait-ce Verdale qui revient?... murmura-t-il.
Presque aussitôt son domestique reparut, qui lui remit une carte en disant:
--C'est un monsieur qui désire parler à monsieur pour une affaire urgente.
Ayant pris la carte, Me Roberjot lut:
«Le docteur J. BUIRON, président de la commission d'hygiène de la ville de Paris.»
--Le médecin! exclama Mme Delorge, l'homme qui le premier m'a donné à entendre que mon mari avait été assassiné, et qui ensuite l'a nié!...
--Et vous voyez, madame, ajouta l'avocat, que la négation lui a profité: le voilà déjà président d'une commission...
Puis s'adressant à son domestique:
--Faites entrer ce monsieur dans mon cabinet, dit-il.
Et il y passa lui-même, laissant grande ouverte la porte de communication...
De cette façon Mme Delorge put voir et reconnaitre le docteur. Il n'avait pas changé, il avait seulement jugé convenable d'exagérer sa raideur et son importance.
Il salua gravement et d'un ton froid:
--Monsieur, commença-t-il, je suis l'ami de M. Verdale.
Me Roberjot ouvrait la bouche pour répondre: «Je ne vous en fais pas mon compliment», mais il se contint et fit seulement:--Ah!
--C'est à ce titre, poursuivit le médecin, que je suis envoyé par lui pour vous redemander un portefeuille qu'il a oublié chez vous...
--Et qui contient une assez forte somme.
--Précisément... trois cent soixante-deux mille francs en valeurs au porteur et en billets de banque.
Il fallait au docteur un bon caractère pour ne pas broncher--et il ne sourcilla pas--sous le regard dont l'avocat l'enveloppa en lui disant:
--Je suis prêt à vous remettre cette somme; seulement, je ne puis m'en dessaisir sans un titre qui m'en décharge.
--Aussi suis-je autorisé à vous en donner un reçu.
Et, en effet, le portefeuille lui ayant été remis, il en vérifia le contenu et eu libella une quittance fort en règle...
--Encore un qui ira loin! fit Me Roberjot en revenant près de Mme Delorge, après le départ du docteur.
Mais ce n'est plus qu'avec une extrême réserve et un visible embarras qu'elle lui répondit. Éclairée par la tentative de M. Ducoudray, elle ne pouvait plus se méprendre à l'intérêt de Me Roberjot, à ses regards et au tremblement de sa voix...
C'est donc avec une sorte de précipitation qu'elle revint à l'objet de sa visite, à cette pension que prétendait lui imposer M. de Maumussy.
Hélas! pas plus qu'elle, l'avocat ne voyait de moyen d'éviter cet outrage.
--Il n'en est qu'un, dit-il enfin, mais bien chanceux... Mon élection étant presque sûre, je vais faire savoir à M. de Maumussy que, s'il s'obstine, je saisirai la Chambre de cette affaire.
Mme Delorge était affreusement découragée lorsqu'elle quitta Me Roberjot.
--Voilà, pensait-elle, le seul homme qui puisse m'aider... Celui-là est un homme de cœur et d'esprit, un honnête homme dans la plus haute acception du mot... Et cependant je ne puis plus recourir à lui, car ce n'est que trop certain... Il m'aime!...
XVIII
Mais l'énergie de Mme Delorge n'était pas de celles que détrempe une déception ou que déconcerte un obstacle inattendu.
L'honneur lui défendant, pensait-elle, de recourir désormais au dévouement du Me Roberjot, elle se disait:
--Je saurai me passer de son assistance, et le meurtre de mon mari n'en sera pas moins vengé.
C'était là l'unique pensée qui la soutenait.
Elle savait que toujours en éveil, puissamment et incessamment tendue vers un même but, la volonté centuple les forces humaines et donne à l'être le plus faible le ressort d'un géant.
--Il nous faudra peut-être attendre des années, soupirait M. Ducoudray.
--Je saurais attendre des siècles, répondait Mme Delorge.
Son premier soin, avant de s'installer rue Blanche, avait été d'y transporter le cabinet de travail du général Delorge, tel qu'il était à la villa de la rue Sainte-Claire.
C'est dans la pièce qui, d'après la distribution du logis, devait servir de salon, qu'elle l'avait reconstitué.
Meubles, tentures, rideaux, tout y était pareil, tout y était disposé semblablement avec les plus ingénieuses précautions. A voir sur le bureau les papiers et les cartes, le livre ouvert, la lettre commencée, on eût cru que le général venait de sortir.
Une seule chose s'y voyait, qui ne se trouvait pas à Passy, et qui étonnait les rares visiteurs de la pauvre femme.
En travers d'un beau portrait du général, était suspendue une épée, celle qu'il portait la nuit de sa mort... Telle elle était qu'on l'avait rapportée, toujours scellée, dans son fourreau taché de boue, par le commissaire de police de Passy.
Et il ne s'écoulait guère de jour sans que Mme Delorge la montrât à son fils, cette épée, lui disant que ce serait lui, Raymond, qui en briserait le scel et la tirerait du fourreau, si jamais, lorsqu'il serait un homme, il lui fallait une arme pour venger le meurtre de son père...
Elle n'avait rien changé aux ordres donnés au lendemain de la mort de son mari.
A chaque repas, qu'il y eût ou non des invités, le couvert du général était mis.
Si bien que M. Ducoudray avait fini par s'accoutumer à ce cérémonial qu'il jugeait funèbre, et qui dans les commencements lui coupait l'appétit.
--Car, disait-il, cette place vide entre Mme Delorge et moi me fait l'effet d'une fosse ouverte...
A part ces détails, tout intimes, jamais douleur ne fut, autant que celle de la malheureuse veuve, sobre de démonstrations et de confidences.
A la voir passer pâle et froide, sous ses habits de deuil, donnant la main à sa fille, la petite Pauline, suivie de Raymond et de Léon Cornevin, les locataires de la maison comprenaient bien que quelque grand malheur avait dû frapper cette famille, mais nul ne savait son histoire.
Et ce n'était pas Krauss, le fidèle serviteur, qui eût été raconter les secrets de ses maîtres; ce ne pouvait pas être la petite domestique, qui ne savait rien du passé.
Mme Delorge, d'ailleurs, avait adopté un genre de vie dont la simplicité et l'économie eussent vite lassé l'indiscrétion des voisins.
Levée de très bonne heure, elle initiait sa petite servante aux détails du service et l'aidait à tout mettre en ordre et à préparer les repas.
Dans l'après-midi, elle venait s'asseoir dans le cabinet du général et donnait une leçon de lecture à sa fille, ou reprisait le linge de la maison et les vêtements des enfants.
Deux fois par jour, Krauss conduisait et allait chercher au collège Raymond et Léon Cornevin. Mais on ne les entendait guère. Ils travaillaient l'un et l'autre avec tant d'acharnement, que souvent Mme Delorge était obligée d'y mettre ordre et de les arracher à leurs livres.
Le dimanche seul rompait la paisible régularité de cette existence.
Ce jour-là, si le fils d'adoption de M. Ducoudray, Jean Cornevin, n'était pas privé de sortie, ce qui lui arrivait de temps à autre, le bonhomme l'amenait passer la journée avec son frère et Raymond et, s'il faisait beau, il les conduisait à la campagne.
Il avait fini par s'accoutumer à la turbulence de Jean, et autant il s'en était plaint jadis à Me Roberjot, autant il célébrait maintenant sa vivacité, sa hardiesse et son esprit moqueur, l'encourageant à s'appliquer à l'étude du dessin, puisqu'il y réussissait si bien, et disant que ce garçon ferait certainement un artiste remarquable.
Parfois M. Ducoudray décidait Mme Delorge à les accompagner, et alors, comme il fallait faire des économies et que les restaurants des environs de Paris sont hors de prix, Krauss suivait, portant dans un grand panier des provisions qu'on mangeait sur l'herbe...
Digne M. Ducoudray!... Il avait donné à la veuve de son ami le général une de ces preuves d'affection qui valent des volumes de protestations.
Pour elle, il avait déménagé. Pour elle, il avait abandonné Passy.
Lui, le vieillard égoïste, il avait renoncé à sa jolie villa, à cette habitation qu'il avait fait bâtir pour lui, sur un plan choisi par lui, où il s'était ingénié à réunir tout ce qui peut faire la vie plus douce et plus facile.
Et un beau matin, sans avoir rien dit de son projet, il était venu s'établir rue Chaptal, au troisième étage, dans un appartement de mille francs.
Dame!... il n'y avait pas toutes ses aises, comme à Passy. Mais il demeurait à deux pas de Mme Delorge et pouvait continuer à lui rendre deux visites par jour.
Et, comme il avait eu le bon esprit de redescendre au plus profond de son cœur ses espérances matrimoniales, il jouissait, sans arrière-pensée, de la plus confiante des intimités.
Sans ce voisinage, l'isolement de Mme Delorge eût été peut-être pénible.
Tous les amis de son mari avaient été dispersés par le coup d'État, exilés, réduits à fuir ou contraints d'habiter la province. A peine en était-il resté à Paris deux ou trois qu'elle voyait de loin en loin.
Me Roberjot était bien venu la visiter; mais, sans cesser de lui témoigner la reconnaissance qu'elle lui devait, elle l'avait reçu de façon à lui faire comprendre que l'espoir qu'il avait caressé ne se réaliserait jamais, et peu à peu ses apparitions rue Blanche étaient devenues plus rares.
Après M. Ducoudray, la plus habituelle société de Mme Delorge était donc Mme Cornevin.
Sur les conseils de sa bienfaitrice, la femme du pauvre palefrenier était descendue des hauteurs de Montmartre et était venue s'établir rue Pigalle avec ses trois filles: Clarisse, Eulalie et Louise.
Son loyer y était beaucoup plus considérable que rue Marcadet. Elle payait quatre cents francs par an deux pièces et une cuisine.
C'était énorme pour elle, mais Mme Delorge lui avait tracé un plan d'avenir qui rendait cette dépense indispensable.
Très habile ouvrière confectionneuse avant son mariage, la femme de Laurent Cornevin, depuis la disparition de son mari, s'était placée chez une couturière en renom.
Elle s'y refaisait la main, se mettait au courant des modes et apprenait certains détails du métier qu'elle ignorait.
--Et quand vous serez sûre de votre habileté, lui disait Mme Delorge, vous travaillerez chez vous, et vos trois filles seront vos ouvrières. Soyez tranquille, M. Ducoudray et moi nous vous trouverons des pratiques. Si vous réussissez complètement, ce sera presque la fortune.
M. Ducoudray approuvait.
--Et elle réussira, disait-il, et quand j'aurai découvert Laurent Cornevin, il sera tout surpris de retrouver sa femme à la tête d'un riche établissement.
C'est que, fidèle à sa parole, le digne rentier consacrait tout ce qu'il avait d'intelligence et aussi beaucoup d'argent à la recherche de cet unique témoin de la mort du général Delorge.
Tâche ingrate, et bien autrement délicate et épineuse qu'il ne l'imaginait lorsqu'il s'y était si bravement engagé.
Retrouver de par le monde un individu dont la trace est totalement perdue est déjà difficile lorsqu'on peut agir ouvertement, qu'on dispose de la publicité des journaux et qu'on a pour soi la subtile armée des polices européennes.
Qu'est-ce donc lorsqu'on est réduit à agir seul, obligé de dissimuler ses investigations et qu'on a tout à craindre de la rue de Jérusalem?...
C'était là précisément le cas de M. Ducoudray.
Et cependant il avait, dans l'espèce, une chance assez rare:
Cornevin, en admettant qu'il vécût,--et rien, en somme, ne le prouvait que l'attitude de la maîtresse de M. de Combelaine, Flora Misri,--Cornevin vivant devait être détenu quelque part et gardé à vue.
Libre, il se fût évidemment empressé d'accourir près de sa femme et de ses enfants, qu'il adorait et qu'il devait croire réduits à la plus affreuse misère.
Il était clair aussi qu'il devait être surveillé de très près, car il eût, sans cela, donné signe de vie et fait parvenir aux siens une lettre, un billet, un mot...
Donc, si on faisait tout au monde pour avoir des nouvelles de cet infortuné, il y avait mille à parier contre un que, de son côté, il devait s'ingénier à trouver le moyen d'en faire parvenir à sa famille.
--C'est même là le plus bel atout de notre jeu, disait à M. Ducoudray son agent principal.
Car le digne rentier avait des agents: une demi-douzaine de ces mauvais drôles que la police est forcée de congédier de temps à autre et qui «mouchardent» pour le compte des particuliers.
Et chaque semaine il sortait de son portefeuille quelques billets de cent francs uniquement pour s'entendre dire:
--Nous sommes sur la trace!...
Alors, il se frottait les mains, sans songer que mille fois il avait ri de cette vieille formule policière, et les démarches de ses agents étaient le plus habituel sujet de ses conversations avec Mme Delorge.
En présence de Mme Cornevin, seulement, ils parlaient d'autre chose.
Mme Delorge n'avait pas voulu que la pauvre femme fût initiée aux démarches qu'on faisait pour retrouver son mari. N'eût-ce pas été aviver sa douleur, l'agiter de transes perpétuelles et l'exposer aux plus pénibles déceptions!...
Et cependant, Mme Cornevin, de son côté, autant qu'il était en son pouvoir, avait agi.
Si cruellement qu'il lui en coûtât, elle avait pris sur elle de revoir sa sœur et avait tout mis en œuvre pour l'intéresser à son malheur et obtenir qu'elle usât de son influence sur M. de Combelaine.
Mais, dès les premiers mots, Mme Flora Misri était entrée dans une grande colère.
--C'est positif, s'était-elle écriée: Victor est très puissant, et la preuve, c'est qu'il a obtenu un bureau de tabac pour ma mère, et pour mon père une place où il n'y a rien à faire. Seulement Victor serait par trop bête de servir des gens qui ne cherchent qu'à lui nuire. Or que fais-tu, toi, s'il te plaît?... Tu passes ta vie chez la femme de ce général que Victor a tué en duel, une folle qui mettrait le feu à la terre et au ciel pour nous faire arriver malheur. Que complotez-vous, toutes deux, avec l'aide de ce vieux rentier qui ne vous quitte pas?... Crois-tu que nous ne sachions pas toutes vos manigances!...
Ces propos rapportés à Mme Delorge lui donnèrent singulièrement à réfléchir.
--M. de Combelaine et Mme Misri ont le secret de vos investigations, dit-elle à M. Ducoudray.
--C'est impossible, répondit-il, puisque je n'en ai ouvert la bouche à âme qui vive.
Pour plus de sûreté, cependant, il se résolut à consulter Me Roberjot.
--Vous êtes joué, soyez-en sûr, lui déclara l'avocat sans hésiter. Ces drôles que vous appelez vos hommes sont tout bonnement les hommes de M. de Combelaine. Qu'y gagnent-ils? me demanderez-vous. Ceci: de se réconcilier avec la préfecture, si jamais ils ont été brouillés avec elle, et de continuer à empocher votre argent. Des mouchards qui ne recevraient pas des deux mains ne seraient pas des mouchards. Méditez cette vérité...
L'excellent bourgeois était atterré... mais convaincu.
--Dès ce soir, mes gaillards auront leur congé! s'écria-t-il.
Dans le fait, rien ne pouvait contrarier Me Roberjot autant que ces maladroites tentatives de M. Ducoudray.
Il s'occupait, lui aussi, de retrouver Laurent Cornevin, et avec de bien autres chances de succès.
Sa situation dans l'opposition l'avait mis en relations avec un grand nombre d'exilés volontaires, de proscrits et de déportés de Décembre: il les avait intéressés au sort du pauvre palefrenier en leur expliquant l'importance de son témoignage, et par eux il ne désespérait pas d'apprendre un jour ou l'autre ce qu'il était devenu.
En attendant, ce gouvernement de Décembre, dont tant de prophètes annonçaient toujours la débâcle pour la fin du mois, semblait s'affermir de plus en plus.
Les journaux se taisant sous peine de mort, les députés étant condamnés au silence, nulle voix discordante n'avait troublé le concert de bénédictions payées comptant et de flatteries intéressées qui montait jusqu'au prince-président.
Son voyage dans les départements, réglé par un habile metteur en scène, avait été une longue ovation.
Et en revenant à Paris, il avait, tout le long des boulevards, marché sous une voûte d'arcs de triomphe et, au-dessus de la boutique d'un perruquier, il avait pu lire en grosses lettres sur un transparent: Ave, Cæsar.
Bientôt, c'était le Sénat qui était allé le saluer empereur, et un plébiscite avait consacré l'empire.
Le règne de Napoléon III venait de commencer. Il se formait une cour sur le modèle de la cour de son oncle. Les courtisans se ruaient à la curée d'une formidable liste-civile. On s'arrachait la clé de chambellan, la cravache d'écuyer, l'épieu de grand veneur...
M. de Combelaine avait une grande charge, les traitements réunis de M. de Maumussy dépassaient cent cinquante mille francs, Mme d'Eljonsen avait loué un palais en attendant celui qu'elle se faisait bâtir, M. Verdale était un des architectes officiels, le docteur Buiron était un des médecins de la cour...
--Jusqu'où monteront-ils, mon Dieu! disait M. Ducoudray un peu effrayé.
Mais Mme Delorge restait calme et confiante.
--Plus haut ils monteront, disait-elle, plus la dégringolade sera terrible... Dieu est juste... Patience!
Reconnu par toutes les puissances de l'Europe, appelé «cousin et frère» par le roi de Prusse, et «bon ami» par l'empereur de Russie, Louis-Napoléon devait croire inébranlable le trône de Décembre et songer à fonder une dynastie.
Un matin du mois de janvier 1853, M. Ducoudray arriva de meilleure heure que de coutume chez Mme Delorge, son journal déplié à la main.
--Eh bien! c'est décidé, lui dit-il, nous allons avoir des noces superbes, l'empereur se marie.
C'était vrai.
A cette heure-là même, tout Paris commentait le manifeste que Louis-Napoléon venait de faire afficher, et qui commençait ainsi:
«Je me rends au vœu si souvent manifesté par le pays en venant vous annoncer mon mariage...»
--Et qui épouse-t-il? demanda Mme Delorge.
--Une jeune Espagnole, répondit le bonhomme. Mlle Eugénie de Montijo, comtesse de Téba.
Mlle de Montijo n'était pas une inconnue pour les Parisiens.
Déjà, au temps de la présidence, l'attention des habitués de l'Opéra s'était souvent concentrée sur une loge d'avant-scène où entraient, presque toujours après le lever du rideau, une femme d'un certain âge et d'une physionomie peu sympathique et une jeune fille d'une rare beauté malgré la petitesse de ses yeux.
Ces deux dames étaient Mme la comtesse de Montijo et sa fille.
Bientôt, on avait remarqué que leur nom se trouvait toujours des premiers sur la liste des invités des fêtes présidentielles, puis des fêtes impériales, soit à Compiègne, soit à Fontainebleau.
Les chroniqueurs de la cour ne cessaient de chanter les mérites et les grâces de la jeune Espagnole, célébrant l'admirable abondance de ses cheveux blonds et la blancheur dorée de son teint.
L'opinion n'avait pas tardé à s'inquiéter de cette reine des fêtes impériales, et telle était la curiosité qu'elle excitait, que des groupes considérables se formaient en un moment devant les magasins où sa présence était signalée, et qu'elle avait été obligée de renoncer aux représentations de l'Opéra.
Et cependant sa situation à la cour était si peu fixée que beaucoup de courtisans, bien intéressés pourtant à pénétrer les secrets du maître, croyaient à la probabilité d'une union morganatique entre elle et l'empereur.
L'annonce officielle du mariage étonna donc, et, malgré toutes les raisons excellentes alléguées dans le manifeste, jeta un froid.
Bien des gens le jugeaient si extraordinaire, qu'on ne pouvait l'expliquer, disaient-ils, que par un mouvement de dépit de l'empereur.
Ils racontaient, ceux-là, que Louis-Napoléon, en quête d'une épouse, avait expédié des ambassadeurs en Allemagne, l'inépuisable pépinière des princesses nubiles, qu'il avait fait pressentir différentes puissances, mais que nulle part on n'avait paru comprendre ses ouvertures.
Ils assuraient qu'il avait en vain sollicité la main de la fille du prince Wasa, fils de Charles XIII, de Suède, et qu'on lui avait refusé une princesse de Hohenzollern.
--Tout cela peut être vrai, disait M. Ducoudray, mais moi je ne vois pas pourquoi un empereur n'aurait pas, tout comme un simple citoyen, le droit d'épouser la femme qui lui plaît.
Cet avis, très raisonnable, n'était pas, à en croire les cancans, celui des parents de l'empereur.
On affirmait qu'ils s'étaient opposés de tout leur pouvoir à son mariage avec Mlle de Montijo.
On parlait de scènes violentes, à la suite desquelles la princesse Mathilde se serait jetée aux pieds de son cousin, pour le supplier, au nom des intérêts les plus sacrés de la famille, de ne pas contracter une telle alliance.
Les répugnances, si elles existèrent jamais, surent en tout cas se faire violence, car on ne tarda pas à annoncer que ce serait la princesse Mathilde qui, pendant les fêtes nuptiales, soutiendrait le manteau de la nouvelle impératrice.
Mais, bien plus que de ces détails, Paris s'inquiétait du trousseau de la mariée.
Une certaine robe de dentelle était surtout l'objet des admirations ébahies des chroniqueurs de la cour, et les Dangeau du nouveau régime gémissaient de ce qu'on n'eût pas eu le temps de modifier la forme un peu surannée des diamants de la Couronne...
La ville de Paris avait bien voté une somme de six cent mille francs pour offrir un collier à l'impératrice, mais Mlle de Montijo avait écrit au préfet pour le prier de consacrer cette somme à de bonnes œuvres. Enfin, le 29 janvier 1853, le mariage civil de l'empereur eut lieu aux Tuileries.
Le grand-maître des cérémonies était allé, avec deux voitures de la cour, chercher la fiancée impériale.
Le grand chambellan, le grand écuyer, le premier écuyer, deux chambellans de service et les officiers d'ordonnance de service, l'attendaient au bas de l'escalier du pavillon de Flore, pour la conduire au salon de famille où se trouvait l'empereur, entouré du prince Jérôme, des princes de sa famille désignés pour assister à la cérémonie, des cardinaux, des grands officiers de la maison civile et militaire, et enfin de tous les ambassadeurs et ministres plénipotentiaires présents à Paris.
Napoléon III, en uniforme de général, portait la Toison d'or.
La future impératrice portait, sur une jupe et un corsage de satin blanc, la fameuse robe de point d'alençon, et avait autour du cou le collier commandé par la ville de Paris, que l'empereur avait acheté et lui avait offert.
A neuf heures, le grand maître des cérémonies ayant pris les ordres de l'empereur, le cortège se dirigea vers la salle des Maréchaux, où devaient s'accomplir les formalités du mariage civil.
Elles furent longues... Tant de gens devaient signer au contrat!...
Mais, enfin, il n'y eut plus personne à qui passer la plume, et le cortège, reprenant sa marche, put gagner la salle de spectacle, où les artistes de l'Opéra attendaient, pour exécuter une cantate dont Méry avait écrit les paroles et Auber composé la musique:
A notre impératrice aux doux climats choisie, Chantez avec des voix qui sachent nous ravir, Les airs que redira l'écho d'Andalousie Aux collines du Tage et du Guadalquivir.
Espagne bien-aimée, Où le ciel est vermeil, C'est toi qui l'a formée D'un rayon de soleil...
Le lendemain, 30 janvier, des milliers de curieux se pressaient le long des quais et s'étouffaient aux alentours du parvis Notre-Dame.
Le mariage religieux de l'empereur allait avoir lieu.
Un peu avant midi, les grilles des Tuileries tournèrent sur leurs gonds, et des carrosses dorés sortirent, que les vieux Parisiens reconnurent pour les avoir vus lors du sacre de Napoléon Ier et lors du baptême du roi de Rome...
L'empereur et l'impératrice occupaient le premier. Dans le second étaient le prince Jérôme et le prince Napoléon.
Quelques vivats se firent entendre, lorsque les deux époux, au retour de la cérémonie, se montrèrent au grand balcon des Tuileries.
Le soir, le repas de famille terminé, une cantate de Mme Mélanie Waldor fut chantée par des artistes en costume espagnol:
Célestes concerts, Douce harmonie, Glissez dans les airs. Chantez la grâce unie Au génie. Chantez Eugénie Et les amours Durant toujours.
C'est par M. Ducoudray que Mme Delorge, au fond de sa retraite, était informée de tous ces détails.
Parisien jusqu'aux moelles, le digne bourgeois mettait son amour-propre à ne rien ignorer de ce qui se passait dans la ville.
Partout où cinq cents badauds s'assemblaient pour un spectacle quelconque, on était sûr de le voir au premier rang.
C'est ainsi que, depuis tantôt cinquante ans, il avait fait la haie sur le passage de tous les pouvoirs qui se sont succédé en France.
Il avait vu l'entrée des alliés et le retour de l'île d'Elbe. Il avait vu passer successivement Louis XVIII et Charles X, Louis-Philippe et la République de 1848.
Et pour cela, précisément, il se disait, en regardant défiler le cortège de Napoléon III et de la nouvelle impératrice:
--Baste! ceux-là passeront comme les autres...
Ce qui l'avait frappé, à cette solennité, ce n'était pas la vue de M. de Combelaine et du vicomte de Maumussy, graves et solennels dans leur carrosse, c'était l'attitude singulièrement réservée de la population.
Pour cette fois, les metteurs en scène des ovations départementales et des enthousiasmes officiels étaient restés au-dessous de leur tâche ou avaient été mal servis par leurs comparses.
La foule était immense; les chemins de fer, depuis la veille, avaient amené deux cent mille curieux; Paris et sa banlieue s'étouffaient dans les rues, sur les boulevards et sur les quais. Mais cette foule restait de glace, étonnée en quelque sorte et défiante.
De ci et de là, des groupes habilement disséminés sur le passage du cortège, des acclamations s'élevaient bien... Elles ne trouvaient pas d'écho. La claque officielle ne réchauffait pas la multitude.
C'est que, en dehors des poésies de commande, il en avait circulé d'autres, d'une saveur terriblement relevée.
C'est à l'heure où la presse est bâillonnée que les récits anonymes, que les pamphlets honteux et les calomnies indignes ont beau jeu. Ce qui eût fait le sujet d'un article dont l'auteur eût gardé nécessairement une certaine mesure devient le thème d'une chanson qui ne respecte rien. L'article eût été oublié le lendemain de son apparition, la chanson reste dans la mémoire, et sur l'aîle d'un air populaire vole jusqu'aux extrémités de la France et pénètre dans les moindres villages.
C'est qu'aussi le passé de Mlle de Montijo, par ses côtés romanesques et un peu aventureux, offrait beaucoup de prise à la calomnie et à la médisance.
Sa mère, aimant le mouvement, le changement, le voyage, la vie des eaux et des bains de mer, les fêtes, les spectacles, l'avait, pendant des années, traînée à sa suite, à Londres, à Paris, à Pau, en Allemagne...
Or on est bourgeois en diable, en France, et infecté de préjugés; on n'y admet que très difficilement les libres allures des jeunes filles étrangères.
Il n'y avait guère que sa beauté qu'on ne contestât pas à la femme de l'empereur, et encore y trouvait-on des taches.
Ceux qui se proclamaient ses tenants la disaient d'une inépuisable bonté, mais peu intelligente; ferme, mais entêtée; très simple, mais non moins coquette enfin, dévote bien plus que religieuse, dévote à la façon des femmes du peuple espagnoles, sans discernement.
--Elle rappellera Marie-Antoinette, pour qui elle professe un véritable culte, disaient d'elle quelques-uns de ces amis dangereux dont tous les éloges cachent une perfidie, voulue ou non.
Les gens sensés attendaient avant de formuler un jugement de l'avoir vue à l'œuvre, et ils n'attendaient pas sans inquiétudes, sachant quelle influence doit fatalement exercer sur les mœurs l'exemple d'une souveraine jeune et belle.
Assurément le rôle de la nouvelle impératrice était bien difficile au milieu d'une cour datant d'hier, peuplée d'ennemis, semée d'embûches, et composée en tout cas de gens bien étonnés de s'y voir, et qui devaient avoir de la peine à se regarder sans rire.
Passer de la liberté de la vie de voyage aux inexorables obligations d'un trône, et cela du jour au lendemain, quelle épreuve pour une jeune femme!
Se trouver tout à coup le point de mire de tous les regards, être toujours en scène, parler à tous et de tout, s'occuper de modes et de politique, se montrer sérieuse ou frivole, être femme du monde et femme d'intérieur, garder le secret de ses impressions, dissimuler ses sympathies, surmonter ses aversions, quelle tâche!...
L'impératrice Eugénie n'y réussit pas.
Si ses courtisans lui racontaient qu'elle était populaire, ils la trompaient. Elle ne le fut jamais.
En vain elle multiplia les œuvres de bienfaisance, les institutions charitables, les fondations pieuses. Elle n'alla jamais au cœur de la foule.
Sceptique et moqueuse, la France ne respecte que ce qui est solennel.
On n'y comprend une reine qu'en robe de brocard à traîne, marchant d'un pas majestueux, la couronne au front.
On s'étonnait de rencontrer l'impératrice en robe à volants écourtés, chaussée de bottines à hauts talons, et coiffée d'un élégant et frais chapeau tel qu'on en voyait sur la tête de toutes les autres femmes.
--C'est d'une admirable simplicité! s'écriaient ses partisans.
--Hum! grommelaient les autres.
Il est vrai de dire que les maris dont les femmes adoptaient cette simplicité admirable la trouvaient coûteuse.
Ils voyaient bien que toutes ces jolies petites robes de quatre sous tailladées, découpées, échancrées, écourtées, véritables déjeuners de soleil, finissaient par revenir, vu leur nombre, dix fois plus cher que les robes de prix d'autrefois.
On objectait à ces maris que c'était la mode. Que répondre à cela?
Ils grognèrent dans les commencements, puis ils s'habituèrent. Il faut bien faire comme les autres...
Le temps devint bon pour les modistes et les couturières. On put voir un tailleur pour dames se donner les mêmes airs d'importance que jadis la couturière de Marie-Antoinette, qui disait si fièrement: «J'ai travaillé ce matin avec Sa Majesté...»
Jamais pareille émulation de dépense ne se vit, ruinant les familles d'abord, les corrompant ensuite. Personne ne voulait rester en arrière. Toutes les grenouilles se mirent à s'enfler pour égaler le bœuf... Beaucoup en crevaient.
Ce qui n'empêchait pas de se ruer à la conquête du million. Des fortunes énormes surgirent tout à coup. D'où? On ne savait. Ce luxe subit donnait d'étranges soupçons.
A voir passer dans son coupé, attelé de deux magnifiques chevaux, Combelaine, qu'on avait connu sans souliers aux pieds; à voir faire courir Maumussy, que ses créanciers avaient chassé du boulevard; à voir Mme d'Eljonsen, devenue la princesse d'Eljonsen, donner des fêtes où se précipitait tout le Paris officiel, involontairement on portait les mains à ses poches et, inquiet, on se disait:
--Où diable ces gens-là prennent-ils tout cet argent!...
Si bien que le Moniteur officiel en arrivait à être forcé de démentir, comme «autant d'infâmes calomnies, les bruits répandus à la Bourse sur les opérations financières qu'on accusait d'avoir faites des fonctionnaires d'un ordre élevé».
Si bien que le prix de tout croissait avec les goûts et les habitudes de dépense, et que l'argent semblait diminuer de valeur.
Et le digne M. Ducoudray, qui jadis s'estimait très riche avec ses douze mille livres de rentes et sa villa de Passy, commençait à trouver qu'il avait été bien imprudent de se retirer avec si peu de chose.
--Si cela dure, disait-il parfois, je finirai par n'avoir plus de quoi manger.
XIX
--Cela ne durera pas, soyez tranquilles! déclaraient toujours d'un ton d'admirable assurance certains prophètes politiques.
Il est vrai qu'il leur eût été difficile, sinon impossible, de dire sur quoi, en ce moment, se basait leur certitude.
Ces premières années de l'empire furent celles où il se débita le plus de choses ridicules, où les contes les plus absurdes et les moins admissibles trouvaient de tous côtés de bénévoles propagateurs.
A chaque moment, vous rencontriez des gens qui, vous tirant à part, vous disaient mystérieusement:
--Eh bien!... vous savez la nouvelle? L'empire n'en a pas pour un mois. L'argent manque... Le prochain coupon de la rente ne sera pas payé.
Mais Mme Delorge n'était pas d'un caractère à s'abandonner à des illusions puériles et, si M. Ducoudray eût réussi à l'entraîner sur cette pente, elle avait pour la retenir Me Sosthènes Roberjot.
Or Me Roberjot était mieux que personne en situation de voir et de juger les événements.
Sa candidature avait réussi; il venait d'être nommé député.
Et, si ardent adversaire qu'il fût de l'empire, ses rancunes n'allaient pas jusqu'à lui mettre sur les yeux de ces lunettes qui empêchent de voir.
Aussi, disait-il en hochant tristement la tête:
--Nous en avons pour des années, et, s'il survient une guerre heureuse, l'opposition ne sera plus qu'un mot.
Car Me Roberjot, de même que tous les gens de quelque bon sens, comprenait bien que la guerre, essence même de l'empire, lui était nécessaire.
Napoléon III, à Bordeaux, avait dit:
«L'empire, c'est la paix!...»
Mais il était clair que ce n'était là qu'un mot officiel, véritable promesse de boniment qu'on ne risque rien à faire d'abord, et qu'on tient après si on peut.
C'est dans le passé qu'il fallait aller chercher la pensée de l'empereur, dans ses proclamations de Boulogne et de Strasbourg ou encore dans ses réponses devant la Chambre des pairs lors de son procès.
Là, parlant à ses juges, mais s'adressant à la France, il avait dit:
«Je représente devant vous un principe, une cause, une défaite.
«Le principe, c'est la souveraineté du peuple.
«La cause, c'est celle de l'empire.
«La défaite, Waterloo.
«Le principe, vous l'avez admis;--la cause, vous l'avez servie;--la défaite, vous brûlez de la venger...»
--Et Napoléon III la vengera, disaient fièrement ses partisans et, en échange des stériles libertés qu'il prend à la France, il saura lui rendre le prestige de la gloire militaire.
L'opinion était donc préparée à tout, lorsqu'on apprit que la France allait avoir la guerre avec la Russie.
L'Angleterre, cette fois, était notre alliée; ses soldats allaient se battre à côté des nôtres.
S'il y eut quelque émotion à Paris, il n'y eut pas un moment de doute ni d'inquiétude. Nous ne pouvions être que vainqueurs.
Et, en effet, le second empire ne tarda pas à avoir une nouvelle victoire à enregistrer, et gagnée par un des hommes du coup d'État, par le maréchal de Saint-Arnaud.
Celui-là fut heureux. Il mourut peu après, et son linceul fut un drapeau.
Mais c'était peu pour l'impatience française que cette victoire de l'Alma; aussi tout Paris accueillit-il comme certaine, comme incontestable, une dépêche apportée, disait-on, par un Cosaque, et qui annonçait la prise de Sébastopol.
Cette nouvelle, il faut le dire, avait été enregistrée par le Moniteur.
La Bourse monta. Paris, le soir, fut illuminé...
Et, le lendemain, on apprit que le Cosaque n'était qu'un canard financier et que Sébastopol tenait plus que jamais.
Cependant, cette fausse joie, qui eût dû servir à Paris de leçon pour l'avenir, n'eut pas d'inconvénients... L'impatience française n'avait fait que devancer les événements. Après une héroïque résistance, Sébastopol tomba en notre pouvoir...
Et, presque aussitôt que cette glorieuse nouvelle, on apprit que l'empereur de Russie venait de mourir; qu'un congrès allait se réunir à Paris, et que la paix serait sans doute signée contre le gré de l'Angleterre...
Mais pendant que les négociations se poursuivaient, un événement avait lieu d'une bien autre importance pour la famille impériale, et qui devait emplir de confiance et de joie tous les hommes qui devaient à l'empire ou qui attendaient de lui leur fortune et leur situation.
Depuis longtemps la grossesse de l'impératrice avait été annoncée officiellement...
Le 15 mars 1856, le président du Corps législatif apprit à ses collègues que Sa Majesté entrait dans les douleurs de l'enfantement...
L'Assemblée, aussitôt, se déclara en permanence.
Aussi bien, à cette heure-là même, les bruits les plus contradictoires se répandaient-ils dans Paris.
On disait l'impératrice au plus mal, et que l'accoucheur de la reine d'Angleterre, arrivé dans la nuit, désespérait d'elle. D'autres assuraient que l'enfant, qui était une fille, venait de mourir.
La vérité, c'est que l'accouchement fut laborieux. Mais dans la nuit, sur les trois heures, l'impératrice accoucha d'un garçon.
--Voilà la dynastie fondée à perpétuité! s'écrièrent les journaux dévoués.
Tout, en effet, souriait à l'empereur, et l'empire arrivait à l'apogée de sa puissance.
Et, le jour où les plénipotentiaires du congrès vinrent en grand uniforme présenter aux Tuileries le traité signé par eux, Napoléon III parut l'arbitre de l'Europe...
--Que me parlez-vous de Providence et de justice divine! disait ce soir-là M. Ducoudray à Mme Delorge.
Il est certain que, pour ne pas désespérer, il fallait de plus en plus à la veuve du général Delorge cette foi robuste et inaltérable qu'on puise dans la conscience de son bon droit.
Si elle avait jugé ses ennemis hors de sa portée au lendemain du coup d'État, que devait-ce donc être à cette heure que leur fortune, liée à celle de l'empire, semblait inébranlable comme lui!...
Après des années d'investigations incessantes, le sort de Laurent Cornevin demeurait un mystère, à ce point que Me Roberjot lui-même, découragé, disait:
--Nous nous sommes mépris à la portée des paroles de Mme Flora Misri. Le pauvre Laurent a été bel et bien assassiné.
C'était devenu la conviction de sa femme.
Après avoir espéré longtemps, et bien après tous les autres, elle ne doutait plus de son malheur et, en tête de ses factures, elle avait fait imprimer: madame veuve Cornevin.
Car elle avait des factures, à cette heure. Suivre les conseils de Mme Delorge lui avait porté bonheur. Son petit établissement de couture et confection avait réussi de façon à dépasser les prévisions les plus optimistes.
A peine installée chez elle, après quelques mois d'un nouvel apprentissage, elle avait vu ses clientes affluer de telle sorte que, l'aide de ses filles ne lui suffisant plus, elle avait dû s'adjoindre des ouvrières, deux d'abord, puis quatre. Puis il lui avait fallu prendre une première demoiselle pour surveiller le travail, car elle avait assez à faire à recevoir les pratiques, à prendre mesure et à essayer les robes.
Bientôt l'appartement de la rue Pigalle s'était trouvé trop petit, et, après bien des hésitations et sur les instances de M. Ducoudray et de Mme Delorge, elle était allée en louer un, à un second étage de la rue de la Chaussée-d'Antin, dont le prix était de trois mille quatre cents francs.
C'est l'énormité de ce loyer qui avait causé toutes ses perplexités.
A l'exemple des gens qui ont été longtemps malheureux, elle se défiait de la prospérité, prenant pour autant de pièges toutes les faveurs de la fortune.
--Et si j'allais ne pouvoir pas payer! objectait-elle à ses amis. Pourquoi chercher le mieux lorsqu'on a un bien inespéré?...
M. Ducoudray n'entendait pas de cette oreille.
Fût-il jamais parvenu à mettre cent mille écus et même plus de côté, s'il s'était confiné dans l'étroite boutique où, pendant cinquante ans, ses parents avaient végété, joignant à grand'peine les deux bouts?...
--Ainsi, allez de l'avant, disait-il à Mme Cornevin. Que risquez-vous? Je réponds de tout.
Et il l'avait en quelque sorte contrainte d'accepter un prêt de mille écus pour ses premiers frais d'installation.
Car il voulait que tout fût très beau dans le nouvel établissement qu'elle fondait, bien disposé et en harmonie avec le quartier; qu'elle eût un vrai salon, avec un tapis à terre, un lustre au plafond et des glaces tout autour.
Et le public avait fait honneur à la lettre de change que tirait sur sa vanité l'expérience de l'ancien négociant.
Mme Cornevin avait eu beau augmenter le prix de ses façons, ses anciennes clientes la suivirent, beaucoup de nouvelles lui vinrent, et il n'eût tenu qu'à elle de prendre rang parmi les couturières à la mode que les chroniques, moyennant finance, appellent toutes «la bonne faiseuse».
Si bien que, la troisième année de son installation, lorsqu'elle fit son inventaire au 31 décembre, elle constata qu'elle avait gagné dans ses douze mois plus de vingt mille francs et que, tous frais payés, il lui en restait huit mille à placer ou à mettre dans son commerce.
C'est que ses frais avaient bien augmenté.
Non seulement elle n'acceptait plus la rente de douze cents francs que lui avait servie Mme Delorge, mais elle s'arrangeait de façon à ce que Léon, son fils aîné, celui qui était élevé avec Raymond, n'imposât pas une trop lourde charge à sa bienfaitrice.
Quoi que pût dire M. Ducoudray pour s'en défendre, elle supportait de moitié avec lui les frais de l'éducation de son fils Jean.
Enfin, tout en faisant travailler ses filles à l'atelier, elle les envoyait tous les jours chez une institutrice du voisinage, où elles recevaient cette instruction élémentaire qui est indispensable à la femme d'un négociant.
Pour elle-même, la courageuse femme ne dépensait rien.
Elle en était presque à se reprocher les quelques francs qu'elle remettait tous les mois à un vieux professeur qui, chaque soir, après le départ des ouvrières, venait lui donner une leçon.
Car elle avait senti la nécessité de se hausser au niveau de sa nouvelle situation. Elle ne voulait pas que ses enfants, plus tard, fussent exposés à rougir d'elle et à n'oser pas montrer ses lettres.
Et elle était un exemple de ce que peut une intelligence ordinaire, servie par une forte volonté.
Qui l'eût vue, dans son beau salon, recevoir ses nobles et élégantes clientes, n'eût certes pas reconnu la brave et honnête mais un peu grossière ménagère de Montmartre, qu'on voyait deux fois par semaine remonter la rue Marcadet, portant tout mouillé sur son épaule le linge du ménage, qu'elle venait de laver au lavoir et qu'elle faisait sécher à sa fenêtre.
A ses relations constantes avec Mme Delorge, elle avait gagné un ton, des manières, des façons de s'exprimer, dont jamais on ne l'eût soupçonnée capable.
Elle n'était pas déplacée dans le salon de sa protectrice. Tout au plus, par suite du silence qu'elle avait le bon sens de s'imposer lorsqu'il y avait du monde, pouvait-on la prendre pour une femme d'une extrême timidité.
Mais il n'était pas de prospérités capables d'effacer de la mémoire de Mme Cornevin ce qu'elle avait souffert ni la perte immense qu'elle avait faite.
Six ans après la disparition de son mari, elle pâlissait encore et ses grands yeux noirs s'emplissaient de flammes au seul nom du comte de Combelaine.
--Ceux qui prétendent que le temps efface tout, disait-elle, n'ont jamais su ce que c'est qu'aimer ou haïr.
Pour elle, en effet, il semblait que le temps n'existât pas.
Un dimanche,--et c'était en 1837,--qu'elle devait dîner chez Mme Delorge avec M. Ducoudray et les enfants, elle arriva si bouleversée que, dès en entrant, elle se laissa tomber sur un fauteuil.
Elle venait de rencontrer Grollet, cet employé des écuries de l'Élysée, que M. de Maumussy et M. de Combelaine avaient si habilement substitué, lors de l'enquête, à Laurent Cornevin.
--C'est dans le bas de la rue Blanche que je l'ai rencontré, répondit-elle aux questions de ses amis. A vingt pas, je l'ai reconnu, quoique ne l'ayant pas vu depuis ce jour maudit où, méditant déjà son infâme trahison, il voulut absolument m'offrir à déjeuner. Et cependant il a bien changé. Il a l'air d'un gros bourgeois à cette heure, d'un richard. Il porte des chaînes de montre grosses comme le doigt, des bagues, une chemise à jabot avec des boutons en brillants et une canne... Il m'a reconnue, lui aussi, car il est venu droit à moi et, après m'avoir toisée d'un regard impudent:
«--Peste! ma chère, m'a-t-il dit, nous voilà mise comme une duchesse... Nous faisons robe de soie, maintenant!... Je vois avec plaisir que nous avons trouvé des successeurs cossus à ce pauvre Cornevin.» Son accent et son regard étaient si insultants que des larmes de colère m'en vinrent aux yeux. Mais je me contins. Je voulais savoir ce qu'il était devenu, et je l'interrogeai. Le crime lui a porté bonheur. Le prix du sang de Laurent s'est multiplié entre ses mains.
Ayant quitté l'Élysée peu après le coup d'État, il s'est établi loueur de voitures et, comme il est connaisseur, comme il est habile, comme il avait des protecteurs très puissants, son commerce a prospéré, et il est maintenant à la tête d'un des plus importants établissements de Paris. Et ce n'est pas tout, il s'est associé avec un architecte colossalement riche, nommé Verdale, pour acheter des terrains et des maisons sur le parcours des rues qu'on doit percer et, comme cet architecte est très renseigné, ils gagnent, paraît-il, tout ce qu'ils veulent.
Trop prudente pour confier à qui que ce fût le secret qu'elle avait surpris, Mme Delorge était seule à connaître l'origine de cette grande fortune que Grollet attribuait à M. Verdale.
Seule aussi, à admirer cette loi mystérieuse des attractions qui fatalement rapproche et associe les scélérats.
Mais l'architecte jadis incompris était-il vraiment si riche que cela?
Me Roberjot, qu'elle questionna à sa première visite, ne lui laissa aucun doute à cet égard.
--Mon ami Verdale, lui répondit-il, de ce ton de mordante ironie qui devait lui faire tant d'ennemis, mon cher et excellent camarade doit être déjà plusieurs fois millionnaire. Grollet, sans doute, est son prête-nom. Depuis un an, il risque timidement une particule devant son nom. Un de ces matins il s'éveillera baron et décoré. On m'a remis sa carte, dernièrement, et j'y ai lu: A. de Verdale...
La plus vive surprise se peignit sur les traits de Mme Delorge.
--Vous voyez donc encore cet homme? demanda-t-elle.
--C'est-à-dire qu'il vient me voir, répondit l'avocat.
--Quoi!... malgré cette lettre terrible.
--A cause de cette lettre terrible, précisément. Tous les six mois à peu près, il vient me conjurer de la lui vendre, et à chaque visite il m'en offre un prix plus élevé. Nous en sommes restés, la dernière fois, à 500,000 francs.
L'énormité de la somme stupéfia Mme Delorge.
--Cinq cent mille francs! répéta-t-elle comme un écho.
--Mon Dieu, oui! Qu'est-ce que cela pour ce cher ami? Ne spécule-t-il pas à coup sûr? N'a-t-il pas pour le conseiller, pour l'inspirer, Sa Grâce Mme la princesse d'Eljonsen? C'est du reste bien connu. La princesse est fort sujette aux rêves. Dès qu'il lui en est venu un, vite elle mande son architecte ordinaire qui accourt.
«--Verdale, lui dit-elle, j'ai rêvé cette nuit que je voyais une rue nouvelle, allant de tel point à tel autre, et passant par tels et tels endroits...
«--Très bien! princesse! répond mon ancien copain. Et tout de suite, sans hésiter, il se met à acheter tout ce qu'on veut lui vendre de maisons sur le parcours indiqué. Et bien il fait, car jamais la rue rêvée par la princesse ne manque d'être décrétée peu après. Mon Verdale est exproprié, il touche des indemnités superbes dont il remet une partie à Mme d'Eljonsen, et le tour est fait. Il irait jusqu'au million pour avoir son autographe.
Ce n'est pas sans une sincère admiration que Mme Delorge écoutait et regardait Me Roberjot. Certes, considérée au point de vue de la morale pure, sa conduite n'avait rien de particulièrement héroïque.
Mais elle avait trop vécu pour ne savoir pas qu'à notre époque de tels désintéressements sont rares, pour ne savoir pas que ce n'est point le premier venu qui refuse un million, cinquante mille livres de rentes qu'on lui offre et qu'il peut accepter sans risques, sans périls, sans nuire à qui que ce soit, sans même commettre une mauvaise action.
Elle lui tendit donc la main, et d'une voix émue:
--C'est beau, ce que vous faites là, monsieur, dit-elle. Merci!...
Mais c'est à peine si l'avocat osa effleurer du bout des doigts cette main que lui tendait la noble femme.
Lui aussi, il avait résisté à l'action dissolvante du temps. Il avait pu renoncer à l'espoir d'être jamais aimé de Mme Delorge; cesser de l'aimer, non.
Il lui avait fallu des mois, des années, pour s'accoutumer à la visiter, à causer, à ne pas rester court, lorsqu'elle le regardait d'une certaine façon.
Au moins avait-il cette satisfaction de voir que les événements l'avaient servie mieux qu'il n'eût osé le souhaiter.
Les cruels soucis d'argent et d'avenir qui troublaient le sommeil de Mme Delorge aux premiers temps de son veuvage avaient disparu. L'aisance et la sécurité étaient revenues s'asseoir à son foyer.
Tout d'abord elle s'était trouvée allégée de la rente de douze cents francs de Mme Cornevin. Léon ne lui coûtait presque plus rien. Enfin, deux héritages successifs avaient plus que doublé son capital.
Le premier de ces héritages avait été celui du père de son mari.
Le pauvre bonhomme n'avait pu survivre à la mort de son fils, sa joie et son orgueil. Il avait bien parlé de venir demeurer avec sa bru, mais au moment de quitter la petite ferme où il vivait depuis tant d'années le courage lui avait manqué. Il avait traîné sept ou huit mois encore, et enfin il s'était éteint, laissant une soixantaine de mille francs.
Le second héritage fut celui de Mlle de la Rochecordeau.
Bien inattendu, certes, celui-là; car, deux fois par jour au moins depuis quinze ans la rancunière vieille fille jurait qu'elle jetterait toute sa fortune dans le Loir plutôt que d'en laisser un centime à sa nièce.
Malheureusement pour ses charitables intentions, elle avait, quoique dévote, une si effroyable peur de la mort, que jamais elle ne put prendre sur elle de faire un testament.
--Il sera toujours temps, disait-elle, d'appeler un notaire quand je sentirai ma fin s'approcher.
Elle ne la sentit pas.
Un soir qu'elle avait diné plus de coutume, s'étant mise dans une de ces colères blanches qui lui étaient habituelles, elle fut foudroyée par une attaque d'apoplexie.
Elle n'eut que le temps de s'écrier, et Dieu sait avec quelle rage:
--Je suis morte! Élisabeth aura tout.
Presque tout, en effet.
Mme Delorge, née Élisabeth de Lespéran, se trouvant être la plus proche parente de Mlle de la Rochecordeau, eut pour sa part les sept dixièmes de la succession: un peu plus de cent cinquante mille francs.
Elle les accepta, mais non sans bien expliquer à son fils quelles raisons la déterminaient.
--J'ose croire, Raymond, lui avait-elle dit, que cette fortune qui nous échoit ne te fera jamais imiter ces jeunes gens dont le plaisir est le seul mobile, ni oublier les devoirs sacrés que tu as à remplir.
C'était presque mot pour mot ce que Mme Cornevin répétait à ses fils chaque fois qu'elle se trouvait avec eux.
--Souvenez-vous que votre père a été lâchement assassiné par des misérables dont il avait surpris le crime, et que nous ne savons même pas ce qu'est devenu son corps.
Peut-être eût-on beaucoup surpris M. de Combelaine et M. de Maumussy, si on leur eût dit ce qu'était devenue en huit ans la situation de Mme Delorge et de Mme Cornevin.
Pour eux, ce devaient toujours être deux pauvres femmes veuves, bien impuissantes, bien délaissées, pauvres et chargées d'enfants.
Non; il n'en était plus ainsi.
Maintenant, elles étaient presque riches l'une et l'autre, assez riches en tout cas pour payer des défenseurs.
Leurs enfants, qui autrefois étaient peut-être une charge, allaient être désormais un soutien.
Raymond Delorge, Léon et Jean Cornevin allaient être des hommes, de ces adversaires avec qui on compte...
L'heure était proche où les espérances jadis chimériques de Mme Delorge pouvaient devenir des réalités...
TROISIÈME PARTIE
RAYMOND
I
...Ce fut, pour Mme Delorge et pour Mme Cornevin, un beau jour et un jour glorieux, que celui où, appuyées l'une sur l'autre, et contemplant leurs fils, elles purent se dire:
--Notre tâche est remplie et nous pouvons attendre en paix l'heure de la justice. A nos fils désormais la lutte et la peine. Nous pouvons mourir, l'œuvre sacrée que nous avions entreprise sera poursuivie sans relâche par des bras plus robustes que les nôtres...
Et certes, leur orgueil et leur confiance étaient légitimes: elles avaient fait des hommes...
Onze années s'étaient écoulées depuis la sanglante catastrophe de l'Élysée. On était à la fin de 1863.
Raymond Delorge et Léon Cornevin, admis à l'École polytechnique ensemble, venaient d'en sortir.
Et leur situation, ils ne la devaient bien qu'à eux-mêmes. Jamais les démarches d'un protecteur ne leur avaient aplani un obstacle.
Il y a plus: à deux ou trois reprises ils avaient trouvé des difficultés là où leurs camarades n'en trouvaient pas.
Mais aussi, ils s'étaient tenu parole; ils avaient travaillé avec cette persévérance obstinée qu'on ne connaît guère à seize ans, et leurs études n'avaient été qu'une longue suite de succès.
C'est qu'aussi ces deux noms de Delorge et de Cornevin, qu'on retrouvait chaque année associés aux triomphes du grand concours, avaient fini par frapper les rares Parisiens qui connaissent leur histoire contemporaine et qui ont de la mémoire.
Si le nom de Cornevin leur était inconnu, celui de Delorge faisait tressaillir en eux de sinistres souvenirs.
--Delorge!... disaient-ils, nous avons certainement entendu prononcer ce nom... Attendez donc... N'est-ce pas ainsi que s'appelait le général dont la mort mystérieuse passa inaperçue au milieu des terribles émotions du coup d'État, et qui avait été tué en duel, à ce qu'on prétendit, par M. de Combelaine?...
Ni Léon, ni Raymond d'ailleurs, en dépit des prudentes recommandations de Mme Delorge, n'avaient été parfaitement discrets.
Ils avaient eu de ces amitiés comme on n'en a qu'au collège, amitiés sincères et confiantes, qu'on croirait trahir si on gardait un secret.
Ils n'avaient pu s'empêcher de dire leur passé, d'affirmer leur haine présente, de parler de leur soif de vengeance, de laisser entrevoir leurs espérances pour l'avenir.
Et les amis à qui ils s'étaient confiés avaient rapporté à leurs parents la dramatique histoire de leurs camarades...
Si bien qu'en 1859, à la distribution des prix du grand concours, le prix d'honneur, remporté par Raymond, avait été le prétexte d'une manifestation bruyante qui avait failli tourner à l'émeute.
Les élèves s'étaient levés en tumulte, battant des mains, agitant leurs képis et criant à pleine gorge:
--Vive Delorge!... Vive le fils du général Delorge!...
Et cela avec une telle insistance, que S. E. M. le ministre de l'instruction publique qui présidait la solennité, était devenu aussi blanc que sa cravate.
«Cette manifestation est à la fois affligeante et grotesque, écrivait le lendemain un des augures officieux du Constitutionnel, et si nous avions l'honneur de gouverner le lycée auquel appartient le jeune Delorge, nous prierions ce précoce perturbateur et ses amis d'aller continuer leurs études ailleurs.»
Mais le lendemain aussi, le rédacteur en chef d'un journal de l'opposition se présenta chez Mme Delorge, la priant de vouloir bien lui dire tout ce qu'elle savait des circonstances de la mort de son mari.
Il se proposait de faire de la mort du général le prétexte d'une agitation qui serait, disait-il, très utile à la cause de la liberté, et dont le résultat serait, en tout cas, de provoquer une enquête...
M. Ducoudray, qui assistait à cette entrevue, avait toutes les peines du monde à dissimuler sa satisfaction.
--Fameuse affaire!... souffla-t-il à l'oreille de Mme Delorge.
Tel ne fut pas l'avis de la noble et courageuse femme.
Il lui parut que ce serait une profanation que de livrer la pure mémoire de son mari à des discussions enragées et à des polémiques sans fin. Elle frémit à cette idée de voir la tombe de l'homme qu'elle avait tant aimé devenir la tribune de toutes les ambitions, le théâtre de scènes scandaleuses, le champ de bataille des partis.
Elle conjura donc le journaliste de renoncer à son idée.
--Laissons, monsieur, lui dit-elle, laissons les morts dormir en paix leur éternel sommeil.
Raymond n'avait point goûté cette façon de voir. A un âge où on est si facile aux illusions, exalté par l'éducation qu'il avait reçue, peut-être n'était-il pas loin de se croire un personnage...
Ce fut Léon, son ami, le confident de ses plus secrètes pensées, qui le ramena à la raison, qui lui fit comprendre qu'ils n'étaient que deux enfants encore.
Ils reprirent donc leurs études, et avec tant d'assiduité et de bonheur, qu'ils sortirent de l'École polytechnique, Léon avec le numéro 3, Raymond avec le numéro 9.
Ils avaient alors vingt ans, mais le malheur les avait vieillis avant l'âge, et ils avaient déjà le caractère qu'ils devaient garder.
Grand, large d'épaules, d'une force herculéenne comme son père, très blond avec des yeux d'un bleu pâle, Léon Cornevin avait la raideur et le flegme d'un Anglais.
Très capable d'une folie, il était de ceux qui règlent jusqu'à leurs actes de démence et qui les accomplissent jusqu'au bout avec un calme imperturbable, froidement et méthodiquement.
Tout autre était Raymond.
Remarquablement bien de sa personne, grand, élancé, très brun avec un teint d'une pâleur mate, il avait toutes les séductions de l'homme du Midi, des flammes plein ses grands yeux noirs, et cette parole vibrante qui remue les foules.
Il était l'enthousiasme même, capable de prodigieux élans, mais prompt à se décourager. Son intelligence vive et nette concevait les plus audacieux projets, les réglait sagement, les lançait bien... Seulement, au premier échec, il perdait la tête. Devant un obstacle que l'obstiné Léon eût usé avec ses ongles, il s'asseyait désespéré.
Jean Cornevin l'avait bien défini.
--Raymond, disait-il, a le courage d'un héros, les nerfs d'une femme, et la sensibilité d'un enfant.
Il avait autre chose encore, une timidité incroyable, ridicule, absurde, qui souvent, lorsqu'il prenait sur lui de la surmonter, le poussait aux actes les plus contraires à son caractère et à sa volonté.
Près de ces deux jeunes hommes, remarquables à des titres divers, Jean, le second fils de Mme Cornevin, faisait contraste.
Il n'avait pas fait de brillantes études, lui... A dix-sept ans, fatigué du joug du lycée, il avait déclaré qu'il en avait assez, et depuis, en effet, il peignait et il dessinait...
Petit, fluet, très brun, assez laid, mais l'œil pétillant d'esprit, Jean Cornevin dissimulait sous une insouciance affectée et sous le débraillé de ses façons une intelligence très vive, des aptitudes remarquables, une finesse extrême et une grande ambition.
Prompt à saisir les ridicules, et ayant le mot impitoyable, il avait coutume de dire qu'il arriverait par ses ennemis...
Mais cette diversité si grande d'humeur, de tempérament et d'idées n'empêchait pas ces jeunes hommes de s'aimer comme rarement s'aiment des frères.
Un lien les unissait, plus puissant et plus indissoluble que ceux de la famille et du sang: la communauté du malheur et de la haine.
Ils pouvaient se trouver en désaccord, quand ils discutaient les moyens d'atteindre leur but, mais leur but était le même, et immuable: obtenir justice des misérables qui avaient frappé leurs pères, le général Delorge et le pauvre palefrenier Cornevin.
Seulement, que tenter?
Tandis que le chevaleresque Raymond Delorge s'écriait:--C'est au grand jour, et en plein soleil que je combats mes ennemis!...
Pendant que le froid et méthodique Léon répétait:--Sachons attendre, sachons guetter cette occasion propice qui ne fait jamais défaut aux hommes patients!...
Jean, incapable de modération et tout brûlant de colère, disait:
--Que me parles-tu de lutter au grand soleil, Raymond! N'est-ce pas dans l'ombre, lâchement, que nos pères ont été frappés?... Avec de tels ennemis, il n'est pas de nuit trop obscure ni d'armes déloyales. Je m'associerais à des forçats, s'il le fallait, pour les atteindre sûrement. Et toi, Léon, que me parles-tu de patienter? Attendre, c'est laisser ces misérables jouir en paix de leur crime!...
C'était si bien son opinion que dès l'âge de dix-huit ans il s'était trouvé compromis dans ce fameux complot du bois de Boulogne, dont la découverte envoya trente-sept accusés sur les bancs de la Cour d'assises et une douzaine de condamnés à Lambessa.
Ce qui rendait la situation de Jean Cornevin très mauvaise, c'est qu'une perquisition, opérée à son domicile, avait livré à la police toute une série de charges intitulées: le Panthéon du second Empire, «dont la méchanceté, disait le commissaire de police dans son rapport, m'a fait frémir d'indignation».
Cependant, d'actives démarches de Me Roberjot tirèrent de ce guêpier le précoce conspirateur.
--Vois-tu où mène la précipitation? lui disait son frère, lorsqu'il sortit un peu penaud de la Conciergerie, où il avait été détenu trois semaines; te voilà signalé et nous aussi, par la même occasion, au zèle investigateur de la police; toutes nos démarches vont être épiées...
--Puis avec quels gens conspirais-tu! insistait Raymond. Avec des mouchards et avec des drôles ou des imbéciles, dont la politique est à coup sûr la moindre préoccupation.
--Ce qui est d'autant plus niais, continuait Léon, que l'Empire, ayant atteint son apogée, ne peut plus que descendre.
Dire cela était hardi, sinon prématuré à cette époque.
Ils étaient encore bien rares, les esprits perspicaces qui, sous l'apparence des prospérités inouïes du règne de Napoléon III, discernaient des symptômes de dissolution.
L'excès même de la prospérité matérielle devait être une cause de ruine.
Car ce n'est pas en vain qu'on surexcite toutes les passions grossières, les convoitises brutales, les appétits sensuels et la soif de l'or.
Léon, observateur attentif, avait pu voir le gouvernement trahir l'embarras que lui causait la cupidité de certains zélés de Décembre, dont il ne savait comment se débarrasser.
Il avait vu le ministre de l'intérieur, M. Billaud, écrire au préfet de police cette lettre fameuse où il lui signalait «certains individus qui, en se vantant d'une influence qu'ils n'ont pas, ont réussi à en faire un véritable commerce et prélèvent une dîme sur tous les soumissionnaires des grandes entreprises».
Dame! elle avait fait causer, cette lettre.
--Connaissez-vous ces «certains individus»? se demandait-on en ricanant.
N'avait-on pas vu aussi le ministre de la guerre lancer une circulaire «à la seule fin d'empêcher les officiers de l'armée de s'adresser trop souvent à l'empereur pour lui demander de l'argent?...»
--Est-ce possible!... s'était-on dit dans le public. Où trouver le désintéressement, s'il déserte l'armée!...
L'empereur n'était pas sans apercevoir le danger.
Ponsard ayant fait représenter sa comédie: la Bourse, au Théâtre-Français, l'empereur lui écrivit pour le féliciter de réagir de toute la force de son talent contre la funeste passion du jeu.
M. Oscar de Vallée, au lendemain de la publication de son livre: les Manieurs d'argent, reçut les mêmes félicitations.
Mais que pouvaient une comédie, un livre et deux lettres impériales, contre la fureur, contre le besoin presque de spéculation?
Beaucoup spéculaient, qui n'avaient que ce moyen de soutenir leur train de maison.
Le prix de tout allait croissant.
Les immenses abatis de maisons, où M. Verdale et ses amis gagnaient des sommes énormes, occasionnaient sur les loyers une hausse prodigieuse.
Le Moniteur ne cessait de répéter que le nombre des maisons construites dépassait de beaucoup le nombre des maisons démolies...
Et c'était fort possible.
Seulement, comme les propriétaires ne bâtissaient plus que des palais, divisés en appartements immenses, les gens à petite fortune ne savaient plus où se caser, et se voyaient réduits à dépenser à leur loyer non plus le dixième, mais le sixième et même le quart de leur revenu.
Il est vrai que Paris devenait une sorte de caravansérail où accouraient de tous les points du globe les altérés de jouissances grossières, ceux qui avaient beaucoup d'argent à dépenser, ceux qui voulaient en gagner par n'importe quels moyens.
Il est positif que les théâtres, les bals, les restaurants où l'on soupe la nuit et les cafés ne désemplissaient pas.
Il est sûr que des légions de demoiselles à chignons jaunes et à toilettes impudentes envahissaient les boulevards et les rendaient impraticables aux honnêtes femmes.
Il est certain que le retour de certaines courses, de celles de Vincennes, par exemple, où se suivaient au triple galop des voitures pleines de jeunes gens et de femmes exaltés par le champagne, était un superbe défi à la population des faubourgs.
Tout le monde sait que lord Holland écrivait dans le Times:
--Paris est la ville de l'univers où on s'amuse le mieux.
Les clairvoyants disaient:
--C'est très beau, c'est assurément très honorable pour nous, mais c'est par là que nous périrons.
D'un autre côté, par Me Roberjot qui s'exprimait librement devant eux, Raymond Delorge et Léon Cornevin savaient bien que les vaincus du coup d'État s'étaient remis depuis longtemps de leur première stupeur et guettaient avidement l'occasion d'une revanche.
Et cette revanche eût été proche, peut-être, sans les instincts pervers, les malsaines ambitions et les théories absurdes que révélaient certains procès, celui de la Marianne, par exemple, ou celui de la Commune révolutionnaire.
Par la peur, l'Empire tenait encore quantité de gens, qui tout en l'exécrant ne pouvaient s'empêcher de dire:
--Mieux vaut encore le grand sabre de Napoléon III que le poignard de ces ennemis de la propriété et de la famille.
Il est vrai que la jeune génération, celle de Raymond et des fils Cornevin, s'irritait de cette prudence.
La jeunesse sifflait les cours de Sainte-Beuve au retour de l'enterrement de Lamennais.
Cent mille personnes suivaient le convoi de Béranger, tout en sachant bien qu'il avait été le barde du premier Empire au temps où libéralisme et bonapartisme rimaient, tout en sachant bien qu'il avait plus fait pour la popularité de Napoléon Ier que tous les panégyristes ensemble, avec un seul refrain: «Parlez-nous de lui, grand'mère... Grand'mère, parlez-nous de lui!...»
Pas un cri, cependant, ne troubla la funèbre cérémonie...
Dix ou douze écervelés essayèrent bien de forcer les portes du cimetière que la police avait cru devoir tenir fermées, ils furent aussitôt arrêtés...
Jean Cornevin, que le tumulte attirait comme la lumière les papillons, en était, et son frère et Raymond durent aller, le soir, le réclamer au poste, où il avait été consigné.
Mais on ne leur rendit pas le prisonnier. Et cette fois toutes les démarches de Me Roberjot ne l'empêchèrent pas de passer en police correctionnelle, et d'y attraper un mois de prison...
La mort de Cavaignac, arrivée peu de temps après, passa presque inaperçue.
C'est dans sa propriété d'Ourne, au fond de la Sarthe, que s'éteignit ce grand citoyen qui avait poussé aussi loin que pas un la fierté et le désintéressement...
Il fut enterré au cimetière Montmartre, dans le même caveau que son frère Godefroid. Il n'y eut pas de discours prononcé. Le gouvernement confisqua son oraison funèbre, comme il avait confisqué celles de Lamennais, de Marrast et de Béranger.
Bien avant cette époque, cependant, Raymond Delorge avait mis à exécution un projet longtemps caressé dans le secret de ses pensées.
Le lendemain du jour où il avait eu vingt et un ans, il était allé trouver ses amis, Léon et Jean Cornevin, et, d'un ton solennel qui ne lui était pas habituel:
--Je viens, leur avait-il dit, réclamer de votre amitié un grand service, et, quoi qu'il advienne, je vous demande le secret. J'ai résolu de me battre en duel avec M. de Combelaine, et je vous prie d'être mes témoins...
Léon Cornevin avait bondi à cette déclaration.
--Tu es fou, Raymond! s'était-il écrié.
Raymond s'attendait à quelque réponse de ce genre.
--Raisonnable ou insensé, mon parti est pris.
--Et si nous refusions?...
Tristement, Raymond hocha la tête, et d'un accent d'inébranlable détermination:
--Je le regretterais, mais je chercherais et je trouverais des amis moins dévoués, mais aussi moins... raisonnables que vous.
Étant donné le caractère de Raymond Delorge, il était manifeste que rien ne le ferait renoncer à son dessein.
Si quelque chose eût pu l'ébranler, c'eût été, bien plus que les objections du froid et méthodique Léon, le silence significatif de Jean, l'esprit aventureux par excellence, et l'homme des résolutions extrêmes.
Tout en comprenant fort bien cela, Léon ne se tenait pas pour battu.
--Admettons, reprit-il, que nous nous chargions de la mission que tu veux nous confier, mon cher Raymond, que dirons-nous à M. de Combelaine?
--Qu'il faut que nous nous battions...
Jean lui-même haussa les épaules.
--A quel propos? demanda-t-il. Pourquoi? Sous quel prétexte?...
Un flot de sang monta aux joues de Raymond, et les poings crispés par la colère:
--Quoi!... s'écria-t-il, ce misérable n'a-t-il plus assassiné mon père?...
Léon l'interrompit.
--C'est très vrai, prononça-t-il froidement. Seulement ce misérable nie. N'existe-t-il pas une ordonnance de non-lieu, qui déclare que M. de Combelaine est innocent et que le général Delorge a succombé dans un combat loyal?...
--Qu'est-ce que cela prouve?
--Que M. de Combelaine refusera ton cartel.
--Non, parce qu'il est brave ou plutôt parce qu'il se fie à son adresse et à son sang-froid de spadassin... Non, parce que, si je le hais, il doit être las de me craindre, et qu'il ne sera pas fâché, ayant tué le père, de trouver une occasion de se débarrasser honnêtement du fils...
--Et s'il refuse, cependant?
--Vous lui direz qu'il est des moyens d'obliger les lâches à se battre...
--Et s'il s'obstine à refuser?
--Alors, soyez tranquilles, j'aurai recours à ces moyens.
Léon Cornevin allait sans doute répliquer. Jean lui coupa la parole.
L'entêtement de Raymond l'impatientait.
--Et tu prétends que je suis un écervelé compromettant, s'écria-t-il; qu'es-tu donc, toi?... Pour t'imaginer que M. de Combelaine te suivra sur le terrain, il faut que tu aies perdu la tête. Autrefois, c'est vrai, quand il n'avait ni sou ni maille, pour un oui et pour un non, il vous mettait l'épée à la main. Maintenant qu'il a de l'argent, beaucoup, tant qu'il en veut, ce doit être une autre paire de manches. Comment! voilà un gredin qui mène la plus heureuse existence du monde, et tu te figures qu'il va risquer, comme cela, de faire trouer sa précieuse peau par le premier venu?... Pas si bête!...
C'est de l'air résigné d'un homme qui subit une averse que Raymond écoutait les remontrances de Jean.
Et lorsqu'il eut achevé:
--Je suis venu, prononça-t-il, vous demander un service et non des conseils... Voulez-vous être mes témoins? Si oui, convenons de nos faits. Si non, adieu. Dans une heure, j'en aurai trouvé d'autres...
A la dérobée, les deux frères se consultaient du regard.
Eux refusant, Raymond, ainsi qu'il les en menaçait, ne s'adresserait-il pas à des étrangers, et ne valait-il pas mieux qu'il les eût pour seconds que des inconnus, qui par indifférence, par sottise ou par méchanceté se prêteraient aux pires extravagances!...
--C'est convenu, dit Jean Cornevin, nous serons tes témoins.
Les traits contractés de Raymond se détendirent.
--Ah! merci!... s'écria-t-il, merci! Je savais bien que je pouvais compter sur vous.
Mais la chaleur de ses protestations ne fondit pas la réserve glacée de ses amis.
--Oh! ne nous remercie pas, interrompit brusquement Léon, car c'est bien à contre-cœur que nous nous embarquons dans cette affaire. Donne-nous tes instructions, nous nous y conformerons.
Raymond en était arrivé à ses fins, il souriait.
--Mes instructions sont bien simples, dit-il. Je veux me battre avec M. de Combelaine. Qu'il choisisse les armes, le mode de combat, le lieu et l'heure, peu m'importe. Que je l'aie en face de moi, voilà tout ce que je demande. Du reste, rassurez-vous. S'il est de première force à toutes les armes, je ne suis pas manchot, vous le savez, et je lui réserve une désagréable surprise...
Les deux frères ne firent aucune objection. N'ayant pu éviter l'affaire, les détails leur importaient peu.
--C'est bien, répondirent-ils, demain matin nous irons chez ton homme. Viens nous attendre ici...
Et le lendemain, en effet, sur les neuf heures, ils se mettaient en route.
II
C'est rue du Cirque que demeurait M. de Combelaine, dans un petit hôtel tout neuf, qu'il devait à la munificence impériale, en échange, disait la chronique scandaleuse, de quelques-uns de ces services dont on ne se vante pas.
Rien de vulgaire dans cette habitation, chef-d'œuvre de M. Verdale.
L'hôtel s'élevait au milieu d'une cour sablée, et on y arrivait par un large perron protégé par une marquise et orné de chaque côté de grands vases de faïence remplis de plantes exotiques.
A droite et à gauche étaient les communs; les écuries, où huit chevaux de prix mangeaient leur avoine dans des mangeoires de marbre, et les remises, où on apercevait par la porte entr'ouverte plusieurs voitures de formes différentes, sous leurs housses de toile verte.
--Peste!... grommela Jean Cornevin, l'empereur loge bien ses amis!
Devant la grille, un gros homme à figure joviale, le concierge, fumait son cigare... un pur londrès.
--M. le comte reçoit, dit-il aux deux jeunes gens, vous pouvez entrer...
Dans le vestibule, pavé de marbre et tout doré, un valet de pied en livrée éclatante reçut Jean et Léon, prit leur carte en disant qu'il allait la remettre à M. le comte, et les fit entrer dans une antichambre en les priant d'attendre.
Trois messieurs s'y trouvaient déjà lorsque Jean et Léon entrèrent.
Debout dans l'embrasure de la fenêtre, ils causaient, et leur conversation les absorbait si fort qu'ils ne parurent pas remarquer qu'ils n'étaient plus seuls.
--Ainsi, continuait l'un, vous lui livrez encore cette voiture...
--Puis-je faire autrement? soupirait l'autre. Ne suis-je pas trop engagé pour reculer? Savez-vous qu'il me doit plus de cinquante mille francs?...
--Comment, diable! aussi, interrompit le troisième, êtes-vous assez fou pour faire un pareil crédit!...
--Pardon!... il vous doit bien vingt mille francs, à vous.
--C'est vrai, mais je viens lui signifier qu'il me faut un fort acompte...
--Et s'il ne vous le donne pas?...
--Je suspends les fournitures, et... en avant le papier timbré!...
--Et après?...
--Après!... j'obtiens un jugement, et je fais saisir.
--Quoi?
--Tout, parbleu!... l'hôtel, le mobilier, les chevaux, vos voitures, mon cher, et tous les traitements...
Les deux autres éclatèrent de rire, mais d'un rire si franc que l'homme au papier timbré en demeura tout déconfit.
--C'est donc bien drôle, ce que je dis! fit-il d'un ton vexé.
--Ma foi, oui, répondit le carrossier.
--Et pourquoi, s'il vous plaît?
--Parce que, mon cher, vous ne vous êtes pas levé assez matin pour M. de Combelaine et que, si vous lui envoyez du papier timbré, vous en serez pour vos frais. Ne vous dérangez pas. Ses traitements sont à l'abri de vos huissiers, son mobilier est au tapissier, et ses chevaux sont au nom de son valet de chambre...
--Reste l'hôtel...
--Oui, mais vermoulu d'hypothèques... L'empereur ne le lui avait pas encore donné que M. de Combelaine avait déjà emprunté dessus...
Immobiles sur leurs banquettes, Jean et Léon retenaient leur souffle, tant ils craignaient de trahir leur présence et d'interrompre cette instructive conversation.
L'homme au papier timbré semblait consterné.
--Ah çà, fit-il, M. de Combelaine est donc très gêné?
--Ruiné! mon bon, à plat, comme toujours.
--Cependant il se fait une centaine de mille francs par an, avec ses traitements.
--Dites cent cinquante mille.
--Il est de deux ou trois entreprises...
--Pardon, de sept ou huit.
--Qui lui rapportent au moins autant.
--Mettons le double, et n'en parlons plus...
--Et il est ruiné!...
--A ce point que ses domestiques n'ont pas d'autres gages que l'argent qu'ils lui volent. Il est vrai qu'ils n'y vont pas de main morte. Vous, qui êtes bijoutier, faites cadeau d'une bague à M. Léonard, son valet de chambre, et il vous en apprendra de belles!...
A tout autre moment, Jean et Léon n'eussent pu s'empêcher de rire de l'ahurissement du bijoutier.
--Cet homme-là est donc un gouffre!... s'écria-t-il.
--Vous avez dit le mot.
--Que fait-il de son argent?
--Il le dépense, parbleu!...
--A quoi!... puisqu'il ne paye rien?...
--Et le jeu, mon cher, et les femmes, et les soupers, et les paris aux courses, et les fêtes, et les chasses, et les voyages, croyez-vous que tout cela ne coûte rien?
Mais ils s'interrompirent brusquement. Un valet de chambre, M. Léonard lui-même, venait d'apparaître à la porte qui conduisait à l'intérieur des appartements. Il s'avança jusqu'aux témoins de Raymond, et, s'inclinant:
--M. le comte de Combelaine, dit-il, attend ces messieurs dans son cabinet...
M. de Combelaine était peut-être aussi bas percé que le disaient ses fournisseurs; en tous cas il n'y paraissait guère à ses appartements, où éclatait le luxe brutal du second Empire, luxe de parvenu pressé de jouir et préoccupé d'éblouir.
Voilà ce qu'auraient pu remarquer Jean et Léon Cornevin en traversant, à la suite du valet de chambre, une salle à manger ridiculement décorée et un vaste salon doré sur toutes les moulures.
Mais, pour rien voir, ils étaient trop émus de cette idée qu'ils allaient se trouver en face du meurtrier de leur père.
Et le cœur leur battit lorsque le domestique, ouvrant une porte, annonça:
--Messieurs Cornevin.
Ils étaient dans le cabinet de travail, c'est-à-dire dans le fumoir du comte, dans cette pièce intime de chaque maison où se trahissent les goûts et les habitudes du maître.
On n'y voyait guère de livres ni de papiers, mais quantité d'armes de tous les temps et de tous les pays, des fusils et des sabres, des armures, des épées de combat et des fleurets mouchetés.
Sur la table qui servait de bureau se voyaient cinq ou six revolvers de différents systèmes, attendant que le maître eût le temps de les essayer et se prononçât sur leur valeur respective.
Près de cette table, M. de Combelaine, vêtu d'un élégant costume du matin, était assis ou plutôt couché dans un immense fauteuil.
Il s'était appliqué et avait réussi à se faire un masque nouveau, approprié aux circonstances et à sa nouvelle situation.
Et les spectateurs qui le sifflaient à Bruxelles, lorsqu'il y jouait la comédie, ne l'eussent pas reconnu, avec ses cheveux ramenés aux tempes, ses moustaches outrageusement cirées, son œil morne et sa physionomie impassible.
C'était une fureur, alors. C'était à qui copierait le maître. C'était à qui éteindrait son regard, empèserait sa barbe, pétrifierait son visage et laisserait tomber de ses lèvres des paroles rares et sans expression.
Si bien que, dans les ministères et dans les salons officiels, on ne rencontrait plus que des décalques plus ou moins réussis de celui que le plus rusé des Italiens avait surnommé Taciturne III...
A la vue des deux jeunes gens, cependant, M. de Combelaine s'était levé, et, leur montrant des sièges:
--Veuillez-vous asseoir, messieurs, dit-il.
Mais ils ne bougèrent pas, et, presque en même temps:
--Nous resterons debout, s'il vous plaît, monsieur, prononcèrent-ils...
Leur conviction était que le comte allait feindre de ne pas connaître leur nom, et que cela éviterait une explication difficile. Erreur!...
--Messieurs, reprit-il, lors des événements de Décembre, un homme a disparu qui s'appelait Laurent Cornevin; seriez-vous ses parents?...
--Nous sommes ses fils, répondit Léon.
--Excusez ma question, messieurs. Laurent Cornevin remplissait à l'Élysée un emploi assez humble.
--Il était palefrenier...
--Tandis que vous, messieurs...
--Nous, interrompit Jean d'une voix rauque, nous devions crever de misère, et ceux qui avaient... supprimé le père devaient croire que la faim les débarrasserait des fils. Dieu en a décidé autrement. Nous avons trouvé des amis qui nous ont faits ce que nous sommes...
C'est sans la plus légère apparence d'émotion que M. de Combelaine s'inclina.
--Je conçois votre irritation, monsieur, dit-il, lorsque vous parlez de votre père. Sa disparition a été un de ces accidents affreux comme il ne s'en voit que trop dans les temps de discordes civiles...
--Oh! un accident!... fit Jean.
Le comte ne sembla pas l'entendre.
--Certes, poursuivit-il, la famille de cet infortuné a été cruellement frappée... Mais moi, j'ai été atteint du même coup. Cette mystérieuse disparition a permis de faire planer sur moi des soupçons odieux que n'a pas dissipés complètement un arrêt solennel de la justice... Mes ennemis ont osé insinuer que Laurent Cornevin avait été témoin d'un crime...
Le sang commençait à affluer au cerveau de Jean.
--Nous ne venons pas vous demander compte de la mort de notre père! interrompit-il brutalement.
M. de Combelaine ne sourcilla pas.
--C'est que ce serait fort naturel, prononça-t-il, après les propos détestables qui ont circulé. Mais alors je vous répondrais que tout ce que j'ai d'influence et de crédit, je l'ai mis en branle pour retrouver votre père. Oui, tout ce qu'il est humainement possible de faire, je l'ai fait... inutilement, hélas! et il me serait aisé d'en administrer la preuve...
Léon essayait de répliquer; il l'arrêta d'un geste, et, plus vivement:
--Permettez: on m'attaque, je me défends... Combien était désastreuse la situation de la femme Cornevin, je le savais. J'étais exactement renseigné par une personne qui est la sœur de votre mère, votre tante, par conséquent, et à qui j'ai voué une amitié toute particulière, Mme Flora Misri. Mais pouvais-je venir en aide ouvertement à une infortune si digne d'intérêt? Non. C'eût été faire la part trop belle à mes ennemis. Je chargeai donc Flora de secourir sa sœur. Mme Cornevin repoussa fièrement toutes les avances. Est-ce ma faute? Et si vous doutiez de mon bon vouloir à l'égard de votre famille, je vous rappellerais que c'est grâce à mon influence que M. et Mme Cochard, votre grand-père et votre grand'mère, ont obtenu l'un une place, l'autre un bureau de tabac, qui les met à l'abri du besoin... Je vous rappellerais que j'ai fait obtenir à un des frères de votre mère une sinécure fort lucrative...
Mais Jean Cornevin n'en put supporter davantage.
Des soufflets l'eussent moins transporté de fureur que cette énumération d'une parenté dont il avait horreur.
--Oh! assez, interrompit-il d'un ton menaçant. Je vous l'ai dit, ce n'est pas pour nous que nous sommes ici... Nous vous sommes envoyés par notre meilleur ami, par notre frère, Raymond, le fils du général Delorge.
Si cuirassé d'impudence que fût M. de Combelaine, il tressaillit visiblement.
--Et... que veut-il de moi? interrogea-t-il.
--Raymond Delorge veut venger son père, monsieur, s'écria Jean. Il veut se battre avec vous!...
M. de Combelaine était beaucoup trop intelligent pour ne pas s'être attendu et préparé à quelque chose de pareil.
Cependant, si son visage demeurait impénétrable, il était fort pâle et ses lèvres tremblaient. Il s'était imposé un rôle, et, comme tous les hommes très violents, il se défiait de lui.
Après un moment de silence:
--Je ne saurais, dit-il, blâmer la démarche de M. Raymond Delorge; à sa place j'agirais comme lui. Mais moi, je ne puis accepter la rencontre qu'il me propose...
--Cependant, monsieur...
--Je déclare qu'un duel entre nous est impossible, interrompit impérieusement le comte. Oui, c'est vrai, j'ai tué le général Delorge, mais à mon corps défendant, car je l'aimais, et seulement après avoir été, à plusieurs reprises, provoqué, menacé, outragé par lui... Et vous voudriez qu'après avoir eu cet immense malheur de tuer le père, je m'expose à tuer le fils!... Non! à aucun prix. Au lendemain du duel déplorable du jardin de l'Élysée, j'ai fait le serment de ne plus me battre jamais... Je le tiendrai, quoi qu'il arrive.
--C'est prudent, quand on a beaucoup à perdre, gronda Jean Cornevin.
Ah! il fallait que M. de Combelaine se fût fait aussi le serment de rester calme, car il ne broncha pas.
--Je vous ai dit mon dernier mot, messieurs, fit-il.
Mais Léon n'était pas intervenu encore:
--Je n'insisterai pas davantage, monsieur, prononça-t-il d'un ton glacé; seulement, il est de mon devoir de vous avertir des suites de votre refus...
--Ah!...
--Raymond est décidé à tout pour obtenir une satisfaction à laquelle il croit avoir droit...
--Monsieur...
--Il ne reculera devant aucune extrémité pour vous contraindre à la lui accorder, et, s'il faut recourir à la violence...
--Ah!... pas un mot de plus, monsieur, s'écria M. de Combelaine d'une voix étranglée, pas un mot de plus!...
Il s'était dressé d'un bond, frémissant de colère, la face empourprée, l'œil flamboyant, et sa main serrait d'une étreinte convulsive un des revolvers placés sur la table...
L'ancien Combelaine, celui des tripots de Londres, celui qui, jadis, moyennant finance, prenait les duels à son compte, reparaissait.
--Vous ne savez donc pas quel homme je suis? continua-t-il. Vous ne savez donc pas qu'un homme qui, jadis, m'eût parlé comme vous venez de le faire, ne serait pas sorti vivant de chez moi!...
--Devions-nous donc vous laisser ignorer les intentions de notre client? demanda tranquillement Léon Cornevin.
M. de Combelaine eut un geste terrible.
--Eh bien! moi, s'écria-t-il, au premier soupçon de violence de M. Raymond Delorge, je vous déclare...
Il s'arrêta court.
--Quoi?... insista Léon.
Mais une réflexion, plus rapide que l'éclair, venait de traverser l'esprit du comte.
--Rien! répondit-il, rien!
Grâce à un effort véritablement surhumain, il parvenait à se maîtriser.
Il lâcha le revolver qu'il tenait, il se rassit, et, d'un ton presque calme, bien que sa voix tremblât encore:
--Cette affaire est trop grave, prononça-t-il, pour que je prenne une résolution définitive sans consulter... M. Delorge m'accordera bien vingt-quatre heures.
--Assurément.
--Alors, messieurs, veuillez me laisser votre adresse... Après-demain, avant midi, un de mes amis se présentera chez vous pour vous apprendre ce que nous aurons décidé...
C'est mécontents d'eux-mêmes, le cœur serré et l'esprit tourmenté de vagues appréhensions, que les deux frères quittèrent cet hôtel de la rue du Cirque, dont les splendeurs cachaient tant de misères honteuses.
Combien ils avaient eu tort d'accepter la mission dont les chargeait Raymond, ils ne l'avaient que trop compris aux premiers mots prononcés par M. de Combelaine. Cet homme, qui avait assassiné le père de leur ami, n'avait-il pas assassiné également leur père à eux?
Aussi qu'était-il arrivé?
Que M. de Combelaine, prompt à reconnaître la fausseté de leur situation, en avait usé avec la plus habile perfidie.
N'avait-il pas affecté de les confondre avec la famille de leur mère, avec cette famille si odieuse, hélas! dont les fils grandissaient pour Mazas et les filles pour Saint-Lazare!...
Ne leur avait-il pas reproché ce qu'il avait fait pour les vieux Cochard?...
Ne s'était-il pas en quelque sorte vanté d'avoir pour maîtresse la sœur de leur mère, leur tante, Flora Misri! Quelle honte!
Et cependant, ils avaient été forcés d'endurer toutes ces révoltantes ironies, débitées d'un ton de tranquille impudence.
--Ah! le misérable!... s'écria Jean, lorsqu'ils eurent dépassé la grille, je lui en voudrais moins s'il eût fait feu sur nous tandis qu'il tenait son revolver!...
Léon Cornevin hochait tristement la tête.
--Nous sommes des enfants, dit-il, et nous venons de faire une folie insigne. Quand on attaque une bête fauve, on doit être assez bien armé pour la tuer. Nous avons attaqué Combelaine et nous sommes sans armes. Cet homme nous avait oubliés, peut-être, nous venons de lui rappeler que nous existons et que nous pouvons devenir redoutables. Il ne se battra pas... mais notre imprudence nous coûtera plus cher qu'un coup d'épée.
Les deux jeunes gens savaient bien que Raymond devait être chez eux à cette heure, et que sans nul doute il attendait avec une anxiété poignante le résultat de leur démarche.
Mais les circonstances devenaient trop critiques, et ils se voyaient chargés d'une responsabilité trop lourde pour s'en remettre à leurs seules lumières.
Et après une courte délibération, et malgré le secret promis à Raymond, ils résolurent de prendre conseil de Me Roberjot.
L'avocat venait de se mettre à table quand on lui annonça les deux frères.
--Venez-vous me demander à déjeuner, leur cria-t-il gaiement, ou maître Jean s'est-il encore fourré dans quelque guêpier?...
Léon était trop embarrassé pour ne pas raconter fort exactement toute l'affaire, les instances de Raymond, sa station avec Jean dans le salon d'attente, la conversation des fournisseurs, la réception de M. de Combelaine, son refus, sa colère et enfin sa demande d'un délai de quarante-huit heures.
Et lorsqu'il eut terminé:
--Que le diable vous emporte! s'écria Me Roberjot, si violemment que Léon Cornevin en demeura tout interloqué.
--Cependant, commença-t-il...
Mais l'avocat ne voulut pas l'écouter, et très vivement:
--Que votre frère, poursuivit-il, que Jean, qui est un écervelé, c'est convenu, se fût laissé pousser à cette escapade, je le comprendrais; mais vous, Léon, un garçon sensé, un méthodiste, un philosophe, un sage...
--Eh! monsieur, interrompit Jean, Raymond, à notre défaut, se serait adressé au premier venu...
--Il fallait me faire prévenir, messieurs, je serais accouru... Et moi qui comprends l'amitié autrement que vous, j'aurais essayé de raisonner Raymond, et s'il n'avait pas voulu m'écouter, je l'aurais empoigné au collet, et je lui aurais dit: «Avant de te battre avec cet autre, il faudra d'abord te battre avec moi!...»
Il se montait tellement qu'il en oubliait de manger, et que, sa fourchette d'une main et son couteau de l'autre, il gesticulait comme s'il eût été à la tribune...
--Quoi! poursuivait-il, vous avez un ennemi mortel, vous le voyez au bord d'un abîme qui l'attire, où il va rouler fatalement, et vous lui criez: Casse-cou!...
Lorsque Jean Cornevin, qui était un étourdi, avait fait quelque sottise, il le reconnaissait volontiers, et de la meilleure grâce du monde se laissait laver la tête.
Léon, qui était un homme froid et grave, n'avait pas cette bonhomie.
Il n'aimait pas à avoir tort. Il suffisait presque qu'on lui démontrât qu'il faisait une folie pour qu'il s'y obstinât.
--Je ne vois pas, dit-il d'un ton un peu piqué, en quoi notre démarche a pu modifier la situation de M. de Combelaine.
Me Roberjot haussa les épaules.
--Puisque vous ne savez pas voir, dit-il, écoutez. Voici dix ans, n'est-ce pas? que M. de Combelaine exploite la situation inespéré que lui a faite le coup d'État. Voici dix ans qu'il cumule des traitements énormes, qu'il met à l'encan son influence et celle de ses amis, qu'il bat monnaie à la Bourse des secrets qu'on lui confie ou qu'il surprend, qu'il ne cesse de tirer à vue sur la cassette impériale... En est-il plus avancé? Non. De tous les millions qui ont glissé entre ses mains, rien ne lui reste que le regret de ne les avoir plus, le désir enragé d'en avoir d'autres. Sa situation est ce qu'elle était la veille du 2 Décembre. Je me trompe: elle est plus mauvaise, car il a dix années de plus, moins d'audace et des habitudes de dépense et de bien-être qu'il n'avait pas. Ses créanciers le tracassaient jadis pour quelques centaines de francs, ils le harcèlent aujourd'hui pour un demi-million...
--Oh! quand on a ses ressources! murmura Léon Cornevin...
--Mais il n'en a plus, répondit l'avocat, non, plus aucune. Tout s'épuise. Il ne trouverait plus aujourd'hui mille écus de son influence qui jadis lui valait des pots-de-vin de cent et de deux cent mille francs, tant il en a usé et abusé de toutes les façons, pour lui, pour ses maîtresses, pour le premier escroc venu qui avait la poche bien garnie. Pas un de ses amis ne lui prêterait cent louis, et il ne trouverait pas cent sous sur sa signature. Vous savez comment l'empereur répond à ses cris de détresse? Par une aumône de dix mille francs tous les trois mois. Comment vivra-t-il, avec ses seuls traitements, lui qui ne pouvait pas joindre les deux bouts quand il avait le quintuple! Il ne vivra pas, et il le sent si bien, qu'il parle de se marier...
--Lui?...
--Pourquoi non?... Vous ne lui donneriez pas votre fille si vous en aviez une, ni moi non plus, mais tout le monde n'est pas si dégoûté que nous...
--Un tel homme!...
--Ce tel homme, mon cher, donnera à sa femme le titre de comtesse, plus que contestable, c'est certain, mais pour le moment incontesté, et lui ouvrira les portes des Tuileries. Ce tel homme, si son beau-père n'est pas absolument taré, le fera décorer; le fera nommer député ou peut-être sénateur, s'il n'est pas trop notoirement idiot.
Jean Cornevin ne pouvait s'empêcher de sourire.
--Ce diable d'avocat se croit à la tribune, pensait-il.
Mais Léon ne riait pas, lui.
--Cela étant, fit-il, comment M. de Combelaine, qu'une grosse dot remettrait à flot, ne se marie-t-il pas?
--Ah!... c'est ce que je me suis demandé longtemps, répondit Me Roberjot, avant de trouver une réponse satisfaisante. Mais je l'ai trouvée: il n'ose pas...
--Oh!...
--Il n'ose pas parce qu'il est une personne qui a des vues sur lui, qui se le réserve... Or, cette personne a pénétré si avant dans son existence et connaît tant et tant de ses secrets, qu'il ne peut pas s'en faire une ennemie sans risquer de se perdre... Il ne peut pas l'épouser, elle; en épouser une autre, non...
--Et cette personne...
--Oh!... vous la connaissez, répondit l'avocat.
Et après une légère hésitation:
--C'est Mme Flora Misri, répondit-il, Mme Flora qui, pendant que M. de Combelaine jetait l'argent par les fenêtres, le ramassait et thésaurisait. C'est une personne très prévoyante, malgré ses airs évaporés, et qui sait compter. De telle sorte que, si le comte est ruiné au point de ne savoir plus dans quelles eaux troubles pêcher vingt-cinq louis, Mme Flora est riche et trouverait un million et demi chez son notaire.
C'est avec une impatience manifeste, l'impatience de l'homme qui ne veut pas reconnaître ses torts, que Léon écoutait.
--En tout ceci, fit-il, je ne vois pas quelle influence peut avoir notre démarche sur les déterminations de M. de Combelaine.
L'avocat sourit.
--Oh! l'entêté!... s'écria-t-il.
Puis très vite:
--Résumons-nous, poursuivit-il. M. de Combelaine est au bout de son rouleau; une dot le sauverait, mais il ne faut pas se marier à son gré et il ne veut pas épouser Mme Flora Misri. Que va-t-il faire? A quel expédient va-t-il recourir? Le temps presse, il ne peut plus attendre, il va peut-être se lancer dans quelque aventure périlleuse... Et c'est alors que vous vous chargez de lui rappeler le danger. C'est alors que vous lui criez en quelque sorte: «Prends garde, tes ennemis veillent... Que la main qui t'a protégé contre leur juste colère se retire, et tu es perdu!»
Léon était obstiné, mais non cependant au point de nier l'évidence.
--Excusez-moi, monsieur, dit-il à Me Roberjot, je n'avais pas vu si loin... Nous avons été plus fous encore que je ne le supposais... Mais maintenant, que faire? Car c'est là ce que nous venions vous demander...
Ayant fini de déjeuner, Me Roberjot se leva.
--Si j'étais libre, dit-il, je vous accompagnerais, mais je suis attendu, je dois prendre la parole aujourd'hui... Seulement, après-demain, j'irai chez vous pour recevoir l'envoyé de M. de Combelaine. Tâchez, d'ici-là, de faire entendre raison à Raymond...
C'était plus aisé à conseiller qu'à exécuter. En apprenant les réponses de M. de Combelaine, en apprenant surtout que ses amis étaient allés consulter Me Roberjot, Raymond Delorge entra dans une colère furieuse, disant que c'était épouvantable, que c'était à n'oser plus se confier à personne, puisqu'on était trahi par ses meilleurs amis.
Le surlendemain, cependant, lorsque l'avocat arriva, Raymond paraissait fort calme, soit qu'il eût réfléchi, pendant les quarante-huit heures qui venaient de s'écouler, soit que l'avocat lui imposât beaucoup plus qu'il ne voulait l'avouer.
--Eh bien! je suis exact, j'espère! dit gaiement Me Roberjot. Est-on venu?...
--Pas encore, répondit Léon.
Et sans laisser à l'avocat le temps de répliquer, il l'entraîna jusqu'à une fenêtre ouverte, et bas et vivement:
--Raymond m'inquiète, lui dit-il. Je le connais, s'il est si tranquille, c'est qu'il médite quelque folie, pour le cas où M. de Combelaine persisterait dans son refus...
--Il y persistera, répondit Me Roberjot, ce n'est pas douteux. Néanmoins, rassurez-vous, mes mesures sont prises... Mais voici, je crois, notre ambassadeur.
Devant la maison, en effet, un coupé attelé de deux magnifiques chevaux venait de s'arrêter. Un gros homme en descendit, qui traversa le trottoir et disparut sous la porte cochère...
L'instant d'après, il entrait chez MM. Cornevin. C'était un homme d'environ quarante-cinq ans, portant de gros favoris noirs, trop bien mis et dont les mains épaisses faisaient craquer les gants gris perle.
--Je suis l'ami de M. le comte de Combelaine, messieurs, dit-il dès le seuil, et je viens, je viens...
Le reste de sa phrase expira dans son gosier, et une pâleur soudaine envahit son visage prospère...
Il venait d'apercevoir Me Roberjot debout, dans l'embrasure de la fenêtre.
--Toi ici, balbutia-t-il, toi!...
--Moi-même, cher monsieur Verdale, répondit l'avocat avec une ironique courtoisie... Je suis l'ami,--l'ami intime, vous m'entendez,--de M. Raymond Delorge, et je suis venu savoir ce qu'ont décidé les conseillers de M. de Combelaine.
Raymond, Jean et Léon étaient confondus.
Quelles étaient les relations de ces deux hommes? Ils l'ignoraient. Mais ils ne pouvaient pas ne pas voir qu'il y avait entre eux un secret, qui faisait de l'un l'esclave soumis et tremblant de l'autre...
A l'air suffisant de M. Verdale, succédait la plus humble attitude.
--Nous avons décidé, répondit-il, non sans hésitation, que M. de Combelaine ne doit pas accepter la rencontre qui lui a été proposée... Nous espérons que M. Raymond Delorge reconnaîtra, comme nous, que ce duel est impossible. Si cependant il mettait à exécution certaines menaces, notre client, sur notre conseil, déposerait une plainte...
--C'est bien! fit sèchement Me Roberjot... Nous aviserons...
Mais M. Verdale s'était à peine retiré, ou plutôt enfui, que la colère de Raymond éclata.
--Ah! M. de Combelaine veut déposer une plainte! s'écria-t-il. Eh bien! ce soir même, à l'Opéra, je lui en fournirai l'occasion...
Jean et Léon croyaient que Me Roberjot allait répondre et vertement. Point.
Il alla tranquillement ouvrir une porte et Mme Delorge parut.
--Ma mère!... balbutia Raymond décontenancé.
Mme Delorge s'avança.
--Oui, votre mère, dit-elle, à qui un ami est venu apprendre votre folie. Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas que vous battre avec M. de Combelaine ce serait proclamer son innocence!... Se bat-on avec un lâche assassin?... Croiser le fer avec lui, c'eût été renoncer au droit d'en obtenir justice... Et il faut pourtant que justice nous soit rendue, Raymond, il faut que votre père soit vengé.
III
En se ménageant d'avance, et sans prévenir personne, l'intervention de Mme Delorge, Me Roberjot venait de prouver qu'il connaissait bien le caractère de Raymond.
Seul, il n'en eût rien obtenu. La passion est aveugle et sourde.
Il eût perdu son temps, son éloquence et ses peines à essayer de détourner Raymond d'un dessein longuement médité, qu'il ne jugeait peut-être pas excellent, mais qu'il estimait le seul praticable.
Les prières de Mme Delorge lui arrachèrent le serment d'y renoncer.
--Seulement, vous m'avez rendu un triste service, disait-il quelques jours après à Me Roberjot. Avant d'intervenir, il fallait vous informer de ce qu'est mon existence. Savez-vous que depuis la mort de mon père, jamais un jour ne s'est écoulé sans que ma mère ne m'ait dit en me montrant son épée scellée au-dessus de son portrait: «Souvenez-vous, mon fils, que vous avez votre père à venger!» Savez-vous que maintenant encore, après dix ans passés, le couvert de mon père est toujours mis à notre table de famille, et que jamais une fois je ne me suis assis pour prendre mon repas, sans que l'œil de ma mère ne se soit arrêté sur cette place vide, sans qu'elle m'ait répété de sa voix glacée: «Ce couvert restera mis tant que justice ne nous aura pas été rendue!...» Savez-vous qu'il n'est pas jusqu'à ma sœur, Pauline, jusqu'à notre domestique, le vieux Krauss, qui ne cessent de me dire que c'est à moi de punir l'assassin, et qu'il devrait déjà être puni.
Des larmes de colère brillaient dans les yeux du malheureux jeune homme, et c'est d'une voix étouffée qu'il poursuivait:
--Comment, avec de pareilles excitations, incessantes, obstinées, mon imagination ne s'exalterait-elle pas!... Est-ce vivre que d'être hanté sans relâche par le spectre de mon père assassiné!... J'avais trouvé ce moyen, un duel; vous me l'enlevez, ma mère me l'enlève. Mais alors, au nom du ciel! dites-moi ce qu'il faut que je fasse, car je dois faire quelque chose, je veux me venger, et il faut en finir... Voyons, parlez, donnez-moi un conseil... Ah! je ne le vois que trop, vous allez me dire comme ma mère: «Attendons!» Quoi?... Un miracle? Eh! je n'ai pas la foi, il ne se fait plus de miracles, et nous attendrons tant que M. de Combelaine mourra dans son lit, de sa belle mort...
Ce qui ajoutait encore au désespoir de Raymond, c'était la pensée que M. de Combelaine et ses amis le tenaient peut-être pour un de ces fanfarons terribles en paroles, plus que modérés en actions.
--Comme ces gens-là doivent rire de nous!... disait-il à Léon Cornevin.
M. de Combelaine n'en riait pas tant que cela, ainsi que ne tardèrent pas à le prouver les événements.
En sortant de l'École polytechnique, Raymond Delorge était entré à l'École des ponts et chaussées, et il venait d'être nommé ingénieur.
Quant à Léon, les emplois du gouvernement lui répugnant, il s'était fait attacher à une compagnie de chemins de fer; et, comme son intelligence était supérieure et son savoir très grand, comme il était en outre un travailleur infatigable, on lui avait fait espérer d'abord, puis plus tard formellement promis une situation en rapport avec son mérite et les services qu'il avait déjà rendus à la compagnie.
Cette situation, il se croyait à la veille de l'obtenir, lorsqu'un matin le directeur le fit appeler, et de l'air le plus embarrassé lui annonça que le conseil, malgré son avis et ses observations, avait disposé de cette place en faveur d'un autre candidat.
Le directeur ajoutait qu'il en était d'autant plus désolé que l'élu, un homme peu capable, n'avait pas ses sympathies...
--C'est un malheur, répondit froidement Léon Cornevin, mais croyez bien, monsieur, que je ne vous en veux aucunement...
En réalité, et malgré toute sa philosophie, Léon était atterré.
La décision du conseil était d'autant plus extraordinaire que son heureux concurrent ne sortait pas, comme lui, de l'École polytechnique, et que les compagnies ont un faible bien connu pour les anciens élèves de l'école.
De plus, tous les «chers camarades» formant une sorte de franc-maçonnerie, on avait dû le défendre chaudement.
Il s'étonnait aussi qu'on ne lui eût pas, à tout le moins, prodigué cette eau bénite de cour dont on bassine d'ordinaire les plaies d'amour-propre des gens désappointés...
Son directeur ne lui avait laissé entrevoir aucune compensation dans l'avenir.
--C'est tout à fait incompréhensible, disait-il à sa mère, encore plus affligée que lui de cette cruelle déception.
Il ne tarda pas à avoir le mot de l'énigme.
De telles difficultés lui furent suscitées dans le service dont il était chargé, qu'après avoir essayé d'en douter, il dut, à la fin, reconnaître qu'on brûlait de se débarrasser de lui.
On ne voulait pas, on n'osait peut-être pas le congédier, mais il était clair qu'on espérait, à force de tracasseries, l'exaspérer et l'amener à donner sa démission.
Mais pourquoi? pourquoi?...
--Mon cher Cornevin, lui dit l'ingénieur en chef, qui était comme de raison un «cher camarade», vous avez dans le conseil des ennemis acharnés...
--Moi!... fit Léon abasourdi.
--Positivement. Et sans notre directeur, qui est un brave homme et qui vous soutient envers et contre tous, sans moi, qui vous défends unguibus et rostro, il y a longtemps qu'on vous eût fait une avanie...
Le sens de cette dernière phrase était trop clair pour que Léon Cornevin s'y méprît. Et cependant il voulut avoir l'avis de Me Roberjot.
--Croyez-moi, lui répondit l'avocat, ne luttez pas, vous seriez brisé... Votre ennemi est M. de Maumussy...
--Je le croyais, vous me l'aviez dit, à couteau tiré avec M. de Combelaine...
--Oui, mais la démarche de Raymond les a réunis contre l'ennemi commun... Or, comme votre compagnie sollicite une concession et a besoin de M. de Maumussy, n'hésitez pas, donnez votre démission...
Raymond pleura des larmes de rage, en apprenant cette indignité.
--Ah! que ne m'avez-vous laissé tuer cette bête venimeuse de Combelaine! s'écria-t-il.
Pourtant ce n'était rien encore.
Trois mois ne s'étaient pas encore écoulés depuis la démission de Léon, lorsque Paris fut épouvanté par l'attentat de la rue Le Peletier.
Un Italien, Felice Orsini, suivi de deux complices, était allé se poster devant l'Opéra, et avait essayé de tuer l'empereur en lançant sous sa voiture des bombes explosibles. L'empereur avait été préservé, mais quarante-sept personnes avaient été tuées ou blessées plus ou moins grièvement.
Ce qui paraissait étrange, c'est que la police n'eût pas su prévenir cet attentat du 14 janvier.
Elle était prévenue, cependant.
Avis lui avait été donné de la fabrication à Londres d'un certain nombre de bombes explosibles d'un système nouveau et excessivement meurtrières.
Avis lui avait été donné du départ pour la France d'Orsini et de Pieri.
Et pourtant Orsini, Pieri et leurs complices ne furent aucunement recherchés et séjournèrent à Paris près d'un mois, sans presque prendre la peine de se cacher.
Et pourtant, quelques heures seulement avant l'attentat, un des complices, Pieri, avait été arrêté rue Le Peletier, et trouvé nanti d'une bombe, d'un poignard et d'un revolver.
--A quoi donc pensait la police! se disaient les Parisiens.
Et ils n'avaient pas tort de s'étonner.
Un ancien chef de la sûreté, Canler, ayant publié ses Mémoires, l'année suivante, y accusait très nettement la police d'incapacité, de négligence et peut-être de quelque chose de pis.
C'est donc sans la moindre surprise qu'on apprit que le préfet de police donnait sa démission.
--C'est bien le moins qu'il puisse faire, pensait-on.
Mais on commença à s'inquiéter sérieusement, lorsqu'on vit arriver au ministère de l'intérieur, en remplacement de M. Billault, un militaire dont la réputation de dureté et de brutalité était proverbiale, le général Espinasse, l'homme qui, au 2 Décembre, avait occupé le palais de l'Assemblée nationale.
«Ce ministre de l'intérieur avec un sabre au côté ne me dit rien qui vaille», écrivit un journal qui pour cette simple appréciation fut supprimé net.
Et cependant il avait raison, ce journal, car à peu de jours de là était votée la loi de sûreté générale, qui armait le gouvernement de pouvoirs discrétionnaires.
Certaines gens, plus impérialistes que l'empereur, ne se gênaient pas pour afficher leur satisfaction de voir «se resserrer la courroie qui, prétendaient-ils, commençait à se relâcher».
L'un d'eux prononça ce mot cynique:
--Décidément l'attentat d'Orsini a du bon, il va nous permettre de nous débarrasser des gens gênants.
On s'en débarrassait, en effet.
Sur le premier moment, la police, qui avait une revanche à prendre de son ineptie, s'était mise à arrêter à tort et à travers, sans discernement ni mesure, une foule de pauvres diables qui n'en pouvaient mais.
On supposa que son zèle allait se refroidir, lorsqu'il fut clairement établi que l'attentat d'Orsini ne se rattachait à aucune conspiration, qu'il était une œuvre individuelle préparée hors de France et exécutée exclusivement par des étrangers.
Mais on se trompait.
Loin de diminuer, après le procès et l'exécution d'Orsini, le nombre des arrestations augmenta, non plus à Paris seulement, mais par toute la France.
On y mit plus de méthode, on tria plus habilement, et voilà tout.
Et de nouveau, comme aux beaux jours de 1852, des vaisseaux firent voile vers Cayenne et vers Lambessa, dont l'entrepont était encombré de suspects.
De même que tout le monde, Raymond Delorge et Léon Cornevin étaient sous l'impression pénible de tant de violences inutiles, quand un matin, comme ils venaient de se lever, ils virent arriver chez eux le valet de chambre de Me Roberjot.
Il apportait un billet très pressé de son maître, et n'ayant pu trouver de voiture, il avait couru, disait-il, tout le long du chemin.
Me Roberjot écrivait à Léon:
«Envoyez votre frère Jean faire un tour en Belgique ou en Angleterre. Qu'il parte aujourd'hui plutôt que demain, ce matin plutôt que ce soir.»
--Jean serait-il donc menacé?... s'écria Raymond effrayé. Il m'a cependant juré qu'il ne s'occupe plus de politique.
Mais Léon hocha la tête.
--Mon frère, dit-il, par suite de sa condamnation à un mois de prison pour société secrète, se trouve sous le coup de la loi de sûreté générale, et de plus...
Il s'arrêta.
Il avait pour Raymond une trop sincère affection pour oser lui dire:--Et de plus M. de Combelaine doit avoir songé à ce moyen de se débarrasser de l'un de nous...»
--Hâtons-nous de prévenir ce pauvre Jean, reprit Raymond. Partons...
Depuis trois ans environ, Jean Cornevin ne demeurait plus avec sa mère rue de la Chaussée-d'Antin.
Peintre, travaillant beaucoup, chargé déjà de travaux importants, il lui avait fallu un atelier, et M. Ducoudray lui en avait déniché un, au boulevard Clichy, dans une maison neuve.
La concierge de cette maison, qui était en même temps la femme de ménage de Jean, était debout sur sa porte quand arrivèrent, hâtant le pas, Léon et Raymond.
Dès qu'elle les aperçut:
--Ah! messieurs, s'écria-t-elle, messieurs, quelle affaire!...
Un même pressentiment serra le cœur des deux jeunes gens. Arriveraient-ils donc trop tard, hélas!
--Ce pauvre M. Jean vient d'être arrêté, poursuivit la portière, en s'essuyant les yeux du coin de son tablier. On vient de l'emmener dans un fiacre...
Raymond était devenu plus blanc que sa chemise et, se sentant chanceler sous ce coup, il s'appuyait au mur.
Plus fort, Léon se raidit contre sa douleur, écartant les appréhensions sinistres dont son esprit était assailli.
--Comment cela s'est-il passé? demanda-t-il.
Mais déjà plusieurs boutiquiers du voisinage, qui avaient été témoins de l'arrestation, s'avançaient, la mine curieuse, prêtant l'oreille.
--Entrons dans ma loge, dit la portière, ici on nous entendrait.
Et les jeunes gens l'ayant suivie:
--Voilà donc la chose, commença-t-elle. Ce matin, dès qu'il a fait jour, cinq individus se sont présentés, demandant M. Jean Cornevin, artiste peintre. Justement j'allais lui monter son café au lait. Cependant, ces particuliers avaient une si drôle de mine que, foi d'honnête femme, j'allais leur répondre que M. Jean Cornevin était à la campagne, quand l'un d'eux, ouvrant son paletot, me montra son écharpe en me disant:--Vous voyez, je suis commissaire de police, ainsi, pas de farces. A quel étage demeure M. Cornevin?
«Ah! messieurs, tout mon sang ne fit qu'un tour, et de saisissement je faillis renverser mon café au lait.--Il demeure au cinquième, la porte à droite, répondis-je.--Bon!... fit le commissaire. Et le voilà dans l'escalier avec ses hommes.
«Mais il ne m'avait pas défendu de le suivre.
«Vite, je mets la tasse et la cafetière sur un plateau, et dare dare je grimpe après lui, pour voir...
«Ah! si j'avais pu prévenir M. Jean!... Il ne se doutait de rien. Il était déjà dans son atelier, en train de peindre, le dos tourné à la porte, qu'il avait laissée ouverte à cause du poêle qui fume quand on l'allume. Et il était tellement à la besogne, qu'en entendant marcher dans l'atelier, sans se retourner, il dit:--Qui va là?...
«--Au nom de la loi, je vous arrête! répondit le commissaire.
«Messieurs je n'ai jamais vu un étonnement comme celui de ce pauvre M. Jean.
«--Vous m'arrêtez, moi, fit-il, et pourquoi? Le commissaire haussa les épaules:--On vous le dira, répondit-il. Habillez-vous et suivez-nous...
«Vous devez savoir, messieurs, que M. Jean a la tête près du bonnet. En s'entendant parler si brutalement, il devint plus rouge que braise, et je crus qu'il allait jeter sa palette à la tête du commissaire... Mais il réfléchit heureusement, et c'est le plus tranquillement du monde qu'il se mit à s'habiller pendant que le commissaire et ses hommes furetaient dans tous les coins et fouillaient tous les tiroirs... Il disait seulement en riant:--Si vous trouvez quelque chose, vous me le ferez voir, n'est-ce pas?...
«Étant prêt, il demanda la permission d'écrire à sa mère, mais on lui dit que cela ne se pouvait pas... et on l'emmena.
«Devant la porte était une voiture. On l'y fit monter, deux agents montèrent après lui, et le commissaire ayant crié:--En route! le cocher fouetta ses chevaux.
Aux derniers mots de la digne portière, les deux jeunes gens respirèrent plus librement.
Ils se rappelaient que Jean Cornevin, lors de sa première arrestation avait été surtout compromis par les papiers et les dessins découverts chez lui.
Cette fois, du moins, on n'avait rien trouvé.
--L'important, à cette heure, reprit Léon, serait de savoir où mon pauvre frère a été conduit...
La concierge s'était remise à pleurer.
--Hélas! mes bons messieurs, répondit-elle, c'est ce que je ne puis vous apprendre... Et cependant, Dieu sait que j'étais tout oreilles. Mais le cocher devait avoir reçu ses ordres d'avance, car le commissaire ne lui a rien crié que ce que je vous ai rapporté:--En route!...
--Et à vous, ma bonne dame, il n'a rien dit, ce commissaire?
--Rien.
--Il ne vous a fait aucune recommandation?...
--Aucune... C'est-à-dire, excusez: avant de se retirer, il m'a remis la clef de M. Jean, en me disant de la faire parvenir à ses parents, et en ajoutant qu'il me rendait responsable de tout ce qui se trouve dans l'appartement...
Léon frissonna.
Cette précaution du commissaire de police n'annonçait-elle pas une détermination arrêtée et la conviction que Jean ne rentrerait pas chez lui de si tôt!...
--Oh! Jean! murmurait Raymond, en proie à une de ces rages froides qui poussent un homme de cœur aux plus fatales extrémités, cher et malheureux ami!...
Mais Léon, lui, gardait tout son sang-froid.
--Donnez-moi donc cette clef, dit-il à la concierge, nous allons monter jusque chez mon frère...
A la seule vue de cet humble logis d'artiste, un observateur devait reconnaître la parfaite exactitude du récit de la portière.
Que Jean travaillât, quand la police avait fait irruption chez lui, c'est ce dont on ne pouvait douter: les dernières touches n'étaient pas sèches encore du tableau qu'il avait en train, et qui représentait une Halte de bohémiens dans les ruines du cirque de Fréjus.
Sa stupeur avait été grande, car son tabouret était renversé, et on voyait épars à terre ses pinceaux, sa palette faite du matin et quantité de tubes de couleur.
Même, les agents insoucieux du logis où ils pénétraient avaient écrasé sous leurs lourdes bottes plusieurs de ces tubes...
A la façon dont les vêtements de travail du pauvre artiste étaient jetés çà et là, on devinait son empressement à se vêtir.
Enfin, tout portait l'empreinte de la main brutale de la police, en quête de pièces de conviction et de papiers compromettants.
--Nous n'avons pas une minute à perdre, déclara Léon; si nous ne parvenons pas à savoir aujourd'hui même ce qu'on a fait de mon frère, nous ne pourrons plus rien pour lui.
C'est rue Blanche, chez Mme Delorge, qu'ils se rendirent tout d'abord.
Et en apprenant ce nouveau malheur:
--Ne vous y trompez pas, s'écria la noble femme, je reconnais l'œuvre de M. de Combelaine. Et, moins généreuse que ne l'avait été Léon:
--Voilà, dit-elle à son fils, voilà le résultat de votre provocation insensée!...
Plus exaspéré que tous, l'excellent M. Ducoudray donnait presque raison à Raymond.
--Car enfin, disait-il, je ne vois pas pourquoi M. de Combelaine ne nous ferait pas tous arrêter et déporter!...
Cependant, avant de discuter les démarches à tenter, il fut convenu que, jusqu'à nouvel ordre, on laisserait ignorer à Mme Cornevin l'arrestation de son fils.
Si on parvenait à obtenir la mise en liberté de Jean, ce serait une immense douleur et de nouvelles inquiétudes qu'on aurait épargnées à la pauvre femme.
Dans le cas contraire, il serait toujours temps de la préparer à cette cruelle épreuve. Précaution inutile, hélas!
Le mari de la concierge de Jean, étant accouru prévenir Léon et ne l'ayant pas rencontré, avait demandé à parler à sa mère, et lui avait tout dit.
Et Mme Delorge et M. Ducoudray, Léon et Raymond en étaient encore à délibérer sur ce qu'ils avaient à faire, lorsque Mme Cornevin entra brusquement, plus pâle qu'une morte, les yeux brillants de l'éclat du délire.
Quoi que lui eût dit le portier, elle doutait, elle s'obstinait à douter encore.
--Est-ce vrai?... demanda-t-elle, dès le seuil. Et personne ne lui répondant:
--Ainsi, c'est bien la vérité! prononça-t-elle, les misérables ne se lassent pas... Après mon mari, mon fils... Et moi, en venant ici, j'ai failli être écrasée par une voiture où j'ai reconnus, souriants et heureux, M. de Combelaine et Flora Misri... O Dieu puissant! comment ne douterait-on pas de ta justice!...
Et, écrasée de douleur, elle s'affaissa sur un fauteuil en éclatant en sanglots...
Pourtant Jean Cornevin n'était pas abandonné.
Tandis que ses amis s'épuisaient à chercher un moyen d'arriver jusqu'à lui, le valet de chambre de Me Roberjot se présenta avec une nouvelle lettre de son maître.
«En même temps qu'à vous, ce matin, écrivait-il à Léon, j'envoyais un mot à ce pauvre Jean... Hélas! j'ai été prévenu trop tard. Lorsque mon commissionnaire s'est présenté chez lui, il venait d'être arrêté. Faites tout au monde pour savoir où on l'a conduit; de mon côté, je me mets en campagne...»
Mais c'est en vain que, durant quatre jours, les amis du pauvre Jean le demandèrent à toutes les geôles de Paris.
Les seules nouvelles qu'ils en obtinrent furent données à Léon par un chef de bureau de la préfecture de police, plus froid qu'une corde à puits, et plus discret qu'une porte de prison.
--Monsieur, lui répondit-il, votre frère est en bonne santé, voilà tout ce que je puis vous dire aujourd'hui... Repassez dans une quinzaine...
--C'est ce qu'on me répondait quand j'allais m'informer de mon mari, gémissait Mme Cornevin. Je ne reverrai plus mon fils.
Son désespoir l'abusait.
Un matin, le cinquième depuis l'enlèvement de Jean, un de ses camarades d'atelier apporta une lettre qu'il venait de recevoir, et que Jean lui adressait, à lui, dans la crainte que le nom de Cornevin ne fût signalé au cabinet noir...
Jean écrivait à sa mère:
«Je ne cesse de demander la permission de t'écrire, on ne se lasse pas de me la refuser. Un forçat avec qui je viens de causer me jure qu'il me fera jeter une lettre à la poste si je lui donne dix francs; je lui en donnerais mille, si j'étais sûr que ce mot vous parvînt.
«Je suis à Marseille depuis hier, et jamais je ne me suis si bien porté. Ayant flairé, quand on est venu me prendre, le voyage d'agrément qu'on me réserve, je me suis muni de linge, d'effets et d'argent--car, vois mon bonheur, j'avais de l'argent chez moi ce jour-là.
«Tout me porte à croire que, ce soir ou demain, je serai embarqué pour la Guyane. O mère adorée, si je n'étais sûr que tu pleures en ce moment, je me sentirais tout heureux du beau voyage que je vais faire. Songe donc aux magnifiques sujets d'études que je vais trouver... Je te reviendrai ayant du talent... Ne pleure pas, mère chérie. Léon t'embrassera pour deux pendant mon absence... Moi, je vous embrasse de toute mon âme...»
Cette lettre attendrie, où éclatait en dépit de tout l'insouciance railleuse de Jean, calma pour un moment la douleur de Mme Cornevin, mais ne dissipa point ses mortelles angoisses.
Elle se représentait son fils bien-aimé, confondu parmi les plus vils criminels sur le préau d'une prison, et réduit pour lui faire parvenir quelques lignes à payer l'assistance et l'astuce d'un forçat.
Elle se le représentait traîné de nuit au port, entre une double haie de soldats, et embarqué furtivement.
Elle le suivait, par la pensée, tout le long de cette douloureuse et interminable traversée où l'avaient précédé, à cinquante ans de distance, Barbé-Marbois, le général Ramel et Pichegru.
--Je ne reverrai plus mon fils! répétait-elle.
Cependant, au reçu de la lettre de Jean, Raymond et Léon étaient partis pour Marseille, espérant parvenir jusqu'au malheureux et lui serrer la main, espérant à tout le moins le voir, en être vus, et lui prouver par leur présence qu'il n'était pas oublié...
Ils arrivèrent trop tard.
Le vaisseau où avait été embarqué Jean était parti depuis deux heures...
Cela leur fut dit par une pauvre jeune femme qu'ils rencontrèrent sur la jetée.
Elle tenait un enfant entre ses bras et, appuyée contre le parapet, elle regardait obstinément l'horizon.
Loin, bien loin, un léger nuage flottait dans l'azur du ciel. Elle le montra aux deux jeunes gens, et d'une voix expirante:
--C'est de la fumée, leur dit-elle, de la fumée du navire...
Hélas! il emportait son mari, le père de son enfant.
Par cette pauvre femme, Raymond et Léon surent que ce vaisseau n'emportait pas de forçats et qu'il était commandé par un homme de cœur incapable d'aggraver le sort déjà si triste des transportés politiques.
--Mais moi, gémissait l'infortunée, que vais-je devenir? que va devenir mon enfant?...
Combien de plaintes pareilles montaient alors vers le Dieu de justice, de tous les points de la France!
On l'ignorait. Personne n'osait élever la voix. Les journaux, dont l'existence était fort compromise, se taisaient.
Ce qu'on savait, par exemple, c'est que le général Espinasse, le nouveau ministre de la guerre, n'y allait pas de main morte, et que ses préfets procédaient militairement...
Et cependant, l'empire, si fort en apparence, si bien armé contre ses ennemis, ne se sentait ni plus tranquille, ni plus assuré du lendemain.
Il se voyait, en quelque sorte, acculé à la nécessité de faire quelque chose pour sortir la France de ce calme mystérieux, pour secouer ce silence effrayant à force d'être profond.
Ce quelque chose, ce ne pouvait être que la guerre.
Un instant, le gouvernement impérial hésita entre deux terrains qui lui paraissaient également favorables: l'Italie et la Pologne.
Ce fut l'Italie, servie par le génie de Cavour, qui l'emporta.
Et le 3 mai 1859, l'empereur annonça à la France qu'il tirait l'épée pour l'indépendance du peuple italien, et qu'il ne la remettrait au fourreau qu'après avoir fait l'Italie libre jusqu'à l'Adriatique.
On s'attendait, depuis le 1er janvier, à une guerre avec l'Autriche, et cependant l'émotion fut grande.
Émotion joyeuse, toutefois, car cette guerre si impolitique provoquait dans toutes les classes le plus vif enthousiasme.
On applaudissait les régiments qui, tambours battants et enseignes déployées, traversaient Paris.
Et quand, le 10 du mois de mai, l'empereur sortit des Tuileries pour se rendre à la gare de Lyon, il fut accueilli par des acclamations telles que jamais il ne devait plus en entendre.
Ce jour fut le jour de popularité de son règne...
--Vois plutôt, disait Raymond Delorge à Léon Cornevin, vois...
Mais ce n'était pas de ce coup que l'Italie devait être libre jusqu'à l'Adriatique.
Après la victoire de Magenta un moment indécise, qui valut au général Mac-Mahon le bâton de maréchal et le titre de duc, et où le général Espinasse fut tué:
Après la glorieuse et sanglante victoire de Solferino:
Voici que tout à coup on apprit que l'empereur des Français et l'empereur d'Autriche, Napoléon III et François-Joseph, avaient eu une entrevue à Villafranca et s'y étaient mis d'accord et que la paix allait être signée.
Les promesses de la proclamation impériale étaient-elles donc remplies? Non. Alors pourquoi cette paix qui irritait les Italiens? Pourquoi s'arrêter en si beau chemin?
Les uns disaient que l'empereur avait eu peur de la révolution, dont il voyait se ranimer toutes les espérances.
Les autres, qu'il avait cédé aux représentations de toutes les puissances de l'Europe, pour ne pas allumer une guerre générale.
Quoi qu'il en soit, la déception fut cruelle, et grande l'irritation.
Le retour ne ressemblait guère au départ.
--A quoi nous a servi cette guerre? se demandait-on.
Aussi est-ce avec une certaine aigreur qu'on commençait à discuter cette campagne si heureuse au début et si brusquement interrompue.
Si courte qu'elle eût été, elle avait fait ressortir tous les côtés faibles de notre organisation militaire.
La concentration des troupes ne s'était pas faite, il s'en faut, avec la rapidité qu'on s'était promise.
Nombre de services avaient été reconnus notoirement insuffisants. Il était arrivé souvent que nos soldats avaient manqué de vivres. Ils avaient une ou deux fois manqué de munitions.
On avait vu aussi que l'accord n'était pas précisément parfait entre les chefs de l'armée, et que le patriotisme n'éteignait pas dans leur cœur le souci des rivalités d'ambition.
La paix était à peine signée qu'une polémique s'engageait entre le maréchal Niel et le maréchal Canrobert, si acerbe et si violente que, sans l'intervention personnelle de l'empereur, elle se fût certainement terminée sur le terrain...
Décidément, au lieu des immenses avantages qu'il s'en était promis, le gouvernement impérial ne retirait que déboires de cette guerre d'Italie.
Il avait conquis le droit, c'est vrai, d'ajouter à la liste héroïque des victoires françaises deux noms glorieux, Solferino et Magenta.
Mais il venait de se faire un implacable ennemi de ce peuple qu'il était allé secourir, dont il avait exalté outre mesure, puis tout à coup trompé les espérances.
Mais il venait de compliquer ses embarras de la question romaine qui allait être son incurable plaie.
Et cependant, tout en accusant les Italiens d'ingratitude, il ne pouvait pas avouer sa déconvenue.
Avec ses extraordinaires prétentions d'arbitre de l'Europe, de restaurateur de la liberté des peuples et de soldat de l'Idée et du Droit, l'empereur Napoléon III ne pouvait pas perpétuer le système de répression à outrance qui avait suivi l'attentat d'Orsini.
La loi de sûreté générale ne fut point abrogée--c'était une trop bonne arme pour qu'on y renonçât.
Mais, le 15 août 1859, un décret parut au Moniteur, où il était dit:
«Amnistie pleine et entière est accordée à tous les individus qui ont été l'objet de mesures de sûreté générale.»
--Grand Dieu!... s'écria Mme Cornevin, lorsque Raymond Delorge lui apporta le journal, je vais donc revoir mon fils!...
C'est que les sinistres appréhensions de la pauvre mère ne s'étaient pas réalisées.
Jean vivait. Sa santé ne s'était pas ressentie du climat de la Guyane. Il avait, depuis un an, donné fréquemment de ses nouvelles.
Après une interminable traversée, pénible malgré les efforts du commandant pour lui épargner les plus rudes souffrances, Jean avait été interné à l'île du Diable.
C'est la plus petite des îles du Salut;--elle n'a pas trois kilomètres de tour, et sa plus grande largeur n'excède pas quatre cents mètres.
C'est aussi la plus triste, tous les grands arbres en ayant été abattus après qu'on eut reconnu qu'ils fournissaient aux transportés des matériaux pour se construire des canots et tenter des évasions impossibles.
«Pour la première fois, écrivait Jean à son frère, je me sentis pris d'un affreux découragement lorsque j'aperçus presque au ras de l'eau ce triste banc de sable, incessamment battu par tous les vents de la mer, sans autre végétation que des arbustes rabougris, où la civilisation ne se révèle que par les établissements pénitenciers, moitié casernes et moitié prisons.»
Mais Jean, par bonheur, n'était pas d'un caractère à se laisser si aisément abattre.
«Ce serait faire trop beau jeu à ceux qui m'ont envoyé ici, disait-il dans une de ses lettres; et puisque c'est le seul moyen qui soit en mon pouvoir de leur être désagréable, je vais leur jouer le mauvais tour de me porter comme un charme et de rester gai comme un pinson.»
Il réussit à se tenir parole, surmontant sans sourciller tous les dégoûts de la vie commune avec des êtres grossiers et dégradés, se soumettant sans un murmure à toutes les exigences de la plus rude des disciplines.
Il lui parut d'ailleurs, et il ne cessait de le répéter sous toutes les formes, qu'on avait exagéré l'insalubrité du climat.
«J'ai beau me tâter le pouls soir et matin, écrivait-il encore, me tirer la langue dans mon miroir à barbe, interroger anxieusement les moindres tressaillements de mon estomac, je ne me découvre aucun symptôme du plus léger mal. Il m'a fallu un peu de temps pour me faire au régime alimentaire, mais j'y suis fait maintenant. Le gouverneur de l'île, qui est un sous-lieutenant d'infanterie de marine, me rencontrant hier, m'a dit d'un ton de stupeur profonde:--Dieu me pardonne, je crois que vous engraissez!...--Est-ce détendu? lui ai-je demandé. Ce n'est pas défendu, de sorte que--c'est entendu,--je vous reviendrai plus gras que je ne suis parti.»
--Quel homme que ce Jean?... disait M. Ducoudray, émerveillé de cette intarissable bonne humeur; sur l'échafaud il plaisanterait encore...
Ce qu'il faut dire, c'est que la situation de Jean à l'île du Diable n'avait pas tardé à s'améliorer sensiblement.
Sur des ordres venus de Cayenne, il avait été exempté de toute corvée, dispensé des appels et autorisé à habiter une case.
Ainsi, il était prisonnier, mais l'île entière était sa prison. Il s'appartenait. Il échappait aux odieuses et désolantes exigences du dortoir commun, à cette promiscuité de toutes les heures. Il avait une retraite à lui, où il pouvait, sans être importuné, évoquer ses souvenirs et exhaler ses espérances.
Il lui était enfin permis de satisfaire les aspirations de travail qui le tourmentaient depuis plusieurs mois.
Comme preuve de cet heureux changement, il adressait à sa mère une «vue exacte» de son habitation.
«Comme vous voyez, disait-il, ce n'est pas un palais. J'ai pour parquet la terre battue, et pour contrevent un vieux couvercle de caisse. Mais je possède un lit de fer, une chaise, luxe inouï! et un moustiquaire qui fait l'admiration et l'envie du gouverneur de l'île du Diable.»
Et cependant, à la longue, il sentait mollir l'énergie qui l'avait soutenu. Les ressorts de son âme se détrempaient...
L'isolement l'écrasait, la fièvre de la nostalgie minait lentement son organisation lorsqu'un bonheur inespéré le sauva.
Il venait de se lever, plus accablé que de coutume, lorsque le gouverneur de l'île entra dans sa case, et d'un air joyeux lui annonça qu'il venait de recevoir l'ordre de le diriger sur Cayenne.
Jean savait que bon nombre de détenus avaient obtenu cette faveur d'habiter la capitale de la Guyane française. Mais ceux-là avaient trouvé moyen de se faire réclamer ou cautionner, ceux-là avaient eu l'art de se faire recommander, tandis que lui ne connaissait personne et n'était pas d'un caractère à solliciter une protection.
C'est donc avec une sorte de défiance qu'il accueillit cette grave nouvelle.
--Mon sort va-t-il vraiment être amélioré? demanda-t-il.
--Quoi!... lui répondit le gouverneur, vous quittez ce milieu de prisonniers et de forçats où vous vivez depuis deux mois, vous allez jouir d'une demi-liberté au milieu de la demi-civilisation d'une colonie française et vous m'adressez une telle question!
--C'est que les changements ne me portent pas bonheur, murmura Jean...
Mais il ne devait pas tarder à bénir celui-ci...
A plusieurs reprises, le cantinier de l'île du Diable avait vendu ou fait vendre à Cayenne des dessins de Jean. Un de ces dessins était tombé sous les yeux d'un des principaux négociants de la ville, lequel, frappé à ce qu'il déclara du talent qu'il révélait, s'était constitué l'avocat et le répondant du jeune peintre. Ce digne homme attendait Jean sur le port.
--Ma maison sera la vôtre, lui dit-il.
C'était plus que jamais n'eût osé rêver Jean, et dans cette maison hospitalière, entouré d'amis, il eut bientôt recouvré sa bonne humeur et sa confiance en l'avenir.
Déjà il faisait des projets pour les années suivantes lorsque le 28 septembre 1859, parvint à Cayenne le décret d'amnistie qui avait failli faire évanouir Mme Cornevin...
--La France!... Je vais donc revoir la France, s'écriait Jean à demi fou de joie...
Deux mois plus tard, en effet, presque jour pour jour, il arrivait à la Chaussée-d'Antin, et sautait au cou de sa mère...
--Je te revois, tous nos malheurs sont oubliés, murmurait la pauvre femme.
Ce n'est pas, il s'en faut de beaucoup, ce que pensait Jean Cornevin.
Le soir même de son arrivée, ayant pris à part son frère et Raymond...
--O mes amis! leur dit-il, c'est peut-être un grand bonheur que j'aie été envoyé à Cayenne... J'en rapporte la presque certitude que notre père, Laurent Cornevin, n'est pas mort...
IV
Évidemment Jean s'attendait à un cri d'espérance et de joie. Il s'abusait.
C'est d'un air de stupeur profonde que Léon et Raymond Delorge accueillaient son étrange affirmation.
Ils doutaient.
--Comprends-tu bien, cher frère, fit doucement Léon, la portée de ce que tu nous dis là?...
De la tête, Jean répondit:
--Oui.
--Alors, continua Léon, comment as-tu attendu jusqu'à ce jour pour nous le dire? Comment ne nous as-tu pas écrit?...
--Parce qu'il est de ces secrets qu'on ne confie pas à une lettre, quand on est prisonnier et que toutes les lettres qu'on écrit doivent être remises ouvertes à un geôlier.
Et sans attendre les questions qu'il lisait dans les yeux de son frère et de Raymond:
--Mais ayant tout, reprit-il, je veux vous dire comment j'ai appris ce que je sais. Aussitôt installé chez le digne négociant qui m'avait arraché aux misères de l'île du Diable, voulant me remettre à peindre, je cherchai un chevalet. Il ne s'en trouvait pas dans l'île de Cayenne et je dus m'informer d'un menuisier capable de m'en fabriquer un.
«On m'adressa à un nommé Nantel, dont la boutique fait le coin d'une des petites rues qui aboutissent à la place des Palmistes.
«Cet homme, déporté depuis 1851, avait été gracié depuis, mais au lieu de retourner en France, il avait épousé une jeune fille du pays, s'y était fixé, et était en train d'amasser une petite fortune, grâce à une fabrique de bardeaux, sorte de planchettes en bois très dur, qui, à la Guyane, remplacent les ardoises et les tuiles.
«Je trouvai un homme d'une quarantaine d'années, à physionomie ouverte et intelligente, qui comprit tout d'abord ce que je désirais.
«Lui ayant fait promettre de se mettre immédiatement à la besogne, je lui donnai mon adresse et mon nom pour qu'il m'apportât mon chevalet aussitôt qu'il l'aurait terminé.
«Mais au lieu d'inscrire ces renseignements sur le petit cahier qu'il avait sorti tout exprès d'un tiroir, ce brave monsieur restait planté devant moi, me considérant d'un air d'ébahissement extraordinaire.
«--Ah çà! qu'est-ce qui vous prend? lui demandai-je.
«--Oh! rien, me répondit-il, c'est ce nom de Cornevin qui me rappelle toutes sortes de souvenirs...
«--Avez-vous donc connu quelqu'un s'appelant comme moi?
«--Oui, un pauvre diable, enlevé comme moi en 1851.
«O mes amis, à cette réponse, je sentis tressaillir en moi les plus folles espérances, et d'une voix altérée par l'angoisse:
«--Savez-vous le prénom de cet infortuné? m'écriai-je.
«--Certainement, me répondit Nantel, il s'appelait Laurent.
«Ainsi plus de doute!... Le hasard, non, la Providence venait de me rapprocher d'un homme qui avait connu mon père, qui l'avait vu depuis le jour fatal où il nous avait été arraché, qui allait peut-être enfin m'apprendre quelque chose de sa destinée et me mettre sur ses traces.
«--Monsieur Nantel, lui dis-je, je suis le fils de Laurent Cornevin. Depuis dix ans qu'il a disparu, c'est en vain que nous avons fait tout au monde pour obtenir de ses nouvelles... Nous avions fini par croire qu'il avait été tué lors des affaires de Décembre.
«--Pour cela je vous affirme que non, me répondit le brave menuisier, et la preuve, c'est que je me suis trouvé avec lui à Brest, que nous avons fait côte à côte la traversée de Brest à Cayenne et que nous avons été détenus ensemble à l'île du Diable.
«Je me sentais devenir fou à cette pensée que mon père avait été détenu dans cette île où je venais de tant souffrir, à cette idée qu'il avait foulé ces sentiers que je parcourais, qu'il s'était assis peut-être sur ces rochers où tant de fois j'étais allé m'asseoir et rêver à la France... Mais qu'était-il devenu?
«--Sans doute il est mort? demandai-je avec une affreuse anxiété. Sans doute, comme tant de malheureux, il a succombé aux atteintes du climat.
«--Non, me répondit Nantel, il a tenté une évasion, et j'ai lieu de supposer qu'il a réussi. J'ai vu depuis un déporté qui m'a dit lui avoir parlé.
L'émotion de Jean gagnait ses auditeurs.
Pour la première fois, depuis dix ans, une lueur, bien faible et bien chétive, assurément, mais une lueur filtrait dans les ténèbres de leur passé et semblait devoir éclairer le mystère d'iniquité dont ils avaient été victimes.
Mais déjà Jean continuait:
--Ainsi que vous le pensez, j'accablai maître Nantel de tant de questions incohérentes qu'il en fut tout étourdi, et qu'il me pria de le suivre dans son arrière-magasin, me disant que c'était tout une histoire qu'il avait à me conter, qu'il lui faudrait un peu de temps et qu'il avait besoin de mettre de l'ordre dans ses souvenirs...
«Le récit qu'il me fit ce jour-là, je le lui ai fait recommencer vingt fois pendant mon séjour à Cayenne.
«J'ai fait plus. Songeant de quelle importance pouvait être, à un moment donné, le témoignage de ce brave homme, je l'ai prié d'écrire ce qu'il me disait et de le signer.
«Il a consenti et, avant mon départ de la Guyane, j'ai eu le soin de faire légaliser sa signature...
«Cette relation de Nantel, je la garde précieusement et je vais vous la lire...
Ayant dit, Jean tira de son portefeuille un cahier de papier grossier, couvert d'une grande écriture inexpérimentée, et il lut:
«Sur la prière de M. Jean Cornevin, artiste peintre, détenu politique à la Guyane, moi, Antoine Nantel, menuisier, demeurant à Cayenne, j'écris ce qui est venu à ma connaissance de l'histoire de Laurent Cornevin, faisant le serment sur mon âme et conscience de dire la vérité et rien que la vérité.
«Le 3 décembre 1851, passant rue du Petit-Carreau, où il y avait une barricade et où on venait de se battre, je fus arrêté par la troupe et conduit à la caserne la plus voisine.
«Le lendemain, on me fit monter dans une voiture cellulaire, qui devait me conduire à Brest.
«Le voyage fut si long et si pénible que, la fatigue se joignant au chagrin et aux inquiétudes que j'éprouvais, je tombai malade, en arrivant à Brest, assez gravement pour qu'on fût obligé de me porter à l'hôpital.
«Comme de raison, c'était à l'hôpital du bagne.
«J'y étais depuis une semaine, lorsqu'une nuit, sur les deux heures, je fus réveillé par un grand bruit.
«On apportait dans le lit le plus rapproché du mien un homme inanimé et tout couvert de sang.
«Les infirmiers s'empressaient autour de lui, et j'en entendis un qui disait:
«--S'il en revient, celui-là, j'irai le dire au pape.
«Toute la nuit, en effet, il resta sans connaissance, râlant de plus en plus faiblement, et je le croyais trépassé quand arriva l'heure de la visite.
«Il vivait encore cependant, et le chirurgien-major, après l'avoir examiné et pansé, déclara qu'il le sauverait.
«J'appris alors qui était ce malheureux, qui avait le numéro 23 tandis que moi j'avais le numéro 22.
«C'était comme moi un détenu destiné à Cayenne. Arrivé la veille à Brest, il avait réussi à tromper la surveillance des gardiens et à gagner le toit de la prison. Il lui avait fallu pour y parvenir, disait-on, des prodiges de force et d'agilité. Malheureusement, une fois là, le pied lui avait glissé, et il avait été précipité d'une hauteur de plus de vingt-cinq mètres sur le pavé du chemin de ronde. Il avait une jambe cassée, plusieurs côtes enfoncées, et d'effroyables blessures à la tête.
«En dépit de tout, les prévisions du docteur se réalisant, il ne tarda pas à aller mieux et à entrer en convalescence.
«Mais c'est en vain que j'essayais de lier conversation avec lui. Il ne me répondait que par oui ou par non... quand il daignait me répondre.
«Tant que durait le jour, il restait accroupi sur son lit, immobile, le front entre ses mains, les yeux fixes comme ceux d'un fou.
«La nuit, c'était bien autre chose: il pleurait, et à travers ses sanglots étouffés, je l'entendais répéter:--Ma pauvre femme!... mes pauvres enfants!...
«C'était à fendre l'âme, tellement que moi, qui n'avais déjà pas trop de gaieté pour moi, je demandai au surveillant de me changer de lit.
«Le surveillant, naturellement, m'envoya promener, mais en même temps il dit au 23 que ce n'était pas une vie que de geindre comme cela, qu'il gênait ses voisins, et que s'il continuait il le punirait.
«Ce malheureux ne répondit rien, mais son regard m'entra comme une lame de couteau dans le cœur, quand me fixant il me dit:--Je tâcherai de ne plus pleurer puisque cela vous gêne...
«Je possédais à ce moment trois louis qui étaient toute ma fortune au monde et que je conservais précieusement. Eh bien! je les aurais donnés de grand cœur pour n'avoir pas fait cette bête de demande de changement. J'avais comme des remords. Je me disais:
«--Cela t'est bien facile, triste gars que tu es, de te moquer du tiers comme du quart. Tu es tout seul sur la terre, personne ne te regrette, tu n'as personne à regretter, c'est pour toi seul que tu travaillais... Tandis que ce pauvre homme! Qui sait ce qu'il laisse derrière lui! Les bêtes gémissent bien quand on leur prend leurs petits...
«Naturellement, je demandai pardon au 23 de ce que j'avais fait, lui disant que c'était sans mauvaise intention, et qu'il pouvait pleurer tout son content...
«Mais il ne me répondit que par un hochement de tête, et depuis, je ne l'entendis plus jamais.
«La nuit, de même que dans la journée, il restait glacé dans sa douleur, sans plus bouger qu'une pierre, froid et immobile comme elle.
«Il me désolait, véritablement, quand une après-midi un des inspecteurs de police qui accompagnait les convois de transportés vint à traverser notre salle.
«Apercevant le 23 qui se chauffait contre le poêle, il s'approcha, et lui frappant sur l'épaule:
«--Eh bien! mon pauvre Boutin, lui dit-il gaiement, car ce n'était pas un méchant homme, eh bien! nous avons voulu faire de la gymnastique de chat!
«Le 23 ne répondit pas.
«--Êtes-vous sourd? insista l'inspecteur.
«De même que la première fois, le 23 garda le silence.
«Et alors l'inspecteur s'impatientant:
«--Sacrebleu! s'écria-t-il, allez-vous me répondre, à la fin des fins!...
«--Je répondrai quand vous m'appellerez par mon nom, déclara le 23.
«L'inspecteur haussa les épaules.
«--Encore cette mauvaise scie! fit-il.
«--Mon nom n'est pas Boutin.
«--Connu! vous m'avez chanté cette même chanson tout le long du voyage. Tenez, une fois pour toutes, croyez-moi, renoncez à nier votre identité. A quoi sert de vous obstiner? Quatre agents vous ont parfaitement reconnu, vous êtes démasqué, votre dossier en fait foi. C'est sous votre nom de Boutin que vous m'avez été remis, que je vous ai amené à Brest et que je vous ai fait inscrire à l'arrivée. C'est sous le nom de Boutin que vous êtes enregistré ici et que vous en sortirez, et que vous partirez pour la Guyane. Boutin vous êtes, Boutin vous resterez tant que vous vivrez...
«--Comme vous voudrez, fit le 23.
«Seulement, dès que l'inspecteur se fut éloigné:
«--Ah ça! comment donc vous appelez-vous? demandai-je à mon voisin.
«C'est à peine s'il daigna se tourner de mon côté, et du bout des lèvres:
«--Dame!... Boutin, à ce qu'il paraît, me répondit-il. N'avez-vous pas entendu?
«Cette fois je fus vexé, et il y avait de quoi. Il était clair qu'il se défiait de moi.
«Je renonçai donc à lui adresser la parole, et vrai, c'était pour moi une rude privation. Dans cette grande salle de l'hôpital du bagne, il n'y avait que nous deux de Parisiens, il n'y avait que nous d'honnêtes gens, surtout. Les autres malades étaient tous des forçats, et j'aurais laissé ma langue sécher dans ma bouche, avant de me décider à tailler une bavette avec eux.
«Cependant les jours ont beau paraître longs, comme ils n'ont jamais que vingt-quatre heures ils passent tout de même.
«Ils passaient si bien, à l'hôpital, que déjà le 23 et moi, lui par suite de sa chute, moi à cause de ma maladie, nous avions manqué trois vaisseaux qui étaient partis pour la Guyane en décembre et en janvier.
«Nous allions, du reste, bien mieux l'un et l'autre. Moi, je ne sentais plus qu'un peu de faiblesse. Lui n'avait plus que des cicatrices.
«Un beau matin de février, le chirurgien-major, sans nous consulter, nous signa notre billet de sortie.
«Et, après la visite, le gardien-chef nous cria:
«--Allons, le 22 et le 23, embarque! embarque!... Faites vos paquets, mes enfants, vous coucherez ce soir à bord du transport le Rhône...
«Nos paquets...! Quelle plaisanterie!...
«J'avais été arrêté en bras de chemise, et la vareuse que j'avais sur le dos, et le bonnet de laine que j'avais sur la tête me venaient de l'administration.
«Mais si l'annonce de notre brusque départ me fit un certain effet, elle impressionna terriblement le 23.
«En un moment, il changea du tout au tout, et lui si impassible d'ordinaire, je le vis tout à coup affreusement troublé, pâle, agité, inquiet.
«Il hésitait à me parler, je le voyais; mais bientôt, se décidant:
«--Voulez-vous me rendre un grand service? me demanda-t-il.
«Je lui répondis que oui, naturellement.
«--Avant de nous laisser sortir d'ici, reprit-il, on va probablement nous fouiller et nous donner nos effets de route.
«--C'est même certain, dis-je.
«--Eh bien! continua-t-il, nous ne serons pas traités de même. Vous serez fouillé, vous, sans la moindre attention, uniquement pour la forme... Moi, au contraire, je serai l'objet des plus minutieuses investigations...
«--Pourquoi cette différence?
«--Parce que, me répondit-il, on me soupçonne d'avoir en ma possession une chose que je possède en effet, et que jusqu'ici j'ai eu le bonheur de soustraire à toutes les recherches. Voulez-vous charger de cette chose? Oui. Eh bien! jurez-moi que vous emploierez à la cacher tout ce que vous avez d'adresse et de ruse, et que vous me la rendrez lorsque nous serons sur le vaisseau...
«Je fis le serment qu'il me demandait.
«Aussitôt il décousit la ceinture de son pantalon et en tira une lettre réduite à un très mince volume, qu'il me remit.
«Après avoir pris son avis, je la cachai dans mon bonnet de laine, qui, appartenant à l'administration, ne devait pas m'être retiré.
«La précaution était sage; les prévisions du 23 se réalisèrent de point en point.
«C'est à peine si on me visita.
«Pour lui, voici quelles mesures on prit:
«On le fit déshabiller dans une chambre, et lorsqu'il fut nu comme la main, on lui dit de passer dans la pièce voisine, qu'il y trouverait pour s'habiller les effets neufs que lui donnait l'administration en échange des siens.
«Seulement le 23 n'était plus cet homme que j'avais eu pendant deux mois à mes côtés, insensible en apparence à tout ce qui n'était pas son chagrin.
«La nécessité de tromper les espérances de ses persécuteurs avait réveillé toutes ses facultés.
«Au lieu d'obéir, il se mit à se défendre, criant que ses hardes étaient à lui, qu'on n'avait pas le droit de les lui prendre, qu'il se ferait hacher en morceaux plutôt que de les abandonner, jouant en un mot le désespoir de l'homme à qui on arrache ce qu'il a de plus précieux, et le jouant si bien, que je m'y sentais presque pris, moi qui pourtant avais sa lettre dans la doublure de mon bonnet.
«Cependant, comme bien vous pensez, il fut contraint de céder. On le porta dans la pièce où étaient les vêtements neufs et on l'habilla de force, tandis qu'il poussait des hurlements de rage.
«Ce que je remarquai, car les portes étaient restées ouvertes, c'est qu'un monsieur, qui m'avait tout l'air d'arriver de la rue de Jérusalem, surveillait l'opération et s'emparait des effets que venait de quitter mon camarade...
«Le soir même, nous étions installés dans l'entrepont du transport le Rhône, et je remettais au 23 sa précieuse lettre.
«C'est d'une main frémissante de joie qu'il la prit, et, la serrant contre sa poitrine:
«--Maintenant, prononça-t-il, nous serons en pleine mer avant que les brigands n'aient examiné fil à fil les loques qu'ils m'ont prises, et reconnu qu'ils sont volés...
«Puis, me serrant les mains à les briser:
«--Et à vous, mon camarade, ajouta-t-il, merci!... C'est plus que ma vie, c'est plus que la vie des miens que vous sauvez... Pour moi, ce pauvre chiffon où un mourant a tracé au crayon sa dernière pensée, c'est l'honneur!...
Brusquement, comme s'il eût été mû par un ressort, Raymond Delorge s'était dressé.
--Dieu puissant! s'écria-t-il, les pressentiments de ma mère ne se trompaient donc pas! Il est donc vrai que mon père, avant d'expirer, a eu le temps d'écrire le nom de son assassin!
Et prenant les mains de Léon et de Jean, non moins émus que lui:
--O mes amis, continua-t-il, d'une voix où vibrait tout son cœur, ô mes frères aimés, que ne vous dois-je pas!... C'est pour ma mère, c'est pour moi que votre père s'est généreusement sacrifié! C'est pour sauver le dépôt sacré d'un mourant qu'il vous faisait orphelins! C'est pour garder la parole jurée qu'il se laissait traîner de prison en prison jusqu'aux déserts de la Guyane! O mes amis, par quel dévouement reconnaître ce dévouement sublime? Comment jamais m'acquitter envers vous?
Ce fut Jean qui l'interrompit.
--Tu ne nous dois rien, Raymond, prononça-t-il, que ton amitié... Avant de connaître la dette, ta mère l'avait payée au centuple... N'est-ce pas à elle seule que nous devons, Léon et moi, ce que nous sommes? N'est-ce pas à elle que ma mère et mes sœurs doivent leur modeste aisance et leur paisible vie?...
--Non, tu ne nous dois rien, insista Léon, notre père a fait son devoir... O mon père, tu n'étais qu'un pauvre homme et de la plus humble condition, mais je suis fier d'être ton fils...
Mais déjà Jean avait repris la lecture de la relation.
«.....Il n'en fallait pas tant que m'en disait le 23, continuait Nantel, pour enflammer ma curiosité.
«Pourtant, je n'osai pas l'interroger.
«Il me semblait que c'eût été, en quelque façon, lui réclamer le prix du très léger service que je venais de lui rendre.
«J'affectai même de détourner la tête pour ne rien voir, pendant qu'il cherchait une cachette sûre pour sa précieuse lettre.
«Et quand je dis: lettre, c'est faute de savoir comment m'exprimer autrement.
«Ce que j'ai eu entre les mains, moi, était une enveloppe carrée, de papier très mince, cachetée à la gomme et sans adresse. Le 23 devait y avoir mis le papier auquel il tenait tant, afin de pouvoir plus aisément le cacher et le préserver des taches et des souillures.
«Mais, si je ne questionnais pas mon camarade, je ne pouvais pas empêcher ma cervelle de trotter.
«Un prisonnier se préoccupe d'une mouche qui vole, et ici ce n'est pas d'une mouche qu'il s'agissait, mais de quelque secret d'une grande importance--à ce que je me figurais, du moins.
«Songeant aux mesures exceptionnelles dont mon camarade était l'objet, à cette insistance qu'on mettait à lui donner un nom qu'il prétendait n'être pas le sien, aux propos des gardiens à qui j'avais entendu dire que le 23 était signalé comme un homme dangereux, j'en vins à m'imaginer qu'il était un des chefs du mouvement de 1851.
«Non pas un des farceurs qui mettent les pauvres diables en avant et qui, au premier danger, filent plus rapides que des lièvres, mais un de ces solides qui payent de leur personne tant qu'il y a à payer et qui boivent sans faire la grimace le vin qu'ils ont tiré.
«Plus je réfléchissais, plus il me semblait que devais avoir raison.
«Si bien que j'en vins à le traiter non plus comme un égal, mais comme un homme important, m'efforçant par mes soins et par mes services de lui témoigner le respect que m'inspirait son dévouement à notre cause.
«Il mit du temps à s'en apercevoir, mais pourtant il s'en aperçut.
«Il m'interrogea.
«Et comme je lui disais franchement mes idées:
«--Hélas! mon pauvre camarade, me dit-il, vous vous trompez grandement. De ma vie je ne me suis occupé de politique, et il n'y a rien de politique dans mon malheur.
«Ce n'était pas assez pour me convaincre.
«--Et cependant, repris-je, vous voici transporté politique ni plus ni moins que moi.
«--C'est vrai, me répondit-il, on a trouvé ce moyen de se débarrasser de moi.
«Et comme je le regardais d'un air de doute:
«--On a essayé, poursuivit-il, de me faire tout doucement passer le goût du pain. C'eût été plus sûr. Le malheur, c'est que le coup a manqué lorsqu'il était facile. Plus tard, il eût fallu mettre quelqu'un dans la confidence, c'est-à-dire remplacer un danger qui est moi, par un autre danger, qui eût été mon assassin. Tout bien considéré, on a songé à Cayenne, qui est loin...
«--Et c'est pour cela qu'on prétend vous donner un autre nom que le vôtre?
«--Précisément. Ne pouvant m'ôter la vie, on m'ôte mon état civil... Je ne m'appelle pas Boutin plus que vous. Mon nom est Laurent Cornevin, et, bien loin d'être un personnage, je ne suis qu'un pauvre garçon d'écurie. Mais c'est ainsi: les plus grands, quelquefois, tremblent devant les plus petits...
«--Il passa la main sur son front, comme pour en chasser des souvenirs pénibles, puis lentement:
«--Je vous ai confié cela à vous, mon bon Nantel, me dit-il, parce que vous êtes un brave homme que j'estime, et que, grâce à ce papier que vous avez sauvé, le crime sera peut-être puni... Mais, je vous prie, qu'il ne soit jamais question de cela entre nous; ne parlons plus de ces choses, ne parlons même plus.
«Il est de fait qu'il ne s'usait pas la langue à babiller, le malheureux.
«La fièvre qui l'avait saisi lorsqu'il avait vu son trésor menacé n'avait pas duré plus que le danger.
«Une fois en sûreté dans le vaisseau, il était tombé dans un tel anéantissement qu'il ne s'aperçut même pas qu'on levait l'ancre et qu'on mettait à la voile. Dieu sait si on s'en apercevait, cependant!...
«Le temps était affreux, le Rhône roulait et tanguait sur les lames comme une barrique vide, et je croyais que j'allais rendre l'âme, tant je souffrais du mal de mer. Ce n'est qu'au bout de huit jours que je revins tout à fait à moi.
«Nous n'étions pas à la noce sur ce bateau, et cependant nous n'y étions pas si mal qu'on me l'avait annoncé.
«Notre nourriture était exactement celle des matelots, moins l'eau-de-vie. Nous mangions assez souvent de la viande fraîche et on nous distribuait tous les jours un boujarron de vin. La nuit nous avions un hamac.
«Ce qui faisait notre bonheur, c'était que nous étions très peu de transportés à bord, et que le commandant était un bon homme. Le jour du départ, il nous avait dit: Tant que vous serez sages et soumis, je vous accorderai tout ce que permet le règlement. Mais au premier signe d'insubordination, plus rien. Je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit. Si vous ne voulez pas que les bons pâtissent pour les mauvais, faites la police entre vous.
«C'était parler comme il faut, car il n'y eut pas une punition parmi les transportés pendant toute la traversée...
«Et pourtant nous avions à souffrir de bien des choses. Du manque d'air et d'exercice, principalement.
«Comme on nous faisait monter sur le pont par divisions, chacun de nous n'y restait guère que deux heures par jour.
«C'étaient mes meilleurs moments.
«Le 23, lui, Boutin, ou plutôt Laurent Cornevin, puisque tel était son vrai nom, était peut-être le seul à ne pas s'en soucier plus que d'autre chose.
«Son tour de monter venu, il allait s'asseoir sur quelque paquet de cordages, les coudes sur les genoux, le menton dans la paume de ses mains, et par n'importe quel temps, sous le vent ou sous la pluie, sous un soleil dont l'ardeur faisait fondre les coutures du pont, il restait immobile, les yeux fixés vers le point de l'horizon où il supposait que devait se trouver la France.
«Une fois je le voyais plus triste que de coutume:
«--Voyons, mon camarade, lui dis-je, du courage, morbleu! Il ne faut pas comme cela rester seul à se forger des idées noires!...
«Il branla la tête, et d'une voix à faire mollir le cœur d'un bourreau:
«--Est-ce donc me forger des idées noires, me dit-il, que de pleurer sur ma pauvre jeune femme, et sur mes cinq petits enfants!... Que sont-ils devenus? Ils n'avaient que mon travail pour vivre! Quand j'ai été enlevé, il y avait soixante-cinq francs à la maison...
«Une autre fois, comme il regardait la mer avec une fixité effrayante, j'eus peur.
«--A quoi songez-vous? lui demandai-je brusquement, voulant lui donner à entendre que je craignais qu'il ne songeât à en finir avec la vie. Il me comprit:
«--Rassurez-vous, Nantel, me dit-il; je sais que ma vie ne m'appartient pas... Dieu m'a rendu témoin de certaines choses, c'est afin que je devienne l'instrument de sa justice... J'ai une tâche à remplir, je la remplirai...
«Voilà les seules confidences que me fit mon pauvre camarade Laurent Cornevin, pendant toute cette longue traversée--les seules que je me rappelle, du moins.
«Et cependant il avait confiance en moi, et je suis sûr qu'il m'aimait.
«Souvent il m'offrait sa ration de vin, en me disant:
«--Prenez, j'en ai moins besoin que vous. J'éprouve à vous voir boire plus de plaisir que je n'en ressentirais en buvant moi-même.
«Du reste, Laurent disait vrai, il en avait moins besoin que moi.
«Chagrins, regrets, privations, douleurs du corps et douleurs de l'âme, rien n'avait de prise sur son organisation de fer.
«Tous plus ou moins, nous étions endoloris et indisposés, lui jamais.
«Les ardeurs dévorantes du soleil sur le pont ne l'incommodaient pas plus que l'air empesté de notre batterie.
«Et un jour que je lui marquais mon étonnement de cette santé miraculeuse:
«--Une pensée fixe comme celle que j'ai en moi, me dit-il, est un talisman qui préserve de tout. Il ne faut pas que je sois malade, je ne le serai pas...
«Moi qui n'avais pas de pensée fixe, et qui me sentais de moins en moins bien, je ressentis une grande joie le jour où un matelot me dit en me montrant la mer:
«--Voyez-vous comme l'eau change de couleur, comme la vague devient bourbeuse, c'est signe que nous approchons... Demain, la terre sera en vue.
«Il ne se trompait pas.
«Le lendemain, lorsque mon tour vint de monter respirer sur le pont, je pus distinguer tout au fond de l'horizon, pareilles à une brume légère, les terres de la Guyane.
«Bientôt, au-dessus des vagues jaunâtres, deux rochers se dressèrent, arides et nus, qu'on appelle les Connétables. Puis apparurent les îles Remire, les îles du Père, de la Mère et des Deux-Filles.
«Tant loin que pouvait s'étendre la vue, on apercevait la côte, pareille à un banc de vase, bordée de palétuviers.
«Enfin, nous arrivions aux îles du Salut.
«Il n'était pas un transporté qui ne fût joyeux, pas un qui n'eût hâte de fouler cette terre d'exil.
«Il n'y avait que Laurent qui restait accroupi sur les cordages, morne comme d'ordinaire, et comme étrangers â tout ce qui se passait autour de lui.
«Je lui secouai le bras.
«--Vous n'entendez donc pas? lui dis-je. Vous ne voyez donc pas?... La terre! voilà la terre, nous sommes arrivés...
«Il haussa les épaules, et d'un accent ironique:
«--Alors, fit-il, vous trouvez que c'est un motif de se réjouir!...
«Hélas! il avait raison, il me fallut bien le reconnaître, lorsqu'on nous eut débarqués à l'île du Diable, au nombre de cent cinquante ou deux cents.
«Rien n'y était préparé pour nous recevoir.
«Il ne s'y trouvait, en fait de construction, qu'un blockhaus où logeait la compagnie d'infanterie de marine chargée de nous garder et un magasin pour les ustensiles et les provisions.
«Nous autres nous dûmes coucher dans des cases de fer couvertes en zing ou dans des cabanes de branchages tout aussi grossières que celles des sauvages.
«Dans les cases de fer, qui avaient été tout d'abord surnommées les marmites, on étouffait. Dans les cabanes, on grelottait, dès que s'élevait le brouillard blanc de la Guyane, si malsain qu'on l'appelle le linceul des Européens.
«Pour la nourriture, à peine étions-nous aussi bien qu'à bord du Rhône.
«Deux fois par semaine, un petit bateau à vapeur, l'Oyapock, nous apportait de Cayenne nos provisions, consistant surtout en viandes salées.
«Du reste, rien à faire en ces premiers temps, sinon quelques corvées à tour de rôle.
«Quand on avait répondu aux deux appels du matin et aux deux appels du soir, on pouvait à son gré errer dans l'île, qui était tout ombragée d'arbres magnifiques, tendre des pièges aux oiseaux, pêcher ou chercher sur la côte des coquillages ou des tortues.
«Moi, qui suis menuisier de mon état, je m'étais construit une baraque plus confortable que les autres, et comme de juste, je la partageais avec mon camarade Laurent.
«Depuis notre débarquement, je remarquais en lui un certain changement. Il était toujours aussi taciturne que par le passé, mais à son air de douleur résignée avait succédé une expression de résolution étrange.
«Quand il me parlait de sa famille, de ses enfants, ses yeux ne s'emplissaient plus de larmes.
«--Maintenant, me disait-il, leur sort est décidé. Ou Dieu a eu pitié d'eux et ils sont sauvés, ou il les a oubliés et alors ils sont depuis longtemps morts de misère.
«Ce changement de Laurent m'étonnait d'autant plus, qu'il avait dû être l'objet de recommandations particulières, et qu'on le tracassait et qu'on le surveillait plus qu'aucun de nous.
«D'abord on s'obstinait à lui contester son état civil.
«C'est au nom de Boutin qu'il devait répondre et qu'il répondait en effet aux quatre appels de chaque jour.
«Puis, jamais on ne l'employait aux corvées qui eussent pu le mettre en contact avec les étrangers qui venaient quelquefois à l'île du Diable.
«Une fois cependant, il avait réussi à parler à un matelot de l'Oyapock, et à décider cet homme à lui jeter une lettre à la poste de Cayenne.
«Cette lettre fut interceptée.
«D'après ce que m'a dit Laurent, elle était adressée à une dame veuve habitant Paris et ne contenait que ces seuls mots: «Je vis!» et sa signature.
«C'était peu, et cependant cela lui coûta cher.
«Conduit devant le gouverneur de l'île, il fut condamné à quinze jours de cachot, à la demi-ration, pour tentatives de correspondances avec l'extérieur...
«Il les fit, ces quinze jours...
«Et lorsqu'il me revint, pâli et exténué:
«--Crois-tu, me dit-il, me tutoyant pour la première fois, crois-tu que je lui en veux à ce commandant. Non. Il ne me connaît que par ce qu'on lui a dit de moi, et me croit un homme très dangereux... Il est soldat, il exécute sa consigne... Mais les autres, les autres!...
«Que voulait-il dire et quels étaient ces autres, je l'ignore...
«L'ayant questionné à ce sujet, il me répondit qu'il lui était interdit de me répondre...
«Seulement, depuis cette affaire, toutes ses habitudes changèrent.
«Au lieu de rester dans notre case à fabriquer avec moi divers menus ouvrages que nous faisions vendre à Cayenne et dont le produit améliorait notre ordinaire, Laurent se mit à passer ses journées dehors.
«Il décampait sitôt l'appel du matin, avec un morceau de biscuit dans sa poche, et ne reparaissait plus qu'à l'appel de six heures.
«Jusqu'à ce qu'enfin, un soir:
«--Ma résolution est prise, Nantel, me dit-il, et tout est prêt... Demain, j'essaie de m'évader.
«Je frémis.
«Tenter de s'évader de l'île du Diable, c'était, nous le savions tous, courir à une mort certaine et affreuse.
«Il n'était pas impossible de construire une embarcation capable de tenir la mer par un temps calme, pas impossible de la lancer et de s'éloigner de l'île. Mais après?... Où aller avec cette embarcation, sans voile, sans boussole, sans armes, sans provisions...
«Quelques-uns avaient tenté cet acte de désespoir... Les uns avaient péri misérablement, perdus dans les forêts du continent... On avait trouvé les autres morts de faim dans leur canot ballotté par les vagues... Pas un n'avait réussi.
«--Tu ne feras pas cela, Cornevin, m'écriai-je.
«Mais lui, froidement:
«--Je le ferai, prononça-t-il, et je réussirai... Dieu, dont je sers la justice, me protégera...
«Ce n'était pas la première fois que Laurent Cornevin m'exprimait cette conviction, que la Providence l'avait choisi pour une mission spéciale.
«Seulement, j'avais toujours évité ou détourné ce sujet de causerie, parce que, dès qu'il l'abordait, je voyais ses yeux briller d'un éclat plus sombre et sa physionomie prendre une expression inspirée qui m'inquiétait.
«Je craignais que sa raison ne résistât pas aux souffrances qu'il avait endurées.
«Mais ce soir-là, le voyant résolu à ce qui me paraissait un suicide, je n'hésitai pas à lui découvrir toute ma pensée.
«Je lui dis que très certainement il prenait pour des réalités les chimères de son imagination, que la Providence n'a pas d'élus, et que si véritablement il se croyait une tâche à remplir, ce devait lui être une raison de ne pas se précipiter dans un péril certain.
«Et je lui rappelais en même temps la légende sinistre des évasions de l'île du Diable.
«Il m'écouta sans m'interrompre, sans que son visage trahît rien de ce qui se passait en lui. Et quand il vit que je m'arrêtais faute d'objections:
«--Camarade, me dit-il, je te remercie de tes efforts pour me retenir. Tu dis vrai: ce que je tente serait insensé et je périrais si j'étais abandonné à mes seules forces. Mais ce n'est pas sur moi, chétif, que je compte. S'il faut un miracle pour me tirer d'ici sain et sauf, sois tranquille, ce miracle se fera. Je lis le doute dans tes yeux. Tu ne douterais pas s'il m'était permis de te dire mon secret. Cesse donc de t'opposer à mon projet. Une voix au dedans de moi me parle, à laquelle je dois obéir.
«J'éprouvai en ce moment une des plus grandes douleurs que j'eusse ressenties depuis mon arrestation.
«Je ne doutai pas que mon pauvre camarade n'eût perdu l'esprit.
«Hélas! ce n'était pas le premier dont je voyais la raison s'égarer... Il y en avait parmi nous dont les questions politiques et sociales avaient fini par exalter les facultés jusqu'au délire... Ceux-là aussi parlaient de leurs voix!...
«C'est à ce point que la tentation me vint de prévenir le commandant des intentions de Laurent Cornevin.
«Non, cependant.
«La trahison, de quelque prétexte qu'on la colore, est toujours la trahison, c'est-à-dire le plus lâche, le plus vil et le plus exécrable des crimes.
«Je décidai que si, comme il n'était que trop probable, je ne parvenais pas à retenir Laurent, eh bien! sa destinée s'accomplirait.
«Mais je le priai de me confier son plan et de me dire ses moyens d'exécution.
«Il ne fit pas de difficultés.
«Pendant toutes ces longues journées passées hors de notre case, il s'était construit, me dit-il, un canot. Il comptait s'y embarquer et ramer vers la pleine mer jusqu'à ce qu'il rencontrât un navire qui consentît à le recueillir.
«C'était insensé, je le lui dis. Il me répondit avec un calme désespérant qu'il le savait aussi bien que moi, mais que sa détermination était irrévocable.
«Tout ce que je pus obtenir de lui fut qu'il remettrait son départ d'une semaine, et que, pendant ces huit jours, nous économiserions sur nos rations quelques livres de biscuit qu'il emporterait.
«Il fut convenu aussi qu'il me montrerait son embarcation, et que je l'aiderais à la perfectionner s'il y avait lieu.
«Il y avait lieu, en effet.
«Je demeurai stupide d'étonnement, le lendemain, lorsque Laurent, m'ayant conduit à un des points les plus sauvages de la côte, me montra derrière un groupe de rochers ce qu'il appelait son canot...
«Cela, un canot!... Ce n'en était même pas l'apparence.
«Ignorant l'art de débiter et de travailler le bois, privé d'outils, Laurent n'était arrivé à produire qu'une machine informe et sans nom.
«C'était une sorte de radeau, composé de troncs d'arbres grossièrement équarris et si imparfaitement assemblés que la première lame devait les disjoindre et les disperser au hasard. Au milieu, un mât était planté, destiné à porter en guise de voile une de nos couvertures.
«Deux fortes branches, taillées à plat à l'extrémité, formaient les avirons.
«--Et c'est avec cela, m'écriai-je, que tu comptes affronter la haute mer!...
«Mais je l'avais tant tourmenté depuis la veille que l'impatience le gagnait.
«--Oh! assez, me dit-il. J'accepte ton assistance, mais je ne veux plus de conseils ni de remontrances.
«Il était clair que rien ne changerait plus cette volonté tenace et aveugle.
«Je me tus et je me mis à l'œuvre.
«En huit jours, si je ne construisis pas un canot, je fabriquai du moins une sorte de boîte assez solide pour tenir la mer par un beau temps.
«Laurent, de son côté, se procura quelques vivres.
«Le dimanche suivant, tout était prêt, et nous décidâmes, mon pauvre camarade et moi, qu'il s'évaderait dans la nuit du lundi au mardi.
«Quelle journée, que cette journée du lundi!...
«J'étais comme une âme en peine, ne sachant que faire pour cacher les pressentiments funèbres qui m'obsédaient. Chaque fois que je regardais Laurent, mes yeux se remplissaient de larmes. Il était pour moi comme un condamné à mort.
«Lui, était plus que calme, il était gai.
«Il ne s'était vraiment préoccupé que d'une chose, de cette lettre dont j'avais été un moment le dépositaire, à Brest. Il l'avait glissée dans une de ces petites fioles où on nous distribuait des médicaments et l'avait suspendue à son cou.
«Comme cela, m'avait-il dit, si je venais à tomber dans l'eau, la lettre ne serait pas mouillée...
«Enfin, le soir arriva.
«La retraite sonna, nous allâmes répondre à l'appel et, comme à l'ordinaire, nous regagnâmes notre case.
«Entre Laurent et moi, pas un mot ne fut échangé, jusqu'à ce qu'enfin, entendant relever les factionnaires:
«--Il est temps de partir, me dit-il; en route!...
«Je me chargeai d'un sac qui contenait les provisions, et nous sortîmes...
«Quelques précautions étaient indispensables.
«Le jour, nous étions libres dans l'île; mais la nuit, il nous était défendu de sortir d'un enclos où étaient construites nos cabanes, et des factionnaires gardaient cet enclos depuis la retraite jusqu'à la diane.
«Nous passâmes néanmoins, et bientôt nous fûmes au radeau.
«Il pouvait être onze heures.
«La nuit était sombre, mais la lune ne devait pas tarder à se lever.
«Le temps était lourd. Pas un souffle de vent n'agitait les feuilles des arbres...
«La mer baissait... Près des rochers, comme toujours, elle paraissait agitée, ses lourdes lames jaunes se brisaient à grand bruit sur les cailloux, mais, au loin, elle était comme le tapis d'un billard.
«--Laurent, lui dis-je, il est encore temps de réfléchir...
«--Non, il n'est plus temps, s'écria-t-il. Aide-moi à mettre le canot à l'eau...
«C'était une opération assez difficile. Nous la réussîmes pourtant, et bientôt ma fragile machine flotta le long d'un rocher.
«L'heure suprême sonnait. Laurent me serra entre ses bras, et d'une voix forte:
«--Adieu, mon bon Nantel, me dit-il, ou plutôt, au revoir. Tant que je vivrai, je me rappellerai que c'est à toi que je dois d'avoir sauvé le dépôt qui m'était confié.
«L'émotion m'étouffait.
«--Pauvre malheureux, pensai-je, combien d'heures encore as-tu à te le rappeler!...
«Lui, s'était laissé tomber à genoux.
«--Mon Dieu, prononça-t-il, si, comme je le crois, je suis l'homme de votre justice, vous me sauverez!
«Puis, il se releva et, sautant sur le radeau, il le poussa loin du bord, et se mit à ramer vers la pleine mer, favorisé par la marée et le courant.
«Moi, pendant plus d'une heure, je restai planté sur mes pieds à la même place, hébété de douleur. Laurent était mon camarade, depuis plus d'un an nous ne nous étions pas quittés un jour; c'était plus qu'un frère que je perdais...
«Pour l'apercevoir encore, je gravis un rocher...
«La lune s'était levée, la mer resplendissait comme un miroir d'argent, et sur cette surface blanche, à une demi-lieue au large, je distinguais, comme une tache noire, le radeau de Laurent Cornevin...
«Ainsi, me disais-je, s'il ne survient pas quelque vague qui le submerge, ainsi il ramera toute la nuit, jusqu'à ce qu'il soit à bout de forces, et qu'il ait dévoré sa dernière miette de biscuit... Et après! quelle mort!...
«Oui, je me disais cela, quand tout à coup, au fond de l'horizon, j'aperçus comme un nuage, qui semblait s'avancer vers l'île, et qui de minute en minute devenait plus distinct...
«Une espérance insensée tressaillit en moi. Si c'était un navire!...
«Le temps que dura mon incertitude me parut extraordinairement long.
«Tout ce que j'avais d'intelligence et d'attention se concentrait sur ce point unique de l'espace où grossissait insensiblement mais incessamment le nuage que j'avais aperçu.
«Enfin, le doute ne fut pas possible. C'était bien un navire que je voyais et qui s'avançait toutes voiles dehors.
«Cette assurance me donna comme un éblouissement.
«Moi qui m'étais si fièrement moqué de Laurent, moi qui traitais de folie sa foi profonde dans la protection de la Providence, j'étais forcé de croire.
«Il me semblait que j'assistais à un de ces miracles qui confondent la raison et écrasent l'orgueil de l'homme.
«N'était-ce pas un miracle, en effet, que la présence à point nommé de ce bâtiment dans les eaux funestes de la Guyane?
«Depuis plus d'un an que j'étais à l'île du Diable, jamais on n'en avait signalé un seul, à l'exception de ceux que le gouvernement français employait au service de la colonie pénitentiaire...
«Je frissonnai à cette réflexion.
«Si ce vaisseau, pensais-je, allait être un vaisseau de l'État!...
«Laurent y serait recueilli, c'est vrai, mais on l'y mettrait aux fers, pour commencer, et on le ramènerait ensuite à Cayenne, où il serait condamné, pour tentative d'évasion, à plusieurs mois de cachot.
«Et ce n'était pas ma seule angoisse.
«Ce bâtiment, que du haut du rocher que j'avais gravi je distinguais si nettement, mon pauvre camarade l'avait-il aperçu? Ramait-il vers lui? En était-il bien loin encore? Parviendrait-il à le rejoindre?
«Je cherchai de l'œil le radeau.
«Il était alors, autant que j'en pouvais juger, à un peu moins de la moitié de la distance qui séparait l'île du navire. Mais quelle pouvait bien être cette distance? Il eût fallu l'expérience d'un marin pour l'apprécier avec quelque certitude.
«Ce qui était positif, c'est que Laurent avait hissé sa voile--notre couverture. De l'endroit où j'étais, elle me faisait l'effet de l'aile d'un oiseau de mer.
«Je ne sais ce que j'aurais donné pour pouvoir attendre l'issue de cette scène poignante. Mais le jour allait venir et j'étais à plus d'une demi-lieue du camp. Je m'éloignai à regret...
«Avec le même bonheur que la première fois, je franchis la ligne des sentinelles et je gagnai ma case.
«L'instant d'après, l'appel du matin battit et j'allai me mettre à mon rang.
«--Boutin! appela par trois fois le gardien de service. Boutin! Boutin!...
«Il n'avait garde de répondre, comme de juste; il fut porté manquant.
«Comme de raison aussi, l'appel terminé, on m'interrogea.
«--Où est votre camarade?
«Je répondis que je n'en savais rien, qu'il m'avait quitté la veille en me disant qu'il allait à la pêche, et que je ne l'avais pas revu depuis.
«Comme on ne m'en demanda pas davantage pour le moment, je me trouvai libre et, de toute la vitesse de mes jambes, je courus au rocher d'où j'avais suivi le départ de Laurent.
«Mais mon absence avait duré près de trois heures.
«J'eus beau me crever les yeux à interroger l'immensité de la mer, je n'aperçus plus rien. L'horizon était vide. Le vaisseau et le radeau avaient disparu.
«C'est le cœur bien gros et à pas lents que je regagnai le camp.
«Et, certes, il m'eût bien surpris celui qui m'eût dit que j'allais y trouver un indice du sort de mon pauvre camarade.
«C'est ce qui arriva, cependant.
«Le petit bateau à vapeur qui faisait le service entre Cayenne et l'île du Diable venait d'arriver, et on m'appelait pour la corvée du déchargement...
«Je me rendis au débarcadère, et j'aidais à hisser des sacs de biscuits, lorsque j'entendis un matelot dire à un de nos gardiens que le matin, au lever du jour, on avait signalé le passage d'un navire au vent des îles du Salut.
«C'était, ajouta-t-il, un baleinier américain qui, le mois précédent, avait essuyé une tempête épouvantable, qui avait failli périr, et qui était allé réparer ses avaries à Démérara, le port le plus important de la Guyane anglaise.
«Si je ne m'étais pas retenu, j'aurais sauté au cou de ce matelot.
«--Ainsi, me disais-je, si Laurent a réussi à atteindre ce navire, il est libre à cette heure et maître d'utiliser cette lettre qu'il a sauvée au prix de sa liberté et peut-être de l'existence de sa femme et de ses enfants...
«La joie que je ressentais était si grande, que c'est à peine si je pris garde aux menaces que me fit à l'appel du soir le gardien de service.
«Naturellement, pas plus le soir que le matin, personne n'avait répondu au nom de Boutin; on s'en prenait à moi de son absence, et on voulait absolument me faire dire où il se cachait.
«Car nul encore ne soupçonnait une évasion.
«Ce n'est que dans l'après-midi du lendemain que la vérité éclata.
«J'étais en train d'apprêter mon dîner, quand un gardien entra dans ma case comme une bombe, et d'un ton furieux:
«Suivez-moi, me dit-il, le commandant vous demande.
«Je le suivis, et comme le long de la route je le questionnais, feignant l'étonnement:
«--C'est bon, c'est bon, me dit-il, on va vous régler votre compte.
«Il est de fait que le visage du commandant n'avait rien de rassurant, et je m'expliquais sa colère, sachant de quelles instructions particulières Laurent avait toujours été l'objet.
«--Où est Boutin? me cria-t-il, dès qu'il me vit à portée de l'entendre.
«Et, comme je protestais que je l'ignorais.
«--Vous ne voulez pas parler, insista-t-il.
«--Je ne sais rien, mon commandant.
«--C'est ce que nous allons voir, dit-il, suivez-moi...
«Et faisant signe à deux soldats de se placer à mes côtés, il se mit à marcher devant nous...
«C'est à plus d'un quart de lieue, sur le bord de la mer, qu'il me conduisit.
«Là sur la grève était échoué le radeau de Laurent, qui avait été ramené par la marée montante et que deux soldats en train de pêcher avaient découvert.
«A cette vue, je crus que le cœur allait me manquer... Mon pauvre camarade avait-il donc péri!...
«La réflexion m'eut bientôt rassuré.
«Le radeau était en aussi bon état qu'au départ, la voile seule et le sac de provisions manquaient, bien que ce sac eût été très solidement attaché à une traverse... N'était-ce pas une preuve que, si le radeau se trouvait là, c'est que Laurent avait été recueilli par le baleinier américain?...
«--Eh bien! me demanda le commandant en me montrant le radeau, nierez-vous encore l'évasion de Boutin et la part que vous y avez prise?
«Certainement, je niai. Malheureusement j'étais le seul menuisier de l'île, mon travail me trahissait. Je fus mis au cachot.
«Je n'y restai pas longtemps... Mon bonheur voulut qu'on eût besoin à Cayenne d'ouvriers de mon état. J'y fus envoyé et employé. L'année suivante j'eus ma grâce et je me mariai...
«J'étais sans nouvelles de Laurent Cornevin et je m'en étonnais, mais je ne doutais pas qu'il fût sauvé et libre. Je me disais:
«--Celui qui lui a envoyé un vaisseau l'aura protégé...
«Oui, je me disais cela, et je le pensais, quand un soir que me je trouvais dans un café de Cayenne, j'entendis un matelot américain raconter qu'autrefois son navire, passant le long des îles du Salut, avait recueilli un transporté français...
«Je pris ce matelot à part et, l'ayant questionné, j'acquis la certitude du succès de l'évasion de Laurent Cornevin.
«C'était bien de lui qu'avait voulu parler le matelot...
«Il était resté six mois à bord du baleinier, payant de son travail son passage et sa nourriture, et s'était fait débarquer au Chili, à Talcahuana, le port de relâche des baleiniers...»
V
La voix de Jean Cornevin expirait sur ces derniers mots.
Il déposa sur la table le manuscrit de Nantel, et regardant alternativement son frère et Raymond Delorge, il dit seulement:
--Eh bien?...
Ils ne répondirent pas tout d'abord.
Un immense désappointement se peignit sur leur physionomie.
Il était clair que cette fin si brusque, que ce dénoûment qui n'en était pas un, après des détails si précis, trompait toutes leurs prévisions. Ils avaient espéré mieux ou du moins autre chose.
--Enfin, c'est tout? interrogea Raymond.
--Tout.
--Nantel n'a ajouté de vive voix aucun détail?
--Quel?
--Je ne sais. Il se pourrait que ton père eût prononcé le nom du mien, le nom du général Delorge...
--Il ne l'a jamais prononcé devant Nantel...
--Il aurait pu dire de quel crime il a été témoin...
--Il ne l'a pas dit...
--Le nom des misérables qui le persécutaient si odieusement aurait pu lui échapper...
--Jamais...
--Il se pourrait qu'il eût laissé entrevoir ses projets d'avenir...
Toutes ces questions, qui se succédaient sans seulement lui laisser le temps de reprendre haleine, devaient irriter et irritèrent, en effet, Jean Cornevin.
--Notre père, prononça-t-il, n'a rien dit jamais qui ne soit consigné dans la relation de Nantel...
Et, haussant les épaules, et non sans une certaine amertume:
--Croyez-vous donc, reprit-il, toi, Raymond, qui m'interroges, et toi, Léon, qui te tais, croyez-vous donc que cette relation si complète que je viens de vous lire, a été écrite au courant de la plume et comme au hasard! Naïfs vous êtes, si vous n'y avez pas reconnu le fruit lentement mûri de patientes réflexions et de prodigieux efforts de mémoire. Me prenez-vous donc pour bien plus enfant que vous ou pour bien moins ambitieux d'arriver à la vérité?... Allez, tout ce que vous pouvez vous dire je me le suis dit. Deux mois durant, plus tenace qu'un juge d'instruction, j'ai obsédé Nantel de questions, tremblant toujours qu'il n'oubliât une circonstance, un détail, un mot, d'où eût jailli une lumière plus vive. Pendant deux mois, ce brave et excellent homme s'est mis l'esprit à la torture pour se bien tout rappeler. Il ne sait rien de plus que ce qu'il a écrit et signé...
Jean s'était levé, et froissant le manuscrit de Nantel:
--Je ne vous en veux certes pas, dit-il, mais vous êtes des ingrats!...
--Oh!
--Oui, des ingrats, car au lieu de vous réjouir de ces révélations inespérées, vous voilà déplorant l'absence des informations qui vous manquent encore. Oui, des ingrats, car vous ne daignez pas voir quel coin du voile se trouve soulevé par la déposition de Nantel.
Et sans attendre les objections qu'il lisait dans les yeux de Raymond et de son frère:
--Tenez, poursuivit-il vivement, résumons-nous et voyons où nous en sommes.
«Nos soupçons d'hier sont aujourd'hui des certitudes.
«Nous étions convaincus que le général Delorge a été assassiné et que le crime a eu un témoin, Laurent Cornevin, mais ce n'était qu'une conviction... Maintenant c'est un fait certain, nous en avons la preuve.
«Hier, Léon, tu pensais que notre père avait été assassiné.
«Tu sais que non aujourd'hui, et que si toutes nos recherches ont échoué, c'est qu'on lui a imposé un état civil qui n'était pas le sien; c'est que, sur tous les registres de la police, il est inscrit sous le nom de Boutin.
«Nous sommes sûrs que notre père n'est pas mort à Cayenne.
«Il nous est prouvé que, vers la fin de 1853, il a été débarqué sain et sauf au Chili, à Talcahuana, plein d'ardeur et d'espoir et certainement en possession de la lettre du général Delorge...
Pourtant le front de Léon restait sombre.
--Il m'en coûte, frère, prononça-t-il, de t'arracher une illusion, mais je le dois. Ce qui te semble prouver l'existence de notre père est pour moi la preuve de sa mort...
--Oh!...
--Permets que je m'explique, et tu seras forcé de reconnaître que j'ai raison. C'est à la fin de 1853, n'est-ce pas, que notre père s'est trouvé libre à Talcahuana?... Combien y a-t-il de cela? Dix ans bientôt. Dix ans, Jean, entends-tu, et il ne nous a pas donné signe de vie...
--C'est vrai, mais...
--Quoi! si tu veux admettre que notre père nous a oubliés, notre mère et nous, qu'il a oublié sa haine et ses projets de vengeance, qu'il a oublié la France et qu'il s'est installé au Chili, je te dirai: Oui, il est possible qu'il vive...
Mais Jean n'était pas convaincu.
--Soit, s'écria-t-il; selon les règles de la sagesse humaine, tu as raison, peut-être! Mais je crois, moi, et de toute mon âme, que votre sagesse est folie et votre clairvoyance aveuglement. La foi de notre père qui avait converti Nantel, le sceptique ouvrier parisien, cette ardente foi à la justice de Dieu, je l'ai!... Je crois comme a cru Nantel, quand tout à coup, des profondeurs de l'horizon, il a vu surgir le vaisseau baleinier qui devait recueillir le radeau de Laurent Cornevin... Et je vous le dis, Celui qui a épargné la vie de notre père menacé par M. de Combelaine, Celui qui a permis qu'il dérobât la lettre accusatrice aux plus ardentes recherches, Celui qui l'a tiré de cette île du Diable dont jamais un prisonnier ne s'est évadé, Celui-là ne l'aura pas abandonné et saura le faire apparaître à l'heure de sa justice!...
Qui avait raison, du confiant enthousiasme de Jean Cornevin ou du scepticisme désolé de Léon?
C'est ce que Raymond Delorge, pris pour arbitre par les deux frères, n'osait décider, encore que, par la pente naturellement romanesque de son esprit, il inclinât vers les espérances de Jean.
Le positif, c'est que ces renseignements nouveaux ne modifiaient en rien, pour le moment, les conditions de la lutte.
Aussi, les trois jeunes gens convinrent-ils d'attendre de plus amples informations avant de faire part du manuscrit de Nantel à Mme Delorge et à Mme Cornevin.
--Et bien vous avez fait, leur dit Me Roberjot, lorsqu'ils le mirent dans le secret. A quoi bon ouvrir le cœur de ces malheureuses femmes à des espérances qui sans doute ne se réaliseront jamais?...
Car l'avocat, sans cependant se prononcer, partageait la façon de voir de Léon.
Mais s'ensuivait-il qu'on ne dût pas chercher à tirer un parti quelconque de ce supplément d'informations véritablement providentiel?
Non certes! Et ce fut Me Roberjot qui voulut se charger des premières démarches.
Son influence, comme député de l'opposition, avait trop grandi, pour que l'administration osât lui opposer les mêmes fins de non-recevoir qu'autrefois. Et d'ailleurs il avait désormais un point de départ certain.
Ce n'est plus de Laurent Cornevin qu'il demandait des nouvelles, mais bien de Louis Boutin.
Et comme il était aisé de le prévoir, sous ce nom de Boutin qui, malgré ses réclamations, lui avait été imposé pour dépister les recherches, Cornevin avait un dossier.
Moins de huit jours après une demande adressée à la préfecture de police, Me Roberjot recevait la note suivante:
«BOUTIN (LOUIS), trente-quatre ans, homme de peine, né à Paris.
«Pris les armes à la main derrière une barricade, rue du Petit-Carreau, le 4 décembre 1851, et écroué à la Conciergerie.
«Dirigé sur Brest le 21 décembre suivant, avec un convoi de condamnés, sous la conduite de l'inspecteur de police Brichart.
«Arrivé à Brest le 22.
«Admis d'urgence le même jour à l'hôpital du bagne (lit nº 22), blessé grièvement à la suite d'une tentative d'évasion.
«Sorti guéri de l'hôpital le 18 février 1852.
«Embarqué ledit jour à bord du transport le Rhône, à destination de la Guyane.
«Interné à l'île du Diable.
«Mort le 29 janvier 1853. A péri en essayant de s'évader sur un radeau qu'il avait construit. Son corps n'a pas été retrouvé.»
Cette note, c'était la preuve éclatante de l'exactitude de la relation de Nantel.
Et si on eût pu acquérir pareillement la preuve que Boutin et Cornevin n'étaient qu'un seul et même individu, on eût eu les éléments d'une demande d'enquête qui eût pu conduire très loin M. le comte de Combelaine.
C'est à quoi, malheureusement, il ne fallait pas penser.
Il était clair que cette audacieuse substitution d'état civil avait été opérée fort secrètement par quelque créature de M. de Combelaine, et il n'était pas moins clair que les employés de la préfecture, à qui on eût pu demander des renseignements, ignoraient que cette substitution avait eu lieu...
Deux autres particularités ressortaient encore de cette note:
L'administration ne soupçonnait même pas le succès de l'évasion de Laurent Cornevin.
M. de Combelaine devait se croire débarrassé du seul témoin de son crime, c'est-à-dire assuré d'une éternelle impunité.
Mais ces démarches sans issue, ces conjectures sans résultat immédiat ne pouvaient contenter l'impatiente ardeur de Jean.
Léon et Raymond lui proposaient d'écrire à Talcahuana, au consul de France:
--Ah! gardez-vous en bien! répondait-il. Songez qu'une seule démarche inconsidérée peut donner l'éveil à nos ennemis et les mettre sur la voie de la vérité, que nous savons, nous, et qu'ils ignorent. Songez que si notre père est vivant, comme je le crois, ce serait s'exposer à le perdre et à ruiner ses projets.
Une autre fois, après de longues méditations:
--J'admets pour un moment, reprenait-il, oui, je consens à admettre la mort de notre père. En ce cas, qu'est devenue la lettre du général Delorge? Croyez-vous donc qu'avant de mourir il n'ait pas songé à la confier à quelqu'un pour nous la faire parvenir!...
Quels projets il mûrissait dans le secret de ses pensées, Jean Cornevin le laissait deviner par ces seules paroles.
--Je parierais, disait Léon à Raymond Delorge, que mon frère est en train de combiner quelque prodigieuse extravagance.
Ses opinions admises, il ne se trompait pas.
A moins de huit jours de là, un beau soir, Jean leur annonçait que sa résolution était prise, qu'il allait partir pour le Chili.
--Tu es fou!... fut le premier mot de Léon.
--Oh! pas encore, répondit le jeune peintre, seulement je le deviendrais certainement si je restais ici, dans cette horrible incertitude, m'épuisant en conjectures et en projets impossibles...
Avec Jean, discuter c'était perdre son temps et son éloquence. Léon le savait, mais il croyait avoir à lui opposer une objection irréfutable.
--Et de l'argent? lui dit-il.
--J'ai bien un millier d'écus...
--Ce n'est pas avec cela qu'on va au Chili et qu'on en revient.
--Je le sais. Aussi, ai-je l'intention de vous demander, à Raymond et à toi, qui êtes plus riches que moi, tout ce dont vous pouvez disposer...
--Et si nous te refusons....
Jean haussa les épaules.
--Alors, répondit-il, j'irai tout simplement lire la relation de Nantel à Mme Delorge et à notre mère... Et soyez tranquilles, quand elles sauront pourquoi je veux partir, je ne manquerai pas d'argent.
C'était si parfaitement exact, et il était si bien d'un caractère à faire ce qu'il disait, que Léon et Raymond se tinrent pour battus.
--C'est bien, dirent-ils à l'obstiné, tu auras ce qu'il faudra.
Et, comme leurs caisses réunies ne faisaient pas la somme nécessaire, ils eurent recours au digne M. Ducoudray, lequel mis dans la confidence s'était écrié:
--Jean a raison et, si je n'étais pas si vieux, je l'accompagnerais!
Restait à obtenir de Mme Cornevin son consentement à un long voyage, sans toutefois lui en révéler le but.
--Je m'en charge, promit Me Roberjot, laissez-moi faire.
Et, en effet, ayant trouvé une occasion de rencontrer Mme Cornevin:
--Ce serait un grand bonheur, lui dit-il négligemment, que Jean fût pris de la fantaisie de voyager. Les partis se remuent beaucoup en ce moment: s'il reste à Paris, imprudent et hardi comme il est, je le vois arrêté avant un mois!...
Le lendemain, c'était la pauvre mère qui conjurait son fils, ce fils dont cependant elle venait d'être si longtemps séparée, de s'éloigner.
Et avant la fin de la semaine, tous ses préparatifs étaient terminés, et Léon et Raymond Delorge le conduisaient à Bordeaux, où il s'embarquait pour Valparaiso.
En serrant une dernière fois la main du voyageur:
--Revenez-nous avec des preuves, ami Jean, lui avait dit Me Roberjot, et surtout revenez-nous vite. Il me semble sentir déjà les premières bouffées de la tempête qui emportera l'empire, et avec l'empire les Maumussy et les Combelaine, les princesse d'Eljonsen, les Verdale, les docteur Buiron et les autres.
Beaucoup, s'ils eussent entendu l'honorable député s'exprimer ainsi, se seraient écriés:
--Folie!...
Et non sans quelque semblant de raison.
L'empire, en apparence, n'était-il pas toujours aussi fort? La machine politique montée au 2 Décembre ne continuait-elle pas à fonctionner sans heurts trop visibles?
Paris, plus que jamais, était la capitale du plaisir, la ville de la joie et des fêtes. L'or affluait. C'était à qui, du haut en bas de l'échelle sociale, ferait les plus folles dépenses. Le luxe était prodigieux.
L'étranger qui, par une belle après-midi du printemps, se faisait conduire au bois de Boulogne, revenait ébloui, et à l'exemple de ce Suédois naïf écrivait sur ses tablettes de voyage:
--Paris, ville de millionnaires. Tous les habitants ont chevaux et voitures.
Pourtant, la guerre du Mexique venait d'être déclarée, et les moins clairvoyants s'étaient dit:
--Ce sera la guerre d'Espagne du second empire.
C'est que personne, à moins d'y être intéressé, ne s'était pris à la glu des phrases pompeuses par lesquelles le gouvernement avait essayé de justifier, d'exalter même cette étrange expédition.
C'est que les débats de la Chambre, quelque sourdine qu'on eût essayé d'y mettre, s'étaient entendus de loin.
C'est que les journaux avaient beaucoup parlé.
Le public savait ou croyait savoir les motifs réels et véritablement incroyables de cette campagne aventureuse.
On parlait de spéculations impudentes et de tripotages honteux.
On ne se gênait pas pour dire que le but réel de la guerre du Mexique était d'assurer le payement de créances usuraires, achetées à vil prix par des personnages influents du gouvernement.
De la sorte, l'armée française allait faire les fonctions d'huissier.
Et au profit de qui?
Dame! on citait le nom des acheteurs des créances et on disait le chiffre probable de leurs honorables bénéfices.
On affirmait que M. de Maumussy avait eu une part du gâteau, et aussi M. de Combelaine, et aussi Mme la princesse d'Eljonsen.
Si, du moins, elle eût brillamment réussi, cette expédition du Mexique!...
La France ne pardonne-t-elle pas tout au succès?...
Mais, follement entreprise par des gens qui ne connaissaient ni le pays qu'ils prétendaient soumettre ni les hommes qu'ils allaient combattre, cette guerre fatale ne pouvait amener que des désastres.
Son début fut un échec.
Il fut aussitôt réparé, c'est vrai, et glorieusement vengé... Mais ensuite?
Un archiduc d'Autriche, Maximilien, fut conduit par nous à Mexico et proclamé empereur du Mexique malgré les Mexicains... Mais après?
Notre petite armée était comme perdue dans ces immenses provinces.
Et successivement la France apprit avec stupeur:
La résolution du gouvernement impérial d'évacuer le Mexique;
L'arrivée à Paris de l'impératrice Charlotte, qui venait solliciter des secours d'hommes et d'argent, qui ne fut pas reçue aux Tuileries et qui devint folle peu de temps après...
Et enfin, la retraite et le rembarquement de l'armée française, alors commandée par le maréchal Bazaine.
Le dénoûment du drame ne devait pas se faire attendre.
Un matin, arriva à Paris la nouvelle, à laquelle personne ne voulait croire, de l'exécution de Maximilien.
La honte de n'avoir pas pu empêcher l'exécution de Maximilien, voilà ce que gagna l'empire à la guerre du Mexique.
Quant à ce qu'elle coûtait à la France d'hommes et de millions, on ne le sut que plus tard.
--Il y avait pourtant là une grande idée, et la plus belle du règne, s'obstinaient à répéter les officieux.
Soit... Seulement, pendant qu'on la mettait à l'exécution, cette belle idée, la Prusse gagnait la bataille de Sadowa et écrasait l'Autriche.
L'empire avait, dit-on, promesse de M. de Bismarck d'une compensation.
«--Cette puissance n'a rien qui doive nous inquiéter, au contraire, s'écriait à la tribune un des orateurs du gouvernement.
«Au contraire... me semble bien trouvé, écrivait Me Roberjot à Raymond Delorge. Mais moi qui ne suis pas si optimiste, je crois pouvoir prédire que voici le commencement de la fin...»
VI
C'est que, peu après le départ de Jean pour Valparaiso, Raymond Delorge et Léon Cornevin avaient été obligés de quitter Paris.
Et Me Roberjot leur avait dit:
--Partez sans inquiétude, je me constitue votre correspondant bénévole et bien informé, et s'il survenait quelque chose qui rendît votre présence nécessaire, je ne ferais qu'un saut jusqu'au télégraphe.
Et il tenait parole, ce qui n'était pas un mince mérite, trouvant toujours, malgré les travaux dont il était accablé, un moment pour griffonner quelques lignes et tenir ses exilés, comme il les appelait, au courant des événements.
Exilés était bien le mot. Ce n'était pas volontiers que les deux jeunes gens s'étaient éloignés de Paris, de ce théâtre où ils pressentaient que se dénouerait fatalement le drame dont la mort du général avait ensanglanté le premier acte.
Mais la vie a d'inexorables nécessités.
Et, quand on n'a pas dix mille livres de rentes, il faut bon gré mal gré se soumettre aux exigences de la profession qui fait vivre.
C'est pourquoi, dès le lendemain du jour où il avait été contraint de donner sa démission, Léon Cornevin s'était mis en quête d'une autre position.
Il n'était pas exigeant, le brave garçon; ses aptitudes étaient remarquables, les meilleures recommandations appuyaient ses démarches, et cependant, tel était l'encombrement de toutes les carrières, qu'il n'avait rien trouvé d'acceptable à Paris ni même aux environs.
De guerre lasse, il s'était résigné à accepter une situation d'ingénieur près d'un chemin de fer espagnol, et il était parti pour Madrid.
Quant à Raymond, il avait été détaché à Tours près de la commission chargée, par le ministère des travaux publics, d'étudier les moyens de prévenir les inondations périodiques de la Loire.
Parti bien à contrecœur, Raymond n'avait pas tardé à se féliciter intérieurement de ce changement d'existence.
Arraché pour la première fois à l'idée fixe qui depuis l'âge de raison emplissait sa vie, il lui semblait voir s'ouvrir devant lui des horizons inconnus. Il découvrait, pour ainsi dire, qu'il était jeune, qu'il n'avait que vingt-sept ans et qu'il n'avait pas eu de jeunesse.
Par une rare faveur de la destinée, il se trouvait que l'inspecteur des ponts et chaussées, avec lequel il allait poursuivre les études commencées, était le meilleur des hommes.
C'était le baron de Boursonne, le dernier survivant d'une des plus vieilles et des plus nombreuses familles du Poitou.
Il est vrai que rien ne lui était si désagréable que de s'entendre donner son titre. Le seul énoncé de sa particule lui faisait faire la grimace.
--Je suis le père Boursonne, tout bêtement, disait-il d'un ton qui n'avait rien de paternel.
Ancien élève de l'École polytechnique, M. de Boursonne avait donné jadis à plein collier dans les théories saint-simoniennes et avait même dépensé à les expérimenter une fortune assez ronde.
Mais, tandis que ses anciens frères de Ménilmontant avaient eu l'art, l'un poussant l'autre, d'accaparer les meilleures, les plus honorées et les plus lucratives situations, M. de Boursonne était resté longtemps en arrière, embourbé dans des emplois subalternes fort au-dessous de sa remarquable intelligence.
Les qualités de son cœur n'en avaient pas été altérées, il était resté bon jusqu'à la faiblesse.
Seulement, son caractère s'était aigri et était devenu irritable à l'excès.
On disait de lui dans sa circonscription:
--L'inspecteur... Ah! quel brave homme!... Mais quel original!
La vérité est qu'il se donnait une peine infinie pour paraître précisément le contraire de ce qu'il était réellement.
Aristocrate dans le bon sens du mot, lettré, d'un goût sûr et d'une exquise sensibilité, il posait pour le démocrate farouche, affectait le langage d'un paysan et des façons de routier et affichait le plus cruel cynisme.
Un de ses grands plaisirs était de porter des vêtements affreusement délabrés, qu'on s'étonnait fort de voir sur le dos de ce grand vieillard à physionomie si noble, quoi qu'il pût faire, si fine et si intelligente.
Le matin où Raymond, arrivé à Tours de la veille, se présenta dans son cabinet, vêtu comme on l'est quand on rend une visite, après qu'il l'eut toisé un bon moment:
--Mâtin! lui dit-il, vous avez un fameux tailleur, monsieur Delorge, et cela doit vous gêner considérablement d'être si bien mis!...
Et comme Raymond, interdit de cette surprenante réception, balbutiait néanmoins qu'il ne se sentait aucunement gêné:
--En ce cas, reprit M. de Boursonne, venez, nous allons visiter nos chantiers.
Et sans laisser à Raymond un quart d'heure pour aller changer de costume, il le traîna jusqu'au bord de la Loire et ne parut satisfait qu'après l'avoir fait bien piétiner dans la boue et crotter jusqu'aux genoux.
Mais, en dépit de cette plaisanterie de mauvais goût et de quelques autres du même style, il ne fallut pas une semaine à Raymond pour découvrir l'homme réel sous ses dehors affectés, et pour reconnaître combien cet homme était digne d'estime et d'affection.
De son côté, M. de Boursonne s'était pris pour le jeune ingénieur d'une si belle amitié que ce fut lui qu'il choisit pour l'aider dans les études qu'il y avait à terminer entre Tours et les Ponts-de-Cé.
Ces études, qui se rattachaient à un plan général, devaient prendre beaucoup de temps, plus d'un an peut-être.
Aussi, M. de Boursonne avait-il résolu d'abandonner Tours et de porter son quartier général au centre des opérations.
Le centre indiqué semblait être Saumur.
Et Saumur, avec ses coteaux boisés, son vieux château, ses îles, ses maisons blanches et ses vertes prairies, Saumur le tentait.
Malheureusement, le jour où il se mit en quête d'un logement, tandis qu'il s'en allait le long du quai, le nez en l'air, il faillit être écrasé par un escadron d'élèves de l'école de cavalerie qui rentrait au grand trot de la promenade.
--Il y a trop de soldats pour moi ici, dit-il à Raymond. Cherchons ailleurs...
Après quelques hésitations, c'est aux Rosiers qu'ils s'arrêtèrent.
Non parce que ce village est le plus coquet de tous ceux qui se mirent aux flots bleus de la Loire, non parce que les coteaux de Saint-Mathurin ont des attraits irrésistibles.
Mais parce que l'auberge du Soleil levant est d'une irréprochable propreté, et que maître Béru, l'aubergiste, mettait à la disposition de M. de Boursonne une jolie chambre pour lui, une bonne chambre pour Raymond et une ancienne salle de billard qui semblait faite pour recevoir les bureaux d'un ingénieur...
Mais aussi parce que maître Béru était, sans qu'il y parût, un cuisinier distingué, sans rival pour les matelottes, qu'il arrosait d'un certain vin de Bourgueil capable de faire oublier le bourgogne.
Et enfin, parce qu'on était à la fin de septembre, et qu'un piqueur, qui était du pays, affirmait que la commune des Rosiers est peuplée de perdrix, et que M. de Boursonne, malgré son âge et son incurable myopie, était un chasseur enragé.
C'est un samedi que le digne ingénieur arriva aux Rosiers et s'installa au Soleil levant avec tout son personnel de conducteurs, de piqueurs, dessinateurs.
Et le samedi suivant, Raymond et lui pouvaient se flatter de connaître les environs comme pas un homme du pays.
Tout ce qui était à visiter, ils l'avaient vu, depuis le camp romain de Chenehutte, le donjon de Trêves et l'église de Cunault, jusqu'aux monuments celtiques de Gennes et à la fontaine d'Avort; depuis le château de Maillefert, dont les jardins en terrasse descendent jusqu'à la Loire, jusqu'au manoir de la Ville-Haudry, si magnifique jadis, si abandonné depuis le mariage du comte et de Mlle de Rupair.
Après quoi M. de Boursonne et Raymond s'étaient mis à la besogne.
Rude besogne, car il s'agissait de tracer le plan de tout ce vaste système de digues, de réservoirs et de canaux de dérivation qui doit faire, des inondations actuellement si désastreuses de la Loire, un véritable bienfait pour les riverains.
D'ordinaire, ils déjeunaient de bon matin et ils partaient suivis d'un piqueur portant dans un panier une collation préparée la veille par maître Béru, l'hôtelier du Soleil levant.
A la nuit tombante, ils étaient de retour.
Ils dînaient dans la petite salle dont les fenêtres donnent sur la grande route.
Puis, M. de Boursonne allumait sa pipe, Raymond fumait un cigare, et ils restaient jusqu'à dix heures à causer ou à jouer au jaquet.
Parfois, un vieux commandant d'artillerie, qui mangeait sa retraite aux Rosiers, venait leur tenir compagnie. C'était aussi un ancien élève de l'École polytechnique, et sa qualité de «cher camarade» et ses opinions avancées l'avaient fait admettre par M. de Boursonne.
Ainsi, leurs journées s'écoulaient paisibles et monotones, lorsqu'un matin, pendant qu'ils attendaient que maître Béru leur servît leur déjeuner, un piétinement inaccoutumé de chevaux retentit sur la grande route.
M. de Boursonne, qui était la curiosité même, s'approcha de la fenêtre, et presque aussitôt:
--Mâtin!... s'écria-t-il, venez donc voir, Delorge!...
Raymond s'avança.
Sur la route, une douzaine de chevaux passaient, habillés de superbes caparaçons de couleurs éclatantes et conduits par des domestiques en longs gilets à l'anglaise et en bottes à revers.
--Qu'est-ce que cette cavalerie? demanda M. de Boursonne à maître Béru, qui entrait, un plat de chaque main. Allons-nous donc avoir un cirque aux Rosiers?
Mais cette supposition parut choquer l'aubergiste.
--Monsieur l'ingénieur veut plaisanter, dit-il. Monsieur l'ingénieur doit cependant bien voir...
--Quoi?
--Cette couronne qui est brodée à l'angle de la couverture des chevaux.
--Comment! il y a une couronne... Mâtin! c'est une autre affaire. Est-ce que vous la voyez, vous, Delorge, qui avez de bons yeux?...
Et plantant son binocle sur son long nez:
--Elle y est, parbleu! continua-t-il, maître Béru a raison. Mais qu'est-ce que cela prouve?
L'aubergiste s'inclina, et d'un ton grave:
--Cela prouve, répondit-il, que ces chevaux sont ceux de Mme la duchesse...
Le vieil original tressaillit comme si une guêpe l'eût piqué, et d'un ton d'inquiétude comique:
--Comment! s'écria-t-il, nous avons une duchesse aux environs et maître Béru ne nous prévient pas!... A quoi songe donc maître Béru?
--Monsieur, répondit l'aubergiste, elle n'habite pas le pays, ordinairement...
--Ah! je respire.
--C'est à Paris qu'elle demeure. Elle ne vient ici que dans cette saison, passer un mois, et encore pas tous les ans...
--Et comment l'appelez-vous, votre duchesse?
Maître Béru se redressa.
--Maillefert: prononça-t-il, d'Aostal de Chalandry, duchesse de Maillefert...
Il en avait plein la bouche, comme d'une trop copieuse cuillerée de bouillie.
--Alors, interrogea Raymond, c'est elle la propriétaire de ce beau château que j'ai vu sur la route de Gennes à Trêves?
--Précisément.
M. de Boursonne s'était mis à table, et tout en mangeant:
--Vous nous parlez toujours de la duchesse, maître Béru..., reprit-il, et le duc?... Parlez-moi donc un peu de ce duc de Mailleterre, Maillepierre, Maille...
--Maillefert, s'il vous plaît, monsieur.
--Soit!... Qu'est-ce que ce duc?
--Monsieur, il est mort.
M. de Boursonne venait de se verser un verre de vin de Bourgueil:
--De profundis... prononça-t-il.
Et quand il eut vidé son verre:
--Vous entendez, Delorge, continua-t-il, elle est veuve cette duchesse... Eh!... eh!... c'est un cœur à conquérir. Voyons, maître Béru, donnez-nous des renseignements. Est-elle jeune?...
--Jeune!... ça dépend!...
--Par exemple!... Qu'entendez-vous par là?
--Dame, monsieur, je veux dire qu'à la voir, quand elle passe, toujours superbement ajustée, on ne lui donnerait pas vingt ans... Seulement...
--Quoi?
--Eh bien! il faut qu'elle ait plus du double, puisqu'elle a des enfants qui ont plus que cela.
Qui n'eût pas connu M. de Boursonne l'eût cru intéressé au plus haut point.
--Des enfants! s'écria-t-il, et majeurs! Aïe!... Et beaucoup?...
--Deux. Un fils, d'abord, M. Philippe, qu'on appelle M. le duc depuis la mort de son père, un beau garçon si on veut, quoique un peu bien pâlot et chétif, mais montant crânement à cheval tout de même, et buvant sec; puis une fille, Mlle Simone...
--Simone!... répéta le vieil ingénieur, joli nom!...
--Hum!... ça dépend des goûts, et si j'avais une fille... Enfin, c'est une manie qu'ils ont dans cette famille, de toujours donner ce nom à leurs demoiselles en mémoire d'un de leurs grands-pères qui était un fameux, à ce que je me suis laissé dire... Du reste, il paraît le plus beau du monde, ce nom, quand on connaît celle qui le porte...
--Diable!... Entendez-vous, Delorge?
L'interruption contraria visiblement maître Béru.
--C'est comme cela! déclara-t-il. Elle n'est peut-être pas plus belle que les autres, mais elle est meilleure que toutes... Et si monsieur l'ingénieur veut entrer dans une maison de pauvres gens, la première venue, il verra si je lui en impose...
--Peste!... Mlle Simone fait donc bien des aumônes pendant le mois qu'elle passe ici chaque année!...
--Mlle Simone ne quitte jamais le pays, monsieur...
--Tiens! tiens?...
--Oui, c'est singulier, n'est-ce pas? Mais on prétend comme cela que la mère et la fille ne s'entendent pas. Aussi, tandis que Mme la duchesse et M. Philippe vivent à Paris, Mlle Simone habite toujours Maillefert, hiver comme été... Et même, ce ne doit pas être gai, pour une fille de vingt ans, que de vivre seule dans ce grand château désert, sans autre société que sa gouvernante, une Anglaise plus sèche, plus longue et plus raide qu'une perche, jaune comme un coing, avec des yeux qui pleurent et un nez plus rouge que le mien...
M. de Boursonne venait d'avaler la dernière bouchée de son déjeuner.
Il se leva, et, bourrant sa pipe:
--C'est égal, fit-il, j'aurais préféré un cirque... C'eût été une distraction.
Maître Béru sourit finement:
--Je crois, dit-il, que la venue de Mme la duchesse donnera à ces messieurs plus de distractions que n'importe quelle troupe de saltimbanques...
--Et pourquoi, s'il vous plaît?...
--Parce que Mme la duchesse est comme qui dirait une vive-la-joie. Jamais elle ne vient seule. Toujours elle amène une troupe de jeunes dames, toutes plus jolies et mieux vêtues les unes que les autres, qu'on rencontre sans cesse à pied, à cheval, en voiture, en bateau, riant, chantant, badinant, escortées de jeunes messieurs, amis de M. Philippe. Et tout ce monde chasse, pêche, dîne, soupe, se promène, danse et tire des feux d'artifice, et enfin, fait de la vie une noce perpétuelle de nuit et de jour...
Mais M. de Boursonne venait de voir apparaître à la porte du petit salon son piqueur chargé du panier de la collation.
--A ce soir les détails, dit-il brusquement à maître Béru.
Et s'adressant à Raymond:
--Et nous qui avons à travailler, en route!...
Sur quoi il sortit, laissant l'aubergiste du Soleil levant un peu surpris et fort mécontent d'une interruption qu'il jugeait peu polie.
Et tout en marchant à grandes enjambées le long de la levée qui côtoie la Loire:
--Singuliers citoyens que les Français, grommelait le vieil ingénieur. En voici un, ce Béru, qui est fou d'égalité, à ce qu'il prétend, et parce qu'une duchesse arrive dans son pays, aussitôt il se pâme d'admiration. C'est un démocrate, mais son auberge, ses casseroles, son enseigne et tous les écus qu'il a de côté, il les donnerait pour s'appeler M. de Béru!...
Il parut attendre un mot d'approbation de Raymond qui marchait à ses côtés; mais Raymond, qui pensait à tout autre chose, garda le silence.
Alors, les souvenirs de son éducation première lui revenant en foule:
--Bonne maison, d'ailleurs, reprit-il, que cette maison de Maillefert. Une des cinq ou six qui nous restent en France pures de toute substitution. Excellente maison, alliée aux Tréville, aux Breulli-Faverlay, aux Coucy, aux Sairmeuse, aux Montmorency, aux Champdoce, aux Commarin, aux Chalusse...
Il n'en finissait plus.
On eût dit, à l'entendre égrener ce chapelet de noms, qu'il récitait la table de récapitulation de d'Hozier...
--Famille princière, positivement, poursuivait-il, qui porte de gueules à une croix d'or, avec une devise digne des premiers barons chrétiens: Aultre ne sert! L'Armorial général fait remonter les Maillefert à 800, mais je ne leur vois de filiation bien prouvée qu'à partir de 1100, ce qui est déjà joli... Qu'en pensez-vous, Delorge?...
Ainsi interpellé, d'une voix forte, Raymond tressauta comme un dormeur qu'on réveille.
--Monsieur!...
--Ah ça! vous ne m'écoutez donc pas, dit le vieil ingénieur. Vous avez l'air d'un homme qui tombe des nues. A quoi songez-vous?
--Ma foi! monsieur, si niais que cela soit à dire, j'avouerai que je ne songeais à rien...
--Hum!... Pas même à Mlle Simone de Maillefert?
Raymond rougit comme une pensionnaire prise en faute.
--Eh! monsieur, répondit-il, à quel propos penserais-je à une jeune fille que je ne connais pas, que je n'ai jamais vue, et que je ne verrai sans doute jamais?...
--Qui sait! murmura M. de Boursonne.
Et après un moment de réflexion:
--Ce que nous a dit cet imbécile de Béru, au sujet de cette jeune demoiselle, eût suffi lorsque j'avais votre âge pour me mettre la cervelle à l'envers. Singulière existence que celle de cette pauvre enfant abandonnée à elle-même!...
--Bast!...
--Comment, bast!... Je voudrais, pardieu! vous y voir, seul dans ce vieux château, en tête-à-tête avec une gouvernante anglaise. Mais comment ne se marie-t-elle pas? Elle doit pourtant être un fier parti, cette petite fille. Ces Maillefert, si je ne m'abuse, sont riches comme des mines. Je leur connais, dans la Loire-Inférieure, une propriété qui est bien grande, à elle seule, comme la république de Saint-Marin et la principauté de Monaco réunies. L'île de Noirmoutiers tout entière leur appartenait autrefois. Comment cette petite n'est-elle pas encore mariée!...
Il fit bien une douzaine de pas sans mot dire, puis tout d'un coup:
--Peut-être, reprit-il, est-elle affligée de quelque difformité... Il se peut qu'elle soit laide à faire peur, ou affreusement bossue, ou boiteuse, ou borgne, ou chauve... Mais non, cet idiot de Béru nous l'aurait dit.
--D'ailleurs, objecta Raymond, une jeune fille si riche n'est jamais laide...
Le vieil ingénieur éclata de rire.
--Parfaitement exact, dit-il. Ainsi, mon cher Delorge, voilà une occasion admirable. La Loire, les coteaux de Gennes, des ombrages merveilleux, un antique castel... quel cadre pour un roman d'amour!... M'entendez-vous, rêveur éternel? Je vous dis que je vois une nouvelle princesse du bois dormant, qui attend le jeune et beau prince qui la doit réveiller.
--Le malheur est que je ne suis pas prince, dit Raymond en riant.
--C'est vrai, mon cher, vous avez cet avantage immense et que je vous envie, d'être vilain, très vilain... Vous êtes jeune, vous êtes élève de l'École polytechnique...
--Et sans le sou...
--Pour le présent, oui..., mais votre avenir vaut un million. La famille qui ne vous accueillerait pas à bras ouverts serait diantrement difficile. Il me paraît, d'ailleurs, que Mme de Maillefert se soucie assez peu de Mlle Simone.
Raymond hocha la tête:
--Il est de fait, dit-il, que pour l'abandonner ainsi...
--Oui, c'est inimaginable, n'est-ce pas? Ce doit être une singulière personne que cette duchesse de Maillefert, et je ne serai pas fâché de faire sa connaissance... Mais vous, Delorge, vous la connaissez peut-être...
--Moi, grand Dieu! D'où? Comment?
--Dame! vous êtes Parisien...
--Oh! si peu.
--Assez pour avoir pu la rencontrer dans le monde...
Mais ils arrivaient à ce moment sur le terrain de leurs opérations.
Avec sa brusquerie ordinaire, M. de Boursonne campa là Raymond pour interpeller les conducteurs qui l'attendaient et leur donner des ordres...
Véritablement, pour ne pas connaître, au moins de réputation, la duchesse de Maillefert, il fallait que Raymond Delorge et le vieil ingénieur fussent terriblement étrangers aux graves préoccupations de la haute société du second Empire.
Il fallait qu'ils eussent vécu comme des loups, en dehors du mouvement, sans jamais ouvrir un journal de la haute vie.
Intime amie de la vicomtesse de Bois-d'Ardon et de la jeune duchesse de Maumussy, rivale de la baronne Trigault et de la célèbre Sarah Brandon, comtesse de la Ville-Haudry, la duchesse de Maillefert était une des sept ou huit femmes qui avaient l'enviable et précieux privilège de défrayer la chronique parisienne.
Il n'était pas de cocodès un peu posé qui ne la connût pour l'avoir aperçue au Bois, aux courses, dans l'enceinte du pesage, aux premières représentations, dans une avant-scène, à Bade, aux bains de mer, au club des patineurs, au tir aux pigeons, partout où il y a des lumières, de l'éclat, du bruit, où on s'étale, où on est vu, partout où la foule désœuvrée et riche se porte, partout où il est convenu qu'on s'amuse.
Elle dépensait, dit-on, un million par an.
Van Klopen, l'illustre tailleur pour dames, cet impudent et grossier Prussien qui fut pendant dix ans l'arbitre des élégances féminines, Van Klopen qui appelait ses clientes: Ma chère, déclarait la duchesse de Maillefert la meilleure de ses pratiques.
Les reporters eussent dû se cotiser pour lui constituer une pension, tant ils avaient gagné d'argent à décrire ses toilettes merveilleuses, ses équipages et ses livrées, et à citer ses mots. La chronique vivait de ses excentricités, racontant comme quoi elle soupait au Moulin-Rouge, comment elle traversait les Champs-Élysées en voiture, conduisant elle-même et une cigarette à la bouche; ou comment encore, ayant une discussion avec un cocher de fiacre, elle l'avait étourdi en l'injuriant dans le plus pur argot qui ait cours à la barrière...
De toute la journée, cependant, Raymond et M. de Boursonne, tout entiers à leurs travaux, ne parlèrent pas d'elle.
Ils l'avaient même oubliée probablement, lorsque le soir, en regagnant les Rosiers, ils furent dépassés par deux grandes calèches, conduites à la daumont, qui venaient de la route de Gennes et se dirigeaient vers la station du chemin de fer...
--Ah! ah!... fit M. de Boursonne, il paraît que la duchesse arrive ce soir... Voilà ses voitures qui vont l'attendre à la gare.
M. de Boursonne devinait juste, ce qui du reste n'était pas difficile.
Lorsqu'il arriva au Soleil levant, appuyé au bras de Raymond, maître Béru, debout sur le seuil de son auberge, semblait guetter leur retour pour être le premier à leur dire:
--Eh bien!... c'est ce soir, par l'express de sept heures, que Mme la duchesse arrive avec sa société. Ces messieurs ont dû rencontrer les équipages...
Il jubilait.
Son visage rubicond était plus rayonnant que l'astre de son enseigne.
--Nous avons vu des voitures, en effet, répondit M. de Boursonne, et nous avons même été fort surpris de n'y pas apercevoir Mlle Simone.
--C'est vrai, opina l'aubergiste, cela doit sembler assez drôle qu'une jeune demoiselle n'aille pas au-devant de sa mère, quand il y a des mois qu'elle ne l'a pas embrassée!...
Raymond, que M. de Boursonne observait du coin de l'œil, autant que le lui permettait sa myopie, était devenu attentif.
--Mais c'est ainsi, poursuivit l'aubergiste. Mlle Simone, à ce que je me suis laissé dire, aimerait autant que sa mère et son frère ne vinssent jamais à Maillefert. Dame! cela se comprend. Accoutumée qu'elle est à vivre seule, aussi tristement qu'une religieuse cloîtrée, de voir tout à coup tant de monde et d'entendre tant de bruit autour d'elle, cela l'éblouit et l'effarouche, comme une orfraie qu'on lâcherait subitement en plein soleil. Si bien qu'elle ne fait pas toujours bon visage aux invités de Mme la duchesse. A ce point, me disait M. Casimir, le maître d'hôtel, qu'il y a deux ans elle n'a pas mis les pied lors de ses appartements tant qu'il y a eu de la société au château.
--Et la duchesse souffre ces caprices?
--Eh! eh!... Ce qu'on ne peut pas empêcher... vous savez. Il paraît qu'elle a une tête, Mlle Simone, bien que ce soit une sainte. Puis, elle a peut-être raison, au fond. Le mois que Mme le duchesse passe ici doit lui coûter gros.
--Bast! fit Raymond, la famille de Maillefert est si riche!...
--C'est à savoir! grommela maître Béru, c'est à savoir...
Et se rapprochant de Raymond et M. de Boursonne, baissant la voix et d'un air de mystère:
--Avec ces grandes fortunes, reprit-il, on ne sait jamais à quoi s'en tenir. Ce qui est positif, et on en a jasé, Dieu sait comme, c'est que Mme la duchesse vend...
--Diable!
--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Ainsi, quand vous suivez la levée, pour aller à Saint-Mathurin, toutes ces belles fermes que vous voyez, à droite dans la vallée, appartenaient aux Maillefert. Eh bien! l'hiver dernier, l'intendant est venu, qui les a découpées en petits lots et vendues... Tel que vous me voyez, j'en ai acheté pour un couple de milliers d'écus...
Maître Béru s'arrêta court.
On entendait dans le lointain le sifflet strident du chemin de fer.
--Mais voilà le train! s'écria l'hôtelier du Soleil levant. Dans cinq minutes Mme la duchesse sera en gare.
M. de Boursonne riait, de ce petit rire singulier qui faisait que les gens ne savaient jamais s'il parlait sérieusement ou s'il se moquait d'eux.
--Bien! maître Béru, prononça-t-il, très bien! Je vois avec plaisir que la famille de Maillefert a en vous un serviteur fidèle et dévoué...
Serviteur!... Le mot déplut à l'aubergiste.
Il se redressa dans sa veste blanche, et de son grand air de dignité:
--Je ne suis, prononça-t-il, le serviteur de personne.
Raymond aussi riait.
--Excusez-moi, cher monsieur Béru, fit gravement le vieil ingénieur, j'avais cru, en voyant votre joie...
--La duchesse m'importe peu, monsieur, et si je me réjouis, c'est que son séjour dans le pays fait aller le commerce. Par exemple, c'est dans mon établissement que se réunissent le maître d'hôtel, le chef et le sommelier de Mme de Maillefert, et aussi le valet de chambre de M. Philippe...
--C'est bien de l'honneur pour nous, interrompit M. de Boursonne.
Et comme le plaisir qu'il prenait à étudier l'aubergiste du Soleil levant commençait à s'épuiser:
--Mais ne dînons-nous pas ce soir, maître Béru? demanda-t-il. Nous faudra-t-il jeûner pour la plus grande gloire de Mme de Maillefert?
Rappelé brusquement à ses fonctions, l'hôtelier eut comme un regret d'avoir tant bavardé. Et il rentra brusquement dans son auberge, criant:
--Madame Béru!... Le dîner de messieurs les ingénieurs!...
La nuit était venue, lorsque M. de Boursonne et Raymond se mirent à table dans la salle à manger, largement éclairée par deux becs de gaz.
Le vieil ingénieur semblait on ne peut plus satisfait, et tout en savourant un excellent potage:
--Cet imbécile de Béru, disait-il, est positivement un homme précieux... Outre qu'il est un remarquable cuisinier, il me fait l'effet d'être le premier cancanier du pays, de sorte que...
Il fut interrompu par un grand fracas de roues, de chevaux et de claquements de fouet sur la grande route.
--Décidément la duchesse est arrivée.
Presque aussitôt, les voitures s'arrêtèrent devant l'auberge.
Puis une voix retentit dans le vestibule, voix grêle et aiguë, fort impérieuse pourtant, et affectant le plus désagréable grasseyement.
--Béru! clamait une voix, holà! où diable êtes-vous? Béru! ah! vous voilà! Vite, donnez de la lumière à mes domestiques, ces drôles ont oublié d'allumer les lanternes... Puis, vite aussi un verre et une carafe d'eau fraîche pour ma mère!...
Sur quoi, la porte de la salle à manger s'ouvrit violemment et un jeune homme d'environ vingt-cinq ans entra chapeau sur la tête, cigare aux dents et lorgnon à l'œil.
--M. le duc Philippe, sans doute? fit à demi-voix M. de Boursonne à Raymond.
Il était de taille moyenne, maigre ou plutôt amaigri, et avait la poitrine creuse et les épaules bombées.
De longs favoris blonds encadraient son visage fatigué, ses pommettes saillantes et colorées et ses lèvres minces et flétries.
--Ici, sacrebleu! criait-il; ici la carafe de Mme la duchesse...
Mme Béru accourait, un plateau à la main, et derrière elle entra, comme un tourbillon de soie et de velours, une femme assez grande, à l'air à la fois impertinent et familier.
Ses cheveux, d'un blond fauve, s'échappaient en masses opulentes d'un petit chapeau de paille orné d'une aigrette blanche. Elle portait un de ces costumes de voyage à couleurs éclatantes, très court et très tailladé, qui firent la fortune de Van Klopen.
Elle se versa un verre d'eau, et après l'avoir bu d'un trait:
--Ah! je mourais de soif, dit-elle.
Puis, trempant dans l'eau le coin de son mouchoir armorié, elle en tamponna ses yeux en disant:
--Il est inouï qu'on ne trouve pas un verre d'eau à cette gare...
Au dehors on entendait causer et rire, et la lueur des lanternes qu'on venait d'allumer éclairait toute la chaussée.
Curieux sans vergogne, M. de Boursonne se leva et alla soulever le rideau de la croisée. Il lui semblait distinguer dans les voitures sept ou huit personnes...
Mais il n'eut pas le temps de bien voir.
Mme de Maillefert et le jeune duc rejoignirent leurs invités... Les fouets des postillons claquèrent, les chevaux partirent au galop et le roulement des roues ne tarda pas à se perdre dans la nuit...
VII
Le lendemain de l'arrivée aux Rosiers de Mme la duchesse de Maillefert, le matin, Raymond fumait un cigare sur la porte du Soleil levant, en attendant M. de Boursonne, lorsque le facteur lui remit une lettre de Paris.
Reconnaissant sur l'adresse l'écriture de Me Roberjot, il s'empressa de rompre le cachet et lut:
«Mon cher Raymond,
«Lors du départ de notre ami Jean, il fut convenu, vous devez vous le rappeler, qu'il m'adresserait toutes celles de ses lettres où il parlerait du but réel de son voyage.
«Il n'y avait que ce moyen d'être sûr que le secret de ses espérances et des nôtres ne serait pas surpris par sa mère ou par la vôtre.
«Jean s'est souvenu de nos conventions.
«Je reçois à l'instant une lettre de lui, et je m'empresse de vous en adresser une copie...»
Mais Me Roberjot n'avait pas voulu confier au plus intime de ses secrétaires la lettre qui lui était adressée, et c'est de sa grosse écriture qu'était cette copie:
«Mon cher maître,
«Après la plus détestable traversée, prolongée bien au delà de l'ordinaire par des coups de vent terribles et des calmes désolants, je suis enfin arrivé à Valparaiso, bien portant et plein d'espoir.
«Je me réjouissais et j'avais tort. Le plus aisé seulement était fait.
«Le diable, c'était d'aller de Valparaiso à Talcahuana.
«On me disait bien que, si je voulais patienter pendant un mois, je trouverais quelque navire qui m'y porterait presque pour rien; mais, outre que j'avais assez pour le moment de la mer, un mois me paraissait une éternité.
«Je me mis donc en quête de quelque autre moyen de transport, et grâce aux indications d'un compatriote, je ne tardai pas à trouver un brave homme qui, propriétaire de cinq ou six chevaux, s'engageait à me conduire avec mon bagage rapidement et à peu de frais.
«C'était une façon de parler.
«Voyager à cheval est charmant, dans un admirable pays tel que celui-ci, bien digne de son nom de paradis terrestre, mais c'est un genre de locomotion que je ne conseillerai pas aux gens pressés.
«Cependant, les étapes succédaient aux étapes; un jour vint où mon conducteur, étendant le bras, me dit:
«--Nous arrivons... C'est là.
«Il me montrait, au fond de la merveilleuse baie de Concepcion, à mi-côte d'une colline de terre rougeâtre, une longue rangée de cases à un seul étage, construites en briques séchées au soleil.
«C'est la ville de Talcahuana, si souvent détruite par des tremblements de terre que ses quatre mille habitants, lassés de bâtir sur un sol mouvant, se contentent maintenant de cabanes.
«Ah! mon cher maître, c'est le cœur battant que j'y entrai, un samedi soir, aux dernières lueurs du crépuscule.
«Tout en chevauchant le long des rues étroites et escarpées, je me disais que, peut-être, dans quelqu'une de ces cases devant lesquelles je passais vivait mon père; que, peut-être, avant quarante-huit heures, j'aurais le bonheur de le serrer entre mes bras, et que je recevrais de lui la lettre du général Delorge, cette arme qui doit assurer la vengeance que nous attendons depuis plus de quinze ans...
«Aussi, bien qu'il me fût donné, la nuit qui suivit mon arrivée, de coucher dans un véritable lit, mis à ma disposition par un négociant français, il me fut impossible de fermer l'œil.
«Il me semblait que le jour ne viendrait jamais me permettre de commencer mes recherches.
«Il vint, cependant; mais mes premières investigations ne furent pas heureuses.
«Le climat du Chili est admirable, le pays est si beau, la vie y semble si facile et si douce, les Chiliennes ont tant de séductions, que de tous les navires--et ils sont nombreux--qui relâchent dans la baie de Concepcion, toujours quelque matelot déserte, qui s'installe à Talcahuana, ou qui va s'établir plus avant dans les terres.
«Cette circonstance hérissait mon enquête de difficultés imprévues.
«Force me fut donc de me mettre à exécuter ce que vous m'avez dit que je ferais.
«Je m'en allais de case en case, interrogeant tous les habitants, lesquels sont, par bonheur, les meilleurs et les plus obligeants du monde.
«Je leur demandais s'ils n'avaient pas ouï parler d'un Français, nommé Cornevin ou Boutin, qui avait dû arriver à Talcahuana dans les premiers mois de l'année 1853 à bord d'un baleinier américain.
«J'ajoutais, pour aider leurs souvenirs, que ce Français était un ancien prisonnier politique qui avait eu le bonheur incroyable de s'évader de l'île du Diable. Et enfin, autant qu'il était en moi et d'après les indications de ce brave Nantel, je traçais un portrait de mon père.
«Mais, hélas! tant d'années s'étaient écoulées depuis, tant de baleiniers américains avaient jeté l'ancre devant Talcahuana, que personne ne pouvait donner la plus vague indication..
«Le découragement me gagnait.
«Je commençais à me dire que Raymond et Léon avaient eu raison d'essayer de me retenir, lorsqu'enfin une lueur m'arriva.
«Talcahuana n'est pas une grande ville. Les distractions y sont trop rares pour que chacun ne s'occupe pas de ce que fait le voisin.
«On n'avait donc pas tardé à me connaître, à savoir le but de mon voyage et à s'intéresser au jeune peintre français qui était à la recherche de son père, ancien déporté politique.
«Je le savais. Aussi ne fus-je point surpris, lorsqu'une après-midi que la chaleur m'avait retenu à la maison, on m'annonça un cavalier qui m'apportait des renseignements.
«C'était un vieux contrebandier, que les hasards de sa profession venaient de retenir deux mois de l'autre côté des Cordillères, et qui, depuis la veille seulement, était de retour à Talcahuana.
«Cet homme se rappelait parfaitement un déporté français dont l'évasion, racontée devant lui, l'avait frappé comme un miracle.
«Il ne se rappelait pas le nom de ce Français, mais il était persuadé que j'aurais de ses nouvelles par un ancien contrebandier nommé Pincheira, chez lequel il avait travaillé pendant plusieurs mois.
«Ce Pincheira habitait le port d'Eichato, à une petite distance de Talcahuana.
«A l'instant même je montai à cheval, et moins de trois heures plus tard j'étais en présence de l'ancien contrebandier.
«Dès les premiers mots que je prononçai, il m'interrompit pour me dire qu'il se souvenait et, aux détails qu'il me donna, je reconnus que j'étais enfin sur la trace...
«C'est sous le nom de Boutin que mon père s'était présenté à Pincheira. Il était dénué de tout, affamé et à peine vêtu.
«Pincheira en eut pitié et n'eut point à s'en repentir, car il n'avait jamais vu, me dit-il, un travailleur si obstiné. Apre au travail, mon père n'était pas moins âpre au gain. Il se privait de tout pour mettre de côté les quelques francs qu'il gagnait, disant qu'il avait besoin de devenir très riche, et qu'il le deviendrait ou qu'il mourrait à la peine.
«Un an plus tard, environ, le fils ainé de Pincheira ayant pris la détermination d'aller tenter la fortune en Australie, mon père partit avec lui.
«Depuis, Pincheira n'en a pas entendu parler, mais il ne doute pas que son fils, établi en Australie, à Melbourne, ne soit mieux informé que lui.
«Les derniers mots de Pincheira, lorsque je le quittai furent ceux-ci:
«--Votre père doit être plusieurs fois millionnaire ou mort...
«C'est donc pour Melbourne que je vais partir, muni d'une lettre de recommandation de Pincheira pour son fils.
«Dès demain, je regagne Valparaiso où je trouverai plus aisément qu'ici une occasion pour l'Australie...
«Maintenant, je tiens le bout du fil, je ne le lâcherai pas...
«Au revoir donc, mon cher maître,--je n'ose dire à bientôt. J'écris à ma mère en même temps qu'à vous. Embrassez pour moi Raymond et Léon, et croyez-moi le plus reconnaissant et le plus dévoué de vos obligés...»
Me Roberjot poursuivait:
«Vous le voyez, mon cher Raymond, Jean a bien fait de partir. J'adresse par ce même courrier une copie de sa lettre à Léon.
«Votre mère et Mme Cornevin bien que fort tristes d'être séparées de leurs fils sont en bonne santé.
«Ici, rien de nouveau. Les embarras du gouvernement impérial deviennent de plus en plus visibles. Aurons-nous la guerre avec la Prusse? Aurons-nous un ministère libéral? L'un et l'autre peut-être,--peut-être ni l'un ni l'autre.
«Vous avez dû apprendre par les journaux le mariage de M. de Maumussy avec une jeune princesse italienne très riche. Il a été, à cette occasion, autorisé à prendre le titre de duc. On dit maintenant M. le duc de Maumussy gros comme le bras.
«D'un autre côté, mon très honorable ami Verdale prétend que M. de Combelaine est décidé à prendre femme avec ou sans l'autorisation de Mme Flora Misri. Ainsi, si vous connaissez une héritière, voilà un fameux mari.
«Moi, je n'ai que dix mots à vous dire: Soyez prêt à tout événement, car les temps sont proches.
«Et croyez à ma sincère amitié.
«ROBERJOT.»
Appuyé contre la porte du Soleil levant, Raymond relut à plusieurs reprises ces deux lettres palpitantes d'espoir.
Quel reproche pour lui!
Jean Cornevin agissait, du moins; tandis que lui, Raymond, qui eût dû être le plus ardent à poursuivre l'œuvre de réparation, que faisait-il? Rien.
Ainsi il s'abîmait dans les plus sombres méditations, lorsqu'il en fut tiré par la bonne grosse voix de M. de Boursonne, qui, lui frappant amicalement sur l'épaule, lui disait:
--Ah çà! qu'avez-vous? devenez-vous aussi sourd que je suis myope? Voilà trois fois que maître Béru nous appelle pour nous mettre à table.
Raymond n'avait rien dit jamais de son passé au vieil ingénieur, il ne pouvait donc se confier à lui.
--Je n'ai rien, monsieur, lui répondit-il.
Et il le suivit dans la salle à manger.
Mais c'est en vain qu'il s'efforçait de secouer ses tristes préoccupations. Il ne trouvait pas un mot à répondre à M. de Boursonne, lequel, par bonheur, était plus causeur et plus gai encore que de coutume.
La marche, après le repas, le remit un peu.
Le temps était admirable. C'était une de ces tièdes journées comme l'automne, tous les ans, en donne à l'Anjou. Jamais cette belle vallée de la Loire n'avait été plus belle. L'air était plein de parfums et de bourdonnements d'insectes. Les pluies de septembre avaient rendu aux prairies leur vert d'émeraude. Le soleil d'août avait nuancé les bois de tons merveilleux. Les feuilles des peupliers qui tremblaient à la brise semblaient d'or. Le long de toutes les haies chargées de baies rouges des fils de la Vierge pendaient...
--Encore un mois de ce beau temps, mon cher Delorge, disait gaiement M. de Boursonne, et le gros de notre besogne sera terminé de Tours aux Rosiers.
Ils opéraient alors sur la rive gauche de la Loire, entre Gennes et les Tuffeaux, et ils suivaient pour gagner leur terrain ce chemin charmant qui côtoie la rivière, et qu'ombragent les grands arbres du coteau.
Et ils allaient, suivis du conducteur qui portait leur collation quotidienne, faisant craquer sous leurs pieds les branches sèches et les feuilles mortes, lorsque, tout à coup, ils distinguèrent dans la direction de Maillefert des aboiements de chiens, appuyés de fanfares...
--On chasse par ici! s'écria M. de Boursonne.
Et s'étant arrêté pour mieux écouter:
--Je ne me trompe pas, ajouta-t-il. Ce doit être la duchesse de Maillefert qui donne du bon temps à ses hôtes.
Après quoi, appelant son conducteur, qui précisément se trouvait être du pays:
--Est-ce qu'il y a du chevreuil dans ces bois que nous avons vus là-haut? demanda-t-il.
Le conducteur s'était rapproché.
--Je ne le pense pas, monsieur, répondit-il. Je n'ai jamais entendu dire qu'il y ait des chevreuils ailleurs que dans le parc de la Ville-Haudry, mais ceux-là sont sacrés.
--Alors que chasse-t-on?
--Monsieur, lorsque Mme la duchesse est ici, elle fait venir des renards dans des tonneaux... Les jours de chasse, on en lâche un, et c'est après lui que courent les chiens et que galopent les chasseurs.
M. de Boursonne hocha la tête.
--Parfait! dit-il. C'est un moyen comme un autre de se rompre le cou, et c'est très aristocratique, à coup sûr...
Cependant, ils étaient arrivés sur le terrain de leurs études.
Ils se mirent au travail sans plus se préoccuper de la chasse, qui, selon les caprices de la course du renard, s'éloignait ou se rapprochait.
Vers trois heures, la pauvre bête dut être forcée, car fanfares et aboiements cessèrent complètement.
La journée touchait à sa fin, et déjà de légers brouillards s'élevaient des bas-fonds de la vallée, lorsque Raymond eut terminé sa besogne. Il alluma un cigare et, en attendant M. de Boursonne qui achevait des sondages, il vint s'asseoir sur le talus du chemin.
Il n'y était pas depuis cinq minutes, quand, au détour de la route, sous la voûte formée par les grands arbres, parut une femme qui s'avançait d'un pas rapide.
Elle était fort simplement vêtue d'un costume de soie brune et coiffée d'un large chapeau de paille. Son visage était entièrement caché par une ombrelle qu'elle tenait en avant, pour se garantir du soleil couchant.
Raymond l'examinait avec une certaine curiosité, admirant la grâce de sa démarche, lorsque tout à coup, à moins de dix pas de lui, elle s'arrêta court.
Elle parut écouter et se consulter...
Puis, soudain, prenant un parti, elle ferma son ombrelle, franchit lestement le talus et gagna un petit bouquet d'arbres où elle se tint immobile.
D'où elle était, elle ne devait pas apercevoir Raymond, surtout ne soupçonnant pas sa présence, mais lui la voyait très bien.
C'était une jeune fille d'une vingtaine d'années, aux traits fins et doux, blonde avec de grands yeux bleus.
Ce qui frappait Raymond, c'était l'impression à la fois inquiète et timide de sa physionomie, et dans toute sa personne quelque chose de sauvage et d'effarouché...
--Évidemment elle se cache, pensait-il, mais de qui? mais pourquoi?...
La réponse ne se fit pas attendre.
Un bruit de roues lui ayant fait tourner la tête, il aperçut, s'avançant au grand trot de deux magnifiques chevaux, une calèche découverte menée à la daumont.
C'était une des voitures qu'il avait rencontrées la veille se rendant à la gare, il la reconnut très bien.
Dedans étaient nonchalamment étendues deux jeunes femmes assez jolies vêtues de costumes extraordinairement voyants.
Derrière la voiture, un groupe de cavaliers galopait et, au milieu de ce groupe, montant un cheval évidemment difficile, se tenait la duchesse de Maillefert, superbe de hardiesse avec son amazone bleue à boutons ciselés et son chapeau d'homme.
--C'est pourtant vrai qu'on ne lui donnerait pas vingt ans, à cette gaillarde-là, dit une voix railleuse derrière Raymond.
Il se détourna.
C'était M. de Boursonne, qui avait fini, lui aussi, et qui, les mains dans les poches et un sourire goguenard aux lèvres, regardait s'éloigner et se perdre dans la poussière voitures et cavaliers.
--Oui!... peut-être!... en effet!... répondit Raymond.
Il ne savait trop ce qu'il disait.
Tout en semblant écouter le vieil ingénieur, il ne perdait pas de l'œil le bouquet d'arbres où la jeune fille s'était réfugiée... Il la vit avancer la tête avec précaution, écouter, puis jugeant le danger qu'elle voulait éviter passé, gagner la route...
Mais alors, elle aperçut Raymond et M. de Boursonne...
Un léger cri lui échappa... Elle parut prête à fuir...
Mais, rassemblant son courage, elle passa devant eux en leur rendant leur salut...
Jamais surprise ne se vit, plus comique que celle du vieil ingénieur.
La jeune fille était déjà loin, qu'il restait planté sur ses pieds, sa casquette d'une main, son binocle de l'autre...
--Ah ça! d'où sortait cette demoiselle? demanda-t-il enfin.
Raymond ne répondit pas.
Encore qu'il eût été bien embarrassé de dire pourquoi, il lui répugnait de raconter la scène dont le hasard l'avait rendu témoin.
--C'est que vraiment elle m'a paru surgir de terre ni plus ni moins qu'une apparition, continua M. de Boursonne, et je ne serais pas fâché de savoir au moins qui elle est.
A deux pas en arrière, se tenait le conducteur que M. de Boursonne avait désigné pour l'accompagner parce qu'il connaissait le pays.
Il entendit la question et pensant qu'elle s'adressait à lui:
--Monsieur, répondit-il respectueusement, cette jeune personne est Mlle Simone de Maillefert...
--Ah!
--Elle sortait de ce petit bosquet, là, à droite, où je l'ai vue se cacher lorsqu'elle a entendu rouler la voiture de Mme la duchesse. C'est, du reste, un vrai miracle que monsieur l'ingénieur n'ait pas encore rencontré Mlle Simone, car elle est toujours par voies et par chemins, tantôt avec sa gouvernante anglaise, à pied le plus souvent, mais quelquefois aussi à cheval. Et ce n'est pas pour dire, mais je ne connais pas beaucoup de nos messieurs des environs capables de faire franchir à leur cheval les fossés qu'elle fait sauter au sien...
D'un geste, M. de Boursonne remercia son employé des renseignements.
Mais lorsqu'il fut seul avec Raymond, sur la route des Rosiers:
--Ma parole d'honneur, reprit-il, cette jeune fille me trotte par la tête. N'est-il pas étrange qu'elle craigne si fort d'être vue de sa mère!...
--Ne vous rappelez-vous donc pas, monsieur, ce que nous a dit maître Béru?
--Si, mais Béru n'est qu'un sot. Il faudrait faire jaser quelque bourgeois du pays. Je donnerais bien quelque chose pour que notre vieux camarade, l'artilleur en retraite, eût l'idée de venir, ce soir, fumer une pipe avec nous.
Quelque bonne fée entendit sans doute le souhait de M. de Boursonne.
A peine Raymond et lui finissaient-ils de dîner, que le maître du Soleil levant leur annonça le commandant d'artillerie.
Et il ne venait pas seul.
--Il se permettait, dit-il en entrant, d'amener un sien neveu, qui était venu passer la journée avec lui: M. Savinien Bizet de Chenehutte.
C'était un fort gaillard d'une trentaine d'années, large d'épaules, haut en couleur, au verbe tranchant, à l'air content de soi, mis avec une recherche du plus mauvais goût.
Propriétaire, il faisait valoir et vivait sur ses terres. Réellement, il s'appelait Bizet tout court. Ce nom de Chenehutte, qui était celui d'une de ses propriétés, lui avait été donné pour le distinguer d'un de ses frères; et comme il l'avait trouvé sonore, il l'avait gardé et le mettait sur ses cartes de visite.
N'importe, il était fort heureux qu'il fût venu.
Aux premières questions de M. de Boursonne relatives à Mlle de Maillefert:
--Ma foi! je ne sais rien de cette jeune fille, répondit l'ancien artilleur, avec l'insouciance d'un homme trop occupé de soi pour s'inquiéter des autres.
M. Savinien Bizet de Chenehutte était mieux renseigné.
--Il est sûr, dit-il, que les goûts et les façons de cette demoiselle doivent surprendre. Lorsqu'elle est arrivée à Maillefert, il y a cinq ans, et qu'on a vu que son aimable mère l'abandonnait, on a eu pitié d'elle. Les dames les plus distinguées lui ont fait quelques avances. Bast! elle les a reçues du haut de sa grandeur et n'a pas même daigné rendre les visites qu'on lui faisait...
--Ce qui est l'indice d'une bien mauvaise éducation, opina gravement M. de Boursonne...
--Ils sont tous comme cela dans cette famille, continua M. Bizet. C'est chez eux un parti pris de mépriser les voisins... Savez-vous où M. Philippe va chercher des compagnons lorsqu'il est ici? A l'École de cavalerie de Saumur...
--Oh!...
--C'est comme cela. Et la duchesse de Maillefert... Vous croyez, n'est-ce pas? qu'elle invite à ses chasses les propriétaires du pays et leurs dames...
--Certes, je le crois...
--Eh bien! vous vous trompez. Demandez à mon oncle, plutôt! Nous sommes de trop petites gens pour elle. C'est de Paris ou d'Angers qu'elle fait venir ses invités. Et du reste, elle fait aussi bien. S'il n'y avait que nous pour faire de la poussière à son château, on n'aurait pas besoin de balayer souvent...
M. de Boursonne jubilait, il avait trouvé son homme.
--Écoutez donc ce que dit M. de Chenehutte, mon cher Delorge, dit-il, c'est on ne peut plus intéressant... Vous dites donc, monsieur, que personne ne voudrait plus accepter les invitations de Mme de Maillefert?...
--Je le dis parce que cela est.
--Et pourquoi?
M. Bizet rapprocha sa chaise, et d'un air à la fois pudique et mystérieux:
--Parce que, répondit-il, la duchesse est une femme absolument compromise...
--Pas possible!...
--Demandez à mon oncle! Il vous dira qu'elle mène une telle vie, que toute sa fortune, qui était énorme, y a passé. Il vous dira qu'on n'en est plus à compter ses aventures et que tous les ans, ici, elle s'affiche sans pudeur avec quelque nouveau fat... Ah! c'est du propre! Quant à ses fêtes, on sait ce qu'elles sont; un homme peut y aller, mais une femme!...
Si M. de Boursonne jouissait sans vergogne des ridicules de M. Bizet, il n'en était pas de même de Raymond.
Singulièrement agacé:
--Je ne vois pas, dit-il d'un ton rude, en quoi tout cela atteint M^[lle] Simone.
M. Savinien Bizet de Chenehutte cligna de l'œil d'un air qui voulait être excessivement malin.
--Oh! elle, fit-il, c'est une autre paire de manches.
--Comment cela? interrogea M. de Boursonne.
--Elle est aussi dissimulée que sa mère l'est peu. Ainsi, à en croire les paysans et les malheureux du pays, c'est la plus pure, la plus chaste, la meilleure, la plus charitable des créatures...
--Eh mais! c'est une assez bonne réputation, ce me semble.
--Oui, mais ce n'est qu'une réputation... Tenez, raisonnons. Mlle Simone est-elle forcée de vivre comme elle le fait? Non. Elle n'est pas plus laide qu'une autre et elle est immensément riche...
--Vous disiez la duchesse ruinée...
M. Bizet hocha la tête.
--Et c'est vrai, répondit-il. Seulement Mlle Simone a sa fortune à elle, que je ne saurais évaluer à moins de deux cent mille livres de rentes... Maillefert, qui vaut au bas mot un million, est à elle. Je lui connais, le long d'Authion, je ne sais plus combien de centaines d'hectares de prairies... Les meilleurs crus de Bourgueil lui appartiennent...
L'ancien commandant d'artillerie riait à se tordre.
--Et vous pouvez croire mon neveu, fit-il, car il est bien renseigné...
M. Bizet rougit.
--Mais... comme tout le monde, balbutia-t-il.
--Oh!... cent fois mieux, mon neveu, car enfin, l'an dernier, quand tu pensais que Mlle Simone serait une charmante dame de Chenehutte, tu es allé aux informations...
De rouge qu'il était, M. Bizet devint cramoisi.
--Soit, dit-il. J'aurais peut-être fait une folie l'an dernier... Mais j'ai réfléchi. J'ai compris que, si Mlle de Maillefert s'isole ainsi, c'est qu'elle a une bonne raison. Or, cherchez la raison d'une jeune fille, et vous trouverez... un amant.
Depuis un moment, Raymond dissimulait mal son irritation.
Il bondit à ce dernier mot comme sous un coup de fouet, et se dressant:
--Vous mentez! dit-il à M. Bizet.
Du coup, les brillantes couleurs de M. de Chenehutte disparurent.
--Voilà un mot que vous allez retirer, monsieur, s'écria-t-il.
Raymond haussa les épaules.
--Très volontiers, fit-il tranquillement, si vous pouvez nous nommer l'amant de Mlle de Maillefert...
Mais, au lieu de répondre:
--Non, cela ne se passera pas ainsi, clama M. Bizet, il faudra me rendre raison...
Et il sortit, tirant sur lui la porte à la briser.
--Allons, bon! s'écria l'ancien commandant d'artillerie, voilà mon étourneau parti! Que le diable emporte les jeunes gens, n'est-il pas vrai, Boursonne!
Et, s'adressant à Raymond:
--Je ne prétends pas, continua-t-il, que mon neveu ait raison; mais convenez, monsieur, que vous n'êtes guère parlementaire.
--Monsieur...
--Il est de ces mots qu'on ne dit pas, sacrebleu! surtout à un garçon qui a bien dîné... car Savinien avait parfaitement dîné, comme toujours, lorsqu'il vient me rendre visite...
Tout en parlant, d'un ton de mauvaise humeur, il avait débourré sa pipe, une superbe pipe d'écume de mer, et il la serrait avec les plus délicates attentions dans un étui de maroquin doublé de velours.
--Sotte affaire, grommelait-il, sotte superlativement, sotte en cinq lettres... Où prendre mon neveu, maintenant! Si seulement il était allé au Café du commerce!...
Ses préparatifs de départ étaient achevés.
--Car il faut arranger cela, Boursonne, dit-il encore et, je compte sur vous pour chapitrer M. Delorge pendant que je vais laver la tête de mon neveu... Il n'y a pas là de quoi fouetter un chat...
Il sortit sur ces mots.
Et dès que M. de Boursonne l'eut entendu refermer la porte qui donnait sur la grande route, il vint se planter devant Raymond et, croisant les bras:
--Je suppose, dit-il, que vous avez trop dîné aussi, vous, ou que votre cervelle déménage...
--Pourquoi cela, monsieur?...
Le vieil ingénieur leva les bras au ciel, et d'un accent de commisération profonde:
--Il le demande!... fit-il. Comment, malheureux, sur les propos d'un sot, d'un idiot, d'un fat, vous entrez en fureur et vous demandez ce que vous avez fait d'insensé! Je vous déclare, moi, que je le trouvais très amusant, ce sire de Chenehutte, que j'allais passer une soirée très agréable, et que vous m'avez gâté mon plaisir.
Mais Raymond était encore sous l'impression de l'agacement que lui avait causé M. Savinien Bizet.
--Et moi, monsieur, prononça-t-il, je vous déclare qu'il est des propos que je n'entendrai jamais de sang-froid.
--Quels propos?
--Quoi! ce drôle se permet de dire que Mlle Simone de Maillefert a un amant!...
--Qu'est-ce que cela vous fait?
L'objection avait assez de valeur pour embarrasser Raymond. Aussi, au lieu de répondre directement:
--N'est-il pas manifeste, continua-t-il, que c'est là une calomnie ignoble inspirée à ce monsieur par le dépit qu'il éprouve d'être dédaigné par la famille de Maillefert en général et par Mlle Simone en particulier?...
M. de Boursonne levait les épaules par-dessus la tête.
--Et après!... interrompit-il. Est-ce que cela vous regarde? est-ce que cela vous touche? Êtes-vous le parent de Mlle de Maillefert, son ami, son allié?... La connaissez-vous? Lui avez-vous seulement parlé?...
A grand renfort d'allumettes--peut-être aussi pour dissimuler une vive rougeur, Raymond allumait un cigare:
--Il se peut que je sois ridicule, commença-t-il...
--Oh!... prodigieusement ridicule...
--... Mais jamais, devant moi, un fat n'insultera impunément une femme. Et si tous les hommes de cœur étaient de mon avis, la réputation d'une jeune fille ne serait pas à la merci du premier polisson venu. J'ai une sœur, moi, et si un drôle osait parler d'elle comme ce Bizet parlait de Mlle Simone, je m'estimerais heureux qu'il se trouvât là un garçon d'honneur pour prendre sa défense.
En tout autre moment, M. de Boursonne se serait sans doute amusé de l'animation de Raymond.
Mais ce n'était pas l'occasion de jeter de l'huile sur le feu, et d'un ton conciliant:
--Soit, dit-il, vous avez raison en principe, mais pour ce soir n'insistez pas... Notre digne commandant d'artillerie va nous ramener son neveu, donnez-lui la main, et qu'il ne soit plus question de rien....
La porte de la rue s'ouvrait en ce moment. Seulement ce ne fut pas l'ancien artilleur qui entra. Ce fut un jeune homme à mine grave, qui demandait à entretenir M. Raymond Delorge en particulier.
--Oh! vous pouvez parler devant monsieur, dit Raymond en montrant M. de Boursonne.
Le jeune homme alors s'assit, les jambes écartées et les mains sur les genoux, toussa, et d'un ton solennel expliqua qu'il était envoyé par son ami, M. Savinien de Chenehutte, lequel, ayant été gravement insulté par M. Delorge, demandait une réparation par les armes...
--Permettez, permettez!... commença le vieil ingénieur.
Raymond l'interrompit:
--Je suis aux ordres de M. Bizet de Chenehutte, dit-il.
--Alors, monsieur, reprit le jeune homme, veuillez m'indiquer vos témoins, pour que nous réglions les conditions...
Et, ayant remis sa carte à Raymond, il salua gravement et se retira d'un pas de grand-prêtre.
M. de Boursonne paraissait exaspéré.
--Eh bien! vous voilà content, monsieur Delorge, s'écria-t-il... Vous voilà un duel sur les bras!... Seulement, où allez-vous pêcher des témoins?
--Je comptais vous prier de m'en servir, monsieur.
--Moi!... Allons, décidément, la tête n'y est plus. Moi, votre chef, j'autoriserais votre folie par ma présence... jamais. Ce serait doubler le scandale. Car ne vous y trompez pas, vous allez être la fable du pays... Et Mlle Simone aussi, qui plus est. Joli service que vous lui rendez, à cette pauvre fille! La peste soit de mon Don Quichotte! sans compter qu'avant huit jours vous serez dénoncé à qui de droit. Et je serais votre témoin!... Vous rêvez, mon cher...
Peut-être Raymond s'attendait-il un peu à cet accueil:
--Alors, fit-il, je vais prier maître Béru de m'indiquer dans le pays deux anciens militaires; ils ne me refuseront pas, eux...
Le vieil ingénieur ne sembla pas l'entendre.
Il arpentait la salle à manger, gesticulant, tirant de sa pipe des nuages de fumée, jusqu'à ce que tout à coup:
--Eh bien!... non! s'écria-t-il, vous êtes un brave garçon, Delorge, et je serai aussi fort que vous... Il ne sera pas dit, sacré tonnerre! qu'un ancien de l'école ira risquer sa peau sans un camarade pour l'assister... Je serai dénoncé aussi, c'est clair, mais ils diront ce qu'ils voudront à Paris, je m'en bats l'œil... Donc, c'est dit, je prends un de nos conducteurs et je vais trouver vos gens...
--Ah! monsieur, commença Raymond, ravi...
--C'est bon, c'est bon, vous me remercierez demain. Pour l'instant, parlons raison. Quelle arme préférez-vous?
--Ce n'est pas à moi de choisir...
--Qui sait!... en s'y prenant bien. Enfin, qu'aimez-vous mieux, le pistolet ou l'épée?...
--Oh! peu m'importe!
--Diable! vous tirez donc aussi mal l'un que l'autre?
A la profonde surprise de M. de Boursonne, toute l'animation de Raymond tomba tout à coup. Il pâlit légèrement et d'une voix altérée:
--Monsieur, répondit-il, au pistolet aussi bien qu'à l'épée, je suis d'une force tellement supérieure que, si je n'étais résolu à ménager ce jeune homme, me battre avec lui serait presque déloyal...
Les yeux du vieil ingénieur s'agrandissaient d'ébahissement derrière ses lunettes...
--Plaisantez-vous? fit-il.
--Jamais, monsieur, je n'ai parlé plus sérieusement. Pendant des années, j'ai vécu dans l'espoir de me battre en duel avec un homme que je hais mortellement et qui passe pour le plus habile tireur de Paris... Pendant des années, j'ai fait chaque jour quatre ou cinq heures de salle d'armes et de tir. Mon ennemi a refusé le combat, mais ma supériorité m'est restée.
M. de Boursonne ne fit pas une question, ce qui était bien beau de sa part. Il sortit, et quand il reparut, une heure plus tard:
--Tout est convenu, dit-il à Raymond, c'est à l'épée que vous vous battez, demain matin, à huit heures...
VIII
C'est à peine si, d'une voix éteinte, Raymond balbutia quelques remerciements, s'excusant du tracas qu'il causait à M. de Boursonne.
--Je suis bien aise, ajouta-t-il, que mon adversaire ait choisi l'épée, parce qu'à cette arme je reste maître de l'issue du combat...
Et ce fut tout.
Pendant l'heure qu'il était resté seul, son attitude avait subi un tel changement, il s'était si visiblement affaissé que le vieil ingénieur n'en revenait pas.
Tout en regagnant sa chambre à coucher:
--Qu'est-ce que cela signifie? pensait-il. Ce que me dit mon gaillard de sa supériorité ne serait-il que pure forfanterie, ou malgré tout aurait-il peur!...
Peur! Raymond Delorge!
Ah! s'il était une âme au-dessus des terreurs de la souffrance et de la mort, c'était certes la sienne. Peur, lui!... Son existence était-elle donc assez heureuse pour qu'il eût la faiblesse d'y tenir!...
Non. Mais lorsqu'il s'était trouvé seul, l'agacement nerveux, provoqué par M. Bizet de Chenehutte s'étant apaisé, il avait réfléchi, il s'était jugé et, du fond de sa conscience, une voix rude comme le remords s'était élevée pour lui reprocher sa conduite.
Avait-il le droit, lui, de se battre, de risquer sa vie!...
Quoi! son père, le général Delorge avait été lâchement assassiné; les assassins vivaient honorés et riches, et au lieu de songer uniquement à la vengeance, il s'en allait, don Quichotte ridicule, provoquer le premier fat venu, pour la plus grande gloire d'une dame inconnue.
Avec de telles pensées, il lui fut impossible de fermer l'œil de la nuit; et son visage, au matin, trahissait si bien une pénible insomnie, que M. de Boursonne ne put s'empêcher de lui dire:
--Vous avez l'air d'un déterré, mon cher. Qu'avez-vous? Êtes-vous souffrant?
Le ton de ces questions révélait de si singuliers soupçons que Raymond tressaillit. Brusquement rappelé au sentiment de la situation et de ses exigences:
--Rassurez-vous, monsieur, fit-il, je ne me suis jamais mieux porté.
Il fut interrompu par maître Béru.
L'hôtelier du Soleil levant, qui avait flairé la vérité, et qui s'était assuré de l'excellence de son flair en collant son oreille à la serrure, ce digne aubergiste venait annoncer à messieurs les ingénieurs que, sachant qu'ils auraient à sortir de bonne heure, il leur avait préparé et servi une tranche de pâté et une bouteille de vin des coteaux de Saumur.
L'attention charma le vieil ingénieur.
Il avait beau, hum! se raidir, hum! hum! affecter une superbe insouciance, sacrebleu! et chercher à plaisanter, mille tonnerres! il se sentait très ému. Et à l'inquiétude qu'il éprouvait, il reconnaissait qu'il s'était attaché à Raymond beaucoup plus qu'il ne le supposait.
Aussi, le voyant se disposer à attaquer le pâté de maître Béru:
--Gardez-vous de manger, lui dit-il vivement, un homme qui se bat en duel doit rester l'estomac vide pour qu'on puisse le soigner en cas d'accident...
--Je n'aurai pas besoin d'être soigné, croyez-moi...
--Je l'espère pardieu bien! Seulement, défiez-vous, on a vu des mazettes embrocher des maîtres... Allons, bon! qu'est-ce que je vous dis là, moi!...
--Rien que je ne sache, fit Raymond en riant de bon cœur, cette fois.
M. de Boursonne ne répliqua pas.
Plus il observait Raymond, lui qui se piquait d'observation, moins il s'expliquait son attitude et les brusques variations de son humeur.
--Il faut, pensait-il, qu'il y ait dans l'existence de ce garçon quelque mystère que je ne connais pas...
Il n'en vidait pas moins lestement un verre de vin des coteaux, quand une voix le fit retourner, qui disait:
--Il est l'heure, monsieur l'ingénieur, et me voici.
C'était le conducteur choisi par M. de Boursonne pour être le second témoin de Raymond qui arrivait, exact comme un chronomètre et tout de noir habillé.
--Partons donc, dit le vieil ingénieur.
Le rendez-vous avait été fixé de l'autre côté de la Loire, au-dessus de Gennes, à l'entrée d'un petit bois où se trouvait une clairière qu'on eût juré préparée pour une rencontre.
Et, tout en cheminant, après avoir passé le pont de fil de fer:
--Je parierais que nous nous dérangeons inutilement, grommelait M. de Boursonne, et qu'une fois sur le terrain, le sieur Bizet va nous faire des excuses.
C'était la bonne envie qu'il en avait qui le faisait s'exprimer ainsi. Son erreur était grande.
Les Angevins, en général, n'ont pas grand' peur d'un bout de fer pointu. A Saumur particulièrement et aux environs, presque tous les jeunes gens font des armes et se souviennent assez volontiers des jolis coups d'épée que fournissaient leurs pères lors de la conspiration Berton.
M. Bizet de Chenehutte était un sot, mais n'était pas un lâche.
La veille, d'ailleurs, au Café du commerce, il avait tant parlé, si haut et si terriblement, que reculer lui eût été bien difficile.
Il était très connu dans le pays, et, à ce qu'il croyait, très posé. Ne possédait-il pas deux chevaux, dont un certain alezan sur lequel il avait couru les haies, aux courses de Saumur, vêtu d'une casaque rose? Ne nourrissait-il pas cinq chiens, dont trois bassets, qu'il appelait sa meute? N'avait-il pas eu des succès?...
Bientôt M. de Boursonne et Raymond l'aperçurent, arrivant au rendez-vous par un autre chemin qu'eux.
Il avait pour témoins son oncle, qui semblait d'une humeur massacrante, et le vieux commandant d'artillerie, au mépris des règles consacrées, s'approcha de M. de Boursonne et lui dit:
--Voyons, sacrebleu! mon vieux camarade, une dernière fois, allons-nous laisser ces étourneaux s'embrocher pour une vétille?....
--Il est clair que c'est absurde, répondit le vieil ingénieur... Que M. Bizet de Chenehutte nomme donc l'amant de Mlle de Maillefert, et M. Delorge retirera le mot que vous savez...
--Allons-y donc, puisque vous le voulez, grommela le vieil artilleur...
Et, tirant d'une gaine de serge deux épées qu'il avait apportés, il en remit une à chacun des adversaires, et, s'étant reculé, prononça le mot sacramentel:
--Allez!
Pendant que les témoins discutaient les conditions dernières, et tandis qu'il se dépouillait de son paletot et de son gilet, Raymond avait cru voir dans le taillis qui entourait la clairière des yeux qui brillaient et des têtes curieuses qui se dressaient au-dessus des buissons.
--Singulière hallucination! s'était-il dit.
Ce n'était pas une hallucination.
La nouvelle du duel s'était répandue dans les Rosiers, où les occasions d'émotions fortes sont rares; bon nombre de bourgeois s'étaient bien promis de ne pas manquer un aussi dramatique spectacle.
Ils avaient su par un des témoins l'endroit choisi pour la rencontre, et dès l'aube, ils étaient venus sournoisement se poster à l'affût.
Une dame même était venue, ce qui fut connu et fit une brèche à sa réputation, car sa démarche fut charitablement attribuée à l'intérêt que lui inspirait M. Bizet de Chenehutte.
Mais, si Raymond ignorait ce détail, M. Bizet de Chenehutte le connaissait, lui, et l'idée de combattre sous les regards de ses compatriotes ne fut pas pour peu dans l'impétuosité extraordinaire de son attaque...
Il ne doutait d'ailleurs pas de la victoire.
Ayant reçu du maître d'armes de l'École de cavalerie de Saumur un certain nombre de leçons, il se croyait d'une jolie force...
Hélas! il ne lui fallut pas vingt secondes pour reconnaître combien follement il s'était abusé.
Vainement il multipliait les attaques, tournant, bondissant, se baissant, se dressant, s'allongeant, il n'arrivait qu'à se mettre hors d'haleine.
Froid, impassible, aussi à l'aise que s'il eût été dans une salle d'armes faisant assaut avec des fleurets mouchetés, Raymond parait comme en se jouant, jusqu'au moment où, liant l'épée de son adversaire, il la lui arracha violemment des mains et la fit voler à vingt pas.
--Assez! s'écria l'ancien commandant d'artillerie en se précipitant entre les deux adversaires, l'honneur est satisfait; assez...
C'était, au fond, l'avis de M. Bizet de Chenehutte.
Mais il sentait dix paires d'yeux braqués sur lui, et, à la fureur de son impuissance, s'ajoutait la rage de ce qui lui semblait une affreuse humiliation.
--Non, ce n'est pas assez! s'écria-t-il en courant ramasser son épée, ce qui m'arrive n'est qu'un accident.
Ainsi ne pensait pas le vieil artilleur.
Aussi, s'étant approché de M. de Boursonne:
--Il est clair, lui dit-il, que mon nigaud de neveu est aux mains de votre jeune homme comme une souris aux griffes d'un chat... De grâce, mon vieux camarade, ne laissons pas recommencer le combat.
Sans répondre ni oui ni non, M. de Boursonne alla à Raymond, qui demeurait immobile, et bas et très vite:
--Pas de générosité déplacée, lui dit-il. Je vois que vous êtes de première force, mais à force de ménager ce sot, vous finirez peut-être par vous faire embrocher. Allongez-lui, s'il vous plaît, un coup d'épée bénin, et terminons...
Raymond hésita.
Il en voulait beaucoup à M. Bizet de l'avoir traîné sur le terrain, et résolu à l'en punir, il avait formé le projet de ne le point blesser, mais de le désarmer jusqu'à ce qu'il s'avouât vaincu.
Cependant, comme il sentit qu'il n'avait rien à refuser au vieil ingénieur après la preuve d'attachement qu'il lui donnait:
--Vous allez être obéi, monsieur, dit-il enfin.
M. de Boursonne lui serra la main, puis se retournant:
--Encore une reprise, dit-il, et quel qu'en soit le résultat nous arrêterons le combat.
--Soit! grommela l'ancien commandant d'artillerie, et que le diable emporte mon neveu!
Il remit donc les adversaires en face, engagea de nouveau leurs fers, et comme la première fois recula en disant:
--Allez!...
C'est avec la rage aveugle d'une bête fauve que M. Bizet se lança sur Raymond. Il était devenu plus blanc que sa chemise, ses yeux s'injectaient de sang, il serrait les dents à les briser.
C'est que, si niais qu'il fût, il avait deviné les intentions premières de son adversaire. Et la pensée d'être si ouvertement ménagé devant tant de témoins l'affolait.
En ce moment, dans son accès de fièvre vaniteuse, il eût mieux aimé mourir que de sortir de ce duel sans une égratignure. Il attaquait moins qu'il ne cherchait à se faire blesser.
Aussi Raymond, en dépit de sa prodigieuse supériorité, avait-il besoin de tout son sang-froid et de toute son adresse pour l'empêcher de s'enferrer lui-même. A deux reprises il fut forcé de rompre, et malgré tout, ces attaques furibondes l'animaient, quand par bonheur, voyant un jour, il se fendit et planta dans le gras du bras de M. Bizet de Chenehutte le plus aimable des coups d'épée.
--Touché!... s'écria l'intéressant jeune homme en lâchant son arme et en se laissant tomber à la renverse entre les bras de ses témoins qui, à la vue du sang, s'étaient précipités vers lui...
Trois ou quatre exclamations étouffées retentirent dans le taillis... Cinq ou six têtes effarées apparurent au-dessus des buissons...
Mais l'anxiété ne dura pas.
Le vieil officier qui se connaissait en blessures, ayant relevé la manche de la chemise de son neveu, hocha la tête et dit:
--Il n'en mourra pas pour cette fois.
M. Bizet rouvrit les yeux.
--Non, ce n'est rien, fit-il d'une voix affaiblie, l'impression que m'a causée le froid du fer est déjà passée.
Le fait est qu'il était ravi de cette solution, qui le sauvait d'un ridicule dont la perspective l'avait fait frémir. La supériorité de son adversaire était si manifeste, que sa blessure devenait un titre de gloire.
Aussi, lorsqu'on l'eut remis sur pied, son premier mouvement fut de saisir la main de Raymond, en s'écriant d'un ton tragique:
--Maintenant, monsieur Delorge, je confesse mes torts, je vous prie d'agréer mes excuses, et je voudrais que l'univers entier pût m'entendre... Désormais c'est entre nous à la vie et à la mort.
Raymond l'eût battu de bon cœur. Jamais vainqueur ne fut si penaud de sa victoire.
--Du coup, murmura à son oreille la voix narquoise de M. de Boursonne, vous voilà le meilleur ami de ce cher M. Bizet.
--C'est-à-dire couvert de ridicule, pensa Raymond, qui, depuis que les curieux cachés dans le taillis s'étaient démasqués, savait, à n'en pouvoir douter, que le combat avait eu un assez bon nombre de spectateurs.
Et M. de Boursonne disait vrai.
Calmé, M. Bizet avait parfaitement compris la générosité de son adversaire, et fait extraordinaire et tout à sa louange, malgré la férocité de son amour-propre, il ne lui en voulait pas.
Et lorsqu'on eut étanché le sang de sa blessure, qu'on l'eut bandé avec un mouchoir et qu'il se fut mis le bras en écharpe dans sa cravate, il déclara qu'il voulait absolument que Raymond et lui et leurs témoins revinssent ensemble par la même route.
Pauvre Raymond!...
Entre M. de Boursonne qui se vengeait de son émotion du matin en l'accablant de félicitations ironiques, et M. Bizet de Chenehutte qui l'écrasait de protestations d'amitié, il marchait, baissant la tête, du pas d'un homme qu'on traîne chez le dentiste.
Ils arrivaient au pont suspendu, lorsqu'une amazone, montée sur un cheval noir lancé au grand trot, les croisa.
--Mlle Simone de Maillefert, fit M. Bizet en dessinant le plus respectueux des saluts.
Et prenant encore la main de Raymond:
--Déjà, mon cher ami, lui dit-il, je me suis excusé de la mauvaise plaisanterie que le dépit m'avait inspirée... Croyez que Mlle Simone m'est sacrée, maintenant que je sais vos sentiments pour elle!
Ainsi se réalisait la prédiction de M. de Boursonne, lequel, bien autrement expérimenté que Raymond, lui avait dit, la veille:
--Parbleu! si vous croyez rendre service à Mlle Simone en dégainant pour elle, vous vous trompez grossièrement.
C'est que telles sont nos mœurs qu'une femme, fût-ce la plus pure et la plus chaste, se trouve compromise dès qu'on s'occupe d'elle.
Sur cet article, les petits pays sont particulièrement impitoyables.
Tout le monde savait aux Rosiers que Mlle de Maillefert avait été la cause de cette rencontre où M. Bizet de Chenehutte venait de recevoir une égratignure.
Et c'est en vain que Raymond se fût épuisé à répéter:
--Sur mon honneur, je ne connais, ni d'Ève ni d'Adam, cette jeune fille, et de ma vie je ne lui ai parlé. Je ne suis ici qu'en passant et je partirai probablement sans avoir eu l'occasion de lui adresser la parole. Elle ne sait seulement pas si j'existe. J'ai pris sa défense comme j'aurais pris celle de n'importe quelle femme grossièrement attaquée par un malotru.
--A d'autres! lui eût-on répondu. Ce n'est que dans les romans de chevalerie que les dames trouvent des défenseurs si désintéressés que cela. Quand on risque sa vie pour une femme, c'est qu'on a de bonnes raisons...
Tout cela était en germe dans la phrase de M. Bizet.
Et son accent, et le clignement de ses yeux, signifiaient de plus:
--Si nous rencontrons si à propos, sur notre chemin, Mlle Simone, c'est qu'elle avait eu connaissance du duel et qu'elle était inquiète...
Toutes ces considérations, heureusement, se présentèrent à la fois à l'esprit de Raymond, et il se tut, comprenant que protester ce serait encore aggraver sa faute.
Mais c'est inutilement que tout le long du chemin il essaya de se rapprocher de M. de Boursonne et de l'ancien commandant d'artillerie, ou de rendre la conversation générale. M. Bizet s'attachait à lui obstinément comme la glu à l'aile de l'oiseau pris au piège.
Et pour comble, ambitieux des bonnes grâces de Raymond, et pensant lui être excessivement agréable, il ne cessait de l'entretenir de Mlle de Maillefert, déplorant ses propos inconsidérés de la veille, et les mettant sur le compte du vin blanc de son oncle.
--A vous, cher monsieur Delorge, disait-il, je puis l'avouer, j'aurais été au comble de la joie si elle eût consenti à m'accorder sa main. Non que je la trouve jolie, mais parce qu'elle est bonne personne. Elle n'a pas d'esprit, c'est vrai, et toutes ces dames des environs s'accordent à dire que sa conversation est à faire bâiller, mais elle est pleine de bon sens. Puis, quelle femme d'intérieur! Croiriez-vous que c'est elle, une fille de vingt ans à peine, qui administre son immense fortune!...
--Monsieur, gémissait Raymond, monsieur, de grâce!...
Bast!... l'intéressant jeune homme était lancé.
--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, poursuivait-il. Sans vanité, je m'entends à conduire une vaste exploitation, j'ai fait mes preuves... Eh bien! Mlle Simone s'y entend peut-être mieux que moi. Elle est en quelque sorte l'intendant de sa mère et de son frère, qui sont des paniers percés. C'est elle qui divise ses fermes, qui dirige ses métayers, qui décide de la coupe des bois et des foins, qui surveille les vendanges, qui perçoit ses revenus et paye ses ouvriers. De là ses courses perpétuelles tout le jour et parfois très avant dans la soirée, été comme hiver, par tous les temps...
--Je vous en conjure, monsieur de Chenehutte, interrompait Raymond, parlons d'autre chose, parlons de tout ce que vous voudrez, excepté...
--Excepté de ce qui vous intéresse, n'est-ce pas? continua l'enragé avec son plus malin sourire. Connu. On souffre un peu, quand on est modeste, d'entendre énumérer les trésors qu'on possède, ou qu'on possédera. Mais je tiens à réparer ma sottise d'hier soir. Il n'y a pas en Anjou deux femmes comme Mlle Simone. Vous me direz qu'elle est haute comme la nue, et que, si elle affecte d'être familière avec les paysans, elle est avec nous autres bourgeois d'une insupportable fierté... Mais un mari adroit l'aurait vite corrigée. Et alors, que de qualités! Quelle économie, malgré ses deux cent mille livres de rentes! quelle simplicité de goûts!... Jamais de luxe, jamais de flafla, toujours des toilettes si modestes que c'est à peine si la femme de notre huissier s'en contenterait.
Il soupira... Et la main sur le cœur, et d'un accent pathétique:
--Ah! quelle maison nous eussions faite, ajouta-t-il, si elle eût été ma femme! En dix ans, nous eussions triplé nos capitaux. Oui, triplé. Car vous pensez bien que je me serais arrangé de façon à la brouiller avec sa mère et avec son frère, et c'est ce que je vous engage à faire. La duchesse mangerait le diable et ses cornes, et il ne doit plus lui rester grand'chose à croquer. Quant au jeune duc Philippe, il y a longtemps qu'il a avalé son dernier arpent de terre, et il doit partout et à tous; il doit à Paris, à Angers, à Saumur, aux Rosiers; il doit aux notaires, aux usuriers, à ses fournisseurs...
Qui eût dit à M. Bizet que Raymond se tenait à quatre pour ne pas lui sauter à la gorge et l'étrangler l'eût à coup sûr bien surpris. C'était ainsi pourtant.
Et même il était grand temps qu'on arrivât aux Rosiers.
M. Bizet voulait absolument emmener déjeuner avec lui, chez son oncle, Raymond et ses deux témoins, prétendant qu'il n'est de bonnes et durables réconciliations que celles que vient sceller une bouteille de derrière les fagots...
Mais Raymond était à bout de patience.
--Au plaisir, monsieur Bizet!... interrompit-il brusquement.
Et, saluant l'ancien commandant d'artillerie et l'autre témoin de son adversaire, il s'éloigna à grands pas dans la direction du Soleil levant.
Le diable, c'est qu'il ne pouvait pas se débarrasser aussi cavalièrement de M. de Boursonne.
Tout danger passé, le vieil ingénieur pensait bien avoir gagné le droit de lâcher la bride à son mauvais caractère et à son humeur goguenarde. Et, tout en arpentant la route aux côtés de Raymond:
--Bonne journée, grommelait-il, et bien commencée... Eh! eh! il n'est pas midi encore, et nous avons déjà fait de fameuse besogne...
--Pouvais-je reculer, monsieur? Me fallait-il faire des excuses à cet intolérable personnage!...
--Non, jamais d'excuses, je suis de votre avis... Mais c'est égal, avoir été dix ans un pilier de salle d'armes, avoir acquis une adresse hors ligne, pour venir piquer le bras de M. Savinien Bizet de Chenehutte, c'est ce qui s'appelle avoir glorieusement employé sa jeunesse!
Le plus cruel ennemi de Raymond, connaissant son passé, n'eût pas trouvé à lui jeter à la face une plus sanglante ironie.
Il pâlit, et, d'une voix rauque:
--Ah! ne parlez pas ainsi, monsieur, s'écria-t-il, vous me feriez regretter de n'avoir pas cloué à un arbre, comme un papillon, cet animal malfaisant....
--Ce n'est, fichtre, pas moi qui vous en aurais empêché, grommela le vieil ingénieur. Et, branlant la tête:
--Mlle de Maillefert n'en serait ni plus ni moins compromise... On n'en dirait pas moins, de Saumur à Angers, qu'elle a été, qu'elle est ou sera votre maîtresse...
--Eh! que m'importe cette demoiselle! s'écria Raymond exaspéré.
Il ne disait pas la vérité.
Quelque chose lui affirmait que cette jeune fille, qu'il ne connaissait que de nom, allait avoir sur son existence, sur son avenir une influence décisive.
Comment, de quelle façon?... c'est ce qu'il ne pouvait prévoir.
Et cependant, il ne doutait presque pas, tant était impérieuse cette voix du pressentiment.
--Singulier original, que ce Delorge! se disait, de son côté, M. de Boursonne. Ou plutôt non, je ne me suis pas trompé hier soir, il y a certainement dans le passé de ce brave garçon quelque mystère dont la connaissance me donnerait la clef de ses étranges contradictions.
De là à se demander quel pouvait bien être ce mystère et à souhaiter le pénétrer, il n'y avait qu'un pas qu'eut vite franchi l'esprit curieux du vieil ingénieur.
--Parbleu! je le confesserai, pensait-il, en observant Raymond, comme s'il eût espéré saisir sur son visage le secret de ses pensées...
Ainsi, ils allaient silencieux, suivant la levée de la Loire, qui est la grande rue des Rosiers, quand une exclamation joyeuse les arracha à leurs réflexions.
Ils arrivaient au Soleil levant et, campé sur le seuil de son auberge, en veste blanche et le couteau à la ceinture du tablier, maître Béru saluait le retour de «ses» ingénieurs.
--Je savais bien, disait-il, qu'il n'arriverait rien de fâcheux à ces messieurs; je le disais ce matin à ma femme, qui était si inquiète qu'elle voulait absolument aller faire brûler un cierge...
Le front de M. Boursonne s'était subitement rembruni.
--Décidément, fit-il, nous sommes la fable du pays!...
--Oh! ce n'est pas moi qui ai rien dit, se hâta d'interrompre le digne aubergiste. Ce qui se passe chez moi ne regarde personne. C'est M. Bizet qui, en sortant d'ici, est allé crier l'affaire sur les toits. A onze heures, il était encore au Café du commerce, pérorant au milieu d'une vingtaine de personnes...
--C'est fort gracieux, en vérité!... grommela le vieil ingénieur.
Il était entré, ainsi que Raymond, dans la petite salle où les attendait leur déjeuner.
Maître Béru les avait suivis et, croyant sans doute leur être agréable, il habillait de la belle façon ce pauvre M. Savinien Bizet de Chenehutte.
Ce n'était, affirmait-il, qu'un vaniteux, avare et cependant dévoré du désir de briller. Chez lui, au fond de sa campagne, il vivait de pain frotté d'oignon et de pommes de terre, pour rattraper l'argent qu'il dépensait lorsqu'il venait aux Rosiers ou qu'il allait à Saumur faire les beaux bras.
--Et certes, disait maître Béru, je ne suis pas surpris qu'il garde une dent contre Mlle de Maillefert. Elle est cause, bien involontairement, comme de juste, qu'on s'est tant moqué de lui dans le pays qu'il n'osait plus montrer le bout de son nez. C'est quand il la fit demander en mariage. Jamais on n'a su quel mauvais plaisant lui avait fourré cette idée dans la tête. Ces messieurs voient-ils d'ici Mlle Simone de Maillefert devenant Mme Bizet?...
Il regardait autour de lui, craignant qu'on ne l'écoutât, car il tenait à rester bien avec tout le monde.
Et baissant la voix:
--Du reste, continuait-il, tout le bourg était pour M. Delorge, et quand on va savoir que M. Bizet a été blessé, il n'y aura qu'une voix pour crier que c'est joliment bien fait. Et il n'y a pas que dans le bourg qu'on sera content. Il y avait, hier, au Café du commerce, deux ou trois domestiques du château qui, certainement, n'auront pas su tenir leur langue. Je viens de voir tout à l'heure le vieux jardinier qui a la confiance de Mlle Simone, et il allait de maison en maison de l'air d'un homme qui cherche des nouvelles.
Contre son habitude, M. de Boursonne laissa tomber la conversation. Mais dès que maître Béru fut sorti:
--Eh bien!... fit-il, voici une aventure qui se présente bien... Raymond dissimula mal un mouvement d'impatience.
--En vérité, monsieur, répondit-il, je ne puis concevoir qu'un homme de votre intelligence et de votre valeur prête la moindre attention aux insipides et ridicules bavardages de cet aubergiste!
Loin de se formaliser de ce reproche, le vieil ingénieur souriait.
--Va, mon garçon, pensait-il, fâche-toi, je te pousserai tant et si bien que ce sera le diable si ton secret ne t'échappe pas.
Puis tout haut:
--Que trouvez-vous de ridicule, mon cher, au récit de ce bon Béru? Mlle Simone apprend qu'un jeune ingénieur a tiré l'épée pour ses beaux yeux, elle envoie chercher des nouvelles de son chevalier. N'est-ce pas tout naturel?... Bon, ce n'est pas la peine de devenir cramoisi comme cela.
Raymond rougissait, en effet, mais c'était de colère:
--En vérité, monsieur, prononça-t-il, c'est me faire payer cher le service que vous m'avez rendu!...
M. de Boursonne n'insista pas. Il était allé aussi loin que possible; il le comprenait, et de toute la journée il ne se permit pas la moindre allusion à Mlle de Maillefert.
Mais le soir, quand ils rentrèrent, après leur travail accoutumé, maître Béru leur remit à chacun une lettre qu'un domestique, en grande livrée, disait-il, avait apportée dans l'après-midi.
M. de Boursonne eut promptement ouvert la sienne, et l'ayant parcourue:
--Cette fois, mon cher Delorge, s'écria-t-il, vous ne direz pas que l'aventure ne marche pas... Lisez votre lettre, qui doit être, sauf le nom, en tout semblable à la mienne. Lisez, je vous prie.
Raymond obéit, et, à demi-voix et d'un air d'ébahissement profond, il lut:
«Madame la duchesse de Maillefert prie M. Raymond Delorge de lui faire l'honneur de passer au château de Maillefert la soirée de samedi prochain, 24 octobre.»
Le vieil ingénieur semblait ne pas se tenir de joie.
--Eh bien! que dites-vous de cela? interrogea-t-il.
--Je dis que c'est prodigieux.
--Pourquoi donc!... C'est votre duel, mon cher, qui nous vaut cette faveur que M. Bizet payerait de son meilleur cheval... Voilà une invitation conquise à la pointe de l'épée...
--Oh!...
--Il n'y a pas de oh! La duchesse avait à sa disposition le moyen de vous témoigner sa gratitude, elle s'est empressée de le saisir...
--Cependant...
--Et vous allez être présenté à Mlle Simone.
Raymond, les sourcils froncés, réfléchissait.
--Il n'est pas dit que j'accepte cette invitation, fit-il.
D'un air de stupeur comique, M. de Boursonne leva les bras au ciel.
--Vous refuseriez!... s'écria-t-il.
--J'hésite.
--Et pourquoi, s'il vous plaît?...
--Parce que, répondit Raymond, parce que...
Il s'arrêta. Il cherchait un prétexte plausible, car pour rien au monde il n'eût dit la vérité à M. de Boursonne.
--Parce que... répondit-il enfin, j'aurais l'air, ce me semble, d'aller en quelque sorte quêter des remerciements pour une action toute simple.
--Allons, allons, ce n'est pas mal trouvé!... dit le bonhomme, qui n'était point dupe.
Et agitant triomphalement son invitation:
--Quant à moi, ajouta-t-il, je déclare que j'accepte. Oui, si sauvage que je sois, si rustre, si paysan du Danube, je veux voir une de ces fêtes qui scandalisent ce cher Bizet de Chenehutte... Et la preuve, c'est que mon habit noir étant resté à Tours avec le gros de mon bagage, je vais écrire qu'on me l'envoie...
IX
Il y a deux châteaux de Maillefert.
Le vieux, que l'Annuaire historique et monumental de l'Anjou mentionne sous le nom de château de Chalendray, se dressait au sommet du coteau et commandait le cours de la Loire en amont et en aval.
Démantelé par les ordres de Richelieu, il ne tarda pas à tomber en ruines.
Il n'en reste plus aujourd'hui que des vestiges que se disputent les ronces et le lierre, et deux tours, encore imposantes, qu'on aperçoit de la station des Rosiers.
Le château neuf est bâti plus bas, à mi-côte.
C'est une massive construction à l'italienne, avec deux ailes en retour et trois perrons, qui n'a rien de remarquable, bien qu'en dise le guide Joanne, que ses vastes proportions.
Les grilles de la cour d'honneur, cependant, épargnées par la Révolution, sont assez curieuses, et les boiseries de la chapelle ont une haute valeur artistique.
Par exemple, les jardins de Maillefert n'ont pas de rivaux, malgré l'état d'abandon où on les laisse depuis quelques années.
Dessinés dans le goût des jardins de Marly, ils se composent d'une succession d'immenses terrasses à balustres élégants, reliées entre elles par de larges escaliers de marbre, dont la dernière marche baigne dans la Loire.
Des charmilles admirables, des bosquets d'arbres verts et des talus gazonnés dissimulent les murs de soutènement, et, tout au fond, se dressent les hautes futaies du parc.
Une avenue de près d'un kilomètre de long, ombragée d'un quadruple rang d'ormes séculaires, conduit de la grande route au château moderne de Maillefert.
Et c'est cette avenue que, le samedi, 24 octobre, sur les dix heures du soir, suivaient Raymond Delorge et M. de Boursonne.
Car, après bien des perplexités, Raymond s'était décidé à accepter cette occasion inattendue et unique de se rapprocher de Mlle Simone de Maillefert.
Il essayait, il est vrai, de se payer de ces subterfuges dont les faibles colorent les capitulations de leur conscience ou les défaillances de leur volonté.
--C'est curiosité pure, se disait-il. Est-ce que je puis aimer une jeune fille que je ne connais pas!... Avant trois mois d'ailleurs, j'aurais quitté les Rosiers pour n'y jamais revenir, et jamais plus je n'entendrai parler d'elle.
N'importe! Mécontent de lui-même, il était triste et préoccupé, et ne répondait que par monosyllabes aux continuelles observations de M. de Boursonne.
C'est que, d'un autre côté, jamais le vieil ingénieur n'avait été si guilleret.
Il frétillait dans son habit noir, arrivé la veille de Tours et encore tout froissé du voyage, un de ces bons vieux habits à larges basques et à manches étroites, où, après un quart de siècle de service, les bonnes mères de familles taillent l'habillement complet d'un gamin de dix ans.
--Que nous chantait donc cet imbécile de Béru? grommelait-il, que la duchesse de Maillefert en était réduite à vendre ses terres! Quand on est ruiné, on ne donne pas de fêtes comme celles-ci. Avec ce que coûte seulement l'illumination de cette avenue, du parc et du jardin, nous vivrions, vous et moi, pendant un bon mois.
Il calculait juste.
Des milliers de verres de couleur, habilement disposés dans les arbres, versaient de tous côtés leurs clartés tremblantes, et, se reflétant dans la Loire, donnaient au château de Maillefert un aspect féerique.
--Positivement, continuait le vieil ingénieur, c'est à rougir de venir sur ses jambes. Comme on voit bien que nous ne sommes, vous et moi, que de pauvres employés du gouvernement!... Vous qui êtes si lié avec M. Bizet de Chenehutte, vous auriez dû lui emprunter ce cabriolet dans lequel je l'ai aperçu l'autre jour.
Il est certain qu'ils étaient peut-être les seuls invités à venir à pied. Les gens qu'ils apercevaient se glissant à travers les arbres étaient de simples curieux, venus de Gennes et des Rosiers, pour voir et pour se moquer ensuite.
A chaque moment, ils étaient dépassés par des voitures lancées au grand trot, où ils apercevaient, à la lueur des lanternes, des femmes en costume de bal.
Et, quand ils arrivèrent à la cour d'honneur, ils la trouvèrent, si vaste qu'elle soit, trop étroite pour tous les équipages.
De trois côtés et sur trois rangs stationnaient, roue à roue, tous les véhicules connus, depuis le splendide huit-ressorts qui avait amené de Saumur ou d'Angers quelque belle millionnaire, jusqu'à l'humble boc, attelé d'un bidet d'allure paisible, du gentilhomme fermier de Trêves ou de Saint-Mathurin.
Au milieu de la cour un léger hangar avait été dressé, et on y voyait une centaine de domestiques en livrées multicolores se chauffant autour d'un grand feu, et vidant des bouteilles dont on voyait une armée sur des tables immenses.
--Heureuse invention! remarqua M. de Boursonne, et qui, au retour, conduira plus d'une voiture dans le fossé... Voilà qui me console d'être venu à pied.
Il se hâtait, tout en disant cela, car il était clair que depuis assez longtemps déjà la fête avait commencé.
Toutes les fenêtres de la façade flamboyaient. On entendait le brouhaha de la foule et, par-dessus, les ritournelles de l'orchestre.
Dans le vestibule, immense et dallé de marbre, des valets à la livrée de Maillefert recevaient les invités et les conduisaient au premier étage, où quantité de pièces avaient été disposées en vestiaire.
Seulement, M. de Boursonne et Raymond arrivaient si tard, que presque toutes les chambres étaient encombrés de vêtements, de cache-nez, de pardessus, de manteaux.
Si bien que le domestique qui les conduisait, voyant cela, leur ouvrit une sorte de petit salon éclairé par une seule lampe où il les laissa seuls.
En un tour de main Raymond fut prêt.
Mais le vieil ingénieur n'était pas si leste.
Il en avait pour un moment avant d'avoir essuyé ses lunettes, dépouillé son pardessus, cherché son mouchoir de poche et mis ses gants.
--C'est égal, disait-il, c'est fort bien vu, cela, quand on donne une fête à la campagne, de mettre à la disposition de ses invités une manière de cabinet de toilette...
Tout à coup il s'interrompit...
Dans la pièce voisine, dont la porte, cachée par une portière, était ouverte, évidemment une discussion éclatait:
--Chut! fit M. de Boursonne à Raymond.
Et, sans vergogne, il se rapprocha de la portière.
--Il est inouï, disait une voix de femme, très aigre et très impérieuse, il est incroyable, Simone, que vous n'ayez même pas commencé votre toilette... Êtes-vous folle!... A quoi donc avez-vous employé votre soirée?
--Vous le savez bien, ma mère, répondit doucement une voix admirable de pureté, je surveillais les derniers apprêts de votre fête...
--Eh bien! justement, c'est ce dont je me plains... C'est le rôle de mon maître d'hôtel et non pas le vôtre...
--C'est vrai, ma mère; seulement ma surveillance vous aura certainement économisé quinze cents ou deux mille francs.
--Assez!... je vous ai déjà dit que cette rage d'économie m'est odieuse.
--Cependant, ma mère, c'est grâce à elle que j'ai pu vous rendre service, ainsi qu'à mon frère...
--Jolis services!... Plutôt que de laisser prendre hypothèque sur vos prés de l'Authion, vous avez laissé vendre les propriétés de Philippe.
--Je vous ai dit pourquoi, ma mère... Mes revenus vous appartiennent, à mon frère et à vous, jamais je ne vous les disputerai... Mais ni lui, ni vous, ne toucherez au capital...
--Simone!
--C'est ainsi. N'espérez de moi, sur ce sujet, ni concession ni faiblesse. Ce que j'ai, je saurai le défendre et, si je mourais, mon héritage serait à l'abri de vos prodigalités. Vous aurez beau faire, Philippe et vous, ma mère, vous aurez toujours de quoi vivre. Les Maillefert ne finiront pas à l'hôpital...
Seul et libre de suivre ses inspirations, M. de Boursonne se fût glissé sous le canapé du petit salon, plutôt que de perdre la fin de cette discussion, qui éclairait d'un jour si extraordinaire les relations de la duchesse de Maillefert et de sa fille.
Le fâcheux est qu'il n'était pas seul.
Cloué sur placé tout d'abord, et pétrifié de surprise, Raymond Delorge ne fut pas long à se remettre.
Il eut horreur de la situation où le mettait la maladresse d'un valet.
Et, se rapprochant de M. de Boursonne:
--Sortons, monsieur, lui dit-il à l'oreille, sortons vite.
D'un geste, le vieil ingénieur l'écarta:
--Chut donc!... fit-il.
La discussion s'envenimait entre la mère et la fille, et attaques et répliques se succédaient avec une vivacité extraordinaire.
--Ah! vous vous oubliez, Simone! s'écriait la duchesse de Maillefert. Vous osez nous manquer de respect, à moi, qui suis votre mère, et à votre frère, qui est le chef de la famille!...
--Madame, de grâce, implorait la voix au timbre de cristal de la jeune fille, songez que vous avez cinq cents personnes dans vos salons; songez que très certainement on commente votre absence.
--On s'étonne bien plus de la vôtre!
--Oh! moi, il est connu que je n'aime pas le monde.
--On remarque votre affectation à le fuir, en tout cas, et comme à votre âge ce n'est pas naturel, on se demande pourquoi...
--Ne le savez-vous pas, vous, ma mère?...
--Je sais que vous êtes la fable du pays, voilà tout!... Je sais que ma fille, une Maillefert, est le sujet de disputes de cabaret, une manière d'héroïne populaire pour qui les imbéciles s'en vont sur le pré. Et je suis résolue à ne plus tolérer ces excentricités. Non, je ne vous laisserai pas davantage jouer les filles persécutées, et par votre conduite censurer la mienne. Voici assez longtemps que vous vous posez en chef de famille et me rompez la tête de vos sottes remontrances...
Raymond n'en voulut pas entendre davantage.
Saisissant le bras de M. de Boursonne, dont les pieds, positivement, semblaient rivés au parquet:
--Venez, monsieur, lui dit-il d'un accent indigné, bien qu'à voix basse, ce que nous faisons ici est abominable. Venez, ou je me retire et je vous laisse seul!...
Le vieil ingénieur n'osa pas résister. Mais une fois dans le corridor:
--Parbleu! fit-il, je me sens tout fier de l'opinion qu'a de nous cette excellente duchesse. Vous l'avez entendue? Dispute de cabaret! bataille d'imbéciles!... Risquez donc votre peau pour les gens!...
Qu'importait à Raymond l'opinion de la duchesse!...
--Je plains Mlle Simone, monsieur, prononça-t-il.
--Oui, le fait est qu'avec une pareille maman, sa vie ne doit pas toujours être tissée de soie et d'or...
--Et quelle résignation! Pas une plainte!
--Hum!... je trouve au contraire qu'elle se plaint haut et ferme... Mais elle a mille millions de fois raison, la pauvre enfant!
Sur quoi, s'arrêtant court sur le palier de l'escalier, et d'un ton sérieux et ému qui ne lui était pas habituel:
--C'est que c'est une brave et vaillante fille, ajouta-t-il, j'en mettrais la main au feu, moi qui tiens à ma main et qui crains les brûlures. Elle est fière de son nom, mais elle a, morbleu! le droit de l'être, elle qui se sacrifie à l'honneur de cet illustre et vieux nom de Maillefert, elle qui oublie ses vingt ans, ses beaux yeux, sa grosse dot, tous ses rêves de jeune fille, pour se faire l'intendant d'une mère prodigue et d'un frère panier percé!...
Jamais, au gré de Raymond, M. de Boursonne n'avait si bien parlé.
--Drôle de boutique! poursuivait-il, où c'est la fille qui tient la clef de la caisse et qui monte la garde devant la monnaie. Nous vivons, sacrebleu! dans un joli temps!... J'avais bien vu déjà un père et son fils se ruiner gaiement de compagnie, mais une maman et son garçon croquant gaillardement leurs millions ensemble, c'est neuf, c'est gracieux, c'est coquet. Il n'y a plus après cela qu'à tirer son chapeau. Et, ma foi, vive le progrès!...
Il descendit quatre ou cinq marches, puis, s'arrêtant de nouveau en se frappant le front:
--C'est égal, dit-il encore, je voudrais bien savoir de qui nous vient notre invitation, si c'est de la mère, du frère ou de la sœur...
Raymond aussi se le demandait, et avec une bien autre anxiété que le vieil ingénieur.
Pourtant, il ne lui répondit pas.
Ils arrivaient au grand vestibule, où se pressaient, au milieu des valets, une douzaine d'invités retardataires.
Un huissier, grave comme un pair d'Angleterre, les précéda jusqu'à la porte du grand salon, et après leur avoir demandé leurs noms, annonça:
--M. Raymond Delorge! M. le baron de Boursonne!
Le vieil ingénieur tressauta comme si on lui eût coulé dans le dos un grand verre d'eau glacée.
--D'où diable cet escogriffe sait-il que je suis baron? grommela-t-il.
--C'est vous qui venez de le lui dire, monsieur, répondit Raymond, que le rire gagnait.
--Êtes-vous sûr?
--J'ai entendu.
Le bonhomme hocha la tête.
--Vanité des vanités! murmura-t-il. Voilà pourtant la contagion de l'exemple. Mais donnez-moi le bras, mon cher Delorge, que nous ne nous perdions pas.
La précaution était bonne, car la foule était grande et d'autant plus animée qu'un quadrille venait de finir et que tous les danseurs refluaient dans les couloirs de dégagement.
En annonçant cinq cents personnes, Mlle Simone était restée bien au-dessous de la vérité: il y en avait bien le triple, circulant à travers trois salons et la grande galerie, qui occupaient tout le rez-de-chaussée d'une des ailes du château.
Rien de plus magnifique que ces salons, avec leurs plafonds enluminés, leurs boiseries dorées, leurs larges fenêtres et leurs immenses cheminées, décorées des armes des Maillefert, salons si vastes que dans chacun d'eux eût tenu l'appartement entier où un parvenu entasse glorieusement un millier d'invités.
Et cependant, cette splendeur même devait attrister un observateur, qui y retrouvait l'indice d'une opulence évanouie.
Il n'était que trop aisé de voir que ces appartements de réception ne servaient que de loin en loin. Plus de meubles, plus de tentures. Les rideaux aussi bien que les banquettes sortaient évidemment des magasins d'un tapissier d'Angers, qui les avait loués pour une nuit et qui attendait peut-être que le bal fût fini pour les décrocher et courir les tendre ailleurs...
--Ne jurerait-on pas, disait à Raymond M. de Boursonne, que la bande noire a passé ici! La bande noire!... Parbleu! c'est cette chère duchesse. Ne pouvant emporter le château, elle en a, du moins, emporté les meubles, les antiques bahuts, les vieilles consoles, les tapisseries curieuses, les horloges précieusement travaillées, tous ces trésors artistiques dont les grandes familles se font honneur et qui se transmettent de génération en génération.
Cependant, le vieil ingénieur et Raymond étaient sans doute les seuls à faire ces affligeantes observations.
Le bal arrivait au moment de son plus vif éclat.
Aux gais refrains de deux orchestres, dansaient, avec l'entrain de simples paysannes, les plus jolies, les plus riches et les plus nobles héritières de l'Anjou.
Le visage, même, se déridait, des douairières qui faisaient tapisserie en robe de satin ou de velours, audacieusement décolletées et la tête chargée de plumes ou de diamants.
A toutes les portes et dans l'embrasure des fenêtres, les hommes graves, cravatés de blanc, se serraient en groupes compacts.
Plus loin, dans deux petits salons ouvrant sur la galerie, on entendait l'or rouler sur les tapis verts et s'échanger les paroles sacramentelles: «Je passe!...--A vous la main!...--Je marque le point!...»
Sans relâche, les valets se succédaient, portant des plateaux chargés de glaces, de bonbons exquis et de coupes de champagne.
--Avec tout cela, disait Raymond à M. de Boursonne, nous sommes ici comme deux intrus. Nous n'avons seulement pas salué la duchesse. Comment ne redescend-elle pas? où donc est-elle?...
C'était en ce moment la préoccupation de bon nombre d'invités; il n'y avait pour s'en assurer qu'à prêter l'oreille.
--Décidément cette chère duchesse nous abandonne!...
Ainsi, près de Raymond et de M. de Boursonne, disait un gros monsieur à une très vieille dame extrêmement parée.
--C'est assez son habitude, ce me semble, répondit la douairière.
--Alors pourquoi donner des fêtes?...
--Eh! cher marquis, lorsqu'on a de l'argent de trop, il faut bien le dépenser.
Ils éclatèrent de rire tous deux, de ce bon rire de la médisance, puis le gros monsieur--le marquis--reprit:
--En tout cas, elle n'avait jamais donné une fête aussi magnifique.
--Aussi... nombreuse, du moins.
--C'est ce que je voulais dire. Aussi doit-elle avoir un but...
--Elle en a un.
--Et vous le connaissez?
--Assurément.
Le vieil ingénieur et Raymond oubliaient le bal pour écouter.
--En y réfléchissant, continuait le gros marquis, il me semble que je devine les projets de Mme de Maillefert.
--Dites.
--Elle songe à marier sa fille.
La vieille dame eut un petit ricanement, qui découvrit les perles de son râtelier.
--Pourquoi cela, comtesse? demanda l'autre, piqué.
--Parce que vous savez bien que le mariage de cette petite Simone mettrait la duchesse sur la paille. Parce que c'est Cendrillon qui paye les violons quand la duchesse danse. Parce que le mari garderait pour lui la fortune de sa femme, comme de juste, au lieu de la donner à croquer à Mme de Maillefert et à son fils... Allez donc un peu demander la main de Simone pour votre fils, et vous verrez ce qu'on vous répondra... A moins que...
--Eh bien!...
--A moins que vous ne consentiez à donner reçu de la dot sans la recevoir...
Le gros homme se grattait l'oreille, ce qui était sa façon de faire appel à ses idées.
--Peut-être avez-vous raison, comtesse, dit-il; mais, alors, que se propose donc la duchesse? Cherche-t-elle une femme pour Philippe?...
--Y songez-vous!... Quelle famille voudrait de ce garçon! Peut-être, à Angers, trouverait-il quelque marchand vaniteux qui donnerait un million ou deux de son nom et de son titre; mais il ne trouvera jamais une fille de noblesse...
--Alors, je donne ma langue aux chiens... Voyons, chère comtesse, apprenez-moi ce que vous savez. Faut-il vous jurer un secret éternel?
--Ce n'est pas la peine.
--Bah!...
--Ce que je vais vous dire, tout le monde le saura avant huit jours.
--Comtesse, je suis sur le gril.
--Eh bien! marquis, Mme la comtesse d'Hostal de Chalandray, duchesse de Maillefert, est ici en tournée électorale.
Le gros homme fit un tel saut en arrière, qu'il posa lourdement son talon sur le pied de M. de Boursonne, lequel avait fini par se rapprocher de lui un peu plus que ne le permettaient les convenances.
--Sacrrr!... commença le vieil ingénieur.
--Oh!... monsieur, mille pardons, agréez toutes mes excuses, fit gracieusement le marquis.
Et revenant bien vite à la vieille dame:
--C'est invraisemblable, ce que vous me dites là, comtesse, fit-il.
--Oui, mais c'est vrai. Ignorez-vous donc que la duchesse est ralliée, tout ce qu'il y a de plus ralliée, qu'elle ne sort plus des Tuileries, qu'elle va à Compiègne, qu'elle se montre partout avec la femme de ce Maumussy qui s'est affublé du titre de duc, qu'elle sera peut-être, un de ces jours, dame d'honneur de l'impératrice...
--Une duchesse de Maillefert!...
--Voilà! Quand on se noie, on se raccroche à toutes les branches, et la duchesse et son fils en sont à leur dernier bouillon. Que deviendront-ils, quand ils auront croqué la légitime de cette petite Simone? Cela les inquiète et ils se sont adressés à l'empire pour obtenir, elle des rentes, lui quelque sinécure bien lucrative. Seulement, comme on ne paye bien que les gens qui rendent des services, la duchesse a promis de rallier la noblesse de l'Anjou et de nous amener tous aux pieds de Leurs Majestés...
--C'est monstrueux!...
--Attendez!... Pour faciliter à cette chère duchesse sa mission politique, on a mis à sa disposition un certain nombre de places qu'elle va proposant à l'un et à l'autre. Déjà elle m'a offert une recette particulière pour mon gendre, qui n'est pas riche, comme vous savez, et qui est chargé de famille...
--Tenez, comtesse, il me semble que je rêve!...
--C'est-à-dire que vous doutez, et que vous voudriez des preuves? Eh bien! regardez autour de vous, et vous verrez tous les gros fonctionnaires du département. Vous verrez notre préfet, le sous-préfet de Saumur, le général, le commandant de l'école, l'enregistrement, la douane et les ponts et chaussées. C'est un bal de fusion.
Singulier fut le regard qu'échangèrent Raymond et M. de Boursonne.
Mais déjà le gros monsieur continuait:
--Cela étant, je vais aller saluer la duchesse et lui donner à entendre que personne de nous ne mettra plus les pieds chez elle... Mais où donc est-elle? Étrange maison, dont personne ne fait les honneurs!... Avez-vous aperçu Mlle Simone?
--Pas encore.
--Et Philippe?...
--Oh! lui, vous le trouverez dans le salon de jeu... Je viens de l'y voir aux prises avec votre fils...
--Comment! monsieur mon fils se permet... Ah! je vais y mettre bon ordre!...
Mais, au moment où il quittait la comtesse, un mouvement se fit dans la galerie.
Raymond et M. de Boursonne se haussèrent sur la pointe du pied.
Et, dans l'encadrement de la porte, ils aperçurent la duchesse et Mlle Simone de Maillefert.
X
La mère et la fille semblaient les deux sœurs, tant les années avaient glissé légères sur le front poli de la duchesse, tant les amertumes de la vie avaient eu peu de prise sur cette nature essentiellement mobile, insoucieuse et égoïste, tant aussi elle savait user avec discernement de tous les artifices de la coquetterie.
Renonçant pour une fois,--peut-être à cause de sa mission,--à ses excentricités habituelles, Mme de Maillefert portait une de ces toilettes d'une simplicité savante qui seront éternellement l'admiration et le désespoir des élégantes de petite ville, toilettes dont chaque détail est habilement combiné pour arriver à la plus parfaite harmonie.
Sa robe, vert de mer, dont la tunique était relevée par des branches d'églantier rose, avait la légèreté d'une nuée, et se décolletait précisément assez pour bien laisser admirer, sans les étaler, ses épaules d'une blancheur nacrée, polies et fermes comme le marbre le plus beau.
Mlle Simone, au contraire, paraissait plus vieille que son âge.
L'inquiétude et les soucis avaient, bien avant le temps, jeté leur ombre sur son beau visage et éteint le sourire de ses vingt ans.
Elle était vêtue, ce soir-là, d'une simple robe blanche, et dans ses admirables cheveux blonds relevés à la hâte pendait une grappe de fuchsia.
--Voyez-les donc, murmurait M. de Boursonne à l'oreille de Raymond, voyez-les et dites-moi si, à la première vue, un étranger oserait décider laquelle est l'aînée!...
--Ah! Mlle Simone est bien belle, monsieur.
--Naturellement. Mais c'est égal, les femmes sont plus fortes que nous, mon cher. Jamais on ne croirait, à voir ces deux-ci, qu'elles viennent d'avoir une affreuse discussion.
Sur ce point, le vieil ingénieur se trompait, mais c'était la faute de la myopie.
Un observateur de sa force, doué d'une vue passable, eût parfaitement reconnu que l'éclat du teint de Mme de Maillefert n'était pas naturel, et qu'un reste de colère contractait ses sourcils.
Il eût bien vu aussi la pâleur de Mlle Simone, et qu'une larme mal essuyée tremblait encore dans ses longs cils.
Raymond le discerna bien, lui, et, troublé profondément:
--Pauvre jeune fille!... soupira-t-il.
Elle n'était plus alors qu'à trois pas de lui, appuyée au bras de sa mère, et toutes deux s'avançaient dans la grande galerie.
Mais, circonstance étrange, leurs hôtes ne s'empressaient pas autour d'elles.
Les figures se faisaient graves sur leur passage, les saluts paraissaient contraints et les sourires glacés.
L'histoire racontée par la vieille comtesse à son ami le marquis avait fait le tour des salons, et beaucoup de nobles invités se juraient, en ce moment même, de ne jamais plus remettre les pieds à Maillefert.
Raymond en entendit même un qui disait:
--C'est un piège abominable, et sans ma fille, qui m'a conjuré de la laisser danser encore quelques quadrilles, je serais parti...
La duchesse avait trop de tact pour ne pas deviner ce qui se passait et se rendre compte du déplorable effet de sa combinaison.
C'était un échec qui allait rendre impossible dans le pays sa situation déjà fort difficile.
Mais elle avait aussi une trop longue habitude du monde pour ne savoir pas dissimuler ses impressions et commander à son visage.
Plus elle rencontrait de réserve plus elle se faisait gracieuse et souriante trouvant un mot aimable pour chacun, sachant forcer les plus hostiles à murmurer à tout le moins quelques formules de politesse banale.
--C'est fort curieux, ce qui se passe, disait à Raymond M. de Boursonne, c'est on ne peut plus intéressant... Suivons la duchesse, mon cher, faisons-lui cortège.
Ayant traversé la galerie, Mme de Maillefert et Mlle Simone venaient d'entrer dans un des salons de jeu.
Elles s'arrêtèrent près d'une table où deux jeunes gens jouaient, entourés chacun d'un groupe de parieurs.
Il y avait sur le tapis un assez joli monceau d'or.
--Ne jouez-vous pas bien gros jeu, messieurs? dit gaiement la duchesse.
Un des jeunes gens redressa vivement la tête.
Il était blond, avec un lorgnon à l'œil, et portait un immense col rabattu, un gilet très ouvert à un seul bouton et un habit à manches ridiculement larges.
--Ah! certainement non, ma mère, répondit-il avec un petit ricanement qui devait être un tic. Voyez donc, pour une douzaine que nous sommes, l'enjeu n'est pas de trois cents louis. Nous jouons, d'ailleurs, un jeu de famille, un jeu de bons bourgeois, un simple écarté de santé...
Et, s'adressant à son adversaire:
--Je prendrai des cartes! dit-il.
--Combien? demanda l'autre joueur.
--Oh! le paquet!... Je ne suis décidément pas en veine, ce soir.
C'est avec un dépit visible qu'il jeta ses cartes, et au même moment Mlle Simone lui appuya la main sur l'épaule en lui disant de sa douce voix:
--Cette mauvaise chance est une juste punition, Philippe. N'as-tu pas honte de jouer lorsque peut-être une jeune fille n'a pas de danseur!...
Le ricanement du jeune homme redoubla.
--Ah! l'excellente plaisanterie! dit-il. Me voyez-vous, messieurs, dansant un quadrille!... Eh! chère sœur, je serais effroyablement ridicule!...
Puis relevant son jeu:
--Le roi!... fit-il.
--Philippe!... insista la jeune fille d'un ton suppliant, mon frère!...
Mais déjà il était replongé dans sa partie. Il ne répondit pas.
--Cordieu!... grommela M. de Boursonne, que voilà un jeune seigneur qui me déplaît, avec sa raie au milieu de la tête, son lorgnon, son gilet à cœur, son rire idiot et son air content de soi!
C'était l'effet qu'il faisait à Raymond, et cependant Raymond ne souffla mot, préoccupé qu'il était de suivre de l'œil Mme de Maillefert et Mlle Simone, qui étaient allées s'asseoir dans la grande galerie.
--Voilà le moment, reprit le vieil ingénieur, d'aller présenter nos respects à ces dames...
--Est-ce bien nécessaire? demanda Raymond.
--Dame! la politesse la plus élémentaire l'exige.
--C'est que...
--Quoi? Ne craignez-vous pas une allusion à votre duel? Rassurez-vous, ces dames n'en ont même pas ouï parler. Nos conjectures étaient fausses. N'avez-vous pas entendu la vieille comtesse? C'est notre qualité d'ingénieurs qui nous a valu notre invitation. D'ailleurs est-ce qu'on nous connaît?...
Mais, à sa grande surprise, au moment où il esquissait son plus beau salut, un vieux monsieur, placé derrière Mme de Maillefert, se pencha vers elle en disant:
--M. le baron de Boursonne, madame, le savant ingénieur chargé des études de l'endiguement de la Loire...
La duchesse commençait une phrase flatteuse, mais le bonhomme n'eut pas la patience d'attendre la fin.
Prenant la main de Raymond:
--Permettez-moi, madame, interrompit-il, de vous présenter mon plus dévoué collaborateur, M. Raymond Delorge.
Plus rouge qu'une pivoine, Raymond s'inclina, mais non si bas qu'il ne vît le front de Mlle Simone se couvrir d'une rougeur plus vive que la sienne, non si vite qu'il ne surprît un éclair dans ses beaux yeux, et un geste aussitôt réprimé, disant bien que sa première inspiration avait été de tendre la main...
Le cœur du jeune homme bondit dans sa poitrine.
--Elle sait, pensa-t-il, et elle m'est reconnaissante.
M. de Boursonne n'avait rien vu.
Déjà, il était en grande conversation avec le personnage qui l'avait nommé, et qui, bien évidemment, était un mentor qu'on avait donné à Mme de Maillefert pour faciliter sa mission.
Même ce personnage ne tarda pas à émettre, au sujet des élections prochaines, de si singulières théories, que le vieil ingénieur les interrompit brusquement.
--Je vous entends, monsieur, dit-il, vous me demandez de faire de la Loire un agent électoral qui inonderait les propriétés des gens qui votent mal, et respecterait les terres des paysans qui votent bien... C'est une idée, cela, mais diablement difficile à réaliser... Demandez plutôt à M. Delorge.
Mais Raymond n'était plus près de M. de Boursonne pour lui répondre.
Il avait vu Mlle Simone abandonner la place qu'elle occupait aux côtés de sa mère, et, entraîné par une force irrésistible, il l'avait suivie sournoisement à travers la foule, et il était allé se poster à un endroit d'où il ne perdait pas de vue un tressaillement de son visage.
La jeune fille s'était assise près de deux dames excessivement maigres, et avait entamé avec elles une interminable conversation.
Ce qui confondait Raymond et renversait toutes ses idées, c'était l'isolement où restaient Mme de Maillefert et sa fille, dans leur salon, au milieu de leurs hôtes.
Pendant que les hommes graves se tenaient à l'écart, ruminant cette nouvelle de la mission électorale de la duchesse, tandis que les vieilles femmes pinçaient les lèvres et chuchotaient derrière leur éventail, les jeunes ne songeaient qu'à employer le plus gaiement possible cette nuit de fête qui venait rompre la monotonie de leur existence.
--C'est inouï, pensa Raymond, on dirait un bal de souscription, où chacun est libre pour son argent.
Pourtant il compta jusqu'à cinq jeunes messieurs qui vinrent s'incliner devant Mlle Simone, lui demandant évidemment «l'honneur d'un quadrille ou d'une polka».
Mais Mlle Simone les refusait tous, et à ses gestes Raymond comprit qu'elle donnait pour prétexte de ses refus une vive douleur au pied.
Il est vrai que ni ces invitations ni la conversation des deux dames maigres ne paraissaient occuper beaucoup la jeune fille.
Son esprit était ailleurs.
Ses beaux yeux ne se détachaient pas d'une certaine direction, et tour à tour l'anxiété la plus poignante, la colère ou la douleur se peignaient sur sa mobile physionomie.
--Qu'est-ce donc qui l'intéresse ainsi? pensait Raymond.
Il ne pouvait le voir de l'endroit où il était, encore qu'il se haussât sur la pointe des pieds et tendît le cou de façon à se le démancher.
Cela étant, il manœuvra de façon à découvrir un meilleur poste d'observation, et il ne tarda pas à le trouver.
C'était le salon de jeu, qui absorbait ainsi toutes les facultés de Mlle Simone.
--Ah! je comprends, se dit Raymond.
Et, sans trop d'affectation, il se glissa dans ce salon.
Le jeune duc de Maillefert, Philippe, était toujours à la table de jeu, et aux contractions de sa figure fripée, il était aisé de deviner que la mauvaise chance continuait à s'acharner après lui.
C'est avec des mouvements nerveux qu'il maniait les cartes. Il les eût déchirées certainement s'il ne se fût pas contenu, froissées et foulées aux pieds.
A tout instant de sourdes exclamations de rage lui échappaient.
--C'est dégoûtant, parole d'honneur!... Perdre le point avec un pareil jeu!... c'est fait pour moi!... Pas un atout en quinze cartes!... En vérité, mon cher, vous avez trop de chance!...
Son adversaire, aussi calme et aussi froid qu'il semblait fiévreux et agité, était un homme dont toute la personne trahissait une intelligence bornée, beaucoup de confiance en soi et un entêtement féroce.
Son tour de donner venu, il battit les cartes méthodiquement, fit couper, et... tourna le roi.
--Le monarque! dit-il. Cela me fait cinq points; j'ai gagné.
Et, allongeant tranquillement la main, il attira à lui l'or et les billets placés devant Philippe.
--Continuons-nous? demanda-t-il, tout en vérifiant son gain.
Le jeune duc s'était levé brusquement.
--En voilà assez! dit-il. Je perdrais ce soir jusqu'à ma dernière chemise. Savez-vous, messieurs, que voici quinze mille francs que je perds! C'est un assez joli denier.
--Bast! qu'est-ce que quinze mille francs pour vous? objecta un parieur.
Raillait-il? Parlait-il sérieusement?
Philippe le regarda fixement pour s'en assurer, et, comme il demeurait impénétrable:
--Eh bien! soit! encore un coup! dit-il vivement à son adversaire, sur parole, en cinq points, quitte ou double.
L'autre ne broncha pas.
--Est-ce que vous refusez, insista le jeune duc, qui devint livide? est-ce que la parole d'un Maillefert ne vous paraît pas valoir de l'argent comptant?...
Il parlait si haut qu'il n'était pas possible que Mlle Simone, de sa place, ne l'entendît pas.
Raymond la regarda.
Elle était plus blanche que sa robe, ses mains tremblaient...
--J'attends votre décision, monsieur, insista Philippe d'un ton presque menaçant.
L'autre gardait son flegme imperturbable.
--La décision ne dépend pas de moi, répondit-il.
--Que voulez-vous dire, monsieur?
--Ceci: Je fais partie d'un cercle, c'est bien connu à Angers, dont tous les membres se sont engagés par serment à ne jamais jouer qu'argent sur table. L'article VII de nos statuts porte que celui de nous qui manquera à sa parole sera passible d'une amende s'élevant au double de la somme jouée... Ce serait donc une trentaine de mille francs qu'il m'en coûterait pour avoir l'honneur de continuer votre partie...
Le jeune duc de Maillefert semblait atterré...
--Mais c'est une offense, cela, monsieur, balbutiait-il, c'est une injure atroce...
--Oh! pas le moins du monde...
Un grand silence s'était fait dans le salon de jeu, silence que rendaient plus lugubre le bourdonnement de la foule dans la galerie et les joyeuses fanfares de l'orchestre. A toutes les tables environnantes on avait cessé de jouer.
On s'attendait visiblement à quelque violente altercation, lorsque Mlle Simone parut...
Pauvre généreuse fille! Dominant sa douleur, elle se contraignait à sourire.
Vivement elle prit le bras de Philippe, et, s'adressant aux personnes qui l'entouraient:
--Permettez-moi de vous enlever mon frère un instant, messieurs, dit-elle.
Et ils sortirent ensemble.
--Vous avez sagement agi, dit alors un des parieurs à l'adversaire.
--Oui, très sagement, ajouta un autre. Ce cher duc est charmant, quand il parle de perdre sa dernière chemise. Il y a longtemps qu'elle est perdue. C'est celle de sa sœur qu'il joue maintenant.
Tout en écoutant, Raymond observait le frère et la sœur.
Ils causèrent un instant à voix basse, puis la jeune fille s'éloigna, laissant Philippe près des deux dames maigres.
Lorsqu'elle reparut l'instant d'après, elle tenait un petit paquet qu'elle lui glissa dans la main.
Le jeune duc eut un frémissement de joie.
--Merci!... murmura-t-il sans doute à l'oreille de sa sœur.
Et, revenant s'asseoir en face de son flegmatique adversaire:
--Maintenant, dit-il, en posant une liasse de billets de banque sur le tapis, maintenant, monsieur, vous pouvez jouer sans trahir vos serments. Faisons-nous, une dernière fois, en cinq points, quitte ou double?...
L'homme impassible se troubla.
--Mais... c'est de dix mille francs qu'il s'agit, fit-il.
--Juste!... répondit Philippe. Total, si vous gagnez, vingt mille francs. Après cela, je ne voudrais pas vous contraindre. Il vous répugne peut-être d'exposer votre bénéfice...
Les rieurs étaient passés du côté de M. de Maillefert. Ce que voyant, l'autre:
--A qui fera! dit-il.
Bien qu'on joue beaucoup en Anjou, la partie était assez intéressée pour émouvoir la galerie. Un cercle se forma autour de la table, si épais, que de sa place, qu'elle avait reprise, Mlle Simone ne pouvait plus rien voir.
Ce fut à Philippe de donner le premier.
Il eut le roi et la vole, et marqua trois points.
--Vous commencez bien! grommela l'adversaire.
Et, donnant à son tour, il donna à Philippe le roi et le point.
--Vous avez gagné! prononça-t-il, en retirant de ses poches l'or et les billets qu'il avait gagnés...
Le jeune duc triomphait:
--Voulez-vous continuer? disait-il. Moi, qui n'ai pas fait de serment, je jouerai avec vous sur parole tant qu'il vous plaira.
C'est avec la plus poignante anxiété que Raymond avait suivi cette partie, dont les conséquences, il ne le sentait que trop, pouvaient être terribles.
Tout ce qu'il imaginait que pouvait, que devait souffrir Mlle Simone, il le souffrit lui-même.
Il se représentait l'atroce douleur de cette jeune fille si fière en voyant l'outrage fait à ce nom de Maillefert qu'elle défendait, Dieu sait à quel prix.
Philippe avait été cruellement insulté.
Sa parole jetée sur le tapis vert n'y avait pas été acceptée.
Et tout ce qu'avait pu dire son adversaire des règlements du cercle dont il faisait partie n'était évidemment qu'une pure fiction inventée pour se garer de ces joueurs suspects qui empochent bravement quand ils gagnent et qui, s'ils perdent, ne payent pas..
Voilà où en était le dernier duc de Maillefert.
--Et certainement, pensait Raymond, il n'avait pas fallu moins que cette abominable offense, pour décider Mlle Simone à donner à son frère de quoi continuer à jouer.
Tant que la partie demeura en suspens, tant qu'il vit les deux joueurs se disputer avec acharnement ces saintes économies de la jeune fille, la respiration lui manqua.
Mais lorsqu'il entendit Philippe de Maillefert, qui avait déjà trois points, annoncer le roi, quand il le vit abattre triomphalement son jeu et montrer qu'il avait trois atouts majeurs, c'est-à-dire le point sûr... oh! alors la joie lui monta au cerveau, enivrante autant que le vin, et, bondissant jusqu'à Mlle Simone:
--Il a gagné!... dit-il.
Violemment, comme si elle eût été endormie, et qu'un coup de pistolet eût été tiré à son oreille, Mlle Simone tressauta.
--Monsieur! fit-elle.
Mais quand ayant levé la tête ses yeux rencontrèrent les yeux de Raymond, un nuage de pourpre s'étendit sur son visage, jusqu'à la racine des cheveux, et, d'une voix faible, mais où vibrait toute son âme:
--Merci, monsieur, murmura-t-elle, merci!...
Les deux dames maigres, assises près de Mlle de Maillefert, ouvraient des yeux immenses.
Elles se demandaient quel était ce jeune homme d'un extérieur si remarquable, qu'elles ne connaissaient cependant pas, elles qui connaissaient tout le pays, qui parlait à Mlle Simone avec une si éloquente émotion, et à qui elle répondait d'une voix balbutiante.
--Et... continue-t-il de jouer? demanda la jeune fille.
Raymond se pencha vers le salon de jeu.
--Non, répondit-il. Je le vois, il est debout près de la fenêtre, il plaisante avec des jeunes gens que je ne connais pas...
Seulement, c'est d'une voix à peine intelligible qu'il prononça ces derniers mots.
Il venait de surprendre, arrêté sur lui, l'œil étincelant de méchanceté des deux dames maigres, et sous ce regard comme sous une douche glacée lui tombant sur le front, il recouvra son sang-froid.
Il vit Mlle de Maillefert compromise, et sérieusement, cette fois, par lui.
Et, furieux de sa sottise, tourmenté de regrets, ne sachant comment s'excuser et se retirer, ne sachant ni que dire ni que faire, il restait devant la jeune fille, à demi-incliné, rouge, balbutiant...
Jusqu'à ce qu'enfin une idée lui venant:
--Daignez-vous, mademoiselle, demanda-t-il, me faire l'honneur de danser avec moi le prochain quadrille?...
Elle se leva à demi, et déjà Raymond lui présentait le bras, quand soudain se rasseyant:
--Excusez-moi, monsieur, répondit-elle, j'ai déjà refusé plusieurs fois de danser, je me sens un peu souffrante...
Raymond pâlit.
--Je vous en prie!... insista-t-il.
Si visible fut l'hésitation de la jeune fille, qu'une des dames maigres crut pouvoir intervenir, en avançant sa tête chargée de plumes:
--Vous êtes en vérité trop scrupuleuse, mon enfant, dit-elle. Vous souffriez, tout à l'heure, vous avez refusé ces messieurs... quoi de plus naturel?... Maintenant, vous vous sentez mieux, monsieur vous invite et vous acceptez... quoi de plus simple? Eh! dansez donc, croyez-moi, profitez de votre jeunesse!...
Ce qu'il y avait de perfide dans cette phrase, Mlle Simone ne le comprit pas, pas plus qu'elle ne surprit le sourire venimeux qui la soulignait.
Elle se leva donc, appuya sa main tremblante sur le bras de Raymond, et, traversant la galerie, ils gagnèrent un des salons où on dansait...
Ah! l'impitoyable M. de Boursonne eût bien ri de la contenance de son «jeune ami».
Raymond allait d'un pas de somnambule, de l'air d'un homme qui n'est pas parfaitement sûr d'être bien éveillé.
Il se demandait s'il n'était pas un fat ridicule, si l'instinctive sympathie qu'il avait cru lire dans le doux regard de cette jeune fille si fière existait réellement.
Comment, ne s'étant jamais parlé, s'étaient-ils parfaitement compris? Quelles mystérieuses affinités rapprochaient ainsi leurs âmes? L'avait-elle donc deviné? Avait-elle deviné ce cœur qui ne battait déjà plus que pour elle?
Que n'eût-il pas donné pour avoir un instant la puissance de Dieu, pour anéantir, par le seul acte de sa volonté, tous ces importuns dont il fendait la foule odieuse, pour se trouver seul près de Mlle Simone, tomber à ses pieds, lui dire de quelle admiration absolue et respectueuse il l'admirait!
Mais il n'avait pas la puissance de Dieu.
L'orchestre jouait les premières mesures d'un quadrille, et il n'eut que le temps de chercher une place et de s'inquiéter d'un vis-à-vis. Et ce n'était pas tout encore.
Il sentait peser sur lui il ne savait combien de regards enflammés de curiosité, et il comprenait la nécessité de dominer son trouble, de maîtriser ses pensées et d'adresser la parole à Mlle Simone.
Hélas! son esprit ne lui fournissait rien, pas un mot, pas une de ces phrases banales qui s'échangent entre deux figures, et qui sont comme la fausse monnaie de l'esprit et de la galanterie, pas un de ces compliments ineptes qu'il entendait couler comme de source de la bouche en cœur des danseurs ses voisins...
Peut-être Mlle de Maillefert souffrait-elle autant que lui, peut-être se rendait-elle compte de son embarras. Toujours est-il qu'à la fin de la seconde figure, elle lui demanda quelques renseignements sur les travaux de M. de Boursonne.
C'est avec l'empressement d'un homme en train de se noyer que Raymond saisit cette branche.
Et, tout en décrivant avec une extrême volubilité leurs plans et leurs études:
--Je me perds, pensait-il... Elle doit me juger stupide... Est-ce là ce que je devrais lui dire!... O sensibilité idiote, maudite timidité!...
Elle finit, cependant, cette interminable contredanse.
Elle finit par un galop général, les deux orchestres jouant le même quadrille, et les danseurs des deux salons se lançant et se mêlant dans la grande galerie...
C'est près de sa mère que Mlle Simone voulut être reconduite.
La duchesse de Maillefert était à la même place, fort entourée pour le moment et rouge de dépit; car M. de Boursonne, à force de questions perfides et d'attaques sournoises, l'avait presque amenée à confesser le but de son voyage.
Apercevant sa fille au bras de Raymond:
--Venez-vous donc de danser? lui demanda-t-elle d'un ton aigre.
--Oui, ma mère.
--Avec monsieur?
--Oui.
--Il me semblait vous avoir entendu dire à M. de Luxé que vous étiez souffrante et que vous ne danseriez pas de la soirée.
La jeune fille s'assit sans répondre, et Raymond allait peut-être commettre la maladresse insigne de s'excuser, quand il sentit qu'on lui frappait sur l'épaule.
Il se retourna vivement et se trouva en face de M. de Boursonne.
--Je suis rompu, lui dit le bonhomme; les bals, décidément, ne sont pas mon fait. Allons chercher nos pardessus et filons...
Raymond le suivit et sans trop de peine ils retrouvèrent la porte du petit salon où ils s'étaient débarrassés de leurs effets.
Seulement cette porte était fermée et on avait retiré la clef.
--Eh bien! voilà qui est gracieux! gronda M. de Boursonne.
Il essayait d'ouvrir, cependant, lorsqu'un vieux domestique sans livrée accourut:
--Que désirent ces messieurs? demanda-t-il.
--Parbleu! nos paletots, qui sont là-dedans.
Le domestique les examinait avec une attention étrange.
--C'est par erreur, répondit-il enfin, qu'on a conduit ces messieurs dans ce salon. Il dépend de l'appartement de miss Lydia Dodge, la gouvernante anglaise de Mlle Simone, de sorte que...
En toute autre occasion, M. de Boursonne n'eût point manqué de s'informer de cette miss Lydia, dont il avait déjà ouï parler par maître Béru.
Mais en ce moment, il s'impatientait fort.
--De sorte que, interrompit-il, nos vêtements sont sous la clef de la gouvernante...
--Oh! non certes, on les a retirés, et si ces messieurs veulent prendre la peine de venir avec moi...
Ils prirent cette peine.
Leurs vêtements avaient été soigneusement recueillis. Ils les endossèrent, et l'instant d'après ils descendaient le perron du château de Maillefert.
Il était trois heures du matin.
Les gens graves se retiraient. On voyait les lanternes de leurs voitures glisser à travers les arbres le long de la route qui conduit à la levée de la Loire et sur le pont de fil de fer.
Les fanatiques seuls restaient, ceux qui dansent jusqu'à ce que la dernière bougie ait fait éclater la dernière bobèche, jusqu'à ce que le dernier musicien de l'orchestre s'endorme exténué sur son instrument.
Ceux-là en prenaient à cœur-joie.
Ils dansaient un cotillon, et on voyait leurs ombres tourbillonnantes passer et repasser devant les fenêtres.
Dans la cour, en attendant leurs maîtres, les valets dormaient autour de leurs feux, à l'exception de trois ou quatre, qui, parfaitement ivres, échangeaient des injures en attendant d'échanger des coups.
Les lampions de l'avenue étaient éteints... A peine de-ci et de-là, dans les branches, en apercevait-on un qui agonisait, jetant bien plus de fumée que de lumière.
--Et voilà comment finissent toutes les fêtes! observait philosophiquement M. de Boursonne. Et on appelle cela s'amuser...
Mais au moment de franchir la grille de la cour d'honneur, il s'approcha d'un des réverbères, et, tirant de sa poche un vieux portefeuille, il l'examina attentivement.
--Parbleu!... fit-il.
--Qu'est-ce, monsieur? interrogea Raymond.
Mais, au lieu de répondre:
--Aviez-vous laissé quelques paperasses dans la poche de votre pardessus, mon cher Delorge? demanda le bonhomme.
Raymond chercha.
--Oui, répondit-il.
--Quelles?
--Deux ou trois vieilles lettres à mon adresse, et quelques cartes de visite.
--Alors, plus de doute, fit le vieil ingénieur.
Et s'arrêtant court:
--Que me répondriez-vous, reprit-il, si je vous disais que Mlle Simone sait que sa discussion avec sa mère à été entendue?
--Oh! monsieur...
--Et entendue par nous, qui plus est, par vous Raymond Delorge, et par moi le père Boursonne...
--Si cela était, monsieur, j'en serais au désespoir...
--Eh bien! désespérez-vous, mon cher, car rien n'est plus certain, déclara le vieil ingénieur.
Et, se remettant en marche, car il avait chaud et la nuit était fraîche:
--Rien n'est plus certain, poursuivit-il, et je le prouve: 1º nos pardessus ont été soigneusement retirés du petit salon; 2º mon portefeuille a été ouvert, je m'en suis assuré; 3º un domestique montait la garde non loin de la porte fermée, avec ordre de bien prendre notre signalement...
Tout cela était tellement probable qu'il n'y avait guère moyen d'en douter.
--Soit, interrompit Raymond, mais pourquoi serait-ce Mlle Simone qui saurait notre indiscrétion, bien involontaire de ma part, et non pas Mme de Maillefert, ou plutôt, pourquoi ne la connaîtraient-elles pas toutes deux?
M. de Boursonne hocha la tête.
--Ici, répondit-il, je n'ai plus que des présomptions. Seulement, il est de ces indices moraux qui valent des faits. Si Mme de Maillefert eût su que nous possédions son secret, elle eût été avec nous plus gracieuse, car elle eût eu peur de nous. Or, c'est à peine si elle a été polie, cette chère duchesse...
--Oui, c'est juste, murmurait Raymond, c'est très juste!...
--Maintenant, reste à savoir comment a été avec vous Mlle Simone... Je sais déjà qu'elle a dansé avec vous, après avoir refusé de danser avec d'autres...
--Ah! monsieur!...
--Parfait, je suis fixé, dit en riant le vieil ingénieur.
Et, redevenu grave tout à coup:
--Cette noble duchesse, prononça-t-il d'une voix irritée, mériterait qu'on rasât ses cheveux couleur de soleil, qu'on la vêtît d'un sarrau de ratine grise et qu'on l'obligeât à soigner des galeux jusqu'à la fin de ses jours. Son aimable fils mériterait qu'on l'embarquât sur quelque long-courrier, avec recommandation au capitaine de lui faire connaître les douceurs du chat à neuf queues...
Puis plus bas:
--Et si j'étais à votre place, ami Delorge, poursuivit-il, si j'avais votre âge, si ma bonne étoile guidait sur mon chemin une jeune fille telle que Mlle Simone...
--Eh bien?...
--Eh bien!... elle serait ma femme, envers et contre tous, quand il me faudrait soulever des montagnes ou combler des abîmes; elle serait ma femme ou ma vie serait perdue, brisée, finie...
Il s'interrompit, honteux peut-être un peu de son enthousiasme, et brusquement, sans vouloir entendre la réponse qui montait aux lèvres de Raymond:
--Mais nous voici arrivés, dit-il, et j'entends cet imbécile de Béru qui vient nous ouvrir... Bonne nuit, dormez bien... Mais vous savez: Elle serait ma femme!...
QUATRIÈME PARTIE
LES MAILLEFERT
I
Il était tard lorsque Raymond Delorge se réveilla.
C'était un dimanche, et il avait défendu à maître Béru, le bon hôtelier du Soleil levant, d'entrer dans sa chambre, même pour lui annoncer le déjeuner.
Le temps était splendide. Un de ces radieux soleils de la Saint-Martin, si beaux dans la vallée de la Loire, dissipait les dernières brumes et dorait à l'horizon lointain la cime jaunie des grands arbres...
Raymond ouvrit sa fenêtre, et l'air pur, à grands flots, s'engouffra dans sa chambre...
La grande rue des Rosiers était bruyante et animée. La grand'messe venait de finir, et incessamment passaient des groupes de paysannes coquettes, rouges et joufflues sous leur blanc bonnet de mousseline.
Cependant, au lieu de se hâter de s'habiller, comme d'ordinaire, Raymond s'affaissa dans un grand vieux fauteuil que l'aubergiste du Soleil levant avait fait venir de Saumur à son intention.
Les dernières paroles de M. de Boursonne: «Elle serait ma femme», retentissaient encore à son oreille, remplissaient sa pensée et vibraient dans son âme.
--Oui, se répétait-il, comme pour s'encourager, oui, il faut qu'elle soit ma femme.
C'est qu'il n'en était plus à batailler avec lui-même, à essayer de s'abuser. Il aimait Mlle Simone de Maillefert.
Il l'aimait de cet amour unique et absolu qui envahit l'être entier, qui s'empare despotiquement de toutes les facultés, qui remplit l'existence, et qui, selon qu'il est heureux ou malheureux, fait de celui qu'il possède le plus fortuné ou le plus misérable des mortels.
Mais elle, Mlle Simone, l'aimait-elle? l'aimerait-elle jamais?...
Se rappelant son attitude lorsqu'il lui avait été présenté, ses rougeurs soudaines, ses regards surpris, et comment, tout à coup, sans jamais s'être parlé, ils s'étaient entendus:
--Non, je ne lui suis pas indifférent, se disait-il, tressaillant d'espérance.
Mais presque aussitôt les observations de M. de Boursonne lui revenaient à la mémoire: il songeait que Mlle de Maillefert avait dû savoir qu'il avait pris sa défense, qu'il s'était battu pour elle avec M. Bizet de Chenehutte, et alors:
--Pauvre fou que je suis, murmurait-il, qui prends pour un intérêt sérieux ce qui n'est que l'expression banale, à force d'être naturelle, de la reconnaissance.
Pourtant, comme il se sentait prêt à tout pour conquérir Mlle de Maillefert, comme il se sentait de taille, selon l'expression de M. de Boursonne, à aplanir des montagnes et à combler des abîmes, il s'efforçait d'évaluer froidement ses chances de succès.
Hélas!... elles lui paraissaient autant dire nulles.
Même en admettant, et il n'osait l'admettre, que Mlle Simone l'aimât, en était-il plus avancé?
Il en savait précisément assez de l'existence des Maillefert pour être persuadé que la duchesse et son fils s'opposeraient de tout leur pouvoir et de toute leur énergie au mariage de Mlle Simone, non précisément avec lui mais avec n'importe qui.
Un mariage n'aurait-il pas ce résultat de les priver des revenus de la malheureuse enfant, qui étaient désormais leur unique ressource?
D'un autre côté, ignorait-il à quelle tâche écrasante Mlle Simone avait voué sa vie? Et il l'estimait assez héroïque pour briser son cœur plutôt que de renoncer à cette œuvre de veiller sur la maison de Maillefert et de préserver de tout opprobre ce grand nom, sans cesse compromis par les folles prodigalités de la duchesse et par les insanités de M. Philippe...
Et qui était-il, lui, Raymond Delorge, pour oser aspirer à la main de cette jeune fille si belle, si noble et si riche?...
Un obscur bourgeois, un pauvre petit ingénieur des ponts et chaussées, sans autre avoir que les maigres émoluments de sa place.
Et ce n'était pas tout.
N'avait-il pas, de même que Mlle Simone, une tâche à remplir, et bien autrement impérieuse et sacrée? Sa vie n'était-elle pas vouée à une œuvre de justice et de vengeance, et d'avance sacrifiée?...
Que dirait sa mère, si elle venait à apprendre son amour, ses espérances, ses projets?
Il lui semblait la voir se dresser en pied, austère comme le devoir, rude comme la vérité, terrible comme le remords.
--Honte sur vous, lui disait-elle, qui pouvez oublier votre père assassiné!... Honte sur vous, dont le lâche cœur peut espérer le bonheur alors que les assassins triomphent, alors que Maumussy et Combelaine sont encore impunis!...
Et, comme pour exaspérer la douleur de Raymond, sa conscience ne lui montrait autour de lui que des exemples d'une indomptable ténacité.
Sa mère, d'abord, Mme Cornevin, qui, après avoir eu cette énergie d'élever cinq enfants, avait eu cette constance de se faire une éducation à la hauteur de ses espérances. Et Léon Cornevin, dont on avait brisé la carrière, mais non l'indomptable volonté. Et Jean encore, qui, en ce moment même, ayant tout abandonné, patrie, amis, famille, s'obstinait à la recherche de son père, à la poursuite de cette lettre décisive que le général Delorge mourant avait dû confier à l'unique témoin du crime, au loyal et malheureux Laurent Cornevin.
Il n'était pas jusqu'à Me Roberjot, jusqu'au timide bonhomme Ducoudray dont la conduite ne fût pour Raymond un cruel reproche.
--Eh bien! oui, c'est vrai, se disait-il avec une sorte de rage, oui, ce que je fais est indigne; mais je l'aime, ma raison se trouble, ma volonté m'échappe, je ne m'appartiens plus, je ne suis plus moi... je l'aime!...
Mais l'excès même de son exaltation devait le ramener vite à une plus saine appréciation de la réalité. Comprenant que, s'il restait plus longtemps dans sa chambre, M. de Boursonne l'y viendrait relancer, il se hâta de s'habiller et de descendre.
Dans la grande salle du Soleil levant, le vieil ingénieur--pour employer encore une de ses expressions--tenait ses assises hebdomadaires.
C'était sa coutume, depuis qu'il avait établi son quartier général aux Rosiers.
Tous les dimanches, à l'issue de la grand'messe, il envoyait maître Béru lui racoler tout ce qu'il rencontrait sur la place de l'Église de paysans des environs.
Et il passait son après-midi à les questionner, avec un art et une patience admirables, essayant de tirer d'eux les indications qu'il supposait devoir servir l'immense travail dont il avait la direction.
Il était en train d'écouter un des adjoints de Saint-Mathurin, lequel avait eu ses meilleures terres ensablées, c'est-à-dire stérilisées pour des années, à l'inondation de 1866, lorsqu'il aperçut Raymond qui traversait le vestibule pour se rendre à la salle à manger.
Aussitôt, il abandonna son adjoint et les sept ou huit paysans qui l'entouraient, et s'élançant après son jeune ami:
--Vous voilà donc, maître paresseux! s'écria-t-il... Savez-vous qu'il y a plus d'une heure que j'ai déjeuné?...
Mais si mauvaise que fût sa vue, il distingua l'altération des traits de Raymond, et surpris et changeant de ton:
--Saperjeu!... reprit-il; que vous arrive-t-il, mon cher?...
--Rien, monsieur; je suis un peu fatigué.
--Vous!... pour une pauvre nuit passée au bal, pour un innocent quadrille et pour quatre ou cinq verres d'un punch inoffensif!...
Raymond ne répondit pas, mais M. de Boursonne ne pouvait se méprendre à la façon dont il hocha la tête. Aussi, se frappant le front:
--J'y suis! s'écria-t-il. Mlle de Maillefert...
L'entrée de maîtresse Béru, qui apportait à Raymond des œufs à la coque dénichés de sa main le matin même, coupa la parole au bonhomme; mais dès qu'elle se fut retirée:
--Par ma foi, poursuivit-il, je ne comprends pas que le souvenir de la plus charmante jeune fille que je connaisse puisse donner à un amoureux cette mine funèbre.
--Hélas!... soupira Raymond.
--Vous avez découvert des obstacles?...
--Insurmontables, oui, monsieur.
Le vieil ingénieur haussa les épaules.
--Voilà bien, grommela-t-il, les jeunes gens de notre époque, héros aimables à qui il faut des sentiers fleuris, sablés de poudre d'or, et qui s'assoient découragés à la première taupinière qu'ils rencontrent.
--Monsieur...
--Taisez-vous! Peut-être m'avoueriez-vous que vous n'aimez que les entreprises faciles, et je vous prendrais en grippe. On ne gravit avec honneur et plaisir, mon cher, que les montagnes réputées inaccessibles. On est fier d'avoir atteint le sommet du mont Blanc, on ne se vante pas d'avoir escaladé les buttes Montmartre. L'impossible, voilà le but qui me tenterait, si j'avais votre âge. Tel que vous me voyez, je crois aux miracles, j'en ai vu... et la sorcière qui les faisait est aux ordres de tout le monde, elle s'appelle: la Volonté.
Il s'exprimait en homme fort de ses convictions et qui a expérimenté ses théories. Pourtant le visage de Raymond restait morne.
--Que peut la plus indomptable volonté, murmura-t-il, quand on a tout contre soi! Si vous saviez, monsieur....
Il était dans une de ces dispositions d'esprit où les plus chers secrets montent de l'âme bouleversée jusqu'aux lèvres, et si le vieil ingénieur l'eût voulu, il ne tenait qu'à lui de surprendre ce mystère qu'il avait deviné dans le passé de son jeune compagnon. Mais il ne songeait alors qu'à étudier le côté pratique--il disait le côté politique--des projets de Raymond...
--Le diable, mon cher, interrompit-il, c'est que, pendant que vous dansiez avec la fille, j'ai cédé à la tentation, stupide, je le reconnais, de tourmenter la mère, et que je l'ai tant agacée et persiflée qu'elle doit m'en vouloir à la mort. Conclusion: ni vous ni moi ne serons plus invités au château de Maillefert, et vous voilà séparé de Mlle Simone.
Il tira sept ou huit énormes bouffées de sa pipe, et du sein de l'épais nuage de fumée dont il s'était enveloppé:
--L'important, continua-t-il, est de faire notre paix. Comment? Voilà le problème. Pour l'instant, il faut que je rejoigne mes campagnards qui doivent s'impatienter, mais nous reprendrons cet entretien. De votre côté, cherchez...
Point n'était besoin de ce conseil pour que Raymond se mit l'esprit à la torture.
Resté seul, il finit de déjeuner en quelques bouchées, alluma un cigare et sortit.
C'était, se disait-il, pour profiter du beau soleil, qu'il sortait, pour être libre, seul et plus maître de ses pensées.
Seulement, le hasard--il a toujours de ces caprices, le hasard--le conduisit de l'autre côté de la Loire, et lui fit prendre un petit sentier qui le mena justement sur une hauteur d'où il dominait les jardins de Maillefert et une partie du parc.
De là, il apercevait distinctement, se promenant le long des terrasses ou s'appuyant aux balustrades de marbre, les hôtes du château, les amis que la duchesse avait amenés de Paris.
Ils étaient une douzaine, hommes et femmes, et d'après leurs gestes, on pouvait aisément imaginer qu'ils n'engendraient pas la mélancolie.
Pour la première fois, Raymond sentit au cœur l'aiguillon de l'envie.
Il envia ces jeunes messieurs qu'il apercevait, causant et riant. Mme de Maillefert ne les haïssait pas, eux. Tandis que, lui, la porte du château lui était peut-être à tout jamais fermée. Il avait droit à une visite de politesse, ou, pour mieux dire, il la devait, mais lorsqu'il se présenterait, quelque laquais insolent lui répondrait que madame la duchesse n'était pas visible, il remettrait sa carte cornée, et tout serait dit.
Ce qui le consolait un peu, c'était l'absence de Mlle Simone. Il ne la voyait pas dans le jardin. Où pouvait-elle être?
Il se demandait comment le savoir, songeant vaguement à courir se poster sur le passage de la jeune fille, lorsque, sans qu'il eût besoin de questionner, il fut renseigné par deux paysans qui se croisèrent à dix pas de lui, sur le chemin.
Ils avaient leurs habits du dimanche, et l'un d'eux, celui qui tournait le dos au château de Maillefert, semblait un peu gris.
Apercevant l'autre:
--Ohé! cria l'homme qui avait bu, te voilà, Bruneau!
--Oui.
--Où donc vas-tu, comme ça?
--Au château.
--Un dimanche! Tu ne trouveras pas la demoiselle.
--Au contraire, c'est toujours le dimanche qu'elle donne rendez-vous au monde, à ses fermiers et à ses métayers afin de ne les point déranger de leurs travaux.
--Et qu'y vas-tu faire, au château?
--Porter de l'argent.
L'homme gris ouvrit de grands yeux.
--Je croyais, fit-il, que tu ne payais ton fermage qu'à Noël.
--C'est vrai aussi.
--Alors?
--La demoiselle nous a fait prier, moi et deux ou trois autres, de lui avancer la moitié du fermage...
--Tiens! tiens!... Et tu consens à cela, toi?
--Je fais mieux. Au lieu de la moitié que demandait la demoiselle, je lui porte le tout.
--Oh! oh!
--C'est comme ça. Et si au lieu d'une année d'avance elle avait besoin de deux, eh bien! on lui trouverait l'argent tout de même.
--Et que dit de ça maîtresse Bruneau?
--Maîtresse Bruneau dit que, s'il fallait aller chez le notaire emprunter pour prêter à la demoiselle, on irait. Maîtresse Bruneau se souvient qu'une nuit qu'elle était malade à ne pouvoir remuer ni bras ni jambes, et que notre petite étouffait d'une angine, et que moi je perdais la tête, la demoiselle est montée à cheval par une pluie battante et est allée à Saumur chercher de la glace que le médecin avait ordonnée.
L'ivrogne, d'un air ironique, tira son chapeau.
--Tu es une bonne pâte d'homme, toi, dit-il.
--Je m'en vante.
Et ils se séparèrent, chacun poursuivant sa route en sens contraire.
--Qu'arrive-t-il, pensait alors Raymond, pour que Mlle de Maillefert en soit réduite à demander des avances à ses fermiers? Quelle folie de la duchesse a-t-elle à réparer? quelle nouvelle frasque de M. Philippe?...
Et il se représentait la malheureuse aux prises avec ces incurables prodigues, harcelée, tiraillée, tour à tour suppliée et menacée, condamnée à une lutte de tous les instants.
Certes, il lui avait fallu une énergie de fer pour résister si longtemps. Mais un jour ne viendrait-il pas où, brisée de cet atroce combat, excédée, désespérée, vaincue, elle dirait à ce frère insensé et à cette mère absurde:
--Vous le voulez, soit! prenez tout, dépensez, dilapidez, jetez au vent, et périsse après l'honneur de Maillefert...
C'est avec des tressaillements d'une joie égoïste que Raymond songeait à cette ruine possible de Mlle Simone. Ruinée, il la voyait plus près de lui, et il pouvait avouer son amour sans être soupçonné d'une honteuse spéculation.
Telles étaient ses réflexions, tout en regagnant les Rosiers, quand, arrivé au milieu du pont suspendu, il s'entendit appeler. Il se retourna et se trouva nez à nez avec Savinien Bizet de Chenehutte, lequel glorieusement portait le bras en écharpe.
--Vous voici donc, mon cher Delorge, disait l'aimable jeune homme. Eh bien! vous étiez au bal de Maillefert. Mes compliments sincères! On ne parle que de vos succès. Vous avez paru et vous avez triomphé. Miracle! La statue s'est animée, ses beaux yeux se sont abaissés tendrement sur vous, elle a parlé, elle a dansé, elle a souri... Oh! je suis bien informé! La duchesse, à ce qu'il paraît, faisait un nez d'une aune.
--Je ne sais ce que vous voulez dire, dit froidement Raymond.
Et du coin de l'œil il mesurait la hauteur du pont et la profondeur de l'eau. Il lui fallait se tenir à quatre, pour ne pas saisir le sieur Bizet et le lancer par-dessus le parapet.
--Allons donc, poursuivait l'intéressant jeune homme, est-ce avec un ami qu'on doit faire le discret? Car nous sommes amis. Deux hommes qui se sont coupé la gorge sont liés pour la vie. Voyons, à quand le mariage? Car il y a promesse de mariage. Ce qui de la part de toute autre jeune fille serait insignifiant, est de la part de Mlle Simone une déclaration... Elle ne peut plus se dédire... Ah! mon gaillard...
--Salut!... interrompit brutalement Raymond.
Et plantant là M. Bizet stupéfait et mécontent, il s'éloigna à grands pas, comprenant que la colère allait l'emporter.
Pourtant elles ne manquaient pas de vérité, les observations de M. Bizet de Chenehutte.
Dans les petits pays, où tout le monde se connaît, où chacun épie le voisin avec la subtile et patiente curiosité du désœuvrement, il fait bon mesurer ses démarches, peser ses paroles et surveiller jusqu'à ses regards.
Plus que toute autre, à la fête de Maillefert, Mlle Simone avait été l'objet de l'attention tracassière des invités.
On avait remarqué et noté qu'après avoir résisté aux instances de plusieurs danseurs, elle avait accepté presque sans se faire prier l'invitation de Raymond. On avait étudié le jeu de sa physionomie, guetté l'expression de ses yeux. Enfin, le mécontentement de la duchesse n'avait échappé à personne. Et de tous ces indices, soigneusement recueillis, les gens tiraient les conclusions les plus diverses selon qu'ils étaient des amis ou des ennemis des Maillefert.
Encore bien que Raymond ne reconnût guère l'esprit du pays, il avait comme une vague intuition de ce qui se passait, et il s'en irritait. Il se disait que tous ces commérages seraient pour la duchesse une raison de lui fermer plus sévèrement sa porte.
C'était aussi l'avis de M. de Boursonne.
--Très certainement, ajoutait-il, Mme de Maillefert n'ignorera pas ces cancans, votre ami Bizet est pour cela un trop dur semeur de nouvelles.
Les poings de Raymond se crispaient.
--Ah! ce Bizet, grondait-il, si je le tenais encore au bout de mon épée... je le clouerais contre un arbre.
Le vieil ingénieur fronçait ses sourcils.
--Et vous auriez tort, prononça-t-il. Votre excellent ami Bizet n'est qu'un sot, et comme en ce bas monde les sots sont en majorité, il ne faut pas songer à les exterminer. Occupons-nous plutôt de trouver un expédient pour faire notre paix avec le château.
Mais ils n'en trouvèrent aucun, de toute la soirée qu'ils passèrent à fumer, les pieds sur les chenets. Et la nuit, la conseillère divine, ne leur envoya aucune inspiration.
Raymond était donc fort triste, le lendemain, quand il se mit en route avec M. de Boursonne pour gagner le terrain de leurs opérations.
Ils exécutaient alors des sondages, un peu au-dessous des Tuffeaux, à un endroit où la Loire se rapproche du coteau jusqu'à ne plus laisser entre son cours et les carrières qu'une étroite prairie qu'inonde la moindre crue, et un chemin défoncé par le passage continuel de charrettes chargées.
Leur matinée passa vite à commander et à suivre les manœuvres de leur personnel, assez nombreux, de piqueurs et de bateliers.
Et, vers les trois heures de l'après-midi, assis sur le revers du profond fossé qui sépare la prairie du chemin, ils se reposaient un moment après leur collation quotidienne, quand un de leurs conducteurs s'écria:
--Ah!... voilà Mme de Maillefert et sa société!
Un même mouvement rapide mit sur pied Raymond et M. de Boursonne.
Ils regardèrent.
A cent mètres d'eux, à un endroit où le chemin tourne d'énormes blocs de pierres moussues, sept ou huit personnes à cheval, jeunes femmes et jeunes hommes, s'avançaient au petit pas.
En avant, plus hardie que les autres, Raymond reconnut la duchesse de Maillefert, la taille serrée dans une amazone de drap bleu, ayant sur la tête un chapeau d'homme d'où s'échappaient, dans un savant désordre, les flots de ses cheveux roux.
Arrivée à cinq pas de Raymond et du vieil ingénieur, la duchesse arrêta son cheval, s'inclina légèrement, et de son air le plus gracieux:
--Je vous salue, messieurs, dit-elle.
Puis, s'adressant à M. de Boursonne:
--Je vous surprends dans l'exercice de vos fonctions, monsieur le baron, ajouta-t-elle.
En toute occasion, ce titre de baron faisait cabrer le vieil ingénieur... mais pour cette fois, s'immolant aux intérêts de son «jeune ami», il pavoisa son visage de son meilleur sourire, et gaîment:
--Nous besognons de notre mieux, madame la duchesse, répondit-il.
--Et notre belle vallée vous devra une éternelle reconnaissance, baron, si vous parvenez à la mettre à l'abri des ravages de la Loire.
--Nous faisons tout pour qu'il en soit ainsi, mon jeune et cher camarade Delorge et moi.
La réponse était calculée pour fournir à Raymond l'occasion de se mêler à la conversation. Il ne songea pas à en profiter. Il ne remarquait, il ne voyait qu'une chose, c'est que Mlle Simone n'était pas parmi les personnes qui accompagnaient la duchesse, et qui, à son exemple, s'étaient arrêtées.
Par exemple, le jeune duc de Maillefert s'y trouvait, lui, vêtu d'une jaquette gris clair, portant une chemise de couleur à grand col rabattu, coiffé d'un de ces petits chapeaux de feutre à ruban bleu, que l'empereur venait de mettre à la mode. Même, autour de son chapeau, s'enroulait et palpitait à la brise un voile de gaze verte.
Il s'approcha à son tour, et ricanant, selon sa coutume:
--Ainsi, demanda-t-il à Raymond, c'est pour empêcher les inondations, ce que vous faites là?
--C'est du moins un travail préparatoire...
--Très curieux! s'écria M. Philippe, excessivement curieux!
Et enlevant son cheval, il lui fit franchir le fossé et se trouva dans la prairie aux côtés de Raymond.
A cheval, le jeune duc était encore plus disgracieux qu'à pied. Sa poitrine paraissait plus creuse, son dos plus bombé. Mais, ainsi que l'avait dit maître Béru, c'était un écuyer consommé, bien qu'il dût surtout à ses chutes sa renommée de sportsman. Il semblait s'être fait une spécialité de tomber, et se vantait d'avoir mesuré de son échine toutes les pistes de France et de l'étranger.
Il manœuvrait donc son cheval dans la prairie, et, le lorgnon à l'œil, il examinait les instruments qui s'y trouvaient, les niveaux, les jalons, les chaînes, les piquets, les sondes, demandant des explications à Raymond, s'étonnant de tout, comme l'eût pu faire un sauvage, et répétant toujours:
--Très curieux, parole d'honneur! prodigieusement curieux!
Pendant ce temps, Mme de Maillefert, entourée de ses hôtes, tenait M. de Boursonne.
--Vos travaux coûteront sans doute très cher, baron? disait-elle.
--Beaucoup de millions, madame.
Elle se tourna vers une jeune femme, très brune et très belle, qui l'accompagnait, et d'un accent attendri:
--Comment, prononça-t-elle, comment un pays ne chérirait-il pas un gouvernement qui dépense tant d'argent pour assurer sa prospérité!...
Le retour de M. Philippe, qui franchissait de nouveau le fossé, lui épargna la fin de la phrase.
--Parole d'honneur, ma mère, disait le jeune duc, il faudra revenir à pied voir ces messieurs se servir de leurs instruments. Parole d'honneur, on n'a pas idée de ça.
--Nous reviendrons certainement, approuva la duchesse, mais j'espère bien qu'avant nous aurons le plaisir de voir ces messieurs à Maillefert...
C'est à M. de Boursonne qu'elle parlait, mais c'est à Raymond qu'elle adressait le plus provocant de ses sourires.
--Tous les soirs, nous faisons un petit bac de famille, ajouta M. Philippe...
La duchesse rassemblait son cheval.
--Ainsi, c'est convenu, messieurs, dit-elle; nous vous attendons ce soir...
Et craignant peut-être un refus, elle rendit la main à son cheval qui partit au galop, entraînant tous les autres.
--Surtout, vous savez, criait le jeune duc, pas d'habit noir...
Ils étaient loin déjà, que Raymond et M. de Boursonne restaient encore en face l'un de l'autre, étourdis de surprise et se demandant la signification de ce revirement si brusque.
Était-il possible de l'attribuer au hasard, à un de ces caprices comme il en passe dix par jour à travers les cerveaux fêlés, tels que celui de la duchesse de Maillefert?
Évidemment, non.
Les moindres détails de cette scène rapide annonçaient la préméditation, de même que les conduites pareilles de la mère et du fils trahissaient un plan concerté.
Il sautait aux yeux que Mme de Maillefert et le jeune duc souhaitaient vivement un rapprochement, des relations, une certaine intimité.
Mais pourquoi? dans quel but?
--Ils s'ennuient probablement beaucoup... hasarda Raymond.
Le vieil ingénieur esquissa un geste ironique.
--C'est-à-dire que, selon vous, reprit-il, ces nobles châtelains compteraient sur nous pour les distraire, pour charmer par les agréments de notre conversation leurs interminables soirées?...
Mais il s'interrompit, et saisissant le bras de Raymond:
--Regardez-moi dans le blanc des yeux, reprit-il. Comme cela, bien. Maintenant, savez-vous l'idée qui me vient? C'est que Mme de Maillefert songe à vous faire épouser sa fille.
Tout le sang de Raymond afflua à son visage.
--Votre raillerie est cruelle, monsieur, fit-il.
--Je ne raille, sacrebleu, pas!
--Alors, vous oubliez que la duchesse et son fils, vivant des revenus de Mlle Simone, ne peuvent pas souhaiter qu'elle se marie.
--Oui, je sais bien, ce serait leur ruine... en apparence, du moins. Mais les apparences sont trompeuses parfois. C'est à examiner, à creuser... Il faudra voir, et nous verrons; car nous acceptons l'invitation, n'est-ce pas?
Raymond secoua la tête.
--Je ne sais trop... répondit-il.
M. de Boursonne éclata de rire, et frappant sur l'épaule de son jeune camarade:
--Hypocrite, va! dit-il.
Eh bien! non, Raymond disait vrai, il hésitait. Pareil à ces chasseurs impressionnables qui vont se mettre à l'affût, et qui, au moment où le gibier arrive sur eux, sont pris d'un éblouissement et ne tirent pas, Raymond était de ces tempéraments nerveux à l'excès qui passent leur vie à invoquer l'occasion, et qui se troublent et ne savent plus se décider à la saisir si elle se présente.
Pourtant, au dernier moment, après le dîner, sur les huit heures, quand M. de Boursonne lui demanda:
--Partons-nous?
--Partons, répondit-il en se levant.
C'est dans un salon du premier étage que se tenaient Mme de Maillefert et ses hôtes. C'est là qu'un valet de pied conduisit M. de Boursonne et Raymond dès qu'ils se présentèrent.
A leur entrée, la duchesse se souleva à demi avec une exclamation de plaisir et en battant des mains...
--Vous voilà donc, déserteurs!...
M. Philippe, lui, s'était élancé au-devant d'eux et leur serrait les mains avec effusion, comme à deux amis qu'on revoit après une longue absence.
--C'est, sacrebleu, étrange! pensait M. de Boursonne. Qu'est-ce que cette mauvaise comédie?...
Raymond, lui, ne pensait à rien.
Il venait d'apercevoir Mlle Simone, assise près de cette jeune dame, si brune et si remarquablement belle, qu'il avait déjà vue, le tantôt, à cheval aux côtés de la duchesse de Maillefert.
Mais il sentit, en même temps, son cœur se serrer, en voyant de quel air de stupeur immense le considérait Mlle Simone.
Ah! certes, elle ne savait pas feindre, la pauvre enfant, et ses yeux si beaux et son charmant visage étaient comme un livre ouvert où se lisaient ses impressions et ses pensées.
--Ainsi, elle ignorait l'invitation de sa mère, se disait tristement Raymond. Ainsi, elle ne savait pas que je viendrais ce soir...
Cependant, à l'exemple de M. de Boursonne, après avoir présenté ses respects à la duchesse, il saluait les femmes qui se trouvaient dans le salon, et trois jeunes messieurs, des amis de M. Philippe, lesquels causaient et riaient près de la cheminée, sur laquelle était posée une cave à liqueurs ouverte.
Au piano, un jeune homme était assis et jouait,--un de ces pianistes qu'on prend toujours pour des perruquiers, tant ils sont bien peignés et fleurent bon la pommade, et qui tout l'été promènent de château en château leur doigté supérieur et leurs airs inspirés, à la recherche de la grande dame qui doit s'éprendre de leur génie et les enlever...
Mais la musique n'était pas le faible du jeune duc de Maillefert. Aussi, profitant bien vite de l'entrée de Raymond et de M. de Boursonne:
--Très jolie, cette petite mélodie, dit-il au jeune pianiste; oui, ravissante, parole d'honneur! Cependant, si vous voulez bien, nous en resterons là pour ce soir, hein! n'est-ce pas?...
Sans mot dire, avec la résignation douloureuse et fière du génie méconnu, l'artiste ferma le piano et s'accouda contre la tablette.
--Mesdames et messieurs, continuait M. Philippe, puisqu'il nous arrive des «pontes», nous allons, si le cœur vous en dit, tailler un petit bac, un bac de famille, à la papa, pour n'en pas perdre l'habitude...
--Oh! pas de bac, interrompit une des amies de la duchesse, c'est un jeu d'hommes, cela; il faut compter et je m'embrouille toujours... La roulette, plutôt, comme l'autre soir...
--Oui, la roulette, approuva une jeune femme.
--C'est-à-dire que vous espérez encore me dépouiller, ricana M. Philippe, mais n'importe!...
Et sonnant:
--La roulette! demanda-t-il au valet qui parut.
Jamais idée ne sembla plus lumineuse à Raymond.
Il lui semblait sentir tous les regards arrêtés sur lui avec une expression de moquerie. Et il n'osait pas, lui, regarder Mlle Simone, tremblant que son visage ne trahît ce qui se passait en lui.
Le jeu allait être une planche de salut.
Déjà les domestiques avaient apporté la roulette, c'est-à-dire ce cylindre creux qui ressemble à un cadran, et où on fait mouvoir la bille qui décide des coups, puis un grand tapis où étaient dessinés des casiers et des chiffres.
Les préparatifs terminés:
--En place, en place! s'écria M. Philippe; nous gaspillons un temps précieux, comme disait ce pauvre baron Trigault.
Tout le monde avait pris place autour de la table, à l'exception du seul M. de Boursonne.
--Eh bien! baron, lui dit gracieusement la duchesse, est-ce que vous ne jouez pas?
--Jamais, madame.
--Très curieux, parole d'honneur! fit M. Philippe. Et pourquoi cela, s'il vous plaît?...
--Parce que j'ai peur de perdre.
L'aveu parut cynique.
--Croyez-vous donc que nous jouons pour gagner? demanda la duchesse.
--Dame!... oui, répondit le bonhomme, avec ce flegme qui faisait la force de sa plaisanterie.
M. Philippe, qui avait déclaré qu'il tiendrait la banque jusqu'à son dernier louis, alignait devant sa place des piles de pièces de vingt et de dix francs.
--Ces discours ne sont pas sérieux, dit-il.
Et imitant avec une perfection qui trahissait une longue étude, la voix monotone et glapissante des croupiers d'outre-Rhin:
--Faites vos jeux, mesdames et messieurs, reprit-il; faites vos jeux!...
Le hasard, aidé, à ce qu'il parut à M. de Boursonne, par Mme de Maillefert, avait placé Raymond entre Mlle Simone et cette dame brune qui avait de si beaux yeux.
Le vieil ingénieur crut aussi remarquer, lorsque la jeune fille prit place à la roulette, quelques regards surpris et aussi des sourires significatifs.
Puis, comme ni Mlle Simone ni Raymond n'avaient la moindre idée du jeu, la dame brune, obligeamment, se penchait vers eux pour les aider de ses conseils...
--Les jeux sont faits? glapit M. Philippe; rien ne va plus?...
Et il poussa le ressort qui mettait la bille en mouvement.
--Vous n'avez donc jamais joué à la roulette, monsieur? demanda la dame brune à Raymond.
--Jamais, madame.
La bille s'arrêta.
--Sept, rouge, impair, manque!...
Mlle Simone, la dame brune et Raymond avaient perdu.
--Vous êtes une détestable conseillère, duchesse, dit M. Philippe à la dame brune.
Ainsi, cette dame si jolie, près de qui se trouvait Raymond, était une duchesse. Mais que lui importait! Toute sa préoccupation était d'adresser la parole à Mlle Simone. Il le voulait de toute la force de sa volonté, et pourtant ne le pouvait pas. Que lui dire? Une banalité? Il se fût coupé la langue plutôt. Mais alors quoi? Son supplice du bal recommençait.
Et pour comble, il croyait reconnaître que Mlle Simone souhaitait lui parler, qu'elle avait quelque chose à lui dire. A plusieurs reprises, se retournant l'un vers l'autre, leurs yeux se rencontrèrent, et une même rougeur empourpra leurs joues.
--Vingt-huit, noire, pair, gagne!... glapissait M. Philippe.
Raymond perdait toujours. Il s'en souciait bien, vraiment!
Autour de la table, tout le monde causait et riait. La bouche en cœur, et d'un air content de soi, les amis du jeune duc disaient des choses stupides. Raymond les trouvait admirables, il eût donné un an de sa vie pour en pouvoir dire autant.
--Mon voisinage ne vous porte décidément pas bonheur, monsieur, murmura la jolie dame brune.
Il s'inclina gauchement, ne trouvant rien à répondre, rien de rien...
--Je suis donc un être absolument stupide, pensait-il avec une rage concentrée, un idiot, un goîtreux!...
--Allons, messieurs, allons, mesdames, disait le jeune duc, qui était en veine, échauffons-nous un peu, s'il vous plaît...
La rouge sortit, la jolie dame brune perdit quinze louis.
--Décidément, madame la duchesse, lui dit un jeune homme, vous allez vous décaver, et il va falloir écrire à M. de Maumussy qu'il vous envoie de l'argent...
A ce nom, éclatant là, tout à coup, comme un obus, Raymond eut un éblouissement... Était-ce possible!
Cette femme, près de lui, était-elle vraiment la duchesse de Maumussy!...
--Oh! fit une jeune dame, le duc de Maumussy n'est pas comme certains maris de ma connaissance, il n'attend pas que sa femme lui demande de l'argent, lui!...
Ainsi, plus de doute.
--Tous les jeux sont faits! continuait M. Philippe. Rien ne va plus...
Mais Raymond ne voyait ni n'entendait plus rien, le vertige s'emparait de son cerveau, et c'est mû par un pur instinct machinal qu'il lançait ses mises au hasard...
--La chance vous poursuit, monsieur, lui dit la jolie dame brune, la duchesse de Maumussy. Voulez-vous nous associer?...
--Nous associer!... s'écria le malheureux avec un mouvement d'horreur...
Et se maîtrisant tant bien que mal:
--Assurément, ajouta-t-il d'une voix défaillante, avec plaisir, avec bonheur...
Il n'avait plus qu'une idée, fuir, fuir... Ah! s'il eût su comment se retirer sans scandale!...
Heureusement, M. de Boursonne, qui le surveillait, avait, comme tout le monde, sans doute, aperçu son trouble affreux.
Et lorsqu'à dix heures on servit du thé et des rafraîchissements:
--Allons, mon cher Delorge, dit le vieil ingénieur, il faut nous retirer...
La duchesse de Maillefert voulut le retenir, mais il prétexta un travail urgent, promit de revenir et enfin sortit, entraînant Raymond.
Puis, une fois dehors:
--Malheureux, que se passe-t-il? demanda l'excellent homme. Votre bras tremble sur le mien...
--Ah! monsieur, ne m'interrogez pas, je vous en prie...
Jusqu'au Soleil levant, ils n'échangèrent plus une parole.
Maître Béru les attendait, et apercevant Raymond:
--Monsieur, juste comme vous sortiez, le facteur a apporté pour vous deux lettres de Paris... Les voici.
C'est à peine si d'une voix défaillante il eut la force de balbutier:--Merci!...
Après quoi ayant pris ses lettres des mains de l'aubergiste, sans même songer à saluer M. de Boursonne, il gagna l'escalier.
Maître Béru lui-même fut frappé de ces circonstances.
--Qu'a donc M. Delorge? demanda-t-il au vieil ingénieur, qui allumait sa pipe au feu mourant de la cuisine.
--Rien, absolument, répondit le digne homme.
Mais en lui-même et tout en montant à sa chambre:
--En voici bien d'une autre! grommelait-il. Que diable s'est-il passé entre mon étourneau et Mlle de Maillefert?...
Car il ne voyait que Mlle Simone pour avoir jeté Raymond dans un tel désordre.
--Et cependant, songeait-il, son autre voisine, cette duchesse de Maumussy est bien jolie, et elle le regardait avec des yeux bien doux... Et lui, à un moment lui a répondu d'une façon étrange!...
Sa pipe était finie, et il en secouait les cendres en frappant le fourneau contre son ongle.
--Peut-être n'y a-t-il rien, ruminait-il encore. Ce sacré Delorge est nerveux comme une petite maîtresse. Peut-être dort-il déjà...
II
Non, Raymond ne dormait pas...
A peine arrivé à sa chambre, il s'était affaissé sur un fauteuil, et il s'efforçait de recueillir ses idées.
--Que je suis faible, murmurait-il, que je suis lâche!...
Pauvre garçon!... Il n'était ni faible ni lâche, il était victime d'une situation qu'il n'avait pas faite, d'un passé qu'il traînait comme un prisonnier sa chaîne.
Mme Delorge, cette femme d'une énergie antique, n'avait pas senti qu'il est impossible d'enfermer un homme dans une idée unique, si vaste que soit cette idée.
Elle n'avait pas compris que, si sa vie était finie, la vie de son fils commençait; que si tout était mort en elle, tout en lui était à naître.
Elle ne s'était pas dit qu'en lui imposant une tâche surhumaine elle l'exposait à maudire cette tâche le jour où une grande passion mettrait aux prises dans son âme bouleversée l'intérêt de son amour et ce qu'il estimait être un devoir sacré.
--Oh! non, se disait-il, je n'oublie pas que mon père a été lâchement assassiné! Non, je ne saurais oublier que les assassins sont restés impunis!... C'est avec joie que je donnerais ma vie pour que justice fût rendue!... Mais dépend-il de moi d'aimer ou de n'aimer pas Mlle Simone, et me faut-il renoncer à la voir parce que Mme de Maumussy est au château de Maillefert?... En quoi Mme de Maumussy est-elle coupable, elle que l'on dit mariée contre son gré à ce misérable aventurier!
Il tournait, en même temps, et retournait entre ses mains les lettres qu'il venait de recevoir.
Il avait reconnu l'écriture des adresses.
L'une était de sa mère, l'autre de Me Roberjot.
Et il hésitait à les ouvrir, redoutant d'y trouver la condamnation sans appel des espérances auxquelles il essayait de se raccrocher.
--Pourtant, il le faut!... fit-il.
Et d'un mouvement fiévreux, décachetant la lettre de Mme Delorge, il lut:
«Cher Raymond,
«L'heure maintenant est proche, de notre revanche, quelque chose me le dit. Tous nos amis, depuis M. Ducoudray jusqu'à Me Roberjot, le croient.
«Ce qui me prouve que l'empire se sent menacé, c'est que d'anciens amis de ton père, qui l'avaient renié, qui semblaient avoir oublié notre existence, sont venus me rendre visite.
«Tout Paris s'entretient d'un procès horriblement scandaleux qu'intenterait à M. de Maumussy la famille de sa femme.
«On m'affirme aussi que M. de Combelaine, plus ruiné que jamais, a été sur le point d'épouser l'indigne sœur de Mme Cornevin, Mme Flora Misri, et qu'au dernier moment le mariage a manqué pour des raisons honteuses.
«Raymond, mon fils bien-aimé, souviens-toi de ton père... Tiens-toi libre de tout engagement et prêt à agir au premier signal.
«Ta sœur Pauline et moi, t'embrassons de toute notre âme...
«ÉLISABETH DELORGE.»
--Prêt!... libre de tout engagement!... murmura Raymond avec un rire amer. Voilà vingt ans que je vis ainsi!...
Et il ouvrit la lettre de Me Roberjot.
«Je n'ai qu'une minute, lui écrivait le député de l'opposition, juste le temps de copier, pour Léon Cornevin et pour vous, une lettre que je reçois de notre ami Jean.
«Lisez, et vous verrez si le brave garçon perd son temps.»
Jean écrivait:
«Mes chers amis,
«Après la plus pénible des traversées, pendant laquelle nous périssions sans le secours d'un clipper anglais, me voici enfin en Australie.
«C'est avant-hier, dimanche, que j'ai pris pied à Melbourne, la capitale du pays de l'or.
«Dès le lendemain, je me mettais en quête de l'homme avec qui mon père a quitté le Chili, M. Pécheira, le fils du contrebandier de Talcahuana.
«Je trouvai sans peine sa demeure, car il est un des négociants considérables de Melbourne. Malheureusement, il est en tournée aux mines, et l'employé qui le remplace n'a pu me fixer l'époque de son retour.
«Mais cet employé, qui connaît M. Pécheira depuis longtemps, m'a dit que lors de ses débuts en Australie, il avait un associé, un Français nommé Boutin.
«Que ce Boutin soit Laurent Cornevin, mon père, c'est ce qui ne fait pas pour moi l'ombre d'un doute. Que M. Pécheira puisse m'apprendre ce qu'il est devenu, c'est ce qui me paraît certain.
«Donc, malgré les anxiétés de l'attente, je suis heureux, quelque chose me dit que je touche au but.
«Nos aïeux, lorsqu'ils se vouaient à une œuvre difficile, s'imposaient jusqu'à son accomplissement quelque rude pénitence, qui était un perpétuel stimulant. Moi, j'ai juré de ne pas reprendre mon pinceau avant d'être arrivé jusqu'à mon père, avant de l'avoir serré dans mes bras s'il est vivant encore, avant d'avoir prié sur sa tombe s'il est mort...
«Bon espoir donc, mes chers amis, et peut-être... à bientôt
JEAN CORNEVIN.»
C'est avec un douloureux accablement que Raymond laissa échapper cette lettre.
--Si je ne suis pas fou, murmurait-il, s'il me reste encore quelque courage, je ne retournerai plus au château de Maillefert.
Il était, hélas! de ces infortunés que leur imagination cruelle cloue sur des calvaires chimériques, dont la pensée devance les événements, et qui souffrent plus affreusement peut-être des catastrophes qu'ils prévoient que des malheurs réels.
Au matin d'une nuit passée tout entière à se débattre dans les angoisses de la passion, sa résolution était prise.
--Je ne chercherai pas à revoir Mlle Simone, dussé-je en mourir!...
Aussi, lorsqu'il descendit pour déjeuner, soutenu par l'exaltation du sacrifice et par cette amère satisfaction qu'on éprouve à dompter une souffrance atroce, s'était-il composé une contenance dégagée et un visage souriant.
Il s'attendait à mille et mille questions, à de vives attaques, à des plaisanteries... A sa grande surprise, M. de Boursonne ne l'interrogea pas.
Son attitude, qu'il croyait impénétrable, était démentie par l'égarement de ses yeux, par la violence convulsive de ses gestes.
Croyant abuser M. de Boursonne, il l'avait éclairé.
--Il est évident, s'était dit cet observateur si perspicace, qu'il ne s'agit pas, comme je le supposais, d'une simple amourette. Quelque chose de grave se passe.
Mais c'est précisément parce que telle était sa conviction qu'il se garda bien de revenir sur les événements de la veille.
D'y revenir directement, du moins.
Car il sentait bien chez Raymond une ferme résolution de garder ses secrets.
Seulement, il n'était pas une de ses phrases qui ne fût combinée de façon à amener son «jeune ami» à se découvrir.
Et lorsque, par exemple, il se mit à parler de l'achèvement prochain de ses études entre Tours et les Ponts-de-Cé, c'était pour arriver à dire qu'il faudrait bientôt quitter les Rosiers et aller planter plus loin, dans quelque village de la Loire-Inférieure, le quartier général.
Mais au lieu de la tristesse qu'il s'attendait à voir assombrir le visage de Raymond, à cette perspective d'un départ prochain, il n'y lut que de la joie.
--Ah! que ne partons-nous demain! s'écria le pauvre garçon, d'un accent dont il n'y avait pas à suspecter la sincérité.
Et c'était bien le cri de son âme. Entre Mlle Simone et lui, il eût voulu des obstacles matériels, l'Océan, de ces distances qu'on ne saurait franchir et qui annihilent le danger d'un moment de faiblesse.
--C'est, sacrebleu! à n'y rien comprendre, pensait M. de Boursonne.
Ce n'était pas, il faut le dire, une curiosité banale qui inspirait au vieil ingénieur ce grand désir de pénétrer le secret de Raymond.
Il le connaissait si inexpérimenté de la vie, si loyal et pour cela si disposé à croire à la loyauté des autres, qu'il voyait en lui une de ces dupes privilégiées de tous les intrigants, un de ces naïfs qui tombent dans tous les pièges qu'on tend à leur candide honnêteté.
--Tandis que s'il se confiait à moi, pensait le bonhomme, s'il se laissait guider par mon expérience comme un aveugle par son chien, il se tirerait de toutes les intrigues. Mais va-t'en voir, s'ils viennent!... Mon orgueilleux se couperait la langue avant de rien dire à son vieux chef.
Cette idée l'agaçait si fort qu'il déjeuna en moins de rien, qu'il se brûla le palais en avalant son café, et qu'il se trouva prêt avant l'arrivée de ses piqueurs.
C'est donc avec tous les indices d'une humeur massacrante que, ayant allumé sa pipe, il alla s'asseoir sur un des bancs de pierre qui décoraient la façade du Soleil levant, à côté de maîtresse Béru, laquelle, les mains croisées sur son large abdomen, humait la brise tiède d'un des derniers beaux jours.
--Positivement, disait-il à Raymond qui l'avait suivi, je suis trop facile et trop bon, nos hommes en abusent. Voilà que c'est moi, maintenant, qui suis à leurs ordres...
--D'ordinaire, monsieur, hasarda Raymond, nous ne sommes pas prêts si tôt...
--C'est-à-dire que je radote, n'est-ce pas? C'est possible. Seulement, comme je suis le maître, il faudra m'obéir tout de même. Et, à partir de demain, tout le monde devra être ici à m'attendre dès huit heures du matin!...
De temps à autre, M. de Boursonne rendait comme cela des décrets terribles, bientôt abrogés par la très réelle bonté que dissimulait son caractère bourru.
Et il ruminait à l'adresse des délinquants une apostrophe comminatoire, lorsque parut au bout de la grande rue, arrivant au trot allongé d'un magnifique cheval, un domestique à la livrée de Maillefert.
Il n'en fallait pas plus pour dissiper les humeurs noires du bonhomme.
--Gageons, dit-il à Raymond, que c'est à nous qu'en veut ce superbe gaillard à bottes à revers.
Il ne se trompait pas.
Arrivé à la porte du Soleil levant, le domestique arrêta court son cheval, et saluant maîtresse Béru:
--M. Delorge? demanda-t-il.
Raymond s'avança.
--C'est moi, dit-il.
Lestement, en valet bien appris, le domestique mit pied à terre, et tirant de sa ceinture un pli assez volumineux:
--Voilà, dit-il, ce que je suis chargé de remettre à monsieur...
Comme de raison, M. de Boursonne s'était approché.
--Y a-t-il une réponse? interrogea-t-il.
--Non, monsieur, répondit le domestique, déjà remis en selle, et qui ayant salué repartit au grand trot.
Raymond, lui, considérait d'un œil hagard ce pli que scellait un large cachet de cire parfumée constellée de paillettes d'or. On eût dit qu'il avait peur.
Enfin, il se décida, il brisa l'enveloppe, et en même temps qu'une lettre des billets de banque s'en échappèrent.
--Ah! par exemple!... ne put s'empêcher de s'exclamer le vieil ingénieur.
La lettre, écrite d'une écriture menue, sur un épais papier armorié, Raymond la lut d'un coup d'œil:
«Monsieur,
«Vous êtes parti hier soir si précipitamment, que nous n'avons pas réglé nos comptes. Nous étions associés, cependant. Après votre départ, j'ai continué de jouer, pensant que vous ne m'en voudriez pas trop si je perdais le fonds social. Mais, bien loin de perdre, selon mon habitude, j'ai été favorisée d'un bonheur insolent. Je nous ai gagné deux mille huit cents francs et je vous envoie votre part.
«Vous voyez que notre association nous a porté bonheur.
«DUCHESSE DE MAUMUSSY.»
Raymond était devenu livide.
--Oh!... bégaya-t-il. Oh!...
Et, dans un transport de rage, froissant entre ses mains crispées l'enveloppe, la lettre et les billets de banque, il allait les lacérer, quand une réflexion soudaine traversant son esprit:
--Maîtresse Béru!... fit-il d'une voix rauque.
--Monsieur?
--Votre curé est un brave homme, n'est-ce pas?
--Oh! le meilleur et le plus excellent qui soit au monde, monsieur, charitable comme il n'en est pas, n'ayant rien à lui, se dépouillant pour les pauvres, donnant jusqu'à son linge, jusqu'à ses chemises...
--Eh bien! maîtresse Béru, portez-lui cela pour ses pauvres...
Et jetant dans le tablier de la digne femme la lettre et les billets, il rentra dans l'auberge...
Jamais ébahissement ne se vit plus immense que celui de la maîtresse du Soleil levant; jamais regards ne se virent plus comiquement anxieux que ceux qu'elle promenait des billets de banque à M. de Boursonne.
A la fin:
--Je suppose, balbutia-t-elle, que M. Delorge a voulu plaisanter.
Pour être moins évidente, la stupeur du vieil ingénieur n'était pas moins grande que celle de la brave femme.
--Je ne pense pas, répondit-il.
--Une somme si forte!... Jamais je n'oserai la porter à M. le curé.
--Alors attendez que M. Delorge vous confirme ses intentions. Mais avant!... vous permettez, n'est-ce pas?
Et ce disant, M. de Boursonne s'emparait prestement de l'enveloppe et de la lettre, ne laissant plus que les billets de banque dans le tablier de maîtresse Béru.
--Ah! çà, morbleu! grommelait-il, est-ce que je vais être obligé de retenir une cellule à Charenton pour mon étourneau? Qu'est-ce que cette histoire d'argent, à présent?...
La lettre qu'il tenait lui eût, pensait-il, tout expliqué, et certainement il eût donné bonne chose pour en connaître le contenu. Mais si ardente, si exaspérée que fût sa curiosité, l'idée ne lui vint même pas de la lire.
Courant, au contraire, après Raymond, il le trouva dans la salle à manger, affaissé sur une chaise, blême, et en train de vider une carafe d'eau.
--Mâtin! lui dit-il, vous êtes généreux, vous!...
--Monsieur, répondit le jeune homme, cet argent me brûlait les mains, je lui donne la seule destination qu'il puisse avoir.
Le bonhomme eut un geste équivoque.
--Soit! dit-il. Seulement, étourdi que vous êtes, en même temps que les billets de banque, vous aviez jeté la lettre à maîtresse Béru...
--Eh! qu'importe!...
--Il importe que c'était la jeter en pâture à l'impitoyable curiosité de tous les oisifs du bourg. Heureusement que je veillais, je l'ai reprise.
--Ce n'était en vérité pas la peine, monsieur, tout le monde pouvait, tout le monde peut la lire...
M. de Boursonne ne se le fit pas dire deux fois.
Avec la plus curieuse attention, et comme s'il eût pesé la valeur de chaque expression, il lut et relut ce billet au moins singulier.
--Eh! eh! fit-il avec un petit rire moqueur, je connais plus d'un fat à qui un poulet de ce parfum donnerait de drôles d'idées...
--Monsieur!...
--D'autant qu'elle est tout bonnement adorable, cette duchesse de Maumussy, avec ses grands yeux noirs si doux par moments, et d'autres fois si pleins de flammes...
Raymond s'était dressé.
--Ne me parlez jamais de cette femme, monsieur, s'écria-t-il.
--Oh!...
--Elle me fait horreur.
--Peste!... vous êtes dégoûté, mon cher...
--Oui, horreur! répéta Raymond avec un accent terrible, elle me fait horreur!... Déjà c'est pour moi un irréparable malheur de l'avoir rencontrée, et je sens, et quelque chose me dit qu'elle me sera fatale un jour!...
M. de Boursonne se tut, gardant, contre son habitude, le secret de ses impressions et de ses conjectures.
Aussi bien, les piqueurs étaient arrivés et, à leur tour, ils attendaient.
--Partons, dit-il brusquement, nous n'avons que trop de temps perdu à rattraper.
Et il se mit en route, mais non si vite qu'il n'entendît Raymond recommander à maîtresse Béru de porter l'argent qu'il lui avait donné à son curé.
Si important que fût ce jour-là le travail du vieil ingénieur, tous ces événements lui trottaient obstinément par la cervelle, et s'il n'en soufflait mot, c'est qu'il avait ses projets pour le soir.
En conséquence, le dîner achevé:
--Allons-nous à Maillefert? demanda-t-il.
--Je me sens un peu souffrant, monsieur, répondit Raymond.
--C'est que, ma foi! j'irais volontiers, les distractions sont rares dans ce pays.
--Il me serait impossible de vous suivre...
--Remettons donc la partie à demain, mon cher...
Raymond jugea qu'une explication était inévitable, et que mieux valait en finir tout de suite.
--Demain, monsieur, dit-il, pas plus qu'aujourd'hui, je ne serai en état de vous accompagner.
--Diable! c'est un parti pris, alors.
Le jeune homme garda un morne silence.
--Sacrebleu! insista M. de Boursonne, ce n'est pas après avoir gagné une assez forte somme, qu'on renonce à aller dans une maison. Que pensera-t-on de vous!...
--Tout ce qu'on voudra, répondit l'infortuné, de l'accent de la plus glaciale indifférence, cela m'est bien égal.
Mais M. de Boursonne était décidé à le pousser dans ses derniers retranchements.
--Et Mlle Simone! insista-t-il.
Raymond pâlit.
--En vérité, monsieur, fit-il, d'une voix à peine distincte, je ne sais quel plaisir vous pouvez prendre à me torturer ainsi...
--Bonsoir, donc, fit brutalement le vieil ingénieur.
Et il sortit; le reproche de Raymond lui pesait.
--La peste étouffe l'animal entêté!... grondait-il. Comme si ce n'était pas pour son bien, ce que j'en fais. Mais, tête-Dieu! je n'en aurai pas le démenti, et nous verrons bien si les gens de Maillefert seront aussi discrets que lui!...
Cinq minutes après, ayant rajusté sa toilette, il montait à grandes enjambées l'avenue du château.
Comme la veille, Mme de Maillefert se tenait dans le salon du premier étage, mais ses hôtes étaient moins nombreux. Plusieurs étaient partis le matin pour Paris, et M. Philippe et ses amis étaient allés pour quarante-huit heures à Angers.
Mais la duchesse de Maumussy restait.
De même que la veille, elle était assise près de Mlle Simone, sur la causeuse qui faisait face à la porte.
Elle était vêtue d'une robe d'intérieur d'étoffe noire, toute garnie de ruches ponceau, et dans ses cheveux, qui, aux lumières, se teintaient de reflets bleuâtres, éclatait une grosse touffe d'œillets rouges, les derniers de l'année.
Sa beauté un peu théâtrale resplendissait et éblouissait. Ses yeux noyés de langueurs avaient, sous la frange de leurs longs cils, des éclairs phosphorescents. On voyait en quelque sorte son sang frémir sous ses chairs nacrées. Et de toute sa personne se dégageaient des effluves de passion.
Près d'elle, la chaste et discrète beauté de Mlle Simone pâlissait, comme le chef-d'œuvre délicat d'un maître de génie près de l'œuvre à effets violents d'un charlatan de talent...
Lorsque le domestique annonça M. de Boursonne:
--A la bonne heure! s'écria Mme de Maillefert, voilà un homme de parole!...
Puis, tout aussitôt:
--Mais vous êtes seul, ajouta-t-elle avec une nuance de désappointement; qu'est devenu M. Delorge?
--Il est souffrant, madame, répondit le vieil ingénieur d'une voix plaintive, il est excessivement souffrant.
Il avait chaussé son binocle avant de répondre, et sournoisement il observait Mlle Simone et Mme de Maumussy...
Il les vit tressaillir, et d'un même et involontaire mouvement se retourner l'une vers l'autre.
--Attention!... se dit-il, voici peut-être un indice.
Le malheur est qu'il n'eut pas le temps de profiter de ce qu'il appelait déjà sa découverte.
Deux gentilshommes campagnards des environs entraient, accompagnés de leurs femmes, et tout de suite et sans façon ils s'emparèrent de Mme de Maillefert.
Ces fiers hobereaux avaient mordu aux amorces de la duchesse, et après avoir boudé dix-huit ans le gouvernement impérial, c'est à la fin de 1869 qu'ils songeaient à se rallier.
Ils y mettaient, il est vrai, des conditions. L'un demandait à être le candidat ministériel aux prochaines élections, l'autre exigeait une préfecture de première classe.
--Parbleu! pensait M. de Boursonne, voilà des gaillards qui peuvent se flatter d'avoir du nez et de savoir choisir leur moment.
Ce qui le consolait, c'est que, Mlle Simone étant sortie pour donner quelques ordres, sa place restait libre, sur la causeuse, près de Mme de Maumussy.
Lestement, le bonhomme s'en empara. Il pensait:
--Voici une belle pénitente qu'un vieux diable comme moi confessera facilement.
Et bien vite, en quelques phrases, il planta les jalons d'une sorte d'interrogatoire. Ah! ce n'était pas la peine de se mettre en frais de diplomatie.
Du premier coup, il acquit la certitude que huit jours plus tôt, la jeune duchesse ne soupçonnait même pas l'existence de Raymond.
Puis, d'elle-même, et comme si le vieil ingénieur n'eût pas été pour elle un étranger, elle se mit à lui parler de son pays, l'Italie, de son passé, de sa famille, exposant avec une surprenante familiarité sa vie tout entière.
M. de Boursonne n'en revenait pas, encore bien qu'il eût autrefois habité Rome et Florence, et qu'il connût la très réelle ingénuité des femmes italiennes, et leur horreur de toute affectation et d'une vaine pruderie.
La jeune duchesse de Maumussy ne savait rien du monde, elle l'avouait en toute sincérité, étant restée jusqu'à vingt et un ans dans un couvent de Naples, où elle s'ennuyait fort.
Puis, un beau matin, son père était venu l'en tirer, en lui annonçant qu'il lui avait trouvé un parti brillant, un grand seigneur français, qui en échange d'une grosse dot mettrait au service de la famille de sa femme ses hautes influences politiques. Quinze jours plus tard, elle était duchesse de Maumussy.
Elle n'avait subi aucune contrainte, elle le reconnaissait. La joie d'être délivrée du couvent l'enivrait. Elle avait été étourdie de son changement d'état, du tumulte du palais paternel succédant au silence du cloître, des belles toilettes de sa corbeille, des flatteries murmurées à son oreille...
Et, lorsqu'elle était revenue à elle, il était trop tard pour réfléchir.
Ce n'est pas qu'elle eût à se plaindre de son mari. Le duc de Maumussy était parfait pour elle; à l'affût de ses moindres désirs, attentif à ne jamais laisser vide le tiroir de son secrétaire, stipulant des épingles pour elle sur toutes les affaires qu'il tripotait, veillant à ce qu'elle eût toujours les plus beaux diamants et les plus fringants attelages de Paris... Aussi était-elle enviée et haïe des femmes.
Aussi entendait-elle célébrer à l'envi la galanterie de M. de Maumussy, le dernier paladin français, disait-on.
Pourtant, ce n'est pas là le mari qu'elle rêvait quand, par ces soirées tièdes et embaumées du pays de Naples, elle errait avec ses compagnes sous les charmilles de son couvent.
Certes, le duc était d'une élégance suprême, spirituel, ironique ou tendrement sentimental à son gré, mais il avait trente bonnes années de plus qu'elle, il eût pu être son père, elle était jeune, et il était vieux.
Puis, pouvait-elle vraiment se dire mariée, ayant un mari insaisissable, qu'elle était souvent trois ou quatre jours sans apercevoir, dont la politique et les affaires absorbaient les journées, dont le plaisir dévorait les nuits, et qui, toujours sous l'éperon de l'ambition ou sous le fouet de la nécessité, menait à fond de train une existence haletante...
Elle lui rendait, par exemple, cette justice, que s'il vivait de son côté, il la laissait vivre du sien, en pleine et entière indépendance, poussant si loin le soin de ne gêner en rien la liberté de ses actions, qu'elle s'en sentait humiliée...
Et c'est du ton le plus simple et le plus naturel qu'elle débitait ces étranges confidences. M. de Boursonne en tressautait sur sa causeuse:
--Elle est par trop naïve, à la fin, pensait-il, ou par trop effrontée! A quel propos me conte-t-elle tout cela? Pour que je le rapporte à Raymond? Singulière commission.
Pourtant il n'était pas assez suffoqué pour ne remarquer pas qu'il n'était point le seul à écouter la duchesse de Maumussy.
Ses ordres donnés, Mlle Simone était revenue s'asseoir tout près de la causeuse.
La femme d'un des deux hobereaux l'avait bien entreprise et lui narrait tous les cancans de Saumur, mais elle ne répondait que par monosyllabes.
Elle ne perdait pas une des paroles de Mme de Maumussy; tour à tour elle rougissait ou devenait toute pâle, ou bien ses yeux lançaient des éclairs...
--Et voilà! pensait M. de Boursonne. Ces deux femmes aiment mon jeune camarade; elles se sont devinées et se haïssent... Mais lui! pourquoi a-t-il fui? N'aurait-il pas le courage de choisir?...
En ce moment, le pianiste aux longs cheveux rentrait d'une promenade inspiratrice au clair de la lune, il s'assit au piano, et M. Philippe n'étant pas là, bientôt on ne s'entendit plus dans le salon.
Le vieil ingénieur profita de l'occasion pour s'enfuir.
En somme, il était assez satisfait de sa soirée, et s'il éprouvait quelque embarras, c'était de savoir si, oui ou non, il ferait part à Raymond de ses découvertes et de ses conjectures.
Toutes réflexions faites, il se décida pour le silence. Il fit aussi bien.
Raymond n'avait ni l'esprit ni le cœur aux confidences. Le malheureux pliait sous l'effort que lui coûtait la résolution de ne plus retourner à Maillefert.
Sentir le bonheur, la réalité de ses rêves à portée de la main, et ne pas étendre la main, c'est du courage, cela!...
Si encore il eût été loin!...
Mais il ne pouvait sortir du Soleil levant sans apercevoir de l'autre côté de la Loire les terrasses de Maillefert, et à travers les arbres, déjà dépouillés d'une partie de leurs feuilles, la façade blanche du château.
Aussi, était-il bien décidé à demander son changement ou un congé, lorsque, le dimanche suivant, après la grand'messe, tandis que M. de Boursonne recevait ses paysans, il sortit.
Il se dirigeait vers cette hauteur d'où on dominait les jardins du château de Maillefert, lorsqu'au détour du pont il se trouva en face de Mlle Simone.
Elle n'était pas seule. Elle était accompagnée de sa gouvernante, miss Lydia Dodge, longue et maigre personne, à figure blême avec un gros nez rouge au milieu.
Mlle Simone devait sortir de la messe, car miss Lydia portait deux paroissiens.
Interdit, ému à ce point de sentir ses jambes fléchir, Raymond s'arrêta...
Mais la jeune fille, non moins troublée, s'était arrêtée aussi, et ils restaient en présence, muets, palpitants, les joues empourprées, de sorte que miss Lydia roulait de l'un à l'autre ses gros yeux surpris...
Ce fut à Mlle de Maillefert, la première, que la parole revint.
--Vous avez été souffrant, monsieur Delorge? demanda-t-elle d'une voix troublée.
--En effet, mademoiselle, balbutia-t-il.
--Mais vous allez mieux, n'est-ce pas?
--Oui...
--Alors, nous vous reverrons au château?
Vivement, miss Lydia prononça quelques mots en anglais, mais la jeune fille ne sembla pas l'entendre, et comme Raymond se taisait:
--Je vous le demande!... insista-t-elle.
Cette fois, miss Lydia toussa, et jugeant convenable d'intervenir:
--C'est bien monsieur, interrogea-t-elle, qui a donné mille quatre cents francs aux pauvres des Rosiers?...
Raymond bondit.
--Vous savez cela!... s'écria-t-il.
--M. le curé l'a dit au prône...
--Quoi! il m'a nommé!
--Non, répondit Mlle Simone, mais il vous a désigné à la reconnaissance des malheureux, trop clairement pour qu'on ne vous reconnût pas.
Et comme miss Lydia la tirait par la manche:
--Au revoir, donc, monsieur, dit-elle... A bientôt!...
Plus éperdu que d'une apparition, Raymond demeurait immobile, suivant d'un œil ébloui Mlle Simone, dont il voyait la robe ondoyer et glisser à travers les arbres.
Lorsqu'enfin elle disparut:
--Elle m'aimerait donc!... murmura-t-il, remué de sensations inconnues.
Pour persister dans ses résolutions avec un tel espoir au cœur, il eût fallu au pauvre garçon une énergie plus qu'humaine ou un de ces esprits glacés que ne bouleversent jamais les vertiges de la passion.
--On ne lutte pas contre la destinée, pensait-il.
C'en était fait, il s'avouait sa défaite.
--Je reste!... se répétait-il avec une sorte de rage, je reste!...
L'idée de la tâche qu'il avait à remplir, le souvenir de son père assassiné, la haine des assassins demeurés impunis, l'effroi des reproches sanglants de sa mère, la pensée du douloureux étonnement de ses amis, de Me Roberjot, de M. Ducoudray, de Jean et de Léon Cornevin, tout cela s'effaçait et disparaissait...
Et tandis qu'il regagnait à pas lents le Soleil levant:
--Eh!... que m'importe!... se disait-il, pourvu que Simone m'aime!...
Semblable à un malade qui se défend de songer à son mal, il s'était formellement interdit de penser au passé.
Aussi, au dîner, au lieu d'un visage morne, montra-t-il une figure qu'illuminait l'espérance. Au lieu de rester silencieux comme de coutume, et plongé dans ses lugubres méditations, il parla beaucoup, il plaisanta, il rit...
Et lorsque le café fut servi:
--Est-ce que nous n'irons pas à Maillefert, ce soir? demanda-t-il à M. de Boursonne.
Le vieil ingénieur tressaillit, et après avoir curieusement examiné son jeune camarade, frappé de sa gaieté fiévreuse et de l'égarement de ses yeux:
--Allons! prononça-t-il simplement.
Un brillant accueil attendait Raymond au château, un accueil tel qu'un vieil ami de Maillefert n'en eût pu souhaiter un meilleur ni plus affectueux.
La duchesse, dès que le domestique l'annonça, se leva en battant joyeusement des mains, et de l'air le plus ravi:
--Vous voici donc, monsieur le convalescent, dit-elle. Savez-vous que nous étions ici dans une inquiétude mortelle!...
M. Philippe, revenu de la veille d'Angers, interrompit une histoire scandaleuse qu'il contait à un de ses amis, pour venir serrer la main de son «cher Delorge».
--Vous nous manquiez, lui dit-il, parole d'honneur! vous nous manquiez énormément.
En possession de toute sa raison, Raymond se fût étonné de cet accueil et de se trouver tout à coup si avant dans l'amitié de la mère et du fils. Il se fût demandé le but de ces démonstrations trop bruyantes pour être sincères, et se fût tenu sur ses gardes. Mais il n'avait d'attention que pour Mlle Simone.
Elle portait comme toujours une toilette d'une extrême simplicité, et qui semblait presque pauvre près des parures éclatantes des amies de sa mère, mais elle était, selon l'expression vulgaire, en beauté ce soir-là. Ses cheveux blonds paraissaient plus lumineux, ses yeux et son teint brillaient d'un éclat extraordinaire.
On eût dit une tête divine du Titien qui, longtemps, est restée perdue dans l'ombre, et qui, tout à coup, mise dans son jour, resplendit, étonne, éblouit...
--Ah çà, je l'avais mal vue, l'autre soir, pensait M. de Boursonne, ou c'est une transfiguration...
Par contre, la duchesse de Maumussy lui parut moins belle.
Assise devant un petit guéridon de laque, elle semblait absorbée par la lecture d'un numéro de la Vie Parisienne, mais ses regards glissaient au-dessus du journal, et s'arrêtaient sur Raymond avec une expression dont il eût été peut-être effrayé s'il les eût surpris.
--Moi, proposa M. Philippe, je serais assez d'avis, puisque nous voici en nombre, de tailler un petit bac de santé...
La proposition n'était pas heureuse.
Mme de Maillefert avait ce soir-là dans son salon cinq ou six dames très nobles des environs, qu'elle tenait essentiellement à intéresser au succès de sa mission électorale, et à qui ce seul mot de bac avait fait pincer les lèvres.
Adressant donc à son fils un geste rapide d'intelligence:
--Non, pas de cartes, ce soir, mon cher duc, dit-elle, improvisons plutôt une petite sauterie...
Le pianiste bien peigné, qui rêvassait dans un coin, tressaillit à ces paroles, et ses sourcils se froncèrent. Il ne comprit que trop l'affreuse corvée qui se préparait pour lui. Il comprit que lui, l'artiste inspiré et incompris, il allait être condamné à faire danser--hélas! ce n'était pas la première fois--les hôtes de Mme de Maillefert. Il se vit, lui, l'auteur de mélodies admirables, réduit à jouer de l'Offenbach ou du Compositeur toqué.
--Allons, mon cher, lui dit son ennemi, M. Philippe, voilà une occasion de vous rendre utile...
Il n'osa pas refuser. Il se leva, promenant autour du salon un regard de douloureuse mélancolie, et du pas d'un homme qui marche au supplice, il se dirigea vers le piano...
--Jouez-nous un quadrille d'Orphée aux Enfers, lui demanda Mme de Maillefert...
Déjà Raymond était allé inviter Mlle Simone... Elle hésita visiblement avant d'accepter l'invitation, ses lèvres s'entr'ouvrirent comme si elle eût eu à dire quelque chose de difficile...
Mais elle se vit observée, elle accepta...
Cette fois, Raymond s'était bien juré qu'il saurait prendre sur lui de ne pas garder, comme au bal, un silence qui lui avait paru le comble du ridicule. Il se tint parole. Seulement, la contrainte qu'il s'imposait pour maintenir vivante une sorte de conversation entre les figures, absorbait si bien toute son attention, que c'est à peine s'il savait ce qu'il disait...
Peu importait, d'ailleurs; Mlle Simone ne l'écoutait pas. Elle n'était préoccupée que d'observer Mme de Maumussy, qui dansait avec le jeune duc de Maillefert.
Et, quand le quadrille terminé, Raymond la reconduisit à sa place:
--Il faut, lui dit-elle, très bas et très vite, que vous dansiez avec la duchesse de Maumussy...
Stupéfait, il la regarda, se demandant si elle parlait sérieusement.
--Il le faut! insista-t-elle.
Et ses yeux ajoutaient:--Défiez-vous!
Certes, elle ne pouvait rien commander au pauvre garçon qui lui fût plus atrocement pénible. Lui qui se disait en venant:
--Je saurai bien éviter cette femme!...
Pourtant, il obéit.
Il s'avança vers la jeune duchesse, et comme si elle eût attendu, avant même que d'une voix altérée il eût formulé son invitation, elle se leva et prit son bras...
Après une formidable série d'accords plaqués, le pianiste incompris venait d'attaquer une valse langoureuse de Métra.
Il n'y avait plus à reculer.
Surmontant une indicible répulsion, Raymond enlaça la taille ronde et souple de la jeune duchesse, elle appuya sur son épaule sa main finement gantée, et ils s'élancèrent...
Ils commencèrent lentement. Mais le pianiste, peu à peu, accélérait la mesure, et ils tournaient de plus en plus vite, et autour d'eux, le parquet et le plafond, les candélabres chargés de bougies et les lambris, les tentures, et les vieilles gens immobiles sur leurs fauteuils, tout tournait autour d'eux comme un disque autour d'un pivot.
Le vertige de la valse troublait le cerveau de Raymond; la notion lui échappait de la réalité, il ne pouvait pas croire que ce qui était fût, il se demandait s'il n'était pas le jouet d'un des cauchemars odieux qui font du sommeil une torture.
--Est-ce bien moi, pensait-il, moi qui presse entre mes bras la femme d'un des assassins de mon père!...
Bientôt elle lui demanda de s'arrêter. Elle se prétendait fatiguée et un peu étourdie, et cependant sa respiration était aussi égale et aussi douce que celle d'un enfant endormi.
Raymond, lui, haletait. Des gouttes d'une sueur glacée perlaient le long de ses tempes.
--Savez-vous, monsieur Delorge, lui dit brusquement la jeune duchesse, que le bruit de vos magnifiques aumônes est venu jusqu'à Maillefert.
Elle riait, mais d'un mauvais rire. Et, sans attendre la réponse de Raymond:
--Vous êtes donc bien riche? insista-t-elle.
--Hélas! non, madame.
--Ah!... votre générosité n'en a que plus de mérite.
Ce qu'elle ne disait pas se lisait dans ses yeux noirs.
--Comment se fait-il, demandait son regard hautain, que vous avez donné précisément la somme que je vous envoyais? Pourquoi?
Raymond comprit qu'il devait répondre, qu'il lui fallait, sous peine de se faire une ennemie implacable, trouver une explication plausible.
Et la nécessité l'inspirant:
--Madame, répondit-il, je jouais l'autre soir pour la première fois de ma vie. Lorsque j'ai reçu votre lettre, j'ai été saisi de peur en songeant que j'aurais pu perdre ce que j'avais gagné. Que serait-il advenu, en ce cas? Je suis un pauvre diable d'ingénieur des ponts et chaussées, et quatorze cents francs représentent quatre mois de mes émoluments. J'ai tremblé que cet argent, si facilement et si rapidement acquis, ne m'inspirât la fatale passion du jeu. Et si je l'ai donné aux pauvres, c'est pour avoir le droit de ne plus toucher une carte sans être accusé d'être retenu par la crainte de perdre mon gain.
Peu à peu, à mesure que Raymond cherchait les mots de cette explication un peu diffuse peut-être, mais plausible, les traits de la jeune femme reprenaient leur expression de placidité habituelle.
--C'est vrai, cela? demanda-t-elle.
--Quel intérêt aurais-je à mentir?
Elle sourit, au lieu de répondre, et comme le pianiste inspiré jouait les dernières mesures de la valse, elle prit le bras de Raymond pour regagner la causeuse où elle était assise quand il était venu l'inviter. Lui se croyait quitte, et déjà songeait à manœuvrer de façon à se rapprocher de Mlle Simone.
Mais la duchesse avait entamé une conversation qui ne lui permettait pas de s'éloigner sans une grossière inconvenance.
Prenant texte de ce qu'il lui avait dit qu'il n'était qu'un pauvre diable d'ingénieur, Mme de Maumussy s'informait de ses affaires avec une sollicitude amicale.
Depuis combien de temps était-il sorti de l'école? Quels postes avait-il occupés? Estimait-il que sa situation actuelle fût en rapport avec son mérite?...
Tant bien que mal, plutôt mal que bien, Raymond répondait.
Toutes ses facultés étaient absorbées par la contemplation de Mlle Simone. Il lui tournait le dos, mais il la voyait fort distinctement dans une grande glace placée derrière Mme de Maumussy.
Le visage de la jeune fille exprimait peut-être un peu d'inquiétude, mais ne trahissait certainement aucun mécontentement. La jeune duchesse, cependant, poursuivait.
--Si elle se permettait de questionner ainsi M. Delorge, disait-elle, c'est qu'elle avait eu l'occasion de s'entretenir de lui avec son chef immédiat, le baron de Boursonne.
«Le baron ne lui avait pas dissimulé l'injustice de l'administration envers son jeune camarade, lequel languissait dans des postes subalternes, malgré sa réputation très méritée d'être un des hommes les plus distingués des ponts et chaussées.
Mais il n'y avait pas que Mlle Simone à épier Raymond et la duchesse de Maumussy. M. de Boursonne ne les perdait pas de vue, et surpris de voir son jeune ami s'entretenir si longtemps avec une femme pour laquelle il avait manifesté une si profonde aversion:
--Peut-être ferai-je bien, pensa-t-il, d'aller à son secours.
Et laissant Mme de Maillefert aux prises avec celui de ses hôtes qui demandait une préfecture de première classe, il se rapprocha de la jeune duchesse.
Elle dut en être ravie, car dès qu'il fut à portée de l'entendre:
--N'est-ce pas vous, monsieur le baron, dit-elle, qui m'avez affirmé que M. Delorge est trop modeste et ne cherche pas assez à se faire valoir?
--Et je suis prêt à le répéter devant lui, madame la duchesse, répondit le vieil ingénieur.
--Vous entendez, monsieur! dit la jeune femme à Raymond.
Et, revenant à M. de Boursonne:
--Eh bien, monsieur le baron, continua-t-elle, c'est à nous de faire cesser les injustices...
Le bonhomme hocha la tête, et souriant:
--Je ne suis pas en odeur de sainteté, fit-il, et ma recommandation n'a guère de valeur...
--Mais moi, interrompit la duchesse, moi, je puis beaucoup!...
Et tout de suite, avec une emphase italienne, elle se mit à vanter l'influence de son mari. Le duc de Maumussy était tout-puissant, assurait-elle, et il suffisait d'un acte de sa volonté pour mettre Raymond à sa place.
Cent fois, elle l'avait vu mettre son influence au service de gens incapables; pour cette fois,--une fois n'est pas coutume,--il servirait un homme de talent.
Elle garantissait qu'il le ferait très volontiers, et qu'au surplus elle se chargeait de le faire vouloir.
Le temps passait, cependant.
Après deux quadrilles et encore autant de valses, le pianiste incompris avait fermé le piano, et, d'un air profondément humilié, était allé se rasseoir dans son coin.
Un à un, les hobereaux des environs venaient saluer la duchesse de Maillefert et partaient.
Mme de Maumussy ne put plus ne pas apercevoir l'impatience polie de se retirer que manifestait M. de Boursonne.
Tendant donc la main à Raymond:
--Nous reparlerons de tout cela, n'est-ce pas, monsieur? lui dit-elle. Il ne dépendra pas de moi que l'avenir ne vous dédommage du passé.
Sans trop savoir ce qu'il faisait, le jeune homme pressa légèrement cette main qui lui était tendue. Il venait de voir dans la glace Mlle Simone s'approcher de sa mère, lui parler un moment, et sortir, non sans avoir jeté à Mme de Maumussy un dernier et singulier regard.
--Ainsi, pensait-il, je ne la reverrai pas ce soir. Pourquoi quitte-t-elle le salon? Lui suis-je donc indifférent? Me suis-je laissé sottement abuser par de vaines apparences?...
IL est vrai que Mme de Maillefert et le jeune duc semblaient prendre à tâche de le distraire de ce doute affreux.
Jamais on ne les avait vus si affectueux pour personne.
La mère si hautaine, le fils si impertinent d'ordinaire, s'empressaient autour de M. de Boursonne et de son jeune ami, et ne les laissèrent partir qu'après en avoir obtenu la promesse formelle de venir dîner le lendemain.
III
--Ah çà! qu'est-ce que cette charade qui se joue en votre honneur? demanda M. de Boursonne à Raymond, dès qu'ils se trouvèrent seuls.
--Eh! le sais-je plus que vous, monsieur? répondit le jeune homme.
--C'est que, voyez-vous, mon cher, poursuivit le vieil ingénieur, vous auriez peut-être tort de prendre pour argent comptant les démonstrations de ces Maillefert. D'aussi illustres égoïstes ne se donnent pas tant de peine pour rien. Il me paraît clair qu'ils ont des vues sur vous. Lesquelles? En avez-vous idée?
--Pas la moindre.
Le vieil ingénieur parut réfléchir.
Il était piqué de la réserve de Raymond. Et comme en dépit des conseils de la sagesse, il est rare qu'on se connaisse soi-même:
--J'ai pour principe absolu, reprit-il, de ne jamais me mêler des affaires des autres. Je ne prétends donc pas forcer vos confidences. Mais je croirais manquer à l'amitié que je vous porte, si je ne vous disais pas: Soyez prudent, prenez garde!...
Ces exhortations à la défiance étaient inutiles.
Si étranger que fût Raymond à la diplomatie des salons, si inexpérimenté qu'il pût être des intrigues misérables que voile parfois la politesse savante de la bonne compagnie, il comprenait que ce qui se passait autour de lui n'était pas naturel.
Un instinct supérieur à toutes les expériences lui disait qu'il était sérieusement menacé, qu'une partie était engagée dont son bonheur et son honneur étaient peut-être l'enjeu.
Il était sûr d'un danger prochain.
Mais quel était ce danger?...
A cette question, malheureusement, il ne trouvait pas de réponse, de réponse qui le satisfît, du moins.
Était-ce la duchesse de Maumussy qu'il devait surtout redouter?...
Si cette vanité dont l'homme le plus modeste porte en soi le germe lui disait que la jeune duchesse lui portait un intérêt plus que fraternel, la voix de la raison lui disait que cet intérêt n'était peut-être qu'une comédie.
Et le but, Raymond pensait l'entrevoir.
La dernière lettre de Jean Cornevin lui revenait à l'esprit.
Que disait-elle, cette lettre? Que Laurent Cornevin n'était probablement pas mort, ainsi qu'on l'avait cru, et que, par conséquent, la preuve du crime de MM. de Maumussy et de Combelaine n'était pas anéantie.
Ce que Jean avait découvert, les assassins ne le savaient-ils pas?...
Ne tremblaient-ils pas de se voir d'un moment à l'autre démasqués?
Et cela admis, Raymond n'en arrivait-il pas à se demander si la duchesse de Maumussy, cette jeune femme si belle et si séduisante, ne lui avait pas été envoyée pour s'emparer de son esprit, pour l'éblouir d'espérances magnifiques, pour l'amener lui, le fils de la victime, à contribuer à l'impunité des meurtriers....
--En ce cas, pensait-il, Mme de Maillefert et M. Philippe seraient du complot, et ainsi s'expliqueraient leurs avances.
Mais Mlle Simone n'en était pas, elle, bien évidemment, puisque, tout en obligeant Raymond à faire danser Mme de Maumussy, elle l'avait d'un coup d'œil, averti de se tenir sur ses gardes.
--Il faut que je lui parle, se disait-il, que j'aie le courage de lui demander de m'éclairer...
Malheureusement, le lendemain, lorsqu'il se présenta au château, Mlle Simone n'était pas dans le petit salon où les hôtes ordinaires venaient attendre que la cloche sonnât le dîner.
Mme de Maillefert, du reste, semblait fort mécontente de cette absence de sa fille.
--Simone est insupportable, disait-elle, avec cette manie qu'elle a de courir les champs, ni plus ni moins qu'un pauvre gentilhomme campagnard réduit à faire valoir lui-même...
Raymond, à ce moment, se trouvait assis près de la duchesse de Maumussy.
--Il est de fait, lui dit-elle, que Mlle de Maillefert a des habitudes étranges pour une fille de son nom, maîtresse d'une si grande fortune... Car vous devez savoir que c'est huit millions, au bas mot, que cette blonde charmante apportera à l'homme adroit qui aura su lui plaire...
L'allusion était directe, et évidemment préméditée.
Et cependant, comme si elle eût craint que son intention ne fût pas comprise:
--Une jeune fille si riche, ajouta-t-elle, doit renoncer à l'espoir d'être aimée pour elle-même!...
Vingt-quatre heures plus tôt, Raymond se fût peut-être révolté, mais il apprenait à se maîtriser. La cloche du maître d'hôtel sonnait, il en profita pour ne pas répondre.
Le dîner fut triste. Des hôtes nombreux de la duchesse de Maillefert, cinq ou six seulement restaient. Les autres s'étaient envolés vers Paris aux premières gelées. Et si la duchesse prolongeait son séjour, c'était, disait-elle, dans l'intérêt de sa mission, et aussi pour terminer quelques affaires d'intérêt.
Plus tristement encore la soirée s'écoula sans que Mlle Simone parût, encore bien que, sur les huit heures, elle eût envoyé miss Lydia Dodge prévenir sa mère de son retour.
--Que peut-elle avoir contre moi? se demandait Raymond, en rentrant au Soleil levant, elle me fuit... Ne dois-je plus la revoir?...
Terreurs vaines! Le lendemain même, lorsque suivi de M. de Boursonne il se présenta au château, il ne trouva au salon que Mlle Simone. L'attendait-elle donc?
Telle dut être l'idée du vieil ingénieur, car après quelques mots de politesse banale, il alla se planter devant une fenêtre, tout comme s'il n'eût pas fait nuit. Il est vrai que précisément parce que la nuit était fort obscure, les carreaux se trouvaient faire l'office d'une glace où il distinguait fort nettement Raymond et Mlle Simone.
A grand'peine, et de ses deux mains appuyées sur sa poitrine, Raymond essayait de comprimer les battements de son cœur. Enfin elle se présentait, cette occasion de parler qu'il avait appelée de tous ses vœux. Et il se sentait la force d'en profiter, car l'excès même de la passion lui rendait quelque sang-froid, de même que l'excessif danger donne aux plus poltrons une sorte de courage...
Mais il n'avait pas prononcé dix syllabes, que Mlle Simone l'interrompit.
Elle aussi, la pauvre jeune fille, elle était affreusement émue, et à sa pâleur et à la contraction de ses lèvres, on pouvait voir quelle violence elle se faisait:
--Monsieur, commença-t-elle, c'est bien vous, n'est-ce pas, qui, le soir du bal donné par ma mère, êtes entré dans le salon de miss Lydia?...
--Un domestique m'en avait ouvert la porte, mademoiselle...
--Je sais... En ce moment, ma mère et moi nous nous trouvions dans la pièce voisine, nous avions une discussion... fâcheuse, et nous croyant seules nous parlions assez haut...
Raymond était devenu blême.
Son indiscrétion avait été involontaire. Assurément, sans M. de Boursonne, il se serait enfui en se bouchant les oreilles aux premiers mots arrivés jusqu'à lui.
Seulement, il ne pouvait pas dire cela, et, en cette circonstance, mentir lui répugnait comme une indignité.
--Vous parliez haut, c'est vrai, mademoiselle, balbutia-t-il.
--De sorte que vous avez entendu tout ce que nous disions?
Il baissa la tête.
--Vous avez entendu? insista la jeune fille.
--Oui.
Jamais rien n'avait coûté à Raymond autant que cet aveu. Qu'allait-il en advenir? Mlle Simone n'allait-elle pas l'accabler de mépris?
Non. Elle le regarda sans colère, mais avec une fermeté incroyable chez une jeune fille si timide:
--Et qu'avez-vous conclu de ce que vous avez entendu? interrogea-t-elle.
--Que votre dévouement est sublime, mademoiselle.
Elle frappa du pied.
--Ce n'est pas répondre, prononça-t-elle.
Raymond demeura d'abord interdit, puis, tout à coup, une inspiration l'éclairant:
--Ah!... je comprends, fit-il. C'est mon avis sur la situation que vous avez acceptée, mademoiselle, que vous voulez?
Elle se penchait vers lui avec une anxiété visible, comme si des paroles qui allaient tomber de ses lèvres eût dépendu toute sa destinée.
Lui eut ce pressentiment que sa réponse allait décider de son avenir, et lentement et mesurant chacune de ses expressions:
--Non seulement je m'explique votre conduite, mademoiselle, dit-il, non seulement, je l'admire, mais je l'approuve comme la seule digne d'une Maillefert...
--Ah!...
--Je vous la conseillerais, si j'avais le bonheur de posséder votre confiance. Vous pensez que vous n'êtes que la dépositaire et en quelque sortes l'économe de l'immense fortune que vous possédez. Vous avez raison. Avant tout, cette fortune appartient à la maison de Maillefert, c'est à soutenir l'éclat et l'honneur de ce grand nom qu'elle doit être employée tout entière.
La joie la plus vive se peignait sur les traits si purs de Mlle Simone, en dépit de ses efforts pour demeurer impénétrable. Il y avait des remerciements plein ses yeux.
--Vous dites tout entière? répéta-t-elle.
--Oui, mademoiselle, jusqu'au dernier louis.
--C'est bien votre pensée que vous me dites?
--Ma pensée intime, oui, et la plus chère, sur laquelle reposent toutes mes espérances...
Elle l'arrêta d'un geste.
--Me tromper, dit-elle, serait odieux et lâche!...
--Oh!...
--Indigne de l'homme de cœur qui, entendant outrager une pauvre jeune fille qu'il ne connaissait pas, a risqué sa vie pour la défendre...
--Mademoiselle...
Elle se leva.
--Je vous crois, fit-elle résolument.
Et donnant à Raymond sa main, qu'il garda dans les siennes:
--Croyez-moi de même, ajouta-t-elle; seulement...
Elle n'acheva pas... Tout le sang généreux de son cœur, comme un torrent de pourpre, affluait à son visage.
La duchesse de Maumussy entrait.
Avait-elle écouté et avait-elle entendu? Choisissait-elle pour paraître l'instant où son instinct avait dû lui dire qu'il allait être question d'elle? Le fait est qu'elle était certainement émue: elle était pâle et ses mains tremblaient.
--Où donc est votre mère, ma chère Simone? demanda-t-elle.
La jeune fille hésita. Elle se défiait du tremblement de sa voix, et son embarras était grand, lorsque M. de Boursonne vint à son secours...
S'inclinant avec son meilleur sourire devant Mme de Maumussy:
--Mme de Maillefert, répondit-il, et M. le duc sont, nous a-t-on dit, en grande conférence avec un sous-préfet des environs.
C'était vrai, seulement Raymond l'avait oublié. La jeune femme eut un éclat de rire trop bruyant pour être sincère, et se laissant tomber sur un fauteuil:
--Mon Dieu!... s'écria-t-elle, que c'est donc amusant de voir cette chère duchesse et cet excellent M. Philippe s'occuper de politique!...
Et tout de suite, avec cette volubilité fiévreuse des gens qui redoutent les trahisons du silence, elle se mit à parler des événements dont Paris était le théâtre.
Elle en pouvait parler pertinemment, disait-elle, ayant reçu le matin même une lettre de son mari.
Le duc de Maumussy ne lui dissimulait pas qu'il était mécontent, sinon inquiet, de la tournure des choses. Selon lui, le gouvernement impérial s'engageait dans une voie sans issue. L'empereur fermait l'oreille aux conseils de ses anciens amis, pour écouter des charlatans politiques sans portée. L'influence de l'impératrice amenait au pouvoir des hommes d'une maladresse si incroyable qu'elle avait un faux air de trahison.
--Je m'étais trompé, pensait Raymond, cette femme n'a pas été envoyée par mes ennemis... Si elle savait qui je suis et quel est mon passé, elle ne parlerait pas ainsi devant moi...
Quoi qu'il en fût, ce ne devait pas, ce ne pouvait pas être un intérêt médiocre, qui arrachait ainsi la duchesse de Maumussy à ses habitudes de silencieuse torpeur.
Car c'en était fait de sa nonchalance hautaine. Tout son être vibrait.
Le buste rejeté en arrière, la joue ardente, les narines gonflées, le sein haletant, elle parlait, d'une voix brève et saccadée qui ne souffrait ni réplique ni contradiction.
Et il fallait entendre les commentaires dont elle accompagnait la lettre de son mari et de quels sarcasmes elle cinglait ce mari et ses amis, et les hommes au pouvoir, et les ministres, et la cour, et l'impératrice et l'empereur!
--Tudieu! quelle commère! pensait M. de Boursonne.
Il lui paraissait évident que la jeune femme cherchait surtout à dissimuler le motif réel de son irritation, et qu'ainsi, comme on dit vulgairement, elle passait sa colère.
Et la preuve, c'est que Mme de Maillefert et son fils étant rentrés, elle se mit tout de suite et sans à-propos à les accabler de railleries positivement blessantes au sujet de cette longue conférence électorale qu'ils venaient d'avoir avec un sous-préfet des environs.
Mais aussi, à l'attitude de la mère et du fils, Raymond et M. de Boursonne eussent pu mesurer le crédit de la duchesse de Maumussy.
Mme de Maillefert dit seulement, et Dieu sait de quel accent:
--Vous avez certainement vos nerfs, ce soir, ma chère Clélie.
Clélie était le prénom de Mme de Maumussy.
--Jamais, au contraire, répondit-elle, je ne me suis sentie si bien portante ni de meilleure humeur.
En sortant du château, après cette soirée décisive, M. de Boursonne sifflotait un air fantastique, ce qui était chez lui l'indice des plus sombres préoccupations.
C'est qu'après s'être juré de ne plus s'occuper des affaires de Raymond, voyant la tournure que prenaient ces affaires, il se faisait un cas de conscience de l'abandonner aux inspirations de son inexpérience.
--Eh bien!... lui demanda-t-il, où en êtes-vous?
Raymond planait alors dans le bleu du troisième ciel, et trouver un confident, c'était un bonheur encore.
--Cette soirée, répondit-il, sera la plus heureuse de ma vie...
--Diable!...
--J'aime éperdument Mlle de Maillefert, et de ce soir je crois, oui, je crois fermement que je ne lui suis pas indifférent...
--Peste!...
--N'avez-vous pas entendu ce qu'elle m'a dit?
--Si, parfaitement.
--Eh bien?
--Eh bien! mon cher camarade, à moins que le français ne soit plus le français, et que je ne sois plus qu'une vieille bête, elle vous a clairement demandé si vous consentiriez à l'épouser sans dot.
Le visage de Raymond rayonna.
--Oui, c'est bien là ce que j'ai compris, s'écria-t-il.
Imperceptiblement, le vieil ingénieur haussa les épaules.
--Et qu'en concluez-vous? interrogea-t-il.
La question parut stupéfier Raymond.
--Ce que j'en conclus?... répéta-t-il. Ceci: la dot de Mlle Simone était le seul obstacle que j'aperçusse entre Mlle Simone et moi... La dot étant supprimée, l'obstacle n'existe plus...
--De sorte que vous croyez que maintenant tout va aller de soi...
De même que toutes les natures nerveuses et enthousiastes, Raymond pouvait, en un moment, passer de l'exaltation la plus grande au plus extrême abattement.
La voix de M. de Boursonne le ramena brusquement du ciel au milieu des ornières de la réalité.
--Mlle Simone m'a dit de croire en elle, prononça-t-il d'un air sombre, et j'y crois aveuglément.
Mais c'est bien inutilement que Raymond et M. de Boursonne s'épuisaient à évaluer les probabilités de l'avenir. Les événements devaient, comme à plaisir, dérouter leurs conjectures.
Après cette orageuse soirée, troublée par les emportements étranges de Mme de Maumussy, après les scènes dont il s'était trouvé l'involontaire et très embarrassé témoin, Raymond n'était pas sans inquiétudes sur la réception qui l'attendait à Maillefert.
Inquiétudes inutiles! Jamais encore il n'avait été accueilli comme il le fut le lendemain.
Puis, en moins de quatre jours, sa situation s'embellit de telle sorte qu'on eût pu croire que très assurément la famille de Maillefert allait devenir la sienne. Un prétendant déclaré et officiellement admis à faire sa cour n'eût pas osé souhaiter de plus délicats encouragements, de plus charmantes attentions.
Devenue soudainement tout miel, Mme de Maillefert ne lui épargnait aucun de ces patelinages que prodiguent les mères adroites à l'homme qu'elles convoitent pour leur fille.
Elle ne l'appelait plus monsieur Delorge, mais bien mon cher monsieur Raymond, ou bien Raymond tout court.
--Que ne l'appelle-t-elle: «Mon gendre», pendant qu'elle y est! pensait M. de Boursonne.
En ce cas, M. Philippe eût eu aussi tôt fait de dire: «Mon cher beau-frère.»
Car ses façons étaient plus familières encore que celles de sa mère, et avaient ceci de singulièrement significatif, qu'elles se manifestaient en dehors.
Ses amis étant retournés à Paris, il se prit pour Raymond d'une si belle passion qu'il ne le quittait presque plus.
Tous les jours, après le déjeuner, si détestable que fût le temps, il allait le rejoindre à l'endroit où il poursuivait ses études, et il passait des heures à le regarder opérer, avec toutes les apparences de l'intérêt le plus vif.
Puis, M. de Boursonne aidant, il le débauchait. Il venait le prendre au saut du lit, tantôt pour une partie de chasse avec les jeunes gens des environs, tantôt pour une promenade à Saumur ou à Angers.
Il se montrait avec lui, bras dessus bras dessous, aux Rosiers. Il arrivait à l'improviste partager son dîner du Soleil levant, déclarant, parole d'honneur! que maître Béru était un bien autre artiste que le cuisinier de Maillefert. A plusieurs reprises, il le traîna au Café du commerce pour faire une partie de billard.
Le parti pris de la mère et du fils était trop visible pour que M. de Boursonne ne le constatât pas.
Et la preuve qu'il existait, c'est que jamais Mme de Maillefert n'était avec Raymond aussi familière que les soirs où elle avait des étrangers dans le salon.
Alors, avec la plus adroite maladresse, elle saisissait les occasions bonnes ou mauvaises, de laisser éclater la plus excessive intimité.
Elle disait, par exemple, à Raymond:
--Vous qui êtes presque de la famille...
Lui n'avait pas tardé à reconnaître que M. Philippe et sa mère s'entendaient pour lui ménager des occasions d'entretenir Mlle Simone. A tout instant, sous un prétexte ou sous un autre, on les laissait ensemble.
Le temps était-il assez beau pour permettre une promenade au jardin?
--Offrez donc votre bras à Simone, mon cher Raymond, disait invariablement Mme de Maillefert.
Elle-même prenait le bras de M. de Boursonne, M. Philippe présentait le sien à la duchesse de Maumussy, on sortait.
Et régulièrement, par le plus grand des hasards, Raymond finissait par se trouver seul avec Mlle Simone.
La peur finissait par prendre le pauvre garçon. Car de se fier à ces magnifiques apparences, de s'abandonner aux douceurs d'une situation si étrangement inespérée, il n'avait garde.
--Grand Dieu! disait-il à M. de Boursonne, qu'est-ce que cela signifie?!...
--Hum! rien de bon! répondait le vieil ingénieur.
--C'est trop beau.
--Beaucoup trop pour durer.
--Quel peut être le but de Mme de Maillefert? Qu'espère-t-elle de cette comédie?
Le bonhomme branlait la tête d'un air équivoque.
--Ce qu'ils espèrent, répondait-il, hum!... peut-être bien que moi... mais non, je ne suis pas assez sûr encore... Ce serait trop odieux.
Et il refusait obstinément de s'expliquer, disant que, s'il ne se trompait pas, les faits ne tarderaient guère à faire éclater la vérité.
Le plus extraordinaire, c'est qu'à mesure que Mme de Maillefert devenait plus ardente et plus expansive, Mlle Simone montrait plus de réserve et de froideur.
Autant sa mère s'ingéniait à lui ménager avec Raymond des heures de tête-à-tête, autant elle mettait à les éviter une ingénieuse obstination.
Nul moyen de lui parler. Toujours maintenant elle traînait après ses jupes miss Lydia Dodge, sa gouvernante anglaise, laquelle, préalablement stylée, se jetait à la traverse de tous les entretiens.
--Elle me hait, pensait Raymond, en proie à un sombre désespoir. Que lui ai-je fait? En quoi ai-je pu lui déplaire?...
Et il s'effrayait de la voir de plus en plus pâle et toujours plus froide et plus triste.
Elle se donnait pourtant beaucoup de mouvement. Elle passait des journées entières dehors, à parcourir ses propriétés, suivie d'une espèce d'homme d'affaires, qui logeait au Soleil levant, et qui, de l'avis de maître Béru, devait être un «marchand de biens».
--Pauvre fille!... disait M. de Boursonne, ils finiront par la tuer.
Il est sûr que souvent Raymond voyait à Mlle Simone les yeux rouges comme si elle eût beaucoup pleuré, et que souvent il fut sur le point d'enfreindre la défense qu'elle lui avait faite de l'interroger.
Jusqu'à ce qu'enfin, la surprenant un jour en larmes, n'y tenant plus, et oubliant la présence de miss Lydia Dodge:
--Ayez pitié de moi, lui dit-il, bannissez-moi de votre présence ou daignez me permettre de partager votre chagrin...
Elle continuait de pleurer doucement, et sa physionomie avait une si navrante expression de tristesse, que Raymond sentait son cœur se briser.
--Qu'avez-vous, au nom du ciel? insista-t-il.
--Je souffre... murmura la pauvre enfant.
--On vous tourmente?...
--Oh!... indignement!
Raymond frémit de colère.
--Et vous croyez que je tolérerai cela!... s'écria-t-il, avec une si terrible expression de menace, que miss Dodge en fit un saut en arrière: vous croyez que, moi vivant, on osera...
D'un geste doux et triste, elle l'interrompit.
--Voulez-vous donc achever de me désespérer? murmura-t-elle. Voulez-vous donc nous perdre?...
Nous! elle avait dit nous!... Raymond l'avait bien entendu.
--Ne puis-je donc rien? demanda-t-il, de l'accent du dévouement prêt à tout.
--Rien...
Le malheureux se tordait les mains.
--Ah! cette angoisse me tue!... dit-il. C'est trop souffrir.
Elle le regarda fixement, et d'une voix douce:
--Pensez-vous donc, fit-elle, que je ne souffre pas, moi?
Mais les instances passionnées de Raymond n'arrachèrent pas un mot d'explication à Mlle Simone. A ses ardentes supplications:
--Je ne puis parler, répondait-elle, je ne le puis, je n'en ai pas le droit!...
Entre eux, miss Lydia Dodge, la méthodique gouvernante anglaise, semblait tomber des nues. Elle ne pouvait revenir de voir entre eux cette soudaine entente. La veille encore ils en étaient à hésiter, à rougir et à balbutier avant de s'adresser un mot de politesse banale; et voici que tout à coup ils s'abandonnaient, tant il en est de la douleur comme au péril commun dont la brutale étreinte efface les conventions sociales, supprime les timidités et arrache à la vérité tous ses voiles.
--Ah! vous êtes impitoyable, mademoiselle, prononça enfin Raymond. Me bannir de votre présence serait moins cruel...
D'un geste brusque, Mlle Simone l'arrêta.
--Voulez-vous donc, fit-elle, m'ôter tout mon courage, au moment même où j'en ai le plus besoin!...
Et comme si elle se fût défiée d'elle-même, comme si elle eût craint de se trahir, ou d'en avoir trop dit déjà, elle prit le bras de miss Lydia Dodge et s'éloigna, laissant Raymond éperdu d'angoisses et écrasé sous le sentiment de son impuissance.
Avec l'intensité de la réalité même, son implacable imagination lui représentait la situation de Mlle Simone, cette situation dont le mystère augmentait l'horreur, et il la voyait se débattant sous le filet de quelque abominable intrigue, sans amis, sans conseils, sans soutien...
Il ne fallut rien moins que le bruit d'une chaise bruyamment remuée, pour le rappeler au souvenir de la réalité. Mme de Maumussy venait d'entrer...
Il tressaillit de tout son être, quand il la vit l'observant de son regard tranquille, où il lui semblait lire les plus insultantes ironies.
C'était, depuis la soirée où elle s'était abandonnée à de si inexplicables emportements, la première fois que Raymond se trouvait seul avec elle.
--Qu'avez-vous, monsieur Delorge? demanda-t-elle doucement.
Saisi d'une sorte de vertige qui lui enlevait jusqu'à la faculté de réfléchir, il marcha sur elle, et d'une voix sourde:
--J'ai, répondit-il, que j'aime Mlle Simone de Maillefert, madame la duchesse, plus que la vie, plus que l'honneur, plus que tout le monde, que la voir malheureuse est au-dessus de mes forces, et que je saurai bien faire payer ses larmes aux misérables qui les lui font répandre.
Il la regardait fixement, en parlant ainsi, obstinément, comme s'il eût espéré plonger jusqu'au fond de sa conscience.
Elle ne baissait ni ne détournait les yeux.
--C'est pour moi que vous dites cela? interrogea-t-elle.
--Oui...
La jeune duchesse eut une seconde d'hésitation.
Puis, tout à coup, elle se leva vivement, courut fermer la porte du salon, et revenant prendre sa place en face de Raymond:
--Vous reste-t-il, commença-t-elle, assez de raison pour m'entendre, monsieur Delorge?
--Oh! je suis parfaitement calme, madame...
--Eh bien! voici le conseil que vous donnerait une amie: Quittez Maillefert, non pas dans une heure, mais à l'instant, partez...
Raymond riait d'un rire nerveux.
--Je vous gêne donc beaucoup, madame la duchesse? dit-il.
Elle le toisa d'un coup d'œil superbe, et durement:
--Moi!... s'écria-t-elle, moi!...
Puis haussant les épaules:
--Laissez-moi continuer, reprit-elle plus doucement. Vous vous croyez aimé de Mlle de Maillefert, et il se peut qu'elle croie vous aimer. Vous vous abusez l'un et l'autre. L'amour vrai ne réfléchit ni ne raisonne, et je vois à Simone l'âme calculatrice d'un procureur. Si elle vous aimait, elle dirait un mot, un seul, et... peut-être serait-elle votre femme. Elle ne le dira pas...
Raymond ricanait toujours.
--Je cherche, madame la duchesse, fit-il, l'intérêt qui vous fait parler ainsi...
Elle tressaillit, un éclair de colère traversa ses yeux noirs, mais elle se contint, et baissant la voix:
--Si vous vous trouviez, reprit-elle, dans une maison qui s'écroule et qu'un passant vous criât: «Sauve-toi!» iriez-vous lui demander quel intérêt il avait à vous empêcher d'être enseveli sous les décombres? Eh bien! moi, je suis ce passant. Trop haut est votre cœur et trop noble votre mépris de l'argent, pour certaines intrigues. Vous ne savez pas, sans doute, jusqu'où peuvent descendre les viles convoitises du luxe, du bien-être et du plaisir. Ne l'apprenez pas à vos dépens. Votre place n'est pas ici. Mieux on vous y accueille et plus vous devez craindre. Ce n'est pas la vie que vous laisseriez...
Ce qu'il y avait de commisération réelle dans l'accent de Mme de Maumussy, Raymond ne le sentit pas.
Il crut à une insulte, et transporté de colère jusqu'à saisir le bras de la jeune femme:
--Que voulez-vous dire? s'écria-t-il, parlez... Vous en avez trop dit maintenant...
Mais elle se dégagea, et toisant Raymond d'un coup d'œil superbe:
--Je pense que vous êtes fou, monsieur Delorge, dit-elle...
Et s'asseyant au piano, elle se mit à jouer avec une sorte de furie le morceau ouvert sur le pupitre...
Sous tant de secousses successives, Raymond sentait vaciller son intelligence. Plus les paroles de la duchesse étaient obscures et mystérieuses, plus en essayant de les interpréter il se sentait assailli de sinistres appréhensions.
Se jouait-elle de lui? Obéissait-elle à cet instinct irraisonné qui fait prendre en pitié toute créature qui souffre? Remplissait-elle simplement un rôle?...
Mais à quoi bon se mettre l'esprit à la torture? Ne valait-il pas mieux pour Raymond essayer de fléchir cette jeune femme qui était là, qui savait la vérité, elle, qui d'un mot pouvait l'éclairer, le sauver et sauver avec lui Mlle de Maillefert!...
--Madame, commença-t-il, madame la duchesse.
Elle ne parut pas l'entendre... Ses doigts couraient sur le clavier avec une merveilleuse agilité... Peut-être, réellement, ne l'entendit-elle pas.
Alors il s'approcha doucement, et de la main effleura l'épaule de la jeune femme.
Sans cesser de jouer, elle se détourna vivement.
--Que me voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle.
--Madame, s'il vous reste une ombre de pitié...
--Quoi?
--Daignez-vous expliquer plus clairement...
Elle le regardait d'un air mécontent.
--Je vous ai dit tout ce que j'avais à dire, interrompit-elle, insister est inutile.
Et comme elle voyait Raymond prêt à tomber à ses genoux:
--Ah!... Je vous cède la place, monsieur, dit-elle.
Sur quoi, s'étant levée, elle sortit, en fredonnant l'air d'opéra qu'elle venait de jouer...
Déjà Raymond s'était redressé et, d'un œil enflammé, il regardait autour de lui, comme s'il eût cherché à qui s'en prendre de tant de misères.
Heureusement, une lueur suprême de raison l'éclaira:
--Je ne m'appartiens plus, pensa-t-il, si je reste, si je me trouve en face de M. Philippe, je me perds, et je perds à tout jamais Simone...
Et il se précipita dehors...
Dans le vestibule, Mme de Maillefert, avec toutes sortes de cérémonies, reconduisait une vieille dame qui était venue lui faire visite.
Apercevant Raymond:
--Comment! vous nous quittez, mon cher Delorge, lui cria-t-elle gaiement.
Il ne répondit pas. D'un seul bond il franchit les dix marches du perron et se lança dans l'avenue.
Il lui semblait que l'existence, comme une planche pourrie jetée sur un abîme, craquait et manquait sous lui, et qu'il roulait jusqu'aux plus sombres profondeurs.
Et pour comble, une voix obstinée et irritante comme le remords s'élevait en lui, qui lui répétait que, si terrible que fût le châtiment, il l'avait mérité, lui le fils du général Delorge, en se mêlant à ce monde qui était celui des assassins de son père.
Des heures s'écoulèrent en alternatives de désespoir et de rage, et il flottait entre mille résolutions contradictoires, quand la porte de sa chambre s'ouvrant M. de Boursonne parut.
--J'arrive de Maillefert, lui dit le vieil ingénieur, j'y ai trouvé tout le monde surpris de votre disparition. Je ne suis pas curieux...
Raymond s'était levé.
--Vous allez tout savoir, monsieur, dit-il.
Et fort exactement quoique d'une voix encore altérée, il raconta son entretien avec Mlle Simone et avec la duchesse de Maillefert...
Encore bien que donnant les signes les plus manifestes d'impatience, M. de Boursonne l'écouta sans mot dire; mais dès qu'il eut achevé:
--La peste étouffe, s'écria-t-il, les amoureux romanesques et nerveux! Quand on est bâti comme cela, sacrebleu! on devrait bien rester chez soi!
--Vous en parlez à votre aise, monsieur, et si vous aviez été à ma place...
--D'abord je ne m'y serais pas mis, à votre place, mon cher. Ensuite, ayant eu cette chance inespérée de surprendre Mme de Maumussy dans un de ses bons moments, je me serais bien gardé de la blesser par mes violences ridicules...
--Cette femme est mon ennemie, monsieur, vous-même me l'avez dit...
--Et je le crois... Seulement la duchesse est Italienne, c'est-à-dire la femme de la sensation présente, qui au lieu d'analyser ses émotions s'y abandonne tout entière, qui veut une chose avec la tête et fait le contraire avec le cœur...
--Enfin que résoudre?... interrompit Raymond.
Ah! le vieil ingénieur n'hésita pas.
--Plantez là Mlle Simone, dit-il.
--Jamais!...
Le bonhomme haussa les épaules.
--Alors, sacrebleu! fit-il, que voulez-vous que je vous dise! Attendez... le succès est aux temporisateurs. Retournez au château comme si de rien n'était...
Ainsi fit Raymond, et lorsqu'il arriva à Maillefert le lendemain, rien ne lui parut changé. Mlle Simone n'était ni plus ni moins triste, M. Philippe était toujours aussi amusant, Mme de Maumussy avait repris son attitude de sphinx...
Il en était à se demander s'il ne s'était pas épouvanté de chimères, lorsqu'un soir, comme il arrivait au château:
--Est-ce que vous n'avez pas rencontré Philippe? lui dit Mme de Maillefert.
--Non, madame...
--C'est qu'il est au chemin de fer, au-devant de nos amis, qui arrivent par l'express de neuf heures...
--Vous attendez des amis?...
Mme de Maillefert sourit:
--Nous attendons, répondit-elle, le mari de ma chère Clélie, le duc de Maumussy, et avec lui M. Verdale, le fameux architecte, et le comte de Combelaine...
En d'autres temps, Raymond eût été écrasé de ce coup si terriblement inattendu.
Mais il en est de l'âme humaine comme de l'acier, qui plongé rouge dans un torrent glacé acquiert des qualités supérieures de résistance et d'élasticité; l'âme, au contact du malheur, se trempe d'une énergie plus forte et s'endurcit à la souffrance.
Raymond pâlit et ses yeux se voilèrent, mais il ne chancela pas, et si rudement que l'émotion lui serrât la gorge, il eut encore la force de dire:
--Ah!... vous attendez M. de Maumussy et M. de Combelaine!...
Mme de Maillefert se pencha vers la pendule.
--Quelle heure est-il? fit-elle. Huit heures et demie. Dans trois quarts d'heure ils peuvent être ici.
Et immédiatement elle entama le panégyrique du duc de Maumussy, dont elle ne pouvait assez louer, disait-elle, le caractère chevaleresque, l'esprit délicat et fin et le merveilleux sens politique.
Elle n'admirait pas moins M. de Combelaine, ce dévoué serviteur de l'Empire, cet héroïque soldat toujours prêt à verser son sang, dont la fidélité désintéressée lui rappelait, assurait-elle, ces loyaux chevaliers qui, à leur mort, demandaient à être enterrés aux pieds du suzerain qu'ils avaient servi...
Assez maître de soi pour éviter le scandale d'une brusque retraite, Raymond était allé s'asseoir non loin de la causeuse où chaque soir Mlle Simone venait s'établir devant sa petite table à ouvrage.
Et la duchesse de Maillefert poursuivait.
Avec une non moindre chaleur, elle célébrait les mérites de M. Verdale, cet architecte fameux, ce fils de ses œuvres arrivé à force de talent et de travail à une grande situation et à une fortune immense. Et elle se déclarait ravie qu'un homme de ce mérite eût bien voulu accompagner M. de Combelaine, son ami. Justement elle méditait de grandes réparations à Maillefert. M. Verdale lui donnerait des idées.
A ce mot de réparations, Mlle Simone avait redressé la tête si vivement, que sa mère en parut choquée.
--Oh! vous avez bien entendu, fit-elle d'un ton sec. Cette vieille baraque est inhabitable, et j'ai des raisons de croire que l'année 1870 ne s'écoulera pas sans que Sa Majesté l'Impératrice fasse à notre maison l'honneur de s'arrêter un jour ou deux à Maillefert.
Mais Raymond n'écoutait pas.
Les yeux fixés sur la pendule, il calculait combien de minutes encore il avait à rester à Maillefert...
Il avait pu subir la duchesse de Maumussy; mais le duc, mais M. de Combelaine, l'honneur lui défendait de se trouver sous le même toit qu'eux.
--Savez-vous, demandait Mme de Maillefert à Mme de Maumussy, combien de jours ces messieurs comptent nous donner?...
--Non... Mon mari ne me l'a pas dit.
Raymond n'avait plus que dix minutes à rester...
Et il s'attendrissait en contemplant pour la dernière fois ce petit salon, où, au milieu d'affreux déchirements, il avait eu des heures enchantées par l'espérance.
Il examinait Mlle Simone, qui, inclinée sous une lampe travaillait, non à un délicat et inutile ouvrage de femme, mais à une layette qu'elle avait promise à une pauvre fille séduite, que tout le monde dans le pays repoussait.
Mais neuf heures sonnaient; Raymond se leva.
--Quoi! s'écria Mme de Maillefert, vous n'attendez pas nos amis!...
--Je ne puis...
--Parce que?...
--M. de Boursonne m'attend, madame.
Elle haussa les épaules.
--Allez donc, fit-elle, mais en tout cas, à demain.
Il ne répondit pas. Il s'inclina devant la duchesse de Maumussy, il effleura de ses doigts tremblants la main que lui tendait Mlle Simone, et lentement il sortit.
La nuit était sombre et glaciale, de gros nuages couraient au ciel, un vent furieux secouait les branches dépouillées des arbres...
Que lui importait! Il n'avait plus besoin de se contraindre, maintenant...
Son désespoir et sa fureur s'exhalaient en imprécations et en menaces qu'emportait la tempête, de même que les événements avaient emporté ses espérances et ses projets.
Parvenu au pont suspendu, cependant, il s'arrêta court. Une voiture venait, au grand trot,--malgré les défenses formelles--et dans cette voiture, à la lueur des lanternes, on distinguait quatre hommes: M. Philippe et les amis attendus à Maillefert.
IV
Il était près de minuit lorsque Raymond arriva au Soleil levant. L'auberge était déserte. Seul dans la cuisine, maître Béru mettait au net les comptes de la journée.
En apercevant son hôte:
--Montez vite, monsieur, lui dit-il, chez M. de Boursonne, il vous attend avec une impatience!...
C'était vrai; Raymond trouva le vieil ingénieur en proie à la plus violente agitation, et arpentant à grands pas sa chambre--une chambre immense, la plus belle de l'auberge, qui avait une pendule sur sa cheminée de pierre peinte, et de chaque côté des flambeaux argentés, dont tous les dimanches maîtresse Béru renouvelait les bobèches de papier déchiqueté.
Trop bouleversé pour remarquer le désordre de Raymond:
--Eh bien!... lui cria M. de Boursonne, nous y voici!... Au bord du fossé la culbute... il n'y a plus à reculer!...
--Qu'est-ce encore, mon Dieu!...
--Oh!... c'est grave, cette fois, continua le bonhomme, terriblement grave! Et votre duchesse de Maillefert mériterait... Mais asseyez-vous, nous avons à causer...
Mais c'était un homme prudent. Il commença par s'assurer en ouvrant successivement toutes les portes que personne n'était aux écoutes; après quoi, revenant se camper debout et les bras croisés devant son jeune camarade:
--Vous savez, commença-t-il, non sans une nuance de solennité, que j'ai horreur de me mêler des affaires des autres...
Hélas! bien des fois, jadis, Raymond avait souri de cette étonnante prétention de son vieux chef; mais en ce moment!...
--Pour vous, continuait le bonhomme, je vais manquer aux principes de toute mon existence. C'était écrit. Voici des mois que nous vivons de la même vie, côte à côte, sans jamais nous quitter, et sarpejeu! on est de chair et d'os. Vous voyant bon, généreux, loyal, sincère jusqu'à la naïveté, petit à petit, à mon insu, je me suis... hum... comment dirai-je? habitué? non, intéressé à vous, comme à... ma foi tant pis, je le dis puisque c'est vrai quoique absurde... comme à mon propre fils.
Ces préliminaires dans la bouche de cet homme excellent, mais qui faisait profession d'égoïsme et de brutalité, devaient faire frémir. Ce qu'il avait à dire était donc bien rude, qu'il tergiversait ainsi.
--C'est comme mon père même que je vous écouterai, monsieur, murmura Raymond.
Le bonhomme fit deux ou trois tours encore dans la chambre, puis brusquement:
--C'est de votre honneur qu'il s'agit! prononça-t-il.
--De mon honneur!...
--Oui. Et il n'y a plus à hésiter ni à temporiser, il faut marcher droit au but. Il faut que demain, vous m'entendez bien, demain, vous vous rendiez à Maillefert, et que vous demandiez officiellement à Mme la duchesse de Maillefert la main de Mlle Simone, sa fille...
Une stupeur immense clouait Raymond sur sa chaise.
--Moi, répétait-il, comme s'il eût eu besoin de s'affirmer une proposition inouïe, moi!...
--Il le faut, insista M. de Boursonne, il le faut absolument. C'est l'unique moyen que je voie de ne point laisser quelque lambeau de votre intègre réputation au piège honteux tendu à votre confiante probité.
D'un geste machinal, comme pour en écarter le vertige, Raymond passait et repassait sa main sur son front.
--Je vous entends, monsieur, balbutiait-il, mais... excusez-moi, je ne vous comprends pas...
M. de Boursonne, tristement, hochait la tête.
--Et penser, continuait-il, que c'est moi qui vous ai encouragé à aimer Mlle Simone!... Ah! vieil enfant en cheveux blancs!... Mais qui pouvait prévoir!... Savez-vous ce qui se passe? Il est aujourd'hui avéré dans le pays, aux Rosiers, à Saint-Mathurin, à Saumur, à Angers même, que Mlle Simone de Maillefert est la maîtresse de M. Raymond Delorge...
D'un bond Raymond fut debout:
--Voilà donc, s'écria-t-il d'un accent terrible, voilà le résultat des lâches calomnies de ce misérable Bizet de Chenehutte...
Mais le vieil ingénieur lui coupa la parole.
--Votre Bizet n'est qu'un sot, déclara-t-il, dont les propos d'estaminet n'avaient aucune portée. Si Mlle Simone a été perdue de réputation, c'est par la duchesse de Maillefert elle-même, par sa mère...
--Oh!... monsieur...
--Par sa mère, oui, je dis bien, qui a déclaré en propres termes, non pas à une personne, mais à plusieurs, qu'elle s'estimerait trop heureuse si elle parvenait à vous déterminer à épouser sa fille, parce que, après l'avoir séduite, vous vous seriez dégoûté d'elle, et que la pauvre fille se trouverait dans une situation à ne plus pouvoir dissimuler sa faute...
Un cri terrible, un cri de douleur et de rage, jaillit de la poitrine de Raymond.
--C'est impossible, s'écria-t-il, impossible!... Une mère n'a pas pu dire, une mère n'a pas dit cela...
--Elle l'a dit, j'en suis sûr...
--Eh bien!... ce n'est pas demain que j'irai à Maillefert, ce sera cette nuit, à l'instant!... Ah! elle a dit cela? Ah! elle s'est servie de mon nom pour déshonorer la plus chaste et la plus noble des créatures!... Eh bien! moi, je lui arracherai la langue, à cette misérable femme, et je la clouerai à la porte de son château!...
Cette explosion de désespoir, M. de Boursonne l'avait prévue, il l'attendait.
Saisissant donc le bras de son jeune camarade:
--Avant de rien faire, dit-il, vous m'entendrez.
Mais déjà un revirement s'était fait dans les idées de Raymond. Le doute lui venait.
--Si vous vous trompiez, cependant, monsieur! fit-il. Si on avait surpris votre bonne foi!
Autant le vieil ingénieur était brusque d'ordinaire, autant en ces circonstances si pénibles il faisait preuve d'indulgence et de bonté.
--Écoutez et soyez juge, dit-il à Raymond.
Et s'asseyant près de son jeune ami:
--Voici tantôt un mois, commença-t-il, que surpris des avances si extraordinaires de Mme de Maillefert, nous avons soupçonné quelque ténébreuse intrigue... Le but de cette intrigue vous échappait absolument, à vous qui êtes jeune. Plus clairvoyant, grâce à ma triste expérience, j'entrevoyais vaguement quelque chose de si odieux que je me disais, que je vous disais: «Non, ce n'est pas possible...»
--C'est vrai, c'est vrai!...
--Eh bien! mon pauvre ami, depuis cet instant, je puis vous l'avouer, il ne s'est pas écoulé un jour sans que j'aie appliqué tout ce que j'ai de pénétration à déchiffrer le mot de cette énigme. De là vient que tout à coup vous m'avez vu papillonner lourdement autour de Mme de Maumussy, et déployer pour elle mes grâces surannées. Je pensais qu'elle savait la vérité...
--Et elle ne la savait pas?
--Elle l'ignorait, j'en mettrais la main au feu, il y a trois jours. C'est lorsqu'elle l'a connue, que soudainement elle a été tout autre avec vous. Peut-être, sans le vouloir, a-t-elle été complice de Mme de Maillefert. Et c'est alors que révoltée, indignée, elle vous a conseillé de fuir...
C'était une explication plausible, cela.
--Oui, en effet, approuva Raymond.
--Voyant que je ne tirais rien de la jeune duchesse, poursuivait M. de Boursonne, je me mis à chercher d'un autre côté... Mon titre de baron, puisqu'enfin baron il y a, et les vieilles relations de ma famille, m'ouvraient tous les castels des environs. J'en profitai pour me faufiler près de toutes les connaissances de Mme de Maillefert, espérant que de l'ensemble de ces conversations, d'un mot à l'une, d'une phrase à l'autre, j'arriverais à déduire quelque chose de positif...
--Ah! monsieur, murmura Raymond, comment jamais m'acquitter envers vous?...
--En vous laissant guider par moi, mon cher ami. Mais attendez. Je perdais mon temps et mes peines, quand ce soir--hier soir, plutôt, puisqu'il est plus de minuit,--me trouvant chez Mme de Lachère, cette dame, vous savez, dont le mari veut être préfet:--«Il faut convenir, me dit-elle, que votre jeune collègue, M. Delorge, se conduit d'une façon abominable.» Par bonheur, j'eus le pressentiment que j'étais sur la trace de la vérité, et au lieu de m'ébahir:--«Comment cela?» demandai-je avec un sourire équivoque.--«Allons, allons, reprit-elle, ne faites pas le discret avec moi, baron, je sais tout.» Je m'inclinai.--«En ce cas, madame, vous êtes plus avancée que moi.» Elle se mit à rire.--«Mon cher baron, me dit-elle, c'est la duchesse de Maillefert elle-même qui, dans le délire de sa mortelle douleur, m'a confié l'horrible situation de sa fille, et les efforts qu'elle fait pour ramener l'homme qui l'a séduite et qui maintenant refuse de l'épouser...»
--Cette Mme de Larchère a menti! s'écria Raymond.
Le vieil ingénieur secoua la tête.
--Ce fut ma première impression, dit-il, et je ne la lui cachai pas. Alors, elle me déclara qu'elle n'était pas la seule à qui Mme de Maillefert eût fait cette incroyable confidence, et, pour me le prouver, elle appela une de ses amies qui, elle aussi, savait tout, à ce qu'elle me dit, et de la même façon. A votre avis, ces deux affirmations valent-elles une certitude?
Raymond ne répondit pas.
--Moi, je m'obstinais à douter encore, reprit M. de Boursonne; alors Mme de Lachère invoqua le témoignage de son mari, lequel me jura sur l'honneur tenir de la propre bouche de M. Philippe ce que sa femme avait appris de la bouche même de Mme de Maillefert.
Cela, par exemple, c'était le comble.
--Quoi!... M. Philippe aussi! bégaya Raymond. Son frère!...
Puis se dressant, comme s'il eût été mû par un ressort:
--Mais pourquoi, s'écria-t-il, pourquoi cette infamie, cette abominable calomnie?...
--Eh! pardieu! parce que Mme de Maillefert et son noble fils n'ont pour vivre que les revenus de Mlle Simone. Qu'elle se marie, les voilà sur la paille. Ils veulent qu'elle ne puisse pas se marier...
--Oui, peut-être...
--Et voilà pourquoi, vous, demain, c'est-à-dire aujourd'hui, vous allez officiellement et ouvertement demander la main de Mlle de Maillefert...
Raymond baissait la tête:
--C'est que dans ce moment, dit-il, déchiré par les plus horribles perplexités, je ne suis pas absolument... libre...
Une immense stupeur se peignait sur le visage de M. de Boursonne.
--Vous hésitez!... fit-il.
Le pauvre garçon se tordait les mains.
--Ah! si vous saviez, monsieur, s'écria-t-il, si vous saviez?...
Et cette fois, emporté par la situation, et se sentant confusément hors d'état de délibérer et d'arrêter un parti, il confia à son vieil ami le secret de son passé.
C'était pour M. de Boursonne comme une révélation.
--Voilà donc, disait-il, les raisons de vos indécisions étranges! Et moi qui vous accusais!...
Puis, après une minute de réflexion:
--Mais n'importe, dit-il, l'honneur commande, obéissez. Il n'est pas de considération au monde qui puisse vous obliger à passer pour un infâme suborneur, qui vous oblige à laisser peser sur la pure et chaste jeune fille que vous aimez une abominable accusation.
Raymond était dans une de ces crises où la volonté éperdue appartient au premier qui s'en empare:
--Qu'il soit fait selon vos conseils, monsieur, dit-il au vieil ingénieur; je m'abandonne à vous...
Le jour commençait à poindre, blafard et morne, lorsque Raymond, qui s'était jeté tout habillé sur son lit, se réveilla, après quelques heures de ce sommeil de plomb qui suit les grandes crises, et qui est comme une dernière faveur de la nature violentée.
Il se sentait le corps brisé, mais l'esprit net et clair jusqu'à s'en étonner.
C'est que les raisons ne lui manquaient pas d'être bouleversé encore, et agité des plus funèbres pressentiments.
La journée qui commençait était celle du mercredi 1er décembre 1869.
C'est-à-dire qu'il y avait dix-sept ans, date pour date, que le général Delorge était tombé, dans les jardins de l'Élysée, sous les coups de lâches assassins.
Et lui, Raymond Delorge, lui qui sur le cercueil de son père avait prêté un solennel serment de haine et de vengeance, il allait, en ce fatal anniversaire, se trouver peut-être en présence des meurtriers, et subir l'ironie de leur insolente impunité.
Mais l'impérieuse, l'inexorable nécessité parlait.
Avant tout, il devait tenter l'impossible pour réhabiliter Mlle Simone.
Et à midi précis, il avait revêtu le costume traditionnel de la démarche qu'il allait risquer, endossé l'habit noir et ganté les gants paille.
--Je vous accompagnerai, lui avait dit M. de Boursonne, mais, entendons-nous bien: je resterai à vous attendre dans le salon, et vous vous présenterez seul à la duchesse de Maillefert. Ma présence, très certainement, l'effaroucherait, et il faut qu'elle s'explique...
La pluie fine et glaciale qui tombait obstinément depuis le matin, venait de cesser.
Le vieil ingénieur et Raymond partirent.
Et tout en cheminant aussi vite que le leur permettait le mauvais état de la route:
--Comment va me recevoir la duchesse de Maillefert? disait Raymond.
--Qui sait! comme un sauveur peut-être... Peut-être comme un laquais.
--Et les autres...
--Quels autres? Maumussy, Combelaine, Verdale? Eh bien! après... Est-ce à vous de vous inquiéter d'eux? Est-ce à l'homme d'honneur à détourner les yeux pour ne pas rencontrer le louche regard des gredins? Jamais leur impudence ne montera jusqu'à votre fierté. Haut le front, sacredieu, ami Delorge, c'est à ces misérables à trembler devant vous. Haut la tête et le cœur, car nous voici arrivés...
Dans l'immense vestibule, les valets de pied étaient à leur poste, tristes valets dont la tenue trahissait les habitudes des maîtres.
On devinait les gens dont les gages ne sont pas exactement payés, qui ont craint plus d'une fois qu'on ne leur fît banqueroute, et qui se soldent en insolences des intérêts de l'argent qui leur est dû.
--Ils me font moins l'effet de serviteurs que de créanciers, avait dit souvent le vieil ingénieur, et j'aimerais mieux faire mon lit moi-même que d'être servi par ces gaillards-là!...
Ces gaillards, d'ordinaire, dès que paraissaient Raymond ou son vieux chef, se levaient précipitamment, un sourire bassement obséquieux aux lèvres.
Ce jour-là, un seul daigna se soulever de la banquette où tous se vautraient.
--Mme de Maillefert? demanda M. de Boursonne.
--Sortie, répondit le valet, du ton insolent de l'homme qui a des ordres.
--A-t-elle dit à quelle heure elle rentrerait?
--Madame la duchesse ne rend pas de compte à ses gens.
Raymond et M. de Boursonne échangèrent un coup d'œil. Ces façons n'avaient pas besoin de commentaires.
--Nous l'attendrons, alors, dit le vieil ingénieur.
Le valet de pied ricanait en se dandinant:
--J'ai eu l'honneur de dire à ces messieurs, insista-t-il, que madame la duchesse est sortie, et qu'on ne sait quand elle rentrera... si toutefois elle rentre.
M. de Boursonne était devenu fort rouge.
Ayant demandé à Raymond une de ses cartes de visite:
--Vous allez, dit-il au domestique, porter à l'instant cette carte à Mme de Maillefert. Si véritablement elle est sortie, vous la lui remettrez quand elle rentrera. Il faut que M. Delorge lui parle aujourd'hui même. Et, en attendant, conduisez-nous immédiatement au salon...
Son accent était si impérieux, que le valet, troublé, obéit, tout en grommelant:
--Ah! tant pis! Elle dira ce qu'elle voudra.
Lorsqu'ils furent seuls dans le salon:
--Voilà qui commence bien! fit Raymond.
--Oui, approuva le vieil ingénieur, c'est une disgrâce de cour...
Il se tut, la porte du salon s'ouvrit, et le valet de pied reparut:
--Madame la duchesse attend ces messieurs, prononça-t-il.
--Allez, dit à Raymond M. de Boursonne, je reste ici à vous attendre.
C'est dans une sorte de boudoir, ouvrant à la fois sur son cabinet de toilette et sur sa chambre à coucher, que la duchesse de Maillefert avait ordonné qu'on lui amenât Raymond.
Elle venait précisément de se mettre à sa toilette de l'après-midi, lorsqu'on lui avait montré la carte de visite remise au valet de pied par M. de Boursonne.
Furieuse, elle avait renvoyé sa femme de chambre, ne prenant que le temps de relever ses cheveux--les siens seulement,--de passer un ample peignoir de mousseline, garni de dentelles, magnifique jadis, maintenant fané et fripé.
Rien de moins séduisant, de moins gracieux et de moins noble que cette grande dame ainsi arrachée brusquement à l'œuvre capitale de son existence.
Dépouillée des artifices savants de la coquetterie la plus raffinée, elle apparaissait telle qu'elle était réellement, telle que l'avaient faite les années d'abord, puis l'abus du fard, des cosmétiques et des eaux de beauté, et plus encore les fêtes continuelles, les nuits passées, les âcres soucis d'argent, les poignantes émotions du jeu, enfin toutes les agitations d'une vie à outrance.
C'est assise dans un vaste fauteuil, près du feu, les jambes allongées sur un coussin de velours, qu'elle reçut Raymond.
Dès qu'il entra, après l'avoir toisé de la tête aux pieds:
--Vous êtes seul, monsieur? fit-elle d'une voix aigre.
--M. de Boursonne m'attend en bas.
--C'est dommage! J'aurais eu du plaisir à le complimenter de ses façons...
--Madame!...
--N'est-il pas votre conseiller?
--M. de Boursonne est un ami dévoué...
--C'est cela! Et il vous apprend à pénétrer chez les gens malgré eux et à forcer la consigne des domestiques.
--J'avais à vous parler, madame.
--Aujourd'hui même... sur-le-champ?
--Oui.
Dédaigneusement, la duchesse de Maillefert haussa les épaules, et s'enfonçant dans son fauteuil:
--Eh bien! puisque vous voici, dit-elle, parlez.
Loin de déconcerter Raymond, cet accueil outrageant redoubla son sang-froid.
--Madame, commença-t-il, j'appartiens à une honorable famille. Mon père, que j'ai eu le malheur de perdre fort jeune, était général de brigade. Ma mère est une demoiselle de Lespéran. Je n'ai pas trente ans, je suis ingénieur des ponts et chaussées, mon passé répond de l'avenir... J'ai l'honneur de vous demander la main de Mlle Simone de Maillefert, votre fille...
C'est de l'œil ébahi dont on considère un phénomène, que la duchesse l'examinait tandis qu'il débitait imperturbablement ces quelques phrases qu'il avait arrangées dans sa tête en montant l'escalier.
--Et c'est pour me dire cela, fit-elle, que vous avez forcé ma porte?
--Uniquement, oui, madame.
Il était clair que le flegme de Raymond l'agaçait.
--Savez-vous bien, reprit-elle, ce que c'est qu'une d'Hostal de Chalandri de Maillefert?
--C'est, je le sais, madame la duchesse, une fille d'illustre maison, la descendante d'une longue suite de loyaux et vaillants gentilshommes, qui, de père en fils, se sont légué, tel qu'un dépôt sacré, un nom sans tache, une glorieuse devise et les pures traditions de l'honneur et du devoir.
Mme de Maillefert rougit imperceptiblement, et pressée de venger ce qui lui paraissait un amer persiflage:
--Savez-vous, fit-elle d'un ton ironique, quelle est la fortune de Mlle Simone de Maillefert?
--Je ne m'en suis pas informé, madame...
--Soit, mais vous l'avez bien entendu évaluer, cette fortune!
--En effet.
--Ma fille possède de son chef deux cent mille livres de rente, en propriétés, c'est-à-dire, au bas mot, un capital de sept millions... C'est une dot cela, et bien faite pour tenter, n'est-ce pas, monsieur?
Si flagrante que fût l'insulte, Raymond ne sourcilla pas.
--Et vous, monsieur, reprit la duchesse, qui êtes-vous pour prétendre à l'honneur d'une alliance si haute?...
--Oh! je n'ai aucune fortune, madame, et le peu que j'ai...
--Il ne s'agit pas de cela, c'est de votre famille que je parle. N'êtes-vous pas fils de ce fameux général Delorge qui a été tué en duel?...
Raymond pâlit. Il n'est pas de résolutions d'impassibilité qui tiennent devant certaines attaques.
--On vous a trompée, madame la duchesse, prononça-t-il. Mon père n'a pas été tué en duel, il a été lâchement assassiné...
--Monsieur!...
--...Par M. de Combelaine ou par M. de Maumussy, ou par tous les deux, plutôt...
La duchesse de Maillefert s'était redressée.
--Pas un mot de plus, monsieur, interrompit-elle. Je sais votre histoire depuis hier soir et j'en suis à me demander comment vous avez osé vous présenter chez moi.
«On dit qui on est, monsieur, avant de se faufiler dans l'amitié des gens. Maintenant je vous connais. On m'a dit les détestables accusations dont vous et les vôtres poursuivez des hommes honorables, que je reçois, que j'aime et qui sont l'honneur d'un gouvernement auquel moi et les miens sommes absolument dévoués.
Déjà, par un puissant effort de volonté, Raymond avait maîtrisé son émotion. Impassible autant qu'une statue, il laissa la duchesse achever.
Puis:
--J'attends votre réponse, madame, dit-il froidement.
Peu à peu elle en était venue à s'irriter tout à fait.
--Ma réponse!... répéta-t-elle. Est-ce que véritablement, monsieur, vous espériez que je prendrais votre démarche au sérieux?
--Je n'espérais rien, madame.
Elle tressaillit.
--J'ai vu un grand devoir à remplir, je le remplis sans souci du résultat. Je ne vous parlerai pas des sentiments que m'inspire Mlle de Maillefert... à quoi bon!... J'avais à lui donner un témoignage public de ma respectueuse admiration: c'est fait. Ma démarche d'aujourd'hui, je l'ai annoncée publiquement partout. Non moins hautement je publierai votre réponse.
Il s'inclinait pour prendre congé, Mme de Maillefert l'arrêta d'un geste:
--Que voulez-vous dire? interrogea-t-elle d'une voix altérée.
--Ce que je dis... pas autre chose.
--Simone vous a parlé. Simone vous a commandé de me demander sa main...
--Sur mon honneur, madame, je vous jure que non.
--Elle vous aime, cependant, vous le savez bien!...
Ah! pour cette seule parole, Raymond était prêt à tout pardonner à Mme de Maillefert.
--Dieu veuille que vous disiez vrai, madame! prononça-t-il d'un accent ému.
Pâle, les sourcils froncés, la duchesse de Maillefert semblait agitée des plus terribles perplexités, quand, une inspiration soudaine illuminant son visage:
--Eh bien!... attendez, s'écria-t-elle, c'est Simone elle-même qui va vous donner la réponse que vous sollicitez...
Elle sonna, et une femme de chambre accourant:
--Qu'on prévienne Mlle Simone, ordonna-t-elle, que je désire la voir à l'instant...
Qu'allait-il se passer?
Quel projet bizarre venait de traverser la cervelle détraquée de cette mère indigne?...
Troublé au delà de toute expression, Raymond faisait à sa raison et à son courage un appel désespéré. Jusqu'à ce moment, il était resté maître de soi. Saurait-il, en présence de Mlle Simone, maîtriser ses sensations? Jamais, il ne le sentait que trop, le sang-froid n'avait été plus nécessaire.
V
--Vous aimez Simone, monsieur Delorge? demanda tout à coup Mme de Maillefert...
--Madame...
--Eh bien! cher monsieur, votre sort dépend uniquement de sa volonté. Qu'elle dise un mot, et je vous l'accorde. A vous d'obtenir qu'elle prononce ce mot.
Elle s'interrompit, écoutant...
Il lui avait semblé entendre, de l'autre côté, dans la pièce voisine, un pas rapide et léger.
--La voici! fit-elle du ton dont elle eût dit: Attention!
Elle ne se trompait pas.
A l'instant même, dans le cadre de la porte qui donnait de la chambre à coucher dans le boudoir, Mlle Simone parut.
--Mon Dieu!... s'écria-t-elle...
C'est qu'elle venait d'apercevoir Raymond, dont elle ignorait la présence au château. C'est qu'à la façon dont il s'était retiré la veille, elle avait cru comprendre qu'elle ne le reverrait plus à Maillefert.
--Approchez, Simone, dit Mme de Maillefert.
Machinalement elle obéit.
La défiance se lisait dans ses beaux yeux tremblants qu'elle arrêtait tour à tour sur sa mère et sur Raymond, implorant l'explication d'un fait qui lui semblait inexplicable...
--Ma chère Simone, commença la duchesse d'un ton solennel, un événement grave se produit. M. Raymond Delorge, ici présent, vient de me demander votre main.
Un nuage épais de pourpre envahit jusqu'à la racine des cheveux le visage doux et triste de la pauvre enfant.
--Ma mère!... interrompit-elle évidemment révoltée, et espérant peut-être la rappeler à la raison.
Mais il n'était pas de considération capable d'arrêter la duchesse de Maillefert, une fois qu'elle poursuivait un but.
--Je sais par expérience, continua-t-elle, quel enfer est un ménage sans amour. Je prétends donc, ma fille, vous abandonner absolument le choix de votre mari. Dictez-moi la réponse que je dois faire à M. Raymond Delorge.
Confuse, humiliée, violentée en toutes ses pudeurs, la malheureuse jeune fille baissait la tête.
--Par pitié! ma mère, balbutia-t-elle encore, n'insistez pas... plus tard, lorsque nous serons seules...
La duchesse haussait les épaules.
--C'est cela, dit-elle, et ensuite vous prendrez des attitudes de vierge martyre, et je passerai, moi, pour une marâtre... Nenni! Je désire que notre explication ait un témoin, et je suis ravie que ce témoin soit monsieur...
Des larmes avaient jailli des yeux de Mlle de Maillefert et, comme un collier de perles qui s'égrène, roulaient silencieusement le long de ses joues.
--Est-il vraiment possible, ma mère, murmura-t-elle, que vous veuillez mettre un étranger dans la confidence des tristes déchirements de notre famille!
--Oh! considérez-vous donc M. Delorge comme un étranger!...
Depuis un moment déjà, Raymond délibérait s'il ne ferait pas bien de s'enfuir.
Les paroles de Mlle Simone lui parurent un ordre et fixèrent ses irrésolutions.
--A Dieu ne plaise, mademoiselle, prononça-t-il, que je vous sois jamais la cause d'un déplaisir; je me retire...
Et il se retirait, en effet, lorsque la duchesse, qui s'était levée, passa brusquement entre la porte et lui.
--Restez! commanda-t-elle d'un ton impérieux. Il faut, une fois pour toutes, que Simone s'explique. Ce qui va être décidé ici le sera irrévocablement.
Et s'adressant à sa fille:
--Parlerez-vous? ajouta-t-elle.
Un éclair de colère avait séché les larmes de Mlle Simone.
--Vous le voulez, fit-elle d'une voix étouffée, vous l'exigez... Eh bien! soit. Mais que la honte retombe sur vous de l'affreuse violence que je me fais.
Et détournant la tête pour éviter le regard brûlant de Raymond:
--Je consens, balbutia-t-elle, à devenir la femme de M. Delorge... mais aux conditions que je vous ai dites, ma mère...
Ah! bien peu s'en fallut que Raymond, éperdu, ne tombât aux genoux de Mlle de Maillefert. Une réflexion soudaine l'arrêta. La question de son mariage avec Mlle Simone avait déjà été agitée entre la duchesse et sa fille.
--C'est-à-dire, insista Mme de Maillefert, à la condition de consommer la ruine de notre maison au profit de M. Delorge, n'est-ce pas?
--Ma mère! est-ce bien vous qui dites une telle chose!...
--Je dis ce qui est.
--M'accuser de vouloir la ruine de notre maison, moi qui lui ai tout sacrifié au monde, et qui suis prête à lui tout sacrifier...
--Alors, faites ce que je vous demande... non pour moi, grand Dieu! qui ne suis plus qu'une vieille femme et trouverai toujours le millier de louis qu'il me faut pour payer ma dot dans un couvent, mais pour votre frère...
--Je ne le puis...
--Votre frère est le chef de notre maison, l'héritier du nom, Philippe est le duc de Maillefert; vous lui devez respect et soumission.
--Ma mère, il est inutile d'insister.
Ainsi, c'était cette éternelle discussion d'argent, dont Raymond avait surpris quelques lambeaux le soir du bal, qui recommençait...
Mais dans quelles conditions, cette fois, et combien plus honteuse et plus dégradante!...
--Prenez garde! Simone, reprit Mme de Maillefert, la voix tremblante d'une colère difficilement contenue, prenez garde! Vous m'obligez à répondre par un refus à la demande de M. Delorge...
Et s'adressant à Raymond:
--Vous l'entendez?... continua-t-elle, vous prétendez l'aimer et vous ne trouvez pas un mot à dire!...
Bouleversé des plus étranges émotions, mais toujours maître de soi, Raymond s'inclina:
--J'ai foi en Mlle Simone, répondit-il--répétant les paroles qui lui avaient été dites par la jeune fille--ses décisions me sont sacrées.
La duchesse éclata de rire--d'un rire faux et menaçant.
--En d'autres termes, interrompit-elle, vous adorez ma fille, mais vous aimez encore plus son argent. Voilà votre désintéressement. Je le prévoyais, je savais que vous vous étiez entendus...
Peu à peu, et en dépit de ses fermes résolutions de ne s'émouvoir de rien, il était manifeste que Mlle Simone s'animait: elle relevait la tête, et de fugitives rougeurs enflammaient ses joues.
Voyant Raymond blêmir sous l'insulte de Mme de Maillefert, et cependant prendre sur soi de garder le silence:
--Que vous m'outragiez, moi, ma mère, dit-elle, peu importe, j'y suis accoutumée. Que vous accusiez M. Delorge de cupidité, c'est ce que je ne puis souffrir. La pensée de M. Delorge, je la connais, il me l'a dite. Il croit, de même que moi, que je dois tout ce que je possède au nom de Maillefert.
La duchesse riait toujours de son rire ironique.
--Et voilà pourquoi, interrompit-elle, voilà comment vous refusez de donner la moitié de votre fortune à l'aîné de notre maison, à votre frère...
--Je fais plus.
--Bah!
--Je lui donne, c'est-à-dire, je vous donne la totalité de mes revenus...
--Mais vous gardez le capital. Nous sommes à votre merci... Que vos dispositions changent, et le duc de Maillefert est sans pain.
--Mes dispositions ne changeront pas.
--Qui le sait!... Supposez-vous mariée et mère de famille. Fatalement, vous en arrivez à juger que votre argent appartient bien plus à votre mari et à vos enfants qu'à votre mère et à votre frère...
Irritée, Mlle Simone battait le parquet d'un pied nerveux, oubliant presque la présence de Raymond, qui, les deux mains appuyées au dossier d'une chaise écoutait...
--Il est des moyens de vous tranquilliser, ma mère, reprit la jeune fille, je vous les ai offerts...
--Lesquels!...
--On dressera un acte par lequel je reconnaîtrai devoir à mon frère et à vous le revenu de mes propriétés...
--Le revenu!... Comment voulez-vous que dans ces conditions votre frère trouve un établissement sortable! Quelle famille voudrait de lui!
--Que mon frère se marie, et je m'engage à lui assurer au contrat l'usufruit de trois millions de terres dont ses enfants auront la nue-propriété.
La duchesse avançait dédaigneusement les lèvres.
--Oh! encore des termes de procureur! fit-elle.
--Qui donc m'a réduite à les apprendre, sinon vous, ma mère!...
A chaque parole, grandissait dans le cœur de Raymond son admiration pour Mlle de Simone, son mépris pour Mme de Maillefert.
Et ne pouvoir intervenir, cependant!...
--Quelle tête!... grondait la duchesse, quel caractère de fer!... Il me semble entendre son père. Rien ne l'émeut, rien ne la touche. Elle se laisserait briser avant de ployer...
--C'est vous, ma mère, dont l'opiniâtreté passe toute croyance, dit la jeune fille...
Incapable de se contraindre plus longtemps, la duchesse de Maillefert se dressa en pied, et repoussant son fauteuil qui roula jusqu'à la porte:
--Assez! fit-elle d'un ton bref et tranchant. Une dernière fois, Simone, voulez-vous partager avec votre frère...
--Le capital? Je ne le puis.
--Prenez garde, réfléchissez... C'est la rupture immédiate, définitive, irrévocable, d'un mariage qui vous tient au cœur.
Raymond se sentait chanceler.
--Ah! vous êtes impitoyable, ma mère, interrompit Mlle Simone. Ce que vous me demandez, vous savez bien qu'il m'est défendu de vous l'accorder...
--Défendu!
--Vous savez bien que je suis liée par un serment sacré, juré sur le Christ, entre les mains d'un mourant...
Mme de Maillefert haussait les épaules.
--Toujours les mêmes réponses, dit-elle.
--Oui, toujours! répondit la jeune fille, éternellement...
Et admirable de douleur et d'indignation, si belle que Raymond en fut ébloui comme d'une transfiguration:
--Vous oubliez donc la mort de mon père! reprit-elle. Vous oubliez donc... C'est vrai, il y a cinq ans de cela, et depuis, tant d'événements se sont succédé... Mais je me souviens, moi, je me souviens...
--Simone, fit durement Mme de Maillefert, Simone!...
Mais elle ne se laissa pas interrompre.
--Je n'avais pas seize ans, poursuivit-elle, j'étais encore en pension... C'était l'hiver, la nuit, je dormais... Tout à coup un grand bruit autour de mon lit m'éveilla... J'ouvris les yeux. Une de nos surveillantes se penchait vers moi.--«Vite, me dit-elle, bien vite, habillez-vous, une voiture vous attend à la porte, un horrible accident est arrivé à votre père, il vous demande, il se meurt...»
«Ce n'était que trop vrai. Mon père revenait de Nice à l'improviste, quand, arrivé en gare à Paris, ayant voulu sauter à terre avant l'arrêt du train, il avait été renversé et broyé entre les roues du wagon et le pavé du quai.
«Lorsque j'arrivai à l'hôtel, les domestiques perdaient la tête. Vous, ma mère, vous étiez au bal, on ne savait chez qui. Mon frère était absent depuis vingt-quatre heures. On vous cherchait en vain l'un et l'autre par tout Paris.
«Mon père avait été rapporté sur une civière, et pour lui épargner d'horribles souffrances, au lieu de le monter à sa chambre, on l'avait déposé dans le salon, sur un lit dressé à la hâte.
«Pauvre père! Son corps n'était plus qu'une masse informe de chairs sanglantes. C'était un miracle qu'il vécût encore. Par un prodige d'énergie, il retenait en quelque sorte son âme près de s'envoler...
«--Enfin, la voici!... murmura-t-il quand je parus.
Et tout de suite, d'une voix faible, mais très vite, comme s'il eût craint de ne pouvoir achever:
«--Maîtrise ta douleur, me dit-il, et écoute-moi, le temps presse. La mort me surprend. Je n'ai pris aucune disposition. Ma fortune sera demain à la discrétion de ta mère et de ton frère. Combien durera-t-elle entre leurs mains? Bien peu. Et après? Ruinés, perdus de dettes, compromis, dédaignés, que feront-ils? J'endure les tourments de l'enfer en songeant à cela. Degré à degré, jusqu'où descendront-ils? Jusqu'où traîneront-ils notre nom, ce nom glorieux de Maillefert, qui a son paragraphe à toutes les belles pages de l'histoire de France, et que mes aïeux m'ont légué pur et sans tache...
Mme de Maillefert s'agitait désespérément pour arrêter Mlle Simone.
--Vous oubliez que nous ne sommes pas seules, lui répétait-elle.
--C'est vous qui la première l'avez oublié, madame, répondit la jeune fille...
Et s'adressant surtout à Raymond, et d'un accent qui s'imposait, elle poursuivit:
--Éperdue de douleur, je m'étais agenouillée près du lit de mon père:
«--Tu n'as que quinze ans, Simone, reprit-il, et cependant c'est à toi de me remplacer dans cette maison où souffle un vent de vertige. Par bonheur, tu es immensément riche, c'est le salut. Dès que ta mère et ton frère auront dévoré ma fortune, ils voudront la tienne. Refuse. Abandonne-leur ton revenu jusqu'au dernier louis, c'est ton devoir. Jamais, sous aucun prétexte, ne leur donne le capital. Tu seras obsédée, harcelée, circonvenue, martyrisée, tiens bon, ou je sortirais de ma tombe pour te maudire. C'est ton repos que je te demande, ton bonheur, ta vie... Tu les dois à notre nom. A toi à garder d'eux-mêmes ta mère et ton frère. Il se peut que tu te maries un jour, mais alors que ton mari sache bien qu'il épouse une fille dont la fortune n'est qu'un dépôt sacré...
«Sa voix faiblissait.
«--A un signe qu'il fit, je posai sur sa poitrine un crucifix placé près de lui par le prêtre qu'on était allé chercher.
«--Jure-moi, dit-il, sur ce Christ, d'obéir à mes dernières volontés, et ma mort, qui eût été celle d'un damné, sera douce et sereine...
«Je jurai.
«Vous entriez en ce moment, ma mère, en toilette de bal, la tête chargée de fleurs, et vous avez entendu les dernières paroles de mon père:
«--Tu l'as juré, Simone, tous les revenus, mais rien que les revenus... Le capital, c'est la rançon de l'honneur des Maillefert...
Désespérant d'interrompre sa fille et de lui imposer silence, la duchesse de Maillefert avait pris le parti de se rasseoir.
Et suffoquant de rage, l'œil enflammé, la face pourpre, les veines du cou gonflées à rompre, elle égratignait de ses ongles le velours de son fauteuil.
Mais dès que Mlle Simone s'arrêta:
--Voilà donc, dit-elle d'un ton d'outrageante ironie, la règle de votre conduite.
--Immuable.
--Les propos incohérents d'un mourant.
Si terrible fut le regard de la jeune fille, que la duchesse en frissonna.
--Ce mourant était mon père, madame, prononça-t-elle, et les approches de la mort, loin d'obscurcir sa noble intelligence, ne lui éclaircirent que trop l'avenir.
Écrasé sous une de ces situations que l'imagination se refuse à prévoir, Raymond demandait au ciel une idée, une inspiration.
--Ainsi, reprit Mme de Maillefert, remontrances, ordres, prières, tout est inutile.
--Inutile.
--Vous espérez que votre opiniâtreté triomphera de ma légitime obstination.
--Je n'espère plus rien.
Ce que ce marchandage, en présence de Raymond, avait de bas, de vil, d'ignoble, la duchesse était hors d'état de le sentir. Sa raison était perdue. Sa voix rauque semblait un râle.
--Alors, c'est bien entendu, insista-t-elle, bien convenu?
--Oui.
Mme de Maillefert se retourna vers Raymond:
--Voilà, dit-elle, la vierge timide et soumise que vous souhaitez pour épouse, monsieur Delorge! Que vous en semble? Voyons, répondez!... Mais répondez donc, monsieur!
Haussant son sang-froid à la hauteur de cette crise inouïe, Raymond dominait encore son indignation:
--C'est en vain, prononça-t-il, c'est inutilement que je chercherais des termes pour rendre la respectueuse admiration que m'inspirent l'héroïque courage et le dévouement sublime de Mlle de Maillefert.
C'en était fait. Toutes ses espérances, la duchesse les avait hasardées sur une chance unique, et elle avait perdu.
Enragée comme le joueur imbécile qui lacère et foule aux pieds les cartes qui ont trompé ses convoitises, elle cessa de se contraindre.
--Ah! c'est comme cela, cria-t-elle. Eh bien! monsieur Delorge, rien ne vous retient plus ici, et j'espère qu'à l'avenir vous me dispenserez de vos admirations.
Mais de même que l'instant d'avant, lorsqu'il allait sortir, il avait été retenu par Mme de Maillefert, Raymond, cette fois, fut arrêté par Mlle Simone.
--Restez! commanda-t-elle d'un accent impérieux.
Et marchant sur sa mère:
--Car je n'ai pas fini, madame, poursuivit-elle. Vous avez exigé une explication, nous l'aurons complète. Je n'ai pas tout dit...
Pour toute réponse, la duchesse de Maillefert allongea la main vers un cordon de sonnette.
--Prenez garde à votre tour, dit Mlle Simone avec un calme effrayant. Si vous sonnez, on viendra. Et je vous le jure, je parlerai quand même, haut et ferme, devant tous, devant vos valets, devant mon frère, devant vos hôtes, ces gens dont, sans me consulter, vous peuplez ma maison. Car je suis chez moi, ici; seule j'ai le droit d'y donner des ordres, de recevoir qui bon me semble, de chasser qui me déplaît!...
Pétrifiée de stupeur, la duchesse avait laissé retomber son bras.
Était-ce bien sa fille, la victime éternellement résignée de son brutal despotisme, qui, tout à coup, s'insurgeait, se redressait et lui tenait tête!... A quelles sources vives puisait-elle son indomptable énergie que la nature, aux heures décisives, accorde aux êtres les plus faibles?
Raymond admirait.
--Je parlerai, continuait Mlle Simone avec une véhémence croissante, parce qu'on a aussi des devoirs envers soi, et qu'il faut que l'on sache comment j'ai tenu le serment fait à mon père mourant.
«Vous n'avez que trop justifié, mon frère et vous, ses sinistres appréhensions.
«Trois ans ne s'étaient pas écoulés, que de l'énorme fortune qu'il vous avait laissée, il ne restait plus que des débris.
«Qu'en avez-vous fait? A quels gouffres inconnus avez-vous jeté ces millions? A quels creusets mystérieux les avez-vous fondus?
«Car vous ne les avez pas employés, si follement que ce soit; vous ne l'auriez pas pu.
«Il y a des princes souverains qui ont une cour, des dignitaires, des soldats, et qui ne dépensent pas annuellement ce que vous auriez dépensé.
«Et chez vous, dans votre hôtel, lorsque j'y allais passer vingt-quatre heures, je ne trouvais pas parmi vos cinquante valets un domestique pour me porter une lettre. Vos femmes de chambre me faisaient honte ou peur. Un matin, votre cuisinier est venu me dire qu'il ne pourrait pas m'apprêter à déjeuner si je ne lui donnais quelque argent. Il vous avait avancé toutes ses économies, vous lui deviez dix-huit mille francs, on lui refusait crédit dans le quartier...
--Ah! c'est trop fort! disait la duchesse, c'est trop fort!...
La jeune fille poursuivait.
--Mon père disait bien que Philippe et vous étiez pris de vertige. Millionnaire, il vous manquait toujours un billet de mille francs. Avec deux cent mille livres de rente vous faisiez des dettes, et vous empruntiez à soixante pour cent quand vos créanciers devenaient pressants...