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Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie (part 3 of 4)

Part 3 of 4 · Charles Anglada · Public domain text

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Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie (part 3 of 4)

Voici la description concise qu’il donne de cet exanthème.

«On appelle rossanie une maladie qui couvre toute l’étendue de la peau d’une multitude de taches, grandes ou petites, rouges de feu, avec élevure à peine sensible, ressemblant à de nombreux érysipèles, distincts entre eux, et donnant à tout le corps un aspect flamboyant[411].»

Ce tableau est bien loin d’offrir une caractéristique complète de la fièvre scarlatine; mais il en retrace nettement l’efflorescence.

Il est même à remarquer que l’auteur proteste déjà contre l’erreur des médecins qui confondaient cette maladie avec la rougeole, sur la foi de leurs analogies. Son tact pratique ne s’y est pas trompé.

«Quelques-uns pensent que la rougeole et la rossalie sont la même maladie. Quant à moi, sans m’en rapporter à ce qu’en ont dit les autres, j’ai eu personnellement bien des occasions de constater la différence. Nonnulli sunt qui morbillos idem cum rossalia esse existimant. Nos autem sæpissimè distinctos esse affectus, nostrismet oculis, non aliorum duntaxat relationi confidentes, inspeximus[412].»

Mais on s’aperçoit aisément, d’après le développement que donne Ingrassias à l’histoire de la variole et de la rougeole, que la rossanie était bien moins connue, soit qu’elle fût plus rare, soit qu’elle fût encore trop nouvelle pour avoir attiré l’attention au même degré.

Il est généralement reçu parmi les médecins, que c’est Baillou (1538-1616) qui a décrit, un des premiers, la scarlatine au XVIe siècle. Cependant si l’on s’enquiert du nom sous lequel il en a parlé, on n’obtient pas de réponse. J’ai consulté, à cette occasion, une foule d’auteurs, même les plus récents, et Alibert est le seul, sauf erreur, qui ait ajouté à sa synonymie: rubiolæ de Baillou[413].

Cette réticence semblerait indiquer, qu’il suffit de jeter les yeux sur les œuvres de l’illustre épidémiste français, pour voir se dresser le signalement de la fièvre éruptive.

Je dois avoir la vue moins perçante; car ce n’est pas sans peine que j’ai vérifié le fait en confrontant minutieusement les textes. Les allusions applicables à la scarlatine sont très-clairsemées dans les Épidémies et les Éphémérides. Le latin de Baillou est souvent obscur. Sa manière concise et son goût pour les digressions, ajoutent à l’embarras du lecteur. Il parle souvent d’éruption rouge sans autre indication. Il faut, on peut m’en croire, beaucoup d’attention pour démêler la scarlatine, dans des tableaux où manquent les traits les plus importants de sa pathognomonie. On ne me taxera pas d’exagération, si l’on veut bien m’accompagner un moment, dans les recherches que j’ai cru devoir faire pour éclaircir ce point indécis de nosologie historique[414].

Une fièvre pourprée épidémique (febris purpurata) sévit à Paris, pendant l’hiver de 1573. S’agit-il de scarlatine? Impossible de l’affirmer, d’après les renseignements qu’on nous donne. Nous savons seulement que tous ceux qui en réchappèrent, tombèrent dans le marasme, avec des symptômes de dissolution générale (liquefacto toto corpore) et évacuations alvines involontaires[415]. Ces accidents consécutifs n’appartiennent pas plus à la scarlatine qu’à la rougeole, à la variole ou à toute autre fièvre éruptive grave. A la rigueur, ces mots: liquefacto corpore, auraient pu représenter les épanchements séreux, sous-cutanés ou cavitaires, qui terminent si fréquemment la scarlatine; mais la suite ne concorde pas avec cette version. Il est probable que la maladie désignée par Baillou était une fièvre pétéchiale. Il ne faut pas oublier que de son temps, les mots fièvre rouge étaient employés, par le peuple et même par les médecins, pour qualifier collectivement des éruptions dont l’analogie de couleur n’excluait pas la diversité de nature.

Pendant l’hiver de 1574, remarquable par le règne persévérant du vent du sud, la sérénité du ciel et l’absence des caractères propres à la saison, Baillou observe une constitution très-chargée de maladies éruptives. «Morbillorum, variolarum, puncticularum, exanthematon, rubiolarum magna ilias fuit[416].»

Dans ce rendez-vous confus d’éruptions, je reconnais la rougeole (morbillorum), la petite vérole (variolarum), les pétéchies (puncticularum)[417]. Le mot exanthematon peut désigner, l’érythème, l’érysipèle, le zona, la miliaire, etc. Baillou seul pourrait nous dire sa pensée. Ce qui était à coup sûr, très-clair pour lui, est loin de l’être pour nous.

Reste rubiolarum, que j’applique, sans balancer, à notre scarlatine.

Il est à remarquer que ce mot est, à une lettre près, l’homonyme de rubeola, qui représente la rougeole, dans le vocabulaire de certains monographes de l’époque. C’est probablement ce qui a donné le change à M. le docteur Yvaren, d’Avignon, auquel la littérature médicale doit une édition française des Épidémies et Éphémérides de Baillou[418]. Mon savant confrère a toujours rendu rubiolæ par rougeole sans prendre garde que son auteur avait exclusivement réservé pour cette maladie, le nom de morbilli, adopté par la latinité contemporaine.

C’est parce que je reconnais l’autorité de M. Yvaren, en matière de traduction, que je me suis permis de relever, en passant, cette inadvertance[419].

Quant au mot à choisir pour représenter la fièvre éruptive signalée par Baillou, on demande s’il n’y aurait pas eu anachronisme, à prendre celui de scarlatine, qui n’a paru, pour la première fois, que longtemps après, et peut-être sous la plume de Sydenham.

Je partagerais ce scrupule s’il s’agissait de ces dénominations qui préjugent une théorie. Un traducteur sérieux ne remplacerait pas la fièvre maligne de Baillou par fièvre entéro-mésentérique, l’entérite folliculeuse, la dothienentérie, etc. Il fausserait ainsi la pensée de l’auteur, en anticipant sur les découvertes futures. Mais il n’en est plus de même lorsque les noms des maladies n’indiquent que des caractères extérieurs, et par exemple, des nuances de coloration. Au XVIe siècle comme aujourd’hui, la scarlatine était écarlate, et son nom est complétement indépendant de toute opinion sur sa nature. Peut-être eût-il mieux valu franciser le mot latin; une fois prévenus, les lecteurs auraient sous-entendu sans équivoque la scarlatine, et n’auraient pas risqué de prendre la rubiole pour la rougeole, confusion contre laquelle Baillou proteste formellement.

Je reviens au passage qui m’intéresse, et en poursuivant sa lecture, je remarque que l’auteur observa concurremment des taches rouges (maculæ rubræ) survenant pendant le cours de certaines maladies, accompagnées d’un grand feu intérieur, disparaissant promptement ou ne persistant que très-peu de temps. «Ces taches, dit-il, confinent à la rubiole. Mais l’éruption de celle-ci se prolonge davantage, suit une marche réglée, et présente des symptômes pathognomoniques. On y voit des taches superficielles, d’autres plus saillantes. Parfois elles précèdent le mouvement fébrile; d’autres fois, elles l’accompagnent et se montrent le 4e, le 5e, le 6e jour au plus tard. Dans ce dernier cas, elles sont plus graves, et même très-dangereuses, à moins que la fièvre ne tombe.»

La rubiole ainsi caractérisée ne peut être que la scarlatine.

Baillou cite, à ce propos, une de ces observations qu’on lit toujours avec intérêt, quoi qu’en dise Bordeu[420].

«Le conseiller Séguier, au sortir de l’assemblée, éprouva de la douleur et un sentiment de chaleur insolite, et à l’instant tout son corps devint rouge, et fut couvert de taches de rubiole» (rubiolis contaminatum).

La précocité et la soudaineté de l’éruption générale forment un trait assez fréquent de la scarlatine. Si l’auteur ne signale pas nommément la fièvre, on en trouve l’indice dans la chaleur inaccoutumée du malade. Les praticiens savent bien qu’il n’est pas rare de voir éclater simultanément la fièvre et l’éruption. Borsieri a vu aussi l’éruption précéder la fièvre[421]. Enfin on sait que l’invasion est souvent brusque et sans prodromes. M. E. Gintrac a vu des enfants frappés subitement à l’école, au milieu de leurs jeux, à table, etc.[422].

Immédiatement après le court récit que je viens de lui emprunter, Baillou, entraîné par son sujet, saisit l’occasion de tracer le tableau symptomatique de la rubiole; nouvelle preuve que cette fièvre exanthématique était encore peu connue, et devait être recommandée à l’attention des praticiens.

«Voici, dit-il, les signes de la rubiole: chaleur fébrile, tantôt douce au toucher, tantôt très-vive; jactation et agitation; sentiment de brisement dans les membres; angoisse accompagnée de vomissements ou de nausées, provenant d’un état morbide de l’orifice de l’estomac ou bien de la malignité de l’affection; larmoiement; propension au sommeil, sans pouvoir s’y livrer; car à peine commence-t-on à s’endormir, qu’on est réveillé en sursaut par la toux. Les symptômes pathognomoniques sont, en résumé, la toux, l’ardeur et, pour ainsi dire, l’embrasement des yeux, la raucité de la voix, la jactation. Les autres symptômes sont secondaires et communs. La maladie se porte plus spécialement sur les parties supérieures, et affecte facilement les poumons et la trachée-artère. Aussi voit-on, chez un grand nombre de sujets, l’inflammation de la luette, avec gêne de la déglutition, angine sèche (ainsi que s’exprime Hippocrate), ou par phlogose comme érysipélateuse, et, par suite, suffocation. Chez beaucoup, les parotides accompagnent, précèdent ou suivent la maladie.»

Cette description a cela de remarquable qu’elle s’appliquerait mieux, dans sa première partie, à la rougeole, tandis que nous retrouvons dans la seconde, l’angine, la difficulté d’avaler, la rougeur érysipélateuse ou, comme nous dirions aujourd’hui, scarlatineuse de l’arrière-gorge, la formation des engorgements parotidiens: ensemble de phénomènes qui appartiennent en propre à la scarlatine.

Ce mélange de symptômes s’explique par l’époque où Baillou consignait cette histoire dans son journal clinique (Éphémérides). La constitution régnante multipliait, sous toutes les formes, les éruptions cutanées, avec ou sans fièvre. La scarlatine, encore mal spécifiée, devait souvent être confondue avec les autres maladies rouges coexistantes, et principalement avec la rougeole. Baillou ne s’y trompait pas certainement quand il la rencontrait à l’état sporadique, libre d’accointance étrangère. Mais les associations accidentelles que favorise l’influence épidémique, changent la physionomie du tableau symptomatique; et il n’est pas aisé de reconnaître l’individualité morbide qui se cache sous cette pénétration réciproque. Les progrès de l’observation, secondés surtout par la comparaison ultérieure des épidémies éruptives, ont, à la longue, simplifié le problème: ce qui n’empêche pas les praticiens de voir journellement des cas qui déconcertent l’expérience la plus sûre. Si Baillou laisse entrevoir quelque hésitation, il ne faut pas oublier que la question était nouvelle, et du nombre de celles qui ne peuvent attendre que du temps, les éclaircissements qui leur manquent. Combien de fois encore le diagnostic de la rougeole et de la scarlatine ne reste-t-il pas en suspens, jusqu’à la période de desquamation! Celle-ci est, en effet, un trait distinctif, si l’on s’en tient à l’observation générale; mais il n’est pas inutile de rappeler que l’exfoliation de la scarlatine partage l’inconstance de ses autres caractères. Elle peut n’être que furfuracée, comme celle de la rougeole, et Sydenham ne l’avait vue que sous cette forme. On pourrait donc être induit en erreur, si l’on faisait, de la largeur des plaques épidermiques, un attribut constant de la scarlatine; sans compter que la desquamation morbilleuse dépasse aussi parfois sa dimension ordinaire[423].

Je termine par un passage décisif:

«Rubiolæ, dit Baillou, accedunt ad erysipelatis naturam, morbilli seu variolæ ad herpetem miliarem[424].»

La rubiole qui est mise ici en opposition avec la rougeole et la variole, ne peut être que la scarlatine. Ses rapports avec l’érysipèle, déjà établis par Ingrassias, ont été notés par tous les médecins postérieurs à Baillou, et ressortent de l’étendue et même de la mobilité de la plaque rouge qui ne dépasse pas le niveau de la peau. La rougeole dont les papules excèdent sensiblement l’épiderme, et la variole avec ses boutons proéminents, rappellent l’herpès miliaire. Cette formule fixe nettement le sens que donne Baillou au mot rubiole. On ne peut plus douter qu’il n’ait vu et traité, sous ce nom, dont il pourrait bien être l’auteur, la fièvre éruptive que nous appelons scarlatine; mais les nosographes qui m’ont précédé dans cette étude, auraient utilement guidé mes recherches, s’ils avaient pris la peine de déterminer l’étiquette sous laquelle on pourrait la découvrir dans les écrits de l’épidémiste français[425].

En 1557, c’est-à-dire près de vingt ans avant l’époque où Baillou recueillait ses observations, Jean Coyttar, de Poitiers, avait vu régner dans cette ville, conjointement avec la variole, la rougeole et la coqueluche, une fièvre pourprée (c’est ainsi qu’il la nomme) qui frappait mortellement presque tous ceux qu’elle attaquait, sans distinction d’âge, de sexe, de condition sociale. «Quis enim (miserabile dictu) non meminit vidisse pueros, adolescentes, juvenes florentes ætate, senes, rusticos, urbanos, plebeios, nobiles, presbyteros, monachos et fœminas cujuslibet ætatis aut vitæ status, si quando hâc purpurâ prehenderentur, aut quarto die, aut septimo, aut undecimo, aut decimo quarto, nunc citiùs, aliàs tardiùs occumbere[426]?» Cette maladie était si contagieuse que l’auteur a cru devoir, à cette occasion, rappeler les principes généraux de la doctrine fondée par Fracastor. Les taches qui recouvraient la peau, principalement aux bras, à la poitrine et aux jambes, ressemblaient tellement aux piqûres de puces, qu’on avait grand’peine à les en distinguer.

Si je parle, en passant, de cette maladie, c’est que quelques médecins ont prétendu y reconnaître la scarlatine et lire le récit d’une de ses premières épidémies malignes.

La description de Coyttar, très-précise malgré ses digressions théoriques, interdit cette interprétation. Il n’a dépeint évidemment qu’une fièvre pétéchiale, du plus mauvais caractère, analogue sous bien des rapports, à la fièvre pourprée qui ravagea Modène et les pays voisins, de 1692 à 1694, et dont Ramazzini nous a laissé une histoire considérée comme un vrai modèle d’observation clinique et de rédaction littéraire[427].

Quelques années après Baillou, nous retrouvons la scarlatine en Allemagne, sous les yeux de Sennert (1572-1637); mais il faut convenir que si la question nosologique n’a pas rétrogradé, elle est tout au moins restée stationnaire.

Le médecin de Wittemberg observe un exanthème dans lequel il reconnaît expressément la rossalie ou rossanie d’Ingrassias, dont il reproduit même en partie le texte:

«Dès l’invasion ou bien le quatrième ou cinquième jour de la maladie, surgissent sur toute l’étendue de la peau, des taches rouges de feu, avec élevure à peine sensible, ressemblant à de petits érysipèles. Dans l’état, le corps entier est rouge et paraît incandescent, comme s’il était couvert d’un érysipèle universel... Les taches s’effacent, et l’épiderme tombe sous forme d’écailles. Cette maladie est grave et souvent mortelle.»

Sennert ajoute à ce tableau quelques traits qui le complètent. La prédilection de cet exanthème pour les enfants, le distingue, selon lui, de l’érysipèle qui attaque les adultes. Il signale l’angine concomitante plus ou moins grave, les douleurs arthritiques ou goutteuses qui se déclarent, les hydropisies consécutives, etc. Il n’y a pas moyen de conserver le moindre doute sur l’identité de la maladie qu’il veut dépeindre.

Avec ces éléments, Sennert pouvait composer une espèce morbide bien tranchée; mais comme il hésite encore, de son propre aveu, sur le nom qu’il conviendrait de lui donner, pour la distinguer des autres, il se décide à la rapporter à la rougeole. «Quo nomine tamen ab aliis discernerem hactenus dubius fui... Malo ergò ad morbillos referre[428].» Singulière défaite de la part d’un nosologiste dont le tact pratique protestait implicitement contre une pareille confusion!

On voit, par tout ce qui précède, que la place de la nouvelle fièvre éruptive restait vacante, à cette période de son histoire, dans le dictionnaire technique de la pathologie.

Le nom emprunté par Ingrassias à l’idiome populaire, et celui dont la priorité appartient probablement à Baillou, n’avaient pas dépassé le rayon restreint d’une publicité locale. Sennert avait renoncé à en chercher un, comptant sur les progrès de l’observation pour remplir cette lacune volontaire.

C’est peut-être Sydenham qui a écrit, pour la première fois ces mots: febris scarlatina (fièvre scarlatine, scarlet fever)[429]. Par une chance heureuse, cette dénomination a survécu à toutes les autres, non sans avoir subi encore bien des vicissitudes[430].

L’Hippocrate anglais, qui n’a pas d’égal comme historien de la rougeole et de la petite vérole, se trouvait en présence d’une autre fièvre du même ordre, sur laquelle la science n’était pas aussi bien renseignée; mais il n’hésite pas à la poser comme une espèce à part, qu’il distingue formellement de la rougeole.

«Les individus qui en sont atteints, ont d’abord un frisson et un tremblement comme dans les autres fièvres, mais ils ne se sentent pas bien malades. Plus tard, la peau se couvre dans toute son étendue, de petites taches rouges, plus nombreuses, plus larges, plus vivement colorées et moins uniformes que celles de la rougeole. Ces taches persistent deux ou trois jours, après lesquels elles s’effacent, et la chute de la cuticule sous-jacente laisse des espèces d’écailles furfuracées, semblables à de la farine répandue sur le corps, revenant et disparaissant deux ou trois fois.»

L’affection que Sydenham vient de décrire, devait être peu commune et peu grave de son temps, dans les lieux où il exerçait son art. Elle lui paraît mériter à peine le nom de maladie («hoc morbi nomen, vix enim altius assurgit»), et sa bénignité naturelle ne réclame qu’un traitement des plus simples.

«Comme cette fièvre ne me semble être autre chose qu’une médiocre effervescence du sang provoquée par la chaleur de l’été, je n’y fais rien du tout, et j’abandonne à la nature, le soin de dépurer le sang et d’évacuer l’humeur morbifique par les émonctoires cutanés.»

Il se borne, en conséquence, à recommander l’abstinence de viande et de boissons vineuses, et le séjour dans la chambre, hors du lit, autant que possible. Après la desquamation, et quand tous les autres symptômes ont cédé, il donne un léger purgatif et le malade guérit sans accident.

Sydenham affirme que cette maladie ne peut s’aggraver ou devenir mortelle que par la faute du médecin qui a ordonné aux patients de rester couchés, ou qui a cru devoir prescrire un traitement «trop savamment compliqué,» dont les cordiaux et autres échauffants ont fait la base, «... nimis doctè (ut vulgo videtur) secundum artem.»

Il est vrai que les choses ne se passent pas toujours aussi bien, puisqu’il n’est pas rare (Sydenham en convient) de voir survenir au début de l’éruption, chez les enfants et les adolescents, des convulsions épileptiques ou même un état comateux. Alors il suffit d’appliquer un large vésicatoire à la nuque, et de faire prendre tous les soirs, jusqu’à la convalescence, un julep opiacé.

La confiance inébranlable de Sydenham dans l’issue heureuse de la scarlatine, est d’autant plus imprévue qu’il l’avait observée, sous forme épidémique, puisqu’il note qu’elle attaque des familles entières, avec une préférence marquée pour les enfants. Il faut donc que ces épidémies n’aient pas pris sous ses yeux l’extension et la gravité de celles que l’avenir tenait en réserve.

On pourrait, jusqu’à un certain point, se rendre raison de cette bénignité insolite. Dans le tableau tracé par Sydenham, on ne trouve pas la moindre indication de l’angine, si étroitement liée à la scarlatine, et qui devait, le siècle suivant, prendre des formes si meurtrières, à Londres même. Comme on ne peut pas plus douter de l’exactitude que de la sagacité du praticien, il en résulte que ce symptôme était alors moins fréquent que de nos jours, sous le ciel de l’Angleterre, et qu’il ne faisait pas encore, en quelque sorte, partie intégrante du cortége habituel de la fièvre éruptive.

Il n’en est pas moins vrai, que si l’illustre praticien avait agrandi, par ses lectures, le cercle trop restreint de son observation personnelle, il aurait dû rabattre beaucoup de son optimisme. Sennert n’avait-il pas antérieurement signalé les dangers et même la terminaison fatale de la maladie?

Darwin (1731-1802) a donné la clef de cette divergence du pronostic porté par des autorités également compétentes, lorsqu’il a dit que si la scarlatine se montre parfois aussi inoffensive que l’éruption produite par la piqûre des puces, elle peut, dans certains cas, rivaliser de férocité avec la peste.

Bretonneau n’avait pas vu en Touraine, pendant de longues années de pratique, un seul malade succomber à la scarlatine. Mais plus tard, ont régné, dans les mêmes localités, des épidémies si meurtrières qu’il ne craint pas de les assimiler à celles de la variole, du choléra asiatique et de la fièvre jaune[431].

Trousseau, de son côté, a vu la Touraine en proie, de 1823 à 1830, à des épidémies de scarlatine si cruelles, qu’une seule commune perdit, en une saison, le dixième de ses habitants. Cependant cette maladie s’était montrée depuis quarante ans, dans la même contrée, avec des allures si bénignes, que les plus vieux praticiens affirmaient n’avoir jamais vu mourir de scarlatineux que pendant la convalescence, et dans des cas extrêmement rares. Ce que Trousseau dit pour la Touraine, s’applique, d’après lui, aux départements du Loiret, de l’Indre et de Loir-et-Cher, où la scarlatine, sans gravité depuis 1784 et 1785, faisait de grands ravages en 1826, 1827 et 1828[432].

A une époque plus voisine de la nôtre, les successeurs de Sydenham n’ont eu que trop d’occasions de rembrunir le tableau qu’il nous a laissé. Des épidémies terribles ont sévi à Londres, à Édimbourg et dans d’autres villes d’Angleterre, soit dans le siècle dernier, soit vers les premières années du siècle actuel, et ont rendu à la scarlatine son rang légitime parmi les fléaux les plus redoutables.

On pouvait croire que l’arrêt nosologique prononcé par Sydenham, serait désormais sans appel. La scarlatine avait reçu de lui un nom qui consacrait sa qualité de fièvre éruptive. Malgré ses analogies avec la rougeole, elle en était déclarée essentiellement distincte, et constituait une espèce tranchée, d’une nature à part. Les progrès de l’observation n’avaient plus qu’à confirmer cette vérité, en multipliant, à l’aide du temps, les preuves qui la démontrent.

Cette prévision ne devait pas tarder à être démentie. Quelques années après, et sur le théâtre même des travaux de Sydenham, Richard Morton (1635-1698), son contemporain, plus jeune que lui, entreprend, à son tour, l’étude de la scarlatine; mais tout en conservant, pour la commodité du langage, l’heureux néologisme de son prédécesseur, il la rattache à la rougeole dont elle ne serait, à l’entendre, qu’une forme confluente. L’individualité pathologique affirmée par Sydenham, est donc remise en question, ou, pour mieux dire, catégoriquement niée par Morton, comme une illusion clinique.

«Cette maladie (la fièvre scarlatine), quoique les médecins s’accordent pour lui donner un nom spécial, me paraît être la même que la rougeole, et ne s’en distingue que par son mode d’éruption....., en sorte que je mériterais le reproche de me répéter si, après avoir parlé de la rougeole, je continuais à discourir sur la fièvre scarlatine, qui se confond avec elle au point de vue de ses causes, de ses symptômes, de ses variétés, de son pronostic, de ses indications curatives et de sa méthode de traitement. En conséquence, je propose formellement de rayer cette fièvre du cadre des maladies, à moins qu’on ne s’entendît, à l’avenir, pour la désigner sous le nom de rougeole confluente.»

Ce parti extrême serait sans objection, si la prémisse dont il est la conclusion pratique était irréprochable. Il est certain que deux maladies qui auraient même étiologie, même signalement, même pronostic, même traitement, auraient aussi même nature et seraient inséparables. En est-il ainsi de la rougeole et de la scarlatine comparées sans prévention? Est-il un praticien qui consentît à appuyer de son adhésion, l’intimité d’un pareil rapprochement? Je ne reproduirai pas un parallèle qui se trouve partout; mais je l’oppose avec assurance aux prétentions du contradicteur de Sydenham.

Ce qu’il y a de curieux, c’est qu’il se réfute lui-même à son insu, en citant certains faits empruntés à sa pratique, et dont le sens diffère essentiellement de celui qu’il voudrait leur donner.

Je me contenterai de mettre en regard deux de ces histoires qu’il avait rédigées avec d’autant plus d’intérêt qu’il s’agissait de ses filles.

Sarah Morton, âgée de huit ans, fut prise, en 1685, d’une fièvre avec rougeur des conjonctives et toux violente. A ces symptômes, Morton reconnaît le début d’une rougeole (febris morbillosa). Comme le pouls était bon et qu’il n’y avait ni coma, ni délire, ni aucun autre symptôme grave, il se contente de prescrire un julep laudanisé, à prendre chaque nuit pour calmer la toux. Il ajoute que tout alla pour le mieux, et qu’il ne se rappelait pas avoir jamais rencontré une rougeole aussi bénigne. On ne voyait sur la peau que quelques taches éparses qui disparurent promptement. La malade était complétement rétablie, deux jours après le commencement de l’éruption[433].

En 1689, pendant le règne de la fièvre dite scarlatine (febris dicta scarlatina), Marcia Morton, âgée de sept ans, ressentit de longs frissons, suivis d’une fièvre violente. Des nausées, des vomissements, du coma, se déclarent avec d’autres symptômes indiquant une maladie maligne. Un vésicatoire est appliqué à la nuque. Il n’y avait ni diarrhée, ni toux, ni rougeur de la conjonctive oculaire. Morton avoue qu’il était indécis sur la nature de l’affection qui s’annonçait ainsi, lorsque le quatrième jour, une éruption couvrit soudainement toute la surface du corps, et «révéla, à ne pas s’y méprendre, la fièvre dite scarlatine.» La peau, plus vivement enflammée qu’il ne l’avait vue antérieurement, présentait une tuméfaction et une rénitence générales; et quand l’éruption fut terminée, la desquamation s’opéra, non par simples écailles, mais par larges plaques, semblables à du parchemin (pergamenæ similis). La fièvre prenant à ce moment la forme périodique, Morton fit tirer six onces de sang, et donna du quinquina; après quoi la malade entra en convalescence[434].

Je fais la part du génie épidémique dans la gravité de cette scarlatine, comme aussi je reconnais que la rougeole ne perd que trop souvent le caractère de bénignité qu’elle a manifesté dans la première observation; mais est-il possible de croire qu’il ne s’agisse, au fond, que d’une seule et même maladie?

Morton lui-même les distingue, puisqu’il leur donne un nom différent. Il est vrai qu’il ne parle de fièvre scarlatine que pour se conformer à l’usage, et que toute la différence qu’il consente à admettre ne réside que dans l’abondance de l’éruption.

On serait donc amené à cette conséquence, que si l’art pouvait se substituer à la nature, et réduire ou multiplier à son gré le nombre des taches cutanées, il ferait, selon les cas, une rougeole ou une scarlatine, pourvues de leurs attributs respectifs.

Cette supposition, qui semble au premier abord purement spéculative, a été pourtant réalisée dans une certaine mesure, et l’épreuve a donné les résultats qu’il n’était pas difficile de pressentir.

Avant que Sydenham eût discrédité l’emploi exclusif des échauffants dans le traitement des fièvres éruptives, la vogue de cette méthode qui avait pour but de «pousser à la peau,» provoquait des rougeoles confluentes. Cependant Sydenham qui nous en a transmis des descriptions si complètes, ne nous dit pas qu’elles eussent des symptômes analogues à ceux qui sont généralement attribués à la scarlatine, et nous savons qu’il a séparé nettement les deux fièvres.

Voici, en résumé, le langage que tient l’observation quand elle n’est pas l’écho d’un système.

La rougeole la plus confluente garde sa physionomie familière aux praticiens, sans empiéter sur la symptomatologie caractéristique de la scarlatine.

De son côté, la scarlatine la plus discrète conserve son cachet expressif et original, sans rien emprunter à la pathognomonie de la rougeole.

Que la confluence implique l’intensité relative de l’affection qu’elle traduit, c’est ce qu’il est permis d’admettre, en thèse générale, pourvu qu’on ne donne pas à cette proposition un sens trop absolu. Mais quand deux maladies se distinguent par les éléments principaux de leur constitution intime, la rareté ou l’abondance de l’éruption n’est plus qu’un fait secondaire qui ne réagit pas sur leur nature. Ne sait-on pas d’ailleurs qu’en temps d’épidémie, la rougeole et la scarlatine se font parfaitement reconnaître dans les cas, plus communs qu’on ne pense, où leur exanthème manque seul au rendez-vous de leurs symptômes?

L’opinion de Morton est inconciliable avec l’existence cliniquement démontrée des virus morbilleux et scarlatineux, transmettant exclusivement la maladie dont ils dépendent, sans jamais échanger leurs produits.

Ce fait embarrassant est carrément nié par M. le docteur Lhéritier qui défend encore le sentiment du médecin anglais, et persiste à soutenir que la rougeole et la scarlatine ne sont qu’une seule et même affection, dont il rajeunit la synonymie en l’appelant: hémo-dermite morbilleuse[435]. Logiquement il n’admet qu’un seul germe reproducteur, et appuie sur cette remarque que «un individu atteint de la rougeole, ne communique pas toujours cette maladie à celui qui l’a fréquenté, mais fort souvent, une scarlatine; de même, un malade affecté de scarlatine, ne communique pas nécessairement la scarlatine, mais seulement une simple rougeole[436].»

Ce ne sont pas les praticiens qui feront une pareille concession à M. Lhéritier: ils ont recueilli trop de démentis au lit du malade, et une observation isolée ne saurait prévaloir contre les arrêts d’une expérience séculaire. Quand on a étudié et confronté les faits, en se tenant en garde contre les causes d’illusion qui sont d’avance nettement déterminées, on conclut invariablement à la dualité des virus, et à la distinction radicale des fièvres éruptives qui les élaborent et les transmettent.

Ne sait-on pas aussi (et il est opportun de le rappeler), que la science a pris acte, dans ses archives, de certains essais qui ajouteraient aux affirmations de la clinique l’autorité d’une preuve matérielle.

J’ai mentionné ailleurs, les tentatives de Home d’Édimbourg, qui assure avoir inoculé la rougeole, par un procédé imité plus tard, dit-on, avec le même succès[437].

Quelques auteurs prétendent aussi que la scarlatine est artificiellement inoculable.

Pendant une grave épidémie qui régnait à Amboise, M. le Dr Miquel, après avoir piqué, avec une lancette, les plaques scarlatineuses les plus apparentes, a inoculé au bras d’un grand nombre d’enfants bien portants, le fluide retiré de ces plaques. Au bout de deux ou trois jours, il a constamment vu se développer autour des piqûres un cercle rouge, disparaissant au cinquième jour. Miquel croit à l’effet préservatif de cette opération. Après une nouvelle inoculation pratiquée sur les mêmes sujets, il n’a vu survenir rien de semblable aux premiers phénomènes, et ces enfants vivant au milieu d’un grand nombre de scarlatineux n’ont pas contracté la maladie[438].

On opposera que l’authenticité de ces expériences est restée douteuse; qu’elles ont été démenties par des épreuves contradictoires; qu’elles ne sont pas démonstratives et peuvent suggérer une interprétation différente.

A cela, je n’ai qu’une réponse à faire, sans souscrire toutefois à la forme absolue de l’objection: c’est que si l’inoculabilité de la rougeole et de la scarlatine n’est pas décidément avérée, elle est au moins très-vraisemblable; que leur contagiosité naturelle a l’évidence d’un axiome; et qu’après tout, la clinique peut se passer de ce surcroît de preuves et se suffire à elle-même, pour affirmer l’individualité spécifique de ces deux fièvres, et la démarcation radicale qui les sépare. Je suis convaincu que si Morton était témoin aujourd’hui de l’état de la question, il rendrait pleine justice à Sydenham, et se rallierait à l’opinion commune.

Toujours est-il qu’à la fin du XVIIe siècle, la scarlatine restait encore, pour la nosologie, un problème irrésolu. La diffusion de la science subissait des lenteurs et des entraves qui comprimaient son élan. Les écrivains médicaux les plus haut placés dans la hiérarchie contemporaine, s’isolaient dans le cercle borné de leur propre observation, et ce défaut de contrôle réciproque ajournait leur entente définitive.

Si nous consultons, par exemple, Frédéric Hoffmann, qui appartient, par ses travaux, à la première moitié du siècle dernier (1660-1742), nous ne le trouvons guère plus avancé sur cette question, que ne l’était Ingrassias, deux cents ans auparavant.

Il cherche bien à établir le diagnostic différentiel de la fièvre morbilleuse, et d’autres fièvres exanthématiques qui lui ressemblent, parmi lesquelles je reconnais la roséole (rubeolæ) et la scarlatine, désignée sous son vieux nom de rossalia.

Ainsi les taches rubéoleuses, ou, comme nous dirions, roséoleuses, sont de moindre dimension que celles de la rougeole, tandis que celles de la rossalie sont plus étendues et donnent à la peau un aspect érysipélateux[439].

Mais la preuve que le médecin de Halle n’avait pas une idée bien arrêtée sur la nature de la scarlatine, c’est qu’il ne la mettait pas explicitement sur la même ligne que la variole et la rougeole. Après avoir consacré deux longs chapitres à la monographie de ces deux fièvres éruptives, il se borne à mentionner, en passant, la rossalie, sans lui réserver un article spécial. A la suite des huit observations qu’il rapporte et qui ont trait à des rougeoles plus ou moins graves et diversement compliquées, on ne lit le récit d’aucun cas de scarlatine. Il faut donc ou que cette maladie ait été encore peu répandue; ou que Hoffmann n’ait eu que de rares occasions de l’observer dans sa pratique; ou enfin qu’il l’ait souvent prise pour une autre. Cette supposition ne met pas en cause la sûreté de son coup d’œil médical; mais bien l’obscurité dont cette détermination nosographique avait tant de peine à se dégager. Tantæ molis erat!...

J’abrége ces recherches historiques dont la monotonie pourrait lasser la bienveillance de mon lecteur, et j’arrive, sans nouvelle halte, aux dernières années du XVIIIe siècle, où la pathologie réhabilitera, sans opposition, les prévisions de Sydenham.

Parmi les écrivains de cette époque, auxquels on peut demander, avec confiance, les renseignements les plus exacts sur l’état de la science, au moment où ils ont tenu la plume, il en est un que recommande sa double autorité d’érudit et de praticien. Je veux parler de Borsieri de Kanilfeld (1725-1785) dont les Instituts de médecine pratique portent la touche d’un maître[440]. Le second volume de ce chef-d’œuvre est consacré tout entier à l’histoire des Maladies exanthématiques fébriles, qu’on est tenu de méditer quand on veut traiter le même sujet. L’article relatif à la scarlatine est un modèle du genre. L’auteur ne s’est pas arrêté, comme tant d’autres, aux traits extérieurs de la maladie dont il connaît les allures protéiques. Il la suit dans toutes les phases de son évolution, épie ses mœurs et ses tendances, établit nettement les caractères qui la distinguent de la rougeole, éclaire sa nature et ses complications imprévues, par le rapprochement de quelques relations d’épidémies remarquables, énumère en détail les accidents qui succèdent à sa résolution ou aggravent sa convalescence. En présence de ce tableau, on s’assure que la fièvre éruptive qu’il représente, est entrée dans une voie nouvelle et va prendre enfin possession de tous ses droits.

En relisant ces belles pages dans l’élégante et fidèle traduction de M. le Dr Paul-Émile Chauffard, j’ai surpris une légère inexactitude dont la rectification me paraît avoir un sens médical étroitement lié à la question qui m’occupe.

De la scarlatine pourprée: tel est le titre du chapitre IV du tome second[441].

J’avoue que cette qualification donnée à une maladie dont le nom seul signifie écarlate, m’a paru tout d’abord un pléonasme, et je me suis hâté de recourir au texte latin.

Borsieri, comme je l’avais prévu, n’a point écrit: purpurata, mais bien, purpura scarlatina, ce qui veut dire: pourpre de nature scarlatineuse, pourpre scarlatin.

Que toute scarlatine soit pourprée ou rouge, cela va de soi; mais tous les pourpres ne sont pas de même nature que la scarlatine. En choisissant ce nom, Borsieri a entendu séparer nettement le pourpre scarlatin des autres fièvres rouges que les auteurs de son temps qualifiaient simplement de purpura, et qui ont seulement ce caractère commun, «qu’elles revêtent la pourpre,» selon la pittoresque expression de Ramazzini. Ainsi compris, purpura représenterait le genre, et scarlatina l’espèce.

Les pourpres sont nombreux dans le vocabulaire latin de l’ancienne nosologie. Je n’indique que les principaux.

Purpura, purpura simplex, purpura benigna (pourpre proprement dit, pourpre bénin).--Purpura maligna (pourpre malin, fièvre pétéchiale des Allemands[442]).--Purpura alba, rubra, miliaris (miliaire ou millot des Français).--Purpura hæmorrhagica (morbus maculosus de Werlhof).--Purpura urticata de Juncker (fièvre ortiée), etc.

A ces pourpres, réputés essentiels, viennent s’en adjoindre d’autres qui ne sont que des symptômes ou des épiphénomènes de maladies très-diverses.

Purpura symptomatica survenant aux fièvres pétéchisantes de Juncker, à la variole, à la rougeole, à la miliaire malignes.--Purpura puerperarum (pourpre ou millet des femmes en couches).--Purpura verminosa, observé dans certaines épidémies, après une abondante expulsion d’entozoaires, etc.[443].

Un double motif m’a engagé à exhumer cette nomenclature bien vieillie: j’ai voulu d’abord justifier l’interprétation que je crois convenir aux mots purpura scarlatina écrits par Borsieri. J’ai tenu, en second lieu, à montrer que, malgré sa connaissance précise de cette maladie, l’auteur italien ne lui donnait pas encore, dans sa classification, la place que tout le monde s’accorde à lui assigner aujourd’hui.

Quelle que soit l’idée qu’on se fasse, en théorie, de la scarlatine, tour à tour inflammation de la peau, dermatose exanthémateuse, ou fièvre éruptive, on ne la détache plus de la variole et de la rougeole, auxquelles la relient tant d’affinités naturelles. Qu’on ouvre un traité quelconque de pathologie interne, récemment publié, et l’on verra se suivre invariablement les trois fièvres, dans la section où il aura plu à l’auteur de les réunir.

Borsieri considérait le pourpre scarlatin comme se rapprochant intimement de l’érysipèle par la nature et l’aspect. «Multo proximius ad erysipelatis naturam et speciem accedit purpura scarlatina[444].» Il a donc placé la scarlatine entre l’érysipèle et le zona, d’une part, l’urticaire et le pemphigus, de l’autre. Mais cette fièvre éruptive, au point où était parvenue la science, ne pouvait tarder à rejoindre par une sorte d’attraction nosologique, la fièvre varioleuse et la fièvre morbilleuse dont elle ne devait plus être séparée.

Du reste (et cette réflexion s’étend à tous les problèmes médicaux du même ordre), on n’a pu avoir qu’une idée bien incomplète de la scarlatine, tant qu’on ne l’a observée que dans les faits isolés de la pratique. Quand elle se montrait sous ses traits familiers, on la confondait avec les autres éruptions rouges. Si au contraire, elle se dissimulait sous des formes imprévues, on suspectait les maladies les plus disparates. Faute de base, le diagnostic flottait au gré des opinions individuelles[445].

C’est seulement en l’étudiant dans ses évolutions épidémiques, qu’on pouvait se flatter d’en pénétrer la nature et de reconnaître, au milieu de tant d’éléments de confusion, l’empreinte spécifique et invariable dont la cause essentielle marque tous les produits qui relèvent de son action. C’est avec un grand sens que Haller a appelé les épidémies la vie des maladies, epidemias morborum nempe vitas.

Mais il a fallu du temps pour donner aux épidémies de scarlatine leur véritable signification. Je ne mets pas en doute que la rougeole n’en ait souvent, dans l’origine, endossé la responsabilité.

Dans les constitutions éruptives décrites par Baillou, la scarlatine a figuré pour sa part, sans avoir eu cette prédominance exclusive qu’octroie le génie épidémique.

Sennert la distinguait encore trop imparfaitement de la rougeole, pour qu’on puisse se fier, sans réserve, à son diagnostic des éruptions régnantes.

Le hasard n’avait mis sous les yeux de Sydenham que des épidémies probablement fort restreintes et exceptionnellement bénignes; et il avait prématurément engagé l’avenir en généralisant ce fait.

Morton retourna le tableau. Les scarlatines plus graves qu’il rencontra furent dépossédées de leur titre, et la question revint à son point de départ.

En somme, depuis que la scarlatine avait franchi le seuil de la pathologie, on avait eu plus d’une occasion de l’observer sous forme épidémique; mais l’expérience encore hésitante des médecins n’avait pas su mettre à leur place les précieux matériaux qu’elle recueillait.

A dater du XVIIIe siècle, ces grands foyers d’observation se multiplient dans une proportion croissante. La maladie, après quelques tâtonnements, déploie enfin ouvertement sa force d’expansion et l’irrésistible malignité de ses instincts. L’humanité voit avec terreur grossir la phalange des grands fléaux qui la déciment; l’art de guérir déplore la faiblesse de ses ressources et ne dissimule plus l’aveu de son impuissance.

C’est alors que les documents, jusque-là indécis ou équivoques, prennent un caractère de précision qui ne laisse plus de doutes. L’épidémie se fait reconnaître sur divers points de l’Europe, et si l’on n’est pas d’accord sur le nom qu’on lui donne, on est bien près de s’entendre sur l’individualité morbide qu’elle représente. On remarque seulement (ce qui est conforme à la règle) que le tribut qu’elle inflige à la santé publique est très-inégalement réparti, suivant les conditions topographiques.

Du temps de Rosen (1706-1773) un des praticiens les mieux versés dans les maladies des enfants, la scarlatine était très-rare en Suède; et c’est ainsi qu’il expliquait le silence général des médecins de ce pays sur cette maladie. En trente-huit ans, il ne l’avait vue régner que deux fois: la première, à Upsal, en 1741; la seconde, à Stockholm, en 1763[446].

D’autres régions ont été plus maltraitées, et l’Angleterre a subi, sous ce rapport, un triste privilége. Les épidémies de scarlatine y ont pris une fréquence et une extension dont la raison ne saurait être que dans un concours indéterminé d’influences locales.

Cullen (1712-1790) en avait vu six ou sept invasions en Écosse, pendant quarante années de pratique. Elle était accompagnée, chez presque tous les malades, d’une angine gangréneuse[447]. A dater de cette époque, elle a commencé à prendre, dans toute l’étendue du royaume-uni, un développement et une gravité qui ne se sont pas amendés dans le siècle actuel. Des statistiques récentes de la mortalité générale, dressées annuellement par les médecins anglais, expriment, en chiffres effrayants, la part imputable à la scarlatine.

Ses explosions en Allemagne ont suivi la même progression qui ne s’est plus ralentie. Après l’avoir observée à Pavie, en 1793 et 1795, Joseph Frank l’a retrouvée à Vienne, en 1799, 1800, 1801; à Vilna, en 1806, 1807, 1814, 1817, 1819, 1822[448].

Quoiqu’elle n’eût pas oublié la France, elle semblait l’avoir relativement ménagée; mais elle ne tarda pas à prendre une cruelle revanche.

Dans le groupe des épidémies circonscrites qui s’y sont succédé avec une déplorable profusion, l’histoire a distingué celle qui régna à Amboise de 1824 à 1830, et qui s’y montra de nouveau en 1832[449]. On la vit à Paris en 1825, et elle fournit le texte de quelques travaux importants[450].

Depuis lors, il n’y a pas eu d’années où la scarlatine n’ait paru dans quelques départements, avec ces contrastes qui troublent le praticien, relevant et rabaissant tour à tour les pouvoirs de l’art qui ne s’explique pas plus ses succès que ses revers. Sous ce rapport en effet, comme le dit très bien Bretonneau, les différences les plus frappantes peuvent être remarquées, non-seulement dans les diverses épidémies, mais encore pendant le cours d’une même épidémie, dans le même temps, dans la même saison, la même localité, la même famille[451].

Au surplus, quelle que soit l’importance qu’ait prise la scarlatine dans le système général des maladies, et dans les préoccupations de la pratique, il paraîtrait résulter de quelques relevés numériques, qu’elle est encore, au moment présent, la moins répandue des fièvres éruptives.

MM. Guersant et Blache ont réuni un grand nombre de faits de variole ou varioloïde, de rougeole et de scarlatine, et cette dernière n’y est représentée que par un chiffre bien inférieur[452]. Serait-ce parce qu’elle n’impose pas à tous les hommes, comme les deux autres, une charge inévitable?

Vers le milieu du siècle dernier, surgit en Angleterre une maladie épidémique qui fut décrite sous le nom de mal de gorge ulcéreux, ulcerous sore throat, angina maligna, et dont la nature est encore discutée par les médecins.

Les uns n’y voient que ce qu’impliquent ces dénominations, c’est-à-dire l’angine maligne sévissant sous des influences générales de divers ordres.

D’autres, et je suis de ce nombre, reconnaissent la fièvre scarlatine dont l’angine concomitante est devenue, par sa gravité et ses suites, le symptôme dominant et la principale source d’indication.

L’examen rapide de cette question ne sera pas un hors-d’œuvre dans le plan général de ce livre.

Parmi les médecins anglais, c’est Jean Fothergill qui a le premier signalé cette maladie[453].

Il nous apprend qu’on avait commencé à l’observer en Angleterre, vers l’année 1739; elle avait reparu en 1742 et 1746; et quand il l’étudia à Londres, en 1747 et 1748, elle sévissait aussi en France et principalement à Paris.

La ville d’Édimbourg avait été frappée en 1733, d’un mal de gorge avec fièvre rouge, dont la désignation seule équivaut au diagnostic; et je suis porté à croire que l’angine décrite quinze ans après par Fothergill, n’en est qu’une nouvelle apparition.

L’auteur prétend au contraire qu’elle s’en distingue essentiellement; j’avoue pourtant que ces différences m’échappent.

Cullen, qui écrivait dans le même temps, a formellement séparé, malgré leurs affinités apparentes, l’esquinancie maligne de la scarlatine angineuse, qu’il avait eu bien des occasions de comparer[454]. Il s’en faut que la question ait été aussi nettement posée et résolue par Fothergill, ou, pour mieux dire, il ne paraît pas s’être préoccupé des rapports que son mal de gorge ulcéreux pouvait avoir avec la scarlatine.

Vers l’année 1610, avait paru, en Espagne, une épidémie d’angines graves, qui se propagea rapidement en Italie où ses ravages durèrent plus de vingt ans. Les Espagnols appelèrent cette maladie, garotillo, les Italiens, morbus strangulatorius. Marc-Aurèle Séverin la décrivit sous le nom de Pædanchone loïmodes[455]. Il est probable qu’elle s’éclipsa, au bout d’un certain temps, si l’on s’en rapporte au silence des médecins qui avaient recueilli leurs observations, aux lieux mêmes où elle avait déployé le plus de rigueur. Après une interruption dont le défaut de renseignements exacts ne permet pas de préciser la durée, elle se montra pour la première fois en Angleterre, où Fothergill assure l’avoir reconnue, d’après les souvenirs de ses lectures.

Cette affirmation tranche une question de diagnostic dont l’examen m’entraînerait trop loin. J’atteindrai, par un plus court chemin, le but que je me propose, en recherchant la nature de la maladie qu’une célèbre dissertation de Huxham a livrée aux disputes des pathologistes.

Sous le nom d’Angina maligna (ulcerous sore throat), ce médecin a décrit une épidémie qui régna à Plymouth et dans les environs, depuis la fin de 1751 jusqu’au mois de mai 1753[456]. Dès les premières lignes, l’auteur avertit que c’est la maladie étudiée, en 1748, par Fothergill. Elle attaquait aussi spécialement les enfants et en emporta un grand nombre. Sa contagiosité était des plus actives, et quand elle pénétrait dans une famille, elle en frappait successivement tous les membres, en commençant par les plus jeunes.

Si on lit attentivement et sans idée préconçue cette œuvre remarquable, il n’est guère possible de méconnaître la scarlatine angineuse, exaspérée par l’influence maligne du génie épidémique. Le tableau tracé par Huxham et qui pouvait encore offrir de son temps, un certain air de nouveauté, représente les épidémies du même genre qui se sont depuis multipliées, parmi nous, de manière à ne pas laisser le moindre doute sur leur nature.

L’auteur commence par énumérer, à la manière d’Hippocrate, les antécédents et les caractères actuels de la constitution régnante.

L’atmosphère avait été longtemps humide et froide, entrecoupée de brusques et nombreuses variations. Des varioles confluentes et mortelles abondaient, surtout chez les enfants, et on observait conjointement des éruptions de toutes sortes. «Febrium tunc grassantium omnes miram ostendebant proclivitatem ad alias vel alias eruptiones.[457]»

C’est dans ces conditions qu’éclata une fièvre que Huxham avait déjà appelée angineuse, dans son Traité des maladies épidémiques. Cette fièvre était accompagnée d’une éruption de taches écarlates ou de boutons excitant un violent prurit, et suivie d’une abondante exfoliation épidermique.

J’ai renoncé, non sans regret, à reproduire in extenso la description de Huxham, malgré le plaisir et le profit que promettait cette lecture. J’ai craint de trop ralentir la marche de cette étude. Je me borne donc à extraire l’exposé de l’appareil éruptif dont le caractère tranché suffit pour donner sa véritable signification à l’angine associée.

En général, la surface entière de la peau, surtout chez les enfants, se couvrait d’une efflorescence qui survenait le troisième ou quatrième jour, tantôt sur certaines parties, tantôt sur toute l’habitude du corps, plus rarement à la face. Cet exanthème avait l’aspect d’un érysipèle ou bien, quelquefois, la forme de boutons. Ceux-ci étaient souvent proéminents, et d’un rouge foncé ou couleur de feu, principalement à la poitrine et aux bras. D’autres fois, ils étaient si petits qu’ils étaient plus sensibles au toucher qu’à la vue, et donnaient à la peau une âpreté remarquable. La couleur de l’efflorescence était le plus souvent cramoisie. On aurait dit que la peau avait été barbouillée, même jusqu’au bout des doigts, avec du jus de groseille[458]. Elle paraissait, de plus, enflammée et tuméfiée, ce qui rendait souvent les bras, les mains et les doigts tendus, très-raides, et un peu douloureux. Cette couleur cramoisie de la peau paraissait appartenir en propre à cette maladie.

Ordinairement l’apparition de l’efflorescence calmait notablement l’anxiété, les nausées, les vomissements, la diarrhée et les autres symptômes. Cependant Huxham avait vu des exemples d’éruption générale avec prurit, sans aucun amendement ou, qui pis est, avec grande aggravation des symptômes, et surtout de la fièvre, de l’oppression, de l’anxiété et du délire. Plusieurs sujets avaient même succombé dans la plus violente frénésie, quoiqu’ils fussent couverts de l’éruption la plus étendue qu’il fût possible de voir.

Du reste, une éruption prompte et douce était, le plus souvent, du meilleur augure, et quand elle était suivie d’une abondante desquamation épidermique, c’était ce qu’on pouvait souhaiter de plus heureux. Si, au contraire, la couleur de l’éruption devenait brune ou livide, ou qu’elle disparût prématurément ou trop brusquement, tous les symptômes empiraient, et le danger était pressant, surtout quand on voyait surgir, çà et là, des taches pourprées ou noires; ce qui arrivait quelquefois. Alors les urines étaient limpides, des convulsions éclataient, ou bien il survenait une suffocation mortelle[459].

La description qu’on vient de lire ne renferme, si je ne m’abuse, aucun trait qui ne soit applicable à la scarlatine. Les détails que j’ai volontairement omis compléteraient, sans doute, l’unité du tableau symptomatique. Mais je crois qu’on peut, sans trop s’aventurer, déduire de ces simples données, la véritable nature de l’angine maligne qui a été la manifestation principale de la maladie de Plymouth.

M. le professeur Fuster ne voit dans ces localisations gutturo-pharyngiennes ou laryngées, que l’expression d’une affection catarrhale qui a dégénéré en état ataxo-putride et gangréneux. La variole, qui régnait simultanément, lui aurait aussi prêté son concours, en transmettant à l’angine une telle aptitude aux efflorescences, que la peau se couvrait de taches et de boutons. Quant à la prédilection si frappante de l’affection catarrhale pour la gorge, dans cette constitution, elle ne serait qu’un exemple de plus, des affinités, trop souvent impénétrables, des maladies populaires, pour des systèmes d’organes déterminés[460].

Il est inutile de dire que l’auteur a motivé son opinion avec tout le talent qu’on devait attendre de l’écrivain qui a signé le livre sur les Maladies de la France. J’avoue que cette lecture m’a donné à réfléchir, mais ne m’a pas ébranlé.

Qu’un élément catarrhal se soit adjoint à l’affection principale, c’est ce que je n’ai pas de peine à accorder. Le caractère des intempéries antécédentes, la nature de certains symptômes généralement constatés, l’efficacité critique des sueurs, le succès de la méthode de traitement, ne peuvent laisser, à cet égard, la moindre incertitude. Que la variole n’ait point été aussi étrangère aux complications incidentes, c’est ce qu’aurait pu faire prévoir l’affinité bien connue des fièvres éruptives l’une pour l’autre.

Cependant, malgré ces réserves amplement autorisées par l’analyse clinique, je persiste à considérer les angines associées aux phénomènes cutanés dépeints par Huxham, comme des manifestations locales de la fièvre scarlatine, à laquelle la constitution épidémique a imprimé une exaspération insolite, en rapport avec le mode spécial de son influence. En d’autres termes, le praticien de Plymouth n’a pas décrit et traité des angines malignes, accompagnées d’éruptions rouges, mais des scarlatines, dont les phénomènes gutturaux ordinaires, ont acquis une prédominance et une gravité exceptionnelles.

Je pourrais recueillir bien des adhésions à l’interprétation que je propose. Joseph Frank qui a si profondément étudié la scarlatine[461], Pinel[462], Bateman[463], MM. Guersant et Blache[464], M. Gintrac[465], ne donnent pas un autre sens à la relation de Huxham. Bien plus, à la manière dont il s’exprime dans maints passages de son écrit, on s’aperçoit que Huxham soupçonnait aussi la fièvre scarlatine, et qu’il n’eût pas été difficile de s’entendre avec lui sur ce terrain. S’il n’a pas été aussi explicite qu’on le voudrait, il faut s’en prendre à l’indécision de la science. Ne savons-nous pas qu’à la fin même du XVIIIe siècle, Stoll regrettait encore que la scarlatine ne fût pas assez connue (nondum sat cognita)[466].

Ainsi, dès les premières lignes de sa dissertation, Huxham semble aller au-devant des objections: «Bien certainement, dit-il, les maladies que j’ai observées dans cette constitution, ne diffèrent pas sensiblement des fièvres scarlatines, décrites par Morton. Quædam profecto scarlatinarum febrium, quas Mortonus descripsit, parum his videntur absimiles[467].»

A la rigueur, cet aveu, qui précède son entrée en matière, pourrait suffire; mais il le renforce, chemin faisant, par d’autres remarques dont on ne peut contester la portée. Cet exanthème rouge qui avait l’aspect érysipélateux; ce badigeon de jus de groseille étendu sur la peau; cette couleur rouge vif, luisante et éclatante de l’arrière-gorge; cette teinte cramoisie qui «semblait propre à cette maladie;» l’heureux augure tiré de la rapidité et de la douceur de l’éruption, suivie d’une large desquamation épidermique: tous ces traits, je le demande, n’appartiennent-ils pas à la scarlatine, et n’est-ce pas leur réunion qui a rappelé à Huxham les observations de Morton?

Ce n’est pas tout. L’esquinancie maligne, qui est l’objet principal de sa description, ne régnait pas seule. On voyait aussi d’autres angines qui lui ressemblaient par les symptômes du début.

Huxham apprend à les distinguer, en assignant à l’angine maligne un ensemble de caractères particuliers qui se montraient dès les premiers jours, et ne permettaient pas, dit-il, de la confondre avec les autres espèces.

Parmi les indices qui dénoncent la gravité de la maladie, et que j’omets pour abréger, il signale la couleur luisante et cramoisie de la gorge, entremêlée de taches ou de pustules blanches ou cendrées; l’efflorescence écarlate ou pourprée, tantôt érysipélateuse, tantôt boutonneuse. (Scarlatinam vel purpuream efflorescentiam)[468].

Huxham faisait donc deux parts des angines contemporaines.Les unes n’étaient, si l’on veut, que des localisations de l’affection catarrhale régnante, portant le cachet de leur origine; les autres n’étaient que l’expression de la fièvre scarlatine dont la gorge et la peau avaient revêtu la livrée rouge.

Mon opinion sur la nature de l’angine maligne décrite par Huxham, soulèvera-t-elle de sérieuses contradictions? J’espère, au moins, que les pièces de conviction que j’ai mises sous les yeux de mon lecteur, suffiront pour qu’il puisse prendre parti, sans attendre un plus ample informé.

Pendant que Huxham recueillait à Plymouth les matériaux de la relation qu’il se proposait d’écrire, nos médecins observaient la même maladie, sur plusieurs points de la France.

Navier était témoin à Châlons-sur-Marne (1751) d’une épidémie de fièvre rouge, dont l’histoire semble calquée sur celle du médecin anglais, tant les analogies sont frappantes des deux côtés[469].

Cette maladie très-contagieuse, attaquait aussi des familles entières. Il y avait fièvre violente, gangrène de la gorge, gagnant l’œsophage et la trachée-artère chez les malades qui n’étaient pas secourus à temps, éruption de larges plaques d’un rouge vif écarlate; plus tard, si la guérison avait lieu, desquamation de grands lambeaux épidermiques. Comme à Plymouth, la variole se mettait de la partie. Navier l’avait vue chez un grand nombre d’enfants, précéder ou suivre de près la fièvre rouge[470]. Pour tous les autres symptômes dont l’énumération serait longue, je pourrais renvoyer au récit de Huxham, et cette rencontre des deux écrivains est digne de remarque. Navier ne pouvait avoir connaissance du travail de son confrère dont la date est postérieure à ses propres observations. C’est que le médecin de Châlons a aussi peint d’après nature, et l’identité des modèles explique la ressemblance des copies.

Navier reconnaît tout d’abord la fièvre rouge, nommée par Sydenham febris scarlatina. Cependant, comme il appartient à cette génération médicale qui a conservé le respect traditionnel pour la parole du Maître, il s’étonne des divergences de l’appareil symptomatique. Les taches cutanées sont larges «au lieu, dit-il, d’être petites, comme Sydenham nous apprend qu’elles doivent être[471],» et leur desquamation consécutive dépasse de beaucoup la dimension furfuracée. Une redoutable angine, dont le praticien de Londres n’a pas dit un mot, domine la scène morbide, et devient, par sa gravité et la rapidité de sa marche, la première source d’indication, etc.

Navier, qui manie habilement l’analyse clinique, n’est pas dérouté par ces contrastes; et il n’hésite pas à retrouver la fièvre éruptive, sous cette forme encore peu familière à l’observation. L’esquinancie maligne n’en est qu’un symptôme, devenu dans l’espèce une complication menaçante. Elle ne peut donc servir à dénommer la maladie; et Navier, pour ne pas laisser d’équivoque, adopte la synonymie de Sydenham: febris scarlatina[472].

Quelques années après (1765), la scarlatine angineuse, (scarlatina anginosa) régnait à Montpellier, sur les enfants. Sauvages qui l’observait, a réuni, dans sa trop brève description, les traits principaux de la maladie de Huxham et de Navier. «Les symptômes, dit-il, sont une rougeur intense répandue sur tout le tronc, l’enrouement de la voix, accompagné d’une angine ulcéreuse et quelquefois gangréneuse[473].»

Ce qui donne de l’intérêt à cette citation, c’est que, deux ans auparavant, Sauvages avait vu un grand nombre d’enfants emportés par une angine pareille (c’est ainsi qu’il s’exprime), sans aucune éruption rouge de la peau. C’est bien à cette maladie, quelle que fût d’ailleurs son étiologie initiale, que doit revenir le nom d’angine maligne, et il est à regretter que l’illustre nosologiste n’ait pas suivi l’exemple de Cullen, en établissant le diagnostic différentiel des deux espèces d’angine. Celle qui n’avait pas d’exanthème était, selon toute apparence, le mal de gorge pestilentiel des enfants, observé à Paris par Malouin, en 1747[474].

J’ai hâte de finir, et je n’ajoute qu’une remarque qui a sa valeur dans l’histoire comparée des maladies nouvelles.

La scarlatine n’est pas entrée dans le monde pathologique avec le formidable appareil qui a marqué l’avénement de la variole et de la rougeole. Ni explosion soudaine, ni gravité redoutable, ni marche envahissante; rien, en un mot, des grandes maladies populaires.

Longtemps confinée dans le cercle intime de la pratique ordinaire, perdue, pour ainsi dire, dans le pêle-mêle des maladies rouges, elle frappe de temps à autre l’attention des médecins, qui ne la reconnaissent qu’après bien des hésitations; et rien ne fait pressentir encore que l’art devra un jour compter sérieusement avec elle.

A un moment donné, le génie épidémique brise les liens de la sporadicité qui enchaînaient son essor, et le tableau tracé par ses premiers peintres, prend les plus sombres couleurs. Si le contraste n’était pas éclairé par l’analyse clinique, on pourrait croire à une métamorphose.

L’évolution historique de la scarlatine présente donc deux phases distinctes.

Un long siècle s’était écoulé depuis qu’Ingrassias l’avait signalée, et Sydenham, ce grand connaisseur en fait de fièvres éruptives, ne voyait encore dans cette espèce nouvelle, qu’une simple effervescence sanguine dont il confiait toujours le traitement à la nature.

On sait le reste, et il me suffira de rappeler que les praticiens de notre temps ont donné leur complet assentiment à Joseph Frank lorsqu’il a écrit les lignes suivantes:

«Ceux qui ont vu comme moi la scarlatine exerçant ses ravages pendant trente-sept ans, sur toutes les classes de la société et dans divers pays, soit à l’état sporadique, soit épidémiquement, ne nieront pas qu’elle constitue le plus terrible fléau qui existe actuellement en Europe[475].»

NOTES:

[401] Voyez Bateman, Abrégé prat. des malad. de la peau, Trad. 1820, p. 102.

[402] Hufeland, Manuel de Méd. prat., p. 463. 1838.

[403] Requin, Élém. de Pathol. méd., t. III, p. 337.

[404] Alibert, Monogr. des dermatoses, t. I, p. 380, 1832.

[405] Joseph Frank, Path. méd., Édition de l’Encycl. des sc. méd., t. II, p. 111.--Note.

[406] Alibert, Monogr. des dermat., t. I, p. 396.

[407] Thierry, Médecine expérimentale, etc., p. 125. Paris, M.DCC.LV.

[408] Augustin Vogel, Acad. prælectiones de cognoscendis et curandis præcipuis corporis humani affectibus (pars prima, § 151, p. 111). 1724 1774.

Joseph Frank a dressé une longue synonymie latine, allemande, anglaise, italienne, française, espagnole. La bibliographie qui l’accompagne est vraiment précieuse pour diriger les recherches (voy. t. II de la Path. méd., dans l’Encycl. des sc. méd., p. 99. 1837).

[409] Joannis Philippi Ingrassiæ, De tumoribus præter naturam, cap. I, p. 195. Neapoli, MDLIII.

[410] Ingrassias, ibid., p. 209.

[411] Ingrassias, ibid., p. 194.

[412] Ingrassias, ibid., p. 195.

[413] Alibert, Monogr. des dermat., t. I, p. 371.

[414] Gulielmi Ballonii, Opera omnia, Genevæ, 1762, 4 vol. in-4º. Epidemiarum et Ephemeridum libri duo.

[415] Baillou, op. cit., t. I, p. 37.

[416] Baillou, t. I, p. 41.

[417] Ces taches rouges (maculæ rubræ) sont, dit Baillou, appelées puncticulæ, à cause de leur ressemblance avec des morsures de puces. Représentent-elles les taches rosées lenticulaires de la pathologie moderne? Sont-elles les pétéchies, compagnes assidues des fièvres graves? Faut-il n’y voir que les efflorescences plus bénignes de la roséole?

[418] Baillou, Épid. et Éphém., traduites du latin, avec une introduction et des notes, Paris, 1858.

[419] On sait que M. Yvaren a traduit en beaux vers le poëme de Fracastor sur la syphilis (Paris, 1847). Une étude sur Fracastor, et des notes très-instructives rehaussent le mérite de ce travail.

[420] «Ce Baillou, dit Bordeu, veut trop imiter Hippocrate. Ses petites histoires sur les bourgeois de Paris m’ennuient: elles sont la plupart trop étranglées pour être utiles.» (Œuvres compl., édit. Richerand, t. II, p. 692. 1818.)

Si Baillou nous a laissé en effet des observations dont on regrette le laconisme, il a su leur donner plus de développement, quand l’importance de la maladie ou quelque particularité curieuse l’exigeait. Son répertoire clinique proteste, presque à chaque page, contre la médisance de Bordeu, qui n’a pas résisté à l’envie de faire de l’esprit.

[421] Borsieri, ouv. cit., t. II, ch. IV, § LXX. (Trad.)

[422] E. Gintrac, ouv. cit., t. IV, p. 321.

[423] Ceci soit dit pour tenir compte de tous les faits. Je n’ai nulle envie de déposséder la scarlatine de son mode habituel de desquamation. Pendant l’épidémie qui régnait à Châlons-sur-Marne en 1750-1751, Navier, peu familier avec cette observation, aujourd’hui vulgaire, vit un enfant de treize à quatorze ans, dont tout l’épiderme se détacha. La dépouille des pieds et des mains ressemblait à des gants ou à des chaussettes, où manquaient les ongles qui étaient restés en place. (Dissert. en forme de lettre, p. 211.)

Joseph Frank a donné plusieurs échantillons de ce genre au Musée pathologique de Vilna. Leur dimension égale celle des exfoliations que Storck a vu se détacher, en pareil cas, et dont quelques-unes avaient sept pouces de long sur trois de large. Frank rappelle, à ce propos, un exemple très-remarquable. C’est celui d’un scarlatineux chez lequel il ne resta pas, après la desquamation, la moindre portion de l’épiderme. (Path. int., t. II, p. 111, Encycl. des sc. méd.)

[424] Ballonius, op. cit., t. I, p. 42.

[425] Il m’est impossible d’admettre avec M. Gintrac (Cours théor. et clin. de path., t. IV, p. 466), que Baillou ait eu l’intention de décrire, sous le nom de rubiole, la combinaison, sur le même sujet, de la rougeole et de la scarlatine.

[426] Joannis Coyttari, De febre purpurata epidemiali et contagiosa, libri duo. Parisiis, 1578, p. 5.

[427] Bernardi Ramazzini, Opera omnia... De constitutionibus trium sequentium annorum in Mutinensi civitate, etc., dissertatio.

[428] Sennert, loco cit.

[429] 1624-1689.

[430] Le chapitre où Sydenham parle de cette maladie, est intitulé: Febris scarlatina. J’ignore pour quel motif le docteur Jault, qui a donné une édition française des Œuvres de médecine pratique de Sydenham, a cru devoir traduire ces deux mots latins par ceux-ci: la fièvre rouge. Je ne comprends pas non plus que le professeur Baumes de Montpellier, qui a fait réimprimer, en 1826, la version de Jault, revue, dit-il, sur le texte latin, ait laissé subsister cette synonymie surannée. (T. I, p. 397.)

[431] Bretonneau, Journ. des connaiss. médico-chirurg., t. I, p. 214.

[432] Trousseau, Journ. cit., ibid.--Voyez aussi Trousseau, Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu. 3e édition, Paris, 1868, t. I, p. 97.

[433] Morton, Opera med., t. I, Historia III. Lugduni, MDCCCXXXVII.

[434] Morton, op. cit., Historia IV.

[435] Je dois rendre cette justice à M. Lhéritier, qu’il se défend expressément de considérer la rougeole et la scarlatine «comme des inflammations de la peau essentielles, ou sympathiques d’une inflammation des muqueuses, et surtout de la membrane gastrique.» Il faut nécessairement, d’après lui, admettre «qu’il existe quelque chose de spécial dans la dermite morbilleuse.»

Voilà qui est très-bien dit. Pourquoi s’obstiner alors à conserver un nom qui préjuge une théorie qu’on repousse?

[436] Voy. Piorry et Lhéritier, Traité des altérations du sang, Paris, 1840. Hémo-dermite morbilleuse, p. 11.--Cet article porte la signature de M. Lhéritier.

[437] Fr. Home, Principia medicinæ, p. 196. Amstelodami, M.DCC.LXXV.

[438] Rapport sur le mémoire de M. Miquel, Acad. de méd. de Paris, séance du 7 octobre 1834.

[439] Friderici Hoffmanni Opera omnia, t. II, sect. I, cap. VIII, De febre morbillosa.--Genevæ, M.DCC.LXI.

[440] Burserii, Institutiones medicinæ practicæ. Lipsiæ, 1787.

[441] J. Bapt. Borsieri, Instituts de méd. prat., traduits par le docteur P. E. Chauffard, t. II, chap. IV, p. 62, M.DCCCLVI. Cette version est enrichie d’une Étude comparée du génie antique et de l’idée moderne en médecine, morceau de haute philosophie dont on ne saurait trop recommander la lecture.

[442] Schulze (1687-1745) a nommé la scarlatine purpura maligna, preuve qu’il ne l’avait observée que sous ses formes les plus graves.

[443] Sauvages, Nosol. meth. Trad. T. III, p. 287.

[444] Borsieri, op. cit., t. II, cap. IV, § LVIII.

[445] M. Andral prétend que la scarlatine règne toujours épidémiquement. (Cours de pathol. int., rédigé par Amédée Latour, t. III, p. 485. Paris, 1836.) Il n’est pas de praticien qui ne puisse opposer des faits démonstratifs à cette assertion trop absolue. J’en ai recueilli un certain nombre qui ne me laissent pas le moindre doute.

[446] Rosen, Traité des mal. des enfants, Trad., p. 276. Paris, M.DCC.LXXVIII.--A cette époque, la scarlatine était encore discutée, puisque Rosen reproche à certains médecins de la confondre avec la rougeole et les autres fièvres éruptives, et à Tissot, en particulier, de la prendre pour une esquinancie.

«Le cours de la maladie, ajoute-t-il, ses suites, les précautions nécessaires pour s’en garantir, font assez voir qu’elle mérite un nom particulier.»

[447] Cullen, Élém. de méd. prat. Trad., t. II, p. 42. Paris, 1819.

[448] Jos. Frank, Path. int., t. II, p. 98, Encycl. des sc. méd.

[449] Miquel (d’Amboise), Gaz. méd. de Paris, t. II, p. 425.

[450] Dance, Archives gén. de méd., t. XXIII, p. 321-493.

[451] Bretonneau, Aphorismes clin. sur la scarlatine (Journ. des Connaiss. méd.-chir. Mai 1834, p. 267).

[452] Si je ne cite pas les nombres, c’est que j’ai surpris quelques inexactitudes typographiques. (Monneret et Fleury, art. Scarlatine du Compendium.)

[453] Fothergill, Description du mal de gorge accompagné d’ulcères qui a paru ces dernières années à Londres, etc. Trad. de l’anglais par M. de la Chapelle. Paris, M.DCC.XLIX.--An account of the sore throat attended with ulcers. London, 1748.

[454] Cullen, Élém. de méd. prat. Trad., t. II, p. 42.

[455] Pædanchone loïmodes, seu de pestilente ac præfocante pueros, abscessu. (Marci-Aurelii Severini Tharsensis, De recondita abscessuum natura libri VIII.)

[456] Joannis Huxham, lib. de febribus et alia opuscula varia, etc., IX. Dissertatio de angina maligna, p. 274. Venetiis, MDCCLXV.

Il est étrange qu’on ne trouve rien nulle part sur la vie de Huxham, l’un des meilleurs observateurs du siècle dernier, auteur de plusieurs écrits restés classiques. Son nom est même absent dans le Dictionnaire historique de médecine d’Eloy, et dans la Biographie des médecins de Bayle. M. Dezeimeris se contente de dire qu’il mourut à Plymouth, le 12 août 1768, fort avancé en âge, puisque les observations qu’il a publiées remontent à quarante années au delà.

[457] Huxham, Op. cit., p. 279.

[458] Huxham, Op. cit., p. 287. Je ferai remarquer, à ce propos, que tous les auteurs répètent que Huxham a comparé la couleur de la peau, en pareil cas, à celle du suc de framboise. Le texte indique expressément le jus de groseille (ribesiorum). On comprend que je n’attache aucune valeur à une aussi insignifiante rectification. Mais j’en déduis que si les écrivains s’empruntent, en se copiant, des inexactitudes aussi faciles à vérifier, ils doivent perpétuer, par ce procédé, des erreurs bien autrement importantes.

[459] Huxham, Op. cit., p. 287-288.

[460] Fuster, Monographie clinique de l’affection catarrhale, ch. VI, p. 184. Montpellier, 1861. De la Constitution catarrhale de Plymouth, d’après Huxham (passim).

[461] Frank, Path. int., t. II, p. 103, Encycl. des sc. méd.

[462] Pinel, Nosogr. philos., t. II, p. 61. 1810.

[463] Bateman, Abrégé pratique des maladies de la peau. Trad., p. 116. 1820.

[464] Guersant et Blache, Dict. de médecine, art. Scarlatine.

[465] Gintrac. Cours théor. et clin. de path., t. IV.

[466] Stoll, Aphorismi de cognoscendis et curandis febribus, aphorismus 585. Vindobonæ, MDCCLXXXVI.

[467] Huxham, Op. cit., p. 275.

[468] Huxham, Op. cit., p. 291.

[469] Navier, Dissertation en forme de lettre sur plusieurs maladies populaires, etc., p. 207 et suiv. Paris, MDCCLIII.

[470] Navier, Ouv. cit., p. 223.

[471] Navier, Ouv. cit., p. 209.

[472] La relation de Navier a pour titre: Sur la fièvre rouge ou pourprée, FEBRIS SCARLATINA.

[473] Sauvages, Nosol. méth. Trad., t. III, p. 306.

[474] Malouin, Hist. de l’Acad. des sciences pour l’année 1747. Paris, 1752.

[475] J. Frank, Pathol. int., t. II, p. 98. (Encycl. des sc. méd.)

CHAPITRE VI

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE GANGRÉNEUSE DU MOYEN AGE (MAL DES ARDENTS, FEU SAINT-ANTOINE).

Quatre cents ans environ s’étaient écoulés depuis l’avénement de la peste et de la variole, toujours liguées contre le genre humain, lorsque apparut, vers le milieu du Xe siècle, une horrible maladie dont les chroniques du temps nous ont conservé la hideuse image sous les noms expressifs de feu sacré, mal des ardents, feu Saint-Antoine, feu Saint-Marcel, feu d’enfer, etc.

Cette maladie, qui venait renouer la chaîne brisée des grands fléaux insolites, parcourut et dépeupla l’Europe pendant une interminable période, qui comprend les Xe, XIe et XIIe siècles, au milieu d’un concours inouï de calamités de tous genres. Ses ravages furent tels, que dans plusieurs contrées, les princes et les seigneurs, frappés d’épouvante, firent entre eux une sorte de pacte, «afin de détourner la colère du Ciel, en observant la paix et la justice»[476].

Les récits qu’on nous a laissés sur cette maladie sont si incomplets et si peu conformes, que la Société royale de médecine, dont la création eut pour motif principal «l’étude des épidémies et des épizooties», crut devoir provoquer des recherches dans le but de rapprocher les documents puisés à leur source, et de réunir toutes les données capables de répandre quelque lumière sur un sujet aussi important. En 1776, elle confia cette mission difficile à quatre de ses membres les plus distingués, Jussieu, Paulet, Saillant et l’abbé Tessier. De cette savante collaboration, sortit un travail remarquable qui débrouilla en partie ce chaos pathologique, sans donner toutefois le mot d’une énigme qui n’a pas encore été devinée. La plupart des rares écrits qui ont traité, dans la suite, le même sujet, ne sont qu’un emprunt mal déguisé, à l’œuvre des mandataires de la Société royale[477].

On sait que les mots feu sacré (ignis sacer) étaient employés par les médecins de l’antiquité, pour désigner métaphoriquement des maladies très-diverses, qui n’avaient d’autre trait commun qu’une sensation d’ardeur brûlante accusée par les sujets. Cette confusion du langage cause de grands embarras, lorsqu’on veut déterminer la nature comparée des maladies anciennes qui portent cette dénomination. Pour éclairer cette question nosologique, si mal posée et par conséquent si diversement résolue, il faut fouiller dans les vieux recueils, compulser et confronter les textes, et si l’on n’obtient pas tous les renseignements que l’on désire, on se met au moins en garde contre des affirmations trop absolues.

Les mots: feu sacré, qui reparaissent dans les récits des chroniqueurs du moyen âge, conjointement avec d’autres synonymes analogues, ont été pris dans le vocabulaire ancien, et ne préjugent rien sur les rapports nosologiques qui seraient censés rallier les unes aux autres, les diverses espèces de feu observées à des époques si distantes. Elles ne se rapprochent, en effet, que par la sensation de brûlure qui en est le phénomène subjectif le plus saillant. Ce symptôme ne peut avoir de valeur que par sa coexistence avec un ensemble d’indices congénères qui caractérisent la nature du mode morbide intime qu’il traduit.

Qu’on me permette de citer un exemple à l’appui de cette remarque.

Virgile a consacré un des plus beaux chants de ses Géorgiques à la description d’une épizootie, dans laquelle figurait une forme spéciale de maladie qu’il appelle ignis sacer. M. le professeur Bouisson a pensé, non sans de bonnes raisons, qu’il s’agissait de la maladie charbonneuse[478].

Après avoir dit que la toison des troupeaux était imprégnée d’un principe vénéneux dont rien ne pouvait la débarrasser, le poëte ajoute le détail suivant:

«Verum etiam invisos si quis tentarat amictus, »Ardentes papulæ atque immundus olentia sudor »Membra sequebatur, nec longo deinde moranti »Tempore contactos artus sacer ignis edebat[479].»

Ces élevures ardentes, ce feu qui dévore les membres des imprudents qui se sont revêtus de ces dépouilles infectées, rappellent à la fois, et les désordres provoqués dans les tissus, par la pustule maligne, et la contagion qui en est, chez l’homme, l’origine exclusive. L’ensemble des caractères, assignés par Virgile à la maladie épizootique, confirmé par l’énumération des influences qui ont participé, d’après lui, à sa formation, représente l’affection charbonneuse des herbivores, et précise, dans ce cas particulier, la nature de cette espèce d’ignis sacer. L’érysipèle gangréneux, que quelques médecins ont cru reconnaître, n’a ni les reliefs cutanés de la pustule maligne, ni sa transmissibilité[480].

Mais il ne faut jamais oublier, en lisant les anciens, que les mots feu sacré ont plusieurs sens, et qu’ils s’appliquent indifféremment à l’érysipèle, à l’herpès zoster et à quelques autres localisations dermatosiques qui s’accompagnent d’une chaleur plus ou moins vive.

Le plus vieux document que nous possédions, sur la maladie gangréneuse du moyen âge, est inscrit dans la chronique de Frodoard pour l’année 945. C’est là que l’antiquaire Sauval a pris tout ce qu’il en a dit lui-même. Voici la traduction littérale du texte de Frodoard:

«L’an 945, dans la ville de Paris et dans de nombreux villages des environs, la plaie du feu (ignis plaga) attaquait les membres et les consumait entièrement petit à petit, jusqu’à ce que la mort finît ce supplice. Quelques-uns survécurent, grâce à l’intercession des saints. Mais un grand nombre furent guéris dans l’église de Notre-Dame de Paris. Tous ceux qui purent s’y rendre furent sauvés. Le duc Hugues les nourrit à ses frais. Quelques-uns se croyant délivrés, tentèrent de revenir chez eux; mais ce feu se ralluma et ne s’éteignit de nouveau que par leur retour à l’église[481].»

Sauval, qui donne un extrait de ce récit, ajoute que les habitants de Paris espérant se préserver ou guérir, quittaient la ville pour prendre l’air des champs; et les campagnards, au contraire, se réfugiaient dans Paris. D’après lui, rien ne pouvait résister à ce mal, et l’église de Notre-Dame, qui servait d’hôpital, contenait parfois plus de six cents malades[482].

On trouve encore dans le même écrit, le texte d’une ancienne charte de l’église de Notre-Dame de Paris qui prescrivait d’allumer six lampes toutes les nuits, devant l’autel de la Vierge, au lieu même où s’étaient rendus les malades atteints du feu sacré[483].

Rodolphe Glaber, dont la chronique va de 900 à 1046, nous apprend «qu’en 993 régnait parmi les hommes, une maladie meurtrière. C’était une sorte de feu caché (ignis occultus) qui attaquait les membres et les détachait du tronc après les avoir consumés. Chez un grand nombre, l’effet dévorant de ce feu s’opéra dans l’espace d’une nuit[484].»

Voici comment Mézeray rend compte du même fait:

«En cette année (994) et les précédentes, un feu inconnu, que l’on nommoit mal des ardents, et qui avoit fait de grands ravages, se ralluma et tourmenta cruellement la France. Il prenoit tout d’un coup et brusloit les entrailles ou quelque partie du corps, et bien heureux qui en estoit quitte pour un bras ou pour une jambe! Le fléau fut cause qu’on fit de grandes libéralités aux églises des Saints, de qui l’on croyoit avoir ressenty du secours dans ces horribles douleurs. On dit que ce mal, en l’année 994, emporta, dans l’Aquitaine, l’Angoumois, le Périgord et le Limousin, plus de quarante mille personnes, en peu de jours[485].»

Adémar, moine chroniqueur, témoin de l’épidémie racontée par Mézeray, en parle comme il suit:

«Dans ce temps-là, un feu de pestilence (pestilentiæ ignis) embrasa les populations du Limousin. Un nombre infini de personnes des deux sexes étaient consumées par un feu invisible. Tous les évêques de l’Aquitaine, assemblés à Limoges, montrèrent au peuple, le corps de saint Martial, et bientôt la maladie cessa[486].»

Je découvre dans la chronique déjà citée de Glaber, l’indication d’une invasion postérieure de la même maladie.

«En 1039, la vengeance divine s’appesantit de nouveau sur les humains. Une ardeur mortelle (mortifer ardor) fit périr beaucoup de monde, tant dans les classes élevées que dans les classes moyennes et infimes de la population. Chez plusieurs, certains membres se détachèrent, et ils restèrent ainsi mutilés pour servir d’exemple à ceux qui viendraient après eux.» Glaber ajoute que «la disette se fit sentir sur presque toute la terre par le manque de vin et de blé[487].»

Le bénédictin Sigebert décrit aussi une attaque de feu sacré, observée dans la basse Lorraine, en 1089.

«Beaucoup de gens furent frappés du feu sacré qui consumait les viscères. Les membres noirs comme du charbon se détachaient du corps et les sujets mouraient misérablement, ou bien ils traînaient une vie plus malheureuse encore, privés des pieds et des mains.»

Mézeray trace un tableau saisissant de la même invasion.

«L’an 1090, le feu sacré qu’ils nommoient le feu Saint-Antoine, se rallumant plus furieusement que jamais, causa d’horribles désolations dans la haute et basse Lorraine. On y voyoit partout dans les chemins, dans les fossez et aux portes des églises, des personnes ou mourantes, ou à qui la douleur insupportable du mal faisoit jeter de hauts cris. D’autres à qui cette peste ardente avoit dévoré les pieds et les bras ou une partie du visage[488].»

Je ferai bientôt ressortir l’importance de ce passage de Mézeray, où l’on voit paraître pour la première fois le nom de feu Saint-Antoine à côté des mots: peste ardente.

Nous devons quelques détails plus circonstanciés à l’auteur de la vie de Hugues, évêque de Lincoln[489].

Il raconte qu’il vit de son temps au mont Saint-Antoine, en Dauphiné, «plusieurs individus de l’un et de l’autre sexe, jeunes ou vieux, guéris du feu sacré par l’intercession des saints. Leurs chairs avaient été en partie brûlées, leurs os consumés et certains membres détachés; et malgré ces mutilations, ils paraissaient jouir de la meilleure santé. De toutes les parties du monde[490], ceux qui étaient frappés de ce mal, qui n’a pas son pareil, accouraient en cet endroit où reposaient les restes du bienheureux légendaire, enveloppés dans la tunique de saint Paul premier ermite, et presque tous étaient guéris dans l’espace de sept jours; si, au bout de ce temps, ils ne l’étaient pas, ils mouraient... Ce qu’il y a de plus extraordinaire dans ce miracle même, c’est qu’après l’extinction de ce feu, la peau, la chair et les membres qu’il avait dévorés, ne se restauraient jamais. Mais, chose étonnante! les parties qui avaient été épargnées, restaient parfaitement saines, protégées par des cicatrices si solides, qu’on voyait des gens de tout âge et des deux sexes, privés de l’avant-bras jusqu’au coude, d’autres, de tout le bras jusqu’à l’épaule, enfin d’autres encore qui avaient perdu leur jambe jusqu’au genou, ou la cuisse jusqu’à l’aine ou aux lombes, montrant la gaîté de ceux qui se portent le mieux. De façon qu’on eût dit que par les mérites de saint Antoine, les sujets qui avaient subi ces mutilations, étaient dédommagés de la perte de leurs organes par la fermeté et la résistance des tissus nouveaux qui défendaient contre le froid ou toute autre injure extérieure, les viscères délicats qui avaient été dépouillés de leurs enveloppes osseuses ou cutanées[491].»

En parcourant la chronique de Félibien, j’y découvre le passage suivant que je signale spécialement au lecteur:

«En la même année (1129) Paris, comme tout le reste de la France, fut affligé de la maladie qu’on nommoit des ardents. Ce mal, quoique déjà connu par la mortalité qu’il avoit causée dans les années 945 et 1041, étoit devenu d’autant plus terrible qu’il paraissoit sans remède. La masse du sang toute corrompue par une chaleur interne qui dévoroit les corps entiers, poussoit, au dehors, des tumeurs qui dégénéroient en ulcères incurables et faisoient périr des milliers d’hommes. Un auteur qui escrivoit au commencement du règne de Henri III, nous représente cette affreuse maladie, comme un fruit de déréglements honteux qui furent cause que Dieu pour chastier les coupables, espandit son ire sur eux, les affligeant d’une ardeur extravagante et feu nuisible (qu’on appelle feu sacré) qui leur rongeoit misérablement les membres avec lesquels ils avoient failli... Estienne, évesque de Paris, voyant que tout l’art des médecins estoit épuisé, jugea qu’il falloit avoir recours à d’autres remèdes plus efficaces. Il ordonna des prières publiques, précédées de jeûnes, pour apaiser la colère de Dieu. Comme la maladie continuoit, il crut devoir réclamer l’assistance de sainte Geneviève, par une procession solennelle à son église, où il alla accompagné de son clergé et suivi de tout le peuple. On leva la châsse de la sainte, et elle fut apportée à Notre-Dame. Les malades en foule s’empressoient de la toucher, et l’on assure qu’au moment même, tous furent guéris, à l’exception de trois dont l’incrédulité ne servit qu’à rehausser davantage la gloire de sainte Geneviève. Depuis ce jour, la maladie contagieuse cessa (1130), non-seulement à Paris, mais encore par tout le royaume. Le pape Innocent II qui vint en France, l’année suivante, pour éviter la persécution de l’anti-pape, Pierre de Léon ou Anaclet, ayant esté informé du fait et de toutes ces circonstances, en consacra la mémoire par une feste qui se fait tous les ans, à Paris, le 26 novembre, en actions de grâces, sous le nom du miracle des ardents. L’on bastit ensuite proche de Notre-Dame, une église du titre de Sainte-Geneviève-la-Petite ou des Ardents, en mémoire de cet événement merveilleux[492].»

Sauval parlant de l’érection de la même église, à propos de la maladie qui en avait été l’occasion, note aussi que l’art des médecins était tout à fait impuissant, et qu’il mourut plus de quatorze mille personnes[493].

Il semble, d’après un passage du même chroniqueur, que le feu Saint-Antoine continuait à se faire sentir au XIVe siècle.

A cette époque, les exigences des fortifications de Paris nécessitèrent la démolition du monastère de Saint-Antoine-des-Champs.

«Si, dit Sauval, certaine inscription qui se lit au-dessus de la principale porte de Saint-Antoine-des-Champs est vraie, ce saint anachorète ne put souffrir qu’on ruinât impunément un lieu qui lui avait été consacré. Si bien que les maçons, se mettant après pour jeter tout par terre, furent attaqués en même temps du feu Saint-Antoine et brûlés[494].»

L’indécision du récit de Sauval empêche de démêler la vérité sous la légende. Le feu Saint-Antoine régnait-il encore en ce moment? Ou bien veut-on faire entendre que l’acte sacrilége des démolisseurs avait été miraculeusement châtié par une attaque isolée de cette maladie? La dédicace de l’église à saint Antoine, spécialement en cause dans tout ce qui avait trait à cette épidémie, viendrait à l’appui de cette dernière conjecture. Il ne s’agirait alors que d’une de ces anecdotes dans le goût de l’époque, toujours tournée vers le même ordre d’idées.

Il n’est pas douteux cependant qu’il n’y eût encore des traces du feu Saint-Antoine au XIVe siècle. On les retrouve dans les écrits de Guy de Chauliac; mais il est difficile d’établir l’identité de la maladie quand on sait qu’on désignait ainsi la gangrène, sans distinction d’origine et de nature. Voici comment en parle Ambroise Paré au XVIe siècle:

«Gangrène est une disposition qui tend à mortification de la partie blessée qui n’est encores morte ne privée de tout sentiment; mais elle se meurt peu à peu, en sorte que si bientost on n’y donne ordre, elle se mortifiera du tout, voire jusques aux os, qui alors est appelée des Grecs, sphacèle ou nécrosis, des Latins, syderatio et esthiomena, selon les modernes, et des vulgaires le feu Saint-Anthoine ou Saint-Marcel[495].»

Cette dernière dénomination perpétuée par la tradition populaire, s’adaptait donc à toutes les espèces de gangrènes. C’est pour ce motif, que quand on vit reparaître, au XVIIIe siècle, une affection qui ressemblait à la maladie du moyen âge, les gens de la campagne réveillèrent le souvenir du feu Saint-Antoine.

Je n’ai pas la prétention de reconstruire, avec les documents que j’ai recueillis, l’image complète et nosologiquement irréprochable de la maladie qu’ils dépeignent. Nous connaissons ses symptômes gangréneux et leurs effets consécutifs. Les divers noms qu’elle porte s’accordent à exprimer le sentiment d’ardeur qui l’accompagne. Mais les chroniqueurs ne sont pas médecins et écrivent sous l’obsession des préjugés superstitieux de leur temps. Pour suppléer à leur laconisme, nous sommes réduits à essayer par voie d’induction et d’analogie, des présomptions dont nous ne pouvons garantir que la vraisemblance.

Nous savons bien que l’art ne resta pas inactif, et qu’il dut varier ses procédés et ses méthodes, puisqu’on nous apprend que tous les traitements échouèrent. Il ne faut pas perdre de vue qu’à cette époque d’ignorance et de ferveur religieuse, les épidémies étaient regardées comme les instruments de la vengeance de Dieu. Ce n’est donc pas à la science humaine, mais à une source plus haute, qu’on devait recourir pour adoucir les rigueurs de ces expiations et abréger leur durée.

C’est la médiation puissante de saint Antoine qu’on invoqua surtout dans le XIe siècle; et quelques jours suffisaient, assure-t-on, pour la guérison des malades dont les prières avaient été exaucées. Le fléau qui avait envahi la France redoublait ses coups dans le Dauphiné. Cette circonstance décida le pape Urbain II à y placer le chef-lieu de l’ordre de Saint-Antoine qu’il venait de fonder (1093)[496].

Conformément aux prescriptions du fondateur, les maisons de cet ordre devaient être exclusivement ouvertes aux malheureux frappés par la maladie régnante. On en érigea un certain nombre sur divers points de la France.

La Satyre Ménippée nous apprend qu’on peignait des flammes sur les portes et les murs extérieurs de ces asiles, pour indiquer, par cette enseigne parlante, leur charitable destination, et les signaler expressément au respect du peuple[497]. Malheur au passant irrévérencieux qui aurait pollué les abords de ces lieux consacrés! Il y allait du bûcher, s’il faut en croire l’historiette imaginée par Rabelais[498].

Le bruit de tant de miracles, répandu en Europe, attirait à Vienne, en Dauphiné, une énorme affluence de malades dont la plupart y laissaient quelques parties de leur corps. En 1702, on voyait encore, dit-on, dans l’abbaye de Saint-Antoine, des membres desséchés et noirs qui y étaient conservés depuis lors[499].

Faut-il admettre que les historiens du temps, dominés par une idée qui jouissait d’un grand crédit parmi les hommes, ont cru, sans examen, à tous les prodiges qu’ils racontent?

L’unanimité des témoignages, quelle que soit la part de l’hyperbole, ne me permet pas de douter qu’il n’y ait eu des guérisons inattendues, dans des circonstances exceptionnelles; mais je n’irai pas en chercher la source dans l’ordre surnaturel. Il suffit d’une influence physiologique dont tout médecin qui raisonne son scepticisme, ne peut contester le pouvoir. C’est une vérité vulgaire qu’on accroît la résistance des populations aux assauts des épidémies, en retrempant les courages et relevant la force morale. Connaît-on un moyen plus puissant de remplir l’indication, que cet appel suppliant à la Providence qui seule dispose du salut? Quand l’homme n’a plus rien à attendre de la terre, il lève, dans sa détresse, ses mains vers le ciel, et l’espoir qui se ranime en lui, est souvent le meilleur préservatif des maux qui le menacent, ou le soulagement le plus efficace aux souffrances qu’il endure.

Les récits que j’ai rapportés, et qu’il m’aurait été facile de multiplier, sans intérêt pour mon lecteur et sans profit pour mon sujet, me permettent d’examiner quelques questions qui forment la partie essentielle de cette étude.

L’affection gangréneuse du moyen âge est-elle la même sous les noms divers qu’elle porte dans les chroniques? Le mal des ardents diffère-t-il, comme on l’a prétendu, du feu Saint-Antoine? A quelle cause peut-on l’attribuer? Les anciens l’ont-ils connu, ou bien faut-il croire que le Xe siècle a été témoin de sa première apparition?

Les commissaires de la Société royale, après de laborieuses recherches, n’hésitent pas à déduire du rapprochement des faits, la distinction radicale du mal des ardents et du feu Saint-Antoine. Comme j’ai cru devoir adopter la conclusion inverse, et que j’applique ces deux dénominations à la même espèce morbide, je dois suivre un moment mes érudits confrères dans l’exposé de leurs preuves. Voici en substance ce qu’ils ont dit:

On a vu qu’en 945, avait éclaté une maladie appelée feu sacré, qui brûlait peu à peu les parties du corps qu’elle attaquait, et que les malades étaient soignés dans l’église de Notre-Dame, transformée en hôpital.

Si l’on compare cette maladie avec celle qui portait le même nom ou celui de feu Saint-Antoine, et qui se montra, d’après les indications historiques, en 1039, 1041, 1089, 1095 et 1109, on ne tarde pas à s’assurer qu’à toutes ces époques, il s’agit toujours de la même maladie, c’est-à-dire d’une affection très-douloureuse, se terminant par la mort du sujet ou la perte d’un de ses membres, détaché spontanément à la suite de la gangrène. Cette maladie était chronique, puisqu’elle laissait aux malades le temps de se rendre aux lieux où ils espéraient recevoir du secours[500].

Le nombre de ces malades était assez restreint, et malgré la gravité du pronostic, le chiffre de la mortalité n’était pas très-élevé.

D’autre part, les maladies qui furent observées en France, en 994, 996, 1130, 1140, 1234, 1373, etc., ont entre elles une conformité frappante, c’est-à-dire que la mortalité considérable et subite qui en fut la suite, dénonce une maladie aiguë, très-différente déjà de la précédente, par ce caractère important. Si l’on y joint l’absence de gangrène, prouvée par le silence des historiens, la dénomination nouvelle de mal des ardents qui lui est donnée, enfin son siége fréquent en l’aine, selon la remarque de Mézeray, on aura bien des raisons pour séparer cette maladie du feu Saint-Antoine dont elle s’éloigne par des traits personnels irrécusables.

Le feu Saint-Antoine serait donc, dans l’opinion des commissaires de la Société royale, une maladie à marche lente, qui frappe de gangrène les membres qu’elle attaque. Le mal des ardents, affection très-aiguë, qui n’aurait jamais cette terminaison, ne serait autre que la peste proprement dite, lues inguinaria de Grégoire de Tours et autres chroniqueurs, celle qu’Ambroise Paré nomme indifféremment, bubon ou bosse[501].

J’ai prévenu que je n’acceptais pas cette conclusion. Les auteurs l’ont déduite très-logiquement des observations qu’ils ont groupées d’après leur succession historique; mais je dois avouer que je retrouve dans l’agencement de leurs pièces justificatives la trace involontaire d’une opinion préconçue.

Mon dissentiment se fonde principalement sur l’ordre chronologique des dénominations, successivement imposées à la maladie épidémique, dans sa longue évolution.

Quand le fléau envahit Paris et ses environs, au milieu du Xe siècle, ce qui frappa le plus ses témoins, ce fut la chaleur brûlante qui dévorait les malades et leur arrachait des cris. On prit, pour l’exprimer, le premier mot qu’on avait sous la main, celui de feu sacré, employé de tout temps pour caractériser les affections morbides dont la douleur, la rougeur et la chaleur forment les symptômes dominants. Frodoard, dans le premier document que nous possédons, l’appelle ignis plaga, plaie du feu, et nous trouvons disséminés, dans d’autres chroniques, les noms de ignis occultus, ignis invisibilis, ignis pestilentiæ, mortifer ardor, etc.[502].

Bientôt le peuple, qui aime les néologismes, remplaça le premier nom par celui de mal des ardents, dont l’étrangeté même indiquait la forme originale de la maladie nouvelle.

On n’a pas oublié que Mézeray, mentionnant l’atteinte de 994, dit que c’était un feu inconnu que l’on nommait mal des ardents[503]. Faudrait-il dater de cette époque l’introduction de ce mot dans la langue usuelle?

Nous trouvons aussi dans le même endroit une allusion à l’intercession bienfaisante des saints. On y voit poindre, si je puis ainsi dire, la désignation de feu Saint-Antoine ou Saint-Marcel, qui sera plus tard adoptée par la reconnaissance publique. Mézeray n’établit donc aucune différence entre les deux maladies. Et quoiqu’on ne puisse s’autoriser de sa compétence médicale, il n’en est pas moins l’écho de la tradition populaire dont on ne saurait nier la valeur en pareil cas.

Ce n’est qu’en 1090 qu’on surprend, pour la première fois, le nom de feu Saint-Antoine dans un passage du même historien, qui a été rapporté plus haut[504]. On y remarque que Mézeray emploie, deux lignes après, les mots peste ardente, qui ne peuvent être que l’équivalent de mal des ardents.

Cette dénomination a beaucoup préoccupé les commissaires de la Société royale, qui ont cru y découvrir la peste inguinale, et ont ainsi prêté à l’historien un rapprochement qui, selon moi, était bien loin de sa pensée.

N’est-il pas de toute évidence que l’auteur a tenu simplement à éviter la répétition d’un mot, et qu’en parlant de peste, il n’a voulu indiquer, selon l’usage du temps, qu’une maladie épidémique, dont l’épithète, ardente, précisait le véritable caractère. La peste inguinale n’a jamais été qualifiée de cette manière, ni avant ni après le règne de la maladie du moyen âge.

Les commissaires de la Société royale, conséquents avec leur manière de voir, ont encore traduit par feu de la peste, les mots pestilentiæ ignis que nous avons lus dans la chronique d’Adémar. Je leur ferai la même réplique. Il est clair que l’auteur a représenté par ce feu de pestilence, un feu épidémique qui n’a aucun rapport de nature avec la peste inguinale.

Le feu sacré s’appelait donc depuis longtemps, mal des ardents, et cette synonymie était la plus répandue dans le langage du peuple, lorsque l’impuissance éprouvée de tout secours humain inspira l’idée de s’abandonner à la miséricorde divine. Selon les mœurs du temps, la maladie fut placée sous l’invocation des saints. Bientôt la gratitude autant que la vénération, remplacèrent insensiblement les anciens noms, par ceux de feu Saint-Antoine ou feu Saint-Marcel.

Quelques chroniques se servent aussi des mots feu d’enfer (ignis inferni), qui dérivent du même ordre d’idées. Ces mots ne font pas seulement allusion à des tortures qui semblaient l’avant-goût de celles des réprouvés; ils sous-entendent aussi que la dévorante maladie était l’œuvre du démon. C’était donc aux saints, qu’appartenait naturellement le pouvoir de l’exorciser, en intercédant pour ses victimes[505].

Le mal des ardents et le feu Saint-Antoine ne sont, je le répète, qu’une seule et même maladie diversement dénommée, à des phases différentes de son règne épidémique.

Les commissaires de la Société royale ont opposé la chronicité de l’une à la marche aiguë de l’autre. Je reconnais la valeur de ce caractère, mais je lui refuse, dans la réalité des faits, la constance qu’on lui assigne des deux parts.

Ainsi en 993, c’est-à-dire à l’époque où la maladie gangréneuse, observée, pour la première fois, quarante-huit ans auparavant, avait pris un grand développement, Rodolphe Glaber affirmait expressément, comme nous l’avons vu, que le fléau, qui détachait quelque membre, après l’avoir brûlé, produisait souvent tous ses effets dans l’espace d’une nuit[506].

Peut-on méconnaître ici le feu sacré ou mal des ardents qui sera plus tard le feu Saint-Antoine? Le sphacèle des membres et leur séparation ont-ils jamais compté parmi les effets habituels de la peste?

Je ne nie pas que la gangrène pathognomonique du feu Saint-Antoine n’ait affecté souvent une lenteur remarquable dans sa marche; mais ce fait n’exclut pas les cas tout aussi nombreux dans lesquels elle a eu la rapidité des maladies les plus aiguës. En comparant attentivement les descriptions des contemporains, on voit que les malades succombaient promptement dans d’affreuses douleurs ou bien qu’ils dépérissaient lentement; et certes dans les deux cas, c’était la même maladie. L’observation n’a-t-elle pas vérifié les mêmes contrastes dans l’histoire des gangrènes sporadiques qu’on appelle, faute de mieux, spontanées, et qui peuvent se former en quelques heures ou se prolonger des semaines ou des mois entiers. Schenck parle d’une gangrène qui commença par un orteil, et s’étendit en trois jours jusqu’au ventre. On peut mettre en regard le fait suivant rapporté par Camerarius. Il s’agit aussi d’une gangrène qui s’empara du gros orteil, qu’elle dessécha; de là elle s’étendit au-dessus des malléoles. Après l’amputation des chairs, des tendons et des os du pied, la mortification gagna la jambe et monta enfin jusqu’au genou. Ce travail morbide dura un an. Quelque temps après, l’autre jambe se gangréna aussi et le malade succomba. Des observations semblables fourmillent dans les recueils de la science[507].

Rien de mieux avéré en pratique, que ces modifications dans la marche et la durée des maladies. L’acuité ou la chronicité ne représente pas un élément absolu de diagnostic. La tuberculose pulmonaire essentiellement chronique ne déroge-t-elle pas trop souvent à ses habitudes, sous la forme si bien nommée de phthisie galopante.

L’acrodynie, que je cite parce qu’on voulut un moment la rapprocher de la maladie du moyen âge, avait aussi une durée très-variable. Ordinairement elle ne dépassait pas deux ou trois semaines; mais on la vit souvent se prolonger pendant plusieurs mois consécutifs.

Les collaborateurs dont j’apprécie l’opinion, insistent en disant que le mal des ardents était trop rapide dans son évolution, pour laisser aux malades le temps de se réunir sur le parvis des églises, ou de se faire transporter dans les hospices réservés aux sujets frappés du feu Saint-Antoine.

Mais on lit dans le Martyrologe qu’en 1130, la maladie appelée feu sacré par les médecins, sévissait cruellement; que plusieurs malades se rendirent à Notre-Dame où avait été apportée la châsse de sainte Geneviève; et qu’il y en eut un grand nombre de guéris. Pour conserver la mémoire de cet événement miraculeux, on édifia une église sous l’invocation de sainte Geneviève-des-ardents[508].

Ce nom seul ne démontre-t-il pas qu’à cette époque, l’identité du feu sacré et du mal des ardents était un fait généralement admis, et que par conséquent, quoi qu’en disent les commissaires de la Société royale, la marche du mal des ardents était assez lente, pour permettre à ceux qu’il affectait, de se rendre dans les asiles où ils espéraient recevoir du soulagement.

J’accorde volontiers que les déplorables conditions où se trouvait le monde à cette sombre époque, exerçaient sur la peste une sorte d’attraction, qui en multipliait les retours. Il n’est pas douteux qu’elle ne soit venue par intervalles, compliquer la maladie gangréneuse régnante et altérer sa symptomatologie. Au XIVe siècle, la coexistence de la peste et du mal des ardents, est constatée en France et dans plusieurs parties de l’Europe, par tous les historiens. En 1373, on construisit à Paris, le petit Saint-Antoine, un des hôpitaux de cet Ordre, destiné à secourir les malades atteints du feu sacré. Les commissaires de la Société royale, persuadés qu’on avait confondu arbitrairement cette maladie avec le mal des ardents, qui, pour eux n’est autre que la peste, prétendent qu’on a dû recueillir dans ce nouvel asile, deux sortes de malades et principalement des pestiférés. Cette conjecture n’a rien d’invraisemblable; mais on en peut induire tout au plus, que l’urgence imposa une infraction aux règlements ordinaires et changea momentanément la destination de cet établissement hospitalier. La peste inguinale était malheureusement trop connue à cette époque, pour être identifiée au mal des ardents, dont le signalement est si différent, même pour les yeux les moins exercés.

Les auteurs que je réfute n’ont pas été mieux inspirés, lorsqu’ils ont donné au siége des localisations gangréneuses une valeur décisive dans la caractéristique comparée des deux maladies. Je ne puis consentir à lui accorder, pour ma part, qu’un rang bien secondaire dans la hiérarchie symptomatique.

Mézeray constate que dans l’invasion de la basse Lorraine en 1090, «la peste ardente dévoroit les pieds, les bras et une partie du visage.»

Le Martyrologe nous apprend qu’en 1140, sous Louis VII, la maladie que les médecins appelaient le feu sacré «attaquait les personnes aux parties honteuses.»

Enfin, toujours d’après Mézeray, en 1274 et 1373, le même mal (feu sacré) «prenoit le plus souvent en l’aine.»

En appliquant résolûment ce dernier trait à la vraie peste, on a oublié que dans le fait dont il s’agit, le sphacèle des membres, qui appartient en propre à la maladie du moyen âge, comptait aussi parmi les symptômes.

Le professeur Victor Broussonnet a vu des bubons inguinaux, se montrer sous l’influence d’une constitution gangréneuse à laquelle la peste était parfaitement étrangère.

La maladie qui régnait à Montpellier, vers la fin de l’hiver de 1790, était une fièvre rémittente putride qui prenait facilement le caractère malin. Certains sujets affaiblis furent atteints de bubons gangréneux parotidiens, axillaires et principalement inguinaux. Trois malades eurent la peau du scrotum mortifiée. La gangrène attaquait de préférence le bas du corps, comme les cuisses et les jambes, quand on y avait appliqué des vésicatoires. Broussonnet vit deux fois la peau de la verge et du scrotum entièrement détruite[509].

Des faits que je viens de réunir, on ne peut, ce me semble tirer qu’une conclusion: c’est que l’affection gangréneuse du moyen âge pouvait indifféremment diriger les raptus fluxionnaires, sur le visage, sur les organes génitaux et sur la région inguinale. Quand elle portait spécialement sur les aines, elle s’appropriait accidentellement un symptôme de la peste bubonique, sans pour cela changer de nature. On sait bien qu’en principe, le génie épidémique laisse à l’affection qu’il gouverne, son cachet pathognomonique, sans l’astreindre à l’uniformité constante de ses déterminations locales. La peste d’Athènes ne mortifiait-elle pas les parties génitales, les extrémités, les globes oculaires? En exagérant outre mesure, l’importance du siége des localisations morbides, pour établir la nature intime des maladies, on serait amené à cette conséquence, moins forcée que cela ne paraît, qu’une affection qui gangrène les bras, diffère au fond de celle qui gangrène les cuisses. Je ne serais pas embarrassé pour citer des observations, dans lesquelles, en dernière analyse, la conclusion du diagnostic comparé a été réduite à ces termes.

En résumé, si l’on suit attentivement, d’après les indications historiques, le cours accidenté de l’épidémie gangréneuse qui a surpris et désolé l’Europe, à partir du Xe siècle; si l’on fixe surtout la date approximative de ses baptêmes successifs, il reste évident pour moi que le mal des ardents et le feu Saint-Antoine représentent la même maladie, à deux périodes distinctes de son évolution totale. L’expression feu Saint-Antoine indique le moment où la médecine s’avoue vaincue et cède la place aux miracles.

Il est temps d’aborder la question étiologique, et ici je me trouverai bientôt en présence de certaines opinions très-arrêtées qui supportent mal la contradiction.

Disons d’abord que les partisans de l’étiologie cosmique et morale des grandes épidémies ne trouveront jamais pour leur système une confirmation plus probante en apparence. A aucune époque peut-être, les peuples n’avaient enduré autant de souffrances du corps et de l’âme, au milieu d’un tel bouleversement des éléments conjurés.

Ecoutons un historien familier avec la lecture des chroniques, et qui a tracé, d’une main tremblante d’émotion, le navrant tableau des Xe et XIe siècles:

«La société est empreinte d’un profond sentiment de tristesse. Il y a comme un crêpe de douleur répandu sur la génération. Le monde est livré à tous les fléaux; les invasions des Barbares, les maladies pestilentielles, l’horrible famine déciment le peuple; des vents violents brisent les arbres séculaires; un ciel grisâtre se mêle aux brouillards des forêts profondes, comme une nuit qui enveloppe le genre humain... On craint la fin du monde... C’est un cri lamentable poussé par tout un siècle[510].»

Le temps s’écoule sans amener aucun allégement à tant de misères, et l’historien assombrit encore ses récits:

«Il y avait de poignantes afflictions dans la société; la famine rongeait les os du peuple; les guerres privées désolaient tout. Les sillons étaient remplis de sang; il n’y avait plus de bœufs dans les verts herbages; les brebis et les moutons étaient enlevés par les seigneurs qui descendaient de leurs manoirs, comme le loup dévorant et l’aigle qui de son aire, sur les Alpes, fond dans les plaines du Milanais. Nul ne pouvait jouir des produits de la terre; nul ne pouvait se promettre une bonne récolte. La famine brisa la première moitié du XIe siècle. La chronique nous décrit à quelles privations étaient exposés les malheureux habitants des cités et de la campagne: les populations étaient amaigries d’une manière effrayante... Il fallait voir alors des villages entiers disparaître dans d’affreuses épidémies. Au commencement du XIe siècle, il y eut un dérangement atmosphérique qui se prolongea pendant trente ans; des pluies immenses débordèrent dans les sillons; il y eut des vents étranges, des tempêtes, des coups de foudre en plein hiver. Ces changements brusques de température, ce froid et cette chaleur subite, les étangs et les marais non desséchés, ces forêts humides près des manoirs, les accidents de l’air, causèrent de fatals ravages dans les populations. La maladie des ardents dura plus d’un demi-siècle[511]... La mort vous enlevait par masses de famille, depuis le pauvre petit enfant au berceau, jusqu’à l’homme robuste aux membres forts, à la poitrine velue. Et que diriez-vous de la lèpre hideuse?... Alors commence le temps des maladreries et des léproseries pour soigner les pauvres infirmes... Le genre humain semblait menacé d’une destruction prochaine. La terre, inondée de pluies continuelles pendant trois ans, ne put être ensemencée. Au temps de la récolte, les herbes parasites et l’ivraie couvraient toute la campagne... La faim fut portée au point que les hommes s’entre-dévoraient... Le sombre témoignage du contemporain Glaber, indique le fatal état de la société dévorée par tant de fléaux. On croyait que l’ordre des saisons et les lois des éléments, qui jusqu’alors avaient gouverné le monde, étaient retombés dans un éternel chaos, et l’on craignait la fin du genre humain[512].»

J’ai cru devoir reproduire ce long extrait, parce qu’il dépeint avec autant de vérité que d’énergie, cette rencontre inouïe de malheurs de tous genres. Quand on voit de pareils antécédents annoncer l’avénement d’une grave maladie populaire, on ne peut s’empêcher d’établir entre les deux faits un rapport intime. Il n’est pas possible que la santé publique ait échappé à de violentes perturbations. Quel est, en définitive, le mode d’agir de ces influences nosogéniques? Et, pour rester dans mon sujet, comment la maladie gangréneuse que j’étudie, se rattache-t-elle à leur impression complexe[513]?

Ces états putrides qui, selon le langage du chroniqueur, «corrompent la masse du sang,» sembleraient le produit naturel de ces crises alimentaires dont la description dépasse toute vraisemblance; et cependant la même influence pèse dans d’autres temps sur les populations, sans amener à sa suite les effets spéciaux qu’on en croirait inséparables.

Rien ne surpasse par exemple, les horreurs de la famine qui désola Paris en 1590, au temps de la Ligue. J’en emprunte le récit à Sauval:

«Cette famine n’a pas sa pareille, et fut si grande que les rats étoient les plus friands morceaux des riches; encore les achetoient-ils bien cher. Quantité ne vivoient que de ce qui est plus capable de faire mourir que de conserver la vie. A l’hôtel Palaiseau et celui de Saint-Denis, on surprit quelques lansquenets qui mangeoient des enfants. Enfin les Parisiens furent réduits à cette effroyable nécessité que de faire moudre les os de leurs pères, rangés sur les charniers de Saint-Innocent, pour en faire du pain[514].»

Voilà certes une terrible famine dont les effets meurtriers auraient dû être bien secondés par les circonstances politiques qui passionnaient si vivement les esprits à l’époque de la Ligue; et cependant on n’a observé aucune maladie populaire qui eût quelque rapport avec le feu Saint-Antoine.

On ne peut malheureusement s’éclairer auprès des écrivains du moyen âge, dont le thème est fait d’avance, et qui remplacent par le merveilleux, les explications rationnelles des phénomènes naturels. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour voir reprendre ce problème dans des conditions scientifiques sérieuses. C’est alors que quelques expérimentateurs ont cru avoir levé le voile qui recouvrait depuis si longtemps cette étiologie. Le mal des ardents et ses dérivés n’ont plus été, à les entendre, qu’une forme de l’ergotisme. Cette hypothèse commode a été accueillie avec empressement comme une sorte de révélation contre laquelle on est mal venu à réclamer.

«Il y a tout lieu de croire, dit Réad, que les différentes maladies qui ont affligé la France dans les Xe, XIe, XIIe, XIIIe et XVIe siècles, sous le nom de feu sacré, de mal des ardents, de feu infernal et de mal Saint-Antoine devaient leur origine à l’usage du seigle ergoté[515].»

M. le Dr Roche a adopté textuellement et de confiance, l’opinion des commissaires de la Société royale sur la séparation du mal des ardents et du feu Saint-Antoine. L’affection ainsi nommée n’était, dit-il, probablement autre chose que l’ergotisme gangréneux. Il regrette cependant que «le manque absolu de détails, dans les récits de ces fléaux, ne permette pas de rien affirmer à cet égard[516].»

Dans une lecture faite à l’Académie royale de médecine de Belgique, le 24 novembre 1849, M. le Dr de Mersseman cherchait à établir que la maladie du feu sacré, dont il est fait si souvent mention dans les chroniques du moyen âge, était la lèpre. Les raisons et les rapprochements qu’il invoquait à l’appui de cette thèse assez imprévue, ne parurent pas à M. le Dr Fallot pouvoir soutenir le contrôle d’une critique sévère, fondée sur l’interprétation éclairée des faits. Ce médecin aime mieux croire avec Ozanam que cette maladie n’est qu’un fait d’ergotisme[517], et il s’appuie principalement sur un savant travail du Dr C.-H. Fuchs de Berlin[518].

Il prétend, comme lui, que les chroniques antérieures au Xe siècle, désignent cette affection sous le nom générique de peste; mais qu’à partir de cette époque, on la trouve décrite sous ceux d’ignis sacer, arsura, mal des ardents, clades ou pestis inguinaria. Après le XIIe siècle, on la nomme: ignis sancti Antonii, sancti Martialis, Beatæ Virginis, ignis invisibilis vel infernalis.

A dater du XIVe siècle, les auteurs changent la destination de ce nom, feu sacré, et ne le donnent plus qu’à la gangrène, au sphacèle, aux mortifications en général, ou bien aux dermatoses les plus variées (dartres, zona, charbon, etc.).

Je laisse à M. Fallot, ou pour mieux dire au docteur Fuchs dont il suit les indications, la responsabilité d’une synonymie historique à laquelle j’aurais à faire bien des reproches. Je me borne à exposer brièvement les raisons principales qui démontreraient, au dire de l’auteur allemand, la vérité de l’étiologie céréale ou ergotique.

1º Explosion de la maladie aux années dont l’hiver a été rigoureux, l’été humide et pluvieux, après de mauvaises récoltes, et pendant la disette, ou même en pleine famine.

2º Circonscription restreinte de la maladie en France, dans la Lorraine, les Flandres, l’Aquitaine, le Dauphiné, l’Ile de France; immunité de l’Italie dotée d’une culture mieux entendue.

3º Durée également limitée de l’épidémie, dépassant rarement une année, et dans ce cas, consécutivement à deux années antérieures de disette. Cessation au retour du printemps.

4º Enfin, identité des symptômes dans des lieux et des temps différents[519].

L’ensemble de ces motifs forme sans doute une argumentation spécieuse. Mais outre qu’ils ne prouvent pas l’intervention originelle de l’ergot, et qu’ils donnent matière à discussion, on s’aperçoit bien vite, quand on veut les vérifier, qu’ils ont été arbitrairement allégués, dans l’intérêt d’un système.

Ainsi, par exemple, le rayon de la sphère d’activité du fléau n’est pas aussi limité qu’on veut bien le dire, puisque, après avoir ravagé d’immenses provinces françaises, il s’est aussi étendu à une partie de l’Europe, et que l’Italie même n’en a pas été défendue, comme on le prétend, par la supériorité de son mode de culture. Petrus Parisus, auteur du XVe siècle, a vu régner à Trépano et à Palerme, en Sicile, une épidémie qui a les plus grands rapports avec celle de la France et des pays du nord.

Cet écrivain nous représente le plus grand nombre de malades, comme ayant sous l’articulation des deux genoux, de grandes taches livides et obscures qui s’étendaient jusqu’au mollet. Un spasme permanent tenait la jambe rétractée. Les parties affectées étaient si dures et si sèches, qu’elles paraissaient avoir été exposées au feu ou aux ardeurs du soleil. Elles étaient engourdies, privées de sentiment, et dans cet état de mortification qui caractérise la gangrène confirmée[520].

M. Fallot a aussi réduit gratuitement la durée totale de la maladie du moyen âge. Il est bien avéré qu’elle s’est prolongée plusieurs siècles avec les alternatives accoutumées des maladies populaires du même ordre.

On sait que ces maladies, après leur première explosion, affectent pendant un certain temps, la forme sporadique, pour reprendre par intermittence et sans cause appréciable leur vigueur et leur expansion premières. On dirait qu’elles veulent s’acclimater dans les lieux qu’elles ont envahis et s’y perpétuer à l’état d’endémie. C’est ainsi qu’on a pu craindre que le feu Saint-Antoine ne se fixât pour toujours sur le théâtre de ses ravages; sous ce rapport la lèpre, sa contemporaine, peut lui être comparée.

Malgré les incertitudes et les obscurités qui restent encore sur ce point, M. Fallot conclut à l’identité probable du feu sacré et de l’ergotisme gangréneux. La seule différence serait dans la substitution d’un nom spécifiant la cause à un nom qui indique un des principaux symptômes.

Dans cette hypothèse, on expliquerait facilement le retour de ces épidémies, à une époque où la culture des céréales était complétement négligée, ou compromise par la succession incessante des troubles météorologiques. M. Fuchs en a compté vingt-huit, espacées dans une période de cinq cents ans, depuis 857, qu’il croit être la date de la première invasion, jusqu’à 1347. Ozanam n’en mentionne que seize, probablement parce que son calcul ne remonte pas aussi haut.

Quelques-uns de ces récits signalent expressément l’altération des grains. En 1096, le pain parut d’un rouge de sang, que Mézeray attribue à une sorte de faux blé[521].

On peut opposer à M. Fallot, que sous le règne du feu sacré, le seigle n’entrait dans l’alimentation que pour une proportion très-faible.

Cet honorable confrère atténue l’objection, en disant que l’ergotisme n’est pas l’effet exclusif du seigle (secale cornutum); mais encore, du mélange avec certaines graminées.

L’ergot proprement dit (sclerotium clavus) attaque aussi d’autres céréales, l’orge en particulier. Or, avant l’introduction du seigle dans l’alimentation journalière du peuple, l’orge figurait dans la confection du pain et des soupes.

M. Fallot aurait pu ajouter que le blé est sujet aussi à l’invasion du parasite. M. Mialhe a fait des recherches qui lui ont démontré l’identité chimique du blé et du seigle ergotés. Comme ce dernier, le blé renferme une matière grasse abondante, une matière grasse particulière, des matières albumineuses et gommeuses, des sels cristallisables, et enfin une matière extractive sui generis, ergotine[522].

D’après cette similitude de composition, M. Mialhe a présumé qu’il devait en être de même des propriétés physiologiques et thérapeutiques. L’expérience clinique paraît avoir vérifié ses prévisions[523].

Quoi qu’il en soit, il est certain que le mal des ardents trahit l’action préalable d’une influence puissante et générale qui s’est exercée sur des populations fatalement prédisposées. Tel est le fait que nous donne l’observation. L’hypothèse commence, quand on prétend que cette cause est unique, et que la maladie n’est qu’un empoisonnement par l’ergot de seigle. D’où il résulte logiquement qu’il aurait suffi d’exclure cette céréale de la consommation publique, pour supprimer en même temps ses redoutables effets, et mettre fin à l’épidémie. Sublatâ causâ...

M. Fallot ne hasarde-t-il pas cette conjecture, quand il demande si les guérisons qui avaient lieu, après un séjour plus ou moins prolongé dans les églises ou les couvents, ne tiendraient pas à la salubrité de l’alimentation fournie par ces établissements religieux, qui emmagasinaient dans les années d’abondance, pour parer aux disettes éventuelles?

A quoi on pourrait répondre que la plupart des malades ne faisaient, pour ainsi dire, que passer dans ces asiles, s’il est vrai, comme on l’assure, que ceux qui ne mouraient pas, se rétablissaient en sept ou neuf jours, ce qui peut être accepté, au point de vue pathologique, sans aucune intervention miraculeuse.

MM. Trousseau et Pidoux, dont le témoignage est d’un si grand poids, ne peuvent consentir à mettre sur le compte du seigle ergoté, les épidémies terribles décrites sous le nom d’ergotisme, d’ergot, de convulsion céréale épidémique, etc. Lorsque l’acrodynie régna à Paris, la première idée qui s’offrit, fut de la rapporter à une intoxication céréale; mais il devint bientôt de toute évidence, qu’il fallait renoncer à cette explication, puisque les habitants de Paris n’emploient jamais le seigle comme aliment. D’un autre côté, si l’on jette un coup d’œil critique sur ces prétendues épidémies d’ergotisme, on reconnaît, avec les éminents collaborateurs dont je reproduis l’opinion, que celles qui se développent en France ne se montrent pas dans les divers lieux, les mêmes années. Ainsi, pendant que l’Artois en est infecté, la Sologne n’éprouve rien, et réciproquement. Or, les années très-humides en Sologne, le sont également dans l’Artois, et par conséquent la production de l’ergot doit y être la même. Il serait bien singulier alors que l’influence de la même cause ne déterminât pas les mêmes accidents épidémiques. Quand une cause commune existe dans deux localités et qu’une maladie se développe dans l’une, sans se montrer dans l’autre, il faut, de toute nécessité, recourir à une autre explication étiologique.

Pendant les années 1816 et 1817, les plus humides qu’il y ait eu, peut-être, depuis plus d’un siècle, bien que les seigles aient été infectés d’ergot, on n’a pas entendu dire que, dans la Sologne et sur beaucoup d’autres points de la France, où l’on se nourrit de farine de seigle, il soit survenu une épidémie d’ergotisme.

C’est aussi un fait irréfragable, que des populations entières se nourrissent de cette céréale altérée; dans six ou sept départements, les paysans n’ont pas d’autre aliment. Pendant les étés froids et humides, les épis de seigle contiennent une énorme quantité d’ergot. Lorsque le grain a été battu, les paysans, avant de le faire moudre, n’enlèvent que les ergots les plus gros, et le reste va au moulin avec le bon grain. Le pain, pendant toute l’année, est fait alors avec du seigle ergoté, et c’est l’aliment qui entre pour la plus grande proportion, dans la nourriture des habitants de la campagne. Aux époques où l’altération de la céréale a dépassé de beaucoup son degré habituel, ceux qui en font usage ressentent une sorte d’ébriation qui n’a rien de pénible; mais quand il n’y a que peu d’ergot, on n’observe aucun accident notable, lors même que cette substance fait tous les jours, pendant de longues années, la base de la nourriture[524].

Il me semble qu’il est difficile de répondre à ces arguments, si l’on persiste à défendre, sans concession, l’étiologie céréale de la maladie du moyen âge.

M. le docteur Marchal (de Calvi), touchant à cette question, s’étonne, à bon droit, qu’un fait pathologique, si commun autrefois, ait cessé de se produire. Il a lu comme moi, le passage que je viens d’extraire du livre de MM. Trousseau et Pidoux, et il convient qu’il y aurait là quelque chose d’incompréhensible, si, dit-il, on n’était autorisé à penser que les paysans de nos jours font peut-être mieux que d’enlever seulement les plus gros ergots; tandis que probablement, et cela est important à noter, leurs devanciers laissaient les gros comme les petits dans le grain à moudre[525].

La conjecture du savant médecin de Paris est rendue assez improbable par l’incurie bien connue des gens de la campagne; mais lors même qu’il en serait ainsi, les faits cités par MM. Trousseau et Pidoux ne seraient pas moins inexplicables pour ceux qui soutiennent, d’une manière absolue, l’intervention toxique de l’ergot. Dans l’espèce, je crois plutôt que nos paysans, à qui M. Marchal prête tant de prudence, seraient d’autant moins portés à élaguer tous les mauvais grains, que l’enivrement qui suit l’usage du pain de seigle, fortement ergoté, n’est pas sans agrément pour eux. Ils connaissent parfaitement l’origine de cette impression, et bien loin d’éprouver de la répugnance, ils s’en font une habitude, à l’exemple des fumeurs et des mangeurs d’opium.

Les effets spéciaux du seigle ergoté sont formellement niés, au nom de l’expérience, par quelques auteurs allemands. On sait qu’il croît en grande quantité dans le canton de Bâle. On le moud avec les grains de bonne qualité, et on en fait du pain qu’on mange sans le moindre inconvénient[526].

On n’est plus surpris, après cela, des faits qui démontrent que le blé fortement altéré, a pu être employé sans porter le moindre trouble dans la santé publique.

Ramazzini raconte qu’en 1691, la rouille envahit abondamment cette céréale en Italie, sans aucune suite fâcheuse.

Il est certain que beaucoup de médecins, qui ne sont point intéressés au succès d’un système, ne croient guère à l’ergotisme.

Requin, qui fait cette remarque, a consulté, pour s’éclairer, M. le docteur Arnal[527], qui s’est livré à une étude spéciale des effets thérapeutiques et toxiques de l’ergot. La réponse de ce confrère fut catégorique: il avait essayé toutes les manières de déterminer sur les animaux, l’ergotisme gangréneux ou convulsif, et il n’avait jamais pu y parvenir[528].

J’ai lu avec attention le récit des expériences faites par Tessier, sur quelques espèces animales pour éclaircir l’action pathologique de l’ergot[529]. L’auteur n’a négligé aucune précaution pour éviter toute cause d’erreur; mais je suis obligé d’ajouter que sa conclusion, très-affirmative, ne me paraît pas complétement applicable à l’homme. Il suppose que les expérimentateurs qui ont obtenu des résultats contraires, n’ont employé qu’une proportion insuffisante d’ergot. J’ai peine à croire que des hommes aussi exercés que Model et Parmentier n’aient pas prévenu un pareil reproche.

Je pense donc, comme Requin, qu’on a souvent jeté sur le compte de l’ergot, bien des épidémies dont ce poison était tout à fait innocent, et que cette étiologie a été invoquée le plus gratuitement du monde. Ce qui ne m’empêche pas d’accepter les faits qui reposent sur les témoignages positifs de Salerne, de Réad et de quelques autres. Il importe seulement de ne jamais oublier, que la causalité médicale répugne aux interprétations exclusives qui ne tiennent pas compte des contingences de l’observation.

De tout ce qui précède, je tire, jusqu’à preuve contraire, la conclusion suivante:

La faible proportion du seigle ergoté dans le régime des populations frappées du feu Saint-Antoine; l’extension de cette épidémie dans des localités où cette céréale n’était pas cultivée; sa durée plusieurs fois séculaire, avec des intermissions que la continuité d’action de sa prétendue cause rendrait incompréhensibles, à moins d’entasser les suppositions arbitraires; la diminution graduelle et la disparition définitive du fléau, qui ne peuvent être attribuées à la suppression de l’influence suspecte; l’étrangeté symptomatique de la maladie qui exclut son origine vulgaire; le sens contradictoire des observations d’ergotisme, après leur révision attentive: toutes ces considérations, en un mot, ruinent l’hypothèse qui a rallié l’opinion des médecins sur la base commune de l’intoxication céréale. Le feu Saint-Antoine reste donc, pour moi, l’épidémie gangréneuse du moyen âge, affection distincte de toutes les autres, et à laquelle il m’est impossible de refuser les caractères de la spécificité la mieux tranchée.

On a essayé d’établir entre elle et le charbon, un rapport intime; mais le rapprochement ne tient pas devant le parallèle nosographique. La tumeur circonscrite qui caractérise l’anthrax, et la gangrène qui s’irradie rapidement de son centre aux parties adjacentes, diffèrent radicalement du sphacèle, qui attaque tout un membre et le dévore sourdement, comme par l’action lente d’un feu interne.

Les praticiens ne peuvent non plus, assimiler le feu Saint-Antoine, tel que nous le dépeignent les chroniques, à ces fièvres malignes gangréneuses, dont la marche est des plus aiguës, et qui s’accompagnent d’un grand trouble de la circulation et d’un profond abattement, signe de la résolution des forces.

La question ainsi posée en amène une autre:

Le feu Saint-Antoine a-t-il été connu des anciens, ou faut-il dater son avénement des premiers indices qui le dénoncent au Xe siècle?

Hippocrate nous a laissé la relation d’une épidémie d’érysipèles, accompagnés de gangrènes fort étendues. Les causes les plus légères les faisaient naître. Les chairs, les ligaments, les os et même des membres entiers étaient détruits. L’auteur du récit fait remarquer, que ces accidents étaient plus effrayants que dangereux, car la plupart de ceux chez lesquels ils survenaient, échappaient à la mort. Ceux, au contraire, dont la maladie ne prenait pas cette direction, étaient emportés[530].

M. Littré retrouve, dans cette description, de nombreux traits de ressemblance avec les formidables épidémies qui, sous le nom de feu Saint-Antoine, de mal des ardents, etc., furent la terreur des populations du moyen âge. Mais il y voit cette différence essentielle que la gangrène, salutaire dans l’épidémie ancienne, était excessivement funeste dans celle du Xe siècle[531].

Je dois appuyer sur un autre caractère distinctif; c’est que l’action d’une cause occasionnelle quelconque, provoquait l’éruption de l’érysipèle sur les lésions les plus simples, sur de toutes petites plaies, n’importe leur siége. Cette observation se renouvelle dans la plupart des constitutions érysipélateuses bien dessinées. Les chirurgiens d’hôpitaux doivent, en pareil cas, renoncer à l’emploi de l’instrument tranchant, fût-ce la lancette, sous peine de voir surgir un érysipèle dont la gravité, trop souvent mortelle, ne peut être mesurée d’avance. Nous ne voyons rien de semblable dans l’histoire du mal des ardents. L’épidémie de l’antiquité n’est pas autre chose qu’une épidémie d’érysipèles, aggravée par l’influence indéfinissable d’une constitution gangréneuse et putride.

Les médecins qui se sont épargné des longueurs, en identifiant le mal des ardents à l’érysipèle, relèveront l’importance du rapprochement que je viens de faire. Peut-être même se prévaudront-ils de l’assentiment apparent de Foës qui a traduit ἐρυσίπελατα par ignes sacri? Je me permettrai de leur rappeler que cette version, autorisée par le vocabulaire ancien, ne préjuge rien sur les prétendus rapports de l’érysipèle ainsi désigné, avec le feu sacré ou Saint-Antoine[532].

Galien nous a conservé le souvenir d’une maladie épidémique qui survint à la suite d’une crise alimentaire.

Nous y lisons que de longues famines désolaient, de son temps, l’empire romain. Le transport de toutes les céréales dans les villes, réduisit les gens de la campagne à user d’aliments qui n’entraient jamais dans leur régime, tels que racines sauvages, jeunes pousses des arbres, herbages des prés; et cette nourriture malsaine à laquelle ils furent condamnés, pendant l’hiver et le printemps, engendra de graves affections, au début de l’été. Sur le corps des malades, se développaient des ulcères très-nombreux, de nature variable: chez les uns, érysipélateux; phlegmoneux chez les autres; herpétiques chez ceux-ci; ailleurs, lichénoïdes, psoriques et lépreux... Souvent ces éruptions devenaient charbonneuses et phagédéniques, allumaient la fièvre et emportaient beaucoup de malades, après de longues souffrances. C’est à peine si l’on en sauvait quelques-uns, quand la maladie prenait ce caractère[533].

On me dispensera d’insister pour prouver que l’affection décrite par Galien, sous les formes multiples dont j’ai abrégé l’énumération, n’était pas celle du moyen âge, malgré les rapports de leur étiologie externe appréciable.

Je ne pousserai pas plus loin le rapide aperçu de mes recherches historiques. Il me suffira de déclarer qu’elles ne m’ont révélé, dans les auteurs de l’antiquité, aucune trace distincte du feu Saint-Antoine.

Cette opinion ne m’est pas exclusivement personnelle; elle est formellement exprimée par les commissaires de la Société royale[534]. Gruner ne pensait pas autrement. «Id unum scio, disait-il, hunc morbum fuisse veteribus incognitum[535].»

Tel était aussi le sentiment de Pariset, qui avait mis ses connaissances spéciales au service de cette question.

Il rappelle que Perrault et Dodart furent les premiers en France qui éveillèrent l’attention de l’Académie des sciences, sur les gangrènes de la Sologne et du Blésois. Salerne apporta bientôt de nouveaux renseignements, et l’on remonta aux calamités antérieures des Xe, XIe et XIIe siècles, qu’on entreprit d’éclairer par celles dont on était témoin. Pariset rend justice au mérite des savants chargés par la Société royale, d’élucider ce problème de pathologie historique. Mais il reconnaît que si à travers les ombres laissées sur ces fléaux par des descriptions imparfaites, on a cru démêler certaines similitudes avec la peste, pour le mal des ardents; avec le feu persique de Dehaën ou l’endémie de Sologne, pour le feu Saint-Antoine; il est impossible d’établir une conviction sérieuse sur des données où l’hypothèse a une trop grande part. D’après lui, les ténèbres qui couvrent les temps malheureux du moyen âge, autorisent à supposer que le feu Saint-Antoine, le feu sacré, le feu infernal, le mal de mort, qui désolèrent les populations, étaient des maladies spéciales, nées de la misère universelle, qui n’ont plus d’analogues parmi nous, et qui, de même que la maladie ardente du Talmud, la lèpre de Moïse et la suette d’Angleterre, ont disparu du monde[536].

Je crois fermement, avec Pariset, que le mal des ardents était une maladie spéciale dont la nouveauté s’explique, par l’ensemble des conditions matérielles et morales qui caractérisent cette étrange période historique, connue sous le nom de moyen âge. Je pense comme lui, que la constitution des sociétés modernes les défend désormais contre le retour de pareils fléaux. Je dois cependant faire part à mon lecteur de quelques doutes qui me restent.

Les premières années du XVIIIe siècle ont été témoins d’une épidémie gangréneuse qui attend encore son dernier mot. Il ne me répugne point d’y retrouver la copie un peu effacée du feu sacré d’autrefois. Si son règne a été de courte durée, si ses ravages ont été infiniment plus restreints, c’est que le terrain sur lequel elle tombait, était moins propre à en féconder les germes. La différence des temps expliquerait la différence des maladies.

L’épidémie à laquelle je fais allusion, a régné en 1709, dans la Sologne, le Blésois et le Dauphiné; en 1747, dans la Sologne seulement; en 1749, auprès de Lille en Flandre et de Béthune en Artois; en 1764, aux environs d’Arras et de Douai; et depuis, dans le Limousin et l’Auvergne[537].

En 1710, l’Académie des sciences de Paris apprit par plusieurs relations qui lui furent adressées, qu’une maladie gangréneuse, d’un caractère insolite, devenait très-commune dans l’Orléanais et le Blésois. On remarqua, parmi ces communications, celle du docteur Noël, chirurgien de l’Hôtel-Dieu d’Orléans.

Il mandait que, depuis près d’un an, il était venu à son hôpital plus de cinquante personnes, hommes et enfants, affligés de gangrènes sèches, noires, livides, qui commençaient toujours par les orteils, s’étendaient plus ou moins, et quelquefois gagnaient le haut de la cuisse. Il n’avait vu qu’un malade atteint à la main. Chez quelques-uns, le membre gangréné se séparait spontanément, sans que l’art fût intervenu. Chez les autres, la guérison réclamait des scarifications et des applications topiques. Quatre ou cinq avaient succombé, après l’amputation de la partie mortifiée, parce que le mal s’était propagé jusqu’au tronc. Enfin, cette maladie n’attaquait pas les femmes; tout au plus quelques petites filles[538].

Un paysan, des environs de Blois, avait perdu par la gangrène, d’abord tous les doigts d’un pied, puis ceux de l’autre, après cela, les deux pieds; enfin les chairs des deux jambes, dont la chute avait été suivie de celle des deux cuisses. Au moment où l’Académie des sciences recevait cette communication, la cavité de l’os des hanches commençait à se remplir de bourgeons charnus d’un bon aspect[539].

Ne retrouve-t-on pas dans ce fait, l’image des désordres que nous avons vu produire au mal des ardents, à l’époque de sa plus grande fureur? J’ajoute, comme nouveau trait de similitude, que le peuple rendit ses anciens droits à saint Antoine, qui passa pour le meilleur médecin de cette maladie.

On observait conjointement un autre état morbide gangréneux, dont la forme différait sensiblement de celle que je viens de mentionner.

Les malades avaient des enflures et des tumeurs aux pieds, aux jambes, aux mains et aux bras. Ces tumeurs étaient accompagnées de rougeur, de chaleur, de fièvre et de délire. Les parties attaquées par la gangrène se séparaient sans le secours de la chirurgie.

Ne pourrait-on pas, par voie d’analogie, éclairer d’un jour nouveau, la maladie du moyen âge, en la rapprochant de celle dont je parle. Il n’est pas douteux que le feu Saint-Antoine d’autrefois n’ait présenté aussi les deux formes accusées par la maladie plus moderne.

Quoique les chroniqueurs du moyen âge aient laissé bien des lacunes, et qu’on soit réduit à interpréter leur silence, il n’est pas difficile, avec un peu d’attention, de démêler dans leurs récits, la forme spéciale de feu sacré, observée par les médecins du siècle dernier. Nous savons qu’il surgissait souvent des phlyctènes et des tumeurs qui dégénéraient, au dire de Félibien, en «ulcères incurables[540].» Au lieu de prendre la couleur noire du charbon et de passer au sphacèle, les parties atteintes «tombaient en pourriture,» et les chairs se détachaient des os.

On a dit que le feu Saint-Antoine avait donné lieu à la distinction, longtemps admise, de la gangrène, en sèche et humide; mais on aurait dû voir que la même cause détermine l’une ou l’autre forme, suivant les conditions du sujet, la rapidité de la marche du mal et autres influences moins définies. La différence des symptômes n’implique pas celle du mode affectif qu’ils traduisent.

Comme dernier argument, je reproduirai un détail qui m’est fourni par un médecin de l’abbaye Saint-Antoine, en Dauphiné, témoin de la maladie du XVIIIe siècle.

«Cette affection, dit-il, qui parut à la suite de la guerre, du dérangement des saisons et de la disette des fruits et des grains, ne s’attachait qu’aux manouvriers, aux paysans et aux mendiants.»

Jusque-là, rien de plus conforme à l’observation commune, qui semble vouer aux fureurs des épidémies, les classes énervées par le travail et la misère. Mais voici la circonstance que je tenais à mettre en saillie:

L’auteur remarque que pour éviter de mourir de faim, ces malheureux avaient été obligés de se nourrir «de pain fait de farine de glands, de pepins de raisin, de racines de fougère et autres de cette espèce, de toutes sortes d’herbes, crues ou cuites, sans sel et sans autre assaisonnement[541].»

Dans cette énumération, je cherche en vain le seigle ergoté. On n’eût pas manqué de le signaler, au moins comme la cause principale de la maladie qu’on observait, au moment où cette explication prenait faveur sous le patronage des corps savants.

On objectera que les expériences de Dodart, de Langius, de Salerne, d’Arnaud de Nobleville, de Duhamel, de Réad, de Tessier et de quelques autres, dont je passe à dessein les noms, ne laissent pas de doutes sur les effets toxiques de l’ergot de seigle. Je réponds qu’on ne peut faire bon marché des expériences contradictoires rapportées par les médecins de Breslau[542], par Camerarius[543], par Moeller[544], et, vers la fin du siècle dernier, par Model et Parmentier[545].

Camerarius est très-explicite, et assure que la gangrène des extrémités, accompagnée du cortége habituel de ses symptômes, aurait été observée sur des sujets qui n’avaient positivement fait aucun usage du seigle ergoté.

Dans cet état de la question, la sagesse commande de suspendre son jugement, et d’attendre un supplément d’informations. Mais, en ce qui concerne la maladie du moyen âge, je maintiens qu’après un examen bien réfléchi des pièces de conviction introduites au débat, il m’est impossible d’expliquer ce grand fait pathologique, analysé dans toutes ses phases, par une action toxique, nettement isolée du concours des influences nosogéniques qui ont présidé à son explosion et prolongé son règne. Je ne saurais, du reste, mieux finir ce chapitre, qu’en disant avec un de mes écrivains favoris: «Ce sont questions doubteuses à desbattre aux Escholes..... ce que j’en opine, c’est pour déclarer la mesure de ma veue, non la mesure des choses[546].»

NOTES:

[476] Henri Martin, Hist. de France, t. III, p. 31, 4e édit.

[477] Jussieu, Paulet, Saillant et Tessier, Recherches sur le feu Saint-Antoine (Mémoires de la Société royale de médecine. Année MDCCLXXVI, p. 260).

Comme j’aurai à parler plus d’une fois de ce travail, je désignerai les quatre collaborateurs sous le nom de Commissaires de la Société royale.

[478] Bouisson, la Médecine et les Poëtes latins. 1843, p. 23.

[479] Virgile, Géorg., lib. III, vers 563.

Delille a traduit ainsi ce passage:

«Et malheur au mortel qui bravant leurs souillures, »Eût osé revêtir ces dépouilles impures! »Soudain son corps baigné par d’immondes sueurs »Se couvrait tout entier de brûlantes tumeurs. »Son corps se desséchait et ses chairs enflammées »Par d’invisibles feux périssaient consumées.»

[480] Je ne parle que du fait général. Je n’ignore pas que la contagiosité de l’érysipèle paraît aujourd’hui avérée dans certaines conditions spéciales: ce qui m’étonne d’autant moins, que j’avais exprimé, sur ce point, en 1853, des soupçons très-sérieux fondés sur quelques observations justificatives. (Voy. mon Traité de la contagion, t. I, p. 150.)

[481] Frodoardi presbyteri ecclesiæ Remensis _Chronicon, anno DCCCCXLV_. (Recueil des Hist. des Gaules, par dom Bouquet, t. VIII, p. 199.)

[482] Sauval, Antiquités de Paris, liv. X.

[483] Répert. des Chartes de l’Eglise de Paris renouvelé en 1536. 2e vol. (Extrait par Sauval, t. III, p. 74, des preuves.)

[484] Glabri Radulphi Historiarum sui temporis libri quinque. Cap. IV libri secundi.--De incendiis et mortibus nobilium.--Recueil des Hist. des Gaules, par les Bénédictins, T. X, p. 19.

[485] Mézeray, Hist. de France, t. II, p. 5. 1685.

[486] Adémar, Chronicon, anno 994.

[487] Glabri Chron. cit., anno 1039.

[488] Mézeray, Ouv. cit., p. 46.

[489] Mss. de l’abbaye Saint-Antoine.

[490] Sans prendre ces mots à la lettre, on peut au moins en déduire l’immense développement qu’avait acquis la maladie, pendant son règne si prolongé.

[491] Vita Hugon episcop. Lincoln, cap. XIII, lib. V.

[492] Félibien, Hist. de la ville de Paris, t. I, p. 156.

[493] Sauval, Hist. des antiq. de la ville de Paris, t. I, p. 383.

[494] Sauval, Ouv. cit. t. I, p. 41.

[495] A. Paré, Œuvr. comp., édit. Malgaigne, t. II, liv. X, chap. XI, p. 210.

[496] Vingt-cinq ans auparavant, le corps du saint de ce nom avait été transporté de Constantinople en Dauphiné.

[497] Satyre Ménippée, art. VIII, de la vertu du Catholicon, et note.

[498] Rabelais, Pantagruel, liv. II, chap. XXX.

[499] Histoire des ordres monastiques, t. I, p. 337.

[500] La chronique d’Hugues de Fleury, une des plus estimées sur les événements du XIe siècle, qualifie cette maladie de morbus tabificus, maladie de langueur.

[501] Rech. sur le feu Saint-Antoine, p. 271-273.

[502] Il est bon de noter ici que Sauval, traduisant, dans sa Chronique, le récit de Frodoard, sans s’astreindre littéralement au texte, rend les mots ignis plaga par ceux de feu sacré ou des ardents: preuve qu’à l’époque où il écrivait (XVIIe siècle) la tradition acceptait ces mots comme synonymes et représentant la même maladie.

[503] Mézeray, Hist. de France, t. II, p. 5.

[504] Voy. la ¿p. 357.

[505] «Eodem tempore, illa ignea pestilentia divino judicio nimis ipsam provinciam oppresserat, quâ plurimorum pedes invisibili igne qui IGNIS INFERNI vocabatur publicè comburi videantur.» (Ducange, Glossarium, au mot: Ignis inferni.)

[506] Voy. la ¿p. 355.

[507] Quesnay, Traité de la gangrène, p. 344. MDCCLXXI.

[508] J’ai déjà raconté ce fait d’après Félibien. (Voy. la ¿page 358.)

[509] Broussonnet, Journ. de la Soc. de méd. pratique de Montpellier, t. V, p. 38. 1842.

[510] Capefigue, Hugues Capet et la troisième race, t. I, p. ij. 1845.

[511] L’auteur n’est pas médecin, et n’a pas à suivre les épidémies dont il fait mention, dans toutes les alternatives de leur durée totale.

[512] Capefigue, Ouv. cit., t. I, p. 286 et passim.

[513] Je n’ai rien dit de certains météores, que l’ignorance des temps revêtait d’une forme fantastique, et qu’elle considérait comme le signe précurseur des grandes catastrophes. Les historiens disent qu’en 1088, le feu sacré fut lancé sur la terre par un dragon de feu. «Anno 1088, tertio kalendas septembris visus est igneus draco volare per medium cœli et ex ore suo flammas evomere; statimque subsecutus est pestilens ille morbus qui ignis sacer vocatur, quem tum arsuram appellabant quidam.» (Jacob Meyer, Annales fland., lib. III.)

[514] Sauval, Antiquités de Paris, t. II, liv. X, p. 557.

[515] Réad, Traité du seigle ergoté, p. 33, Metz, MDCCLXXIV.

[516] Roche, Dictionnaire de méd. et de chirurgie prat., article ergotisme, Paris. 1833, t. I.

[517] Ozanam, Hist. médic. des maladies épidémiques, t. II, p. 316.

[518] Fuchs, Das heilige Feuer des Mittelalters. (Du feu sacré au moyen âge) (Annales générales de la médecine allemande, janv. 1834, t. XXVIII).

[519] Fallot, Union médicale, t. IV, p. 441. 1850.

[520] Rech. cit. sur le feu Saint-Antoine, p. 274.

[521] Il est une espèce de melampyrum appelé rougeole dans les campagnes, qui pousse dans les blés, et donne au pain une couleur violacée rougeâtre, mais sans aucun effet nuisible. (Littré et Robin, Dict. de médecine, 12e édition, Paris, 1865, au mot Mélampyre.)

[522] Mialhe, Note sur le blé ergoté (Union médicale. 1850).

[523] Carbonneau-Leperdriel, De l’ergot de froment et de ses propriétés médicales. (Thèse présentée à l’École de Pharmacie de Montpellier, 1862.)

[524] Trousseau et Pidoux, Traité de thérapeutique, t. I, p. 528. 1836.

[525] Marchal (de Calvi), Des épidémies, p. 88. 1852 (Thèse de concours).

[526] D’Amador, Quels avantages la médecine pratique a-t-elle retirés de l’étude des épidémies? p. 74. 1829.

[527] Arnal, De l’action du seigle ergoté (Mémoires de l’Académie de médecine. Paris, 1849, t. XIV, p. 408).

[528] Requin, Pathol. méd., t. III, p. 112.

[529] Tessier, Mém. de la Société royale de médecine, 1778, p. 587.

[530] Hippocrate, Epid., liv. III, sect. 3, 4e Constit.

[531] Hippocrate, Trad., t. II, p. 535.

[532] Sauvages considère le feu Saint-Antoine, le feu sacré, le mal des ardents, comme un érysipèle pestilentiel. (Nosol. mét., t. III, p. 297. 1772.)

En parcourant la table générale de la Nosographie de Pinel, je m’aperçois qu’il renvoie son lecteur à l’article Erysipèle, à propos du feu Saint-Antoine, et du feu sacré; mais il se borne à demander si «l’érysipèle, en général, aurait des affinités avec la fièvre pestilentielle?» (T. II, p. 71. 1810.)

Il est regrettable que cet auteur, dont personne, plus que moi, n’apprécie le mérite, traite souvent, avec ce laisser-aller, les questions nosologiques les plus sérieuses.

[533] Galien, t. VI, p. 748, De probis pravisque alimentorum succis, cap. I.

[534] Rech. cit., p. 294.

[535] Gruner, Morborum antiquitates, p. 107.

[536] Pariset, Hist. des membres de l’Acad. roy. de méd., t. II, p. 293. 1850. Éloge de Tessier.

[537] Hist. de la Société royale de méd., M.DCC.LXXX, p. 587 des Mém.

[538] Rech. cit., sur le feu Saint-Antoine, p. 280. Comment les partisans exclusifs de l’intoxication ergotique comprendront-ils l’immunité des femmes et les rares atteintes des petites filles?

[539] Salerne avait vu plus tard un enfant de dix ans, dont les deux cuisses se détachèrent de l’articulation, sans hémorrhagie; son frère, âgé de quatorze ans, perdit la jambe et la cuisse d’un côté, de l’autre, la jambe seulement.

[540] Voy. la ¿page 359.

[541] Rech. cit. sur le feu Saint-Antoine, p. 286.

[542] Historia morborum Vratislaviensium.

[543] Camerarius, Acad. natur. curios., cent. 6, obs. 82.

[544] Moeller, Comm. de reb. in scientiâ nat. et med. gestis, ann. 1752.

[545] Model, Récréations physiques, etc., t. II.

[546] Montaigne, Essais, liv. I, chap. LVI, liv. II, chap. X.

CHAPITRE VII

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU XIVe SIÈCLE (PESTE NOIRE)

Parmi les fléaux qui ont désolé le monde depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, nul n’a laissé dans les traditions populaires un aussi long souvenir que la peste noire. Cinq cents ans nous séparent de ce grand événement, et l’on ne peut parler du XIVe siècle sans évoquer le fantôme livide qui l’a couvert de deuil et de larmes. Au récit de ses ravages, la pensée recule d’horreur, et on se demande par quel prodige inespéré la race humaine a pu échapper à son extermination complète!

Les historiens, qui n’affichent aucune prétention médicale, sont d’accord pour ne voir, dans ce sinistre épisode, qu’un nouveau débordement de la peste qui avait dévasté la terre sous le règne de Justinien. Bornée depuis cette explosion, à de nombreuses invasions partielles, elle aurait tout à coup repris son expansion primitive, et recommencé sa course vagabonde et sans frein sur toute la surface du globe.

Cette opinion est partagée par le plus grand nombre des médecins qui se la sont transmise sans examen. J’ai été frappé des objections qu’elle soulève, et je viens les soumettre au jugement impartial du lecteur.

Le nom de peste noire sous lequel la maladie dont j’entreprends l’étude, est restée célèbre, n’est pas le seul qu’elle ait reçu des médecins ou du peuple.

On l’appelle mortalega grande, pestis atrocissima, anguinalgia, la grande peste, la mort noire, la mort dense, la MORT! Les gens du monde la connaissent surtout sous la dénomination de peste de Florence.

Les Italiens la nommèrent mortalega grande, la mortalité grande, pour représenter les ravages inouïs qu’elle exerça partout où elle se montra.

Le synonyme mort dense, mors densa, fait évidemment allusion à l’entassement des cadavres, ou aux incessantes funérailles qui marquaient son passage: Quod densaret funera[547]!

D’après M. Henri Martin, la maladie de 1348 a gardé dans l’histoire, le nom de peste de Florence, sans doute à cause des illustres victimes qu’elle fit dans cette ville, qui était alors le plus brillant foyer de la civilisation et des arts en Europe[548].

M. le docteur Joseph Michon croit plutôt que ce nom lui vient de ce qu’elle commença son lugubre pèlerinage en Europe, par Florence et l’Italie[549].

C’est surtout sur le sens de la qualification de noire, que les auteurs sont partagés.

Loccénius, historien suédois, considère ce nom comme l’expression métaphorique du deuil qui couvrait les populations[550].

Certains écrivains ont émis l’étrange idée que la maladie doit cette épithète, à la prodigieuse quantité d’anthracites ou pierres noires qui couvraient la contrée de la Chine où elle prit naissance.

Un autre veut qu’elle ait frappé ses premiers coups sur les Sarrasins noirs qui habitaient le continent de l’Asie, au milieu des tribus sauvages.

Giovanni Villani[551] adopte l’opinion de Zaële, grand astrologue de son temps, d’après lequel l’invasion aurait été précédée de l’apparition d’une comète noire, qui eut lieu au mois d’août 1346.

Pour le dire en passant, l’existence d’une comète à cette date, est un fait reconnu par les astronomes; mais on ignore pourquoi on la qualifia de noire. M. le docteur Phillippe, chirurgien de l’Hôtel-Dieu de Reims, qui a écrit une excellente monographie de la peste noire, à laquelle je ferai plus d’un emprunt, s’est renseigné auprès des membres de l’Institut les plus compétents, et les réponses qu’il a reçues, n’ont pas résolu la difficulté. On se bornait à soupçonner que les comètes, ainsi désignées, pourraient bien être celles qui étaient plus ternes ou moins éclatantes que les autres[552].

M. le docteur Edouard Carrière croit que la désignation de peste noire sous-entend l’état des esprits, la désolation indicible dont elle avait frappé les cités et les campagnes[553].

M. Michon exprime une opinion semblable. Le mot peste noire n’est, suivant lui, qu’une traduction littérale du latin pestis atra, c’est-à-dire peste terrible. Il ne peut consentir à l’interpréter dans le sens d’un caractère physique de la maladie. «On trouverait, dit-il, difficilement à accorder la grande épidémie du XIVe siècle, avec aucune de celles qui ont précédé ou suivi, parce que le nom seul, pour ceux qui n’étudieraient que superficiellement, ferait rapprocher du choléra, un fléau qui n’a de commun avec lui que ses funestes effets.[554]»

Je réponds par anticipation, que l’épithète donnée à la peste noire, à l’exclusion des autres pestes, est un des motifs qui concourent à l’en distinguer. L’objection de M. Michon est d’ailleurs facile à écarter, puisque, au point de vue de sa coloration cutanée, le fléau de notre siècle porte le nom de choléra bleu ou cyanique.

S’il faut dire mon opinion, je crois que l’idée la plus juste est celle qui attribue la dénomination en litige, soit à la teinte noire que le corps des malades prenait immédiatement après la mort, soit à la présence sur la peau, de disques livides, de taches gangréneuses, associées à la carbonisation de la langue et de la gorge.

Cette version est adoptée par Pontanus qui a raconté l’invasion de l’épidémie dans le Danemark: «C’est, dit-il, d’après ses effets extérieurs, qu’on donnait à ce fléau le nom de mort noire[555].»

M. Carrière a vu dans les galeries du célèbre cabinet d’histoire naturelle de Florence, des cires qui représentent fidèlement les taches livides ou violettes qui couvraient la peau, et dont quelques nuances lui ont rappelé, dit-il, la coloration cyanotique des cholériques.

Je m’en tiens donc à cette explication. Dans les maladies, ce qui frappe le plus l’observateur, c’est la coloration des téguments, et ce caractère sert souvent à les nommer. N’avons-nous pas la fièvre jaune, la fièvre pourprée, la fièvre blanche (febris alba virginum), les pâles couleurs, la chlorose, la jaunisse, l’ictère noir, la rougeole, la roséole, la scarlatine, le choléra bleu, la maladie bronzée, etc.?

Je ne suivrai pas la peste noire dans ses interminables migrations. Son explosion soudaine, la rapidité de sa marche, son rayonnement presque instantané dans les contrées les plus distantes du globe, imposent une œuvre difficile à celui qui veut reconstruire son itinéraire, depuis son point de départ jusqu’à la fin de sa course. Je me contenterai de quelques indications générales.

Il est avéré qu’en moins de quatre ans, c’est-à-dire de 1346 à 1350, toute la terre connue avait été dévastée. La contagion fut sans doute un redoutable auxiliaire. Mais on sait que les grandes maladies populaires ne suivent pas dans leurs pérégrinations, l’enchaînement régulier des transmissions virulentes, et qu’elles obéissent, avant tout, à la direction souveraine de la force inconnue qui les domine.

Dans l’Asie centrale, et au nord de la Chine, existe une contrée qui a porté le nom de Cathay jusqu’au milieu du XVIIe siècle. Cette région était divisée en Cathay blanc ou libre, et Cathay tributaire ou noir, ainsi nommé en raison de la grande profusion d’anthracites qu’on y rencontrait.

C’est de là, que la peste noire s’élança sur le reste du monde, après avoir emporté, en Chine, dans les années 1346 et 1347, environ 13 millions d’hommes[556].

En franchissant ces barrières, le fléau suivit trois courants.

L’un parti du nord, traversant la Boukharie et la Tartarie, le porta par la mer Noire, à Constantinople, où nous aurons à l’étudier.

L’autre le dirigea de l’Inde, vers les villes situées sur la côte méridionale de la mer Caspienne et l’Asie-Mineure.

Enfin, par l’autre route, l’épidémie atteignit Bagdad, traversa l’Arabie et l’Egypte, et aborda aux rives septentrionales de l’Afrique.

Après avoir assouvi sa rage sur la métropole de la Turquie et les autres villes qui longent les rives du Bosphore, la peste noire se jeta sur l’île de Chypre, la Sicile, et quelques villes maritimes de l’Italie.

Les autres îles de la Méditerranée, la Sardaigne, la Corse et Majorque furent tour à tour attaquées. Les deux premières perdirent les deux tiers de leurs habitants. Majorque devint presque déserte. On y compta, en moins d’un mois, plus de 15,000 morts. Une autre version élève même ce chiffre à 30,000.

Les foyers pestilentiels couvraient donc en ce moment toute la côte méridionale de l’Europe. En Italie, la Lombardie fut entièrement dévastée, à l’exception de Milan et de Pavie dont on admira la préservation. Dans les premiers jours d’avril 1348, Florence fut envahie, et l’on sait avec quelle implacable férocité!

L’épidémie voyageuse n’avait pas encore abandonné l’Italie et l’Espagne, lorsqu’elle prit son vol dans une double direction.

D’un côté, elle traversa les Alpes, fondit sur la France, sillonna rapidement la Belgique et la Hollande, franchit le détroit pour entrer en Angleterre, remonta dans la Suède, le Danemark et la Norwége, et alla se perdre dans l’Islande et le Groënland.

Par l’autre voie, elle parcourut les nombreuses provinces d’Allemagne, s’introduisit en Pologne et vint aboutir à la Russie en 1351, plus de trois ans après l’invasion de Constantinople.

Il résulte de ce court aperçu, que le fléau a égalé ceux qui l’ont précédé, par l’universalité de sa domination; et la suite prouvera qu’il leur est supérieur par l’excès de ses ravages. A ce point de vue, il est impossible de lui refuser le titre de grande épidémie.

L’étude des antécédents de la maladie du XIVe siècle devrait précéder sa description nosographique. Je me permets une inversion qui ne retarde que de quelques instants, l’exposé des théories dont sa pathogénie a été le texte.

De nombreux contemporains ont retracé ses symptômes avec une remarquable précision. Par une étrange fantaisie de poëte, ce prologue funèbre ouvre le Décaméron de Boccace. Si je n’ai pas reproduit cette belle page, c’est qu’on la retrouve dans tous les recueils des épidémistes, et qu’elle est bien connue des lecteurs, étrangers à la médecine et familiers avec les œuvres du conteur florentin.

C’est à l’empereur Jean Cantacuzène que j’emprunterai ce récit, où la véracité du témoin oculaire s’unit à la fidélité de l’observateur. Ce tableau de la première invasion bien connue de la peste noire, nous servira de terme de comparaison, quand nous l’étudierons dans ses stations ultérieures[557].

«L’épidémie qui régnait alors (1347)... partie de la Scythie septentrionale, parcourut presque toutes les côtes maritimes où elle emporta beaucoup de monde. Car elle n’envahit pas seulement le Pont, la Thrace, la Macédoine, mais encore la Grèce, l’Italie, toutes les Iles, l’Egypte, la Libye, la Judée, la Syrie, et s’étendit à peu près dans tout l’univers. Cette maladie était incurable. Ni le mode de vivre, ni la vigueur corporelle n’en pouvaient préserver. Les gens robustes ou débiles étaient indifféremment frappés; et la mort n’épargnait pas plus les personnes soignées à grands frais, que les pauvres dénués de tout secours. Nulle autre affection ne se montra cette année; toutes prenaient la forme de la maladie régnante. La médecine reconnaissait son impuissance. La marche du mal n’était pas la même chez tous. Les uns expiraient subitement; d’autres, dans la journée; certains, dans la première heure. Chez ceux qui résistaient pendant deux ou trois jours, l’invasion s’annonçait par une fièvre très-aiguë. Bientôt le mal se portant à la tête, ils perdaient l’usage de la parole, paraissaient insensibles à tout ce qui se passait autour d’eux, et semblaient plongés dans un profond sommeil. Si par hasard, ils revenaient à eux, ils s’efforçaient de parler; mais leur langue restait immobile, ils ne proféraient que des mots inarticulés à cause de la paralysie des nerfs de la tête, et ils mouraient promptement. Chez d’autres malades, ce n’était pas la tête, mais les poumons qui étaient attaqués dès le début, et ne tardaient pas à s’enflammer. De vives douleurs se faisaient sentir dans la poitrine; des crachats sanglants étaient rendus, et l’haleine était d’une horrible fétidité. La gorge et la langue, brûlées par l’excessive chaleur, étaient noires et teintes de sang. Ceux qui buvaient beaucoup, n’éprouvaient pas plus de soulagement que ceux qui buvaient peu. L’insomnie était opiniâtre et l’agitation excessive. Sur les parties supérieures ou inférieures des bras, assez souvent sous les mâchoires, et parfois sur d’autres régions du corps, naissaient des abcès ou des ulcères, plus ou moins grands suivant les sujets, auxquels se joignaient de petites élevures noires. Chez plusieurs, la peau se couvrait de taches livides, plus rares et plus foncées chez les uns, plus nombreuses et de couleur terne chez d’autres; et aucun ne se sauvait. Tous ces symptômes n’étaient pas réunis chez tous, et leur nombre était très-variable sur chaque malade; mais une tumeur, une tache suffisait pour annoncer la mort. Le petit nombre de ceux qui réchappaient, n’étaient pas atteints une seconde fois, du moins mortellement: ce qui donnait la plus grande sécurité à ceux qui étaient repris. Souvent de vastes abcès se formaient sur les cuisses ou sur les bras. Leur ouverture donnait issue à une grande quantité de sanie fétide; et l’émission de cette humeur malfaisante était salutaire. Parmi ceux qui offraient tous les symptômes réunis, on en voyait quelques-uns guérir contre toute attente. Il est positif qu’on n’avait trouvé aucun remède efficace. Ce qui était utile à l’un, était un véritable poison pour l’autre. Les personnes qui soignaient les patients, prenaient leur maladie; et c’est pourquoi les décès se multiplièrent au point, que de nombreuses maisons restèrent désertes, après avoir perdu tous leurs habitants, et même les animaux domestiques qui s’y trouvaient[558]. Ce qui était le plus déplorable, c’était le profond découragement des malades. Aux premiers symptômes, ils perdaient tout espoir de salut et s’abandonnaient eux-mêmes. Cette prostration morale aggravait rapidement leur état et avançait l’heure de leur mort. Il est donc impossible de trouver des termes pour donner une idée de cette maladie. Tout ce qu’il est permis d’en dire, c’est qu’elle n’avait rien de commun avec les maux auxquels l’homme est naturellement sujet; et qu’elle était un châtiment envoyé par Dieu lui-même. Dans cette pensée, plusieurs personnes revinrent à de meilleurs sentiments, avec la résolution de se convertir. Je ne parle pas seulement des individus qui furent ensuite emportés par l’épidémie; mais encore de ceux qui survécurent à ses attaques. C’est alors qu’on les vit s’efforcer de corriger leurs penchants vicieux, et s’adonner aux pratiques de la vertu. Il y en eut aussi un grand nombre qui distribuèrent leurs biens aux pauvres, avant même d’être atteints. Quand ils se sentaient frappés à leur tour, il n’en était pas un seul assez insensible et assez endurci, pour ne pas éprouver un profond repentir de ses fautes, afin de comparaître devant le tribunal de Dieu, avec les meilleures chances de salut. Parmi les innombrables victimes de l’épidémie de Byzance, il faut compter Andronic, fils de l’empereur, qui mourut le troisième jour. Quand on annonça la fatale nouvelle à l’impératrice sa mère, une douleur poignante déchira son cœur; mais elle sut en contenir les transports, et renferma cette chère mémoire dans le fond de son âme. Ce jeune homme n’était pas seulement remarquable par ses formes extérieures; mais il était doué au plus haut degré, des grandes qualités qui font l’ornement de cet âge; et tout, en lui, attestait qu’il suivrait noblement les traces de ses ancêtres.»

J’ai dit pourquoi j’avais donné la priorité à cette description qui énumère d’ailleurs avec exactitude, les principaux symptômes de la maladie, et en particulier ceux qui traduisent les altérations pathognomoniques de l’appareil respiratoire. Mais la concision de l’écrivain impérial a laissé dans l’ombre, certains détails nosographiques qui ne doivent point être séparés de l’ensemble. Consultons les auteurs qui ont vu et traité la maladie dans sa mémorable halte de Florence. Le résumé des nombreux documents qu’ils nous ont transmis, formera le tableau suivant, qu’on peut offrir aux médecins, avec la certitude de n’avoir rien omis d’essentiel.

L’invasion ne s’annonçait par aucun signe bien alarmant. On éprouvait, sans cause connue, un sentiment de lassitude ou de défaillance profonde, qui n’allait pas jusqu’à la souffrance. La physionomie portait l’empreinte de la terreur qu’inspirait une atteinte dont on ne se dissimulait pas les dangers. Le pouls, cet indice si précieux, donnait dès le début la signification de cet état. Il échappait au doigt explorateur. S’il se relevait momentanément, ce qui indiquait un effort de réaction trop souvent impuissant, il ne tardait pas à retomber et s’affaiblissait progressivement jusqu’à la mort. La plénitude de l’artère et la netteté croissante de ses pulsations, annonçaient une heureuse terminaison.

Quand l’impression de la cause morbide avait été violente, il y avait de grandes évacuations sanguines par les voies pulmonaires, plus rarement par les fosses nasales, l’estomac, l’urèthre ou le tube intestinal. En pareil cas, tout espoir était perdu. Le malade succombait dans la journée, ou au plus tard le lendemain.

Les auteurs de l’époque considèrent généralement ces extravasations sanguines, comme le résultat d’un effort critique, tenté par la nature pour chasser le principe délétère dont la présence menaçait l’organisme d’une dissolution prochaine. N’a-t-on pas appliqué la même théorie aux évacuations rizacées du choléra épidémique de nos jours? Je crois plutôt que ces débordements de liquides étaient passifs, et sous la dépendance de l’asthénie générale, trahie par l’état du pouls et l’attitude du sujet.

Lorsque la marche de la maladie était moins rapide, les vomissements sanguinolents et les autres hémorrhagies manquaient ou étaient beaucoup plus modérés. Sous cette forme moins maligne, les malades accusaient, dans la région abdominale, un sentiment profond de plénitude et de tension. Cet état du ventre s’accompagnait d’une toux violente, sèche et convulsive, qui n’était probablement qu’un effet sympathique. Alors se montraient d’abondantes déjections alvines, tantôt noires ou d’une teinte jaune foncée, due à l’hypersécrétion biliaire, tantôt d’une couleur vaguement qualifiée de cendrée. Les urines étaient noires ou rouges, abondantes ou nulles. Ces évacuations diverses, la transpiration cutanée, et surtout l’air exhalé de la poitrine du malade, répandaient autour de lui une odeur intolérable.

Bientôt les actes morbides se portaient à la périphérie, et formaient une éruption de taches noires, rouges ou bleuâtres, plus ou moins larges, et couvrant toute l’étendue de la peau. En même temps, des tumeurs phlegmoneuses ou d’aspect charbonneux s’élevaient sur les aines, sous les aisselles, ou dans la région sous-maxillaire. Ces bubons suivaient leur marche naturelle, quand elle n’était pas tronquée par la mort. Lorsqu’ils avaient atteint leur maturité, ils s’ouvraient à la manière des abcès, et laissaient échapper une grande quantité de sanie fétide. L’art devait seconder cette élimination par tous les moyens possibles; son interruption spontanée, ou imprudemment provoquée, avait les conséquences les plus graves. Rien de plus rassurant, au contraire, que l’abondance et la longue durée de la suppuration, qui semblait ainsi assainir l’organisme profondément vicié.

La maladie frappait souvent comme la foudre, et les individus tombaient inanimés. Quand l’invasion se manifestait par de violentes hémorrhagies pulmonaires, la mort survenait en quelques heures ou le premier jour. Lorsque l’épuisement des forces suivait une progression rapide, indiquée par la décroissance graduelle du pouls et le refroidissement de la peau, il était rare que la maladie se prolongeât jusqu’au troisième jour. Si elle atteignait le quatrième, marqué par l’apparition des bubons, les auteurs contemporains avaient remarqué des jours critiques de bon ou de mauvais augure. Je ne m’inscris pas contre cette observation hippocratique; mais je soupçonne que, sous le feu de l’épidémie, les praticiens n’ont pas été aussi précis dans leurs supputations, qu’ils le sont dans leurs écrits. Ce qui est certain, c’est qu’on ne pouvait espérer la guérison que lorsque la maladie avait dépassé le premier septénaire. Avant cette période, les indices les plus rassurants en apparence, n’étaient pas la promesse d’une terminaison heureuse. La mort pouvait même survenir à la fin de la seconde semaine. A cette époque, le pronostic se guidait sur l’état des bubons.

Tel est, en raccourci, le tableau de la peste noire de Florence, qui s’est reproduit dans toutes ses stations, avec les variantes inévitables.

Raymond Chalin de Vinario, contemporain de Guy de Chauliac, pratiquant comme lui, à Avignon, pendant la peste, mentionne un symptôme qui n’a été signalé nulle part. Il l’appelle zona, cinctus (bande, ceinture). «C’était, dit-il, une espèce de nerf dur et solide, de deux ou quatre doigts de large, rouge ou brun, verdâtre ou diversement coloré, étendu en différents sens sur le corps, et terminé, à une de ses extrémités, par un charbon, et à l’autre par un tubercule pestilentiel.» Chalin considère ce symptôme comme très-grave. Le mot zona dont il se sert, n’a pas ici sa signification ordinaire. Il s’agit probablement d’une lymphangite ou d’une angéioleucite, analogue aux cordes farcineuses qui se dessinent sous la peau des animaux morveux[559].

Si je n’ai pas complété le signalement symptomatique de la maladie noire, par l’énumération des désordres cadavériques qui l’accompagnaient, c’est que l’anatomie pathologique luttait toujours contre les préjugés religieux et le respect invincible de la dépouille mortelle de l’homme. Son temps n’était pas encore venu, et elle attendait l’heureuse réforme qui devait enfin la mettre en possession de ses droits.

On ne peut contester l’analogie qui rapproche la peste noire et la peste bubonique proprement dite. M. Carrière, comparant la maladie de Florence, aux autres épidémies qui avaient ravagé antérieurement l’Italie, n’a pas hésité à voir, dans celle qu’il a spécialement étudiée, une peste comme toutes les autres. Il n’y aurait, selon lui, d’autre différence que celle de l’intensité et de la mortalité consécutive. Je tâcherai de montrer tout à l’heure que cette confusion n’est justifiée ni par l’histoire ni par l’analyse pathologique. Les descriptions de la peste noire provenant des sources les plus diverses, s’accordent pour lui attribuer quelques traits distinctifs qui n’avaient pas fait partie auparavant du signalement de la peste orientale.

M. Michon affirme aussi, que la symptomatologie de l’épidémie de 1348, ne peut appartenir qu’à une véritable peste à bubons[560].

Jusque-là, je n’ai rien à objecter, puisqu’il est avéré que le bubon était une de ses manifestations fréquentes; mais il m’est impossible de laisser passer, sans réclamation, les inexactitudes que je surprends dans le passage suivant du même auteur:

«Les travaux d’Hecker, d’Hæser, d’Ozanam, de M. Littré, ont établi, dit-il, d’une façon certaine, que ce fut la peste d’Orient, telle qu’elle revint depuis encore, visiter l’Europe, telle qu’elle ravagea Marseille en 1720, telle qu’on l’observe encore aujourd’hui en Egypte, en Palestine et en Syrie.»

M. Hecker ne méconnaît pas sans doute les rapports qui relient la maladie du XIVe siècle à celle du VIe, si souvent observée par la suite dans ses retours intermittents. Mais il ajoute au signalement personnel de la peste noire, un appareil de symptômes très-accentués, qui lui appartiendraient en propre; ce qui revient à lui attribuer les caractères d’un état morbide original et nouveau. M. Hecker n’est donc pas aussi disposé qu’on veut bien le dire, à fondre les deux pestes dans la même espèce nosologique.

Il est très-vrai que M. Hæser retrouve la peste à bubons dans la maladie du XIVe siècle. Cependant il y adjoint, pour rendre raison de ses incalculables ravages, un nombreux cortége d’autres maladies épidémiques, qui lui seraient en quelque sorte venues en aide. Ne semble-t-il pas dès lors, que M. Hæser a découvert dans la peste noire, comparée à la vraie peste, quelque chose d’inexplicable, dont il s’efforce de rendre compte? Comment s’est-il assuré que ce secret ne tenait pas à sa nature individuelle? On m’accordera bien au moins, qu’il y a matière à discussion, dans le commentaire pathogénique qu’il propose.

Quant à Ozanam, si tant est qu’il ait une opinion sur ce point, il faut bien convenir qu’elle n’a pas la précision qu’on lui prête; ce qui frappe son lecteur, ce sont ses tergiversations et ses incertitudes.

Cet auteur avait étudié isolément une péripneumonie maligne qui, disait-il, ravagea l’Europe vers le milieu du XIVe siècle[561]. Il s’aperçoit plus tard, réflexion faite, que cette localisation était le symptôme précurseur de la peste noire, qu’il s’était borné à mentionner en passant. Il s’empresse de remplir la lacune dans sa seconde édition, et reprend l’histoire de cette peste, en la complétant par d’importantes additions, fruit de nouvelles recherches[562]. On remarquera qu’il n’a pas fondu cette histoire avec celle de la peste orientale et de ses principales irruptions, comme il a coutume de le faire pour les épidémies de même espèce, qu’il englobe dans un seul chapitre, malgré la diversité de leurs dates. Il a pris le parti de consacrer à la peste noire, un article spécial où il la décrit comme une affection originale, sans songer même à indiquer les rapports de ses symptômes, avec ceux de la peste proprement dite[563].

M. Littré enfin, n’a garde de réunir les deux pestes, si j’en juge du moins par ce qu’il en dit, dans le travail que j’ai déjà eu occasion de citer[564].

Après avoir reproduit le tableau général de la maladie noire, où il reconnaît certains accidents de la peste ordinaire, il signale les symptômes nouveaux qui sont venus s’y mêler, et ces symptômes ont un caractère assez tranché, pour que M. Littré les interprète dans le sens de l’individualité distincte de la maladie du XIVe siècle.

Les savants, que M. Michon prétendait mettre de son côté, ne sont donc pas, si je ne me trompe, aussi contraires qu’il paraît le croire, à l’opinion que j’ai moi-même adoptée.

Quels sont les symptômes particuliers dont l’appareil donnait à la peste noire, un cachet personnel qui la sépare de la vraie peste?

On peut les réduire à quatre:

1º Inflammation gangréneuse des organes de la respiration.

2º Violente douleur fixée dans la poitrine.

3º Vomissement ou crachement de sang.

4º Haleine empestée dont l’horrible odeur se répandait au loin[565].

Cette localisation et les formes qui la dessinent, constituent, à mon avis, une caractéristique irrécusable. Nous les retrouverons dans toutes les stations de l’épidémie, qui n’en a pas moins affecté de préférence, telle ou telle expression spéciale.

Matthieu Villani, un des historiens les plus exacts de la peste de Florence, dit que les malades qui avaient commencé à cracher du sang, mouraient subitement[566].

En Angleterre, le vomissement ou le crachement de sang fut aussi un des signes de l’invasion, les plus alarmants. Les malades qui en étaient pris, succombaient immédiatement ou au plus dans les douze heures. Rarement la mort se faisait attendre plus de deux jours.

Il est évident, d’après cela, que l’impression de la cause morbide poussait sur les poumons, de violents raptus fluxionnaires qui dégénéraient promptement en phlegmasie maligne ou gangréneuse, révélée par l’expuition sanguine, la douleur intra-pectorale et la puanteur insupportable de l’air expiré.

Là, s’arrête l’analyse clinique, privée des moyens d’exploration physique qui auraient pu seuls fixer avec certitude le diagnostic local. Il est à regretter aussi que l’examen cadavérique de la poitrine n’ait pas permis de vérifier les suggestions recueillies pendant la vie. La science y eût sans doute beaucoup gagné; mais l’art n’en eût pas moins été aux prises avec une maladie, dont l’irrésistible rapidité ne lui laissait pas le temps de se mesurer avec elle.

L’individualité incomparable de la peste noire ne se montre nulle part aussi frappante, que dans la relation d’un médecin qui l’observa à Avignon, pendant qu’elle sévissait à Florence. Je veux parler de Guy de Chauliac, une des gloires de notre École, une des grandes figures médicales de son siècle. Attaché au pape Clément VI, qui occupait alors le trône pontifical, il eut lui-même une atteinte de la maladie régnante qui, par une heureuse exception, épargna sa vie. Esclave de ses nobles devoirs, il resta inébranlable à son poste, au milieu de la panique universelle, pendant que ses confrères cherchaient lâchement leur salut dans la fuite.

Voici textuellement le récit que nous a laissé Guy de Chauliac[567]:

«La maladie étoit telle qu’on n’a ouy parler de semblable mortalité, laquelle apparut en Avignon, l’an de Nostre Seigneur 1348, en la sixième année du Pontificat de Clément VI, au service duquel j’estois pour lors, de sa grace moy indigne.

»Et ne vous déplaise si je la racompte pour sa merueille, et pour y pourvoir, si elle aduenoit derechef.

»La dite mortalité commença à nous au mois de Januier, et dura l’espace de sept mois.

»Elle fust de deux sortes: la première dura deux mois, avec fièure continue et crachement de sang; et on en mouroit dans trois jours.

»La seconde fust, tout le reste du temps, aussi auec fièure continue, et apostèmes et carboncles ès parties externes, et principalement aux aisselles et aisnes; et on en mouroit dans cinq jours. Et fust de si grande contagion (spécialement celle qui était auec crachement de sang) que non-seulement en séjournant, ains aussi en regardant, l’un la prenoit de l’autre; en tant que les gens mouroient sans seruiteurs, et estoient ensevelis sans prestres.

»Le père ne visitoit pas son fils, ne le fils son père. La charité estoit morte et l’espérance abattue.

»Je la nomme grande, parce qu’elle occupa tout le monde, ou peu s’en fallut.

»Car elle commença en Orient, et ainsi jettant ses flesches contre le monde, passa par nostre région vers l’Occident.

»Et fust si grande, qu’à peine elle laissa la quatriesme partie des gens...

»Par quoy elle fust inutile et honteuse pour les médecins; d’autant qu’ils n’osoient visiter les malades de peur d’être infects; et quand ils les visitoient, n’y faisoient guières et ne gaignoient rien, car tous les malades mouroient, excepté quelque peu, sur la fin, qui en eschappèrent auec les bubons meurs.....

»Pour la préseruation, il n’y auoit rien de meilleur que de fuir la région avant que d’estre infect, et se purger auec pilules aloëtiques; et diminuer le sang par phlébotomie, amender l’air par le feu, et conforter le cœur de thériaque et pommes, et choses de bonne odeur; consoler les humeurs de bol arménien, et résister à la pourriture par choses aigres. Pour la curatiue, on faisoit des seignées et éuacuations, des électuaires et syrops cordials. Et les apostèmes extérieurs estoient meuris avec des figues et oignons cuits; pilez et meslez avec du leuain et du beurre; puis estoient ouverts et traitez de la cure des ulcères.

»Les carboncles estoient ventousez, scarifiez et cautérisez.

»Et moy pour éuiter infamie, n’osay point m’absenter; mais auec continuelle peur, me préservay tant que je pûs, moyennant les susdits remèdes.

»Ce néanmoins vers la fin de la mortalité, je tombay en fièure continue avec un apostème à l’aisne, et maladiay près de six semaines; et fus en si grand danger que tous mes compagnons croyoient que je mourusse; mais l’apostème estant meury et traité comme j’ay dit, j’en eschappay au vouloir de Dieu[568].»

Cette description dont j’ai tenu à ne rien omettre conviendrait-elle à la peste inguinale proprement dite? L’étonnement manifesté par Guy de Chauliac dont l’observation n’était pas novice en fait de peste, a déjà sa valeur. Mais il est certain que la première période de l’évolution épidémique, où le crachement de sang, indice d’une altération irrémédiable de l’appareil pulmonaire, est le phénomène principal, n’appartient qu’à la maladie du XIVe siècle. Il ne faut pas oublier que cette forme se prolongea pendant deux mois. Guy de Chauliac en fait ressortir la gravité relative, et lui attribue même une contagiosité plus énergique.

Je ne viens pas nier contre l’évidence, l’éruption des bubons axillaires ou inguinaux. Guillaume de Machaut, qui n’est pas médecin, et ne voit dans l’épidémie dont il a tant peur, qu’un sujet pour sa muse, emploie le terme en usage parmi le peuple:

«Car la mortalité des boces (bosses) «Con appeloit épydimie «Estoit de tous poins estanchie[569].»

Mais ce n’est pas le trait du tableau symptomatique qui a le plus frappé les médecins. Guy de Chauliac signale expressément l’absence de ces tumeurs, dans la première période de l’épidémie. Lors de la terrible peste qui ravagea Milan, en 1629, et qui a inspiré à Manzoni, un des plus beaux épisodes de son roman historique Les Fiancés, le nom de peste noire ne fut prononcé ni par les hommes de l’art ni par le peuple[570]. J’en dirai autant de la peste de Marseille en 1720. Aucun de ses nombreux historiens n’a rapproché les deux pestes, ne fût-ce qu’au point de vue commun de leur effroyable léthalité.

J’exprime donc une conviction profonde en disant que la peste noire, considérée dans l’ensemble de ses caractères, dans son foyer originel, dans la succession de ses phases, dans sa course rapide, dans son œuvre de mort si promptement accomplie, se dresse au-dessus des épidémies pestilentielles contemporaines, et s’isole de toutes celles qui l’ont précédée ou suivie. Elle a droit à prendre rang dans la phalange des grandes maladies populaires nouvelles.

Quelques écrivains, qui n’ont pas pour excuse leur incompétence médicale, ont imaginé que le choléra asiatique avait déjà envahi le monde au XIVe siècle, sous le pseudonyme de peste noire. Cette assertion trahit une lecture bien superficielle de l’histoire, et tombe devant la comparaison un peu attentive des deux maladies; mais la confusion vient indirectement à l’appui de ma thèse. En identifiant l’épidémie cholérique avec la maladie noire, on sous-entend, par cela même, que celle-ci n’était pas la peste d’Orient; car personne, à ma connaissance, ne s’est avisé, par exemple, d’assimiler la peste de Marseille ou de Moscou, au choléra actuel.

Ce n’est pas tout. On considère l’Egypte comme le foyer générateur de la vraie peste, et c’est de là invariablement qu’elle se serait élancée sur l’Europe. La peste noire est née, au contraire, dans la partie centrale de l’Asie, à une distance considérable de l’Egypte, dans une contrée qui en diffère essentiellement par ses conditions topographiques et climatériques. Cette provenance insolite n’annonce-t-elle pas à priori une maladie nouvelle et sans précédents? Je ne prétends pas exagérer la valeur de cette preuve, que quelques médecins pourraient bien regarder comme décisive; je maintiens, au moins, que cette divergence du point de départ n’est pas un fait indifférent.

Je crois donc que la peste noire, malgré les bubons qui l’accompagnent sous certaines formes, n’est pas nosologiquement une peste inguinale, comme on l’entend généralement. Le nom de maladie noire est celui qui lui convient le mieux. C’est une peste hémoptoïque, si on tient à la caractériser par son symptôme principal et véritablement distinctif[571].

A l’époque où parut le fléau, les retours multipliés de la vraie peste avaient créé une sorte de constitution stationnaire qui a pu déteindre sur la grande épidémie intercurrente, et la compliquer incidemment de ses stigmates et de ses reliefs cutanés. Mais ces formes symptomatiques ne font pas partie intégrante de la maladie de 1348, puisqu’elle s’en passe dans sa période la plus meurtrière. Il me semble qu’on peut hasarder cette opinion sans s’égarer légèrement dans le vague des hypothèses; elle n’a rien d’incompatible avec l’orthodoxie des principes qui régissent l’épidémiologie comparée.

Je pourrais fortifier ma conclusion définitive, par des adhésions dont on ne récuserait pas l’autorité. Ce que j’en ai dit me paraît suffisant pour éveiller l’attention de cette classe de lecteurs, qui ne refusent pas de revenir sur d’anciennes préventions, quand on leur propose des motifs sérieux de révision.

Si j’obtenais cette concession provisoire, je recommanderais, pour la justifier, les considérations qui vont suivre.

Les grandes perturbations cosmiques et morales n’ont pas manqué, parmi les avant-coureurs de la maladie du XIVe siècle. Sous ce rapport, elle n’a rien à envier, qu’on me passe le mot, aux fléaux de tous les temps.

Depuis la Chine jusqu’à l’océan Atlantique, la terre était agitée par des ébranlements convulsifs; on eût dit que les éléments coalisés conspiraient contre les êtres doués de la vie.

L’Asie ne fut pas l’unique théâtre de ces profonds bouleversements, qui se reproduisirent dans diverses contrées de l’Europe. A aucune autre époque de l’histoire, les commotions du sol n’avaient été aussi fréquentes. Or, s’il faut en croire Noah Webster, qui a recueilli à l’appui un grand nombre de faits, ce phénomène météorique serait l’accident le plus étroitement lié à la génération des épidémies: ce qui n’exclut pas l’influence puissamment adjuvante des excès de froid et de chaleur, de sécheresse et de pluie, des tempêtes extraordinaires, des apparitions d’insectes, des disettes, des famines, etc., etc.

Au moment où la peste noire commença sa course, la terre s’entr’ouvrait de toutes parts, dit la chronique, «comme si l’enfer eût voulu engloutir le genre humain.» L’air était rempli d’exhalaisons méphitiques. La succession régulière des saisons semblait à jamais intervertie. Des pluies diluviennes provoquaient partout d’immenses débordements qui emportaient les récoltes. Les animaux ressentaient aussi le contre-coup de ces influences.

A tous ces phénomènes, Mézeray mêle encore l’apparition d’un de ces météores, qui seraient à peine remarqués aujourd’hui, mais que l’ignorance du temps revêtait de formes fantastiques, et redoutait comme un signe de fatal augure.

«On dit (c’est le conteur qui parle) qu’un globe de vapeur puante et enflammée tombant du haut du ciel, dans le royaume de Cathay, se répandit plus de cent lieues à l’entour, et après avoir dévoré le païs, elle laissa une telle infection dans l’air, qu’elle engendra cette malignité, qui fut cruelle en Asie et en Afrique, plus furieuse en Italie et en Hongrie, mais un peu moins mortelle en Allemagne et en France»[572].

M. Michon ne balance pas à rattacher ce grand désastre à la misérable condition des sociétés, en 1348. Un aperçu historique sur l’état du monde lui paraît renfermer la raison suffisante du fléau, ou tout au moins, de l’universalité et de l’intensité de ses ravages[573].

De son côté M. Carrière, resserrant à dessein le cercle de ses observations, dans l’étude spéciale de la peste de Florence, s’efforce de démontrer que l’insalubrité de la Toscane a joué un grand rôle dans la génération et la férocité de l’épidémie.

Les événements qui s’étaient succédé dans les années précédentes, la continuité des troubles atmosphériques, les invasions armées dont l’Italie avait tant souffert, la désolation des campagnes, la famine consécutive, préparant, à coup sûr, le retour de graves maladies, les émanations marécageuses, portées au loin par les vents: telles sont, en résumé, les influences de l’ordre physique et moral qui auraient été cruellement exploitées par la mort. La population livrée, par surcroît, aux dangers inévitables de l’encombrement, dans l’enceinte de la vieille cité, si changée de nos jours, avait perdu cette force de résistance qui peut seule affaiblir ou neutraliser l’action des causes morbides. M. Carrière incline même à penser qu’une série de graves épidémies, qui avaient sillonné en tous sens la Toscane, dans la première moitié du XIVe siècle, avaient contribué à l’ébranlement moral des habitants, en surexcitant la mobilité nerveuse qui caractérise le tempérament des Florentins, dans un pays où la pratique médicale constate la prédominance générale du mode spasmodique.

Je me garderai bien de rejeter, en principe, ces conjectures étiologiques; et je les accepterais sans conditions, si elles s’appliquaient à un fait pathologique vulgaire. Mais il me semble que mon honoré confrère, dans sa préoccupation du tableau dont il avait volontairement réduit le plan, a trop isolé la maladie de Florence, de la grande épidémie voyageuse qui marchait à la conquête du monde, et dont elle n’était qu’un embranchement.

Qu’il y ait une connexion réelle entre le concours de certains événements de l’ordre matériel et psychique, et l’apparition soudaine des épidémies, c’est ce que démontre la fréquence de ces associations. On me pardonnera d’en renouveler si souvent la remarque, avec l’obligation de rappeler à la science, la prudence qui lui est encore commandée, quand elle veut pénétrer le progrès caché des rapports qu’elle soupçonne. Le voile qu’elle soulève lui échappe et retombe, sans qu’elle puisse le retenir, et tout ce qu’il lui est permis de dire, c’est que l’univers, ainsi ébranlé, doit recéler un ferment impur et inconnu dont l’action provoque l’explosion des grandes maladies populaires; mais ce langage n’est pas rigoureux, et, à moins de se payer de mots, on ne peut s’en servir que pour représenter par une image un fait dont on ne trouve pas le secret.

Il est certain, toutefois, qu’à l’apparition d’une épidémie, la recherche de son origine probable est la première question qui s’impose. Nous savons aujourd’hui pourquoi les contemporains de la peste noire n’ont pas été plus heureux que leurs devanciers et leurs successeurs, dans les solutions qu’ils ont proposées.

Ce fut d’abord un arrêt de Dieu qui infligeait un châtiment mérité aux coupables humains. Cette explication, qui épargnait la peine d’en chercher d’autres, n’avait pour conclusion pratique que la résignation et la prière, faibles recours contre les souffrances et la mort.

L’astrologie exhuma son vieux grimoire. «La maladie, disait Boccace, dans son langage cabalistique, fut envoyée en l’opération des corps supérieurs.» Les Écoles de Paris et de Montpellier, dont les sympathies réciproques ont subi tant d’intermittences, s’entendirent cette fois pour enseigner, dans leurs amphithéâtres et leurs écrits, ce système toujours goûté du peuple. Les conjonctions des planètes furent chargées de cette grande responsabilité.

Par respect pour le passé, j’épargne au lecteur ce bavardage pédantesque, qui n’est qu’une insipide paraphrase de la forme de raisonnement appelée par Leibnitz: Sophisme sganarellien. Est-il aujourd’hui un médecin qui ne préfère, à toutes ces billevesées, l’aveu sincère de son ignorance, en face d’un problème qui dépasse la portée de la science humaine?

L’intervention de l’astrologie n’offensait que le bon sens; il n’en fut pas de même d’un autre préjugé qui eut de terribles suites.

On n’a pas oublié l’égarement populaire qui imputa la maladie d’Athènes à je ne sais quels empoisonnements publics des eaux potables.

Dans l’état de terreur et d’exaspération, suscité par l’implacable acharnement de la peste noire, le peuple des villes envahies crut aussi au poison, et accusa de ce prétendu maléfice les Juifs, qui étaient alors au ban de la société. La persécution sanglante dont ils furent victimes, sous cet odieux prétexte, déshonore l’humanité, et c’est avec peine qu’on se décide à faire la part des idées et des mœurs du temps, quand on reproduit ces lamentables récits.

Guy de Chauliac, aussi recommandable par son esprit religieux que par l’élévation de son âme, mentionne ces exécutions barbares, avec une froide indifférence:

«En quelques parts, dit-il, on creust que les Juifs avoient empoisonné le monde; et ainsi on les tuoit[574].»

Les malheureux n’échappaient aux étreintes mortelles d’une multitude ivre de fureur, que pour tomber entre les mains de la justice sommaire de l’époque, qui les condamnait impitoyablement au bûcher. L’exil, qui était le supplice le moins cruel, ne les préservait pas toujours des voies de fait qui attentaient à leur vie.

On voudrait croire au mensonge des chroniqueurs, lorsqu’on lit que 2,000 Juifs furent brûlés vifs à Strasbourg, dans l’enceinte de leur cimetière, sur lequel un vaste échafaud avait été dressé. A Mayence, 12,000 de ces infortunés furent mis à mort![575]

Je voile à dessein une partie de cet horrible tableau; mais je n’en ai pas encore fini avec ces tristes souvenirs.

Par un de ces contrastes dont les grandes agglomérations ne sont pas plus exemptes que l’homme individuel, cette soif du sang allait de pair avec un mysticisme sans frein, et la religion subissait la complicité apparente des plus incroyables égarements.

En regard du massacre des Juifs, l’épisode des Flagellants marque la maladie du XIVe siècle d’un stigmate honteux qu’elle ne partage avec aucune autre.

Laissons ici parler Mézeray, qui est en mesure de nous donner des renseignements authentiques:

«De cette contagion qui n’attaquoit que les corps, il en naquit une qui se répandit sur les âmes. Certains hommes poussés au commencement, comme je le croy, d’un véritable esprit de pénitence, firent des confréries, dans lesquelles ils alloient par les rues, nus-pieds, tenant chacun une croix de la main gauche et des disciplines de la droite, dont ils se déchiroient les épaules, criant Miséricorde Seigneur! pour fléchir la colère de Dieu, et pour exciter le peuple à pénitence. Leur nombre s’estant accrû d’une infinité de personnes ramassées, leur zèle se changea en impiété. Ils disoient que cette pénitence estoit plus méritoire que toutes les bonnes œuvres. Ils méprisoient les sacrements; ils comparoient le sang qu’ils versoient à celuy de Jésus-Christ, et assuroient que qui se flagelloit ainsi trente jours durant, estoit purgé de tout crime. Cette manie commença en Hongrie, se répandit dans toute l’Allemagne, ramassa toutes sortes de canaille, et tous ces ridicules hérétiques qu’on nommoit Lollards, Turlupins et Bégards, furent ensuite appelés Flagellants[576].»

C’est en effet dans la nébuleuse Allemagne, que l’ascétisme superstitieux des masses prit cette forme extravagante. Des populations entières, poussées par ce délire fanatique qui perd la conscience de ses actes, partirent, sans but déterminé, s’arrêtant sur les places des cités qu’elles traversaient. Là, des hommes demi-nus, marqués d’une croix rouge en signe de ralliement, se frappaient avec des fouets hérissés de pointes de fer, vociférant des cantiques inconnus, et après s’être publiquement flagellés pendant un certain nombre de jours, ces misérables se flattaient d’avoir recouvré, par la vertu de ces purifications, l’innocence primitive de leur baptême[577].

Cette fièvre mentale s’étendit jusqu’en France. Le nombre des affiliés atteignit bientôt le chiffre de 800,000. Les écrivains du temps font ressortir les conséquences morales, religieuses et politiques de ces aberrations. Il me suffit d’avoir signalé cette mise en scène, qui a laissé une empreinte ineffaçable sur la grande tragédie du XIVe siècle.

La contagion morale qui prit une si grande part à la propagation de cette folie populaire, me ramène, par une transition naturelle, à la contagion physiologique qui donna une si grande impulsion aux progrès de l’épidémie.

Cantacuzène note le premier, dans sa relation, que les malades transmettaient leur maladie à ceux qui leur donnaient des soins. Guy de Chauliac est plus précis, et veut que la maladie se soit communiquée, non-seulement par le séjour près des patients, mais encore par le regard. Boccace, qui ne tenait pas à vérifier personnellement le fait, l’a répété par ouï-dire. «Le fléau se communiquait, dit-il, comme le feu aux matières combustibles. On était atteint en touchant les malades; il n’était pas même nécessaire de les toucher. Le danger était le même quand on se trouvait à portée de leur parole, ou encore quand on jetait les yeux sur eux.»

Un praticien de Montpellier, contemporain aussi de la peste noire, et qui a écrit une consultation latine dont j’aurai plus tard un mot à dire, recommande sagement d’éviter les émanations qui se dégagent des aisselles des malades, quand ils sortent leurs bras hors du lit. Mais, à l’entendre, c’est surtout par les yeux que la maladie se serait transmise. Aussi les visiteurs prudents devaient-ils avertir les malades de fermer les yeux à leur approche, et de les couvrir de leur drap[578]. Nous avons vu antérieurement que Cédrénus attribuait aussi au regard, le pouvoir de transmettre la maladie épidémique du IIIe siècle. Ce préjugé est resté en vogue tant que la doctrine de la contagion a attendu son législateur.

A l’égard de ces divers modes de transmission, j’ai une distinction à faire, suggérée par une analyse attentive du phénomène.

Un individu sain qui est, comme dit Boccace, à la portée des paroles d’un malade, inspire les corpuscules virulents qui nagent dans l’atmosphère ambiante. Ce fait est de notion élémentaire dans l’histoire des maladies contagieuses qui élaborent un virus volatil. C’est le mode d’imprégnation qui est vraisemblablement le plus commun, et Guillaume de Machaut l’indique très-nettement:

«Po osoit a l’air aler »Ne de pres ensemble parler; »Car leurs corrumpues alaines »Corrumpoient les autres saines.»

Mais on ne peut admettre, à la lettre, que le regard soit une voie de communication morbide. Que le spectacle d’un malheureux qui se débat contre la mort, fasse naître chez celui qui le contemple, et qui tremble pour sa propre vie, un sentiment de terreur ou de pitié; que cet état de l’âme prédispose à l’imprégnation virulente ou à l’impression effective de l’agent épidémique: rien n’est sans doute plus rationnel. Tout ce qu’on ajoute à cette simple interprétation, est purement imaginaire.

On sait que les anciens attribuaient au regard, la communication de l’ophthalmie:

«Dum spectant oculi læsos læduntur et ipsi,»

disait Ovide[579].

Le fait serait possible, si l’œil malade sécrétait un virus miscible à l’air, qui irait se mettre en contact avec l’œil sain peu distant. Telle est souvent l’origine de l’ophthalmie vénérienne, lorsque le pus d’un bubon, imprudemment ouvert, a jailli sur l’œil de l’opérateur. Mais, encore une fois, l’action de regarder n’est pour rien dans le résultat.

Les exagérations que je viens de rectifier, prouvent au moins la croyance universelle à l’irrésistible activité de la contagion, par toutes les voies, et il n’est pas douteux qu’elle n’ait été le satellite fidèle de la maladie noire, dans son rayonnement rapide et lointain. La plupart des auteurs, et je n’en excepte pas les plus compétents, se sont même laissé prendre aux apparences, et subordonnent exclusivement la progression envahissante du fléau, à sa transmission contagieuse. En déroulant son itinéraire, ils le font marcher, par voie de terre, à la suite des caravanes; par mer, avec les navires du commerce. Le génie épidémique est ainsi dépossédé de cette indépendance, sans laquelle il est impossible de comprendre son ubiquité presque soudaine. Certes, la grippe a rivalisé d’extension avec toutes les épidémies cosmopolites. Cependant les médecins, qui nient, à tort selon moi, sa contagiosité éventuelle, sont bien obligés de renoncer à cette prétendue filiation, qui rattacherait les anneaux de cette immense chaîne.

Dans quelle proportion le principe épidémique et le mode contagieux ont-ils participé à la mortalité générale? C’est ce qu’il est impossible de déterminer avec assurance. Je suis porté à croire qu’on n’est pas éloigné de la vérité, en attribuant approximativement une part égale aux deux causes nosogéniques; quoique je sois convaincu que ce rapport doit avoir changé avec la période de l’épidémie, et ne peut convenir qu’à son apogée.

M. Michon avance que la peste noire fut plus meurtrière que celles qui l’avaient précédée, non par son essence, mais par l’effet des conditions physiques et morales, au milieu desquelles elle surprit les peuples[580].

A cette assertion, je ne puis opposer une dénégation absolue; j’ai seulement une observation à faire.

Les conditions sociales du XIXe siècle, si supérieures à celles du XIVe, ne l’ont pas protégé contre une épidémie terrible, qui a suivi, pour son développement dans l’espace, l’exemple de sa devancière. La léthalité est, de part et d’autre, également irrésistible, dans les cas individuels. Si l’on attribue les dévastations de la peste noire, pendant la courte durée de son règne, au déplorable état de la société contemporaine, on devra bien convenir que notre civilisation, malgré toutes ses promesses, n’a pas eu le pouvoir de conjurer les retours multipliés du choléra, depuis 1831, date première de son invasion européenne. S’il a été plus lent dans sa moisson totale, ne serait-ce pas qu’il n’a point à son service une contagiosité aussi active?

Rien ne s’oppose donc dans ma pensée, à ce qu’on rapporte à la nature même de la peste noire, l’activité meurtrière dont on voudrait imposer toute la charge à des conditions qui lui sont étrangères.

Cela posé, faut-il prendre au pied de la lettre les chiffres nécrologiques inscrits par les historiens? Leur concordance atteste-t-elle l’authenticité de leurs indications, ou faut-il en conclure simplement qu’ils se sont mutuellement copiés?

On a évalué généralement aux quatre cinquièmes l’impôt prélevé par la mort noire en Europe. Il est permis, je crois, de suspecter l’exactitude d’un calcul dont les éléments ont été recueillis au milieu du désordre des esprits, et sans le secours des méthodes et des moyens familiers à la statistique moderne.

On peut être sûr, au moins, que les historiens n’ont pas volontairement atténué, après coup, le nombre total des morts. Si cette réduction entre dans les vues de la prophylaxie publique, comme moyen de soutenir et de relever le moral des populations; s’il y a avantage à dissimuler momentanément le chiffre des décès quotidiens, cette indication ne survit pas à l’épidémie. Il est à craindre dès lors, que les amplifications de la peur, conservées par la tradition, n’aient décidément pris la place de la vérité, et il faut se contenter de la vraisemblance.

Si l’Europe avait perdu les quatre cinquièmes de ses habitants, comment aurait-elle pu combler ce vide immense, et prendre, de siècle en siècle, le rapide accroissement que lui assignent les recensements officiels, en dépit des sinistres prédictions accréditées par Montesquieu?

Toujours est-il que la mortalité des invasions partielles s’éleva à des proportions inouïes. Du côté de la maladie, la contagion; du côté de la société, l’ignorance de l’hygiène, et le despotisme des vieilles routines, exercèrent une influence aggravante incontestable.

Guillaume de Machaut a consigné dans un quatrain, plus éloquent par le fond que par la forme, la proportion générale des morts:

«Car plusieurs lors certainement »Oy dire et communément »Que MCCCXLIX »De cent ne demouroient que neuf[581].»

A côté de ces vers, je dois placer le distique suivant qui a conservé, comme un proverbe local, le souvenir des ravages exceptionnels dont la Bourgogne fut victime:

«En mil trois cent quarante-huit, »A Nuits, de cent restèrent huit.»

Dans cet adage, comme dans les vers de Machaut, la rime, cette esclave qui commande souvent, en dépit de Boileau, explique la légère variante des chiffres, qui ne change rien au résultat.

On trouve, dans les diverses relations de la peste noire, les nécrologes de ses principales stations. Je me contenterai d’en reproduire quelques exemples parmi les plus saillants, sans m’astreindre strictement à l’ordre géographique.

A Bagdad, les hommes mouraient après deux ou trois heures de souffrance. Alep perdit 500 personnes par jour. Gaza vit succomber, en un mois, 22,000 victimes; les animaux ne furent pas épargnés.

Au Caire, il y eut 15,000 morts. Les corps étaient jetés dans de grandes fosses préparées d’avance. Les malades crachaient du sang, et mouraient en peu d’instants.

L’épidémie parvint à Constantinople par les côtes de la mer Noire. Cantacuzène dont nous avons lu la description, n’a pas évalué le chiffre des morts; mais il nous apprend que nombre de maisons restèrent vides. Nous savons que l’empereur fut cruellement frappé dans la personne de son jeune fils Andronic, qui lui fut ravi en quelques heures.

Après avoir assouvi sa fureur sur la métropole de la Turquie et les autres villes qui longent les rives du Bosphore, le fléau s’abattit sur l’île de Chypre qu’il laissa littéralement déserte. Des malheureux tombaient sur les chemins comme frappés par le feu du ciel: observation souvent renouvelée et qui atteste la puissance anti-vitale du principe épidémique.

L’Italie fut cruellement moissonnée. Gênes perdit 40,000 habitants. La ville de Parme et ses environs atteignirent en six mois le même chiffre. A Naples, il fut de 60,000. La Sicile et la Pouille réunies comptèrent 530,000 décès. A Rome, le nombre fut incalculable (incalcolabile).

Venise, dont la population s’élevait alors à 200,000 âmes, vit succomber environ 70,000 victimes. 90 familles patriciennes furent éteintes, et les membres du grand Conseil se trouvèrent réduits de 1,250 à 380[582].

Florence fut une des villes de l’Italie et du monde les plus maltraitées. S’il faut en croire Boccace, plus de 100,000 personnes y auraient péri, du mois de mars au mois de juillet. Cette hyperbole manifeste devient moins invraisemblable, si l’on ajoute à la population indigène, la multitude des campagnards qui étaient venus chercher un asile dans la ville, et dont le nombre dépassait de beaucoup celui des émigrants qui avaient fui cette enceinte maudite.

Toutes les villes de l’Espagne payèrent leur tribut. Pendant le mois de juin 1348, on porta en terre à Valence, 300 morts par jour. Plusieurs quartiers de Barcelone furent complétement dépeuplés.

L’Allemagne assista à de terribles hécatombes. A Vienne, 40,000 personnes furent emportées en peu de mois; les décès d’un seul jour s’élevèrent à 1,800. On y vit s’éteindre des familles composées de 70 personnes.

A Erfurt, on lisait à l’entrée du cimetière, une inscription indiquant que 12,000 corps y avaient été enterrés.

Aucun écrivain ne nous a donné le chiffre précis de la mortalité, pour la Pologne et la Russie; mais on sait que le nombre des victimes y fut immense.

Le fléau n’avait point encore abandonné l’Italie, lorsqu’il franchit les Alpes, et fondit sur la France, dont il devait infecter toutes les provinces.

Sa première étape fut Avignon où il enleva, dans les trois premiers jours, 1,800 personnes.

Le pape Clément VI, qui était alors à la sixième année de son pontificat, consacra un cimetière spécial qui regorgea bientôt de morts. Il fut réduit à bénir les eaux du Rhône dans lequel furent jetés les cadavres. Pendant les sept mois que dura la peste, 150,000 personnes moururent, tant à Avignon même que dans les environs. Avant que l’invasion fût connue dans la ville, 66 moines avaient péri subitement dans un couvent de Carmes.

Parmi les victimes, je ne dois pas omettre d’inscrire le nom de la belle Laure de Noves, que l’amour de Pétrarque a immortalisée. L’inconsolable poëte a dépeint, dans une lettre à son frère, le drame lugubre qui se déroulait sous ses yeux. Je n’ai pu résister au désir d’orner mon livre de cette éloquente page, digne des écrivains les mieux inspirés du siècle d’Auguste[583].

Montpellier fut presque entièrement dépeuplé; sur 12 consuls, il en périt 10. Il n’y eut aucun survivant dans les nombreux monastères de cette ville. Le corps médical perdit presque tous ses membres.

Le chiffre des morts de Marseille s’éleva en un mois à 56,000. L’évêque et son chapitre entier furent emportés. 30,000 personnes moururent à Narbonne, et cette antique cité ne s’en est jamais relevée[584].

Du midi de la France, la maladie ne tarda pas à se porter sur Paris. On lit dans la chronique de Saint-Denis: «L’an de grâce mil trois cent quarante-huit, commença la devant dicte mortalité au royaume de France, et dura environ un an et demi, pou plus pou moins, en tele manière que à Paris mouroit bien jour par aultre, huit cens personnes..... En l’espace du dict an et demi, selon que aulcuns disoient, le nombre des trespassés, à Paris, monta à plus de 50 mille, et à la ville Saint-Denis, le nombre s’éleva à 16 mille.» Pendant bien des jours, on emporta quotidiennement 500 morts de l’Hôtel-Dieu de Paris au cimetière des Innocents[585].

La chronique des Pères Carmes de Reims élève à 80,000 le nombre des morts de la capitale en neuf mois, et Mézeray a adopté ce chiffre, probablement exagéré.

La Cour de France ne fut pas plus épargnée que le populaire, et perdit de grands personnages dont l’histoire a conservé les noms. Je me contente de citer la reine de Navarre, Jeanne de Bourgogne, et la reine de France, Jeanne, femme de Philippe de Valois.

A Strasbourg, qui n’appartenait pas encore à la France, il périt en 1348, dit la chronique locale, «près de 16,000 jeunes et vieux.» D’après Oséas Schadæus, cette maladie y sévit encore l’année suivante[586].

Par un privilége inexplicable, la Belgique fut presque entièrement préservée, et ne compta qu’un très-petit nombre de victimes: observation vulgaire dans l’histoire des grandes épidémies, et qui n’en est pas moins un sujet toujours nouveau de surprise.

Le fléau fut digne de ses précédents en Angleterre. A Londres, on jetait chaque jour pêle-mêle, dans la même fosse, plusieurs centaines de cadavres. Le chiffre total des morts se porta à 100,000. Indépendamment des inhumations pratiquées dans les cimetières, les églises et les monastères de la ville et des environs, plus de 50,000 corps furent déposés, en un an, dans une pièce de terre bénie par Ralph Stafford, alors évêque de la Métropole. Une inscription gravée sur une croix de pierre, qui avait été plantée sur ce terrain, perpétuait ce funèbre souvenir.

En Danemark, plusieurs bourgs restèrent vides d’habitants.

Après avoir presque entièrement détruit l’Islande, la maladie noire se porta jusqu’au Groënland qui fut, dit-on, sa dernière proie. Stetit hic ubi defuit orbis.

Je me hâte de fermer ce navrant obituaire, dont je n’ai fait que copier au hasard quelques inscriptions. Si l’on jette un coup d’œil, en suivant les chroniques, sur ces myriades de tombes comblées de cadavres, on pourra fixer au tiers, la mortalité qui a frappé la population européenne.

Les recensements généralement reçus assignent aujourd’hui 270,000,000 d’habitants à l’Europe[587]. Il est permis d’après cela de porter à 120,000,000 sa population au XIVe siècle. On devrait donc évaluer à 40,000,000 les pertes subies par cette partie du globe. En additionnant les 13,000,000 de victimes en Chine, et les 24,000,000 des autres contrées de l’Asie et de l’Afrique, résultant des nécrologes les plus dignes de foi, on peut élever, pour le monde entier et au minimum, à 77,000,000, la somme des pertes imputables à la maladie noire, pendant son règne de quatre années[588].

Quand le fléau eut frappé ses derniers coups, et que la société fut entrée, en quelque sorte, dans la période d’une convalescence franche et progressive, on observa, dit-on, un fait dont les partisans des causes finales ne manqueront pas de tirer parti.

Les mariages se multiplièrent sans relâche, et furent d’une prodigieuse fécondité, comme si la nature avait voulu réparer, par les moyens dont elle dispose, les pertes immenses que lui avait infligées un implacable arrêt. Le continuateur de Guillaume de Nangis assure qu’on ne voyait en tous lieux que femmes enceintes, dont beaucoup donnèrent le jour simultanément à deux ou trois enfants. On assista donc, pour ainsi dire, au renouvellement du monde.

Jusque-là, sauf peut-être la fréquence des accouchements gémellaires ou triples, rien ne vient démentir la vraisemblance de ce récit. Mais on tombe en pleine légende, quand on lit que les enfants nés dans cette période n’avaient que vingt-deux dents. L’amour du merveilleux ne perd jamais ses droits.

Que pouvait l’art humain contre une maladie dont la malignité tarissait soudainement les sources de la vie? Les médecins ne restèrent pas spectateurs impassibles et inactifs de tant de maux. Ils firent appel à toutes les ressources qu’ils avaient entre leurs mains, et on trouve dans leurs écrits, quelques bons préceptes dont l’exécution semblait promettre des chances favorables, malgré l’épreuve qui les ramenait invariablement à la conviction désespérante de leur impuissance.

«Pour cette peste, dit tristement Matthieu Villani, qui en faisait la cruelle expérience, les médecins des différentes parties du monde n’ont trouvé ni dans la philosophie naturelle, ni dans l’astrologie, aucun argument pour l’expliquer, aucun traitement pour la guérir.»

On devine que le charlatanisme, quærens quem devoret, exploita, aux dépens de l’art honnête, la faveur populaire qui ne lui fait jamais défaut, et promit hautement, selon l’usage, tout ce qu’il ne pouvait tenir.

On comprit cependant, après les premières déceptions, qu’il fallait viser surtout à prévenir une maladie, dont l’atteinte était un arrêt de mort.

Symon de Covino a combiné un système de préservation, qu’il compare poétiquement à une armure dont certains groupes d’ingrédients pharmaceutiques représentent les pièces. Je ne cite, et pour cause, que la composition du bouclier:

«Terra sigillata, bolus, allia, lac et acetum, »Et theriaca simul clypeum componere debent.»

On retrouve, dans ce mélange incohérent, non-seulement la sempiternelle thériaque, mais le bol d’Arménie, tant prôné par Galien contre la peste Antonine, et que Guy de Chauliac, en fidèle disciple, employait naïvement «pour consoler les humeurs.»

Il est à remarquer qu’après avoir entassé, dans sa longue formule, les drogues les plus étonnées de se voir côte à côte, Symon de Covino ne paraît pas très-sûr de la solidité de sa cuirasse, et il termine très-sagement, en prescrivant de garder la chambre, d’en tenir les fenêtres closes, et d’éviter les miasmes des eaux stagnantes et corrompues. Une fois en veine de bons conseils, il ne s’arrête pas là:

Fuyez, dit-il, de la ville, avant que la maladie éclate. Hâtez-vous d’en sortir quand elle y a pénétré. C’est le préservatif le plus certain qu’on puisse recommander!

«..... Tutus poterit vitare procellam »Qui fugit ante diem venturæ cladis ab urbe. »Nam loca sæpe nocent: fugito loca conscia cladis; »Nulla potest medicina dari securior ista!»

Ces moyens préventifs ont-ils échoué, le poëte motive très-pertinemment sa confiance dans le traitement curatif.

«Si, dit-il, la terrible maladie vous surprend à l’improviste, ne dédaignez pas, pour cela, le secours des médecins. Peut-être vos forces, accrues par les remèdes, seront-elles en état de dompter les effets pestilentiels du fléau.»

Parlerait-on mieux aujourd’hui, et pourrait-on donner d’autres assurances, après l’épreuve décisive de l’épidémie cholérique?

Au XIVe siècle, on cherchait à corriger, par des émanations balsamiques, l’air imprégné de miasmes délétères. On avait foi dans l’action désinfectante des fumigations aromatiques, des vinaigres odoriférants, des pommes de senteur, des herbes parfumées, etc. Ces moyens étaient si vantés, que le peuple n’attendait pas, pour s’en servir, les prescriptions des médecins.

On n’est pas mieux renseigné de nos jours sur leur véritable mode d’agir. On en use empiriquement pour obéir à la tradition, et par un secret instinct de leur valeur probable. Les sachets odorants, les liqueurs aromatiques, dont le camphre est l’ingrédient privilégié, ont obtenu, pour la préservation du choléra, un crédit qu’on serait bien en peine de justifier par l’expérience.

Cette pratique, qui se perpétue de siècle en siècle, peut-elle se prévaloir de son ancienneté, en faveur des services réels qu’elle est appelée à rendre?

M. le docteur Roche est d’avis que ces agents, exaltés et condamnés sans réflexion, réclament un complément d’études, et que la prophylaxie, qui s’en sert aujourd’hui par habitude et par imitation, pourra un jour rendre raison de leur emploi, en interprétant rigoureusement leur mode d’efficacité[589].

Je n’opposerai rien à ces espérances. Je sais pourtant que le chlore, dont la chimie avait pressenti et vérifié l’action anti-miasmatique, n’a pu conquérir des droits sérieux contre les épidémies, en dehors d’une action adjuvante qui ne dépasse pas une sphère très-restreinte.

En plein règne de la peste noire, Philippe de Valois demanda à la Faculté de Paris, une consultation sur les moyens de la combattre. Liés par la lettre de leur programme, les rédacteurs n’ont pas décrit les symptômes de la maladie, ce qui est une regrettable omission. En revanche, ils ont longuement exposé leurs conceptions sur ses causes probables. Ils proclament hautement la contagiosité, et recommandent expressément de fuir tout rapport avec les malades. Cet écrit porte naturellement le cachet de sa date; mais à côté de prescriptions puériles, on y trouve des préceptes que ne désavouerait pas l’hygiène moderne. Je dois dire, à la louange des collaborateurs, qu’après avoir essayé bien des explications, ils s’inclinent devant un secret impénétrable que la science ne peut chercher à découvrir, sans s’égarer hors de ses sentiers légitimes[590].

Avec ce document, M. Michon a publié aussi une autre consultation inédite d’un praticien de Montpellier, dans laquelle manque également la description symptomatique de la maladie régnante. L’auteur a mieux aimé développer, avec complaisance, ses idées théoriques dans le goût de l’époque[591].

M. Michon, en rapprochant ces deux pièces, a voulu, dit-il, fournir un terme nouveau pour la comparaison des deux Écoles de Paris et de Montpellier, à leur naissance même. Inutile d’ajouter que le plateau de la balance tenue par un élève de Paris, ne penche pas du côté de la Faculté méridionale.

Je me permettrai de faire remarquer que l’impartialité de la critique, défendait d’établir un parallèle entre deux travaux qui ne sont pas évidemment des unités de même nature.

L’un est le produit collectif des membres de la Faculté parisienne, qui se sont mutuellement éclairés pour répondre au vœu du roi, officiellement exprimé dans une circonstance des plus solennelles.

L’autre est l’œuvre individuelle d’un praticien inconnu et anonyme, qui n’a aucun droit à représenter la grande École auprès de laquelle il a pris la plume.

Ceci soit dit en passant, pour dégager de toute responsabilité, dans ce concours imaginaire, la Faculté de Montpellier à laquelle je suis attaché moi aussi, par mes affections et mes souvenirs personnels. Ma réflexion paraîtra d’autant plus opportune, que M. Michon craint lui-même d’être accusé de partialité[592].

De toutes les prescriptions recommandées à cette époque, une seule devait faire ses preuves dans la prophylaxie individuelle, c’est l’isolement et l’éloignement des foyers virulents. Les contemporains ont parfaitement saisi l’indication. Guy de Chauliac commença par interner le Souverain pontife dans son palais; et plus tard, à l’apogée de l’épidémie, il lui conseilla de se retirer à Beaucaire qui avait été jusque-là respecté par le fléau.

Il résulte du rapprochement des principales monographies de la maladie noire, que les hommes qui occupaient le premier rang dans la pratique médicale, partaient tous de l’idée, qu’un poison violent avait envahi le sang et les organes. Il fallait donc se hâter d’en provoquer l’élimination; ou, à défaut, s’efforcer d’affaiblir, et s’il était possible, de neutraliser son activité. Le plan très-rationnel que cette théorie leur avait dicté, peut être résumé dans les prescriptions suivantes:

1º Purifier et désinfecter l’air imprégné du principe morbide.

2º Chasser hors du corps le venin pestilentiel, à l’aide des saignées et des purgations.

3º Observer la sobriété et la continence, sans jamais se départir d’un régime de vie sévère.

4º Conserver, autant que possible, le calme du corps et de l’esprit.

5º Faire usage de substances réputées capables de neutraliser l’agent délétère.

6º Abandonner le foyer de l’épidémie.

Que pourrait-on reprendre à cette formule, si tous les moyens destinés à remplir les indications, avaient tenu leurs promesses théoriques? Quand on accepte l’interprétation pathogénique, la méthode curative qui en découle est, de tous points, irréprochable.

Lorsque la maladie se déclarait, les médecins intervenaient sans retard; mais leur ignorance de la nature du mal ne leur laissait que le pis-aller du traitement symptomatique, trop souvent même interdit par la rapidité de la mort.

Comme les forces paraissaient radicalement anéanties, le plus pressé était de les restaurer par divers moyens, dont les effets ne répondaient guère à l’attente du praticien.

Si l’organisme manifestait, par le caractère du mouvement fébrile, un certain degré de résistance, ce qui était extrêmement rare, et ne s’observait que chez quelques sujets pléthoriques et vigoureux, on essayait une légère saignée. Mais l’expérience avait appris de bonne heure, qu’une profonde adynamie prenait bientôt la place de cet effort passager de réaction: ce qu’on reconnaissait à la pâleur de la face, à l’abaissement du pouls qui devenait imperceptible, et enfin à des syncopes que leur durée rendait mortelles.

D’après une vieille croyance, accréditée par les médecins et très-répandue dans le peuple, les acides jouissaient d’une propriété anti-septique générale, et devaient par conséquent combattre le venin spécial de la peste. Dans cette vue, on prescrivait des potions acidulées par le citron, le limon, le vinaigre, etc. Pour remédier à l’action dépressive de ces agents, on ordonnait, comme correctif, l’emploi des eaux cordiales ou roborantes.

Il va sans dire que les formules se ressentaient de la polypharmacie indigeste et imaginaire de l’époque. On y voit figurer des perles, des pierres précieuses et autres substances du même genre, qu’une association d’idées bizarre revêtait de brillantes propriétés. L’or potable avait tous les droits à ne pas être oublié[593].

Chalin de Vinario vante beaucoup la topaze, qui a, selon lui, la vertu d’attirer le venin au dehors, lorsqu’on l’applique sur les charbons. Il prétend s’en être assuré avec la bague du Pape dans laquelle une topaze était enchâssée; mais je crois fort que, dans sa pensée, la propriété de la pierre précieuse devait être bien rehaussée par l’influence morale de l’anneau pontifical.

Il paraît cependant, qu’à Florence, les médecins n’employaient les diverses substances dont je viens de parler, qu’à titre d’auxiliaires. Leur confiance reposait principalement sur deux remèdes, dont l’un n’est autre que la thériaque, ce vieux alexipharmaque qui vit encore sur son ancienne renommée. L’autre, qui est resté un mystère, passait pour très-puissant, malgré les incessants démentis de la Mort. Je n’ai pas été plus heureux que M. Carrière, en recherchant, dans les recueils de formules anciennes, quelques indications qui pussent éclairer la nature et la composition de cette panacée. On l’appelait emphatiquement l’huile du Grand-Duc contre le venin! Ce nom faisait-il allusion à la cure éclatante de quelque grand personnage? Ou bien n’était-ce qu’une estampille bien choisie, pour frapper l’imagination et relever le prestige du nouvel antidote? Tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’il continua à être en grande faveur pendant tout le cours de l’épidémie. On comprend cette vogue, lorsqu’on voit qu’à l’aide de dix ou douze cuillerées de ce liquide édulcoré avec du sirop, on s’engageait à guérir presque tous les malades. Pendant ce temps, la Mort «se bouchait les oreilles» et ne ralentissait pas sa moisson fatale. Mais l’espérance, ranimée par la crédulité populaire, soutenait la force morale; et c’est ainsi que l’huile du Grand-Duc a pu produire indirectement quelques bons effets.

Que faut-il croire des propriétés réelles de ce merveilleux agent? Ne serait-il pas venu jusqu’à nous, s’il s’était montré, dans la suite, digne de son renom? Il me paraît probable, qu’après le premier engouement, l’expérience plus rassise, a dissipé cette nouvelle illusion thérapeutique, et la fameuse drogue est allée rejoindre dans l’oubli, tant de puissances du même ordre, dont le règne n’a pas survécu aux circonstances qui l’avaient inauguré. La thériaque a conservé un reste d’estime qui lui assure encore une place dans la pratique, et on ne s’explique pas que l’histoire ait gardé le silence sur sa rivale.

Les remèdes dont je viens de faire mention, avaient pour but de combattre la cause morbide, qui était censée dominer tous les symptômes. Ils étaient la base du traitement général, et correspondaient à ce que nous appelons aujourd’hui la méthode empirique spécifique. J’ai épargné au lecteur la revue monotone d’une foule de compositions qui eurent leur moment de vogue, et se remplacèrent successivement. Chalin vante avec enthousiasme un électuaire alexitère et cordial, dont il attribue l’idée à Arnauld de Villeneuve, et qui fut, dit-il, très en honneur parmi les médecins de Paris et de Montpellier. La formule de cet électuaire ne porte pas moins de quarante-cinq substances, parmi lesquelles, l’inévitable bol d’Arménie, les perles, les saphirs, les émeraudes, etc. C’est par son emploi, que Guy de Chauliac croit avoir échappé à une atteinte de la peste de 1361. «J’en prenois, dit-il, comme de la thériaque; et je fus préservé, Dieu aidant[594].»

Le traitement local avait aussi ses indications. Il devait favoriser la maturation et la cicatrisation des bubons, dans les cas où ils se montraient.

Quand ils présentaient un mauvais aspect, on y appliquait des ventouses pour en extraire le poison, qu’on y supposait cantonné; ou bien l’on cherchait à le détruire sur place, en y pratiquant des scarifications et en les cautérisant.

Les bubons, convenablement mûris, s’ouvraient-ils pour donner issue à la matière puriforme qu’ils contenaient, on pansait cette plaie suppurante avec l’onguent égyptiac et la thériaque; mais il fallait surveiller l’emploi d’un topique aussi actif, qui pouvait provoquer, dans le lieu d’application, des douleurs dont le retentissement n’était pas sans danger, dans l’état d’affaiblissement où étaient les malades.

Quand l’aspect et la marche du bubon n’offraient rien d’inquiétant, on le pansait après sa maturation, jusqu’à l’achèvement de la cicatrice, avec un emplâtre dont Rondinelli nous a conservé la formule. Il se composait de suc de plantain, de farine de lentilles et de mie de pain noir. Comme maturatif, ce topique en valait bien un autre, et remplissait parfaitement l’indication. On l’appelait vulgairement emplâtre d’arnoglosse, à cause du plantain nommé arnoglossum, d’après une vague ressemblance de sa feuille avec la langue de l’agneau[595].

La convalescence qui succédait à ce violent assaut, était lente et chanceuse. Il fallait donc surveiller avec soin le sujet pour prévenir une rechute, qui était le plus souvent mortelle. Quant à la récidive, on nous apprend qu’elle était rare, et avait presque toujours une heureuse issue.

L’indication générale se présentait d’elle-même. Il s’agissait d’employer largement les toniques dont l’action allait droit à la restauration des forces, qu’il était urgent de refaire, après la rude atteinte qu’elles avaient subie.

On voit par ce qui précède, que la médecine pouvait rendre quelques services; mais dans quelle étroite limite! Et combien elle était au-dessous de sa mission salutaire dans la lutte trop inégale qu’elle affrontait! Sommes-nous aujourd’hui plus sûrs de nous? Avons-nous le droit d’opposer la certitude et l’excellence de nos moyens d’action, à la faiblesse trop avérée de ceux que mettait en œuvre l’art du XIVe siècle?

Tributaire d’une chimie aussi sévère dans ses principes, que ferme dans leurs applications, la pharmacie a rompu avec ces opérations mystérieuses dont la magie noire semblait dicter les secrets. Elle se rend compte de tous ses actes, simplifie ses formules, évite les associations de substances incompatibles, et laisse dans la poudre de ses archives, ces mixtures fantastiques qui semblent le fruit d’un cerveau malade. Pourquoi ne puis-je ajouter, que les remèdes théoriquement irréprochables qu’elle met entre nos mains, sont devenus, à l’épreuve, des préservatifs plus assurés des grandes maladies populaires, des agents curatifs plus capables de les combattre?

Un mot encore, et j’ai fini.

Cette explosion de la grande épidémie a-t-elle été la dernière, et faut-il dater de cette époque, son extinction définitive? Telle a toujours été mon opinion, et je me félicite de la voir partagée par M. le docteur Phillippe, dont l’autorité s’augmente de la profondeur de ses études. «Impétueuse et sans frein, dit-il, la peste noire a parcouru le monde dans l’espace de trois années, et a disparu après cette unique invasion[596].»

D’autres auteurs pensent, qu’elle a reparu dix ans plus tard. D’après M. Henri Martin, dès le commencement de 1361, elle se serait déclarée simultanément à Paris, à Avignon, à Londres et dans la plus grande partie de la France et de l’Allemagne[597].

L’éminent historien que je cite, n’est pas médecin; mais il peut invoquer l’appui de Guy de Chauliac, dont les paroles semblent concluantes, au premier aspect.

«En après, l’an soixante et le huictiesme du pontificat du pape Innocent sixiesme, en rétrogradant d’Allemagne et des parties septentrionales, la mortalité revint à nous, et commença vers la feste de saint Michel[598], avec bosses, fièvres, carboncles et anthrax, en s’augmentant petit à petit, et quelquefois se remettant jusques au milieu de l’an soixante et uniesme. Puis elle dura si furieuse jusques aux trois mois ensuivans, qu’elle ne laissa, en plusieurs lieux, que la moitié des gens[599].»

Était-ce bien un retour de la peste noire? Ne s’agissait-il pas plutôt, de la peste orientale, presque toujours en permanence à cette époque, et qui n’aurait cédé antérieurement le pas à la mort noire, que pour reparaître plus tard avec un redoublement de fureur? Guy de Chauliac se sert du mot vague mortalité, qui ne préjuge rien sur la nature de la maladie. L’analyse pathologique avait encore bien des progrès à faire, et il n’y aurait pas lieu d’être surpris que, sous le coup d’un désastre qui troublait les esprits les mieux trempés, l’illustre auteur n’eût pas songé à élucider cette question de diagnostic différentiel.

On a remarqué pourtant, qu’il ne dit plus rien de la première forme dont le symptôme principal et presque inévitablement mortel, était le crachement de sang, indice de l’altération initiale du poumon. Il se borne cette fois à signaler expressément les bosses, les carboncles, les anthrax, attributs pathognomoniques de la peste orientale qu’il avait eu occasion de connaître avant la peste noire.

On m’objecte que ces localisations cutanées figurent aussi dans le cortége symptomatique de la maladie de 1348. Mais elles n’y sont qu’en sous-ordre, et nous avons vu la forme hémoptoïque emporter les malades, pendant une longue phase de l’épidémie, sans laisser aux bubons et autres dégénérescences gangréneuses, le temps de se produire.

Guy de Chauliac se contente de noter un trait distinctif que je rappelle à mon tour pour être exact. «Elle différoit, dit-il, de la précédente, de ce qu’en la première, moururent plus de la populace, et en ceste-cy, plus des riches et nobles, et infinis enfans et peu de femmes.»

Cette préférence pour les riches et ceux qu’on appelle les heureux du siècle, se retrouve dans l’histoire des grands fléaux. On peut expliquer, dans une certaine mesure, cette dérogation apparente à leurs habitudes, par le tempérament de la population, les mœurs comparées des diverses classes de la société, les conditions accidentelles au milieu desquelles la maladie a éclaté, etc. Quant à l’épidémie de 1360, quel qu’en soit le secret nosologique, il semble bien que la mort, qui avait presque entièrement détruit, douze ans auparavant, les classes inférieures, devait tomber sur les classes riches qui avaient été épargnées.

M. Carrière ne met pas en doute que la peste noire n’ait attaqué de nouveau la France et l’Italie en 1361. A dater de ce moment, elle aurait préludé à sa disparition définitive dans les deux pays, par quelques cas épars, semblables aux dernières lueurs d’un incendie qui s’éteint.

Astruc va plus loin. D’après lui, la peste noire persistait, en France, pendant l’année 1373, et n’avait pas encore quitté l’Europe, en 1386[600].

Quand j’écrivais l’histoire du mal des ardents, j’ai dit que la peste régnait, en effet, en France en 1373. Les historiens sont unanimes sur ce fait; mais ils ne disent rien qui s’adapte à la peste noire, avec les caractères que nous lui connaissons. Je crois qu’Astruc s’est laissé prendre comme bien d’autres, à ce nom générique de peste, qui a donné lieu à tant de confusions nosologiques, dont les traces ne sont pas encore effacées.

En résumé, la maladie de 1361 fut-elle un retour de la peste noire ou une reprise de la peste d’Orient? La première a-t-elle eu deux invasions, distantes de dix à douze ans, avant de rejoindre dans leur retraite les maladies éteintes?

D’après la confrontation attentive de mes lectures, je maintiens, jusqu’à nouvel éclaircissement, que la foudroyante invasion de 1348, dont je viens d’esquisser l’histoire, est la seule qu’on doive enregistrer avec certitude, dans les fastes des grandes maladies populaires.

NOTES:

[547] Loccenii Rerum suecicarum Historia, lib. III, p. 104.

[548] Henri Martin, Hist. de France, t. V, p. 110, 4e édit.

[549] Joseph Michon, Documents inédits sur la grande peste de 1348, p. 10 (Thèses de Paris, nº 127. 1860).--L’auteur était docteur ès-lettres, et ce travail, sur lequel j’aurai à revenir, se ressent heureusement de ses prédilections littéraires.

[550] Loccenius, Rerum suecicarum Hist., ibid.

[551] G. Villani, Histoire de Florence.

[552] Phillippe, Hist. de la peste noire d’après des documents inédits, p. 12. 1853.

[553] Carrière, La peste de Florence (Union médicale, 1850.) Ce travail, écrit par un homme familier avec les grands principes de l’épidémiologie et également recommandable comme penseur et comme écrivain, donne au lecteur autant de plaisir que de profit.

[554] Michon, Ouv. cit., p. 11.

[555] «Vulgo et ab effectu atram mortem vocitabant.» (Pontanus, Rerum danicarum Historia.).

[556] Phillippe, Ouv. cit., p. 13.

[557] Joannis Cantacuzeni, ex imperatoris, libri IV, cap. VIII, p. 729. Parisiis, typographia regia. MDCXLV.

[558] Pendant la peste de Moscou, dont il nous a laissé l’histoire, Mertens n’a pas remarqué que les oiseaux se soient éloignés de la ville. Ceux qui étaient renfermés dans des cages ne lui ont pas paru se ressentir de l’influence régnante. (De febribus putridis, etc., p. 124. 1778.)

[559] Voy. Astruc, Hist. de la faculté de méd. de Montp., p. 197. Il n’est pas probable que cette observation de Chalin soit l’effet d’une illusion. Le symptôme dont il est le seul à parler, était une de ces complications des grandes épidémies, qu’on ne saurait rapporter qu’à certaines influences locales. On peut s’étonner seulement que Guy de Chauliac n’en ait rien dit.

[560] Michon, Ouv. cit., p. 12.

[561] Ozanam, Hist. des mal. épid., première édition.

[562] Ozanam, Hist. des mal. épid., t. IV, p. 76, 2e édit.

[563] Dans le chapitre relatif à la peste orientale, Ozanam énumère ses principales invasions, à dater de la peste d’Athènes, qu’il confond mal à propos avec elle, jusqu’à la peste de Provence, en 1720, et autres attaques disséminées en Europe, dans les premières années de notre siècle. En lisant cette énumération qui comprend une trentaine d’épidémies pestilentielles, plus ou moins espacées, on cherche en vain le nom de la peste noire, à son rang chronologique.

[564] Littré, Revue des Deux-Mondes, t. V. 1836.

[565] Ce sont ces symptômes qu’Ozanam attribuait à une péripneumonie maligne, avant qu’il eût eu l’idée de les rattacher à l’affection dont ils étaient la manifestation la plus grave.

[566] «Che comminciavano a sputare sangue, morivano chi di subito.»

[567] Je me sers de la traduction justement estimée de Laurent Joubert, professeur de la Faculté de Montpellier, au XVIe siècle.

[568] La grande Chirurgie de M. Guy de Chauliac, restituée par M. Laurent Joubert. Lyon, MDCLIX, p. 178-181.

[569] Guillaume de Machaut a composé, sur la grande épidémie, un poëme qui était resté inédit, et dont M. Michon a publié, dans sa thèse, un long fragment d’environ cinq cents vers de huit pieds. (Mss. 25, fonds Lavallière.) Cette pièce, intéressante surtout par sa date, n’ajoute rien aux nombreux récits qui nous ont été laissés par les historiens, les poëtes et les médecins du temps.

Un autre poëte contemporain, Symon de Covino, a donné un portrait fidèle et généralement ignoré de la peste noire. M. le docteur Phillippe a reproduit les principaux fragments de cette description élégiaque, en hexamètres latins, et je crois comme lui, que le mérite de ce poëme ne disparaît pas entièrement sous les fautes nombreuses que le versificateur a commises contre la prosodie et le bon goût. (Ouv. cit., p. 114-121.)

Ce poëme, composé à Montpellier, a été publié par M. Littré dans la Bibliothèque de l’École des chartes, t. II.

[570] Manzoni, Promessi sposi, cap. XXXI et seq.

[571] Il n’est rien de si inattendu qu’on ne puisse découvrir en faisant des recherches. Georges Niebuhr, écrivain danois du dernier siècle et des premières années du siècle actuel, dit, en propres termes, que la peste noire d’où procède la peste orientale d’aujourd’hui, naquit en Chine, en 1347, après d’affreux tremblements de terre, sur le sol même qu’ils avaient entr’ouvert et bouleversé. (Hist. rom. trad. par Golbéry, t. III, p. 333.)

On ne peut pas se mettre en contradiction plus flagrante avec l’histoire qui affirme, sans contestation possible, que la grande invasion de la peste orientale a précédé de huit siècles la peste noire.

[572] Mézeray, Hist. de France, t. II, p. 418.

[573] Michon, Thèse cit., p. 20.

[574] Guy de Chauliac, Ouv. cit., p. 179.

[575] Voy. Phillippe, Ouv. cit., p. 87.

[576] Mézeray, Hist. de France, t. II, p. 418.

[577] M. le docteur Phillippe a textuellement reproduit, d’après Hecker, avec sa traduction française, le texte allemand du Vieux cantique des Flagellants. (Ouv. cit., p. 72.)

[578] «Cum igitur medicus vel sacerdos, vel amicus aliquem infirmum visitare voluerit, moneat et introducat ægrum suos oculos claudere et linteamine operire.» (Michon, Thèse citée, p. 50.)

[579] Ovide, De remedio amoris, v. 615.

[580] Michon, Thèse cit., p. 20.

[581] Michon, Thèse cit., p. 54.

[582] Galibert, Histoire de la République de Venise, p. 85. 1847.

[583] «Mi frater, mi frater, mi frater!... Heu mihi, frater amantissime, quid dicam? Unde ordiar? Quonam vertar? Undique dolor, terror undique!... In me uno videas quod de tantâ urbe apud Virgilium legisti:

«_... Namque crudelis ubique »Luctus, ubique pavor et plurima mortis imago._»

Utinam, frater, aut nunquam natus, aut prius extinctus forem! Hic annus non solum nos amicis, sed mundum omnem gentibus spoliavit. Cui, si quid defuit, sequens ecce annus illius reliquias demetit, et, quidquid illi procellæ superfuerat, mortiferâ falce prosequitur. Quando hoc posteritas credet, fuisse tempus, sine cœli aut telluris incendio, sine bellis aut aliâ clade visibili, quo non hæc pars aut illa terrarum, sed universus ferè orbis sine habitatore remanserit? Quando unquam tale aliquid visum, aut fando auditum? Quibus hoc unquam annalibus lectum est, vacuas domos, derelictas urbes, squalida rura, arva cadaveribus angusta, horrendam vastamque toto orbe solitudinem? Consule historicos: silent. Interroga physicos: obstupescunt. Quære à philosophis: humeros contrahunt, frontem rugant, et, digitulo labris impresso, silentium jubent. Credes ista, posteritas? Cum ipsi, qui vidimus, vix credamus, somnia credituri, nisi experrecti, apertis hæc oculis cerneremus, et lustratâ urbe, funeribus suis plena, domum reversi, exoptatis pignoribus vacuam illam reperientes, sciremus utique vera esse, quæ gemimus. O felicem populum pronepotum, qui has miserias non agnovit, et fortassis testimonium nostrum inter fabulas numerabit!» (Epistol. de reb. familiarib., lib. VIII.)

[584] Henri Martin, Hist. de France, t. V, p. 109, 4e édit.

[585] Henri Martin, Histoire de France, t. V, p. 111.

[586] Bœrsch, Thèse cit., p. 88.

[587] Bouillet, Dict. univ., au mot Europe.

[588] M. Phillippe assigne un chiffre fautif à la population actuelle de l’Europe, et son calcul diffère du mien (Ouv. cit., p. 139). Un rapport sur la mortalité générale, présenté au pape Clément VI, donne pour total 42,846,486, sans compter la Suède, la Norvége, le Danemark et le Groënland. (Voy. Ozanam, Hist. des Épid., t. IV, p. 86.) Malgré leur précision apparente, ces nombres, comme ceux que j’indique, ne peuvent être qu’approximatifs.

[589] Roche, Lettre sur le choléra (Union médicale. 1852).

[590] Ce travail inséré par M. Michon, dans sa thèse, est une copie manuscrite du XVIIe siècle, trouvée à la Bibliothèque impériale. (Mss. 7,026, ancien fonds latin.) Voici le titre de cette pièce, qui tient treize pages in-4º, petit texte. Incipit compendium de epidemia per collegium Facultatis medicorum Parisiis ordinatum. 1348. Manque le deuxième livre tout entier de la seconde partie.

Outre l’intérêt qui s’attache à cette consultation, à cause du grand événement auquel elle se rapporte, elle est, paraît-il, l’acte le plus ancien qui nous soit parvenu de la Faculté de Paris.

[591] Voici le titre de ce travail: Incipit quidam tractatus de epidemiâ compositus à quodam practico de Montepessulano, anno 1349. (Cod. manuscriptus V, cl. Renati Morelli med., Paris, et ibid. professoris Regii anno 1642, florentissimi et celeberrimi.)

[592] Michon, Thèse cit., p. 31.

[593] On trouvera des détails très-curieux sur ces prescriptions pharmaceutiques, dans l’ouvrage de Rondinelli sur les épidémies pestilentielles. (Relazione del contagio stato in Firenze, l’anno 1630 e 1643, coll’aggi del catalogo di tutte le pestilenze piu celebri. Firenze. 1714.)

[594] J’ai retrouvé la formule de l’électuaire que signale Chalin, dans Guy de Chauliac, La Grande Chirurgie, p. 182.

[595] Lemery, Dict. univ. des drogues, p. 601. Paris, 1759.

[596] Philippe. Ouv. cit., p. IX.

[597] Henri Martin, Hist. de France, t. V, p. 233.

[598] Cette date correspond à la fin de septembre.

[599] Guy de Chauliac, Ouv. cit., p. 181.

[600] Dissertation historique des mal. épid. et principalement sur l’origine de la peste..... p. 45, Montpellier, 1721 (sans nom d’auteur).

CHAPITRE VIII

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU XVe SIÈCLE (SUETTE ANGLAISE)

Le XVe siècle était aussi prédestiné à de rudes épreuves. Quelques années à peine avant l’apparition de la syphilis, éclata une épidémie terrible, qui rappelait les grandes maladies historiques par l’étendue de son rayonnement, sa physionomie originale, sa nature inconcevable, son indomptable léthalité.

Cette maladie est restée célèbre sous le nom de suette anglaise, qui comprend, à la fois, son symptôme prédominant et son lieu de naissance.

J’ai eu bien souvent à déplorer, dans le cours du livre que j’écris, la pénurie ou l’insuffisance des documents que j’avais à ma disposition.

La maladie dont j’entreprends l’étude, fait sous ce rapport, une heureuse exception qu’explique l’état des sciences médicales à l’époque où elle parut. De nombreux travaux ont éclairé son histoire, et leur valeur est d’autant plus grande, qu’ils sont signés par des contemporains des diverses épidémies, ou par des écrivains, assez rapprochés de leurs invasions, pour en avoir reçu la tradition de la main à la main, c’est-à-dire, avec toutes les conditions désirables d’authenticité.

Par surcroît de bonne fortune, un de ces recueils dont les Allemands seuls conçoivent et réalisent l’exécution, a réuni l’ensemble des écrits, pièces et documents relatifs à la suette anglaise, et ce rapprochement, qui abrége et dirige si utilement les recherches, place, sous les yeux du lecteur, tous les éléments d’une histoire certaine et complète de cette maladie.

L’idée première de cette compilation appartient à Gruner, dont on ne saurait trop louer la patiente et sagace érudition. On y trouve, outre les monographies, un nombre considérable de fragments historiques, empruntés aux auteurs anglais, belges, allemands, suisses, danois, suédois, français, italiens. Gruner avait mis onze ans à composer cette collection, que sa mort l’empêcha de rendre publique. Son manuscrit, dont on connaissait l’existence, échappa, pendant près de trente ans, à toutes les recherches; et, au moment où on le croyait perdu, il fut heureusement découvert par M. le docteur Hæser, qui s’occupe avec tant d’ardeur et de talent de l’histoire de la médecine, et qui est bien digne, à tous égards, d’inscrire son nom à côté de celui de Gruner. Ce savant confrère a donné, en 1847, une édition du recueil posthume de son compatriote; et après quelques corrections ou retranchements jugés convenables, il l’a enrichi de nouvelles pièces, imprimées ou inédites, et de commentaires personnels (additamenta), qui n’en sont pas la partie la moins curieuse[601].

Il va sans dire que j’ai mis largement à profit les indications réunies de Gruner et de Hæser, non sans éprouver un sentiment de reconnaissance, pour ces hommes utiles dont le labeur opiniâtre et désintéressé, ouvre une voie plus facile à ceux qui veulent les suivre dans la carrière[602].

Parmi les monographies, il en est deux qui occupent le premier rang par la notoriété de leurs auteurs et le mérite intrinsèque de l’œuvre. Ce sont celle de Joachim Schiller de Bâle, publiée en 1531[603], et celle de Jean Kaye, plus connu sous le nom de Caïus Britannicus. Celui-ci écrivit d’abord sa relation en anglais, dans l’intérêt, comme il le dit, de ses compatriotes: et trois ans plus tard, il la publia en latin, pour en vulgariser la lecture[604].

Ce qui ajoute au prix de ces ouvrages, c’est que leurs auteurs, médecins très-distingués, avaient vu et traité eux-mêmes l’épidémie qu’ils ont racontée. Peu importe qu’ils n’aient pas été témoins de la première invasion. Nous savons bien, qu’une grande maladie populaire conserve toujours ce cachet individuel qui en affirme l’identité inaliénable. Des états morbides aussi profondément spécifiques, peuvent tout au plus subir quelques modifications superficielles; mais leur symptomatologie vraiment pathognomonique s’astreint fidèlement aux lignes du plan primordial tracé par la nature. On peut dire, en ce sens, que celui qui a vu une grande épidémie, a vu aussi toutes celles de même nom.

J’entre en matière par une esquisse rapide de l’itinéraire de la suette dans ses diverses invasions, et des particularités qu’elle a présentées dans ses principales étapes[605].

La suette épidémique envahit pour la première fois l’Angleterre en l’an 1485-1486, peu avant la bataille de Bosworth qui eut lieu vers le 7 août, et dans laquelle le roi Richard fut vaincu par Henri, comte de Richemond[606]. Vers le 22 du même mois, la maladie se propagea rapidement dans toute l’étendue de l’île Britannique, suivant la direction de l’ouest, à l’est et au nord. C’est vers la mi-septembre qu’elle pénétra à Londres, d’où elle disparut subitement à la fin d’octobre. Elle fit partout de grands ravages. Inconnue des médecins, elle emporta, s’il faut en croire certaines statistiques, 99 malades sur 100: terrifiante mortalité qu’on ne retrouve pas même dans les épidémies les plus féroces! «Elle fut si aiguë et si terrible, dit Holinshed, que de mémoire d’homme, on n’avait rien vu de pareil[607].» Les récidives étaient assez fréquentes. Les symptômes qu’elle offrait alors, lui donnaient cette physionomie originale et indélébile que le génie épidémique imprime sur les maladies qui relèvent de son influence. On s’assura, après de longues hésitations, que le mode de traitement le plus efficace, consistait à entretenir autour du malade, une température moyenne, favorable au maintien du flux sudoral.

En 1507, nouvelle épidémie qui commença par Londres, et sur laquelle manquent les renseignements. On sait seulement qu’elle fut beaucoup moins meurtrière que la précédente.

Une troisième épidémie, plus terrible peut-être que la première, éclata en 1518, dans les premiers jours de juillet. Un grand nombre de malades furent emportés en deux heures. Dans certaines localités, la mort enleva le tiers et même la moitié de la population[608]. L’épidémie sévit cruellement à Londres, pendant les mois d’août et de septembre, et se propagea avec la même violence, dans le reste du royaume, jusqu’à la fin de l’année. Le peuple fut principalement frappé; mais les classes supérieures ne furent pas épargnées. «Il mourut, dit Herbert, beaucoup de chevaliers, de gentilshommes et officiers de la cour du roi, notamment lord Clinton, lord Grey of Wilton, et autres personnes de qualité[609].» Henri VIII qui vit succomber le savant Ammonius son secrétaire intime, se mit à fuir de ville en ville devant le fléau. Cette fois encore l’Écosse et l’Irlande furent préservées; mais la maladie s’introduisit à Calais sur la côte occidentale de la France. Jean Kaye a noté comme circonstance bien digne de remarque, que ses atteintes portèrent exclusivement sur les Anglais qui habitaient cette ville.

La suette reparut pour la quatrième fois, en 1529. Voici ce qu’en dit Mézeray:

«Une certaine maladie prit cette année, son commencement en Angleterre... C’estoit une espèce de contagion qui passa de là en France (sic) et aux Païs-Bas, et se répandit bientost dans toutes les parties de l’Europe. Ceux qui estoient atteints suèrent abondamment. C’est pourquoy on l’appela Sueur angloise. Puis ils avaient un rude frisson, et après, une fièvre très ardente, laquelle les emportoit dans 24 heures, si l’on n’y rémédioit promptement[610].»

Outre que cette attaque s’accompagna des symptômes les plus formidables, elle eut cela de particulier, comme on vient de le voir, qu’elle s’étendit à une grande partie de l’Europe.

La maladie s’abattit sur Londres vers les derniers jours de mai, et porta la terreur à son comble. Les tribunaux chômèrent, et le roi fut encore réduit à changer plusieurs fois de résidence. Le reste du royaume fut frappé presque en même temps, toujours à l’exclusion de l’Écosse et de l’Irlande.

L’historien Larrey nous apprend que «plus de cent mille personnes avoient fait leur testament[611].»

Du Bellay, évêque de Bayonne, et alors ambassadeur de France en Angleterre, annonce sa maladie et sa guérison, dans une lettre que j’ai cru devoir reproduire, à cause de sa date:

«Le jour que je suay chez M. de Cantorbery, en mourut dix-huit en quatre heures. Ce jour-là ne s’en saulva guères que moy, qui n’en suis pas encore bien ferme[612].»

Après avoir quitté l’Angleterre, le fléau se jeta sur Hambourg, le 25 juillet, et pendant sa durée, fixée par les uns, à une vingtaine de jours, par d’autres, à quatre semaines, il enleva plus de mille personnes. Le bruit courut alors, ce qui ne manque jamais en temps d’épidémie, que la maladie avait été importée par un navire venant d’Angleterre, qui aurait eu quelques matelots atteints, pendant la traversée.

Sur la fin d’août, la maladie pénétra dans quelques villes de la Poméranie; mais elle ne fit pour ainsi dire, qu’y passer. Aux premiers jours de septembre, elle visita aussi la Prusse et la Silésie, où son séjour ne fut pas long[613].

Vers le même temps, la suette s’introduisit dans le Danemark, la Suède, la Norvége, la Livonie, la Lithuanie, la Pologne et la Russie. Il paraît que c’est en Pologne qu’elle déchaîna toute sa violence.

Elle se porta bientôt dans la direction du Midi et de l’Occident, et envahit la Frise et les villes situées sur le littoral de la mer Baltique. Le Hanovre, la Westphalie, le duché de Brunswick, payèrent aussi leur tribut. Au commencement de septembre, ce fut le tour de la Bavière, qui fut comme le centre d’un long rayonnement. Le fléau s’établit à Francfort-sur-le-Mein, du 11 septembre jusqu’au 11 novembre.

Dans la revue, volontairement abrégée, de ses pérégrinations, je ne dois pas oublier l’invasion de Marbourg, qui se lie à un mémorable fait historique. C’était le moment où se tenait la conférence des protestants, pendant laquelle Luther et Zwingle exposèrent leurs dissentiments sur un dogme capital du catholicisme. La panique mit fin à la dispute, et les assistants se dispersèrent en toute hâte. Mais la peur avait grossi le danger; car il n’y eut dans l’enceinte de la ville qu’une cinquantaine de cas, et, sur ce nombre, un ou deux décès seulement. Cette bénignité extraordinaire ne laisse pas que de surprendre, quand il s’agit d’une ville qui devait, suivant les mœurs de l’époque, être moralement très-surexcitée par cette controverse entre les deux coryphées de la réforme.

L’épreuve fut cruelle pour la ville d’Augsbourg. L’épidémie s’y implanta, depuis le 6 septembre jusqu’au milieu de novembre. Les cinq premiers jours, 15,000 personnes furent atteintes, et 800 descendirent dans la tombe. En quatorze jours, dans le mois de novembre, on compta 600 morts, sur 3,000 malades.

Je ne suivrai pas le fléau dans sa marche à travers les autres cités allemandes. Les unes furent décimées; dans d’autres, les cas furent généralement bénins, et la mortalité très-réduite.

L’épidémie parcourut aussi la Batavie et la Gaule Belgique. Elle surprit Anvers à l’heure où un brouillard noir et épais interceptait la clarté du jour. Cette explosion soudaine emporta 500 personnes, en trois ou quatre jours. La maladie ne désempara pas jusqu’au 13 octobre, et ses attaques furent si nombreuses, qu’on comptait sept ou huit malades dans la même maison.

Amsterdam la vit entrer dans ses murs, le même jour qu’Anvers; mais il paraît que son règne épidémique ne dépassa pas trois ou quatre jours.

Après Anvers, ce fut le tour de Gand et de Bruges, auxquelles succédèrent Bruxelles, Harlem, Dordrecht, et enfin, toute la Hollande, où l’on compta, depuis le commencement, plusieurs milliers de décès par jour.

Ce fut pendant l’automne et à l’entrée de l’hiver, que la suette s’introduisit en Suisse, et gagna Bâle et Berne. Elle s’arrêta principalement dans les pays plats. Nous manquons de renseignements précis sur la marche qu’elle suivit. Cependant, on est assez d’accord pour admettre qu’elle donna les premiers signes de sa présence à Berne, le 13 décembre; car c’est ce jour même, que la Diète fit publier une instruction populaire, concernant l’épidémie.

Aucun témoignage authentique n’atteste que le fléau ait pénétré en France et notamment à Paris. Fernel, qui eût été si bien placé pour l’étudier dans cette étape, n’en parle qu’en passant, et comme d’une maladie sévissant dans quelques parties de l’Allemagne, dans la Gaule Belgique et l’Angleterre[614].

Il est plus que douteux aussi, qu’elle ait affligé l’Italie. Les rares assertions qui l’affirment sont loin de mériter confiance. Si le fait eût été vrai, il ne serait pas resté, à cet égard, la moindre incertitude.

Une cinquième et dernière épidémie fondit sur l’Angleterre en 1551. Elle éclata tout à coup, le 13 avril, à Shrewsbury, ville de la province de Shropshire, située sur la Saverne. En peu de jours, elle emporta 900 personnes, et se propagea à d’autres villes, avec une sorte de furie. C’est l’épidémie dont Jean Kaye fut témoin, et dont il nous a laissé une admirable description que nous retrouverons bientôt, et que je considère comme le document le plus précieux que nous possédions, sur l’histoire de la suette. Je me borne à rappeler, en attendant, que la terreur qu’elle répandit partout, poussa des masses d’émigrants en Écosse et en Irlande, qui continuèrent à jouir du privilége de l’immunité. La France fut aussi l’asile d’un grand nombre de fuyards; nouvelle preuve que l’épidémie n’y avait pas pénétré. La maladie entra à Londres, le 7 juillet, d’après Kaye; le 9, selon d’autres versions; et elle prit une telle intensité, qu’elle emporta près d’un millier d’hommes, dans la première semaine. Burnet précise même les chiffres, et affirme que dans la journée du 10 juillet, le nombre des morts fut de 100, et qu’il s’éleva à 120, le 12. A ce moment, le fléau sembla avoir atteint son apogée[615].

Ces renseignements passent pour exacts. Mais ce qui est bien avéré, c’est que la mortalité à Londres, n’excéda pas le nombre de 872, depuis le 8 juillet jusqu’au 19[616]. La maladie frappa surtout les sujets de 30 à 40 ans. Ceux qui, dès l’invasion, se plaignaient du froid, mouraient en 3 heures. Chez ceux qui devaient réchapper, la maladie ne durait pas plus de 9 ou 10 heures. Le roi Edouard VI quitta Londres, et se réfugia successivement en divers lieux. Strype mentionne le tribut que l’épidémie préleva sur les gens du grand monde. La famille régnante ne fut pas exempte. Le dénombrement des principales victimes de cette classe, montre qu’elles se suivirent de près dans la tombe[617].

Jean Fuller cite aussi les noms des personnages marquants de Cambridge, qui furent emportés en quelques heures. L’Université de cette ville perdit un grand nombre d’étudiants[618].

Comme indice de la gravité de l’épidémie, on peut rappeler que, le 15 juillet, l’autorité ecclésiastique prescrivit des prières publiques.

Les détails nous manquent sur l’itinéraire ultérieur de la maladie. Nous savons seulement qu’en s’éloignant de la capitale, elle se dirigea vers la partie occidentale et septentrionale de l’Angleterre. Elle parut être sur son déclin, à la fin d’août, et disparut entièrement, vers les derniers jours de septembre.

Ce qu’il y a de bien remarquable, c’est que cette épidémie ne sortit pas, cette fois, de l’Angleterre; car on ne doit donner aucune importance à quelques cas épars, qui se montrèrent à Calais, à Anvers et dans quelques localités du Brabant. Kaye prétend qu’on les observa exclusivement sur ses compatriotes, qui se trouvaient alors dans ces villes, ou sur quelques rares individus, qui suivaient en tout la manière de vivre des Anglais, et partageaient en conséquence leur appropriation spéciale. Nous apprécierons bientôt cette observation singulière, à laquelle Kaye paraît tenir beaucoup, moins peut-être, parce qu’elle serait pour lui un fait avéré, que parce qu’elle confirmerait quelques anticipations théoriques.

L’énumération des épidémies de suette anglaise, inscrites dans l’histoire, et la revue rapide de ses principales stations, m’ont semblé préparer utilement à la connaissance plus intime de cette maladie. Il est temps de décrire ses symptômes, et de préciser les caractères individuels qui la personnifient.

Parmi les nombreux auteurs auprès desquels je pouvais me renseigner, je me suis adressé à Bacon et à Jean Kaye, sans préjudice pour les emprunts supplémentaires que j’ai faits à d’autres travaux. La relation de Kaye a été écrite pendant l’épidémie, avec ce sang-froid qui laisse à l’esprit toute sa liberté, au milieu de la stupeur universelle. J’aurais pu m’en contenter; mais j’ai cru devoir reproduire d’abord l’extrait, fort concis d’ailleurs, de Bacon, parce qu’il a rapport à la première invasion connue de la suette, et qu’il inaugure, en quelque sorte, avec toute l’autorité d’un tel historien, l’entrée de ce nouvel hôte, dans le domaine de la pathologie de l’homme.

«Vers cette époque, dit Bacon (1485, première année du règne d’Henri VII), pendant l’automne et sur la fin de septembre, commença à sévir, tant dans la ville même de Londres, que dans d’autres parties du royaume, une maladie épidémique alors nouvelle, qu’on nomma fièvre sudorifique (febris sudorifica), en raison de sa nature et de ses symptômes. Cette maladie eut un cours rapide, soit dans son évolution, chez les individus jusqu’à sa crise, soit dans sa durée totale, comme épidémie. En effet, ceux qui étaient frappés, succombaient dans les vingt-quatre heures, ou bien ils étaient sûrs de guérir et n’avaient plus rien à craindre. Quant à la période de temps pendant laquelle elle exerça ses ravages, elle commença vers le 21 septembre, et cessa à la fin du mois d’octobre suivant..... Cette maladie fut une espèce particulière de fièvre pestilentielle; non pas toutefois, à ce qu’il paraît, qu’elle eût son siége dans les veines ou les humeurs; car on ne voyait survenir ni charbons, ni pustules, ni taches pourprées ou livides. (La masse du corps restait intacte.) C’était seulement une sorte de vapeur ou d’émanation maligne, qui se rendait au cœur et enchaînait les esprits vitaux; ce qui provoquait un effort de la nature, pour l’expulser ou l’éliminer par les sueurs. L’expérience montra bien, que cette affection était plutôt une surprise de la nature, qu’elle accablait à l’improviste, qu’un mal rebelle aux remèdes, quand on les employait en temps opportun. En effet, si le malade était modérément couvert et chauffé, sans dépasser une limite moyenne, prenant des boissons tièdes et faisant usage de cordiaux tempérés, de manière que le travail de la nature ne fût ni surexcité par la chaleur, ni comprimé par le froid, la guérison était le plus souvent assurée. Il n’y eut pas moins un grand nombre de morts, dans les premiers temps, avant qu’on eût découvert le mode de traitement et le régime à prescrire. On croyait généralement que cette maladie n’était pas de celles qui sont, à la fois, épidémiques et contagieuses, et qui passent d’un individu à un autre; mais qu’elle provenait d’une certaine malignité de l’air, qui s’en était imprégné sous l’influence des saisons antérieures, accompagnées de fréquentes et malsaines intempéries; ce que semblait témoigner la courte durée de la maladie[619].»

Quelle que soit la valeur des écrits qui ont immortalisé Bacon, il était complétement étranger à la médecine pratique, et l’historien d’Henri VII n’a mentionné l’épidémie de suette qu’en passant, et comme un des faits mémorables de ce règne. Nous allons nous dédommager de son laconisme, en lisant la relation de Kaye, aussi savant médecin qu’écrivain habile, et que nous allons voir à l’œuvre, dans une phase exceptionnelle de sa vie de praticien[620].

«Le 17e jour des calendes de mai 1551 (13 avril), au sein d’une paix profonde, et sans aucune cause de trouble appréciable, une maladie inconnue éclata, tout à coup, à Shrewsbury, grande place forte située sur la Saverne. A première vue, on ne put ni lui donner un nom, ni en déterminer la nature. Mais les médecins ramenés, par ce qu’ils observaient, au souvenir d’une épidémie antérieure, ne tardèrent pas à comprendre qu’ils avaient affaire à la maladie dénommée sueur anglaise (sudorem britannicum). Cette épidémie fut si terrible, qu’elle frappa presque tous les habitants de la ville et des environs. Les uns étaient saisis en cheminant; les autres tombaient morts en fermant leur porte ou leur fenêtre. Un grand nombre, par un terrible contraste, rendirent l’âme au milieu des jeux et des fêtes. Les personnes à jeun, étaient prises comme celles qui avaient l’estomac plein. Il y en eut qui furent foudroyées en dormant; d’autres, pendant leur insomnie. Parmi les membres d’une même famille, un bien petit nombre seulement échappèrent aux atteintes de la maladie; et encore la plupart d’entre eux ressentirent l’influence morbide. La mort était souvent instantanée, ou survenait une, deux, trois, quatre heures ou plus, après le commencement de la sueur. Généralement, ceux qui dînaient en bonne santé, étaient sans vie à l’heure du souper. Parmi ceux qui avaient résisté au premier assaut de la maladie, nul ne pouvait se flatter d’en être quitte avant vingt-quatre heures.

»Impossible de se faire une idée de l’épouvante, que répandit dans toute l’Angleterre, l’apparition d’un fléau dont les débuts étaient si formidables, et qui semblait redoubler de fureur, dans sa marche envahissante. Sans compter que le spectacle de tant de misères, et la cruelle image de la mort empreinte de tous côtés, enlevaient à tout le monde cet espoir du salut, si cher au cœur de l’homme. Car la maladie ne faisait grâce à personne, et aucun refuge n’en mettait à l’abri. Présente partout, il n’était pas de lieu privilégié où elle ne fît sa moisson fatale. Les citoyens qui s’étaient séquestrés du commerce de leurs semblables, étaient bientôt rapportés morts. La contagion (contagio) découvrait et terrassait ceux qui restaient blottis dans quelque cachette ignorée. Les femmes, les serviteurs, la classe inférieure ou moyenne de la population, ne furent pas l’unique proie de l’épidémie. Elle n’épargna pas les personnes du grand monde, et dévasta indistinctement, quoique dans une mesure inégale, comme nous le dirons plus tard, les somptueuses habitations des nobles et l’humble demeure des pauvres.....

»L’éloignement et l’émigration, ces préservatifs éprouvés, en temps d’épidémie, ne furent plus que d’impuissantes ressources. Nulle retraite, nul gîte n’offrait de sécurité à nos compatriotes, contre un mal qui, dans sa course vagabonde, menaçait de tout envahir. Malgré cela, de nombreux citadins se sauvèrent à la campagne; d’autres, sans plus de motifs, quittèrent la campagne, pour s’abriter dans l’enceinte des villes. Quelques-uns, après un premier essai, recherchaient de nouveau des réduits solitaires où ils se croyaient inaccessibles. D’autres, jugeaient plus prudent de rester renfermés dans leur maison. Comme aucun de ces expédients ne servait à rien, on se crut mieux inspiré, en se réfugiant dans les pays étrangers, et de préférence, dans ceux qui se trouvaient séparés par la mer, du théâtre de l’épidémie régnante. C’est ainsi que la masse des fuyards gagna, en toute hâte, la Belgique, la France, l’Irlande ou l’Écosse. Mais il fut bientôt avéré, que tous ces prétendus moyens de salut, donnaient plus d’embarras que de véritable profit, et que le mieux était encore d’implorer, sans bouger de chez soi, l’assistance de Dieu en attendant son arrêt. C’est pourquoi bien des malheureux, découragés par la violence de la maladie, et renonçant à tout espoir de salut, se mirent au lit; et on trouva souvent, misérablement réunis dans la même couche, un vivant et un mort..... De quelque côté qu’on portât ses regards, on ne voyait que convois funèbres. Le tintement des cloches, sonnant le glas mortuaire, remplissait l’air sans relâche, sur tous les points de la ville..... Où trouver des termes capables de dépeindre une telle désolation? On n’entendait, de toutes parts, que lugubres lamentations, sanglots déchirants, gémissements douloureux!... Et cet effroyable fléau, sans cesse escorté par la mort, devait perpétuer ses ravages, quoique à des degrés différents, pendant plus de cinq mois consécutifs. Car, après sa première explosion, qui eut lieu, comme je l’ai dit, à Shrewsbury, vers la mi-avril, il parcourut toute l’Angleterre, et ne prit fin qu’aux derniers jours de septembre, sur la côte septentrionale.

»On ne peut guère apprécier qu’approximativement, la mortalité générale du royaume, pendant le cours de cette période. Ce qu’on peut affirmer (et je le rappelle avec amertume), c’est que dans la ville, plus de 960 malades descendirent dans la tombe en très-peu de jours... J’étais témoin de ces scènes tragiques, et mon âme en était navrée. Outre que l’homme compatit naturellement aux souffrances de ses semblables, les malheurs qu’on a sous les yeux redoublent cette commisération si légitime. C’est dans ces dispositions que je résolus de tout observer avec attention, et de recueillir minutieusement tous les faits, espérant, qu’en suivant l’exemple de nos prédécesseurs, je serais assez heureux pour accommoder mes conseils pratiques aux exigences de ce nouveau désastre, et rendre mon dévouement utile, pendant ce temps de calamité publique[621]...

»Voici maintenant les symptômes caractéristiques de la maladie[622].

»L’invasion s’annonçait par des douleurs siégeant, chez les uns, au cou ou aux épaules, chez les autres, aux jambes ou aux bras. Un certain nombre éprouvaient la sensation d’un souffle ou d’une vapeur brûlante, circulant dans les membres. En même temps, et sans cause appréciable, une sueur profuse inondait soudainement la peau. Les malades commençaient par éprouver une chaleur intérieure, qui devenait bientôt ardente, en gagnant la périphérie. Dévorés par la soif, ils étaient en proie à une incessante agitation. Le cœur, le foie et l’estomac étaient principalement affectés. A tous ces symptômes, succédait une violente céphalalgie, accompagnée d’un délire vague et loquace, bientôt suivi d’un affaissement général et d’une envie presque irrésistible de dormir[623]; car cette maladie porte en elle une sorte d’acrimonie maligne, provenant d’une viciation de l’air, dont l’impression sur le cerveau a le double effet de provoquer un transport furieux et un assoupissement léthargique. Ainsi s’explique la violence de ce mal[624].

»Quelquefois la sueur s’arrêtait, et un léger refroidissement s’emparait des membres; mais elle revenait bientôt exhalant une odeur forte; sa couleur variait suivant les sujets; elle était plus ou moins abondante par intervalles, et sensiblement épaisse.

»Certains malades avaient des nausées; d’autres, de véritables vomissements; ceux-ci étaient pourtant rares, et ne survenaient guère que chez les sujets dont l’estomac était chargé d’aliments.

»Tous avaient la respiration gênée et fréquente, et ils ne cessaient de pousser des gémissements.

»L’urine était légèrement foncée, et plus épaisse que d’ordinaire. Rien n’indiquait qu’elle apportât quelque soulagement; car la nature, opprimée par la force du poison, ne suivait plus aucune règle. Enfin cette excrétion se montrait, en certains cas, tout à fait normale[625]. En explorant le pouls, on le trouvait vif et fréquent.

»Tels étaient les symptômes qui traduisaient cette maladie.»

La description que je viens d’emprunter à Kaye, forme sans doute un tableau saisissant de la suette anglaise; et on peut s’en rapporter à un pareil peintre pour la ressemblance avec le modèle. Quelle que soit pourtant l’uniformité de l’empreinte qui marque les grandes affections populaires, et l’immutabilité de leur nature spécifique, il va sans dire, que leurs caractères extérieurs ne sont pas, si on peut s’exprimer ainsi, coulés dans le même moule; et que leur mobilité peut changer la physionomie habituelle de la maladie. Kaye nous raconte ce qu’il a vu; mais son observation, malgré la confiance que méritent sa sagacité et son tact pratique, n’a pas franchi un cercle restreint, et s’est forcément renfermée dans le règne d’une seule épidémie.

Pour compléter cette image, j’ai recueilli et rapproché les traits épars notés par les observateurs les plus autorisés, à toutes les époques et sur les principaux théâtres des évolutions de la suette. C’est le même objet envisagé sous divers points de vue; et, en matière d’épidémiographie, quelques dissentiments partiels, qui réfléchissent les contingences prévues des phénomènes secondaires, ne font que mieux ressortir le relief persistant du type morbide originel. Qu’on me permette donc d’appeler au débat, un supplément de témoignages, qui contribuera à confirmer ma conclusion finale.

Tous les auteurs sont d’accord sur la soudaineté de l’invasion et la rapidité de la marche. Ils sont bien moins unanimes sur les caractères des phénomènes avant-coureurs. «Habet, dit Schiller, inconstantes notas morbus hic[626].»

Quelques malades ont paru pénétrés de tristesse ou de terreur. D’autres ont accusé une impression subite de chaleur. Chez la plupart, s’est montrée une horripilation plus ou moins marquée, semblable à celle qui précède les maladies fébriles aiguës. Dans bien des cas, c’est un véritable froid qui a ouvert la scène, avec des différences de degré ou de mode qu’il me suffit d’indiquer.

Un grand nombre ont ressenti d’abord des douleurs à la tête, aux épaules, aux bras et aux jambes. D’autres éprouvaient la sensation d’une vapeur chaude, circulant dans les membres. Quelquefois cette impression était remplacée par un fourmillement des mains et des pieds. Enfin quelques auteurs mentionnent, parmi les signes précurseurs, les vertiges ou même la syncope.

Le phénomène le plus fréquent du début a été le trouble du cœur, sur lequel Kaye ne me paraît pas avoir suffisamment insisté. Ce viscère était agité de tremblements et de palpitations, qu’accompagnaient de violentes anxiétés précordiales. On a même parlé de douleurs pongitives dans la région cardiaque. A cela se joignait, chez plusieurs, une anhélation très-pénible[627].

Les troubles digestifs, nausées, vomituritions, vomissements, que Kaye s’est contenté d’indiquer, en les rapportant exclusivement à ceux qui avaient bien mangé au moment de l’invasion, paraissent avoir été plus communs et plus sérieux qu’il ne l’a dit.

Les symptômes qui surgissaient pendant la période de froid, avaient souvent un tel degré de gravité, qu’ils enlevaient le patient, en deux ou trois heures. Cette observation concerne principalement l’Angleterre. Dans les incursions de l’épidémie en Allemagne, le froid fut à peine sensible, et fit même complétement défaut, en bien des cas.

Ce froid, qui durait une demi-heure au plus, était suivi de la période de chaleur ou de sueur, très-variable aussi par ses caractères. La chaleur a été constante; la sueur a manqué quelquefois, au dire de certains auteurs.

Divers épiphénomènes apparaissaient pendant la durée de la chaleur, chez quelques sujets. De ce nombre, la tuméfaction et la rougeur, ou même la lividité de la face, l’enflure, et la tension des mains qui empêchait de les fermer, et qui gagnait aussi les pieds. L’intumescence de l’arcade sourcilière ou des lèvres a été observée. Chez les femmes, elle portait sur la région inguinale. Un anonyme de Hambourg prétend même, que la peau prenait, dans toute son étendue, la couleur noire du charbon; assertion isolée, probablement apocryphe et tout au moins exagérée[628].

La sueur qui coulait par torrents dans une foule de cas, était quelquefois, au dire de Castricus, d’une horrible fétidité (fœtoris horribilis), et infectait la chambre du malade.

L’urine, s’il faut en croire Wier, aurait aussi exhalé une odeur repoussante. Cette remarque n’est confirmée par aucun des contemporains[629].

Les caractères du pouls ont été généralement peu étudiés, et par une raison particulière qu’on ne devinerait pas; c’est qu’on s’était assuré que le moindre accès de l’air, dans le lit du patient, au moment où l’on explorait la radiale, refoulait brusquement la sueur[630]. Nous avons vu cependant que Kaye avait trouvé le pouls vif et fréquent, et, d’après Fernel, il était inégal[631].

Pendant la sueur, un symptôme extrêmement grave, de l’aveu de tous, était la céphalalgie, bientôt suivie de délire et de sommeil, ou mieux d’état soporeux. Ceux qui, malgré tous leurs efforts, n’avaient pu résister à cette envie de dormir, succombaient infailliblement.

Comme dans toutes les maladies, dont les cas se multiplient en grand nombre dans un temps donné, quelques symptômes accidentels se sont mis de la partie. Certains sujets, dès le début, se plaignaient moins de la tête et de la poitrine, que des reins et de l’estomac, qui étaient douloureux; d’autres étaient tourmentés par des bâillements et des éternuments répétés. Quelques-uns auraient même craché du sang.

Il est très-important de savoir qu’on a aussi parlé de taches rouges à la peau. Un seul auteur prétend que de petites pustules paraissaient aux extrémités après la sueur. Je dirai plus tard, ce que je pense de ces éruptions.

Rappelons toutefois, par anticipation, que Bacon signale, comme un caractère distinctif de la suette, l’absence de toute éruption cutanée. Gruner, qui avait lu tout ce qui, de son temps, avait été écrit sur cette maladie, déclare que sur aucun malade, on ne vit trace de charbon ou de pustules[632]. Cette observation est d’un grand intérêt pour le diagnostic différentiel, qui est le but de mon étude actuelle.

Un fait curieux, et qui semble en contradiction avec certaines données de la physiologie, c’est que la sécrétion urinaire ne fut pas diminuée pendant la période de sueur. On peut s’en rapporter à Castricus, qui l’affirme[633], et ce n’est pas, à mon avis, un des traits les moins imprévus de cette étrange maladie.

Quelques auteurs signalent des crises heureuses, par les urines ou par les selles[634].

Schiller, dont le texte latin n’est pas toujours d’une interprétation facile, a parlé de tabes et decidentia membrorum, survenant après la suppression de la sueur. Ces mots signifient-ils paralysie? C’est le sens que je suis disposé à adopter. M. Hæser aime mieux traduire par sphacèle ou gangrène spontanée; ainsi s’expliquerait, d’après lui, la couleur noire des cadavres, notée par certains auteurs[635].

Tel est, en résumé, l’ensemble des symptômes qui ont eu leur place dans le tableau nosographique. Kaye est d’accord avec la majorité de ses confrères; si sa description diffère des autres en quelques points, cela peut tenir, soit aux modifications réelles de la maladie qu’il peignait d’après nature, soit à sa manière d’observer, qui était toujours soucieuse des caractères vraiment pathognomoniques, et reléguait au second plan les épiphénomènes accidentels.

Ce qui paraît certain, c’est qu’un grand nombre de malades succombaient en deux, trois, six, neuf heures, tandis que d’autres, légèrement atteints, se rétablissaient promptement. Les cas les plus communs furent ceux où la maladie se termina, en bien ou en mal, dans les douze premières heures, et, au plus, en vingt-quatre. Enfin il ne manqua pas de malades qui, après avoir cessé de suer, depuis treize ou quatorze heures, furent repris, et ne se trouvèrent débarrassés, qu’après vingt-quatre heures, terme en quelque sorte fixé d’avance.

Les récidives furent nombreuses, pendant le cours de la même épidémie.

Le retour à la santé ne s’effectuait qu’après de larges et abondantes sueurs. La crise, ainsi que je l’ai déjà dit, a paru se faire, dans quelques cas, par les urines. Elles annonçaient une heureuse issue, lorsqu’elles étaient limpides et de couleur dorée. Cette évacuation survenait le huitième ou le quatorzième jour, et son caractère médicateur se reconnaissait au sentiment de bien-être et d’allégement accusé par le patient.

La rechute menaçait surtout les sujets dont le mouvement sudoral avait été incomplet. On a compté, dans ces conditions, jusqu’à douze reprises de la sueur.

Les suites ont été souvent longues et sérieuses. On peut, sous ce rapport, établir trois catégories de malades: ceux qui se rétablirent immédiatement; ceux dont la convalescence se prolongea; ceux enfin qui ne recouvrèrent jamais leur santé première.

Parmi les reliquats de la maladie, figurent la colique, l’ictère, l’hydropisie. Kaye a vu survenir des diarrhées mortelles, chez ceux qui s’étaient trop hâtés de quitter la chambre.

Fernel nous apprend que tous les malades qui s’étaient tirés d’affaire, conservaient longtemps un grand état de faiblesse, et une palpitation du cœur qui durait parfois pendant deux ou trois ans.

On s’est demandé naturellement quelles étaient les causes appréciables de la mort. Il n’était guère possible de se faire illusion sur la gravité trop souvent irrésistible de la maladie. Mais on a vérifié l’influence funeste de l’excès du flux sudoral, provoqué par l’abus des couvertures, des alexipharmaques, des cordiaux et autres excitants du même ordre. On ne peut douter, d’après l’aveu de nombreux témoins, que cette méthode n’ait amené le délire et l’assoupissement, et bien peu de malades eurent le bonheur d’en triompher. A l’inverse, ceux qui ne suèrent pas suffisamment, ou dont la sueur se supprima, moururent asphyxiés ou paralysés des membres.

On n’a pas lieu d’être surpris que les altérations posthumes aient été passées sous silence. A cette époque, les nécropsies étaient très-négligées, et les contemporains sont à peu près muets sur ce point; car ils ne nous apprennent rien, en nous disant que les cadavres devenaient noirs et se putréfiaient rapidement. On doit regretter, sans doute, la privation d’un détail qui aurait complété l’histoire nosographique de la suette. Mais nous savons trop, par expérience, combien l’anatomie pathologique est discrète, quand on l’interroge sur la nature des grandes maladies populaires, pour que la lacune qu’elle laisse, ait une importance sérieuse, au point de vue clinique.

Pour éviter des répétitions, je ne reviendrai pas sur la léthalité de la suette, qui s’affirme par le chiffre trop significatif de son nécrologe. Que faire contre un mal dont les attaques foudroyantes ne laissaient pas le temps d’engager la lutte?

L’étiologie a été, comme on pouvait s’y attendre, le prétexte de bien des divagations. On a recherché l’origine du fléau inconnu, dans l’action de certaines provocations externes, parmi lesquelles les contemporains n’ont pas oublié les influences sidérales, si chères à l’astrologie de l’époque.

L’humidité constante du ciel de l’Angleterre a été alléguée aussi, sans se flatter de déterminer le rapport, qui serait censé relier cette constitution permanente de l’atmosphère, à la génération d’une épidémie insolite et nécessairement transitoire.

On a fait aussi intervenir la topographie de l’Angleterre, vaste plaine favorable à la stagnation des eaux. Dans cette hypothèse, l’immunité de l’Écosse, de l’Irlande, de la France, de l’Espagne, de l’Italie, malgré la différence de ces régions, tenait aux grandes chaînes de montagnes qui étaient un obstacle à l’extension des marais. Les conditions inverses de la géologie, dans le nord et l’est de l’Allemagne, avaient favorisé le développement de l’épidémie.

Jean Fuller, rappelant les hypothèses analogues, qui eurent cours pendant l’invasion de 1551, signale celle qui attribuait la maladie «aux exhalaisons, pendant le temps humide, des terrains de gypse et de plâtre[636].»

N’est-ce pas la même idée, appliquée de nos jours et avec le même succès, à l’étiologie de certaines endémies, et notamment du goître, etc.

Je n’ai cité ces diverses opinions que pour être historiquement exact. Il n’entrera assurément dans la pensée d’aucun de mes lecteurs, que de pareilles imaginations tiennent la clef du problème étiologique. Nous en sommes donc réduits à répéter avec Gruner, cette inévitable et monotone conclusion: «Ignota et incognita ejus causa, obscura prima origo est[637].»

Tout ce qu’on peut avancer, c’est que les intempéries humides ont prédominé pendant les années, témoins des apparitions de la suette anglaise. Quelle qu’en soit la valeur, ce fait est généralement admis.

La contagion a-t-elle prêté son concours au génie épidémique? Nous n’en trouvons nulle part la démonstration. Kaye prononce bien, çà et là, le mot contagio, mais en lui donnant évidemment le sens d’infection de l’air, ou de constitution régnante. Quelques écrivains ont soupçonné l’importation d’un pays dans un autre, sans pouvoir citer aucune observation de transmission immédiate ou médiate, à l’appui de leur conjecture.

Ce qui résulte de l’examen de cette question, c’est que la contagion est formellement niée ou méconnue par la grande majorité des médecins. Castricus déclare, pour sa part, que «cette maladie n’est pas transmissible, comme les autres pestes: ut aliæ pestes non ita est contagiosa[638];» mais il n’apporte aucune preuve en faveur de sa négation. Il se borne à constater que les personnes qui entourent les malades et leur donnent des soins assidus, ne sont pas atteintes, tandis qu’il en est qui n’ont pu être préservées par la fuite et l’isolement. Je ne perdrai pas mon temps à faire ressortir la faiblesse de cette argumentation, qui est en pleine discordance avec les principes de la doctrine; ce qui n’empêche pas de l’invoquer à tout propos. Si j’avais à exprimer ma conviction personnelle, je dirais qu’à priori et par analogie, je crois à la contagiosité de la suette, bien entendu dans les conditions favorables à son exercice. Comme ce n’est là, après tout, qu’une simple présomption, je me hâte de passer outre.

On s’est enquis aussi des causes prédisposantes de l’ordre interne, et il n’est pas sans intérêt de prendre acte de certaines observations.

Inutile de dire que la suette, fidèle aux habitudes des grandes maladies populaires, a frappé toutes les conditions sociales, tous les tempéraments, tous les âges, tous les sexes. Mais il paraît qu’elle ménagea les vieillards et les enfants, et qu’elle fut beaucoup plus grave chez les hommes que chez les femmes. Ses attaques portèrent de préférence sur les sujets forts et robustes. L’influence du genre de vie a été frappante: observation banale dans l’histoire de ces grands désastres. Les gens débauchés, adonnés à la boisson, les gros mangeurs, les personnes pourvues d’embonpoint, celles qui menaient une vie sédentaire et inactive, furent particulièrement atteintes. Une existence sage et réglée était une garantie de préservation.

Que faut-il croire de l’immunité des classes pauvres, observée à Lubeck, pendant l’épidémie de 1529? Ce fait, tout imprévu qu’il soit, n’est pas unique dans l’épidémiologie[639].

J’ai dit précédemment, que Kaye s’est porté garant d’une observation qui mériterait une place à part, si son authenticité était sans reproche. Il assure que la nation anglaise était la proie exclusive et comme prédestinée, de l’épidémie dont il était témoin. C’est ainsi que dans la ville de Calais, en Flandre, et dans quelques parties de la Belgique, la maladie n’aurait attaqué que les Anglais, sans toucher à la population indigène ou flottante, et elle aurait, de plus, respecté les Français qui résidaient alors en Angleterre. «Cette maladie nous suit, dit-il, comme notre ombre, dans tous les pays, n’importe le moment[640].»

Je soupçonne fort certains chroniqueurs étrangers à notre art, de n’avoir été que les échos de Kaye dont ils avaient lu la relation.

«C’étoit, dit Legrand, un fléau dont Dieu ne voulut d’abord punir que les Anglois. En quelque lieu qu’ils fussent, ils en étoient attaqués, sans que les étrangers avec lesquels ils vivoient, en fussent incommodés[641].»

Cette observation a été répétée par les écrivains médicaux, qui l’ont acceptée de confiance, sur l’attestation de Kaye. J’avoue même qu’elle concorde parfaitement avec mes idées doctrinales; mais il s’agirait avant tout de la vérifier. Gruner la nie formellement, après examen, et ses motifs me paraissent sans réplique[642].

Que le peuple anglais ait été désigné, pour ainsi dire, aux coups de la suette, par une appropriation spéciale, c’est ce qui ne semble pas contestable. Rien n’est mieux démontré que l’influence des races et des nationalités, sur la prédisposition ou la résistance aux maladies populaires. Si Kaye avait simplement signalé une nouvelle preuve à l’appui, il n’eût pas soulevé de contradiction; il est sorti de l’observation, quand il a voulu aller plus loin.

Les incursions de la suette, dans une grande partie de l’Europe, sont en opposition manifeste avec le système du médecin anglais. Quand on suit attentivement le fléau hors de ses frontières primitives, on ne tarde pas à se convaincre, qu’il a également frappé les résidants de toute nation, tandis qu’en Angleterre, quoi qu’en dise Kaye, les Français n’ont pas été épargnés. Que devient alors le fatal privilége qu’il attribue exclusivement à ses compatriotes?

Notre auteur rencontre bien certains faits qui l’embarrassent, mais il les arrange à sa manière pour se les rendre favorables.

On lui a appris qu’un Italien avait été atteint de la suette. C’est, dit-il, qu’il était devenu Anglais par ses habitudes et sa manière de vivre: «Novi quemdam Italum, sed vivendi ratione et consuetudine factum Britannum, hoc morbo laborasse[643].»

Un système est jugé quand il a recours à de pareils expédients. Quelle que soit d’ailleurs l’imagination de Kaye, on aurait pu le défier d’avoir une réponse prête, pour l’innombrable quantité d’observations analogues, qui déposaient péremptoirement contre lui.

En affirmant que la suette suivait partout ses compatriotes voyageant à l’étranger, et qu’elle les démêlait au sein des populations intactes, l’auteur anglais s’est laissé tromper par un fait très-connu aujourd’hui, mais qui n’avait pas encore reçu sa véritable interprétation. Les habitants de la Grande-Bretagne qui fuyaient le théâtre de l’épidémie, en emportaient avec eux le germe; et ses manifestations n’éclataient qu’au lieu d’arrivée, après une période de latence plus ou moins prolongée. C’est à ces termes que se réduit l’illusion de Kaye. La seule concession qu’on puisse lui faire, c’est qu’au milieu des mêmes conditions d’épidémicité, le fléau a pesé plus lourdement sur les Anglais; tout le reste est de pure invention.

Je serai bref sur le traitement qui, malgré les assurances contraires, a vainement épuisé toutes ses ressources.

Nous retrouverons encore ici ces prétendus préservatifs, ces antidotes, dont l’usage, répandu par la peur, fut plus nuisible qu’utile. L’époque était bonne pour le charlatanisme, et il ne faillit pas à sa mission, dans une circonstance aussi favorable. Mais laissons ces retours vers le passé qui pourrait bien, à la rigueur, réclamer son droit de représailles sur le présent, et bornons-nous au côté scientifique de la question.

Deux méthodes se firent concurrence; l’une qui poussait à la sueur; l’autre qui prescrivait l’expectation et l’emploi des tempérants.

Les praticiens hollandais, partisans de la première, affirmaient la nécessité de prolonger le mouvement sudoral, au moins pendant vingt-quatre heures; ce qu’on obtenait à grand renfort de couvertures, en recommandant les précautions les plus minutieuses pour empêcher le moindre accès de l’air. La chambre était jour et nuit fortement chauffée, les portes et les fenêtres hermétiquement closes. On alla jusqu’à mettre certains malades dans des fours. Toute boisson était interdite, pendant cette période. Ce traitement incendiaire fit, dit-on, plus de victimes que la maladie, même dans les hautes régions de la société.

L’autre méthode, dite anglaise, passe pour avoir rendu de vrais services. Elle consistait à respecter la sueur, en évitant également tout ce qui pouvait l’exciter ou la comprimer. Les malades restaient modérément couverts dans leur lit. On prescrivait généralement peu de médicaments, parce que la guérison s’obtenait sans leur secours. La saignée et les relâchants étaient formellement contre-indiqués par la crainte de troubler ou de tronquer la crise sudorale, ce qui était une des causes les plus actives des localisations, portant sur les viscères et principalement sur le cœur. Il était essentiel de distraire les malades, et de les empêcher de se livrer au redoutable sommeil qui était comme un arrêt de mort. On avait recours à toutes sortes d’expédients, pour les tenir éveillés. On leur parlait sans cesse; on poussait des cris autour d’eux; on jouait de certains instruments; on agitait des sonnettes à leurs oreilles; on leur tirait les cheveux et la barbe; on les chatouillait légèrement; on leur tenait sous le nez, des acides volatils; on leur instillait dans l’œil quelques gouttes d’huile ou de vinaigre, etc.[644].

Le délire, ce sinistre précurseur de l’état soporeux, déjouait trop souvent, par sa rapide explosion, tous les moyens préventifs. Ce malade que la faiblesse allait bientôt clouer dans son lit, ne pouvait alors être contenu que par les efforts réunis de plusieurs personnes. Contre ce symptôme si grave, on conseillait l’application sur le front, de certains épithèmes ou fomentations aromatiques, qu’on laissait en place jusqu’à ce que le patient accusât des douleurs dans les reins ou le ventre, preuve, disait-on, que la fluxion cérébrale avait été déplacée. Damianus est un de ceux qui témoignent le plus de confiance dans l’emploi de ce topique[645].

On permettait des boissons pour calmer la soif, et on n’exigeait pas une diète absolue, parce que l’abstinence n’avait pas moins d’inconvénients que la surcharge de l’estomac.

La durée de la sueur devait être proportionnée à l’état des forces et à l’intensité de la maladie. Dans les atteintes légères, une heure de diaphorèse était suffisante. On la voyait souvent se prolonger, pendant vingt-quatre heures. Le médecin jugeait que la crise était accomplie, d’après l’impression de soulagement et de mieux être, ressentie par le malade, conjointement avec la disparition des enflures, vers la huitième ou la neuvième heure.

Quand tout danger était passé, quelques heures de sommeil produisaient le meilleur effet. Il était imprudent de quitter la chambre avant le troisième jour, sous peine de voir survenir une diarrhée qui menait le plus souvent à la mort. Kaye recommande de choisir un temps calme et serein pour la première sortie.

Le pronostic était donc très-grave, en dépit de la méthode de traitement. Nous connaissons trop bien les grandes épidémies, pour nous faire illusion sur nos moyens de les combattre. Si la thérapeutique avait eu, en réalité, l’efficacité que lui attribuent certains auteurs, le nécrologe eût été moins chargé. Mais l’art d’exploiter la crédulité humaine n’est pas de date récente; et pendant le règne du fléau, on promettait la guérison d’un air convaincu, comme nous avons vu de nos jours, certains médecins proclamer, sans sourciller, la cure facile du choléra indien, au milieu même de ses victimes. Ceci soit dit sans méconnaître le pouvoir des influences morales sur les prédispositions des masses, en temps d’épidémie.

Que penser maintenant de la nature de la suette, si diversement interprétée par les auteurs? Quand on a l’habitude de ces problèmes, on laisse prudemment de côté les solutions impossibles, pour s’en tenir aux conditions et aux rapports des faits, qui intéressent les applications pratiques.

A l’aide des documents que je viens de rassembler, et des matériaux que j’ai mis en œuvre, je puis espérer de résoudre les questions suivantes, qui sont le but essentiel de mon travail.

La maladie, célèbre sous le nom de suette anglaise, était-elle connue des anciens?

A-t-elle été, pour le XVe siècle, une maladie nouvelle?

Après soixante-sept années de reprises intermittentes, a-t-elle abandonné la scène pathologique, pour suivre, dans leur retraite, les maladies éteintes?

Avant de proposer ma réponse, j’ai cru devoir prendre note de l’étrange opinion exprimée par Richard Mead, sur le compte de cette maladie.

«Quoiqu’elle ne fût, dit-il, accompagnée ni de charbons, ni de bubons, qui pussent annoncer une véritable peste, je crois néanmoins qu’elle en était une production réelle, altérée dans ses symptômes primitifs, et radoucie par la sérénité de notre ciel[646].»

Voilà certes un singulier spécimen du patriotisme britannique! Ne dirait-on pas que Mead ne veut voir dans la suette qu’un diminutif de peste, pour avoir le plaisir d’attribuer cette atténuation, à l’action bienfaisante du climat de l’Angleterre, qui ne passe pourtant pas pour le beau idéal du genre, et qui, en définitive, n’en a pas moins réuni, comme par exception, les conditions les plus favorables au développement de l’épidémie?

Mead remarque qu’elle présentait bien des phénomènes, tels que la grande prostration des forces, l’anxiété, l’ardeur interne, qui n’appartiendraient, d’après lui, qu’à la peste proprement dite. La contagiosité serait aussi un trait commun aux deux maladies[647]. Mead se croit donc très-conséquent en donnant à la suette le nom de peste mitigée. Il n’ignore pas qu’elle a fait plusieurs milliers de victimes; il reconnaît même, sous la pression de l’évidence, que sa marche est bien plus rapide que celle de la peste commune, puisqu’elle emporte les malades en un jour. Il n’en persiste pas moins à confondre les deux maladies, sans s’apercevoir qu’il y a une flagrante contradiction à appeler peste mitigée, une maladie qui tue plus promptement que la peste.

L’exemple de Mead, dont personne ne récusera la compétence, prouve, une fois de plus, à quelles erreurs on s’expose, en nosologie, quand on exagère la valeur de quelques symptômes isolés, au détriment de ceux qui forment le vrai type du fait morbide. Que Bacon n’ait vu dans la suette, à son avénement, qu’une agitation violente de l’organisme, plutôt qu’une maladie grave et rebelle, cette assertion est pardonnable, de la part d’un philosophe, novice en matière de médecine pratique. Mais que Mead, qui s’y connaît, semble d’accord avec son illustre compatriote, pour flatter le portrait d’une maladie aussi redoutable, c’est ce qui ne s’explique que par l’influence des préventions sur les meilleurs esprits. «Quandoque bonus dormitat Homerus.»

Je reviens à la nouveauté de la suette, et je reprends l’argumentation à laquelle j’ai eu recours, à l’occasion des grandes épidémies antérieurement étudiées.

En parcourant attentivement les livres d’Hippocrate, et des auteurs les plus rapprochés de lui, on ne trouve aucune trace, même douteuse, de la suette anglaise. Quelques analogies symptomatiques, entrevues, çà et là, dans la description de certaines maladies où la sueur a pris une grande part, ne permettent pas de songer à une assimilation complète. S’il avait existé, à cette époque, une maladie épidémique réunissant les caractères originaux de la suette, elle n’aurait certainement pas été omise dans les récits des contemporains.

J’ajoute qu’à l’avénement de la maladie du XVe siècle, les médecins ne dissimulèrent pas leur surprise, devant ce nouvel hôte de la pathologie. Rien dans leur pratique personnelle ou dans les souvenirs de leurs lectures, ne leur rappelait cet étrange concours de symptômes. Ce fut une étude à entreprendre, sans pouvoir s’aider d’aucun secours antérieur. L’art aux prises avec ce terrible ennemi de la vie de l’homme, se trouva au dépourvu. Plusieurs méthodes de traitement furent éprouvées avec des fortunes diverses. Enfin tout, dans l’histoire de cette maladie, démontre qu’elle prenait, pour la première fois, sa place dans la pathologie de notre espèce, et venait augmenter le nombre des grands fléaux qui jalonnent, à distance, la vie des sociétés humaines. Il fut évident pour tout le monde, que si le XVe siècle devait léguer ce triste héritage aux siècles futurs, il ne le tenait pas des temps antiques. Il fallut donc, pour se reconnaître, donner un nom à la maladie nouvelle, et sa riche synonymie forme un témoignage qui n’est pas sans valeur.

Selon le point de vue où se sont placés les parrains, la dénomination a représenté la courte durée de la maladie, son origine locale, sa léthalité, son symptôme prédominant, etc. Ephemera britannica, sudor anglicus, ephemera pestilens, pestis britannica, sudor epidemialis, morbus sudatorius, hydronose, febris sudorifica, hydropyreton. En France, au XVIe siècle, on l’appelait suée ou sutin[648].

La croyance à la nouveauté de la suette anglaise, professée par les auteurs contemporains ou très-voisins de son origine[649], est partagée, sans hésitation, par plusieurs écrivains plus récents, dont l’autorité renforce mon propre sentiment.

«Cette maladie, dit le savant Freind, était ce qu’on a appelé sweating sickness, maladie suante, jusqu’alors inconnue, aucun siècle ni aucune nation n’en ayant fourni aucun exemple, laquelle, après être revenue visiter plusieurs fois notre île, en différents temps, a enfin entièrement disparu[650].»

L’historien de la médecine, Sprengel, qui a vécu dans le commerce des anciens, n’a pas entrevu dans leurs écrits la moindre mention de la suette. Le chapitre où il en fait la remarque expresse, porte le titre significatif de: Maladies nouvelles[651].

Tel est aussi le sentiment bien arrêté de Gruner, si familier avec ce genre de recherches: «Il est, dit-il, une maladie que les Grecs et les Latins n’ont pas connue: je veux parler de la suette anglaise... Il fut un temps où les médecins disputaient beaucoup sur sa nature. Pour l’honneur des anciens, et dans l’intérêt de leur amour-propre, ils ne pouvaient consentir à admettre la nouveauté de cette affection. Ils n’ont rien épargné pour sauvegarder l’omniscience des ancêtres de notre art, et leur défenseur le plus ardent a été Langius, qui s’est obstiné à soutenir qu’ils avaient observé cette espèce morbide, et qu’elle se rapportait à leurs fièvres typhodes ou elodes; mais les motifs qu’il allègue à l’appui de sa manière de voir, ne méritent pas une réfutation sérieuse[652].»

Sennert énonce une opinion moins absolue dans ces termes, mais qui aboutit, au fond, à la même conclusion:

«On a prétendu que cette fièvre (la suette anglaise) n’avait pas été observée par les anciens, et cette assertion n’est pas dénuée de fondement. En effet, lors même qu’on serait tenté de la rapprocher de quelques-unes des fièvres malignes qu’ils ont décrites, il est certain qu’ils n’en ont signalé aucune, qui puisse lui être assimilée sous le rapport de son excessive malignité[653].»

Dès les premières lignes de son article sur la suette anglaise, M. Ozanam prévient son lecteur que «cette maladie pestilentielle est curieuse à connaître, par sa comparution momentanée en Europe et sa disparition subite de nos climats où, depuis près de trois cents ans, elle n’a plus été observée[654].»

Revenant plus loin à la même idée: «Il est heureux, dit-il, que cette maladie foudroyante ne se soit plus montrée en Europe depuis 1550 (sic), et il est à désirer qu’elle se soit éteinte et anéantie, comme plusieurs autres maladies de l’antiquité, inconnues de nos jours[655].»

Je borne là mes citations, et je crois pouvoir poser comme un fait, que la suette anglaise fut pour le XVe siècle, une maladie nouvelle. Quelques notes discordantes troublent à peine le concert général des adhésions acquises à cette opinion.

Mais la nouvelle venue a-t-elle gardé, dans la pathologie, la place qu’elle s’y était faite à l’improviste? Ou bien a-t-elle déserté la scène nosologique, après avoir achevé son œuvre, en 1551?

Le débat s’est ouvert sur cette double question, et la solution est vivement controversée.

Les uns croient pouvoir affirmer que la suette anglaise s’est éclipsée sans retour, depuis le XVIe siècle, et qu’on doit la considérer comme éteinte, sans engager, bien entendu, les éventualités futures.

D’autres nient formellement l’extinction de cette maladie, et prétendent la retrouver, sous des traits bien altérés par le temps, dans la suette miliaire que nous observons. Ainsi serait complétement justifiée, d’après eux, l’homonymie vulgaire qui désigne les deux suettes, dont les similitudes symptomatiques incontestables impliqueraient l’identité.

Je commence par déclarer, que la confusion des deux maladies n’est pas une de ces conjectures gratuites qu’il serait permis de rejeter sans examen. C’est une opinion sérieuse avec laquelle il faut compter.

Comme j’ai été amené, pour ma part, à la conviction contraire, et que je conclus à une séparation radicale, il me reste à développer les raisons, selon moi décisives, sur lesquelles s’appuie ma manière d’interpréter ce diagnostic différentiel.

S’il est certain, à mon avis, que les anciens n’ont pas connu la suette anglaise, il est au moins fort douteux qu’ils aient observé la suette miliaire. Ce n’est pas qu’on ne trouve souvent, dans leurs écrits, la mention de certaines éruptions ainsi désignées (miliaceæ); mais il est probable qu’ils ne les considéraient que comme accidentelles ou symptomatiques. Les indications qu’ils nous donnent sont trop vagues et trop concises, pour suffire à préciser la nature des états morbides qui s’associaient ces localisations cutanées. En d’autres termes, rien ne prouve qu’ils aient fait de la miliaire, une maladie à exanthème, essentielle et spéciale.

M. Rayer qui a si bien étudié ce sujet, pense que la plupart des descriptions de boutons ou de taches miliaires, observées sur les malades des deux sexes par Hippocrate, Galien, Avicenne, se rapprochent plus du _typhus pétéchia_l que de la miliaire de nos jours; d’où il déduit, que cette dernière maladie n’aurait pas régné épidémiquement dans l’antiquité, ou que du moins, il n’existe pas de documents scientifiques qui l’attestent[656].

Les praticiens de tous les temps, ont vu des éruptions à forme miliaire, survenant aux maladies les plus diverses. L’abus du régime échauffant en provoque, presque à coup sûr, l’apparition, dans des conditions déterminées. Les miliaires des femmes en couches, si communes pendant la saison chaude, n’ont pas souvent d’autre origine; on pourrait dire qu’il dépend de nous, dans une certaine mesure, de les faire naître ou de les prévenir. Mais ces éruptions symptomatiques sont trop distantes dans le sens pathogénique, de celles qui relèvent de la vraie suette miliaire, pour qu’on ait l’idée de les rapprocher.

Le champ des conjectures est donc ouvert sur ce point de nosologie historique. Quelle était la nature des éruptions décrites par les anciens? Avaient-ils songé à distinguer, sous l’identité de leurs formes apparentes, celles qui ne constituent que de simples épiphénomènes, et celles qui font partie intégrante de la maladie qu’elles accompagnent? La miliaire suante était-elle, pour eux, une entité morbide distincte, une espèce à part, dans l’ordre des pyrexies? Cette maladie s’est-elle bornée alors à des atteintes sporadiques ou individuelles, faute des conditions générales appropriées à son expansion épidémique, comme M. Rayer ne serait pas éloigné de le croire? Quelles sont les causes qui auraient donné à son rôle, si effacé dans l’origine, les proportions inattendues qu’il a prises dans la pathologie des masses, à partir du XVIIe siècle?

Je pose ces questions que je n’ai pas la prétention de résoudre, et je me hâte, sans autre préambule, de porter le débat sur le terrain plus solide, des pièces de conviction recueillies par les modernes, et dont il s’agit de rechercher le sens.

Pujol de Castres, que je consulte le premier, parce qu’il a vu et traité la suette miliaire épidémique qui régna dans le Languedoc, en 1782, exprime catégoriquement son opinion.

«La suette anglaise ou proprement dite, n’est pas une maladie qui ait été encore assez observée. On ne peut tirer des faits que les auteurs du Nord nous rapportent à son sujet, des conséquences qu’on puisse raisonnablement appliquer à notre épidémie.

»Comme les mots influent souvent sur les choses, et que la confusion des nomenclatures peut entraîner celle des idées, il serait à désirer qu’on convînt de laisser le nom exclusif de suette, à la maladie pestilentielle et terrible qui en est en possession depuis longtemps; et qu’au lieu d’appeler, avec Bellot et Boyer, suette des Picards ou de Picardie, ou avec l’abbé Tessier, simplement suette, la maladie épidémique que caractérisent la miliaire et les sueurs abondantes, on se contentât de la nommer miliaire suante ou miliaire de Picardie. Peut-être même serait-il mieux de la désigner sans aucune dénomination propre, et de lui donner seulement le nom générique de fièvre miliaire rouge[657].»

A Castelnaudary, berceau de l’épidémie, «elle fut d’abord prise pour la véritable suette (sudor anglicus)... La faute qui fut commise à Castelnaudary, l’avait été autrefois en Picardie, au rapport de Bellot, lorsqu’en 1718, la fièvre miliaire dont il est question, y parut pour la première fois. En 1750, les médecins de Beauvais tombèrent aussi dans une pareille méprise, en appliquant le traitement de la suette à la fièvre miliaire qui parut alors dans cette ville..... M. Boyer, doyen de la Faculté de médecine de Paris, y fut envoyé par le roi, reconnut aisément l’erreur, et publia dans le temps, une méthode curative qui lui fit le plus grand honneur, et qui eut le plus grand succès[658].»

Tessier, qui avait étudié de près une épidémie de suette miliaire, régnant précisément en Picardie, et qui possédait à fond, l’histoire de la grande épidémie du XVe siècle, reconnaît expressément, que la suette des Picards est une maladie bien différente de la suette anglaise, qui est une «fièvre pestilentielle[659].»

M. le professeur Grisolle reste indécis; mais il penche vers la distinction des deux maladies. «Il est très-douteux, dit-il, qu’on puisse rapporter à la suette miliaire, la terrible maladie connue sous le nom de peste ou suette britannique, qui, pendant quarante années (sic), à dater de 1486, exerça les plus grands ravages dans une partie de l’Europe[660].»

M. Requin, dont j’apprécie le bon esprit médical, s’est un peu oublié en traitant légèrement la question dont je m’occupe. Il se défend de la pensée d’attribuer une nature identique aux épidémies de suette, grandes ou petites, anciennes ou modernes, mentionnées par la science. Il ne prétend pas rattacher leur origine «à la même espèce de cause occulte, à la même espèce de virus ou de miasme.» Il lui suffit d’établir seulement entre toutes les épidémies ainsi désignées, «une analogie nosographique[661].»

Il est évident que M. Requin a senti toutes les difficultés du problème, et qu’il n’en a prudemment gardé que la partie la plus simple, celle qui ne relève que de l’observation externe; car un seul coup d’œil suffit, pour reconnaître les similitudes symptomatiques de toutes les suettes passées et présentes. Sur ce fait matériel, il n’est pas de dissentiment possible; mais on cesse de s’entendre quand on veut comparer les natures morbides, et déterminer le véritable caractère des rapports qui lient l’une à l’autre, la suette anglaise et la suette miliaire, considérées dans leur mode affectif. M. Requin s’est abstenu de rien décider, et ce procédé peut bien avoir, comme il le confesse, «l’avantage d’abréger sa tâche.» On conviendra pourtant, que les pathologistes qui s’adressent à lui pour obtenir des éclaircissements, auraient le droit de se montrer plus exigeants, à l’égard d’un médecin qui possédait, comme dit Gui Patin, «les bons secrets du métier.»

MM. Littré et Robin n’hésitent pas à confondre la suette anglaise avec la suette miliaire, tout en reconnaissant que «la première n’avait que peu ou point d’éruption[662].» Cette affirmation est d’autant plus imprévue pour moi, que M. Littré qui revendique, sans doute, sa part de responsabilité dans la collaboration au Dictionnaire, avait déclaré dans un écrit antérieur, souvent cité, que «la suette n’a plus reparu en Angleterre depuis 1551, et qu’elle y est aujourd’hui aussi inconnue, qu’elle l’était avant le mois d’août 1485.» Ce qui revient à dire, si j’ai bien compris, que la maladie du XVe siècle est éteinte, et n’a rien à démêler avec la fièvre miliaire, inscrite dans notre pathologie contemporaine[663].

Je me suis arrêté à cette dernière interprétation, après avoir longtemps et attentivement compulsé ce que j’appellerais volontiers le dossier de la procédure, et je viens de montrer par des citations, dont je n’aurais pas de peine à grossir le nombre, que je ne défends pas une opinion exclusivement personnelle.

Mais comme, après tout, je ne puis espérer avoir fait taire toutes les objections, dont je reconnais d’avance la valeur spécieuse, il me reste à tracer, en peu de mots, le signalement individuel de la suette miliaire. Le lecteur pourra ainsi mettre en regard, les deux termes du parallèle, et en tirer à bon escient, la conséquence qui lui paraîtra la plus vraisemblable.

La suette miliaire, qu’on avait déjà eu occasion d’observer en Allemagne et en Angleterre, sur la fin du XVIIe siècle, n’a régné épidémiquement en France, que vers le commencement du siècle suivant. La Picardie et la Normandie furent ses premiers théâtres. De là, le nom de suette des Picards, qui lui est resté. C’est de cette époque, que datent les premiers écrits sur cette maladie, et leur succession ininterrompue dans la bibliographie médicale, prouve que, depuis son inscription, pour ainsi dire officielle, dans les annales de notre art, elle n’a pas cessé de se montrer, tantôt dans une localité, tantôt dans une autre.

En 1782, elle envahit le Languedoc, où son souvenir n’est pas encore effacé. Notre illustre Fouquet, appelé sur les lieux, mit un frein à ses ravages, en stigmatisant, de sa voix respectée, le traitement incendiaire qui avait fait tant de victimes.

Le département de l’Hérault en a été frappé, à plusieurs reprises, pendant ces dernières années. La ville de Pézénas, envahie en 1851, fut le centre d’un rayonnement étendu. Une Commission de professeurs et d’agrégés, secondée par le dévouement toujours empressé de nos élèves, fut désignée, par la Faculté de Montpellier, pour porter secours aux populations en détresse. Les relations nombreuses qui se sont succédé depuis, constatent le service que rendirent nos mandataires, non-seulement en faisant revivre la tradition de Fouquet, contre les excès si funestes du régime échauffant, mais encore en prescrivant de hautes doses de sulfate de quinine, pour combattre l’élément rémittent, complication favorite et redoutée de cette maladie.

Grâce à cette foule de travaux justement estimés, dont s’est enrichie son histoire, la suette miliaire est aujourd’hui très-connue. Pour ne parler que de notre zone méridionale, les occasions de l’observer, qui se renouvellent assez souvent, depuis quelques années, montrent qu’elle s’y est établie en permanence, abstraction faite de ses reprises épidémiques qui éveillent, de temps à autres, les préoccupations plus sérieuses des médecins[664].

Elle éclata en France, pour la première fois, en 1718. Le docteur Bellot a décrit cette épidémie, qui, après avoir débuté à Abbeville, s’étendit à toute la Picardie et dans le voisinage[665]. Il signale expressément l’éruption qui accompagna cette fièvre putride.

«La peau se couvre d’un grand nombre de pustules arrondies, rouges, et à peu près du volume d’une graine de moutarde... Chez les uns, ces pustules apparaissent, le second jour de la maladie; chez d’autres, seulement le troisième; et quand tout marche bien, elles blanchissent vers le septième jour, et se détachent bientôt sous forme d’écailles furfuracées[666].»

M. Rayer a tracé la description très-fidèle des symptômes de la suette épidémique, qu’il observa dans les départements de l’Oise et de Seine-et-Oise. Je n’ai pas besoin de dire dans quelle intention je fais ressortir les caractères de l’éruption concomitante[667].

«Dans l’un des trois premiers jours, et ordinairement le troisième, le malade ressentait de légers picotements, bientôt suivis d’une éruption de boutons miliaires rouges et coniques, dont le sommet blanchissait quelque temps avant qu’ils s’affaissassent. Cette éruption ne durait, en général, pas plus de deux ou trois jours. Plus rarement, soit par l’effet d’un traitement perturbateur, soit lorsque la maladie était livrée à elle-même, on ne voyait aucune éruption, quoique le sujet accusât toujours le picotement incommode qui précédait l’éruption, quand elle avait lieu[668].»

A ce propos, M. Rayer remarque que, pour le médecin qui se serait borné à recueillir l’histoire des cas où l’éruption n’a pas paru, sa description portant sur les symptômes principaux offerts par les malades, aurait présenté plus d’analogie avec la suette anglaise qu’avec la suette miliaire[669].

Je n’ai rien à objecter; mais cela prouve toute la valeur séméiotique de l’éruption, pour la détermination du diagnostic différentiel. La même réflexion s’adapterait à toutes les autres fièvres éruptives, qui ne sont pas si étroitement liées à la localisation cutanée qu’elles ne puissent s’en passer, sans que leur personnalité primitive soit modifiée. Supposez une rougeole sans éruption, vous la prendrez pour une fièvre catarrhale. Une scarlatine, sans taches à la peau, simulera une fièvre inflammatoire, compliquée d’angine, etc. Il est clair, que quand on compare deux maladies, pour en apprécier les analogies et les différences, on ne peut se permettre de simplifier le rapprochement, en élaguant un caractère distinctif essentiel.

Pendant l’épidémie de suette que M. le docteur Parrot a observée en 1841, dans la Dordogne, et dont il a écrit une excellente relation, la période éruptive a suivi une marche moins régulière. La miliaire se montrait entre le deuxième et le troisième jour; plus fréquemment encore, entre le troisième et le quatrième; souvent, entre le quatrième et le cinquième; rarement, entre le cinquième et le sixième. Elle était rouge, et, en apparence, papuleuse, surtout à sa naissance; à la loupe, elle était vésiculeuse. Le lendemain, les vésicules avaient grossi, et leur forme, semblable à celle des grains de millet, était appréciable à l’œil nu. Dans certains cas, elles étaient très-multipliées, souvent en nombre infini. Chez bien des sujets, on a vérifié un rapport réel entre l’abondance de l’éruption et le degré de l’hypersécrétion sudorale; mais on s’est assuré maintes fois, que des sueurs copieuses coïncidaient avec une éruption légère, et réciproquement. La durée totale de l’éruption ne dépassait pas deux, trois ou quatre jours. Elle se terminait par la desquamation de larges plaques, pareilles à celles de la scarlatine, ou de pellicules furfuracées, comme dans la rougeole, suivant que le millet avait été confluent ou discret[670].

Il est impossible de refuser à une pareille maladie le titre de fièvre éruptive. Dans l’espèce, je dois prendre note d’une circonstance qui fortifierait, au besoin, cette conclusion, du moins par analogie.

Deux ans avant l’invasion de la miliaire dans la Dordogne, les praticiens avaient constaté, principalement dans trois arrondissements, une affluence insolite de rougeoles, de scarlatines, de varioles et de varioloïdes. Ces fièvres exanthématiques marchaient de compagnie, ou bien de deux en deux, ou encore se succédaient avec une sorte de régularité. Mais leur permanence traduisait le règne d’une constitution éruptive stationnaire, dont le retentissement se fit sentir, à son heure, sur le développement et la multiplicité des fièvres miliaires, qui vinrent, pour ainsi dire, combler la lacune et compléter le tableau.

Nous devons à MM. les docteurs Guéneau de Mussy, Barthez et Landouzy, une histoire très-intéressante de la grave épidémie de suette miliaire qui visita, aux mois de mai et juin 1839, quelques communes du département de Seine-et-Marne[671].

Vers le quatrième ou le cinquième jour, après un paroxysme fébrile, survenait une éruption, précédée d’une vive sensation de picotement à la peau. C’étaient d’abord de petites vésicules qui augmentaient graduellement de volume, et s’entouraient d’une aréole. Leur développement était accompagné d’une notable diminution de la fièvre, qui reparaissait plus tard, suivie d’une nouvelle éruption. Cet état durait de dix à douze jours, après lesquels les vésicules se fronçaient; l’épiderme se détachait, sur certains points, en larges plaques; sur d’autres, en écailles farineuses. Après cette desquamation, les malades recouvraient l’appétit et le sommeil, et entraient bientôt en convalescence.

L’éruption fait donc partie intégrante de la suette miliaire, et l’épithète qui qualifie cette maladie, ne représente pas seulement un caractère superficiel et contingent; c’est un trait essentiel de son signalement. Les savants confrères que je viens de citer ne l’ont pas compris autrement. Ils ne répugnent pas, sans doute, à admettre, par analogie, la possibilité des suettes sans éruption; mais ils font remarquer qu’en pareil cas, «l’erreur est facile;» et ils croiraient volontiers que les faits ainsi spécifiés, «ont été mal observés.» Sans aller aussi loin, il est bien certain que la suette, dépouillée de son éruption, n’en représente pas moins la même modalité morbide; et c’est encore un point de contact avec les autres fièvres éruptives; car cette observation est de notoriété vulgaire dans leur histoire. Y a-t-il un praticien qui refusât de reconnaître, en temps d’épidémie, une variole, une rougeole, etc., sous le prétexte que l’éruption manquerait à leur symptomatologie habituelle? Or, si l’expérience clinique a sanctionné ces faits, et dicté la formule générale qui les exprime, je ne vois pas trop quel motif plausible on aurait, d’en distraire, par exception, la fièvre miliaire sans millet, febris miliaris sine miliis.

La suette picarde représente donc, n’en déplaise à de Haën, une entité morbide individuelle. On objecte que l’éruption qui affecte cette forme, n’est pas tellement propre à la fièvre de ce nom, qu’elle ne puisse s’associer à d’autres maladies; qu’elle s’observe plus souvent à l’état de symptôme qu’à l’état idiopathique; que l’abus du régime et du traitement échauffants peut la provoquer, etc., etc. Tout cela indique seulement que le travail local qui produit le millet, peut avoir sa source dans des affections très-différentes. Mais quand le processus cutané a été précédé d’une fièvre dont on ne peut trouver l’origine dans une lésion antérieure quelconque, cette fièvre possède, par cela même, l’attribut fondamental de l’essentialité, et mérite une place dans la pyrétologie.

Que certains traitements influent sur l’abondance de la miliaire, c’est ce que je n’ai nulle envie de contester. Il ne faudrait pourtant pas altérer, en l’exagérant, la signification de ce fait. Ne sait-on pas que Sydenham, en substituant, par une heureuse inspiration, la méthode tempérante à la méthode échauffante, multiplia les varioles discrètes, et réduisit notablement le nombre des varioles confluentes; personne ne s’est avisé d’en conclure que l’éruption de la petite vérole n’est, dans sa constitution, qu’un accident dont l’art dispose à son gré. Et l’analogie la plus frappante n’autorise-t-elle pas à étendre le même raisonnement à la suette miliaire?

En 1848, un concours pour une chaire de clinique interne, fut ouvert devant la Faculté de Montpellier. Un des sujets de thèse imposés par le jury, était ainsi formulé: «Les maladies éruptives aiguës sont-elles des affections essentielles?»

Cette question échut à mon regretté collègue, Jaumes, qui défendit magistralement l’affirmative[672].

Il s’occupa d’abord, de réfuter les objections opposées par les adversaires de l’essentialité de ces fièvres. Il montra qu’elles ne pouvaient être rattachées à une lésion primitive des organes profonds; qu’elles ne dépendaient pas d’une autre affection, et qu’on n’en trouvait pas non plus l’explication légitime, dans une altération appréciable du sang. Sa conclusion directe était, que les fièvres éruptives doivent, dans l’état présent de la science, être considérées comme essentielles ou idiopathiques, c’est-à-dire, n’ayant pas, au-dessus d’elles, un état morbide du même ordre, capable d’en donner la raison suffisante.

Cette question générale qui englobait dans la même discussion, le groupe entier des fièvres éruptives, avait déjà frappé par son importance, l’ancienne Société royale de médecine, qui en restreignit seulement l’application à la fièvre miliaire elle-même, dont l’étude était à l’ordre du jour. La question qu’elle proposa pour le concours de 1779 était rédigée en ces termes: «Existe-t-il véritablement une fièvre miliaire essentielle et distincte des autres fièvres exanthématiques?»

La réponse de M. le docteur Aufauvre obtint le prix[673]. Si je n’accepte pas toutes les idées émises dans ce travail, écrit sous les inspirations d’un galénisme qui n’est plus de notre temps, je m’associe pleinement au sentiment de l’auteur, lorsqu’il fait justice de la prétention trop exclusive de de Haën, qui rapportait toujours l’éruption du millet, à l’influence du traitement excitant. Pour lui, au contraire, la fièvre miliaire est éruptive de sa nature, et constitue évidemment une fièvre essentielle, distincte par certains traits, des autres fièvres exanthématiques, mais rentrant dans leur classe par ses caractères généraux. Il est permis de penser que la savante compagnie qui jugea les compétiteurs, avait accueilli avec faveur, l’opinion de celui à qui elle avait décerné la palme.

Depuis cette époque, cette manière de comprendre la suette miliaire, si vivement disputée, a fait bien du chemin, et elle rallie aujourd’hui la grande majorité des médecins. M. Rayer, quant à lui, n’hésite pas à mettre cette fièvre «à côté de la petite vérole, de la scarlatine, de la rougeole et de la varicelle[674].»

D’après tout ce qui précède, je me crois autorisé à soutenir que l’éruption suffit à elle seule, pour séparer la suette miliaire actuelle, de la suette du XVe siècle.

Qu’on ne me reproche pas de transiger avec mes principes, en donnant à un symptôme isolé, une prépondérance décisive dans ce diagnostic comparé. En thèse générale, je professe que la détermination de la nature des maladies, est la résultante de tous les points de l’observation pathologique qui s’y rapporte. Mais il est des cas où le problème se simplifie, et on m’accordera bien, je l’espère, qu’une éruption à caractères tranchés, suffit seule à personnifier la maladie qu’elle traduit à sa manière. Est-ce que l’apparition de boutons varioliques, de taches scarlatineuses, de papules morbilleuses ne fixe pas, à l’instant, les doutes du praticien, sur la nature indécise de la fièvre qu’il observe? Que l’éruption manque au rendez-vous, en dehors de toute épidémie régnante, les autres symptômes, même les plus accentués, n’auront qu’une signification incertaine, souvent démentie par l’observation ultérieure.

Les auteurs du Compendium de médecine font remarquer, que si l’on supprimait l’éruption de la suette des Picards, sa symptomatologie se confondrait avec celle de la suette anglaise. Et grâce à cet expédient, ils prononcent que les deux suettes ne représentent «que des combinaisons nouvelles, survenues entre les éléments pathologiques d’une seule et même maladie[675].»

Or, c’est là ce qu’il aurait fallu démontrer, autrement que par une simple affirmation; car, en procédant par analogie, on dégagerait plus rationnellement la conclusion contraire.

Que les formes des maladies subissent, par l’effet du temps, certaines modifications, c’est ce que je suis prêt à reconnaître. Mais quand il s’agit de maladies marquées d’un cachet indélébile de spécificité, il faut, pour rester dans le vrai, réduire de beaucoup la limite éventuelle de ces changements extérieurs. La peste d’Orient n’a-t-elle pas conservé, à travers les siècles, ses charbons et ses bubons pathognomoniques? Les fièvres éruptives de notre nosologie se sont-elles débarrassées en vieillissant, des boutons et des papules de leur premier âge? De quel droit prétendrait-on que la suette anglaise, procédant à l’inverse, aurait surchargé sa symptomatologie originelle, d’une éruption spéciale, qui en serait devenue inséparable, sauf les cas d’exception confirmatifs de la règle?

Les partisans les plus prévenus de l’identité des deux suettes comprennent bien que l’éruption miliaire est un fait qu’on ne peut supprimer d’un tour de main, pour s’épargner des embarras. Ils prétendent, en conséquence, la retrouver dans les descriptions de la maladie du _XV_e siècle, et remplir ainsi le vide qui compromettait trop visiblement la ressemblance. Mais nous savons que les historiens de la grande épidémie, qui nous en ont transmis le signalement le plus exact, ont constaté d’un commun accord, l’absence de toute éruption.

Comme j’ai déjà eu occasion de rappeler à mon lecteur ce fait d’observation, je me contenterai de réunir ici un petit nombre de témoignages.

«Il n’y avait ni charbons, ni pustules, _ni taches pourprées ou livide_s, dit expressément Bacon, qui avait recueilli la tradition la plus fidèle de l’épidémie de 1486. Non carbunculi, non pustulæ, non purpureæ aut lividæ maculæ[676].»

Jean Nidepontanus et Laurent Frisius, qui ont vu et traité la maladie, pendant son invasion de 1529, ne sont pas moins affirmatifs: «Nulle éruption d’apostèmes ou de tumeurs. Nullo apostemate aut tumore ab extra percepto[677].»

Joachim Schiller déclare, qu’il n’a observé aucune éruption, et cherche même à en donner la raison théorique: «Abscessus cur non ostendat?[678]»

Fernel est plus explicite encore: «Il n’y avait, dit-il, ni charbon, ni bubon, ni exanthème, ni ecthyma, mais seulement une hypersécrétion de sueur. Nec carbunculo, nec bubone, nec exanthemate, nec ecthymate, sed sudore solo prorumpens[679].»

Sennert, à son tour, note expressément, dans son étude de la sueur anglaise, le défaut de bubons, de charbons ou de tout autre exanthème: «Correpti statim, sine bubone, carbunculo, exanthematibus, languore dissolvebantur[680].»

La suette anglaise était donc dépourvue de toute espèce d’éruption cutanée, et en s’obstinant à soutenir le contraire, d’après quelques apparences mal interprétées, on fausse gratuitement la vérité clinique.

Je m’empresse pourtant d’avouer, que parmi les nombreux auteurs qui ont vu et décrit la suette, dans ses invasions intermittentes et dans ses principales stations, il en est un, ni plus ni moins, qui aurait découvert ce que personne n’avait aperçu avant lui, et n’a vérifié depuis. J’ai déjà annoncé ce fait que je ne devais pas passer sous silence, ne fût-ce que pour prévenir les exagérations intéressées.

Tyengius, praticien renommé d’Amsterdam, pendant l’épidémie de 1529[681], a consigné ses impressions médicales dans un manuscrit dont Pierre Forest (Forestus) a extrait une grande partie de l’histoire de la suette, qu’il nous a laissée dans ses propres œuvres[682]. Celui-ci nous apprend, qu’étant encore enfant à l’époque où le fléau passa à Amsterdam, il n’était pas en état de recueillir ses observations personnelles. Mais il s’en est refait en puisant, larga manu, dans l’œuvre inédite de son compatriote, et c’est d’après lui, qu’il a ajouté au tableau des symptômes, la venue de petites pustules que la sueur laissait après elle, sur la peau des extrémités, présentant diverses formes et prenant, suivant l’état des humeurs, un haut degré de malignité. «Febrem sudor finiebat, post se relinquens, in extremitatibus corporis, pustulas parvas, admodum exasperantes, diversas et malignas secundum humorum malignitatem.»

Ce passage fourmille d’indécisions. Quelle était la nature de ces petites pustules? On n’en fait connaître que le volume, sans autre indication de leur forme, de leur coloration, de leur marche, de leur terminaison. Que signifie la malignité attribuée à une éruption, qui survenait après la sueur et la cessation de la fièvre, c’est-à-dire au moment où la maladie touchait à sa fin? Ce n’est point ainsi que nous parlerions de la miliaire actuelle.

Quel sens le mot pustulæ implique-t-il dans la pensée du narrateur? Pris au pied de la lettre, il ne peut s’adapter aux vésicules que nous connaissons. De plus, celles-ci surgissent sur toute l’étendue de la peau, et sont souvent innombrables; nouveau contraste avec le siége circonscrit que leur assigne expressément Tyengius.

Gruner a donc eu d’excellents motifs, pour conclure qu’il ne s’agit que de sudamina, correspondant aux morbilli ou taches d’autres auteurs, et provoqués presque exclusivement par le traitement échauffant dont abusaient les médecins hollandais[683]. Tel est aussi l’avis de M. Hæser, qui ne repousse pas néanmoins l’hypothèse d’une efflorescence exanthémateuse spéciale, dans les cas observés par Tyengius.

Je n’ai pas besoin de dire que mon opinion personnelle, bien des fois exprimée, n’est point ébranlée par cet incident, et c’est l’interprétation de Gruner qui me paraît la plus vraisemblable; je lis cependant dans le commentaire de Forestus une réflexion qui pourrait me venir en aide:

«La sueur, dit-il, poussait aisément le venin morbide du centre à la périphérie. Facile propellebatur venenum a centro ad circumferentiam in omnibus per sudorem.»

Dans l’humorisme du temps, cela ne signifie-t-il pas que l’acte éliminateur se passait fort bien d’un processus éruptif, et que les pustules, découvertes par Tyengius sur les malades d’Amsterdam, n’étaient qu’un épiphénomène accidentel, une complication insolite qui n’avaient pas franchi le cercle de sa pratique locale? Ce n’est pas la première fois qu’on vérifierait, dans l’épidémiologie, ces modifications phénoménales, surajoutées aux traits habituels de la maladie régnante, par l’intervention de certaines influences circonscrites, parmi lesquelles pourraient figurer les constitutions atmosphériques, antérieures ou actuelles, les prédispositions populaires et autres conditions du même ordre dont l’étiologie doit tenir grand compte.

En résumé, comme Tyengius s’est réservé le monopole exclusif de son observation, et qu’on cherche en vain quelque chose de pareil, dans les récits qui ont précédé ou suivi le sien, il est de toute évidence, sans mettre en cause sa véracité ou son expérience, que l’éruption qu’il a mentionnée n’est pas essentielle à la maladie qu’il avait sous les yeux. La responsabilité de son développement inattendu pesait sur des causes étrangères à la modalité constitutive de la suette anglaise.

Jacques Castricus d’Anvers, que j’ai déjà eu occasion de citer, a vu survenir, chez plusieurs malades, des taches ou un crachement de sang qui sont, ajoute-t-il, «des symptômes de toute fièvre pestilentielle[684].»

La forme que l’auteur donne à cette remarque, montre clairement qu’il ne s’agit que de deux complications éventuelles. Le mot morbilli, rattaché à l’idée d’une fièvre pestilentielle, ne représente que les pétéchies ou taches pourprées ordinaires. Elles n’appartiennent pas plus en propre à la suette, que le crachement de sang conjointement signalé. Dans tout cela, il est impossible de soupçonner la moindre trace de miliaire spécifique.

Hasarderai-je ici une réflexion qui s’offre à mon esprit, et que je donne pour ce qu’elle peut valoir?

D’après tout ce que nous savons de la suette, n’est-il pas évident qu’elle répugnait, qu’on me passe le mot, à former une éruption? L’effervescence du sang, comme disaient les contemporains, l’hypersécrétion sudorale et la surexcitation consécutive de la peau, sembleraient annoncer l’élaboration d’un exanthème, bien spécifié par ses caractères, sa marche, son évolution, sa terminaison et surtout sa constance. Et cependant, ces prévisions expérimentales si rationnelles ont été démenties, par le fait clinique.

Pinel n’hésite pas, d’après ses lectures, à reconnaître qu’on n’observait dans la maladie du XVe siècle «ni charbons, ni bubons, ni pustules, ni exanthèmes.» Mais il n’a pas tiré de ce fait (et c’est pour cela que j’en parle), sa conséquence la plus naturelle et, en quelque sorte, la plus logique. Il se borne à poser, sans essayer de la résoudre, la question suivante: «Le cours très-prompt et très-rapide de cette maladie, a-t-il empêché l’éruption des bubons et des exanthèmes, qui forment les caractères distinctifs de la peste?[685]»

Je n’insiste pas sur l’inexcusable confusion de la suette et de la peste, qui résulte de ce passage. C’est bien la peine, on en conviendra, d’orner un livre du titre pompeux de: Nosographie philosophique, pour n’être, à un moment donné, que l’écho d’une opinion banale, qui applique indifféremment à toute épidémie meurtrière, le nom générique de peste. Pinel a oublié deux choses quand il écrivait ces lignes. D’abord, que dans la peste la plus aiguë et la plus rapide, il n’est pas rare de voir surgir les bubons et les charbons dès les premières heures de l’invasion[686]; et, en second lieu, que la suette procédait, dans une infinité de cas, avec plus de lenteur, et laissait ainsi aux éruptions, le temps de se former. Comment n’a-t-il pas vu aussi, que puisque la suette n’offrait pas ce qu’il appelle les caractères distinctifs de la peste, cela prouvait tout simplement qu’elle n’était pas la peste elle-même?

M. le docteur Jules Guérin, présentant à l’Académie de médecine, un rapport sur différentes communications relatives à l’épidémie de suette miliaire qui a régné en 1849, dans plusieurs départements, n’a pas laissé échapper l’occasion de dire son mot sur la question de diagnostic différentiel que je cherche à éclaircir. Dans ce travail, où l’élégance de la forme s’allie à la profondeur des pensées, l’auteur commence par prendre acte de ce fait, que, «depuis 1485, jusqu’à nos jours, la maladie qui compte la sueur parmi ses principaux symptômes, a reparu, à plusieurs reprises, avec des formes et surtout une gravité assez différentes, pour qu’on se croie autorisé à en faire deux espèces distinctes: la suette anglaise ou suette proprement dite, caractérisée surtout par la léthalité et l’absence de toute éruption miliaire; et la suette des Picards, dite suette miliaire épidémique, beaucoup moins dangereuse, et caractérisée par la présence d’une éruption miliaire très-abondante[687].»

Résumé en ces termes, le rapprochement semblerait n’avoir d’autre conclusion que la séparation nosologique des deux suettes.

Tel n’est pas cependant le sentiment de M. Guérin, et j’ai le regret de me trouver en désaccord avec lui, malgré ma déférence habituelle pour son autorité.

Mon honoré confrère a bien compris, qu’en pareille matière, on devait s’interdire toute affirmation trop absolue, et il exprime avec une certaine réserve, sa manière de voir, implicitement très-arrêtée.

«L’examen comparatif des diverses épidémies de suette anglaise et de suette picarde, porte à croire qu’il s’agit, au fond, de la même maladie, ne différant que par le degré d’intensité. L’absence et la présence de l’éruption miliaire, d’une importance abusive au point de vue nosologique, disparaît devant cette considération étiologique que, dans le premier cas, l’intoxication est telle, qu’elle foudroie, pour ainsi dire, les malades, et prévient toute réaction de l’organisme; tandis que dans le second, elle laisse à l’action éliminatoire de la peau, le temps et le moyen de se manifester, comme elle le fait dans toutes les affections fébriles éruptives.»

En principe général, quand on compare deux maladies, leur léthalité respective n’est pas un caractère foncièrement distinctif. Une variole simple et discrète est, au fond, la même entité morbide, qu’une variole confluente et maligne. Une fièvre pernicieuse et une fièvre intermittente simple, représentent la même affection, curable par le quinquina. Mais ici, à la différence de gravité, viennent s’adjoindre les autres caractères qui impliquent l’identité de nature. Quelles que soient leurs divergences apparentes, les deux ordres de maladies se rallient sur la base commune de l’étiologie, virulente pour les premières, effluvienne pour les autres.

Il n’en est pas de même pour les deux suettes, et on pourrait traduire le contraste radical de leur pronostic, en disant qu’il ne dépend pas de complications accidentelles, de circonstances propres aux sujets, etc. On n’en peut trouver la source que dans les tendances primordiales de leurs modalités respectives.

Ce n’est pas que la suette miliaire ne compte à son tour, comme les maladies les plus bénignes, ses jours de gravité insolite, dont nous sommes réduits, faute de mieux, à accuser l’influence du génie épidémique.

Dans la mémorable invasion du Languedoc, le nombre des morts, d’après la statistique recueillie par Fouquet, s’éleva à plus de trente mille[688]. Mais il ne faut pas perdre de vue que ce gros chiffre, tributaire, dans une certaine mesure, du traitement excitant, a été relevé dans une circonscription très-étendue.

La vérité est qu’en général, le pronostic n’avait rien de bien alarmant. Pujol affirme que pendant les six jours où la maladie qu’il observait à Castres, était dans toute la force de son développement et de sa propagation, sur 900 malades environ, il n’en périt que 12[689].

Dans l’épidémie relatée par M. Rayer, la mortalité totale des communes infectées, depuis l’origine jusqu’à la fin, a été de 116 sur 2,657 malades. Ce qui revient à dire qu’il n’est mort, en somme, qu’un malade sur 22 9/10[690].

Certes, quand on se rappelle que la suette anglaise, dans ses paroxysmes de fureur, enlevait 99 malades sur 100, on ne peut faire bon marché d’un tel contraste[691].

Si j’accorde à M. Guérin que la léthalité relative des deux maladies, ne retentit pas sur leur nature intime, je serai moins accommodant sur la valeur de l’éruption, comme élément de délimitation nosologique.

Pour le médecin de Paris, le défaut d’exanthème dans les manifestations de la suette ancienne, ne serait qu’une affaire de temps. Mais peut-on fixer, sous ce rapport, les limites indispensables aux réactions morbides? Ne varient-elles pas au gré d’une foule de causes, dont la vie garde le secret? Est-ce que l’éruption de certaines varioles suspectes n’est pas très-rapprochée des prodromes de l’invasion? Ne voit-on pas fréquemment, dans la scarlatine, éclater simultanément la fièvre, l’angine et l’exanthème? Enfin, n’avons-nous pas appris de Procope, non-seulement que les bubons des aines et des aisselles s’élevaient souvent dès le premier jour, dans la peste du VIe siècle; mais qu’un certain nombre de malades mouraient dans la première heure, le corps tout couvert de taches noires[692]?

Remarquez encore que la suette anglaise n’était pas toujours foudroyante ou rapidement mortelle. Un simple coup d’œil sur son histoire, montre qu’elle dépassait très-souvent ce terme, affectant même la marche chronique. Que devient, dans les cas de ce genre, l’interprétation de M. Guérin? Puisque la nature n’était plus entravée dans ses opérations, pourquoi donc est-ce la sueur seule, qui a invariablement accompli l’acte éliminateur, dont on voudrait laisser toute la charge à l’éruption miliaire?

M. Guérin rappelle bien, non sans intention, que sur quelques sujets, on avait vu des taches rouges, semblables, dit-il, à celles qui précèdent la miliaire. Comment se fait-il donc que cette fluxion cutanée, si activée déjà par le raptus sudoral, n’ait abouti qu’à cette ébauche avortée? Pourquoi la miliaire pathognomonique s’est-elle arrêtée en si beau chemin? Sans compter que ces prétendus préludes d’éruption n’ont été vérifiés que sur un nombre très-restreint de malades, et que tout indique qu’ils n’étaient autre chose que les pétéchies ou taches pourprées, compagnes assidues des fièvres graves.

Je ne puis clore cette discussion, trop prolongée peut-être, sans invoquer le concours de M. Hecker, qu’on retrouve toujours sur le terrain de la médecine historique.

Ce savant a étudié la suette des XVe et XVIe siècles, dans ses rapports avec les maladies qui s’en rapprochent par leurs apparences[693].

Après avoir puisé aux sources les traits de sa description, il ne cache pas que la maladie ancienne ressemblait beaucoup à la suette picarde; mais il déclare formellement, que l’éruption a tracé entre elles une ligne de démarcation qui ne peut être effacée.

Il a même poussé plus loin son analyse, et a cherché à mieux préciser le mode nosologique de la suette non éruptive, qui ne serait pour lui qu’une fièvre rhumatismale (Rhumatische Fieber).

Il faut savoir que l’École allemande donne cette qualification, à des états morbides, généralement caractérisés par des flux, dont la cause initiale serait l’action du froid humide, et qui tendraient à se terminer par des sueurs abondantes et acides. Ces attributs répondent en tous points à nos affections catarrhales, et je m’imagine, qu’au fond, le mot rhumatique n’a pas pour les médecins allemands d’autre signification.

Quoi qu’il en soit, M. Hecker retrouverait ces caractères principaux dans la suette anglaise, où l’action du froid était si puissante, que son impression fugitive, pendant l’écoulement de la sueur, amenait la mort presque à coup sûr.

Je ne manquerais pas d’objections à cette manière de comprendre la suette. Une seule suffira.

Il est incontestable que la grande maladie populaire, envisagée dans sa pathogénie générale, porte au plus haut degré, comme toutes les maladies du même ordre, l’empreinte de la spontanéité la plus frappante. Que le froid ait influencé le développement, la marche, la terminaison des attaques individuelles, c’est ce que l’expérience a mis hors de doute. Mais, en présence du fléau et de ses reprises intermittentes, l’idée ne peut venir d’en rapporter la génération à des conditions extérieures, pas plus le froid que tout autre. On connaît là-dessus ma façon de penser. Toujours est-il, que la théorie telle quelle de M. Hecker, pose en fait la séparation des deux suettes, et j’ai tenu à m’en prévaloir.

Si l’on voulait maintenant les comparer de plus près, on n’aurait pas de peine à découvrir, en dehors de l’éruption, d’autres dissemblances qui ont leur valeur séméiotique.

Je n’ai pas à revenir sur la différence de leur léthalité. Je n’alléguerai pas non plus, à l’exemple de certains auteurs, que la suette du XVe siècle était contagieuse, tandis que celle du XVIIe serait exclusivement épidémique[694]. Je ne puis accepter une proposition aussi absolue qui démentirait les principes que je professe en matière de contagion. Ce que je puis dire, c’est que je crois, par analogie, à la transmissibilité des deux maladies, dans les conditions requises pour son exercice. J’avoue cependant, que ce n’est qu’un préjugé qui ne s’appuie sur aucun témoignage démonstratif[695].

Je serai plus affirmatif sur d’autres faits, qui sont loin d’être indifférents.

Dans la suette anglaise, la sueur était essentiellement critique et devait être livrée à elle-même. Dans la suette de notre temps, cette excrétion est purement symptomatique, sans influence résolutive, et il est de précepte général d’en modérer ou mieux d’en prévenir l’écoulement.

Malgré les assurances des médecins contemporains, la première suette déjouait toutes les ressources de l’art, non-seulement par sa marche effrénée, mais aussi par sa férocité naturelle. Les suffrages que paraît s’être conciliés la méthode tempérante comparée à son antagoniste, n’ont pu affaiblir la triste éloquence des nécrologes. On peut bien dire qu’il ne nous est resté sur sa thérapeutique, qu’un amas confus de recettes et de formules dont la multiplicité même, l’incohérence et les vertus imaginaires, trahissent la pénurie trop avérée des médications réellement efficaces.

Le traitement de la suette picarde nous épargne ce pénible aveu. Non pas qu’il n’y ait eu en présence plusieurs méthodes curatives, et qu’on doive accepter sur parole l’apologie des prôneurs intéressés; mais en les jugeant à l’œuvre, on ne peut contester qu’elles n’aient été, selon les cas, très-puissantes; et l’art ne s’est pas fait illusion, en s’attribuant rationnellement une part légitime, dans l’issue heureuse de la maladie[696].

Enfin, j’ajoute comme dernier trait allégué par certains auteurs, que les hémorrhagies, symptôme rare et exceptionnel de la suette ancienne, s’associent fréquemment au contraire, à la suette moderne.

Il est temps de formuler ma conclusion définitive, qui exprime ma pensée tout entière.

La grande maladie populaire, célèbre sous le nom de suette anglaise, dont l’apparition première eut lieu en 1480, était une maladie nouvelle. Après cinq reprises épidémiques, espacées dans une période de soixante-cinq ans, elle a frappé ses derniers coups en 1551, et s’est retirée parmi les maladies éteintes, dont la pathologie humaine n’a plus qu’à graver, dans ses archives, le souvenir historique.

On pourrait reprocher à l’étude que je poursuis, une grave omission, si je gardais le silence sur une communication de M. Hecker, qui se recommande par plusieurs points de vue, à l’attention des pathologistes.

Dans l’introduction de sa belle dissertation latine sur la peste antonine, mon confrère de Berlin, après avoir fait ressortir les services que rend l’histoire de la médecine, et l’éclat des lumières qu’elle projette sur les évolutions séculaires de la pathologie, est amené à dire un mot en passant, de certaines fièvres sudatoires (febrium sudatoriarum) qu’on observerait actuellement dans le centre de l’Allemagne, principalement sur les bords du Mein, et qui auraient, assure-t-il, une ressemblance marquée avec la suette anglaise[697].

Cette dernière affection a été pour l’auteur, le sujet d’une savante monographie, et c’est là qu’il faut chercher des éclaircissements précis sur ces fièvres, dont l’existence même était à peu près ignorée, avant sa révélation. Pour être bref, je me contente d’extraire de cet ouvrage, la relation d’une maladie singulière qui envahit une bourgade allemande, en 1802. Un médecin peu connu, du nom de Sinner, en donna la description l’année suivante, dans un travail spécial d’où M. Hecker l’a exhumée, au profit de la pathologie contemporaine[698].

«Après un été chaud et très-sec, suivi en novembre 1802, de pluies continuelles, Rœttingen, sur la Tauber, petite ville de Franconie, entourée de tous côtés par des montagnes, fut attaqué le 25 du même mois, d’une maladie très-meurtrière, sans exemple dans la mémoire des habitants, et tout à fait inconnue aux médecins du pays.

»Des jeunes gens pleins de force étaient subitement saisis d’une indicible angoisse. Le cœur leur palpitait fortement sous les côtes. Aussitôt s’exhalaient sur tout le corps, des torrents d’une sueur acide et fétide. En même temps, ils ressentaient une douleur déchirante dans le dos. Cette douleur disparaissait quelquefois très-promptement, et si elle gagnait la poitrine, les palpitations et l’angoisse se renouvelaient. Les malades défaillaient, et les membres se raidissant, ils rendaient l’âme. Chez la plupart, tout cela se terminait en vingt-quatre heures. Tous cependant ne succombaient pas à la première attaque; mais chez quelques-uns, après que le pouls était tombé à une faiblesse et à une petitesse extrêmes, et que la respiration avait suivi la même diminution, la douleur déchirante se faisait sentir de nouveau dans les parties extérieures; ils éprouvaient de la pesanteur et de la raideur dans le dos; le pouls et la respiration reprenaient leur régularité; mais la sueur continuait à ruisseler. Ce calme était excessivement trompeur; car, à l’improviste, reparaissaient les palpitations et la petitesse du pouls, et alors, le plus souvent, la mort était inévitable. Chose frappante! Les malades, bien qu’inondés de sueur, n’étaient que très-peu altérés; leur langue n’était pas sèche, pas même sale, et elle conservait son humidité naturelle; chez la plupart, il s’écoulait peu d’urine.

»Quand la maladie suivait son cours, sans remèdes échauffants, il ne survenait aucune éruption cutanée. Ces éruptions, quand elles se manifestaient, étaient de différentes natures: des vésicules miliaires de toute forme et de toute couleur, de vraies bulles de pemphigus ou même des pétéchies. Il faut remarquer que les malades n’éprouvaient jamais la démangeaison générale qui précède l’éruption de la suette miliaire, et qu’il ne se faisait jamais non plus une desquamation régulière.» D’où M. Hecker conclut, et je partage son sentiment, que ces éruptions cutanées étaient purement symptomatiques dans la maladie de Rœttingen, et qu’elles n’en faisaient pas une partie essentiellement nécessaire, comme elles le sont dans la suette de Picardie.

«Quand l’issue devait être heureuse, la sueur diminuait dès le second jour, et perdait toutes ses mauvaises qualités. De sorte qu’il ne restait plus qu’une transpiration abondante sans accidents inquiétants, et tout finissait vers le sixième jour.

»Le traitement suivi par le peuple aggrava beaucoup le mal. Comme au XVe siècle, et comme dans la miliaire moderne, dans l’intention d’activer la sueur, on échauffa les malades par tous les moyens, au péril de leur vie. C’est sous l’influence de cette méthode, que survenaient diverses espèces d’éruption.

»Dans les premiers jours, la mortalité fut effrayante, et les habitants des localités voisines du théâtre de l’épidémie en évitèrent les approches, comme s’il s’agissait d’une ville pestiférée. M. le docteur Sinner, sans lequel le souvenir de cet événement pathologique se serait probablement perdu, apporta les secours de son art, protesta énergiquement contre la méthode en vogue, et sauva, par des moyens plus doux, tous les malades qui se livrèrent à lui.

»Il est à remarquer que l’épidémie se confina exclusivement à Rœttingen et qu’on ne compta pas un seul cas au dehors. Le 5 décembre, par un beau temps, accompagné d’une forte gelée, elle disparut entièrement.»

Le simple exposé qu’on vient de lire, suffit pour établir une grande ressemblance entre cette maladie et la suette anglaise. M. Sinner lui assigne une nature rhumatismale, et j’ai dit que M. Hecker ne comprend pas autrement la suette. Mais il n’en reste pas moins vrai que, pour se prononcer dans le sens de l’identité complète, il faudrait fermer les yeux sur des différences importantes.

La maladie de Rœttingen s’est concentrée obstinément dans son enceinte; elle s’accompagnait d’une éruption symptomatique; sa durée commune était de six jours.

Ces caractères sont en opposition avec les traits correspondants, inscrits au signalement de la suette anglaise: rayonnement rapide et lointain, absence d’éruption, soudaineté des attaques ou évolution éphémère, dans le sens littéral du mot.

Quelle que soit l’opinion que suggère cette confrontation nosographique, on doit être d’accord pour convenir que ce fait isolé et passager d’une maladie, tombant à l’improviste sur une petite ville d’Allemagne, avec les principaux symptômes de la suette anglaise, et un air de nouveauté qui surprend les médecins et les habitants de la localité envahie, représente une observation des plus curieuses. Elle ne pouvait être séparée de l’histoire de la suette, lors même qu’on resterait en suspens sur la nature du rapport qui relierait les deux entités morbides, comparées à trois cents ans de distance.

Quand j’ai cru devoir fixer à la fin du XVe siècle, la première explosion connue de la grande épidémie de suette, je n’ai pas fait pressentir une restriction qui, dans la pensée de certains auteurs, pourrait insinuer des doutes sur l’authenticité de cette date. Quoique je sois bien éloigné de lui reconnaître cette portée, il est indispensable que je donne quelques explications.

On trouve, dans certains livres de médecine ancienne, la description d’une maladie spéciale qui porte le nom de maladie cardiaque, caractérisée par d’abondantes excrétions sudorales, et réunissant plusieurs des manifestations de la suette anglaise. Cette maladie intéresse doublement, comme on va le voir, le sujet de mes études.

M. Hecker, qui feuillette d’une main si sûre les écrits des vieux maîtres, n’a pas manqué d’arrêter au passage, cette espèce morbide originale, dont il s’est proposé de vérifier les rapports avec la suette.

Mais ce n’est pas uniquement à ce point de vue que cette maladie mérite notre attention. Elle nous offre un exemple de plus, de ces affections qui ne font que passer dans la série nosologique, et dont nous pouvons également noter l’entrée et la sortie, dans une période limitée de notre histoire médicale.

Il est positif que les recherches les plus sérieuses n’en laissent apercevoir aucune trace dans les œuvres d’Hippocrate, qui n’aurait pas négligé d’en faire mention, s’il avait eu occasion de l’observer.

D’un autre côté, on peut s’assurer qu’après avoir pris place, pour la première fois peut-être, dans les écrits d’Erasistrate, trois siècles avant J.-C., son souvenir va s’effaçant de plus en plus à partir de Galien; de sorte que cette maladie, selon toutes les vraisemblances, a dû naître sous les successeurs d’Alexandre, et cesser vers le IIe siècle de notre ère.

Voilà donc encore une affection morbide qui aurait apparu à un moment donné sur la scène médicale, s’y serait maintenue pendant un certain temps, et l’aurait enfin désertée, ne nous laissant que la tradition d’une sorte de curiosité pathologique.

Cette interprétation préjuge déjà la conclusion que je me propose de tirer du parallèle de la maladie cardiaque et de la suette. Après avoir bien pesé le pour et le contre, il ne m’est pas resté le plus léger doute sur leur distinction nosologique, et j’espère gagner l’adhésion du lecteur, en mettant sous ses yeux les éléments essentiels de ce diagnostic différentiel.

Les documents dont je vais me servir sont d’autant plus précieux, que la maladie qu’ils concernent, a été complétement négligée par les modernes, qui ont probablement trouvé, dans son défaut d’actualité, l’excuse de leur silence. On peut dire que lorsqu’on entreprend aujourd’hui cette étude, on s’engage dans une voie à peine frayée.

Sauvages, malgré sa prodigieuse connaissance des faits médicaux de tous les lieux et de tous les temps, n’a pas même nommé la maladie cardiaque dans sa nosologie méthodique, et Pinel a imité son exemple.

Fodéré et Ozanam n’en ont rien dit non plus, dans leurs histoires des épidémies.

Je constate la même omission dans les traités de pathologie interne les plus récents, tels que ceux de MM. Andral, Grisolle, Requin, etc.

La maladie cardiaque est à peine indiquée dans quelques articles de dictionnaires[699].

On ne sera pas surpris qu’au milieu de l’indifférence générale, M. Littré, fidèle à ses goûts, ait prêté plus d’attention à la maladie ancienne. Il en a tracé, d’après M. Hecker, dans la Gazette médicale de Paris[700] une description qu’il a reproduite l’année suivante dans un recueil littéraire, en la rapprochant de la grande maladie du XVe siècle[701].

J’apprécie toute la valeur de ces indications que relève la compétence éprouvée de M. Littré; mais le sujet m’a paru réclamer un complément d’information, et je n’ai pas cru devoir déroger à mes habitudes de recherches directes. Ce qui va suivre est donc le résumé de mon enquête dans les écrits des auteurs, qui ont été témoins de la maladie cardiaque.

Galien, dont on regrette souvent le verbiage, et qui se tait, au contraire, dans bien des cas où l’on voudrait l’entendre, s’est abstenu de décrire spécialement cette maladie qu’il avait cependant vue et traitée. Il n’en parle qu’en passant, et en termes trop écourtés, pour qu’on puisse s’en représenter l’image, et déterminer le rang qu’elle tenait dans la pratique de son temps. Il signale cependant parmi ses caractères, les douleurs d’estomac, les sueurs excessives et la prostration des forces[702].

Cœlius Aurelianus a été heureusement moins discret; il a consacré onze chapitres de son ouvrage, De morbis acutis et chronicis, à l’histoire de cette espèce morbide qu’il avait eu de nombreuses occasions d’observer[703].

Quelques médecins de l’antiquité, notamment Erasistrate et Asclépiade, qui ont été les premiers à la décrire, l’attribuaient à une tumeur, ou, dans le langage de l’époque, à une obstruction du cœur, d’où lui était venue la qualification de morbus cardiacus (καρδιακον). Les Grecs, en raison de son symptôme dominant, l’appelaient aussi diaphorèse (διαφόρησις), mot qui a passé dans notre idiome médical, et qui se traduit littéralement par celui de suette. Aussi Cœlius désigne-t-il indifféremment sous le nom de cardiaci ou diaphoretici, les sujets atteints de cette maladie.

Je ferai tout d’abord remarquer, à la louange de ce savant écrivain, qu’après avoir montré l’insuffisance des raisons alléguées par certains auteurs, pour fixer le siége primitif de l’affection cardiaque dans le cœur, dans le péricarde, dans le diaphragme, ou même dans le poumon ou le foie, il déclare expressément qu’il la considère, d’après l’ensemble de ses symptômes, comme une maladie générale (totum corpus necessario pati accepimus)[704]. Ce n’est pas d’aujourd’hui que le problème de la localisation et de la généralisation des maladies défraie les disputes des médecins.

Je ne pouvais donc choisir un meilleur guide que Cœlius Aurelianus, pour cette étude rétrospective. Cet auteur passe, à juste titre, pour exceller dans les descriptions nosographiques; ses tableaux, peints sur nature, révèlent un maître dont la touche se retrouve dans le portrait de la maladie ancienne, qui n’est nulle part aussi achevé. L’extrait qu’on va lire suffira largement aux exigences de la question que j’ai en vue[705].

«La maladie cardiaque (cardiaca passio), plus commune en été que dans les autres saisons, attaque plus d’hommes que de femmes, et principalement les jeunes gens forts et pléthoriques.

»Parmi ses prodromes, on observe un violent mouvement fébrile; le pouls est fréquent, serré, petit, et conserve ce caractère, sans se relever, pendant toute la durée du paroxysme, et même jusqu’à la fin de la maladie. Quelquefois les pulsations de l’artère sont désordonnées, inégales ou intermittentes. A ces symptômes se joignent le dégoût, une soif ardente, un sommeil si léger qu’il cède au moindre bruit, des hallucinations, un air d’hébétude, une agitation incessante. En même temps, les genoux, les coudes et les jambes sont froids et engourdis.....

»Ces symptômes surprennent souvent les individus dans la plénitude de leurs forces; mais ils surviennent aussi chez les sujets affaiblis par d’abondantes pertes de sang, des flux copieux du ventre, ou autres déjections humorales, comme cela a lieu dans les fièvres de mauvais caractère.

»A ces causes prédisposantes, on peut joindre la température élevée de l’atmosphère; la constitution médicale sous l’influence de laquelle se multiplient les états asthéniques[706]; le tempérament lymphatique prononcé; la mollesse et la blancheur des chairs; la pâleur du teint; la surabondance de graisse.

»Mais ces circonstances antécédentes et ces phénomènes avant-coureurs sont assez mobiles et assez vagues, pour laisser quelque incertitude sur la nature de la maladie qui va éclater.

»Quand celle-ci est bien établie, elle présente des caractères qui ne permettent pas de la méconnaître.

»Le malade accuse, dans les jointures, une sensation de froid et d’engourdissement qui peut s’étendre aux jambes, aux mains et à toute l’habitude du corps. Le pouls est serré, fréquent, petit, faible, filiforme; avec les progrès de la maladie, il devient enseveli, obscur, tremblotant, inégal, et disparaît entièrement. Les sens sont troublés; un profond désespoir s’empare des malades. L’insomnie est invincible; et, dans la plupart des cas, un torrent de sueur inonde soudainement la peau. Chez quelques-uns, cette excrétion, d’abord ténue et aqueuse, se montre, en premier lieu, sur le cou et à la face, pour devenir bientôt générale, sous forme d’un liquide épais, glutineux, visqueux, ayant l’aspect et l’odeur désagréable de la lavure de chair (lotura carnis)[707].

»La respiration courte et haletante s’accompagne d’une oppression intolérable, et la voix devient faible, tremblante et entrecoupée. Le visage est pâle, les yeux enfoncés dans l’orbite[708]. La poitrine comprimée ne se dilate qu’avec effort. Une syncope précède souvent les paroxysmes. Il n’est pas rare que la langue reste humide, même chez les délirants. Chez d’autres, elle est sèche et râpeuse, avec grande appétence de boissons froides.

»Quand le danger est prochain, la vue s’obscurcit, les articulations prennent une teinte livide; les ongles se recourbent (ce que les Grecs appellent γρυπωσις). La plupart des malades conservent, jusqu’au bout, toute leur raison. Un petit nombre divague. Le cœur est agité par de violentes palpitations[709]. Enfin, aux derniers moments, la surface de la peau se ride, et l’on voit surgir les phénomènes ordinaires de l’agonie, entre autres le dévoiement.

»Parmi les signes de mauvais augure, on doit compter le larmoiement involontaire, c’est-à-dire sans motifs appréciables, ou bien l’écoulement par les yeux, d’un liquide sanieux ou purulent; ou enfin, la formation, sur la cornée, d’une tache blanche, en forme de croissant lunaire, qui s’arrondit peu à peu (ονυχα des Grecs)..... On peut en dire autant d’un insurmontable dégoût, qui porte le malade à refuser tout ce qu’on lui offre et à repousser même le vin. C’est encore un mauvais signe de voir la fièvre se rallumer, lorsqu’il a consenti à prendre un peu de nourriture..... Le délire est aussi une complication très-alarmante.

»Quand la maladie se prolonge, les sujets finissent par succomber dans le dernier degré du marasme, faute de pouvoir réparer leurs forces à l’aide d’une alimentation suffisante, qu’interdit l’altération grave de leurs fonctions digestives.....

»Chez quelques-uns, la colliquation sudorale manque, ce qui n’empêche pas les forces de s’épuiser par une sorte de dissolution cachée (disjectione occulta) qui n’en est pas moins mortelle. C’est ce que les Grecs appellent αδηλον διαφορησιν (diaphorèse latente)[710].

»Si la maladie tend à une heureuse terminaison, le pouls se relève avec le retour de la chaleur, la respiration s’exécute plus facilement; le malade reprend courage; les aliments dont il fait usage restaurent sensiblement ses forces, et il tombe dans un profond sommeil, semblable à celui qui succède à une grande fatigue.»

La maladie dont on vient de lire la description, était assez généralement regardée comme incurable. Cœlius proteste énergiquement contre ce pronostic[711]. Il assure avoir obtenu de nombreuses guérisons, en suivant la méthode de son maître Soranus. Ce n’est pas ici le lieu de reproduire les détails de ce traitement; mais j’y découvre une prescription spéciale, sur laquelle il m’importe d’insister.

Après avoir établi les caractères généraux qui distinguent, en clinique, les sueurs salutaires et véritablement critiques, de celles qui aggravent au contraire la maladie[712], Cœlius pose comme indication principale et urgente, l’obligation d’arrêter le mouvement sudoral qui est, selon lui, un des symptômes les plus redoutables de la passion cardiaque. Dans ce but, il prescrit des lotions d’eau froide et vinaigrée, des applications de cataplasmes ou de linges, imbibés des décoctions astringentes les plus actives, sur les parties qui sont le siége de l’excrétion, et même sur toute l’étendue de la peau, avec la précaution de les renouveler, dès qu’ils commencent à s’échauffer. Les malades étaient couchés dans une chambre fraîche, sur un lit dur et légèrement couverts. On entretenait autour d’eux la libre circulation de l’air, activée par une ventilation convenable. Cœlius faisait même ouvrir les fenêtres, quand la température extérieure ne s’y opposait pas. Les boissons devaient être froides, prises en petite quantité, souvent réitérées, pour que la répétition de l’impression secondât l’effet styptique qui devait resserrer les pores cutanés et faire obstacle à la sueur. Le sol était jonché de feuilles de vigne, de myrte, de chêne, de lentisque, de roses, de grenadier, dont les émanations astringentes se répandaient dans l’air ambiant. On arrosait aussi le pavé avec des décoctions froides des mêmes plantes. A l’intérieur, on remplissait la même indication par l’usage de remèdes astringents très-énergiques; et l’on peut s’en rapporter à la polypharmacie de l’époque, pour la profusion des drogues entassées dans les formules[713].

Telle est, en raccourci, et débarrassée de bien des préceptes, aujourd’hui surannés, la méthode recommandée, avec conviction, par Cœlius. J’ai dû la faire connaître, parce que je la considère comme un argument décisif, à l’appui de la séparation de la maladie cardiaque et de la suette anglaise.

Le tableau que j’ai tracé renferme bien des traits de ressemblance. Des deux parts, mêmes troubles du cœur, même modification de la voix et de la parole, même agitation, même dyspnée, même sueur soudaine, abondante et fétide, même exhaustion mortelle des forces, provenant principalement de la colliquation sudorale. Mais lors même que leur symptomatologie comparée ne ferait pas ressortir aussi, bien des différences marquées, le contraste des méthodes curatives qui leur sont respectivement applicables, suffirait pour établir entre les deux maladies une démarcation infranchissable. Si le traitement mis en œuvre par Cœlius a montré, en réalité, comme il n’est pas permis d’en douter, l’efficacité qu’il lui attribue; si la compression artificielle de la sueur est devenue une indication rationnelle justifiée par l’expérience, cette pratique est en contradiction formelle avec celle qui s’adaptait à la cure de la suette. Provoquer le refoulement du flux sudoral à l’aide des agents les plus énergiques de la médication astringente, y compris l’emploi des affusions froides, eût été un trait d’audace dont aucun médecin sérieux n’eût consenti à assumer la responsabilité, et que le patient aurait payé cher. On n’a pas oublié que l’impression la plus fugitive et la plus légère de refroidissement, suffisait pour répercuter la transpiration, et amenait presque instantanément la mort. La guérison, dans les cas trop rares où il était permis de l’espérer, tenait à l’art de respecter la sueur, tout en la maintenant, autant que possible, dans la mesure qu’elle ne devait pas dépasser pour être salutaire. L’application du précepte était ardue sans doute, et l’opiniâtre léthalité du mal ne le prouvait que trop. Mais il n’en est pas moins certain que de toutes les méthodes curatives tour à tour essayées en pure perte, la seule qui laissât quelques chances favorables, prescrivait de diriger et de surveiller la crise sudorale, en s’abstenant résolûment de toute intervention active, qui aurait pu la troubler, la tronquer et, à plus forte raison, la refouler.

M. Hecker a donc été en droit de conclure que la maladie cardiaque, fructueusement combattue par la réfrigération, différait foncièrement de la suette anglaise qu’il déclare rhumatismale, d’après le rôle prépondérant qu’il assigne au froid, dans son étiologie et dans son pronostic. Le même contraste ressortirait aussi de cette circonstance, que la suette a régné dans les pays froids et humides, tels que l’Angleterre, l’Allemagne et le nord de l’Europe, tandis que la maladie cardiaque n’a été observée que dans les contrées chaudes de l’Asie-Mineure, de la Grèce et de l’Italie.

On ne peut mettre en doute, conformément au célèbre aphorisme d’Hippocrate, que la différence des traitements éprouvés n’implique la différence de nature des deux entités morbides. A la rigueur, ce motif seul résoudrait la question en litige. Là pourtant, ne s’arrêtent pas les divergences.

Le nom d’Éphémère représentant à la lettre, la marche de la suette qui aboutissait au salut ou à la mort, dans le court espace de vingt-quatre heures, donnerait, à ce point de vue, une fausse idée de la maladie cardiaque. Non pas certes qu’elle ne fût aussi une maladie aiguë. Mais quoique Cœlius ait négligé de préciser sa durée moyenne, on peut déduire de quelques indications, qu’elle se prolongeait habituellement pendant plusieurs jours, et il n’était pas rare de la voir passer à l’état chronique, chez certains malades dont on n’avait pu, ni calmer la fièvre, ni restaurer les facultés digestives, et qui succombaient au dernier degré du marasme.

Dans la suette, nous avons vu survenir, dès les premières heures, ce perfide sommeil qu’il fallait empêcher à tout prix, parce qu’il était l’avant-coureur de la mort.

Un des principaux symptômes de la maladie cardiaque était, au contraire, une insomnie opiniâtre.

Enfin, tant que la suette anglaise a gardé sa place dans le règne pathologique, elle n’a jamais dérogé à ses habitudes d’épidémicité. Rien du moins n’atteste, que dans les intervalles qui séparaient ses grandes invasions, elle ait révélé son existence par des atteintes sporadiques.

L’affection cardiaque ne nous apparaît jamais comme maladie populaire, dans la tradition contemporaine. Il serait imprudent d’imposer à cette éventualité une impossibilité absolue, que de nouvelles recherches pourraient démentir à l’improviste. Nous avons entendu Cœlius insinuer vaguement l’influence des constitutions médicales asthéniques, qu’on peut bien regarder comme un acheminement à l’épidémicité confirmée; mais il n’en est pas moins vrai que, sous ce rapport, les deux maladies que je compare, n’ont ni les mêmes tendances, ni le même mode de généralisation.

Avant de clore cet article, je suis obligé de dire quelques mots d’une observation, dont la connaissance est encore due à M. Hecker, et qui jetterait, à l’entendre, un jour nouveau sur la maladie cardiaque, en la rattachant par un lien imprévu à notre pathologie actuelle. Quoique je sois loin d’être édifié sur le véritable caractère des faits signalés par l’inépuisable travailleur de Berlin, et que je n’accepte que conditionnellement, la conclusion nosologique qu’il en a tirée, je dois livrer ces documents à l’appréciation de mon lecteur[714].

M. Hecker nous apprend donc que la maladie cardiaque n’est pas éteinte, comme on l’admet généralement. Quelques médecins allemands en parlent bien encore, mais pour la confondre avec certaines maladies analogues, telles que la fièvre lente ou le typhus.

M. Hecker s’est proposé de rectifier ces idées, et il se flatte d’avoir déterminé une pathogénie plus conforme à l’ensemble des caractères de la maladie. Il a eu, ajoute-t-il, la satisfaction de voir son opinion confirmée avec empressement, par deux médecins russes d’une haute compétence, et bien placés pour observer les faits dont il croit avoir deviné le sens méconnu jusqu’à lui.

Mon érudit confrère venait à peine de livrer à la publicité, la description de la maladie cardiaque, annexée à sa monographie de la suette anglaise, lorsqu’il reçut une lettre du Dr Seidlitzius, célèbre médecin de Saint-Pétersbourg, qui lui faisait part de ses impressions, après la lecture de ce travail. Lui aussi, aurait eu occasion d’observer, plus de vingt fois, la maladie cardiaque dans les salles de l’hôpital de la marine dont il était médecin en chef, et, d’après les résultats des autopsies cadavériques qu’il avait pratiquées, il n’hésitait pas à partager l’opinion de M. Hecker sur la nature de cette maladie, et à la considérer comme une cardite scorbutique.

Il paraîtrait, d’après cette communication, que le scorbut, qui a presque délaissé les autres nations de l’Europe, règne encore en Russie, au point que ses formes les plus rares passent de temps en temps sous les yeux des médecins attentifs. Il en résulte, qu’en admettant la justesse de l’interprétation assignée par le docteur russe aux cas qu’il a observés, le nom primitif de la maladie antique devrait lui être restitué, après une longue série de siècles, et il faudrait rendre hommage à la sûreté du diagnostic local porté par les anciens, qui en avaient placé le siége dans le cœur. Ce fait, comme on le voit, ne laisserait pas que d’être assez curieux, et bien digne d’obtenir une place dans l’histoire de l’art.

La lettre dont je viens de parler, fut bientôt suivie d’une autre, adressée à M. Hecker par le premier médecin de l’empereur de Russie, praticien entouré de la considération publique. Il lui écrivait qu’il avait observé sur des militaires, quatre ou cinq cas de maladie cardiaque, et qu’il s’était assuré qu’elle était de nature scorbutique[715].

Cette opinion me suggère les réflexions suivantes:

D’abord, s’il était vrai que la maladie cardiaque ne fût qu’une forme spéciale du scorbut, elle devrait, par ce fait seul, être séparée de la suette à laquelle on n’a jamais eu, que je sache, la pensée d’attribuer cette pathogénie. Mais pour prendre une détermination, je ne puis me passer des éléments de diagnostic qui me manquent, et j’aurais besoin d’être mieux renseigné sur l’état de la pathologie locale de la Russie. Le scorbut, ou, comme on le dit, la cardite scorbutique, pourrait, dans certains cas exceptionnels, revêtir les apparences de la maladie ancienne, et en reproduire les principaux symptômes, sans qu’on fût, pour cela, autorisé à les déclarer identiques. N’y aurait-il pas autant de motifs de la confondre avec la suette?

Il y a plus; rien ne prouve que le scorbut ait existé à l’époque où les médecins traitaient la maladie cardiaque. L’incertitude même qui nous est restée sur ce point, atteste au moins sa rareté relative, dans ces temps reculés. Sprengel est très-explicite: «On a prétendu, dit-il, le trouver dans plusieurs passages des écrivains de la Grèce; mais toutes les preuves, accumulées en faveur de l’antiquité de cette affection, ne sauraient soutenir un examen sévère[716].»

Ce n’est pas, que certaines maladies répandues autrefois dans les armées, notamment dans celle de Germanicus, après le passage du Rhin, n’aient été qualifiées de scorbut par les modernes, qui n’y regardent pas toujours d’assez près; mais les descriptions qui sont venues jusqu’à nous, renferment trop de lacunes, d’incertitudes, de circonstances suspectes, pour qu’on souscrive, sans restriction, à ces affirmations nosographiques.

A entendre Sprengel, le scorbut serait clairement décrit dans l’histoire du voyage de saint Louis en Palestine, pendant l’année 1250, et l’on ne peut guère, en effet, interpréter autrement la relation de Joinville; mais il assure que depuis cette époque, il «n’en rencontre plus aucune trace évidente jusqu’au XVe siècle[717].»

Ce n’est pas le moment d’examiner à fond cette question incidente. On me permettra cependant d’ajouter qu’à priori il semble bien que le scorbut, si étroitement associé aux longues et lointaines expéditions maritimes, était privé, chez les anciens, des conditions les plus puissantes de son développement et de son extension. Comment donc admettre, sur la foi de quelques conjectures récentes, qu’il fût alors très-répandu, sous les traits de la maladie cardiaque, qui n’en serait, de nos jours, qu’une forme insolite, à peine entrevue, et confinée dans une région très-limitée? J’avoue qu’il ne me paraît pas aisé de répondre catégoriquement à ces objections. Elles tomberaient d’elles-mêmes devant un ensemble de faits bien analysés, attentivement confrontés, et surtout assez multipliés, dans la pratique, pour former une base solide d’observations. Nous n’en sommes pas encore là; et jusqu’à plus ample informé, malgré ma déférence pour les hommes éclairés qui paraissent s’entendre sur cette question obscure de clinique, j’ajourne mon assentiment. On m’accordera cependant, que ce nouvel exemple vient encore, après tant d’autres, attester les avantages que la médecine peut retirer, des relations qu’elle entretient avec la pathologie historique, dans l’espace et la durée.

NOTES:

[601] Ce recueil a pour titre: Scriptores de sudore anglico superstites collegit Christianus Gottfridus Gruner, med. et chir. doctor, professor medicinæ..... Post mortem auctoris adornavit et edidit Henricus Hæser, med. et chir. doctor, professor medicinæ in universitate litterarum ienensi ordinarius honorarius, etc. (Ienæ; sumptibus Friderici Maukii, 1847.)

[602] Je désignerai mes emprunts au recueil de Gruner, par ces initiales abréviatives: R. de G.

[603] Joachim Schilleri, ab Herderen physici, de peste britannica commentariolus vere aureus, etc. (Basileæ, excudebat Henricus Petrus, mense Augusto, anno MDXXXI.)

[604] A Booke, or counseill against the disease commonly called the sweate, or sweatyng sicknesse made by John Caïus, doctour in phisicke. 1552.--Johannis Caii Britannici de Ephemera Britannica liber summa cura recognitus. Londini, 1721, impensis Gul. et Joh. Innys.--Cette édition est la plus estimée. En tête de la première, Kaye a mis une longue dédicace qui porte cette date: Londini, pridiè Idus Januarii, anno 1555.

[605] Voir le travail de M. Hæser, annexé au recueil cité: Commentatio de sudoris anglici historia atque natura..... (R. de G. pars tertia, additamenta, p. 536.)

[606] Les historiens de la suette anglaise ne sont pas d’accord sur l’année de sa première apparition. Les uns la placent en 1485, et cette date est assez généralement acceptée; d’autres la reportent à l’année suivante. Médicalement parlant, cette discordance chronologique est insignifiante; mais il est bon de savoir qu’elle n’est qu’apparente. Elle tient uniquement à ce que certains historiens ont adopté la supputation de l’Eglise romaine, tandis que d’autres se sont conformés au calendrier de l’Eglise anglicane. D’après notre manière actuelle de compter, il n’est pas douteux que la suette a envahi l’Angleterre en 1486.

[607] Holinshed’s Chronicle. 1578, p. 763.

[608] Edouard Herbert de Cherbury, _The life and reign of king Henry the eighth_. London, 1649, p. 69.

[609] Ed. Herbert, ibid.

[610] Mézeray, Hist. de France, t. II, p. 968. M.DCLXXXV.

[611] Larrey, Hist. d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande, etc., t. I, p. 4. Rotterdam, 1697.

[612] Lettre de Mons. du Bellay, etc., à Mons. le Grand-Maistre de Londres, le XXI jour de juillet 1529; dans l’Hist. du divorce de Henry VIII, roi d’Angl. et de Catherine d’Aragon, par J. Legrand.

[613] Les épidémistes disposés à rattacher l’apparition des grandes maladies populaires à la double influence des perturbations cosmiques et morales, pourront se prévaloir de l’opinion de Forestus, qui se pose comme très-partisan de cette étiologie, au moins pour cette invasion: «Post jam, dit-il, tot orbis tumultus, post bella, post cædes, post opinionum dissidia, post rerum omnium et caritatem et inopiam.» (Petrus Forestus, Observationum, et curationum medicinalium de febribus ephemeris et continuis libri duo.--Lugduni Bat. 1589. R. de G., p. 500.)

Malheureusement pour ce système, Kaye a constaté, dans l’invasion de 1551, les conditions diamétralement opposées. «Cum in alta pace omnia et tranquilla essent, nec ullis perturbata molestiis.» (R. de G., p. 352.) Certes, le contraste entre les deux assertions, ne saurait être plus frappant, quelle que soit la conclusion qu’on en tire.

[614] Dans la note de Mézeray, que j’ai déjà citée (¿p. 454) l’historien a signalé, par erreur, la France, au lieu de la Gaule Belgique, parmi les stations de l’épidémie.--Le passage de Fernel est très-explicite: «Febres sudorificæ quæ insolentes magno terrore in omnem inferiorem GERMANIAM, in GALLIAM BELGICAM, et in BRITANNIAM, ab anno Christi millesimo quingentesimo vigesimo quinto, in annum millesimum quingentesimum trigesimum, autumno potissimum pervagatæ sunt.» (Fernelii Universa medicina, p. 794. 1679.)

[615] Historia reformationis Ecclesiæ anglicanæ à Guilbert Burnet. (R. de G., p. 422).--Dans ces évaluations, il ne faut pas oublier l’infériorité numérique de la population de Londres, comparée à celle de nos jours.

[616] Strype, Memorials ecclesiastical. Lond., 1721, t. II, p. 217. (R. de G. p. 425.)

[617] Strype, Memorials ecclesiastical, cité.

[618] J. Fuller, History of the University of Cambridge. 1655, p. 128.

[619] Baconi Historia regni Henrici septimi, p. 5, in-folio. Londini, 1638.

[620] J’ai dit que Kaye avait écrit deux relations: l’une en anglais, l’autre en latin; ce qui n’implique pas qu’il se soit traduit lui-même. La version que je donne, est celle de l’œuvre latine, dont j’ai déjà indiqué le titre et la date (¿p. 451).

[621] R. de G., p. 352-356. On voudra bien ne pas oublier que je traduis, et que je me suis fait une loi de reproduire le texte de Kaye aussi littéralement que possible.

[622] Ibid., p. 359.

[623] Le mot marcor que je rends, faute de mieux, par affaissement général, n’a pas un sens bien défini. A cette place, il me paraît représenter cette dépression subite du turgor vitalis de la peau, qui passe à juste titre pour un signe de mauvais augure, dans ce genre de maladie. M. Hæser s’est aussi arrêté à cette interprétation: «Turgoris in collapsum quemdam corporis commutatio.» (R. de G., p. 554. Note.)

Castelli, au mot marcor ou marasmos de son lexique, propose une version qui se rapproche de celle que j’ai adoptée.

[624] Le mot virus, employé par Kaye, est ici détourné de son acception technique, et n’est pas synonyme de principe contagieux. Il remplace le mot venenum, dont l’auteur s’est souvent servi. La qualification d’acrius qui lui est adjointe, représente une de ces acrimonies si souvent invoquées par l’ancien humorisme, dont le médecin anglais suit les inspirations. Je crois avoir bien rendu sa pensée, en traduisant virus acrius, par acrimonie maligne.

[625] Nous retrouvons ici, cette particularité séméiologique, notée dans les maladies malignes, où la sécrétion urinaire, à n’en juger que par son produit, semble s’opérer comme dans l’état de santé. Nous avons déjà eu occasion de renouveler cette remarque.

[626] Schiller, Op. cit. de signis, cap. I.

[627] Consulter pour les détails le R. de G., p. 550 et suiv.

[628] R. de G., p. 519, Anonymi regimen.

[629] R. de G., p. 554.--Note.

[630] Castricus, célèbre praticien d’Anvers, pendant l’invasion de 1529, insiste sur l’obligation reconnue par tous les auteurs, d’éviter la moindre impression de froid, qui suffisait pour répercuter mortellement la sueur. Les malades étaient astreints à uriner dans leur lit. Le médecin devait s’interdire de soulever les couvertures, pour tâter le pouls. (R. de G., p. 12.)

[631] J’ai déjà averti que Fernel n’avait pas eu occasion de voir la suette en France, puisqu’elle n’y était pas venue. Mais le rang qu’il occupait dans la médecine de son temps, lui imposait l’obligation de l’étudier indirectement, et il lui a en effet réservé quelques courts passages de ses œuvres. Nous y lisons même une consultation sur la suette, rédigée pour l’ambassadeur anglais, et qu’il a signée conjointement avec Houlier et Sylvius. La prophylactique y tient la plus grande place. Pour juger impartialement cet échantillon bien vieilli de l’humorisme et de la polypharmacie du XVIe siècle, dû à la collaboration de trois médecins illustres, on a bien besoin de se reporter à l’époque où il fut écrit. (Consilium LXIX, ad pestem anglicam, 1550. D. Fernelii, Jacob. Hollerii et Jacob. Sylvii, pro legato anglico.--J. Fernelii Universa medicina, p. 716. Coloniæ Allobrogum. MDCLXXIX.)

[632] Gruner, Morborum antiquitates, p. 66.

[633] Castricus, Op. cit. (R. de G., p. 11.)

[634] Tertius Damianus, R. de G., p. 35.

[635] R. de G., p. 155.

[636] J. Fuller, Hist. cit. de l’Université de Cambridge, p. 128. 1655.

[637] R. de G., p. XI.

[638] R. de G., p. 11.

[639] Rembert Giltzheim, célèbre professeur de médecine au XVIe siècle, a consigné ce détail dans un manuscrit allemand inédit, annexé par M. Hæser au recueil de Gruner (p. 510).

[640] Kaye, édit. latine et anglaise. (R. de G., p. 367.)

[641] Legrand, Hist. du divorce de Henry VIII, etc., t. I, p. 93. Paris, 1688.

[642] Gruner, Itinerar. sudoris angl., p. 14.

[643] R. de G., p. 368.

[644] Voir Castricus (p. 13), Schiller (p. 308), Nidepontanus et Laur. Frisius (p. 177.) (R. de G.)

[645] Voici la formule de ce remède: «Medicatus sum epithemate vel fomentis ipsi admoto ex aqua rosarum calida, in qua radix zedoariæ et dictamni trita cocta sint composito.» (R. de G., p. 37.)

[646] Richard Mead, Recueil des œuvres. Trad. T. I, p. 339. 1774.

[647] Mead est-il aussi convaincu qu’il le paraît, de la contagiosité, fort douteuse, de la suette? Je croirais plutôt qu’il prend ce prétexte pour pouvoir soutenir, toujours en digne Anglais, que la suette n’a pénétré dans son pays que par importation, et que la désignation de suette anglaise, a consacré une calomnie. Aussi admet-il avec empressement, qu’elle n’est que la propagation de la maladie épidémique qui aurait attaqué l’armée des Turcs au siége de Rhodes. Gruner réfute péremptoirement cette opinion. (R. de G., p. 21.) L’histoire fait foi que le siége de Rhodes le plus rapproché de la première invasion de la suette, date de 1479, et aucun document ne parle d’une épidémie quelconque qui se serait déclarée alors parmi les assiégeants.

Quant à l’expédition de 1522, qui se termina par la reddition de la place, on sait qu’une épidémie meurtrière enleva plus de trente mille Turcs. Mais cette maladie, dont la source apparente se trouvait dans la réunion de toutes les conditions d’insalubrité, attachées aux armées en campagne, n’était autre que la dysenterie.

[648] Inutile d’avertir que les deux mots ὑδρωπυρετος, ὑδρωνοσος (hydronose, hydropyreton) ne remontent pas au delà du XVe siècle, puisque la maladie qu’ils servent à désigner, n’était pas connue des anciens médecins grecs.

Quant au mot suette (petite sueur) qui a survécu dans notre langue médicale, c’est un diminutif fort étonné, sans doute, de représenter un vrai déluge sudoral. Nous avons déjà rencontré un pareil euphémisme dans le mot morbilli (petite maladie) imposé, dans l’origine, à la rougeole, malgré la gravité de ses débuts.

[649] «Insolentes sunt (morbi)..... sudorifica febris, hanc ἱδρωπύρετον nonnulli dixere, qui nostro ævo in regiones plurimas invaserunt.» (Joan. Fernelii universa medicina, p. 789, Coloniæ Allobrogum. M.DC.LXXIX.)

[650] Freind, Hist. de la méd., 3e part., p. 186. Leyde, 1727. Trad.

[651] Sprengel, Hist. de la méd., t. II, p. 490-91. 1815. Trad.

[652] Gruner, Morborum antiquitates, p. 65.

[653] Danielis Sennerti Opera omnia, t. I, lib. IV, de febribus, cap. XV, de sudore anglico, p. 841. Lugduni, MDCLXVI.

[654] Ozanam, Hist. méd. des malad. épid., t. IV, p. 93. 1835.

[655] Ibid., p. 99.

[656] Rayer, Hist. de l’épid. de suette miliaire qui a régné en 1821, dans le département de l’Oise, p. 476.

Voici les passages d’Hippocrate où l’on a cru reconnaître la suette miliaire:

«Silenus octavo (die) frigidus per omnia membra difusus est, cum pustulis rubentibus, rotundis, parvis, varis non absimilibus, quæ permanebant neque abscessum faciebant.» (Hipp. Foës, De morb. vulgaribus, lib. I, æger 2. MDXCVI.)

«In febribus autem æstivis, circa septimum, octavum et nonum diem, aspredines quædam miliaceæ, culicum morsibus fere similes, quæ tamen non admodum pruriebant, in summa cute subnascebantur, et ad judicationem usque perdurabant.» (Ibid., lib. II, sect. 3.)

[657] Pujol de Castres, Œuvres diverses de méd. prat., t. III, p. 272. 1802. Observations sur la fièvre miliaire épidémique qui régna dans le Languedoc et les provinces limitrophes, durant le printemps de 1782.--Ce travail, que Pujol écrivit à l’occasion d’un concours, obtint un prix de la Société royale de méd.

[658] Ibid., p. 281.

[659] Tessier, Mém. sur la suette qui a régné à Hardivilliers, en Picardie, au mois de mai 1773. (Mém. de la Soc. roy. de méd. 1777, p. 48. Note.)

[660] Grisolle, Pathol. interne, t. I, p. 111. 1852.

[661] Requin, Elém. de pathol. médicale, t. II, p. 482. 1852.

[662] Littré et Robin, Dict. de méd. au mot suette. 12e édition. Paris, 1865.

[663] Voy. Littré, Des grandes épidémies. (T. V, Revue des Deux-Mondes, 1836.)

Un an auparavant, l’auteur avait exprimé la même opinion dans la Gaz. méd. de Paris, t. III, 1835, p. 335.--«Ce fut là, disait-il (1551), la dernière apparition de la suette anglaise; depuis lors elle ne s’est pas rencontrée en Angleterre, sans qu’on puisse dire ni pourquoi elle naquit alors, ni pourquoi elle n’a pas reparu depuis.»

[664] La suette miliaire paraît retrouver, dans le département de l’Hérault, les conditions favorables à son développement. Depuis 1864, certains arrondissements subissent l’influence d’une constitution stationnaire, qui y perpétue cette maladie, à des degrés divers d’extension et de gravité.

[665] Bellot, An febri putridæ Picardiæ suette dictæ sudorifera? (Thèse de Paris. 1733.)--On voit que, dès cette époque, les médecins discutaient déjà l’indication de sudorifiques, c’est-à-dire du régime échauffant.

[666] «Efflorescunt supra cutem denso agmine pustulæ rotundæ, rubræ et ea magnitudine præditæ, cujus esse sinapi semen diceres;... aliis, secundo, aliis, tertio tantum morbi die, erumpunt pustulæ, quæ ubi salva res est, septimo albescunt, mox furfuris cutem missuræ.»

[667] Rayer, Hist. de l’épid. de suette miliaire qui a régné, en 1821, dans les départements de l’Oise et de Seine-et-Oise. (Paris, 1822.)

[668] Les praticiens recommandent, en pareil cas, de se méfier des apparences. L’éruption peut, en effet, être imperceptible à l’œil nu et visible à l’aide de la loupe: c’est là ce qui doit avoir lieu le plus souvent, quand les picotements précurseurs se sont fait sentir. Ce qui ne veut pas dire que je nie les faits où l’éruption a réellement manqué.

[669] Rayer, Ouv. cit., p. 423.

[670] Parrot, Histoire de l’épidémie de suette miliaire qui a régné en 1841 dans la Dordogne. (Mém. de l’Acad. royale de méd. de Paris, 1843, T. X, p. 386.)

[671] Guéneau de Mussy, Barthez, Landouzy, _Épidémie de suette de Coulommiers_ (Seine-et-Marne). (Gaz. méd. de Paris, 1839, t. VII, p. 643.)

[672] Jaumes, Thèse de concours de Montpellier. Janvier 1848.

[673] Dissertation lue le 7 septembre 1779. (Mém. de la Soc. roy. de méd. MDCCLXXXV, p. 147.)--On trouvera (passim) dans la Collection de la Société royale, une série de Mémoires remarquables, dont le rapprochement éclaire l’histoire de la suette miliaire.

[674] Rayer, Ouv. cit., p. 384.

[675] Fleury et Monneret, Compendium, au mot suette.

[676] Bacon, Op. cit.

[677] Sudoris anglici... ratio observata, et cura à Joanne Nidepontano et Laurentio Frisio præcipiti calamo conscripta. (Argentorate, 1529.) (R. de G., p. 166.)

[678] J. Schillerii... De peste britannica commentariolus verè aureus. Cap. IV. (R. de G., p. 283.)

[679] De abditis rerum causis, lib. II, cap. XII, in Fernelii Universa medicina, p. 794. 1679.

[680] Danielis Sennerti Opera omnia cit., t. I, lib. IV, de febribus, cap. XV, de sudore anglico.

[681] J’ai déjà dit (¿p. 456) que le fléau n’avait séjourné à Amsterdam que trois ou quatre jours.

[682] R. de G., p. 503. Gruner dit, à ce propos, que toutes les recherches pour retrouver le manuscrit de Tyengius ont été sans résultat. Il ne fait pas de doute qu’il ne soit resté entre les mains de Forestus, qui s’en est réservé l’usufruit exclusif. (Ibid., note de la p. 501.)

[683] R. de G., p. 503. Note.

[684] «... Et in pluribus exeunt morbilli aut sanguinem, expuunt quæ quidem propria sunt febris pestilentialis.» (Jacobi Castrici De sudore epidemiali quem anglicum vocant, ad medicos gandenses. Lutetiæ. 1529.) (R. de G., p. 6.)

[685] Pinel, Nosographie philosophique, t. I, p. 247. 1810.

[686] Nous avons vu que Procope est très-affirmatif sur ce point: «Die autem... eodem ipso... nascebatur ac tumescebat bubo.» (Op. cit.)

[687] Jules Guérin, Étude sur la suette miliaire épidémique et en particulier sur l’épidémie de 1849. (Gaz. méd. de Paris, t. IV, p. 578. 1851. Et Mémoires de l’Académie de médecine. Paris, 1853, t. XVII, p. 1.)

[688] Pujol, Ouv. cit., t. III, p. 262.

[689] Pujol, Ouv. cit., p. 291.

[690] Rayer, Ouv. cit., p. 246.

[691] «Tanta fuit febris hujus malignæ initio truculentia, ut quamprimum urbem aliquam invaderet, singulis diebus quingentos aut sexcentos occuparet, et ex ægris primo VIX CENTESIMUS quisque evaderet.» (Sennerti Op. omnia cit., p. 841.)

[692] «Quibus toto corpore atræ pustulæ magnitudine lentis erumperent, hi ne unum quidem superarant diem, sed eadem hora animam omnes efflabant.» (Procopii Op. cit.)

«A six heures,» dit Pariset, qui parlait de visu, «un homme est en pleine santé; à sept, il a fièvre et délire; à huit, bubon et mort.» (Discuss. sur la peste et les quarantaines, p. 931.)

[693] Hecker, Der Englische Schweiss (la suette anglaise). Berlin, 1834.

[694] Voy. Dictionnaire des sciences méd., art. Suette.

[695] D’après Borsieri, il serait clairement prouvé que la maladie miliaire n’est pas moins contagieuse que la variole. Les faits qu’il cite à l’appui, lui paraissent décisifs. (Institutiones medicinæ practicæ quas... perlegebat Bapt. Burserius, t. II, p. 465, § CCCXCVII. Lipsiæ, M.DC.LXXXVII.)

[696] J’aurais beau jeu si je parlais de la médication anti-périodique, dont les brillants succès ont permis de l’ériger en prescription générale, dans les épidémies de suette miliaire où le rôle de l’élément rémittent a été bien dessiné. On m’objecterait avec raison, qu’à cet égard, la partie n’est pas égale entre les médecins du XVe siècle et nos contemporains, puisqu’ils étaient antérieurs à la découverte du quinquina. Il me paraît toutefois que la rapidité sidérante de la suette anglaise, exclut l’intervention de tout élément périodique, malgré l’importance vaguement attribuée à l’existence et aux émanations des marais, dans les lieux qu’elle a visités.

[697] Hecker, De peste antoninianâ commentatio. Introductio, p. 7. Berolini, 1835.

[698] L’écrit allemand de Sinner, est intitulé: «Exposition d’une suette rhumatismale qui a régné à Rœttingen en 1802. Wurzbourg, 1803. C’est de là que M. Littré a tiré la description, que je lui emprunte à mon tour. (Gaz. méd. de Paris, t. III, 1835, p. 333 et suiv.)

[699] Castelli la définit très-bien en peu de mots à l’article Cardiaca passio dans son Lexicon medicum.

[700] T. III, p. 336. 1835.

[701] Revue des Deux-Mondes.--Des grandes épidémies. 1836.

[702] «Cardiaca passio est innati roboris liquefactio et languor. Fit plerumque prave affecto ore ventriculi et stomacho, cum sudoribus intolerandis.» (Galien, t. XIX, p. 420.)

[703] Cœlius Aurelianus Siccensis..., libri VIII, cap. XXX et seq. acutorum morborum.--De cardiacis, p. 145. Amstelodami, MDCCLV.

Le lecteur désireux de faire des rapprochements instructifs, consultera avec fruit les auteurs anciens dont les noms suivent, réunis dans les Medicæ artis principes d’Henri Estienne. 1567:

Alexandre de Tralles, De affectu cardiaco, t. I, p. 217.--Arétée, De curatione cardiacorum, ibid., t. I, p. 71.--Oribase, ad cardiacos, ibid., t. II, p. 623.--Aétius, De cardiacis, ibid., t. II, p. 437. Cet auteur donne, en quelques mots, une description parfaite.--Celse, De medicina. De cardiacis, lib. III, cap. XIX.--Le traducteur français (Encyclopédie des sciences méd.) a cru qu’il s’agissait de la cardialgie, et a ainsi traduit le titre de ce chapitre; un peu d’attention lui eût épargné cette méprise. Il aurait vu que la description du médecin romain ne correspondait nullement à la maladie désignée, dans la nosologie ancienne et moderne, sous le nom de cardialgie, mais bien à la maladie cardiaque, dont l’image est nettement dessinée dans ce chapitre.

[704] Cœlius. Opus. cit., p. 155.

[705] Je n’ai pu avoir l’idée de reproduire in extenso la longue monographie de Cœlius. Je me suis borné à traduire littéralement les passages les plus afférents à mon sujet.

[706] Ce passage, quoique assez vague, est le seul où Cœlius donne à penser que cette maladie prenait parfois la forme épidémique.

[707] On voudra bien ne pas oublier que je traduis, et que je me fais scrupule de rien changer au texte original, même quand il pèche par sa redondance.

[708] Cet enfoncement des yeux qui a tant frappé les médecins dans le choléra asiatique, et que nous retrouvons dans la maladie cardiaque, peut être considéré comme l’effet local du spasme qui accompagne les grandes évacuations rapides, quelle que soit la maladie qui les provoque et la nature de l’humeur rejetée.

[709] Cœlius n’a pas vu la faiblesse des pulsations de la radiale coïncider avec l’énergie des battements du cœur: caractère commun des palpitations proprement dites. D’après lui, Asclépiade avait noté la coexistence des deux phénomènes, comme un attribut pathognomonique de la maladie cardiaque. Cœlius, de son côté, n’a signalé les palpitations qu’aux approches de la mort. Toujours est-il que l’anhélation, l’oppression insurmontable, les syncopes, attestent un trouble profond des fonctions du cœur, phénomène que nous avons aussi constaté dans la suette anglaise.

[710] Cette diaphorèse latente, qui répond à ce que nous nommerions aujourd’hui suette sans sueur (observation qui n’est pas rare), est un fait analogue aux fièvres éruptives sans éruption, au choléra sans évacuations, à la peste sans bubons, au typhus pétéchial sans pétéchies, et autres faits du même ordre, si souvent notés par les épidémistes. Cœlius a très-bien vu, qu’il ne s’agit que d’une modification dans la forme habituelle de la maladie, qui au fond est restée la même. «Differentia accidentium mutata videtur; genus autem passionis idem manet.» (Op. cit., p. 170.)

[711] «Deridendi etenim sunt qui hoc passionis genus incurabile judicantes reliquerunt.» (Op. cit., p. 160.)

[712] Cœlius, Op. cit., cap. XXXVI.

[713] Les phlébotomistes quand même, ne datent pas d’hier. On saignait largement dans la maladie cardiaque, sans considération pour la faiblesse des malades. Cœlius se récrie contre cette pratique, qu’il traite d’exécrable, execrabilis (p. 171).

[714] On trouvera cette intéressante communication dans la préface de la dissertation de M. Hecker: «De peste antoniniana commentatio.» (Introductio, p. 7.)

[715] Dans le Dictionnaire de médecine pratique et de chirurgie (4 vol. 1820), dédié à Chaptal, et rédigé par le Dr Pougens, médecin très-instruit et particulièrement versé dans tout ce qui concerne la médecine du midi de la France, je découvre au mot Cardiaque (maladie), l’indication ci-jointe, dont je lui laisse toute la responsabilité, mais qui m’a paru, à cette place, offrir un rapprochement inattendu: «Quelques auteurs ont cru que c’était une espèce de fièvre lente nerveuse ou de typhus. M. Lordat la regarde comme une affection intermédiaire entre la fièvre putride et le scorbut.» Je connais assez les ouvrages sortis de la plume de l’illustre professeur de Montpellier, pour être certain qu’il n’y exprime nulle part, cette opinion, sur la nature de la maladie cardiaque. Mais à l’époque où M. Pougens publia son dictionnaire qui, sous bien des rapports, mériterait d’être plus connu, M. Lordat attirait depuis longtemps, autour de sa chaire, un auditoire d’élite, auquel se mêlaient de nombreux docteurs, heureux de redevenir élèves un moment, pour entendre cette éloquente parole. Il est probable que M. Pougens aura recueilli, dans quelque leçon, l’opinion qu’il lui prête sur la maladie ancienne, en supposant qu’il n’ait pas été mal servi par ses souvenirs. On doit regretter, dans ce cas, qu’il nous ait privé des développements que le profond nosologiste n’a pas manqué de présenter à cette occasion.

[716] Sprengel, Hist. de la méd., t. II, p. 494. Trad.

[717] Voir dans le t. II, p. 495, de Sprengel, le texte du vieil historien.

CHAPITRE IX

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE SYPHILITIQUE DU XVe SIÈCLE

Les dissentiments sur l’origine de la syphilis ont commencé dès l’année 1493-1494, date de sa première explosion épidémique, et ils ne touchent pas encore à leur terme. Les uns la regardent comme une maladie récente; les autres soutiennent qu’elle a existé de toute antiquité. Il est évident que nous ne pourrons jamais obtenir une solution certaine, à moins que de nouvelles lumières ne surgissent de quelque document ignoré: ce qui n’est guère probable, après tant de travaux et de recherches.

Je ferai remarquer toutefois, qu’il ne faudrait pas mesurer la valeur des arguments pour et contre, à la notoriété syphiliographique des écrivains qui les invoquent. Il ne s’agit point ici du diagnostic et du traitement de la vérole, sous ses formes si variées et parfois si trompeuses; mais d’un fait historique. La meilleure condition de succès, quand on se propose de l’éclairer, serait l’absence de toute idée préconçue. Cette disposition d’esprit, si favorable à la recherche de la vérité, n’appartient pas plus aux syphiliographes en renom, qu’au reste des médecins.

En parlant de la sorte, je veux seulement donner à entendre, que sans avoir aucune prétention de spécialiste, en matière de syphilis, je ne me crois pas obligé de me taire, et de prendre humblement l’avis des monographes autorisés. J’avais eu un moment la pensée d’éviter une discussion un peu rebattue, après laquelle chacun garde religieusement son opinion. Mais j’ai compris que cette omission serait sans excuse dans un livre de la nature de celui-ci, et je n’ai plus hésité. Judices judicabunt.

Ce que je puis affirmer, c’est que j’ai apporté dans cette étude, un esprit libre de toute entrave systématique. J’ai eu des intelligences dans les deux camps, et je me suis renseigné à toutes les sources. J’ai écarté de mes yeux, ce prisme complaisant qui donne aux objets la couleur qu’on leur désire. En compulsant les pièces principales de cette longue procédure, je n’ai pas tardé à voir, que des raisons hardiment alléguées en faveur de l’ancienneté de la syphilis, ne résistent pas à l’épreuve d’un contrôle désintéressé. J’ai donc accepté l’origine moderne, comme l’expression la plus fidèle des faits recueillis par l’observation.

La question qui va être l’objet de ce chapitre semblait épuisée, lorsque M. le docteur Rosenbaum a entrepris, il y a quelques années, de nouvelles explorations qui ont ravivé le débat, en apportant un secours inattendu aux fauteurs de l’ancienneté[718].

Le travail qui en renferme les résultats, brille d’une immense érudition. On y retrouve la patiente sagacité d’un savant antiquaire, livré à une étude favorite; mais je dois avouer que cette lecture, entreprise avec curiosité et achevée avec profit, n’a rien changé à ma conviction.

Il est évident que la fonction génitale, conforme au vœu primordial de la nature, ne peut échapper aux troubles divers et aux altérations organiques, qui tiennent à son essence même et à son mode d’exercice. De là, le groupe nombreux de ces maladies qu’on appelle vénériennes, pour représenter leur provenance commune. M. Rosenbaum a bien senti que les auteurs des travaux antérieurs sur la syphilis, s’étaient trop exclusivement occupés des rapports normaux des sexes, et avaient laissé une lacune qu’il était indispensable de remplir. Il a donc agrandi le champ de la syphilis ancienne, en multipliant les prétendues preuves de son existence. Il a regardé en face, ce culte éhonté de la Vénus antique, théâtre dressé à l’immoralité humaine. Il est descendu plus résolûment que ses devanciers dans ces bas fonds du libertinage et de la débauche. Il a mis à nu, avec le sang-froid du dévouement médical, cette plaie hideuse de la société gréco-romaine dégénérée. Il a contemplé, dans les tableaux des historiens et des poëtes de cette époque, tous les raffinements inventés par le génie de la luxure, pour réveiller des appétits blasés, et arracher des sensations nouvelles à d’ignobles succédanés[719].

Pour se faire une idée des ennuis qui attendent le médecin livré à cet ordre de recherches, il faut, comme on dit, prendre son courage à deux mains, et lire les chapitres où M. Rosenbaum a étudié, au point de vue philosophique, pathologique et thérapeutique, les maladies des organes génitaux dans les deux sexes, rattachées à leurs déportements effrénés. Je puis bien dire par anticipation, qu’une époque qui a toléré et encouragé même, de semblables infamies, jusque dans les hautes régions du Pouvoir, devait ouvrir la voie aux maladies vénériennes les plus imprévues[720].

Plus il y a de vérité dans les tableaux peints sur nature par M. Rosenbaum, plus je me raffermis dans ma manière de voir. Au milieu de cette effrayante dissolution des mœurs, la syphilis n’aurait-elle pas dû prendre des proportions gigantesques; et ce type morbide qu’on cherche, la loupe à la main, dans la pathologie ancienne, n’aurait-il pas frappé tous les yeux? La question qui va me retenir, ne serait-elle pas résolue depuis longtemps, ou pour mieux dire, aurait-on jamais songé à la poser? L’évidence ne se discute pas.

Trois hypothèses ont été émises sur l’origine de la syphilis.

Inconnue dans notre hémisphère et endémique dans le nouveau monde, a-t-elle été importée chez nous par contagion?

Est-elle née soudainement vers la fin du XVe siècle, par le concours fortuit de certaines causes indéterminées?

A-t-elle existé de tout temps dans l’espèce humaine?

Il est un fait sur lequel tout le monde est à peu près d’accord: c’est qu’elle ne s’est répandue épidémiquement que vers les dernières années du XVe siècle, et qu’elle produisit alors de grands désastres. Cette circonstance m’a toujours paru favorable à l’origine récente. Comment croire en effet, qu’une maladie pareille n’eût pas trouvé antérieurement, ses conditions de développement populaire, surtout aux époques où l’histoire étale les progrès de la démoralisation publique?

Quoi qu’il en soit, les auteurs qui proclament l’existence de la syphilis dans les temps les plus reculés, s’appuient sur les textes des écrivains de l’antiquité, et se prévalent avec assurance du témoignage de Moïse, d’Hippocrate, de Celse, de Galien, d’Oribase, de Pline le jeune, d’Avicenne, etc.

L’argument serait sans réplique s’il se présentait toujours avec l’autorité d’une interprétation incontestable. Mais pour démêler dans les descriptions des anciens, quelques traits de la syphilis plus ou moins ressemblants, il a fallu faire violence au sens des mots, torturer les textes, les isoler des passages qui les éclairent. Notre expérience actuelle nous prouve tous les jours qu’il ne suffit pas de quelques apparences communes, de quelques similitudes extérieures, pour affirmer la filiation syphilitique de certaines affections. La pénurie de documents sérieux, l’obscurité même de ceux que nous possédons, attestent selon moi, que l’affinité qui rapproche certains symptômes, de ceux qui furent observés au XVe siècle, n’est que superficielle, et n’a pas la valeur nosologique qu’on essaie en vain de lui donner.

Les auteurs qui prétendent retrouver la syphilis dans les écrits des anciens, ne sont pas assez en garde contre un cercle vicieux, qui pose comme un fait avéré, ce qui est en question.

Écoutons M. Cazenave, un des syphiliographes les plus opposés à l’origine récente.

«Il n’est pas permis, dit-il, d’objecter que les anciens n’avaient pas pu connaître la syphilis moderne, parce qu’ils n’ont fait mention, nulle part, de cette maladie. J’ai démontré que tous les symptômes primitifs sont décrits par les auteurs grecs et arabes, et surtout par les arabistes... et que, pour être méconnue, la syphilis n’en existait pas moins avant l’épidémie du XVe siècle, comme en font foi les observations, consignées dans les auteurs que j’ai passés en revue[721].»

Il est clair que si l’auteur avait démontré tout cela, sans objection possible, son opinion serait acquise à la science, et je n’aurais pas eu l’idée de réclamer un nouvel examen. Mais s’il résultait au contraire, du rapprochement de ses recherches, que les textes, supposés décisifs, prêtent à la double entente, il faudrait bien en conclure, que M. Cazenave est trop affirmatif, quand il prétend que «l’ancienneté de la syphilis ne peut pas plus être mise en doute que son existence même.»

Lorsque la maladie du XVe siècle éclata avec tant de violence, les médecins ne dissimulèrent pas leur surprise, à la vue de cet hôte inconnu qui venait frapper aux portes de la pathologie. Les peuples comprirent aussi, que l’épreuve qui leur était infligée, n’avait pas de précédents.

Ce fait a été si souvent contesté contre l’évidence historique, par ceux dont il gênait le sentiment, qu’il m’importe de ne pas laisser le moindre doute.

Je vais donner tour à tour la parole à quelques-uns des contemporains les mieux placés pour faire une réponse catégorique. On supposera, si l’on veut, qu’ils sont réunis en conseil, et que je recueille leurs avis[722].

Sébastien Aquilianus affirme que cette maladie n’avait jamais paru parmi nous, et qu’on n’en trouve aucune trace chez les anciens[723].

Nicolas Leoniceno en parle comme d’une maladie de nature inconnue qui envahit l’Italie et une foule d’autres contrées[724].

Nicolas Massa l’appelle une maladie nouvelle pour nous (ægritudo nobis nova)[725].

Jacques Catanée y voit une maladie extraordinaire (monstrosus) inconnue aux siècles passés, et ignorée du monde entier[726].

Jean Benoît dit que c’est une affection grave qui, selon toutes les probabilités, n’a été vue, ni par le divin Hippocrate, ni par Galien, ni par Avicenne, ni par aucun des médecins de l’antiquité, lesquels sans cela, n’auraient pas manqué de la nommer et d’en donner une description spéciale, comme ils l’ont fait pour les autres maladies[727].

Coradin Gilini déclare que la maladie qu’il observe, est inconnue aux temps modernes[728].

Laurent Phrisius n’hésite pas à dire que c’est une maladie pestilentielle atroce, dont l’aspect seul provoque la stupeur, et qui est inconnue non-seulement du peuple, mais des hommes les plus versés dans tous les secrets de la médecine[729].

Louis Lobera dit que le mal français n’avait été observé nulle part, et qu’il était complétement inconnu aux anciens qui n’en ont consigné aucun indice, quoiqu’ils aient mentionné et traité d’autres maladies analogues[730].

Selon Pierre Maynard, c’est une maladie épidémique qui a éclaté pour la première fois de son temps[731].

Antoine Benivenius commence son histoire, en disant qu’une maladie nouvelle a envahi, en 1496 (sic) non-seulement l’Italie, mais presque toute l’Europe[732].

Alphonse Ferri n’a pas trouvé dans les écrits des anciens un seul mot sur la maladie appelée mal français[733]. Cet auteur croyait à la provenance américaine.

Jean de Vigo pose en fait, que la maladie qui a envahi presque toute l’Italie, est d’une nature inconnue; ce qui lui a valu différents noms, chez diverses nations[734].

Léonard Fuchsius se flatte d’avoir démontré, que la maladie appelée tantôt mal français, tantôt mal espagnol, ou mal napolitain, est nouvelle et complétement ignorée des temps antérieurs[735].

Gabriel Fallope entre en matière, en réfutant l’opinion qui confondait le mal français avec la lèpre, et il conclut que c’est une maladie qui n’existait pas dans les temps anciens, et dont on n’avait jamais entendu parler[736].

Barthélemy Montagnana expose les raisons nombreuses d’après lesquelles il est probable, que la maladie dont il est témoin, n’était pas connue d’Hippocrate, de Galien, d’Avicenne. C’est pour ce motif qu’elle n’a pas encore de nom spécial. Si Avicenne l’avait observée, il en aurait traité dans un chapitre à part, et lui aurait donné un nom, comme à tant d’autres maladies[737].

Benoît Rinio, après avoir proposé quelques vues théoriques, en déduit que le mal français doit être né de son temps et n’a pas existé autrefois. Cela est rendu évident, dit-il, par l’absence de tout indice de cette maladie dans les écrits des anciens; de même qu’on découvre chez les Arabes, des maladies complétement ignorées d’Hippocrate, de Galien, et même d’Avicenne[738].

Pour Bernard Tomitanus, c’est une nouvelle et insolite infection dont les hommes, et en particulier la nation italienne, n’avaient jamais entendu parler[739].

Michel Jean Paschal accentue sa conviction, en disant que cette maladie, qui n’est que trop connue de ses contemporains, n’a pas été vue par les anciens, même en songe![740]

Voici enfin l’opinion du célèbre chevalier Ulrich de Hutten, le précurseur des adversaires du mercure. On sait que, sans être médecin, il avait acquis, à ses dépens, une grande expérience. Après avoir lutté pendant neuf ans, contre une syphilis rebelle, dont onze traitements mercuriels n’avaient pu le débarrasser, il eut le bonheur de se guérir par l’usage du gaïac. J’extrais les lignes suivantes de l’intéressant opuscule qu’il publia, en l’honneur de cet héroïque remède[741].

«Il a plu à Dieu de faire naître de notre temps des maladies qui, suivant les apparences, étaient inconnues à nos ancêtres. L’an 1493 environ de la naissance de Jésus-Christ, un mal pestilentiel se déclara... Les médecins évitaient non-seulement la vue de ceux qui en étaient attaqués, mais ils se gardaient bien d’en approcher, ce qu’ils n’avaient jamais fait pour aucune maladie[742].

».....On sait, par expérience, combien ce mal, en particulier, cause de perplexité aux médecins de notre temps: on n’en parla pas en Allemagne, pendant deux années entières, à partir de ses premiers débuts[743].

».....Dans cette consternation des médecins, les chirurgiens s’ingérèrent de mettre la main à un traitement si embarrassant[744].»

J’aurais bien voulu épargner à mon lecteur, ou abréger du moins, ce long et fastidieux interrogatoire; mais il m’a paru que le nombre, la concordance et l’authenticité de ces témoignages, leur donneraient une valeur démonstrative.

M. Cazenave a pris le parti violent de s’inscrire contre l’histoire, en interprétant à sa manière, cette surprise des médecins contemporains de l’épidémie.

«Presque tous ceux, dit-il, qui ont écrit d’abord sur l’invasion de cette maladie, n’ont vu là qu’une épidémie qu’il faudrait ranger parmi les fléaux qui ravagent quelquefois le monde.» (populatim vagantes.)

Qu’est-ce à dire, et en quoi cette réflexion est-elle favorable à l’opinion personnelle de l’auteur? N’y a-t-il donc pas des épidémies nouvelles qui ravagent de temps en temps le monde? Et comment peut-on affirmer que la syphilis n’est pas de ce nombre?

Il est vrai qu’il y a eu sur cette question quelques dissentiments, parmi les médecins de l’époque; mais ne sait-on pas qu’on a vu de tout temps, des hommes qui se font un mérite de ne pas penser comme tout le monde? Quel est d’ailleurs le problème médical qui puisse se flatter d’avoir réuni l’unanimité des suffrages?

Dans l’espèce, il importe de remarquer que les rares contradicteurs s’appuient sur des théories plus ou moins arbitraires. Ou bien, ils considèrent la syphilis comme une forme de la lèpre. Ou bien, en comparant les maladies analogues de l’antiquité, ils confondent toujours, dans leur analyse superficielle, les désordres résultant de l’abus ou des écarts de la fonction génitale, avec ceux qui dépendent de l’action d’une cause spécifique.

J’apprécie aussi sans hésiter, dans un sens favorable à l’origine moderne de la syphilis, la masse des noms qui affluèrent de partout pour la désigner, au XVe siècle. Jean de Vigo, qui écrivait en présence du fléau, nous apprend que les Génois l’appelèrent lo male de le tavelle; les Toscans, lo male de le bulle; les Lombards, lo male de le brosule; les Espagnols, las buas[745].

Je n’ai pas besoin de dire, que ces dénominations se tirent de l’éruption pustuleuse de la peau qui était alors un des principaux symptômes.

Le peuple ne sachant, dans son effroi, à quel saint se vouer, chercha, parmi eux, celui qui rassurait le mieux sa foi ou paraissait de meilleure composition; c’est ainsi que la syphilis se retrouve sous les noms de mal de Sainte-Reine, Saint-Mève, Saint-Sément, Saint-Job, Saint-Rémi, Saint-Evagre, Saint-Roch, etc.[746].

A l’inverse des villes de la Grèce, qui se disputaient l’honneur d’avoir donné le jour à Homère, les populations du XVe siècle se renvoyaient la honte d’avoir été le berceau de la hideuse maladie.

Les Italiens l’appelèrent mal français; les Français ripostèrent par mal de Naples. Une fois en voie de représailles, on eut aussi le mal espagnol, le mal des Turcs, le mal des Persans, le mal des chrétiens, le mal des Allemands, le mal des Polonais, etc. N’était-ce pas dire clairement que c’était le mal de tout le monde; qu’il était né dans une tourmente épidémique; et qu’on perdait son temps à rechercher la patrie d’un fléau cosmopolite et universel?

Les médecins hésitèrent longtemps pour le choix d’un nom scientifique. On lit çà et là dans leurs écrits: Mentagra, mentulagra, pudendagra, patursa, gorre, grand’ gorre, etc. C’est l’illustre Fernel qui, par esprit de conciliation et pour régulariser la langue pathologique, imagina le nom de mal vénérien (lues venerea) qui indiquait sa source ordinaire, en ménageant les susceptibilités nationales.

Quant au mot vérole, usité en France, il servit, dans le principe, à représenter la bigarrure de la peau couverte de pustules. Mais comme l’exanthème varioleux est généralement qualifié de petite vérole, les partisans de l’ancienneté de la syphilis en ont déduit, qu’elle avait précédé chronologiquement la fièvre éruptive, et qu’elle remontait, pour le moins, au delà du VIe siècle.

Voici à quoi se réduit cet argument spécieux:

Laurent Joubert dit expressément que l’exanthème varioleux s’appelait autrefois vérole tout court. Ce nom, qui avait été donné aussi à la syphilis, dès son apparition, en 1493, fut bientôt remplacé d’urgence, par celui de grosse vérole qui prévenait toute confusion[747]. Elle était donc postérieure à la variole. Plus tard l’épithète qui avait été surajoutée, fut abandonnée, lorsqu’on eut contracté l’habitude de désigner exclusivement la fièvre éruptive, par la dénomination de petite vérole, qui ne prêtait plus à l’équivoque[748].

Ambroise Paré, traitant des causes de la petite vérole et de la rougeole, écrit souvent vérolle sans qualificatif[749]. Il est vrai que dans le XVIe livre de ses Œuvres, il écrit parfois vérolle au lieu de grosse vérolle[750]. Ces négligences ne changent rien à la justesse de ma remarque.

On sait que le mot syphilis, qui est devenu le nom décent de la maladie, est né d’une fantaisie poétique de Fracastor, qui n’a pas cru devoir en indiquer l’étymologie. Il se borne à dire. «Nos syphilidem in nostris lusibus appellamus[751].»

Cette question n’a qu’un intérêt bien secondaire. Swédiaur et M. Ricord[752], après lui, ont adopté l’interprétation suivante: σῦς, porcus, φιλία, amor, comme qui dirait: amor porcinus.

Cette maladie si diversement dénommée parut céder à un traitement unique, qu’une fausse analogie désigna aux médecins. Le hasard justifia cet essai, et on se vit en possession d’un agent doué d’une admirable spécificité. L’emploi du mercure et de ses préparations, remonte à l’origine même du fléau, ainsi que l’attestent les auteurs contemporains; mais l’inexpérience des praticiens amena des abus qui discréditèrent dès ce moment le nouveau remède. Ulrich de Hutten, qui en avait fait personnellement la cruelle épreuve, trace un effrayant tableau de ses méfaits, et ses détracteurs actuels se prévalent encore de son autorité. Je ne veux pas insister sur un fait dont il serait facile aussi de tirer une preuve de plus, en faveur de la nouveauté de la syphilis. Je rappellerai seulement que François Chicoyneau, chancelier de la Faculté de médecine de Montpellier, dans la première moitié du siècle dernier, celui même dont le nom se rattache si honorablement au souvenir de la peste de Marseille, comprit le premier, et chercha à démontrer, contre l’opinion générale, non-seulement l’inutilité, mais encore les dangers de la salivation, dans la cure de la syphilis. C’est à lui qu’on doit la méthode par extinction qui, malgré ses services évidents, a eu tant de peine à supplanter la vieille routine. On sait qu’elle est devenue aujourd’hui la règle commune.

Je n’entre pas dans la discussion du traitement de la maladie syphilitique sans mercure. Je crois que les titres de cet héroïque agent sont assez solidement établis, pour résister aux paradoxes qui depuis trois cents ans s’efforcent de les ébranler. C’est tout ce que je me permettrai d’en dire.

Apprécions maintenant les preuves directes de l’antiquité de la syphilis, qu’on prétend avoir trouvées dans les vieux écrits.

Je rappellerai d’abord une réflexion fort juste de Swédiaur.

Il semblerait, en lisant les auteurs qui ont traité des maladies vénériennes après le XVIe siècle, que depuis l’époque où le terrible fléau a infecté le monde, il a fait taire ou a aboli toutes les autres altérations fonctionnelles ou organiques qui ont attaqué les parties génitales, dans tous les temps et dans tous les pays. Les médecins et les malades ont oublié qu’il existe une autre cause que le virus syphilitique, capable de provoquer des maladies dans ces organes, ou de manifester ses effets après l’acte vénérien[753].

On a beaucoup parlé de l’écoulement uréthral (fluxus seminis immundus) signalé par Moïse, qui prescrit une foule de précautions préservatrices.

Je regrette ces redites vulgaires; mais je suis bien obligé de répéter ici ce que tout le monde sait. La maladie dont il s’agit, et qui n’est autre que notre blennorrhagie, dépend d’une foule de causes complétement étrangères à la syphilis. L’usage ou l’abus de certains excitants suffit pour la provoquer. On en a accusé la bière et autres boissons fermentées. Certains états morbides se l’associent souvent comme complication. Lorsque ce phénomène se montre chez des sujets entachés du vice scrofuleux ou dartreux, sa durée peut en faire soupçonner à tort la nature syphilitique. Cette blennorrhagie partage alors la chronicité des diathèses dont elle dépend.

Je dois mentionner aussi certaines causes externes qui agissent mécaniquement sur l’organe, et en modifient ou en activent la sécrétion. L’acte vénérien trop répété, la disproportion de volume des parties, les manœuvres brutales de l’onanisme, le passage ou le séjour d’une sonde, l’expulsion lente et difficile d’un gravier hérissé d’aspérités, etc., toutes ces actions peuvent amener un écoulement de muco-pus, plus ou moins abondant et prolongé.

Swédiaur voulant résoudre expérimentalement une question douteuse, s’injecte, dans le canal, de l’eau chargée d’ammoniaque, et voit survenir à la suite, un flux blennorrhagique accompagné de tous les symptômes subjectifs et objectifs observés en pareil cas[754].

Ne faut-il pas aussi admettre l’action plus ou moins irritante de certaines humeurs anormales ou morbidement secrétées, qui ont acquis une âcreté particulière? Sans revenir aux idées des anciens sur la mauvaise qualité du sang des règles, il paraît assez plausible, que son contact, pendant l’éréthisme des rapports sexuels, n’est pas indifférent. J’en dirai autant du liquide des lochies, de l’ichor cancéreux, des humeurs leucorrhéiques dont l’acrimonie peut être assez prononcée, chez certaines femmes entachées de diathèses, pour corroder, à la manière d’un caustique, la peau sur laquelle elles coulent. J’ai vu dans le temps, un de ces exemples connus de tous les praticiens. Il s’agissait d’une petite fille, dont un écoulement vaginal habituel excoriait profondément les téguments des cuisses, qu’aucun moyen ne pouvait mettre à l’abri.

Le témoignage de Moïse n’est donc pas démonstratif. On peut ajouter que la blennorrhagie, qui est, pour nous, la manifestation habituelle de la syphilis, fut très-rare dans les premiers temps qui suivirent sa venue.

Il est à croire, d’après l’excès de précautions prescrites par le législateur, que la gonorrhée simple tenait, dans la pathologie des Hébreux, une place plus grande que dans la nôtre. La cause en était probablement dans l’influence du climat, leur mauvais régime et leur incontinence, certifiée par l’histoire.

Je peux citer à l’appui, un fait qui s’est passé de nos jours.

En 1840, une colonne de troupes françaises faisant une expédition dans la province de Constantine, eut beaucoup de soldats et un grand nombre d’officiers, atteints tout à coup d’uréthrites très-douloureuses, avec dysurie plus ou moins intense, et même suppression d’urine. L’écoulement concomitant était peu abondant, et les accidents se dissipaient ordinairement en quelques jours.

M. le docteur Guyon, auteur de ce récit, fait remarquer qu’on ne pouvait attribuer la cause de ces maladies à une contagion, puisque la colonne à laquelle appartenaient les malades, était, depuis près d’un mois, éloignée de toute population.

On chercha, selon l’habitude, une cause extérieure bien palpable, qui pût donner l’explication de cette petite épidémie. On crut pouvoir la rapporter à ce que les malades s’étaient nourris de grenouilles. Rien de pareil ne s’observe pourtant, dans les localités nombreuses où ce batracien fait partie de l’alimentation quotidienne. M. Guyon assure de plus, que parmi les militaires qui n’avaient rien éprouvé, il en était bien peu qui n’eussent mangé de ces animaux, très-multipliés sur tous les cours d’eaux voisins des campements.

Je ne vois là, qu’une de ces influences épidémiques dont on ne détermine pas nettement l’origine, mais qui a été certainement activée par la chaleur torride de la saison, le souffle fréquent du sirocco, et le régime plus ou moins échauffant auquel les troupes étaient soumises. On connaît l’action de ces causes sur la sécrétion de l’urine et son appareil excréteur.

Hippocrate mentionne sous le nom de mal féminin (morbus femineus) une maladie très-répandue chez les Scythes, et qui a donné lieu à de nombreux commentaires. On a prétendu qu’il avait voulu indiquer ce qu’on appelle aujourd’hui, en langage familier, une maladie de femmes. Il a fallu renoncer à cette explication. La maladie des Scythes n’est pas même une forme du mal vénérien simple; à fortiori, elle n’a rien de commun avec la syphilis moderne. Il s’agit, selon toute apparence, d’une atrophie locale qui amortit ou éteint tout appétit vénérien.

Je lis dans Alibert, une observation qui me paraît bien placée ici.

«Je trouve quelque part, la note suivante: il règne parmi les Nogarys, qui sont actuellement les sujets de la Russie, une maladie que l’on nomme mal féminin. Elle n’attaque que les individus du sexe masculin et d’un âge avancé. Elle offre les symptômes suivants: la peau devient ridée, la barbe tombe, et la personne atteinte prend complétement l’apparence d’une femme. Le patient perd la faculté de propager son espèce, et ses sentiments et ses actions se dépouillent du caractère propre à son sexe primitif. Dans cet état, il est forcé de fuir la société des hommes et de rechercher celle des femmes, auxquelles il ressemble singulièrement. Cette bizarre dégénérescence n’est pas inconnue en Turquie, où elle porte, comme parmi les Nogarys, le nom de Coss[755].»

J’ai cité cet exemple pour montrer qu’on ne sous-entend pas toujours la syphilis, lorsqu’on dit mal féminin.

Quant aux ulcères des parties honteuses, décrits par Hippocrate[756], il est évident, qu’ils ne sont que des manifestations spéciales de certaines maladies aiguës et épidémiques, que l’auteur rapportait à l’influence d’une constitution pluvieuse. Ces maladies étaient fébriles et rapides dans leur cours, tandis que la syphilis est d’ordinaire chronique et sans fièvre. Leur guérison était spontanée, ce qui n’appartient pas non plus à la vérole. Dans le cas où l’art intervenait avec succès, les moyens employés n’étaient pas de ceux qui ont une action antisyphilitique[757].

Celse décrit exactement la balanite, le phymosis, le paraphymosis avec ulcères sous-jacents nets et secs, humides ou purulents, les petits tubercules (φυματα) de la couronne du gland, le chancre, les végétations, les ulcères phagédéniques, le charbon de la verge, l’orchite, le condylome, les rhagades de l’anus, etc.[758].

Le phymosis, réduit à lui-même, ne passera jamais pour un symptôme de syphilis. Il peut résulter d’une foule de causes, parmi lesquelles figure souvent, une conformation vicieuse du prépuce qui l’empêche de découvrir le gland, surtout quand celui-ci est tuméfié par l’inflammation. Or, c’est précisément le cas auquel Celse fait allusion[759].

Les ulcères et autres altérations concomitantes qu’il signale, peuvent n’être que des formes de scrofule, de charbon, de cancer, ou bien, des fissures, des tumeurs anales simples, hémorrhoïdales ou autres. En lisant sans prévention, le chapitre où Celse étudie les maladies des parties honteuses (obscœnarum partium vitia), on n’y voit rien qui indique quelque chose de spécial; rien surtout qui laisse soupçonner des relations sexuelles normales ou illicites.

M. Cazenave reproduit sans commentaire, l’histoire racontée par Pline le jeune, d’une femme qui s’était noyée dans le lac de Côme, parce que son mari avait les parties secrètes rongées par des ulcères chroniques[760].

Cet acte de désespoir, inspiré par un insurmontable dégoût, a-t-il quelque rapport avec la nature présumée syphilitique, de la maladie du mari?

Remarquez que Pline ne nous dit pas que la femme eût été elle-même contaminée. Observe-t-on de pareils faits aujourd’hui, en plein règne de la syphilis? Que de femmes cependant paient cher leur soumission à certains devoirs, quand leurs maris sont plus exigeants avec elles, qu’ils n’ont été prudents, dans leurs infidélités conjugales!

L’historien Josèphe nous apprend qu’Hérode avait, avant de mourir, les aines gonflées par des phlegmes humides, et les parties génitales en pourriture[761].

Prétendre retrouver dans cette description, les indices certains de la syphilis, ce serait affirmer, contrairement à l’observation, que les mêmes désordres ne sont jamais l’effet de maladies absolument étrangères à l’imprégnation virulente.

Cette objection s’applique à la plupart des faits du même genre, dont on grossit le nombre, sans ajouter à la valeur de leur témoignage.

Apion, le blasphémateur, succombe aux suites d’un ulcère qui avait envahi ses parties génitales[762]. Valère Maxime, très-porté à la débauche, meurt couvert d’apostèmes et dévoré par des ulcères fistuleux[763]. Dans tout cela, je ne vois rien qui démontre la syphilis.

Héron, se rendant à Alexandrie, se livre à des excès de table, et s’abandonne, en état d’ivresse, à toutes les ardeurs du coït: un anthrax se forme au gland, et amène promptement la gangrène et la chute spontanée des organes génitaux[764].

N’est-ce pas ici un exemple de ces mortifications soudaines, qu’on a appelées gangrène des gens riches, pour faire entendre qu’elle se rattache aux excès de tous genres, que peut entraîner le mauvais usage de la fortune? Ce n’est point ainsi que se comporte la syphilis.

Il est bon de noter que dans la plupart des observations analogues, rapportées par les auteurs, on ne découvre aucune indication de rapprochements suspects, de contaminations accidentelles. On signale vaguement la vie dissolue des sujets: circonstance qui implique leur prédisposition à des maladies ulcératives ou gangréneuses, abstraction faite de tout principe syphilitique.

Les poëtes latins, dont la plume est sans retenue, renferment, dit-on, des allusions directes à la vérole. Juvénal et Martial entre autres, ont désigné des désordres locaux, qu’on a voulu attribuer à cette origine.

Juvénal reproche à un individu de s’être fait couper des marisques ou fics, sortes d’excroissances charnues qui siégent au fondement:

«..... Castigas turpia cum sis »Inter socraticos notissima fossa cinædos: »Hispida membra quidem et duræ per brachia setæ. »Promittunt atrocem animum; sed podice lævi, »Cæduntur tumidæ, MEDICO RIDENTE, mariscæ[765].»

Martial, en plusieurs endroits, tourne en ridicule ceux qui avaient ces excroissances, et raille vertement un certain Cecilianus qui était coutumier du fait:

Cum dixi FICOS rides quasi barbara verba, »Et dici FICUS, Ceciliane, jubes. Dicemus FICUS quos scimus in arbore nasci: »Dicemus FICOS, Ceciliane, tuos[766].»

Il est évident que les deux poëtes n’ont eu en vue que la source ignoble de ces tumeurs, et qu’ils ont voulu venger la morale publique.

Si le chirurgien sourit, comme dit Juvénal, en excisant des marisques, c’est qu’il devine les habitudes infâmes du sujet. Ce n’est pas ainsi que le médecin de nos jours accueille les confidences de son client, quand il est appelé à réparer les méfaits de la syphilis.

Lorsque Martial poursuit aussi de ses moqueries, ceux qui avaient des végétations anales, indice certain de leur dépravation, sa censure ne tombe pas sur une maladie réputée honteuse, mais sur les mœurs d’une société qui tolérait de pareils écarts.

Aujourd’hui encore, on n’a que trop d’occasions de s’assurer que les mêmes désordres locaux ont la même origine, sans que la syphilis, dont on saurait bien découvrir l’empreinte, ait rien à réclamer.

On a beau élever de simples analogies au rang de caractères essentiels, on ne fera jamais sortir des textes anciens, une image complète de l’affection syphilitique de notre temps.

Ici se présente une remarque qui n’est pas indifférente: c’est que les auteurs antérieurs au XVe siècle, emploient souvent le mot virulence (virulentia) en parlant des maladies qui peuvent provenir des rapports sexuels. Ce mot n’a pas, sous leur plume, le sens que nous lui donnons aujourd’hui, et il n’était point à cette époque, synonyme de faculté contagieuse. On s’en servait pour exprimer l’action corrosive de certaines humeurs, abstraction faite de toute contagiosité. Cette inexactitude du langage médical reparaît aussi chez quelques auteurs plus récents, qui ne donnent pas au mot dont il s’agit, la signification bien arrêtée qui lui appartient[767].

Il ne faut pas perdre de vue, quand on confronte les documents historiques, que la lèpre n’avait pas complétement abandonné l’Europe au XVe siècle, et qu’en qualité de maladie héréditaire et contagieuse, elle a pu, dans les premiers temps, se confondre avec la syphilis.

Michel Scot, qui écrivait en 1477, c’est-à-dire seize ans avant la naissance de l’épidémie, s’exprime comme il suit:

«Les femmes deviennent livides et ont des écoulements. Si une femme est en cet état, et si un homme vient à la connaître, sa verge est facilement viciée, comme on le voit pour les jeunes adolescents qui, ignorant cela, ont souvent la verge malade ou sont pris de la lèpre. Il faut savoir aussi, que si un écoulement existait à l’époque de la conception, le fœtus est plus ou moins vicié, et en ce cas, l’homme doit s’abstenir de tout rapport, et la femme doit lui résister par prévoyance[768].»

M. Cazenave, qui cite ce passage, y trouve non-seulement la théorie de la blennorrhagie virulente, mais aussi la doctrine de l’hérédité.

Je ne conteste pas les apparences; mais comme je me range du côté de ceux qui reconnaissent à la lèpre ces deux attributs, virulence et transmission héréditaire, j’en déduis qu’il n’est peut-être question que de cette maladie. Quand Michel Scot dit que les jeunes gens ont la verge viciée (vitiantur virga), ces expressions sont bien vagues pour représenter les altérations imputables à la vraie syphilis. D’un autre côté, il n’y a plus d’équivoque, lorsqu’il assure qu’ils peuvent prendre la lèpre (quandoque leprâ). Or, une femme syphilitique pourrait-elle donner tantôt la syphilis, tantôt la lèpre? Cette éventualité, inconciliable avec l’observation, n’établit-elle pas que l’auteur a eu exclusivement en vue, les dangers et les suites du commerce d’un homme sain avec une lépreuse? On sait que de ces rapports, naissait souvent une maladie des parties génitales, nommée vulgairement arsure, qui s’accompagnait de phlogose érysipélateuse, d’exulcérations miliaires, de phlyctènes, etc.[769].

Les médecins arabes, en maints endroits de leurs livres, affirment que le commerce avec une femme infectée de la lèpre, provoque la formation d’ulcères à la verge.

L’Anglais Jean de Gaddesden insiste sur ce fait, dans un livre où il traite de la cohabitation avec les lépreuses[770].

On ne comprend pas aussi pourquoi Scot ne parle que des jeunes gens ignorants et novices. L’expérience, même celle de l’âge, a-t-elle jamais été une garantie d’immunité? Les syphiliographes du jour font-ils entrer cette considération, dans les anamnestiques qui leur servent à éclairer le diagnostic des cas douteux?

Je néglige d’autres citations qui laissent les mêmes motifs d’incertitude, pour reproduire un passage sur lequel comptent beaucoup les défenseurs de l’antiquité de la syphilis. Ce passage appartient à Guillaume de Salicet, célèbre médecin du XIIIe siècle, dont la Chirurgie fut imprimée pour la première fois, en 1476[771].

En parlant des bubons ou abcès de l’aine, qu’il attribue, soit à une matière froide descendue du foie, soit à une matière chaude, soit à une humeur sanieuse, Guillaume de Salicet dit, que cette tumeur inguinale survient «quand l’homme a reçu une corruption à la verge, pour avoir cohabité avec une femme sale ou pour toute autre cause.» (Propter concubitum cum muliere fœda, aut ob aliam causam.)

De ce texte, dont je ne contesterai pas la valeur, on pourrait en rapprocher plusieurs autres, remontant à peu près à la même époque.

Lanfranc, élève et copiste de Guillaume de Salicet (1295), parle aussi de bubons survenus à la suite d’ulcères de la verge (propter ulcera virgæ)[772].

En 1320, Jean de Gaddesden[773]; en 1360, Guy de Chauliac[774]; en 1418, Valescus de Tarenta[775]; et en 1480, Pierre de Argellata[776], décrivent des ulcères nés du commerce avec une femme sale, impure et cancéreuse (ex coïtu cum fœtidâ vel immunda vel cancrosâ muliere).

Ces passages si explicites en apparence, restent cependant très-vagues. S’agirait-il du cancer à la matrice? Rien ne prouve qu’il soit communicable, et l’on sait que les rapports conjugaux n’ont aucun inconvénient pour l’homme qui s’y livre dans ces conditions. D’un autre côté, l’ichor cancéreux ne peut-il acquérir accidentellement une âcreté spéciale, dont le gland découvert ressentirait les effets irritants, surtout dans les cas d’excoriation, et chez certains sujets plus susceptibles, ou conformés de manière à rendre le contact plus direct et plus durable? Mais on ne pourrait donner à ces faits exceptionnels, le caractère de généralité que semblent leur assigner les textes que j’ai cités.

L’impureté de la femme représente-t-elle un de ces flux lépreux dont nous avons déjà constaté les effets possibles[777]?

D’autre part, on sait que les bubons peuvent être le symptôme d’affections très-différentes, et succéder, chez des individus prédisposés, à l’irritation réflexe, provoquée par de simples écorchures du gland ou par de légères ulcérations sans caractère spécifique. On a vu même que Guillaume de Salicet, après avoir attribué ce symptôme aux rapports sexuels, ajoute: «ou pour toute autre cause.» Voilà certes une étiologie bien élastique.

Dans tout ce qui précède, je ne trouve aucun motif de modifier mes idées sur l’avénement moderne de la syphilis. Les maladies non virulentes spontanées ou puisées dans les rapprochements intimes, ont nécessairement existé de tout temps, en vertu même de la destination des organes génitaux, de leur structure, de leur mode de sécrétion, de leurs conditions d’exercice, etc. Sur ce point, il ne saurait y avoir de désaccord, pas plus que sur l’existence, à toutes les époques, de maladies de l’estomac ou du cerveau. On a toujours observé des lésions purement locales et de formes diverses, résultant du coït trop souvent répété, ou pratiqué dans des conditions défavorables.

Ne sait-on pas que ces divers désordres, qui n’ont rien de spécifique, ont acquis une intensité insolite, sous le règne de cette constitution, à la fois érysipélateuse et typhique, dont on trouve de nombreux exemples dans les écrits des anciens. C’est ainsi que des ulcérations, provoquées dans la bouche ou l’arrière-gorge par certaines manœuvres, ont pu tourner à mal et dévorer les parties où elles siégeaient, sans qu’on soit autorisé à les identifier aux localisations qui suivent actuellement l’impression originelle du virus.

Que de fois la syphilis qui tient une si grande place dans notre pathologie, est faussement soupçonnée, même par l’expérience la plus sûre. Les femmes si sujettes aux écoulements simples des organes génitaux, sont la source la plus fréquente, chez l’homme, des écoulements qui ne peuvent être considérés alors comme un effet d’imprégnation virulente[778].

Il n’est pas rare de trouver, dans la région vulvo-anale, des végétations qui prennent souvent de grandes proportions, qu’on croirait, au premier abord, syphilitiques, et qui sont survenues chez des femmes notoirement exemptes de toute affection suspecte. C’est un accident local, résultant de causes très-diverses, peut-être combinées, et dont il n’est pas facile de saisir le mode d’action. La preuve qu’elles ne sont pas l’expression d’une diathèse, syphilitique ou autre, c’est qu’un traitement exclusivement local suffit pour les guérir. L’excision est la meilleure méthode. En cas de repullulation, on les excise de nouveau, et, sans traitement général, on obtient leur disparition complète.

Il n’y a pas de raison pour que ces maladies syphiliformes n’aient existé dans l’antiquité; et, comme de nos jours, elles ont été combattues avec succès par des topiques. Cette dernière circonstance est, selon moi, un argument décisif dans le sens de ma thèse, et je m’en empare pour en faire ressortir toute l’importance.

Quand on consulte les anciens sur la thérapeutique qu’ils appliquaient aux maladies qu’on prétend rattacher au germe de la vraie syphilis, on voit qu’ils s’adressent uniquement aux organes génitaux, et ils sont unanimes pour proclamer l’efficacité de leur méthode. Si le traitement est la pierre de touche de la nature des maladies, on peut affirmer que celles qu’ils ont guéries, n’étaient pas syphilitiques.

Contre les ulcères et les végétations, on conseille, dans les cas les moins graves, de simples lotions émollientes, détersives, astringentes ou légèrement caustiques. Les baumes, les liniments qu’on emploie, ne diffèrent en rien de ceux qui remplissent banalement la même indication, dans les maladies les plus diverses.

On dira que les anciens privés de spécifique se trouvaient réduits, malgré eux, au pis-aller de la cure palliative. Mais il est prouvé que ces agents ne se bornaient pas à atténuer momentanément les symptômes, à plâtrer, comme on dit, la maladie. Leur action était suivie d’une guérison complète, sauf, bien entendu, les cas, extrêmement rares, où la gravité des désordres locaux était au-dessus des ressources de l’art.

Est-ce ainsi que les choses se passeraient dans la pratique actuelle, si le traitement se bornait au pansement de la verge ou du vagin? Ce fait seul n’ébranle-t-il pas l’échafaudage des partisans de l’ancienneté?

Dans les cas plus sérieux, on obtenait la guérison par l’application du feu et l’excision des parties altérées. On amputait le membre viril, quand il était dévoré par des ulcères phagédéniques; et Celse recommande d’enlever, à l’aide du bistouri, toute la partie malade, en empiétant un peu sur la partie saine[779]. Oribase répète le même conseil, à l’occasion des ulcères du pénis.

S’il avait été question de véritable syphilis, est-il croyable que ces moyens chirurgicaux eussent suffi, sans autre traitement ultérieur, pour guérir l’affection morbide traduite par l’altération locale? Aujourd’hui, dans les cas devenus rares, où les ravages de la vérole ont assez profondément compromis la verge pour en exiger le sacrifice, le chirurgien croirait-il avoir achevé son œuvre, en déposant le fer rouge ou le couteau? Serait-il aussi rassuré sur les suites probables, que l’étaient Celse, Oribase et leur école clinique?

J’entends qu’on m’oppose la localisation primitive de la syphilis, et la possibilité de la détruire sur place, avant son irradiation dans le reste de l’organisme. Je n’ai pas à juger ici cette théorie pathogénique, l’indication qu’elle suggère, les moyens qui la remplissent. Ce qui est certain pour tout le monde, c’est que la vérole est essentiellement une maladie générale, à un moment donné plus ou moins rapproché de l’imprégnation, et qu’un traitement systématiquement topique, condamnerait le médecin à l’insipide corvée des Danaïdes.

Les honorables confrères qui pratiquent dans notre colonie algérienne, sont témoins, tous les jours, de ces revanches de la syphilis intempestivement répercutée. Les Arabes, en pareil cas, se livrent à des empiriques qui appliquent sur les chancres, le feu ou tout autre caustique. Cette suppression des manifestations extérieures de la maladie, ressemble à la guérison complète, jusqu’au moment où les accidents secondaires dissipent brutalement l’illusion.

En résumé, quand on dit que la syphilis ancienne était locale et cédait aux moyens chirurgicaux ou externes, on dresse entre elle et la vérole de nos jours, une séparation radicale que les textes les plus complaisants et les hypothèses les plus subtiles, ne parviendront pas à supprimer.

En 1811, parut, sans nom d’auteur, et sous le patronage du broussaisisme naissant, un livre[780] qui n’était à l’époque de sa publication, qu’un paradoxe révoltant, mais qui aurait eu sa raison d’être dans l’antiquité, c’est-à-dire à l’époque où les maux vénériens, très-divers de nature, ne pouvaient se rallier au centre commun de l’entité syphilitique. Tel est pour moi, jusqu’à preuve contraire, le dernier mot de la question.

M. Rosenbaum, que son bon esprit médical n’a pas assez tenu en garde contre le désir bien naturel d’avoir raison, s’efforce de prouver que les médecins anciens n’ont eu que de rares occasions, surtout chez les femmes, d’observer la marche naturelle des maladies du système génital, parce qu’ils n’ont eu ordinairement affaire qu’avec leurs formes les plus opiniâtres dont le nombre était toujours restreint. Le motif qu’il en donne et qui me paraît presque puéril, c’est la retenue des malades, obligés de révéler leurs maux, et de montrer à nu les organes qui en sont le siége. N’est-il pas plus rationnel d’admettre qu’il n’y avait pas alors ces maladies protéiformes, centralisées par le mode syphilitique? Si la vérole avait occupé dans la pathologie ancienne, le rang qu’elle a conquis dans la nôtre, comment supposer que les répugnances de la pudeur eussent été un obstacle à l’observation médicale? Ne voyons-nous pas tous les jours, l’obstination ou les progrès des symptômes, triompher de ces résistances peu réfléchies? A qui fera-t-on croire que dans cette société si dissolue, les malades honteux ont mieux aimé souffrir en silence, que faire, à un homme de l’art, des confidences qui révèlent, après tout, des secrets devinés à demi-mot?

M. Rosenbaum va plus loin; mais ici la pathologie doit protester au nom des principes. «Quant aux symptômes secondaires, dit-il, les médecins en rendaient la naissance presque impossible, dans les cas qu’ils avaient à traiter, parce que le couteau et le cautère détruisaient la contagion avec ses substratum matériels, ou ils étaient enlevés avant qu’ils pussent être résorbés[781].»

Que M. Rosenbaum veuille bien me dire ce qu’il fait de l’état général ou diathésique? Est-ce ainsi qu’il conseillerait de procéder aujourd’hui, pour prévenir sûrement l’explosion consécutive des symptômes secondaires? Que devient dès lors cette longue discrétion des malades dont on nous parlait tout à l’heure, si l’on avoue que le médecin attaquait le mal avant toute résorption des produits virulents?

Toujours poursuivi par son idée fixe, M. Rosenbaum prétend que, malgré l’influence du climat, favorable aux sécrétions nuisibles du vagin et de l’utérus, les affections, par excès dans l’acte vénérien, devaient être en général assez rares chez les anciens, et se guérissaient bientôt d’elles-mêmes, grâce aux soins excessifs de propreté et à la vie tranquille des femmes de ce temps[782].

Si l’auteur n’entend parler que des états simplement vénériens, observés chez des individus sains et purs de diathèses, il n’est pas douteux que le repos et les soins de la personne suffisent souvent pour guérir certaines maladies des organes sexuels. Mais il en est tout autrement des états morbides dont le principe virulent a été la cause initiale, et qui se retrempent à leur source. La cure radicale de l’affection générale qu’ils manifestent, est la seule garantie assurée contre leur retour. En dernière analyse, les assertions si controversables de M. Rosenbaum, se retournent, si je ne m’abuse, contre l’opinion dont il a embrassé la défense.

Avant d’aller plus loin, je débarrasserai la discussion que je poursuis, d’un témoignage qui a été souvent allégué comme une preuve démonstrative de l’ancienneté de la syphilis, et qui, en effet, semble au premier abord avoir cette signification. Je veux parler des statuts de la reine de Naples, Jeanne Ire, relatifs à l’établissement d’un lieu de débauche à Avignon, en l’an 1347, c’est-à-dire cent quarante-six ans avant l’épidémie du XVe siècle. Ce document, écrit en provençal, fut publié par Astruc pour la première fois. M. Cazenave l’a transcrit tout au long dans son Traité des syphilides, publié en 1843.

Dans ces statuts, qui règlent les mesures de police applicables aux mauvais lieux, on lit à l’article 4, cette disposition catégorique. (Je traduis le texte provençal.)

«La reine veut que tous les samedis, la baillive et un barbier député par les consuls, visitent toutes les filles débauchées qui sont au bordel; et s’il s’en trouve quelqu’une qui ait le mal provenant de paillardise, qu’elle soit séparée des autres filles et logée à part, afin que personne ne puisse avoir commerce avec elle, et qu’on évite ainsi le mal que la jeunesse pourrait prendre[783].»

M. Cazenave prétend qu’on ne peut voir autre chose dans ce mal venu de paillardise, que la syphilis moderne, contre laquelle on prenait déjà les précautions préservatives, tant recommandées et surveillées de nos jours.

A cette conjecture très-plausible, il n’y a qu’une réponse à faire, et elle est péremptoire: ces statuts sont de pure invention. Quelques mystificateurs avignonnais ont mis assez d’adresse dans leur supercherie, pour qu’elle ait duré longtemps, sans éveiller de doutes sérieux. Astruc, en citant cette pièce, telle qu’elle lui fut communiquée sur sa demande, par un de ses amis, semble pourtant se méfier de son authenticité. Comme on prétendait l’avoir découverte dans un vieux manuscrit, copié sur les registres d’un certain notaire d’Avignon, du nom de Tamarin, y résidant en 1392, Astruc fit, dit-il, prendre des informations, dans la localité, sur ce notaire et sur la véracité de ces statuts; mais il n’obtint aucun renseignement précis. Il n’hésita pas cependant à les insérer dans son livre à cause de leur importance apparente, et pour échapper au reproche d’avoir dissimulé un fait contraire à son opinion personnelle, sur l’importation américaine de la syphilis[784].

Le soupçon d’Astruc est devenu une certitude, grâce aux recherches du docteur Yvaren (d’Avignon), très-bien placé, sous tous les rapports, pour démasquer la fraude. Son enquête a prouvé avec évidence la valeur purement imaginaire de ce document[785]. Malgré la publicité des journaux où il avait consigné ce résultat, M. Yvaren se plaignait avec juste raison, en 1847, que l’erreur durât encore, et il reproduisait patiemment sa découverte, dans sa belle traduction du poëme de Fracastor[786]. J’ai peine à comprendre qu’en 1843, c’est-à-dire huit ans après la curieuse rectification dénoncée par mon confrère du Midi, M. Cazenave, qui aurait dû être aux écoutes de tout ce qui se disait sur l’origine de la syphilis, ait rapporté ces statuts dans le texte provençal accompagné de la version française, et qu’il s’en soit prévalu, dans l’intérêt de son thème, sans avoir l’air de suspecter la nullité de ce témoignage apocryphe. C’est ainsi que la capitale traite souvent les produits de la province!

Mon lecteur pourra prendre connaissance in extenso de la communication de M. Yvaren. Je me contente d’extraire le passage où sont résumées les preuves flagrantes de la fausseté de ces statuts:

«1º Le notaire Tamarin, des registres duquel on les disait tirés, n’a jamais existé.

»2º Une note écrite par M. Joseph-Gabriel Teste de Vénasque, sur un exemplaire de la Cacomonade de Linguet, rapporte comment ces statuts furent composés par M. de Garcin, aidé de quelques amis avignonnais, au nombre desquels était le père de M. Gabriel Teste. M. G. Teste a souvent entretenu de ce fait, M. César Teste d’Avignon qui vit encore, et qui possède cet exemplaire de la Cacomonade.

»3º L’original de ces statuts supposés, existe dans un magnifique cartulaire de M. de Cambis-Velleron, à la bibliothèque d’Avignon.

»La miniature qu’ils portent en tête, est la reproduction exacte de celle qui se trouve dans l’ouvrage publié en 1624, par M. de Chasteuil-Gallaup, sur les arcs de triomphe érigés à Aix, en l’honneur de l’arrivée de Louis XIII dans cette ville.

»4º L’écriture usitée au XIVe siècle, est très-gauchement contrefaite. Le langage n’est pas celui du temps. Le mot paillardiso n’est pas un mot de langue provençale; à lui seul, il suffirait pour déceler la fraude, etc., etc.»

Je m’associe donc à M. Yvaren pour demander que, dans les discussions qui pourront désormais s’élever sur l’origine de la syphilis, les statuts de la reine Jeanne soient de plein droit hors de cause.

M. Littré a publié, il y a quelques années, des extraits de manuscrits, datant du XIIIe siècle, où il a cru trouver la preuve qu’à cette époque «la maladie vénérienne avait une forme très-analogue à celle qu’elle a aujourd’hui.» Ces manuscrits font partie de la Bibliothèque impériale[787].

Je dois me borner, et je laisserai de côté les diverses pièces dont M. Littré apprécie la valeur. Il me suffira de citer un passage d’un opuscule en vers français, remontant à la même date, et publié, en 1833, par M. Francisque Michel. Ce poëme a pour titre: Des XXIII manières de vilains.

Dans une sorte d’imprécation, l’auteur souhaite aux vilains et vilaines, une infinité de maladies:

«Qu’ils aient. . . . . ». . . . . . . . . . . »Rogne, vairole et apostume »Et si aient plenté de grume, »Plenté de fièvre et de jaunisse, »Et si aient la chade-pisse![788].»

M. Littré reconnaît lui-même que le mot vairole peut signifier variole. On n’a pas oublié que ce fut le nom primitif de cette fièvre éruptive.

Quant à la dénomination de chaude-pisse, qui est resté de nos jours le synonyme familier de blennorrhagie, il n’exprime littéralement que l’ardeur ressentie par le malade qui se plaint d’uriner chaud. Or, ce symptôme a dû exister de tout temps, puisqu’un simple échauffement, l’abus de certaines boissons, une fluxion purement catarrhale, etc. peuvent le produire. Je ferai seulement remarquer que ce nom vulgaire ne s’est répandu dans le langage du peuple, qu’un certain nombre d’années après l’explosion de la syphilis. Était-il tombé en désuétude, et reprit-il sa place à l’époque où la blennorrhagie devint beaucoup plus commune dans la pratique? C’est ce que je ne saurais dire; toujours est-il qu’on ne peut induire de l’emploi de ce mot, l’existence de la vraie syphilis au XIIIe siècle.

Les autres documents découverts et conjointement publiés par M. Littré, donnent sans doute à réfléchir; mais ils ne font que grossir le nombre des observations à double entente, dont il n’est pas permis de tirer une conclusion certaine.

Il y a dans l’histoire de la syphilis, un fait qui a été très-contradictoirement interprété, et qui me paraît une preuve de plus en faveur de sa nouveauté. Je veux parler de l’influence exercée par l’épidémicité sur sa symptomatologie. On la voit, en effet, revêtir des caractères insolites jusqu’au moment où, libre de cette entrave, elle prendra les formes qui lui sont aujourd’hui familières. M. Ricord dit vrai, lorsqu’il reconnaît que l’épidémie du XVe siècle, qu’il appelle avec esprit, à raison de sa date et de son épouvantable gravité, le quatre-vingt-treize de la syphilis, ne ressemble pas à nos maux vénériens actuels. Ce qu’on remarquait le plus dans le principe, c’était l’état pustuleux de la peau, et les douleurs des membres, qui étaient une véritable torture pour les malades. Les lésions des organes génitaux n’étaient qu’en sous-ordre, et manquaient quelquefois complétement.

Des pustules assez dures ou proéminentes et de mauvais aspect, se montraient sur toute l’étendue de la tête, sur le front, autour de la racine des cheveux, ou dans d’autres parties du corps, et principalement aux angles des lèvres; et c’est ce symptôme qui a frappé le plus l’attention des observateurs. Jean Lemaire, poëte français du commencement du XVIe siècle, nous a laissé le portrait de ces malades:

«Il leur naissait de gros boutons sans fleur, »Si très ideuls, si laits et si énormes »Qu’on ne vit onc visaiges si difformes; »Ni onc ne reçeut si très mortelle injure »Nature humaine en sa belle figure, »Au front, au col, au menton et au nez: »Onc on ne vit tant de gens boutonnez.»

Le malade éprouvait dans la tête et dans les membres, surtout aux jambes, des douleurs qui augmentaient toujours pendant la nuit. Il y avait aux aines, des bubons dont la suppuration était salutaire. On observait des crevasses, avec écailles sèches, à la paume des mains et aux pieds. Le plus souvent se formaient, sur le pénis, des ulcères de mauvaise apparence, durs et calleux, lents à guérir. En explorant la gorge, on constatait le relâchement de la luette, et la présence d’ulcères sordides qui suppuraient rarement. Il faut ajouter à tout cela, l’éruption de certaines tumeurs dures, adhérentes à la peau et aux os, et qui portaient le nom de gommes. Ces tumeurs pouvaient s’ulcérer, et amener des caries osseuses.

Nicolas Massa, à qui j’emprunte ce tableau, fait remarquer que ces divers symptômes n’étaient pas réunis sur le même sujet. Un seul, tel que la pustulation, l’ulcère du pénis, le bubon inguinal ou les écailles des mains, suffisait au diagnostic. Quand ces indices étaient nombreux, le doute n’était plus possible[789].

Les pustules de la peau qui grossissaient peu à peu, laissaient couler, en s’ouvrant, une grande quantité d’humeur fétide, et dégénéraient en ulcères phagédéniques. Fracastor, grave autorité par la date de ses écrits et sa spécialité syphiliographique, nous apprend que depuis environ six ans (1538-1539), il ne voyait de pustules que sur quelques rares malades. En revanche, les tumeurs gommeuses augmentèrent de fréquence. Alors aussi apparut l’alopécie générale qui fut un grand sujet de surprise. Le médecin poëte a dépeint, en vives couleurs, la physionomie bizarre des sujets, privés absolument de cheveux, de sourcils et de barbe, et il a grand soin d’avertir que ce n’était pas l’effet du mercure, comme on l’avait supposé d’abord[790].

La gonorrhée virulente, plus rare antérieurement, et disséminée, pour ainsi dire, dans la pratique, devint si commune, vers le milieu du XVIe siècle, qu’elle compta parmi les symptômes ordinaires. Brassavole, en 1553, et Fernel, en 1555, ont tant insisté sur la nouveauté de ce caractère, qu’on a pu croire, ce qui est une erreur, qu’il s’était montré alors pour la première fois.

Ces diverses modifications symptomatiques de la vérole ont aggravé sans doute l’embarras des médecins. Ils n’en ont pas moins fidèlement suivi la filiation des phénomènes, sans perdre de vue leur foyer commun. En présence des mêmes faits, l’observation des anciens aurait su, quoi qu’on en ait dit, débrouiller leur enchaînement et leur dépendance réciproque; mais on ne surprend dans leurs écrits aucune trace d’une analyse pareille.

M. Cazenave ne sait comment expliquer certaines circonstances tout à fait insolites, dans l’histoire de la syphilis, qui ont été notées expressément par les premiers témoins de l’épidémie; et il a cru tout concilier, par une hypothèse, dont la priorité revient pourtant à Gruner.

Il suppose qu’à la fin du XVe siècle, les Maures chassés d’Espagne par Ferdinand le Catholique, et réfugiés, dans le plus complet dénûment, sur les côtes d’Afrique et d’Italie, apportèrent avec eux, le germe d’un fléau qui les décimait déjà. C’était l’époque où Charles VIII conduisait en Italie ses armées triomphantes. La contagion devait redoubler d’énergie, au milieu de ces grands mouvements de troupes, qui traînaient après elles la licence la plus effrénée, et semaient partout les fruits de leurs débauches. Ces masses armées auraient été le véhicule le plus puissant de l’épidémie, qui s’étendit bientôt aux pays environnants; et la teinture vénérienne qu’elle prit alors, aurait eu sa source dans l’effroyable débordement des mœurs.

Reste à savoir quelle était l’épidémie apportée par les Maures. M. Cazenave opine pour «une espèce de typhus» dont tant de circonstances avaient favorisé le développement. Dans tous les cas, c’était, selon lui, une affection morbide, étrangère à la syphilis coexistante, et qui n’en fut pas distinguée: confusion d’autant plus facile, que les deux maladies pouvaient frapper simultanément les mêmes individus. A ce compte, la maladie populaire du XVe siècle, aurait été composée de plusieurs maladies différentes, dont les effets réunis et combinés expliquent l’inexactitude des traditions qui nous sont parvenues. C’est ainsi que la syphilis, antérieure à la maladie intercurrente, aurait pu acquérir par cette complication accidentelle, une intensité inouïe, traduite par des symptômes typhiques qu’elle aggravait à son tour[791].

Telle est, brièvement résumée, la version de M. Cazenave: version embarrassée, malgré le talent de l’auteur, qui ne parvient pas à dissimuler tout le mal qu’il se donne, pour imprimer à cette hypothèse un air satisfaisant de vraisemblance.

On pourrait répondre que depuis lors, ni les grandes guerres, ni les mélanges de peuples, ni les graves épidémies n’ont manqué au monde. Les mœurs actuelles peuvent s’être adoucie; mais on conviendra qu’elles n’ont point encore atteint leur âge d’or. De son côté, la syphilis n’est pas prête à se dessaisir de ses droits. La suette, la fièvre jaune, le choléra, ont à diverses reprises ravagé les populations. Sur la fin du premier empire, le typhus décima cruellement nos troupes en campagne, au milieu des hasards des batailles, des désastres d’une retraite et des conditions nosogéniques, résultant de ces grands rassemblements d’hommes, en proie aux influences matérielles et morales les plus délétères.

Pendant l’expédition de Crimée, le typhus, le scorbut, la pourriture d’hôpital, la dysenterie, le choléra, ont tour à tour et simultanément frappé nos soldats, livrés, sur une plage lointaine, aux fatigues et aux anxiétés d’un siége long et meurtrier. On n’a pourtant pas vu dans ces conjonctures si graves, la teinture vénérienne, dont M. Cazenave colore arbitrairement le prétendu typhus du XVe siècle.

Parmi les faits qui appartiennent à la syphilis nouvelle et sur lesquels on a beaucoup discuté, quand on n’a pas jugé plus commode d’en nier l’authenticité, il en est deux que je tiens à placer dans leur véritable jour. Je veux parler de sa communication par l’intermédiaire de l’air, et de la spontanéité de son développement, sans contagion directe ou médiate appréciable.

Dès les premiers temps, l’on reconnut que la transmission pouvait s’opérer par les voies les moins prévues. Les auteurs signalent les baisers lascifs, la communauté du lit, sans approches intimes, l’emploi d’un vêtement ou de tout autre objet à l’usage d’un vérolé, etc. Torella, Montesaurus, Jean Benoît, Jean-Baptiste Montanus, etc., tous témoins oculaires, s’expriment à cet égard de la manière la plus positive. Ils ne sont pas moins unanimes, sur la communication par l’intermédiaire de l’air, admise par tout le monde, pendant un certain nombre d’années qui suivirent l’invasion du fléau. Les médecins qui sont venus plus tard, et qui ont vu la syphilis affranchie du joug de l’épidémicité, se propager surtout par les voies sexuelles, ont généralisé cette observation et l’ont étendue à tous les temps. On n’a pas même épargné le ridicule aux anciens auteurs qu’on a accusés de crédulité et d’inattention. C’est pour le même motif qu’on a blâmé les gouvernements, qui s’empressèrent de reléguer les vérolés hors des villes, et de les interner dans des endroits séparés du commerce des hommes: mesure fort sage, même dans le doute, et qui faisait la part des propriétés accidentelles, que l’épidémicité semblait donner à la nouvelle maladie[792].

Ce fait de contagion par l’air, n’est pas plus incroyable que les autres affirmations des contemporains. Il prouve que le virus vénérien était alors doué d’une halituosité très-active. En 1529, le Cardinal Wolsey, ministre de Henri VIII, fut mis en jugement devant la Chambre haute, pour avoir parlé bas à l’oreille de son maître, avec l’intention de lui communiquer la syphilis dont il se savait atteint[793]. Il est évident que si le roi prit ce prétexte pour se défaire de son conseiller, c’est que l’opinion publique reconnaissait alors ce mode d’imprégnation à distance.

Benoît de Victoriis parle d’un jeune homme qui fréquentait depuis longtemps une femme entachée de syphilis. Il s’était toujours contenté de la baiser sur la bouche, sans se permettre de privautés plus intimes, et c’est par l’inspiration de son haleine (solo flatu et spiritu) qu’il contracta la maladie[794]. Je sais bien que ce fait pourrait recevoir une autre interprétation; mais celle que donne l’auteur avait cours dans la pratique.

On a prétendu que les médecins avaient imaginé ce moyen de sauvegarder la moralité des grands personnages, dont la vie privée n’était pas sans reproches. Ils auraient été ainsi les dupes volontaires de leurs clients intéressés au secret. On a même tourné en dérision certains faits où la vérité paraissait trop maladroitement travestie. Des plaisanteries ne sont pas des arguments.

Heureusement la volatilité du virus vénérien n’a pas survécu à l’influence épidémique qui en avait été la cause, et n’est plus aujourd’hui qu’une tradition historique. Ce poison morbide représente le type des virus fixes. Sous ce rapport comme sous tant d’autres, l’empreinte du temps a été profonde.

Ce n’est pas tout. Les médecins qui ont observé de près le fléau naissant, n’ont pas hésité à reconnaître qu’il pouvait se développer spontanément, c’est-à-dire, sans imprégnation virulente et par la seule influence épidémique. Quand on voyait sous le même toit, le père, la mère, les enfants des deux sexes, subir le niveau commun, il était impossible d’incriminer un commerce impur ou de se rejeter sur des transmissions médiates.

Fracastor, qui peut être considéré comme l’organe de l’opinion médicale, à une époque très-voisine des débuts de la maladie, affirme expressément sa spontanéité:

«... Quoniam imprimis ostendere multos »Possumus, attactu qui nullius hanc tamen ipsam »Sponte sua sensere luem, primique tulere[795].»

Il reproduit la même pensée dans son traité en prose de la syphilis:

«Quoique la plupart des sujets prennent la maladie par le contact, on en a observé un très-grand nombre (innumeros) qui ont été atteints sans contagion préalable[796].»

Je sais que la spontanéité des maladies à virus et principalement de la syphilis, provoque le sourire de certains esprits forts qui ont fait leur thème, et sont décidés à n’en pas démordre. Cet accueil ne m’a jamais beaucoup ému, parce qu’il faut bien reconnaître, malgré tout, qu’une maladie contagieuse nouvelle a éclaté, à un moment donné, sans virus préexistant. Quand on refuse d’y croire, à une certaine distance de sa première apparition, on ne fait que reculer la difficulté[797]. Est-ce que des maladies transmissibles ne se montrent pas tous les jours, sous nos yeux, étrangères à la provocation initiale d’un contagium? La rage serait, à elle seule, une preuve sans réplique. La création spontanée du virus rabique est un fait quotidien. En ce qui concerne la syphilis, ne faut-il pas reconnaître, de toute nécessité, que le premier qui l’a conçue ne la tenait de personne? De nos jours même, où elle paraît dépendre exclusivement d’une imprégnation directe ou médiate, abstraction faite de l’hérédité, des observations nombreuses ont révélé la possibilité de sa formation de toutes pièces.

Vers la fin du XVIIIe siècle, et dans les premières années du siècle actuel, on a signalé des épidémies de maladies vénériennes, qui par la rapidité de leur diffusion et leur circonscription dans certaines localités, ont dérogé à leur mode habituel de propagation. Ces épidémies offrent d’autant plus d’intérêt, qu’elles ont été étudiées sur les lieux, et décrites par nos contemporains. Parmi les médecins qui leur ont donné leur signification la plus rationnelle, et dont l’avis est d’un grand poids, on compte Fodéré, Cullerier et la Commission chargée par la Société royale de médecine, d’éclairer cette question nosologique[798].

Il me paraît impossible d’expliquer l’irradiation comme soudaine, de l’épidémie du XVe siècle, sans recourir, dans une certaine mesure, à sa spontanéité. Aurait-on la prétention de remonter de proche en proche, jusqu’au foyer générateur dont la maladie, dans son ensemble, représenterait le produit collectif? Où se serait allumée l’étincelle qui devait provoquer cet embrasement général? Ne retrouve-t-on pas ici le génie épidémique avec ses procédés mystérieux, que le temps n’a pu encore sonder?

Cette spontanéité de la syphilis, pressentie à priori, et surabondamment prouvée par les faits, est inconciliable avec l’origine américaine qui compte encore tant de partisans: hypothèse défendue par Astruc, dans un livre que M. Ricord appelle un immense roman, et qui n’en est pas moins une œuvre très-remarquable[799]. On sait que cette opinion a été victorieusement réfutée par Sanchez, qui n’a rien laissé sans réponse[800].

Comme les dates sont ici d’une importance majeure, on s’est donné bien du mal pour en établir la concordance. De son côté, M. Bœrsch a prétendu prouver, par des chiffres, l’impossibilité matérielle de l’importation exotique à l’époque indiquée[801]. L’épidémicité seule est un argument décisif qui renverse tous les calculs, quel que soit leur habile agencement.

«La vraie syphilis, dit Sprengel, se manifesta dans l’été de 1493, et presque simultanément dans toutes les parties de l’Europe. Or, il est impossible qu’en trois mois, elle ait été transportée à Berlin, à Halle, à Brunswick, dans le Mecklembourg, la Lombardie, l’Auvergne et autres pays.» Sprengel en déduit qu’il faut joindre à toutes ses autres causes, une constitution épidémique[802].

L’auteur allemand n’est ici que l’écho de la plupart des contemporains, et il est impossible, après cela, d’attribuer à l’équipage de Colomb, le transport des premiers germes. M. Cazenave infère même du rapprochement de plusieurs documents historiques, que l’épidémie parcourait l’Italie, un ou deux ans avant l’arrivée des marins espagnols, et qu’elle y était déjà regardée comme un fléau terrible[803].

L’objection que M. Ricord a opposée à la fable de la provenance américaine, serait peu sérieuse. Partant de l’idée que l’accident primitif est seul contagieux, il trouve fort étrange, que cet accident ait conservé sa virulence pendant la longue navigation de Colomb, et pendant le temps que ses matelots ont mis pour arriver en Italie[804].

Il est facile de répondre que la contagion des accidents secondaires n’est pas moins avérée, et que la syphilis de l’armée d’Italie s’étant manifestée par des pustules, celles-ci auraient bien pu naître sur les Espagnols, pendant la traversée qui les ramenait en Europe.

Il est du reste une circonstance qu’il ne faut pas perdre de vue, quand on étudie la question de l’origine étrangère de la syphilis du XVe siècle; c’est que cette invention ne fut lancée dans le public, que quarante ans environ après la découverte du nouveau monde, et sous le patronage d’Oviedo, que je veux bien croire innocent des intentions malveillantes qu’on lui a prêtées.

Après avoir discuté le pour et le contre, Swédiaur est amené à cette conclusion éclectique, qui n’est évidemment que l’aveu déguisé de l’épidémicité: «Le lecteur peut choisir pour le pays natal de la vérole, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique ou bien l’Europe même, sans nuire à la prétention que l’une ou l’autre de ces parties du monde pourrait avoir à se rejeter la priorité de cette infernale et détestable maladie[805].»

Rien ne prouve mieux la nouveauté de la syphilis, que la diversité et l’absurdité même des hypothèses imaginées pour l’expliquer.

On n’y vit d’abord qu’un effet de la vengeance divine:

«Un mal qui répand la terreur, »Mal que le ciel en sa fureur »Inventa pour punir les crimes de la terre.»

Mais cette explication n’était satisfaisante à aucun point de vue, et la science, tenue de donner son avis, sans sortir de sa sphère, comprit qu’elle devait chercher des causes générales, pour un fléau dont la progression semblait sans limites.

L’astrologie resta digne d’elle-même. Aux yeux du plus grand nombre, Saturne, l’ogre de la légende païenne, fut l’auteur responsable de tous ces maux[806]. On ne pouvait seulement se mettre d’accord sur les conjonctions des planètes, accusées de présider à ce grand désastre. C’était tantôt Saturne et Mars, Jupiter et Mars, Jupiter, Mars et Mercure, Mars et Vénus, etc.

Les médecins, mécontents des astrologues, reprirent leurs théories favorites. On invoqua la prédominance d’une des quatre humeurs radicales, et principalement le transport d’une matière bilieuse, du foie sur les parties génitales. Ces désordres fonctionnels avaient été provoqués par certaines causes externes, parmi lesquelles on donnait le premier rang aux pluies longues et abondantes qui avaient marqué l’année 1493, et avaient été suivies d’inondations générales. Cependant, le caractère insolite de la maladie ne s’accordant pas avec cette pathogénie vulgaire, la fertile imagination des contemporains voulut, à tout prix, combler la lacune.

On prétendit que l’eau des puits qui avaient abreuvé l’armée française, sous les murs de Naples, avait été empoisonnée; que la cupidité des fournisseurs avait mélangé au pain des soldats, non-seulement du plâtre, mais du sang de lépreux. Fioravanti, célèbre empirique d’Italie, raconte qu’on eut la pensée de nourrir les troupes avec la chair des cadavres, et que ce fut l’action de cette alimentation abominable qui produisit une maladie nouvelle, en rapport avec la nouveauté même de la cause: fable absurde dont on regrette que Bacon ait été la dupe[807].

On me permettra de ne pas m’appesantir sur ce dévergondage d’hypothèses. Mais j’en conclus sans hésiter, que les médecins n’auraient pas mis ainsi leur esprit à la torture, s’ils n’avaient eu devant eux qu’une vieille connaissance. A tout prendre, ceux qui s’inspirèrent des rêveries astrologiques furent peut-être les moins déraisonnables. N’était-ce pas dire que cette épidémie, comme tant d’autres, était tombée des nues, et qu’on s’évertuait vainement à en chercher ailleurs l’origine? Au fond, l’influence maligne des astres représentait-elle autre chose que le quid divinum hippocratique, mais sous une forme prétentieuse que le Père de la médecine avait soigneusement évitée?

On a soutenu aussi, sur la maladie du XVe siècle, une opinion que je dois arrêter au passage, parce qu’elle est en contradiction directe avec mes principes pathologiques[808].

Quelques auteurs considèrent, en effet, la syphilis comme une transformation de la lèpre, qui commençait dès lors à s’éloigner de l’Europe. Les rapports des manifestations cutanées dans les deux maladies, leur paraissent favorables à cette interprétation. Jacques de Catane prétend avoir vu deux fois la syphilis se métamorphoser en lèpre[809]. Ce fait, avec la réciproque, ne serait pas unique, au dire de certains auteurs, qui ont cité des cas analogues.

Cette opinion est acceptée par M. Bœrsch: «Elle ne répugne, dit-il, ni à l’histoire, ni à la raison, et elle est en harmonie avec la loi générale de transformation, à laquelle l’homme et tous les êtres qui l’entourent, sont également soumis[810].»

M. Bœrsch fausse, en l’exagérant, le principe de cette loi. Des modifications successives, quels que soient d’ailleurs leurs caractères, ne vont pas jusqu’à amener une transformation de l’homme, c’est-à-dire jusqu’à anéantir son individualité et la remplacer par une autre. J’en dirai autant des maladies. La spécificité qui les fait ce qu’elles sont, et qui leur imprime une sorte de personnalité pathologique, ne se laisse jamais absorber par une autre spécificité substitutive. Des similitudes, des affinités aussi étroites qu’on voudra les supposer, ne peuvent, par gradation, se fondre dans une identité complète. Un métal, malgré les traits de ressemblance qui le rapprochent d’un autre métal, ne cesse jamais d’être lui-même, et conserve, au milieu des caractères communs, les attributs tranchés et indélébiles qui le constituent en corps simple, individuellement distinct par sa nature intime. Jamais la rougeole ne devient une variole, quelles que puissent être leurs analogies symptomatiques, dans certains cas. L’entité morbilleuse diffère radicalement de l’entité variolique. On peut constater l’union intime des deux fièvres sur un sujet donné; hésiter même pour le diagnostic, dans tel cas particulier; mais elles n’en resteront pas moins invariablement elles-mêmes. Qu’on suppose un spécifique éprouvé de la rougeole et de la variole, on peut être certain que jamais l’agent antivarioleux ne guérirait radicalement la rougeole, et réciproquement.

Par tous ces motifs, je rejette, au nom des principes immuables de la doctrine, l’opinion qui ne veut voir dans la syphilis, qu’une transformation ou dégénération de la lèpre. Leur association a dû se faire dans bien des cas, et de là est venue l’idée contre laquelle je m’élève. La syphilis n’en a pas moins conservé dans tous les temps, sous les formes les plus insidieuses, son identité affective. Elle a remplacé la lèpre; mais, je le répète, cette substitution n’a rien de commun, dans l’ordre médical, avec la transmutation des métaux, rêvée par les alchimistes.

Ce qui démontre, au surplus, que la confusion de la lèpre et de la syphilis était née dans l’esprit d’une minorité de médecins trop prompts à juger sur les apparences, c’est que les hôpitaux des lépreux, connus sous les noms de léproseries ou maladreries, fondés alors à Paris, furent fermés aux individus qui présentaient les symptômes propres à la grosse vérole. Ceux-ci furent exclusivement reçus dans des établissements réservés. L’opinion publique était donc bien édifiée sur la différence des deux maladies, et elle avait exigé de l’administration, cette mesure préventive. Gabriel Fallope s’est posé, dans sa nouveauté, cette question de diagnostic différentiel, et l’a résolue conformément aux vrais principes de la nosologie[811].

En résumé, je n’ai trouvé nulle part aucun motif de changer d’avis sur l’origine récente de la syphilis, et je maintiens, dans toute la sincérité de mes convictions, que «la Vénus antique fut exempte de cette peste immonde[812].»

Non! Les Grecs et les Romains, qui avaient poussé jusqu’aux plus extrêmes limites le débordement des mœurs, n’eurent pas à compter avec cette triste plaie de l’humanité. Les courtisanes célèbres, les Phryné, les Laïs, les Flora, n’ont pas subi cette expiation. On n’a jamais dit que Messaline, dont le nom seul est devenu une obscénité, ait laissé à ses nombreux amants, des souvenirs amers de ses rendez-vous. Les écrivains du temps dont le cynisme est sans pudeur, et qui n’ont pas flatté le tableau de la dépravation publique, auraient montré la peine à côté de la faute, et cette nouvelle épée de Damoclès, menaçant le débauché dans l’ivresse des plaisirs.

Je pourrais tout au plus accorder qu’aux approches de son irruption historique, la syphilis avait commencé à poindre, comme pour préluder par des essais sporadiques à sa prise de possession définitive. Je me rappellerais que l’origine des épidémies remonte souvent assez loin du moment où elles éclatent. Avant de s’implanter avec tous leurs caractères, elles s’annoncent par le cachet particulier qu’elles impriment aux états morbides de tous les ordres; et cette empreinte se dessine d’autant plus nettement, que le génie épidémique prend plus d’énergie et d’indépendance.

Il ne me répugnerait donc pas d’admettre, par analogie, que l’espèce humaine n’est pas devenue tout à coup et sans transition, la proie de ce nouvel ennemi. Le feu dévorant qui couvait sourdement dans le sein des organismes, préparés par une longue élaboration, commençait peut-être à jeter quelques lueurs éparses et incertaines, avant d’éclater dans un vaste incendie, qui ne devait plus manquer d’aliments, jusque dans notre temps. Inutile de dire que je propose cette hypothèse conciliante, sans y tenir beaucoup.

Une dernière question reste à examiner. La syphilis qui s’empara si résolûment de la race humaine, et qui l’a trop fidèlement accompagnée depuis lors, est-elle destinée à s’éteindre un jour?

Astruc fait observer, que le feu Saint-Antoine ou mal des ardents du moyen âge a disparu depuis plusieurs siècles; que la suette anglaise n’est plus qu’un souvenir; il exprime conséquemment l’espoir que la syphilis se retirera à son tour: «ce qui, ajoute-t-il, n’est peut-être pas une vaine conjecture[813].» Il cite, en effet, une foule de témoignages qui tendent à prouver que cette maladie s’adoucit graduellement depuis longtemps; et son expérience personnelle lui a donné la confirmation de ce fait. Il énumère ensuite les raisons qui laissent prévoir les progrès de cette atténuation, quoiqu’il se garde bien d’indiquer, même approximativement, la date qui marquera cette éventualité plus ou moins lointaine.

Fracastor, fidèle à son hypothèse purement arbitraire sur les intermittences, à très-long terme, des apparitions de la syphilis, aime mieux croire que le moment viendra où elle se séparera des maladies régnantes, pour renaître après une longue série de siècles.

«Namque iterum cum fata dabunt labentibus annis »Tempus erit, cum nocte atra sopita jacebit »Interitu data. Mox iterum, post sæcula longa, »Illa eadem exurget, cœlumque aurasque reviset, »Atque iterum ventura illam mirabitur ætas[814].»

Cette prévision n’est pas pour Fracastor une fiction poétique, puisqu’il la reproduit, quelques années après, dans un autre écrit:

«Hic idem morbus (Gallicus) interibit et extinguetur; mox etiam et nepotibus nostris rursus visendus renascetur, quemadmodum et præteritis ætatibus visum à majoribus nostris fuisse credendum est[815].»

Comment Fracastor, si rapproché de l’explosion épidémique, et témoin de ses ravages qui semaient partout l’épouvante, a-t-il hasardé une prophétie en faveur de laquelle il n’aurait pu alléguer aucune raison sérieuse?

Fernel, qui a si bien étudié la nouvelle maladie, est moins optimiste, parce qu’il n’a pas à défendre d’opinion préconçue. Son seul espoir est dans la clémence de Dieu; mais l’affection dont il déplore les fureurs ne lui permet guère de compter sur un amendement persévérant, quand il la voit se retremper sans relâche à sa source, et entretenir sa vigueur dans la démoralisation effrénée de l’homme:

«Hanc luem, dit-il, nisi Deus optimus maximus, sua clementia, ipse extinguet, aut effrenatam hominum libidinem temperet, nunquam extinctam iri, sed fore humano generi comitem et immortalem crediderim[816].»

Il est certain que Dieu seul connaît le secret de l’avenir. Cependant, si la nouveauté de la syphilis devenait une vérité absolue, ce fait ne renfermerait-il pas, par analogie, la probabilité de sa disparition future?

Dire que la syphilis n’a pas existé de tout temps, c’est reconnaître qu’elle n’a pas toujours trouvé les conditions indispensables à son développement. Il est bien permis de supposer, que cet ensemble de circonstances réfractaires pourra se reproduire un jour, et la syphilis rentrerait dans les ténèbres dont elle était sortie, à une autre époque, sans qu’on pût en déterminer la cause.

Le professeur Trousseau, comparant la vérole actuelle à celle du XVe siècle, est frappé de l’énorme différence qu’il constate. Dans les premiers temps, ses ravages étaient effrayants. Peu à peu sa violence diminue, on eût dit que les générations qui se succédèrent, avaient usé en partie l’action énergique de la cause virulente. Il est rare aujourd’hui, que les individus affectés de vérole constitutionnelle, présentent des symptômes d’une véritable gravité[817].

Trousseau reconnaît bien que les moyens de traitement, dus au progrès de l’art qui fut pris au dépourvu dans le principe, sont devenus plus rationnels et plus puissants; mais il est convaincu aussi que cette raison seule n’expliquerait pas complétement la bénignité des accidents syphilitiques modernes. La cause la plus probable lui paraît être dans la dégénération du virus[818].

Telle est aussi mon opinion. Si dans les temps qui ont suivi son entrée en scène, la syphilis a été plus grave qu’elle ne l’est aujourd’hui, c’est qu’elle était plus près de son origine, et en quelque sorte, dans toute la vigueur de sa jeunesse. Elle s’est affaiblie en vieillissant, et elle a obéi à cette loi générale, qui semble condamner les principes contagieux à la perte graduelle de leur activité. Si la variole et la vaccine nous en ont fourni les plus frappants exemples, c’est que ce sont les maladies dont l’art a multiplié indéfiniment les transmissions dans un but prophylactique. Mais les observations qui ont donné l’idée de raviver l’énergie des virus en les reprenant à leur source, foisonnent dans la pratique; et on les a vérifiées expérimentalement, pour bien d’autres maladies contagieuses, après des transplantations successives. Rien ne s’oppose donc à ce qu’on admette l’affaiblissement progressif de la vérole, jusqu’à l’époque de son extinction complète. J’avoue cependant qu’après avoir mis à part la question dogmatique, cette prévision ressemble un peu à ce qu’on appelle un rêve d’homme de bien.

Si la syphilis suivait une décroissance régulièrement continue, on pourrait entrevoir, dans le lointain, son dernier terme. Mais pour peu qu’on fréquente les asiles spéciaux, ouverts à ses victimes, on retrouve, avec regret, certains tableaux dont la hideuse composition réveille les plus tristes souvenirs du passé. L’art, devenu si habile et si riche de ressources héroïques, est réduit encore à rester spectateur impuissant d’horribles mutilations qui n’ont d’autre issue que la mort. D’où il suit, qu’on aurait peut-être autant de motifs pour craindre qu’à un moment donné et par une impulsion ignorée, la grande épidémie ne renaquît de ses cendres, en généralisant de nouveau ses premiers ravages.

Il faut remarquer toutefois, que la syphilis actuelle diffère essentiellement des autres fléaux dont j’écris l’histoire, par cette circonstance capitale que l’homme sera très-puissant contre elle, quand il aura pris la ferme résolution de se défendre.

On peut s’en rapporter, au moins pour une atténuation infaillible, aux progrès incessants de l’hygiène publique et privée, et à la vigilance de jour en jour plus éclairée de la police médicale.

M. Ricord, dont l’affirmation est un argument sérieux, attribue à l’usage du spéculum une grande amélioration dans la santé des prostituées. Ainsi, d’après Parent-Duchâtelet, on rencontrait, en 1800, une fille malade sur neuf; on n’en rencontre plus, depuis 1834, qu’une sur soixante[819].

Un pareil résultat est très-encourageant. Comme il ne tient qu’à l’usage plus répandu d’un simple instrument de diagnostic local, il est permis de supposer que des perfectionnements nouveaux contribueront à réduire peu à peu le vaste domaine de la syphilis. Mais il faudra toujours compter avec l’irrésistible entraînement d’une passion, dont le règne ne paraît pas encore toucher à sa fin.

NOTES:

[718] Julius Rosenbaum, Histoire de la syphilis dans l’antiquité. Trad. par Jos. Santlus. Bruxelles, 1847.

[719] Voy. Jeannel, de la Prostitution dans les grandes villes au XIXe siècle, ouvrage précédé de documents relatifs à la prostitution dans l’antiquité. Paris, 1868.

[720] Je cache au bas de cette page et sous le voile discret du grec et du latin, les qualifications destinées à représenter, dans les archives de l’érotomanie, des manœuvres et des aberrations qui devraient n’avoir de nom dans aucune langue: cinædus, pederastus, pathicus, androgyne, tribas, irrumator, fellator, cunnilingus, etc. Tacite nous apprend, que sous le règne de Tibère, on inventa des noms nouveaux (salles des siéges, spinthries), pour exprimer l’obscénité de certains lieux ou les raffinements infinis du vice (Annales VII). Ce que dit Suétone des petits poissons de Tibère passe toute croyance. «Pueros primæ teneritudinis quos pisciculos vocabat... ut natanti sibi inter femina versarentur, ac luderent lingua morsuque sensim appetentes.» (Duodecim Cæsares: Tiberius Nero Cæsar, XLIV. Paris, 1858.)

[721] Cazenave, Traité des syphilides, p. 61. 1843.

[722] J’ai pris mes indications dans l’utile recueil de Luisinus: Aphrodisiacus sive de lue venerea ab excellentissimo Aloysio Luisino Utinensi, continens omnia quæcumque hactenus de hac re sunt ab omnibus medicis conscripta. T. I. Lugduni Batavorum, MDCCXXVIII.

[723] Luisini Op. cit., p. 1.

[724] Op. cit., p. 18.

[725] Op. cit., p. 40.

[726] Op. cit., p. 139.

[727] Op. cit., p. 167.

[728] Op. cit., p. 342.

[729] Op. cit., p. 345.

[730] Op. cit., p. 371.

[731] Op. cit., p. 389.

[732] Op. cit., p. 399.

[733] Op. cit., p. 433.

[734] Op. cit., p. 499.

[735] Op. cit., p. 597.

[736] Op. cit., p. 761.

[737] Op. cit., p. 960.

[738] Op. cit., p. 975.

[739] Op. cit., p. 1023.

[740] Op. cit., p. 1113.

[741] Ulrich de Hutten, eq., De guaiaci medicina et morbo gallico liber unus. Moguntiæ, MDXXIIII.

[742] Op. cit., cap. I.

[743] Op. cit., cap. II.

[744] Ibid., cap. IV.

[745] Joannis de Vigo Genuensis, t. V Chirurgiæ practicæ: De morbo gallico tractatus, cap. I.

[746] Voici, à ce propos, un singulier passage d’une lettre de Gui Patin. «Pour répondre à ce que vous me mandez, je vous dirai que Bolduc, capucin, a écrit aussi bien que Pineda, jésuite espagnol, que Job avoit la vérole. Je croirois volontiers que David et Salomon l’avoient aussi.» (T. III, lettre DCLXXXII.) Il faut convenir que Gui Patin va vite en besogne. Quelle preuve aurait-il pu alléguer à l’appui de cette étrange croyance?

[747] En date du 6 mars 1496. Arresté du parlement de Paris, portant réglement sur le fait des malades de la grosse vérole. (Lobineau, Hist. de la ville de Paris, t. IV, p. 613.)

[748] Voy. Laurenti Jouberti Operum latinorum tomus secundus, De variola magna, lib. I, cap. I, p. 176. Francofurti, MDXCIX.

[749] A. Paré, Œuv. compl., édit. Malgaigne, t. III, p. 256.

[750] Ambroise Paré, Ibid., t. II, p. 250. De la grosse vérolle.

[751] Hieronymi Fracastorii de syphilide, seu morbo gallico lucubratio, ex. lib. II, de morbis contagiosis descripta cap. I. (Luisini op.)

[752] Ricord, Lettres sur la syphilis, 3e édition. Paris, 1863.

[753] Swédiaur, Traité complet des maladies syphilitiques, t. I, p. ij. 1798.

[754] Swédiaur, Trait. cit., t. I, p. 37.

[755] Alibert, Monogr. des derm., t. I, p. LX. 1832.

[756] Hippocrate, Épid., lib. III, sect. 3.

[757] Ce passage d’Hippocrate est résumé dans cet aphorisme: «En été règnent..... des pourritures des parties génitales.» A-t-on jamais dit pareille chose de la syphilis?

[758] Celsi de medicina, lib. VI, cap. XVIII.

[759] «..... Si ex inflammatione coles intumuit, reducique summa cutis aut rursus non potest, multâ calidâ aquâ fovendus locus est, etc.» (Ibid., § 2.)

[760] Maritus ex diutino morbo circa velanda corporis ulceribus putrescebat. (Lib. VI, epist. 24.)

[761] «Similiter phlegmate humido tumebant inguina, ipsa quoque verenda putrefacta scatebant.» (Antiquit. judaïc. XVII, 8, p. 1611.)

[762] «Ulcere ei circa naturam facto.» (Josèphe, Op. cit.)

[763] Eusèbe, Hist. ecclesiast., lib VIII, cap. XXVIII. 1639.

[764] «Virilia membra computruerint et sua sponte ceciderint.» (Pallade, Histor. lausiaca, lib. B, cap. 32. 1616.)

[765] Junii Juvenalis Satyræ. Satyra II, vers 9-13, p. 25. Lugduni Batavorum, MDCXCV.

[766] Valerii Martialis Epigrammata, lib. I. LXVI, p. 47, Amstelodami, MDCCI.

[767] Telle était aussi, d’après Castelli, l’acception du mot virus, en usage de son temps: «Usitatior est acceptio in malam partem qua idem significat quod venenum, sive malignam et deleteriam qualitatem; ita et ichor ex ulcere fluens maligno, vocatur virus, notante Foresto.» (Lexicon, au mot Virus.)

[768] Michel Scot, De procreatione hominis physionomia, cap. VI. 1477.

[769] Astruc, Ouv. cit., t. I, p. 157.

[770] Jean de Gaddesden, De concubitu cum muliere leprosa, in Rosa anglica practicæ medicinæ a capite ad pedes. 1492.

[771] Incipit cyrurgia magistri Guilielmi de Saliceti, Placentini, 1476, I, 42.

[772] Parva cyrurgia magistri Lanfranci. Venetiis. 1490. Tract. III, doct. II, cap. II.

[773] Gaddesden, Rosa anglica practicæ medicinæ a capite ad pedes. 1492.

[774] Cyrurgia Guidonis de Cauliaco. Venet. 1490.

[775] Practica Valesci de Tarenta quæ alias philonium dicitur. Venet. 1502.

[776] P. de Argellata, Chirurgiæ libri sex, t. VI. Venet. 1480.

[777] Les auteurs parlent souvent de femmes suspectes de saleté (suspecta de immunditia). Ce dernier mot est loin d’avoir un sens précis. «Immundities (dit Castelli) idem et quod impuritas, sordes tam interna quam externa.--Sordes, ex quo ulcus redditur sordidum.»

[778] Ricord, Lettres sur la syphilis, 3e lettre, 3e édit. Paris, 1863, p. 47.

[779] «Scalpello quidquid corruptum est sic, ut aliquid etiam integri trahat, præcidi debet.» (Celse, Op. cit., cap. XVIII, § 3, p. 296.)

[780] Sur la non-existence de la maladie vénérienne; ouvrage dans lequel il est prouvé que cette maladie, inventée par les médecins du XVe siècle, n’est que la réunion d’un grand nombre d’affections morbifiques de nature différente dont on attribue faussement la cause à un virus contagieux qui n’a jamais existé. Paris, 1811. (L’auteur anonyme était Richond des Brus.)

[781] Rosenbaum, Ouv. cit., p. 296.

[782] Rosenbaum, Ouv. cit., p. 280.

[783] M. Cazenave traduit mal vengut de paillardiso par ces mots: mal vengeur... Le vrai sens est: mal venu.

[784] Astruc, Traité cit., t. I, p. 186.

[785] Journal des Connaissances médico-chirurgicales, numéro d’octobre 1835; Revue médicale de Paris, numéro du même mois.

[786] Fracastor, La syphilis, poëme, etc., p. 135. 1847.

[787] Littré, Note sur la syphilis au XIIIe siècle (Gazette médicale de Paris, t. I, p. 928. 1846).

[788] En langue moderne:

. . . qu’ils aient La gale, la vérole et des abcès, Et qu’ils aient une abondante gourme, La fièvre et la jaunisse, Et qu’ils aient la chaude-pisse.

[789] Nicolaï Massæ De morbo gallico cap. VII.

[790] Fracastor, De morbis contagiosis. Lib. II, cap. II, de morbo gallico.

[791] Cazenave, Ouv. cit., p. 45-48.

[792] Voir dans Astruc (t. I, p. 338), Arresté du Parlement de Paris portant règlement sur le fait des malades de la grosse vérole, du 6 mars 1496.

[793] Hume, Hist. of England, t. IV, p. 451. Note C.

[794] Benedicti Victorii Faventini liber, cap. II, De gallici morbi causis.

[795] Fracastor, Syphilidis lib. primus, vers. 56.

[796] Fracastorii de syphilide seu de morbo gallico lucubratio, lib. II de morbis contagiosis, inscripta, cap. II.

[797] Ch. Anglada, Traité de la contagion, t. I, chap. III, p. 58.

[798] Voy. rapport de la Commission. (Journal général de Sédillot, t. XLII, p. 1.)--Voy. aussi la description des épidémies observées dans la Turquie d’Europe, etc., dans le Journal complém. des sc. méd. (t. I, p. 376).--Celle de Fiume, en 1800, décrite par le Dr Gambieri, sous le nom de maladie du Scherlievo.--Celle de Falcade (syphilis falcadina), étudiée par le Dr Zecchinelli (Annales cliniques de Montpellier. 1820. T. IX, p. 189).--Celle de 1819, dans la commune de Chavanne, en France, par le Dr Flamand. (Journ. compl. des sc. méd., t. V, p. 134.)--Voyez encore G. Lagneau, Recherches comparatives sur les maladies vénériennes dans les différentes contrées. (Annales d’hygiène publique. 1867. 2e série, t. XXVIII, p. 96.)

[799] Astruc, Traité des mal. vénér., Trad. T. Ier. Paris, M.DCC.LXXIII.

[800] Sanchez, Dissertation sur l’origine de la maladie vénérienne dans laquelle on prouve qu’elle n’a point été apportée de l’Amérique, et qu’elle a commencé en Europe par une épidémie. Paris, 1752.

[801] Bœrsch, Ouv. cit., p. 106.

[802] Sprengel, Hist. de la méd., t. II, p. 505.

[803] Cazenave, Ouv. cit., p. 38.

[804] Ricord, Lettres sur la syphilis. Onzième lettre. 3e édition, Paris, 1863.

[805] Swédiaur, Ouv. cit., t. II, p. XX.

[806] Petrus Martyr, epist. 65, p. 34.

[807] Voy. Leonardo Fioravanti, Capricci medicinali. Venet., 1564.

[808] Voy. C. M. Gibert, Remarques historiques et critiques sur la lèpre. (Revue méd. de Paris, t. III, p. 19-161. 1840.)

[809] J. de Catane, Tractatus de morbo gallico.

[810] Bœrsch, Thèse cit., p. 110.

[811] Gabrielis Fallopii Mutinensis De morbo gallico tractatus. Cap. III, an idem (morbus iste) cum lepra Arabum?

[812] Requin, Path. méd., t. III, p. 352.

[813] Astruc, Ouv. cit., t. Ier, p. 28.

[814] Fracastor, Syphilis, lib. I, vers. 298.

[815] Fracastor, De morbis contag., lib. II, cap. XII.

[816] Johannis Fernelii Universa medicina. De luis venereæ curatione, cap II. Coloniæ Allobrogum, MDCLXXIX.

[817] Du temps de Fracastor, on voyait souvent des malades perdre les lèvres, les yeux, le nez, les parties génitales.

[818] Trousseau, Gazette des Hôpitaux, 28 avril 1853, et Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu, 3e édition. Paris, 1868.

[819] Ricord, Lettres sur la syphilis, 3e édition. Paris, 1863, 23e lettre.

CHAPITRE X

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE CHOLÉRIQUE DU XIXe SIÈCLE

La doctrine des grandes épidémies nouvelles se résume dans l’histoire du choléra. Les principes sur lesquels elle est fondée, y trouvent leur confirmation la plus éclatante. Nous les voyons, pour ainsi dire, à l’œuvre dans une de leurs plus formidables applications. Tous les doutes qu’on aurait pu garder sur l’authenticité et l’interprétation des documents que j’ai rassemblés, tombent devant l’irrésistible éloquence de ce grand événement pathologique.

La suette anglaise s’est éteinte après ses foudroyantes reprises, et trois cents ans nous en séparent. La syphilis qui, par une fatale dérogation à la loi générale, l’avait suivie de si près, n’a pas déserté, il est vrai, son nouveau domaine; mais elle n’a pas renouvelé ce mémorable débordement qui marqua d’une si triste date la fin du XVe siècle. Depuis ce temps, les archives des grands fléaux populaires étaient restées fermées. Le choléra les a rouvertes pour y écrire cette sombre page, qui inflige un si cruel démenti aux promesses trop ambitieuses de notre civilisation.

Il n’entre pas heureusement dans le plan de cette étude, de passer en revue, l’innombrable essaim d’hypothèses qui s’agitent autour de cette question toujours neuve. Les plus ingénieuses sont restées à la surface; et certes, ce ne sont pas les faits, ce substratum indispensable, qui ont manqué à ces fantaisies. Dans l’ordre scientifique, et la médecine ne fait pas exception, les créateurs de théories prennent volontiers pour épigraphe cette sentence commode: Se non e vero, bene trovato; ce qui revient à dire que quand on ne découvre pas la vérité, on doit se contenter de sa parodie. Proclamer une cause quelconque, fictive ou réelle, occulte ou ostensible, l’assigner à l’ordre des phénomènes dont on cherche la raison, et conclure hardiment que cette cause est capable de produire les effets qu’elle est destinée à expliquer, tel est le procédé qui se prévaut de l’autorité de Descartes, et qu’on est sûr de mener à bonne fin, quand on a de l’esprit, et une certaine faculté d’invention.

Nous en voyons un nouvel exemple dans ces essais de parasitisme, appliqué à l’épidémie de notre siècle; mais je déclare qu’il m’est impossible de partager l’expansive jubilation qui déborde dans les écrits des patrons de cette hypothèse.

Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on cherche dans les régions de l’invisible, le germe animé des maladies. J’en puis citer un curieux échantillon.

La bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier possède un immense recueil, désigné sous le titre de Mélanges, et composé de 354 volumes, qui renferment près de 9,000 pièces, parmi lesquelles il en est un grand nombre qu’il serait impossible de se procurer aujourd’hui. On trouve dans le tome 71 (pièce 7) un mémoire qui a pour titre: Système d’un médecin anglais sur la cause de toutes les espèces de maladies, avec les surprenantes configurations des différentes espèces de petits insectes qu’on voit par le moyen d’un bon microscope dans le sang et dans les urines des différents malades, et même de tous ceux qui doivent le devenir, recueilli par M. A. C. D. Paris, MDCCXXVI.

On ne contestera pas à l’auteur anonyme de cet écrit, le mérite d’avoir précédé, dans cette voie, les micrographes de notre temps. Le texte est illustré de 91 figures sur bois, représentant autant d’espèces d’animalcules qui sont censés engendrer des maladies. (Migrainiste, fleuriste blanc et rouge, dartrifiant, rougeoliste, vérolique, petit vérolique, ragifiant, érysipéliste, écrouelliste, épilepsique, apoplectique, etc.) L’auteur exalte beaucoup l’excellence du microscope dont il a fait usage pour ses observations, et je n’ai pas de peine à le croire, quand je vois avec quel aplomb il raconte ce voyage au pays des chimères. Je dois avouer pourtant, que parmi les êtres fantastiques dont il exhibe l’image, on reconnaît à un énorme grossissement, le sarcopte de la gale, tel qu’il a été décrit et dessiné par les modernes. Remarquons, en passant, que ce texte et la planche qui l’accompagne, datent de 1726.

On n’avait alors, dira-t-on, ni les vraies méthodes d’exploration, ni les instruments perfectionnés qui les servent. Je ne troublerai pas cette satisfaction d’amour-propre; mais je n’admettrai jamais ces réticences du microscope, qui donne pour certain ce qu’il s’engage à découvrir, et s’adresse à l’imagination, quand il ne peut frapper les yeux.

J’attends donc que le principe cholérigène, microphyte ou microzoaire, prenne une existence réelle, comme l’achorion de la teigne et l’acarus de la gale. J’attends surtout qu’on ait déterminé avec certitude, le rapport pathogénique qui lierait la cause à l’effet, l’antécédent au conséquent. D’ici là, je me permettrai de parler du choléra comme des autres grandes épidémies, dont la véritable cause n’est pas sortie des ténèbres qui recouvrent, dans la série des âges, leur acte de naissance. Laissons la science contemporaine approfondir ce mystère avec courage. Mais jusqu’au moment où elle pourra répéter enfin l’exclamation historique d’Archimède, nous aurons le temps d’appliquer à l’étude du fléau cosmopolite, les éléments rationnels dont nous pouvons disposer. On voudra bien ne pas oublier, que je n’écris pas une monographie qui surchargerait inutilement la littérature médicale. Je viens essayer d’éclaircir un seul point de l’histoire de la grande épidémie, sans sortir des limites bien définies de mon programme[820].

C’est en 1817, vers le mois de mai ou d’août, que le choléra a éclaté à Jessore, ville située dans le delta du Gange, à 120 kilomètres de Calcutta. Dès son apparition, il a tout frappé autour de lui, les naturels et les étrangers. La mortalité qui l’a suivi a été effroyable et digne des grandes épidémies historiques. Après avoir débordé dans l’Asie, il s’est élancé de l’est à l’ouest, à travers la Syrie, la Perse, l’Arabie. Cinq ans après sa première explosion, c’est-à-dire en 1822, l’Europe se voyait menacée par Astrakhan et la Méditerranée. Ce n’est qu’après plusieurs années qu’il pénètre dans la Pologne et la Russie, l’Autriche, la Hollande. En 1831, il envahit l’Angleterre où Magendie[821] et Delpech[822] vont, chacun de son côté, faire leurs premières observations et se préparer à le recevoir. L’année suivante, il entre en France d’où il se répand en Espagne, dans le Portugal, dans l’Algérie, dans l’Italie. Il se porte bientôt en Amérique et dans l’archipel de l’Océanie, et on peut dire qu’en 1840, il régnait à la fois sur les cinq parties du monde. Dix-sept ans après sa première invasion, le fléau revient vers nous, du fond de l’Indoustan. Paris en est frappé en 1849, depuis le printemps jusqu’en automne. En 1850, on le revoit de nouveau en Californie, en Algérie, en Hongrie. On sait qu’en 1853, notre capitale luttait encore contre ses atteintes. En 1865, nouvelle invasion, remarquable par la lenteur de sa marche et sa longue durée.

Les droits du choléra au titre de grande épidémie, se révèlent de prime abord par l’obscurité de sa cause. Toutes les hypothèses qui ont défrayé l’ardente imagination des médecins, semblent destinées à prouver que les influences nosogéniques de l’ordre commun sont incapables de le produire. Je puis le démontrer, dès à présent, par un seul exemple relatif à l’action présumée de la température atmosphérique. Dans l’Inde et au Bengale, il a sévi par 30 degrés de chaleur. Le thermomètre marquait 30 degrés sous zéro, pendant qu’il dévastait la Russie. Ab uno disce omnes.

J’ai eu, dans le cours de ce livre, bien des occasions de vérifier la loi générale, qui paraît rattacher les grandes épidémies à l’influence combinée des perturbations cosmiques et morales. Ces antécédents ont été fidèles à l’épidémie cholérique.

De grands bouleversements météorologiques ont été observés depuis près d’un siècle, et le monde a vu éclater, en même temps, cette révolution sans exemple, qui a emporté la société féodale, et l’a remplacée par un ordre nouveau dont l’évolution s’opère sous nos yeux, sans qu’on puisse en prévoir le point d’arrêt.

L’influence qu’on attribue à ce concours de conditions nosogéniques reste sans doute inexplicable. Mais il ne faut pas se lasser de constater la coïncidence, qui répond une fois encore aux enseignements de l’histoire et aux prévisions logiques de la science.

Comme cette étiologie, plutôt pressentie que démontrée, élève peut-être au rang de causes, de simples successions, et qu’elle ne conclut pas à une pratique, le champ reste ouvert aux recherches analytiques, qui s’efforcent de pénétrer plus profondément dans la constitution des phénomènes, et d’atteindre à la nature de la maladie, par la voie de sa cause prochaine. M. le docteur Marchal (de Calvi) s’est emparé d’une théorie qui a rallié de nombreux suffrages, et il se l’est appropriée, selon moi, par la forme dont il l’a revêtue. Il pense que la cause spécifique du choléra réside exclusivement dans le miasme paludéen élevé à sa plus haute puissance[823].

Cette opinion, présentée et défendue avec un talent que je me plais à reconnaître, n’est à mes yeux qu’une hypothèse comme tant d’autres, dont la vérification est encore éloignée, si tant est qu’elle soit jamais permise.

Quelle est la modification qu’a dû subir le miasme paludéen pour s’élever à cet état qu’on appelle sa plus haute puissance? S’agit-il, comme paraît le croire M. Marchal, d’un accroissement de concentration et d’intensité? Mais une mutation quantitative ne saurait expliquer la spécificité originale de la maladie qu’on lui attribue, et la distance nosologique qui l’éloigne du groupe naturel des affections marécageuses. Serait-ce la nature du miasme qui aurait changé? Rien de plus facile que d’imaginer des altérations moléculaires qui transforment la constitution intime des corps, et font, par exemple, d’un aliment réparateur, un poison mortel. Il est bien moins aisé d’en donner la preuve matérielle; et dans l’espèce, on conviendra que cette chimie mystérieuse garde bien son secret.

Ce que je sais, à n’en pas douter, parce que les faits quotidiens me l’apprennent, c’est que les préparations de quinquina triomphent merveilleusement des fièvres pernicieuses, dont la terminaison serait, sans leur secours, promptement et infailliblement funeste, tandis qu’elles échouent toujours contre l’affection cholérique. Quelques essais, entrepris comme par manière d’acquit, ont dissipé toute illusion. Il va sans dire qu’on ne confond pas le choléra avec ces fièvres mali moris ou comitatæ de Torti, qui en empruntent accidentellement les traits principaux. Ces observations sont fréquentes dans l’Algérie et dans notre zone méridionale. Pendant l’automne de 1765, Leroy vit les tierces cholériques régner épidémiquement à Montpellier[824]. Contre cette forme spéciale du mode intermittent, le quinquina est tout puissant et n’a pas de succédané.

Mon confrère de Paris avoue que «le miasme producteur du choléra n’est point connu matériellement; il est imperceptible et insaisissable. Mais, ajoute-t-il, il s’affirme devant la raison par ses effets, et cela suffit[825].»

J’accepte ce langage; je ne suis pas de ceux qui ne croient qu’au témoignage des sens. En médecine, comme dans tous les ordres des connaissances humaines, les yeux de l’esprit sont souvent plus clairvoyants que ceux du corps. Je dois pourtant renoncer à suivre M. Marchal, lorsque, forçant l’analogie, il prétend que ce miasme est vivant à la manière des ferments, puisqu’il se multiplie.J’ai tant d’éclaircissements à demander, que je crois prudent de ne pas m’aventurer dans une voie dont j’ignore l’issue.

Si le choléra que nous observons est celui qui règne endémiquement dans les Indes, depuis les temps les plus reculés, sans sortir de ses limites naturelles, d’où lui est venue cette impulsion nouvelle, qui l’a précipité sur le monde, où il devait retrouver partout ses conditions de développement? Comment, après cette première évasion, reprend-il, par intervalles, sa course momentanément interrompue, sans qu’on puisse affirmer qu’il soit allé se rallumer dans son foyer originel?

On pressent que M. Marchal a une réponse prête pour cette question, comme pour bien d’autres, et je dois prévenir qu’il faut se tenir en garde contre les séductions de sa dialectique.

Il compare les communications avec l’Inde, jusqu’à la fin du siècle dernier, à celles qui ont lieu aujourd’hui. Tant que ces communications restent lentes et rares, l’Europe ignore jusqu’à l’existence du fléau qui la menace. Les relations s’étendent, et le mal vient, une première fois, mais lentement encore, en proportion même du progrès graduel de ces communications. Puis, les rapports deviennent de plus en plus nombreux et rapides, et les invasions épidémiques se succèdent à bref intervalle[826].

Certes, cet argument ainsi formulé semble indiscutable, et je dirai que l’erreur ne s’est jamais mieux dissimulée sous les dehors de la vérité. Il ne faut cependant qu’un mot pour détruire cet ingénieux échafaudage.

Au XIVe siècle, s’est élancée de la Chine, une horrible maladie, qui a envahi le monde, sans oublier le moindre coin de terre connue. Trois ans ont suffi à la peste noire pour ce long pèlerinage. Je n’ai pas besoin de dire que les communications étaient infiniment plus restreintes, plus rares et plus lentes que de nos jours. Il faut donc, de toute nécessité, que la maladie ait été portée sur des ailes plus rapides que la marche des caravanes, des corps d’armée, des navires de guerre ou de commerce, auxquels on prétend imposer la charge tout entière des pérégrinations du choléra. Comment peut-il se faire alors que celui-ci ait mis quatorze ans à arriver parmi nous, si le transport en nature du principe cholérigène est, comme on l’assure, le seul mode de propagation de l’épidémie dans toutes les directions? Quelque lenteur qu’on suppose aux relations de l’Inde avec l’Occident, depuis 1817 jusqu’en 1831, il faudrait bien convenir que la longueur de ce délai serait inconcevable. Je ne me charge pas d’expliquer le contraste que je signale entre la locomotion de la peste noire et celle du choléra. Je me permets seulement de constater que le nœud qu’on a cru délier est encore solidement serré, et que la part de l’inconnu reste toujours bien large.

J’apprécie autant que personne, le désappointement d’un esprit positif, qui cherche une cause de maladie appropriée à son effet présumé, et à qui l’on vient proposer cette énigme indéchiffrée du génie épidémique. Mais n’est-ce donc rien que d’écarter les fictions théoriques (verba et voces) qui usurpent les droits de la vérité, et dont l’observation patiente et désintéressée finit, tôt ou tard, par faire justice? Comme l’a dit Malebranche: «Il est bon de comprendre clairement qu’il est des choses qui sont absolument incompréhensibles[827].»

Cette réflexion m’amène, par association d’idées, à dire encore un mot sur le même sujet.

Un de nos écrivains les plus justement estimés, M. le docteur Max. Simon a touché récemment à la grande question de la prophylaxie du choléra[828].

Pour lui, cette maladie n’est pas contagieuse; elle est exclusivement épidémique. D’où il suit logiquement, que l’épidémicité et la contagion seraient deux faits inconciliables.

L’observation affirme, au contraire, que leur réunion est à peu près inévitable, et doit toujours être prévue dans les grandes maladies populaires. Le livre que j’écris en a recueilli bien des preuves. L’opinion contraire pourrait être taxée d’hérésie pathologique, si le mot n’était pas trop gros pour la chose, et si le talent avec lequel l’auteur l’a défendue, ne lui assurait le bénéfice des circonstances atténuantes.

Je regrette le dissentiment qui m’éloigne de mon savant confrère sur cette question fondamentale. Je suis convaincu que quelques concessions mutuelles, qu’il serait facile d’établir sur le terrain de la langue médicale, nous rapprocheraient d’une manière définitive. Ce ne serait pas la première fois qu’une causerie loyale, sur ce sujet, aurait commencé par une dissonance passagère, et fini par l’accord parfait. Mais ce n’est pas là l’objet actuel de mon insistance.

Persuadé que le miasme producteur du choléra est répandu dans l’air, M. Max. Simon en déduit que les chances d’en être atteint sont, toutes choses égales, d’autant plus grandes qu’on vit plus longtemps à l’air libre. La conséquence pratique est, qu’il faut se tenir renfermé chez soi autant que possible, pour mettre de son côté les chances favorables.

M. le professeur Fonssagrives, dont la parole fait autorité en matière d’hygiène, n’accepte pas, sans résistance, cette théorie du confinement ou plutôt, comme il le dit si bien, de l’aérophobie, contre laquelle il a l’habitude de protester dans sa chaire et dans ses écrits. Il ne peut consentir à l’absoudre de tout inconvénient, quand on la transporte dans la prophylaxie spéciale du choléra[829].

J’aime à me rencontrer en parfaite communion d’idées avec mon collègue. La médecine a toujours proclamé les avantages de l’aération, en temps d’épidémie. Le conseil de M. Max. Simon est trop imprévu pour qu’on puisse y souscrire sans arrière-pensée. On dit que les individus séquestrés ont fourni moins de victimes au choléra que ceux qui ont vécu à l’air libre. Ce fait, en le supposant certain, pourrait recevoir une interprétation bien différente de celle qu’on lui donne. Ne serait-il pas plutôt la preuve indirecte de la contagion, ou, si l’on veut, de la transmissibilité, par les hommes et par les choses?

Mais comme il ne serait pas juste de repousser, par un simple à priori dogmatique, le système préventif, imaginé par M. Max. Simon, je vais tâcher de motiver mon scepticisme, en recherchant quelle peut être au fond, la valeur du moyen, dans cette application particulière.

Je dirai d’abord franchement que si l’on adoptait, sans objection, le point de départ de l’auteur, c’est-à-dire, la présence, dans l’air, des germes cholérigènes, le confinement en serait, sans doute, le corollaire naturel, et je ne vois pas trop quelle fin de non-recevoir on pourrait lui opposer. Quand l’air, cet aliment de la vie, pabulum vitæ, renferme, à un moment donné, un principe délétère qui le transforme en foyer mortel, pabulum lethi, le plus sûr est de s’abstenir de le respirer. C’est ainsi qu’on enjoint expressément aux habitants des localités marécageuses, de ne pas sortir aux heures où l’atmosphère ambiante est le plus imprégnée d’effluves palustres. L’exercice en plein air, si justement recommandé par l’hygiène, serait alors un danger. M. Max. Simon ne se prévaudra pas de cette similitude, parce qu’il sait bien que les conditions ne sont plus les mêmes, quand il s’agit de l’infection cholérique.

Il est permis d’assigner aux exhalaisons des marais une sphère d’activité qu’elles n’ont pas l’habitude de dépasser. D’autre part, l’expérience nous a appris qu’elles ont des alternatives quotidiennes de dégagement et de condensation. L’indication préventive se déduit d’elle-même.

Ces données nous manquent absolument à l’égard du choléra. La dissémination problématique de ses germes générateurs dans l’océan aérien, laisse à la prophylaxie qui prescrit de s’y soustraire, une incertitude décourageante. M. Max. Simon ne prétend pas que l’intérieur des habitations reste fermé à l’invisible poison. Qu’aurait-il à répondre, si on lui disait que cet air concentré est peut-être plus chargé de miasmes que l’air extérieur sans cesse renouvelé?

C’est peut-être, après tout, parce que je suis, comme M. Fonssagrives, édifié par une longue conviction, sur les salutaires effets de la vie en plein air, que je me sens peu favorable à l’opinion ingénieuse qui propose une dérogation exceptionnelle. J’ai goûté, comme tous ses lecteurs ordinaires, l’art avec lequel M. Max. Simon manie les sujets les plus austères; j’apprécie comme je le dois, le nouvel effort qu’il a tenté pour rendre moins inégale la lutte de l’homme contre un impitoyable fléau. Mais je suis bien persuadé que cet honorable confrère ne se dissimule pas les desiderata que sa méthode n’a pas encore comblés.

Ce n’est donc pas tout à fait ma faute, si je suis encore obligé de répéter, provisoirement si l’on veut, que le choléra a son activité propre. Comme toutes les grandes épidémies qui l’ont précédé, il obéit à une impulsion occulte, apparaît brusquement, se retire et revient sans cause sensible. C’est tout ce que je me pique de savoir sur son mobile général.

Je me trompe pourtant: il est une influence qui lui vient en aide, et qui nous permet de tempérer par quelques restrictions la négation absolue de notre pouvoir prophylactique. Cette influence si longtemps méconnue c’est la contagion. La multiplicité et la concordance des témoignages qui la démontrent, ont forcé la conversion des incrédules les plus obstinés. En France, où cette question avait été, dans l’origine, si dédaigneusement accueillie, un revirement, depuis longtemps prédit, a conquis à la minorité contagioniste l’assentiment presque unanime de l’opinion[830]. Cependant, comme en toute chose c’est la mesure qui manque, les partisans du mode virulent n’ont pas su se défendre de certaines exagérations, qui amplifient le rôle de l’importation, au détriment du génie épidémique. La petite secte dissidente a essayé de profiter de cette faute pour regagner sa position; mais cette reprise d’hostilité n’aura qu’un temps. Sa base d’opération lui a été enlevée désormais par la conférence internationale de Constantinople, qui a reconnu la contagion sous toutes ses formes, dans toutes ses circonstances. On peut dire avec M. Marchal (de Calvi), que la contagion du choléra est aujourd’hui un fait officiel[831].

Affirmer la contagiosité, c’est établir conjointement l’indication et l’efficacité des mesures préventives contre l’introduction des germes. Il n’est pas de monographie qui n’en ait recueilli des exemples démonstratifs dans des cas bien définis. Comme ce n’est pas la première fois que je traite cette question, et que j’ai eu le regret de ne pas être toujours compris, malgré mes efforts pour rester clair, je saisis l’occasion de revenir sur ce point de vue, et je tâcherai d’ôter tout prétexte à mes contradicteurs.

Le choléra que je qualifie de moderne, parce que c’est le titre qui le caractérise le mieux, est épidémique et contagieux; ce qui veut dire qu’il a à son service deux modes de propagation.

Jean Varandal, professeur de Montpellier, qui écrivait au XVIIe siècle, de belles pages sur les grandes épidémies, s’est servi d’une image qui s’applique parfaitement au choléra. «C’est, dit-il, une sorte de trait mortel (quædam sagitta mortifera) décoché par un invisible archer sur les peuples de toute la surface du globe[832].»

On ne peut pas plus se préserver du trait épidémique que d’un éclat soudain de la foudre ou du courant d’une trombe. Contre cet ennemi qui nous guette dans l’ombre et ne laisse jamais prévoir la direction de ses coups, il n’y a pas d’égide possible. On ne l’entendait pas autrement dans l’origine, lorsqu’on refusait au choléra toute faculté contagieuse, et qu’on lançait l’anathème sur l’impuissance absolue de nos méthodes sanitaires.

Tout le monde sait aujourd’hui que les relations par mer ou par terre, individuelles ou en groupes, peuvent importer la maladie, en l’absence de toute constitution épidémique, et la science est tenue de prévoir cette éventualité menaçante. Quand certains signes en annoncent l’approche, elle pose une indication précise. La séquestration et l’isolement des sujets malades ou suspects, la prolongation prudente des quarantaines, la purification des foyers virulents, etc., sont autant de moyens qui ont fait leurs preuves. Que de fois, les germes de mort sont venus s’abattre au pied des barrières qu’il leur était interdit de franchir!

En résumé, l’épidémicité et la contagion sont les deux modes de propagation du choléra.

Contre l’épidémicité, les mesures préventives sont inutiles. Elles sont très-puissantes contre les chances d’importation par les malades ou les objets infectés. Si le principe cholérique venu du dehors, trompe la vigilance de la douane de santé, deux faits bien différents peuvent se produire.

Le choléra, réduit en quelque sorte à son mode contagieux, formera un foyer d’un faible rayon, qui s’éteindra bientôt, faute d’aliments. En d’autres termes, quelques cas importés ne seront pas le signal d’une épidémie, si les prédispositions latentes de la population sont réfractaires.

Dans les conditions inverses, je veux dire, quand la constitution régnante, sourdement élaborée, fécondera l’impression morbide déterminante, la maladie prendra l’extension et la gravité de l’épidémie. L’étincelle tombée sur des matériaux combustibles allumera un vaste incendie.

Concluons que, dans toute épidémie cholérique, le nombre des malades et des morts est, comme en temps de peste, la résultante des deux influences nosogéniques, dont on ne peut déterminer la participation proportionnelle.

Il est temps d’aborder l’étude nosologique de la grande épidémie, dont ces préliminaires m’ont un peu distrait.

Le choléra-morbus a été appelé asiatique ou indien, à raison de sa provenance géographique. Le fait matériel n’est pas contestable; mais, en droit, le fléau n’est pas plus oriental ou asiatique, qu’occidental ou européen. Il est parti de l’Orient, comme toutes les grandes épidémies. La peste d’Athènes, la peste antonine, la peste du IIIe siècle, la peste bubonique, la peste noire, sont orientales au même titre. Le choléra, cette autre peste, retrouve aussi partout ses conditions d’existence. Ne le voit-on pas surgir à l’improviste dans certaines contrées, au sein de l’immunité générale? Pour expliquer ces invasions soudaines, on allègue je ne sais quels germes mal éteints, dont il n’est pas toujours facile de démontrer la réalité. Au besoin, on ne manque pas de faux-fuyants pour contester l’identité du choléra qu’on observe. La vérité est, qu’il a momentanément trouvé, dans ce milieu, tous ses éléments pathogéniques. Je ne me charge pas de pénétrer ce mystère; mais il n’est pas de praticien qui n’ait inscrit de pareils faits dans ses éphémérides médicales.

Je dois ajouter qu’en donnant au choléra cette qualification d’indien, on l’a confondu avec la maladie qui est endémique, de temps immémorial, sur les bords du Gange, et dont nous devons la description à Bontius, historien médical de cette région. Nous verrons bientôt qu’il n’y a de commun entre ces deux affections, que leur nom et quelques analogies symptomatiques.

Le choléra a été aussi nommé choléra bleu ou cyanique, pour rappeler la teinte dont il colore certaines parties. Il s’en faut que ce symptôme soit constant, et il se retrouve dans bien d’autres maladies. Je ne veux pas parler de la cyanose congénitale liée à certains vices de conformation, mais de celle qui accompagne souvent les maladies accidentelles du cœur et des gros vaisseaux. Elle peut tenir aussi à un trouble passager de la respiration. La première période de certains accès de fièvre bleuit la face et les ongles. Nous avons vu que la suette anglaise présentait aussi ce caractère. La peau des malades frappés par la peste noire, avait parfois un aspect assez analogue à celle des cholériques.

Victor Bally, qui aimait les néologismes, avait proposé le nom de choladrée lymphatique. Cette diarrhée blanche, ou, comme il le dit aussi, cette leucorrhée intestinale serait, d’après lui, le caractère pathognomonique du choléra. Quelle que soit la valeur de ce symptôme, on sait que d’autres maladies provoquent des évacuations analogues, et que le vrai choléra s’en passe souvent[833].

Le nom qui a décidément prévalu pour désigner le grand fléau de ce siècle, est étymologiquement, historiquement et nosologiquement vicieux. Je ne le dis pas pour conseiller une réforme que l’habitude rendrait impraticable; l’essentiel est de s’entendre. Mais le seul nom qui convienne est celui de grande épidémie cholérique; et c’est seulement à ce titre que je lui ai donné une place dans ce livre.

Comme je suppose, sur de trop bons motifs, que le signalement du choléra est connu, je me contenterai d’en isoler les traits principaux.

Je mets en première ligne ses deux périodes algide et réactive, sur lesquelles j’aurai à revenir.

Sa marche est essentiellement aiguë. Tout médecin, témoin d’une de ses épidémies, a vu la mort survenir en quelques heures ou d’une manière soudaine.

Le plus souvent, on observe certains prodromes qui se prolongent deux ou trois jours, et dont l’ensemble prend le nom de cholérine. C’est à M. le docteur Jules Guérin[834] qu’appartient l’honneur d’avoir fixé l’attention des médecins sur cette période prémonitoire; et bien des existences ont dû leur salut à cette heureuse inspiration: principiis obsta! Ce qui ne veut pas dire que tout flux diarrhéique, livré à lui-même, doive nécessairement conduire au choléra confirmé.

Le chiffre nécrologique atteste l’excessive gravité du pronostic. On n’a cependant pas vu en général, les effroyables hécatombes des épidémies antérieures. Notre civilisation aime à s’en faire un mérite. Ne serait-ce pas plutôt que la contagiosité des pestes anciennes était bien plus subtile que celle du choléra? Toujours est-il, qu’en 1832, du mois de mars au mois d’octobre, on enregistra à Paris, 18,402 décès, sur une population de 759,135 habitants. Le 9 avril, le maximum des morts était monté à 814[835]. En 1849, l’épidémie sévit de nouveau dans la capitale depuis le printemps jusqu’en automne. Sa progression fut moins rapide, mais le maximum des recensements quotidiens s’éleva encore à 721, et le total des victimes ne différa guère du précédent. On en compta 19,069, sur une population portée alors au chiffre de 995,504. De 1853 à 1854, il y eut 9,096 décès sur 1,174,000 habitants. En 1865, le nombre des atteintes a été moins grand qu’antérieurement. Le maximum de la mortalité qui répondit au 20 octobre, ne dépassa pas 206. Depuis les premiers jours de ce mois jusqu’à la fin de novembre, la somme des pertes a été d’environ 6,000. Le même nombre est imputable à la prolongation de l’épidémie, en 1866.

L’anatomie pathologique a largement pris sa revanche du passé: le cadavre des cholériques a été fouillé dans ses replis les plus profonds. La bouche, l’œsophage, l’estomac, les intestins, le mésentère, l’épiploon, la rate, le pancréas, le foie, la vésicule biliaire, les reins, la vessie et ses annexes, l’appareil respiratoire, le système nerveux cérébral ou ganglionnaire, l’appareil locomoteur, le liquide sanguin, ont paru le siége d’altérations très-diverses dont on n’a pu déterminer que l’inconstance. Dans un grand nombre de cas, les observateurs les plus scrupuleux affirment n’avoir trouvé aucune altération appréciable[836].

La muqueuse intestinale est diversement colorée, depuis la teinte rosée jusqu’à la couleur noirâtre. On l’a trouvée ramollie, moins épaisse, ou sensiblement épaissie dans une certaine étendue. En dépit de Broussais et de ses fidèles, elle s’est montrée dans une infinité de cas pâle et exsangue. Magendie, l’enfant terrible de la doctrine, s’avisa même de prouver par des expériences, que certaines colorations plus marquées, n’étaient qu’un effet purement cadavérique.

Delpech, trop pressé de généraliser le résultat de quelques nécropsies, crut avoir trouvé la cause anatomique du choléra dans la phlegmasie des ganglions semi-lunaires. Ce qui le mit sur la voie, ce fut la constriction douloureuse accusée à l’épigastre, par le plus grand nombre des malades. Sur cette indication, il examina attentivement le plexus solaire; et les ganglions semi-lunaires qui concourent à le former présentèrent une couleur rouge. Il n’en fallut pas davantage à cet esprit ardent, pour proclamer ce fait avec toutes ses conséquences; et c’est sur la région épigastrique qu’il prescrivit désormais l’application des agents antifluxionnaires. Cette opinion du grand chirurgien a rejoint depuis longtemps dans l’oubli, tant d’autres spéculations qui ne méritaient pas un meilleur sort[837].

Le sang du sujet qui a succombé dans la période algide est épais et visqueux. Le microscope et l’analyse ont prouvé à leur manière ce qui était évident, c’est-à-dire, l’altération physique et chimique de cette humeur, et on en a tiré naturellement une induction pratique. Puisque le sang des cholériques a perdu son sérum et ses principes salins, il faut les lui rendre par des transfusions appropriées. Qu’on nie après cela la liaison intime de la science et de l’art! Les premiers essais de ce genre donnèrent de bruyantes espérances. Les déceptions ne se firent pas attendre, et Magendie annonça encore, preuves en main, qu’on s’était trop hâté d’élever la voix.

Toutes les données que nous devons à l’anatomie pathologique ont sans doute leur valeur; elles sont le complément naturel de l’histoire de la maladie[838]. Mais quel est le rapport direct qui rattache les lésions matérielles qu’on a observées à l’état morbide dont elles dérivent? La clinique ne peut se permettre qu’une réponse évasive.

La nature du choléra reste donc inconnue. Ceux qui ne peuvent se résigner à cet aveu, trop dur pour leur amour-propre, ont cherché à se refaire par le ton d’assurance avec lequel ils se prétendent mieux renseignés. Les uns ont affirmé l’existence d’une gastro-entérite; d’autres ont accusé une lésion du grand sympathique; ceux-ci parient pour une lésion du prolongement rachidien; ceux-là s’accommodent mieux d’une entéralgie. Il en est qui admettent vaguement une modification morbide du sang, sous l’impression d’un principe délétère, et qui se montrent particulièrement satisfaits de cette idée. Quelques-uns, s’arrêtant à la nature apparente du liquide des déjections, réduisent le choléra à une maladie des vaisseaux lymphatiques du système digestif, sous l’influence de laquelle les liquides blancs qu’ils charrient, s’épancheraient dans le tube intestinal, au lieu de se mêler au sang, conformément à leur destination normale.

Toutes ces hypothèses et une foule d’autres, ejusdem farinæ, attestent leur insuffisance par leur multiplicité même; la plupart ne constatent que les localisations éventuelles et changeantes d’un mode interne général, dont la cause initiale est complétement ignorée.

Le choléra est donc une affection spécifique dans toute l’étendue du mot, et le jour pourra venir où il aura sa vaccine ou son quinquina.

En attendant la réalisation de ce rêve consolant, la thérapeutique flotte dans une désespérante indécision. Je n’en veux pour preuve que la remarque suivante de Broussais. D’après lui, le choléra abandonné à lui-même est constamment mortel. Pour avoir quelques bonnes chances, le médecin doit agir n’importe comment, et provoquer une perturbation quelconque. Inutile de dire que la méthode curative qui s’inspire de la doctrine physiologique, est de beaucoup la plus sûre et la plus efficace, dans la pensée de son inventeur; mais il s’est convaincu que les médications les plus opposées obtiennent des succès. Il va même jusqu’à reconnaître que les malades, excessivement stimulés par l’emploi des agents appropriés, peuvent éprouver des crises salutaires qui attestent les ressources de la nature humaine: aveu significatif et fort inattendu sous la plume du grand réformateur[839]!

Ces notions rapides sur le choléra moderne suffisent pour le moment. Avant de dire mon opinion sur le choléra que je veux lui comparer, il est opportun de corriger une irrégularité du langage médical dont ne sont pas exempts les auteurs même les plus irréprochables sous ce rapport.

On parle beaucoup aujourd’hui du choléra sporadique et du choléra épidémique. Le premier représente le choléra vulgaire ou indigène; le second est le choléra nouveau ou cosmopolite[840].

Cette formule consacre une erreur de fait qu’il m’importe de signaler. Il n’existe pas de choléra exclusivement sporadique. Celui qu’on qualifie ainsi a pris, à diverses époques, la forme de maladie populaire. Qu’il soit sporadique ou épidémique, il reste, sous ces deux états, foncièrement identique à lui-même.

Quant au choléra qu’on prétend caractériser par son épidémicité absolue et inaliénable, on sait aujourd’hui qu’il peut surprendre les populations par quelques attaques éparses. Les premiers faits de ce genre ont été méconnus ou dissimulés; on refusait de croire au véritable choléra. Il a bien fallu se rendre lorsqu’on a vu se produire, en dehors de toute influence épidémique apparente, des cas isolés parfaitement dessinés, dont on ne pouvait suspecter l’importation. On a dit alors, pour ne pas rester bouche close, que le choléra laisse après lui, partout où il a passé, un germe qui peut rester assoupi et se réveiller, avec toutes ses propriétés, à la première occasion propice. Cette persistance des principes morbides, conservant leur puissance virtuelle sans la manifester, n’a rien de contraire à la doctrine; mais que d’obscurités encore à dissiper! Ce qui est certain, c’est que ces cas sporadiques, éclatant à l’improviste, sans indices avant-coureurs, ne compromettent pas sérieusement la santé publique.

Ce n’est donc point sur la base de la sporadicité et de l’épidémicité, qu’on peut élever la question de diagnostic différentiel dont je poursuis l’examen. Elle ne se réduit pas, comme on va le voir, à des termes aussi simples.

Le choléra-morbus dont il va être question, remonte dans le passé le plus lointain. On exprime un fait irrécusable en l’appelant, par opposition avec son homonyme, choléra ancien.

Au XVIe siècle (1529) régna en France et dans diverses parties de l’Europe, une grave maladie dont Mézeray fait mention sous le nom populaire de Trousse-galant, qui représentait la rapidité avec laquelle l’homme le plus robuste était enlevé. Peut-être voulait-on aussi faire entendre que beaucoup d’individus étaient frappés au sortir des lieux de débauche.

Il est généralement reçu que cette maladie était le choléra-morbus vulgaire, et j’avais jusqu’à présent accepté cette assertion sur parole. Cependant je déclare, après avoir consulté l’historien français, qu’on serait fort embarrassé pour donner un nom à l’affection qu’il décrit, si l’on n’avait pas d’autre renseignement.

Pendant cinq ans, une horrible famine avait désolé l’Italie et la France, et causé une énorme mortalité. La classe indigente avait été réduite à faire du pain de glands et de racines de fougère. Après avoir tracé le plus sombre tableau de ce désastre, Mézeray poursuit en ces termes:

«De cette mauvaise nourriture, s’engendra une nouvelle maladie qui estoit si contagieuse qu’elle saisissoit incontinent quiconque approchoit de ceux qui en estoient frappez. Elle portoit avec soy une grosse fièvre continue qui faisoit mourir son homme en peu d’heures, d’où elle fut dite trousse-galand. Que si quelqu’un en échappoit, elle lui arrachoit tous les poils et les ongles, et lui laissoit une langoureuse foiblesse, six semaines durant, avec un si grand dégoût de toutes sortes de viandes, qu’il ne pouvoit en avaler que par force[841].»

Si cette maladie a été véritablement le choléra-morbus nostras, il faut, de toute nécessité, que la famine qui l’a précédé ait profondément modifié sa physionomie ordinaire, en lui associant peut-être une de ces maladies typhiques qui étaient en permanence dans les cités. L’historien ne dit pas un mot des évacuations par le haut et par le bas, qui sont le caractère pathognomonique du choléra. Il lui attribue une contagiosité des plus actives à laquelle cette maladie n’a jamais prétendu. La chute des poils et des ongles ne compte pas parmi ses effets consécutifs. On n’observe pas non plus dans la convalescence, cette longue faiblesse et ce dégoût insurmontable. Je sais que Mézeray n’était pas médecin, et qu’il a répété, sans critique, bien des traditions populaires; mais il est vrai aussi qu’il nous a laissé des images plus fidèles de certaines maladies épidémiques dont nous lui devons le souvenir historique. Et après tout, l’exactitude du signalement est le seul moyen que nous ayons pour vérifier la nature des entités morbides dont il parle. Quoi qu’il en soit, on ne serait pas plus en droit de reconnaître dans ce trousse-galant, le fléau que la destinée réservait au XIXe siècle.

Quelques médecins ont prétendu retrouver encore le trousse-galant dans une maladie mentionnée par Zacutus Lusitanus, sous le nom de colicus dolor, pestilens, contagiosus, lethalis[842]. L’auteur se borne à dire que cette colique qui désolait l’Europe en 1600, emportait tous les malades en quatre jours. Il la présente comme une de ces épidémies dont la cause est inconnue, et qui portent leur action meurtrière sur le cœur, source de la vie, et sur les fonctions nutritives. J’avoue qu’il m’est impossible de deviner la nature de la maladie qui se cache sous ces vagues indications[843].

La preuve qu’il ne s’agit nullement du choléra ou trousse-galant, c’est que Zacutus a consacré à cette affection, qu’il avait eu de nombreuses occasions d’observer, un article qui ne laisse rien à désirer. J’y découvre même une remarque dont je puis par avance faire mon profit. D’après lui, cette maladie souvent très-grave (ad mortis fauces deducit) l’est beaucoup moins pour les personnes qui en sont atteintes par reprises, et qui en ont, en quelque sorte, contracté l’habitude[844]. Ce trait ne pourrait évidemment s’appliquer au choléra de notre siècle. J’en dirai autant des effets du traitement dont Zacutus promet le succès, pourvu qu’on ne temporise pas. Il cite à l’appui, le fait d’une femme qu’il arracha ainsi à une mort imminente[845].

Le choléra-morbus a dû probablement le nom hybride qu’il porte en nosologie, à son symptôme le plus saillant, c’est-à-dire au flux de bile rejetée simultanément par le haut et par le bas. Cette étymologie était déjà discutée du temps de Cœlius Aurelianus (IIIe siècle de J.-C.) «Cholericam passionem aiunt aliqui nominatam a fluore fellis per os atque ventrem effecto, veluti fellifluam passionem; nam χολην, fel appellant, ροιαν, fluorem[846].»

Pour d’autres, ce mot ne préjugeait pas la nature, mais la couleur bilieuse des matières évacuées.

Alexandre de Tralles (VIe siècle) accepte l’étymologie de Cœlius, tout en pensant que le mot choléra pourrait bien dériver aussi du mot χολας, employé par les anciens pour désigner l’intestin; et il cite à l’appui un vers d’Homère[847].

Les médecins qui ont eu occasion d’observer ce choléra-morbus, ont vérifié la remarque de Sydenham. «Il arrive presque aussi constamment sur la fin de l’été et aux approches de l’automne, que les hirondelles au commencement du printemps, et le coucou vers le milieu de l’été[848].» Il éclate, en effet, à ce moment de l’année où la température élevée du jour est remplacée par la fraîcheur des nuits. Dans les régions tempérées comme la nôtre, il est généralement sporadique. En 1669, il prit à Londres, sous les yeux de Sydenham, une extension insolite. Voici la description fidèle qu’il en donne:

«Ce mal se fait aisément reconnaître par des vomissements énormes, et par des déjections alvines d’humeurs corrompues, qui s’opèrent avec beaucoup de peine et de difficultés. Il s’accompagne en outre des symptômes suivants: violentes douleurs d’entrailles, gonflement et tension du ventre, cardialgie, soif, pouls vite et fréquent, avec chaleur et anxiété, assez souvent petit et inégal. A tout cela, viennent s’adjoindre des nausées extrêmement pénibles, quelquefois des sueurs colliquatives, des contractions des jambes et des bras, des défaillances, le refroidissement des extrémités et autres symptômes du même genre, qui terrifient les assistants, et emportent souvent le malade, dans le court espace de vingt-quatre heures[849].»

Tel est sans méprise possible, notre choléra indigène, dont l’endémie des Indes-Orientales n’est qu’une variété.

Les médecins, qui n’ont pas pris le temps de la réflexion, se sont hâtés de le confondre avec la grande maladie épidémique qui venait s’imposer à leur observation. Ce qui a contribué à les fourvoyer, c’est que le fléau moderne est parti précisément des lieux où le choléra indien proprement dit a fixé sa résidence. Avec un peu d’attention, on aurait pressenti au moins, que l’endémie qui tient à des causes locales et circonscrites, pouvait bien ne pas être la même que l’épidémie voyageuse qui entreprenait sa course autour du monde.

Le seul choléra qui mérite le nom d’asiatique est nettement signalé dans les plus anciens livres sanscrits. Les médecins anglais, attachés à la Compagnie des Indes, l’ont étudié et décrit depuis bien longtemps. Ils nous le montrent, passant de son état endémique habituel, à la forme accidentelle de maladie populaire, mais sans franchir ses limites topographiques. Jacques Bontius, qui a publié au XVIIe siècle, un traité ex professo sur les maladies des pays chauds où il pratiquait son art, parle comme il suit de cette endémie. J’ai traduit littéralement ce chapitre, dont il est bon de peser les termes[850].

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