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Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III (part 2 of 4)

Part 2 of 4 · Michel de Montaigne · Public domain text

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Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III (part 2 of 4)

Ie me plaindroy de mesme, de quelque acquest interne. Il vault quasi mieux iamais, que si tard, deuenir honneste homme. Et bien entendu à viure, lors qu'on n'a plus de vie. Moy, qui m'en vay, resigneroy facilement à quelqu'vn, qui vinst, ce que i'apprends de prudence, pour le commerce du monde. Moustarde apres disner. Ie n'ay que faire du bien, duquel ie ne puis rien faire. A quoy la science, à qui n'a plus de teste? C'est iniure et deffaueur de Fortune, de nous offrir des presents, qui nous remplissent d'vn iuste despit de nous auoir failly en leur saison. Ne me guidez plus: ie ne puis plus aller. De tant de membres, qu'a la suffisance, la patience nous suffit. Donnez la capacité d'vn excellent dessus, au chantre qui a les poulmons pourris! Et d'eloquence à l'eremite relegué aux deserts d'Arabie. Il ne faut point d'art, à la cheute. La fin se trouue de soy, au bout de chasque besongne. Mon monde est failly, ma forme expirée. Ie suis tout du passé. Et suis tenu de l'authorizer et d'y conformer mon issue. Ie veux dire cecy par maniere d'exemple. Que l'eclipsement nouueau des dix iours du Pape, m'ont prins si bas, que ie ne m'en puis bonnement accoustrer. Ie suis des années, ausquelles nous comtions autrement. Vn si ancien et long vsage, me vendique et rappelle à soy. Ie suis contraint d'estre vn peu heretique par là. Incapable de nouuelleté, mesme correctiue. Mon imagination en despit de mes dents se iette tousiours dix iours plus auant, ou plus arriere: et grommelle à mes oreilles. Cette regle touche ceux, qui ont à estre. Si la santé mesme, si succrée vient à me retrouuer par boutades, c'est pour me donner regret plustost que possession de soy. Ie n'ay plus où la retirer. Le temps me laisse. Sans luy rien ne se possede. O que ie feroy peu d'estat de ces grandes dignitez electiues, que ie voy au monde, qui ne se donnent qu'aux hommes prests à partir: ausquelles on ne regarde pas tant, combien deuëment on les exercera, que combien peu longuement on les exercera: dés l'entrée on vise à l'issue. Somme: me voicy apres d'acheuer cet homme, non d'en refaire vn autre. Par long vsage, cette forme m'est passée en substance, et fortune en nature.

Ie dis donc, que chacun d'entre nous foiblets, est excusable d'estimer sien, ce qui est compris soubs cette mesure. Mais aussi au delà de ces limites, ce n'est plus que confusion. C'est la plus large estandue que nous puissions octroyer à noz droicts. Plus nous amplifions nostre besoing et possession, d'autant plus nous engageons nous aux coups de la Fortune, et des aduersitez. La carriere de noz desirs doit estre circonscripte, et restraincte, à vn court limite, des commoditez les plus proches et contigues. Et doit en outre, leur course, se manier, non en ligne droicte, qui face bout ailleurs, mais en rond, duquel les deux pointes se tiennent et terminent en nous, par vn brief contour. Les actions qui se conduisent sans cette reflexion, s'entend voisine reflexion et essentielle, comme sont celles des auaricieux, des ambitieux, et tant d'autres, qui courent de pointe, desquels la course les emporte tousiours deuant eux, ce sont actions erronées et maladiues. La plus part de noz vacations sont farcesques. Mundus vniuersus exercet histrioniam. Il faut iouer deuement nostre rolle, mais comme rolle d'vn personnage emprunté. Du masque et de l'apparence, il n'en faut pas faire vne essence réelle, ny de l'estranger le propre. Nous ne sçauons pas distinguer la peau de la chemise. C'est assés de s'enfariner le visage, sans s'enfariner la poictrine. I'en vois qui se transforment et se transsubstantient en autant de nouuelles figures, et de nouueaux estres, qu'ils entreprennent de charges: et qui se prelatent iusques au foye et aux intestins: et entrainent leur office iusques en leur garderobe. Ie ne puis leur apprendre à distinguer les bonnetades, qui les regardent, de celles qui regardent leur commission, ou leur suitte, ou leur mule. Tantum se fortunæ permittunt, etiam vt naturam dediscant. Ils enflent et grossissent leur ame, et leur discours naturel, selon la haulteur de leur siege magistral. Le Maire et Montaigne, ont tousiours esté deux, d'vne separation bien claire. Pour estre aduocat ou financier, il n'en faut pas mescognoistre la fourbe, qu'il y a en telles vacations. Vn honneste homme n'est pas comtable du vice ou sottise de son mestier; et ne doit pourtant en refuser l'exercice. C'est l'vsage de son pays, et il y a du proffit. Il faut viure du monde, et s'en preualoir, tel qu'on le trouue. Mais le iugement d'vn Empereur, doit estre au dessus de son empire; et le voir et considerer, comme accident estranger. Et luy doit sçauoir iouyr de soy à part; et se communicquer comme Iacques et Pierre: au moins à soy-mesmes. Ie ne sçay pas m'engager si profondement, et si entier. Quand ma volonté me donne à vn party, ce n'est pas d'vne si violente obligation, que mon entendement s'en infecte. Aux presens brouillis de cet estat, mon interest ne m'a faict mescognoistre, ny les qualitez louables en noz aduersaires, ny celles qui sont reprochables en ceux que i'ay suiuy. Ils adorent tout ce qui est de leur costé: moy ie n'excuse pas seulement la plus part des choses, qui sont du mien. Vn bon ouurage, ne perd pas ses graces, pour plaider contre moy. Hors le nœud du debat, ie me suis maintenu en equanimité, et pure indifference. Neque extra necessitates belli, præcipuum odium gero. Dequoy ie me gratifie, d'autant que ie voy communément faillir au contraire. Ceux qui allongent leur cholere, et leur haine au delà des affaires, comme faict la plus part, montrent qu'elle leur part d'ailleurs, et de cause particuliere. Tout ainsi comme, à qui estant guary de son vlcere, la fiebure demeure encore, montre qu'elle auoit vn autre principe plus caché. C'est qu'ils n'en ont point à la cause, en commun: et entant qu'elle blesse l'interest de touts, et de l'estat. Mais luy en veulent, seulement en ce, qu'elle leur masche en priué. Voyla pourquoy, ils s'en picquent de passion particuliere, et au delà de la iustice, et de la raison publique. Non tam omnia vniuersi, quàm ea, quæ ad quemque pertinerent, singuli carpebant. Ie veux que l'aduantage soit pour nous: mais ie ne forcene point, s'il ne l'est. Ie me prens fermement au plus sain des partis. Mais ie n'affecte pas qu'on me remarque specialement, ennemy des autres, et outre la raison generalle. I'accuse merueilleusement cette vitieuse forme d'opiner: Il est de la Ligue: car il admire la grace de Monsieur de Guyse. L'actiueté du Roy de Nauarre l'estonne: il est Huguenot. Il trouue cecy à dire aux mœurs du Roy: il est seditieux en son cœur. Et ne conceday pas au magistrat mesme, qu'il eust raison, de condamner vn liure, pour auoir logé entre les meilleurs poëtes de ce siecle, vn heretique. N'oserions nous dire d'vn voleur, qu'il a belle greue? Faut-il, si elle est putain, qu'elle soit aussi punaise? Aux siecles plus sages, reuoqua-on le superbe tiltre de Capitolinus, qu'on auoit auparauant donné à Marcus Manlius, comme conseruateur de la religion et liberté publique? Estouffa-on la memoire de sa liberalité, et de ses faicts d'armes, et recompenses militaires ottroyées à sa vertu, par ce qu'il affecta depuis la Royauté, au preiudice des loix de son pays? S'ils ont prins en haine vn aduocat, l'endemain il leur deuient ineloquent. I'ay touché ailleurs le zele, qui poulsa des gens de bien à semblables fautes. Pour moy, ie sçay bien dire: Il faict meschamment cela, et vertueusement cecy. De mesmes, aux prognostiques ou euenements sinistres des affaires, ils veulent, que chacun en son party soit aueugle ou hebeté: que nostre persuasion et iugement, serue non à la verité, mais au proiect de nostre desir. Ie faudroy plustost vers l'autre extremité: tant ie crains, que mon desir me suborne. Ioint, que ie me deffie vn peu tendrement, des choses que ie souhaitte. I'ay veu de mon temps, merueilles en l'indiscrette et prodigieuse facilité des peuples, à se laisser mener et manier la creance et l'esperance, où il a pleu et seruy à leurs chefs: par dessus cent mescomtes, les vns sur les autres: par dessus les fantosmes, et les songes. Ie ne m'estonne plus de ceux, que les singeries d'Apollonius et de Mahumed embufflerent. Leur sens et entendement, est entierement estouffé en leur passion. Leur discretion n'a plus d'autre choix, que ce qui leur rit, et qui conforte leur cause. I'auoy remarqué souuerainement cela, au premier de noz partis fiebureux. Cet autre, qui est nay depuis, en l'imitant, le surmonte. Par où ie m'aduise, que c'est vne qualité inseparable des erreurs populaires. Apres la premiere qui part, les opinions s'entrepoussent, suiuant le vent, comme les flotz. On n'est pas du corps, si on s'en peut desdire: si on ne vague le train commun. Mais certes on faict tort aux partis iustes, quand on les veut secourir de fourbes. I'y ay tousiours contredict. Ce moyen ne porte qu'enuers les testes malades. Enuers les saines, il y a des voyes plus seures, et non seulement plus honnestes, à maintenir les courages, et excuser les accidents contraires. Le ciel n'a point veu vn si poisant desaccord, que celuy de Cæsar, et de Pompeius; ny ne verra pour l'aduenir. Toutesfois il me semble recognoistre en ces belles ames, vne grande moderation de l'vn enuers l'autre. C'estoit vne ialousie d'honneur et de commandement, qui ne les emporta pas à hayne furieuse et indiscrette; sans malignité et sans detraction. En leurs plus aigres exploicts, ie descouure quelque demeurant de respect, et de bien-vueillance. Et iuge ainsi; que s'il leur eust esté possible, chacun d'eux eust desiré de faire son affaire sans la ruyne de son compagnon, plustost qu'auec sa ruyne. Combien autrement il en va de Marius, et de Sylla: prenez y garde. Il ne faut pas se precipiter si esperduement apres nos affections, et interestz. Comme estant ieune, ie m'opposois au progrez de l'amour, que ie sentoy trop auancer sur moy; et m'estudiois qu'il ne me fust si aggreable, qu'il vinst à me forcer en fin, et captiuer du tout à sa mercy. I'en vse de mesme à toutes autres occasions, où ma volonté se prend auec trop d'appetit. Ie me panche à l'opposite de son inclination, comme ie la voy se plonger, et enyurer de son vin. Ie fuis à nourrir son plaisir si auant, que ie ne l'en puisse plus r'auoir, sans perte sanglante. Les ames qui par stupidité ne voyent les choses qu'à demy, iouissent de cet heur, que les nuisibles les blessent moins. C'est vne ladrerie spirituelle, qui a quelque air de santé; et telle santé, que la philosophie ne mesprise pas du tout. Mais pourtant, ce n'est pas raison de la nommer sagesse: ce que nous faisons souuent. Et de cette maniere se moqua quelqu'vn anciennement de Diogenes, qui alloit embrassant en plein hyuer tout nud, vne image de neige pour l'essay de sa patience. Celuy-là le rencontrant en cette desmarche: As tu grand froid à cette heure, luy dit-il? Du tout point, respond Diogenes. Or suiuit l'autre: Que penses-tu donc faire de difficile, et d'exemplaire à te tenir là? Pour mesurer la constance, il faut necessairement sçauoir la souffrance. Mais les ames qui auront à voir les euenemens contraires, et les iniures de la Fortune, en leur profondeur et aspreté, qui auront à les poiser et gouster, selon leur aigreur naturelle, et leur charge, qu'elles emploient leur art, à se garder d'en enfiler les causes, et en destournent les aduenues. Que fit le Roy Cotys? il paya liberalement la belle et riche vaisselle qu'on lui auoit presentée: mais parce qu'elle estoit singulierement fragile, il la cassa incontinent luy-mesme; pour s'oster de bonne heure vne si aisée matiere de courroux contre ses seruiteurs. Pareillement, i'ay volontiers euité de n'auoir mes affaires confus: et n'ay cherché, que mes biens fussent contigus à mes proches: et ceux à qui i'ay à me ioindre d'vne estroitte amitié: d'où naissent ordinairement matieres d'alienation et dissociation. I'aymois autresfois les ieux hazardeux des cartes et detz; ie m'en suis deffaict, il y a long temps; pour cela seulement, que quelque bonne mine que ie fisse en ma perte, ie ne laissois pas d'en auoir au dedans de la picqueure. Vn homme d'honneur, qui doit sentir vn desmenti, et vne offence iusques au cœur, qui n'est pour prendre vne mauuaise excuse en payement et consolation, qu'il euite le progrez des altercations contentieuses. Ie fuis les complexions tristes, et les hommes hargneux, comme les empestez. Et aux propos que ie ne puis traicter sans interest, et sans emotion, ie ne m'y mesle, si le deuoir ne m'y force. Melius non incipient, quàm desinent. La plus seure façon est donc, se preparer auant les occasions. Ie sçay bien, qu'aucuns sages ont pris autre voye; et n'ont pas crainct de se harper et engager iusques au vif, à plusieurs obiects. Ces gens là s'asseurent de leur force, soubs laquelle ils se mettent à couuert en toute sorte de succez ennemis, faisant lucter les maux, par la vigueur de la patience:

_Velut rupes vastum quæ prodit in æquor, Obuia ventorum furiis, expostâque ponto Vim cunctam atque minas perfert cælique marisque, Ipsa immota manens._

N'attaquons pas ces exemples; nous n'y arriuerions point. Ils s'obstinent à voir resoluement, et sans se troubler, la ruyne de leur pays, qui possedoit et commandoit toute leur volonté. Pour noz ames communes, il y a trop d'effort, et trop de rudesse à cela. Caton en abandonna la plus noble vie, qui fut onques. A nous autres petis, il faut fuyr l'orage de plus loing: il faut pouruoir au sentiment, non à la patience; et escheuer aux coups que nous ne sçaurions parer. Zenon voyant approcher Chremonidez ieune homme qu'il aymoit, pour se seoir au pres de luy: se leua soudain. Et Cleanthes, luy en demandant la raison: I'entendz, dit-il, que les medecins ordonnent le repos principalement, et deffendent l'emotion à toutes tumeurs. Socrates ne dit point: Ne vous rendez pas aux attraicts de la beauté; soustenez la, efforcez vous au contraire. Fuyez la, faict-il, courez hors de sa veuë et de son rencontre, comme d'vne poison puissante qui s'eslance et frappe de loing. Et son bon disciple feignant ou recitant; mais, à mon aduis, recitant plustost que feignant, les rares perfections de ce grand Cyrus, le fait deffiant de ses forces à porter les attraicts de la diuine beauté de cette illustre Panthée sa captiue, et en commettant la visite et garde à vn autre, qui eust moins de liberté que luy. Et le Sainct Esprit de mesme, ne nos inducas in tentationem. Nous ne prions pas que nostre raison ne soit combatue et surmontée par la concupiscence, mais qu'elle n'en soit pas seulement essayée: que nous ne soyons conduits en estat où nous ayons seulement à souffrir les approches, solicitations, et tentations du peché: et supplions nostre Seigneur de maintenir nostre conscience tranquille, plainement et parfaictement deliurée du commerce du mal. Ceux qui disent auoir raison de leur passion vindicatiue, ou de quelqu'autre espece de passion penible: disent souuent vray: comme les choses sont, mais non pas comme elles furent. Ils parlent à nous, lors que les causes de leur erreur sont nourries et auancées par eux mesmes. Mais reculez plus arriere, r'appelez ces causes à leur principe: là, vous les prendrez sans vert. Veulent ils que leur faute soit moindre, pour estre plus vieille: et que d'vn iniuste commencement la suitte soit iuste? Qui desirera du bien à son païs comme moy, sans s'en vlcerer ou maigrir, il sera desplaisant, mais non pas transi, de le voir menassant, ou sa ruine, ou vne durée non moins ruineuse. Pauure vaisseau, que les flots, les vents, et le pilote, tirassent à si contraires desseins!

_In tam diuersa, magister, Ventus et vnda trahunt._

Qui ne bee point apres la faueur des Princes, comme apres chose dequoy il ne se sçauroit passer; ne se picque pas beaucoup de la froideur de leur recueil, et de leur visage, ny de l'inconstance de leur volonté. Qui ne couue point ses enfans, ou ses honneurs, d'vne propension esclaue, ne laisse pas de viure commodément apres leur perte. Qui fait bien principalement pour sa propre satisfaction, ne s'altere guere pour voir les hommes iuger de ses actions contre son merite. Vn quart d'once de patience, prouuoit à tels inconuenients. Ie me trouue bien de cette recepte; me racheptant des commencemens, au meilleur compte que ie puis. Et me sens auoir eschappé par son moyen beaucoup de trauail et de difficultez. Auec bien peu d'effort, i'arreste ce premier bransle de mes esmotions. Et abandonne le subject, qui me commence à poiser, et auant qu'il m'emporte. Qui n'arreste le partir, n'a garde d'arrester la course. Qui ne sçait leur fermer la porte, ne les chassera pas entrées. Qui ne peut venir à bout du commencement, ne viendra pas à bout de la fin. Ny n'en soustiendra la cheute, qui n'en a peu soustenir l'esbranslement. Etenim ipsæ se impellunt, vbi semel à ratione discessum est: ipsáque sibi imbecillitas indulget, in altùmque prouehitur imprudens, nec reperit locum consistendi. Ie sens à temps, les petits vents qui me viennent taster et bruire au dedans, auant-coureurs de la tempeste:

_Ceu flamina prima Cùm deprensa fremunt syluis, et cæca volutant Murmura, venturos nautis prodentia ventos._

A combien de fois me suis-ie faict vne bien euidente iniustice, pour fuyr le hazard de la receuoir encore pire des iuges, apres vn siecle d'ennuys, et d'ordes et viles practiques, plus ennemies de mon naturel, que n'est la gehenne et le feu? Conuenit à litibus quantum licet, et nescio an paulo plus etiam quàm licet, abhorrentem esse: Est enim non modo liberale, paululum nonnunquam de suo iure decedere, sed interdum etiam fructuosum. Si nous estions bien sages, nous nous deurions resiouir et venter, ainsi que i'ouy vn iour bien naïuement, vn enfant de grande maison, faire feste à chacun, dequoy sa mere venoit de perdre son procés: comme sa toux, sa fiebure, ou autre chose d'importune garde. Les faueurs mesmes, que la Fortune pouuoit m'auoir donné, parentez, et accointances, enuers ceux, qui ont souueraine authorité en ces choses là: i'ay beaucoup faict selon ma conscience, de fuyr instamment de les employer au preiudice d'autruy, et de ne monter par dessus leur droicte valeur, mes droicts. En fin i'ay tant fait par mes iournées, à la bonne heure le puisse-ie dire, que me voicy encore vierge de procés, qui n'ont pas laissé de se conuier plusieurs fois à mon seruice, par bien iuste tiltre, s'il m'eust pleu d'y entendre. Et vierge de querelles. I'ay sans offence de poix, passiue ou actiue, escoulé tantost vne longue vie: et sans auoir ouy pis que mon nom. Rare grace du ciel. Noz plus grandes agitations, ont des ressorts et causes ridicules. Combien encourut de ruyne nostre dernier Duc de Bourgongne, pour la querelle d'vne charretée de peaux de mouton! Et l'engraueure d'vn cachet, fust-ce pas la premiere et maistresse cause, du plus horrible croullement, que cette machine aye onques souffert? Car Pompeius et Cæsar, ce ne sont que les reiectons et la suitte, des deux autres. Et i'ay veu de mon temps, les plus sages testes de ce royaume, assemblées auec grande ceremonie, et publique despence, pour des traictez et accords, desquels la vraye decision, despendoit ce pendant en toute souueraineté, des deuis du cabinet des dames, et inclination de quelque femmelette. Les poëtes ont bien entendu cela, qui ont mis, pour vne pomme, la Grece et l'Asie à feu et à sang. Regardez pourquoy celuy-là s'en va courre fortune de son honneur et de sa vie, à tout son espée et son poignart; qu'il vous die d'où vient la source de ce debat, il ne le peut faire sans rougir; tant l'occasion en est vaine, et friuole. A l'enfourner, il n'y va que d'vn peu d'auisement, mais depuis que vous estes embarqué, toutes les cordes tirent. Il y faict besoing de grandes prouisions, bien plus difficiles et importantes. De combien est il plus aisé, de n'y entrer pas que d'en sortir? Or il faut proceder au rebours du roseau, qui produict vne longue tige et droicte, de la premiere venue; mais apres, comme s'il s'estoit allanguy et mis hors d'haleine, il vient à faire des nœuds frequens et espais, comme des pauses; qui montrent qu'il n'a plus cette premiere vigueur et constance. Il faut plustost commencer bellement et froidement; et garder son haleine et ses vigoureux eslans, au fort et perfection de la besongne. Nous guidons les affaires en leurs commencemens, et les tenons à nostre mercy: mais par apres, quand ils sont esbranlez, ce sont eux qui nous guident et emportent, et auons à les suyure. Pourtant n'est-ce pas à dire, que ce conseil m'aye deschargé de toute difficulté; et que ie n'aye eu affaire souuent à gourmer et brider mes passions. Elles ne se gouuernent pas tousiours selon la mesure des occasions: et ont leurs entrées mesmes, souuent aspres et violentes. Tant y a, qu'il s'en tire vne belle espargne, et du fruict. Sauf pour ceux, qui au bien faire, ne se contentent de nul fruict, si la reputation en est à dire. Car à la verité, vn tel effect, n'est en comte qu'à chacun en soy. Vous en estes plus content; mais non plus estimé: vous estant reformé, auant que d'estre en danse, et que la matiere fust en veuë. Toutesfois aussi, non en cecy seulement, mais en tous autres deuoirs de la vie, la route de ceux qui visent à l'honneur, est bien diuerse à celle que tiennent ceux qui se proposent l'ordre et la raison. I'en trouue, qui se mettent inconsiderément et furieusement en lice, et s'alentissent en la course. Comme Plutarque dit, que ceux qui par le vice de la mauuaise honte, sont mols et faciles, à accorder quoy qu'on leur demande, sont faciles apres à faillir de parole, et à se desdire. Pareillement qui entre legerement en querelle, est subiect d'en sortir aussi legerement. Cette mesme difficulté, qui me garde de l'entamer, m'inciteroit d'y tenir ferme, quand ie serois esbranlé et eschauffé. C'est une mauuaise façon. Depuis qu'on y est, il faut aller ou creuer. Entreprenez froidement, disoit Bias, mais poursuiuez ardamment. De faute de prudence, on retombe en faute de cœur; qui est encore moins supportable. La plus part des accords de noz querelles du iourd'hui, sont honteux et menteurs. Nous ne cherchons qu'à sauuer les apparences et trahissons cependant, et desaduouons noz vrayes intentions. Nous plastrons le faict. Nous sçauons comment nous l'auons dict, et en quel sens, et les assistans le sçauent, et noz amis à qui nous auons voulu faire sentir nostre aduantage. C'est aux despens de nostre franchise, et de l'honneur de nostre courage, que nous desaduouons nostre pensée, et cherchons des conillieres en la fauceté, pour nous accorder. Nous nous desmentons nous mesmes, pour sauuer vn desmentir que nous auons donné à vn autre. Il ne faut pas regarder si vostre action ou vostre parole, peut auoir autre interpretation, c'est vostre vraye et sincere interpretation, qu'il faut mes-huy maintenir; quoy qu'il vous couste. On parle à vostre vertu, et à vostre conscience: ce ne sont parties à mettre en masque. Laissons ces vils moyens, et ces expediens, à la chicane du palais. Les excuses et reparations, que ie voy faire tous les iours, pour purger l'indiscretion, me semblent plus laides que l'indiscretion mesme. Il vaudroit mieux l'offencer encore vn coup, que de s'offencer soy mesme, en faisant telle amende à son aduersaire. Vous l'auez braué esmeu de cholere, et vous l'allez rappaiser et flatter en vostre froid et meilleur sens: ainsi vous vous soubsmettez plus, que vous ne vous estiez aduancé. Ie ne trouue aucun dire si vicieux à vn Gentil-homme, comme le desdire me semble luy estre honteux: quand c'est vn desdire, qu'on luy arrache par authorité. D'autant que l'opiniastreté, luy est plus excusable, que la pusillanimité. Les passions, me sont autant aisées à euiter, comme elles me sont difficiles à moderer. Excinduntur facilius animo, quàm temperantur. Qui ne peut atteindre à cette noble impassibilité Stoique, qu'il se sauue au giron de cette mienne stupidité populaire. Ce que ceux-là faisoyent par vertu, ie me duits à le faire par complexion. La moyenne region loge les tempestes; les deux extremes, des hommes philosophes, et des hommes ruraux, concurrent en tranquillité et en bon heur;

_Felix qui potuit rerum cognoscere causas, Atque metus omnes et inexorabile fatum Subiecit pedibus, strepitúmque Acherontis auari! Fortunatus et ille, Deos qui nouit agrestes, Panáque, Syluanúmque senem, Nymphásque sorores!_

De toutes choses les naissances sont foibles et tendres. Pourtant faut-il auoir les yeux ouuerts aux commencements. Car comme lors en sa petitesse, on n'en descouure pas le danger, quand il est accreu, on n'en descouure plus le remede. I'eusse rencontré vn million de trauerses, tous les iours, plus mal aisées à digerer, au cours de l'ambition, qu'il ne m'a esté mal-aysé d'arrester l'inclination naturelle qui m'y portoit.

_Iure perhorrui Latè conspicuum tollere verticem._

Toutes actions publiques sont subiectes à incertaines, et diuerses interpretations: car trop de testes en iugent. Aucuns disent, de cette mienne occupation de ville (et ie suis content d'en parler vn mot: non qu'elle le vaille, mais pour seruir de montre de mes mœurs en telles choses) que ie m'y suis porté en homme qui s'esmeut trop laschement, et d'vne affection languissante: et ils ne sont pas du tout esloignez d'apparence. I'essaye à tenir mon ame et mes pensées en repos. Cùm semper natura, tum etiam ætate iam quietus. Et si elles se desbauchent par fois, à quelque impression rude et penetrante, c'est à la verité sans mon conseil. De cette langueur naturelle, on ne doibt pourtant tirer aucune preuue d'impuissance: car faute de soing, et faute de sens, ce sont deux choses: et moins de mes-cognoissance et d'ingratitude enuers ce peuple, qui employa tous les plus extremes moyens qu'il eust en ses mains, à me gratifier: et auant m'auoir cogneu, et apres. Et fit bien plus pour moy, en me redonnant ma charge, qu'en me la donnant premierement. Ie luy veux tout le bien qui se peut. Et certes si l'occasion y eust esté, il n'est rien que i'eusse espargné pour son seruice. Ie me suis esbranlé pour luy, comme ie fais pour moy. C'est vn bon peuple, guerrier et genereux: capable pourtant d'obeyssance et discipline, et de seruir à quelque bon vsage, s'il y est bien guidé. Ils disent aussi, cette mienne vacation s'estre passée sans marque et sans trace. Il est bon. On accuse ma cessation, en vn temps, où quasi tout le monde estoit conuaincu de trop faire. I'ay vn agir trepignant où la volonté me charrie. Mais cette pointe est ennemye de perseuerance. Qui se voudra seruir de moy, selon moy, qu'il me donne des affaires où il face besoing de vigueur, et de liberté: qui ayent vne conduitte droicte, et courte: et encores hazardeuse: i'y pourray quelque chose. S'il la faut longue, subtile, laborieuse, artificielle, et tortue, il fera mieux de s'addresser à quelqu'autre. Toutes charges importantes ne sont pas difficiles. I'estois preparé à m'embesongner plus rudement vn peu, s'il en eust esté grand besoing. Car il est en mon pouuoir, de faire quelque chose plus que ie ne fais, et que ie n'ayme à faire. Ie ne laissay que ie sçache, aucun mouuement, que le deuoir requist en bon escient de moy. I'ay facilement oublié ceux, que l'ambition mesle au deuoir, et couure de son tiltre. Ce sont ceux, qui le plus souuent remplissent les yeux et les oreilles, et contentent les hommes. Non pas la chose, mais l'apparence les paye. S'ils n'oyent du bruict, il leur semble qu'on dorme. Mes humeurs sont contradictoires aux humeurs bruyantes. I'arresterois bien vn trouble, sans me troubler, et chastierois vn desordre sans alteration. Ay-ie besoing de cholere, et d'inflammation? ie l'emprunte, et m'en masque. Mes mœurs sont mousses, plustost fades, qu'aspres. Ie n'accuse pas vn magistrat qui dorme, pourueu que ceux qui sont soubs sa main, dorment quand et luy. Les loix dorment de mesme. Pour moy, ie louë vne vie glissante, sombre et muette. Neque submissam et abiectam, neque se efferentem. Ma fortune le veut ainsi. Ie suis nay d'vne famille, qui a coulé sans esclat, et sans tumulte: et de longue memoire, particulierement ambitieuse de preud'hommie. Nos hommes sont si formez à l'agitation et ostentation, que la bonté, la moderation, l'equabilité, la constance, et telles qualitez quietes et obscures, ne se sentent plus. Les corps raboteux se sentent, les polis se manient imperceptiblement. La maladie se sent, la santé, peu ou point: ny les choses qui nous oignent, au prix de celles qui nous poignent. C'est agir pour sa reputation, et proffit particulier, non pour le bien, de remettre à faire en la place, ce qu'on peut faire en la chambre du conseil: et en plain midy, ce qu'on eust faict la nuict precedente: et d'estre ialoux de faire soy-mesme, ce que son compaignon faict aussi bien. Ainsi faisoyent aucuns chirurgiens de Grece, les operations de leur art, sur des eschaffaux à la veuë des passans, pour en acquerir plus de practique, et de chalandise. Ils iugent, que les bons reglemens ne se peuuent entendre, qu'au son de la trompette. L'ambition n'est pas vn vice de petis compaignons, et de tels efforts que les nostres. On disoit à Alexandre: Vostre pere vous lairra vne grande domination, aysée, et pacifique: ce garçon estoit enuieux des victoires de son pere, et de la iustice de son gouuernement. Il n'eust pas voulu iouyr l'empire du monde, mollement et paisiblement. Alcibiades en Platon, ayme mieux mourir, ieune, beau, riche, noble, sçauant, tout cela par excellence, que de s'arrester en l'estat de cette condition. Cette maladie est à l'auanture excusable, en vne ame si forte et si plaine. Quand ces ametes naines, et chetiues, s'en vont embabouynant: et pensent espandre leur nom, pour auoir iugé à droict vn affaire, ou continué l'ordre des gardes d'vne porte de ville: ils en montrent d'autant plus le cul, qu'ils esperent en hausser la teste. Ce menu bien faire, n'a ne corps ne vie. Il va s'esuanouyssant en la premiere bouche: et ne se promeine que d'vn carrefour de ruë à l'autre. Entretenez en hardiment vostre fils et vostre valet. Comme cet ancien, qui n'ayant autre auditeur de ses loüanges, et consent de sa valeur, se brauoit auec sa chambriere, en s'escriant: O Perrete, le galant et suffisant homme de maistre que tu as! Entretenez vous en vous-mesme, au pis aller. Comme vn conseiller de ma cognoissance, ayant desgorgé vne battelée de paragraphes, d'vne extreme contention, et pareille ineptie: s'estant retiré de la chambre du conseil, au pissoir du palais: fut ouy marmotant entre les dents tout conscientieusement: Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam. Qui ne peut d'ailleurs, si se paye de sa bourse. La renommée ne se prostitue pas à si vil comte. Les actions rares et exemplaires, à qui elle est deuë ne souffriroient pas la compagnie de cette foule innumerable de petites actions iournalieres. Le marbre esleuera vos titres tant qu'il vous plaira, pour auoir faict repetasser vn pan de mur, ou descroter vn ruisseau public: mais non pas les hommes, qui ont du sens. Le bruit ne suit pas toute bonté, si la difficulté et estrangeté n'y est ioincte. Voyre ny la simple estimation, n'est deuë à toute action, qui n'ait de la vertu, selon les Stoïciens. Et ne veulent, qu'on sçache seulement gré, à celuy qui par temperance, s'abstient d'vne vieille chassieuse. Ceux qui ont cognu les admirables qualitez de Scipion l'Africain, refusent la gloire, que Panætius luy attribue d'auoir esté abstinent de dons: comme gloire non tant sienne comme de son siecle. Nous auons les voluptez sortables à nostre fortune: n'vsurpons pas celles de la grandeur. Les nostres sont plus naturelles. Et d'autant plus solides et seures, qu'elles sont plus basses. Puis que ce n'est par conscience, aumoins par ambition refusons l'ambition. Desdaignons cette faim de renommée et d'honneur, basse et belistresse, qui nous le faict coquiner de toute sorte de gens: Quæ est ista laus quæ possit è macello peti? par moyens abiects, et à quelque vil prix que ce soit. C'est deshonneur d'estre ainsin honnoré. Apprenons à n'estre non plus auides, que nous sommes capables de gloire. De s'enfler de toute action vtile et innocente, c'est à faire à gens à qui elle est extraordinaire et rare. Ils la veulent mettre, pour le prix qu'elle leur couste. A mesure, qu'vn bon effect est plus esclatant: ie rabats de sa bonté, le soupçon en quoy i'entre, qu'il soit produict, plus pour estre esclatant, que pour estre bon. Estalé, il est à demy vendu. Ces actions là, ont bien plus de grace, qui eschappent de la main de l'ouurier, nonchalamment et sans bruict: et que quelque honneste homme, choisit apres, et releue de l'ombre, pour les pousser en lumiere: à cause d'elles mesmes. Mihi quidem laudabiliora videntur omnia, quæ sine venditatione, et sine populo teste fiunt: dit le plus glorieux homme du monde. Ie n'auois qu'à conseruer et durer, qui sont effects sourds et insensibles. L'innouation est de grand lustre. Mais elle est interdicte en ce temps, où nous sommes pressez, et n'auons à nous deffendre que des nouuelletez. L'abstinence de faire, est souuent aussi genereuse, que le faire: mais elle est moins au iour. Et ce peu, que ie vaux, est quasi tout de cette espece. En somme les occasions en cette charge ont suiuy ma complexion: dequoy ie leur sçay tresbon gré. Est-il quelqu'vn qui desire estre malade, pour voir son medecin en besongne? Et faudroit-il pas fouëter le medecin, qui nous desireroit la peste, pour mettre son art en practique? Ie n'ay point eu cett'humeur inique et assez commune, de desirer que le trouble et maladie des affaires de cette cité, rehaussast et honnorast mon gouuernement. I'ay presté de bon cœur, l'espaule à leur aysance et facilité. Qui ne me voudra sçauoir gré de l'ordre, de la douce et muette tranquillité, qui a accompaigné ma conduitte: aumoins ne peut-il me priuer de la part qui m'en appartient, par le tiltre de ma bonne fortune. Et ie suis ainsi faict: que i'ayme autant estre heureux que sage: et deuoir mes succez, purement à la grace de Dieu, qu'à l'entremise de mon operation. I'auois assez disertement publié au monde mon insuffisance, en tels maniemens publiques. I'ay encore pis, que l'insuffisance: c'est qu'elle ne me desplaist guere: et que ie ne cherche guere à la guarir, veu le train de vie que i'ay desseigné. Ie ne me suis en cette entremise, non plus satisfaict à moy-mesme. Mais à peu pres, i'en suis arriué à ce que ie m'en estois promis: et si ay de beaucoup surmonté, ce que i'en auois promis à ceux, à qui i'auois à faire. Car ie promets volontiers vn peu moins de ce que ie puis, et de ce que i'espere tenir. Ie m'asseure, n'y auoir laissé ny offence ny haine. D'y laisser regret et desir de moy: ie sçay à tout le moins bien cela, que ie ne l'ay pas fort affecté:

_Méne huic confidere monstro! Méne salis placidi vultum, fluctúsque quietos Ignorare!_

CHAPITRE XI.

Des boyteux.

IL y a deux ou trois ans, qu'on accoursit l'an de dix iours en France. Combien de changemens doiuent suyure cette reformation! Ce fut proprement remuer le ciel et la terre à la fois. Ce neantmoins, il n'est rien qui bouge de sa place. Mes voisins trouuent l'heure de leurs semences, de leur recolte, l'opportunité de leurs negoces, les iours nuisibles et propices, au mesme poinct iustement, où ils les auoyent assignez de tout temps. Ny l'erreur ne se sentoit en nostre vsage, ny l'amendement ne s'y sent. Tant il y a d'incertitude par tout: tant nostre apperceuance est grossiere, obscure et obtuse. On dit, que ce reglement se pouuoit conduire d'vne façon moins incommode: soustraiant à l'exemple d'Auguste, pour quelques années, le iour du bissexte: qui ainsi comme ainsin, est vn iour d'empeschement et de trouble: iusques à ce qu'on fust arriué à satisfaire exactement ce debte. Ce que mesme on n'a pas faict, par cette correction: et demeurons encores en arrerages de quelques iours. Et si par mesme moyen, on pouuoit prouuoir à l'aduenir, ordonnant qu'apres la reuolution de tel ou tel nombre d'années, ce iour extraordinaire seroit tousiours eclipsé: si que nostre mesconte ne pourroit d'ores-enauant exceder vingt et quatre heures. Nous n'auons autre comte du temps, que les ans. Il y a tant de siecles que le monde s'en sert: et si c'est vne mesure que nous n'auons encore acheué d'arrester. Et telle, que nous doubtons tous les iours, quelle forme les autres nations luy ont diuersement donné: et quel en estoit l'vsage. Quoy ce que disent aucuns, que les cieux se compriment vers nous en vieillissant, et nous iettent en incertitude des heures mesme et des iours? Et des moys, ce que dit Plutarque: qu'encore de son temps l'astrologie n'auoit sçeu borner le mouuement de la lune? Nous voyla bien accommodez, pour tenir registre des choses passées. Ie resuassois presentement, comme ie fais souuent, sur ce, combien l'humaine raison est vn instrument libre et vague. Ie vois ordinairement, que les hommes, aux faicts qu'on leur propose, s'amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu'à en chercher la verité. Ils passent par dessus les presuppositions, mais ils examinent curieusement les consequences. Ils laissent les choses, et courent aux causes. Plaisans causeurs. La cognoissance des causes touche seulement celuy, qui a la conduitte des choses: non à nous, qui n'en auons que la souffrance. Et qui en auons l'vsage parfaictement plein et accompli, selon nostre besoing, sans en penetrer l'origine et l'essence. Ny le vin n'en est plus plaisant à celuy qui en sçait les facultez premieres. Au contraire: et le corps et l'ame, interrompent et alterent le droit qu'ils ont de l'vsage du monde, et de soy-mesmes, y meslant l'opinion de science. Les effectz nous touchent, mais les moyens, nullement. Le determiner et le distribuer, appartient à la maistrise, et à la regence: comme à la subiection et apprentissage, l'accepter. Reprenons nostre coustume. Ils commencent ordinairement ainsi: Comment est-ce que cela se fait? mais, se fait-il? faudroit il dire. Nostre discours est capable d'estoffer cent autres mondes, et d'en trouuer les principes et la contexture. Il ne luy faut ny matiere ny baze. Laissez le courre: il bastit aussi bien sur le vuide que sur le plain, et de l'inanité que de matiere,

Dare pondus idonea fumo.

Ie trouue quasi par tout, qu'il faudroit dire: Il n'en est rien. Et employerois souuent cette responce: mais ie n'ose: car ils crient, que c'est vne deffaicte produicte de foiblesse d'esprit et d'ignorance. Et me faut ordinairement basteler par compaignie, à traicter des subiects, et contes friuoles, que ie mescrois entierement. Ioinct qu'à la verité, il est vn peu rude et quereleux, de nier tout sec, vne proposition de faict. Et peu de gens faillent: notamment aux choses malaysées à persuader, d'affermer qu'ils l'ont veu: ou d'alleguer des tesmoins, desquels l'authorité arreste notre contradiction. Suyuant cet vsage, nous sçauons les fondemens, et les moyens, de mille choses qui ne furent onques. Et s'escarmouche le monde, en mille questions, desquelles, et le pour et le contre, est faux. Ita finitima sunt falsa veris, vt in præcipitem locum non debeat se sapiens committere. La verité et le mensonge ont leurs visages conformes, le port, le goust, et les alleures pareilles: nous les regardons de mesme œil. Ie trouue que nous ne sommes pas seulement lasches à nous defendre de la piperie: mais que nous cherchons, et conuions à nous y enferrer. Nous aymons à nous embrouïller en la vanité, comme conforme à nostre estre. I'ay veu la naissance de plusieurs miracles de mon temps. Encore qu'ils s'estouffent en naissant, nous ne laissons pas de preuoir le train qu'ils eussent pris, s'ils eussent vescu leur aage. Car il n'est que de trouuer le bout du fil, on en desuide tant qu'on veut. Et y a plus loing, de rien, à la plus petite chose du monde, qu'il n'y a de celle là, iusques à la plus grande. Or les premiers qui sont abbreuuez de ce commencement d'estrangeté, venans à semer leur histoire, sentent par les oppositions qu'on leur fait, où loge la difficulté de la persuasion, et vont calfeutrant cet endroict de quelque piece fauce. Outre ce que, insita hominibus libidine alendi de industria rumores, nous faisons naturellement conscience, de rendre ce qu'on nous a presté, sans quelque vsure, et accession de nostre creu. L'erreur particuliere, fait premierement l'erreur publique: et à son tour apres, l'erreur publique fait l'erreur particuliere. Ainsi va tout ce bastiment, s'estoffant et formant, de main en main: de maniere que le plus eslongné tesmoin, en est mieux instruict que le plus voisin: et le dernier informé, mieux persuadé que le premier. C'est vn progrez naturel. Car quiconque croit quelque chose, estime que c'est ouurage de charité, de la persuader à vn autre. Et pour ce faire, ne craint point d'adiouster de son inuention, autant qu'il voit estre necessaire en son compte, pour suppleer à la resistance et au deffaut qu'il pense estre en la conception d'autruy. Moy-mesme, qui fais singuliere conscience de mentir: et qui ne me soucie guere de donner creance et authorité à ce que ie dis, m'apperçoy toutesfois, aux propos que i'ay en main, qu'estant eschauffé ou par la resistance d'vn autre, ou par la propre chaleur de ma narration, ie grossis et enfle mon subiect, par voix, mouuemens, vigueur et force de parolles: et encore par extention et amplification: non sans interest de la verité nayfue. Mais ie le fais en condition pourtant, qu'au premier qui me rameine, et qui me demande la verité nuë et cruë: ie quitte soudain mon effort, et la luy donne, sans exaggeration, sans emphase, et remplissage. La parole viue et bruyante, comme est la mienne ordinaire, s'emporte volontiers à l'hyperbole. Il n'est rien à quoy communement les hommes soyent plus tendus, qu'à donner voye à leurs opinions. Où le moyen ordinaire nous faut, nous y adioustons, le commandement, la force, le fer, et le feu. Il y a du mal'heur, d'en estre là, que la meilleure touche de la verité, ce soit la multitude des croyans, en vne presse où les fols surpassent de tant, les sages, en nombre. Quasi verò quidquam sit tam valdè, quàm nil sapere vulgare. Sanitatis patrocinium est, insanientium turba. C'est chose difficile de resouldre son iugement contre les opinions communes. La premiere persuasion prinse du subiect mesme, saisit les simples: de là elle s'espand aux habiles, soubs l'authorité du nombre et ancienneté des tesmoignages. Pour moy, de ce que ie n'en croirois pas vn, ie n'en croirois pas cent vns. Et ne iuge pas les opinions, par les ans. Il y a peu de temps, que l'vn de nos Princes, en qui la goute auoit perdu vn beau naturel, et vne allegre composition: se laissa si fort persuader, au rapport qu'on faisoit des merueilleuses operations d'vn prestre, qui par la voye des parolles et des gestes, guerissoit toutes maladies: qu'il fit vn long voyage pour l'aller trouuer: et par la force de son apprehension, persuada, et endormit ses iambes pour quelques heures, si qu'il en tira du seruice, qu'elles auoyent desapris luy faire, il y auoit long temps. Si la Fortune eust laissé emmonceler cinq ou six telles aduantures, elles estoient capables de mettre ce miracle en nature. On trouua depuis, tant de simplesse, et si peu d'art, en l'architecte de tels ouurages, qu'on le iugea indigne d'aucun chastiement. Comme si feroit on, de la plus part de telles choses, qui les recognoistroit en leur giste. Miramur ex interuallo fallentia. Nostre veuë represente ainsi souuent de loing, des images estranges, qui s'esuanouyssent en s'approchant. Nunquam ad liquidum fama perducitur. C'est merueille, de combien vains commencemens, et friuoles causes, naissent ordinairement si fameuses impressions. Cela mesmes en empesche l'information. Car pendant qu'on cherche des causes, et des fins fortes, et poisantes, et dignes d'vn si grand nom, on pert les vrayes. Elles eschapent de nostre veuë par leur petitesse. Et à la verité, il est requis vn bien prudent, attentif, et subtil inquisiteur, en telles recherches: indifferent, et non preoccupé. Iusques à cette heure, tous ces miracles, et euenemens estranges, se cachent deuant moy. Ie n'ay veu monstre et miracle au monde, plus expres, que moy-mesme. On s'appriuoise à toute estrangeté par l'vsage et le temps: mais plus ie me hante et me cognois, plus ma difformité m'estonne: moins ie m'entens en moy. Le principal droict d'auancer et produire tels accidens, est reserué à la Fortune. Passant auant hier dans vn village, à deux lieuës de ma maison, ie trouuay la place encore toute chaude, d'vn miracle qui venoit d'y faillir: par lequel le voisinage auoit esté amusé plusieurs mois, et commençoient les prouinces voisines, de s'en esmouuoir, et y accourir à grosses troupes, de toutes qualitez. Vn ieune homme du lieu, s'estoit ioüé à contrefaire vne nuict en sa maison, la voix d'vn esprit, sans penser à autre finesse, qu'à ioüir d'vn badinage present: cela luy ayant vn peu mieux succedé qu'il n'esperoit, pour estendre sa farce à plus de ressorts, il y associa vne fille de village, du tout stupide, et niaise: et furent trois en fin, de mesme aage et pareille suffisance: et de presches domestiques en firent des presches publics, se cachans soubs l'autel de l'Église, ne parlans que de nuict, et deffendans d'y apporter aucune lumiere. De paroles, qui tendoient à la conuersion du monde, et menace du iour du iugement (car ce sont subiects soubs l'authorité et reuerence desquels, l'imposture se tapit plus aisément) ils vindrent à quelques visions et mouuements, si niais, et si ridicules: qu'à peine y a-il rien si grossier au ieu des petits enfans. Si toutesfois la Fortune y eust voulu prester vn peu de faueur, qui sçait, iusques où se fust accreu ce battelage? Ces pauures diables sont à cette heure en prison; et porteront volontiers la peine de la sottise commune: et ne sçay si quelque iuge se vengera sur eux, de la sienne. On voit clair en cette-cy, qui est descouuerte: mais en plusieurs choses de pareille qualité, surpassant nostre cognoissance: ie suis d'aduis, que nous soustenions nostre iugement, aussi bien à reieter, qu'à receuoir.

Il s'engendre beaucoup d'abus au monde: ou pour dire plus hardiment, tous les abus du monde s'engendrent, de ce, qu'on nous apprend à craindre de faire profession de nostre ignorance; et sommes tenus d'accepter, tout ce que nous ne pouuons refuter. Nous parlons de toutes choses par preceptes et resolution. Le stile à Rome portoit, que cela mesme, qu'vn tesmoin deposoit, pour l'auoir veu de ses yeux, et ce qu'vn iuge ordonnoit de sa plus certaine science, estoit conceu en cette forme de parler: Il me semble. On me faict haïr les choses vray-semblables, quand on me les plante pour infaillibles. I'aime ces mots, qui amollissent et moderent la temerité de nos propositions: à l'auanture, aucunement, quelque, on dit, ie pense, et semblables. Et si i'eusse eu à dresser des enfans, ie leur eusse tant mis en la bouche, cette façon de respondre: enquestente, non resolutiue: Qu'est-ce à dire? ie ne l'entens pas; il pourroit estre: est-il vray? qu'ils eussent plustost gardé la forme d'apprentis à soixante ans, que de representer les docteurs à dix ans: comme ils font. Qui veut guerir de l'ignorance, il faut la confesser. Iris est fille de Thaumantis. L'admiration est fondement de toute philosophie: l'inquisition, le progrez: l'ignorance, le bout. Voire dea, il y a quelque ignorance forte et genereuse, qui ne doit rien en honneur et en courage à la science, ignorance pour laquelle conceuoir, il n'y a pas moins de science, qu'à conceuoir la science. Ie vy en mon enfance, vn procez que Corras conseiller de Thoulouze fit imprimer, d'vn accident estrange; de deux hommes, qui se presentoient l'vn pour l'autre: il me souuient, et ne me souuient aussi d'autre chose, qu'il me sembla auoir rendu l'imposture de celuy qu'il iugea coulpable, si merueilleuse et excedant de si loing nostre cognoissance, et la sienne, qui estoit iuge, que ie trouuay beaucoup de hardiesse en l'arrest qui l'auoit condamné à estre pendu. Receuons quelque forme d'arrest qui die: La Cour n'y entend rien; plus librement et ingenuëment, que ne firent les Areopagites: lesquels se trouuans pressez d'vne cause, qu'ils ne pouuoient desuelopper, ordonnerent que les parties en viendroient à cent ans. Les sorcieres de mon voisinage, courent hazard de leur vie, sur l'aduis de chasque nouuel autheur, qui vient donner corps à leurs songes. Pour accommoder les exemples que la diuine parolle nous offre de telles choses; tres-certains et irrefragables exemples; et les attacher à nos euenemens modernes: puisque nous n'en voyons, ny les causes, ny les moyens: il y faut autre engin que le nostre. Il appartient à l'auanture, à ce seul tres-puissant tesmoignage, de nous dire: Cettuy-cy en est, et celle-là: et non cet autre. Dieu en doit estre creu: c'est vrayement bien raison. Mais non pourtant vn d'entre nous, qui s'estonne de sa propre narration (et necessairement il s'en estonne, s'il n'est hors du sens) soit qu'il l'employe au faict d'autruy: soit qu'il l'employe contre soy-mesme. Ie suis lourd, et me tiens vn peu au massif, et au vray-semblable: euitant les reproches anciens. Maiorem fidem homines adhibent ijs quæ non intelligunt. Cupidine humani ingenij libentius obscura creduntur. Ie vois bien qu'on se courrouce: et me deffend-on d'en doubter, sur peine d'iniures execrables. Nouuelle façon de persuader. Pour Dieu mercy. Ma creance ne se manie pas à coups de poing. Qu'ils gourmandent ceux qui accusent de fauceté leur opinion: ie ne l'accuse que de difficulté et de hardiesse. Et condamne l'affirmation opposite, egallement auec eux: sinon si imperieusement. Qui establit son discours par brauerie et commandement, montre que la raison y est foible. Pour vne altercation verbale et scholastique, qu'ils ayent autant d'apparence que leurs contradicteurs. Videantur sanè, non affirmentur modo. Mais en la consequence effectuelle qu'ils en tirent, ceux-cy ont bien de l'auantage. A tuer les gens: il faut vne clairté lumineuse et nette. Et est nostre vie trop réelle et essentielle, pour garantir ces accidens, supernaturels et fantastiques. Quant aux drogues et poisons, ie les mets hors de mon conte: ce sont homicides, et de la pire espece. Toutesfois en cela mesme, on dit qu'il ne faut pas tousiours s'arrester à la propre confession de ces gens icy. Car on leur a veu par fois s'accuser d'auoir tué des personnes, qu'on trouuoit saines et viuantes. En ces autres accusations extrauagantes, ie dirois volontiers; que c'est bien assez; qu'vn homme, quelque recommendation qu'il aye, soit creu de ce qui est humain. De ce qui est hors de sa conception, et d'vn effect supernaturel: il en doit estre creu, lors seulement, qu'vne approbation supernaturelle l'a authorisé. Ce priuilege qu'il a pleu à Dieu, donner à aucuns de nos tesmoignages, ne doit pas estre auily, et communiqué legerement. I'ay les oreilles battuës de mille tels contes. Trois le virent vn tel iour, en leuant: trois le virent lendemain, en occident: à telle heure, tel lieu, ainsi vestu: certes ie ne m'en croirois pas moy-mesme. Combien trouué-ie plus naturel, et plus vray-semblable, que deux hommes mentent: que ie ne fay qu'vn homme en douze heures, passe, quant et les vents, d'orient en occident? Combien plus naturel que nostre entendement soit emporté de sa place, par la volubilité de notre esprit detraqué; que cela, qu'vn de nous soit enuolé sur vn balay, au long du tuiau de sa cheminée, en chair et en os, par vn esprit estranger? Ne cherchons pas des illusions du dehors, et incogneuës: nous qui sommes perpetuellement agitez d'illusions domestiques et nostres. Il me semble qu'on est pardonnable, de mescroire vne merueille, autant au moins qu'on peut en destourner et elider la verification, par voye non merueilleuse. Et suis l'aduis de S. Augustin: qu'il vaut mieux pancher vers le doute, que vers l'asseurance, és choses de difficile preuue, et dangereuse creance.

Il y a quelques années, que ie passay par les terres d'vn Prince souuerain: lequel en ma faueur, et pour rabattre mon incredulité, me fit cette grace, de me faire voir en sa presence, en lieu particulier, dix ou douze prisonniers de ce genre; et vne vieille entre autres, vrayment bien sorciere en laideur et deformité, tres-fameuse de longue main en cette profession. Ie vis et preuues, et libres confessions, et ie ne sçay quelle marque insensible sur cette miserable vieille: et m'enquis, et parlay tout mon saoul, y apportant la plus saine attention que ie peusse: et ne suis pas homme qui me laisse guere garroter le iugement par preoccupation. En fin et en conscience, ie leur eusse plustost ordonné de l'ellebore que de la ciguë. Captisque res magis mentibus, quàm consceleratis similis visa. La iustice a ses propres corrections pour telles maladies. Quant aux oppositions et arguments, que des honnestes hommes m'ont faict, et là, et souuent ailleurs: ie n'en ay point senty, qui m'attachent: et qui ne souffrent solution tousiours plus vray-semblable, que leurs conclusions. Bien est vray que les preuues et raisons qui se fondent sur l'experience et sur le faict: celles-là, ie ne les desnouë point; aussi n'ont elles point de bout: ie les tranche souuent, comme Alexandre son nœud. Apres tout c'est mettre ses coniectures à bien haut prix, que d'en faire cuire vn homme tout vif. On recite par diuers exemples (et Prestantius de son pere) qu'assoupy et endormy bien plus lourdement, que d'vn parfaict sommeil: il fantasia estre iument, et seruir de sommier à des soldats: et, ce qu'il fantasioit, il l'estoit. Si les sorciers songent ainsi materiellement: si les songes par fois se peuuent ainsin incorporer en effects: encore ne croy-ie pas, que nostre volonté en fust tenuë à la iustice. Ce que ie dis, comme celuy qui n'est pas iuge ny conseiller des Roys; ny s'en estime de bien loing digne: ains homme du commun: nay et voüé à l'obeïssance de la raison publique, et en ses faicts, et en ses dicts. Qui mettroit mes resueries en conte, au preiudice de la plus chetiue loy de son village, ou opinion, ou coustume, il se feroit grand tort, et encores autant à moy. Car en ce que ie dy, ie ne pleuuis autre certitude, sinon que c'est ce, que lors i'en auoy en la pensée. Pensée tumultuaire et vacillante. C'est par maniere de deuis, que ie parle de tout, et de rien par maniere d'aduis. Nec me pudet, vt istos, fateri nescire quod nesciam. Ie ne serois pas si hardy à parler, s'il m'appartenoit d'en estre creu. Et fut, ce que ie respondis à vn grand, qui se plaignoit de l'aspreté et contention de mes enhortemens. Vous sentant bandé et preparé d'vne part, ie vous propose l'autre, de tout le soing que ie puis: pour esclarcir vostre iugement, non pour l'obliger. Dieu tient vos courages, et vous fournira de choix. Ie ne suis pas si presomptueux, de desirer seulement, que mes opinions donnassent pente, à chose de telle importance. Ma fortune, ne les a pas dressées à si puissantes et si esleuées conclusions. Certes, i'ay non seulement des complexions en grand nombre: mais aussi des opinions assez, desquelles ie dégouterois volontiers mon fils, si i'en auois. Quoy? si les plus vrayes ne sont pas tousiours les plus commodes à l'homme; tant il est de sauuage composition. A propos, ou hors de propos, il n'importe. On dit en Italie en commun prouerbe, que celuy-là ne cognoist pas Venus en sa parfaicte douceur, qui n'a couché auec la boiteuse. La fortune, ou quelque particulier accident, ont mis il y a long temps ce mot en la bouche du peuple; et se dict des masles comme des femelles. Car la Royne des Amazones, respondit au Scythe qui la conuioit à l'amour, αριστα χωλος οιφει, le boiteux le faict le mieux. En cette republique feminine, pour fuir la domination des masles, elles les stropioient dés l'enfance, bras, iambes, et autres membres qui leur donnoient auantage sur elles, et se seruoient d'eux, à ce seulement, à quoy nous nous seruons d'elles par deçà. I'eusse dit, que le mouuement detraqué de la boiteuse, apportast quelque nouueau plaisir à la besoigne, et quelque poincte de douceur, à ceux qui l'essayent: mais ie viens d'apprendre, que mesme la philosophie ancienne en a decidé. Elle dict, que les iambes et cuisses des boiteuses, ne receuans à cause de leur imperfection, l'aliment qui leur est deu, il en aduient que les parties genitales, qui sont au dessus, sont plus plaines, plus nourries, et vigoureuses. Ou bien que ce defaut empeschant l'exercice, ceux qui en sont entachez, dissipent moins leurs forces, et en viennent plus entiers aux ieux de Venus. Qui est aussi la raison, pourquoy les Grecs descrioient les tisserandes, d'estre plus chaudes, que les autres femmes: à cause du mestier sedentaire qu'elles font, sans grand exercice du corps. Dequoy ne pouuons nous raisonner à ce prix-là? De celles icy, ie pourrois aussi dire; que ce tremoussement que leur ouurage leur donne ainsin assises, les esueille et sollicite: comme faict les dames, le croulement et tremblement de leurs coches. Ces exemples, seruent-ils pas à ce que ie disois au commencement: Que nos raisons anticipent souuent l'effect, et ont l'estenduë de leur iurisdiction si infinie, qu'elles iugent et s'exercent en l'inanité mesme, et au non estre? Outre la flexibilité de nostre inuention, à forger des raisons à toutes sortes de songes; nostre imagination se trouue pareillement facile, à receuoir des impressions de la fauceté, par bien friuoles apparences. Car par la seule authorité de l'vsage ancien, et publique de ce mot: ie me suis autresfois faict accroire, auoir receu plus de plaisir d'vne femme, de ce qu'elle n'estoit pas droicte, et mis cela au compte de ses graces. Torquato Tasso, en la comparaison qu'il faict de la France à l'Italie; dit auoir remarqué cela, que nous auons les iambes plus gresles, que les Gentils-hommes Italiens; et en attribue la cause, à ce que nous sommes continuellement à cheual. Qui est celle-mêmes de laquelle Suetone tire vne toute contraire conclusion. Car il dit au rebours, que Germanicus auoit grossi les siennes, par continuation de ce mesme exercice. Il n'est rien si soupple et erratique, que nostre entendement. C'est le soulier de Theramenez, bon à tous pieds. Et il est double et diuers, et les matieres doubles, et diuerses. Donne moy vne dragme d'argent, disoit vn philosophe Cynique à Antigonus. Ce n'est pas present de Roy, respondit-il. Donne moy donc vn talent. Ce n'est pas present pour Cynique.

_Seu plures calor ille vias, et cæca relaxat Spiramenta, nouas veniat qua succus in herbas: Seu durat magis, et venas astringit hiantes, Ne tenues pluuiæ, rapidiue potentia solis Acrior, aut Boreæ penetrabile frigus adurat._

Ogni medaglia ha il suo riuerso. Voila pourquoy Clitomachus disoit anciennement, que Carneades auoit surmonté les labeurs d'Hercules; pour auoir arraché des hommes le consentement: c'est à dire, l'opinion, et la temerité de iuger. Cette fantasie de Carneades, si vigoureuse, nasquit à mon aduis anciennement, de l'impudence de ceux qui font profession de sçauoir, et de leur outre-cuidance desmesurée. On mit Æsope en vente, auec deux autres esclaues: l'acheteur s'enquit du premier ce qu'il sçauoit faire, celuy-la pour se faire valoir, respondit monts et merueilles, qu'il sçauoit et cecy et cela: le deuxiesme en respondit de soy autant ou plus: quand ce fut à Æsope, et qu'on luy eust aussi demandé ce qu'il sçauoit faire: Rien, dit-il, car ceux cy ont tout preoccupé: ils sçauent tout. Ainsin est-il aduenu en l'escole de la philosophie. La fierté, de ceux qui attribuoient à l'esprit humain la capacité de toutes choses, causa en d'autres, par despit et par emulation, cette opinion, qu'il n'est capable d'aucune chose. Les vns tiennent en l'ignorance, cette mesme extremité, que les autres tiennent en la science. Afin qu'on ne puisse nier, que l'homme ne soit immoderé par tout: et qu'il n'a point d'arrest, que celuy de la necessité, et impuissance d'aller outre.

CHAPITRE XII.

De la Physionomie.

QVASI toutes les opinions que nous auons, sont prinses par authorité et à credit. Il n'y a point de mal. Nous ne sçaurions pirement choisir, que par nous, en vn siecle si foible. Cette image des discours de Socrates, que ses amis nous ont laissée, nous ne l'approuuons, que pour la reuerence de l'approbation publique. Ce n'est pas par nostre cognoissance: ils ne sont pas selon nostre vsage. S'il naissoit à cette heure, quelque chose de pareil, il est peu d'hommes qui le prisassent. Nous n'apperceuons les graces que pointues, bouffies, et enflées d'artifice. Celles qui coulent soubs la naïfueté, et la simplicité, eschappent aisément à vne veuë grossiere comme est la nostre. Elles ont vne beauté delicate et cachée: il faut la veuë nette et bien purgée, pour descouurir cette secrette lumiere. Est pas, la naïfueté, selon nous, germaine à la sottise, et qualité de reproche? Socrates faict mouuoir son ame, d'vn mouuement naturel et commun. Ainsi dict vn païsan, ainsi dict vne femme. Il n'a iamais en la bouche, que cochers, menuisiers, sauetiers et maisons. Ce sont inductions et similitudes, tirées des plus vulgaires et cogneuës actions des hommes: chacun l'entend. Sous vne si vile forme, nous n'eussions iamais choisi la noblesse et splendeur de ses conceptions admirables: nous qui estimons plates et basses, toutes celles que la doctrine ne releue; qui n'apperceuons la richesse qu'en montre et en pompe. Nostre monde n'est formé qu'à l'ostentation. Les hommes ne s'enflent que de vent: et se manient à bonds, comme les balons. Cettuy-cy ne se propose point des vaines fantasies. Sa fin fut, nous fournir de choses et de preceptes, qui reellement et plus ioinctement seruent à la vie:

_Seruare modum, finémque tenere, Naturámque sequi._

Il fut aussi tousiours vn et pareil. Et se monta, non par boutades, mais par complexion, au dernier poinct de vigueur. Ou pour mieux dire: il ne monta rien, mais rauala plustost et ramena à son poinct, originel et naturel, et luy soubmit la vigueur, les aspretez et les difficultez. Car en Caton, on void bien à clair, que c'est vne alleure tenduë bien loing au dessus des communes. Aux braues exploits de sa vie, et en sa mort, on le sent tousiours monté sur ses grands cheuaux. Cettuy-cy ralle à terre: et d'vn pas mol et ordinaire, traicte les plus vtiles discours, et se conduict et à la mort et aux plus espineuses trauerses, qui se puissent presenter au train de la vie humaine. Il est bien aduenu, que le plus digne homme d'estre cogneu, et d'estre presenté au monde pour exemple, ce soit celuy duquel nous ayons plus certaine cognoissance. Il a esté esclairé par les plus clair-voyans hommes, qui furent onques. Les tesmoins que nous auons de luy, sont admirables en fidelité et en suffisance. C'est grand cas, d'auoir peu donner tel ordre, aux pures imaginations d'vn enfant, que sans les alterer ou estirer, il en ait produict les plus beaux effects de nostre ame. Il ne la represente ny esleuée ni riche: il ne la represente que saine: mais certes d'vne bien allegre et nette santé. Par ces vulguaires ressorts et naturels: par ces fantasies ordinaires et communes: sans s'esmouuoir et sans se piquer, il dressa non seulement les plus reglées, mais les plus hautes et vigoureuses creances, actions et mœurs, qui furent onques. C'est luy, qui ramena du ciel, où elle perdoit son temps, la sagesse humaine, pour la rendre à l'homme: où est sa plus iuste et plus laborieuse besoigne. Voyez-le plaider deuant ses iuges: voyez par quelles raisons, il esueille son courage aux hazards de la guerre, quels argumens fortifient sa patience, contre la calomnie, la tyrannie, la mort, et contre la teste de sa femme: il n'y a rien d'emprunté de l'art, et des sciences. Les plus simples y recognoissent leurs moyens et leur force: il n'est possible d'aller plus arriere et plus bas. Il a faict grand faueur à l'humaine nature, de montrer combien elle peut d'elle mesme. Nous sommes chacun plus riche, que nous ne pensons: mais on nous dresse à l'emprunt, et à la queste: on nous duict à nous seruir plus de l'autruy, que du nostre. En aucune chose l'homme ne sçait s'arrester au poinct de son besoing. De volupté, de richesse, de puissance, il en embrasse plus qu'il n'en peut estreindre. Son auidité est incapable de moderation. Ie trouue qu'en curiosité de sçauoir, il en est de mesme: il se taille de la besoigne bien plus qu'il n'en peut faire, et bien plus qu'il n'en a affaire. Estendant l'vtilité du sçauoir, autant qu'est sa matiere. Vt omnium rerum, sic litterarum quoque, intemperantia laboramus. Et Tacitus a raison, de louer la mere d'Agricola, d'auoir bridé en son fils, vn appetit trop bouillant de science.

C'est vn bien, à le regarder d'yeux fermes, qui a, comme les autres biens des hommes, beaucoup de vanité, et foiblesse propre et naturelle: et d'vn cher coust. L'acquisition en est bien plus hazardeuse, que de toute autre viande ou boisson. Car ailleurs, ce que nous auons achetté, nous l'emportons au logis, en quelque vaisseau, et là nous auons loy d'en examiner la valeur: combien, et à quelle heure, nous en prendrons. Mais les sciences, nous ne les pouuons d'arriuee mettre en autre vaisseau, qu'en nostre ame: nous les auallons en les achettans, et sortons du marché ou infects desia, ou amendez. Il y en a, qui ne font que nous empescher et charger, au lieu de nourrir: et telles encore, qui sous tiltre de nous guarir, nous empoisonnent. I'ay pris plaisir de voir en quelque lieu, des hommes par deuotion, faire vœu d'ignorance, comme de chasteté, de pauureté, de pœnitence. C'est aussi chastrer nos appetits desordonnez, d'esmousser cette cupidité qui nous espoinçonne à l'estude des liures: et priuer l'ame de cette complaisance voluptueuse, qui nous chatouille par l'opinion de science. Et est richement accomplir le vœu de pauureté, d'y ioindre encore celle de l'esprit. Il ne nous faut guere de doctrine, pour viure à nostre aise. Et Socrates nous apprend qu'elle est en nous, et la maniere de l'y trouuer, et de s'en ayder. Toute cette nostre suffisance, qui est au delà de la naturelle, est à peu pres vaine et superflue. C'est beaucoup si elle ne nous charge et trouble plus qu'elle ne nous sert. Paucis opus est litteris ad mentem bonam. Ce sont des excez fieureux de nostre esprit: instrument brouillon et inquiete. Recueillez vous, vous trouuerez en vous, les argumens de la Nature, contre la mort, vrais, et les plus propres à vous seruir à la necessité. Ce sont ceux qui font mourir vn paysan et des peuples entiers, aussi constamment qu'vn philosophe. Fusse ie mort moins allegrement auant qu'auoir veu les Tusculanes? I'estime que non. Et quand ie me trouue au propre, ie sens, que ma langue s'est enrichie, mon courage de peu. Il est comme Nature me le forgea. Et se targue pour le conflict, non que d'vne marche naturelle et commune. Les liures m'ont serui non tant d'instruction que d'exercitation. Quoy, si la science, essayant de nous armer de nouuelles deffences, contre les inconueniens naturels, nous a plus imprimé en la fantasie, leur grandeur et leur poix, qu'elle n'a ses raisons et subtilitez, à nous en couurir? Ce sont voirement subtilitez: par où elle nous esueille souuent bien vainement. Les autheurs mesmes plus serrez et plus sages, voyez autour d'vn bon argument, combien ils en sement d'autres legers, et, qui y regarde de pres, incorporels. Ce ne sont qu'arguties verbales, qui nous trompent. Mais d'autant que ce peut estre vtilement, ie ne les veux pas autrement esplucher. Il y en a ceans assez de cette condition, en diuers lieux: ou par emprunt, ou par imitation. Si se faut il prendre vn peu garde, de n'appeller pas force, ce qui n'est que gentilesse: et ce, qui n'est qu'aigu, solide: ou bon, ce qui n'est que beau: quæ magis gustata quàm potata delectant. Tout ce qui plaist, ne paist pas, vbi non ingenij sed animi negotium agitur. A veoir les efforts que Seneque se donne pour se preparer contre la mort, à le voir suer d'ahan, pour se roider et pour s'asseurer, et se debattre si long temps en cette perche, i'eusse esbranlé sa reputation, s'il ne l'eust en mourant, tresuaillamment maintenuë. Son agitation si ardante, si frequente, montre qu'il estoit chaud et impetueux luy mesme. Magnus animus remissius loquitur, et securius. Non est alius ingenio, alius animo color. Il le faut conuaincre à ses despens. Et montre aucunement qu'il estoit pressé de son aduersaire. La façon de Plutarque, d'autant qu'elle est plus desdaigneuse, et plus destendue, elle est selon moy, d'autant plus virile et persuasiue. Ie croirois aysément, que son ame auoit les mouuemens plus asseurez, et plus reglez. L'vn plus aigu, nous pique et nous eslance en sursaut: touche plus l'esprit. L'autre plus solide, nous informe, establit et conforte constamment: touche plus l'entendement. Celuy là rauit nostre iugement: cestuy-ci le gaigne. I'ay veu pareillement d'autres escrits, encore plus reuerez, qui en la peinture du combat qu'ils soustiennent contre les aiguillons de la chair, les representent si cuisants, si puissants et inuincibles, que nous mesmes, qui sommes de la voirie du peuple, auons autant à admirer l'estrangeté et vigueur incognuë de leur tentation, que leur resistance. A quoy faire nous allons gendarmant par ces efforts de la science? Regardons à terre, les pauures gens que nous y voyons espandus, la teste panchante apres leur besongne: qui ne sçauent ny Aristote ny Caton, ny exemple ny precepte. De ceux-là, tire Nature tous les iours, des effects de constance et de patience, plus purs et plus roides, que ne sont ceux que nous estudions si curieusement en l'escole. Combien en vois ie ordinairement, qui mescognoissent la pauureté: combien qui desirent la mort, ou qui la passent sans alarme et sans affliction? Celui là qui fouït mon iardin, il a ce matin enterré son pere ou son fils. Les noms mesme, dequoy ils appellent les maladies, en addoucissent et amollissent l'aspreté. La phthysie, c'est la toux pour eux: la dysenterie, deuoyement d'estomach: vn pleuresis, c'est vn morfondement: et selon qu'ils les nomment doucement, ils les supportent aussi. Elles sont bien griefues, quand elles rompent leur trauail ordinaire: ils ne s'allitent que pour mourir. Simplex illa et aperta virtus in obscuram et solertem scientiam versa est. I'escriuois cecy enuiron le temps, qu'vne forte charge de nos troubles, se croupit plusieurs mois, de tout son poix, droict sur moy. I'auois d'vne part, les ennemis à ma porte: d'autre part, les picoreurs, pires ennemis, non armis, sed vitiis, certatur. Et essayois toute sorte d'iniures militaires, à la fois:

_Hostis adest dextra læuàque à parte timendus. Vicinóque malo terret vtrumque latus._

Monstrueuse guerre. Les autres agissent au dehors, ceste-cy encore contre soy: se ronge et se desfaict, par son propre venin. Elle est de nature si maligne et ruineuse, qu'elle se ruine quand et quand le reste: et se deschire et despece de rage. Nous la voyons plus souuent, se dissoudre par elle mesme, que par disette d'aucune chose necessaire, ou par la force ennemie. Toute discipline la fuït. Elle vient guerir la sedition, et en est pleine. Veut chastier la desobeissance, et en montre l'exemple: et employee à la deffence des loix, faict sa part de rebellion à l'encontre des siennes propres. Où en sommes nous? Nostre medecine porte infection.

_Nostre mal s'empoisonne Du secours qu'on luy donne.

Exuperat magis ægrescitque medendo.

Omnia fanda nefanda, malo permista furore, Iustificam nobis mentem auertêre deorum._

En ces maladies populaires, on peut distinguer sur le commencement, les sains des malades: mais quand elles viennent à durer, comme la nostre, tout le corps s'en sent, et la teste et les talons: aucune partie n'est exempte de corruption. Car il n'est air, qui se hume si gouluement: qui s'espande et penetre, comme faict la licence. Nos armees ne se lient et tiennent plus que par simant estranger: des François on ne sçait plus faire vn corps d'armee, constant et reglé. Quelle honte? Il n'y a qu'autant de discipline, que nous en font voir des soldats empruntez. Quant à nous, nous nous conduisons à discretion, et non pas du chef; chacun selon la sienne: il a plus affaire au dedans qu'au dehors. C'est au commandement de suiure, courtizer, et plier: à luy seul d'obeïr: tout le reste est libre et dissolu. Il me plaist de voir, combien il y a de lascheté et de pusillanimité en l'ambition: par combien d'abiection et de seruitude, il luy faut arriuer à son but. Mais cecy me deplaist-il de voir, des natures debonnaires, et capables de iustice, se corrompre tous les iours, au maniement et commandement de cette confusion. La longue souffrance, engendre la coustume; la coustume, le consentement et l'imitation. Nous auions assez d'ames mal nées, sans gaster les bonnes et genereuses. Si que, si nous continuons, il restera mal-ayseement à qui fier la santé de cet estat, au cas que Fortune nous la redonne.

_Hunc saltem euerso iuuenem succurrere seclo, Ne prohibete!_

Qu'est deuenu cet ancien precepte: Que les soldats ont plus à craindre leur chef, que l'ennemy? Et ce merueilleux exemple: Qu'vn pommier s'estant trouué enfermé dans le pourpris du camp de l'armee Romaine, elle fut veuë l'endemain en desloger, laissant au possesseur, le comte entier de ses pommes, meures et delicieuses? I'aymeroy bien, que nostre ieunesse, au lieu du temps qu'elle employe, à des peregrinations moins vtiles, et apprentissages moins honorables, elle le mist, moitié à veoir de la guerre sur mer, sous quelque bon capitaine commandeur de Rhodes: moitié à recognoistre la discipline des armees Turkesques. Car elle a beaucoup de differences, et d'auantages sur la nostre. Cecy en est: que nos soldats deuiennent plus licentieux aux expeditions: là, plus retenus et craintifs. Car les offenses ou larrecins sur le menu peuple, qui se punissent de bastonades en la paix, sont capitales en la guerre. Pour vn œuf prins sans payer, ce sont de conte prefix, cinquante coups de baston. Pour toute autre chose, tant legere soit elle, non necessaire à la nourriture, on les empale, ou decapite sans deport. Ie me suis estonné, en l'histoire de Selim, le plus cruel conquerant qui fut onques, veoir, que lors qu'il subiugua l'Ægypte, les beaux iardins d'autour de la ville de Damas, tous ouuers, et en terre de conqueste, son armee campant sur le lieu mesmes, furent laissés vierges des mains des soldats, parce qu'ils n'auoient pas eu le signe de piller. Mais est-il quelque mal en vne police, qui vaille estre combatu par vne drogue si mortelle? Non pas, disoit Fauonius, l'vsurpation de la possession tyrannique d'vne republique. Platon de mesme ne consent pas qu'on face violence au repos de son païs, pour le guerir: et n'accepte pas l'amendement qui trouble et hazarde tout, et qui couste le sang et ruine des citoyens. Establissant l'office d'vn homme de bien, en ce cas, de laisser tout là: seulement prier Dieu qu'il y porte sa main extraordinaire. Et semble sçauoir mauuais gré à Dion son grand amy, d'y auoir vn peu autrement procedé. I'estois Platonicien de ce costé là, avant que ie sçeusse qu'il y eust de Platon au monde. Et si ce personnage, doit purement estre refusé de nostre consorce: (luy, qui par la sincerité de sa conscience, merita enuers la faueur diuine, de penetrer si auant en la Chrestienne lumiere, au trauers des tenebres publiques, du monde de son temps,) ie ne pense pas, qu'il nous sie bien, de nous laisser instruire à vn payen. Combien c'est d'impieté, de n'atendre de Dieu, nul secours simplement sien, et sans nostre cooperation. Ie doubte souuent, si entre tant de gens, qui se meslent de telle besoigne, nul s'est rencontré, d'entendement si imbecille, à qui on aye en bon escient persuadé, qu'il alloit vers la reformation, par la derniere des difformations: qu'il tiroit vers son salut, par les plus expresses causes que nous ayons de tres certaine damnation: que renuersant la police, le magistrat, et les loix, en la tutelle desquelles Dieu l'a colloqué: remplissant de haines parricides, les courages fraternels: appellant à son ayde, les diables et les furies: il puisse apporter secours à la sacrosaincte douceur et iustice, de la loy diuine. L'ambition, l'auarice, la cruauté, la vengeance, n'ont point assez de propre et naturelle impetuosité: amorçons-les et les attisons, par le glorieux titre de iustice et deuotion. Il ne se peut imaginer vn pire estat des choses, qu'où la meschanceté vient à estre legitime: et prendre auec le congé du magistrat, le manteau de la vertu: Nihil in speciem fallacius quàm praua religio, vbi deorum numen prætenditur sceleribus. L'extreme espece d'iniustice, selon Platon, c'est que, ce qui est iniuste, soit tenu pour iuste.

Le peuple y souffrit bien largement lors, non les dommages presens seulement,

_Vndique totis Vsque adeo turbatur agris,_

mais les futurs aussi. Les viuans y eurent à patir, si eurent ceux qui n'estoient encore nays. On le pilla, et moy par consequent, iusques à l'esperance: luy rauissant tout ce qu'il auoit à s'apprester à viure pour longues annees,

_Quæ nequeunt secum ferre aut abducere, perdunt; Et cremat insontes turba scelesta casas.

Muris nulla fides, squallent populatibus agri._

Outre cette secousse, i'en souffris d'autres. I'encourus les inconueniens, que la moderation apporte en telles maladies. Ie fus pelaudé à toutes mains. Au Gibelin i'estois Guelphe, au Guelphe Gibelin. Quelqu'vn de mes poetes dict bien cela, mais ie ne sçay où c'est. La situation de ma maison, et l'accointance des hommes de mon voisinage, me presentoient d'vn visage: ma vie et mes actions d'vn autre. Il ne s'en faisoit point des accusations formées: car il n'y auoit où mordre. Ie ne desempare iamais les loix: et qui m'eust recherché, m'en eust deu de reste. C'estoient suspicions muettes, qui couroient sous main, ausquelles il n'y a iamais faute d'apparence, en vn meslange si confus, non plus que d'espris ou enuieux ou ineptes. I'ayde ordinairement aux presomptions iniurieuses, que la Fortune seme contre moy: par vne façon, que i'ay dés tousiours, de fuyr à me iustifier, excuser et interpreter: estimant que c'est mettre ma conscience en compromis, de playder pour elle. Perspicuitas enim argumentatione eleuatur. Et comme, si chacun voyoit en moy, aussi cler que ie fay: au lieu de me tirer arriere de l'accusation, ie m'y auance; et la renchery plustost, par vne confession ironique et moqueuse: si ie ne m'en tais tout à plat, comme de chose indigne de response. Mais ceux qui le prennent pour vne trop hautaine confiance, ne m'en veulent gueres moins de mal, que ceux, qui le prennent pour foiblesse d'vne cause indefensible. Nommeement les grands, enuers lesquels faute de sommission, est l'extreme faute. Rudes à toute iustice, qui se cognoist, qui se sent: non demise, humble et suppliante. I'ay souuent heurté à ce pillier. Tant y a que de ce qui m'aduint lors, vn ambitieux s'en fust pendu: si eust faict vn auaritieux. Ie n'ay soing quelconque d'acquerir.

_Sit mihi quod nunc est, etiam minus; vt mihi viuam Quod superest æui, si quid superesse volent dij._

Mais les pertes qui me viennent par l'iniure d'autruy, soit larrecin, soit violence, me pincent, enuiron comme vn homme malade et gehenné d'auarice. L'offence a sans mesure plus d'aigreur, que n'a la perte. Mille diuerses sortes de maux accoururent à moy à la file. Ie les eusse plus gaillardement soufferts, à la foule. Ie pensay desia, entre mes amis, à qui ie pourrois commettre vne vieillesse necessiteuse et disgratiee. Apres auoir rodé les yeux par tout, ie me trouuay en pourpoint. Pour se laisser tomber à plomb, et de si haut, il faut que ce soit entre les bras d'vne affection solide, vigoureuse et fortunee. Elles sont rares, s'il y en a. En fin ie cogneus que le plus seur, estoit de me fier à moy-mesme de moy, et de ma necessité. Et s'il m'aduenoit d'estre froidement en la grace de la Fortune, que ie me recommandasse de plus fort à la mienne: m'attachasse, regardasse de plus pres à moy. En toutes choses les hommes se iettent aux appuis estrangers, pour espargner les propres: seuls certains et seuls puissans, qui sçait s'en armer. Chacun court ailleurs, et à l'aduenir, d'autant que nul n'est arriué à soy. Et me resolus, que c'estoient vtiles inconueniens: d'autant premierement qu'il faut aduertir à coups de foyt, les mauuais disciples, quand la raison n'y peut assez, comme par le feu et violence des coins, nous ramenons vn bois tortu à sa droicteur. Ie me presche, il y a si long temps, de me tenir à moy, et separer des choses estrangeres: toutesfois, ie tourne encores tousiours les yeux à costé. L'inclination, vn mot fauorable d'vn grand, vn bon visage, me tente. Dieu sçait s'il en est cherté en ce temps, et quel sens il porte. I'oys encore sans rider le front, les subornemens qu'on me faict, pour me tirer en place marchande: et m'en deffens si mollement, qu'il semble, que ie souffrisse plus volontiers d'en estre vaincu. Or à vn esprit si indocile, il faut des bastonnades: et faut rebattre et reserrer, à bons coups de mail, ce vaisseau qui se desprent, se descout, qui s'eschappe et desrobe de soy. Secondement, que cet accident me seruoit d'exercitation, pour me preparer à pis: si moy, qui et par le benefice de la Fortune, et par la condition de mes mœurs, esperois estre des derniers, venois à estre des premiers attrappé de cette tempeste. M'instruisant de bonne heure, à contraindre ma vie, et la renger pour vn nouuel estat. La vraye liberté c'est pouuoir toute chose sur soy. Potentissimus est qui se habet in potestate. En vn temps ordinaire et tranquille, on se prepare à des accidens moderez et communs: mais en cette confusion, où nous sommes depuis trente ans, tout homme François, soit en particulier, soit en general, se voit à chaque heure, sur le poinct de l'entier renuersement de sa fortune. D'autant faut-il tenir son courage fourny de prouisions plus fortes et vigoureuses. Sçachons gré au sort, de nous auoir faict viure en vn siecle, non mol, languissant, ny oisif. Tel qui ne l'eust esté par autre moyen, se rendra fameux par son malheur. Comme ie ne ly guere és histoires, ces confusions, des autres estats, sans regret de ne les auoir peu mieux considerer present. Ainsi faict ma curiosité, que ie m'aggree aucunement, de veoir de mes yeux, ce notable spectacle de nostre mort publique, ses symptomes et sa forme. Et puis que ie ne la sçaurois retarder, suis content d'estre destiné à y assister, et m'en instruire. Si cherchons nous euidemment de recognoistre en ombre mesme, et en la fable des Theatres, la montre des ieux tragiques de l'humaine fortune. Ce n'est pas sans compassion de ce que nous oyons: mais nous nous plaisons d'esueiller nostre desplaisir, par la rareté de ces pitoyables euenemens. Rien ne chatouille, qui ne pince. Et les bons historiens, fuyent comme vne eaue dormante, et mer morte, des narrations calmes: pour regaigner les seditions, les guerres, où ils sçauent que nous les appellons. Ie doute si ie puis assez honnestement aduouër, à combien vil prix du repos et tranquillité de ma vie, ie l'ay plus de moitié passee en la ruine de mon pays. Ie me donne vn peu trop bon marché de patience, és accidens qui ne me saisissent au propre: et pour me plaindre à moy, regarde non tant ce qu'on m'oste, que ce qui me reste de sauue, et dedans et dehors. Il y a de la consolation, à escheuer tantost l'vn, tantost l'autre, des maux qui nous guignent de suitte, et assenent ailleurs, autour de nous. Aussi, qu'en matiere d'interests publiques, à mesure, que mon affection est plus vniuersellement espandue, elle en est plus foible. Ioinct qu'il est vray à demy, Tantum ex publicis malis sentimus, quantum ad priuatas res pertinet. Et que la santé, d'où nous partismes estoit telle, qu'elle soulage elle mesme le regret, que nous en deurions auoir. C'estoit santé, mais non qu'à la comparaison de la maladie, qui l'a suyuie. Nous ne sommes cheus de gueres haut. La corruption et le brigandage, qui est en dignité et en office, me semble le moins supportable. On nous volle moins iniurieusement dans vn bois, qu'en lieu de seureté. C'estoit vne iointure vniuerselle de membres gastez en particulier à l'enuy les vns des autres: et la plus part, d'vlceres enuieillis, qui ne receuoient plus, ny ne demandoient guerison. Ce croulement donq m'anima certes plus, qu'il ne m'atterra, à l'aide de ma conscience, qui se portoit non paisiblement seulement, mais fierement; et ne trouuois en quoy me plaindre de moy. Aussi, comme Dieu n'enuoye iamais non plus les maux, que les biens tous purs aux hommes, ma santé tint bon ce temps-là, outre son ordinaire. Et ainsi que sans elle ie ne puis rien, il est peu de choses, que ie ne puisse auec elle. Elle me donna moyen d'esueiller toutes mes prouisions, et de porter la main au deuant de la playe, qui eust passé volontiers plus outre. Et esprouuay en ma patience, que i'auois quelque tenue contre la Fortune: et qu'à me faire perdre mes arçons, il falloit vn grand heurt. Ie ne le dis pas, pour l'irriter à me faire vne charge plus vigoureuse. Ie suis son seruiteur: ie luy tends les mains. Pour Dieu qu'elle se contente. Si ie sens ses assaux? si fais. Comme ceux que la tristesse accable et possede, se laissent pourtant par interualles tastonner à quelque plaisir, et leur eschappe vn sousrire: ie puis aussi assez sur moy, pour rendre mon estat ordinaire, paisible, et deschargé d'ennuyeuse imagination: mais ie me laisse pourtant à boutades, surprendre des morsures de ces malplaisantes pensees, qui me batent, pendant que ie m'arme pour les chasser, ou pour les luicter. Voicy vn autre rengregement de mal, qui m'arriua à la suitte du reste. Et dehors et dedans ma maison, ie fus accueilly d'vne peste, vehemente au prix de toute autre. Car comme les corps sains sont subiects à plus griefues maladies, d'autant qu'ils ne peuuent estre forcez que par celles-là: aussi mon air tressalubre, où d'aucune memoire, la contagion, bien que voisine, n'auoit sçeu prendre pied, venant à s'empoisonner, produisit des effects estranges.

_Mista senum et iuuenum densantur funera, nullum Sæua caput Proserpina fugit._

I'euz à souffrir cette plaisante condition, que la veue de ma maison m'estoit effroyable. Tout ce qui y estoit, estoit sans garde, et à l'abandon de qui en auoit enuie. Moy qui suis si hospitalier, fus en tres penible queste de retraicte, pour ma famille. Vne famille esgaree, faisant peur à ses amis, et à soy-mesme, et horreur où qu'elle cherchast à se placer: ayant à changer de demeure, soudain qu'vn de la trouppe commençoit à se douloir du bout du doigt. Toutes maladies sont alors prises pour peste: on ne se donne pas le loysir de les recognoistre. Et c'est le bon: que selon les regles de l'art, à tout danger qu'on approche, il faut estre quarante iours en transe de ce mal: l'imagination vous exerceant cependant à sa mode, et enfleurant vostre santé mesme. Tout cela m'eust beaucoup moins touché, si ie n'eusse eu à me ressentir de la peine d'autruy, et seruir six mois miserablement, de guide à cette carauane. Car ie porte en moy mes preseruatifs, qui sont, resolution et souffrance. L'apprehension ne me presse guere: laquelle on craint particulierement en ce mal. Et si estant seul, ie l'eusse voulu prendre, c'eust esté vne suitte, bien plus gaillarde et plus esloignee. C'est vne mort, qui ne me semble des pires. Elle est communément courte, d'estourdissement, sans douleur, consolee par la condition publique: sans ceremonie, sans deuil, sans presse. Mais quant au monde des enuirons, la centiesme partie des ames ne se peut sauuer.

_Videas desertáque regna Pàstorum, et longè saltus latéque vacantes._

En ce lieu, mon meilleur reuenu est manuel. Ce que cent hommes trauailloient pour moy, chauma pour long temps. Or lors, quel exemple de resolution ne vismes nous, en la simplicité de tout ce peuple? Generalement, chacun renonçoit au soing de la vie. Les raisins demeurerent suspendus aux vignes, le bien principal du pays: tous indifferemment se preparans et attendans la mort, à ce soir, ou au lendemain: d'vn visage et d'vne voix si peu effroyee, qu'il sembloit qu'ils eussent compromis à cette necessité, et que ce fust vne condemnation vniuerselle et ineuitable. Elle est tousiours telle. Mais à combien peu, tient la resolution au mourir? La distance et difference de quelques heures: la seule consideration de la compagnie, nous en rend l'apprehension diuerse. Voyez ceux-cy: pour ce qu'ils meurent en mesme mois: enfans, ieunes, vieillards, ils ne s'estonnent plus, ils ne se pleurent plus. I'en vis qui craignoient de demeurer derriere, comme en vne horrible solitude. Et n'y cogneu communément, autre soing que des sepultures: il leur faschoit de voir les corps espars emmy les champs, à la mercy des bestes: qui y peuplerent incontinent. Comment les fantasies humaines se descouppent! Les Neorites, nation qu'Alexandre subiugua, iettent les corps des morts au plus profond de leurs bois, pour y estre mangez. Seule sepulture estimee entr'eux heureuse. Tel sain faisoit desia sa fosse: d'autres s'y couchoient encore viuans. Et vn maneuure des miens, auec ses mains, et ses pieds, attira sur soy la terre en mourant. Estoit ce pas s'abrier pour s'endormir plus à son aise? D'vne entreprise en hauteur aucunement pareille à celle des soldats Romains, qu'on trouua apres la iournee de Cannes, la teste plongee dans des trous, qu'ils auoient faicts et comblez de leurs mains, en s'y suffoquant. Somme toute vne nation fut incontinent par vsage, logee en vne marche, qui ne cede en roideur à aucune resolution estudiee et consultee. La plus part des instructions de la science, à nous encourager, ont plus de montre que de force, et plus d'ornement que de fruict. Nous auons abandonné Nature, et luy voulons apprendre sa leçon: elle, qui nous menoit si heureusement et si seurement. Et ce pendant, les traces de son instruction, et ce peu qui par le benefice de l'ignorance, reste de son image, empreint en la vie de cette tourbe rustique d'hommes impollis: la science est contrainte, de l'aller tous les iours empruntant, pour en faire patron à ses disciples, de constance, d'innocence, et de tranquillité. Il fait beau voir, que ceux-cy plains de tant de belle cognoissance, ayent à imiter cette sotte simplicité: et à l'imiter, aux premieres actions de la vertu. Et que nostre sapience, apprenne des bestes mesmes, les plus vtiles enseignemens, aux plus grandes et necessaires parties de nostre vie. Comme il nous faut viure et mourir, mesnager nos biens, aymer et esleuer nos enfans, entretenir iustice. Singulier tesmoignage de l'humaine maladie: et que cette raison qui se manie à nostre poste, trouuant tousiours quelque diuersité et nouuelleté, ne laisse chez nous aucune trace apparente de la Nature. Et en ont faict les hommes, comme les parfumiers de l'huile: ils l'ont sophistiquee de tant d'argumentations, et de discours appellez du dehors, qu'elle en est deuenue variable, et particuliere à chacun: et a perdu son propre visage, constant, et vniuersel. Et nous faut en chercher tesmoignage des bestes, non subiect à faueur, corruption, ny à diuersité d'opinions. Car il est bien vray, qu'elles mesmes ne vont pas tousiours exactement dans la route de Nature, mais ce qu'elles en desuoyent, c'est si peu, que vous en apperceuez tousiours l'orniere. Tout ainsi que les cheuaux qu'on meine en main, font bien des bonds, et des escapades, mais c'est à la longueur de leurs longes: et suyuent neantmoins tousiours les pas de celuy qui les guide: et comme l'oiseau prend son vol, mais sous la bride de sa filiere. Exilia, tormenta, bella, morbos, naufragia meditare, vt nullo sis malo tyro. A quoy nous sert cette curiosité, de preoccuper tous les inconueniens de l'humaine nature, et nous preparer auec tant de peine à l'encontre de ceux mesme, qui n'ont à l'auanture point à nous toucher? (Parem passis tristitiam facit, pati posse. Non seulement le coup, mais le vent et le pet nous frappe). Ou comme les plus fieureux, car certes c'est fieure, aller dés à cette heure vous faire donner le fouët, par ce qu'il peut aduenir, que Fortune vous le fera souffrir vn iour: et prendre vostre robe fourree dés la S. Iean, pour ce que vous en aurez besoing à Noel? Iettez vous à l'experience de tous les maux qui vous peuuent arriuer, nommement des plus extremes: esprouuez vous là, disent-ils, asseurez vous là. Au rebours; le plus facile et plus naturel, seroit en descharger mesme sa pensee. Ils ne viendront pas assez tost, leur vray estre ne nous dure pas assez, il faut que nostre esprit les estende et les allonge, et qu'auant la main il les incorpore en soy, et s'en entretienne, comme s'ils ne poisoient pas raisonnablement à nos sens. Ils poiseront assez, quand ils y seront (dit vn des maistres, non de quelque tendre secte, mais de la plus dure) cependant fauorise toy: croy ce que tu aimes le mieux: que te sert il d'aller recueillant et preuenant ta male fortune: et de perdre le present, par la crainte du futur: et estre dés cette heure miserable, par ce que tu le dois estre auec le temps? Ce sont ses mots. La science nous faict volontiers vn bon office, de nous instruire bien exactement des dimensions des maux.

Curis acuens mortalia corda.

Ce seroit dommage, si partie de leur grandeur eschappoit à nostre sentiment et cognoissance. Il est certain, qu'à la plus part, la preparation à la mort, a donné plus de torment, que n'a faict la souffrance. Il fut iadis veritablement dict, et par vn bien iudicieux autheur: Minus afficit sensus fatigatio, quàm cogitatio. Le sentiment de la mort presente, nous anime par fois de soy mesme, d'vne prompte resolution, de ne plus euiter chose du tout ineuitable. Plusieurs gladiateurs se sont veus au temps passé, apres auoir couardement combattu, aualler courageusement la mort; offrans leur gosier au fer de l'ennemy, et le conuians. La veue esloignee de la mort aduenir, a besoing d'vne fermeté lente, et difficile par consequent à fournir. Si vous ne sçauez pas mourir, ne vous chaille. Nature vous en informera sur le champ, plainement et suffisamment; elle fera exactement cette besongne pour vous, n'en empeschez vostre soing.

_Incertam frustra, mortales, funeris horam Quæritis, et qua sit mors aditura via.

Pœna minor certam subito perferre ruinam, Quod timeas grauius sustinuisse diu._

Nous troublons la vie par le soing de la mort, et la mort par le soing de la vie. L'vne nous ennuye, l'autre nous effraye. Ce n'est pas contre la mort, que nous nous preparons, c'est chose trop momentanee. Vn quart d'heure de passion sans consequence, sans nuisance, ne merite pas des preceptes particuliers. A dire vray, nous nous preparons contre les preparations de la mort. La philosophie nous ordonne, d'auoir la mort tousiours deuant les yeux, de la preuoir et considerer auant le temps: et nous donne apres, les regles et les precautions, pour prouuoir à ce, que cette preuoyance, et cette pensee ne nous blesse. Ainsi font les medecins qui nous iettent aux maladies, afin qu'ils ayent où employer leurs drogues et leur art. Si nous n'auons sçeu viure, c'est iniustice de nous apprendre à mourir et difformer la fin de son total. Si nous auons sçeu viure, constamment et tranquillement, nous sçaurons mourir de mesme. Ils s'en venteront tant qu'il leur plaira. Tota philosophorum vita commentatio mortis est. Mais il m'est aduis, que c'est bien le bout, non pourtant le but de la vie. C'est sa fin, son extremité, non pourtant son obiect. Elle doit estre elle mesme à soy, sa visee, son dessein. Son droit estude est se regler, se conduire, se souffrir. Au nombre de plusieurs autres offices, que comprend le general et principal chapitre de sçauoir viure, est cet article de sçauoir mourir. Et des plus legers, si nostre crainte ne luy donnoit poids. A les iuger par l'vtilité, et par la verité naifue, les leçons de la simplicité, ne cedent gueres à celles que nous presche la doctrine au contraire. Les hommes sont diuers en sentiment et en force: il les faut mener à leur bien, selon eux: et par routes diuerses. Quò me cumque rapit tempestas, deferor hospes. Ie ne vy iamais paysan de mes voisins, entrer en cogitation de quelle contenance, et asseurance, il passeroit cette heure derniere. Nature luy apprend à ne songer à la mort, que quand il se meurt. Et lors il y a meilleure grace qu'Aristote: lequel la mort presse doublement, et par elle, et par vne si longue premeditation. Pourtant fut-ce l'opinion de Cæsar, que la moins premeditee mort, estoit la plus heureuse, et plus deschargee. Plus dolet quàm necesse est, qui antê dolet quàm necesse est. L'aigreur de cette imagination, naist de nostre curiosité. Nous nous empeschons tousiours ainsi: voulans deuancer et regenter les prescriptions naturelles. Ce n'est qu'aux docteurs, d'en disner plus mal, tous sains, et se renfroigner de l'image de la mort. Le commun, n'a besoing ny de remede ny de consolation, qu'au heurt, et au coup. Et n'en considere qu'autant iustement qu'il en souffre. Est-ce pas ce que nous disons, que la stupidité, et faute d'apprehension, du vulgaire, luy donne cette patience aux maux presens, et cette profonde nonchalance des sinistres accidens futurs? Que leur ame pour estre plus crasse, et obtuse, est moins penetrable et agitable? Pour Dieu s'il est ainsi, tenons d'ores en auant escole de bestise. C'est l'extreme fruit, que les sciences nous promettent, auquel ceste-cy conduict si doucement ses disciples. Nous n'aurons pas faute de bons regens, interpretes de la simplicité naturelle. Socrates en sera l'vn. Car de ce qu'il m'en souuient, il parle enuiron en ce sens, aux iuges qui deliberent de sa vie: I'ay peur, messieurs, si ie vous prie de ne me faire mourir, que ie m'enferre en la delation de mes accusateurs; qui est: Que ie fais plus l'entendu que les autres: comme ayant quelque cognoissance plus cachee, des choses qui sont au dessus et au dessous de nous. Ie sçay que ie n'ay ni frequenté, ny recogneu la mort, ni n'ay veu personne qui ait essayé ses qualitez, pour m'en instruire. Ceux qui la craignent presupposent la cognoistre: quant à moy, ie ne sçay ny quelle elle est, ny quel il faict en l'autre monde. A l'auanture est la mort chose indifferente, à l'auanture desirable. Il est à croire pourtant, si c'est vne transmigration d'vne place à autre, qu'il y a de l'amendement, d'aller viure auec tant de grands personnages trespassez: et d'estre exempt d'auoir plus affaire à iuges iniques et corrompus. Si c'est vn aneantissement de nostre estre, c'est encore amendement d'entrer en vne longue et paisible nuit. Nous ne sentons rien de plus doux en la vie, qu'vn repos et sommeil tranquille, et profond sans songes. Les choses que ie sçay estre mauuaises, comme d'offencer son prochain, et desobeir au superieur, soit Dieu, soit homme, ie les euite soigneusement: celles desquelles ie ne sçay, si elles sont bonnes ou mauuaises, ie ne les sçaurois craindre. Si ie m'en vay mourir, et vous laisse en vie: les Dieux seuls voyent, à qui, de vous ou de moy, il en ira mieux. Parquoy pour mon regard, vous en ordonnerez, comme il vous plaira. Mais selon ma façon de conseiller les choses iustes et vtiles, ie dy bien, que pour vostre conscience vous ferez mieux de m'eslargir, si vous ne voyez plus auant que moy en ma cause. Et iugeant selon mes actions passees, et publiques, et priuees, selon mes intentions, et selon le profit, que tirent tous les iours de ma conuersation tant de nos citoyens, ieunes et vieux, et le fruit, que ie vous fay à tous, vous ne pouuez duëment vous descharger enuers mon merite, qu'en ordonnant, que ie sois nourry, attendu ma pauureté, au Prytanee, aux despens publiques: ce que souuent ie vous ay veu à moindre raison, octroyer à d'autres. Ne prenez pas à obstination ou desdaing, que, suyuant la coustume, ie n'aille vous suppliant et esmouuant à commiseration. I'ay des amis et des parents, n'estant, comme dict Homere, engendré ny de bois, ny de pierre non plus que les autres: capables de se presenter, avec des larmes, et le dueil: et ay trois enfans esplorez, dequoy vous tirer à pitié. Mais ie feroy honte à nostre ville, en l'aage que ie suis, et en telle reputation de sagesse, que m'en voyci en preuention, de m'aller desmettre à si lasches contenances. Que diroit-on des autres Atheniens? I'ay tousiours admonnesté ceux qui m'ont ouy parler, de ne racheter leur vie, par vne action deshonnete. Et aux guerres de mon pays à Amphipolis, à Potidee, à Delie, et autres où ie me suis trouué, i'ay montré par effect, combien i'estoy loing de garantir ma seureté par ma honte. D'auantage i'interesserois vostre deuoir, et vous conuierois à choses laydes: car ce n'est pas à mes prieres de vous persuader: c'est aux raisons pures et solides de la iustice. Vous auez iuré aux Dieux d'ainsi vous maintenir. Il sembleroit, que ie vous vousisse soupçonner et recriminer, de ne croire pas, qu'il y en aye. Et moy mesme tesmoigneroy contre moy, de ne croire point en eux, comme ie doy: me deffiant de leur conduicte, et ne remettant purement en leurs mains mon affaire. Ie m'y fie du tout: et tiens pour certain, qu'ils feront en cecy, selon qu'il sera plus propre à vous et à moy. Les gens de bien ny viuans, ny morts, n'ont aucunement à se craindre des Dieux. Voyla pas vn playdoyé puerile, d'vne hauteur inimaginable et employé en quelle necessité? Vrayement ce fut raison, qu'il le preferast à celuy, que ce grand orateur Lysias, auoit mis par escrit pour luy: excellemment façonné au stile iudiciaire: mais indigne d'vn si noble criminel. Eust on ouï de la bouche de Socrates vne voix suppliante? Cette superbe vertu, eust elle calé, au plus fort de sa montre? Et sa riche et puissante nature, eust elle commis à l'art sa defense: et en son plus haut essay, renoncé à la verité et naïueté, ornemens de son parler, pour se parer du fard, des figures, et feintes, d'vne oraison apprinse? Il feit tressagement, et selon luy, de ne corrompre vne teneur de vie incorruptible, et vne si saincte image de l'humaine forme, pour allonger d'vn an sa decrepitude: et trahir l'immortelle memoire de cette fin glorieuse. Il deuoit sa vie, non pas à soy, mais à l'exemple du monde. Seroit ce pas dommage publique, qu'il eust acheuee d'vne oysiue et obscure façon? Certes vne si nonchallante et molle consideration de sa mort, meritoit que la posterité la considerast d'autant plus pour luy. Ce qu'elle fit. Et il n'y a rien en la iustice si iuste, que ce que la Fortune ordonna pour sa recommandation. Car les Atheniens eurent en telle abomination ceux, qui en auoient esté cause, qu'on les fuyoit comme personnes excommuniees. On tenoit pollu tout ce, à quoy ils auoient touché: personne à l'estuue ne lauoit auec eux, personne ne les saluoit ni accointoit: si qu'en fin ne pouuant plus porter cette haine publique, ils se pendirent eux mesmes. Si quelqu'vn estime, que parmy tant d'autres exemples que i'auois à choisir pour le seruice de mon propos, és dits de Socrates, i'aye mal trié cestuy-cy: et qu'il iuge, ce discours estre esleué au dessus des opinions communes: ie l'ay faict à escient: car ie iuge autrement. Et tiens que c'est vn discours, en rang, et en naïfueté bien plus arriere, et plus bas, que les opinions communes. Il represente en vne hardiesse inartificielle et securité enfantine la pure et premiere impression et ignorance de nature. Car il est croyable, que nous auons naturellement crainte de la douleur; mais non de la mort, à cause d'elle. C'est vne partie de nostre estre, non moins essentielle que le viure. A quoy faire, nous en auroit Nature engendré la haine et l'horreur, veu qu'elle luy tient rang de tres-grande vtilité, pour nourrir la succession et vicissitude de ses ouurages? Et qu'en cette republique vniuerselle, elle sert plus de naissance et d'augmentation, que de perte ou ruyne:

_Sic rerum summa nouatur:

Mille animas vna necata dedit._

La deffaillance d'vne vie, est le passage à mille autres vies. Nature a empreint aux bestes, le soing d'elles et de leur conseruation. Elles vont iusques-là, de craindre leur empirement: de se heurter et blesser: que nous les encheuestrions et battions, accidents subiects à leur sens et experience. Mais que nous les tuions, elles ne le peuuent craindre, ny n'ont la faculté d'imaginer et conclurre la mort. Si dit-on encore qu'on les void, non seulement la souffrir gayement: la plus-part des cheuaux hannissent en mourant, les cygnes la chantent: mais de plus, la rechercher à leur besoing; comme portent plusieurs exemples des elephans. Outre ce, la façon d'argumenter, de laquelle se sert icy Socrates, est-elle pas admirable esgallement, en simplicité et en vehemence? Vrayment il est bien plus aisé, de parler comme Aristote, viure comme Cæsar, qu'il n'est aisé de parler et viure comme Socrates. Là, loge l'extreme degré de perfection et de difficulté: l'art n'y peut ioindre. Or nos facultez ne sont pas ainsi dressées. Nous ne les essayons, ny ne les cognoissons: nous nous inuestissons de celles d'autruy, et laissons chomer les nostres. Comme quelqu'vn pourroit dire de moy: que i'ay seulement faict icy vn amas de fleurs estrangeres, n'y ayant fourny du mien, que le filet à les lier. Certes i'ay donné à l'opinion publique, que ces parements empruntez m'accompaignent: mais ie n'entends pas qu'ils me couurent, et qu'ils me cachent: c'est le rebours de mon dessein. Qui ne veux faire montre que du mien et de ce qui est mien par nature. Et si ie m'en fusse creu, à tout hazard, i'eusse parlé tout fin seul. Ie m'en charge de plus fort, tous les iours, outre ma proposition et ma forme premiere, sur la fantasie du siecle: et par oisiueté. S'il me messied à moy, comme ie le croy, n'importe: il peut estre vtile à quelque autre. Tel allegue Platon et Homere, qui ne les vid onques: et moy, ay prins des lieux assez, ailleurs qu'en leur source. Sans peine et sans suffisance, ayant mille volumes de liures, autour de moy, en ce lieu où i'escris, i'emprunteray presentement s'il me plaist, d'vne douzaine de tels rauaudeurs, gens que ie ne fueillette guere, dequoy esmailler le traicté de la Physionomie. Il ne faut que l'epitre liminaire d'vn Allemand pour me farcir d'allegations: et nous allons quester par là vne friande gloire, à piper le sot monde. Ces pastissages de lieux communs, dequoy tant de gents mesnagent leur estude, ne seruent guere qu'à subiects communs: et seruent à nous montrer, non à nous conduire: ridicule fruict de la science, que Socrates exagite si plaisamment contre Euthydemus. I'ay veu faire des liures de choses, ny iamais estudiées ny entenduës: l'autheur commettant à diuers de ses amis sçauants, la recherche de cette-cy, et de cette autre matiere, à le bastir: se contentant pour sa part, d'en auoir proietté le dessein, et lié par son industrie, ce fagot de prouisions incogneuës: au moins est sien l'ancre, et le papier. Cela, c'est achetter, ou emprunter vn liure, non pas le faire. C'est apprendre aux hommes, non qu'on sçait faire vn liure, mais, ce dequoy ils pouuoient estre en doute, qu'on ne le sçait pas faire. Vn president se ventoit où i'estois, d'auoir amoncelé deux cens tant de lieux estrangers, en vn sien arrest presidental. En le preschant, il effaçoit la gloire qu'on luy en donnoit. Pusillanime et absurde venterie à mon gré, pour vn tel subiect et telle personne. Ie fais le contraire: et parmy tant d'emprunts, suis bien aise d'en pouuoir desrober quelqu'vn: le desguisant et difformant à nouueau seruice. Au hazard, que ie laisse dire, que c'est par faute d'auoir entendu son naturel vsage, ie luy donne quelque particuliere adresse de ma main, à ce qu'il en soit d'autant moins purement estranger. Ceux-cy mettent leurs larrecins en parade et en conte. Aussi ont-ils plus de credit aux loix que moy. Nous autres naturalistes, estimons, qu'il y aye grande et incomparable preference, de l'honneur de l'inuention, à l'honneur de l'allegation. Si i'eusse voulu parler par science, i'eusse parlé plustost. I'eusse escrit du temps plus voisin de mes estudes, que i'auois plus d'esprit et de memoire. Et me fusse plus fié à la vigueur de cet aage là, qu'à cettuy-cy, si i'eusse voulu faire mestier d'escrire. Et quoy, si cette faueur gratieuse, que la Fortune m'a n'aguere offerte par l'entremise de cet ouurage, m'eust peu rencontrer en telle saison au lieu de celle-cy; où elle est egallement desirable à posseder, et preste à perdre? Deux de mes cognoissans, grands hommes en cette faculté, ont perdu par moitié, à mon aduis, d'auoir refusé de se mettre au iour, à quarante ans, pour attendre les soixante. La maturité a ses deffaux, comme la verdeur, et pires. Et autant est la vieillesse incommode à cette nature de besongne, qu'à toute autre. Quiconque met sa decrepitude soubs la presse, faict folie, s'il espere en espreindre des humeurs, qui ne sentent le disgratié, le resueur et l'assoupy. Nostre esprit se constipe et s'espessit en vieillissant. Ie dis pompeusement et opulemment l'ignorance, et dis la science maigrement et piteusement. Accessoirement cette-cy, et accidentalement: celle-là expressément, et principallement. Et ne traicte à poinct nommé de rien, que du rien: ny d'aucune science, que de celle de l'inscience. I'ay choisi le temps, où ma vie, que i'ay à peindre, ie l'ay toute deuant moy: ce qui en reste, tient plus de la mort. Et de ma mort seulement, si ie la rencontrois babillarde, comme font d'autres, donrois-ie encores volontiers aduis au peuple, en deslogeant. Socrates a esté vn exemplaire parfaict en toutes grandes qualitez. I'ay despit, qu'il eust rencontré vn corps si disgratié, comme ils disent, et si disconuenable à la beauté de son ame, luy si amoureux et si affolé de la beauté. Nature luy fit iniustice. Il n'est rien plus vray-semblable, que la conformité et relation du corps à l'esprit. Ipsi animi, magni refert, quali in corpore locati sint: multa enim è corpore existunt, quæ acuant mentem: multa, quæ obtundant. Cettuy-cy parle d'vne laideur desnaturée, et difformité de membres: mais nous appellons laideur aussi, vne mesauenance au premier regard, qui loge principallement au visage: et nous desgoute par le teint, vne tache, vne rude contenance, par quelque cause souuent inexplicable, en des membres pourtant bien ordonnez et entiers. La laideur, qui reuestoit vne ame tres-belle en la Boittie, estoit de ce predicament. Cette laideur superficielle, qui est toutesfois la plus imperieuse, est de moindre preiudice à l'estat de l'esprit: et a peu de certitude en l'opinion des hommes. L'autre, qui d'vn plus propre nom, s'appelle difformité plus substantielle, porte plus volontiers coup iusques au dedans. Non pas tout soulier de cuir bien lissé, mais tout soulier bien formé, montre l'interieure forme du pied. Comme Socrates disoit de la sienne, qu'elle en accusoit iustement, autant en son ame, s'il ne l'eust corrigée par institution. Mais en le disant, ie tiens qu'il se mocquoit, suiuant son vsage: et iamais ame si excellente, ne se fit elle-mesme.

Ie ne puis dire assez souuent, combien i'estime la beauté, qualité puissante et aduantageuse. Il l'appelloit, vne courte tyrannie: et Platon, le priuilege de nature. Nous n'en auons point qui la surpasse en credit. Elle tient le premier rang au commerce des hommes. Elle se presente au deuant: seduict et preoccupe nostre iugement, auec grande authorité et merueilleuse impression. Phryné perdoit sa cause, entre les mains d'vn excellent aduocat, si, ouurant sa robbe, elle n'eust corrompu ses iuges, par l'esclat de sa beauté. Et ie trouue, que Cyrus, Alexandre, Cæsar, ces trois maistres du monde, ne l'ont pas oubliée à faire leurs grands affaires. Non a pas le premier Scipion. Vn mesme mot embrasse en Grec le bel et le bon. Et le S. Esprit appelle souuent bons, ceux qu'il veut dire beaux. Ie maintiendroy volontiers le rang des biens, selon que portoit la chanson, que Platon dit auoir esté triuiale, prinse de quelque ancien poëte: La santé, la beauté, la richesse. Aristote dit, appartenir aux beaux, le droict de commander: et quand il en est, de qui la beauté approche celle des images des Dieux, que la veneration leur est pareillement deuë. A celuy qui luy demandoit, pourquoy plus long temps, et plus souuent, on hantoit les beaux: Cette demande, feit-il, n'appartient à estre faicte, que par vn aueugle. La plus-part et les plus grands philosophes, payerent leur escholage, et acquirent la sagesse, par l'entremise et faueur de leur beauté. Non seulement aux hommes qui me seruent, mais aux bestes aussi, ie la considere à deux doigts pres de la bonté. Si me semble-il, que ce traict et façon de visage, et ces lineaments, par lesquels on argumente aucunes complexions internes, et nos fortunes à venir, est chose qui ne loge pas bien directement et simplement, soubs le chapitre de beauté et de laideur. Non plus que toute bonne odeur, et serenité d'air, n'en promet pas la santé: ny toute espesseur et puanteur, l'infection, en temps pestilent. Ceux qui accusent les dames, de contre-dire leur beauté par leurs mœurs, ne rencontrent pas tousiours. Car en vne face qui ne sera pas trop bien composée, il peut loger quelque air de probité et de fiance. Comme au rebours, i'ay leu par fois entre deux beaux yeux, des menasses d'vne nature maligne et dangereuse. Il y a des physionomies fauorables: et en vne presse d'ennemis victorieux, vous choisirez incontinent parmy des hommes incogneus, l'vn plustost que l'autre, à qui vous rendre et fier vostre vie: et non proprement par la consideration de la beauté. C'est vne foible garantie que la mine, toutesfois elle a quelque consideration. Et si i'auois à les foyter, ce seroit plus rudement, les meschans qui dementent et trahissent les promesses que Nature leur auoit plantées au front. Ie punirois plus aigrement la malice, en vne apparence debonnaire. Il semble qu'il y ait aucuns visages heureux, d'autres malencontreux. Et crois, qu'il y a quelque art, à distinguer les visages debonnaires des niais, les seueres des rudes, les malicieux des chagrins, les desdaigneux des melancholiques, et telles autres qualitez voisines. Il y a des beautez, non fieres seulement, mais aigres: il y en a d'autres douces, et encores au delà, fades. D'en prognostiquer les auantures futures, ce sont matieres que ie laisse indecises. I'ay pris, comme i'ay dict ailleurs, bien simplement et cruëment, pour mon regard, ce precepte ancien: Que nous ne sçaurions faillir à suiure Nature: que le souuerain precepte, c'est de se conformer à elle. Ie n'ay pas corrigé comme Socrates, par la force de la raison, mes complexions naturelles: et n'ay aucunement troublé par art, mon inclination. Ie me laisse aller, comme ie suis venu. Ie ne combats rien. Mes deux maistresses pieces viuent de leur grace en paix et bon accord: mais le laict de ma nourrice a esté, Dieu mercy, mediocrement sain et temperé. Diray-ie cecy en passant: que ie voy tenir en plus de prix qu'elle ne vaut, qui est seule quasi en vsage entre nous, certaine image de preud'hommie scholastique, serue des preceptes, contraincte soubs l'esperance et la crainte? Ie l'aime telle que loix et religions, non facent, mais parfacent, et authorisent: qui se sente dequoy se soustenir sans aide: née en nous de ses propres racines, par la semence de la raison vniuerselle, empreinte en tout homme non desnaturé. Cette raison, qui redresse Socrates de son vicieux ply, le rend obeïssant aux hommes et aux Dieux, qui commandent en sa ville: courageux en la mort, non parce que son ame est immortelle, mais parce qu'il est mortel. Ruineuse instruction à toute police, et bien plus dommageable qu'ingenieuse et subtile, qui persuade aux peuples, la religieuse creance suffire seule, et sans les mœurs, à contenter la diuine iustice. L'vsage nous faict veoir, vne distinction enorme, entre la deuotion et la conscience. I'ay vne apparence fauorable, et en forme et en interpretation.

_Quid dixi habere me? Imò habui Chreme!

Heu tantùm attriti corporis ossa vides!_

Et qui faict vne contraire montre à celle de Socrates. Il m'est souuent aduenu, que sur le simple credit de ma presence, et de mon air, des personnes qui n'auoient aucune cognoissance de moy, s'y sont grandement fiées, soit pour leurs propres affaires, soit pour les miennes. Et en ay tiré és païs estrangers des faueurs singulieres et rares. Mais ces deux experiences, valent à l'auanture, que ie les recite particulierement. Vn quidam delibera de surprendre ma maison et moy. Son art fut, d'arriuer seul à ma porte, et d'en presser vn peu instamment l'entrée. Ie le cognoissois de nom, et auois occasion de me fier de luy, comme de mon voisin et aucunement mon allié. Ie luy fis ouurir comme ie fais à chacun. Le voicy tout effroyé, son cheual hors d'haleine, fort harassé. Il m'entretint de cette fable: Qu'il venoit d'estre rencontré à vne demie lieuë de là, par vn sien ennemy, lequel ie cognoissois aussi, et auois ouy parler de leur querelle: que cet ennemy luy auoit merueilleusement chaussé les esperons: et qu'ayant esté surpris en desarroy et plus foible en nombre, il s'estoit ietté à ma porte à sauueté. Qu'il estoit en grand peine de ses gens, lesquels il disoit tenir pour morts ou prins. I'essayay tout naïfuement de le conforter, asseurer, et refreschir. Tantost apres, voila quatre ou cinq de ses soldats, qui se presentent en mesme contenance, et effroy, pour entrer: et puis d'autres, et d'autres encores apres, bien equippez, et bien armez: iusques à vingt cinq ou trante, feignants auoir leur ennemy aux talons. Ce mystere commençoit à taster mon soupçon. Ie n'ignorois pas en quel siecle ie viuois, combien ma maison pouuoit estre enuiée, et auois plusieurs exemples d'autres de ma cognoissance, à qui il estoit mes-aduenu de mesme. Tant y a, que trouuant qu'il n'y auoit point d'acquest d'auoir commencé à faire plaisir, si ie n'acheuois, et ne pouuant me deffaire sans tout rompre; ie me laissay aller au party le plus naturel et le plus simple, comme ie fais tousiours: commendant qu'ils entrassent. Aussi à la verité, ie suis peu deffiant et soupçonneux de ma nature. Ie panche volontiers vers l'excuse, et l'interpretation plus douce. Ie prens les hommes selon le commun ordre, et ne croy pas ces inclinations peruerses et desnaturées, si ie n'y suis forcé par grand tesmoignage; non plus que les monstres et miracles. Et suis homme en outre, qui me commets volontiers à la Fortune, et me laisse aller à corps perdu, entre ses bras. Dequoy iusques à cette heure i'ay eu plus d'occasion de me louër, que de me plaindre. Et l'ay trouuée et plus auisée, et plus amie de mes affaires, que ie ne suis. Il y a quelques actions en ma vie, desquelles on peut iustement nommer la conduite difficile; ou, qui voudra, prudente. De celles-là mesmes, posez, que la tierce partie soit du mien, certes les deux tierces sont richement à elle. Nous faillons, ce me semble, en ce que nous ne nous fions pas assez au ciel de nous. Et pretendons plus de nostre conduite, qu'il ne nous appartient. Pourtant fouruoyent si souuent nos desseins. Il est enuieux de l'estenduë, que nous attribuons aux droicts de l'humaine prudence, au preiudice des siens. Et nous les racourcit d'autant plus, que nous les amplifions. Ceux-cy se tindrent à cheual, en ma cour: le chef auec moy dans ma sale, qui n'auoit voulu qu'on establast son cheual, disant auoir à se retirer incontinent qu'il auroit eu nouuelles de ses hommes. Il se veid maistre de son entreprinse: et n'y restoit sur ce poinct, que l'execution. Souuent depuis il a dict, car il ne craignoit pas de faire ce conte, que mon visage, et ma franchise, luy auoient arraché la trahison des poings. Il remonte à cheual, ses gens ayants continuellement les yeux sur luy, pour voir quel signe il leur donneroit: bien estonnez de le voir sortir et abandonner son aduantage. Vne autre fois, me fiant à ie ne sçay quelle treue, qui venoit d'estre publiée en nos armées, ie m'acheminay à vn voyage, par païs estrangement chatoüilleux. Ie ne fus pas si tost esuenté, que voila trois ou quatre caualcades de diuers lieux pour m'attraper. L'vne me ioignit à la troisieme iournée: où ie fus chargé par quinze ou vingt Gentils-hommes masquez, suiuis d'vne ondée d'argoulets. Me voila pris et rendu, retiré dans l'espais d'vne forest voisine, desmonté, deualizé, mes cofres fouillez, ma boite prise, cheuaux et esquipage dispersé à nouueaux maistres. Nous fusmes long temps à contester dans ce halier, sur le faict de ma rançon: qu'ils me tailloient si haute, qu'il paroissoit bien que ie ne leur estois guere cogneu. Ils entrerent en grande contestation de ma vie. De vray, il y auoit plusieurs circonstances, qui me menassoyent du danger où i'en estois.

Tunc animis opus, Ænea, tunc pectore firmo.

Ie me maintins tousiours sur le tiltre de ma trefue, à leur quitter seulement le gain qu'ils auoient faict de ma despouille, qui n'estoit pas à mespriser, sans promesse d'autre rançon. Apres deux ou trois heures, que nous eusmes esté là, et qu'ils m'eurent faict monter sur vn cheual, qui n'auoit garde de leur eschapper, et commis ma conduicte particuliere à quinze ou vingt harquebusiers, et dispersé mes gens à d'autres, ayant ordonné qu'on nous menast prisonniers, diuerses routes, et moy desia acheminé à deux ou trois harquebusades de là,

Iam prece Pollucis, iam Castoris implorata:

voicy vne soudaine et tres-inopinée mutation qui leur print. Ie vis reuenir à moy le chef, auec paroles plus douces: se mettant en peine de rechercher en la trouppe mes hardes escartées, et me les faisant rendre, selon qu'il s'en pouuoit recouurer, iusques à ma boite. Le meilleur present qu'ils me firent, ce fut en fin ma liberté: le reste ne me touchoit gueres en ce temps-là. La vraye cause d'vn changement si nouueau, et de ce rauisement, sans aucune impulsion apparente, et d'vn repentir si miraculeux, en tel temps, en vne entreprinse pourpensée et deliberée, et deuenue iuste par l'vsage, (car d'arriuée ie leur confessay ouuertement le party duquel i'estois, et le chemin que ie tenois) certes ie ne sçay pas bien encores quelle elle est. Le plus apparent qui se demasqua, et me fit cognoistre son nom, me redist lors plusieurs fois, que ie deuoy cette deliurance à mon visage, liberté, et fermeté de mes parolles, qui me rendoient indigne d'vne telle mes-aduenture, me demanda asseurance d'vne pareille. Il est possible, que la bonté diuine se voulut seruir de ce vain instrument pour ma conseruation. Elle me deffendit encore lendemain d'autres pires embusches, desquelles ceux-cy mesme m'auoient aduerty. Le dernier est encore en pieds, pour en faire le conte: le premier fut tué il n'y a pas long temps. Si mon visage ne respondoit pour moy, si on ne lisoit en mes yeux, et en ma voix, la simplicité de mon intention, ie n'eusse pas duré sans querelle, et sans offence, si long temps: auec cette indiscrette liberté, de dire à tort et à droict, ce qui me vient en fantasie, et iuger temerairement des choses. Cette façon peut paroistre auec raison inciuile, et mal accommodée à nostre vsage: mais outrageuse et malitieuse, ie n'ay veu personne qui l'en ait iugée: ny qui se soit piqué de ma liberté, s'il l'a receuë de ma bouche. Les paroles redites, ont comme autre son, autre sens. Aussi ne hay-ie personne. Et suis si lasche à offencer, que pour le seruice de la raison mesme, ie ne le puis faire. Et lors que l'occasion m'a conuié aux condemnations criminelles, i'ay plustost manqué à la iustice. Vt magis peccari nolim, quàm satis animi ad vindicanda peccata habeam. On reprochoit, dit-on, à Aristote, d'auoir esté trop misericordieux enuers vn meschant homme: I'ay esté de vray, dit-il, misericordieux enuers l'homme, non enuers la meschanceté. Les iugements ordinaires, s'exasperent à la punition par l'horreur du meffaict. Cela mesme refroidit le mien. L'horreur du premier meurtre, m'en faict craindre vn second. Et la laideur de la premiere cruauté m'en faict abhorrer toute imitation. A moy, qui ne suis qu'escuyer de trefles, peut toucher, ce qu'on disoit de Charillus Roy de Sparte: Il ne sçauroit estre bon, puis qu'il n'est pas mauuais aux meschans. Ou bien ainsi: car Plutarque le presente en ces deux sortes, comme mille autres choses diuersement et contrairement: Il faut bien qu'il soit bon, puis qu'il l'est aux meschants mesme. De mesme qu'aux actions legitimes, ie me fasche de m'y employer, quand c'est enuers ceux qui s'en desplaisent: aussi à dire verité, aux illegitimes, ie ne fay pas assez de conscience, de m'y employer, quand c'est enuers ceux qui y consentent.

CHAPITRE XIII.

De l'Experience.

IL n'est desir plus naturel que le desir de cognoissance. Nous essayons tous les moyens qui nous y peuuent mener. Quand la raison nous faut, nous y employons l'experience.

_Per varios vsus artem experientia fecit: Exemplo monstrante viam._

Qui est vn moyen de beaucoup plus foible et plus vil. Mais la verité est chose si grande, que nous ne deuons desdaigner aucune entremise qui nous y conduise. La raison a tant de formes, que nous ne sçauons à laquelle nous prendre. L'experience n'en a pas moins. La consequence que nous voulons tirer de la conference des euenemens, est mal seure, d'autant qu'ils sont tousiours dissemblables. Il n'est aucune qualité si vniuerselle, en cette image des choses, que la diuersité et varieté. Et les Grecs, et les Latins, et nous, pour le plus expres exemple de similitude, nous seruons de celuy des œufs. Toutesfois il s'est trouué des hommes, et notamment vn en Delphes, qui recognoissoit des marques de difference entre les œufs, si qu'il n'en prenoit iamais l'vn pour l'autre. Et y ayant plusieurs poules, sçauoit iuger de laquelle estoit l'œuf. La dissimilitude s'ingere d'elle-mesme en nos ouurages, nul art peut arriuer à la similitude. Ny Perrozet ny autre, ne peut si soigneusement polir et blanchir l'enuers de ses cartes, qu'aucuns ioueurs ne les distinguent, à les voir seulement couler par les mains d'vn autre. La ressemblance ne faict pas tant, vn, comme la difference faict, autre. Nature s'est obligée à ne rien faire autre, qui ne fust dissemblable.

Pourtant, l'opinion de celuy-là ne me plaist guere, qui pensoit par la multitude des loix, brider l'authorité des iuges, en leur taillant leurs morceaux. Il ne sentoit point, qu'il y a autant de liberté et d'estenduë à l'interpretation des loix, qu'à leur façon. Et ceux-là se moquent, qui pensent appetisser nos debats, et les arrester, en nous r'appellant à l'expresse parolle de la Bible. D'autant que nostre esprit ne trouue pas le champ moins spatieux, à contre-roller le sens d'autruy, qu'à representer le sien: et comme s'il y auoit moins d'animosité et d'aspreté à gloser qu'à inuenter. Nous voyons, combien il se trompoit. Car nous auons en France, plus de loix que tout le reste du monde ensemble; et plus qu'il n'en faudroit à regler tous les mondes d'Epicurus: Vt olim flagitijs, sic nunc legibus laboramus: et si auons tant laissé à opiner et decider à nos iuges, qu'il ne fut iamais liberté si puissante et si licencieuse. Qu'ont gaigné nos legislateurs à choisir cent mille especes et faicts particuliers, et y attacher cent mille loix? Ce nombre n'a aucune proportion, auec l'infinie diuersité des actions humaines. La multiplication de nos inuentions, n'arriuera pas à la variation des exemples. Adioustez y en cent fois autant: il n'aduiendra pas pourtant, que des euenemens à venir, il s'en trouue aucun, qui en tout ce grand nombre de milliers d'euenemens choisis et enregistrez, en rencontre vn, auquel il se puisse ioindre et apparier, si exactement, qu'il n'y reste quelque circonstance et diuersité, qui requiere diuerse consideration de iugement. Il y a peu de relation de nos actions, qui sont en perpetuelle mutation, auec les loix fixes et immobiles. Les plus desirables, ce sont les plus rares, plus simples, et generales. Et encore crois-ie, qu'il vaudroit mieux n'en auoir point du tout, que de les auoir en tel nombre que nous auons. Nature les donne tousiours plus heureuses, que ne sont celles que nous nous donnons. Tesmoing la peinture de l'aage doré des poëtes: et l'estat où nous voyons viure les nations, qui n'en ont point d'autres. En voila, qui pour tous iuges, employent en leurs causes, le premier passant, qui voyage le long de leurs montaignes. Et ces autres, eslisent le iour du marché, quelqu'vn d'entr'eux, qui sur le champ decide tous leurs proces. Quel danger y auroit-il, que les plus sages vuidassent ainsi les nostres, selon les occurrences, et à l'œil; sans obligation d'exemple, et de consequence? A chaque pied son soulier. Le Roy Ferdinand, enuoyant des colonies aux Indes, prouueut sagement qu'on n'y menast aucuns escholiers de la jurisprudence: de crainte, que les proces ne peuplassent en ce nouueau monde. Comme estant science de sa nature, generatrice d'altercation et diuision, iugeant auec Platon, que c'est vne mauuaise prouision de païs, que iurisconsultes, et medecins. Pourquoy est-ce, que notre langage commun, si aisé à tout autre vsage, deuient obscur et non intelligible, en contract et testament: et que celuy qui s'exprime si clairement, quoy qu'il die et escriue, ne trouue en cela, aucune maniere de se declarer, qui ne tombe en doute et contradiction? Si ce n'est, que les Princes de cet art s'appliquans d'vne peculiere attention, à trier des mots solemnes, et former des clauses artistes, ont tant poisé chasque syllabe, espluché si primement chasque espece de cousture, que les voila enfrasquez et embrouillez en l'infinité des figures, et si menuës partitions: qu'elles ne peuuent plus tomber soubs aucun reglement et prescription, ny aucune certaine intelligence: Confusum est quidquid vsque in puluerem sectum est. Qui a veu des enfans, essayans de renger à certain nombre, vne masse d'argent vif: plus ils le pressent et pestrissent, et s'estudient à le contraindre à leur loy, plus ils irritent la liberté de ce genereux metal: il fuit à leur art, et se va menuisant et esparpillant, au delà de tout conte. C'est de mesme; car en subdiuisant ces subtilitez, on apprend aux hommes d'accroistre les doubtes: on nous met en train, d'estendre et diuersifier les difficultez: on les allonge, on les disperse. En semant les questions et les retaillant, on faict fructifier et foisonner le monde, en incertitude et en querelle. Comme la terre se rend fertile, plus elle est esmiée et profondement remuée. Difficultatem facit doctrina. Nous doutions sur Vlpian, et redoutons encore sur Bartolus et Baldus. Il falloit effacer la trace de cette diuersité innumerable d'opinions: non point s'en parer, et en entester la posterité. Ie ne sçay qu'en dire: mais il se sent par experience, que tant d'interpretations dissipent la verité, et la rompent. Aristote a escrit pour être entendu; s'il ne l'a peu, moins le fera vn moins habille: et vn tiers, que celuy qui traicte sa propre imagination. Nous ouurons la matiere, et l'espandons en la destrempant. D'vn subiect nous en faisons mille: et retombons en multipliant et subdiuisant, à l'infinité des atomes d'Epicurus. Iamais deux hommes ne iugerent pareillement de mesme chose. Et est impossible de voir deux opinions semblables exactement: non seulement en diuers hommes, mais en mesme homme, à diuerses heures. Ordinairement ie trouue à doubter, en ce que le commentaire n'a daigné toucher. Ie bronche plus volontiers en païs plat: comme certains cheuaux, que ie cognois, qui choppent plus souuent en chemin vny. Qui ne diroit que les gloses augmentent les doubtes et l'ignorance, puis qu'il ne se voit aucun liure, soit humain, soit diuin, sur qui le monde s'embesongne, duquel l'interpretation face tarir la difficulté? Le centiesme commentaire, le renuoye à son suiuant, plus espineux, et plus scabreux, que le premier ne l'auoit trouué. Quand est-il conuenu entre nous, ce liure en a assez, il n'y a meshuy plus que dire? Cecy se voit mieux en la chicane. On donne authorité de loy à infinis docteurs, infinis arrests, et à autant d'interpretations. Trouuons nous pourtant quelque fin au besoin d'interpreter? s'y voit-il quelque progrez et aduancement vers la tranquillité? nous faut-il moins d'aduocats et de iuges, que lors que cette masse de droict, estoit encore en sa premiere enfance? Au contraire, nous obscurcissons et enseuelissons l'intelligence. Nous ne la descouurons plus, qu'à la mercy de tant de clostures et barrieres. Les hommes mescognoissent la maladie naturelle de leur esprit. Il ne faict que fureter et quester; et va sans cesse, tournoyant, bastissant, et s'empestrant, en sa besongne: comme nos vers à soye, et s'y estouffe. Mus in pice. Il pense remarquer de loing, ie ne sçay quelle apparence de clarté et verité imaginaire: mais pendant qu'il y court, tant de difficultez luy trauersent la voye, d'empeschemens et de nouuelles questes, qu'elles l'esgarent et l'enyurent. Non guere autrement, qu'il aduint aux chiens d'Esope, lesquels descouurans quelque apparence de corps mort flotter en mer, et ne le pouuans approcher, entreprindrent de boire cette eau, d'asseicher le passage, et s'y estoufferent. A quoy se rencontre, ce qu'vn Crates disoit des escrits de Heraclitus, qu'ils auoient besoin d'vn lecteur bon nageur, afin que la profondeur et pois de sa doctrine, ne l'engloutist et suffoquast. Ce n'est rien que foiblesse particuliere, qui nous faict contenter de ce que d'autres, ou que nous-mesmes auons trouué en cette chasse de cognoissance: vn plus habile ne s'en contentera pas. Il y a tousiours place pour vn suiuant, ouy et pour nous mesmes, et route par ailleurs. Il n'y a point de fin en nos inquisitions. Nostre fin est en l'autre monde. C'est signe de racourcissement d'esprit, quand il se contente: ou signe de lasseté. Nul esprit genereux, ne s'arreste en soy. Il pretend tousiours, et va outre ses forces. Il a des eslans au delà de ses effects. S'il ne s'auance, et ne se presse, et ne s'accule, et ne se choque et tourneuire, il n'est vif qu'à demy. Ses poursuites sont sans terme, et sans forme. Son aliment, c'est admiration, chasse, ambiguité. Ce que declaroit assez Apollo, parlant tousiours à nous doublement, obscurement et obliquement: ne nous repaissant pas, mais nous amusant et embesongnant. C'est vn mouuement irregulier, perpetuel, sans patron et sans but. Ses inuentions s'eschauffent, se suiuent, et s'entreproduisent l'vne l'autre.

_Ainsi voit-on en vn ruisseau coulant, Sans fin l'vne eau, apres l'autre roulant, Et tout de rang, d'vn eternel conduict; L'vne suit l'autre, et l'vne l'autre fuit. Par cette-cy, celle-là est poussée, Et cette-cy, par l'autre est deuancée: Tousiours l'eau va dans l'eau, et tousiours est ce Mesme ruisseau, et tousiours eau diuerse._

Il y a plus affaire à interpreter les interpretations, qu'à interpreter les choses: et plus de liures sur les liures, que sur autre subiect. Nous ne faisons que nous entregloser. Tout fourmille de commentaires: d'autheurs, il en est grand cherté. Le principal et plus fameux sçauoir de nos siecles, est-ce pas sçauoir entendre les sçauants? Est-ce pas la fin commune et derniere de touts estudes? Nos opinions s'entent les vnes sur les autres. La premiere sert de tige à la seconde: la seconde à la tierce. Nous eschellons ainsi de degré en degré. Et aduient de là, que le plus haut monté, a souuent plus d'honneur, que de merite. Car il n'est monté que d'vn grain, sur les espaules du penultime. Combien souuent, et sottement à l'auanture, ay-ie estendu mon liure à parler de soy? Sottement, quand ce ne seroit que pour cette raison: Qu'il me deuoit souuenir, de ce que ie dy des autres, qui en font de mesmes. Que ces œillades si frequentes à leurs ouurages, tesmoignent que le cœur leur frissonne de son amour, et les rudoyements mesmes, desdaigneux dequoy ils le battent, que ce ne sont que mignardises, et affetteries, d'vne faueur maternelle. Suiuant Aristote, à qui, et se priser et se mespriser, naissent souuent de pareil air d'arrogance. Car mon excuse: Que ie doy auoir en cela plus de liberté que les autres, d'autant qu'à poinct nommé, i'escry de moy, et de mes escrits, comme de mes autres actions: que mon theme se renuerse en soy: ie ne sçay, si chacun la prendra. I'ay veu en Allemagne, que Luther a laissé autant de diuisions et d'altercations, sur le doubte de ses opinions, et plus, qu'il n'en esmeut sur les escritures sainctes. Nostre contestation est verbale. Ie demande que c'est que nature, volupté, cercle, et substitution. La question est de parolles, et se paye de mesme. Vne pierre c'est vn corps: mais qui presseroit: Et corps qu'est-ce? substance: et substance quoy? ainsi de suitte: acculeroit en fin le respondant au bout de son Calepin. On eschange vn mot pour vn autre mot, et souuent plus incogneu. Ie sçay mieux que c'est qu'homme, que ie ne sçay que c'est animal, ou mortel, ou raisonnable. Pour satisfaire à vn doute, ils m'en donnent trois. C'est la teste d'Hydra. Socrates demandoit à Memnon, que c'estoit que vertu: Il y a, dist Memnon, vertu d'homme et de femme, de magistrat et d'homme priué, d'enfant et de vieillart. Voicy qui va bien, s'escria Socrates: nous estions en cherche d'vne vertu, tu nous en apporte vn exaim. Nous communiquons vne question, on nous en redonne vne ruchée. Comme nul euenement et nulle forme, ressemble entierement à vne autre, aussi ne differe l'vne de l'autre entierement. Ingenieux meslange de Nature. Si nos faces n'estoient semblables, on ne sçauroit discerner l'homme de la beste: si elles n'estoient dissemblables, on ne sçauroit discerner l'homme de l'homme. Toutes choses se tiennent par quelque similitude. Tout exemple cloche. Et la relation qui se tire de l'experience, est tousiours defaillante et imparfaicte. On ioinct toutesfois les comparaisons par quelque bout. Ainsi seruent les loix; et s'assortissent ainsin, à chacun de nos affaires, par quelque interpretation destournée, contrainte et biaise. Puisque les loix ethiques, qui regardent le deuoir particulier de chacun en soy, sont si difficiles à dresser: comme nous voyons qu'elles sont: ce n'est pas merueille, si celles qui gouuernent tant de particuliers, le sont d'auantage. Considerez la forme de cette iustice qui nous regit; c'est vn vray tesmoignage de l'humaine imbecillité: tant il y a de contradiction et d'erreur. Ce que nous trouuons faueur et rigueur en la iustice: et y en trouuons tant, que ie ne sçay si l'entre-deux s'y trouue si souuent: ce sont parties maladiues, et membres iniustes, du corps mesmes et essence de la iustice. Des païsans, viennent de m'aduertir en haste, qu'ils ont laissé presentement en vne forest qui est à moy, vn homme meurtry de cent coups, qui respire encores, et qui leur a demandé de l'eau par pitié, et du secours pour le sousleuer. Disent qu'ils n'ont osé l'approcher, et s'en sont fuis, de peur que les gens de la iustice ne les y attrapassent: et comme il se faict de ceux qu'on rencontre pres d'vn homme tué, ils n'eussent à rendre conte de cet accident, à leur totale ruyne: n'ayans ny suffisance, ny argent, pour deffendre leur innocence. Que leur eussé-ie dict? Il est certain, que cet office d'humanité, les eust mis en peine. Combien auons nous descouuert d'innocens auoir esté punis: ie dis sans la coulpe des iuges; et combien en y a-il eu, que nous n'auons pas descouuert? Cecy est aduenu de mon temps. Certains sont condamnez à la mort pour vn homicide; l'arrest sinon prononcé, au moins conclud et arresté. Sur ce poinct, les iuges sont aduertis par les officiers d'vne cour subalterne, voisine, qu'ils tiennent quelques prisonniers, lesquels aduoüent disertement cet homicide, et apportent à tout ce faict, vne lumiere indubitable. On delibere, si pourtant on doit interrompre et differer l'execution de l'arrest donné contre les premiers. On considere la nouuelleté de l'exemple, et sa consequence, pour accrocher les iugemens: Que la condemnation est iuridiquement passée; les iuges priuez de repentance. Somme, ces pauures diables sont consacrez aux formules de la iustice. Philippus, ou quelque autre, prouueut à vn pareil inconuenient, en cette maniere. Il auoit condamné en grosses amendes, vn homme enuers vn autre, par vn iugement resolu. La verité se descouurant quelque temps apres, il se trouua qu'il auoit iniquement iugé. D'vn costé estoit la raison de la cause: de l'autre costé la raison des formes iudiciaires. Il satisfit aucunement à toutes les deux, laissant en son estat la sentence, et recompensant de sa bourse, l'interest du condamné. Mais il auoit affaire à vn accident reparable; les miens furent pendus irreparablement. Combien ay-ie veu de condemnations, plus crimineuses que le crime? Tout cecy me faict souuenir de ces anciennes opinions: Qu'il est force de faire tort en detail, qui veut faire droict en gros; et iniustice en petites choses, qui veut venir à chef de faire iustice és grandes: Que l'humaine iustice est formée au modelle de la medecine, selon laquelle, tout ce qui est vtile est aussi iuste et honneste. Et de ce que tiennent les Stoïciens, que Nature mesme procede contre iustice, en la plus-part de ses ouurages. Et de ce que tiennent les Cyrenaïques, qu'il n'y a rien iuste de soy: que les coustumes et loix forment la iustice. Et les Theodoriens, qui trouuent iuste au sage le larrecin, le sacrilege, toute sorte de paillardise, s'il cognoist qu'elle luy soit profitable. Il n'y a remede. I'en suis là, comme Alcibiades, que ie ne me representeray iamais, que ie puisse, à homme qui decide de ma teste: où mon honneur, et ma vie, depende de l'industrie et soing de mon procureur, plus que de mon innocence. Ie me hazarderois à vne telle iustice, qui me recogneust du bien faict, comme du mal faict: où i'eusse autant à esperer, qu'à craindre. L'indemnité n'est pas monnoye suffisante, à vn homme qui faict mieux, que de ne faillir point. Nostre iustice ne nous presente que l'vne de ses mains; et encore la gauche. Quiconque il soit, il en sort auecques perte. En la Chine, duquel royaume la police et les arts, sans commerce et cognoissance des nostres, surpassent nos exemples, en plusieurs parties d'excellence: et duquel l'histoire m'apprend, combien le monde est plus ample et plus diuers, que ny les anciens, ny nous, ne penetrons: les officiers deputez par le Prince, pour visiter l'estat de ses prouinces, comme ils punissent ceux, qui maluersent en leur charge, ils remunerent aussi de pure liberalité, ceux qui s'y sont bien portez outre la commune sorte, et outre la necessité de leur deuoir: on s'y presente, non pour se garantir seulement, mais pour y acquerir: ny simplement pour estre payé, mais pour y estre estrené.

Nul iuge n'a encore, Dieu mercy, parlé à moy comme iuge, pour quelque cause que ce soit, ou mienne, ou tierce, ou criminelle, ou ciuile. Nulle prison m'a receu, non pas seulement pour m'y promener. L'imagination m'en rend la veuë mesme du dehors, desplaisante. Ie suis si affady apres la liberté, que qui me deffendroit l'accez de quelque coin des Indes, i'en viurois aucunement plus mal à mon aise. Et tant que ie trouueray terre, ou air ouuert ailleurs, ie ne croupiray en lieu, où il me faille cacher. Mon Dieu, que mal pourroy-ie souffrir la condition, où ie vois tant de gens, clouez à vn quartier de ce royaume, priuez de l'entrée des villes principales, et des courts, et de l'vsage des chemins publics, pour auoir querellé nos loix. Si celles que ie sers, me menassoient seulement le bout du doigt, ie m'en irois incontinent en trouuer d'autres, où que ce fust. Toute ma petite prudence, en ces guerres ciuiles où nous sommes, s'employe à ce, qu'elles n'interrompent ma liberté d'aller et venir. Or les loix se maintiennent en credit, non par ce qu'elles sont iustes, mais par ce qu'elles sont loix. C'est le fondement mystique de leur authorité: elles n'en ont point d'autre. Qui bien leur sert. Elles sont souuent faictes par des sots. Plus souuent par des gens, qui en haine d'equalité ont faute d'equité. Mais tousiours par des hommes, autheurs vains et irresolus. Il n'est rien si lourdement, et largement fautier, que les loix: ny si ordinairement. Quiconque leur obeit par ce qu'elles sont iustes, ne leur obeyt pas iustement par où il doit. Les nostres Françoises, prestent aucunement la main, par leur desreiglement et deformité, au desordre et corruption, qui se voit en leur dispensation, et execution. Le commandement est si trouble, et inconstant, qu'il excuse aucunement, et la desobeissance, et le vice de l'interpretation, de l'administration, et de l'obseruation. Quel que soit donq le fruict que nous pouuons auoir de l'experience, à peine seruira beaucoup à nostre institution, celle que nous tirons des exemples estrangers, si nous faisons si mal nostre profit, de celle, que nous auons de nous mesme, qui nous est plus familiere: et certes suffisante à nous instruire de ce qu'il nous faut. Ie m'estudie plus qu'autre subiect. C'est ma metaphysique, c'est ma physique.

_Qua Deus hanc mundi temperet arte domum: Qua venit exoriens, qua deficit, vnde coactis Cornibus in plenum menstrua luna redit: Vnde salo superant venti, quid flamine captet Eurus, et in nubes vnde perennis aqua: Sit ventura dies mundi quæ subruat arces,

Quærite quos agitat mundi labor._

En cette vniuersité, ie me laisse ignoramment et negligemment manier à la loy generale du monde. Ie la sçauray assez, quand ie la sentiray. Ma science ne luy peut faire changer de routte. Elle ne se diuersifiera pas pour moy: c'est folie de l'esperer. Et plus grande folie, de s'en mettre en peine: puis qu'elle est necessairement semblable, publique, et commune. La bonté et capacité du gouuerneur nous doit à pur et à plein descharger du soing de gouuernement. Les inquisitions et contemplations philosophiques, ne seruent que d'aliment à nostre curiosité. Les philosophes, auec grande raison, nous renuoyent aux regles de Nature. Mais elles n'ont que faire de si sublime cognoissance. Ils les falsifient, et nous presentent son visage peint, trop haut en couleur, et trop sophistiqué: d'où naissent tant de diuers pourtraits d'vn subiect si vniforme. Comme elle nous a fourny de pieds à marcher, aussi a elle de prudence à nous guider en la vie. Prudence non tant ingenieuse, robuste et pompeuse, comme celle de leur inuention: mais à l'aduenant, facile, quiete et salutaire. Et qui faict tresbien ce que l'autre dit: en celuy, qui a l'heur, de sçauoir l'employer naïuement et ordonnément: c'est à dire naturellement. Le plus simplement se commettre à Nature, c'est s'y commettre le plus sagement. O que c'est vn doux et mol cheuet, et sain, que l'ignorance et l'incuriosité, à reposer vne teste bien faicte. I'aymerois mieux m'entendre bien en moy, qu'en Ciceron. De l'experience que i'ay de moy, ie trouue assez dequoy me faire sage, si i'estoy bon escholier. Qui remet en sa memoire l'excez de sa cholere passee, et iusques où cette fieure l'emporta, voit la laideur de cette passion, mieux que dans Aristote, et en conçoit vne haine plus iuste. Qui se souuient des maux qu'il a couru, de ceux qui l'ont menassé, des legeres occasions qui l'ont remué d'vn estat à autre, se prepare par là, aux mutations futures, et à la recognoissance de sa condition. La vie de Cæsar n'a point plus d'exemple, que la nostre pour nous. Et emperiere, et populaire: c'est tousiours vne vie, que tous accidents humains regardent. Escoutons y seulement: nous nous disons, tout ce, dequoy nous auons principalement besoing. Qui se souuient de s'estre tant et tant de fois mesconté de son propre iugement: est-il pas vn sot, de n'en entrer pour iamais en deffiance? Quand ie me trouue conuaincu par la raison d'autruy, d'vne opinion fauce; ie n'apprens pas tant, ce qu'il m'a dit de nouueau, et cette ignorance particuliere: ce seroit peu d'acquest: comme en general i'apprens ma debilité, et la trahison de mon entendement: d'où ie tire la reformation de toute la masse. En toutes mes autres erreurs, ie fais de mesme: et sens de cette regle grande vtilité à la vie. Ie ne regarde pas l'espece et l'indiuidu, comme vne pierre où i'aye bronché. I'apprens à craindre mon alleure par tout, et m'attens à la regler. D'apprendre qu'on a dit ou fait vne sottise, ce n'est rien que cela. Il faut apprendre, qu'on n'est qu'vn sot. Instruction bien plus ample, et importante. Les faux pas, que ma memoire m'a fait si souuent, lors mesme qu'elle s'asseure le plus de soy, ne se sont pas inutilement perduz. Elle a beau me iurer à cette heure et m'asseurer: ie secoüe les oreilles: la premiere opposition qu'on faict à son tesmoignage, me met en suspens. Et n'oserois me fier d'elle, en chose de poix: ny la garentir sur le faict d'autruy. Et n'estoit, que ce que ie fay par faute de memoire, les autres le font encore plus souuent, par faute de foy, ie prendrois tousiours en chose de faict, la verité de la bouche d'vn autre, plustost que de la mienne. Si chacun espioit de pres les effects et circonstances des passions qui les regentent, comme i'ay faict de celle à qui i'estois tombé en partage: il les verroit venir: et rallentiroit vn peu leur impetuosité et leur course. Elles ne nous sautent pas tousiours au collet d'vn prinsault, il y a de la menasse et des degrez.

_Fluctus vti primó cœpit cùm albescere vento, Paulatim sese tollit mare, et altius vndas Erigit, inde imo consurgit ad æthera fundo._

Le iugement tient chez moy vn siege magistral, au moins il s'en efforce soigneusement. Il laisse mes appetis aller leur train: et la haine et l'amitié, voire et celle que ie me porte à moy mesme, sans s'en alterer et corrompre. S'il ne peut reformer les autres parties selon soy, au moins ne se laisse il pas difformer à elles: il faict son ieu à part.

L'aduertissement à chacun de se cognoistre, doit estre d'vn important effect, puisque ce Dieu de science et de lumiere le fit planter au front de son temple: comme comprenant tout ce qu'il auoit à nous conseiller. Platon dict aussi, que prudence n'est autre chose, que l'execution de cette ordonnance: et Socrates, le verifie par le menu en Xenophon. Les difficultez et l'obscurité, ne s'apperçoyuent en chacune science, que par ceux qui y ont entree. Car encore faut il quelque degré d'intelligence, à pouuoir remarquer qu'on ignore: et faut pousser à vne porte, pour sçauoir qu'elle nous est close. D'où naist cette Platonique subtilité, que ny ceux qui sçauent, n'ont à s'enquerir, d'autant qu'ils sçauent: ny ceux qui ne sçauent, d'autant que pour s'enquerir, il faut sçauoir, dequoy on s'enquiert. Ainsin, en cette cy de se cognoistre soy-mesme: ce que chacun se voit si resolu et satisfaict, ce que chacun y pense estre suffisamment entendu, signifie que chacun n'y entend rien du tout, comme Socrates apprend à Euthydeme. Moy, qui ne fais autre profession, y trouue vne profondeur et varieté si infinie, que mon apprentissage n'a autre fruict, que de me faire sentir, combien il me reste à apprendre. A ma foiblesse si souuent recognuë, ie dois l'inclination que i'ay à la modestie: à l'obeïssance des creances qui me sont prescrites: à vne constante froideur et moderation d'opinions: et la haine de cette arrogance importune et quereleuse, se croyant et fiant toute à soy, ennemie capitale de discipline et de verité. Oyez les regenter. Les premieres sottises qu'ils mettent en auant, c'est au style qu'on establit les religions et les loix. Nihil est turpius, quàm cognitioni et perceptioni assertionem approbationémque præcurrere. Aristarchus disoit, qu'anciennement, à peine se trouua-il sept sages au monde: et que de son temps à peine se trouuoit-il sept ignorans. Aurions nous pas plus de raison que luy, de le dire en nostre temps? L'affirmation et l'opiniastreté, sont signes exprez de bestise. Cestuy-ci aura donné du nez à terre, cent fois pour vn iour: le voyla sur ses ergots, aussi resolu et entier que deuant. Vous diriez qu'on luy a infus depuis, quelque nouuelle ame, et vigueur d'entendement. Et qu'il luy aduient, comme à cet ancien fils de la terre, qui reprenoit nouuelle fermeté, et se renforçoit par sa cheute.

_Cui cum tetigere parentem, Iam defecta vigent renouato robore membra._

Ce testu indocile, pense-il pas reprendre vn nouuel esprit, pour reprendre vne nouuelle dispute? C'est par mon experience, que i'accuse l'humaine ignorance. Qui est, à mon aduis, le plus seur party de l'escole du monde. Ceux qui ne la veulent conclure en eux, par vn si vain exemple que le mien, ou que le leur, qu'ils la recognoissent par Socrates, le maistre des maistres. Car le philosophe Antisthenes, à ses disciples, Allons, disoit-il, vous et moy ouyr Socrates. Là ie seray disciple auec vous. Et soustenant ce dogme, de sa secte Stoïque, que la vertu suffisoit à rendre vne vie plainement heureuse, et n'ayant besoin de chose quelconque, sinon de la force de Socrates, adioustoit-il. Cette longue attention que i'employe à me considerer, me dresse à iuger aussi passablement des autres. Et est peu de choses, dequoy ie parle plus heureusement et excusablement. Il m'aduient souuent, de voir et distinguer plus exactement les conditions de mes amis, qu'ils ne font eux mesmes. I'en ay estonné quelqu'vn, par la pertinence de ma description: et l'ay aduerty de soy. Pour m'estre dés mon enfance, dressé à mirer ma vie dans celle d'autruy, i'ay acquis vne complexion studieuse en cela. Et quand i'y pense, ie laisse eschaper autour de moy peu de choses qui y seruent: contenances, humeurs, discours. I'estudie tout: ce qu'il me faut fuïr, ce qu'il me faut suyure. Ainsin à mes amis, ie descouure par leurs productions, leurs inclinations internes. Non pour renger cette infinie varieté d'actions si diuerses et si descouppees, à certains genres et chapitres, et distribuer distinctement mes partages et diuisions, en classes et regions cognuës,

_Sed neque quàm multæ species, et nomina quæ sint, Est numerus._

Les sçauans parlent, et denotent leurs fantasies, plus specifiquement, et par le menu. Moy, qui n'y voy qu'autant que l'vsage m'en informe, sans regle, presente generalement les miennes, et à tastons. Comme en cecy: Ie prononce ma sentence par articles descousus: c'est chose qui ne se peut dire à la fois, et en bloc. La relation, et la conformité, ne se trouuent point en telles ames que les nostres, basses et communes. La sagesse est vn bastiment solide et entier, dont chaque piece tient son rang et porte sa marque. Sola sapientia in se tota conuersa est. Ie laisse aux artistes, et ne sçay s'ils en viennent à bout, en chose si meslee, si menue et fortuite, de renger en bandes, cette infinie diuersité de visages; et arrester nostre inconstance, et la mettre par ordre. Non seulement ie trouue malaysé, d'attacher nos actions les vnes aux autres: mais chacune à part soy, ie trouue malaysé, de la designer proprement, par quelque qualité principale: tant elles sont doubles et bigarrees à diuers lustres. Ce qu'on remarque pour rare, au Roy de Macedoine, Perseus, que son esprit, ne s'attachant à aucune condition, alloit errant par tout genre de vie: et representant des mœurs, si essorees et vagabondes qu'il n'estoit cogneu ny de luy ny d'autre, quel homme ce fust, me semble à peu pres conuenir à tout le monde. Et par dessus tous, i'ay veu quelque autre de sa taille, à qui cette conclusion s'appliqueroit plus proprement encore, ce croy-ie. Nulle assiette moyenne: s'emportant tousiours de l'vn à l'autre extreme, par occasions indiuinables: nulle espece de train, sans trauerse, et contrarieté merueilleuse: nulle faculté simple: si que le plus vray-semblablement qu'on en pourra feindre vn iour, ce sera, qu'il affectoit, et estudioit de se rendre cogneu, par estre mescognoissable. Il faict besoin d'oreilles bien fortes, pour s'ouyr franchement iuger. Et par ce qu'il en est peu, qui le puissent souffrir sans morsure: ceux qui se hazardent de l'entreprendre enuers nous, nous montrent vn singulier effect d'amitié. Car c'est aimer sainement, d'entreprendre à blesser et offencer, pour profiter. Ie trouue rude de iuger celuy là, en qui les mauuaises qualitez surpassent les bonnes. Platon ordonne trois parties, à qui veut examiner l'ame d'vn autre, science, bienueillance, hardiesse. Quelquefois on me demandoit, à quoy i'eusse pensé estre bon, qui se fust aduisé de se seruir de moy, pendant que i'en auois l'aage:

_Dum melior vires sanguis dabat, æmula necdum Temporibus geminis canebat sparsa senectus._

A rien, fis-ie. Et m'excuse volontiers de ne sçauoir faire chose, qui m'esclaue à autruy. Mais i'eusse dit ses veritez à mon maistre, et eusse contrerollé ses mœurs, s'il eust voulu. Non en gros, par leçons scholastiques, que ie ne sçay point, et n'en vois naistre aucune vraye reformation, en ceux qui les sçauent. Mais les obseruant pas à pas, à toute opportunité: et en iugeant à l'œil, piece à piece, simplement et naturellement. Luy faisant voir quel il est en l'opinion commune: m'opposant à ses flatteurs. Il n'y a nul de nous, qui ne valust moins que les Roys, s'il estoit ainsi continuellement corrompu, comme ils sont, de cette canaille de gens. Comment, si Alexandre, ce grand et Roy et philosophe, ne peut s'en deffendre? I'eusse eu assez de fidelité, de iugement, et de liberté, pour cela. Ce seroit vn office sans nom; autrement il perdroit son effect et sa grace. Et est vn roolle qui ne peut indifferemment appartenir à tous. Car la verité mesme, n'a pas ce priuilege, d'estre employee à toute heure, et en toute sorte: son vsage tout noble qu'il est, a ses circonscriptions, et limites. Il aduient souuent, comme le monde est, qu'on la lasche à l'oreille du Prince, non seulement sans fruict, mais dommageablement, et encore iniustement. Et ne me fera lon pas accroire, qu'vne sainte remonstrance, ne puisse estre appliquee vitieusement: et que l'interest de la substance, ne doyue souuent ceder à l'interest de la forme. Ie voudrois à ce mestier, vn homme contant de sa fortune,

Quod sit, esse velit, nihilque malit:

et nay de moyenne fortune. D'autant, que d'vne part, il n'auroit point de crainte de toucher viuement et profondement le cœur du maistre, pour ne perdre par là, le cours de son auancement. Et d'autre part, pour estre d'vne condition moyenne, il auroit plus aysee communication à toute sorte de gens. Ie le voudroy à vn homme seul: car respandre le priuilege de cette liberté et priuauté à plusieurs, engendreroit vne nuisible irreuerence. Ouy, et de celuy là, ie requerroy sur tout la fidelité du silence. Vn Roy n'est pas à croire, quand il se vante de sa constance, à attendre le rencontre de l'ennemy, pour sa gloire: si pour son profit et amendement, il ne peut souffrir la liberté des parolles d'vn amy, qui n'ont autre effort, que de luy pincer l'ouye: le reste de leur effect estant en sa main. Or il n'est aucune condition d'homme, qui ait si grand besoing, que ceux-là, de vrais et libres aduertissemens. Ils soutiennent vne vie publique, et ont à agreer à l'opinion de tant de spectateurs, que comme on a accoustumé de leur taire tout ce qui les diuertit de leur route, ils se trouuent sans le sentir, engagez en la haine et detestation de leurs peuples, pour des occasions souuent, qu'ils eussent peu euiter, à nul interest de leurs plaisirs mesme, qui les en eust aduisez et redressez à temps. Communement leurs fauorits regardent à soy, plus qu'au maistre. Et il leur va de bon: d'autant qu'à la verité, la plus part des offices de la vraye amitié, sont enuers le souuerain, en vn rude et perilleux essay. De maniere, qu'il y fait besoin, non seulement de beaucoup d'affection et de franchise, mais encore de courage. En fin, toute cette fricassee que ie barbouille ici, n'est qu'vn registre des essais de ma vie: qui est pour l'interne santé exemplaire assez, à prendre l'instruction à contrepoil. Mais quant à la santé corporelle, personne ne peut fournir d'experience plus vtile que moy: qui la presente pure, nullement corrompue et alteree par art, et par opination. L'experience est proprement sur son fumier au subiect de la medecine, où la raison luy quitte toute la place. Tybere disoit, que quiconque auoit vescu vingt ans, se deuoit respondre des choses qui luy estoient nuisibles ou salutaires, et se sçauoir conduire sans medecine. Et le pouuoit auoir apprins de Socrates: lequel conseillant à ses disciples soigneusement, et comme vn tres principal estude, l'estude de leur santé, adioustoit, qu'il estoit malaisé, qu'vn homme d'entendement, prenant garde à ses exercices à son boire et à son manger, ne discernast mieux que tout medecin, ce qui luy estoit bon ou mauuais. Si fait la medecine profession d'auoir tousiours l'experience, pour touche de son operation. Ainsi Platon auoit raison de dire, que pour estre vray medecin, il seroit necessaire que celuy qui l'entreprendroit, eust passé par toutes les maladies, qu'il veut guerir, et par tous les accidens et circonstances dequoy il doit iuger. C'est raison qu'ils prennent la verole, s'ils la veulent sçauoir penser. Vrayement ie m'en fierois à celuy là. Car les autres nous guident, comme celuy qui peint les mers, les escueils et les ports, estant assis, sur sa table, et y faict promener le modele d'vn nauire en toute seurté. Iettez-le à l'effect, il ne sçait par où s'y prendre. Ils font telle description de nos maux, que faict vn trompette de ville, qui crie vn cheual ou vn chien perdu, tel poil, telle hauteur, telle oreille: mais presentez le luy, il ne le cognoit pas pourtant. Pour Dieu, que la medecine me face vn iour quelque bon et perceptible secours, voir comme ie crieray de bonne foy,

Tandem efficaci do manus scientiæ!

Les arts qui promettent de nous tenir le corps en santé, et l'ame en santé, nous promettent beaucoup: mais aussi n'en est-il point, qui tiennent moins ce qu'elles promettent. Et en nostre temps, ceux qui font profession de ces arts entre nous, en montrent moins les effects que tous autres hommes. On peut dire d'eux, pour le plus, qu'ils vendent les drogues medecinales: mais qu'ils soient medecins, cela ne peut on dire. I'ay assez vescu, pour mettre en comte l'vsage, qui m'a conduict si loing. Pour qui en voudra gouster: i'en ay faict l'essay, son eschançon. En voyci quelques articles, comme la souuenance me les fournira. Ie n'ay point de façon, qui ne soit allee variant selon les accidents. Mais i'enregistre celles, que i'ay plus souuent veu en train: qui ont eu plus de possession en moy iusqu'à cette heure.

Ma forme de vie, est pareille en maladie comme en santé: mesme lict, mesmes heures, mesmes viandes me seruent, et mesme breuuage. Ie n'y adiouste du tout rien, que la moderation du plus et du moins, selon ma force et appetit. Ma santé, c'est maintenir sans destourbier mon estat accoustumé. Ie voy que la maladie m'en desloge d'vn costé: si ie crois les medecins, ils m'en destourneront de l'autre: et par fortune, et par art, me voyla hors de ma routte. Ie ne crois rien plus certainement que cecy: que ie ne sçauroy estre offencé par l'vsage des choses que i'ay si long temps accoustumees. C'est à la coustume de donner forme à nostre vie, telle qu'il luy plaist, elle peult tout en cela. C'est le breuuage de Circé, qui diuersifie nostre nature, comme bon luy semble. Combien de nations, et à trois pas de nous, estiment ridicule la craincte du serein, qui nous blesse si apparemment: et nos bateliers et nos paysans s'en moquent. Vous faites malade vn Alleman, de le coucher sur vn matelas: comme vn Italien sur la plume, et vn François sans rideau et sans feu. L'estomach d'vn Espagnol, ne dure pas à nostre forme de manger, ny le nostre à boire à la Souysse. Vn Allemand me feit plaisir à Auguste, de combattre l'incommodité de nos fouyers, par ce mesme argument, dequoy nous nous seruons ordinairement à condamner leurs poyles. Car à la verité, cette chaleur croupie, et puis la senteur de cette matiere reschauffée, dequoy ils sont composez, enteste la plus part de ceux qui n'y sont experimentez: moy non. Mais au demeurant, estant cette chaleur egale, constante et vniuerselle, sans lueur, sans fumée, sans le vent que l'ouuerture de nos cheminées nous apporte, elle a bien par ailleurs, dequoy se comparer à la nostre. Que n'imitons nous l'architecture Romaine? Car on dit, qu'anciennement, le feu ne se faisoit en leurs maisons que par le dehors, et au pied d'icelles: d'où s'inspiroit la chaleur à tout le logis, par les tuyaux practiquez dans l'espais du mur, lesquels alloient embrassant les lieux qui en deuoient estre eschauffez. Ce que i'ay veu clairement signifié, ie ne sçay où, en Seneque. Cestuy-cy, m'oyant louër les commoditez, et beautez de sa ville: qui le merite certes: commença à me plaindre, dequoy i'auois à m'en eslongner. Et des premiers inconueniens qu'il m'allega, ce fut la poisanteur de teste, que m'apporteroient les cheminées ailleurs. Il auoit ouï faire cette plainte à quelqu'vn, et nous l'attachoit, estant priué par l'vsage de l'apperceuoir chez luy. Toute chaleur qui vient du feu, m'affoiblit et m'appesantit. Si disoit Euenus, que le meilleur condiment de la vie, estoit le feu. Ie prens plustost toute autre façon d'eschaper au froid. Nous craignons les vins au bas: en Portugal, cette fumée est en delices, et est le breuuage des Princes. En somme, chasque nation a plusieurs coustumes et vsances, qui sont non seulement incognues, mais farouches et miraculeuses à quelque autre nation. Que ferons nous à ce peuple, qui ne fait recepte que de tesmoignages imprimez, qui ne croit les hommes s'ils ne sont en liure, ny la verité, si elle n'est d'aage competant? Nous mettons en dignité nos sottises, quand nous les mettons en moule. Il y a bien pour luy, autre poix, de dire; ie l'ay leu: que si vous dictes: ie l'ay ouy dire. Mais moy, qui ne mescrois non plus la bouche, que la main des hommes: et qui sçay qu'on escript autant indiscretement qu'on parle: et qui estime ce siecle, comme vn autre passé, i'allegue aussi volontiers vn mien amy, que Aulugelle, et que Macrobe: et ce que i'ay veu, que ce qu'ils ont escrit. Et comme ils tiennent de la vertu, qu'elle n'est pas plus grande, pour estre plus longue: i'estime de mesme de la verité, que pour estre plus vieille, elle n'est pas plus sage. Ie dis souuent que c'est pure sottise, qui nous fait courir apres les exemples estrangers et scholastiques. Leur fertilité est pareille à cette heure à celle du temps d'Homere et de Platon. Mais n'est-ce pas, que nous cherchons plus l'honneur de l'allegation, que la verité du discours? Comme si c'estoit plus d'emprunter, de la boutique de Vascosan, ou de Plantin, nos preuues, que de ce qui se voit en nostre village. Ou bien certes, que nous n'auons pas l'esprit, d'esplucher, et faire valoir, ce qui se passe deuant nous, et le iuger assez vifuement, pour le tirer en exemple. Car si nous disons, que l'authorité nous manque, pour donner foy à nostre tesmoignage, nous le disons hors de propos. D'autant qu'à mon aduis, des plus ordinaires choses, et plus communes, et cognuës, si nous sçauons trouuer leur iour, se peuuent former les plus grands miracles de nature, et les plus merueilleux exemples, notamment sur le subiect des actions humaines. Or sur mon subiect, laissant les exemples que ie sçay par les liures: et ce que dit Aristote d'Andron Argien, qu'il trauersoit sans boire les arides sablons de la Lybie: vn Gentil-homme qui s'est acquitté dignement de plusieurs charges, disoit où i'estois qu'il estoit allé de Madrid à Lisbonne, en plain esté, sans boire. Il se porte vigoureusement pour son aage, et n'a rien d'extraordinaire en l'vsage de sa vie, que cecy, d'estre deux ou trois mois, voire vn an, ce m'a-il dit, sans boire. Il sent de l'alteration, mais il la laisse passer: et tient, que c'est vn appetit qui s'alanguit aiséement de soy-mesme: et boit plus par caprice, que pour le besoing, ou pour le plaisir. En voicy d'vn autre. Il n'y a pas long temps, que ie rencontray l'vn des plus sçauans hommes de France, entre ceux de non mediocre fortune, estudiant au coin d'vne sale, qu'on luy auoit rembarré de tapisserie: et autour de luy, vn tabut de ses valets, plain de licence. Il me dit, et Seneque quasi autant de soy, qu'il faisoit son profit de ce tintamarre: comme si battu de ce bruict, il se ramenast et reserrast plus en soy, pour la contemplation, et que cette tempeste de voix repercutast ses pensées au dedans. Estant escholier à Padoüe, il eut son estude si long temps logé à la batterie des coches, et du tumulte de la place, qu'il se forma non seulement au mespris, mais à l'vsage du bruit, pour le seruice de ses estudes. Socrates respondit à Alcibiades, s'estonnant comme il pouuoit porter le continuel tintamarre de la teste de sa femme: Comme ceux, qui sont accoustumez à l'ordinaire bruit des rouës à puiser de l'eau. Ie suis bien au contraire: i'ay l'esprit tendre et facile à prendre l'essor. Quand il est empesché à part soy, le moindre bourdonnement de mousche l'assassine. Seneque en sa ieunesse, ayant mordu chaudement, à l'exemple de Sextius, de ne manger chose, qui eust prins mort, s'en passoit dans vn an, auec plaisir, comme il dit. Et s'en deporta seulement, pour n'estre soupçonné, d'emprunter cette regle d'aucunes religions nouuelles, qui la semoyent. Il print quand et quand des preceptes d'Attalus, de ne se coucher plus sur des loudiers, qui enfondrent: et employa iusqu'à la vieillesse ceux qui ne cedent point au corps. Ce que l'vsage de son temps, luy faict compter à rudesse, le nostre, nous le faict tenir à mollesse. Regardez la difference du viure de mes valets à bras, à la mienne: les Scythes et les Indes n'ont rien plus eslongné de ma force, et de ma forme. Ie sçay, auoir retiré de l'aumosne, des enfans pour m'en seruir, qui bien tost apres m'ont quicté et ma cuisine, et leur liurée: seulement, pour se rendre à leur premiere vie. Et en trouuay vn, amassant depuis, des moules, emmy la voirie, pour son disner, que par priere, ny par menasse, ie ne sçeu distraire de la saueur et douceur, qu'il trouuoit en l'indigence. Les gueux ont leurs magnificences, et leurs voluptez, comme les riches: et, dit-on, leurs dignitez et ordres politiques. Ce sont effects de l'accoustumance. Elle nous peut duire, non seulement à telle forme qu'il luy plaist (pourtant, disent les sages, nous faut-il planter à la meilleure, qu'elle nous facilitera incontinent) mais aussi au changement et à la variation: qui est le plus noble, et le plus vtile de ses apprentissages. La meilleure de mes complexions corporelles, c'est d'estre flexible et peu opiniastre. I'ay des inclinations plus propres et ordinaires, et plus aggreables, que d'autres. Mais auec bien peu d'effort, ie m'en destourne, et me coule aiséement à la façon contraire. Vn ieune homme, doit troubler ses regles, pour esueiller sa vigueur: la garder de moisir et s'apoltronir. Et n'est train de vie, si sot et si debile, que celuy qui se conduict par ordonnance et discipline.

_Ad primum lapidem vectari cùm placet, hora Sumitur ex libro; si prurit frictus ocelli Angulus, inspecta genesi collyria quærit._

Il se reiettera souuent aux excez mesme, s'il m'en croit: autrement, la moindre desbauche le ruyne. Il se rend incommode et desaggreable en conuersation. La plus contraire qualité à vn honneste homme, c'est la delicatesse et obligation à certaine façon particuliere. Et elle est particuliere, si elle n'est ployable, et soupple. Il y a de la honte, de laisser à faire par impuissance, ou de n'oser, ce qu'on voit faire à ses compaignons. Que telles gens gardent leur cuisine. Par tout ailleurs, il est indecent: mais à vn homme de guerre, il est vitieux et insupportable. Lequel, comme disoit Philopœmen, se doit accoustumer à toute diuersité, et inegalité de vie. Quoy que i'aye esté dressé autant qu'on a peu, à la liberté et à l'indifference, si est-ce que par nonchalance, m'estant en vieillissant, plus arresté sur certaines formes (mon aage est hors d'institution, et n'a desormais dequoy regarder ailleurs qu'à se maintenir) la coustume a desia sans y penser, imprimé si bien en moy son charactere, en certaines choses, que i'appelle excez de m'en despartir. Et sans m'essayer, ne puis, ny dormir sur iour, ny faire collation entre les repas, ny desieuner, ny m'aller coucher sans grand interualle, comme de trois heures, apres le soupper, ny faire des enfans, qu'auant le sommeil: ny les faire debout: ny porter ma sueur: ny m'abreuuer d'eau pure ou de vin pur: ny me tenir nud teste long temps: ny me faire tondre apres disner. Et me passerois autant mal-aisément de mes gans, que de ma chemise: et de me lauer à l'issuë de table, et à mon leuer: et de ciel et rideaux à mon lict, comme de choses bien necessaires. Ie disnerois sans nape: mais à l'Alemande sans seruiette blanche, tres-incommodéement. Ie les souïlle plus qu'eux et les Italiens ne font: et m'ayde peu de cullier, et de fourchete. Ie plains qu'on n'aye suyuy vn train, que i'ay veu commencer à l'exemple des Roys: Qu'on nous changeast de seruiette, selon les seruices, comme d'assiette. Nous tenons de ce laborieux soldat Marius, que vieillissant, il deuint delicat en son boire: et ne le prenoit qu'en vne sienne couppe particuliere. Moy ie me laisse aller de mesme à certaine forme de verres, et ne boy pas volontiers en verre commun. Non plus que d'vne main commune. Tout metail m'y desplaist au prix d'vne matiere claire et transparante. Que mes yeux y tastent aussi selon leur capacité. Ie dois plusieurs telles mollesses à l'vsage. Nature m'a aussi d'autre part apporté les siennes: comme de ne soustenir plus deux plains repas en vn iour, sans surcharger mon estomach: ny l'abstinence pure de l'vn des repas: sans me remplir de vents, assecher ma bouche, estonner mon appetit. De m'offenser d'vn long serein. Car depuis quelques années, aux couruées de la guerre, quand toute la nuict y court, comme il aduient communément, apres cinq ou six heures, l'estomach me commence à troubler, auec vehemente douleur de teste: et n'arriue point au iour, sans vomir. Comme les autres s'en vont desieuner, ie m'en vay dormir: et au partir de là, aussi gay qu'au parauant. I'auois tousiours appris, que le serein ne s'espandoit qu'à la naissance de la nuict: mais hantant ces années passées familierement, et long temps, vn seigneur imbu de cette creance, que le serein est plus aspre et dangereux sur l'inclination du soleil, vne heure ou deux auant son coucher: lequel il euite songneusement, et mesprise celuy de la nuict: il a cuidé m'imprimer, non tant son discours, que son sentiment. Quoy, que le doubte mesme, et l'inquisition frappe nostre imagination, et nous change? Ceux qui cedent tout à coup à ces pentes, attirent l'entiere ruine sur eux. Et plains plusieurs Gentils-hommes, qui par la sottise de leurs medecins, se sont mis en chartre tous ieunes et entiers. Encores vaudroit-il mieux souffrir vn reume, que de perdre pour iamais, par desaccoustumance, le commerce de la vie commune, en action de si grand vsage. Fascheuse science: qui nous descrie les plus douces heures du iour. Estendons nostre possession iusques aux derniers moyens. Le plus souuent on s'y durcit, en s'opiniastrant, et corrige lon sa complexion: comme fit Cæsar le haut mal, à force de le mespriser et corrompre. On se doit adonner aux meilleures regles, mais non pas s'y asseruir: si ce n'est à celles, s'il y en a quelqu'vne, ausquelles l'obligation et seruitude soit vtile. Et les Roys et les philosophes fientent, et les dames aussi. Les vies publiques se doiuent à la ceremonie: la mienne obscure et priuée, iouït de toute dispence naturelle. Soldat et Gascon, sont qualitez aussi, vn peu subiettes à l'indiscretion. Parquoy, ie diray cecy de cette action: qu'il est besoing de la renuoyer à certaines heures, prescriptes et nocturnes, et s'y forcer par coustume, et assubiectir, comme i'ay faict. Mais non s'assuiectir, comme i'ay faict en vieillissant, au soing de particuliere commodité de lieu, et de siege, pour ce seruice: et le rendre empeschant par longueur et mollesse. Toutesfois aux plus sales offices, est-il pas aucunement excusable, de requerir plus de soing et de netteté? Naturâ homo mundum et elegans animal est. De toutes les actions naturelles, c'est celle, que ie souffre plus mal volontiers m'estre interrompue. I'ay veu beaucoup de gens de guerre, incommodez du desreiglement de leur ventre. Tandis que le mien et moy, ne nous faillions iamais au poinct de nostre assignation: qui est au sault du lict, si quelque violente occupation, ou maladie ne nous trouble. Ie ne iuge donc point, comme ie disois, où les malades se puissent mettre mieux en seurté, qu'en se tenant coy, dans le train de vie, où ils se sont esleuez et nourris. Le changement, quel qu'il soit, estonne et blesse. Allez croire que les chastaignes nuisent à vn Perigourdin, ou à vn Lucquois: et le laict et le fromage aux gens de la montaigne. On leur va ordonnant, vne non seulement nouuelle, mais contraire forme de vie. Mutation qu'vn sain ne pourroit souffrir. Ordonnez de l'eau à vn Breton de soixante dix ans: enfermez dans vne estuue vn homme de marine: deffendez le promener à vn laquay Basque: ils les priuent de mouuement et en fin d'air et de lumiere.

_An viuere tanti est? Cogimur à suetis animum suspendere rebus, Atque, vt viuamus, viuere desinimus: Hos superesse reor, quibus et spirabilis aer, Et lux, qua regimur, redditur ipsa grauis._

S'ils ne font autre bien, ils font aumoins cecy, qu'ils preparent de bonne heure les patiens à la mort, leur sapant peu à peu et retranchant l'vsage de la vie. Et sain et malade, ie me suis volontiers laissé aller aux appetits qui me pressoient. Ie donne grande authorité à mes desirs et propensions. Ie n'ayme point à guarir le mal par le mal. Ie hay les remedes qui importunent plus que la maladie. D'estre subiect à la colique, et subiect à m'abstenir du plaisir de manger des huitres, ce sont deux maux pour vn. Le mal nous pinse d'vn costé, la regle de l'autre. Puis-qu'on est au hazard de se mesconter, hasardons nous plustost à la suitte du plaisir. Le monde faict au rebours, et ne pense rien vtile, qui ne soit penible. La facilité luy est suspecte. Mon appetit en plusieurs choses, s'est assez heureusement accommodé par soy-mesme, et rangé à la santé de mon estomach. L'acrimonie et la pointe des sauces m'agréerent estant ieune: mon estomach s'en ennuyant depuis, le goust l'a incontinent suyuy. Le vin nuit aux malades: c'est la premiere chose, dequoy ma bouche se desgouste, et d'vn degoust inuincible. Quoy que ie reçoiue desagreablement, me nuyt; et rien ne me nuyt, que ie face auec faim, et allegresse. Ie n'ay iamais receu nuysance d'action, qui m'eust esté bien plaisante. Et si ay fait ceder à mon plaisir, bien largement, toute conclusion medicinalle. Et me suis ieune,

_Quem circumcursans huc atque huc sæpe Cupido Fulgebat crocina splendidus in tunica,_

presté autant licentieusement et inconsidérement qu'autre, au desir qui me tenoit saisi:

Et militaui non sine gloria.

Plus toutesfois en continuation et en durée, qu'en saillie.

Sex me vix memini sustinuisse vices.

Il y a du malheur certes, et du miracle, à confesser, en quelle foiblesse d'ans, ie me rencontray premierement en sa subiection. Ce fut bien rencontre: car ce fut long temps auant l'aage de choix et de cognoissance. Il ne me souuient point de moy de si loing. Et peut on marier ma fortune à celle de Quartilla, qui n'auoit point memoire de son fillage.

_Inde tragus celerésque pili, mirandáque matri Barba meæ._

Les medecins ployent ordinairement auec vtilité, leurs regles, à la violence des enuies aspres, qui suruiennent aux malades. Ce grand desir ne se peut imaginer, si estranger et vicieux, que Nature ne s'y applique. Et puis, combien est-ce de contenter la fantasie? A mon opinion cette piece là importe de tout: au moins, au delà de toute autre. Les plus griefs et ordinaires maux, sont ceux que la fantasie nous charge. Ce mot Espagnol me plaist à plusieurs visages: Defienda me Dios de my. Ie plains estant malade, dequoy ie n'ay quelque desir qui me donne ce contentement de l'assouuir: à peine m'en destourneroit la medecine. Autant en fay-ie sain. Ie ne voy guere plus qu'esperer et vouloir. C'est pitié d'estre alanguy et affoibly, iusques au souhaiter. L'art de medecine, n'est pas si resolue, que nous soyons sans authorité, quoy que nous facions. Elle change selon les climats, et selon les Lunes: selon Fernel et selon l'Escale. Si vostre medecin ne trouue bon, que vous dormez, que vous vsez de vin, ou de telle viande: ne vous chaille: ie vous en trouueray vn autre qui ne sera pas de son aduis. La diuersité des arguments et opinions medicinales, embrasse toute sorte de formes. Ie vis vn miserable malade, creuer et se pasmer d'alteration, pour se guarir: et estre moqué depuis par vn autre medecin: condamnant ce conseil comme nuisible. Auoit-il pas bien employé sa peine? Il est mort freschement de la pierre, vn homme de ce mestier, qui s'estoit seruy d'extreme abstinence à combattre son mal: ses compagnons disent, qu'au rebours, ce ieusne l'auoit asseché, et luy auoit cuit le sable dans les rongnons. I'ay apperceu qu'aux blesseures, et aux maladies, le parler m'esmeut et me nuit, autant que desordre que ie face. La voix me couste, et me lasse: car ie l'ay haute et efforcée. Si que, quand ie suis venu à entretenir l'oreille des grands, d'affaires de poix, ie les ay mis souuent en soing de moderer ma voix. Ce compte merite de me diuertir. Quelqu'vn, en certaine eschole Grecque, parloit haut comme moy: le maistre des ceremonies luy manda qu'il parlast plus bas: Qu'il m'enuoye, fit-il, le ton auquel il veut que ie parle. L'autre luy repliqua, qu'il prinst son ton des oreilles de celuy à qui il parloit. C'estoit bien dit, pourueu qu'il s'entende: Parlez selon ce que vous auez affaire à vostre auditeur. Car si c'est à dire, suffise vous qu'il vous oye: ou, reglez vous par luy: ie ne trouue pas que ce fust raison. Le ton et mouuement de la voix, a quelque expression, et signification de mon sens: c'est à moy à le conduire, pour me representer. Il y a voix pour instruire, voix pour flater, ou pour tancer. Ie veux que ma voix non seulement arriue à luy, mais à l'auanture qu'elle le frappe, et qu'elle le perse. Quand ie mastine mon laquay, d'vn ton aigre et poignant: il seroit bon qu'il vinst à me dire: Mon maistre parlez plus doux, ie vous oy bien. Est quædam vox ad auditum accommodata, non magnitudine, sed proprietate. La parole est moitié à celuy qui parle, moitié à celuy qui l'escoute. Cestuy-cy se doibt preparer à la receuoir, selon le branle qu'elle prend. Comme entre ceux qui ioüent à la paume, celuy qui soustient, se desmarche et s'appreste, selon qu'il voit remuer celuy qui luy iette le coup, et selon la forme du coup.

L'experience m'a encores appris cecy, que nous nous perdons d'impatience. Les maux ont leur vie, et leurs bornes, leurs maladies et leur santé. La constitution des maladies, est formée au patron de la constitution des animaux. Elles ont leur fortune limitée dès leur naissance: et leurs iours. Qui essaye de les abbreger imperieusement, par force, au trauers de leur course, il les allonge et multiplie: et les harselle, au lieu de les appaiser. Ie suis de l'aduis de Crantor, qu'il ne faut ny obstinéement s'opposer aux maux, et à l'estourdi: ny leur succomber de mollesse: mais qu'il leur faut ceder naturellement, selon leur condition et la nostre. On doit donner passage aux maladies: et ie trouue qu'elles arrestent moins chez moy, qui les laisse faire. Et en ay perdu de celles qu'on estime plus opiniastres et tenaces, de leur propre decadence: sans ayde et sans art, et contre ses regles. Laissons faire vn peu à Nature: elle entend mieux ses affaires que nous. Mais vn tel en mourut. Si ferez vous: sinon de ce mal là, d'vn autre. Et combien n'ont pas laissé d'en mourir, ayants trois medecins à leur cul? L'exemple est vn miroüer vague, vniuersel et à tout sens. Si c'est vne medecine voluptueuse, acceptez la; c'est tousiours autant de bien present. Ie ne m'arresteray ny au nom ny à la couleur, si elle est delicieuse et appetissante. Le plaisir est des principales especes du profit. I'ay laissé enuieillir et mourir en moy, de mort naturelle, des rheumes; defluxions goutteuses; relaxation; battement de cœur; micraines; et autres accidens, que i'ay perdu, quand ie m'estois à demy formé à les nourrir. On les coniure mieux par courtoisie, que par brauerie. Il faut souffrir doucement les loix de nostre condition. Nous sommes pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades, en despit de toute medecine. C'est la premiere leçon, que les Mexicains font à leurs enfans; quand au partir du ventre des meres, ils les vont saluant, ainsin: Enfant, tu és venu au monde pour endurer: endure, souffre, et tais toy. C'est iniustice de se douloir qu'il soit aduenu à quelqu'vn, ce qui peut aduenir à chacun. Indignare si quid in te iniquè propriè constitutum est. Voyez vn vieillart, qui demande à Dieu qu'il luy maintienne sa santé entiere et vigoureuse; c'est à dire qu'il le remette en ieunesse.

Stulte, quid hæc frustra votis puerilibus optas?

N'est-ce pas folie? Sa condition ne le porte pas. La goutte, la grauelle, l'indigestion, sont symptomes des longues années; comme des longs voyages, la chaleur, les pluyes, et les vents. Platon ne croit pas, qu'Æsculape se mist en peine, de prouuoir par regimes, à faire durer la vie, en vn corps gasté et imbecille: inutile à son pays, inutile à sa vacation: et à produire des enfants sains et robustes: et ne trouue pas ce soing conuenable à la iustice et prudence diuine, qui doit conduire toutes choses à l'vtilité. Mon bon homme, c'est faict: on ne vous sçauroit redresser: on vous plastrera pour le plus, et estançonnera vn peu, et allongera-lon de quelque heure vostre misere.

_Non secus instantem cupiens fulcire ruinam, Diuersis contrà nititur obijcibus, Donec certa dies, omni compage soluta, Ipsum cum rebus subruat auxilium._

Il faut apprendre à souffrir, ce qu'on ne peut euiter. Nostre vie est composée, comme l'harmonie du monde, de choses contraires, aussi de diuers tons, doux et aspres, aigus et plats, mols et graues. Le musicien qui n'en aymeroit que les vns, que voudroit il dire? Il faut qu'il s'en sçache seruir en commun, et les mesler. Et nous aussi, les biens et les maux, qui sont consubstantiels à nostre vie. Nostre estre ne peut sans ce meslange; et y est l'vne bande non moins necessaire que l'autre. D'essayer à regimber contre la necessité naturelle, c'est representer la folie de Ctesiphon, qui entreprenoit de faire à coups de pied auec sa mule. Ie consulte peu, des alterations, que ie sens. Car ces gens icy sont auantageux, quand ils vous tiennent à leur misericorde. Ils vous gourmandent les oreilles, de leurs prognostiques, et me surprenant autre fois affoibly du mal, m'ont iniurieusement traicté de leurs dogmes, et troigne magistrale: me menassant tantost de grandes douleurs, tantost de mort prochaine. Ie n'en estois abbatu, ny deslogé de ma place, mais i'en estois heurté et poussé. Si mon iugement n'en est ny changé, ny troublé: au moins il en estoit empesché. C'est tousiours agitation et combat. Or ie traicte mon imagination le plus doucement que ie puis; et la deschargerois si ie pouuois, de toute peine et contestation. Il la faut secourir, et flatter, et pipper qui peut. Mon esprit est propre à cet office. Il n'a point faute d'apparences par tout. S'il persuadoit, comme il presche, il me secourroit heureusement. Vous en plaist-il vn exemple? Il dict, que c'est pour mon mieux, que i'ay la grauele. Que les bastimens de mon aage, ont naturellement à souffrir quelque gouttiere. Il est temps qu'ils commencent à se lascher et desmentir. C'est vne commune necessité. Et n'eust on pas faict pour moy, vn nouueau miracle. Ie paye par là, le loyer deu à la vieillesse; et ne sçaurois en auoir meilleur comte. Que la compagnie me doit consoler; estant tombé en l'accident le plus ordinaire des hommes de mon temps. I'en vois par tout d'affligez de mesme nature de mal. Et m'en est la societé honorable, d'autant qu'il se prend plus volontiers aux grands: son essence a de la noblesse et de la dignité. Que des hommes qui en sont frappez, il en est peu de quittes à meilleure raison: et si, il leur couste la peine d'vn facheux regime, et la prise ennuieuse, et quotidienne, des drogues medecinales. Là où, ie le doy purement à ma bonne fortune. Car quelques bouillons communs de l'eringium, et herbe du Turc, que deux ou trois fois i'ay aualé, en faueur des dames, qui plus gracieusement que mon mal n'est aigre, m'en offroyent la moitié du leur, m'ont semblé egalement faciles à prendre, et inutiles en operation. Ils ont à payer mille vœux à Æsculape, et autant d'escus à leur medecin, de la profluuion de sable aisée et abondante, que ie reçoy souuent par le benefice de Nature. La decence mesme de ma contenance en compagnie, n'en est pas troublée: et porte mon eau dix heures, et aussi long temps qu'vn sain. La crainte de ce mal, dit-il, t'effrayoit autresfois, quand il t'estoit incogneu. Les cris et le desespoir, de ceux qui l'aigrissent par leur impatience, t'en engendroient l'horreur. C'est vn mal, qui te bat les membres, par lesquels tu as le plus failly. Tu és homme de conscience:

Quæ venit indignè pæna, dolenda venit.

Regarde ce chastiement; il est bien doux au prix d'autres, et d'vne faueur paternelle. Regarde sa tardifueté: il n'incommode et occupe, que la saison de ta vie, qui ainsi comme ainsin est mes-huy perdue et sterile; ayant faict place à la licence et plaisirs de ta ieunesse, comme par composition. La crainte et pitié, que le peuple a de ce mal, te sert de matiere de gloire. Qualité, de laquelle si tu as le iugement purgé, et en as guery ton discours, tes amis pourtant en recognoissent encore quelque teinture en ta complexion. Il y a plaisir à ouyr dire de soy: Voyla bien de la force: voila bien de la patience. On te voit suer d'ahan, pallir, rougir, trembler, vomir iusques au sang, souffrir des contractions et conuulsions estranges, degoutter par fois de grosses larmes des yeux, rendre les vrines espesses, noires, et effroyables, ou les auoir arrestées par quelque pierre espineuse et herissée qui te poinct, et escorche cruellement le col de la verge, entretenant cependant les assistans, d'vne contenance commune; bouffonant à pauses auec tes gens: tenant ta partie en vn discours tendu: excusant de parolle ta douleur, et rabbatant de ta souffrance. Te souuient-il de ces gens du temps passé, qui recherchoyent les maux auec si grand faim, pour tenir leur vertu en haleine, et en exercice? mets le cas que Nature te porte, et te pousse à cette glorieuse escole, en laquelle tu ne fusses iamais entré de ton gré. Si tu me dis, que c'est vn mal dangereux et mortel: quels autres ne le sont? Car c'est vne pipperie medecinale, d'en excepter aucuns; qu'ils disent n'aller point de droict fil à la mort. Qu'importe, s'ils y vont par accident; et s'ils glissent, et gauchissent aisément, vers la voye qui nous y meine? Mais tu ne meurs pas de ce que tu es malade: tu meurs de ce que tu es viuant. La mort te tue bien, sans le secours de la maladie. Et à d'aucuns, les maladies ont esloigné la mort: qui ont plus vescu, de ce qu'il leur sembloit s'en aller mourants. Ioint qu'il est, comme des playes, aussi des maladies medecinales et salutaires. La colique est souuent non moins viuace que vous. Il se voit des hommes, ausquels elle a continué depuis leur enfance iusques à leur extreme vieillesse; et s'ils ne luy eussent failly de compagnie, elle estoit pour les assister plus outre. Vous la tuez plus souuent qu'elle ne vous tue. Et quand elle te presenteroit l'image de la mort voisine, seroit-ce pas vn bon office, à vn homme de tel aage, de le ramener aux cogitations de sa fin? Et qui pis est, tu n'as plus pour quoy guerir. Ainsi comme ainsin, au premier jour la commune necessité t'appelle. Considere combien artificielement et doucement, elle te desgouste de la vie, et desprend du monde: non te forçant, d'vne subiection tyrannique, comme tant d'autres maux, que tu vois aux vieillards, qui les tiennent continuellement entrauez, et sans relasche de foiblesses et douleurs: mais par aduertissemens, et instructions reprises à interualles; entremeslant des longues pauses de repos, comme pour te donner moyen de mediter et repeter sa leçon à ton aise. Pour te donner moyen de iuger sainement, et prendre party en homme de cœur, elle te presente l'estat de ta condition entiere, et en bien et en mal; et en mesme iour, vne vie tres-alegre tantost, tantost insupportable. Si tu n'accoles la mort, au moins tu luy touches en paume, vne fois le mois. Par où tu as de plus à esperer, qu'elle t'attrappera vn iour sans menace. Et qu'estant si souuent conduit iusques au port: te fiant d'estre encore aux termes accoustumez, on t'aura et ta fiance, passé l'eau vn matin, inopinément. On n'a point à se plaindre des maladies, qui partagent loyallement le temps auec la santé. Ie suis obligé à la Fortune, dequoy elle m'assaut si souuent de mesme sorte d'armes. Elle m'y façonne, et m'y dresse par vsage, m'y durcit et habitue: ie sçay à peu pres mes-huy, en quoy i'en dois estre quitte. A faute de memoire naturelle, i'en forge de papier. Et comme quelque nouueau symptome suruient à mon mal, ie l'escris: d'où il aduient, qu'à cette heure, estant quasi passé par toute sorte d'exemples: si quelque estonnement me menace: feuilletant ces petits breuets descousus, comme des feuilles Sybillines, ie ne faux plus de trouuer où me consoler, de quelque prognostique fauorable, en mon experience passée. Me sert aussi l'accoustumance, à mieux esperer pour l'aduenir. Car la conduicte de ce vuidange, ayant continué si long temps; il est à croire, que Nature ne changera point ce train, et n'en aduiendra autre pire accident, que celuy que ie sens. En outre; la condition de cette maladie n'est point mal aduenante à ma complexion prompte et soudaine. Quand elle m'assault mollement, elle me faict peur, car c'est pour long temps. Mais naturellement, elle a des excez vigoureux et gaillarts. Elle me secouë à outrance, pour vn iour ou deux. Mes reins ont duré vn aage, sans alteration; il y en a tantost vn autre, qu'ils ont changé d'estat. Les maux ont leur periode comme les biens: à l'aduanture est cet accident à sa fin. L'aage affoiblit la chaleur de mon estomach; sa digestion en estant moins parfaicte, il renuoye cette matiere cruë à mes reins. Pourquoy ne pourra estre à certaine reuolution, affoiblie pareillement la chaleur de mes reins; si qu'ils ne puissent plus petrifier mon flegme; et Nature s'acheminer à prendre quelque autre voye de purgation? Les ans m'ont euidemment faict tarir aucuns rheumes. Pourquoy ces excremens, qui fournissent de matiere à la graue? Mais est-il rien doux, au prix de cette soudaine mutation; quand d'vne douleur extreme, ie viens par le vuidange de ma pierre, à recouurer, comme d'vn esclair, la belle lumiere de la santé: si libre, et si pleine: comme il aduient en noz soudaines et plus aspres coliques? Y a il rien en cette douleur soufferte, qu'on puisse contrepoiser au plaisir d'vn si prompt amendement? De combien la santé me semble plus belle apres la maladie, si voisine et si contigue, que ie les puis recognoistre en presence l'vne de l'autre, en leur plus hault appareil: où elles se mettent à l'enuy, comme pour se faire teste et contrecarre! Tout ainsi que les Stoïciens disent, que les vices sont vtilement introduicts, pour donner prix et faire espaule à la vertu: nous pouuons dire, auec meilleure raison, et coniecture moins hardie, que Nature nous a presté la douleur, pour l'honneur et seruice de la volupté et indolence. Lors que Socrates apres qu'on l'eust deschargé de ses fers, sentit la friandise de cette demangeaison, que leur pesanteur auoit causé en ses iambes: il se resiouit, à considerer l'estroitte alliance de la douleur à la volupté: comme elles sont associées d'vne liaison necessaire: si qu'à tours, elles se suyuent, et entr'engendrent: et s'escrioit au bon Esope, qu'il deust auoir pris, de cette consideration, vn corps propre à vne belle fable. Le pis que ie voye aux autres maladies, c'est qu'elles ne sont pas si griefues en leur effect, comme elles sont en leur yssue. On est vn an à se rauoir, tousiours plein de foiblesse, et de crainte. Il y a tant de hazard, et tant de degrez, à se reconduire à sauueté, que ce n'est iamais faict. Auant qu'on vous aye deffublé d'vn couurechef, et puis d'vne calote, auant qu'on vous aye rendu l'vsage de l'air, et du vin, et de vostre femme, et des melons, c'est grand cas si vous n'estes recheu en quelque nouuelle misere. Cette-cy a ce priuilege, qu'elle s'emporte tout net. Là où les autres laissent tousiours quelque impression, et alteration, qui rend le corps susceptible de nouueau mal, et se prestent la main les vns aux autres. Ceux là sont excusables, qui se contentent de leur possession sur nous, sans l'estendre, et sans introduire leur sequele. Mais courtois et gratieux sont ceux, de qui le passage nous apporte quelque vtile consequence. Depuis ma colique, ie me trouue deschargé d'autres accidens: plus ce me semble que ie n'estois auparauant, et n'ay point eu de fiebure depuis. I'argumente, que les vomissemens extremes et frequens que ie souffre, me purgent: et d'autre costé, mes degoustemens, et les ieusnes estranges, que ie passe, digerent mes humeurs peccantes: et Nature vuide en ces pierres, ce qu'elle a de superflu et nuysible. Qu'on ne me die point, que c'est vne medecine trop cher vendue. Car quoy tant de puans breuuages, cauteres, incisions, suées, sedons, dietes, et tant de formes de guarir, qui nous apportent souuent la mort, pour ne pouuoir soustenir leur violence, et importunité? Par ainsi, quand ie suis attaint, ie le prens à medecine: quand ie suis exempt, ie le prens à constante et entiere deliurance.

Voicy encore vne faueur de mon mal, particuliere. C'est qu'à peu pres, il faict son ieu à part, et me laisse faire le mien; où il ne tient qu'à faute de courage. En sa plus grande esmotion, ie l'ay tenu dix heures à cheual. Souffrez seulement, vous n'auez que faire d'autre regime. Iouez, disnez, courez, faictes cecy, et faictes encore cela, si vous pouuez; vostre desbauche y seruira plus, qu'elle n'y nuira. Dictes en autant à vn verolé, à vn goutteux, à vn hernieux. Les autres maladies, ont des obligations plus vniuerselles; gehennent bien autrement noz actions; troublent tout nostre ordre, et engagent à leur consideration, tout l'estat de la vie. Cette-cy ne faict que pinser la peau; elle vous laisse l'entendement, et la volonté en vostre disposition, et la langue, et les pieds, et les mains. Elle vous esueille plustost qu'elle ne vous assoupit. L'ame est frapée de l'ardeur d'vne fiebure, et atterrée d'vne epilepsie, et disloquée par vne aspre micraine, et en fin estonnée par toutes les maladies qui blessent la masse, et les plus nobles parties. Icy, on ne l'attaque point. S'il luy va mal, à sa coulpe. Elle se trahit elle mesme, s'abandonne, et se desmonte. Il n'y a que les fols qui se laissent persuader, que ce corps dur et massif, qui se cuyt en noz rognons, se puisse dissoudre par breuuages. Parquoy depuis qu'il est esbranlé, il n'est que de luy donner passage, aussi bien le prendra-il. Ie remarque encore cette particuliere commodité, que c'est vn mal, auquel nous auons peu à deuiner. Nous sommes dispensez du trouble, auquel les autres maux nous iettent, par l'incertitude de leurs causes, et conditions, et progrez. Trouble infiniement penible. Nous n'auons que faire de consultations et interpretations doctorales: les sens nous montrent que c'est, et où c'est. Par tels argumens, et forts et foibles, comme Cicero le mal de sa vieillesse, i'essaye d'endormir et amuser mon imagination, et graisser ses playes. Si elles s'empirent demain, demain nous y pouruoyrons d'autres eschappatoires. Qu'il soit vray. Voicy depuis de nouueau, que les plus legers mouuements espreignent le pur sang de mes reins. Quoy pour cela? ie ne laisse de me mouuoir comme deuant, et picquer apres mes chiens, d'vne iuuenile ardeur, et insolente. Et trouue que i'ay grand raison, d'vn si important accident: qui ne me couste qu'vne sourde poisanteur, et alteration en cette partie. C'est quelque grosse pierre, qui foulle et consomme la substance de mes roignons: et ma vie, que ie vuide peu à peu: non sans quelque naturelle douceur, comme vn excrement hormais superflu et empeschant. Or sens-ie quelque chose qui crousle; ne vous attendez pas que i'aille m'amusant à recognoistre mon poux, et mes vrines, pour y prendre quelque preuoyance ennuyeuse. Ie seray assez à temps à sentir le mal, sans l'allonger par le mal de la peur. Qui craint de souffrir, il souffre desia de ce qu'il craint. Ioint que la dubitation et ignorance de ceux, qui se meslent d'expliquer les ressorts de Nature, et ses internes progrez: et tant de faux prognostiques de leur art: nous doit faire cognoistre, qu'ell'a ses moyens infiniment incognuz. Il y a grande incertitude, varieté et obscurité, de ce qu'elle nous promet ou menace. Sauf la vieillesse, qui est vn signe indubitable de l'approche de la mort: de tous les autres accidents, ie voy peu de signes de l'aduenir, surquoy nous ayons à fonder nostre diuination. Ie ne me iuge que par vray sentiment, non par discours. A quoy faire? puisque ie n'y veux apporter que l'attente et la patience. Voulez vous sçauoir combien ie gaigne à cela? Regardez ceux qui font autrement, et qui dependent de tant de diuerses persuasions et conseils: combien souuent l'imagination les presse sans le corps. I'ay maintesfois prins plaisir estant en seurté, et deliure de ces accidens dangereux, de les communiquer aux medecins, comme naissans lors en moy. Ie souffrois l'arrest de leurs horribles conclusions, bien à mon aise; et en demeurois de tant plus obligé à Dieu de sa grace, et mieux instruict de la vanité de cet art. Il n'est rien qu'on doiue tant recommander à la ieunesse, que l'actiueté et la vigilance. Nostre vie, n'est que mouuement. Ie m'esbransle difficilement, et suis tardif par tout: à me leuer, à me coucher, et mes repas. C'est matin pour moy que sept heures: et où ie gouuerne, ie ne disne, ny auant onze, ny ne souppe, qu'apres six heures. I'ay autrefois attribué la cause des fiebures, et maladies où ie suis tombé, à la pesanteur et assoupissement, que le long sommeil m'auoit apporté. Et me suis tousiours repenty de me rendormir le matin. Platon veut plus de mal à l'excés du dormir, qu'à l'excés du boire. I'ayme à coucher dur, et seul; voire sans femme, à la royalle: vn peu bien couuert. On ne bassine iamais mon lict; mais depuis la vieillesse, on me donne quand i'en ay besoing, des draps, à eschauffer les pieds et l'estomach. On trouuoit à redire au grand Scipion, d'estre dormart, non à mon aduis pour autre raison, sinon qu'il faschoit aux hommes, qu'en luy seul, il n'y eust aucune chose à redire. Si i'ay quelque curiosité en mon traictement, c'est plustost au coucher qu'à autre chose; mais ie cede et m'accommode en general, autant que tout autre, à la necessité. Le dormir a occupé vne grande partie de ma vie: et le continuë encores en cet aage, huict ou neuf heures, d'vne haleine. Ie me retire auec vtilité, de cette propension paresseuse: et en vaulx euidemment mieux. Ie sens vn peu le coup de la mutation: mais c'est faict en trois iours. Et n'en voy gueres, qui viue à moins, quand il est besoin: et qui s'exerce plus constamment, ny à qui les coruées poisent moins. Mon corps est capable d'vne agitation ferme; mais non pas vehemente et soudaine. Ie fuis meshuy, les exercices violents, et qui me meinent à la sueur: mes membres se lassent auant qu'ils s'eschauffent. Ie me tiens debout, tout le long d'vn iour, et ne m'ennuye point à me promener. Mais sur le paué, depuis mon premier aage, ie n'ay aymé d'aller qu'à cheual. A pied, ie me crotte iusques aux fesses: et les petites gens, sont subiects par ces ruës, à estre chocquez et coudoyez à faute d'apparence. Et ay aymé à me reposer, soit couché, soit assis, les iambes autant ou plus haultes que le siege. Il n'est occupation plaisante comme la militaire: occupation et noble en execution (car la plus forte, genereuse, et superbe de toutes les vertus, est la vaillance) et noble en sa cause. Il n'est point d'vtilité, ny plus iuste, ny plus vniuerselle, que la protection du repos, et grandeur de son pays. La compagnie de tant d'hommes vous plaist, nobles, ieunes, actifs: la veuë ordinaire de tant de spectacles tragiques: la liberté de cette conuersation, sans art, et vne façon de vie, masle et sans ceremonie: la varieté de mille actions diuerses: cette courageuse harmonie de la musique guerriere, qui vous entretient et eschauffe, et les oreilles, et l'ame: l'honneur de cet exercice: son aspreté mesme et sa difficulté, que Platon estime si peu, qu'en sa republique il en faict part aux femmes et aux enfants. Vous vous conuiez aux rolles, et hazards particuliers, selon que vous iugez de leur esclat, et de leur importance: soldat volontaire: et voyez quand la vie mesme y est excusablement employée,

Pulchrùmque mori succurrit in armis.

De craindre les hazards communs, qui regardent vne si grande presse; de n'oser ce que tant de sortes d'ames osent, et tout vn peuple, c'est à faire à vn cœur mol, et bas outre mesure. La compagnie asseure iusques aux enfans. Si d'autres vous surpassent en science, en grace, en force, en fortune; vous auez des causes tierces, à qui vous en prendre; mais de leur ceder en fermeté d'ame, vous n'auez à vous en prendre qu'à vous. La mort est plus abiecte, plus languissante, et penible dans vn lict, qu'en vn combat: les fiebures et les caterrhes, autant douloureux et mortels, qu'vne harquebuzade. Qui seroit faict, à porter valeureusement, les accidens de la vie commune, n'auroit point à grossir son courage, pour se rendre gendarme. Viuere, mi Lucilli, militare est. Il ne me souuient point de m'estre iamais veu galleux. Si est la gratterie, des gratifications de Nature les plus douces, et autant à main. Mais ell'a la penitence trop importunément voisine. Ie l'exerce plus aux oreilles, que i'ay au dedans pruantes, par secousses. Ie suis nay de tous les sens, entiers quasi à la perfection. Mon estomach est commodément bon, comme est ma teste: et le plus souuent, se maintiennent au trauers de mes fiebures, et aussi mon haleine. I'ay outrepassé l'aage auquel des nations, non sans occasion, auoient prescript vne si iuste fin à la vie, qu'elles ne permettoyent point qu'on l'excedast. Si ay-ie encore des remises: quoy qu'inconstantes et courtes, si nettes, qu'il y a peu à dire de la santé et indolence de ma ieunesse. Ie ne parle pas de la vigueur et allegresse: ce n'est pas raison qu'elle me suyue hors ses limites:

_Non hoc amplius est liminis, aut aquæ Cœlestis, patiens latus._

Mon visage et mes yeux me descouurent incontinent. Tous mes changemens commencent par là: et vn peu plus aigres, qu'ils ne sont en effect. Ie fais souuent pitié à mes amis, auant que i'en sente la cause. Mon miroüer ne m'estonne pas: car en la ieunesse mesme, il m'est aduenu plus d'vne fois, de chausser ainsin vn teinct, et vn port trouble, et de mauuais prognostique, sans grand accident: en maniere que les medecins, qui ne trouuoyent au dedans cause qui respondist à cette alteration externe, l'attribuoient à l'esprit, et à quelque passion secrette, qui me rongeast au dedans. Ils se trompoyent. Si le corps se gouuernoit autant selon moy, que faict l'ame, nous marcherions vn peu plus à nostre aise. Ie l'auois lors, non seulement exempte de trouble, mais encore pleine de satisfaction, et de feste: comme elle est le plus ordinairement: moytié de sa complexion, moytié de son dessein:

Nec vitiant artus ægræ contagia mentis.

Ie tiens, que cette sienne temperature, a releué maintesfois le corps de ses cheutes. Il est souuent abbatu; que si elle n'est eniouée, elle est au moins en estat tranquille et reposé. I'euz la fiebure quarte, quatre ou cinq mois, qui m'auoit tout desuisagé: l'esprit alla tousiours non paisiblement, mais plaisamment. Si la douleur est hors de moy, l'affoiblissement et langueur ne m'attristent guere. Ie vois plusieurs deffaillances corporelles, qui font horreur seulement à nommer, que ie craindrois moins que mille passions d'esprit que ie vois en vsage. Ie prens party de ne plus courre, c'est assez que ie me traine; ny ne me plains de la decadance naturelle qui me tient,

Quis tumidum guttur miratur in Alpibus?

Non plus, que ie ne regrette, que ma durée ne soit aussi longue et entiere que celle d'vn chesne. Ie n'ay point à me plaindre de mon imagination: i'ay eu peu de pensées en ma vie qui m'ayent seulement interrompu le cours de mon sommeil, si elles n'ont esté du desir, qui m'esueillast sans m'affliger. Ie songe peu souuent; et lors c'est des choses fantastiques et des chimeres, produictes communément de pensées plaisantes: plutost ridicules que tristes. Et tiens qu'il est vray, que les songes sont loyaux interpretes de noz inclinations; mais il y a de l'art à les assortir et entendre.

_Res quæ in vita vsurpant homines, cogitant, curant, vident, Quæque agunt vigilantes, agitántque, ea sicut in somno accidunt, Minus mirandum est._

Platon dit dauantage, que c'est l'office de la prudence d'en tirer des instructions diuinatrices pour l'aduenir. Ie ne voy rien à cela, sinon les merueilleuses experiences, que Socrates, Xenophon, Aristote en recitent, personnages d'authorité irreprochable. Les histoires disent, que les Atlantes ne songent iamais: qui ne mangent aussi rien, qui aye prins mort. Ce que i'adiouste, d'autant que c'est à l'aduenture l'occasion, pourquoy ils ne songent point. Car Pythagoras ordonnoit certaine preparation de nourriture, pour faire les songes à propos. Les miens sont tendres: et ne m'apportent aucune agitation de corps, ny expression de voix. I'ay veu plusieurs de mon temps, en estre merueilleusement agitez. Theon le philosophe, se promenoit, en songeant: et le valet de Pericles sur les tuilles mesmes et faiste de la maison. Ie ne choisis guere à table; et me prens à la premiere chose et plus voisine: et me remue mal volontiers d'vn goust à vn autre. La presse des plats, et des seruices me desplaist, autant qu'autre presse. Ie me contente aisément de peu de mets; et hay l'opinion de Fauorinus, qu'en vn festin, il faut qu'on vous desrobe la viande où vous prenez appetit, et qu'on vous en substitue tousiours vne nouuelle: et que c'est vn miserable soupper, si on n'a saoullé les assistans de crouppions de diuers oyseaux; et que le seul bequefigue merite qu'on le mange entier. I'vse familierement de viandes sallées; si ayme-ie mieux le pain sans sel. Et mon boulanger chez moy, n'en sert pas d'autre pour ma table, contre l'vsage du pays. On a eu en mon enfance principalement à corriger, le refus, que ie faisois des choses que communément on ayme le mieux, en cet aage; succres, confitures, pieces de four. Mon gouuerneur combatit cette hayne de viandes delicates, comme vne espece de delicatesse. Aussi n'est elle autre chose, que difficulté de goust, où qu'il s'applique. Qui oste à vn enfant, certaine particuliere et obstinée affection au pain bis, et au lard, ou à l'ail, il luy oste la friandise. Il en est, qui font les laborieux, et les patiens pour regretter le bœuf, et le iambon, parmy les perdris. Ils ont bon temps: c'est la delicatesse des delicats; c'est le goust d'vne molle fortune, qui s'affadit aux choses ordinaires et accoustumées, Per quæ luxuria diuitiarum tædio ludit. Laisser à faire bonne chere de ce qu'vn autre la faict; auoir vn soing curieux de son traictement; c'est l'essence de ce vice;

Si modica cœnare times olus omne patella.

Il y a bien vrayement cette difference, qu'il vaut mieux obliger son desir, aux choses plus aisées à recouurer; mais c'est tousiours vice de s'obliger. I'appellois autresfois, delicat vn mien parent, qui auoit desapris en noz galeres, à se seruir de noz licts, et se despouiller pour se coucher. Si i'auois des enfans masles, ie leur desirasse volontiers ma fortune. Le bon pere que Dieu me donna (qui n'a de moy que la recognoissance de sa bonté, mais certes bien gaillarde) m'enuoya dés le berceau, nourrir à vn pauure village des siens, et m'y tint autant que ie fus en nourrisse, et encores au delà: me dressant à la plus basse et commune façon de viure: Magna pars libertatis est benè moratus venter. Ne prenez iamais, et donnez encore moins à vos femmes, la charge de leur nourriture: laissez les former à la fortune, souz des loix populaires et naturelles: laissez à la coustume, de les dresser à la frugalité et à l'austerité; qu'ils ayent plustot à descendre de l'aspreté, qu'à monter vers elle. Son humeur visoit encore à vne autre fin. De me rallier auec le peuple, et cette condition d'hommes, qui a besoin de nostre ayde: et estimoit que ie fusse tenu de regarder plustost, vers celuy qui me tend les bras, que vers celuy, qui me tourne le dos. Et fut cette raison, pourquoy aussi il me donna à tenir sur les fons, à des personnes de la plus abiecte fortune, pour m'y obliger et attacher. Son dessein n'a pas du tout mal succedé. Ie m'adonne volontiers aux petits; soit pour ce qu'il y a plus de gloire: soit par naturelle compassion, qui peut infiniement en moy. Le party que ie condemneray en noz guerres, ie le condemneray plus asprement, fleurissant et prospere. Il sera pour me concilier aucunement à soy quand ie le verray miserable et accablé. Combien volontiers ie considere la belle humeur de Chelonis, fille et femme de Roys de Sparte! Pendant que Cleombrotus son mary, aux desordres de sa ville, eut auantage sur Leonidas son pere, elle fit la bonne fille: se r'allie auec son pere, en son exil, en sa misere, s'opposant au victorieux. La chance vint elle à tourner? la voila changée de vouloir avec la fortune, se rangeant courageusement à son mary: lequel elle suiuit par tout, où sa ruine le porta: n'ayant ce me semble autre choix, que de se ietter au party, où elle faisoit le plus de besoin, et où elle se montroit plus pitoyable. Ie me laisse plus naturellement aller apres l'exemple de Flaminius, qui se prestoit à ceux qui auoyent besoin de luy, plus qu'à ceux qui luy pouuoient bien-faire: que ie ne fais à celuy de Pyrrhus, propre à s'abaisser soubs les grands, et à s'enorgueillir sur les petits. Les longues tables m'ennuyent, et me nuisent: car soit pour m'y estre accoustumé enfant, à faute de meilleure contenance, ie mange autant que i'y suis. Pourtant chez moy, quoy qu'elle soit des courtes, ie m'y mets volontiers vn peu apres les autres; sur la forme d'Auguste: mais ie ne l'imite pas, en ce qu'il en sortoit aussi auant les autres. Au rebours, i'ayme à me reposer long temps apres, et en ouyr comter: pourueu que ie ne m'y mesle point; car ie me lasse et me blesse de parler, l'estomach plain: autant comme ie trouue l'exercice de crier, et contester, auant le repas, tressalubre et plaisant. Les anciens Grecs et Romains auoyent meilleure raison que nous, assignans à la nourriture, qui est vne action principale de la vie, si autre extraordinaire occupation ne les en diuertissoit, plusieurs heures, et la meilleure partie de la nuict: mangeans et beuuans moins hastiuement que nous, qui passons en poste toutes noz actions: et estendans ce plaisir naturel, à plus de loisir et d'vsage, y entresemans diuers offices de conuersation, vtiles et aggreables.

Ceux qui doiuent auoir soing de moy, pourroyent à bon marché me desrober ce qu'ils pensent m'estre nuisible: car en telles choses, ie ne desire iamais, ny ne trouue à dire, ce que ie ne vois pas: mais aussi de celles qui se presentent, ils perdent leur temps de m'en prescher l'abstinence. Si que quand ie veux ieusner, il me faut mettre à part des souppeurs; et qu'on me presente iustement, autant qu'il est besoin pour vne reglée collation: car si ie me mets à table, i'oublie ma resolution. Quand i'ordonne qu'on change d'apprest à quelque viande; mes gens sçauent, que c'est à dire, que mon appetit est allanguy, et que ie n'y toucheray point. En toutes celles qui le peuuent souffrir, ie les ayme peu cuittes. Et les ayme fort mortifiées: et iusques à l'alteration de la senteur, en plusieurs. Il n'y a que la dureté qui generalement me fasche (de toute autre qualité, ie suis aussi nonchalant et souffrant qu'homme que i'aye cogneu) si que contre l'humeur commune, entre les poissons mesme, il m'aduient d'en trouuer, et de trop frais, et de trop fermes. Ce n'est pas la faute de mes dents, que i'ay eu tousiours bonnes iusques à l'excellence; et que l'aage ne commence de menasser qu'à cette heure. I'ay apprins dés l'enfance, à les frotter de ma seruiette, et le matin, et à l'entrée et issuë de la table. Dieu faict grace à ceux à qui il soustrait la vie par le menu. C'est le seul benefice de la vieillesse. La derniere mort en sera d'autant moins plaine et nuisible: elle ne tuera plus qu'vn demy, ou vn quart d'homme. Voila vne dent qui me vient de choir, sans douleur, sans effort: c'estoit le terme naturel de sa durée. Et cette partie de mon estre, et plusieurs autres, sont desia mortes, autres demy mortes, des plus actiues, et qui tenoyent le premier rang pendant la vigueur de mon aage. C'est ainsi que ie fons, et eschappe à moy. Quelle bestise sera-ce à mon entendement, de sentir le sault de cette cheute, desia si auancée, comme si elle estoit entiere? Ie ne l'espere pas. A la verité, ie reçoy vne principale consolation aux pensées de ma mort, qu'elle soit des iustes et naturelles: et que mes-huy ie ne puisse en cela, requerir ni esperer de la destinée, faueur qu'illegitime. Les hommes se font accroire, qu'ils ont eu autres-fois, comme la stature, la vie aussi plus grande. Mais ils se trompent: et Solon, qui est de ces vieux temps-là, en taille pourtant l'extreme durée à soixante et dix ans. Moy qui ay tant adoré et si vniuersellement cet αριστον μετρον, du temps passé: et qui ay tant pris pour la plus parfaicte, la moyenne mesure: pretendray-ie vne desmesurée et prodigieuse vieillesse? Tout ce qui vient au reuers du cours de nature, peut estre fascheux: mais ce, qui vient selon elle, doibt estre tousiours plaisant. Omnia, quæ secundum naturam fiunt, sunt habenda in bonis. Par ainsi, dit Platon, la mort, que les playes ou maladies apportent, soit violente: mais celle, qui nous surprend, la vieillesse nous y conduisant, est de toutes la plus legere, et aucunement delicieuse. Vitam adolescentibus vis aufert, senibus maturitas. La mort se mesle et confond par tout à nostre vie: le declin præoccupe son heure, et s'ingere au cours de nostre auancement mesme. I'ay des portraits de ma forme de vingt et cinq, et de trente cinq ans: ie les compare auec celuy d'asteure. Combien de fois, ce n'est plus moy: combien est mon image presente plus eslongnée de celles là, que de celle de mon trespas. C'est trop abusé de nature, de la tracasser si loing, qu'elle soit contrainte de nous quitter: et abandonner nostre conduite, nos yeux, nos dens, nos iambes, et le reste, à la mercy d'vn secours estranger et mandié: et nous resigner entre les mains de l'art, las de nous suyure. Ie ne suis excessiuement desireux, ny de salades, ny de fruits: sauf les melons. Mon pere haïssoit toute sorte de sauces, ie les ayme toutes. Le trop manger m'empesche: mais par sa qualité, ie n'ay encore cognoissance bien certaine, qu'aucune viande me nuise: comme aussi ie ne remarque, ny lune plaine, ny basse, ny l'automne du printemps. Il y a des mouuemens en nous, inconstans et incognuz. Car des refors, pour exemple, ie les ay trouuez premierement commodes, depuis fascheux, à present de rechef commodes. En plusieurs choses, ie sens mon estomach et mon appetit aller ainsi diuersifiant. I'ay rechangé du blanc au clairet, et puis du clairet au blanc. Ie suis friand de poisson, et fais mes iours gras des maigres: et mes festes des iours de ieusne. Ie croy ce qu'aucuns disent, qu'il est de plus aisée digestion que la chair. Comme ie fais conscience de manger de la viande, le iour de poisson: aussi fait mon goust, de mesler le poisson à la chair. Cette diuersité me semble trop eslongnée. Dés ma ieunesse, ie desrobois par fois quelque repas: ou à fin d'esguiser mon appetit au lendemain (car comme Epicurus ieusnoit et faisoit des repas maigres, pour accoustumer sa volupté à se passer de l'abondance: moy au rebours, pour dresser ma volupté, à faire mieux son profit, et se seruir plus alaigrement, de l'abondance) ou ie ieusnois, pour conseruer ma vigueur au seruice de quelque action de corps ou d'esprit: car et l'vn et l'autre, s'apparesse cruellement en moy, par la repletion: (et sur tout, ie hay ce sot accouplage, d'vne Deesse si saine et si alegre, auec ce petit Dieu indigest et roteur, tout bouffy de la fumée de sa liqueur) ou pour guarir mon estomach malade: ou pour estre sans compaignie propre. Car ie dy comme ce mesme Epicurus, qu'il ne faut pas tant regarder ce qu'on mange, qu'auec qui on mange. Et louë Chilon, de n'auoir voulu promettre de se trouuer au festin de Periander, auant que d'estre informé, qui estoyent les autres conuiez. Il n'est point de si doux apprest pour moy, ny de sauce si appetissante, que celle qui se tire de la societé. Ie croys qu'il est plus sain, de manger plus bellement et moins: et de manger plus souuent. Mais ie veux faire valoir l'appetit et la faim: ie n'aurois nul plaisir à trainer à la medecinale, trois ou quatre chetifs repas par iour, ainsi contrains. Qui m'asseureroit que le goust ouuert, que i'ay ce matin, ie le retrouuasse encore à souper? Prenons, sur tout les vieillards: le premier temps opportun qui nous vient. Laissons aux faiseurs d'almanachs les esperances et les prognostiques. L'extreme fruict de ma santé, c'est la volupté: tenons nous à la premiere presente et cognuë. I'euite la constance en ces loix de ieusne. Qui veut qu'vne forme luy serue, fuye à la continuer: nous nous y durcissons, nos forces s'y endorment: six mois apres, vous y aurez si bien acoquiné vostre estomach, que vostre proffit, ce ne sera que d'auoir perdu la liberté d'en vser autrement sans dommage. Ie ne porte les iambes, et les cuisses, non plus couuertes en hyuer qu'en esté, vn bas de soye tout simple. Ie me suis laissé aller pour le secours de mes reumes, à tenir la teste plus chaude, et le ventre, pour ma colique. Mes maux s'y habituerent en peu de iours, et desdaignerent mes ordinaires prouisions. I'estois monté d'vne coiffe à vn couurechef, et d'vn bonnet à vn chapeau double. Les embourreures de mon pourpoint, ne me seruent plus que de galbe: ce n'est rien: si ie n'y adiouste vne peau de lieure ou de vautour: vne calote à ma teste. Suyuez cette gradation, vous irez beau train. Ie n'en feray rien. Et me dedirois volontiers du commencement que i'y ay donné, si i'osois. Tombez vous en quelque inconuenient nouueau? cette reformation ne vous sert plus: vous y estes accoustumé, cherchez en vne autre. Ainsi se ruinent ceux qui se laissent empestrer à des regimes contraincts, et s'y astreignent superstitieusement: il leur en faut encore, et encore apres, d'autres au delà: ce n'est iamais fait. Pour nos occupations, et le plaisir: il est beaucoup plus commode, comme faisoyent les anciens, de perdre le disner, et remettre à faire bonne chere à l'heure de la retraicte et du repos, sans rompre le iour: ainsi le faisois-ie autresfois. Pour la santé, ie trouue depuis par experience au contraire, qu'il vaut mieux disner, et que la digestion se faict mieux en veillant. Ie ne suis guere subiect à estre alteré ny sain ny malade: i'ay bien volontiers lors la bouche seche, mais sans soif. Et communement, ie ne bois que du desir qui m'en vient en mangeant, et bien auant dans le repas. Ie bois assez bien, pour vn homme de commune façon. En esté, et en vn repas appetissant, ie n'outrepasse point seulement les limites d'Auguste, qui ne beuuoit que trois fois precisement: mais pour n'offenser la regle de Democritus, qui deffendoit de s'arrester à quattre, comme à vn nombre mal fortuné, ie coule à vn besoing, iusques à cinq: trois demysetiers, enuiron. Car les petis verres sont les miens fauoris: et me plaist de les vuider, ce que d'autres euitent comme chose mal seante. Ie trempe mon vin plus souuent à moitié, par fois au tiers d'eau. Et quand ie suis en ma maison, d'vn ancien vsage que son medecin ordonnoit à mon pere, et à soy, on mesle celuy qu'il me faut, des la sommelerie, deux ou trois heures auant qu'on serue. Ils disent, que Cranaus Roy des Atheniens fut inuenteur de cet vsage, de tremper le vin: vtilement ou non, i'en ay veu debattre. I'estime plus decent et plus sain, que les enfans n'en vsent qu'apres seize ou dix-huict ans. La forme de viure plus vsitée et commune, est la plus belle. Toute particularité, m'y semble à euiter: et haïrois autant vn Aleman qui mist de l'eau au vin, qu'vn François qui le buroit pur. L'vsage publiq donne loy à telles choses. Ie crains vn air empesché, et fuys mortellement la fumée: (la premiere reparation où ie courus chez moy, ce fut aux cheminées, et aux retraicts, vice commun des vieux bastimens, et insupportable) et entre les difficultez de la guerre, comte ces espaisses poussieres, dans lesquelles on nous tient enterrez au chault, tout le long d'vne iournée. I'ay la respiration libre et aysée: et se passent mes morfondements le plus souuent sans offence du poulmon, et sans toux. L'aspreté de l'esté m'est plus ennemie que celle de l'hyuer: car outre l'incommodité de la chaleur, moins remediable que celle du froid, et outre le coup que les rayons du soleil donnent à la teste: mes yeux s'offencent de toute lueur esclatante: ie ne sçaurois à cette heure disner assiz, vis à vis d'vn feu ardent, et lumineux. Pour amortir la blancheur du papier, au temps que i'auois plus accoustumé de lire, ie couchois sur mon liure, vne piece de verre, et m'en trouuois fort soulagé. I'ignore iusques à present, l'vsage des lunettes: et vois aussi loing, que ie fis onques, et que tout autre. Il est vray, que sur le declin du iour, ie commence à sentir du trouble, et de la foiblesse à lire: dequoy l'exercice a tousiours trauaillé mes yeux: mais sur tout nocturne. Voyla vn pas en arriere: à toute peine sensible. Ie reculeray d'vn autre; du second au tiers, du tiers au quart, si coïement qu'il me faudra estre aueugle formé, auant que ie sente la decadence et vieillesse de ma veuë. Tant les Parques destordent artificiellement nostre vie. Si suis-ie en doubte, que mon ouïe marchande à s'espaissir: et verrez que ie l'auray demy perdue, que ie m'en prendray encore à la voix de ceux qui parlent à moy. Il faut bien bander l'ame, pour luy faire sentir, comme elle s'escoule.

Mon marcher est prompt et ferme: et ne sçay lequel des deux, ou l'esprit ou le corps, i'ay arresté plus mal-aisément, en mesme poinct. Le prescheur est bien de mes amys, qui oblige mon attention, tout vn sermon. Aux lieux de ceremonie, où chacun est si bandé en contenance, où i'ay veu les dames tenir leurs yeux mesmes si certains, ie ne suis iamais venu à bout, que quelque piece des miennes n'extrauague tousiours: encore que i'y sois assis, i'y suis peu rassis. Comme la chambriere du Philosophe Chrysippus, disoit de son maistre, qu'il n'estoit yure que par les iambes: car il auoit cette coustume de les remuer, en quelque assiette qu'il fust: et elle le disoit, lors que le vin esmouuant ses compaignons, luy n'en sentoit aucune alteration. On a peu dire aussi dés mon enfance, que i'auoy de la follie aux pieds, ou de l'argent vif: tant i'y ay de remuement et d'inconstance naturelle, en quelque lieu, que ie les place. C'est indecence, outre ce qu'il nuit à la santé, voire et au plaisir, de manger gouluement, comme ie fais. Ie mors souuent ma langue, par fois mes doigts, de hastiueté. Diogenes, rencontrant vn enfant qui mangeoit ainsin, en donna vn soufflet à son precepteur. Il y auoit des hommes à Rome, qui enseignoyent à mascher, comme à marcher, de bonne grace. I'en pers le loisir de parler, qui est vn si doux assaisonnement des tables, pourueu que ce soyent des propos de mesme, plaisans et courts. Il y a de la ialousie et enuie entre nos plaisirs, ils se choquent et empeschent l'vn l'autre. Alcibiades, homme bien entendu à faire bonne chere, chassoit la musique mesme des tables, pour qu'elle ne troublast la douceur des deuis, par la raison, que Platon luy preste. Que c'est vn vsage d'hommes populaires, d'appeller des ioüeurs d'instruments et des chantres aux festins, à faute de bons discours et aggreables entretiens, dequoy les gens d'entendement sçauent s'entrefestoyer. Varro demande cecy au conuiue: l'assemblée de personnes belles de presence, et aggreables de conuersation, qui ne soyent ny muets ny bauarts: netteté et delicatesse aux viures, et au lieu: et le temps serein. Ce n'est pas vne feste peu artificielle, et peu voluptueuse, qu'vn bon traittement de table. Ny les grands chefs de guerre, ny les grands philosophes, n'en ont desdaigné l'vsage et la science. Mon imagination en a donné trois en garde à ma memoire, que la fortune me rendit de souueraine douceur, en diuers temps de mon aage plus fleurissant. Mon estat present m'en forclost. Car chacun pour soy y fournit de grace principale, et de saueur, selon la bonne trampe de corps et d'ame, en quoy lors il se trouue. Moy qui ne manie que terre à terre, hay cette inhumaine sapience, qui nous veut rendre desdaigneux et ennemis de la culture du corps. I'estime pareille iniustice, de prendre à contre cœur les voluptez naturelles, que de les prendre trop à cœur. Xerxes estoit un fat, qui enueloppé en toutes les voluptez humaines, alloit proposer prix à qui luy en trouueroit d'autres. Mais non guere moins fat est celuy, qui retranche celles, que nature luy a trouuées. Il ne les faut ny suyure ny fuyr: il les faut receuoir. Ie les reçois vn peu plus grassement et gratieusement, et me laisse plus volontiers aller vers la pente naturelle. Nous n'auons que faire d'exaggerer leur inanité: elle se faict assez sentir, et se produit assez. Mercy à nostre esprit maladif, rabat-ioye, qui nous desgouste d'elles, comme de soy-mesme. Il traitte et soy, et tout ce qu'il reçoit, tantost auant, tantost arriere, selon son estre insatiable, vagabond et versatile:

Sincerum est nisi vas, quodcunque infundis, acescit.

Moy, qui me vente d'embrasser si curieusement les commoditez de la vie, et si particulierement: n'y trouue, quand i'y regarde ainsi finement, à peu pres que du vent. Mais quoy? nous sommes par tout vent. Et le vent encore, plus sagement que nous s'ayme à bruire, à s'agiter: et se contente en ses propres offices: sans desirer la stabilité, la solidité, qualitez non siennes. Les plaisirs purs de l'imagination, ainsi que les desplaisirs, disent aucuns, sont les plus grands: comme l'exprimoit la balance de Critolaüs. Ce n'est pas merueille. Elle les compose à sa poste, et se les taille en plein drap. I'en voy tous les iours, des exemples insignes, et à l'aduenture desirables. Mais moy, d'vne condition mixte, grossier, ne puis mordre si à faict, à ce seul obiect, si simple: que ie ne me laisse tout lourdement aller aux plaisirs presents, de la loy humaine et generale. Intellectuellement sensibles, sensiblement intellectuels. Les philosophes Cyrenaïques veulent, que comme les douleurs, aussi les plaisirs corporels soyent plus puissants: et comme doubles, et comme plus iustes. Il en est, comme dit Aristote, qui d'vne farouche stupidité, en font les desgoustez. I'en cognoy d'autres qui par ambition le font. Que ne renoncent ils encore au respirer? que ne viuent-ils du leur, et ne refusent la lumiere, de ce qu'elle est gratuite: ne leur coutant ny inuention ny vigueur? Que Mars, ou Pallas, ou Mercure, les substantent pour voir, au lieu de Venus, de Cerez, et de Bacchus. Chercheront ils pas la quadrature du cercle, iuchez sur leurs femmes? Ie hay, qu'on nous ordonne d'auoir l'esprit aux nues, pendant que nous auons le corps à table. Ie ne veux pas que l'esprit s'y clouë, ny qu'il s'y veautre: mais ie veux qu'il s'y applique: qu'il s'y see, non qu'il s'y couche. Aristippus ne defendoit que le corps, comme si nous n'auions pas d'ame: Zenon n'embrassoit que l'ame, comme si nous n'auions pas de corps. Touts deux vicieusement. Pythagoras, disent-ils, a suiuy vne philosophie toute en contemplation: Socrates, toute en mœurs et en action: Platon en a trouué le temperament entre les deux. Mais ils le disent, pour en conter. Et le vray temperament se trouue en Socrates; et Platon est plus Socratique, que Pythagorique: et luy sied mieux. Quand ie dance, ie dance: quand ie dors, ie dors. Voire, et quand ie me promeine solitairement en vn beau verger, si mes pensees se sont entretenuës des occurrences estrangeres quelque partie du temps: quelque autre partie, ie les rameine à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moy.

Nature a maternellement obserué cela, que les actions qu'elle nous a enioinctes pour nostre besoing, nous fussent aussi voluptueuses. Et nous y conuie, non seulement par la raison: mais aussi par l'appetit: c'est iniustice de corrompre ses regles. Quand ie vois, et Cæsar, et Alexandre, au plus espaiz de sa grande besongne, iouïr si plainement des plaisirs humains et corporels, ie ne dis pas que ce soit relascher son ame, ie dis que c'est la roidir: sousmettant par vigueur de courage, à l'vsage de la vie ordinaire, ces violentes occupations et laborieuses pensées. Sages, s'ils eussent creu, que c'estoit là leur ordinaire vocation, cette-cy, l'extraordinaire. Nous sommes de grands fols. Il a passé sa vie en oisiueté, disons-nous: ie n'ay rien faict d'auiourd'huy. Quoy? auez-vous pas vescu? C'est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. Si on m'eust mis au propre des grands maniements, i'eusse montré ce que ie sçauoy faire. Auez vous sceu mediter et manier vostre vie? vous auez faict la plus grande besoigne de toutes. Pour se montrer et exploicter, nature n'a que faire de fortune. Elle se montre egallement en tous estages: et derriere, comme sans rideau. Auez-vous sceu composer vos mœurs: vous auez bien plus faict que celuy qui a composé des liures. Auez-vous sceu prendre du repos: vous auez plus faict, que celuy qui a pris des Empires et des villes. Le glorieux chef-d'œuure de l'homme, c'est viure à propos. Toutes autres choses: regner, thesauriser, bastir, n'en sont qu'appendicules et adminicules, pour le plus. Ie prens plaisir de voir vn general d'armée au pied d'vne breche qu'il veut tantost attaquer, se prestant tout entier et deliure, à son disner, au deuis, entre ses amis. Et Brutus, ayant le ciel et la terre conspirez à l'encontre de luy, et de la liberté Romaine, desrober à ses rondes, quelque heure de nuict, pour lire et breueter Polybe en toute securité. C'est aux petites ames enseuelies du poix des affaires, de ne s'en sçauoir purement desmesler: de ne les sçauoir et laisser et reprendre.

_O fortes peioràque passi Mecum sæpe viri, nunc vino pellite curas, Cras ingens iterabimus æquor._

Soit par gosserie, soit à certes, que le vin theologal et Sorbonique est passé en prouerbe, et leurs festins: ie trouue que c'est raison, qu'ils en disnent d'autant plus commodément et plaisamment, qu'ils ont vtilement et serieusement employé la matinée à l'exercice de leur eschole. La conscience d'auoir bien dispensé les autres heures, est vn iuste et sauoureux condiment des tables. Ainsin ont vescu les sages. Et cette inimitable contention à la vertu, qui nous estonne en l'vn et l'autre Caton, cette humeur seuere iusques à l'importunité, s'est ainsi mollement submise, et pleuë aux loix de l'humaine condition, et de Venus et de Bacchus. Suiuant les preceptes de leur secte, qui demandent le sage parfaict, autant expert et entendu à l'vsage des voluptez qu'en tout autre deuoir de la vie. Cui cor sapiat, ei et sapiat palatus. Le relaschement et facilité honore ce semble à merueilles, et sied mieux à vne ame forte et genereuse. Epaminondas n'estimoit pas que de se mesler à la dance des garçons de sa ville, de chanter, de sonner, et s'y embesongner auec attention, fust chose qui derogeast à l'honneur de ses glorieuses victoires, et à la parfaicte reformation des mœurs qui estoit en luy. Et parmy tant d'admirables actions de Scipion l'ayeul, personnage digne de l'opinion d'vne geniture celeste, il n'est rien qui luy donne plus de grace, que de le voir nonchalamment et puerilement baguenaudant à amasser et choisir des coquilles, et ioüer à cornichon va deuant, le long de la marine auec Lælius. Et s'il faisoit mauuais temps, s'amusant et se chatouillant, à representer par escript en comedies, les plus populaires et basses actions des hommes. Et la teste pleine de cette merueilleuse entreprinse d'Annibal et d'Afrique; visitant les escholes en Sicile, et se trouuant aux leçons de la philosophie, iusques à en auoir armé les dents de l'aueugle enuie de ses ennemis à Rome. Ny chose plus remarquable en Socrates, que ce que tout vieil, il trouue le temps de se faire instruire à baller, et iouër des instrumens: et le tient pour bien employé. Cettuy-cy, s'est veu en ecstase debout, vn iour entier et vne nuict, en presence de toute l'armée Grecque, surpris et rauy par quelque profonde pensée. Il s'est veu le premier parmy tant de vaillants hommes de l'armée, courir au secours d'Alcibiades, accablé des ennemis: le couurir de son corps, et le descharger de la presse, à viue force d'armes. En la bataille Delienne, releuer et sauuer Xenophon, renuersé de son cheual. Et emmy tout le peuple d'Athenes, outré, comme luy, d'vn si indigne spectacle, se presenter le premier à recourir Theramenes, que les trente tyrans faisoient mener à la mort par leurs satellites: et ne desista cette hardie entreprinse, qu'à la remontrance de Theramenes mesme: quoy qu'il ne fust suiuy que de deux, en tout. Il s'est veu, recherché par vne beauté, de laquelle il estoit esprins, maintenir au besoing vne seuere abstinence. Il s'est veu continuellement marcher à la guerre, et fouler la glace les pieds nuds; porter mesme robbe en hyuer et en esté: surmonter tous ses compaignons en patience de trauail, ne manger point autrement en festin qu'en son ordinaire. Il s'est veu vingt et sept ans, de pareil visage, porter la faim, la pauureté, l'indocilité de ses enfants, les griffes de sa femme. Et en fin la calomnie, la tyrannie, la prison, les fers, et le venin. Mais cet homme là estoit-il conuié de boire à lut par deuoir de ciuilité? c'estoit aussi celuy de l'armée, à qui en demeuroit l'aduantage. Et ne refusoit ny à iouër aux noisettes auec les enfans, ny à courir auec eux sur vn cheual de bois, et y auoit bonne grace: car toutes actions, dit la philosophie, sieent egallement bien et honnorent egallement le sage. On a dequoy, et ne doit-on iamais se lasser de presenter l'image de ce personnage à tous patrons et formes de perfection. Il est fort peu d'exemples de vie, pleins et purs. Et faict-on tort à nostre instruction, de nous en proposer tous les iours, d'imbecilles et manques: à peine bons à vn seul ply: qui nous tirent arriere plustost: corrupteurs plustost que correcteurs. Le peuple se trompe: on va bien plus facilement par les bouts, où l'extremité sert de borne, d'arrest et de guide, que par la voye du milieu large et ouuerte, et selon l'art, que selon nature; mais bien moins noblement aussi, et moins recommendablement. La grandeur de l'ame n'est pas tant, tirer à mont, et tirer auant, comme sçauoir se ranger et circonscrire. Elle tient pour grand, tout ce qui est assez. Et montre sa hauteur, à aimer mieux les choses moyennes, que les eminentes. Il n'est rien si beau et legitime, que de faire bien l'homme et deuëment. Ny science si arduë que de bien sçauoir viure cette vie. Et de nos maladies la plus sauuage, c'est mespriser nostre estre. Qui veut escarter son ame, le face hardiment s'il peut, lors que le corps se portera mal, pour la descharger de cette contagion. Ailleurs au contraire: qu'elle l'assiste et fauorise, et ne refuse point de participer à ses naturels plaisirs, et de s'y complaire coniugalement: y apportant, si elle est plus sage, la moderation, de peur que par indiscretion, ils ne se confondent auec le desplaisir. L'intemperance, est peste de la volupté: et la temperance n'est pas son fleau: c'est son assaisonnement. Eudoxus, qui en establissoit le souuerain bien, et ses compaignons, qui la monterent à si haut prix, la sauourerent en sa plus gracieuse douceur, par le moyen de la temperance, qui fut en eux singuliere et exemplaire. I'ordonne à mon ame, de regarder et la douleur, et la volupté, de veuë pareillement reglée: eodem enim vitio est effusio animi in lætitia, quo in dolore contractio: et pareillement ferme: mais gayement l'vne, l'autre seuerement. Et selon ce qu'elle y peut apporter, autant soigneuse d'en esteindre l'vne, que d'estendre l'autre. Le voir sainement les biens, tire apres soy le voir sainement les maux. Et la douleur a quelque chose de non euitable, en son tendre commencement: et la volupté quelque chose d'euitable en sa fin excessiue. Platon les accouple: et veut, que ce soit pareillement l'office de la fortitude combattre à l'encontre de la douleur, et à l'encontre des immoderées et charmeresses blandices de la volupté. Ce sont deux fontaines, ausquelles, qui puise, d'où, quand et combien il faut, soit cité, soit homme, soit beste, il est bien heureux. La premiere, il la faut prendre par medecine et par necessité, plus escharsement: l'autre par soif, mais non iusques à l'yuresse. La douleur, la volupté, l'amour, la haine, sont les premieres choses, que sent vn enfant: si la raison suruenant elles s'appliquent à elle: cela c'est vertu. I'ay vn dictionaire tout à part moy: ie passe le temps, quand il est mauuais et incommode; quand il est bon, ie ne le veux pas passer, ie le retaste, ie m'y tiens. Il faut courir le mauuais, et se rassoir au bon. Cette fraze ordinaire de passe-temps, et de passer le temps, represente l'vsage de ces prudentes gens, qui ne pensent point auoir meilleur conte de leur vie, que de la couler et eschaper: de la passer, gauchir, et autant qu'il est en eux, ignorer et fuir; comme chose de qualité ennuyeuse et desdaignable. Mais ie la cognois autre: et la trouue, et prisable et commode, voire en son dernier decours, où ie la tiens. Et nous l'a nature mise en main, garnie de telles circonstances et si fauorables, que nous n'auons à nous plaindre qu'à nous, si elle nous presse; et si elle nous eschappe inutilement. Stulti vita ingrata est, trepida est, tota in futurum fertur. Ie me compose pourtant à la perdre sans regret: mais comme perdable de sa condition, non comme moleste et importune. Aussi ne sied-il proprement bien, de ne se desplaire à mourir qu'à ceux, qui se plaisent à viure. Il y a du mesnage à la iouyr: ie la iouis au double des autres: car la mesure en la iouissance, depend du plus ou moins d'application, que nous y prestons. Principalement à cette heure, que i'apperçoy la mienne si briefue en temps, ie la veux estendre en poix. Ie veux arrester la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie: et par la vigueur de l'vsage, compenser la hastiueté de son escoulement. A mesure que la possession du viure est plus courte, il me la faut rendre plus profonde, et plus pleine. Les autres sentent la douceur d'vn contentement, et de la prosperité: ie la sens ainsi qu'eux: mais ce n'est pas en passant et glissant. Si la faut-il estudier, sauourer et ruminer, pour en rendre graces condignes à celuy qui nous l'ottroye. Ils iouyssent les autres plaisirs, comme ils font celuy du sommeil, sans les cognoistre. A celle fin que le dormir mesme ne m'eschappast ainsi stupidement, i'ay autresfois trouué bon qu'on me le troublast, afin que ie l'entreuisse. Ie consulte d'vn contentement auec moy: ie ne l'escume pas, ie le sonde, et plie ma raison à le recueillir, deuenuë chagrigne et desgoustée. Me trouué-ie en quelque assiette tranquille, y a il quelque volupté qui me chatouille, ie ne la laisse pas friponner aux sens; i'y associe mon ame. Non pas pour s'y engager, mais pour s'y agreer; non pas pour s'y perdre, mais pour s'y trouuer. Et l'employe de sa part, à se mirer dans ce prospere estat, à en poiser et estimer le bon heur, et l'amplifier. Elle mesure combien c'est qu'elle doit à Dieu, d'estre en repos de sa conscience et d'autres passions intestines; d'auoir le corps en sa disposition naturelle: iouissant ordonnément et competemment, des functions molles et flatteuses, par lesquelles il luy plaist compenser de sa grace, les douleurs, dequoy sa iustice nous bat à son tour. Combien luy vaut d'estre logee en tel poinct, que où qu'elle iette sa veuë, le ciel est calme autour d'elle: nul desir, nulle crainte ou doubte, qui luy trouble l'air: aucune difficulté passée, presente, future, par dessus laquelle son imagination ne passe sans offence. Cette consideration prend grand lustre de la comparaison des conditions differentes. Ainsi, ie me propose en mille visages, ceux que la fortune, ou que leur propre erreur emporte et tempeste. Et encores ceux cy plus pres de moy, qui reçoiuent si laschement, et incurieusement leur bonne fortune. Ce sont gens qui passent voirement leur temps; ils outrepassent le present, et ce qu'ils possedent, pour seruir à l'esperance, et pour des ombrages et vaines images, que la fantasie leur met au deuant,

_Morte obita quales fama est volitare figuras, Aut quæ sopitos deludunt somnia sensus;_

lesquelles hastent et allongent leur fuitte, à mesme qu'on les suit. Le fruict et but de leur poursuitte, c'est poursuiure: comme Alexandre disoit que la fin de son trauail, c'estoit trauailler.

Nihil actum credens, cùm quid superesset agendum.

Pour moy donc, i'ayme la vie, et la cultiue, telle qu'il a pleu à Dieu nous l'octroyer. Ie ne vay pas desirant, qu'elle eust à dire la necessité de boire et de manger. Et me sembleroit faillir non moins excusablement, de desirer qu'elle l'eust double. Sapiens diuitiarum naturalium quæsitor acerrimus. Ny que nous nous substantassions, mettans seulement en la bouche vn peu de cette drogue par laquelle Epimenides se priuoit d'appetit, et se maintenoit. Ny qu'on produisist stupidement des enfans, par les doigts, ou par les talons, ains parlant en reuerence, que plustost encores, on les produisist voluptueusement, par les doigts, et par les talons. Ny que le corps fust sans desir et sans chatouillement. Ce sont plaintes ingrates et iniques. I'accepte de bon cœur et recognoissant, ce que nature a faict pour moy: et m'en aggree et m'en loue. On faict tort à ce grand et tout puissant donneur, de refuser son don, l'annuller et desfigurer, tout bon, il a faict tout bon. Omnia, quæ secundum naturam sunt, æstimatione digna sunt. Des opinions de la philosophie, i'embrasse plus volontiers celles qui sont les plus solides: c'est à dire les plus humaines, et nostres. Mes discours sont conformément à mes mœurs, bas et humbles. Elle faict bien l'enfant à mon gré, quand elle se met sur ses ergots, pour nous prescher. Que c'est vne farrouche alliance, de marier le diuin auec le terrestre, le raisonnable auec le desraisonnable, le seuere à l'indulgent, l'honneste au des-honneste. Que la volupté, est qualité brutale, indigne que le sage la gouste. Le seul plaisir, qu'il tire de la iouyssance d'vne belle ieune espouse, que c'est le plaisir de sa conscience, de faire vne action selon l'ordre. Comme de chausser ses bottes pour vne vtile cheuauchee. N'eussent ses suyuans, non plus de droit, et de nerfs, et de suc, au despucelage de leurs femmes, qu'en a sa leçon.

Ce n'est pas ce que dit Socrates, son precepteur et le nostre. Il prise, comme il doit, la volupté corporelle: mais il prefere celle de l'esprit, comme ayant plus de force, de constance, de facilité, de varieté, de dignité. Cette cy ne va nullement seule, selon luy; il n'est pas si fantastique: mais seulement, premiere. Pour luy, la temperance est moderatrice, non aduersaire des voluptez. Nature est vn doux guide: mais non pas plus doux, que prudent et iuste. Intrandum est in rerum naturam, et penitus quid ea postulet, peruidendum. Ie queste par tout sa piste: nous l'auons confondüe de traces artificielles. Et ce souuerain bien Academique, et Peripatetique, qui est viure selon icelle: deuient à cette cause difficile à borner et expliquer. Et celuy des Stoïciens, voisin à celuy-là, qui est, consentir à nature. Est-ce pas erreur, d'estimer aucunes actions moins dignes de ce qu'elles sont necessaires? Si ne m'osteront-ils pas de la teste, que ce ne soit vn tres-conuenable mariage, du plaisir auec la necessité, auec laquelle, dit vn ancien, les Dieux complottent tousiours. A quoy faire desmembrons nous en diuorce, vn bastiment tissu d'vne si ioincte et fraternelle correspondance? Au rebours, renouons le par mutuels offices: que l'esprit esueille et viuifie la pesanteur du corps, le corps arreste la legereté de l'esprit, et la fixe, Qui velut summum bonum laudat animæ naturam, et tanquam malum naturam carnis accusat, profectò et animam carnaliter appetit et carnem carnaliter fugit, quoniam id vanitate sentit humana, non veritate diuina. Il n'y a piece indigne de nostre soing, en ce present que Dieu nous a faict: nous en deuons comte iusques à vn poil. Et n'est pas vne commission par acquit à l'homme, de conduire l'homme selon sa condition. Elle est expresse, naïfue et tres-principale: et nous l'a le Createur donnee serieusement et seuerement. L'authorité peut seule enuers les communs entendemens: et poise plus en langage peregrin. Reschargeons en ce lieu. Stultitiæ proprium quis non dixerit, ignauè et contumaciter facere quæ facienda sunt: et alio corpus impellere, alio animum: distrahique inter diuersissimos motus? Or sus pour voir, faictes vous dire vn iour, les amusemens et imaginations, que celuy-là met en sa teste, et pour lesquelles il destourne sa pensee d'vn bon repas, et plainct l'heure qu'il employe à se nourrir: vous trouuerez qu'il n'y a rien si fade, en tous les mets de vostre table, que ce bel entretien de son ame (le plus souuent il nous vaudroit mieux dormir tout à faict, que de veiller à ce, à quoy nous veillons) et trouuerez que son discours et intentions, ne valent pas vostre capirotade. Quand ce seroient les rauissemens d'Archimedes mesme, que seroit-ce? Ie ne touche pas icy, et ne mesle point à cette marmaille d'hommes que nous sommes, et à cette vanité de desirs et cogitations, qui nous diuertissent, ces ames venerables, esleuees par ardeur de deuotion et religion, à vne constante et conscientieuse meditation des choses diuines, lesquelles preoccupans par l'effort d'vne viue et vehemente esperance, l'vsage de la nourriture eternelle, but final, et dernier arrest des Chrestiens desirs: seul plaisir constant, incorruptible: desdaignent de s'attendre à nos necessiteuses commoditez, fluides et ambigues: et resignent facilement au corps, le soin et l'vsage, de la pasture sensuelle et temporelle. C'est vn estude priuilegé. Entre nous, ce sont choses, que i'ay tousiours veuës de singulier accord: les opinions supercelestes, et les mœurs sousterraines. Esope ce grand homme vid son maistre qui pissoit en se promenant, Quoy donq, fit-il, nous faudra-il chier en courant? Mesnageons le temps, encore nous en reste-il beaucoup d'oisif, et mal employé. Nostre esprit n'a volontiers pas assez d'autres heures, à faire ses besongnes, sans se desassocier du corps en ce peu d'espace qu'il luy faut pour sa necessité. Ils veulent se mettre hors d'eux, et eschapper à l'homme. C'est folie: au lieu de se transformer en Anges, ils se transforment en bestes: au lieu de se hausser, ils s'abbattent. Ces humeurs transcendentes m'effrayent, comme les lieux hautains et inaccessibles. Et rien ne m'est facheux à digerer en la vie de Socrates, que ses ecstases et ses demoneries. Rien si humain en Platon, que ce pourquoy ils disent, qu'on l'appelle diuin. Et de nos sciences, celles-là me semblent plus terrestres et basses, qui sont les plus haut montees. Et ie ne trouue rien si humble et si mortel en la vie d'Alexandre, que ses fantasies autour de son immortalisation. Philotas le mordit plaisamment par sa responce. Il s'estoit coniouy auec luy par lettre, de l'oracle de Iupiter Hammon, qui l'auoit logé entre les Dieux. Pour ta consideration, i'en suis bien ayse: mais il y a dequoy plaindre les hommes, qui auront à viure auec vn homme, et luy obeyr, lequel outrepasse, et ne se contente de la mesure d'vn homme. Diis te minorem quòd geris, imperas. La gentille inscription, dequoy les Atheniens honnorerent la venue de Pompeius en leur ville, se conforme à mon sens:

_D'autant es tu Dieu, comme Tu te recognois homme._

C'est vne absoluë perfection, et comme diuine, de sçauoir iouyr loyallement de son estre. Nous cherchons d'autres conditions, pour n'entendre l'vsage des nostres: et sortons hors de nous, pour ne sçauoir quel il y faict. Si auons nous beau monter sur des eschasses, car sur des eschasses encores faut-il marcher de nos iambes. Et au plus esleué throne du monde, si ne sommes nous assis, que sus nostre cul. Les plus belles vies, sont à mon gré celles, qui se rangent au modelle commun et humain auec ordre: mais sans miracle, sans extrauagance. Or la vieillesse a vn peu besoin d'estre traictee plus tendrement. Recommandons la à ce Dieu protecteur de santé et de sagesse: mais gaye et sociale:

_Frui paratis et valido mihi, Latoe, dones; et precor, integra Cum mente, nec turpem senectam Degere, nec Cythara carentem._

FIN DES ESSAIS. (ORIGINAL)

LIVRE SECOND. (TRADUCTION)

(Suite.)

CHAPITRE XXXVI.

A quels hommes entre tous donner la prééminence.

Si on me demandait de choisir entre tous les hommes venus à ma connaissance, je crois possible d'en trouver trois que je placerais au-dessus de tous les autres.

=Prééminence d'Homère sur les plus grands génies; estime que l'on en a faite dans tous les temps.=--L'un est Homère, non qu'Aristote ou Varron, par exemple, n'aient pas été aussi savants que lui, ni encore que, dans son art même, Virgile ne puisse lui être comparé, je laisse à juger de ce dernier point à ceux qui les connaissent tous deux; moi, qui n'en connais qu'un, je ne puis que dire, dans la mesure où je suis à même de me prononcer, que je ne crois pas que les Muses elles-mêmes puissent surpasser le poète latin: «Il chante sur sa lyre savante des vers pareils à ceux qu'Apollon lui-même module sur la sienne (Properce).» Toutefois, en jugeant ainsi, ne faudrait-il pas oublier que c'est surtout d'après Homère que Virgile s'est formé, qu'il l'a pris pour guide, pour maître d'école, et qu'un seul passage de l'Iliade a suffi à fournir le sujet et les développements de cette grande et divine Énéide. Mais ce n'est pas ainsi que je calcule, je tiens compte des particularités diverses qui font qu'Homère est admirable et presque au-dessus des conditions humaines; et, en vérité, je m'étonne souvent que lui, dont le génie a créé et mis en faveur de par le monde un certain nombre de divinités, n'ait pas été lui-même élevé au rang des dieux. Il était aveugle, indigent et vivait avant que les sciences eussent été codifiées et que les observations d'où elles sont nées eussent acquis de la certitude; il les a, nonobstant, tellement connues que tous ceux qui, depuis, ont entrepris d'organiser l'administration d'un état, diriger des guerres, écrire sur la religion, sur la philosophie, quelle que fût la secte dont il s'agissait, sur les arts, ont usé de lui comme d'une autorité très sûre par ses connaissances en toutes choses, et de ses livres comme d'une bibliothèque suffisant à tout: «Il nous dit, bien mieux et plus clairement que Chrysippe et Crantor, ce qui est honnête ou ce qui ne l'est pas; ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter (Horace).» Il est, comme l'exprime un autre: «La source intarissable où les poètes viennent tour à tour s'enivrer des eaux sacrées du Permesse (Ovide).» Un autre dit: «Ajoutez-y les compagnons des Muses, parmi lesquels Homère tient le sceptre (Lucrèce)»; un autre: «Source abondante qui a coulé avec profusion dans les vers de la postérité, fleuve immense divisé en mille petits ruisseaux; héritage d'un seul, qui profite à tous (Manilius).»

C'est contre l'ordre de la nature qu'il a produit la meilleure des œuvres que puisse enfanter l'esprit humain: d'ordinaire toutes choses à leur naissance sont imparfaites, elles augmentent et se fortifient au fur et à mesure qu'elles croissent; par lui, la poésie, dès son enfance, est apparue mûre, accomplie, et avec elle diverses autres sciences. C'est pour cela qu'on peut le nommer le premier et le dernier des poètes; parce que, suivant ce beau témoignage que l'antiquité nous a laissé de lui: «Il n'y a eu personne avant lui qu'il ait pu imiter et personne après lui n'a pu l'imiter lui-même.» Ses expressions, suivant Aristote, sont uniques pour peindre le mouvement et l'action, tous ses mots sont significatifs.--Alexandre le Grand, ayant remarqué dans les dépouilles de Darius un riche coffret, ordonna qu'on le lui réservât pour y placer son Homère, disant que c'était son meilleur et plus fidèle conseiller en art militaire.--«C'est pour cette même raison, parce qu'il est très bon maître dans les questions afférentes à la conduite des guerres, disait Cléomène fils d'Anaxandridas, qu'il est le poète des Lacédémoniens.»--Plutarque lui décerne également cet éloge bien rare et qui lui est personnel, c'est qu'«il est le seul auteur au monde, qui n'ait jamais fatigué ni dégoûté ses lecteurs, auxquels il se montre toujours sous un jour nouveau, leur apparaissant sans cesse avec des grâces nouvelles».--Alcibiade, toujours porté aux excentricités, ayant demandé un exemplaire d'Homère à quelqu'un faisant profession de cultiver les lettres, lui donna un soufflet parce qu'il n'en avait pas, chose aussi condamnable, selon lui, qu'un de nos prêtres qui serait trouvé sans son bréviaire.--Xénophane se plaignait un jour à Hiéron, tyran de Syracuse, d'être si pauvre qu'il n'avait pas de quoi entretenir deux serviteurs: «Eh quoi, lui répondit Hiéron, Homère, qui était beaucoup plus pauvre que toi, en entretient bien plus de dix mille, tout mort qu'il est.»--Quel hommage rendu à Platon par Panétius, quand il le nommait «l'Homère des philosophes»!--Outre cela, quelle gloire peut se comparer à la sienne? Rien n'est plus dans la bouche des hommes que son nom et ses ouvrages; rien n'est plus connu, rien n'est plus admis que Troie, Hélène et ses guerres qui peut-être n'ont jamais existé; nos enfants portent encore des noms qu'il a imaginés il y a plus de trois mille ans. Qui ne connaît Hector et Achille? Ce ne sont pas seulement quelques races particulières qui font remonter leur origine aux personnages qu'il a inventés, la plupart des nations s'en réclament: Mahomet II, empereur des Turcs, n'écrivait-il pas à notre pape Pie II: «Je m'étonne que les Italiens se liguent contre moi; ne descendons-nous pas, vous et moi, des Troyens; et n'avons-nous pas un intérêt commun à venger le sang d'Hector sur les Grecs? cependant vous les soutenez contre moi!»--N'est-ce pas une œuvre d'imagination pleine de noblesse, que celle qui crée une scène sur laquelle rois, peuples et empereurs vont jouant toujours les mêmes rôles depuis tant de siècles, et à laquelle l'univers entier sert de théâtre?--Sept villes se sont disputé laquelle lui a donné naissance: «Smyrne, Rhodes, Colophon, Salamine, Chio, Argos et Athènes (Aulu-Gelle)»; son obscurité même lui a valu ce regain d'honneur.

=Alexandre le Grand; ses belles actions pendant sa vie si courte; il est préférable à César.=--Le second de ces trois hommes supérieurs, c'est Alexandre le Grand. Considérez en effet à quel âge il a commencé ses conquêtes; le peu de moyens dont il disposait pour une si glorieuse entreprise; l'autorité qu'il sut acquérir, encore adolescent, sur ces capitaines qui le suivaient et qui étaient les plus grands et les plus expérimentés qu'il y eût au monde; les succès extraordinaires dont la fortune favorisa et gratifia ses exploits, parmi lesquels s'en trouvèrent de si hasardeux, pour ne pas dire téméraires: «Il renversait tout ce qui faisait obstacle à son ambition et aimait à s'ouvrir un chemin à travers les ruines (Lucain).» Quelle grandeur d'avoir, à l'âge de trente-trois ans, parcouru en vainqueur toute la terre habitée à cette époque, et, dans une moitié de vie humaine, être parvenu au plus haut degré auquel peuvent atteindre tous les efforts de l'homme; si bien, que vous ne pouvez imaginer ce qui serait arrivé, si cette existence eût eu une durée normale et, si se prolongeant jusqu'au terme qui lui est d'ordinaire assigné, sa valeur et sa fortune étaient allées croissant sans cesse. N'est-ce pas déjà quelque chose au-dessus de ce qu'il est donné à l'homme d'accomplir, que d'avoir fait ses soldats souches de tant de maisons royales; d'avoir laissé à sa mort le monde en partage à quatre successeurs simples capitaines de son armée, dont les descendants se sont si longtemps maintenus sur leurs trônes?--Que de vertus de premier ordre étaient en lui: justice, tempérance, générosité, fidélité à sa parole, amour pour les siens, humanité vis-à-vis des vaincus! Ses mœurs semblent en vérité n'avoir été entachées d'aucun reproche, et quelques-uns de ses actes personnels ont été extraordinaires et se voient rarement. Mais il est impossible de conduire des masses pareilles en de semblables circonstances, sans jamais s'écarter des règles de la justice; et les gens qui, comme lui, en ont la charge, sont à juger d'une façon générale, d'après l'idée maîtresse qui a présidé à leurs actions. Malgré cela, la ruine de Thèbes, les meurtres de Ménandre et du médecin d'Héphestion, de tant de prisonniers perses mis à mort à la fois; de cette troupe de soldats indiens, envers lesquels sa parole avait été engagée; des Cosséiens, dont on extermina jusqu'aux enfants en bas âge, sont des mouvements d'égarement qui s'excusent mal. Pour ce qui est du meurtre de Clitus, la réparation en a dépassé la faute, et ce fait témoigne, autant que tout autre, de la bonté excessive qui était le fond de son caractère auquel, par tempérament, il était porté à s'abandonner; c'est avec autant d'esprit que de vérité qu'on a dit de lui qu'«il tenait ses vertus de la nature et ses vices de la fortune». Il aimait un peu trop la louange, et était un peu trop sensible à la critique; ses armes, les mangeoires et les mors de ses chevaux semés dans les Indes, tout cela semble pouvoir être excusé par son âge et son étrange prospérité.--Considérez aussi ses qualités militaires si nombreuses: sa diligence, sa prévoyance, sa patience, son respect de la discipline, sa sagacité, sa magnanimité, sa décision, son bonheur qui en ont fait le premier des hommes de guerre, lors même qu'Annibal, avec l'autorité qui s'attache à lui, ne l'eût lui-même proclamé tel; considérez sa beauté exceptionnelle et ses qualités physiques qui dépassaient tout ce qu'on pouvait imaginer, son port et son maintien qui commandaient le respect, alors que son visage apparaissait jeune, vermeil et flamboyant, «semblable à l'astre brillant du matin, astre que Vénus chérit entre tous les feux du firmament, lorsque, baigné des eaux de l'Océan, il s'élève majestueux et dissipe les ténèbres de la nuit (Virgile)»; son savoir et sa capacité qui embrassaient tout; la durée et la grandeur de sa gloire pure, nette, sans tache, que l'envie n'a pas effleurée; que longtemps après sa mort, une foi superstitieuse voulait que ses médailles portassent bonheur à ceux qui les avaient sur eux; que ses hauts faits ont été rapportés par plus de rois et de princes qu'il n'y a d'historiens pour reproduire ceux de tout autre grand de la terre quel qu'il soit; enfin, qu'encore maintenant, les Mahométans, qui méprisent toutes les légendes, acceptent et honorent la sienne, faisant exception pour lui seul.--Tout cela, dans son ensemble, amène à reconnaître que j'ai raison de le préférer même à César, qui seul pouvait me faire hésiter dans le choix que j'ai fait; car on ne peut nier que la personnalité de celui-ci a eu plus de part dans ses exploits, tandis qu'Alexandre dans les siens doit davantage à la fortune; égaux sous bien des rapports, César l'emporte peut-être à certains égards. Ce furent deux incendies, deux torrents qui, en des contrées diverses, ravagèrent le monde: «Tels des feux allumés en différents points d'une forêt pleine de broussailles et de lauriers secs et pétillants, ou tels des torrents qui tombent avec fracas du haut des montagnes et courent en bouillonnant à la mer, après avoir tout dévasté sur leur passage (Virgile).» Mais en admettant même que César ait apporté plus de modération dans son ambition, elle a causé tant de malheurs, aboutissant à ce triste résultat d'avoir amené la ruine de son pays, et de par le monde une dépravation universelle, que, tout réuni et mis en balance, je ne puis m'empêcher de pencher en faveur d'Alexandre.

=Épaminondas est le meilleur de tous; il l'emporte sur Alexandre et César, mais son théâtre d'action a été plus restreint; il réunissait en lui toutes les vertus que l'on trouve éparses chez d'autres.=--Le troisième, et pour moi le meilleur de tous, c'est Épaminondas. Il n'a pas, à beaucoup près, autant de gloire que bien d'autres; mais ce n'est pas là un point essentiel en la matière; et, en fait de résolution et de vaillance, non de celles qu'aiguillonne l'ambition, mais de celles que la sagesse et la raison font naître dans une âme bien pondérée, il en avait autant qu'on peut se l'imaginer. De ces vertus, il a, à mon sens, donné des preuves autant qu'Alexandre lui-même et que César; et, bien que ses exploits guerriers ne soient ni si nombreux, ni si importants, ils ne laissent cependant pas, à bien les considérer, eux et les circonstances dans lesquelles ils se sont produits, d'être aussi sérieux, de difficultés d'exécution aussi grandes que les leurs, témoignant d'autant de hardiesse et de capacité militaire. Les Grecs lui ont fait l'honneur de le nommer le premier d'entre eux, et cela, sans qu'il se soit trouvé de contradicteur; or être le premier en Grèce, c'était facilement être le premier du monde. Quant à son intelligence, il nous reste, à ce sujet, ce jugement porté sur lui par ses contemporains: «Jamais personne ne sut tant et ne parla si peu», car il appartenait à la secte de Pythagore. Chaque fois qu'il a parlé, nul n'a jamais mieux dit; il était excellent orateur et avait le don de persuasion. Pour ce qui est de ses mœurs et de sa conscience, il a surpassé de beaucoup sous ce rapport tous ceux qui ont participé à la gestion des affaires publiques; car, sur ce point essentiel pour nous à considérer, parce que seul il donne la mesure réelle de notre valeur, et qu'à lui seul il fait équilibre à tous les autres réunis, il ne le cède à aucun philosophe, pas même à Socrate. Chez lui, l'innocence est une qualité maîtresse, inhérente à sa nature, constante, uniforme, incorruptible, qui est telle qu'elle paraît; mise en parallèle avec celle d'Alexandre, on reconnaît que chez ce dernier elle ne vient qu'en seconde ligne, est incertaine, a des inégalités, n'est pas ferme et n'apparaît que par ci, par là.

L'antiquité a estimé, en soumettant à une critique minutieuse ses grands capitaines pris un à un, que chez chacun des autres on découvre quelque qualité spéciale à laquelle il doit son illustration; chez Épaminondas seul, la vertu et la capacité sont en tout et partout constamment pleines et pareilles à elles-mêmes; en n'importe quelle circonstance de la vie humaine, elles ne laissent rien à désirer en lui, qu'il s'agisse d'affaires publiques ou d'affaires privées, qu'on soit en paix ou en guerre, que ce soit pour vivre ou pour mourir avec grandeur et gloire; je ne connais aucune autre fortune humaine, sous quelque forme que je l'envisage, que j'honore et aime autant.

Je trouve, il est vrai, empreinte de trop de scrupule son obstination à vouloir demeurer pauvre, et ses meilleurs amis pensaient de même; ce sentiment, pourtant si élevé et si digne d'admiration, est le seul point en lui qui me semble, par son exagération, prêter à la critique; et je ne souhaiterais pas pour moi-même être en cela porté à l'imiter à ce même degré.

=Scipion Émilien pourrait lui être comparé; ce qu'on peut dire d'Alcibiade.=--Scipion Émilien, s'il avait eu une fin aussi héroïque et superbe que la sienne et une connaissance aussi approfondie et universelle des sciences que celle qu'Épaminondas possédait, est le seul homme qui eût pu entrer en balance avec lui. Combien je regrette que le parallèle établi par Plutarque, dans lequel il jugeait comparativement les deux vies précisément les plus nobles dont il se soit occupé, celles de ces deux personnages qui, d'une voix unanime, furent, l'un le premier des Grecs, l'autre le premier des Romains, soit des premiers d'entre ceux qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous! Quel magnifique sujet et quel metteur en œuvre sans pareil!

Pour un homme qu'on ne saurait mettre au rang de ces exceptions, mais qui est de ceux que nous disons être des hommes honorables, dont les mœurs ont été convenables sans rien offrir d'extraordinaire, bien doué, sans être d'un génie transcendant, la vie d'Alcibiade, tout bien considéré, me semble, d'entre celles que je connais, la plus riche de celles vécues en ce monde, comme on dit communément, par les phases remarquables et des plus enviables qu'elle a présentées.

=Bonté, équité et humanité d'Épaminondas.=--Pour témoigner de l'excellence d'Épaminondas, j'indiquerai encore ici quelques-unes de ses manières de voir. La plus grande satisfaction de toute sa vie a été, d'après lui-même, le plaisir que par lui son père et sa mère ont éprouvé de sa victoire de Leuctres; il est particulièrement touchant de le voir mettre leur contentement au-dessus de celui que lui-même devait si justement et si complètement ressentir d'un haut fait aussi glorieux.--«Il ne croyait pas permis, même pour rendre la liberté à son pays, de mettre à mort quelqu'un sans l'avoir au préalable mis en jugement»; c'est ce qui fit qu'il se montra si peu empressé à se joindre à Pélopidas, son ami, dans la conjuration ourdie pour la délivrance de Thèbes.--Il estimait encore que «dans une bataille il fallait éviter de se rencontrer avec un ami qui se trouverait dans les rangs opposés, et l'épargner».--Son humanité à l'égard des ennemis eux-mêmes le rendit suspect aux Béotiens, lorsque, ayant, par miracle, contraint les Lacédémoniens à lui ouvrir les défilés qui, près de Corinthe, ferment l'entrée de la Morée et qu'ils avaient entrepris de défendre, il s'était contenté de leur passer sur le corps, sans les poursuivre à outrance. Pour ce fait, il fut déposé de sa charge de capitaine-général: révocation qui l'honore au plus haut point en raison de la cause qui l'a amenée, si bien que ceux qui l'avaient prononcée, eurent la honte de se trouver dans l'obligation de le replacer dans ces fonctions, reconnaissant que de lui dépendaient leur salut et leur gloire, la victoire le suivant comme son ombre partout où il portait ses pas. A sa mort, de même qu'elle était née par lui, avec lui mourut la prospérité de la patrie.

CHAPITRE XXXVII.

De la ressemblance des enfants avec leurs pères.

=Comment Montaigne faisait son livre; il n'y travaillait que dans ses moments de loisir.=--Je ne mets la main à cette sorte de fagotage qu'est ce livre formé de tant de pièces diverses, que lorsque je n'ai absolument rien autre à faire et que je suis chez moi; aussi, s'est-il fait à différentes reprises et par intervalles, les circonstances faisant que je demeure parfois absent plusieurs mois consécutifs. Du reste, je ne substitue jamais de nouvelles idées aux premières; il peut m'arriver de changer un mot pour varier mes expressions, mais non de les modifier. Je cherche à représenter le cours de mes pensées et voudrais qu'on les saisisse chacune à son origine; je regrette de ne pas avoir commencé plus tôt, de manière à pouvoir suivre leurs transformations successives. Un valet que j'employais à les écrire sous ma dictée, s'est imaginé faire un beau coup, en me volant quelques fragments de mon ouvrage, qu'il a eu soin de choisir; je m'en console en pensant qu'il n'y gagnera pas plus que je n'y ai perdu.

=Il y a sept ou huit ans qu'il a commencé à l'écrire, et depuis dix-huit mois il souffre d'un mal qu'il avait toujours redouté, de la colique.=--Depuis que j'ai commencé, je suis devenu plus vieux de sept ou huit ans; ce n'a pas été sans faire quelque acquisition nouvelle, j'y ai gagné notamment des coliques néphrétiques que m'a values la libéralité des ans, car leur commerce et leur compagnie, en se prolongeant, ne se passent guère sans qu'on en recueille quelque fruit de ce genre. J'aurais bien voulu que parmi les présents divers dont ils peuvent gratifier ceux qui les fréquentent longtemps, ils en eussent choisi pour moi un autre plus à ma convenance; ils ne pouvaient m'en donner un que j'aie plus en horreur, et cela depuis mon enfance; car c'est précisément, de tous les accidents de la vieillesse, celui que je redoutais le plus.

=Combien les hommes sont attachés a la vie! il commence a s'habituer à cette cruelle maladie.=--Maintes fois, à part moi, j'ai pensé que j'allais trop de l'avant dans le sentier de la vie; qu'à force de faire un si long chemin, je ne devais pas manquer de finir par une mauvaise rencontre; je le sentais et je protestais, me disant qu'il était l'heure de partir, qu'il faut interrompre l'existence, en tranchant dans le vif, quand on est encore sain de corps, comme font les chirurgiens lorsqu'ils ont à couper quelque membre; me répétant qu'à celui qui ne rend pas à temps la vie qu'elle lui prête, la nature se fait d'ordinaire payer avec une bien rigoureuse usure. Et cependant, il s'en fallait tellement qu'à ce moment je fusse prêt pour ce départ que, depuis dix-huit mois ou à peu près que je suis en ce déplaisant état, je commence déjà à m'en accommoder; je me fais à ces douleurs qui sont devenues les compagnes inséparables de mon existence, j'y trouve des sujets de consolation et d'espérance; les hommes sont tellement acoquinés à leur misérable vie, qu'il n'est si rude condition qu'ils n'acceptent pour la conserver. Écoutez Mécène: «Que je ne puisse faire usage de mes mains, de mes pieds, que je sois cul-de-jatte, que j'aie perdu mes dents, qu'importe! tout est bien, du moment que je vis encore.»--C'était de la part de Tamerlan masquer, sous les dehors d'une sotte humanité, la cruauté étrange dont il usait à l'égard des lépreux qu'il faisait mettre à mort, dès qu'il lui en était signalé, «afin, disait-il, de les délivrer de l'existence si pénible qu'ils menaient»; comme si tous, sans exception, n'eussent pas préféré être trois fois lépreux et continuer à vivre.--Antisthène le cynique, étant fort malade, criait: «Qui me délivrera de mes maux?» Diogène, qui était venu le voir, lui présenta un couteau, en lui disant: «Ceci et de suite, si tu le veux.--Je ne demande pas, répliqua Antisthène, à être délivré de la vie, mais seulement de mes maux.»--Les souffrances qui n'affectent que l'âme ont beaucoup moins de prise sur moi que sur la plupart des autres hommes: partie, par un effet de ma raison, le monde tenant certaines choses pour si horribles, qu'elles lui semblent à éviter même au prix de la vie, tandis qu'elles me sont à moi à peu près indifférentes; partie, par un effet de ma constitution qui fait que je ne comprends pas les accidents et y demeure insensible, quand ils ne se manifestent pas par la douleur, disposition que je considère comme une des meilleures choses qui soient en moi. Pour ce qui est des souffrances auxquelles notre corps est réellement en butte et dont nous ne pouvons nous défendre, j'y suis excessivement sensible; et pourtant, jadis, les envisageant d'un regard mal assuré, par trop sensible et amolli par l'effet d'une heureuse santé, dont il m'a été donné de jouir longtemps, et de la tranquillité que Dieu m'a accordée durant la plus grande partie de mon existence, je les avais, par la pensée, conçues si intolérables, qu'en vérité j'en avais plus de peur que je n'en ai ressenti de mal; ce qui vient encore à l'appui de cette croyance que la plupart des facultés de l'âme, telles que nous en usons, apportent plus de trouble en notre vie qu'elles ne nous rendent service.

Je suis actuellement en proie à la pire de toutes les maladies, la plus soudaine, la plus douloureuse, la plus mortelle, celle pour laquelle les médecins sont le plus impuissants. J'en ai déjà subi cinq ou six accès bien longs et bien pénibles; et cependant, ou je me flatte, ou je crois que, malgré tout, il est encore possible de les endurer pour celui dont l'âme est dégagée de la crainte de la mort et ne prête pas attention aux menaces, conclusions et conséquences que les médecins nous mettent en tête; la douleur n'a pas, à elle seule, une acuité tellement violente et vive, qu'un homme calme doive en concevoir de la rage et du désespoir. Ces coliques ont eu au moins pour moi cet avantage, qu'elles me détermineront à ce que je n'ai encore pu prendre sur moi, d'être tout à fait prêt et familiarisé avec l'idée de la mort; car plus elles me presseront et m'importuneront, plus je parviendrai à moins redouter d'en finir. J'en étais déjà arrivé à ne tenir uniquement à la vie, que parce que je vis; elles dénoueront cet attachement qui demeure encore; et Dieu veuille que, si finalement leur violence venait à excéder mes forces, elles ne me rejettent pas dans l'extrême opposé, non moins condamnable, d'aimer et de désirer mourir! «Ne craignez ni ne désirez votre dernier jour (Martial).» Ce sont là deux passions à redouter; mais le remède est plus à notre portée pour l'une que pour l'autre.

=Il n'est pas de ceux qui réprouvent que l'on témoigne par des plaintes et des cris les souffrances que l'on ressent.=--Au surplus, j'ai toujours estimé de pure représentation, ce précepte qui ordonne * si rigoureusement et si positivement de faire bonne contenance et d'affecter le dédain et le calme devant la souffrance que nous cause le mal. Pourquoi la philosophie, qui ne tient compte que de ce qui est réel et de ses conséquences, va-t-elle s'amuser à ces apparences extérieures? Qu'elle laisse donc ce soin aux farceurs et à ceux qui professent la rhétorique et attachent une si grande importance à nos gestes; qu'elle concède franchement, lors même qu'elle ne part ni du cœur, ni de l'estomac, cette faiblesse qui se décèle par la voix, et qu'elle range * ces plaintes qu'on pourrait contenir, dans la catégorie des soupirs, des sanglots, des palpitations, des pâleurs que la nature a faits indépendants de notre volonté; et, pourvu que le courage soit sans effroi, nos paroles sans désespoir, qu'elle se déclare satisfaite; qu'importe que nous nous tordions les bras, pourvu que nous ne tordions pas nos pensées. C'est pour nous, et non pour autrui, que la philosophie nous forme; pour que nous soyons et non pour que nous paraissions être; qu'elle se borne à exercer son action sur notre entendement qu'elle s'est appliquée à dresser; qu'aux efforts de la colique, elle maintienne notre âme à même de se reconnaître, de suivre son train accoutumé, de combattre la souffrance et d'y résister, au lieu de se prosterner honteusement à ses pieds; elle peut être émue, échauffée par la lutte qu'elle a à soutenir, elle ne doit en être ni abattue ni renversée; elle doit demeurer capable, dans une certaine mesure, de conserver ses relations, de converser, de vaquer aux autres occupations qui lui sont dévolues. Dans d'aussi extrêmes accidents, c'est cruauté d'exiger de nous une attitude si hors nature; si notre âme est en bon état, c'est peu que nous ayons mauvaise mine; si ce doit être pour le corps un soulagement que de se plaindre, qu'il se plaigne; si l'agitation lui plaît, qu'il se tourne et se retourne, qu'il se démène à sa fantaisie; s'il s'imagine trouver une sorte de dérivatif à son mal (ainsi que certains médecins disent que cela vient en aide aux femmes enceintes, au moment de leur délivrance) en vociférant autant qu'il est en lui, si cela doit le distraire de ses souffrances, qu'il crie à tue-tête. Ne commandons pas ces manifestations, mais permettons-les. Non seulement Épicure pardonne au sage de crier au milieu des tourments, mais il le lui conseille: «Les lutteurs font de même; tout en frappant l'adversaire, tout en agitant leurs cestes, ils font entendre des gémissements; c'est que, sous l'effort de la voix, tout le corps se raidit et que le coup est asséné avec plus de vigueur (Cicéron).»--Le mal nous donne par lui-même assez de travail, sans encore nous embarrasser de règles superflues.

=Pour lui, il parvient assez bien à se contenir et, même dans les plus grandes douleurs, il conserve sa lucidité d'esprit.=--Ce que j'en dis, c'est pour excuser ceux qu'on voit d'ordinaire tempêter lorsqu'ils sont aux prises avec cette maladie et qu'ils ont à en soutenir les assauts; car pour moi, jusqu'à cette heure, j'ai réussi à faire un peu meilleure contenance, me contentant de gémir sans jeter les hauts cris; non que je me mette en peine pour conserver ce decorum extérieur, car je prise peu un semblable mérite et fais au mal toutes les concessions qu'il veut; mais parce que, ou mes douleurs ne sont pas aussi excessives que les leurs, ou que j'y apporte plus de fermeté que la plupart d'entre eux. Je me plains, je me dépite quand ces piqûres aiguës me pressent trop, mais il en est «qui crient, qui gémissent, qui font retentir l'air de voix lamentables (Attius)»; moi, je n'en arrive pas à un pareil désespoir. Je me palpe au plus fort de mes crises, et toujours j'ai constaté que je ne cesse dans ces moments d'être capable de parler, de penser, de répondre aussi raisonnablement qu'à tout autre, non cependant d'une façon aussi suivie, la douleur troublant et coupant mon attention. Quand on me croit le plus abattu, que les assistants me ménagent en ne me parlant pas, pour éprouver mes forces je leur tiens souvent de moi-même des propos qui n'ont pas le moindre rapport avec mon état. En somme, je demeure capable de tout par un effort momentané, mais qu'il ne faut pas prolonger. Que n'ai-je la chance de ce rêveur que nous présente Cicéron, qui, en songe, lutinant une fille de joie, se trouva débarrassé de la pierre qui lui obstruait le canal de l'urèthre et qui vint se perdre dans les draps! Ce sont des jouissances de tout autre nature que me causent les pierres qui se forment en moi. Dans les intervalles de douleur excessive, lorsque mon mal fait trêve, je me retrouve aussitôt dans mon état normal, d'autant que mon âme ne s'en alarme pas, elle ne fait que recevoir le contre-coup des sensations douloureuses qu'éprouve le corps, ce dont je suis certainement redevable au soin avec lequel je me suis raisonné à propos de ces accidents: «Maintenant, aucune peine, aucun danger ne sauraient me surprendre; j'ai tout prévu, je suis préparé à tout (Virgile).» Et cependant, pour un apprenti, je suis soumis à une assez rude épreuve; la transition a été bien prompte et bien dure, étant passé tout à coup d'une vie très douce et très heureuse, à un état des plus douloureux et des plus pénibles qui se puissent imaginer; outre que cette maladie est fort redoutable par elle-même, elle a eu chez moi des débuts beaucoup plus aigus et difficiles qu'ils ne sont d'ordinaire, et les accès me reviennent si souvent que ma santé m'en paraît atteinte à tout jamais. Je suis toutefois parvenu jusqu'ici à me maintenir dans une situation d'esprit telle que, si elle ne s'altère pas, je me trouverai avoir encore une existence en meilleures conditions que mille autres, qui ne souffrent ni de la fièvre, ni d'autre mal que celui qu'ils se donnent à eux-mêmes parce que leur jugement est en défaut.

=Ce qui l'étonne et ne peut s'expliquer, ce sont ces transmissions physiques et morales, directes et indirectes des pères, aïeux et bisaïeuls aux enfants.=--Il est un genre d'humilité fort adroite, qui naît de la présomption: c'est de reconnaître notre ignorance en certaines choses et d'avouer courtoisement que dans les œuvres de la nature, il y a des qualités et des conditions que nous ne pouvons saisir, dont nous sommes impuissants à découvrir les moyens et les causes. Par cette honnête et consciencieuse déclaration, nous espérons gagner qu'on nous croira aussi, quand nous parlerons de choses que nous disons comprendre. A quoi bon faire un triage parmi les miracles et les choses échappant à notre entendement qui ne nous touchent pas! il me semble que parmi celles que nous avons continuellement sous les yeux, il y en a de si étrangement incompréhensibles, qu'elles surpassent tous les miracles, par la difficulté que nous avons de les expliquer. Quelle chose prodigieuse n'est-ce pas, que cette goutte prolifique qui nous engendre et qui porte avec elle des empreintes, non seulement de la constitution physique de nos pères, mais aussi de leurs pensées et de leurs penchants? Où se loge, en cette goutte d'eau, ce nombre infini de formes embryonnaires? Comment ces germes de ressemblance sont-ils disposés en elle, pour que, par une progression singulière et qui échappe à toute règle, un arrière-petit-fils tienne de son bisaïeul, un neveu de son oncle? Dans la maison des Lépide, à Rome, trois membres de cette famille, non de père en fils, mais avec des intervalles dans la filiation, sont nés avec des taies sur le même œil. A Thèbes, il y avait une lignée où chacun, alors qu'il était encore dans le sein de la mère, portait une empreinte de fer de lance, si bien que ceux qui ne l'avaient pas, étaient tenus pour illégitimes. Aristote dit que chez un peuple où les femmes étaient en commun, on attribuait aux pères leurs enfants, par la ressemblance des uns avec les autres.

=Il pense tenir de son père ce mal de la pierre dont il est affligé, comme aussi il a hérité de lui son antipathie pour les médecins.=--Il est à croire que je dois à mon père cette disposition à la pierre; car il est mort d'un calcul de forte dimension qu'il avait dans la vessie et dont il souffrait considérablement. Il ne s'est aperçu de son mal que dans sa soixante-septième année; jusque-là, il n'avait rien éprouvé de nature à le mettre sur ses gardes, rien ressenti ni dans les reins, ni dans le côté, ni ailleurs; il avait vécu jusqu'alors en parfaite santé et n'était pas sujet aux maladies; celle-ci dura encore sept ans, durant lesquels il mena une fin d'existence des plus douloureuses. J'étais né vingt-cinq ans, et même davantage, avant que le mal ne se déclarât, alors que sa santé était dans son meilleur état; par ordre de naissance, j'étais le troisième de ses enfants. Où, pendant tout ce temps, a couvé cette propension à cette infirmité; et, alors que mon père était si loin d'en souffrir, comment cette si faible émanation de lui-même, d'où je suis sorti, a-t-elle été, pour sa part, impressionnée au point que je n'ai commencé à la ressentir que quarante-cinq ans après, et que, jusqu'ici, de tant de frères et de sœurs, tous issus de la même mère, je sois le seul dans ce cas? Celui qui m'éclairera à cet égard, peut être assuré que je le croirai dans les explications qu'il me donnera sur tous autres miracles qu'il voudra, pourvu qu'il ne me paie pas, comme cela arrive d'ordinaire, d'une théorie beaucoup plus fantastique et difficile à admettre que la chose elle-même.

Que les médecins excusent un peu ma liberté de langage; mais cette infusion, cette insinuation œuvre de la fatalité, m'ont également communiqué la haine et le mépris que je porte à leurs doctrines; cette antipathie pour leur art m'est héréditaire. Mon père a vécu soixante-quatorze ans; mon aïeul, soixante-neuf; mon bisaïeul, près de quatre-vingts; tous, sans avoir pris aucun remède d'aucune sorte, et, pour eux, tout ce qui n'était pas d'usage ordinaire, était considéré comme drogue. La médecine s'est formée d'observations et d'expérience; il en a été de même de ma manière de voir. Cette longévité n'est-elle pas un fait d'expérience des mieux établi? Je ne sais si tous les médecins réunis pourraient relever sur leurs registres trois cas pareils d'hommes nés, élevés et morts au même foyer, sous le même toit, ayant vécu autant grâce à leur intervention. Ils seront bien obligés d'avouer que si, en cela, la raison n'est pas pour moi, j'ai du moins de mon côté le hasard; or, chez eux, le hasard est un bien plus grand maître que la raison. Qu'ils ne tirent pas avantage de ma situation présente, qu'ils ne me menacent pas; atterré comme je le suis, ce ne serait pas loyal. A dire vrai, les exemples tirés de ma propre famille, me donnent assez avantage sur eux, bien qu'ils s'arrêtent là; mais les choses humaines persistent rarement aussi longtemps, et il ne s'en faut que de dix-huit ans, que celle-ci ait déjà une durée de deux cents ans, la naissance de mon bisaïeul remontant en effet à l'an mil quatre cent deux; il ne serait donc pas étonnant que cette expérience commençât à tourner autrement. Qu'ils ne me reprochent pas les maux qui m'assaillent à cette heure; j'ai vécu pour ma part quarante-sept ans en parfaite santé, n'est-ce pas suffisant? Si ma vie prenait fin à ce moment, elle serait encore des plus longues.

Mes ancêtres, par une tendance qui était dans leur nature, et qui chez eux était irraisonnée, appréciaient peu la médecine; la seule vue des drogues faisait horreur à mon père. Le sieur de Gaviac, mon oncle paternel, homme d'église, était maladif depuis sa naissance; il n'en a pas moins vécu, avec sa santé débile, jusqu'à soixante-sept ans. Ayant été pris jadis d'une forte et violente fièvre continue, les médecins décidèrent de lui déclarer que s'il ne voulait pas s'en remettre à leurs soins (ils appellent soins ce qui le plus souvent nous empêche de guérir), il était infailliblement perdu. Le bon homme, fort effrayé de cette horrible sentence, leur répondit: «Alors, c'en est fait, je suis un homme mort»; mais Dieu ne tarda pas à mettre ce pronostic en défaut. Ils étaient quatre frères; seul, le sieur de Bussaguet, qui était le plus jeune et de beaucoup, eut recours à eux; je suis porté à croire que c'était en raison des rapports qu'il avait avec les personnes d'autres professions, car lui-même était conseiller au parlement. Mal lui en prit, car bien que paraissant le plus robuste de constitution des quatre, il mourut longtemps avant les autres; un seul, le sieur de Saint-Michel, l'avait précédé au tombeau.

=Motif du peu d'estime en laquelle il tient leur science; elle fait plus de malades qu'elle n'en guérit.=--Il est possible que je tienne d'eux cette aversion naturelle pour la médecine; mais, s'il n'y eût eu que cette seule considération, j'aurais essayé de la surmonter, car tous ces partis pris qui naissent en nous sans raison, sont mauvais; c'est une sorte de maladie qu'il faut combattre. Peut-être était-ce une prédisposition, mais, depuis, la raison est survenue qui, l'appuyant et la fortifiant, a déterminé l'opinion que j'en ai, car je hais également de se déclarer contre cet art en raison de ce que ses procédés ont de désagréable. Ce serait contraire à ma disposition d'esprit qui me porte à trouver que la santé vaut d'être conservée au prix de toutes les incisions et cautérisations, si pénibles qu'elles soient; car si, d'accord avec Épicure, les voluptés qui ont pour conséquence des douleurs trop grandes me semblent à éviter, les douleurs qui ont pour résultat des voluptés qui les excèdent me paraissent à rechercher.--C'est une chose précieuse que la santé, la seule qui, en vérité, mérite qu'on y emploie pour se la procurer, non seulement le temps, la sueur, la peine, les biens dont on dispose, mais la vie elle-même; d'autant que, sans elle, l'existence nous devient * pénible et à charge; sans elle, la volupté, la sagesse, la science, la vertu elle-même se ternissent et s'évanouissent. Aux raisonnements les plus fermes et les plus serrés par lesquels la philosophie pourrait chercher à nous prouver le contraire, il suffit d'opposer l'impossibilité dans laquelle Platon, supposé frappé d'un accès d'épilepsie ou d'une attaque d'apoplexie, se serait trouvé de tirer la moindre aide des riches facultés de son âme. Tout chemin qui mènerait à la santé, ne serait pour moi ni rude, ni coûteux; mais j'ai certaines raisons, au moins apparentes, qui font que je me défie étrangement de toutes les assertions des médecins. Je ne dis pas que la médecine n'ait quelques données sérieuses; que, parmi tant de productions de la nature, il n'y en ait pas qui soient propres à la conservation de notre santé, cela est certain: je sais qu'il y a des herbes qui provoquent la transpiration, d'autres qui l'arrêtent; je sais, par expérience, que le raifort produit des vents, et que les feuilles de séné amènent un relâchement du ventre; plusieurs autres faits d'observation me sont connus, tout comme je sais que le mouton est nourrissant et que le vin réconforte; Solon ne disait-il pas que manger est un médicament comme un autre, que c'est le remède qui s'emploie contre la maladie de la faim. Je ne désavoue pas que nous mettions à profit les productions de ce monde, et ne doute pas de la puissance et des ressources de la nature, ni de la possibilité de la faire servir à nos besoins; je vois combien les brochets et les hirondelles se trouvent parfaitement de s'en remettre à elle; mais je me défie des inventions de notre esprit, de notre science, de notre art, pour lesquelles nous l'avons abandonnée elle et ses règles, et que nous ne savons contenir dans de sages limites.--De même que nous décorons du nom de justice un fatras des premières lois venues, mises en vigueur et appliquées dans des conditions souvent fort ineptes et fort iniques, et que ceux qui critiquent un pareil système et le dénoncent, n'entendent pourtant pas condamner cette noble vertu dont il a emprunté le nom, mais seulement l'abus et la profanation de cette appellation si respectable; de même, dans la médecine, j'honore son nom glorieux, ce qu'elle se propose, ce qu'elle nous promet de si grande utilité pour le genre humain; mais ce à quoi nous l'appliquons, quand nous en parlons, je ne l'honore, ni l'estime.

En premier lieu, l'expérience m'a appris à redouter les médecins; car, à ma connaissance, il n'est pas de gens si tôt malades, si tard guéris, que ceux qui se mettent entre leurs mains; leur santé elle-même est altérée et compromise par les régimes qu'on leur impose. Les médecins ne se contentent pas de régenter la maladie, ils vont jusqu'à rendre la santé malade, afin qu'en aucun moment on ne puisse échapper à leur autorité; d'une santé qui, jamais, ne laisse rien à désirer, ne concluent-ils pas qu'elle est l'indice d'une maladie grave qui surviendra dans l'avenir? J'ai été assez souvent malade et, sans avoir recours à eux, mes maladies, et j'en ai eu, je puis dire, de toutes sortes, ne m'ont pas plus fait souffrir et ont été aussi courtes que chez n'importe quel autre, sans que j'y aie mêlé l'amertume de leurs ordonnances. Quand je suis en santé, j'en agis complètement à ma guise, sans m'imposer de règle, ne tenant compte que de mes habitudes et de mon plaisir. Si je voyage, tout lieu m'est bon pour y stationner, parce que lorsque je suis malade, je n'ai pas besoin d'un régime autre que celui que j'observe étant bien portant, par suite je ne m'inquiète pas de me trouver sans médecin, sans apothicaire, sans secours, ce dont j'en vois qui se tourmentent plus que de leur mal. Du reste, par leur état de santé et la durée de leur vie, les médecins sont-ils eux-mêmes un témoignage déjà si probant de bons effets de leur science?

=La plupart des peuples, entre autres les Romains, ont longtemps existé sans connaître les médecins.=--Il n'est pas de peuple qui ne soit demeuré plusieurs siècles sans médecins; et ces siècles, les premiers de leur existence, en furent les meilleurs et les plus heureux. Encore à cette heure, la dixième partie des gens de par le monde n'en use pas; nombre de nations où on vit en meilleure santé et plus longtemps qu'ici, ne les connaissent pas; et, parmi nous, le bas peuple s'en passe et s'en trouve bien. Les Romains sont demeurés six cents ans avant de les admettre, et, après en avoir essayé, les ont chassés de leur ville, à l'instigation de Caton le censeur, qui montra comment il pouvait aisément s'en passer en vivant quatre-vingt-cinq ans, et faisant vivre sa femme jusqu'à l'âge le plus avancé, non sans le secours de la médecine, mais bien sans celui des médecins, car ce nom de médecine se peut appliquer à tout ce qui est susceptible de concourir à la conservation de notre santé. Il maintenait sa famille bien portante, dit Plutarque, en lui faisant manger force lièvres, je crois; comme les Arcadiens qui, au dire de Pline, guérissaient toutes les maladies avec du lait de vache, et les Libyens qui, d'après Hérodote, jouissent en général d'une santé exceptionnelle grâce à la coutume qu'ils ont de cautériser, en y appliquant le feu, les veines du cou et des tempes à leurs enfants, quand ils ont atteint l'âge de quatre ans, coupant court par là, pour toute leur vie, à toute production de rhume. Dans mon pays même, les gens de la campagne n'emploient, pour tous les accidents, que du vin aussi fort qu'il se peut, mêlé à quantité de safran et d'autres épices; et ils en usent avec un égal succès dans tous les cas.

=L'utilité des purgations imaginées par la médecine n'est rien moins que prouvée; sait-on du reste jamais si un remède agit en bien ou en mal, et s'il n'eût pas mieux valu laisser faire la nature?=--Et à vrai dire, à quels autres but et effet, tend, après tout cette diversité d'ordonnances confuses, si ce n'est à vider le ventre, ce que peuvent faire mille herbages que nous avons constamment sous la main? et puis, je ne sais trop si cette pratique est aussi utile qu'on le dit, et si notre nature n'a pas besoin que les excréments demeurent dans une certaine mesure, tout comme la lie du vin est nécessaire à sa conservation. Ne voit-on pas souvent des hommes en bonne santé avoir, sous l'effet d'un accident n'affectant pas cette partie du corps, des vomissements et des flux de ventre, et évacuer une grande quantité d'excréments, sans qu'avant l'accident ils en eussent besoin, et sans qu'après ce leur soit bon, en éprouvant même des inconvénients et une aggravation de leur état. C'est du grand Platon que j'ai appris naguère que des trois sortes de perturbations qu'il nous est possible de provoquer en nous, la dernière et la pire est celle occasionnée par les purgations auxquelles nul homme, à moins qu'il ne soit fou, ne doit avoir recours qu'à la dernière extrémité. On va ainsi troublant et éveillant le mal par ce qu'on lui oppose et dont les effets sont contraires, alors qu'il faudrait que ce soit uniquement notre genre de vie qui, peu à peu, l'alanguisse et l'amène à prendre fin. Les combats violents que se livrent la drogue et le mal sont toujours à notre préjudice, puisqu'ils se passent en nous et que la drogue ne nous est que d'un secours auquel nous ne pouvons nous fier; que, par elle-même, elle n'est pas favorable à notre santé et qu'elle n'a accès en nous que parce que nous ne sommes pas en bon état. Laissons un peu faire la nature; l'ordre par lequel elle assure la conservation des puces et des taupes, assure de même celle des hommes, lorsque avec la même patience qu'y mettent les puces et les taupes ils se laissent gouverner par elle. A cet ordre, nous avons beau crier: Bihorre (Allons vite)! nous arriverons à nous enrouer, mais non à activer sa marche que rien ne trouble ni infléchit; notre crainte, notre désespoir, loin de l'inciter à nous prêter son aide, l'en dégoûte et le lui fait différer; il doit assurer au mal aussi bien qu'à la santé de suivre leur cours, il ne saurait se prêter à favoriser l'un au détriment de l'autre, et il ne le fera pas, parce qu'il ne serait plus l'ordre, il serait le désordre. Suivons-le, de par Dieu! suivons-le; il dirige ceux qui le suivent; ceux qui ne le suivent pas, il les entraîne et, avec eux, leur rage et leur médecine, le tout ensemble. Faites-vous ordonner une purgation pour votre cervelle, elle sera de meilleur effet que pour votre estomac.

On demandait à un Lacédémonien à quoi il devait d'avoir vécu si bien portant et si longtemps: «A ce que je ne sais pas ce que c'est que se droguer,» répondit-il.--L'empereur Adrien, lors de sa mort, répétait sans cesse que l'affluence des médecins l'avait tué.--Un mauvais lutteur s'était fait médecin: «Courage, lui dit Diogène, tu as raison; tu vas pouvoir maintenant mettre en terre, ceux qui t'y ont mis autrefois.»--«Ils ont cette heureuse chance, disait Nicoclès, que le soleil éclaire leurs succès et que la terre cache leurs fautes.»

=Les médecins se targuent de toutes les améliorations qu'éprouve le malade, et trouvent toujours à excuser le mauvais succès de leurs ordonnances.=--En outre, ils ont une façon bien avantageuse de faire tourner à leur profit les événements quels qu'ils soient: Si le hasard, la nature ou toute autre cause (et le nombre en est infini) à laquelle ils sont étrangers, ont sur vous une action favorable et salutaire, c'est leur privilège de se l'attribuer; à eux revient le mérite de toutes les améliorations que ressent le patient qui s'est mis entre leurs mains; ce qui m'a guéri, moi et mille autres qui n'appelons pas les médecins à notre aide, ils s'en font honneur auprès de ceux qu'ils traitent. Quant aux accidents fâcheux qui leur arrivent, ou ils les désavouent complètement et les imputent à la faute de leur malade, en invoquant des raisons si futiles, qu'ils ne peuvent manquer d'en trouver bon nombre à donner: Il a découvert son bras; il a entendu le bruit d'une voiture, «le bruit de chars embarrassés au détour de rues étroites (Juvénal)»; on a entr'ouvert sa fenêtre; il s'est couché sur le côté; il lui est passé par la tête des idées pénibles. En somme, une parole, un songe, un regard de quelqu'un ayant le mauvais œil leur semblent une excuse suffisante pour se décharger de leur faute. Ou encore, si cela leur convient mieux, ils se servent de cette aggravation au mieux de leurs intérêts, en s'y prenant de la manière suivante, qui ne peut jamais leur donner de mécompte: lorsque la maladie redouble par l'effet de leur médicamentation, ils nous en dédommagent en affirmant que, sans leurs remèdes, c'eût été bien pire, et que celui dont ils ont transformé un refroidissement en un accès de fièvre passagère eût été, sans eux, atteint de fièvre continue. Peu leur importe de ne pas réussir, le dommage étant tout profit pour eux. Ils ont vraiment bien raison de requérir de leurs malades une confiance aussi optimiste, et il la faut en vérité à ceux-ci bien entière et bien souple, pour en arriver à accepter tout ce que leurs médecins imaginent, si peu croyable que ce soit. Platon disait avec juste raison que les médecins peuvent mentir en toute liberté, puisque notre salut dépend de la frivolité et de la fausseté des assurances qu'ils nous donnent.--Ésope, cet auteur d'un talent exceptionnel, dont peu de gens sont en état de discerner la grâce, est plaisant quand il nous décrit l'autorité tyrannique qu'ils usurpent sur ces pauvres esprits affaiblis et abattus par le mal et la crainte. Il conte qu'un malade, questionné par son médecin sur l'effet produit par des médicaments qu'il lui a fait prendre, lui répond: «J'ai beaucoup transpiré.--Cela est bon,» dit le médecin. Une autre fois, lui ayant demandé comment il s'était comporté depuis qu'il ne l'avait vu: «J'ai eu excessivement froid, lui répond le malade, et de violents frissons.--Très bien,» fait aussitôt le médecin. Une troisième fois, s'enquérant encore comment il se portait: «Je me sens, répond-il, enfler et devenir bouffi, comme si j'étais hydropique.--Voilà qui est parfait,» réplique le médecin. Un des domestiques du patient venant, après cette dernière visite, s'informer auprès de lui de son état: «Je vais bien, mon ami, lui dit-il, si bien qu'à force d'aller bien, je me meurs.»

=Loi des Égyptiens rendant les médecins responsables de l'efficacité du traitement de leurs malades.=--Il y avait en Égypte une loi fort juste, qui déchargeait le médecin de toute responsabilité pendant les trois premiers jours, quand un malade se confiait à lui; durant ce temps, son client était traité à ses propres risques et périls; mais, ces trois jours écoulés, le médecin devenait responsable et le traitement passait à sa charge. Esculape, leur patron, a bien été frappé de la foudre pour avoir ramené Hippolyte de la mort à la vie: «Jupiter, indigné qu'un mortel eût été rappelé de la nuit infernale à la lumière du jour, frappa de la foudre le fils d'Apollon, l'inventeur de cet art audacieux, et le précipita dans le Styx (Virgile)», pourquoi ses successeurs, qui font passer tant d'âmes de vie à trépas, seraient-ils indemnes? L'un d'eux vantait à Nicoclès l'autorité considérable à laquelle son art était parvenu: «C'est bien mon sentiment, dit Nicoclès, puisqu'il peut tuer tant de gens impunément.»

=Le mystère sied à la médecine; le charlatanisme que les médecins apportent dans la confection de leurs ordonnances, leur attitude compassée auprès des malades, en imposent; ils devraient aussi ne jamais discuter qu'à huis clos et se garder de traiter à plusieurs un même malade.=--Si j'avais été admis à donner mon avis, j'aurais voulu pour eux des traditions où la divinité et le mystère eussent eu plus de part; ils avaient bien commencé, mais ils n'ont pas poursuivi. C'était un bon point de départ que d'avoir fait émaner leur science des dieux et des démons, d'avoir pris un langage à part, une écriture à part, quoi qu'en pense la philosophie qui estime que c'est folie de vouloir donner en termes inintelligibles des conseils à un homme qui a à en faire son profit: «Comme si, pour conseiller à un malade d'avaler un escargot, un médecin lui ordonnait de prendre un enfant de la terre, marchant dans l'herbe, dépourvu de sang et portant sa maison sur son dos (Cicéron).»--C'était une bonne règle pour leur art, qu'on retrouve du reste dans tous les arts * fantastiques qui ne sont pas sérieux et qui ont pour base le surnaturel, que celle qui pose que la foi du patient, par l'espérance et l'assurance qu'elle engendre en lui, doit seconder l'action du médecin et en faciliter l'effet; cette règle, chez eux, va jusqu'à établir que le praticien le plus ignorant, le plus grossier, si l'on a confiance en lui, est préférable au plus expérimenté, si celui-ci est inconnu.--Le choix même de leurs drogues a quelque chose de mystérieux et de sacré: le pied gauche d'une tortue, l'urine d'un lézard, la fiente d'un éléphant, le foie d'une taupe, du sang tiré de dessous l'aile droite d'un pigeon blanc, et, pour nous autres, atteints de coliques néphrétiques (est-ce assez abuser de nos misères), des crottes de rat pulvérisées et telles autres prescriptions bizarres qui tiennent plus des enchantements de la magie que d'une science sérieuse. Je laisse de côté ces autres singularités: que les pilules sont à prendre en nombre impair; qu'il faut, pour les prendre, faire choix de certains jours et fêtes de l'année; que les herbes entrant dans leurs ingrédients sont à cueillir à des heures déterminées; enfin l'air rébarbatif et réfléchi, dont se moque Pline lui-même, qu'ils apportent dans leur attitude et leur contenance. Seulement, avec de si beaux débuts, ils ont, dirais-je, commis la faute de ne pas avoir ajouté que leurs assemblées et leurs consultations auraient un caractère religieux et seraient secrètes; qu'aucun profane n'y aurait accès, pas plus que lorsqu'on célèbre les mystères du culte d'Esculape; de cette faute, il arrive que leurs irrésolutions, la faiblesse de leurs raisonnements sur ce qu'ils croient deviner et qui sert de base à leurs discussions si acrimonieuses, pleines de haine, de jalousie, de considérations personnelles, venant à être révélées à tout un chacun, il faut être étonnamment aveugle, pour ne pas se sentir bien aventuré quand on se remet entre leurs mains.--Qui a jamais vu un médecin confirmer tout simplement l'ordonnance d'un confrère, sans y rien ajouter ou retrancher? ils trahissent par là l'inanité de leur art, et nous font voir qu'ils se préoccupent plus de leur réputation et par suite de leurs profits, que de leurs malades. Celui-là de leurs docteurs a été le plus sage qui, anciennement, leur a recommandé de n'être qu'un à s'occuper d'un même malade; s'il ne fait rien qui vaille, la faute d'un seul ne sera pas de grande importance pour le bon renom de la corporation; et une grande gloire rejaillira sur tous, si, au contraire, il vient à bien rencontrer. Quand ils sont plusieurs à s'occuper d'un même cas, ils décrient continuellement le métier, d'autant qu'il leur arrive de faire plus souvent mal que bien. Ils devraient se contenter du perpétuel désaccord qui existe dans les opinions des principaux maîtres et auteurs de leur science dans l'antiquité, désaccord que connaissent seuls les gens qui sont versés dans les lettres, sans laisser voir au vulgaire les controverses et les changements d'idées qui continuent à abonder en eux et à les diviser.

=Sur la cause même des maladies que d'opinions diverses!=--Voulons-nous un exemple des débats de la médecine, aux temps anciens? Hiérophile attribue à nos humeurs la cause originelle de nos maladies; Érasistrate, au sang des artères; Asclépiade, aux atomes invisibles qui pénètrent par nos pores; Alcméon, à une surabondance ou à un affaiblissement des forces corporelles; Dioclès, à une inégalité dans la proportion des éléments dont se compose le corps, ainsi qu'à la qualité de l'air que nous respirons; Straton, à un excès, à une difficulté d'assimilation et à une corruption des aliments que nous prenons; Hippocrate l'attribue aux esprits. Un de leurs amis, qu'ils connaissent mieux que moi, dit à ce propos que «la science la plus importante pour nous, celle qui a charge de notre conservation et de notre santé, est, par malheur, la plus incertaine, la plus confuse, la plus agitée par les changements qui s'y produisent». Il n'y a pas grand mal à ce que nous fassions erreur dans la mesure de la hauteur du soleil, non plus que dans la résolution de quelque calcul astronomique; mais ici, où il y va de tout notre être, il n'est pas sage de nous abandonner à la merci de l'agitation produite par tant de vents contraires.

=Époque à laquelle la médecine a commencé à être en crédit et fluctuations qu'ont, depuis cette origine, subies les principes sur lesquels elle repose.=--Avant la guerre du Péloponèse, il n'était guère question de cette science; Hippocrate la mit en crédit. Toutes les règles qu'il en posa, furent postérieurement modifiées par Chrysippe; Érasistrate, petit-fils d'Aristote, renversa tout ce que Chrysippe en avait écrit. Après eux, vinrent les Empiriques qui appliquèrent à cet art une méthode toute différente de celle suivie jusqu'alors. Quand le crédit de ces derniers commença à vieillir, Hérophile fit application d'une médecine toute autre, contre laquelle Asclépiade, qui vint après, s'éleva et dont il triompha à son tour. Les opinions de Thémisson, puis celles de Musa * vinrent plus tard faire autorité; puis encore après, celles de Vectius Valens, fameux par ses relations intimes avec Messaline. Au temps de Néron, Thessalus tint le sceptre; il abolit et condamna tout ce qui avait été admis jusqu'à lui. Sa doctrine fut renversée par Crinas de Marseille qui introduisit à nouveau de régler toutes les opérations médicales d'après les tables astronomiques et le cours des astres; de manger, boire et dormir aux heures qui plaisaient à la Lune et à Mercure. Son autorité ne tarda pas à être supplantée par celle de Charinus, médecin de cette même ville de Marseille, qui non seulement combattit les procédés de la médecine ancienne, mais encore l'usage des bains chauds que tout le monde pratiquait et qui, depuis tant de siècles, étaient passés dans les habitudes: il faisait baigner les gens dans l'eau froide, même en hiver, et plongeait ses malades dans l'eau telle qu'on la puisait dans les ruisseaux.--Jusqu'au temps de Pline, aucun Romain n'avait encore daigné exercer la médecine; elle se faisait par les étrangers et les Grecs, comme cela a lieu chez nous Français, où elle se fait par des gens baragouinant le latin; car, ainsi que le dit un très grand médecin, nous n'acceptons pas aisément la médecine que nous comprenons, pas plus que la drogue que nous cueillons nous-mêmes. Si, dans les contrées d'où nous tirons le gaiac, la salsepareille et le bois d'esquine, il y a des médecins, combien y doit-on faire fête à nos choux et à notre persil, en raison de la vogue dont jouissent les produits qui sont étrangers, rares et chers, personne n'osant faire fi de choses qu'on a été chercher si loin, en s'exposant aux risques d'un long et périlleux voyage?--Entre ces transformations de la médecine dans les temps anciens et notre époque, il y en a eu d'autres en nombre infini; le plus souvent, elles ont été radicales et universelles, comme celles introduites de notre temps par Paracelse, Fioravanti et Argentarius, qui ne changent pas seulement une recette mais, à ce que l'on m'a dit, tout ce qui fait loi en médecine, ainsi que les conditions mêmes dans lesquelles elle s'exerce, accusant d'ignorance et de charlatanisme tous ceux qui, avant eux, ont exercé cette profession. Je vous laisse à penser ce que, dans tout cela, devient le pauvre patient.

=Rien de moins certain que les médicaments ne fassent pas de mal s'ils ne font pas de bien; en outre, les méprises sont fréquentes; la chirurgie offre une bien plus grande certitude.=--Si encore, quand ils se trompent, nous étions assurés que si nous n'en retirons profit cela du moins ne nous nuit pas, ce serait un compromis honorable que d'avoir chance de nous bien porter, sans risquer de courir à notre perte. Ésope, dans ses contes, nous dit que quelqu'un ayant acheté un esclave maure et croyant que la couleur de sa peau était le fait d'un accident et provenait de mauvais traitements que lui aurait fait endurer son premier maître, lui fit suivre, avec grand soin, un régime comportant bains et tisanes qui eut pour effet de ne modifier en rien le teint basané du Maure, mais altéra complètement sa santé excellente auparavant.--Combien ne voyons-nous pas les médecins s'imputer les uns aux autres la mort de leurs patients? J'ai souvenance d'une maladie très dangereuse, souvent mortelle, atteignant surtout les basses classes, qui, il y a quelques années, sévit dans les villes de mon voisinage. L'épidémie passée après avoir fait un nombre considérable de victimes, un des plus fameux médecins de la contrée publia sur la matière un ouvrage dans lequel il critiquait l'usage qui avait été fait de la saignée pour combattre cette maladie, confessant que c'était là l'une des principales causes des pertes qui avaient été faites. Il y a mieux, ceux d'entre eux qui écrivent, conviennent qu'il n'y a pas de médicament qui n'ait un effet nuisible; si ceux mêmes qui nous sont d'un effet utile, nous nuisent d'une façon ou d'une autre, que doivent produire ceux qu'on nous fait absorber hors de propos? Quand ce ne serait que cela, j'estime que pour ceux auxquels en répugne le goût, c'est un effort dangereux qui peut leur être préjudiciable, que de les leur faire prendre ainsi à contre-cœur, à pareil moment; je crois que c'est soumettre le malade à une bien rude épreuve, alors qu'il a tant besoin de repos; sans compter qu'à considérer les incidents si légers, si insignifiants qui, d'après les médecins, sont ordinairement cause de nos maladies, j'en arrive à conclure qu'une fort petite erreur dans l'administration de leurs drogues peut nous nuire considérablement. Or, si l'erreur d'un médecin est dangereuse, nous sommes en bien mauvaise situation, car il lui est bien difficile de ne pas y retomber souvent; il a besoin de trop de documents, d'examens, d'être au fait de trop de circonstances, pour asseoir judicieusement ses résolutions; il faut qu'il connaisse le tempérament du malade, sa température, son humeur, ses dispositions, ses occupations et même ce qu'il pense et ce qu'il rêve; il faut qu'il se rende compte des conditions ambiantes, de la nature du lieu, de l'air, du climat, où en sont les planètes de leur révolution et leurs influences; il doit savoir les causes de la maladie, les caractères sous lesquels elle se présente, ses effets, les jours critiques; de la drogue dont il fera emploi, il a à connaître le poids, l'action, le pays d'où elle vient, son aspect, à quelle époque elle remonte pour juger de sa force, les quantités à ordonner; et, toutes ces conditions envisagées, il faut qu'il sache les proportionner les unes aux autres, de manière à ce qu'elles s'harmonisent parfaitement. Pour peu qu'il se méprenne, que de tant d'éléments divers, un seul agisse à contre-temps, en voilà assez pour que nous soyons perdus; et Dieu sait de quelles difficultés est la connaissance de ces diverses particularités! Comment, par exemple, déterminer le caractère propre de la maladie, chacune se présentant sous une infinité de formes? Que de débats et de doutes soulèvent chez les praticiens les déductions à tirer de l'examen des urines! Sans ces difficultés, ils ne seraient pas, comme nous les voyons, en continuelles discussions sur le diagnostic du mal, et quelles excuses auraient-ils pour cette faute qu'ils commettent si souvent de prendre une martre pour un renard? Quand je les ai consultés sur mes propres maux, pour peu que le cas présentât quelque difficulté, je n'en ai jamais trouvé trois qui aient pu se mettre d'accord. Naturellement, mes remarques à cet égard se portent plus particulièrement sur les faits qui me touchent: dernièrement, à Paris, un gentilhomme, sur une consultation de médecins, se soumit à l'opération de la taille; on ne trouva pas plus de pierre dans sa vessie que dans sa main. Ici même, un évêque, avec lequel j'étais fort lié, avait été instamment conseillé par la plupart des médecins qui l'avaient examiné, de se faire opérer pour cette même maladie; je m'étais même entremis pour l'y décider, convaincu que j'étais, sur la foi d'autrui, qu'il y avait lieu; lorsqu'il fut mort et qu'on fit son autopsie, on trouva qu'il n'avait que mal aux reins. Les médecins, quand il s'agit de cette maladie, sont moins excusables qu'en toutes autres, parce que là le mal est pour ainsi dire palpable.--C'est en quoi la chirurgie me semble être une science qui offre beaucoup plus de certitude, parce qu'on y voit et sent ce qu'on fait, il y a moins à conjecturer et à deviner; tandis que les médecins n'ont pas de speculum leur permettant d'examiner le cerveau, les poumons, le foie comme ils sont à même de le faire pour la matrice.

=Comment ajouter foi à des médicaments complexes, composés en vue d'actions différentes et parfois opposées?=--Nous ne pouvons même pas ajouter foi aux assurances qu'ils nous donnent, car lorsqu'ils ont à pourvoir à divers accidents produisant des effets contraires qui nous oppressent simultanément et ont entre eux des rapports presque inévitables, comme dans le cas où nous éprouvons de la chaleur au foie et du froid à l'estomac, ils vont nous persuadant que de leurs ingrédients, ceci réchauffera l'estomac, cela refroidira le foie; l'un doit aller droit aux reins, voire même jusqu'à la vessie, sans faire sentir son action sur d'autres parties de nous-mêmes, et, durant ce long parcours plein d'embarras, doit conserver ses forces et sa vertu jusqu'à ce qu'il soit parvenu au point où il doit agir par ses propriétés occultes; un autre asséchera le cerveau, celui-là humectera le poumon; et ayant mêlé le tout ensemble pour en constituer le breuvage qu'il va falloir absorber, n'est-ce pas en quelque sorte rêver que d'espérer qu'alors, dans ce mélange confus, chacune de ces diverses propriétés, se triant d'elle-même, se séparera des autres et ira satisfaire à celui de ces divers offices qui lui est dévolu? Aussi je crains fort qu'elles ne s'égarent ou que, se trompant de destination, ne viennent à porter le trouble là où elles ont affaire. N'est-il pas également à appréhender que dans ce pêle-mêle liquide, elles ne se corrompent, ne se confondent, ne s'altèrent les unes les autres? Enfin, c'est à un autre que celui qui l'a formulée, qu'incombe l'exécution de cette ordonnance, à la foi, à la merci de laquelle nous nous abandonnons, et dont, je le répète, dépend notre vie!

=Chaque maladie devrait être traitée par un médecin distinct qui s'en serait spécialement occupé.=--Nous avons, pour nous habiller, des gens qui ne confectionnent que des pourpoints, tandis que d'autres ne font que des chausses; et nous sommes d'autant mieux servis que chacun d'eux ne se mêle que de ce qui le regarde et que son talent s'exerce dans des limites plus restreintes, mieux que nous ne le serions par un tailleur qui fait le tout. Pour ce qui est de la nourriture, les grands, pour la préparation de leurs aliments, ont avantage à avoir des gens qui préparent les potages et d'autres les rôtis; un cuisinier qui a charge des uns et des autres ne parvient pas à les réussir tous aussi bien. C'est une idée analogue qui faisait qu'avec raison, les Égyptiens n'admettaient pas qu'en ce qui touche l'art de guérir, le médecin fût universel: ils spécialisaient les différentes branches de cette profession; chaque maladie, chaque partie du corps avait son spécialiste; de la sorte, chacun ne s'occupant que d'elle, chacune était beaucoup mieux traitée et plus suivant ce qui lui convenait. Les médecins de nos jours ne réfléchissent pas que qui pourvoit à tout, ne pourvoit à rien, et que s'occuper de toutes les affaires de ce petit monde qu'est le corps humain, dépasse leurs moyens. En craignant d'arrêter la dyssenterie chez un ami à moi, qui valait mieux qu'eux tous tant qu'ils sont, pour ne pas lui causer de fièvre ils me l'ont tué. Ils rendent leurs oracles au poids, sans tenir compte des maux qu'ils ont à combattre; et, pour ne pas guérir le cerveau au préjudice de l'estomac par leurs drogues aux qualités discordantes qui agissent d'une façon désordonnée, ils rendent malade l'estomac et aggravent la maladie du cerveau.

=Faiblesse et incertitude des raisonnements sur lesquels est fondé l'art de la médecine; l'un condamne ce que l'autre approuve.=--Quant à la faiblesse et à la diversité des raisonnements qu'ils nous tiennent, elles sont, dans cet art, plus apparentes que dans tout autre. Ils vous disent, tantôt que les substances apéritives conviennent à un homme en proie à la colique, parce qu'ouvrant et dilatant les conduits internes, elles entraînent vers les reins cette matière gluante génératrice de la gravelle et de la pierre, et précipitent en contre-bas ce qui commence à s'amasser et à durcir dans les reins; tantôt que ces mêmes substances sont dangereuses pour un homme en proie à cette affection, parce qu'ouvrant et dilatant ces conduits, elles acheminent vers les reins cette matière qui se transforme en gravier, que cet organe saisit d'autant mieux que cela rentre dans ses fonctions, et expose à ce qu'il en retienne beaucoup sur la quantité qui lui arrive; ajoutant que, si par hasard il se rencontre un corps tant soit peu plus gros qu'il ne faut pour pouvoir traverser tous ces canaux étroits qui lui restent à franchir pour être expulsé au dehors, entraîné par ces substances apéritives, il y pénètre et, s'il vient à les obstruer, occasionne inévitablement la mort et une mort très douloureuse.--Leurs conseils sur le régime qu'il convient que nous suivions, n'ont pas plus de fixité: tantôt ils disent qu'il est bon d'uriner fréquemment, parce que l'expérience nous montre qu'en lui donnant le loisir de croupir, l'urine se décharge des excréments qui s'y trouvent en suspension, lesquels constituent une sorte de lie qui sert à la formation des calculs dans la vessie; tantôt qu'il est bon de ne pas uriner souvent, parce qu'autrement, en raison de leur poids, ces éléments que l'urine charrie, ne seront point entraînés si le jet n'est pas d'une force suffisante, l'expérience montrant qu'un torrent au cours impétueux fait place nette partout où il passe, bien plus qu'un ruisseau coulant lentement et insensiblement.--De même, ils nous disent tantôt qu'il est bon d'avoir des rapports fréquents avec la femme, parce que cela ouvre les conduits et fait circuler le gravier et le sable; tantôt que c'est mauvais, parce que cela échauffe les reins, les lasse et les affaiblit. Tantôt encore que les bains chauds sont bons, parce qu'ils détendent et rendent plus souples les organes où séjournent le sable et la pierre; tantôt qu'ils sont mauvais, parce que l'action de cette chaleur externe sur les reins, les aide à cuire, durcir et pétrifier la matière prête à cette transformation.--A ceux qui prennent les eaux thermales, ils vont disant qu'il convient de manger peu le soir, afin que les eaux qu'ils doivent boire le lendemain matin, aient plus d'action, l'estomac étant vide et n'étant pas contrarié dans ses fonctions; à moins toutefois qu'ils ne leur disent le contraire: qu'il vaut mieux manger peu au repas de midi, pour ne pas troubler l'action de l'eau qui n'est pas encore complètement achevée, ne pas charger l'estomac aussitôt après l'effort qu'il vient de faire et reporter le principal travail de la digestion à la nuit qui s'y prête mieux que le jour où le corps et l'esprit sont perpétuellement en mouvement et en action. Voilà comment les médecins raisonnent constamment, faisant des boniments et se jouant à nos dépens; ils ne sauraient émettre une seule proposition, à laquelle je ne puisse en opposer une absolument contraire et de même valeur. Qu'on ne crie donc pas contre ceux qui, devant de telles contradictions, se laissent doucement aller à ce que leur dictent leurs penchants et les conseils de la nature, s'en remettant à la fortune qui préside aux destinées de tous.

=Quoique Montaigne n'ait confiance en aucun remède, il reconnaît que les bains sont utiles; peut-être aussi les eaux thermales. Diversité dans les modes d'emploi de ces eaux.=--J'ai eu occasion de visiter, dans mes voyages, presque toutes les stations balnéaires de la chrétienté, et depuis quelques années j'en fais usage, parce que d'une façon générale j'estime que les bains sont chose hygiénique et crois que nombre d'affections d'une certaine gravité, tiennent à ce que nous avons perdu l'habitude de nous laver le corps tous les jours, ainsi que cela était dans les coutumes de presque toutes les nations des temps passés et que cela s'est encore maintenu chez plusieurs; je n'arrive pas à m'imaginer que nous ayons avantage à tenir ainsi nos membres encroûtés et nos pores bouchés par la crasse. Pour ce qui est de prendre ces eaux en boisson, la fortune a fait d'abord que cela n'est aucunement contraire à mes goûts, en second lieu que c'est chose naturelle et simple qui du moins, si elle n'est utile, n'est pas dangereuse, ce que me permet d'affirmer ce nombre infini de gens de toutes sortes et de tous tempéraments qui s'y rendent. Bien qu'encore je n'aie pas constaté qu'elles aient produit aucun résultat miraculeux ou extraordinaire, et qu'en m'informant d'un peu plus près qu'on ne le fait d'habitude, j'aie trouvé faux et dénués de fondement tous les bruits de faits de cette nature qui se répandent en ces lieux et auxquels on ajoute foi (le monde se trompe si aisément sur ce qu'il désire); par contre, je n'ai guère vu de personnes dont ces eaux aient empiré l'état. On ne peut, sans parti pris, leur refuser qu'elles éveillent l'appétit, facilitent la digestion et nous rendent pour ainsi dire plus guillerets, si on n'y va pas à bout de forces, ce que je déconseille bien; impuissantes à relever d'une ruine imminente, elles peuvent venir en aide dans le cas d'un léger ébranlement, ou parer à la menace d'une altération prochaine. Qui y vient sans être en disposition suffisante pour pouvoir jouir de la compagnie qui s'y trouve, des promenades et des excursions auxquelles nous convie la beauté des lieux où se trouvent la plupart de ces eaux, perd indubitablement le meilleur et le plus efficace de leurs effets. Aussi ai-je toujours, jusqu'à présent, fait choix, pour y séjourner et en faire usage, des localités les plus agréables par leurs sites et qui, en même temps, offrent le plus de commodité sous le rapport du logement, de la nourriture et de la société, comme sont: en France, les bains de Bagnères; sur les confins de l'Allemagne et de la Lorraine, ceux de Plombières; en Suisse, ceux de Bade; en Toscane, ceux de Lucques, et en particulier ceux «della Villa», dont j'ai usé le plus souvent et en diverses saisons.

Chaque nation a ses idées particulières sur le mode d'emploi des eaux et les conditions dans lesquelles elles doivent être prises, lesquelles sont fort variables; quant à leur effet, il est, d'après ce que j'en ai éprouvé, à peu près le même partout. En Allemagne, on ne les boit jamais; pour toutes les maladies, on les prend sous forme de bains et on passe tout son temps à barboter dans l'eau, presque d'un soleil à l'autre. En Italie, quand on boit pendant neuf jours, on se baigne pendant trente au moins; l'eau se boit d'ordinaire additionnée d'autres drogues qui en secondent l'action. Dans certaines stations, on vous ordonne de vous promener pour la bien digérer; dans d'autres, on la prend au lit que l'on garde jusqu'à ce qu'on l'ait rendue, et, durant ce temps, on entretient, en les chauffant, une chaleur continue à l'estomac et aux pieds. Les Allemands ont de particulier que la plupart se font, dans le bain, appliquer des ventouses scarifiées. Les Italiens pratiquent les douches, qui se donnent au moyen de conduites qui amènent cette eau chaude dans des espèces de gouttières, d'où elle tombe; on la reçoit ainsi pendant une heure le matin et autant l'après-dîner, un mois durant, soit sur la tête, soit sur l'estomac, soit sur toute autre partie du corps à laquelle on veut en faire l'application. Il y a une infinité d'autres coutumes propres à chaque contrée ou, pour mieux dire, il n'y a presque aucune ressemblance entre ce qui se fait chez les uns et ce qui a lieu chez les autres. Voilà comment cette partie de la médecine, la seule que je me sois laissé aller à pratiquer, bien que constituant le moins artificiel des procédés dont elle use, a cependant, elle aussi, sa bonne part de la confusion et de l'incertitude qui se voient partout ailleurs dans cet art.

Les poètes traitent avec plus d'emphase et de grâce que nous, tous les sujets qu'ils abordent, témoin ces deux épigrammes: «Hier, le médecin Alcon a touché la statue de Jupiter; et, quoique de marbre, le dieu a éprouvé le pouvoir du médecin. Aujourd'hui, on le tire de son vieux temple et on va l'enterrer, tout dieu et pierre qu'il est (Ausone).»--Andragoras s'est baigné hier avec nous, puis a soupé gaiement; ce matin, on l'a trouvé mort. Veux-tu savoir, Faustinus, la cause d'un trépas si subit? Il a vu en songe le médecin Hermocrate (Martial).»--Sur ce même sujet, je voudrais rapporter deux contes.

=Conte assez plaisant contre les gens de loi et les médecins.=--Le baron de Caupène en Chalosse et moi, avons en commun le droit de patronage sur un bénéfice du nom de Lahontan, qui est de grande étendue et situé au pied de nos montagnes. Il en est des habitants de ce coin de terre, comme l'on dit être de ceux de la vallée d'Angrougne: ils avaient une vie à part, des façons, des vêtements, des mœurs à part; étaient régis et administrés suivant des institutions et des coutumes particulières qui se transmettaient de père en fils et qu'ils observaient, sans y être autrement obligés que par le respect qu'ils portaient à un ordre de choses établi. Ce petit état s'était, de tous temps, maintenu dans de si heureuses conditions, qu'aucun juge du voisinage n'avait eu à s'occuper de ses affaires, aucun avocat n'avait eu à y donner de consultations, aucun étranger n'y avait été appelé pour mettre fin aux querelles qui s'y élevaient; jamais on n'avait vu quelqu'un du pays se livrer à la mendicité; on y fuyait les alliances et les rapports avec le monde du dehors pour ne pas altérer la pureté des institutions. Cela dura, ainsi qu'ils le content eux-mêmes, le tenant de la mémoire de leurs pères, jusqu'à ce que l'un d'eux, l'âme piquée d'une noble ambition, s'avisa, pour mettre son nom en relief et acquérir de la réputation, de faire d'un de ses enfants un maître Jean, ou un maître Pierre, autrement dit un personnage, et, lui ayant fait apprendre à écrire dans quelque ville voisine, arriva à en faire un beau notaire de village. Celui-ci, devenu grand, commença par dédaigner les anciennes coutumes de sa vallée et à monter la tête à son entourage, en lui faisant miroiter ce que les régions voisines avaient de beau. Au premier de ses compères auquel on écorna une chèvre, il conseilla de s'adresser aux juges royaux, dont ils relevaient, pour obtenir réparation; de celui-ci, il passa à un autre, jusqu'à ce qu'il eût tout gâté.--A la suite de ce premier germe de corruption, ajoutent-ils, il se produisit presque aussitôt un autre fait qui eut de plus fâcheuses conséquences encore: il prit envie à un médecin d'épouser une de leurs filles et de venir s'établir parmi eux. Ce médecin commença par leur apprendre le nom des fièvres, des rhumes, des abcès; où se trouvent le cœur, le foie, les intestins, science dont, jusqu'alors, ils n'avaient pas la moindre connaissance; et, au lieu de l'ail qui leur servait pour se débarrasser de tous les maux, si pénibles et si graves qu'ils fussent, il les amena à faire usage pour une toux, un refroidissement, de mixtions composées de substances exotiques et se mit à spéculer non seulement sur leur santé, mais encore sur leur mort. Ils jurent que ce n'est que depuis cette époque qu'ils se sont aperçus que le serein cause des lourdeurs de tête, qu'on peut attraper mal en buvant quand on a chaud, que les vents d'automne sont plus malsains que ceux du printemps, et que, depuis que la médecine a été introduite chez eux, accablés d'une légion de maladies qu'ils ne connaissaient pas, ils constatent une décadence générale dans leur vigueur physique et une réduction de moitié dans la durée de leur vie. C'est là le premier de mes contes.

=Autre conte concernant la médecine.=--Voici le second. Avant que je ne fusse atteint de la gravelle, ayant entendu quelques personnes faire cas du sang de bouc comme d'une manne céleste envoyée, en ces siècles derniers, pour reconstituer et assurer la conservation de la vie humaine, et entendant des gens raisonnables en parler comme d'une drogue admirable, d'une réussite infaillible, moi, qui toujours ai pensé que je pouvais être atteint de tous les accidents qui peuvent survenir à tout autre homme, j'eus l'idée de me pourvoir, alors que j'étais en pleine santé, de ce baume miraculeux. Je commandai donc, chez moi, qu'on élevât un bouc selon la recette donnée: il faut que ce soit pendant les mois les plus chauds de l'été qu'on le mette au régime; on ne lui donne plus alors à manger que des herbes purgatives et on ne lui fait plus boire que du vin blanc. Par hasard, j'étais chez moi le jour où on devait le tuer; on vint me dire que le cuisinier sentait dans sa panse deux ou trois grosses boules mobiles se heurtant l'une l'autre au milieu des aliments qui la garnissaient. La curiosité me fit dire qu'on m'apportât ses entrailles, et je fis ouvrir devant moi cette grosse et large peau. Il en sortit trois corps assez volumineux, légers comme des éponges au point qu'ils paraissaient creux, durs à la surface, fermes, teintés de diverses couleurs mortes: l'un était absolument rond et de la grosseur d'une petite boule; les deux autres, un peu moins gros, étaient imparfaitement arrondis, mais devaient tendre également à former boule. Ayant fait prendre des renseignements auprès de ceux qui ont l'habitude de dépecer ces animaux, j'appris que c'était là un accident inusité, se produisant rarement. Il est vraisemblable que ces corps sont des pierres proches parentes des nôtres; s'il en est ainsi, c'est une espérance bien vaine que celle que l'on donne aux graveleux de pouvoir guérir en buvant le sang d'une bête en passe de mourir d'un mal semblable, car on ne saurait dire qu'il n'y a là aucune chance de contagion et que la nature du sang de cet animal ne s'en trouve pas altérée. Il y a plutôt lieu de croire que rien ne s'engendre dans un corps, sans que toutes ses parties, solidaires les unes des autres, n'y coopèrent; à la vérité, certaines plus que d'autres, suivant la nature de l'opération, mais toutes y participent; et il y a apparence que dans toutes celles de ce bouc il y avait quelque disposition à la production de ces concrétions calcaires. Ce n'était pas tant la crainte de ce qui pouvait en advenir pour moi-même qui m'avait rendu si curieux de cette expérience, que parce que je craignais qu'il n'arrivât chez moi ce qui a lieu dans bien des maisons où les femmes, en vue de secourir les pauvres gens, amassent force drogues insignifiantes qu'elles font servir pour cinquante maladies diverses, auxquelles elles ne s'appliquent nullement et qui pourtant réussissent dans quelques heureuses circonstances.

=Ce n'est que leur science que Montaigne attaque chez les médecins et non leur personnalité; limite dans laquelle il se confie à eux; combien peu, au surplus, font usage pour eux-mêmes des drogues qu'ils prescrivent à autrui.=--Quoi qu'il en soit, j'honore les médecins, non suivant le précepte parce qu'ils sont nécessaires (à ce passage de l'Ecclésiaste, on en oppose un autre du prophète qui blâme le roi Asa d'avoir eu recours aux médecins), mais par affection pour leur personne, en ayant vu beaucoup qui sont d'honnêtes gens et dignes d'être aimés. Ce n'est pas à eux que j'en veux, mais à leur art; et je ne leur fais pas grand reproche de tirer profit de notre sottise, parce que la plupart du monde est ainsi faite; combien, en effet, de professions moins honorables ou qui le sont plus que la leur, ne subsistent et ne prospèrent qu'en abusant le public. Je les mande près de moi, quand je suis malade; s'ils se trouvent là à point pour répondre à mon appel, je leur demande qu'ils s'occupent de moi, et je les paie comme font les autres. Je leur permets de m'ordonner de me tenir chaudement, lorsque je préfère qu'il en soit ainsi qu'autrement; je leur donne toute latitude pour me faire faire le bouillon que je dois prendre, à leur choix avec des poireaux ou avec des laitues, et me prescrire, suivant ce qui leur plaît, du vin blanc ou du vin clairet, et ainsi de toutes choses pour lesquelles je n'ai pas une préférence marquée et dont l'usage m'est indifférent. En cela, j'entends bien ne leur faire aucune concession, d'autant qu'il est de l'essence même de la médecine, que tout ce dont elle fait emploi se distingue par son mauvais goût et son étrangeté. Pourquoi Lycurgue ordonnait-il le vin aux Spartiates quand ils étaient malades, si ce n'est parce qu'ils ne pouvaient le souffrir quand ils étaient bien portants? C'est pour cette même raison qu'un gentilhomme, qui est mon voisin, s'en sert contre ses fièvres, comme d'une drogue d'un excellent effet, parce que, dans son état normal, il en a le goût en horreur.--Combien ne voyons-nous pas de médecins être dans mes idées, dédaigner la médecine pour eux-mêmes et vivre comme ils l'entendent, et d'une façon absolument contraire à celle qu'ils ordonnent aux autres? Qu'est-ce que cela, sinon abuser ouvertement de notre simplicité? Car enfin, leur vie et leur santé ne leur sont pas moins chères que les nôtres à nous-mêmes, et ils accommoderaient certainement leurs actes à leur doctrine, si de celle-ci, ils ne reconnaissaient eux aussi la fausseté.

=C'est la crainte de la douleur, de la mort, qui fait qu'on se livre si communément aux médecins.=--C'est la crainte de la douleur, de la mort, l'impatience du mal, une soif ardente et sans mesure de guérison, qui nous aveuglent à ce degré; c'est pure lâcheté de notre part, si nous avons une confiance si facile à capter et si élastique. Pourtant, la plupart d'entre nous ne s'abusent pas autant qu'ils ne tolèrent et laissent faire; je les entends, en effet, se plaindre et parler comme nous faisons nous-mêmes, pour finir par dire: «Alors, que faire?» comme si l'impatience par elle-même était un meilleur remède que la patience! Parmi tous ceux qui se sont laissés aller à subir cette misérable sujétion, y en a-t-il un seul qui ne soit également prêt à accepter les impostures de toutes sortes et ne se mette à la merci de quiconque a l'impudence de lui donner l'assurance qu'il guérira?--Les Babyloniens exposaient leurs malades sur les places publiques; le médecin c'était tout le monde: chacun qui passait s'informait par humanité et par civilité de leur état et, suivant son expérience, donnait un avis plus ou moins salutaire. Nous ne faisons guère autrement: il n'est pas simple femmelette dont nous n'employions les marmottages destinés à conjurer le mal et les amulettes; si mon humeur se prêtait à en accepter, j'accepterais plus volontiers celles provenant de cette source que de toute autre, au moins ne craindrais-je pas d'en éprouver de dommages. Homère et Platon disaient des Égyptiens qu'ils étaient tous médecins; ne pourrait-on en dire autant de tous les peuples? Il n'est, de fait, personne qui ne se vante de posséder une recette quelconque, et ne se hasarde à l'essayer sur son voisin si celui-ci s'y prête. J'étais, l'autre jour, en compagnie, lorsque je ne sais qui, atteint de la même affection que moi, annonça l'apparition d'une sorte de pilule nouvelle dans la composition de laquelle, tout compte fait, entraient cent et tant d'ingrédients; cette information produisit une émotion et un soulagement singuliers; quel rocher, se disait-on, résistera aux efforts d'une pareille concentration de moyens d'action? Il m'est revenu depuis, par ceux qui en ont essayé, que pas la moindre parcelle de gravier n'a daigné s'en émouvoir.

=Sur quoi, du reste, la connaissance que les médecins prétendent avoir de l'efficacité de leurs remèdes, est-elle fondée?=--Je ne puis quitter mon papier, sans dire encore un mot sur ce que les médecins nous donnent comme garantie de l'efficacité de leurs drogues, savoir l'expérience qu'ils en ont faite. La plupart, peut-être plus des deux tiers des vertus médicinales des médicaments, proviennent de la quintessence des simples, sur les propriétés cachées desquelles l'usage seul nous renseigne; or, la quintessence d'une chose n'est autre que la qualité maîtresse qui lui est propre et qui échappe à notre raison, laquelle n'arrive pas à en découvrir la cause. Parmi ces preuves d'efficacité, il en est, disent-ils, qui leur ont été révélées par quelque démon; quand ils parlent ainsi, je me contente de les écouter, car, pour ce qui est des miracles, je ne les discute jamais. D'autres ressortent de l'usage même que, pour d'autres considérations, nous faisons des choses; comme dans le cas où la laine, par exemple, dont nous usons d'habitude pour nous vêtir, aurait été, par accident, reconnue posséder quelque propriété cachée dessiccative, qui guérisse les mules qui auraient mal au talon; ou dans celui où on aurait constaté une action purgative au raifort qui compte parmi nos aliments.--Galien raconte qu'un lépreux a été guéri pour avoir bu du vin d'un vase dans lequel s'était, par hasard, glissée une vipère; c'est là un fait susceptible d'effet et qui permet d'admettre l'expérience comme vraisemblablement acquise; de même de toutes celles que les médecins nous donnent comme résultant d'exemples fournis par certains animaux; mais, dans la plupart des expériences autres, auxquelles ils ont été conduits, disent-ils, par leur bonne fortune, sans autre guide que le hasard, je trouve que les déductions qu'ils en tirent ne s'imposent pas. Imaginons l'homme embrassant du regard le nombre infini des choses, plantes, animaux, métaux qui sont autour de lui, je me demande par où, en pareil cas, commenceront ses essais? Supposons que sa fantaisie fasse que, tout d'abord, ce soit par la corne d'un élan; ce choix, ainsi né de son caprice, ne peut être admis que par une confiance bien souple et bien accommodante, et le même embarras se reproduira quand il s'agira d'en tirer parti. Il se trouve, en effet, en présence de tant de maladies et de tant de circonstances qui interviennent, que l'esprit humain s'y perd avant d'arriver à être certain du point auquel, pour être concluants, doivent s'arrêter les résultats de l'expérience qu'il a entreprise: ne lui faut-il pas déterminer au préalable que, de cette infinité de choses sur lesquelles peuvent porter ses recherches, c'est précisément cette corne d'élan qui convient; que parmi cette multitude de maladies, c'est à l'épilepsie qu'il y a lieu d'en faire application; que parmi tant de tempéraments divers, c'est à celui qui est porté à la mélancolie; que sur tant des saisons, c'est en hiver qu'il faut opérer; que parmi tant de nations, c'est sur le Français que cela aura action; parmi tant de gens d'âges différents, sur le vieillard; que de tant de moments marqués par le mouvement des corps célestes, la conjonction de Vénus et de Saturne est celui qui présente le plus de chances de réussite; qu'enfin parmi tant de parties du corps sur lesquelles on peut agir, c'est au doigt qu'il faut s'adresser. Si on considère que, dans tout cela, il n'a, pour le guider, ni argument, ni conjecture, ni faits antérieurs, ni inspiration divine; que c'est la fortune seule qui le conduit, il faudrait vraiment, pour qu'il arrivât juste, que ce soit une fortune issue d'un art qui ait atteint la perfection, qui ait des règles et une méthode précises. Et puis, admettons la guérison: comment avoir l'assurance que le mal n'était pas à son terme? qu'elle n'est pas due au hasard, ou l'effet d'autre chose que le malade aurait mangée, bue ou touchée ce jour-là? ou encore, qu'elle n'a pas été accordée au mérite des prières d'une grand'mère? Bien plus, alors même que le fait serait prouvé, combien de fois s'est-il renouvelé? Y a-t-il là une longue série de résultats prévus, de constatations avérées, se tenant les uns les autres, nécessaires pour en tirer une conclusion? Et cette conclusion, à qui incombe-t-il de la prendre? De tant de millions d'hommes se livrant à ces expériences, il n'y en a que trois qui se soient donné la tâche d'enregistrer celles qu'eux-mêmes ont tentées; le hasard aura-t-il fait que ce soit l'un des trois qui, à point nommé, ait relevé celle-ci? Et puis un autre, cent autres n'ont-ils pu faire des expériences qui aient abouti à des résultats contraires? Peut-être serions-nous plus éclairés, si les jugements et les raisonnements de tous nous étaient connus; mais admettre que trois témoignages apportés par trois docteurs suffisent pour régenter le genre humain, n'est pas raisonnable; il faudrait, pour qu'ils aient une telle autorité, qu'ils eussent été choisis et délégués par lui, et que, par procuration expresse, nous les ayons constitués nos mandataires.

A Madame de Duras,

=Elle lui a entendu exposer ses idées sur la médecine; elle les retrouvera dans son ouvrage, où il se peint tel qu'il est.=--«Madame, lorsque, dernièrement, vous êtes venue me voir, vous m'avez trouvé occupé à écrire les lignes qui précèdent. Il se peut que ces inepties vous tombent quelquefois sous la main; je veux que, dans ce cas, elles témoignent aussi combien je suis honoré de la faveur que vous leur ferez en les lisant. Vous y reconnaîtrez les mêmes idées et la même manière de les exprimer que lorsque nous en causions ensemble. Alors même qu'il m'eût été possible d'y employer un autre langage que celui dont j'use d'ordinaire et une forme plus honorable et meilleure, je ne l'eusse pas fait, parce que je ne veux pas que ces lignes me rappellent à votre mémoire autrement que je ne suis. Ces observations et les considérations dont elles découlent, que vous avez entendues et admises, Madame, avec plus de courtoisie et en leur faisant plus d'honneur qu'elles n'en méritent, je veux, sans toutefois les altérer ni les modifier, les consigner dans un ouvrage qui me survive quelques années ou quelques jours, où vous les retrouverez, quand il vous plaira de vous les remémorer, sans prendre autrement la peine de les conserver dans votre souvenir; du reste, elles n'en valent pas la peine. Je désire que vous veuillez bien me continuer la faveur de votre amitié, en raison de ces mêmes qualités que vous avez cru reconnaître en moi et qui me l'ont value.

«Je ne me propose nullement qu'on m'aime et qu'on m'estime davantage mort que vivant; la manière de faire de Tibère, qui avait plus souci de la renommée qu'il laisserait après lui que de se rendre agréable à ses contemporains et d'acquérir leur estime, est ridicule, quoique se rencontrant communément. Si j'étais de ceux auxquels le monde puisse devoir des louanges, je l'en tiendrais quitte de moitié, s'il voulait me payer d'avance; je voudrais ces louanges immédiates, m'enveloppant comme une sorte d'atmosphère plutôt dense qu'étendue, bien fournie plutôt que de longue durée, sauf à ce qu'elle se dissipe subitement en même temps que je cesserai d'être et que ce son si doux ne pourra plus arriver à mes oreilles. Ce serait une sotte idée que d'aller, à cette heure où mes rapports avec les hommes sont sur le point de se rompre, me montrer à eux sous un jour plus favorable que celui sous lequel ils m'ont connu. Je tiens comme non avenus les biens dont je n'ai pu user de mon vivant. N'importe comme je suis, tel je veux être en tout et pour tout et non pas seulement sur le papier; j'ai employé tout mon art et toute mon industrie à m'améliorer; mes études ont eu pour objet de m'apprendre non à écrire mais à devenir ce que je suis; tous mes efforts ont tendu à faire ma vie, cela a été mon métier et mon œuvre; je me suis moins occupé à faire des livres, qu'à toute autre besogne. J'ai désiré être un homme capable, en vue des avantages essentiels que j'en retire pour le présent, et non pour mettre mes capacités en magasin et en faire bénéficier mes héritiers. Celui qui a du mérite, c'est pour qu'il se manifeste dans ses mœurs, dans les propos qu'il tient d'ordinaire, quand il fait l'amour, qu'il a des querelles, au jeu, au lit, à table, dans la conduite de ses affaires et la * gestion de sa maison; ceux auxquels je vois faire de beaux livres et qui ont des vêtements en mauvais état, eussent d'abord, s'ils m'avaient cru, commencé par remettre de l'ordre dans leur tenue. Demandez à un Spartiate s'il préfère être un bon rhétoricien plutôt qu'un bon soldat, mais ne me le demandez pas à moi qui aimerais mieux être un bon cuisinier si je n'en avais pas un à mon service. Dieu! que je haïrais, Madame, d'acquérir par mes écrits la réputation d'être un habile homme et de n'être, en dehors d'eux, qu'un homme sans valeur et un sot; si cela était, j'aimerais mieux encore être tout à la fois un sot dans mes écrits et dans la vie ordinaire que d'avoir aussi mal choisi à quoi employer ce que je puis valoir. Aussi, il s'en faut tant que je m'attende à ce que ces sottises me soient de quelque honneur, que ce sera beaucoup si je n'y perds pas partie du peu que j'en ai acquis, parce que cette peinture morte et muette de moi-même, qui se retrouve dans mon ouvrage, n'est pas à mon avantage; elle a trait non à l'époque de mon existence où j'étais en mon meilleur état mais à celle où, bien déchu de ma vigueur primitive et de mon entrain, je commence à me flétrir et à sentir le rance; j'approche du fond du vase et suis sur le point d'en toucher la partie inférieure et la lie.

=Du reste, s'il a parlé si mal de la médecine, ce n'a été qu'à l'exemple de Pline et de Celse, les seuls médecins de Rome ancienne qui aient écrit sur leur art.=--«Au surplus, Madame, je n'eusse pas osé fouiller si hardiment les mystères de la médecine, vu le crédit dont cet art jouit auprès de vous et de tant d'autres, si je n'y eusse été incité par ceux-là mêmes qui l'ont exercé. Je crois que parmi les anciens latins, il n'y en a eu que deux, Pline et Celse, qui aient en outre écrit sur la matière; si quelque jour vous les lisez, vous verrez qu'ils en parlent bien plus rudement que moi; je ne fais que pincer, eux égorgent. Pline se moque, entre autres choses, de ce que les médecins, à bout d'expédients, aient inventé cette belle défaite de renvoyer les malades, qu'ils ont agités et tourmentés avec leurs drogues et les régimes auxquels ils les ont soumis et cela pour n'arriver à rien, les uns faire des vœux et implorer des miracles, les autres aller prendre les eaux thermales (ne vous courroucez pas, Madame, il ne parle pas de celles de ces sources qui sont de ce côté-ci de la Garonne, que vous et votre maison patronnez et qui sont dépendance des de Grammont). Ils ont encore une troisième corde à leur arc: pour nous éloigner d'eux et s'éviter les reproches que nous pourrions leur adresser du peu d'amélioration qu'ils ont apporté à nos maux, dont ils se sont si longtemps occupés qu'ils n'ont plus de quoi nous leurrer, ils nous envoient dans une autre contrée, chercher un air meilleur.

«En voilà assez, je pense, Madame, pour que vous me permettiez de reprendre le fil de mon sujet dont je me suis détourné pour causer avec vous.»

=Il se peut que lui-même en arrive à se remettre entre les mains des médecins; c'est qu'alors, comme tant d'autres, il sera gravement atteint et ne jouira plus de la plénitude de ses facultés.=--C'est Périclès, ce me semble, auquel on demandait comment il se portait, qui répondit en montrant les amulettes attachées à son cou et à son bras: «Vous pouvez en juger par cela!» Il voulait indiquer par là, qu'il était bien malade, pour en être arrivé à avoir recours à pareille inutilité et s'être laissé équiper de la sorte.--Je ne dis pas qu'il ne m'arrivera pas un jour de céder à cette idée commune, si ridicule, de remettre ma vie et ma santé à la merci et à la direction des médecins; peut-être tomberai-je en pareille faiblesse, je ne puis répondre de ma fermeté dans l'avenir; mais alors aussi, si quelqu'un vient à s'enquérir auprès de moi de ma santé, je pourrai lui dire comme Périclès, montrant ma main enveloppée et enduite d'un onguent quelconque: «Vous pouvez en juger par là.» Ce sera bien là le signe évident d'une maladie grave; si l'impatience et la frayeur m'ont gagné au point que mon jugement en soit aussi étonnamment désemparé, on pourra en conclure que j'ai l'âme en proie à une bien forte fièvre.

J'ai pris la peine de plaider cette cause que j'entends assez mal, pour justifier un peu et affermir en moi la répulsion que je tiens de mes ancêtres et que, d'instinct, j'éprouve contre les drogues et les pratiques de la médecine telle qu'elle s'exerce de nos jours; et cela, afin que ce ne soit pas de ma part le fait d'une idée préconçue et irraisonnée, qu'elle revête une forme tant soit peu précise, que ceux qui me voient si rebelle aux exhortations et aux menaces qu'on me fait quand la maladie m'oppresse, ne s'imaginent pas que c'est par pur entêtement, * ou encore qu'un de ces individus, qui prennent tout par le mauvais côté, ne juge pas que ce soit par gloriole; et vraiment, ce serait un désir bien singulier que de vouloir me faire honneur d'une action qui m'est commune avec mon jardinier et mon muletier! Certes, je n'ai pas le cœur si bouffi d'orgueil que j'aille échanger une satisfaction comme la santé, si sérieuse, de si grande importance, si douce à posséder, pour une autre imaginaire, immatérielle, éthérée comme la gloire. Fût-elle celle des quatre fils Aymon, elle serait achetée trop cher, par un homme dans mes idées, au prix de trois violents accès de colique: Par Dieu! la santé, la santé, avant tout.--Ceux qui aiment la médecine de notre époque, peuvent aussi avoir pour cela leurs raisons bonnes, grandes et fortes; je ne hais pas les idées en contradiction avec les miennes; il s'en faut même tant que je m'offusque de la divergence qui peut exister entre ma manière de voir et celle des autres, et cela m'empêche si peu de m'accommoder de la société de gens qui pensent et agissent autrement que moi, que je considère, au contraire, comme étant bien moins fréquent encore qu'il y ait en nous-mêmes accord entre nos humeurs et nos desseins; la variété, du reste, est une des propriétés les plus inhérentes à la nature et se retrouve plus encore dans les esprits que dans les corps, les premiers étant plus souples et plus susceptibles de transformations. Il n'y a jamais eu au monde deux opinions identiques, non plus que deux poils ou deux grains qui l'aient été. De toutes les qualités, la plus universelle c'est la diversité; on la retrouve en toutes choses.

FIN DU LIVRE SECOND. (TRADUCTION)

LIVRE TROISIÈME. (TRADUCTION)

CHAPITRE PREMIER.

De ce qui est utile et de ce qui est honnête.

Personne n'est exempt de dire des niaiseries, le mal est d'y mettre de la prétention: «Cet homme va probablement nous dire avec emphase quelques grosses sottises (Térence).» Ce second point ne me touche pas; je ne prends pas garde, plus que cela ne vaut, aux balivernes qui m'échappent; et c'est heureux pour elles, car je les désavouerais immédiatement, si elles devaient me coûter quoi que ce soit; je ne les achète, ni les vends au delà de leur valeur; j'écris comme je parle au premier venu que je rencontre; pourvu que je demeure dans la vérité, cela me suffit.

=La perfidie est si odieuse, que les hommes les plus pervers ont parfois refusé de l'employer, même quand ils avaient intérêt à le faire.=--Qui ne doit détester la perfidie, puisque Tibère lui-même refusa d'y avoir recours, alors qu'il avait grand intérêt à en user? On lui mandait d'Allemagne que s'il le trouvait bon, on le débarrasserait d'Arminius par le poison. C'était l'ennemi le plus puissant qu'eussent les Romains; il avait fort malmené leurs troupes commandées par Varus et, seul, il faisait obstacle à ce qu'ils étendissent leur domination sur ces contrées. Tibère répondit que le peuple romain avait coutume de se venger ouvertement de ses ennemis, les armes à la main, et non traîtreusement et à la dérobée; et il renonça à ce qui lui eût été utile pour faire ce qui était honnête. «C'était un effronté», me direz-vous. Je le crois, mais des faits semblables ne sont pas rares chez des gens en sa situation, et la reconnaissance de la vertu par la bouche de qui la hait, a son importance; d'autant que c'est la vérité qui le contraint à cet aveu et que s'il ne veut pas la pratiquer, au moins cherche-t-il à s'en couvrir pour s'en parer.

=L'imperfection de la nature humaine est si grande, que des vices et des passions très blâmables sont souvent nécessaires à l'existence des sociétés; c'est ainsi que la justice recourt souvent, et bien à tort, à de fausses promesses pour obtenir des aveux.=--Le monde que nous habitons, envisagé à quelque point de vue que ce soit ou pris dans son ensemble, est plein d'imperfections; cependant rien n'est inutile dans la nature, pas même les inutilités; rien n'existe dans cet univers qui n'y occupe la place à laquelle il convient. Notre être est une agglomération de qualités qui sont autant de maladies: l'ambition, la jalousie, l'envie, la vengeance, la superstition, le désespoir ont élu domicile en nous et cela si naturellement, que nous en retrouvons des traces même chez les animaux. La cruauté elle-même, ce vice si contre nature, y a place, car, en même temps que nous sommes pris de compassion, nous éprouvons en nous-mêmes je ne sais quel sentiment aigre-doux de volupté malsaine au spectacle des souffrances d'autrui; les enfants eux-mêmes le ressentent: «Il est doux, pendant la tempête, de contempler du rivage les vaisseaux luttant contre la fureur des flots (Lucrèce).» Celui qui arracherait du cœur de l'homme le germe de ces mauvais sentiments, détruirait en lui les conditions essentielles de la vie.--Dans tout gouvernement il y a de même des charges nécessaires, qui non seulement sont abjectes mais encore vicieuses; le vice y tient son rang et s'emploie à souder les éléments divers dont se compose la société, comme le poison à la conservation de notre santé. S'il devient excusable, parce qu'il fait besoin et que son emploi, nécessaire à l'intérêt commun, en efface sa véritable qualification, il faut en laisser la pratique aux citoyens plus énergiques et mieux trempés que les autres, que n'arrête pas la crainte de sacrifier leur honneur et leur conscience pour le salut de leur pays, comme jadis ces héros de l'antiquité qui lui sacrifiaient leur vie; nous autres, qui sommes de caractère plus faible, n'abordons que des rôles plus faciles et présentant moins de risques. L'intérêt public veut qu'on trahisse, qu'on mente, qu'on tue, chargeons de ces missions des gens plus obéissants et plus souples que nous ne sommes.

J'ai vu souvent, avec dépit, des juges provoquer par fraude les aveux des criminels, en leur donnant de fausses espérances de faveur ou de pardon, y employant la tromperie et l'impudence. Il siérait mieux à la justice, et même à Platon qui prône ces errements, d'user de moyens se rapprochant davantage de ce que j'en pense. Une justice pareille est dans une mauvaise voie, et j'estime qu'elle se fait ainsi autant de tort par elle-même, que lui en font ceux qui la critiquent.

=Dans le peu d'affaires politiques auxquelles Montaigne a été mêlé, il a toujours cru de son devoir de se montrer franc et consciencieux.=--Il n'y a pas longtemps, je répondais à quelqu'un que j'aurais grand'peine à trahir les intérêts du prince pour servir un particulier, et que je serais très désolé de trahir les intérêts d'un particulier pour la cause du prince; je ne déteste pas seulement tromper, je hais de même qu'on se trompe sur moi et ne veux en donner ni sujet, ni occasion; aussi, dans les quelques négociations entre nos princes auxquelles j'ai été employé au cours des divisions de nuances si diverses qui nous déchirent aujourd'hui, ai-je évité avec soin qu'on se méprît sur mon compte et qu'on ne se fourvoyât en me prenant pour ce que je ne suis pas. Les gens du métier se découvrent le moins qu'ils peuvent: ils se présentent feignant la neutralité la plus complète et être d'idées aussi rapprochées que possible de celles de ceux avec lesquels ils traitent; moi, je ne cache pas mes opinions, si tranchées qu'elles soient, et me montre tel que je suis: un négociateur naïf et inexpérimenté, qui préfère échouer dans ma mission, que de me manquer à moi-même. Pourtant, jusqu'ici, j'ai été si heureux dans ce rôle, où la fortune a assurément très large part, que peu d'hommes se sont entremis en éveillant moins les soupçons et ont été accueillis avec plus de faveur et de bienveillance. J'ai une façon ouverte de traiter avec les gens, qui fait que je m'insinue aisément auprès d'eux et, dès nos premières relations, me gagne leur confiance. La franchise et la vérité, en quelque siècle que ce soit, sont encore de mise et opportunes; et puis, on ne soupçonne pas et on ne se formalise pas de la liberté d'allure de ceux qui négocient sans intérêt personnel et peuvent répondre comme Hypéride aux Athéniens qui se plaignaient de la rudesse de son langage: «Ne prêtez pas attention, Messieurs, à ma liberté de parole; mais seulement si j'en use sans rien m'approprier, ou en tirer profit dans mon propre intérêt.»--Mon franc parler m'a épargné le soupçon de dissimulation, d'abord, parce que je m'exprimais avec énergie, n'hésitant jamais sur ce qui était à dire, si sévère et si dur que ce fût (eussé-je été loin des gens auxquels je m'adressais, que je n'aurais pas dit pis); et ensuite, en raison de la naïveté et de l'indifférence apparentes que j'y apportais. Dans ce que je fais, je ne prétends à aucun autre résultat que d'agir, et je le fais sans méditer longuement à l'avance sur les conséquences comme sans parti pris; chacun de mes actes vise un objet déterminé: il réussit ou ne réussit pas, j'ai fait pour le mieux.

Je n'ai ni sentiment de haine, ni de profonde affection pour les grands; ma volonté n'est influencée ni par les mauvais procédés dont j'aurais été victime, ni par les obligations personnelles que j'aurais pu contracter. J'ai pour nos rois l'attachement légitime que je leur dois comme citoyen; je ne suis ni porté vers eux, ni détourné d'eux par aucun intérêt personnel, ce dont je me félicite; je ne suis que modérément attaché à la cause à laquelle le plus grand nombre est rallié, bien que j'estime que le bon droit lui appartienne; elle ne me passionne pas. Je ne suis pas enclin à donner prise sur moi, en prenant des engagements personnels et absolus. La colère et la haine n'ont rien à voir avec la justice; ce sont des passions auxquelles peuvent seuls s'abandonner ceux chez lesquels le devoir ne prévaut pas, parce que «seul, celui-là qui ne peut maîtriser sa raison, se laisse aller aux mouvements désordonnés de l'âme (Cicéron)». Toutes les intentions légitimes * et équitables sont par elles-mêmes acceptables * et modérées, sinon elles deviennent séditieuses et illégitimes; c'est ce qui fait que partout je marche la tête haute, le visage et le cœur à découvert. A la vérité, et je ne crains pas de l'avouer, s'il le fallait, je porterais facilement, comme fit la vieille, un cierge à saint Michel et un autre au dragon, prêt à suivre, jusqu'à la dernière extrémité, le parti qui a le bon droit, mais jusque-là exclusivement, si cela m'est possible. Que Montaigne sombre en même temps que la fortune publique, si besoin en est, je m'y résigne; mais si ce n'est pas indispensable, je saurai gré à la fortune de l'épargner et, autant que mon devoir m'en donne la possibilité, je m'efforce d'assurer sa conservation. N'est-ce pas Atticus qui, attaché au parti qui avait pour lui la justice et qui eut le dessous, fut sauvé par sa modération dans ce cataclysme universel qui s'abattit sur le monde, et occasionna tant de bouleversements et de changements de situations? Semblable attitude est plus aisée pour les hommes qui, comme lui, ne sont pas investis de fonctions publiques; je trouve, du reste, que dans de pareils tourmentes, on a raison de n'avoir pas l'ambition d'y être mêlé et de ne pas s'y engager de soi-même.

=Quelque danger qu'il y ait à prendre parti dans les troubles intérieurs, il n'est ni beau ni honnête de rester neutre.=--Demeurer hésitant et partagé entre les deux partis, ne marquer aucune sympathie ni propension, ni pour l'un ni pour l'autre, quand le trouble règne dans votre pays et le divise, je ne trouve cela ni beau ni honnête; «ce n'est pas suivre un chemin intermédiaire, c'est n'en prendre aucun; c'est attendre l'événement pour passer du côté de la fortune (Tite Live)». Cela peut être permis quand il s'agit des affaires de ses voisins: Gélon, tyran de Syracuse, indécis sur le parti à embrasser lors de la guerre des Barbares contre les Grecs, avait à Delphes une ambassade munie de présents, qui se tenait en observation pour voir de quel côté inclinerait la fortune, afin de saisir l'occasion à point nommé et se concilier le vainqueur. Ce serait une sorte de félonie, que d'en agir ainsi dans ses propres affaires domestiques, où il faut nécessairement prendre parti * de propos délibéré; cependant, ne pas s'en mêler, quand on n'a ni charge ni commandement qui vous y obligent, je le trouve plus excusable, quoique ce ne soit pas mon fait, que dans le cas de guerres étrangères, auxquelles pourtant, d'après nos lois, qui le voudrait ne peut s'éviter de participer. Toutefois, ceux-là mêmes qui s'y donnent tout entiers peuvent le faire dans des conditions de modération telles que, lorsque grondera l'orage, il passera au-dessus de leurs têtes, sans les atteindre; n'en a-t-il pas été ainsi, comme nous l'espérions avec juste raison, de feu le sieur de Morvilliers évêque d'Orléans? J'en connais, parmi ceux qui, à cette heure, travaillent avec ardeur au triomphe de leur cause, qui sont de mœurs si pondérées ou si douces, qu'il faut espérer qu'ils demeureront debout, quels que soient les fâcheux changements et la chute que le ciel nous prépare. Je tiens que c'est aux rois à régler eux-mêmes leurs différends avec les rois, et je raille ces esprits qui, de gaîté de cœur, se mêlent à des querelles si disproportionnées pour eux; on n'est pas personnellement en querelle avec le prince, parce qu'on marche contre lui ouvertement et courageusement pour satisfaire honorablement à son devoir; en pareil cas, s'il ne vous aime pas, il fait mieux, il vous estime; et quand, en particulier, c'est pour le maintien des lois, pour la défense de l'ancien état de choses, il arrive toujours que ceux mêmes qui, dans un intérêt personnel, ont excité les troubles, excusent, lorsqu'ils ne les honorent pas, ceux qui défendent ce qu'eux-mêmes veulent renverser.

Mais il ne faut pas appeler devoir, comme nous le faisons tous les jours, cette âpreté, cette rudesse qu'engendrent en nous notre intérêt et nos passions personnelles; une conduite empreinte de trahison et de mauvais sentiments, n'est pas davantage du courage. Les gens chez lesquels il en est ainsi, qualifient zèle leur penchant à la méchanceté et à la violence; ce n'est pas la cause qui les excite, mais l'avantage qu'ils y trouvent; ils attisent la guerre, non parce qu'elle est juste, mais parce que c'est la guerre.

=Quel que soit le parti que l'on embrasse, la modération est à observer à l'égard des uns comme des autres.=--Rien n'empêche qu'on puisse se comporter convenablement et loyalement entre hommes qui sont devenus ennemis. Témoignez à chacun des adversaires une affection qui, si elle n'est pas la même pour tous (elle peut comporter des degrés divers), soit au moins tempérée et ne vous engage envers personne au point de donner à quelqu'un le droit de tout exiger de vous; contentez-vous d'avoir part dans une mesure moyenne aux bonnes grâces des uns et des autres, et de naviguer en eau trouble, sans vouloir y pêcher.

=Il est des gens qui servent les deux partis à la fois; ils sont à utiliser, mais en se gardant du mal qu'ils peuvent vous faire.=--Quant à cette autre manière qui consiste à s'offrir tout entier aux uns et aussi aux autres, c'est plus encore de l'imprudence qu'un manque de conscience. Celui auprès duquel vous en trahissez un autre, a beau vous accueillir parfaitement, ne sait-il pas que son tour viendra où vous en agirez de même contre lui? Il vous tient pour un méchant homme, tout en usant de vous pendant qu'il vous a, faisant servir votre déloyauté à avancer ses affaires; car les gens à double visage sont utiles par ce qu'ils vous apportent, seulement il faut veiller à ce qu'ils n'emportent que le moins qu'il se peut.

=Quant à Montaigne, il disait à tous les choses telles qu'il les pensait et ne cherchait à pénétrer les secrets de personne, ne voulant être l'homme lige de qui que ce fût.=--Je ne dis rien à l'un, que je ne puisse, à son heure, dire à l'autre, le ton changeant seul un peu; je ne leur rapporte que les choses qui sont ou indifférentes, ou connues, ou qui les servent tous deux à la fois. Il n'est rien qui soit si utile que, pour y atteindre, je me permette de leur mentir. Ce sur quoi le silence m'est recommandé, je le cache religieusement: mais je n'accepte que le moins que je puis ce qu'il me faut cacher; les secrets des princes sont gênants à garder, pour qui n'en a que faire. Je leur mets volontiers ce marché en main: Qu'ils me confient peu de chose, mais qu'ils se fient complètement à moi sur ce que je leur apporte. J'en ai toujours su plus que je ne voulais. Un langage ouvert fait qu'on vous parle de même, sans réticences, produisant le même effet que le vin et l'amour. Philippide répondit sagement, suivant moi, au roi Lysimaque, qui lui demandait quelles indications il voulait qu'il lui communiquât sur sa situation: «Ce que tu voudras, pourvu que ce ne soit rien de tes secrets.» Je vois chacun se révolter, quand on lui cache le fond des affaires auxquelles on l'emploie, ou qu'on ne lui en a pas révélé quelque arrière-pensée; moi, je suis content qu'on ne m'en dise pas plus qu'on ne veut pour la mission que j'ai à remplir, et ne désire pas que ce que j'en puis connaître excède ce que j'ai à dire et m'oblige à m'observer quand je parle. Si je dois servir à tromper quelqu'un, qu'au moins ma conscience soit sauve; je ne veux pas qu'on me regarde comme un serviteur si affectionné, si loyal, que l'on me trouve bon à m'engager dans une trahison; qui n'est pas disposé à tout pour soi-même, est excusé de ne pas l'être davantage vis-à-vis de son maître.--Il y a des princes qui n'acceptent pas les hommes qui ne se donnent à eux qu'à moitié, et méprisent les serviteurs qui posent des bornes et des conditions à leurs services; à cela, il n'y a pas de remède; à eux comme aux autres, j'indique franchement dans quelles limites j'entends les servir, car je ne veux être esclave que de la raison et encore je n'y arrive que bien difficilement. Quant à eux, ils ont tort d'exiger une telle sujétion d'un homme qui est indépendant, et de lui imposer des obligations, comme ils feraient à quelqu'un qui est leur créature et qu'ils ont acheté, ou dont la fortune est attachée à la leur d'une façon particulière et absolue.--Les lois m'ont épargné de graves difficultés; elles ont décidé le parti que j'avais à suivre, ce sont elles qui m'ont donné mon maître; toute autre raison, d'ordre si élevé soit-elle et quelles que soient les obligations qui en sont résultées, s'efface devant celle-là et devient caduque; c'est pourquoi, lors même que mon affection me porterait vers le parti opposé, cela ne veut pas dire que je m'y joindrais immédiatement; notre volonté et nos désirs ne reçoivent de loi que d'eux-mêmes, tandis que nos actes ont à la recevoir des règles qui président à l'ordre public.

=Cette manière de faire n'est pas celle que l'on pratique d'ordinaire, mais il était peu apte aux affaires publiques, qui exigent souvent une dissimulation qui n'est pas dans son caractère.=--Ma manière de faire n'est guère en harmonie avec ce qui se pratique et n'aurait chance d'avoir ni grand effet, ni durée; l'innocence elle-même ne saurait, à notre époque, s'entremettre, sans recourir à la dissimulation, ni négocier sans être obligée de mentir; aussi les occupations de la vie publique ne sont-elles pas mon fait; ce que ma profession exige à cet égard, j'y satisfais sous la forme la moins officielle que je puis. Quand j'étais jeune, on m'y a plongé jusqu'aux oreilles; j'étais destiné à en faire ma carrière, je m'en suis défait de bonne heure. Depuis, j'ai souvent évité d'y être mêlé à nouveau; je l'ai rarement accepté et ne l'ai jamais recherché; tournant le dos à l'ambition, non à la façon des gens qui manient l'aviron et avancent ainsi à reculons, et cependant, si je suis parvenu à m'y soustraire, je le dois plus à ma bonne fortune qu'à ma résolution, car il y a dans cette partie des voies assez en rapport avec mes goûts et à ma portée; et si j'eusse autrefois été appelé à prendre part aux affaires publiques et à me faire une situation dans le monde en les suivant, je serais certainement demeuré sourd à la voix de la raison et m'y serais engagé.--Ceux qui, malgré ce que j'en dis, vont répétant que ce que j'appelle franchise, simplicité et naïveté de mœurs est, chez moi, de l'art et de la finesse; que c'est prudence, plus que bonté; que j'ai de l'adresse plus que du naturel, du bon sens plus que du bonheur, me font plus d'honneur qu'ils ne m'en ôtent. Ils me prêtent assurément plus d'astuce que je n'en ai; et à celui d'entre eux qui m'aurait suivi et épié de près, je donnerais gain de cause, s'il ne confessait que son école n'a rien qui l'emporte sur cette manière de faire qui nous permet, tout en demeurant nous-mêmes et sans paraître abdiquer notre liberté et notre indépendance, de toujours marcher droit et à même allure par les routes si tortueuses et si diverses par lesquelles il nous faut aller et où toute notre attention et notre ingéniosité ne peuvent nous diriger sûrement. La voie de la vérité est une et simple; celle que nous font suivre notre intérêt personnel et la commodité des affaires dont nous avons la charge est double, inégale, sujette à des chances variables. J'ai souvent vu user de ces libertés contrefaites et factices, mais toujours sans succès; elles rappellent volontiers l'âne d'Ésope qui, voulant rivaliser avec le chien, vint tout gaîment mettre ses deux pieds sur les épaules de son maître; mais tandis que, pour ce témoignage d'affection, le chien recevait des caresses, le pauvre âne reçut en place deux fois autant de coups de bâton: «Ce qui sied le mieux à chacun, c'est ce qui lui est le plus naturel (Cicéron).» Je ne veux cependant pas refuser à la tromperie le rang qu'elle mérite, ce serait ne pas connaître le monde; je sais qu'elle a souvent rendu des services, qu'elle est nécessaire pour pouvoir remplir la plupart des charges qui incombent à l'homme; il y a des vices légitimes, comme il y a des actions qui sont ou bonnes, ou excusables, ou illégitimes.

=Il y a une justice naturelle, bien plus parfaite que celles spéciales à chaque nation qui autorisent parfois des actes condamnables lorsque le résultat doit en être utile.=--La justice par elle-même, considérée en son état naturel et s'appliquant à l'universalité des êtres, a des règles différentes et plus élevées que celles de cette autre justice spéciale qui est inhérente à chaque pays et qui tient compte des besoins de son gouvernement: «Nous ne possédons point de modèle solide et positif du véritable droit et d'une justice parfaite, nous n'en avons qu'une ombre et qu'une image (Cicéron).» C'est ce qui faisait qu'entendant le récit des vies de Socrate, de Pythagore et de Diogène, le sage Dandamis les jugeait de grands hommes sous tous les autres rapports, mais observateurs trop respectueux des lois, que la vraie vertu ne peut accepter et appuyer qu'en se relâchant beaucoup de la rigidité qui est son principe essentiel; car, non seulement les lois permettent des actes condamnables, mais encore nous y incitent: «Il est des crimes autorisés par les sénatus-consultes et les plébiscites (Sénèque).» Je pense comme on parle communément, distinguant entre les choses utiles et celles qui sont honnêtes et qualifiant de déshonnêtes et de malpropres, certains actes naturels, non seulement utiles, mais encore nécessaires.

=La trahison, par exemple, est utile dans quelques cas; elle n'en est pas plus honnête, et on ne saurait nous imposer d'en commettre.--Reprenons pour exemple la trahison.=--Deux prétendants au royaume de Thrace, se le disputaient; l'Empereur les empêcha de poursuivre leurs revendications à main armée. Alors l'un d'eux, feignant de vouloir, dans une entrevue, conclure un accord à l'amiable, convia son concurrent à venir chez lui sous prétexte de lui faire fête, et le fit emprisonner puis mettre à mort. La justice aurait voulu que les Romains punissent ce forfait; mais il était difficile de recourir aux voies ordinaires, et ils se résolurent à faire, par trahison, ce qui ne pouvait légitimement s'obtenir sans courir les risques d'une guerre. Ce qu'ils ne pouvaient faire honnêtement, ils le firent en ne se préoccupant que de l'utilité, ce à quoi se trouva propre un certain Pomponius Flaccus. Celui-ci, par des paroles et des assurances trompeuses, ayant attiré notre homme dans ses filets, au lieu des honneurs et des faveurs qu'il lui avait promis, l'envoya à Rome pieds et poings liés. Un traître en trahit un autre, ce qui n'est pas commun, parce qu'ils sont fort défiants et qu'il est malaisé de les surprendre en usant de leurs propres subterfuges; témoin la fatale expérience que nous venons d'en faire.

Ce rôle de Pomponius Flaccus, le prendra qui voudra et assez le voudront; quant à moi, ma parole et la confiance que je puis inspirer appartiennent, comme le reste de moi-même, à la société dont je fais partie; c'est employées à les servir, qu'elles peuvent avoir le meilleur effet; cela, je l'admets comme ne faisant pas doute; mais, de même que si on me commandait de prendre la direction du palais de justice et des audiences, je répondrais: «Je n'y entends rien»; que je dirais, si on m'imposait de surveiller le travail des pionniers: «Je suis fait pour exercer un emploi plus relevé»; de même à qui voudrait m'employer à mentir, à trahir, à me parjurer en vue d'un service d'une certaine importance sans même aller jusqu'à assassiner, à empoisonner, je dirais: «Plutôt que de faire que je vole ou dépouille quelqu'un, envoyez-moi aux galères.» Il est toujours loisible, en effet, à un homme d'honneur de parler comme firent les Lacédémoniens traitant avec Antipater qui venait de les vaincre: «Vous pouvez nous imposer autant qu'il vous plaira de charges qui nous écrasent et nous soient préjudiciables, mais vous perdez votre temps à vouloir exiger de nous des choses honteuses et déshonnêtes.» Chacun doit s'être juré à soi-même ce que les rois d'Egypte faisaient solennellement jurer à leurs juges: qu'ils ne dévieraient pas de ce que leur ordonnerait leur conscience, quelque ordre qu'eux-mêmes leur donneraient.--A de telles commissions, est attaché un stigmate évident d'ignominie et une condamnation. Qui vous les donne, vous accuse; et, en vous les donnant, vous impose, si vous vous en rendez bien compte, une charge et du même coup vous frappe d'une peine. Autant les affaires publiques bénéficieront de votre exploit, autant les vôtres y perdront; vous vous ferez d'autant plus de tort que vous ferez mieux; bien plus, ce ne sera pas chose nouvelle si vous êtes ruiné par celui-là même pour lequel vous aurez fait cette besogne, on sera même porté à trouver que c'est justice.

=Si elle est excusable, ce n'est qu'opposée à une autre trahison sans que, pour cela, le traître cesse d'être méprisé et parfois puni par ceux-là mêmes qu'il a servis.=--S'il est des cas où la trahison peut être excusable, c'est seulement lorsqu'elle est employée à châtier et à trahir un traître. On voit souvent la perfidie, non seulement repoussée, mais encore punie par ceux-là mêmes dans l'intérêt desquels elle a été conçue; chacun connaît la mesure prise par Fabricius contre le médecin de Pyrrhus. Il arrive aussi que tel qui l'a ordonnée, la venge ensuite cruellement, en sévissant contre celui qui l'a servi, se déniant en quelque sorte à lui-même une autorité et un pouvoir si effréné, et désavouant chez celui qu'il a employé un servage et une obéissance si passifs et si lâches.--Jaropelc, duc de Russie, gagnant un gentilhomme de Hongrie, l'avait déterminé à trahir Boleslas, roi de Pologne, soit en le faisant mourir, soit en donnant aux Russes le moyen de lui causer des dommages importants. Le traître s'y prit en habile homme: il déploya tout le zèle imaginable pour le service du roi, parvint à être de son conseil, et compta bientôt parmi ses partisans les plus fidèles. Grâce à la confiance qu'il avait captée, profitant d'un moment rendu opportun par l'absence de son maître, il livra aux Russes Visilicie, grande et riche cité qui fut entièrement saccagée puis incendiée par eux; la population de tout sexe et de tout âge fut tout entière massacrée et, avec elle, un grand nombre de nobles des alentours que le Hongrois y avait rassemblés en vue de ce qui arriva. Jaropelc, après avoir assouvi sa vengeance et sa colère qui n'étaient pas sans motif (Boleslas l'avait gravement offensé en agissant envers lui de semblable façon), repu des résultats de cette trahison, se rendant compte de sa laideur à ne considérer que le fait même, l'envisageant sans parti pris et non plus sous l'empire de la passion, en éprouva de tels remords et un tel dégoût, qu'il fit crever les yeux, couper la langue et les parties génitales au traître qui l'avait commise.

Antigone avait persuadé au corps des Argyraspides de lui livrer Eumène, leur capitaine général, avec lequel il était en compétition. A peine l'eut-il en son pouvoir, qu'il le fit tuer; et, s'instituant ministre de la justice divine pour le châtiment d'une si détestable trahison, il écrivit au gouverneur de la province, lui intimant l'ordre exprès de perdre ceux qui l'avaient commise et de les exterminer de quelque manière que ce fût, si bien que du grand nombre qu'ils étaient, pas un ne revit jamais la Macédoine; mieux il en avait été servi, plus il jugea leur conduite mauvaise et punissable.

L'esclave qui révéla l'endroit où se cachait P. Sulpitius son maître, fut affranchi comme Sylla s'y était engagé dans son édit de proscription; mais, pour donner satisfaction à la conscience publique, tout libre qu'il était devenu, on le précipita du haut de la roche tarpéienne.

Clovis, l'un de nos rois, au lieu des armes d'or qu'il leur avait promises, fit pendre les trois serviteurs du roi Cannacre qui, à son instigation, avaient trahi leur maître. On les pendit avec, attachée au cou, la bourse contenant le prix de leur méfait; de telle sorte, qu'après avoir fidèlement rempli les engagements particuliers pris envers eux, il fut satisfait ensuite à la moralité publique qui prime toute autre considération.

Mahomet II voulant se défaire de son frère dont il redoutait la compétition au trône, ce qui est fréquent chez les Ottomans, y employa un de ses officiers qui étouffa sa victime, en lui ingurgitant de force une grande quantité d'eau à la fois. Le crime accompli, Mahomet livra en expiation celui qui l'avait exécuté à la mère du mort (ils n'étaient frères que de père). Celle-ci fit, en sa présence, ouvrir la poitrine au meurtrier et, alors qu'il palpitait encore, y fouillant de ses mains, en arracha le cœur qu'elle jeta à manger aux chiens. Il est si doux, à ceux mêmes qui n'ont que de mauvais sentiments, de pouvoir, après avoir recueilli le fruit d'une de ces actions abominables, y rattacher, sans avoir désormais à en souffrir, quelque trait de bonté et de justice en compensation en quelque sorte de leur complicité et de soulager ainsi leur conscience; d'autant qu'ils ne cessent de voir en ceux qui les ont assistés dans l'exécution de leur forfait, des gens qui les leur reprochent, et qu'ils cherchent à étouffer, par leur mort, la connaissance qu'ils en ont eue et la preuve de leur participation.

Si vous êtes, par hasard, récompensé de pareils services, pour que la société ne soit pas empêchée d'user de cette ressource extrême et désespérée qui lui est indispensable, celui qui vous en remet le prix, ne laisse pas de vous tenir, si lui-même n'est pas tel, pour un misérable et un maudit. Il vous considère avec plus de mépris encore que ne fait celui que vous avez trahi, parce qu'il sait le peu que vous valez, qu'il vous a vu à l'œuvre, sans protestation, sans désaveu de votre part; il vous emploie tout comme on fait de ces hommes perdus dont se sert la justice pour les exécutions capitales, charge aussi utile que peu honorable.--Outre ce que de semblables commissions ont de vil, elles déshonorent. La fille de Séjan ne pouvant, d'après la législation romaine, être mise à mort, parce qu'elle était encore vierge, fut, pour permettre l'application de la loi, violée par le bourreau, avant qu'il ne l'étranglât; l'office que celui-ci remplissait dans l'intérêt public, réclama de lui, en cette circonstance, qu'il avilît et sa main et son âme.

=Ceux qui consentent à être les bourreaux de leurs parents et de leurs compagnons méritent la réprobation publique.=--Amurat I, pour aggraver le châtiment de ceux de ses sujets qui avaient appuyé la rébellion de son fils * contre lui et s'étaient faits complices de ce parricide, ordonna que leurs plus proches parents prêteraient la main à leur exécution. Je trouve très honorable le refus qu'opposèrent certains d'entre eux qui préférèrent être considérés à tort comme complices du forfait commis par un autre, plutôt que de se rendre eux-mêmes coupables d'un crime semblable en s'associant à l'œuvre de la justice.--Dans quelques bicoques qui ont été prises d'assaut dans les guerres de notre temps, j'ai vu des coquins qui, pour sauver leur vie, acceptaient de pendre leurs amis et alliés; je les tiens de pire condition que les pendus.--On dit que Witolde, prince de Lithuanie, établit dans cette nation que tout criminel condamné à mort devrait se détruire lui-même, trouvant étrange qu'un tiers, innocent de la faute, fût employé à commettre un homicide et en eût charge.

=Les princes sont quelquefois dans la nécessité de manquer à leur parole; on ne saurait les en absoudre que s'ils se sont trouvés dans l'impossibilité absolue d'assurer autrement les intérêts publics dont ils ont charge.=--Le prince qu'une circonstance urgente et quelque accident violent et inopiné inhérent à sa position obligent à manquer à sa parole et à la foi qu'il a donnée, ou qui encore le jettent en dehors de ce qui est ordinairement son devoir, doit considérer cette nécessité dans laquelle il est placé, comme une épreuve que Dieu lui impose. Chez lui, ce n'est pas vice; sa raison est contrainte de céder à une autre plus puissante que la sienne et qui s'étend sur tout; mais c'est certainement un malheur. A quelqu'un qui me demandait quel remède pouvait y être apporté: Il n'y en a pas, ai-je répondu, si véritablement ce prince est pressé entre ces deux partis extrêmes: «mais surtout qu'il se garde bien de chercher des prétextes à son parjure (Cicéron)»; il a ainsi agi, parce qu'il s'y trouvait obligé; mais s'il a satisfait sans regret à cette nécessité, s'il ne lui en a pas coûté de manquer à sa foi, c'est signe que sa conscience est véreuse.--S'il s'en trouvait un de conscience si scrupuleuse que nulle nécessité ne lui parût justifier un si grave remède, je ne l'en estimerais pas moins; on ne saurait perdre ses états d'une façon plus excusable et plus honorable. Nous ne pouvons tout; aussi faut-il souvent nous en remettre au ciel de la direction de notre navire; la protection divine est notre dernière ancre de salut. Quelle nécessité justifie davantage qu'il s'adresse à elle? Est-il quelque chose à quoi un prince puisse moins consentir, qu'à ce qu'il ne peut faire qu'aux dépens de sa foi et de son honneur qui, dans certaines circonstances, doivent lui être plus chers que son propre salut, * oui assurément, et même que le salut de son peuple? Quand, les bras croisés, il appellerait simplement Dieu à son aide, n'a-t-il pas à espérer que la bonté divine ne lui refusera pas, à lui dont la cause est juste et bonne, la faveur d'un appui auquel tout est possible? Ce sont là de dangereux exemples qui sont des dérogations rares et malsaines aux règles naturelles; il faut y céder, mais avec une grande modération et beaucoup de circonspection; nul intérêt privé ne mérite que nous fassions à notre conscience une pareille violence, qui dans l'intérêt public est admissible, lorsque l'utilité en est bien apparente et qu'elle est d'importance capitale.

=Comment le sénat de Corinthe s'en remit à la fortune du jugement qu'il avait à porter sur Timoléon, qui venait de tuer son propre frère.=--Timoléon se préserva de la réprobation que son acte étrange était susceptible de soulever contre lui par les larmes abondantes que lui fit répandre la pensée constante que c'était lui, son frère, qui avait tué le tyran; et c'est justice si sa conscience a souffert de ce qu'il avait été dans l'absolue nécessité de sacrifier à l'intérêt public sa rectitude de mœurs. Le sénat lui-même, qu'il avait ainsi délivré, n'osa se prononcer nettement sur un fait de cette importance et se trouva hésitant entre ces deux considérations, toutes deux d'un si grand poids. Les Syracusains vinrent fort à propos, à ce moment, solliciter des Corinthiens leur protection et l'envoi d'un chef capable de rendre à leur ville son ancienne splendeur et de purger la Sicile de l'oppression de plusieurs petits tyrans. Le sénat leur envoya Timoléon, en prenant avec lui-même cet arrangement de nouvelle sorte: Selon qu'il s'acquitterait bien ou mal de la mission qu'on lui confiait, l'arrêt que ce corps politique avait à rendre, lui serait, ou favorable ne considérant en lui que le libérateur de son pays, ou défavorable ne l'envisageant que comme le meurtrier de son frère. Cette singulière conclusion s'explique par le danger résultant d'un semblable exemple et la gravité d'un acte si en dehors de ce qui se voit d'ordinaire; les Corinthiens eurent raison de ne pas s'en rapporter à leur propre jugement et de faire intervenir, pour trancher la question, des considérations tirées d'un autre ordre de faits. La conduite de Timoléon dans cette mission éclaira rapidement sur ce qu'il fallait penser de lui tant il se comporta, sous tous rapports, avec dignité et vertu; le bonheur avec lequel il se tira des grosses difficultés qu'il eut à surmonter dans sa tâche, sembla lui avoir été envoyé pour sa justification par les dieux conspirant en sa faveur.

=Acte inexcusable du sénat romain revenant sur un traité qu'il avait ratifié.=--Le but qui avait fait agir Timoléon l'excuse, autant qu'un acte de cette nature peut être excusé. Mais le bénéfice que retira le trésor public et qui fut le prétexte dont usa le Sénat romain en la circonstance, n'est pas suffisant pour faire admettre une injustice comme celle qu'il commit dans cette affaire malpropre que je vais rapporter: Certaines villes s'étaient rachetées à prix d'argent et avaient recouvré leurs franchises sur ordonnances rendues par le Sénat, qui avait ratifié cette mesure prise par Sylla. Celui-ci mort, le Sénat, saisi à nouveau de la question, replaça ces villes sous le régime de la taille et décida que l'argent qu'elles avaient payé pour leur rachat, ne leur serait pas rendu. Les guerres civiles produisent souvent d'aussi vilains exemples: nous punissons les particuliers de ce qu'ils nous ont crus, quand nous étions autres que nous ne sommes devenus; le magistrat fait porter la peine du changement qui s'est produit en lui, à qui n'en peut mais; le maître d'école fouette son écolier pour avoir été trop docile; le clairvoyant, l'aveugle auquel il sert de guide. Quelle horrible image de la justice cela nous donne!

=L'intérêt privé ne doit jamais prévaloir sur la foi donnée; ce n'est que si on s'est engagé à quelque chose d'inique ou de criminel, que l'on peut manquer à sa parole.=--Il y a en philosophie des règles qui sont fausses et par trop élastiques. L'exemple ci-après qu'on nous propose comme un cas où l'intérêt particulier peut primer la foi engagée, ne tire pas des circonstances mêmes que l'on indique, une autorité suffisante: Des brigands se sont emparés de vous, et vous ont rendu la liberté après vous avoir fait jurer de leur payer comme rançon une somme déterminée; est-on fondé à prétendre qu'un homme de bien, une fois hors de leurs mains, est dégagé de son serment, s'il ne paie pas? Non; ce que la crainte m'a fait vouloir, je dois le vouloir encore, lorsque je n'ai plus à craindre; et lors même que c'est cette crainte qui a contraint ma langue à prononcer ce que ma volonté ne ratifiait pas, je suis encore tenu d'observer exactement ma parole.--Chez moi, quand parfois la parole a été inconsidérément plus loin que la pensée, je ne m'en suis pas moins fait un cas de conscience de ne pas me désavouer; autrement, de degré en degré, nous arriverions à abolir tout droit qu'un tiers peut fonder sur nos promesses et * nos serments: «La violence peut-elle quelque chose sur un homme de cœur (Cicéron)?» L'intérêt privé ne peut être pour nous une excuse de manquer à nos promesses que dans le cas où nous aurions promis une chose mauvaise et injuste par elle-même, parce que les droits de la vertu doivent l'emporter sur tous autres dont nous avons contracté l'obligation.

=Chez Épaminondas l'esprit de justice et la délicatesse de sentiments ont toujours été prédominants; son exemple montre qu'il est des actes qu'un homme ne peut se permettre même pour le service de son roi, même pour le bien de son pays.=--J'ai, plus haut, mis Épaminondas au premier rang des hommes les meilleurs; je ne m'en dédis pas. A quelle hauteur ne plaçait-il pas ce qu'il considérait comme son devoir personnel, lui qui ne tua jamais un homme qu'il avait vaincu; qui, même dans le but au plus haut point estimable de rendre la liberté à son pays, se faisait conscience de tuer, en dehors des formes de la justice, un tyran ou ses complices; qui jugeait méchant, si bon citoyen qu'il fût, celui qui, dans une bataille, n'épargnait dans les rangs ennemis ni son ami, ni son hôte! Voilà une âme richement composée: dans l'accomplissement des actes les plus rudes et les plus violents de l'humanité, il demeurait bon et humain, et cela dans les conditions les plus délicates que conçoive l'enseignement de la philosophie. Ce courage si grand, si manifeste, si opiniâtre contre la douleur, la mort, la pauvreté, est-ce à la nature ou à l'art qu'il devait de l'avoir attendri au point d'en être arrivé à cette extrême douceur et à cette bonté qui s'étaient incarnées en lui? Horrible sous le fer et le sang qui le couvrent, il va fracassant, rompant une nation invincible pour tous, sauf pour lui, et, au milieu des plus effroyables mêlées, se détourne s'il se trouve en présence d'un hôte ou d'un ami! En vérité, celui-là commandait bien à la guerre, qui avait su lui imposer sa bonté, comme un frein qu'elle subissait même aux plus forts moments du combat, alors qu'elle était dans toute sa surexcitation, écumant de fureur et de meurtre. C'est miracle de pouvoir mêler à de telles actions quelque image de la justice, et à la rigueur de principes d'Épaminondas appartient seul d'avoir pu y associer la douceur et la pratique des mœurs les plus tolérantes, l'innocence dans toute sa pureté. Là où l'un dit aux Mamertins «que les traités n'ont plus cours, quand on est en armes»; un autre, à un tribun du peuple, «que le temps de la justice et celui de la guerre sont deux»; un troisième, «que le bruit des armes l'empêche d'entendre la voix des lois», Épaminondas entendait même celle de la civilité et de la simple courtoisie. N'avait-il pas été jusqu'à emprunter à ses ennemis l'usage de sacrifier aux Muses en marchant au combat pour atténuer, par la douceur et la gaîté qu'elles répandent, la furie et la rudesse du guerrier? N'hésitons donc pas à penser après un si grand modèle que, même contre un ennemi, tout n'est pas permis; que l'intérêt général n'est pas autorisé à tout revendiquer au mépris des intérêts privés: «Le souvenir du droit privé subsiste au milieu des dissensions publiques (Tite Live)»; «Il n'y a pas de puissance qui puisse nous faire enfreindre les droits de l'amitié (Ovide)»; disons-nous qu'il y a des choses interdites à un homme de bien qui sert son roi, ou la cause de l'ordre et des lois, «car la patrie n'étouffe pas tous les devoirs, et il lui importe d'avoir des citoyens qui soient pieux envers leurs parents (Cicéron)». C'est là une éducation à répandre à notre époque. Nous n'avons que faire de principes exclusifs; c'est assez que nos épaules soient bardées de fer sans que nos âmes le soient; c'est assez de tremper nos plumes dans l'encre, sans encore que nous les trempions dans le sang. Si c'est le comble du courage, l'effet d'une vertu particulièrement rare que de mépriser l'amitié, les obligations que nous avons les uns envers les autres, la parole donnée, les liens de parenté pour le bien commun et l'obéissance aux magistrats, il suffit bien, pour nous excuser de ne point posséder une telle grandeur de sentiments, qu'elle n'ait point pris place dans ce qui faisait la grandeur d'âme d'Épaminondas.

J'abomine les appels à la violence de cette autre âme en délire: «Tant que l'épée sera tirée du fourreau, chassez toute pitié de vos cœurs, que la vue même de vos pères dans le camp adverse ne vous arrête pas, frappez du fer ces têtes vénérables (Lucain).» Otons à ceux qui, par nature, sont méchants, sanguinaires et traîtres, ce prétexte à se livrer à leurs penchants; laissons là cette justice excessive qui ne nous appartient pas et tenons-nous-en à des exemples plus empreints des droits de l'humanité.--A cet égard l'époque et l'exemple peuvent beaucoup. Durant la guerre civile, dans un engagement contre Cinna, un soldat de Pompée ayant, par mégarde, tué son frère qui était dans les rangs opposés, se tua lui-même sur le champ par honte et par regret. Quelques années après, dans le cours d'une autre guerre civile, toujours chez ce même peuple, un soldat qui avait tué son frère demandait, pour ce fait, une récompense à ses chefs.

=En résumé, l'utilité d'une action ne suffit pas pour la rendre honorable.=--C'est à tort qu'on voudrait justifier de * l'honnêteté et de la beauté d'une action par ce fait seul qu'elle est utile, et en conclure que chacun peut être tenu de l'accomplir et doit l'estimer honnête en raison de son utilité: «Toutes choses ne conviennent pas également à tous (Properce).» Considérons celle qui est la plus nécessaire et la plus utile à la société humaine, le mariage; le conseil des saints ne trouve-t-il pas qu'il est plus honnête de s'en abstenir, réprouvant ainsi, parmi les devoirs de l'homme, celui qui est le plus respectable, comme nous-mêmes en agissons vis-à-vis des animaux, en envoyant dans les haras ceux dont nous faisons le moins de cas.

CHAPITRE II.

Du repentir.

=Tout, en ce monde, est soumis à des changements continuels; c'est ce qui fait que Montaigne, qui se dépeint au jour le jour, peut ne pas se montrer constamment avec les mêmes sentiments et les mêmes idées.=--Les autres auteurs se proposent l'éducation de l'homme; je me borne à le décrire. Celui que je dépeins est bien mal composé; si j'avais à le façonner à nouveau, je le ferais certainement tout autre qu'il n'est, mais aujourd'hui c'est chose faite. Les traits sous lesquels je le présente, sont bien tels, quoique changeant et se diversifiant; car le monde n'est autre qu'un mouvement perpétuel; tout y est continuellement en branle; la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Égypte participent du mouvement général et de celui qui leur est propre; l'immobilité elle-même n'est qu'un mouvement moins accentué. Je ne puis fixer l'objet que je veux représenter: il se meut vague et chancelant comme sous l'influence d'une ivresse naturelle; je le prends tel qu'il est à l'instant où mon intention se porte sur lui; je ne le peins pas tel qu'il est, mais tel qu'il m'apparaît au passage; passage non d'un âge à un autre, ni, comme on dit dans le peuple, de sept ans en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. C'est donc sur le moment même qu'il me faut achever ma description; un instant plus tard, je pourrais me trouver non seulement en présence d'une physionomie qui s'est modifiée, mais encore les idées d'après lesquelles je l'apprécie n'être plus elles-mêmes celles que j'avais le moment d'avant. Je relève les accidents divers et variables qui se produisent en moi et les conceptions plus ou moins fugitives qu'engendre mon imagination, lesquelles souvent sont le contraire les unes des autres, soit qu'à certains moments je sois autre que moi-même, soit que ce qui en est l'objet m'apparaisse dans un cadre et sous un jour autres; si bien qu'il m'arrive de temps en temps de me contredire et cependant, comme disait Demade, jamais je ne cesse d'être vrai. Si mon âme pouvait se fixer, je ne serais pas hésitant, je parlerais nettement, en homme sûr de lui-même; mais elle est sans cesse cherchant sa voie et s'essayant.

=Quoique sa vie n'offre rien de particulier, l'étude qu'il en fait n'en a pas moins son utilité, d'autant que jamais auteur n'a mieux connu son sujet.=--J'expose une vie tout à fait des plus ordinaires, qui ne présente rien de saillant, ce qui est tout un. La vie intime de l'homme du peuple est du reste un sujet de philosophie et de moralité au même degré qu'une vie vécue dans de plus brillantes conditions; dans chaque homme se retrouve l'homme tout entier. Les auteurs traitent communément des sujets spéciaux auxquels leur personnalité demeure étrangère; dérogeant à cette habitude, ce qui est la première fois que cela arrive, c'est moi-même, dans ma plus complète intégrité, que je livre au public, c'est Michel de Montaigne en personne et non Michel de Montaigne grammairien, poète ou jurisconsulte. Si le monde se plaint de ce que je parle trop de moi, je me plains de ce que lui ne pense seulement pas à lui-même. Mais est-il raisonnable, ne vivant que pour moi, de prétendre initier le public à la connaissance de moi-même? Est-ce raisonnable aussi de présenter dans toute leur crudité, au monde auprès duquel la façon et l'art ont tant de poids et sont tant prisés, de simples effets de la nature, et encore d'une nature qui n'a que bien peu de ressort? N'est-ce pas vouloir construire un mur sans avoir de pierres, ou entreprendre toute autre chose du même genre, que d'écrire un livre sans la science et le talent * voulus? C'est l'art qui permet d'adapter la musique aux idées que l'on veut rendre; les miennes ne procèdent que du hasard. J'ai du moins pour moi ceci de conforme à la règle, c'est que personne n'a traité un sujet, le possédant avec plus de connaissance que je n'ai de celui qui m'occupe; je suis à cet égard plus savant que qui que ce soit; en second lieu, jamais personne ne l'a scruté davantage, n'en a plus analysé les diverses parties et les conséquences qui en découlent, et n'a une idée plus exacte et plus complète du but qu'il se propose. Pour mener à bien ce travail, je n'ai besoin que de sincérité, et cette qualité-là s'y trouve aussi réelle, aussi pure qu'il se peut. Je dis la vérité, non pas aussi nette que je voudrais, mais que je l'ose, et j'ose un peu plus au fur et à mesure que je vieillis, parce que j'ai remarqué qu'aux gens avancés en âge on concède une plus grande liberté de bavarder et de s'étendre complaisamment sur ce qui les touche. Ici, il n'y a pas à craindre, ce qui arrive souvent, que l'artisan et le travail qu'il produit soient en contradiction, et qu'on vienne dire: «Comment se peut-il qu'un homme qui cause si bien, ait écrit un ouvrage aussi sot?» ou encore: «Comment cet ouvrage, qui dénote tant de savoir, a-t-il pu être écrit par un homme qui a une si faible conversation?» Quand la société de quelqu'un est banale et que ses ouvrages ont de la valeur, c'est que la capacité qu'il y montre, provient d'une source à laquelle il l'emprunte et n'est pas de son cru. Un savant n'est pas savant en toutes choses, mais l'homme capable, l'est en tout, jusque dans son ignorance. Mon livre et moi sommes si bien assortis, que nous allons de pair; ailleurs, on peut apprécier ou ne pas apprécier l'ouvrage et avoir une idée autre sur l'auteur; tel n'est pas ici le cas, le jugement porté sur l'un s'applique à l'autre. Celui qui jugera sans se rendre compte, se fera plus de tort qu'à moi; celui qui jugera en connaissance de cause, aura pleinement satisfait à ce que je souhaite. Je serai plus heureux que je ne le mérite, si j'arrive à me concilier suffisamment l'approbation publique pour que les gens qui ont du bon sens, veuillent bien admettre que j'eusse été capable de tirer profit de la science si j'en avais eu, et qu'il est regrettable que ma mémoire ne m'ait pas mieux servi.

Expliquons ici ce que je répète souvent: que je ne me repens que rarement et que ma conscience se contente de son propre témoignage, non comme si j'avais la conscience d'un ange ou d'une bête, mais comme fait une conscience humaine; à quoi j'ajouterai cette redite continuelle qui n'est pas chez moi un vain étalage de mots, mais un acte de soumission complète et absolue: «Ce que je dis, est le fait de quelqu'un qui ne sait pas et qui s'enquiert; et, comme conclusion, je m'en remets purement et simplement aux croyances universellement admises et qui nous ont été légitimement transmises.» Je n'enseigne pas, je raconte.

=Tout vice laisse dans l'âme une plaie qui la tourmente sans cesse; une bonne conscience procure, au contraire, une satisfaction durable.=--Il n'y a pas de vice, méritant réellement cette qualification, qui ne nous offense et que ne fasse ressortir un jugement sain. La laideur et les inconvénients du vice sont, en effet, si apparents que peut-être ceux-là ont-ils raison, qui disent qu'il est surtout le résultat de la bêtise et de l'ignorance, tant il est difficile d'imaginer qu'on puisse le connaître sans le haïr. La méchanceté résorbe la majeure partie de son propre venin et s'en empoisonne elle-même. Le vice amène un remords dans l'âme, qui est comme un ulcère dans les chairs; toujours elle s'égratigne et s'ensanglante elle-même. La raison efface toutes les autres tristesses, toutes les autres douleurs, tandis qu'elle entretient celles qui nous viennent du remords, qui est d'autant plus aigu qu'il naît au dedans de nous, semblable en cela au froid et au chaud qui, occasionnés par la fièvre, nous sont plus pénibles que lorsqu'ils proviennent de causes externes. J'appelle vice (chacun toutefois dans la mesure qui lui est propre), non seulement ce que condamnent la nature et la raison, mais aussi ce qu'à tort ou à raison l'homme a décrété tel, lorsque les lois et l'usage l'ont ratifié.

De même, tout ce qui est bon réjouit une nature bien née; bien faire procure toujours je ne sais quelle satisfaction qui nous réconforte dans notre for intérieur et nous inspire cette généreuse fierté compagne d'une bonne conscience; une âme qui apporte du courage dans le vice, peut, par exception, se donner la sécurité, mais n'arrive ni à se complaire, ni à être satisfaite. Ce n'est pas un léger contentement que l'on éprouve, de se sentir préservé de la contagion d'un siècle si contaminé et de pouvoir se dire en soi-même: «Qui plongerait ses regards jusque dans le fond de mon âme, ne me trouverait, jusqu'à présent, coupable ni d'avoir affligé ou ruiné quelqu'un, ni de m'être vengé ou avoir porté envie, non plus que d'avoir attenté publiquement aux lois, d'avoir contribué à faire prévaloir des nouveautés, participé aux troubles, manqué à ma parole; et, bien que la licence des temps l'ait permis et appris à chacun à le pratiquer, je n'ai mis la main ni sur les biens, ni sur la bourse d'aucun Français; je n'ai vécu que de la mienne, aussi bien pendant la guerre que pendant la paix, et n'ai jamais usé du travail de personne sans le payer.» De pareils témoignages de conscience plaisent; et cette satisfaction intime, qui est la seule récompense qui jamais ne nous fasse défaut, est d'un grand prix.

=Chacun devrait être son propre juge, les autres n'ont, pour nous juger, qu'une fausse mesure à leur disposition.=--Chercher, dans l'approbation d'autrui, la récompense des actions vertueuses, c'est prendre une base d'appréciation trop incertaine et mal définie, surtout dans un siècle corrompu et ignorant comme celui-ci, où l'estime que vous témoigne la foule est injurieuse, et où on ne sait à qui se fier qui soit à même de distinguer ce qui mérite d'être loué! Dieu me garde d'être un homme de bien semblable à ceux auxquels tous les jours je vois, pour leur faire honneur, attribuer cette qualification: «Les vices d'autrefois sont devenus les mœurs d'aujourd'hui (Sénèque).»--Certains de mes amis ont, parfois, entrepris de me chapitrer et de me censurer en toute sincérité, soit de leur propre mouvement, soit sollicités par moi, parce que c'est là un service qui, pour une âme bien faite, surpasse comme bon procédé, aussi bien qu'en utilité, tous ceux que l'amitié peut nous rendre. Tout en faisant à ces critiques l'accueil le plus courtois et le plus reconnaissant, je puis dire aujourd'hui en conscience que j'ai souvent constaté si peu de justesse dans leurs reproches comme dans leurs louanges, qu'il ne s'en est pas fallu de beaucoup qu'en m'y prenant à leur manière, je ne fisse mal plutôt que bien. Surtout nous autres particuliers, dont les sentiments ne se manifestent guère au dehors de nous, avons besoin d'avoir au dedans un juge qui prononce sur la valeur de nos actes et qui tantôt nous encourage, tantôt nous châtie selon ce qu'il apprécie. Pour juger des miens, j'ai des lois et une cour de justice qui me sont propres, et c'est à elles que j'ai le plus souvent recours; je modifie bien mes actions suivant le jugement d'autrui, mais c'est uniquement d'après moi que je les juge. Il n'y a que vous qui sachiez si vous êtes lâche et cruel, si vous êtes loyal, si vous avez des idées religieuses; les autres ne vous voient pas, ils vous devinent d'après des conjectures incertaines; ce n'est pas tant votre naturel qu'ils aperçoivent que l'apparence que, par l'effet de l'art, vous êtes arrivé à vous donner; ne vous en rapportez donc pas à leur sentence, tenez-vous-en à la vôtre: «Usez de votre propre jugement... Le témoignage qu'en vous-mêmes se rendent le vice et la vertu est d'un grand poids; en dehors de lui, tout le reste n'est rien (Cicéron).»

=Le repentir est, dit-on, la suite inévitable d'une faute; cela n'est pas exact pour les vices enracinés en nous.=--On dit que le repentir suit de près la faute, cela ne semble pas s'appliquer à celle montée à un si haut diapason, qu'elle a fait élection de domicile en nous au point d'y être comme chez elle. On peut désavouer et renier les vices qui ne sont qu'accidentels et vers lesquels la passion nous a une fois entraînés; mais ceux qui, à la suite d'une longue habitude, se sont enracinés et ancrés par l'effet d'une volonté forte et persistante, ne sont pas sujets à résipiscence. Le repentir n'est autre qu'un dédit de notre volonté, une révolte qui nous passe par l'esprit, une contradiction avec nous-mêmes qui fait que nous allons en tous sens; il amène l'un à désavouer le vice, un autre sa vertu et sa continence des temps passés: «Que n'avais-je autrefois l'expérience que j'ai aujourd'hui; et que mes joues n'ont-elles conservé le duvet de la jeunesse (Horace)!»

=La vie extérieure d'un homme n'est pas sa vie réelle; il n'est lui-même que dans sa vie intérieure.=--C'est une existence exquise que celle qui, jusque dans la vie privée, ne se départit jamais de la règle. Tout le monde peut faire le métier de bateleur et, sur les tréteaux, représenter un personnage honnête; mais au dedans de nous, dans notre for intérieur où nous régnons en maître et où tout ce qui se passe demeure caché, ne pas nous écarter de cette règle-là est le difficile. C'est approcher de cette perfection que d'être pondéré chez soi, dans nos actions ordinaires dont nous n'avons de comptes à rendre à personne, qui se font sans que nous les étudiions à l'avance et sans apprêts.--C'est dans cet esprit que Bias traçait son tableau d'une famille modèle, «dont le chef, disait-il, est au dedans par sa propre vertu, ce qu'il est au dehors par la crainte des lois et de l'opinion publique»; et, c'est une parole digne d'être rapportée que celle de Livius Drusus répondant aux ouvriers qui lui offraient de mettre, pour trois mille écus, sa maison à l'abri des vues que ses voisins y avaient: «Je vous en donnerai six mille, si vous faites que partout chacun puisse voir ce qui s'y passe.» Agésilas avait une habitude qui lui faisait honneur: quand il était en voyage, il logeait dans les temples, afin que le peuple et les dieux eux-mêmes fussent témoins incessants de ses faits et gestes.--Tel passe aux yeux du monde pour avoir accompli des miracles, chez lequel ni sa femme, ni son valet de chambre n'ont rien aperçu qui soit même digne de remarque; peu d'hommes ont été un sujet d'admiration pour leurs domestiques; nul n'a été prophète dans sa maison, ni même dans son pays, disent les enseignements de l'histoire. Il en est de même des choses sans importance; et si insignifiant que soit ce qui se passe à mon sujet, c'est exactement ce qui a lieu chez les grands: dans ma province de Gascogne, on trouve drôle de me voir imprimé; et plus ceux qui entendent parler de moi habitent loin de mon manoir, plus ils font cas de moi; en Guyenne il me faut payer mes imprimeurs, ailleurs ce sont eux qui m'achètent.--De ce qu'il en est ainsi, certains, qui de leur vivant et alors qu'ils sont là restent ignorés, espèrent acquérir de la réputation quand ils seront morts et qu'ils ne seront plus; je préfère avoir moins de succès posthumes, et ne me donne au monde que pour ce que je puis en retirer; du reste, je l'en tiens quitte. Celui qu'au retour d'une cérémonie publique, le peuple ébaubi reconduit jusqu'à sa porte, cesse son rôle en quittant la robe qu'il a revêtue pour le jouer et retombe d'autant plus bas que, il y a un instant, il était monté plus haut; chez lui, dans son intérieur, tout est tumultueux et vil.--Alors même que les actions les plus humbles de notre vie privée seraient toujours ordonnées, il faudrait un jugement pénétrant et particulièrement apte pour le constater, d'autant que l'ordre est une vertu sans éclat qui ne provoque pas l'attention. Enlever une brèche, diriger une ambassade, gouverner un peuple, sont des actions qui ressortent; réprimander, rire, vendre, acheter, aimer, haïr, causer avec les siens et avec soi-même et cela toujours doucement, raisonnablement sans jamais ni se négliger, ni se démentir, sont choses plus rares, plus difficiles et moins remarquables. Ceux qui mènent une existence retirée du monde ont en cela à satisfaire, quoi qu'on en dise, à des devoirs aussi pénibles, aussi tendus sinon plus, que ceux qui vivent autrement; et les simples particuliers, dit Aristote, pratiquent la vertu dans des conditions plus difficiles et plus hautes que ne font ceux qui remplissent des charges publiques; c'est par le désir d'arriver à la gloire, plus que par conscience, que nous recherchons les situations élevées.--Le moyen le plus prompt d'acquérir de la gloire devrait être de faire par conscience ce que nous faisons pour la gloire. Le courage même d'Alexandre me semble représenter sur le théâtre où il s'est exercé, une somme d'énergie notablement inférieure à celle qu'il a fallu à Socrate pour pratiquer ses vertus dans le milieu peu élevé et obscur où il a vécu. Je me figure aisément Socrate à la place d'Alexandre, je ne puis m'imaginer Alexandre à la place de Socrate; demandez à celui-là ce qu'il sait faire, il vous dira: «Subjuguer le monde»; posez la même question à celui-ci, il vous dira: «Vivre de la vie humaine dans les conditions que nous a faites la nature»; science bien plus vaste, plus lourde et qui a plus sa raison d'être.

=La grandeur d'âme se manifeste surtout chez les hommes de condition sociale médiocre.=--Le mérite de l'âme n'est pas de s'élever haut, mais d'aller d'une façon ordonnée; sa grandeur ne se manifeste pas dans la grandeur, mais dans la médiocrité. Ceux qui scrutent ce qui est en dedans de nous et nous jugent d'après ce qu'ils y constatent, ne tiennent pas grand compte de la lueur que peuvent répandre les actes de notre vie publique; ils voient que ce ne sont que de minces filets d'eau, émergeant en gouttelettes d'un fond en somme limoneux et épais; quant à ceux qui nous jugent sur ces apparences brillantes qui s'aperçoivent de dehors, ils concluent qu'intérieurement nous sommes tels; ils ne peuvent accoupler les facultés communes, semblables aux leurs qui sont également en nous, avec ces autres facultés qui les étonnent et sont si loin de ce à quoi ils songent à atteindre. C'est ainsi que nous attribuons aux démons des formes étranges. Qui ne se représente Tamerlan avec des sourcils relevés, de larges narines, un visage affreux, une taille démesurée que notre imagination conçoit tels, d'après le bruit qui s'est fait autour de son nom? Qui m'eût jadis montré Érasme, m'aurait difficilement empêché de voir autre chose que des maximes et des sentences dans tout ce qu'il disait à son domestique et à son hôtesse. Nous nous représentons bien plus un artisan sur sa garde-robe ou sur sa femme, qu'un premier président vénérable par son maintien et ses capacités; il nous semble que de ces trônes si haut placés, on ne s'abaisse pas à daigner vivre. Les âmes vicieuses sont souvent incitées à bien faire par quelque cause étrangère; réciproquement, les âmes vertueuses sont parfois sollicitées au mal; il ne faut donc, par suite, les juger que lorsqu'elles sont dans leur état normal, quand elles sont chez elles, s'il leur arrive quelquefois d'y être, ou, au moins, quand elles sont à peu près au calme et dans leur assiette naturelle.

=Ceux qui entreprennent de réformer les mœurs se trompent en croyant y arriver; ils ne parviennent à changer que l'apparence.=--Les penchants naturels se développent et se fortifient par l'éducation, mais ne se modifient guère ni ne se surmontent. De mon temps, mille natures ont dévié soit vers la vertu, soit vers le vice, malgré un système d'éducation qui eût dû produire un résultat opposé: «Ainsi les bêtes fauves déshabituées de leurs forêts, semblant s'être adoucies en captivité, dépouillant leur mine farouche, souffrent enfin l'empire de l'homme; mais si, d'aventure, un peu de sang vient à toucher leurs lèvres enflammées, leur rage se réveille, leur gosier en est altéré, elles brûlent de s'en assouvir; et c'est à peine si, dans leur fureur, elles se retiennent de déchirer leur maître pâle de frayeur (Lucain).» On ne déracine pas des qualités originelles, on n'arrive qu'à les dissimuler, à les cacher. Ainsi, la langue latine est comme ma langue maternelle, je la comprends mieux que le français; mais il y a quarante ans que je ne m'en suis plus du tout servi pour parler et guère pour écrire; cependant quand de très fortes émotions se sont emparées subitement de moi, ce qui m'est arrivé deux ou trois fois dans ma vie, dont l'une en voyant mon père, en pleine santé, tomber inanimé dans mes bras, les premières paroles qui me sont échappées du fond du cœur, ont toujours été en latin, la nature se faisant jour par la force même des choses, bien que tenue depuis longtemps à l'écart; et de cela, on cite bien d'autres exemples.

Ceux qui essaient de corriger les mœurs publiques de notre époque en modifiant les idées ayant cours, ne réforment que ce que l'apparence a de vicieux, mais non le fond des choses qui demeure, si même il ne s'aggrave. L'aggravation est à craindre, parce que ces modifications ne portant que sur des questions de forme, laissées à l'appréciation de chacun *, coûtant moins à pratiquer et nous faisant valoir davantage, font qu'on s'abstient de tout autre changement susceptible de concourir à notre amélioration et que, de la sorte, nous pouvons, à bon marché, nous abandonner aux autres vices inhérents à notre nature et que nous recélons à l'état latent. Regardez un peu ce qui se passe dans la réalité: il n'est personne, s'il s'examine, qui ne découvre en soi une disposition qui lui soit propre, disposition maîtresse qui résiste aux effets de l'éducation et aux assauts de toutes les passions contraires à ce penchant dominant.--Pour moi, je n'éprouve guère de ces secousses; je suis presque toujours dans mon assiette naturelle, comme il arrive des corps massifs qui ont du poids; si je ne suis pas en possession de moi-même, je suis toujours bien près d'y être. Mes écarts ne sont jamais considérables, n'ont rien d'excessif ni d'étrange, et mes retours en moi-même sont toujours sérieux et sincères.

=Les hommes en général, même dans leur repentir, ne s'amendent pas; s'ils cherchent à être autres, c'est qu'ils espèrent s'en mieux trouver. Pour lui, son jugement a toujours dirigé sa conscience.=--Ce qui nous est une véritable condamnation et s'applique à notre manière de faire à tous, c'est que lorsque nous revenons sur nos erreurs, notre repentir même est entaché de corruption et de mauvaises intentions; nous n'avons que confusément l'idée de nous amender, nous éludons la pénitence que nous en faisons, et nous nous y comportons d'une façon à peu près aussi fautive que lorsque nous cédions au péché. Quelques-uns, soit parce que le vice est dans leur nature, soit parce que depuis longtemps il est dans leurs habitudes, n'en saisissent plus la laideur; chez d'autres, du nombre desquels je suis, il leur est à charge, mais mettant en balance le plaisir ou tout autre avantage qu'ils en retirent, ils le supportent ou s'y prêtent, moyennant une transaction qui ne laisse pas d'être encore du vice et de la lâcheté. Cependant on peut concevoir parfois entre le vice et le plaisir qu'il procure une disproportion telle, qu'avec quelque raison elle excuse le péché, comme nous disons d'une faute légère dont nous retirons des avantages importants; et cela, non seulement s'il s'agit de plaisirs accidentels dont on ne jouit que hors du péché, c'est-à-dire qu'après qu'il a été commis, tels que ceux que procure le larcin, mais même de ces plaisirs qu'on ressent à l'instant même où se produit la faute, comme il arrive quand on entre en jouissance de la femme, à laquelle nous induit une tentation violente, quelquefois même irrésistible, dit-on.--J'étais l'autre jour en Armagnac, dans le domaine d'un de mes parents; j'y vis un paysan qu'on désigne par ce surnom: le Larron. Il racontait ainsi son existence: Né de parents adonnés à la mendicité, et trouvant que s'il lui fallait gagner sa vie en travaillant honnêtement, il n'arriverait jamais à se mettre à l'abri de la misère, il s'avisa de se faire voleur, métier qu'il pratiqua durant toute sa jeunesse, sans jamais se compromettre en raison de sa force physique. Il allait moissonner et vendanger les terres d'autrui; mais au loin et sur des étendues telles qu'on ne pouvait supposer qu'un homme seul pût, sur ses épaules, emporter des récoltes en aussi grande quantité en une seule nuit; de plus, il avait soin de répartir sur divers le dommage qu'il commettait, de sorte que les pertes subies étaient de moindre importance pour chacun. Aujourd'hui qu'il est vieux, grâce à ce mode d'opérer qu'il confesse ouvertement, il est riche pour un homme de sa condition. Pour entrer en arrangement avec Dieu au sujet de ces biens mal acquis, il dit, que tous les jours il indemnise par ses bienfaits les successeurs de ceux qu'il a pillés; et que, s'il n'arrive pas à les désintéresser complètement (ce qu'il ne peut faire d'une seule fois), il en chargera ses héritiers, étant seul à même de les renseigner à cet égard, parce que seul il connaît le préjudice causé à chacun. Que cette histoire soit vraie ou fausse, celui qui l'a contée, considère le larcin comme une chose déshonnête et l'a en haine, mais moins encore que l'indigence; il se repent d'une façon générale d'y avoir eu recours, mais étant donnés les avantages qu'il en a retirés et la réparation qu'il y apporte, il ne s'en repent pas. Ce n'est pas là assurément le cas d'habitudes qui font que le vice s'incarne en nous et oblitère notre entendement; ce n'est pas davantage le fait d'un ouragan qui, ébranlant violemment notre âme, la trouble, l'aveugle et, sur le moment, précipite notre jugement et, avec lui, tout notre être, en la puissance du vice.

D'ordinaire, je suis tout entier à ce que je fais et vais tout d'une pièce; je n'ai guère de mouvement qui se dérobe, échappe à ma raison, et qui ne se produise d'accord avec à peu près toutes les parties de moi-même, sans qu'il y ait division ou antagonisme entre elles; mon jugement en porte uniquement la faute ou le mérite, et lorsque, sur un point, il y a erreur de sa part, c'est pour toujours, car depuis presque ma naissance il n'a pas varié; ses penchants, sa voie, sa force sont les mêmes et, sur les questions d'ordre général, dès l'enfance j'ai conçu les opinions que j'ai toujours gardées depuis.--Il y a des péchés impétueux, prompts, subits: ne nous en occupons pas; mais il y en a d'autres qui se reproduisent si souvent en nous, sur lesquels nous délibérons et consultons sans cesse, qui tiennent à notre tempérament, à notre profession, à la charge que nous remplissons, et je ne puis comprendre que ceux-ci nous demeurent si longtemps sans que nous ayons le courage de nous y soustraire, si la raison et la conscience de celui chez lequel ils existent ne voulaient et ne se prêtaient constamment à ce qu'il en soit ainsi; aussi j'imagine et conçois difficilement que le repentir, qu'à un moment donné il prétend ressentir, soit réel. Je ne comprends pas la secte de Pythagore, quand elle dit «que les hommes prennent une âme nouvelle, quand ils approchent des images des dieux pour recueillir leurs oracles», si cela ne signifie «qu'il faut bien que, pour la circonstance, notre âme soit étrangère à elle-même, soit nouvelle, qu'elle nous ait été momentanément prêtée; parce que telle qu'elle est, elle témoigne trop peu qu'elle se soit purifiée et ait atteint le degré de netteté qui convient pour approcher la divinité».

Nous faisons tout l'opposé de ce que prônent les Stoïciens qui, tout en nous ordonnant de corriger les imperfections et les vices que nous reconnaissons en nous, nous défendent de faire que ce soit un sujet de trouble pour le repos de notre âme. Nous, nous cherchons à faire croire que nous en avons un grand regret et que le remords nous dévore intérieurement; mais que nous nous amendions, que nous nous corrigions, que nous interrompions nos progrès dans la mauvaise voie, il n'y paraît pas. Il n'y a de guérison que si on se décharge de son mal; un repentir sincère mis dans un plateau de la balance, l'emporterait aisément sur le péché placé dans l'autre. Je ne vois aucune qualité si aisée à contrefaire que la dévotion, si on n'y conforme ni ses mœurs, ni sa vie; elle est, par essence, cachée et difficile à pénétrer, l'apparence en est facile et produit fort bel effet.

=Il ne se repent aucunement de sa vie passée, et les erreurs qu'il a pu commettre, c'est à la fortune et non à son jugement qu'il en impute la faute.=--Personnellement, je puis souhaiter, d'une façon générale, être autre que je suis; je puis me condamner et me déplaire dans mon ensemble, supplier Dieu de me modifier du tout au tout et lui demander d'excuser ma faiblesse naturelle; mais, cela, je ne saurais l'appeler du repentir, pas plus que je ne nomme ainsi le déplaisir que j'éprouve de n'être ni un ange, ni un Caton. Mes actions sont réglées et conformes à ce que je suis et à ma condition; je ne puis faire mieux, et le repentir ne s'applique pas aux choses qui sont au-dessus de nos forces, tout au plus est-ce du regret que nous pouvons en éprouver. J'imagine qu'il existe des natures infiniment plus élevées et mieux ordonnées que la mienne; cela ne fait pas que je puisse perfectionner mes qualités, pas plus que ni mon bras, ni mon esprit n'acquièrent plus de vigueur, parce que j'en conçois qui en aient davantage. Si imaginer et désirer agir plus noblement que nous ne le faisons, avait pour effet que nous nous repentions de ce que nous avons fait, nous aurions à nous repentir de nos actions les plus innocentes, d'autant que nous nous rendons bien compte que chez une nature meilleure que la nôtre, elles eussent été accomplies avec plus de perfection et de dignité, et nous voudrions faire de même. Lorsque, maintenant que j'ai atteint la vieillesse, je réfléchis à la manière dont je me suis comporté dans ma jeunesse, je trouve que je me suis presque toujours conduit avec ordre; selon ce qui m'était possible, j'ai opposé au mal toute la résistance dont j'étais capable. En ceci je ne me flatte pas et, en pareilles circonstances, je serais, encore et toujours, tel que j'ai été; ce n'est pas une tache qui est en moi, c'est mon teint général qui est ainsi. Je ne connais pas de repentir superficiel, mitigé ou de pure cérémonie; pour qu'il y ait repentir, il faut, selon moi, que rien ne demeure hors de son atteinte, qu'il me tenaille les entrailles, les meurtrisse aussi profondément que pénètre le regard de Dieu et que, comme lui, il s'étende à tout mon être.

Pour ce qui est de mes affaires d'intérêt, j'en ai manqué plusieurs de très avantageuses, faute de les avoir bien menées; les réflexions qui les avaient précédées n'ont pourtant jamais cessé d'être justes, eu égard aux circonstances qui se présentaient; du reste, je me résous toujours au parti le plus facile et le plus sûr. En revenant aujourd'hui sur ce passé, je trouve qu'en observant toujours cette règle, j'ai sagement procédé vu l'état de la question sur laquelle j'avais à prononcer et, qu'en pareilles occasions, je ferais de même dans mille ans d'ici; je ne considère pas, bien entendu, ce qui est à l'heure présente, mais ce qui était quand j'ai eu à décider; la valeur d'une décision est toute momentanée, les circonstances et les matières auxquelles elle a trait, allant roulant et se modifiant sans cesse.--J'ai, dans mon existence, commis quelques lourdes erreurs, importantes même, non parce que je n'ai pas vu juste, mais par malchance. Il y a, dans toute affaire que l'on traite, des points cachés que l'on ne peut deviner, particulièrement ceux ayant trait à la nature des hommes; des conditions qui n'apparaissent, ni ne se révèlent, parfois même inconnues de celui chez lequel elles existent, et qui ne s'éveillent et ne surgissent que parce que l'occasion survient. Si ma prudence n'a pu les pénétrer, ni les prophétiser, je ne lui en sais pas mauvais gré; elle a agi dans les limites de ce qui lui incombait. Si l'événement me trahit, s'il favorise la solution que j'ai écartée, il n'y a pas de remède; mais je ne m'en prends pas à moi, j'accuse la fortune et non ce que j'ai fait. Cela, non plus, n'est pas du repentir.

=Les conseils sont indépendants des événements. Montaigne en demandait peu et en donnait rarement; une fois l'affaire finie, il ne se tourmentait pas de la suite à laquelle elle avait abouti.=--Phocion avait donné aux Athéniens un conseil qui ne fut pas adopté; l'affaire ayant cependant réussi contre ce qu'il en avait pensé, quelqu'un lui dit: «Eh bien, Phocion, es-tu content de voir que cela marche si bien?»--«Je suis content, répondit-il, que les choses aient ainsi tourné, mais je ne me repens pas du conseil que j'ai donné.»--Quand mes amis s'adressent à moi pour avoir un avis, je le leur donne librement, nettement, sans m'inquiéter, comme fait presque tout le monde, de ce que, si la chose est hasardeuse, il peut arriver qu'elle tourne à l'inverse de ce que j'ai cru, et qu'on pourra me reprocher le conseil que j'ai émis; cette éventualité m'importe peu, ceux qui m'en feraient reproche auraient tort et cela ne saurait faire que j'eusse dû leur refuser ce service.

Je n'ai guère à m'en prendre à d'autres qu'à moi, de mes fautes ou de mes infortunes; car, en réalité, je n'ai guère recours aux avis d'autrui, si ce n'est par déférence, ou lorsque j'ai besoin d'être renseigné, n'ayant pas la science, ou une connaissance suffisante du fait. Mais, dans les choses où le jugement seul est en cause, les raisons émises par d'autres peuvent servir à m'affermir dans ma décision, elles ne me font guère revenir dessus; je les écoute toutes avec intérêt et attention; seulement, autant qu'il m'en souvient, je ne m'en suis jamais rapporté jusqu'ici qu'à moi-même. J'estime que ce ne sont que des mouches, des riens qui font vaciller ma volonté; je prise peu mes propres opinions, mais je ne fais pas plus cas de celles des autres. La fortune me le rend bien: si je ne reçois pas de conseils, j'en donne aussi fort peu; on ne m'en demande guère, on les suit moins encore, et je ne connais pas d'affaire publique ou privée que mon avis ait modifiée et remise sur pied. Ceux mêmes que les circonstances ont mis dans le cas de me consulter, se sont d'ordinaire laissé conduire plutôt par d'autres cervelles que par la mienne; et comme je suis aussi jaloux de mon repos que de mon autorité, je préfère qu'il en soit ainsi: en me laissant de côté, on satisfait à mes goûts qui sont de penser à moi-même et de conserver par devers moi le fruit de mes réflexions. J'ai plaisir à me trouver désintéressé des affaires d'autrui et n'en avoir pas de responsabilité.

Toute affaire terminée, n'importe de quelle façon, me laisse peu de regrets; l'idée qu'il devait en être ainsi, m'ôte tout souci; la voilà entrée dans le grand courant universel, dans cet enchaînement des causes dont, au dire des Stoïciens, dépendent tous les événements futurs, auquel votre caprice ne peut ni souhaiter ni imaginer la plus petite modification. S'il en était autrement, ce serait le renversement de tout l'ordre de choses dans le passé et dans l'avenir.

=On ne saurait appeler repentir les changements que l'âge apporte dans notre manière de voir; la sagesse des vieillards n'est que de l'impuissance, ils raisonnent autrement mais peut-être moins sensément que dans la vigueur de l'âge.=--Je hais ce repentir accidentel que l'âge apporte. Je ne suis pas de l'avis de celui qui, dans l'antiquité, disait devoir aux années l'obligation d'être débarrassé de la volupté. Quel que soit le bien que j'en puisse retirer, je ne me résignerai jamais de bonne grâce à l'impuissance qui s'est emparée de moi: «Jamais la Providence ne sera si ennemie de son œuvre, que l'affaiblissement de nos facultés génératrices soit mis au rang des meilleures choses (Quintilien).» Nos désirs sont peu fréquents quand nous sommes arrivés à la vieillesse; une profonde satiété s'empare de nous dès que nous les avons satisfaits; à cela, la conscience n'a rien à voir; l'épuisement et la prostration qui en résultent, nous inspirent une vertu qui n'est que de la fatigue et du catarrhe. Il ne faut pas nous laisser si complètement impressionner par ces altérations qui sont dans l'ordre naturel des choses, que notre jugement en soit atteint. La jeunesse et le plaisir ne m'ont pas empêché jadis de reconnaître le vice sous le masque de la volupté; le manque d'appétit que les ans m'apportent, ne font pas qu'à cette heure je méconnaisse la volupté sous le masque du vice; maintenant que je n'y suis plus intéressé, je juge comme si je l'étais. Moi qui secoue vivement et attentivement ma raison, je trouve qu'elle est la même que lorsque j'étais à un âge où l'on est plus porté à la débauche, avec cette seule différence que peut-être elle s'est affaiblie et est devenue pire en vieillissant; je ne trouve pas que les plaisirs auxquels elle refuse que je me livre aujourd'hui par considération pour la santé de mon corps, elle me les refuserait dans l'intérêt du salut de mon âme plus qu'elle ne l'a fait autrefois. De ce qu'elle est hors de combat, je ne l'en estime pas plus valeureuse pour cela; mes tentations sont si passagères, si atténuées, qu'elles ne valent pas la peine qu'elle s'y oppose; il me suffit aujourd'hui de les écarter d'un signe de la main pour les éconduire. Qu'on la mette en présence de ces désirs ardents qui me possédaient jadis, je craindrais qu'elle ait encore moins de force de résistance qu'autrefois; je ne vois pas qu'elle en juge autrement qu'elle en jugeait alors, ni plus sainement; si donc elle est en voie de guérison, l'amélioration est due en ce qu'elle est en de moins bonnes conditions; quelle misère qu'un tel remède, qui nous fait devoir la santé à la maladie! Ce n'est pas à notre malheur que nous devrions être redevables de ce service, mais au bonheur d'avoir un jugement apte à nous le rendre.--On n'obtient rien de moi par les offenses et les sévices; ils ne font que m'irriter, ce sont procédés bons pour les gens qui ne marchent qu'à coups de fouet. Ma raison s'exerce bien plus librement quand les choses vont à mon gré; elle est bien plus absorbée, préoccupée, lorsqu'il lui faut se résigner au mal que songer au plaisir. Je juge bien mieux, quand je suis en bonne disposition; en santé, je vois les choses sous un jour plus allègre et plus pratique que lorsque je suis malade.--Je me suis mis en règle et me suis réconcilié avec ma conscience le plus que j'ai pu, alors que j'étais encore à même de jouir de cet état réparateur; j'eusse été honteux et jaloux que ma vieillesse, en son état de misère et d'infortune, eût été mieux partagée sous ce rapport que mes bonnes années, alors que j'étais sain, éveillé et vigoureux, et qu'on eût actuellement à me juger, non sur la vie que j'ai menée, mais sur l'état en lequel je suis quand je vais cesser d'être.

A mon avis, le bonheur de l'homme consiste à «vivre heureux»; et non, comme disait Antisthènes, à «mourir heureux». Je n'ai pas attendu d'en être réduit à cette monstruosité d'affubler une tête et un corps d'homme déjà perdu, d'une queue de philosophe, et que le peu de temps qui me reste à végéter fût un désaveu et un démenti de la plus belle, la plus complète et la plus longue partie de ma vie; je veux me présenter et qu'on me voie, à tous égards, sous un jour uniforme. Si j'avais à revivre, je revivrais comme j'ai vécu; je ne regrette pas le passé et ne redoute pas l'avenir; si je ne m'abuse, mes pensées ont toujours été à peu près de pair avec mes actes.--C'est une des principales obligations que je dois à ma bonne fortune, que mon état physique ait toujours répondu à ce que comportaient mes saisons; j'en ai vu l'herbe, les fleurs, le fruit, et j'en vois heureusement la sécheresse; je dis heureusement, parce que c'est dans l'ordre de la nature. Je supporte assez doucement les maux dont je suis affligé, d'autant qu'ils viennent à leur heure, me rendant plus agréable le souvenir de la longue félicité dont j'ai joui dans le passé. Ma sagesse a bien été sensiblement la même à ces diverses époques de ma vie; cependant jadis, bien plus entreprenante, elle avait meilleure grâce, était plus alerte, gaie, naturelle, qu'elle n'est à présent cassée, grondeuse, pénible; je renonce donc à toutes les modifications de circonstance, qui nous coûtent tant, auxquelles nous sommes sollicités sur la fin de nos jours. Que Dieu nous en donne le courage, mais il faut que notre conscience s'amende d'elle-même, par le fait que notre raison prend plus de force et non parce que nos appétits se réduisent; la volupté n'est par elle-même ni pâle, ni décolorée de ce que notre vue affaiblie et trouble nous la fait apercevoir sous cette apparence.

=Il faut s'observer dans la vieillesse pour éviter, autant que possible, les imperfections qu'elle apporte avec elle.=--On doit aimer la tempérance pour elle-même et par respect pour Dieu qui nous l'a prescrite; il doit en être de même de la chasteté. L'abstinence à laquelle nous obligent les catarrhes quand nous en sommes affligés, et que m'imposent les coliques auxquelles je suis en butte, n'est ni de la chasteté, ni de la tempérance; d'autre part, on ne saurait se vanter de mépriser la volupté et de lui résister, si on ne la voit, si on l'ignore, elle, ses grâces, sa puissance et sa beauté si attrayante; connaissant l'une et l'autre, j'ai qualité pour en parler. Il me semble qu'en la vieillesse, nos âmes sont sujettes à des maladies et à des imperfections plus importunes qu'en la jeunesse; je le disais déjà quand j'étais jeune, on m'objectait alors que je n'avais pas de barbe au menton pour en parler sciemment; je le dis encore aujourd'hui, autorisé cette fois par mes cheveux gris. A ce point de notre existence, nous appelons sagesse nos humeurs chagrines et le dégoût qui s'est emparé de nous; la vérité, c'est que nous n'avons pas tant renoncé au vice que nous n'en avons changé, et, à mon avis, pour faire plus mal. Outre une fierté sotte et caduque, un verbiage ennuyeux, une humeur pointilleuse et insociable, de la superstition, un besoin ridicule de richesses alors que nous n'en avons plus l'usage, la vieillesse fait naître en nous, à ce qu'il me paraît, de plus grandes dispositions à l'envie, à l'injustice et à la malignité; nous lui devons plus encore de rides à l'esprit qu'au visage, et on ne voit pas d'âmes, ou bien peu, qui, en vieillissant, ne sentent l'aigre et le moisi. L'homme grandit et décroît dans toutes ses parties à la fois. A voir la sagesse de Socrate et certaines particularités de sa condamnation, je suis porté à croire qu'il s'y est prêté quelque peu de lui-même; rompant avec ses principes, il a, à dessein, renoncé à se défendre parce que, âgé de soixante-dix ans, il se sentait exposé à voir, d'un moment à l'autre, les allures si riches de son esprit s'engourdir, et sa lucidité habituelle s'affaiblir. Quelles métamorphoses je vois la vieillesse opérer tous les jours chez des personnes de ma connaissance? C'est une maladie puissante qui s'infiltre naturellement en nous, sans que nous nous en apercevions; il faut beaucoup s'y être préparé et prendre de grandes précautions pour éviter la déchéance dont elle nous frappe, ou au moins en retarder les progrès. Je sens que, malgré toute la résistance que je lui oppose, elle gagne peu à peu sur moi; je lutte autant que je puis, mais sans savoir jusqu'où je finirai par être entraîné. Quoi qu'il advienne, je suis satisfait qu'on sache de quelle hauteur je serai tombé.

CHAPITRE III.

De la société des hommes, des femmes et de celle des livres.

=La diversité des occupations est un des caractères principaux de l'âme humaine; le commerce des livres est de ceux qui la distraient.=--Il ne faut pas se mettre sous la dépendance exclusive de son humeur et de son tempérament; notre principale supériorité réside dans les diverses applications que nous savons faire de nos facultés. Se tenir attaché, obligé par nécessité à une occupation unique, c'est être, mais ce n'est pas vivre; les âmes les mieux douées sont celles qui ont en elles le plus de variété et de souplesse. Caton l'ancien en est un honorable témoignage: «Il avait l'esprit si flexible et si également propre à toutes choses que, quoi qu'il fît on eût dit qu'il était uniquement né pour cela (Tite Live).»--S'il m'appartenait de me dresser comme je le conçois, il n'est rien, quelque relief que cela puisse donner, que je ne voudrais posséder au point de ne pouvoir m'en détacher. La vie est un mouvement inégal, irrégulier, aux formes multiples. Ce n'est pas être son propre ami, et encore moins son maître, c'est être son esclave que de se suivre sans cesse et de se laisser tellement aller à ses penchants qu'on ne puisse ni s'y soustraire, ni leur faire violence. Je le reconnais à cette heure, parce que je n'arrive pas aisément à échapper aux importunités de mon âme qui ne sait pas d'ordinaire se distraire sans se laisser accaparer: si elle s'occupe à quelque chose, elle s'y applique et s'y donne tout entière; si peu important que soit le sujet sur lequel son attention est appelée, elle le grossit volontiers ou l'étire jusqu'à ce qu'il soit arrivé à valoir qu'elle s'y attache de toutes ses forces; aussi, quand elle est inoccupée, son oisiveté me pèse et affecte même ma santé. La plupart des esprits ont besoin de se reporter sur des sujets étrangers pour se dégourdir et s'exercer; le mien en a plutôt besoin pour se calmer et trouver le repos: «C'est le travail qui fait que nous échappons aux vices de l'oisiveté (Sénèque)», car sa principale et plus laborieuse étude est de s'étudier lui-même. Les livres sont du nombre des occupations qui le distraient de cette étude; aux premières pensées qui lui viennent, il s'agite, les ressorts de sa vigueur jouent en tous sens; c'est pour lui un exercice où il se montre tantôt violent, tantôt pondéré et plein de grâce; et finalement, il se range, se modère et n'en devient que plus fort. Il a en lui de quoi tenir ses facultés en éveil; la nature lui a donné, comme à tous autres, assez de fond pour ce qu'il a à en faire, et les sujets qui se prêtent à ses recherches et à ses appréciations ne lui font pas défaut.

=Pour Montaigne, son occupation favorite était de méditer sur lui-même; la lecture ajoutait à ses sujets de méditation; il se plaisait aussi aux conversations sérieuses; les entretiens frivoles étaient pour lui sans intérêt.=--Méditer, pour qui sait se tâter et n'hésite pas à tirer parti de ses observations, est une étude de première utilité et qui s'étend à tout, et je préfère façonner mon âme que la meubler. Il n'y a pas d'occupation qui, selon la nature de notre âme, ait moins de valeur, ni qui en ait davantage, que de s'entretenir avec soi-même; les plus grands esprits, «pour lesquels vivre c'est penser (Cicéron)», y ont consacré la meilleure partie de leur temps; aussi la nature y a-t-elle attaché ce privilège, qu'il n'y a rien que nous ne puissions faire si longtemps, et qu'il n'est pas une chose à laquelle nous nous adonnions plus fréquemment et plus facilement. C'est l'occupation des dieux, dit Aristote, de laquelle naissent leur béatitude et la nôtre.

La lecture me sert surtout à me fournir de sujets qui me portent à réfléchir; elle fait travailler mon jugement, mais non ma mémoire. Peu de conversations m'intéressent, dont l'objet n'est pas sérieux et ne prête pas à réfléchir; cependant, je dois avouer que, par sa gentillesse et sa beauté, un sujet peut me retenir et me captiver autant, et même plus, que d'autres graves et sérieux; mais sur tout autre, je ne prête qu'une attention superficielle à tout ce qui se dit autour de moi; je sommeille et il m'arrive souvent dans les conversations de pure convenance, où il n'est question que de choses frivoles et sans importance, soit de répondre, comme si je sortais d'un songe, des bêtises ridicules qu'on n'admettrait même pas de la bouche d'un enfant, soit de garder un silence obstiné encore plus sot et, de plus, impoli. J'ai une façon de rêverie qui fait que je me replie en moi-même; d'autre part, je suis d'une ignorance puérile sur bien des choses que généralement tout le monde sait; ces deux défauts m'ont valu qu'on peut raconter sur moi cinq ou six faits fort exacts, me dépeignant aussi niais que n'importe qui, quel qu'il soit.

=Il était peu porté à se lier et apportait beaucoup de circonspection dans les rapports d'amitié qu'engendre la vie journalière; mais, assoiffé d'amitié vraie, il se livrait sans restriction s'il venait à rencontrer quelqu'un répondant à son idéal.=--Cette organisation si défectueuse que je viens de signaler, me rend difficile le choix de mes fréquentations, auxquelles il me faut apporter une grande circonspection, et fait que je suis peu propre à m'occuper des questions qui forment le fond de la vie courante. Nous vivons et faisons affaire avec le peuple; si sa conversation nous importune, si nous dédaignons d'entrer en rapport avec les gens de condition infime et sans éducation (et ils ont souvent tout autant de bon sens que les plus clairvoyants), comme toute sagesse qui ne s'accommode pas des propos insignifiants qui se débitent communément manque son effet, il ne faut nous mêler ni de nos propres affaires, ni de celles d'autrui, puisque ce n'est qu'avec eux que se traitent les questions d'intérêt public comme celles d'intérêt privé.--Les allures de l'âme sont d'autant plus belles qu'elles sont moins forcées et plus naturelles; nos meilleures occupations sont celles qui exigent de nous le moins d'efforts. Mon Dieu, que la sagesse rend donc service à ceux dont elle subordonne les désirs au pouvoir qu'ils ont de les réaliser! Il n'y a pas de science plus utile: «Suivant ce qu'on peut» était le refrain et le mot favori de Socrate; mot bien profond! Il faut faire porter nos désirs sur les choses les plus aisées, celles qui sont à notre portée, et les y limiter. N'est-ce pas une sotte idée de ma part de ne pas lier commerce d'amitié avec une foule de gens que le sort a placés dans mon voisinage et dont je ne puis me passer, pour m'en tenir à une personne ou deux qui sont en dehors de mon cercle habituel? ne serait-ce pas là le fait du désir irréalisable que j'ai d'une chose perdue et que je ne puis recouvrer? Ma tolérance de mœurs, ennemie de toute rancune et de rigorisme, a pu aisément me préserver d'exciter l'envie ou l'inimitié; jamais homme n'a donné plus d'occasions, je ne dis pas d'être aimé, mais de n'être pas haï; par contre, la réserve que j'apporte dans mes relations m'a, avec raison, aliéné la bienveillance d'un certain nombre qui sont excusables de l'avoir prise dans un sens qu'elle n'avait pas et en mauvaise part.

Je suis très capable d'acquérir et de conserver des amitiés exquises comme il en existe peu; d'autant que lorsque des liaisons me conviennent, je les recherche comme un affamé; je fais des avances, j'y apporte une telle avidité que je manque rarement de les nouer et de finir par être payé de retour; j'en ai fait souvent l'heureuse expérience. Je suis peu porté aux amitiés banales, telles qu'elles se rencontrent d'ordinaire: elles me laissent froid, car outre qu'il est dans ma nature de ne pas me livrer si je ne me donne tout entier, ma bonne étoile a fait que, dès * ma jeunesse, j'ai été rendu extrêmement délicat sous ce rapport par une amitié unique, mais parfaite, qui, à la vérité, m'a un peu dégoûté des autres, et peut-être trop mis en tête l'idée que, comme dit un ancien, l'amitié s'accommode d'une compagnie restreinte mais non d'une société nombreuse; et puis, j'ai naturellement peine à ne me donner qu'à moitié et sous restriction, en observant cette prudence soupçonneuse, dégradante, qu'on nous recommande de conserver dans les rapports qu'entraînent des amitiés trop étendues et qui n'offrent pas toute garantie, réserve qui est de toute nécessité, surtout en ce temps, où il y a continuellement danger à parler franchement de quelqu'un.

=Il est utile de savoir s'entretenir familièrement avec toutes sortes de gens, et il faut savoir se mettre au niveau de ceux avec lesquels on converse.=--Aussi je vois bien que celui qui, comme moi, se propose de jouir des commodités de la vie (je veux dire des commodités essentielles), doit fuir comme la peste ces difficultés et délicatesses d'humeur. Je louerais une âme qui serait composée de plusieurs étages et qui, sachant se monter et se démonter, s'adapterait à tout ce avec quoi sa fortune la mettrait en présence; qui pourrait causer avec son voisin de ses constructions, de ses chasses, de ses querelles, s'entretiendrait volontiers avec un charpentier, un jardinier; j'envie ceux qui savent s'accommoder du moindre personnage de leur suite et régler leur conversation de manière à se mettre à sa portée. Je ne suis pas de l'avis de Platon conseillant de toujours parler en maître à ses serviteurs, hommes ou femmes, en bannissant toute plaisanterie, toute familiarité. Outre la raison que j'en ai donnée ci-dessus, il est inhumain et injuste de se prévaloir à ce degré de cette prérogative de la fortune; et les mœurs qui comportent le moins d'inégalité entre les valets et les maîtres, me semblent les plus conformes à l'équité. Il est des personnes qui s'étudient à avoir l'esprit guindé, planant dans les régions élevées; je maintiens le mien à plat dans les régions inférieures; son seul tort est de s'occuper de tout: «Vous me racontez ce qu'ont fait les descendants d'Eaque, et tous les combats livrés sous les murs sacrés d'Ilion; mais vous ne me dites pas combien coûte le vin de Chio, quel esclave doit me préparer mon bain, ni dans quelle maison et à quelle heure je me mettrai à l'abri du froid des montagnes des Abruzzes (Horace).»

De même qu'à la guerre la valeur des Lacédémoniens avait besoin, de peur qu'elle ne tourne à la témérité et à la furie, d'être modérée par le son doux et gracieux des flûtes dans les circonstances où toutes les autres nations emploient des instruments aigus et retentissants et poussent des vociférations pour émouvoir et chauffer à outrance le courage de leurs soldats, ainsi, il me semble, à l'encontre de ce qui est généralement admis que, chez la plupart d'entre nous l'esprit a, dans ses actes, plus besoin de plomb que d'ailes, de calme et de repos que d'ardeur et d'agitation; et, par-dessus tout, j'estime que c'est bien faire le sot, que d'avoir l'air entendu avec des gens qui ne le sont pas, de toujours parler un langage recherché, et «disputer sur la pointe d'une aiguille». Il faut se ranger à la manière d'être de ceux avec qui l'on est, et parfois affecter l'ignorance; dans l'usage courant, mettez de côté la force et la subtilité, il suffit d'être logique; demeurez même terre à terre, si on le veut.

=Les savants ont souvent un langage prétentieux, et ce même défaut lui fait fuir les femmes savantes. Que la femme ne se contente-t-elle de ses dons naturels; cependant si elle veut étudier, qu'elle cultive la poésie, l'histoire et ce qui, dans la philosophie, peut l'aider à supporter les peines de la vie.=--C'est un défaut dans lequel tombent volontiers les savants que de faire constamment parade de leur science doctorale et semer leurs livres partout; ils en ont, en ces temps-ci, si fort rempli les boudoirs et les oreilles de ces dames que, si elles n'en ont pas retenu le fond, elles en ont du moins adopté la forme: à tout propos, à tout sujet, si peu relevés, si communs qu'ils soient, elles emploient une nouvelle et docte façon d'écrire et de parler: «Crainte, colère, joie, chagrin, tout jusqu'à leurs plus secrètes passions, est exprimé dans ce style; que dirai-je encore? c'est doctement qu'elles se pâment (Juvénal).» Elles citent Platon et saint Thomas pour des choses sur lesquelles le témoignage du premier venu suffirait aussi bien; la doctrine, qui n'a pu pénétrer jusqu'à leur âme, est demeurée dans leur langue. Si celles qui sont convenablement élevées m'en croient, elles se contenteront de faire valoir les richesses naturelles qu'elles ont en propre. Elles cachent et dissimulent leurs beautés sous des beautés étrangères; c'est une grande simplicité d'esprit que d'étouffer sa propre clarté, pour luire d'une lumière empruntée; elles sont comme enterrées et ensevelies sous l'art auquel elles ont recours: «Elles ne sont que fard et parfum (Sénèque)»; c'est qu'elles ne se connaissent pas assez, le monde n'a rien de plus beau; au rebours de ce qui est, c'est à elles à faire honneur aux arts, à donner de l'éclat au fard. De quoi ont-elles besoin? de vivre aimées et honorées; elles n'ont et n'en savent que trop pour réaliser ce but, pour lequel il ne faut qu'éveiller un peu et réchauffer les qualités qui sont en elles. Quand je les vois s'adonner à la rhétorique, à la science judiciaire, à la logique et autres drogueries semblables, si vaines et qui leur sont si inutiles, je me prends à craindre que ceux qui le leur conseillent, ne le fassent que pour avoir, sous ce prétexte, le droit de les régenter; quelle autre excuse, en effet, puis-je leur trouver? C'est assez que, sans nous, elles puissent faire exprimer à leurs regards si gracieux la gaîté, la sévérité, la douceur; accompagner un refus de rudesse, de doute, d'espérance; qu'elles comprennent sans interprète les discours que leur tiennent leurs adorateurs; cette science leur suffit pour qu'elles se fassent obéir à la baguette et gouvernent l'école et ceux qui y professent.

Si cependant elles étaient contrariées de nous céder sur un point quelconque et qu'elles veuillent aussi chercher des distractions dans les livres, la poésie est un passe-temps approprié à leurs besoins; c'est un art folâtre et spirituel où tout est présenté travesti, où l'expression l'emporte sur la pensée, où dominent le désir de plaire et de faire de l'effet tout comme chez elles. L'histoire leur fournit aussi des sujets faits pour les intéresser. En philosophie, de ce qui sert à nous conduire dans la vie, elles prendront les indications qui les mettent à même de juger de nos humeurs et de nos caractères, de se défendre contre nos trahisons, de contenir les témérités de leurs propres désirs, de ménager leur liberté, de prolonger les plaisirs de la vie, de supporter humainement l'inconstance d'un amoureux, la rudesse d'un mari, l'importunité des ans et des rides et autres choses semblables. Voilà la limite extrême de ce que je leur concéderais dans l'étude des sciences.

=Montaigne, de caractère ouvert et exubérant, s'isolait volontiers, soit par la pensée au milieu des foules, à la cour par exemple; soit d'une manière effective chez lui, où on était affranchi de toutes les contraintes superflues que la civilité nous impose.=--Il y a des natures particulières, renfermées en elles-mêmes; je suis, moi, essentiellement communicatif et exubérant; je suis tout en dehors et, du premier coup d'œil, on me voit tel que je suis, né pour la société et l'amitié. J'aime et prêche la solitude; mais, pour moi, elle consiste surtout à être plus complètement en tête-à-tête avec mes affections et mes pensées; je m'applique non à restreindre l'espace dans lequel je vais et je viens, mais mes désirs et mes soucis, et j'écarte de moi les préoccupations que pourraient me causer les affaires d'autrui, fuyant la servitude et les obligations, qui sont ma mort; ce n'est pas tant le commerce des hommes qui me pèse, que la multiplicité des affaires.--A dire vrai, la solitude, quand elle est occasionnée par un isolement effectif, tend plutôt à me dilater les idées et à faire qu'elles se portent davantage sur les faits extérieurs; quand je suis seul, c'est surtout sur les affaires de l'État et sur celles de l'univers que ma pensée se reporte.--Au Louvre et en nombreuse société, je me replie sur moi-même et m'y cantonne; les foules me font rentrer en moi, et mes tête-à-tête avec moi-même ne portent jamais sur des sujets si folâtres, si licencieux, si personnels, que lorsque je me trouve dans des lieux où le cérémonial prescrit le respect et la prudence. Ce ne sont pas nos folies qui me font rire, mais ce que nous tenons pour être de la sagesse. Par tempérament je ne suis pas ennemi de l'agitation des cours; j'y ai passé une partie de ma vie et suis à même de bien tenir ma place dans la haute société, pourvu que ce ne soit que de temps à autre et quand j'y suis disposé; mais le peu d'attention que je prête à ce dont on parle, me jette forcément dans la solitude.--Chez moi, au milieu de ma famille qui est nombreuse, dans ma maison qui est des plus fréquentées, je vois assez de monde; mais les personnes avec lesquelles j'aime à m'entretenir y sont rares. J'y ai établi, pour moi comme pour les autres, une liberté qui n'existe pas d'ordinaire ailleurs: toute cérémonie en est bannie, on ne va pas au-devant de ceux qui arrivent, on n'accompagne pas ceux qui s'en vont; de même de toutes les autres obligations pénibles que nous impose la courtoisie aux usages si serviles et si importuns! Chacun s'y conduit comme il l'entend, s'entretient à sa guise avec ses pensées seul à seul ou avec qui bon lui semble; j'y demeure muet, rêveur, renfermé, sans que mes hôtes s'en offensent.

=Dans le monde, il recherchait la société des gens à l'esprit juste et sage; nature des conversations qu'il avait avec eux. C'est là ce que finalement il appelle son premier commerce.=--Les hommes dont je recherche la société et l'intimité sont ceux dont on dit qu'ils sont honnêtes et avisés; ceux que je vois ici, me dégoûtent de tous autres qui ne satisfont pas à ces conditions; à le bien prendre, c'est en effet une catégorie des plus rares et qui est surtout le fait de la nature. Ce que je recherche dans leur fréquentation, c'est uniquement une intimité, une compagnie, des ressources de conversation, un moyen pour l'âme de s'exercer; je n'ai en vue aucun autre bénéfice. Quand je cause avec de pareilles gens, tout sujet m'est bon; peu m'importe qu'il soit sérieux ou frivole, il est toujours opportun et agréable, tout y porte l'empreinte du bon sens et de l'expérience avec un mélange de bonté, de franchise, de gaîté et d'amitié. Ce n'est pas seulement quand on traite ces questions si compliquées de substitution ou les affaires des rois que notre esprit montre sa beauté et sa force, elles se révèlent tout aussi bien dans les entretiens familiers; je me rends compte de la valeur de ceux qui m'entourent même à leur silence, à leur sourire, et les pénètre peut-être mieux à table qu'au conseil; Hippomaque ne disait-il pas qu'il reconnaissait les bons lutteurs rien qu'à les voir marcher dans la rue? S'il plaît à l'érudition de figurer à notre programme, nous ne l'évincerons pas, sous condition que ce ne soit pas sous la forme magistrale, impérieuse et importune qu'elle revêt d'ordinaire, mais modeste et seulement à titre accessoire; nous ne cherchons ici qu'à passer le temps; aux heures consacrées à nous instruire et à être endoctrinés, nous irons la trouver là où elle trône; pour le moment, qu'elle s'abaisse jusqu'à nous s'il lui plaît d'être admise, car, tout utile et désirable qu'elle est, je suppose qu'au besoin nous pourrions bien encore nous en passer complètement et faire sans elle ce que nous nous proposons. Une âme bien élevée, qui est formée à fréquenter la société, se rend pleinement agréable d'elle-même; la science n'est autre chose que le contrôle et le relevé de ce que produisent de telles âmes.

=Le commerce avec les femmes vient en second lieu; il a sa douceur, mais aussi ses dangers. Montaigne voudrait que, de part et d'autre, on y apportât de la sincérité; à cet égard l'homme est au-dessous de la brute.=--C'est également pour moi un doux commerce que la fréquentation des belles et honnêtes femmes, «car nous aussi avons des yeux qui s'y connaissent (Cicéron)». Si l'âme n'y trouve pas tant de jouissance que dans les relations de société dont il vient d'être question, la satisfaction qu'en éprouvent nos sens, qui y ont plus large part, en est presque l'équivalent, pas tout à fait cependant à mon avis. Mais c'est un commerce où il faut un peu se tenir sur ses gardes, notamment ceux chez qui les appétits charnels sont, comme chez moi, très prononcés. J'y ai été échaudé dans ma jeunesse et en ai souffert toutes les tortures que les poètes disent advenir à ceux qui s'y livrent d'une façon déréglée et déraisonnable; il est vrai que, depuis, ce coup de fouet a servi à mon instruction: «Quiconque de la flotte grecque s'est sauvé d'entre les rochers de Capharée, détourne toujours ses voiles des eaux perfides de l'Eubée (Ovide).» C'est folie d'y attacher toutes ses pensées et de s'y engager d'une affection passionnée et sans limite.--Mais, d'autre part, s'y mêler sans amour pour, comme des comédiens, jouer sans scrupule le rôle que tout le monde joue à cet âge et qui est dans les habitudes, en n'y mettant du sien que des paroles menteuses, c'est à la vérité pourvoir à sa sûreté, mais bien lâchement, comme ferait celui qui, de peur du danger, abandonnerait son honneur ou renoncerait à un profit ou à un plaisir; car il est certain que ceux qui agissent ainsi, ne peuvent rien en espérer qui touche et satisfasse une belle âme. Il ne faut jeter, en pareil cas, son dévolu qu'en parfaite connaissance de cause, si on veut goûter réellement le plaisir de jouir d'une femme que l'on désire, lorsque bien injustement la fortune a favorisé les sentiments hypocrites qu'on lui témoigne, ce qui arrive souvent, car il n'en est pas qui ne se laisse facilement persuader par le premier serment qui lui est fait de la servir. Aucune, en effet, si grossière et si mal élevée qu'elle soit, qui ne s'imagine être très aimable, soit qu'elle ait pour elle son âge, la nuance de sa chevelure ou sa démarche (car il n'y en a pas plus de laides à tous égards, que d'universellement belles), au point que les filles des Brahmines, faute d'autre recommandation, vont se présentant sur la place, à la foule pour ce assemblée par la voix du crieur public, montrant leurs parties matrimoniales, afin que chacun juge si, au moins sous ce rapport, elles ne valent pas qu'un mari s'attache à elles. Cette trahison commune et ordinaire aux hommes de notre époque, amène forcément ce que déjà l'expérience enseigne, c'est que les femmes s'isolent ou se groupent entre elles pour nous fuir, ou, à notre exemple, jouant, elles aussi, leur rôle dans la comédie, se prêtent à ces relations, mais sans y apporter ni passion, ni attentions, ni amour. «Incapables d'attachement, insensibles à celui des autres (Tacite)», elles estiment, selon les principes posés par Lysias dans Platon, qu'elles peuvent se donner à nous avec d'autant plus * d'utilité et d'avantage, que nous les aimons moins; et il arrive alors que, comme au théâtre, le public y a autant et même plus de plaisir que les acteurs. Pour moi, je ne connais pas plus Vénus sans Cupidon qu'une maternité sans progéniture, ce sont choses qui vont ensemble et découlent l'une de l'autre. Au surplus, cette tromperie se retourne contre celui qui la commet; si elle ne lui coûte guère, elle n'aboutit par contre à rien qui vaille. Ceux qui ont fait de Vénus une déesse ont considéré que sa beauté est surtout immatérielle et spirituelle; or la jouissance que cette sorte de gens y cherchent est toute sensuelle, ce n'est pas celle que l'homme devrait se proposer, ce n'est même pas celle de la brute.--Les animaux ne la veulent pas grossière et matérielle à ce point; nous voyons leur imagination et leurs désirs souvent sollicités et surexcités avant leurs organes; qu'ils soient de l'un ou de l'autre sexe, on les voit dans le nombre apporter du choix dans leurs affections, des préférences, et l'attachement qu'ils ont depuis longtemps les uns pour les autres déterminer souvent leur accouplement. Ceux mêmes chez lesquels l'âge a tari la vigueur physique, frémissent encore, hennissent, tressaillent d'amour. Nous les constatons pleins de convoitise et d'ardeur, avant le fait; nous les voyons après, quand le corps n'est plus en action, se complaire encore à ce doux souvenir; il y en a qui, s'en montrant fiers, font entendre des chants de joie et de triomphe et tombent exténués et repus. Qui n'y cherche qu'à se décharger d'une nécessité que nous impose la nature, n'a que faire de la coopération d'autrui et d'y mêler tant d'apprêts; ce n'est pas là un mets destiné à apaiser une faim gloutonne et excessive.

=Idée qu'il donne de ses amours; les grâces du corps l'emportent ici sur celles de l'esprit, bien que celles-ci y aient aussi leur prix.=--Comme quelqu'un qui ne demande pas qu'on le tienne pour meilleur qu'il n'est, je dirai ici un mot des erreurs de ma jeunesse. Je ne me suis guère adonné aux femmes qui se livrent au premier venu qui les paie, et cela, autant par mépris, qu'en raison du danger qu'y court la santé; si bien que je m'y sois pris, je n'en ai pas moins eu à subir deux atteintes légères à la vérité et de début. J'ai voulu aiguiser ce plaisir par le désir que j'en avais, la difficulté de le satisfaire et aussi la gloire qui devait m'en revenir. J'aimais à la façon de l'empereur Tibère qui, dans ses maîtresses, recherchait autant la modestie, la noblesse, que les autres qualités de la femme; ou encore à la manière de Flora qui ne se prêtait pas à qui n'était au moins dictateur, consul ou censeur, et mettait son amour-propre à n'avoir que des amants de haut rang. Il est certain que les perles et le brocart donnent de la saveur à la chose, de même les titres que l'on porte et le train de vie que l'on mène.

En outre je faisais grand cas de l'esprit, pourvu toutefois que le physique ne laissât pas complètement à désirer; car pour être franc, si l'un ou l'autre de ces deux genres de beauté eût dû nécessairement faire défaut, j'eusse plutôt renoncé à celle de l'esprit. Celui-ci a sa place dans les meilleures choses; mais en amour, où la vue et le toucher prédominent, on arrive quand même à quelque chose sans ses grâces, et à rien sans les charmes physiques. La beauté c'est là le véritable avantage qu'ont les femmes; elle leur appartient d'une façon si exclusive, que celle de l'homme, quoique recherchée avec quelque variante dans les traits, est d'autant plus séduisante que la physionomie encore enfantine et imberbe à une vague ressemblance avec celle de la femme. On dit que chez le Grand Seigneur les adolescents qui, en nombre infini, sont, en raison de leur beauté, attachés à son service, sont congédiés au plus tard quand ils ont vingt-deux ans.--La raison, la prudence, les services que peut rendre l'amitié, se trouvent à un plus haut degré chez les hommes que chez la femme, aussi gouvernent-ils les affaires de ce monde.

=Un troisième commerce dont l'homme a la disposition, est celui des livres; c'est le plus sûr, le seul qui ne dépende pas d'autrui; les livres consolent Montaigne dans sa vieillesse et dans la solitude.=--Ces deux commerces, l'un avec les hommes par une conversation libre et familière, l'autre avec les femmes par l'amour, sont aléatoires et dépendent d'autrui; l'un a l'inconvénient qu'il ne peut avoir lieu qu'à de trop rares intervalles, l'autre qu'il perd de son agrément avec l'âge; aussi n'eussent-ils pas suffi aux besoins de ma vie. Le commerce des livres, qui est le troisième, est de beaucoup plus certain et plus à nous; il n'a pas les avantages des deux premiers, mais il a pour lui que nous pouvons facilement et à tous moments y avoir recours. Constamment à ma portée durant tout le cours de mon existence, il m'assiste en tous lieux, en toutes circonstances, me console dans la vieillesse et la solitude, me décharge du poids d'une oisiveté ennuyeuse, et me débarrasse, à toute heure, de gens dont la présence me contrarie; il amortit enfin les élancements de la douleur, lorsqu'elle n'est pas trop aiguë, et qu'elle ne l'emporte pas sur tout palliatif. Pour me distraire d'une idée importune, il n'est rien comme de recourir aux livres; ils s'emparent aisément de moi et me la font perdre de vue. Jamais ils ne se blessent de ce que je ne les recherche qu'à défaut des satisfactions plus réelles, plus vives, plus naturelles que procure la fréquentation des hommes et de la femme, et toujours ils me font même figure. Il n'y a pas grand mérite, dit-on, à aller à pied, pour qui mène après lui son cheval par la bride; et notre Jacques, roi de Naples et de Sicile, beau, jeune, bien portant, qui, en voyage, se faisait transporter sur une civière, couché sur un méchant oreiller de plumes, vêtu d'une robe de drap gris, avec un bonnet de même étoffe, suivi, malgré cela, d'une grande pompe royale: litières, chevaux de main de toutes sortes, gentilshommes et officiers, faisait preuve d'une austérité facile à endurer et peu méritoire; le malade qui a la guérison sous la main, n'est pas à plaindre.--C'est dans l'application et l'expérience que j'ai faites de cette maxime, qui est très juste, que consiste tout le fruit que je tire des livres. Je ne m'en sers, en effet, pas beaucoup plus que ceux qui n'en ont pas; j'en jouis comme les avares de leurs trésors, par le seul fait que je sais que je pourrai en jouir quand il me plaira; ce droit de possession suffit à mon âme qui s'en contente. Je ne voyage jamais sans livres, que ce soit en paix ou que ce soit à la guerre; toutefois, il se passera des jours, des mois sans que je m'en serve. Ce sera pour tantôt, dis-je, ou pour demain, ou pour quand cela me conviendra; et le temps s'écoule, passe, sans m'être à charge. Je ne saurais dire combien c'est un repos et un délassement pour moi, que la pensée que je les ai sous la main et puis y prendre plaisir à mon heure; je ne puis reconnaître assez de quel secours ils me sont dans la vie. Ils constituent les meilleures provisions que j'aie pu me procurer, pour ce voyage qu'est la vie de l'homme, et je plains extrêmement les gens intelligents qui en sont privés. J'accepte d'autant mieux tout autre passe-temps qui se présente si léger qu'il soit, que je sais que celui-ci ne peut me faire défaut.

=Sa bibliothèque est son lieu de retraite préféré; description qu'il en donne.=--Chez moi, je suis assez souvent dans ma bibliothèque, d'où, d'un coup d'œil, je vois tout ce qui se passe dans ma maison. De l'entrée, j'aperçois en contre-bas le jardin, la basse-cour, la cour, et plonge dans la plupart des pièces. A un moment j'y feuillette un livre, puis c'est un autre, et cela sans ordre, sans dessein préconçu, à bâtons rompus. Tantôt j'y rêve, tantôt je prends des notes ou dicte, en me promenant, les rêveries qui sont consignées ici.--Cette bibliothèque est au troisième étage d'une tour. Au premier, est ma chapelle; au second, une chambre et ses dépendances, où je couche souvent quand je veux être seul; au-dessus se trouve une vaste garde-robe. Jadis, ce local était inutilisé; j'y passe la plus grande partie de mes journées et la plupart des heures du jour; je n'y vais jamais la nuit. Lui faisant suite, se trouve un cabinet assez bien décoré, où l'on peut faire du feu l'hiver et d'où l'on a une jolie vue; et, si je ne redoutais autant l'embarras que la dépense résultant du travail que cela nécessiterait et durant lequel je ne pourrais me livrer à aucune occupation, je pourrais facilement construire de chaque côté et y attenant une galerie de cent pas de long sur douze de large, qui serait de plain-pied; les murs de soutènement existent et ont la hauteur voulue, élevés qu'ils ont été dans un autre but. Tout lieu dont on veut faire un lieu de retraite, doit avoir un promenoir; mes pensées sommeillent quand je suis assis; mon esprit ne marche pas seul, il semble qu'il faille que mes jambes lui communiquent leur mouvement; et ceux qui étudient sans le secours des livres, en sont tous là.--La pièce, sauf dans la partie où se trouvent ma table et mon siège et où la paroi est en ligne droite, est de forme circulaire, ce qui me permet d'apercevoir tous mes livres disposés tout autour, sur cinq rangées de tablettes; il s'y trouve trois fenêtres d'où l'on a une vue belle et étendue; l'espace demeuré libre a seize pas de diamètre. En hiver, j'y suis moins continuellement, parce que ma maison est, comme l'indique son nom, juchée sur un tertre et que, de toutes ses pièces, celle-ci est la plus éventée; qu'en outre, elle est éloignée et d'accès un peu pénible, ce qui me plaît assez, tant par l'exercice auquel cela m'astreint que parce que cela me délivre de l'importunité des gens. C'est là mon repaire; j'essaie de faire que ce coin soit mon domaine exclusif et demeure en dehors de toute communauté avec ma femme, ma fille et n'importe quels autres; partout ailleurs, j'ai bien autorité, mais elle est plus nominale que réelle et plus vague que directe. Bien misérable, en effet, à mon sens, celui qui, chez soi, n'a pas où être chez soi, où ne songer qu'à soi, où se cacher! L'ambition fait payer cher ses faveurs à ses esclaves, en les mettant toujours en évidence, comme une statue sur un champ de foire: «Une grande situation est une grande servitude (Sénèque)»; ils n'ont nulle part où s'isoler, pas même dans leur cabinet d'aisances. Je ne trouve rien de si pénible dans la vie austère qu'embrassent les religieux que cette règle, que je vois se pratiquer dans certaines congrégations, d'être perpétuellement réunis dans un même local, formant ainsi une nombreuse assistance constamment témoin des actes de chacun; je trouve en quelque sorte plus supportable d'être toujours seul, que de ne pouvoir l'être jamais.

=Les Muses sont le délassement de l'esprit. Dans sa jeunesse, Montaigne étudiait pour briller; depuis l'âge mûr, pour devenir plus sage; devenu vieux, il étudie pour se distraire.=--Quelqu'un qui me dirait que c'est avilir les Muses que de ne s'en servir que comme jouet et comme passe-temps, ignorerait ce que valent ce plaisir, ce jeu, ce passe-temps que j'apprécie si bien, que peu s'en faut que je ne dise qu'il est ridicule de s'en proposer autre chose. Je vis au jour le jour, et, ne vous en déplaise, ne vis que pour moi et n'aspire à rien de plus. Quand j'étais jeune, j'étudiais pour briller; plus tard, un peu pour gagner en sagesse; maintenant, je le fais pour me distraire; jamais cela n'a été pour en retirer profit. Cédant à un sentiment bien frivole, j'ai beaucoup dépensé pour mes livres, non seulement pour pourvoir à mes besoins, mais, par surcroît, pour satisfaire ma vanité et me donner le luxe d'augmenter les volumes de ma bibliothèque; il y a longtemps que cela ne m'est plus arrivé.

=Le commerce des livres a, lui aussi, ses inconvénients; il n'exerce pas le corps et, de ce fait, est, dans la vieillesse surtout, préjudiciable à la santé.=--Les livres sont, sous bien des rapports, d'un bien grand agrément pour qui sait les choisir; mais il n'est pas de bien sans peine, et le plaisir qu'ils procurent n'est pas plus que les autres net et pur. Il a ses inconvénients et des inconvénients très sérieux: l'âme s'y exerce, mais, pendant ce temps, le corps, dont il ne faut pas oublier les soins qu'il réclame, demeure inactif, ce qui amène en lui de l'abattement et de la tristesse. Je ne connais pas d'excès qui, au déclin de la vie, me soit plus préjudiciable et que je doive plus éviter.

Ce sont là mes trois occupations favorites, d'entre celles que je pratique le plus, indépendamment des obligations que me créent vis-à-vis du monde mes devoirs civiques et de société.

CHAPITRE IV.

De la diversion.

=C'est par la diversion que l'on peut arriver à calmer les plus vives douleurs; on console mal par le raisonnement.=--J'ai été autrefois chargé de consoler une dame qui était dans une réelle affliction; * car la plupart des deuils chez les personnes de ce sexe ne sont pas naturels, c'est surtout affaire de cérémonie: «Une femme a toujours des larmes toutes prêtes qui, sur commande, coulent en abondance (Juvénal).» On ne s'y prend pas bien en cherchant à les arrêter dans ces manifestations, car toute opposition les excite et les porte davantage encore à la tristesse; on exaspère le mal par la jalousie qu'il ressent d'être contrecarré. Chaque jour, dans nos conversations, lorsque ce que nous avons dit sans y mettre d'importance vient à être contesté, ne nous arrive-t-il pas de nous en formaliser et de nous y attacher alors souvent beaucoup plus qu'à ce qui serait pour nous d'un réel intérêt? Et puis, en allant ainsi directement au but, en vous opposant franchement à leur tristesse, votre entrée en matière est brutale, tandis que les premiers rapports du médecin avec son patient doivent être gracieux, gais, agréables; jamais docteur laid et rechigné n'a réussi. Il faut, au contraire, dès l'abord, aider et provoquer leurs épanchements, témoigner qu'on approuve leur douleur et qu'on l'excuse. Cette complicité vous fait gagner qu'on vous accorde de passer outre et, par trahison facile et insensible, vous arrivez à faire entendre des paroles plus fermes, propres à amener à guérison.--En la circonstance, désireux de surprendre, par mon savoir-faire, l'assistance qui avait les yeux sur moi, je m'avisai de combattre le mal à visage découvert. Je reconnus bientôt, par l'effet produit, que je m'y étais mal pris et que je n'arriverais pas à persuader; mes raisonnements sont d'habitude trop incisifs et pas assez insinuants, j'agis ou trop brusquement ou avec pas assez d'énergie. Aussi, après quelques moments employés à calmer sa peine, je n'essayai pas de l'en guérir par de fortes et impressionnantes raisons, parce que je n'en trouvais pas et que je pensais produire plus sûrement mon effet d'autre façon. Ce ne fut pas non plus en faisant un choix parmi les moyens divers de consolation que la philosophie met à notre disposition, tels que: «Ce dont on gémit n'est pas un mal», comme dit Cléanthe; ou selon les Péripatéticiens, «n'est qu'un mal léger»; ou encore, d'après Chrysippe: «La plainte n'est chose ni juste, ni légitime». Je ne suivis pas davantage le conseil d'Épicure consistant à reporter sa pensée des choses attristantes sur d'autres qui vous distraient, ce qui pourtant rentre assez dans ma manière de faire. Laissant de côté ces divers procédés que Cicéron recommande de mettre en jeu à propos, je fis dévier insensiblement la conversation, l'infléchissant peu à peu vers des sujets qui s'y rattachaient, puis, au fur et à mesure que mon interlocutrice se confiait davantage en moi, sur d'autres qui avaient de moins en moins de rapport avec son chagrin, je l'arrachai sans qu'elle s'en doutât à ses pensées douloureuses et l'amenai à retrouver du calme et à faire bonne contenance tout le temps que je demeurai; en un mot, je créai une diversion. Ceux qui, après moi, s'employèrent à consoler cette dame, n'en furent pas plus avancés parce que ce n'était pas à la racine du mal que j'avais porté la cognée.

=A la guerre, les diversions se pratiquent utilement pour éloigner d'un pays un ennemi qui l'a envahi et pour gagner du temps.=--Ailleurs, dans le cours de mon livre, j'ai eu occasion de citer des diversions intervenues dans des affaires publiques; il en est fait fréquemment usage à la guerre, ainsi que le relate l'histoire, à l'instar de Périclès dans la guerre du Péloponèse et de mille autres, pour éloigner d'un pays les forces ennemies qui l'ont envahi.--Ce fut un ingénieux artifice que celui auquel eut recours, à Liège, le sieur d'Himbercourt qui lui dut son salut, lui et quelques autres envoyés avec lui dans cette ville, qu'assiégeait le duc de Bourgogne, pour veiller à l'exécution des conditions de capitulation de la place qui s'était rendue. Le peuple, convoqué durant la nuit pour cette mise à exécution, commença à s'ameuter contre les conventions passées, et plusieurs proposèrent de courir sus aux négociateurs qu'ils tenaient en leur pouvoir. Au premier avis qu'il eut de l'approche des premières bandes de ces gens se ruant sur son logis, le sieur d'Himbercourt leur dépêcha immédiatement deux habitants de la ville (il en avait quelques-uns près de lui), chargés de faire au conseil qui représentait la population, de nouvelles offres moins rigoureuses, qu'il avait sur-le-champ imaginées pour parer à la difficulté de la situation. Ces deux messagers arrêtèrent le flot des manifestants malgré leur exaspération, et les ramenèrent à l'hôtel de ville pour entendre les propositions qu'ils apportaient et en délibérer. La délibération fut courte, et une foule tumultueuse, aussi animée que la première fois, se porta derechef sur la demeure de l'envoyé du duc. D'Himbercourt lui détacha aussitôt quatre nouveaux entremetteurs qui, protestant auprès de ceux qui tenaient la tête du mouvement que, pour le coup, ils sont porteurs de propositions beaucoup plus avantageuses qui leur donneront pleine et entière satisfaction, parviennent, par leurs assurances, à leur faire rebrousser chemin et à se reporter où les meneurs tenaient conseil; de la sorte, amusant le peuple par ces temporisations, variant, par ces vaines consultations auxquelles il le conviait, le cours de sa furie, le négociateur parvint à l'endormir et à gagner le jour, ce qui était pour lui le point capital.

Cet autre conte est du même genre: Atalante, demoiselle d'une beauté parfaite et d'une merveilleuse légèreté à la course, consentit, pour se défaire des nombreux prétendants qui la demandaient en mariage, à épouser celui qui l'égalerait en vitesse, sous condition que ceux qui seraient vaincus, perdraient la vie. Il s'en trouva quelques-uns qui, jugeant que le prix valait d'en courir les risques, furent victimes de ce cruel marché. Quand, après eux, vint pour Hippomène le moment de tenter l'épreuve, il s'adressa à la déesse qui lui inspirait cet ardent amour, l'appelant à son secours; celle-ci, exauçant sa prière, lui remit trois pommes d'or en lui faisant connaître l'usage à en faire. Une fois en lice, quand Hippomène sent sa maîtresse sur le point de l'atteindre, il laisse, comme par mégarde, échapper une de ses pommes; Atalante, intéressée par la beauté de ce fruit, ne manque pas de se détourner de sa course pour le ramasser: «Surprise, charmée par la beauté de cette pomme, la vierge ralentit son allure pour saisir cet or qui roule à ses pieds (Ovide).» Il agit de même au moment opportun avec la seconde, puis avec la troisième, si bien que par ce subterfuge et cette diversion, l'avantage de la course lui demeure.

=C'est aussi un excellent remède contre les maladies de l'âme; par elle, on rend moins amers nos derniers moments. Socrate est le seul qui, dans l'attente de la mort, sans cesser de s'en entretenir, ait constamment, durant un long espace de temps, conservé la plus parfaite sérénité.=--Quand les médecins ne peuvent nous débarrasser d'un catarrhe, ils le font dévier et se porter sur une partie de notre être où son action soit moins dangereuse. Je constate que c'est également le remède le plus communément appliqué aux maladies de l'âme: «Il est bon parfois de détourner l'âme vers d'autres goûts, d'autres soins, d'autres occupations; souvent il faut essayer de la guérir par un changement de lieu, comme les malades qui ne sauraient autrement recouvrer la santé (Cicéron).» On arrive rarement à triompher des maux auxquels elle est en proie, en les attaquant directement; on ne parvient ainsi ni à aider sa force de résistance ni à diminuer celle du mal, mais on peut le faire dévier et le transformer.

Socrate nous donne sur la manière d'envisager les accidents de la vie, une autre leçon, mais si haute, d'application si difficile, qu'il n'appartient qu'aux esprits les plus éminents d'avoir possibilité d'y arrêter leur pensée, de la méditer et de l'apprécier. Il est le seul chez lequel l'attente de la mort n'altère en rien l'humeur ordinaire; il se familiarise avec cette idée et s'en fait un jeu; il ne cherche pas de consolation en dehors d'elle: mourir lui apparaît un accident naturel qui le laisse indifférent; il y arrête sa pensée et s'y résout sans autre préoccupation.--Les disciples d'Hégésias, exaltés par les beaux raisonnements qu'il leur inculque, se donnent la mort en se laissant mourir de faim; et ils sont si nombreux ceux qui agissent ainsi, que le roi Ptolémée fait défendre à leur maître de prôner désormais dans son école un enseignement qui pousse au suicide. Ces gens-là ne considéraient pas la mort en elle-même, ils ne s'en occupaient pas; ce n'est pas sur elle que leur pensée se reportait: ils rêvaient une transformation de leur être, et avaient hâte qu'elle se réalisât.

=Chez les condamnés à mort la dévotion devient une diversion à leur terreur.=--Ces malheureux, près d'être exécutés, qu'on voit sur l'échafaud, pénétrés d'une ardente dévotion qui s'est emparée de tous leurs sens et à laquelle ils apportent toute la ferveur possible, prêtant l'oreille aux instructions qu'on leur donne, les yeux levés et les mains tendues vers le ciel, récitant des prières à haute voix avec une émotion vive et continue, font là une chose certainement digne d'éloge et appropriée aux circonstances; ils sont à louer au point de vue de la religion, mais non, à proprement parler, sous celui de la fermeté. Ils fuient la lutte, évitent de regarder la mort en face, comme les enfants qu'on distrait quand on veut leur donner un coup de lancette. J'en ai vu qui, lorsque leur vue tombait sur les horribles apprêts de leur supplice, en étaient terrifiés et reportaient, en quelque sorte avec furie, leur pensée vers autre chose. Ne recommande-t-on pas à ceux qui ont à franchir un vide, de profondeur telle qu'on peut en éprouver de l'effroi, de fermer et de détourner les yeux?

=Fermeté, lors de son exécution, de Subrius Flavius condamné à mort.=--Subrius Flavius devait, sur l'ordre de Néron, être décapité de la main même de Niger, comme lui officier de l'armée romaine. Amené sur le terrain où devait avoir lieu l'exécution et où Niger avait fait creuser la fosse où devait être inhumée sa victime, fosse qui avait été faite sans soin et sans régularité, Flavius se tournant vers les soldats qui étaient là, leur dit: «Ce n'est pas là un travail tel que le comporte une bonne discipline.» Puis, s'adressant à Niger qui l'exhortait à tenir la tête ferme: «Puisses-tu seulement frapper avec la même fermeté!» Et ses pressentiments étaient fondés, car Niger, dont le bras tremblait, dut s'y reprendre à plusieurs fois. Ce Flavius semble avoir envisagé son sort sans en être autrement ému, et sa pensée ne pas s'en être un instant détournée.

=Dans une bataille, dans un duel, l'idée de la mort est absente de la pensée des combattants.=--Celui qui meurt dans la mêlée les armes à la main, ne songe pas à la mort, il ne la pressent pas et ne s'en préoccupe pas; l'ardeur du combat le tient tout entier.--Une personne de ma connaissance, d'un courage incontestable, se battant en duel en champ clos, tomba, et, étant à terre, fut criblé par son adversaire de neuf à dix coups de dague. Les assistants, le croyant perdu, lui criaient de recommander son âme à Dieu; mais, il me l'a dit depuis, bien que ces voix parvinssent à son oreille, elles furent sans effet sur lui: il ne pensait qu'à se tirer d'affaire et à se venger, et le combat se termina par la mort de l'autre.--Celui qui notifia à L. Silanus son arrêt de mort, lui rendit un grand service; l'entendant lui répondre qu'«il s'attendait bien à mourir, mais non de la main de scélérats», il se rua sur lui avec ses soldats, pour l'obliger à se rétracter. Silanus, quoique désarmé, se défendit obstinément à coups de poing et à coups de pied et fut tué dans le cours de la bagarre. Par le fait de la violente colère qui s'était emparée de lui, il échappa à l'oppression douloureuse que lui auraient causée l'attente de la mort lente à laquelle il était réservé et la vue des préparatifs.

=Dans les plus cruelles calamités, en face de la mort, nombre de considérations se présentent à notre esprit, l'occupent, le distraient et rendent notre situation moins pénible.=--Notre pensée est toujours ailleurs; c'est, soit l'espérance d'une vie meilleure qui nous arrête et nous soutient, soit l'espoir des avantages qui peuvent en revenir à nos enfants, soit la gloire qu'en acquerra notre nom dans l'avenir, ou encore l'idée que nous allons être affranchis des maux de cette vie, ou celle de la vengeance qui attend ceux qui sont cause de notre mort: «S'il est des dieux justes, j'espère que tu trouveras ton supplice sur les écueils et qu'en expirant, tu invoqueras le nom de Didon; je le saurai, le bruit en viendra jusqu'à moi dans le séjour des Mânes (Virgile).»

Xénophon, couronné de fleurs, offrait un sacrifice, quand on vint lui annoncer la mort de son fils Gryllus, tombé à la bataille de Mantinée. Aux premiers mots de cette nouvelle, il jeta sa couronne à terre; mais quand, poursuivant, on lui apprit de quelle valeur il avait fait preuve en succombant, il la ramassa et la remit sur sa tête.--Jusqu'à Épicure qui se console de sa fin prochaine, en songeant à l'utilité de ses écrits qu'il espère voir passer à l'éternité: «Tous les travaux qui ont de l'éclat et sont susceptibles de nous illustrer, sont faciles à supporter (Cicéron).»--Une même blessure, une même fatigue, dit Xénophon, ne sont pas de même poids pour un général et pour un soldat. Épaminondas se résigne bien plus allègrement à la mort, quand il sait qu'il a remporté la victoire: «c'est là ce qui console, ce qui adoucit les plus grandes douleurs (Cicéron)»; nombre d'autres circonstances nous amusent, nous distraient et nous détournent de l'attention que nous serions tentés de prêter à la chose elle-même. Aussi les arguments de la philosophie vont-ils continuellement côtoyant, contournant ce sujet; s'ils l'entament, ce n'est que superficiellement.--Le grand Zénon, chef de cette école philosophique des Stoïciens qui domine toutes les autres par l'élévation de sa doctrine, disait en parlant de la mort: «Aucun mal n'est honorable; la mort est honorable, donc elle n'est pas un mal.» Contre l'ivrognerie, il s'exprimait ainsi: «Nul ne confie son secret à l'ivrogne, tout le monde le confie au sage; le sage ne sera donc pas un ivrogne.» Est-ce là aller droit au but, n'est-ce pas biaiser? J'aime voir ces âmes d'élite ne pouvoir se dégager de nos errements; si parfaits qu'ils soient comme hommes, ce ne sont toujours que des hommes et ils en ont toutes les faiblesses.

=Moyen de dissiper un ardent désir de vengeance.=--La vengeance est une douce passion qui est naturelle à l'homme et a sur nous un grand empire; je m'en rends bien compte quoique n'en ayant pas fait l'expérience. Dernièrement, pour en détourner un jeune prince, je ne lui dis pas, suivant le précepte de la charité, qu'à celui qui vous a frappé sur une joue il faut tendre l'autre; je ne lui représentai pas davantage les conséquences tragiques que la poésie attribue à cette passion. N'en prononçant même pas le nom, je me mis à lui faire goûter la beauté des sentiments contraires: l'honneur, la popularité, l'affection qu'il acquerrait en se montrant bon et clément; je fis une diversion en mettant en éveil son ambition. C'est ainsi qu'il faut procéder.

=C'est encore par la diversion qu'on se guérit de l'amour et de toute autre passion; le temps, qui calme tout, agit de la même façon.=--Si en amour l'affection risque de vous entraîner au delà de ce qui doit être, c'est là, dit-on, une disposition qui est à combattre par une diversion. Et l'on dit vrai; je l'ai souvent essayé avec succès. Rompez-en la violence, en diversifiant vos désirs; même, il n'y a pas inconvénient à ce que, si vous le voulez, l'un d'eux prime et domine les autres, toutefois de peur qu'il ne vienne à vous absorber et à vous tyranniser, affaiblissez-le, amortissez-le, en ne lui consacrant pas une attention exclusive et multipliant vos distractions: «Lorsque vous êtes tourmenté par de trop ardents désirs (Perse), assouvissez-les sur le premier objet qui s'offre (Lucrèce)»; seulement pourvoyez-y de bonne heure, de peur que vous n'ayez peine à recouvrer votre liberté une fois qu'il se sera emparé de vous, «qu'à de premières blessures vous n'ajoutiez de nouveaux coups, que de nouvelles émotions n'effacent les anciennes (Lucrèce)».

J'ai éprouvé jadis, en raison de ma nature impressionnable, un violent chagrin, plus justifié encore qu'il n'était violent; j'en eusse peut-être été accablé, si je m'étais uniquement fié à mes propres forces. Une diversion énergique était indispensable pour m'en distraire: je me fis amoureux par calcul, en même temps que pour me livrer à une étude de ce sentiment; mon âge du reste s'y prêtait, et l'amour me soulagea me délivrant du mal que l'amitié m'avait causé.--Il en est de même pour tout; dès qu'une idée pénible me tient, je trouve plus simple de changer le cours de mes pensées, plutôt que d'essayer de la surmonter; je lui substitue une idée contraire si je puis, ou tout au moins une qui soit autre; toujours le changement me soulage, dissout et dissipe l'idée qui m'oppresse. Si je ne puis la combattre, je lui échappe, et, tout en fuyant, je cherche à l'égarer et ruse avec elle; je change de lieu, d'occupation, de compagnie, j'accumule pour me sauver les amusements, les sujets de méditation, pour faire qu'elle perde ma trace et m'abandonne.

La nature procède de même, elle met notre versatilité à profit; c'est par là qu'agit surtout le temps qu'elle nous a donné comme souverain remède à nos passions; en alimentant encore et encore notre imagination d'affaires de toutes sortes, il désagrège et altère l'impression première si forte qu'elle soit. Un sage ne songe guère moins à son ami mort depuis vingt-cinq ans, que s'il n'y avait qu'un an; d'après Épicure, son impression demeure celle des premiers jours; il n'estimait pas, en effet, que les sensations pénibles soient atténuées ni parce qu'elles ont été prévues, ni par le long temps auquel elles remontent; mais tant d'autres pensées s'entremêlent aux premières, que celles-ci perdent leur acuité et finissent par se lasser.

=De même, en détournant l'attention, on fait tomber un bruit public qui vous offense.=--Pour détourner de lui l'attention publique, Alcibiade coupe les oreilles et la queue à un beau chien qu'il possède et le chasse par les rues de la ville, afin que la foule, ayant là sujet de babiller, ne s'occupe pas de ses autres faits et gestes.--J'ai connu aussi des femmes qui, dans le but de détourner d'elles les conversations et les suppositions des gens et désorienter les bavards, cachaient leurs véritables affections sous d'autres simulées. J'en ai vu une qui, cherchant à donner le change à l'opinion, s'est laissé prendre pour tout de bon, rompant avec le sentiment qu'elle éprouvait réellement au début, pour suivre celui qui tout d'abord était feint. J'ai appris de la sorte, par cet exemple, que ceux que ces dames favorisent sont bien sots de consentir à de telles supercheries; il faudrait vraiment que celui qui s'entremet ainsi pour vous servir et auquel sont réservés bon accueil et entretiens intimes en public, soit bien maladroit pour ne pas finir par prendre votre place et vous envoyer à la sienne. C'est ce qui vulgairement s'appelle tailler et coudre un soulier pour qu'un autre le chausse.

=Un rien suffit pour attirer et détourner notre esprit; en présence même de la mort les objets les plus frivoles entretiennent en nous le regret de la vie.=--Il faut peu de chose pour nous distraire et détourner notre attention parce que peu de chose nous captive. Nous n'envisageons guère les choses dans leur ensemble et dégagées de toute considération étrangère; ce qui nous frappe, ce sont des circonstances ou des détails de peu d'importance et tout superficiels, et la forme, si frivole soit-elle, l'emporte sur le fond, «comme ces enveloppes légères dont les cigales se dépouillent en été (Lucrèce)». Ce qui rappelle à Plutarque sa fille regrettée, ce sont ses espiègleries quand elle était enfant. Le souvenir d'un adieu, d'un fait, d'un geste gracieux, d'une recommandation dernière nous afflige. La robe de César promenée dans Rome troubla la ville entière plus que sa mort ne l'avait fait. Il en est de même de ces expressions qui nous tintent sans cesse aux oreilles: «Mon pauvre maître!» ou «Mon grand ami!» «Hélas, mon père chéri!» «Ma bonne fille!» Quand j'entends ces banalités et que j'y regarde de près, je trouve que ce sont tout simplement des plaintes tirées d'un vocabulaire, * des sons sans signification réelle dont les termes et le ton me blessent; ils me rappellent les exclamations des prédicateurs qui souvent par là émeuvent leur auditoire, plus que par les raisons qu'ils exposent; ou encore l'impression que nous cause la voix plaintive des bêtes que l'on tue pour notre service. Sans que j'analyse ni développe la cause véritable et générale de cet effet, «c'est ainsi que la douleur s'excite d'elle-même (Lucrèce)», c'est surtout par là que nous manifestons notre deuil.

La persistance des graviers que je rends, m'a parfois occasionné, particulièrement quand ils séjournent dans la verge, des rétentions d'urine de longue durée, de trois et quatre jours, me faisant courir risque de la mort, au point que c'eût été folie de penser l'éviter, et même de désirer qu'elle ne vînt pas, tant sont cruelles les souffrances que cet état m'occasionne. Oh! que ce bon empereur, qui faisait lier l'extrémité de la verge aux criminels, pour les faire mourir faute de pouvoir uriner, était passé maître en la science du bourreau! En étant là, je considérais par combien de causes légères, d'objets futiles mon imagination faisait naître en moi le regret de quitter la vie; quels riens créaient en mon âme de la difficulté et donnaient de l'importance à ce déménagement; à combien de frivolités je songeais à un moment si sérieux: un chien, un cheval, un livre, un verre, tout en vérité, étaient pour moi des sujets de préoccupation, pour le cas où je disparaîtrais; chez d'autres, ce sont d'ambitieuses espérances, leur bourse, leur science qui les préoccupent non moins sottement à mon avis. Je vois la mort avec indifférence quand je la considère comme, d'après une loi universelle, le point auquel aboutit fatalement la vie. Je la brave d'une façon générale, mais en détail je suis moins résolu; les larmes d'un laquais, la distribution de ma défroque, une connaissance qui me serre la main, une consolation banale me désolent et m'attendrissent. C'est le même trouble que nous causent les plaintes que nous lisons dans les récits fabuleux, où les regrets de Didon et d'Ariane, décrits dans Virgile et dans Catulle, passionnent ceux mêmes qui n'y croient pas. C'est le fait d'une nature obstinée et dure de n'en ressentir aucune émotion, ce qui, chose extraordinaire, était, dit-on, le cas de Polémon; mais ne dit-on pas aussi de lui qu'un chien enragé le mordant, put lui emporter tout le gras du mollet sans que son visage pâlit. Nulle sagesse n'est parvenue à concevoir la cause de la tristesse si vive, si complète que notre imagination peut faire naître en nous, alors que n'y parvient pas la réalité quand bien même y ont part les yeux et les oreilles, organes que n'impressionnent cependant pas des accidents imaginaires.

=Souvent l'orateur et le comédien arrivent à ressentir en réalité les sentiments qu'ils cherchent à communiquer à leur auditoire.=--C'est sans doute la raison qui fait que les arts eux-mêmes usent et mettent à profit notre faiblesse et notre bêtise naturelles. L'orateur, est-il professé dans les écoles de rhétorique, devra, dans cette farce qu'est un plaidoyer, s'émouvoir au son de sa propre voix et sous l'effet de l'agitation à laquelle il semblera en proie; il se laissera tromper par la passion qu'il dépeint dans cette comédie qu'il joue, se donnera toutes les apparences d'un deuil vrai et sincère pour communiquer ces sentiments aux juges que cela touche moins encore, comme il advient chez ces personnes qu'on loue pour assister aux cérémonies mortuaires et donner plus d'apparat aux funérailles, qui vendent leurs larmes et leur tristesse dans la mesure où on les leur achète et chez lesquelles il en est qui, tout en réglant leur émotion suivant ce qui est de convention, en arrivent, par l'habitude et la contenance qu'elles prennent, à se pénétrer tellement de leur rôle qu'une mélancolie réelle finit par les gagner.--Étant allé, avec quelques autres de ses amis, conduire à Soissons le corps de M. de Grammont qui avait été tué au siège de la Fère, je remarquai que, partout où nous passions, les gens que nous rencontrions se lamentaient et pleuraient à la seule vue du convoi que nous formions, car ils ne connaissaient même pas le nom du trépassé.--Quintilien raconte avoir vu des comédiens si fort entrés dans un rôle de deuil, qu'ils en pleuraient encore une fois rentrés chez eux; et qu'il lui était arrivé à lui-même d'avoir été tellement ému de sentiments qu'il avait cherché à inculquer à d'autres, qu'il les avait partagés au point de se surprendre non seulement pleurant, mais le visage pâle et dans l'attitude de quelqu'un vraiment accablé de douleur.

=Singulier moyen que nous mettons en œuvre pour faire diversion à la douleur que nos deuils peuvent nous causer.=--Dans un pays proche de nos montagnes, les femmes font le prêtre Martin; non seulement elles avivent les regrets qu'elles éprouvent de la perte d'un mari, en rappelant les bonnes et agréables qualités qu'il avait, mais, revenant du même coup en arrière, elles publient également ses imperfections, comme pour se ménager à elles-mêmes quelques compensations et faire, par le dédain, diversion à leur pitié. En cela, elles ont encore meilleure grâce que nous qui, en les mêmes circonstances, à la perte de quelqu'un que nous connaissons à peine, nous évertuons à lui prodiguer des éloges aussi nouveaux pour lui que peu mérités et le dépeignons, alors qu'il n'est plus, tout autre qu'il nous apparaissait lorsqu'il était encore de ce monde, comme si le regret était une source de renseignements inédits, nous révélant chez le défunt des qualités jusqu'alors inconnues, ou que les larmes, lavant notre entendement, lui donnent plus de lucidité. Dès maintenant, je renonce aux témoignages favorables qu'on voudra exprimer sur mon compte, non parce que j'en serai indigne, mais parce que je serai mort.

=Nous nous laissons fréquemment influencer par de purs effets d'imagination; parfois, il n'en faut pas davantage pour nous porter aux pires résolutions.=--Quelqu'un auquel on demanderait quel intérêt il a à prendre part à un siège auquel il assiste, répondra: «C'est en raison de l'exemple qui m'est donné, de l'obéissance que nous devons tous à notre prince, que je m'y trouve; je ne prétends en retirer aucun profit; quant à la gloire, je sais combien est faible la part qui peut en revenir à un simple particulier comme moi; je n'y apporte ni entraînement, ni animosité.» Voyez-le pourtant le lendemain à son rang de bataille, au moment de l'assaut: il est transformé, il bout, il rougit de colère; cette fureur qu'il ne manifestait pas hier, cette haine qu'il a au cœur, ce sont le reflet étincelant de tant d'acier, le feu, le tintamarre que produisent les canons et les tambours, qui les ont fait sourdre en lui. «Quelle cause futile!» direz-vous. Comment! vous croyez qu'à cela il y a une cause? Il n'en est pas besoin pour agiter notre âme; une simple rêverie, qui n'a ni corps ni sujet d'être, la gouverne et la trouble. Que je me mette à faire des châteaux en Espagne, mon imagination s'y forge avantages et plaisirs dont mon âme tressaille d'aise et se réjouit. Combien de fois aussi ces mêmes songes font-ils que la colère et la tristesse nous envahissent, et que nous nous livrons à de fantastiques idées qui altèrent en nous le corps et l'âme. Que de grimaces peignant l'étonnement, le comique, la confusion, nos rêves amènent sur notre visage; que de soubresauts, d'agitations ne communiquent-ils pas à nos membres et à la voix! Ne dirait-on pas que cet homme, qui est seul, semble avoir la vision de gens en grand nombre avec lesquels il dispute, ou d'un démon intérieur qui le persécute? Interrogez-vous vous-mêmes sur la cause de semblables illusions; est-il dans la nature autre chose en dehors de nous, sur laquelle ce qui n'est pas ait action?--Cambyse, à la suite d'un songe où son frère lui était apparu comme devant devenir roi de Perse, le fit mourir; et ce frère, il l'aimait et avait toujours eu confiance en lui.--Aristodème, roi des Messéniens, se tua, parce que l'idée lui vint que je ne sais quel hurlement de son chien était de mauvais augure.--Le roi Midas, à la suite d'un songe déplaisant qu'il avait eu, en fit autant, tant il en éprouva de trouble et de contrariété.--C'est faire de la vie exactement le cas qu'elle vaut, que de la quitter pour un songe. Regardez cependant combien notre âme triomphe des misères qu'endure le corps, de sa faiblesse, de ce qu'il est en butte à toutes les offenses et altérations; il lui appartient vraiment bien d'en parler! «O premier argile, façonnée si malheureusement par Prométhée! Qu'il apporta donc peu de sagesse à la confection de son œuvre! Il n'a vu que le corps dans son art, sans se préoccuper de l'esprit; c'est pourtant par l'esprit qu'il eût dû commencer (Properce)!»

CHAPITRE V.

A propos de quelques vers de Virgile.

=La vieillesse est si naturellement portée vers les idées tristes et sérieuses que, pour se distraire, elle a besoin de se livrer quelquefois à des accès de gaîté.=--A mesure que nos réflexions ayant un caractère d'utilité, sont plus sérieuses et plus approfondies, elles deviennent plus embarrassantes et plus pénibles; le vice, la mort, la pauvreté, les maladies sont des sujets graves, sur lesquels nous ne pouvons méditer longtemps sans fatigue. Il faut avoir l'âme bien instruite des moyens de résister au mal et de le combattre, des règles qui font que notre vie et notre foi sont dans la voie droite, et souvent lui rappeler cette belle étude et l'y exercer; mais, si cette âme appartient à un milieu rentrant dans la catégorie générale, il faut procéder par intermittences et avec modération; elle s'affolerait, si on lui imposait une application trop continue.--J'avais besoin, quand j'étais jeune, de m'avertir et de me raisonner pour demeurer dans le devoir; car l'allégresse et la santé ne se prêtent guère, dit-on, aux raisonnements sérieux et sages; aujourd'hui que ma situation est autre, les misères de la vieillesse ne m'avertissent que trop, elles m'assagissent et me sermonnent. De l'excès de gaîté, je suis tombé dans celui de la sévérité, qui est un état plus fâcheux; c'est pourquoi, maintenant, de parti pris, je me livre un peu à la débauche, laissant parfois mon esprit s'abandonner à des pensées folâtres et d'un autre âge qui le reposent. Je ne suis, à cette heure, que trop rassis, trop lourd, trop mûr; les ans me sont chaque jour une leçon qui m'invite au calme et à la tempérance. Mon corps fuit tout écart et les redoute; c'est lui qui, à son tour, porte mon esprit à se ranger; à son tour il le régente et plus rudement et d'une façon plus impérieuse qu'il ne l'a été lui-même par lui; que je dorme ou que je veille, il ne me laisse pas chômer une heure sans m'entretenir de la mort, de la patience et de la pénitence. Je me défends aujourd'hui contre la tempérance, comme autrefois contre la volupté; elle me tire tellement en arrière, que j'en deviens stupide. Or, je veux demeurer maître de moi à tous égards; la sagesse, elle aussi, a ses excès et n'a pas moins besoin d'être modérée que la folie. Aussi, de peur que par excès de prudence je me dessèche, me tarisse et compromette mon état, dans les intervalles où mes souffrances me laissent du répit, «de peur que mon âme ne soit trop attentive à ses maux (Ovide)», je dévie tout doucement, je détourne les yeux de ce ciel orageux et nébuleux que j'ai devant moi et que, Dieu merci, je considère bien sans effroi mais non sans effort, ni sans que ma pensée s'y reporte; et me voilà m'amusant du souvenir des folies de ma jeunesse passée; «mon esprit, soupirant après ce qu'il a perdu, se rejette tout entier dans le passé (Pétrone)». Que l'enfant porte ses regards en avant de lui et le vieillard en arrière; n'est-ce pas là ce que signifiait le double visage de Janus! A ces moments, les ans peuvent m'entraîner s'ils le veulent, mais ce sera à reculons; tant que mes yeux pourront reconnaître cette belle saison qui pour moi n'est plus, j'y reporterai mes regards de temps à autre; si elle s'échappe de mon sang et de mes veines, du moins je ne veux pas en déraciner l'image de ma mémoire: «C'est vivre deux fois, que de vivre de sa vie passée (Martial).»

=Aussi Montaigne saisit-il toutes les occasions de goûter quelque plaisir et pense qu'il vaut mieux être moins longtemps vieux, que vieux avant de l'être.=--Platon recommande aux vieillards d'assister aux exercices, aux danses et à tous les jeux de la jeunesse, pour se réjouir par les autres de la souplesse et de la beauté physique qu'ils n'ont plus et se ressouvenir des grâces et des avantages de cet âge si verdoyant. Il veut que dans ces ébats dont ils seront les témoins, ils attribuent l'honneur de la victoire au jeune homme qui aura le plus distrait et causé de sensations agréables au plus grand nombre d'entre eux.--Autrefois, je notais comme journées extraordinaires les jours lourds et sombres; actuellement, ils sont passés chez moi à l'état d'habitude, ce sont les jours beaux et sereins qui sont devenus rares; je suis en passe de me féliciter, comme d'une faveur nouvelle, quand je ne souffre de nulle part. Je puis me chatouiller, je n'arrive plus à arracher un pauvre rire à ce méchant corps; je ne m'égaie qu'en idée et en songe, détournant par cette ruse les chagrins de la vieillesse; mais il me * faudrait certes bien quelque autre remède qu'un rêve! c'est un assaut où l'art lutte vainement contre la nature.--Quelle grande simplicité d'esprit que de prolonger, comme nous le faisons tous, les incommodités humaines, d'anticiper sur leur venue en nous sevrant des jouissances qui nous restent encore! Je préfère être vieux moins longtemps, que vieux avant de l'être; aussi les moindres occasions de plaisir que je puis rencontrer, je les saisis. Je sais bien par ouï dire qu'il existe quelques genres de volupté, telles que les satisfactions d'amour-propre, qui ne portent pas atteinte à la sobriété qu'il nous faut observer et qui sont fortes et glorieuses; mais elles relèvent de l'opinion, et l'opinion n'a pas sur moi un pouvoir suffisant pour me les faire désirer, car je ne les recherche pas tant magnanimes, magnifiques et fastueuses, que je ne les désire doucereuses, faciles et immédiates: «S'éloigner de la nature pour suivre le peuple, c'est prendre un guide peu sûr (Sénéque).» Ma philosophie est dans les actes, toute d'actualité et conforme à la nature; l'imagination y a peu de part. Que ne puis-je, par exemple, prendre encore plaisir à jouer aux noisettes et à la toupie! «Aux approbations de la foule je préfère le témoignage de ma conscience (Ennius).» La volupté est peu ambitieuse, elle s'estime assez riche par elle-même pour ne pas vouloir faire la dépense de ce que coûtent les réputations; elle aime mieux demeurer dans l'ombre. Il faudrait donner le fouet à un jeune homme qui ferait consister son plaisir à déguster les vins et les sauces; il n'est rien que je n'aie moins su faire et moins apprécier; c'est à cette heure que je l'apprends. J'en ai grand'honte, mais qu'y faire? j'ai encore plus de confusion des motifs qui m'y poussent.--A nous de rêver et de baguenauder; à la jeunesse le bon bout, à elle de soutenir sa réputation. Elle marche à la conquête du monde, à sa domination; nous, nous en venons: «A elle, les armes, les chevaux, les javelots, la massue, la paume, la nage, la course; à nous, vieillards, les dés et les osselets (Cicéron).» Les lois elles-mêmes nous renvoient au logis. Je ne puis moins faire, en dédommagement des piteuses conditions que je dois aux années, que de recourir aux jouets et aux amusettes comme fait l'enfance en laquelle nous retombons; la sagesse et la folie auront bien à faire pour, à elles deux et en s'y reprenant à tour de rôle, me soutenir et me venir en aide en cet état calamiteux qu'amène l'âge: «Mêle à ta sagesse un grain de folie (Horace).»--Je fuis de même les plus légères piqûres; celles qui, autrefois, ne m'eussent même pas éraflé, me transpercent aujourd'hui; souffrir commence à tant rentrer dans mes habitudes! «Pour un corps débile, la moindre atteinte est insupportable (Cicéron);--un esprit malade ne peut rien supporter de pénible (Ovide).» J'ai toujours été fort impressionnable et très susceptible à l'effet de la douleur; j'y suis plus sensible encore et de toutes parts accessible, «le moindre choc brise ce qui est déjà fêlé (Ovide)». Ma raison s'oppose bien à ce que je récrimine et me révolte contre les incommodités que la nature m'inflige, mais elle ne peut m'empêcher de les sentir; je courrais d'un bout du monde à l'autre, pour avoir une bonne année de tranquillité gaie et agréable, moi qui n'ai d'autre but que de vivre et d'être de bonne humeur. Je jouis assez souvent d'une tranquillité morose et stupide, mais elle m'endort et me fait mal à la tête; cela ne me suffit pas. Si, soit à la ville soit à la campagne, en France ou ailleurs, il y a quelqu'un ou quelque bonne compagnie, aimant son chez soi ou préférant voyager, qui s'accommoderaient des conditions dans lesquelles je suis, et moi des leurs, ils n'ont qu'à me faire signe, je leur amènerai aussitôt l'auteur des Essais en personne.

=Ce qu'il y a de pire dans la vieillesse, c'est que l'esprit se ressent des souffrances et de l'affaiblissement du corps.=--Puisque c'est le privilège de l'esprit de pouvoir échapper à la vieillesse, autant que je le puis je lui conseille de le faire; que même pendant cet âge, il verdisse, il fleurisse s'il est possible, comme le gui sur un arbre mort. Mais je crains bien d'avoir affaire à un traître; il est si étroitement lié au corps, qu'il m'abandonne continuellement pour le suivre et participer à sa déchéance. Alors je le prends à part, je le flatte, mais en vain; j'ai beau le détourner de cette liaison par trop intime, lui présenter et Sénèque et Catulle, les dames et les danses de la cour, si son compagnon a la colique, il semble qu'il l'ait aussi; les opérations mêmes qui lui sont propres, qui sont siennes, ne peuvent s'accomplir; elles font tout l'effet d'être figées; il n'y a aucune animation dans ce qui vient de lui si en même temps le corps n'en présente pas.

=La santé, la vigueur physique font éclore les grandes conceptions de l'esprit; la sagesse n'a que faire d'une trop grande austérité de mœurs.=--Nos maîtres ont eu tort, lorsque recherchant les causes des élans parfois extraordinaires de notre esprit, après les avoir attribués à une inspiration divine, à l'amour, à une exaltation guerrière, à la poésie, au vin, ils n'ont pas fait la part de la santé; de cette santé bouillante, vigoureuse, entière, sans souci, telle qu'autrefois la force de l'âge et la quiétude l'entretenaient en moi d'une façon continue. Ce feu de joie fait saillir en l'esprit, en plus de son pétillement naturel, des éclairs vifs et étincelants qui soulèvent les enthousiasmes les plus gaillards, pour ne pas dire les plus extravagants. Aussi n'est-ce pas merveille si un état contraire affaiblit mon esprit, l'immobilise et lui fait produire un effet opposé: «L'esprit perd sa vigueur dans un corps languissant (Pseudo-Gallus)»; et encore il voudrait que je lui sache gré de ce qu'à ces sollicitations il résiste beaucoup plus que cela n'arrive d'ordinaire chez la plupart des hommes! Au moins pendant que nous avons trêve, chassons les maux et les difficultés avec lesquels nous sommes aux prises: «Que la vieillesse se déride, lorsqu'elle le peut encore (Horace);--il est bon d'adoucir par l'enjouement les noirs chagrins de la vie (Sidoine Apollinaire).»--J'affectionne une sagesse gaie et sociable, et fuis une rudesse de mœurs par trop austères; toute mine rébarbative m'est suspecte «comme aussi la tristesse arrogante d'un visage renfrogné,--car dans cette foule de gens au maintien sévère se cache plus d'un débauché (Martial)». Je crois Platon de bon cœur, quand il dit que les humeurs, suivant qu'elles sont faciles ou difficiles, sont de grande influence sur la bonté ou la perversité de l'âme. Socrate avait une physionomie qui jamais ne variait, toujours sereine et riante; ce n'était pas comme le vieux Crassus qui avait sans cesse l'air mécontent et qu'on ne vit jamais rire. La vertu est foncièrement gaie et enjouée.

=Ceux qui se blesseront de la licence de cet ouvrage devront bien plutôt blâmer la licence de leurs propres pensées; quant à lui Montaigne, il ose dire tout ce qu'il ose faire; il croit du reste que la confession de ses fautes aura peu d'imitateurs.=--Je sais que parmi les gens qui se scandaliseront de la licence de mes écrits, s'en trouveront fort peu qui n'auraient à se scandaliser davantage de la licence de leurs pensées; j'écris bien suivant leur goût, mais j'offense leurs regards. Il est de bon ton de critiquer les écrits de Platon et de passer légèrement sur les relations qu'on lui prête avec Phédon, Dion, Stella, Archéanassa. «N'ayez pas honte de dire ce que vous n'avez pas honte d'approuver tout bas.» Je hais un esprit hargneux et triste qui glisse par-dessus les plaisirs de sa vie et ne songe qu'à ses peines, ne considère qu'elles, comme les mouches qui ne peuvent se tenir sur une surface bien polie et bien lisse et qui s'attachent et reposent sur ce qui est rugueux et raboteux, ou encore comme les ventouses qui ne recherchent et ne soutirent que le mauvais sang.

Du reste, je me suis fait une loi d'oser dire tout ce que j'ose faire, et vais jusqu'à regretter que toute pensée ne puisse être publiée; le pire de tous mes actes, la pire de toutes les situations en lesquelles je puis être, ne me semblent pas si laids, que je ne trouve de laideur et de lâcheté à ne pas oser les avouer. Chacun est discret quand il se confesse, on devrait bien l'être aussi quand on agit; la hardiesse dans la faute est quelque peu atténuée et maîtrisée par la hardiesse à la confesser; qui s'obligerait à tout dire s'obligerait à ne rien faire de ce qu'on est contraint de taire. Dieu veuille que cette licence excessive de ma part décide les autres à plus d'expansion, en tenant moins compte de ces vertus timorées et minaudières nées de nos imperfections, et que le sacrifice de ma modestie les amène à ce qui est raisonnable. Il faut, quand on veut les conter, reconnaître ses vices et les étudier; ceux qui les cachent aux autres, se les cachent d'ordinaire à eux-mêmes; ils ne les considèrent pas comme suffisamment dissimulés, s'ils les aperçoivent; ils les soustraient et les déguisent à leur propre conscience: «Pourquoi personne n'avoue-t-il ses vices? Parce que nous en sommes encore esclaves; il faut être éveillé pour raconter un songe (Sénèque).»--Les maux du corps se dessinent davantage quand ils acquièrent plus de gravité; nous constatons que ce que nous nommions rhume ou foulure est bel et bien la goutte. Les maux de l'âme, au contraire, deviennent moins saisissables à mesure qu'ils s'aggravent; celui qui en est le plus malade est celui qui le sent le moins; voilà pourquoi il faut souvent les examiner au grand jour, d'une main impitoyable qui les met à découvert et les arrache du fond de nos poitrines. Il en est des mauvaises actions comme des bonnes, leur confession est parfois à elle seule une satisfaction, et il n'est pas de faute dont la laideur puisse nous dispenser de la confesser.--Je souffre quand il me faut dissimuler, aussi j'évite de devenir le confident des secrets d'autrui, n'ayant guère le cœur à nier que je les connais; je puis les taire, mais les nier, je ne le puis sans faire effort et sans en éprouver du déplaisir. Pour bien garder un secret, il faut que ce soit dans notre nature et non par l'obligation que nous en avons. Quand on est au service des princes, c'est peu d'être discret si en même temps on n'est pas menteur. Si celui qui demandait à Thalès de Milet s'il devait nier par serment solennel avoir commis un adultère dont il était coupable, se fût adressé à moi, je lui eusse répondu qu'il ne devait pas se parjurer, un mensonge me paraissant pire encore que l'adultère. Thalès, au contraire, le lui conseilla pour parer à un plus grand mal par un moindre, solution qui n'aboutissait pas tant à faire choix entre deux maux, qu'à ajouter l'un à l'autre. A ce propos, disons en passant qu'un homme qui a de la conscience, est mis à son aise quand, en compensation d'une faute, on le met en présence de quelque entreprise périlleuse à laquelle il aura à satisfaire; mais que c'est le soumettre à une rude épreuve que de ne lui laisser le choix qu'entre deux fautes, ainsi qu'il arriva à Origène. Placé dans l'alternative de sacrifier aux idoles, ou de souffrir de servir à assouvir les appétits charnels d'un grand vilain Éthiopien qu'on lui présentait, Origène se résigna à la première de ces conditions, ce qui fut un gros péché, dit-on. Il faut convenir cependant que les femmes qui, de notre temps, conséquentes avec leurs idées fausses sur la religion, nous protestent qu'elles aimeraient mieux charger leur conscience de dix hommes que d'une messe, n'eussent pas éprouvé le même dégoût.

Si c'est une indiscrétion de publier ainsi ses erreurs, il n'y a pas grand danger qu'elle soit prise pour exemple et passe dans les usages; Ariston ne disait-il pas que les vents que les hommes redoutent le plus, sont ceux qui les découvrent. Il faut retrousser ce sot haillon qui cache nos mœurs. On envoie sa conscience dans les lieux de débauche et on se donne une contenance irréprochable; jusqu'aux traîtres et aux assassins qui s'attachent à l'observation des lois de l'étiquette, bornant là leur devoir. Ce n'est ni à l'injustice de se plaindre de l'impolitesse; ni à la malice, de l'indiscrétion. Il est dommage que le méchant ne soit pas en outre un imbécile et que la décence pallie ses méchancetés; ces enduits ne conviennent qu'à des cloisons intérieures bien bâties et en bon état, valant la peine qu'on les badigeonne pour en assurer la conservation.

=Ce que les hommes craignent le plus, c'est qu'une occasion ne mette leurs mœurs à découvert. Montaigne va maintenant entrer dans le vif de son sujet; il appréhende que ce chapitre ne fasse confiner son livre du salon de ces dames dans leur boudoir.=--Pour plaire aux Huguenots qui blâment notre confession en aparté et à l'oreille d'un tiers, je me confesse publiquement, en toute conviction et sincérité. Saint Augustin, Origène et Hippocrate ont publié leurs erreurs d'opinions; j'y ajoute, moi, mes erreurs de mœurs. J'ai le plus ardent désir de me faire connaître, et peu m'importe à quel prix, pourvu que ce soit sous mon vrai jour; car, pour mieux dire, je ne désire rien, mais j'éprouverais un mortel déplaisir à être pris pour autre que je ne suis par ceux auxquels il arrive de connaître mon nom. Celui qui n'a en vue que l'honneur et la gloire, qu'espère-t-il gagner en se produisant au monde sous un masque qui dérobe à la connaissance des foules ce qu'il est réellement? Louez un bossu de sa belle taille, il ne saurait faire autrement que de considérer cet éloge comme une injure; si vous êtes un lâche et qu'on vous honore comme un vaillant, est-ce de vous dont on parle? on vous prend pour un autre; le croire, c'est faire comme celui qui se montrait fier des saluts qu'on lui adressait, le prenant pour le maître de la troupe, lui qui n'était qu'un des moindres personnages de sa suite.--Le roi de Macédoine Archélaus passant dans une rue, quelqu'un lui versa de l'eau sur la tête; les assistants l'excitaient à le punir: «Oui, leur dit-il, seulement ce n'est pas sur moi qu'il a versé de l'eau, mais sur celui pour lequel il me prenait.»--Socrate répondait à un autre qui lui disait qu'on médisait de lui: «Non, il n'y a rien en moi de ce que disent ces gens.»--Quant à moi, je ne saurais aucun gré à qui me louerait d'être un bon pilote, d'avoir beaucoup de modestie ou de chasteté; et pareillement, je ne me considérerais non plus comme offensé par qui dirait de moi que je suis un traître, un voleur ou un ivrogne. Ceux qui ne se connaissent pas, peuvent se repaître d'approbations qu'ils ne méritent pas; moi, je ne le puis, parce que je me vois, me scrute jusqu'au fond des entrailles et sais bien ce qui m'appartient; il me plaît qu'on me loue moins, pourvu qu'on me connaisse mieux; on pourrait me tenir pour un sage dans des conditions de sagesse que je tiens être de la sottise. Alors que mes Essais sont lus communément par les dames et traînent sur les meubles de leur salon, ce chapitre va les faire passer dans leur boudoir où elles les liront en cachette; j'avoue que c'est surtout en tête-à-tête que j'aime leur société, en public elle manque de saveur et ne constitue plus une faveur.--Dans nos adieux, nous exagérons, au delà de ce qui est d'ordinaire, l'affection que nous portons à ce que nous abandonnons; en train de quitter les jeux de ce monde, ce sont ici les dernières accolades que nous nous donnions, eux et moi.

=Comment se fait-il que l'acte par lequel se perpétue le genre humain, paraisse si honteux qu'on n'ose le nommer?=--Revenons-en à notre thème. Qu'a donc fait aux hommes l'acte génital, pourtant si naturel, si nécessaire, si juste, pour que nous n'osions pas en parler sans en avoir honte, et pour l'exclure des conversations sérieuses et de bon ton? Nous disons hardiment: tuer, dérober, trahir; et cet autre mot, nous n'osons le prononcer qu'entre les dents. Serait-ce parce que moins nous en parlons, plus nous y pensons? Il y a lieu de remarquer en effet que les mots les moins en usage, qu'on n'écrit guère et sur lesquels on se tait le plus, sont ceux qu'on sait le mieux et qui sont le plus généralement connus; celui-ci, quel que soit l'âge, quelles que soient les mœurs, nul ne l'ignore non plus que le pain; il est imprimé en chacun de nous, sans qu'il ait été prononcé, sans qu'il se soit fait entendre ou ait été vu; et le sexe qui en use le plus, est celui auquel il est imposé de s'en taire davantage. Ce qu'il y a de remarquable *, c'est que nous avons mis cet acte sous la sauvegarde du silence, d'où c'est un crime de l'arracher, même pour l'accuser et le juger; nous n'osons le critiquer qu'en usant de périphrases et en ayant recours à des formes imagées. Quelle insigne faveur pour un criminel d'être si exécrable que la justice estime qu'il ne doit être ni touché, ni vu et qui, grâce à la dureté de la condamnation qui le frappe, demeure libre et sauf. N'en est-il pas de lui comme des livres qui se répandent et se vendent d'autant plus qu'ils sont interdits? Quant à moi, je me rallie à ce qu'en dit Aristote: «Acte pudique, qui pare la jeunesse et attire des reproches à la vieillesse.»--Les vers suivants avaient cours dans l'école ancienne, qui est plus dans mes idées que l'école moderne parce que j'estime que les vertus y étaient plus grandes et les défauts moindres: «Ceux qui fuyant par trop Vénus l'esquivent, sont en faute autant que ceux qui par trop la suivent (Plutarque).» «O déesse, seule tu gouvernes la nature; sans toi, rien ne voit la lumière du jour, rien n'est gai, rien n'est aimable (Lucrèce).»

=Pourquoi avoir voulu brouiller les Muses avec Vénus? leur accord leur sied si bien, ainsi qu'en témoignent les vers de Virgile où le poète décrit une entrevue amoureuse de cette déesse avec Vulcain.=--Je ne sais qui a pu brouiller Pallas et les Muses avec Vénus, et les mettre en froid avec l'Amour; je ne vois aucunes divinités qui se conviennent mieux et qui ne doivent davantage les unes aux autres. Qui enlèverait aux Muses leurs productions inspirées par l'amour, leur déroberait le plus beau sujet sur lequel elles ont à s'exercer et ce qu'il y a de plus noble dans leurs œuvres; qui ferait perdre à l'Amour le concours que lui prêtent la poésie et les services qu'elle lui rend, l'affaiblirait en le privant ainsi des meilleures de ses armes; ce serait entacher d'ingratitude et d'inintelligence ce dieu essentiellement sociable et bienveillant et ces déesses protectrices de l'humanité et de la justice.--Il n'y a pas si longtemps que j'ai dû renoncer à son culte et cessé de faire partie de ses adorateurs, pour que je ne conserve pas le souvenir précis de sa force et de sa valeur: «Je sens encore les brûlures d'une ancienne flamme (Virgile)». La fièvre laisse après elle un reste d'agitation et de chaleur: «Heureux si, dans mes années d'hiver, ce reste de chaleur ne m'abandonne pas (Jean Second)»; et, si épuisé et alourdi que je suis, j'éprouve quelque peu encore les effets affaiblis de cette ardeur passée: «Telle la mer Égée, battue par l'Aquilon ou le Notus, ne s'apaise pas subitement après la tempête; longtemps tourmentée, elle s'agite et gronde encore (Le Tasse).» Mais autant que je puis m'y connaître, la force et la valeur de ce dieu sont présentées plus vives et plus animées dans les descriptions qu'en donne la poésie, qu'elles ne le sont dans la réalité: «Le vers du poète a des doigts et chatouille (Juvénal)»; elle sait donner à l'Amour je ne sais quel air plus langoureux que celui qu'il revêt; et Vénus, dans la plus complète nudité, n'est ni si belle, si vive, si haletante que la peint Virgile dans ce passage: «Elle dit, et, comme il hésite, la déesse l'entoure mollement de ses beaux bras plus blancs que la neige et l'échauffe dans un embrassement. A ce contact, Vulcain sent renaître son ardeur accoutumée, une chaleur qu'il connaît bien l'envahit de toutes parts, et jusque dans la moelle des os. Ainsi brille l'éclair dans la nuée pourfendue par le tonnerre et qui, de ses rubans de feu, sillonne les nuages épars dans les airs..... Enfin, Vulcain satisfait aux sollicitations amoureuses de son épouse et, incarné en elle, s'abandonne tout entier aux charmes d'un sommeil réparateur.»

=Le mariage diffère de l'amour; contracté en vue de la postérité, les extravagances amoureuses doivent en être bannies; du reste ceux auxquels l'amour seul a présidé, plus que tous autres ont tendance à mal tourner.=--Ce que j'observe dans cette description, c'est que Virgile nous dépeint une Vénus bien passionnée pour une épouse; dans ce marché, dicté par la sagesse, qu'est le mariage, les appétits sont moins folâtres, les ébats moins tumultueux et plus tempérés. L'amour hait toute union contractée en dehors de son intervention exclusive, et ne participe que faiblement aux rapprochements sexuels qui ont été préparés et s'accomplissent à tout autre titre, comme c'est le cas dans le mariage où des considérations d'alliances, de situations de fortune y ont, avec raison, autant et plus de part que les grâces et la beauté. On ne se marie pas pour soi; quoi qu'on dise, on se marie au moins autant, sinon plus, pour sa famille et sa postérité; les conditions dans lesquelles s'effectue un mariage et les résultats qu'il doit produire, intéressent notre race, bien au delà de nous-mêmes; c'est pourquoi il me plaît de les voir négocier par des intermédiaires plutôt que par les intéressés, nous en rapportant plus au sentiment d'autrui qu'au nôtre, principe qui va bien à l'encontre des idées de ceux qui sont pour les mariages d'inclination. Aussi est-ce commettre une sorte d'inceste que de se livrer, dans ces rapports vénérables et sacrés entre mari et femme qui se proposent d'engendrer, à toutes les violences et extravagances de l'amour en folie, ce que je crois avoir déjà exprimé précédemment; il faut, dit Aristote, approcher sa femme avec réserve et avec calme, de peur que des caresses trop lascives n'éveillent en elle le plaisir à un degré qui la mette hors d'elle plus que de raison. Ce qu'il prône en faisant appel à la conscience, les médecins le répètent au nom de la santé: «Un plaisir trop chaleureux, trop voluptueux, trop souvent renouvelé, altère la semence et empêche la conception»; ils disent encore que «ces attouchements empreints de langueur, comme le veut ici la nature, pour que le résultat réponde à l'attente et soit fécond, doivent n'avoir lieu que rarement et à de notables intervalles», «afin que la femme saisisse plus avidement les dons de Vénus et les recèle profondément dans son sein (Virgile)». Je ne connais pas de mariages qui soient plus rapidement troublés et arrivent plus tôt à tourner mal, que ceux auxquels ont conduit la beauté et les désirs amoureux. Il faut à cette union des bases plus solides et de plus longue durée; on ne doit s'y engager qu'avec circonspection, un entraînement irréfléchi n'y vaut rien.

=L'amour ne fait pas partie intégrante du mariage, pas plus que la vertu n'est liée d'une manière absolue à la noblesse. Digression sur le rang en lequel sont tenus les nobles dans le royaume de Calicut.=--Ceux qui pensent honorer le mariage en y joignant l'amour, me font le même effet que ceux qui, pour rehausser la vertu, tiennent que la noblesse et elle sont même chose. Elles sont quelque peu parentes, mais que de différences entre elles! c'est erreur de mêler leurs noms et leurs titres; les confondre, c'est faire tort soit à l'une, soit à l'autre. La noblesse est une belle qualité, qui a été introduite avec raison; mais c'est une qualité qui est octroyée par autrui et peut échoir à un homme de rien et vicieux; aussi est-elle beaucoup moins estimée que la vertu. Si c'en est une, c'est une vertu artificielle et apparente qui dépend des temps et de la fortune; qui, suivant les pays, revêt des formes différentes: vivante et mortelle, elle n'a pas de naissance non plus que le Nil dont la source est inconnue; elle a une généalogie et est un bien de communauté; elle se transmet comme elle a été acquise; elle crée des obligations bien faiblement observées. La science, la force, la bonté, la beauté, la richesse et toutes les autres qualités se communiquent et on peut en trafiquer; la noblesse ne sert qu'à celui qui la possède, elle est de nul emploi pour autrui.--On soumettait à l'un de nos rois de se prononcer entre deux candidats présentés pour une même charge, dont l'un était gentilhomme et l'autre ne l'était pas; il prescrivit que sans tenir compte de cette qualité, on choisit celui qui avait le plus de mérite; mais qu'à mérite égal, on eût égard à la noblesse; c'était assigner bien exactement à celle-ci le rang qu'elle doit occuper.--A un jeune homme qui ne s'était pas encore révélé et qui demandait à succéder, dans la charge qu'il occupait, à son père qui était un homme de valeur et qui venait de mourir, Antigone répondait: «Mon ami, pour l'attribution de ces bénéfices, je ne tiens pas tant compte de la noblesse de mes soldats, que des preuves de courage qu'ils ont données.» Il ne saurait en effet en être de cela comme à Sparte, où dans les divers offices à remplir auprès des rois: trompettes, ménétriers, cuisiniers, les enfants étaient admis à succéder à leurs pères, quelle que fût leur ignorance en la matière et avant tous autres, si expérimentés que fussent ceux-ci dans la partie.--Dans le royaume de Calicut, les nobles constituent une espèce au-dessus du commun des mortels; le mariage leur est interdit, ainsi que toute profession autre que celle des armes; les hommes peuvent avoir autant de concubines qu'ils veulent, et pareillement les femmes autant de galants qu'il leur plaît, sans que jamais il s'élève de jalousie dans tout ce monde; mais c'est un crime capital et irrémissible de prendre ces concubines et ces galants en dehors de leur propre caste. Ils se tiennent pour souillés par le simple contact de quiconque n'est pas des leurs et vient à les frôler en passant; c'est une atteinte tellement grave et injurieuse, qu'ils tuent tous ceux qui les approchent seulement d'un peu trop près; de telle sorte que les gens des classes notées d'infamie, qui circulent par la ville, sont tenus de crier au tournant des rues, comme font les gondoliers de Venise, pour éviter de se heurter; et les nobles leur commandent de se jeter du côté qui leur convient: de la sorte ceux-ci évitent une tache qu'ils estiment ne jamais pouvoir être effacée et ceux-là une mort certaine. Nulle période de temps si longue soit-elle, nulle faveur du prince, nul service rendu, pas plus que la vertu ou la richesse ne peuvent faire que, dans ce pays, un roturier devienne noble; coutume à l'appui de laquelle vient encore la défense de se marier entre gens de métiers différents; une fille de famille de cordonniers ne peut épouser un charpentier; les parents sont dans l'obligation de préparer leurs enfants à exercer la profession de leurs pères à l'exclusion de toute autre, ce qui maintient les distinctions sociales et fait que les situations de chacun vont se poursuivant sans jamais se modifier.

=Un bon mariage, s'il en est, est une union faite d'amitié et de confiance; il n'est pas d'état plus heureux dans la société humaine.=--Un bon mariage, s'il en existe, refuse de se nouer sous les auspices de l'amour et de l'admettre en tiers; il doit plutôt viser à être un pacte d'amitié. C'est une douce association de deux existences, pleine de constance, de confiance, d'un nombre infini d'utiles et solides services et d'obligations réciproques. Aucune femme, qui en a savouré les délices, «unie par l'hymen à l'homme de son choix (Catulle)», ne voudrait tenir lieu de maîtresse à son mari; si elle a part à son affection comme épouse, elle y est en position bien plus honorable et plus sûre. Si ailleurs il soupire et fait l'empressé, qu'on lui demande, à ce moment, à qui, de sa femme ou de sa maîtresse, il préfère voir arriver une mésaventure honteuse? quelle est celle des deux dont l'infortune l'affligerait le plus? à laquelle il désire le plus de grandeur? il n'y a pas de doute que ce ne soit à celle qui lui est unie par un mariage en bonnes conditions.

Par cela même qu'on en voit si peu de bons, on peut en apprécier le prix et la valeur. Tout bien considéré, il n'est rien dans notre société qui soit plus beau qu'un tel mariage. C'est là une institution dont nous ne pouvons nous passer et nous l'avilissons à qui mieux mieux; il en advient comme de ce qui se voit aux cages d'oiseaux: ceux qui sont dehors, se désespèrent de n'y pouvoir entrer; ceux qui sont dedans, ont le même désir d'en sortir. Socrate auquel on demandait ce qui valait le mieux de prendre femme ou de n'en pas prendre, répondit: «Que vous fassiez l'un ou l'autre, vous vous en repentirez.» C'est une association de laquelle on peut justement dire: «L'homme est à l'homme, ou un dieu (Cécilius), ou un loup (Plaute)»; il faut que de nombreuses qualités se rencontrent pour la créer. En ce temps-ci, les âmes simples chez le peuple s'y prêtent volontiers, parce que les plaisirs, la curiosité et l'oisiveté n'occupent pas en eux une place prépondérante; par contre, les caractères portés à la débauche, comme est le mien, qui sont rebelles à toutes liaisons et obligations de quelque nature que ce soit, y sont moins propres: «Il m'est plus doux de vivre exempt de cette chaîne (Pseudo-Gallus).»

=Montaigne a cédé à l'exemple et aux usages, mais il répugnait au mariage; il en a, nonobstant, observé les lois à un degré dont il ne se croyait pas capable; ceux qui se marient avec la résolution contraire ont grand tort.=--A suivre mon inclination naturelle, je me serais enfui plutôt que d'épouser la sagesse en personne, si elle m'eût voulu; mais nous avons beau dire, les coutumes et les usages admis de tous nous entraînent. La plupart de mes actes sont une conséquence des exemples que j'ai eus sous les yeux, bien plus qu'ils ne découlent de mes préférences; à celui-ci notamment je ne suis pas venu de moi-même, on m'y a amené; j'y ai été porté par des circonstances qui y étaient étrangères, car même les choses qui présentent des inconvénients peuvent, par le fait de quelques particularités et accidents, devenir acceptables, et il n'en est aucune si laide, si vicieuse, si évitable soit-elle, qui ne puisse en arriver là, tant les dispositions de l'homme sont versatiles. J'y ai été porté, certainement plus mal préparé alors et plus à contre-cœur que je ne le suis aujourd'hui après en avoir essayé; et, pour si licencieux qu'on me tienne, j'ai, en vérité, plus sévèrement observé les lois du mariage que je ne l'avais promis et espéré. Il n'est plus temps de se montrer récalcitrant, quand on s'est laissé entraver; il faut se garder d'engager imprudemment sa liberté, mais après qu'on en a accepté les obligations, il faut observer les lois d'un devoir qui est réciproque, ou au moins faire effort à cet effet.--Ceux qui se prêtent à ce marché avec des sentiments de haine et de mépris, en agissent d'une façon fort injuste, qui deviendra pour eux une source de difficulté; et les femmes qui acceptent comme un oracle sacré, cette belle règle que je les vois se passer de mains en mains: «Sers ton mari comme ton maître, et t'en garde comme d'un traître», ce qui veut dire: «Conserve vis-à-vis de lui une déférence contrainte, hostile et méfiante», se rallient à un cri de guerre et de défi qui, lui aussi, est injurieux et sera la source de relations difficiles. Je n'ai pas assez d'énergie pour me jeter dans une voie aussi épineuse; et à vrai dire, je n'en suis pas encore arrivé à cette perfection d'habileté et de galanterie d'esprit qui fait confondre raison avec injustice, et tourner en ridicule tout ordre, toute règle qui ne s'accordent pas avec mes désirs; de ce que je hais la superstition, je ne me jette pas, tête baissée, dans l'irréligion. Si on ne satisfait pas toujours au devoir, encore faut-il toujours le reconnaître et l'aimer; et c'est une trahison que de se marier, sans remplir ses obligations conjugales. Assez sur ce point, continuons.

=Différence entre le mariage et l'amour; une femme peut céder à un homme dont elle ne voudrait pas pour mari.=--Virgile nous dépeint un mariage où règne l'accord, qui satisfait aux convenances et dans lequel cependant il n'y a pas beaucoup de loyauté. A-t-il voulu dire qu'il n'est pas impossible de céder aux instigations de l'amour, tout en se réservant de satisfaire dans une certaine mesure aux devoirs matrimoniaux; qu'on peut manquer à ces devoirs, sans s'y dérober tout à fait? il y a des valets qui volent leurs maîtres, sans pour cela les haïr!--La beauté, l'opportunité, la destinée, car la destinée y met aussi la main: «Il y a une fatalité qui pèse sur ces organes que cachent nos vêtements, car si les astres ne te protègent, il ne te servira de rien d'avoir les plus belles apparences de virilité (Juvénal)», toutes ces causes font que l'épouse s'attache à un étranger, sans se livrer pourtant si complètement à lui qu'il ne subsiste encore quelque lien par lequel elle tient à son mari. Ce sont là deux idées distinctes, qui procèdent différemment et ne sauraient être confondues: Une femme peut se donner à tel individu qu'elle ne voudrait absolument pas pour époux, je ne dis pas en raison seulement de sa situation dans le monde, mais pour lui-même. Peu de gens ont épousé des amies, qui ne s'en soient repentis; cela se voit jusque dans l'autre monde; quel mauvais ménage a fait, dit-on, Jupiter avec sa femme qu'il avait connue avant le mariage et avec laquelle il avait déjà fait l'amour! C'est ce qui se traduit par: «Se soulager dans un panier et le mettre ensuite sur sa tête.» J'ai vu de mon temps dans des milieux fort honorables le mariage mettre fin à l'amour entre personnes qui le pratiquaient d'une façon immorale et scandaleuse; c'est qu'aussi ce sont là deux états qui relèvent de considérations qui sont bien loin d'être les mêmes. Nous sommes portés, de nous-mêmes, à deux choses différentes et qui se contrarient. Isocrate disait qu'Athènes était une ville qui plaisait, à la mode de ces femmes qu'on fréquente parce qu'elles se prêtent à l'amour; chacun aimait à s'y promener et à y passer un moment, mais nul ne l'aimait en vue de l'épouser, c'est-à-dire pour y élire domicile et y passer sa vie.--J'ai vu avec dépit des maris haïr leurs femmes, pour cette seule raison qu'ils avaient des torts envers elles. Au moins ne faudrait-il pas les aimer moins parce qu'on s'est mis en faute; le repentir et la compassion devraient au contraire nous les rendre plus chères.

=Nos lois sont trop sévères envers les femmes; nous voulons qu'elles maîtrisent leurs désirs plus ardents que les nôtres que nous n'essayons pas même pas de modérer.=--Les buts poursuivis sont autres, ajoutait Isocrate, sans toutefois être incompatibles. Le mariage a pour lui son utilité, sa légitimité, son honorabilité, sa permanence; il procure un plaisir modéré, mais qui s'étend à tout. L'amour, lui, ne vise que le plaisir, mais il est vrai qu'il est plus excitant, plus vif, plus pénétrant; c'est un plaisir qu'attise la difficulté et où il faut du piquant, du mordant; ce n'est plus l'amour, s'il n'a ni ses flèches, ni son feu. Dans le mariage, les dames se donnent à nous avec trop de prodigalité, ce qui émousse l'acuité de notre affection et de nos désirs. Voyez combien, pour éviter cet inconvénient, Lycurgue et Platon se donnent de peine dans leurs lois.

Les femmes ne sont pas du tout dans leur tort, quand elles refusent de reconnaître les règles de conduite qu'a posées la société, d'autant que ces règles faites par les hommes, l'ont été sans leur participation. Par la force même des choses, ce sont constamment entre elles et nous des finasseries et de petites querelles; et dans les moments mêmes où, d'un consentement réciproque, nous sommes le plus étroitement unis à elles, il y a désordre et dispute. De l'avis de ce même Isocrate, nous ne tenons pas suffisamment compte de ce que nous savons cependant bien, que la femme est, sans comparaison, plus ardente que l'homme aux effets de l'amour. Ce prêtre de l'antiquité, qui fut tantôt homme, tantôt femme et «connaissait les plaisirs des deux sexes (Ovide)», en a témoigné.--Nous avons aussi à cet égard les déclarations que nous tenons de leur propre bouche, faites autrefois en des siècles différents, par un empereur et une impératrice de Rome, passés maîtres et des plus fameux en la matière: lui, en une nuit, dépucela il est vrai jusqu'à dix vierges sarmates ses captives; mais elle, dans le même laps de temps, se livra bel et bien vingt-cinq fois, changeant de compagnie suivant qu'il en était besoin, ou que la fantaisie l'en prenait: «jusqu'à ce que, épuisée mais non rassasiée, elle dût s'arrêter brûlante encore de volupté (Juvénal)».--Relevons également le différend soulevé en Catalogne par une femme qui se plaignait des assauts par trop répétés qu'elle avait à subir de la part de son mari; plainte motivée, suivant moi, moins par l'incommodité qu'elle en éprouvait (c'eût été là un miracle et je ne crois aux miracles qu'en matière de foi), que pour, en se soustrayant partiellement sous ce prétexte à cet acte base fondamentale du mariage, contester l'autorité du mari sur la femme et montrer que l'humeur querelleuse et la malice de ce sexe vont plus loin que la couche nuptiale et foulent aux pieds jusqu'aux dons et aux douceurs dont nous sommes redevables à Vénus. A cette plainte, le mari, doué, à la vérité, d'un tempérament exceptionnellement brutal, répondait que, même les jours de jeûne, il ne savait se passer de l'approcher moins de dix fois. L'affaire donna lieu à cet arrêt singulier de la reine d'Aragon, rendu après mûre délibération du conseil, par lequel cette bonne souveraine, afin d'établir une règle et fixer les idées sur la modération et la réserve à apporter en tous temps, dans les rapports entre époux légalement unis, ordonnait comme limite légitime et nécessaire de ces rapprochements le nombre de six par jour; le dit arrêt, disait la reine, restreignant et sacrifiant de beaucoup les besoins et les désirs de son sexe «pour établir une règle d'application facile et par conséquent permanente et immuable». Sur quoi, les docteurs comparant ces besoins avoués à ceux de l'homme, de s'écrier: «Quels doivent donc être l'appétit et l'ardeur amoureuse de la femme, puisqu'il faut en arriver à ce degré, pour y satisfaire dans des conditions raisonnables, prévenir tout écart et sauvegarder leur vertu», alors que Solon, le modèle de ceux qui veulent que toute chose soit réglée par la loi, ne taxe cette fréquentation de la femme par le mari qu'à trois fois par mois, afin que celui-ci soit toujours en mesure de remplir ce devoir!--Et c'est, dis-je, nonobstant cette donnée, et tout en admettant que chez la femme les besoins de cette nature sont plus grands que chez l'homme, que nous avons été leur imposer la continence, à elles exclusivement, allant jusqu'à édicter à cet égard les châtiments les plus sévères et même la peine de mort.

=Il n'y a pas de passion plus impérieuse, et nous nous opposons à ce qu'elles en tempèrent les effets ou reçoivent entière satisfaction.=--Il n'y a pas de passion plus impérieuse que celle-ci à laquelle nous voulons qu'elles seules résistent, non simplement dans la mesure que cela comporte, mais comme à un vice abominable, exécrable, pire que l'irréligion et le parricide; tandis que nous autres hommes, nous nous y abandonnons sans que ce soit pour nous une faute, sans que cela nous vaille un reproche. Ceux d'entre nous qui ont essayé d'en triompher, ont assez avoué quelle difficulté ils ont éprouvée, ou plutôt en quelle impossibilité ils ont été d'y parvenir, bien qu'ayant eu recours à un régime spécial pour mater, affaiblir et refroidir les révoltes de la chair; et elles, nous les voulons, au contraire, bien portantes, vigoureuses, bien à point, en bonnes dispositions et chastes tout à la fois; c'est-à-dire chaudes et froides en même temps!--Le mariage qui, à ce que nous prétendons, doit les empêcher de se consumer, leur procure en l'état de nos mœurs bien peu d'apaisement: si le mari qu'elles prennent est encore à un âge où le sang bouillonne, il se fera gloire de se dépenser ailleurs: «Aie enfin de la pudeur, Bassus, ou allons en justice; tu m'as vendu cet organe, je l'ai payé très cher, il n'est donc plus à toi (Martial).» C'est à bon droit que Polémon le philosophe fut cité en justice par sa femme, parce qu'il allait semant en terrain stérile la semence qu'il eût dû répandre en terrain propice à la fécondation. Quant aux femmes qui épousent des hommes usés, elles sont, bien que mariées, dans une condition pire que les vierges et les veuves. Nous les tenons pour suffisamment loties, dès qu'elles ont un homme auprès d'elles, comme firent les Romains quand ils tinrent pour violée Clodia Læta que Caligula avait approchée, quoiqu'il fût avéré qu'il ne l'avait pas possédée, tandis qu'au contraire, par là, on avive en elles ce besoin de la nature, l'attouchement et la compagnie d'un mâle quel qu'il soit, réveillant la chaleur de leurs sens, qui demeureraient plus calmes si on les laissait seules. Aussi, est-ce vraisemblablement dans le but de rendre, par ce moyen et ses effets, leur chasteté plus méritoire, que Boleslas roi de Pologne et Kinge sa femme, selon un vœu formé de commun accord le jour même de leurs noces, se privèrent, bien que couchant ensemble, ce jour-là et à tout jamais, des satisfactions que leur permettait le mariage.

=L'éducation qu'on donne aux jeunes filles, tout opposée à ce qu'on exige d'elles, éveille constamment en elles ce sentiment; elles n'entendent parler que d'amour et ce qu'on leur en cache, souvent maladroitement, elles le devinent.=--Nous les formons dès l'enfance en vue de les préparer à l'amour; leurs grâces, leur parure, leur savoir, leur langage, toute leur éducation sont dirigés en conséquence; leurs gouvernantes ne cessent d'en entretenir leur imagination, ne serait-ce qu'en s'appliquant continuellement à les en dégoûter. Ma fille (le seul enfant que j'aie) est à l'âge où les lois tolèrent que se marient celles chez lesquelles les sens parlent de bonne heure; son développement est tardif, elle est fluette et d'un tempérament lymphatique, contre lequel ne réagit pas sa mère qui l'élève près d'elle, la produisant peu, si bien qu'elle ne fait que commencer à se défaire des naïvetés de l'enfance. Elle lisait ces jours-ci, devant moi, un livre français où se rencontrait le mot «fouteau», qui sert parfois à désigner un arbre assez connu; la femme chargée de s'occuper d'elle, l'arrêta court et assez rudement sur ce mot à double sens, lui faisant sauter le passage scabreux où il figurait. Je la laissai faire pour ne pas troubler sa manière ordinaire de procéder dans laquelle je n'interviens pas; mais il faut convenir que la direction imprimée à la femme est bien singulière et qu'elle est à changer. Ou je me trompe bien, ou la fréquentation de vingt laquais pendant six mois n'aurait pas fait travailler l'imagination de ma fille pour trouver l'usage et la signification de l'autre sens de ces syllabes incriminées, comme le fit cette bonne vieille par sa réprimande et son interdiction de les prononcer: «La vierge nubile se plaît à apprendre des danses lascives, jusqu'à s'en courbaturer les membres; elle rêve dès l'enfance à des amours impudiques (Horace).»--Lorsque les femmes viennent à se relâcher un peu de leur attitude cérémonieuse, qu'elles se laissent aller à parler en toute liberté, nous ne sommes que des enfants, comparés à elles, sous le rapport de ce qu'elles savent sur ce sujet. Écoutez-les causer de nos poursuites et des propos que nous leur tenons, vous arriverez bientôt à vous convaincre que nous ne leur apprenons rien qu'elles ne sachent et sur quoi elles ne soient éclairées autrement que par nous. Serait-ce, comme le dit Platon, parce que, dans une vie antérieure, elles ont été garçons et adonnées à la débauche? Je me trouvais une fois dans un endroit, d'où j'entendais, sans que ma présence pût être soupçonnée, une conversation qu'elles tenaient; que ne puis-je la reproduire? Sainte Vierge, me dis-je, nous pouvons bien, à cette heure, pour acquérir de l'habileté, étudier les phrases d'Amadis et les vocabulaires de Boccace et de l'Arétin, c'est vraiment bien employer notre temps! Il n'est pas un mot, pas un acte, pas une rouerie qu'elles ne connaissent mieux que nos livres ne les relatent; elles ont cela dans le sang, «Vénus elle-même le leur a inspiré (Virgile)»; ces bons maîtres d'école que sont la nature, la jeunesse, la santé le leur soufflent continuellement dans l'âme, elles n'ont que faire de l'apprendre, elles l'engendrent: «Jamais colombe, ou tel autre oiseau plus lascif encore que vous pourrez nommer, n'a, par de douces morsures, sollicité plus amoureusement les baisers, qu'une femme qui s'abandonne à sa passion (Catulle).»

=Du reste, c'est l'amour, c'est l'union des sexes qui est la grande affaire de ce monde; aussi ne faut-il pas s'étonner si les plus grands philosophes ont écrit sur ce sujet.=--Si la fougue naturelle de leurs désirs n'eût été un peu tenue en bride par la crainte et les idées d'honneur qu'on leur a inculquées, nous prêterions tous au ridicule. Tout le mouvement du monde a cette conjonction des sexes pour objectif et aboutit à elle; elle se retrouve partout; elle est le centre vers lequel tendent toutes choses. Il subsiste encore des ordonnances de Rome antique et sage, traitant de questions afférentes à l'amour; Socrate donne des préceptes pour l'instruction des courtisanes; «souvent ces petits livres qui tiennent sur les coussins de soie de nos belles, sont l'ouvrage de Stoïciens (Horace)». Zénon, dans ses lois, va jusqu'à parler des écarquillements et des secousses qui se produisent dans le dépucelage. Sur quoi portaient le livre du philosophe Straton, intitulé «l'Œuvre de chair»; ceux de Théophraste ayant pour titre, l'un «l'Amoureux», l'autre «de l'Amour»; celui d'Aristippe, «Délices des temps passés»? A quoi tendaient les descriptions si étendues, si imagées de Platon, des pratiques amoureuses * autrement éhontées, auxquelles on se livrait de son temps; l'ouvrage «de l'Amoureux», de Démétrius de Phalère; «Clinias, ou l'amoureux malgré lui», d'Héraclide du Pont; celui d'Antisthène, «des Noces ou l'art de faire les enfants»; et cet autre du même auteur, «du Maître et de l'amant»; celui d'Ariston, «des Ébats amoureux»; ceux de Cléanthe, «de l'Amour» et «de l'Art d'aimer»; les dialogues amoureux de Sphéreus; la fable, effrontée au dernier point, de Jupiter et de Junon, par Chrysippe, et les cinquante lettres si lascives qu'il a écrites? Je laisse de côté les ouvrages des philosophes de l'école d'Épicure, qui était favorable à la volupté et la prônait.--Aux temps anciens, cinquante divinités étaient préposées à cet acte, et il a existé une nation où, pour endormir la concupiscence de ceux qui venaient faire leurs dévotions, on avait dans les temples des filles * et des garçons dont on pouvait se procurer la jouissance; il entrait dans le cérémonial du culte, d'en user avant d'approcher des autels: «Parce que l'incontinence est nécessaire pour observer la continence, et que l'incendie s'éteint par le feu.»

=Dans l'antiquité, les organes de la génération étaient déifiés; aujourd'hui comme alors, tout, du fait de l'homme comme de celui de la nature, rappelle constamment l'amour aux yeux de chacun.=--Dans la majeure partie du monde, cette pièce de notre corps était déifiée; dans une contrée, il y en avait qui se l'écorchaient pour en offrir et en consacrer quelque parcelle à la divinité, tandis que c'était leur semence que d'autres offraient et consacraient. Dans une autre région, les jeunes gens se la perçaient en public et, dans les ouvertures ainsi pratiquées, introduisaient, entre la peau et la chair, des broches en bois, les plus longues et les plus grosses qu'ils pouvaient endurer, qu'ils brûlaient ensuite en holocauste à leurs dieux; ceux qui tressaillaient sous l'intensité de cette cruelle douleur, étaient jugés n'être ni vigoureux, ni chastes. Ailleurs, la désignation du grand pontife et la considération dont il jouissait, étaient basées sur la dimension de cet organe, dont l'effigie, dans les cérémonies en l'honneur de certaines divinités, était promenée en grande pompe.--En Égypte, à la fête des Bacchanales, les dames en portaient au cou une image en bois d'une grande richesse d'ornementation, de fortes proportions et lourde suivant la force de chacune; en outre, la statue du dieu en présentait un qui excédait presque en dimension le reste du corps.--Près de nous, les femmes mariées en font prendre, sur leur front, la forme à leur voilette, pour se glorifier de la jouissance qu'elles en ont; et si elles deviennent veuves, elles le rejettent en arrière sous leur coiffure où il se perd.--A Rome, les matrones les plus sages tenaient à honneur d'offrir des fleurs et des couronnes au dieu Priape; et, le jour de leurs noces, on faisait asseoir celles qui étaient vierges sur les parties les moins honnêtes de sa statue.--Je ne sais trop si, de nos jours, on ne peut relever certaines pratiques se rattachant à cette même dévotion? Quelle signification avait cette pièce ridicule des hauts de chausses ou culotte de nos pères, qui se voit encore dans ceux que portent nos Suisses? Dans quel but, à l'heure actuelle, faisons-nous que, sous ce vêtement, nos parties génitales se dessinent d'une façon si apparente et, ce qui est pire, accroissant souvent par artifice et imposture leur dimension naturelle? Je suis porté à croire que cette disposition a été inventée dans des siècles meilleurs où régnait plus de bonne foi qu'aujourd'hui, pour ne tromper personne et que chacun apparût en public tel qu'il était, comme il arrive encore chez les peuples de mœurs plus simples, qui portent des vêtements accusant dans leur réalité les formes des parties qu'elles recouvrent, ce qui permettait d'apprécier l'ouvrier par ce dont il semblait capable, comme sous d'autres rapports nous le jugeons d'après les proportions de son bras ou de son pied.--Ce bonhomme qui, au temps de ma jeunesse, fit, dans sa capitale, châtrer tant de belles et antiques statues, pour qu'elles ne blessent pas la vue, appliquant cette maxime de cet autre non moins pudibond de l'antiquité: «C'est une cause de déréglements, que d'étaler en public des nudités (Ennius)», eût dû s'aviser aussi que, comme dans la célébration des mystères de la bonne déesse d'où tout ce qui rappelait le sexe masculin était banni, cela ne l'avançait en rien, s'il ne faisait encore châtrer les chevaux, les ânes, toute la nature enfin: «Sur la terre, les hommes, les bêtes fauves, les animaux domestiques; dans l'eau, les poissons; dans l'air, les oiseaux aux mille couleurs, tout brûle, tout éprouve les fureurs de l'amour (Virgile).» Les dieux, dit Platon, nous ont pourvus d'un membre qui ne connaît pas l'obéissance et qui nous tyrannise; qui, comme un animal furieux, prétend, dans la violence de ses appétits, tout soumettre à lui; les femmes ont pareillement le leur qui, à la façon d'un animal glouton et avide, délire quand on lui refuse des aliments alors que le moment de lui en donner est venu, et ne souffre pas qu'on le fasse attendre; il fait passer en leur corps la rage qui l'anime, il en trouble le fonctionnement, arrête la respiration, est cause de mille maux de toutes sortes, jusqu'à ce qu'ayant aspiré le fruit de la soif commune qui dévore et l'homme et la femme, il en ait largement arrosé et ensemencé le fond de la matrice.

=Mieux vaudrait renseigner de bonne heure la femme sur les choses de l'amour que de laisser son imagination travailler; en somme, dans toutes les règles qu'il a édictées à ce sujet, l'homme n'a que lui-même en vue.=--Ce même législateur, qui ordonna cet acte de vandalisme, eût bien dû s'aviser aussi que ce serait peut-être une mesure plus chaste et d'un résultat plus certain, de renseigner de bonne heure les femmes sur ce qui en est, plutôt que de laisser leur esprit livré à lui-même et, plus ou moins échauffé, chercher à deviner; le désir, l'espérance leur font substituer à la réalité des conceptions trois fois plus extravagantes; j'ai connu quelqu'un qui s'est perdu, pour avoir fait en lui la découverte de ce don de la nature en un lieu où il ne convenait pas d'en user dans toute la mesure où, en vue du rôle auquel il est destiné, nous en avons la possibilité.--Que de mal font ces images monstrueuses que les enfants en tracent sur les murs et les portes des édifices publics! cela induit la femme à un cruel mépris à notre égard quand elle constate la disproportion avec ce dont la nature nous a gratifiés. Sait-on si Platon n'a pas été guidé par cette considération quand, à l'instar d'autres républiques dont les institutions sont des modèles, il ordonnait que, dans les gymnases où se pratiquaient les exercices physiques, hommes et femmes, quel que fût l'âge, se présentassent nus aux yeux les uns des autres.--Les Indiennes qui, continuellement, voient les hommes ainsi, se trouvent, de ce fait, avoir au moins un de leurs sens, celui de la vue, qui échappe à toute exagération. Dans ce grand royaume de Pégu, elles n'ont elles-mêmes, pour se couvrir, à partir de la ceinture, qu'une bande d'étoffe fendue sur le devant et tellement étroite que, quels que soient les efforts qu'elles peuvent faire pour sauvegarder la décence, à chaque pas elles sont complètement à découvert. Bien qu'on dise que c'est là un usage ayant pour but d'attirer les hommes à elles et de distinguer les sexes chez ce peuple, où chacun est libre de s'abandonner à ses instincts, il se pourrait que cette coutume aboutît à un effet contraire à ce que l'on en attend; la faim demeurée entière est plus pénible à supporter que si elle a déjà été en partie satisfaite, comme cela arrive dans le cas actuel, au moins par les yeux; c'est ce qui faisait dire à Livie que, pour une honnête femme, un homme nu n'est pas plus qu'une image.--Les Lacédémoniennes, qui, femmes, étaient plus vierges d'imagination que ne sont nos filles, voyaient tous les jours les jeunes gens de leur ville dépourvus de tout vêtement, quand ils se livraient à leurs exercices; elles-mêmes ne prenaient guère soin, quand elles marchaient, que leurs cuisses demeurassent couvertes, estimant, comme fait Platon, que leur vertu les protégeait assez, sans qu'il fût encore besoin de jupes bouffantes. Par contre ceux-là, dont parle saint Augustin, ont attribué un pouvoir prodigieux à la tentation que fait naître la nudité, qui mettent en doute si, au jugement universel, les femmes conserveront leur sexe à la résurrection ou prendront le nôtre, pour ne pas nous induire encore en tentation quand nous jouirons de la béatitude éternelle.--En résumé, on les provoque et on les surexcite par tous les moyens; sans cesse nous échauffons et nous excitons leur imagination, puis nous en faisons reproche à leur ventre. Confessons donc la vérité: il n'en est guère parmi nous qui ne redoute plus la honte qui peut lui advenir par les fautes de sa femme que par les siennes; qui ne se préoccupe plus (ô merveilleuse charité!) de la conscience de son épouse qu'il veut irréprochable, que de la sienne; qui ne préférerait être lui-même un voleur et un sacrilège et que sa femme fût meurtrière et hérétique, que de ne pas la voir plus chaste que son mari; quelle inique appréciation du vice! Nous et elles sommes capables de mille corruptions, qui causent plus de dommages et sont plus contraires aux lois naturelles que n'est la luxure, mais nous estimons qu'une chose constitue un vice, et un vice plus ou moins grave, non d'après sa nature, mais selon notre intérêt; et c'est là la raison pour laquelle il y a tant d'inégalité dans nos appréciations sur son degré de gravité.

=Il est bien difficile, dans l'état actuel de nos mœurs, qu'une femme soit toujours chaste et fidèle.=--La rigueur que nous avons édictée contre la femme qui succombe à ces tentations, leur en fait un crime beaucoup plus grand que cela ne vaut et a pour elles des conséquences hors de proportion avec la chose elle-même; mieux leur vaudrait aller au palais plaider pour faire fortune, ou à la guerre conquérir un grand nom, plutôt que d'avoir charge, au milieu de l'oisiveté et des satisfactions de tous genres, de faire une défense si difficile. Ne voient-elles pas qu'il n'y a ni marchand, ni procureur, ni soldat qui ne quittent leurs occupations professionnelles pour se livrer à cette autre guerre dirigée contre elles, et qu'il en est de même du moindre crocheteur, du plus misérable savetier, si harcelés et épuisés qu'ils soient par le travail et la faim? «Tous les trésors d'Achéménès, toutes les richesses de l'Arabie et de la Phrygie, pourraient-ils payer un seul des cheveux de Licymnie dans ces doux moments où, tournant la tête, elle apporte sa bouche à tes baisers, ou que, par un doux caprice, elle refuse ce qu'elle veut se laisser ravir, sauf à te prévenir bientôt elle-même (Horace)?» Je ne sais si les exploits de César et d'Alexandre surpassent en difficulté la résolution d'une femme jeune et belle, élevée à notre façon, dans la fréquentation d'un monde où elle brille, ayant contre elle tant d'exemples contraires et se maintenant dans toute sa pureté, au milieu de mille poursuites continues et pressantes. Rien de ce qu'elle pourrait faire n'est aussi épineux et n'exige qu'elle se démène davantage que ce qu'elle ne fait pas. Je trouve plus aisé de porter toute la vie une cuirasse qu'un pucelage; et c'est parce qu'il est le plus pénible de tous, que le vœu de virginité est le plus noble: «La puissance de Satan a son siège dans les rognons,» dit S. Jérôme.

=Elles n'en ont que plus de mérite lorsqu'elles parviennent à demeurer sages, mais ce n'est pas en se montrant prudes et revêches qu'elles feront croire davantage à leur vertu; l'indiscrétion des hommes est un grand tourment pour elles.=--Certes le plus ardu des devoirs imposés à l'humanité, celui qui nécessite le plus d'efforts, nous l'avons abdiqué entre les mains des dames et leur en abandonnons la gloire. C'est là un stimulant suffisamment puissant pour qu'elles s'opiniâtrent à l'observer, et un terrain éminemment favorable pour nous défier et fouler aux pieds cette illusoire supériorité de valeur et de vertu que nous prétendons avoir sur elles; pour peu qu'elles veillent à ne pas s'en départir, elles y gagnent non seulement une plus grande estime, mais encore qu'on les aime davantage. Un galant homme ne discontinue pas ses poursuites parce qu'il a éprouvé un refus, si ce refus est motivé par la chasteté et non parce qu'il ne plaît pas; nous avons beau jurer, menacer et nous plaindre, nous ne les en aimons que mieux, et mentons quand nous affirmons le contraire; il n'est rien qui nous attire davantage qu'une femme qui se maintient sage sans cesser d'être douce et bienveillante. Il est lâche et stupide de persister à poursuivre de ses assiduités une femme qui vous témoigne de la haine et du mépris; mais vis-à-vis de celle qui ne vous objecte qu'une résolution dictée de parti pris par la vertu et à laquelle se mêle de sa part de la gratitude, ne pas rompre toute relation est le fait d'une âme noble et généreuse. Il est possible à la femme de nous être, dans une certaine mesure, reconnaissante de nos attentions et de nous marquer, sans manquer aux règles de l'honnêteté, qu'elle ne nous dédaigne pas; cette loi qu'on leur fait de nous avoir en horreur parce que nous les adorons, de nous haïr parce que nous les aimons, est cruelle, ne serait-ce que par sa difficulté d'application. Pourquoi n'écouteraient-elles pas nos offres et nos demandes, si elles ne transgressent pas ce dont la modestie leur fait un devoir? est-ce parce qu'on suppose qu'en elles résonne quelque sens que ces propos peuvent émoustiller? Une reine, de nos jours, disait avec beaucoup d'esprit que «refuser de prêter l'oreille à ces avances, est un témoignage de faiblesse, c'est dénoncer sa propension à céder, et qu'une dame qui n'a pas été exposée à la tentation, ne peut se vanter de la chasteté qu'elle a gardée».--L'honneur n'est pas renfermé dans de si étroites limites; il peut se détendre, se donner quelque liberté sans se rendre coupable; au delà de son domaine, il est une zone neutre où l'on est libre, où ce qui se passe est sans conséquence; qui a pu le chasser et l'acculer aux confins extrêmes pour arriver à vaincre sa résistance finale, est bien difficile, s'il n'est satisfait d'une semblable fortune; l'importance du succès se mesure à la difficulté surmontée. Voulez-vous savoir l'impression que vous faites sur le cœur d'une femme par vos hommages et vos mérites? jugez-en d'après son caractère. Telle donne plus, qui ne donne pas autant; une faveur vaut uniquement par le prix qu'y attache celle qui l'octroie; les autres circonstances qui l'accompagnent ne sont que des accidents fortuits qui n'y ajoutent rien, et sont comme si elles n'existaient pas; le peu que celle-là concède, peut lui coûter plus à donner, qu'à sa compagne de se livrer tout entière. Si en quelque chose la rareté ajoute au prix d'un objet, c'est bien ici; ne regardez pas combien peu vous obtenez, mais combien peu l'ont obtenu; la valeur d'une pièce de monnaie dépend du lieu où elle a été frappée et de la marque qu'elle porte.--Quelque chose que le dépit et l'indiscrétion de quelques-uns les amènent à dire dans l'excès de leur mécontentement, toujours la vertu et la vérité finissent par reprendre le dessus. J'ai vu des femmes dont la réputation était demeurée longtemps injustement compromise, regagner l'approbation de tous en persévérant tout simplement dans leur ligne de conduite, sans qu'elles se soient préoccupées de ce qui pouvait se dire, ni recourir à aucun artifice; chacun en vint à se repentir et à confesser son erreur. Alors qu'elles n'étaient pas mariées, on les avait un peu en suspicion; devenues dames, elles tiennent aujourd'hui le premier rang parmi celles que l'on estime.--Quelqu'un disait à Platon: «Tout le monde parle mal de vous.--Laissez dire, répondit-il, je vivrai de façon qu'il faudra bien que l'on change de langage.»--Outre que la crainte de Dieu et la valeur d'une gloire qui s'acquiert si rarement doivent les inciter à ne pas succomber, la corruption de ce siècle leur en fait une obligation; et si j'étais à leur place, il n'y a rien que je ne fisse plutôt que de livrer ma réputation à la merci de gens si dangereux. De mon temps, le plaisir de conter ses bonnes fortunes (plaisir qui ne doit guère le céder en douceur à la chose elle-même) n'était permis qu'à ceux qui avaient un ami unique et fidèle, qu'ils prenaient pour confident; à présent, dans les réunions et à table, on passe le temps à se vanter des faveurs obtenues et l'on révèle les plus intimes secrets de l'alcôve. C'est vraiment trop d'abjection et de bassesse de cœur, que de révéler ainsi ouvertement et donner en pâture aux commentaires et à la malignité de tous, ces épanchements intimes si tendres, si délicats; c'est le fait de personnes ingrates, indiscrètes et volages.

=La jalousie est une passion inique; le préjugé qui nous fait regarder comme une honte l'infidélité de la femme, n'est pas plus raisonnable.=--Notre exaspération inique et immodérée contre les faiblesses de la femme, vient de cette maladie qu'est la jalousie, la plus malsaine d'entre celles qui affligent l'âme humaine en laquelle elle soulève les plus violents orages. «Qu'est-ce qui empêche de prendre de la lumière à la lumière? celle-ci s'en trouve-t-elle diminuée (Ovide)?» La jalousie et l'envie sa sœur me paraissent les plus ineptes de toutes nos infirmités morales. De cette dernière, qui passe pour être une passion si tenace et si puissante, je ne puis guère parler ne l'ayant, Dieu merci, jamais ressentie; quant à la jalousie, je la connais au moins de vue. Les bêtes l'éprouvent: Une de ses chèvres étant tombée amoureuse du berger Cratis, son bouc, par jalousie, vint, pendant qu'il dormait, choquer sa tête contre la sienne et la lui écrasa.--Nous avons, à l'exemple de certaines nations barbares, exagéré cette fièvre; comme de juste, les âmes les mieux disciplinées n'y échappent naturellement pas, mais sans en perdre la raison: «Jamais un homme adultère, percé de l'épée d'un mari, n'a rougi de son sang les eaux du Styx (Jean Second).» Lucullus, César, Pompée, Antoine, Caton et autres de bravoure incontestable, furent des maris trompés et le surent, sans en faire autrement de tapage; il n'y eut, à cette époque, qu'un Lépide qui fut assez sot pour s'en tourmenter au point d'en mourir: «Malheureux! si ton mauvais destin veut que tu sois pris sur le fait, tu seras traîné par les pieds hors du logis, et par les voies qui leur seront ménagées, raves et surmulets s'introduiront en toi (Catulle)!»--Quand Vulcain, au dire du poète, surprit sa femme avec un autre dieu, il se contenta de les livrer tous deux à la risée de tous les autres dieux, «ce qui fit dire à l'un d'eux des moins austères, qu'il consentirait bien, lui aussi, à subir une telle honte (Ovide)». Vulcain ne se dérobe pas, pour cela, aux * douces caresses que lui offre l'infidèle et, tout en se réchauffant sur son sein, lui reproche la défiance dont, en raison de cette vengeance maritale, semble empreinte son affection: «A quoi bon tant de détours? pourquoi, déesse, ne pas vous fier à votre époux (Virgile)?» Quant à elle, elle lui adresse une requête pour Enée, un de ses bâtards: «C'est une mère qui vous demande des armes pour son fils (Virgile)»; ce qu'il lui accorde généreusement, s'exprimant en outre de la façon la plus honorable sur ce rejeton: «Il s'agit de faire des armes pour un héros (Virgile).» C'est là, à la vérité, une abnégation qui dépasse ce dont l'homme est capable, et je conviens qu'un tel excès de mansuétude demeure l'apanage des dieux; «on ne saurait, en effet, établir de comparaison entre les hommes et eux (Catulle)».

=Chez la femme, la jalousie est encore plus terrible que chez l'homme; elle pervertit tout ce qu'il y a en elle de beau et la rend susceptible des plus grands méfaits.=--Pour ce qui est de la confusion qui en résulte entre les enfants, fruits de ces unions tant légitimes qu'illégitimes, outre que les plus graves législateurs ordonnent de n'en pas tenir compte et ont fait prévaloir cette manière de faire dans toutes les constitutions qu'ils ont données, cela ne touche pas les femmes qui, elles, n'ont pas d'hésitation sur ceux qui leur appartiennent; plus que nous cependant, et je ne sais comment cela se fait, elles sont en proie à cette passion: «Souvent la jalousie de Junon ne trouva que trop à s'exercer dans les infidélités quotidiennes de son époux (Catulle).»--Lorsque la jalousie s'empare de ces pauvres âmes faibles et incapables de résistance, c'est pitié avec quelle cruauté elle les tiraille et les tyrannise; elle s'introduit en elles sous couleur d'amitié; mais, une fois dans la place, les mêmes causes qui, auparavant, faisaient éclore leur bienveillance, deviennent des sujets de haine mortelle. Elle est, d'entre les maladies de l'esprit, celle à laquelle tout fournit le plus d'aliments et qui comporte le moins de remède: la santé, la vertu, le mérite, la réputation du mari sont autant de prétextes qui surexcitent leur dépit et leur rage: «Il n'y a pas de haines plus implacables que celles de l'amour (Properce).» Cette fièvre enlaidit et corrompt tout ce que, sous d'autres rapports, il y a de beau et de bon en elles. Tout ce que fait une femme jalouse, si chaste, si bonne ménagère soit-elle, a quelque chose d'aigre et d'importun; elle est possédée d'une agitation enragée qui indispose contre elle, produisant un effet tout contraire à ce qu'elle en attend. Ce fut bien le cas, à Rome, d'un certain Octavius: il avait couché avec Pontia Posthumia; son affection pour elle s'accrut par la jouissance qu'il en avait eue. Il lui adressa instances sur instances pour qu'elle consentit à l'épouser; ne pouvant l'y décider, l'amour extrême qu'elle lui inspirait, le porta à agir comme s'il eût été son plus cruel et mortel ennemi, il la tua.--Les symptômes ordinaires de cette maladie inhérente à l'amour, sont de même ordre; ce sont des haines intestines, de sourdes menées, des complots incessants: «on sait jusqu'où peut aller la fureur d'une femme (Virgile)»; c'est une rage qui se ronge elle-même, d'autant plus que, pour excuser ses méfaits, elle est obligée de se couvrir d'intentions bienveillantes à l'égard de celui qu'elle poursuit.

=La chasteté est-elle chez la femme une question de volonté? Pour réussir auprès d'elles tout dépend des occasions, et il faut savoir oser; du reste, ce que nous entendons leur interdire est assez mal défini.=--La chasteté est un devoir susceptible d'une grande extension. Est-ce par exemple la volonté de la femme que, par elle, nous cherchons à maîtriser? Si c'est sa volonté: sa souplesse, sa soudaineté font qu'elle est beaucoup trop prompte à exécuter ce qu'elle conçoit, pour que la chasteté ait possibilité de l'arrêter. Un songe suffit pour l'engager au point qu'elle ne peut se dédire. Il n'est pas en son pouvoir de se défendre par elle-même contre les concupiscences et les désirs, même avec l'aide de la chasteté qui, elle aussi du sexe féminin, est de ce fait en butte aux mêmes assauts. Si, seule, sa volonté nous importe, où cela nous conduit-il? Supposez quelqu'un de nous, sans yeux ni langue, ayant le don de se trouver à point nommé, ne voyant pas, ne parlant pas, dans la couche de toute femme disposée à lui faire bon accueil; avec quel empressement elles le rechercheraient! Les femmes scythes ne crevaient-elles pas les yeux à leurs esclaves et à leurs prisonniers de guerre, pour pouvoir en user plus librement et sans être reconnues.--Oh! quel immense avantage que de savoir profiter de l'occasion. A qui me demanderait ce qui importe le plus en amour, je répondrais que c'est tout d'abord de savoir saisir le moment opportun; en second lieu cela encore, et, en troisième lieu toujours cela. C'est de là que tout dépend.--Il m'est arrivé souvent de manquer une bonne fortune; parfois, pour n'avoir pas été assez entreprenant; que Dieu garde de tout mal quiconque, à cet égard, en est encore à se moquer de moi! En ce siècle, il faut plus de témérité que je n'en ai, témérité dont les jeunes gens s'excusent en la mettant sur le compte de la chaleur qui les transporte, mais que, si elles y regardaient de près, les femmes reconnaîtraient provenir plutôt du mépris qu'on a pour leur vertu. C'était une superstition chez moi que de craindre de les offenser, car je suis porté à respecter ce que j'aime; de plus, indépendamment de ce qu'en pareille circonstance un manque de respect déprécie la faveur qui nous est faite, j'aime qu'on s'y comporte un peu comme un enfant, qu'on se montre timide et qu'on soit aux petits soins.--J'ai d'ailleurs, sinon toute, du moins quelque peu de cette honte qui est sottise dont parle Plutarque, et j'ai eu à en pâtir et à le regretter sous maints rapports dans le cours de ma vie; c'est là un défaut qui s'accorde assez mal avec ma nature en général, mais ne sommes-nous pas un composé de sentiments et d'idées en perpétuelle contradiction? J'ai de la peine quand j'éprouve un refus, comme aussi lorsque c'est moi qui refuse; il m'en coûte tant de causer de la contrariété à autrui, que dans les occasions où c'est un devoir pour moi d'essayer de décider quelqu'un à une chose qui lui est pénible et où l'hésitation est permise, je n'insiste que faiblement et à contre-cœur. Dans les affaires de ce genre où je suis directement intéressé, bien qu'Homère dise avec raison «que chez un indigent la honte est une sotte vertu», je charge d'ordinaire un tiers de subir ce désagrément à ma place, de même que je décline toute mission de ce genre quand on veut m'y employer; car ma timidité est telle sur ce point qu'il m'est arrivé parfois d'avoir la volonté de refuser et de n'en avoir pas la force.

Donc c'est folie d'entreprendre de combattre chez les femmes un désir si cuisant et si naturel. Aussi lorsque je les entends se vanter que, de par leur volonté, leur imagination est demeurée vierge et insensible, je me moque d'elles, elles reculent par trop. Si c'est une vieille décrépite, n'ayant plus de dents, ou une jeune qui soit étique et s'en aille de la poitrine qui tient ce langage, elles peuvent avoir l'apparence de dire vrai sans toutefois être complètement à croire; mais dans la bouche de celles qui se meuvent et respirent encore, c'est vouloir trop prouver, elles n'en rendent leur vertu que plus suspecte. Les excuses inconsidérées qu'elles mettent en avant témoignent contre elles, comme il arriva à un gentilhomme de mes voisins qu'on soupçonnait d'impuissance, «insensible aux plus lascives caresses, jamais il n'avait donné le moindre signe de vigueur (Catulle)». Trois ou quatre jours après ses noces, ce gentilhomme, pour faire croire aux moyens qui lui manquaient, jurait sans sourciller que vingt fois dans la nuit précédente il avait approché sa femme, propos dont on usa depuis pour le convaincre que jamais il ne l'avait connue et casser son mariage. Une pareille assertion ne signifie rien, puisqu'il ne saurait y avoir ni continence ni vertu, qu'autant qu'on a résisté à la tentation qui pousse à y manquer; la seule chose qu'elles soient fondées à dire, c'est qu'elles ne sont pas disposées à se rendre; les saints eux-mêmes s'expriment de la sorte. Je parle ici, bien entendu, des femmes qui, sachant bien ce qu'elles disent, se vantent de leur froideur et de leur insensibilité, et veulent qu'on prenne leurs affirmations au sérieux; car je n'y trouve pas à redire quand cela vient de celles dont, en parlant ainsi, le visage minaude et les yeux démentent les paroles et qui ne font qu'user d'une forme de langage qui leur est propre, où tout se qui se dit est à prendre à contre-pied. Je suis fort épris de la naïveté et de la liberté; mais il n'y a pas de milieu, et il faut que ces qualités conservent leur simplicité enfantine, sinon ce n'est plus qu'ineptie fort déplacée en pareil cas chez des dames et qui tourne immédiatement à l'impudence. Ces formes déguisées qu'elles emploient, aussi bien que leurs mines, ne trompent que les sots; le mensonge y occupe une place d'honneur, et, bien qu'avec elles on n'avance que par voie détournée, on n'en arrive pas moins à la vérité par une fausse porte.--Puisque nous ne pouvons contenir l'imagination de la femme, que voulons-nous donc d'elle? Est-ce d'en combattre les effets? Mais combien sont ignorés, qui n'en portent pas moins atteinte à la chasteté: «Souvent la femme fait ce qui peut se faire sans témoin (Martial)»; ce que nous craignons le moins est parfois ce qui est le plus à redouter; et, d'entre leurs péchés, ceux que rien ne trahit sont encore les pires: «Je hais moins une femme vicieuse lorsqu'elle ne dissimule pas ses vices (Martial).» Il est des actes qui peuvent les déflorer, sans qu'il y ait impudicité de leur part, et qui plus est, sans qu'elles s'en doutent: «Il est telle sage-femme qui, en inspectant de la main si une jeune fille est vierge, lui en fait perdre le caractère, soit sciemment, soit inconsciemment, soit par accident (S. Augustin)»; cela est arrivé à des jeunes filles cherchant à se rendre compte, à d'autres en se jouant. Nous ne saurions circonscrire avec précision ce que nous leur défendons, nous ne pouvons formuler nos exigences que d'une façon vague et générale; parfois même, l'idée que nous nous faisons de leur chasteté est ridicule. Parmi les exemples les plus singuliers que j'en puis donner, je citerai celui de Fatua femme de Faunus, qui, après ses noces, ne laissa plus apercevoir ses traits par aucun homme, et celui de la femme de Hiéron qui ne s'apercevait pas que son mari exhalait par le nez une odeur désagréable, s'imaginant que c'était là une particularité commune à tous les hommes. Pour que nous ayons satisfaction, il faudrait qu'elles devinssent insensibles et invisibles.

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