Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
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ESSAIS DE MONTAIGNE
(Self-édition *)
TEXTE ORIGINAL, ACCOMPAGNÉ DE LA TRADUCTION EN LANGAGE DE NOS JOURS,
PAR
le Gal MICHAUD
TROISIÈME VOLUME
PARIS
LIBRAIRIE FIRMIN-DIDOT ET CIE, ÉDITEURS
56, rue Jacob, 56
1907
* Édition se suffisant à elle-même.
ESSAIS DE MONTAIGNE
Cet ouvrage se compose de quatre volumes, comprenant:
1er VOLUME.--Avertissement, table générale des chapitres, texte et traduction du commencement au chapitre 6 inclus du livre II.
2e VOLUME.--Texte et traduction du chapitre 7 inclus du livre II au chapitre 35 inclus de ce même livre.
3e VOLUME.--Texte et traduction du chapitre 36 du livre II jusqu'à la fin.
4e VOLUME *.--Notice sur Montaigne, etc.; sommaire des Essais, variantes, notes, lexique, etc.
ILLUSTRATIONS:
1er vol.--Portrait de l'auteur, armoiries et signature.
2e vol.--Plan du domaine et perspective du manoir de Montaigne.
3e vol.--Vue de la tour de Montaigne et plan des étages.
4e vol.--Fac-similé d'une page du manuscrit de Bordeaux.
Voir sur ces illustrations, la notice insérée à cet effet au quatrième volume, en tête des Notes.
* Ce volume, indépendant des autres, est susceptible par sa contexture d'être aisément utilisé avec n'importe quelle édition des Essais ancienne ou moderne, moyennant un simple tableau de concordance de pagination facile à établir soi-même.
ESSAIS
DE
MICHEL SEIGNEVR
DE MONTAIGNE
CIƆ IƆ XCV
TEXTE ET TRADUCTION
(SUITE ET FIN)
LIVRE SECOND. (ORIGINAL) (Suite.)
CHAPITRE XXXVI.
Des plus excellens hommes.
SI on me demandoit le choix de tous les hommes qui sont venus à ma cognoissance, il me semble en trouuer trois excellens au dessus de tous les autres. L'vn Homere; non pas qu'Aristote ou Varro, pour exemple, ne fussent à l'aduenture aussi sçauans que luy; ny possible encore qu'en son art mesme, Virgile ne luy soit comparable. Ie le laisse à iuger à ceux, qui les cognoissent tous deux. Moy qui n'en cognoy que l'vn, puis seulement dire cela, selon ma portée, que ie ne croy pas que les Muses mesmes allassent au delà du Romain.
_Tale facit carmen docta testudine, quale Cynthius impositis temperat articulis._
Toutesfois en ce iugement, encore ne faudroit il pas oublier, que c'est principalement d'Homere que Virgile tient sa suffisance, que c'est son guide, et maistre d'escole; et qu'vn seul traict de l'Iliade, a fourny de corps et de matiere, à cette grande et diuine Eneide. Ce n'est pas ainsi que ie compte: i'y mesle plusieurs autres circonstances, qui me rendent ce personnage admirable, quasi au dessus de l'humaine condition. Et à la verité, ie m'estonne souuent, que luy qui a produit, et mis en credit au monde plusieurs deitez, par son auctorité, n'a gaigné reng de Dieu luy mesme. Estant aueugle, indigent; estant auant que les sciences fussent redigées en regle, et obseruations certaines, il les a tant cognues, que tous ceux qui se sont meslez depuis d'establir des polices, de conduire guerres, et d'escrire ou de la religion, ou de la philosophie, en quelque secte que ce soit, ou des arts, se sont seruis de luy, comme d'vn maistre tres-parfaict en la cognoissance de toutes choses. Et de ses liures, comme d'vne pepiniere de toute espece de suffisance,
_Qui quid sit pulchrum, quid turpe, quid vtile, quid non, Plenius ac melius Chrysippo ac Crantore dicit:_
Et comme dit l'autre,
_A quo, ceu fonte perenni, Vatum Pieriis labra rigantur aquis._
Et l'autre,
_Adde Heliconiadum comites, quorum vnus Homerus Astra potitus._
Et l'autre,
_Cuiúsque ex ore profuso Omnis posteritas latices in carmina duxit, Amnémque in tenues ausa est deducere riuos, Vnius fœcunda bonis._
C'est contre l'ordre de Nature, qu'il a faict la plus excellente production qui puisse estre: car la naissance ordinaire des choses, elle est imparfaicte: elles s'augmentent, se fortifient par l'accroissance. L'enfance de la poësie, et de plusieurs autres sciences, il l'a rendue meure, parfaicte, et accomplie. A cette cause le peut on nommer le premier et dernier des poëtes, suyuant ce beau tesmoignage que l'antiquité nous a laissé de luy, que n'ayant eu nul qu'il peust imiter auant luy, il n'a eu nul apres luy qui le peust imiter. Ses parolles, selon Aristote, sont les seules parolles, qui ayent mouuement et action: ce sont les seuls mots substantiels. Alexandre le grand ayant rencontré parmy les despouïlles de Darius, vn riche coffret, ordonna qu'on le luy reseruast pour y loger son Homere: disant, que c'estoit le meilleur et plus fidelle conseiller qu'il eust en ses affaires militaires. Pour cette mesme raison disoit Cleomenes fils d'Anaxandridas, que c'estoit le Poëte des Lacedemoniens, par ce qu'il estoit tres-bon maistre de la discipline guerriere. Cette loüange singuliere et particuliere luy est aussi demeurée au iugement de Plutarque, que c'est le seul autheur du monde, qui n'a iamais soulé ne dégousté les hommes, se montrant aux lecteurs tousiours tout autre, et fleurissant tousiours en nouuelle grace. Ce folastre d'Alcibiades, ayant demandé à vn, qui faisoit profession des lettres, vn liure d'Homere, luy donna vn soufflet, par ce qu'il n'en auoit point: comme qui trouueroit vn de nos prestres sans breuiaire. Xenophanes se pleignoit vn iour à Hieron, tyran de Syracuse, de ce qu'il estoit si pauure, qu'il n'auoit dequoy nourrir deux seruiteurs: Et quoy, luy respondit-il, Homere qui estoit beaucoup plus pauure que toy, en nourrit bien plus de dix mille, tout mort qu'il est. Que n'estoit ce dire, à Panætius, quand il nommoit Platon l'Homere des philosophes? Outre cela, quelle gloire se peut comparer à la sienne? Il n'est rien qui viue en la bouche des hommes, comme son nom et ses ouurages: rien si cogneu, et si reçeu que Troye, Helene, et ses guerres, qui ne furent à l'aduenture iamais. Nos enfans s'appellent encore des noms qu'il forgea, il y a plus de trois mille ans. Qui ne cognoist Hector, et Achilles? Non seulement aucunes races particulieres, mais la plus part des nations, cherchent origine en ses inuentions. Mahumet second de ce nom, Empereur des Turcs, escriuant à nostre Pape Pie second: Ie m'estonne, dit-il, comment les Italiens se bandent contre moy, attendu que nous auons nostre origine commune des Troyens: et que i'ay comme eux interest de venger le sang d'Hector sur les Grecs, lesquels ils vont fauorisant contre moy. N'est-ce pas vne noble farce, de laquelle les Roys, les choses publiques, et les Empereurs, vont ioüant leur personnage tant de siecles, et à laquelle tout ce grand vniuers sert de theatre? Sept villes Grecques entrerent en debat du lieu de sa naissance, tant son obscurité mesmes luy apporta d'honneur:
Smyrna, Rhodos, Colophon, Salamis, Chios, Argos, Athenæ.
L'autre, Alexandre le grand. Car qui considerera l'aage qu'il commença ses entreprises: le peu de moyen auec lequel il fit vn si glorieux dessein: l'authorité qu'il gaigna en cette sienne enfance, parmy les plus grands et experimentez capitaines du monde, desquels il estoit suyui: la faueur extraordinaire, dequoy Fortune embrassa, et fauorisa tant de siens exploits hazardeux, et à peu que ie ne die temeraires:
_Impellens quicquid sibi summa petenti Obstaret, gaudénsque viam fecisse ruina:_
cette grandeur, d'auoir à l'aage de trente trois ans, passé victorieux toute la terre habitable, et en vne demie vie auoir atteint tout l'effort de l'humaine nature: si que vous ne pouuez imaginer sa durée legitime, et la continuation de son accroissance, en vertu et en fortune, iusques à vn iuste terme d'aage, que vous n'imaginiez quelque chose au dessus de l'homme: d'auoir faict naistre de ses soldats tant de branches Royales: laissant apres sa mort le monde en partage à quatre successeurs, simples capitaines de son armée, desquels les descendans ont depuis si long temps duré, maintenans cette grande possession: tant d'excellentes vertus qui estoient en luy, iustice, tempérance, liberalité, foy en ses paroles, amour enuers les siens, humanité enuers les vaincus: car ses mœurs semblent à la verité n'auoir aucun iuste reproche: ouy bien aucunes de ses actions particulieres, rares, et extraordinaires. Mais il est impossible de conduire si grands mouuemens, auec les regles de la iustice. Telles gens veulent estre iugez en gros, par la maistresse fin de leurs actions. La ruyne de Thebes, le meurtre de Menander, et du medecin d'Ephestion: de tant de prisonniers Persiens à vn coup, d'vne trouppe de soldats Indiens non sans interest de sa parolle, des Cosseïens iusques aux petits enfans: sont saillies vn peu mal excusables. Car quant à Clytus, la faute en fut amendée outre son poix: et tesmoigne cette action autant que toute autre, la debonnaireté de sa complexion, et que c'estoit de soy vne complexion excellemment formée à la bonté, et a esté ingenieusement dict de luy, qu'il auoit de la Nature ses vertus, de la Fortune ses vices. Quant à ce qu'il estoit vn peu vanteur, vn peu trop impatient d'ouyr mesdire de soy, et quant à ses mangeoires, armes, et mors, qu'il fit semer aux Indes: toutes ces choses me semblent pouuoir estre condonées à son aage, et à l'estrange prosperité de sa fortune. Qui considerera quand et quand, tant de vertus militaires, diligence, pouruoyance, patience, discipline, subtilité, magnanimité, resolution, bonheur, en quoy, quand l'authorité d'Hannibal ne nous l'auroit appris, il a esté le premier des hommes: les rares beautez et conditions de sa personne, iusques au miracle: ce port, et ce venerable maintien, soubs vn visage si ieune, vermeil, et flamboyant:
_Qualis, vbi Oceani perfusus Lucifer vnda, Quem Venus ante alios astrorum diligit ignes, Extulit os sacrum cœlo, tenebrásque resoluit:_
l'excellence de son sçauoir et capacité: la durée et grandeur de sa gloire, pure, nette, exempte de tache et d'enuie: et qu'encore long temps apres sa mort, ce fust vne religieuse croyance, d'estimer que ses medailles portassent bon-heur à ceux qui les auoyent sur eux: et que plus de Roys, et Princes ont escrit ses gestes, qu'autres historiens n'ont escrit les gestes d'autre Roy ou Prince que ce soit: et qu'encores à present, les Mahumetans, qui mesprisent toutes autres histoires, reçoiuent et honnorent la sienne seule par special priuilege: il confessera, tout cela mis ensemble, que i'ay eu raison de le preferer à Cæsar mesme, qui seul m'a peu mettre en doubte du choix. Et il ne se peut nier, qu'il n'y aye plus du sien en ses exploits, plus de la Fortune en ceux d'Alexandre. Ils ont eu plusieurs choses esgales, et Cæsar à l'aduenture aucunes plus grandes. Ce furent deux feux, ou deux torrens, à rauager le monde par diuers endroits.
_Et velut immissi diuersis partibus ignes Arentem in siluam, et virgulta sonantia lauro: Aut vbi decursu rapido de montibus altis Dant sonitum spumosi amnes, et in æquora currunt, Quisque suum populatus iter._
Mais quand l'ambition de Cæsar auroit de soy plus de moderation, elle a tant de mal'heur, ayant rencontré ce vilain subiect de la ruyne de son pays, et de l'empirement vniuersel du monde, que toutes pieces ramassées et mises en la balance, ie ne puis que ie ne panche du costé d'Alexandre. Le tiers, et le plus excellent, à mon gré, c'est Epaminondas. De gloire, il n'en a pas à beaucoup pres tant que d'autres (aussi n'est-ce pas vne piece de la substance de la chose,) de resolution et de vaillance, non pas de celle qui est esguisée par ambition, mais de celle que la sapience et la raison peuuent planter en vne ame bien reglée, il en auoit tout ce qui s'en peut imaginer. De preuue de cette sienne vertu, il en a faict autant, à mon aduis, qu'Alexandre mesme, et que Cæsar: car encore que ses exploits de guerre, ne soyent ny si frequens, ny si enflez, ils ne laissent pas pourtant, à les bien considerer et toutes leurs circonstances, d'estre aussi poisants et roides, et portant autant de tesmoignage de hardiesse et de suffisance militaire. Les Grecs luy ont faict cet honneur, sans contredit, de le nommer le premier homme d'entre eux: mais estre le premier de la Grece, c'est facilement estre le prime du monde. Quant à son sçauoir et suffisance, ce iugement ancien nous en est resté, que iamais homme ne sceut tant, et parla si peu que luy. Car il estoit Pythagorique de secte. Et ce qu'il parla, nul ne parla iamais mieux: excellent orateur et tres persuasif. Mais quant à ses mœurs et conscience, il a de bien loing surpassé tous ceux, qui se sont iamais meslez de manier affaires: car en cette partie, qui doit estre principalement considerée, qui seule marque veritablement, quels nous sommes: et laquelle ie contrepoise seule à toutes les autres ensemble, il ne cede à aucun philosophe, non pas à Socrates mesmes. En cestuy-cy l'innocence est vne qualité, propre, maistresse, constante, vniforme, incorruptible. Au parangon de laquelle, elle paroist en Alexandre subalterne, incertaine, bigarrée, molle, et fortuite. L'ancienneté iugea, qu'à esplucher par le menu touts les autres grands capitaines, il se trouue en chascun quelque speciale qualité, qui le rend illustre. En cestuy-cy seul, c'est vne vertu et suffisance pleine par tout, et pareille: qui en touts les offices de la vie humaine ne laisse rien à desirer de soy: soit en occupation publique ou priuée, ou paisible, ou guerriere: soit à viure soit à mourir grandement et glorieusement. Ie ne cognoy nulle ny forme ny fortune d'homme, que ie regarde auec tant d'honneur et d'amour. Il est bien vray, que son obstination à la pauureté, ie la trouue aucunement scrupuleuse: comme elle est peinte par ses meilleurs amis. Et cette seule action, haute pourtant et tres digne d'admiration, ie la sens vn peu aigrette, pour par souhait mesme en la forme qu'elle estoit en luy, m'en desirer l'imitation. Le seul Scipion Æmylian, qui luy donneroit vne fin aussi fiere et magnifique, et la cognoissance des sciences autant profonde et vniuerselle, se pourroit mettre à l'encontre à l'autre plat de la balance. O quel desplaisir le temps m'a faict, d'oster de nos yeux à poinct nommé, des premieres, la couple de vies iustement la plus noble, qui fust en Plutarque, de ces deux personnages: par le commun consentement du monde, l'vn le premier des Grecs, l'autre des Romains! Quelle matiere, quelle œuurier! Pour vn homme non saint, mais que nous disons, galant homme, de mœurs ciuiles et communes: d'vne hauteur moderée: la plus riche vie, que ie sçache, à estre vescue entre les viuants, comme on dit: et estoffée de plus de riches parties et desirables, c'est, tout consideré, celle d'Alcibiades à mon gré. Mais quant à Epaminondas, pour exemple d'vne excessiue bonté, ie veux adiouster icy aucunes de ses opinions. Le plus doux contentement qu'il eut en toute sa vie, il tesmoigna que c'estoit le plaisir qu'il auoit donné à son pere, et à sa mere, de sa victoire de Leuctres: il couche de beaucoup, preferant leur plaisir, au sien si iuste et si plein d'vne tant glorieuse action. Il ne pensoit pas qu'il fust loisible pour recouurer mesmes la liberté de son pays, de tuer vn homme sans cognoissance de cause. Voyla pourquoy il fut si froid à l'entreprise de Pelopidas son compaignon, pour la deliurance de Thebes. Il tenoit aussi, qu'en vne bataille il falloit fuyr la rencontre d'vn amy, qui fust au party contraire, et l'espargner. Et son humanité à l'endroit des ennemis mesmes, l'ayant mis en soupçon enuers les Bœotiens, de ce qu'apres auoir miraculeusement forcé les Lacedemoniens de luy ouurir le pas, qu'ils auoyent entreprins de garder à l'entrée de la Morée pres de Corinthe, il s'estoit contenté de leur auoir passé sur le ventre, sans les poursuyure à toute outrance: il fut deposé de l'estat de Capitaine general. Tres honorablement pour vne telle cause: et pour la honte que ce leur fut d'auoir par necessité à le remonter tantost apres en son degré, et recognoistre, combien dependoit de luy leur gloire et leur salut: la victoire le suyuant comme son ombre par tout où il guidast, la prosperité de son pays mourut aussi luy mort, comme elle estoit née par luy.
CHAPITRE XXXVII.
De la ressemblance des enfans aux peres.
CE fagotage de tant de diuerses pieces, se faict en cette condition, que ie n'y mets la main, que lors qu'vne trop lasche oysiueté me presse, et non ailleurs que chez moy. Ainsin il s'est basty à diuerses poses et interualles, comme les occasions me detiennent ailleurs par fois plusieurs moys. Au demeurant, ie ne corrige point mes premieres imaginations par les secondes, ouy à l'auenture quelque mot: mais pour diuersifier, non pour oster. Ie veux representer le progrez de mes humeurs, et qu'on voye chasque piece en sa naissance. Ie prendrois plaisir d'auoir commencé plustost, et à recognoistre le train de mes mutations. Vn valet qui me seruoit à les escrire soubs moy, pensa faire vn grand butin de m'en desrober plusieurs pieces choisies à sa poste. Cela me console, qu'il n'y fera pas plus de gain, que i'y ay fait de perte. Ie me suis enuieilly de sept ou huict ans depuis que ie commençay. Ce n'a pas esté sans quelque nouuel acquest. I'y ay pratiqué la colique, par la liberalité des ans: leur commerce et longue conuersation, ne se passe aysément sans quelque tel fruit. Ie voudroy bien, de plusieurs autres presens, qu'ils ont à faire, à ceux qui les hantent long temps, qu'ils en eussent choisi quelqu'vn qui m'eust esté plus acceptable: car ils ne m'en eussent sçeu faire, que i'eusse en plus grande horreur, des mon enfance. C'estoit à poinct nommé, de tous les accidens de la vieillesse, celuy que ie craignois le plus.
I'auoy pensé mainte-fois à part moy, que i'alloy trop auant: et qu'à faire vn si long chemin, ie ne faudroy pas de m'engager en fin, en quelque malplaisant rencontre. Ie sentois et protestois assez, qu'il estoit heure de partir, et qu'il falloit trencher la vie dans le vif, et dans le sein, suyuant la regle des chirurgiens, quand ils ont à coupper quelque membre. Qu'à celuy, qui ne la rendoit à temps, Nature auoit accoustumé de faire payer de bien rudes vsures. Il s'en faloit tant, que i'en fusse prest lors, qu'en dix-huict mois ou enuiron qu'il y a que ie suis en ce malplaisant estat, i'ay desia appris à m'y accommoder. I'entre desia en composition de ce viure coliqueux: i'y trouue dequoy me consoler, et dequoy esperer. Tant les hommes sont accoquinez à leur estre miserable, qu'il n'est si rude condition qu'ils n'acceptent pour s'y conseruer. Oyez Mæcenas.
_Debilem facito manu, Debilem pede, coxa, Lubricos quate dentes: Vita dum superest, bene est._
Et couuroit Tamburlan d'vne sotte humanité, la cruauté fantastique qu'il exerçoit contre les ladres, en faisant mettre à mort autant qu'il en venoit à sa coignoissance, pour, disoit-il, les deliurer de la vie qu'ils viuoient si penible. Car il n'y auoit nul d'eux, qui n'eust mieux aymé estre trois fois ladre, que de n'estre pas. Et Antisthenes le Stoïcien, estant fort malade, et s'escriant: Qui me deliurera de ces maux? Diogenes, qui l'estoit venu veoir, luy presentant vn couteau: Cestuy-cy, si tu veux, bien tost: Ie ne dy pas de la vie, repliqua il, ie dy des maux. Les souffrances qui me touchent simplement par l'ame, m'affligent beaucoup moins qu'elles ne font la pluspart des autres hommes: partie par iugement: car le monde estime plusieurs choses horribles, ou euitables au prix de la vie, qui me sont à peu pres indifferentes: partie, par vne complexion stupide et insensible, que i'ay aux accidents qui ne donnent à moy de droit fil: laquelle complexion i'estime l'vne des meilleures pieces de ma naturelle condition. Mais les souffrances vrayment essentielles et corporelles, ie les gouste bien vifuement. Si est-ce pourtant, que les preuoyant autrefois d'vne veuë foible, delicate, et amollie par la iouyssance de cette longue et heureuse santé et repos, que Dieu m'a presté, la meilleure part de mon aage: ie les auoy couceuës par imagination, si insupportables, qu'à la verité i'en auois plus de peur, que ie n'y ay trouué de mal. Par où i'augmente tousiours cette creance, que la pluspart des facultez de nostre ame, comme nous les employons, troublent plus le repos de la vie, qu'elles n'y seruent. Ie suis aux prises auec la pire de toutes les maladies, la plus soudaine, la plus douloureuse, la plus mortelle, et la plus irremediable. I'en ay desia essayé cinq ou six bien longs accez et penibles: toutesfois ou ie me flatte, ou encores y a-t-il en cet estat, dequoy se soustenir, à qui a l'ame deschargée de la crainte de la mort, et deschargée des menasses, conclusions et consequences, dequoy la medecine nous enteste. Mais l'effect mesme de la douleur, n'a pas cette aigreur si aspre et si poignante, qu'vn homme rassis en doiue entrer en rage et en desespoir. I'ay aumoins ce profit de la cholique, que ce que ie n'auoy encore peu sur moy, pour me concilier du tout, et m'accointer à la mort, elle le parfera: car d'autant plus elle me pressera, et importunera, d'autant moins me sera la mort à craindre. I'auoy desia gaigné cela, de ne tenir à la vie, que par la vie seulement: elle desnouëra encore cette intelligence. Et Dieu vueille qu'en fin, si son aspreté vient à surmonter mes forces, elle ne me reiette à l'autre extremité non moins vitieuse, d'aymer et desirer mourir.
Summum nec metuas diem, nec optes.
Ce sont deux passions à craindre, mais l'vne a son remede bien plus prest que l'autre. Au demeurant, i'ay tousiours trouué ce precepte ceremonieux, qui ordonne si exactement de tenir bonne contenance et vn maintien desdaigneux, et posé, à la souffrance des maux. Pourquoy la philosophie, qui ne regarde que le vif, et les effects, se va elle amusant à ces apparences externes? Qu'elle laisse ce soing aux farceurs et maistres de rhetorique, qui font tant d'estat de nos gestes. Qu'elle condone hardiment au mal, cette lascheté voyelle, si elle n'est ny cordiale, ny stomacale: et preste ses pleintes volontaires au genre des souspirs, sanglots, palpitations, pallissements, que Nature a mis hors de nostre puissance. Pourueu que le courage soit sans effroy, les parolles sans desespoir, qu'elle se contente. Qu'importe que nous tordions nos bras, pourueu que nous ne tordions nos pensées? elle nous dresse pour nous, non pour autruy, pour estre, non pour sembler. Qu'elle s'arreste à gouuerner nostre entendement, qu'elle a pris à instruire. Qu'aux efforts de la cholique, elle maintienne l'ame capable de se recognoistre, de suyure son train accoustumé: combatant la douleur et la soustenant, non se prosternant honteusement à ses pieds: esmeuë et eschauffée du combat, non abatue et renuersée: capable d'entretien et d'autre occupation, iusques à certaine mesure. En accidents si extremes, c'est cruauté de requerir de nous vne démarche si composée. Si nous auons beau ieu, c'est peu que nous ayons mauuaise mine. Si le corps se soulage en se plaignant, qu'il le face; si l'agitation luy plaist, qu'il se tourneboule et tracasse à sa fantasie: s'il luy semble que le mal s'euapore aucunement (comme aucuns medecins disent que cela aide à la deliurance des femmes enceintes) pour pousser hors la voix auec plus grande violence: ou s'il en amuse son tourment, qu'il crie tout à faict. Ne commandons point à cette voix, qu'elle aille, mais permettons le luy. Epicurus ne pardonne pas seulement à son sage de crier aux tourments, mais il le luy conseille. Pugiles etiam quum feriunt, in iactandis cæstibus ingemiscunt, quia profundenda voce omne corpus intenditur, venitque plaga vehementior. Nous auons assez de travail du mal, sans nous trauailler à ces regles superflues. Ce que ie dis pour excuser ceux, qu'on voit ordinairement se tempester, aux secousses et assaux de cette maladie: car pour moy, ie l'ay passée iusques à cette heure auec vn peu meilleure contenance et me contente de gemir sans brailler. Non pourtant que ie me mette en peine, pour maintenir cette decence exterieure: car ie fay peu de compte d'vn tel aduantage. Ie preste en cela au mal autant qu'il veut: mais ou mes douleurs ne sont pas si excessiues, ou i'y apporte plus de fermeté que le commun. Ie me plains, Ie me despite, quand les aigres pointures me pressent, mais ie n'en viens point au desespoir, comme celuy là:
_Eiulatu, questu, gemitu, fremitibus Resonando multum flebiles voces refert._
Ie me taste au plus espais du mal: et ay tousiours trouué que i'estoy capable de dire, de penser, de respondre aussi sainement qu'en vne autre heure, mais non si constamment: la douleur me troublant et destournant. Quand on me tient le plus atterré, et que les assistans m'espargnent, i'essaye souuent mes forces et leur entame moy-mesme des propos les plus esloignez de mon estat. Ie puis tout par vn soudain effort: mais ostez en la durée. O que n'ay ie la faculté de ce songeur de Cicero, qui, songeant embrasser vne garse, trouua qu'il s'estoit deschargé de sa pierre emmy ses draps! Les miennes me desgarsent estrangement. Aux interualles de cette douleur excessiue lors que mes vreteres languissent sans me ronger, ie me remets soudain en ma forme ordinaire: d'autant que mon ame ne prend autre alarme, que la sensible et corporelle. Ce que ie doy certainement au soing que i'ay eu à me preparer par discours à tels accidens:
_Laborum Nulla mihi noua nunc facies inopináque surgit; Omnia præcepi, atque animo mecum antè peregi._
Ie suis essayé pourtant vn peu bien rudement pour vn apprenti, et d'vn changement bien soudain et bien rude: estant cheu tout à coup, d'vne tres-douce condition de vie, et tres-heureuse, à la plus douloureuse, et penible, qui se puisse imaginer. Car outre ce que c'est vne maladie bien fort à craindre d'elle mesme, elle fait en moy ses commencemens beaucoup plus aspres et difficiles qu'elle n'a accoustumé. Les accés me reprennent si souuent, que ie ne sens quasi plus d'entiere santé: ie maintien toutesfois, iusques à cette heure, mon esprit en telle assiette, que pourueu que i'y puisse apporter de la constance, ie me treuue en assez meilleure condition de vie, que mille autres, qui n'ont ny fiéure, ny mal, que celuy qu'ils se donnent eux mesmes, par la faute de leurs discours. Il est certaine façon d'humilité subtile, qui naist de la presomption: comme ceste-cy: Que nous recognoissons nostre ignorance, en plusieurs choses, et sommes si courtois d'auoüer, qu'il y ait és ouurages de Nature, aucunes qualitez et conditions, qui nous sont imperceptibles, et desquelles nostre suffisance ne peut descouurir les moyens et les causes. Par cette honneste et conscientieuse declaration, nous esperons gaigner qu'on nous croira aussi de celles, que nous dirons, entendre. Nous n'auons que faire d'aller trier des miracles et des difficultez estrangeres: il me semble que parmy les choses que nous voyons ordinairement, il y a des estrangetez si incomprehensibles, qu'elles surpassent toute la difficulté des miracles. Quel monstre est-ce, que cette goutte de semence, dequoy nous sommes produits, porte en soy les impressions, non de la forme corporelle seulement, mais des pensemens et des inclinations de nos peres? Cette goutte d'eau, où loge elle ce nombre infiny de formes? et comme portent elles ces ressemblances, d'vn progrez si temeraire et si desreglé, que l'arriere fils respondra à son bisayeul, le nepueu à l'oncle? En la famille de Lepidus à Rome, il y en a eu trois, non de suite, mais par interualles, qui nasquirent vn mesme œuil couuert de cartilage. A Thebes il y auoit vne race qui portoit dés le ventre de la mere, la forme d'vn fer de lance, et qui ne le portoit, estoit tenu illegitime. Aristote dit qu'en certaine nation, où les femmes estoient communes, on assignoit les enfans à leurs peres, par la ressemblance. Il est à croire que ie dois à mon pere cette qualité pierreuse: car il mourut merueilleusement affligé d'vne grosse pierre, qu'il auoit en la vessie. Il ne s'apperceut de son mal, que le soixante septiesme an de son aage: et auant cela il n'en auoit eu aucune menasse ou ressentiment, aux reins, aux costez, ny ailleurs: et auoit vescu iusques lors, en vne heureuse santé, et bien peu subiette à maladies, et dura encores sept ans en ce mal, trainant vne fin de vie bien douloureuse. I'estoy nay vingt cinq ans et plus, auant sa maladie, et durant le cours de son meilleur estat, le troisiesme de ses enfans en rang de naissance. Où se couuoit tant de temps, la propension à ce defaut? Et lors qu'il estoit si loing du mal, cette legere piece de sa substance, dequoy il me bastit, comment en portoit elle pour sa part, vne si grande impression? Et comment encore si couuerte, que quarante cinq ans apres, i'aye commencé à m'en ressentir? seul iusques à cette heure, entre tant de freres, et de sœurs, et tous d'vne mere. Qui m'esclaircira de ce progrez, ie le croiray d'autant d'autres miracles qu'il voudra: pourueu que, comme ils font, il ne me donne en payement, vne doctrine beaucoup plus difficile et fantastique, que n'est la chose mesme. Que les medecins excusent vn peu ma liberté: car par cette mesme infusion et insinuation fatale, i'ay receu la haine et le mespris de leur doctrine. Cette antipathie, que i'ay à leur art, m'est hereditaire. Mon pere a vescu soixante et quatorze ans, mon ayeul soixante et neuf, mon bisayeul pres de quatre vingts, sans auoir gousté aucune sorte de medecine. Et entre eux, tout ce qui n'estoit de l'vsage ordinaire, tenoit lieu de drogue. La medecine se forme par exemples et experience: aussi fait mon opinion. Voyla pas vne bien expresse experience, et bien aduantageuse? Ie ne sçay s'ils m'en trouueront trois en leurs registres, nais, nourris, et trespassez, en mesme fouïer, mesme toict, ayans autant vescu par leur conduite. Il faut qu'ils m'aduoüent en cela, que si ce n'est la raison, aumoins que la Fortune est de mon party: or chez les medecins, Fortune vaut bien mieux que la raison. Qu'ils ne me prennent point à cette heure à leur aduantage, qu'ils ne me menassent point, atterré comme ie suis: ce seroit supercherie. Aussi à dire la verité, i'ay assez gaigné sur eux par mes exemples domestiques, encore qu'ils s'arrestent là. Les choses humaines n'ont pas tant de constance: il y a deux cens ans, il ne s'en faut que dix-huict, que cet essay nous dure: car le premier nasquit l'an mil quatre cens deux. C'est vrayment bien raison, que cette experience commence à nous faillir. Qu'ils ne me reprochent point les maux, qui me tiennent asteure à la gorge: d'auoir vescu sain quarante sept ans pour ma part, n'est-ce pas assez? Quand ce sera le bout de ma carriere, elle est des plus longues. Mes ancestres auoient la medecine à contre-cœur par quelque inclination occulte et naturelle, car la veuë mesme des drogues faisoit horreur à mon pere. Le Seigneur de Gauiac mon oncle paternel, homme d'Eglise, maladif dés sa naissance, et qui fit toutesfois durer cette vie debile, iusques à soixante sept ans, estant tombé autrefois en vne grosse et vehemente fiéure continue, il fut ordonné par les medecins, qu'on luy declaireroit, s'il ne se vouloit ayder (ils appellent secours ce qui le plus souuent est empeschement) qu'il estoit infailliblement mort. Ce bon homme, tout effrayé comme il fut de cette horrible sentence: Si, respondit-il, ie suis donq mort: mais Dieu rendit tantost apres vain ce prognostique. Le dernier des freres, ils estoyent quatre, Sieur de Bussaguet, et de bien loing le dernier, se soubmit seul, à cet art: pour le commerce, ce croy-ie, qu'il auoit auec les autres arts: car il estoit conseiller en la cour de parlement: et luy succeda si mal, qu'estant par apparence de plus forte complexion, il mourut pourtant long temps auant les autres, sauf vn, le Sieur de Sainct Michel. Il est possible que i'ay receu d'eux cette dyspathie naturelle à la medecine: mais s'il n'y eust eu que cette consideration, i'eusse essayé de la forcer. Car toutes ces conditions, qui naissent en nous sans raison, elles sont vitieuses: c'est vne espece de maladie qu'il faut combattre. Il peult estre, que i'y auois cette propension, mais ie l'ay appuyée et fortifiée par les discours, qui m'en ont estably l'opinion que i'en ay. Car ie hay aussi cette consideration de refuser la medecine pour l'aigreur de son goust. Ce ne seroit aysément mon humeur, qui trouue la santé digne d'estre r'achetée, par tous les cauteres et incisions les plus penibles qui se facent. Et suyuant Epicurus, les voluptez me semblent à euiter, si elles tirent à leurs suittes des douleurs plus grandes: et les douleurs à rechercher, qui tirent à leur suitte des voluptez plus grandes. C'est vne pretieuse chose, que la santé: et la seule qui merite à la verité qu'on y employe, non le temps seulement, la sueur, la peine, les biens, mais encore la vie à sa poursuite: d'autant que sans elle, la vie nous vient à estre iniurieuse. La volupté, la sagesse, la science et la vertu, sans elle se ternissent et esuanouyssent. Et aux plus fermes et tendus discours, que la philosophie nous veuille imprimer au contraire, nous n'auons qu'à opposer l'image de Platon, estant frappé du haut mal, ou d'vne apoplexie: et en cette presupposition le deffier d'appeller à son secours les riches facultez de son ame. Toute voye qui nous meneroit à la santé, ne se peut dire pour moy ny aspre, ny chere. Mais i'ay quelques autres apparences, qui me font estrangement deffier de toute cette marchandise. Ie ne dy pas qu'il n'y en puisse auoir quelque art: qu'il n'y ait parmy tant d'ouurages de Nature, des choses propres à la conseruation de nostre santé, cela est certain. I'entends bien, qu'il y a quelque simple qui humecte, quelque autre qui asseche: ie sçay par experience, et que les refforts produisent des vents, et que les feuilles du sené laschent le ventre: ie sçay plusieurs telles experiences: comme ie sçay que le mouton me nourrit, et que le vin m'eschauffe. Et disoit Solon, que le manger estoit, comme les autres drogues, vne medecine contre la maladie de la faim. Ie ne desaduouë pas l'vsage, que nous tirons du monde, ny ne doubte de la puissance et vberté de Nature, et de son application à nostre besoing. Ie vois bien que les brochets, et les arondes se trouuent bien d'elle. Ie me deffie des inuentions de nostre esprit: de nostre science et art: en faueur duquel nous l'auons abandonnée, et ses regles: et auquel nous ne sçauons tenir moderation, ny limite. Comme nous appellons iustice, le pastissage des premieres loix qui nous tombent en main, et leur dispensation et pratique, tres inepte souuent et tres inique. Et comme ceux, qui s'en moquent, et qui l'accusent, n'entendent pas pourtant iniurier cette noble vertu: ains condamner seulement l'abus et profanation de ce sacré titre. De mesme, en la medecine, i'honore bien ce glorieux nom, sa proposition, sa promesse, si vtile au genre humain: mais ce qu'il designe entre nous, ie ne l'honore, ny l'estime. En premier lieu l'experience me le fait craindre: car de ce que i'ay de cognoissance, ie ne voy nulle race de gens si tost malade, et si tard guerie, que celle qui est soubs la iurisdiction de la medecine. Leur santé mesme est alterée et corrompue, par la contrainte des regimes. Les medecins ne se contentent point d'auoir la maladie en gouuernement, ils rendent la santé malade, pour garder qu'on ne puisse en aucune saison eschapper leur authorité. D'vne santé constante et entiere, n'en tirent ils pas l'argument d'vne grande maladie future? I'ay esté assez souuent malade: i'ay trouué sans leurs secours, mes maladies aussi douces à supporter (et en ay essayé quasi de toutes les sortes) et aussi courtes, qu'à nul autre: et si n'y ay point meslé l'amertume de leurs ordonnances. La santé, ie l'ay libre et entiere, sans regle, et sans autre discipline, que de ma coustume et de mon plaisir. Tout lieu m'est bon à m'arrester: car il ne me faut autres commoditez estant malade, que celles qu'il me faut estant sain. Ie ne me passionne point d'estre sans medecin, sans apotiquaire, et sans secours: dequoy i'en voy la plus part plus affligez que du mal. Quoy? eux mesmes nous font ils voir de l'heur et de la durée en leur vie, qui nous puisse tesmoigner quelque apparent effect de leur science? Il n'est nation qui n'ait esté plusieurs siecles sans la medecine: et les premiers siecles, c'est à dire les meilleurs et les plus heureux: et du monde la dixiesme partie ne s'en sert pas encores à cette heure. Infinies nations ne la cognoissent pas, où l'on vit et plus sainement, et plus longuement, qu'on ne fait icy: et parmy nous, le commun peuple s'en passe heureusement. Les Romains auoyent esté six cens ans, auant que de la receuoir: mais apres l'auoir essayée, ils la chasserent de leur ville, par l'entremise de Caton le Censeur, qui montra combien aysément il s'en pouuoit passer, ayant vescu quatre vingts et cinq ans: et faict viure sa femme iusqu'à l'extreme vieillesse, non pas sans medecine: mais ouy bien sans medecin: car toute chose qui se trouue salubre à nostre vie, se peut nommer medecine. Il entretenoit, ce dit Plutarque, sa famille en santé, par l'vsage, ce me semble, du lieure. Comme les Arcades, dit Pline, guerissent toutes maladies auec du laict de vache. Et les Lybiens, dit Herodote, iouyssent populairement d'vne rare santé, par cette coustume qu'ils ont: apres que leurs enfants ont atteint quatre ans, de leur causterizer et brusler les veines du chef et des temples: par où ils coupent chemin pour leur vie, à toute defluxion de rheume. Et les gens de village de ce pays, à tous accidens n'employent que du vin le plus fort qu'ils peuuent, meslé à force safran et espice: tout cela auec vne fortune pareille. Et à dire vray, de toute cette diuersité et confusion d'ordonnances, quelle autre fin et effect apres tout y a il, que de vuider le ventre? ce que mille simples domestiques peuuent faire. Et si ne sçay si c'est si vtilement qu'ils disent: et si nostre nature n'a point besoing de la residence de ses excremens, iusques à certaine mesure, comme le vin a de sa lie pour sa conseruation. Vous voyez souuent des hommes sains, tomber en vomissemens, ou flux de ventre par accident estranger, et faire vn grand vuidange d'excremens sans besoin aucun precedent, et sans aucune vtilité suyuante, voire auec empirement et dommage. C'est du grand Platon, que i'apprins n'agueres, que de trois sortes de mouuements, qui nous appartiennent, le dernier et le pire est celuy des purgations: que nul homme, s'il n'est fol, ne doit entreprendre, qu'à l'extreme necessité. On va troublant et esueillant le mal par oppositions contraires. Il faut que ce soit la forme de viure, qui doucement l'allanguisse et reconduise à sa fin. Les violentes harpades de la drogue et du mal, sont tousiours à nostre perte, puis que la querelle se desmesle chez nous, et que la drogue est vn secours infiable: de sa nature ennemy à nostre santé, et qui n'a accez en nostre estat que par le trouble. Laissons vn peu faire. L'ordre qui pouruoid aux puces et aux taulpes, pouruoid aussi aux hommes, qui ont la patience pareille, à se laisser gouuerner, que les puces et les taulpes. Nous auons beau crier bihore: c'est bien pour nous enroüer, mais non pour l'auancer. C'est vn ordre superbe et impiteux. Nostre crainte, nostre desespoir, le desgouste et retarde de nostre ayde, au lieu de l'y conuier. Il doibt au mal son cours, comme à la santé. De se laisser corrompre en faueur de l'vn, au preiudice des droits de l'autre, il ne le fera pas: il tomberoit en desordre. Suyuons de par Dieu, suyuons. Il meine ceux qui suyuent: ceux qui ne le suyuent pas, il les entraine, et leur rage, et leur medecine ensemble. Faittes ordonner vne purgation à vostre ceruelle. Elle y sera mieux employée, qu'à vostre estomach. On demandoit à vn Lacedemonien, qui l'auoit fait viure sain si long temps: L'ignorance de la medecine, respondit-il. Et Adrian l'Empereur crioit sans cesse en mourant, que la presse des medecins l'auoit tué. Vn mauuais luicteur se fit medecin: Courage, luy dit Diogenes, tu as raison, tu mettras à cette heure en terre ceux qui t'y ont mis autresfois. Mais ils ont cet heur, selon Nicocles, que le soleil esclaire leur succez, et la terre cache leur faute. Et outre cela, ils ont vne façon bien auantageuse, à se seruir de toutes sortes d'euenemens: car ce que la Fortune, ce que la Nature, ou quelque autre cause estrangere, desquelles le nombre est infini, produit en nous de bon et de salutaire, c'est le priuilege de la medecine de se l'attribuer. Tous les heureux succez qui arriuent au patient, qui est soubs son regime, c'est d'elle qu'il les tient. Les occasions qui m'ont guery moy, et qui guerissent mille autres, qui n'appellent point les medecins à leurs secours, ils les vsurpent en leurs subiects. Et quant aux mauuais accidens, ou ils les desaduoüent tout à fait, en attribuant la coulpe au patient, par des raisons si vaines, qu'ils n'ont garde de faillir d'en trouuer tousiours assez bon nombre de telles: Il a descouuert son bras, il a ouy le bruit d'vn coche:
_Rhedarum transitus arcto Vicorum inflexu:_
on a entrouuert sa fenestre, il s'est couché sur le costé gauche, ou passé par sa teste quelque pensement penible. Somme vne parolle, vn songe, vne œuillade, leur semble suffisante excuse pour se descharger de faute. Ou, s'il leur plaist, ils se seruent encore de cet empirement, et en font leurs affaires, par cet autre moyen qui ne leur peut iamais faillir: c'est de nous payer lors que la maladie se trouue reschaufee par leurs applications, de l'asseurance qu'ils nous donnent, qu'elle seroit bien autrement empirée sans leurs remedes. Celuy qu'ils ont ietté d'vn morfondement en vne fieure quotidienne, il eust eu sans eux, la continue. Ils n'ont garde de faire mal leurs besongnes, puis que le dommage leur reuient à profit. Vrayement ils ont raison de requerir du malade, vne application de creance fauorable: il faut qu'elle le soit à la verité en bon escient, et bien souple, pour s'appliquer à des imaginations si mal aisées à croire. Platon disoit bien à propos, qu'il n'appartenoit qu'aux medecins de mentir en toute liberté, puis que nostre salut despend de la vanité, et fauceté de leurs promesses. Æsope autheur de tres-rare excellence, et duquel peu de gens descouurent toutes les graces, est plaisant à nous representer cette authorité tyrannique, qu'ils vsurpent sur ces pauures ames affoiblies et abatuës par le mal, et la crainte: car il conte, qu'un malade estant interrogé par son medecin, quelle operation il sentoit des medicamens, qu'il luy auoit donnez: I'ay fort sué, respondit-il. Cela est bon, dit le medecin. Vne autre fois il luy demanda encore, comme il s'estoit porté depuis: I'ay eu vn froid extreme, fit-il, et si ay fort tremblé. Cela est bon, suyuit le medecin: à la troisieme fois, il luy demanda de rechef, comment il se portoit: Ie me sens, dit-il, enfler et bouffir comme d'hydropisie. Voyla qui va bien, adiousta le medecin. L'vn de ses domestiques venant apres à s'enquerir à luy de son estat: Certes mon amy, respond-il, à force de bien estre, ie me meurs. Il y auoit en Ægypte vne loy plus iuste, par laquelle le medecin prenoit son patient en charge les trois premiers iours, aux perils et fortunes du patient: mais les trois iours passez, c'estoit aux siens propres. Car quelle raison y a-il, qu'Æsculapius leur patron ait esté frappé du foudre, pour auoir r'amené Hypolitus de mort à vie,
_Nam Pater omnipotens aliquem indignatus ab vmbris Mortalem infernis, ad lumina surgere vitæ, Ipse repertorem medicinæ talis et artis, Fulmine Phœbigenam Stygias detrusit ad vndas:_
et ses suyuans soyent absous, qui enuoyent tant d'ames de la vie à la mort? Vn medecin vantoit à Nicoclés, son art estre de grande auctorité: Vrayement c'est mon, dit Nicoclés, qui peut impunement tuer tant de gens. Au demeurant, si i'eusse esté de leur conseil, i'eusse rendu ma discipline plus sacrée et mysterieuse: ils auoyent assez bien commencé, mais ils n'ont pas acheué de mesme. C'estoit vn bon commencement, d'auoir fait des dieux et des dæmons autheurs de leur science, d'auoir pris vn langage à part, vne escriture à part. Quoy qu'en sente la philosophie, que c'est folie de conseiller vn homme pour son profit, par maniere non intelligible: Vt sî quis medicus imperet vt sumat
Terrigenam, herbigradam, domiportam, sanguine cassam.
C'estoit vne bonne regle en leur art, et qui accompagne toutes les arts fanatiques, vaines, et supernaturelles, qu'il faut que la foy du patient, preoccupe par bonne esperance et asseurance, leur effect et operation. Laquelle regle ils tiennent iusques là, que le plus ignorant et grossier medecin, ils le trouuent plus propre à celuy, qui a fiance en luy, que le plus experimenté, et incognu. Le choix mesmes de la plus part de leurs drogues est aucunement mysterieux et diuin. Le pied gauche d'vne tortue, l'vrine d'vn lezart, la fiante d'vn elephant, le foye d'vne taupe, du sang tiré soubs l'aile droite d'vn pigeon blanc: et pour nous autres coliqueux (tant ils abusent desdaigneusement de nostre misere) des crottes de rat puluerisées, et telles autres singeries, qui ont plus le visage d'vn enchantement magicien, que de science solide. Ie laisse à part le nombre imper de leurs pillules: la destination de certains iours et festes de l'année: la distinction des heures, à cueillir les herbes de leurs ingrediens: et cette grimace rebarbatiue et prudente, de leur port et contenance, dequoy Pline mesme se mocque. Mais ils ont failly, veux-ie dire, de ce qu'à ce beau commencement, ils n'ont adiousté cecy, de rendre leurs assemblées et consultations plus religieuses et secretes: aucun homme profane n'y deuoit auoir accez, non plus qu'aux secretes ceremonies d'Æsculape. Car il aduient de cette faute, que leur irresolution, la foiblesse de leurs argumens, diuinations et fondements, l'aspreté de leurs contestations, pleines de haine, de ialousie, et de consideration particuliere, venants à estre descouuertes à vn chacun, il faut estre merueilleusement aueugle, si on ne se sent bien hazardé entre leurs mains. Qui vid iamais medecin se seruir de la recepte de son compagnon, sans y retrancher ou adiouster quelque chose? Ils trahissent assez par là leur art: et nous font voir qu'ils y considerent plus leur reputation, et par consequent leur profit, que l'interest de leurs patiens. Celuy là de leurs docteurs est plus sage, qui leur a anciennement prescript, qu'vn seul se mesle de traiter vn malade: car s'il ne fait rien qui vaille, le reproche à l'art de la medecine, n'en sera pas fort grand pour la faute d'vn homme seul: et au rebours, la gloire en sera grande, s'il vient à bien rencontrer: là où quand ils sont beaucoup, ils descrient à tous les coups le mestier: d'autant qu'il leur aduient de faire plus souuent mal que bien. Ils se deuoient contenter du perpetuel desaccord, qui se trouue és opinions des principaux maistres et autheurs anciens de cette science, lequel n'est cogneu que des hommes versez aux liures, sans faire voir encore au peuple les controuerses et inconstances de iugement, qu'ils nourrissent et continuent entre eux. Voulons nous vn exemple de l'ancien debat de la medecine? Hierophilus loge la cause originelle des maladies aux humeurs: Erasistratus, au sang des arteres: Asclepiades, aux atomes inuisibles s'escoulants en noz pores: Alcmæon, en l'exuperance ou deffaut des forces corporelles: Diocles, en l'inequalité des elemens du corps, et en la qualité de l'air, que nous respirons: Strato, en l'abondance, crudité, et corruption de l'alimant que nous prenons: Hippocrates la loge aux esprits. Il y a l'vn de leurs amis, qu'ils cognoissent mieux que moy, qui s'escrie à ce propos, que la science la plus importante qui soit en nostre vsage, comme celle qui a charge de nostre conseruation et santé, c'est de mal'heur, la plus incertaine, la plus trouble, et agitée de plus de changemens. Il n'y a pas grand danger de nous mescomter à la hauteur du soleil, ou en la fraction de quelque supputation astronomique: mais icy, où il va de tout nostre estre, ce n'est pas sagesse, de nous abandonner à la mercy de l'agitation de tant de vents contraires.
Auant la guerre Peloponnesiaque, il n'estoit pas grands nouuelles de cette science: Hippocrates la mit en credit: tout ce que cettuy-cy auoit estably, Chrysippus le renuersa: depuis Erasistratus petit fils d'Aristote, tout ce que Chrysippus en auoit escrit. Apres ceux-cy, suruindrent les Empiriques, qui prindrent vne voye toute diuerse des anciens, au maniement de cet art. Quand le credit de ces derniers commença à s'enuieillir, Herophilus mit en vsage vne autre sorte de medecine, qu'Asclepiades vint à combattre et aneantir à son tour. A leur reng gaignerent authorité les opinions de Themison, et depuis de Musa, et encore apres celles de Vexius Valens, medecin fameux par l'intelligence qu'il auoit auec Messalina. L'empire de la medecine tomba du temps de Neron à Thessalus, qui abolit et condamna tout ce qui en auoit esté tenu iusques à luy. La doctrine de cettuy-cy fut abbattue par Crinas de Marseille, qui apporta de nouueau, de regler toutes les operations medecinales, aux ephemerides et mouuemens des astres, manger, dormir, et boire à l'heure qu'il plairoit à la lune et à Mercure. Son authorité fut bien tost apres supplantée par Charinus, medecin de cette mesme ville de Marseille. Cettuy-cy combattoit non seulement la medecine ancienne, mais encore l'vsage des bains chauds, public, et tant de siecles auparauant accoustumé. Il faisoit baigner les hommes dans l'eau froide, en hyuer mesme, et plongeoit les malades dans l'eau naturelle des ruisseaux. Iusques au temps de Pline aucun Romain n'auoit encore daigné exercer la medecine: elle se faisoit par des estrangers, et Grecs: comme elle se fait entre nous François, par des Latineurs. Car comme dit vn tres-grand medecin, nous ne receuons pas aisément la medecine que nous entendons; non plus que la drogue que nous cueillons. Si les nations, desquelles nous retirons le gayac, la salseperille, et le bois d'esquine, ont des medecins, combien pensons nous par cette mesme recommendation de l'estrangeté, la rareté, et la cherté, qu'ils façent feste de noz choulx, et de nostre persil? car qui oseroit mespriser les choses recherchées de si loing, au hazard d'vne si longue peregrination et si perilleuse? Depuis ces anciennes mutations de la medecine, il y en a eu infinies autres iusques à nous; et le plus souuent mutations entieres et vniuerselles; comme sont celles que produisent de nostre temps, Paracelse, Fiorauanti et Argenterius: car ils ne changent pas seulement vne recepte, mais, à ce qu'on me dit, toute la contexture et police du corps de la medecine, accusans d'ignorance et de pipperie, ceux qui en ont faict profession iusques à eux. Ie vous laisse à penser où en est le pauure patient. Si encor nous estions asseurez, quand ils se mescontent, qu'il ne nous nuisist pas, s'il ne nous profite; ce seroit vne bien raisonnable composition, de se hazarder d'acquerir du bien, sans se mettre en danger de perte. Æsope faict ce comte, qu'vn qui auoit acheté vn More esclaue, estimant que cette couleur luy fust venue par accident, et mauuais traictement de son premier maistre, le fit medeciner de plusieurs bains et breuuages, auec grand soing: il aduint, que le More n'en amenda aucunement sa couleur basanee, mais qu'il en perdit entierement sa premiere santé. Combien de fois nous aduient-il, de voir les medecins imputans les vns aux autres, la mort de leurs patiens? Il me souuient d'vne maladie populaire, qui fut aux villes de mon voisinage, il y a quelques années, mortelle et tres-dangereuse: cet orage estant passé, qui auoit emporté vn nombre infiny d'hommes; l'vn des plus fameux medecins de toute la contrée, vint à publier vn liuret, touchant cette matiere, par lequel il se rauise, de ce qu'ils auoyent vsé de la saignée, et confesse que c'est l'vne des causes principales du dommage, qui en estoit aduenu. Dauantage leurs autheurs tiennent, qu'il n'y a aucune medecine, qui n'ait quelque partie nuisible. Et si celles mesmes qui nous seruent, nous offencent aucunement, que doiuent faire celles qu'on nous applique du tout hors de propos? De moy, quand il n'y auroit autre chose, i'estime qu'à ceux qui hayssent le goust de la medecine, ce soit vn dangereux effort, et de preiudice, de l'aller aualler à vne heure si incommode, auec tant de contre-cœur: et croy que cela essaye merueilleusement le malade, en vne saison, où il a tant besoin de repos. Outre ce, qu'à considerer les occasions, surquoy ils fondent ordinairement la cause de noz maladies, elles sont si legeres et si delicates, que i'argumente par là, qu'vne bien petite erreur en la dispensation de leurs drogues, peut nous apporter beaucoup de nuisance. Or si le mescomte du medecin est dangereux, il nous va bien mal: car il est bien mal-aisé qu'il n'y retombe souuent: il a besoin de trop de pieces, considerations, et circonstances, pour affuster iustement son dessein. Il faut qu'il cognoisse la complexion du malade, sa temperature, ses humeurs, ses inclinations, ses actions, ses pensements mesmes, et ses imaginations. Il faut qu'il se responde des circonstances externes, de la nature du lieu, condition de l'air et du temps, assiette des planetes, et leurs influances: qu'il sçache en la maladie les causes, les signes, les affections, les iours critiques: en la drogue, le poix, la force, le pays, la figure, l'aage, la dispensation: et faut que toutes ces pieces, il les sçache proportionner et rapporter l'vne à l'autre, pour en engendrer vne parfaicte symmetrie. A quoy s'il faut tant soit peu, si de tant de ressorts, il y en a vn tout seul, qui tire à gauche, en voyla assez pour nous perdre. Dieu sçait, de quelle difficulté est la cognoissance de la pluspart de ces parties: car pour exemple, comment trouuera-il le signe propre de la maladie; chacune estant capable d'vn infiny nombre de signes? Combien ont ils de debats entr'eux et de doubtes, sur l'interpretation des vrines? Autrement d'où viendroit cette altercation continuelle que nous voyons entr'eux sur la cognoissance du mal? Comment excuserions nous cette faute, où ils tombent si souuent, de prendre martre pour renard? Aux maux, que i'ay eu, pour peu qu'il y eust de difficulté, ie n'en ay iamais trouué trois d'accord. Ie remarque plus volontiers les exemples qui me touchent. Dernierement à Paris vn Gentil-homme fut taillé par l'ordonnance des medecins, auquel on ne trouua de pierre non plus à la vessie, qu'à la main; et là mesmes, vn Euesque qui m'estoit fort amy, auoit esté instamment sollicité par la pluspart des medecins, qu'il appelloit à son conseil, de se faire tailler: i'aydoy moy mesme soubs la foy d'autruy, à le luy suader: quand il fut trespassé, et qu'il fut ouuert, on trouua qu'il n'auoit mal qu'aux reins. Ils sont moins excusables en cette maladie, d'autant qu'elle est aucunement palpable. C'est par là que la chirurgie me semble beaucoup plus certaine, par ce qu'elle voit et manie ce qu'elle fait; il y a moins à coniecturer et à deuiner. Là où les medecins n'ont point de speculum matricis, qui leur descouure nostre cerueau, nostre poulmon, et nostre foye. Les promesses mesmes de la medecine sont incroyables. Car ayant à prouuoir à diuers accidents et contraires, qui nous pressent souuent ensemble, et qui ont vne relation quasi necessaire, comme la chaleur du foye, et froideur de l'estomach, ils nous vont persuadant que de leurs ingrediens, cettuy-cy eschauffera l'estomach, cet autre refraichira le foye: l'vn a sa charge d'aller droit aux reins, voire iusques à la vessie, sans estaler ailleurs ses operations; et conseruant ses forces et sa vertu, en ce long chemin et plein de destourbiers, iusques au lieu, au seruice duquel il est destiné, par sa proprieté occulte: l'autre assechera le cerueau: celuy là humectera le poulmon. De tout cet amas, ayant fait vne mixtion de breuuage, n'est-ce pas quelque espece de resuerie, d'esperer que ces vertus s'aillent diuisant, et triant de cette confusion et meslange, pour courir à charges si diuerses? Ie craindrois infiniement qu'elles perdissent, ou eschangeassent leurs ethiquettes, et troublassent leurs quartiers. Et qui pourroit imaginer, qu'en cette confusion liquide, ces facultez ne se corrompent, confondent, et alterent l'vne l'autre? Quoy, que l'execution de cette ordonnance despend d'vn autre officier, à la foy et mercy duquel nous abandonnons encore vn coup nostre vie? Comme nous auons des pourpointiers, des chaussetiers pour nous vestir; et en sommes d'autant mieux seruis, que chacun ne se mesle que de son subiect, et a sa science plus restreinte et plus courte, que n'a vn tailleur, qui embrasse tout. Et comme, à nous nourrir, les grands, pour plus de commodité ont des offices distinguez de potagers et de rostisseurs, dequoy vn cuisinier, qui prend la charge vniuerselle, ne peut si exquisement venir à bout. De mesme à nous guairir, les Ægyptiens auoient raison de reiecter ce general mestier de medecin, et descoupper cette profession à chasque maladie, à chasque partie du corps son œuurier. Car cette partie en estoit bien plus proprement et moins confusement traictée, de ce qu'on ne regardoit qu'à elle specialement. Les nostres ne s'aduisent pas, que, qui pouruoid à tout, ne pouruoid à rien: que la totale police de ce petit monde, leur est indigestible. Cependant qu'ils craignent d'arrester le cours d'vn dysenterique, pour ne luy causer la fieure, ils me tuerent vn amy, qui valoit mieux, que tout tant qu'ils sont. Ils mettent leurs diuinations au poids, à l'encontre des maux presents: et pour ne guarir le cerueau au preiudice de l'estomach, offencent l'estomach, et empirent le cerueau, par ces drogues tumultuaires et dissentieuses. Quant à la varieté et foiblesse des raisons de cet' art, elle est plus apparente qu'en aucun' autre art. Les choses aperitiues sont vtiles à vn homme coliqueux, d'autant qu'ouurans les passages et les dilatans, elles acheminent cette matiere gluante, de laquelle se bastit la graue, et la pierre, et conduisent contre-bas, ce qui se commence à durcir et amasser aux reins. Les choses aperitiues sont dangereuses à vn homme coliqueux, d'autant qu'ouurans les passages et les dilatans, elles acheminent vers les reins, la matiere propre à bastir la graue, lesquels s'en saisissans volontiers pour cette propension qu'ils y ont, il est mal aisé qu'ils n'en arrestent beaucoup de ce qu'on y aura charrié. D'auantage, si de fortune il s'y rencontre quelque corps, vn peu plus grosset qu'il ne faut pour passer tous ces destroicts, qui restent à franchir pour l'expeller au dehors, ce corps estant esbranlé par ces choses aperitiues, et ietté dans ces canaux estroits, venant à les boucher, acheminera vne certaine mort et tres-douloureuse. Ils ont vne pareille fermeté aux conseils qu'ils nous donnent de nostre regime de viure: il est bon de tomber souuent de l'eau, car nous voyons par experience, qu'en la laissant croupir, nous luy donnons loisir de se descharger de ses excremens, et de sa lye, qui seruira de matiere à bastir la pierre en la vessie: il est bon de ne tomber point souuent de l'eau, car les poisans excrements qu'elle traine quant et elle, ne s'emporteront point, s'il n'y a de la violence, comme on void par experience, qu'vn torrent qui roule auecques roideur, baloye bien plus nettement le lieu où il passe, que ne fait le cours d'vn ruisseau mol et lasche. Pareillement, il est bon d'auoir souuent affaire aux femmes, car cela ouure les passages, et achemine la graue et le sable. Il est bien aussi mauuais, car cela eschauffe les reins, les lasse et affoiblit. Il est bon de se baigner aux eaux chaudes, d'autant que cela relasche et amollit les lieux, où se croupit le sable et la pierre. Mauuais aussi est-il, d'autant que cette application de chaleur externe, aide les reins à cuire, durcir, et petrifier la matiere qui y est disposée. A ceux qui sont aux bains, il est plus salubre de manger peu le soir, affin que le breuuage des eaux qu'ils ont à prendre lendemain matin, face plus d'operation, rencontrant l'estomach vuide, et non empesché. Au rebours, il est meilleur de manger peu au disner, pour ne troubler l'operation de l'eau, qui n'est pas encore parfaite, et ne charger l'estomach si soudain, apres cet autre trauail, et pour laisser l'office de digerer, à la nuict, qui le sçait mieux faire que ne fait le iour, où le corps et l'esprit, sont en perpetuel mouuement et action. Voila comment ils vont bastelant, et baguenaudant à noz despens en tous leurs discours, et ne me sçauroient fournir proposition, à laquelle ie n'en rebastisse vne contraire, de pareille force. Qu'on ne crie donc plus apres ceux qui en ce trouble, se laissent doucement conduire à leur appetit et au conseil de Nature, et se remettent à la fortune commune. I'ay veu par occasion de mes voyages, quasi tous les bains fameux de Chrestienté; et depuis quelques années ay commencé à m'en seruir. Car en general i'estime le baigner salubre, et croy que nous encourons non legeres incommoditez, en nostre santé, pour auoir perdu cette coustume, qui estoit generalement obseruée au temps passé, quasi en toutes les nations, et est encores en plusieurs, de se lauer le corps tous les iours: et ne puis pas imaginer que nous ne vaillions beaucoup moins de tenir ainsi noz membres encroustez, et noz pores estouppez de crasse. Et quant à leur boisson, la Fortune a faict premierement, qu'elle ne soit aucunement ennemie de mon goust: secondement elle est naturelle et simple, qui aumoins n'est pas dangereuse, si elle est vaine. Dequoy ie prens pour respondant, cette infinité de peuples de toutes sortes et complexions, qui s'y assemble. Et encores que ie n'y aye apperceu aucun effect extraordinaire et miraculeux: ains que m'en informant vn peu plus curieusement qu'il ne se faict, i'aye trouué mal fondez et faux, tous les bruits de telles operations, qui se sement en ces lieux là, et qui s'y croyent (comme le monde va se pippant aisément de ce qu'il desire) toutesfois aussi, n'ay-ie veu guere de personnes que ces eaux ayent empiré; et ne leur peut-on sans malice refuser cela, qu'elles n'esueillent l'appetit, facilitent la digestion, et nous prestent quelque nouuelle allegresse, si on n'y va par trop abbatu de forces; ce que ie desconseille de faire. Elles ne sont pas pour releuer vne poisante ruyne: elles peuuent appuyer vne inclination legere, ou prouuoir à la menace de quelque alteration. Qui n'y apporte assez d'allegresse, pour pouuoir iouyr le plaisir des compagnies qui s'y trouuent, et des promenades et exercices, à quoy nous conuie la beauté des lieux, où sont communément assises ces eaux, il perd sans doubte la meilleure piece et plus asseurée de leur effect. A cette cause i'ay choisi iusques à cette heure, à m'arrester et à me seruir de celles, où il y auoit plus d'amœnité de lieu, commodité de logis, de viures et de compagnies, comme sont en France, les bains de Banieres: en la frontiere d'Allemaigne, et de Lorraine, ceux de Plombieres: en Souysse, ceux de Bade: en la Toscane, ceux de Lucques; et specialement ceux della Villa, desquels i'ay vsé plus souuent, et à diuerses saisons. Chasque nation a des opinions particulieres, touchant leur vsage, et des loix et formes de s'en seruir, toutes diuerses: et selon mon experience l'effect quasi pareil. Le boire n'est aucunement receu en Allemaigne. Pour toutes maladies, ils se baignent, et sont à grenouiller dans l'eau, quasi d'vn soleil à l'autre. En Italie, quand ils boiuent neuf iours, ils s'en baignent pour le moins trente; et communément boiuent l'eau mixtionnée d'autres drogues, pour secourir son operation. On nous ordonne icy, de nous promener pour la digerer: là on les arreste au lict, où ils l'ont prise, iusques à ce qu'ils l'ayent vuidée, leur eschauffant continuellement l'estomach, et les pieds. Comme les Allemans ont de particulier, de se faire generalement tous corneter et vantouser, auec scarification dans le bain: ainsin ont les Italiens leurs doccie, qui sont certaines gouttieres de cette eau chaude, qu'ils conduisent par des cannes, et vont baignant vne heure le matin, et autant l'apres disnée, par l'espace d'vn mois, ou la teste, ou l'estomach, ou autre partie du corps, à laquelle ils ont affaire. Il y a infinies autres differences de coustumes, en chasque contrée: ou pour mieux dire, il n'y a quasi aucune ressemblance des vnes aux autres. Voylà comment cette partie de medecine, à laquelle seule ie me suis laissé aller, quoy qu'elle soit la moins artificielle, si a elle sa bonne part de la confusion et incertitude, qui se voit par tout ailleurs en cet art. Les poëtes disent tout ce qu'ils veulent, auec plus d'emphase et de grace; tesmoing ces deux epigrammes.
_Alcon hesterno signum Iouis attigit. Ille, Quamuis marmoreus, vim patitur medici. Ecce hodie iussus transferri ex æde vetusta, Effertur, quamuis sit Deus atque lapis._
Et l'autre,
_Lotus nobiscum est, hilaris cænauit, et idem Inuentus mane est mortuus Andragoras. Tam subitæ mortis causam, Faustine, requiris? In somnis medicum viderat Hermocratem._
Sur quoy ie veux faire deux comtes. Le Baron de Caupene en Chalosse, et moy, auons en commun le droit de patronage d'vn benefice, qui est de grande estenduë, au pied de noz montaignes, qui se nomme Lahontan. Il est des habitans de ce coin, ce qu'on dit de ceux de la valée d'Angrougne; ils auoient vne vie à part, les façons, les vestemens, et les mœurs à part: regis et gouuernez par certaines polices et coustumes particulieres, receuës de pere en filz, ausquelles ils s'obligeoient sans autre contrainte, que de la reuerence de leur vsage. Ce petit estat s'estoit continué de toute ancienneté en vne condition si heureuse, qu'aucun iuge voisin n'auoit esté en peine de s'informer de leur affaire; aucun aduocat employé à leur donner aduis, ny estranger appellé pour esteindre leurs querelles; et n'auoit on iamais veu aucun de ce destroit à l'aumosne. Ils fuyoient les alliances et le commerce de l'autre monde, pour n'alterer la pureté de leur police: iusques à ce, comme ils recitent, que l'vn d'entre eux, de la memoire de leurs peres, ayant l'ame espoinçonnée d'vne noble ambition, alla s'aduiser pour mettre son nom en credit et reputation, de faire l'vn de ses enfans maistre Iean, ou maistre Pierre: et l'ayant faict instruire à escrire en quelque ville voisine, en rendit en fin vn beau notaire de village. Cettuy-cy, deuenu grand, commença à desdaigner leurs anciennes coustumes, et à leur mettre en teste la pompe des regions de deça. Le premier de ses comperes, à qui on escorna vne cheure, il luy conseilla d'en demander raison aux iuges Royaux d'autour de là; et de cettuy-cy à vn autre, iusques à ce qu'il eust tout abastardy. A la suitte de cette corruption, ils disent, qu'il y en suruint incontinent vn' autre, de pire consequence, par le moyen d'vn medecin, à qui il print enuie d'espouser vne de leurs filles, et de s'habituer parmy eux. Cettuy-cy commença à leur apprendre premierement le nom des fiebures, des rheumes, et des apostemes, la situation du cœur, du foye, et des intestins, qui estoit vne science iusques lors tres esloignée de leur cognoissance: et au lieu de l'ail, dequoy ils auoyent apris à chasser toutes sortes de maux, pour aspres et extremes qu'ils fussent, il les accoustuma pour vne toux, ou pour vn morfondement, à prendre les mixtions estrangeres, et commença à faire trafique, non de leur santé seulement, mais aussi de leur mort. Ils iurent que depuis lors seulement, ils ont apperçeu que le serain leur appesantissoit la teste, que le boire ayant chault apportoit nuisance, et que les vents de l'automne estoyent plus griefs que ceux du printemps: que depuis l'vsage de cette medecine, ils se trouuent accablez d'vne legion de maladies inaccoustumées, et qu'ils apperçoiuent vn general deschet, en leur ancienne vigueur, et leurs vies de moitié raccourcies. Voyla le premier de mes comtes. L'autre est, qu'auant ma subiection graueleuse, oyant faire cas du sang de bouc à plusieurs, comme d'vne manne celeste enuoyée en ces derniers siecles, pour la tutelle et conseruation de la vie humaine; et en oyant parler à des gens d'entendement comme d'vne drogue admirable, et d'vne operation infaillible: moy qui ay tousiours pensé estre en bute à tous les accidens, qui peuuent toucher tout autre homme, prins plaisir en pleine santé à me prouuoir de ce miracle; et commanday chez moy qu'on me nourrist vn bouc selon la recepte. Car il faut que ce soit aux mois les plus chaleureux de l'esté, qu'on le retire: et qu'on ne luy donne à manger que des herbes aperitiues, et à boire que du vin blanc. Ie me rendis de fortune chez moy le iour qu'il deuoit estre tué: on me vint dire que mon cuysinier trouuoit dans la panse deux ou trois grosses boules, qui se chocquoient l'vne l'autre parmy sa mangeaille. Ie fus curieux de faire apporter toute cette tripaille en ma presence, et fis ouurir cette grosse et large peau: il en sortit trois gros corps, legers comme des esponges, de façon qu'il semble qu'ils soyent creuz, durs au demeurant par le dessus et fermes, bigarrez de plusieurs couleurs mortes: l'vn parfaict en rondeur, à la mesure d'vne courte boule: les autres deux, vn peu moindres, ausquels l'arrondissement est imparfaict, et semble qu'il s'y acheminast. I'ai trouué, m'en estant faict enquerir à ceux, qui ont accoustumé d'ouurir de ces animaux, que c'est vn accident rare et inusité. Il est vray-semblable que ce sont des pierres cousines des nostres. Et s'il est ainsi, c'est vne esperance bien vaine aux graueleux, de tirer leur guerison du sang d'vne beste, qui s'en alloit elle mesme mourir d'vn pareil mal. Car de dire que le sang ne se sent pas de cette contagion, et n'en altere sa vertu accoustumée, il est plustost à croire, qu'il ne s'engendre rien en vn corps que par la conspiration et communication de toutes les parties: la masse agist tout' entiere, quoy que l'vne piece y contribue plus que l'autre, selon la diuersité des operations. Parquoy il y a grande apparence qu'en toutes les parties de ce bouc, il y auoit quelque qualité petrifiante. Ce n'estoit pas tant pour la crainte de l'aduenir, et pour moy, que i'estoy curieux de cette experience: comme c'estoit, qu'il aduient chez moy, ainsi qu'en plusieurs maisons, que les femmes y font amas de telles menues drogueries, pour en secourir le peuple: vsant de mesme recepte à cinquante maladies, et de telle recepte, qu'elles ne prennent pas pour elles, et si triomphent en bons euenemens. Au demeurant, i'honore les medecins, non pas suiuant le precepte, pour la necessité (car à ce passage on en oppose vn autre du prophete, reprenant le Roy Asa d'auoir eu recours au medecin) mais pour l'amour d'eux mesmes, en ayant veu beaucoup d'honnestes hommes et dignes d'estre aymez. Ce n'est pas à eux que i'en veux, c'est à leur art, et ne leur donne pas grand blasme de faire leur profit de nostre sottise, car la plus part du monde faict ainsi. Plusieurs vacations et moindres et plus dignes que la leur, n'ont fondement, et appuy qu'aux abuz publiques. Ie les appelle en ma compagnie, quand ie suis malade, s'ils se rencontrent à propos, et demande à en estre entretenu, et les paye comme les autres. Ie leur donne loy, de me commander de m'abrier chauldement, si ie l'ayme mieux ainsi, que d'autre sorte: ils peuuent choisir d'entre les porreaux et les laictues, dequoy il leur plaira que mon bouillon se face, et m'ordonner le blanc ou le clairet: et ainsi de toutes autres choses, qui sont indifferentes à mon appetit et vsage. I'entens bien que ce n'est rien faire pour eux, d'autant que l'aigreur et l'estrangeté sont accidens de l'essence propre de la medecine. Lycurgus ordonnoit le vin aux Spartiates malades. Pourquoy? par ce qu'ils en haissoyent l'vsage, sains. Tout ainsi qu'vn Gentil-homme mon voisin s'en sert pour drogue tressalutaire à ses fiebures, par ce que de sa nature il en hait mortellement le goust. Combien en voyons nous d'entr' eux, estre de mon humeur? desdaigner la medecine pour leur seruice, et prendre vne forme de vie libre, et toute contraire à celle qu'ils ordonnent à autruy? Qu'est-ce cela, si ce n'est abuser tout destroussément de nostre simplicité? Car ils n'ont pas leur vie et leur santé moins chere que nous; et accommoderoient leurs effects à leur doctrine, s'ils n'en cognoissoyent eux mesmes la faulceté. C'est la crainte de la mort et de la douleur, l'impatience du mal, vne furieuse et indiscrete soif de la guerison, qui nous aueugle ainsi. C'est pure lascheté qui nous rend nostre croyance si molle et maniable. La plus part pourtant ne croyent pas tant, comme ils endurent et laissent faire: car ie les oy se plaindre et en parler, comme nous. Mais ils se resoluent en fin: Que feroy-ie donc? Comme si l'impatience estoit de soy quelque meilleur remede, que la patience. Y a il aucun de ceux qui se sont laissez aller à cette miserable subiection, qui ne se rende esgalement à toute sorte d'impostures? qui ne se mette à la mercy de quiconque a cette impudence, de luy donner promesse de sa guerison? Les Babyloniens portoyent leurs malades en la place: le medecin c'estoit le peuple: chacun des passants ayant par humanité et ciuilité à s'enquerir de leur estat: et, selon son experience, leur donner quelque aduis salutaire. Nous n'en faisons guere autrement: il n'est pas vne simple femmelette, de qui nous n'employons les barbottages et les breuets: et selon mon humeur, si i'auoy à en accepter quelqu'vne, i'accepterois plus volontiers cette medecine qu'aucune autre: d'autant qu'aumoins il n'y a nul dommage à craindre. Ce qu'Homere et Platon disoyent des Ægyptiens, qu'ils estoyent tous medecins, il se doit dire de tous peuples. Il n'est personne, qui ne se vante de quelque recepte, et qui ne la hazarde sur son voisin, s'il l'en veut croire. I'estoy l'autre iour en vne compagnie, où ie ne sçay qui, de ma confrairie, apporta la nouuelle d'vne sorte de pillules compilées de cent, et tant d'ingrediens de comte fait: il s'en esmeut vne feste et vne consolation singuliere: car quel rocher soustiendroit l'effort d'vne si nombreuse batterie? I'entens toutesfois par ceux qui l'essayerent, que la moindre petite graue ne daigna s'en esmouuoir. Ie ne me puis desprendre de ce papier, que ie n'en die encore ce mot, sur ce qu'ils nous donnent pour respondant de la certitude de leurs drogues, l'experience qu'ils ont faicte. La plus part, et ce croy-ie, plus des deux tiers des vertus medecinales, consistent en la quinte essence, ou proprieté occulte des simples; de laquelle nous ne pouuons auoir autre instruction que l'vsage. Car quinte essence, n'est autre chose qu'vne qualité, de laquelle par nostre raison nous ne sçauons trouuer la cause. En telles preuues, celles qu'ils disent auoir acquises par l'inspiration de quelque dæmon, ie suis content de les receuoir, (car quant aux miracles, ie n'y touche iamais) ou bien encore les preuues qui se tirent des choses, qui pour autre consideration tombent souuent en nostre vsage: comme si en la laine, dequoy nous auons accoustumé de nous vestir, il s'est trouué par accident, quelque occulte proprieté desiccatiue, qui guerisse les mules au talon; et si au reffort, que nous mangeons pour la nourriture, il s'est rencontré quelque operation aperitiue. Galen recite, qu'il aduint à vn ladre de receuoir guerison par le moyen du vin qu'il beut, d'autant que de fortune, vne vipere s'estoit coulée dans le vaisseau. Nous trouuons en cet exemple le moyen, et vne conduitte vray-semblable à cette experience. Comme aussi en celles, ausquelles les medecins disent, auoir esté acheminez par l'exemple d'aucunes bestes. Mais en la plus part des autres experiences, à quoy ils disent auoir esté conduis par la fortune, et n'auoir eu autre guide que le hazard, ie trouue le progrez de cette information incroyable. I'imagine l'homme, regardant au tour de luy le nombre infiny des choses, plantes, animaux, metaulx. Ie ne sçay par où luy faire commencer son essay: et quand sa premiere fantasie se iettera sur la corne d'vn elan, à quoy il faut prester vne creance bien molle et aisée: il se trouue encore autant empesché en sa seconde operation. Il luy est proposé tant de maladies, et tant de circonstances, qu'auant qu'il soit venu à la certitude de ce poinct, où doit ioindre la perfection de son experience, le sens humain y perd son Latin: et auant qu'il ait trouué parmy cette infinité de choses, que c'est cette corne: parmy cette infinité de maladies, l'epilepsie: tant de complexions, au melancholique: tant de saisons, en hyuer: tant de nations, au François: tant d'aages, en la vieillesse: tant de mutations celestes, en la conionction de Venus et de Saturne: tant de parties du corps au doigt. A tout cela n'estant guidé ny d'argument, ny de coniecture, ny d'exemple, ny d'inspiration diuine, ains du seul mouuement de la fortune, il faudroit que ce fust par vne fortune, parfaictement artificielle, reglée et methodique. Et puis, quand la guerison fut faicte, comment se peut il asseurer, que ce ne fust, que le mal estoit arriué à sa periode; ou vn effect du hazard? ou l'operation de quelque autre chose, qu'il eust ou mangé, ou beu, ou touché ce iour là? ou le merite des prieres de sa mere-grand? Dauantage, quand cette preuue auroit esté parfaicte, combien de fois fut elle reiterée? et cette longue cordée de fortunes et de rencontres, r'enfilée, pour en conclure vne regle? Quand elle sera conclue, par qui est-ce? de tant de millions, il n'y a que trois hommes qui se meslent d'enregistrer leurs experiences. Le sort aura il r'encontré à poinct nommé l'vn de ceux-cy? Quoy si vn autre, et si cent autres, ont faict des experiences contraires? A l'aduanture y verrions nous quelque lumiere, si tous les iugements, et raisonnements des hommes, nous estoyent cogneuz. Mais que trois tesmoings et trois docteurs, regentent l'humain genre, ce n'est pas la raison: il faudroit que l'humaine nature les eust deputez et choisis, et qu'ils fussent declarez nos syndics par expresse procuration.
A MADAME DE DVRAS.
Madame, vous me trouuastes sur ce pas dernierement, que vous me vinstes voir. Par ce qu'il pourra estre, que ces inepties se rencontreront quelque fois entre vos mains: ie veux aussi qu'elles portent tesmoignage, que l'autheur se sent bien fort honoré de la faueur que vous leur ferez. Vous y recognoistrez ce mesme port, et ce mesme air, que vous auez veu en sa conuersation. Quand i'eusse peu prendre quelque autre façon que la mienne ordinaire, et quelque autre forme plus honorable et meilleure, ie ne l'eusse pas faict: car ie ne veux tirer de ces escrits, sinon qu'ils me representent à vostre memoire, au naturel. Ces mesmes conditions et facultez, que vous auez pratiquées et recueillies, Madame, auec beaucoup plus d'honneur et de courtoisie qu'elles ne meritent, ie les veux loger, mais sans alteration et changement, en vn corps solide, qui puisse durer quelques années, ou quelques iours apres moy, où vous les retrouuerez, quand il vous plaira vous en refreschir la memoire, sans prendre autrement la peine de vous en souuenir: aussi ne le vallent elles pas. Ie desire que vous continuez en moy, la faueur de vostre amitié, par ces mesmes qualitez, par le moyen desquelles, elle a esté produite. Ie ne cherche aucunement qu'on m'ayme et estime mieux, mort, que viuant. L'humeur de Tybere est ridicule, et commune pourtant, qui auoit plus de soin d'estendre sa renommée à l'aduenir, qu'il n'auoit de se rendre estimable et aggreable aux hommes de son temps. Si i'estoy de ceux, à qui le monde peut deuoir loüange, ie l'en quitteroy pour la moitié, et qu'il me la payast d'auance. Qu'elle se hastast et ammoncelast tout autour de moy, plus espesse qu'alongée, plus pleine que durable. Et qu'elle s'euanouit hardiment, quand et ma cognoissance, et quand ce doux son ne touchera plus mes oreilles. Ce seroit vne sotte humeur, d'aller à cet'heure, que ie suis prest d'abandonner le commerce des hommes, me produire à eux, par vne nouuelle recommandation. Ie ne fay nulle recepte des biens que ie n'ay peu employer à l'vsage de ma vie. Quel que ie soye, ie le veux estre ailleurs qu'en papier. Mon art et mon industrie ont esté employez à me faire valoir moy-mesme. Mes estudes, à m'apprendre à faire, non pas à escrire. I'ay mis tous mes efforts à former ma vie. Voyla mon mestier et mon ouurage. Ie suis moins faiseur de liures, que de nulle autre besongne. I'ay desiré de la suffisance, pour le seruice de mes commoditez presentes et essentielles, non pour en faire magasin, et reserue à mes heritiers. Qui a de la valeur, si le face cognoistre en ses mœurs, en ses propos ordinaires: à traicter l'amour, ou des querelles, au ieu, au lict, à la table, à la conduicte de ses affaires, à son œconomie. Ceux que ie voy faire des bons liures sous des meschantes chausses, eussent premierement faict leurs chausses, s'ils m'en eussent creu. Demandez à vn Spartiate, s'il ayme mieux estre bon rhetoricien que bon soldat: non pas moy, que bon cuisinier, si ie n'auoy qui m'en seruist. Mon Dieu, Madame, que ie haïrois vne telle recommandation, d'estre habile homme par escrit, et estre vn homme de neant, et vn sot, ailleurs. I'ayme mieux encore estre vn sot, et icy, et là, que d'auoir si mal choisi, où employer ma valeur. Aussi il s'en faut tant que i'attende à me faire quelque nouuel honneur par ces sottises, que ie feray beaucoup, si ie n'y en pers point, de ce peu que i'en auois aquis. Car, outre ce que cette peinture morte, et muete, desrobera à mon estre naturel, elle ne se raporte pas à mon meilleur estat, mais beaucoup descheu de ma premiere vigueur et allegresse, tirant sur le flestry et le rance. Ie suis sur le fond du vaisseau, qui sent tantost le bas et la lye. Au demeurant, Madame, ie n'eusse pas osé remuer si hardiment les mysteres de la medecine, attendu le credit que vous et tant d'autres luy donnez, si ie n'y eusse esté acheminé par ses autheurs mesmes. Ie croy qu'ils n'en n'ont que deux anciens Latins, Pline, et Celsus. Si vous les voyez quelque iour, vous trouuerez qu'ils parlent bien plus rudement à leur art, que ie ne fay: ie ne fay que la pincer, ils l'esgorgent. Pline se mocque entre autres choses, dequoy quand ils sont au bout de leur corde, ils ont inuenté cette belle deffaite, de r'enuoyer les malades qu'ils ont agitez et tormentez pour neant, de leurs drogues et regimes, les vns, au secours des vœuz, et miracles, les autres aux eaux chaudes. Ne vous courroussez pas, Madame, il ne parle pas de celles de deça, qui sont soubs la protection de vostre maison, et toutes Gramontoises. Ils ont vne tierce sorte de deffaite, pour nous chasser d'aupres d'eux, et se descharger des reproches, que nous leur pouuons faire du peu d'amendement, à noz maux, qu'ils ont eu si long temps en gouuernement, qu'il ne leur reste plus aucune inuention à nous amuser: c'est de nous enuoyer chercher la bonté de l'air de quelque autre contrée. Madame en voyla assez: vous me donnez bien congé de reprendre le fil de mon propos, duquel ie m'estoy destourné, pour vous entretenir.
Ce fut ce me semble, Pericles, lequel estant enquis, comme il se portoit: Vous le pouuez, dit-il, iuger par là: montrant des breuets, qu'il auoit attachez au col et au bras. Il vouloit inferer, qu'il estoit bien malade, puis qu'il en estoit venu iusques-là, d'auoir recours à choses si vaines, et de s'estre laissé equipper en cette façon. Ie ne dy pas que ie ne puisse estre emporté vn iour à cette opinion ridicule, de remettre ma vie, et ma santé, à la mercy et gouuernement des medecins: ie pourray tomber en cette resuerie: ie ne me puis respondre de ma fermeté future: mais lors aussi si quelqu'vn s'enquiert à moy, comment ie me porte, ie luy pourray dire, comme Pericles: Vous le pouuez iuger par là, montrant ma main chargée de six dragmes d'opiate: ce sera vn bien euident signe d'vne maladie violente: i'auray mon iugement merueilleusement desmanché. Si l'impatience et la frayeur gaignent cela sur moy, on en pourra conclure vne bien aspre fiéure en mon ame. I'ay pris la peine de plaider cette cause, que i'entens assez mal, pour appuyer vn peu et conforter la propension naturelle, contre les drogues, et pratique de nostre medecine: qui s'est deriuée en moy, par mes ancestres: à fin que ce ne fust pas seulement vne inclination stupide et temeraire, et qu'elle eust vn peu plus de forme. Aussi que ceux qui me voyent si ferme contre les exhortemens et menaces, qu'on me fait, quand mes maladies me pressent, ne pensent pas que ce soit simple opiniastreté: qu'il y ait quelqu'vn si fascheux, qui iuge encore, que ce soit quelque esguillon de gloire. Ce seroit vn desir bien assené, de vouloir tirer honneur d'vne action, qui m'est commune, auec mon iardinier et mon muletier. Certes ie n'ay point le cœur si enflé, ny si venteux, qu'vn plaisir solide, charnu, et moëlleux, comme la santé, ie l'allasse eschanger, pour vn plaisir imaginaire, spirituel, et aëré. La gloire, voire celle des quatre fils Aymon, est trop cher achetée à vn homme de mon humeur, si elle luy couste trois bons accez de colique. La santé de par Dieu! Ceux qui ayment nostre medecine, peuuent auoir aussi leurs considerations bonnes, grandes, et fortes: ie ne hay point les fantasies contraires aux miennes. Il s'en faut tant que ie m'effarouche, de voir de la discordance de mes iugemens à ceux d'autruy, et que ie me rende incompatible à la société des hommes, pour estre d'autre sens et party que le mien: qu'au rebours, (comme c'est la plus generale façon que Nature aye suiuy, que la varieté, et plus aux esprits, qu'aux corps: d'autant qu'ils sont de substance plus souple et susceptible de formes) ie trouue bien plus rare, de voir conuenir nos humeurs, et nos desseins. Et ne fut iamais au monde, deux opinions pareilles, non plus que deux poils, ou deux grains. Leur plus vniuerselle qualité, c'est la diuersité.
FIN DV SECOND LIVRE. (ORIGINAL)
LIVRE TROISIÈME. (ORIGINAL)
CHAPITRE I.
De l'vtile et de l'honeste.
PERSONNE n'est exempt de dire des fadaises: le malheur est, de les dire curieusement:
Næ iste magno conatu magnas nugas dixerit.
Cela ne me touche pas; les miennes m'eschappent aussi nonchallamment qu'elles le valent. D'où bien leur prend. Ie les quitterois soudain, à peu de coust qu'il y eust. Et ne les achette, ny ne les vends, que ce qu'elles poisent. Ie parle au papier, comme ie parle au premier que ie rencontre. Qu'il soit vray, voicy dequoy.
A qui ne doit estre la perfidie detestable, puis que Tybere la refusa à si grand interest? On luy manda d'Allemaigne, que s'il le trouuoit bon, on le defferoit d'Arminius par poison. C'estoit le plus puissant ennemy que les Romains eussent, qui les auoit si vilainement traictez soubs Varus, et qui seul empeschoit l'accroissement de sa domination en ces contrees là. Il fit responce, que le peuple Romain auoit accoustumé de se venger de ses ennemis par voye ouuerte, les armes en main, non par fraude, et en cachette: il quitta l'vtile pour l'honeste. C'estoit, me direz-vous, vn affronteur. Ie le croy: ce n'est pas grand miracle, à gens de sa profession. Mais la confession de la vertu, ne porte pas moins en la bouche de celuy qui la hayt: d'autant que la verité la luy arrache par force, et que s'il ne la veult receuoir en soy, aumoins il s'en couure, pour s'en parer. Nostre bastiment et public et priué, est plein d'imperfection: mais il n'y a rien d'inutile en Nature, non pas l'inutilité mesmes, rien ne s'est ingeré en cet vniuers, qui n'y tienne place opportune. Nostre estre est simenté de qualitez maladiues: l'ambition, la ialousie, l'enuie, la vengeance, la superstition, le desespoir, logent en nous, d'vne si naturelle possession, que l'image s'en recognoist aussi aux bestes. Voire et la cruauté, vice si desnaturé: car au milieu de la compassion, nous sentons dedans, ie ne sçay quelle aigre-douce poincte de volupté maligne, à voir souffrir autruy: et les enfans la sentent:
_Suaue, mari magno, turbantibus æquora ventis, E terra magnum alterius spectare laborem._
Desquelles qualitez, qui osteroit les semences en l'homme, destruiroit les fondamentales conditions de nostre vie. De mesme, en toute police: il y a des offices necessaires, non seulement abiects, mais encores vicieux. Les vices y trouuent leur rang, et s'employent à la cousture de nostre liaison: comme les venins à la conseruation de nostre santé. S'ils deuiennent excusables, d'autant qu'ils nous font besoing, et que la necessité commune efface leur vraye qualité: il faut laisser iouer cette partie, aux citoyens plus vigoureux, et moins craintifs, qui sacrifient leur honneur et leur conscience, comme ces autres anciens sacrifierent leur vie, pour le salut de leur pays. Nous autres plus foibles prenons des rolles et plus aysez et moins hazardeux. Le bien public requiert qu'on trahisse, et qu'on mente, et qu'on massacre: resignons cette commission à gens plus obeissans et plus soupples. Certes i'ay eu souuent despit, de voir des iuges, attirer par fraude et fauces esperances de faueur ou pardon, le criminel à descouurir son fait, et y employer la piperie et l'impudence. Il seruiroit bien à la iustice, et à Platon mesme, qui fauorise cet vsage, de me fournir d'autres moyens plus selon moy. C'est vne iustice malicieuse: et ne l'estime pas moins blessee par soy-mesme, que par autruy. Ie respondy, n'y a pas long temps, qu'à peine trahirois-ie le Prince pour vn particulier, qui serois tres-marry de trahir aucun particulier, pour le Prince. Et ne hay pas seulement à piper, mais ie hay aussi qu'on se pipe en moy: ie n'y veux pas seulement fournir de matiere et d'occasion. En ce peu que i'ay eu à negocier entre nos Princes, en ces diuisions, et subdiuisions, qui nous deschirent auiourd'huy: i'ay curieusement euité, qu'ils se mesprinssent en moy, et s'enferrassent en mon masque. Les gens du mestier se tiennent les plus couuerts, et se presentent et contrefont les plus moyens, et les plus voysins qu'ils peuuent: moy, ie m'offre par mes opinions les plus viues, et par la forme plus mienne. Tendre negotiateur et nouice: qui ayme mieux faillir à l'affaire, qu'à moy. Ç'a esté pourtant iusques à cette heure, auec tel heur, car certes Fortune y a la principalle part, que peu ont passé de main à autre, auec moins de soupçon, plus de faueur et de priuauté. I'ay vne façon ouuerte, aisee à s'insinuer, et à se donner credit, aux premieres accointances. La naifueté et la verité pure, en quelque siecle que ce soit, trouuent encore leur opportunité et leur mise. Et puis de ceux-là est la liberté peu suspecte, et peu odieuse, qui besongnent sans aucun leur interest. Et peuuent veritablement employer la responce de Hipperides aux Atheniens, se plaignans de l'aspreté de son parler: Messieurs, ne considerez pas si ie suis libre, mais si ie le suis, sans rien prendre, et sans amender par là mes affaires. Ma liberté m'a aussi aiséement deschargé du soupçon de faintise, par sa vigueur (n'espargnant rien à dire pour poisant et cuisant qu'il fust: ie n'eusse peu dire pis absent) et en ce, qu'elle a vne montre apparente de simplesse et de nonchalance. Ie ne pretens autre fruict en agissant, que d'agir, et n'y attache longues suittes et propositions. Chasque action fait particulierement son ieu: porte s'il peut. Au demeurant, ie ne suis pressé de passion, ou hayneuse, ou amoureuse, enuers les grands: ny n'ay ma volonté garrotee d'offence, ou d'obligation particuliere. Ie regarde nos Roys d'vne affection simplement legitime et ciuile, ny emeuë ny demeuë par interest priué, dequoy ie me sçay bon gré. La cause generale et iuste ne m'attache non plus, que moderément et sans fiéure. Ie ne suis pas subiet à ces hypoteques et engagemens penetrans et intimes. La cholere et la hayne sont au delà du deuoir de la iustice: et sont passions seruans seulement à ceux, qui ne tiennent pas assez à leur deuoir, par la raison simple: Vtatur motu animi, qui vti ratione non potest. Toutes intentions legitimes sont d'elles mesmes temperees: sinon, elles s'alterent en seditieuses et illegitimes. C'est ce qui me faict marcher par tout, la teste haute, le visage, et le cœur ouuert. A la verité, et ne crains point de l'aduouer, ie porterois facilement au besoing, vne chandelle à Sainct Michel, l'autre à son serpent, suiuant le dessein de la vieille. Ie suiuray le bon party iusques au feu, mais exclusiuement si ie puis. Que Montaigne s'engouffre quant et la ruyne publique, si besoing est: mais s'il n'est pas besoing, ie sçauray bon gré à la Fortune qu'il se sauue: et autant que mon deuoir me donne de corde, ie l'employe à sa conseruation. Fut-ce pas Atticus, lequel se tenant au iuste party, et au party qui perdit, se sauua par sa moderation, en cet vniuersel naufrage du monde, parmy tant de mutations et diuersitez? Aux hommes, comme luy priuez, il est plus aisé. Et en telle sorte de besongne, ie trouue qu'on peut iustement n'estre pas ambitieux à s'ingerer et conuier soy-mesmes. De se tenir chancelant et mestis, de tenir son affection immobile, et sans inclination aux troubles de son pays, et en vne diuision publique, ie ne le trouue ny beau, ny honneste: Ea non media, sed nulla via est, velut euentum expectantium, quò fortunæ consilia sua applicent. Cela peut estre permis enuers les affaires des voysins: et Gelon tyran de Syracuse, suspendoit ainsi son inclination en la guerre des Barbares contre les Grecs, tenant vne Ambassade à Delphes, auec des presents pour estre en eschauguette, à veoir de quel costé tomberoit la fortune, et prendre l'occasion à poinct, pour le concilier aux victorieux. Ce seroit vne espece de trahison, de le faire aux propres et domestiques affaires, ausquels necessairement il faut prendre party: mais de ne s'embesongner point, à homme qui n'a ny charge, ny commandement exprez qui le presse, ie le trouue plus excusable (et si ne practique pour moy cette excuse) qu'aux guerres estrangeres: desquelles pourtant, selon nos loix, ne s'empesche qui ne veut. Toutesfois ceux encore qui s'y engagent tout à faict, le peuuent, auec tel ordre et attrempance, que l'orage debura couler par dessus leur teste, sans offence. N'auions nous pas raison de l'esperer ainsi du feu Euesque d'Orleans, sieur de Moruilliers? Et i'en cognois entre ceux qui y ouurent valeureusement à cette heure, de mœurs ou si equables, ou si douces, qu'ils seront, pour demeurer debout, quelque iniurieuse mutation et cheute que le ciel nous appreste. Ie tiens que c'est aux Roys proprement, de s'animer contre les Roys: et me moque de ces esprits, qui de gayeté de cœur se presentent à querelles si disproportionnees. Car on ne prend pas querelle particuliere auec vn Prince, pour marcher contre luy ouuertement et courageusement, pour son honneur, et selon son deuoir: s'il n'aime vn tel personnage, il fait mieux, il l'estime. Et notamment la cause des loix, et defence de l'ancien estat, a tousiours cela, que ceux mesmes qui pour leur dessein particulier le troublent, en excusent les defenseurs, s'ils ne les honorent. Mais il ne faut pas appeller deuoir, comme nous faisons tous les iours, vne aigreur et vne intestine aspreté, qui naist de l'interest et passion priuee, ny courage, vne conduitte traistresse et malitieuse. Ils nomment zele, leur propension vers la malignité, et violence. Ce n'est pas la cause qui les eschauffe, c'est leur interest. Ils attisent la guerre, non par ce qu'elle est iuste: mais par ce que c'est guerre. Rien n'empesche qu'on ne se puisse comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement: conduisez vous y d'vne, sinon par tout esgale affection (car elle peut souffrir differentes mesures) au moins temperee, et qui ne vous engage tant à l'vn, qu'il puisse tout requerir de vous. Et vous contentez aussi d'vne moienne mesure de leur grace: et de couler en eau trouble, sans y vouloir pescher. L'autre maniere de s'offrir de toute sa force aux vns et aux autres, a encore moins de prudence que de conscience. Celuy enuers qui vous en trahissez vn, duquel vous estes pareillement bien venu: sçait-il pas, que de soy vous en faites autant à son tour? Il vous tient pour vn meschant homme: ce pendant il vous oit, et tire de vous, et fait ses affaires de vostre desloyauté. Car les hommes doubles sont vtiles, en ce qu'ils apportent: mais il se faut garder, qu'ils n'emportent que le moins qu'on peut. Ie ne dis rien à l'vn, que ie ne puisse dire à l'autre, à son heure, l'accent seulement vn peu changé: et ne rapporte que les choses ou indifferentes, ou cogneuës, ou qui seruent en commun. Il n'y a point d'vtilité, pour laquelle ie me permette de leur mentir. Ce qui a esté fié à mon silence, ie le cele religieusement: mais ie prens à celer le moins que ie puis. C'est vne importune garde, du secret des Princes, à qui n'en a que faire. Ie presente volontiers ce marché, qu'ils me fient peu: mais qu'ils se fient hardiment, de ce que ie leur apporte. I'en ay tousiours plus sceu que ie n'ay voulu. Vn parler ouuert, ouure vn autre parler, et le tire hors, comme fait le vin et l'amour. Philippides respondit sagement à mon gré, au Roy Lysimachus, qui luy disoit, Que veux-tu que ie te communique de mes biens? Ce que tu voudras, pourueu que ce ne soit de tes secrets. Ie voy que chacun se mutine, si on luy cache le fonds des affaires ausquels on l'employe, et si on luy en a desrobé quelque arriere-sens. Pour moy, ie suis content qu'on ne m'en die non plus, qu'on veut que i'en mette en besoigne: et ne desire pas, que ma science outrepasse et contraigne ma parole. Si ie dois seruir d'instrument de tromperie, que ce soit aumoins sauue ma conscience. Ie ne veux estre tenu seruiteur, ny si affectionné, ny si loyal, qu'on me treuue bon à trahir personne. Qui est infidelle à soy-mesme, l'est excusablement à son maistre. Mais ce sont Princes, qui n'acceptent pas les hommes à moytié, et mesprisent les seruices limitez et conditionnez. Il n'y a remede: ie leur dis franchement mes bornes: car esclaue, ie ne le doibs estre que de la raison, encore n'en puis-ie bien venir à bout. Et eux aussi ont tort, d'exiger d'vn homme libre, telle subiection à leur seruice, et telle obligation, que de celuy, qu'ils ont faict et achetté: ou duquel la fortune tient particulierement et expressement à la leur. Les loix m'ont osté de grand peine, elles m'ont choisi party, et donné vn maistre: toute autre superiorité et obligation doibt estre relatiue à celle-là, et retranchee. Si n'est-ce pas à dire, quand mon affection me porteroit autrement, qu'incontinent i'y portasse la main: la volonté et les desirs se font loy eux mesmes, les actions ont à la receuoir de l'ordonnance publique. Tout ce mien proceder, est vn peu bien dissonant à nos formes: ce ne seroit pas pour produire grands effets, ny pour y durer: l'innocence mesme ne sçauroit à cette heure ny negotier sans dissimulation, ny marchander sans menterie. Aussi ne sont aucunement de mon gibier, les occupations publiques: ce que ma profession en requiert, ie l'y fournis, en la forme que ie puis la plus priuee. Enfant, on m'y plongea iusques aux oreilles, et il succedoit: si m'en desprins ie de belle heure. I'ay souuent depuis éuité de m'en mesler, rarement accepte, iamais requis, tenant le dos tourné à l'ambition: mais sinon comme les tireurs d'auiron, qui s'auancent ainsin à reculons: tellement toutesfois, que de ne m'y estre poinct embarqué, i'en suis moins obligé à ma resolution, qu'à ma bonne fortune. Car il y a des voyes moins ennemyes de mon goust, et plus conformes à ma portee, par lesquelles si elle m'eust appellé autrefois au seruice public, et à mon auancement vers le credit du monde, ie sçay que i'eusse passé par dessus la raison de mes discours, pour la suyure. Ceux qui disent communement contre ma profession, que ce que i'appelle franchise, simplesse, et naifueté, en mes mœurs, c'est art et finesse: et plustost prudence, que bonté: industrie, que nature: bon sens, que bonheur: me font plus d'honneur qu'ils ne m'en ostent. Mais certes ils font ma finesse trop fine. Et qui m'aura suyui et espié de pres, ie luy donray gaigné, s'il ne confesse, qu'il n'y a point de regle en leur escole, qui sçeust rapporter ce naturel mouuement, et maintenir vne apparence de liberté, et de licence, si pareille, et inflexible, parmy des routes si tortues et diuerses: et que toute leur attention et engin, ne les y sçauroit conduire. La voye de la verité est vne et simple, celle du profit particulier, et de la commodité des affaires, qu'on a en charge, double, inegale, et fortuite. I'ay veu souuent en vsage, ces libertez contrefaites, et artificielles, mais le plus souuent, sans succez. Elles sentent volontiers leur asne d'Esope: lequel par emulation du chien, vint à se ietter tout gayement, à deux pieds, sur les espaules de son maistre: mais autant que le chien receuoit de caresses, de pareille feste, le pauure asne, en reçeut deux fois autant de bastonnades. Id maximè quemque decet, quod est cuiusque suum maximè. Ie ne veux pas priuer la tromperie de son rang, ce seroit mal entendre le monde: ie sçay qu'elle a seruy souuent profitablement, et qu'elle maintient et nourrit la plus part des vacations des hommes. Il y a des vices legitimes, comme plusieurs actions, ou bonnes, ou excusables, illegitimes. La iustice en soy, naturelle et vniuerselle, est autrement reglee, et plus noblement, que n'est cette autre iustice speciale, nationale, contrainte au besoing de nos polices: Veri iuris germanæque iustitiæ solidam et expressam effigiem nullam tenemus: vmbra et imaginibus vtimur. Si que le sage Dandamys, oyant reciter les vies de Socrates, Pythagoras, Diogenes, les iugea grands personnages en toute autre chose, mais trop asseruis à la reuerence des loix. Pour lesquelles auctoriser, et seconder, la vraye vertu a beaucoup à se desmettre de sa vigueur originelle: et non seulement par leur permission, plusieurs actions vitieuses ont lieu, mais encores à leur suasion. Ex Senatusconsultis plebisquescitis scelera exercentur. Ie suy le langage commun, qui fait difference entre les choses vtiles, et les honnestes: si que d'aucunes actions naturelles, non seulement vtiles, mais necessaires, il les nomme deshonnestes et sales. Mais continuons nostre exemple de la trahison. Deux pretendans au royaume de Thrace, estoient tombez en debat de leurs droicts, l'Empereur les empescha de venir aux armes: mais l'vn d'eux, sous couleur de conduire vn accord amiable, par leur entreueuë, ayant assigné son compagnon, pour le festoyer en sa maison, le fit emprisonner et tuer. La iustice requeroit, que les Romains eussent raison de ce forfaict: la difficulté en empeschoit les voyes ordinaires. Ce qu'ils ne peurent legitimement, sans guerre, et sans hazard, ils entreprindrent de le faire par trahison: ce qu'ils ne peurent honnestement, ils le firent vtilement. A quoy se trouua propre vn Pomponius Flaccus. Cettuy-cy, soubs feintes parolles, et asseurances, ayant attiré cest homme dans ses rets: au lieu de l'honneur et faueur qu'il luy promettoit, l'enuoya pieds et poings liez à Rome. Vn traistre y trahit l'autre, contre l'vsage commun. Car ils sont pleins de desfiance, et est mal-aisé de les surprendre par leur art: tesmoing la poisante experience, que nous venons d'en sentir. Sera Pomponius Flaccus qui voudra, et en est assez qui le voudront. Quant à moy, et ma parolle et ma foy, sont, comme le demeurant, pieces de ce commun corps: leur meilleur effect, c'est le seruice public: ie tiens cela pour presupposé. Mais comme si on me commandoit, que ie prinse la charge du Palais, et des plaids, ie respondroy, Ie n'y entens rien: ou la charge de conducteur de pionniers, ie diroy, Ie suis appellé à vn rolle plus digne: de mesmes, qui me voudroit employer, à mentir, à trahir, et à me pariurer, pour quelque seruice notable, non que d'assassiner ou empoisonner: ie diroy, Si i'ay volé ou desrobé quelqu'vn, enuoyez moy plustost en gallere. Car il est loysible à vn homme d'honneur, de parler ainsi que les Lacedemoniens, ayants esté deffaicts par Antipater, sur le poinct de leurs accords: Vous nous pouuez commander des charges poisantes et dommageables, autant qu'il vous plaira: mais de honteuses, et deshonnestes, vous perdrez vostre temps de nous en commander. Chacun doit auoir iuré à soy mesme, ce que les Roys d'Ægypte faisoient solennellement iurer à leurs iuges, qu'ils ne se desuoyeroient de leur conscience, pour quelque commandement qu'eux mesmes leur en fissent. A telles commissions il y a note euidente d'ignominie, et de condemnation. Et qui vous la donne, vous accuse, et vous la donne, si vous l'entendez bien, en charge et en peine. Autant que les affaires publiques s'amendent de vostre exploict, autant s'en empirent les vostres: vous y faictes d'autant pis, que mieux vous y faictes. Et ne sera pas nouueau, ny à l'auanture sans quelque air de iustice, que celuy mesmes vous ruïne, qui vous aura mis en besongne. Si la trahison doit estre en quelque cas excusable: lors seulement elle l'est, qu'elle s'employe à chastier et trahir la trahison. Il se trouue assez de perfidies, non seulement refusees, mais punies, par ceux en faueur desquels elles auoient esté entreprises. Qui ne sçait la sentence de Fabritius, à l'encontre du medecin de Pyrrhus? Mais cecy encore se trouue: que tel l'a commandee, qui par apres l'a vengee rigoureusement, sur celuy qu'il y auoit employé: refusant vn credit et pouuoir si effrené, et desaduouant vn seruage et vne obeïssance si abandonnee, et si lasche. Iaropelc Duc de Russie, practiqua vn Gentil-homme de Hongrie, pour trahir le Roy de Poulongne Boleslaus, en le faisant mourir, ou donnant aux Russiens moyen de luy faire quelque notable dommage. Cettuy-cy s'y porta en galand homme: s'addonna plus que deuant au seruice de ce Roy, obtint d'estre de son conseil, et de ses plus feaux. Auec ces aduantages, et choisissant à point l'opportunité de l'absence de son maistre, il trahit aux Russiens Visilicie, grande et riche cité: qui fut entierement saccagee, et arse par eux, auec occision totale, non seulement des habitans d'icelle, de tout sexe et aage, mais de grand nombre de noblesse de là autour, qu'il y auoit assemblé à ces fins. Iaropelc assouuy de sa vengeance, et de son courroux, qui pourtant n'estoit pas sans tiltre, (car Boleslaus l'auoit fort offencé, et en pareille conduitte) et saoul du fruict de cette trahison, venant à en considerer la laideur nuë et seule, et la regarder d'vne veuë saine, et non plus troublee par sa passion, la print à vn tel remors, et contre-cœur, qu'il en fit creuer les yeux, et couper la langue, et les parties honteuses, à son executeur. Antigonus persuada les soldats Argyraspides, de luy trahir Eumenes, leur capitaine general, son aduersaire. Mais l'eut-il faict tuer, apres qu'ils le luy eurent liuré, il desira luy mesme estre commissaire de la iustice diuine, pour le chastiment d'vn forfaict si detestable: et les consigna entre les mains du gouuerneur de la prouince, luy donnant tres-expres commandement, de les perdre, et mettre à male fin, en quelque maniere que ce fust. Tellement que de ce grand nombre qu'ils estoient, aucun ne vit onques puis, l'air de Macedoine. Mieux il en auoit esté seruy, d'autant le iugea il auoir esté plus meschamment et punissablement. L'esclaue qui trahit la cachette de P. Sulpicius son maistre, fut mis en liberté, suiuant la promesse de la proscription de Sylla: mais suiuant la promesse de la raison publique, tout libre, il fut precipité du roc Tarpeien. Et nostre Roy Clouis, au lieu des armes d'or qu'il leur auoit promis, fit pendre les trois seruiteurs de Cannacre, apres qu'ils luy eurent trahy leur maistre, à quoy il les auoit pratiquez. Ils les font pendre auec la bourse de leur payement au col. Ayant satisfaict à leur seconde foy, et speciale, ils satisfont à la generale et premiere. Mahomed second, se voulant deffaire de son frere, pour la ialousie de la domination, suiuant le stile de leur race, y employa l'vn de ses officiers: qui le suffoqua, l'engorgeant de quantité d'eau, prinse trop à coup. Cela faict, il liura, pour l'expiation de ce meurtre, le meurtrier entre les mains de la mere du trespassé (car ils n'estoient freres que de pere): elle, en sa presence, ouurit à ce meurtrier l'estomach: et tout chaudement de ses mains, fouillant et arrachant son cœur, le ietta manger aux chiens. Et à ceux mesmes qui ne valent rien, il est si doux, ayant tiré l'vsage d'vne action vicieuse, y pouuoir hormais coudre en toute seureté, quelque traict de bonté, et de iustice: comme par compensation, et correction conscientieuse. Ioint qu'ils regardent les ministres de tels horribles malefices, comme gents, qui les leur reprochent: et cherchent par leur mort d'estouffer la cognoissance et tesmoignage de telles menees. Or si par fortune on vous en recompence, pour ne frustrer la necessité publique, de cet extreme et desesperé remede: celuy qui le fait, ne laisse pas de vous tenir, s'il ne l'est luy-mesme, pour vn homme maudit et execrable: et vous tient plus traistre, que ne faict celuy, contre qui vous l'estes: car il touche la malignité de vostre courage, par voz mains, sans desadueu, sans obiect. Mais il vous employe, tout ainsi qu'on faict les hommes perdus, aux executions de la haute iustice: charge autant vtile, comme elle est peu honneste. Outre la vilité de telles commissions, il y a de la prostitution de conscience. La fille à Seïanus ne pouuant estre punie à mort, en certaine forme de iugement à Rome, d'autant qu'elle estoit vierge, fut, pour donner passage aux loix, forcee par le bourreau, auant qu'il l'estranglast. Non sa main seulement, mais son ame, est esclaue à la commodité publique. Quand le premier Amurath, pour aigrir la punition contre ses subiects, qui auoient donné support à la parricide rebellion de son fils, ordonna, que leurs plus proches parents presteroient la main à cette execution: ie trouue tres-honeste à aucuns d'iceux, d'auoir choisi plustost, d'estre iniustement tenus coulpables du parricide d'vn autre, que de seruir la iustice de leur propre parricide. Et où en quelques bicoques forcees de mon temps, i'ay veu des coquins, pour garantir leur vie, accepter de pendre leurs amis et consorts, ie les ay tenus de pire condition que les pendus. On dit que Vuitolde Prince de Lituanie, introduisit en cette nation, que le criminel condamné à mort, eust luy mesme de sa main, à se deffaire: trouuant estrange, qu'vn tiers innocent de la faute, fust employé et chargé d'vn homicide. Le Prince, quand vne vrgente circonstance, et quelque impetueux et inopiné accident, du besoing de son estat, luy fait gauchir sa parolle et sa foy, ou autrement le iette hors de son deuoir ordinaire, doibt attribuer cette necessité, à vn coup de la verge diuine. Vice n'est-ce pas, car il a quitté sa raison, à vne plus vniuerselle et puissante raison: mais certes c'est malheur. De maniere qu'à quelqu'vn qui me demandoit: Quel remede? nul remede, fis-ie, s'il fut veritablement gehenné entre ces deux extremes (sed videat ne quæratur latebra periurio) il le falloit faire: mais s'il le fit, sans regret, s'il ne luy greua de le faire, c'est signe que sa conscience est en mauuais termes. Quand il s'en trouueroit quelqu'vn de si tendre conscience, à qui nulle guarison ne semblast digne d'vn si poisant remede, ie ne l'en estimeroy pas moins. Il ne se sçauroit perdre plus excusablement et decemment. Nous ne pouuons pas tout. Ainsi comme ainsi nous faut-il souuent, comme à la derniere anchre, remettre la protection de nostre vaisseau à la pure conduitte du ciel. A quelle plus iuste necessité se reserue il? Que luy est-il moins possible à faire que ce qu'il ne peut faire, qu'aux despens de sa foy et de son honneur? choses, qui à l'auenture luy doiuent estre plus cheres que son propre salut, et que le salut de son peuple. Quand les bras croisez il appellera Dieu simplement à son aide, n'aura-il pas à esperer, que la diuine bonté n'est pour refuser la faueur de sa main extraordinaire à vne main pure et iuste? Ce sont dangereux exemples, rares, et maladifues exceptions, à nos regles naturelles: il y faut ceder, mais auec grande moderation et circonspection. Aucune vtilité priuee, n'est digne pour laquelle nous facions cet effort à nostre conscience: la publique bien, lors qu'elle est et tres-apparente, et tres-importante. Timoleon se garantit à propos, de l'estrangeté de son exploit, par les larmes qu'il rendit, se souuenant que c'estoit d'vne main fraternelle qu'il auoit tué le tyran. Et cela pinça iustement sa conscience, qu'il eust esté necessité d'achetter l'vtilité publique, à tel prix de l'honnesteté de ses mœurs. Le Senat mesme deliuré de seruitude par son moyen, n'osa rondement decider d'vn si haut faict, et deschiré en deux si poisants et contraires visages. Mais les Syracusains ayans tout à point, à l'heure mesme, enuoyé requerir les Corinthiens de leur protection, et d'vn chef digne de restablir leur ville en sa premiere dignité, et nettoyer la Sicile de plusieurs tyranneaux, qui l'oppressoient: il y deputa Timoleon, auec cette nouuelle deffaitte et declaration: Que selon qu'il se porteroit bien ou mal en sa charge, leur arrest prendroit party, à la faueur du liberateur de son païs, ou à la desfaueur du meurtrier de son frere. Cette fantastique conclusion, a quelque excuse, sur le danger de l'exemple et importance d'vn faict si diuers. Et feirent bien, d'en descharger leur iugement, ou de l'appuier ailleurs, et en des considerations tierces. Or les deportements de Timoleon en ce voyage rendirent bien tost sa cause plus claire, tant il s'y porta dignement et vertueusement, en toutes façons. Et le bon heur qui l'accompagna aux aspretez qu'il eut à vaincre en cette noble besongne, sembla luy estre enuoyé par les Dieux conspirants et fauorables à sa iustification. La fin de cettuy cy est excusable, si aucune le pouuoit estre. Mais le profit de l'augmentation du reuenu publique, qui seruit de pretexte au Senat Romain à cette orde conclusion, que ie m'en vay reciter, n'est pas assez fort pour mettre à garand vne telle iniustice. Certaines citez s'estoient rachetees à prix d'argent, et remises en liberté, auec l'ordonnance et permission du Senat, des mains de L. Sylla. La chose estant tombee en nouueau iugement, le Senat les condamna à estre taillables comme auparauant: et que l'argent qu'elles auoyent employé pour se rachetter, demeureroit perdu pour elles. Les guerres ciuiles produisent souuent ces vilains exemples: Que nous punissons les priuez, de ce qu'ils nous ont creu, quand nous estions autres. Et vn mesme magistrat fait porter la peine de son changement, à qui n'en peut mais. Le maistre foitte son disciple de docilité, et la guide son aueugle. Horrible image de iustice. Il y a des regles en la philosophie et faulses et molles. L'exemple qu'on nous propose, pour faire preualoir l'vtilité priuee, à la foy donnee, ne reçoit pas assez de poids par la circonstance qu'ils y meslent. Des voleurs vous ont prins, ils vous ont remis en liberté, ayans retiré de vous serment du paiement de certaine somme. On a tort de dire, qu'vn homme de bien, sera quitte de sa foy, sans payer, estant hors de leurs mains. Il n'en est rien. Ce que la crainte m'a fait vne fois vouloir, ie suis tenu de le vouloir encore sans crainte. Et quand elle n'aura forcé que ma langue, sans la volonté: encore suis ie tenu de faire la maille bonne de ma parole. Pour moy, quand par fois ell'a inconsiderément deuancé ma pensee, i'ay faict conscience de la desaduoüer pourtant. Autrement de degré en degré, nous viendrons à abolir tout le droit qu'vn tiers prend de nos promesses. Quasi verò forti viro vis possit adhiberi. En cecy seulement a loy, l'interest priué, de nous excuser de faillir à nostre promesse, si nous auons promis chose meschante, et inique de soy. Car le droit de la vertu doibt preualoir le droit de nostre obligation. I'ay autrefois logé Epaminondas au premier rang des hommes excellens: et ne m'en desdy pas. Iusques où montoit-il la consideration de son particulier deuoir? qui ne tua iamais homme qu'il eust vaincu: qui pour ce bien inestimable, de rendre la liberté à son païs, faisoit conscience de tuer vn tyran, ou ses complices, sans les formes de la iustice: et qui iugeoit meschant homme, quelque bon citoyen qu'il fust, celuy qui entre les ennemis, et en la bataille, n'espargnoit son amy et son hoste. Voyla vne ame de riche composition. Il marioit aux plus rudes et violentes actions humaines, la bonté et l'humanité, voire la plus delicate, qui se treuue en l'escole de la philosophie. Ce courage si gros, enflé, et obstiné contre la douleur, la mort, la pauureté, estoit-ce nature, ou art, qui l'eust attendry, iusques au poinct d'vne si extreme douceur, et debonnaireté de complexion? Horrible de fer et de sang, il va fracassant et rompant vne nation inuincible contre tout autre, que contre luy seul: et gauchit au milieu d'vne telle meslee, au rencontre de son hoste et de son amy. Vrayment celuy là proprement commandoit bien à la guerre, qui luy faisoit souffrir le mors de la benignité, sur le point de sa plus forte chaleur: ainsin enflammee qu'elle estoit, et toute escumeuse de fureur et de meurtre. C'est miracle, de pouuoir mesler à telles actions quelque image de iustice: mais il n'appartient qu'à la roideur d'Epaminondas, d'y pouuoir mesler la douceur et la facilité des mœurs les plus molles, et la pure innocence. Et où l'vn dit aux Mammertins, que les statuts n'auoient point de mise enuers les hommes armez: l'autre, au Tribun du peuple, que le temps de la iustice, et de la guerre estoient deux: le tiers, que le bruit des armes l'empeschoit d'entendre la voix des loix: cettuy-cy n'estoit pas seulement empesché d'entendre celles de la ciuilité, et pure courtoisie. Auoit-il pas emprunté de ses ennemis, l'vsage de sacrifier aux Muses, allant à la guerre, pour destremper par leur douceur et gayeté, cette furie et aspreté martiale? Ne craignons point apres vn si grand precepteur, d'estimer qu'il y a quelque chose illicite contre les ennemys mesmes: que l'interest commun ne doibt pas tout requerir de tous, contre l'interest priué: manente memoria, etiam in dissidio publicorum fœderum, priuati iuris:
_Et nulla potentia vires Præstandi, ne quid peccet amicus, habet:_
et que toutes choses ne sont pas loisibles à vn homme de bien, pour le seruice de son Roy, ny de la cause generale et des loix. Non enim patria præstat omnibus officijs, et ipsi conducit pios habere ciues in parentes. C'est vne instruction propre au temps. Nous n'auons que faire de durcir nos courages par ces lames de fer, c'est assez que nos espaules le soyent: c'est assez de tramper nos plumes en ancre, sans les tramper en sang. Si c'est grandeur de courage, et l'effect d'vne vertu rare et singuliere, de mespriser l'amitié, les obligations priuees, sa parolle, et la parenté, pour le bien commun, et obeïssance du magistrat: c'est assez vrayement pour nous en excuser, que c'est vne grandeur, qui ne peut loger en la grandeur du courage d'Epaminondas. I'abomine les exhortemens enragez, de cette autre ame desreglee,
_Dum tela micant, non vos pietatis imago Vlla, nec aduersa conspecti fronte parentes Commoueant, vultus gladio turbate verendos._
Ostons aux meschants naturels, et sanguinaires, et traistres, ce pretexte de raison: laissons là cette iustice enorme, et hors de soy: et nous tenons aux plus humaines imitations. Combien peut le temps et l'exemple? En vne rencontre de la guerre ciuile contre Cinna, vn soldat de Pompeius, ayant tué sans y penser son frere, qui estoit au party contraire, se tua sur le champ soy-mesme, de honte et de regret. Et quelques annees apres, en vne autre guerre ciuile de ce mesme peuple, vn soldat, pour auoir tué son frere, demanda recompense à ses capitaines. On argumente mal l'honneur et la beauté d'vne action, par son vtilité: et conclud-on mal, d'estimer que chacun y soit obligé, et qu'elle soit honeste à chacun, si elle est vtile.
Omnia non pariter rerum sunt omnibus apta.
Choisissons la plus necessaire et plus vtile de l'humaine societé, ce sera le mariage. Si est-ce que le conseil des saincts, trouue le contraire party plus honeste, et en exclut la plus venerable vacation des hommes: comme nous assignons au haras, les bestes qui sont de moindre estime.
CHAPITRE II.
Du repentir.
LES autres forment l'homme, ie le recite: et en represente vn particulier, bien mal formé; et lequel si i'auoy à façonner de nouueau, ie ferois vrayement bien autre qu'il n'est: mes-huy c'est fait. Or les traits de ma peinture, ne se fouruoyent point, quoy qu'ils se changent et diuersifient. Le monde n'est qu'vne branloire perenne. Toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Ægypte: et du branle public, et du leur. La constance mesme n'est autre chose qu'vn branle plus languissant. Ie ne puis asseurer mon obiect: il va trouble et chancelant, d'vne yuresse naturelle. Ie le prens en ce poinct, comme il est, en l'instant que ie m'amuse à luy. Ie ne peinds pas l'estre, ie peinds le passage: non vn passage d'aage en autre, ou comme dict le peuple, de sept en sept ans, mais de iour en iour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l'heure. Ie pourray tantost changer, non de fortune seulement, mais aussi d'intention. C'est vn contrerolle de diuers et muables accidens, et d'imaginations irresoluës, et quand il y eschet, contraires: soit que ie sois autre moy-mesme, soit que ie saisisse les subiects, par autres circonstances, et considerations. Tant y a que ie me contredis bien à l'aduanture, mais la verité, comme disoit Demades, ie ne la contredy point. Si mon ame pouuoit prendre pied, ie ne m'essaierois pas, ie me resoudrois: elle est tousiours en apprentissage, et en espreuue.
Ie propose vne vie basse, et sans lustre. C'est tout vn. On attache aussi bien toute la philosophie morale, à vne vie populaire et priuee, qu'à vne vie de plus riche estoffe. Chaque homme porte la forme entiere, de l'humaine condition. Les autheurs se communiquent au peuple par quelque marque speciale et estrangere: moy le premier, par mon estre vniuersel: comme, Michel de Montaigne: non comme grammairien ou poëte, ou iurisconsulte. Si le monde se plaint dequoy ie parle trop de moy, ie me plains dequoy il ne pense seulement pas à soy. Mais est-ce raison, que si particulier en vsage, ie pretende me rendre public en cognoissance? Est-il aussi raison, que ie produise au monde, où la façon et l'art ont tant de credit et de commandement, des effects de nature et crus et simples, et d'vne nature encore bien foiblette? Est-ce pas faire vne muraille sans pierre, ou chose semblable, que de bastir des liures sans science? Les fantasies de la musique, sont conduites par art, les miennes par sort. Aumoins i'ay cecy selon la discipline, que iamais homme ne traicta subiect, qu'il entendist ne cogneust mieux, que ie fay celuy que i'ay entrepris: et qu'en celuy là ie suis le plus sçauant homme qui viue. Secondement, que iamais aucun ne penetra en sa matiere plus auant, ny en esplucha plus distinctement les membres et suittes: et n'arriua plus exactement et plus plainement, à la fin qu'il s'estoit proposé à sa besongne. Pour la parfaire, ie n'ay besoing d'y apporter que la fidelité: celle-là y est, la plus sincere et pure qui se trouue. Ie dy vray, non pas tout mon saoul: mais autant que ie l'ose dire. Et l'ose vn peu plus en vieillissant: car il semble que la coustume concede à cet aage, plus de liberté de bauasser, et d'indiscretion à parler de soy. Il ne peut aduenir icy, ce que ie voy aduenir souuent, que l'artizan et sa besongne se contrarient. Vn homme de si honneste conuersation, a-t-il faict vn si sot escrit? Ou, des escrits si sçauans, sont-ils partis d'vn homme de si foible conuersation? Qui a vn entretien commun, et ses escrits rares: c'est à dire, que sa capacité est en lieu d'où il l'emprunte, et non en luy. Vn personnage sçauant n'est pas sçauant par tout. Mais le suffisant est par tout suffisant, et à ignorer mesme. Icy nous allons conformément, et tout d'vn train, mon liure et moy. Ailleurs, on peut recommander et accuser l'ouurage, à part de l'ouurier: icy non: qui touche l'vn, touche l'autre. Celuy qui en iugera sans le congnoistre, se fera plus de tort qu'à moy: celuy qui l'aura cogneu, m'a du tout satisfaict. Heureux outre mon merite, si i'ay seulement cette part à l'approbation publique, que ie face sentir aux gens d'entendement, que i'estoy capable de faire mon profit de la science, si i'en eusse eu: et que ie meritoy que la memoire me secourust mieux. Excusons icy ce que ie dy souuent, que ie me repens rarement, et que ma conscience se contente de soy: non comme de la conscience d'vn ange, ou d'vn cheual, mais comme de la conscience d'vn homme. Adioustant tousiours ce refrein, non vn refrein de ceremonie, mais de naifue et essentielle submission: Que ie parle enquerant et ignorant, me rapportant de la resolution, purement et simplement, aux creances communes et legitimes. Ie n'enseigne point, ie raconte. Il n'est vice veritablement vice, qui n'offence, et qu'vn iugement entier n'accuse. Car il a de la laideur et incommodité si apparente, qu'à l'aduanture ceux-là ont raison, qui disent, qu'il est principalement produict par bestise et ignorance: tant est-il mal-aisé d'imaginer qu'on le cognoisse sans le haïr. La malice hume la pluspart de son propre venin, et s'en empoisonne. Le vice laisse comme vn vlcere en la chair, vne repentance en l'ame, qui tousiours s'esgratigne, et s'ensanglante elle mesme. Car la raison efface les autres tristesses et douleurs, mais elle engendre celle de la repentance: qui est plus griefue, d'autant qu'elle naist au dedans: comme le froid et le chaud des fiéures est plus poignant, que celuy qui vient du dehors. Ie tiens pour vices, mais chacun selon sa mesure, non seulement ceux que la raison et la nature condamnent, mais ceux aussi que l'opinion des hommes a forgé, voire fauce et erronee, si les loix et l'vsage l'auctorise. Il n'est pareillement bonté, qui ne resiouysse vne nature bien nee. Il y a certes ie ne sçay quelle congratulation, de bien faire, qui nous resiouit en nous mesmes, et vne fierté genereuse, qui accompagne la bonne conscience. Vne ame courageusement vitieuse, se peut à l'aduenture garnir de securité: mais de cette complaisance et satisfaction, elle ne s'en peut fournir. Ce n'est pas vn leger plaisir, de se sentir preserué de la contagion d'vn siecle si gasté, et de dire en soy: Qui me verroit iusques dans l'ame, encore ne me trouueroit-il coupable, ny de l'affliction et ruyne de personne: ny de vengeance ou d'enuie, ny d'offence publique des loix: ny de nouuelleté et de trouble: ny de faute à ma parole: et quoy que la licence du temps permist et apprinst à chacun, si n'ay-ie mis la main ny és biens, ny en la bourse d'homme François, et n'ay vescu que sur la mienne non plus en guerre qu'en paix: ny ne me suis seruy du trauail de personne, sans loyer. Ces tesmoignages de la conscience, plaisent, et nous est grand benefice que cette esiouyssance naturelle: et le seul payement qui iamais ne nous manque. De fonder la recompence des actions vertueuses, sur l'approbation d'autruy, c'est prendre vn trop incertain et trouble fondement, signamment en vn siecle corrompu et ignorant, comme cettuy cy: la bonne estime du peuple est iniurieuse. A qui vous fiez vous, de veoir ce qui est louable? Dieu me garde d'estre homme de bien, selon la description que ie voy faire tous les iours par honneur, à chacun de soy. Quæ fuerant vitià, mores sunt. Tels de mes amis, ont par fois entreprins de me chapitrer et mercurializer à cœur ouuert, ou de leur propre mouuement, ou semons par moy, comme d'vn office, qui à vne ame bien faicte, non en vtilité seulement, mais en douceur aussi, surpasse tous les offices de l'amitié. Ie l'ay tousiours accueilli des bras de la courtoisie et recognoissance, les plus ouuerts. Mais, à en parler à cette heure en conscience, i'ay souuent trouué en leurs reproches et louanges, tant de fauce mesure, que ie n'eusse guere failly, de faillir plustost, que de bien faire à leur mode. Nous autres principalement, qui viuons vne vie priuee, qui n'est en montre qu'à nous, deuons auoir estably vn patron au dedans, auquel toucher nos actions: et selon iceluy nous caresser tantost, tantost nous chastier. I'ay mes loix et ma cour, pour iuger de moy, et m'y adresse plus qu'ailleurs. Ie restrains bien selon autruy mes actions, mais ie ne les estends que selon moy. Il n'y a que vous qui sçache si vous estes lâche et cruel, ou loyal et deuotieux: les autres ne vous voyent point, ils vous deuinent par coniectures incertaines: ils voyent, non tant vostre naturel, que vostre art. Par ainsi, ne vous tenez pas à leur sentence, tenez vous à la vostre. Tuo tibi iudicio est vtendum. Virtutis et vitiorum graue ipsius conscientiæ pondus est: qua sublata, iacent omnia. Mais ce qu'on dit, que la repentance suit de pres le peché, ne semble pas regarder le peché qui est en son haut appareil: qui loge en nous comme en son propre domicile. On peut desauouër et desdire les vices, qui nous surprennent, et vers lesquels les passions nous emportent: mais ceux qui par longue habitude, sont enracinez et ancrez en vne volonté forte et vigoureuse, ne sont subiects à contradiction. Le repentir n'est qu'vne desdicte de nostre volonté, et opposition de nos fantasies, qui nous pourmene à tout sens. Il faict desaduouër à celuy-là, sa vertu passee et sa continence.
_Quæ mens est hodie, cur eadem non puero fuit, Vel cur his animis incolumes non redeunt genæ?_
C'est vne vie exquise, celle qui se maintient en ordre iusques en son priué. Chacun peut auoir part au battelage, et representer vn honneste personnage en l'eschaffaut: mais au dedans, et en sa poictrine, où tout nous est loisible, où tout est caché, d'y estre reglé, c'est le poinct. Le voysin degré, c'est de l'estre en sa maison, en ses actions ordinaires, desquelles nous n'auons à rendre raison à personne: où il n'y a point d'estude, point d'artifice. Et pourtant Bias peignant vn excellent estat de famille: de laquelle, dit-il, le maistre soit tel au dedans, par luy-mesme, comme il est au dehors, par la crainte de la loy, et du dire des hommes. Et fut vne digne parole de Iulius Drusus, aux ouuriers qui luy offroient pour trois mille escus, mettre sa maison en tel poinct, que ses voysins n'y auroient plus la veuë qu'ils y auoient: Ie vous en donneray, dit-il, six mille, et faictes que chacun y voye de toutes parts. On remarque auec honneur l'vsage d'Agesilaus, de prendre en voyageant son logis dans les eglises, affin que le peuple, et les Dieux mesmes, vissent dans ses actions priuees. Tel a esté miraculeux au monde, auquel sa femme et son valet n'ont rien veu seulement de remercable. Peu d'hommes ont esté admirez par leurs domestiques. Nul a esté prophete non seulement en sa maison, mais en son païs, dit l'experience des histoires. De mesmes aux choses de neant. Et en ce bas exemple, se void l'image des grands. En mon climat de Gascongne, on tient pour drolerie de me veoir imprimé. D'autant que la cognoissance, qu'on prend de moy, s'esloigne de mon giste, i'en vaux d'autant mieux. I'achette les imprimeurs en Guienne: ailleurs ils m'achettent. Sur cet accident se fondent ceux qui se cachent viuants et presents, pour se mettre en credit, trepassez et absents. I'ayme mieux en auoir moins. Et ne me iette au monde, que pour la part que i'en tire. Au partir de là, ie l'en quitte. Le peuple reconuoye celuy-là, d'vn acte public, auec estonnement, iusqu'à sa porte: il laisse auec sa robbe ce rolle: il en retombe d'autant plus bas, qu'il s'estoit plus haut monté. Au dedans chez luy, tout est tumultuaire et vil. Quand le reglement s'y trouueroit, il faut vn iugement vif et bien trié, pour l'apperceuoir en ces actions basses et priuees. Ioint que l'ordre est vne vertu morne et sombre. Gaigner vne bresche, conduire vne ambassade, regir vn peuple, ce sont actions esclatantes: tancer, rire, vendre, payer, aymer, hayr, et conuerser auec les siens, et auec soy-mesme, doucement et iustement: ne relascher point, ne se desmentir point, c'est chose plus rare, plus difficile, et moins remerquable. Les vies retirees soustiennent par là, quoy qu'on die, des deuoirs autant ou plus aspres et tendus, que ne font les autres vies. Et les priuez, dit Aristote, seruent la vertu plus difficilement et hautement, que ne font ceux qui sont en magistrat. Nous nous preparons aux occasions eminentes, plus par gloire que par conscience. La plus courte façon d'arriuer à la gloire, ce seroit faire pour la conscience ce que nous faisons pour la gloire. Et la vertu d'Alexandre me semble representer assez moins de vigueur en son theatre, que ne fait celle de Socrates, en cette exercitation basse et obscure. Ie conçois aisément Socrates, en la place d'Alexandre; Alexandre en celle de Socrates, ie ne puis. Qui demandera à celuy-là, ce qu'il sçait faire, il respondra, Subiuguer le monde: qui le demandera à cettuy-cy, il dira, Mener l'humaine vie conformément à sa naturelle condition: science bien plus generale, plus poisante, et plus legitime. Le prix de l'ame ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément. Sa grandeur ne s'exerce pas en la grandeur: c'est en la mediocrité. Ainsi que ceux qui nous iugent et touchent au dedans, ne font pas grand'recette de la lueur de noz actions publiques: et voyent que ce ne sont que filets et pointes d'eau fine reiallies d'vn fond au demeurant limonneux et poisant. En pareil cas, ceux qui nous iugent par cette braue apparence du dehors, concluent de mesmes de nostre constitution interne: et ne peuuent accoupler des facultez populaires et pareilles aux leurs, à ces autres facultez, qui les estonnent, si loin de leur visee. Ainsi donnons nous aux demons des formes sauuages. Et qui non à Tamburlan des sourcils esleuez, des nazeaux ouuerts, vn visage afreux, et vne taille desmesuree, comme est la taille de l'imagination qu'il en a conceuë par le bruit de son nom? Qui m'eust faict veoir Erasme autrefois, il eust esté mal-aisé, que ie n'eusse prins pour adages et apophthegmes, tout ce qu'il eust dit à son vallet et à son hostesse. Nous imaginons bien plus sortablement vn artisan sur sa garderobe ou sur sa femme qu'vn grand President, venerable par son maintien et suffisance. Il nous semble que de ces hauts thrones ils ne s'abaissent pas iusques à viure. Comme les ames vicieuses sont incitees souuent à bien faire, par quelque impulsion estrangere? aussi sont les vertueuses à faire mal. Il les faut doncq iuger par leur estat rassis: quand elles sont chez elles, si quelquefois elles y sont: ou au moins quand elles sont plus voysines du repos, et en leur naifue assiette. Les inclinations naturelles s'aident et fortifient par institution: mais elles ne se changent gueres et surmontent. Mille natures, de mon temps, ont eschappé vers la vertu, ou vers le vice, au trauers d'vne discipline contraire.
_Sic vbi desuetæ siluis in carcere clausæ Mansueuêre feræ, et vultus posuere minaces, Atque hominem didicere pati, si torrida paruus Venit in ora cruor, redeunt rabiésque furórque, Admonitæque tument gustato sanguine fauces; Feruet, et à trepido vix abstinet ira magistro._
On n'extirpe pas ces qualitez originelles, on les couure, on les cache. Le langage Latin m'est comme naturel: ie l'entends mieux que le François: mais il y a quarante ans, que ie ne m'en suis du tout poinct seruy à parler, ny guere à escrire. Si est-ce qu'à des extremes et soudaines esmotions, où ie suis tombé, deux ou trois fois en ma vie: et l'vne, voyant mon pere tout sain, se renuerser sur moy pasmé: i'ay tousiours eslancé du fonds des entrailles, les premieres paroles Latines: Nature se sourdant et s'exprimant à force, à l'encontre d'vn si long vsage: et cet exemple se dit d'assez d'autres. Ceux qui ont essaié de r'auiser les mœurs du monde, de mon temps, par nouuelles opinions, reforment les vices de l'apparence, ceux de l'essence ils les laissent là, s'ils ne les augmentent. Et l'augmentation y est à craindre. On se seiourne volontiers de tout autre bien faire, sur ces reformations externes, de moindre coust et de plus grand merite: et satisfait-on à bon marché par là, les autres vices naturels consubstantiels et intestins. Regardez vn peu, comment s'en porte nostre experience. Il n'est personne, s'il s'escoute, qui ne descouure en soy, vne forme sienne, vne forme maistresse, qui lucte contre l'institution: et contre la tempeste des passions, qui luy sont contraires. De moy, ie ne me sens gueres agiter par secousse: ie me trouue quasi tousiours en ma place, comme font les corps lourds et poisans. Si ie ne suis chez moy, i'en suis tousiours bien pres: mes desbauches ne m'emportent pas fort loing: il n'y a rien d'extreme et d'estrange: et si ay des rauisemens sains et vigoureux. La vraye condamnation, et qui touche la commune façon de nos hommes, c'est, que leur retraicte mesme est pleine de corruption, et d'ordure: l'idée de leur amendement chafourree, leur penitence malade, et en coulpe, autant à peu pres que leur peché. Aucuns, ou pour estre collez au vice d'vne attache naturelle, ou par longue accoustumance, n'en trouuent plus la laideur. A d'autres, duquel regiment ie suis, le vice poise, mais ils le contrebalancent auec le plaisir, ou autre occasion: et le souffrent et s'y prestent, à certain prix. Vitieusement pourtant, et laschement. Si se pourroit-il à l'aduanture imaginer, si esloignee disproportion de mesure, où auec iustice, le plaisir excuseroit le peché, comme nous disons de l'vtilité. Non seulement s'il estoit accidental, et hors du peché, comme au larrecin, mais en l'exercice mesme d'iceluy, comme en l'accointance des femmes, où l'incitation est violente, et, dit-on, par fois inuincible. En la terre d'vn mien parent, l'autre iour que i'estois en Armaignac, ie vis vn paisant, que chacun surnomme le Larron. Il faisoit ainsi le conte de sa vie: Qu'estant nay mendiant, et trouuant, qu'à gaigner son pain au trauail de ses mains, il n'arriueroit iamais à se fortifier assez contre l'indigence, il s'aduisa de se faire larron: et auoit employé à ce mestier toute sa ieunesse, en seureté, par le moyen de sa force corporelle: car il moissonnoit et vendangeoit des terres d'autruy: mais c'estoit au loing, et à si gros monceaux, qu'il estoit inimaginable qu'vn homme en eust tant emporté en vne nuict sur ses espaules: et auoit soing outre cela, d'egaler, et disperser le dommage qu'il faisoit, si que la foule estoit moins importable à chaque particulier. Il se trouue à cette heure en sa vieillesse, riche pour vn homme de sa condition, mercy à cette trafique: de laquelle il se confesse ouuertement. Et pour s'accommoder auec Dieu, de ses acquests, il dit, estre tous les iours apres à satisfaire par bien-faicts, aux successeurs de ceux qu'il a desrobez: et s'il n'acheue (car d'y pouruoir tout à la fois, il ne peut) qu'il en chargera ses heritiers, à la raison de la science qu'il a luy seul, du mal qu'il a faict à chacun. Par cette description, soit vraye ou fauce, cettuy-cy regarde le larrecin, comme action des-honneste, et le hayt, mais moins que l'indigence: s'en repent bien simplement, mais en tant qu'elle estoit ainsi contrebalancee et compensee, il ne s'en repent pas. Cela, ce n'est pas cette habitude, qui nous incorpore au vice, et y conforme nostre entendement mesme: ny n'est ce vent impetueux qui va troublant et aueuglant à secousses nostre ame, et nous precipite pour l'heure, iugement et tout, en la puissance du vice. Ie fay coustumierement entier ce que ie fay, et marche tout d'vne piece: ie n'ay guere de mouuement qui se cache et desrobe à ma raison, et qui ne se conduise à peu pres, par le consentement de toutes mes parties: sans diuision, sans sedition intestine: mon iugement en a la coulpe, ou la louange entiere: et la coulpe qu'il a vne fois, il l'a tousiours: car quasi dés sa naissance il est vn, mesme inclination, mesme routte, mesme force. Et en matiere d'opinions vniuerselles, dés l'enfance, ie me logeay au poinct où i'auois à me tenir. Il y a des pechez impetueux, prompts et subits, laissons les à part: mais en ces autres pechez, à tant de fois reprins, deliberez, et consultez, ou pechez de complexion, ou pechez de profession et de vacation: ie ne puis pas conceuoir, qu'ils soient plantez si long temps en vn mesme courage, sans que la raison et la conscience de celuy qui les possede, le vueille constamment, et l'entende ainsin. Et le repentir qu'il se vante luy en venir à certain instant prescript, m'est vn peu dur à imaginer et former. Ie ne suy pas la secte de Pythagoras, que les hommes prennent vne ame nouuelle, quand ils approchent des simulacres des Dieux, pour recueillir leurs oracles. Sinon qu'il voulust dire cela mesme, qu'il faut bien qu'elle soit estrangere, nouuelle, et prestee pour le temps: la nostre montrant si peu de signe de purification et netteté condigne à cet office. Ils font tout à l'opposite des preceptes Stoiques: qui nous ordonnent bien, de corriger les imperfections et vices que nous recognoissons en nous, mais nous defendent d'en alterer le repos de nostre ame. Ceux-cy nous font à croire, qu'ils en ont grande desplaisance, et remors au dedans, mais d'amendement et correction ny d'interruption, ils ne nous en font rien apparoir. Si n'est-ce pas guerison, si on ne se descharge du mal. Si la repentance pesoit sur le plat de la balance, elle emporteroit le peché. Ie ne trouue aucune qualité si aysee à contrefaire, que la deuotion, si on n'y conforme les mœurs et la vie: son essence est abstruse et occulte, les apparences faciles et pompeuses. Quant à moy, ie puis desirer en general estre autre: ie puis condamner et me desplaire de ma forme vniuerselle, et supplier Dieu pour mon entiere reformation, et pour l'excuse de ma foiblesse naturelle: mais cela, ie ne le doibs nommer repentir, ce me semble, non plus que le desplaisir de n'estre ny Ange ny Caton. Mes actions sont reglees, et conformes à ce que ie suis, et à ma condition. Ie ne puis faire mieux: et le repentir ne touche pas proprement les choses qui ne sont pas en nostre force: ouy bien le regret. I'imagine infinies natures plus hautes et plus reglees que la mienne. Ie n'amende pourtant mes facultez: comme ny mon bras, ny mon esprit, ne deuiennent plus vigoureux, pour en conceuoir vn autre qui le soit. Si l'imaginer et desirer vn agir plus noble que le nostre, produisoit la repentance du nostre, nous aurions à nous repentir de nos operations plus innocentes: d'autant que nous iugeons bien qu'en la nature plus excellente, elles auroyent esté conduictes d'vne plus grande perfection et dignité: et voudrions faire de mesme. Lors que ie consulte des deportemens de ma ieunesse auec ma vieillesse, ie trouue que ie les ay communement conduits auec ordre, selon moy. C'est tout ce que peut ma resistance. Ie ne me flatte pas: à circonstances pareilles, ie seroy tousiours tel. Ce n'est pas macheure, c'est plustost vne teinture vniuerselle qui me tache. Ie ne cognoy pas de repentance superficielle, moyenne, et de ceremonie. Il faut qu'elle me touche de toutes parts, auant que ie la nomme ainsin: et qu'elle pinse mes entrailles, et les afflige autant profondement, que Dieu me voit, et autant vniuersellement.
Quand aux negoces, il m'est eschappé plusieurs bonnes auantures, à faute d'heureuse conduitte: mes conseils ont pourtant bien choisi, selon les occurrences qu'on leur presentoit. Leur façon est de prendre tousiours le plus facile et seur party. Ie trouue qu'en mes deliberations passees, i'ay, selon ma regle, sagement procedé, pour l'estat du subiect qu'on me proposoit: et en ferois autant d'icy à mille ans, en pareilles occasions. Ie ne regarde pas, quel il est à cette heure, mais quel il estoit, quand i'en consultois. La force de tout conseil gist au temps: les occasions et les matieres roulent et changent sans cesse. I'ay encouru quelques lourdes erreurs en ma vie, et importantes: non par faute de bon aduis, mais par faute de bon heur. Il y a des parties secrettes aux obiects, qu'on manie, et indiuinables: signamment en la nature des hommes: des conditions muettes, sans montre, incognues par fois du possesseur mesme: qui se produisent et esueillent par des occasions suruenantes. Si ma prudence ne les a peu penetrer et profetizer, ie ne luy en sçay nul mauuais gré: sa charge se contient en ses limites. Si l'euenement me bat, et s'il fauorise le party que i'ay refusé: il n'y a remede, ie ne m'en prens pas à moy, i'accuse ma fortune, non pas mon ouurage: cela ne s'appelle pas repentir.
Phocion auoit donné aux Atheniens certain aduis, qui ne fut pas suiuy: l'affaire pourtant se passant contre son opinion, auec prosperité, quelqu'vn luy dit: Et bien Phocion, es tu content que la chose aille si bien? Bien suis-ie content, fit-il, qu'il soit aduenu cecy, mais ie ne me repens point d'auoir conseillé cela. Quand mes amis s'adressent à moy, pour estre conseillez, ie le fay librement et clairement, sans m'arrester comme faict quasi tout le monde, à ce que la chose estant hazardeuse, il peut aduenir au rebours de mon sens, par où ils ayent à me faire reproche de mon conseil: dequoy il ne me chaut. Car ils auront tort, et ie n'ay deu leur refuser cet office. Ie n'ay guere à me prendre de mes fautes ou infortunes, à autre qu'à moy. Car en effect, ie me sers rarement des aduis d'autruy, si ce n'est par honneur de ceremonie: sauf où i'ay besoing d'instruction de science, ou de la cognoissance du faict. Mais és choses où ie n'ay à employer que le iugement: les raisons estrangeres peuuent seruir à m'appuyer, mais peu à me destourner. Ie les escoute fauorablement et decemment toutes. Mais, qu'il m'en souuienne, ie n'en ay creu iusqu'à cette heure que les miennes. Selon moy, ce ne sont que mousches et atomes, qui promeinent ma volonté. Ie prise peu mes opinions: mais ie prise aussi peu celles des autres, fortune me paye dignement. Si ie ne reçoy pas de conseil, i'en donne aussi peu. I'en suis peu enquis, et encore moins creu: et ne sache nulle entreprinse publique ny priuee, que mon aduis aye redressee et ramenee. Ceux mesmes que la fortune y auoit aucunement attachez, se sont laissez plus volontiers manier à toute autre ceruelle qu'à la mienne. Comme cil qui suis bien autant ialoux des droits de mon repos, que des droits de mon auctorité, ie l'ayme mieux ainsi. Me laissant là, on fait selon ma profession, qui est, de m'establir et contenir tout en moy. Ce m'est plaisir, d'estre desinteressé des affaires d'autruy, et desgagé de leur gariement. En tous affaires quand ils sont passés, comment que ce soit, i'ay peu de regret: car cette imagination me met hors de peine, qu'ils deuoyent ainsi passer: les voyla dans le grand cours de l'vniuers, et dans l'encheineure des causes Stoïques. Vostre fantasie n'en peut, par souhait et imagination, remuer vn poinct, que tout l'ordre des choses ne renuerse et le passé et l'aduenir.
Au demeurant, ie hay cet accidental repentir que l'aage apporte. Celuy qui disoit anciennement, estre obligé aux annees, dequoy elles l'auoyent deffait de la volupté, auoit autre opinion que la mienne. Ie ne sçauray iamais bon gré à l'impuissance, de bien qu'elle me face. Nec tam auersa vnquam videbitur ab opere suo prouidentia, vt debilitas inter optima inuenta sit. Nos appetits sont rares en la vieillesse: vne profonde satieté nous saisit apres le coup. En cela ie ne voy rien de conscience. Le chagrin, et la foiblesse nous impriment vne vertu lasche, et caterreuse. Il ne nous faut pas laisser emporter si entiers, aux alterations naturelles, que d'en abastardir notre iugement. La ieunesse et le plaisir n'ont pas faict autrefois que i'aye mescogneu le visage du vice en la volupté: ny ne fait à cette heure, le degoust que les ans m'apportent, que ie mescognoisse celuy de la volupté au vice. Ores que ie n'y suis plus, i'en iuge comme si i'y estoy. Moy qui la secouë viuement et attentiuement, trouue que ma raison est celle mesme que i'auoy en l'aage plus licencieux: sinon à l'auanture, d'autant qu'elle s'est affoiblie et empiree, en vieillissant. Et trouue que ce qu'elle refuse de m'enfourner à ce plaisir, en consideration de l'interest de ma santé corporelle, elle ne le feroit non plus qu'autrefois, pour la santé spirituelle. Pour la voir hors de combat, ie ne l'estime pas plus valeureuse. Mes tentations sont si cassees et mortifiees, qu'elles ne valent pas qu'elle s'y oppose: tendant seulement les mains au deuant, ie les coniure. Qu'on luy remette en presence, cette ancienne concupiscence, ie crains qu'elle auroit moins de force à la soustenir, qu'elle n'auoit autrefois. Ie ne luy voy rien iuger à part soy, que lors elle ne iugeast, ny aucune nouuelle clarté. Parquoy s'il y a conualescence, c'est vne conualescence maleficiee. Miserable sorte de remede, deuoir à la maladie sa santé. Ce n'est pas à nostre malheur de faire cet office: c'est au bon heur de nostre iugement. On ne me fait rien faire par les offenses et afflictions, que les maudire. C'est aux gents, qui ne s'esueillent qu'à coups de fouët. Ma raison a bien son cours plus deliure en la prosperité: elle est bien plus distraitte et occupee à digerer les maux, que les plaisirs. Ie voy bien plus clair en temps serain. La santé m'aduertit, comme plus alaigrement, aussi plus vtilement, que la maladie. Ie me suis auancé le plus que i'ay peu, vers ma reparation et reglement, lors que i'auoy à en iouïr. Ie seroy honteux et enuieux, que la misere et l'infortune de ma vieillesse eust à se preferer à mes bonnes annees, saines, esueillees, vigoureuses. Et qu'on eust à m'estimer, non par où i'ay esté, mais par où i'ay cesse d'estre. A mon aduis, c'est le viure heureusement, non, comme disoit Antisthenes, le mourir heureusement, qui fait l'humaine felicité. Ie ne me suis pas attendu d'attacher monstrueusement la queuë d'vn philosophe à la teste et au corps d'vn homme perdu: ny que ce chetif bout eust à desaduoüer et desmentir la plus belle, entiere et longue partie de ma vie. Ie me veux presenter et faire veoir par tout vniformément. Si i'auois à reuiure, ie reuiurois comme i'ay vescu. Ny ie ne pleins le passé, ny ie ne crains l'aduenir: et si ie ne me deçoy, il est allé du dedans enuiron comme du dehors. C'est vne des principales obligations, que i'aye à ma fortune, que le cours de mon estat corporel ayt esté conduit, chasque chose en sa saison, i'en ay veu l'herbe, et les fleurs, et le fruit: et en voy la secheresse. Heureusement, puisque c'est naturellement. Ie porte bien plus doucement les maux que i'ay, d'autant qu'ils sont en leur poinct: et qu'ils me font aussi plus fauorablement souuenir de la longue felicité de ma vie passee. Pareillement, ma sagesse peut bien estre de mesme taille, en l'vn et en l'autre temps: mais elle estoit bien de plus d'exploit, et de meilleure grace, verte, gaye, naïue, qu'elle n'est à present, cassee, grondeuse, laborieuse. Ie renonce donc à ces reformations casuelles et douloureuses. Il faut que Dieu nous touche le courage: il faut que nostre conscience s'amende d'elle mesme, par renforcement de nostre raison, non par l'affoiblissement de nos appetits. La volupté n'en est en soy, ny pasle, ny descoulouree, pour estre apperceuë par des yeux chassieux et troubles.
On doibt aymer la temperance par elle mesme, et pour le respect de Dieu qui nous l'a ordonnee, et la chasteté: celle que les caterres nous prestent, et que ie doibs au benefice de ma cholique, ce n'est ny chasteté, ny temperance. On ne peut se vanter de mespriser et combatre la volupté, si on ne la voit, si on l'ignore, et ses graces, et ses forces, et sa beauté plus attrayante. Ie cognoy l'vne et l'autre, c'est à moy de le dire. Mais il me semble qu'en la vieillesse, nos ames sont subiectes à des maladies et imperfections plus importunes, qu'en la ieunesse. Ie le disois estant ieune, lors on me donnoit de mon menton par le nez: ie le dis encore à cette heure, que mon poil gris m'en donne le credit. Nous appellons sagesse, la difficulté de nos humeurs, le desgoust des choses presentes: mais à la verité, nous ne quittons pas tant les vices, comme nous les changeons: et, à mon opinion, en pis. Outre vne sotte et caduque fierté, vn babil ennuyeux, ces humeurs espineuses et inassociables, et la superstition, et vn soin ridicule des richesses, lors que l'vsage en est perdu, i'y trouue plus d'enuie, d'iniustice et de malignité. Elle nous attache plus de rides en l'esprit qu'au visage: et ne se void point d'ames, ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent l'aigre et le moisi. L'homme marche entier, vers son croist et vers son décroist. A voir la sagesse de Socrates, et plusieurs circonstances de sa condamnation, i'oseroy croire, qu'il s'y presta aucunement luy mesme, par preuarication, à dessein: ayant de si prés, aagé de soixante et dix ans, à souffrir l'engourdissement des riches allures de son esprit, et l'esblouïssement de sa clairté accoustumée. Quelles metamorphoses luy voy-ie faire tous les iours, en plusieurs de mes cognoissans? c'est vne puissante maladie, et qui se coule naturellement et imperceptiblement: il y faut grande prouision d'estude, et grande precaution, pour euiter les imperfections qu'elle nous charge: ou aumoins affoiblir leur progrez. Ie sens que nonobstant tous mes retranchemens, elle gaigne pied à pied sur moy. Ie soustien tant que ie puis, mais ie ne sçay en fin, où elle me menera moy-mesme. A toutes auantures, ie suis content qu'on sçache d'où ie seray tombé.
CHAPITRE III.
De trois commerces.
IL ne faut pas se cloüer si fort à ses humeurs et complexions. Nostre principalle suffisance, c'est, sçauoir s'appliquer à diuers vsages. C'est estre, mais ce n'est pas viure que se tenir attaché et obligé par necessité, à vn seul train. Les plus belles ames sont celles qui ont plus de varieté et de souplesse. Voyla vn honorable tesmoignage du vieil Caton: Huic versatile ingenium sic pariter ad omnia fuit, vt natum ad id vnum diceres, quodcumque ageret. Si c'estoit à moy à me dresser à ma mode, il n'est aucune si bonne façon, où ie voulusse estre fiché, pour ne m'en sçauoir desprendre. La vie est vn mouuement inegal, irregulier, et multiforme. Ce n'est pas estre amy de soy, et moins encore maistre; c'est en estre esclaue, de se suiure incessamment: et estre si pris à ses inclinations, qu'on n'en puisse fouruoyer, qu'on ne les puisse tordre. Ie le dy à cette heure, pour ne me pouuoir facilement despestrer de l'importunité de mon ame, en ce qu'elle ne sçait communément s'amuser, sinon où elle s'empesche, ny s'employer, que bandee et entiere. Pour leger subiect qu'on luy donne, elle le grossit volontiers, et l'estire, iusques au poinct où elle ayt à s'y embesongner de toute sa force. Son oysiueté m'est à cette cause vne penible occupation, et qui offense ma santé. La plus part des esprits ont besoing de matiere estrangere, pour se desgourdir et exercer: le mien en a besoing, pour se rassoir plustost et seiourner, vitia otij negotio discutienda sunt. Car son plus laborieux et principal estude, c'est, s'estudier soy. Les liures sont, pour luy, du genre des occupations, qui le desbauchent de son estude. Aux premieres pensees qui luy viennent, il s'agite, et fait preuue de sa vigueur à tout sens: exerce son maniement tantost vers la force, tantost vers l'ordre et la grace, se range, modere, et fortifie. Il a dequoy esueiller ses facultez par luy mesme. Nature luy a donné comme à tous, assez de matiere sienne, pour son vtilité, et des subiects propres assez, où inuenter et iuger. Le mediter est vn puissant estude et plein, à qui sçait se taster et employer vigoureusement. I'ayme mieux forger mon ame, que la meubler. Il n'est point d'occupation ny plus foible, ny plus forte, que celle d'entretenir ses pensees, selon l'ame que c'est. Les plus grandes en font leur vacation, quibus viuere est cogitare. Aussi l'a nature fauorisee de ce priuilege, qu'il n'y a rien, que nous puissions faire si long temps: ny action à laquelle nous nous addonnions plus ordinairement et facilement. C'est la besongne des Dieux, dit Aristote, de laquelle naist et leur beatitude et la nostre. La lecture me sert specialement à esueiller par diuers obiects mon discours: à embesongner mon iugement, non ma memoyre. Peu d'entretiens doncq m'arrestent sans vigueur et sans effort. Il est vray que la gentillesse et la beauté me remplissent et occupent, autant ou plus, que le pois et la profondeur. Et d'autant que ie sommeille en toute autre communication, et que ie n'y preste que l'escorce de mon attention, il m'aduient souuent, en telle sorte de propos abatus et lasches, propos de contenance, de dire et respondre des songes et bestises, indignes d'vn enfant, et ridicules: ou de me tenir obstiné en silence, plus ineptement encore et inciuilement. I'ay vne façon resueuse, qui me retire à moy: et d'autre part vne lourde ignorance et puerile, de plusieurs choses communes. Par ces deux qualitez, i'ay gaigné, qu'on puisse faire au vray, cinq ou six contes de moy, aussi niais que d'autre quel qu'il soit.
Or suyuant mon propos, cette complexion difficile me rend delicat à la pratique des hommes: il me les faut trier sur le volet: et me rend incommode aux actions communes. Nous viuons, et negotions auec le peuple: si sa conuersation nous importune, si nous desdaignons à nous appliquer aux ames basses et vulgaires: et les basses et vulgaires sont souuent aussi reglees que les plus déliees: et toute sapience est insipide qui ne s'accommode à l'insipience commune: il ne nous faut plus entremettre ny de nos propres affaires, ny de ceux d'autruy: et les publiques et les priuez se demeslent auec ces gens là. Les moins tendues et plus naturelles alleures de nostre ame, sont les plus belles: les meilleures occupations, les moins efforcees. Mon Dieu, que la sagesse faict vn bon office à ceux, de qui elle renge les desirs à leur puissance! Il n'est point de plus vtile science. Selon qu'on peut: c'estoit le refrain et le mot fauory de Socrates. Mot de grande substance: il faut adresser et arrester nos desirs, aux choses les plus aysees et voysines. Ne m'est-ce pas vne sotte humeur, de disconuenir auec vn milier à qui ma fortune me ioint, de qui ie ne me puis passer, pour me tenir à vn ou deux, qui sont hors de mon commerce: ou plustost à vn desir fantastique, de chose que ie ne puis recouurer? Mes mœurs molles, ennemies de toute aigreur et aspreté, peuuent aysement m'auoir deschargé d'enuies et d'inimitiez. D'estre aymé, ie ne dy, mais de n'estre point hay, iamais homme n'en donna plus d'occasion. Mais la froideur de ma conuersation, m'a desrobé auec raison, la bien-vueillance de plusieurs, qui sont excusables de l'interpreter à autre, et pire sens. Ie suis tres-capable d'acquerir et maintenir des amitiez rares et exquises. D'autant que ie me harpe auec si grande faim aux accointances qui reuiennent à mon goust, ie m'y produis, ie m'y iette si auidement, que ie ne faux pas aysement de m'y attacher, et de faire impression où ie donne: j'en ay faict souuent heureuse preuue. Aux amitiez communes, ie suis aucunement sterile et froid: car mon aller n'est pas naturel, s'il n'est à pleine voyle. Outre ce, que ma fortune m'ayant duit et affriandé de ieunesse, à vne amitié seule et parfaicte, m'a à la verité aucunement desgousté des autres: et trop imprimé en la fantasie, qu'elle est beste de compagnie, non pas de troupe, comme disoit cet ancien. Aussi, que i'ay naturellement peine à me communiquer à demy: et auec modification, et cette seruile prudence et soupçonneuse, qu'on nous ordonne, en la conuersation de ces amitiez nombreuses, et imparfaictes. Et nous l'ordonne lon principalement en ce temps, qu'il ne se peut parler du monde, que dangereusement, ou faucement. Si voy-ie bien pourtant, que qui a comme moy, pour sa fin, les commoditez de sa vie, ie dy les commoditez essentielles, doibt fuyr comme la peste, ces difficultez et delicatesse d'humeur. Ie louerois vn' ame à diuers estages, qui sçache et se tendre et se desmonter: qui soit bien par tout où sa fortune la porte: qui puisse deuiser auec son voisin, de son bastiment, de sa chasse et de sa querelle: entretenir auec plaisir vn charpentier et vn iardinier. I'enuie ceux, qui sçauent s'apriuoiser au moindre de leur suitte, et dresser de l'entretien en leur propre train. Et le conseil de Platon ne me plaist pas, de parler tousiours d'vn langage maistral à ses seruiteurs, sans ieu, sans familiarité: soit enuers les masles, soit enuers les femelles. Car outre ma raison, il est inhumain et iniuste, de faire tant valoir cette telle quelle prerogatiue de la fortune: et les polices, où il se souffre moins de disparité entre les valets et les maistres, me semblent les plus equitables. Les autres s'estudient à eslancer et guinder leur esprit: moy à le baisser et coucher: il n'est vicieux qu'en extention.
_Narras et genus Æaci, Et pugnata sacro bella sub Ilio: Quo Chium pretio cadum Mercemur, quis aquam temperet ignibus, Quo præbente domum, et quota Pelignis caream frigoribus, taces._
Ainsi comme la vaillance Lacedemonienne auoit besoing de moderation, et du son doux et gratieux du ieu des flustes, pour la flatter en la guerre, de peur qu'elle ne se iettast à la temerité, et à la furie: là où toutes autres nations ordinairement employent des sons et des voix aigues et fortes, qui esmeuuent et qui eschauffent à outrance le courage des soldats: il me semble de mesme, contre la forme ordinaire, qu'en l'vsage de nostre esprit, nous auons pour la plus part, plus besoing de plomb, que d'ailes: de froideur et de repos, que d'ardeur et d'agitation. Sur tout, c'est à mon gré bien faire le sot, que de faire l'entendu, entre ceux qui ne le sont pas: parler tousjours bandé, fauellar in punta di forchetta. Il faut se desmettre au train de ceux auec qui vous estes, et par fois affecter l'ignorance. Mettez à part la force et la subtilité: en l'vsage commun, c'est assez d'y reseruer l'ordre: trainez vous au demeurant à terre, s'ils veulent. Les sçauans chopent volontiers à cette pierre: ils font tousiours parade de leur magistere, et sement leurs liures par tout. Ils en ont en ce temps entonné si fort les cabinets et oreilles des dames, que si elles n'en ont retenu la substance, au moins elles en ont la mine. A toute sorte de propos, et matiere, pour basse et populaire qu'elle soit, elles se seruent d'vne façon de parler et d'escrire, nouuelle et sçauante.
_Hoc sermone pauent, hoc iram, gaudia, curas, Hoc cuncta effundunt animi secreta, quid vltrà? Concumbunt doctè._
Et alleguent Platon et sainct Thomas, aux choses ausquelles le premier rencontré, seruiroit aussi bien de tesmoing. La doctrine qui ne leur a peu arriuer en l'ame, leur est demeuree en la langue. Si les bien-nees me croient, elles se contenteront de faire valoir leurs propres et naturelles richesses. Elles cachent et couurent leurs beautez, soubs des beautez estrangeres: c'est grande simplesse, d'estouffer sa clarté pour luire d'vne lumiere empruntee. Elles sont enterrees et enseuelies soubs l'art de Capsula totæ. C'est qu'elles ne se cognoissent point assez: le monde n'a rien de plus beau: c'est à elles d'honnorer les arts, et de farder le fard. Que leur faut-il, que viure aymees et honnorees? Elles n'ont, et ne sçauent que trop, pour cela. Il ne faut qu'esueiller vn peu, et reschauffer les facultez qui sont en elles. Quand ie les voy attachees à la rhetorique, à la iudiciaire, à la logique, et semblables drogueries, si vaines et inutiles à leur besoing: i'entre en crainte, que les hommes qui le leur conseillent, le facent pour auoir loy de les regenter soubs ce tiltre. Car quelle autre excuse leur trouuerois-ie? Baste, qu'elles peuuent sans nous, renger la grace de leurs yeux, à la gayeté, à la seuerité, et à la douceur: assaisonner vn nenny, de rudesse, de doubte, et de faueur: et qu'elles ne cherchent point d'interprete aux discours qu'on faict pour leur seruice. Auec cette science, elles commandent à baguette, et regentent les regents et l'escole. Si toutesfois il leur fasche de nous ceder en quoy que ce soit, et veulent par curiosité auoir part aux liures: la poësie est vn amusement propre à leur besoin: c'est vn art follastre, et subtil, desguisé, parlier, tout en plaisir, tout en montre, comme elles. Elles tireront aussi diuerses commoditez de l'histoire. En la philosophie, de la part qui sert à la vie, elles prendront les discours qui les dressent à iuger de nos humeurs et conditions, à se deffendre de nos trahisons: à regler la temerité de leurs propres desirs: à mesnager leur liberté: allonger les plaisirs de la vie, et à porter humainement l'inconstance d'vn seruiteur, la rudesse d'vn mary, et l'importunité des ans, et des rides, et choses semblables. Voyla pour le plus, la part que ie leur assignerois aux sciences. Il y a des naturels particuliers, retirez et internes. Ma forme essentielle, est propre à la communication, et à la production: ie suis tout au dehors et en euidence, nay à la societé et à l'amitié. La solitude que i'ayme, et que ie presche, ce n'est principallement, que ramener à moy mes affections, et mes pensees: restreindre et resserrer, non mes pas, ains mes desirs et mon soucy, resignant la solicitude estrangere, et fuyant mortellement la seruitude, et l'obligation: et non tant la foule des hommes, que la foule des affaires. La solitude locale, à dire verité, m'estend plustost, et m'eslargit au dehors: ie me iette aux affaires d'estat, et à l'vniuers, plus volontiers quand ie suis seul. Au Louure et en la presse, ie me resserre et contraints en ma peau. La foule me repousse à moy. Et ne m'entretiens iamais si folement, si licentieusement et particulierement, qu'aux lieux de respect, et de prudence ceremonieuse. Nos folies ne me font pas rire, ce sont nos sapiences. De ma complexion, ie ne suis pas ennemy de l'agitation des cours: i'y ay passé partie de la vie: et suis faict à me porter allaigrement aux grandes compagnies: pourueu que ce soit par interualles, et à mon poinct. Mais cette mollesse de iugement, dequoy ie parle, m'attache par force à la solitude. Voire chez moy, au milieu d'vne famille peuplee, et maison des plus frequentees, i'y voy des gens assez, mais rarement ceux, auecq qui i'ayme à communiquer. Et ie reserue là, et pour moy, et pour les autres, vne liberté inusitee. Il s'y faict trefue de ceremonie, d'assistance, et conuoiemens, et telles autres ordonnances penibles de nostre courtoisie (ô la seruile et importune vsance) chacun s'y gouuerne à sa mode, y entretient qui veut ses pensees: ie m'y tiens muet, resueur, et enfermé, sans offence de mes hostes. Les hommes, de la societé et familiarité desquels ie suis en queste, sont ceux qu'on appelle honnestes et habiles hommes: l'image de ceux icy me degouste des autres. C'est à le bien prendre, de nos formes, la plus rare: et forme qui se doit principallement à la nature. La fin de ce commerce, c'est simplement la priuauté, frequentation, et conference: l'exercice des ames, sans autre fruit. En nos propos, tous subiects me sont égaux: il ne me chaut qu'il y ayt ny poix, ny profondeur: la grace et la pertinence y sont tousiours: tout y est teinct d'vn iugement meur et constant, et meslé de bonté, de franchise, de gayeté et d'amitié. Ce n'est pas au subiect des substitutions seulement, que nostre esprit montre sa beauté et sa force, et aux affaires des Roys: il la montre autant aux confabulations priuees. Ie congnois mes gens au silence mesme, et à leur soubsrire, et les descouure mieux à l'aduanture à table, qu'au conseil. Hippomachus disoit bien qu'il congnoissoit les bons lucteurs, à les voir simplement marcher par vne ruë. S'il plaist à la doctrine de se mesler à nos deuis, elle n'en sera point refusee: non magistrale, imperieuse, et importune, comme de coustume, mais suffragante et docile elle mesme. Nous n'y cherchons qu'à passer le temps: à l'heure d'estre instruicts et preschez, nous l'irons trouuer en son throsne. Qu'elle se demette à nous pour ce coup s'il lui plaist: car toute vtile et desirable qu'elle est, ie presuppose, qu'encore au besoing nous en pourrions nous bien du tout passer, et faire nostre effect sans elle. Vne ame bien nee, et exercee à la practique des hommes, se rend plainement aggreable d'elle mesme. L'art n'est autre chose que le contrerolle, et le registre des productions de telles ames. C'est aussi pour moy vn doux commerce, que celuy des belles et honnestes femmes: nam nos quoque oculos eruditos habemus. Si l'ame n'y a pas tant à iouyr qu'au premier, les sens corporels qui participent aussi plus à cettuy-cy, le ramenent à vne proportion voisine de l'autre: quoy que selon moy, non pas esgalle. Mais c'est vn commerce où il se faut tenir vn peu sur ses gardes: et notamment ceux en qui le corps peut beaucoup, comme en moy. Ie m'y eschauday en mon enfance: et y souffris toutes les rages, que les poëtes disent aduenir à ceux qui s'y laissent aller sans ordre et sans iugement. Il est vray que ce coup de fouët m'a seruy depuis d'instruction.
_Quicumque Argolica de classe Capharea fugit, Semper ab Euboicis vela retorquet aquis._
C'est folie d'y attacher toutes ses pensees, et s'y engager d'vne affection furieuse et indiscrete. Mais d'autre part, de s'y mesler sans amour, et sans obligation de volonté, en forme de comediens, pour iouer vn rolle commun, de l'aage et de la coustume, et n'y mettre du sien que les parolles: c'est de vray pouruoir à sa seureté: mais bien laschement, comme celuy qui abandonneroit son honneur ou son proffit, ou son plaisir, de peur du danger. Car il est certain, que d'vne telle pratique, ceux qui la dressent, n'en peuuent esperer aucun fruict, qui touche ou satisface vne belle ame. Il faut auoir en bon escient desiré, ce qu'on veut prendre en bon escient plaisir de iouyr. Ie dy quand iniustement fortune fauoriseroit leur masque: ce qui aduient souuent, à cause de ce qu'il n'y a aucune d'elles, pour malotrüe qu'elle soit, qui ne pense estre bien aymable, qui ne se recommande par son aage, ou par son poil, ou par son mouuement (car de laides vniuersellement, il n'en est non plus que de belles) et les filles Brachmanes, qui ont faute d'autre recommendation, le peuple assemblé à cri publiq pour cet effect, vont en la place, faisans montre de leurs parties matrimoniales: veoir, si par là aumoins elles ne valent pas d'acquerir vn mary. Par consequent il n'en est pas vne qui ne se laisse facilement persuader au premier serment qu'on luy fait de la seruir. Or de cette trahison commune et ordinaire des hommes d'auiourd'huy, il faut qu'il aduienne, ce que desia nous montre l'experience: c'est qu'elles se r'allient et reiettent à elles mesmes, ou entre elles, pour nous fuyr: ou bien qu'elles se rengent aussi de leur costé, à cet exemple que nous leur donnons: qu'elles ioüent leur part de la farce, et se prestent à cette negociation, sans passion, sans soing et sans amour: Neque affectui suo aut alieno obnoxiæ. Estimans, suyuant la persuasion de Lysias en Platon, qu'elles se peuuent addonner vtilement et commodement à nous, d'autant plus, que moins nous les aymons. Il en ira comme des comedies, le peuple y aura autant ou plus de plaisir que les comediens. De moy, ie ne connois non plus Venus sans Cupidon, qu'vne maternité sans engeance. Ce sont choses qui s'entreprestent et s'entredoiuent leur essence. Ainsi cette piperie reiallit sur celuy qui la fait: il ne luy couste guere, mais il n'acquiert aussi rien qui vaille. Ceux qui ont faict Venus Deesse, ont regardé que sa principale beauté estoit incorporelle et spirituelle. Mais celle que ces gens cy cerchent, n'est pas seulement humaine, ny mesme brutale: les bestes ne la veulent si lourde et si terrestre. Nous voyons que l'imagination et le desir les eschauffe souuent et solicite, auant le corps: nous voyons en l'vn et l'autre sexe, qu'en la presse elles ont du choix et du triage en leurs affections, et qu'elles ont entre-elles des accointances de longue bien-vueillance. Celles mesmes à qui la vieillesse refuse la force corporelle, fremissent encores, hannissent et tressaillent d'amour. Nous les voyons auant le faict, pleines d'esperance et d'ardeur: et quand le corps a ioué son ieu, se chatouiller encor de la douceur de cette souuenance: et en voyons qui s'enflent de fierté au partir de là, et qui en produisent des chants de feste et de triomphe, lasses et saoules. Qui n'a qu'à descharger le corps d'vne necessité naturelle, n'a que faire d'y embesongner autruy auec des apprests si curieux. Ce n'est pas viande à vne grosse et lourde faim. Comme celuy qui ne demande point qu'on me tienne pour meilleur que ie suis, ie diray cecy des erreurs de ma ieunesse: non seulement pour le danger qu'il y a, de la santé, (si n'ay-ie sceu si bien faire, que ie n'en aye eu deux atteintes, legeres toutesfois, et preambulaires) mais encores par mespris, ie ne me suis guere adonné aux accointances venales et publiques. I'ay voulu aiguiser ce plaisir par la difficulté, par le desir et par quelque gloire. Et aymois la façon de l'Empereur Tibere, qui se prenoit en ses amours, autant par la modestie et noblesse, que par autre qualité. Et l'humeur de la courtisane Flora, qui ne se prestoit à moins, que d'vn Dictateur, ou Consul, ou Censeur: et prenoit son deduit, en la dignité de ses amoureux. Certes les perles et le brocadel y conferent quelque chose: et les tiltres, et le train. Au demeurant, ie faisois grand compte de l'esprit, mais pourueu que le corps n'en fust pas à dire. Car à respondre en conscience, si l'vne ou l'autre des deux beautez deuoit necessairement y faillir, i'eusse choisi de quitter plustost la spirituelle. Elle a son vsage en meilleures choses. Mais au subiect de l'amour, subiect qui principallement se rapporte à la veuë et à l'atouchement, on faict quelque chose sans les graces de l'esprit, rien sans les graces corporelles. C'est le vray aduantage des dames que la beauté: elle est si leur, que la nostre, quoy qu'elle desire des traicts vn peu autres, n'est en son point, que confuse auec la leur, puerile et imberbe. On dit que chez le grand Seigneur, ceux qui le seruent sous titre de beauté, qui sont en nombre infini, ont leur congé, au plus loing, à vingt et deux ans. Les discours, la prudence, et les offices d'amitié, se trouuent mieux chez les hommes: pourtant gouuernent-ils les affaires du monde. Ces deux commerces sont fortuites, et despendans d'autruy: l'vn est ennuyeux par sa rareté, l'autre se flestrit auec l'aage: ainsin ils n'eussent pas assez prouueu au besoing de ma vie. Celuy des liures, qui est le troisiesme, est bien plus seur et plus à nous. Il cede aux premiers les autres aduantages: mais il a pour sa part la constance et facilité de son seruice. Cettuy-cy costoye tout mon cours, et m'assiste par tout: il me console en la vieillesse et en la solitude: il me descharge du poix d'vne oisiueté ennuyeuse: et me deffait à toute heure des compagnies qui me faschent: il emousse les pointures de la douleur, si elle n'est du tout extreme et maistresse. Pour me distraire d'vne imagination importune, il n'est que de recourir aux liures, ils me destournent facilement à eux, et me la desrobent. Et si ne se mutinent point, pour voir que ie ne les recherche, qu'au deffaut de ces autres commoditez, plus reelles, viues et naturelles: ils me reçoiuent tousiours de mesme visage. Il a bel aller à pied, dit-on, qui meine son cheual par la bride. Et nostre Iacques Roy de Naples, et de Sicile, qui beau, ieune, et sain, se faisoit porter par pays en ciuiere, couché sur vn meschant oriller de plume, vestu d'vne robe de drap gris, et vn bonnet de mesme: suiuy ce pendant d'vne grande pompe royalle, lictieres, cheuaux à main de toutes sortes, gentils-hommes et officiers: representoit vne austerité tendre encores et chancellante. Le malade n'est pas à plaindre, qui a la guarison en sa manche. En l'experience et vsage de cette sentence, qui est tres-veritable, consiste tout le fruict que ie tire des liures. Ie ne m'en sers en effect, quasi non plus que ceux qui ne les cognoissent poinct. I'en iouys, comme les auaritieux des tresors, pour sçauoir que i'en iouyray quand il me plaira: mon ame se rassasie et contente de ce droict de possession. Ie ne voyage sans liures, ny en paix, ny en guerre. Toutesfois il se passera plusieurs iours, et des mois, sans que ie les employe. Ce sera tantost, dis-ie, ou demain, ou quand il me plaira: le temps court et s'en va ce pendant sans me blesser. Car il ne se peut dire, combien ie me repose et seiourne en cette consideration, qu'ils sont à mon costé pour me donner du plaisir à mon heure: et à reconnoistre, combien ils portent de secours à ma vie. C'est la meilleure munition que i'aye trouué à cet humain voyage: et plains extremement les hommes d'entendement, qui l'ont à dire. I'accepte plustost toute autre sorte d'amusement, pour leger qu'il soit: d'autant que cettuy-cy ne me peut faillir. Chez moy, ie me destourne vn peu plus souuent à ma librairie, d'où, tout d'vne main, ie commande mon mesnage. Ie suis sur l'entree, et vois soubs moy, mon iardin, ma basse cour, ma cour, et dans la plus part des membres de ma maison. Là ie feuillette à cette heure vn liure, à cette heure vn autre, sans ordre et sans dessein, à pieces descousues. Tantost ie resue, tantost i'enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy. Elle est au troisiesme estage d'vne tour. Le premier, c'est ma chapelle, le second vne chambre et sa suitte, où ie me couche souuent, pour estre seul. Au dessus, elle a vne grande garderobe. C'estoit au temps passé, le lieu plus inutile de ma maison. Ie passe là et la plus part des iours de ma vie, et la plus part des heures du iour. Ie n'y suis iamais la nuict. A sa suitte est vn cabinet assez poly, capable à receuoir du feu pour l'hyuer, tres-plaisamment percé. Et si ie ne craignoy non plus le soing que la despense, le soing qui me chasse de toute besongne: i'y pourroy facilement coudre à chasque costé vne gallerie de cent pas de long, et douze de large, à plein pied: ayant trouué tous les murs montez, pour autre vsage, à la hauteur qu'il me faut. Tout lieu retiré requiert vn proumenoir. Mes pensees dorment, si ie les assis. Mon esprit ne va pas seul, comme si les iambes l'agitent. Ceux qui estudient sans liure, en sont tous là. La figure en est ronde, et n'a de plat, que ce qu'il faut à ma table et à mon siege: et vient m'offrant en se courbant, d'vne veuë, tous mes liures, rengez sur des pulpitres à cinq degrez tout à l'enuiron. Elle a trois veuës de riche et libre prospect, et seize pas de vuide en diametre. En hyuer i'y suis moins continuellement: car ma maison est iuchee sur vn tertre, comme dit son nom: et n'a point de piece plus euentee que cette cy: qui me plaist d'estre vn peu penible et à l'esquart, tant pour le fruit de l'exercice, que pour reculer de moy la presse. C'est là mon siege. I'essaye à m'en rendre la domination pure: et à soustraire ce seul coing, à la communauté et coniugale, et filiale, et ciuile. Par tout ailleurs ie n'ay qu'vne auctorité verbale: en essence, confuse. Miserable à mon gré, qui n'a chez soy, où estre à soy: où se faire particulierement la cour: où se cacher. L'ambition paye bien ses gents, de les tenir tousiours en montre, comme la statue d'vn marché. Magna seruitus est magna fortuna. Ils n'ont pas seulement leur retraict pour retraitte. Ie n'ay rien iugé de si rude en l'austerité de vie, que nos religieux affectent, que ce que ie voy en quelqu'vne de leurs compagnies, auoir pour regle vne perpetuelle societé de lieu: et assistance nombreuse entre eux, en quelque action que ce soit. Et trouue aucunement plus supportable, d'estre tousiours seul, que ne le pouuoir iamais estre. Si quelqu'vn me dit, que c'est auillir les muses, de s'en seruir seulement de iouet, et de passetemps, il ne sçait pas comme moy, combien vaut le plaisir, le ieu et le passetemps: à peine que ie ne die toute autre fin estre ridicule. Ie vis du iour à la iournee, et parlant en reuerence, ne vis que pour moy: mes desseins se terminent là. I'estudiay ieune pour l'ostentation; depuis, vn peu pour m'assagir: à cette heure pour m'esbattre: iamais pour le quest. Vne humeur vaine et despensiere que i'auois, apres cette sorte de meuble: non pour en prouuoir seulement mon besoing, mais de trois pas au dela, pour m'en tapisser et parer: ie l'ay pieça abandonnee. Les liures ont beaucoup de qualitez aggreables à ceux qui les sçauent choisir. Mais aucun bien sans peine. C'est vn plaisir qui n'est pas net et pur, non plus que les autres: il a ses incommoditez, et bien poisantes. L'ame s'y exerce, mais le corps, duquel ie n'ay non plus oublié le soing, demeure ce pendant sans action, s'atterre et s'attriste. Ie ne sçache excez plus dommageable pour moy, ny plus à euiter, en cette declinaison d'aage. Voyla mes trois occupations fauories et particulieres. Ie ne parle point de celles que ie doibs au monde par obligation ciuile.
CHAPITRE IIII.
De la Diuersion.
I'AY autresfois esté employé à consoler vne dame vrayement affligee. La plus part de leurs deuils sont artificiels et ceremonieux.
_Vberibus semper lacrymis, sempérque paratis In statione sua, atque expectantibus illam Quo iubeat manare modo._
On y procede mal, quand on s'oppose à cette passion: car l'opposition les pique et les engage plus auant à la tristesse. On exaspere le mal par la ialousie du debat. Nous voyons des propos communs, que ce que i'auray dit sans soing, si on vient à me le contester, ie m'en formalise, ie l'espouse: beaucoup plus ce à quoy i'aurois interest. Et puis en ce faisant, vous vous presentez à vostre operation d'vne entree rude: là où les premiers accueils du medecin enuers son patient, doiuent estre gracieux, gays, et aggreables. Iamais medecin laid, et rechigné n'y fit œuure. Au contraire doncq, il faut ayder d'arriuee et fauoriser leur plaincte, et en tesmoigner quelque approbation et excuse. Par cette intelligence, vous gaignez credit à passer outre, et d'vne facile et insensible inclination, vous vous coulez aux discours plus fermes et propres à leur guerison. Moy, qui ne desirois principalement que de piper l'assistance, qui auoit les yeux sur moy, m'aduisay de plastrer le mal. Aussi me trouue-ie par experience, auoir mauuaise main et infructueuse à persuader. Ou ie presente mes raisons trop pointues et trop seiches: ou trop brusquement: ou trop nonchalamment. Apres que ie me fus appliqué vn temps à son tourment, ie n'essayay pas de le guarir par fortes et viues raisons: par ce que i'en ay faute, ou que ie pensois autrement faire mieux mon effect. Ny n'allay choisissant les diuerses manieres, que la philosophie prescrit à consoler: Que ce qu'on plaint n'est pas mal, comme Cleanthes: Que c'est vn leger mal, comme les Peripateticiens: Que se plaindre n'est action, ny iuste, ny loüable, comme Chrysippus: Ny cette cy d'Epicurus, plus voisine à mon style, de transferer la pensee des choses fascheuses aux plaisantes: Ny faire vne charge de tout cet amas, le dispensant par occasion, comme Cicero. Mais declinant tout mollement noz propos, et les gauchissant peu à peu, aux subiects plus voysins, et puis vn peu plus eslongnez, selon qu'elle se prestoit plus à moy, ie luy desrobay imperceptiblement cette pensee douloureuse: et la tins en bonne contenance et du tout r'apaisee autant que i'y fus. I'vsay de diuersion. Ceux qui me suyuirent à ce mesme seruice, n'y trouuerent aucun amendement: car ie n'auois pas porté la coignee aux racines.
A l'aduenture ay-ie touché quelque espece de diuersions publiques. Et l'vsage des militaires, dequoy se seruit Pericles en la guerre Peloponnesiaque: et mille autres ailleurs, pour reuoquer de leurs païs les forces contraires, est trop frequent aux histoires. Ce fut vn ingenieux destour, dequoy le Sieur d'Himbercourt sauua et soy et d'autres, en la ville du Liege: où le Duc de Bourgongne, qui la tenoit assiegee, l'auoit fait entrer, pour executer les conuenances de leur reddition accordee. Ce peuple assemblé de nuict pour y pouruoir, commence à se mutiner contre ces accords passez: et delibererent plusieurs, de courre sus aux negociateurs, qu'ils tenoient en leur puissance. Luy, sentant le vent de la premiere ondee de ces gens, qui venoient se ruer en son logis, lascha soudain vers eux, deux des habitans de la ville, (car il y en auoit aucuns auec luy) chargez de plus douces et nouuelles offres, à proposer en leur conseil, qu'il auoit forgees sur le champ pour son besoing. Ces deux arresterent la premiere tempeste, ramenant cette tourbe esmeüe en la maison de ville, pour ouyr leur charge, et y deliberer. La deliberation fut courte. Voicy desbonder vn second orage, autant animé que l'autre: et luy à leur despecher en teste, quatre nouueaux et semblables intercesseurs, protestans auoir à leur declarer à ce coup, des presentations plus grasses, du tout à leur contentement et satisfaction: par où ce peuple fut de rechef repoussé dans le conclaue. Somme, que par telle dispensation d'amusemens, diuertissant leur furie, et la dissipant en vaines consultations, il l'endormit en fin, et gaigna le iour, qui estoit son principal affaire. Cet autre comte est aussi de ce predicament. Atalante fille de beauté excellente, et de merueilleuse disposition, pour se deffaire de la presse de mille poursuiuants, qui la demandoient en mariage, leur donna cette loy, qu'elle accepteroit celuy qui l'egalleroit à la course, pourueu que ceux qui y faudroient, en perdissent la vie. Il s'en trouua assez, qui estimerent ce prix digne d'vn tel hazard, et qui encoururent la peine de ce cruel marché. Hippomenes ayant à faire son essay apres les autres, s'adressa à la deesse tutrice de cette amoureuse ardeur, l'appellant à son secours: qui exauçant sa priere, le fournit de trois pommes d'or, et de leur vsage. Le champ de la course ouuert, à mesure qu'Hippomenes sent sa maistresse luy presser les talons, il laisse eschapper, comme par inaduertance, l'vne de ces pommes: la fille amusee de sa beauté, ne faut point de se destourner pour l'amasser:
_Obstupuit virgo, nitidique cupidine pomi Declinat cursus, aurúmque volubile tollit._
Autant en fit-il à son poinct, et de la seconde et de la tierce: iusques à ce que par ce fouruoyement et diuertissement, l'aduantage de la course luy demeura. Quand les medecins ne peuuent purger le caterrhe, ils le diuertissent, et desuoyent à vne autre partie moins dangereuse. Ie m'apperçoy que c'est aussi la plus ordinaire recepte aux maladies de l'ame. Abducendus etiam nonnunquam animus est ad alia studia, solicitudines, curas, negotia: loci denique mutatione, tanquam ægroti non conualescentes, sæpe curandus est. On luy fait peu choquer les maux de droit fil: on ne luy en fait ny soustenir ny rabatre l'atteinte: on la luy fait decliner et gauchir.
Cette autre leçon est trop haute et trop difficile. C'est à faire à ceux de la premiere classe, de s'arrester purement à la chose, la considerer, la iuger. Il appartient à vn seul Socrates, d'accointer la mort d'vn visage ordinaire, s'en appriuoiser et s'en iouer. Il ne cherche point de consolation hors de la chose: le mourir luy semble accident naturel et indifferent: il fiche là iustement sa veuë, et s'y resoult, sans regarder ailleurs. Les disciples d'Hegesias, qui se font mourir de faim, eschauffez des beaux discours de ses leçons, et si dru que le Roy Ptolomee luy fit defendre de plus entretenir son eschole de ces homicides discours: ceux là ne considerent point la mort en soy, ils ne la iugent point: ce n'est pas là où ils arrestent leur pensee: ils courent, ils visent à vn estre nouueau.
Ces pauures gens qu'on void sur l'eschaffaut, remplis d'vne ardente deuotion, y occupants tous leurs sens autant qu'ils peuuent: les aureilles aux instructions qu'on leur donne; les yeux et les mains tendues au ciel: la voix à des prieres hautes, auec vne esmotion aspre et continuelle, font certes chose louable et conuenable à vne telle necessité. On les doibt louer de religion: mais non proprement de constance. Ils fuyent la lucte: ils destournent de la mort leur consideration: comme on amuse les enfans pendant qu'on leur veut donner le coup de lancette. I'en ay veu, si par fois leur veuë se raualoit à ces horribles asprets de la mort, qui sont autour d'eux, s'en transir, et reietter auec furie ailleurs leur pensee. A ceux qui passent vne profondeur effroyable, on ordonne de clorre ou destourner leurs yeux. Subrius Flauius, ayant par le commandement de Neron, à estre deffaict, et par les mains de Niger, tous deux chefs de guerre: quand on le mena au champ, où l'execution deuoit estre faicte, voyant le trou que Niger auoit fait cauer pour le mettre, inegal et mal formé: Ny cela, mesme, dit-il, se tournant aux soldats qui y assistoyent, n'est selon la discipline militaire. Et à Niger, qui l'exhortoit de tenir la teste ferme: Frapasses tu seulement aussi ferme. Et deuina bien: car le bras tremblant à Niger, il la luy coupa à diuers coups. Cettuy-cy semble auoir eu sa pensee droittement et fixement au subiect. Celuy qui meurt en la meslee, les armes à la main, il n'estudie pas lors la mort, il ne la sent, ny ne la considere: l'ardeur du combat l'emporte. Vn honneste homme de ma cognoissance, estant tombé comme il se batoit en estocade, et se sentant daguer à terre par son ennemy de neuf ou dix coups, chacun des assistans luy crioit qu'il pensast à sa conscience, mais il me dit depuis, qu'encores que ces voix luy vinssent aux oreilles, elles ne l'auoient aucunement touché, et qu'il ne pensa iamais qu'à se descharger et à se venger. Il tua son homme en ce mesme combat. Beaucoup fit pour L. Syllanus, celuy qui luy apporta sa condamnation: de ce qu'ayant ouy sa response, qu'il estoit bien preparé à mourir, mais non pas de mains scelerees: il se rua sur luy, auec ses soldats pour le forcer: et comme luy tout desarmé, se defendoit obstinement de poingts et de pieds, il le fit mourir en ce debat: dissipant en prompte cholere et tumultuaire, le sentiment penible d'vne mort longue et preparee, à quoy il estoit destiné. Nous pensons tousiours ailleurs: l'esperance d'vne meilleure vie nous arreste et appuye: ou l'esperance de la valeur de nos enfans: ou la gloire future de nostre nom: ou la fuitte des maux de cette vie: ou la vengeance qui menasse ceux qui nous causent la mort:
_Spero equidem mediis, si quid pia numina possunt, Supplicia hausurum scopulis, et nomine Dido Sæpe vocaturum. Audiam, et hæc manes veniet mihi fama sub imos._
Xenophon sacrifioit couronné quand on luy vint annoncer la mort de son fils Gryllus, en la bataille de Mantinee. Au premier sentiment de cette nouuelle, il ietta sa couronne à terre: mais par la suitte du propos, entendant la forme d'vne mort tres-valeureuse, il l'amassa, et remit sur sa teste. Epicurus mesme se console en sa fin, sur l'eternité et l'vtilité de ses escrits. Omnes clari et nobilitati labores, fiunt tolerabiles. Et la mesme playe, le mesme trauail, ne poise pas, dit Xenophon, à vn general d'armee, comme à vn soldat. Epaminondas print sa mort bien plus alaigrement, ayant esté informé, que la victoire estoit demeuree de son costé. Hæc sunt solatia, hæc fomenta summorum dolorum. Et telles autres circonstances nous amusent, diuertissent et destournent de la consideration de la chose en soy. Voire les arguments de la philosophie, vont à touts coups costoyans et gauchissans la matiere, et à peine essuyans sa crouste. Le premier homme de la premiere eschole philosophique, et surintendante des autres, ce grand Zenon, contre la mort: Nul mal n'est honorable: la mort l'est: elle n'est pas donc mal. Contre l'yurongnerie: Nul ne fie son secret à l'yurongne: chacun le fie au sage: le sage ne sera donc pas yurongne. Cela est-ce donner au blanc? I'ayme à veoir ces ames principales, ne se pouuoir desprendre de nostre consorce. Tant parfaicts hommes qu'ils soyent, ce sont tousiours bien lourdement des hommes.
C'est vne douce passion que la vengeance, de grande impression et naturelle: ie le voy bien, encore que ie n'en aye aucune experience. Pour en distraire dernierement vn ieune Prince, ie ne luy allois pas disant, qu'il falloit prester la iouë à celuy qui vous auoit frappé l'autre, pour le deuoir de charité: ny ne luy allois representer les tragiques euenements que la poësie attribue à cette passion. Ie la laissay là, et m'amusay à luy faire gouster la beauté d'vne image contraire: l'honneur, la faueur, la bien-vueillance qu'il acquerroit par clemence et bonté: ie le destournay à l'ambition. Voyla comme lon en faict. Si vostre affection en l'amour est trop puissante, dissipez la, disent-ils. Et disent vray, car ie l'ay souuent essayé auec vtilité. Rompez la à diuers desirs, desquels il y en ayt vn regent et vn maistre, si vous voulez, mais de peur qu'il ne vous gourmande et tyrannise, affoiblissez-le, seiournez-le, en le diuisant et diuertissant.
_Cùm morosa vago singultiet inguine vena,
Coniicito humorem collectum in corpora quæque._
Et pouruoyez y de bonne heure, de peur que vous n'en soyez en peine, s'il vous a vne fois saisi.
_Si non prima nouis conturbes vulnera plagis, Volgiuagáque vagus Venere ante recentia cures._
Ie fus autrefois touché d'vn puissant desplaisir, selon ma complexion: et encores plus iuste que puissant: ie m'y fusse perdu à l'aduenture, si ie m'en fusse simplement fié à mes forces. Ayant besoing d'vne vehemente diuersion pour m'en distraire, ie me fis par art amoureux et par estude: à quoy l'aage m'aydoit. L'amour me soulagea et retira du mal, qui m'estoit causé par l'amitié. Par tout ailleurs de mesme. Vne aigre imagination me tient: ie trouue plus court, que de la dompter, la changer: ie luy en substitue, si ie ne puis vne contraire, aumoins vn' autre. Tousiours la variation soulage, dissout et dissipe. Si ie ne puis la combatre, ie luy eschappe: et en la fuïant, ie fouruoye, ie ruse. Muant de lieu, d'occupation, de compagnie, ie me sauue dans la presse d'autres amusemens et pensees, où elle perd ma trace, et m'esgare. Nature procede ainsi, par le benefice de l'inconstance. Car le temps qu'elle nous a donné pour souuerain medecin de nos passions, gaigne son effect principalement par là, que fournissant autres et autres affaires à nostre imagination, il demesle et corrompt cette premiere apprehension, pour forte qu'elle soit. Vn sage ne voit guere moins, son amy mourant, au bout de vingt et cinq ans, qu'au premier an; et suiuant Epicurus, de rien moins: car il n'attribuoit aucun leniment des fascheries, ny à la preuoyance, ny à l'antiquité d'icelles. Mais tant d'autres cogitations trauersent cette-cy, qu'elle s'alanguit, et se lasse en fin. Pour destourner l'inclination des bruits communs, Alcibiades couppa les oreilles et la queuë à son beau chien, et le chassa en la place: afin que donnant ce subiect pour babiller au peuple, il laissast en paix ses autres actions. I'ay veu aussi, pour cet effect de diuertir les opinions et coniectures du peuple, et desuoyer les parleurs, des femmes, couurir leurs vrayes affections, par des affections contrefaictes. Mais i'en ay veu telle, qui en se contrefaisant s'est laissee prendre à bon escient, et a quitté la vraye et originelle affection pour la feinte: et aprins par elle, que ceux qui se trouuent bien logez, sont des sots de consentir à ce masque. Les accueils et entretiens publiques estans reseruez à ce seruiteur aposté, croyez qu'il n'est guere habile, s'il ne se met en fin en vostre place, et vous envoye en la sienne. Cela c'est proprement tailler et coudre vn soulier, pour qu'vn autre le chausse.
Peu de chose nous diuertit et destourne: car peu de chose nous tient. Nous ne regardons gueres les subiects en gros et seuls: ce sont des circonstances ou des images menues et superficielles qui nous frappent: et des vaines escorces qui reiallissent des subiects.
_Folliculos vt nunc teretes æstate cicadæ Linquunt._
Plutarque mesme regrette sa fille par des singeries de son enfance. Le souuenir d'vn adieu, d'vne action, d'vne grace particuliere, d'vne recommandation derniere, nous afflige. La robe de Cæsar troubla toute Romme, ce que sa mort n'auoit pas faict. Le son mesme des noms, qui nous tintoüine aux oreilles: Mon pauure maistre, ou mon grand amy: helas mon cher pere, ou ma bonne fille. Quand ces redites me pinsent, et que i'y regarde de pres, ie trouue que c'est vne pleinte grammairiene, le mot et le ton me blesse. Comme les exclamations des prescheurs, esmouuent leur auditoire souuent, plus que ne font leurs raisons: et comme nous frappe la voix piteuse d'vne beste qu'on tue pour nostre seruice: sans que ie poise ou penetre ce pendant, la vraye essence et massiue de mon subiect.
His se stimulis dolor ipse lacessit.
Ce sont les fondemens de nostre deuil. L'opiniastreté de mes pierres, specialement en la verge, m'a par fois ietté en longues suppressions d'vrine, de trois, de quatre iours: et si auant en la mort, que c'eust esté follie d'esperer l'euiter, voyre desirer, veu les cruels efforts que cet estat m'apporte. O que ce bon Empereur, qui faisoit lier la verge à ses criminels, pour les faire mourir à faute de pisser, estoit grand maistre en la science de bourrellerie! Me trouuant là, ie consideroy par combien legeres causes et obiects, l'imagination nourrissoit en moy le regret de la vie: de quels atomes se bastissoit en mon ame, le poids et la difficulté de ce deslogement: à combien friuoles pensees nous donnions place en vn si grand affaire. Vn chien, vn cheual, vn liure, vn verre, et quoy non? tenoient compte en ma perte. Aux autres, leurs ambitieuses esperances, leur bourse, leur science, non moins sottement à mon gré. Ie voy nonchalamment la mort, quand ie la voy vniuersellement, comme fin de la vie. Ie la gourmande en bloc: par le menu, elle me pille. Les larmes d'vn laquais, la dispensation de ma desferre, l'attouchement d'vne main cognue, vne consolation commune, me desconsole et m'attendrit. Ainsi nous troublent l'ame, les plaintes des fables: et les regrets de Didon, et d'Ariadné passionnent ceux mesmes qui ne les croyent point en Virgile et en Catulle: c'est vne exemple de nature obstinee et dure, n'en sentir aucune emotion: comme on recite, pour miracle, de Polemon: mais aussi ne pallit il pas seulement à la morsure d'vn chien enragé, qui luy emporta le gras de la iambe. Et nulle sagesse ne va si auant, de conceuoir la cause d'vne tristesse, si viue et entiere, par iugement, qu'elle ne souffre accession par la presence, quand les yeux et les oreilles y ont leur part: parties qui ne peuuent estre agitees que par vains accidens. Est-ce raison que les arts mesmes se seruent et facent leur proufit, de nostre imbecillité et bestise naturelle? L'orateur, dit la rhetorique, en cette farce de son plaidoier, s'esmouuera par le son de sa voix, et par ses agitations feintes; et se lairra piper à la passion qu'il represente. Il s'imprimera vn vray deuil et essentiel, par le moyen de ce battelage qu'il iouë, pour le transmettre aux iuges, à qui il touche encore moins. Comme font ces personnes qu'on loüe aux mortuaires, pour ayder à la ceremonie du deuil, qui vendent leurs larmes à poix et à mesure, et leur tristesse. Car encore qu'ils s'esbranlent en forme empruntee, toutesfois en habituant et rengeant la contenance, il est certain qu'ils s'emportent souuent tous entiers, et reçoiuent en eux vne vraye melancholie. Ie fus entre plusieurs autres de ses amis, conduire à Soissons le corps de monsieur de Grammont, du siege de la Fere, où il fut tué. Ie consideray que par tout où nous passions, nous remplissions de lamentation et de pleurs, le peuple que nous rencontrions, par la seule montre de l'appareil de nostre conuoy: car seulement le nom du trespassé n'y estoit pas cogneu. Quintilian dit auoir veu des comediens si fort engagez en vn rolle de deuil, qu'ils en pleuroient encore au logis: et de soy mesme, qu'ayant prins à esmouuoir quelque passion en autruy, il l'auoit espousee, iusques à se trouuer surprins, non seulement de larmes, mais d'vne palleur de visage et port d'homme vrayement accablé de douleur. En vne contree pres de nos montaignes, les femmes font le prestre-martin: car comme elles agrandissent le regret du mary perdu, par la souuenance des bonnes et agreables conditions qu'il auoit, elles font tout d'vn train aussi recueil et publient ses imperfections: comme pour entrer d'elles mesmes en quelque compensation, et se diuertir de la pitié au desdain. De bien meilleure grace encore que nous, qui à la perte du premier cognu, nous piquons à luy prester des louanges nouuelles et fauces: et à le faire tout autre, quand nous l'auons perdu de veuë, qu'il ne nous sembloit estre, quand nous le voyions. Comme si le regret estoit vne partie instructiue: ou que les larmes en lauant nostre entendement, l'esclaircissent. Ie renonce dés à present aux fauorables tesmoignages, qu'on me voudra donner, non par ce que i'en seray digne, mais par ce que ie seray mort. Qui demandera à celuy là, Quel interest auez vous à ce siege? L'interest de l'exemple, dira-il, et de l'obeyssance commune du Prince: ie n'y pretens proffit quelconque: et de gloire, ie sçay la petite part qui en peut toucher vn particulier comme moy: ie n'ay icy ny passion ny querelle. Voyez le pourtant le lendemain, tout changé, tout bouillant et rougissant de cholere, en son rang de bataille pour l'assaut. C'est la lueur de tant d'acier, et le feu et tintamarre de nos canons et de nos tambours, qui luy ont ietté cette nouuelle rigueur et hayne dans les veines. Friuole cause, me direz vous. Comment cause? il n'en faut point, pour agiter nostre ame. Vne resuerie sans corps et sans subiect la regente et l'agite. Que ie me mette à faire des chasteaux en Espaigne, mon imagination m'y forge des commoditez et des plaisirs, desquels mon ame est reellement chatouillee et resiouye. Combien de fois embrouillons nous nostre esprit de cholere ou de tristesse, par telles ombres, et nous inserons en des passions fantastiques, qui nous alterent et l'ame et le corps? Quelles grimaces, estonnees, riardes, confuses, excite la resuerie en noz visages! Quelles saillies et agitations de membres et de voix! Semble-il pas de cet homme seul, qu'il aye des visions fauces, d'vne presse d'autres hommes, auec qui il negocie: ou quelque demon interne, qui le persecute? Enquerez vous à vous, où est l'obiect de cette mutation? Est-il rien sauf nous, en nature, que l'inanité substante, sur quoy elle puisse? Cambyses pour auoir songé en dormant, que son frere deuoit deuenir Roy de Perse, le fit mourir, vn frere qu'il aymoit, et duquel il s'estoit tousiours fié. Aristodemus Roy des Messeniens se tua, pour vne fantasie qu'il print de mauuais augure, de ie ne sçay quel hurlement de ses chiens. Et le Roy Midas en fit autant, troublé et fasché de quelque mal plaisant songe qu'il auoit songé. C'est priser sa vie iustement ce qu'elle est, de l'abandonner pour vn songe. Oyez pourtant nostre ame, triompher de la misere du corps, de sa foiblesse, de ce qu'il est en butte à toutes offences et alterations: vrayement elle a raison d'en parler.
_O prima infelix fingenti terra Prometheo! Ille parum cauti pectoris egit opus. Corpora disponens, mentem non vidit in arte, Recta animi primùm debuit esse via._
CHAPITRE V.
Sur des vers de Virgile.
A mesure que les pensemens vtiles sont plus pleins, et solides, ils sont aussi plus empeschans, et plus onereux. Le vice, la mort, la pauureté, les maladies, sont subiects graues, et qui greuent. Il faut auoir l'ame instruitte des moyens de soustenir et combatre les maux, et instruite des regles de bien viure, et de bien croire: et souuent l'esueiller et exercer en cette belle estude. Mais à vne ame de commune sorte, il faut que ce soit auec relasche et moderation: elle s'affolle, d'estre trop continuellement bandee. I'auoy besoing en ieunesse, de m'aduertir et solliciter pour me tenir en office. L'alegresse et la santé ne conuiennent pas tant bien, dit-on, auec ces discours serieux et sages. Ie suis à present en vn autre estat. Les conditions de la vieillesse, ne m'aduertissent que trop, m'assagissent et me preschent. De l'excez de la gayeté, ie suis tombé en celuy de la seuerité: plus fascheux. Parquoy, ie me laisse à cette heure aller vn peu à la desbauche, par dessein: et employe quelque fois l'ame, à des pensemens folastres et ieunes, où elle se seiourne. Ie ne suis meshuy que trop rassis, trop poisant, et trop meur. Les ans me font leçon tous les iours, de froideur, et de temperance. Ce corps fuyt le desreiglement, et le craint: il est à son tour de guider l'esprit vers la reformation: il regente à son tour: et plus rudement et imperieusement. Il ne me laisse pas vne heure, ny dormant ny veillant, chaumer d'instruction, de mort, de patience, et de pœnitence. Ie me deffens de la temperance, comme i'ay faict autresfois de la volupté: elle me tire trop arriere, et iusques à la stupidité. Or ie veux estre maistre de moy, à tout sens. La sagesse a ses excez, et n'a pas moins besoing de moderation que la folie. Ainsi, de peur que ie ne seche, tarisse, et m'aggraue de prudence, aux interualles que mes maux me donnent,
Mens intenta suis ne siet vsque malis,
ie gauchis tout doucement, et desrobe ma veuë de ce ciel orageux et nubileux que i'ay deuant moy. Lequel, Dieu mercy, ie considere bien sans effroy, mais non pas sans contention, et sans estude. Et me vay amusant en la recordation des ieunesses passees:
_Animus quod perdidit, optat, Atque in præterita se totus imagine versat._
Que l'enfance regarde deuant elle, la vieillesse derriere: estoit ce pas ce que signifioit le double visage de Ianus? Les ans m'entrainnent s'ils veulent, mais à reculons. Autant que mes yeux peuuent recognoistre cette belle saison expiree, ie les y destourne à secousses. Si elle eschappe de mon sang et de mes veines, aumoins n'en veux-ie déraciner l'image de la memoire.
_Hoc est Viuere bis, vita posse priore frui._
Platon ordonne aux vieillards d'assister aux exercices, danses, et ieux de la ieunesse, pour se resiouyr en autruy, de la soupplesse et beauté du corps, qui n'est plus en eux: et rappeller en leur souuenance, la grace et faueur de cet aage verdissant. Et veut qu'en ces esbats, ils attribuent l'honneur de la victoire, au ieune homme, qui aura le plus esbaudi et resioui, et plus grand nombre d'entre eux. Ie merquois autresfois les iours poisans et tenebreux, comme extraordinaires. Ceux-là sont tantost les miens ordinaires: les extraordinaires sont les beaux et serains. Ie m'en vay au train de tressaillir, comme d'vne nouuelle faueur, quand aucune chose ne me deult. Que ie me chatouille, ie ne puis tantost plus arracher vn pauure rire de ce meschant corps. Ie ne m'esgaye qu'en fantasie et en songe: pour destourner par ruse, le chagrin de la vieillesse. Mais certes il faudroit autre remede, qu'en songe. Foible lucte, de l'art contre la nature. C'est grand simplesse, d'alonger et anticiper, comme chacun fait, les incommoditez humaines. I'ayme mieux estre moins long temps vieil, que d'estre vieil, auant que de l'estre. Iusques aux moindres occasions de plaisir que ie puis rencontrer, ie les empoigne. Ie congnois bien par ouyr dire, plusieurs especes de voluptez prudentes, fortes et glorieuses: mais l'opinion ne peut pas assez sur moy pour m'en mettre en appetit. Ie ne les veux pas tant magnanimes, magnifiques et fastueuses, comme ie les veux doucereuses, faciles et prestes. A natura discedimus: populo nos damus, nullius rei bono auctori. Ma philosophie est en action, en vsage naturel et present: peu en fantasie. Prinssé-ie plaisir à iouer aux noisettes et à la toupie!
Non ponebat enim rumores ante salutem.
La volupté est qualité peu ambitieuse; elle s'estime assez riche de soy, sans y mesler le prix de la reputation: et s'ayme mieux à l'ombre. Il faudroit donner le foüet à vn ieune homme, qui s'amuseroit à choisir le goust du vin, et des sauces. Il n'est rien que i'aye moins sçeu, et moins prisé: à cette heure ie l'apprens. I'en ay grand honte, mais qu'y feroy-ie? I'ay encor plus de honte et de despit, des occasions qui m'y poussent. C'est à nous, à resuer et baguenauder, et à la ieunesse à se tenir sur la reputation et sur le bon bout. Elle va vers le monde, vers le credit: nous en venons. Sibi arma, sibi equos, sibi hastas, sibi clauam, sibi pilam, sibi natationes et cursus habeant: nobis senibus, ex lusionibus multis, talos relinquant et tesseras. Les loix mesme nous enuoyent au logis. Ie ne puis moins en faueur de cette chetiue condition, où mon aage me pousse, que de luy fournir de ioüets et d'amusoires, comme à l'enfance: aussi y retombons nous. Et la sagesse et la folie, auront prou à faire, à m'estayer et secourir par offices alternatifs, en cette calamité d'aage.
Misce stultitiam consiliis breuem.
Ie fuis de mesme les plus legeres pointures: et celles qui ne m'eussent pas autresfois esgratigné, me transpercent à cette heure. Mon habitude commence de s'appliquer si volontiers au mal: in fragili corpore odiosa omnis offensio est.
Ménsque pati durum sustinet ægra nihil.
I'ay esté tousiours chatouilleux et delicat aux offences, ie suis plus tendre à cette heure, et ouuert par tout.
Et minimæ vires frangere quassa valent.
Mon iugement m'empesche bien de regimber et gronder contre les inconuenients que Nature m'ordonne à souffrir, mais non pas de les sentir. Ie courrois d'vn bout du monde à l'autre, chercher vn bon an de tranquillité plaisante et eniouee, moy, qui n'ay autre fin que viure et me resiouyr. La tranquillité sombre et stupide, se trouue assez pour moy, mais elle m'endort et enteste: ie ne m'en contente pas. S'il y a quelque personne, quelque bonne compagnie, aux champs, en la ville, en France, ou ailleurs, resseante, ou voyagere, à qui mes humeurs soient bonnes, de qui les humeurs me soyent bonnes, il n'est que de siffler en paume, ie leur iray fournir des Essays, en chair et en os. Puisque c'est le priuilege de l'esprit, de se r'auoir de la vieillesse, ie luy conseille autant que ie puis, de le faire: qu'il verdisse, qu'il fleurisse ce pendant, s'il peut, comme le guy sur vn arbre mort. Ie crains que c'est vn traistre: il s'est si estroittement affreté au corps, qu'il m'abandonne à tous coups, pour le suiure en sa necessité. Ie le flatte à part, ie le practique pour neant: i'ay beau essayer de le destourner de cette colligence, et luy presenter et Seneque et Catulle, et les dames et les dances royalles: si son compagnon a la cholique, il semble qu'il l'ayt aussi. Les puissances mesmes qui luy sont particulieres et propres, ne se peuuent lors sousleuer: elles sentent euidemment le morfondu: il n'y a poinct d'allegresse en ses productions, s'il n'en y a quand et quand au corps. Noz maistres ont tort, dequoy cherchants les causes des eslancements extraordinaires de nostre esprit, outre ce qu'ils en attribuent à vn rauissement diuin, à l'amour, à l'aspreté guerriere, à la poësie, au vin: ils n'en ont donné sa part à la santé. Vne santé bouillante, vigoureuse, pleine, oysiue, telle qu'autrefois la verdeur des ans et la securité, me la fournissoient par venuës. Ce feu de gayeté suscite en l'esprit des eloises viues et claires outre nostre clairté naturelle: et entre les enthousiasmes, les plus gaillards, sinon les plus esperdus. Or bien, ce n'est pas merueille, si vn contraire estat affesse mon esprit, le clouë, et en tire vn effect contraire.
Ad nullum consurgit opus cum corpore languet.
Et veut encores que ie luy sois tenu, dequoy il preste, comme il dit, beaucoup moins à ce consentement, que ne porte l'vsage ordinaire des hommes. Aumoins pendant que nous auons trefue, chassons les maux et difficultez de nostre commerce,
Dum licet, obducta soluatur fronte senectus:
tetrica sunt amœnanda iocularibus. I'ayme vne sagesse gaye et ciuile, et fuis l'aspreté des mœurs, et l'austerité: ayant pour suspecte toute mine rebarbatiue:
_Tristémque vultus tetrici arrogantiam; Et habet tristis quoque turba cynædos._
Ie croy Platon de bon cœur, qui dit les humeurs faciles ou difficiles, estre vn grand preiudice à la bonté ou mauuaistié de l'ame. Socrates eut vn visage constant, mais serein et riant. Non fascheusement constant, comme le vieil Crassus, qu'on ne veit iamais rire. La vertu est qualité plaisante et gaye. Ie sçay bien que fort peu de gens rechigneront à la licence de mes escrits, qui n'ayent plus à rechigner à la licence de leur pensee. Ie me conforme bien à leur courage: mais i'offence leurs yeux. C'est vne humeur bien ordonnee, de pinser les escrits de Platon, et couler ses negociations pretendues auec Phedon, Dion, Stella, Archeanassa. Non pudeat dicere, quod non pudet sentire. Ie hay vn esprit hargneux et triste, qui glisse par dessus les plaisirs de sa vie, et s'empoigne et paist aux malheurs. Comme les mouches, qui ne peuuent tenir contre vn corps bien poly, et bien lissé, et s'attachent et reposent aux lieux scabreux et raboteux. Et comme les vantouses, qui ne hument et appetent que le mauuais sang. Au reste, ie me suis ordonné d'oser dire tout ce que i'ose faire: et me desplaist des pensees mesmes impubliables. La pire de mes actions et conditions, ne me semble pas si laide, comme ie trouue laid et lasche, de ne l'oser aduouer. Chacun est discret en la confession, on le deuroit estre en l'action. La hardiesse de faillir, est aucunement compensee et bridee, par la hardiesse de le confesser. Qui s'obligeroit à tout dire, s'obligeroit à ne rien faire de ce qu'on est contraint de taire. Dieu vueille que cet excés de ma licence, attire nos hommes iusques à la liberté: par dessus ces vertus couardes et mineuses, nees de nos imperfections: qu'aux despens de mon immoderation, ie les attire iusques au point de la raison. Il faut voir son vice, et l'estudier, pour le redire: ceux qui le celent à autruy, le celent ordinairement à eux mesmes: et ne le tiennent pas pour assés couuert, s'ils le voyent. Ils le soustrayent et desguisent à leur propre conscience. Quare vitia sua nemo confitetur? Quia etiam nunc in illis est, somnium narrare vigilantis est. Les maux du corps s'esclaircissent en augmentant. Nous trouuons que c'est goutte, ce que nous nommions rheume ou foulleure. Les maux de l'ame s'obscurcissent en leurs forces: le plus malade les sent le moins. Voyla pourquoy il les faut souuent remanier au iour, d'vne main impiteuse: les ouurir et arracher du creus de nostre poitrine. Comme en matiere de biens faicts, de mesme en matiere de mesfaicts, c'est par fois satisfaction que la seule confession. Est-il quelque laideur au faillir, qui nous dispense de nous en confesser? Ie souffre peine à me feindre: si que i'euite de prendre les secrets d'autruy en garde, n'ayant pas bien le cœur de desaduouer ma science. Ie puis la taire, mais la nyer, ie ne puis sans effort et desplaisir. Pour estre bien secret, il le faut estre par nature, non par obligation. C'est peu, au seruice des Princes, d'estre secret, si on n'est menteur encore. Celuy qui s'enquestoit à Thales Milesius, s'il deuoit solemnellement nyer d'auoir paillardé, s'il se fust addressé à moy, ie luy eusse respondu, qu'il ne le deuoit pas faire, car le mentir me semble encore pire que la paillardise. Thales luy conseilla tout autrement, et qu'il iurast, pour garentir le plus, par le moins. Toutesfois ce conseil n'estoit pas tant election de vice, que multiplication. Sur quoy disons ce mot en passant, qu'on fait bon marché à vn homme de conscience, quand on luy propose quelque difficulté au contrepoids du vice: mais quand on l'enferme entre deux vices, on le met à vn rude choix. Comme on fit Origene: ou qu'il idolatrast, ou qu'il se souffrist iouyr charnellement, à vn grand vilain Æthiopien qu'on luy presenta. Il subit la premiere condition: et vitieusement, dit-on. Pourtant ne seroient pas sans goust, selon leur erreur, celles qui nous protestent en ce temps, qu'elles aymeroient mieux charger leur conscience de dix hommes, que d'vne messe. Si c'est indiscretion de publier ainsi ses erreurs, il n'y a pas grand danger qu'elle passe en exemple et vsage. Car Ariston disoit, que les vens que les hommes craignent le plus, sont ceux qui les descouurent. Il faut rebrasser ce sot haillon qui cache nos mœurs. Ils enuoyent leur conscience au bordel, et tiennent leur contenance en regle. Iusques aux traistres et assassins, ils espousent les loix de la ceremonie, et attachent là leur deuoir. Si n'est-ce, ny à l'iniustice de se plaindre de l'inciuilité, ny à la malice de l'indiscretion. C'est dommage qu'vn meschant homme ne soit encore vn sot, et que la decence pallie son vice. Ces incrustations n'appartiennent qu'à vne bonne et saine paroy, qui merite d'estre conseruee, d'être blanchie. En faueur des Huguenots, qui accusent nostre confession auriculaire et priuee, ie me confesse en publiq, religieusement et purement. Sainct Augustin, Origene, et Hippocrates, ont publié les erreurs de leurs opinions: moy encore de mes mœurs. Ie suis affamé de me faire congnoistre: et ne me chaut à combien, pourueu que ce soit veritablement. Ou pour dire mieux, ie n'ay faim de rien: mais ie fuis mortellement, d'estre pris en eschange, par ceux à qui il arriue de congnoistre mon nom. Celuy qui fait tout pour l'honneur et pour la gloire, que pense-il gaigner, en se produisant au monde en masque, desrobant son vray estre à la congnoissance du peuple? Louez un bossu de sa belle taille, il le doit receuoir à iniure: si vous estes couard, et qu'on vous honnore pour vn vaillant homme, est-ce de vous qu'on parle? On vous prend pour vn autre. I'aymeroy aussi cher, que celuy-là se gratifiast des bonnetades qu'on luy faict, pensant qu'il soit maistre de la trouppe, luy qui est des moindres de la suitte. Archelaus Roy de Macedoine, passant par la ruë, quelqu'vn versa de l'eau sur luy: les assistans disoient qu'il deuoit le punir. Voyre mais, fit-il, il n'a pas versé l'eau sur moy, mais sur celuy qu'il pensoit que ie fusse. Socrates à celuy, qui l'aduertissoit: qu'on mesdisoit de luy. Point, dit-il: il n'y a rien en moy de ce qu'ils disent. Pour moy, qui me loüeroit d'estre bon pilote, d'estre bien modeste, ou d'estre bien chaste, ie ne luy en deurois nul grammercy. Et pareillement, qui m'appelleroit traistre, voleur, ou yurongne, ie me tiendroy aussi peu offencé. Ceux qui se mescognoissent, se peuuent paistre de fauces approbations: non pas moy, qui me voy, et qui me recherche iusques aux entrailles, qui sçay bien ce qu'il m'appartient. Il me plaist d'estre moins loué, pourueu que ie soy mieux congneu. On me pourroit tenir pour sage en telle condition de sagesse, que ie tien pour sottise. Ie m'ennuye que mes Essais seruent les dames de meuble commun seulement, et de meuble de sale: ce chapitre me fera du cabinet. I'ayme leur commerce vn peu priué: le publique est sans faueur et saueur. Aux adieux, nous eschauffons outre l'ordinaire l'affection enuers les choses que nous abandonnons. Ie prens l'extreme congé des ieux du monde: voicy nos dernieres accolades.
Mais venons à mon theme. Qu'a faict l'action genitale aux hommes, si naturelle, si necessaire, et si iuste, pour n'en oser parler sans vergongne, et pour l'exclurre des propos serieux et reglez? Nous prononçons hardiment, tuer, desrober, trahir: et cela, nous n'oserions qu'entre les dents. Est-ce à dire, que moins nous en exhalons en parole, d'autant nous auons loy d'en grossir la pensee? Car il est bon, que les mots qui sont le moins en vsage, moins escrits, et mieux teuz, sont les mieux sceus, et plus generalement cognus. Nul aage, nulles mœurs l'ignorent non plus que le pain. Ils s'impriment en chascun, sans estre exprimez, et sans voix et sans figure. Et le sexe qui le fait le plus, a charge de le taire le plus. C'est vne action, que nous auons mis en la franchise du silence, d'où c'est crime de l'arracher. Non pas pour l'accuser et iuger. Ny n'osons la fouëtter, qu'en periphrase et peinture. Grand faueur à vn criminel, d'estre si execrable, que la iustice estime iniuste, de le toucher et de le veoir: libre et sauué par le benefice de l'aigreur de sa condamnation. N'en va-il pas comme en matiere de liures, qui se rendent d'autant plus venaux et publiques, de ce qu'ils sont supprimez? Ie m'en vay pour moy, prendre au mot l'aduis d'Aristote, qui dit, L'estre honteux, seruir d'ornement à la ieunesse, mais de reproche à la vieillesse. Ces vers se preschent en l'escole ancienne: escole à laquelle ie me tien bien plus qu'à la moderne: ses vertus me semblent plus grandes, ses vices moindres.
_Ceux qui par trop fuyant Venus estriuent, Faillent autant que ceux qui trop la suiuent.
Tu, Dea, tu rerum naturam sola gubernas, Nec sine te quicquam dias in luminis oras Exoritur, neque fit lætum, nec amabile quicquam._
Ie ne sçay qui a peu mal mesler Pallas et les Muses, auec Venus, et les refroidir enuers l'amour: mais ie ne voy aucunes deitez qui s'auiennent mieux, ny qui s'entredoiuent plus. Qui ostera aux muses les imaginations amoureuses, leur desrobera le plus bel entretien qu'elles ayent, et la plus noble matiere de leur ouurage: et qui fera perdre à l'amour la communication et seruice de la poësie l'affoiblira de ses meilleures armes. Par ainsin on charge le Dieu d'accointance, et de bien-vueillance, et les Deesses protectrices d'humanité et de iustice, du vice d'ingratitude et de mescognoissance. Ie ne suis pas de si long temps cassé de l'estat et suitte de ce Dieu, que ie n'aye la memoire informee de ses forces et valeurs:
Agnosco veteris vestigia flammæ.
Il y a encore quelque demeurant d'emotion et chaleur apres la fiéure.
Nec mihi deficiat calor hic, hyemantibus annis.
Tout asseché que ie suis, et appesanty, ie sens encore quelques tiedes restes de cette ardeur passee.
_Qual l'alto Ægeo per che Aquilone o Noto Cessi, che tutto prima il vuolse et scosse, Non s'accheta ei perto, ma'l sono el' moto, Ritien dell' onde anco agitate è grosse._
Mais de ce que ie m'y entends, les forces et valeur de ce Dieu, se trouuent plus vifues et plus animees, en la peinture de la poësie, qu'en leur propre essence.
Et versus digitos habet.
Elle represente ie ne sçay quel air, plus amoureux que l'amour mesme. Venus n'est pas si belle toute nüe, et viue, et haletante, comme elle est icy chez Virgile.
_Dixerat, et niueis hinc atque hinc Diua lacertis Cunctantem amplexu molli fouet. Ille repente Accepit solitam flammam, notúsque medullas Intrauit calor, et labefacta per ossa cucurrit. Non secus atque olim tonitru cùm rupta corusco Ignea rima micans percurrit lumine nimbos. ................. Ea verba loquutus, Optatos dedit amplexus, placidúmque petiuit Coniugis infusus gremio per membra soporem._
Ce que i'y trouue à considerer, c'est qu'il la peinct vn peu bien esmeüe pour vne Venus maritale. En ce sage marché, les appetits ne se trouuent pas si follastres: ils sont sombres et plus mousses. L'amour hait qu'on se tienne par ailleurs que par luy, et se mesle laschement aux accointances qui sont dressees et entretenues soubs autre titre: comme est le mariage. L'alliance, les moyens, y poisent par raison, autant ou plus, que les graces et la beauté. On ne se marie pas pour soy, quoy qu'on die: on se marie autant ou plus, pour sa posterité, pour sa famille. L'vsage et l'interest du mariage touche nostre race, bien loing par delà nous. Pourtant me plaist cette façon, qu'on le conduise plustost par main tierce, que par les propres: et par le sens d'autruy, que par le sien. Tout cecy, combien à l'opposite des conuentions amoureuses? Aussi est-ce vne espece d'inceste, d'aller employer à ce parentage venerable et sacré, les efforts et les extrauagances de la licence amoureuse, comme il me semble auoir dict ailleurs. Il faut, dit Aristote, toucher sa femme prudemment et seuerement, de peur qu'en la chatouillant trop lasciuement, le plaisir ne la face sortir hors des gons de raison. Ce qu'il dit pour la conscience, les medecins le disent pour la santé. Qu'vn plaisir excessiuement chaud, voluptueux, et assidu, altere la semence, et empesche la conception. Disent d'autre part, qu'à vne congression languissante, comme celle là est de sa nature: pour la remplir d'vne iuste et fertile chaleur, il s'y faut presenter rarement, et à notables interualles;
Quo rapiat sitiens Venerem interiúsque recondat.
Ie ne voy point de mariages qui faillent plustost, et se troublent, que ceux qui s'acheminent par la beauté, et desirs amoureux. Il y faut des fondemens plus solides, et plus constans, et y marcher d'aguet: cette boüillante allegresse n'y vaut rien. Ceux qui pensent faire honneur au mariage, pour y ioindre l'amour, font, ce me semble, de mesme ceux, qui pour faire faueur à la vertu, tiennent que la noblesse n'est autre chose que vertu. Ce sont choses qui ont quelque cousinage: mais il y a beaucoup de diuersité: on n'a que faire de troubler leurs noms et leurs tiltres. On fait tort à l'vne ou à l'autre de les confondre. La noblesse est vne belle qualité, et introduite auec raison: mais d'autant que c'est vne qualité dependant d'autruy, et qui peut tomber en vn homme vicieux et de neant, elle est en estimation bien loing au dessoubs de la vertu. C'est vne vertu, si ce l'est, artificielle et visible: dependant du temps et de la fortune: diuerse en forme selon les contrees, viuante et mortelle: sans naissance, non plus que la riuiere du Nil: genealogique et commune; de suite et de similitude: tiree par consequence, et consequence bien foible. La science, la force, la bonté, la beauté, la richesse, toutes autres qualitez, tombent en communication et en commerce: cetty-cy se consomme en soy, de nulle emploite au seruice d'autruy. On proposoit à l'vn de nos Roys, le choix de deux competiteurs, en vne mesme charge, desquels l'vn estoit Gentil'homme, l'autre ne l'estoit point: il ordonna que sans respect de cette qualité, on choisist celuy qui auroit le plus de merite: mais où la valeur seroit entierement pareille, qu'alors on eust respect à la noblesse: c'estoit iustement luy donner son rang. Antigonus à vn ieune homme incogneu, qui luy demandoit la charge de son pere, homme de valeur, qui venoit de mourir: Mon amy, dit-il, en tels bien faicts, ie ne regarde pas tant la noblesse de mes soldats, comme ie fais leur proüesse. De vray, il n'en doibt pas aller comme des officiers des Roys de Sparte, trompettes, menestriers, cuisiniers, à qui en leurs charges succedoient les enfants, pour ignorants qu'ils fussent, auant les mieux experimentez du mestier. Ceux de Callicut font des nobles, vne espece par dessus l'humaine. Le mariage leur est interdit, et toute autre vacation que bellique. De concubines, ils en peuuent auoir leur saoul: et les femmes autant de ruffiens: sans ialousie les vns des autres. Mais c'est vn crime capital et irremissible, de s'accoupler à personne d'autre condition que la leur. Et se tiennent pollus, s'ils en sont seulement touchez en passant: et, comme leur noblesse en estant merueilleusement iniuriee et interessee, tuent ceux qui seulement ont approché vn peu trop pres d'eux. De maniere que les ignobles sont tenus de crier en marchant, comme les gondoliers de Venise, au contour des ruës, pour ne s'entreheurter: et les nobles leur commandent de se ietter au quartier qu'ils veulent. Ceux cy euitent par là, cette ignominie, qu'ils estiment perpetuelle; ceux là vne mort certaine. Nulle duree de temps, nulle faueur de Prince, nul office, ou vertu, ou richesse peut faire qu'vn roturier deuienne noble. A quoy ayde cette coustume, que les mariages sont defendus de l'vn mestier à l'autre. Ne peut vne de race cordonniere, espouser vn charpentier: et sont les parents obligez de dresser les enfants à la vacation des peres, precisement, et non à autre vacation: par où se maintient la distinction et continuation de leur fortune. Vn bon mariage, s'il en est, refuse la compagnie et conditions de l'amour: il tasche à representer celles de l'amitié. C'est vne douce societé de vie, pleine de constance, de fiance, et d'vn nombre infiny d'vtiles et solides offices, et obligations mutuelles. Aucune femme qui en sauoure le goust,
Optato quam iunxit lumine tæda,
ne voudroit tenir lieu de maistresse à son mary. Si elle est logee en son affection, comme femme, elle y est bien plus honorablement et seurement logee. Quand il fera l'esmeu ailleurs, et l'empressé, qu'on luy demande pourtant lors, à qui il aymeroit mieux arriuer vne honte, ou à sa femme ou à sa maistresse, de qui la desfortune l'affligeroit le plus, à qui il desire plus de grandeur: ces demandes n'ont aucun doubte en vn mariage sain. Ce qu'il s'en voit si peu de bons, est signe de son prix et de sa valeur. A le bien façonner et à le bien prendre, il n'est point de plus belle piece en notre societé. Nous ne nous en pouuons passer, et l'allons auilissant. Il en aduient ce qui se voit aux cages, les oyseaux qui en sont dehors, desesperent d'y entrer; et d'vn pareil soing en sortir, ceux qui sont au dedans. Socrates, enquis, qui estoit plus commode, prendre, ou ne prendre point de femme: Lequel des deux, dit-il, on face, on s'en repentira. C'est vne conuention à laquelle se rapporte bien à point ce qu'on dit, homo homini, ou Deus, ou lupus. Il faut le rencontre de beaucoup de qualitez à le bastir. Il se trouue en ce temps plus commode aux ames simples et populaires, où les delices, la curiosité, et l'oysiueté, ne le troublent pas tant. Les humeurs desbauchees, comme est la mienne, qui hay toute sorte de liaison et d'obligation, n'y sont pas si propres.
Et mihi dulce magis resoluto viuere collo.
De mon dessein, i'eusse fuy d'espouser la sagesse mesme, si elle m'eust voulu. Mais nous auons beau dire: la coustume et l'vsage de la vie commune, nous emporte. La plus part de mes actions se conduisent par exemple, non par choix. Toutesfois ie ne m'y conuiay pas proprement. On m'y mena, et y fus porté par des occasions estrangeres. Car non seulement les choses incommodes, mais il n'en est aucune si laide et vitieuse et euitable, qui ne puisse deuenir acceptable par quelque condition et accident, tant l'humaine posture est vaine. Et y fus porté, certes plus preparé lors, et plus rebours, que ie ne suis à present, apres l'auoir essayé. Et tout licencieux qu'on me tient, i'ay en verité plus seuerement obserué les loix de mariage, que ie n'auois ny promis ny esperé. Il n'est plus temps de regimber quand on s'est laissé entrauer. Il faut prudemment mesnager sa liberté: mais depuis qu'on s'est submis à l'obligation, il s'y faut tenir soubs les loix du debuoir commun, aumoins s'en efforcer. Ceux qui entreprennent ce marché pour s'y porter auec hayne et mespris, font iniustement et incommodément. Et cette belle regle que ie voy passer de main en main entre elles, comme vn sainct oracle,
_Sers ton mary comme ton maistre, Et t'en garde comme d'vn traistre:_
qui est à dire: Porte toy enuers luy, d'vne reuerence contrainte, ennemye, et deffiante (cry de guerre et de deffi) est pareillement iniurieuse et difficile. Ie suis trop mol pour desseins si espineux. A dire vray, ie ne suis pas arriué à cette perfection d'habileté et galantise d'esprit, que de confondre la raison auec l'iniustice, et mettre en risee tout ordre et regle qui n'accorde à mon appetit. Pour hayr la superstition, ie ne me iette pas incontinent à l'irreligion. Si on ne fait tousiours son debuoir, au moins le faut il tousiours aymer et recognoistre: c'est trahison, se marier sans s'espouser. Passons outre. Nostre poëte represente vn mariage plein d'accord et de bonne conuenance, auquel pourtant il n'y a pas beaucoup de loyauté. A il voulu dire, qu'il ne soit pas impossible de se rendre aux efforts de l'amour, et ce neantmoins reseruer quelque deuoir enuers le mariage: et qu'on le peut blesser, sans le rompre tout à faict? Tel valet ferre la mule au maistre qu'il ne hayt pas pourtant. La beauté, l'oportunité, la destinee (car la destinee y met aussi la main)
_Fatum est in partibus illis Quas sinus abscondit: nam si tibi sidera cessent, Nil faciet longi mensura incognita nerui,_
l'ont attachée à vn estranger: non pas si entiere peut estre, qu'il ne luy puisse rester quelque liaison par où elle tient encore à son mary. Ce sont deux desseins, qui ont des routes distinguees, et non confondues. Vne femme se peut rendre à tel personnage, que nullement elle ne voudroit auoir espousé: ie ne dy pas pour les conditions de la fortune, mais pour celles mesmes de la personne. Peu de gens ont espousé des amies qui ne s'en soient repentis. Et iusques en l'autre monde, quel mauuais mesnage fait Iupiter avec sa femme, qu'il auoit premierement pratiquee et iouyë par amourettes? C'est ce qu'on dit, chier dans le panier, pour apres le mettre sur sa teste. I'ay veu de mon temps en quelque bon lieu, guerir honteusement et deshonnestement, l'amour, par le mariage: les considerations sont trop autres. Nous aymons, sans nous empescher deux choses diuerses, et qui se contrarient. Isocrates disoit, que la ville d'Athenes plaisoit à la mode que font les dames qu'on sert par amour, chacun aymoit à s'y venir promener, et y passer son temps: nul ne l'aymoit pour l'espouser: c'est à dire, pour s'y habituer et domicilier. I'ay auec despit, veu des maris hayr leurs femmes, de ce seulement, qu'ils leur font tort. Aumoins ne les faut il pas moins aymer, de nostre faute: par repentance et compassion aumoins, elles nous en deuroient estre plus cheres. Ce sont fins differentes, et pourtant compatibles, dit-il, en quelque façon. Le mariage a pour sa part, l'vtilité, la iustice, l'honneur, et la constance: vn plaisir plat, mais plus vniuersel. L'amour se fonde au seul plaisir: et l'a de vray plus chatouilleux, plus vif, et plus aigu: vn plaisir attizé par la difficulté: il y faut de la piqueure et de la cuison. Ce n'est plus amour, s'il est sans fleches et sans feu. La liberalité des dames est trop profuse au mariage, et esmousse la poincte de l'affection et du desir. Pour fuïr à cet inconuenient, voyez la peine qu'y prennent en leurs loix Lycurgus et Platon. Les femmes n'ont pas tort du tout, quand elles refusent les regles de vie, qui sont introduites au monde: d'autant que ce sont les hommes qui les ont faictes sans elles. Il y a naturellement de la brigue et riotte entre elles et nous. Le plus estroit consentement que nous ayons auec elles, encores est-il tumultuaire et tempestueux. A l'aduis de nostre autheur, nous les traictons inconsiderément en cecy. Apres que nous auons cogneu, qu'elles sont sans comparaison plus capables et ardentes aux effects de l'amour que nous, et que ce prestre ancien l'a ainsi tesmoigné, qui auoit esté tantost homme, tantost femme:
Venus huic erat vtraque nota.
Et en outre, que nous auons appris de leur propre bouche, la preuue qu'en firent autrefois, en diuers siecles, vn Empereur et vne Emperiere de Rome, maistres ouuriers et fameux en cette besongne: luy despucela bien en vne nuict dix vierges Sarmates ses captiues: mais elle fournit reelement en vne nuict, à vingt et cinq entreprinses, changeant de compagnie selon son besoing et son goust,
_Adhuc ardens rigidæ tentigine vuluæ: Et lassata viris, nondum satiata recessit._
Et que sur le different aduenu à Cateloigne, entre vne femme, se plaignant des efforts trop assiduelz de son mary (non tant à mon aduis qu'elle en fust incommodee, car ie ne crois les miracles qu'en foy, comme pour retrancher soubs ce pretexte, et brider en ce mesme, qui est l'action fondamentale du mariage, l'authorité des maris enuers leurs femmes: et pour montrer que leurs hergnes, et leur malignité passent outre la couche nuptiale, et foulent aux pieds graces et douceurs mesmes de Venus) à laquelle plainte, le mary respondoit, homme vrayement brutal et desnaturé, qu'aux iours mesme de ieusne il ne s'en sçauroit passer à moins de dix: interuint ce notable arrest de la Royne d'Aragon: par lequel, apres meure deliberation de conseil, cette bonne Royne, pour donner regle et exemple à tout temps, de la moderation et modestie requise en vn iuste mariage: ordonna pour bornes legitimes et necessaires, le nombre de six par iour: relaschant et quitant beaucoup du besoing et desir de son sexe, pour establir, disoit-elle, vne forme aysee, et par consequent permanante et immuable. En quoy s'escrient les docteurs, quel doit estre l'appetit et la concupiscence feminine, puisque leur raison, leur reformation, et leur vertu, se taille à ce prix? considerans le diuers iugement de nos appetits. Car Solon patron de l'eschole legiste ne taxe qu'à trois fois par mois, pour ne faillir point, cette hantise coniugale. Apres avoir creu, dis-ie, et presché cela, nous sommes allez, leur donner la continence peculierement en partage: et sur peines dernieres et extremes. Il n'est passion plus pressante, que cette cy, à laquelle nous voulons qu'elles resistent seules: non simplement, comme à vn vice de sa mesure: mais comme à l'abomination et execration plus qu'à l'irreligion et au parricide: et nous nous y rendons ce pendant sans coulpe et reproche. Ceux mesme d'entre nous, qui ont essayé d'en venir à bout, ont assez auoué quelle difficulté, ou plustost impossibilité il y auoit, vsant de remedes materiels, à mater, affoiblir et refroidir le corps. Nous au contraire, les voulons saines, vigoreuses, en bon point, bien nourries, et chastes ensemble: c'est à dire, et chaudes et froides. Car le mariage, que nous disons auoir charge de les empescher de bruler, leur aporte peu de refraichissement selon nos mœurs. Si elles en prennent vn, à qui la vigueur de l'aage boult encores, il fera gloire de l'espandre ailleurs.
_Sit tandem pudor, aut eamus in ius, Multis mentula millibus redempta, Non est hæc tua, Basse, vendidisti._
Le philosophe Polemon fut iustement appellé en iustice par sa femme, de ce qu'il alloit semant en vn champ sterile le fruict deu au champ genital. Si c'est de ces autres cassez, les voyla en plein mariage, de pire condition que vierges et vefues. Nous les tenons pour bien fournies, par ce qu'elles ont vn homme aupres. Comme les Romains tindrent pour viollee Clodia Læta, vestale, que Caligula auoit approchée, encore qu'il fust aueré, qu'il ne l'auoit qu'approchée. Mais au rebours; on recharge par là, leur necessité: d'autant que l'attouchement et la compagnie de quelque masle que ce soit, esueille leur chaleur, qui demeureroit plus quiete en la solitude. Et à cette fin, comme il est vray-semblable, de rendre par cette circonstance et consideration, leur chasteté plus meritoire. Boleslaus et Kinge sa femme, Roys de Poulongne, la vouërent d'vn commun accord, couchez ensemble, le iour mesme de leurs nopces: et la maintindrent à la barbe des commoditez maritales. Nous les dressons dés l'enfance, aux entremises de l'amour: leur grace, leur attiffeure, leur science, leur parole, toute leur instruction, ne regarde qu'à ce but. Leurs gouuernantes ne leur impriment autre chose que le visage de l'amour, ne fust qu'en le leur representant continuellement pour les en desgouster. Ma fille, c'est tout ce que i'ay d'enfans, est en l'aage auquel les loix excusent les plus eschauffees de se marier. Elle est d'vne complexion tardiue, mince et molle, et a esté par sa mere esleuee de mesme, d'vne forme retiree et particuliere: si qu'elle ne commence encore qu'à se desniaiser de la naifueté de l'enfance. Elle lisoit vn liure François deuant moy: le mot de, fouteau, s'y rencontra, nom d'vn arbre cogneu: la femme qu'ell' a pour sa conduitte, l'arresta tout court, vn peu rudement, et la fit passer par dessus ce mauuais pas. Ie la laissay faire, pour ne troubler leurs regles: car ie ne m'empesche aucunement de ce gouuernement. La police feminine a vn train mysterieux, il faut le leur quitter. Mais si ie ne me trompe, le commerce de vingt laquays, n'eust sçeu imprimer en sa fantasie, de six moys, l'intelligence et vsage, et toutes les consequences du son de ces syllabes scelerees, comme fit cette bonne vieille, par sa reprimende et son interdiction.
_Motus doceri gaudet Ionicos Matura virgo, et frangitur artubus, Iam nunc, et incestos amores De tenero meditatur vngui,_
Qu'elles se dispensent vn peu de la ceremonie, qu'elles entrent en liberté de discours, nous ne sommes qu'enfans au prix d'elles, en cette science. Oyez leur representer nos poursuittes et nos entretiens: elles vous font bien cognoistre que nous ne leur apportons rien, qu'elles n'ayent sçeu et digeré sans nous. Seroit-ce ce que dit Platon, qu'elles ayent esté garçons desbauchez autresfois? Mon oreille se rencontra vn iour en lieu, où elle pouuoit desrober aucun des discours faicts entre elles sans soupçon: que ne puis-ie le dire? Nostre dame, (fis-ie), allons à cette heure estudier des frases d'Amadis, et des registres de Boccace et de l'Aretin, pour faire les habiles: nous employons vrayement bien notre temps: il n'est ny parole, ny exemple, ny démarche qu'elles ne sçachent mieux que nos liures. C'est vne discipline qui naist dans leurs veines,
Et mentem Venus ipsa dedit,
que ces bons maistres d'escole, nature, ieunesse, et santé, leur soufflent continuellement dans l'ame. Elles n'ont que faire de l'apprendre, elles l'engendrent.
_Nec tantum niueo gauisa est ulla columbo Compar, vel si quid dicitur improbius, Oscula mordenti semper decerpere rostro, Quantum præcipuè multiuola est mulier._
Qui n'eust tenu vn peu en bride cette naturelle violence de leur desir, par la crainte et honneur, dequoy on les a pourueuës, nous estions diffamez. Tout le mouuement du monde se resoult et rend à cet accouplage: c'est vne matiere infuse par tout: c'est vn centre où toutes choses regardent. On void encore des ordonnances de la vieille et sage Rome, faictes pour le seruice de l'amour: et les preceptes de Socrates, à instruire les courtisanes.
_Necnon libelli Stoici inter sericos Iacere puluillos amant._
Zenon parmy les loix, regloit aussi les escarquillemens, et les secousses du depucelage. De quel sens estoit le liure du philosophe Strato, de la conionction charnelle? Et dequoy traittoit Theophraste, en ceux qu'il intitula, l'vn l'Amoureux, l'autre de l'Amour? Dequoy Aristippus au sien, des anciennes delices? Que veulent pretendre les descriptions si estendues et viues en Platon, des amours de son temps? Et le liure de l'Amoureux, de Demetrius Phalereus: et Clinias, ou l'Amoureux forcé de Heraclides Ponticus? Et d'Antisthenes, celuy de faire les enfants, ou des nopces: et l'autre, du maistre ou de l'Amant? Et d'Aristo, celuy, des exercices amoureux? de Cleanthes, vn de l'Amour, l'autre de l'art d'aymer? Les dialogues amoureux de Spherus? Et la fable de Iupiter et Iuno de Chrysippus, eshontee au delà de toute souffrance? Et ses cinquante epistres si lasciues? Ie veux laisser à part les escrits des philosophes, qui ont suiuy la secte d'Epicurus protectrice de la volupté. Cinquante deitez estoient au temps passé asseruies à cet office. Et s'est trouué nation, où pour endormir la concupiscence de ceux qui venoient à la deuotion, on tenoit aux temples des garses à iouyr et estoit acte de ceremonie de s'en seruir auant venir à l'office: Nimirum propter continentiam incontinentia necessaria est, incendium ignibus extinguitur. En la plus part du monde, cette partie de nostre corps estoit deifiee. En mesme prouince, les vns se l'escorchoient pour en offrir et consacrer vn lopin: les autres offroient et consacroient leur semence. En vne autre, les ieunes hommes se le perçoient publiquement, et ouuroient en diuers lieux entre chair et cuir, et trauersoient par ces ouuertures, des brochettes, les plus longues et grosses qu'ils pouuoient souffrir: et de ces brochettes faisoient apres du feu, pour offrande à leurs Dieux: estimez peu vigoureux et peu chastes, s'ils venoient à s'estonner par la force de cette cruelle douleur. Ailleurs, le plus sacré magistrat, estoit reueré et recogneu par ces parties là. Et en plusieurs ceremonies l'effigie en estoit portee en pompe, à l'honneur de diuerses diuinitez. Les dames Ægyptiennes en la feste des Bacchanales, en portoient au col vn de bois, exquisement formé, grand et pesant, chacune selon sa force: outre ce que la statue de leur Dieu, en representoit, qui surpassoit en mesure le reste du corps. Les femmes mariées icy pres, en forgent de leur couurechef vne figure sur leur front, pour se glorifier de la iouyssance qu'elles en ont: et venant à estre vefues, le couchent en arriere, et enseuelissent soubs leur coiffure. Les plus sages matrones à Rome, estoient honnorees d'offrir des fleurs et des couronnes au Dieu Priapus. Et sur ses parties moins honnestes, faisoit-on soir les vierges, au temps de leurs nopces. Encore ne sçay-ie si i'ay veu en mes iours quelque air de pareille deuotion. Que vouloit dire cette ridicule piece de la chaussure de nos peres, qui se voit encore en nos Suysses? A quoy faire, la montre que nous faisons à cette heure de nos pieces en forme, soubs nos grecgues: et souuent, qui pis est, outre leur grandeur naturelle, par fauceté et imposture? Il me prend enuie de croire, que cette sorte de vestement fut inuentee aux meilleurs et plus conscientieux siecles, pour ne piper le monde: pour que chacun rendist en publiq compte de son faict. Les nations plus simples, l'ont encore aucunement rapportant au vray. Lors on instruisoit la science de l'ouurier, comme il se faict, de la mesure du bras ou du pied. Ce bon homme qui en ma ieunesse, chastra tant de belles et antiques statues en sa grande ville, pour ne corrompre la veuë, suyuant l'aduis de cet autre antien bon homme,
Flagitij principium est nudare inter ciues corpora:
se deuoit aduiser, comme aux mysteres de la bonne Deesse, toute apparence masculine en estoit forclose, que ce n'estoit rien auancer, s'il ne faisoit encore chastrer, et cheuaux, et asnes, et nature en fin.
_Omne adeo genus in terris, hominùmque, ferarúmque, Et genus æquoreum, pecudes pictæque volucres, In furias ignémque ruunt._
Les Dieux, dit Platon, nous ont fourni d'vn membre inobedient et tyrannique: qui, comme vn animal furieux, entreprend par la violence de son appetit, sousmettre tout à soy. De mesmes aux femmes le leur, comme vn animal glouton et auide, auquel si on refuse aliments en sa saison, il forcene impatient de delay; et soufflant sa rage en leurs corps, empesche les conduits, arreste la respiration, causant mille sortes de maux: iusques à ce qu'ayant humé le fruit de la soif commune, il en ayt largement arrousé et ensemencé le fond de leur matrice. Or se deuoit aduiser aussi mon legislateur, qu'à l'auanture est-ce vn plus chaste et fructueux vsage, de leur faire de bonne heure cognoistre le vif, que de le leur laisser deuiner, selon la liberté, et chaleur de leur fantasie. Au lieu des parties vrayes, elles en substituent par desir et par esperance, d'autres extrauagantes au triple. Et tel de ma cognoissance s'est perdu, pour auoir faict la descouuerte des siennes, en lieu où il n'estoit encore au propre de les mettre en possession de leur plus serieux vsage. Quel dommage ne font ces enormes pourtraicts, que les enfants vont semant aux passages et escalliers des maisons Royalles? De là leur vient vn cruel mespris de nostre portee naturelle. Que sçait-on, si Platon ordonnant apres d'autres republiques bien instituees que les hommes, femmes, vieux, ieunes, se presentent nuds à la veuë les vns des autres, en ses gymnastiques, n'a pas regardé à cela? Les Indiennes qui voyent les hommes à crud, ont aumoins refroidy le sens de la veuë. Et quoy que dient les femmes de ce grand royaume du Pegu, qui au dessous de la ceinture, n'ont à se couurir qu'vn drap fendu par le deuant: et si estroit, que quelque cerimonieuse decence qu'elles y cerchent, à chasque pas on les void toutes; que c'est vne inuention trouuee aux fins d'attirer les hommes à elles, et les retirer des masles, à quoy cette nation est du tout abandonnee: il se pourroit dire, qu'elles y perdent plus qu'elles n'auancent: et qu'vne faim entiere, est plus aspre, que celle qu'on a rassasiee, au moins par les yeux. Aussi disoit Liuia, qu'à vne femme de bien, vn homme nud, n'est non plus qu'vne image. Les Lacedemoniennes, plus vierges femmes, que ne sont noz filles, voyoyent tous les iours les ieunes hommes de leur ville, despouillez en leurs exercices: peu exactes elles mesmes à couurir leurs cuisses en marchant: s'estimants, comme dit Platon, assez couuertes de leur vertu sans vertugade. Mais ceux là, desquels parle Sainct Augustin, ont donné vn merueilleux effort de tentation à la nudité, qui ont mis en doubte, si les femmes au iugement vniuersel, resusciteront en leur sexe, et non plustost au nostre, pour ne nous tenter encore en ce sainct estat. On les leurre en somme, et acharne, par tous moyens. Nous eschauffons et incitons leur imagination sans cesse, et puis nous crions au ventre. Confessons le vray, il n'en est guere d'entre nous, qui ne craigne plus la honte, qui luy vient des vices de sa femme, que des siens: qui ne se soigne plus (esmerueillable charité) de la conscience de sa bonne espouse, que de la sienne propre: qui n'aymast mieux estre voleur et sacrilege, et que sa femme fust meurtriere et heretique, que si elle n'estoit plus chaste que son mary. Inique estimation de vices. Nous et elles sommes capables de mille corruptions plus dommageables et desnaturees, que n'est la lasciueté. Mais nous faisons et poisons les vices, non selon nature, mais selon nostre interest. Par où ils prennent tant de formes inegales. L'aspreté de noz decrets, rend l'application des femmes à ce vice, plus aspre et plus vicieuse, que ne porte sa condition: et l'engage à des suittes pires que n'est leur cause. Elles offriront volontiers d'aller au palais querir du gain, et à la guerre de la reputation, plustost que d'auoir au milieu de l'oisiueté, et des delices, à faire vne si difficile garde. Voyent-elles pas, qu'il n'est ny marchant ny procureur, ny soldat, qui ne quitte sa besongne pour courre à cette autre: et le crocheteur, et le sauetier, tout harassez et hallebrenez qu'ils sont de trauail et de faim?
_Num tu, quæ tenuit diues Achæmenes, Aut pinguis Phrygiæ Mygdonias opes, Permutare velis crine Licymniæ, Plenas aut Arabum domos, Dum fragrantia detorquet ad oscula Ceruicem, aut facili sæuitia negat, Quæ poscente magis gaudeat eripi, Interdum rapere occupet?_
Ie ne sçay si les exploicts de Cæsar et d'Alexandre surpassent en rudesse la resolution d'vne belle ieune femme, nourrie à nostre façon, à la lumiere et commerce du monde, battue de tant d'exemples contraires, se maintenant entiere, au milieu de mille continuelles et fortes poursuittes. Il n'y a point de faire, plus espineux, qu'est ce non faire, ny plus actif. Ie trouue plus aysé, de porter vne cuirasse toute sa vie, qu'vn pucelage. Et est le vœu de la virginité, le plus noble de tous les vœux, comme estant le plus aspre. Diaboli virtus in lumbis est: dict Sainct Ierosme. Certes le plus ardu et le plus vigoureux des humains deuoirs, nous l'auons resigné aux dames, et leur en quittons la gloire. Cela leur doit seruir d'vn singulier esguillon à s'y opiniastrer. C'est vne belle matiere à nous brauer, et à fouler aux pieds, cette vaine preeminence de valeur et de vertu, que nous pretendons sur elles. Elles trouueront, si elles s'en prennent garde, qu'elles en seront non seulement tres-estimees, mais aussi plus aymees. Vn galant homme n'abandonne point sa poursuitte, pour estre refusé, pourueu que ce soit vn refus de chasteté, non de choix. Nous auons beau iurer et menasser, et nous plaindre: nous mentons, nous les en aymons mieux. Il n'est point de pareil leurre, que la sagesse, non rude, et renfrongnee. C'est stupidité et lascheté, de s'opiniastrer contre la hayne et le mespris. Mais contre vne resolution vertueuse et constante, meslee d'vne volonté recognoissante, c'est l'exercice d'vne ame noble et genereuse. Elles peuuent recognoistre nos seruices, iusques à certaine mesure, et nous faire sentir honnestement qu'elles ne nous desdaignent pas. Car cette loy qui leur commande de nous abominer, par ce que nous les adorons, et nous hayr de ce que nous les aymons: elle est certes cruelle, ne fust que de sa difficulté. Pourquoy n'orront elles noz offres et noz demandes, autant qu'elles se contiennent sous le deuoir de la modestie? Que va lon deuinant, qu'elles sonnent au dedans, quelque sens plus libre? Vne Royne de nostre temps, disoit ingenieusement, que de refuser ces abbors, c'est tesmoignage de foiblesse, et accusation de sa propre facilité: et qu'vne dame non tentee, ne se pouuoit venter de sa chasteté. Les limites de l'honneur ne sont pas retranchez du tout si court: il a dequoy se relascher, il peut se dispenser aucunement sans se forfaire. Au bout de sa frontiere, il y a quelque estendue, libre, indifferente, et neutre. Qui l'a peu chasser et acculer à force, iusques dans son coin et son fort: c'est vn mal habile homme s'il n'est satisfaict de sa fortune. Le prix de la victoire se considere par la difficulté. Voulez vous sçauoir quelle impression a faict en son cœur, vostre seruitude et vostre merite? mesurez-le à ses mœurs. Telle peut donner plus, qui ne donne pas tant. L'obligation du bien-faict, se rapporte entierement à la volonté de celuy qui donne: les autres circonstances qui tombent au bien faire, sont muettes, mortes et casueles. Ce peu luy couste plus à donner, qu'à sa compaigne son tout. Si en quelque chose la rareté sert d'estimation, ce doit estre en cecy. Ne regardez pas combien peu c'est, mais combien peu l'ont. La valeur de la monnoye se change selon le coin et, la merque du lieu. Quoy que le despit et l'indiscretion d'aucuns leur puisse faire dire, sur l'excez de leur mescontentement: tousiours la vertu et la verité regaigne son auantage. I'en ay veu, desquelles la reputation a esté long temps interessee par iniure, s'estre remises en l'approbation vniuerselle des hommes, par leur seule constance, sans soing et sans artifice: chacun se repent et se desment, de ce qu'il en a creu. De filles vn peu suspectes, elles tiennent le premier rang entre les dames d'honneur. Quelqu'vn disoit à Platon: Tout le monde mesdit de vous. Laissez les dire, fit-il: ie viuray de façon, que ie leur feray changer de langage. Outre la crainte de Dieu, et le prix d'vne gloire si rare, qui les doibt inciter à se conseruer, la corruption de ce siecle les y force. Et si i'estois en leur place, il n'est rien que ie ne fisse plustost que de commettre ma reputation en mains si dangereuses. De mon temps, le plaisir d'en comter (plaisir qui ne doit guere en douceur à celuy mesme de l'effect) n'estoit permis qu'à ceux qui auoient quelque amy fidelle et vnique: à present les entretiens ordinaires des assemblees et des tables, ce sont les vanteries des faueurs receuës, et liberalité secrette des dames. Vrayement c'est trop d'abiection, et de bassesse de cœur, de laisser ainsi fierement persecuter, paistrir, et fourrager ces tendres et mignardes douceurs, à des personnes ingrates, indiscretes, et si volages. Cette nostre exasperation immoderee, et illegitime, contre ce vice, naist de la plus vaine et tempesteuse maladie qui afflige les ames humaines, qui est la ialousie.
_Quis vetat apposito lumen de lumine sumi? Dent licet assiduè, nil tamen inde perit._
Celle-là, et l'enuie sa sœur, me semblent des plus ineptes de la trouppe. De cette-cy, ie n'en puis gueres parler: cette passion qu'on peint si forte et si puissante, n'a de sa grace aucune addresse en moy. Quant à l'autre, ie la cognois, au moins de veuë. Les bestes en ont ressentiment. Le pasteur Cratis estant tombé en l'amour d'vne cheure, son bouc, ainsi qu'il dormoit, luy vint par ialousie choquer la teste, de la sienne, et la luy escraza. Nous auons monté l'excez de cette fieure, à l'exemple d'aucunes nations barbares. Les mieux disciplinees en ont esté touchees: c'est raison: mais non pas transportees:
_Ense maritali nemo confossus adulter, Purpureo Stygias sanguine tinxit aquas._
Lucullus, Cæsar, Pompeius, Antonius, Caton, et d'autres braues hommes, furent cocus, et le sçeurent, sans en exciter tumulte. Il n'y eut en ce temps là, qu'vn sot de Lepidus, qui en mourut d'angoisse.
_Ah! tum te miserum malique fati, Quem attractis pedibus, patente porta, Percurrent mugilésque raphanique._
Et le Dieu de nostre poëte, quand il surprint auec sa femme l'vn de ses compagnons, se contenta de leur en faire honte:
_Atque aliquis de Diis non tristibus optat, Sic fieri turpis._
Et ne laisse pourtant de s'eschauffer des molles caresses, qu'elle luy offre: se plaignant qu'elle soit pour cela entree en deffiance de son affection:
_Quid causas petis ex alto? fiducia cessit Quo tibi, Diua, mei?_
Voyre elle luy fait requeste pour vn sien bastard,
Arma rogo genitrix nato:
qui luy est liberalement accordee. Et parle Vulcan d'Æneas auec honneur:
Arma acri facienda viro.
D'vne humanité à la verité plus qu'humaine. Et cet excez de bonté, ie consens qu'on le quitte aux Dieux:
Nec diuis homines componier æquum est.
Quant à la confusion des enfans, outre ce que les plus graues legislateurs l'ordonnent et l'affectent en leurs republiques, elle ne touche pas les femmes, où cette passion est ie ne sçay comment encore mieux en siege.
_Sæpe etiam Iuno, maxima cælicolum, Coniugis in culpa flagrauit quotidiana._
Lors que la ialousie saisit ces pauures ames, foibles, et sans resistance, c'est pitié, comme elle les tirasse et tyrannise cruellement. Elle s'y insinue sous tiltre d'amitié: mais depuis qu'elle les possede, les mesmes causes qui seruoient de fondement à la bien-vueillance, seruent de fondement de hayne capitale: c'est des maladies d'esprit celle, à qui plus de choses seruent d'aliment, et moins de choses de remede. La vertu, la santé, le merite, la reputation du mary, sont les boutefeux de leur maltalent et de leur rage.
Nullæ sunt inimicitiæ, nisi amoris, acerbæ.
Cette fiéure laidit et corrompt tout ce qu'elles ont de bel et de bon d'ailleurs. Et d'vne femme ialouse, quelque chaste qu'elle soit, et mesnagere, il n'est action qui ne sente l'aigre et l'importun. C'est vne agitation enragee, qui les reiette à vne extremité du tout contraire à sa cause. Il fut bon d'vn Octauius à Rome. Ayant couché auec Pontia Posthumia, il augmenta son affection par la iouyssance, et poursuyuit à toute instance de l'espouser: ne la pouuant persuader, cet amour extreme le precipita aux effects de la plus cruelle et mortelle inimitié: il la tua. Pareillement les symptomes ordinaires de cette autre maladie amoureuse, ce sont haines intestines, monopoles, coniurations:
Notumque, furens quid fæmina possit:
et vne rage, qui se ronge d'autant plus, qu'elle est contraincte de s'excuser du pretexte de bien-vueillance. Or le deuoir de chasteté, a vne grande estendue. Est-ce la volonté que nous voulons qu'elles brident? C'est vne piece bien soupple et actiue. Elle a beaucoup de promptitude pour la pouuoir arrester. Comment? si les songes les engagent par fois si auant, qu'elles ne s'en puissent desdire. Il n'est pas en elles, ny à l'aduanture en la chasteté mesme, puis qu'elle est femelle, de se deffendre des concupiscences et du desirer. Si leur volonté seule nous interesse où en sommes nous? Imaginez la grand' presse, à qui auroit ce priuilege, d'estre porté tout empenné, sans yeux, et sans langue, sur le poinct de chacune qui l'accepteroit. Les femmes Scythes creuoyent les yeux à touts leurs esclaues et prisonniers de guerre, pour s'en seruir plus librement et couuertement. O le furieux aduantage que l'opportunité! Qui me demanderoit la premiere partie en l'amour, ie respondrois, que c'est sçauoir prendre le temps: la seconde de mesme: et encore la tierce. C'est vn poinct qui peut tout. I'ay eu faute de fortune souuent, mais par fois aussi d'entreprise. Dieu gard' de mal qui peut encores s'en moquer. Il y faut en ce siecle plus de temerité: laquelle nos ieunes gens excusent sous pretexte de chaleur. Mais si elles y regardoyent de pres, elles trouueroyent qu'elle vient plustost de mespris. Ie craignois superstitieusement d'offenser: et respecte volontiers, ce que i'ayme. Outre ce qu'en cette marchandise, qui en oste la reuerence, en efface le lustre. I'ayme qu'on y face vn peu l'enfant, le craintif et le seruiteur. Si ce n'est du tout en cecy, i'ay d'ailleurs quelques airs de la sotte honte dequoy parle Plutarque: et en a esté le cours de ma vie blessé et taché diuersement. Qualité bien mal auenante à ma forme vniuerselle. Qu'est-il de nous aussi, que sedition et discrepance? I'ay les yeux tendres à soustenir vn refus, comme à refuser. Et me poise tant de poiser à autruy, qu'és occasions où le deuoir me force d'essayer la volonté de quelqu'vn, en chose doubteuse et qui lui couste, ie le fais maigrement et enuis. Mais si c'est pour mon particulier, (quoy que die veritablement Homere, qu'à vn indigent c'est vne sotte vertu que la honte) i'y commets ordinairement vn tiers, qui rougisse en ma place: et esconduis ceux qui m'emploient, de pareille difficulté: si qu'il m'est aduenu par fois, d'auoir la volonté de nier, que ie n'en auois pas la force. C'est donc folie, d'essayer à brider aux femmes vn desir qui leur est si cuysant et si naturel. Et quand ie les oye se vanter d'auoir leur volonté si vierge et si froide, ie me moque d'elles. Elles se reculent trop arriere. Si c'est vne vieille esdentee decrepite, ou vne ieune seche et pulmonique: s'il n'est du tout croyable, aumoins elles ont apparence de le dire. Mais celles qui se meuuent et qui respirent encores, elles en empirent leur marché. D'autant que les excuses inconsiderees seruent d'accusation. Comme vn Gentilhomme de mes voysins, qu'on soupçonnoit d'impuissance:
_Languidior tenera cui pendens sicula beta, Numquam se mediam sustulit ad tunicam:_
trois ou quatre iours apres ses nopces, alla iurer tout hardiment, pour se iustifier, qu'il auoit faict vingt postes la nuict precedente: dequoy on s'est seruy depuis à le conuaincre de pure ignorance, et à le desmarier. Outre, que ce n'est rien dire qui vaille. Car il n'y a ny continence ny vertu, s'il n'y a de l'effort au contraire. Il est vray, faut-il dire, mais ie ne suis pas preste à me rendre. Les saincts mesmes parlent ainsi. S'entend, de celles qui se vantent en bon escient, de leur froideur et insensibilité, et qui veulent en estre creuës d'vn visage serieux: car quand c'est d'vn visage affeté, où les yeux dementent leurs parolles, et du iargon de leur profession, qui porte coup à contrepoil, ie le trouue bon. Ie suis fort seruiteur de la nayfueté et de la liberté: mais il n'y a remede, si elle n'est du tout niaise ou enfantine, elle est inepte, et messeante aux dames en ce commerce: elle gauchit incontinent sur l'impudence. Leurs desguisements et leurs figures ne trompent que les sots: le mentir y est en siege d'honneur: c'est vn destour qui nous conduit à la verité, par vne fauce porte. Si nous ne pouuons contenir leur imagination, que voulons nous d'elles? les effects? Il en est assez qui eschappent à toute communication estrangere, par lesquels la chasteté peult estre corrompue.
Illud sæpe facit, quod sine teste facit.
Et ceux que nous craignons le moins, sont à l'auanture les plus à craindre. Leurs pechez muets sont les pires.
Offendor mœcha simpliciore minus.
Il est des effects, qui peuuent perdre sans impudicité leur pudicité: et qui plus est, sans leur sçeu. Obstetrix, virginis cuiusdam integritatem manu velut explorans, siue maleuolentia, siue inscitia, siue casu, dum inspicit, perdidit. Telle a adiré sa virginité, pour l'auoir cerchee: telle s'en esbattant l'a tuee. Nous ne sçaurions leur circonscrire precisement les actions que nous leur deffendons. Il faut conceuoir nostre loy, soubs parolles generalles et incertaines. L'idee mesme que nous forgeons à leur chasteté est ridicule. Car entre les extremes patrons que i'en aye, c'est Fatua femme de Faunus, qui ne se laissa voir oncques puis ses nopces à masle quelconque. Et la femme de Hieron, qui ne sentoit pas son mary punais, estimant que ce fust vne qualité commune à tous hommes. Il faut qu'elles deuiennent insensibles et inuisibles, pour nous satisfaire. Or confessons que le neud du iugement de ce deuoir, gist principallement en la volonté. Il y a eu des maris qui ont souffert cet accident, non seulement sans reproche et offence enuers leurs femmes, mais auec singuliere obligation et recommandation de leur vertu. Telle, qui aymoit mieux son honneur que sa vie, l'a prostitué à l'appetit forcené d'vn mortel ennemy, pour sauuer la vie à son mary: et a faict pour luy ce qu'elle n'eust aucunement faict pour soy. Ce n'est pas icy le lieu d'estendre ces exemples: ils sont trop hauts et trop riches, pour estre representez en ce lustre: gardons-les à vn plus noble siege. Mais pour des exemples de lustre plus vulgaire: est-il pas tous les iours des femmes entre nous qui pour la seule vtilité de leurs maris se prestent, et par leur expresse ordonnance et entremise? Et anciennement Phaulius l'Argien offrit la sienne au Roy Philippus par ambition: tout ainsi que par ciuilité ce Galba qui auoit donné à souper à Mecenas, voyant que sa femme et luy commançoient à comploter d'œuillades et de signes, se laissa couler sur son coussin, representant vn homme aggraué de sommeil: pour faire espaule à leurs amours. Ce qu'il aduoua d'assez bonne grace: car sur ce poinct, vn valet ayant pris la hardiesse de porter la main sur les vases, qui estoient sur la table: il luy cria tout franchement: Comment coquin? vois tu pas que ie ne dors que pour Mecenas? Telle a les mœurs desbordees, qui a la volonté plus reformee que n'a cet' autre, qui se conduit soubs vne apparence reglee. Comme nous en voyons, qui se plaignent d'auoir esté vouees à chasteté, auant l'aage de cognoissance: i'en ay veu aussi, se plaindre veritablement, d'auoir esté vouees à la desbauche, auant l'aage de cognoissance. Le vice des parens en peut estre cause: ou la force du besoing, qui est vn rude conseiller. Aux Indes Orientales, la chasteté y estant en singuliere recommandation, l'vsage pourtant souffroit, qu'vne femme mariee se peust abandonner à qui luy presentoit vn elephant: et cela, auec quelque gloire d'auoir esté estimee à si haut prix. Phedon le philosophe, homme de maison, apres la prinse de son païs d'Elide, feit mestier de prostituer, autant qu'elle dura, la beauté de sa ieunesse, à qui en voulut, à prix d'argent, pour en viure. Et Solon fut le premier en la Grece, dit-on, qui par ses loix, donna liberté aux femmes aux despens de leur pudicité de prouuoir au besoing de leur vie: coustume qu'Herodote dit auoir esté receuë auant luy, en plusieurs polices. Et puis, quel fruit de cette penible sollicitude? Car quelque iustice, qu'il y ayt en cette passion, encore faudroit-il voir si elle nous charie vtilement. Est-il quelqu'vn, qui les pense boucler par son industrie?
_Pone seram, cohibe: sed quis custodiet ipsos Custodes? cauta est, et ab illis incipit vxor._
Quelle commodité ne leur est suffisante, en vn siecle si sçauant?
La curiosité est vicieuse par tout: mais elle est pernicieuse icy. C'est folie de vouloir s'esclaircir d'vn mal, auquel il n'y a point de medecine, qui ne l'empire et le rengrege: duquel la honte s'augmente et se publie principalement par la ialousie: duquel la vengeance blesse plus nos enfans, qu'elle ne nous guerit. Vous assechez et mourez à la queste d'vne si obscure verification. Combien piteusement y sont arriuez ceux de mon temps, qui en sont venus à bout? Si l'aduertisseur n'y presente quand et quand le remede et son secours, c'est vn aduertissement iniurieux, et qui merite mieux vn coup de poignard, que ne faict vn dementir. On ne se moque pas moins de celuy qui est en peine d'y pouruoir, que de celuy qui l'ignore. Le charactere de la cornardise est indelebile: à qui il est vne fois attaché, il l'est tousiours. Le chastiement l'exprime plus, que la faute. Il faict beau voir, arracher de l'ombre et du doubte, nos malheurs priuez, pour les trompeter en eschaffaux tragiques: et malheurs, qui ne pinsent, que par le rapport. Car bonne femme et bon mariage, se dit, non de qui l'est, mais duquel on se taist. Il faut estre ingenieux à euiter cette ennuyeuse et inutile cognoissance. Et auoyent les Romains en coustume, reuenans de voyage, d'enuoyer au deuant en la maison, faire sçauoir leur arriuee aux femmes, pour ne les surprendre. Et pourtant a introduit certaine nation, que le prestre ouure le pas à l'espousee, le iour des nopces: pour oster au marié, le doubte et la curiosité, de cercher en ce premier essay, si elle vient à luy vierge, ou blessee d'vne amour estrangere. Mais le monde en parle. Ie sçay cent honnestes hommes coquus, honnestement et peu indecemment. Vn galant homme en est pleint, non pas desestimé. Faites que vostre vertu estouffe votre malheur: que les gens de bien en maudissent l'occasion: que celuy qui vous offence, tremble seulement à le penser. Et puis, de qui ne parle on en ce sens, depuis le petit iusques au plus grand?
_Tot qui legionibus imperitauit, Et melior quàm tu multis fuit, improbe, rebus._
Voys tu qu'on engage en ce reproche tant d'honnestes hommes en ta presence, pense qu'on ne t'espargne non plus ailleurs. Mais iusques aux dames elles s'en moqueront. Et dequoy se moquent elles en ce temps plus volontiers, que d'vn mariage paisible et bien composé? Chacun de vous a fait quelqu'vn coqu: or nature est toute en pareilles, en compensation et vicissitude. La frequence de cet accident, en doibt mes-huy auoir moderé l'aigreur: le voyla tantost passé en coustume. Miserable passion, qui a cecy encore, d'estre incommunicable.
Fors etiam nostris inuidit questibus aures.
Car à quel amy osez vous fier vos doleances: qui, s'il ne s'en rit, ne s'en serue d'acheminement et d'instruction pour prendre luy-mesme sa part à la curee? Les aigreurs comme les douceurs du mariage se tiennent secrettes par les sages. Et parmy les autres importunes conditions, qui se trouuent en iceluy, cette cy à vn homme languager, comme ie suis, est des principales: que la coustume rende indecent et nuisible, qu'on communique à personne tout ce qu'on en sçait, et qu'on en sent. De leur donner mesme conseil à elles, pour les desgouter de la ialousie, ce seroit temps perdu: leur essence est si confite en soupçon, en vanité et en curiosité, que de les guarir par voye legitime, il ne faut pas l'esperer. Elles s'amendent souuent de cet inconuenient, par vne forme de santé, beaucoup plus à craindre que n'est la maladie mesme. Car comme il y a des enchantemens, qui ne sçauent pas oster le mal, qu'en le rechargeant à vn autre, elles reiettent ainsi volontiers cette fieure à leurs maris, quand elles la perdent. Toutesfois à dire vray, ie ne sçay si on peut souffrir d'elles pis que la ialousie. C'est la plus dangereuse de leurs conditions, comme de leurs membres, la teste. Pittacus disoit, que chacun auoit son defaut: que le sien estoit la mauuaise teste de sa femme: hors cela, il s'estimeroit de tout point heureux. C'est vn bien poisant inconuenient, duquel vn personnage si iuste, si sage, si vaillant, sentoit tout l'estat de sa vie alteré. Que deuons nous faire nous autres hommenets? Le Senat de Marseille eut raison, d'interiner sa requeste à celuy qui demandoit permission de se tuer, pour s'exempter de la tempeste de sa femme: car c'est vn mal, qui ne s'emporte iamais qu'en emportant la piece: et qui n'a autre composition qui vaille, que la fuitte, ou la souffrance: quoy que toutes les deux, tres-difficiles. Celuy là s'y entendoit, ce me semble, qui dit qu'vn bon mariage se dressoit d'vne femme aueugle, auec vn mary sourd. Regardons aussi que cette grande et violente aspreté d'obligation, que nous leur enioignons, ne produise deux effects contraires à nostre fin: à sçauoir, qu'elle aiguise les poursuyuants, et face les femmes plus faciles à se rendre. Car quant au premier point, montant le prix de la place, nous montons le prix et le desir de la conqueste. Seroit-ce pas Venus mesme, qui eust ainsi finement haussé le cheuet à sa marchandise, par le maquerelage des loix: cognoissant combien c'est vn sot desduit, qui ne le feroit valoir par fantasie et par cherté? En fin c'est toute chair de porc, que la sauce diuersifie, comme disoit l'hoste de Flaminius. Cupidon est vn Dieu felon. Il fait son ieu, à luitter la deuotion et la iustice. C'est sa gloire, que sa puissance chocque tout' autre puissance, et que toutes autres regles cedent aux siennes.
Materiam culpæ prosequitúrque suæ.
Et quant au second poinct: serions nous pas moins coqus, si nous craignions moins de l'estre? suyuant la complexion des femmes: car la deffence les incite et conuie.
_Vbi velis nolunt, vbi nolis volunt vltrò:
Concessa pudet ire via._
Quelle meilleure interpretation trouuerions nous au faict de Messalina? Elle fit au commencement son mary coqu à cachetes, comme il se faict: mais conduisant ses parties trop aysément, par la stupidité qui estoit en luy, elle desdaigna soudain cet vsage: la voyla à faire l'amour à la descouuerte, aduoüer des seruiteurs, les entretenir et les fauoriser à la veüe d'vn chacun. Elle vouloit qu'il s'en ressentist. Cet animal ne se pouuant esueiller pour tout cela, et luy rendant ses plaisirs mols et fades, par cette trop lasche facilité, par laquelle il sembloit qu'il les authorisast et legitimast: que fit elle? Femme d'vn Empereur sain et viuant, et à Rome, au theatre du monde, en plein midy, en feste et ceremonie publique, et auec Silius, duquel elle iouyssoit long temps deuant, elle se marie vn iour que son mary estoit hors de la ville. Semble-il pas qu'elle s'acheminast à deuenir chaste, par la nonchallance de son mary? Ou qu'elle cherchast vn autre mary, qui luy aiguisast l'appetit par sa ialousie, et qui en luy insistant, l'incitast? Mais la premiere difficulté qu'elle rencontra, fut aussi la derniere. Cette beste s'esueilla en sursaut. On a souuent pire marché de ces sourdaux endormis. I'ay veu par experience, que cette extreme souffrance, quand elle vient à se desnoüer, produit des vengeances plus aspres. Car prenant feu tout à coup, la cholere et la fureur s'emmoncelant en vn, esclatte tous ses efforts à la premiere charge.
Irarúmque omnes effundit habenas.
Il la fit mourir, et grand nombre de ceux de son intelligence: iusques à tel qui n'en pouuoit mais, et qu'elle auoit conuié à son lict à coups d'escourgee. Ce que Virgile dit de Venus et de Vulcan, Lucrece l'auoit dict plus sortablement, d'vne iouyssance desrobee, d'elle et de Mars.
_Belli fera mœnera Mauors Armipotens regit, in gremium qui sæpe tuum se Reiicit, æterno deuinctus vulnere amoris Pascit amore auidos inhians in te, Dea, visus, Eque tuo pendet resupini spiritus ore: Hunc tu, Diua, tuo recubantem corpore sancto Circumfusa super, suaueis ex ore loquelas Funde._
Quand ie rumine ce, reiicit, pascit, inhians, molli, fouet, medullas, labefacta, pendet, percurrit, et cette noble, circumfusa, mere du gentil infusus, i'ay desdain de ces menues pointes et allusions verballes, qui nasquirent depuis. A ces bonnes gens, il ne falloit d'aigue et subtile rencontre. Leur langage est tout plein, et gros d'vne vigueur naturelle et constante. Ils sont tout epigramme: non la queuë seulement, mais la teste, l'estomach, et les pieds. Il n'y a rien d'efforcé, rien de trainant: tout y marche d'vne pareille teneur. Contextus totus virilis est, non sunt circa flosculos occupati. Ce n'est pas vne eloquence molle, et seulement sans offence: elle est nerueuse et solide, qui ne plaist pas tant, comme elle remplit et rauit: et rauit le plus, les plus forts esprits. Quand ie voy ces braues formes de s'expliquer, si vifues, si profondes, ie ne dis pas que c'est bien dire, ie dis que c'est bien penser. C'est la gaillardise de l'imagination, qui esleue et enfle les parolles. Pectus est quod disertum facit. Nos gens appellent iugement, langage, et beaux mots, les pleines conceptions. Cette peinture est conduitte, non tant par dexterité de la main, comme pour auoir l'obiect plus vifuement empreint en l'ame. Gallus parle simplement, par ce qu'il conçoit simplement. Horace ne se contente point d'vne superficielle expression, elle le trahiroit: il voit plus clair et plus outre dans les choses: son esprit crochette et furette tout le magasin des mots et des figures, pour se representer: et les luy faut outre l'ordinaire, comme sa conception est outre l'ordinaire. Plutarque dit, qu'il veid le langage Latin par les choses. Icy de mesme: le sens esclaire et produit les parolles: non plus de vent, ains de chair et d'os. Elles signifient, plus qu'elles ne disent. Les imbecilles sentent encores quelque image de cecy. Car en Italie ie disois ce qu'il me plaisoit en deuis communs: mais aux propos roides, ie n'eusse osé me fier à vn idiome, que ie ne pouuois plier ny contourner, outre son alleure commune. I'y veux pouuoir quelque chose du mien. Le maniement et employte des beaux esprits, donne prix à la langue: non pas l'innouant, tant, comme la remplissant de plus vigoreux et diuers seruices, l'estirant et ployant. Ils n'y apportent point des mots: mais ils enrichissent les leurs, appesantissent et enfoncent leur signification et leur vsage: luy apprenent des mouuements inaccoustumés: mais prudemment et ingenieusement. Et combien peu cela soit donné à tous, il se voit par tant d'escriuains François de ce siecle. Ils sont assez hardis et dédaigneux, pour ne suyure la route commune: mais faute d'inuention et de discretion les pert. Il ne s'y voit qu'vne miserable affectation d'estrangeté: des desguisements froids et absurdes, qui au lieu d'esleuer, abbattent la matiere. Pourueu qu'ils se gorgiasent en la nouuelleté, il ne leur chaut de l'efficace. Pour saisir vn nouueau mot, ils quittent l'ordinaire, souuent plus fort et plus nerueux. En nostre langage ie trouue assez d'estoffe, mais vn peu faute de façon. Car il n'est rien, qu'on ne fist du iargon de nos chasses, et de nostre guerre, qui est vn genereux terrein à emprunter. Et les formes de parler, comme les herbes, s'amendent et fortifient en les transplantant. Ie le trouue suffisamment abondant, mais non pas maniant et vigoureux suffisamment. Il succombe ordinairement à vne puissante conception. Si vous allez tendu, vous sentez souuent qu'il languit soubs vous, et fleschit: et qu'à son deffaut le Latin se presente au secours, et le Grec à d'autres. D'aucuns de ces mots que ie viens de trier, nous en apperçeuons plus mal-aysement l'energie, d'autant que l'vsage et la frequence, nous en ont aucunement auily et rendu vulgaire la grace. Comme en nostre commun, il s'y rencontre des frases excellentes, et des metaphores, desquelles la beauté flestrit de vieillesse, et la couleur s'est ternie par maniement trop ordinaire. Mais cela n'oste rien du goust, à ceux qui ont bon nez: ny ne desroge à la gloire de ces anciens autheurs, qui, comme il est vraysemblable, mirent premierement ces mots en ce lustre. Les sciences traictent les choses trop finement, d'vne mode artificielle, et differente à la commune et naturelle. Mon page fait l'amour, et l'entend: lisez luy Leon Hebreu, et Ficin: on parle de luy, de ses pensees, et de ses actions, et si n'y entend rien. Ie ne recognois chez Aristote, la plus part de mes mouuemens ordinaires. On les a couuers et reuestus d'vne autre robbe, pour l'vsage de l'eschole. Dieu leur doint bien faire: si i'estois du mestier, ie naturaliserois l'art, autant comme ils artialisent la nature. Laissons là Bembo et Equicola. Quand i'escris, ie me passe bien de la compagnie, et souuenance des liures: de peur qu'ils n'interrompent ma forme. Aussi qu'à la verité, les bons autheurs m'abbattent par trop, et rompent le courage. Ie fais volontiers le tour de ce peintre, lequel ayant miserablement representé des coqs, deffendoit à ses garçons, qu'ils ne laissassent venir en sa boutique aucun coq naturel. Et auroy plustost besoing, pour me donner vn peu de lustre, de l'inuention du musicien Antinonydes, qui, quand il auoit à faire la musique, mettoit ordre que deuant ou apres luy, son auditoire fust abbreuué de quelques autres mauuais chantres. Mais ie me puis plus malaisément deffaire de Plutarque: il est si vniuersel et si plain, qu'à toutes occasions, et quelque suiect extrauagant que vous ayez pris, il s'ingere à vostre besonge, et vous tend vne main liberale et inespuisable de richesses, et d'embellissemens. Il m'en fait despit, d'estre si fort exposé au pillage de ceux qui le hantent. Ie ne le puis si peu racointer, que ie n'en tire cuisse ou aile. Pour ce mien dessein, il me vient aussi à propos, d'escrire chez moy, en pays sauuage, où personne ne m'aide, ny me releve: où ie ne hante communément homme, qui entende le Latin de son patenostre; et de François vn peu moins. Ie l'eusse faict meilleur ailleurs, mais l'ouurage eust esté moins mien. Et sa fin principale et perfection, c'est d'estre exactement mien. Ie corrigerois bien vne erreur accidentale, dequoy ie suis plein, ainsi que ie cours inaduertemment: mais les imperfections qui sont en moy ordinaires et constantes, ce seroit trahison de les oster. Quand on m'a dict ou que moy-mesme me suis dict: Tu es trop espais en figures, voyla vn mot du cru de Gascongne: voyla vne phrase dangereuse: (ie n'en refuis aucune de celles qui s'vsent emmy les rues Françoises: ceux qui veulent combatre l'vsage par la grammaire se moquent) voylà vn discours ignorant: voylà vn discours paradoxe, en voylà vn trop fol: tu te ioues souuent, on estimera que tu dies à droit, ce que tu dis à feinte. Oüy, fais-ie, mais ie corrige les fautes d'inaduertence, non celles de coustume. Est-ce pas ainsi que ie parle par tout? me represente-ie pas viuement? suffit. I'ay faict ce que i'ay voulu: tout le monde me recognoist en mon liure, et mon liure en moy. Or i'ay vne condition singeresse et imitatrice. Quand ie me meslois de faire des vers, et n'en fis iamais que des Latins, ils accusoient euidemment le poëte que ie venois dernierement de lire. Et de mes premiers Essays, aucuns puent vn peu l'estranger. A Paris ie parle vn langage aucunement autre qu'à Montaigne. Qui que ie regarde auec attention, m'imprime facilement quelque chose du sien. Ce que ie considere, ie l'vsurpe: vne sotte contenance, vne desplaisante grimace, vne forme de parler ridicule. Les vices plus. D'autant qu'ils me poingnent, ils s'acrochent à moy, et ne s'en vont pas sans secouer. On m'a veu plus souuent iurer par similitude, que par complexion. Imitation meurtriere, comme celle des singes horribles en grandeur et en force, que le Roy Alexandre rencontra en certaine contree des Indes. Desquels il eust esté autrement difficile de venir à bout. Mais ils en presterent le moyen par cette leur inclination à contrefaire tout ce qu'ils voyent faire. Car par là les chasseurs apprindrent de se chausser des souliers à leur veuë, auec force nœuds de liens: de s'affubler d'accoustremens de teste à tout des lacs courants, et oindre par semblant, leurs yeux de glux. Ainsi mettoyent imprudemment à mal, ces pauures bestes, leur complexion singeresse. Ils s'engluoient, s'encheuestroyent et garrotoyent eux mesmes. Cette autre faculté, de representer ingenieusement les gestes et parolles d'vn autre, par dessein qui apporte souuent plaisir et admiration, n'est en moy, non plus qu'en vne souche. Quand ie iure selon moy, c'est seulement, par Dieu, qui est le plus droit de touts les serments. Ils disent, que Socrates iuroit le chien: Zenon cette mesme interiection, qui sert à cette heure aux Italiens, Cappari: Pythagoras, l'eau et l'air. Ie suis si aisé à receuoir sans y penser ces impressions superficielles, que si i'ay eu en la bouche, Sire ou Altesse, trois iours de suite, huict iours apres ils m'eschappent, pour excellence, ou pour seigneurie. Et ce que i'auray pris à dire en battelant et en me moquant, ie le diray lendemain serieusement. Parquoy, à escrire, i'accepte plus enuis les argumens battus, de peur que ie les traicte aux despens d'autruy. Tout argument m'est egallement fertile. Ie les prens sur vne mouche. Et Dieu vueille que celuy que i'ay icy en main, n'ait pas esté pris, par le commandement d'vne volonté autant volage. Que ie commence par celle qu'il me plaira, car les matieres se tiennent toutes enchesnees les vnes aux autres. Mais mon ame me desplaist, de ce qu'elle produit ordinairement ses plus profondes resueries, plus folles, et qui me plaisent le mieux, à l'improuueu, et lors que ie les cherche moins: lesquelles s'esuanouissent soudain, n'ayant sur le champ où les attacher. A cheual, à la table, au lict. Mais plus à cheual, où sont mes plus larges entretiens. I'ay le parler vn peu delicatement ialoux d'attention et de silence, si ie parle de force. Qui m'interrompt, m'arreste. En voyage, la necessité mesme des chemins couppe les propos. Outre ce, que ie voyage plus souuent sans compagnie, propre à ces entretiens de suite: par où ie prens tout loisir de m'entretenir moy-mesme. Il m'en aduient comme de mes songes: en songeant, ie les recommande à ma memoire, car ie songe volontiers que ie songe, mais le lendemain, ie me represente bien leur couleur, comme elle estoit, ou gaye, ou triste, ou estrange, mais quels ils estoient au reste, plus i'ahane à le trouuer, plus ie l'enfonce en l'oubliance. Aussi des discours fortuites qui me tombent en fantasie, il ne m'en reste en memoire qu'vne vaine image: autant seulement qu'il m'en faut pour me faire ronger, et despiter apres leur queste, inutilement. Or donc, laissant les liures à part, et parlant plus materiellement et simplement: ie trouue apres tout, que l'amour n'est autre chose, que la soif de cette iouyssance en vn subiect desiré: ny Venus autre chose, que le plaisir à descharger ses vases: comme le plaisir que nature nous donne à descharger d'autres parties: qui deuient vicieux ou par immoderation, ou par indiscretion. Pour Socrates, l'amour est appetit de generation par l'entremise de la beauté. Et considerant maintefois la ridicule titillation de ce plaisir, les absurdes mouuemens esceruelez et estourdis, dequoy il agite Zenon et Cratippus: cette rage indiscrete, ce visage enflammé de fureur et de cruauté, au plus doux effect de l'amour: et puis cette morgue graue, seuere, et ecstatique, en vne action si folle, qu'on ayt logé pesle-mesle nos delices et nos ordures ensemble: et que la supreme volupté aye du transy et du plaintif, comme la douleur: ie crois qu'il est vray, ce que dit Platon, que l'homme a esté faict par les Dieux pour leur iouët.
_Quænam ista iocandi Sæuitia?_
Et que c'est par moquerie, que Nature nous a laissé la plus trouble de nos actions, la plus commune: pour nous esgaller par là, et apparier les fols et les sages, et nous et les bestes. Le plus contemplatif, et prudent homme, quand ie l'imagine en cette assiette, ie le tiens pour affronteur, de faire le prudent et le contemplatif. Ce sont les pieds du paon, qui abbatent son orgueil.
_Ridentem dicere verum Quid vetat?_
Ceux qui parmi les ieux, refusent les opinions serieuses, font, dit quelqu'vn, comme celuy qui craint d'adorer la statuë d'vn sainct, si elle est sans deuantiere. Nous mangeons bien et beuuons comme les bestes: mais ce ne sont pas actions qui empeschent les offices de nostre ame. En celles-là, nous gardons nostre auantage sur elles: cette-cy met toute autre pensee soubs le ioug: abrutit et abestit par son imperieuse authorité, toute la theologie et philosophie qui est en Platon: et si ne s'en plaint pas. Par tout ailleurs vous pouuez garder quelque decence: toutes autres operations souffrent des regles d'honnesteté: cette-cy ne se peut pas seulement imaginer, que vicieuse ou ridicule. Trouuez y pour voir vn proceder sage et discret. Alexandre disoit qu'il se connoissoit principallement mortel, par cette action, et par le dormir: le sommeil suffoque et supprime les facultez de nostre ame, la besongne les absorbe et dissipe de mesme. Certes c'est vne marque non seulement de nostre corruption originele: mais aussi de nostre vanité et deformité. D'vn costé Nature nous y pousse, ayant attaché à ce desir, la plus noble, vtile, et plaisante de toutes ses functions: et la nous laisse d'autre part accuser et fuyr, comme insolente et deshonneste, en rougir et recommander l'abstinence. Sommes nous pas bien bruttes, de nommer brutale l'operation qui nous faict? Les peuples, és religions, se sont rencontrez en plusieurs conuenances: comme sacrifices, luminaires, encensements, ieusnes, offrandes: et entre autres, en la condemnation de cette action. Toutes les opinions y viennent, outre l'vsage si estendu des circoncisions. Nous auons à l'auanture raison, de nous blasmer, de faire vne si sotte production que l'homme: d'appeller l'action honteuse, et honteuses les parties qui y seruent (à cette heure sont les miennes proprement honteuses). Les Esseniens, dequoy parle Pline, se maintenoient sans nourrice, sans maillot, plusieurs siecles: de l'abbord des estrangers, qui, suiuants cette belle humeur, se rengeoient continuellement à eux: ayant toute vne nation, hazardé de s'exterminer plustost, que s'engager à vn embrassement feminin, et de perdre la suitte des hommes plustost, que d'en forger vn. Ils disent que Zenon n'eut affaire à femme, qu'vne fois en sa vie: et que ce fut par ciuilité, pour ne sembler dedaigner trop obstinement le sexe. Chacun fuit à le voir naistre, chacun court à le voir mourir. Pour le destruire, on cerche vn champ spacieux en pleine lumiere: pour le construire, on se musse dans vn creux tenebreux, et le plus contraint qu'il se peut. C'est le deuoir, de se cacher pour le faire, et c'est gloire, et naissent plusieurs vertus, de le sçauoir deffaire. L'vn est iniure, l'autre est faueur: car Aristote dit, que bonifier quelqu'vn, c'est le tuer, en certaine phrase de son païs. Les Atheniens, pour apparier la deffaueur de ces deux actions, ayants à mundifier l'isle de Delos, et se iustifier enuers Apollo, defendirent au pourpris d'icelle, tout enterrement, et tout enfantement ensemble. Nostri nosmet pœnitet. Il y a des nations qui se couurent en mangeant. Ie sçay vne dame, et des plus grandes, qui a cette mesme opinion, que c'est vne contenance desagreable, de mascher: qui rabat beaucoup de leur grace, et de leur beauté: et ne se presente pas volontiers en public auec appetit. Et sçay vn homme, qui ne peut souffrir de voir manger, ny qu'on le voye: et fuyt toute assistance, plus quand il s'emplit, que s'il se vuide. En l'empire du Turc, il se void grand nombre d'hommes, qui, pour exceller les autres, ne se laissent iamais veoir, quand ils font leur repas; qui n'en font qu'vn la sepmaine: qui se deschiquettent et decoupent la face et les membres: qui ne parlent iamais à personne. Gens fanatiques, qui pensent honnorer leur nature en se desnaturant: qui se prisent de leur mespris, et s'amendent de leur empirement. Quel monstrueux animal, qui se fait horreur à soy-même, à qui ses plaisirs poisent: qui se tient à mal-heur? Il y en a qui cachent leur vie,
Exilióque domos et dulcia limina mutant,
Et la desrobent de la veuë des autres hommes: qui euitent la santé et l'allegresse, comme qualitez ennemies et dommageables. Non seulement plusieurs sectes, mais plusieurs peuples maudissent leur naissance, et benissent leur mort. Il en est où le soleil est abominé, les tenebres adorees. Nous ne sommes ingenieux qu'à nous mal mener: c'est le vray gibbier de la force de nostre esprit: dangereux vtil en desreglement.
O miseri quorum gaudia crimen habent!
Hé pauure homme, tu as assez d'incommoditez necessaires, sans les augmenter par ton inuention: et és assez miserable de condition, sans l'estre par art: tu as des laideurs reelles et essentielles à suffisance, sans en forger d'imaginaires. Trouues tu que tu sois trop à l'aise si la moitié de ton aise ne te fasche? Trouues tu que tu ayes remply tous les offices necessaires, à quoy Nature t'engage, et qu'elle soit oysiue chez toy, si tu ne t'obliges à nouueaux offices? Tu ne crains point d'offencer ses lois vniuerselles et indubitables, et te piques aux tiennes partisanes et fantastiques. Et d'autant plus qu'elles sont particulieres, incertaines, et plus contredictes, d'autant plus tu fais là ton effort. Les ordonnances positiues de ta paroisse t'attachent: celles du monde ne te touchent point. Cours vn peu par les exemples de cette consideration: ta vie en est toute.
Les vers de ces deux poëtes, traictans ainsi reseruément et discrettement de la lasciueté, comme ils font, me semblent la descouurir et esclairer de plus pres. Les dames couurent leur sein d'vn reseul, les prestres plusieurs choses sacrees, les peintres ombragent leur ouurage, pour luy donner plus de lustre. Et dict-on que le coup du soleil et du vent, est plus poisant par reflexion qu'à droit fil. L'Ægyptien respondit sagement à celuy qui luy demandoit, Que portes-tu là, caché soubs ton manteau? Il est caché soubs mon manteau, affin que tu ne sçaches pas que c'est. Mais il y a certaines autres choses qu'on cache pour les montrer. Oyez cetuy-là plus ouuert,
Et nudam pressi corpus adusque meum.
Il me semble qu'il me chapone. Que Martial retrousse Venus à sa poste, il n'arriue pas à la faire paroistre si entiere. Celuy qui dit tout, il nous saoule et nous desgouste. Celuy qui craint à s'exprimer, nous achemine à en penser plus qu'il n'en y a. Il y a de la trahison en cette sorte de modestie: et notamment nous entr'ouurant comme font ceux cy, vne si belle route à l'imagination. Et l'action et la peinture doiuent sentir leur larrecin. L'amour des Espagnols, et des Italiens, plus respectueuse et craintifue, plus mineuse et couuerte, me plaist. Ie ne sçay qui, anciennement, desiroit le gosier allongé comme le col d'vne gruë, pour sauourer plus long temps ce qu'il aualloit. Ce souhait est mieux à propos en cette volupté, viste et precipiteuse. Mesmes à telles natures comme est la mienne, qui suis vicieux en soudaineté. Pour arrester sa fuitte, et l'estendre en preambules; entre-eux, tout sert de faueur et de recompense: vne œillade, vne inclination, vne parolle, vn signe. Qui se pourroit disner de la fumee du rost, feroit-il pas vne belle espargne? C'est vne passion qui mesle à bien peu d'essence solide, beaucoup plus de vanité et resuerie fieureuse: il la faut payer et seruir de mesme. Apprenons aux dames à se faire valoir, à s'estimer, à nous amuser, et à nous piper. Nous faisons nostre charge extreme la premiere: il y a tousiours de l'impetuosité Françoise. Faisant filer leurs faueurs, et les estallant en detail: chacun, iusques à la vieillesse miserable, y trouue quelque bout de lisiere, selon son vaillant et son merite. Qui n'a iouyssance, qu'en la iouyssance: qui ne gaigne que du haut poinct: qui n'ayme la chasse qu'en la prise: il ne luy appartient pas de se mesler à nostre escole. Plus il y a de marches et degrez, plus il y a de hauteur et d'honneur au dernier siege. Nous nous deurions plaire d'y estre conduicts, comme il se faict aux palais magnifiques, par diuers portiques, et passages, longues et plaisantes galleries, et plusieurs destours. Cette dispensation reuiendroit à nostre commodité: nous y arresterions, et nous y aymerions plus long temps. Sans esperance, et sans desir, nous n'allons plus rien qui vaille. Nostre maistrise et entiere possession, leur est infiniement à craindre. Depuis qu'elles sont du tout rendues à la mercy de nostre foy, et constance, elles sont vn peu bien hasardees. Ce sont vertus rares et difficiles: soudain qu'elles sont à nous, nous ne sommes plus à elles.
_Postquam cupidæ mentis satiata libido est, Verba nihil metuere, nihil periuria curant._
Et Thrasonidez ieune homme Grec, fut si amoureux de son amour, qu'il refusa, ayant gaigné le cœur d'vne maistresse, d'en iouyr: pour n'amortir, rassasier et allanguir par la iouyssance cette ardeur inquiete, de laquelle il se glorifioit et se paissoit. La cherté donne goust à la viande. Voyez combien la forme des salutations, qui est particuliere à nostre nation, abastardit par sa facilité, la grace des baisers, lesquels Socrates dit estre si puissans et dangereux à voler nos cœurs. C'est vne desplaisante coustume, et iniurieuse aux dames, d'auoir à prester leurs leures, à quiconque a trois valets à sa suitte, pour mal plaisant qu'il soit,
_Cuius liuida naribus caninis, Dependet glacies, rigétque barba: Centum occurrere malo culilingis._
Et nous mesme n'y gaignons guere: car comme le monde se voit party, pour trois belles, il nous en faut baiser cinquante laides. Et à vn estomach tendre, comme sont ceux de mon aage, vn mauuais baiser en surpaie vn bon. Ils font les poursuyuans en Italie, et les transis, de celles mesmes qui sont à vendre: et se defendent ainsi: Qu'il y a des degrez en la iouyssance: et que par seruices ils veulent obtenir pour eux, celle qui est la plus entiere. Elles ne vendent que le corps. La volonté ne peut estre mise en vente, elle est trop libre et trop sienne. Ainsi ceux cy disent, que c'est la volonté qu'ils entreprennent, et ont raison. C'est la volonté qu'il faut seruir et practiquer. I'ay horreur d'imaginer mien, vn corps priué d'affection. Et me semble, que cette forcenerie est voisine à celle de ce garçon, qui alla saillir par amour, la belle image de Venus que Praxiteles auoit faicte. Ou de ce furieux Ægyptien, eschauffé apres la charongne d'vne morte qu'il embaumoit et ensueroit. Lequel donna occasion à la loy, qui fut faicte depuis en Ægypte, que les corps des belles et ieunes femmes, et de celles de bonne maison, seroient gardez trois iours, auant qu'on les mist entre les mains de ceux qui auoient charge de prouuoir à leur enterrement. Periander fit plus merueilleusement: qui estendit l'affection coniugale, plus reglee et legitime, à la iouyssance de Melissa sa femme trespassee. Ne semble ce pas estre vne humeur lunatique de la Lune, ne pouuant autrement iouyr d'Endymion son mignon, l'aller endormir pour plusieurs mois: et se paistre de la iouyssance d'vn garçon, qui ne se remuoit qu'en songe? Ie dis pareillement, qu'on ayme vn corps sans ame, quand on ayme vn corps sans son consentement, et sans son desir. Toutes iouyssances ne sont pas vnes. Il y a des iouyssances ethiques et languissantes. Mille autres causes que la bien-vueillance, nous peuuent acquerir cet octroy des dames. Ce n'est suffisant tesmoignage d'affection. Il y peut eschoir de la trahison, comme ailleurs: elles n'y vont par fois que d'vne fesse;
_Tanquam thura merûmque parent: Absentem marmoreàmue putes._
I'en sçay, qui ayment mieux prester cela, que leur coche: et qui ne se communiquent, que par là. Il faut regarder si vostre compagnie leur plaist pour quelque autre fin encores, ou pour celle là seulement, comme d'vn gros garson d'estable: en quel rang et à quel prix vous y estes logé,
_Tibi si datur vni Quo lapide illa diem candidiore notet._
Quoy, si elle mange vostre pain, à la sauce d'vne plus agreable imagination?
Te tenet, absentes alios suspirat amores.
Comment? auons nous pas veu quelqu'vn en nos iours, s'estre seruy de cette action, à l'vsage d'vne horrible vengeance: pour tuer par là, et empoisonner, comme il fit, vne honneste femme? Ceux qui cognoissent l'Italie, ne trouueront iamais estrange, si pour ce subiect, ie ne cherche ailleurs des exemples. Car cette nation se peut dire regente du reste du monde en cela. Ils ont plus communément des belles femmes, et moins de laydes que nous: mais des rares et excellentes beautez, i'estime que nous allons à pair. Et en iuge autant des esprits: de ceux de la commune façon, ils en ont beaucoup plus, et euidemment. La brutalité y est sans comparaison plus rare: d'ames singulieres et du plus haut estage, nous ne leur en deuons rien. Si i'auois à estendre cette similitude, il me sembleroit pouuoir dire de la vaillance, qu'au rebours, elle est au prix d'eux, populaire chez nous, et naturelle: mais on la voit par fois, en leurs mains, si pleine et si vigoreuse, qu'elle surpasse tous les plus roides exemples que nous en ayons. Les mariages de ce pays là, clochent en cecy. Leur coustume donne communement la loy si rude aux femmes, et si serue, que la plus esloignee accointance auec l'estranger, leur est autant capitalle que la plus voisine. Cette loy fait, que toutes les approches se rendent necessairement substantieles. Et puis que tout leur reuient à mesme compte, elles ont le choix bien aysé. Et ont elles brisé ces cloisons? Croyez qu'elles font feu: Luxuria ipsis vinculis, sicut fera bestia, irritata, deinde emissa. Il leur faut vn peu lascher les resnes.
_Vidi ego nuper equum, contra sua frena tenacem, Ore reluctanti fulminis ire modo._
On alanguit le desir de la compagnie, en luy donnant quelque liberté. C'est vn bel vsage de nostre nation, qu'aux bonnes maisons, nos enfans soyent receuz, pour y estre nourris et esleuez pages comme en vne escole de noblesse. Et est discourtoisie, dit-on, et iniure, d'en refuser vn Gentil-homme. I'ay apperçeu, car autant de maisons autant de diuers stiles et formes, que les dames qui ont voulu donner aux filles de leur suite, les regles plus austeres, n'y ont pas eu meilleure aduanture. Il y faut de la moderation. Il faut laisser bonne partie de leur conduitte, à leur propre discretion: car ainsi comme ainsi n'y a il discipline qui les sçeut brider de toutes parts. Mais il est bien vray, que celle qui est eschappee bagues sauues, d'vn escolage libre, apporte bien plus de fiance de soy, que celle qui sort saine, d'vne escole seuere et prisonniere. Nos peres dressoient la contenance de leurs filles à la honte et à la crainte (les courages et les desirs tousiours pareils), nous à l'asseurance: nous n'y entendons rien. C'est à faire aux Sarmates, qui n'ont loy de coucher auec homme, que de leurs mains elles n'en ayent tué vn autre en guerre. A moy qui n'y ay droit que par les oreilles, suffit, si elles me retiennent pour le conseil, suyuant le priuilege de mon aage. Ie leur conseille donc, et à nous aussi, l'abstinence: mais si ce siecle en est trop ennemy, aumoins la discretion et la modestie. Car, comme dit le compte d'Aristippus, parlant à des ieunes hommes, qui rougissoient de le veoir entrer chez vne courtisane: Le vice est, de n'en pas sortir, non pas d'y entrer. Qui ne veut exempter sa conscience, qu'elle exempte son nom: si le fons n'en vaut guere, que l'apparence tienne bon. Ie loüe la gradation et la longueur, en la dispensation de leurs faueurs. Platon montre, qu'en toute espece d'amour, la facilité et promptitude est interdicte aux tenants. C'est vn traict de gourmandise, laquelle il faut qu'elles couurent de tout leur art, de se rendre ainsi temerairement en gros, et tumultuairement. Se conduisant en leur dispensation, ordonnement et mesurement, elles pipent bien mieux nostre desir, et cachent le leur. Qu'elles fuyent tousiours deuant nous: ie dis celles mesmes qui ont à se laisser attraper. Elles nous battent mieux en fuyant, comme les Scythes. De vray, selon la loy que Nature leur donne, ce n'est pas proprement à elles de vouloir et desirer: leur rolle est souffrir, obeyr, consentir. C'est pourquoy Nature leur a donné vne perpetuelle capacité; à nous, rare et incertaine. Elles ont tousiours leur heure, afin qu'elles soyent tousiours prestes à la nostre Pati natæ. Et où elle a voulu que nos appetis eussent montre et declaration prominante, ell' a faict que les leurs fussent occultes et intestins. Et les a fournies de pieces impropres à l'ostentation: et simplement pour la defensiue. Il faut laisser à la licence Amazonienne pareils traits à cettuy cy. Alexandre passant par l'Hyrcanie, Thalestris Royne des Amazones le vint trouuer auec trois cents gens-darmes de son sexe: bien montez et bien armez: ayant laissé le demeurant d'vne grosse armee, qui la suyuoit, au delà des voisines montaignes. Et luy dit tout haut, et en publiq, que le bruit de ses victoires et de sa valeur, l'auoit menee là, pour le veoir, luy offrir ses moyens et sa puissance au secours de ses entreprinses. Et que le trouuant si beau, ieune, et vigoureux, elle, qui estoit parfaitte en toutes ses qualitez, luy conseilloit qu'ils couchassent ensemble: afin qu'il nasquist de la plus vaillante femme du monde, et du plus vaillant homme, qui fust lors viuant, quelque chose de grand et de rare, pour l'aduenir. Alexandre la remercia du reste: mais pour donner temps à l'accomplissement de sa derniere demande, il arresta treize iours en ce lieu, lesquels il festoya le plus alaigrement qu'il peut, en faueur d'vne si courageuse Princesse. Nous sommes quasi par tout iniques iuges de leurs actions, comme elles sont des nostres. I'aduoüe la verité lors qu'elle me nuit, de mesme que si elle me sert. C'est vn vilain desreglement, qui les pousse si souuent au change, et les empesche de fermir leur affection en quelque subiect que ce soit: comme on voit de cette Deesse, à qui lon donne tant de changemens et d'amis. Mais si est-il vray, que c'est contre la nature de l'amour, s'il n'est violant, et contre la nature de la violance, s'il est constant. Et ceux qui s'en estonnent, s'en escrient, et cherchent les causes de cette maladie en elles, comme desnaturee et incroyable: que ne voyent ils, combien souuent ils la reçoyuent en eux, sans espouuantement et sans miracle? Il seroit à l'aduenture plus estrange d'y voir de l'arrest. Ce n'est pas vne passion simplement corporelle. Si on ne trouue point de bout en l'auarice, et en l'ambition, il n'y en a non plus en paillardise. Elle vit encore apres la satieté: et ne luy peut on prescrire ny satisfaction constante, ny fin: elle va tousiours outre sa possession. Et si l'inconstance leur est à l'aduenture aucunement plus pardonnable qu'à nous. Elles peuuent alleguer comme nous, l'inclination qui nous est commune à la varieté et à la nouuelleté: et alleguer secondement sans nous, qu'elles achetent chat en sac. Ieanne Royne de Naples, feit estrangler Andreosse son premier mary, aux grilles de sa fenestre, auec un laz d'or et de soye, tissu de sa main propre: sur ce qu'aux couruees matrimoniales, elle ne luy trouuoit ny les parties, ny les efforts, assez respondants à l'esperance qu'elle en auoit couçeuë, à veoir sa taille, sa beauté, sa ieunesse et disposition: par où elle auoit esté prinse et abusee. Que l'action a plus d'effort que n'a la souffrance: ainsi que de leur part tousiours aumoins il est pourueu à la necessité: de nostre part il peut auenir autrement. Platon à cette cause establit sagement par ses loix, auant tout mariage, pour decider de son opportunité, que les iuges voient les garçons, qui y pretendent, touts fins nuds: et les filles nuës iusqu'à la ceinture seulement. En nous essayant, elles ne nous trouuent à l'aduenture pas digne de leur choix:
_Experta latus, madidoque simillima loro Inguina, nec lassa stare coacta manu, Deserit imbelles thalamos._
Ce n'est pas tout, que la volonté charrie droict. La foiblesse et l'incapacité, rompent legitimement vn mariage:
_Et quærendum aliunde foret neruosius illud, Quod posset zonam soluere virgineam._
Pourquoy non, et selon sa mesure, vne intelligence amoureuse, plus licentieuse et plus actiue?
Si blando nequeat superesse labori.
Mais n'est-ce pas grande impudence, d'apporter nos imperfections et foiblesses, en lieu où nous desirons plaire, et y laisser bonne estime de nous et recommandation? Pour ce peu qu'il m'en faut à cette heure,
_Ad vnum Mollis opus,_
ie ne voudrois importuner vne personne, que i'ay a reuerer et craindre.
_Fuge suspicari, Cuius vndenum trepidauit ætas Claudere lustrum._
Nature se deuoit contenter d'auoir rendu cet aage miserable, sans le rendre encore ridicule. Ie hay de le voir, pour vn pouce de chetiue vigueur, qui l'eschaufe trois fois la semaine, s'empresser et se gendarmer, de pareille aspreté, comme s'il auoit quelque grande et legitime iournee dans le ventre: vn vray feu d'estoupe. Et admire sa cuisson, si viue et fretillante, en vn moment si lourdement congelee et esteinte. Cet appetit ne deuroit appartenir qu'à la fleur d'vne belle ieunesse. Fiez vous y, pour voir, à seconder cett' ardeur indefatigable, pleine, constante, et magnanime, qui est en vous: il vous la lairra vrayment en beau chemin. Renuoyez le hardiment plustost vers quelque enfance molle, estonnee, et ignorante, qui tremble encore soubs la verge, et en rougisse,
_Indum sanguineo veluti violauerit ostro Si quis ebur, vel mista rubent vbi lilia multa Alba rosa._
Qui peut attendre le lendemain, sans mourir de honte, le desdain de ces beaux yeux, consens de sa lascheté et impertinence:
Et taciti fecere tamen conuitia vultus,
il n'a iamais senty le contentement et la fierté, de les leur auoir battus et ternis, par le vigoureux exercice d'vne nuict officieuse et actiue. Quand i'en ay veu quelqu'vne s'ennuyer de moy, ie n'en ay point incontinent accusé sa legereté: i'ay mis en doubte, si ie n'auois pas raison de m'en prendre à Nature plustost. Certes elle m'a traitté illegitimement et inciuilement,
_Si non longa satis, si non benè mentula crassa:
Nimirum sapiunt vidéntque paruam Matronæ quoque mentulam illibenter:_
et d'vne lesion enormissime. Chacune de mes pieces est esgalement mienne, que toute autre. Et nulle autre ne me fait plus proprement homme que cette cy. Ie doy au publiq vniuersellement mon pourtrait. La sagesse de ma leçon est en verité, en liberté, en essence, toute. Dedeignant au rolle de ses vrays deuoirs, ces petites regles, feintes, vsuelles, prouinciales. Naturelle toute, constante, generale. De laquelle sont filles, mais bastardes, la ciuilité, la ceremonie. Nous aurons bien les vices de l'apparence, quand nous aurons eu ceux de l'essence. Quand nous aurons faict à ceux icy, nous courrons sus aux autres, si nous trouuons qu'il y faille courir. Car il y a danger, que nous fantasions des offices nouueaux, pour excuser nostre negligence enuers les naturels offices, et pour les confondre. Qu'il soit ainsin, il se void, qu'és lieux, où les fautes sont malefices, les malefices ne sont que fautes. Qu'és nations, où les loix de la bienseance sont plus rares et lasches, les loix primitiues de la raison commune sont mieux obseruees: l'innumerable multitude de tant de deuoirs, suffoquant nostre soing, l'allanguissant et dissipant. L'application aux legeres choses nous retire des iustes. O que ces hommes superficiels, prennent vne routte facile et plausible, au prix de la nostre! Ce sont ombrages, dequoy nous nous plastrons et entrepayons. Mais nous n'en payons pas, ainçois en rechargeons nostre debte, enuers ce grand iuge, qui trousse nos panneaus et haillons, d'autour noz parties honteuses: et ne se feint point à nous veoir par tout, iusques à noz intimes et plus secrettes ordures: vtile decence de nostre virginale pudeur, si elle luy pouuoit interdire cette descouuerte. En fin, qui desniaiseroit l'homme, d'vne si scrupuleuse superstition verbale, n'apporteroit pas grande perte au monde. Nostre vie est partie en folie, partie en prudence. Qui n'en escrit que reueremment et regulierement, il en laisse en arriere plus de la moitié. Ie ne m'excuse pas enuers moy: et si ie le faisoy, ce seroit plustost de mes excuses, que ie m'excuseroy, que d'autre mienne faute. Ie m'excuse à certaines humeurs, que i'estime plus fortes en nombre que celles, qui sont de mon costé. En leur consideration, ie diray encore cecy (car ie desire de contenter chacun; chose pourtant difficile, esse vnum hominem accommodatum ad tantam morum ac sermonum et voluntatum varietatem) qu'ils n'ont à se prendre à moy, de ce que ie fay dire aux auctoritez receuës et approuuees de plusieurs siecles: et que ce n'est pas raison, qu'à faute de rythme ils me refusent la dispense, que mesme des hommes ecclesiastiques, des nostres, iouyssent en ce siecle. En voicy deux, et des plus crestez:
_Rimula, dispeream, ni monogramma tua est.
Vn vit d'amy la contente et bien traitte._
Quoy tant d'autres? I'ayme la modestie: et n'est par iugement, que i'ay choisi cette sorte de parler scandaleux: c'est Nature, qui l'a choisi pour moy. Ie ne le louë, non plus que toutes formes contraires à l'vsage receu: mais ie l'excuse: par circonstances tant generales que particulieres, en allege l'accusation. Suiuons. Pareillement d'où peut venir cette vsurpation d'authorité souueraine, que vous prenez sur celles, qui vous fauorisent à leurs despens,
Si furtiua dedit nigra munuscula nocte,
que vous en inuestissez incontinent l'interest, la froideur, et vne auctorité maritale? C'est vne conuention libre, que ne vous y prenez vous, comme vous les y voulez tenir? Il n'y a point de prescription sur les choses volontaires. C'est contre la forme, mais il est vray pourtant, que i'ay en mon temps conduict ce marché, selon que sa nature peut souffrir, aussi conscientieusement qu'autre marché, et auec quelque air de iustice: et que ie ne leur ay tesmoigné de mon affection, que ce que i'en sentois; et leur en ay representé naifuement, la decadence, la vigueur, et la naissance: les accez et les remises. On n'y va pas tousiours vn train. I'ay esté si espargnant à promettre, que ie pense auoir plus tenu que promis, ny deu. Elles y ont trouué de la fidelité, iusques au seruice de leur inconstance. Ie dis inconstance aduouee, et par fois multipliee. Ie n'ay iamais rompu auec elles, tant que i'y tenois, ne fust que par le bout d'vn filet. Et quelques occasions qu'elles m'en ayent donné, n'ay iamais rompu, iusques au mespris et à la hayne. Car telles priuautez, lors mesme qu'on les acquiert par les plus honteuses conuentions, encores m'obligent elles à quelque bien-vueillance. De cholere et d'impatience vn peu indiscrette, sur le poinct de leurs ruses et desfuites, et de nos contestations, ie leur en ay faict voir par fois. Car ie suis de ma complexion, subiect à des emotions brusques, qui nuisent souuent à mes marchez, quoy qu'elles soyent legeres et courtes. Si elles ont voulu essayer la liberté de mon iugement, ie ne me suis pas feint, à leur donner des aduis paternels et mordans, et à les pinser où il leur cuysoit. Si ie leur ay laissé à se plaindre de moy, c'est plustost d'y auoir trouué vn amour, au prix de l'vsage moderne, sottement consciencieux. I'ay obserué ma parolle, és choses dequoy on m'eust aysement dispensé. Elles se rendoient lors par fois auec reputation, et soubs des capitulations, qu'elles souffroient aysement estre faussees par le vaincueur. I'ay faict caler soubs l'interest de leur honneur, le plaisir, en son plus grand effort, plus d'vne fois. Et où la raison me pressoit, les ay armees contre moy: si qu'elles se conduisoient plus seurement et seuerement, par mes regles, quand elles s'y estoient franchement remises, qu'elles n'eussent faict par les leurs propres. I'ay autant que i'ay peu chargé sur moy seul, le hazard de nos assignations, pour les en descharger: et ay dressé nos parties tousiours par le plus aspre, et inopiné, pour estre moins en souspçon, et en outre par mon aduis, plus accessible. Ils sont ouuerts, principalement par les endroits qu'ils tiennent de soy couuerts. Les choses moins craintes sont moins defendues et obseruees. On peut oser plus aysement, ce que personne ne pense que vous oserez, qui deuient facile par sa difficulté. Iamais homme n'eut ses approches plus impertinemment genitales. Cette voye d'aymer, est plus selon la discipline. Mais combien elle est ridicule à nos gens, et peu effectuelle, qui le sçait mieux que moy? Si ne m'en viendra point le repentir. Ie n'y ay plus que perdre,
_Me tabula sacer Votiua paries indicat vuida, Suspendisse potenti Vestimenta maris Deo._
Il est à cette heure temps d'en parler ouuertement. Mais tout ainsi comme à vn autre, ie dirois à l'auanture, Mon amy tu resues, l'amour de ton temps a peu de commerce auec la foy et la preud'hommie;
_Hæc si tu postules Ratione certa facere, nihilo plus agas, Quàm si des operam, vt cum ratione insanias._
Aussi au rebours, si c'estoit à moy de recommencer, ce seroit certes le mesme train et par mesme progrez, pour infructueux qu'il me peust estre. L'insuffisance et la sottise est loüable en vne action meslouable. Autant que ie m'eslongne de leur humeur en cela, ie m'approche de la mienne. Au demeurant, en ce marché, ie ne me laissois pas tout aller: ie m'y plaisois, mais ie ne m'y oubliois pas: ie reseruois en son entier, ce peu de sens et de discretion, que Nature m'a donné, pour leur seruice, et pour le mien: vn peu d'esmotion, mais point de resuerie. Ma conscience s'y engageoit aussi, iusques à la desbauche et dissolution, mais iusques à l'ingratitude, trahison, malignité, et cruauté, non. Ie n'achetois pas le plaisir de ce vice à tout prix: et me contentois de son propre et simple coust. Nullum intra se vitium est. Ie hay quasi à pareille mesure vne oysiueté croupie et endormie, comme vn embesongnement espineux et penible. L'vn me pince, l'autre m'assoupit. I'ayme autant les blesseures, comme les meurtrisseures, et les coups trenchans, comme les coups orbes. I'ay trouué en ce marché, quand i'y estois plus propre, vne iuste moderation entre ces deux extremitez. L'amour est vne agitation esueillee, viue, et gaye. Ie n'en estois ny troublé, ny affligé, mais i'en estois eschauffé, et encores alteré: il s'en faut arrester là. Elle n'est nuisible qu'aux fols. Vn ieune homme demandoit au philosophe Panetius, s'il sieroit bien au sage d'estre amoureux: Laissons là le sage, respondit-il, mais toy et moy, qui ne le sommes pas, ne nous engageons en chose si esmeuë et violente, qui nous esclaue à autruy, et nous rende contemptibles à nous. Il disoit vray: qu'il ne faut pas fier chose de soy si precipiteuse, à vne ame qui n'aye dequoy en soustenir les venues, et dequoy rabatre par effect la parole d'Agesilaus, que la prudence et l'amour ne peuuent ensemble. C'est vne vaine occupation, il est vray, messeante, honteuse, et illegitime. Mais à la conduire en cette façon, ie l'estime salubre, propre à desgourdir vn esprit, et vn corps poisant. Et comme medecin, l'ordonnerois à vn homme de ma forme et condition, autant volontiers qu'aucune autre recepte: pour l'esueiller et tenir en force bien auant dans les ans, et le dilaier des prises de la vieillesse. Pendant que nous n'en sommes qu'aux fauxbourgs, que le pouls bat encores,
_Dum noua canities, dum prima et recta senectus, Dum superest Lachesi quod torqueat, et pedibus me Porto meis, nullo dextram subeunte bacillo,_
nous auons besoing d'estre sollicitez et chatouillez, par quelque agitation mordicante, comme est cette-cy. Voyez combien elle a rendu de ieunesse, vigueur et de gayeté, au sage Anacreon. Et Socrates, plus vieil que ie ne suis, parlant d'vn obiect amoureux: M'estant, dit-il, appuyé contre son espaule, de la mienne, et approché ma teste à la sienne, ainsi que nous regardions ensemble dans vn liure, ie senty sans mentir, soudain vne piqueure dans l'espaule, comme de quelque morsure de beste; et fus plus de cinq iours depuis, qu'elle me fourmilloit: et m'escoula dans le cœur vne demangeaison continuelle. Vn attouchement, et fortuite, et par vne espaule, aller eschauffer, et alterer vne ame refroidie, et esneruee par l'aage, et la premiere de toutes les humaines, en reformation. Pourquoy non dea? Socrates estoit homme, et ne vouloit ny estre ny sembler autre chose. La philosophie n'estriue point contre les voluptez naturelles, pourueu que la mesure y soit ioincte: et en presche la moderation, non la fuitte. L'effort de sa resistance s'emploie contre les estrangeres et bastardes. Elle dit que les appetits du corps ne doiuent pas estre augmentez par l'esprit. Et nous aduertit ingenieusement, de ne vouloir point esueiller nostre faim par la saturité: de ne vouloir farcir, au lieu de remplir le ventre: d'euiter toute iouyssance, qui nous met en disette: et toute viande et breuuage, qui nous altere, et affame. Comme au seruice de l'amour elle nous ordonne, de prendre vn obiect qui satisface simplement au besoing du corps, qui n'esmeuue point l'ame: laquelle n'en doit pas faire son faict, ains suyure nüement et assister le corps. Mais ay-ie pas raison d'estimer, que ces preceptes, qui ont pourtant d'ailleurs, selon moy, vn peu de rigueur, regardent vn corps qui face son office: et qu'à vn corps abbattu, comme vn estomach prosterné, il est excusable de le rechauffer et soustenir par art: et par l'entremise de la fantasie, luy faire reuenir l'appetit et l'allegresse, puis que de soy il l'a perdue? Pouuons nous pas dire, qu'il n'y a rien en nous, pendant cette prison terrestre, purement, ny corporel, ny spirituel: et qu'iniurieusement nous desmembrons vn homme tout vif: et qu'il semble y auoir raison, que nous nous portions enuers l'vsage du plaisir, aussi fauorablement aumoins, que nous faisons enuers la douleur? Elle estoit, pour exemple, vehemente, iusques à la perfection, en l'ame des saincts par la pœnitence. Le corps y auoit naturellement part, par le droict de leur colligance, et si pouuoit auoir peu de part à la cause: si ne se sont ils pas contentez qu'il suyuist nuement, et assistast l'ame affligee. Ils l'ont affligé luymesme, de peines atroces et propres: affin qu'à l'enuy l'vn de l'autre, l'ame et le corps plongeassent l'homme dans la douleur, d'autant plus salutaire, que plus aspre. En pareil cas, aux plaisirs corporels, est-ce pas iniustice d'en refroidir l'ame, et dire, qu'il l'y faille entrainer, comme à quelque obligation et necessité contreinte et seruile? C'est à elle plustost de les couuer et fomenter: de s'y presenter et conuier: la charge de regir luy appartenant. Comme c'est aussi à mon aduis à elle, aux plaisirs, qui luy sont propres, d'en inspirer et infondre au corps tout le ressentiment que porte sa condition, et de s'estudier qu'ils luy soient doux et salutaires. Car c'est bien raison, comme ils disent, que le corps ne suyue point ses appetits au dommage de l'esprit. Mais pourquoy n'est-ce pas aussi raison, que l'esprit ne suiue pas les siens, au dommage du corps? Ie n'ay point autre passion qui me tienne en haleine. Ce que l'auarice, l'ambition, les querelles, les procés, font à l'endroit des autres, qui comme moy, n'ont point de vacation assignee, l'amour le feroit plus commodément. Il me rendroit, la vigilance, la sobrieté, la grace, le soing de ma personne: r'asseureroit ma contenance, à ce que les grimaces de la vieillesse, ces grimaces difformes et pitoyables, ne vinssent à la corrompre: me remettroit aux estudes sains et sages, par où ie me peusse rendre plus estimé et plus aymé: ostant à mon esprit le desespoir de soy, et de son vsage, et le raccointant à soy: me diuertiroit de mille pensees ennuyeuses, de mille chagrins melancholiques que l'oysiueté nous charge en tel aage, et le mauuais estat de nostre santé: reschaufferoit aumoins en songe, ce sang que nature abandonne: soustiendroit le menton, et allongeroit vn peu les nerfs, et la vigueur et allegresse de la vie, à ce pauure homme, qui s'en va le grand train vers sa ruine. Mais i'entens bien que c'est vne commodité fort mal-aisée à recouurer. Par foiblesse, et longue experience, nostre goust est deuenu plus tendre et plus exquis. Nous demandons plus, lors que nous apportons moins. Nous voulons le plus choisir, lors que nous meritons le moins d'estre acceptez. Nous cognoissans tels, nous sommes moins hardis, et plus defians: rien ne nous peut asseurer d'estre aymez, veu nostre condition, et la leur. I'ay honte de me trouuer parmy cette verte et bouillante ieunesse,
_Cuius in indomito constantior inguine neruus, Quàm noua collibus arbor inhæret._
Qu'irions nous presenter nostre misere parmy cette allégresse?
_Possint vt iuuenes visere feruidi Multo non sine risu, Dilapsam in cineres facem._
Ils ont la force et la raison pour eux: faisons leur place: nous n'auons plus que tenir. Et ce germe de beauté naissante, ne se laisse manier à mains si gourdes, et prattiquer à moyens purs materiels. Car, comme respondit ce philosophe ancien, à celuy qui se moquoit, dequoy il n'auoit sçeu gaigner la bonne grace d'vn tendron qu'il pourchassoit: Mon amy, le hameçon ne mord pas à du fromage si frais. Or c'est vn commerce qui a besoin de relation et de correspondance. Les autres plaisirs que nous receuons, se peuuent recognoistre par recompenses de nature diuerse: mais cettuy-cy ne se paye que de mesme espece de monnoye. En verité en ce desduit, le plaisir que ie fay, chatouille plus doucement mon imagination, que celuy qu'on me fait. Or cil n'a rien de genereux, qui peut receuoir plaisir où il n'en donne point; c'est vne vile ame, qui veut tout deuoir, et qui se plaist de nourrir de la conference, auec les personnes ausquels il est en charge. Il n'y a beauté, ny grace, ny priuauté si exquise, qu'vn galant homme deust desirer à ce prix. Si elles ne nous peuuent faire du bien que par pitié: i'ayme bien plus cher ne viure point, que de viure d'aumosne. Ie voudrois auoir droit de leur demander, au stile auquel i'ay veu quester en Italie: Fate bene per voi: ou à la guise que Cyrus exhortoit ses soldats, Qui m'aymera, si me suiue. R'alliez vous, me dira lon, à celles de vostre condition, que la compagnie de mesme fortune vous rendra plus aysees. O la sotte composition et insipide!
_Nolo Barbam vellere mortuo leoni._
Xenophon employe pour obiection et accusation, contre Menon, qu'en son amour il embesongna des obiects passants fleur. Ie trouue plus de volupté à seulement veoir le juste et doux meslange de deux ieunes beautés: ou à le seulement considerer par fantasie, qu'à faire moy mesme le second, d'vn meslange triste et informe. Ie resigne cet appetit fantastique, à l'Empereur Galba, qui ne s'addonnoit qu'aux chairs dures et vieilles: et à ce pauure miserable,
_O ego di faciant talem te cernere possim, Charáque mutatis oscula ferre comis, Amplectique meis corpus non pingue lacertis!_
Et entre les premieres laideurs, ie compte les beautez artificielles et forcees. Emonez ieune gars de Chio, pensant par des beaux attours, acquerir la beauté que nature luy ostoit, se presenta au philosophe Arcesilaus: et luy demanda si vn sage se pourroit veoir amoureux: Ouy dea, respondit l'autre, pourueu que ce ne fust pas d'vne beauté paree et sophistiquee comme la tienne. La laideur d'vne vieillesse aduouee, est moins vieille, et moins laide à mon gré, qu'vne autre peinte et lissee. Le diray-ie, pourueu qu'on ne m'en prenne à la gorge? L'amour ne me semble proprement et naturellement en sa saison, qu'en l'aage voisin de l'enfance:
_Quem si puellarum insereres choro, Mille sagaces falleret hospites Discrimen obscurum, solutis Crinibus, ambiguóque vultu._
Et la beauté non plus. Car ce qu'Homere l'estend iusqu'à ce que le menton commence à s'ombrager, Platon mesme l'a remarqué pour rare. Et est notoire la cause pour laquelle le sophiste Dion appelloit les poils folets de l'adolescence, Aristogitons et Harmodiens. En la virilité, ie le trouue desia aucunement hors de son siege, non qu'en la vieillesse.
_Importunus enim transuolat aridas Quercus._
Et Marguerite Royne de Nauarre, alonge en femme, bien loing, l'auantage des femmes: ordonnant qu'il est saison à trente ans, qu'elles changent le titre de belles en bonnes. Plus courte possession nous luy donnons sur nostre vie, mieux nous en valons. Voyez son port. C'est vn menton puerile, qui ne sçait en son eschole, combien on procede au rebours de tout ordre. L'estude, l'exercitation, l'vsage, sont voyes à l'insuffisance: les nouices y regentent. Amor ordinem nescit. Certes sa conduicte a plus de galbe, quand elle est meslee d'inaduertance, et de trouble: les fautes, les succez contraires y donnent poincte et grace. Pourueu qu'elle soit aspre et affamee, il chaut peu, qu'elle soit prudente. Voyez comme il va chancelant, chopant, et folastrant. On le met aux ceps, quand on le guide par art, et sagesse. Et contraint on sa diuine liberté, quand on le submet à ces mains barbues et calleuses. Au demeurant, ie leur oy souuent peindre cette intelligence toute spirituelle, et desdaigner de mettre en consideration l'interest que les sens y ont. Tout y sert. Mais ie puis dire auoir veu souuent, que nous auons excusé la foiblesse de leurs esprits, en faueur de leurs beautez corporelles, mais que ie n'ay point encore veu, qu'en faueur de l'esprit, tant rassis, et meur soit-il, elles vueillent prester la main à vn corps, qui tombe tant soit peu en decadence. Que ne prend il enuie à quelqu'vne, de faire cette noble harde Socratique, du corps à l'esprit, achetant au prix de ses cuisses, vne intelligence et generation philosophique et spirituelle: le plus haut prix où elle les puisse monter: Platon ordonne en ses loix, que celuy qui aura faict quelque signalé et vtile exploit en la guerre, ne puisse estre refusé durant l'expedition d'icelle, sans respect de sa laideur ou de son aage, du baiser, ou autre faueur amoureuse, de qui il la vueille. Ce qu'il trouue si iuste en recommandation de la valeur militaire, ne le peut il pas estre aussi, en recommandation de quelque autre valeur? Et que ne prend il enuie à vne de preoccuper sur ses compagnes la gloire de cet amour chaste? chaste dis-ie bien,
_Nam si quando ad prælia ventum est, Vt quondam in stipulis magnus sine viribus ignis Incassum furit._
Les vices qui s'estouffent en la pensee, ne sont pas des pires. Pour finir ce notable commentaire, qui m'est eschappé d'vn flux de caquet: flux impetueux par fois et nuisible,
_Vt missum sponsi furtiuo munere malum Procurrit casto virginis è gremio: Quod miseræ oblitæ molli sub veste locatum, Dum aduentu matris prosilit, excutitur, Atque illud prono præceps agitur decursu: Huic manat tristi conscius ore rubor._
Ie dis, que les masles et femelles, sont iettez en mesme moule, sauf l'institution et l'vsage, la difference n'y est pas grande. Platon appelle indifferemment les vns et les autres, à la societé de tous estudes, exercices, charges et vacations guerrieres et paisibles, en sa republique. Et le philosophe Antisthenes, ostoit toute distinction entre leur vertu et la nostre. Il est bien plus aisé d'accuser l'vn sexe, que d'excuser l'autre. C'est ce qu'on dit, Le fourgon se moque de la paele.
CHAPITRE VI.
Des Coches.
IL est bien aisé à verifier, que les grands autheurs, escriuans des causes, ne se seruent pas seulement de celles qu'ils estiment estre vrayes, mais de celles encores qu'ils ne croient pas, pourueu qu'elles ayent quelque inuention et beauté. Ils disent assez veritablement et vtilement, s'ils disent ingenieusement. Nous ne pouuons nous asseurer de la maistresse cause, nous en entassons plusieurs, pour voir si par rencontre elle se trouuera en ce nombre,
_Namque vnam dicere causam Non satis est, verum plures, vnde vna tamen sit._
Me demandez vous d'où vient cette coustume, de benir ceux qui esternuent? Nous produisons trois sortes de vent; celuy qui sort par embas est trop sale: celuy qui sort par la bouche, porte quelque reproche de gourmandise: le troisiesme est l'esternuement: et parce qu'il vient de la teste, et est sans blasme, nous luy faisons cet honneste recueil. Ne vous moquez pas de cette subtilité, elle est, dit-on, d'Aristote. Il me semble auoir veu en Plutarque (qui est de tous les autheurs que ie cognoisse, celuy qui a mieux meslé l'art à la nature, et le iugement à la science) rendant la cause du sousleuement d'estomach, qui aduient à ceux qui voyagent en mer, que cela leur arriue de crainte, ayant trouué quelque raison, par laquelle il prouue, que la crainte peut produire vn tel effect. Moy qui y suis fort subiect, sçay bien, que cette cause ne me touche pas. Et le sçay, non par argument, mais par necessaire experience. Sans alleguer ce qu'on m'a dict, qu'il en arriue de mesme souuent aux bestes, specialement aux pourceaux, hors de toute apprehension de danger: et ce qu'vn mien cognoissant, m'a tesmoigné de soy, qu'y estant fort subiect, l'enuie de vomir luy estoit passee, deux ou trois fois, se trouuant pressé de frayeur, en grande tourmente. Comme à cet ancien: Peius vexabar quàm vt periculum mihi succurreret. Ie n'euz iamais peur sur l'eau: comme ie n'ay aussi ailleurs (et s'en est assez souuent offert de iustes, si la mort l'est) qui m'ait troublé ou esblouy. Elle naist par fois de faute de iugement, comme de faute de cœur. Tous les dangers que i'ay veu, ç'a esté les yeux ouuerts, la veuë libre, saine, et entiere. Encore faut-il du courage à craindre. Il me seruit autrefois au prix d'autres, pour conduire et tenir en ordre ma fuite, qu'elle fust sinon sans crainte, toutesfois sans effroy, et sans estonnement. Elle estoit esmeue, mais non pas estourdie ny esperdue. Les grandes ames vont bien plus outre, et representent des fuites, non rassises seulement, et saines, mais fieres. Disons celle qu'Alcibiades recite de Socrates, son compagnon d'armes: Ie le trouuay, dit-il, apres la route de nostre armee, luy et Lachez, des derniers entre les fuyans: et le consideray tout à mon aise, et en seureté, car i'estois sur vn bon cheual, et luy à pied, et auions ainsi combatu. Ie remarquay premierement, combien il montroit d'auisement et de resolution, au prix de Lachez: et puis la brauerie de son marcher, nullement different du sien ordinaire: sa veue ferme et reglee, considerant et iugeant ce qui se passoit autour de luy: regardant tantost les vns, tantost les autres, amis et ennemis, d'vne façon, qui encourageoit les vns, et signifioit aux autres, qu'il estoit pour vendre bien cher son sang et sa vie, à qui essayeroit de la luy oster, et se sauuerent ainsi: car volontiers on n'attaque pas ceux-cy, on court apres les effraiez. Voylà le tesmoignage de ce grand capitaine: qui nous apprend ce que nous essaions tous les iours, qu'il n'est rien qui nous iette tant aux dangers, qu'vne faim inconsideree de nous en mettre hors. Quo timoris minus est, eo minus fermè periculi est. Nostre peuple a tort, de dire, celuy-là craint la mort, quand il veut exprimer, qu'il y songe, et qu'il la preuoit. La preuoyance conuient egallement à ce qui nous touche en bien, et en mal. Considerer et iuger le danger, est aucunement le rebours de s'en estonner. Ie ne me sens pas assez fort pour soustenir le coup, et l'impetuosité, de cette passion de la peur, ny d'autre vehemente. Si i'en estois vn coup vaincu, et atterré, ie ne m'en releuerois iamais bien entier. Qui auroit faict perdre pied à mon ame, ne la remettroit iamais droicte en sa place. Elle se retaste et recherche trop vifuement et profondement. Et pourtant, ne lairroit iamais ressoudre et consolider la playe qui l'auroit percee. Il m'a bien pris qu'aucune maladie ne me l'ayt encore desmise. A chasque charge qui me vient, ie me presente et oppose, en mon haut appareil. Ainsi la premiere qui m'emporteroit, me mettroit sans ressource. Ie n'en fais point à deux. Par quelque endroict que le rauage fauçast ma leuee, me voyla ouuert, et noyé sans remede. Epicurus dit, que le sage ne peut iamais passer à vn estat contraire. I'ay quelque opinion de l'enuers de cette sentence; que qui aura esté vne fois bien fol, ne sera nulle autre fois bien sage. Dieu me donne le froid selon la robe, et me donne les passions selon le moyen que i'ay de les soustenir. Nature m'ayant descouuert d'vn costé, m'a couuert de l'autre: m'ayant desarmé de force, m'a armé d'insensibilité, et d'vne apprehension reglee, ou mousse. Or ie ne puis souffrir long temps, et les souffrois plus difficilement en ieunesse, ny coche, ny littiere, ny bateau, et hay toute autre voiture que de cheual, en la ville, et aux champs. Mais ie puis souffrir la lictiere, moins qu'vn coche: et par mesme raison, plus aisement vne agitation rude sur l'eau, d'où se produict la peur, que le mouuement qui se sent en temps calme. Par cette legere secousse, que les auirons donnent, desrobant le vaisseau soubs nous, ie me sens brouiller, ie ne sçay comment, la teste et l'estomach: comme ie ne puis souffrir sous moy vn siege tremblant. Quand la voile, ou le cours de l'eau, nous emporte esgallement, ou qu'on nous touë, cette agitation vnie, ne me blesse aucunement. C'est vn remuement interrompu, qui m'offence: et plus, quand il est languissant. Ie ne sçaurois autrement peindre sa forme. Les medecins m'ont ordonné de me presser et sangler d'vne seruiette le bas du ventre, pour remedier à cet accident: ce que ie n'ay point essayé, ayant accoustumé de lucter les deffauts qui sont en moy, et les dompter par moy-mesme. Si i'en auoy la memoire suffisamment informee, ie ne pleindroy mon temps à dire icy l'infinie varieté, que les histoires nous presentent de l'vsage des coches, au seruice de la guerre: diuers selon les nations, selon les siecles: de grand effect, ce me semble, et necessité. Si que c'est merueille, que nous en ayons perdu toute cognoissance. I'en diray seulement cecy, que tout freschement, du temps de nos peres, les Hongres les mirent tres-vtilement en besongne contre les Turcs: en chacun y ayant vn rondelier et vn mousquetaire, et nombre de harquebuzes rengees, prestes et chargees: le tout couuert d'vne pauesade, à la mode d'vne galliotte. Ils faisoient front à leur bataille de trois mille tels coches et apres que le canon auoit ioué, les faisoient tirer, et aualler aux ennemys cette salue, auant que de taster le reste: qui n'estoit pas vn leger auancement: ou descochoient lesdits coches dans leurs escadrons, pour les rompre et y faire iour: outre le secours qu'ils en pouuoient prendre, pour flanquer en lieu chatouilleux, les trouppes marchants en la campagne: ou à couurir vn logis à la haste, et le fortifier. De mon temps, vn Gentil-homme, en l'vne de nos frontieres, impost de sa personne, et ne trouuant cheual capable de son poids, ayant vne querelle, marchoit par païs en coche, de mesme cette peinture, et s'en trouuoit tres-bien. Mais laissons ces coches guerriers. Comme si leur neantise n'estoit assez cognue à meilleures enseignes, les derniers Roys de nostre premiere race marchoient par païs en vn chariot mené de quatre bœufs. Marc Antoine fut le premier, qui se fit trainer à Rome, et vne garse menestriere quand et luy, par des lyons attelez à vn coche. Heliogabalus en fit depuis autant, se disant Cibelé la mere des Dieux: et aussi par des tigres, contrefaisant le Dieu Bacchus: il attela aussi par fois deux cerfs à son coche: et vne autre fois quatre chiens: et encore quatre garses nues, se faisant trainer par elles, en pompe, tout nud. L'empereur Firmus fit mener son coche, à des autruches de merueilleuse grandeur, de maniere qu'il sembloit plus voler que rouler. L'estrangeté de ces inuentions, me met en teste cett' autre fantasie: Que c'est vne espece de pusillanimité, aux monarques, et vn tesmoignage de ne sentir point assez, ce qu'ils sont, de trauailler à se faire valloir et paroistre, par despenses excessiues. Ce seroit chose excusable en pays estranger: mais parmy ses subiects, où il peut tout, il tire de sa dignité, le plus extreme degré d'honneur, où il puisse arriuer. Comme à vn Gentil-homme, il me semble, qu'il est superflu de se vestir curieusement en son priué: sa maison, son train, sa cuysine respondent assez de luy. Le conseil qu'Isocrates donne à son Roy, ne me semble sans raison: Qu'il soit splendide en meubles et vtensiles: d'autant que c'est vne despense de duree, qui passe iusques à ses successeurs: et qu'il fuye toutes magnificences, qui s'escoulent incontinent et de l'vsage et de la memoire. I'aymois à me parer quand i'estoy cadet, à faute d'autre parure: et me seoit bien. Il en est sur qui les belles robes pleurent. Nous auons des comtes merueilleux de la frugalité de nos Roys au tour de leurs personnes, et en leurs dons: grands Roys en credit, en valeur, et en fortune. Demosthenes combat à outrance, la loy de sa ville, qui assignoit les deniers publics aux pompes des ieux, et de leurs festes. Il veut que leur grandeur se montre, en quantité de vaisseaux bien equippez, et bonnes armees bien fournies. Et a lon raison d'accuser Theophrastus, qui establit en son liure des richesses, vn aduis contraire: et maintient telle nature de despense, estre le vray fruit de l'opulence. Ce sont plaisirs, dit Aristote, qui ne touchent que la plus basse commune: qui s'euanouissent de la souuenance aussi tost qu'on en est rassasié: et desquels nul homme iudicieux et graue ne peut faire estime. L'emploitte me sembleroit bien plus royale, comme plus vtile, iuste et durable, en ports, en haures, fortifications et murs: en bastiments somptueux, en eglises, hospitaux, colleges, reformation de ruës et chemins: en quoy le Pape Gregoire treziesme lairra sa memoire recommandable à long temps: et en quoy nostre Royne Catherine tesmoigneroit à longues annees sa liberalité naturelle et munificence, si ses moyens suffisoient à son affection. La Fortune m'a faict grand desplaisir d'interrompre la belle structure du Pont neuf, de nostre grand' ville, et m'oster l'espoir auant mourir d'en veoir en train le seruice. Outre ce, il semble aux subiects spectateurs de ces triomphes, qu'on leur fait montre de leurs propres richesses, et qu'on les festoye à leurs despens. Car les peuples presument volontiers des Roys, comme nous faisons de nos valets: qu'ils doiuent prendre soing de nous apprester en abondance tout ce qu'il nous faut, mais qu'ils n'y doiuent aucunement toucher de leur part. Et pourtant l'Empereur Galba, ayant pris plaisir à vn musicien pendant son souper, se fit porter sa boëte, et luy donna en sa main vne poignee d'escus, qu'il y pescha, auec ces paroles: Ce n'est pas du public, c'est du mien. Tant y a, qu'il aduient le plus souuent, que le peuple a raison: et qu'on repaist ses yeux, de ce dequoy il auoit à paistre son ventre. La liberalité mesme n'est pas bien en son lustre en main souueraine: les priuez y ont plus de droict. Car à le prendre exactement, vn Roy n'a rien proprement sien; il se doibt soy-mesmes à autruy. La iurisdiction ne se donne point en faueur du iuridiciant: c'est en faueur du iuridicié. On fait vn superieur, non iamais pour son profit, ains pour le profit de l'inferieur: et vn medecin pour le malade, non pour soy. Toute magistrature, comme tout art, iette sa fin hors d'elle. Nulla ars in se versatur. Parquoy les gouuerneurs de l'enfance des Princes, qui se piquent à leur imprimer cette vertu de largesse: et les preschent de ne sçauoir rien refuser, et n'estimer rien si bien employé, que ce qu'ils donront (instruction que i'ay veu en mon temps fort en credit) ou ils regardent plus à leur proufit, qu'à celuy de leur maistre: ou ils entendent mal à qui ils parlent. Il est trop aysé d'imprimer la liberalité, en celuy, qui a dequoy y fournir autant qu'il veut, aux despens d'autruy. Et son estimation se reglant, non à la mesure du present, mais à la mesure des moyens de celuy qui l'exerce, elle vient à estre vaine en mains si puissantes. Ils se trouuent prodigues, auant qu'ils soient liberaux. Pourtant est elle de peu de recommandation, au prix d'autres vertus royalles. Et la seule, comme disoit le tyran Dionysius, qui se comporte bien auec la tyrannie mesme. Ie luy apprendroy plustost ce verset du laboureur ancien,
Τη χειρι δει σπειρειν, αλλαμη ὁλω τω θυλακω
Qu'il faut à qui en veut retirer fruict, semer de la main, non pas verser du sac: il faut espandre le grain, non pas le respandre: et qu'ayant à donner, ou pour mieux dire, à payer, et rendre à tant de gens, selon qu'ils ont deseruy, il en doibt estre loyal et auisé dispensateur. Si la liberalité d'vn Prince est sans discretion et sans mesure, ie l'ayme mieux auare. La vertu Royalle semble consister le plus en la iustice. Et de toutes les parties de la iustice, celle là remerque mieux les Roys, qui accompagne la liberalité. Car ils l'ont particulierement reseruee à leur charge: là où toute autre iustice, ils l'exercent volontiers par l'entremise d'autruy. L'immoderee largesse, est vn moyen foible à leur acquerir bien-vueillance: car elle rebute plus de gens, qu'elle n'en practique: Quo in plures vsus sis, minus in multos vti possis. Quid autem est stultius, quàm, quod libenter facias, curare vt id diutius facere non possis? Et si elle est employee sans respect du merite, fait vergongne à qui la reçoit: et se reçoit sans grace. Des tyrans ont esté sacrifiez à la hayne du peuple, par les mains de ceux mesme, qu'ils auoyent iniquement auancez: telle maniere d'hommes, estimants asseurer la possession des biens indeuement receuz, s'ils montrent auoir à mespris et hayne, celuy duquel ils les tenoyent, et se r'allient au iugement et opinion commune en cela. Les subiects d'vn Prince excessif en dons, se rendent excessifs en demandes: ils se taillent, non à la raison, mais à l'exemple. Il y a certes souuent, dequoy rougir, de nostre impudence. Nous sommes surpayez selon iustice, quand la recompence esgalle nostre seruice: car n'en deuons nous rien à nos Princes d'obligation naturelle? S'il porte nostre despence, il fait trop: c'est assez qu'il l'ayde: le surplus s'appelle bien-faict, lequel ne se peut exiger: car le nom mesme de la liberalité sonne liberté. A nostre mode, ce n'est iamais faict: le reçeu ne se met plus en compte: on n'ayme la liberalité que future. Par quoy plus vn Prince s'espuise en donnant, plus il s'appaourit d'amys. Comment assouuiroit il les enuies, qui croissent, à mesure qu'elles se remplissent? Qui a sa pensee à prendre, ne l'a plus à ce qu'il a prins. La conuoitise n'a rien si propre que d'estre ingrate. L'exemple de Cyrus ne duira pas mal en ce lieu, pour seruir aux Roys de ce temps, de touche, à recognoistre leurs dons, bien ou mal employez: et leur faire veoir, combien cet Empereur les assenoit plus heureusement, qu'ils ne font. Par où ils sont reduits à faire leurs emprunts, apres sur les subiects incognus, et plustost sur ceux, à qui ils ont faict du mal, que sur ceux, à qui ils ont faict du bien: et n'en reçoiuent aydes, où il y aye rien de gratuit, que le nom. Crœsus luy reprochoit sa largesse: et calculoit à combien se monteroit son thresor, s'il eust eu les mains plus restreintes. Il eut enuie de iustifier sa liberalité: et despeschant de toutes parts, vers les grands de son estat, qu'il auoit particulierement auancez: pria chacun de le secourir, d'autant d'argent qu'il pourroit, à vne sienne necessité: et le luy enuoyer par declaration. Quand touts ces bordereaux luy furent apportez, chacun de ses amys, n'estimant pas que ce fust assez faire, de luy en offrir seulement autant qu'il en auoit reçeu de sa munificence, y en meslant du sien propre beaucoup, il se trouua, que cette somme se montoit bien plus que ne disoit l'espargne de Crœsus. Sur quoy Cyrus: Ie ne suis pas moins amoureux des richesses, que les autres Princes, et en suis plustost plus mesnager. Vous voyez à combien peu de mise i'ay acquis le thresor inestimable de tant d'amis: et combien ils me sont plus fideles thresoriers, que ne seroient des hommes mercenaires, sans obligation, sans affection: et ma cheuance mieux logee qu'en des coffres, appellant sur moy la haine, l'enuie, et le mespris des autres Princes. Les Empereurs tiroient excuse à la superfluité de leurs ieux et montres publiques, de ce que leur authorité dependoit aucunement, aumoins par apparence, de la volonté du peuple Romain: lequel auoit de tout temps accoustumé d'estre flaté par telle sorte de spectacles et d'excez. Mais c'estoyent particuliers qui auoyent nourry cette coustume, de gratifier leurs concitoyens et compagnons: principalement sur leur bourse, par telle profusion et magnificence. Elle eut tout autre goust, quand ce furent les maistres qui vindrent à l'imiter. Pecuniarum translatio à iustis dominis ad alienos non debet liberalis videri. Philippus de ce que son fils essayoit par presents, de gaigner la volonté des Macedoniens, l'en tança par vne lettre, en cette maniere. Quoy? as tu enuie, que tes subiects te tiennent pour leur boursier, non pour leur Roy? Veux tu les prattiquer? Prattique les, des bien-faicts de ta vertu, non des bien-faicts de ton coffre. C'etoit pourtant vne belle chose, d'aller faire apporter et planter en la place aux arenes, vne grande quantité de gros arbres, tous branchus et tous verts, representans vne grande forest ombrageuse, despartie en belle symmetrie: et le premier iour, ietter là dedans mille austruches, mille cerfs, mille sangliers, et mille dains, les abandonnant à piller au peuple: le lendemain faire assommer en sa presence, cent gros lyons, cent leopards, et trois cens ours: et pour le troisiesme iour, faire combatre à outrance, trois cens paires de gladiateurs, comme fit l'Empereur Probus. C'estoit aussi belle chose à voir, ces grands amphitheatres encroustez de marbre au dehors, labouré d'ouurages et statues, le dedans reluisant de rares enrichissemens,
Baltheus en gemmis, en illita porticus auro.
Tous les costez de ce grand vuide, remplis et enuironnez depuis le fons iusques au comble, de soixante ou quatre vingts rangs d'eschelons, aussi de marbre, couuers de carreaux,
_Exeat, inquit, Si pudor est, et puluino surgat equestri, Cuius res legi non sufficit,_
où se peussent renger cent mille hommes, assis à leur aise. Et la place du fons, où les ieux se iouoyent, la faire premierement par art, entr'ouurir et fendre en creuasses, representant des antres qui vomissoient les bestes destinees au spectacle: et puis secondement l'inonder d'vne mer profonde, qui charioit force monstres marins, chargee de vaisseaux armez à representer vne bataille naualle: et tiercement, l'applanir et assecher de nouueau, pour le combat des gladiateurs: et pour la quatriesme façon, la sabler de vermillon et de storax, au lieu d'arene, pour y dresser vn festin solemne, à tout ce nombre infiny de peuple: le dernier acte d'vn seul iour.
_Quoties nos descendentis arenæ Vidimus in partes, ruptáque voragine terræ Emersisse feras, et ijsdem sæpe latebris Aurea cum croceo creuerunt arbuta libro! Nec solùm nobis siluestria cernere monstra Contigit, æquoreos ego cum certantibus vrsis Spectaui vitulos, et equorum nomine dignum, Sed deforme pecus._
Quelquefois on y a faict naistre, vne haute montaigne pleine de fruitiers et arbres verdoyans, rendant par son feste, vn ruisseau d'eau, comme de la bouche d'vne viue fontaine. Quelquefois on y promena vn grand nauire, qui s'ouuroit et desprenoit de soy-mesmes, et apres auoir vomy de son ventre, quatre ou cinq cens bestes à combat, se resserroit et s'esuanouissoit, sans ayde. Autresfois, du bas de cette place, ils faisoient eslancer des surgeons et filets d'eau, qui reiallissoient contremont, et à cette hauteur infinie, alloient arrousant et embaumant cette infinie multitude. Pour se couurir de l'iniure du temps, ils faisoient tendre cette immense capacité, tantost de voyles de pourpre labourez à l'éguille, tantost de soye, d'vne ou autre couleur, et les auançoyent et retiroyent en vn moment, comme il leur venoit en fantasie,
_Quamuis non modico caleant spectacula sole, Vela reducuntur, cùm venit Hermogenes._
Les rets aussi qu'on mettoit au deuant du peuple, pour le defendre de la violence de ces bestes eslancees, estoient tyssus d'or,
_Auro quoque torta refulgent Retia._
S'il y a quelque chose qui soit excusable en tels excez, c'est, où l'inuention et la nouueauté, fournit d'admiration, non pas la despence. En ces vanitez mesme, nous descouurons combien ces siecles estoyent fertiles d'autres esprits que ne sont les nostres. Il va de cette sorte de fertilité, comme il fait de toutes autres productions de la Nature. Ce n'est pas à dire qu'elle y ayt lors employé son dernier effort. Nous n'allons point, nous rodons plustost, et tourneuirons çà et là: nous nous promenons sur nos pas. Ie crains que nostre cognoissance soit foible en tous sens. Nous ne voyons ny gueres loing, ny guere arriere. Elle embrasse peu, et vit peu: courte et en estendue de temps, et en estendue de matiere.
_Vixere fortes ante Agamemnona Multi, sed omnes illacrymabiles Vrgentur, ignotique longa Nocte.
Et supera bellum Troianum et funera Troiæ, Multi alias alij quoque res cecinere poetæ._
Et la narration de Solon, sur ce qu'il auoit apprins des prestres d'Ægypte de la longue vie de leur estat, et maniere d'apprendre et conseruer les histoires estrangeres, ne me semble tesmoignage de refus en cette consideration. Si interminatam in omnes partes magnitudinem regionum videremus et temporum, in quam se iniiciens animus et intendens, ita latè longeque peregrinatur, vt nullam oram vltimi videat, in qua possit insistere: in hac immensitate infinita, vis innumerabilium appareret formarum. Quand tout ce qui est venu par rapport du passé, iusques à nous, seroit vray, et seroit sçeu par quelqu'vn, ce seroit moins que rien, au prix de ce qui est ignoré. Et de cette mesme image du monde, qui coule pendant que nous y sommes, combien chetiue et racourcie est la cognoissance des plus curieux? Non seulement des euenemens particuliers, que Fortune rend souuent exemplaires et poisans: mais de l'estat des grandes polices et nations, il nous en eschappe cent fois plus, qu'il n'en vient a nostre science. Nous escrions, du miracle de l'inuention de nostre artillerie, de nostre impression: d'autres hommes, vn autre bout du monde à la Chine, en iouyssoit mille ans auparauant. Si nous voyions autant du monde, comme nous n'en voyons pas, nous apperceurions, comme il est à croire, vne perpetuelle multiplication et vicissitude de formes. Il n'y a rien de seul et de rare, eu esgard à Nature, ouy bien eu esgard à nostre cognoissance: qui est vn miserable fondement de nos regles, et qui nous represente volontiers vne tres-fauce image des choses. Comme vainement nous concluons auiourd'huy, l'inclination et la decrepitude du monde, par les arguments que nous tirons de nostre propre foiblesse et decadence:
Iámque adeo affecta est ætas, affectáque tellus.
Ainsi vainement concluoit cettuy-la, sa naissance et ieunesse, par la vigueur qu'il voyoit aux esprits de son temps, abondans en nouuelletez et inuentions de diuers arts:
_Verum, vt opinor, habet nouitatem summa, recénsque Natura est mundi, neque pridem exordia cœpit: Quare etiam quædam nunc artes expoliuntur, Nunc etiam augescunt, nunc addita nauigiis sunt Multa._
Nostre monde vient d'en trouuer vn autre (et qui nous respond si c'est le dernier de ses freres, puis que les Dæmons, les Sybilles, et nous, auons ignoré cettuy-cy iusqu'à cette heure?) non moins grand, plain, et membru, que luy: toutesfois si nouueau et si enfant, qu'on luy apprend encore son a, b, c. Il n'y a pas cinquante ans, qu'il ne sçauoit, ny lettres, ny poix, ny mesure, ny vestements, ny bleds, ny vignes. Il estoit encore tout nud, au giron, et ne viuoit que des moyens de sa mere nourrice. Si nous concluons bien, de nostre fin, et ce poëte de la ieunesse de son siecle, cet autre monde ne fera qu'entrer en lumiere, quand le nostre en sortira. L'vniuers tombera en paralysie: l'vn membre sera perclus, l'autre en vigueur. Bien crains-ie, que nous aurons tres-fort hasté sa declinaison et sa ruyne, par nostre contagion: et que nous luy aurons bien cher vendu nos opinions et nos arts. C'estoit vn monde enfant: si ne l'auons nous pas fouëté et soubsmis à nostre discipline, par l'auantage de nostre valeur, et forces naturelles: ny ne l'auons practiqué par nostre iustice et bonté: ny subiugué par nostre magnanimité. La plus part de leurs responces, et des negotiations faictes auec eux, tesmoignent qu'ils ne nous deuoient rien en clarté d'esprit naturelle, et en pertinence. L'espouuentable magnificence des villes de Cusco et de Mexico, et entre plusieurs choses pareilles, le iardin de ce Roy, où tous les arbres, les fruicts, et toutes les herbes, selon l'ordre et grandeur qu'ils ont en vn iardin, estoient excellemment formees en or: comme en son cabinet, tous les animaux, qui naissoient en son estat et en ses mers: et la beauté de leurs ouurages, en pierrerie, en plume, en cotton, en la peinture, montrent qu'ils ne nous cedoient non plus en l'industrie. Mais quant à la deuotion, obseruance des loix, bonté, liberalité, loyauté, franchise, il nous a bien seruy, de n'en auoir pas tant qu'eux. Ils se sont perdus par cet aduantage, et vendus, et trahis eux mesmes. Quant à la hardiesse et courage, quant à la fermeté, constance, resolution contre les douleurs et la faim, et la mort, ie ne craindrois pas d'opposer les exemples, que ie trouuerois parmy eux, aux plus fameux exemples anciens, que nous ayons aux memoires de nostre monde pardeçà. Car pour ceux qui les ont subiuguez, qu'ils ostent les ruses et batelages, dequoy ils se sont seruis à les piper: et le iuste estonnement, qu'apportoit à ces nations là, de voir arriuer si inopinement des gens barbus, diuers en langage, religion, en forme, et en contenance: d'vn endroit du monde si esloigné, et où ils n'auoient iamais sçeu qu'il y eust habitation quelconque: montez sur des grands monstres incongneuz: contre ceux, qui n'auoient non seulement iamais veu de cheual, mais beste quelconque, duicte à porter et soustenir homme ny autre charge: garnis d'vne peau luysante et dure, et d'vne arme trenchante et resplendissante: contre ceux, qui pour le miracle de la lueur d'vn miroir ou d'vn cousteau, alloyent eschangeant vne grande richesse en or et en perles, et qui n'auoient ny science ny matiere, par où tout à loysir, ils sçeussent percer nostre acier: adioustez y les foudres et tonnerres de nos pieces et harquebuses, capables de troubler Cæsar mesme, qui l'en eust surpris autant inexperimenté: et à cett'heure, contre des peuples nuds, si ce n'est où l'inuention estoit arriuee de quelque tyssu de cotton: sans autres armes pour le plus, que d'arcs, pierres, bastons et boucliers de bois: des peuples surpris soubs couleur d'amitié et de bonne foy, par la curiosité de veoir des choses estrangeres et incognues: ostez, dis-ie, aux conquerans cette disparité, vous leur ostez toute l'occasion de tant de victoires. Quand ie regarde à cette ardeur indomtable, dequoy tant de milliers d'hommes, femmes, et enfans, se presentent et reiettent à tant de fois, aux dangers ineuitables, pour la deffence de leurs dieux, et de leur liberté: cette genereuse obstination de souffrir toutes extremitez et difficultez, et la mort, plus volontiers, que de se soubsmettre à la domination de ceux, de qui ils ont esté si honteusement abusez: et aucuns, choisissans plutost de se laisser defaillir par faim et par ieusne, estans pris, que d'accepter le viure des mains de leurs ennemis, si vilement victorieuses: ie preuois que à qui les eust attaquez pair à pair, et d'armes, et d'experience, et de nombre, il y eust faict aussi dangereux, et plus, qu'en autre guerre que nous voyons. Que n'est tombee soubs Alexandre, ou soubs ces anciens Grecs et Romains, vne si noble conqueste: et vne si grande mutation et alteration de tant d'empires et de peuples, soubs des mains, qui eussent doucement poly et defriché ce qu'il y auoit de sauuage: et eussent conforté et promeu les bonnes semences, que Nature y auoit produit: meslant non seulement à la culture des terres, et ornement des villes, les arts de deça, en tant qu'elles y eussent esté necessaires, mais aussi, meslant les vertus Grecques et Romaines, aux origineles du pays? Quelle reparation eust-ce esté, et quel amendement à toute cette machine, que les premiers exemples et deportemens nostres, qui se sont presentez par delà, eussent appellé ces peuples, à l'admiration, et imitation de la vertu, et eussent dressé entre-eux et nous, vne fraternelle societé et intelligence? Combien il eust esté aisé, de faire son profit, d'ames si neuues, si affamees d'apprentissage, ayants pour la plus part, de si beaux commencemens naturels? Au rebours, nous nous sommes seruis de leur ignorance, et inexperience, à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, auarice, et vers toute sorte d'inhumanité et de cruauté, à l'exemple et patron de nos mœurs. Qui mit iamais à tel prix, le seruice de la mercadence et de la trafique? Tant de villes rasees, tant de nations exterminees, tant de millions de peuples, passez au fil de l'espee, et la plus riche et belle partie du monde bouleuersee, pour la negotiation des perles et du poiure. Mechaniques victoires. Iamais l'ambition, iamais les inimitiez publiques, ne pousserent les hommes, les vns contre les autres, à si horribles hostilitez, et calamitez si miserables. En costoyant la mer à la queste de leurs mines, aucuns Espagnols prindrent terre en vne contree fertile et plaisante, fort habitee: et firent à ce peuple leurs remonstrances accoustumees: Qu'ils estoient gens paisibles, venans de loingtains voyages, enuoyez de la part du Roy de Castille, le plus grand Prince de la terre habitable, auquel le Pape, representant Dieu en terre, auoit donné la principauté de toutes les Indes. Que s'ils vouloient luy estre tributaires, ils seroient tres-benignement traictez: leur demandoient des viures, pour leur nourriture, et de l'or pour le besoing de quelque medecine. Leur remontroient au demeurant, la creance d'vn seul Dieu, et la verité de nostre religion, laquelle ils leur conseilloient d'accepter, y adioustans quelques menasses. La responce fut telle: Que quand à estre paisibles, ils n'en portoient pas la mine, s'ils l'estoient. Quant à leur Roy, puis qu'il demandoit, il deuoit estre indigent, et necessiteux: et celuy qui luy auoit faict cette distribution, homme aymant dissension, d'aller donner à vn tiers, chose qui n'estoit pas sienne, pour le mettre en debat contre les anciens possesseurs. Quant aux viures, qu'ils leur en fourniroient: d'or, ils en auoient peu: et que c'estoit chose qu'ils mettoient en nulle estime, d'autant qu'elle estoit inutile au seruice de leur vie, là où tout leur soin regardoit seulement à la passer heureusement et plaisamment: pourtant ce qu'ils en pourroient trouuer, sauf ce qui estoit employé au seruice de leurs dieux, qu'ils le prinssent hardiment. Quant à vn seul Dieu, le discours leur en auoit pleu: mais qu'ils ne vouloient changer leur religion, s'en estans si vtilement seruis si long temps: et qu'ils n'auoient accoustumé prendre conseil, que de leurs amis et cognoissans. Quant aux menasses, c'estoit signe de faute de iugement, d'aller menassant ceux, desquels la nature, et les moyens estoient incongnuz. Ainsi qu'ils se despeschassent promptement de vuyder leur terre, car ils n'estoient pas accoustumez de prendre en bonne part, les honnestetez et remonstrances de gens armez, et estrangers: autrement qu'on feroit d'eux, comme de ces autres, leur montrant les testes d'aucuns hommes iusticiez autour de leur ville. Voylà vn exemple de la balbucie de cette enfance. Mais tant y a, que ny en ce lieu-là, ny en plusieurs autres, où les Espagnols ne trouuerent les marchandises qu'ils cherchoient, ils ne feirent arrest ny entreprinse: quelque autre commodité qu'il y eust: tesmoing mes Cannibales.
Des deux les plus puissans Monarques de ce monde là, et à l'auanture de cettuy-cy, Roys de tant de Roys: les derniers qu'ils en chasserent: celuy du Peru, ayant esté pris en vne bataille, et mis à vne rançon si excessiue, qu'elle surpasse toute creance, et celle là fidellement payee: et auoir donné par sa conuersation signe d'vn courage franc, liberal, et constant, et d'vn entendement net, et bien composé: il print enuie aux vainqueurs, apres en auoir tiré vn million trois cens vingt cinq mille cinq cens poisant d'or: outre l'argent, et autres choses, qui ne monterent pas moins (si que leurs cheuaux n'alloient plus ferrez, que d'or massif) de voir encores, au prix de quelque desloyauté que ce fust, quel pouuoit estre le reste des thresors de ce Roy, et iouyr librement de ce qu'il auoit reserré. On luy apposta vne fauce accusation et preuue: Qu'il desseignoit de faire sousleuer ses prouinces, pour se remettre en liberté. Sur quoy par beau iugement, de ceux mesme qui luy auoient dressé cette trahison, on le condamna à estre pendu et estranglé publiquement: luy ayant faict racheter le tourment d'estre bruslé tout vif, par le baptesme qu'on luy donna au supplice mesme. Accident horrible et inouy: qu'il souffrit pourtant sans se desmentir, ny de contenance, ny de parole, d'vne forme et grauité vrayement royalle. Et puis, pour endormir les peuples estonnez et transis de chose si estrange, on contrefit vn grand deuil de sa mort, et luy ordonna on des somptueuses funerailles. L'autre Roy de Mexico, ayant long temps defendu sa ville assiegee, et montré en ce siege tout ce que peut et la souffrance, et la perseuerance, si onques Prince et peuple le montra: et son malheur l'ayant rendu vif, entre les mains des ennemis, auec capitulation d'estre traité en Roy: aussi ne leur fit-il rien voir en la prison, indigne de ce tiltre: ne trouuant point apres cette victoire, tout l'or qu'ils s'estoient promis: quand ils eurent tout remué, et tout fouillé, ils se mirent à en chercher des nouuelles, par les plus aspres gehennes, dequoy ils se peurent aduiser, sur les prisonniers qu'ils tenoient. Mais pour n'auoir rien profité, trouuant des courages plus forts que leurs tourments, ils en vindrent en fin à telle rage, que contre leur foy et contre tout droict des gens, ils condamnerent le Roy mesme, et l'vn des principaux seigneurs de sa cour à la gehenne, en presence l'vn de l'autre. Ce seigneur se trouuant forcé de la douleur, enuironné de braziers ardens, tourna sur la fin, piteusement sa veue vers son maistre, comme pour luy demander mercy, de ce qu'il n'en pouuoit plus. Le Roy plantant fierement et rigoureusement les yeux sur luy, pour reproche de sa lascheté et pusillanimité, luy dit seulement ces mots, d'vne voix rude et ferme: Et moy, suis ie dans vn bain, suis-ie pas plus à mon aise que toy? Celuy-là soudain apres succomba aux douleurs, et mourut sur la place. Le Roy à demy rosty, fut emporté de là. Non tant par pitié (car quelle pitié toucha iamais des ames si barbares, qui pour la doubteuse information de quelque vase d'or à piller, fissent griller deuant leurs yeux vn homme: non qu'vn Roy, si grand, et en fortune, et en merite) mais ce fut que sa constance rendoit de plus en plus honteuse leur cruauté. Ils le pendirent depuis, ayant courageusement entrepris de se deliurer par armes d'vne si longue captiuité et subiection: où il fit sa fin digne d'vn magnanime Prince. A vne autre fois ils mirent brusler pour vn coup, en mesme feu, quatre cens soixante hommes tous vifs, les quatre cens du commun peuple, les soixante des principaux seigneurs d'vne prouince, prisonniers de guerre simplement. Nous tenons d'eux-mesmes ces narrations: car ilz ne les aduouent pas seulement, ils s'en ventent, et les preschent. Seroit-ce pour tesmoignage de leur iustice, ou zele enuers la religion? Certes ce sont voyes trop diuerses, et ennemies d'vne si saincte fin. S'ils se fussent proposés d'estendre nostre foy, ils eussent consideré que ce n'est pas en possession de terres qu'elle s'amplifie, mais en possession d'hommes: et se fussent trop contentez des meurtres que la necessité de la guerre apporte, sans y mesler indifferemment vne boucherie, comme sur des bestes sauuages: vniuerselle, autant que le fer et le feu y ont peu attaindre: n'en ayant conserué par leur dessein, qu'autant qu'ils en ont voulu faire de miserables esclaues, pour l'ouurage et seruice de leurs minieres. Si que plusieurs des chefs ont esté punis à mort, sur les lieux de leur conqueste, par ordonnance des Roys de Castille, iustement offencez de l'horreur de leurs deportemens, et quasi tous desestimez et mal-voulus. Dieu a meritoirement permis, que ces grands pillages se soient absorbez par la mer en les transportant: ou par les guerres intestines, dequoy ils se sont mangez entre-eux: et la plus part s'enterrerent sur les lieux, sans aucun fruict de leur victoire. Quant à ce que la recepte, et entre les mains d'vn Prince mesnager, et prudent, respond si peu à l'esperance, qu'on en donna à ses predecesseurs, et à cette premiere abondance de richesses, qu'on rencontra à l'abord de ces nouuelles terres (car encore qu'on en retire beaucoup, nous voyons que ce n'est rien, au prix de ce qui s'en deuoit attendre) c'est que l'vsage de la monnoye estoit entierement incognu, et que par consequent, leur or se trouua tout assemblé, n'estant en autre seruice, que de montre, et de parade, comme vn meuble reserué de pere en fils, par plusieurs puissants Roys, qui espuisoient tousiours leurs mines, pour faire ce grand monceau de vases et statues, à l'ornement de leurs palais, et de leurs temples: au lieu que nostre or est tout en emploite et en commerce. Nous le menuisons et alterons en mille formes, l'espandons et dispersons. Imaginons que nos Roys amoncelassent ainsi tout l'or, qu'ils pourroient trouuer en plusieurs siecles, et le gardassent immobile.
Ceux du royaume de Mexico estoient aucunement plus ciuilisez, et plus artistes, que n'estoient les autres nations de là. Aussi iugeoient-ils, ainsi que nous, que l'vniuers fust proche de sa fin: et en prindrent pour signe la desolation que nous y apportasmes. Ils croyoyent que l'estre du monde, se depart en cinq aages, et en la vie de cinq soleils consecutifs, desquels les quatre auoient desia fourny leurs temps, et que celuy qui leur esclairoit, estoit le cinquiesme. Le premier perit auec toutes les autres creatures, par vniuerselle inondation d'eaux. Le second, par la cheute du ciel sur nous, qui estouffa toute chose viuante: auquel aage ils assignent les geants, et en firent voir aux Espagnols des ossements; à la proportion desquels, la stature des hommes reuenoit à vingt paumes de hauteur. Le troisiesme, par feu, qui embrasa et consuma tout. Le quatriesme, par vne émotion d'air, et de vent, qui abbatit iusques à plusieurs montaignes: les hommes n'en moururent point, mais ils furent changez en magots (quelles impressions ne souffre la lascheté de l'humaine creance!) Apres la mort de ce quatriesme soleil, le monde fut vingt-cinq ans en perpetuelles tenebres. Au quinziesme desquels fut creé vn homme, et vne femme, qui refirent l'humaine race. Dix ans apres, à certain de leurs iours, le soleil parut nouuellement creé: et commence depuis, le compte de leurs annees par ce iour là. Le troisiesme iour de sa creation, moururent les Dieux anciens: les nouueaux sont nays depuis du iour à la iournee. Ce qu'ils estiment de la maniere que ce dernier soleil perira, mon autheur n'en a rien appris. Mais leur nombre de ce quatriesme changement, rencontre à cette grande conionction des astres, qui produisit il y a huict cens tant d'ans, selon que les astrologiens estiment, plusieurs grandes alterations et nouuelletez au monde. Quant à la pompe et magnificence, par où ie suis entré en ce propos, ny Græce, ny Rome, ny Ægypte, ne peut, soit en vtilité, ou difficulté, ou noblesse, comparer aucun de ses ouurages, au chemin qui se voit au Peru, dressé par les Roys du païs, depuis la ville de Quito, iusques à celle de Cusco (il y a trois cens lieuës) droit, vny, large de vingt-cinq pas, paué, reuestu de costé et d'autre de belles et hautes murailles, et le long d'icelles par le dedans, deux ruisseaux perennes, bordez de beaux arbres, qu'ils nomment, Moly. Où ils ont trouué des montaignes et rochers, ils les ont taillez et applanis, et comblé les fondrieres de pierre et chaux. Au chef de chasque iournee, il y a de beaux palais fournis de viures, de vestements, et d'armes, tant pour les voyageurs, que pour les armees qui ont à y passer. En l'estimation de cet ouurage, i'ay compté la difficulté, qui est particulierement considerable en ce lieu là. Ils ne bastissoient point de moindres pierres, que de dix pieds en carré: ils n'auoient autre moyen de charrier, qu'à force de bras en trainant leur charge: et pas seulement l'art d'eschaffauder: n'y sçachants autre finesse, que de hausser autant de terre, contre leur bastiment, comme il s'esleue, pour l'oster apres. Retombons à nos coches. En leur place, et de toute autre voiture, ils se faisoient porter par les hommes, et sur les espaules. Ce dernier Roy du Peru, le iour qu'il fut pris, estoit ainsi porté sur des brancars d'or, et assis dans vne chaize d'or, au milieu de sa bataille. Autant qu'on tuoit de ces porteurs, pour le faire choir à bas, car on le vouloit prendre vif, autant d'autres, et à l'enuy, prenoient la place des morts: de façon qu'on ne le peut onques abbatre, quelque meurtre qu'on fist de ces gens là, iusques à ce qu'vn homme de cheual l'alla saisir au corps, et l'aualla par terre.
CHAPITRE VII.
De l'incommodité de la grandeur.
PVISQVE nous ne la pouuons aueindre, vengeons nous à en mesdire. Si n'est-ce pas entierement mesdire de quelque chose, d'y trouuer des deffauts: il s'en trouue en toutes choses, pour belles et desirables qu'elles soyent. En general, elle a cet euident auantage, qu'elle se raualle quand il luy plaist, et qu'à peu pres, elle a le choix, de l'vne et l'autre condition. Car on ne tombe pas de toute hauteur, il en est plus, desquelles on peut descendre, sans tomber. Bien me semble-il, que nous la faisons trop valoir: et trop valoir aussi la resolution de ceux que nous auons ou veu ou ouy dire, l'auoir mesprisee, ou s'en estre desmis, de leur propre dessein. Son essence n'est pas si euidemment commode, qu'on ne la puisse refuser sans miracle. Ie trouue l'effort bien difficile à la souffrance des maux, mais au contentement d'vne mediocre mesure de fortune, et fuite de la grandeur, i'y trouue fort peu d'affaire. C'est vne vertu, ce me semble, où moy, qui ne suis qu'vn oyson, arriuerois sans beaucoup de contention. Que doiuent faire ceux, qui mettroient encores en consideration, la gloire qui accompagne ce refus, auquel il peut escheoir plus d'ambition, qu'au desir mesme et iouyssance de la grandeur? D'autant que l'ambition ne se conduit iamais mieux selon soy, que par vne voye esgaree et inusitee. I'aiguise mon courage vers la patience, ie l'affoiblis vers le desir. Autant ay-ie à souhaitter qu'vn autre, et laisse à mes souhaits autant de liberté et d'indiscretion: mais pourtant, si ne m'est-il iamais aduenu, de souhaitter ny empire ny royauté, ny l'eminence de ces hautes fortunes et commanderesses. Ie ne vise pas de ce costé là: ie m'aime trop. Quand ie pense à croistre, c'est bassement: d'vne accroissance contrainte et coüarde: proprement pour moy: en resolution, en prudence, en santé, en beauté, et en richesse encore. Mais ce credit, cette auctorité si puissante, foule mon imagination. Et tout à l'opposite de l'autre, m'aymerois à l'auanture mieux, deuxiesme ou troisiesme à Perigueux, que premier à Paris: au moins sans mentir, mieux troisiesme à Paris, que premier en charge, Ie ne veux ny debattre auec vn huissier de porte, miserable incognu: ny faire fendre en adoration, les presses où ie passe. Ie suis duit à vn estage moyen, comme par mon sort, aussi par mon goust. Et ay montré en la conduitte de ma vie, et de mes entreprinses, que i'ay plustost fuy, qu'autrement, d'eniamber par dessus le degré de fortune, auquel Dieu logea ma naissance. Toute constitution naturelle, est pareillement iuste et aysee. I'ay ainsi l'ame poltrone, que ie ne mesure pas la bonne fortune selon sa hauteur, ie la mesure selon sa facilité. Mais si ie n'ay point le cœur gros assez, ie l'ay à l'equipollent ouuert, et qui m'ordonne de publier hardiment sa foiblesse. Qui me donneroit à conferer la vie de L. Thorius Balbus, gallant homme, beau, sçauant, sain, entendu et abondant en toute sorte de commoditez et plaisirs, conduisant vne vie tranquille, et toute sienne, l'ame bien preparee contre la mort, la superstition, les douleurs, et autres encombriers de l'humaine necessité, mourant en fin en bataille, les armes en la main, pour la defense de son païs, d'vne part: et d'autre part la vie de M. Regulus, ainsi grande et hautaine, que chascun la cognoist, et sa fin admirable: l'vne sans nom, sans dignité: l'autre exemplaire et glorieuse à merueilles: i'en diroy certes ce qu'en dit Cicero, si ie sçauoy aussi bien dire que luy. Mais s'il me les falloit coucher sur la mienne, ie diroy aussi, que la premiere est autant selon ma portee, et selon mon desir, que ie conforme à ma portee, comme la seconde est loing au delà. Qu'à cette cy, ie ne puis aduenir que par veneration: i'aduiendroy volontiers à l'autre par vsage. Retournons à nostre grandeur temporelle, d'où nous sommes partis. Ie suis desgousté de maistrise, et actiue et passiue. Otanez l'vn des sept, qui auoient droit de pretendre au royaume de Perse, print vn party, que i'eusse prins volontiers: c'est qu'il quitta à ses compagnons son droit d'y pouuoir arriuer par election, ou par sort: pourueu que luy et les siens, vescussent en cet empire hors de toute subiection et maistrise, sauf celle des loix antiques: et y eussent toute liberté, qui ne porteroit preiudice à icelles: impatient de commander, comme d'estre commandé. Le plus aspre et difficile mestier du monde, à mon gré, c'est, faire dignement le Roy. I'excuse plus de leurs fautes, qu'on ne fait communement, en consideration de l'horrible poix de leur charge, qui m'estonne. Il est difficile de garder mesure, à vne puissance si desmesuree. Si est-ce que c'est enuers ceux-mesmes qui sont de moins excellente nature, vne singuliere incitation à la vertu, d'estre logé en tel lieu, où vous ne faciez aucun bien, qui ne soit mis en registre et en compte: et où le moindre bien faire, porte sur tant de gens: et où vostre suffisance, comme celle des prescheurs, s'adresse principallement au peuple, iuge peu exacte, facile à piper, facile à contenter. Il est peu de choses, ausquelles nous puissions donner le iugement syncere, par ce qu'il en est peu, ausquelles en quelque façon nous n'ayons particulier interest. La superiorité et inferiorité, la maistrise, et la subiection, sont obligees à vne naturelle enuie et contestation: il faut qu'elles s'entrepillent perpetuellement. Ie ne crois ny l'vne ny l'autre, des droicts de sa compagne: laissons en dire à la raison, qui est inflexible et impassible, quand nous en pourrons finer. Ie feuilletois il n'y a pas vn mois, deux liures Escossois, se combattans sur ce subiect. Le populaire rend le Roy de pire condition qu'vn charretier, le monarchique le loge quelques brasses au dessus de Dieu, en puissance et souueraineté. Or l'incommodité de la grandeur, que i'ay pris icy à remerquer, par quelque occasion qui vient de m'en aduertir, est cette-cy. Il n'est à l'auanture rien plus plaisant au commerce des hommes, que les essais que nous faisons les vns contre les autres, par ialousie d'honneur et de valeur, soit aux exercices du corps ou de l'esprit: ausquels la grandeur souueraine n'a aucune vraye part. A la verité il m'a semblé souuent, qu'à force de respect, on y traicte les Princes desdaigneusement et iniurieusement. Car ce dequoy ie m'offençois infiniement en mon enfance, que ceux qui s'exerçoient auec moy, espargnassent de s'y employer à bon escient, pour me trouuer indigne contre qui ils s'efforçassent: c'est ce qu'on voit leur aduenir tous les iours, chacun se trouuant indigne de s'efforcer contre eux. Si on recognoist qu'ils ayent tant soit peu d'affection à la victoire, il n'est celuy, qui ne se trauaille à la leur prester: et qui n'ayme mieux trahir sa gloire, que d'offenser la leur. On n'y employe qu'autant d'effort qu'il en faut pour seruir à leur honneur. Quelle part ont ils à la meslee, en laquelle chacun est pour eux? Il me semble voir ces paladins du temps passé, se presentans aux ioustes et aux combats, auec des corps, et des armes faëes. Brisson courant contre Alexandre, se feignit en la course: Alexandre l'en tança: mais il luy en deuoit faire donner le foüet. Pour cette consideration, Carneades disoit, que les enfans des Princes n'apprennent rien à droict qu'à manier des cheuaux: d'autant qu'en tout autre exercice, chacun fleschit soubs eux, et leur donne gaigné: mais vn cheual qui n'est ny flateur ny courtisan, verse le fils du Roy par terre, comme il feroit le fils d'vn crocheteur. Homere a esté contrainct de consentir que Venus fut blessee au combat de Troye, vne si douce saincte et si delicate, pour luy donner du courage et de la hardiesse, qualitez qui ne tombent aucunement en ceux qui sont exempts de danger. On fait courroucer, craindre, fuyr les Dieux, s'enialouser, se douloir, et se passionner, pour les honorer des vertus qui se bastissent entre nous, de ces imperfections. Qui ne participe, au hazard et difficulté, ne peut pretendre interest à l'honneur et plaisir qui suit les actions hazardeuses. C'est pitié de pouuoir tant, qu'il aduienne que toutes choses vous cedent. Vostre fortune reiette trop loing de vous la societé et la compagnie, elle vous plante trop à l'escart. Cette aysance et lasche facilité, de faire tout baisser soubs soy, est ennemye de toute sorte de plaisir. C'est glisser cela, ce n'est pas aller: c'est dormir, ce n'est pas viure! Conceuez l'homme accompagné d'omnipotence, vous l'abysmez: il faut qu'il vous demande par aumosne, de l'empeschement et de la resistance. Son estre et son bien est en indigence. Leurs bonnes qualitez sont mortes et perdues: car elles ne se sentent que par comparaison, et on les en met hors: ils ont peu de cognoissance de la vraye loüange, estans batus d'vne si continuelle approbation et vniforme. Ont ils affaire au plus sot de leurs subiects? ils n'ont aucun moyen de prendre aduantage sur luy: en disant, C'est pour ce qu'il est mon Roy, il luy semble auoir assez dict, qu'il a presté la main à se laisser vaincre. Cette qualité estouffe et consomme les autres qualitez vrayes et essentielles: elles sont enfoncees dans la royauté: et ne leur laisse à eux faire valoir, que les actions qui la touchent directement, et qui luy seruent: les offices de leur charge. C'est tant estre Roy, qu'il n'est que par là. Cette lueur estrangere qui l'enuironne, le cache, et nous le desrobe: nostre veuë s'y rompt et s'y dissipe, estant remplie et arrestee par cette forte lumiere. Le Senat ordonna le prix d'eloquence à Tybere: il le refusa, n'estimant pas d'vn iugement si peu libre, quand bien il eust esté veritable, il s'en peust ressentir. Comme on leur cede tous auantages d'honneur, aussi conforte lon et auctorise les deffauts et vices qu'ils ont: non seulement par approbation, mais aussi par imitation. Chacun des suiuans d'Alexandre portoit comme luy, la teste à costé. Et les flateurs de Dionisius, s'entrehurtoient en sa presence, poussoyent et versoient ce qui se rencontroit à leurs pieds, pour dire qu'ils auoient la veuë aussi courte que luy. Les greueures ont aussi par fois seruy de recommandation et faueur. I'en ay veu la surdité en affectation. Et par ce que le maistre hayssoit sa femme, Plutarque a veu les courtisans repudier les leurs, qu'ils aymoient. Qui plus est, la paillardise s'en est veuë en credit, et toute dissolution: comme aussi la desloyauté, les blasphemes, la cruauté: comme l'heresie, comme la superstition, l'irreligion, la mollesse, et pis si pis il y a. Par vn exemple encores plus dangereux, que celuy des flateurs de Mithridates, qui d'autant que leur maistre pretendoit à l'honneur de bon medecin, luy portoient à inciser et cauteriser leurs membres. Car ces autres souffrent cauteriser leur ame, partie plus delicate et plus noble. Mais pour acheuer par où i'ay commencé: Adrian l'Empereur debatant auec le philosophe Fauorinus de l'interpretation de quelque mot: Fauorinus luy en quitta bien tost la victoire: ses amys se plaignans à luy: Vous vous moquez, fit-il, voudriez vous qu'il ne fust pas plus sçauant que moy, luy qui commande à trente legions? Auguste escriuit des vers contre Asinius Pollio: Et moy, dit Pollio, ie me tais: ce n'est pas sagesse d'escrire à l'enuy de celuy, qui peut proscrire. Et auoient raison. Car Dionysius pour ne pouuoir esgaller Philoxenus en la poësie, et Platon en discours: en condamna l'vn aux carrieres, et enuoya vendre l'autre esclaue en l'isle d'Ægine.
CHAPITRE VIII.
De l'art de conferer.
C'EST vn vsage de nostre iustice, d'en condamner aucuns, pour l'aduertissement des autres. De les condamner, par ce qu'ils ont failly, ce seroit bestise, comme dit Platon. Car ce qui est faict, ne se peut deffaire: mais c'est afin qu'ils ne faillent plus de mesmes, ou qu'on fuye l'exemple de leur faute. On ne corrige pas celuy qu'on pend, on corrige les autres par luy. Ie fais de mesmes. Mes erreurs sont tantost naturelles et incorrigibles et irremediables. Mais ce que les honnestes hommes profitent au public en se faisant imiter, ie le profiteray à l'auanture à me faire euiter.
_Nónne vides Albi vt malè viuat filius, vtque Barrus inops? magnum documentum, ne patriam rem Perdere quis velit._
Publiant et accusant mes imperfections, quelqu'vn apprendra de les craindre. Les parties que i'estime le plus en moy, tirent plus d'honneur de m'accuser, que de me recommander. Voylà pourquoy i'y retombe, et m'y arreste plus souuent. Mais quand tout est compté, on ne parle iamais de soy, sans perte. Les propres condemnations sont tousiours accreuës, les louanges mescruës. Il en peut estre aucuns de ma complexion, qui m'instruis mieux par contrarieté que par similitude: et par fuite que par suite. A cette sorte de discipline regardoit le vieux Caton, quand il dict, que les sages ont plus à apprendre des fols, que les fols des sages. Et cet ancien ioueur de lyre, que Pausanias recite, auoir accoustumé contraindre ses disciples d'aller ouyr vn mauuais sonneur, qui logeoit vis à vis de luy: où ils apprinssent à hayr ses desaccords et fauces mesures. L'horreur de la cruauté me reiecte plus auant en la clemence, qu'aucun patron de clemence ne me sçauroit attirer. Vn bon escuyer ne redresse pas tant mon assiete, comme fait vn procureur, ou vn Venitien à cheual. Et vne mauuaise façon de langage, reforme mieux la mienne, que ne fait la bonne. Tous les iours la sotte contenance d'vn autre, m'aduertit et m'aduise. Ce qui poincte, touche et esueille mieux, que ce qui plaist. Ce temps est propre à nous amender à reculons, par disconuenance plus que par conuenance; par difference, que par accord. Estant peu apprins par les bons exemples, ie me sers des mauuais: desquels la leçon est ordinaire. Ie me suis efforcé de me rendre autant aggreable comme i'en voyoy de fascheux: aussi ferme, que i'en voyoy de mols: aussi doux, que i'en voyoy d'aspres: aussi bon, que i'en voyoy de meschants. Mais ie me proposoy des mesures inuincibles. Le plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit, c'est à mon gré la conference. I'en trouue l'vsage plus doux, que d'aucune autre action de nostre vie. Et c'est la raison pourquoy, si i'estois à cette heure forcé de choisir, ie consentirois plustost, ce crois-ie, de perdre la veuë, que l'ouyr ou le parler. Les Atheniens, et encore les Romains, conseruoient en grand honneur cet exercice en leurs Academies. De nostre temps, les Italiens en retiennent quelques vestiges, à leur grand profit: comme il se voit par la comparaison de nos entendemens aux leurs. L'estude des liures, c'est vn mouuement languissant et foible qui n'eschauffe point: là où la conference, apprend et exerce en vn coup. Si ie confere auec vne ame forte, et vn roide iousteur, il me presse les flancs, me picque à gauche et à dextre: ses imaginations eslancent les miennes. La ialousie, la gloire, la contention, me poussent et rehaussent au dessus de moy-mesmes. Et l'vnisson, est qualité du tout ennuyeuse en la conference. Mais comme nostre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et reglez, il ne se peut dire, combien il perd, et s'abastardit, par le continuel commerce, et frequentation, que nous auons auec les esprits bas et maladifs. Il n'est contagion qui s'espande comme celle-là. Ie sçay par assez d'experience, combien en vaut l'aune. I'ayme à contester, et à discourir, mais c'est auec peu d'hommes, et pour moy. Car de seruir de spectacle aux grands, et faire à l'enuy parade de son esprit, et de son caquet, ie trouue que c'est vn mestier tres-messeant à vn homme d'honneur. La sottise est vne mauuaise qualité, mais de ne la pouuoir supporter, et s'en despiter et ronger, comme il m'aduient, c'est vne autre sorte de maladie, qui ne doit guere à la sottise, en importunité. Et est ce qu'à present ie veux accuser du mien. I'entre en conference et en dispute, auec grande liberté et facilité: d'autant que l'opinion trouue en moy le terrein mal propre à y penetrer, et y pousser de hautes racines. Nulles propositions m'estonnent, nulle creance me blesse, quelque contrarieté qu'elle aye à la mienne. Il n'est si friuole et si extrauagante fantasie, qui ne me semble bien sortable à la production de l'esprit humain. Nous autres, qui priuons nostre iugement du droict de faire des arrests, regardons mollement les opinions diuerses: et si nous n'y prestons le iugement, nous y prestons aysement l'oreille. Où l'vn plat est vuide du tout en la balance, ie laisse vaciller l'autre, sous les songes d'vne vieille. Et me semble estre excusable, si i'accepte plustost le nombre impair: le ieudy au prix du vendredy: si ie m'aime mieux douziesme ou quatorziesme, que treiziesme à table: si ie vois plus volontiers vn liéure costoyant, que trauersant mon chemin, quand ie voyage: et donne plustost le pied gauche, que le droict, à chausser. Toutes telles reuasseries, qui sont en credit autour de nous, meritent aumoins qu'on les escoute. Pour moy, elles emportent seulement l'inanité, mais elles l'emportent. Encores sont en poids, les opinions vulgaires et casuelles, autre chose, que rien, en nature. Et qui ne s'y laisse aller iusques là, tombe à l'auanture au vice de l'opiniastreté, pour euiter celuy de la superstition. Les contradictions donc des iugemens, ne m'offencent, ny m'alterent: elles m'esueillent seulement et m'exercent. Nous fuyons la correction, il s'y faudroit presenter et produire notamment quand elle vient par forme de conference, non de regence. A chasque opposition, on ne regarde pas si elle est iuste, mais, à tort, ou à droit, comme on s'en deffera. Au lieu d'y tendre les bras, nous y tendons les griffes. Ie souffrirois estre rudement heurté par mes amis: Tu és vn sot, tu resues. I'ayme entre les galans hommes, qu'on s'exprime courageusement: que les mots aillent où va la pensee. Il nous faut fortifier l'ouye, et la durcir, contre cette tendreur du son ceremonieux des parolles. I'ayme vne societé, et familiarité forte, et virile: vne amitié, qui se flatte en l'aspreté et vigueur de son commerce: comme l'amour, és morsures et esgratigneures sanglantes. Elle n'est pas assez vigoureuse et genereuse, si elle n'est querelleuse: si elle est ciuilisee et artiste: si elle craint le heurt, et a ses allures contreintes. Neque enim disputari sine reprehensione potest. Quand on me contrarie, on esueille mon attention, non pas ma cholere: ie m'auance vers celuy qui me contredit, qui m'instruit. La cause de la verité, deuroit estre la cause commune à l'vn et à l'autre. Que respondra-il? la passion du courroux luy a desia frappé le iugement: le trouble s'en est saisi, auant la raison. Il seroit vtile, qu'on passast par gageure, la decision de nos disputes: qu'il y eust vne marque materielle de nos pertes: affin que nous en tinssions estat, et que mon valet me peust dire: Il vous cousta l'annee passee cent escus, à vingt fois, d'auoir esté ignorant et opiniastre. Ie festoye et caresse la verité en quelque main que ie la trouue, et m'y rends alaigrement, et luy tends mes armes vaincues, de loing que ie la vois approcher. Et pourueu qu'on n'y procede d'vne troigne trop imperieusement magistrale, ie prens plaisir à estre reprins. Et m'accommode aux accusateurs, souuent plus, par raison de ciuilité, que par raison d'amendement: aymant à gratifier et à nourrir la liberté de m'aduertir, par la facilité de ceder. Toutesfois il est malaisé d'y attirer les hommes de mon temps. Ils n'ont pas le courage de corriger, par ce qu'ils n'ont pas le courage de souffrir à l'estre. Et parlent tousiours auec dissimulation, en presence les vns des autres. Ie prens si grand plaisir d'estre iugé et cogneu, qu'il m'est comme indifferent, en quelle des deux formes ie le soys. Mon imagination se contredit elle mesme si souuent, et condamne, que ce m'est tout vn, qu'vn autre le face: veu principalement que ie ne donne à sa reprehension, que l'authorité que ie veux. Mais ie romps paille auec celuy, qui se tient si haut à la main: comme i'en cognoy quelqu'vn, qui plaint son aduertissement, s'il n'en est creu: et prend à iniure, si on estriue à le suiure. Ce que Socrates recueilloit tousiours riant, les contradictions, qu'on opposoit à son discours, on pourroit dire, que sa force en estoit cause: et que l'auantage ayant à tomber certainement de son costé, il les acceptoit, comme matiere de nouuelle victoire. Toutesfois nous voyons au rebours, qu'il n'est rien, qui nous y rende le sentiment si delicat, que l'opinion de la préeminence, et desdaing de l'aduersaire. Et que par raison, c'est au foible plustost, d'accepter de bon gré les oppositions qui le redressent et rabillent. Ie cherche à la verité plus la frequentation de ceux qui me gourment, que de ceux qui me craignent. C'est vn plaisir fade et nuisible, d'auoir affaire à gens qui nous admirent et facent place. Antisthenes commanda à ses enfans, de ne sçauoir iamais gré ny grace, à homme qui les louast. Ie me sens bien plus fier, de la victoire que ie gaigne sur moy, quand en l'ardeur mesme du combat, ie me faits plier soubs la force de la raison de mon aduersaire: que ie ne me sens gré, de la victoire que ie gaigne sur luy, par sa foiblesse. En fin, ie reçois et aduoue toute sorte d'atteinctes qui sont de droict fil, pour foibles qu'elles soient: mais ie suis par trop impatient, de celles qui se donnent sans forme. Il me chaut peu de la matiere, et me sont les opinions vnes, et la victoire du subiect à peu pres indifferente. Tout vn iour ie contesteray paisiblement, si la conduicte du debat se suit auec ordre. Ce n'est pas tant la force et la subtilité, que ie demande, comme l'ordre. L'ordre qui se voit tous les iours, aux altercations des bergers et des enfants de boutique: iamais entre nous. S'ils se detraquent, c'est en inciuilité: si faisons nous bien. Mais leur tumulte et impatience, ne les deuoye pas de leur theme. Leur propos suit son cours. S'ils preuiennent l'vn l'autre, s'ils ne s'attendent pas, aumoins ils s'entendent. On respond tousiours trop bien pour moy, si on respond à ce que ie dits. Mais quand la dispute est trouble et des-reglee, ie quitte la chose, et m'attache à la forme, auec despit et indiscretion: et me iette à vne façon de debattre, testue, malicieuse, et imperieuse, dequoy i'ay à rougir apres. Il est impossible de traitter de bonne foy auec vn sot. Mon iugement ne se corrompt pas seulement à la main d'vn maistre si impetueux: mais aussi ma conscience. Noz disputes deuroient estre defendues et punies, comme d'autres crimes verbaux. Quel vice n'esueillent elles et n'amoncellent, tousiours regies et commandees par la cholere? Nous entrons en inimitié, premierement contre les raisons, et puis contre les hommes. Nous n'apprenons à disputer que pour contredire: et chascun contredisant et estant contredict, il en aduient que le fruit du disputer, c'est perdre et aneantir la verité. Ainsi Platon en sa republique, prohibe cet exercice aux esprits ineptes et mal nays. A quoy faire vous mettez vous en voye de quester ce qui est, auec celuy qui n'a ny pas, ny alleure qui vaille? On ne fait point tort au subiect, quand on le quicte, pour voir du moyen de le traicter. Ie ne dis pas moyen scholastique et artiste, ie dis moyen naturel, d'vn sain entendement. Que sera-ce en fin? l'vn va en Orient, l'autre en Occident. Ils perdent le principal, et l'escartent dans la presse des incidens. Au bout d'vne heure de tempeste, ils ne sçauent ce qu'ils cherchent: l'vn est bas, l'autre haut, l'autre costier. Qui se prend à vn mot et vne similitude. Qui ne sent plus ce qu'on luy oppose, tant il est engagé en sa course, et pense à se suiure, non pas à vous. Qui se trouuant foible de reins, craint tout, refuse tout, mesle dez l'entree, et confond le propos: ou sur l'effort du debat, se mutine à se taire tout plat: par vne ignorance despite, affectant vn orgueilleux mesprix: ou vne sottement modeste fuitte de contention. Pourueu que cettuy-cy frappe, il ne luy chaut combien il se descouure. L'autre compte ses mots, et les poise pour raisons. Celuy-là n'y employe que l'auantage de sa voix, et de ses poulmons. En voyla vn qui conclud contre soy-mesme: et cettuy-cy qui vous assourdit de prefaces et digressions inutiles. Cet autre s'arme de pures iniures, et cherche vne querelle d'Alemaigne, pour se deffaire de la societé et conference d'vn esprit, qui presse le sien. Ce dernier ne voit rien en la raison, mais il vous tient assiegé sur la closture dialectique de ses clauses, et sur les formules de son art. Or qui n'entre en deffiance des sciences, et n'est en doubte, s'il s'en peut tirer quelque solide fruict, au besoin de la vie: à considerer l'vsage que nous en auons? Nihil sanantibus litteris. Qui a pris de l'entendement en la logique? où sont ses belles promesses? Nec ad melius viuendum, nec ad commodius disserendum. Voit-on plus de barbouillage au caquet des harengeres, qu'aux disputes publiques des hommes de cette profession? I'aymeroy mieux, que mon fils apprint aux tauernes à parler, qu'aux escholes de la parlerie. Ayez vn maistre és arts, conferez auec luy, que ne nous fait-il sentir cette excellence artificiele, et ne rauit les femmes, et les ignorans comme nous sommes, par l'admiration de la fermeté de ses raisons, de la beauté de son ordre? que ne nous domine-il et persuade comme il veut? Vn homme si auantageux en matiere, et en conduicte, pourquoy mesle-il à son escrime les iniures, l'indiscretion et la rage? Qu'il oste son chapperon, sa robbe, et son Latin, qu'il ne batte pas nos aureilles d'Aristote tout pur et tout creu, vous le prendrez pour l'vn d'entre nous, ou pis. Il me semble de cette implication et entrelasseure du langage, par où ils nous pressent, qu'il en va comme des ioueurs de passe-passe: leur souplesse combat et force nos sens, mais elle n'esbranle aucunement nostre creance: hors ce bastelage, ils ne font rien qui ne soit commun et vil. Pour estre plus sçauans, ils n'en sont pas moins ineptes. I'ayme et honore le sçauoir, autant que ceux qui l'ont. Et en son vray vsage, c'est le plus noble et puissant acquest des hommes. Mais en ceux-là, et il en est vn nombre infiny de ce genre, qui en establissent leur fondamentale suffisance et valeur: qui se rapportent de leur entendement à leur memoire, sub aliena vmbra latentes: et ne peuuent rien que par liure: ie le hay, si ie l'ose dire, vn peu plus que la bestise. En mon pays, et de mon temps, la doctrine amande assez les bourses, nullement les ames. Si elle les rencontre mousses, elle les aggraue et suffoque: masse crue et indigeste: si desliees, elle les purifie volontiers, clarifie et subtilise iusques à l'exinanition. C'est chose de qualité à peu pres indifferente: tres-vtile accessoire, à vne ame bien nee, pernicieux à vne autre ame et dommageable. Ou plustost, chose de tres-precieux vsage, qui ne se laisse pas posseder à vil prix: en quelque main c'est vn sceptre, en quelque autre, vne marotte. Mais suyuons. Quelle plus grande victoire attendez vous, que d'apprendre à vostre ennemy qu'il ne vous peut combattre? Quand vous gaignez l'auantage de vostre proposition, c'est la verité qui gaigne: quand vous gaignez l'auantage de l'ordre, et de la conduitte, c'est vous qui gaignez. Il m'est aduis qu'en Platon et Xenophon Socrates dispute plus, en faueur des disputants qu'en faueur de la dispute: et pour instruire Euthydemus et Protagoras de la cognoissance de leur impertinence, plus que de l'impertinence de leur art. Il empoigne la premiere matiere, comme celuy qui a vne fin plus vtile que de l'aisclaircir, assauoir esclaircir les esprits, qu'il prend à manier et exercer. L'agitation et la chasse est proprement de nostre gibier, nous ne sommes pas excusables de la conduire mal et impertinemment: de faillir à la prise, c'est autre chose. Car nous sommes nais à quester la verité, il appartient de la posseder à vne plus grande puissance. Elle n'est pas, comme disoit Democritus, cachee dans le fonds des abysmes: mais plustost esleuee en hauteur infinie en la cognoissance diuine. Le monde n'est qu'vne escole d'inquisition. Ce n'est pas à qui mettra dedans, mais à qui fera les plus belles courses. Autant peut faire le sot, celuy qui dit vray, que celuy qui dit faux: car nous sommes sur la maniere, non sur la matiere du dire. Mon humeur est de regarder autant à la forme, qu'à la substance: autant à l'aduocat qu'à la cause, comme Alcibiades ordonnoit qu'on fist. Et tous les iours m'amuse à lire en des autheurs, sans soing de leur science: y cherchant leur façon, non leur subiect. Tout ainsi que ie poursuy la communication de quelque esprit fameux, non affin qu'il m'enseigne, mais affin que ie le cognoisse, et que le cognoissant, s'il le vaut, ie l'imite. Tout homme peut dire veritablement, mais dire ordonnement, prudemment, et suffisamment, peu d'hommes le peuuent. Par ainsi la fauceté qui vient d'ignorance, ne m'offence point: c'est l'ineptie. I'ay rompu plusieurs marchez qui m'estoient vtiles, par l'impertinence de la contestation de ceux, auec qui ie marchandois. Ie ne m'esmeus pas vne fois l'an, des fautes de ceux sur lesquels i'ay puissance: mais sur le poinct de la bestise et opiniastreté de leurs allegations, excuses et defences, asnieres et brutales, nous sommes tous les iours à nous en prendre à la gorge. Ils n'entendent ny ce qui se dit, ny pourquoy, et respondent de mesme: c'est pour desesperer. Ie ne sens heurter rudement ma teste, que par vne autre teste. Et entre plustost en composition auec le vice de mes gens, qu'auec leur temerité, importunité et leur sottise. Qu'ils facent moins, pourueu qu'ils soient capables de faire. Vous viuez en esperance d'eschauffer leur volonté. Mais d'vne souche, il n'y a ny qu'esperer, ny que iouyr qui vaille. Or quoy, si ie prends les choses autrement qu'elles ne sont? Il peut estre. Et pourtant i'accuse mon impatience. Et tiens, premierement, qu'elle est esgallement vitieuse en celuy qui a droit, comme en celuy qui a tort. Car c'est tousiours vn'aigreur tyrannique, de ne pouuoir souffrir vne forme diuerse à la sienne. Et puis, qu'il n'est à la verité point de plus grande fadese, et plus constante, que de s'esmouuoir et piquer des fadeses du monde, ny plus heteroclite. Car elle nous formalise principallement contre nous: et ce philosophe du temps passé n'eust iamais eu faute d'occasion à ses pleurs, tant qu'il se fust consideré. Mison l'vn des sept sages, d'vne humeur Timoniene et Democritiene interrogé, dequoy il rioit seul: De ce que ie ris seul: respondit-il. Combien de sottises dis-ie, et respons-ie tous les iours, selon moy: et volontiers donq combien plus frequentes, selon autruy? Si ie m'en mors les leures, qu'en doiuent faire les autres? Somme, il faut viure entre les viuants, et laisser la riuiere courre sous le pont, sans nostre soing: ou à tout le moins, sans nostre alteration. De vray, pourquoy sans nous esmouuoir, rencontrons nous quelqu'vn qui ayt le corps tortu et mal basty, et ne pouuons souffrir le rencontre d'vn esprit mal rengé, sans nous mettre en cholere? Cette vitieuse aspreté tient plus au iuge, qu'à la faute. Ayons tousiours en la bouche ce mot de Platon: Ce que ie treuue mal sain, n'est-ce pas pour estre moy-mesmes mal sain? Ne suis-ie pas moy-mesmes en coulpe? mon aduertissement se peut-il pas renuerser contre moy? Sage et diuin refrein, qui fouete la plus vniuerselle, et commune erreur des hommes. Non seulement les reproches, que nous faisons les vns aux autres, mais noz raisons aussi, et noz arguments et matieres controuerses, sont ordinairement retorquables à nous: et nous enferrons de noz armes. Dequoy l'ancienneté m'a laissé assez de graues exemples. Ce fut ingenieusement dit et bien à propos, par celuy qui l'inuenta:
Stercus cuique suum bene olet.
Noz yeux ne voyent rien en derriere. Cent fois le iour, nous nous moquons de nous sur le subiect de nostre voysin, et detestons en d'autres, les defauts qui sont en nous plus clairement: et les admirons d'vne merueilleuse impudence et inaduertence. Encores hier ie fus à mesmes, de veoir vn homme d'entendement se moquant autant plaisamment que iustement, de l'inepte façon d'vn autre, qui rompt la teste à tout le monde du registre de ses genealogies et alliances, plus de moitié fauces (ceux-là se iettent plus volontiers sur tels sots propos, qui ont leurs qualitez plus doubteuses et moins seures) et luy s'il eust reculé sur soy, se fust trouué non guere moins intemperant et ennuyeux à semer et faire valoir la prerogatiue de la race de sa femme. O importune presomption, de laquelle la femme se voit armee par les mains de son mary mesme? S'il entendoit du Latin, il luy faudroit dire,
Age! si hæc non insanit satis sua sponte, instiga.
Ie ne dis pas, que nul n'accuse, qui ne soit net: car nul n'accuseroit: voire ny net, en mesme sorte de tache. Mais i'entens, que nostre iugement chargeant sur vn autre, duquel pour lors il est question, ne nous espargne pas, d'vne interne et seuere iurisdiction. C'est office de charité, que, qui ne peut oster vn vice en soy, cherche ce neantmoins à l'oster en autruy: où il peut auoir moins maligne et reuesche semence. Ny ne me semble responce à propos, à celuy, qui m'aduertit de ma faute, dire qu'elle est aussi en luy. Quoy pour cela? Tousiours l'aduertissement est vray et vtile. Si nous auions bon nez, nostre ordure nous deuroit plus puïr, d'autant qu'elle est nostre. Et Socrates est d'aduis, que qui se trouueroit coulpable, et son fils, et vn estranger, de quelque violence et iniure, deuroit commencer par soy, à se presenter à la condamnation de la iustice, et implorer, pour se purger, le secours de la main du bourreau: secondement pour son fils: et dernierement pour l'estranger. Si ce precepte prend le ton vn peu trop haut: au moins se doibt il presenter le premier, à la punition de sa propre conscience.
Les sens sont nos propres et premiers iuges, qui n'apperçoiuent les choses que par les accidens externes: et n'est merueille, si en toutes les pieces du seruice de nostre societé, il y a vn si perpetuel, et vniuersel meslange de ceremonies et apparences superficielles: si que la meilleure et plus effectuelle part des polices, consiste en cela. C'est tousiours à l'homme que nous auons affaire, duquel la condition est merueilleusement corporelle. Que ceux qui nous ont voulu bastir ces annees passees, vn exercice de religion, si contemplatif et immateriel, ne s'estonnent point, s'il en trouue, qui pensent, qu'elle fust eschappée et fondue entre leurs doigts, si elle ne tenoit parmy nous, comme marque, tiltre, et instrument de diuision et de part, plus que par soy-mesmes. Comme en la conference. La grauité, la robbe, et la fortune de celuy qui parle, donne souuent credit à des propos vains et ineptes. Il n'est pas à presumer, qu'vn monsieur, si suiuy, si redouté, n'aye au dedans quelque suffisance autre que populaire: et qu'vn homme à qui on donne tant de commissions, et de charges, si desdaigneux et si morguant, ne soit plus habile, que cet autre, qui le salue de si loing, et que personne n'employe. Non seulement les mots, mais aussi les grimaces de ces gens là, se considerent et mettent en compte: chacun s'appliquant à y donner quelque belle et solide interpretation. S'ils se rabaissent à la conference commune, et qu'on leur presente autre chose qu'approbation et reuerence, ils vous assomment de l'authorité de leur experience: ils ont ouy, ils ont veu, ils ont faict, vous estes accablé d'exemples. Ie leur dirois volontiers, que le fruict de l'experience d'vn chirurgien, n'est pas l'histoire de ses practiques, et se souuenir qu'il a guary quatre empestez et trois gouteux, s'il ne sçait de cet vsage, tirer dequoy former son iugement, et ne nous sçait faire sentir, qu'il en soit deuenu plus sage à l'vsage de son art. Comme en vn concert d'instruments, on n'oit pas vn leut, vne espinete, et la flutte: on oyt vne harmonie en globe: l'assemblage et le fruict de tout cet amas. Si les voyages et les charges les ont amendez, c'est à la production de leur entendement de le faire paroistre. Ce n'est pas assez de compter les experiences, il les faut poiser et assortir: et les faut auoir digerees et alambiquees, pour en tirer les raisons et conclusions qu'elles portent. Il ne fut iamais tant d'historiens. Bon est-il tousiours et vtile de les ouyr, car ils nous fournissent tout plein de belles instructions et louables du magasin de leur memoire. Grande partie certes, au secours de la vie. Mais nous ne cherchons pas cela pour cette heure, nous cherchons si ces recitateurs et recueilleurs sont louables eux-mesmes. Ie hay toute sorte de tyrannie, et la parliere, et l'effectuelle. Ie me bande volontiers contre ces vaines circonstances, qui pipent nostre iugement par les sens: et me tenant au guet de ces grandeurs extraordinaires, ay trouué que ce sont pour le plus, des hommes comme les autres:
_Rarus enim fermè sensus communis in illa Fortuna._
A l'auanture les estime lon, et apperçoit moindres qu'ils ne sont, d'autant qu'ils entreprennent plus, et se montrent plus, ils ne respondent point au faix qu'ils ont pris. Il faut qu'il y ayt plus de vigueur, et de pouuoir au porteur, qu'en la charge. Celuy qui n'a pas remply sa force, il vous laisse deuiner, s'il a encore de la force au delà, et s'il a esté essayé iusques à son dernier poinct. Celuy qui succombe à sa charge, il descouure sa mesure, et la foiblesse de ses espaules. C'est pourquoy on voit tant d'ineptes ames entre les sçauantes, et plus que d'autres. Il s'en fust faict des bons hommes de mesnage, bons marchans, bons artizans: leur vigueur naturelle estoit taillee à cette proportion. C'est chose de grand poix que la science, ils fondent dessoubs. Pour estaller et distribuer cette riche et puissante matiere, pour l'employer et s'en ayder: leur engin n'a, ny assez de vigueur, ny assez de maniement. Elle ne peut qu'en vne forte nature: or elles sont bien rares. Et les foibles, dit Socrates, corrompent la dignité de la philosophie en la maniant. Elle paroist et inutile et vicieuse, quand elle est mal estuyee. Voyla comment ils se gastent et affollent.
_Humani qualis simulator simius oris, Quem puer arridens, pretioso stamine serum Velauit, nudásques nates ac terga reliquit, Ludibrium mensis._
A ceux pareillement, qui nous regissent et commandent, qui tiennent le monde en leur main, ce n'est pas assez d'auoir vn entendement commun: de pouuoir ce que nous pouuons. Ils sont bien loing au dessoubs de nous, s'ils ne sont bien loing au dessus. Comme ils promettent plus, ils doiuent aussi plus. Et pourtant leur est le silence, non seulement contenance de respect et grauité, mais encore souuent de profit et de mesnage. Car Megabysus estant allé voir Apelles en son ouurouer, fut long temps sans mot dire: et puis commença à discourir de ses ouurages. Dont il reçeut cette reprimende: Tandis que tu as gardé silence, tu semblois quelque grande chose, à cause de tes cheines et de ta pompe: mais maintenant, qu'on t'a ouy parler, il n'est pas iusques aux garsons de ma boutique qui ne te mesprisent. Ces magnifiques atours, ce grand estat, ne luy permettoient point d'estre ignorant d'vne ignorance populaire: et de parler impertinemment de la peinture. Il deuoit maintenir muet, cette externe et presomptiue suffisance. A combien de sottes ames en mon temps, a seruy vne mine froide et taciturne, de tiltre de prudence et de capacité? Les dignitez, les charges, se donnent necessairement, plus par fortune que par merite: et a lon tort souuent de s'en prendre aux Roys. Au rebours c'est merueille qu'ils y ayent tant d'heur, y ayans si peu d'adresse: Principis est virtus maxima, nosse suos. Car la nature ne leur a pas donné la veuë, qui se puisse estendre à tant de peuple, pour en discerner la precellence: et perser nos poitrines, où loge la cognoissance de nostre volonté et de nostre meilleure valeur. Il faut qu'ils nous trient par coniecture, et à tastons: par la race, les richesses, la doctrine, la voix du peuple: tres-foibles argumens. Qui pourroit trouuer moyen, qu'on en peust iuger par iustice, et choisir les hommes par raison, establiroit de ce seul trait, vne parfaite forme de police. Ouy mais, il a mené à poinct ce grand affaire. C'est dire quelque chose; mais ce n'est pas assez dire. Car cette sentence est iustement receuë, Qu'il ne faut pas iuger les conseils par les euenemens. Les Carthaginois punissoient les mauuais aduis de leurs capitaines, encore qu'ils fussent corrigez par vne heureuse yssue. Et le peuple Romain a souuent refusé le triomphe à des grandes et tres-vtiles victoires, par ce que la conduitte du chef ne respondoit point à son bon heur. On s'apperçoit ordinairement aux actions du monde, que la fortune, pour nous apprendre, combien elle peut en toutes choses: et qui prent plaisir à rabatre nostre presomption: n'ayant peu faire les mal-habiles sages, elle les fait heureux, à l'enuy de la vertu. Et se mesle volontiers à fauoriser les executions, où la trame est plus purement sienne. D'où il se voit tous les iours, que les plus simples d'entre nous, mettent à fin de tres-grandes besongnes et publiques et priuees. Et comme Sirannez le Persien, respondit à ceux qui s'estonnoient comme ses affaires succedoient si mal, veu que ses propos estoient si sages: Qu'il estoit seul maistre de ses propos, mais du succez de ses affaires, c'estoit la fortune. Ceux-cy peuuent respondre de mesme: mais d'vn contraire biais. La plus part des choses du monde se font par elles mesmes.
Fata viam inueniunt.
L'issuë authorise souuent vne tresinepte conduite. Nostre entremise n'est quasi qu'vne routine: et plus communement consideration d'vsage, et d'exemple, que de raison. Estonné de la grandeur de l'affaire, i'ay autrefois sçeu par ceuz qui l'auoient mené à fin, leurs motifs et leur addresse: ie n'y ay trouué que des aduis vulgaires: et les plus vulgaires et vsitez, sont aussi peut-estre, les plus seurs et plus commodes à la pratique, sinon à la montre. Quoy si les plus plattes raisons, sont les mieux assises: les plus basses et lasches, et les plus battues, se couchent mieux aux affaires? Pour conseruer l'authorité du conseil des Roys, il n'est pas besoing que les personnes profanes y participent, et y voyent plus auant que de la premiere barriere. Il se doibt reuerer à credit et en bloc, qui en veut nourrir la reputation. Ma consultation esbauche vn peu la matiere, et la considere legerement par ses premiers visages: le fort et principal de la besongne, i'ay accoustumé de le resigner au ciel,
Permitte diuis cætera.
L'heur et le mal'heur, sont à mon gré deux souueraines puissances. C'est imprudence, d'estimer que l'humaine prudence puisse remplir le rolle de la fortune. Et vaine est l'entreprise de celuy, qui presume d'embrasser et causes et consequences, et mener par la main, le progrez de son faict. Vaine sur tout aux deliberations guerrieres. Il ne fut iamais plus de circonspection et prudence militaire, qu'il s'en voit par fois entre nous. Seroit ce qu'on crainct de se perdre en chemin, se reseruant à la catastrophe de ce ieu? Ie dis plus, que nostre sagesse mesme et consultation, suit pour la plus part la conduicte du hazard. Ma volonté et mon discours, se remue tantost d'vn air, tantost d'vn autre: et y a plusieurs de ces mouuemens, qui se gouuernent sans moy. Ma raison a des impulsions et agitations iournallieres, et casuelles:
_Vertuntur species animorum, et pectora motus Nunc alios, alios dum nubila ventus agebat, Concipiunt._
Qu'on regarde qui sont les plus puissans aux villes, et qui font mieux leurs besongnes: on trouuera ordinairement, que ce sont les moins habiles. Il est aduenu aux femmelettes, aux enfans, et aux insensez, de commander des grands estats, à l'esgal des plus suffisans Princes. Et y rencontrent, dit Thucydides, plus ordinairement les grossiers que les subtils. Nous attribuons les effects de leur bonne fortune à leur prudence.
_Vt quisque Fortuna vtitur, Ita præcellet: atque exinde sapere illum omnes dicimus._
Parquoy ie dis bien, en toutes façons, que les euenemens, sont maigres tesmoings de nostre prix et capacité. Or i'estois sur ce poinct, qu'il ne faut que voir vn homme esleué en dignité: quand nous l'aurions cogneu trois iours deuant, homme de peu: il coule insensiblement en nos opinions, vne image de grandeur, de suffisance, et nous persuadons que croissant de train et de credit, il est creu de merite. Nous iugeons de luy non selon sa valeur: mais à la mode des getons, selon la prerogatiue de son rang. Que la chanse tourne aussi, qu'il retombe et se mesle à la presse: chacun s'enquiert auec admiration de la cause qui l'auoit guindé si haut. Est-ce luy? faict on: n'y sçauoit il autre chose quand il y estoit? les Princes se contentent ils de si peu? nous estions vrayement en bonnes mains. C'est chose que i'ay veu souuent de mon temps. Voyre et le masque des grandeurs, qu'on represente aux comedies, nous touche aucunement et nous pippe. Ce que i'adore moy-mesmes aux Roys, c'est la foule de leurs adorateurs. Toute inclination et soubmission leur est deuë, sauf celle de l'entendement. Ma raison n'est pas duite à se courber et fleschir, ce sont mes genoux. Melanthius interrogé ce qu'il luy sembloit de la tragedie de Dionysius: Ie ne l'ay, dit-il, point veuë, tant elle est offusquee de langage. Aussi la pluspart de ceux qui iugent les discours des grans, deburoient dire: Ie n'ay point entendu son propos, tant il estoit offusqué de grauité, de grandeur, et de majesté. Antisthenes suadoit vn iour aux Atheniens, qu'ils commandassent, que leurs asnes fussent aussi bien employez au labourage des terres, comme estoyent les cheuaux: sur quoy il luy fut respondu, que cet animal n'estoit pas nay à vn tel seruice: C'est tout vn, repliqua il; il n'y va que de vostre ordonnance: car les plus ignorans et incapables hommes, que vous employez aux commandemens de vos guerres, ne laissent pas d'en deuenir incontinent tres-dignes, par ce que vous les y employez. A quoy touche l'vsage de tant de peuples, qui canonizent le Roy, qu'ils ont faict d'entre eux, et ne se contentent point de l'honnorer, s'ils ne l'adorent. Ceux de Mexico, dépuis que les ceremonies de son sacre sont paracheuees, n'osent plus le regarder au visage: ains comme s'ils l'auoient deifié par sa royauté, entre les serments qu'ils luy font iurer, de maintenir leur religion, leurs loix, leurs libertez, d'estre vaillant, iuste et debonnaire: il jure aussi, de faire marcher le soleil en sa lumiere accoustumee: d'esgouster les nuees en temps opportun: courir aux riuieres leurs cours: et faire porter à la terre toutes choses necessaires à son peuple. Ie suis diuers à cette façon commune: et me deffie plus de la suffisance, quand ie la vois accompagnée de grandeur de fortune, et de recommandation populaire. Il nous fault prendre garde, combien c'est, de parler à son heure, de choisir son poinct, de rompre le propos, ou le changer, d'vne authorité magistrale: de se deffendre des oppositions d'autruy, par vn mouuement de teste, vn sous-ris, ou vn silence, deuant vne assistance, qui tremble de reuerence et de respect. Vn homme de monstrueuse fortune, venant mesler son aduis à certain leger propos, qui se demenoit tout laschement, en sa table, commença iustement ainsi: Ce ne peut estre qu'vn menteur ou ignorant, qui dira autrement que, etc. Suyuez cette poincte philosophique, vn poignart à la main. Voicy vn autre aduertissement, duquel ie tire grand vsage. C'est qu'aux disputes et conferences, tous les mots qui nous semblent bons, ne doiuent pas incontinent estre acceptez. La plus part des hommes sont riches d'vne suffisance estrangere. Il peut bien aduenir à tel, de dire vn beau traict, vne bonne responce et sentence, et la mettre en auant, sans en cognoistre la force. Qu'on ne tient pas tout ce qu'on emprunte, à l'aduenture se pourra-il verifier par moy-mesme. Il n'y faut point tousiours ceder, quelque verité ou beauté qu'elle ayt. Ou il la faut combatre à escient, ou se tirer arriere, soubs couleur de ne l'entendre pas: pour taster de toutes parts, comment elle est logee en son autheur. Il peut aduenir, que nous nous enferrons, et aydons au coup, outre sa portee. I'ay autrefois employé à la necessité et presse du combat, des reuirades, qui ont faict faucee outre mon dessein, et mon esperance. Ie ne les donnois qu'en nombre, on les reçeuoit en poix. Tout ainsi, comme, quand ie debats contre vn homme vigoureux; ie me plais d'anticiper ses conclusions: ie luy oste la peine de s'interpreter: i'essaye de preuenir son imagination imparfaicte encores et naissante: l'ordre et la pertinence de son entendement, m'aduertit et menace de loing: de ces autres ie fais tout le rebours, il ne faut rien entendre que par eux, ny rien presupposer. S'ils iugent en parolles vniuerselles: Cecy est bon, cela ne l'est pas; et qu'ils rencontrent, voyez si c'est la fortune, qui rencontre pour eux. Qu'ils circonscriuent et restreignent vn peu leur sentence: Pourquoy c'est; par où c'est. Ces iugements vniuersels, que ie voy si ordinaires, ne disent rien. Ce sont gents, qui salüent tout vn peuple, en foulle et en troupe. Ceux qui en ont vraye cognoissance, le salüent et remarquent nommement et particulierement. Mais c'est vne hazardeuse entreprinse. D'où i'ay veu plus souuent que tous les iours, aduenir que les esprits foiblement fondez, voulants faire les ingenieux à remarquer en la lecture de quelque ouurage, le point de la beauté: arrestent leur admiration, d'vn si mauuais choix, qu'au lieu de nous appprendre l'excellence de l'autheur, ils nous apprennent leur propre ignorance. Cette exclamation est seure: Voyla qui est beau: ayant oüy vne entiere page de Vergile. Par là se sauuent les fins. Mais d'entreprendre à le suiure par espaulettes, et de iugement expres et trié, vouloir remarquer par où vn bon autheur se surmonte: poisant les mots, les phrases, les inuentions et ses diuerses vertus, l'vne apres l'autre: ostez vous de là. Videndum est non modo quid quisque loquatur, sed etiam quid quisque sentiat, atque etiam qua de causa quisque sentiat. I'oy journellement dire à des sots, des mots non sots. Ils disent vne bonne chose: sçachons iusques où ils la cognoissent, voyons par où ils la tiennent. Nous les aydons à employer ce beau mot, et cette belle raison, qu'ils ne possedent pas, ils ne l'ont qu'en garde: ils l'auront produicte à l'auanture, et à tastons, nous la leur mettons en credit et en prix. Vous leur prestez la main. A quoy faire? Ils ne vous en sçauent nul gré, et en deuiennent plus ineptes. Ne les secondez pas, laissez les aller: ils manieront cette matiere, comme gens qui ont peur de s'eschauder, ils n'osent luy changer d'assiette et de iour, ny l'enfoncer. Croullez la tant soit peu; elle leur eschappe: ils vous la quittent, toute forte et belle qu'elle est. Ce sont belles armes: mais elles sont mal emmanchees. Combien de fois en ay-ie veu l'experience? Or si vous venez à les esclaircir et confirmer, ils vous saisissent et desrobent incontinent cet aduantage de vostre interpretation: C'estoit ce que ie voulois dire: voyla iustement ma conception: si ie ne l'ay ainsin exprimé, ce n'est que faute de langue. Souflez. Il faut employer la malice mesme, à corriger cette fiere bestise. Le dogme d'Hegesias, Qu'il ne faut ny haïr, ny accuser: ains instruire: a de la raison ailleurs. Mais icy, c'est iniustice et inhumanité de secourir et redresser celuy, qui n'en a que faire, et qui en vaut moins. I'ayme à les laisser embourber et empestrer encore plus qu'ils ne sont: et si auant, s'il est possible, qu'en fin ils se recognoissent. La sottise et desreglement de sens, n'est pas chose guerissable par vn traict d'aduertissement. Et pouuons proprement dire de cette reparation, ce que Cyrus respond à celuy, qui le presse d'enhorter son ost, sur le point d'vne bataille: Que les hommes ne se rendent pas courageux et belliqueux sur le champ, par vne bonne harangue: non plus qu'on ne deuient incontinent musicien, pour ouyr vne bonne chanson. Ce sont apprentissages, qui ont à estre faicts auant la main, par longue et constante institution. Nous deuons ce soing aux nostres, et cette assiduité de correction et d'instruction: mais d'aller prescher le premier passant, et regenter l'ignorance ou ineptie du premier rencontré, c'est vn vsage auquel ie veux grand mal. Rarement le fais-ie, aux propos mesme qui se passent auec moy, et quitte plustost tout, que de venir à ces instructions reculees et magistrales. Mon humeur n'est propre, non plus à parler qu'à escrire, pour les principians. Mais aux choses qui se disent en commun, ou entre autres, pour fauces et absurdes que ie les iuge, ie ne me iette iamais à la trauerse, ny de parole ny de signe. Au demeurant rien ne me despite tant en la sottise, que, dequoy elle se plaist plus, que aucune raison ne se peut raisonnablement plaire. C'est mal'heur, que la prudence vous deffend de vous satisfaire et fier de vous, et vous en enuoye tousiours mal content et craintif: là où l'opiniastreté et la temerité, remplissent leurs hostes d'esiouïssance et d'asseurance. C'est aux plus mal habiles de regarder les autres hommes par dessus l'espaule, s'en retournans tousiours du combat, pleins de gloire et d'allegresse. Et le plus souuent encore cette outrecuidance de langage et gayeté de visage, leur donne gaigné, à l'endroit de l'assistance, qui est communément foible et incapable de bien iuger, et discerner les vrays aduantages. L'obstination et ardeur d'opinion, est la plus seure preuue de bestise. Est il rien certain, resolu, dedeigneux, contemplatif, serieux, graue, comme l'asne? Pouuons nous pas mesler au tiltre de la conference et communication, les deuis poinctus et coupez que l'alegresse et la priuauté introduit entre les amis, gaussans et gaudissans plaisamment et vifuement les vns les autres? Exercice auquel ma gayeté naturelle me rend assez propre. Et s'il n'est aussi tendu et serieux que cet autre exercice que ie viens de dire, il n'est pas moins aigu et ingenieux, ny moins profitable, comme il sembloit à Lycurgus. Pour mon regard i'y apporte plus de liberté que d'esprit, et y ay plus d'heur que d'inuention: mais ie suis parfaict en la souffrance: car i'endure la reuenche, non seulement aspre, mais indiscrete aussi, sans alteration. Et à la charge qu'on me fait, si ie n'ay dequoy repartir brusquement sur le champ, ie ne vay pas m'amusant à suiure cette poincte, d'vne contestation ennuyeuse et lasche, tirant à l'opiniastreté. Ie la laisse passer, et baissant ioyeusement les oreilles, remets d'en auoir ma raison à quelque heure meilleure. Il n'est pas marchant qui tousiours gaigne. La plus part changent de visage, et de voix, où la force leur faut: et par vne importune cholere, au lieu de se venger, accusent leur foiblesse, ensemble et leur impatience. En cette gaillardise nous pinçons par fois des cordes secrettes de nos imperfections, lesquelles, rassis, nous ne pouuons toucher sans offence: et nous entraduertissons vtilement de nos deffauts.
Il y a d'autres ieux de main, indiscrets et aspres, à la Françoise: que ie hay mortellement: i'ay la peau tendre et sensible: i'en ay veu en ma vie, enterrer deux Princes de nostre sang royal. Il fait laid se battre en s'esbatant. Au reste, quand ie veux iuger de quelqu'vn, ie luy demande combien il se contente de soy: iusques où son parler ou sa besongne luy plaist. Ie veux euiter ces belles excuses, Ie le fis en me ioüant:
Ablatum mediis opus est incudibus istud:
ie n'y fus pas vne heure: ie ne l'ay reueu depuis. Or dis-ie, laissons donc ces pieces, donnez m'en vne qui vous represente bien entier, par laquelle il vous plaise qu'on vous mesure. Et puis: que trouuez vous le plus beau en vostre ouurage? est-ce ou cette partie, ou cette cy? la grace, ou la matiere, ou l'inuention, ou le iugement, ou la science? Car ordinairement ie m'apperçoy, qu'on faut autant à iuger de sa propre besongne, que de celle d'autruy. Non seulement pour l'affection qu'on y mesle: mais pour n'auoir la suffisance de la cognoistre et distinguer. L'ouurage de sa propre force, et fortune, peult seconder l'ouurier et le deuancer outre son inuention, et cognoissance. Pour moy, ie ne iuge la valeur d'autre besongne, plus obscurement que de la mienne: et loge les Essais tantost bas, tantost haut, fort inconstamment et doubteusement. Il y a plusieurs liures vtiles à raison de leurs subiects, desquels l'autheur ne tire aucune recommandation: et des bons liures, comme des bons ouurages, qui font honte à l'ouurier. I'escriray la façon de nos conuiues, et de nos vestemens: et l'escriray de mauuaise grace: ie publieray les edicts de mon temps, et les lettres des Princes qui passent és mains publiques: ie feray vn abbregé sur vn bon liure (et tout abbregé sur vn bon liure est vn sot abbregé) lequel liure viendra à se perdre: et choses semblables. La posterité retirera vtilité singuliere de telles compositions: moy quel honneur, si ce n'est de ma bonne fortune? Bonne part des liures fameux, sont de cette condition. Quand ie leuz Philippes de Comines, il y a plusieurs annees, tresbon autheur certes; i'y remarquay ce mot pour non vulgaire: Qu'il se faut bien garder de faire tant de seruice à son maistre, qu'on l'empesche d'en trouuer la iuste recompence. Ie deuois louer l'inuention, non pas luy. Ie la rencontray en Tacitus, il n'y a pas long temps: Beneficia eò vsque læta sunt, dum videntur exolui passe; vbi multum anteuenere, pro gratta odium redditur. Et Seneque vigoureusement: Nam qui putat esse turpe non reddere, non vult esse cui reddat. Q. Cicero d'vn biais plus lasche: Qui se non putat satisfacere modo amicus esse nullo, potest. Le subiect selon qu'il est, peut faire trouuer vn homme sçauant et memorieux: mais pour iuger en luy les parties plus siennes, et plus dignes, la force et beaute de son ame: il faut sçauoir ce qui est sien, et ce qui ne l'est point: et en ce qui n'est pas sien, combien on luy doibt en consideration du choix, disposition, ornement, et langage qu'il a fourny. Quoy, s'il y a emprunté la matiere, et empiré la forme? comme il aduient souuent. Nous autres qui auons peu de practique auec les liures, sommes en cette peine: que quand nous voyons quelque belle inuention en vn poëte nouueau, quelque fort argument en vn prescheur, nous n'osons pourtant les en louer, que nous n'ayons prins instruction de quelque sçauant, si cette piece leur est propre, ou si elle est estrangere. Iusques lors ie me tiens tousiours sur mes gardes. Ie viens de courre d'vn fil, l'histoire de Tacitus (ce qui ne m'aduient guere, il y a vingt ans que ie ne mis en liure, vne heure de suite) et l'ay faict, à la suasion d'vn Gentil-homme que la France estime beaucoup: tant pour sa valeur propre, que pour vne constante forme de suffisance, et bonté, qui se voit en plusieurs freres qu'ils sont. Ie ne sçache point d'autheur, qui mesle à vn registre public, tant de consideration des mœurs, et inclinations particulieres. Et me semble le rebours, de ce qu'il luy semble à luy: qu'ayant specialement à suiure les vies des Empereurs de son temps, si diuerses et extremes, en toute sorte de formes: tant de notables actions, que nommément leur cruauté produisit en leurs subiects: il auoit vne matiere plus forte et attirante, à discourir et à narrer, que s'il eust eu à dire des batailles et agitations vniuerselles. Si que souuent ie le trouue sterile, courant par dessus ces belles morts, comme s'il craignoit nous fascher de leur multitude et longueur. Cette forme d'histoire, est de beaucoup la plus vtile. Les mouuemens publics, dependent plus de la conduicte de la Fortune, les priuez de la nostre. C'est plustost vn iugement, que deduction d'histoire: il y a plus de preceptes, que de contes: ce n'est pas vn liure à lire, c'est vn liure à estudier et apprendre: il est si plein de sentences, qu'il y en a à tort et à droict: c'est vne pepiniere de discours ethiques, et politiques, pour la prouision et ornement de ceux, qui tiennent quelque rang au maniement du monde. Il plaide tousiours par raisons solides et vigoureuses, d'vne façon poinctue, et subtile: suyuant le stile affecté du siecle. Ils aymoient tant à s'enfler, qu'où ils ne trouuoyent de la poincte et subtilité aux choses, ils l'empruntoyent des parolles. Il ne retire pas mal à l'escrire de Seneque. Il me semble plus charnu, Seneque plus aigu. Son seruice est plus propre à vn estat trouble et malade, comme est le nostre present: vous diriez souuent qu'il nous peinct et qu'il nous pinse.
Ceux qui doubtent de sa foy, s'accusent assez de luy vouloir mal d'ailleurs. Il a les opinions saines, et pend du bon party aux affaires Romaines. Ie me plains vn peu toutesfois, dequoy il a iugé de Pompeius plus aigrement, que ne porte l'aduis des gens de bien, qui ont vescu et traicté auec luy: de l'auoir estimé du tout pareil à Marius et à Sylla, sinon d'autant qu'il estoit plus couuert. On n'a pas exempté d'ambition, son intention au gouuernement des affaires, ny de vengeance: et ont crainct ses amis mesmes, que la victoire l'eust emporté outre les bornes de la raison: mais non pas iusques a vne mesure si effrenee. Il n'y a rien en sa vie, qui nous ayt menassé d'vne si expresse cruauté et tyrannie. Encores ne faut-il pas contrepoiser le souspçon à l'euidence: ainsi ie ne l'en crois pas. Que ses narrations soient naifues et droictes, il se pourroit à l'auanture argumenter de cecy mesme: Qu'elles ne s'appliquent pas tousiours exactement aux conclusions de ses iugements: lesquels il suit selon la pente qu'il y a prise, souuent outre la matiere qu'il nous montre: laquelle il n'a daigné incliner d'vn seul air. Il n'a pas besoing d'excuse, d'auoir approuué la religion de son temps, selon les loix qui luy commandoient, et ignoré la vraye. Cela, c'est son malheur, non pas son defaut. I'ay principalement consideré son iugement, et n'en suis pas bien esclaircy par tout. Comme ces mots de la lettre que Tibere vieil et malade, enuoyoit au Senat: Que vous escriray-ie messieurs, ou comment vous escriray-ie, ou que ne vous escriray-ie point, en ce temps? Les dieux, et les deesses me perdent pirement, que ie ne me sens tous les iours perir, si ie le sçay. Ie n'apperçoy pas pourquoy il les applique si certainement, à vn poignant remors qui tourmente la conscience de Tibere. Aumoins lors que i'estois à mesme, ie ne le vis point. Cela m'a semblé aussi vn peu lasche, qu'ayant eu à dire, qu'il auoit exercé certain honnorable magistrat à Rome, il s'aille excusant que ce n'est point par ostentation, qu'il l'a dict. Ce traict me semble bas de poil, pour vne ame de sa sorte. Car le n'oser parler rondement de soy, accuse quelque faute de cœur. Vn iugement roide et hautain, et qui iuge sainement, et seurement: il vse à toutes mains, des propres exemples, ainsi que de chose estrangere: et tesmoigne franchement de luy, comme de chose tierce. Il faut passer par dessus ces regles populaires, de la ciuilité, en faueur de la verité, et de la liberté. I'ose non seulement parler de moy: mais parler seulement de moy. Ie fouruoye quand i'escry d'autre chose, et me desrobe à mon subiect. Ie ne m'ayme pas si indiscretement, et ne suis si attaché et meslé à moy, que ie ne me puisse distinguer et considerer à quartier: comme vn voysin, comme vn arbre. C'est pareillement faillir, de ne veoir pas iusques où on vaut, ou d'en dire plus qu'on n'en void. Nous deuons plus d'amour à Dieu, qu'à nous, et le cognoissons moins, et si en parlons tout nostre saoul. Si ses escrits rapportent aucune chose de ses conditions: c'estoit vn grand personnage, droicturier, et courageux, non d'vne vertu superstitieuse, mais philosophique et genereuse. On le pourra trouuer hardy en ses tesmoignages. Comme où il tient, qu'vn soldat portant vn fais de bois, ses mains se roidirent de froid, et se collerent à sa charge, si qu'elles y demeurerent attachees et mortes, s'estants departies des bras. I'ay accoustumé en telles choses, de plier soubs l'authorité de si grands tesmoings. Ce qu'il dit aussi, que Vespasian, par la faueur du Dieu Serapis, guarit en Alexandrie vne femme aueugle, en luy oignant les yeux de sa saliue: et ie ne sçay quel autre miracle: il le fait par l'exemple et deuoir de tous bons historiens. Ils tiennent registres des euenements d'importance. Parmy les accidens publics, sont aussi les bruits et opinions populaires. C'est leur rolle, de reciter les communes creances, non pas de les regler. Cette part touche les theologiens, et les philosophes directeurs des consciences. Pourtant tres-sagement, ce sien compagnon et grand homme comme luy: Equidem plura transcribo quàm credo: nam nec affirmare sustineo de quibus dubito, nec subducere quæ accepi: et l'autre: Hæc neque affirmare neque refellere operæ pretium est: famæ rerum standum est. Et escriuant en vn siecle, auquel la creance des prodiges commençoit à diminuer, il dit ne vouloir pourtant laisser d'inserer en ses annales, et donner pied à chose receuë de tant de gens de bien, et auec si grande reuerence de l'antiquité. C'est tresbien dict. Qu'ils nous rendent l'histoire, plus selon qu'ils reçoyuent, que selon qu'ils estiment. Moy qui suis Roy de la matiere que ie traicte, et qui n'en dois compte à personne, ne m'en crois pourtant pas du tout. Ie hazarde souuent des boutades de mon esprit, desquelles ie me deffie: et certaines finesses verbales dequoy ie secoue les oreilles: mais ie les laisse courir à l'auanture, ie voys qu'on s'honore de pareilles choses: ce n'est pas à moy seul d'en iuger. Ie me presente debout; et couché; le deuant et le derriere; à droitte et à gauche; et en touts mes naturels plis. Les esprits, voire pareils en force, ne sont pas tousiours pareils en application et en goust. Voyla ce que la memoire m'en presente en gros, et assez incertainement. Tous iugemens en gros, sont lasches et imparfaicts.
CHAPITRE IX.
De la vanité.
IL n'en est à l'auanture aucune plus expresse, que d'en escrire si vainement. Ce que la diuinité nous en a si diuinement exprimé, deburoit estre soigneusement et continuellement medité, par les gens d'entendement. Qui ne voit, que i'ay pris vne route, par laquelle sans cesse et sans trauail, i'iray autant, qu'il y aura d'ancre et de papier au monde? Ie ne puis tenir registre de ma vie, par mes actions: Fortune les met trop bas: ie le tiens par mes fantasies. Si ay-ie veu vn Gentil-homme, qui ne communiquoit sa vie, que par les operations de son ventre. Vous voyiez chez luy, en montre, vn ordre de bassins de sept ou huict iours. C'estoit son estude, ses discours. Tout autre propos luy puoit. Ce sont icy, vn peu plus ciuilement, des excremens d'vn vieil esprit: dur tantost, tantost lasche: et tousiours indigeste. Et quand seray-ie à bout de representer vne continuelle agitation et mutation de mes pensees, en quelque matiere qu'elles tombent, puisque Diomedes remplit six mille liures, du seul subiect de la grammaire? Que doit produire le babil, puisque le begaiement et desnouement de la langue, estouffa le monde d'vne si horrible charge de volumes? Tant de paroles, pour les paroles seules. O Pythagoras, que n'esconjuras-tu cette tempeste! On accusoit vn Galba du temps passé, de ce qu'il viuoit oyseusement. Il respondit, que chacun deuoit rendre raison de ses actions, non pas de son seiour. Il se trompoit: car la iustice a cognoissance et animaduersion aussi, sur ceux qui chaument. Mais il y deuroit auoir quelque coërction des loix, contre les escriuains ineptes et inutiles, comme il y a contre les vagabons et faineants. On banniroit des mains de nostre peuple, et moy, et cent autres. Ce n'est pas moquerie. L'escriuaillerie semble estre quelque symptome d'vn siecle desbordé. Quand escriuismes nous tant, que depuis que nous sommes en trouble? quand les Romains tant, que lors de leur ruyne? Outre-ce que l'affinement des esprits, ce n'en est pas l'assagissement, en vne police: cet embesongnement oisif, naist de ce que chacun se prent laschement à l'office de sa vacation, et s'en desbauche. La corruption du siecle se fait, par la contribution particuliere de chacun de nous. Les vns y conferent la trahison, les autres l'iniustice, l'irreligion, la tyrannie, l'auarice, la cruauté, selon qu'ils sont plus puissans: les plus foibles y apportent la sottise, la vanité, l'oisiueté: desquels ie suis. Il semble que ce soit la saison des choses vaines, quand les dommageables nous pressent. En vn temps, où le meschamment faire est si commun, de ne faire qu'inutilement, il est comme louable. Ie me console que ie seray des derniers, sur qui il faudra mettre la main. Ce pendant qu'on pouruoira aux plus pressans, i'auray loy de m'amender. Car il me semble que ce seroit contre raison, de poursuyure les menus inconuenients, quand les grands nous infestent. Et le medecin Philotimus, à vn qui luy presentoit le doigt à penser, auquel il recognoissoit au visage, et à l'haleine, vn vlcere aux poulmons: Mon amy, fit-il, ce n'est pas à cette heure le temps de t'amuser à tes ongles.
Ie vis pourtant sur ce propos, il y a quelques annees, qu'vn personnage, de qui i'ay la memoire en recommandation singuliere, au milieu de nos grands maux, qu'il n'y auoit ny loy, ny iustice, ny magistrat, qui fist son office: non plus qu'à cette heure: alla publier ie ne sçay quelles chetiues reformations, sur les habillemens, la cuisine et la chicane. Ce sont amusoires dequoy on paist vn peuple mal-mené, pour dire qu'on ne l'a pas du tout mis en oubly. Ces autres font de mesme, qui s'arrestent à deffendre à toute instance, des formes de parler, les dances, et les ieux, à vn peuple abandonné à toute sorte de vices execrables. Il n'est pas temps de se lauer et decrasser, quand on est atteint d'vne bonne fiéure. C'est à faire aux seuls Spartiates, de se mettre à se peigner et testonner, sur le poinct qu'ils se vont precipiter à quelque extreme hazard de leur vie. Quant à moy, i'ay cette autre pire coustume, que si i'ay vn escarpin de trauers, ie laisse encores de trauers, et ma chemise et ma cappe: ie desdaigne de m'amender à demy. Quand ie suis en mauuais estat, ie m'acharne au mal. Ie m'abandonne par desespoir, et me laisse aller vers la cheute, et iette, comme lon dit, le manche apres la coignee. Ie m'obstine à l'empirement: et ne m'estime plus digne de mon soing. Ou tout bien ou tout mal. Ce m'est faueur, que la desolation de cet estat, se rencontre à la desolation de mon aage. Ie souffre plus volontiers, que mes maux en soient rechargez, que si mes biens en eussent esté troublez. Les paroles que i'exprime au mal-heur, sont paroles de despit. Mon courage se herisse au lieu de s'applatir. Et au rebours des autres, ie me trouue plus deuost, en la bonne, qu'en la mauuaise fortune: suyuant le precepte de Xenophon, sinon suyuant sa raison. Et fais plus volontiers les doux yeux au ciel, pour le remercier, que pour le requerir. I'ay plus de soing d'augmenter la santé, quand elle me rit, que ie n'ay de la remettre, quand ie l'ay escartee. Les prosperitez me seruent de discipline et d'instruction, comme aux autres, les aduersitez et les verges. Comme si la bonne fortune estoit incompatible auec la bonne conscience: les hommes ne se rendent gents de bien, qu'en la mauuaise. Le bon heur m'est vn singulier aiguillon, à la moderation, et modestie. La priere me gaigne, la menace me rebute, la faueur me ploye, la crainte me roydit. Parmy les conditions humaines, cette-cy est assez commune, de nous plaire plus des choses estrangeres que des nostres, et d'aymer le remuement et le changement.
_Ipsa dies ideo nos grato perluit haustu, Quód permutatis hora recurrit equis._
I'en tiens ma part. Ceux qui suyuent l'autre extremité, de s'aggreer en eux-mesmes: d'estimer ce qu'ils tiennent au dessus du reste: et de ne recognoistre aucune forme plus belle, que celle qu'ils voyent: s'ils ne sont plus aduisez que nous, ils sont à la verité plus heureux. Ie n'enuie point leur sagesse, mais ouy leur bonne fortune. Cette humeur auide des choses nouuelles et incognues, ayde bien à nourrir en moy, le desir de voyager: mais assez d'autres circonstances y conferent. Ie me destourne volontiers du gouuernement de ma maison. Il y a quelque commodité à commander, fust ce dans vne grange, et à estre obey des siens. Mais c'est vn plaisir trop vniforme et languissant. Et puis il est par necessité meslé de plusieurs pensements fascheux. Tantost l'indigence et l'oppression de vostre peuple: tantost la querelle d'entre vos voysins: tantost l'vsurpation qu'ils font sur vous, vous afflige:
_Aut verberatæ grandine vineæ, Fundusque mendax, arbore nunc aquas Culpante, nunc torrentia agros Sydera, nunc hyemes iniquas._
Et qu'à peine en six mois, enuoyera Dieu vne saison, dequoy vostre receueur se contente bien à plain: et que si elle sert aux vignes, elle ne nuyse aux prez.
_Aut nimiis torret feruoribus ætherius sol, Aut subiti perimunt imbres, gelidæque pruinæ, Flabràque ventorum violento turbine vexant._
Ioinct le soulier neuf, et bien formé, de cet homme du temps passé, qui vous blesse le pied. Et que l'estranger n'entend pas, combien il vous couste, et combien vous prestez, à maintenir l'apparence de cet ordre, qu'on void en vostre famille: et qu'à l'auanture l'achetez vous trop cher. Ie me suis pris tard au mesnage. Ceux que Nature auoit fait naistre auant moy, m'en ont deschargé long temps. I'auois des-ja pris vn autre ply, plus selon ma complexion. Toutesfois de ce que i'en ay veu, c'est vn' occupation plus empeschante, que difficile. Quiconque est capable d'autre chose, le sera bien aysément de celle là. Si ie cherchois à m'enrichir, cette voye me sembleroit trop longue. I'eusse seruy les Roys, trafique plus fertile que toute autre. Puis que ie ne pretens acquerir que la reputation de n'auoir rien acquis, non plus que dissipé: conformément au reste de ma vie, impropre à faire bien et à faire mal qui vaille: et que ie ne cherche qu'à passer, ie le puis faire, Dieu mercy, sans grande attention. Au pis aller, courez tousiours par retranchement de despence, deuant la pauureté. C'est à quoy ie m'attends, et de me reformer, auant qu'elle m'y force. I'ay estably au demeurant, en mon ame, assez de degrez, à me passer de moins, que ce que i'ay. Ie dis, passer auec contentement. Non æstimatione census, verùm victu atque cultu, terminatur pecuniæ modus. Mon vray besoing n'occupe pas si iustement tout mon auoir, que sans venir au vif, Fortune n'ait où mordre sur moy. Ma presence, toute ignorante et desdaigneuse qu'elle est, preste grande espaule à mes affaires domestiques. Ie m'y employe, mais despiteusement. Ioinct que i'ay cela chez moy, que pour brusler à part, la chandelle par mon bout, l'autre bout ne s'espargne de rien. Les voyages ne me blessent que par la despence, qui est grande, et outre mes forces: ayant accoustumé d'y estre auec equippage non necessaire seulement, mais aussi honneste. Il me les en faut faire d'autant plus courts et moins frequents: et n'y employe que l'escume, et ma reserue, temporisant et differant, selon qu'elle vient. Ie ne veux pas, que le plaisir de me promener, corrompe le plaisir de me retirer. Au rebours, i'entends qu'ils se nourrissent, et fauorisent l'vn l'autre. La Fortune m'a aydé en cecy: que puis que ma principale profession en cette vie, estoit de la viure mollement, et plustost laschement qu'affaireusement; elle m'a osté le besoing de multiplier en richesses, pour pouruoir à la multitude de mes heritiers. Pour vn, s'il n'a assez de ce, dequoy i'ay eu si plantureusement assez, à son dam. Son imprudence ne meritera pas, que ie luy en desire d'auantage. Et chascun, selon l'exemple de Phocion, pouruoid suffisamment à ses enfants, qui leur pouruoid, en tant qu'ils ne luy sont dissemblables. Nullement seroy-ie d'aduis du faict de Crates. Il laissa son argent chez vn banquier, auec cette condition: si ses enfants estoient des sots, qu'il le leur donnast; s'ils estoient habiles, qu'il le distribuast aux plus sots du peuple. Comme si les sots, pour estre moins capables de s'en passer, estoient plus capables d'vser des richesses. Tant y a, que le dommage qui vient de mon absence, ne me semble point meriter, pendant que i'auroy dequoy le porter, que ie refuse d'accepter les occasions qui se presentent, de me distraire de cette assistance penible. Il y a tousiours quelque piece qui va de trauers. Les negoces, tantost d'vne maison, tantost d'vne autre, vous tirassent. Vous esclairez toutes choses de trop pres. Votre perspicacité vous nuit icy, comme si fait elle assez ailleurs. Ie me desrobe aux occasions de me fascher: et me destourne de la cognoissance des choses, qui vont mal. Et si ne puis tant faire, qu'à toute heure ie ne heurte chez moy, en quelque rencontre, qui me desplaise. Et les fripponneries, qu'on me cache le plus, sont celles que ie sçay le mieux. Il en est que pour faire moins mal, il faut ayder soy mesme à cacher. Vaines pointures: vaines par fois, mais tousiours pointures. Les plus menus et graisles empeschemens, sont les plus persans. Et comme les petites lettres lassent plus les yeux, aussi nous piquent plus les petits affaires: la tourbe des menus maux, offence plus, que la violence d'vn, pour grand qu'il soit. A mesure que ces espines domestiques sont drues et desliees, elles nous mordent plus aigu, et sans menace, nous surprenant facilement à l'impourueu. Ie ne suis pas philosophe. Les maux me foullent selon qu'ils poisent: et poisent selon la forme, comme selon la matiere: et souuent plus. I'y ay plus de perspicacité que le vulgaire, si i'y ay plus de patience. En fin s'ils ne me blessent, ils me poisent. C'est chose tendre que la vie, et aysee à troubler. Depuis que i'ay le visage tourné vers le chagrin, nemo enim resistit sibi cùm cœperit impelli, pour sotte cause qui m'y ayt porté: i'irrite l'humeur de ce costé là: qui se nourrit apres, et s'exaspere, de son propre branle, attirant et ammoncellant vne matiere sur autre, dequoy se paistre.
Stillicidi casus lapidem cauat.
Ces ordinaires goutieres me mangent, et m'vlcerent. Les inconuenients ordinaires ne sont iamais legers. Ils sont continuels et irreparables, quand ils naissent des membres du mesnage, continuels et inseparables. Quand ie considere mes affaires de loing, et en gros; ie trouue, soit pour n'en auoir la memoire gueres exacte, qu'ils sont allez iusques à cette heure, en prosperant, outre mes contes et mes raisons. I'en retire ce me semble plus, qu'il n'y en a: leur bon heur me trahit. Mais suis-ie au dedans de la besongne, voy-ie marcher toutes ces parcelles?
Tum verò in curas animum diducimur omnes:
mille choses m'y donnent à desirer et craindre. De les abandonner du tout, il m'est tres-facile: de m'y prendre sans m'en peiner, tres-difficile. C'est pitié, d'estre en lieu où tout ce que vous voyez, vous embesongne, et vous concerne. Et me semble iouyr plus gayement les plaisirs d'vne maison estrangere, et y apporter le goust plus libre et pur. Diogenes respondit selon moy, à celuy qui luy demanda quelle sorte de vin il trouuoit le meilleur: L'estranger, feit il. Mon pere aymoit à bastir Montaigne, où il estoit nay: et en toute cette police d'affaires domestiques, i'ayme à me seruir de son exemple, et de ses regles; et y attacheray mes successeurs autant que ie pourray. Si ie pouuois mieux pour luy, ie le feroys. Ie me glorifie que sa volonté s'exerce encores, et agisse par moy. Ia Dieu ne permette que ie laisse faillir entre mes mains, aucune image de vie, que ie puisse rendre à vn si bon pere. Ce que ie me suis meslé d'acheuer quelque vieux pan de mur, et de renger quelque piece de bastiment mal dolé, ç'a esté certes, regardant plus à son intention, qu'à mon contentement. Et accuse ma faineance, de n'auoir passé outre, à parfaire les commencements qu'il a laissez en sa maison: d'autant plus, que ie suis en grands termes d'en estre le dernier possesseur de ma race, et d'y porter la derniere main. Car quant à mon application particuliere, ny ce plaisir de bastir, qu'on dit estre si attrayant, ny la chasse, ny les iardins, ny ces autres plaisirs de la vie retiree, ne me peuuent beaucoup amuser. C'est chose dequoy ie me veux mal, comme de toutes autres opinions qui me sont incommodes. Ie ne me soucie pas tant de les auoir vigoureuses et doctes, comme ie me soucie de les auoir aisees et commodes à la vie. Elles sont bien assez vrayes et saines, si elles sont vtiles et aggreables. Ceux qui m'oyans dire mon insuffisance aux occupations du mesnage, me viennent souffler aux oreilles que c'est desdaing, et que ie laisse de sçauoir les instrumens du labourage, ses saisons, son ordre, comment on fait mes vins, comme on ente, et de sçauoir le nom et la forme des herbes et des fruicts, et l'apprest des viandes, dequoy ie vis: le nom et prix des estoffes, de quoy ie m'abille, pour auoir à cœur quelque plus haute science, ils me font mourir. Cela, c'est sottise: et plustost bestise, que gloire. Ie m'aymerois mieux bon escuyer, que bon logicien.
_Quin tu aliquid saltem potius quorum indiget vsus, Viminibus mollique paras detexere iunco?_
Nous empeschons noz pensees du general, et des causes et conduittes vniuerselles: qui se conduisent tresbien sans nous: et laissons en arriere nostre faict: et Michel, qui nous touche encore de plus pres que l'homme. Or i'arreste bien chez moy le plus ordinairement: mais ie voudrois m'y plaire plus qu'ailleurs.
_Sit meæ sedes vtinam senectæ, Sit modus lasso maris, et viarum, Militiæque!_
Ie ne sçay si i'en viendray à bout. Ie voudrois qu'au lieu de quelque autre piece de sa succession, mon pere m'eut resigné cette passionnee amour, qu'en ses vieux ans il portoit à son mesnage. Il estoit bien heureux, de ramener ses desirs, à sa fortune, et de se sçauoir plaire de ce qu'il auoit. La philosophie politique aura bel accuser la bassesse et sterilité de mon occupation, si i'en puis vne fois prendre le goust, comme luy. Ie suis de cet auis, que la plus honorable vacation, est de seruir au publiq, et estre vtile à beaucoup. Fructus enim ingenij et virtutis, omnisque præstantiæ tum maximus accipitur, quum in proximum quemque confertur. Pour mon regard ie m'en despars: partie par conscience: (car par où ie vois le poix qui touche telles vacations, ie vois aussi le peu de moyen que i'ay d'y fournir: et Platon maistre ouurier en tout gouuernement politique, ne laissa de s'en abstenir) partie par poltronerie. Ie me contente de iouïr le monde, sans m'en empresser: de viure vne vie, seulement excusable: et qui seulement ne poise, ny à moy, ny à autruy. Iamais homme ne se laissa aller plus plainement et plus laschement, au soing et gouuernement d'vn tiers, que ie ferois, si i'auois à qui. L'vn de mes souhaits pour cette heure, ce seroit de trouuer vn gendre, qui sçeust appaster commodément mes vieux ans, et les endormir: entre les mains de qui ie deposasse en toute souueraineté, la conduite et vsage de mes biens: qu'il en fist ce que i'en fais, et gaignast sur moy ce que i'y gaigne: pourueu qu'il y apportast vn courage vrayement recognoissant, et amy. Mais quoy? nous viuons en vn monde, où la loyauté des propres enfans est incognue.
Qui a la garde de ma bourse en voyage, il l'a pure et sans contrerolle: aussi bien me tromperoit il en comptant. Et si ce n'est vn diable, ie l'oblige à bien faire, par vne si abandonnee confiance. Multi fallere docuerunt, dum timent falli, et aliis ius peccandi suspicando fecerunt. La plus commune seureté, que ie prens de mes gens, c'est la mescognoissance. Ie ne presume les vices qu'apres que ie les aye veuz: et m'en fie plus aux ieunes, que i'estime moins gastez par mauuais exemple. I'oy plus volontiers dire, au bout de deux mois, que i'ay despandu quatre cens escus, que d'auoir les oreilles battues tous les soirs, de trois, cinq, sept. Si ay-ie esté desrobé aussi peu qu'vn autre de cette sorte de larrecin. Il est vray, que ie preste la main à l'ignorance. Ie nourris à escient, aucunement trouble et incertaine la science de mon argent. Iusques à certaine mesure, ie suis content, d'en pouuoir doubter. Il faut laisser vn peu de place à la desloyauté, ou imprudence de vostre valet. S'il nous en reste en gros, dequoy faire nostre effect, cet excez de la liberalité de la Fortune, laissons le vn peu plus courre à sa mercy. La portion du glanneur. Apres tout, ie ne prise pas tant la foy de mes gents, comme ie mesprise leur iniure. O le vilain et sot estude, d'estudier son argent, se plaire à le manier et recomter! c'est par là, que l'auarice faict ses approches. Dépuis dix huict ans, que ie gouuerne des biens, ie n'ay sçeu gaigner sur moy, de voir, ny tiltres, ny mes principaux affaires qui ont necessairement à passer par ma science, et par mon soing. Ce n'est pas vn mespris philosophique, des choses transitoires et mondaines: ie n'ay pas le goust si espuré, et les prise pour le moins ce qu'elles valent: mais certes c'est paresse et negligence inexcusable et puerile. Que ne feroy ie plustost que de lire vn contract? Et plustost, que d'aller secoüant ces paperasses poudreuses, serf de mes negoces? ou encore pis, de ceux d'autruy, comme font tant de gents à prix d'argent? Ie n'ay rien cher que le soucy et la peine: et ne cherche qu'à m'anonchalir et auachir. I'estoy, ce croy-je, plus propre, à viure de la fortune d'autruy, s'il se pouuoit, sans obligation et sans seruitude. Et si ne sçay, à l'examiner de pres, si selon mon humeur et mon sort, ce que i'ay à souffrir des affaires, et des seruiteurs, et des domestiques, n'a point plus d'abiection, d'importunité, et d'aigreur, que n'auroit la suitte d'vn homme, nay plus grand que moy, qui me guidast vn peu à mon aise. Seruitus obedientia est fracti animi et abiecti, arbitrio carentis suo. Crates fit pis, qui se ietta en la franchise de la pauureté, pour se deffaire des indignitez et cures de la maison. Cela ne ferois-ie pas. Ie hay la pauureté à pair de la douleur: mais ouy bien, changer cette sorte de vie, à vne autre moins braue, et moins affaireuse. Absent, ie me despouille de tous tels pensemens: et sentirois moins lors la ruyne d'vne tour, que ie ne fais present, la cheute d'vne ardoyse. Mon ame se démesle bien ayséement à part, mais en presence, elle souffre, comme celle d'vn vigneron. Vne rene de trauers à mon cheual, vn bout d'estriuiere qui batte ma iambe, me tiendront tout vn iour en eschec. I'esleue assez mon courage à l'encontre des inconueniens, les yeux, ie ne puis.
Sensus! ô superi sensus!
Ie suis chez moy, respondant de tout ce qui va mal. Peu de maistres, ie parle de ceux de moyenne condition, comme est la mienne: et s'il en est, ils sont plus heureux: se peuuent tant reposer, sur vn second, qu'il ne leur reste bonne part de la charge. Cela oste volontiers quelque chose de ma façon, au traittement des suruenants: et en ay peu arrester quelcun par aduenture plus par ma cuisine, que par ma grace: comme font les fascheux: et oste beaucoup du plaisir que ie deurois prendre chez moy, de la visitation et assemblees de mes amys. La plus sotte contenance d'vn Gentil-homme en sa maison, c'est de le voir empesché du train de sa police: parler à l'oreille d'vn valet, en menacer vn autre des yeux. Elle doit couler insensiblement, et representer vn cours ordinaire. Et treuue laid, qu'on entretienne ses hostes, du traictement qu'on leur fait, autant à l'excuser qu'à le vanter. I'ayme l'ordre et la netteté,
_Et cantharus et lanx Ostendunt mihi me,_
au prix de l'abondance: et regarde chez moy exactement à la necessité, peu à la parade. Si vn valet se bat chez autruy, si vn plat se verse, vous n'en faites que rire: vous dormez ce pendant que monsieur renge auec son maistre d'hostel, son faict, pour vostre traictement du lendemain. I'en parle selon moy. Ne laissant pas en general d'estimer, combien c'est vn doux amusement à certaines natures, qu'vn mesnage paisible, prospere, conduict par vn ordre reglé. Et ne voulant attacher à la chose, mes propres erreurs et inconuenients. Ny desdire Platon, qui estime la plus heureuse occupation à chascun, faire ses particuliers affaires sans iniustice. Quand ie voyage, ie n'ay à penser qu'à moy, et à l'emploicte de mon argent: cela se dispose d'vn seul precepte. Il est requis trop de parties à amasser: ie n'y entens rien. A despendre, ie m'y entens vn peu, et à donner iour à ma despence: qui est de vray son principal vsage. Mais ie m'y attens trop ambitieusement; qui la rend inegalle et difforme: et en outre immoderee en l'vn et l'autre visage. Si elle paroist, si elle sert, ie m'y laisse indiscretement aller: et me resserre autant indiscretement, si elle ne luyt, et si elle ne me rit. Qui que ce soit, ou art, ou nature, qui nous imprime cette condition de viure, par la relation à autruy, nous fait beaucoup plus de mal que de bien. Nous nous defraudons de nos propres vtilitez, pour former les apparences à l'opinion commune. Il ne nous chaut pas tant, quel soit nostre estre, en nous, et en effect, comme quel il soit, en la cognoissance publique. Les biens mesmes de l'esprit, et la sagesse, nous semblent sans fruict, si elle n'est iouye que de nous: si elle ne se produict à la veuë et approbation estrangere. Il y en a, de qui l'or coulle à gros bouillons, par des lieux sousterreins, imperceptiblement: d'autres l'estendent tout en lames et en feuilles. Si qu'aux vns les liars valent escuz, aux autres le contraire: le monde estimant l'emploite et la valeur, selon la montre. Tout soing curieux autour des richesses sent à l'auarice. Leur dispensation mesme, et la liberalité trop ordonnee et artificielle: elles ne valent pas vne aduertance et sollicitude penible. Qui veut faire sa despense iuste, la fait estroitte et contrainte. La garde, ou l'emploitte, sont de soy choses indifferentes, et ne prennent couleur de bien ou de mal, que selon l'application de nostre volonté. L'autre cause qui me conuie à ces promenades, c'est la disconuenance aux mœurs presentes de nostre estat: ie me consolerois aysement de cette corruption, pour le regard de l'interest public:
_Peioraque sæcula ferri Temporibus, quorum sceleri non inuenit ipsa Nomen, et à nullo posuit natura metallo:_
mais pour le mien, non. I'en suis en particulier trop pressé. Car en mon voisinage, nous sommes tantost par la longue licence de ces guerres ciuiles, enuieillis en vne forme d'estat si desbordee,
Quippe vbi fas versum atque nefas:
qu'à la verité, c'est merueille qu'elle se puisse maintenir.
_Armati terram exercent, sempérque recentes Conuectare iuuat prædas, et viuere rapto._
En fin ie vois par nostre exemple, que la societé des hommes se tient et se coust, à quelque prix que ce soit. En quelque assiette qu'on les couche, ils s'appilent, et se rengent, en se remuant et s'entassant: comme des corps mal vnis qu'on empoche sans ordre, trouuent d'eux mesmes la façon de se ioindre, et s'emplacer, les vns parmy les autres: souuent mieux, que l'art ne les eust sçeu disposer. Le Roy Philippus fit vn amas, des plus meschans hommes et incorrigibles qu'il peut trouuer, et les logea tous en vne ville, qu'il leur fit bastir, qui en portoit le nom. I'estime qu'ils dresserent des vices mesme, vne contexture politique entre eux, et vne commode et iuste societé. Ie vois, non vne action, ou trois, ou cent, mais des mœurs, en vsage commun et reçeu, si farouches, en inhumanité sur tout et desloyauté, qui est pour moy la pire espece des vices, que ie n'ay point le courage de les conceuoir sans horreur: et les admire, quasi autant que ie les deteste. L'exercice de ces meschancetez insignes, porte marque de vigueur et force d'ame, autant que d'erreur et desreglement. La necessité compose les hommes et les assemble. Cette cousture fortuite se forme apres en loix. Car il en a esté d'aussi sauuages qu'aucune opinion humaine puisse enfanter, qui toutesfois ont maintenu leurs corps, auec autant de santé et longueur de vie, que celles de Platon et Aristote sçauroient faire. Et certes toutes ces descriptions de police, feintes par art, se trouuent ridicules, et ineptes à mettre en practique. Ces grandes et longues altercations, de la meilleure forme de societé: et des regles plus commodes à nous attacher, sont altercations propres seulement à l'exercice de nostre esprit. Comme il se trouue és arts, plusieurs subiects qui ont leur essence en l'agitation et en la dispute, et n'ont aucune vie hors de là. Telle peinture de police, seroit de mise, en vn nouueau monde: mais nous prenons vn monde desia faict et formé à certaines coustumes. Nous ne l'engendrons pas comme Pyrrha, ou comme Cadmus. Par quelque moyen que nous ayons loy de le redresser, et renger de nouueau, nous ne pouuons gueres le tordre de son accoustumé ply, que nous ne rompions tout. On demandoit à Solon, s'il auoit estably les meilleures loyx qu'il auoit peu aux Atheniens: Ouy bien, respondit-il, de celles qu'ils eussent receuës. Varro s'excuse de pareil air: Que s'il auoit tout de nouueau à escrire de la religion, il diroit ce, qu'il en croid. Mais, estant desia receuë, il en dira selon l'vsage, plus que selon nature. Non par opinion, mais en verité, l'excellente et meilleure police, est à chacune nation, celle soubs laquelle elle s'est maintenuë. Sa forme et commodité essentielle despend de l'vsage. Nous nous desplaisons volontiers de la condition presente. Mais ie tiens pourtant, que d'aller desirant le commandement de peu, en vn estat populaire: ou en la monarchie, vne autre espece de gouuernement, c'est vice et folie.
_Ayme l'estat tel que tu le vois estre: S'il est royal, ayme la royauté; S'il est de peu, ou bien communauté, Ayme l'aussi, car Dieu t'y a faict naistre._
Ainsin en parloit le bon monsieur de Pibrac, que nous venons de perdre: vn esprit si gentil, les opinions si saines, les mœurs si douces. Cette perte, et celle qu'en mesme temps nous auons faicte de monsieur de Foix, sont pertes importantes à nostre couronne. Ie ne sçay s'il reste à la France dequoy substituer vne autre coupple, pareille à ces deux Gascons, en syncerité, et en suffisance, pour le conseil de nos Roys. C'estoyent ames diuersement belles, et certes selon le siecle, rares et belles, chacune en sa forme. Mais qui les auoit logees en cet aage, si desconuenables et si disproportionnees à nostre corruption, et à nos tempestes? Rien ne presse vn estat que l'innouation: le changement donne seul forme à l'iniustice, et à la tyrannie. Quand quelque piece se démanche, on peut l'estayer: on peut s'opposer à ce que l'alteration et corruption naturelle à toutes choses, ne nous esloigne trop de nos commencemens et principes. Mais d'entreprendre à refondre vne si grande masse, et à changer les fondements d'vn si grand bastiment, c'est à faire à ceux qui pour descrasser effacent: qui veulent amender les deffauts particuliers, par vne confusion vniuerselle, et guarir les maladies par la mort: non tam commutandarum quàm euertendarum rerum cupidi. Le monde est inepte à se guarir. Il est si impatient de ce qui le presse, qu'il ne vise qu'à s'en deffaire, sans regarder à quel prix. Nous voyons par mille exemples, qu'il se guarit ordinairement à ses despens: la descharge du mal present, n'est pas guarison, s'il n'y a en general amendement de condition. La fin du chirurgien, n'est pas de faire mourir la mauuaise chair: ce n'est que l'acheminement de sa cure: il regarde au delà, d'y faire renaistre la naturelle, et rendre la partie à son deu estre. Quiconque propose seulement d'emporter ce qui le masche, il demeure court: car le bien ne succede pas necessairement au mal: vn autre mal luy peut succeder; et pire. Comme il aduint aux tueurs de Cesar, qui ietterent la chose publique à tel poinct, qu'ils eurent à se repentir de s'en estre meslez. A plusieurs depuis, iusques à nos siecles, il est aduenu de mesmes. Les François mes contemporanees sçauent bien qu'en dire. Toutes grandes mutations esbranlent l'estat, et le desordonnent. Qui viseroit droit à la guarison, et en consulteroit auant toute œuure, se refroidiroit volontiers d'y mettre la main. Pacuuius Calauius corrigea le vice de ce proceder, par vn exemple insigne. Ses concitoyens estoient mutinez contre leurs magistrats: luy personnage de grande authorité en la ville de Capouë, trouua vn iour moyen d'enfermer le Senat dans le Palais: et conuoquant le peuple en la place, leur dit: Que le iour estoit venu, auquel en pleine liberté ils pouuoient prendre vengeance des tyrans qui les auoyent si long temps oppressez, lesquels il tenoit à sa mercy seuls et desarmez. Fut d'aduis, qu'au sort, on les tirast hors, l'vn apres l'autre: et de chacun on ordonnast particulierement: faisant sur le champ, executer ce qui en seroit decreté: pourueu aussi que tout d'vn train ils aduisassent d'establir quelque homme de bien, en la place du condamné, affin qu'elle ne demeurast vuide d'officier. Ils n'eurent pas plustost ouy le nom d'vn senateur, qu'il s'esleua vn cry de mescontentement vniuersel à l'encontre de luy: Ie voy bien, dit Pacuuius, il faut demettre cettuy-cy: c'est vn meschant: ayons en vn bon en change. Ce fut vn prompt silence: tout le monde se trouuant bien empesché au choix. Au premier plus effronté, qui dit le sien: voyla vn consentement de voix encore plus grand à refuser celuy là. Cent imperfections, et iustes causes, de le rebuter. Ces humeurs contradictoires, s'estans eschauffees, il aduint encore pis du second Senateur, et du tiers. Autant de discorde à l'election, que de conuenance à la demission. S'estans inutilement lassez à ce trouble, ils commencent, qui deçà, qui delà, à se desrober peu à peu de l'assemblee: rapportant chacun cette resolution en son ame, que le plus vieil et mieux cogneu mal, est tousiours plus supportable, que le mal recent et inexperimenté. Pour nous voir bien piteusement agitez: car que n'auons nous faict?
_Eheu! cicatricum et sceleris pudet, Fratrúmque: quid nos dura refugimus Ætas? quid intactum nefasti Liquimus? vnde manus iuuentus Metu Deorum continuit? quibus Pepercit aris?_
ie ne vay pas soudain me resoluant,
_Ipsa si velit Salus, Seruare prorsus non potest hanc familiam._
Nous ne sommes pas pourtant à l'auanture, à nostre dernier periode. La conseruation des estats, est chose qui vray-semblablement surpasse nostre intelligence. C'est, comme dit Platon, chose puissante, et de difficile dissolution, qu'vne ciuile police, elle dure souuent contre des maladies mortelles et intestines: contre l'iniure des loix iniustes, contre la tyrannie, contre le debordement et ignorance des magistrats, licence et sedition des peuples. En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au dessus de nous, et regardons vers ceux qui sont mieux. Mesurons nous à ce qui est au dessous: il n'en est point de si miserable, qui ne trouue mille exemples où se consoler. C'est nostre vice, que nous voyons plus mal volontiers, ce qui est dessus nous, que volontiers, ce qui est dessoubs. Si disoit Solon, qui dresseroit vn tas de tous les maux ensemble, qu'il n'est aucun, qui ne choisist plustost de remporter auec soy les maux qu'il a, que de venir à diuision legitime, auec tous les autres hommes, de ce tas de maux, et en prendre sa quotte part. Nostre police se porte mal. Il en a esté pourtant de plus malades, sans mourir. Les dieux s'esbatent de nous à la pelote, et nous agitent à toutes mains, enimuero Dij nos homines quasi pilas habent. Les astres ont fatalement destiné l'estat de Rome, pour exemplaire de ce qu'ils peuuent en ce genre. Il comprend en soy toutes les formes et auantures, qui touchent vn estat: tout ce que l'ordre y peut, et le trouble, et l'heur, et le mal'heur. Qui se doit desesperer de sa condition, voyant les secousses et mouuemens dequoy celuy là fut agité, et qu'il supporta? Si l'estendue de la domination, est la santé d'vn estat, dequoy ie ne suis aucunement d'aduis (et me plaist Isocrates, qui instruit Nicocles, non d'enuier les Princes, qui ont des dominations larges, mais qui sçauent bien conseruer celles qui leur sont escheuës) celuy-là ne fut iamais si sain, que quand il fut le plus malade. La pire de ses formes, luy fut la plus fortunee. A peine recognoist-on l'image d'aucune police, soubs les premiers Empereurs: c'est la plus horrible et la plus espesse confusion qu'on puisse conceuoir. Toutesfois il la supporta: et y dura, conseruant, non pas vne monarchie resserree en ses limites, mais tant de nations, si diuerses, si esloignees, si mal affectionnees, si desordonnement commandees, et iniustement conquises.
_Nec gentibus vllis Commodat in populum, terræ pelagique potentem, Inuidiam fortuna suam._
Tout ce qui branle ne tombe pas. La contexture d'vn si grand corps tient à plus d'vn clou. Il tient mesme par son antiquité: comme les vieux bastimens, ausquels l'aage a desrobé le pied, sans crouste et sans cyment, qui pourtant viuent et soustiennent en leur propre poix,
_Nec iam validis radicibus hærens, Pondere tuta suo est._
D'auantage ce n'est pas bien procedé, de recognoistre seulement le flanc et le fossé: pour iuger de la seureté d'vne place, il faut voir, par où on y peut venir, en quel estat est l'assaillant. Peu de vaisseaux fondent de leur propre poix, et sans violence estrangere. Or tournons les yeux par tout, tout croulle autour de nous. En tous les grands estats, soit de Chrestienté, soit d'ailleurs, que nous cognoissons, regardez y, vous y trouuerez vne euidente menasse de changement et de ruyne:
_Et sua sunt illis incommoda, párque per omnes Tempestas._
Les astrologues ont beau ieu, à nous aduertir, comme ils font, de grandes alterations, et mutations prochaines: leurs deuinations sont presentes et palpables, il ne faut pas aller au ciel pour cela. Nous n'auons pas seulement à tirer consolation, de cette societé vniuerselle de mal et de menasse: mais encores quelque esperance, pour la duree de nostre estat: d'autant que naturellement, rien ne tombe, là où tout tombe. La maladie vniuerselle est la santé particuliere. La conformité, est qualité ennemie à la dissolution. Pour moy, ie n'en entre point au desespoir, et me semble y voir des routes à nous sauuer!
_Deus hæc fortasse benigna Reducet in sedem vice._
Qui sçait, si Dieu voudra qu'il en aduienne, comme des corps qui se purgent, et remettent en meilleur estat, par longues et griefues maladies: lesquelles leur rendent vne santé plus entiere et plus nette, que celle qu'elles leur auoient osté? Ce qui me poise le plus, c'est qu'à conter les symptomes de nostre mal, i'en vois autant de naturels, et de ceux que le ciel nous enuoye, et proprement siens, que de ceux que nostre desreglement, et l'imprudence humaine y conferent. Il semble que les astres mesmes ordonnent, que nous auons assez duré, et outre les termes ordinaires. Et cecy aussi me poise, que le plus voysin mal, qui nous menace, ce n'est pas alteration en la masse entiere et solide, mais sa dissipation et diuulsion: l'extreme de noz craintes. Encores en ces reuasseries icy crains-ie la trahison, de ma memoire, que par inaduertance, elle m'aye faict enregistrer vne chose deux fois. Ie hay à me recognoistre: et ne retaste iamais qu'enuis ce qui m'est vne fois eschappé. Or ie n'apporte icy rien de nouuel apprentissage. Ce sont imaginations communes: les ayant à l'auanture conceuës cent fois, i'ay peur de les auoir desia enrollees. La redicte est par tout ennuyeuse, fut ce dans Homere. Mais elle est ruyneuse, aux choses qui n'ont qu'vne montre superficielle et passagere. Ie me desplais de l'inculcation, voire aux choses vtiles, comme en Seneque. Et l'vsage de son escole Stoïque me desplaist, de redire sur chasque matiere, tout au long et au large, les principes et presuppositions, qui seruent en general: et realleguer tousiours de nouueau les arguments et raisons communes et vniuerselles. Ma memoire s'empire cruellement tous les iours:
_Pocula Lethæos vt si ducentia somnos, Arente fauce traxerim._
Il faudra doresnauant (car Dieu mercy iusques à cette heure, il n'en est pas aduenu de faute) qu'au lieu que les autres cherchent temps, et occasion de penser à ce qu'ils ont à dire, ie fuye à me preparer, de peur de m'attacher à quelque obligation, de laquelle i'aye à despendre. L'estre tenu et obligé, me fouruoye et le despendre d'vn si foible instrument qu'est ma memoire. Ie ne lis iamais cette histoire, que ie ne m'en offence, d'vn ressentiment propre et naturel. Lyncestez accusé de coniuration, contre Alexandre, le iour qu'il fut mené en la presence de l'armée, suiuant la coustume, pour estre ouy en ses deffences, auoit en sa teste vne harangue estudiée, de laquelle tout hesitant et begayant il prononça quelques paroles. Comme il se troubloit de plus en plus, ce pendant qu'il lucte auec sa memoire, et qu'il la retaste, le voila chargé et tué à coups de pique, par les soldats, qui luy estoyent plus voisins: le tenans pour conuaincu. Son estonnement et son silence, leur seruit de confession. Ayant eu en prison tant de loysir de se preparer, ce n'est à leur aduis, plus la memoire qui luy manque: c'est la conscience qui luy bride la langue, et luy oste la force. Vrayement c'est bien dit. Le lieu estonne, l'assistance, l'expectation, lors mesme qu'il n'y va que de l'ambition de bien dire. Que peut on faire, quand c'est vne harangue, qui porte la vie en consequence? Pour moy, cela mesme, que ie sois lié à ce que i'ay à dire, sert à m'en desprendre. Quand ie me suis commis et assigné entierement à ma memoire, ie pends si fort sur elle, que ie l'accable: elle s'effraye de sa charge. Autant que ie m'en rapporte à elle, ie me mets hors de moy: iusques à essayer ma contenance. Et me suis veu quelque iour en peine, de celer la seruitude en laquelle i'estois entraué. Là où mon dessein est, de representer en parlant, vne profonde nonchalance d'accent et de visage, et des mouuemens fortuites et impremeditez, comme naissans des occasions presentes: aymant aussi cher ne rien dire qui vaille, que de montrer estre venu preparé pour bien dire: chose messeante, sur tout à gens de ma profession: et chose de trop grande obligation, à qui ne peut beaucoup tenir. L'apprest donne plus à esperer, qu'il ne porte. On se met souuent sottement en pourpoinct, pour ne sauter pas mieux qu'en saye. Nihil est his, qui placere volunt, tam aduersarium, quàm expectatio. Ils ont laissé par escrit de l'orateur Curio, que quand il proposoit la distribution des pieces de son oraison, en trois, ou en quatre: ou le nombre de ses arguments et raisons, il luy aduenoit volontiers, ou d'en oublier quelqu'vn, ou d'y en adiouster vn ou deux de plus. I'ay tousiours bien euité, de tomber en cet inconuenient: ayant hay ces promesses et prescriptions: non seulement pour la deffiance de ma memoire: mais aussi pource que cette forme retire trop à l'artiste. Simpliciora militares decent. Baste, que ie me suis meshuy promis, de ne prendre plus la charge de parler en lieu de respect. Car quant à parler en lisant son escript: outre ce qu'il est tresinepte, il est de grand desauantage à ceux, qui par nature pouuoient quelque chose en l'action. Et de me ietter à la mercy de mon inuention presente, encore moins: ie l'ay lourde et trouble, qui ne sçauroit fournir aux soudaines necessitez, et importantes. Laisse Lecteur courir encore ce coup d'essay, et ce troisiesme alongeail, du reste des pieces de ma peinture. I'adiouste, mais ie ne corrige pas. Premierement, par ce que celuy qui a hypothequé au monde son ouurage, ie trouue apparence, qu'il n'y ayt plus de droict. Qu'il die, s'il peut, mieux ailleurs, et ne corrompe la besongne qu'il a venduë. De telles gens, il ne faudroit rien acheter qu'apres leur mort. Qu'ils y pensent bien, auant que de se produire. Qui les haste? Mon liure est tousiours vn: sauf qu'à mesure, qu'on se met à le renouueller, afin que l'achetteur ne s'en aille les mains du tout vuides, ie me donne loy d'y attacher (comme ce n'est qu'vne marqueterie mal iointe) quelque embleme supernumeraire. Ce ne sont que surpoids, qui ne condamnent point la premiere forme, mais donnent quelque prix particulier à chacune des suiuantes, par vne petite subtilité ambitieuse. De là toutesfois il aduiendra facilement, qu'il s'y mesle quelque transposition de chronologie: mes contes prenants place selon leur opportunité, non tousiours selon leur aage. Secondement, à cause que pour mon regard, ie crains de perdre au change. Mon entendement ne va pas tousiours auant, il va à reculons aussi. Ie ne me deffie gueres moins de mes fantasies, pour estre secondes ou tierces, que premieres: ou presentes, que passees. Nous nous corrigeons aussi sottement souuent, comme nous corrigeons les autres. Ie suis enuieilly de nombre d'ans, depuis mes premieres publications, qui furent l'an mille cinq cens quatre vingts. Mais ie fais doute que ie sois assagi d'vn pouce. Moy à cette heure, et moy tantost, sommes bien deux. Quand meilleur, ie n'en puis rien dire. Il feroit bel estre vieil, si nous ne marchions, que vers l'amendement. C'est vn mouuement d'yuroigne, titubant, vertigineux, informe: ou des ionchez, que l'air manie casuellement selon soy. Antiochus auoit vigoureusement escript en faueur de l'Academie: il print sur ses vieux ans vn autre party: lequel des deux ie suyuisse, seroit ce pas tousiours suiure Antiochus? Apres auoir estably le doubte, vouloir establir la certitude des opinions humaines, estoit ce pas establir le doubte, non la certitude? et promettre, qui luy eust donné encore vn aage à durer, qu'il estoit tousiours en termes de nouuelle agitation: non tant meilleure, qu'autre? La faueur publique m'a donné vn peu plus de hardiesse que ie n'esperois: mais ce que ie crains le plus, c'est de saouler. I'aymerois mieux poindre que lasser. Comme a faict vn sçauant homme de mon temps. La louange est tousiours plaisante, de qui, et pourquoy elle vienne. Si faut-il pour s'en aggreer iustement, estre informé de sa cause. Les imperfections mesme ont leur moyen de se recommander. L'estimation vulgaire et commune, se voit peu heureuse en rencontre. Et de mon temps, ie suis trompé, si les pires escrits ne sont ceux qui ont gaigné le dessus du vent populaire. Certes ie rends graces à des honnestes hommes, qui daignent prendre en bonne part, mes foibles efforts. Il n'est lieu où les fautes de la façon paroissent tant, qu'en vne matiere qui de soy n'a point de recommandation. Ne te prens point à moy, Lecteur, de celles qui se coulent icy, par la fantasie, ou inaduertance d'autruy: chasque main, chasque ouurier, y apporte les siennes. Ie ne me mesle, ny d'orthographe, et ordonne seulement qu'ils suiuent l'ancienne, ny de la punctuation: ie suis peu expert en l'vn et en l'autre. Où ils rompent du tout le sens, ie m'en donne peu de peine, car aumoins ils me deschargent. Mais où ils en substituent vn faux, comme ils font si souuent, et me destournent à leur conception, ils me ruynent. Toutesfois quand la sentence n'est forte à ma mesure, vn honneste homme la doit refuser pour mienne. Qui cognoistra combien ie suis peu laborieux, combien ie suis faict à ma mode, croira facilement, que ie redicterois plus volontiers, encore autant d'Essais, que de m'assuiettir à resuiure ceux-cy, pour cette puerile correction. Ie disois donc tantost, qu'estant planté en la plus profonde miniere de ce nouueau metal, non seulement ie suis priué de grande familiarité, auec gens d'autres mœurs que les miennes: et d'autres opinions, par lesquelles ils tiennent ensemble d'vn nœud, qui commande tout autre nœud. Mais encore ie ne suis pas sans hazard, parmy ceux, à qui tout est esgalement loisible: et desquels la plus part ne peut empirer meshuy son marché, vers nostre iustice. D'où naist l'extreme degré de licence. Comptant toutes les particulieres circonstances qui me regardent, ie ne trouue homme des nostres, à qui la deffence des loix, couste, et en gain cessant, et en dommage emergeant, disent les clercs, plus qu'à moy. Et tels font bien les braues, de leur chaleur et aspreté, qui font beaucoup moins que moy, en iuste balance. Comme maison de tout temps libre, de grand abbord, et officieuse à chacun (car ie ne me suis iamais laissé induire, d'en faire vn outil de guerre: laquelle ie vois chercher plus volontiers, où elle est le plus esloingnee de mon voisinage) ma maison a merité assez d'affection populaire: et seroit bien mal-aisé de me gourmander sur mon fumier. Et i'estime à vn merueilleux chef d'œuure, et exemplaire, qu'elle soit encore vierge de sang, et de sac, soubs vn si long orage, tant de changemens et agitations voisines. Car à dire vray, il estoit possible à vn homme de ma complexion, d'eschapper à vne forme constante, et continue, telle qu'elle fust. Mais les inuasions et incursions contraires, et alternations et vicissitudes de la fortune, au tour de moy, ont iusqu'à cette heure plus exasperé qu'amolly l'humeur du pays: et me rechargent de dangers, et difficultez inuincibles. I'eschape. Mais il me desplaist que ce soit plus par fortune: voire, et par ma prudence, que par iustice: et me desplaist d'estre hors la protection des loix, et soubs autre sauuegarde que la leur. Comme les choses sont, ie vis plus qu'à demy, de la faueur d'autruy: qui est vne rude obligation. Ie ne veux debuoir ma seureté, ny à la bonté, et benignité des grands, qui s'aggreent de ma legalité et liberté: ny à la facilité des mœurs de mes predecesseurs, et miennes: car quoy si i'estois autre? Si mes desportemens et la franchise de ma conuersation, obligent mes voisins, ou la parenté: c'est cruauté qu'ils s'en puissent acquitter, en me laissant viure, et qu'ils puissent dire: Nous luy condonons la libre continuation du seruice diuin, en la chapelle de sa maison, toutes les eglises d'autour, estants par nous desertées: et luy condonons l'vsage de ses biens, et sa vie, comme il conserue nos femmes, et nos bœufs au besoing. De longue main chez moy, nous auons part à la louange de Lycurgus Athenien, qui estoit general depositaire et gardien des bourses de ses concitoyens. Or ie tiens, qu'il faut viure par droict, et par auctorité, non par recompense ny par grace. Combien de galans hommes ont mieux aymé perdre la vie, que la deuoir? Ie fuis à me submettre à toute sorte d'obligation. Mais sur tout, à celle qui m'attache, par deuoir d'honneur. Ie ne trouue rien si cher, que ce qui m'est donné: et ce pourquoy, ma volonté demeure hypothequee par tiltre de gratitude. Et reçois plus volontiers les offices, qui sont à vendre. Ie croy bien. Pour ceux-cy, ie ne donne que de l'argent: pour les autres, ie me donne moy-mesme. Le neud, qui me tient par la loy d'honnesteté, me semble bien plus pressant et plus poisant, que n'est celuy de la contraincte ciuile. On me garotte plus doucement par vn notaire, que par moy. N'est-ce pas raison, que ma conscience soit beaucoup plus engagee, à ce, en quoy on s'est simplement fié d'elle? Ailleurs, ma foy ne doit rien: car on ne luy a rien presté. Qu'on s'ayde de la fiance et asseurance, qu'on a prise hors de moy. I'aymeroy bien plus cher, rompre la prison d'vne muraille, et des loix, que de ma parole. Ie suis delicat à l'obseruation de mes promesses, iusques à la superstition: et les fay en tous subiects volontiers incertaines et conditionnelles. A celles, qui sont de nul poids, ie donne poids de la ialousie de ma regle: elle me gehenne et charge de son propre interest. Ouy, és entreprinses toutes miennes et libres, si i'en dy le poinct, il me semble, que ie me les prescry: et que, le donner à la science d'autruy, c'est le preordonner à soy. Il me semble que ie le promets, quand ie le dy. Ainsi i'euente peu mes propositions. La condemnation que ie fais de moy, est plus vifue et roide, que n'est celle des iuges, qui ne me prennent que par le visage de l'obligation commune: l'estreinte de ma conscience plus serree, et plus seuere. Ie suy laschement les debuoirs ausquels on m'entraineroit, si ie n'y allois. Hoc ipsum ita iustum est quod rectè fit, si est voluntarium. Si l'action n'a quelque splendeur de liberté, elle n'a point de grace, ny d'honneur.
Quod me ius cogit, vix voluntate impetrent.
Où la necessité me tire, i'ayme à lacher la volonté. Quia quicquid imperio cogitur, exigenti magis, quàm præstanti acceptum refertur. I'en sçay qui suyuent cet air, iusques à l'iniustice: donnent plustost qu'ils ne rendent, prestent plustost qu'ilz ne payent: font plus escharsement bien à celuy, à qui ils en sont tenus. Ie ne vois pas là, mais ie touche contre. I'ayme tant à me descharger et desobliger, que i'ay parfois compté à profit, les ingratitudes, offences, et indignitez, que i'auois reçeu de ceux, à qui ou par nature, ou par accident, i'auois quelque deuoir d'amitié: prenant cette occasion de leur faute, pour autant d'acquit, et descharge de ma debte. Encore que ie continue à leur payer les offices apparents, de la raison publique, ie trouue grande espargne pourtant à faire par iustice, ce que ie faysoy par affection, et à me soulager vn peu, de l'attention et sollicitude, de ma volonté au dedans. Est prudentis sustinere vt cursum, sic impetum beneuolentiæ. Laquelle i'ay trop vrgente et pressante, où ie m'addonne: aumoins pour vn homme, qui ne veut estre aucunement en presse. Et me sert cette mesnagerie, de quelque consolation, aux imperfections de ceux qui me touchent. Ie suis bien desplaisant qu'ils en vaillent moins, mais tant y a, que i'en espargne aussi quelque chose de mon application et engagement enuers eux. I'approuue celuy qui ayme moins son enfant, d'autant qu'il est ou teigneux ou bossu. Et non seulement, quand il est malicieux; mais aussi quand il est malheureux, et mal nay (Dieu mesme en a rabbatu cela de son prix, et estimation naturelle) pourueu qu'il se porte en ce refroidissement, auec moderation, et iustice exacte. En moy, la proximité n'allege pas les deffauts, elle les aggraue plustost. Apres tout, selon que ie m'entends en la science du bien-faict et de recognoissance, qui est vne subtile science et de grand vsage, ie ne vois personne, plus libre et moins endebté, que ie suis iusques à cette heure. Ce que ie doibs, ie le doibs simplement aux obligations communes et naturelles. Il n'en est point, qui soit plus nettement quitte d'ailleurs.
_Nec sunt mihi nota potentum Munera._
Les Princes me donnent prou, s'ils ne m'ostent rien: et me font assez de bien, quand ils ne me font point de mal: c'est tout ce que i'en demande. O combien ie suis tenu à Dieu, de ce qu'il luy a pleu, que i'aye reçeu immediatement de sa grace, tout ce que i'ay: qu'il a retenu particulierement à soy toute ma debte! Combien ie supplie instamment sa saincte misericorde, que iamais ie ne doiue vn essentiel grammercy à personne! Bien heureuse franchise: qui m'a conduit si loing. Qu'elle acheue. I'essaye à n'auoir expres besoing de nul. In me omnis spes est mihi. C'est chose que chacun peut en soy: mais plus facilement ceux, que Dieu a mis à l'abry des necessitez naturelles et vrgentes. Il fait bien piteux, et hazardeux, despendre d'vn autre. Nous mesmes qui est la plus iuste adresse, et la plus seure, ne nous sommes pas assez asseurez. Ie n'ay rien mien, que moy; et si en est la possession en partie manque et empruntee. Ie me cultiue et en courage, qui est le plus fort: et encores en fortune, pour y trouuer dequoy me satisfaire, quand ailleurs tout m'abandonneroit. Eleus Hippias ne se fournit pas seulement de science, pour au giron des muses se pouuoir ioyeusement esquarter de toute autre compagnie au besoing: ny seulement de la cognoissance de la philosophie, pour apprendre à son ame de se contenter d'elle, et se passer virilement des commoditez qui lui viennent du dehors, quand le sort l'ordonne. Il fut si curieux, d'apprendre encore à faire sa cuisine, et son poil, ses robes, ses souliers, ses bragues, pour se fonder en soy, autant qu'il pourroit, et soustraire au secours estranger. On iouyt bien plus librement, et plus gayement, des biens empruntez: quand ce n'est pas vne iouyssance obligee et contrainte par le besoing: et qu'on a, et en sa volonté, et en sa fortune, la force et les moyens de s'en passer. Ie me connoy bien. Mais il m'est malaisé d'imaginer nulle si pure liberalité de personne enuers moy, nulle hospitalité si franche et gratuite, qui ne me semblast disgratiée, tyrannique, et teinte de reproche, si la necessité m'y auoit encheuestré. Comme le donner est qualité ambitieuse, et de prerogatiue, aussi est l'accepter qualité de summission. Tesmoin l'iniurieux, et querelleux refus, que Baiazet feit des presents, que Temir luy enuoyoit. Et ceux qu'on offrit de la part de l'Empereur Solyman, à l'Empereur de Calicut, le mirent en si grand despit, que non seulement il les refusa rudement: disant, que ny luy ny ses predecesseurs n'auoient accoustumé de prendre: et que c'estoit leur office de donner: mais en outre feit mettre en vn cul de fosse, les ambassadeurs enuoyez à cet effect. Quand Thetis, dit Aristote, flatte Iuppiter: quand les Lacedemoniens flattent les Atheniens: ils ne vont pas leur rafreschissant la memoire des biens, qu'ils leur ont faits, qui est tousiours odieuse: mais la memoire des bien-faicts qu'ils ont receuz d'eux. Ceux que ie voy si familierement employer tout chacun et s'y engager: ne le feroient pas, s'ils sauouroient comme moy la douceur d'vne pure liberté: et s'ils poisoient autant que doit poiser à vn sage homme, l'engageure d'vne obligation. Elle se paye à l'aduenture quelquefois: mais elle ne se dissout iamais. Cruel garrotage, à qui ayme d'affranchir les coudees de sa liberté, en tout sens. Mes cognoissants, et au dessus et au dessous de moy, sçauent, s'ils en ont iamais veu, de moins sollicitant, requerant, suppliant, ny moins chargeant sur autruy. Si ie le suis, au delà de tout exemple moderne, ce n'est pas grande merueille: tant de pieces de mes mœurs y contribuants. Vn peu de fierté naturelle: l'impatience du refus: contraction de mes desirs et desseins: inhabileté à toute sorte d'affaires. Et mes qualitez plus fauories, l'oysiueté, la franchise. Par tout cela, i'ay prins à haine mortelle, d'estre tenu ny à autre, ny par autre que moy. I'employe bien viuement, tout ce que ie puis, à m'en passer: auant que i'employe la beneficence d'vn autre, en quelque, ou legere ou poisante occasion ou besoing que ce soit. Mes amis m'importunent estrangement, quand ils me requierent, de requerir vn tiers. Et ne me semble guere moins de coust, desengager celuy qui me doibt, vsant de luy: que m'engager enuers celuy, qui ne me doibt rien. Cette condition ostee, et cet' autre, qu'ils ne vueillent de moy chose negotieuse et soucieuse (car i'ay denoncé à tout soing guerre capitale) ie suis commodement facile et prest au besoing de chacun. Mais i'ay encore plus fuy à receuoir, que ie n'ay cherché à donner: aussi est il bien plus aysé selon Aristote. Ma fortune m'a peu permis de bien faire à autruy: et ce peu qu'elle m'en a permis, elle l'a assez maigrement logé. Si elle m'eust faict naistre pour tenir quelque rang entre les hommes, i'eusse esté ambitieux de me faire aymer: non de me faire craindre ou admirer. L'exprimeray-ie plus insolamment? i'eusse autant regardé, au plaire, qu'au prouffiter. Cyrus tres-sagement, et par la bouche d'vn tres bon capitaine, et meilleur philosophe encores, estime sa bonté et ses biens faicts, loing au delà de sa vaillance, et belliqueuses conquestes. Et le premier Scipion, par tout où il se veut faire valoir, poise sa debonnaireté et humanité, au dessus de sa hardiesse et de ses victoires: et a tousiours en la bouche ce glorieux mot, Qu'il a laissé aux ennemys, autant à l'aymer, qu'aux amys. Ie veux donc dire, que s'il faut ainsi debuoir quelque chose, ce doibt estre à plus legitime tiltre, que celuy dequoy ie parle, auquel la loy de cette miserable guerre m'engage: et non d'vn si gros debte, comme celuy de ma totale conseruation: il m'accable. Ie me suis couché mille fois chez moy, imaginant qu'on me trahiroit et assommeroit cette nuict là: composant auec la Fortune, que ce fust sans effroy et sans langueur. Et me suis escrié apres mon patenostre,
Impius hæc tam culta noualia miles habebit?
Quel remede? c'est le lieu de ma naissance, et de la plus part de mes ancestres: ils y ont mis leur affection et leur nom. Nous nous durcissons à tout ce que nous accoustumons. Et à vne miserable condition, comme est la nostre, ç'a esté vn tresfauorable present de Nature, que l'accoustumance, qui endort nostre sentiment à la souffrance de plusieurs maux. Les guerres ciuiles ont cela de pire que les autres guerres, de nous mettre chacun en echauguette en sa propre maison.
_Quàm miserum, porta vitam muróque tueri, Vixque suæ tutum viribus esse domus!_
C'est grande extremité, d'estre pressé iusques dans son mesnage, et repos domestique. Le lieu où ie me tiens, est tousiours le premier et le dernier, à la batterie de nos troubles: et où la paix n'a iamais son visage entier,
_Tum quoque cùm pax est, trepidant formidine belli.
Quoties pacem fortuna lacessit, Hàc iter est bellis: melius, fortuna, dedisses Orbe sub Eoo sedem, gelidàque sub Arcto, Errantésque domos._
Ie tire par fois, le moyen de me fermir contre ces considerations, de la nonchalance et lascheté. Elles nous menent aussi aucunement à la resolution. Il m'aduient souuent, d'imaginer auec quelque plaisir, les dangers mortels, et les attendre. Ie me plonge la teste baissee, stupidement dans la mort, sans la considerer et recognoistre, comme dans vne profondeur muette et obscure, qui m'engloutit d'vn saut, et m'estouffe en vn instant, d'vn puissant sommeil, plein d'insipidité et indolence. Et en ces morts courtes et violentes, la consequence que i'en preuoy, me donne plus de consolation, que l'effait de crainte. Ils disent, comme la vie n'est pas la meilleure, pour estre longue, que la mort est la meilleure, pour n'estre pas longue. Ie ne m'estrange pas tant de l'estre mort, comme i'entre en confidence auec le mourir. Ie m'enueloppe et me tapis en cet orage, qui me doit aueugler et rauir de furie, d'vne charge prompte et insensible. Encore s'il aduenoit, comme disent aucuns iardiniers, que les roses et violettes naissent plus odoriferantes pres des aulx et des oignons, d'autant qu'ils sucçent et tirent à eux, ce qu'il y a de mauuaise odeur en la terre: aussi que ces deprauées natures, humassent tout le venin de mon air et du climat, et m'en rendissent d'autant meilleur et plus pur, par leur voysinage: que ie ne perdisse pas tout. Cela n'est pas: mais de cecy il en peut estre quelque chose, que la bonté est plus belle et plus attraiante quand elle est rare, et que la contrarieté et diuersité, roidit et resserre en soy le bien faire: et l'enflamme par la ialousie de l'opposition, et par la gloire. Les voleurs de leur grace, ne m'en veulent pas particulierement. Ne fay-ie pas moy à eux. Il m'en faudroit à trop de gents. Pareilles consciences logent sous diuerses sortes de robes. Pareille cruauté, desloyauté, volerie. Et d'autant pire, qu'elle est plus lasche, plus seure, et plus obscure, sous l'ombre des loix. Ie hay moins l'iniure professe que trahitresse; guerriere que pacifique et iuridique. Nostre fieure est suruenuë en vn corps, qu'elle n'a de guere empiré. Le feu y estoit, la flamme s'y est prinse. Le bruit est plus grand: le mal, de peu. Ie respons ordinairement, à ceux qui me demandent raison de mes voyages: Que ie sçay bien ce que ie fuis, mais non pas ce que ie cherche. Si on me dit, que parmy les estrangers il y peut auoir aussi peu de santé, et que leurs mœurs ne sont pas mieux nettes que les nostres: ie respons premierement, qu'il est malaysé:
Tam multæ scelerum facies!
Secondement, c'est tousiours gain, de changer vn mauuais estat à vn estat incertain. Et que les maux d'autruy ne nous doiuent pas poindre comme les nostres. Ie ne veux pas oublier cecy, que ie ne me mutine iamais tant contre la France, que ie ne regarde Paris de bon œil. Elle a mon cœur des mon enfance. Et m'en est aduenu comme des choses excellentes: plus i'ay veu dépuis d'autres villes belles, plus la beauté de cette cy, peut, et gaigne sur mon affection. Ie l'ayme par elle mesme, et plus en son estre seul, que rechargee de pompe estrangere. Ie l'ayme tendrement, iusques à ses verrues et à ses taches. Ie ne suis François, que par cette grande cité: grande en peuples, grande en felicité de son assiette: mais sur tout grande, et incomparable en varieté, et diuersité de commoditez: la gloire de la France, et l'vn des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos diuisions: entiere et vnie, ie la trouue deffendue de toute autre violence. Ie l'aduise, que de tous les partis, le pire sera celuy qui la mettra en discorde. Et ne crains pour elle, qu'elle mesme. Et crains pour elle, autant certes, que pour autre piece de cet estat. Tant qu'elle durera, ie n'auray faute de retraicte, où rendre mes abboys: suffisante à me faire perdre le regret de tout' autre retraicte. Non par ce que Socrates l'a dict, mais par ce qu'en verité c'est mon humeur, et à l'auanture non sans quelque excez, i'estime tous les hommes mes compatriotes: et embrasse vn Polonois comme vn François, postposant cette lyaison nationale, à l'vniuerselle et commune. Ie ne suis guere feru de la douceur d'vn air naturel. Les cognoissances toutes neufues, et toutes miennes, me semblent bien valoir ces autres communes et fortuites cognoissances du voisinage. Les amitiez pures de nostre acquest, emportent ordinairement, celles ausquelles la communication du climat, ou du sang, nous ioignent. Nature nous a mis au monde libres et desliez, nous nous emprisonnons en certains destroits: comme les Roys de Perse qui s'obligeoient de ne boire iamais autre eau, que celle du fleuue de Choaspez, renonçoyent par sottise, à leur droict d'vsage en toutes les autres eaux: et assechoient pour leur regard, tout le reste du monde. Ce que Socrates feit sur sa fin, d'estimer vne sentence d'exil pire, qu'vne sentence de mort contre soy: ie ne seray, à mon aduis, iamais ny si cassé, ny si estroittement habitué en mon païs, que ie le feisse. Ces vies celestes, ont assez d'images, que i'embrasse par estimation plus que par affection. Et en ont aussi, de si esleuees, et extraordinaires, que par estimation mesme ie ne les puis embrasser, d'autant que ie ne les puis conceuoir. Cette humeur fut bien tendre à vn homme, qui iugeoit le monde sa ville. Il est vray, qu'il dedaignoit les peregrinations, et n'auoit gueres mis le pied hors le territoire d'Attique. Quoy, qu'il plaignoit l'argent de ses amis à desengager sa vie: et qu'il refusa de sortir de prison par l'entremise d'autruy, pour ne desobeïr aux loix en vn temps, qu'elles estoient d'ailleurs si fort corrompuës? Ces exemples sont de la premiere espece, pour moy. De la seconde, sont d'autres, que ie pourroy trouuer en ce mesme personnage. Plusieurs de ces rares exemples surpassent la force de mon action: mais aucuns surpassent encore la force de mon iugement. Outre ces raisons, le voyager me semble vn exercice profitable. L'ame y a vne continuelle exercitation, à remarquer des choses incogneuës et nouuelles. Et ie ne sçache point meilleure escole, comme i'ay dict souuent, à façonner la vie, que de luy proposer incessamment la diuersité de tant d'autres vies, fantasies, et vsances: et luy faire gouster vne si perpetuelle varieté de formes de nostre nature. Le corps n'y est ny oisif ny trauaillé: et cette moderee agitation le met en haleine. Ie me tien à cheual sans demonter, tout choliqueux que ie suis, et sans m'y ennuyer, huict et dix heures,
Vires vltra sortémque senectæ.
Nulle saison m'est ennemye, que le chaut aspre d'vn soleil poignant. Car les ombrelles, dequoy dépuis les anciens Romains l'Italie se sert, chargent plus les bras, qu'ils ne deschargent la teste. Ie voudroy sçauoir quelle industrie c'estoit aux Perses, si anciennement, et en la naissance de la luxure, de se faire du vent frais, et des ombrages à leur poste, comme dict Xenophon. I'ayme les pluyes et les crotes comme les cannes. La mutation d'air et de climat ne me touche point. Tout ciel m'est vn. Ie ne suis battu que des alterations internes, que ie produicts en moy, et celles là m'arriuent moins en voyageant. Ie suis mal-aisé à esbranler: mais estant auoyé, ie vay tant qu'on veut. I'estriue autant aux petites entreprises, qu'aux grandes: et à m'equiper pour faire vne iournée, et visiter vn voisin, que pour vn iuste voyage. I'ay apris à faire mes iournees à l'Espagnole, d'vne traicte: grandes et raisonnables iournees. Et aux extremes chaleurs, les passe de nuict, du soleil couchant iusques au leuant. L'autre façon de repaistre en chemin, en tumulte et haste, pour la disnee, nommément aux cours iours, est incommode. Mes cheuaux en valent mieux. Iamais cheual ne m'a failly, qui a sceu faire auec moy la premiere iournee. Ie les abreuue par tout: et regarde seulement qu'ils ayent assez de chemin de reste, pour battre leur eau. La paresse à me leuer, donne loisir à ceux qui me suyuent, de disner à leur aise, auant partir. Pour moy, ie ne mange iamais trop tard: l'appetit me vient en mangeant, et point autrement: ie n'ay point de faim qu'à table.
Aucuns se plaignent dequoy ie me suis agreé à continuer cet exercice, marié, et vieil. Ils ont tort. Il est mieux temps d'abandonner sa maison, quand on l'a mise en train de continuer sans nous: quand on y a laissé de l'ordre qui ne demente point sa forme passee. C'est bien plus d'imprudence, de s'esloingner, laissant en sa maison vne garde moins fidele, et qui ait moins de soing de pouruoir à vostre besoing. La plus vtile et honnorable science et occupation à vne mere de famille, c'est la science du mesnage. I'en vois quelqu'vne auare; de mesnagere, fort peu. C'est sa maistresse qualité, et qu'on doibt chercher, auant toute autre: comme le seul douaire qui sert à ruyner ou sauuer nos maisons. Qu'on ne m'en parle pas; selon que l'experience m'en a apprins, ie requiers d'vne femme mariee, au dessus de toute autre vertu, la vertu œconomique. Ie l'en mets au propre, luy laissant par mon absence tout le gouuernement en main. Ie vois auec despit en plusieurs mesnages, monsieur reuenir maussade et tout marmiteux du tracas des affaires, enuiron midy, que madame est encore apres à se coiffer et attiffer, en son cabinet. C'est à faire aux Roynes: encores ne sçay-ie. Il est ridicule et iniuste, que l'oysiueté de nos femmes, soit entretenuë de nostre sueur et trauail. Il n'aduiendra, que ie puisse, à personne, d'auoir l'vsage de ses biens plus liquide que moy, plus quiete et plus quitte. Si le mary fournit de matiere, Nature mesme veut qu'elles fournissent de forme. Quant aux deuoirs de l'amitié maritale, qu'on pense estre interessez par cette absence: ie ne le crois pas. Au rebours, c'est vne intelligence, qui se refroidit volontiers par vne trop continuelle assistance, et que l'assiduité blesse. Toute femme estrangere nous semble honneste femme. Et chacun sent par experience, que la continuation de se voir, ne peut representer le plaisir que lon sent à se desprendre, et reprendre à secousses. Ces interruptions me remplissent d'vne amour recente enuers les miens, et me redonnent l'vsage de ma maison plus doux: la vicissitude eschaufe mon appetit, vers l'vn, puis vers l'autre party. Ie sçay que l'amitié a les bras assez longs, pour se tenir et se ioindre, d'vn coin de monde à l'autre: et specialement cette cy, où il y a vne continuelle communication d'offices, qui en reueillent l'obligation et la souuenance. Les Stoïciens disent bien, qu'il y a si grande colligance et relation entre les sages, que celuy qui disne en France, repaist son compagnon en Ægypte; et qui estend seulement son doigt, où que ce soit, tous les sages qui sont sur la terre habitable, en sentent ayde. La iouyssance, et la possession, appartiennent principalement à l'imagination. Elle embrasse plus chaudement et plus continuellement ce qu'elle va querir, que ce que nous touchons. Comptez voz amusements iournaliers; vous trouuerez que vous estes lors plus absent de vostre amy, quand il vous est present. Son assistance relasche vostre attention, et donne liberté à vostre pensee, de s'absenter à toute heure, pour toute occasion. De Rome en hors, ie tiens et regente ma maison, et les commoditez que i'y ay laissé: ie voy croistre mes murailles, mes arbres, et mes rentes, et descroistre à deux doigts pres, comme quand i'y suis,
Ante oculos errat domus, errat forma locorum.
Si nous ne iouyssons que ce que nous touchons, adieu noz escus quand ils sont en noz coffres, et noz enfans s'ils sont à la chasse. Nous les voulons plus pres. Au iardin est-ce loing? A vne demy iournee? Quoy, à dix lieuës est-ce loing, ou pres? Si c'est pres: quoy onze, douze, treze? et ainsi pas à pas. Vrayment celle qui sçaura prescripre à son mary, le quantiesme pas finit le pres, et le quantiesme pas donne commencement au loing, ie suis d'aduis qu'elle l'arreste entre-deux.
_Excludat iurgia finis. Vtor permisso, caudæque pilos vt equinæ Paulatim vello: et demo vnum, demo etiam vnum, Dum cadat elusus ratione ruentis acerui._
Et qu'elles appellent hardiment la philosophie à leur secours. A qui quelqu'vn pourroit reprocher, puis qu'elle ne voit ny l'un ny l'autre bout de la iointure, entre le trop et le peu, le long et le court, le leger et le poisant, le pres et le loing: puis qu'elle n'en recognoist le commencement ny la fin, qu'elle iuge bien incertainement du milieu. Rerum natura nullam nobis dedit cognitionem finium. Sont-elles pas encore femmes et amies des trespassez; qui ne sont pas au bout de cettuy-cy, mais en l'autre monde? Nous embrassons et ceux qui ont esté, et ceux qui ne sont point encore, non que les absens. Nous n'auons pas faict marché, en nous mariant, de nous tenir continuellement accouez, l'vn à l'autre, comme ie ne sçay quels petits animaux que nous voyons, ou comme les ensorcelez de Karenty, d'vne maniere chiennine. Et ne doibt vne femme auoir les yeux si gourmandement fichez sur le deuant de son mary, qu'elle n'en puisse veoir le derriere, où besoing est. Mais ce mot de ce peintre si excellent, de leurs humeurs, seroit-il point de mise en ce lieu, pour representer la cause de leurs plaintes?
_Vxor, si cesses, aut te amare cogitat, Aut tete amari, aut potare, aut animo obsequi, Et tibi bene esse soli, cùm sibi sit malè._
Ou bien seroit-ce pas, que de soy l'opposition et contradiction les entretient et nourrit: et qu'elles s'accommodent assez, pourueu qu'elles vous incommodent? En la vraye amitié, de laquelle ie suis expert, ie me donne à mon amy, plus que ie ne le tire à moy. Ie n'ayme pas seulement mieux, luy faire bien, que s'il m'en faisoit: mais encore qu'il s'en face, qu'à moy: il m'en faict lors le plus, quand il s'en faict. Et si l'absence luy est ou plaisante ou vtile, elle m'est bien plus douce que sa presence: et ce n'est pas proprement absence, quand il y a moyen de s'entr'aduertir. I'ay tiré autrefois vsage de nostre esloingnement et commodité. Nous remplissions mieux, et estandions, la possession de la vie, en nous separant: il viuoit, il iouyssoit, il voyoit pour moy, et moy pour luy, autant plainement que s'il y eust esté: l'vne partie demeuroit oisiue, quand nous estions ensemble: nous nous confondions. La separation du lieu rendoit la conionction de noz volontez plus riche. Cette faim insatiable de la presence corporelle, accuse vn peu la foiblesse en la iouissance des ames. Quant à la vieillesse, qu'on m'allegue; au rebours: c'est à la ieunesse à s'asseruir aux opinions communes, et se contraindre pour autruy. Elle peut fournir à tous les deux, au peuple et à soy: nous n'auons que trop à faire, à nous seuls. A mesure que les commoditez naturelles nous faillent, soustenons nous par les artificielles. C'est iniustice, d'excuser la ieunesse de suyure ses plaisirs, et deffendre à la vieillesse d'en chercher. Ieune, ie couurois mes passions eniouees, de prudence: vieil, ie demesle les tristes, de débauche. Si prohibent les loix Platoniques, de peregriner auant quarante ans, ou cinquante: pour rendre la peregrination plus vtile et instructiue. Ie consentiroy plus volontiers, à cet autre second article, des mesmes loix, qui l'interdit, apres soixante. Mais en tel aage, vous ne reuiendrez iamais d'vn si long chemin. Que m'en chaut-il? ie ne l'entreprens, ny pour en reuenir, ny pour le parfaire. I'entreprens seulement de me branler, pendant que le branle me plaist, et me proumeine pour me proumener. Ceux qui courent vn benefice, ou vn lieure, ne courent pas. Ceux là courent, qui courent aux barres, et pour exercer leur course. Mon dessein est diuisible par tout, il n'est pas fondé en grandes esperances: chasque iournee en faict le bout. Et le voyage de ma vie se conduict de mesme. I'ay veu pourtant assez de lieux esloingnez, où i'eusse desiré qu'on m'eust arresté. Pourquoy non, si Chrysippus, Cleanthes, Diogenes, Zenon, Antipater, tant d'hommes sages, de la secte plus renfroingnée, abandonnerent bien leur pays, sans aucune occasion de s'en plaindre: et seulement pour la iouissance d'vn autre air? Certes le plus grand desplaisir de mes peregrinations, c'est que ie n'y puisse apporter cette resolution, d'establir ma demeure où ie me plairoy. Et qu'il me faille tousiours proposer de reuenir, pour m'accommoder aux humeurs communes. Si ie craingnois de mourir en autre lieu, que celuy de ma naissance: si ie pensois mourir moins à mon aise, esloingné des miens: à peine sortiroy-ie hors de France, ie ne sortirois pas sans effroy hors de ma parroisse. Ie sens la mort qui me pince continuellement la gorge, ou les reins. Mais ie suis autrement faict: elle m'est vne par tout. Si toutesfois i'auois à choisir: ce seroit, ce croy-ie, plustost à cheual, que dans vn lict: hors de ma maison, et loing des miens. Il y a plus de creuecœur que de consolation, à prendre congé de ses amis. I'oublie volontiers ce deuoir de nostre entregent. Car des offices de l'amitié, celuy-là est le seul desplaisant: et oublierois ainsi volontiers à dire ce grand et eternel adieu. S'il se tire quelque commodité de cette assistance, il s'en tire cent incommoditez. I'ay veu plusieurs mourans bien piteusement, assiegez de tout ce train: cette presse les estouffe. C'est contre le deuoir, et est tesmoignage de peu d'affection, et de peu de soing, de vous laisser mourir en repos. L'vn tourmente vos yeux, l'autre vos oreilles, l'autre la bouche: il n'y a sens, ny membre, qu'on ne vous fracasse. Le cœur vous serre de pitié, d'ouïr les plaintes des amis; et de despit à l'aduanture, d'ouïr d'autres plaintes, feintes et masquées. Qui a tousiours eu le goust tendre, affoibly, il l'a encore plus. Il luy faut en vne si grande necessité, vne main douce, et accommodée à son sentiment pour le grater iustement où il luy cuit. Ou qu'on ne le grate point du tout. Si nous auons besoing de sage femme, à nous mettre au monde: nous auons bien besoing d'vn homme encore plus sage, à nous en sortir. Tel, et amy, le faudroit-il acheter bien cherement, pour le seruice d'vne telle occasion. Ie ne suis point arriué à cette vigueur desdaigneuse, qui se fortifie en soy-mesme, que rien n'aide, ny ne trouble; ie suis d'vn poinct plus bas. Ie cherche à coniller, et à me desrober de ce passage: non par crainte, mais par art. Ce n'est pas mon aduis, de faire en cette action, preuue ou montre de ma constance. Pour qui? Lors cessera tout le droict et l'interest, que i'ay à la reputation. Ie me contente d'vne mort recueillie en soy, quiete, et solitaire, toute mienne, conuenable à ma vie retirée et priuée. Au rebours de la superstition Romaine, où on estimoit malheureux, celuy qui mouroit sans parler: et qui n'auoit ses plus proches à luy clorre les yeux. I'ay assez affaire à me consoler, sans auoir à consoler autruy; assez de pensées en la teste, sans que les circonstances m'en apportent de nouuelles: et assez de matiere à m'entretenir, sans l'emprunter. Cette partie n'est pas du rolle de la societé: c'est l'acte à vn seul personnage. Viuons et rions entre les nostres, allons mourir et rechigner entre les inconnuz. On trouue en payant, qui vous tourne la teste, et qui vous frotte les pieds: qui ne vous presse qu'autant que vous voulez, vous presentant vn visage indifferent, vous laissant vous gouuerner, et plaindre à vostre mode. Ie me deffais tous les iours par discours, de cette humeur puerile et inhumaine, qui faict que nous desirons d'esmouuoir par nos maux, la compassion et le dueil en nos amis. Nous faisons valoir nos inconueniens outre leur mesure, pour attirer leurs larmes. Et la fermeté que nous louons en chacun, à soustenir sa mauuaise fortune, nous l'accusons et reprochons à nos proches, quand c'est en la nostre. Nous ne nous contentons pas qu'ils se ressentent de nos maux, si encores ils ne s'en affligent. Il faut estendre la ioye, mais retrancher autant qu'on peut la tristesse. Qui se faict plaindre sans raison, est homme pour n'estre pas plaint, quand la raison y sera. C'est pour n'estre iamais plaint, que se plaindre tousiours, faisant si souuent le piteux, qu'on ne soit pitoyable à personne. Qui se faict mort viuant, est subiect d'estre tenu pour vif mourant. I'en ay veu prendre la cheure, de ce qu'on leur trouuoit le visage frais, et le pouls posé: contraindre leur ris, par ce qu'il trahissoit leur guairison: et haïr la santé, de ce qu'elle n'estoit pas regrettable. Qui bien plus est, ce n'estoyent pas femmes. Ie represente mes maladies, pour le plus, telles qu'elles sont, et euite les paroles de mauuais prognostique, et les exclamations composées. Sinon l'allegresse, aumoins la contenance rassise des assistans, est propre, pres d'vn sage malade. Pour se voir en vn estat contraire, il n'entre point en querelle auec la santé. Il luy plaist de la contempler en autruy, forte et entiere; et en iouyr au moins par compagnie. Pour se sentir fondre contre-bas, il ne reiecte pas du tout les pensées de la vie, ny ne fuit les entretiens communs. Ie veux estudier la maladie quand ie suis sain: quand elle y est, elle faict son impression assez réele, sans que mon imagination l'aide. Nous nous preparons auant la main, aux voyages que nous entreprenons, et y sommes resolus: l'heure qu'il nous faut monter à cheual, nous la donnons à l'assistance, et en sa faueur, l'estendons. Ie sens ce proffit inesperé de la publication de mes mœurs, qu'elle me sert aucunement de regle. Il me vient par fois quelque consideration de ne trahir l'histoire de ma vie. Cette publique declaration, m'oblige de me tenir en ma route; et à ne desmentir l'image de mes conditions: communément moins desfigurées et contredictes, que ne porte la malignité, et maladie des iugemens d'auiourd'huy. L'vniformité et simplesse de mes mœurs, produict bien vn visage d'aisée interpretation, mais parce que la façon en est vn peu nouuelle, et hors d'vsage, elle donne trop beau ieu à la mesdisance. Si est-il vray, qu'à qui me veut loyallement iniurier, il me semble fournir bien suffisamment, où mordre, en mes imperfections aduoüées, et cogneuës: et dequoy s'y saouler, sans s'escarmoucher au vent. Si pour en preoccuper moy-mesme l'accusation, et la descouuerte, il luy semble que ie luy esdente sa morsure, c'est raison qu'il prenne son droict, vers l'amplification et extention. L'offence a ses droicts outre la iustice. Et que les vices dequoy ie luy montre des racines chez moy, il les grossisse en arbres. Qu'il y employe non seulement ceux qui me possedent, mais ceux aussi qui ne font que me menasser. Iniurieux vices, et en qualité, et en nombre. Qu'il me batte par là. I'embrasseroy volontiers l'exemple du philosophe Dion. Antigonus le vouloit piquer sur le subiet de son origine. Il luy coupa broche: Ie suis, dit-il, fils d'vn serf, boucher, stigmatizé, et d'vne putain, que mon pere espousa par la bassesse de sa fortune. Tous deux furent punis pour quelque mesfaict. Vn orateur m'achetta enfant, me trouuant beau et aduenant: et m'a laissé mourant tous ses biens; lesquels ayant transporté en cette ville d'Athenes, ie me suis addonné à la philosophie. Que les historiens ne s'empeschent à chercher nouuelles de moy: ie leur en diray ce qui en est. La confession genereuse et libre, enerue le reproche, et desarme l'iniure. Tant y a que tout conté, il me semble qu'aussi souuent on me loüe, qu'on me desprise outre la raison. Comme il me semble aussi que dés mon enfance, en rang et degré d'honneur, on m'a donné lieu, plustost au dessus, qu'au dessoubs de ce qui m'appartient. Ie me trouueroy mieux en païs, auquel ces ordres fussent ou reglez ou mesprisez. Entre les masles dépuis que l'altercation de la prerogatiue au marcher ou à se seoir, passe trois repliques, elle est inciuile. Ie ne crain point de ceder ou proceder iniquement, pour fuir à vne si importune contestation. Et iamais homme n'a eu enuie de ma presseance, à qui ie ne l'aye quittée. Outre ce profit, que ie tire d'escrire de moy, i'en ay esperé cet autre, que s'il aduenoit que mes humeurs pleussent, et accordassent à quelque honneste homme, auant mon trespas, il rechercheroit de nous ioindre. Ie luy ay donné beaucoup de païs gaigné: car tout ce qu'vne longue cognoissance et familiarité, luy pourroit auoir acquis en plusieurs années, il l'a veu en trois iours dans ce registre, et plus seurement et exactement. Plaisante fantasie: plusieurs choses, que ie ne voudroy dire au particulier, ie les dis au public. Et sur mes plus secretes sciences ou pensées, renuoye à vne boutique de libraire, mes amis plus feaux:
Excutienda damus præcordia.
Si à si bonnes enseignes, i'eusse sceu quelqu'vn qui m'eust esté propre, certes ie l'eusse esté trouuer bien loing. Car la douceur d'vne sortable et aggreable compagnie, ne se peut assez acheter à mon gré. Eh qu'est-ce qu'vn amy! Combien est vraye cette ancienne sentence, que l'vsage en est plus necessaire, et plus doux, que des elemens de l'eau et du feu! Pour reuenir à mon conte. Il n'y a donc pas beaucoup de mal de mourir loing, et à part. Si estimons nous à deuoir de nous retirer pour des actions naturelles, moins disgratiées que cette-cy, et moins hideuses. Mais encore ceux qui en viennent là, de trainer languissans vn long espace de vie, ne deuroient à l'aduanture souhaiter, d'empescher de leur misere vne grande famille. Pourtant les Indois en certaine prouince, estimoient iuste de tuer celuy, qui seroit tombé en telle necessité. En vne autre de leurs prouinces, ils l'abandonnoient seul à se sauuer, comme il pourroit. A qui ne se rendent-ils en fin ennuyeux et insupportables? les offices communs n'en vont point iusques là. Vous apprenez la cruauté par force, à vos meilleurs amis: durcissant et femme et enfans, par long vsage, à ne sentir et plaindre plus vos maux. Les souspirs de ma cholique, n'apportent plus d'esmoy à personne. Et quand nous tirerions quelque plaisir de leur conuersation (ce qui n'aduient pas tousiours, pour la disparité des conditions, qui produict aisément mespris ou enuie, enuers qui que ce soit) n'est-ce pas trop, d'en abuser tout vn aage? Plus ie les verrois se contraindre de bon cœur pour moy, plus ie plaindrois leur peine. Nous auons loy de nous appuyer, non pas de nous coucher si lourdement sur autruy: et nous estayer en leur ruyne. Comme celuy qui faisoit esgorger des petits enfans, pour se seruir de leur sang, à guarir vne sienne maladie. Ou cet autre, à qui on fournissoit des ieunes tendrons, à couuer la nuict ses vieux membres: et mesler la douceur de leur haleine, à la sienne aigre et poisante. La decrepitude est qualité solitaire. Ie suis sociable iusques à l'excez. Si me semble-il raisonnable, que meshuy ie soustraye de la veuë du monde, mon importunité, et la couue moy seul. Que ie m'appile et me recueille en ma coque, comme les tortuës: i'apprenne à veoir les hommes, sans m'y tenir. Ie leur ferois outrage en vn pas si pendant. Il est temps de tourner le dos à la compagnie. Mais en ces voyages vous serez arresté miserablement en vn caignart, où tout vous manquera. La plus-part des choses necessaires, ie les porte quant et moy. Et puis, nous ne sçaurions euiter la Fortune, si elle entreprend de nous courre sus. Il ne me faut rien d'extraordinaire, quand ie suis malade. Ce que Nature ne peut en moy, ie ne veux pas qu'vn bolus le face. Tout au commencement de mes fiéures, et des maladies qui m'atterrent; entier encores, et voisin de la santé, ie me reconcilie à Dieu, par les derniers offices Chrestiens. Et m'en trouue plus libre, et deschargé; me semblant en auoir d'autant meilleure raison de la maladie. De notaire et de conseil, il m'en faut moins que de medecins. Ce que ie n'auray estably de mes affaires tout sain, qu'on ne s'attende point que ie le face malade. Ce que ie veux faire pour le seruice de la mort, est tousiours faict. Ie n'oserois le dislayer d'vn seul iour. Et s'il n'y a rien de faict, c'est à dire, ou que le doubte m'en aura retardé le choix: car par fois, c'est bien choisir de ne choisir pas: ou que tout à faict, ie n'auray rien voulu faire. I'escris mon liure à peu d'hommes, et à peu d'années. Si ç'eust esté vne matiere de durée, il l'eust fallu commettre à vn langage plus ferme. Selon la variation continuelle, qui a suiuy le nostre iusques à cette heure, qui peut esperer que sa forme presente soit en vsage, d'icy à cinquante ans? Il escoule touts les iours de nos mains: et depuis que ie vis, s'est alteré de moitié. Nous disons, qu'il est à cette heure parfaict. Autant en dict du sien, chasque siecle. Ie n'ay garde de l'en tenir là tant qu'il fuira, et s'ira difformant comme il faict. C'est aux bons et vtiles escrits, de le clouer à eux, et ira son credit, selon la fortune de nostre estat. Pourtant ne crains-ie point d'y inserer plusieurs articles priuez, qui consument leur vsage entre les hommes qui viuent auiourd'huy: et qui touchent la particuliere science d'aucuns, qui y verront plus auant, que de la commune intelligence. Ie ne veux pas, apres tout, comme ie vois souuent agiter la memoire des trespassez, qu'on aille debattant: Il iugeoit, il viuoit ainsin: il vouloit cecy: s'il eust parlé sur sa fin il eust dict, il eust donné; ie le cognoissois mieux que tout autre. Or autant que la bien-seance me le permet, ie fais icy sentir mes inclinations et affections. Mais plus librement, et plus volontiers, le fais-ie de bouche, à quiconque desire en estre informé. Tant y a, qu'en ces memoires, si on y regarde, on trouuera que i'ay tout dit, ou tout designé. Ce que ie ne puis exprimer, ie le montre au doigt.
_Verum animo satis hæc vestigia parua sagaci Sunt, per quæ possis cognoscere cætera tute._
Ie ne laisse rien à desirer, et deuiner de moy. Si on doit s'en entretenir, ie veux que ce soit veritablement et iustement. Ie reuiundrois volontiers de l'autre monde, pour démentir celuy, qui me formeroit autre que ie n'estois, fust-ce pour m'honorer. Des viuans mesme, ie sens qu'on parle tousiours autrement qu'ils ne sont. Et si à toute force, ie n'eusse maintenu vn amy que i'ay perdu, on me l'eust deschiré en mille contraires visages. Pour acheuer de dire mes foibles humeurs: i'aduouë, qu'en voyageant, ie n'arriue guere en logis, où il ne me passe par la fantasie, si i'y pourray estre, et malade, et mourant à mon aise. Ie veux estre logé en lieu, qui me soit bien particulier, sans bruict, non maussade, ou fumeux, ou estouffé. Ie cherche à flatter la mort, par ces friuoles circonstances. Ou pour mieux dire, à me descharger de tout autre empeschement: afin que ie n'aye qu'à m'attendre à elle, qui me poisera volontiers assez, sans autre recharge. Ie veux qu'elle ait sa part à l'aisance et commodité de ma vie. C'en est vn grand lopin, et d'importance, et espere meshuy qu'il ne dementira pas le passé. La mort a des formes plus aisées les vnes que les autres, et prend diuerses qualitez selon la fantasie de chacun. Entre les naturelles, celle qui vient d'affoiblissement et appesantissement, me semble molle et douce. Entre les violentes, i'imagine plus mal-aisément vn precipice, qu'vne ruïne qui m'accable: et vn coup trenchant d'vne espée, qu'vne harquebusade: et eusse plustost beu le breuuage de Socrates, que de me fraper, comme Caton. Et quoy que ce soit vn, si sent mon imagination difference, comme de la mort à la vie, à me ietter dans vne fournaise ardente, ou dans le canal d'vne platte riuiere. Tant sottement nostre crainte regarde plus au moyen qu'à l'effect. Ce n'est qu'vn instant; mais il est de tel poix, que ie donneroy volontiers plusieurs iours de ma vie, pour le passer à ma mode. Puisque la fantasie d'vn chacun trouue du plus et du moins, en son aigreur: puisque chacun a quelque choix entre les formes de mourir, essayons vn peu plus auant d'en trouuer quelqu'vne deschargée de tout desplaisir. Pourroit on pas la rendre encore voluptueuse, comme les commourans d'Antonius et de Cleopatra? Ie laisse à part les efforts que la philosophie, et la religion produisent, aspres et exemplaires. Mais entre les hommes de peu, il s'en est trouué, comme vn Petronius, et vn Tigillinus à Rome, engagez à se donner la mort, qui l'ont comme endormie par la mollesse de leurs apprests. Ils l'ont faicte couler et glisser parmy la lascheté de leurs passetemps accoustumez. Entre des garses et bons compagnons; nul propos de consolation, nulle mention de testament, nulle affectation ambitieuse de constance, nul discours de leur condition future: parmy les ieux, les festins, facecies, entretiens communs et populaires, et la musique, et des vers amoureux. Ne sçaurions nous imiter cette resolution en plus honneste contenance? Puis qu'il y a des morts bonnes aux fols, bonnes aux sages: trouuons-en qui soient bonnes à ceux d'entre deux. Mon imagination m'en presente quelque visage facile, et, puis qu'il faut mourir, desirable. Les tyrans Romains pensoient donner la vie au criminel, à qui ils donnoient le choix de sa mort. Mais Theophraste philosophe si delicat, si modeste, si sage, a-il pas esté forcé par la raison, d'oser dire ce vers latinisé par Ciceron:
Vitam regit fortuna, non sapientia.
La fortune aide à la facilité du marché de ma vie: l'ayant logée en tel poinct, qu'elle ne faict meshuy ny besoing aux miens, ny empeschement. C'est vne condition que i'eusse acceptée en toutes les saisons de mon aage: mais en cette occasion, de trousser mes bribes, et de plier bagage, ie prens plus particulierement plaisir à ne leur apporter ny plaisir ny deplaisir, en mourant. Elle a, d'vne artiste compensation, faict, que ceux qui peuuent pretendre quelque materiel fruict de ma mort, en reçoiuent d'ailleurs, coniointement, vne materielle perte. La mort s'appesantit souuent en nous, de ce qu'elle poise aux autres: et nous interesse de leur interest, quasi autant que du nostre: et plus et tout par fois. En cette commodité de logis que ie cherche, ie n'y mesle pas la pompe et l'amplitude: ie la hay plustost: mais certaine proprieté simple, qui se rencontre plus souuent aux lieux où il y a moins d'art, et que Nature honore de quelque grace toute sienne. Non ampliter sed munditer conuiuium. Plus salis quàm sumptus. Et puis, c'est à faire à ceux que les affaires entrainent en plain hyuer, par les Grisons, d'estre surpris en chemin en cette extremité. Moy qui le plus souuent voyage pour mon plaisir, ne me guide pas si mal. S'il faict laid à droicte, ie prens à gauche: si ie me trouue mal propre à monter à cheual, ie m'arreste. Et faisant ainsi, ie ne vois à la verité rien, qui ne soit aussi plaisant et commode que ma maison. Il est vray que ie trouue la superfluité tousiours superfluë: et remarque de l'empeschement en la delicatesse mesme et en l'abondance. Ay-ie laissé quelque chose à voir derriere moy, i'y retourne: c'est tousiours mon chemin. Ie ne trace aucune ligne certaine, ny droicte ny courbe. Ne trouue-ie point où ie vay, ce qu'on m'auoit dict? comme il aduient souuent que les iugemens d'autruy ne s'accordent pas aux miens, et les ay trouuez le plus souuent faux: ie ne plains pas ma peine: i'ay apris que ce qu'on disoit n'y est point.
I'ay la complexion du corps libre, et le goust commun, autant qu'homme du monde. La diuersité des façons d'vne nation à autre, ne me touche que par le plaisir de la varieté. Chaque vsage a sa raison. Soyent des assietes d'estain, de bois, de terre: bouilly ou rosty; beurre, ou huyle, de noix ou d'oliue, chaut ou froit, tout m'est vn. Et si vn, que vieillissant, i'accuse cette genereuse faculté: et auroy besoin que la delicatesse et le choix, arrestast l'indiscretion de mon appetit, et par fois soulageast mon estomach. Quand i'ay esté ailleurs qu'en France: et que, pour me faire courtoisie, on m'a demandé, si ie vouloy estre serui à la Françoise, ie m'en suis mocqué, et me suis tousiours ietté aux tables les plus espesses d'estrangers. I'ay honte de voir nos hommes, enyurez de cette sotte humeur, de s'effaroucher des formes contraires aux leurs. Il leur semble estre hors de leur element, quand ils sont hors de leur village. Où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons, et abominent les estrangeres. Retrouuent ils vn compatriote en Hongrie, ils festoient cette auanture: les voyla à se r'alier; et à se recoudre ensemble; à condamner tant de mœurs barbares qu'ils voyent. Pourquoy non barbares, puis qu'elles ne sont Françoises? Encore sont ce les plus habilles, qui les ont recognuës, pour en mesdire. La pluspart ne prennent l'aller que pour le venir. Ils voyagent couuerts et resserrez, d'vne prudence taciturne et incommunicable, se defendans de la contagion d'vn air incogneu. Ce que ie dis de ceux là, me ramentoit en chose semblable, ce que i'ay par fois apperçeu en aucuns de noz ieunes courtisans. Ils ne tiennent qu'aux hommes de leur sorte: nous regardent comme gens de l'autre monde, auec desdain, ou pitié. Ostez leur les entretiens des mysteres de la cour, ils sont hors de leur gibier. Aussi neufs pour nous et malhabiles, comme nous sommes à eux. On dict bien vray, qu'vn honneste homme, c'est vn homme meslé. Au rebours, ie peregrine tressaoul de nos façons: non pour chercher des Gascons en Sicile, i'en ay assez laissé au logis: ie cherche des Grecs plustost, et des Persans: i'accointe ceux-la, ie les considere: c'est là où ie me preste, et où ie m'employe. Et qui plus est, il me semble, que ie n'ay rencontré guere de manieres, qui ne vaillent les nostres. Ie couche de peu: car à peine ay-ie perdu mes giroüettes de veuë. Au demeurant, la plus-part des compaignies fortuites que vous rencontrez en chemin, ont plus d'incommodité que de plaisir: ie ne m'y attache point, moins asteure, que la vieillesse me particularise et sequestre aucunement, des formes communes. Vous souffrez pour autruy, ou autruy pour vous. L'vn et l'autre inconuenient est poisant, mais le dernier me semble encore plus rude. C'est vne rare fortune, mais de soulagement inestimable, d'auoir vn honneste homme, d'entendement ferme, et de mœurs conformes aux vostres, qui aime à vous suiure. I'en ay eu faute extreme, en tous mes voyages. Mais vne telle compaignie, il la faut auoir choisie et acquise dés le logis. Nul plaisir n'a saueur pour moy sans communication. Il ne me vient pas seulement vne gaillarde pensée en l'ame, qu'il ne me fasche de l'auoir produite seul, et n'ayant à qui l'offrir. Si cum hac exceptione detur sapientia, vt illam inclusam teneam, nec enuntiem, reijciam. L'autre l'auoit monté d'vn ton au dessus. Si contigerit ea vita sapienti, vt omnium rerum affluentibus copijs, quamuis omnia, quæ cognitione digna sunt, summo otio secum ipse consideret, et contempletur, tamen si solitudo tanta sit, vt hominem videre non possit, excedat è vita. L'opinion d'Archytas m'agrée, qu'il feroit desplaisant au ciel mesme, et à se promener dans ces grands et diuins corps celestes, sans l'assistance d'vn compaignon. Mais il vaut mieux encore estre seul, qu'en compaignie ennuyeuse et inepte. Aristippus s'aymoit à viure estranger par tout,
_Me si fata meis paterentur ducere vitam Auspicijs,_
ie choisirois à la passer le cul sur la selle:
_Visere gestiens, Qua parte debacchentur ignes, Qua nebulæ pluuijque rores._
Auez-vous pas des passe-temps plus aisez? dequoy auez-vous faute? Vostre maison est-elle pas en bel air et sain, suffisamment fournie, et capable plus que suffisamment? La majesté Royalle y a peu plus d'vne fois en sa pompe. Vostre famille n'en laisse-elle pas en reglement, plus au dessoubs d'elle, qu'elle n'en a au dessus, en eminence? Y a il quelque pensée locale, qui vous vlcere, extraordinaire, indigestible?
Quæ te nunc coquat et vexet sub pectore fixa?
Où cuidez-vous pouuoir estre sans empeschement et sans destourbier? Nunquam simpliciter fortuna indulget. Voyez donc, qu'il n'y a que vous qui vous empeschez: et vous vous suiurez par tout, et vous plaindrez par tout. Car il n'y a satisfaction ça bas, que pour les ames ou brutales ou diuines. Qui n'a du contentement à vne si iuste occasion, où pense-il le trouuer? A combien de milliers d'hommes, arreste vne telle condition que la vostre, le but de leurs souhaits? Reformez vous seulement: car en cela vous pouuez tout: là où vous n'aurez droict que de patience, enuers la fortune. Nulla placida quies est, nisi quam ratio composuit. Ie voy la raison de cet aduertissement, et la voy tresbien. Mais on auroit plustost faict, et plus pertinemment, de me dire en vn mot: Soyez sage. Cette resolution, est outre la sagesse: c'est son ouurage, et sa production. Ainsi fait le medecin, qui va criaillant apres vn pauure malade languissant, qu'il se resiouysse: il luy conseillerait vn peu moins ineptement, s'il luy disoit: Soyez sain. Pour moy, ie ne suis qu'homme de la commune sorte. C'est vn precepte salutaire, certain, et d'aisee intelligence: Contentez vous du vostre: c'est à dire, de la raison: l'execution pourtant, n'en est non plus aux plus sages, qu'en moy. C'est vne parole populaire, mais elle a vne terrible estendue. Que ne comprend elle? Toutes choses tombent en discretion et modification. Ie sçay bien qu'à le prendre à la lettre, ce plaisir de voyager, porte tesmoignage d'inquietude et d'irresolution. Aussi sont ce nos maistresses qualitez, et prædominantes. Ouy; ie le confesse: ie ne vois rien seulement en songe, et par souhait, où ie me puisse tenir. La seule varieté me paye, et la possession de la diuersité: au moins si quelque chose me paye. A voyager, cela mesme me nourrit, que ie me puis arrester sans interest: et que i'ay où m'en diuertir commodément. I'ayme la vie priuee, par ce que c'est par mon choix que ie l'ayme, non par disconuenance à la vie publique: qui est à l'auanture, autant selon ma complexion. I'en sers plus gayement mon Prince, par ce que c'est par libre eslection de mon jugement, et de ma raison, sans obligation particuliere. Et que ie n'y suis pas reiecté, ny contrainct, pour estre irreceuable à tout autre party, et mal voulu. Ainsi du reste. Ie hay les morceaux que la necessité me taille. Toute commodité me tiendroit à la gorge, de laquelle seule i'aurois à despendre:
Alter remus aquas, alter mihi radat arenas.
Vne seule corde ne m'arreste iamais assez. Il y a de la vanité, dites vous, en cet amusement. Mais où non? Et ces beaux preceptes, sont vanité, et vanité toute la sagesse. Dominus nouit cogitationes sapientium, quoniam vanæ sunt. Ces exquises subtilitez, ne sont propres qu'au presche. Ce sont discours qui nous veulent enuoyer tous bastez en l'autre monde. La vie est vn mouuement materiel et corporel: action imparfaicte de sa propre essence, et desreglée. Ie m'employe à la seruir selon elle.
Quisque suos patimur manes.
Sic est faciendum, vt contra naturam vniuersam nihil contendamus: ea tamen conseruata, propriam sequamur. A quoy faire, ces poinctes esleuées de la philosophie, sur lesquelles, aucun estre humain ne se peut rasseoir: et ces regles qui excedent nostre vsage et nostre force? Ie voy souuent qu'on nous propose des images de vie, lesquelles, ny le proposant, ny les auditeurs, n'ont aucune esperance de suiure, ny qui plus est, enuie. De ce mesme papier où il vient d'escrire l'arrest de condemnation contre vn adultere, le iuge en desrobe vn lopin, pour en faire vn poulet à la femme de son compagnon. Celle à qui vous viendrez de vous frotter illicitement, criera plus asprement, tantost, en vostre presence mesme, à l'encontre d'vne pareille faute de sa compaigne, que ne feroit Porcie. Et tel condamne les hommes à mourir, pour des crimes, qu'il n'estime point fautes. I'ay veu en ma ieunesse, vn galant homme, presenter d'vne main au peuple des vers excellens et en beauté et en desbordement; et de l'autre main en mesme instant, la plus quereleuse reformation theologienne, dequoy le monde se soit desieuné il y a long temps. Les hommes vont ainsin. On laisse les loix, et preceptes suiure leur voye, nous en tenons vne autre. Non par desreglement de mœurs seulement, mais par opinion souuent, et par iugement contraire. Sentez lire vn discours de philosophie: l'inuention, l'eloquence, la pertinence, frappe incontinent vostre esprit, et vous esmeut. Il n'y a rien qui chatouille ou poigne vostre conscience: ce n'est pas à elle qu'on parle. Est-il pas vray? Si disoit Ariston, que ny vne estuue ny vne leçon, n'est d'aucun fruict si elle ne nettoye et ne decrasse. On peut s'arrester à l'escorce: mais c'est apres qu'on en a retiré la mouelle. Comme apres auoir aualé le bon vin d'vne belle coupe, nous en considerons les graueures et l'ouurage. En toutes les chambrées de la philosophie ancienne, cecy se trouuera, qu'vn mesme ouurier, y publie des regles de temperance, et publie ensemble des escrits d'amour et desbauche. Et Xenophon, au giron de Clinias, escriuit contre la vertu Aristippique. Ce n'est pas qu'il y ait vne conuersion miraculeuse, qui les agite à ondées. Mais c'est que Solon se represente tantost soy-mesme, tantost en forme de legislateur: tantost il parle pour la presse, tantost pour soy. Et prend pour soy les regles libres et naturelles, s'asseurant d'vne santé ferme et entiere.
Curentur dubij medicis maioribus ægri.
Antisthenes permet au sage d'aimer, et faire à sa mode ce, qu'il trouue estre opportun, sans s'attendre aux loix: d'autant qu'il a meilleur aduis qu'elles, et plus de cognoissance de la vertu. Son disciple Diogenes, disoit, opposer aux perturbations, la raison: à fortune, la confidence: aux loix, nature. Pour les estomachs tendres, il faut des ordonnances contraintes et artificielles. Les bons estomachs se seruent simplement, des prescriptions de leur naturel appetit. Ainsi font nos medecins, qui mangent le melon et boiuent le vin fraiz, ce pendant qu'ils tiennent leur patient obligé au sirop et à la panade. Ie ne sçay quels liures, disoit la courtisanne Lays, quelle sapience, quelle philosophie, mais ces gens-là, battent aussi souuent à ma porte, qu'aucuns autres. D'autant que nostre licence nous porte tousiours au delà de ce qui nous est loisible, et permis, on a estressy souuent outre la raison vniuerselle, les preceptes et loix de nostre vie.
_Nemo satis credit tantum delinquere, quantum Permittas._
Il seroit à desirer, qu'il y eust plus de proportion du commandement à l'obeïssance. Et semble la visée iniuste, à laquelle on ne peut atteindre. Il n'est si homme de bien, qu'il mette à l'examen des loix toutes ses actions et pensées, qui ne soit pendable dix fois en sa vie. Voire tel, qu'il seroit tres-grand dommage, et tres-iniuste de punir et de perdre.
_Ole, quid ad te, De cute quid faciat ille, vel illa sua?_
Et tel pourroit n'offencer point les loix, qui n'en meriteroit point la loüange d'homme de vertu: et que la philosophie feroit tres-iustement foiter. Tant cette relation est trouble et inegale. Nous n'auons garde d'estre gens de bien selon Dieu: nous ne le sçaurions estre selon nous. L'humaine sagesse, n'arriua iamais aux deuoirs qu'elle s'estoit elle mesme prescript. Et si elle y estoit arriuee, elle s'en prescriroit d'autres au delà, où elle aspirast tousiours et pretendist. Tant nostre estat est ennemy de consistance. L'homme s'ordonne à soy mesme, d'estre necessairement en faute. Il n'est guere fin, de tailler son obligation, à la raison d'vn autre estre, que le sien. A qui prescript-il ce, qu'il s'attend que personne ne face? Luy est-il iniuste de ne faire point ce qu'il luy est impossible de faire? Les loix qui nous condamnent, à ne pouuoir pas, nous condamnent de ce que nous ne pouuons pas. Au pis aller, cette difforme liberté, de se presenter à deux endroicts, et les actions d'vne façon, les discours de l'autre; soit loisible à ceux, qui disent les choses. Mais elle ne le peut estre à ceux, qui se disent eux mesmes, comme ie fais, Il faut que i'aille de la plume comme des pieds. La vie commune, doibt auoir conference aux autres vies. La vertu de Caton estoit vigoureuse, outre la raison de son siecle: et à vn homme qui se mesloit de gouuerner les autres, destiné au seruice commun; il se pourroit dire, que c'estoit vne iustice, sinon iniuste, au moins vaine et hors de saison. Mes mœurs mesmes, qui ne desconuiennent de celles, qui courent, à peine de la largeur d'vn poulce, me rendent pourtant aucunement farouche à mon aage, et inassociable. Ie ne sçay pas, si ie me trouue desgouté sans raison, du monde, que ie hante; mais ie sçay bien, que ce seroit sans raison, si ie me plaignoy, qu'il fust desgouté de moy, puis que ie le suis de luy. La vertu assignee aux affaires du monde, est vne vertu à plusieurs plis, encoigneures, et couddes, pour s'appliquer et ioindre à l'humaine foiblesse: meslee et artificielle; non droitte, nette, constante, ny purement innocente. Les annales reprochent iusques à cette heure à quelqu'vn de nos Roys, de s'estre trop simplement laissé aller aux consciencieuses persuasions de son confesseur. Les affaires d'estat ont des preceptes plus hardis.
_Exeat aula, Qui vult esse pius._
I'ay autresfois essayé d'employer au seruice des maniemens publiques, les opinions et regles de viure, ainsi rudes, neufues, impolies ou impollues, comme ie les ay nées chez moy, ou rapportees de mon institution et desquelles ie me sers, sinon si commodeement au moins seurement en particulier: une vertu scholastique et nouice: ie les y ay trouuees ineptes et dangereuses. Celuy qui va en la presse, il faut qu'il gauchisse, qu'il serre ses couddes, qu'il recule, ou qu'il auance, voire qu'il quitte le droict chemin, selon ce qu'il rencontre. Qu'il viue non tant selon soy, que selon autruy: non selon ce qu'il se propose, mais selon ce qu'on luy propose: selon le temps, selon les hommes, selon les affaires. Platon dit, que qui eschappe, brayes nettes, du maniement du monde, c'est par miracle, qu'il en eschappe. Et dit aussi, que quand il ordonne son philosophe chef d'vne police, il n'entend pas le dire d'vne police corrompue, comme celle d'Athenes: et encore bien moins, comme la nostre, enuers lesquelles la sagesse mesme perdroit son Latin. Et vne bonne herbe, transplantee, en solage fort diuers à sa condition, se conforme bien plustost à iceluy, qu'elle ne le reforme à soy. Ie sens que si i'auois à me dresser tout à fait à telles occupations, il m'y faudroit beaucoup de changement et de rabillage. Quand ie pourrois cela sur moy, et pourquoy ne le pourrois ie, auec le temps et le soing? ie ne le voudrois pas. De ce peu que ie me suis essayé en cette vacation; ie m'en suis d'autant degousté. Ie me sens fumer en l'ame par fois, aucunes tentations vers l'ambition: mais ie me bande et obstine au contraire:
At tu, Catulle, obstinatus obdura.
On ne m'y appelle gueres, et ie m'y conuie aussi peu. La liberté et l'oysiueté, qui sont mes maistresses qualitez, sont qualitez, diametralement contraires à ce mestier là. Nous ne sçauons pas distinguer les facultez des hommes. Elles ont des diuisions, et bornes, mal-aysees à choisir et delicates. De conclurre par la suffisance d'vne vie particuliere, quelque suffisance à l'vsage public, c'est mal conclud. Tel se conduict bien, qui ne conduict pas bien les autres: et faict des Essais, qui ne sçauroit faire des effects. Tel dresse bien vn siege, qui dresseroit mal vne bataille: et discourt bien en priué, qui harangueroit mal ou vn peuple ou vn Prince. Voire à l'auanture, est-ce plustost tesmoignage à celuy qui peut l'vn, de ne pouuoir point l'autre, qu'autrement. Ie trouue que les esprits hauts, ne sont de guere moins aptes aux choses basses, que les bas esprits aux hautes. Estoit-il à croire, que Socrates eust appresté aux Atheniens matiere de rire à ses despens, pour n'auoir onques sçeu computer les suffrages de sa tribu, et en faire rapport au conseil? Certes la veneration, en quoy i'ay les perfections de ce personnage, merite, que sa fortune fournisse à l'excuse de mes principales imperfections, vn si magnifique exemple. Nostre suffisance est detaillee à menues pieces. La mienne n'a point de latitude, et si est chetifue en nombre. Saturninus, à ceux qui luy auoient deferé tout commandement: Compaignons, fit-il, vous auez perdu vn bon capitaine, pour en faire vn mauvais general d'armee. Qui se vante, en vn temps malade, comme cestuy-cy, d'employer au seruice du monde, vne vertu naifue et sincere: ou il ne la cognoist pas, les opinions se corrompans auec les mœurs (de vray, oyez la leur peindre, oyez la pluspart se glorifier de leurs deportemens, et former leurs regles; au lieu de peindre la vertu, ils peignent l'iniustice toute pure et le vice: et la presentent ainsi fauce à l'institution des Princes) ou s'il la cognoist, il se vante à tort: et quoy qu'il die, faict mille choses, dequoy sa conscience l'accuse. Ie croirois volontiers Seneca de l'experience qu'il en fit en pareille occasion, pourueu qu'il m'en voulust parler à cœur ouuert. La plus honnorable marque de bonté, en vne telle necessité, c'est recognoistre librement sa faute, et celle d'autruy: appuyer et retarder de sa puissance, l'inclination vers le mal: suyure enuis cette pente, mieux esperer et mieux desirer. I'apperçois en ces desmembremens de la France, et diuisions, où nous sommes tombez, chacun se trauailler à deffendre sa cause: mais iusques aux meilleurs, auec desguisement et mensonge. Qui en escriroit rondement, en escriroit temerairement et vitieusement. Le plus iuste party, si est-ce encore le membre d'vn corps vermoulu et vereux. Mais d'vn tel corps, le membre moins malade s'appelle sain: et à bon droit, d'autant que nos qualitez n'ont tiltre qu'en la comparaison. L'innocence ciuile, se mesure selon les lieux et saisons. I'aymerois bien à voir en Xenophon, vne telle loüange d'Agesilaus. Estant prié par vn Prince voisin, auec lequel il auoit autresfois esté en guerre, de le laisser passer en ses terres, il l'octroya: luy donnant passage à trauers le Peloponnese: et non seulement ne l'emprisonna ou empoisonna, le tenant à sa mercy: mais l'accueillit courtoisement, suyuant l'obligation de sa promesse, sans luy faire offence. A ces humeurs là, ce ne seroit rien dire. Ailleurs et en autre temps, il se fera conte de la franchise, et magnanimité d'vne telle action. Ces babouyns capettes s'en fussent moquez. Si peu retire l'innocence Spartaine à la Françoise. Nous ne laissons pas d'auoir des hommes vertueux: mais c'est selon nous. Qui a ses mœurs establies en reglement au dessus de son siecle: ou qu'il torde, et émousse ses regles: ou, ce que ie luy conseille plustost, qu'il se retire à quartier, et ne se mesle point de nous. Qu'y gaigneroit-il?
_Egregium sanctúmque virum si cerno, bimembri Hoc monstrum puero, et miranti iam sub aratro Piscibus inuentis, et fœtæ comparo mulæ._
On peut regretter les meilleurs temps: mais non pas fuyr aux presens: on peut desirer autres magistrats, mais il faut ce nonobstant, obeyr à ceux icy. Et à l'aduanture y a il plus de recommendation d'obeyr aux mauuais, qu'aux bons. Autant que l'image des loix receuës, et anciennes de cette monarchie, reluyra en quelque coin, m'y voila planté. Si elles viennent par malheur, à se contredire, et empescher entr'elles, et produire deux parts, de chois doubteux, et difficile: mon election sera volontiers, d'eschapper, et me desrober à cette tempeste. Nature m'y pourra prester ce pendant la main: ou les hazards de la guerre. Entre Cæsar et Pompeius, ie me fusse franchement declaré. Mais entre ces trois voleurs, qui vindrent depuis, ou il eust fallu se cacher, ou suyure le vent. Ce que i'estime loisible, quand la raison ne guide plus.
Quo diuersus abis?
Cette farcisseure, est vn peu hors de mon theme. Ie m'esgare: mais plustost par licence, que par mesgarde. Mes fantasies se suyuent: mais par fois c'est de loing: et se regardent, mais d'vne veuë oblique. I'ay passé les yeux sur tel dialogue de Platon: mi party d'vne fantastique bigarrure: le deuant à l'amour, tout le bas à la rhetorique. Ils ne craignent point ces muances: et ont vne merueilleuse grace à se laisser ainsi rouller au vent: ou à le sembler. Les noms de mes chapitres n'en embrassent pas tousiours la matiere: souuent ils la denotent seulement, par quelque marque: comme ces autres l'Andrie, l'Eunuche; ou ceux cy, Sylla, Cicero, Torquatus. I'ayme l'alleure poëtique, à sauts et à gambades. C'est vn art, comme dit Platon, leger, volage, demoniacle. Il est des ouurages en Plutarque, où il oublie son theme, où le propos de son argument ne se trouue que par incident, tout estouffé en matiere estrangere. Voyez ses alleures au Dæmon de Socrates. O Dieu, que ces gaillardes escapades, que cette variation a de beauté: et plus lors, que plus elle retire au nonchalant et fortuit! C'est l'indiligent lecteur, qui perd mon subiect; non pas moy. Il s'en trouuera tousiours en vn coing quelque mot, qui ne laisse pas d'estre bastant, quoy qu'il soit serré. Ie vois au change, indiscrettement et tumultuairement: mon stile, et mon esprit, vont vagabondant de mesmes. Il faut auoir vn peu de folie, qui ne veut auoir plus de sottise: disent, et les preceptes de nos maistres, et encores plus leurs exemples. Mille poëtes trainent et languissent à la prosaïque, mais la meilleure prose ancienne, et ie la seme ceans indifferemment pour vers, reluit par tout, de la vigueur et hardiesse poëtique, et represente quelque air de sa fureur. Il luy faut certes quitter la maistrise, et preeminence en la parlerie. Le poëte, dit Platon, assis sur le trepied des Muses, verse de furie, tout ce qui luy vient en la bouche: comme la gargouïlle d'vne fontaine, sans le ruminer et poiser: et luy eschappe des choses, de diuerse couleur, de contraire substance, et d'vn cours rompu. Et la vieille theologie est toute poësie, disent les sçauants, et la premiere philosophie. C'est l'originel langage des Dieux. I'entends que la matiere se distingue soy-mesmes. Elle montre assez où elle se change, où elle conclud, où elle commence, où elle se reprend: sans l'entrelasser de parolles, de liaison, et de cousture, introduictes pour le seruice des oreilles foibles, ou nonchallantes: et sans me gloser moy-mesme. Qui est celuy, qui n'ayme mieux n'estre pas leu, que de l'estre en dormant ou en fuyant? Nihil est tam vtile, quod in transitu prosit. Si prendre des liures, estoit les apprendre: et si les veoir, estoit les regarder: et les parcourir, les saisir, i'auroy tort de me faire du tout si ignorant que ie dy. Puisque ie ne puis arrester l'attention du lecteur par le poix: manco male, s'il aduient que ie l'arreste par mon embrouïlleure. Voire mais, il se repentira par apres, de s'y estre amusé. C'est mon: mais il s'y sera tousiours amusé. Et puis il est des humeurs comme cela, à qui l'intelligence porte desdain: qui m'en estimeront mieux de ce qu'ils ne sçauront ce que ie dis: ils conclurront la profondeur de mon sens, par l'obscurité. Laquelle à parler en bon escient, ie hay bien fort: et l'euiterois, si ie me sçauois euiter. Aristote se vante en quelque lieu, de l'affecter. Vitieuse affectation. Par ce que la coupure si frequente des chapitres, dequoy i'vsoy au commencement, m'a semblé rompre l'attention auant qu'elle soit née, et la dissoudre: dedaignant s'y coucher pour si peu, et se recueillir: ie me suis mis à les faire plus longs: qui requierent de la proposition et du loisir assigné. En telle occupation, à qui on ne veut donner vne seule heure, on ne veut rien donner. Et ne fait on rien pour celuy, pour qui on ne fait, qu'autre chose faisant. Ioint, qu'à l'aduenture ay-ie quelque obligation particuliere, à ne dire qu'à demy, à dire confusement, à dire discordamment. Ie veux donq mal à cette raison trouble-feste. Et ces proiects extrauagants qui trauaillent la vie, et ces opinions si fines, si elles ont de la verité; ie la trouue trop chere et trop incommode. Au rebours: ie m'employe à faire valoir la vanité mesme, et l'asnerie, si elle m'apporte du plaisir. Et me laisse aller apres mes inclinations naturelles sans les contreroller de si pres. I'ay veu ailleurs des maisons ruynées, et des statues, et du ciel et de la terre: ce sont tousiours des hommes. Tout cela est vray: et si pourtant ne sçauroy reuoir si souuent le tombeau de cette ville, si grande, et si puissante, que ie ne l'admire et reuere. Le soing des morts nous est en recommandation. Or i'ay esté nourry des mon enfance, auec ceux icy. I'ay eu cognoissance des affaires de Rome, longtemps auant que ie l'ay euë de ceux de ma maison. Ie sçauois le Capitole et son plant, auant que ie sceusse le Louure: et le Tibre auant la Seine. J'ay eu plus en teste, les conditions et fortunes de Lucullus, Metellus, et Scipion, que ie n'ay d'aucuns hommes des nostres. Ils sont tres passez. Si est bien mon pere: aussi entierement qu'eux: et s'est esloigné de moy, et de la vie, autant en dixhuict ans, que ceux-là ont faict en seize cens: duquel pourtant ie ne laisse pas d'embrasser et practiquer la memoire, l'amitié et societé, d'vne parfaicte vnion et tres-viue. Voire, de mon humeur, ie me rends plus officieux enuers les trespassez. Ils ne s'aydent plus, ils en requierent ce me semble d'autant plus mon ayde. La gratitude est là, iustement en son lustre. Le bien-faict est moins richement assigné, où il y a retrogradation, et reflexion. Arcesilaus visitant Ctesibius malade, et le trouuant en pauure estat, luy fourra tout bellement soubs le cheuet du lict, de l'argent qu'il luy donnoit. Et en le luy celant, luy donnoit en outre, quittance de luy en sçauoir gré. Ceux qui ont merité de moy, de l'amitié et de la recognoissance, ne l'ont iamais perdue pour n'y estre plus: ie les ay mieux payez, et plus soigneusement, absens et ignorans. Ie parle plus affectueusement de mes amis, quand il n'y a plus de moyen qu'ils le sçachent. Or i'ay attaqué cent querelles pour la deffence de Pompeius, et pour la cause de Brutus. Cette accointance dure encore entre nous. Les choses presentes mesmes, nous ne les tenons que par la fantasie. Me trouuant inutile à ce siecle ie me reiecte à cet autre. Et en suis si embabouyné, que l'estat de cette vieille Rome, libre, iuste, et florissante, car ie n'en ayme, ny la naissance, ny la vieillesse, m'interesse et me passionne. Parquoy ie ne sçauroy reuoir si souuent, l'assiette de leurs rues, et de leurs maisons, et ces ruynes profondes iusques aux Antipodes, que ie ne m'y amuse. Est-ce par nature, ou par erreur de fantasie, que la veuë des places, que nous sçauons auoir esté hantées et habitées par personnes, desquelles la memoire est en recommendation, nous emeut aucunement plus, qu'ouïr le recit de leurs faicts, ou lire leurs escrits? Tanta vis admonitionis inest in locis! Et id quidem in hac vrbe infinitum: quacumque enim ingredimur, in aliquam historiam vestigium ponimus. Il me plaist de considerer leur visage, leur port, et leurs vestements. Ie remasche ces grands noms entre les dents, et les fais retentir à mes oreilles. Ego illos veneror, et tantis nominibus semper assurgo. Des choses qui sont en quelque partie grandes et admirables, i'en admire les parties mesmes communes. Ie les visse volontiers deuiser, promener, et soupper. Ce seroit ingratitude, de mespriser les reliques, et images de tant d'honnestes hommes, et si valeureux lesquels i'ay veu viure et mourir: et qui nous donnent tant de bonnes instructions par leur exemple, si nous les sçauions suyure. Et puis cette mesme Rome que nous voyons, merite qu'on l'ayme. Confederée de si long temps, et par tant de tiltres, à nostre couronne. Seule ville commune, et vniuerselle. Le magistrat souuerain qui y commande, est recognu pareillement ailleurs: c'est la ville metropolitaine de toutes les nations Chrestiennes. L'Espaignol et le François, chacun y est chez soy. Pour estre des Princes de cet estat, il ne faut qu'estre de Chrestienté, où qu'elle soit. Il n'est lieu çà bas, que le ciel ayt embrassé auec telle influence de faueur, et telle constance. Sa ruyne mesme est glorieuse et enflée.
Laudandis preciosior ruinis.
Encore retient elle au tombeau des marques et image d'empire. Vt palam sit vno in loco gaudentis opus esse naturæ. Quelqu'vn se blasmeroit, et se mutineroit en soy-mesme, de se sentir chatouïller d'vn si vain plaisir. Nos humeurs ne sont pas trop vaines, qui sont plaisantes. Quelles qu'elles soyent qui contentent constamment vn homme capable de sens commun, ie ne sçaurois auoir le cœur de le plaindre. Ie doibs beaucoup à la Fortune, dequoy iusques à cette heure, elle n'a rien fait contre moy d'outrageux au delà de ma portée. Seroit ce pas sa façon, de laisser en paix, ceux de qui elle n'est point importunée?
_Quanto quisque sibi plura negauerit, A Diis plura feret: nil cupientium Nudus castra peto: multa petentibus, Desunt multa._
Si elle continue, elle me r'enuoyera tres-content et satisfaict,
_Nihil supra Deos lacesso._
Mais gare le heurt. Il en est mille qui rompent au port. Ie me console aiséement, de ce qui aduiendra icy, quand ie n'y seray plus. Les choses presentes m'embesongnent assez,
Fortunæ cætera mando.
Aussi n'ay-ie point cette forte liaison, qu'on dit attacher les hommes à l'aduenir, par les enfans qui portent leur nom, et leur honneur. Et en doibs desirer à l'auanture d'autant moins, s'ils sont si desirables. Ie ne tiens que trop au monde, et à cette vie par moy-mesme. Ie me contente d'estre en prise de la Fortune, par les circonstances proprement necessaires à mon estre, sans luy alonger par ailleurs sa iurisdiction sur moy. Et n'ay iamais estimé qu'estre sans enfans, fust vn defaut qui deust rendre la vie moins complete, et moins contente. La vacation sterile, a bien aussi ses commoditez. Les enfans sont du nombre des choses, qui n'ont pas fort dequoy estre desirées, notamment à cette heure, qu'il seroit si difficile de les rendre bons. Bona iam nec nasci licet, ita corrupta sunt semina. Et si ont iustement dequoy estre regrettées, à qui les perd, apres les auoir acquises. Celuy qui me laissa ma maison en charge, prognostiquoit que ie la deusse ruyner, regardant à mon humeur, si peu casaniere. Il se trompa; me voicy comme i'y entray: sinon vn peu mieux. Sans office pourtant et sans benefice. Au demeurant, si la Fortune ne m'a faict aucune offence violente, et extraordinaire, aussi n'a-elle pas de grace. Tout ce qu'il y a de ses dons chez nous, il y est auant moy, et au delà de cent ans. Ie n'ay particulierement aucun bien essentiel, et solide, que ie doiue à sa liberalité. Elle m'a faict quelques faueurs venteuses, honnoraires, et titulaires, sans substance. Et me les a aussi à la verité, non pas accordées, mais offertes. Dieu sçait, à moy: qui suis tout materiel, qui ne me paye que de la realité, encores bien massiue: et qui, si ie l'osois confesser, ne trouuerois l'auarice, guere moins excusable que l'ambition: ny la douleur, moins euitable que la honte: ny la santé, moins desirable que la doctrine: ou la richesse, que la noblesse.
Parmy ses faueurs vaines, ie n'en ay point qui plaise tant à cette niaise humeur, qui s'en paist chez moy, qu'vne bulle authentique de bourgeoisie Romaine: qui me fut octroyée dernierement que i'y estois, pompeuse en seaux, et lettres dorées: et octroyée auec toute gratieuse liberalité. Et par ce qu'elles se donnent en diuers stile, plus ou moins fauorable: et qu'auant que i'en eusse veu, i'eusse esté bien aise, qu'on m'en eust montré vn formulaire: ie veux, pour satisfaire à quelqu'vn, s'il s'en trouue malade de pareille curiosité à la mienne, la transcrire icy en sa forme.
Quod Horatius Maximus, Martius Cecius, Alexander Mutus, almæ vrbis conseruatores de Illustrissimo viro Michaèle Montano equite sancti Michaèlis, et à cubiculo Regis Christianissimi, Romana Ciuitate donando, ad Senatum retulerunt, S. P. Q. R. de ea re ita fieri censuit.
CVM, veteri more et instituto, cupidè illi semper studioséque suscepti sint, qui, virtute ac nobilitate præstantes, magno Reip. nostræ vsui atque ornamento fuissent, vel esse aliquando possent: Nos, maiorum nostrorum exemplo atque auctoritate permoti, præclaram hanc consuetudinem nobis imitandam ac seruandam fore censemus. Quamobrem cum Illustrissimus Michaèl Montanus, Eques sancti Michaèlis, et a cubiculo Regis Christianissimi Romani nominis studiosissimus, et familiæ laude atque splendore et propriis virtutum meritis dignissimus sit, qui summo Senatus Populique Romani iudicio ac studio in Romanam Ciuitatem adsciscatur; placere Senatui P. Q. R. Illustrissimum Michaèlem Montanum rebus omnibus ornatissimum, atque huic inclyto populo charissimum, ipsum posterosque in Romanam Ciuitatem adscribi, ornarique omnibus et præmiis et honoribus, quibus illi fruuntur, qui Ciues Patriciique Romani nati aut iure optimo facti sunt. In quo censere Senatum P. Q. R. se non tam illi Ius Ciuitatis largiri quàm debitum tribuere, neque magis beneficium dare quám ab ipso accipere, qui hoc Ciuitatis munere accipiendo, singulari Ciuitatem ipsam ornamento atque honore affecerit. Quam quidem S. C. auctoritatem iidem Conseruatores per Senatus P. Q. R. scribas in acta referri atque in Capitolij curia seruari, priuilegiumque huiusmodi fieri, solitoque vrbis sigillo communiri curarunt. Anno ab vrbe condita CXƆCCCXXXI, post Christum natum M. D. LXXXI. III. Idus Martij.
_Horatius Fuscus sacri S. P. Q. R. scriba. Vincent. Martholus sacri S. P. Q. R. scriba._
N'estant bourgeois d'aucune ville, ie suis bien aise de l'estre de la plus noble qui fut et qui sera onques. Si les autres se regardoient attentiuement, comme ie fay, ils se trouueroient comme ie fay, pleins d'inanité et de fadaise. De m'en deffaire, ie ne puis, sans me deffaire moy-mesmes. Nous en sommes tous confits, tant les vns que les autres. Mais ceux qui le sentent, en ont vn peu meilleur compte: encore ne sçay-ie. Cette opinion et vsance commune, de regarder ailleurs qu'à nous, a bien pourueu à nostre affaire. C'est vn obiect plein de mescontentement. Nous n'y voyons que misere et vanité. Pour ne nous desconforter, Nature a reietté bien à propos, l'action de nostre veuë, au dehors. Nous allons en auant à vau l'eau, mais de rebrousser vers nous, nostre course, c'est vn mouuement penible: la mer se brouille et s'empesche ainsi, quand elle est repoussée à soy. Regardez, dict chacun, les branles du ciel: regardez au public: à la querelle de cestuy-là: au pouls d'vn tel: au testament de cet autre: somme regardez tousiours haut ou bas, ou à costé, ou deuant, ou derriere vous. C'estoit vn commandement paradoxe, que nous faisoit anciennement ce Dieu à Delphes: Regardez dans vous, recognoissez vous, tenez vous à vous. Vostre esprit, et vostre volonté, qui se consomme ailleurs, ramenez la en soy: vous vous escoulez, vous vous respandez: appilez vous, soustenez vous: on vous trahit, on vous dissipe, on vous desrobe à vous. Voy tu pas, que ce monde tient toutes ses veuës contraintes au dedans, et ses yeux ouuerts à se contempler soy-mesme? C'est tousiours vanité pour toy, dedans et dehors: mais elle est moins vanité, quand elle est moins estendue. Sauf toy, ô homme, disoit ce Dieu, chasque chose s'estudie la premiere, et a selon son besoin, des limites à ses trauaux et desirs. Il n'en est vne seule si vuide et necessiteuse que toy, qui embrasses l'vniuers. Tu és le scrutateur sans cognoissance: le magistrat sans iuridiction: et apres tout, le badin de la farce.
CHAPITRE X.
De mesnager sa volonté.
AV prix du commun des hommes, peu de choses me touchent: ou pour mieux dire, me tiennent. Car c'est raison qu'elles touchent, pourueu qu'elles ne nous possedent. I'ay grand soin d'augmenter par estude, et par discours, ce priuilege d'insensibilité, qui est naturellement bien auancé en moy. I'espouse, et me passionne par consequent, de peu de choses. I'ay la veuë clere: mais ie l'attache à peu d'obiects: le sens delicat et mol: mais l'apprehension et l'application, ie l'ay dure et sourde. Ie m'engage difficilement. Autant que ie puis ie m'employe tout à moy. Et en ce subiect mesme, ie briderois pourtant et soustiendrois volontiers, mon affection, qu'elle ne s'y plonge trop entiere: puis que c'est vn subiect, que ie possede à la mercy d'autruy, et sur lequel la Fortune a plus de droict que ie n'ay. De maniere, que iusques à la santé, que i'estime tant, il me seroit besoing, de ne la pas desirer, et m'y addonner si furieusement, que i'en trouue les maladies importables. On se doibt moderer, entre la haine de la douleur, et l'amour de la volupté. Et ordonne Platon vne moyenne route de vie entre les deux. Mais aux affections qui me distrayent de moy, et attachent ailleurs, à celles là certes m'oppose-ie de toute ma force. Mon opinion est, qu'il se faut prester à autruy, et ne se donner qu'à soy-mesme. Si ma volonté se trouuoit aysée à s'hypothequer et à s'appliquer, ie n'y durerois pas. Ie suis trop tendre, et par nature et par vsage,
Fugax rerum, securâque in otia natus.
Les debats contestez et opiniastrez, qui donneroient en fin aduantage à mon aduersaire; l'issue qui rendroit honteuse ma chaulde poursuitte, me rongeroit à l'aduanture bien cruellement. Si ie mordois à mesme, comme font les autres; mon ame n'auroit iamais la force de porter les alarmes, et emotions, qui suyuent ceux qui embrassent tant. Elle seroit incontinent disloquée par cette agitation intestine. Si quelquefois on m'a poussé au maniement d'affaires estrangeres, i'ay promis de les prendre en main, non pas au poulmon et au foye; de m'en charger, non de les incorporer: de m'en soigner, ouy; de m'en passionner, nullement: i'y regarde, mais ie ne les couue point. I'ay assez affaire à disposer et ranger la presse domestique que i'ay dans mes entrailles, et dans mes veines, sans y loger, et me fouler d'vne presse estrangere. Et suis assez interessé de mes affaires essentiels, propres, et naturels, sans en conuier d'autres forains. Ceux qui sçauent combien ils se doiuent, et de combien d'offices ils sont obligez à eux, trouuent que Nature leur a donné cette commission plaine assez, et nullement oysifue. Tu as bien largement affaire chez toy, ne t'esloigne pas. Les hommes se donnent à louage. Leurs facultez ne sont pas pour eux; elles sont pour ceux, à qui ils s'asseruissent; leurs locataires sont chez eux, ce ne sont pas eux. Cette humeur commune ne me plaist pas. Il faut mesnager la liberté de nostre ame, et ne l'hypotequer qu'aux occasions iustes. Lesquelles sont en bien petit nombre, si nous iugeons sainement. Voyez les gens appris à se laisser emporter et saisir, ils le font par tout. Aux petites choses comme aux grandes; à ce qui ne les touche point, comme à ce qui les touche. Ils s'ingerent indifferemment où il y a de la besongne; et sont sans vie, quand ils sont sans agitation tumultuaire. In negotiis sunt, negotij causa. Ils ne cherchent la besongne que pour embesongnement. Ce n'est pas, qu'ils vueillent aller, tant, comme c'est, qu'ils ne se peuuent tenir. Ne plus ne moins, qu'vne pierre esbranlée en sa cheute, qui ne s'arreste iusqu'à tant qu'elle se couche. L'occupation est à certaine maniere de gents, marque de suffisance et de dignité. Leur esprit cherche son repos au bransle, comme les enfans au berceau. Ils se peuuent dire autant seruiables à leurs amis, comme importuns à eux mesmes. Personne ne distribue son argent à autruy, chacun y distribue son temps et sa vie. Il n'est rien dequoy nous soyons si prodigues, que de ces choses là, desquelles seules l'auarice nous seroit vtile et louable. Ie prens vne complexion toute diuerse. Ie me tiens sur moy. Et communément desire mollement ce que ie desire, et desire peu: m'occupe et embesongne de mesme, rarement et tranquillement. Tout ce qu'ils veulent et conduisent, ils le font de toute leur volonté et vehemence. Il y a tant de mauuais pas, que pour le plus seur, il faut vn peu legerement et superficiellement couler ce monde: et le glisser, non pas l'enfoncer. La volupté mesme, est douloureuse en sa profondeur.
_Incedis per ignes Subpositos cineri doloso._
Messieurs de Bordeaux m'esleurent Maire de leur ville, estant esloigné de France; et encore plus esloigné d'vn tel pensement. Ie m'en excusay. Mais on m'apprint que i'auois tort; le commandement du Roy s'y interposant aussi. C'est vne charge, qui doit sembler d'autant plus belle, qu'elle n'a, ny loyer ny gain, autre que l'honneur de son execution. Elle dure deux ans; mais elle peut estre continuée par seconde eslection. Ce qui aduient tres rarement. Elle le fut à moy; et ne l'auoit esté que deux fois auparauant: quelques années y auoit, à Monsieur de Lansac; et fraichement à Monsieur de Biron Mareschal de France. En la place duquel ie succeday; et laissay la mienne, à Monsieur de Matignon aussi Mareschal de France. Glorieux de si noble assistance.
Vterque bonus pacis bellique minister.
La Fortune voulut part à ma promotion, par cette particuliere circonstance qu'elle y mit du sien. Non vaine du tout. Car Alexandre desdaigna les Ambassadeurs Corinthiens qui lui offroyent la bourgeoisie de leur ville; mais quand ils vindrent à luy deduire, comme Bacchus et Hercules estoyent aussi en ce registre, il les en remercia gratieusement. A mon arriuée, ie me deschiffray fidelement, et conscientieusement, tout tel que ie me sens estre: sans memoire, sans vigilance, sans experience, et sans vigueur: sans hayne aussi, sans ambition, sans auarice, et sans violence: à ce qu'ils fussent informez et instruicts de ce qu'ils auoyent à attendre de mon seruice. Et par ce que la cognoissance de feu mon pere les auoit seule incitez à cela, et l'honneur de sa memoire: ie leur adioustay bien clairement, que ie serois tres-marry que chose quelconque fist autant d'impression en ma volonté, comme auoyent faict autrefois en la sienne, leurs affaires, et leur ville, pendant qu'il l'auoit en gouuernement, en ce lieu mesme auquel ils m'auoyent appellé. Il me souuenoit, de l'auoir veu vieil, en mon enfance, l'ame cruellement agitée de cette tracasserie publique; oubliant le doux air de sa maison, où la foiblesse des ans l'auoit attaché long temps auant; et son mesnage, et sa santé; et mesprisant certes sa vie, qu'il y cuida perdre, engagé pour eux, à des longs et penibles voyages. Il estoit tel; et luy partoit cette humeur d'vne grande bonté de nature. Il ne fut iamais ame plus charitable et populaire. Ce train, que ie louë en autruy, ie n'ayme point à le suiure. Et ne suis pas sans excuse. Il auoit ouy dire, qu'il se falloit oublier pour le prochain; que le particulier ne venoit en aucune consideration au prix du general. La plus part des regles et preceptes du monde prennent ce train, de nous pousser hors de nous, et chasser en la place, à l'vsage de la societé publique. Ils ont pensé faire vn bel effect, de nous destourner et distraire de nous; presupposans que nous n'y tinsions que trop, et d'vne attache trop naturelle; et n'ont espargné rien à dire pour cette fin. Car il n'est pas nouueau aux sages, de prescher les choses comme elles seruent, non comme elles sont. La verité a ses empeschements, incommoditez et incompatibilitez auec nous. Il nous faut souuent tromper, afin que nous ne nous trompions. Et siller nostre veuë, estourdir nostre entendement, pour les redresser et amender. Imperiti enim iudicant, et qui frequenter in hoc ipsum fallendi sunt, ne errent. Quand ils nous ordonnent, d'aymer auant nous, trois, quatre, et cinquante degrez de choses; ils representent l'art des archers, qui pour arriuer au poinct, vont prenant leur visée grande espace au dessus de la bute. Pour dresser vn bois courbe, on le recourbe au rebours. I'estime qu'au temple de Pallas, comme nous voyons en toutes autres religions, il y auoit des mysteres apparens, pour estre montrez au peuple; et d'autres mysteres plus secrets, et plus haults, pour estre montrés seulement à ceux qui en estoyent profez. Il est vray-semblable qu'en ceux-cy, se trouue le vray poinct de l'amitié que chacun se doit. Non vne amitié faulce, qui nous faict embrasser la gloire, la science, la richesse, et telles choses, d'vne affection principalle et immoderée, comme membres de nostre estre; ny vne amitié molle et indiscrette; en laquelle il aduient ce qui se voit au lierre, qu'il corrompt et ruyne la paroy qu'il accole. Mais vne amitié salutaire et reglée; esgalement vtile et plaisante. Qui en sçait les deuoirs, et les exerce, il est vrayement du cabinet des Muses; il a attaint le sommet de la sagesse humaine, et de nostre bon heur. Cettuy-cy, sçachant exactement ce qu'il se doit, trouue dans son rolle, qu'il doit appliquer à soy, l'vsage des autres hommes, et du monde; et pour ce faire, contribuer à la societé publique les deuoirs et offices qui le touchent. Qui ne vit aucunement à autruy, ne vit guere à soy. Qui sibi amicus est, scito hunc amicum omnibus esse. La principale charge que nous ayons, c'est à chacun sa conduite. Et est ce pourquoy nous sommes icy. Comme qui oublieroit de bien et saintement viure; et penseroit estre quitte de son deuoir, en y acheminant et dressant les autres; ce seroit vn sot. Tout de mesme, qui abandonne en son propre, le sainement et gayement viure, pour en seruir autruy, prent à mon gré vn mauuais et desnaturé party.
Ie ne veux pas, qu'on refuse aux charges qu'on prend, l'attention, les pas, les parolles, et la sueur, et le sang au besoing:
_Non ipse pro charis amicis Aut patria timidus perire._
Mais c'est par emprunt et accidentalement; l'esprit se tenant tousiours en repos et en santé: non pas sans action, mais sans vexation, sans passion. L'agir simplement, luy couste si peu, qu'en dormant mesme il agit. Mais il luy faut donner le bransle, auec discretion. Car le corps reçoit les charges qu'on luy met sus, iustement selon qu'elles sont: l'esprit les estend et les appesantit souuent à ses despens, leur donnant la mesure que bon luy semble. On faict pareilles choses auec diuers efforts, et differente contention de volonté. L'vn va bien sans l'autre. Car combien de gens se hazardent tous les iours aux guerres, dequoy il ne leur chault: et se pressent aux dangers des battailles, desquelles la perte, ne leur troublera pas le voisin sommeil? Tel en sa maison, hors de ce danger, qu'il n'oseroit auoir regardé, est plus passionné de l'yssue de cette guerre, et en a l'ame plus trauaillée, que n'a le soldat qui y employe son sang et sa vie. I'ay peu me mesler des charges publiques, sans me despartir de moy, de la largeur d'vne ongle, et me donner à autruy sans m'oster à moy. Cette aspreté et violence de desirs, empesche plus, qu'elle ne sert à la conduitte de ce qu'on entreprend. Nous remplit d'impatience enuers les euenemens, ou contraires, ou tardifs: et d'aigreur et de soupçon enuers ceux, auec qui nous negotions. Nous ne conduisons iamais bien la chose de laquelle nous sommes possedez et conduicts.
_Malè cuncta ministrat Impetus._
Celuy qui n'y employe que son iugement, et son addresse, il y procede plus gayement: il feint, il ploye, il differe tout à son aise, selon le besoing des occasions: il faut d'atteinte, sans tourment, et sans affliction, prest et entier pour vne nouuelle entreprise: il marche tousiours la bride à la main. En celuy qui est enyuré de cette intention violente et tyrannique, on voit par necessité beaucoup d'imprudence et d'iniustice. L'impetuosité de son desir l'emporte. Ce sont mouuements temeraires, et, si Fortune n'y preste beaucoup, de peu de fruict. La philosophie veut qu'au chastiement des offences receuës, nous en distrayons la cholere: non afin que la vengeance en soit moindre, ains au rebours, afin qu'elle en soit d'autant mieux assenee et plus poisante. A quoy il luy semble que cette impetuosité porte empeschement. Non seulement la cholere trouble: mais de soy, elle lasse aussi les bras de ceux qui chastient. Ce feu estourdit et consomme leur force. Comme en la precipitation, festinatio tarda est. La hastiueté se donne elle mesme la iambe, s'entraue et s'arreste. Ipsa se velocitas implicat. Pour exemple. Selon ce que i'en vois par vsage ordinaire, l'auarice n'a point de plus grand destourbier que soy-mesme. Plus elle est tendue et vigoureuse, moins elle en est fertile. Communement elle attrape plus promptement les richesses, masquée d'vn' image de liberalité. Vn Gentilhomme tres-homme de bien, et mon amy, cuyda brouiller la santé de sa teste, par vne trop passionnée attention et affection aux affaires d'vn Prince, son maistre. Lequel maistre, s'est ainsi peinct soy-mesmes à moy: Qu'il voit le poix des accidens, comme vn autre: mais qu'à ceux qui n'ont point de remede, il se resoult soudain à la souffrance: aux autres, apres y auoir ordonné les prouisions necessaires, ce qu'il peut faire promptement par la viuacité de son esprit, il attend en repos ce qui s'en peut ensuiure. De vray, ie l'ay veu à mesme, maintenant vne grande nonchalance et liberté d'actions et de visage, au trauers de bien grands affaires et bien espineux. Ie le trouue plus grand et plus capable, en vne mauuaise, qu'en vne bonne fortune. Ses pertes luy sont plus glorieuses, que ses victoires, et son deuil que son triomphe. Considerez, qu'aux actions mesmes qui sont vaines et friuoles: au ieu des eschecs, de la paulme, et semblables, cet engagement aspre et ardant d'vn desir impetueux, iette incontinent l'esprit et les membres, à l'indiscretion, et au desordre. On s'esblouit, on s'embarasse soy mesme. Celuy qui se porte plus moderément enuers le gain, et la perte, il est tousiours chez soy. Moins il se pique et passionne au ieu, il le conduit d'autant plus auantageusement et seurement. Nous empeschons au demeurant, la prise et la serre de l'ame, à luy donner tant de choses à saisir. Les vnes, il les luy faut seulement presenter, les autres attacher, les autres incorporer. Elle peut voir et sentir toutes choses, mais elle ne se doit paistre que de soy. Et doit estre instruicte, de ce qui la touche proprement, et qui proprement est de son auoir, et de sa substance. Les loix de Nature nous apprennent ce que iustement, il nous faut. Apres que les sages nous ont dit, que selon elle personne n'est indigent, et que chacun l'est selon l'opinion, ils distinguent ainsi subtilement, les desirs qui viennent d'elle, de ceux qui viennent du desreglement de nostre fantasie. Ceux desquels on voit le bout, sont siens, ceux qui fuyent deuant nous, et desquels nous ne pouuons ioindre la fin, sont nostres. La pauureté des biens, est aisée à guerir; la pauureté de l'ame, impossible.
_Nam si, quod satis est homini, id satis esse potesset, Hoc sat erat: nunc, quum hoc non est, quî credimus porro, Diuitias vllas animum m'i explere potesse?_
Socrates voyant porter en pompe par sa ville, grande quantité de richesse, ioyaux et meubles de prix: Combien de choses, dit-il, ie ne desire point! Metrodorus viuoit du poix de douze onces par iour, Epicurus à moins: Metroclez dormoit en hyuer auec les moutons, en esté aux cloistres des Eglises. Sufficit ad id natura, quod poscit. Cleanthes viuoit de ses mains, et se vantoit, que Cleanthes, s'il vouloit, nourriroit encore vn autre Cleanthes. Si ce que Nature exactement, et originelement nous demande, pour la conseruation de nostre estre, est trop peu (comme de vray combien ce l'est, et combien à bon comte nostre vie se peut maintenir, il ne se doit exprimer mieux que par cette consideration: Que c'est si peu, qu'il eschappe la prise et le choc de la Fortune, par sa petitesse) dispensons nous de quelque chose plus outre; appellons encore nature, l'vsage et condition de chacun de nous; taxons nous, traitons nous à cette mesure; estendons noz appartenances et noz comtes iusques là. Car iusques là, il me semble bien, que nous auons quelque excuse. L'accoustumance est vne seconde nature, et non moins puissante. Ce qui manque à ma coustume ie tiens qu'il me manque. Et i'aymerois presque esgalement qu'on m'ostast la vie, que si on me l'essimoit et retranchoit bien loing de l'estat auquel ie l'ay vescue si long temps. Ie ne suis plus en termes d'vn grand changement, ny de me ietter à vn nouueau train et inusité; non pas mesme vers l'augmentation: il n'est plus temps de deuenir autre. Et comme ie plaindrois quelque grande aduenture, qui me tombast à cette heure entre mains, qu'elle ne seroit venuë en temps que i'en peusse iouyr,
Quo mihi fortunæ, si non conceditur vti?