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Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues (part 3 of 3)

Part 3 of 3 · Quitard, P.-M. (Pierre-Marie) · Public domain text

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Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues (part 3 of 3)

Tirer de lui un secret par des questions adroites.—Nicot dit que cette façon de parler vient des pipeurs charlatans qui font accroire aux simples gens beaucoup de telles riottes, afin d’avoir cependant le loisir de vider leur gibecière. Je pense qu’elle a une autre origine, et que le mot vers est ici un terme qui nous est resté de la langue romane, où il s’employait dans l’acception de vrai, comme l’attestent les deux exemples suivants, dont le premier est pris du roman de Rou de Robert Wace, et le second, d’une pièce du troubadour Armand de Mareuil:

Mez veirs est ke li vilain dit, Mais ce que dit le vilain est vrai.

Aisso saben tug que es vers, Nous savons tous que ceci est vrai.

On aura dit primitivement li vers; et, dans la suite, on aura traduit li vers par les vers, en attribuant à l’article un sens pluriel qu’il n’avait point en ce cas. Quant à l’expression tirer du nez, elle peut avoir été choisie par trois raisons: 1^o parce qu’elle est au propre un équivalent du vieux verbe émoucher, auquel on donnait souvent, au figuré, la signification de tirer par adresse[67]; 2^o parce qu’elle réveille dans l’esprit, par une certaine analogie, une réminiscence de ce qu’on appelle mener par le nez; 3^o parce qu’elle offre celle espèce de singularité qui fait ordinairement le sel des phrases proverbiales. On sait que le peuple, dans son langage, est grand inventeur de ces formules curieuses où viennent se rallier, d’une façon pittoresque, des rapports éloignés que lui révèle si facilement son instinctive sagacité.

Ainsi, tirer les vers du nez, qu’on a substitué à émoucher li vers ou le vers, est la même chose que tirer par adresse le vrai; et, ce qui me paraît confirmer cette explication, c’est qu’on trouve dans quelques auteurs du moyen-âge: Emungere aliquem vero, phrase d’une très bonne latinité, qui est sans doute l’original de la nôtre, et qui se traduit littéralement en vieux français par émoucher le vers ou le vrai, de quelqu’un ou à quelqu’un.

Les Allemands disent, pour exprimer la même idée: Den Hund vom Ofen locken; attirer le chien de derrière le poêle, parce qu’il faut bien flatter cet animal, le bien amorcer par des caresses, pour lui faire quitter cette place chaude et commode, où il aime à se tenir couché.

Votre nez branle.

On fait accroire aux enfants que leur nez tombera, s’ils se permettent un mensonge; et c’est ce qu’on rappelle par cette expression, quand on veut arracher à l’un d’eux l’aveu de quelque espiéglerie dont on le soupçonne d’être l’auteur et qu’il soutient n’avoir pas faite.—Érasme rapporte que, de son temps, on disait proverbialement: Nasus tuus arguit mihi te mentiri. Votre nez m’avertit que vous mentez. Mais cette façon de parler n’était point fondée, comme la nôtre, sur la supposition d’un branlement de nez; elle avait sa cause dans une idée superstitieuse qui fesait prendre certaines pustules qui viennent au nez pour des effets et des indices de l’habitude de mentir. Les Grecs désignaient ces pustules par le mot Ψεύσματα, mensonges, que Théocrite a employé dans un vers traduit ainsi en latin:

Non mihi nascentur nares mendacia supra. Les mensonges ne se produiront pas sur mon nez.

Le peuple, en France, donne de même le nom de mensonges à certaines taches dont les ongles sont quelquefois marqués. (Voyez l’expression Avoir les ongles fleuris.)

Prenez-vous par le bout du nez.

C’est ce qu’on disait fréquemment autrefois, et ce qu’on dit quelquefois encore pour répondre à quelqu’un qui veut mettre sur le compte des autres les fautes dont il s’est rendu coupable.—Cette expression est fondée sur l’ancienne coutume de Normandie, d’après laquelle un homme convaincu d’avoir nui par de mauvais propos à la réputation de son prochain, était tenu de lui faire amende honorable en une église, dans un jour de solennité, et de se déclarer publiquement calomniateur en se prenant par le bout du nez. Ce qui s’appelait payer le laid dit.

Avoir un pied de nez.

C’est être honteux et confus.—Cette expression peut avoir eu la même origine que la précédente, car il était tout naturel de supposer qu’un individu condamné à se prendre par le bout du nez, à se tirer le bout du nez, devait, en sortant de cette épreuve, avoir le nez allongé, ou, comme on dit hyperboliquement, avoir un pied de nez.—Un physiognomoniste conjecture qu’elle est venue de ce que la confusion et le chagrin qu’éprouve un homme dont les projets ont échoué, dont l’ambition se trouve déçue, lui amaigrissent la figure et rendent ainsi son nez plus saillant.—Suivant presque tous les parémiographes, elle a eu pour fondement ce conte rapporté par Béroalde de Verville, dans son Moyen de parvenir (tom. II, ch. 33): Un chapelain se chauffant, un jour de grande fête, au feu de la sacristie, y fit griller du boudin, pendant qu’on disait matines. Averti d’aller encenser, il mit à la hâte son boudin dans sa manche et sortit pour remplir son devoir. Comme il n’avait pas bien boutonné sa manche, il arriva que, dans le mouvement du bras, elle se délia, de sorte que le boudin sauta au nez du doyen à qui le chapelain envoyait la sainte fumée, ce qui fit une plaisante figure et donna lieu de dire que M. le doyen avait eu un pied de nez, expression qui passa bientôt en proverbe.

=NIAIS.=—C’est un niais de Sologne qui ne se trompe qu’à son profit.

Les habitants de la Sologne passent pour avoir d’autant plus d’intelligence qu’ils en font paraître moins, et ils mettent en effet dans les affaires qu’ils font une habileté secrète qui les fait toujours tourner à leur avantage. De là ce dicton qu’on emploie en parlant d’un homme qui, tout en contrefesant le simple, est extrêmement adroit et alerte sur ce qui regarde son intérêt. On dit aussi: C’est un niais de Sologne qui prend des sous marqués pour des liards.

=NICODÊME.=—C’est un Nicodême.

C’est un homme simple et borné, un niais.—Le nom de Nicodême, formé de deux mots grecs, νικῶ (je triomphe) et δῆμος (peuple), exprime une idée très noble dans la langue d’où il est tiré. Pourquoi donc en offre-t-il une si différente en français? Les étymologistes pensent que c’est à cause de nice et de nigaud, qui ont une certaine analogie phonique avec les deux premières syllabes de ce nom: mais à cette raison il faut en ajouter d’autres que voici. Nicodême était un des principaux Juifs, et il appartenait à l’école pharisienne. Frappé des miracles de Jésus-Christ, il alla le trouver de nuit pour se convertir à sa doctrine, et l’ayant entendu dire que l’homme ne peut voir le royaume de Dieu s’il ne reçoit une seconde naissance, il en manifesta son étonnement en ces termes: «Comment peut naître un homme quand il est vieux? peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître une seconde fois?» Le Sauveur lui expliqua le sens mystique de sa proposition, et Nicodême ne comprenant pas mieux qu’auparavant, demanda encore: Comment cela peut-il se faire? Ce qui lui attira cette réponse: Quoi! vous êtes docteur en Israël et vous ignorez ces choses! Tu es magister in Israel et hæc ignoras! (Evang. sec. Joan., c. III.)—Ce récit de l’Évangeliste a été développé dans une scène du Mystère de la passion, où Nicodême, avant de se faire chrétien, agit et parle comme un imbécille, et c’est principalement pour cela que son nom a été voué à un ridicule proverbial. On sait que Hauteroche a donné ce nom à un personnage niais de sa comédie du Deuil. On sait aussi quel rôle Furetière a fait jouer à un avocat du même nom dans son Roman bourgeois.

=NICOLAS.=—Saint-Nicolas marie les filles avec les gas.

Une légende rapporte que saint Nicolas, évêque de Myre, au commencement du iv^e siècle, était enflammé du zèle de marier les filles, et qu’il allait pendant la nuit jeter des sacs d’argent dans la maison des pères de famille qui n’avaient pas de dot à leur donner. C’est en mémoire de cette généreuse dévotion, qui en valait bien une autre, qu’il a été choisi pour présider aux tendres engagements des cœurs bien épris, et que son nom est invoqué dans les litanies des amoureux. Delille a fait sur ce saint, dans la première édition de son poëme de la Pitié, les quatre vers suivants, qui ont été supprimés dans les autres éditions.

Le bon saint Nicolas, dont l’oreille discrète Écoute des amants la prière secrète, Qui, des sexes divers le confident chéri, Donne à l’homme une épouse, à la femme un mari.

=NIQUE.=—Faire la nique à quelqu’un.

C’est proprement hausser et baisser le menton pour le narguer, pour se moquer de lui.—Quelques étymologistes font dériver le mot nique du verbe allemand nicken, qui signifie hocher la tête, et quelques autres du celtique niq, qui s’est conservé chez les Bas-Bretons dans le même sens. Nos anciens auteurs se sont servis du verbe niqueter inusité aujourd’hui.

On dit aussi faire une niche à quelqu’un, c’est-à-dire un trait d’espiéglerie ou de malice; et niche est ici une altération de nique.

Les mots en ique font aux médecins la nique.

J’écris les mots et non les maux, contre l’usage actuel, parce que c’est l’orthographe adoptée par nos anciens parémiographes qui ont vu un calembourg dans ce dicton populaire dont le vrai sens est, que les médecins ne sauraient guérir les malades qu’on désigne par des mots terminés en ique, comme asthmatique, hydropique, paralytique, pulmonique, etc.

=NIQUÉE.=—Etre dans la gloire de Niquée.

C’est-à-dire au comble de la joie, de la satisfaction, de la prospérité, dans l’enivrement des plaisirs et des honneurs. Cette expression qu’ont employée beaucoup d’auteurs, entre autres Brantôme, Saint-Evremont, madame de Sévigné, Voltaire, a dû son origine au roman d’Amadis de Gaule. Voici ce que nous apprend là-dessus le chapitre 24 du livre viii de ce roman, traduit de l’espagnol par Nicolas de Herberai: La fille du roi de Thèbes, épouse du soudan de Niquée, avait mis au jour, dans une seule couche, un prince nommé Arastarax et une princesse nommée Niquée. Le frère devint éperdument amoureux de la sœur. Pour arrêter les progrès de cette passion incestueuse, leur tante Zirfée, reine d’Argènes et fée très habile, eut recours aux secrets de son art. «Elle fit dresser dans la grande salle du palais qu’habitoit Niquée, un théâtre à quinze marches, le tout couvert d’un grand drap d’or, et mit au haut une chaise tant enrichie de perles et orfévrerie que la pareille ne fut oncques vue. Le plancher de la salle fut mué par magie soudainement en une voûte de crystal soutenue par piliers et arcs-boutans de pur jaspe, à chacun desquels se présentoit la statue d’une femme si au vif, qu’elle sembloit proprement vouloir remuer les doigts pour sonner la harpe ou violon qu’elle tenoit entre ses mains. Lors appela, Zirfée, sa nièce, laquelle elle fit vestir d’un accoustrement tant canetillé et brodé, que Sparte ny Lacédémone ne se pourroit vanter en avoir jamais paré dame ni damoyselle d’un si excellent. Puis lui posa sur le chef qu’elle avait nu, et les cheveux épars plus blonds qu’un bassin, un diadême d’impératrix. Et ce fait, appela les infantes Brizèle et Todomire, lesquelles semblablement elle para de riches accoustrements, et mit sur le chef de chacune couronnes fleuronnées, faisant asseoir Niquée en la chaise de parement et les deux princesses à genoux devant elle, tenant un miroir de telle grandeur que le vif et naturel du chevalier de l’ardente épée s’y montroit ni plus ni moins que s’il eût été présent. Dont Niquée esbahie et quasi ravie de grand plaisir, voyant ce qu’elle aimoit et désiroit sur toutes choses, reçut telle gloire qu’elle estimoit être mieux logée et plus aise que les propres dieux au meilleur endroit des Champs-Elysées... Et quant et quant les statues se prindrent à sonner leurs instruments avec telle harmonie qu’Orphéus et Amphion eussent été tenus pour rudes et grossiers s’ils s’en eussent voulu mêler, pour les égaler ou atteindre. Mille fleurettes de toutes sortes et plus suaves et odoriférentes ni que le bouton de rose en Provence, ni le basme ou myrrhe au Caire ou Damas, furent semées en tous endroits, voletants entre la voûte et le bas une infinité d’oisillons dégoïsants leur ramage de si bonne grâce, que celui seroit vraiment bien dégoûté qui n’y prendroit plaisir. Étant donc les choses ainsi ordonnées, Zirfée, pour ne rien laisser derrière (ainsi embélir le lieu de tout ce qui pouvoit satisfaire à l’œil et au cœur), fit par son art représenter, au lieu de tapisserie, les parois de crystallin et au-dessus les histoires de maints loyaux amants...... Zirfée appela Anastarax et le pria d’entrer en la salle pour lui dire son avis de ce qu’il y trouverait. A quoi il obéit; mais il n’eut pas plutôt franchi le seuil de l’huis, de qu’avisant Niquée en sa gloire, mit toutes choses en arrière pour s’approcher, et de fait parvint au degré treizième...... Et là fut ravi de joie tant indicible que, sans avoir en l’esprit autre chose que la beauté et excellence de sa sœur, demeura à deux genoux devant elle, si ententif à la contempler, que prenant l’une des harpes chanta virelais et chansons propres à la louange. Ce que voyant Zirfée paracheva son sort, et par ses conjurations établit loi que Niquée n’en partiroit jusqu’à ce qu’elle fût délivrée par le meilleur et le plus loyal chevalier qui fût depuis l’Orient jusques au Septentrion.» Ce chevalier fut Amadis de Grèce, surnommé le damoysel de l’ardente épée, dont Niquée, pendant son enchantement, se délectait à regarder l’image dans le miroir que Brizèle et Todomire tenaient placé sous ses yeux.

=NITOUCHE.=—C’est une sainte nitouche.

C’est une personne qui fait semblant de ne pas vouloir d’une chose qu’elle brûle d’avoir; qui affecte un air de douceur et de réserve que son cœur dément.—Nitouche est un mot formé de n’y touche. On dit aussi mitouche, ce qui revient au même, car mitouche est pour mie touche, qui ne touche mie, c’est-à-dire point.

Madame Pernelle, dans le Tartuffe, dit à Marianne:

Et vous n’y touchez point, tant vous êtes doucette.

On lit dans les Proverbes de Salomon (ch. XXVI, v. 18): Il semble qu’ils n’y touchent pas; mais leurs paroles pénètrent jusqu’au fond des entrailles.

=NOBLESSE.=—Noblesse vient de vertu.

Il n’y a dans la nature que deux classes d’hommes, les bons et les méchants. C’est la division la plus simple et la plus caractérisée. Le besoin et mille autres circonstances ont obligé la société d’etablir, parmi les membres qui la composent, un grand nombre de distinctions; mais, pour les rendre légitimes et sacrées, elle a dû les fonder sur le mérite, et faire dériver la noblesse de la vertu.

On lit dans la Genèse (ch. VI, v. 8 et 9) ce passage remarquable: «Noé trouva grâce devant le Seigneur. Voici la généalogie de Noé: Noé était un homme juste et parfait.» Cette généalogie est aussi rare que nouvelle. Elle nous apprend, dit saint Chrysostome, que toute la splendeur de la naissance n’est rien aux yeux de Dieu, en comparaison de la justice et de la perfection.

Si la noblesse ne reste point unie à la vertu qui l’a produite, elle dément son origine, et n’est plus qu’une ignominie rétroactive pour les aïeux.

Afin de prévenir un tel déshonneur, les Chinois ont fait une loi qui ordonne d’anoblir les ascendants et non les descendants de l’homme généreux que ses vertus ou ses talents ont élevé à un rang supérieur.

Pour juger de ce que c’est que la noblesse sans le mérite, il suffit d’observer que M. de *** qui vit dans l’infamie, est plus noble que son aïeul qui consacra sa vie entière à la pratique de toutes les vertus.

La noblesse héréditaire, disait Arlequin, est la seule chose à laquelle les hommes qui en jouissent n’aient aucune part active. Ils naissent nobles sans leur participation; et, si leur mère accouchait d’un monstre, il serait d’aussi bonne maison qu’eux.

Les docteurs hébreux disent: Tu demandes pourquoi Adam est seul de première formation?—C’est afin que, parmi les hommes à venir, l’un ne pût pas dire à l’autre: Je suis de plus noble race que toi.

_Qui prend des lettres de noblesse, Déclare d’où vient sa richesse._

La profession que l’anobli avait exercée et dans laquelle il s’était enrichi, était rappelée dans les lettres de noblesse qu’il obtenait. On peut rapporter à ce proverbe le mot de Ménage: Que les armoiries des maisons nouvelles sont, pour la plus grande partie, les enseignes de leurs anciennes boutiques.

Noblesse oblige.

Proverbe qui se retrouve dans le passage suivant d’un ancien auteur: Hoc unum in nobilitate bonum, ut nobilibus impoposita necessitudo videatur, ne à majorum virtute degenerent. Il n’y a que ceci de bon dans la noblesse, c’est qu’elle semble imposer à ceux qui naissent nobles, l’obligation de ne pas dégénérer de la vertu de leurs ancêtres.—Ce proverbe, qui retrace l’esprit et le caractère de la vraie chevalerie, enseignait à nos anciens nobles qu’ils avaient plus de devoirs à remplir que les autres hommes, et que, pour ne pas deroger à leur naissance, ils étaient tenus de se signaler par la pratique des vertus civiles et militaires. C’est, sous une autre expression, le même précepte que leur fesaient entendre les hérauts d’armes dans les tournois: Souvenez-vous de qui vous êtes fils et ne forlignez point.

Si la noblesse n’est point un mérite, elle est du moins un avantage; et, quoi qu’en disent les docteurs en libéralisme qui affectent de la mépriser, ils ne persuaderont jamais aux gens sensés que ce soit un point de départ inutile, dans la route de la vertu, que de descendre d’une famille illustre. La mémoire et le respect des aïeux deviennent toujours une source de généreuses inspirations.

=NOCE.=—_Allez-vous-en, gens de la noce, Allez-vous-en chacun chez vous._

C’est le début et le refrain d’une vieille chanson. «Cette chanson, dont on ne connaît ni l’origine ni la date, dit M. A.-A. Monteil, nous a été sans doute apportée par les siècles précédents, comme les Contes des Veillées des bonnes gens, qui ne sont que les fabliaux du XII^e et du XIII^e siècle. On prétend qu’elle fut faite pour le mariage de l’économe roi Dagobert et de l’économe reine Berthilde, sa femme.»

Il ne s’est jamais trouvé à pareilles noces.

Il n’a jamais éprouvé un pareil traitement.—Cette locution est fondée sur un usage pratiqué jadis en Poitou, après les repas d’épousailles. Tous les convives, en sortant de table, n’avaient rien de plus pressé que de mettre leurs mitaines et de se donner les uns aux autres des coups de poing qui fesaient plus de bruit que de mal. C’était un exercice mnémonique, institué par la joie, pour rendre plus durable le souvenir de la fête dont on venait de jouir; mais il dégénéra, dans la suite, au point de rappeler le combat des Centaures et des Lapithes aux noces de Pyrithoüs, rixa debellata super mero: ce qui en nécessita l’abolition. Rabelais n’a pas oublié cette singulière coutume dans la description qu’il a faite des noces du seigneur de Basché (liv. IV, chap. 14): «Pendant qu’on apportoit vin et espices, coups de poing commençarent trotter. Chicquanous en donna nombre au prestre Oudart. Soubs son suppellis avoit Oudart son guantelet caché; il s’en chausse comme d’une mitaine, et de daubber Chicquanous, et de frapper Chicquanous; et coups de jeunes guantelets de touts coustez pleuvoir sus Chicquanous. Des nopces, disoient-ils, des nopces, des nopces: vous en soubvienne. Il fut si bien accoustré que le sang lui sortoit par la bouche, par le nez, par les aureilles, par les œilz. Au demourant, courbatu, espaultré et froissé, teste, nucque, dours, poictrine, bras et tout.»

Noces de mai, noces mortelles.

Proverbe fondé sur une superstition qui règne en plusieurs pays, particulièrement en Provence, et qui a été transmise des païens aux chrétiens, comme l’attestent ces vers d’Ovide, extraits du livre V du poëme des Fastes.

Nec viduæ tædis eadem nec virginis apta Tempora: quæ nupsit non diuturna fuit. Hâc quoque de causâ si te proverbia tangunt, Mense malum maio nubere vulgus ait.

«Ce temps n’est pas favorable pour l’hyménée de la vierge ou de la veuve. Celle qui a pris alors un époux a cessé bientôt de vivre. Et, si les proverbes peuvent être ici de quelque poids, je rappellerai ce proverbe du peuple: Il est mauvais de se marier au mois de mai.»

Plutarque, dans la quatre-vingt-sixième de ses Demandes romaines, a recherché les causes de cette superstition; et voici ce qu’il en a dit: «Pourquoi les Romains ne se marient point au mois de mai? Est-ce parce qu’il est au milieu d’avril et de juin, dont l’un est consacré à Vénus et l’autre à Junon, déesses qui ont toutes deux la cure et la superintendance des noces, au moyen de quoi ils (les Romains) avancent ou retardent un peu. Ou est-ce qu’en ce mois-là ils font la cérémonie de la plus grande purgation?... En ce temps-là, la prêtresse de Junon ou la Flaminea est toujours triste, comme en deuil, sans se laver ni parer. Ou bien est-ce parce que plusieurs des peuples Latins font oblation aux trépassés en ce mois? et c’est pourquoi ils adorent Mercure en ce même mois, joint qu’il porte le nom de Maïa, mère de Mercure.» (Traduction d’Amyot.)

=NOEL.=—On a tant crié, on a tant chanté Noël, qu’à la fin il est venu.

La chose dont on parlait, qu’on désirait depuis longtemps, est enfin arrivée.—Ce proverbe est né de l’usage où l’on était autrefois de crier Noël dans les rues, et de chanter dans les églises des cantiques appelés Noëls, pendant la quinzaine qui précède la fête de la Nativité du Sauveur.

Noël était aussi un cri de joie qu’on fesait entendre en des circonstances solennelles. Alain Chartier et André Duchesne rapportent que le peuple cria Noël es grandes réjouissances au baptême de Charles VII, et à son entrée dans la capitale du royaume, après l’expulsion des Anglais.—Martial de Paris, parlant de ce dernier événement, a dit:

Puis les enfants s’agenouilloient, En criant Noël sans cesser.

=NŒUD.=—Trancher le nœud Gordien.

Se tirer par une mesure vigoureuse et prompte d’une difficulté embarrassante.—Gordius, père du roi Midas, avait un chariot dont le joug était attaché au timon par un lien fait d’écorce de cornouiller, et tellement entrelacé qu’on ne pouvait en découvrir ni le commencement ni la fin. Ce lien inextricable s’appelait nœud Gordien ou nœud de Gordius. Il était religieusement conservé à Gordium, en Phrygie, dans le temple de Jupiter, et un oracle promettait l’empire de l’Asie à celui qui viendrait à bout de le dénouer. Alexandre-le-Grand, s’étant rendu maître de Gordium, voulut prouver que le succès d’une telle entreprise lui était réservé. Il fit plusieurs tentatives pour délier le nœud mystérieux; mais, voyant que son adresse serait en défaut, et craignant que ses soldats n’en tirassent un mauvais présage, il prit le parti de le trancher avec son épée; et par ce moyen, dit Quinte-Curce, il éluda ou accomplit l’oracle.

=NORMAND.=—Répondre en Normand.

Les Normands sont accusés de manquer de sincérité. De là cette expression pour dire que l’on répond d’une manière équivoque. Du reste, ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on fait un tel reproche aux Normands. Le roman de la Rose les donne pour soldats à Male-Bouche.

Male-Bouche, que Dieu maudie, Eut souldoyers de Normandie.

Un Normand a son dit et son dédit.

D’après l’ancienne coutume de Normandie, les contrats ne commençaient à être valables que vingt-quatre heures après la signature; et il était permis aux parties de se rétracter avant l’expiration de ce délai. C’est ce qui donna lieu, dit-on, à l’expression proverbiale.

Qui fit Normand, fit truand.

Truand est un vieux mot synonyme de mendiant, et dérivé de tru, autre vieux mot employé dans le sens de tribut, impôt prélevé sur chaque sujet. Les Normands furent, dit-on, appelés truands, parce qu’ils étaient si accablés d’impôts, que presque tous les paysans et les ouvriers étaient obligés de truander ou de mendier pour vivre.

=NOUVEAU.=—Au nouveau tout est beau.

Tout ce qui est nouveau plaît. Grata novitas.—Un autre proverbe dit: Celui qui met des culottes pour la première fois se regarde à chaque pas.

=NOVICE.=—Ferveur de novice ne dure pas longtemps.

L’ardeur qu’on met à remplir les obligations d’un nouvel état s’éteint bien vite; elle n’est qu’un feu de paille.

=NOYÉ.=—Un noyé s’accroche à un brin de paille.

Celui qui est dans une situation désespérée cherche à s’en retirer, en profitant du plus petit moyen qui lui est offert.

=NUIT.=—Passer une nuit blanche.

Le guerrier digne d’être reçu chevalier passait la nuit qui précédait sa réception dans un lieu consacré, où il veillait auprès de ses armes; il était revêtu d’un costume blanc, comme les néophytes de l’église, et de là vint que cette nuit, qu’on nommait veillée des armes, fut aussi nommée nuit blanche, expression que l’usage a retenue pour signifier une nuit sans sommeil.

=NUMÉRO.=—Entendre le numéro.

Avoir de l’intelligence, de la finesse; faire preuve d’habileté dans le commerce dont on se mêle, et savoir mettre à profit cette habileté.—Expression prise du jeu de blanque, dont il est parlé à l’article consacré à ce mot, page 145. Elle s’appliqua d’abord, dans le sens propre, à l’homme qui, en jouant à ce jeu, avait la main heureuse, comme on dit, et tirait presque toujours de l’urne un billet écrit ou numéro gagnant.

O

=O.=—Rond comme l’O du Giotto.

Expression reçue parmi les peintres pour désigner une figure parfaitement ronde.—Le Giotto, élève de Cimabué, était un célèbre peintre Toscan, qui fit oublier son maître, et fut regardé comme le régénérateur de la peinture. Il venait de terminer les six grandes fresques du Campo Santo de Pise, dans lesquelles il avait représenté les misères et la patience de Job, lorsque le pape Boniface VIII, qui voulait l’employer à Rome, envoya auprès de lui un de ses gentilshommes pour juger si son mérite égalait sa réputation. Le Giotto, piqué de ce que le Saint-Père paraissait douter de ses talents, refusa obstinément de remettre à l’envoyé des dessins que celui-ci a lui mandait; mais prenant une feuille de papier, il y traça, sous ses yeux, au courant du crayon, un cercle parfait qu’il le pria de présenter à sa sainteté. Cette figure fut admirée de Boniface VIII, qui se hâta d’appeler l’artiste à Rome, et elle obtint en peu de temps une célébrité proverbiale.

=OBÉIR.=—Il faut apprendre à obéir pour savoir commander.

Proverbe pris de cette maxime de Solon, citée par Stobée: Apprenez à obéir avant de commander, car ayant apprit à obéir, vous saurez commander.—La même maxime se trouve dans Aristote.

Nos anciens chevaliers regardaient l’obéissance comme l’apprentissage du commandement. «Il convient, dit l’Ordène de Chevalerie[68], que le jeune gentilhomme soit subject avant d’estre seigneur, car autrement ne cognoistroit-il point la noblesse de sa seigneurie quand il seroit grand et maistre de ses actions. De mesme que celui qui veut apprendre à estre cousturier ou charpentier, doibt avoir un maistre en ce mestier, de mesme aussi celui qui veut être expert en fait de chevalerie et de bon commandement, doibt premierement avoir un maistre, qui soit courtois chevalier.»—C’est d’après ce principe que les fils des seigneurs étaient placés comme pages et valetons auprès de quelque suzerain.

Louis XIV, dans les mémoires qu’il fit pour l’instruction de son fils, lui donnait cette sage leçon parmi beaucoup d’autres: «Si vous n’écoutez pas les ordres de ceux que j’ai préposés pour votre conduite, comment suivrez-vous les conseils de la raison quand vous serez votre maître?»

=OCCASION.=—L’occasion fait le larron.

L’occasion détermine souvent l’action.—Il est certain que la facilité qu’on trouve dans les grandes villes pour le vice, est la principale cause du nombre infini de gens qui s’y livrent.

On lit dans le recueil des adages des SS. pères: In arcâ apertâ etiam justus peccat. Un coffre ouvert fait pécher le juste même.

Il faut saisir l’occasion aux cheveux.

Il faut user de diligence pour ne pas laisser échapper le temps favorable de faire une chose.

Les anciens représentaient l’occasion debout sur une roue mobile, ayant des ailes aux pieds et tournant sur elle-même en rond avec une prodigieuse vitesse. Elle avait la partie antérieure de la tête garnie d’une touffe de cheveux, et la partie postérieure entièrement chauve, de sorte que, si on ne la saisissait pas au passage par la première, il n’y avait pas moyen de la prendre par la seconde.

=ŒIL.=—Pleurer d’un œil et rire de l’autre.

Cela se dit particulièrement des enfants contrariés qui pleurent et rient en même temps; on le dit aussi pour signifier un deuil joyeux.—L’origine de cette façon de parler doit être rapportée à nos anciennes représentations théâtrales où les acteurs étaient masqués, comme dans celles de l’antiquité. Celui qui était chargé de jouer un rôle, tantôt triste, et tantôt gai, portait un masque dont un côté exprimait la douleur et l’autre la joie, afin de montrer tour à tour aux yeux des spectateurs les deux affections opposées, au moyen de ce masque toujours offert de profil.—L’expression Jean qui pleure et Jean qui rit est dérivée de la même source. Le célèbre peintre anglais Reynolds, voulant caractériser le double talent de Garrick dans la tragédie et dans la comédie, le peignit pleurant d’un œil et riant de l’autre, entre Melpomène et Thalie.

Se battre l’œil d’une chose.

Se battre l’œil, c’est proprement se frapper l’œil avec la paupière qu’on abaisse et qu’on relève alternativement, ce qui se fait en signe de dérision et de mépris: de là cette expression employée figurément pour dire qu’on se moque d’une chose.

=ŒUVRE.=—A bon jour bonne œuvre.

Ce proverbe ne devrait se dire que des bonnes actions qui se font pendant les jours de grande fête; mais comme l’occasion de l’appliquer en ce sens s’est toujours offerte rarement, on a pris le parti de l’employer d’une manière ironique en parlant des mauvaises actions, qui sont beaucoup plus fréquentes les jours fériés que les autres jours.

=OFFENSEUR.=—L’offenseur ne pardonne jamais.

Ce proverbe, traduit de l’italien Chi offende non perdona mai, se retrouve dans cette réflexion de Tacite: Proprium humani ingenii est odisse quem læseris (Agricol. vita, n^o 41). C’est le propre de la nature humaine de haïr celui qu’on a offensé. Le même écrivain remarque que les causes de la haine sont d’autant plus violentes qu’elles sont injustes: Odii causæ acriores quia iniquæ (Annal., lib. I, c. 33). Sénèque avait dit avant Tacite: Hoc habent animi magnâ fortunâ insolentes quòd læserint et oderint (De irâ, lib. II, c. 33). Le vice des hommes rendus insolents par une grande fortune est de joindre la haine à l’offense.

C’est pour cela que Voltaire écrivait à quelqu’un qui avait eu des torts graves envers lui: Je vous demande pardon de vous être moqué de moi.

=OGRE.=—Manger comme un ogre.

Manger excessivement. La Monnoye a fait dériver le mot ogre du grec ἀγρίος, sauvage, féroce. Un savant de ma connaissance m’en a indiqué une autre origine très curieuse: il le croit tiré de la Bible, et formé de Og rex, Og roi de Basan, qui fut vaincu à Edréhi, et exterminé avec tous les siens par Moïse. Ce terrible Og, dit le Deutéronome (ch. III, v. 11), était demeuré seul de la race des Réphaïms ou des géants. Son lit, que l’on montrait dans Rabba, ville des enfants d’Amnon, avait une longueur de neuf coudées et une largeur de quatre.

Je mets de côté plusieurs étymologies de même farine pour arriver plus vite à la véritable donnée par M. de Walckenaer. Suivant lui, les ogres sont les Oïgours ou Igours, dont il est fait mention dans Procope, dès le VI^e siècle (De bello Vandalico, lib. I, c. 4). C’était une race turque, originaire du centre de l’Asie, et célèbre par sa férocité parmi les Tartares féroces. Quelques Oïgours pénétrèrent en Europe avec les autres Tartares, se fixèrent en Crimée, et se servirent d’une langue appelée lingua ougaresca par les commerçants italiens qui les fréquentèrent les premiers. D’autres tribus, jointes aux Madgiars partis des bords du Wolga, allèrent s’établir dans la Dacie et la Pannonie. On les désigna alors sous le nom de Hunni-Gours, et leur nouveau pays prit le nom de Hunni-Gourie. Ces dénominations se changèrent dans la suite en celles de Hongrois et de Hongrie. Les Hongrois, au IX^e siècle, sont les Oïgours, et dans les écrits en langue romane du XII^e et du XIII^e siècle, ce sont les Ogres. Qu’on ouvre le dictionnaire de la langue romane au mot Ogre, et l’on y trouvera pour synonyme le mot Hongrois; il n’y a rien de plus certain ni de mieux prouvé que cette origine. Ces Hongrois, ces Hunni-Gours ou ces Oïgours, firent deux irruptions en France dans le X^e siècle; ils parcoururent la Lorraine, la Bourgogne, et se répandirent jusqu’aux environs de Toulouse, incendiant les villes, pillant les monastères, outrageant les vierges, massacrant les hommes et emmenant les enfants en captivité. Les horreurs qu’ils commirent, et auxquelles l’imagination ajoutait encore, imprimèrent la terreur à des esprits imbus de mille superstitions; et cette terreur les fit regarder comme des êtres hideux, épouvantables et stupides, qui avaient faim de chair humaine. Les conteurs de profession, les auteurs du Mabinogion[69], et après eux les bonnes vieilles et les nourrices, employèrent dans leurs fictions les Oïgours ou les Ogres au lieu de bêtes féroces, comme le principal ressort de terreur.

=OIE.=—L’oie de la Saint-Martin.

L’Église romaine a eu autrefois jusqu’à trois carêmes, celui d’avant Pâques qu’elle a conservé, et deux autres qu’elle a supprimés: l’un de ces derniers précédait Noël, et commençait le 12 novembre, lendemain de la fête de Saint-Martin. Cette fête était alors consacrée, comme l’est aujourd’hui le mardi-gras, aux réjouissances et aux festins, et l’oie rôtie, qui fesait le régal de nos bons aïeux, figurait sur toutes les tables. L’oie a été remplacée depuis par le dindon, oiseau indigène du Paraguay, importé en Europe par les jésuites au XVI^e siècle; cependant son règne n’est pas encore passé. Les artisans, dans beaucoup d’endroits, sont restés fidèles à l’usage de se réunir en famille pour manger l’oie de la Saint-Martin.

J. C. Frohman a écrit en latin, sur cet antique usage, un savant traité qui a pour titre: Tractatus curiosus de ansere Martiniano, Lipsiæ, 1720, in-4^o.

Qui a plumé l’oie du roi, cent ans après il en rend la plume.

La prescription, c’est-à-dire la manière d’acquérir la propriété d’une chose, ou d’exclure une demande en justice par une possession non interrompue durant un temps déterminé, était légalement acquise autrefois comme aujourd’hui, au bout de trente années, contre les réclamations des particuliers, mais elle ne pouvait l’être contre celles des agents du domaine royal qu’après un siècle révolu: de là le proverbe où l’oie figure, parce qu’on élevait beaucoup d’oies dans les maisons de campagne de nos anciens rois, depuis que Charlemagne, par un article de ses Capitulaires, avait ordonné que ses basses-cours en fussent abondamment pourvues.

Ce proverbe s’emploie maintenant pour signifier qu’il ne fait jamais bon s’attaquer à plus fort que soi.

=OIGNON.=—Il y a de l’oignon.

Il y a quelque chose de caché là-dessous.—L’oignon a été pris pour symbole du mystère et de la duplicité à cause de ses nombreuses tuniques qui s’enveloppent l’une dans l’autre, et c’est là probablement ce qui a donné lieu à cette expression proverbiale, beaucoup plus ancienne qu’une chanson populaire à laquelle elle sert de refrain, et d’où l’on prétend à tort qu’elle a tiré son origine.—On trouve de bailler l’oignon dans la 33^{me} des Cent Nouvelles.

Les Italiens disent d’un homme qui déguise sa façon de penser, sur la parole de qui on ne peut compter: E piu doppio ch’una cipolla. Il est plus double qu’un oignon.

Pythagore, le père de la double doctrine, avait fait un traité sur les oignons.

Se mettre en rang d’oignon.

Prendre place parmi des gens de distinction, dans une réunion où l’on n’est pas invité, dans une assemblée à laquelle on n’a pas le droit d’assister.—On croit que cette façon de parler rappelle le baron d’Oignon qui remplissait les fonctions de grand-maître des cérémonies aux états de Blois de 1576, et assignait à chaque député son rang et sa place.—Il y a un proverbe qui dit: Bien des gens se mettent en rang d’oignon et ne valent pas une échalotte.

Marchand d’oignons se connaît en ciboules.

Ce proverbe signifie qu’on est difficilement trompé sur les choses de son métier. Il se dit particulièrement d’un homme qui reproche aux autres des choses qu’il sait par expérience personnelle.

Regretter les oignons d’Égypte.

Regretter son ancien état, quoiqu’on soit dans un état meilleur. Personne n’ignore que c’est une allusion aux Israélites, qui, délivrés de la servitude d’Égypte, se plaignaient à Moïse d’être privés des oignons qu’ils mangeaient dans ce pays.

=OISEAU.=—Être battu de l’oiseau.

Être découragé, rebuté par une suite de mauvais succès, de traverses; expression prise de la fauconnerie où elle s’emploie au propre en parlant du gibier harcelé par le faucon.

Léger comme l’oiseau de saint Luc.

C’est-à-dire lourd comme un bœuf. On a donné pour attribut à saint Luc un bœuf ailé qui rumine à côté de lui. Ce quadrupède, équipé comme un volatile, est consideré tout de bon comme un symbole du génie de l’évangéliste; mais ce n’est que par ironie qu’il est pris comme un type de légèreté.

=OISIVETÉ.=—L’oisiveté est la mère de tous les vices.

Le bonhomme Richard disait: L’oisiveté va si lentement que tous les vices l’atteignent.—Les Allemands et les Italiens appellent proverbialement l’oisiveté l’oreiller du diable.—Des Tunfels Ruhebank.—Capezzolo del diavolo.

Il y a des gens qui prétendent excuser l’oisiveté en disant: Quel mal peut-on faire lorsqu’on ne fait rien? On leur répond par un mot de Caton l’Ancien, consigné dans ce vieux proverbe: En rien faisant on apprend à mal faire, ou par cette réflexion de l’Ecclésiastique (ch. XXXIII, v. 29): Multam malitiam docuit otiositas. L’oisiveté a toujours enseigné beaucoup de mal.

L’homme oisif est à la disposition de tous les vices. L’homme laborieux, au contraire, n’a point à redouter leur pernicieuse influence; ses occupations lui forment une sauve-garde. Hésiode a dit admirablement: Dieu a posé le travail pour sentinelle de la vertu.

=OLIBRIUS.=—Faire l’olibrius.

On pense généralement qu’il s’agit ici d’Olibrius, sénateur romain de la famille Anitienne, qui avait épousé Placidie, fille de Valentinien III, et qui fut placé sur le trône d’Occident, en 472, par Ricimer, chef des Suèves, lorsque ce barbare, habitué à donner et à reprendre la couronne selon son caprice, eut fait massacrer l’empereur Anthème, son beau-père, dans la ville de Rome livrée au pillage. Comme Olibrius ne fut qu’un fantôme de prince, et ne se fit remarquer que par son incapacité et par sa sottise, pendant les sept mois que dura son règne, son nom devint, dit-on, un titre de mépris donné aux hommes qui font les entendus et les glorieux. Mais ce nom se prend dans une autre acception que ne justifie point l’histoire de l’empereur qui le porta. Il s’applique assez souvent à quelqu’un qui fait le méchant, le furieux, comme on le voit dans les exemples suivants:

«Mon mary, passez votre colère; et, au lieu de faire ainsi l’Olybrius, remerciez messire Itace.» (Contes de Despériers, tom. I, pag. 98, édit. d’Amsterdam, 1735.)

Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne; Faisons l’Olibrius, l’occiseur d’innocents.

(MOLIÈRE, l’Étourdi, act. III, sc. 5.)

D’après cela, on est fondé à croire que l’expression proverbiale fait allusion à un autre Olibrius plus ancien, qui fut gouverneur dans les Gaules pour l’empereur Dèce. Cet Olibrius poursuivit les chrétiens avec le plus grand acharnement pendant la septième persécution. Il fit décapiter sainte Reine, vierge-martyre, à Alixia (Alise, en Bourgogne), pour la punir du double refus qu’elle avait fait de l’épouser et de renoncer au christianisme.

Cyrano de Bergerac a dit faire l’Olibrius et le Vespasien, dans plusieurs endroits de ses ouvrages, notamment dans le Pédant joué (art. II, sc. 2).

Je ne sais à quel titre Vespasien peut avoir mérité cette flétrissure proverbiale, si ce n’est pour avoir fait mourir Éponine et Sabinus.

=ONGLE.=—Savoir sur l’ongle.

Voyez Savoir sur le bout du doigt, page 322.

Avoir les ongles fleuris.

Au propre, c’est avoir les ongles marqués de petites taches blanches, ou noires, ou rouges; au figuré, c’est avoir l’habitude de mentir, parce qu’une superstition, qui a été autrefois très répandue, fait croire que l’habitude de mentir produit ces diverses taches, qui ont été appelées mensonges pour cette raison. Cette superstition existait chez les Romains, et Horace l’a rappelée dans l’Ode 9 du livre II, où il parle de l’ongle marqué de Barine.

=ONGUENT.=—C’est de l’onguent miton mitaine.

C’est un remède qui ne fait ni bien ni mal, un expédient inutile qu’on se propose dans quelque affaire que ce soit.—Miton mitaine, vient, dit-on, de mixtum mixtanum, onguent mixte, ou de ce qu’on mitonne et enveloppe de mitaines la partie malade.

Dans les petites boîtes sont les bons onguents.

Flatterie proverbiale qu’on adresse à une personne de petite taille, et qu’on prend à peu près dans le même sens que le proverbe en petite tête gît grand sens.—L’opinion, que les personnes de petite taille ont plus d’esprit que les autres, existe jusque chez les sauvages. Un chef des Illinois, haranguant M. de Boisbriant, officier distingué, lui disait: «Nos guerriers pensent comme moi, que c’est la force de ton esprit qui a empêché ton corps de croître. Aussi l’auteur de la nature t’a copieusement dédommagé de la petitesse de ton corps, en t’accordant la grandeur de l’ame avec des sentiments vraiment héroïques, pour protéger contre leurs ennemis les hommes illinois.»

Magnus Alexander corpore parvus erat.

=OPINION.=—L’opinion est la reine du monde.

Opinione regitur mundus.—«L’opinion est si bien la reine du monde, dit Voltaire, que quand la raison veut la combattre, la raison est condamnée à la mort. Il faut qu’elle renaisse vingt fois de ses cendres, pour chasser enfin tout doucement l’usurpatrice. L’opinion a changé une grande partie de la terre. Non seulement des empires ont disparu sans laisser de traces, mais les religions ont été englouties dans ces vastes ruines.»

Bossuet a dit: «Qui dispense la réputation, qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux grands, sinon l’opinion? Combien toutes les richesses de la terre sont-elles insignifiantes sans son consentement? L’opinion dispose de tout; elle fait la beauté, la justice et le bonheur, qui est le tout du monde.»

=OR.=—Tout ce qui reluit n’est pas or.

Les Italiens disent: Ogni lucciola non e fuoco. Tout ver luisant n’est pas feu.—Ce proverbe peut s’appliquer à toutes les choses qui brillent d’un éclat trompeur. Il s’applique philosophiquement à la condition des grands, que les petits ont le tort d’envier, parce qu’ils ne la connaissent pas, et qui cesserait d’être bientôt l’objet de leur envie, si la vérité, déchirant le voile de l’apparence, leur montrait ce qu’ont à souffrir ces grands, dont le malheur réel est caché sous les dehors séduisants du bonheur.—Un autre proverbe nous apprend qu’on est plus heureux dans les petites conditions que dans les grandes. «On ne perd rien dans les petites conditions, dit Bernardin de Saint-Pierre; on y compte pour des biens les maux qu’on n’y éprouve pas. Souvent, au contraire, dans les grandes, on répute pour des maux les biens dont on est privé: ainsi le juste ciel a compensé toutes choses.»

=ORANGE.=—Manger des perdrix sans orange.

Le jus de l’orange a été regardé comme la véritable sauce de la perdrix. De là cette expression pour dire: manger quelque chose sans l’apprêt qui lui convient.

=OREILLE.=—Se faire tirer l’oreille.

Chez les Romains, quand il survenait quelque différend qui ne pouvait se terminer à l’amiable, l’offensé citait devant le préteur celui dont il croyait avoir à se plaindre; et quand ce dernier ne comparaissait point dans les délais fixés, le plaignant sommait les témoins, s’il en avait, de venir déposer. Si ceux-ci refusaient, ce qui arrivait souvent, pour une cause ou pour une autre, il était autorisé à les amener par l’oreille, et à la leur pincer fortement, dans le cas où ils feraient résistance. De là l’expression conservée, se faire tirer l’oreille, pour dire: Avoir de la peine à consentir à quelque chose.

Il vaut mieux se fier à ses yeux qu’à ses oreilles.

Proverbe usité chez les Grecs et chez les Latins.—On est plus sûr de ce qu’on voit que de ce qu’on entend. Les yeux trompent rarement, et les oreilles trompent souvent. C’est pourquoi Thalès disait que la vérité était éloignée du mensonge, comme les yeux des oreilles.

«Ne vous en rapportez qu’à vos propres yeux, et ne vous fiez jamais à ce qu’on vous redira. Nos yeux sont toujours à nous; mais nos oreilles appartiennent aux autres. Le premier de ces organes ne peut guère nous tromper; le second peut à chaque instant nous induire en erreur, et nous faire commettre d’irréparables fautes.» (Madame Campan.)

Pendants d’oreilles.

Henri Estienne, dans son livre intitulé: deux Dialogues du langage français, italianisé et autrement déguisé, nous apprend qu’on appelait autrefois pendants d’oreilles les gens obséquieux qu’on voit toujours pendus aux oreilles des grands. Ce sobriquet, dont on peut faire l’application dans tous les temps, mérite d’être conservé. Il n’y a pas de mot qui peigne mieux la chose.

=ORGUEIL.=—Lorsque orgueil va devant, honte et dommage le suivent.

Philippe de Commines nous apprend que Louis XI, qui était, dit-il, humble en paroles et en habits, et naturellement ami des gens de moyen état, se servait de ce proverbe pour répondre aux reproches qu’on lui fesait de ne pas assez garder sa dignité.

Ubi fuerit superbia, ibi erit et contumelia (Salomon, Parab. c. XI, v. 2). Où sera l’orgueil, là aussi sera la confusion.

L’orgueil précède les chutes.

Proverbe tiré de l’Écriture sainte.—Les Basques disent: Urguluac cerura abia-eta, io seguin ifernura. L’orgueilleux ayant pris son vol vers le ciel, alla tomber aux enfers.

=ORME.=—Attendez-moi sous l’orme.

C’était sous quelque gros arbre, ordinairement sous un orme, planté devant la porte de l’église ou du manoir seigneurial, que se tenaient les assises judiciaires, appelées pour cette raison les plaids de la porte. C’était là aussi que se payaient les redevances et dettes, ainsi que l’attestent de vieilles cédules évocatoires qui enjoignent aux débiteurs de comparoir sous l’orme Saint-Gervais, à Paris. Sans doute les assignés manquaient souvent à l’appel, et de là vint l’expression attendez-moi sous l’orme, pour faire comprendre à quelqu’un qu’on ne veut point se trouver à un rendez-vous, ou qu’on ne compte point sur sa parole.

Cette expression peut tout aussi bien avoir tiré son origine de l’usage des plaids et gieux sous l’ormel, espèce de cour d’amour qui jugeait gravement les affaires de galanterie, et voulait obliger les amants à la constance, et les époux à la concorde. L’autorité d’un pareil tribunal était méconnue impunément, et l’on pouvait dire à celui par qui on y était cité: attendez-moi sous l’orme, expression ironique qui était fort de saison.

=OUBLIER.=—Qui songe à oublier se souvient.

«Il n’est rien qui imprime si vivement quelque chose en notre souvenir que le désir de l’oublier. C’est une bonne manière de donner en garde et d’empreindre en notre ame quelque chose que de la solliciter de la perdre.» (Montaigne, Ess., liv. II, ch. 12.)

Moncrif a employé ce proverbe d’une manière très heureuse dans ce charmant couplet d’une romance:

Pour bannir de la souvenance L’ami secret, Que l’on éprouve de souffrance Pour peu d’effet! Une si douce fantaisie Toujours revient: En songeant qu’il faut qu’on l’oublie On s’en souvient.

=OURS.=—C’est un ours mal léché.

On a cru longtemps, sur la foi d’Aristote et de Pline le Naturaliste, que les oursons naissaient informes, et que leur mère corrigeait ce défaut à force de les lécher; ce qu’elle ne fait que pour les dégager des membranes dont ils sont enveloppés en naissant. C’est de cette opinion erronée qu’est venue cette expression métaphorique par laquelle on désigne un homme mal fait et grossier.

Il est de la nature de l’ours, il ne maigrit pas pour pâtir.

C’est ce qu’on dit d’une personne qui prend de l’embonpoint, quoiqu’elle mange peu et se donne beaucoup de peine.—L’ours, disent les naturalistes, peut passer plusieurs semaines sans prendre de la nourriture, car l’abondance de sa graisse lui fait supporter l’abstinence; et, vers le commencement de l’hiver, il se recèle dans sa bauge, d’où il ne sort qu’au bout de quarante jours, presque aussi gros qu’il y était entré. De là cette expression proverbiale qui n’est pas nouvelle, puisque le troubadour Richard de Barbésieu a dit dans une de ses chansons, en parlant de l’état de dépérissement où l’avaient conduit les rigueurs de sa dame: Je ne suis pas de la nature de l’ours, qui engraisse à force de mal avoir.

Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir mis par terre.

Il ne faut pas disposer d’une chose avant de la posséder; il ne faut pas se flatter trop tôt d’un succès incertain. Proverbe pris d’un apologue d’Ésope très bien imité par la Fontaine. Philippe de Commines, dans ses Mémoires, a mis cet apologue dans la bouche de l’empereur Frédéric pour répondre aux ambassadeurs du roi de France, qui, au nom de leur souverain, l’engageaient à se saisir des terres que le duc de Bourgogne tenait de l’Empire.

Il faut le faire monter sur l’ours.

Ce dicton, qu’on applique à un homme qui a peur, à un poltron, est fondé sur une superstition dont Thiers a parlé dans son Traité des superstitions (liv. v, ch. 4). «Monter sur un ours, dit-il, et faire quelques tours dessus pour être préservé de la peur, est une chose qui se pratiquait autrefois en France, où les ours étaient plus communs qu’aujourd’hui.»

P

=PAGE.=—Être hors de page.

C’est être hors de la dépendance d’autrui.—Le jeune gentilhomme qui était placé autrefois, en qualité de page, auprès de quelque haut baron ou de quelque illustre chevalier, quittait ce service à l’âge de quatorze ans pour remplir les fonctions d’écuyer. Le jour où ce changement d’état devait avoir lieu, il était présenté à l’autel par son père et sa mère qui allaient à l’offrande un cierge à la main. Là il recevait une épée et une ceinture que le prêtre lui mettait, après les avoir consacrées par sa bénédiction. La cérémonie terminée, il était hors de page.

=PAGNOTE.=—Voir un combat du mont Pagnote.

C’est voir un combat d’un lieu où l’on ne court aucun danger; c’est, comme on dit encore, se tenir, pendant un combat, au poste des invulnérables.

Le mont Pagnote est une expression empruntée de l’italien.

Pagnote se dit aussi d’un homme timide, poltron.

=PAILLE.=—Rompre la paille avec quelqu’un.

Déclarer ouvertement qu’on cesse tout commerce, toute liaison avec lui.

Le langage typique, c’est-à-dire le langage où l’on se sert de signes extérieurs pour exprimer sa pensée, était autrefois très usité; et quand on voulait signifier à quelqu’un qu’on n’aurait plus aucune relation avec lui, on brisait une paille en sa présence, ou on lui envoyait une paille rompue.—Dans une assemblée tenue à Soissons, Robert, comte de Paris, s’adressant avec hauteur à Charles-le-Simple, lui reprocha son aveuglement pour son ministre Haganon, l’injustice de ses faveurs et la pusillanimité de son caractère. En même temps, lui et ses amis rompirent et jetèrent à terre des pailles qu’ils tenaient à la main, déclarant qu’ils renonçaient à l’obéissance et à tous les liens contractés avec ce roi.

=PAIR.=—Entendre le pair.

Le pair des monnaies est ce qu’il y a de plus important à connaître dans les opérations du change. Il est la clef de tout le système monétaire; et ce n’est que par là qu’on peut résoudre les questions de finance et de commerce qui ont pour objet l’appréciation des valeurs. Dès l’instant que le pair est établi, on convertit facilement en monnaie d’un pays une somme quelconque exprimée en monnaie étrangère, et réciproquement. Cette conversion résulte de la comparaison exacte du titre, du poids légal et de la valeur intrinsèque de l’unité monétaire d’un autre pays.

L’établissement du pair présentait autrefois en France beaucoup de difficultés, à cause de la multiplicité des monnaies, de leur variation continuelle et de l’altération que leur avaient fait subir Philippe-le-Bel, Philippe de Valois et Jean-le-Bon, trois rois que les historiens ont justement flétris du surnom de faux monnayeurs[70]. Ainsi il fut très naturel de désigner un habile changeur par l’expression il entend le pair, expression appliquée depuis, par une extension proverbiale, à tout homme qui montre de l’intelligence dans le maniement des affaires.

=PAIX.=—Paix fourrée.

Paix qui est nécessitée par la saison où l’on porte des rures, et qui, faite de mauvaise foi, ne dure guère plus qu’une trève pour l’hiver. Cette expression était déjà en usage sous le règne de Charles VI, comme on le voit dans Juvénal des Ursins (pag. 246, 259 et 267). On appela ainsi la paix conclue, en 1408, entre le duc de Bourgogne et les enfants du duc d’Orléans qu’il avait fait assassiner. On donna aussi le même nom à la petite paix faite à Longjumeau, en 1568, entre les calvinistes et les catholiques, et violée six mois après.

=PANIER=—C’est un panier percé.

Un homme qui dépense à mesure qu’il reçoit; un homme qui ne retient rien de ce qu’on lui apprend. Les Grecs et les Latins disaient un tonneau percé, et les Hébreux, un sac percé.

A petit mercier, petit panier.

Les petites choses conviennent aux petites gens. Parvum parva decent.

Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans un panier.

Il ne faut pas risquer tout son bien dans une seule entreprise.

Adieu, paniers: vendanges sont faites.

L’occasion est passée, il n’y a plus rien à faire.

C’est le refrain d’une vieille ronde que les vendangeurs chantaient après avoir terminé leurs travaux.

=PAON.=—Il est comme le paon qui crie en voyant ses pieds.

C’est ce qu’on dit d’un glorieux qui se fâche quand on lui montre ses défauts.—On prétend que le paon se met à crier à la vue de ses pieds, et que son cri, en pareille circonstance, n’est qu’un gémissement arraché à sa vanité. Cependant Buffon affirme que c’est là une supposition qu’on n’a pu faire qu’en prêtant nos mauvais raisonnements à cet oiseau, dont les pieds ne lui ont rien offert de difforme. Mais, que la chose soit vraie ou supposée, elle n’en a pas moins servi de fondement à la phrase proverbiale qui n’est pas de fraîche date; car on trouve dans une chanson de Raimbaud de Vaqueiras ou Vacheiras, troubadour du XII^e siècle, un passage curieux qui certainement y fait allusion, s’il n’y a pas donné lieu. Ce poëte dit à sa dame: «Le jour qu’Amour fit choix de nous deux, votre beauté m’inspira la fierté du paon, lorsqu’il contemple les brillantes couleurs de son plumage, et que, tout glorieux, il s’élève au haut des toits. Cet oiseau se livre à son orgueil jusqu’à ce que, baissant la tête, il aperçoive ses pieds, etc.»

_Aquel orguelh li tre tro quel cap clina Que ve sos pes, etc._

=PAPIER.=—Le papier souffre tout.

C’est-à-dire, il ne faut pas ajouter foi à une chose, par la seule raison qu’elle est écrite ou imprimée; car on peut mettre sur le papier tout ce que l’on veut.—Dans un manifeste rédigé en français et publié par Charles-Quint, en réponse à une déclaration de guerre de François 1^{er} et de Henri VIII, ligués contre lui, on trouve cette phrase curieuse qui fait allusion au proverbe et en prouve l’ancienneté: «Le papier montre bien qu’il est doux, vu que l’on a écrit tout ce que l’on a voulu.»

Le comte de Ségur a rapporté, dans ses Mémoires, une anecdote qui a ici naturellement sa place: «Diderot, que l’impératrice Catherine avait appelé auprès d’elle, lui avait conseillé de grandes innovations qu’elle n’accomplissait point. Le philosophe, un jour, lui en témoigna sa surprise avec une sorte de fierté mécontente.—M. Diderot, lui répondit l’impératrice, avec tous vos grands principes, que je comprends très bien, on ferait de bons livres et de mauvaise besogne. Vous oubliez, dans tous vos plans de réforme, la différence de nos deux positions. Vous, philosophe, vous ne travaillez que sur le papier qui souffre tout; il est uni, souple, et n’offre d’obstacles ni à votre imagination, ni à votre plume; tandis que moi, pauvre impératrice, je travaille sur la peau humaine qui est bien autrement irritable et chatouilleuse.»

=PÂQUES.=—Donner à quelqu’un les œufs de Pâques.

C’est lui faire quelque petit présent dans le temps de Pâques. «C’était un usage commun à tous les peuples agricoles d’Europe et d’Asie de célébrer la fête du nouvel an en mangeant des œufs; et les œufs fesaient partie des présents qu’on s’envoyait ce jour-là. On avait même soin de les teindre en plusieurs couleurs, surtout en rouge, couleur favorite des anciens peuples et des Celtes en particulier. Mais la fête du nouvel an se célébrait à l’équinoxe du printemps, c’est-à-dire au temps où les chrétiens ne célèbrent plus que la fête de Pâques, tandis qu’ils ont transporté le nouvel an au solstice d’hiver. Il est arrivé de là que la fête des œufs a été attachée chez eux à la Pâque, et qu’on n’en a plus donné au nouvel an. Cependant, ce n’a point été par le simple effet de l’habitude, mais par la raison qui fesait attribuer à la fête de Pâques les mêmes prérogatives qu’au nouvel an, celles d’être un renouvellement de toutes choses, comme chez les Persans, et celles d’être d’abord le triomphe du soleil physique, et ensuite celui du soleil de justice, du Sauveur du monde, sur la mort par la résurrection.» (Court de Gébelin.)

Les œufs, chez les Égyptiens, étaient l’emblème sacré du renouvellement du monde après le déluge. Les Juifs les adoptèrent comme un type du renouvellement de leur nation par la sortie d’Égypte, et, à la fête de Pâques, ils les plaçaient sur la table avec l’agneau pascal. Les chrétiens les prirent pour symbole de la résurrection dont Jésus-Christ leur avait donné l’exemple et le précepte; et ils préférèrent aux diverses couleurs dont on les teignait, la couleur rouge, en mémoire de l’effusion de son sang sur la croix. Ova rubro colore inficiuntur in memoriam effusi sanguinis Salvatoris, est-il dit dans un ouvrage curieux intitulé: De Ludis orientalibus.

=PARENT.=—L’amour des parents descend et ne remonte pas.

Helvétius a dit: «L’homme hait la dépendance. De là peut-être sa haine pour ses père et mère, et le proverbe fondé sur une observation commune et constante: L’amour des parents descend et ne remonte pas.» Il a pris le proverbe dans un sens affreusement exagéré. Le véritable sens est que l’amour des père et mère pour les enfants surpasse celui des enfants pour les père et mère. La nature, veillant à la conservation des espèces, a voulu donner la plus grande énergie au sentiment paternel et maternel, afin d’enchaîner les parents à tous les soins nécessaires pour protéger la frêle existence des enfants, et nous voyons qu’elle a agi ainsi dans tous les animaux comme dans l’homme. Elle n’a pas développé de même, il est vrai, le sentiment filial; mais, de cette disproportion qu’elle a laissée dans l’amour, il y a bien loin jusqu’à la haine. L’une est dans la nature, et l’autre est dénaturée, dit La Harpe, en réfutant l’opinion d’Helvétius dans une de ses belles pages qu’il termine par ces paroles remarquables: «Le plus funeste effet de ces calomnieux paradoxes, c’est qu’en les lisant l’ingrat et le fils dénaturé pourront se dire qu’ils sont comme les autres hommes. Méritent-ils le titre de philosophes, ceux qui n’ont écrit que pour la justification des monstres?»

=PARESSEUX.=—Le paresseux est frère du mendiant.

Un autre proverbe dit: Celui qui néglige son bien est frère de celui qui le dissipe; ce qui est pris de ces paroles de Salomon: Qui mollis et dissolutus est in opere suo frater est sua opera dissipantis. (Parabol., ch. XVIII, v. 9.)

Ces deux proverbes contiennent implicitement toute la théorie du paupérisme.

Les provençaux disent: Le champ du paresseux est plein de mauvaises herbes.

=PARLER.=—Trop gratter cuit, trop parler nuit.

Il faut résister aux démangeaisons de la langue comme à celles de la peau.—Zénon disait à ses disciples: Souvenez-vous que la nature nous a donné deux oreilles et une seule bouche, pour nous apprendre qu’il faut plus écouter que parler.

_Os unum natura duas formavit et aures, Ut plus audiret quam loqueretur homo._

El poco hablar es oro, y el mucho es lodo. Le peu parler est or, et le trop est boue. (Prov. espag.)

Chi parla semina, e chi tace raccoglie. Qui parle sème, et qui se tait recueille. (Prov. ital.)

Qui parle beaucoup, dit beaucoup de sottises.

In multiloquio non deerit peccatum. (Salomon, Prov. CX, v. 19.) Athénée appelle logodiarrhée, un flux de paroles que la réflexion n’a point digérées, et Voltaire a employé ce terme expressif qui mériterait d’être admis dans nos vocabulaires.

=PARTAGE.=—C’est le partage de Montgommery, tout d’un côté et rien de l’autre.

Montgommery est le nom d’une illustre famille de Normandie, où la coutume voulait que les aînés eussent presque tout. Cette famille a été choisie sans doute de préférence à toute autre pour figurer dans la phrase proverbiale, à cause des biens et des priviléges nombreux qu’elle possédait, et peut-être aussi à cause des abus non moins nombreux qui s’y joignaient.—Il n’y avait pas, dans la haute Normandie, de terre dont la mouvance eût autant d’étendue que celle du comté de Montgommery. On comptait cent cinquante fiefs ou arrière-fiefs qui en relevaient, suivant un dénombrement fait en 1548 et déposé à la Bibliothèque royale.

C’est le partage de Cormery.

Expression synonyme de la précédente.—Il y avait en Touraine une célèbre abbaye de ce nom, fondée par Alcuin, la vingt-deuxième année du règne de Charlemagne, qui la dota de la plus grande partie des biens des moines de Saint-Martin de Tours, lorsque ces moines eurent été massacrés dans une émeute par les bourgeois de cette ville. Plusieurs couvents qui comptaient avoir le noyau de la succession, n’en ayant rien retiré, ou presque rien, furent très désappointés et se plaignirent de l’inégalité du partage, ce qui donna lieu, dit-on, à l’expression proverbiale.

Le fait sur lequel repose cette explication peut être controversé. Il est plus probable que l’expression est venue de ce que cormery signifiait autrefois cœur marri; car, dans un partage fait de cœur marri, c’est-à-dire à contre-cœur, on cherche à donner le moins qu’on peut.

=PAS.=—Pas à pas on va bien loin.

Quand on va toujours, on ne laisse pas d’avancer, quoiqu’on aille lentement.—Ce n’est pas de courir qu’il importe, mais de ne pas s’arrêter en chemin. Une marche précipitée produit bientôt la fatigue, et par conséquent le retard, tandis qu’une marche mesurée dure longtemps et ménage le moyen d’aller plus loin.

Les Italiens disent: Chi va piano, va sano; chi va sano, va bene; chi va bene, va lontano. Qui va doucement, va sainement; qui va sainement, va bien; qui va bien, va loin.

Il n’y a que le premier pas qui coûte.

En toute affaire, le commencement est ce qu’il y a de plus difficile. Commencer, c’est le grand travail, dit un autre proverbe. Le cardinal de Polignac racontait un jour, devant madame du Deffant, le martyre de saint Denis, qui, ayant été décapité à Montmartre, releva sa tête et la porta dans ses mains jusqu’à l’endroit où on lui bâtit depuis une église[71]. Comme son Éminence avait l’air d’insister sur la longueur de la route que le saint avait parcourue en cet état, la spirituelle dame lui dit: «Monseigneur, il n’y a que le premier pas qui coûte.»

=PATELIN.=—C’est un patelin.

C’est-à-dire un homme souple et artificieux qui, par des paroles flatteuses et insinuantes fait venir les autres à ses fins.—Patelin était le nom d’un acteur qui joua le rôle de l’avocat dans l’ancienne farce qui a pris ce nom. «Nos ancestres,» dit E. Pasquier (Recherches, liv. VIII, ch. 59), «trouvèrent ce maistre Pierre Patelin avoir si bien représenté le personnage pour lequel il estoit introduit, qu’ils mirent en usage le mot de patelin, pour signifier celui qui, par de beaux semblants, enjauloit, et de lui firent pateliner et patelinage.»

=PATIENCE.=—La patience vient à bout de tout.

Les Orientaux, pour exprimer les succès que la patience obtient presque toujours, disent: On parvient à chasser le lièvre avec une charrette; proverbe dont nous avons l’analogue dans celui-ci: Une vache prend bien un lièvre.

Les Allemands se servent d’un proverbe assez plaisant pour marquer la force de la patience: Geduld über Windet Sauer kraut. La patience l’emporte sur la choûcroute.

La patience est amère, mais son fruit est doux.

Isocrate a dit de même, en parlant de la science: Elle a des racines amères, mais son fruit est doux; et peut-être est-ce le mot de cet orateur qui a suggéré le proverbe.—Si la patience n’est point exempte de peines, elle sait du moins les diminuer de moitié et les adoucir, tandis que l’impatience les double et les envenime. Ainsi, tout est profit dans la patience.

Saint Augustin a très bien dit: Vera animi tranquillitas in patientiæ sinu. La vraie tranquillité de l’esprit repose au sein de la patience.

La patience est la clef de la joie. (Prov. arabe.)

Patience! disent les ladres.

Patience est mis ici par allusion à la plante du même nom qu’on employait comme remède dans le traitement de la ladrerie ou lèpre. Ce calembourg proverbial, qu’on trouve dans Rabelais (liv. V, ch. 1), fait de la patience l’apanage de l’insensibilité, car le mot ladre se prenait aussi dans le sens d’insensible. Un autre proverbe dit que la patience est la vertu des sots et des ânes. Cela peut être vrai; mais il est encore plus vrai que la patience est la qualité distinctive de la raison et du courage. Prudens qui patiens.—Fortis qui patiens.

On lit dans les Paraboles de Salomon (ch. XXIX, v. 11): Doctrina viri per patientiam noscitur. La sagesse d’un homme se connaît par sa patience.

=PATISSIER=.—Il a honte bue; il a passé par-devant l’huis du pâtissier.

C’est un homme sans pudeur, habitué à braver le respect humain. Cette façon de parler est venue, suivant l’abbé Tuet, de ce que les pâtissiers tenaient cabaret sur le derrière de leur maison. Les gens qui voulaient garder quelque décorum y entraient par une porte dérobée; et, quand un débauché y entrait par la boutique, on disait de lui qu’il avait honte bue, etc.

Il est plus probable que cette façon de parler est une allusion aux formes obscènes de certaines pâtisseries qu’on voyait étalées sur le devant de la boutique. La Bruyère-Champier (Bruyerinus Campegius), médecin de François I^{er}, nous apprend qu’elles représentaient les parties sexuelles de l’homme et de la femme. Quædam pudenda muliebria, aliæ virilia (si diis placet) representant: adeo degeneravere boni mores ut etiam christianis obscœna et pudenda in cibis placeant. (De re cibariâ, lib. VI, c. 7.)

Cet impudique usage avait été transmis des païens aux chrétiens. Les boulangers romains étalaient des pains de forme obscène. Le pain des athlètes, que Juvénal appelle coliphia dans sa seconde satire, et qui était fait de manière à donner de la vigueur à ceux qui le mangeaient, représentait le signe de la virilité. Les deux vers suivants de Martial ne laissent point de doute là-dessus:

Si vis esse Satur, nostrum potes esse Priapum; Ipsa licet rodas inguina, purus eris

=PATTE-PELU.=—C’est un patte-pelu.

C’est un rusé qui va adroitement à ses fins sous des apparences de douceur et d’honnêteté. On dit aussi d’une femme qui use de pareils artifices: C’est une patte-pelue.

Furetière pense que patte-pelu est une allusion à la fable du loup qui montrait patte de brebis à l’agneau pour le surprendre. D’autres le regardent comme un sobriquet du chat, hypocrite qui cache ses griffes dans le velours et égratigne en caressant. Suivant l’opinion la plus accréditée et la plus vraisemblable, ce mot rappelle Jacob qui, par le conseil de Rebecca, dont il était l’enfant gâté, enveloppa ses mains de la peau d’un chevreau, pour attraper son bonhomme de père qui n’y voyait que du bout des doigts, et escamoter la bénédiction que ce pauvre aveugle destinait au malheureux Ésaü, déjà trompé par son cadet sur la vente d’un plat de lentilles qu’il devait payer de son droit d’aînesse.

=PAUVRE.=—Qui donne au pauvre, prête à Dieu.

Salomon a dit: Fœneratur Domino qui miseretur pauperis (Prov. CXIX, v. 17). Celui qui a pitié du pauvre, prête à Dieu.

La main du pauvre est la bourse de Dieu.

Proverbe pris de cette belle pensée de saint Ambroise: In paupere absconditur Deus; manum porrigit pauper, et accipit Deus. Dieu se cache dans le pauvre; et, quand le pauvre tend la main, Dieu reçoit.

Donner au pauvre n’appauvrit pas.

Donner au pauvre, c’est bénéficier avec le ciel. L’aumône est, dans l’esprit de la religion, une usure sainte, un gain assuré. Il n’y a pas, dit saint Clément, de champ si fertile qui rende autant qu’elle, cuinam agri tantùm profuerint quantùm gratificari?

Tout le monde tombe sur le pauvre.

Ce proverbe est un résumé du passage de l’Ecclésiastique (ch. XIII, v. 25, 27, 29): «Si le riche est ébranlé, ses amis le soutiennent; mais si le pauvre commence à tomber, ses amis même contribuent à sa chute.—Si le pauvre a été trompé, on lui fait encore des reproches; s’il parle sagement, on ne veut pas l’écouter.—S’il fait un faux pas, on le fait tomber tout-à-fait.»

Les Allemands disent: An das Armut will jedermann die Schuch wischen. Chacun veut essuyer ses pieds sur la pauvreté.

=PAUVRETÉ.=—Pauvreté n’est pas vice.

Pour être pauvre, on n’en est pas moins honnête homme; on a tort de compter la richesse avant le mérite.

Cette réclamation proverbiale n’a presque pas de valeur dans ce siècle où l’argent est tout. La probité indigente se voit condamnée à l’humiliation et au mépris, et si quelqu’un fait observer que pauvreté n’est pas vice, tout le monde est prêt à répondre comme Dufresny: C’est bien pis.

Nos pères disaient: Pauvreté n’est pas vice; mais c’est une espèce de ladrerie, chacun la fuit.—La ladrerie, ou lèpre, était, dans le moyen-âge, une maladie non moins redoutée que la peste. On retranchait de la société les malheureux atteints de cette maladie, et l’on ne souffrait pas même qu’après leur mort, leurs cendres fussent mêlées, dans les cimetières, avec celles des autres hommes.

=PAYS.=—Il est bien de son pays.

Cette expression proverbiale est regardée comme une variante de cette autre employée par Brantôme: Il sent bien son patois. Un homme qui est bien de son pays, ou qui sent bien son patois, est, au propre, un homme qui s’est toujours tenu dans le lieu de sa naissance, qui ne sait point parler autrement qu’on y parle; et, au figuré, un homme bien novice, bien simple.—Rien ne forme tant les hommes que les voyages, et ce n’est pas sans raison que l’on compare le monde à un grand livre, où celui qui n’a point quitté son pays natal n’a lu qu’un feuillet.

L’expression il est bien de son pays fait le sel de l’épigramme suivante de Ménage contre l’imprimeur Journel, qui avait refusé de mettre sous presse un passage des Origines de la langue française, relatif aux badauds de Paris:

De peur d’offenser sa patrie, Journel, mon imprimeur, digne enfant de Paris, Ne veut rien imprimer sur la badauderie, Journel est bien de son pays.

=PÉCHÉ.=—Péché caché est à demi pardonné.

Quand le scandale ne se joint pas au péché, le péché en est moindre, comme il est aussi plus grand dans le cas contraire.—Qui delinquit apertè bis reus est: agit simul et docet. Celui qui pèche publiquement est deux fois coupable: il fait le mal et enseigne à le faire.

=PEINE.=—A chaque jour suffit sa peine.

C’est assez des peines du présent: il ne faut point les augmenter par la douleur de celles du passé, ni par la crainte de celles de l’avenir; car, dans le premier cas, on se tourmente toujours trop tard, et, dans le second, toujours trop tôt. Ce proverbe est pris du passage suivant de l’Évangile selon saint Mathieu (ch. VI, v. 34): Nolite ergo solliciti esse in crastinum: crastinus enim dies sollicitus erit sibi ipsi. SUFFICIT DIEI MALITIA SUA. Ne soyez donc point en souci pour le lendemain, car le lendemain prendra soin de ce qui le regarde: A CHAQUE JOUR SUFFIT SA PEINE.

On rapporte que Napoléon, exilé à Sainte-Hélène, répétait souvent ce proverbe.

La peine et le plaisir se suivent.

Ésope dit que Jupiter voulut, un jour, mêler ensemble la volupté et la douleur; et que, n’ayant pu en venir à bout, il ordonna qu’elles se suivraient mutuellement. Ainsi, quand la douleur précède, la volupté la suit, et réciproquement.

Antisthène recommandait de chercher les plaisirs qui suivent la peine, et non pas ceux qui la précèdent.

=PÈLERIN.=—Je connais le pèlerin.

C’est probablement le fabliau de la Confession du renard qui a donné naissance à cette expression, où le mot pèlerin est pris dans le sens de rusé et matois. Ce renard, obligé par son confesseur d’aller chercher à Rome l’absolution de ses péchés, met une écharpe à son cou, prend le bourdon, et s’achemine vers la ville sainte, en compagnie d’un âne et d’un bélier, ses voisins, qu’il a décidés à le suivre, à force d’instances et en leur offrant la perspective d’une foule d’avantages attachés à cette pieuse pérégrination. Nos trois romipètes courent quelque temps par monts et par vaux, mais ils n’accomplissent pas leur mission; car leur zèle se refroidit, et le mal du retour les gagne au milieu de diverses aventures fâcheuses qui leur arrivent. Cependant ils échappent à tous les dangers, grâce à l’adresse du renard, dont la conduite, en ces conjonctures, est un modèle achevé de finesse et de ruse.

_Rouge au soir, blanc au matin, C’est la journée du pèlerin._

Lorsque le ciel est rougi par le soleil couchant, on peut en conclure qu’il n’y a que des vapeurs légères qui se dissiperont au premier souffle de l’air, au lieu de se condenser pour se résoudre en pluie, comme font les nuages noirs, imperméables aux rayons lumineux; de là ce proverbe emprunté de l’Évangile selon saint Mathieu (ch. XVI, v. 2): Facto vespere dicitis: Serenum erit, rubicundum enim est cœlum.—Vous dites le soir: Il fera beau demain, car le ciel est rouge.

Ce proverbe a été développé poétiquement par M. de Lamartine dans ces vers de sa cinquième harmonie:

On regarde descendre avec un œil d’amour, Sous les monts, dans les mers, l’astre poudreux du jour, Et, selon que son disque, en se noyant dans l’ombre, Creuse une ornière d’or ou laisse un sillon sombre, On sait si, dans le ciel, l’aurore de demain Doit ramener un jour nébuleux ou serein.

Quelquefois on fait un changement au proverbe, en disant:

_Rouge le soir, blanc le matin, Ravit le cœur du pèlerin._

Et alors on rappelle en même temps une observation météorologique et un précepte d’hygiène, par une double allusion à la couleur du ciel et à la couleur du vin, qu’on recommande de boire blanc le matin et rouge le soir. Cette variante se trouve en ces termes dans le Vrai régime des bergers, par Jean de Brie (f^o 27, verso): Rouge vespre et blanc matin réjouissent le pèlerin.

Observons que le mot pèlerin désigne un homme en voyage; ce qui prouve que le proverbe est d’une époque très ancienne, où le mot voyageur n’était pas encore connu.

=PENDU.=—Avoir de la corde de pendu.

C’est avoir un bonheur constant et inaltérable, particulièrement au jeu.—Pline le Naturaliste, nous apprend (liv. XXVIII, ch. 4) qu’à Rome, le peuple croyait que la corde qui avait serré le cou d’un pendu possédait plusieurs vertus merveilleuses, entre autres celle d’apaiser une violente migraine, dès l’instant qu’on se l’appliquait sur les tempes. Chez nos bons aïeux, la crédulité était plus grande encore: on pensait que la fièvre quarte, la colique, la sciatique, le mal de dents et d’autres maux ne pouvaient manquer de céder à l’efficacité d’un tel spécifique. On se figurait surtout qu’il suffisait d’avoir dans la poche un petit bout de cette précieuse corde, pour se ménager toutes les chances favorables du jeu, et c’est là ce qui donna naissance à l’expression proverbiale. Les joueurs aujourd’hui ne sont pas moins superstitieux. Ils ne portent plus de la corde de pendu, parce qu’on a cessé de pendre; mais ils ont foi à d’autres amulettes. Les paysans qui vont jouer aux foires et aux fêtes de village, ont soin de mettre dans leurs habits une plume de roitelet, persuadés que cette plume doit être un gage infaillible de bonheur; et, s’ils perdent, malgré cela, n’allez pas vous imaginer que leur persuasion en soit affaiblie. Ils s’accusent tout simplement d’avoir exposé leur enjeu contre des gens qui s’étaient munis comme eux et mieux qu’eux de la plume gagnante. Ainsi, l’influence du roitelet n’est jamais en défaut. Eh! comment pourrait-elle l’être! Le roitelet, disent-ils, est l’oiseau du bon Dieu; il assistait à la naissance de l’enfant Jésus; il fesait son nid au bord de la crèche; et c’est pour rappeler cette tradition qu’il paraît tous les ans à Noël.

L’influence que nos paysans attribuent au roitelet est attribuée, en Allemagne, à la chauve-souris, témoin cette expression proverbiale qui correspond à la nôtre: Ein Fledermaus Herz haben. Avoir un cœur de chauve-souris.

L’espoir du pendu, que la corde casse.

Autrefois on fesait grâce à un condamné, si la corde rompait pendant l’exécution, parce que l’on pensait que l’indulgence du ciel avait permis cet incident en faveur du repentir, et le peuple ne souffrait point qu’on dérogeât à cette coutume, dont nos vieilles chroniques rapportent plusieurs exemples. Mais comme elle devint très abusive, elle fut abrogée par tous les parlements, à l’exemple de celui de Bordeaux, dont un fameux arrêt, du 24 avril 1524, disait expressément que toutes les condamnations capitales, au supplice de la corde, contiendraient à l’avenir cette formule: Pendu, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Il ne faut point parler de corde dans la maison d’un pendu.

Il ne faut point parler de choses qui peuvent être reprochées à ceux devant qui on parle.—Ce proverbe était autrefois ainsi: Il ne faut point parler de corde devant un pendu, parce que, grâce à l’usage dont il est question dans l’article précédent, il y avait un assez grand nombre de pendus sauvés par la rupture de la corde. Le célèbre calligraphe Hamon de Blois était un de ces échappés de la potence, qu’on voyait se promener et voyager librement, portant dans leur poche, pour passe-port, l’extrait du procès-verbal de leur exécution.

Aussitôt pris, aussitôt pendu.

On prétend que cette locution proverbiale est une allusion à la malheureuse destinée de Barnabé Brisson, de Claude Larcher, tous deux conseillers au parlement, et de Jean Tardif, conseiller au Châtelet, qui furent arrêtés par la faction des Seize, le 15 novembre 1591, à neuf heures du matin, confessés à dix et pendus à onze. Mais c’est une erreur; car l’expression existait avant l’exécution de ces trois nobles défenseurs de l’autorité royale. Elle a dû son origine à la juridiction policielle de la maréchaussée. Cette milice, dont les attributions étaient autrefois beaucoup plus étendues qu’aujourd’hui, avait des magistrats, des procureurs du roi et des greffiers qui chevauchaient avec elle, et qui, dans le cas de délits commis sur les grands chemins, se constituaient sur le champ en tribunal pour les juger. Rien n’était plus expéditif que cette justice ambulante, déjà organisée du temps de Charles V; et malheur au coupable qu’elle appréhendait: Aussitôt pris, aussitôt pendu.

Qui est destiné à être pendu n’est jamais noyé.

Le gibet ne perd jamais ses droits.—Pendant les guerres d’Italie, sous Louis XII, Gaston de Foix, duc de Nemours, chef de l’armée française, ayant entendu parler, à Carpy, d’un fameux astrologue de cette ville, le fit appeler pour le consulter. Plusieurs officiers, qui se trouvaient en ce moment auprès du prince, voulurent se faire tirer leur horoscope. Il y avait parmi eux un aventurier, nommé Jacquin Caumont, à qui l’astrologue prédit qu’il serait pendu avant trois mois. Deux jours après, ledit Jacquin passant de nuit sur un mauvais pont de bois qui joignait les deux bords d’un canal profond, tomba au milieu de l’eau, où il aurait infailliblement péri, si des bateliers ne l’en eussent retiré. Mais il n’échappa à cette mort que pour en subir une autre plus malheureuse. Il ne fut pas noyé, parce qu’il devait être pendu; et c’est ce qui lui arriva dans les limites du temps marqué par la prédiction. Le seigneur de La Palisse, appelé au commandement de l’armée en remplacement du duc de Nemours, tué à la bataille de Ravenne, fit accrocher notre homme à une potence, dans cette ville, en plein marché, pour le punir de s’être rendu coupable de pillage. Estienne Pasquier (Recherches, liv. VIII, ch. 41) rapporte avec beaucoup de détails ce fait, qui a donné, dit-il, naissance au vieux proverbe: Qui a à pendre n’a à noyer.

Rabelais (liv. IV, chap. 24) fait plaisamment allusion à ce proverbe: «Par le digne froc que je porte, dist frère Jean à Panurge, durant la tempeste tu as eu paour sans cause et sans raison, car tes destinées fatales ne sont à périr en eaue. Tu seras hault en l’aer certainement pendu ou bruslé..... Panurge, mon amy, n’aye jamais paour de l’eaue, je t’en prie; par élément contraire sera ta vie terminée.—Voire, respondit Panurge; mais les cuisiniers des diables resvent quelquefois et errent en leur office, et mettent souvent bouillir ce qu’on destinoit pour roustir.»

Les Danois disent: Han drukner ikke som henge skal, uden vandet gaaer over galgen. Celui qui doit être pendu ne sera pas noyé, à moins que l’eau ne déborde jusqu’à la potence.

Comme le proverbe est aussi ancien en Danemark qu’en France, on peut en conclure qu’il n’a pas eu l’origine qui lui est assignée par Pasquier, et qu’il a été imaginé pour exprimer l’action de la fatalité. Le philosophe Posidonius avait déjà signalé cette action dans l’histoire d’un homme à qui les oracles avaient prédit qu’il périrait sous les eaux, et qui, échappé à tous les dangers de la mer, se noya dans un ruisseau.

=PENSÉE.=—Vous saurez ma pensée.

C’est ce que nous disons à une personne qui boit dans le verre où nous venons de boire, parce que le verre est imprégné d’émanations récentes auxquelles on peut bien supposer quelque influence sympathique.

Les pensées ne paient point de douane ou de péage.

Les pensées sont libres et ne coûtent rien. On peut en rouler tant qu’on veut dans sa tête. Mais, parmi ces pensées affranchies du contrôle, il en est beaucoup qui sont des marchandises de contrebande, et que le diable confisque à son profit.

=PERCÉ.=—Être bas percé.

Expression qu’on applique à une personne dont les affaires sont en mauvais état, dont la bourse est à peu près vide comme un tonneau bas percé; car on perce bas les tonneaux où il ne reste presque plus de liquide.

=PÈRE.=—Ou ne peut contenter tout le monde et son père.

On n’obtient pas l’approbation de son père par les mêmes moyens que celle des étrangers, et l’on plaît rarement à son père, quand on veut plaire à tout le monde.—Ce proverbe, dont La Fontaine a fait usage dans la fable intitulée: le Meunier, son Fils et l’Ane, se trouve dans une lettre écrite au savant Nicolas par Léonard Arétin, surnommé Brunus, auteur du XV^e siècle.

=PERLE.=—Les perles, quoique mal enfilées, ne laissent pas d’être précieuses.

Les bonnes choses qu’on dit, quoique mal liées, ne laissent pas d’avoir du prix.—Ce proverbe est pris d’une maxime littéraire des Arabes, qui distinguent deux sortes de compositions poétiques, dont ils comparent l’une à des perles détachées et l’autre à des perles enfilées. Dans la première, l’art des transitions n’existe point. Les phrases et les vers s’y succèdent sans avoir ensemble un rapport marqué, et toute leur beauté consiste dans l’élégance de l’expression ou dans la justesse de la pensée. C’est le même genre de composition que celui des Proverbes de Salomon, du livre de Job et de tous les livres antérieurs à ceux des Grecs, car ce sont les Grecs qui, les premiers, ont donné une forme parfaitement régulière aux ouvrages de poésie.

=PERRUQUE.=—C’est une tête à perruque.

Cette expression par laquelle on désigne un homme à routine, un homme de très peu d’esprit, équivaut à tête de bois, tête incapable de penser, tête qui n’est bonne qu’à porter perruque. L’accessoire est pris pour le principal.

L’abbé de Saint-Pierre, qui avait une opinion fort opposée au célibat des prêtres et une conduite très analogue à cette opinion, fesait apprendre le métier de perruquier à tous les enfants que lui donnaient ses chambrières; et quand ses amis lui demandaient pour quel motif il préférait ce métier à tout autre, sa réponse était: C’est que les têtes à perruque ne manqueront jamais.

Donner une perruque à quelqu’un.

C’est lui faire une réprimande, lui infliger une punition. Cette façon de parler triviale a pris naissance dans quelque couvent de bénédictins ou d’autres moines que leur règle obligeait d’avoir la tête rasée, comme serfs de Dieu. Lorsque ces religieux renvoyaient un novice, reconnu indigne d’être admis à faire profession, ils lui remettaient une perruque, en remplacement de ses cheveux qui avaient été rasés, afin qu’il pût reparaître dans le monde sans scandale; et les admoniteurs, prenant occasion de cela, disaient ordinairement aux autres novices: Prenez garde de vous faire donner une perruque, de recevoir une perruque; d’où vint l’emploi de ce mot dans le sens figuré de réprimande et de correction.

=PERSÉVÉRANCE.=—La persévérance vient à bout de tout.

Avec quelque lenteur que la persévérance marche, son succès est certain, parce qu’elle ne perd pas son objet de vue et n’interrompt jamais ses poursuites. J’ai beau n’apporter qu’une corbeille de terre, dit un adage persan; si je continue, je finirai par élever une montagne.

La goutte d’eau finit par creuser le roc.

Gutta cavat lapidem non bis sed sæpe cadendo, Sic fimus docti non bis sed sæpe legendo.

=PESANT.=—Valoir son pesant d’or.

Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne recommandable par ses bonnes qualités ou d’une chose à laquelle on attache beaucoup de prix, fait allusion, dît M. Michelet, à la forme primitive du wehrgeld ou composition[72]. Le meurtrier devait contrepeser d’or le cadavre, donner un homme d’or pour celui qu’il avait tué; et, quand ce poids ne suffisait point pour apaiser le parent de la victime, il était quelquefois obligé de l’augmenter, selon leur exigence. C’est ce qu’on peut conclure d’un passage du poëme des quatre fils Aymon, où Charles propose à Aymon de lui payer neuf fois le pesant d’or pour le meurtre de son cousin Hugo.

Ce qui se fesait pour racheter un meurtrier ou un criminel, se fesait aussi pour se racheter ou pour racheter quelqu’un d’une maladie. On offrait à Dieu ou à quelque saint le poids du malade en or, ou en argent, ou en cire. Grégoire de Tours (De Mirac. S. Martini) rapporte que Chararic, roi des Suèves, fit peser en or et en argent le corps de son fils malade, et envoya cette somme au tombeau de saint Martin, dans l’espérance que ce saint le guérirait.

=PET.=—Chantez à l’âne, il vous fera des pets.

Les ânes aiment la musique, témoin l’âne d’Ammonius et l’âne du père Regnault, dont il est parlé à l’article Rossignol d’Arcadie. Quand ils l’entendent, ils ouvrent la bouche et les oreilles de toute leur grandeur pour en aspirer les sons, pour s’en pénétrer; mais on prétend qu’ils en ont la colique de plaisir, et qu’à mesure qu’ils les reçoivent, ils les rendent en exhalaisons inverses. De là ce proverbe qu’on applique aux ignorants et aux ingrats qui méconnaissent les bons offices qu’on leur rend, et n’y répondent même que par des grossièretés.

=PÉTAUD.=—C’est la cour du roi Pétaud.

C’est un lieu de confusion, une assemblée tumultueuse où chacun fait le maître.

Chacun y contredit, chacun y parle haut, Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud. (MOLIÈRE.)

On dit dans le même sens: C’est une pétaudière.

Autrefois, en France, toutes les communautés se nommaient un chef qu’on appelait roi. Les mendiants mêmes avaient le leur, auquel on donnait, par plaisanterie, le nom de Pétaud, du verbe latin peto, je demande. On juge bien qu’un pareil roi n’avait pas grande autorité sur ses sujets, et que sa cour ne pouvait être qu’un lieu de tumulte et de désordre.

=PEUPLE.=—La voix du peuple est la voix de Dieu.

C’est une pensée qu’Hésiode eut, dit-on, le premier, qu’Aristide développa en défendant Périclès, et qu’Aristote formula en sentence, devenue proverbiale, pour signifier que le sentiment du public est ordinairement fondé sur la vérité. Sénèque a dit: Nemo omnes, neminem omnes fefellerunt. Personne n’a trompé tout le monde, et tout le monde n’a trompé personne.

Les Italiens disent de même: L’universale non s’inganna. Il est rare, en effet, que le jugement de tous ne soit pas la révélation du vrai et l’instinct du bien. Mais il ne faut pas confondre la voix du peuple avec les bruits populaires. Le proverbe ne veut pas dire qu’il faille être de l’avis de la canaille.

=PHÉBUS.=—Donner dans le phébus.

C’est parler ou écrire d’une manière boursouflée et peu intelligible.—«Le phébus,» dit le père Bouhours (Manière de bien penser dans les ouvrages d’esprit, dialog. IV), «n’est pas si obscur que le galimathias. Il a un brillant qui signifie ou paraît signifier quelque chose. Le soleil y entre d’ordinaire; et c’est peut-être ce qui, dans notre langue, a donné lieu au nom de Phébus.»

Cette conjecture est ingénieuse; mais elle ne me paraît pas admissible. Voici la véritable explication: Gaston Phébus[73], prince du Béarn, composa, vers le milieu du XIV^e siècle, un traité sur la chasse, intitulé: le Miroir de Phébus des déduits de la chasse des bestes sauvaiges et des oyseaux de proie. L’ouvrage est divisé en deux parties, dont l’une est en prose et l’autre en vers. Cette seconde partie où figurent, à ce qu’on prétend, les événements de l’histoire contemporaine exposés sous le voile d’une allégorie continuelle, est écrite d’une manière aussi ampoulée qu’énigmatique; mais ce qui met le comble à la confusion qui y règne, c’est une série de discussions métaphysiques entre plusieurs vertus personnifiées qui font assaut de citations prises indistinctement de livres de philosophie, de médecine, de droit civil et de droit canon, etc.; le tout pour décider ou plutôt pour laisser indécise cette grave question: Si les chasseurs doivent accorder la préférence aux chiens ou aux faucons. L’embarras que le style d’une pareille composition donna aux lecteurs, embarras qui s’accrut à mesure que la langue subit des changements, fit appeler ce style le phébus, nom dérivé de l’écrivain, et appliqué à sa manière d’écrire.

Malherbe a dit des expressions phébées, pour des expressions ampoulées, qui n’ont qu’un faux éclat, qui sentent le phébus.

=PIE.=—Être au nid de la pie.

C’est-à-dire au plus haut degré d’élévation, de fortune, parce que la pie fait toujours son nid à la cime de l’arbre le plus élevé.—On dit aussi: prendre la pie au nid; trouver la pie au nid, pour signifier, se procurer un grand avantage, faire une découverte importante.

=PIÈCE.=—Faire pièce à quelqu’un.

C’est lui faire une malice.—Cette expression est venue de l’usage où l’on était autrefois de composer et de faire chanter quelque pièce de vers contre les personnes qu’on voulait railler ou ridiculiser. Cet usage existait particulièrement en Provence; et le roi René ne l’oublia point dans la procession qu’il institua pour la Fête-Dieu à Marseille. Une scène de ce grand drame montrait Momus, le dieu de la critique, sur un théâtre porté sur les épaules de plusieurs hommes. Ce Momus, couvert d’un habit emplumé, collé sur le corps, était accompagné de tous les animaux que les anciens lui donnaient pour symboles. Il avait au devant de lui des momons qui chantaient et dansaient grotesquement, et, dans les haltes de la procession, ridiculisaient les spectateurs contre lesquels il y avait à gloser. Parmi ces momons étaient entremêlés des troubadours, appelés par le peuple les farceurs, qui, en langage rimé, s’attachaient à dire aux gens leurs vérités les plus cachées, d’où est venue cette expression proverbiale commune en Provence: Dire son vers à quelqu’un.

=PIED.=—Être sur un grand pied dans le monde.

C’est y être en estime, en considération, y jouer un rôle brillant.—Geoffroi Plantagenet, comte d’Anjou, un des hommes les plus beaux et les plus galants de son siècle, avait au bout du pied une excroissance de chair assez considérable. Il imagina de porter des souliers dont le bout recourbé était de la longueur nécessaire pour couvrir cette imperfection sans le gêner. Chacun voulut bientôt avoir des souliers comme ceux de ce seigneur; et la dimension de cette chaussure, qu’on nommait à la poulaine, devint, surtout dans le XIV^e siècle, la mesure de la distinction. Les souliers d’un prince avaient deux pieds et demi de long, ceux d’un haut baron, deux pieds. Le simple chevalier était réduit à un pied et demi, et le bourgeois à un pied. De là l’expression: Être sur un grand pied dans le monde. (L’abbé Tuet.)

Les étymologistes ne sont pas d’accord sur l’origine du mot poulaine, qui désignait le bec recourbé du soulier. Les uns le dérivent du nom du cordonnier qui, le premier, confectionna une telle chaussure; les autres le font venir de l’ancien nom de la Pologne, la Poulaine, d’où cette chaussure, disent-ils, fut apportée en France.

C’est un pied-plat.

Terme de mépris par lequel on désigne un homme de basse naissance, qui ne mérite aucune considération. Il est venu de ce que les paysans portaient autrefois des souliers plats, et presque sans talons, tandis que les seigneurs avaient des souliers à talons hauts, qui étaient une marque distinctive de la noblesse.

Prendre quelqu’un au pied levé.

Prendre avantage contre lui de la moindre chose qu’il fait ou du moindre mot qui lui échappe.—Cette expression est venue peut-être d’un ancien jeu, nommé le jeu du pied levé, dans lequel les joueurs sont obligés de donner un gage, lorsqu’ils sont saisis au moment où ils lèvent le pied. Peut-être aussi est-elle une métaphore empruntée de l’escrime, où l’on prend son adversaire au pied levé, quand on le frappe aussitôt qu’il a le pied levé pour se fendre.

=PIERRE.=—Faire d’une pierre deux coups.

Faire servir une chose à deux fins, tirer deux avantages d’une seule et même action.—Les Italiens disent: Far groppo e maglia. Faire nœud et maille.—Un bon vivant qui consacrait sa vie à la bonne chère et à l’amour, s’était logé dans un entresol au-dessus de la cuisine d’un restaurateur et au-dessous de la chambre de sa belle; et, quand il voulait jouir du double avantage de sa position, il lançait au plafond une pierre qui, retombant sur le parquet, avertissait à la fois cette belle et ce restaurateur toujours fidèles à l’appel. Pouvait-il mieux faire d’une pierre deux coups?

=PILULE.=—Dorer la pilule à quelqu’un.

Employer des paroles flatteuses pour le déterminer à faire quelque chose qui excite sa répugnance, ou pour lui adoucir l’amertume d’un refus. Métaphore prise d’un procédé en usage chez les apothicaires, qui dorent ou argentent les pilules, afin d’en déguiser la couleur et le goût.—Les Espagnols disent: Si la pildora bien sapiera, no la doraran por defuera. Si la pilule avait bon goût, on ne la dorerait pas.

On connaît le vers, devenu proverbe, que Molière met dans la bouche de Sosie, lorsque l’amant d’Alcmène s’amuse à changer en honneur l’injure qu’il vient de faire à Amphytrion:

Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule.

Faire avaler la pilule à quelqu’un.

C’est le déterminer à faire une chose pour laquelle il montre beaucoup de répugnance.

Il faut avaler les pilules sans les mâcher.

Il faut passer par-dessus les désagréments, les injures, les mauvaises affaires, sans s’y arrêter; il faut en prendre son parti promptement, au lieu d’aggraver le mal en se livrant à des regrets et à des plaintes inutiles.—Ce proverbe est littéralement traduit de celui-ci, usité au moyen-âge: Pilulæ sunt glutiendæ, non manducandæ.

Molière disait: Le mépris est une pilule qu’on peut avaler, mais qu’on ne peut pas mâcher.

=PLAIDOYER.=—C’est le plaidoyer des trois sourds.

Ce dicton s’applique à une discussion dans laquelle les interlocuteurs, dupes de quelque méprise singulière, échangent des arguments entre lesquels il n’y a nul rapport, nulle suite, nulle liaison.—Dans le Plaidoyer des trois sourds, le demandeur parle de fromage; le défendeur, de labourage, et le juge annule le mariage, dépens compensés.

Les Latins disaient: Surdaster cum surdastro litigabat, judex autem erat utroque surdior. Un sourd était en procès avec un autre sourd, et le juge était plus sourd que l’un et l’autre: ce qui était fondé sur un conte semblable au nôtre. Nicarque a fait de ce conte une épigramme grecque, qu’Érasme a rapportée dans ses Adages, avec une traduction en vers latins du célèbre Thomas Morus.

=PLANT.=—Laisser quelqu’un en plant. C’est le laisser dans quelque endroit, sans aller le retrouver, comme on le lui avait promis; proprement, c’est l’y laisser comme un plant d’arbre. On dit dans le même sens: Planter là quelqu’un pour reverdir. Autrefois on disait: Laisser sur le vert, pour négliger, abandonner.

Ils laissent sur le vert le noble de l’ouvrage. (RÉGNIER.)

=PLAT.=—Servir quelqu’un à plats couverts.

C’est lui témoigner en apparence beaucoup d’amitié, et le desservir sous main.—L’abbé Tuet pense que cette expression est venue de l’usage où l’on était autrefois, en France, de couvrir les plats qu’on servait sur la table des grands et les choses qu’on leur présentait.

=PLONGEON.=—Faire le plongeon.

Baisser la tête pour éviter un coup, s’esquiver lâchement, se relâcher d’une chose, après avoir paru décidé à la faire.—Le plongeon est un oiseau aquatique qui plonge avec tant de promptitude, à l’éclair d’une arme à feu, qu’il en évite le plomb. Ce qui lui a fait donner le nom de mangeur de plomb par les chasseurs de la Louisiane et par ceux de la Picardie.

=PLUIE.=—Faire la pluie et le beau temps.

Disposer de tout, régler tout par son crédit, par son influence. Cette façon de parler est une allusion au crédit et à l’influence des astrologues, qu’on appelait des hommes faisant la pluie et le beau temps, par une périphrase conforme à l’idée que le peuple ignorant avait conçue de leur science. Telle était la considération dont jouissaient autrefois ces charlatans fatidiques, qu’on n’entreprenait point d’affaire importante sans les avoir consultés. Agrippa nous apprend, De vanitate scientiarum, que les grands seigneurs et les villes avaient des astrologues à titre. Mathieu Paris rapporte, dans son Histoire de Louis XI, qu’à la cour de France on conservait une chronologie d’astrologues comme une chronologie de rois; et plusieurs historiens ont remarqué que Charles V, lorsqu’il remit à Duguesclin l’épée de connétable, crut ajouter beaucoup à cette glorieuse récompense, en lui donnant un astrologue expert qui sût l’avertir des bons et des mauvais jours.

Dans le royaume de Loango, il y a une grande fête où le peuple va demander au roi la pluie et le beau temps pour toutes les saisons de l’année. Le prince prend son arc, décoche une flèche vers le ciel pour marquer son autorité sur l’atmosphère; et ses sujets, persuadés qu’il en a disposé par cet acte les futures influences conformément à leurs besoins, poussent des cris de joie et de reconnaissance.

On lit dans les Essais de Montaigne (liv. III, ch. 8): «Le roi de Mexico, après la cérémonie de son sacre, fait serment à ses sujets de faire marcher le soleil en sa lumière accoutumée, esgoutter les nuées en temps opportun, et faire porter à la terre toutes les choses nécessaires à son peuple.» Ce fait se trouve aussi dans l’Histoire de la conquête du Mexique, par Solis (liv. III).

Les Gaulois attribuaient aux neuf vierges sacrées, nommées Sènes, de l’île de Sena (Sein) où elles résidaient, dans l’archipel Armoricain, le pouvoir de faire à leur gré le beau temps et les naufrages. Ils croyaient qu’elles possédaient un carquois merveilleux, dont les flèches, lancées dans les nues, dissipaient les orages.

Racine a traduit heureusement, en style noble, l’expression vulgaire: Faire la pluie et le beau temps, dans ce vers de la tragédie d’Esther:

Je fais, comme il me plaît, le calme et la tempête.

=POIRIER.=—Je l’ai connu poirier.

Ce dicton, dont on se sert en parlant d’un parvenu orgueilleux, est venu d’une ancienne historiette que M. A. V. Arnault raconte ainsi: Il y avait, dans une chapelle de village aux environs de Bruxelles, un saint Jean fait en bois, auquel les paysans portaient une grande dévotion. Ils y venaient en pèlerinage de dix lieues à la ronde. Le tronc qui lui servait de piédestal, quoique vidé souvent, se remplissait toujours. Cette statue vermoulue étant tombée, le curé, qui l’avait fait restaurer plusieurs fois, prit le parti de la remplacer par une statue nouvelle, à la confection de laquelle il sacrifia son plus beau poirier. Maluit esse Deum. Le nouveau saint, peint et repeint, est remis à la place du vieux. En rajeunissant l’effigie, le curé crut raviver la piété des fidèles. Il en fut tout autrement: plus de pèlerinages. Les habitants du lieu même semblaient avoir oublié la route de la chapelle de saint Jean. Le pasteur, ne pouvant concevoir la cause de ce refroidissement, y rêvait, quand il rencontra un vacher qui, très dévot au vieux saint, n’était pas moins indifférent que les autres pour le nouveau.—Est-ce que tu n’as plus de dévotion à saint Jean? lui dit-il.—Si, monsieur le curé.—Pourquoi donc ne te revoit-on plus à la chapelle?—C’est qu’il n’y a plus là de saint Jean, monsieur le curé.—Comment? il n’y a plus de saint Jean! Ne sais-tu pas qu’il y en a là un tout neuf?—Si fait, monsieur le curé; mais celui-là n’est pas le vrai comme l’autre.—Et pourquoi ça?—C’est que je l’avons vu poirier.

=POISSON.=—Les gros poissons mangent les petits.

Les puissants oppriment les faibles.—Ce proverbe, commun à presque toutes les langues modernes, tant la vérité qu’il exprime est généralement reconnue, était très usité parmi les Grecs et les Latins, qui disaient encore: Vivre en poisson, pour signifier n’avoir d’autre loi que celle du plus fort; mais il n’avait pas pris naissance chez ces peuples; il est probable qu’il leur était venu des Indiens, car il se trouve dans l’Histoire du poisson, épisode du Mahabharata, poëme épique sanscrit qui doit compter trente-huit siècles d’existence d’après les calculs du savant Wilkins, et qui n’en peut compter moins de trente d’après l’opinion la plus circonspecte.

=POIVRE.=—Cher comme poivre.

Avant les voyages des Portugais aux Indes, une livre de poivre coûtait au moins deux marcs d’argent. Cette épice entrait alors dans la composition des présents considérables qu’on voulait faire, et elle était l’un des tributs que les seigneurs laïques ou séculiers exigeaient quelquefois de leurs vassaux ou de leurs serfs. Plusieurs historiens rapportent que Roger, vicomte de Béziers, voulant punir les habitants de cette ville, qui avaient tué son père dans une sédition, en 1107, les obligea, après les avoir soumis, à lui payer annuellement trois livres de poivre par famille, impôt qui fut regardé comme excessivement onéreux.

=PONT.=—Elle a passé le pont de Gournay, elle a honte bue.

A une époque où la clôture n’était pas bien observée dans les couvents de filles, les religieuses de Chelles, abbaye située de l’autre côté de la Marne, passaient le pont et allaient visiter les moines de Gournay. Quoique ces visites n’eussent peut-être rien de criminel, le peuple en fut scandalisé, et leur fréquence fit naître ce proverbe, qu’on appliquait généralement à une femme de mauvaise vie. (L’abbé Tuet.)

=PONTOISE.=—Avoir l’air de revenir de Pontoise.

Dans le temps de la féodalité, il y avait à Pontoise, ancienne capitale du Vexin français, un seigneur ombrageux et cruel qui se fesait amener les étrangers passant par cette ville, et les soumettait à un interrogatoire, après lequel il les renvoyait chez eux ou les retenait prisonniers, selon qu’ils y avaient bien ou mal répondu. Comme ces pauvres voyageurs étaient toujours intimidés et déconcertés par les questions et les menaces d’un pareil tyranneau, l’on en prit occasion de dire par comparaison: Avoir l’air de revenir de Pontoise, ou conter une chose comme en revenant de Pontoise, en parlant des gens dont les idées sont un peu troublées et confuses, embrouillées, même un peu niaises.

=PORTE.=—Sortir par la belle porte.

Perdre ou quitter un emploi d’une manière honorable.—Cette expression rappelle un usage observé au parlement de Paris, à l’égard des prisonniers qu’on mettait en liberté, après avoir reconnu leur innocence. Les juges les fesaient reconduire honorablement par la grande porte donnant sur le grand escalier de la cour du May, et dite la belle porte.

=POT.=—Sourd comme un pot.

Le Duchat pense que cette expression est venue de ce qu’il n’y a point d’oreilles figurées sur les pots, comme il y en a sur les écuelles.—Je crois qu’elle est une variante mal entendue de de cette autre expression plus ancienne: Sourd comme un toupin. Le mot toupin n’a point ici la signification de pot, mais celle de sabot, toupie. Sourd comme un toupin, ou comme un sabot, a beaucoup d’analogie avec dormir comme un sabot.

Beaumarchais disait: «Je suis sourd comme une urne sépulcrale, ce que les gens du peuple nomment sourd comme un pot; mais un pot ne fut jamais sourd, au lieu qu’une urne sépulcrale, renfermant des restes chéris, reçoit bien des soupirs et des invocations perdues, auxquels elle ne répond point; et c’est de là qu’a dû venir l’étymologie d’un grand mot que la populace ignorante a gâté.»

Tourner autour du pot.

User de circonlocutions oiseuses, au lieu de s’énoncer nettement, perdre le temps en vains préparatifs pour une affaire qui devrait être traitée sans retard. Cette expression est une métaphore prise de l’art du potier. Les Romains en avaient une très analogue qui se trouve dans ce vers d’Horace:

Nec circa vilem patulumque moraberis orbem.

Legouvé ayant voulu exprimer, dans sa tragédie de Henri IV, le mot naïf et touchant de ce bon roi, qui désirait que chaque paysan pût mettre la poule au pot le dimanche, eut recours à la périphrase suivante:

Je veux enfin qu’au jour marqué pour le repos, L’hôte laborieux des modestes hameaux, Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance, Quelques-uns de ces mets réservés à l’aisance.

Les plaisants lui reprochèrent d’avoir tourné autour du pot.

C’est le pot de terre contre le pot de fer.

C’est un homme faible contre un homme fort; c’est un homme sans appui qui doit échouer dans un démêlé avec un homme qui a de l’autorité et du crédit.—Ce proverbe est d’une grande antiquité, car il se trouve dans une fable d’Ésope et dans le passage suivant de l’Ecclésiastique (ch. XIII, v 2 et 3): Ditiori te ne socius fueris. Quid communicabit cacabus ad ollam? quando enim te colliserint confringetur. «N’entre point en société avec un homme plus puissant que toi. Quelle union peut-il y avoir entre un pot de terre et un pot de fer? s’ils viennent à se heurter l’un contre l’autre, le pot de terre sera brisé.»

Découvrir le pot aux roses.

La rose, dont le Tasse a dit d’une manière si charmante: Quanto si mostra men, tanto e più bella; moins elle se montre, plus elle est belle, la rose était, dans l’antiquité, le symbole de la discrétion; et la riante mythologie avait consacré cette idée, en racontant que l’Amour avait fait présent de la première rose qui parut sur la terre à Harpocrate, dieu du silence, pour l’engager à cacher les faiblesses de Vénus. De même que la rose a son bouton enveloppé de ses feuilles, on voulait que la bouche gardât la langue captive sous les lèvres[74]. Quand on fesait une confidence à quelqu’un, on ne manquait pas de lui offrir une rose, comme une recommandation expresse de respecter les secrets dont il devenait dépositaire. Cette fleur figurait surtout dans les festins: tressée en guirlandes destinées à couronner le front et la coupe des convives, ou placée par bouquets sous leurs yeux, elle servait à leur rappeler que les doux épanchements, nés de la liberté qui règne dans les banquets, doivent toujours être sacrés. Nos bons aïeux avaient adopté cet aimable usage, qu’ils rendaient plus significatif encore, en exposant sur la table un vase de roses sous un couvercle[75]; et de là vint la locution: Découvrir le pot aux roses, c’est-à-dire les choses qu’on veut tenir cachées, et particulièrement les mystères de la galanterie.

Les Allemands, pour recommander de ne point trahir une confidence, se servent de la formule suivante: Ceci est dit sous la rose.

Cette formule est également familière aux Anglais, et voici comment elle a été expliquée dans l’Herbier de la Bible, par Newton (pag. 223, 224, édition de Londres, in-8^o 1587): «Quand d’aimables et gais compagnons se réunissent pour faire bonne chère, ils conviennent qu’aucun des joyeux propos tenus pendant le repas ne sera divulgué, et la phrase qu’ils emploient pour garantie de leur convention, est que tous ces propos doivent être considérés comme tenus sous la rose; car ils ont coutume de suspendre une rose au dessus de la table, afin de rappeler à la compagnie l’obligation du secret.»

Peacham, dans son ouvrage intitulé: The Truth of our times; la Vérité de notre temps (pag. 173, édit. de Londres, in-12, 1638), rapporte qu’en beaucoup d’endroits de l’Angleterre et des Pays-Bas, on voyait une rose peinte au beau milieu du plafond de la salle à manger.

On peut croire qu’un pareil usage ne fut pas inconnu aux anciens, si l’on en juge par ces quatre vers que Lloyd, dans son Dictionnaire, dit avoir été trouvés sur une dalle antique de marbre:

Est rosa flos Veneris, cujus quo furta laterent Harpocrati matris dona dicavit Amor. Inde rosam mentis hospes sut pendit amicis, Convivæ ut sub eâ dicta tacenda sciant.

«La rose est la fleur de Vénus. L’Amour en consacra l’offrande à Harpocrate, pour l’engager à cacher les voluptés furtives de sa mère, et de là est née la coutume de suspendre cette fleur au-dessus de la table hospitalière, afin que les convives sachent qu’il ne faut pas divulguer ce qui a été dit sous la rose.»

Les pots fêlés sont ceux qui durent le plus.

Les personnes maladives résistent ordinairement plus longtemps que les autres, parce qu’elles se ménagent.—C’est un proverbe grec qui était passé dans la langue latine en ces termes: Malum vas non frangitur.

=POTRON.=—S’éveiller ou se lever dès le potron minet.

C’est-à-dire de très grand matin, comme le petit chat, qui distinguant très bien les objets dans le crépuscule, à cause de la conformation particulière de ses yeux, profite de ce moment pour s’exercer avec plus d’avantage à la chasse des souris.

Potron est un diminutif du vieux mot potre, qui signifie petit des animaux.—On dit aussi dès le potron jacquet, comme on le voit dans ces vers du septième chant du poème de Cartouche par Grandval:

Il avançait pays monté sur son criquet, Se levait, tous les jours, dès le potron Jacquet.

Jacquet est un vieux mot par lequel on désignait un flatteur[76], acception qu’Amyot a conservée dans la phrase suivante de sa traduction de Plutarque (Traité de la mauvaise honte, ch. 8): «Tu le loueras doncques haultement et follement et feras bruit des mains en lui applaudissant comme les jacquets.» C’est sans doute en raison de la conformité qu’on a trouvée entre le caractère du flatteur et celui du chat, que le nom de jacquet a été transporté à cet animal.

=POUCE.=—Mettre les pouces.

Céder, se soumettre, s’avouer vaincu.—Les Grecs disaient αίρειν δάϰτυλον, lever le doigt, et les Romains de même tollere digitum, parce qu’il était d’usage que l’athlète qui succombait dans le combat avouât sa défaite par ce signe. Domitien avait ordonné par une loi spéciale que le gladiateur qui s’obstinait à ne point le faire fût mis à mort sur-le-champ.

=POUDRE.=—Il n’a pas inventé la poudre.

Il n’a rien fait d’extraordinaire, il est tout à fait nul. C’est comme si l’on disait: il ne mérite pas le nom de docteur admirable, qui fut donné à Roger Bacon, moine franciscain, regardé comme l’inventeur de la poudre.

Quand on veut faire entendre, sans avoir l’air de blesser la politesse, qu’un homme n’a pas inventé la poudre, on dit qu’on a tiré le canon ou un beau feu d’artifice à sa naissance.

Voici un proverbe très curieux du XV^e siècle sur la découverte de la poudre: Le moine qui inventa la poudre avait dessein de miner l’enfer.

Il n’est pas étonnant que nos aïeux aient considéré cette découverte comme un chef-d’œuvre et un type du génie. Elle avait pour eux la plus grande importance, car elle leur offrait un moyen infaillible de s’affranchir de l’oppression des nobles, de réprimer le brigandage seigneurial, en fesant cesser la supériorité du chevalier bardé de fer contre le bourgeois sans armure, du grand contre le petit, du fort contre le faible. C’était un don fait par le ciel à l’égalité des droits contre l’inégalité des moyens: la tyrannie des gentilshommes ne put tenir devant les armes à feu, et sa décadence commença précisément à l’époque où elles furent introduites.

Jeter de la poudre aux yeux.

M. A.-V. Arnault a dit dans un article sur la poudre: «Quelle est l’origine de cette expression? N’aurait-elle pas pris naissance dans les camps? Le chevalier de Boufflers me contait qu’autrefois à l’armée on jugeait de loin, au volume du tourbillon de poudre (c’était le mot consacré) qu’élevait un groupe de cavaliers, du grade de l’officier que ce groupe accompagnait sur la ligne. Poudre de maréchal-de-camp, disait-on, poudre de lieutenant-général, poudre de général, ce n’était pas raisonner absolument mal, le cortége d’un officier supérieur étant proportionné en nombre à l’importance de son grade. Cependant on peut être induit en erreur par cet indice, et prendre des troupeaux pour des troupes, comme cela est arrivé à don Quichotte, qui, à la vérité, s’est quelquefois trompé plus lourdement; un faquin entouré de quelques goujats peut faire autant de poudre qu’un maréchal de France. Quand on y était pris, on disait: Ce drôle nous a jeté de la poudre aux yeux. Ce qui passa en proverbe.»

J’ai rappelé cette explication comme curieuse, mais non comme vraie. L’expression proverbiale n’a pas dû son origine à un usage moderne, car elle est littéralement traduite de celle des Latins, pulverem oculis offundere. On pense qu’elle fait allusion à la poussière soulevée dans le stade par les pieds du coureur, qui gagnait ses concurrents de vitesse. Pour rallier ceux qui restaient trop en arrière, les spectateurs leur disaient que le vainqueur les empêchait de voir le but et d’y arriver, en leur jetant de la poudre aux yeux; et cette expression, passant bientôt du propre au figuré, servit à caractériser le manège de ces gens qui, par de belles paroles ou par tout autre moyen, nous éblouissent et nous empêchent de voir clair dans les choses qu’ils veulent faire tourner à leur avantage.

=POULE.=—Qui naît poule aime à gratter.

Ce proverbe, synonyme de celui-ci, qui naquit chat court après les souris, s’emploie pour caractériser les penchants que l’on tient de son origine. On disait autrefois: Qui est extrait de gélines, il ne peut qu’il ne gratte.

C’est le fils de la poule blanche.

Le sens de cette expression proverbiale, que nous avons reçue des Romains, est très bien développé dans les vers suivants extraits de la III^e Satire de Régnier:

Du siècle les mignons, fils de la poule blanche, Ils tiennent à leur gré la fortune en leur manche; En crédit élevés, ils disposent de tout, Et n’entreprennent rien qu’ils n’en viennent à bout.

Quant à son origine, elle est fondée sur cette anecdote rapportée par Suétone dans le début de la Vie de Galba. Un jour que Livie, peu de temps après son mariage avec Auguste, allait visiter sa maison de plaisance aux environs de Véïes, une aigle laissa tomber, du haut des airs, sur son sein, une poule blanche vivante qui tenait en son bec un rameau de laurier: accident fort singulier que les augures regardèrent comme un présage merveilleux. Aussi l’heureuse poule fut-elle prise en affection par l’impératrice et révérée à Rome à l’égal des poulets sacrés. Dès lors elle n’eut plus à craindre les serres d’aucun oiseau ravisseur, et elle pondit tranquillement ses œufs d’où l’on vit éclore une quantité de jolis poussins, qui furent élevés avec soin dans une belle ferme à laquelle on donna le nom de villa ad gallinas. C’est par allusion à ce sort prospère que Juvénal a dit:

_Te nunc, delicias! extra communia censes Ponendum? quia tu_ Gallinæ filius Albæ, Nos viles pulli nati infelicibus ovis.

Penses-tu, homme amusant par ta simplicité, qu’on doive t’excepter de la loi commune, parce que tu es le fils de la poule blanche, et nous autres de vils poussins sortis d’œufs malheureux!

La poule ne doit pas chanter devant le coq.

Proverbe qui se trouve textuellement dans la comédie des Femmes Savantes, mais qui est antérieur à cette pièce, comme le prouvent ces deux vers de Jean de Meung:

C’est chose qui moult me desplaist, Quand poule parle et coq se taist.

Quelques glossateurs prétendent que ce proverbe signifie qu’une femme qui se trouve avec son mari, dans une société, ne doit pas prendre la parole avant que son mari ait parlé, car, disent-ils, le mot devant est ici une préposition de temps qui remplace avant, comme dans cette phrase de Bossuet: «les anciens historiens qui mettent l’origine de Carthage devant la ruine de Troie.» Mais leur érudition grammaticale les a fourvoyés. Le veritable sens est qu’une femme doit se taire en présence de son mari. Un usage de l’ancienne civilité obligea pendant longtemps les femmes à demander aux maris la permission de parler, quand elles avaient quelque chose à dire devant des étrangers; la preuve en est dans plusieurs passages de nos vieux auteurs, notamment dans la phrase suivante de l’Heptaméron de Marguerite de Valois, reine de Navarre: «Parlemante qui était femme d’Hircan, laquelle n’était jamais oisive et mélancolique, ayant demandé à son mari congé (permission) de parler, dist: etc.»

Les gens de la campagne disent: Quand la poule veut chanter comme le coq, il faut lui couper la gorge. Ce qui exprime, au figuré, une menace peu sérieuse contre les femmes qui se mêlent de discourir et de décider à la manière des hommes, et, au propre, une observation d’histoire naturelle. Cette observation est que la poule cherche quelquefois à imiter le chant du coq, et que cela lui arrive surtout lorsqu’elle est devenue trop grasse et ne peut plus pondre, c’est-à-dire dans un temps où elle n’est plus bonne qu’à mettre au pot.

Le même proverbe existe chez les Persans, qui en font l’application aux femmes qui veulent cultiver la poésie.

C’est une poule mouillée.

Cela se dit d’une personne timide, faible, peureuse, incapable de montrer lu moindre énergie, parce qu’une poule, lorsqu’elle a été surprise par la pluie, se tient à l’écart, sans remuer, comme dans une espèce de honte et d’abattement. Il en est de même de la plupart des oiseaux, car ils ne peuvent guère voler dès que les barbes de leurs pennes ont été mouillées.

Les poules pondent par le bec.

C’est-à-dire que les poules font une plus grande quantité d’œufs, quand elles sont bien nourries.

=POULET.=

Billet d’amour, de galanterie.—L’origine du mot poulet dans ce sens est généralement rapportée au fait que voici: La difficulté de communiquer avec les dames avait fait imaginer aux Italiens le singulier moyen d’écrire à leurs maîtresses en leur envoyant une paire de poulets; les billets doux étaient glissés sous l’aile du plus gros, et l’amante, prévenue par une convention d’usage, ne donnait jamais le temps aux argus de se saisir du courrier innocemment contrebandier. Cependant tout se découvre à la fin, et les parents, alarmés par les conséquences qui pouvaient résulter de ce commerce interlope, le dénoncèrent à la justice. Celle-ci crut devoir déférer à leurs plaintes, et le premier ambassadeur d’amour pris en flagrant délit, fut condamné sans pitié à recevoir l’estrapade, ayant une paire de poulets attachés aux pieds. Depuis ce temps, l’expression portar polli, porter des poulets, fut employée en Italie pour désigner le métier de proxénète.

Le Duchat pense que la dénomination de poulet donnée aux billets d’amour, est venue de ce que ces sortes de billets étaient pliés en forme de poulets, à la manière dont les officiers de bouche, dit-il, plient les serviettes auxquelles ils savent donner différentes figures d’animaux.

Fouquet de la Varenne, qui d’abord était garçon de cuisine chez Catherine, duchesse de Bar, sœur de Henri IV, parut assez intelligent à ce prince pour qu’il le chargeât du département de la galanterie, poste plus lucratif qu’honorable; il fit une fortune si considérable à ce métier de porte-poulets (expression alors consacrée), que la duchesse de Bar lui dit: La Varenne, tu as plus gagné à porter les poulets de mon frère, qu’à piquer les miens.

=POURCEAU=.—Aller de porte en porte comme le pourceau de saint Antoine.

Expression qu’on applique ordinairement à un écornifleur, à un chercheur de franches lippées.

Saint Antoine, abbé, interprétant à la lettre un passage de l’Écriture qui dit que l’Évangile doit être annoncé à toutes les créatures, se crut appelé par là à faire entendre la parole de Dieu aux poissons et aux bêtes des champs et des bois. Il erra, prêchant sur les bords des fleuves et de la mer, au milieu des bruyères et des forêts; mais son éloquence ne produisit pas le même effet que la lyre d’Orphée. Elle n’attira ni monstre marin, ni tigre, ni lion. Il ne fut suivi, dans ses pieuses excursions, que par un pourceau. De là vient qu’il a été surnommé en Italie, saint Antoine du porc, santo Antonio del porco, et qu’il a été représenté par les peintres avec ce fidèle compagnon. De là vient aussi que les pourceaux lui ont été consacrés. Toutes les confréries placées sous la protection de ce saint, engraissaient autrefois un grand nombre de ces animaux, dont elles fesaient un commerce considérable. Ils portaient quelque marque pour être reconnus, et parcouraient tranquillement les rues, sans qu’il fût permis de les inquiéter, encore moins de les frapper. On n’avait pas d’autre moyen de les faire sortir des maisons où ils s’introduisaient fort souvent, que de leur jeter quelque mangeaille dehors pour les y attirer. Ils furent supprimés partout, parce qu’ils avaient dévoré plusieurs enfants; mais ceux de l’abbaye de saint Antoine furent honorablement exceptés, au nombre de douze, qui conservèrent le privilége d’aller de porte en porte avec une clochette au cou.

On lit dans le Carpenteriana, qu’il y avait autrefois de bons religieux qu’on appelait pourceaux de saint Antoine, lesquels étaient obligés de faire huit repas par jour par esprit de pénitence. Ces pourceaux, qui s’engraissaient comme les autres à la plus grande gloire de Dieu et aux dépens des fidèles, fesaient consister la piété à montrer jusqu’où la peau humaine peut s’étendre.

=PRÉSENT=.—Les petits présents entretiennent l’amitié.

Ce n’est pas sans raison que le proverbe dit les petits présents, car les présents doivent être réciproques, et, lorsqu’ils sont trop considérables pour qu’on puisse les rendre, ils blessent plus la vanité qu’ils n’excitent la reconnaissance, ils font naître la haine au lieu d’entretenir l’amitié.—Ce proverbe paraît pris de cette pensée celtique: «que les amis se réjouissent réciproquement par des présents d’armes et d’habits. Ceux qui donnent et qui reçoivent restent longtemps amis, et ils font souvent des festins ensemble.»

=PRETANTAINE.=—Courir la pretantaine.

Cette expression s’emploie en parlant d’un homme qui va çà et là sans sujet, sans dessein, et d’une femme qui fait des sorties, des voyages qu’interdit la bienséance. Le mot pretantaine, dit Ménage, est une onomatopée du bruit que font les chevaux en galopant: pretantan, pretantan, pretantaine.

=PRÊTER.=—Prêter pour être payé dans l’autre monde.

C’est ce qu’on appelle encore un prêter à ne jamais rendre.—L’origine de cette expression proverbiale remonte à un antique précepte de la religion druidique, en vertu duquel les Gaulois prêtaient de l’argent dans ce monde pour en recevoir le paiement dans l’autre. Ils agissaient ainsi pour exprimer leur croyance à l’immortalité de l’ame, qu’ils peignaient aussi sur les tombeaux, par des figures tenant une bourse à la main. Cette manière de prêter, qui devait faire tout à la fois le bonheur des fripons et des dupes, n’était point tombée en désuétude dans le moyen-âge, où elle devint une source de richesses pour plusieurs couvents. Des voyageurs rapportent qu’elle est en usage en Chine et au Japon: les bonzes ou prêtres de ces contrées donnent des billets pour l’autre monde en échange de l’argent qu’on leur remet dans celui-ci, et ces billets sont payables dans le royaume de la lune, où ils enseignent que les ames vivent éternellement.

=PRÊTRE.=—Adroit comme un prêtre normand.

C’est-à-dire maladroit. L’abbé Tuet pense que saint Gaucher, prêtre de Normandie, dont il est fait mention dans le bréviaire de Rouen, a donné lieu à cette ironie proverbiale qui porte sur l’équivoque du mot gaucher, lequel désigne le saint et un homme qui ne se sert que de la main gauche.

=PRIÉ.=—Rien n’est plus cher vendu que le prié.

Rien ne s’achète plus chèrement que ce qui s’achète par les prières, parce que le sacrifice de l’amour-propre est le plus grand de tous les sacrifices.

=PRIÈRE.=—Courte prière pénètre les cieux.

Brevis oratio penetrat cælos.—Ce n’est pas la longueur, c’est la ferveur qui rend les prières efficaces.—Proverbe fondé sur ces paroles de l’Evangile selon saint Mathieu (ch. VI, v. 7): Orantes autem nolite multum orare sicut ethnici; putant enim quod in multiloquio suo exaudiantur. Quand vous priez, n’usez point de beaucoup de paroles, comme font les païens qui pensent être exaucés en parlant beaucoup.

«Je ne trouve point de plus digne hommage à la Divinité que cette admiration muette qu’excite la contemplation de ses œuvres, et qui ne s’exprime point par des actes développés. Mon ame s’élève avec extase à l’auteur des merveilles qui me frappent. J’ai lu qu’un sage évêque, dans la visite de son diocèse, trouva une vieille femme qui, pour toute prière, ne savait dire que O; il lui dit: Bonne mère, continuez toujours de prier ainsi; votre prière vaut mieux que les nôtres.—Cette meilleure prière est aussi la mienne.» (J. J. Rousseau, Confessions, part. II, liv. 12.)

=PROCUREUR.=—C’est le couplet des procureurs.

C’est-à-dire une invective simulée, une gronderie qui n’a rien de sérieux, une plaisanterie d’usage et sans conséquence. Allusion à la conduite des procureurs qui se disputent vivement pour les droits de leurs clients, quand ils sont à l’audience; mais qui, au sortir de là, ne se souviennent plus de leur feinte colère et se retirent comme de bons amis, en se donnant le bras.—Les philosophes du XVIII^e siècle se servaient de cette expression pour désigner les attaques de quelques ecclésiastiques de leur parti, auxquels ils permettaient de déclamer contre eux, en chaire, pour la forme.

=PROMETTRE.=—Promettre monts et merveilles.

Promettre beaucoup plus qu’on peut ou qu’on ne veut tenir. Les anciens employaient la même hyperbole. Perse a dit: Magnos promittere montes. Promettre de grandes montagnes. A ces montagnes, Saluste a joint les mers: Maria montesque polliceri.

Promettre des monts d’or.

Faire des promesses magnifiques, mais peu réalisables. Cette expression nous est venue des anciens comme la précédente. Elle se trouve littéralement dans le Phormion de Térence: Aureos montes polliceri. Au lieu des monts d’or, Plaute a dit Les monts des Perses, Persarum montes qui aurei esse perhibentur. Les monts des Perses qui sont réputés être d’or.—L’opinion qu’il existait de pareils monts, était encore très accréditée vers la fin du moyen-âge. Wilford, dans ses Recherches asiatiques sur l’Égypte et le Nil, nous apprend qu’on les plaçait par delà Syenne.

=PROPHÈTE.=—Nul n’est prophète dans son pays.

C’est-à-dire que le mérite, que les talents d’un homme sont ordinairement méconnus dans son pays, qu’il a moins de succès, est moins honoré dans son pays qu’ailleurs.—Ce proverbe est pris des paroles suivantes de l’Évangile selon saint Luc (ch. I, v 24): Nemo acceptus est propheta in patriâ suâ.—Les Arabes disent: Le savant est dans sa patrie comme l’or caché dans la mine.

=PROUVER.=—Qui veut trop prouver ne prouve rien.

On détruit par l’exagération l’effet qu’on veut produire, car quiconque exagère n’est point cru, et qui n’est point cru n’a rien prouvé.

=PRUNE.=—Ce n’est pas pour des prunes.

Ce n’est pas pour rien.—Sganarelle dit:

Si je suis affligé, ce n’est pas pour des prunes.

On fait venir cette expression du conte suivant, rapporté par La Monnoye: Martin Grandin, doyen de Sorbonne, avait reçu en présent quelques boîtes d’excellentes prunes de Gènes qu’il enferma dans son cabinet. Ses écoliers ayant trouvé sa clef, firent main basse sur ses boîtes. Le docteur fit grand bruit, et il allait chasser tous ses pensionnaires, si l’un d’eux, tombant à genoux, ne lui eût dit: «Eh! monsieur; on dira que vous nous avez chassés pour des prunes.» A ce mot, le bon doyen ne put s’empêcher de rire et il se calma.—Le sel de ce conte prouve que cette expression était déjà reçue, et qu’il faut en aller chercher l’origine encore plus loin. Elle est née, sans doute, de ce que les prunes étaient autrefois très communes et à vil prix, comme l’indique ce vieux dicton qu’on emploie ironiquement pour répondre à quelqu’un qui offre une chose ou les restes d’une chose dont il est dégoûté: Mangez de nos prunes, nos pourceaux n’en veulent plus.

Q

=QUART-D’HEURE.=—Le quart-d’heure de Rabelais.

On appelle ainsi un mauvais moment à passer, une circonstance pareille à celle où se trouvait Rabelais, quand il fallait compter dans les auberges et qu’il n’avait pas de quoi payer sa dépense. On sait l’embarras où il se trouva, faute d’argent, dans une hôtellerie de Lyon, et le singulier expédient que lui suggéra son génie drolatique, pour s’en tirer et se faire conduire à Paris aux frais du procureur du roi. Cette anecdote a été souvent racontée; et, quoiqu’elle soit peu croyable, elle n’en a pas moins donné lieu à l’expression proverbiale.

=QUARTIER.=—Ne faire de quartier à personne.

C’est n’épargner personne. On dit aussi dans le même sens: Traiter tout le monde sans quartier.—Ces expressions prirent naissance dans les camps, où elles s’employaient pour dire refuser de recevoir à composition; littéralement, de recevoir la rançon appelée quartier, parce qu’elle consistait dans un quartier de la paie d’un officier ou d’un soldat qui demandait grâce. Cette manière de se racheter avait été introduite dans une guerre entre les Espagnols et les Hollandais.

Tomber sur les quatre quartiers de quelqu’un.

Le traiter sans ménagement, avec une rigueur excessive.—Métaphore prise du combat à l’espadon, où il fut toujours permis de porter des coups sur toutes les parties du corps d’un adversaire, tandis que, dans les tournois et dans les duels judiciaires, on ne pouvait le frapper qu’au buste.

=QUENOUILLE.=—Tomber en quenouille.

Ou disait autrefois: Tomber de lance en quenouille; à lanceâ ad fusum transire, en parlant des fiefs qui passaient des mâles aux femelles. La lance était alors la plus noble de toutes les armes à l’usage des gentilshommes, et la quenouille était souvent entre les mains de leurs épouses, plus laborieuses que les dames de notre temps. Ce qui fit employer le mot lance, pour désigner l’homme, et le mot quenouille, pour désigner la femme.

On lit dans les Antiquités françoises de Fauchet (liv. IV): «Le roi Guntchram, mettant une lance ou javeline en la main de Childebert (possible que de ceste manière de faire vient le mot de tumber en lance ou tumber en quenouille, quand un fief chet en la main d’un masle ou femelle), il luy dist que c’estoit la marque pour donner à cognoistre qu’il mettoit en ses mains tout son royaume.»

C’est une maxime, devenue loi fondamentale, que le royaume de France ne peut tomber en quenouille, c’est-à dire qu’il ne peut échoir en succession aux princesses. Après que les lis eurent été transportés dans les armoiries de l’État[77], on dit, dans le même sens, les lis ne filent point, par interprétation de ces paroles de l’Évangile selon saint Luc (ch. XII, v 27): Considerate lilia quomodo crescunt: non laborant, neque nent, etc. Voyez comment croissent les lis: ils ne travaillent point, ils ne filent point, etc.

Lorsqu’on parle d’une famille où les filles ont plus d’esprit que les garçons, on dit que l’esprit y est tombé en quenouille.

=QUERELLEUR.=—Les gens fatigués sont querelleurs.

Parce que l’agitation que la fatigue donne au sang et aux nerfs produit une sorte d’impatience naturelle qui s’irrite à la moindre contradiction.—Ce proverbe est pris du latin à lasso rixa quæritur. Il est cité comme ancien et commenté de la manière suivante par Sénèque (Traité de la colère, l. III, ch. 10): «On en peut dire autant des personnes qui ont faim, qui ont soif, qui sont excitées par quelque chose qui les échauffe. De même que les plaies sont sensibles au moindre tact, et même, à la longue, au moindre soupçon du toucher, de même une ame déjà affectée s’offense de la moindre chose; une salutation, une lettre, un discours, une simple question suffit pour mettre des gens en querelle. On ne peut toucher le corps d’un malade sans le faire gémir.»

=QUEUE.=—Faire la queue à quelqu’un.

Le prendre pour jouet ou pour dupe.—Cette façon de parler triviale est venue des Latins, qui disaient: Homuncio trahit caudam, le petit homme traîne la queue, sert de risée; parce qu’on était dans l’usage à Rome d’attacher une queue de bête par derrière à ceux qu’on voulait livrer au ridicule lorsqu’ils s’endormaient en compagnie. Veteres, dit Scaliger, iis quos irridere volebant dormientibus capiti supponebant vel caudam vulpis vel quid simile. Cela se pratique encore très souvent dans les joyeuses veillées des hameaux.

Pour enchérir sur cette expression, les soldats et le peuple disent faire une queue de Prussien, parce que les militaires prussiens portaient la queue très longue, il n’y a pas longtemps.

A la queue leuleu.

Lorsque plusieurs personnes marchent sur un seul rang, à la suite l’une de l’autre, on dit qu’elles marchent à la queue leuleu, expression par laquelle on désigne aussi un jeu dans lequel les enfants imitent les loups, autrefois appelés leux, qui courent après une louve en chaleur. «Le premier loup qui rencontre la louve, dit Pasquier, la flairant sous la queue, se met à sa suite; un autre loup se met à suivre celui-ci, et le troisième à la queue du second, tellement que de queue en queue ils font une grande traînée de loups... De là est venu jouer à la queue leuleu, par un ancien mot françois.»

Gare la queue des Allemands.

C’est-à-dire les suites fâcheuses d’une affaire.

Une ancienne coutume allemande voulait que deux personnes obligées de se battre en champ-clos fussent assistées de leurs parents respectifs, qui devaient prendre, à tour de rôle, la place du vaincu, jusqu’à ce que les juges du combat eussent décidé qu’il n’y avait plus à satisfaire aux exigences du point d’honneur. De là, dit-on, l’expression proverbiale.—Je croirais plus volontiers que cette expression est venue de ce que les seigneurs allemands, qui se rendaient aux diètes, se fesaient suivre de la plupart de leurs vassaux. Cette escorte, qu’ils appelaient leur queue, était toujours fort considérable, et, quoiqu’elle fût défrayée par eux, elle ne laissait pas d’être à charge dans les endroits où elle s’arrêtait. Bonneton de Peyrins, parlant de cet usage (Dissert. sur les réjouissances publiques), nous apprend qu’il était passé en proverbe de dire gare la queue pour un particulier qui, donnant un repas, voyait arriver chez lui plus de gens qu’il n’en avait invités.

On rapporte qu’un des premiers comtes de Savoie étant allé à Vérone au devant de l’empereur Henri II, qui passait d’Allemagne en Italie pour se faire couronner, se présenta à la porte du palais de ce prince avec une suite si nombreuse de vassaux que les huissiers ne voulurent pas l’introduire avec elle. Il leur répondit fièrement qu’il n’entrerait point sans sa queue, et l’empereur, instruit de sa réponse, ordonna qu’on le laissât entrer avec sa queue. Ce comte prit de là le surnom d’Amé la queue, Amedeus cauda.

=QUIA.=—Être réduit à quia.

C’est être réduit à l’impossibilité de répondre, comme un argumentateur qui, voulant expliquer le pourquoi d’une chose, s’arrêterait à dire quia, quia (parce que, parce que), faute de trouver une raison. Cette expression est prise des disputes de l’école, où l’argumentation se fesait en latin.

=QUIBUS.=—Avoir du quibus.

C’est-à-dire avoir des écus quibus omnia sint.

=QUILLE.=—Trousser ou prendre son sac et ses quilles.

C’est s’en aller à la hâte. Les quilles sont prises ici au figuré pour les jambes.—On dit aussi: Donner à quelqu’un son sac et ses quilles, c’est-à-dire le renvoyer, le chasser.

Recevoir quelqu’un comme un chien dans un jeu de quilles.

C’est le recevoir fort mal, le rudoyer.

Dieu nous garde d’un quiproquo d’apothicaire.

Il n’est pas besoin de dire combien ce quiproquo est dangereux.—Quiproquo est un terme formé de trois mots latins, quid pro quo, que les médecins du XIII^e et du XIV^e siècle mettaient, dans leurs ordonnances, en tête d’une colonne particulière où ils indiquaient diverses drogues propres à être substituées à d’autres, dans le cas où celles-ci viendraient à manquer. Ce terme signifie la méprise ou la bévue d’une personne qui prend quid pour quo, c’est-à-dire une chose pour une autre. Comme on ne fesait guère sentir le d dans la prononciation de quid, l’usage s’établit de dire qui pro quo, qu’on laissa en trois mots distincts jusqu’au temps de Regnard, comme on le voit dans les vers suivants, que je transcris tels qu’ils se trouvent dans les éditions faites du vivant de ce poëte:

Mettez, de grâce, un frein à votre vertigo, Et n’allez pas ici faire de qui pro quo.

=QUOLIBET.=

Il fut une époque du moyen-âge où la totalité des sciences et des arts qu’on enseignait dans les écoles se divisait en deux parties, dont l’une appelée quadrivium, comprenait l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la musique, tandis que l’autre, appelée trivium, comprenait la grammaire, la logique et la rhétorique. Les savants de cette époque se piquaient d’écrire sur toutes ces connaissances, afin d’obtenir les honneurs de l’universalité et cet éloge alors assez commun, totum scibile scit, il sait tout ce qu’il était possible de savoir. Ils donnaient à leurs ouvrages le titre de quodlibet (tout ce qu’on veut) ou Quodlibeta ou Quæstiones quodlibeticæ. Mais comme toute leur science se réduisait à des niaiseries scolastiques, ce titre fastueux tomba dans le mépris à mesure que la véritable instruction fit des progrès, et le mot quodlibet, qu’on écrit aujourd’hui quolibet, ne servit plus qu’à désigner une plaisanterie basse et triviale, un pitoyable jeu de mots.

R

=RACE.=—Il vaut mieux être le premier de sa race que le dernier.

Proverbe tiré de la réponse que fit Iphicrate, général athénien, à Harmodius le jeune qui lui reprochait d’être fils d’un cordonnier. Je suis, dit-il, le premier de ma race, mais toi tu es le dernier de la tienne.

=RAILLERIE.=—La raillerie ne doit point passer le jeu.

La raillerie ne doit pas être trop forte, ne doit pas dégénérer en offense. Le proverbe espagnol dit: A la burla, dexar la quando mas agrada. Il faut s’abstenir de la raillerie, même quand elle plaît le plus.

La raillerie est l’éclair de la calomnie (prov. chinois).

Il n’est pire raillerie que la véritable.

La raillerie la plus blessante est celle qui est la plus juste. Elle place l’homme contre lequel elle est dirigée dans une situation d’autant plus fâcheuse qu’il ne peut s’en plaindre sans faire voir qu’il la mérite et sans se rendre encore plus ridicule. Un proverbe espagnol donne un fort bon conseil sur la manière de railler. A las burlas assi ve a ellas que no te salgan a veras. Aux railleries vas-y de telle sorte qu’elles ne soient pas prises pour vraies.

=RALE.=—Courir comme un rale.

Le rale est un oiseau de rivage, de l’ordre des échassiers et de la famille des macrodactyles. Il court avec une très grande vitesse.

Le rasle noir par les ruisseaux habite, Il est cogneu en diverse contrée. D’un bon coureur la vitesse est montrée, Quand on le dit comme un rasle aller vite. (BELON.)

=RAT.=—Avoir des rats.

C’est être capricieux, fantasque.—Le Duchat prétend que cette façon de parler fait allusion à la rate d’où la plupart des bizarreries procèdent. L’auteur de l’Histoire des rats la croit fondée sur la supposition qu’un homme sujet à des inégalités d’humeur a la tête remplie de rats qui s’y promènent et qui, par leurs différents mouvements, y déterminent ses pensées et ses volontés. L’abbé Desfontaines pense que rat est ici un vieux mot français formé du latin ratum (pensée, résolution, dessein), et qu’on dit d’un individu qu’il a des rats, par la même raison qu’on dit qu’il a des idées, pour marquer qu’il a des folies dans la tête. Cette explication me paraît préférable à toutes les autres.

=RATE.=—S’épanouir la rate.

Se réjouir.—«La rate s’ouvre et s’épanouit d’aise, dit Fleury de Bellingen, et c’est cet épanouissement qui nous contraint à rire par la correspondance qu’il y a entre la bouche, qui est l’organe du ris extérieur, et la rate qui en est le principe interne.»—Si la chose n’est pas vraie, on a cru qu’elle l’était, et cela a suffi pour donner lieu à l’expression proverbiale. Du reste, la rate n’a pas été regardée seulement comme le siége de la joie, elle l’a été aussi comme le siége de la mélancolie, de l’hypocondrie et de la colère, et c’est pour cela qu’on dit proverbialement d’un homme quinteux, qui s’emporte sans raison, la rate lui fume.

Quand la rate s’engraisse, le corps maigrit.

Quand le fisc s’enrichit le peuple s’appauvrit.—Ce proverbe s’appliquait autrefois aux traitants qui ont toujours très bien fait leurs affaires au milieu de la misère publique. Il est pris d’un mot de l’empereur Trajan. Ce prince, ennemi des exactions, comparait le fisc à la rate qui ne grossit pas sans que les autres parties du corps diminuent: Fiscum lieni similem esse dicebat, quo crescente, artus reliqui tabescunt.

=RECONNAISSANCE.=—La reconnaissance s’entretient par les bienfaits.

Autant vaudrait dire que la reconnaissance diminue et cesse avec les bienfaits. Est ita naturâ comparatum, dit Pline le Jeune, ut antiquiora beneficia subvertas nisi illa posterioribus cumules, nam quamlibet sæpe obligati, si quid unum neges, hoc solum meminerint quod negatum est (lib. III, épist. 4). Telle est la disposition du cœur humain que vous détruisez vos premiers bienfaits, si vous ne prenez soin de les soutenir par des bienfaits nouveaux. Obligez cent fois, refusez une, on ne se souviendra que du refus.

La reconnaissance est la seule dette qu’un débiteur aime à voir s’accroître.

Celui qui a été obligé aime à l’être encore, et souvent il se fait un titre du bienfait qu’il a reçu, pour en exiger la continuation.

=RÈGLE.=—Mieux vaut règle que rente.

Maxime d’économie. Avec l’économie, il n’y a point de richesse trop petite; sans l’économie, il n’y en a point d’assez grande.—L’opulence, disait Mécène à Auguste, vient plutôt de la modération dans la dépense, que de l’augmentation dans le revenu. Non tam multa recipiendo quàm non multos sumptus faciendo.—Quelles que soient les richesses d’un particulier, il n’est censé riche qu’autant qu’elles sont en proportion avec ses dépenses. Si ses richesses ne diminuent point et si ses dépenses augmentent, aussitôt il sera moins riche, et bientôt il sera pauvre.

Pour devenir riche et pour rester riche, il ne faut pas savoir seulement comment on gagne, il faut savoir aussi comment on épargne.

L’épargne est un grand revenu, dit un autre proverbe.

=REINE.=—Les reines blanches.

Expression souvent usitée dans les chroniques pour désigner les reines de France qui ont survécu aux rois dont elles étaient les épouses. Reine blanche (regina alba) se disait comme synonyme de reine veuve, parce que nos anciennes reines portaient le deuil en blanc. Anne de Bretagne fut la première qui le porta en noir, à la mort de Charles VIII.

«Les couleurs du deuil ont varié suivant les peuples et suivant les temps. Dans l’antiquité, les Égyptiens portaient le deuil en jaune et les Éthiopiens en gris. A Sparte et à Rome, les femmes le portaient en blanc, mais les femmes seulement. Dans le moyen-âge, et jusqu’à la fin du XV^e siècle, le blanc était aussi la couleur du deuil pour les femmes. En Castille, en Chine et à Siam, le blanc est encore la couleur funèbre. En Turquie, c’est le bleu et le violet; en France, et chez la plupart des nations européennes, le noir a prévalu: c’était aussi la couleur du deuil chez les Grecs et chez les Romains, des mœurs desquels participent celles des peuples les plus civilisés.

«Ces différences ne sont pas l’effet du caprice; chaque peuple, chaque siècle attachait une idée particulière à la couleur qu’il choisissait pour interprète de ses douloureux sentiments. Les uns voyaient dans le jaune, couleur de la feuille qui se flétrit, l’image de la décomposition des corps; les autres, dans le bleu, l’image de la céleste demeure que doit habiter l’ame du juste; le gris rappelait à ceux-ci la terre, d’où chacun est sorti et où chacun doit rentrer; le violet, couleur sombre, qui néanmoins participe du bleu, exprimait pour ceux-là l’espérance et la douleur; le blanc, pour les Chinois qui honorent dans les ames de leurs ancêtres des génies protecteurs, était un symbole de pureté et d’immortalité. Chez les Grecs et chez les Romains, pour qui mourir était descendre dans la nuit éternelle, le noir rappelait cette idée lugubre: de toutes les couleurs, c’est celle qui convient le mieux au deuil. L’aspect d’une couleur quelconque réveillera sans doute l’idée d’un triste sommeil si on l’y a rattachée; mais le sentiment qu’elle réveille, le noir l’inspire: le noir par sa nature est le deuil lui-même.» (A. V. Arnault.)

=REITRE.=—C’est un vieux reître.

C’est un homme fin, rusé, expérimenté, un homme qui a vu du pays, ou, comme on dit en d’autres termes, un vieux routier. Le mot reître vient de l’allemand, Reitter, qui signifie cavalier. Les reîtres étaient un corps de troupes allemandes que le roi de Navarre avait appelé au secours des calvinistes, et que le duc de Guise défit à Aulneau, le 24 novembre 1587.

=RENARD.=—Le renard change de poil, mais non de naturel.

On vieillit, mais on ne se corrige point; on déguise son caractère, mais on ne le change point.—Les Anglais disent: What is bred in the bone will never come out of the flesh. On ne peut arracher de la chair ce qui est dans les os.

«Quand on planterait en paradis un arbre qui porte des fruits amers, qu’on l’arroserait avec l’eau du fleuve de l’éternité, qu’on humecterait ses racines du miel le plus doux, il conserverait toujours sa nature et ne cesserait de produire des fruits amers.» (Ferdouci, Satire contre Mahmoud.)

Les Arabes, les Persans et les Turcs ont ce proverbe, dont ils attribuent l’invention à Mahomet: Crois si tu veux que les montagnes changent de place, mais ne crois pas que les hommes changent de caractère.

=REPENTIR=.—Qui se repent est presque innocent.

Quem pœnitet peccasse pene est innocens. Ce beau proverbe qu’on trouve dans le recueil de Philippe Garnier, a pu être présent à l’esprit de Chénier, lorsque, assimilant le repentir à l’innocence, il a dit de Dieu avec une élégance exquise:

Pour lui le repentir est encor l’innocence.

«Il n’appartenait qu’à la religion chrétienne d’avoir fait deux sœurs de l’Innocence et du Repentir.» (M. de Châteaubriand, Génie du christ., liv. I, ch. 6)[78].

Le repentir est une bonne chose, mais il faut se garder de ce qui y expose. (Proverbe danois.)

=RESSEMBLER.=—Ceux qui se ressemblent s’assemblent.

Ce proverbe, si vulgaire, parce qu’il est si vrai, remonte à une très haute antiquité. Il se trouve dans l’Odyssée d’Homère (ch. XVII, v. 218), dans la première épître d’Aristénète, dans la Sicyonienne de Ménandre, dans plusieurs passages de Platon, dans Aristote, dans le Traité de la vieillesse de Cicéron, et dans la quatrième épître de Pline le Jeune, qui le cite d’après Euripide.

=RHUBARBE.=—Passez-moi la rhubarbe, et je vous passerai le séné.

Cette phrase proverbiale, par laquelle deux médecins, divisés d’opinion, sont supposés conclure un arrangement, reçoit son application, lorsqu’on voit des gens qui s’épargnent réciproquement des reproches ou des critiques qu’ils pourraient faire à bon droit l’un de l’autre; des gens qui ont l’air de se dire: Passez-moi mes sottises, et je vous passerai les vôtres. Elle n’est pas fort ancienne dans notre langue, puisque le séné n’est connu en France que depuis 1623.

=RICOCHET.=—C’est la chanson du ricochet.

C’est toujours la même chanson, le même discours.—On prétend que cette expression fait allusion à un petit oiseau, autrefois nommé ricochet, qui répète continuellement son ramage; mais, comme le silence des naturalistes sur cet oiseau donne à penser qu’il est fabuleux, il vaut mieux croire qu’elle fait allusion à une espèce de vieille chanson où les mêmes mots revenaient souvent, et qui était appelée chanson du ricochet, par une métaphore prise du jeu du ricochet, qui consiste à lancer une petite pierre plate sur l’eau, de manière qu’elle y bondisse et rebondisse en rasant la surface.

=RIPAILLE.=—Faire ripaille.

Faire grande chère.—On fait venir cette locution populaire de ce que Amédée VIII, duc de Savoie, qui fut depuis pape ou antipape sous le nom de Félix V, se retira dans le château Ripaille, sur le bord du lac Léman, pour y passer, dit-on, sa vie au milieu des délices; mais une telle explication ne s’accorde guère avec le caractère de ce prince, appelé pour sa sagesse le Salomon de son siècle, et mort en odeur de sainteté, après avoir déposé la tiare.—Il faut adopter l’étymologie de Le Duchat, qui regarde le mot ripaille comme une contraction de repaissaille, ou celle de M. Eloi Johanneau qui le fait venir de ripuaille, augmentatif de mépris, dérivé de repue.

=RIRE.=—Trop rire fait pleurer.

Risus profundior lacrymas parit.—Ce proverbe est vrai au figuré comme au propre: la joie excessive est ordinairement suivie de la tristesse.—Risum reputavi errorem, et gaudio dixi: Quid frustra deciperis? (Ecclésiastique, chap. II, v 2). J’ai regardé le rire comme une erreur, et j’ai dit à la joie: Pourquoi m’as-tu trompé?

=RIVIÈRE.=—La rivière ne grossit pas sans être trouble.

Une grande fortune ne s’acquiert pas ordinairement sans quelques moyens illicites. Salomon a dit: Qui festinat ditari non erit innocens (Prov., c. XXVIII, v 20). Celui qui se hâte de s’enrichir ne sera point innocent. On emploie dans le même sens le vieux proverbe: Qui ne robe ne fait robe.

=ROBIN.=—Etre ensemble comme Robin et Marion.

C’est-à-dire en parfaite intelligence.—Il y a un fabliau du XIII^e siècle, le jeu du berger et de la bergère, par Adam de La Halle, où Robin et Marion sont représentés comme les parfaits modèles des amants. Cette espèce de pastorale que les jongleurs jouaient et chantaient dans les festins publics, entre les mets ou après les mets, a sans doute donné lieu à l’expression proverbiale.

C’est un plaisant robin.

Robin est un mot qui vient de robe et signifie proprement homme de robe. Il se disait autrefois au figuré pour farceur, être facétieux; mais il perdit cette acception par le fréquent usage qu’en firent nos anciens poëtes dans leurs satires et leurs comédies, et l’expression C’est un plaisant robin ne fut plus employée que dans un sens de mépris ou d’injure.

De robin on avait fait robinerie, qui se trouve dans la satire Ménippée comme synonyme de farce.

=ROCANTIN.=—C’est un vieux rocantin.

«Vieux rodrigue, vieux routier qui ne peut plus servir. De l’italien rocca, qui signifie citadelle. Rocantin, c’est proprement un soldat qui a vieilli dans les troupes et qui n’est plus bon qu’à garder une forteresse; ou plutôt c’est un vieux chamois qui de sa vie n’a fait autre chose.» (Le Duchat.)

=ROCHE.=—C’est un homme de la vieille roche.

Cette locution est du temps de ces chrétiens zélés qui embrassaient la vie érémitique et n’avaient d’autre habitation que le creux de quelque rocher, renommé dès lors comme le sanctuaire de la piété. Uniquement voués au service de Dieu dans leur solitude, ils ne communiquaient plus avec le monde que pour consoler les malheureux qui venaient les trouver. La véritable charité est modeste: il lui faut des vertus et non pas des noms. Ceux de ces saints ermites étaient moins connus que leurs bienfaits. Mais l’admiration et la reconnaissance savaient y suppléer par la désignation d’homme de la vieille roche, vir antiquæ rupis, désignation simple et touchante qui s’est conservée dans notre langue pour les personnes de mœurs antiques, ou distinguées par de solides qualités, et pour les choses auxquelles on attache quelque idée de perfection.

Il se pourrait aussi que cette expression rappelât quelque antique roche qui servait de tribunal. Juris dicendi rupes; roche où l’on disait droit.

Quelques auteurs ont prétendu qu’elle fait allusion à une ancienne roche ou mine de turquoises qui est épuisée depuis longtemps, parce que ces turquoises étaient plus précieuses que les autres.

=RODOMONT.=—C’est un rodomont.

Rodomont, mot qui est formé du latin rodere montem, et qui signifie un ronge-montagne, est le nom que porte, dans les romans de chevalerie, un roi d’Alger, brave, mais altier et insolent, dont le Boïardo et l’Arioste ont tracé le portrait dans leurs poëmes. Ce nom est devenu un appellatif, comme celui de fier-à-bras, pour désigner un fanfaron, un bravache, un capitan matamore[79].

=ROGER BONTEMPS.=—C’est un Roger Bontemps.

Cette dénomination proverbiale qu’on applique à un homme qui n’engendre point mélancolie et ne songe qu’à mener joyeuse vie, est, selon Le Duchat, une altération de réjoui, bontemps, deux épithètes qu’on donne à un bon compagnon; et, suivant E. Pasquier, de rouge bontemps, parce que, dit-il, la couleur rouge au visage d’une personne promet je ne sais quoi de gai et non soucié. Fleury de Bellingen pense qu’elle est venue d’un seigneur nommé Roger, de la famille de Bontemps, dans le Vivarais, homme sans souci et grand amateur de la bonne chère. L’opinion la plus accréditée et la plus probable, est celle de l’abbé Lebœuf, qui en rapporte l’origine à Roger de Collerye. Ce poëte, qui fut prêtre et secrétaire de deux évêques d’Auxerre, Jean Baillet et François de Dinteville, à la fin du XV^e siècle et au commencement du XVI^e, avait pris le titre de Bontemps, justifié par la gaieté de son caractère et de ses productions. La première de ses pièces est un dialogue intitulé: Satyre pour l’entrée de la royne à Auxerre. Les vignerons de cette ville y discourent sur les usuriers. Bontemps, qui en est un des principaux acteurs, inspire la joie et la communique à tous les autres.

On a prétendu que la dénomination de Roger Bontemps concernait Pierre Roger, troubadour du XII^e siècle, chanoine d’Arles et de Nîmes, qui abandonna ses bénéfices pour aller, de cour en cour, jouer des comédies dont il était l’auteur; mais on n’a appuyé cette assertion d’aucune preuve.

=ROI.=—Travailler pour le roi de Prusse.

C’est travailler sans recevoir aucun salaire.—Il est question du gros Frédéric Guillaume I^{er}, roi de Prusse. «C’était, dit Voltaire, un véritable vandale, qui, dans tout son règne, ne songea qu’à amasser de l’argent; jamais sujets ne furent plus pauvres que les siens. Il avait acheté à vil prix une partie des terres de sa noblesse, laquelle avait mangé bien vite le peu d’argent qu’elle en avait tiré, et la moitié de cet argent était rentré encore dans les coffres du roi par les impôts sur la consommation. Toutes les terres royales étaient affermées à des receveurs qui étaient en même temps exacteurs et juges, de façon que, quand un cultivateur n’avait pas payé au fermier à jour nommé, ce fermier prenait son habit de juge, et condamnait le délinquant au double. Il faut observer que, quand ce même juge ne payait pas le roi le dernier du mois, il était lui-même taxé au double le premier du mois suivant.»

=RONDE.=—A la ronde, mon père en aura.

Un jeune homme, assis à table, en nombreuse compagnie, à côté de son père, en reçut un soufflet pour une parole inconvenante qu’il s’était permise. Indigné d’avoir été traité de la sorte devant le monde, il se leva soudain dans un transport de rage; mais comme il ne pouvait se venger sur son père, il se précipita sur son voisin qui avait l’air de sourire et lui rendit le soufflet, en s’écriant: A la ronde, mon père en aura. De là ce dicton, dont on se sert quand on fait passer quelque chose de main en main.

=ROSSIGNOL.=—C’est le rossignol d’Arcadie.

Au propre, c’est un baudet; au figuré, c’est un ignorant, un chanteur détestable.—Les Grecs et les Romains assimilaient les hommes d’une grande ignorance aux ânes d’Arcadie, qu’ils regardaient comme les prototypes de l’espèce. Nous avons adopté cette comparaison proverbiale, et nous avons dit d’abord un roussin d’Arcadie, puis nous avons substitué plaisamment le nom de rossignol à celui de roussin, avec lequel il a une certaine analogie phonique, par allusion au trait de la fable qui représente le dieu Pan donnant des leçons de musique à ces stupides animaux.

Cette tradition mythologique est fondée sans doute sur l’observation de quelques effets extraordinaires produits par les sons mélodieux de la voix ou des instruments sur ces stupides animaux, qui ont montré quelquefois une délicatesse d’oreille, dont bien des gens pourraient être jaloux. Témoin l’âne dont parle le père Regnault: cet âne élevait la tête par dessus le chapeau d’un joueur de flûte pour mieux l’entendre, et, dans cette position, il restait la bouche béante à l’écouter. Témoin encore l’âne d’Ammonius, commentateur d’Aristote. Ce second amateur était plus remarquable encore que le premier. Le patriarche Photius était si émerveillé de ses qualités, qu’il a cru devoir en faire une mention honorable dans un ouvrage de théologie où il assure que cet illustre baudet, entendant son maître déclamer ou chanter des vers, oubliait les meilleurs chardons placés devant lui, et souffrait la faim plutôt que d’interrompre son attention.

Quand le rossignol a vu ses petits il ne chante plus.

Cet adage qu’on emploie pour dire que quand on a des enfants on perd la gaieté, est fondé sur une opinion erronée. Il est vrai que le rossignol, distrait par le soin de chercher de la nourriture à ses petits et de leur en apporter, chante moins fréquemment, mais il chante encore. Cependant après la seconde ponte, dit Valmont de Bomare, il n’a plus ce ramage qui le mettait au-dessus de tous les autres chantres des bois. A ces chants si variés, si mélodieux qui embellissaient le printemps, succède une voix rauque, monotone, qui est moins un chant qu’une sorte de croassement; et c’est parce que la voix du rossignol est ainsi changée en été, qu’on a cru que cet oiseau ne chantait plus, ou que cette voix ne sortait plus du même gosier.

=ROUÉ.=—C’est un roué.

L’usage attache quelquefois à certains mots une nouvelle acception tellement différente de l’acception primitive, qu’il semble qu’il n’y ait entre elles aucun point de connexité, et l’usage est alors accusé d’être inconséquent; cependant il ne passe point d’une extrémité à l’autre sans y être amené par des analogies réelles, et la mutation de sens qu’il opère dans un vocable, quelque brusque et quelque bizarre qu’elle paraisse, n’a pas lieu sans préparation et sans régularité. C’est une vérité reconnue en linguistique; mais il se trouve plus d’un cas où il n’est pas facile de la mettre en évidence, et les étymologistes, avec leurs conjectures multipliées, ne font trop souvent qu’ajouter à la difficulté. Ces messieurs, habitués à voir tant de choses dans l’assemblage de quatre ou cinq lettres, n’y voient pas d’ordinaire la seule chose qu’il importe de découvrir; ils ressemblent assez bien à ce personnage de la Gageure imprévue, qui veut nommer toutes les pièces de la serrure, et n’oublie que la clef. La clef, voilà justement ce qui leur a manqué, lorsqu’ils ont voulu nous montrer l’origine du nom de roué, employé comme synonyme d’homme sans principes et sans mœurs, qui donne à ses vices des dehors brillants. Ils se sont bien accordés à nous dire ce que l’histoire nous apprend, qu’il fut introduit à l’époque de la régence, où il servit spécialement à désigner les débauchés et les libertins de la cour; mais ils ont différé d’avis en cherchant à nous expliquer par quelle déduction logique il put être amené à une signification si éloignée de celle qu’il avait eue jusqu’alors. Je vais offrir l’extrait des diverses gloses qu’ils lui ont consacrées, et l’on verra combien ces messieurs ont été habiles à suppléer à la vérité par la variété. Quelques-uns ont décidé, sur la foi d’un passage des Mémoires de Saint-Simon, que ce nom fut imaginé par le régent lui-même, pour qualifier l’abbé Dubois qui était, dans toute l’étendue du terme, un homme à rouer. D’autres ont prétendu, au contraire, que roué ne fut point dit pour rouable, et ils l’ont dérivé d’une parole de certain ivrogne qui, traversant la place de Grève, en 1719, et se croyant insulté par des imprécations que la douleur arrachait à un criminel condamné à expirer sur la roue, se posa en face de ce malheureux, et lui dit à haute voix: «Mon ami, ce n’est pas le tout que d’être roué, il faut encore être honnête.» Cette folle leçon, dont on rit beaucoup, devint, en quelques heures, l’entretien de tous les cercles de Paris; elle donna lieu de supposer un être tel que l’ivrogne le souhaitait, un modèle de roué décorant son infamie de belles manières; et comme les jeunes seigneurs du temps semblaient façonnés sur un pareil modèle, on les appela les roués. Suivant une troisième opinion que j’ai recueillie en lisant des remarques écrites à la main sur les derniers feuillets d’un vieil exemplaire des Philippiques, cette singulière dénomination aurait eu une autre origine, que l’annotateur anonyme raconte ainsi: «Les ennemis du régent répandaient sans cesse contre lui les plus odieuses calomnies; ils s’appliquaient surtout à flétrir sa vie privée, afin d’en faire rejaillir le déshonneur sur sa vie politique, qui fut toujours pleine de noblesse et de gloire. Dans cette intention, ils tranfformaient en orgies abominables les soupers qu’il fesait avec quelques courtisans trop dissolus, mais doués de beaucoup d’esprit et d’agréments, tels que Nocé, le jeune comte de Broglie et le marquis de Canillac; ils comparaient le prince à Héliogabale; ils assimilaient aussi ses commensaux aux vils parasites de cet empereur. Or, ceux-ci avaient été surnommés, comme Lampride nous l’apprend, amici Ixionii, amis Ixioniens, parce que leur maître se donnait quelquefois le divertissement de les faire lier à une roue de moulin, au branle de laquelle ils plongeaient dans l’eau, et tournaient comme Ixion. On trouva plaisant de transporter aux autres le même sobriquet, traduit en français d’une manière originale par le terme de roués.»

Ces explications sont assez curieuses, et c’est à ce titre seul que je les ai reproduites, car rien ne démontre qu’aucune d’elles soit conforme à l’exacte vérité. Maintenant voici la mienne, que je crois fondée sur des faits incontestables.

Longtemps avant l’introduction de roué, on se servait proverbialement de l’expression bon rompu, qui figure dans plusieurs passages de nos anciens écrivains, notamment dans cette phrase de Brantôme: «Ce bon rompu de Louis XI aima toutes les femmes.» Et par cette expression, qui ne fesait nullement allusion à un supplicié, on entendait un bon compagnon, un bon vivant, un bon vaurien, suivant l’interprétation de Cotgrave dans son dictionnaire français-anglais, imprimé à Paris sous le règne de Louis XIII. Quelquefois, au lieu de dire un bon rompu, on disait sans correctif un rompu: ainsi s’exprimaient et s’expriment encore les Provençaux et les Languedociens, en parlant d’un mauvais sujet rompu à toutes sortes de malices et de ruses. Or rien n’était plus naturel que de transporter cette signification figurée de rompu à roué, puisque les deux mots étaient synonymes au propre, et c’est là précisément ce qui eut lieu à l’époque de la régence, où roué fut admis comme variante de rompu, qui déjà était presque tombé en désuétude. Le nouveau mot ne devait pas inspirer beaucoup de répugnance dans ce temps d’immoralité où les scandales se donnaient par respect humain; d’ailleurs, ce que son acception primitive pouvait avoir de révoltant était alors dissimulé en grande partie par d’autres acceptions que l’usage lui avait attribuées. Au siècle de Louis XIV, siècle du bon goût et des convenances, on l’avait employé métaphoriquement sans y attacher aucune idée choquante, pour désigner une personne tourmentée par une extrême souffrance. On en trouve la preuve dans une lettre de madame de Sévigné, où la duchesse de Fontange, malade et accablée de douleur de n’être plus maîtresse en titre, du roi, est appelée une espèce de rouée. Cette remarque ne paraîtra pas, je l’espère, sans quelque intérêt moral, puisqu’elle tend à prouver ce que peut souvent l’habitude du mot pour sauver l’odieux de la chose.

Il n’est donc pas étonnant que les brillants séducteurs de la cour du Régent aient été surnommés les roués; il ne l’est pas non plus qu’ils aient accepté ce sobriquet, et qu’ils se soient plu à le porter. On sait qu’ils l’expliquaient eux-mêmes en courtisans; ils se disaient hommes prêts à se faire rouer pour le prince; sur quoi le prince remarquait en plaisantant qu’ils auraient mieux fait de dire hommes bons à rouer. L’affectation marquée qu’ils mirent à se donner cette qualification, leur attira cette épigramme: «Ils se sont approprié le nom de roués pour se distinguer de leurs valets qui ne sont que des pendards;» mais l’épigramme, toute bonne qu’elle était, n’empêcha point de les prendre pour modèles; bientôt la ville et la province eurent aussi leurs roués, réverbérations dégradées de ce foyer de vices brillants qu’on voyait alors à la cour.

La révolution fit disparaître une telle dénomination du langage usuel. L’empire et la restauration ne l’y rappelèrent point. Aujourd’hui on a voulu la faire revivre dans une acception politique trop connue pour qu’il soit besoin de l’expliquer.

=ROUET.=—Etre au rouet.

Être au bout de ses expédients.—Cette expression, qu’on trouve dans Montaigne (Ess., liv. II, ch. 12), est prise de la vénerie, où elle s’emploie au propre, suivant Cotgrave, en parlant du lièvre qui, épuisé par une longue course, ne fait plus que tourner autour des chiens.

=RUBRIQUE.=—Savoir toutes les rubriques.

L’écriture rouge était une prérogative de la famille impériale à Constantinople, et Léon I^{er} avait ordonné qu’aucun décret ne fût réputé authentique, s’il ne portait la signature du souverain en encre rouge. C’est pour cela, autant que pour la facilité des recherches, que s’introduisit l’usage d’écrire en encre rouge dans les institutes, les titres des lois, parce que les lois émanaient de l’empereur. Ces titres furent nommés rubricæ, rubriques, à cause de la couleur rouge; et de là vint l’expression: Savoir toutes les rubriques, qui s’employa primitivement en parlant d’un avocat habile dans la science du droit et rompu à toutes les ruses de son métier.

S

=SAC.=—Donner à quelqu’un son sac.

C’est le congédier brusquement, le mettre dehors, le casser aux gages.

Jean Goropius, auteur brabançon, surnommé Becanus, a remarqué que le mot sac est commun à presque toutes les langues; car on dit sakkos en grec, saccus en latin, sakk en goth, sac en anglo-saxon, sack en anglais, en allemand en danois et en belge, sacco en italien, saco en espagnol, sak en hébreu, en chaldéen et en turc, sac en celtique, sach en teuton, etc. Voulez-vous savoir la raison qu’il donne de cette conformité? Vous allez rire: c’est, dit-il, parce que, à l’époque de la confusion des langues, aucun des ouvriers qui travaillaient à la tour de Babel, n’oublia, en partant, de prendre son sac.

Se couvrir d’un sac mouillé.

C’est faire paraître le tort qu’on a en alléguant de mauvaises excuses, c’est trahir ses défauts en cherchant à les cacher. Cette expression est une métaphore prise des sculpteurs. Elle fait allusion à la draperie humide qui se colle sur les formes d’une statue.

L’affaire est dans le sac.

Tout est préparé pour que l’affaire réussisse, on peut la regarder comme terminée.—Allusion au sac dans lequel on renfermait autrefois les pièces d’une procédure. De cet usage sont venues aussi les expressions voir le fond du sac, pour dire pénétrer ce qu’une affaire a de plus secret, de plus caché, et juger sur l’étiquette du sac, c’est-à-dire prononcer sur une question difficile, sans se donner le peine de s’en instruire.

Le mot étiquette a une origine curieuse: dans le temps où la langue latine était la seule en usage au barreau, les avocats et les procureurs écrivaient sur le sac de leurs parties: est hic quæstio, etc. (c’est ici l’état de la cause de tel ou de tel), et par abréviation: est hic quæst.., devenu ensuite estiquette, et maintenant étiquette.

=SAFRAN.=—Être réduit au safran.

Cette expression, très usitée autrefois pour marquer l’insolvabilité d’un débiteur, est fondée sur l’usage où l’on était de peindre en jaune le devant de la maison d’un banqueroutier, et même d’une personne convaincue de félonie. Sauval rapporte, dans ses Antiquités de Paris, que les portes et les fenêtres de l’hôtel du connétable de Bourbon, qui avait pris les armes contre son roi, furent barbouillées de jaune par la main du bourreau.

=SAIGNÉE.=—Selon le bras la saignée.

C’est-à-dire il faut proportionner la dépense au revenu; il ne faut pas taxer un homme au delà de ses facultés.—Ce proverbe, très ancien, dut peut-être son introduction à l’abus qu’on fit de la saignée en France, depuis les premiers temps de la monarchie jusqu’au XVI^e siècle. On la regardait comme un excellent préservatif ou un excellent remède contre la plupart des maladies, ainsi qu’on le voit dans l’Almanach astral des saignées, et dans un petit livre intitulé: Petit traité pour faire des saignées sur tout le corps humain, etc. «On saignait à toutes les veines, dit M. A. A. Monteil, d’après cet ouvrage, aux veines des cuisses pour le mal d’oreilles, à la cheville pour le mal de dents, entre le pouce et l’index pour alléger le mal de tête et pour la rogne, au doigt auriculaire pour la fièvre quarte, au bout du nez pour nettoyer la peau de celui qui craignait la lèpre. On saignait pour dégager le cerveau et donner de la mémoire, pour purifier le cerveau et donner de l’esprit.» C’était surtout dans les couvents, soit d’hommes, soit de femmes, qu’on jugeait la saignée salutaire. On l’y employait avec si peu de modération, que le concile d’Aix-la-Chapelle, tenu en 817, crut devoir prescrire de n’en user qu’au seul cas où la santé l’exigerait. Cependant cette décision n’arrêta pas longtemps le mal. La saignée fut remise en vigueur comme moyen nécessaire pour réprimer l’aiguillon de la chair. On établit en règle qu’elle serait pratiquée un jour de chaque mois, qu’on désigna, dans les calendriers des bréviaires monastiques, sous la dénomination de dies æger, jour malade; et cette saignée générale fut appelée minutio monachi, amoindrissement du moine; minutio monachæ, amoindrissement de la moinesse. Dans la suite, l’autorité civile intervint pour qu’une telle opération n’eût pas lieu aussi souvent; et il y a un réglement de saint Louis, d’après lequel les religieuses de Pontoise devaient se faire saigner six fois par an seulement, aux époques de Noël, du mercredi des Cendres, de Pâques, de la Saint-Pierre, de la mi-août et de la Toussaint.

=SAINT.=—Ne savoir à quel saint se vouer.

C’est n’avoir plus de ressource, ne savoir plus à qui recourir.

Il n’est pas besoin sans doute de dire que cette locution est fondée sur l’usage de se vouer à quelque saint, comme les païens se vouaient à quelqu’un de leurs dieux, pour échapper à une maladie ou à une situation périlleuse; mais il est assez curieux de remarquer une superstition singulière introduite par cet usage. C’est celle qui attribue aux saints une vertu analogue au nom qu’ils portent: par exemple, saint Clair est réputé guérir le mal des yeux; saint Mamès, des mamelles; saint Main, des mains; saint Genou, des genoux; saint Claude redresse les pieds des gens qui clochent ou boitent; saint Célérin donne de la célérité à ceux qui ne sont pas ingambes; saint Lié assouplit et délie les nerfs des enfants noués; saint Cri, les empêche de crier; saint Fort et saint Guinefort donnent des forces aux faibles; saint Tanche étanche le sang des blessés; saint Langueur préserve de la langueur et de la phthisie; saint Boniface produit cet embonpoint qui rend la face ronde et rebondie; saint Acaire fait passer l’humeur acariâtre des femmes; saint Rabonni rabonnit les maris quinteux ou les fait mourir au bout de l’année, car suivant la remarque d’une commère qui croyait lui devoir la mort du sien, c’est un bon saint qui accorde quelquefois plus qu’on ne lui demande. Plusieurs de ces saints guérisseurs, dont la liste est beaucoup plus longue que celle qu’on vient de lire, ont une origine populaire que n’a point reconnue la légende authentique.

=SAINT-MALO.=—Il a été à Saint-Malo.

Vers le XI^e siècle, la plupart des habitants de l’ancienne cité d’Aleth, aujourd’hui Saint-Servant, exposée sans cesse aux attaques des pirates, se retirèrent sur le rocher d’Aaron, petite île qui fut jointe depuis à la Terre-Ferme par une chaussée, et ils y jetèrent les fondements d’une ville à laquelle ils donnèrent le nom de Saint-Malo, leur évêque. Cette position, hérissée de récifs et défendue par quelques ouvrages de fortification, leur offrit un sûr abri. Pour éviter toute surprise, ils imaginèrent d’en confier la garde à une troupe de dogues qu’ils lâchaient toutes les nuits; ces animaux étaient dressés à faire la ronde autour des remparts, et ils déchiraient tous ceux qu’ils rencontraient. C’est de cet usage, longtemps conservé chez les Maloins, qu’est né le dicton, dont on fait l’application à une personne dépourvue de mollets, en supposant que les chiens de Saint-Malo les lui ont mangés.

=SALADE.=—Donner une salade à quelqu’un.

C’est le tancer, lui faire une correction.—La salade, dont il s’agit ici, est une espèce de casque léger, autrefois à l’usage d’un corps de cavalerie qui fut appelé corps des salades, comme on le voit dans les Commentaires de Blaise de Montluc: lorsqu’un soldat avait commis quelque faute, on lui mettait une salade sur la tête, et on le traitait de la même manière que les soldats auxquels on donnait le morion (voyez ce mot), de là l’expression.

Voltaire a prétendu que de l’italien celata, qui signifie elmo, heaume, casque, armet, les soldats français, en Italie, formèrent le mot salade, de sorte que quand on disait il a pris sa salade, on ne savait si celui dont on parlait avait pris son casque ou des laitues.

Cette étymologie n’est pas tout à fait vraie. Le mot salade est beaucoup plus ancien que ne l’a cru Voltaire. Bertrand de Born l’a employé dans sa pièce de vers, qui a pour titre I eu m’escondisc.

Escut al colh, cavalg’ieu ab tempier, Et port sellat capairon traversier.

L’écu au cou, je chevauche avec la tempête, et porte en salade un chaperon traversier.

On trouve celata et salada dans les Glossaires de Ducange et de Carpentier: celata vient du verbe latin celare (céler, cacher, couvrir), et salada est une altération de celata. On dit dans le patois du département de l’Aveyron sala (couvrir) et désala (découvrir). Celata et salada désignent donc proprement une couverture de tête.

=SANCTUAIRE.=—Peser une chose au poids du sanctuaire.

C’est l’examiner avec toute l’exactitude possible, l’apprécier selon les règles de la plus sévère conscience.—Cette expression nous est venue des Hébreux. L’unité et la régularité des poids et mesures leur étaient expressément recommandées, dit M. Salvador, et chaque année le sénat déléguait des hommes intègres pour en faire la vérification, en les rapprochant d’un étalon conservé dans le temple.

=SANCTUS.=—Je l’attends au sanctus.

On jugeait autrefois du talent d’un chantre par sa manière de chanter le sanctus, dont la musique exigeait beaucoup de force et de souplesse dans la voix, et c’est ce qui donna lieu au dicton, je l’attends au sanctus, c’est-à-dire au véritable point de la difficulté.

=SANG.=—Bon sang ne peut mentir.

Proverbe très usité pour exprimer les sympathies de la parenté ou pour signifier que les personnes nées d’honnêtes parents ne dégénèrent point.—Les Écossais disent: Blood is not water, le sang n’est pas de l’eau.

=SARDONIQUE.=—Ris sardonique ou sardonien.

«On assigne différentes origines à cette expression qui était usitée chez les Grecs et chez les Latins; les uns la font venir d’une herbe de Sardaigne qui causait la mort à ceux qui en goûtaient, mais qui les fesait mourir en riant; d’autres la tirent d’un usage du même pays, où l’on immolait à Saturne les vieillards qui passaient soixante-dix ans, et cette cérémonie se fesait en riant; d’autres enfin disent que les vieillards mêmes, dans le temps qu’on les immolait et que, pour orner le sacrifice, on leur donnait de grands coups de fouet sur le bord de leur fosse, se fesaient un honneur de rire. Ainsi le ris sardonien signifie un ris mêlé de douleur.» (M. JOS.-VICT.-LECLERC.)

=SAUCISSON.=—Il a mangé du saucisson de Martigues.

Cette locution, dont on se sert en Provence, en parlant de quelqu’un qu’on veut taxer de bêtise, est fondée sur un conte imaginé pour ridiculiser les habitants de Martigues, petite ville maritime du département des Bouches-du-Rhône.

Ces bonnes gens, dit le conte, se persuadèrent un beau jour que les saucissons d’Arles étaient une espèce de fruit qui venait en plein champ comme les aubergines. En conséquence, ils se cotisèrent pour en acheter deux ou trois douzaines, recueillirent les grains de poivre qui s’y trouvaient, et les semèrent en commun. Ensuite ils eurent soin de bien arroser le terrain où ils avaient déposé cette précieuse graine, et d’épier soir et matin si elle commençait à pousser. Quelques-uns d’entre eux, l’oreille collée contre terre, prétendirent qu’ils entendaient les germes lever. Tous furent alors dans la jubilation, et, formant une joyeuse farandole, ils se rendirent à l’Hôtel de ville afin de donner cette bonne nouvelle aux consuls. Mais dans un si grand empressement, ils ne songèrent point à laisser des gardiens à l’endroit dépositaire de leurs espérances. Le malheur voulut qu’un âne échappé vint y brouter; et comme la récolte attendue manqua totalement, ce maudit animal fut accusé d’avoir mangé les saucissons en herbe.

=SAVONNETTE.=—Savonnette à vilain.

Avant la révolution de 1789, on appelait de ce nom certaines charges qui anoblissaient et lavaient pour ainsi dire de la tache de la roture ceux à qui elles étaient conférées à prix d’argent. Il y avait en France un nombre considérable de ces vilains décrassés.

=SCRUPULE.=—C’est un scrupule de saint Macaire.

Un scrupule absurde produit par quelque bagatelle, un acte de bigoterie ridicule.—La légende dorée rapporte que saint Macaire fit pénitence au pain et à l’eau, pendant cinq ans, pour avoir tué avec trop de colère une puce qui le piquait. De là ce dicton que j’ai entendu citer dans le Midi de la France, et que je n’ai pas cru indigne d’être recueilli, puisque le trait sur lequel il est fondé a fourni à Molière ces vers plaisants du portrait de Tartuffe (acte 1, sc. 6):

Il s’impute à péché la moindre bagatelle, Un rien presque suffit pour le scandaliser; Jusque-là qu’il se vint, l’autre jour, accuser D’avoir pris une puce, en faisant sa prière, Et de l’avoir tuée avec trop de colère.

=SEMAINE.=—La longue semaine.

On a appelé ainsi la semaine pendant laquelle les apôtres attendaient la venue du Saint-Esprit, c’est-à-dire la semaine qui précède la Pentecôte, parce qu’on a supposé qu’une semaine passée dans l’attente est toujours longue.

=SEPTHEURIER.=—Discourir comme un septheurier.

Septheurier est un mot dont on se servait autrefois au palais pour désigner un avocat qui plaidait à l’audience de sept heures. Le peuple s’imagina que cet avocat parlait pendant sept heures, et de là vint l’expression proverbiale dont on fait l’application à un discoureur qui ne se pique pas de brièveté.

=SERVITEUR.=—Je suis votre serviteur.

Formule de civilité dont on se sert en saluant quelqu’un ou en terminant une lettre. Comme cette formule ne tire point à conséquence depuis que les mœurs féodales qui la firent naître n’existent plus, on a pris l’habitude de l’employer ironiquement dans la conversation pour dire: Je suis d’un avis opposé; ne comptez pas sur moi.—Mercier l’a placée très heureusement dans ce distique improvisé, le jour même où Napoléon se fit couronner empereur.

Du grand Napoléon j’étais l’admirateur, Il me dit son sujet.—Je suis son serviteur.

=SEUL.=—Quand on est seul on devient nécessaire.

Pour dire qu’un homme à qui on n’oppose aucune espèce de concurrence est sûr de voir tout le monde recourir à lui, et se soumettre à ses conditions.

=SIÉGE.=—Son siége est fait.

L’abbé de Vertot, chargé de composer l’histoire de l’ordre de Malte, écrivit à un chevalier de cet ordre pour lui demander des renseignements précis sur le fameux siége de Rhodes. Ces renseignements s’étant fait longtemps attendre, il n’en continua pas moins son travail, qui était fini, lorsqu’ils arrivèrent. La conscience de l’auteur ne se trouva pas du tout gênée par les points de désaccord qui existaient entre son récit et la vérité. Il se contenta de répondre à son correspondant: Mon siége est fait; mot qui passa en proverbe, pour exprimer qu’on veut persister dans son idée, se tenir au parti qu’on a pris, quoique l’on en sente l’erreur.

=SIEN.=—A chacun le sien ce n’est pas trop.

Il faut que chacun puisse jouir de ce qui lui appartient, sans qu’on vienne le lui disputer.

On n’est jamais trahi que par les siens.

La raison en est toute simple: c’est qu’on ne prend pas d’ordinaire les étrangers pour confidents de ses projets.

Ah! la main la plus chère est souvent imprudente, Et le dard de Céphale a blessé son amante. (LEBRUN.)

=SINGE.=—Payer en gambades ou en monnaie de singe.

Cette locution est venue de ce que, dans un tarif fait par saint Louis pour régler les droits de péage qui étaient dus à l’entrée de Paris sous le petit Châtelet, les joculateurs étaient exempts de payer en fesant jouer et danser leurs singes devant le péager. Voici les propres termes de ce tarif: «Li singes au marchant doibt quatre deniers, se il por vendre le porte; se li singes est à homme qui l’aist acheté por son déduit, si est quites, et se il singes est au joueur, jouer en doibt devant le péagier, et por son jeu doibt estre quites de toute la chose qu’il achète à son usage et aussitôt le jongleur sont quite por un ver de chanson.» (Establissements des métiers de Paris, par Estienne Boileau, chapitre del péage de Petit Pont.)

Les mots qui terminent ce passage curieux donnent aussi l’origine de cette autre expression proverbiale, payer de chansons ou en chansons.

Jean le Chapelain, dans son Dit du segretain (sacristain) de Cluny, atteste que de son temps régnait la coutume de défrayer son hôte par une chanson ou par un conte.

Usages est en Normandie Que qui hebergiez est qu’il die Fable ou chanson die à son oste. Cette coutume pas n’en oste Sire Jehan li Chapelain.

Caresses de singe.

On croit que le singe réserve toute son affection pour un seul de ses petits, qui ne s’en trouve pas plus heureux, car tandis que les autres échappent à la haine du père, en fuyant loin de lui, cet objet de ses préférences, sans cesse léché et sans cesse caressé, devient la victime de cette tendresse insensée, et finit par être étouffé dans les embrassements. De cette observation, mise en apologue par Ésope, est venue l’expression proverbiale caresses de singe, dont le sens est suffisamment déterminé par ce qui précède.

Plus le singe s’élève, plus il montre son cul pelé.

Proverbe qu’on applique à un parvenu dont la basse origine ou les défauts sont mis en plus grande évidence par le contraste de la position brillante où la fortune l’a élevé.

Les singes de Chauny.

Ce sobriquet donné aux habitants de Chauny, en Picardie, vient, suivant les uns, de ce que les arquebusiers de cette ville avaient un singe fort laid représenté sur leur bannière; suivant les autres, il tient à cette vieille anecdote rapportée dans les Mémoires de l’Académie Celtique (n. XVI, p. 95). La municipalité de Chauny arrêta un jour dans son conseil, qu’il serait mis dans les eaux qui environnent la ville, et pour en faire l’ornement, une certaine quantité de cygnes. En conséquence, elle écrivit à Paris pour qu’on lui en procurât; mais comme les officiers municipaux n’étaient pas probablement d’habiles grammairiens, ou peut être aussi par un lapsus calami, ils mirent cynges dans leur missive, au lieu de cygnes; et il n’y eut en cela que le déplacement d’une seule lettre, car le mot singe dans ce temps s’écrivait par un c et un y. Les Parisiens auxquels ils s’étaient adressés, quoique étonnés qu’on leur demandât une aussi grande quantité de singes, ne laissèrent pourtant pas de les envoyer. On peut juger quelle fut la figure du maire et des échevins de Chauny, et quels furent les rires de la populace à l’arrivée d’une charretée de sapajous. Cette aventure fut bientôt connue dans tous les lieux voisins, et donna naissance au dicton.

Rabelais a dit (liv. I, ch. 24): «Ceux de Chaunys en Picardie, sont grands jureurs et beaulx bailleurs de ballivernes en matière de singes verts:» c’est-à-dire en matière de fables et d’inventions, parce que dans le temps de Rabelais, on ne croyait pas qu’il y eût des singes verts, et on les regardait comme des êtres imaginaires, ainsi que les merles blancs et les cygnes noirs.

La pomme est pour le vieux singe.

L’avantage est pour celui qui a le plus d’expérience.—Ce proverbe est le résultat d’un apologue, dont un sculpteur, inconnu, de la fin du douzième siècle, développa l’action en relief, pour l’instruction des Parisiens, sur un grand poteau qui formait autrefois les coins des rues Saint-Honoré et des Vieilles Étuves. Cette pièce grotesque et curieuse, qu’on a pu voir au musée des monuments français, représente un gros pommier, environné de singes qui en convoitent le fruit. Les sapajous grimpent à qui mieux mieux sur l’arbre, tandis que le plus vieux de la bande se tient tapi au-dessous. Il a déjà recueilli une pomme que les grimpeurs ont fait tomber par leurs secousses, et il la leur montre d’un air goguenard, qui semble dire: à vous la peine, à moi le profit.

Il y a une fable de Lamotte, sur le pouvoir électif, qui a été probablement prise de là: voici les vers qui la terminent:

On dit que le vieux singe affaibli par son âge Au pied de l’arbre se campa; Qu’il prévit en animal sage Que le fruit ébranlé tomberait du branchage, Et dans sa chute il l’attrapa. Le peuple à son bon sens décerna la puissance: L’on n’est roi que par la prudence.

=SIRE.=—C’est un pauvre sire.

Le mot sire, que depuis le XVI^e siècle on applique, en France, au roi seul, comme un titre de souveraineté, s’appliquait, avant cette époque, aux gentilshommes et aux simples particuliers. Mais il faut observer que s’il se trouvait accompagné de la particule de et placé devant un nom propre, ainsi que dans ces exemples, sire de Coucy, sire de Beaujeu, il devenait le signe d’une très haute noblesse, tandis que s’il n’était accolé qu’à un nom de baptême, ainsi que dans ces autres exemples, sire Jean, sire Guillaume, il prenait une acception péjorative; et c’est précisément sur cette différence qu’a été fondée l’expression c’est un pauvre sire, pour dire un homme sans considération, sans capacité.

Les étymologistes ne sont pas d’accord sur l’origine du mot sire, ceux-ci le font venir du latin herus, abrégé en her par les Allemands; ceux-là du latin senior par l’ablatif seniore contracté en siore; les uns le dérivent de l’hébreu sar, personnage distingué, les autres du vieux terme gaulois seir, le soleil. Ducange le tire de ser, employé dans la basse latinité comme synonyme de dominus, maître, et reproduit dans le composé italien messer, dont l’homologue français est messire. Cependant l’opinion la plus accréditée en fait un dérivé du grec ϰύριος, seigneur, qui fut affecté aux souverains du Bas-Empire. Notez qu’on écrivit primitivement cyre, et que ce fut pour éviter l’équivoque du mot ainsi orthographié avec cyre, Cyrus, qu’on changea le c en s. Estienne Pasquier et d’autres attestent ce fait signalé par M. Ch. Nodier comme un monument curieux des mutations que le caprice de l’orthographe peut faire subir à un mot.

=SOLDAT.=—Soldat de la vierge Marie.

Cette dénomination correspond exactement pour le sens à celle de soldat du pape, qui est beaucoup plus usitée aujourd’hui. Elle fut imaginée par les soldats de l’armée permanente, sous Charles VII, pour ridiculiser les archers de la garde urbaine, habitués à figurer dans les processions qui avaient lieu pendant les fêtes de la Vierge. Ces archers prenaient souvent des noms formés des premiers mots des cantiques ou des litanies de la Vierge, et ils inscrivaient ces noms sur le collet de leurs habits. Tel s’appelait magnificat, et tel autre flos virginum.

=SOLEIL.=—Le soleil luit pour tout le monde.

Pour dire qu’il y a des avantages dont tout le monde a le droit de jouir.—Proverbe qui pourrait s’expliquer aussi par ces paroles de la Charte constitutionnelle: Les Français sont égaux devant la loi...—Les Français sont également admissibles aux emplois... C’est le principe de l’égalité naturelle dont on a fait le principe de l’égalité civile.

Ce proverbe se trouve dans l’Évangile selon saint Mathieu (ch. V, v 45), où il est parlé de la bonté du Père céleste, qui fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants. Solem suum oriri facit super bonos et super malos.

Il se trouve encore dans cette maxime de Pythagore: Si humble que soit la chaumière, elle est aperçue du soleil, qui y fait tomber un de ses rayons.

Les Orientaux disent: Le soleil est pour le brin d’herbe comme pour le cèdre.

Minulius Félix a dit sur le soleil un beau mot qui rentre dans le sens du proverbe: Cælo affixus, sed terris omnibus sparsus est (in Octav.). Le soleil est attaché au ciel, mais il est répandu sur toute la terre. Ce que Bartoli avait pris pour devise de saint Ignace, fondateur de l’ordre des jésuites.

=SOLLICITEUSE.=—Une belle solliciteuse vaut bien une bonne raison.

Une belle solliciteuse obtient tout ce qu’elle veut... Et comment résister à une femme aimable qui vous implore, qui a des regards ravissants, des sourires gracieux, des paroles pleines de charmes, des mains blanches qui vous pressent, et des baisers qui vous enivrent! Il n’y a pas moyen de s’en tirer autrement que par la réponse que M. de Calonne, ministre, fit à une princesse charmante qui lui recommandait une affaire: Madame, si la chose est possible, elle est déjà faite, et si elle est impossible, elle se fera.

=SORCIÈRE.=—Vieille sorcière.

Vieille et méchante femme.—Cette qualification injurieuse est venue, suivant Gerson, de ce que les vieilles femmes ont toujours plus de penchant que les autres à la superstition (Tract. contra superstitios. dierum observat.). Martin de Arlès a remarqué aussi que le nombre des sorcières a été, dans tous les temps, plus considérable que celui des sorciers. (Traité des superstitions.)

=SOT.=—C’est un sot en trois lettres.

C’est un homme dont la sottise est très promptement reconnue et non moins promptement exprimée, puisqu’il n’y a que trois lettres dans le mot sot. Il se peut que ces trois lettres soient rappelées ici, non seulement pour rendre l’épithète plus saillante par cette espèce de redondance, mais encore pour faire allusion à l’expression proverbiale trium litterarum homo, homme de trois lettres, dont les Romains fesaient ironiquement l’application à un glorieux qui se prétendait issu de noble race; car les grands personnages de Rome avaient ordinairement trois noms; savoir, le prénom, le nom et le surnom, comme Marcus Tullius Cicero, et quand on parlait d’eux dans un écrit, on ne les désignait que par les lettres initiales de ces trois noms: M. T. C.—Sot en trois lettres équivaudrait alors à sot fieffé.

Le Pays, auteur médiocre, ayant dit à Linière, qui ne l’était guère moins: Vous êtes un sot en trois lettres; celui-ci lui repartit: Et vous, vous en êtes un en mille que vous avez écrites.

Le mot sot est fort ancien dans notre langue. Il existait du temps des Francs. La preuve en est dans les deux traits que voici. Théodulfe évêque d’Orléans, au neuvième siècle, disait de Jean Scot, que la lettre c était une faute d’orthographe dans son nom, et qu’il fallait l’en retrancher.—L’empereur Charles-le-Chauve étant à table avec le même Jean Scot, lui adressa cette question: Quid distat inter scotum et Sotum? quelle distance y a-t-il de Scot à sot? A quoi Jean Scot répliqua: Mensa tantum, celle de la table.

Sot comme un panier.

Allusion au sobriquet de panier percé qu’on applique non seulement à un prodigue, mais à un homme sans mémoire, incapable de rien retenir de ce qu’on lui apprend. Les Grecs disaient ἀνὴρ ἠλεὸς ἄγγυει τρουμένῳ ὁμός, le sot est semblable à un panier percé.

Sot comme un prunier.

Nous disons proverbialement sot comme un prunier, à cause des rejetons impertinents de cet arbre, propter stolones. D’où sont venus aussi stolidus et stoliditas. (Lamothe Levayer.)

Pour être heureux il faut être roi ou sot.

Proverbe qui se trouve dans l’Apocoloquintose de Sénèque.

Un astrologue, je crois que c’est Cardan, a dit que les rois et les sots naissaient sous la même constellation. Il faut avouer pourtant qu’aujourd’hui l’influence heureuse de cette constellation est prodigieusement diminuée pour les rois; mais elle existe toujours pleine et entière pour les sots.

Les sots sont heureux.

La fortune se déclare toujours pour les sots, fortuna favet fatuis.—Le peintre Essequi a représenté la fortune portée sur une autruche, pour rappeler qu’elle accorde presque toujours ses faveurs aux sots.

«Comment arrive-t-il que des sots réussissent toujours et que des gens de sens échouent en tout; en sorte qu’on dirait que les uns semblent de toute éternité avoir été prédestinés au bonheur, et les autres à l’infortune? je réponds à cette question que la vie est un jeu de hasard, que les sots ne jouent pas assez longtemps pour recueillir le salaire de leur sottise, ni les gens sensés celui de leur circonspection. Ils quittent les dés lorsque la chance allait tourner, en sorte que, selon moi, un sot fortuné et un homme d’esprit malheureux, sont deux êtres qui ne sont pas assez vieux.» (Diderot.)

«La raison pour laquelle les sots réussissent toujours dans leurs entreprises, c’est que ne sachant pas et ne voyant pas quand ils sont impétueux, ils ne s’arrêtent jamais.» (Montesquieu.)

Le maréchal de Grammont disait qu’il ne pouvait se mettre dans l’esprit que Dieu aimât les sots.

Les sots de Ham.

Ce sobriquet est venu de ce qu’il y avait autrefois à Ham une confrérie très renommée de sots ou de fous, mots synonymes et pris en bonne part. Ces fous avaient un chef auquel ils donnaient le titre de prince. Ils se réunissaient sous sa conduite en certains jours de l’année, et parcouraient la ville en fesant mille folies; chacun d’eux était alors affublé d’un costume grotesque et monté sur un âne, dont il tenait la queue à la main en guise de bride. Cette farce était probablement une petite imitation de la fête des fous, qui, au XIII^e siècle, avait lieu dans l’église de Paris, le jour de la Circoncision, dans d’autres cathédrales, le jour de l’Epiphanie, et ailleurs le jour des Innocents[80].

Dieu seul devine les sots.

On peut prédire jusqu’à un certain point ce que pensera ou fera un bon esprit dans une circonstance donnée, car sa conduite est conforme à la raison, qui est une et simple, et procède toujours d’une manière suivie; mais, il n’en est pas de même d’un sot, dont la marche n’est jamais régulière ni conséquente. La sottise est mère, elle enfante à chaque instant de nouvelles sottises, qu’on ne peut pas plus prévoir qu’on ne prévoit les monstres avant l’accouchement; et voilà pourquoi on dit qu’il n’y a que Dieu qui devine les sots.

=SOULIER.=—Chacun sait où son soulier le blesse.

Un patricien romain avait une femme jeune, belle, riche et honnête, et néanmoins il la répudia. Comme ce divorce ne paraissait fondé sur aucun motif raisonnable, ses amis le lui reprochèrent. Mais il leur répondit en avançant le pied: Regardez mon soulier: en avez vous vu un de mieux fait et de plus élégant? Cependant il n’y a que moi qui sache où il me blesse. De là vint le proverbe pour signifier qu’il y a des peines secrètes qui ne sont connues que de ceux qui les éprouvent.

C’est à tort qu’on a attribué ce trait à Paul Émile qui répudia pour une cause inconnue sa femme Papyria, fille de Papyrius Masso; car Plutarque (Vie de Paul Émile, ch. VII) cite ce trait par forme d’apologie du divorce de son héros.

=SOUFFLET.=—Donner un soufflet à Ronsard.

C’est faire une faute contre la langue.—Ronsard composa une rhétorique pleine de beaux préceptes pour parler élégamment la langue française, et cet auteur fit autorité dans son temps. Il fut surnommé le prince des poëtes français, titre qu’on trouve au frontispice de ses œuvres, magnifiquement imprimées aux frais du trésor royal. L’admiration qu’il inspirait était si grande, que l’historien De Thou voyait une compensation du désastre de Pavie dans la naissance de Ronsard, arrivée suivant lui, le jour de ce désastre: ce qui n’est pas vrai. Montaigne déclarait Ronsard égal aux plus grands poëtes de l’antiquité, et la poésie française élevée par lui à la perfection. Dans toute l’Europe civilisée, le nom de Ronsard était connu et révéré. Les souverains lui envoyaient des présents; Le Tasse venu à Paris, s’estimait heureux de lui être présenté et d’obtenir son approbation pour deux chants de la Jérusalem dont il lui fit lecture. Un poëme italien fut composé à la louange de Ronsard par Spéroni. Sa mort fut presque regardée comme une calamité publique. Le cardinal Du Perron prononça pompeusement son oraison funèbre, et sa mémoire, revêtue de toutes les consécrations, semblait entrer dans la postérité comme dans un temple.

On disait dans le moyen-âge, casser la tête de Priscien, pour signifier parler ou écrire contre la grammaire.—Priscien de Césarée fut un célèbre grammairien du quatrième siècle, dont la grammaire servit de base à l’enseignement du latin, jusqu’à la renaissance des lettres. Il avait l’habitude de dire qu’il souffrait autant d’entendre parler incorrectement, que si on lui cassait la tête.

Nous avons encore l’expression proverbiale, mettre Vaugelas en pièces, dont Molière s’est servi dans les Femmes savantes:

Elle met Vaugelas en pièces tous les jours.

=SOUMISSION.=—La soumission désarme la colère.

La plus commune façon d’amollir les cœurs de ceux qu’on a offensés, lorsque ayant la vengeance en main ils nous tiennent à leur merci, c’est de les émouvoir par soumission à commisération et à pitié (Montaigne, Ess., liv. 1, ch. 1).

Responsio mollis frangit iram (Salomon, Prov., ch. XV, v. 1) la réponse douce apaise la colère.

L’eau tempérée dissipe les inflammations, et des paroles douces calment la colère (Plutarque).

La douceur et la complaisance ferment la porte au combat. Voulez-vous apaiser votre ennemi? Soyez facile envers lui à proportion de ce qu’il se montre opiniâtre. Le glaive le plus tranchant ne peut entamer la soie molle qui cède à ses coups. Si vous avez une voix douce et une main caressante, vous conduirez l’éléphant avec un fil (Saady).

Il y a un mot sublime de saint Augustin, qui se rapproche beaucoup de notre proverbe par le sens, quoiqu’il en soit très éloigné par l’expression: Vis fugere à Deo? fuge ad Deum.

=SOUPE.=—Soupe à la grecque.

Le poëte Racan se trouvait un jour chez mademoiselle de Gournay, qui lui lut quelques épigrammes qu’elle avait faites, et lui demanda ce qu’il en pensait. Racan lui répondit franchement qu’elles ne lui semblaient pas très bonnes, attendu qu’elles n’avaient pas de pointe. Mademoiselle de Gournay lui dit qu’il ne fallait pas prendre garde à cela, que c’étaient des épigrammes à la grecque. Ils allèrent ensuite dîner ensemble chez M. Delorme, médecin des eaux de Bourbonne. On leur servit une soupe très fade. Mlle de Gournay se tourna du côté de Racan, et dit: Voilà une méchante.....—Mademoiselle, repartit Racan, c’est une soupe à la grecque. Cela se répandit tellement qu’on ne parla plus que de soupe à la grecque, et de feseur de soupe à la grecque, pour signifier une mauvaise soupe et un mauvais cuisinier. (Voyez Costar, Suite de la défense de Voiture, p. 274.—Perrault, Parallèle des anciens et des modernes, tom. 1, p. 35.—Ménagiana, tom. 2, p. 344.)

=SOURIS.=—Éveillé comme une potée de souris.

Cette expression, dont on se sert en parlant d’un enfant vif et gai, se trouve dans la dernière édition du dictionnaire de l’académie, mais elle n’en est pas meilleure pour cela. Qui a jamais vu des souris dans un pot, une potée de souris! C’est portée qu’il faudrait dire de Madame de Sévigné comme dans cette phrase: «Je lui disais, le voyant éveillé comme une portée de souris.» De cette façon la phrase est raisonnable.

=SUFFISANCE.=—Qui n’a suffisance n’a rien.

Quand on ne sait pas se contenter de ce qu’on a, on est aussi pauvre que si l’on n’avait rien. Au contraire, quand on n’étend pas ses désirs au delà de ce qu’on possède, on est réellement riche. Ce qui suffit ne fut jamais peu, dit un autre proverbe. La suffisance est le premier des trésors. Sufficentia res est omnium ditissima.

=SUISSE.=—Point d’argent, point de suisse.

Les Anglais disent: No silver, no servant: point d’argent, point de serviteur.—Les Suisses, qui servaient autrefois comme mercenaires dans les armées françaises, voulaient être exactement payés, et ils réclamaient hautement leur solde pour peu qu’elle se fît attendre. Leur réclamation était exprimée presque toujours d’une manière aussi brève que significative; elle se réduisait à ces mots: argent ou congé. C’est ainsi qu’Albert de la Pierre parla à Lautrec, au nom des Suisses, qui fesaient partie des troupes, sous les ordres de ce général, dans l’expédition du Milanais, en 1522. L’esprit intéressé des Suisses, en cette circonstance, donna lieu au proverbe point d’argent, point de suisse, qui fut formulé par les soldats français.

=SUJET.=—C’est un mauvais sujet.

Le mot sujet, d’après son étymologie, signifie ce qui est dessous, et par extension ce à quoi ou sur quoi l’on travaille, c’est-à-dire l’objet de nos travaux, de nos veilles, de nos méditations.

La signification de ce mot est assez étendue tant au moral qu’au physique. Je ne veux pas détailler ici toutes les acceptions qu’on lui donne, je ne veux le considérer que dans l’application qu’on en fait à l’homme et dans le sens particulier de l’expression rapportée en tête de cet article. Qu’un prince dise mes sujets, qu’un chirurgien appelle sujets les cadavres qu’il dissèque, cela se conçoit et s’explique aisément; il n’y a rien dans ces façons de parler qui ne soit selon l’étymologie. Mais, pourquoi dit-on de quelqu’un c’est un bon sujet ou c’est un mauvais sujet, sans aucune espèce de rapport de soumission ni d’obéissance, sans aucune idée apparente de sujétion à qui ou à quoi que ce soit? Comment ce mot s’est-il introduit dans la langue, comment l’usage en est-il devenu si fréquent? Quel rapport a-t-il ici avec son étymologie? Telles sont les questions que me fesait un jour un Allemand qui reprochait à la langue française d’employer des mots pris au hasard, et de n’avoir dans le sens qu’elle leur donnait aucun égard à leur étymologie, quand ils en avaient une.

Cette expression que vous blâmez, lui dis-je, est peut-être la plus profonde et la plus philosophique qu’il y ait dans aucune langue; elle nous rappelle sans cesse ce que nous sommes, et certes, ce n’est pas la vanité qui l’a consacrée. Considérez l’homme depuis la naissance jusqu’à la mort; que voyez-vous en lui dans ses premières années? Une créature faible, souffrante, longtemps incapable de pourvoir à ses besoins, etc.; trouvez-moi rien dans la nature qui, dans la première période de l’existence, soit aussi dépendant, et par conséquent aussi sujet que l’homme. A mesure qu’il avance dans la carrière de la vie, façonné par les lois, le gouvernement, les mœurs, les usages, les opinions et les préjugés, dirigé souvent par les sociétés qu’il fréquente, entraîné par les exemples qu’il voit, par la force des circonstances où il se trouve et qui l’obligent à se plier en tous sens, à biaiser de toutes les manières, est-il un seul instant ce qu’il devrait toujours et ce qu’il voudrait quelquefois être? Et si vous le considérez dans les occasions même où il déploie toute l’énergie de son caractère, vous trouverez encore qu’il obéit à une impulsion presque fatale. Ces grands héros que l’histoire a tant vantés, Caton déchirant ses entrailles, Brutus se précipitant sur son épée en blasphémant contre la vertu, ont-ils fait autre chose que céder aux circonstances? Ajoutez à cela l’influence des climats, des aliments, etc., et dites s’il fut jamais rien de plus sujet que l’homme? Ceci n’est point un paradoxe: les différences frappantes qui distinguent les peuples du nord des peuples du midi, et les uns et les autres des habitants des zones tempérées, en sont des preuves incontestables. Enfin, sous quelque point de vue que vous envisagiez l’homme, il n’est pas possible de voir en lui autre chose qu’un être assujetti de toutes les manières, un esclave de tout ce qui l’environne, et par conséquent un sujet, dans toute l’extension dont ce mot est susceptible.

=SURPLUS.=—Le surplus rompt le couvercle.

Ce qu’on a de trop est quelquefois plus nuisible qu’utile. Ce proverbe fait entendre qu’il est bon de borner ses vœux à cette heureuse médiocrité qu’Horace a si bien nommée auream mediocritatem, et dont les Grecs indiquaient les avantages par un tour de paradoxe proverbial, traduit ainsi en latin: dimidium plus toto, la moitié est plus que le tout, c’est-à-dire vaut mieux que le tout.

«Les hommes ignorent le prix de la sobriété; ils ne savent pas que la moitié vaut mieux que le tout.» (Hésiode.)

Le véritable point de la richesse, c’est de n’être ni trop près ni trop loin de la pauvreté.

=SYCOPHANTE.=—C’est un sycophante.

Ce terme est pris du grec συϰοφάντης composé de συϰον figue, et _φαίνω _je dénonce. Il signifie proprement dénonciateur de figues, et voici pourquoi: les Athéniens, dont le territoire sec et aride ne produisait guère que des olives et des figues, avaient défendu par une loi de transporter des figuiers hors du territoire d’Athènes, et ils appelaient sycophante quiconque dénonçait ce genre de fraude. Or, comme on accusait souvent des gens qui n’étaient pas coupables, sycophante devint insensiblement synonyme de calomniateur, d’imposteur, de fourbe et même d’hypocrite, parce que l’hypocrisie n’est qu’un mode de fourberie.

=SYNAGOGUE.=—C’est une synagogue.

Les Juifs n’avaient qu’un seul temple qui était à Jérusalem, et dans l’intérieur duquel devaient s’accomplir toutes les cérémonies de leur culte. L’extérieur de ce temple se composait de portiques et de galeries. Les unes servaient de salles de séance au conseil général de la nation; les autres étaient le forum, la place publique, le lieu de réunion des habitants de Jérusalem, dans les temps ordinaires, et du peuple de toutes les tribus ou provinces, dans les fêtes et assemblées solennelles. Il est indispensable, dit M. Salvador, à qui j’emprunte cet article, d’avoir présente à l’esprit cette disposition religieuse, politique et matérielle des assemblées juives, et du temple juif, pour comprendre la plupart des formes des prophètes, et pour ne pas s’étonner de l’expression proverbiale c’est une synagogue, qui s’applique à toute réunion, à toute assemblée, et les exemples n’en sont pas rares de nos jours, où il y a des murmures, du bruit, de la confusion.

Observons que le nom de synagogue, qui désigne l’assemblée des Juifs, n’est pas d’origine juive. Il est venu, comme son synonyme le nom d’église, de la langue grecque, où l’un et l’autre signifient congrégation, assemblée.

Enterrer la synagogue avec honneur.

Se soutenir jusqu’au bout, malgré les dégoûts et les obstacles, terminer une affaire, une entreprise par quelque chose de remarquable.—On trouve dans la satire Ménippée, assurer la synagogue, pour dire assurer le succès d’une faction.

T

=TABLATURE.=—Donner de la tablature à quelqu’un.

Le mot tablature désigne la totalité des lettres et des signes dont on se servait pour écrire la musique, avant l’invention des notes, et dont se servent encore beaucoup de compositeurs allemands pour écrire des morceaux à plusieurs parties. Comme cette méthode offrait d’assez grandes difficultés, elle fit naître la locution donner de la tablature à quelqu’un, c’est-à-dire lui donner de la peine, de l’embarras, du fil à retordre.

=TABLE.=—La table est l’entremetteuse de l’amitié.

A table les haines s’éteignent, les inimitiés cessent et l’amitié se resserre davantage. C’est une vérité que Minos et Lycurgue avaient reconnue lorsqu’ils établirent des repas de confraternité. Aristée regardait comme contraire à la sociabilité la coutume des Égyptiens, qui mangeaient séparément et n’avaient jamais des festins communs.

On ne vieillit point à table.

Les uns ont attribué ce proverbe à madame de Thianges, que madame de Sévigné nous a représentée se mettant à table en personne persuadée qu’on n’y vieillit point; les autres en ont fait honneur au célèbre gourmand Broussin; mais ce proverbe était usité en France et en Italie longtemps avant l’époque à laquelle on prétend qu’il est né. Peut-être fut-il présent à l’esprit du trouvère qui imagina de placer la fontaine de Jouvence dans le pays de Cocagne.

Laurent Joubert, dans le Ramas de propos vulgaires qu’on trouve à la suite de son livre des Erreurs populaires, édition de 1579, fait cette question qu’il ne résout point: Pourquoi dit-on qu’on ne vieillit point à table ni à la messe?—Je crois que la messe a été réunie à la table dans le proverbe, à cause des repas nommés agapes, que les Chrétiens fesaient dans l’église après le sacrifice divin. Mensas faciebant communes, et peracta synaxi post sacramentorum communionem inibant convivium (Chrysostomi Homelia XXVII).—Plusieurs étymologistes pensent que le mot messe est dérivé de mensa, mense ou table, et que la formule ite, missa est, fut primitivement ite mensa est; mensa, disent-ils, devint messa, et messa fut changé en missa par deux effets successifs de la prononciation qui adoucissait ou supprimait le n, et qui donnait à l’e le son de l’i.

Point de mémoire à table.

C’est le proverbe antique odi memorem compotorem. Je hais un convive qui a de la mémoire.—Il était défendu chez les Grecs de rien révéler de ce qui se passait dans les festins, afin que la crainte des indiscrétions n’y vint pas comprimer les libres épanchements de la gaieté; et lorsqu’ils étaient réunis dans la salle du banquet, le plus âgé des convives montrait la porte aux autres en leur disant: Souvenez-vous qu’aucune parole ne doit sortir par cette porte. Cet usage avait été introduit primitivement à Sparte par une loi de Lycurgue.

=TARARE.=—Tarare-pon-pon.

Tarare est une onomatopée du bruit de la trompette, et pon-pon en est une de celui du tambour. On se sert de cette expression pour se moquer de quelqu’un qui étale de la vanité dans un récit, dans des projets, ou pour foire entendre à quelqu’un qui menace qu’on ne le craint ni à pied ni à cheval.

=TARGE.=—N’avoir ni écu ni targe.

C’est n’avoir pas le sou.—La targe, dit Le Duchat, était une petite monnaie du duché de Bretagne, ainsi appelée parce qu’elle portait sur son revers, au lieu de l’écu ordinaire des armoiries, l’empreinte d’une targe, espèce de bouclier presque carré. Cette expression, presque inusitée aujourd’hui, a été employée par Villon.

=TARTUFFE.=—C’est un tartufe.

A quelle idée le nom de tartufe fait-il allusion? Les opinions sont divisées sur ce point. Tartufo, en italien, signifie truffe. On raconte que, dînant avec un monsignor de la suite du légat, Molière fut si frappé de l’accent de sensualité que ce béat mettait à prononcer le mot tartufo, qu’il en fit le nom caractéristique de son faux dévot, auquel il avait donné d’abord le nom de Panuphle.—Le Duchat, dans ses notes sur Ménage, prête à ce nom une étymologie plus savante; truffer, dans l’ancien langage, était synonyme de tromper: comment vous savez bien vous truffer des pauvres gens, dit en effet Panurge à Dindenaud. De plus, dans l’ancien langage aussi, on disait tartuffe pour truffe. Ce savant part de là pour insinuer que Molière, en appelant son faux dévot tartufe, a voulu indiquer que la pensée d’un hypocrite n’est pas plus facile à découvrir que les truffes. Il y a de mauvaises étymologies tirées de moins loin.—Quoi qu’il en soit, tartufe a pris, sous la plume de Molière, une valeur spéciale. Ce nom est devenu usuel, non seulement parce qu’il a été créé par un homme de génie, mais parce qu’il manquait à la langue (A. V. Arnault).

=TEMPLIER.=—Boire comme un templier.

Cet adage, dit M. Raynouard, n’a été imaginé que longtemps après la destruction des templiers. Il ne se trouve point dans les recueils des anciens proverbes français, et il ne prouve pas davantage contre les chevaliers que l’adage, sans doute plus ancien, bibere papaliter, boire comme un pape, ne prouve contre les pontifes romains.—J’adopte l’opinion de M. Raynouard, et j’ajoute que boire comme un templier a dû peut-être son origine au passage suivant qu’on lit dans le Mode de réception des chevaliers du Temple, ancien manuscrit de la bibliothèque Corsini, imprimé à Rome, en 1786: «De nostre religion vous ne véés qui l’escorche qui est par defors; car l’escorche si est que vos nos véés avoir biaus chevaus et biaus harnois, et bien boivre et bien mangier et bèles robes.» L’expression bien boivre qui autrefois, comme le remarque le savant Baluze, signifiait vivre dans l’aisance, aura été prise dans le sens de faire débauche de vin.

Feydel pense que le mot templier a été substitué à temprier, lequel, inusité maintenant, avait autrefois plusieurs significations, et désignait aussi l’artisan que nous nommons verrier. En effet, les ouvriers qui soufflent le verre sont obligés, par état, ainsi que les gouverneurs de hauts-fourneaux, les forgerons à martinet, de boire souvent, afin de remplacer leurs sueurs continuelles.

=TEMPS.=—Le temps perdu ne se répare jamais.

Napoléon étant allé un jour visiter une école, dit en sortant aux élèves, dont quelques-uns avaient été interrogés par lui: «Jeunes gens, souvenez-vous bien que chaque heure du temps perdu est une chance de malheur pour l’avenir.» Mot remarquable d’un homme qui connaissait toute la valeur du temps.

La plus belle épargne est celle du temps.

Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Théophraste: «La plus forte dépense qu’on puisse faire, est celle du temps.» Ménagez le temps, car la vie en est faite, disait le bonhomme Richard.

Il n’y a pas d’homme qui ne perde au moins un quart-d’heure par jour, et cette perte ne paraît rien. Cependant elle est fort grande, car en employant bien ce quart-d’heure répété, on pourrait faire quelque chose qui donnerait à la fois honneur et profit. Un fait va le prouver: On raconte que le chancelier Daguesseau, habitué à se rendre dans la salle à manger aussitôt qu’on l’avertissait pour dîner, ayant reconnu que sa femme le fesait attendre régulièrement cinq minutes, prit le parti d’arriver au même instant qu’elle, et composa un de ses ouvrages dans le temps qu’il gagna par ce moyen.

La vie n’est pas composée d’un assez grand nombre de quarts-d’heure pour qu’on en puisse perdre un chaque jour. Elle n’est qu’un point imperceptible dans le temps, et le temps tout entier est lui même assez borné. Savez-vous bien qu’il n’y a pas un milliard de minutes que le Christ a paru sur la terre pour apprendre aux hommes à faire le meilleur usage du temps qu’ils perdent avec tant d’insouciance?

Qui a temps, a vie.

Pour signifier qu’il n’y a pas d’affaire si désespérée à laquelle le temps ne puisse porter remède; que le temps est le véritable élément du succès en toutes choses.

L’histoire présente mille traits à l’appui de ce proverbe. En voici un qui n’est pas moins suprenant que singulier. Un roi maure de Grenade, nommé Mahomet IX, fesait garder depuis plusieurs années dans un château-fort, à deux lieues de cette ville, son frère aîné Joseph III, qu’il avait détrôné; étant sur le point de mourir, il ne voulut point laisser à son jeune fils un trône menacé par la vie d’un prince dont les partisans recommençaient à s’agiter. Il ordonna à un officier de ses gardes d’aller couper la tête du prisonnier et de la lui apporter. Joseph jouait aux échecs lorsque ce messager de mort vint lui notifier sa sentence. Il eut recours aux supplications les plus touchantes pour en faire suspendre l’exécution pendant quelques heures, et il parvint à obtenir le temps d’achever sa partie. On croira sans peine qu’il mit tous ses soins à la prolonger. Pendant qu’il était occupé à jouer si gros jeu, des cris se firent entendre tout à coup à la porte de sa prison, et lui apprirent que ses partisans l’avaient fait élire successeur du roi qui venait d’expirer; de sorte que ce peu de temps, obtenu par ses prières, l’arracha des mains de la mort et lui donna une couronne.

=TENDRESSE=.—_Tendresse maternelle Toujours se renouvelle._

Ce charmant proverbe qui est aussi allemand, Mutterlub! ist immer neu, s’explique très bien par cette pensée, aussi délicate qu’ingénieuse, le cœur d’une mère est le chef-d’œuvre de l’amour.

Une mère, vois-tu, c’est là l’unique femme Qui nous aime toujours, A qui le ciel ait mis assez d’amour dans l’ame Pour chacun de nos jours. (M. LATOUR.)

Il a paru en 1803, à Zurich, une collection de gravures d’après les dessins originaux de J. Martin Ustéri, dans lesquelles ce proverbe est développé d’une manière très intéressante. Les explications placées à côté de chaque estampe ajoutent un nouveau prix à cette collection, qui est devenue le sujet d’un petit roman sentimental publié depuis à Paris.

=TENIR.=—Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.

La possession d’un bien présent vaut mieux que la promesse ou l’espérance de deux biens qui sont incertains. Les anciens disaient: Il vaut mieux avoir l’œuf aujourd’hui que la poule demain.

=TENTATION.=—Le plus sûr moyen de vaincre la tentation, c’est d’y succomber.

Proverbe favori de la présidente Drouillet, qui passe pour l’avoir formulé. Il n’a rien de surprenant dans la bouche d’une femme galante; mais on doit s’étonner d’en trouver l’équivalent dans les écrits d’un philosophe. Helvétius a osé dire: «En s’abandonnant à son caractère, on s’épargne du moins les efforts inutiles qu’on fait pour y résister.» C’est absolument le principe des Manichéens, qui prétendaient dompter la chair en l’assouvissant, faire taire le monstre en emplissant la gueule aboyante, suivant l’expression de M. Michelet.

=TERRE.=—Bonne terre, mauvais chemins.

Les chemins sont presque toujours mauvais dans les grasses terres. De là ce proverbe, dont le sens figuré est que la plupart des avantages sont mêlés de quelques inconvénients.

Qui terre a, guerre a.

Qui a du bien, est sujet à avoir des procès.

Il n’y a pas de terre sans voisin.

Avis aux ambitieux qui voudraient tout avoir, parce qu’ils croient n’avoir rien s’ils n’ont tout.

Ce proverbe se trouve dans l’Ane d’Or d’Apulée, liv. IX, où l’un des trois frères que le mauvais riche fait périr, pour s’emparer de leur champ, lui adresse, en expirant, ces paroles: Scias, licet privato suis possessionibus paupere, fines usque et usque proterminaveris, habiturum te tam en vicinum aliquem. Sache que tu as beau étendre les limites de tes terres, en dépouillant le pauvre de son héritage, il faudra toujours que tu aies quelque voisin.

On raconte que Louis XIV, pendant qu’il fesait agrandir le parc de Versailles, ayant vu un paysan qui, au lieu de travailler, restait appuyé contre un arbre, lui demanda à quoi il pensait, et en reçut cette réponse: Je pense, sire, que vous avez beau agrandir votre parc, vous aurez toujours des voisins. J.-B. Rousseau a rimé ainsi cette anecdote dans une ode adressée au comte de Sinzindorf (Ode 7, liv. III):

Écoutez la leçon d’un Socrate sauvage Faite au plus puissant de nos rois. Pour la troisième fois du superbe Versailles Il fesait agrandir le parc délicieux. Un peuple harassé de ses vastes murailles Creusait le contour spacieux. Un seul, contre un vieux chêne appuyé, sans mot dire, Semblait à ce travail ne prendre aucune part. A quoi rêves-tu donc, dit le prince?—Hélas! sire, Répond le champêtre vieillard, Pardonnez; je songeais que de votre héritage Vous avez beau vouloir élargir les confins: Quand vous l’agrandiriez trente fois davantage, Vous aurez toujours des voisins.

Tant vaut l’homme, tant vaut la terre.

C’est l’industrie, l’intelligence du propriétaire qui fait valoir plus ou moins la propriété; c’est en proportion de sa capacité personnelle, que chacun réussit dans son état.

=TÊTE.=—Grosse tête peu de sens.

Ce proverbe est le pendant de celui-ci: En petite tête gît grand sens. L’un et l’autre sont venus d’une opinion fort contestable d’Aristote, qui dit, dans un de ses problèmes (section 30), que les hommes qui ont la tête petite sont plus sages que ceux qui l’ont grosse. Voici le passage d’après la traduction latine: Inter homines qui minori sunt capite prudentiores nascuntur quam qui sunt grandiori.

Mal de tête veut repaître.

Le mal de tête est souvent un indice du besoin de l’estomac, et dans ce cas on l’apaise en mangeant.

Ne savoir où donner de la tête.

Ne savoir comment se tirer d’embarras.—Métaphore prise des bêtes à cornes, qui, se voyant attaquées de plusieurs côtés à la fois, ne savent où donner de la tête; c’est-à-dire où frapper de la tête.

Laver la tête à quelqu’un.

C’est lui faire une sévère réprimande.—«Celui qui lave la teste à un autre, dit Nicot, la lui frotte, tourne et retourne, et rebourse les cheveux, comme s’il le pelaudait; par ainsi, laver la teste à quelqu’un, c’est aussi le traiter à la rigueur.»

Quand on emploie cette expression, il ne faut point oublier la convenance des idées, comme l’a fait Voltaire; dans ce vers de l’Enfant prodigue, justement critiqué:

Lavons la tête à ce large visage.

=TINTER.=—Les oreilles ont dû lui tinter.

Cette expression, dont on se sert pour dire qu’on a beaucoup parlé de quelqu’un, est fondée sur la croyance superstitieuse que les absents, sur le compte desquels on tient des discours, en sont avertis par le tintement de leurs oreilles. Absentes, dit Pline le Naturaliste, tinnitu aurium præsentire sermones de se receptum est. Ces discours sont supposés favorables, si c’est l’oreille droite qui tinte, et défavorables, si c’est la gauche.

Les Romains, qui nous ont transmis cette superstition, l’avaient reçue des Grecs; on lit dans une lettre d’amour d’Aristénète: Ton oreille ne résonnait-elle pas quand je parlais de toi en pleurant?

=TINTOUIN.=—Avoir du tintouin.

Avoir du souci, de l’inquiétude pour le succès de quelque chose.—Expression dérivée de la même source que la précédente.

=TISON.=—Les tisons relevés chassent les galants.

Dicton fondé sur un usage très ancien, d’après lequel une jeune fille, lorsqu’elle voulait se débarrasser des poursuites d’un jeune homme qui la recherchait en mariage, lui donnait rendez-vous chez elle, et courait se cacher aussitôt qu’elle le voyait arriver, après avoir relevé les tisons du feu; signifiant par là sans doute, que l’un et l’autre ne devaient pas avoir un foyer commun.

Il se pratique encore aujourd’hui quelque chose d’analogue dans le département des Hautes-Alpes, où les belles congédient les galants, en leur présentant le bout non allumé d’un tison.

L’usage symbolique de notifier un refus de mariage en offrant aux yeux du prétendant les tisons relevés, c’est-à-dire, le foyer sans feu, donna lieu dans la suite à une superstition dont il reste encore quelque vestige. «Lorsqu’il y a une femme veuve ou quelque fille à marier dans une maison, dit le curé Thiers, et qu’elles sont recherchées en mariage, il faut bien se donner de garde de lever les tisons, parce que cela chasse les amoureux.» (Traité des superst., tome III, p. 455.)

=TOILE.=—C’est la toile de Pénélope.

Expression usitée chez les Grecs et chez les Romains, en parlant d’une affaire qui recommence toujours et ne finit point.—On sait que Pénélope, obsédée par ses nombreux amants, qui voulaient la contraindre à choisir parmi eux un époux, à la place d’Ulysse qu’on croyait mort, leur promit de faire son choix aussitôt qu’elle aurait terminé une pièce de toile à laquelle elle travaillait, et fit durer l’ouvrage en défesant de nuit ce qu’elle avait fait pendant le jour.

Vous parlez trop, vous n’aurez pas ma toile.

C’est ce qu’on dit à un babillard qui cherche à séduire par des beaux discours.—Allusion à un conte de vieille, que l’abbé Tuet rapporte ainsi, d’après Fleury de Bellingen: Une paysanne avait chargé son fils d’aller vendre au marché une pièce de toile, et comme il n’était pas bien fin, elle lui avait défendu de la vendre à un grand parleur, qui l’enjôlerait pour avoir la marchandise à bas prix. Ce benêt retint si bien sa leçon, qu’il ne trouva point d’acheteur qui ne parlât trop à son gré; car dès qu’on lui avait demandé combien la toile, et qu’il en avait dit le prix, si on lui répondait c’est trop cher, il répliquait à l’instant: Vous parlez trop, vous n’aurez pas ma toile, et renvoyait ainsi tout son monde.

Une autre version dit que ce Jocrisse, prévenu par sa mère d’éviter de faire marché avec des femmes bavardes, renvoya toutes celles qui se présentèrent, en leur disant: Vous parlez trop, vous n’aurez pas ma toile; et, comme il lui avait été recommandé de ne pas revenir sans s’être défait de sa marchandise, il l’offrit à une madone placée sur la route et la lui laissa, parce qu’elle ne parlait point.

=TOIT.=—Prêcher une chose sur les toits.

C’est la divulguer, la rendre publique.—Cette expression, plusieurs fois employée dans l’Écriture-Sainte, est venue de ce que les grands édifices de la Judée étaient couverts par une plate-forme ou terrasse, sur laquelle on avait la liberté de monter, et du haut de laquelle on haranguait quelquefois le peuple. Le temple de Jérusalem n’était pas couvert autrement.

=TON.=—C’est le ton qui fait la chanson ou la musique.

Pour signifier qu’il y a dans le langage, en certaines circonstances, un accent qui modifie le sens des mots et porte à l’oreille une expression différente; que c’est moins ce qu’on dit qui blesse que la manière dont on le dit.

=TONDU.=—Je veux être tondu si...

Cette espèce d’imprécation proverbiale est venue de l’usage où l’on était autrefois de dégrader un homme en le tondant. Dans les commencements de la monarchie, les serfs avaient la tête rase. On jurait sur ses cheveux, comme on jure aujourd’hui sur son honneur, et les couper à quelqu’un, c’était le déshonorer. En saluant une personne, rien n’était plus poli que de s’arracher un cheveu et de le lui présenter; c’était dire, qu’on lui était aussi dévoué que son esclave. Clovis s’arracha un cheveu et le donna à saint Germier, évêque de Toulouse, pour marquer à quel point il l’honorait; chaque courtisan fit le même présent à ce vertueux évêque, qui s’en retourna dans son diocèse enchanté, dit Saint-Foix, des politesses de la cour. (L’abbé Tuet.)

L’horreur des cheveux courts dura longtemps en France, parce qu’on tondait les hommes détenus dans les prisons ou condamnés par jugement à une déshonorante détention. Quand le comte de Saint-Germain, ministre sous Louis XV, voulut faire couper les cheveux aux soldats, l’armée fut sur le point de se révolter, et l’on fut obligé de lui laisser ses cheveux.

=TONNEAU.=—Les tonneaux vides sont ceux qui font le plus de bruit.

L’origine et l’explication de ce proverbe se trouvent dans ce mot de Phocion: Les grands parleurs sont comme les vases vides qui résonnent plus que les pleins.

Les Grecs comparaient les grands bavards dont les paroles semblent renaître d’elles-mêmes, aux chaudrons de Dodone. Ces chaudrons d’airain, placés dans le temple, étaient disposés de telle sorte qu’en frappant sur le premier, le son se communiquait successivement jusqu’au dernier.

Nec Dodonæi cessat tinnitus aheni. (AUSONE.)

Les Latins disaient tonitrua Claudiana, non, comme on pourrait le croire, par allusion aux vers ampoulés et ronflants du poëte Claudien, mais par allusion à des machines de bronze, inventées par Claudius Pulcher, pour l’usage des théâtres, où on les agitait fortement, après les avoir remplies de cailloux, afin d’imiter le roulement du tonnerre.

Les Chinois disent: les grosses cloches sonnent rarement.

=TONNER.=—Tant tonne qu’il pleut.

Pour dire qu’après les menaces viennent les coups. On rapporte l’origine de ce proverbe à un mot de Socrate: on sait que sa femme était une mégère; un jour elle l’accabla d’injures, et, voyant qu’il n’y était nullement sensible, elle finit par lui jeter un seau d’eau sur la tête. «Je savais bien, dit froidement le philosophe à ses amis, qu’après le tonnerre viendrait la pluie.»—Salomon compare la femme querelleuse à un toit d’où l’eau dégoutte toujours. Tecta jugiter perstillantia, litigiosa mulier.

=TOURTERELLE.=—La tourterelle chante.

Aristote a remarqué, dans son Histoire des animaux (liv. IX, ch. 49), et plusieurs autres naturalistes ont remarqué comme lui, que la tourterelle pète fréquemment lorsqu’elle chante, de là ce dicton dont on fait l’application lorsqu’une personne donne carrière à son postérieur.

=TRAMONTANE.=—Perdre la tramontane.

Avant la découverte de la boussole, les marins qui voguaient le long des côtes sud d’Espagne, de France, d’Italie et de Grèce, remarquaient, pour diriger leur navigation, l’étoile polaire qu’ils avaient nommée tramontane, de deux mots latins trans, au delà, et montes, les monts, parce qu’elle leur apparaissait au delà des monts. La présence de cette étoile, en leur indiquant le Nord, leur fesait connaître aussi le point d’Orient; mais, dès qu’ils la perdaient de vue, ils ne pouvaient plus s’orienter, ni savoir par conséquent où ils étaient. Ainsi, perdre la tramontane signifie au propre être désorienté, et au figuré, être déconcerté par les difficultés qui se présentent, ou par l’aspect du danger.

=TRAVAIL.=—Qui hait le travail, hait la vertu.

Ce proverbe peut s’expliquer par cet autre, l’exercice est la mort du péché. La vertu est laborieuse, et le vice est oisif: laboriosa virtus est, vitium est iners. Il n’y a pas de plus grand moralisateur que le travail; il est la base de toute vertu. (Voyez l’oisiveté est la mère des vices.)

=TRÉPASSÉ.=—Il va à la messe des trépassés; il y porte pain et vin.

Ce dicton, qu’on emploie en parlant d’un homme qui va à la messe après avoir bien déjeuné, est fondé, dit-on, sur la coutume établie dans plusieurs diocèses de présenter à l’offrande du pain et du vin aux messes d’enterrement. Cette coutume a été regardée par quelques savants comme un reste des sacrifices ollaires qui se fesaient annuellement, dans la plus haute antiquité, pour les morts du monde antédiluvien, et qui consistaient en semences bouillies, à cause de la tradition des semences conservées dans l’arche. Les Égyptiens, les Hébreux, les Celtes, les Grecs, les Romains, et autres peuples, ajoutèrent ou substituèrent des aliments à ces semences, et ce fut l’origine du festin funèbre, epulum funebre, qu’ils servaient sur les tombes, autant pour les vivants que pour les morts. Ce festin fut adopté par les chrétiens, et saint Augustin nous apprend qu’il avait lieu tous les jours dans les églises d’Afrique en l’honneur des martyrs; il était aussi très fréquent dans celles d’Europe. Les abus qui en résultèrent le firent interdire en France par les premiers conciles provinciaux d’Arles et de Tours; cependant il se maintint en plusieurs endroits longtemps après l’interdiction. Il en reste encore aujourd’hui quelque chose dans ce qui se pratique après les funérailles dans quelques provinces, notamment en Sologne: les personnes qui ont été du convoi d’un mort reviennent dans sa maison, où elles tâchent de se consoler à table le verre à la main. Cet usage, où il entre un peu de superstition, s’est conservé, sans doute, parce qu’on se rend de loin aux enterrements, et qu’on ne peut pas s’en retourner sans avoir mangé. Il semble que le maintien de toute superstition ait une cause naturelle pour principe, et le maintien de celle-ci est fondé sur une assez bonne raison dans les pays dont les habitants sont disséminés dans des hameaux peu rapprochés.

=TRINITÉ.=—A Pâques ou à la Trinité.

C’est-à-dire à une époque très incertaine, sur laquelle on ne saurait compter.—Ce dicton, que la chanson de Malborough a rendu si populaire, fait allusion aux ordonnances des rois de France du treizième et du quatorzième siècle, pour le remboursement des sommes qu’ils avaient empruntées. Ils y promettaient de payer à Pâques ou à la Trinité, et comme ces fêtes passaient presque toujours sans amener le résultat attendu, elles furent considérées comme des échéances illusoires ou du moins fort douteuses.

=TROMPETTE.=—Il y a plus de trompés que de trompettes.

Ce jeu de mots proverbial s’adresse aux personnes qui ne veulent pas convenir de quelque désappointement, de quelque mésaventure, et il signifie que, parmi les gens pris pour dupes, ceux que la honte empêche d’en rien dire sont plus nombreux que ceux que le ressentiment fait parler.

=TROP.=—Rien de trop.

Maxime du sage Chilon, dont les vers suivants de Panard prouvent la vérité:

Trop de repos nous engourdit, Trop de fracas nous étourdit, Trop de froideur est indolence, Trop d’activité turbulence. Trop d’amour trouble la raison, Trop de remède est un poison, Trop de finesse est artifice, Trop de rigueur est cruauté, Trop d’audace est témérité, Trop d’économie avarice: Trop de bien devient un fardeau, Trop d’honneur est un esclavage, Trop de plaisir mène au tombeau, Trop d’esprit nous porte dommage: Trop de confiance nous perd, Trop de franchise nous dessert; Trop de bonté devient faiblesse, Trop de fierté devient hauteur, Trop de complaisance bassesse, Trop de politesse fadeur.

=TRUC.=—Avoir le truc.

M. Ch. Nodier a donné cette explication ingénieuse: «Truc, de l’italien trucco, billard, et tous deux du bruit de la bille qui tombe dans la blouse quand on la bloque, autre mot qui pourrait bien être aussi une onomatopée. Le peuple dit, à Paris, avoir le truc, être fin, subtil, délié, comme il dit se blouser, pour être gauche, étourdi, mal avisé. Les gens qui ont le truc sont ceux qui blousent les autres.»

Je ne partage point l’opinion de M. Nodier. Je crois que truc, dans cette locution, est un terme roman qui signifie adresse, finesse, invention, le même que trut et treuf, et qu’il n’a pas de rapport avec son homonyme truc, billard, autre terme roman, substantif du terme truca, frapper, battre, d’où les Italiens ont pris trucco. Je reconnais que truc, dans ce dernier sens, est une onomatopée, un écho du son, vox repercussæ naturæ.

=TRUIE.=—Tourner la truie au foin.

C’est détourner la conversation du but où elle doit tendre, pour la diriger vers un autre but où elle ne doit point aller; c’est agir inconsidérément comme un homme qui chercherait à éloigner une truie du gland dont elle se veut repaître, pour la mettre au foin dont elle n’a que faire. Cette expression proverbiale se trouve dans le passage suivant du Pédant joué de Cyrano de Bergerac (act. II, sc. 9): «Ce n’est pas de cela dont j’ai à vous parler. Mais à quoi diable vous sert de tourner ainsi la truie au foin?»

=TU AUTEM.=—Savoir le tu autem.

C’est savoir, comme on dit, le fin et la fin d’une affaire. Ménage et Lamonnoye disent, d’après le Moyen de parvenir (ch. LX), que cette locution est prise des leçons du bréviaire, qui se terminent par les mots: Tu autem, Domine, miserere nobis.

Le prédicateur Menot a dit, dans un de ses sermons: Post mortem, poterimus cognoscere omne tu autem: après notre mort, nous pourrons connaître tout le tu autem.

=TURLUPIN.=—Enfant de Turlupin, malheureux de nature.

On a dit aussi: Malheureux comme Turlupin. Ces expressions proverbiales, qui ne sont presque plus usitées aujourd’hui, rappellent la société des pauvres, ou secte des turlupins, espèce de cyniques qui fesaient profession d’impudence, se promenaient tout nus dans les rues, et avaient commerce avec les femmes publiquement: Cynicorum sectam suscitantes de nuditate pudendorum et de publico coïtu, dit la chronologie de Genebrard. Le chef de ces hérétiques, qui existaient sous le règne de Charles V, fut brûlé vif, par ordre de ce prince, avec plusieurs d’entre eux, et tous leurs livres et meubles, dans un grand feu allumé au marché aux Pourceaux de Paris, hors la porte Saint-Honoré.

On assigne diverses étymologies à leur nom. Les uns disent qu’il est composé de tire, pour ressemble, et lupins, petits loups, parce qu’ils habitaient les bois comme les loups, quod ea tantum habitarent loca quæ lupis exposita erant. Les autres disent de lubins, parce qu’ils ressemblaient aux frères lubins, moines mendiants. «Rabelais, dit Le Duchat, a écrit tirelupins pour turlupins, parce qu’il semblait qu’ils vécussent de lupins tirés par-ci, par-là. Dans la VI^e volume de Perceforest, il est parlé de turpellins et turpellines comme d’une secte, ce qui fait que je ne doute pas que ce ne soit celle des turlupins, ainsi appelée par inversion de turpellins, fait de turpis, à cause du scandale que donnait leur vie débordée.»

C’est un turlupin.

C’est-à-dire un farceur, un mauvais plaisant. Ce nom reçut cette acception parce qu’il fut pris par un acteur fameux, dont le vrai nom était Legrand, qui, sous le règne de Louis XIII, fesait beaucoup rire les Parisiens avec ses deux associés, Gautier-Garguille et Gros-Guillaume. On appela turlupinades les scènes qu’il composait et jouait, et l’on dit turlupiner, pour signifier foire comme Turlupin. Ces mots sont restés dans la langue, où ils signifient des plaisanteries fondées sur de mauvais jeux de mots, et l’action de faire de telles plaisanteries.

V

=VACHE.=—Sentir la vache à Colas.

C’est être soupçonné d’hérésie.—Le protestantisme est appelé la religion de la vache à Colas. Ces expressions sont venues, dit-on, de ce qu’un paysan des Cévennes, nommé Colas, qui avait embrassé le protestantisme, fit tuer une vache dans le saint temps du carême, et en distribua la viande à ses co-religionnaires, qui la mangèrent avec affectation pour narguer les catholiques.

On donna, dans la suite, le nom de Vache à Colas, à une chanson très injurieuse pour le clergé, laquelle fut faite par des religionnaires au commencement du XVII^e siècle et fut brûlée publiquement par le bourreau, avec défense expresse d’en faire aucune mention.

Parler français comme une vache espagnole.

On a altéré le texte de cette comparaison proverbiale en y substituant vache à Vace, ancien nom par lequel on désignait un habitant de la Biscaye, soit française, soit espagnole; et la substitution s’est faite d’autant plus aisément que les deux mots étaient presque homonymes dans le vieux langage, où vache se disait vacce. Ainsi, parler français comme une vache espagnole, c’est proprement parler français comme un Vace, ou Basque, espagnol; ce Basque-là étant jugé le plus inhabile à s’exprimer en français. Cette explication me semble bien préférable à celle qu’on pourrait donner encore, en conjecturant qu’on a dû écrire originairement parler français comme une vache espagnol, c’est-à-dire comme une vache parle espagnol, car de cette manière on fausserait le sens de la locution à laquelle on ferait dire ne point parler du tout le français, tandis qu’elle veut dire le parler très mal; et d’ailleurs pourquoi aurait-on signalé l’impossibilité pour une vache de parler l’espagnol plutôt que tout autre idiome? Il y a là une difficulté bien réelle; il n’y en a point, au contraire, si l’on admet Vace ou Basque, à la place de vacce ou vache. Rien n’est plus naturel que le reproche fait aux Basques d’écorcher le français, puisque la langue escualdunac n’a aucun point de connexion avec la nôtre, ni même avec aucune de celles que l’on connaît. Scaliger disait plaisamment des Basques: On prétend qu’ils l’entendent, mais je n’en crois rien.

Il est sorcier comme une vache.

Il ne sait rien prévoir ni deviner. C’est comme si l’on disait: On ne peut pas faire plus de fond sur ses prédictions qu’on n’en fesait sur l’inspection des entrailles d’une vache immolée.

Manger de la vache enragée.

Feydel explique ainsi cette locution: «Enragé est un ancien adjectif dont la signification était bien différente de celle de l’adjectif actuel. Cet ancien mot signifiait positivement retenu dans un fossé. Quand un bœuf, ou une vache, est retenu ainsi par une chute qui lui a démis l’épaule ou la hanche, le laboureur, pour ne pas perdre tout le prix de l’animal, mande le boucher qui fait son métier sur le champ, et la marchandise est débitée à bas prix, en pleine campagne. Ainsi le dicton signifie à la lettre, manger de très mauvaise viande, et encore n’en manger que par cas fortuit.»

Il y a une meilleure explication que voici: Dans tous les temps, l’usage et le débit de la chair des animaux domestiques atteints d’épizootie, ou mordus par un chien enragé, ont été prohibés par les lois de police qui ordonnaient autrefois de jeter ces animaux dans une fosse, comme on le voit dans les instructions données sur ce sujet, en 751, par le pape Zacharie à saint Boniface. Mais il y a toujours eu de pauvres gens qui, pressés par la faim, et sur la foi du proverbe morte la bête, mort le venin, n’ont pas craint d’éluder les ordonnances, en se nourrissant de la viande défendue, en mangeant de la vache enragée. Et cette expression, dans quelque sens qu’on la prenne, a été employée très naturellement pour peindre l’état de besoin, de privation et de misère.

La vache a bon pied.

Cela se dit par corruption de la vache a bon pis, quand on plaide contre quelqu’un qui a de quoi payer les frais.

Voir vaches noires en bois brûlé.

C’est se forger d’agréables chimères, poursuivre de douces illusions, comme font les vachers, lorsque, placés devant leur feu, ils rêvent au bonheur d’avoir de bonnes vaches noires, réputées meilleures laitières que les autres, et croient les voir apparaître dans les figures fantastiques qu’offrent à leurs yeux les tisons en se consumant. Les vaches noires en bois brûlé sont les châteaux en Espagne des vachers.

On disait autrefois chercher vache noire en bois brûlé, pour chercher une chose impossible ou très difficile à trouver. Scarron a employé cette expression dans les vers suivants d’une de ses lettres à Sarrazin:

Mais espérer qu’un Sarrazin normand De ses amis garde quelque mémoire, En bois brûlé c’est chercher vache noire.

Chacun son métier, et les vaches seront bien gardées.

Ce dicton s’emploie, en général, pour dire que toutes choses vont bien lorsque chacun ne se mêle que de ce qu’il doit faire; mais on s’en sert en particulier à propos de tel ou de tel homme sur le mérite duquel on ne veut pas s’expliquer longuement, pour signifier que si chacun se renfermait dans ce qui convient à sa vocation naturelle, il y aurait peut-être plus de vachers que de vaches.

=VACHER.=—Le vacher de Chauny.

C’est-à-dire tout le monde. Ce vacher est un être fabuleux, le même que Pan, dieu des bergers, qui est l’emblème du grand tout, et dont le nom en grec signifie tout.

=VAISSEAUX.=—Brûler ses vaisseaux.

S’interdire, s’ôter les moyens de revenir sur une résolution, de renoncer à une entreprise; se mettre dans l’impossibilité de reculer.

Allusion à la conduite de quelques grands capitaines que l’histoire nous représente incendiant les vaisseaux qui les avaient portés sur des bords ennemis, afin que leurs soldats, privés de tout espoir de retraite, fussent déterminés à vaincre ou à mourir. Agathocle, tyran de Syracuse, donna sur la côte d’Afrique le premier exemple de cette heureuse hardiesse. Asclépiotade, envoyé par Dioclétien contre l’usurpateur de la Grande-Bretagne, agit comme Agathocle et fut victorieux comme lui. L’empereur Julien mit le feu à ses magasins et à ses onze cents navires qui mouillaient dans le Tigre, lorsqu’il fit son expédition contre Sapor. Guillaume-le-Conquérant, abordant en Angleterre en 1066, eut recours au même moyen, qui fut suivi de la victoire d’Hastings. Robert Guiscard, dans le péril pressant où il se trouvait avec sa petite armée devant les troupes nombreuses d’Alexis Comnène, brûla aussi sa flotte et ses bagages, comme s’il eût dû combattre sur le lieu de sa naissance et de sa sépulture, et il gagna la bataille de Durazzo, le 13 octobre 1081. Enfin, c’est ainsi que Fernand Cortez, débarqué sur la côte du Mexique, préluda à la conquête de cette contrée.

=VALET.=—Tel maître, tel valet.

Les valets prennent les habitudes des maîtres. C’est un proverbe grec passé dans la langue latine en ces termes: Talis hera, tales pedisequæ. Telle est la maîtresse, telles sont les servantes.

=VALET.=—Autant de valets, autant d’ennemis.

«Les guerres des peuples anciens les uns contre les autres firent des captifs de ceux à qui l’on conserva la vie après la victoire, à la charge de demeurer serfs ou esclaves; ce qui fit dire proverbialement: Quot hostes, tot servi: autant d’ennemis, autant d’esclaves; et après, par une inversion de mots, selon Asinius Capito, dans Sextus Pompeius: Præposterè plurimis enuntiantibus, l’on a prononcé quot servi, tot hostes: autant d’esclaves, autant d’ennemis, dans un sens bien différent du premier proverbe. Sur quoi Sénèque a très bien remarqué que les maîtres n’ont pas leurs esclaves pour ennemis, mais qu’ils les rendent tels en les traitant de la manière la plus orgueilleuse, la plus outrageante et la plus cruelle: Non habemus illos hostes, sed facimus, cum in illos superbissimi, contumeliosissimi, crudelissimi sumus.» (Lamothe Levayer.)

=VANITÉ.=—La vanité est la mère du mensonge.

On est rarement ce que l’on veut paraître, car presque toujours on ne cherche à paraître que par vanité; et la vanité n’est que l’affectation de quelque qualité qu’on n’a pas. Qui dit vain dit vide.

On demandait un jour au docteur Johnson: Pourquoi la vanité est-elle le caractère de l’ignorance?—Ne savez-vous pas, répondit-il, que les aveugles portent la tête plus haute que ceux qui ont de bons yeux?

On peut comparer la vanité à une belle inscription sur un cénotaphe.

La vanité n’a pas de plus grand ennemi que la vanité.

On la hait dans les autres, a dit un homme d’esprit, en proportion de ce qu’on est vain soi-même. C’est jalousie de métier.

=VAUGIRARD.=—C’est le greffier de Vaugirard, qui ne peut écrire quand on le regarde.

Cette phrase proverbiale, dont la signification est que la moindre chose déconcerte les gens peu habiles, est venue, dit-on, de ce qu’il y avait à Vaugirard un greffier qui tenait son greffe dans un endroit qui n’était éclairé que par une lucarne; de sorte que le jour, dont il avait besoin pour écrire, se trouvait intercepté quand il prenait fantaisie à un passant de le regarder par cette petite ouverture.

Cette phrase est une variante de cette autre beaucoup plus ancienne: Il ressemble à messire Jean, qui ne peut lire quand on le regarde, et le nom de Vaugirard n’a peut-être été choisi que pour rimer avec regarde, qu’on écrivait autrefois regard.

=VEAU.=—Faire le pied de veau.

Le veau est un animal qui, étant peu ferme sur ses pieds, les laisse échapper souvent en arrière, et tombe sur ses genoux, ce qui oblige les métayers et les bouchers de le transporter sur une charrette. De là l’expression faire le pied de veau, c’est-à-dire faire des révérences à quelqu’un, le flatter bassement. Le peuple dit: Faire le pied de veau, le pied derrière. Ce qui confirme l’explication que je viens de donner.

Cela croît au rebours comme la queue du veau.

Traduction de cette phrase proverbiale qu’on trouve dans Pétrone: Retroversus crescit tanquam cauda vituli. La queue du veau, ne croissant pas en proportion du corps, semble rapetisser à mesure que le corps grossit.

Adorer le veau d’or.

Faire la cour bassement à une personne qui n’a d’autre mérite que son pouvoir, son crédit ou ses richesses. Allusion à la conduite des Israélites dans le désert, lorsque, suivant la belle expression du Psalmiste, ils échangèrent la gloire du culte divin contre un animal nourri d’herbe.

Tuer le veau gras.

Faire quelque régal, quelque fête extraordinaire pour marquer la joie qu’on a du retour de quelqu’un, comme fit le père de l’enfant prodigue, au retour de son fils. La parabole de l’enfant prodigue, dont Jésus-Christ se servit, n’existait pas seulement chez les Juifs; elle se trouve dans les livres sacrés des Indiens. Mais on ne peut dire que les Juifs l’eussent tiré de là.

=VELOURS.=—Faire patte de velours.

Cacher le dessein de nuire sous des dehors caressants.

Le chat ne nous caresse pas, dit Rivarol, il se caresse à nous. Il en est de même du fourbe qui veut nous nuire: s’il flatte nos penchants et s’il cherche à captiver notre bienveillance, c’est uniquement dans des vues personnelles; c’est pour trouver en nous, contre nous-mêmes, des auxiliaires de ses desseins, et les sentiments qu’il nous témoigne ne sont, en grande partie, qu’une satisfaction anticipée du mal qu’il se voit près de nous faire avec succès.—Les Anglais appellent cela couper la gorge avec une plume: to cut one’s throat with a feather.

Les Grecs employaient dans un sens analogue un vers proverbial rapporté par Suidas et traduit ainsi en latin:

Blandiri caudâ, furor est haud omnibus idem. Flatter de la queue, tout le monde n’a pas la même fureur.

Métaphore prise des animaux qui sont prêts à mordre quand ils remuent la queue.

Les Latins disaient: Venena dantur melle sublita. On offre les poisons enveloppés de miel.—Ce qui rappelle le mot de l’abbé Trublet sur madame de Tencin: Si cette femme avait intérêt à vous empoisonner, elle choisirait le poison le plus doux.

Montcrif composa dans sa jeunesse une histoire des chats qui le fit surnommer l’historiogriphe, et qui lui attira beaucoup de brocards. Le poëte Roy, que Voltaire appelait un auteur spirituel, mais trop peu châtié, par allusion aux durs traitements qu’il recevait quelquefois pour des méchancetés littéraires dont il ne se corrigeait point, le poëte Roy ne laissa point échapper une si belle occasion d’exercer sa verve satirique, et il poursuivit l’historien des chats avec un acharnement excessif. Celui-ci, furieux, l’attendit un soir au sortir du Palais-Royal, et lui donna une volée de coups de canne. Mais cette correction ne produisit qu’une nouvelle épigramme improvisée sous le bâton: Roy, dont le dos était aguerri, fit semblant de prendre les coups pour des égratignures, et, retournant la tête bravement, il dit à haute voix: Patte de velours, Minon, patte de velours.

=VENDOME.=—Le brouillard de monsieur de Vendôme.

Expression ironique qui signifie la grosse pluie; ce que les Anglais appellent a scotch mist, un brouillard d’Écosse.

A la fraîcheur de monsieur de Vendôme.

Autre expression ironique pour dire, à l’ardeur du soleil.

Etre de la couleur de monsieur de Vendôme.

Expression métaphorique par laquelle on marque qu’une personne ou une chose est invisible.

Quelques parémiographes pensent que ces façons de parler ont été altérées et que le nom de Vendôme y a été introduit par abus au lieu de vent d’amont; vent pluvieux, froid et invisible qui souffle du côté d’Orient. Quelques autres croient qu’elles n’ont subi aucun changement, et qu’elles sont des allusions à divers traits de la conduite militaire du duc de Vendôme, ce qui paraît plus vraisemblable. Mais il est à remarquer que ce duc n’est point, comme ils l’ont cru, celui qui fit la guerre de la succession d’Espagne, car les expressions dont il s’agit sont antérieures de plus d’un siècle et demi à cette époque. Elles doivent se rapporter au duc de Vendôme qui, en 1522, défendit la Picardie avec autant de prudence que de succès, lorsque cette province fut envahie par les troupes combinées des Flamands et des Anglais sous les ordres de l’amiral comte de Surrey. Le général français, qui avait à lutter contre des forces très supérieures aux siennes, prit le parti d’éviter les batailles rangées, et s’appliqua constamment à ruiner en détail l’armée ennemie, soit en interceptant ses convois, soit en attaquant ses postes avancés, soit en la harcelant sans relâche sur tous les points vulnérables avec une bonne cavalerie. Comme il n’était jamais arrêté dans ses expéditions, ni par la grande pluie, ni par la grande chaleur, et qu’il manœuvrait, au contraire, à la faveur de ces circonstances du temps, pour fondre à l’improviste sur quelque corps isolé ou pour aller ravitailler secrètement les places dans lesquelles il avait eu soin de jeter des garnisons, les soldats s’amusèrent à créer les locutions du brouillard, de la fraîcheur et de la couleur de monsieur de Vendôme, voulant faire entendre que leur chef regardait la grosse pluie comme un léger brouillard, que la grande chaleur était pour lui comme la fraîcheur, et qu’il savait dérober ses mouvements aux ennemis aussi bien que s’il eût été invisible.

Ils allèrent même jusqu’à dire le perroquet de monsieur de Vendôme, autre expression de la même espèce par laquelle on désigne encore un homme dont le silence rend les secrets impénétrables.

Il est plus près de sainte larme que de Vendôme.

Il est plus près de pleurer que de chanter.

Ce dicton est fondé sur une double allusion à une chanson joyeuse dont le refrain est Vendôme, Vendôme, Vendôme; et à la sainte larme qu’on gardait autrefois religieusement dans l’abbaye des Bénédictins à Vendôme. Cette sainte larme était une de celles que Notre Seigneur répandit à la résurrection de Lazare. Recueillie par un ange dans une petite ampoule et donnée à Marie, sœur du ressuscité, elle échut, dans la suite des temps, à un patriarche de Constantinople, puis à des chevaliers de l’empereur qui l’apportèrent dans un église de Frésingue, où Nitkère, évêque de cette ville, la reçut. Celui-ci en fit présent à Henri I^{er}, roi de France, ou à Henri III, roi de Germanie, époux de la fille d’Agnès, comtesse d’Anjou et fondatrice de Vendôme; car la certitude historique est malheureusement en souffrance sur ce point. Mais cela ne tire point à conséquence. On sait positivement que, des mains du roi de France, où de celles de l’épouse du roi de Germanie, la sainte larme passa à l’abbaye de Vendôme où elle fut déposée sur l’autel en signe de donation. Le reliquaire où on la conservait se composait de trois pièces, savoir: la petite ampoule, qui était bleue comme le ciel où l’ange l’avait sans doute prise, un vaisseau de verre transparent qui enveloppait cette ampoule, et un coffret qui contenait le tout. Si l’on désire de plus amples détails, on peut consulter une lettre de trente-huit pages dans le tome II des Œuvres posthumes du savant Mabillon, qui a pris la défense de la sainte larme contre Thiers, auteur du Traité des superstitions, qui avait osé publier une dissertation dans laquelle il cherchait à prouver la fausseté de cette relique.

=VENTRE.=—Ventre affamé n’a point d’oreilles.

On a prétendu que ce proverbe fut inventé par un favori de Titus à propos d’une Juive, nommée Marie, qui, pendant le siége de Jérusalem par cet empereur, avait été poussée par la famine à se nourrir de la chair de son propre fils; mais ce proverbe était connu longtemps avant cette horrible action. Caton, haranguant le peuple dans un temps de disette, avait dit: Arduum est, Quirites, ad ventrem auribus carentem verba facere; il est difficile, citoyens, de se faire entendre du ventre qui n’a point d’oreilles.

Ventre saint-gris.

C’est à tort que le prétendu Vigneul-Marville[81] affirme que ventre saint-gris, mis à la mode par Henri IV, ne signifia jamais rien et qu’il n’eut d’autre fondement que le caprice des gouverneurs de ce prince, qui le lui enseignèrent afin qu’il ne contractât point l’habitude de certains blasphèmes que les seigneurs catholiques proféraient à tout propos à la cour du roi très chrétien. Il est évident que ventre saint-gris, variante de sang saint-gris, juron poitevin recueilli par Rabelais (liv. IV, ch. 9), désigne saint François d’Assise, fondateur de l’ordre des moines gris, et il est très probable que Henri IV, élevé dans une religion sans cesse anathématisée par ces moines, doit avoir juré sciemment par le ventre de leur patron, comme l’avocat Patelin par le ventre saint-Pierre, Clément Marot par le ventre saint-George[82], les Bas-Bretons par le ventre saint-Quenet, et les Belges par le ventre-Dieu, sur quoi Érasme a remarqué que ces derniers étaient moins scrupuleux que Socrate, qui ne jurait que par l’oie, per anserem.

=VÉRITÉ.=—La vérité est au fond d’un puits.

Mot de Démocrite passé en proverbe pour exprimer la difficulté de découvrir la vérité. M. Ch. Nodier trouve dans ce mot une allégorie admirable: Parce que, dit-il, du fond d’un puits, où l’on ne reçoit la lumière que par une ouverture circonscrite, on ne juge sainement que la partie de l’horizon que cette ouverture laisse à découvert. Ainsi la vérité même, ajoute-t-il, si elle existait quelque part, ne connaîtrait qu’une partie du vrai. La vérité dans le puits est l’emblème de notre intelligence.

La vérité, suivant Saadi, s’enveloppe de sept voiles qu’il faut arracher.

Les Pyrrhoniens disaient de la vérité: Elle est comme l’Orient, différente selon le point de vue d’où on la considère.

La vérité est dans le vin.

In vino veritas.—Le proverbe précédent nous a dit que la vérité se tient dans un puits, celui-ci nous fait entendre qu’elle se tient dans une cave; mais placer sa demeure tantôt dans l’eau et tantôt dans le vin, n’est-ce pas avouer qu’on ne sait pas précisément où elle peut se trouver? Quoi qu’il en soit, les deux opinions sont très bien fondées, et si la première a pour elle l’autorité de Démocrite, la seconde s’appuie de l’autorité de Salomon. Ce sage roi s’écriait dans ses Paraboles: «Ne donnez point, ô Samuel, ne donnez point trop de vin aux rois qui mangent à votre table, et n’en prenez point vous-même avec excès, parce qu’il n’y a nul secret où règne le vin: nullum secretum est ubi regnat ebrietas.» (Ch. XXXI, v. 4.)

La conduite d’un homme échauffé de vin, dit J.-J. Rousseau, n’est que l’effet de ce qui se passe au fond de son cœur dans les autres temps. Dans un état où l’on ne déguise rien, on se montre tel qu’on est. On parle étant ivre comme on pense à jeun.

L’ivresse, en égarant l’esprit, dit Duclos, n’en donne que plus de ressort au caractère. Le vil complaisant d’un homme en place, s’étant enivré, lui tint des propos d’une haine envenimée et se fit chasser. On voulut excuser l’offenseur sur l’ivresse. Je ne puis m’y tromper, répondit l’offensé: ce qu’il m’a dit étant ivre, il le pense à jeun.

Chez certains sauvages, l’ivresse attire le respect; qui est ivre est déclaré prophète.

L’auteur du Rambler demandait que l’application du proverbe, in vino veritas, fût réservée pour les gens qui mentent à jeun; mais il ne pensait pas à cet autre proverbe, qui prouve l’inutilité de l’exception: Omnis homo mendax, tout homme est menteur.

Le temps découvre la vérité.

N’espérez pas pouvoir rien cacher, le temps voit, entend et découvre tout (Sophocle.)

Il n’est point de secret que le temps ne révèle. (RACINE.)

On dit aussi: La vérité est la fille du temps, et ce proverbe cité par Aulu-Gelle, qui l’attribue à un poëte ancien dont il ne donne pas le nom, a été réduit en apologue par le capitaine Delisle.

Aux portes de la Sorbonne La vérité se montra, Le syndic la rencontra. Que demandez-vous, la bonne? —Hélas! l’hospitalité. —Votre nom?—La vérité. —Fuyez, dit-il, en colère, Fuyez, ou je monte en chaire Et crie à l’impiété! —Vous me chassez, mais j’espère Avoir mon tour, et j’attends: Je suis la fille du temps, Et j’attends tout de mon père.

=VERRIER.=—Gentilhomme verrier.

On appelait ainsi, avant la révolution, le chef d’une manufacture de bouteilles, emploi qui, loin de faire déroger, conférait une sorte de noblesse; car tout ce qui avait quelque rapport au vin était particulièrement respecté en France. C’est pourquoi on avait consacré aux vacances des tribunaux et des colléges le temps des vendanges et non celui de la moisson, dont les travaux sont beaucoup plus importants.

=VERT.=—Prendre quelqu’un sans vert.

Dans les XIII^e, XIV^e et XV^e siècles, on formait des sociétés connues sous le titre de sans vert, dont le principal statut était qu’on porterait sur soi une petite branche de verdure pendant les premiers jours du mois de mai. Les membres de ces sociétés, dans les deux sexes, jouissaient du droit de se visiter à toute heure de la journée, depuis l’aurore jusqu’à la nuit, en négligé comme en toilette, afin de s’assurer que chacun était muni de la branche de l’espèce de verdure déterminée par la compagnie. Quand on se laissait surprendre sans cette branche ou avec cette branche déjà fanée, on recevait un seau d’eau sur la tête, et l’on était obligé de donner un gage représentant le prix d’une amende, dont le produit s’appliquait à des plaisirs variés.

Employer le vert et le sec.

Le vert et le sec désignent le fourrage vert et le fourrage sec qu’on donne à manger aux bestiaux. On met les chevaux au vert ou on les met au sec, selon que l’un ou l’autre de ces deux régimes leur est plus salutaire; de là l’expression proverbiale employer le vert et le sec, c’est-à-dire employer tous les moyens, toutes les ressources qu’on peut avoir pour réussir à une chose.

On rapporte que Henri IV, voyant arriver à un bal qu’il donnait une dame vieille et sèche, vêtue d’une robe verte, s’approcha d’elle, et lui dit, qu’il lui était bien obligé du soin qu’elle avait pris, pour faire honneur à la compagnie, d’employer le vert et le sec. Cette plaisanterie, indigne d’un si bon roi, a donné une acception de plus à l’expression proverbiale.

=VIE.=—Cache ta vie.

Ce précepte proverbial, que Suidas attribue à Néoclès, frère d’Epicure, était fort estimé des épicuriens, qui enseignaient par là de ne point se mêler des affaires publiques avec lesquelles le bonheur leur semblait incompatible. Plutarque, indigné d’une telle doctrine, en a fait une critique rigoureuse dans un traité particulier où il la signale comme destructive de tous les intérêts sociaux. Mais, quoi qu’il en dise, le mot cache ta vie est assez bien trouvé pour nous apprendre que notre prospérité nous expose aux traits de l’envie, et qu’il est prudent de cacher nos avantages pour être heureux. C’est ainsi qu’il faut l’entendre, et c’est ainsi que Voltaire l’a entendu dans ces vers qu’il adresse au bonheur personnifié, sous le nom grec de Macare.

Macare, c’est toi qu’on désire: On t’aime, on te perd, et je croi Que je t’ai rencontré chez moi, Mais je me garde de le dire. Quand on se vante de t’avoir, On en est privé par l’envie; Pour te garder il faut savoir Te cacher et cacher sa vie.

Vie courte et bonne.

On dit presque toujours courte et bonne, en sous-entendant vie.—C’est le mot des amis de la joie, pour signifier qu’ils ne tiennent pas à se ménager une longue existence en renonçant à l’abus des plaisirs. Ce mot obtint une célébrité historique à l’époque de la Régence, par la répétition fréquente qu’en fesait la duchesse de Berry, fille du Régent, princesse aimable et spirituelle, qui fut servie à souhait et moissonnée à la fleur de l’âge.

Les voluptueux de Rome avaient adopté pour devise le vers suivant d’une traduction qu’avait faire Cécilius de la comédie de Ménandre, intitulée Hymnis.

Mihi sex menses satis sunt vitæ: septimum oreo spondeo.

Ce que Regnier-Desmarais a rendu ainsi:

Donnez-moi six mois de plaisir: Je donne à Pluton le septième.

Saint Chrysostome rapporte, dans sa LXXIV^e homélie, un proverbe grec très analogue, que Novarinus a traduit ainsi en latin dans son recueil: Adsit suave quiddam et jucundum, et suffocet me! Vienne quelque chose de doux et de délicieux, et que j’en sois suffoqué!

Les Allemands disent dans le même sens: Ein gutes Mahl und dann der Galgen! Un bon dîner, et la potence!

Que Bacchus, la table ont d’appas! A Paphos, Vénus, tu m’entraînes! Oh! ne m’attachez point aux mâts, Si j’entends chanter les Sirènes! (DUCIS.)

Au dicton, courte et bonne, les gens sensés répondent par cette remarque qui en est le corollaire: C’est la vie du cochon.

Ce sacrifice de l’avenir au présent, est un calcul faux et funeste. Écoutons Bossuet: «Quelle honte, s’écrie-t-il, quelle infamie, quelle ruine dans les fortunes, quels déréglements dans les esprits, quelles infirmités dans les corps n’ont pas été introduites par l’amour désordonné des plaisirs!... Les tyrans ont-ils jamais inventé des tortures plus insupportables que celles que les plaisirs font souffrir à ceux qui s’y abandonnent? Ils ont amené dans le monde des maux inconnus au genre humain; et les médecins nous enseignent d’un commun accord que ces funestes complications de symptômes et de maladies qui déconcertent leur art, confondent leurs expériences et démentent si souvent leurs anciens aphorismes, ont leurs sources dans les plaisirs.»

Saint Augustin, peignant les suites fâcheuses de la volupté, compare les plaisirs aux racines des ronces. Ces racines, dit-il, sont douces et on les manie sans être piqué, mais c’est de là que vient ce qui pique. Lenes sunt et radices spinarum. Si quis eas contrectet non pungitur; sed quo pungeris inde nascitur.

La volupté, disent quelques sages, doit être dans la vie, à l’égard de nos actions, comme un grain de sel qui les assaisonne et qui n’y peut entrer avec excès sans tout gâter.

Sénèque fait cette excellente recommandation: Sic præsentibus utaris voluptatibus ut futuris non noceas. Usez des voluptés présentes de manière à ne pas nuire aux voluptés futures.

La sagesse nous a été donnée principalement pour ménager nos plaisirs. (Saint Evremond.)

=VIEILLESSE.=—Tout le monde désire la vieillesse, et tout le monde la maudit après l’avoir obtenue.

Proverbe qui se trouve dans Cicéron: Optant senectam omnes, adepti despuunt (de Senect., ch. II).

=VIERGES.=—Amoureux des onze mille vierges.

On appelle ainsi celui qui devient amoureux de toutes les femmes qui s’offrent à sa vue.—Cette expression rappelle la légende des onze mille vierges. Voici ce que dit M. Salgues sur cette légende, qui passe aujourd’hui pour apocryphe: «Croyez-vous que sainte Ursule soit partie de Londres pour la Basse-Bretagne, avec onze mille vierges qui devaient épouser les onze mille soldats du capitaine Conan, son fiancé, et peupler le pays? Croyez-vous qu’une tempête miraculeuse les ait jetées dans les bouches du Rhin, et qu’elles aient remonté le fleuve jusqu’à la ville de Cologne, alors occupée par les Huns, qui servaient l’empereur Gratien? Croyez-vous que ces impertinents aient voulu leur faire la cour un peu trop brusquement, et qu’irrités d’être repoussés avec trop de fierté, ils les aient mises à mort pour leur apprendre à vivre? Nos bons aïeux le croyaient certainement, puisqu’ils célébraient annuellement, le 22 octobre, la fête de ces chastes héroïnes. Mais comme il n’est rien dans le monde sans contradiction, des critiques sourcilleux et difficiles ont contesté la vérité de ces récits. Ils ont fait d’abord observer que le nombre de onze mille vierges était un peu fort, qu’on aurait eu de la peine à les trouver dans les meilleurs temps du christianisme, et que le martyrologe de Wandelbert, composé en 850, et l’un des plus estimés des connaisseurs, n’en a porté le nombre qu’à mille, ce qui est encore beaucoup. Ensuite, ils ont soutenu qu’il fallait pousser la réduction encore plus loin, et ils ont porté l’esprit de réforme jusqu’à effacer d’un trait de plume dix mille neuf cent quatre-vingt dix-neuf vierges; de sorte qu’ils n’en ont voulu accorder que onze, ce qui doit laisser beaucoup de places vacantes en paradis. Ils se sont autorisés d’une inscription qu’ils ont interprétée à leur manière: SANCTA URSULA ET XI. M. V. Ceux qui tiennent pour les onze mille vierges ont traduit: Sainte Ursule et onze mille vierges. Mais nos critiques assurent que cette interprétation est fautive et erronée, et veulent que l’on traduise: Sainte Ursule et onze martyres vierges. Pour appuyer leur prétention, ils citent un catalogue de reliques tiré du Spicilège du père D. Luc d’Acheri, dans lequel on lit: De reliquiis SS. undecim virginum; des reliques des onze vierges.

Réduire ainsi onze mille vierges à onze, c’est déjà beaucoup. Cependant d’autres critiques, plus sévères encore, ont prétendu enchérir sur les premiers, et porter la soustraction bien plus loin; car ils ne veulent absolument que deux vierges. Ils protestent qu’on a très mal lu les anciens martyrologes qui portaient: SS. Ursula et Undecimilla virg. mart., c’est-à-dire SS. Ursule et Ondecimille, vierges, martyres. Des copistes ignorants ont pris un nom de femme pour un nom de nombre, et se sont imaginé que Undecimilla était une abréviation de undecim millia.

Voilà ce que pense le savant père Simon. Je ne sais s’il se trompe. Il est au moins constant qu’on a peu de renseignements exacts sur l’histoire de sainte Ursule et de ses compagnes. Baronius avoue que les véritables actes de son martyre ont été perdus.»

=VIEUX.=—Il faut devenir vieux de bonne heure, si l’on veut l’être longtemps.

Ce proverbe est fort ancien, car il se trouve dans le Traité de la vieillesse par Cicéron. Mature fias senex si diu velis esse. Il signifie que c’est dans la jeunesse qu’on doit jeter les fondements d’une bonne et longue vieillesse.—Jean-Jacques Rousseau a très bien dit: «L’homme jeune n’est point celui que Dieu a voulu faire: pour s’empresser d’obéir à ses ordres, il faut se hâter de vieillir.»

=VILAIN.=—Oignez vilain, il vous poindra: poignez vilain, il vous oindra.

Vieux dicton usité parmi les nobles d’autrefois pour rappeler la règle de conduite qu’ils devaient suivre à l’égard des vilains.

Le duc de Bourbon, frère aîné du sire de Beaujeau mari de la régente pendant la minorité de Charles VIII, disait aux États-Généraux de 1484: «Je connais le caractère des vilains: S’ils ne sont opprimés, il faut qu’ils oppriment. Otez leur le fardeau des tailles: vous les rendrez insolents, mutins, insociables. Ce n’est qu’en les traitant durement qu’on peut les contenir dans le devoir.»—Ce passage, rapporté par Garnier d’après Masselin, est curieux, et il peut avoir fourni à l’auteur d’Athalie, le trait remarquable qui termine les vers suivants sur les flatteurs des cours:

Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois, Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois,

* * * * *

Qu’aux larmes, au travail le peuple est condamné Et d’un sceptre de fer veut être gouverné, Que s’il n’est opprimé, tôt ou tard il opprime.

=VILLE.=—Avoir ville gagnée.

Cette expression, qui s’emploie en parlant de toute difficulté qu’on a vaincue, surmontée, était usitée chez les Grecs. Platon a dit: Un homme qui se décourage dans le commencement n’aura jamais ville gagnée.

Ville gagnée a été un cri de victoire: Martial de Paris nous apprend que les Anglais proféraient ce cri à la prise de Pontoise, en 1437.

Quand ils se virent les plus forts, Commencèrent à pleine gorge Crier tant qu’ils purent alors: Ville gaignée! Vive saint George!

Monstrelet, racontant comment cette ville fut reprise, en 1441, par Charles VII, rapporte que ce roi et tous les autres seigneurs et capitaines ne cessaient de crier: Saint Denys ville gaignée!

Ville qui parlemente est à demi rendue.

Qui écoute les propositions qu’on lui fait n’est pas éloigné d’accorder ce qu’on lui demande.

=VIN.=—A la Saint-Martin on boit du bon vin.

La fête de saint Martin arrive le onze novembre, après la fin des vendanges, et lorsque le vin commence à être fait. Elle correspond exactement à celle que les païens célébraient en l’honneur de Bacchus, le jour où ils fesaient l’ouverture des tonneaux pour goûter la liqueur nouvelle qu’ils regardaient comme un don de ce dieu. Cette fête était autrefois, en France, ce que le peuple appelle une fête à gueule, une espèce de mardi-gras, ainsi que je l’ai dit à la page 568, et tout le monde la solennisait le verre à la main, avec une égale ferveur. On pourrait croire que c’est à cause de cela que saint Martin devint le patron des buveurs. Cependant on assure que cette importante fonction lui fut conférée pour un autre motif; et l’on en rapporte l’origine au fait suivant qu’on voit représenté dans plusieurs tableaux d’église.—Notre saint se trouvait à dîner un jour, avec un prêtre qui lui servait la messe, chez l’empereur Maxime. Lorsque l’échanson présenta la coupe au prince suivant l’usage, celui-ci, voulant honorer son hôte, la lui fit remettre afin qu’il y bût le premier; mais saint Martin, après l’avoir portée à ses lèvres, la fit passer à son clerc comme au plus digne de la compagnie. Une action si inattendue étonna tous les convives; néanmoins elle ne déplut pas à l’empereur, qui loua, dit-on, saint Martin d’avoir fait à sa table ce qu’aucun autre évêque n’aurait osé faire à la table des moindres magistrats, et d’avoir préféré un simple ministre de Dieu au maître du monde.

On disait autrefois martiner pour bien boire, et l’on appelait l’ivresse mal de saint Martin, morbus sancti Martini.

Vin de la Saint-Martin.

On appelait autrefois ainsi l’argent que les maîtres donnaient aux valets et aux ouvriers pour faire la Saint-Martin.

Après bon vin, bon cheval.

Le Duchat explique ainsi ce proverbe: «Quand on a bu de bon vin on s’en ressent, et comme alors on ménage moins le cheval, il paraît meilleur parce qu’il va plus vite.»—Il me semble qu’on a dû dire après bon vin bon cheval, ou à bon vin bon cheval, pour signifier que lorsqu’on a bien bu, on a besoin d’un bon cheval qui ne bronche pas, et ne jette pas son cavalier à terre.

Vin versé n’est pas avalé.

Il ne faut pas compter sur l’avenir, car les espérances les mieux fondées peuvent être déconcertées à l’instant même où elles commencent à se réaliser. Ce proverbe, que nous avons reçu des anciens, a tiré, dit-on, son origine du trait suivant.—Ancée, roi de Samos, l’un des Argonautes, fesait planter une vigne, et ne donnait aucun relâche aux esclaves employés à cet ouvrage, dans l’impatience où il était de le voir achevé. Un de ces malheureux, excédé de fatigue, prit la liberté de lui dire: Seigneur, à quoi bon nous presser tant? vous ne boirez jamais du vin de cette vigne. Ancée prit à cœur ces paroles, et fit redoubler le travail. Aussitôt que les ceps eurent produit quelques raisins, il se hâta de les cueillir, de les exprimer dans un vase, et appelant son prophète: Regarde, dit-il, et ose me soutenir que je ne goûterai point le vin de ma vigne! A quoi l’esclave répondit: Seigneur, entre la coupe et la bouche il y a assez d’espace pour quelque accident qui peut vous en empêcher. Comme il prononçait ces mots, on vint annoncer au roi qu’un sanglier ravageait son vignoble. A cette nouvelle, il ne songe plus à boire, et se précipitant hors de son palais, il vole à la rencontre du féroce animal, qui s’élance sur lui, déchire ses entrailles et l’étend mort sur la place.

Dans l’Odyssée, Antinoüs, un des amants de Pénélope, pérît à peu près dans la même circonstance, car au moment où il portait la coupe à sa bouche, Ulysse lui perça la gorge avec une flèche.

Vin de Brétigny qui fait danser les chèvres.

Quoique le terroir de Brétigny, près de Montlhéri, soit reconnu peu propre à la vigne, cependant il n’est point certain, dit Saint-Foix, que ce soit le vin de ce lieu qui a donné occasion de parler de Brétigny, comme d’un pays de mauvais vin; peut-être le mépris du vin de Brétigny est-il venu de Bourgogne à Paris. Il y a en effet un village du même nom près de Dijon, et, comme il est dans la plaine, le vin est naturellement moins bon que celui des côtes voisines. Mais le proverbe porte que le vin de Brétigny fait danser les chèvres; et l’on assure qu’à Brétigny, près de Montlhéry, il y avait autrefois un homme nommé Chèvre, dont la folie, quand il avait bu, était de faire danser sa femme et ses filles. On peut penser que l’homonymie des deux villages aura fait rattacher au proverbe antérieurement connu cette plaisante tradition.

Vin d’une oreille.

On appelle ainsi le bon vin, parce qu’en le dégustant on marque l’approbation par l’inclination de l’oreille gauche; le vin de deux oreilles, au contraire, ne vaut rien, parce qu’on secoue les deux oreilles en signe de mécontentement.

Le vin donné aux ouvriers est le plus cher vendu.

Les travaux corporels augmentent la soif, dit Brillat-Savarin. Aussi les propriétaires ne manquent jamais de fortifier les ouvriers par des boissons, et de là le proverbe, que le vin qu’on leur donne est toujours le mieux vendu.

Vin sur lait c’est santé, lait sur vin c’est venin.

Ce proverbe signifie qu’on est guéri d’une maladie, lorsqu’on passe de l’usage du lait à celui du vin, et qu’on est malade, au contraire, lorsqu’on cesse de boire du vin pour boire du lait.

Les Espagnols disent: Dexo la lache al vino: bien seas venido, amigo. Le lait dit au vin: ami, sois le bienvenu.

Le vin entre et la raison sort.

Un apologue juif, où les effets du vin sont exprimés à la manière orientale, nous apprend que le patriarche Noé s’étant éloigné un moment du premier pied de vigne qu’il venait de planter, Satan transporté de joie s’en approcha, en s’écriant: Chère plante, je veux t’arroser! et aussitôt il courut chercher quatre animaux différents, un agneau, un singe, un lion et un pourceau qu’il égorgea tour à tour sur le cep, afin que la vertu de leur sang passât dans la sève et se propageât dans les rejetons. Cette opération du diable fut très heureuse et son influence s’étendit à tous les vignobles du monde. Depuis lors, si l’homme boit une coupe de vin, il devient caressant, aimable; il a la douceur de l’agneau: deux coupes le rendent vif, folâtre, il va sautant et gambadant comme le singe: trois lui communiquent le naturel du lion; il se montre fier, intraitable; il veut que tout lui cède; il se croit une puissance; il se dit en lui-même: Qui peut m’égaler? Boit-il davantage? il perd le bon sens, il est incapable de se conduire, il se roule dans la fange, il n’est plus qu’un immonde pourceau. De là ce proverbe des sages: Le vin entre et la raison sort.

De là aussi ces expressions, un vin d’agneau, un vin de singe, un vin de lion, un vin de pourceau, dont autrefois on se servait fréquemment, et dont on se sert encore quelquefois pour qualifier les divers effets de la boisson.—On a dit aussi un vin d’âne, qui assoupit et rend hébété; un vin de pie, qui rend bavard; un vin de cerf, qui rend triste et larmoyant; un vin de renard, qui rend malin et cauteleux. Enfin il y a peu de variétés bestiales qu’on n’ait découvertes dans l’ivrogne, et il semble qu’on ait voulu chercher en lui seul les nombreux sujets d’une ménagerie.

Le sens du proverbe, le vin entre et la raison sort, est exprimé poétiquement dans cette maxime tirée du Hava-mal des Scandinaves:—L’oiseau de l’oubli chante devant ceux qui s’enivrent, et leur dérobe leur ame.

=VIOLENT.=—Ce qui est violent n’est pas durable.

Tout excès dure peu; quand un mal est à son comble, il touche à sa fin. Telle est la loi de la nature qui, entretenant la durée par la modération, ne souffre pas qu’une action violente se soutienne longtemps.—Ce proverbe est littéralement traduit de l’axiome de l’école, quod est violentum non est durabile.

Nous disons aussi, à force de mal tout ira bien, parce que, dans l’ordre naturel également, le dernier terme du mal est le premier degré du bien.—Les Italiens disent: Il male e la vigilia del bene, le mal est la veille du bien; et les Persans: C’est au plus étroit du défilé que la vallée commence.

=VIRGULE.=—C’est une virgule dans l’Encyclopédie.

Expression dont on se sert en parlant d’une personne qui ne marque point par son esprit ou son érudition.

=VISIÈRE.=—Rompre en visière à quelqu’un.

Cette expression s’employait autrefois au propre pour marquer l’action d’un combattant qui rompait sa lance dans la visière du casque de son adversaire. Aujourd’hui elle ne se prend qu’au figuré, et signifie contredire quelqu’un avec brusquerie et grossièreté, lui dire en face quelque chose de désobligeant ou d’injurieux.

=VIVRE.=—Il faut que tout le monde vive.

On sait que l’abbé Desfontaines, mandé devant M. d’Argenson, lieutenant-général de police, pour quelques malices littéraires, crut se justifier en disant: Il faut que tout le monde vive, et que ce magistrat lui répondit: Je n’en vois pas la nécessité. Mais on ne sait pas peut-être que cette réponse souvent citée n’était qu’une redite, comme la plupart des bons mots dont les beaux-esprits du jour prétendent se faire honneur. Elle se trouve dans le Traité de l’idolatrie, par Tertullien (ch. XIV).—Ce père de l’Église pose en principe, qu’il n’est pas plus permis de fabriquer des idoles que de les adorer; et, supposant qu’un statuaire lui adresse cette objection: mais mon métier est d’en faire, et je n’ai pas d’autre moyen de vivre; il réplique: Eh quoi! mon ami, EST-IL NÉCESSAIRE QUE TU VIVES? Jam illa objici solita vox: non habeo aliquid quo vivam.—Districtius repercuti potest: VIVERE ERGO HABES?

Il faut vivre à Rome comme à Rome.

Il faut se conformer aux usages du pays où l’on se trouve.—Proverbe pris du distique suivant, de saint Ambroise:

_Si Romæ fueris, Romano vivito more; Si fueris alibi, vivito sicut ibi._

Il a trop d’esprit, il ne vivra pas.

C’est ce qu’on dit d’un enfant trop précoce, parce que les trop grands développements de l’esprit, surtout dans un âge tendre, nuisent à ceux du corps et peuvent causer une maladie mortelle. Il y a pourtant bon nombre de ces petits prodiges de collége, de ces génies en herbe, même parmi les lauréats de l’Université de Paris, qui ne meurent que de vieillesse; mais il faut dire que, craignant sans doute les suites d’un pareil horoscope, à mesure qu’ils grandissent, ils se corrigent si bien de leur précocité, qu’ils tombent dans l’excès contraire. Sottise entretient la santé.

Les enfants trop tôt sages, ne vivent pas longtemps.

Ce proverbe est fondé sur la même raison que l’expression précédente. Il existait chez les Grecs et chez les Latins.

=VOISIN.=—Qui a bon voisin a bon matin.

Quelques auteurs écrivent mâtin, parce que, disent-ils, un bon voisin défend son voisin si les voleurs l’attaquent, et est pour lui comme un bon chien de garde; mais les meilleurs auteurs écrivent matin sans accent circonflexe, parce que, suivant eux, quand on a un bon voisin, on peut dormir en repos la grasse matinée. Cette interprétation, plus recherchée peut-être, mais moins basse que l’autre, est conforme à cette sentence des interprètes du droit: Cui malus est vicinus, infelix contingit mane. Quoi qu’il en soit, les deux textes s’accordent à faire entendre que la tranquillité d’un homme dépend en partie de son voisin.

Hésiode préfère un bon voisin à un parent. «S’il te survient, dit-il, un travail ou un embarras imprévu, les voisins accourent sans ceinture, les parents prennent le temps de se retrousser. Un mauvais voisin est un malheur, un bon voisin est un bien inestimable. Heureux qui en rencontre de tels! Si le laboureur voit périr son bétail, c’est qu’il a de mauvais voisins.»

=VOLEUR.=—Les grands voleurs font pendre les petits.

Diogène voyant passer un voleur que les ministres de la justice conduisaient au gibet, s’écria: Voilà de grands voleurs qui vont en faire pendre un petit. C’est sans doute ce mot qui donna lieu au proverbe, pour signifier que les coupables puissants livrent les faibles comme des victimes expiatoires et se sauvent en les sacrifiant.

Les voleurs privés sont aux galères, et les voleurs publics dans des palais.

Proverbe pris de celui-ci, de Caton, cité par Aulu-Gelle: Privatorum fures in nervo et compedibus ætatem agunt, publici in auro et purpurâ visuntur.

On ne pend que les petits voleurs.

Parce qu’ils n’ont ni argent, ni crédit pour se soustraire à la sévérité des lois, si justement comparées par Anacharsis, aux toiles d’araignée qui retiennent les petites mouches et laissent passer les grosses.

Mal prend aux volereaux de faire les voleurs.

* * * * *

Où la mouche a passé le moucheron demeure. (LA FONTAINE.)

Le maréchal de Villars contait que, dans une de ses campagnes, les excessives friponneries d’un entrepreneur de vivres ayant fait souffrir et murmurer l’armée, il le tança vertement, et le menaça de le faire pendre. Cette menace ne me regarde pas, lui répondit hardiment le fripon, et je suis bien aise de vous dire qu’on ne pend pas un homme qui dispose de cent mille écus. Je ne sais comment cela se fit, ajoutait naïvement le maréchal, mais en effet il ne fut point pendu, quoiqu’il eût mérité cent fois de l’être.—Pecuniosus damnari non potest.

Le pactole a des eaux qui peuvent tout blanchir.

=VOLONTÉ.=—A bonne volonté ne faut la faculté.

Ne faut, c’est-à-dire ne manque pas. Volenti nihil difficile.

Vouloir, c’est pouvoir, dit saint Paul.

A qui veut fortement les choses, nul obstacle n’est difficile. Un génie appliqué perce tout, se fait faire place, arrive enfin à son but (Bossuet).

C’est la seule tiédeur de notre volonté qui fait notre faiblesse, et l’on est toujours assez fort pour faire ce qu’on veut fortement (Jean-Jacques Rousseau).

Bien des choses ne sont impossibles que parce qu’on s’est accoutumé à les regarder comme telles: une opinion contraire et du courage rendraient souvent facile ce que le préjugé et la lâcheté font regarder comme impraticable (Duclos).

=VOMISSEMENT.=—Retourner à son vomissement.

C’est retomber dans ses erreurs, s’abandonner de nouveau à ses inclinations vicieuses.—Cette expression est prise des Proverbes de Salomon (ch. XXVI, v. 11): Sicut canis qui revertitur ad vomitum suum, sic imprudens qui iterat stultitiam suam. L’insensé qui retombe dans sa folie est comme le chien qui retourne à ce qu’il a vomi.

On trouve dans les Adages des pères de l’Église, une expression analogue qui est plus élégante. Reædificare Jericho, reconstruire Jéricho, pour signifier, revenir à l’esprit du siècle.

=VOULOIR.=—Il faut vouloir ce qu’on ne peut empêcher.

Tendre les bras à son destin, c’est de tous les moyens le plus infaillible pour en adoucir les rigueurs. Il n’y a de douleur que dans la privation forcée, dit M. A. Guiraud, et toutes les fois que la volonté de l’homme est d’accord avec son destin, le sacrifice devient une consolation, parce que la conscience y trouve une sorte d’acquit pour le passé et une espérance presque certaine pour l’avenir.

FIN.

ERRATA.

Page 14, ligne 27, le diminutifs; lisez: les diminutifs.

Page 21, lignes 26 et 27, une aiguille pour la bouche et deux pour la bourse; lisez: une aiguille pour la bourse et deux pour la bouche.

Page 52, ligne 9, notentem; lisez: nolentem.

Page 63, ligne 14, sancta pater; lisez: sancte pater.

Page 105, ligne 5, cresus; lisez: Cresus.

Page 152, ligne 32, boire comme un sauneur; lisez: boire comme un saunier.

Page 152, ligne 33, sauneurs; lisez: sauniers.

Page 155, ligne 4, Mercure, on me façonne; lisez: Mercure on ne façonne.

Page 240, ligne 22, grives braisés; lisez: grives braisées.

Page 303, ligne 5, were god hat is church the devil will his chapel; lisez: where god has his church, the devil will have his chapel.

Page 303, ligne 8, come il diavolo ci fabrica una capella apresso; lisez: che il diavolo ci fabbrica una cappella appresso.

Page 303, ligne 10, Sleltt; lisez: Steltt.

Page 344, ligne 3, le bon vin porte sa vente à soi; lisez: le bon vin porte sa vente avec soi.

Page 350, ligne 26, makea silken purse; lisez: make a silken purse.

Page 444, ligne 15, mi-partie; lisez: mi-parti.

Page 665, ligne 3, Mutterlub! lisez: Mutterlieb!

Page 670, ligne 31, cessat tinnitus afreni; lisez: cessat tinnitus aheni.

Page 677, ligne 1, escualdunac; lisez: escuara.

Page 677, ligne 3, on prétend qu’ils l’entendent; lisez: on prétend qu’ils s’entendent.

Page 686, ligne 8, Samuel; lisez: Lamuel.

IMP. D’HIPPOLYTE TILLIARD, RUE ST-HYACINTHE-ST-MICHEL. 30.

FOOTNOTES:

[1] Ce mot, qui reviendra souvent dans mon Dictionnaire, a besoin d’être expliqué. Il dérive du grec et désigne un auteur qui écrit sur les proverbes.

[2] Ce qui n’empêche pas que ces ouvrages n’aient leur mérite, particulièrement celui de M. de Méry qui me paraît préférable sous tous les rapports à celui de Lamésangère dans lequel on ne trouve pas un seul article original.

[3] L’auteur de la Relation de l’île des Hermaphrodites met aussi les mots à tous accords au titre de cet ouvrage, imprime en 1616, par allusion au savoir-faire des habitants dudit lieu.

[4] Le titre d’altesse, dont la racine est le mot latin altissimus (très élevé), se donnait autrefois aux rois.

[5] Ils s’en servent aussi pour dire: Il ne faut pas quitter le certain pour l’incertain.

[6] C’est l’opinion de l’auteur du Traité historique de la foire de Beaucaire, in-4^o, imprimé à Marseille en 1734. Cet auteur dit que le fils de Raymond VI confirma les franchises accordées par son père à la ville de Beaucaire. Cependant il n’est pas question de ces franchises dans la charte des concessions faites par le fils. L’acte le plus ancien où il en soit parlé, suivant Millin, fut donné par Louis XI, on 1463; mais on voit par une expression de cet acte, remarque encore Millin, que la foire était plus ancienne. Charles VIII ajouta aux priviléges accordés par son père.

[7] Ce guerrier magnanime, disent les historiens, avait eu l’honneur de recevoir l’ordre de chevalerie des mains de saint Louis, et s’était montré, pendant sept règnes consécutifs, le plus ferme appui du trône de ses maîtres.

[8] Le crocodile est une argumentation captieuse et sophistique pour mettre en défaut un adversaire peu précautionné et le faire tomber dans le piége. Cette argumentation a été nommée ainsi, conformément à l’usage de désigner la règle par l’exemple. Il s’agit d’un crocodile qui, supplié par une mère de lui rendre son fils qu’il est prêt à dévorer, promet de le faire à l’instant, si elle répond juste à cette question: Ai-je envie de te le rendre?—Tu n’en as pas envie, dit la mère; et ayant deviné, elle réclame l’exécution de la promesse; mais le monstre refuse en ces termes: Si je te le rendais, tu n’aurais pas deviné.

[9] C’est le nom grécisé de Jérôme le Hangest ou de Hangest, docteur de Sorbonne, auteur du Traité des académies contre Luther.

[10] L’histoire offre plusieurs exemples de cet usage, depuis le fils du malheureux Psammenit, qui fut envoyé au supplice avec un mors dans la bouche par ordre de Cambyse, jusqu’à Hugues de Châlons qui, reconnaissant son impuissance contre l’armée des Normands, alla trouver le jeune duc Richard qui la commandait et se roula à ses pieds en signe de soumission, avec une selle de cheval sur ses épaules. C’est en vertu d’un pareil usage que Eustache de Saint-Pierre et cinq autres bourgeois de Calais se présentèrent à Édouard III, roi d’Angleterre, avec la corde au cou.

[11] Le Lai d’Aristote, attribué à Henri d’Andelys, trouvère du treizième siècle, est un conte tiré d’un auteur arabe qui l’a intitulé: Le Visir sellé et bridé. L’usage absurde de substituer Aristote à un visir est venu, suivant J. M. Chénier, de l’autorité même qu’Aristote avait acquise dans les écoles du treizième siècle.

[12] La figure du grillon a fourni, sans doute, le modèle du masque d’Arlequin, comme le remarque M. Ch. Nodier; et ce qui paraît confirmer cette opinion, c’est que le nom de cet insecte, grillo, a été appliqué au masque d’un farceur de l’ancienne comédie italienne, et à ce farceur lui-même. Chez les Latins, le même nom, gryllus, signifiait précisément ce que nous entendons en français par caricature.

[13] Voyez Eusèbe, Préparation évangélique, liv. IX, chap. 9

[14] Cette homonymie paraît avoir été fondée sur la ressemblance de bigarrure qui existe entre la peau de ce poisson et le vêtement de l’acteur chargé du rôle de proxénète dans l’ancienne comédie, ou sur une autre ressemblance qu’offrent le proxénète et ce poisson qui nage, dit-on, devant les jeunes aloses et a l’air de les conduire à leurs mâles. Suivant une conjecture de Le Duchat, le proxénète aurait été qualifié du titre de Mercureau (petit mercure), parce que le messager des habitants de l’Olympe était entremetteur de mauvais commerce; et mercureau serait devenu par altération un terme injurieux que je n’ai pas besoin de dire, car le lecteur l’a déjà deviné.

[15] Tarquin l’ancien, irrité de la résistance qu’opposait l’augure Accius Navius au projet qu’il avait de créer trois nouvelles centuries, lui demanda:—Puis-je faire une chose que je pense en ce moment?—Tu le peux, répliqua l’augure.—Eh bien, ajouta le roi, je veux couper ce caillou avec ce rasoir.—Frappe! s’écria Navius; et le caillou fut coupé en deux. Presque tous les historiens ont attesté ce fait comme ils ont attesté la première apparition des barbiers à l’époque de Ticinius Menas. C’est dommage qu’ils n’aient pas expliqué la présence du rasoir dans l’absence des artistes habitués à le manier.

[16] Misopogon signifie ennemi de la barbe. Ce nom est formé des deux mots grecs misos, haine, et pôgon, barbe.

[17] L’excommunication fut fondée, entre autres motifs, sur ce que Nicolas et son clergé ne se fesaient pas raser le visage.

[18] C’est ce qu’atteste un passage curieux du troubadour Aimeri de Péguilain. «Quand je considère la beauté de ma dame, dit-il, je me réjouis des peines que j’endure, et je ressemble au basilic qui se tue en se regardant au miroir.» Du reste, le basilic mort était réputé aussi utile qu’il avait été supposé nuisible pendant qu’il vivait. Heureux qui pouvait trouver son corps! Ce corps, réduit en cendres, possédait des vertus merveilleuses: il guérissait des maux incurables, et opérait la transmutation des métaux.

[19] C’est-à-dire dont le fer est rompu ou ôté. Ces lances étaient encore appelées lances courtoises ou lances innocentes. Les Romains avaient aussi de semblables armes, dites arma lusoria.

[20] Saint Bernard de Sienne, chap. 7, dit qu’en ce cas on allumait douze cierges représentant les douze apôtres, dans l’idée que l’agonisant serait rappelé à la vie par le simple changement de son nom en celui de l’apôtre dont le cierge brûlait plus longtemps.

[21] Avant l’ordonnance que François I^{er} rendit à Villers-Cotterets, au mois d’août 1539, il en avait rendu deux autres sur le même sujet, celle de 1532 et celle de 1529. Il s’était montré en cela imitateur de Louis XII, qui avait prescrit par un arrêt de 1512 d’employer le langage françois uniquement et exclusivement à tout autre dans les actes publics, et Louis XII lui-même n’avait fait que suivre l’exemple de Charles VIII, dont un décret daté de 1490 exigeait que les dépositions judiciaires fussent écrites en français. Mais l’usage de cette rédaction en langue maternelle remonte beaucoup plus haut. Il était assez fréquent sous le règne de Louis IX; et il y a des preuves irrécusables qu’il existait du temps de Philippe-Auguste, même du temps de Louis VII.

[22] On appelait avage, havage ou havée, une sorte de mesure en usage dans la Normandie, et quelques autres provinces: c’était une fraction du septier, équivalente à une poignée. Le droit d’avage, qui a existé jusqu’en 1750, consistait à prendre dans les marchés autant de grains ou de denrées que la main peut en contenir. Le bourreau, en percevant ce droit, marquait avec de la craie l’habit des marchands, pour quittance du paiement.

[23] C’est le titre d’un ancien registre du parlement.

[24] Bray est un village de Berkshire, dans l’Angleterre proprement dite.

[25] Je les prends dans un livre de statistique publié par M. Mourgues en l’an IX (1801).

[26] Le Talmud (mot hébreu qui signifie instruction) est un livre qui contient la loi orale, la doctrine, la morale et les traditions des Juifs. Ce livre est l’ouvrage d’une foule de rabbins ou docteurs.

[27] On lit dans un sermon d’Innocent III que la fête de la Chandeleur fut substituée à celle de Cérès, où l’on fesait de grandes illuminations et où les femmes portaient des flambeaux.

[28] C’est le nom que le peuple donnait à François I^{er}, dont le nez était un remarquable morceau d’histoire naturelle. Louis Aleaume, lieutenant-général d’Orléans et bon poëte latin, a dit de ce prince:

Occupat immenso qui tota numismata naso.

[29] Ces religieux, de la règle de saint Bernard, prirent le nom de feuillants, parce que leur abbaye, chef d’ordre, était au village de Feuillans, en Languedoc, à cinq lieues de Toulouse, dans le diocèse de Rieux.

[30] Presque tous les commentateurs ont prétendu que c’était d’une sirène qu’Horace voulait parler, en peignant dans ce vers une belle femme dont le corps se termine en poisson; mais il n’y a aucun mythologue ni aucun monument de l’antiquité qui aient représenté les sirènes comme femmes-poissons.

[31] L’apore, mot tiré du grec ἄπορου, qui signifie sans issue, est un problème regardé comme insoluble.

[32] On disait aussi autrefois écarlate rouge, écarlate blanche, écarlate noire, comme on le voit dans les ordonnances des rois de France du quatorzième siècle. Le mot purpureus avait en latin une semblable acception; il signifiait éblouissant. Horace applique cette épithète aux cygnes, purpurei olores; et Plutarque, dans la Vie d’Alexandre, parle de la pourpre blanche d’Hermione ville de Laconie.

[33] Cette croix, composée de deux pièces de bois en sautoir, a été ainsi nommée, parce qu’elle fut l’instrument du martyre que l’apôtre saint André subit à Patras.

[34] Borel a rapporté d’autres explications que voici: «Pile vient d’un ancien mot qui signifie prince (aussi est-ce le côté où est la tête du prince qu’on nomme pile), ou bien de pileus, bonnet, parce que le pileus étant la marque de la liberté, on l’avait mis sur certaines monnaies; ou bien encore de pyle qui en ancien gaulois se disait pour navire (d’où dérive pilote), car en la première monnoie, qui fut celle de Janus ou Noé, était représentée la navire ou arche, et j’en ai plusieurs de telles (monnaies) tant d’argent que de bronze.» (Antiq. gauloises.)

[35] Cœlius Rhodiginus cite l’expression grammatica pocula, traduite du grec d’Athénée. On lit dans les Adages des pères de l’Église, urna litterata; et il y a un vieux proverbe italien et français qui dit, E scritto sopra i bocali, c’est écrit sur les pots, pour signifier, c’est très connu.

[36] «Les chrétiens, dit Le Duchat, qualifièrent de Grand-Turc Mahomet II, non par rapport à ses grandes actions, mais eu égard à l’étendue de sa domination, en comparaison du sultan de Cappadoce, son contemporain, que Monstrelet désigne sous le nom de Petit-Turc. Après la prise de Constantinople, celui-ci eut sur les bras Mahomet II qui, s’étant emparé de ses états, conserva le titre de Grand-Turc, quoiqu’il n’y eût plus de Petit-Turc.»

[37] On lit dans la Dama Duende, comédie de Calderon de la Barca: «C’était un diable si petit, et il portait un capuchon si petit, qu’à ces signes je crois que c’était le diable-capucin.» Cobaruvias dit que le nom de duende a été formé par contraction de dueno de casa, maître de la maison.

[38] Longin reproche à Platon d’avoir appelé l’eau une divinité sobre. Cette expression, dit La Harpe, est en effet ridicule.

[39] La pièce d’Izarn, composée d’environ huit cents vers alexandrins, a beaucoup d’importance sous le rapport historique. C’est une controverse qui contient la réfutation en forme et par conséquent l’exposé de la doctrine attribuée aux Albigeois. On y voit de quelle manière on s’y prenait pour convertir ces malheureux, et avec quel zèle à la fois absurde et barbare on renforçait les arguments par la terreur des supplices. Image parlante de l’ancienne inquisition.

[40] Les guerriers macédoniens portaient une ceinture de cuir, qu’ils ne devaient quitter qu’après avoir tué un ennemi; alors seulement ils devenaient de vrais guerriers, des hommes libres.

[41] L’usage barbare de vendre les prisonniers faits à la guerre n’était pas encore tout à fait aboli au dix-septième siècle. M. de Châteaubriand a remarqué que dans les guerres des Anglais contre Charles I^{er}, pour la liberté des hommes, on vit ces fameux niveleurs vendre comme esclaves les royalistes pris sur le champ de bataille.

[42] Le nom d’Arthur est formé des deux mots Arth-uer, qui signifient souverain des Silures, suivant Withaer, auteur d’une histoire intéressante et même probable des guerres de ce prince.

[43] On croit que les gazettes ont été inventées en Chine, où l’on imprime tous les jours, depuis un temps immémorial, par ordre de la cour, une relation circonstanciée de ce qui se passe dans l’empire. Un savant rédacteur du Journal des Débats, M. Jos.-Vict. Leclerc, nous a appris que les gazettes ont existé aussi chez les Romains, ce dont personne ne s’était douté avant lui. Mais si la chose est ancienne, le mot ne l’est pas; il vient de l’italien gazetta, petite pièce de monnaie qu’on payait pour la lecture d’un cahier de nouvelles manuscrites qui se publiaient, chaque semaine, à Venise, au commencement du seizième siècle, à l’époque où cette ville était l’asile de la liberté et l’Italie le centre des négociations de l’Europe. Le médecin Théophraste Renaudot eut le premier, en France, l’idée de faire une semblable publication pour récréer ses malades, et il fonda à Paris, en 1631, la Gazette de France, pour laquelle il obtint un privilége du roi l’année suivante.

[44] La raison pour laquelle les époux devaient s’abstenir du devoir conjugal, non-seulement pendant les fêtes de Pâques, mais pendant les autres fêtes et les dimanches, d’après la recommandation même de l’Église, était fondée sur une superstition qui leur fesait croire que les enfants procréés ces jours-là ne pouvaient manquer d’être noués, contrefaits, épileptiques ou lépreux. Cette superstition existait dès le sixième siècle. (Voyez Grégoire de Tours, de Mirac. S. Martini, lib. 11, c. 24.)

[45] On croit à tort que les lettres de rémission furent obtenues par l’entremise de Diane de Poitiers qui désarma le courroux de François I^{er}, ému, dit-on, à sa vue, d’un autre sentiment que celui de la pitié. Rien n’est moins prouvé que ce fait qui, s’il était vrai, donnerait quelque fondement à l’opinion de certains auteurs qui veulent que cette dame ait été la maîtresse de ce monarque avant d’être celle de Henri II, d’où vient que Buchanan l’a surnommée Diana venatrix regum. Ce n’est pas à elle que les lettres de rémission furent octroyées, mais à son mari, le comte de Maulevrier-Brézé, grand sénéchal de Normandie, qui avait découvert la conspiration. Elles n’accordaient pas du reste une grâce pure et simple au coupable: elles commuaient sa peine en une détention perpétuelle entre quatre murailles, où il ne devait recevoir le jour et la nourriture que par une petite lucarne. E. Pasquier (Recherches, liv. VIII, ch. 39) prétend qu’il mourut de la fièvre quelques jours après la terrible épreuve à laquelle il fut soumis. Cependant le traité de Madrid, conclu en janvier 1526, atteste qu’il existait encore et était prisonnier, à cette époque, puisque sa délivrance est stipulée dans une des clauses de ce traité.

[46] On trouve aussi écrire florettes, expression qui signifie particulièrement: écrire en chiffres de fleurs.

[47] Ces flûtes, dont chacune contenait au moins un chopine, ont donné naissance au verbe flûter, très usité parmi le peuple, pour dire boire largement.

[48] Ce vers se trouve dans la tragédie de la Mort d’Abel, où il est déplacé pour deux raisons: 1º parce qu’il fait partie du rôle de Caïn; 2º parce que c’était une chose fort difficile, au temps d’Abel et de Caïn, dit M. Ch. Nodier, qu’il y eût des amis au troisième degré.

[49] La rue aux Oues, via ad Aucas vel Ocas, comme dit une vieille charte latine, est celle qui s’appelle aujourd’hui rue aux Ours, par corruption de son nom primitif, et qui va de la rue St-Martin à la rue St-Denis.

[50] Ce fait est que maître Gonin ayant été condamné, en 1570, au supplice de la corde, par arrêt du parlement, usa si bien de son art magique, que le bourreau, qui croyait le pendre, pendit à sa place la mule du premier président. (Disquisit. mag., liv. III.)

[51] Ils avaient toujours le roi pour parrain et la reine pour marraine, et c’est apparemment à cause de cela que leur baptême était retardé jusqu’à un âge où ils fussent en état de sentir que cet honneur qu’ils recevaient était un lien de plus qui devait les attacher encore davantage à leur souverain.

[52] Ce droit, qu’un vieil auteur a nommé suille, du latin suillus, date d’une époque reculée. Il fut accordé aux églises dès l’an 560, par édit de Clotaire I^{er}. Ce fut pour le percevoir plus commodément que le chapitre de Paris fit tenir la foire des jambons dans le parvis de Notre-Dame, le mardi de la semaine sainte.

[53] Cette dague, encore en usage en 1716, avait été ainsi nommée, suivant Fauchet, parce que, dès l’instant qu’elle était tirée, le vaincu devait crier miséricorde, s’il voulait éviter la mort.

[54] Dans ce sens, j’ai toujours trouvé le mot écrit oc et non pas hoc. Mais cette différence n’est pas de nature à détruire l’explication de l’abbé Morellet, qui peut d’ailleurs avoir découvert des exemples de l’orthographe qu’il a adoptée.

[55] C’est l’opinion de David Hume et de la plupart des historiens qui est rapportée ici. Il y en a qui pensent que l’ordre de la jarretière dut sa naissance à la fameuse journée de Crécy, où l’on avait pris pour mot de guet garter, qui, en anglais, signifie jarretière.

[56] Charles Quint avait toujours eu un goût très prononcé pour l’horlogerie. Un de ses maîtres d’hôtel disait qu’il désespérait de pouvoir réveiller son appétit autrement qu’en lui servant une fricassée d’horloges.

[57] Les moines jacobins étaient les mêmes que les dominicains ou frères prêcheurs. Le nom de jacobins leur avait été donné parce que le premier couvent qu’ils avaient occupé à Paris était dans la rue Saint-Jacques, in via sancti Jacobi.

[58] Ce mot vient du latin scopelismus, fait de scopulus, en grec σκόπελος, pierre, rocher.

[59] Jarnac, qui dépensait beaucoup, quoiqu’il n’eût qu’un faible patrimoine, était soupçonné de devoir l’opulence dont il fesait parade aux libéralités de sa belle-mère, qui avait pour lui une tendresse plus que maternelle; et Lachataigneraie avait eu l’indiscrétion de dire que la chose était vraie, d’après une confidence qu’il prétendait avoir reçue de Jarnac, lorsqu’ils étaient tous deux intimes. C’est ce qu’on voit dans les pièces mêmes du cartel qui ont été conservées.

[60] Le dîner fut avancé jusqu’à neuf heures, même jusqu’à huit heures du matin, à ce que nous apprend Montaigne.

[61] Elles en avaient bien formé treize, mais comme on avait omis trois jours à différentes époques l’excédant n’était plus que de dix jours.

[62] Il s’agit évidemment de la force morale. Le nom d’Israël, dit M. Salvador, a été composé expressément dans l’intérêt d’une idée, d’un principe, et il est provenu de la réunion des deux mots hébreux lachar et el, qui signifient droiture et force.

[63] Christine de Pisan rapporte, comme une chose extraordinaire, qu’une simple dame de Gatinois eût osé porter cette cottehardie à queue traînante.

[64] Tailler quelqu’un de l’étole de saint Hubert, c’était insérer une parcelle de cette étole dans une entaille qu’on lui fesait au front avec la clef de saint Hubert, espèce de cor ou de cornet de fer béni. Cette expression était technique.

[65] Un décret de l’empereur Othon fait voir quel devait être l’excès de ce luxe épiscopal. Il borne le nombre des chevaux pour un archevêque, à douze, et pour un évêque, à six.

[66] De là est venu le préjugé qui fait que beaucoup de gens éprouvent un certain déplaisir à la vue d’un pain tourné au rebours.

[67] Comme ce verbe est très ignoré des lexicographes, dans l’acception que j’indique, je citerai pour preuve de cette acception les deux vers suivants, extraits de la Trésorière, comédie de Jacques Grevin (Act. II, sc. 2):

Si est-ce que j’ay espérance D’émoucher quelque argent de vous.

[68] Ouvrage composé au XII^e siècle par Hue de Tabarie. Le fragment cité est extrait d’une édition dans laquelle le style de cet ouvrage a été un peu rajeuni.

[69] Mabinogion est un mot gallois qui signifie contes pour la jeunesse et l’enfance. M. de Walckenaer reconnaît dans le mabinogion le type primitif de nos contes de fées.

[70] Lors de l’avénement de Hugues Capet, on comptait en France plus de cent cinquante monnaies différentes, dont la plupart s’excluaient réciproquement, ce qui rendait presque impossible le commerce de province à province. La monnaie royale n’eut cours, dans tout le royaume, que sous le règne de Louis IX, qui eut seul le droit de faire frapper de» pièces d’or et d’argent, en laissant à plus de quatre-vingts seigneurs celui d’en fabriquer d’une autre matière.

[71] Pour qu’on ne m’accuse pas de vouloir rien ôter à la gloire de saint Denis, j’ajouterai, d’après Helduin, son biographe, qu’il baisa plusieurs fois sa tête sur la route, en présence des anges qui l’accompagnaient en chantant: Gloria tibi, Domine, alleluia. Une action si miraculeuse doit être conservée dans les livres, avec d’autant plus de soin que la peinture et la sculpture seront à jamais impuissantes à la représenter.

[72] C’est le nom qu’on donnait à la somme taxée par les lois pour la réparation de quelque crime. «Les peines corporelles, dit M. Michelet, étaient rares, inexécutables, chez les Barbares. Ce n’était pas chose aisée de mettre la main sur un homme désespéré, pour lequel toute une tribu aurait combattu. Les représailles, d’ailleurs, n’auraient jamais fini. Il valait mieux éteindre la vengeance, faire payer le coupable.» De là vint l’usage du wehrgeld ou composition.

[73] Phébus était un surnom donné à ce prince, soit à cause de sa beauté, soit à cause de son amour pour la chasse, soit à cause du soleil qu’il avait pris pour emblème.

[74] C’est ce que dit saint Grégoire de Nazianze, dans des vers grecs dont sir Thomas Brown a rapporté cette traduction latine.

Utque latet rosa verna suo putamine clausa, Sic os vincla ferat, validisque arctetur habenis Indicatque suis prolixa silentia labris.

[75] Cet usage n’est pas entièrement tombé en désuétude. J’en ai été témoin dans la petite ville de Vahres, près de Saint-Affrique, département de l’Aveyron.

[76] Jacquet était, dit-on, venu par corruption de jacet: troisième personne du présent de l’indicatif du verbe latin jaceo, employé pour exprimer l’action du flatteur qui se prosterne, qui se met pour ainsi dire à plat ventre devant la personne qu’il veut flagorner.

[77] Des écrivains respectables assurent que les lis ne furent introduits que sous le règne de Louis-le-Jeune dans les armoiries de France, à la place des abeilles qui y figuraient primitivement. Comme ce prince avait été surnommé florus, à cause de sa grande beauté, ils conjecturent que ce doux surnom de fleur, joint à l’analogie que le nom de Loïs (Louis), avait avec un lis, donna l’idée d’adopter un tel emblème.

[78] La forme originale de cette phrase est devenue un objet de controverse pour les grammairiens. Les uns l’ont sévèrement blâmée, comme contraire aux habitudes reçues; les autres l’ont beaucoup louée, mais sans nous faire connaître la véritable raison pour laquelle l’innocence et le repentir, qui sont des noms dont le genre est différent, ont pu être légitimement désignés, dans le nom pluriel sœurs, par le même genre, et par le genre féminin plutôt que par le masculin. Voici, je crois, cette raison. Le nom sœurs n’est point en rapport immédiat avec l’innocence et le repentir, mais avec un nom pluriel ellipsé, et la construction pleine est celle-ci: Il n’appartenait qu’à la religion chrétienne d’avoir fait deux sœurs, DES DEUX VERTUS, l’innocence et le repentir. Les mots sont disposés dans la phrase avec tout l’art nécessaire pour faire passer ce qu’il y a de singulier et d’imprévu. Le mot sœurs s’offre le premier; immédiatement après lui vient celui d’innocence, qui donne à entendre que les deux sœurs sont des vertus. Le repentir n’arrive qu’en dernier lieu, et revêtu, pour ainsi dire, du caractère particulier sous lequel l’imagination du lecteur l’a déjà entrevu. M. de Châteaubriand, considérant le repentir comme une autre innocence, a fait sa construction selon l’idée qu’il avait dans l’esprit, plutôt que selon les mots, en vertu de la figure de grammaire nommée syllepse ou synthèse. L’usage de la syllepse du genre est assez fréquent dans notre langue. J’en pourrais citer beaucoup d’exemples; mais je me bornerai à celui-ci, de Voltaire: Joue-t-on Tancrède? personne ne m’en dit rien. Réussit-ELLE? Est-ELLE tombée? Mon intention, en choisissant cette phrase, est de montrer que l’idée peut en être reproduite sous la même forme que celle de M. de Châteaubriand, sans donner prise à la critique; et, pour cela, il n’y a qu’à dire: Joue-t-on Zaïre et Tancrède? Le public applaudit-il toujours ces deux charmantes sœurs?

[79] Expression prise des comédies espagnoles où figure un capitan matamoros, c’est-à-dire un capitaine tue-mores.

[80] La fête des fous dont Pierre de Corbeil, archevêque de Sens, avait composé un office qu’on trouve dans un diptyque conservé à la bibliothèque de cette ville, était un mélange monstrueux d’impiété et de religion. Elle donnait lieu à des cérémonies bizarres et extravagantes. On y élisait un évêque et même, dans quelques églises, un pape des fous. Les prêtres y figuraient barbouillés de lie, masqués ou travestis de la manière la plus folle et la plus ridicule. Promenés dans des tombereaux pleins d’ordure, ils chantaient des chansons obscènes, prenaient des postures lascives, fesaient des gestes impudiques et mettaient des morceaux de vieilles savattes dans leurs encensoirs. La fameuse prose de l’âne y était chantée à deux chœurs qui imitaient par intervalles et comme par refrain le braire de cet animal qu’on voulait honorer parce qu’il avait assisté à la naissance de Jésus-Christ, et l’avait porté sur son dos, lors de sa fuite en Égypte et de son entrée à Jérusalem. En chantant la prose on conduisait l’âne, vêtu d’une belle chape, à la porte de l’église ou vers l’autel.

M. Michelet voit un symbole dans la fête des fous. L’homme, dit-il, y offrait l’hommage même de son imbécillité, de son infamie, à l’église qui devait le régénérer. C’était une comédie sacrée qu’on jugea dangereuse, lorsque, ayant cessé de la comprendre, on ne vit que la lettre et on perdit le sens du symbole.

[81] Nom supposé sous lequel le chartreux Noël d’Argonne a publié des mélanges assez curieux.

[82]

Laissons cela, ventre saint-George! Vous me feriez rendre ma gorge.

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